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+The Project Gutenberg EBook of Louis David, by Etienne-Jean Delécluze
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Louis David
+ Son Ecole et son Temps - Souvenirs
+
+Author: Etienne-Jean Delécluze
+
+Release Date: February 28, 2010 [EBook #31441]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LOUIS DAVID ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+
+
+
+
+LOUIS DAVID
+
+SON ÉCOLE & SON TEMPS
+
+SOUVENIRS
+
+
+PAR
+
+M. E. J. DELÉCLUZE
+
+PARIS
+
+DIDIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR
+
+1855
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE VOLUME.
+
+I. L'atelier des Horaces.
+
+Enfance d'Étienne.--Fête de l'Être suprême.--Séance de la
+Convention.--Fréron, les muscadins.--Godefroy.--Quinquet.--Ch.
+Moreau.--Le Louvre en 1796.--Meubles de Jacob.--Talma.--Une dame
+artiste.--Rentrée des émigrés.--Souvenirs de la Terreur.
+
+II. David à l'atelier de ses élèves.
+
+Modèle posé par David.--Gautherot et Mulard.--Réaction contre les
+Jacobins.--David corrige ses élèves.--Moriès.--Les _Horaces_ et les
+_Sabines_.--Maurice Quay.--De Forbin, Granet.
+
+III. Les élèves de David à leur atelier.
+
+Le trésorier Grandin.--Les penseurs.--Ch. Nodier et Maurice
+Quay.--Richard Fleury, Révoil.--Le Vaudeville.--Granet, M. Ingres.
+
+IV. Les Rapins.
+
+Allocution de Maurice.--Agamemnon et Pâris.--Huyot l'architecte, Vermay,
+P. Duqueylar, Paillot de Montabert, A. Lullin, Aug. de
+Saint-Aignan.--Anciens et modernes.--Ossian.--L'_Oreste_ d'Hennequin.
+
+V. David jusqu'en 1789.
+
+Enfance de David.--Sedaine, Vien, David.--Le Doux, Mlle Guimard.--_La
+Peste de Saint-Roch_.--_Bélisaire_, _Andromaque_, _les Horaces_, _la
+Mort de Socrate_.--Conseil d'André Chénier.--_Pâris et Hélène_,
+_Brutus_.--Heyne, Winckelmann, Lessing, Hamilton, Gessner,
+Giraud.--Théorie et archaïsme.
+
+VI. David de 1789 à 1795.
+
+Cendres de Voltaire.--Le _Jeu de Paume_.--Les frères Franque.--David
+membre de la Convention.--Premier discours de David.--L'ancienne
+académie attaquée.--Topino Le Brun.--Basseville.--Le Pelletier de
+Saint-Fargeau.--Marat et David.--_Portrait de Marat_.--Statue du peuple
+français.--Commission du Muséum.--David préside la Convention.--Discours
+de David.--Le temps de la Terreur.--Viala.--Neuf thermidor.--David
+accusé.--Mme David.--David et Platon.--David prisonnier au Luxembourg.
+
+VII. L'Atelier et le tableau des Sabines.--1796-1800.
+
+David amnistié.--État des esprits en France.--Fêtes.--Les
+théophilanthropes.--Aristocratie intellectuelle.--Mœurs du temps.--Le
+chanteur Garat.--Babœuf.--Clubs.--Le général Bonaparte.--Traité de
+Campo-Formio.--_Portrait de Bonaparte_.--Bonaparte en Égypte.--Les
+monuments d'art à Paris.--Réflexions de David sur l'art.--Le _Marcus
+Sextus_ de Guérin.--Le tableau des _Sabines_ exposé.--Critiques.
+
+VIII. _Le tableau des Thermopyles_.--1800-1802.
+
+Nouvelles études de David.--Polygnote et Pérugin.--Amour de David pour
+son art.--Réflexions et conseils de David.--Le 18 brumaire.--Bonaparte
+et David.--_Portrait équestre de Bonaparte_.--David devient
+monarchique.--Le chapeau de Bonaparte.--Procès de Topino Le
+Brun.--Charlemagne, Bonaparte.--Musée des Petits-Augustins.--Genre
+anecdotique.
+
+IX. Élèves de David. Écoles rivales.--1805-1810.
+
+David et Pie VII.--J. G. Drouais.--Fabre, la comtesse d'Albany.--Girodet
+de Trioson.--Lettre de Girodet.--Mlle Candeille.--_Ossian_.--David chez
+Girodet.--Écrits de Girodet.--Sa mort.--F. Gérard.--_La
+Psyché_.--Qualités de Gérard.--Mme Récamier.--_Bataille
+d'Austerlitz_.--Gérard pendant la Restauration.--A. Gros.--Ses premiers
+ouvrages.--_Les pestiférés de Jaffa_.--Réaction dans les arts.--Gros
+pendant la Restauration.--Le cloître des Capucines.--Atelier de
+Gros.--Sa mort.--Regnault; Vincent.--Prudhon; Mlle Mayer.--P. Guérin;
+ses élèves.
+
+X. Les Prix décennaux.--1810.
+
+Visite de Napoléon à David.--_Tableau du Couronnement_.--Vivant
+Denon.--Prix décennaux.--But incertain des artistes.--Tableaux
+officiels.
+
+XI. David reprend le tableau des Thermopyles. 1810-1815.
+
+Les deux Monrose.--Praticiens classiques.--Moriès.--Figure de
+_Léonidas_.--Observations sur les _Thermopyles_.--David en 1813.--David
+chez Curtius.--Portraits de Napoléon.--_Mort de Socrate_.--Officiers
+russes chez David.--Le bouquet de lis.--David au 20 mars 1815.--Napoléon
+à l'atelier de David.--David avec ses élèves.--Veille du départ pour
+l'exil.
+
+XII. Temps d'exil. Mort de David. École nouvelle. 1816-1825.
+
+David à Bruxelles.--David et le roi de Prusse.--David s'établit à
+Bruxelles.--_L'Amour et Psyché_.--_Télémaque_.--Maladie de
+David.--Honneurs funèbres.--École nouvelle.--Géricault.--Le _Radeau de
+la Méduse_.--Influence allemande.--Lord Byron, Walter Scott.--École
+romantique.--M. V. Schnetz.--L. Robert.--M. Ingres en 1805.--_Vœu de
+Louis XIII_.--_Apothéose d'Homère_.
+
+XIII. Conclusion.
+
+Liste des élèves de David.
+
+APPENDICE.
+
+Les Barbus d'à présent et les Barbus de 1800.
+
+Les Barbus, par M. Ch. Nodier.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT.
+
+
+Il y a plusieurs années que l'ouvrage que je présente aujourd'hui au
+public est composé, mais différentes raisons m'en ont fait différer la
+publication jusqu'à ce jour; la principale a toujours été le choix du
+moment où je pourrais trouver le public disposé à accueillir cette
+histoire du peintre Louis David et de son école. L'admiration pour les
+ouvrages de cet illustre artiste a été si exclusive jusqu'au moment de
+sa mort, et ils ont été critiqués, dénigrés même avec tant de violence
+et d'injustice pendant les quinze ou seize années qui ont suivi son
+exil, qu'il m'a paru indispensable d'attendre que le temps eût calmé
+l'effervescence de ces passions contraires, et qu'il devînt ainsi
+possible de porter sur les travaux de David un jugement impartial, et de
+le faire accepter avec calme aux lecteurs. Si je ne me trompe, ce moment
+est venu, et les compositions de David, après un examen rigoureux de
+près de vingt années, sont sorties triomphantes de cette rude épreuve.
+Ses défauts, car quel est le maître qui n'en ait pas? résultent bien
+moins encore de la tournure de son esprit que des circonstances
+extraordinaires avec lesquelles il s'est trouvé aux prises pendant sa
+vie. En effet, L. David, déjà peintre et maître célèbre à la fin du
+règne de Louis XVI, devenait bientôt après l'interprète des passions qui
+agitaient la France en 1791. L'époque terrible de la Terreur, où le nom
+de l'homme politique se trouve si tristement inscrit, fut pour l'artiste
+une occasion de renouveler complétement son talent et sa manière, et le
+conduisit dans la voie qu'il a suivie en produisant ses deux plus beaux
+ouvrages, le tableau des _Sabines_ et _le Couronnement de Napoléon_.
+
+Depuis près d'un demi-siècle que ces tableaux ont été examinés et
+critiqués par deux ou trois générations dont les idées et les goûts ont
+été si différents, leur mérite est aujourd'hui paisiblement reconnu.
+Mais un point que personne ne conteste est la supériorité de David,
+non-seulement sur ses contemporains, mais encore sur les maîtres
+anciens, comme chef d'école. Aussi, malgré le reproche qu'on lui a si
+fréquemment adressé d'avoir exercé un empire absolu sur ceux qui
+cultivaient les arts dans le même temps que lui, est-on forcé de
+reconnaître aujourd'hui qu'aucun maître n'a moins imposé sa manière;
+qu'il en a même changé quatre ou cinq fois, et qu'enfin, lui, dont
+l'enseignement était basé sur des principes fixes, mais si larges dans
+leurs applications, a formé des artistes dont les talents offrent une
+diversité remarquable. L'ascendant de David sur le goût de ses élèves
+pouvait-il être tyrannique, lorsque l'on compte parmi ceux-ci Drouais,
+Girodet, Gérard, Gros, M. Ingres, M. Schnetz, Léopold Robert et Granet,
+tous caractérisés par un génie si différent? On ne craint pas de
+l'affirmer, aucune des écoles des plus célèbres maîtres modernes n'offre
+un pareil résultat, et ce sera toujours une gloire pour David d'avoir
+fondé et entretenu, pendant plus d'un demi-siècle, une véritable école,
+peut-être la dernière qui ait pu être constituée et qui se maintienne
+encore.
+
+Les productions des arts, comme celles de la littérature, se ressentent
+toujours des événements auxquels l'artiste ou l'écrivain s'est trouvé
+mêlé, des erreurs, des préjugés de l'époque qu'il a traversée. Plus
+qu'aucun autre, David a cédé à l'influence exercée sur les esprits par
+les gouvernements sous lesquels il a vécu, depuis les dernières années
+de la monarchie jusqu'à la rentrée des Bourbons en France, en 1815. Il
+est sans doute regrettable que l'homme se soit montré si faible et si
+versatile; mais c'est une chose, à la fois curieuse et instructive que
+de voir avec quelle promptitude, avec quelle fidélité les impressions
+diverses et souvent contraires qu'a reçues l'artiste ont été reproduites
+dans les ouvrages qu'il a successivement achevés sous Louis XVI, pendant
+la Terreur, sous le Consulat et pendant le règne de Napoléon. On peut
+comparer le génie et le talent de David à un miroir; c'est avec la même
+fidélité, c'est avec la même impassibilité qu'ils ont reproduit, sans
+choix et involontairement, toutes les nuances des révolutions politiques
+et intellectuelles à travers lesquelles l'artiste a passé sa vie.
+
+La part accidentelle que David a prise à tous les événements de son
+temps, les rapports qu'il a eus avec plusieurs de ses contemporains les
+plus célèbres, répandent sur l'histoire de la vie et de l'école de ce
+maître un intérêt que, bien loin de le négliger, nous nous sommes
+efforcé de faire ressortir. On trouvera dans cet ouvrage des détails
+anecdotiques sur les liaisons ou les entrevues que David a eues avec les
+hommes de 1793, avec Napoléon, Pie VII, le roi de Prusse et d'autres
+personnages historiques; ces détails, nous l'espérons du moins, sont
+tout à fait propres, non-seulement à faire connaître le caractère de
+l'homme, mais à montrer l'importance que l'on attachait à son talent.
+
+
+
+
+DAVID, SON ÉCOLE ET SON TEMPS.
+
+
+
+
+I.
+
+L'ATELIER DES HORACES.
+
+
+Celui qui, maître d'une idée et soutenu par ses talents, a exercé
+pendant plus d'un demi-siècle en France et en Europe une influence
+directe, forte et constante sur les arts qui dépendent de l'imagination,
+du goût et même de l'industrie, cet homme appartient de droit à
+l'histoire. Tel fut le peintre Louis David, dont la vie, comme on sait,
+a été si fortement agitée par les grands événements de la révolution
+française.
+
+Ces Souvenirs ont pour objet de faire ressortir le génie propre de David
+et les principes que ce grand artiste a transmis à son école. Ils feront
+connaître premièrement le caractère de la réforme tentée dans les
+beaux-arts quelques années avant le temps où éclata la grande révolution
+de 1789; secondement, quels étaient les principes de cette réforme,
+ainsi que la manière dont ils furent interprétés par les artistes
+français, et en particulier par David devenu chef d'école; puis les
+modifications apportées à ces principes par les nombreux élèves de ce
+maître jusqu'en 1816, lorsque, banni de France, il put assister, au
+moins par la pensée, aux attaques dirigées contre le système qu'il avait
+établi par son enseignement et par ses œuvres; et enfin la restauration
+de la doctrine de David, remise en honneur par quelques-uns de ses
+dernière élèves, après la mort de leur maître.
+
+L'ensemble des événements qui se rapportent à ces vicissitudes de l'art
+se trouvant compris dans l'espace de quatre-vingt-deux années
+(1772-1854), on ne peut s'attendre à trouver un récit tracé de suite par
+le même témoin. Aussi les faits variés contenus dans cet ouvrage
+reposent-ils sur les témoignages de trois autorités différentes: la
+tradition, les écrits déjà faits sur cette matière, et les souvenirs
+d'un homme qui a été l'élève de David, qui a connu particulièrement cet
+artiste pendant les vingt-cinq dernières années de sa vie, et que sa
+position et ses études ont peut-être placé plus favorablement que
+d'autres, pour retracer l'histoire d'une école aux travaux de laquelle
+il n'est pas resté complétement étranger.
+
+Cet homme, demeuré artiste obscur, Étienne, que l'on ne verra figurer
+que quand son intervention sera indispensable pour donner plus de vérité
+aux événements dont il a été témoin, et de vie aux personnages qu'il a
+connus, Étienne est entré dans sa soixante-treizième année. Il a donc vu
+se dérouler près des trois quarts d'un siècle, et l'un de ceux des temps
+modernes les plus fertiles en grands événements. Enfant en 1789, son
+père lui fit parcourir tout Paris le lendemain de la prise de la
+Bastille; jeune, il traversa l'Empire; homme mûr, il a assisté aux
+révolutions de 1814, 1830, 1848 et 1852. Si obscure qu'ait été la vie
+d'un homme d'une intelligence ordinaire, mais témoin attentif de ce qui
+s'est passé pendant ces années, ce qu'il en raconte ne peut être dénué
+de tout intérêt, et lorsqu'ainsi qu'Étienne il s'est trouvé placé à un
+point de vue et près de personnes qui lui ont permis d'observer les
+événements et les hommes sous des aspects particuliers, peut-être est-ce
+un devoir pour lui de transmettre aux autres ce qu'il a vu, entendu et
+éprouvé.
+
+Dès sa plus tendre enfance, Étienne avait montré du goût et quelque
+aptitude pour l'art du dessin. Son père vit avec plaisir se développer
+chez son fils une disposition qui semblait devoir le diriger vers
+l'étude de l'architecture. L'aisance dont jouissait la famille d'Étienne
+engagea cependant ses parents à lui faire suivre le cours des études
+classiques. Trop jeune encore (il avait huit ans) pour entrer au collége
+de Lisieux, où il devait être élève, on le confia aux soins d'un maître
+tenant un pensionnat relevant de ce collége. À cette époque, les idées
+du nivellement des classes de la société étaient déjà fortement
+imprimées dans les esprits, et l'instinct de la bourgeoisie la poussait
+à opérer graduellement ce changement par l'instruction plus complète et
+plus forte qu'elle s'efforçait de faire donner à ses enfants. Étranger à
+tout esprit de système, mais obéissant à cette impulsion qui entraînait
+la classe de la société à laquelle il appartenait, le père d'Étienne
+désirait avec ardeur que son enfant reçût une instruction supérieure à
+la sienne. Une anecdote concernant le père et le fils fera juger de
+l'importance extrême et particulière que l'on attachait alors à
+l'instruction des enfants.
+
+Étienne avait été confié à M. Savouré au printemps de 1789. Le lendemain
+de la prise de la Bastille, au moment où Paris était encore en émoi de
+ce grand événement, le père d'Étienne, inquiet, courut chercher son
+enfant pour le garder près de lui. Il le ramena en traversant la ville
+depuis le quartier du Jardin-du-Roi jusqu'à celui du Palais-Royal, où il
+demeurait. Pendant ce long trajet, les deux voyageurs eurent plus d'une
+occasion de voir l'agitation qui régnait de tous côtés. Cependant, au
+milieu de la confusion des idées qui se succédèrent dans l'esprit du
+jeune écolier, deux circonstances produisirent une forte impression sur
+lui, et se gravèrent pour toujours dans sa mémoire: la cocarde tricolore
+que l'on attacha d'autorité à son chapeau sur le Pont-Neuf, en face de
+la statue d'Henri IV, et l'effroyable détonation d'une pièce de 48, au
+moyen de laquelle on entretenait l'alarme dans la ville. D'ailleurs,
+l'enfant, comme s'il eût pressenti que son existence devait se passer au
+milieu des tempêtes politiques, se sentit peu ému des cris du peuple et
+de l'agitation générale des citoyens. Cependant, arrivés au perron du
+Palais-Royal, le père et son fils trouvèrent là, placé en faction, l'un
+de leurs voisins, l'homme le moins belliqueux et le moins partisan de la
+révolution qu'il y eût sans doute dans le quartier. Armé d'un beau fusil
+de chasse damasquiné, pâle de fatigue et d'inanition, il était demeuré
+là six heures à attendre consciencieusement que celui qui l'avait posé
+en sentinelle, et qui ne se souvenait plus de lui, vînt substituer un
+factionnaire à sa place.
+
+Le petit Étienne qui, ainsi que tous les écoliers, aurait fait bon
+marché de la chute d'une monarchie pour avoir un jour de congé, voulut
+entraîner le voisin factionnaire en l'engageant à rentrer chez lui. Mais
+l'honnête bourgeois, tout las et contrarié qu'il fût de sa corvée
+militaire, lui dit: «Mon petit ami, quand on nous a confié un poste, il
+faut y rester, dût-on y mourir.»
+
+Cette parole, que les événements du jour et le trouble de la ville
+rendaient grave et solennelle, tomba jusqu'au fond de l'âme d'Étienne.
+Il devint pensif, et, lorsqu'il se fut éloigné du voisin en suivant son
+père, après quelques minutes de silence, il demanda à celui-ci: «Mais
+qu'est-ce donc que la révolution? que demande-t-on, mon père?» La
+question était embarrassante. Le père aimait tendrement son fils, et il
+craignait également de lui transmettre une idée fausse, ou de faire
+germer dans son esprit des pensées dangereuses. «Mon enfant, répondit-il
+après quelques instants d'indécision, qui redoublèrent la curiosité du
+petit questionneur, mon cher enfant, il est bien difficile de te
+répondre... Si tu étais plus grand...» Le père s'arrêta encore, puis,
+rassemblant ses idées et cherchant à profiter de cette occasion pour
+exhorter son fils au travail, il ajouta: «Tiens, je ne puis mieux faire
+qu'en te disant que la révolution détruit toutes les distinctions entre
+les hommes. Désormais il n'en existera plus qu'une, celle que la science
+et l'instruction mettront entre les ignorants et les savants. Ainsi
+travaille bien si tu veux te distinguer; il n'y a plus d'autre
+noblesse.»
+
+Ces mots, qui n'étaient peut-être qu'une réponse évasive, se gravèrent
+d'une manière ineffaçable dans la mémoire d'Étienne, et sans doute ils
+ont influé sur le destin de toute sa vie. Cependant, s'ils produisirent
+un effet salutaire, ce ne fut que quelques années après, car Étienne ne
+fut jamais qu'un pauvre écolier, même à Lisieux, où il acheva sa sixième
+au milieu des émeutes populaires et des troubles politiques toujours
+croissants qui amenèrent bientôt la suppression des colléges.
+
+Pendant l'année 1793, Étienne, rentré dans sa famille, abandonna presque
+entièrement les études classiques, pour se livrer au goût naturel qui le
+dominait. Sans conseil et sans guide, il copiait de faibles gravures
+d'après les peintres académiciens dont la renommée durait encore, les
+Boucher, les Vanloo, les Bouchardon, les Natoire, etc. À ce travail, qui
+passait pour des études, il faisait succéder des occupations qui, si
+futiles qu'elles fussent, trahissaient mieux son instinct. Toutes ses
+récréations étaient employées à construire des petits théâtres dont il
+était à la fois le machiniste, le décorateur, l'auteur et l'acteur.
+Bref, il perdait son temps; mais il le sentait, et ne cessait de prier
+son père de lui donner un maître qui lui enseignât l'art du dessin.
+
+Dans cette circonstance, le père d'Étienne sentait toute l'importance
+d'un bon choix; et si jusqu'alors il avait tardé à satisfaire la juste
+impatience de son fils, c'est qu'il ne voulait le confier qu'à un homme,
+à un artiste qui pût, dès ses premiers pas, le mettre dans la bonne
+voie. D'ailleurs, le régime de la terreur était dans toute sa force, et
+les inquiétudes causées par les affaires publiques ôtaient toute
+importance aux intérêts privés.
+
+Cependant, dans cette année terrible, on s'occupait parfois d'art; et
+malgré l'horreur qu'inspirait le comité de sûreté générale, dont David
+était membre, les talents de cet artiste commandaient l'admiration de
+tous. On s'efforçait de séparer l'homme politique du peintre, et ceux
+surtout qui, comme Étienne, étaient jeunes et ne voyaient en lui que
+l'auteur des _Horaces_ et du _Brutus_, éprouvaient une vive curiosité de
+rencontrer ce peintre célèbre. C'était l'une des idées fixes d'Étienne.
+
+La première fois qu'il l'aperçut, ce fut à la fameuse fête de l'Être
+suprême (20 prairial an II.--8 juin 1794). Les annonces et les apprêts
+pompeux que l'on avait faits pour cette cérémonie ayant excité la
+curiosité d'Étienne, son père consentit à le conduire aux Tuileries pour
+voir passer le cortége. Ce fut vraiment un beau et grand spectacle.
+Toutefois l'éclat extérieur de cette fête le céda à la préoccupation
+qu'elle fît naître dans tous les esprits. Le pouvoir de Robespierre
+déclinait; on avait osé lui dire qu'il prétendait à la tyrannie, et l'on
+répétait tout bas que ceux qui voulaient sa perte avaient trouvé moyen
+de le mettre en évidence pendant la fête, de manière à compromettre sa
+popularité. En effet, lorsqu'Étienne vit s'avancer les membres de la
+Convention nationale, rangés sur deux lignes, et comme il considérait
+attentivement cette masse d'hommes graves décorés de la ceinture et du
+panache tricolores, et tenant à la main un gros bouquet de coquelicots,
+de bluets et d'épis de blé mûr, son père lui toucha l'épaule et lui dit:
+«Tiens, regarde, voilà Robespierre; c'est celui qui marche seul, devant
+la Convention.» Étienne porta alors toute son attention sur cet homme
+qui avait encore la destinée de tous les français entre les mains. Sa
+taille était médiocre, sa figure pâle, son expression sèche et grave. À
+cette cérémonie, pendant laquelle il marchait de quelques pas en avant
+du large front que présentaient les membres de la Convention, il
+s'avançait à pas mesurés, la tête découverte, les yeux habituellement
+dirigés vers la terre, et à sa démarche composée et parfois incertaine,
+il était facile de s'apercevoir que le rang à part qu'on lui avait
+assigné lui causait de l'embarras. Malgré la pompe et la nouveauté des
+ornements qui caractérisaient cette fête, le jeune Étienne fut frappé du
+contraste qu'offrait l'expression morne et inquiète de Robespierre
+comparée à l'agitation qui se manifestait par moments dans les rangs des
+représentants du peuple. Il observait cette disparate sans pouvoir s'en
+rendre compte, lorsque deux ou trois jeunes gens, marchant dans la
+contre-allée derrière lui et son père, dirent à demi-voix, et en faisant
+allusion à Robespierre qu'ils voyaient passer aussi «Ah! monstre que tu
+es, ton compte sera bientôt réglé maintenant!» Ceux qui entendirent ces
+paroles tremblèrent, car la discrétion et le silence, en pareille
+occasion, indiquaient la complicité et étaient punis de mort.
+
+Mais presqu'au même instant l'attention fut détournée par la voix d'un
+homme qui criait en marchant très-vite: «Place au commissaire de la
+Convention!» La haie des curieux, qui bordait la grande allée des
+Tuileries, s'ouvrit, et l'on vit un représentant du peuple en costume,
+tenant ses deux fils par la main, et s'avançant avec vivacité vers le
+milieu du cortége pour faire presser la marche au groupe des juges du
+tribunal révolutionnaire, qui précédait celui des membres de la
+Convention. C'était David, chargé de la disposition de toute la fête,
+qui agitait son chapeau surmonté d'un grand panache tricolore, pour
+faire maintenir les distances entre les différents corps des
+fonctionnaires de la république formant le cortége.
+
+Étienne ne fit qu'entrevoir David, mais l'apparition de cet artiste,
+dont tous les assistants rappelèrent, en cette occasion, le talent et la
+gloire, fit une telle impression sur le jeune enfant, que depuis ce jour
+il redoubla d'efforts pour perfectionner ses études dans l'art du
+dessin.
+
+Cependant le 9 thermidor vint et Robespierre tomba. Il sera toujours
+bien difficile de faire comprendre à ceux qui n'en ont pas été témoins
+la terreur dont on fut frappé sous le règne de cet homme, et la joie
+folle que l'on éprouva immédiatement après sa mort.
+
+La première idée qui vint à Étienne, quand il vit ainsi succéder la
+satisfaction à la crainte dans sa famille, fut de conjurer de nouveau
+son père de lui donner un professeur de dessin. La difficulté de faire
+un bon choix fut encore alléguée, et cette affaire demeura suspendue. Le
+13 thermidor, quatre jours après le supplice de Robespierre, lorsque
+chacun allait et venait dans Paris sans savoir où, mais comme pour
+respirer un air plus libre, Étienne fit une promenade aux Champs-Elysées
+avec son père. Là, profitant de la bonne humeur qu'avaient fait renaître
+les derniers événements politiques, il employa toutes les cajoleries de
+l'éloquence enfantine pour obtenir ce qu'il désirait. Tout en échangeant
+des instances pressantes et des promesses conditionnelles, le père et le
+fils rentrèrent par les Tuileries et se trouvèrent bientôt sous les murs
+du château, dans lequel se tenaient les séances de la Convention. Elle
+était en permanence; et le père d'Étienne, qui, pour rien au monde,
+n'aurait voulu mettre le pied en ce lieu cinq jours auparavant, eut
+l'idée d'y conduire son fils. Ils pénétrèrent dans la salle, et par un
+hasard singulier trouvèrent accès dans une des tribunes. La jeunesse
+d'Étienne fut cause que chacun se prêta pour lui ménager une place sur
+la première banquette, en sorte qu'il put voir et entendre parfaitement
+ce qui préoccupait l'assemblée en ce moment.
+
+Le représentant du peuple, le peintre David, était à la tribune, où il
+balbutiait quelques paroles sourdes qu'il cherchait, mais en vain, à
+opposer à la fureur de plusieurs de ses collègues acharnés à le faire
+décréter d'accusation. Il était pâle, et la sueur qui tombait de son
+front roulait de ses vêtements jusqu'à terre, où elle imprimait de
+larges taches. Étienne avait souvent entendu parler des tableaux des
+_Horaces_ et de _Brutus_, il savait que David était le peintre le plus
+renommé de l'époque; aussi, malgré les charges terribles qui s'élevaient
+contre cet homme, ne fut-il frappé, que de l'idée de voir le plus habile
+artiste de France menacé d'une mort prochaine. Mais il faut tout dire:
+la faiblesse de la défense de l'artiste, la violence excessive de ses
+accusateurs et l'état de souffrance et d'angoisse dans lequel était cet
+homme, auraient fait naître la pitié dans tout autre cœur que celui d'un
+enfant sur qui les grands événements politiques n'avaient pas encore pu
+agir puissamment.
+
+Telle fut la triste et mémorable occasion qui fit connaître au jeune
+Étienne celui qui, deux ans après, devait l'admettre au nombre de ses
+élèves.
+
+On parla beaucoup dans le monde de l'accusation portée contre David et
+de sa condamnation à la prison. À ce sujet, les avis étaient fort
+partagés: les uns blâmaient hautement l'indulgence dont on avait usé
+envers un des membres du comité de sûreté générale, dont la culpabilité
+était jugée la plus flagrante; d'autres, sans nier ce que l'on
+reprochait à David, soutenaient que l'on avait agi généreusement, mais
+avec prudence, en sauvant la vie à un si grand artiste que sa niaiserie
+et sa bêtise (telles étaient les expressions employées alors) avaient
+rendu complice à son insu des plus grands criminels.
+
+Pour Étienne, le résultat de ces discussions, ordinairement fort vives,
+était de lui faire sentir le cas singulier que l'on faisait du talent de
+David, et d'exciter en lui la curiosité plus vive que jamais de voir les
+ouvrages de ce peintre. Mais les _Horaces_ et le _Brutus_, les deux
+tableaux de cet artiste dont on parlât alors, lui appartenant encore,
+étaient placés dans un de ses ateliers particuliers où il n'était pas
+facile de pénétrer. Outre cela, on était peu disposé à faire les
+démarches nécessaires pour arrivera ce but, et plus d'une fois,
+lorsqu'Étienne ramenait la conversation sur ce sujet, lui imposait-on
+silence en parlant avec dégoût des portraits de Marat et de Le Pelletier
+de Saint-Fargeau que David avait peints pour la Convention.
+
+Il fallut comprimer ses désirs jusqu'à ce qu'il se présentât une
+occasion favorable de les satisfaire. Dans cette attente, Étienne
+continua pendant quelque temps à copier, dans la maison paternelle, les
+mauvais modèles qui étaient à sa disposition, mais dont le mérite et
+l'autorité avaient été déjà affaiblis dans son esprit par quelques
+conversations qu'il avait eues avec de jeunes dessinateurs plus âgés que
+lui et instruits du changement de goût que David avait opéré dans les
+arts. Cependant le temps s'écoulait en pure perte. Étienne le sentait,
+le disait à ses parents en les priant avec plus d'instances que jamais
+de le mettre sous la direction d'un artiste de talent. Enfin un
+architecte, ami de la maison, proposa pour maître un élève de David dont
+le mérite et la probité lui étaient connus. Le professeur, qui était
+déjà connu de la famille, fut agréé, et comme la jeunesse d'Étienne et
+son caractère vif et aventureux semblaient exiger une surveillance
+attentive, ses parents lui firent enseigner le dessin près d'eux.
+
+Étienne eut donc pour premier maître un élève de l'école de David,
+contemporain et condisciple de Fabre, de Girodet, de Gérard et de Gros.
+Godefroy, tel était son nom, était âgé, en 1794, de vingt-deux à
+vingt-quatre ans. Blond, paresseux, d'une honnêteté parfaite, ne
+manquant pas d'esprit, c'était d'ailleurs un peintre plus propre à faire
+des croquis et des compositions faciles qu'à mettre à bonne fin le plus
+léger ouvrage. L'une des premières questions que lui adressa Étienne fut
+de savoir comment il faudrait s'y prendre pour voir les _Horaces_ et le
+_Brutus_ de David. Mais cette requête suggéra au maître une réponse qui
+ruina les espérances de l'élève. Loin de partager les opinions
+politiques de David, Godefroy au contraire faisait partie des _jeunes
+gens, des muscadins à cadenettes_ qui réagissaient contre les
+terroristes, sous la conduite de Fréron. Il fallut donc qu'Étienne
+renonçât encore à voir les ouvrages de David, dont Godefroy, pour le
+consoler, lui faisait des croquis pendant les leçons.
+
+Si ce jeune homme était un brave et aimable garçon, il faut dire aussi
+qu'il était peu propre à pratiquer et à enseigner la peinture. Avec sa
+tête légère et la paresse de son esprit, il avait trouvé dans les
+agitations politiques du moment un emploi complet de ce qu'il y avait de
+disponible dans ses facultés. Enrôlé dans l'escadron des _jeunes gens_,
+Godefroy, aux approches du 13 vendémiaire (an IV), employait les
+journées entières à se promener avec ses compagnons sous les galeries du
+Palais-Royal, traînant d'une manière bruyante un grand sabre de
+cavalerie attaché à un ceinturon bouclé sur sa redingote, et, ainsi
+affublé, passant son temps à narguer les terroristes et les partisans de
+la Convention.
+
+Interrompant parfois le cours de ces expéditions guerrières, Godefroy
+continua bien de venir chez les parents d'Étienne; mais c'était
+seulement pour donner des nouvelles de ce qui se passait à Paris et des
+succès ou des revers alternatifs des _jeunes gens_ et des _terroristes_.
+Quant au dessin et à la peinture, il n'en disait plus même un mot.
+
+Après la journée du 13 vendémiaire, et lorsque le calme fut à peu près
+rétabli, le pauvre Godefroy, pour qui cette campagne malheureuse fut
+sans doute l'occasion de sa vie où il a montré le plus d'activité et
+d'énergie, cessa de venir dans la famille d'Étienne. N'ayant qu'un
+talent médiocre, il peignit, pendant quelque temps, des lampes chez
+Quinquet, dont le nom consacre le souvenir de son invention. Puis enfin,
+ne trouvant plus à s'occuper en France, il se décida à passer aux
+États-Unis, où il est mort quelques années après.
+
+Étienne a sans doute tiré bien peu de profit des leçons qu'il a reçues
+de Godefroy, et cependant il a toujours conservé un souvenir tendre de
+ce bon jeune homme, qui, outre les précieuses qualités de son cœur,
+avait le goût des ouvrages excellents et a appris à Étienne à connaître
+et à apprécier les vrais chefs-d'œuvre des arts.
+
+Mais le temps s'écoulait et les progrès d'Étienne étaient insensibles.
+Pendant les années 1794 et 1795, il alla habiter la campagne avec ses
+parents. Par un concours de circonstances qui ne peuvent être rapportées
+ici, le jeune élève en peinture reprit le goût des études classiques et
+revit la plupart des auteurs latins avec une ardeur et une énergie qui
+se réveillent rarement quand leur action a été interrompue. Cet acte de
+sa volonté, couronné par un succès inattendu, lui fit faire de nouveaux
+efforts. Entre autres, il se mit seul et sans guide, à dessiner le
+paysage d'après nature. Étienne commençait à se sentir plus fort; en
+rentrant à Paris, vers l'automne de 1796, il témoigna ouvertement à ses
+parents le désir d'entrer à l'école de David.
+
+Jusqu'à cette époque, le caractère et les dispositions, de l'esprit de
+ce jeune homme avaient inspiré des inquiétudes à sa famille. D'une
+vivacité excessive de corps, et souvent agité par les fantaisies d'une
+imagination plus mobile que productive, on pouvait redouter chez lui le
+premier effet des passions. Cette crainte, qui était fondée, fit prendre
+aux parents d'Étienne un terme moyen pour qu'il reçût les conseils de
+David, sans qu'il fût exposé tout à coup au danger de se trouver au
+milieu de jeunes élèves dont la conduite fort peu réglée n'était soumise
+à aucune surveillance. On eut encore recours à l'architecte qui avait
+introduit Godefroy dans la maison. Plus heureux cette fois, cet ami
+trouva moyen de faire entrer Étienne chez un élève de David, à qui ce
+maître avait prêté, pour achever un tableau, l'atelier même où étaient
+placés ceux des _Horaces_ et de _Brutus_. De ce concours de
+circonstances, il résultait qu'Étienne serait pleinement satisfait,
+puisqu'il allait travailler sous un maître digne de sa confiance, qu'il
+verrait à son gré les ouvrages de David, et qu'enfin ce célèbre artiste,
+ayant entendu parler d'Étienne, avait promis à ses parents de surveiller
+ses études.
+
+Charles Moreau, le maître nouveau à qui Étienne venait d'être confié,
+était alors dans sa trentième année. C'était un homme bien fait de sa
+personne, dont la physionomie calme n'annonçait rien moins qu'une
+imagination ardente. La nature l'avait doué d'une certaine aptitude aux
+arts, dont il était facile de voir qu'il cherchait plutôt à profiter
+pour s'assurer une profession, que dans l'idée de courir follement après
+la gloire. Pendant le cours de ses études académiques, il avait obtenu
+un double succès fort rare. Après avoir remporté le grand prix
+d'architecture, l'art qu'il avait étudié plus particulièrement, on lui
+décerna le second grand prix de peinture en 1792, la même année que
+Landon eut le premier. Cette double palme, conquise par des travaux
+recommandables, devait naturellement faire concevoir de hautes
+espérances pour l'avenir de Charles Moreau; toutefois cet artiste, dont
+le mérite particulier consistait en une certaine habileté à employer
+avec goût ce qu'il avait appris dans les écoles, ne répondit
+qu'imparfaitement à ce que l'on attendait de lui. Il était d'un abord
+froid, mais au fond plein de bonté et de politesse; aussi Étienne
+l'accepta-t-il avec joie comme maître, soutenu d'ailleurs par
+l'espérance de voir quelquefois David et d'arriver à l'honneur de
+recevoir ses conseils.
+
+Mais le lieu où Étienne allait étudier sous Moreau, l'atelier des
+Horaces, a été trop célèbre et se trouvait trop voisin de l'école où
+David enseignait ses élèves, pour n'en point faire connaître la
+disposition en détail. Ceux qui parcourent aujourd'hui les quatre
+grandes galeries du vieux Louvre, si spacieuses, si magnifiquement
+ornées, et remplies de tant de richesses, ne se doutent guère des
+hideuses saletés qu'elles renfermaient encore vers 1786 et 97, lorsque
+le jeune Étienne pénétra dans ces lieux obscurs pour la première fois.
+Les deux corps de bâtiment où sont établis aujourd'hui les musées des
+Souverains et de la Chalcographie, du côté de la grande colonnade et en
+retour parallèlement à la rue de Rivoli, étaient, ainsi que les autres
+parties du Louvre, habités par les artistes à qui on avait laissé
+maçonner intérieurement, quand l'État lui-même ne les faisait pas
+construire, une suite de cahutes qui, tirant toutes leur jour de la
+grande cour, mettaient dans l'obscurité le reste de ces vastes galeries,
+dont les murs, ainsi que les immenses charpentes de la toiture, étaient
+à nu.
+
+On pénétrait dans cette partie du Louvre par deux escaliers; l'un à
+gauche, sous le guichet en entrant par la rue du Coq, qui n'existe plus,
+et l'autre en hélice, obscur, étroit, détruit maintenant, qui répondait
+alors à droite en entrant, sous le guichet du côté de l'église
+Saint-Germain l'Auxerrois.
+
+Quant à l'amas de ces constructions intérieures, accordées à David, pour
+lui personnellement et pour ses élèves, il se trouvait dans une partie
+du vide qui forme aujourd'hui la cage du grand escalier bâti sous le
+règne de Napoléon, à l'angle de la colonnade et de la face nord du
+Louvre, près de l'hôtel d'Angivilliers.
+
+Ces détails suffiront pour faire connaître quel était l'état intérieur
+d'un des plus beaux monuments de l'Europe, quoique, pour en compléter le
+triste tableau, il soit indispensable d'ajouter que, près des grands
+murs noirs adossés à la colonnade, des espèces d'immenses éviers
+servaient de latrines toujours ouvertes d'où s'exhalait un air infect,
+qui ne se renouvelait qu'avec peine.
+
+Rien n'est tel que de trouver les choses convenablement établies pour
+croire qu'elles n'ont jamais dû être autrement disposées. Ce qu'il est
+difficile de comprendre, c'est que la plupart des artistes à cette
+époque, c'est que leurs femmes, leurs filles, ainsi que les amateurs
+opulents qui fréquentaient les ateliers, toutes personnes bien élevées,
+distinguées même par leurs goûts et leurs habitudes, vivaient là sans
+qu'aucune d'elles témoignât hautement l'horreur que l'obscurité
+dégoûtante de l'intérieur du Louvre devait naturellement leur inspirer.
+Mais cette tolérance s'explique par un seul fait: les artistes, leur
+famille et leurs élèves y étaient logés gratis. Aussi ne fallut-il rien
+moins que la volonté de fer et le pouvoir de Napoléon pour purger ces
+nouvelles étables d'Augias, et rendre le monument du Louvre à une
+destination digne de la nation au milieu de laquelle il a été élevé.
+
+C'est vers le mois d'octobre 1796 qu'Étienne, âgé de quinze ans et demi,
+fit pour la première fois son entrée dans ces lieux. Muni de son carton
+et de ses crayons, ce ne fut pas sans peine qu'il parvint jusqu'à
+l'angle ténébreux du Louvre, où, parmi tant d'autres, se trouvait la
+petite porte qui conduisait à l'atelier des Horaces. Il monta une espèce
+d'escalier roide, étroit, dont les planches craquaient sous chacun de
+ses pas. Parvenu à la dernière marche, en portant son regard vers la
+droite, il aperçut un vaste espace sombre, formé en partie par les gros
+murs du Louvre, et dans lequel étaient entassés, l'un près de l'autre,
+des châssis, des toiles à peindre et de grands mannequins drapés dont
+l'apparition lui inspira une terreur passagère. Mais à gauche se
+présentait une autre petite porte au-dessus de laquelle une ouverture
+vitrée laissait passer un jour douteux.
+
+De quelque nature que soit un début, il cause toujours de la timidité.
+Le jeune arrivant balança quelques instants avant d'ouvrir la porte
+qu'il franchit enfin pour entrer dans l'atelier des Horaces.
+
+La nouveauté du lieu et des objets au milieu desquels il se trouvait
+aurait sans doute exclusivement excité sa curiosité, si l'embarras de se
+faire reconnaître et la présence d'un personnage inconnu à Étienne
+n'eussent pas captivé son attention dans les premiers moments. C'était à
+la fin d'octobre; le froid commençait à se faire sentir, et le quidam
+qu'Étienne trouva à l'atelier s'occupait, devant le poêle, à fendre une
+grosse bûche en menus morceaux pour allumer le feu. Cet homme devait
+avoir de vingt-trois à vingt-cinq ans. Il ressemblait en laid à Socrate,
+et ses membres présentaient cette sorte d'obésité, signe plus certain de
+paresse que de bonne santé. Ses cheveux, d'un blond sale et douteux,
+recouvraient à peine son front bombé, sous lequel perçait un regard
+oblique exprimant bien plus la défiance que la pénétration. C'était
+Alexandre, le fils de Mme C., femme du peintre de batailles.
+
+À l'arrivée d'Étienne, Alexandre se leva et vint à lui comme quelqu'un
+qui s'attend à recevoir un nouveau venu, et quoique ce singulier
+personnage ne parlât guère que par monosyllabes et en s'aidant du geste,
+il parvint à désigner à son jeune condisciple la place qu'il devait
+occuper pendant son travail, ainsi que les dessins qui lui serviraient
+de modèles. Quand il se fut acquitté de ce soin, il s'approcha d'Étienne
+en faisant un sourire câlin et lui dit: «Vous savez sans doute que le
+dernier entré chez les peintres fait le ménage? Tenez, ajouta-t-il en
+montrant le bois d'une main et en présentant la petite hache à Étienne
+de l'autre, allumez le feu, car c'est aujourd'hui lundi; _on pose_[1] un
+nouveau modèle à l'atelier des élèves de M. David, et il faut que
+j'aille tirer ma place au sort. Il n'eut pas plutôt achevé ces paroles,
+qu'il ouvrit la porte et descendit le petit escalier de bois qu'Étienne
+venait de monter.
+
+Fait à la vie de collége, Étienne avait l'habitude de vivre avec des
+camarades; aussi, loin de se formaliser de la tâche qui venait de lui
+être imposée, la remplit-il le plus promptement qu'il put, afin d'avoir
+le temps et le loisir de reconnaître le lieu étrange où il se trouvait.
+Mais le feu était à peine allumé, qu'un vacarme sourd se fit entendre
+au-dessous de l'atelier des Horaces. Étienne prêtait une oreille
+attentive pour découvrir la cause de ce bruit, lorsqu'Alexandre,
+remontant avec précipitation, prit une toile à peindre, et, s'étant
+aperçu de l'étonnement d'Étienne, lui dit: «On a eu une peine de chien à
+s'accorder sur la _pose_ à donner au modèle; c'est ce qui les fait crier
+comme vous entendez; mais je redescends pour prendre ma place; je n'ai
+pas été heureux, j'ai le numéro 34.»
+
+Resté seul de nouveau, cette fois Étienne profita de l'occasion pour
+observer dans tous ses détails le fameux atelier des Horaces. Ce
+vaisseau avait environ quarante-cinq pieds de long sur trente de large.
+Ses murs crépis en plâtre étaient recouverts d'une teinte en détrempe de
+couleur gris-olive, et la lumière n'était introduite en ce lieu que par
+une seule ouverture élevée de neuf pieds au-dessus du plancher, et
+donnant sur l'esplanade du Louvre, sous la grande colonnade. Le long des
+deux parois latérales étaient placés, à gauche en entrant, le tableau
+des _Horaces_, et à droite celui de _Brutus_. Outre ces deux ouvrages de
+David, principal ornement de cet atelier, on voyait une charmante
+ébauche d'un enfant nu, mourant en pressant la cocarde tricolore sur son
+cœur; c'était le jeune Viala.
+
+Mais si ces tableaux attiraient vivement l'attention par leur mérite,
+l'ameublement de l'atelier était, en son genre, un objet de curiosité
+non moins piquant. Jusqu'à cette époque, les meubles des maisons même
+les plus opulentes de Paris étaient encore fabriqués sur le modèle de
+ceux du temps de Louis XV ou de Marie-Antoinette, tandis que ceux de
+l'atelier des Horaces portaient un tout autre caractère. Les chaises
+courantes en bois d'acajou sombre, et couvertes de coussins en laine
+rouge avec des palmettes noires près des coutures, avaient été copiées
+sur celles dont la représentation est si fréquente sur les vases dits
+étrusques. Au lieu des deux _bergères_ d'usage, on voyait d'un côté une
+_chaise curule_ en bronze, dont les extrémités des deux X se terminaient
+en haut et en bas par des têtes et des pieds d'animaux, et de l'autre un
+grand siége à dossier, en acajou massif, orné de bronzes dorés et garni
+du coussin et de draperies rouges et noires; le tout avait été
+fidèlement imité de l'antique et exécuté par le plus habile ébéniste de
+ce temps, Jacob, d'après les dessins de David et de Moreau, son élève,
+près duquel devait travailler le jeune Étienne.
+
+Enfin le complément de ce meuble était un lit également à l'antique,
+mais qu'habituellement on reléguait, pour gagner de la place, dans ce
+grand espace obscur peuplé de mannequins et plein de poussière, vers le
+quel Étienne avait jeté les yeux en arrivant.
+
+Au surplus, tous ces objets, exécutés d'après le goût et sur les ordres
+de David, étaient, à proprement parler, des _meubles d'atelier_,
+puisqu'en effet ce peintre les a copiés dans ses ouvrages. C'est ce dont
+on pourra s'assurer en confrontant la description qui précède avec les
+meubles qui se trouvent dans les tableaux de _Socrate_, des _Horaces_,
+de _Brutus_, d'_Hélène et Pâris_, et dans le portrait ébauché de Mme
+Récamier.
+
+Il est à propos de ne pas oublier que tout ce meuble était exécuté déjà
+depuis six ou sept ans, lorsque, en 1796, Étienne le vit pour la
+première fois. Alors, dans le public, ce goût ne faisait que commencer à
+se répandre. On citait comme une nouveauté les meubles de Jacob d'après
+l'antique; Quinquet était peut-être moins fier de l'invention de ses
+lampes que des ornements étrusques que les élèves de David peignaient
+sur leurs montures, et l'on surprenait souvent les coiffeurs dans le
+fond de leur boutique, réfléchissant sérieusement devant une tête à
+perruque, pour imiter la coiffure des sœurs des Horaces ou de la femme
+et des filles de Brutus, des tableaux de David.
+
+Mais revenons à la décoration de l'atelier. La face opposée à celle où
+s'ouvrait la grande et unique fenêtre était divisée en trois portions.
+Celle du centre, la plus large, se terminait, en haut, par une
+archivolte au milieu de laquelle on avait pratiqué un grand œil-de-bœuf
+vitré, qui laissait distinguer un autre mauvais escalier en bois faisant
+suite au premier, et conduisant à un étage supérieur dont on aura plus
+d'une fois l'occasion de parler. Des petites portes formaient les deux
+divisions latérales de cette face, et elles étaient remarquables par
+leur décoration, qui consistait en toiles vertes retroussées par des
+clous d'or, absolument de la même manière que le sont celles de la
+grande tenture qui garnit le fond sur lequel se détachent la femme et
+les filles de Brutus, dans le tableau de ce nom.
+
+Quant au reste des objets rassemblés avec ordre et une symétrie élégante
+dans ce lieu, il consistait en figures, en fragments de figures ou
+d'ornements antiques moulés en plâtre. Ces pièces étaient suspendues aux
+murs ou posées sur un immense appui logé dans le renfoncement cintré où
+se groupaient des statues entières ombragées par des branches, des
+couronnes de chêne, au-dessus desquelles s'élevait une grande palme
+très-belle encore, quoiqu'elle fût jaunie par le temps.
+
+Le poêle, car il ne faut rien omettre, était établi isolément, mais
+d'équerre avec l'angle formé par le côté de la fenêtre et celui où était
+suspendu le tableau des _Horaces_.
+
+On se figurera facilement la surprise que durent inspirer tant de choses
+qui eussent même été nouvelles pour beaucoup de gens, mais qui le
+parurent bien davantage au jeune Étienne, qui ne connaissait que la
+maison paternelle et celles de quelques particuliers, aisés il est vrai,
+mais dans lesquelles le goût nouvellement introduit dans les arts
+n'avait pas encore pénétré.
+
+Étienne avait bien eu l'occasion de voir jouer Talma au
+Théâtre-Français. Il savait même qu'entre les qualités que l'ont
+attribuait à cet acteur, on lui faisait un mérite particulier de
+l'exactitude rigoureuse avec laquelle il observait le costume des divers
+personnages qu'il représentait. À tort ou à raison, on répétait dans le
+public que Talma ne se décidait jamais à remplir un rôle sans avoir été
+consulter les monuments antiques à la bibliothèque; on ajoutait que
+quand il avait fait sur le costume ses études et son choix, il allait
+les faire approuver par David. Était-il question d'un vêtement, d'un
+meuble, d'un bronze ou d'une décoration nouvelle, ils étaient imités de
+l'antique et toujours David, ou au moins l'un de ses élèves en avait
+fourni les dessins. Quoi qu'il en soit, ces idées n'étaient encore
+admises que par les artistes et le petit nombre de personnes qui les
+fréquentaient, en sorte que les objets, qui frappèrent les yeux
+d'Étienne à l'atelier des Horaces le transportèrent brusquement dans un
+monde nouveau. Cependant ce monde si restreint encore, mais qui devait
+bientôt imposer à toute la France et même à l'Europe son fanatisme pour
+l'antiquité, ce monde était déjà fort, et le jeune Étienne allait être
+adopté par lui.
+
+Malgré l'inexpérience du jeune élève, cette journée passée dans
+l'atelier des Horaces et les réflexions que tant d'objets nouveaux lui
+firent faire agirent avec puissance sur son esprit. Dans la vie d'un
+homme, il y a toujours des circonstances décisives qui l'enlèvent à la
+génération dont il procède pour le placer au milieu de celle dont il
+fait partie. C'est ce qui arriva à Étienne en cette occasion. Il
+s'aperçut tout à la fois de combien on était en arrière dans la maison
+de ses parents sur la marche qu'avaient suivie les arts depuis dix ans,
+et pressentit tout ce qu'il fallait qu'il connût et qu'il étudiât pour
+rattraper le gros de l'armée dans laquelle il se trouvait enrégimenté
+tout à coup.
+
+Trois heures s'étaient écoulées depuis le départ d'Alexandre. Outre le
+temps d'inspecter l'atelier, Étienne avait encore trouvé celui de tracer
+une esquisse d'après un dessin fait d'après Michel-Ange par David, et le
+reste de ses curieux loisirs avait été employé à observer en détail ce
+qui occupait le milieu de l'atelier.
+
+Aujourd'hui que les procédés et les mystères de la peinture à l'huile
+sont connus de tout le inonde, on aura peine à comprendre comment
+Étienne se trouvait si favorisé d'être admis à voir commencer un
+tableau, et quelle fut sa joie en pouvant considérer à loisir une toile
+blanche de sept pieds, sur laquelle on avait reporté, au moyen d'un
+carrelage, les figures d'une grande composition. Tel était encore
+cependant le mystère dont s'entouraient les peintres dans leurs
+ateliers, que l'espoir qu'eut Étienne de voir commencer, faire et
+achever un tableau, fut une des satisfactions les plus vives de toutes
+celles qu'il éprouva pendant cette matinée. Ce fut donc avec la plus
+scrupuleuse attention qu'il étudia, on peut le dire, ce qui était tracé
+sur cette toile blanche posée sur un chevalet.
+
+David commençait alors son tableau des _Sabines_ dans une autre partie
+du Louvre où on lui avait accordé un local plus vaste; en sorte que,
+pour obliger son élève Moreau, il lui avait prêté son atelier des
+Horaces. Charles Moreau traitait le sujet de Virginius montrant au
+décemvir Appius le couteau avec lequel il vient d'immoler sa fille.
+Cette composition, dans laquelle l'artiste s'était efforcé de multiplier
+les preuves de son double talent, ne put être terminée alors. Un an
+après qu'elle fut entreprise, Moreau, dont le talent en architecture
+était tout à fait recommandable, saisit fort raisonnablement l'occasion
+qui lui fut offerte de reconstruire l'intérieur de la salle du
+Théâtre-Français (de la République alors) rue Richelieu. L'exécution de
+ce travail, qui lui lit honneur, l'engagea à reprendre et à suivre sa
+véritable carrière, qu'il a parcourue et qu'il a achevée avec honneur en
+Allemagne.
+
+Exemple étrange des vicissitudes humaines! Ce tableau de _Virginius_,
+commencé en 1796 en présence du petit élève de Moreau, devait, quarante
+ans après, lorsque l'artiste le termina en 1827, passer à l'exposition
+du Louvre, sous les yeux du critique Étienne, appelé à écrire sur les
+arts dans le _Journal des Débats_.
+
+Mais revenons à l'élève attendant l'arrivée de son maître dans l'atelier
+des Horaces. Midi sonnait quand il y entra. Moreau, comme on l'a dit,
+était assez joli cavalier et se mettait fort bien. Toujours rasé, frisé
+et poudré avec soin, il portait ordinairement un habit bleu barbeau
+foncé, des pantalons gris clair et des bottes à la hussarde. Son linge
+toujours frais exhalait un léger parfum d'iris, et l'on savait qu'outre
+une foule de petits soins que tous les hommes ne prenaient point encore,
+il poussait la recherche jusqu'à ne faire usage que de rasoirs anglais,
+espèce de crime de lèse-nation à cette époque.
+
+Charles Moreau avait été reçu plusieurs fois dans la famille d'Étienne,
+en sorte que ce costume élégant et fort convenable alors n'eût
+aucunement étonné le jeune élève, si cette toilette, dans cette dernière
+occasion, ne lui eût pas paru bien recherchée pour un artiste qui allait
+se mettre à son chevalet. La politesse affectueuse mais froide et
+réservée du maître d'ailleurs ne contribua pas peu à étonner le jeûne
+homme, qui se soumit sans aucune répugnance à l'autorité de son nouveau
+maître, mais en se nourrissant du plaisir d'être dans l'atelier des
+Horaces, et de l'espérance de recevoir les conseils directs de David.
+
+Il serait superflu d'entrer dans les détails de l'exécution du tableau
+de _Virginius_. Pendant que dura le tracé et l'ébauche de cette
+composition, Charles Moreau mit toute la bonne grâce imaginable pour
+montrer à son jeune élève, qui cependant n'était encore que faible
+dessinateur, tous les procédés qui se rapportent plutôt au métier qu'à
+l'art de la peinture. Tout en recevant ces avis que les artistes
+transmettaient si rarement alors, Étienne poursuivit ses éludes d'après
+le dessin, puis d'après le relief, en les entremêlant de celles que
+Moreau lui faisait encore faire sur l'architecture.
+
+Cependant les journées passées en ce lieu paraissaient souvent longues
+et tristes à Étienne, dont la nature expansive ne s'arrangeait pas
+toujours de la contrainte et du silence que la gravité continue de son
+maître lui imposait. Le mystérieux, le monosyllabique Alexandre, qui,
+disait-on, était rentré nouvellement de l'émigration, et auquel David
+avait donné un asile, était peu propre à animer la conversation. Moreau
+d'ailleurs s'était réservé le droit de rompre le silence, et pour en
+conjurer l'embarras, quand il se prolongeait trop, il se bornait à
+chanter les trois couplets d'une romance fort à la mode en ce temps: _Te
+bien aimer, ô ma chère Zélie_, qu'il interrompait soigneusement lorsque
+quelque difficulté d'exécution en peinture le forçait à retenir son
+souffle pour être plus sûr de sa main.
+
+Ce calme étouffant et cette même chanson qui l'interrompait
+périodiquement navraient quelquefois le cœur du pauvre élève, surtout,
+comme il arrivait souvent, quand les jeunes gens de l'école de David,
+réunis à l'étage inférieur, lui faisaient penser, par leurs cris et
+leurs extravagances, au plaisir qu'il aurait eu à prendre part à leurs
+jeux.
+
+Plusieurs fois dans sa détresse, le pauvre enfant, lorsqu'il se trouvait
+seul avec Alexandre, essaya, mais toujours en vain, d'entamer une
+conversation. Un jour qu'il crut s'apercevoir que la physionomie de cet
+homme était moins sournoise que de coutume, il se hasarda à lui demander
+quelles étaient les personnes demeurant au-dessus de l'atelier, et que
+l'on voyait souvent passer derrière l'œil-de-bœuf. Après un assez long
+silence, pendant lequel le questionné nettoyait tranquillement sa
+palette, il dit enfin: «Est-ce que vous ne le savez pas?--Non.» Une
+pause beaucoup plus longue succéda à la première, et Alexandre, après
+avoir essuyé tous ses pinceaux un à un, et fermé soigneusement sa botte
+à couleurs, dit, en prenant son chapeau et ouvrant la porte pour s'en
+aller: «C'est Pierre, Joseph, Maurice et Charles Nodier.» Puis il laissa
+Étienne seul.
+
+Au milieu de ce silence de trappistes, tout ce qui pouvait en rompre la
+monotonie devenait un événement heureux pour Étienne; et si ennuyeux que
+fussent la plupart des curieux venant visiter l'atelier des Horaces avec
+la permission de David, c'était une espèce de fête pour Étienne, par
+cela seul qu'il entendait des gens parler.
+
+Une circonstance fort simple en elle-même devint un événement de la plus
+haute importance pour lui. Ce fut la visite annoncée d'avance que David
+devait faire à Moreau. Le chef de l'école avait effectivement promis à
+son disciple de venir voir où en était son tableau de _Virginius_, et le
+jeune écolier attendait ce jour avec une impatience inexprimable,
+curieux de revoir David qu'il n'avait pas même aperçu depuis la fameuse
+séance de la Convention. Enfin le maître entra en soulevant son chapeau,
+et tout aussitôt Étienne se leva, mais sans quitter sa place, tandis que
+Moreau s'avançait rapidement vers son maitre en lui tendant la main.
+
+Les deux artistes parlèrent assez longtemps au sujet du perfectionnement
+des lignes de la composition, sans qu'Étienne, si novice encore dans
+l'art, pût apprécier l'intention et la portée de ce qui fut dit. Mais
+les dernières paroles que laissa échapper David en résumant ses
+observations sur l'ouvrage excitèrent l'attention du jeune écolier. «Il
+faut te mettre en garde contre la roideur, mon cher Charles, dit le
+maître, tu as commencé (car ils se tutoyaient) par étudier
+l'architecture, et on se ressent toujours de sa première éducation. Vois
+cette jambe-là, elle paraît avoir été faite au tour comme un balustre.
+Les têtes de tes personnages se ressemblent entre elles, et les
+vêtements compassés trahissent le soin trop minutieux que tu as pris en
+drapant tes mannequins... Prends garde!... prends garde à ces
+défauts!... la nature est plus capricieuse que cela... D'ailleurs
+l'ensemble de ton tableau est bon... un peu froid; fais-y attention, et
+n'oublie pas de réchauffer tout cela en finissant... Allons, bon
+courage... adieu et défie-toi de la roideur.»
+
+Étienne était naturellement porté à respecter ceux qui renseignaient, et
+d'ailleurs son inexpérience ne lui permettait guère de former un
+jugement quelconque sur le _Virginius_ de Moreau. Toutefois, les
+remarques si justes de David, en cette occasion, répandirent de la
+lumière dans son esprit, et il s'aperçut que le maître avait au fond
+témoigné plus d'indulgence pour son élève que pour l'ouvrage.
+
+Comme David se disposait à sortir, il s'approcha d'Étienne, jeta les
+yeux sur ce qu'il dessinait et lui donna des encouragements avec
+bienveillance. Cette visite, ces paroles reçues du peintre le plus
+renommé de France mirent la joie au cœur d'Étienne et lui rendirent le
+séjour dans l'atelier des Horaces un peu moins lourd. Lorsqu'il fut
+revenu de son premier enivrement, il repassa dans son esprit toutes les
+circonstances qui l'avaient frappé pendant cette entrevue, et plus d'une
+fois il revint sur l'étonnement que lui avait causé la vue de David, de
+cet homme que sa réputation politique avait transformé dans
+l'imagination de ceux qui ne l'avaient point vu en une espèce de sauvage
+inabordable, tandis qu'en réalité il avait les formes les plus polies.
+Il régnait dans son habillement une recherche grave, une propreté tout
+opposées aux habitudes de la plupart des révolutionnaires. Bien plus,
+malgré le gonflement d'une de ses joues qui le défigurait, et quoique
+son regard eût quelque chose d'un peu dur, dans l'ensemble de sa
+personne régnait un certain air d'homme de bonne compagnie que peu de
+gens avaient conservé depuis les années orageuses de la révolution. Si
+l'on excepte la petite cocarde tricolore qu'il portait à son chapeau
+rond, tout le reste de son costume, ainsi que sa manière d'être,
+l'auraient plutôt fait prendre pour un ancien gentilhomme en habit du
+matin, que pour l'un des membres les plus ardents du comité de sûreté
+générale. Aussi, tout en travaillant, Étienne ne pouvait-il s'empêcher
+de repasser dans son esprit les trois apparences si différentes sous
+lesquelles David s'était déjà offert à ses yeux: d'abord comme membre de
+la Convention, portant le panache tricolore, et parcourant avec vivacité
+les Tuileries le jour de la fête à l'Être suprême; puis à la barre de la
+Convention, répondant à ses accusateurs par la pâleur de son visage et
+les énormes gouttes de sueur qui se détachaient de son front; et enfin
+en artiste chef d'école, en homme plein de politesse et de
+bienveillance, dans son atelier des Horaces.
+
+Cependant l'habitude de vivre dans le Louvre fit trouver à Étienne des
+distractions en rapport avec son âge et son caractère. Quoiqu'il se fût
+mis sur le pied de partager avec Alexandre le soin d'allumer le feu
+chaque matin, cependant il se chargeait volontiers de cette corvée, qui
+lui fournissait l'occasion de lier connaissance avec les artistes
+voisins. Il se faisait journellement, entre les peintres habitant le
+palais du Louvre, des échanges de menus services. Tour à tour, le plus
+matinal d'entre eux fournissait, par exemple, de la braise ou un tison
+enflammé à ses confrères, qui lui rendaient la pareille un autre jour.
+Comme Étienne distribuait généreusement le feu quand on lui en
+demandait, on lui en rendait aussi volontiers, et, par ce moyen, il
+arrivait à pénétrer dans l'atelier des artistes et à voir les ouvrages
+auxquels ils travaillaient. Le petit flatteur n'avait garde d'épargner
+les louanges pour satisfaire sa curiosité, et les artistes, hommes faits
+et assez renommés alors, introduisaient le petit espiègle dans leur
+atelier, lui expliquaient le sujet de leurs compositions, lui laissaient
+manier leurs brosses et leurs palettes, et enfin, après avoir savouré
+ses éloges, lui frappaient amicalement l'épaule en lui donnant le feu
+qu'il était venu chercher. C'est à l'aide de ces petits stratagèmes
+qu'Étienne parvint à voir peindre Van-Spaendonck, qui imitait les
+fleurs; Garnier, occupé alors à terminer son tableau de la _Famille de
+Priam_ admis au concours décennal, l'excellent Taillasson, homme
+très-spirituel et peintre de talent, et Valenciennes, qui ramona le bon
+goût et les études sévères dans l'art du paysage.
+
+Mais le voisinage qui offrait le plus d'attrait à Étienne était celui
+des élèves de David. Il ne tarda pas à faire connaissance avec plusieurs
+d'entre eux, qui le surnommèrent, à cause de la position respective de
+l'atelier des Horaces et de l'atelier des élèves, _le petit d'en haut_,
+sobriquet qu'il conserva assez longtemps, même après être entré au
+nombre de leurs camarades.
+
+Les premières paroles amicales qu'il reçut dans cette école lui furent
+adressées par Ducis, le neveu du poète de ce nom, et par Delafontaine,
+qui, après avoir exposé plusieurs tableaux au Salon, est devenu un des
+plus habiles ciseleurs de Paris. En arrivant au travail ou en sortant de
+batelier, Étienne retrouvait ses connaissances et ses nouveaux amis dans
+les grands corridors sombres du Louvre, où l'on se donnait rendez-vous
+pour les parties de jeu que l'on faisait le soir.
+
+_Le petit d'en haut_ ne tarda pas à être connu, au moins de nom, de tous
+les élèves de David. On savait d'ailleurs qu'il devait entrer dans
+l'école, où l'on était disposé à le bien recevoir, et on saisit une
+occasion opportune pour lui prouver qu'on l'y regardait déjà comme
+admis. De temps en temps, les jeunes gens de l'école de David se
+cotisaient pour offrir un modeste repas à leur maître. Le maître et
+trente ou quarante jeunes gens partaient à pied de Paris et se rendaient
+à Saint-Cloud ou à Vincennes, chez un aubergiste prévenu d'avance, qui
+donnait à cette troupe un dîner dont le prix ne dépassait ordinairement
+pas la somme de quarante sous par tête. On eut l'idée de célébrer une de
+ces petites fêtes que l'on peut dire de famille, et Ducis, en sa qualité
+de commissaire pour le repas, accompagné de plusieurs de ses
+condisciples avec lesquels Étienne était le plus lié, vint inviter _le
+petit d'en haut_ à se joindre à eux pour fêter le maître. La joie
+d'Étienne fut inexprimable, et sitôt qu'il eut donné les quarante sous
+d'écot, afin de ne pas être oublié sur la liste, il chercha dans son
+esprit le moyen de prouver à David et à ses élèves combien il était
+sensible à l'honneur qu'on lui avait fait, en le regardant comme faisant
+partie de l'école. L'apprenti peintre, tout vif et étourdi qu'il fût, et
+tout mauvais écolier qu'il eut été à Lisieux et en pension, avait
+cependant un penchant inné pour l'étude. Des circonstances qu'il serait
+trop long de détailler ici lui avaient fait reprendre ses auteurs
+classiques et lire un assez bon nombre de vers et de romans, pendant son
+séjour à la campagne. Il s'exerçait même à écrire et à rimer. Dans
+l'excès du bonheur que lui causa l'invitation au banquet offert à David,
+il résolut de faire des stances adressées au _restaurateur de la
+peinture_, projet qu'il exécuta en effet tant bien que mal. Lorsque le
+chef-d'œuvre fut achevé, il le communiqua à Ducis en qui il mettait
+toute confiance, pour savoir de lui s'il jugeait les vers dignes d'être
+lus à David vers la fin du repas. Quoique son oncle fût un habile poète,
+le nouveau camarade d'Étienne ne se montra pas difficile, et il fut
+arrêté non-seulement par les commissaires du repas, mais par tous les
+élèves à qui on avait fait connaître le désir du nouvel initié, que les
+vers seraient lus. C'est à Vincennes que l'on dîna, et qu'au dessert,
+Étienne, d'une voix faible et tremblante, lut à David, près de qui on
+l'avait placé, cinq ou six mauvaises stances qui furent accueillies avec
+bienveillance par le maître, et furent applaudies à tout rompre par les
+quarante jeunes artistes qui s'étaient étourdi le cerveau avec la
+piquette de l'auberge de la Tourelle.
+
+Ce petit événement ne fut pas sans importance pour Étienne, car, de ce
+moment, il fut adopté par David comme son élève, et entra, ainsi qu'on
+le verra bientôt, dans son atelier, sur ce qu'on appelle vulgairement
+_un bon pied_. De plus, l'amitié contractée avec les élèves, les parties
+de jeux formées, et des conversations sur les arts compensèrent la
+froideur du séjour de l'atelier des Horaces, qui d'ailleurs changea tout
+à fait d'aspect par l'arrivée inattendue d'un nouveau personnage qui y
+fut introduit.
+
+Un jour Charles Moreau, après avoir sifflé une heure durant l'air: Te
+bien aimer, ô ma chère Zélie, s'arrêta en clignant des yeux et en se
+reculant pour juger de l'effet de ce qu'il venait de peindre, puis dit à
+Étienne avec cet air calme qui ne le quittait jamais: «Étienne, vous ne
+travaillerez plus seul...; d'ici à deux ou trois jours, quelqu'un
+viendra pour dessiner avec vous...» Tout en disant ces paroles
+lentement, Moreau s'était remis à son chevalet, et l'exécution de je ne
+sais quoi de plus difficile exigeant toute la sûreté de sa main, il
+demeura trois ou quatre minutes sans rien dire. Étienne, sans quitter sa
+place ni son carton, avait tourné son regard interrogatif vers son
+maître, qui, l'avisant tout à coup, lui dit toujours avec le même
+sang-froid et les mêmes interruptions: «C'est une dame... oui... c'est
+une dame... c'est Mme de Noailles.» À ce nom qu'Étienne connaissait
+bien, il remit le nez sur son ouvrage sans proférer un mot.
+
+«Je n'ai pas besoin, Étienne, ajouta Moreau après une autre pause encore
+plus longue que les précédentes, de vous recommander d'avoir tous les
+égards et toutes les complaisances qu'elle mérite... Elle est plus
+avancée que vous dans l'art du dessin... ce sera un stimulant pour
+vous... ça ne vous fora pas de mal.» Après avoir dit ces paroles, Moreau
+se remit à chanter sa romance favorite, et il ne fut plus question de
+Mme de Noailles, jusqu'au jour où elle vint s'installer à l'atelier des
+Horaces. Quant au discret et taciturne Alexandre, que Moreau avait
+prévenu à part de la nouvelle élève que l'on attendait, il n'en souffla
+pas un mot à Étienne.
+
+Pendant les deux jours qui suivirent cette scène, Étienne fut sur les
+épines, tant il était curieux de voir paraître sa future condisciple. Il
+avait souvent entendu parler de Mme de Noailles comme d'une personne qui
+se distinguait par un vif amour pour les arts, même par des dispositions
+très-réelles à les cultiver; et tout Paris savait d'ailleurs que ses
+appartements étaient décorés des tableaux de plusieurs jeunes peintres
+de l'école nouvelle. Mais quelles pouvaient être la figure et les
+allures d'une dame de la haute société, qui prenait le parti d'étudier
+sérieusement la peinture dans un atelier situé dans le Louvre, dont on a
+eu l'occasion de faire connaître les dispositions intérieures? À ce
+motif de curiosité s'en joignait encore un autre. Étienne avait vu le
+père de Mme de Noailles une seule fois, mais dans un moment bien
+terrible, et il était impatient de savoir s'il retrouverait quelques-uns
+de ses traits dans ceux de sa fille.
+
+Enfin le jour tant attendu arriva. Étienne était à l'atelier des Horaces
+comme de coutume, à huit heures du matin. Il allumait le feu quand il
+entendit le bruit des pas d'une personne qui montant l'escalier de bois,
+ouvrit bientôt la porte sans hésitation et entra délibérément dans
+l'atelier. C'était Mme de Noailles. Sa tête était couverte d'un chapeau
+noir, et de ses épaules descendait jusqu'aux genoux une espèce de
+pelisse fourrée dont l'usage n'était pas commun alors. Sa chaussure et
+son pied étaient fins et élégants, et toute sa démarche, où régnait un
+mélange de confiance et de retenue, annonçait une personne tout à fait
+distinguée.
+
+Étienne n'éprouva ni surprise ni timidité pour lui répondre après
+qu'elle lui eut adressé la parole. Elle alla prendre un carton qu'elle
+avait fait apporter la veille au soir, et demanda conseil à son
+condisciple pour le choix de la place qu'elle pourrait occuper sans le
+déranger de la sienne. Tous ces petits préparatifs se firent sans
+embarras, sans affectation et même sans beaucoup de paroles. On eût dit
+que Mme de Noailles connaissait la vie d'atelier comme un peintre, et
+elle poussa même la gentillesse avec Étienne, qu'elle avait surpris
+faisant le feu, jusqu'à lui dire que, dans les règles, c'était à elle,
+la dernière venue, à se charger de ce soin. Un échange de sourires entre
+elle et lui acheva la connaissance, et quand le feu fut bien allumé, ils
+se mirent au travail.
+
+C'était à Mme de Noailles à ouvrir la conversation s'il lui convenait
+d'en avoir une avec Étienne, qui, de son côté, attendit respectueusement
+une interrogation pour y répondre. Mais il avait affaire à une personne
+du monde, pourvue d'esprit et de tact; aussi n'y eut-il pas un seul
+instant d'embarras. Mme de Noailles savait le nom d'Étienne et elle n'y
+ajouta pas monsieur; elle lui parla des vers qu'il avait faits pour
+David, des progrès que ce maître s'attendait à lui voir faire dans son
+école, des pièces nouvelles que l'on donnait au Théâtre-Français et de
+mille autres sujets qui donnèrent du charme «à la conversation de Mme de
+Noailles, et lui firent sentir qu'Étienne n'était pas tout à fait
+indigne de l'entendre.
+
+«Ce paresseux de Moreau, dit-elle tout à coup, n'arrive ici qu'à midi,
+j'en suis certaine. De la façon dont il se _bichonne_ tous les jours, il
+est bien difficile qu'il arrive avant cette heure à son atelier. Aussi
+son tableau n'avance-t-il guère!»
+
+On remplirait des volumes s'il fallait rapporter les conversations
+journalières que Mme de Noailles et Étienne avaient ensemble, depuis
+huit ou neuf heures qu'ils venaient à l'atelier jusqu'à midi, moment du
+jour avant lequel le pauvre Moreau n'arrivait en effet que bien
+rarement.
+
+Mme de Noailles était donc une personne spirituelle et fort aimable,
+ayant les manières les plus élégantes, très-bien faite et assez jolie;
+ses cheveux châtains et son cou d'une blancheur éblouissante étaient
+surtout remarquables.
+
+D'après la manière assez leste dont Mme de Noailles s'expliquait sur les
+habitudes et le talent de Moreau, il était difficile d'imaginer ce qui
+pouvait décider cette dame à venir se mettre sous sa direction, et quand
+Étienne vit Moreau et sa jeune élève en présence l'un de l'autre,
+l'écolière parla au maître avec une aisance et en même temps une
+familiarité protectrice si habituelle, qu'il semblait que, dans son
+installation à l'atelier des Horaces, Mme de Noailles cherchât
+principalement un lieu où elle put trouver les objets et les ressources
+matérielles indispensables pour étudier l'art du dessin.
+
+Jusqu'à l'arrivée de cette dame, le plus ou moins de vivacité d'esprit
+de Charles Moreau était demeuré pour Étienne un problème, que le silence
+habituel établi entre eux pouvait rendre douteux; mais lorsque la jolie
+jaseuse eut non-seulement donné la parole à tout le monde, mais forcé
+encore chacun de parler, le silence de Charles Moreau continua.
+
+L'effet de la présence de Mme de Noailles à l'atelier des Horaces fut
+donc de renouveler immédiatement cet air épais, combiné de silence et
+d'ennui, qui y avait régné jusque-là. La conversation n'avait pas
+toujours la même activité ni le même intérêt, mais elle était devenue
+libre, ce qui contribua à vivifier l'esprit d'Étienne et à lui faire
+poursuivre ses études avec plus de verve et de suite.
+
+Mme de Noailles le préoccupait beaucoup, non pas cependant de la manière
+que l'on pourrait croire; mais il éprouvait un plaisir extrême à se
+trouver habituellement dans une sorte d'intimité amicale avec une jeune
+et jolie femme de vingt-sept à vingt-huit ans, ayant les habitudes d'une
+grande dame, et réputée pour l'une des femmes les plus à la mode de
+Paris. La vanité de tout autre qu'un enfant de seize à dix-sept ans se
+fût sans doute éveillée en pareille occasion; mais, il faut le dire à la
+louange d'Étienne, il sut profiter avec délicatesse et modestie d'une
+bienveillance amicale dont l'effet fut, en lui inspirant le goût des
+bonnes manières, de le préserver pour toujours des habitudes contraires
+que l'on prend ordinairement dans les écoles.
+
+Rarement Mme de Noailles se rendait à l'atelier plus tard qu'à neuf
+heures et demie, ce qui forçait Étienne d'être habituellement matinal,
+afin de précéder toujours sa condisciple. Il ne manquait guère de placer
+d'avance les siéges et les divers objets dont elle faisait usage en
+dessinant, et jamais cette attention ne manqua d'être reconnue par une
+légère inclination de tête, accompagnée d'un sourire. Au surplus, ces
+petites galanteries réciproques se reproduisaient sous mille formes, et
+sans parler de l'échange des crayons et du papier, dont on supposait la
+qualité meilleure, il y avait toujours un instant de la matinée, celui
+du déjeuner, où la confiance et la jaserie devenaient plus entières et
+plus actives.
+
+La jeune artiste de l'atelier des Horaces arrivait chaque matin avec un
+petit panier caché sous son châle, dans lequel était son déjeuner, et
+assez souvent un livre. Le repas se faisait en commun sur le poêle,
+l'une placée d'un côté, l'autre de l'autre, et tous deux debout. Il faut
+avouer que les deux élèves de Charles Moreau n'épargnaient pas toujours
+leur maître pendant son absence, et que le tableau de _Virginius_
+servait souvent de texte à leurs malicieuses critiques. C'était
+ordinairement sous ces auspices que commençaient le repas et la journée.
+
+Les provisions apportées par Étienne étaient beaucoup moins délicates
+que celles de Mme de Noailles; aussi, tant par respect pour la belle
+convive que dans la crainte de lui voir refuser des aliments trop
+grossiers pour elle, Étienne ne lui offrait rien, mais il acceptait
+simplement et avec plaisir ce qu'elle lui présentait; d'autant plus
+qu'assez ordinairement la rareté d'un fruit venu de Provence, ou d'un
+mets que l'on ne trouvait pas à Paris, semblait plus propre à exciter la
+curiosité d'Étienne que sa friandise. Vers la fin de la collation, les
+devis recommençaient, et si Mme de Noailles avait remarqué quelque
+passage dans son livre, elle en faisait la lecture tout haut, ce qui
+fournissait des sujets intéressants de conversation pendant le travail.
+
+Rien ne serait plus facile que de multiplier les récits de scènes
+semblables, car elles se renouvelèrent pendant près de six mois; mais il
+convient de ne parler ici que de celles qui se rattachent immédiatement
+à l'histoire des arts et des mœurs de ce temps. Un matin que Mme de
+Noailles portait sur son visage l'expression d'une joie vive que le
+calme habituel de ses traits n'avait point encore laissé voir à Étienne,
+celui-ci se hasarda à lui en demander la cause. «Mon frère,
+répondit-elle aussitôt, revient de l'armée de Condé, et d'ici à huit
+jours il sera à Paris.»
+
+Bien que les goûts, les études et l'âge d'Étienne ne le portassent pas à
+s'occuper des affaires politiques, leur importance était si grande
+alors, et on en parlait si souvent dans toutes les familles, qu'il était
+difficile d'ignorer ce qui se passait. Étienne savait donc qu'un bon
+nombre d'émigrés, les uns après s'être fait rayer de la liste, d'autres
+même sans prendre cette précaution, et au péril de leurs jours,
+rentraient en France. Mais s'il appréciait l'importance et les
+difficultés attachées à ces retours, comme il n'avait jamais vu le frère
+de Mme de Noailles, il se borna à faire compliment à cette dame de
+l'arrivée prochaine de son frère, en lui témoignant le plaisir qu'il
+éprouvait de la voir si heureuse, mais sans avoir même l'idée de lui
+adresser des questions sur l'émigration de M. Alexandre de Laborde ni
+sur son retour. Seulement il ne put se défendre de faire en lui-même le
+rapprochement de la conduite du frère qui quittait l'armée de Condé, et
+de celle de sa sœur venant chercher en quelque sorte un asile dans
+l'atelier des Horaces, sous la protection du terrible républicain David.
+Ces idées se compliquaient d'autant plus dans son esprit, que, dans le
+cours des fréquentes conversations qu'il avait eues avec Mme de Noailles
+il s'était bien aperçu, sans en être étonné, qu'elle était fort éloignée
+de juger avec indulgence la conduite politique de David, mais que le
+talent de l'artiste la faisait passer, ainsi que beaucoup d'autres,
+par-dessus ce qu'on était en droit de lui reprocher.
+
+Ces concessions particulières, fort communes alors, et qui aidèrent si
+puissamment à la fusion des partis opposés, n'étaient que l'image en
+petit de ce qui se passait entre les hommes du gouvernement et presque
+par toute la France. On était las de tous les excès commis, désabusé sur
+toutes les espérances folles que l'on avait conçues, et dans le même
+moment où David et quelques hommes de son parti reprenaient les manières
+polies de l'ancien régime, et favorisaient la rentrée de ceux qui
+avaient été combattre au delà du Rhin en faveur de la monarchie; ces
+mêmes émigrés, las de faire une guerre inutile avec les étrangers qui se
+moquaient d'eux, ou rappelés invinciblement par le besoin de revoir leur
+famille et par l'espoir de rentrer dans leurs biens, risquaient jusqu'à
+leur tête pour venir faire effacer leur nom de la liste fatale.
+
+Les femmes jouèrent alors un rôle important à l'époque où ces radiations
+étaient si passionnément sollicitées, et le plus ordinairement ce furent
+elles qui les obtinrent des hommes de la révolution tenant encore au
+pouvoir, ou de quelques-uns, comme David, qui, sentant le cas que l'on
+faisait de leur talent, se montraient des plus empressés à faire rentrer
+en France les familles qu'ils en avaient chassées quelques années
+auparavant par; des lois terribles. Aussi celui qui naguère voulait
+boire la ciguë avec Robespierre; qui prétendait qu'un républicain n'a
+besoin que de fer et de pain; qui n'avait pu se défendre à la tribune de
+la Convention; cet homme, David enfin, venait à son atelier des Horaces
+vêtu avec une certaine élégance, s'exprimait avec une politesse
+recherchée, et mettait une espèce de coquetterie à montrer, dans la
+conversation, des égards aux personnes dont l'opinion politique était le
+plus opposée à la sienne. Cette dernière disposition frappa surtout
+Étienne lorsque, peu de jours après avoir appris le retour du frère de
+Mme de Noailles, il vit arriver David à l'atelier des Horaces, où la
+jeune dame, Charles Moreau, Alexandre et Étienne étaient réunis en ce
+moment. David, employant les formes les plus polies, s'approcha
+respectueusement de Mme de Noailles en la complimentant _sur ce qui
+venait d'arriver d'heureux dans sa famille_; car ce fut de la sorte
+qu'il fit allusion au retour de M. de Laborde.
+
+Les journaux alors n'expliquaient, ne commentaient pas tout, comme sous
+les gouvernements constitutionnels. D'après l'exposition plus ou moins
+franche des faits, le public était obligé d'en apprécier la vérité et
+l'importance; de juger de la situation des affaires et de se former par
+lui-même une opinion. Tout ce travail, difficile même pour un homme fait
+et rompu aux affaires, ne pouvait être que bien faiblement accompli par
+un jeune élève en peinture, que son imagination vive et même un peu
+romanesque entraînait dans une sphère d'idées toutes différentes.
+
+Le plaisir que lui fit éprouver la satisfaction de Mme de Noailles fut
+donc très-sincère, de même que sa surprise fut grande en voyant l'espèce
+d'intérêt que David paraissait prendre à la rentrée d'un émigré. Ce
+conflit, cet amalgame de choses et d'idées incohérentes, fit naître dans
+l'esprit d'Étienne une foule de réflexions contraires, dont le résultat
+fut de le plonger dans une rêverie profonde.
+
+David était sorti de l'atelier; Charles Moreau et Mme de Noailles
+s'étaient remis au travail, mais Étienne resta assis auprès du poêle,
+essayant vainement de composer un seul et même homme de l'ancien ami de
+Robespierre et du nouveau protecteur des émigrés. Pensif, il tenait son
+regard machinalement fixé sur Mme de Noailles, qu'il ne voyait que par
+derrière. Ses cheveux châtain foncé, entourés de bandelettes rouges à la
+manière antique, faisaient ressortir la blancheur de son cou, qui était
+élancé et fort beau. Ce rouge et ce cou blanc frappèrent tout à coup
+l'imagination d'Étienne, excitée déjà par les réflexions que la visite
+de David lui avait suggérées, et il lui sembla voir tomber la jolie tête
+de cette jeune femme. Ce ne fut même qu'en faisant un grand effort sur
+lui qu'il parvint à se rendre maître de l'agitation intérieure qu'il
+éprouva en ce moment.
+
+Le souvenir des jours sanglants de 1793 vivait fortement encore dans
+toutes les mémoires, et l'on ne tardera pas à comprendre pourquoi la vue
+de la jeune artiste fit renaître tout à coup des images si funestes dans
+l'esprit d'Étienne. Un jour, c'était le 29 germinal de l'an II de la
+république, Étienne, âgé de douze ans, accompagnait sa mère, que la
+poursuite d'un procès avait forcée de se rendre dans le faubourg
+Saint-Germain. L'entretien avec le procureur ayant duré plus qu'on ne
+l'avait prévu, trois heures et demie sonnèrent lorsque la mère et son
+fils partirent de la rue Guénégaud pour rentrer dans le quartier du
+Palais-Royal. Le pont des Arts n'était pas encore construit, en sorte
+qu'ils prirent le Pont-Neuf. Arrivés au delà de la place Dauphine,
+Étienne, se sentant entraîné avec violence par sa mère, lui demanda:
+«Qu'avez-vous donc, maman, pour aller si vite?» Puis, la voyant pâlir:
+«Qu'avez-vous donc, maman? répéta-t-il avec inquiétude.--Les charrettes!
+les charrettes! balbutia la mère en se hâtant encore davantage, tu ne
+les vois pas? Entends-tu le bruit? Viens! viens! courons vite!» et ils
+allèrent de toute leur vitesse.
+
+La mère d'Étienne avait espéré regagner son quartier bien avant quatre
+heures, l'instant du jour où avaient lieu les supplices. Mais, trompée
+dans ses calculs par la prolongation des affaires, elle faisait un
+dernier effort pour traverser le quai avant le passage du fatal cortége.
+Toute sa diligence fut vaine, et elle et son fils se trouvèrent arrêtés
+par la foule précisément à la descente du Pont-Neuf, au moment où sept
+ou huit charrettes remplies de condamnés défilaient devant eux. Pâle
+comme la mort, et sentant ses genoux fléchir, la mère d'Étienne fit un
+mouvement pour couvrir ses yeux et s'appuyer sur le parapet, lorsqu'un
+homme simplement vêtu s'approcha d'elle et lui dit à voix basse:
+«Contraignez-vous, madame, car vous êtes environnée de gens qui
+interpréteraient mal votre faiblesse.» Ces mots, qui alors ne pouvaient
+être dits que par un homme de cœur et de courage, avertirent la mère
+d'Étienne du danger auquel son émotion pouvait réellement l'exposer, et
+elle se roidit contre l'horreur du spectacle qu'elle ne pouvait plus
+éviter.
+
+Quant à son fils, malgré les battements douloureux de son cœur, il ne
+put s'empêcher de céder à la curiosité de regarder les vingt-cinq ou
+trente condamnés que l'on traînait à l'échafaud. Le convoi, retardé par
+la foule, fut même obligé de s'arrêter quelques instants, ce qui permit
+au jeune enfant d'observer plus en détail les traits de quelques-unes
+des victimes. Sur le devant d'une des charrettes était une jeune et
+belle femme. Ses mains attachées aux ridelles soutenaient tout le poids
+de son corps penché en avant, et son visage couleur de pourpre, ainsi
+que le vague de son regard, annonçaient le trouble ou plutôt la perte de
+son intelligence. Près d'elle était une dame âgée, pâle et maigre, mais
+dont les traits nobles, dont l'expression digne et calme faisaient un
+contraste déchirant avec l'état de sa jeune compagne, sur laquelle elle
+semblait jeter un regard tendre et protecteur. Enfin, dans une autre
+charrette, Étienne remarqua aussi un vieillard de haute stature portant
+noblement sa tête jusqu'au moment suprême. C'était le père de Mme de
+Noailles, M. de Laborde, banquier de la cour, qu'il vit là pour la
+première et la dernière fois, et dont il apprit le nom en l'entendant
+répéter à l'ignoble populace qui le proférait en le mêlant à d'horribles
+injures.
+
+Peut-être s'étonnera-t-on moins à présent de la confusion d'idées que
+jetait dans l'esprit d'Étienne tout ce qu'il avait vu et ce qu'il voyait
+à l'atelier des Horaces. C'était le goût nouveau qui régnait dans les
+arts; c'était une jeune femme à la mode, dont le père avait péri sur
+l'échafaud révolutionnaire et qui, dans son amour pour la peinture, ne
+voyait qu'un grand artiste en David; enfin, c'était David lui-même,
+dépouillant le républicain de 1793, protégeant les émigrés et faisant
+presque la cour aux gens qui portaient un nom. Tant de circonstances et
+de sentiments nouveaux, bizarres et contradictoires, ne pouvaient
+manquer de faire une profonde impression sur l'imagination du jeune
+Étienne. Aussi son séjour à l'atelier des Horaces étendit-il
+singulièrement la sphère de ses idées et laissa-t-il dans sa mémoire des
+souvenirs ineffaçables.
+
+
+
+
+II.
+
+DAVID À L'ATELIER DE SES ÉLÈVES.
+
+
+Étienne, après s'être familiarisé dans l'atelier des Horaces près de
+Moreau, mais plus particulièrement par l'effet de l'émulation qui
+s'était établie entre Mme de Nouilles et lui, en copiant d'après le
+dessin et même d'après le relief, se trouvait préparé à entrer dans
+l'atelier des élèves de David. Depuis le banquet de Vincennes, où il
+avait pindarisé, il avait fait connaissance et était même déjà lié avec
+la plupart des jeunes gens de l'école, en sorte que, lorsqu'il y entra
+la première fois pour y travailler, il n'éprouva rien de la gêne que
+donne en toute espèce d'apprentissage, la qualité de nouveau venu.
+
+La plupart des écrivains qui nous ont transmis des détails sur la vie
+des peintres et sur l'histoire de leurs écoles ont omis de faire
+connaître certaines petites circonstances, qui aident mieux que quoi que
+ce soit à jeter du jour sur les mœurs des artistes et sur les différents
+modes d'enseignement de la peinture. Pour ne pas laisser ici la même
+lacune, nous suivrons Étienne depuis son installation avec ses camarades
+jusqu'au moment où il a commencé à peindre, tout en nous occupant de ses
+condisciples.
+
+Voici d'abord quelle était la disposition de l'atelier des élèves: placé
+immédiatement sous celui des Horaces, dont il avait les mêmes
+dimensions, il ne présentait de différence en grandeur que par le
+dessous de l'escalier en bois si bruyant, sous lequel se tenaient les
+plus jeunes élèves, dessinant d'après la bosse, et parmi lesquels
+Étienne se trouva compris. La fenêtre était exactement ouverte et placée
+de même qu'au premier étage. Sur la droite, en entrant, au delà des
+figures de plâtre et des élèves qui dessinaient d'après elles, s'élevait
+un poêle de fonte dans un renfoncement, et un peu au delà, mais du même
+côté, régnait une large table soutenue par quatre poteaux de deux pieds
+de haut, sur laquelle on plaçait le modèle vivant. En face, par
+conséquent à gauche en entrant, était un espace vide que les élèves
+peintres occupaient avec leurs chevalets, et entre ceux-ci et la table
+du modèle, s'arrondissaient, assis en demi-cercle, les élèves
+_dessinateurs d'après nature_.
+
+Des planches sur tasseaux fixés au mur, à la hauteur de sept pieds,
+servaient à recevoir les toiles et les boîtes à couleurs après le
+travail. Du reste, nul ornement, à moins que l'on ne veuille donner ce
+nom à de grandes taches de couleurs étalées un peu au-dessous de la
+planche courante, et à une foule de caricatures, dont quelques-unes
+assez anciennes, couvraient les murailles.
+
+David attachait quelque importance à ces lazzis de ses élèves; aussi,
+lorsque les traits d'un nouvel élève prêtaient à la charge, ne
+manquait-on pas de s'exercer à la faire sur le côté du mur près duquel
+se détachait le modèle, en sorte que quand David venait corriger ses
+élèves il put la voir. Ordinairement il disait: _Elle est bonne_; ou
+_Elle est mauvaise_. Dans le premier cas, il demandait le nom de
+l'auteur; dans le second, il riait ironiquement, ce qui produisait un
+chœur de huées sourdes, à la suite desquelles ordinairement la
+caricature était effacée.
+
+Le jour qu'Étienne entra, c'était au commencement d'une semaine, d'une
+décade alors, et comme les élèves ne pouvaient s'accorder sur la pose à
+donner au modèle, on choisit deux députés, Ducis dont il a été question,
+et un certain Moriès dont il sera parlé, pour aller prier David de venir
+tirer ses élèves d'incertitude et d'embarras. Le maître se rendit en
+effet à leurs vœux et se mit en devoir de trouver une position. Mais
+avant de proposer son avis, il fit essayer au modèle les postures
+différentes que les élèves lui avaient données, et après les avoir
+examinées, il en prit occasion de tancer une partie des jeunes gens qui
+fréquentaient le soir les salles d'étude de l'Académie au Louvre, en
+leur disant que c'était là qu'ils apprenaient, en copiant des modèles
+dont les bras étaient soutenus par des cordes et les pieds calés avec
+des coins de bois, à faire _des attitudes académiques_ et des mouvements
+de convention. «Je gagerais, dit-il en se tournant vers un de ceux qu'il
+savait être des plus assidus aux études de l'Académie, que c'est toi qui
+as imaginé cette belle pose, qui fait tendre la poitrine du modèle comme
+une carcasse de volaille? Tu veux faire _ton torse_?... oui, je te
+reconnais là, et quand on fera des tableaux où il n'y aura ni pieds, ni
+mains, ni tête à peindre, tu seras sûr alors d'être le plus habile.
+Messieurs, ajouta-t-il, en parlant à tous, à l'Académie on fait un
+métier de la peinture, et on l'apprend comme un métier à ceux qui la
+fréquentent. Faites-vous cordonniers, si vous voulez, je ne m'y oppose
+pas, mais ici on fait de la peinture.»
+
+À la suite de cette allocution, écoutée avec le plus respectueux
+silence, David essaya plusieurs attitudes ayant un objet bien déterminé,
+et finit par choisir celle d'un homme qui lance une pierre. Le modèle
+fit observer qu'il ne lui serait pas possible de conserver cette
+attitude plus de cinq ou six minutes sans se reposer. «Eh bien! qui te
+dit le contraire? lui demanda-t-il, si cela ne t'arrange pas, va poser à
+_ton Académie_; on te mettra des cordes aux pieds et aux mains comme à
+un polichinelle.» Puis, remettant sous son bras sa canne qu'il avait
+posée sur la table du modèle: «Eh bien! Messieurs, ajouta-t-il en s'en
+allant, êtes-vous contents?--Oui, monsieur David, dirent les deux
+députés qui l'avaient amené.--C'est bon. Je reviendrai à midi voir ce
+que vous aurez fait.»
+
+À cette époque, l'atelier était dégarni de tous les élèves forts, qui
+venaient d'achever leurs études depuis quelques années. Les noms de
+Fabre, de Wicar, de Girodet, de Gérard, de Serangeli et de Gros
+retentissaient encore parmi les élèves, mais ces hommes étaient déjà
+considérés comme maîtres. La plupart d'entre eux avaient obtenu le grand
+prix de Rome, ou en étaient au moins jugés dignes. Fabre avait été
+couronné et avait exposé sa figure de _Caïn_, dont Mme de Noailles même
+avait fait l'acquisition. Girodet avait envoyé son _Endymion_ et même
+son _Hippocrate_, de Rome, Serangeli (de Milan) avait terminé son
+_Orphée et Eurydice_, ouvrage dont le succès fut bien plus grand que le
+mérite; déjà Gérard avait jeté les bases de sa réputation en faisant
+paraître son _Bélisaire_; enfin on comptait sur Gros, fixé en Italie,
+mais qui ne revint et ne se fit connaître en France que plus tard, en
+1801 et 1802. Afin de fixer les époques aussi précisément qu'il est
+possible, il est bon de rappeler que l'exposition du _Bélisaire_ de
+Gérard date de 1795, et que l'époque vers laquelle Étienne est entrée
+l'école de David se rapporte à la fin de 1796 et au commencement de
+1797, lorsque le maître commençait son tableau des _Sabines_.
+
+Les études étaient donc faibles en ce moment à l'atelier des élèves. Les
+plus distingués d'entre eux étaient Pierre et Joseph Franque, deux
+frères jumeaux natifs du Jura, auxquels la Convention avait alloué une
+petite pension à cause des dispositions qu'ils avaient montrées pendant
+qu'ils gardaient les troupeaux dans leurs montagnes. Après eux venait
+Broc, Gascon qui ne manquait pas de dispositions, mais chez lequel des
+singularités de caractère avaient développé une vanité puérile.
+Mulard-_Bavard_, épithète rimée qu'on ne manquait jamais d'ajouter à son
+nom, selon l'usage des écoles, où l'on dit la vérité crûment. Mulard
+était un des praticiens les plus avancés, mais, sans imagination et sans
+talent saillant, il épuisait le peu d'idées qu'il avait à justifier, par
+un babil sans fin, l'épithète que l'on accolait à son nom. En 1796, il
+étudiait encore à l'atelier avec Gautherot, vieux républicain
+incorrigible, un peu moins bavard que son condisciple, peintre médiocre,
+écrivain de pamphlets politiques, et particulièrement recommandable par
+le goût et le talent réel qu'il avait pour composer des complaintes
+sérieusement bouffonnes sur les assassins célèbres que leurs crimes
+conduisaient à l'échafaud.
+
+Gautherot était un grand homme de près de six pieds, portant une grande
+perruque blonde, poudrée, à queue, et s'allongeant sur ses faces en deux
+énormes oreilles de chien, qui avaient pour utilité particulière de
+cacher tant bien que mal une dartre vive qui dévorait l'une de ses
+joues. D'ailleurs bon camarade, spirituel et assez amusant dans toutes
+les réunions des élèves. Ducis travaillait avec eux, quoiqu'il fût tout
+autrement disposé. Ce dernier avait encore peu d'habileté, mais il
+dessinait et coloriait avec assez de naïveté pour faire espérer qu'il en
+acquerrait par la suite. Ainsi que Broc, Robin et quelques autres élèves
+de David, Ducis avait été pris par la première réquisition et avait fait
+les guerres de la Vendée en qualité de soldat républicain. Il avait
+assisté à plusieurs siéges de villes, entre autres à celui de Granville,
+en Bretagne. Mais l'affaire de Quiberon fit une impression si pénible
+sur Ducis, homme brave et brave homme tout à la fois, qu'il se servit du
+double crédit de son oncle le poète et de son maître David pour obtenir
+son congé et venir chercher un asile dans l'atelier du restaurateur de
+l'école.
+
+En politique, la réaction contre le jacobinisme, flagrante alors, se
+faisait sentir jusque dans l'atelier des élèves de David. Mulard et
+Gautherot, pendant le repos des modèles, ne manquaient pas de faire des
+harangues. Gautherot, en particulier, s'efforçait d'entretenir parmi les
+nouveaux élèves les doctrines républicaines, qu'on y avait professées
+jusque-là. Mais le vent commençait à changer, et parmi ceux de leurs
+camarades qui n'étaient point d'humeur à entendre vanter les exploits de
+1793, se distinguaient Ducis, Roland et Moriès.
+
+Roland était un créole de la Martinique, honnête, brave, peu spirituel,
+excessivement fort de corps, et qui travaillait comme un galérien à la
+peinture pour se faire une profession et réparer les pertes que sa
+famille avait faites lorsque la révolution ruina les colonies. Roland,
+auquel on avait donné le surnom de _Furieux_, était réellement colère et
+n'y allait pas par deux chemins quand on le contrariait. Il fit un jour
+une scène à Gautherot, qu'il rencontra professant ses doctrines
+républicaines dans un café. Il alla même jusqu'à lui proposer de se
+battre en duel. Quoique, dans cette occasion, Gautherot se comportât
+avec fermeté, toutefois s'apercevant que son parti n'était plus soutenu
+par l'opinion, il cessa presque subitement de venir travailler à
+l'atelier des élèves.
+
+Mais avant l'attaque ouverte et violente de Roland contre _les jacobins_
+(pour rappeler les désignations du temps), on leur faisait souvent la
+guerre à l'atelier sous le voile de la plaisanterie, et Ducis, entre
+autres, en avait organisé une qui ne manquait jamais d'interrompre
+joyeusement les harangues politiques que Gautherot hasardait.
+
+Ducis avait la voix rauque, fausse et très-basse. Pendant ses campagnes
+en Vendée, il avait appris des chansons républicaines, et
+particulièrement celle qui commence ainsi: _Le fanatisme insensé,
+l'ennemi juré de notre liberté, est expiré_. Or il la chantait de telle
+sorte que quand il avait prononcé _le fa..._, il s'arrêtait sur la note,
+travaillant pendant une minute ou deux à sa peinture, puis, au moment où
+l'on s'y attendait le moins, il reprenait en chantant: _natisme
+insensé_; puis, après avoir coupé par d'autres repos plus ou moins
+longs: _l'ennemi juré... de notre liberté..._, il achevait sur des notes
+très-graves et très-lentes: _Est ex-pi-ré!!!_ Et tous les élèves en
+chœur répétaient avec la même emphase: _Est expiré!!! est expiré!!!_
+
+Gautherot, qui ne manquait pas d'esprit, sentait bien la finesse de
+cette petite guerre et y répondait par d'autres plaisanteries; mais
+Mulard, qui, non content d'être _bavard_, était encore pédant, ne
+trouvait rien de mieux pour rompre les chiens que de rappeler la dignité
+des artistes d'Athènes et de Rome. Alors les sifflets de se faire
+entendre et les instances les plus bruyantes étaient adressées à Ducis
+pour qu'il répétât sa chanson: «_Le fa! le fa!_ Ducis, chante _le fa!_»
+criait-on de toute part; et alors des joies, des cris et des hurlements
+sans fin se faisaient entendre après ces mots répétés de nouveau en
+chœur: _Est expiré!!!_
+
+Cette scène d'écoliers, choisie entre mille autres, parce qu'elle était
+une parodie de choses beaucoup plus sérieuses qui se passaient alors à
+Paris et dans toute la France, donnera cependant une idée de la manière
+bruyante et dissipée dont on étudiait dans l'école de David, ainsi que
+dans toutes les autres d'ailleurs. Quelquefois le tumulte y était poussé
+jusqu'à un excès dont on ne peut se faire d'idée, et, pour dire la
+vérité, on y perdait énormément de temps.
+
+Rien cependant n'était si rare que David pût surprendre ses élèves au
+milieu d'un tel désordre. Ordinairement quelqu'un de son école, ou même
+les élèves des autres maîtres établis dans le Louvre, rencontraient
+David parcourant les vastes corridors de cet édifice, et couraient
+devant avertir les élèves de son arrivée. _Voilà M. David!_ À peine ces
+mots étaient-ils prononcés que tout rentrait dans l'ordre et le silence,
+au point que l'on aurait, à la lettre entendu une souris trotter.
+
+Les occasions où David donnait lui-même un mouvement au modèle de ses
+élèves se présentaient fort rarement. Pour éviter ces embarras et rendre
+les études d'après la nature plus faciles et plus profitables, il avait
+eu l'idée de faire à l'ensemble des élèves une proposition qui fut assez
+généralement accueillie et suivie même pendant près de deux ans. Ceux
+des jeunes gens de l'atelier que leur âge ou le plus ou moins de
+perfection de leurs formes rendaient propres à servir de modèle étaient
+inscrits sur une liste, et _posaient_ à tour de rôle entièrement nus. La
+séance était de cinq heures et se renouvelait pendant les six premiers
+jours de la décade. Quant aux trois derniers, ils étaient employés à
+copier _une tête_, pour laquelle chaque élève était tenu par les
+règlements de poser lui-même, ou de fournir un modèle mercenaire à ses
+frais. Ces conventions, qui n'étaient pas toujours bien strictement
+observées, eurent cependant l'inappréciable avantage de faire passer
+sous les yeux des élèves une immense quantité de natures très-variées,
+et de les forcer à renoncer aux habitudes faites, aux pratiques apprises
+d'avance et à toute cette manière conventionnelle que David reprochait
+non sans raison à la vieille école, ou à ceux des élèves qui en
+suivaient les principes.
+
+En résultat, David, qui à l'entrée dans la carrière des arts et pendant
+ses préoccupations politiques avait employé tout ce qu'il avait de
+pouvoir pour renverser matériellement la vieille institution de
+l'Académie, poursuivait, en 1796, cette même idée, mais d'une manière
+plus convenable, et surtout plus utile aux arts, en faisant la guerre,
+non plus aux hommes, mais aux doctrines surannées et fausses des vieux
+académiciens. À cet égard, le maître et les élèves mettaient un zèle
+presque fanatique à accomplir cette œuvre.
+
+Midi était le moment choisi le plus ordinairement par David pour visiter
+et corriger ses élèves. Le peintre s'occupait alors du tableau des
+_Sabines_ déjà ébauché, et dont il repeignait la figure de Tatius.
+Pendant les heures qu'il consacrait au repos, il arrivait au milieu de
+ses élèves. Mulard et Gautherot, plus rapprochés d'âge de David, et
+fidèles d'ailleurs à la confraternité révolutionnaire, tutoyaient leur
+maître, usage qui ne cessa que quand ces deux artistes ne fréquentèrent
+plus l'école. Quoi qu'il en soit, le respect que les élèves portaient au
+maître dans l'atelier, même les deux qui viennent d'être nommés, était
+profond, et toutes ses paroles les plus hasardées, les plus embrouillées
+même, comme David, en laissait échapper quelquefois, étaient écoutées,
+pesées et interprétées comme l'eussent été celles d'un prophète.
+
+Ces leçons se réduisaient fort souvent en principes généraux qu'il
+émettait à l'occasion du premier travail d'élève qui lui tombait sous
+les yeux. En sorte que le défaut ou la qualité qu'il y avait remarqué
+lui servait de texte pendant la revue de toutes les études des élèves
+peintres et dessinateurs.
+
+«Eh bien! disait-il au plus vieux de ses élèves, qui persistait à porter
+ses cheveux noués en queue de la longueur de dix-huit pouces, toi, tu es
+de l'ancien régime, corps et âme; tu peins comme tu te coiffes. Va, mon
+pauvre garçon, tu es venu trop tôt ou trop tard, tu as manqué le coche;
+tu aurais fait un excellent académicien...» Puis, après une pause:
+«Allons, va ton train, continuait-il... dans ton genre, ça va très-bien
+ce que tu fais.» Et comme il avait réellement de l'affection pour ce
+vieil élève sans aucun talent, mais qui avait besoin de son pinceau pour
+vivre, il l'enseignait gratis et lui donnait ainsi l'occasion de
+profiter dans le monde du titre d'_élève de David_, recommandation
+puissante alors.
+
+Mais toutes les fois qu'il trouvait l'occasion de tomber à bras
+raccourcis sur l'Académie et les académiciens, il ne la laissait point
+échapper, et plus d'une fois, pour la faire renaître, il alla exprès
+s'arrêter devant la toile du vieil élève à la longue queue.
+
+«Ah! toi, c'est différent, disait-il en s'approchant de la peinture de
+Broc le Gascon, tu te crois du génie; mais prends-y garde, ça ne pousse
+pas tout seul dans la tête et il faut le cultiver. C'est comme une
+plante...» Et alors David commençait une de ses comparaisons favorites,
+qu'il perdait, reprenait et reperdait pour la reprendre encore, tout en
+accompagnant sa harangue de réticentes causées par la difficulté qu'il
+avait à prononcer, ce qui le forçait parfois de s'arrêter court, en
+disant à ses élèves, qui riaient ainsi que lui: «Ma foi, je ne sais plus
+où j'en suis; mais vous me comprenez, n'est-ce pas?--Oui! oui! monsieur
+David,» répétait-on de tous côtés; et il continuait. «Enfin, tu
+m'entends bien, Broc, tu as des dispositions... pour le coloris
+surtout... écoute bien; pour le coloris. Ainsi, ne va pas te mettre dans
+l'esprit que tu es un Raphaël. Vois, étudie les maîtres qui te vont, qui
+te conviennent: Titien, Tintoret, Giorgion, les Italiens enfin, et puis
+reviens devant le modèle, oublie les maîtres et copie la nature comme tu
+copierais un tableau, sans science, sans idée faite d'avance, avec
+naïveté, et tu seras tout étonné d'avoir bien fait. Allons, bon courage;
+je ne suis pas mécontent de ton travail... mais dis-toi bien que tu n'es
+pas encore un homme de génie!»
+
+Mulard, debout devant sa toile, attendait avec une expression pincée la
+correction de son maître. Doyen des élèves par l'âge, inférieur à la
+plupart d'entre eux par le talent, il redoutait le franc parler de
+David, dont il se regardait comme le compagnon, en raison de la
+familiarité résultant des habitudes révolutionnaires. «J'ai toujours à
+te répéter...» dit David qui fut tout à coup interrompu par Mulard, dont
+il connaissait bien le péché mignon et le sobriquet, «j'ai toujours à te
+répéter, continua David sans se déconcerter, que tu fais maigre de
+dessin et froid de couleur. Cela n'empêche pas que tu ne sois en état de
+commencer un tableau pour l'exposition prochaine, ce que je t'engage à
+faire. Mais en l'achevant, il faudra que tu te tiennes sans cesse en
+garde contre les deux défauts que je te signale et tout ira bien.--Mais
+ne penses-tu pas, David, dit Mulard, avec sa voix de tête et son visage
+composé, que je...--Je t'ai dit ce que je pense et ce que tu dois
+faire.» Mulard voulut parler encore; mais un sourire de David, auquel
+répondirent ceux de tous les élèves, força le bavard à se taire et à
+reconnaître lui-même, en riant aussi, l'inopportunité de ses réflexions.
+
+«Oh! dit David en passant du chevalet de Mulard à celui d'un autre
+élève, si on peignait avec la langue, celui-là ne laisserait guère de
+besogne à faire aux autres.» Un rire général, auquel prit même part
+celui qui en était l'objet, accueillit cette épigramme, à laquelle
+succéda un profond silence.
+
+«C'est bien cela, dit-il à Ducis, il y a de la vérité, de la naïveté
+même dans le mouvement et la couleur de ta figure. Mais, ajouta-t-il en
+ayant l'air de parler à tout le monde, quoique parlant de Ducis, il ne
+faut pas vouloir faire plus qu'on ne peut. Il faut traiter des sujets
+humbles, simples, familiers même, si la nature nous a fait naître pour
+cela. Tel qui fera supérieurement des bergers, se fera moquer de lui
+s'il, veut peindre des héros. Il faut se tâter, se connaître et puis
+aller sans se forcer... n'est-ce pas Ducis?--Oui, monsieur,» et il
+passait à un autre.
+
+«Pour vous, mon cher ami, il faut faire peau neuve!» C'est ainsi qu'il
+apostropha Granger, transfuge de l'école rivale de Regnault dans celle
+de David. «Voilà ce que c'est que de recevoir en commençant de mauvais
+principes, ajouta-t-il, il faut oublier, _désapprendre_, ce qui est bien
+plus difficile, tous les enseignements que l'on a reçus. Voyez-vous, mon
+cher Granger, il vaudrait mieux pour vous et deux ou trois de vos
+camarades ici, _infectés comme vous du virus académique_, que vous
+n'eussiez jamais touché un crayon. Il faudra que vous employiez un an au
+moins pour guérir de ce mal, et puis alors seulement vous vous remettrez
+en route dans la bonne voie... Votre travail est bon... trop bon même;
+car, voyez-vous, votre main en sait bien plus que votre tête. Vous
+réfléchissez après que vous avez fait. Votre pinceau vous emporte, il
+est votre maître, et pour comble de malheur il a été mal dirigé. Il faut
+oublier tout ce que vous savez, et tâcher d'arriver devant la nature
+comme un enfant qui ne sait rien... M'entendez-vous bien?--Oui,
+monsieur.--M'avez-vous bien compris?--Oui, monsieur.--Eh bien, nous
+verrons cela la semaine prochaine.»
+
+En allant vers un autre élève, mais poursuivant toujours son idée: «Une
+mauvaise école, dit-il, est comme une boutique de perruquier[2], dans
+laquelle on n'entre jamais sans en sortir avec du blanc à son habit.»
+
+En s'approchant du chevalet de Moriès, qui s'était retiré de côté pour
+recevoir la leçon du maître, David fit une légère inclination de tête à
+cet élève, comme pour le saluer. Moriès avait plus de trente ans. Vêtu
+d'une grande redingote bleue croisée jusqu'au menton, portant une
+cravate noire et de grandes bottes de cavalerie, cet homme avait une des
+plus nobles figures qui se puissent rencontrer. Ses cheveux noirs et
+lisses dessinaient exactement la forme de son crâne. Son nez était
+légèrement aquilin et ses yeux grands fiaient couverts de paupières
+très-larges. Ses traits étaient beaux, et la majesté et la douceur mêlée
+de force de sa physionomie inspiraient tout à la fois le respect pour sa
+personne et un vif désir de le connaître. Son histoire n'était pas bien
+connue. On savait seulement qu'il avait servi aux armées, mais qu'un
+attrait invincible pour l'art de la peinture l'avait engagé à quitter sa
+première profession.
+
+Moriès avait ce qu'on appelle _une passion malheureuse_ pour la
+peinture, car il n'y était nullement appelé par ses dispositions. Cet
+homme, depuis qu'il était entré à l'école de David, travaillait jour et
+nuit pour regagner les années qu'il croyait avoir perdues. Ses moyens
+d'existence étaient bornés à ce point qu'il vivait pour moins de vingt
+sous par jour. Mais il supportait toutes les privations qu'il s'était
+imposées avec un courage, une grandeur d'âme propres à faire naître des
+regrets chez tous ceux qui connaissaient son inaptitude aux arts.
+
+Il était facile d'établir quelques points de comparaison entre don
+Quichotte et cet élève, car la vue de la moindre injustice révoltait
+Moriès jusqu'à le forcer de prendre part à toutes les querelles qui
+s'élevaient et de s'établir juge du différend. Ce gentilhomme, car il
+l'était, faisait la police dans l'atelier. Quand les plus jeunes élèves
+n'étaient pas d'accord et élevaient trop la voix, il allait à eux, les
+interrogeait, les jugeait, prononçait son jugement et sanglait quelques
+coups d'appuie-main sur celui qui avait tort, sur tous deux quand le
+tort était partagé, puis retournait tranquillement à sa place pour
+reprendre sa peinture.
+
+Il va sans dire qu'une âme de cette trempe avait des sympathies et des
+répugnances également prononcées; aussi ne parlait-il jamais de Mulard
+et de Gautherot qu'avec une expression légèrement ironique, tandis qu'il
+tendait journellement la main, en arrivant, à Ducis, à Roland et à
+Duffaut, avec lequel il finit par vivre en commun. Le caractère noble de
+Moriès le faisait aimer de tous, et quoique ses productions ou plutôt
+ses essais fussent de la dernière faiblesse, jamais, dans l'atelier, où
+la franchise était si brusque et si moqueuse, personne ne fit la plus
+légère allusion à son peu de talent.
+
+«Allons, courage, mon cher Moriès, lui dit David en jetant les yeux sur
+sa toile, il ne faut pas vous décourager.» Puis, après quelques
+observations de détails, le maître répéta: «Allons, courage! c'est comme
+au combat...--Vous avez raison, monsieur David, interrompit le noble
+élève qui, par modestie, ne voulut pas laisser achever la phrase tout
+haut à son maître, il faut vaincre ou mourir,» dit-il à voix basse. Et
+en parlant ainsi, ses paupières se baissèrent et son visage rougit comme
+celui d'une jeune fille.
+
+«Qu'est-ce que vous faites là?» demandait peu après David à un jeune
+homme qui peignait comme un fou, sans s'apercevoir que son maître était
+derrière lui: «Mais arrêtez-vous donc un instant! continua-t-il en lui
+frappant sur l'épaule, écoutez-moi, N... J'ai ici quelques élèves que je
+considère comme mes enfants, et j'agis avec eux comme il me convient;
+mais vos parents payent douze francs par mois pour que vous travailliez
+ici, or, je ne veux pas voler leur argent. Croyez-moi, tous n'avez
+aucune disposition et vous ne ferez aucun progrès; ainsi quittez l'art
+de la peinture.»
+
+Après cette allocution, qui n'était pas la première de ce genre que
+David eût faite à cet élève, le jeune homme suspendit son travail
+pendant quelques minutes et le reprit bientôt après sans s'émouvoir. «Je
+ne sais pas pourquoi, dit alors le maître en s'adressant à tous, comme
+quand il voulait rendre une observation moins pénible en la présentant
+d'une manière générale; je ne sais vraiment pas pourquoi on a de la
+répugnance à se faire cordonnier ou maçon, quand on peut exercer
+honnêtement et habilement ces professions, d'autant plus qu'il y a place
+parmi les ouvriers de ce genre pour ceux qui sont plus ou moins adroits.
+Mais être peintre médiocre, mauvais! oh! non, messieurs, je vous aime
+trop pour souffrir que cela arrive à aucun d'entre vous.»
+
+«Eh bien, Georges, chantes-tu toujours de la musique de Glück?» demanda
+David, en souriant, à un gros garçon d'une jolie figure qui avait
+entrepris une étude de grandeur naturelle.
+
+--Oui, monsieur, répondit l'élève d'un ton gracieux et délibéré.
+
+«--Eh bien, tu as raison, puisque tu l'aimes... Moi j'aime mieux la
+musique italienne. Prends garde au bras et à la tête de ta figure, qui
+sont trop gros et mal dessinés... tu as le sentiment de la couleur,
+c'est bon; ça va bien... Oh! il est coloriste, répéta David en
+s'adressant à tout l'atelier, mais, continua-t-il en se retournant vers
+Georges, Titien, Paul Véronèse coloriaient bien, mais ils dessinaient
+les têtes et les bras mieux que toi. Voilà ce que c'est que d'aimer la
+musique allemande, tu préfères l'harmonie à la mélodie et tu fais de
+même en peinture: tu fais passer le dessin après la couleur. Eh bien,
+mon cher ami, c'est mettre la charrue avant les bœufs. Mais c'est égal,
+fais comme tu sens, copie comme tu vois, étudie comme tu l'entends,
+parce qu'un peintre n'est réputé tel que par la grande qualité qu'il
+possède, quelle qu'elle soit. Il vaut mieux faire de bonnes bambochades
+comme Téniers ou Van Ostade que des tableaux d'histoire comme Lairesse
+et Philippe de Champagne.»
+
+Le maître corrigea encore quelques élèves peintres, sur lesquels il ne
+trouva rien de particulier à dire, et entra dans le cercle que formaient
+les dessinateurs autour de la table du modèle. Parmi ces derniers
+étaient M. A. de Saint-Aignan, Paulin Duqueylar, Langlois, Maurice Quai,
+Perrié, Robin, Granet, de Forbin, Richard Fleury, Révoil, et quelques
+autres dont les noms sont restés inconnus, mais tous assez habiles alors
+à copier la nature en dessin et sur le point de prendre le pinceau.
+
+Avant de passer leurs travaux en revue, David resta debout devant le
+demi-cercle et entretint ses élèves du tableau des _Sabines_, qu'il
+exécutait. «J'ai entrepris de faire une chose toute nouvelle, leur
+disait-il; je veux ramener l'art aux principes que l'on suivait chez les
+Grecs. En faisant les _Horaces_ et le _Brutus_ j'étais encore sous
+l'influence romaine. Mais, messieurs, sans les Grecs, les Romains
+n'eussent été que des barbares en fait d'art. C'est donc à la source
+qu'il faut remonter, et c'est ce que je tente de faire en ce moment.
+J'étonnerai bien des gens; toutes les figures de mon tableau sont nues,
+et il y aura des chevaux auxquels je ne mettrai ni mors ni bride. Je
+crois avoir terminé la figure de mon Tatius...» À ces derniers mots, la
+physionomie de tous les élèves s'épanouit, comme si le personnage dont
+on venait de parler fût sorti de dessous terre. Les jeunes gens
+parlaient entre eux, célébraient déjà la perfection présumée de
+l'ouvrage, et, sans exprimer aucun désir, laissaient deviner dans leurs
+yeux la curiosité qu'ils avaient de le voir.
+
+«Je ne peux pas encore montrer mon tableau, dit le maître, qui avait
+surpris la pensée de ses élèves. Je crois avoir réussi à faire mon
+Tatius, mais je n'en suis pas certain. Je ne le jugerai bien que lorsque
+ce qui doit l'entourer sera repeint également. Mais je veux faire du
+grec pur; je me nourris les yeux de statues antiques, j'ai l'intention
+même d'en imiter quelques-unes. Les Grecs ne se faisaient nullement
+scrupule de reproduire une composition, un mouvement, un type, déjà
+reçus et employés. Ils mettaient tous leurs soins, tout leur art, à
+perfectionner une idée que l'on avait eue avant eux. Ils pensaient, et
+ils avaient raison, que l'idée dans les arts est bien plus dans la
+manière dont on la rend, dont on l'exprime, que dans l'idée elle-même.
+Donner une apparence, une forme parfaite à sa pensée, c'est être
+artiste; on ne l'est que par là... Enfin je fais de mon mieux, et
+j'espère arriver à mes fins.»
+
+Le maître, dont chaque parole avait été écoutée avec la plus religieuse
+attention, se mit en devoir de corriger le travail des dessinateurs
+d'après le modèle vivant. «Levez-vous, monsieur de Saint-Aignan, dit-il
+en s'asseyant à sa place. Allons, courage, très-bien, le mouvement est
+bien saisi... Mettez un peu plus de correction dans votre dessin et nous
+penserons à vous faire peindre.» Paulin Duqueylar lui remit ensuite son
+carton: «Il y a vraiment un grand caractère, observa David en regardant
+la figure que l'élève avait tracée; il a une manière de voir à lui et il
+rend son idée avec énergie.
+
+C'est bon! courage! Langlois, dit-il à l'élève qui suivait, votre figure
+est bonne, il faut peindre; c'est dit.» Et l'élève devint rouge de
+plaisir.
+
+Il arriva à Maurice Quaï: «Peignez aussi, Maurice, dit David. Vous avez
+fait là une très-bonne étude. Si celui-là veut, il ira loin; il aime la
+nature et comprend bien l'antique.» La joie éclata aussi sur la figure
+de Maurice. Il était maigre, portait sa barbe, ce qui, joint à la
+disposition de son caractère que l'on aura l'occasion de faire connaître
+bientôt, lui faisait donner par ses condisciples le surnom de _don
+Quichotte_.
+
+Perrié, son ami, grand jeune homme fort doux quoique très-entêté, ce qui
+se rencontre fréquemment, et dont l'esprit et le talent brillaient peu,
+venait après. David ne lui dit que des paroles insignifiantes et lui
+conseilla de peindre si cela lui faisait plaisir.
+
+David était d'une propreté extrême. Toujours fort bien mis, il ne
+changeait jamais de vêtement pour peindre, et faisait une guerre
+continuelle à ceux de ses élèves qui ne se soignaient pas. «Essuie bien
+ta chaise, se prit-il à dire à Robin (c'était l'un des fils de l'ancien
+horloger du roi), car tu es si dégoûtant, que j'appréhende de m'asseoir
+à ta place.» Comme l'élève tirait un mouchoir sale et déguenillé de sa
+poche pour épousseter son siége: «Merci, merci de ta précaution,
+ajouta-t-il, renverse la chaise et secoue-la bien. Soyez certains,
+messieurs, reprit David quand il fut assis et en considérant le travail
+de Robin, qu'il n'y a rien de si traître que l'art de la peinture. Dans
+l'ouvrage se peint l'homme qui l'a fait. On ne saurait pas que celui-ci,
+et il indiquait Robin, est le plus grand saligaud de la terre, qu'on le
+reconnaîtrait pour toi en voyant son dessin; tenez, voyez plutôt.» Et
+tous les élèves de rire. «Oh! toutes vos plaisanteries n'y feront rien,
+et il mourra comme il est, un _crasson_...--Quel dommage, ajoutait le
+maître en indiquant plusieurs parties de l'étude de cet élève, cela sent
+la nature, c'est plein d'énergie et de finesse... Voyez donc comme le
+raccourci de ce bras est bien exprimé; et la tête, comme elle plafonne
+bien! Pourquoi ne peins-tu pas depuis que je te dis de quitter le crayon
+pour le pinceau?--Monsieur... dit Robin qui voulait préparer une
+excuse.--Allons, tais-toi, tu es un paresseux. Je t'ai vu cet hiver
+faire les beaux bras et la belle jambe lorsque tout Paris venait au
+bassin des Tuileries pour te voir patiner sur la glace en manière de
+Mercure... Je parlerai une bonne fois de tout cela à ton père... ou
+fais-moi le plaisir d'acheter une boîte à couleurs et de te mettre à
+peindre; entends-tu?» Et il passa au voisin.
+
+«Celui-là a ses idées, il a son genre. Ce sera un coloriste; il aime le
+clair-obscur et les beaux effets de lumière. C'est bon, c'est bon, je
+suis toujours content quand je m'aperçois qu'un homme a des goûts bien
+prononcés; c'est toujours bon signe. Tâchez de dessiner, mon cher
+Granet, mais suivez votre idée. Bon courage; votre carrière est
+ouverte.»
+
+«Allons, monsieur de Forbin, dit le maître en s'asseyant à la place
+suivante, je vois que vous aimez et que vous sentez aussi l'effet et le
+coloris, car sur un dessin même, et le vôtre en est la preuve, on
+s'aperçoit que l'artiste a de l'aptitude à ce genre de talent.
+Continuez; ça va bien.»
+
+Fleury Richard et Révoil, tous deux de Lyon, étaient unis dès l'enfance
+par une amitié qui s'était accrue avec l'âge. Tous deux étudiaient chez
+David avec une suite et une régularité qu'ils devaient sans doute aux
+sentiments religieux dont ils étaient également animés. Élèves alors,
+leurs études n'avaient pas des qualités qui fissent prévoir la vogue,
+passagère il est vrai, qu'eurent leurs ouvrages quelques années plus
+tard; aussi David en corrigeant leurs essais ne leur adressait-il que
+des observations qui ajouteraient peu d'intérêt à celles qu'on lui a
+entendu faire à quelques autres élèves. Il en fut de même au sujet de
+plusieurs jeunes gens dont il serait même difficile de rappeler ici les
+noms.
+
+Le maître avait achevé de corriger les études des peintres et des
+dessinateurs d'après nature, lorsqu'en tirant sa montre il s'aperçut que
+les heures s'étaient écoulées bien vite. «Il faut que je retourne à mon
+atelier, dit-il, pour profiter du reste de la journée. Adieu, messieurs,
+ajouta-t-il en s'adressant à ceux dont il venait de s'occuper; quant à
+vous, et c'était aux jeunes dessinateurs d'après l'antique qu'il
+s'adressait alors, je verrai votre ouvrage un autre jour. Dites à ceux
+qui peignent de vous conseiller si vous vous trouvez dans l'embarras. Au
+nombre des apprentis peintres auxquels ces paroles s'adressaient se
+trouvaient Mendouze, M. Colson, M. Caminade, Simon, Bouchez, Huyot
+(depuis architecte et membre de l'Institut), Adolphe Lullin, Étienne,
+etc.
+
+La séance de correction avait été longue; tous les élèves y avaient
+apporté une attention soutenue en observant un rigoureux silence. Aussi,
+à peine David fut-il dehors, que l'un des plus jeunes dessinateurs,
+placé près de la porte, regarda par un trou qui y était pratiqué exprès
+si le maître ne revenait pas par hasard sur ses pas; mais aussitôt qu'il
+fut certain que David avait non-seulement parcouru le long corridor du
+Louvre, mais qu'il avait dépassé l'angle au delà duquel on allait gagner
+l'escalier de la rue du Coq, il se retourna vers ses camarades en jetant
+un cri effroyable, auquel tout l'atelier répondit par un concert de
+hurlements qui se prolongèrent pendant une ou deux minutes.
+
+
+
+
+III.
+
+LES ÉLÈVES DE DAVID À LEUR ATELIER.
+
+
+On a vu les élèves devant leur maître; il est bon de les retrouver
+livrés à eux-mêmes dans l'atelier. Mais pour soulager ces récits de
+redites et de détails superflus, et avant de chercher quelle était la
+constitution de cette petite démocratie de jeunes peintres, on fera
+connaître les noms de quelques-uns des élèves qui sont entrés
+successivement à l'atelier de David, après ceux que l'on connaît déjà.
+Les principaux sont Poussin et Vermay, c'étaient des enfants de quatorze
+à quinze ans; puis Augustin Delavergne, âgé de trente ans, gentilhomme
+d'une province de France; J. J. Dubois, qui, outre l'obscénité
+habituelle de ses discours, montrait déjà les disposions qui l'ont
+entraîné à se faire antiquaire; enfin M. Ingres; Bartolini, sculpteur de
+Florence; Schwekle, sculpteur allemand; Tieck, sculpteur de Berlin,
+frère du poète; car David recommandait à ses élèves de modeler en terre
+et avait à cœur de former des statuaires dans son école.
+
+Sur soixante jeunes gens au moins qui étaient inscrite comme élèves de
+David, la moitié à peu près fréquentait habituellement son école.
+Jusqu'en 1800 environ, la rétribution du maître fut de 12 francs par
+mois, sans les frais de modèles et de chauffage, qui se payaient à part.
+Sur le nombre des élèves inscrits, il n'y en eut jusqu'à cette époque
+que la moitié au plus qui payât la rétribution à David; les autres
+recevaient l'enseignement gratis. Ces détails ne sont pas sans
+importance, parce que la personne chargée par le maître de faire la
+collecte et de solder les frais payés par la masse se trouvait être par
+cela même le seul et unique magistrat chargé de gouverner l'indomptable
+et anarchique démocratie des élèves de David. Or David, plus sage dans
+l'établissement d'une constitution pour ses élèves que quand il s'était
+agi de la république française, avait eu le bon esprit d'instituer pour
+magistrat-collecteur un de ses élèves. Le bon et honorable Grandin, de
+la famille des fabricants de drap d'Elbeuf, faisait toujours
+effectivement de la peinture au métier, mais il calmait ses camarades
+par son angélique douceur, et les amenait à payer, grâce aux
+tempéraments qu'il donnait à propos, et surtout par cet air de probité
+et cette exactitude commerciale qu'il semblait inspirer à ceux à qui il
+s'adressait.
+
+Grandin était boiteux, sa figure était laide, il n'avait ni disposition
+comme peintre, ni esprit comme homme, et il exigeait de l'argent de
+chacun; avec tous ces désavantages il se trouvait encore placé au milieu
+du troupeau le plus indiscipliné et le plus moqueur qui se pût
+rencontrer, et toutefois le bon et honnête Grandin était estimé, aimé de
+tous. La seule plaisanterie fort innocente que l'on se permit à son
+sujet consistait à proclamer bien haut le quantième du mois, lorsqu'il
+entrait à l'atelier. «Messieurs, criait un mauvais plaisant, est-ce que
+c'est le 30? voilà Grandin!» Mais impassible comme le soliveau de la
+fable, l'inaltérable collecteur répondait par un sourire plein de
+candeur, et tout rentrait dans l'ordre. Telle était donc cette manière
+de magistrat revêtu d'une double confiance: de celle du maître qui le
+laissait gouverner à sa manière, et de celle des élèves à qui il ne
+venait même pas dans l'idée que Grandin pût rien rapporter d'eux à
+David, hors ce qui regardait la rentrée exacte des fonds, ce qui se
+faisait régulièrement.
+
+Grâce à la sagesse avec laquelle Grandin exerçait sa magistrature, il
+n'y avait donc que le département des finances où il régnât de l'ordre;
+du reste, la république marchait au hasard, et selon les impulsions
+alternatives que lui communiquaient les différentes _factions_ ou sectes
+dont elle était composée.
+
+Robin, dont on a entendu signaler par David les heureuses dispositions,
+la paresse et la saleté, se parait du titre de _chef de la secte des
+crassons_. Pour être admis à en faire partie, il fallait prouver que
+l'on fumait au moins trois pipes par jour; que l'on ne changeait de
+linge que quand il ne tenait plus sur le corps, et que l'on ne se lavait
+que malgré soi ou quand on s'exerçait à la natation.
+
+Robin, qui avait rapporté ces idées des armées, où il avait été avec les
+régiments de Paris enrôlés au commencement de la révolution, fit peu de
+prosélytes à l'école.
+
+Une autre secte, qui par la suite mérita mieux cette désignation que le
+troupeau dont Robin s'était fait le chef, se composait d'un certain
+nombre d'élèves dont les principaux étaient les frères Franque, Pierre
+et Joseph, que leur talent faisait déjà remarquer et qui tenaient les
+premiers rangs dans l'école, depuis que Girodet, Gérard et Gros en
+étaient sortis. Broc, dont il a déjà été question, donnait aussi de
+flatteuses espérances, mais l'élève Maurice Quai, quoique moins avancé
+alors dans la pratique de l'art, semblait avoir un avenir brillant et
+exerçait déjà une certaine influence sur ses amis. Dans ses traits, dans
+son caractère, il y avait quelque chose de ce qui distingue les hommes
+appelés à commander à leurs semblables. Sa figure était belle, et sa
+barbe, qu'il portait alors contre l'usage général, donnait de la gravité
+à sa physionomie, d'ailleurs très-avenante. Doué d'une élocution facile,
+il portait promptement la conviction dans l'esprit des autres, aussi
+devint-il bientôt un véritable sectaire dans l'école de David, qu'il
+abandonna enfin en entraînant avec lui plusieurs de ses camarades. Tant
+que son talent ne fit que poindre, il ne professa pas hautement les
+opinions singulières qu'il manifesta ensuite sur les arts et sur la
+manière dont il prétendait qu'on dût les pratiquer. Ce fut d'abord par
+l'élévation de ses idées et la franchise de son âme qu'il captiva la
+bienveillance de ses condisciples, et à propos du sobriquet de _don
+Quichotte_ qu'on lui avait donné, ses camarades furent tant soit peu
+surpris de l'entendre dire «qu'il se trouvait heureux et fort honoré de
+mériter le nom d'un personnage imaginaire il est vrai, mais qui était le
+modèle de la bonne foi et de la loyauté; que pour lui, il admirait don
+Quichotte depuis son enfance, et qu'il n'avait cessé de faire des
+efforts pour s'élever jusqu'à la hauteur de la rude et incorruptible
+honnêteté de ce héros romanesque.» L'expression de sincérité avec
+laquelle Maurice prononça ces paroles, jointe à sa physionomie noble et
+à son élocution entrainante, interdirent les critiques et les quolibets
+aux plaisants; et de ce moment Maurice, qui déjà était aimé, fut investi
+d'une certaine autorité qui lui donna le droit de dire tout ce qui lui
+venait à l'esprit. Déjà Moriès et Ducis témoignaient hautement le cas
+qu'ils faisaient de lui, aussi devint-il bientôt complétement maître de
+l'esprit de Pierre, de Joseph, de Broc, de Perrié et de quelques autres
+qui formèrent le noyau de la secte.
+
+On n'a sans doute pas oublié l'entresol situé au-dessus de l'atelier des
+Horaces: ce logement, faisant partie de la portion du Louvre prêtée à
+David, était occupé par les frères Franque, qui non-seulement y
+logeaient, du consentement du maître, mais donnaient souvent
+l'hospitalité à Broc, à Maurice et à ceux de leurs amis qui la leur
+demandaient. Or, c'est en ce lieu que prit naissance la secte des
+_penseurs_ ou des _primitifs_ dont Maurice fut le fondateur, quoiqu'il
+soit juste de dire que quelques paroles hasardées de David en aient fait
+naître la première idée. Ce maître, étant sur le point de commencer son
+tableau des _Sabines_, et se sentant plus que jamais entraîné par le
+goût des ouvrages de l'antiquité, en était venu à restreindre son
+admiration pour les œuvres modernes, au point de ne plus se proposer
+pour modèles que les ouvrages grecs que l'on supposait faits à l'époque
+de Phidias. Parmi les-bas-reliefs, il recherchait ceux dont le style
+était le plus ancien; il en faisait autant au sujet des médailles, et
+vantait particulièrement le naturel et l'élégance du trait des figures
+peintes sur les vases dits étrusques. On sait ce qui arrive
+ordinairement dans une école, et que les opinions du maître, exagérées
+par ses élèves, même les plus intelligents, sont bientôt dénaturées par
+les niais. C'est ce qui arriva dans celle de David, en cette occasion,
+après qu'il eut dit à propos de son projet relatif aux _Sabines_:
+«Peut-être ai-je trop montré l'art anatomique dans mon tableau des
+_Horaces_; dans celui-ci des _Sabines_, je le cacherai avec plus
+d'adresse et de goût. Ce _tableau sera plus grec_.»
+
+Ces derniers mots, ainsi que la recommandation que le maître faisait
+souvent à ses élèves d'exercer leur esprit en étudiant les antiques,
+sans les copier machinalement, frappèrent les jeunes gens et Maurice en
+particulier, et ils partirent de là pour avancer que David travail fait
+qu'entrevoir la route à suivre, qu'il fallait changer radicalement les
+principes sur lesquels on s'appuyait pour exercer les arts; que tout ce
+qui avait été fait depuis Phidias était _maniéré_, faux, théâtral,
+affreux, ignoble; que les maîtres italiens, y compris le plus célèbre
+même, étaient entachés des vices des écoles modernes; qu'il était
+indispensable de s'abstenir de regarder aucun des tableaux de la grande
+galerie, et que dans celle des antiques on devait baisser les yeux et
+passer outre devant les statues romaines et celles même qui avaient été
+faites en Grèce depuis Alexandre le Grand.
+
+Tel était à peu près l'ensemble de la nouvelle théorie. Quant à la
+pratique, on ne devait viser qu'à exprimer la plus haute beauté; aussi
+Maurice engageait ses adeptes à ne plus travailler à l'atelier de David
+pour peu que le modèle ne leur parût pas beau; il leur conseillait de ne
+peindre que des figures de six pieds de proportion; et, toujours dans
+l'idée de rendre _le beau_, prescrivait de faire des ombres claires,
+afin que la transition trop brusque de la lumière à l'ombre ne détruisit
+pas l'harmonie des formés, comme ne manquaient pas de le faire,
+ajoutait-il dans le style brutal d'atelier, ces indignes Italiens.
+
+Mais ces idées que Maurice se formait de l'art n'étaient que les
+corollaires d'autres idées plus hautes, plus graves, sur lesquelles il
+s'entretenait avec des hommes qui, sans être étrangers aux arts, ne les
+pratiquaient cependant pas. Charles Nodier était de ce nombre, et plus
+d'une fois alors Étienne l'a vu monter descendre le petit escalier de
+bois qui conduisait à l'entresol au-dessus de l'atelier des Horaces, où,
+selon toute apparence, il allait présider les séances des _penseurs_ ou
+_primitifs_. S'il faut s'en fier aux récits un peu tardifs (1833) de cet
+écrivain sur la secte dont Maurice a été le chef ostensible de 1797 à
+1803, il ne s'agissait de rien moins que d'une réforme de la société sur
+un plan, non pas précisément semblable à celui des saint-simoniens, mais
+du même genre, et qui devait commencer par un Changement de costume. Que
+des idées vagues de réforme aient bouillonné dans la tête, de quelques
+jeunes gens lancés au milieu d'une société à peine remise des grandes
+commotions révolutionnaires, cela peut être admis; mais quant à
+l'établissement d'une doctrine sérieuse à ce sujet, il ne pouvait
+résulter des efforts de quelques pauvres élèves en peinture rassemblés
+dans l'entresol, en admettant même toute la supériorité d'esprit et de
+caractère que l'on pourrait attribuer à Maurice Quaï et à Charles
+Nodier. Le secret de cette petite comédie, s'il y en a un, n'aurait pu
+être dévoilé que par le président des _primitifs_, devenu le spirituel
+académicien que tout le monde connaît; mais à défaut de renseignements à
+ce sujet, longtemps mais vainement promis à Étienne par Charles Nodier,
+voici l'extrait d'une brochure curieuse que cet écrivain publia en l'an
+XII de la république (1804), sous le titre d'_Essais d'un jeune barde_.
+On y trouve une espèce d'éloge ou plutôt de glorification de Maurice et
+de la jeune femme d'un des sectaires, qui, en effet, par la pureté de
+son âme et la beauté de sa personne, était devenue la Béatrice, l'ange
+gardien des _penseurs_. Voici le chapitre où il est question de ces deux
+personnages:
+
+ _Deux beaux types de la plus parfaite organisation humaine._
+
+ «Dans les espérances d'une présomptueuse jeunesse, j'avais résolu
+ de _leur_ consacrer un jour un monument, ci d'attacher _leurs_ noms
+ aux plus belles conceptions de ma vie. Mais, si incertain moi-même
+ de ce que le sort me réservent du temps qui m'est mesuré, je veux,
+ du moins, laisser ici quelque témoignage qui révèle que je _les_ ai
+ connus, et qui fasse foi de ma gloire.
+
+ «Saady fait dire à l'ambre: «Je ne suis qu'une terre vile, mais
+ j'ai habité avec la rose.»
+
+ «Artiste, jette un voile sur ton _Apollon_ et sur ta _Vénus_. Ne
+ consume pas ton admiration stérile sur les efforts de l'art
+ impuissant. Ici la Divinité a marqué sa plus noble empreinte, et
+ c'est ici que tu apprendras ton génie, si le ciel t'en a donné.
+
+ «LUI, c'était MAURICE QUAÏ, cet homme qui, sous les formes
+ d'ANTINOÜS et d'HERCULE combinées, recélait l'âme de MOÏSE,
+ d'HOMÈRE et de PYTHAGORE, et qui unissait le courage des forts à la
+ simplicité des enfants, et la raison des sages a l'enthousiasme des
+ poëtes. À cette beauté, qui avait je ne sais quoi d'immuable et
+ d'éternel comme celle des dieux, à ce grand caractère qui le
+ faisait participer du TOUT-PUISSANT, de RAPHAËL et du JUPITER de
+ MYRON, il semblait qu'on allait voir briller autour de sa tête les
+ éclairs de l'OLYMPE et du SINAÏ.
+
+ «Il était facile à reconnaître, celui dont le Seigneur avait dit,
+ par l'organe d'un de ses disciples: J'AI ÉCRIT SUR SON FRONT LE NOM
+ DE MA CITÉ. C'étaient bien là ces sourcils dont un seul mouvement
+ pouvait ébranler le monde, et ces yeux d'où devait s'élancer la
+ foudre. C'est cet aspect qu'il aurait fallu emprunter pour se
+ fonder un culte; et jamais je n'ai levé sur lui ma paupière sans
+ éprouver un saint effroi; jamais je ne l'ai entendu m'appeler à ses
+ côtés, avec ce langage ineffable et mélodieux qui lui était
+ familier, sans me rappeler que LE DIEU FAIT HOMME aussi aimait à
+ s'entourer des malheureux de la terre.
+
+ «Ne demandez pas au vulgaire quel était Maurice Quaï: l'avenir sera
+ prive de son nom.
+
+ «Oserez-vous, chaste amitié, proférer celui de LUCILE FRANQUE? Il
+ échappe à mes lèvres, et mes lèvres sont purifiées. Elle ne
+ condamnera pas cet hommage.
+
+ «Avez-vous vu sur les coupes des Grecs et sur les bas-reliefs
+ d'Herculanum, ces figures sveltes et légères, où tant de noblesse
+ est alliée à tant de grâce et tant de pudeur à tant de volupté?
+ Vous êtes-vous arrêté, pensif, devant cette image de SAINTE CÉCILE
+ qui prête l'oreille aux chœurs célestes? La plaintive MALVINA,
+ touchant sur sa harpe des airs douloureux et adressant un regard
+ triste et plein de larmes au barde aveugle qui n'en jouira pas,
+ vous a-t-elle jamais intéressé à ses malheurs? Sterne vous a-t-il
+ trouvé sensible pour son ÉLISA, et ROUSSEAU pour sa JULIE? Vous
+ connaissez presque LUCILE.
+
+ «Son regard était si solennel que ceux sur lesquels il tombait se
+ sentaient saisis d'un respect religieux; mais il était si doux
+ qu'il avait un charme secret pour assoupir les chagrins du pauvre.
+ Aussi sa vue faisait rêver de bonnes actions, et on ne se souvenait
+ pas d'elle sans avoir envie d'être meilleur. Mais à quelque chose
+ de sombre et de pénible à voir qui errait sur son visage, on aurait
+ deviné le présage des maux à venir.
+
+ «Quand, dans les beaux jours de l'année, elle s'avançait dans la
+ plaine, avec sa tunique flottante et ses cheveux épars, semant des
+ fleurs sur les enfants et des bienfaits sur les mères, vous auriez
+ dit l'ange du hameau; et quand elle portait pendant le silence des
+ nuits un secours mystérieux vers la chaumière de l'indigent à sa
+ marche aérienne, au frissonnement surnaturel qui suivait ses pas, à
+ la divine mélancolie qui régnait dans tout son air et dans tous ses
+ mouvements, à un sentiment incomparable et merveilleux qui émanait
+ d'elle, et qu'on ne saurait définir, on croyait apercevoir une de
+ ces sublimes intelligences qui veillent autour des tombeaux.
+
+ «Mais, après une vie pleine d'amertume, celle qui eût été à son gré
+ le MICHEL-ANGE de la poésie ou l'OSSIAN de la peinture, tomba
+ inconnue sur la terre, et les larmes de quelques infortunés qui
+ devaient leur existence à ses secours firent les frais de sa pompe
+ funèbre.
+
+ «Elle compta son vingt-deuxième printemps, et à la fin de ce court
+ exil, elle reprit le chemin de son éternelle patrie.
+
+ «LUCILE, MAURICE, âmes superbes! Où est-il celui qui doute de
+ l'immortalité? A-t-il vécu près de vous, celui qui nie la vertu? Ô
+ Brutus!
+
+ «Ne m'accusez point de vous abuser par quelque heureux mensonge
+ inventé à l'honneur de l'espèce humaine, L'imagination ne fait pas
+ de tels rêves. Je les ai vus.
+
+ «Je suis venu, et je les cherchais encore. Ils n'étaient plus, et
+ j'ai cherché leur fosse. Aujourd'hui, leur fosse même m'est
+ interdite.
+
+ «Plus heureux que moi, puisqu'il me restait des liens qui m'ont
+ forcé à leur survivre.
+
+ «_Il n'y a plus rien sur la terre qui mérite une larme!_
+
+ «UNZER.»
+
+Cet éloge dithyrambique en prose bariolée de réminiscences de la Bible,
+d'Homère et d'Ossian, toutes devenues fort à la mode en ce temps, révèle
+à la fois l'espèce d'admiration que Maurice inspirait à ceux dont il
+était entouré et la confusion d'idées au milieu de laquelle la jeunesse
+la plus distinguée par ses sentiments et son esprit se débattait alors.
+
+Quoi qu'il en soit, les prédications de Maurice, dans le petit entresol,
+sur les questions de morale et d'art ne laissaient pas de produire de
+l'effet sur la masse des élèves de David. Involontairement ces jeunes
+gens obéissaient chaque jour davantage à l'autorité que prenait sur eux
+le chef des _penseurs_. Un jour ce jeune homme en fit un singulier
+usage. Mais pour que l'on puisse apprécier tout ce qu'il y avait
+d'étrange, de hardi dans ce qu'osa dire Maurice dans un lieu à peu près
+public tel que l'école de David, il faut se reporter à l'an 1797, alors
+que la religion était encore l'objet de la dérision publique, avant que
+Bonaparte eût rouvert les églises. Les idées de Voltaire avaient
+tellement été répandues d'ailleurs pendant la révolution, que parmi les
+élèves de l'école, si on ne regardait pas comme un crime de parler
+favorablement du christianisme, c'était au moins un ridicule dont
+personne n'aurait osé se couvrir. Les discours indévots, impies même,
+s'y faisaient assez fréquemment entendre.
+
+Or, il arriva qu'un des élèves, en racontant une histoire bouffonne, y
+mêla à plusieurs reprises le nom de Jésus-Christ. La première fois,
+Maurice ne dit rien. Seulement sa physionomie devint sévère; mais
+lorsque le conteur eut répété de nouveau le nom sacré, alors les yeux du
+chef de la secte des _penseurs_ s'enflammèrent, et Maurice fit taire le
+mauvais plaisant en lui imposant impérieusement silence. L'étonnement
+des élèves parut grand; mais il ne fut exprimé que sur la physionomie de
+chacun, qui resta muet. Maurice était sujet à des colères très-vives,
+mais qui duraient peu; il avait d'ailleurs du tact, et, en cette
+occasion, il sentit la nécessité de justifier par quelques paroles la
+hardiesse de la sortie qu'il venait de faire. «Belle invention vraiment,
+dit-il en continuant de peindre, que de prendre Jésus-Christ pour sujet
+de plaisanterie! Vous n'avez donc jamais lu l'Évangile, tous tant que
+vous êtes? L'Évangile! c'est plus beau qu'Homère, qu'Ossian!
+Jésus-Christ au milieu des blés, se détachant sur un ciel bleu!
+Jésus-Christ disant: «Laissez venir à moi les petits enfants!» Cherchez
+donc des sujets de tableaux plus grands, plus sublimes que ceux-là!
+Imbécile, ajouta-t-il en s'adressant avec un ton de supériorité amicale
+à son camarade qui avait plaisanté, achète donc l'Évangile et lis-le
+avant de parler de Jésus-Christ.»
+
+Il faut le répéter, de telles paroles, dites à cette époque et dans un
+lieu tout à fait public, eussent certainement excité de la rumeur et pu
+compromettre la sûreté du harangueur. Tous les élèves le sentirent bien;
+car lorsque Maurice eut cessé de parler, il y eut un intervalle de
+silence assez long, pendant lequel tout le monde se consulta du regard
+pour savoir comment on prendrait la chose.
+
+Le brave Moriès trancha la difficulté: «C'est bien cela, Maurice,»
+dit-il d'une voix ferme; et à peine ces mots eurent-ils été prononcés,
+que tous les élèves crièrent à plusieurs reprises: «Vive Maurice!»
+
+On aurait tort de croire cependant que dans le sentiment généreux que
+fit éclater cette jeunesse, il entrât des idées de piété. À l'atelier de
+David, comme par toute la France alors, on était et l'on affectait
+surtout d'être très-indévot; mais le courage que montra Maurice en
+défendant un nom et une religion que tout le monde attaquait et
+vilipendait, ainsi que la pensée heureuse qu'il eut de découvrir à de
+jeunes artistes une source de beautés nouvelles au moins pour eux,
+séduisit et entraîna leurs jeunes âmes. Cette scène eut toutefois un
+résultat important; elle jeta du ridicule sur ce qui restait encore,
+dans le langage des élèves, de locutions révolutionnaires et
+irréligieuses, et, de plus, elle assura la liberté des consciences.
+Après le mouvement oratoire de Maurice, et pendant le repos du modèle,
+Moriès, Ducis, Roland, de Forbin, M. de Saint-Aignan, Granet et beaucoup
+d'autres qui représentaient assez bien le parti aristocratique à
+l'atelier, vinrent prendre les mains de Maurice et le féliciter sur son
+élan généreux. Lorsque ceux-ci eurent épuisé leurs louanges fort
+sincères, s'avancèrent alors vers Maurice, Richard Fleury et Révoil, les
+deux amis lyonnais. Leurs figures paraissaient émues, et d'un air
+timide, mais où perçait un sourire plein de joie, ces deux jeunes
+artistes remercièrent leur généreux camarade de manière à laisser
+entendre à tous les assistants qu'ils attachaient plus d'importance
+encore qu'eux à ce qui venait de se passer. En effet, de Forbin et
+Granet, qui avaient fréquenté Richard Fleury et Révoil à Lyon, avouèrent
+à leurs condisciples que ces deux jeunes gens étaient fort pieux. Ce
+bruit se communiqua d'oreille en oreille, et jamais, depuis ce jour, on
+ne se permit la plus légère plaisanterie sur les habitudes religieuses
+des deux amis lyonnais.
+
+Maintenant, on sait ce qu'était la secte insignifiante des _crassons_;
+on peut juger de l'esprit de celle des _penseurs_ ou _primitifs_, qui,
+ainsi que son chef Maurice, reviendront plus d'une fois en scène. Il
+reste à faire connaître le troisième groupe qui complétait l'ensemble
+des élèves les plus importants alors de l'atelier de David, sauf à faire
+intervenir plus tard ceux qui, ainsi qu'Huyot et plusieurs autres,
+simples dessinateurs encore d'après le relief, et rangés confusément
+sous le nom de _rapins_, écoutaient et regardaient ce qui se passait
+entre les _grands_ élèves, sans y prendre une part active. Achevons donc
+le dénombrement de nos jeunes héros, en peignant par quelques traits
+rapides les coryphées du groupe que, faute d'une meilleure expression,
+on surnommera _aristocratique_. Au milieu de cette foule de jeunes gens
+dont la fortune, l'éducation, les manières et les talents étaient si
+inégaux et si divers, se faisaient remarquer ceux dont le costume plus
+régulier, dont la tenue plus aisée et plus décente, dont le langage plus
+pur et plus mesuré, imposaient aux autres élèves.
+
+C'était M. Auguste de Saint-Aignan, dont le nom seul chatouillait
+agréablement l'oreille. Il était joli cavalier, d'une figure prévenante
+et aimable, et quoiqu'il fut tout aussi simplement mis que les autres,
+ses habits étaient si bien faits, si bien portés, son pied élégant était
+chaussé dans des bottes si fines, que toute la sauvagerie pittoresque
+des élèves de David céda à ces dehors séduisants. M. de Saint-Aignan
+avait d'ailleurs tout l'entraînement généreux qui rend bon camarade dans
+une école, et ce qui achevait de le faire accueillir très-amicalement
+étaient les dispositions réelles et brillantes qu'il montrait pour l'art
+de la peinture.
+
+C'était Granet, qui a produit tant de bons ouvrages et dont le nom est
+resté célèbre; Granet, qui avait alors le même air bon et fin que nous
+lui avons connu. Alors il était à peu près vêtu simplement, comme à la
+fin de ses jours; et dès ce temps où, jeune encore, son teint peu
+coloré, sa figure calme, son maintien modeste et discret et son costume
+brun foncé lui donnaient l'air d'un habitant des cloîtres, on le
+surnommait _le Moine_.
+
+Richard Fleury et Révoil, bien élevés, très-retenus dans leurs discours
+et habituellement couverts de vêtements très-propres, faisaient honneur
+à la bonne bourgeoisie et au gros commerce lyonnais, d'où ils tiraient
+leur origine. Ils parlaient peu, si ce n'est avec Granet et de Forbin;
+mais ils se montraient affables et polis envers tous. Les élèves les
+respectaient.
+
+Le nom de Delavergne sera rapporté seulement pour mémoire. Sous le
+rapport du talent, il était à peu près nul; mais ses liaisons avec de
+Forbin, R. Fleury, Révoil et Granet, ainsi que sa qualité de
+gentilhomme, lui donnaient une espèce d'influence dans le groupe
+_aristocratique_ qu'il n'est pas indifférent de signaler pour bien faire
+connaître tous les éléments dont se composait alors l'école de David.
+
+Mais l'âme de cette portion des élèves était Forbin, car alors sa
+qualité de comte et le _de_ qui précède son nom en étaient retranchés.
+Lorsqu'il entra à l'atelier, il n'était âgé que de dix-huit à vingt ans.
+Quoiqu'un peu grêle de formes, il était fort bien pris dans sa taille.
+Sa tête était belle, et il la portait haut. S'exprimant avec élégance et
+facilité, il faisait retentir sa voix mordante que rendait plus incisive
+encore son accent provençal très-prononcé. Auguste de Forbin, car malgré
+tous les efforts encore récents des révolutionnaires pour écraser
+l'aristocratie, les noms illustres plaisaient toujours aux oreilles des
+Français en 1797, Auguste le Forbin apportant, sous des habits
+excessivement simples, toute l'aisance et la familiarité un peu moqueuse
+d'un gentilhomme au milieu de jeunes gens qui n'avaient de commun avec
+lui que leur âge, fit dès le premier jour leur conquête. À l'aide de
+l'italien et de son patois provençal qu'il parlait avec une égale
+facilité, il trouvait moyen, sans rien perdre de son élégance
+habituelle, de faire et de dire les pasquinades, les charges et les
+bouffonneries les plus amusantes. Rien ne lui coûtait moins que de
+tourner un couplet en français, et à l'atelier, où l'on ne se piquait
+pas d'être difficile, il en improvisait souvent pendant le travail.
+
+Le théâtre du Vaudeville était alors, comme aujourd'hui, fort à la mode;
+c'était même un de ceux que fréquentait le plus habituellement ce que
+l'on appelait alors la société distinguée. Forbin, quoique peu à l'aise
+à cette époque, ne laissait pas de s'y rendre quelquefois, et là, il
+entretenait son goût et son talent pour le couplet. D'après ce que l'on
+sait de Maurice, des idées et des livres qu'il préférait, ainsi que son
+ami Ch. Nodier, on peut se faire une idée des colères burlesques dans
+lesquelles il entrait, lorsque Forbin, qu'il aimait d'ailleurs beaucoup,
+lui improvisait un couplet carré se terminant par une galanterie fade ou
+un jeu de mots. «_Vieille Pompadour!_ lui criait-il tout en riant au
+milieu de sa fureur, va donc te faire friser avec de la poudre à la
+maréchale[3]!» Puis il répétait plusieurs fois d'une voix sourde et
+concentrée: «Le Vaudeville! le Vaudeville!» et, saisissant tout à coup
+ce qui lui tombait sous la main, une canne, une queue de chevalet
+démanchée, il se mettait à frapper à tour de bras sur les chaises et les
+boîtes à couleurs, jusqu'à ce que leurs propriétaires trouvassent le
+moment de le calmer et de sauver leurs ustensiles de sa fureur. Alors
+cette scène se terminait par des rires inextinguibles auxquels Maurice
+lui-même prenait largement part.
+
+Au milieu de ces tempêtes bouffonnes se trouvait Langlois, peintre froid
+et de peu d'imagination, mais imitateur fin, correct de la nature, et
+que David choisit pour l'aider lorsqu'il exécuta le _Bonaparte passant
+les Alpes_, puis lorsqu'il commença le _Léonidas_. Langlois, après avoir
+obtenu toutes les couronnes académiques, est mort membre de l'Institut
+en 1838. On voyait aussi là, travaillant avec zèle et assiduité, M. le
+comte d'Houdetot, que l'étude approfondie de la peinture a fait devenir
+un protecteur si éclairé des arts; puis le marquis d'Hautpoul qui, après
+avoir étudié pendant trois ans avec passion à l'école de David, prit
+tout à coup le parti des armes et devint général, pendant la
+restauration.
+
+Telles étaient les différentes nuances dont se composait l'ensemble des
+élèves de David. Bien qu'animés d'un esprit très-différent, ils vivaient
+toutefois cordialement entre eux.
+
+Parmi les élèves que leur caractère isolait davantage, on a dû remarquer
+le sage Moriès, qui se mêlait peu à toutes ces folies et dont la
+plaisanterie habituelle était de répéter à ses camarades si jeunes et si
+fous: «Messieurs, amusez-vous bien, mais n'oubliez pas de penser à la
+mort!» Cet aimable et brave homme n'a laissé aucun ouvrage qui puisse
+consacrer sa mémoire, et c'est ce qui fait que l'on parle de lui toutes
+les fois que l'occasion s'en présente, car rien n'est si digne d'intérêt
+que ces âmes nobles, sublimes, dont nul talent n'a fait ressortir et
+briller le mérite.
+
+Il n'en est pas ainsi d'un autre élève que David reçut dans son école à
+cette époque et qui non-seulement se fit distinguer par la candeur de
+son caractère et sa disposition à l'isolement, mais qui donna encore
+tout aussitôt qu'il parut des preuves d'un véritable talent; c'est M.
+Ingres. Ainsi que Granet, Ingres n'a changé ni de physionomie ni de
+manières depuis son adolescence. En retranchant le surplus d'embonpoint
+que produit l'âge, Ingres, en 1854, est encore celui de 1797. Ce qui est
+vrai de sa personne ne l'est pas moins de son caractère, qui a conservé
+un fonds d'honnêteté rude qui ne transige jamais avec rien d'injuste et
+de mal, et de son esprit, qui s'est toujours maintenu dans la même
+région. C'est un de ces hommes qui ont été mis au monde comme on coule
+une statue en bronze. En entrant à, l'atelier de David, Ingres arrivait
+de Montauban, sa ville natale, où, dès l'enfance, il avait étudié l'art
+de la peinture sous la direction de son père. Relativement à sa
+jeunesse, il était déjà habile à manier le pinceau, lorsque David se
+chargea du soin de l'enseigner. Dans l'école, il était un des plus
+studieux, et cette disposition, jointe à la gravité de son caractère et
+au défaut de cet éclat de pensée que l'on appelle esprit en France, fut
+cause qu'il prit très-peu de part à toutes les folies turbulentes qui
+avaient lieu autour de lui; aussi étudia-t-il avec plus de suite et de
+persévérance que la plupart de ses condisciples.
+
+Étienne fut très-frappé de la première figure que Ingres peignit à
+l'atelier. Tout ce qui caractérise aujourd'hui le talent de cet artiste,
+la finesse du contour, le sentiment vrai et profond de la forme et un
+modelé d'une justesse et d'une fermeté extraordinaires; toutes ces
+qualités se faisaient déjà remarquer dans ses premiers essais. Ce mérité
+n'échappa aux yeux de personne, et quoique plusieurs de ses camarades et
+David lui-même signalassent une disposition à l'exagération dans ses
+études, tout le monde cependant fut frappé de ses grandes dispositions
+et reconnut même son talent.
+
+Il y a cinquante-sept ans que ces souvenirs étaient des réalités: oh!
+que de noms complétement oubliés on pourrait ajouter à ceux déjà cités
+ici, sans que leurs syllabes réunies pussent éveiller dans l'âme du
+lecteur d'autre sentiment que cette tristesse vague que l'on éprouve en
+foulant la tombe d'un inconnu! Quand on a assisté à ces joies de la
+jeunesse, quand on a vu l'espérance briller également sur tant de fronts
+dont la plupart ont été prématurément jetés dans la poussière et privés
+de la couronne qu'ils attendaient, on admire les effets de cette ardeur
+permanente qui travaille régulièrement toutes les générations
+successives et donne au monde une jeunesse éternelle, une espérance
+toujours renaissante. De tous les noms déjà cités, combien peu ont
+échappé à l'oubli, et qui sait s'ils y surnageront longtemps encore!
+Quant à la foule de ces jeunes gens qui se sont si ardemment nourris de
+vains rêves de gloire, le plus grand nombre est mort et à la fleur de
+l'âge. Plusieurs sont encore au monde, mais vivent obscurs et peu
+satisfaits, comme il arrive toujours quand on a manqué dans la vie le
+but que l'on s'était proposé d'atteindre.
+
+
+
+
+IV.
+
+LES RAPINS.
+
+
+Chaque profession, chaque art a ses termes propres; il en est même
+qu'aucune périphrase ne pourrait remplacer; tel est celui de _rapin_. On
+désigne par ce nom, dans les ateliers de peinture, les élèves qui ne
+font encore que copier d'après des dessins, et ceux même qui dessinent
+d'après le relief, c'est-à-dire d'après les statues moulées en plâtre.
+Par extension, et dans un sens épigrammatique, on l'applique aux élèves
+déjà avancés dans la pratique de leur art, mais auxquels on ne reconnaît
+ni dispositions ni talent.
+
+Le rapin, il faut le croire, est libre et heureux aujourd'hui, mais il
+n'en était pas ainsi il y a cinquante ans. Le rapin était une espèce de
+vassal, d'esclave même, soumis aux volontés et à tous les caprices de
+celui de ses camarades qui, plus âgé que lui et ayant déjà eu l'honneur
+de se servir de la palette et de l'appui-main, se faisait servir par
+l'apprenti-artiste et le battait à l'occasion, quand ledit rapin était
+récalcitrant ou s'acquittait mal des commissions dont son tyran l'avait
+chargé.
+
+Lorsqu'Étienne descendit de l'atelier des Horaces pour prendre place
+dans celui des élèves, cet usage était déjà tombé en désuétude, mais non
+pas entièrement aboli, et le _Petit d'en haut_ eut le bonheur de
+contribuer à faire encore adoucir le sort des rapins, ses nouveaux
+condisciples. L'un des premiers jours de son noviciat à l'atelier, il
+arriva que Roland, dit le _Furieux_, n'ayant pas pu assister au banquet
+de Vincennes, à la fin duquel Étienne avait lu des vers au maître, ne
+connaissait pas le _nouveau rapin_. Brusque comme on l'a déjà dépeint,
+Roland s'approcha d'Étienne en tenant son appui-main levé et en
+menaçant, et lui dit: «Tiens, voilà deux sous, va me chercher un petit
+pain pour mon déjeuner.» L'étonnement et l'indignation se peignirent sur
+la figure d'Étienne d'une manière si forte et si sincère, que la
+résolution de Roland en fut d'abord ébranlée. Mais comme le jeune colon
+avait vu frapper les noirs à la Martinique, il croyait pouvoir en agir
+de la même manière avec un rapin, et il leva de nouveau son appui-main
+pour frapper Étienne, lorsque Moriès, Ducis, Forbin, Maurice et d'autres
+encore, s'élancèrent au-devant de Roland, en lui criant: «Roland!
+Roland! prenez donc garde! c'est _le Petit d'en haut_!» car on
+continuait à donner ce sobriquet à Étienne. Roland avait quelque chose
+de brusque dans le caractère, mais n'était nullement méchant. Il reprit
+sa place, et on lui dit à voix basse qu'Étienne avait _fait des vers_
+pour David, ce qui parut plus que suffisant pour ne pas le traiter comme
+un nègre.
+
+Ce petit événement resserra tout aussitôt les liens d'amitié qui
+s'étaient déjà formés entre les principaux élèves de l'atelier et
+Étienne, et, de plus, fut cause que ses camarades d'infortune, les
+autres rapins, s'entendirent avec lui pour faire en commun une
+vigoureuse résistance, si quelque peintre osait encore exiger d'eux, par
+la force, d'humiliantes complaisances. Les rapins firent plus encore,
+car chaque matin ils se munirent d'une bûche, après avoir eu soin de
+faire entendre que l'en n'aurait pas bon marché d'eux en cas d'attaque.
+Ces précautions ne furent pas vaines. Les peintres, et Roland tout le
+premier, se le tinrent pour dit, d'autant mieux que, parmi les rapins,
+on avait eu l'occasion de remarquer Vermay et Poussin, adolescents d'une
+force extraordinaire pour leur âge, et dont le cœur bondissait à
+l'apparence d'une menace. À compter de cette époque, s'il se trouva
+encore de jeunes élèves qui fissent les commissions des peintres, ce ne
+fut que parmi les plus paresseux ou les gourmands qui dimaient sur les
+pains et les gâteaux qu'on leur faisait acheter, ou profitaient de la
+course pour jouer et polissonner avec les rapins des autres écoles, dans
+les immenses corridors du Louvre.
+
+Parmi tous ces jeunes gens qui dessinaient près de la porte d'entrée,
+d'après la bosse, la plupart se distinguaient par un noble caractère,
+par d'heureuses dispositions, et par une activité d'imagination qui, en
+général, leur devint fatale; car les uns épuisèrent leurs facultés dans
+une contemplation stérile, les autres, malgré de longs et studieux
+efforts, ne purent jamais réaliser les espérances dont ils s'étaient
+bercés, et quelques-uns perdirent la raison, abrégèrent leurs jours à la
+fleur de l'âge, ou succombèrent à des maladies de langueur, que l'étude
+de leur art acheva de rendre incurables.
+
+De toute cette génération d'artistes avec lesquels Étienne entra dans la
+carrière, trois seulement se sont fait un nom dans les arts, et encore
+l'un est-il devenu architecte et non peintre: Huyot, qui a rapporté de
+si précieux travaux de ses voyages en Égypte, en Grèce et en Italie, et
+mourut après avoir pris place à l'Institut; Granet; enfin M. Ingres.
+
+Quant aux autres, Boucher, Vermay, Poussin, Simon, Augustin D...,
+Colson, Mendouze, Adolphe Lullin et Étienne, pour ne citer que ceux qui
+avaient fait concevoir le plus d'espérances, aucun d'eux, malgré
+quelques éclairs de succès, n'est arrivé, à se faire un nom dans l'art
+de la peinture. Et cependant, plus d'un a déployé une énergie rare pour
+acquérir du talent; presque tous cependant avaient l'imagination ardente
+et productive; mais il leur manqua d'être dirigés plus sagement dans le
+cours de leurs études, ayant eu le malheur de se trouver étudiants à une
+époque où tous les principes sur lesquels repose l'art qu'ils désiraient
+apprendre furent remis en question par le maître même qui devait les
+diriger.
+
+Les fréquentes recommandations que faisait David à ses élèves, de se
+guider sur les ouvrages de l'art grec, et particulièrement sur ceux du
+style antérieur à Phidias, avaient porté leurs fruits. Cette idée,
+reprise en sous-œuvre par une jeunesse fougueuse et inexpérimentée, fut
+poussée jusqu'à ses plus rigoureuses conséquences, et ces principes
+exagérés, combinés avec les utopies _humanitaires_ que développait
+Maurice à ses adeptes, ne tardèrent pas à produire une anarchie complète
+dans l'école de David. Bientôt ce ne fut point assez pour Maurice de
+répandre sa doctrine au moyen des entretiens qui avaient lieu dans
+l'entresol de l'atelier des Horaces, ou dans l'atelier des élèves après
+les travaux du jour; il fit entendre à ses cosectaires «qu'il fallait
+parler haut et marcher courageusement tête levée; que David avait
+commencé le grand œuvre de la réforme de l'art, il est vrai, mais que
+l'incertitude de son caractère et le peu d'étendue de ses idées
+l'avaient perdu en politique et ne lui donnaient pas l'énergie
+nécessaire pour compléter la révolution qu'il fallait achever dans
+l'art. Il ajoutait que, tant que les modèles de mauvais goût, tels que
+ceux qui proviennent de l'art italien, romain et même grec, en remontant
+jusqu'à Phidias exclusivement, seraient soufferts dans les écoles, il
+n'y avait pas lieu d'espérer qu'aucune amélioration se fit sentir dans
+les études; que, quant à lui, il ne commencerait à espérer le retour du
+goût simple, vrai, _primitif_ enfin, que du moment où il verrait brûler
+et détruire (ce sont ses paroles) tous ces prétendus chefs-d'œuvre qui
+font horreur aux gens imbus des pures doctrines. Ce jour viendra, mes
+amis, n'en doutez pas, s'écriait-il dans son enthousiasme; mais il faut
+en accélérer la venue en provoquant la conversion de ceux qui sont
+encore plongés dans l'erreur. Or, pour remplir cette mission, nous
+devons agir avec audace et courage; ainsi, j'en avertis d'avance ceux
+d'entre vous qui ne se sentiraient pas disposés à imiter mon exemple;
+qu'ils se retirent! car je dois vous dire que d'ici à peu de jours j'ai
+résolu de quitter ces vêtements mesquins que je porte ainsi que tous les
+hommes de notre siècle. Déjà, vous le voyez, j'ai laissé croître mes
+cheveux et ma barbe; l'on achève en ce moment une vaste tunique blanche
+que je porterai sous un ample manteau bleu, et je ne chausserai plus mes
+pieds que de cothurnes. Mais je lis dans vos yeux votre incertitude;
+vous pensez qu'en homme pusillanime, j'ai fait préparer ce vêtement pour
+m'en parer dans l'ombre de notre réduit, et en votre présence seulement?
+Détrompez-vous; décadi prochain, vous me verrez ainsi vêtu dans les
+Tuileries, me promenant au milieu de ces stupides bourgeois que je ferai
+rougir de la laideur et de la mesquinerie de leur accoutrement moderne.
+Dans peu vous suivrez mon exemple, je n'en doute pas, et je dois vous
+dire que mon brave ami Perrié que voilà, profitant noblement de sa
+fortune pour favoriser nos généreux desseins, s'est fait faire un
+costume phrygien complet, d'après celui du Pâris en marbre qui est au
+Musée, vêtement avec lequel il a l'intention de m'accompagner à la
+promenade que je vous ai annoncée. Oui, mes amis, il est temps de donner
+un but pratique et sérieux à l'art et d'enfermer les grandes et
+éternelles vérités dans l'enveloppe du beau, afin qu'on les accepte avec
+plaisir, avec empressement même, et qu'elles germent et fructifient dans
+le cœur de l'homme. Comme peintres, tous nos efforts ne doivent donc
+tendre qu'à le présenter sous ses formes les plus belles, sous les idées
+et les images les plus pures; comme citoyens, il est de toute nécessité
+que nous avertissions d'abord les yeux de la réforme importante que nous
+désirons faire; et rien, à cet égard, n'est plus propre à préparer
+favorablement les yeux et les esprits que de revêtir cet admirable
+costume grec primitif, dont la disposition est si majestueuse et si
+élégante. Quant aux pensées dont nous autres réformateurs devons
+continuellement entretenir nos esprits et notre cœur, nous ne saurions
+les puiser à des sources trop _primitives_ et trop pures. C'est dans
+Homère, puis dans Ossian, mais surtout dans la Bible; c'est dans les
+scènes et les peintures des peuples primitifs au milieu desquels ces
+livres ont été écrits, que nous trouverons de quoi régénérer notre âme
+et notre esprit, et donner un noble emploi à nos talents, quand ils
+seront perfectionnés.»
+
+Si chaque siècle ne fournissait pas des folies analogues à celles-ci, et
+qu'il n'existât pas encore un certain nombre de personnes qui ont vu
+Maurice et Perrié se promener dans Paris, l'un vêtu comme Agamemnon,
+l'autre en Pâris, on craindrait vraiment d'être taxé d'exagération en
+rapportant l'ensemble d'une théorie telle que celle que l'on vient
+d'exposer. Mais ce n'est que l'exacte vérité, et il est certain même
+qu'on a ôté au réformateur quelque chose de l'impatience sauvage qu'il
+montrait dans le désir d'accomplir ses projets, en dégageant ses paroles
+de cet argot d'atelier dont il les accompagnait pour frapper plus
+fortement ses auditeurs en se mettant à leur portée, en se conformant à
+leurs habitudes. Quoi qu'il en soit, le fanatisme sincère de Maurice, la
+bonne opinion, que l'on avait de la franchise et de la générosité de son
+caractère, l'éclat de ses premiers essais en peinture, et, il faut le
+dire, le don qu'il avait de persuader par la parole, exercèrent une
+très-forte influence sur les plus éclairés de ses condisciples. Moriès,
+Ducis, Saint-Aignan et d'autres, tout en sentant ce qu'il y avait de
+ridicule dans ces déclamations demi-morales, demi-esthétiques, ne
+pouvaient s'empêcher de reconnaître, surtout en partant des idées de
+David, qui étaient exagérées elles-mêmes, qu'il y avait quelque chose de
+plausible et de conséquent dans les nouveaux projets de réforme lancés
+par Maurice.
+
+Cependant ces extravagances plus ou moins brillantes et spirituelles
+n'allaient pas jusqu'à ébranler la raison déjà mûrie de ces premiers
+élèves. Mais elles firent un véritable ravage dans l'imagination de
+quelques-uns de ceux qui, avec Huyot et Étienne, composaient alors la
+classe des rapins.
+
+Colson, qui a donné quelques preuves de talent plus tard, a cependant
+perdu sa carrière par l'obstination prolongée avec laquelle il s'est
+attaché à la secte des _penseurs_ ou _primitifs_.
+
+Augustin D..., qui devait mourir si malheureusement et si jeune[4], dont
+le caractère était noble et l'âme élevée fut souvent détourné de la
+belle, marche qu'il s'était tracée, par les préoccupations que lui
+causaient les opinions étranges de Maurice.
+
+Huyot, tant qu'il dessina à l'atelier, travaillait toujours
+silencieusement, et il serait difficile de savoir si ce débordement
+d'idées extravagantes eut quelque empire sur son imagination. La fermeté
+de son esprit, sa taciturnité, son application constante au travail et
+le peu de temps d'ailleurs qu'il passa à l'école de David, portent à
+croire que les idées singulières des _primitifs_ firent peu d'impression
+sur lui.
+
+Il y eut un malheureux jeune homme, S..., dans l'intelligence de qui ces
+opinions bizarres s'embrouillèrent encore en se compliquant avec des
+chagrins domestiques et la pauvreté. Prenant à la lettre les conseils de
+ceux des _primitifs_ qui, par paresse et par incapacité, prétendaient
+atteindre le plus haut but de l'art par l'effet seul d'une contemplation
+poétique des ouvrages de l'antiquité, S... dépassa bientôt, sans avoir
+rien appris, l'âge où l'on peut étudier avec fruit. Chargé prématurément
+de famille et hors d'état de rien produire qui pût l'aider à la
+soutenir, il obtint à grand'peine la place de professeur de dessin dans
+un lycée de province, où il acheva de perdre sa raison déjà altérée.
+C'était un bon et brave jeune homme, à qui il vint la fatale idée de se
+tirer de l'état obscur où le ciel l'avait jeté, dans l'espoir de
+cultiver un talent qu'il ne put acquérir et dont, selon toute apparence,
+il n'avait même pas le germe.
+
+Il ne serait que trop facile d'augmenter la liste des infortunés de ce
+genre qui, jetés alors dans l'atelier de David, sans fortune,
+quelques-uns sans dispositions et sans énergie de caractère, ont perdu
+là toute idée de discipline, de subordination, et se sont trouvés trop
+heureux, quand Bonaparte eut besoin de soldats, d'aller mourir
+honorablement sur un champ de bataille.
+
+Si, parmi tant de souvenirs, on en rappelle quelques-uns avec plaisir,
+combien d'autres demeurent tristes et sombres dans la mémoire! Vermay,
+ce jeune enfant si turbulent, si gai, si spirituel, et dont les premiers
+ouvrages, exposés ensuite au Salon de 1808, donnaient de si belles
+espérances, hélas! après avoir gaspillé sa vie à Paris, a été fonder une
+école de dessin à la Havane, où il est mort malheureusement. Poussin, le
+contemporain, l'inséparable de Vermay, car toutes les grandes
+espiègleries des élèves de l'école étaient combinées et dirigées par
+eux; Poussin, qui à une belle figure joignait une âme si belle et si
+noble, qui dessinait et peignait bien, comme un rossignol chante, sans
+porter le moindre dommage à son insouciance et à sa paresse habituelles;
+Poussin que tout le monde aimait comme un frère, pour qui ses camarades
+rêvaient tous les genres de succès; Poussin! dont le nom même était
+regardé comme d'un augure favorable pour lui, il n'a pas perdu la vie,
+grâce au ciel, mais il n'a pas tiré de son talent tout ce que l'on avait
+le droit d'en attendre. Enfin, s'il n'est pas célèbre, il est heureux!
+Marié et entouré d'enfants à l'île Bourbon, il professe avec honneur la
+peinture et vit à l'aise, entouré de la considération générale des
+habitants de la colonie.
+
+C'est ici l'occasion de dire quelques mots d'un élève qui fit concevoir
+alors les plus hautes espérances, quoiqu'elles ne se soient point
+complétement réalisées. Paulin Duqueylar, il a déjà été nommé, était de
+Marseille et lié d'amitié avec tous les Méridionaux de l'atelier,
+Forbin, Granet, Révoil, Richard et Topino Le Brun, malgré la différence
+de ses opinions avec ce dernier. Relativement à ses condisciples,
+Duqueylar n'était pas jeune, il avait au moins vingt-cinq ans et s'est
+toujours ressenti de ce retard dans l'étude de la peinture, où l'on ne
+profite que quand on commence très-jeune. Duqueylar, de famille noble,
+avait reçu une excellente éducation; il était bon humaniste, lettré,
+aimant beaucoup la poésie. Mais, malgré la politesse de ses manières, on
+retrouvait cependant toujours en lui un fonds de rudesse native qui se
+reproduisait dans la tournure de ses idées et dans son talent comme
+artiste. Les opinions énoncées par Maurice et la lecture assidue
+d'Ossian, dont les poëmes étaient devenus fort à la mode vers 1796,
+produisirent une impression si vive sur l'imagination de Duqueylar, que
+cet événement fit prendre un pli à son esprit et à son talent dont la
+trace est toujours restée. Il exposa, en 1797, un tableau représentant
+_Ossian chantant ses vers_, ouvrage qui sans doute n'était pas sans
+énergie, mais dont l'aspect était si sauvage et si bizarre qu'il ne
+trouva d'indulgence qu'auprès de quelques-uns de ses amis, dont deux ou
+trois devinrent ses admirateurs fanatiques.
+
+Peu de temps après, Duqueylar se décida à aller se fixer à Rome, où il
+exagéra tout à l'aise le mérite et le défaut de ses productions. Malgré
+une persévérance peu commune et, il faut le dire, une trempe d'esprit
+très forte, cet homme, remarquable par son caractère, ne put jamais
+donner à ses idées une forme assez attrayante ni assez claire pour les
+faire adopter aux autres.
+
+Il avait contracté, à l'atelier, une amitié tendre pour son jeune
+camarade Mendouze, qui, bien qu'assez habile élève en peinture, changea
+tout à coup le but de ses travaux et se mit à étudier la langue grecque
+avec ardeur. Ce goût nouveau devint une passion dominante chez Mendouze,
+qui, après avoir servi quelque temps dans les armées, partit pour la
+Grèce, où il a péri, au massacre de Chio.
+
+Après avoir passé plusieurs années à Rome, Paulin Duqueylar rentra en
+France et se fixa près de Lambesc, au milieu de sa famille, où il se
+livra, mais pour lui seul, au goût vif qu'il avait toujours eu pour les
+arts et pour les lettres. Son mérite l'avait fait admettre au nombre des
+correspondants de l'Institut, et vers la fin de sa vie, dans les
+intervalles de repos que lui laissait la maladie qui l'a enlevé, il a
+publié en 1840, à Paris, un volume intitulé: _Nouvelles Études du cœur
+et de l'esprit humain, ou analyse, explication et développement de leurs
+principaux phénomènes_, ouvrage écrit avec une élégante simplicité, et
+témoignant des belles et hautes qualités du cœur et de l'esprit de cet
+homme distingué.
+
+C'est d'ailleurs une chose remarquable que le goût pour l'érudition qui
+se manifesta parmi les élèves de David à cette époque. Roquefort,
+l'auteur du _Dictionnaire de la langue romane_ et qui a laissé des
+recherches savantes sur la littérature et la musique au moyen âge, était
+alors élève de David et fréquentait son école.
+
+Népomucène Lemercier, le poëte, ainsi que Letronne, savant antiquaire,
+tinrent également à honneur d'être mis au nombre des élèves de David.
+
+Ce goût pour l'érudition, combiné avec les idées de réforme que Maurice
+avait répandues avec tant d'ardeur, contribuèrent à déterminer la
+vocation d'un élève de David, d'un âge déjà mûr lorsqu'il entra dans
+l'école, assez habile peintre, mais entraîné invinciblement à s'occuper
+de la théorie de l'art. C'est Paillot de Montabert, homme recommandable
+par l'affabilité de son caractère et les lumières de son esprit. Bien
+qu'il fût le premier à rire des formes extravagantes sous lesquelles
+Maurice exposait sa doctrine, au fond, il lui était impossible de ne pas
+reconnaître la puissance des idées et quelquefois des raisonnements du
+jeune fou. Timide dans l'exécution, mais très-avide de nouveautés, de
+Montabert, entre autres tentatives, essaya de retrouver l'usage de
+l'_encaustique_, ou peinture à la cire. Enfermé dans son atelier, il
+travailla longtemps à reproduire ce procédé antique, qui, dans ses idées
+théoriques, était plus favorable à l'art que la peinture à l'huile.
+Grâce à ses longues et savantes expériences, _la peinture à la cire_ est
+employée aujourd'hui pour peindre sur les murs des édifices.
+
+Outre ce service rendu aux arts, de Montabert travailla depuis 1799
+jusqu'en 1829 à la composition d'un ouvrage en neuf volumes, intitulé:
+_Traité complet de la peinture_. Ce livre, auquel on peut reprocher son
+trop d'étendue, est plein d'observations, de conseils et de principes
+excellents sur l'art, et de plus, renferme une suite bien ordonnée de
+renseignements matériels que l'on ne trouve rassemblés dans aucun autre
+livre de ce genre. Mais il n'est pas inutile de faire observer que cet
+ouvrage si sagement combiné, dont les nombreuses divisions sont traitées
+avec tant de réflexion, de maturité et de sagesse, présente au fond le
+corps de doctrine de Maurice, seulement mis en ordre par un esprit calme
+et méthodique.
+
+À tous ces noms autour desquels ont rayonné tant d'espérances et dont la
+plupart cependant sont devenus obscurs, il faut joindre celui d'Adolphe
+Lullin, que l'oubli couvre également de son ombre. Agé de dix-sept ans
+lorsqu'il fut admis chez David, il en avait à peine vingt-six quand il
+est mort, en 1806. La nature semblait avoir épuisé ses dons sur lui. On
+a rarement vu une figure plus belle et plus noble que la sienne, et sur
+laquelle les hautes facultés de l'âme et de l'esprit parussent avec
+autant d'éclat. Né au sein d'une des familles patriciennes de Genève, il
+joignait à l'élégance des manières cette modestie qui résulte d'une
+excellente éducation. Habituellement calme dans ses gestes et d'un abord
+presque froid, il cachait, sous une réserve qu'il tenait des habitudes
+de son pays, une de ces âmes ardentes qui sont destinées à se consumer
+elles-mêmes.
+
+Adolphe Lullin ne fit son entrée à l'atelier que quelques semaines après
+Étienne, mais du jour où ils se virent, ils contractèrent une amitié qui
+dura entre eux tant que Lullin vécut, et dont Étienne conserve encore
+aujourd'hui; après quarante-huit ans, le plus respectueux et le plus
+tendre souvenir.
+
+Étienne a sans doute le droit de penser que son amitié n'a pas été tout
+à fait stérile pour Lullin; mais celle de Lullin a eu une influence si
+bienfaisante sur le caractère et la culture de l'esprit d'Étienne que
+celui-ci se reconnaît toujours l'obligé reconnaissant de son camarade.
+
+Pendant les années 1797 et 1798, outre leurs travaux à l'atelier, ils
+parvinrent à faire des progrès assez remarquables dans l'intelligence de
+la langue grecque. Ces études, combinées avec celles que l'art de la
+peinture les conduisit à faire sur la statuaire antique, donnèrent aux
+deux jeunes amis une certaine connaissance de l'archéologie qui, à cette
+époque, où tout se faisait à la grecque, leur attira tout naturellement
+de la part de David et de ses élèves une considération particulière.
+
+Des deux jeunes amis, ce fut le plus âgé et certainement le plus
+instruit qui résista avec le moins de force aux avances qui leur furent
+faites par Maurice. Étienne ne conçut aucune défiance de ce dernier,
+mais, s'il ne redouta pas l'homme, il jugea assez bien de la frivolité
+et surtout de l'incohérence de ses opinions tant morales qu'esthétiques,
+et dès l'origine, il conseilla à son ami Lullin de ne pas agir
+légèrement à propos des engagements qu'on pourrait lui faire prendre.
+
+En effet la secte des _penseurs_ ou _primitifs_ faisait des progrès.
+Elle préoccupait à l'atelier tout ce qu'il y avait d'élèves déjà moins
+jeunes et qui se distinguaient par leurs dispositions. Elle se recrutait
+même de tous ceux qui, presque enfants encore, étaient avides de
+nouveautés, désireux de remplir leurs têtes, vides d'idées qu'ils
+n'auraient jamais eu la force de concevoir, et enfin dont la paresse
+habituelle s'arrangeait fort bien d'un système d'étude qui se réduisait
+pour eux à se promener les bras ballants et les yeux vagues dans la
+galerie des statues antiques.
+
+Tout enthousiaste que Lullin fût de ce qui était emprunté aux usages et
+aux arts de la Grèce antique, cependant cette mascarade des Agamemnon et
+des Pâris dans les rues était loin de lui plaire; et, à cet égard, il
+portait le scrupule assez loin pour s'abstenir même d'adopter de
+certaines redingotes courtes, des tuniques comme on en porte
+généralement aujourd'hui, par cela seul que ce costume, inventé par
+David et choisi par ses élèves, les faisait reconnaître pour tels dans
+les lieux publics.
+
+Étienne n'était pas si scrupuleux que son ami, et il adoptait sans y
+attacher d'importance l'uniforme de ses camarades Forbin, Granet et
+autres; mais, par intérêt pour Lullin, il avait soin dans les entretiens
+qu'ils avaient souvent ensemble de faire ressortir l'inopportunité,
+l'inconvenance et le ridicule du costume d'Agamemnon et du Phrygien
+Pâris, porté par de pauvres enfants de Paris obligés pour rentrer chez
+eux de ramasser les boues de la rue Quincampoix ou de la place Maubert.
+
+Leurs discussions ne se bornaient pas à celles que ces folies faisaient
+naître, et pendant longtemps, à la suite de leurs travaux à l'atelier et
+de leurs études sur les auteurs grecs, ils agitaient des questions plus
+utiles et plus importantes. Quoique Lullin fût déjà assez versé dans la
+lecture des auteurs classiques, son goût cependant n'était pas plus
+affermi que sa critique. À la suite d'une conversation qu'Étienne et lui
+avaient eue sur les poëmes d'Ossian avec Maurice, qui ne connaissait ces
+ouvrages que par la traduction de Letourneur et les mettait fort
+au-dessus de ceux d'Homère, Lullin, qui lisait l'_Iliade_ en grec et le
+poëme de Fingal en anglais (car il avait appris cette langue pendant son
+enfance à Genève), Lullin donc, sur la première sommation de ce fou de
+Maurice, intervertit l'ordre de son admiration pour le poëte grec en
+faveur du barde irlandais.
+
+L'esprit d'Étienne s'était tourné de bonne heure vers la philosophie et
+la critique; aussi, malgré la vogue et le poids que l'admiration d'un
+homme déjà célèbre à cette époque, le général Bonaparte, avait donnés
+aux prétendues poésies originales d'Ossian, les trouva-t-il toujours
+monotones, à cela près de quelques beautés, et demeura-t-il incrédule
+sur leur authenticité. Cette opinion, il l'exprimait à Lullin
+non-seulement avec toute l'effusion de l'amitié, mais avec l'ardeur et
+l'énergie que l'on trouve en soi, quand on est persuadé que l'on combat
+une erreur dangereuse. Cette différence d'opinion en matière de goût,
+qui ne faisait que resserrer les liens de leur amitié, devint la source
+d'une foule d'entretiens curieux et solides dont Étienne conserve encore
+maintenant un souvenir sacré, parce qu'il sent que c'est à ces luttes
+d'intelligence avec son ami qu'il doit de valoir le peu qu'on l'estime
+aujourd'hui.
+
+Vers ce temps, à la suite des questions précédentes, il s'en présenta
+une nouvelle qui, en indiquant la marche des idées des deux amis,
+donnera en même temps l'occasion de rappeler qu'à cette époque commença
+une tentative assez fortement soutenue pour faire réagir le système
+d'art des modernes contre celui de l'antiquité. Lullin savait assez bien
+l'anglais, mais dans son indifférence pour toutes les choses modernes,
+il s'en occupait fort peu. Étienne, naturellement fureteur et curieux,
+mais ignorant alors la langue de nos voisins, ouvrait souvent chez son
+ami un Shakspeare original. Vainement interrogeait-il son ami sur la
+nature des drames et de l'esprit de ce poëte, il n'en tirait que des
+réponses vagues qui ne faisaient qu'exciter sa curiosité. Impatient de
+connaître, Étienne se décida enfin à louer dans un cabinet de lecture la
+traduction que Letourneur a faite des drames de Shakspeare, et, sans en
+rien dire à son ami, il lut de suite et avec une avidité extrême les
+vingt volumes dont elle se compose. Lullin n'était rien moins
+qu'insensible aux beautés du tragique anglaise et s'il s'abstenait d'en
+parler à Étienne, c'était, dans ses idées, pour préserver son ami du
+danger de la séduction que pourraient exercer sur lui les ouvrages
+pleins de beautés, mais _dans le goût moderne_, de Shakspeare;
+toutefois, l'insatiable curiosité d'Étienne déjoua les précautions de
+son ami, et dès ce moment il s'éleva entre eux une interminable
+discussion sur la possibilité et l'opportunité de l'emploi du système
+d'art des anciens, par les modernes, plaidoyers où toutes les idées,
+toutes les questions renouvelées depuis 1817 jusqu'en 1838, furent
+agitées alors par Lullin et Étienne. Ce dernier prétendait que l'on
+devait s'appuyer des principes antiques, mais seulement pour les
+appliquer à tout ce qui se rattache au matériel de l'art, en se
+conformant d'ailleurs aux croyances, aux mœurs, aux usages et au costume
+que le temps avait irrévocablement établis chez les modernes. De son
+côté, Lullin ne faisait aucune concession: selon lui, l'art chez les
+modernes était dans une voie absolument fausse, en sorte que pour le
+traiter il fallait rigoureusement le reprendre à son origine grecque, ou
+y renoncer complétement. C'étaient les mêmes idées que celles de
+Maurice, mais engagées dans un cerveau plus tenace, remaniées par un
+esprit plus délié, plus cultivé; ce qui rendit le mal si grave que
+quelques années plus tard l'infortuné jeune homme y succomba.
+
+Voici quelques passages d'une lettre écrite par Lullin à son ami; ils
+pourront donner une idée de la variété des questions agitées alors,
+non-seulement par les deux élèves de David, mais par une partie de la
+jeunesse active et studieuse de cette époque. Étienne, après avoir
+terminé une figure nue peinte d'après nature chez David, était allé
+passer quelque temps à la campagne pour s'exercer à peindre le paysage.
+À l'occasion de cette absence, Lullin lui adressa la lettre suivante:
+
+ «Paris, 1er vendémiaire an IX (23 septembre 1800).
+
+ «Bienheureux les habitants des champs! tu sais ce que c'est que de
+ vivre! tous tes moments sont de paix et de repos. Pour nous, nous
+ ignorons tout cela, et nous faisons ronfler le canon pour annoncer
+ à l'univers que c'est le premier vendémiaire. Peu vous importe, à
+ vous qui voyez lever et coucher le soleil, qui entendez l'allouette
+ et qui vous ébattez avec l'aimable jeunesse. Je n'ai pu, à mon
+ grand regret, aller te voir, mais j'espère m'en dédommager l'un de
+ ces nonidis qu'il fera beau.
+
+ «David est de retour avec une nouvelle composition de son tableau
+ (le _Léonidas_), qui, dit-on, vaut mieux que celle que nous
+ connaissons. Je ne sais si tes paroles ont eu une puissance dont tu
+ ne t'étais pas douté, mais le petit Vermay est rentré en grâce[5],
+ je l'ai trouvé primidi à l'atelier; le maître et l'élève sont à
+ présent les meilleurs amis du monde. Hier et avant-hier, M. David a
+ témoigné la satisfaction que lui donnaient ses élèves. Il a dit à
+ Saint-Aignan de faire un tableau pour le Salon prochain, et à la
+ fin de sa visite il a institué le citoyen Damable (un élève de
+ trente ans), directeur et trésorier, pour alléger l'excellent
+ Grandin. Tout va donc à ravir.
+
+ «J'ai traduit la onzième des épodes d'Horace, que je comptais
+ t'envoyer avec cette lettre; mais en relisant l'original, j'ai
+ trouvé que ma traduction la refroidissait tellement qu'il vaut
+ mieux que tu la relises vierge; c'est la onzième.
+
+ «Saint-Aignan m'a prêté _Ossian_ en anglais. C'est vraiment bien
+ autre chose que dans Letourneur! Voilà le sort de toutes les
+ traductions lorsqu'on tâte de l'original. En anglais _Ossian_ a un
+ sens vingt fois plus déterminé. Et cependant j'ai fait, en le
+ lisant ainsi, une fâcheuse découverte; c'est qu'il est impossible
+ d'être complétement touché par ce qui est écrit dans une autre
+ langue que celle avec laquelle on a appris à articuler les sons et
+ par laquelle on a reçu les premières impressions. Ces autres mots,
+ ces autres accents que nous n'avons vus, rencontrés, employés, qu'à
+ l'aide d'une grammaire et d'un dictionnaire, n'ont jamais un
+ caractère bien prononcé pour nous, et ont le désagrément de puer la
+ science.
+
+ «Je suis bien fâché de ce vilain temps pour toi et pour ton
+ paysage. Adieu, le meilleur des Parisiens, je ne sais trop quand je
+ pourrai aller te voir, mais écris-moi.»
+
+Avant de lire le post-scriptum ajouté à cette lettre, il est
+indispensable de savoir qu'Hennequin, élève de David, mais à l'époque
+intermédiaire qui sépare Drouais de Gérard et de Gros, républicain plus
+que vif, venait d'exposer les _Fureurs d'Oreste_. Cet ouvrage, qui fut
+jugé détestablement mauvais par les nouveaux élèves de David, obtint
+cependant au Salon un succès assez éclatant, préparé plutôt, il est
+vrai, par la coterie des artistes révolutionnaires que justifié par son
+mérite Lullin, qui s'était chargé de montrer et de faire corriger la
+figure peinte qu'avait laissée Étienne en partant pour la campagne,
+ajouta ce qui suit à sa lettre:
+
+ «3 vendémiaire.
+
+ «P. S. Je viens de montrer ta figure; David a insisté sur le
+ plaisir que fait la nature naïvement rendue telle qu'elle se
+ trouvait là. Il a loué les pieds; il a trouvé les montants de la
+ table trop vigoureux de ton, et il a fini par un: _Allons, c'est
+ bien._. Je lui ai dit que tu es à la campagne occupé à étudier le
+ paysage; et il a fait _hum!_ d'approbation. Puis, il nous a fait un
+ pompeux éloge de l'_énergie_ du tableau d'Hennequin; et comme, en
+ fin de compte, personne ne disait oui, il nous a dit que nous
+ étions _un véritable tribunal révolutionnaire de la peinture; que
+ tous les genres étaient bons_.»
+
+Ces citations, ainsi que ce mélange de folies, d'enthousiasme
+d'espérances, d'énergie et de faiblesse, dont ces jeunes artistes ont
+fourni tant d'exemples, suffiront pour caractériser l'esprit qui animait
+les élèves de David pendant les quatre dernières années du XVIIIe
+siècle. On y verra en outre jusqu'à quel degré les idées de réforme que
+le maître voulait mettre en œuvre avaient été dépassées par ses élèves,
+et comment le goût des études classiques et même de l'érudition s'empara
+de l'école de David à cette époque.
+
+
+
+
+V.
+
+DAVID JUSQU'EN 1789.
+
+
+Dans l'histoire de l'école de David, il y a deux choses qu'il ne faut
+pas perdre de vue: les idées successives du maître sur son art, et la
+manière dont elles ont été suivies, interprétées ou altérées par les
+différentes générations d'élèves qu'il a formées.
+
+On s'accorde assez généralement aujourd'hui pour reconnaître que
+l'apogée du talent de David se rapporte à la période de temps pendant
+laquelle il a exécuté les _Sabines_ et le _Couronnement de Napoléon_.
+Mais c'est particulièrement lorsqu'il conçut et acheva le premier de ces
+ouvrages, de 1795 à 1800, qu'il poursuivit avec le plus de ferveur et
+d'énergie la réforme de son art, rêve de toute sa vie. Or, l'époque de
+cette tentative hardie est précisément la même que celle pendant
+laquelle ceux de ses élèves dont il a été question dans les chapitres
+précédents en méditaient une bien plus audacieuse encore. D'où venaient
+originairement ces idées de régénération de l'art? Comment et sous
+quelles influences David a-t-il cherché à en faire l'application par
+l'exercice de son talent? Et enfin dans quel but cet artiste et ses
+nombreux élèves ont-ils cherché à établir un corps de doctrine pour
+fonder une école? Ces questions sont importantes, et la diversité
+d'intention et de but, soit dans l'ensemble des ouvrages mêmes de David,
+soit dans ceux bien plus nombreux encore de toutes ces générations
+d'élèves, est loin d'aider à les résoudre. En tout état de cause, on ne
+peut débrouiller ce mystère que par le secours d'une analyse approfondie
+des productions principales de cette école, et avant tout par l'examen
+de la première partie de la vie de celui qui en est le chef, ce qui fera
+le sujet de ce chapitre.
+
+Jacques-Louis David est né à Paris en 1748. Dix ans après, son père, qui
+faisait le commerce du fer, fut tué en duel. Le jeune Louis David, resté
+orphelin à l'âge de neuf ans, adopté et élevé par son oncle, nommé
+Buron, fut mis au collége des Quatre-Nations, où ses dispositions pour
+l'art qui l'a rendu illustre et le peu de goût qu'il manifesta pour les
+études classiques ne lui permirent pas de demeurer longtemps. On raconte
+de lui, quand il était enfant, ce que l'on répète de tous ceux qui ont
+exercé l'art de la peinture avec éclat. Il couvrait, dit-on, ses livres
+de classe de dessins de toute espèce et négligeait ses autres études. Sa
+mère, depuis son veuvage, sentant la nécessité de préparer son fils à
+embrasser une profession lucrative, fit des efforts pour l'engager à
+s'occuper d'architecture. Mais l'enfant, peu disposé à tout ce qui
+exigeait des travaux scientifiques, témoigna de la répugnance pour cet
+art et plus d'amour que jamais pour la peinture. Cependant on lui
+faisait toujours continuer ses études classiques, dont il profitait peu.
+On raconte même que l'un de ses professeurs, l'ayant surpris s'occupant
+de choses étrangères à la leçon, se saisit de son cahier, et, y
+découvrant _une marine_ que le jeune David avait dessinée, lui dit en
+faisant une double allusion à son peu de goût pour les lettres et à ses
+dispositions pour la peinture, ainsi qu'à un certain défaut de
+prononciation qu'il a conservé toute sa vie: _Je vois bien que vous
+serez meilleur peintre qu'orateur_. Ce mot, que l'on peut regarder
+aujourd'hui comme une prédiction, ne fut sans doute, lorsque le jeune
+David se le sentit appliquer, qu'une petite humiliation qui l'affermit
+encore dans son goût. Quoi qu'il en soit, ses parents renoncèrent à
+l'idée de lui faire achever ses classes. Son penchant vers la peinture
+devint plus fort et si irrésistible même bientôt après, que sa mère et
+son oncle sentirent qu'ils ne pourraient réussir à vaincre ses
+résolutions.
+
+On assure que, dès son adolescence, David, dont le caractère était peu
+facile à dompter, et qui s'était déjà figuré un avenir de gloire, fit
+alors, sans guide, des efforts dont se sentirent ses premiers essais.
+Ses parents reconnurent alors la nécessité de ne plus lui laisser perdre
+un temps précieux en travaillant sans conseils, et le confièrent aux
+soins de Boucher[6], lié de parenté avec la famille de David. Boucher,
+dont la vie avait été peu réglée, et qui d'ailleurs se sentait appesanti
+par l'âge, accueillit le jeune homme avec bienveillance, mais ne voulut
+pas se charger de son instruction, et la confia à l'un de ses amis,
+Vien. Celui-ci, après avoir terminé ses études comme pensionnaire à
+Rome, où il avait formé son talent sur des modèles plus purs et plus
+sévères que ceux qu'avaient adoptés les peintres français qui l'avaient
+immédiatement précédé, exerçait déjà une influence salutaire sur les
+élèves réunis dans son école, et sur ceux même de l'Académie de
+peinture, dont Vien était devenu membre en 1750.
+
+Le jeune David présenta à son nouveau maître quelques dessins faits
+d'imagination. Frappé de l'intelligence de l'art qui y régnait déjà,
+Vien donna de grands encouragements à celui qu'il prenait sous sa
+direction, et promit à ses parents de surveiller ses études avec le plus
+grand soin.
+
+David avait pour parrain un homme qui, vers cette époque, lui donna des
+témoignages de la plus vive affection. Sedaine, secrétaire perpétuel de
+l'Académie d'architecture, et dont le nom est devenu assez célèbre dans
+les lettres, usa de son crédit pour faire donner un logement à son
+filleul dans le Louvre. C'est là que David tenta ses premiers essais en
+peinture. Après avoir étudié pendant plusieurs années sous la direction
+de Vien, il résolut de concourir pour le grand prix de Rome, et se
+soumit cinq fois à cette épreuve. À la seconde il eut le second prix,
+mais ce ne fut qu'à la cinquième, en 1775, qu'il obtint enfin la
+couronne. David avait alors vingt-sept ans.
+
+On raconte sur ce peintre une anecdote qui prouve avec quelle
+opiniâtreté il poursuivait cette couronne, qu'il n'obtint qu'avec tant
+de peine. L'année qui précéda celle de sa victoire, il paraît que son
+ouvrage était décidément si faible, que les juges avaient été équitables
+en ne le couronnant pas. Toutefois, ce jugement parut une injustice aux
+yeux de l'élève, qui prit l'affaire tout à fait au sérieux. Le logement
+que David occupait au Louvre était près de celui de Sedaine, en sorte
+que le parrain et le filleul se voyaient presque journellement. À la
+suite du fameux jugement, Sedaine ayant été deux jours sans voir son
+jeune voisin en conçut de l'inquiétude, se rendit à la porte de sa
+chambre, qui était fermée, et crut entendre de sourds gémissements. Dans
+son trouble, il alla chercher Doyen[7], l'un des membres de l'Académie
+les plus favorables à David, qui trouva le moyen de fléchir le jeune
+homme et de lui faire ouvrir sa porte. David était pâle, sans forces, au
+moment où il obéit à la voix de Doyen. Depuis vingt-quatre heures le
+malheureux jeune homme n'avait pris aucune nourriture, et avait résolu
+de mourir.
+
+Les tentatives réitérées de David pour obtenir le grand prix, et cette
+résolution funeste qu'il avait prise à la suite de l'avant-dernier
+concours, ne laissèrent pas que d'attirer l'attention sur lui. Le Doux,
+l'architecte qui plus tard a élevé toutes les barrières de Paris, avait
+bâti, à cette époque, une fort belle maison pour la célèbre danseuse de
+l'Opéra, Mlle Guimard. Le salon devait recevoir des décorations peintes
+que Fragonard père avait ébauchées et que l'on chargea David de
+terminer.
+
+Dans l'intervalle de temps qu'il consacra à ces travaux, il fit aussi un
+portrait de Mlle Guimard, dont la générosité envers le jeune artiste fut
+aussi noble que délicate, procédé pour lequel David est toujours resté
+reconnaissant. En 1799, il montrait à Étienne ce portrait, traité tout à
+fait dans le goût de Boucher, en ajoutant que la vue de cet ouvrage lui
+était toujours doublement agréable, car il lui rappelait une protectrice
+vraiment généreuse, et lui fournissait un témoignage irrécusable de la
+réforme qu'il avait apportée dans l'art.
+
+Ce fut dans l'année 1775 que Vien ayant été nommé académicien et
+directeur de l'École française à Rome proposa à son élève de
+l'accompagner dans cette ville. Malgré des dispositions évidentes et les
+preuves de talent que David avait déjà données, il travaillait cependant
+sous l'influence du goût qui régnait alors en France, et n'était
+nullement persuadé que le mérite des peintres italiens pût même égaler
+celui des artistes de notre pays. Il paraît que les premiers ouvrages
+qui ébranlèrent et détruisirent même ses préjugés à cet égard, furent
+les peintures dont Corrége a orné la coupole de la cathédrale de Parme.
+David tomba dans une espèce d'enivrement à l'aspect de ces peintures, à
+ce point même que Vien fut obligé de calmer son enthousiasme en lui
+conseillant d'attendre qu'il fût arrivé à Rome, pour faire encore
+quelques comparaisons avant de fixer son admiration d'une manière aussi
+exclusive.
+
+Pendant les cinq années, de 1775 à 1780 que David passa à Rome comme
+pensionnaire, il se conforma d'abord à l'avis de son maître Vien, qui
+l'engagea à s'occuper exclusivement, pendant la première année, à faire
+des études dessinées d'après l'antique et les grands maîtres. Quoique
+peu convaincu de l'efficacité de ce mode d'étude, il obéit et fit un
+nombre très-considérable de croquis de cette espèce, dont le recueil
+formait cinq grands volumes in-folio. Dans la plupart de ces études il
+est facile de retrouver la trace des efforts qu'il eut à faire pour se
+débarrasser de ce goût académique et dévergondé dont on assaisonnait
+alors toutes les copies que l'on essayait de faire d'après les ouvrages
+de l'antiquité et des grands maîtres. Parmi tous les croquis de cette
+époque, il en est un donné par David à Étienne et qu'Étienne conserve
+d'autant plus soigneusement que son maître, en le lui remettant, y
+ajouta un commentaire verbal assez curieux. C'est le dessin de deux
+têtes. L'une est celle d'un jeune sacrificateur couronné de lauriers.
+Celle-ci, copiée fidèlement d'après l'antique, porte ce caractère de
+calme que les anciens imprimaient sur la figure des personnages dont ils
+voulaient relever la dignité morale. «Voyez-vous, mon ami, disait David
+à Étienne, voilà ce que j'appelais alors _l'antique tout cru_. Quand
+j'avais copié ainsi cette tête avec grand soin et à grand'peine, rentré
+chez moi, je faisais celle que vous voyez dessinée auprès. _Je
+l'assaisonnais à la sauce moderne_, comme je disais dans ce temps-là. Je
+fronçais tant soit peu le sourcil, je relevais les pommettes, j'ouvrais
+légèrement la bouche, enfin je lui donnais ce que les modernes appellent
+de _l'expression_, et ce qu'aujourd'hui (c'était en 1807) j'appelle de
+la _grimace_. Comprenez-vous, Étienne?--Oui.--Et cependant on est bien
+embarrassé avec les juges de notre temps, ajoutait le maître, car si
+nous faisions précisément d'après les principes des anciens, on
+trouverait nos ouvrages froids.»
+
+Outre ces études dessinées, faites pendant la première année de son
+séjour à Rome, David a achevé dans les quatre suivantes quelques études
+d'après nature, puis deux ouvrages peints: l'un, la copie de _la Cène_
+d'après Valentin, qui détermina la première révolution dans sa manière,
+et l'autre, la _Peste de saint Roch_, sa première composition capitale.
+
+Il peut sembler étrange aujourd'hui qu'un peintre français qui fait le
+voyage de Rome pour étudier les maîtres, au lieu de se placer tout
+aussitôt devant un tableau de Raphaël ou de Michel-Ange, aille choisir
+une peinture de quatrième ordre, d'un peintre français tel que le
+Valentin[8]. Mais Étienne qui, ainsi que d'autres, éprouva cet
+étonnement, et eut de plus qu'eux l'occasion de le témoigner à son
+maître, reçut cette réponse et cet éclaircissement sur le choix qu'il
+avait fait de ce modèle. «Lorsque l'on considère, disait David, les
+ouvrages des peintres français depuis les plafonds de Lemoine jusqu'à
+ceux que fait encore aujourd'hui (1805) Berthélemy, en y comprenant les
+peintures des Natoire, des Vanloo, et d'autres, c'est peut-être moins
+encore la faiblesse du style et le défaut de goût qui choquent en les
+examinant que la faiblesse et la fadeur extrême de leur coloris. Le
+coloris est ce qu'il y a de plus matériel dans l'art; c'est ce qui
+s'empare d'abord des sens. Aussi, quand j'arrivai en Italie, avec M.
+Vien, ajoutait David, fus-je d'abord frappé, dans les tableaux italiens
+qui s'offrirent à ma vue, de la vigueur du ton et des ombres. C'était la
+qualité absolument opposée au défaut de la peinture française, et ce
+rapport nouveau des clairs aux ombres, cette vivacité imposante de
+modelé dont je n'avais nulle idée, me frappèrent tellement que, dans les
+premiers temps de mon séjour en Italie, je crus que tout le secret de
+l'art consistait à reproduire, comme l'ont fait quelques coloristes
+italiens de la fin du XVIe siècle, le modelé franc et décidé qu'offre
+presque toujours la nature. J'avouerai, continuait David, qu'alors mes
+yeux étaient encore tellement grossiers que, loin de pouvoir les exercer
+avec fruit en les dirigeant sur des peintures délicates comme celles
+d'Andrea del Sarto, du Titien ou des coloristes les plus habiles, ils ne
+saisissaient vraiment et ne comprenaient bien que les ouvrages
+brutalement exécutés, mais pleins de mérite d'ailleurs, des Caravage,
+des Ribera, et de ce Valentin qui fut leur élève. Le goût, les
+habitudes, l'intelligence même, avaient chez moi quelque chose de
+gaulois, de barbare, dont il fallait qu'elle se dépouillât, pour arriver
+à l'état d'érudition et de pureté sans lequel on admire les _stanze_ de
+Raphaël, mais vaguement, sans y rien comprendre et sans savoir en
+profiter. En somme, Raphaël était une nourriture beaucoup trop délicate
+pour mon esprit grossier; il fallait y arriver par un régime gradué, et
+la première ration que je me donnai fut de copier _la Cène_ de Valentin.
+Il faut même ajouter que la qualité de Français chez le peintre dont je
+copiai l'ouvrage fut un moyen de réprimer la révolte intérieure de mon
+esprit, qui sentait le besoin d'être autorisé par un exemple pour se
+soumettre à reconnaître la supériorité de l'école italienne sur l'école
+française.»
+
+L'exécution de cette copie de _la Cène_, fort bon ouvrage en son genre,
+et où David déploya une fermeté de pinceau qu'il n'avait point encore
+montrée au même degré dans ses précédentes études, fut donc un événement
+grave dans la vie de cet artiste. Après cet effort qui n'était cependant
+qu'un travail préparatoire, David chercha à faire, sur un sujet de sa
+composition, l'emploi des connaissances qu'il avait acquises dans la
+théorie et la pratique de son art, pendant l'exécution des croquis
+d'après l'antique et de la copié de _la Cène_. Le résultat fut _la Peste
+de saint Roch_, tableau qui orne aujourd'hui la _Santé_ du lazaret de
+Marseille. Cet ouvrage, terminé et exposé à Rome en 1779, y obtint des
+applaudissements unanimes et valut particulièrement à l'artiste les
+louanges du vieux Pompeo Battoni[9], alors le patriarche des peintres en
+Italie. La composition en est bien ordonnée: la Vierge occupe la partie
+supérieure du tableau, et semble écouter saint Roch à genoux qui
+intercède auprès d'elle en faveur des pestiférés. Cependant la figure la
+plus remarquable est celle d'un homme attaqué de la peste. Enveloppé de
+haillons, il semble attendre la mort avec fermeté, tandis que le saint
+invoque la Vierge. On ne peut refuser un mérite réel à cet ouvrage,
+largement peint, fortement coloré relativement à l'époque, et où
+l'artiste a rendu surtout les expressions de l'âme avec force et vérité.
+Cependant, et David le disait lui-même, c'est un œuvre de transition et
+de progrès parmi tous les siens, et si on ne le considérait pas sous ce
+point de vue, on risquerait aujourd'hui de le confondre avec les
+productions dites académiques de l'école française, dont David s'est
+efforcé depuis de combattre les défauts.
+
+On rapporte que les camarades de David ayant été invités par lui à voir
+cet ouvrage, lorsqu'il était à peine achevé, hésitaient à exprimer leur
+satisfaction, lorsque l'un d'entre eux, Giraud, sculpteur habile,
+prenant tout à coup la parole, s'écria: «Eh! qui nous empêche donc, de
+dire que c'est fort beau?» Ce fut de ce moment que David commença à
+acquérir de la célébrité.
+
+En 1780, David étant de retour à Paris, exécuta le _Bélisaire_[10].
+Pierre[11], alors premier peintre du roi, l'assista de ses conseils
+pendant qu'il travaillait à cet ouvrage, dont le style et le coloris
+sont déjà fort différents de ceux du _Saint Roch_. Alors David, ayant
+totalement rejeté les doctrines dites académiques et françaises, adopta
+le goût, la manière et le style qu'il développa complétement dans les
+tableaux des _Horaces_, de _Socrate_ et de _Brutus_.
+
+Trois ans après, en 1783, David termina et présenta, pour son admission
+à l'Académie, _Andromaque pleurant la mort d'Hector_. Dans cette
+production, supérieure aux précédentes par la science et la fermeté du
+dessin et du pinceau, il est facile de reconnaître que l'artiste avait
+rassemblé tout ce qu'il possédait de connaissances sur les mœurs et les
+costumes de l'antiquité grecque, pour traiter convenablement ce sujet.
+En effet, si l'on excepte quelques restes de cette teinte jaunâtre et
+uniforme dont l'école française conservait si fidèlement la tradition
+depuis Jouvenet et Restout, il y a dans l'attitude simple des
+personnages, dans le jet plus naturel et plus large des draperies, ainsi
+que dans l'observation assez fidèle du costume, relativement aux études
+archéologiques de l'époque, une amélioration si bien caractérisée, que
+l'on conçoit que cet ouvrage ait dû produire une grande sensation
+lorsqu'il parut. L'_Andromaque_ n'est cependant encore qu'une œuvre de
+transition et de progrès comme le _Saint Roch_, mais plus avancée.
+
+Vers cette époque, David, après avoir été reçu membre de l'Académie,
+épousa la fille de Pécoul, architecte, entrepreneur des bâtiments du
+roi. Malgré ses succès, David, dont la mémoire était pleine des
+souvenirs de Rome, et qui sentait plus vivement que jamais le besoin d'y
+mûrir les études qu'il avait commencées, manifesta le désir de retourner
+en Italie. Pécoul, son beau-père, non-seulement l'encouragea dans ce
+projet, mais lui fournit les moyens de le mettre à fin et à profit.
+C'est alors que vers la fin de 1783, il partit pour Rome avec sa femme
+et accompagné d'un élève dont le nom est resté célèbre par son talent et
+sa mort prématurée, Drouais.
+
+Depuis quelques années, on avait pris en France, au sujet des arts, fort
+négligés alors par le gouvernement, une résolution dont les suites ont
+été, sont encore et seront sans doute longtemps fatales aux arts. Sous
+le règne de Louis XV, M. de Marigny ayant été nommé directeur des
+bâtiments du roi eut l'idée, fort généreuse sans doute, pour relever les
+arts tombés en défaveur, de commander des tableaux aux peintres
+d'histoire, et des figures en marbre aux statuaires. Le prix, les
+dimensions, les sujets, tout enfin fut réglé et indiqué, à l'exception
+toutefois de la clause la plus importante pour l'art, la destination des
+ouvrages. C'est en effet depuis l'adoption de cette mesure que les
+productions des artistes, multipliées à l'excès, sont devenues beaucoup
+plus embarrassantes qu'utiles aux arts et à la gloire du pays; c'est
+depuis cette époque que les différents gouvernements qui se sont succédé
+ont contracté en quelque sorte l'engagement d'entretenir à leurs frais
+une foule d'artistes dont le nombre s'accroît toujours en proportion de
+la libéralité irréfléchie des princes, des gouvernements ou des grandes
+administrations.
+
+Quoi qu'il en soit, cet usage existait en 1783, et ce fut en vertu de
+cette mesure que l'on commanda à David le _Serment des Horaces_.
+L'artiste en conçut la composition à Paris, et partit pour Rome où il
+l'exécuta. L'ouvrage eut le plus grand succès dans cette ville, et le
+vieux Battoni, en comblant encore cette fois l'auteur de ses éloges, y
+joignit les instances les plus vives pour l'engager à se fixer en
+Italie. Mais David crut devoir résister à ces sollicitations, et revint
+à Paris pour y montrer son tableau, qui excita un transport universel au
+Salon du Louvre, à l'exposition de 1785[12]. Ce succès eut d'autant plus
+d'éclat qu'il se liait avec celui que venait d'obtenir l'année
+précédente le jeune élève de David, J. G. Drouais, qui, à l'âge de
+dix-sept ans, avait remporté le grand prix de Rome, et qui suivit de si
+près son maître dans la carrière jusqu'en 1788, époque où la mort vint
+le frapper.
+
+S'il était besoin de justifier les observations qu'ont fait naître les
+tableaux _commandés_, mais sans destination, quoiqu'on en eût fixé _la
+mesure_, le _Serment des Horaces_ en fournirait amplement les moyens.
+Malgré le succès et le mérite de cet ouvrage, M. d'Angivilliers, alors
+directeur général des bâtiments du roi, jugea à propos de reprocher à
+l'auteur d'avoir exécuté le _Serment des Horaces_ dans une dimension
+plus grande que celle qui lui avait été prescrite. Cette mauvaise
+querelle, jointe à des critiques que le directeur fit sur la composition
+même, causèrent beaucoup d'ennuis à David, qui cependant lut bientôt
+dédommagé par les éloges du public. Mais en bonne conscience, doit-on
+être si rigoureux pour la _mesure_ d'un ouvrage remarquable, lorsqu'on
+ne lui a pas affecté d'avance une _destination?_ C'est un genre
+d'absurdité dans lequel on est retombé souvent depuis M. d'Angivilliers.
+Mais revenons à notre sujet.
+
+Jusqu'à l'époque où David montra ses _Sabines_, la célébrité de ce
+peintre reposait surtout sur le tableau du _Serment des Horaces. La Mort
+de Socrate_, qui, selon, quelques personnes, est supérieure, fut
+beaucoup plus goûtée par les artistes que par la masse du public; et le
+_Brutus_, inférieur aux deux productions précédentes, ne releva pas le
+mérite de David dans l'esprit des connaisseurs, mais fut joint et
+confondu, en quelque sorte, avec celui des _Horaces_, parce que le gros
+des admirateurs y vit deux pendants, et que d'ailleurs les sujets
+étaient tirés de l'histoire romaine, dont tous les esprits se
+nourrissaient alors.
+
+_Les Horaces_ ont été depuis leur apparition l'objet de beaucoup de
+critiques, sans parler de celles que David exerça sur son propre
+ouvrage, lorsque ses idées sur l'art se furent modifiées. On a dit[13]
+«que le groupe des femmes, entièrement séparé de celui des hommes,
+pourrait passer pour une faute de composition pittoresque; que le
+peintre en mettant d'un côté l'amour exclusif de la patrie et
+l'enthousiasme militaire, et de l'autre la crainte et les angoisses
+qu'éprouvent près de ces guerriers une mère, une amante et des enfants,
+a rompu et détruit l'unité pittoresque.» Cette observation ne manque pas
+de justesse, et David, à qui on l'avait adressée plus d'une fois,
+convenait que si un poëte, par la nature de son art, a le moyen de
+présenter successivement, mais sans détruire l'unité, des sentiments
+très-contraires, le peintre, tenu surtout d'établir et de conserver
+l'unité pour les yeux, doit éviter les scènes complexes.
+
+Cependant vers les années 1796-1800, lorsqu'il était tout préoccupé de
+retrouver les doctrines grecques, David jugeait ses _Horaces_ avec une
+équité sévère bien remarquable. Il tranchait la difficulté relativement
+à la composition, en disant qu'elle est théâtrale; pour le dessin il le
+trouvait _petit_, _mesquin_ (ce sont ses expressions), rendant les
+détails anatomiques avec recherche; et enfin il condamnait le coloris,
+comme procédant par _échantillons de couleur_, et détruisant la beauté
+et la grandeur du _ton local_. «Cet ouvrage, continuait-il, se sent du
+goût et des monuments romains, qui étaient les seuls dont on s'occupât
+pendant mon séjour en Italie. Ah! si je pouvais recommencer mes études à
+présent où l'antiquité est mieux connue et étudiée, j'irais droit au
+but, et sans perdre le temps que j'ai employé à déblayer la route que je
+devais parcourir. Après tout, ajoutait-il avec un noble orgueil à ceux
+de ses élèves qui l'écoutaient, il y a de l'énergie dans ce tableau, et
+le groupe des Horaces est une chose que je ne renierai jamais![14]»
+
+Sa critique était sévère, mais il ne craignait pas de la faire telle
+devant des jeunes gens dont il connaissait les dispositions favorables à
+l'égard de son talent et enfin David avait un besoin d'être vrai et
+sincère quand il enseignait, ce qui l'entraînait à dire indifféremment
+des choses, dures sur lui-même comme sur les autres, quand il s'agissait
+de l'intérêt de l'art.
+
+Cette histoire de la famille Horace lui plaisait. Il a laissé une
+esquisse dessinée, représentant _le vieil Horace défendant son fils
+devant le peuple_; mais il fut détourné de l'exécution de ce projet par
+la demande que lui fit M. de Trudaine d'un autre tableau qui devait
+fournir à l'artiste l'occasion de développer son talent sous un aspect
+tout nouveau. M. de Trudaine lui donna à traiter: _Socrate entouré de
+ses disciples, recevant le breuvage mortel des mains du valet des onze_.
+Ce tableau est sans contredit celui où David a le plus complétement
+réussi dans l'art de la composition. Cette fois il a satisfait de la
+manière la plus heureuse à la condition d'unité si impérieuse dans les
+ouvrages d'art. Socrate en prison, assis sur son lit, est entouré de ses
+disciples. Le valet des onze lui présente la coupe empoisonnée et le
+philosophe, tout en paraissant finir de parler, porte machinalement sa
+main pour prendre le breuvage. Placé plus haut que tous les assistants,
+Socrate les domine encore par la sérénité de son visage, qui contraste
+avec la douleur, le désespoir ou la taciturnité de ceux qui l'entourent.
+C'est un sujet bien senti, heureusement développé, et où le talent du
+peintre est encore fort remarquable après les grandes qualités du
+compositeur. La première idée de David avait été de peindre Socrate
+tenant déjà la coupe que lui présentait le bourreau; mais ce fut André
+Chénier qui dit au peintre: «Non, non, Socrate, tout entier aux grandes
+pensées qu'il exprime, doit étendre la main vers la coupe, mais il ne la
+saisira que quand il aura fini de parler.» Le poëte avait raison; et
+lui, qui plus tard sut aussi mourir victime de l'injustice des hommes,
+devait avoir le sentiment de la résignation avec laquelle le sage reçoit
+la mort.
+
+Après cette production si remarquable, David fit en 1788, pour M. le
+comte d'Artois, depuis le roi Charles X, _les Amours de Pâris et
+d'Hélène_. Les sujets de ce genre ne s'adaptaient guère au talent de ce
+peintre. Il aurait fallu y mettre de la passion et de la grâce féminine,
+deux choses tout à fait étrangères au génie de l'auteur des _Horaces_.
+Le tableau est faible dans toutes ses parties, quoique cependant il soit
+juste de faire observer qu'outre la pureté du dessin, l'observation
+matérielle du style et du costume grecs y est déjà beaucoup plus exacte
+que dans les productions antérieures du maître. Le Paris est même
+représenté nu, ce qui ne rend le sujet ni plus agréable, ni plus
+satisfaisant, mais indique au moins l'époque précise où David a eu les
+premières velléités d'adopter l'usage de peindre ses personnages sans
+aucun vêtement, selon l'usage des artistes grecs.
+
+En 1789, quelque temps après que la grande révolution venait d'éclater,
+le roi Louis XVI, ou au moins ceux qui dirigeaient les travaux d'art à
+cette époque, commandèrent à David un tableau sur le sujet de _Brutus
+rentrant dans ses foyers, après avoir condamné ses fils_. Le succès de
+ce tableau fut brillant, sans égaler toutefois celui des _Horaces_. Dans
+l'un et l'autre de ces ouvrages, le dessin, le coloris et la composition
+présentent à peu près les mêmes défauts et les mêmes qualités, et dans
+l'un comme dans l'autre, on crut s'apercevoir du manque d'unité
+d'action. La figure de Brutus, qui s'est retiré dans l'ombre et près de
+la statue de Rome pendant que l'on rapporte les corps mutilés de ses
+fils dans l'intérieur de sa maison, produit de l'effet; mais ce genre de
+beauté est plus dramatique que pittoresque, et dans le tableau dont il
+est question, cette pensée tragique est tant soit peu obscurcie par
+l'opposition peu naturelle, révoltante surtout, du groupe de la femme de
+Brutus et de ses deux filles, qui sont spectatrices de la scène
+sanglante qui occupe le fond du tableau.
+
+Cet ouvrage offre quelques particularités qui jettent du jour sur la
+réforme que David cherchait toujours à introduire dans les habitudes de
+l'école française. La tête de Brutus est fidèlement copiée d'après le
+buste antique de ce personnage, conservé au Capitole. La statue de Rome
+est également reproduite d'après un monument original, et dans le
+bas-relief, représentant Rémus et Romulus allaités par la louve, le
+peintre s'est efforcé de figurer de la sculpture très-grossière, comme
+elle devait l'être quelque temps après la fondation de Rome. Non content
+de ce genre d'exactitude, David poussa la recherche jusqu'à présenter
+exactement le costume romain dans les vêtements, dans la décoration
+intérieure de l'appartement, et jusque dans les meubles, dont il fit
+faire des modèles, qui déjà ont été signalés en donnant la description
+de l'atelier des Horaces.
+
+Si ce tableau soutint plutôt qu'il n'augmenta la réputation déjà
+très-étendue de David, il eut sur le goût et les modes, et même sur les
+mœurs, une influence qui se fit sentir à l'instant même. C'est à compter
+de l'apparition de cet ouvrage que l'on commença à reprendre l'habitude
+de porter les cheveux sans poudre; que les femmes, et bientôt après les
+hommes, adoptèrent des coiffures flottantes. Aux contours arrondis des
+ameublements et des meubles qui dataient de la régence, on substitua les
+formes sévères et carrées préférées par les anciens. L'architecture se
+ressentit aussi de ce goût pour l'antique, comme le prouvent les
+barrières de Paris, bâties alors par Le Doux; enfin la proscription des
+corsets et des souliers à talon, ainsi que l'habitude que prirent les
+femmes de substituer aux robes dites de cour des vêtements légers,
+simples, et plutôt élégants que somptueux, contribuèrent à diminuer
+l'étiquette, même à Versailles, et à simplifier les habitudes
+rigoureuses de politesse que la bourgeoisie même avait conservées
+jusque-là. La cause première de ces changements de mœurs et de costume
+était sans aucun doute la grande révolution politique déjà commencée
+alors, mais celle qui s'était déjà opérée dans les arts contribua
+puissamment à faciliter ce changement dans les habitudes et les
+habillements vers lequel tout le monde était naturellement porté. Aussi
+la coïncidence de ces deux événements mérite-t-elle attention.
+
+Telle est la première grande période de la vie du peintre, de David.
+Mais avant de passer à la seconde, celle où, devenu homme public, il
+prit part à la révolution, il importe de rechercher d'abord quelle est
+l'origine du projet de réforme dans les arts auquel le peintre a obéi
+depuis 1775 jusqu'en 1789, et de déterminer jusqu'à quel point il en a
+saisi l'esprit et l'importance pendant cet espace de temps.
+
+Si la France n'a pas manqué de peintres très-habiles dans la pratique de
+leur art depuis la mort de Louis XIV jusqu'à l'avènement de Louis XVI au
+trône, il faut dire aussi que le goût n'a jamais été plus perverti que
+durant cette époque. Non-seulement les véritables doctrines de l'art
+avaient été complétement négligées, mais l'objet de l'art même était
+devenu tout à fait vain, comme le prouve sans réplique la mesure
+administrative de M. de Marigny, commandant des tableaux, désignant des
+sujets, sans indiquer ni prévoir la destination des ouvrages, mais
+seulement avec l'intention vague de venir au secours des peintres, comme
+on soigne des ours et des perroquets au Jardin des Plantes. D'ailleurs
+les traditions de l'ancien art italien étaient perdues; celles de
+l'école des Carraches avaient été complétement épuisées, et en fin de
+compte, Watteau était resté l'artiste éminent de cette époque de
+décadence; aussi les beaux-arts n'étaient-ils jamais tombés si bas,
+non-seulement en France, mais dans toute l'Europe.
+
+Les choses en étaient arrivées à ce point vers 1750, lorsque deux jeunes
+Allemands, tout occupés de grec et de latin, se rencontrèrent dans une
+bibliothèque. Heyne, conservateur de ce dépôt où il amassait les trésors
+de sciences qui devaient en faire le premier philologue de son temps,
+étonné du nombre et de la variété des livres que demandait un jeune
+savant, lecteur assidu de la bibliothèque, voulut savoir qui était cet
+homme, si ardent pour la science; or, c'était Winckelmann. La communauté
+de leurs goûts ne tarda pas à les lier d'amitié, et bientôt à les
+engager à étudier de concert et à se communiquer leurs découvertes.
+Heyne était né philologue et Winckelmann antiquaire, et du concours de
+ces deux intelligences, il résulta que Heyne contrôla ses études
+philologiques sur les monuments des arts de l'antiquité, tandis que de
+son côté, Winckelmann interpréta mieux les œuvres d'art des anciens, en
+consultant avec sagacité leurs monuments littéraires.
+
+Si l'on excepte l'école des érudits de Florence, qui avaient entrepris
+l'élude de l'antiquité avec le secours simultané des œuvres écrites et
+des œuvres d'art, depuis, la plupart des savants hollandais, anglais et
+français s'étaient plutôt appliqués à connaître le sens des mots que
+celui des choses. Or, il n'est pas un homme instruit qui ne sache
+aujourd'hui le pas immense que Heyne et Winckelmann firent faire à la
+philologie et l'archéologie appliquées à la connaissance générale de
+l'antiquité. L'effet des lumières que répandirent ces deux hommes sur
+cette matière se fit sentir, d'abord en Allemagne, puis plus
+particulièrement en Italie, où Winckelmann alla habiter pour observer
+l'antiquité, suivre ses études et composer son _Histoire de l'art_. Le
+_Laocoon_ de Lessing avait déjà été publié en 1763, lorsque Mengs, né en
+Allemagne, érudit, antiquaire et peintre habile, vint aussi en Italie
+vers ce temps. Le nombre des statues antiques extraites des fouilles
+augmentait chaque jour l'assemblage de richesses le plus propre à aider
+les savants dans leurs recherches sur l'antiquité; les villes
+d'Herculanum et de Pompéi venaient d'être tirées de dessous les cendres
+qui les recouvraient depuis dix-huit cents ans, et l'on possédait enfin
+des peintures antiques. Mengs fit des tableaux où il chercha à imiter le
+style de ces anciens ouvrages, et il fut un des premiers qui, par son
+pinceau et ses écrits, contribua à montrer la fausseté de la manière des
+peintres qui l'avaient précédé immédiatement, et à réconcilier les
+esprits avec la simplicité antique.
+
+Avec une ardeur non moins grande, le chevalier Hamilton, habitant aussi
+l'Italie, recherchait les vases dits étrusques, publiait la forme
+dessinée et mesurée de ces vases, et les peintures qui les ornent; et,
+par ce genre d'étude, concourait au grand travail qui se faisait alors
+sur tous les monuments de l'antiquité. Milizia, ardent amateur des arts
+et écrivain érudit, se faisait connaître à la même époque, comme l'un de
+ceux qui devaient, par leurs écrits, servir et accroître la science
+nouvelle. Enfin après la mort funeste et prématurée de Winckelmann,
+d'Agincourt, qui arriva à Rome par hasard et y passa le reste de sa vie,
+vint grossir ce groupe de savants en continuant dans cette ville
+l'_Histoire de l'art_ à partir du point où Winckelmann l'avait laissée.
+
+Ces hommes pleins d'ardeur pour les arts, et qui ne reculaient devant
+aucun sacrifice pour acquérir les connaissances relatives à l'antiquité,
+formaient à Rome un noyau d'amateurs, moins savants qu'eux peut-être,
+mais tout aussi zélés pour l'art et qui, s'entretenant dans le monde des
+découvertes successives que faisaient les savants, allaient répandre
+dans la ville, en Italie et bientôt après dans toute l'Europe, les
+nouvelles doctrines sur l'art, sur le beau chez les anciens, ainsi que
+les livres où ces nouveautés étaient exposées.
+
+Un ouvrage curieux pour l'histoire de l'art à cette époque est le
+recueil des _Idylles_ de Gessner[15], traduites en français et
+auxquelles l'auteur allemand a joint des gravures composées et exécutées
+par lui. Ces compositions, ainsi que tous les ornements qui les
+entourent ou les accompagnent, portent les dates de 1775-76-77, et il
+serait difficile de trouver des productions modernes où le goût, le
+style et l'esprit de l'antiquité fussent plus fidèlement et plus
+naturellement reproduits que dans ces charmantes compositions.
+
+De tous les faits qui précèdent, il résulte qu'avant 1775 année où David
+remporta le premier grand prix à Paris, et se disposait à venir à Rome
+pour la première fois, non-seulement l'idée de la réforme à introduire
+dans les arts était répandue dans cette dernière ville, mais qu'elle
+avait été tentée par des praticiens habiles, tels que Mengs[16] et
+Gessner, en peinture, et par Canova[17] en sculpture.
+
+À force de vouloir exalter le mérite de David en présentant cet homme
+comme le seul réformateur de l'école de peinture en Europe, vers la fin
+du XVIIIe siècle, ses admirateurs en France, et surtout ses élèves, ont
+contribué à faire rabaisser le mérite de cet artiste par les étrangers.
+
+Les hommes doués du génie le plus puissant, ces astres rares tels que
+Dante ou Raphaël, par exemple, n'apparaissent même jamais sans être
+précédés et accompagnés de précurseurs et de satellites lumineux. Rien
+dans l'ordre intellectuel ou physique ne naît de rien en ce monde, et la
+prétention la moins fondée et la plus nuisible, quand on veut établir
+solidement la réputation d'un homme de mérite, est d'affirmer qu'il a
+inventé à lui tout seul ce qui s'est fait dans le siècle où il a vécu.
+
+Le mérite particulier de David, et ce qui lui assure un nom illustre
+parmi les artistes célèbres, c'est d'avoir été le premier Français qui
+ait tenté de mettre en pratique les théories exposées par les savants de
+son temps; d'avoir puissamment concouru, par l'opiniâtreté de ses
+études, à établir un nouveau mode d'enseignement de la peinture, appuyé
+sur les doctrines des anciens; et enfin d'avoir produit des tableaux,
+tels que le _Saint Roch_, les _Horaces_, le _Socrate_, le portrait de
+_Marat_, le _Viala_, le _Serment du Jeu de Paume_, les _Sabines_, le
+_Couronnement de Napoléon_ et le _Léonidas_, ouvrages dans chacun
+desquels, outre les progrès et les tentatives intelligentes faites
+successivement par l'artiste, on reconnaît une énergie, un amour du vrai
+et un talent d'exécution dans les différentes parties de son art, qui
+lui appartiennent en propre.
+
+Quant à l'archaïsme sur lequel se fondèrent les théories des beaux-arts
+que Lessing, Heyne, Winckelmann, Sulzer, Milizia, Hamilton, Mengs et
+Gessner répandirent en Europe, David ne fit aucune découverte dans cette
+science, mais il en reçut naturellement l'influence, et employa toutes
+les ressources de son talent pour mettre ces théories en pratique. À cet
+égard, David, qui ne parlait jamais qu'avec modestie même de ce qu'il
+comprenait le mieux, la peinture, loin de chercher à faire parade des
+idées théoriques qu'il avait pu puiser dans la conversation des savants,
+affectait de n'en rien dire.
+
+Pendant les cinq années de pensionnat que David passa à Rome, de 1775 à
+1779, le goût des recherches sur les monuments de l'antiquité était dans
+toute sa ferveur. Alors la vie studieuse de David lui faisait suivre,
+mais avec ses yeux, son crayon et ses pinceaux, toutes les découvertes
+que les hommes de pure intelligence signalaient aux artistes. David
+n'était pas immédiatement en contact avec ces derniers, mais parmi ses
+camarades il y en avait de plus favorablement placés, qui, lisant les
+théories et exerçant eux-mêmes les arts, transmettaient ces idées à
+David dans un langage plus familier à son esprit.
+
+Giraud, son ami, son contemporain, ce sculpteur qui ne craignit pas de
+proclamer hautement, en 1779, que le _Saint Roch_ était un bel ouvrage,
+eut une influence très-salutaire sur la marche que David suivit alors
+dans ses études. Giraud était né dans l'opulence, et se lança de
+très-bonne heure dans la carrière des arts. Ayant préféré la statuaire
+presque aussitôt qu'il l'eut étudiée, ses yeux furent ouverts sur le
+mauvais goût de son temps par les articles sur la théorie des beaux-arts
+que Sulzer avait publiés dans _l'Encyclopédie_ de d'Alembert et de
+Diderot. Il partit de Paris pour Rome avec la ferme intention
+d'apprendre l'art, mais surtout de _désapprendre_ (c'était son
+expression) _les routines académiques_. À Rome, il s'enferma en quelque
+sorte dans le musée du Vatican pendant près de trois années pour étudier
+l'antique, et bannir de ses yeux, effacer de son esprit les traces du
+goût qui déparait les œuvres d'art de son temps. Après avoir étudié
+l'anatomie à l'hôpital du Saint-Esprit, à Rome, il se mit à travailler
+d'après la nature, et se distingua réellement parmi ceux des artistes
+français qui s'efforçaient de faire passer la réforme dans la pratique.
+Alors c'était tout à la fois une innovation et une opération fort
+coûteuse que de faire mouler une statue antique en plâtre, et il ne
+fallut rien moins qu'un statuaire riche comme l'était Giraud, et aussi
+amoureux de son art, pour faire les sacrifices que l'on exigea de lui en
+pareille occasion. En 1799, époque où cet artiste avait formé à Paris
+une collection fort nombreuse de plâtres moulés d'après les antiques,
+dans son appartement, espèce de musée où les artistes et les amateurs
+étaient admis à travailler, il racontait toutes les difficultés qu'il
+avait éprouvées à Rome pour obtenir la permission de faire mouler
+l'_Apollon du Belvédère_, et comment, outre le prix du moulage, il avait
+été obligé de donner au gardien de la statue _six couverts et une grande
+cuiller en argent_, pour le mettre dans ses intérêts.
+
+Ces détails prouvent la vive ardeur avec laquelle on recherchait alors
+les ouvrages de l'antiquité, et l'espèce de culte qu'on leur rendait.
+Giraud était l'un des artistes fixés à Rome à qui leur fortune
+permettait de satisfaire complétement leurs goûts à ce sujet; aussi ne
+se faisait-il pas une fouille et une découverte qu'il n'y assistât, et
+le soir, pendant le repos, il en instruisait ses camarades et David
+surtout, qu'il distinguait particulièrement.
+
+Si, aux détails précédents, on joint encore, par la pensée, l'immense
+quantité d'écrits scientifiques accompagnés de planches gravées, sur
+toutes les espèces si variées de monuments antiques, que l'on a publiés
+en Europe, mais particulièrement en Allemagne, en Italie et en
+France[18], depuis 1746 jusqu'en 1789, il sera facile de comprendre
+comment l'artiste qui alors eût été le moins disposé à rechercher les
+connaissances nouvelles devait en quelque sorte en aspirer le goût avec
+l'air au milieu duquel il vivait.
+
+Rien n'est donc plus facile maintenant que de répondre aux deux
+premières questions posées en tête de ce chapitre:
+
+Les idées de régénération de l'art, adoptées par David vers 1775-1779;
+ont été émises et développées d'abord par Lessing, Heyne, Winckelmann et
+Sulzer, puis pratiquées par Mengs et Gessner, et enfin adoptées de
+nouveau et appliquées à l'art de la peinture en France par David.
+
+Quant à l'influence de ces idées sur David, elle ne lui est pas venue
+immédiatement de Mengs, dont il ne goûta jamais le talent, et encore
+moins des philologues antiquaires, dont il ne connaissait guère les
+écrits que par le titre et par les gravures qu'ils renferment. Mais,
+comme il est facile de s'en convaincre en repassant dans son esprit ce
+qui a été dit des études, des relations et des amitiés de David pendant
+ses deux séjours à Rome, on voit que cet artiste a obéi à un grand
+mouvement intellectuel, mais qu'il ne l'a pas imprimé.
+
+L'occasion viendra plus tard de dire quels étaient les principes que
+David chercha à établir pour pratiquer et enseigner la peinture, et de
+déterminer le but que lui et son école se proposaient dans l'exercice de
+cet art. Cette dernière difficulté ne pourra être éclaircie, si
+toutefois il n'est pas impossible de la résoudre complétement, que du
+moment où les deux autres phases de la vie et du talent de David, celle
+de 1789 à 1795, et celle de 1795 à 1825, auront été étudiées comme elles
+le méritent.
+
+
+
+
+VI.
+
+DAVID DE 1789 À 1795.
+
+
+Cette partie de la vie de David, de 1789 jusqu'à 1795, pendant laquelle
+ses fonctions et ses préoccupations comme homme politique lui ont laissé
+si peu d'instants à consacrer à la peinture, est cependant l'une des
+plus intéressantes lorsqu'on la considère dans ses rapports avec les
+modifications remarquables qui se sont développées, pendant ces six
+années, dans les idées et le talent de cet artiste. Il semblerait que,
+dominé par l'importance des événements terribles auxquels le peintre
+prit malheureusement part plus d'une fois, son esprit et sa main même
+eussent oublié alors ce qu'ils avaient appris précédemment sur la
+théorie et dans la pratique de l'art. En effet, ce qui frappe surtout
+dans la composition et l'exécution du _Serment du Jeu de Paume_, des
+portraits de Lepelletier de Saint-Fargeau et de Marat, et de la _Mort du
+jeune Viala_, les seules productions[19] de David pendant la grande
+tourmente révolutionnaire, c'est un retour très-sensible vers une
+imitation plus simple de la nature, et le choix de sujets contemporains
+en y appliquant la gravité de style que l'on n'avait guère adoptée
+jusque-là que dans les tableaux de l'histoire ancienne. Les quatre
+tableaux cités plus haut sont évidemment la transition qui a fait passer
+l'artiste du système pittoresque qu'il avait suivi depuis le _Serment
+des Horaces_ et le _Brutus_, de 1783 à 1789, jusqu'à la route nouvelle
+qu'il tenta à partir de son tableau des _Sabines_, en 1795.
+
+David n'a point eu d'influence politique, à proprement parler, pendant
+les années où il a été membre de la Convention. À l'exception de
+quelques crises terribles, il est vrai, où il s'est trouvé engagé avec
+des hommes dont il avait aveuglément épousé le parti, on peut s'assurer
+que dans le cours de sa législature, il n'a le plus souvent pris la
+parole que pour traiter des matières relatives aux arts, aux artistes et
+aux grandes fêtes républicaines, dont le dessin général et la
+surveillance lui étaient ordinairement confiés. Ces discours, ces
+projets de fêtes, qui trahissent tout à la fois l'exaltation excessive
+d'une partie de la nation et surtout celle de l'artiste devenu, dans ces
+occasions, son interprète, sont d'autant plus curieux à connaître,
+qu'ils ont fait exécuter, au moment même où David revenait au naturel et
+à la simplicité dans ses ouvrages, une foule de productions monstrueuses
+en peinture et surtout en sculpture, dont il reste fort peu de traces
+aujourd'hui. C'est donc particulièrement sous ce point de vue qu'il est
+bon d'étudier ici ce que l'on peut appeler la vie politique de David.
+
+Depuis l'apparition du _Serment des Horaces_, les antiquités romaines
+étaient devenues à la mode dans toutes les classes de la société en
+France. Pour donner une idée de l'engouement dont ce genre de
+connaissances était l'objet, il suffit de rappeler que parmi les sujets
+commandés aux artistes, en 1789, par M. d'Angivillierse, d'après les
+ordres du roi Louis XVI, se trouvait désigné celui du _Retour de Brutus
+dans sa famille, après la condamnation de ses fils_.
+
+L'année précédente, Paris avait été témoin d'une grande cérémonie qui
+était aussi un grand événement: la translation du corps de Voltaire au
+Panthéon. Cette fête, à laquelle Étienne fut présent, donna l'occasion
+de reconnaître ce goût général et très-vif pour les choses de
+l'antiquité, et en même temps cette velléité que presque tout le monde
+ressentait alors de modifier le costume moderne par des emprunts faits à
+celui des Romains et des Grecs. Non-seulement le char sur lequel étaient
+les restes de Voltaire portait l'empreinte du goût renaissant de
+l'antiquité, mais les gens de lettres, les artistes, les musiciens, les
+acteurs et les actrices qui marchaient autour du char, étaient habillés
+à l'antique et portaient dans leurs mains des signes de triomphe ou des
+instruments de musique des temps païens, le tout fait en carton et
+couvert de papier doré. Étienne n'a point oublié ce spectacle. Âgé de
+sept ans, entouré de jeunes gens des deux sexes les plus à la mode, il
+vit et partagea l'admiration qu'excitèrent chez toutes les personnes
+dont il était environna cette longue procession d'hommes et de femmes
+vêtus à l'antique, marchant ainsi dans les rues de Paris, et semblant,
+par leur exemple, donner libre carrière à ceux qui oseraient en faire
+autant.
+
+Quelque niaise que puisse paraître aujourd'hui l'idée que l'on eut alors
+d'adopter le costume grec ou romain, nous sommes forcés, après avoir été
+témoins d'un engouement semblable pour les habillements et les meubles
+du moyen âge, non-seulement d'être indulgents à l'égard des fantaisies
+de nos pères, mais de les considérer même comme un objet sérieux
+d'études. L'introduction subite d'un costume nouveau chez un peuple
+n'est jamais un fait isolé ni complétement stérile; il précède
+ordinairement un changement ou au moins une modification importante dans
+les mœurs. Et selon que la mode nouvelle est plus ou moins généralement
+adoptée, la révolution s'opère plus ou moins vite dans les mœurs, les
+usages et quelquefois dans les lois.
+
+Quelques années après, un nouveau changement de costume (celui des
+sans-culottes) signala une révolution bien autrement terrible dans les
+lois et dans les mœurs. Enfin, comme on l'a vu déjà, il n'est pas
+jusqu'à la tentative puérile de Maurice et de Perrié pour réhabiliter
+l'antique costume grec, qui ne se rattache encore à une idée de
+réformation dans les mœurs et dans les arts.
+
+Puisque ces habitudes extérieures ont tant de puissance sur le commun
+des hommes, quel empire ne doivent-elles pas exercer sur les yeux et
+l'imagination d'un artiste, qui naturellement s'en exagère toujours
+l'importance? Ainsi que tous ses confrères, David poussait donc
+l'admiration du costume antique jusqu'au fanatisme, et les dépenses
+qu'il fit pour l'établissement et l'achat des meubles à l'antique qu'il
+copia dans son _Brutus_, et dont il décora son atelier des Horaces, sont
+à la fois un témoignage et de son goût particulier à cet égard, et de la
+part qu'y prenait déjà le public.
+
+David prit, dès l'origine, l'intérêt le plus vif à la révolution de
+1789: par la nature des sujets romains qui l'avaient particulièrement
+rendu célèbre, ainsi que par une certaine austérité de composition et de
+pinceau, il se trouva en quelque sorte désigné comme l'artiste dont le
+talent pourrait le plus puissamment concourir à l'expression et aux
+développements des opinions nouvelles. Toutefois, dans le cours de
+l'année 1789, à la suite du succès de son _Brutus_, il fit plusieurs
+portraits[20] qui indiquent qu'il était recherché par les personnes de
+la haute société. Mais cette espèce de mission de peintre
+révolutionnaire, qui lui était réservée, ne tarda pas à lui être
+officiellement confiée. Vers le milieu de l'année 1790, l'Assemblée
+constituante lui donna l'ordre de faire, sous ses auspices, un tableau
+représentant le _Serment du Jeu de Paume_. L'artiste se mit aussitôt en
+devoir d'en préparer la composition; on lui assigna pour atelier
+l'église des Feuillants, près des Tuileries, et une souscription fut
+ouverte pour subvenir aux frais de l'ouvrage. La gravure, faite d'après
+l'esquisse dessinée, est trop répandue pour qu'il soit nécessaire de
+donner ici une description détaillée de la scène qui y est représentée.
+Quant au tableau, qui n'a jamais été achevé, mais dont le trait a été
+arrêté et sur lequel l'artiste a peint quelques têtes, il portait plus
+de trente pieds de large sur vingt de hauteur, et sur le premier plan
+les figures avaient six pieds et quelques pouces de proportion[21].
+
+L'esquisse dessinée est bien effectivement de la composition de David,
+qui a tracé de sa main les têtes et les extrémités de chaque figure;
+mais la nature de ce sujet et le nombre des personnages exigeant une
+observation exacte des règles de la perspective que David ne savait pas,
+il fut obligé d'avoir recours à une main étrangère pour remplir ces
+conditions purement scientifiques. Il est résulté de ce travail, fait
+par Charles Moreau l'architecte, dont il a déjà été parlé, qu'il règne
+tant soit peu de roideur dans le mouvement des figures, défaut que David
+aurait certainement fait disparaître, ainsi qu'il est facile d'en juger
+par les têtes déjà peintes par lui sur la toile, telles que celles du
+père Gérard, de Bailly, de Dubois-Crancé, de Barnave, et d'un ou deux
+autres. Quoi qu'il en soit, cette scène est fortement conçue dans son
+ensemble; et si l'on peut reprocher quelque chose de trop théâtral dans
+l'attitude des figures de Mirabeau, de Robespierre et de quelques
+autres, la plupart sont pleines d'énergie, de naturel, et souvent de
+simplicité.
+
+On sait avec quelle promptitude les idées républicaines détruisirent le
+système constitutionnel que l'Assemblée constituante avait tenté
+d'établir, et déjà les événements se précipitaient trop rapidement pour
+que le peintre, au moment de l'installation de l'Assemblée législative,
+en octobre 1791, eût eu le temps de terminer un tableau de trente pieds
+dont le sujet avait été jugé digne d'être peint un an auparavant. La
+plupart des hommes qui devaient figurer comme des héros dans le _Serment
+du Jeu de Paume_ étaient devenus, sinon des traîtres déjà, au moins des
+citoyens dont il fallait se défier; et comme David était au nombre de
+ceux qui formaient l'avant-garde révolutionnaire, son enthousiasme pour
+eux se tourna en mépris et bientôt en haine. Il abandonna donc
+l'exécution du tableau du _Serment_, dont la toile est restée dans
+l'église des Feuillants jusqu'à l'époque où Bonaparte, devenu empereur,
+fit déblayer ce quartier pour construire la rue de la Paix et la rue de
+Rivoli.
+
+Le nom de David apparaît déjà à l'occasion de la séance de l'Assemblée
+législative du 14 janvier 1791. Un député extraordinaire du département
+de la Drôme présenta à l'Assemblée deux frères jumeaux déjà célèbres,
+disait-il, par leur talent pour le dessin. Il annonça que ces deux
+frères, d'abord simples bergers, avaient montré de bonne heure un talent
+naturel qui s'était bientôt développé avec le plus grand éclat. Ils
+taillaient des pierres sur les montagnes; ils gravaient des figures
+humaines, dessinaient des paysages, et avaient été élevés aux frais du
+département de la Drôme; mais il ne s'y trouvait plus de maîtres
+capables de les instruire. M. Dumas ayant demandé que ces deux jumeaux
+fussent mis entre les mains de David pour achever leur éducation, cette
+proposition fut adoptée.
+
+Bientôt, dans le numéro du _Moniteur universel_ du dimanche 9 février
+1792, on lut l'article suivant:
+
+ «Deux jeunes jumeaux natifs du département de la Drôme, déjà
+ distingués par leur talent naturel pour la peinture, ont été
+ confiés, par un décret du 15 janvier (1792), aux soins de M. David.
+ Le 7 février, cet artiste a adressé à l'Assemblée nationale la
+ lettre suivante:
+
+ «Monsieur le président, l'Assemblée m'a chargé d'enseigner les
+ principes de mon art à deux jeunes enfants que la nature semble
+ avoir destinés à être peintres, mais à qui la fortune refusait les
+ moyens d'obtenir les connaissances nécessaires pour le devenir.
+ Quel bonheur pour moi d'avoir été choisi pour le premier
+ instituteur de ces jeunes gens, qu'on pourra justement appeler les
+ enfants de la nation, puisqu'ils lui devront tout! Quel bonheur
+ pour moi! je le répète, mon cœur le sent vivement, mais il m'est
+ impossible de l'exprimer: mon art ne consiste pas en paroles, mon
+ art est tout en action. Donnez-moi le temps, et mes soins assidus
+ vous prouveront combien je suis sensible au choix que vous avez
+ fait de moi. J'en ai reçu le prix. Je ne suppose pas que
+ l'Assemblée nationale veuille diminuer en quelque sorte l'honneur
+ de la préférence qu'elle m'a donnée, en m'offrant un salaire pour
+ le soin que j'apporte à l'instruction de ces deux enfants adoptifs.
+ L'amour de l'argent n'a jamais importuné dans mon âme l'amour de la
+ gloire, que je mets au-dessus de tout.
+
+ _Signé_ DAVID.»
+
+Mais l'une des premières occasions graves où l'artiste prit une part
+active aux événements publics fut le 15 avril 1792, lorsqu'il se signala
+comme l'un des principaux ordonnateurs de la fête donnée aux soldats du
+régiment suisse de Châteauvieux, condamnés pour insubordination par
+leurs officiers et selon les lois de leur pays.
+
+Bientôt après, en septembre 1792, membre du corps électoral de Paris,
+David fut nommé député de cette ville à la Convention nationale, qu'il
+présida du 16 nivôse au 1er pluviôse an II (du 5 au 20 janvier 1791).
+Voici l'extrait de ce qu'a fait et dit David dans cette assemblée
+fameuse:
+
+Après la levée du siége de Lille, le député Gossuin proposa, le 8
+octobre 1792, à la Convention nationale de décréter «que la ville de
+Lille avait bien mérité de la patrie; qu'il serait fait don à cette
+commune d'une bannière aux trois couleurs portant pour exergue: _À la
+ville de Lille la République reconnaissante_, et qu'il serait, accordé
+une indemnité provisoire de deux millions (en assignats) pour dédommager
+les habitants des malheurs du siége et relever les édifices ruinés.»
+
+Le 26 du même mois, David monta à la tribune, et dit à ce sujet:
+«Quelque glorieuses que soient la bannière et l'inscription que le
+citoyen Gossuin vous a proposé de décerner aux habitants de la ville de
+Lille, vous avez pensé sans doute que ce monument est trop périssable
+pour prouver à la postérité et à l'univers les sentiments de
+reconnaissance et d'admiration de la république pour le courage, le
+désintéressement et le généreux patriotisme des intrépides citoyens de
+la ville de Lille. Je vous propose donc d'élever dans cette place, ainsi
+que dans celle de Thionville, un grand monument, soit une pyramide, soit
+un obélisque en granit français provenant des carrières de Rhétel, de
+Cherbourg, ou de celles de la ci-devant province de Bretagne.
+
+«Je demande qu'à l'exemple des Égyptiens et des autres peuples de
+l'antiquité, ces deux monuments soient élevés en granit, comme la pierre
+la plus durable et qui portera à la postérité le souvenir de la gloire
+dont se sont couverts les habitants de Lille, ainsi que ceux de
+Thionville.
+
+«Je demande aussi que les débris des marbres provenant des piédestaux
+des statues de rois détruites dans Paris soient employés aux ornements
+de ces deux monuments.
+
+«Je crois, et vous penserez comme moi, qu'il est de l'équité de la
+Convention nationale, comme de la gloire de tous les républicains
+fronçais, que les noms de chacun des habitants des villes de Lille et de
+Thionville, qui y sont morts en défendant leurs foyers, soient inscrits
+en bronze sur ces monuments.
+
+«Je vous propose de décerner une couronne civique ou murale à Félix
+Wimpfen et aux autres officiers, soldats et habitants, soit de
+Thionville, ou de Lille, qui se sont distingués pendant ces deux siéges,
+en attendant qu'après leur mort leurs noms soient inscrits sur ces
+monuments.
+
+«Je propose aussi qu'à la manière des anciens, la Convention nationale
+ajoute au nom de ces deux villes une épithète qui caractérisera la
+gloire que leurs défenseurs se sont acquise. Et afin de donner à tout
+individu de tout sexe, de tout âge, un signe non périssable de ces deux
+siéges, je vous propose de faire frapper une médaille en bronze pour
+chacun des habitants de ces deux villes. Cette médaille sera fabriquée
+avec le bronze provenant aussi des cinq statues détruites, et il sera
+expressément défendu de la faire servir à aucun signe extérieur de
+décoration.
+
+«Je désire que cet usage de faire frapper des médailles soit appliqué
+aussi à tous les événements glorieux ou heureux déjà passés et qui
+arriveront à la république; _et cela à l'imitation des Grecs et des
+Romains_, qui, par leurs suites métalliques, nous ont transmis
+non-seulement la mémoire des époques remarquables, mais nous ont encore
+instruits du progrès de leurs arts.
+
+«Nos artistes fiançais ont été des premiers à se livrer aux élans du
+patriotisme, cl plusieurs d'entre eux ont abandonné leurs occupations
+paisibles pour se livrer à ce que la défense de la république pouvait
+exiger d'eux. Beaucoup ont préféré, en se rendant aux frontières, la
+gloire de la république à leur propre gloire. La Convention ne peut
+donc, ce me semble, exprimer sa reconnaissance d'une manière plus digne
+qu'en les employant, au nom de la république, à répandre sa gloire dans
+l'univers entier, et à faire passer ses travaux à la postérité la plus
+reculée.
+
+«C'est à un incendie que la ville de Londres doit la largeur, la beauté
+et la régularité des rues dont elle est percée. Je crois donc qu'il
+serait à propos de relever les villes de Lille et de Thionville sur un
+plan général dans lequel on ferait entrer celui de l'emplacement le plus
+convenable pour élever dans ces deux villes les monuments de granit que
+j'ai proposés.»
+
+Un mois après, au moment où les troupes victorieuses de la république
+s'emparaient de Mons, de Tournay, de Gand, de Bruxelles, et qu'à Paris
+une commission de vingt-quatre députés faisait un rapport préparatoire
+pour le jugement de Louis XVI, à la séance du 11 novembre 1792, des
+artistes dessinateurs vinrent demander à la Convention la suppression
+des académies, pétition qui fut appuyée par David, et que, d'après son
+avis, on renvoya au comité d'instruction publique.
+
+Depuis 1789, on n'avait pas cessé de récriminer contre les académies, et
+celles de peinture et de sculpture étaient particulièrement en butte aux
+attaques les plus vives. Quelques artistes surtout, intéressés dans
+cette question, les signalaient sans cesse comme les seules institutions
+privilégiées qui eussent résisté au nivellement révolutionnaire, et de
+plus comme le lieu de refuge de toutes les mauvaises doctrines en fait
+d'art. David pensait ainsi depuis longtemps; aussi le vit-on accueillir
+vivement la pétition, bien qu'elle fût adressée à la Convention par des
+artistes obscurs et peu recommandables.
+
+Cette requête n'eut cependant pas encore de suites sérieuses, car aucune
+loi ne fut rendue pour supprimer l'académie; mais les membres qui la
+composaient étant partagés d'avis sur la question de suppression, il en
+résulta entre eux des inimitiés que rien ne put éteindre. D'un côté
+était David, chaud partisan des idées républicaines, et ayant voué une
+guerre à mort à tous ceux des académiciens dont le talent lui paraissait
+vicieux; de l'autre se rangeaient autour de Suvée, royaliste et attaché
+aux anciennes institutions, les artistes académiciens qui partageaient
+plus ou moins vivement ses opinions.
+
+Au milieu de ce conflit de passions, et malgré la fureur démocratique
+qui se hâtait de détruire tout ce qui se rattachait aux institutions
+monarchiques, l'académie royale de peinture et de sculpture existait
+toujours, et la Convention n'avait rien décidé qui lui fût contraire. On
+est même autorisé à croire que cela n'était point dans ses intentions,
+puisque, peu de jours après la pétition qui lui avait été présentée,
+Roland, alors ministre de l'intérieur, écrivit à cette académie qu'elle
+eût à s'assembler extraordinairement, pour choisir, à la pluralité des
+voix, un artiste peintre d'histoire, en remplacement du directeur de
+l'école de Rome, Ménageot, qui venait de donner sa démission. Or, la
+place de directeur de l'école de Rome était enviée par ceux même des
+académiciens qui disaient le plus de mal de cette institution; aussi se
+réunirent-ils à leurs confrères pour donner leur vote. Après plusieurs
+séances qui furent orageuses, la majorité fut cependant favorable à
+Suvée, et le ministre confirma cette nomination. Ceux des académiciens à
+qui ce choix déplaisait, voyant leur attente de réforme trompée,
+sentirent alors qu'il fallait agir révolutionnairement pour arriver à
+leur but. Tout pleins encore du grand événement qui avait ouvert le
+drame de la révolution, le 14 juillet 1789, une foule d'artistes sans
+nom coururent s'emparer de tout le local occupé par l'académie, en
+criant: _La voilà donc enfin renversée, cette Bastille académique!_ et
+tout aussitôt ils prirent là le titre de _Société révolutionnaire des
+arts_. C'est ainsi que fut détruite, en 1791, cette académie qui avait
+été fondée par Louis XIV en 1648, et à compter de ce jour, David eut la
+dictature des arts en France.
+
+L'académie royale de peinture, menacée dans son existence par le
+mouvement révolutionnaire, et voulant essayer de ramener à elle le
+peintre David, qui s'en était séparé dès 1789, l'avait nommé, le 7
+juillet 1792, professeur adjoint. David, devenu membre de la Convention,
+n'en appuya pas moins, dans la séance du 11 novembre suivant, une
+pétition des artistes libres demandant la suppression des académies.
+Cependant le corps académique ne se tint pas pour battu, et, quelques
+mois après, il invitait David à venir professer à son tour; mais la
+lettre en réponse à cette imprudente proposition est courte et
+menaçante. La voici: «_Je fus autrefois de l'académie._ DAVID, _député à
+la Convention nationale._» Quelques mois après, il faisait d'abord
+supprimer officiellement le directeur de l'école de Rome, puis enfin
+l'académie elle-même.
+
+Les élèves français à l'école de Rome étaient, ainsi que leurs maîtres
+les académiciens de Paris, divisés d'opinions. Le plus grand nombre
+cependant avait adopté les idées républicaines. Le peu de discrétion
+qu'ils mettaient à les manifester donna de l'inquiétude au gouvernement
+papal, qui prit quelques précautions pour éviter des malheurs qui
+arrivèrent cependant quelques jours plus tard. Au nombre des artistes
+français qui étudiaient alors en Italie se trouvait Topino Le Brun,
+élève de David. À la suite des mesures prises par le pape contre les
+artistes français à Rome, Topino avait quitté cette ville et s'était
+réfugié à Florence, d'où il écrivit à son maître, membre de la
+Convention nationale, la lettre qui suit:
+
+ «Florence, 31 octobre 1792.
+
+ «Citoyen,
+
+ «Je viens offrir à votre zèle l'occasion d'être encore utile à la
+ patrie, en la faisant respecter au dehors et en sauvant des flammes
+ inquisitoriales deux patriotes français.
+
+ «Les citoyens Rater et Chinard (Lyonnais, l'un architecte, l'autre
+ sculpteur), rentrant chez eux dans la nuit du 22 au 25 septembre,
+ furent assaillis par des sbires, qui les garrottèrent et les
+ conduisirent dans les prisons du gouvernement papal. Peu de jours
+ après, on fit enlever plusieurs modèles de Chinard, ainsi qu'un
+ chapeau orné d'une cocarde nationale, mais qu'il ne portait que
+ chez lui. Les groupes de sculpture saisis sont: _la Liberté
+ couronnant le génie de la France_, _Jupiter foudroyant
+ l'aristocratie_, et _la Religion assise soutenant le génie de la
+ France_, dont les pieds posent sur les nuages, et dont la tête,
+ ornée de rayons, indique qu'il est la lumière du monde. Eh bien!
+ les _abbati_ du gouvernement ont répandu dans toute la ville que
+ Chinard avait outragé la religion, qu'elle était foulée aux pieds,
+ etc. On a transféré les deux prisonniers au château Saint-Ange, où
+ ils croupissent dans la malpropreté, et l'inquisition instruit leur
+ procès[22]...»
+
+À la séance du 21 novembre (1792), David donna lecture de cette lettre à
+la Convention, qui décréta qu'il serait fait sur-le-champ des
+réclamations auprès de la cour de Rome, afin que l'on relâchât ces deux
+artistes, ce qui eut lieu en effet.
+
+Cependant, la destruction de tout ce qui touchait à l'académie de
+peinture se poursuivait avec ardeur. Le 26 novembre, le député Romme, au
+nom du comité d'instruction publique, fit un rapport à la Convention sur
+l'inutilité de la place de directeur de l'académie française établie à
+Rome, et proposa de décréter «que cette place serait supprimée, et que
+cet établissement serait mis sous la surveillance de l'agent de France;
+que le régime de cette école serait changé, pour y substituer les
+principes de liberté et d'égalité qui dirigeaient la république
+française.»
+
+David monta à la tribune et prit la parole: «Je demande, dit-il, que le
+ministre des affaires étrangères donne ses ordres à l'agent de France
+auprès de la cour de Rome pour faire disparaître les monuments de
+féodalité et d'idolâtrie qui existent encore dans l'hôtel de l'académie
+de France à Rome. Je demande la destruction des bustes de Louis XIV et
+de Louis XV, qui occupent les appartements du premier, et que ces
+appartements servent d'atelier aux élèves.» En vain le député Carra
+chercha-t-il à faire sentir le danger auquel cette mesure pouvait
+exposer les élèves français à Rome; David persista dans son sentiment.
+Le décret fut lancé et ne tarda pas à porter ses fruits.
+
+Depuis que le pape avait fait mettre Chinard et Rater en liberté, les
+passions des élèves français et du peuple de Rome semblaient s'être
+calmées, mais les ordres de la Convention y jetèrent un trouble plus
+grand que jamais. Le 13 janvier 1793, lorsqu'aux termes du décret de la
+Convention on se mit en devoir d'enlever l'écusson royal de l'académie
+et du palais de l'ambassadeur de France, la populace romaine entra en
+fureur contre les Français et se disposa à les égorger. Basseville,
+l'ambassadeur, fut assailli dans les rues de Rome par des furieux qui le
+forcèrent de retourner à son hôtel, où il fut impitoyablement massacré.
+Une partie des pensionnaires et des artistes français furent sur le
+point d'éprouver le même sort, et ceux qui parvinrent à s'échapper de
+Rome, après avoir erré longtemps dans les Etats du pape, ne furent en
+sécurité que quand ils touchèrent le territoire de la Toscane. Cet
+événement affreux eut lieu le 13 janvier, et le 17 du même mois, David,
+avec la majorité des membres de la Convention, votait la mort de Louis
+XVI.
+
+Trois jours après, le 20, Michel Lepelletier de Saint-Fargeau, collègue
+de David, et qui, comme lui, avait voté la mort, fut assassiné par un
+ancien garde du corps nommé Paris. Robespierre prononça à la Convention
+l'éloge de son collègue, et fit décréter que les honneurs du Panthéon
+lui seraient accordés. Le 24, trois jours après l'exécution à mort du
+roi Louis XVI, on fit à Lepelletier des funérailles solennelles,
+auxquelles la Convention tout entière assista. Le lendemain, la veuve,
+les deux frères et la fille de Lepelletier, âgée de huit ans, furent
+admis à la barre de la Convention pour lui témoigner leur reconnaissance
+des honneurs qu'elle venait de décerner à la mémoire de leur parent.
+L'un des frères du défunt dit: «Citoyens, je vous présente la fille de
+Michel Lepelletier, votre collègue.» Puis, prenant entre ses bras
+l'enfant à laquelle il montra le président de la Convention: «Ma nièce,
+lui dit-il, maintenant, voilà ton père;» puis, s'adressant aux
+représentants et aux citoyens présents à la séance: «Peuple,
+ajouta-t-il, voilà votre enfant!» Après ces paroles, que le frère de
+Lepelletier prononça d'une voix altérée, un profond silence régna dans
+l'assemblée, puis l'adoption de Suzanne Lepelletier fut décrétée à
+l'unanimité.
+
+David monta ensuite à la tribune. «Encore tout pénétré, dit-il, de la
+douleur que nous avons tous ressentie en assistant au convoi funèbre
+dont vous avez honoré les restes inanimés de notre collègue, je vous
+propose de faire élever un monument en marbre, qui transmette à la
+postérité la figure de Lepelletier, comme tous l'avez vue hier,
+lorsqu'il a été porté au Panthéon. Je demande que cet ouvrage soit mis
+au concours.»
+
+Le buste fut offert le 20 février à la Convention, par Félix
+Lepelletier, frère du défunt. «Citoyens, dit David à ses confrères en
+cette occasion, je viens d'examiner le buste qui vous est présenté. Il
+est très-bien fait et parfaitement ressemblant. L'artiste est un jeune
+homme nommé Fleuriot. Je demande pour lui l'encouragement le plus
+flatteur, l'inscription de son nom au procès-verbal. Je demande, en
+second lieu, que le buste de Michel Lepelletier soit placé à côté de
+celui de Brutus, et que le président pose sur la tête de ce buste la
+couronne qu'il a placée sur la tête de Michel Lepelletier, au moment de
+sa pompe funèbre.» Cette proposition fut adoptée par l'assemblée.
+
+Mais quoique les travaux de la Convention et ceux du comité
+d'instruction publique, dont David faisait alors partie, absorbassent
+presque tous les moments de l'artiste, cependant il trouva le temps de
+faire le tableau de Michel Lepelletier mort[23], et le présenta le 29
+mars (1793) à la Convention, en s'exprimant ainsi à la tribune:
+
+ «Citoyens représentants,
+
+ «Chacun de nous est comptable à la patrie des talents qu'il a reçus
+ de la nature; si la forme est différente, le but doit être le même
+ pour tous. Le vrai patriote doit saisir avec empressement tous les
+ moyens d'éclairer ses concitoyens, et de présenter sans cesse à
+ leurs yeux les traits sublimes d'héroïsme et de vertu.
+
+ «C'est ce que j'ai tenté de faire dans l'hommage que j'offre en ce
+ moment à la Convention nationale d'un tableau représentant Michel
+ Lepelletier, assassiné lâchement pour avoir voté la mort du tyran.
+
+ «Citoyens, l'Être suprême, qui répartit ses dons entre tous ses
+ enfants, voulut que j'exprimasse mes sentiments et ma pensée par
+ l'organe de la peinture, et non par les sublimes accents de cette
+ éloquence persuasive que font retentir parmi nous les enfants de la
+ liberté. Plein de respect pour ses décrets immuables, je me tais,
+ et j'aurai rempli ma tâche si je fais dire un jour au vieux père
+ entouré de sa nombreuse famille: «Venez, mes enfants, venez voir
+ celui de vos représentants qui, le premier, est mort pour vous
+ donner la liberté. Voyez ses traits: comme ils sont sereins! c'est,
+ que, quand on meurt pour son pays, on n'a rien à se reprocher.
+ Voyez-vous cette épée suspendue sur sa tête, et qui n'est retenue
+ que par un cheveu? Eh bien! mes enfants, cela veut dire quel
+ courage il a fallu à Michel Lepelletier, ainsi qu'à ses généreux
+ collègues, pour envoyer au supplice l'infâme tyran qui nous
+ opprimait depuis si longtemps, puisqu'au moindre mouvement, ce
+ cheveu rompu, ils étaient tous immolés! Voyez-vous cette plaie
+ profonde?... Vous pleurez, mes enfants, vous détournez les yeux!
+ Mais aussi faites attention à cette couronne; c'est celle de
+ l'immortalité. La patrie la tient prête pour chacun de ses enfants:
+ sachez la mériter, les occasions ne manquent pas aux grandes âmes.
+ Si jamais un ambitieux vous parlait d'un _dictateur_, d'un
+ _tribun_, d'un _régulateur_, ou tentait d'usurper la plus légère
+ portion de la souveraineté du peuple, ou bien qu'un lâche osât vous
+ proposer un roi, combattez, ou mourez comme Michel Lepelletier,
+ plutôt que d'y jamais consentir. Alors, mes enfants, la couronne de
+ l'immortalité sera votre récompense.»
+
+ «Je prie donc la Convention nationale d'accepter l'hommage de mon
+ faible talent; je me croirai trop récompensé si elle daigne
+ l'accueillir.»
+
+Les paroles de l'orateur furent applaudies, son hommage accepté; on
+décréta même sur-le-champ que le tableau serait gravé aux frais de la
+république pour être distribué, est-il dit avec l'emphase que l'on
+mettait dans tout à cette époque, _aux peuples qui viendraient demander
+secours et fraternité à la nation française_.
+
+Une petite discussion, soulevée par une réflexion inopportune du député
+Génissieux, sur ce que les tableaux des _Horaces_ et du _Brutus_
+n'avaient point encore été payés à David, fournit à ce dernier
+l'occasion de montrer un désintéressement qui fut souvent la qualité des
+hommes de son parti. «Si la nation, dit-il, croit me devoir quelque
+indemnité, je demande que cet argent soit consacré au soulagement des
+veuves et des enfants de ceux qui meurent pour la défense de la
+liberté.» Étrange époque que celle où, dans cette même enceinte, les
+passions les plus violentes se paraient quelquefois des dehors les plus
+calmes, tandis que peu de jours après on admettait à la barre de la
+Convention, par exemple, un particulier venant tout naïvement offrir une
+somme d'argent pour les frais d'entretien et de réparation de la
+guillotine[24].
+
+La composition du tableau de Michel Lepelletier donne une idée assez
+juste de ce mélange d'appareil tout à la fois fastueux et sanglant. Le
+personnage est couché sur un lit. Sa tête est ceinte d'une couronne de
+laurier, et sa poitrine nue laisse voir une large blessure. Au-dessus du
+cadavre est une épée dont la forme rappelle celles des gardes du roi,
+dont Paris avait fait partie. Cette épée, attachée par un fil, est
+suspendue sur le sein du mort, et dans la lame est passée une feuille de
+papier sur laquelle sont écrits ces mots: _Je vote la mort du tyran_. Au
+bas du tableau on lit encore: _David à Lepelletier_, et la date de la
+mort de ce dernier: 20 _janvier_ 1793.
+
+Mais cet ouvrage, malgré son mérite, le cède cependant au tableau de
+_Marat_, que David eut bientôt l'occasion de faire. Ce n'est point ici
+le cas de reproduire les détails de la mort de cet homme, assassiné
+comme on sait, dans son bain, par Charlotte Corday, le 13 juillet 1793;
+mais il est nécessaire de revenir sur une circonstance de la carrière
+législative de David, qui se rattache à ce dernier événement. Dans le
+mois d'avril de cette même année, du 3 au 12[25], Marat, dit l'_Ami du
+peuple_, ayant excité l'horreur de la Convention, fut décrété
+d'accusation par cette assemblée, à la majorité de 220 voix contre 92.
+Au milieu des débats violents auxquels cette affaire donna lieu, Pétion
+dit, en jetant un regard terrible sur Marat: «Le moment est venu de
+chasser de cette enceinte ces hommes audacieux et scélérats qui nous
+avilissent et nous menacent sans cesse du poignard des
+assassins!...--C'est vous! s'écria Marat avec fureur, c'est vous qui
+êtes des assassins!»
+
+Ces derniers mots furent couverts par les cris d'indignation qu'ils
+arrachèrent à presque tous les membres de l'assemblée; mais David,
+prenant la défense de Marat, s'élança avec précipitation au milieu de la
+salle, et s'écria: «Je vous demande que vous m'assassiniez...; je suis
+aussi un homme vertueux... la liberté triomphera!...»
+
+Cette apostrophe frénétique, jointe aux précédentes, excita la plus vive
+agitation, et il se passa quelques instants avant que Pétion pût se
+faire entendre et dire: «Qu'est-ce que prouve l'action de David? Rien,
+si ce n'est le dévouement d'un honnête homme en délire et trompé par des
+scélérats... Tu t'en apercevras, David!...--Jamais,» répondit le
+peintre. En effet, son erreur se prolongea; elle se changea même en une
+espèce de culte lorsque son idole, cet ignoble Marat, après avoir été
+acquitté le 24 avril par jugement du tribunal extraordinaire devant
+lequel il avait été traduit, fut ramené en triomphe par la populace
+jusque dans la salle de la Convention.
+
+Il y a trente ans, dans une histoire comme celle-ci, où tout ce qui peut
+faire voir David sous un jour favorable est recueilli avec empressement,
+on se serait peut-être abstenu de rapporter la scène qui précède. Mais
+depuis 1830, malgré soixante cinq ans d'expérience, malgré des documents
+historiques que tout le monde connaît, et sans égard pour la sentence
+unanime prononcée par la France contre l'impie, le sanguinaire et le
+vénal Marat, nous avons vu certains hommes chercher à réhabiliter ses
+prétendues vertus et pousser le fanatisme jusqu'à faire mouler son
+buste[26] pour honorer sa mémoire; il fallait donc revenir sur ce triste
+sujet; et s'il est possible, comme le disait Pétion, que David ait eu en
+1793, au moins, _le dévouement d'un honnête homme en délire_, quelle
+peut être l'excuse de ceux qui de nos jours sont encore atteints d'une
+si triste folie?
+
+Le lendemain de la mort de Marat, anniversaire du 14 juillet, une
+députation vint exprimer à la Convention les prétendus regrets du
+peuple. Un certain Guirault porta la parole et dit: «Ô crime! une main
+parricide nous a ravi le plus intrépide défenseur du peuple. Il s'était
+sacrifié pour la liberté. Nos yeux le cherchent encore parmi vous,
+représentants. Ô spectacle affreux! il est sur un lit de mort. Où es-tu,
+David? Tu as transmis à la postérité l'image de Lepelletier mourant pour
+la patrie, il te reste encore un tableau à faire...
+
+--Oui, je le ferai,» s'écria David d'une voix émue.
+
+Le 20 vendémiaire an II (11 octobre 1793), l'artiste annonça à la
+Convention que son tableau représentant _Marat expirant_ était terminé,
+mais qu'il demandait la permission de retirer de la salle des séances
+celui de Lepelletier, afin d'exposer ces deux ouvrages chez lui aux
+regards du public, ce qui lui fut accordé. Enfin, le 24 brumaire de la
+même année, il monta de nouveau à la tribune où, après avoir fait encore
+l'éloge de Marat et déploré sa perte, il finit par voter pour ce monstre
+les honneurs du Panthéon, ce qui fut adopté et confirmé par un décret de
+la Convention.
+
+Il est assez difficile, au milieu de tant de scènes orageuses, de
+suivre, ce qui était le moins important alors et ce qui fait l'objet de
+ces mémoires, la recherche des opinions de David sur les arts. En deux
+occasions différentes, cependant, il a prononcé des discours qui
+pourront jeter quelque lumière sur cette question.
+
+À la même séance du 17 brumaire an II, où Gobel, évêque de Paris, et ses
+grands vicaires vinrent avec les autorités constituées dans la salle de
+la Convention, pour déclarer qu'ils abdiquaient leurs fonctions
+sacerdotales et ne voulaient plus exercer d'autre _culte que celui de la
+liberté et de l'égalité_, David monta à la tribune et débita le discours
+suivant:
+
+«Les rois, ne pouvant usurper dans les temples la place de la Divinité,
+s'étaient emparés de leurs portiques. Ils y avaient placé leurs
+effigies, afin sans doute que les adorations des peuples s'arrêtassent à
+eux avant d'arriver jusqu'au sanctuaire. C'est ainsi qu'accoutumés à
+tout envahir, ils osaient disputer à Dieu même l'encens que lui
+offraient les hommes. Vous avez renversé ces insolents usurpateurs:
+objets de la risée des peuples, ils gisent sur la terre qu'ils ont
+souillée de leurs crimes.
+
+«Qu'un monument élevé dans l'enceinte de la commune de Paris, non loin
+de cette église dont ils avaient fait leur Panthéon[27], transmette à
+nos descendants le premier trophée élevé par le peuple souverain de sa
+victoire sur les tyrans. Que les débris tronqués de leurs statues
+forment un monument durable de la gloire du peuple et de leur
+avilissement. Que le voyageur qui parcourt cette terre nouvelle,
+reportant dans sa patrie des leçons utiles aux peuples, dise: «J'ai vu
+des rois dans Paris, j'y ai repassé: ils n'y étaient plus.»
+
+Après des applaudissements prolongés, l'orateur continua: «Je propose
+donc de placer ce monument sur la place du Pont-Neuf. Il représentera
+l'image du peuple géant, du peuple français.
+
+«Que cette image, imposante par son caractère de force et de simplicité,
+porte en gros caractères sur son front: _Lumière_ sur sa poitrine:
+_Nature_, _Vérité_ sur ses bras, _Force_, _Courage_. Que sur l'une de
+ses mains les figures de la Liberté et de l'Égalité, serrées l'une
+contre l'autre et prêtes à parcourir le monde, montrent qu'elles ne
+reposent que sur le génie et la vertu du peuple! Que cette image du
+peuple, _debout_, tienne dans son autre main cette massue terrible dont
+les anciens armaient leur Hercule.
+
+«C'est à nous d'élever un tel monument. Les peuples qui ont aimé la
+liberté en ont élevé de semblables. Non loin de nous sont les ossements
+des esclaves des tyrans qui voulurent attaquer la liberté helvétique;
+ils sont élevés en pyramides et menacent les rois téméraires qui
+oseraient souiller le territoire des hommes libres.
+
+«Ainsi dans Paris, les effigies des rois et les débris de leurs vils
+attributs seront entassés confusément et serviront de piédestal à
+l'emblème du peuple français.»
+
+Après ce discours, pendant lequel David fut souvent interrompu par des
+applaudissements, il lut et fit adopter un projet de décret pour
+l'érection de ce monument.
+
+Le modèle en plâtre fut en effet exécuté dans les proportions de vingt
+ou vingt-cinq pieds de haut, et placé sur un piédestal fort élevé
+lui-même. Mais cette étrange figure occupa le centre de l'esplanade des
+Invalides. De toutes les mauvaises statues faites à cette époque,
+celle-ci fut la plus détestable sans doute sous le rapport de l'art, et
+la plus hideuse à voir. L'exécution en était on ne peut plus faible, et
+les membres de ce colosse lourd et trapu décelaient l'impuissance de
+l'artiste, qui n'avait su faire qu'une ignoble caricature de l'Hercule
+Farnèse. Ce qui excitait particulièrement le dégoût général étaient des
+crapauds de deux ou trois pieds de proportions, qui rampaient au pied de
+la statue et figuraient le _Marais_, par opposition à la _Montagne_,
+dont le peuple était censé occuper le sommet.
+
+Dans le même mois de brumaire (séance du 25, an II), quatre jours après
+l'exécution à mort du malheureux Bailly, David, membre du comité
+d'instruction publique, parla ainsi à la Convention sur les arts et la
+direction qu'il fallait leur imprimer:
+
+«Citoyens, dit-il, votre comité d'instruction publique a considéré les
+arts sous tous les rapports qui doivent les faire contribuer à étendre
+les progrès de l'esprit humain, à propager et à transmettre à la
+postérité les exemples frappants des efforts d'un peuple immense, guidé
+par la raison et la philosophie, ramenant sur la terre le règne de la
+liberté, de l'égalité et des lois. Les arts doivent donc puissamment
+contribuer à l'instruction publique. Trop longtemps les tyrans, qui
+redoutent jusqu'aux images des vertus, avaient, enchaînant jusqu'à la
+pensée, encouragé la licence des mœurs, étouffé le génie. Les arts sont
+l'imitation de la nature dans ce qu'elle a de plus beau et de plus
+parfait; un sentiment naturel à l'homme l'attire vers le même objet. Ce
+n'est pas seulement en charmant les yeux que les monuments des arts ont
+atteint le but, c'est en pénétrant l'âme, c'est en faisant sur l'esprit,
+une impression profonde, semblable à la réalité. C'est alors que les
+traits d'héroïsme, de vertus civiques, offerts aux regards du peuple
+électriseront son âme et feront germer en lui toutes les passions de la
+gloire, de dévouement pour sa patrie. Il faut donc que l'artiste ait
+étudié tous les ressorts du cœur humain, il faut qu'il ait une grande
+connaissance de la nature, il faut, en un mot, qu'il soit _philosophe_.
+Socrate, habile sculpteur; J.-J. Rousseau, bon musicien; l'immortel
+Poussin, traçant sur la toile les plus sublimes leçons de philosophie,
+sont autant de témoins qui prouvent que le génie des arts ne doit avoir
+d'autre guide que le flambeau de la raison.»
+
+En terminant ce discours, David proposa une liste composée de savants,
+d'artistes en tous les genres, et de magistrats, pour former, le jury
+national des arts. La Convention, tout en adoptant cette liste, décréta
+qu'elle serait imprimée pour être d'abord soumise au jugement du public.
+Quelques jours après, l'artiste, représentant du peuple, demanda à
+l'Assemblée la suppression d'une foule de commissions des arts, qui
+avaient détourné, pour achats d'objets inutiles ou peu précieux, des
+fonds fournis par la république.
+
+Il proposa, en outre, de réorganiser la commission du Muséum, dont les
+membres étaient des peintres qui n'en avaient que le nom, ou que la
+faveur des ministres précédents y avait placés. Toutes ces mesures
+furent adoptées.
+
+À la séance du 5 nivôse (1793) David présenta un projet de fête pour
+célébrer la reprise de Toulon sur les Anglais, le premier fait d'armes
+où se soit fait remarquer Napoléon Bonaparte. L'artiste eut l'idée de
+saisir cette occasion pour célébrer à la fois la valeur de toutes les
+armées françaises. Quatorze chars à quatre roues, traînés par six
+chevaux, étaient ornés des drapeaux pris aux différentes nations
+ennemies par chacun des corps d'armée, et ces trophées étaient entourés
+de soldats blessés et invalides de ces quatorze armées. La plupart des
+fêtes républicaines jusqu'à celle-ci se rapportaient à des événements
+sinistres, que l'éclat théâtral des réjouissances ne dissimulait que
+faiblement. Cette fois, chacun des chars répondait à une armée, et l'on
+y voyait des drapeaux réellement pris sur l'ennemi, et quelques-uns des
+braves qui s'étaient exposés pour les enlever. Ce spectacle fit une vive
+impression, et ceux même qui étaient le plus opposés aux violences du
+gouvernement républicain ne purent voir sans émotion ces quatorze chars
+de triomphe. Étienne fut témoin du départ de ces chars, en station dans
+la grande allée de l'Orangerie aux Tuileries, en face du pavillon
+Marsan, car c'est de là que partit le cortége pour se rendre au
+Champ-de-Mars, où s'acheva la cérémonie.
+
+Vers cette époque, où la France était victorieuse, excepté contre ses
+propres enfants, on annonça à la Convention un trait d'héroïsme d'un
+jeune tambour de l'armée de la Vendée. Barra, âgé de treize ans, après
+avoir fait des prodiges de valeur pendant toute la campagne, avait été
+entouré, disait-on, au milieu d'un combat, par un parti considérable de
+chouans qui le sommèrent de crier _Vive le roi_. Le jeune enfant, ayant
+répondu par le cri de _Vive la république_, mourut sous les baïonnettes
+des Vendéens.
+
+L'Assemblée décréta d'une voix unanime (8 nivôse an II) que les honneurs
+du Panthéon seraient décernés à cet enfant, et elle chargea David de
+préparer le plan et les détails de cette fête. «Ce sont, dit l'artiste
+en cette occasion, de telles actions que j'aime à retracer. Je remercie
+l'Être suprême de m'avoir donné quelques talents pour célébrer la gloire
+des héros de la république. C'est en les consacrant à cet usage que j'en
+sens surtout le prix.» Le projet de la fête fut en effet présenté le
+lendemain, et c'est quelque temps après que David exécuta cette
+charmante ébauche qui représente le jeune Barra laissé nu sur la terre
+et serrant contre son cœur la cocarde tricolore. Cet ouvrage, que le
+peintre n'a jamais achevé, est, sans contredit, un des plus délicats
+qu'il ait faits, et le plus gracieux.
+
+David était déjà membre du comité d'instruction publique et du comité de
+sûreté générale. Le 16 nivôse (5 janvier 1794), il fut encore élu
+président de la Convention nationale, dont il occupa le fauteuil du 17
+au 30 de ce mois. L'événement politique le plus important qui eut lieu
+pendant sa présidence est la mise en arrestation de Fabre d'Églantine,
+l'auteur comique, membre de la Convention, qui, trois mois plus tard,
+porta sa tête sur l'échafaud avec Danton et Camille Desmoulins.
+
+À cette même séance du 24, David eut l'occasion de parler des arts, mais
+dans des termes qui se sentent des agitations révolutionnaires. «C'est à
+la Convention, disait-il, fondatrice d'une république qui a pour base
+l'égalité et la liberté, c'est aux représentants d'un peuple qui ne
+reconnaît d'autre distinction que celle des talents et de la vertu, à
+encourager les artistes qui consacrent leurs travaux à perpétuer le
+souvenir des assassinats commis par les royalistes. Les citoyens Ricard
+et Deveaux ont dessiné les tableaux de _Lepelletier_ et de _Marat_,
+d'après les originaux que j'ai peints. Je demande qu'il soit fait
+mention honorable, dans votre procès-verbal, de l'ouvrage de ces
+artistes. Je demande aussi que la Convention approuve le choix fait par
+notre collègue Battelier du citoyen Ricard pour directeur des ateliers
+de la manufacture des porcelaines de Sèvres.»
+
+Ces propositions ayant été décrétées, David revint, à la séance du 27,
+sur la suppression de la commission du Musée, qu'il avait fait adopter
+quelques jours avant, et à cette occasion ajouta ces paroles: «Je vous
+ai indiqué, citoyens, le vice des choix qui avaient été faits, et pour
+en préparer de meilleurs je vous ai présenté des artistes, la plupart
+victimes de l'orgueil académique, qui les accablait de ses dédains et
+les repoussait loin de ses fauteuils. La liste en a été imprimée et le
+public a été à même de les juger. S'il est un artiste, s'il est un homme
+à talent qui pense avoir à se plaindre de ne pas voir son nom inscrit
+sur cette liste, nous lui dirons: «Mon ami, tu es un artiste, nous
+n'avons pas eu pensée de te fermer la carrière, si tu n'es pas admis à
+l'emploi honorable de garder les plus belles productions des arts, tu
+n'es point exclu de l'honneur d'en augmenter le nombre.» S'il est parmi
+les membres de l'ancienne commission du Muséum un homme qui voie une
+injustice dans son exclusion, nous lui dirons: «Mon ami, tu as du
+talent, venge-toi par tes travaux; embellis le Muséum, rentres-y par tes
+ouvrages.» Oui, citoyens, ne vous y trompez pas, le Muséum n'est pas un
+vain rassemblement d'objets de luxe et de frivolités; il faut qu'il
+devienne une école importante, et à la vue des productions du génie, le
+jeune Français sentira naître en lui la disposition pour le genre d'art
+ou de science auquel l'appelle la nature[28].
+
+«Une négligence coupable a porté des coups funestes aux monuments de
+l'art; des mains ignorantes, auxquelles ils étaient confiés, ont laissé
+s'abîmer dans la poudre les beaux ouvrages de Raphaël, du Dominiquin, du
+Corrége, du peintre philosophe Poussin, et d'une infinité d'autres. Des
+pinceaux grossiers ont gâté les chefs-d'œuvre d'harmonie de Claude
+Lorrain, qui éblouissaient les regards, et les œuvres admirables de ce
+Vernet, qu'ils ont crues assez anciennes pour vouloir les restaurer; en
+sorte qu'aujourd'hui les amateurs cherchent en vain à y voir les
+premières compositions de l'auteur. Cette énumération ne finirait pas,
+citoyens, si je voulais vous parler ici de tous les objets d'art que la
+négligence a laissé détruire.
+
+«Dans les mouvements expansifs et les civiques affections qui vous
+pénètrent, vous sentez tous que de grands événements doivent laisser
+d'immortels souvenirs. Eh bien! c'est toujours de cette hauteur qu'il
+faut considérer le domaine des arts. C'est dans ce sublime mouvement que
+vous avez voulu décerner, en un même jour, à nos quatorze armées, un
+triomphe dont le peuple était à la fois l'ornement et l'objet.» David
+lut ensuite et fit adopter un projet de décret qui contenait
+l'organisation définitive du Conservatoire du Musée national, et
+déterminait les appointements des membres[29].
+
+Il est inutile de s'arrêter à toutes les occasions qu'a eues David de
+porter la parole à la Convention. Peut-être eût-il été nécessaire
+cependant de donner ici le programme qu'il avait composé pour la fête de
+l'Être suprême et qu'il lut à la Convention le 19 prairial an II; mais
+outre qu'il est très-étendu, on pourra le trouver en entier dans le
+_Moniteur_, sous la date précitée.
+
+Cependant le régime, dit avec tant de raison _de la Terreur_, devenait
+de jour en jour plus terrible. Du 29 prairial au 9 thermidor an II,
+c'est-à-dire dans l'espace de quarante jours, quatre cent quarante-huit
+têtes tombèrent à Paris. Cette année, les chaleurs furent très-fortes,
+et comme pendant les derniers mois de la vie de Robespierre les
+exécutions ne se faisaient plus à la place de la Révolution, on se
+portait en foule aux Champs-Elysées pour prendre l'air le soir.
+Spectacle vraiment étrange! On voyait cette population hébétée de Paris,
+répandue dans cette promenade, où l'on prenait soin de l'entretenir des
+idées de mort et de carnage qui se réalisaient à l'autre extrémité de la
+ville, à la barrière du Trône. Sous ces arbres des Champs-Elysées, les
+oreilles et les yeux étaient poursuivis par des chants, des propos
+atroces, et par des tableaux sanglants. Dans son infernale sollicitude
+pour animer la plus vile populace, le gouvernement entretenait des
+chanteurs débitant, ou des hymnes ampoulés en l'honneur des héros de la
+république, ou d'infâmes épigrammes sur les malheureux qui avaient été
+mis à mort quelques jours avant, sur la place voisine. Un peu plus loin
+étaient exposées en vente de petites guillotines; et, comme si on eût
+voulu que les enfants s'accoutumassent à voir périr leurs parents, on
+avait substitué, dans la parade de Polichinelle, à la scène de la
+potence celle de la guillotine.
+
+L'enfance est sans pitié, et tout ce qui est nouveau a du charme pour
+elle; aussi n'était-ce pas sans peine qu'un père, qu'une mère, qui
+craignaient, non sans raison, d'être obligés de se trouver bientôt en
+face de cette horrible machine, arrachaient leurs enfants de devant ces
+jouets sanguinaires.
+
+Tant qu'il faisait jour, les affaires journalières et le mouvement
+aidaient à tromper l'inquiétude affreuse dont chacun était oppressé.
+Mais quand le jour décroissait et que l'on commençait à entendre les
+crieurs faire retentir dans les rues qui se vidaient ces paroles
+funestes: _Le Journal du soir! Jugement du tribunal révolutionnaire qui
+condamne à la peine de mort cinquante-quatre conspirateurs_[30], alors
+tous les cœurs se serraient, et l'on rentrait en tremblant chez soi pour
+interroger la liste fatale, et s'assurer si elle ne contenait pas le nom
+d'un parent ou d'un ami. Mais les instants les plus affreux à passer
+étaient ceux de huit heures à minuit. L'usage de dîner à deux ou trois
+heures, au plus tard, subsistait encore, en sorte que l'on faisait une
+collation le soir. Étienne n'oubliera jamais ces lugubres repas. Il a
+encore chez lui la modeste table ronde autour de laquelle sa famille se
+rassemblait. Un seul plat, simple, grossier même, car tout pouvait être
+transformé en crime, suffisait au souper. Le père, la mère, soucieux, ne
+mangeaient guère, et n'étaient tirés de leurs rêveries que par le soin
+qu'ils prenaient de leurs enfants. Neuf heures sonnaient ordinairement
+quand on se mettait à table; alors toutes les boutiques étaient fermées,
+les rues étaient désertes, et le silence n'était interrompu que par les
+pas de quelques personnes attardées, par celui plus lourd et plus pesant
+des patrouilles qui circulaient, ou par les cris de _qui vive!_ auxquels
+elles répondaient.
+
+Parfois, à ces repas du soir, Étienne et ses deux sœurs (la plus âgée
+avait douze ans et demi) emportés par la gaieté naturelle à leur âge, se
+laissaient aller à rire entre eux: «_Paix!_ disait tout à coup leur
+mère, j'entends du bruit;» et alors chacun, respirant à peine, portait
+la plus grande attention à ce que l'on entendait dans la rue. «Ah!
+disait la mère d'Étienne, dont la terreur se calmait en entendant le
+bruit s'éloigner, _c'est une patrouille; elle est passée!_»
+
+Mais parfois le bruit, tout aussi lourd que celui des patrouilles,
+devenait moins régulier, alors le battement de cœur prenait à toute la
+famille. C'était le comité révolutionnaire du quartier, accompagné de la
+garde, qui venait pour faire des visites domiciliaires ou des
+arrestations. On restait immobile jusqu'au moment où l'on entendait
+tomber le marteau d'une grande porte. La terreur était telle dans les
+quartiers de Paris, que quand on faisait ces expéditions nocturnes,
+personne n'osait ouvrir sa fenêtre pour s'assurer de ce qui se passait
+dans la rue. C'était alors qu'autour de la table, pâle d'effroi, chacun
+faisait sa conjecture sur le numéro de la maison à la porte de laquelle
+on avait frappé. Pendant un quart d'heure que durait la visite ou
+l'arrestation, on était immobile d'effroi, et quand on entendait
+s'éloigner la troupe, dont le bruit des pas s'évanouissait dans le
+lointain, on se disait que _c'était fini pour ce jour_, et l'on pensait
+à aller prendre quelque repos.
+
+Le lendemain, les portiers fidèles à leurs maîtres, ce qui était rare,
+venaient leur annoncer ce qu'ils avaient appris sur l'arrestation de tel
+ou tel voisin. On se disait, en parlant de la victime, que _son tour
+était venu_, que le sien viendrait bientôt, et alors on reprenait le
+petit courant d'affaires, on allait, on venait, on s'agitait pour se
+distraire pendant toute la durée du jour, et, quand le soir revenait,
+les inquiétudes et les angoisses de la veille se reproduisaient sans que
+personne eût l'idée de faire un effort pour s'arracher à cette horrible
+tyrannie. Chose étrange! Le nombre des spectacles s'était accru; et il y
+a certains théâtres, celui du Vaudeville entre autres, dont la vogue a
+commencé pendant ces jours désastreux.
+
+Tandis que Paris et toute la France courbaient la tête sous ce joug
+affreux, le 3 thermidor il était question de présenter un plan de fête
+nationale. Plus jeune encore que le tambour Barra, dont il a déjà été
+parlé, un enfant, Agricole Viala, dans un combat près d'Avignon, avait
+passé la Durance à la nage, disait-on encore, et était tombé sous le feu
+de l'ennemi, en criant aussi: _Vive la république!_ La Convention avait
+décrété que les honneurs du Panthéon seraient accordés le même jour aux
+deux enfants héros.
+
+David présenta donc à la Convention, six jours avant la chute de
+Robespierre, un plan pour cette fête, précédé d'un discours dont
+quelques passages pourront faire juger jusqu'à quel degré d'aveuglement
+ce malheureux artiste avait été poussé.
+
+«Les hommes, disait-il, ne sont que ce que le gouvernement les fait; le
+despotisme atténue ou corrompt l'opinion publique, ou, pour mieux dire,
+là où il règne il n'en peut exister. Il proscrit avec soin toutes les
+vertus, et pour assurer son empire, il se fait précéder de la terreur,
+s'enveloppe du fanatisme et se coiffe de l'ignorance. Partout la
+trahison, à l'œil louche et perfide, la mort et la dévastation le
+suivent. Il traîne aussi après lui l'avilissement et les ténèbres qu'il
+répand sur toutes les régions qu'il parcourt. C'est dans l'ombre qu'il
+médite ses forfaits et rive les fers de ses victimes. Ingénieux à
+persécuter les humains, _il élève des Bastilles_ dans ses moments de
+loisirs, _il invente des supplices et repaît ses yeux des cadavres
+immolés à sa fureur_[31].
+
+«Sous les lois barbares du despotisme, les hommes avilis et sans morale
+ne conservent pas même la forme altière que leur donne la nature;
+partout ils portent la dégradation et le découragement; la voix de la
+patrie ne se fait plus entendre. Ils sont avilis, lâches et perfides
+comme leur gouvernement. O vérité humiliante! _tel était le Français
+d'autrefois!_
+
+«Détournons, représentants du peuple, nos regards de cet abîme que vous
+avez comblé. Offrons à vos yeux un tableau plus digne de vous-mêmes;
+présentons l'homme à son auteur tel qu'il sortit de ses mains divines,
+et mettons au grand jour les avantages du gouvernement républicain.
+
+«La démocratie ne prend conseil que de la nature, à laquelle sans cesse
+elle ramène les hommes. Son étude est de les rendre bons, de leur faire
+aimer la justice et l'équité. C'est elle qui leur inspire ce noble
+désintéressement, qui élève leurs âmes et les rend capables
+d'entreprendre et d'exécuter les plus grandes choses. Sous son règne,
+toutes les pensées, toutes les actions se rapportent à la patrie: mourir
+pour elle, c'est acquérir l'immortalité; les sciences et les arts sont
+encouragés. Ils concourent à l'éducation et au bonheur publics; ils
+parent la vertu des charmes qui la rendent chère aux mortels et
+inspirent l'horreur du crime. Sous un ciel aussi pur, sous un
+gouvernement aussi beau, la mère alors enfante presque sans douleur et
+fait consister sa véritable richesse dans le nombre de ses enfants. La
+sainte égalité plane sur la terre, et d'une immense population fait une
+seule famille. O vérité consolante! _tel est le Français
+d'aujourd'hui!_»
+
+Ce discours[32] est le dernier que David ait prononcé à la tribune, et
+celui sans doute où cet artiste a donné le plus librement cours aux
+incroyables illusions politiques qu'il entretenait dans son imagination
+exaltée. Il fallait même que sa préoccupation à cet égard fût bien forte
+pour qu'il s'étendît aussi complaisamment sur ce sujet, à un moment où
+déjà Robespierre et tout son parti étaient menacés d'une ruine
+prochaine. En effet, six jours après (9 thermidor an II), sur la
+dénonciation de Barrère, la Convention décréta d'accusation Robespierre
+avec ceux qui formaient sa faction, et le lendemain et le surlendemain,
+10 et 11, de cette réaction, ce chef et quatre-vingts personnes
+impliquées dans ses crimes furent mises à mort sur la place de la
+Révolution[33].
+
+La vie de David fut épargnée; mais, ainsi que beaucoup d'hommes de ce
+parti, l'artiste représentant du peuple devint l'objet de dénonciations
+comme complice de Robespierre, comme ami de Marat, comme membre du
+comité de salut public et de sûreté générale. Un homme dont la tête
+était ardente, et qui ne manquait pas d'une certaine éloquence rude et
+familière, avait eu le courage, à l'occasion de la fête de l'Être
+suprême[34], d'accuser Robespierre de tyrannie en affectant de jouer le
+rôle de grand prêtre à cette cérémonie; «Robespierre, lui avait-il dit,
+j'aime ta fête, mais je te hais.» C'était le représentant du peuple
+Lecointre de Versailles. Quelques jours après la chute du tyran, le 13
+thermidor, ce même Lecointre dénonça à la Convention les membres du
+comité de salut public, dont David faisait partie, en les présentant
+comme complices de Robespierre. Et presque aussitôt André Dumont attaqua
+personnellement David à la tribune. «Souffrirez-vous, s'écria-t-il,
+qu'un traître, qu'un complice de Catilina, siége encore dans votre
+comité de sûreté générale? Souffrirez-vous que David, cet usurpateur, ce
+tyran des arts, aussi lâche qu'il est scélérat, souffrirez-vous, dis-je,
+que ce personnage méprisable, qui ne se présenta pas ici dans la nuit
+mémorable du 9 au 10 thermidor, aille encore impunément dans les lieux
+où il méditait l'exécution des crimes de son maître, du tyran
+Robespierre? Il faut faire disparaître ces ombres du scélérat dont la
+France vient d'être débarrassée. David n'est pas le seul qui ait été
+vendu à Robespierre; la cour de ce Cromwell n'est pas encore anéantie.
+Ses ministres, sur la figure desquels on lit le crime, seront bientôt
+démasqués; je jure ici de les poursuivre jusqu'à la mort. Mais en ce
+moment je me borne à demander que le traître David soit à l'instant
+chassé du comité, et qu'il soit procédé à son remplacement.»
+
+Quand André Dumont donna le signal de cette violente attaque, David
+n'était pas présent. Un membre de la Convention, Bentabole, fit observer
+avec raison que la Convention commettrait une injustice si elle se
+laissait aller à condamner un de ses membres absent, et sans l'avoir
+entendu. Mais l'effervescence des passions était telle, dans ces jours
+de trouble, que l'assemblée allait décréter le renvoi et le remplacement
+de David lorsqu'on le vit entrer dans la salle, ce qui suspendit la
+décision.
+
+«Je ne connais pas, dit alors David d'une voix humble, les dénonciations
+qui ont été faites contre moi; mais personne ne peut m'inculper plus que
+moi-même. On ne peut concevoir jusqu'à quel point _ce malheureux_ (c'est
+ainsi qu'il désigna Robespierre) _m'a trompé_. C'est par ses sentiments
+hypocrites qu'il m'a abusé, et, citoyens, il n'aurait pu y parvenir
+autrement. J'ai quelquefois mérité votre estime par ma franchise; eh
+bien! citoyens, je vous prie de croire que la mort est préférable à ce
+que j'éprouve en ce moment. Dorénavant, j'en fais le serment, et j'ai
+cru le remplir encore dans cette malheureuse circonstance, _je ne
+m'attacherai plus aux hommes, mais seulement aux principes_.»
+
+Après un moment de silence, un membre de la Convention l'accusa de
+nouveau, et lui reprocha d'avoir embrassé Robespierre aux Jacobins, où
+il était allé prêcher l'insurrection.
+
+«J'interpelle David, ajouta Goupilleau de Fontenay en parlant avec
+force, de déclarer précisément si, au moment, où Robespierre descendit
+de la tribune après avoir prononcé le discours qui a servi de base à son
+acte d'accusation, lui, David, n'alla pas l'embrasser en lui disant: _Si
+tu bois la ciguë, je la boirai avec toi!_»
+
+Plus les questions devenaient pressantes et plus David éprouvait de
+peine à répondre. Une difficulté de prononciation naturelle, augmentée
+encore par une exostose qu'il avait à la mâchoire supérieure, rendait
+alors sa parole encore plus confuse que de coutume. Forcé de répondre
+sur-le-champ, il fit effort sur lui-même et dit ces paroles:
+
+«Ce n'était pas pour faire accueil à Robespierre que je descendis de son
+côté; c'était pour remonter à la tribune et demander que l'heure de la
+fête de Barra et Viala, qui devait avoir lieu le 10, fût avancée. Je
+n'ai pas embrassé Robespierre, je ne l'ai pas même touché; car il
+repoussait tout le monde. Il est vrai que, lorsque Couthon lui parla de
+l'envoi de son discours aux communes, je dis qu'il pourrait semer le
+trouble dans toute la république. Robespierre s'écria alors qu'il ne lui
+restait plus qu'à boire la ciguë, et je lui dis: _Je la boirai avec
+toi_. Je ne suis pas le seul qui ait été trompé sur son compte. Beaucoup
+de citoyens, ainsi que moi, l'ont _cru vertueux_.»
+
+Thibaudeau, collègue de David au comité d'instruction publique, demanda
+avec instance que cette affaire fut renvoyée aux deux comités. Mais
+Tallien s'y opposa et avança que lorsqu'un membre était aussi gravement
+inculpé que David venait de l'être, il était de l'honneur de la
+représentation nationale que l'on exigeât une réparation immédiate et
+authentique; puis il termina en reprochant encore à David de n'avoir pas
+suivi une marche droite et franche dans sa conduite au comité de sûreté
+générale, pendant la journée du 9 thermidor, et déclara qu'aucun
+représentant ne pourrait siéger auprès de David tant qu'il ne se serait
+pas disculpé.
+
+«J'étais malade depuis huit jours, répondit alors David, et le 9 je pris
+de l'émétique qui me fit beaucoup souffrir, me força de rester chez moi
+toute la journée et toute la nuit. Je ne vins à l'assemblée que le
+lendemain matin.»
+
+C'était précisément ces paroles que balbutiait David à la tribune de la
+Convention lorsqu'Étienne et son père entrèrent dans la salle des
+séances, et qu'à ce moment, du front pâle de l'accusé s'échappaient de
+grosses gouttes de sueur qui allaient tomber jusque sur le parquet.
+
+Toujours impitoyable, Lecointre de Versailles demandait à grands cris un
+décret qui exclût pour toujours David de tous les comités, en lui
+reprochant tout le mal qu'il y avait fait ou auquel il avait pris part.
+
+«Les deux comités de salut public et de sûreté générale, fit observer
+David en tachant de se remettre, étaient assemblés. Robespierre nous lut
+un discours dans lequel j'entendis prononcer mon nom. Je crus que
+c'était une plaisanterie, et je vous assure que je ne fus pas peu
+surpris le lendemain lorsque je l'entendis proférer de nouveau à cette
+tribune. Enfin, citoyens, je vous assure qu'il me faisait plutôt la cour
+qu'on ne peut dire que je la lui aie faite.»
+
+Plus d'une attaque fut encore dirigée contre David, et il ne fallut rien
+moins que les efforts réunis de Legendre et de Thibaudeau, en cette
+occasion, pour décider l'assemblée à renvoyer cette affaire aux comités
+réunis de salut public, de sûreté générale et de législation. On sait
+combien quelques jours, quelques heures même, gagnés dans une crise
+révolutionnaire, peuvent apporter de changement dans la disposition des
+esprits. La vie de David n'était plus en danger.
+
+Cependant, le 15 thermidor, David, sur le rapport des trois comités, fut
+provisoirement mis en état d'arrestation. Il demeura quatre mois,
+jusqu'au 7 nivôse an III, jour où Merlin de Douai déclara, au nom des
+trois comités, qu'il n'y avait pas lieu à examen. Le lendemain de ce
+jour, les élèves de David firent parvenir à la Convention une lettre par
+laquelle ils demandaient que leur maître fût mis en liberté, ce que
+l'assemblée décréta en ajoutant, sur la demande d'un représentant, que
+David rentrerait dans le sein de la Convention.
+
+Là, David fut encore témoin d'un fait pénible pour lui, car il le blessa
+à la fois comme représentant et comme artiste. Le 20 pluviôse an III (8
+février 1795), la Convention décréta que les honneurs du Panthéon ne
+seraient plus décernés à aucun citoyen, ni son buste placé dans la
+Convention nationale et dans les lieux publics que dix ans après sa
+mort, et rapporta tout décret dont les dispositions étaient contraires à
+celui-ci. Le lendemain donc, à l'ouverture de la séance, on enleva de la
+salle les bustes de Marat, de Lepelletier, de Dampierre et de Beauvais,
+ainsi que les deux tableaux de David représentant la mort de Lepelletier
+et celle de Marat. On n'y laissa que le buste de Brutus.
+
+Cinq mois après que David eut été rendu à la liberté, il la perdit de
+nouveau. Les deux premiers jours de prairial an III (20 et 21 mai 1795)
+sont restés célèbres dans les fastes de la révolution française.
+Quelques représentants républicains dits _terroristes_, à la tête
+desquels était Romme, formèrent une espèce de conspiration qu'ils firent
+exécuter par la populace. La foule ayant rencontré le représentant
+Ferraud l'assassina et porta sa tête au bout d'une pique jusque dans la
+salle de la Convention. On sait les ignominies de cette journée et le
+courage que montra le président Boissy-d'Anglas. Mais, outre les députés
+qui furent décrétés d'accusation comme fauteurs de ce complot, il y en
+eut plusieurs autres qui, sans être accusés aussi précisément d'avoir
+pris part à la révolte contre la Convention nationale, furent compris
+sur la liste des prévenus. David fut de ce nombre, et conséquemment mis
+en prison. Le 9 prairial, il entra au Luxembourg où il demeura détenu
+pendant trois mois. Le 4 fructidor suivant (21 août 1795), on lui
+accorda la permission de revenir chez lui sous la surveillance d'un
+garde, et enfin ce ne fut qu'à la faveur de l'amnistie publiée le 4
+brumaire an IV, lors de l'établissement du gouvernement du Directoire,
+que la liberté lui fut entièrement rendue.
+
+Là se termine la carrière législative de David. Depuis, il ne prit plus
+de part active à la politique, si ce n'est en 1815, en signant les actes
+additionnels de la constitution de l'empire, lorsque Napoléon revint de
+l'île d'Elbe. Un fait touchant pourra seul atténuer la teinte sombre de
+ce récit. On n'a point oublié sans doute que David était marié, depuis
+1783, avec la fille de Pécoul, dont il avait eu deux fils et deux
+filles. À peine les premiers troubles de la révolution eurent-ils
+éclaté, que la différence des opinions politiques se fit sentir entre
+les deux époux. Jusqu'aux jours qui précédèrent la mort de Louis XVI,
+des concessions mutuelles entretinrent une apparence d'harmonie entre
+eux, mais elle se dissipa bientôt. La femme de David, à qui la
+révolution faisait horreur, quitta son mari, lui laissant ses deux fils
+et emmenant avec elle ses deux filles. Mais, après la chute de
+Robespierre, cette femme ne sut pas plus tôt les malheurs de son mari,
+qu'elle alla aussitôt s'établir dans sa prison, et, depuis ce moment
+jusqu'à la mort de David, en 1825, non-seulement elle ne l'a plus
+quitté, mais elle n'a pas cessé de lui montrer un attachement
+inaltérable jusque dans son exil.
+
+Il est temps de terminer ce chapitre et d'en tirer les conclusions qui
+résultent de ce qu'il renferme. L'imagination remplie des histoires et
+des usages de l'antiquité, David, ainsi que la plupart des hommes
+éclairés qui assistèrent au commencement de la révolution, en 1789, fut
+entraîné par un instinct vague à imiter tout ce qu'il ne savait que
+très-imparfaitement _des républiques_ anciennes. Ses tableaux des
+_Horaces_ et de _Brutus_, fruits de cette instruction indigeste,
+concoururent à répandre ce goût et ces idées. Mais aussitôt que les
+principes républicains prévalurent, le désir de représenter des scènes
+contemporaines s'empara de son esprit. De 1792 à 1793, il fit
+successivement le _Serment du Jeu de Paume_, _Lepelletier de
+Saint-Fargeau_, _Marat_ et le jeune _Barra_, quatre compositions où la
+simplicité de l'invention et du faire sont toujours plus frappantes à
+mesure que l'artiste, plus occupé de l'importance politique des sujets
+qu'il traite, paraît l'être moins de l'art lui-même. Évidemment, il y a
+eu chez David, à cette époque, un retour à la naïveté qui a été d'autant
+plus marqué, qu'il n'a pas été provoqué par un système préconçu. Le
+_jeune tambour_, mourant en portant la cocarde tricolore à son cœur, est
+en particulier un morceau délicieux.
+
+Quant à la doctrine qu'il a professée sur les arts, et dont on peut
+chercher l'ensemble dans les divers discours prononcés par lui à la
+Convention, elle est toute théorique; mais elle a cela de particulier
+qu'elle se rapproche de toutes les doctrines dogmatiques que quelques
+philosophes de l'antiquité, et surtout les corps ecclésiastiques ou
+sacerdotaux des temps modernes, ont cherché à établir. L'art, dans ce
+cas, n'est plus un but, mais un moyen, l'art ne doit être employé qu'au
+profit de certaines idées et pour affermir et faire triompher un système
+déterminé. Dans les discours de David, l'art n'est donc présenté que
+comme une des branches de l'instruction publique propre, dans sa sphère
+d'activité, à propager les idées morales et politiques que l'on jugeait
+à propos d'inculquer dans les esprits. Cette idée de l'unité d'action
+vers un même but n'est pas nouvelle; elle a été mise en pratique avec la
+dernière rigueur par des peuples fort anciens, tels que ceux de l'Inde
+et de l'Égypte, sous l'empire des colléges de prêtres. Et dans la Grèce
+même, quoique ces doctrines fussent bien moins strictement observées,
+elles y ont toujours été recommandées par les plus grands philosophes.
+On sait jusqu'où la sévérité des principes énoncés par Platon, dans son
+livre de la _République_, a conduit ce philosophe, qui voulait que l'on
+défendit la lecture des poëtes, sans en excepter Homère.
+
+Quelque inattendue, quelque bizarre même que puisse paraître la
+comparaison que le sujet nous conduit à établir entre David et Platon,
+il faut reconnaître cependant que ces deux hommes, malgré la différence
+de leur génie, et celle des temps où ils ont vécu, ayant chacun adopté
+volontairement un principe qu'ils regardaient comme inattaquable, en ont
+déduit logiquement, une à une, toutes les conséquences qui en dérivent.
+De là un dogmatisme inflexible; de là l'anathème contre tout ce qui tend
+à ébranler ou à détruire ce principe; de là enfin, en morale, en
+politique et jusque dans les arts, des lois fixes, immuables, d'après
+lesquelles tous les sentiments, toutes les actions, toutes les
+productions de l'esprit même sont en quelque sorte réglées d'avance.
+
+Au berceau du christianisme, pendant le moyen âge et jusqu'à l'aurore de
+la renaissance, on vit tous les grands esprits s'épuiser en efforts pour
+arriver à cette unité d'action par les sciences, les lettres, les arts
+et la morale réunis. Mais, bien que la puissance de l'Église catholique
+garantit mieux que la philosophie des anciens l'unité des travaux des
+hommes, l'expérience a prouvé que cette unité d'action des facultés
+humaines est, sinon entièrement chimérique, au moins de peu de durée.
+Pour l'établir, il faut le double concours de la domination sacerdotale
+et de la tyrannie politique, comme l'Inde et l'Égypte en fournissent des
+exemples. En Grèce et à Rome, où l'unité n'était recommandée que comme
+une vérité philosophique, elle n'a jamais jeté de profondes racines;
+depuis le XIe siècle jusqu'au XIVe de l'ère moderne, l'unité s'établit
+en Europe avec plus de force, parce que les institutions religieuses et
+la forme des gouvernements la protégeaient. Depuis 1520 jusqu'à 1789,
+elle fut entièrement détruite, il faut en convenir; mais que pouvait
+faire pour la rétablir une république sanglante comme celle de
+Robespierre, et qui n'avait aucune chance de durée?
+
+Aussi, après la chute de Robespierre, lorsque David, jeté en prison, eut
+achevé son triste rêve, revint-il de toutes les illusions qu'il s'était
+faites sur la politique et même sur son art. Pendant sa détention au
+Luxembourg, après la journée du 1er prairial, et lorsque sa femme vint
+si généreusement partager sa captivité, il oublia toutes les grandes
+théories qu'il avait développées à la tribune. Des croisées de sa
+prison, il peignit les arbres du jardin, et fit le seul paysage qu'il
+ait jamais exécuté. Au bas de plusieurs de ses dessins tracés à la
+plume, on lit ces mots: _L. David faciebat in vinculis_. C'est dans ce
+temps de captivité qu'il composa aussi un _Homère_ récitant ses vers aux
+habitants d'une ville, tandis que ceux-ci lui offrent de la nourriture,
+ouvrage plein de charme; et enfin, c'est au Luxembourg qu'il conçut et
+dessina l'esquisse de son tableau des _Sabines_.
+
+Tout semble faire croire que les tableaux du _Serment du jeu de Paume_,
+de _Lepelletier_, de _Marat_ et de _Barra_, avaient été achevés par lui,
+comme à son insu, pendant l'accès de sa fièvre politique. Par la nature
+des sujets et même par la manière dont ils sont peints, ils diffèrent
+entièrement de ce que cet artiste avait fait avant et de ce qu'il fit
+après. On pourrait presque comparer ces productions à celles d'un
+somnambule qui a travaillé sans s'en douter. Aussi ces quatre tableaux
+caractérisent-ils une phase importante, mais toute particulière du
+talent de David.
+
+Au Luxembourg lorsqu'il combinait la scène des _Sabines_, il faisait
+abstraction de ses quatre tableaux _révolutionnaires_, et ses souvenirs
+de peinture le ramenaient aux _Horaces_. «Peut-être, disait-il, ai-je
+trop laissé voir dans cet ouvrage mes connaissances en anatomie. Dans
+celui des _Sabines_, je traiterai cette partie de l'art avec plus
+d'adresse et de goût. _Ce tableau sera plus grec_.» Ce fut sous
+l'influence de cette idée qu'il commença ce nouvel ouvrage lorsqu'il
+sortit de prison, au moment où le gouvernement du Directoire venait
+d'être constitué.
+
+
+
+
+VII.
+
+L'ATELIER ET LE TABLEAU DES SABINES.
+
+1795-1800.
+
+
+Ceux-là seulement qui ont assisté à de grandes révolutions peuvent
+savoir à quel point les flux et reflux sont rapides et violents sur
+l'océan politique au temps des tempêtes.
+
+La réaction des idées en France depuis l'installation du Directoire (le
+4 brumaire an IV) jusqu'au traité de Campo-Formio, que Bonaparte fit
+ratifier à ce gouvernement en frimaire an IV, est un des phénomènes
+moraux les plus curieux que l'on puisse recommander à l'observation des
+hommes. Malgré les nombreux écrits où l'on a cherché à le faire
+connaître, les générations nouvelles n'en ont qu'une idée incomplète; et
+ce qui va suivre ne remplira tout au plus que quelques lacunes dans ce
+vaste tableau qui reste encore à faire.
+
+Depuis la chute de Robespierre, l'action de son gouvernement terrible
+était sans doute tempérée; mais son impulsion primitive avait été si
+forte, qu'elle se fit sentir longtemps encore après le 9 thermidor. Les
+citoyens n'étaient plus journellement effrayés par les proscriptions et
+les supplices, mais dans les passions des hommes et dans les formes de
+la jurisprudence criminelle, il régnait encore quelque chose de violent
+et d'arbitraire peu propre à rassurer entièrement les esprits.
+
+De toutes les mesures prises par le nouveau gouvernement pour calmer les
+partis, celle qui produisit le meilleur effet fut l'amnistie accordée
+pour tous les délits commis pendant la révolution, amnistie dont profita
+David. Toutefois la clause qui excluait du bénéfice de cette loi les
+personnes ayant pris part à la dernière conspiration, dont le dénoûment
+avait été la journée du 13 vendémiaire, entretenait de vives inquiétudes
+dans la nation. Beaucoup de citoyens, après cette affaire, prirent la
+fuite et furent condamnés à mort; et quoique peu de mois après les
+tribunaux institués pour les juger missent beaucoup de douceur dans les
+formes et offrissent aux condamnés toute facilité pour se disculper et
+purger leur contumace, cependant la base de cette jurisprudence
+ressemblait trop à celle sur laquelle avaient reposé les opérations du
+tribunal révolutionnaire, pour que l'on ne fût pas effrayé de l'abus que
+la méchanceté ou les passions en pouvaient faire. Ces craintes étaient
+d'ailleurs d'autant plus fondées que les intrigues des partisans de
+Robespierre d'un côté, et les tentatives sourdes des royalistes de
+l'autre, mettaient alors le gouvernement dans la nécessité de tenir à sa
+disposition des moyens prompts et sûrs de répression contre ces deux
+factions menaçantes.
+
+De cet état de choses il résultait que chacun, assez tranquille sur le
+présent, conservait des inquiétudes continuelles sur l'avenir, et que
+dans l'incertitude de ce qui pourrait arriver, on se livrait avec une
+passion aveugle à tout ce qui pouvait procurer pour le moment des
+distractions à l'intelligence, à l'esprit, et quelque plaisir aux sens.
+
+Cette disposition des esprits dura en France jusqu'au 18 brumaire an
+VIII, lorsque Bonaparte, après s'être emparé des rênes de l'État,
+s'empara également de l'activité de toutes les imaginations, pour la
+fixer sur la gloire militaire et la faire profiter à ses vues.
+
+Mais revenons à l'époque qui nous occupe, de l'an IV à l'an VIII, de
+1795 à 1800. Cette existence précaire de la nation, cette inquiétude
+constante des esprits, causées par les efforts incessants du Directoire
+pour combattre alternativement les jacobins et les royalistes,
+entretenaient une activité extraordinaire dans toutes les intelligences.
+Pendant le cours de ces cinq années, l'esprit humain a été plus excité
+peut-être que dans aucun temps, sans en excepter même celui de la
+renaissance. On avait oublié les jours sanglants de 93, et, dans
+l'espèce d'enivrement causé par la certitude de ne plus être exposé à
+mourir le lendemain sur l'échafaud, on se livrait aux illusions les plus
+flatteuses. Les premiers jours et les premières espérances de la
+révolution de 1789 se reproduisaient aux imaginations dans toute leur
+pureté, dans toute leur force, et les générations nouvelles
+accueillaient encore une fois l'espoir d'une régénération complète dans
+tout ce qui constitue la société.
+
+Les progrès extraordinaires des sciences semblaient ouvrir une carrière
+nouvelle à l'homme. En mourant, l'infortuné Lavoisier avait légué au
+monde la science de la chimie; victime également de la révolution,
+Bailly avait rendu presque populaire l'astronomie, dont Laplace devait
+bientôt faire connaître le mécanisme et les lois. Desault, mais surtout
+Bichat, donnaient aux études anatomiques une portée qu'elles n'avaient
+point encore eue, et enfin Cuvier, le savant du siècle, révélait à la
+France et à l'Europe une science nouvelle, puisqu'elle n'avait été
+entrevue et étudiée jusqu'à lui que par quelques savants inconnus ou
+trop timides[35].
+
+Les lettres semblaient devoir prendre aussi une direction toute
+nouvelle. Le contact de nos armées avec les populations de l'Allemagne
+et de l'Italie, avait familiarisé les Français avec les idiomes de leurs
+ennemis. On étudiait, on admirait même la réforme théâtrale qu'avait
+introduite Alfieri; on traduisait les poésies de Klopstock, les drames
+de Shiller et de Kotzebue, le _Werther_ de Goëthe, et l'on se plaisait à
+comparer les poésies d'Homère avec celles d'Ossian. Les traductions de
+Shakespeare étaient lues avec une curiosité bienveillante, et déjà on
+applaudissait aux efforts de Népomucène Lemercier, dont la tragédie
+d'_Agamemnon_ paraissait être alors une innovation heureuse et propre à
+favoriser la régénération du théâtre et des lettres en France.
+
+Dans ce concours d'efforts pour tout renouveler, ceux de David et de
+quelques-uns de ses élèves, déjà célèbres dans les arts, étaient sans
+doute, avec les travaux des savants, ce qu'il y avait de plus avancé
+dans la carrière nouvelle que croyait s'ouvrir l'esprit humain. Déjà,
+depuis août 1793, les anciennes académies, regardées comme le réceptacle
+de doctrines fausses ou erronées, étaient détruites. Dès l'an III (5
+pluviôse) on avait essayé l'École normale, au sein de laquelle devaient
+se former des instituteurs chargés de poser des règles sûres et de
+propager en France, d'une manière uniforme, le meilleur mode
+d'enseignement; en l'an IV (2 brumaire), on jetait les fondements de
+cette École polytechnique, qui a servi de modèle, dans toute l'Europe, à
+des établissements du même genre; enfin, quelques mois après (germinal
+an IV) se tenait la première séance de cet Institut national de France,
+dont la constitution encyclopédique était le point de départ de toutes
+les brillantes espérances intellectuelles dont on se berçait alors.
+
+Ces institutions occupaient les esprits les plus graves, tandis que
+d'autres fondations essentiellement frivoles, et s'adressant
+particulièrement aux sens, devaient servir de distractions à la
+multitude. De ce nombre était l'établissement de sept fêtes nationales
+par an; celles de la fondation de la République, de la Jeunesse au 10
+germinal; des Époux, au 10 floréal; de la Reconnaissance, au 10
+prairial; de l'Agriculture, au 10 messidor; de la Liberté, aux 9 et 10
+thermidor; et des Vieillards, au 10 fructidor.
+
+Le nouveau gouvernement du Directoire, sans doute dans l'idée d'effacer
+tout souvenir du costume révolutionnaire, si hideux et si désordonné,
+décréta pour les représentants du peuple, pour les membres du tribunal
+et du conseil des anciens, un costume qui se rapprochait autant que
+possible de la forme antique, afin de satisfaire et de flatter même le
+goût qui régnait alors.
+
+Enfin les cinq membres du Directoire s'assirent sur des chaises curules,
+s'environnèrent de draperies à l'antique, et au moyen de ces
+décorations, tant soit peu théâtrales, ramenèrent les esprits à
+supporter l'idée d'une cour assez peu splendide pour ne pas effaroucher
+les républicains non jacobins, mais propre à rassurer les royalistes las
+de vivre en exil.
+
+Ces fêtes annuelles, fêtes passablement païennes, se célébraient au
+Champ-de-Mars, ou dans les grands carrés des Champs-Élysées. On élevait
+là des autels antiques et des temples copiés d'après ceux de Pæstum. On
+y voyait des processions de figurants et de figurantes de l'Opéra,
+habillés en prêtres et en prêtresses de l'antiquité, brûlant de la
+poix-résine au lieu d'encens, et entonnant les chœurs d'_Iphigénie en
+Tauride_ et le _Chant du départ_. Ces cérémonies, toutes ridicules
+qu'elles nous paraissent aujourd'hui et qu'elles étaient en effet, ne
+laissèrent pas cependant de produire une influence salutaire; et si,
+depuis l'effroyable accès d'athéisme qui s'empara des esprits de 1789 à
+1792, on passe successivement de la fête de l'Être suprême en messidor
+an III, à ces processions païennes des Champs-Élysées, pour arriver au
+prétendu culte des théophilanthropes, fondé par La Réveillère-Lepeaux,
+on pourra reconnaître la trace du biais que prenait instinctivement
+l'esprit de la nation et même celui des hommes qui la gouvernaient alors
+pour revenir au culte catholique, auquel Bonaparte rendit les églises à
+son avènement au consulat.
+
+Si le temps de Robespierre peut être comparé à un accès de fureur, les
+cinq années du gouvernement du Directoire doivent passer pour un temps
+d'ivresse. Mais ce qui lui donna un éclat particulier, ce qui en a fait
+une époque mémorable, en imprimant une énergie et une audace infinie aux
+espérances des savants, des écrivains et des artistes de ce temps, c'est
+la marche victorieuse de nos armées, et surtout la savante intrépidité
+avec laquelle un jeune soldat à peine sorti de l'adolescence, Bonaparte,
+âgé de vingt six ans, conquit l'Italie et força bientôt après
+l'Allemagne d'accepter la paix et de reconnaître la république
+française.
+
+Quelque grande que puisse être aujourd'hui l'admiration pour la campagne
+de l'an VI, il faut avoir vécu en 1793, et sous le poids de la tyrannie
+de Robespierre, pour savoir, au juste, quel baume bienfaisant
+répandirent sur le cœur flétri des Français les victoires de Bonaparte
+en Italie. La joie que ce grand événement causa tenait du vertige; et
+l'on ne doit pas s'étonner si toutes les espérances intellectuelles et
+le besoin impérieux de se débarrasser de tant de tristes souvenirs,
+venant à se combiner avec des succès qui donnaient tout à coup tant de
+force et d'éclat à la patrie, jetèrent les Français dans un état voisin
+de la folie.
+
+Les illusions que l'on se fit alors prirent d'autant plus de
+consistance, que plusieurs autres événements politiques contribuèrent à
+donner de la sécurité aux esprits. Un grand nombre d'émigrés, parmi
+lesquels il faut compter Talleyrand, qui n'a jamais rien hasardé qu'à
+propos, étaient rentrés en France dès le mois de fructidor an III; en
+nivôse an IV, on échangea Madame, fille de Louis XVI, contre les membres
+de la Convention livrés à l'Autriche par Dumouriez; et le général Hoche
+avait presque pacifié la Vendée dans cette même année, pendant que
+Bonaparte ouvrait sa prodigieuse campagne d'Italie.
+
+Tel était à peu près l'état politique et moral de la France, lorsque
+David, sorti de sa captivité et ayant renoncé à l'idée de prendre part
+au gouvernement de son pays, s'enferma sagement dans son atelier, pour
+exécuter son tableau des _Sabines_. Les commencements de cet ouvrage
+furent lents et pénibles. Dans la première esquisse tracée par le
+maître, tous ses personnages étaient vêtus; ce fut en réfléchissant au
+parti que les anciens Grecs et les artistes de la renaissance avaient
+pris de traiter le nu et de poursuivie le beau visible, qu'il refondit
+sa composition telle qu'il l'a peinte.
+
+Lorsque Étienne fut admis au nombre des élèves de David, ce tableau
+était non-seulement entièrement ébauché, mais les personnages de Tatius
+et de la femme à genoux et exposant ses enfants, avaient déjà été
+repeints. C'était parmi les élèves un grand sujet de curiosité que de
+savoir à quel point en était l'ouvrage du maître, et chacun briguait la
+faveur d'être admis à le voir. Comme tous ses condisciples, Étienne
+attendait impatiemment cette faveur; elle lui fut accordée beaucoup plus
+tôt qu'à la plupart d'entre eux. D'abord les vers composés en l'honneur
+de David l'avaient mis en rapport immédiat avec celui-ci; puis il était
+assez lié avec Alexandre, qui devait à sa câlinerie sournoise le rôle de
+complaisant auprès du maître. Enfin, Étienne, plus âgé d'un an que le
+fils de David, avait formé avec ce jeune homme une amitié qui avait pour
+lien la communauté de leur amour et de leur étude de la langue grecque.
+Il fut donc assez facile à Étienne d'obtenir la permission de pénétrer
+dans l'atelier des _Sabines_.
+
+Cet atelier se trouvait pratiqué dans les combles de la partie du Louvre
+qui fait face au pont des Arts, et l'on y montait par l'escalier du
+guichet de ce même côté. Il était cinq heures du soir, en été, lorsque
+Étienne y pénétra pour la première fois. David achevait de tracer au
+crayon la jeune femme qui monte sur une pierre pour montrer son enfant,
+et Pierre Franque, l'un de ces deux frères qui avaient été confiés à
+David par l'Assemblée constituante, ébauchait la draperie du soldat
+mort, gisant à la droite de la composition.
+
+La lumière venait de très haut, et l'heure déjà avancée du jour donnait
+au tableau une teinte mystérieuse très-favorable à son effet. La faveur
+d'être admis dans cet atelier, le respect qu'inspirait le maître et
+l'émotion profonde qu'éprouva Étienne à la vue de cette figure de
+Tatius, dont l'imitation lui parut parfaite, firent battre si fortement
+son cœur qu'il demeura muet. David s'en aperçut et adressa quelques mots
+obligeants au jeune élève, de manière à lui faire sentir que son silence
+était favorablement interprété. Après que le maître eut indiqué à Pierre
+quelques précautions à prendre pour terminer l'ébauche commencée, il se
+retira en laissant Alexandre, Pierre et Étienne libres d'observer son
+tableau tout à l'aise.
+
+Là étaient les deux esquisses préparatoires; celle où les personnages
+sont vêtus et l'autre où ils sont nus. Pierre, on doit s'en souvenir,
+était l'un des plus chauds partisans des opinions de Maurice; aussi
+fit-il ressortir la supériorité de la seconde composition sur la
+première, et il donna même à entendre que les conseils de Maurice à son
+maître, pour adopter le système de nudité des Grecs, n'avaient pas été
+sans influence sur la décision de David à ce sujet.
+
+Le lendemain, à l'atelier des élèves, c'était à qui interrogerait _le
+petit d'en haut_ sur le tableau des _Sabines_, et lorsque Étienne parla
+dans sa famille et aux amis de ses parents du nouveau tableau que
+faisait David, on l'écouta comme on eût écouté un voyageur de retour de
+l'Inde ou de la Chine.
+
+À cette époque où l'émigration retenait encore beaucoup de grandes
+familles hors de France, et où les personnes titrées qui s'étaient fait
+rayer de la liste des émigrés affectaient d'être plus simples dans leurs
+manières que celles qui n'avaient pas quitté la France, l'aristocratie
+se composait des hommes de talent et des femmes remarquables par leur
+beauté. On se vantait alors de connaître Laplace, Cuvier, Bichat, N.
+Lemercier, M.-J. Chénier, David ou Mmes Tallien et Récamier, comme on
+tirait vanité, quinze ans avant, de fréquenter la cour et les grands.
+Aussi, la faveur qu'Étienne avait reçue de son maître ne laissa-t-elle
+pas que de lui donner une certaine importance. Mlle Sophie Gay[36],
+auteur de quelques romans, et qui se fit surtout connaître par la
+traduction du _Confessionnal des pénitents noirs_ d'Anne Radcliffe
+adressa la parole au jeune Étienne lorsqu'elle sut qu'il avait vu les
+_Sabines_. Elle voulut voir de ses vers, l'invita à venir chez elle,
+l'entretint sur ses études classiques, et après lui avoir donné des
+conseils sur l'art d'écrire, elle lui prêta ses livres et plusieurs
+numéros de la _Décade philosophique_, espèce de revue très-recherchée à
+cette époque.
+
+Gérard, que son _Bélisaire_ et le portrait de Mlle Brongniart avaient
+rendu célèbre depuis l'exposition de 1795, travaillait alors à sa
+_Psyché_. Quoique extrêmement pauvre, ce jeune artiste, fort de son
+mérite, doué d'une belle figure et d'un esprit remarquable, était
+l'objet de cette bienveillance dont on environnait généralement alors
+les hommes distingués. Cependant Gérard, que tout le monde courtisait
+déjà, accueillit aussi très-gracieusement le _petit d'en haut_ favorisé
+lui-même par David.
+
+Depuis que Moreau, chargé de la restauration de la salle du
+Théâtre-Français, avait été obligé de suspendre l'exécution de son
+tableau de _Virginius_, et qu'Étienne travaillait avec les élèves de
+David, l'atelier des Horaces avait aussi été abandonné par Mme de
+Noailles, qui d'ailleurs, recherchant la direction d'un homme habile en
+peinture, étudiait et commençait même à peindre dans l'atelier de
+Gérard.
+
+L'école de David, comme on l'a vu plus haut, était devenue, dès les
+premiers temps du Directoire, une espèce de lieu d'asile où venaient se
+réfugier ceux des émigrés, nobles ou échappés des armées, à qui des
+dispositions réelles ou feintes pour la peinture donnaient accès près du
+maître de l'art. Selon toute apparence, David accepta d'autant plus
+volontiers ce rôle de protecteur envers une classe d'hommes qu'il avait
+poursuivie quelques années avant d'une manière si rigoureuse, qu'il lui
+offrait naturellement une occasion de justifier les dernières paroles
+qu'il avait prononcées à la tribune, qu'il _s'attacherait aux principes
+et non pas aux hommes_.
+
+En somme, dans l'atelier de David comme dans le monde, les mœurs, le
+langage et les manières des sans-culottes furent peu à peu combattus et
+bannis par le retour progressif des habitudes de politesse, dont la
+nouvelle aristocratie, composée des hommes de talent et de quelques
+femmes remarquables par leur esprit et leur beauté, sentait le besoin et
+donnait l'exemple.
+
+Étienne eut mainte occasion d'observer cette marche rétroactive des
+mœurs. Mme de Noailles, chez qui l'amour des arts s'était accru pendant
+qu'elle perfectionnait son talent pour la peinture, invita Étienne à
+venir chez elle peindre une étude, pour s'assurer, disait-elle, de celui
+des deux qui avait fait le plus de progrès. Le jeune artiste connaissait
+à peine la nouvelle société qui s'était formée, et, lorsqu'il reçut
+cette offre, il fut plus flatté de l'invitation de son élégante
+condisciple qu'il ne pensa à ce qu'il pourrait rencontrer et voir de
+nouveau chez elle. Quoique les parents d'Étienne vécussent dans
+l'aisance, tout était simple chez eux, et les manières comme les
+ameublements se sentaient des habitudes de la vieille bourgeoisie
+parisienne. Ce ne fut donc pas sans étonnement que le jeune peintre vit,
+en entrant dans les appartements de Mme de Noailles situés dans la rue
+la plus élégante de la Chaussée-d'Antin, des tentures, des meubles qui
+lui rappelèrent ceux dont l'atelier des Horaces était décoré. Plusieurs
+tableaux de peintres vivants et célèbres alors[37] achevaient de décorer
+les différentes pièces, où tout d'ailleurs indiquait le goût de la
+maîtresse du logis pour les arts, et ses habitudes élégantes.
+
+La première et la seconde séance de travail se passèrent assez
+silencieusement, à surmonter les difficultés d'un ouvrage que l'on
+commence. Jusque-là, les études ne furent interrompues que par les repos
+du modèle, par un déjeuner délicat que l'on apportait vers onze heures,
+et les conversations que provoquait Mme de Noailles sur le
+Théâtre-Français, sur les nouvelles tragédies que l'on attendait de N.
+Lemercier, ou sur l'effet que produiraient au Salon la _Psyché_ de
+Gérard et les _Sabines_ de David, quand ces ouvrages seraient exposés.
+
+Mais, vers le troisième jour, dans la pièce qui servait d'atelier se
+trouva placé un fort beau piano de Pleyel, instrument déjà bien connu
+des musiciens, mais que sa chèreté ne laissait encore pénétrer que dans
+la maison des personnes tout à la fois opulentes et curieuses des choses
+nouvelles. «Garat va venir aujourd'hui, dit Mme de Noailles; aimez-vous
+la musique, Étienne?--Oui, madame, beaucoup.--Tant mieux! car je
+craignais que vous ne me fissiez une querelle d'avoir consenti à
+recevoir Garat ce matin pendant notre séance. Mais on ne l'a pas comme
+on veut, et les dames de Bellegarde m'ayant fait dire le jour et l'heure
+où elles pourront l'amener ici, je n'ai pas hésité à les recevoir. Vous
+entendrez du reste un homme d'un grand talent, et je suis charmée que
+votre goût pour la musique vous mette à même d'apprécier son rare
+mérite[38].»
+
+En effet, vers midi, une voiture s'arrêta à la porte de l'hôtel, et
+bientôt entrèrent dans l'atelier les deux dames de Bellegarde et Garat.
+Les trois jeunes dames s'accostèrent, parlèrent à la fois et assez
+longtemps, puis Mme de Noailles leur présenta Étienne en leur disant,
+avec cette profusion de louanges dont les personnes de la société n'ont
+peut-être jamais plus abusé qu'à cette époque, que c'était _un des
+premiers élèves de David_ et sur lequel _ce grand maître_ fondait _les
+plus hautes espérances_. Le pauvre Étienne, qui ne s'abusait nullement
+sur son mérite, devint muet et immobile comme une pierre en entendant
+l'aimable Mme de Noailles, si simple habituellement, prendre tout à coup
+un ton si louangeur. Mais l'espèce d'activité folle à laquelle se
+livraient particulièrement les dames de Bellegarde détourna bientôt son
+attention, car toutes deux, aussitôt que Mme de Noailles eut indiqué le
+jeune artiste comme _élève de David_, vinrent vers Étienne et, se
+penchant près de lui pour voir son ouvrage, inondèrent sa figure des
+longs cheveux qui s'échappaient de leurs coiffures.
+
+Mme de Bellegarde était une brune extrêmement jolie, très-bien faite,
+mise avec toute l'élégance et la liberté du costume des femmes en ce
+temps et qui profitait de sa jeunesse et de sa réputation de femme à la
+mode pour vivre et s'exprimer comme bon lui semblait. Tandis que cette
+dame profitait du laisser aller des mœurs républicaines à Paris, tout en
+affectant l'élégance de la cour que l'on avait détruite, son mari,
+officier supérieur au service de l'Autriche, se battait contre les
+armées de la France, et devait, quelque temps après, succéder à Mélas
+comme général en chef en Italie.
+
+Pendant que les chevelures blonde et brune de ces deux dames entouraient
+Étienne, Garat qui, outre la conscience de son mérite réel, avait encore
+la fatuité d'un homme de talent à la mode, se regardait au miroir pour
+remonter son immense cravate tout en essayant sa voix. Il chanta
+négligemment une ou deux romances, et la fin de chaque couplet fut
+accompagnée d'un concert de louanges que le chanteur recevait avec assez
+d'impertinence. Les études de peinture furent, comme on le pense bien,
+troublées cette fois. Elles reprirent et s'achevèrent les jours
+suivants; mais Étienne, tout jeune et tout inexpérimenté qu'il était
+alors, s'aperçut bien, lorsqu'il parlait de cette semaine à ses
+camarades, à ses parents et à leurs amis, que, depuis qu'il était _élève
+de David_, que Gérard l'avait bien reçu, qu'il avait été invité par Mme
+de Noailles, où il avait vu et entendu Garat, et parlé avec les dames de
+Bellegarde, on commençait à le regarder comme un garçon qui pourrait
+faire son chemin.
+
+Cependant le tableau des _Sabines_ avançait. Le Romulus, l'un des
+écuyers et quelques femmes de ce tableau étaient peints, mais l'Hersilie
+restait encore inachevée. Il n'était bruit parmi les artistes et même
+dans le monde, qui s'intéressait alors très-vivement à ce que faisaient
+Isabey, Girodet, Gérard et David, que de la difficulté, que l'auteur des
+_Sabines_ éprouvait à trouver un modèle assez beau pour l'aider à
+peindre son Hersilie. Mme de Noailles et les dames de Bellegarde furent
+précisément admises à voir l'ouvrage du grand artiste au moment où cette
+difficulté l'arrêtait. La belle figure et les grands cheveux noirs de
+Mme de Bellegarde le frappèrent, et il exprima devant ces trois dames le
+regret de n'avoir pas eu à sa disposition, pour peindre la tête de la
+femme à genoux qui montre ses enfants, la figure de Mme de Bellegarde.
+Cette observation flatteuse, faite par un homme dont le talent excitait
+alors une admiration universelle, et adressée à une jeune femme qui ne
+manquait pas de vanité, fut très-bien prise par Mme de Bellegarde, qui
+en effet laissa retoucher d'après la sienne la tête de la femme à
+genoux[39].
+
+Ce fait se répandit dans la ville, mais en passant d'abord par tous les
+ateliers de peinture du Louvre, ce qui lui fit prendre un coloris un peu
+plus cru, mais absolument faux.
+
+Ce qu'il sera peut être difficile de faire comprendre aujourd'hui, et ce
+qui est cependant très-vrai, c'est que ces mauvaises plaisanteries
+d'atelier, loin de blesser les personnes qui en étaient l'objet,
+flattaient au contraire leur vanité. Mme de Bellegarde en particulier
+était si loin de s'en plaindre, qu'elle affectait de paraître au théâtre
+avec ses grands cheveux noirs disposés à peu près comme David les a
+peints dans son tableau des _Sabines_. On était si entêté de tout ce qui
+se rapportait à l'antiquité, que la complaisance des jeunes beautés
+grecques qui s'étaient présentées à Apelles pour l'aider à peindre sa
+Vénus paraissait une action louable, par cela seul qu'il s'agissait de
+l'_intérêt des arts_.
+
+Cependant la réaction ultra-républicaine suscitée par Babeuf et son
+parti donnait de l'inquiétude. On ne voyait pas tranquillement, surtout,
+s'ouvrir de nouveau dans Paris ces sociétés populaires, ces clubs, à
+l'aide desquels, quelques années auparavant, on avait si facilement
+perverti les idées de la multitude. L'une de ces assemblées, la plus
+nombreuse et la plus violente, se tenait rue du Bac, dans l'église
+dévastée de Saint-Thomas d'Aquin. Un jour qu'Alexandre avait dîné avec
+la famille d'Étienne, il invita son jeune camarade à faire une promenade
+après le repas. Étienne, naturellement peu disposé à prendre cette
+distraction avec un homme taciturne, et dont on ne débrouillait jamais
+facilement la pensée, se vit cependant forcé d'accepter l'invitation
+d'après l'avis de ses parents, qui s'imaginaient ne pouvoir mieux faire
+que de mettre leur fils sous la tutelle d'un homme plus âgé et plus
+expérimenté que lui. Les deux promeneurs se mirent en marche. Arrivé aux
+Tuileries, Alexandre dit à son jeune compagnon: «Ah! j'oubliais que
+David m'a chargé d'une commission auprès de Topino Le Brun: allons à son
+atelier, il y sera sans doute encore.» Or cet atelier de Topino était
+l'église ruinée des Feuillants, où David avait laissé son tableau du
+_Jeu de Paume_ inachevé. Topino y était effectivement occupé à peindre
+son tableau de Gracchus, qu'il exposa au Louvre deux ans après.
+Alexandre s'entretint pendant quelques instants à voix basse avec le
+peintre, qui dit en lui donnant la main: «Je ne tarderai pas à vous
+rejoindre.» Les deux promeneurs se remirent en marche. Chemin faisant,
+Alexandre devint plus causeur que de coutume; il parlait de la
+république, de la constitution de 1793 avec enthousiasme, regrettant ces
+belles fêtes comme celle de l'Être suprême, où David, disait-il, avait
+su faire revivre le beau temps de la Grèce antique. Tout en parlant
+ainsi, l'orateur avait fait traverser les Tuileries et le pont Royal à
+Étienne, pour s'engager dans la rue du Bac, qu'ils remontèrent jusqu'à
+Saint-Thomas d'Aquin. «Voyons donc cela,» dit Alexandre à Étienne, quand
+ils furent devant le portail de l'église, où se tenait assemblée une
+foule d'hommes prêts à y entrer. Outre l'âge relativement avancé
+d'Alexandre, cet homme singulier exerçait par sa gravité une certaine
+influence sur Étienne, qui, bien qu'à regret, car il vit aussitôt que
+c'était une assemblée populaire, se laissa entraîner dans l'église déjà
+presque remplie. Alexandre pénétra jusqu'au centre vide, où se promenait
+en long un jeune homme faisant les fonctions d'huissier ou de maître des
+cérémonies. C'était Dubois, cet élève de David célèbre par son érudition
+dans les obscénités antiques et modernes et, de plus, révolutionnaire
+ardent. À peine Étienne l'eut-il reconnu, que, faisant le rapprochement
+de cette rencontre avec la visite et les dernières paroles de Topino, il
+exprima à Alexandre la ferme volonté de se retirer du lieu où ils
+étaient. Dubois insista pour les retenir, mais Étienne tint bon et força
+Alexandre de le suivre. En sortant, et après quelques minutes de
+silence, Alexandre n'épargna pas les paroles pour faire entendre à
+Étienne qu'il était bien loin de partager les folles idées des gens
+qu'ils quittaient; que c'était une pure curiosité qu'il avait voulu
+satisfaire en allant les entendre, appuyant surtout sur la
+recommandation qu'il fit à son jeune compagnon de ne point en parler à
+ses parents. Il n'en fut rien dit, en effet; mais dès ce moment Étienne
+se défia de la sincérité d'Alexandre, surtout lorsque quelque temps
+après (prairial an V), cet étrange personnage vint exprimer avec
+affectation, au milieu de la famille d'Étienne, la satisfaction que lui
+faisait éprouver la condamnation de Babeuf. Il y aurait sans doute de
+l'injustice à juger rigoureusement le caractère de cet homme
+indéfinissable, fils naturel d'un prince allemand, entraîné de bonne
+heure dans l'émigration, rentrant en France sous la protection du
+peintre David, ayant, comme on vient de le voir, des velléités de
+républicanisme, et plus tard, vivement attaché au système impérial de
+Napoléon, mais l'abandonnant vers 1813 pour se joindre aux armées
+alliées qui firent rentrer les Bourbons en France l'année suivante, et
+obtenant sous la restauration je ne sais quel emploi dans l'Inde, où il
+a fait une espèce de fortune dont il est venu jouir à Paris jusqu'à sa
+mort, vers 1842.
+
+Mais revenons à la mémorable époque qui nous occupe. Ce tableau tant
+attendu, _les Sabines_, auquel les femmes les plus élégantes de Paris
+passaient pour avoir concouru, s'achevait; mais lentement, et l'on
+venait d'entrer dans l'an VI (1797-1798). Un personnage d'une haute
+importance allait donner une activité nouvelle à cet amour de
+dissipation qui s'était emparé de Paris, et modifier encore une fois les
+idées du peintre David.
+
+Après une suite de victoires qu'il serait superflu d'énumérer ici, le
+jeune Bonaparte, le général en chef de l'armée d'Italie, signe les
+préliminaires de la paix avec les plénipotentiaires de l'empereur
+d'Autriche (floréal an V); six mois après (vendémiaire an VI), il
+conclut à Campo-Formio, près d'Udine, un traité de paix définitif avec
+les envoyés du même prince, et bientôt (frimaire an VI) il apporte
+lui-même à Paris et présente au Directoire la ratification de ce traité
+donnée par l'empereur.
+
+Jusque-là les saturnales de ce temps avaient toujours paru extravagantes
+à ceux-mêmes qui y prenaient la part la plus active; mais cette joie de
+tous les instants, ce délire continuel, cette succession non interrompue
+de fêtes de jour et de nuit et cette disposition permanente à
+l'engouement, prirent tout à coup un caractère d'opportunité et de
+grandeur, lorsque le général Bonaparte vint à Paris déposer entre les
+mains des membres du Directoire les drapeaux des armées qu'il avait
+vaincues et le traité de paix qui semblait devoir assurer le repos de
+l'Europe. L'enthousiasme et la confiance qu'inspiraient sa fortune et
+ses talents étaient tels à ce moment, que tous les partis rattachèrent
+leurs espérances diverses à lui seul. Chacun d'eux se flatta d'attirer à
+sa cause le jeune général, et ce concours d'espérances contraires donna
+naissance à un concert unanime de louanges et d'admiration pour celui
+que chacun regardait d'avance comme son héros.
+
+Le Corps législatif lui donna dans les galeries du Muséum une fête et un
+immense banquet, auxquels assistèrent les membres du Directoire, les
+ministres, le corps diplomatique et les chefs des grandes
+administrations. Quelques jours après, le général Bonaparte fut nommé
+membre de l'Institut, et dès que ces honneurs publics lui eurent été
+rendus, tous ceux qui avaient ou qui crurent avoir assez d'importance à
+Paris pour recevoir le héros du jour chez eux sollicitèrent la faveur de
+le voir paraître au moins quelques minutes au milieu de leurs fêtes. Ce
+qu'il y eut de bals où l'on attendit vainement l'arrivée de Bonaparte
+jusqu'à deux et trois heures du matin est incalculable. On ne peut se
+figurer l'espèce d'enivrement qu'éprouvaient ceux qui avaient pu le
+voir, et les étranges questions que leur adressaient ceux qui n'avaient
+pas joui de la même faveur. Quelques jours après le banquet du Muséum,
+Étienne a entendu dire à la belle Mme Méchin, qui y avait assisté:
+_Enfin j'ai vu le général Bonaparte; je lui ai touché le coude!_
+
+De toute cette foule de gens qui s'enivraient du plaisir de voir cet
+homme, le parti auquel il plut davantage, à quelques exceptions près,
+fut celui des républicains dits _jacobins_. Par ses victoires, Bonaparte
+était arrivé à arracher ce que l'on n'avait pu obtenir jusque-là, la
+reconnaissance de la république par l'Autriche; et cet acte important
+semblait avec raison devoir garantir les hommes de Robespierre de toutes
+les récriminations trop violentes que l'on aurait tenté de faire contre
+eux. Bonaparte, d'ailleurs, avait donné quelques gages à ce parti, et
+l'on savait que lorsqu'il rédigea les préliminaires de paix signés à
+Tolentino, on avait eu assez de peine à lui faire effacer certaines
+lignes où la république française était louée outre mesure[40].
+
+David fut un des premiers que Bonaparte fascina et l'un des hommes de la
+révolution qui lui furent le plus dévoués par la suite. Comme tout
+Paris, David avait cherché à voir le général Bonaparte, et, en sa
+qualité de peintre, la pureté des traits et la profondeur de physionomie
+du visage de cet homme l'avaient vivement frappé. On ne s'occupait plus
+de la vie révolutionnaire de David; l'artiste faisait le tableau des
+_Sabines_, il avait rendu service à beaucoup de monde; ses nombreux
+élèves le vantaient partout, il était de l'Institut, confrère du héros
+par conséquent, et en position d'aller lui rendre visite. Mais ce
+n'était pas seulement un motif de curiosité ou même d'admiration qui le
+portait à désirer de voir Bonaparte; la reconnaissance, à ce que l'on
+assure, y entrait pour beaucoup. Quelques mois avant la signature du
+traité de Campo-Formio, lorsque l'inquiétude régnait à Paris, aux
+approches du 18 fructidor an V, et que le parti royaliste menaçait les
+républicains ardents, Bonaparte, qui, alors général en chef de l'armée
+d'Italie, protégeait la cause de ces derniers, eut l'idée d'arracher
+David aux persécutions auxquelles il pouvait être en butte s'il restait
+dans la capitale. On assura que Julien, un de ses aides de camp, fut
+chargé de faire au peintre la proposition de venir au camp du général,
+pour peindre les batailles, et se soustraire par ce moyen au danger des
+agitations politiques. On ignore les raisons qu'a eues David de ne pas
+profiter de cette offre, mais il n'oublia pas la franchise et la
+générosité avec lesquelles elle lui avait été faite.
+
+Comme, malgré les efforts des artistes italiens et français, il n'y
+avait encore ni une médaille ni une gravure qui rappelassent fidèlement
+les traits du héros pacificateur, David lui proposa de venir poser dans
+son atelier, s'offrant à reproduire cette image que tout le monde
+désirait connaître et posséder. À peine cette affaire parut-elle
+arrangée, que David s'empressa de faire les préparatifs, nécessaires
+pour recevoir son modèle et commencer son ouvrage. L'atelier des Horaces
+fut choisi pour les séances, et Étienne et Alexandre furent chargés par
+leur maître de disposer convenablement l'estrade sur laquelle Bonaparte
+devait se placer. Tous ces arrangements étaient terminés depuis deux
+jours et le héros de la fête n'avait encore rien fait dire. David avait
+l'imagination montée au sujet de ce portrait, et, après avoir envoyé
+plusieurs lettres au petit hôtel de la rue Chantereine, que l'on avait
+surnommée _rue de la Victoire_, il prit le parti d'aller lui-même
+s'entendre avec Bonaparte. Celui-ci avait complétement oublié une
+promesse faite sans doute plutôt par politesse qu'avec l'intention de la
+tenir; cependant il dit à l'artiste qu'il pouvait compter sur lui pour
+le lendemain, et en effet il se rendit à l'atelier des Horaces vers
+midi. Le bruit de sa venue au Louvre s'était répandu dans tous les
+ateliers, en sorte que maîtres et élèves formèrent une haie dans les
+corridors que Bonaparte parcourut avec les deux officiers qui
+l'accompagnaient. Ducis se précipita tout essoufflé dans l'atelier des
+Horaces où se tenait David avec Alexandre et Étienne, et dit: _Voilà le
+général Bonaparte!_ L'artiste alla au-devant du héros, qui, après avoir
+monté rapidement le petit escalier de bois, entra en ôtant son chapeau.
+Il était vêtu d'une simple redingote bleue à collet, laquelle, se
+confondant avec le noir de sa cravate, faisait ressortir sa figure
+jaunâtre et maigre, mais qui paraissait alors d'autant plus belle que la
+disposition artificielle de la lumière en faisait ressortir les formes
+grandes et bien prononcées. Étienne voyait Bonaparte pour la première
+fois; il fut frappé d'abord de sa jeunesse en pensant à ce qu'il avait
+déjà fait, mais un examen plus attentif lui fit observer dans la
+physionomie de cet homme une réserve singulière. Après les premières
+civilités entre lui et l'artiste, celui-ci s'entendit avec les deux
+officiers sur le costume militaire que l'on avait apporté et qu'il
+s'agissait de faire revêtir au modèle, dont ses aides de camp eurent
+soin de ne pas dissimuler l'impatience. Pendant cette conversation qui,
+bien que tenue à voix basse, pouvait être parfaitement comprise,
+Bonaparte regarda successivement avec attention, mais sans laisser
+paraître sur son visage la moindre de ses impressions, les deux tableaux
+des _Horaces_ et du _Brutus_. Le seul sentiment qui perçât sur sa
+physionomie était une certaine impatience, comme celle que l'on éprouve
+quand on sent que l'on dépense son temps inutilement.
+
+Étienne se retira au moment où la séance commençait, lorsque Bonaparte
+monta sur l'estrade avec son costume de général, et il alla rejoindre
+ses camarades dans l'atelier des élèves. David eut sans doute un
+pressentiment de ce qui devait lui arriver, car il mit en œuvre tout ce
+qu'il avait d'habileté pratique, et acheva, dans cette séance de trois
+heures environ, l'ébauche de la tête[41].
+
+Le lendemain de ce jour, bien que l'on connût les résultats de la séance
+donnée par Bonaparte, les élèves attendaient avec impatience leur maître
+pour apprendre de lui-même des détails qui excitaient chez eux la plus
+vive curiosité. Vers deux heures, David vint au milieu d'eux, et
+s'avançant près de la table du modèle, au centre vide de l'atelier:
+«Vous êtes curieux, dit-il en souriant plus que de coutume et de manière
+à laisser voir la tumeur de sa mâchoire supérieure, vous êtes curieux de
+savoir ce qui s'est passé hier là-haut? Ah! je crois, (j'espère au
+moins!) que ce que j'ai fait hier sur ma toile n'est pas inférieur à mes
+productions précédentes... Vous verrez cela, vous verrez cela; mais
+quand j'aurai fini... Oh! mes amis quelle belle tête _il_ a! C'est pur,
+c'est grand, c'est beau comme l'antique! Le connaissez-vous? L'avez-vous
+vu?--Non, non, monsieur, s'écrièrent quelques-uns des élèves.--Eh bien,
+continua le maître en prenant le porte-crayon des mains d'un jeune
+homme, attendez, attendez, je vais faire en sorte de vous en donner une
+idée... Taille-moi donc ce crayon-là un peu plus fin,» dit-il
+brusquement à un petit rapin qui l'écoutait bouche béante; et il ajouta
+pendant qu'on s'empressait de lui obéir: «Ces maladroits de graveurs
+italiens et français n'ont pas seulement eu l'esprit de faire une tête
+passable avec un profil qui donne une médaille ou un camée tout faits...
+Attendez, attendez, vous allez voir ce que c'est que ce profil-là!» Et
+en disant ces mots, il monta sur la table du modèle et dessina au crayon
+blanc, sur la muraille, le profil de Bonaparte, de la hauteur de quatre
+à cinq pouces.
+
+Pendant que chacun allait voir de près le dessin qui excitait si
+vivement l'admiration et la curiosité des élèves, David s'étendit en
+éloges sur Bonaparte, sur ses prodigieux succès, et sur les espérances
+de bonheur qu'il réalisait déjà pour son pays. «Enfin, dit-il, mes amis,
+c'est un homme auquel on aurait élevé des autels dans l'antiquité; oui,
+mes amis; oui, mes chers amis! _Bonaparte est mon héros!_»
+
+Ce qui doit faire croire que ce sentiment chez David était vrai, c'est
+qu'il a été durable. Cependant, ceux de ses élèves les plus avancés en
+âge, et qui n'avaient pas perdu le souvenir du passé, ne purent
+s'empêcher de sourire intérieurement, et même de pardonner bien des
+écarts d'imagination à un homme qui se passionnait ainsi pour un général
+républicain dont l'influence politique et les manières avaient, déjà à
+cette époque, quelque chose de si puissant et de si absolu.
+
+Ce portrait resta inachevé; et comme le temps et surtout la tête de
+Bonaparte étaient gros d'un avenir immense, ce petit événement n'eut de
+retentissement que dans l'école du peintre David, qui se remit bientôt à
+travailler à son tableau des _Sabines_.
+
+Durant les fêtes qui furent données à Bonaparte pendant son séjour à
+Paris, il n'y eut personne qui ne fît, en le voyant, l'observation
+qu'Étienne avait faite en se trouvant avec lui dans l'atelier des
+Horaces; on fut généralement frappé de la réserve extraordinaire d'un
+homme de cet âge et parvenu sitôt à un tel degré de gloire. En effet,
+tandis que la foule le regardait comme arrivé, lui se sentait seulement
+au point de départ. Il est vrai qu'il ignorait absolument le but extrême
+qu'il désirait atteindre; mais, peu curieux des honneurs qu'on lui
+prodiguait pour ce qu'il avait déjà accompli, son imagination active,
+son ambition immense, roulaient les projets les plus gigantesques. Dans
+le cours des cinq mois qui s'écoulèrent entre le jour où il apporta la
+paix signée à Paris, jusqu'à celui (1er floréal an VI) où il partit de
+Toulon pour aller en Égypte, mille entreprises audacieuses et folles
+avaient occupé cette tête, que le peintre David trouvait, non sans
+raison, si profondément expressive et si belle. Avant que le
+gouvernement se décidât à entreprendre l'expédition d'Égypte, il avait
+été souvent question d'une descente en Angleterre, dont le héros
+d'Arcole devait diriger les opérations. Mais s'il fut réellement tenté
+de conquérir l'Égypte, ou si, comme on l'assure, le Directoire, fatigué
+de sa gloire et jaloux de sa popularité, le nomma général en chef de
+l'expédition d'Orient pour lui tendre un piége, ses envieux le servirent
+aussi bien que la fortune; car on avait à peine appris le débarquement
+des troupes françaises commandées par le général Bonaparte à Alexandrie
+(13 messidor an VI), qu'un mois après, le 9 thermidor, et pour célébrer
+l'anniversaire de la chute de Robespierre, on fut obligé de faire faire
+une entrée triomphale dans Paris à tous les objets d'art recueillis et
+conquis en Italie à la suite des victoires de Bonaparte, dont le nom se
+mêlait désormais à tout.
+
+Cette fête à laquelle, selon le goût du temps, on donna toutes les
+apparences d'une cérémonie antique, flatta singulièrement l'amour-propre
+de la nation, et fit retentir avec plus d'enthousiasme et de
+reconnaissance encore le nom du jeune Bonaparte, qui était sur le point
+de faire son entrée dans la ville du Caire. Les objets d'art et de
+sciences, livres, manuscrits, statues antiques et tableaux conquis par
+l'armée d'Italie, avaient été débarqués à Charenton; et pendant les dix
+jours qui précédèrent leur entrée à Paris, une foule de curieux
+remontaient la Seine jusqu'à ce village, pour considérer, sous toutes
+leurs faces, les caisses renfermant les trésors dus à l'épée de
+Bonaparte. Obéissant à une inspiration généreuse et pacifique, le
+gouvernement du Directoire avait saisi cette occasion d'ôter à la fête
+du 9 thermidor le caractère politique et haineux qu'elle avait conservé
+jusque-là, afin de ramener, autant qu'il était possible, les cœurs
+français à la concorde par un sentiment commun, l'orgueil national. On
+résolut donc de faire entrer triomphalement à Paris, ce jour-là même,
+toutes les caisses renfermant les manuscrits, les livres, les statues et
+les tableaux provenant de la bibliothèque et des musées du Vatican. Ces
+caisses, tirées des bateaux sur lesquels elles avaient traversé une
+partie de la France depuis Marseille, furent placées sur d'énormes
+chariots attelés de chevaux richement harnachés. À ces richesses, on en
+avait ajouté d'autres pour coordonner ce précieux convoi et lui imprimer
+un caractère encyclopédique, idée qui dominait alors toutes les
+intelligences spéculatives. L'ensemble de ce long cortége était divisé
+en quatre sections. En tête s'avançaient les caisses remplies de
+manuscrits et de livres; puis celles où l'on avait rassemblé les
+produits minéraux les plus curieux de l'Italie, et entre autres les
+fossiles de Vérone. Pour compléter cette espèce de musée d'histoire
+naturelle ambulant, venaient, portées sur des chars, des cages de fer
+renfermant des lions, des tigres et des panthères, au-dessus desquelles
+se balançaient d'énormes branches de palmier, de caroubier et d'autres
+végétaux exotiques rapportés en France par les officiers de notre
+marine. Cette partie du cortége, symbolique ainsi que les autres,
+semblait indiquer que non-seulement aucune connaissance ne resterait
+désormais étrangère à la France, mais qu'elle devait s'approprier et
+acclimater chez elle les diverses productions du globe.
+
+Venait ensuite une longue file de chariots portant les tableaux
+encaissés, sur lesquels on avait pris le soin d'indiquer les productions
+les plus célèbres, telles que la _Transfiguration_ de Raphaël, le
+_Christ_ de Titien, etc., etc., et, outre ces désignations, on avait
+ajouté encore des vers en l'honneur des grands artistes et de l'armée
+française.
+
+Enfin, sur des chars plus solides, plus lourds, suivaient les statues,
+les groupes en marbre: l'_Apollon du Belvédère_, les _Neuf Muses_,
+l'_Antinous_, trois ou quatre _Bacchus_, le _Laocoon_, le _Gladiateur_,
+et ce que la statuaire antique offrait alors de plus remarquable. Ces
+chars avec leurs charges précieuses étaient numérotés et couverts en
+grande partie de branches de lauriers, de bouquets, de couronnes de
+fleurs et de drapeaux pris sur l'ennemi, auxquels étaient attachées des
+inscriptions françaises, latines et grecques, faisant allusion aux
+divinités et aux personnages représentés en sculpture, ou célébrant la
+gloire de l'armée et du général à qui on devait ces prodigieuses
+richesses.
+
+Chacune de ces quatre divisions était précédée de détachements de
+cavalerie et d'infanterie avec tambours et musique en tête; puis les
+membres de l'Institut, correspondant aux quatre divisions, près desquels
+se groupaient les savants et les artistes, derrière lesquels marchaient
+encore les acteurs des théâtres lyriques chantant des hymnes
+d'allégresse, et célébrant les armes victorieuses de la France.
+
+Cet immense cortége, parti du quai bordant le jardin des Plantes,
+accompagné pendant son long trajet par une foule qui croissait
+incessamment, traversa tout Paris pour défiler au Champ de Mars devant
+les cinq membres du Directoire, placés près de l'autel de la patrie, et
+environnés des ministres, des grands fonctionnaires civils, des
+généraux, de la garnison et d'un concours immense de curieux venus pour
+assister à l'une des fêtes publiques où certainement l'enthousiasme fut
+le plus vif et le plus sincère. Il fut grand surtout, comme on peut le
+croire, parmi les artistes et chez tous ceux qui, regardant la France
+comme le centre d'où devait se répandre une nouvelle science, une
+nouvelle vie intellectuelle, se félicitaient de voir arriver à Paris les
+chefs-d'œuvre d'art de la Grèce et de l'Italie.
+
+Un seul homme eut une idée contraire et le courage de l'exprimer: ce fut
+David. Quelques jours après la fête au Champ de Mars, où l'on avait
+promené en triomphe les soixante ou quatre-vingts chariots sur lesquels
+étaient emballés les statues et les tableaux, il manifesta à ses élèves
+réunis à l'atelier le regret qu'il éprouvait de ce que ces objets d'arts
+avaient été enlevés à l'Italie. Comme il ne s'était exprimé à ce sujet
+que d'une manière générale, et sans motiver son opinion, ses paroles,
+répétées dans le public, furent interprétées d'une manière
+désavantageuse, et les détracteurs du grand artiste ne manquèrent pas de
+dire qu'il ne tenait ce langage que par envie, et dans la crainte qu'une
+comparaison immédiate ne fît reconnaître l'infériorité de ses propres
+ouvrages. D'autres pensèrent qu'une autre espèce de jalousie lui
+inspirait ce sentiment, et qu'il voyait avec peine que ces brillants
+trophées eussent été gagnés sous le gouvernement du Directoire plutôt
+que sous celui de la Convention.
+
+Étienne, à qui David commençait à montrer une confiance particulière, et
+qui n'avait pas été moins étonné que le public des regrets singuliers
+exprimés par son maître, résolut de le questionner à ce sujet.
+
+«Sachez bien, mon cher Étienne, lui dit-il, que l'on n'aime pas
+naturellement les arts en France; c'est un goût factice. Soyez certain,
+malgré le vif enthousiasme que l'on témoigne ces jours-ci, que les
+chefs-d'œuvre apportés d'Italie ne seront bientôt considérés que comme
+des richesses curieuses. La place qu'occupe un ouvrage, la distance que
+l'on parcourt pour l'aller admirer, contribuent singulièrement à faire
+valoir leur mérite, et les tableaux en particulier, qui étaient
+l'ornement des églises, perdront une grande partie de leur charme et de
+leur effet quand ils ne seront plus à la place pour laquelle ils ont été
+faits. La vue de ces chefs-d'œuvre formera peut-être des savants, des
+Winkelmann, mais des artistes, non.»
+
+Ce discours fut loin de porter la conviction dans l'esprit d'Étienne,
+qui, pensant que David, mécontent et désabusé depuis sa chute politique,
+reportait en ce moment cette mauvaise disposition d'esprit jusque sur
+les questions relatives à l'avenir des arts, crut fermement que son
+maître se trompait. Mais l'expérience a parfaitement réalisé ces
+craintes, et le séjour des chefs-d'œuvre antiques et modernes en France
+n'a pas formé un seul artiste remarquable dans l'intervalle de 1800 à
+1815.
+
+Le résultat immédiat de leur arrivée à Paris a été la recrudescence de
+l'engouement inconcevable dont on était déjà pris pour la statuaire
+grecque. On publia la traduction du _Laocoon_ de Lessing; tous les
+critiques recherchèrent quelles ont été les causes de la perfection de
+la sculpture antique et quels seraient les moyens d'y atteindre[42]; en
+architecture, les temples de l'Égypte, de la grande Grèce[43] et de la
+Sicile furent les seuls modèles que l'on voulût consulter; on ne
+feuilletait pas d'autre livre que les _Antiquités d'Athènes_, publiées
+par Stuart; on en vint même promptement à mettre la plus simple
+composition tirée d'un vase étrusque, au-dessus des ouvrages
+nouvellement apportés d'Italie. Toutes ces exagérations, professées et
+accréditées surtout par les _penseurs_ et les _primitifs_, que dirigeait
+Maurice, augmentèrent prodigieusement et tout à coup l'influence de
+cette secte. Toutes les écoles tenues dans le Louvre s'en ressentirent,
+et celle de David la première. Le maître lui-même ne fut pas épargné:
+_les Sabines_, même avant d'être achevées, furent critiquées avec
+amertume par les _penseurs_, qui ne tardèrent pas à signaler cet ouvrage
+comme fort peu avancé par son style moderne. C'est alors qu'eut lieu,
+entre le maître et ceux de ses élèves dits _primitifs_, cette scission
+dont il a déjà été parlé. David devint plus circonspect sur le choix de
+ceux qu'il laissait pénétrer dans son atelier; il remercia de ses soins
+Pierre Franque, dont les opinions avaient été complétement modifiées par
+celles de Maurice, et il acheva son tableau dans le silence et la
+solitude, aidé seulement par un de ses élèves, très-habile praticien,
+Langlois.
+
+Aucune circonstance remarquable n'accompagna les derniers soins qu'il
+donna à cet ouvrage si longtemps attendu par les artistes et le public,
+et l'on ne s'en préoccupa de nouveau que quand il fut offert au jugement
+du public.
+
+Un événement artistique, se rattachant à la politique, suspendit pour
+quelque temps la curiosité que l'ouvrage de David faisait naître. La
+réaction du parti royaliste contre la révolution agissait sourdement,
+mais avec force. Le nombre des émigrés rentrés était déjà considérable,
+et la plupart de ces amnistiés avaient assez d'influence personnelle
+pour agir sur l'opinion publique. Dans le monde, les émigrés étaient
+devenus l'objet d'un vif intérêt, qui, ainsi qu'il arrive ordinairement
+à Paris, dégénéra bientôt en mode. Un tableau qui figura à l'exposition
+ouverte le 18 août 1799 détermina cet engouement.
+
+Trois ans auparavant, P. Guérin, élève de Regnault, chef de l'une des
+écoles rivales de celle de David, avait remporté le grand prix de
+peinture, et le mérite de l'ouvrage couronné avait fait concevoir de
+hautes espérances du lauréat. En effet, en 1799, P. Guérin exposa la
+scène de _Marcus Sextus_ revenant d'exil, trouvant sa femme morte et sa
+fille plongée dans la douleur. La pantomime de ce tableau est
+dramatique; et, bien que son exécution manque de soudaineté et
+d'énergie, cet ouvrage fut accueilli par le public avec des
+applaudissements dont aucun succès obtenu depuis ne peut donner l'idée.
+Dans les malheurs de l'exilé _Marcus Sextus_ on vit ceux des émigrés, et
+toutes les classes de la société sans exception suivirent l'impulsion
+donnée, et admirèrent également l'ouvrage et l'intention présumée du
+jeune artiste.
+
+Non-seulement le tableau fut constamment environné d'une foule immense
+pendant les trois mois d'exposition, mais le peintre fut l'objet d'une
+suite d'ovations et de triomphes qui faillirent ruiner le peu de santé
+qu'il avait. Outre les invitations qui lui furent faites par l'ancienne
+aristocratie, par les banquiers, par les personnes à la mode, et même
+par les fonctionnaires de l'État, tous les théâtres lui offrirent ses
+entrées gratuites, et Guérin ne paraissait jamais dans un de ces lieux
+publics sans être couvert d'applaudissements à son entrée et pendant les
+entr'actes. Pour être juste, il faut ajouter à la louange de cet homme
+plein de sens, de modestie et de talent, qu'il ne se méprit point sur la
+cause de ce succès extraordinaire, et qu'il ne le considéra que comme un
+engagement sacré qu'il avait pris avec le public de redoubler d'efforts
+pour justifier la bonne opinion que l'on avait de lui[44].
+
+Naturellement les artistes qui n'aimaient point David et son école ne
+virent pas sans plaisir surgir un peintre dont la gloire semblait devoir
+contre-balancer, éclipser même celle du maître universellement admiré
+jusque-là; mais le succès de Guérin ne porta aucune atteinte à la
+réputation de David, et quelques mois étaient à peine écoulés depuis
+l'apparition éclatante du _Marcus Sextus_, que le tableau des _Sabines_,
+exposé dans une des salles du Louvre (nivôse an VIII), fit renaître plus
+vif que jamais l'intérêt qu'il avait précédemment excité.
+
+Le mode d'exposition adopté par David parut une innovation bien plus
+extraordinaire que l'idée de présenter ses personnages nus. L'artiste,
+ayant entendu parler des _exhibitions_ telles qu'elles se pratiquent en
+Angleterre, c'est-à-dire en faisant payer un prix d'entrée à la porte,
+résolut de faire l'essai de cette méthode en France. Il ne fallut rien
+moins que la grande célébrité dont jouissait David et la curiosité
+extrême que faisait naître son nouvel ouvrage, pour que l'on se
+conformât à un usage qui répugne à toutes les habitudes françaises. Bien
+que l'on se soumit à ce mode d'exposition, puisqu'il rapporta vingt
+mille francs, on le blâma généralement, et depuis, aucun artiste n'a osé
+y recourir de nouveau.
+
+Voici les motifs qui avaient engagé David à courir cette chance: depuis
+le tableau des _Horaces_ et celui de _Brutus_, payés trois mille francs
+chacun, et si l'on excepte quelques portraits, l'artiste n'avait tiré
+aucun profit de son pinceau[45]. Le temps de l'orage révolutionnaire
+avait donc été désastreux pour sa fortune et même pour celle de sa
+femme, qui avait reçu ses revenus en assignats. On peut donc dire qu'il
+avait raison de profiter de sa grande célébrité de peintre qui ne lui
+avait guère rapporté jusque-là que des louanges. En outre, David savait,
+par expérience, qu'à cette époque tous ses confrères, ne trouvaient
+aucune occasion de se faire payer de leurs travaux; et il pensait qu'en
+prenant sous sa responsabilité l'essai si peu populaire de faire payer
+pour montrer son ouvrage, il assurait, en cas de réussite, une ressource
+nouvelle aux peintres qui suivraient son exemple.
+
+Le goût des ouvrages antiques, des recherches sur les mœurs des Grecs et
+enfin la vue des statues apportées d'Italie, avaient tellement préparé
+les esprits aux différences qui existent entre les habitudes des anciens
+et celles des nations modernes, que les nudités du tableau des
+_Sabines_, beaucoup plus choquantes qu'elles ne le sont aujourd'hui, ne
+produisirent pas un très-grand effet. Les chevaux sans bride
+contrarièrent bien les idées de la plupart des spectateurs, mais ils
+s'accordèrent pour admirer le Tatius, le général de la cavalerie
+remettant son épée dans le fourreau, et l'homme mort renversé à terre.
+La femme brune aux grands cheveux, qui rappelle Mme de Bellegarde, celle
+qui montre son fils et le groupe des enfants, fixèrent vivement aussi
+l'attention du public.
+
+Quant au Romulus, que l'on trouva roide et froid, il ne fut remarqué que
+par les artistes, ainsi que les deux écuyers des principaux personnages.
+C'était cependant sur ces figures et sur l'Hersilie que l'artiste avait
+cherché à donner l'empreinte la plus forte et la plus pure du goût qu'il
+avait puisé dans les ouvrages de l'antiquité. En effet, les artistes lui
+surent gré des efforts qu'il avait tentés dans cette partie de son
+ouvrage, mais la masse du public montra sa préférence pour tout ce qui y
+est imité plus simplement et dont l'expression est plus dramatique.
+
+À l'exception du _Socrate_, tous les tableaux de David avaient été
+critiqués sous le rapport de la composition, celle des _Sabines_ le fut
+plus encore que les précédentes. La plupart de ceux qui venaient voir ce
+dernier tableau s'attendaient à y trouver l'_enlèvement des Sabines_, ce
+qui nuisit singulièrement à l'intelligence de la scène que David a
+choisie, où les Sabines, devenues mères, présentent leurs enfants aux
+soldats de Romulus et de Tatius, pour arrêter le différend qui s'est
+élevé entre ces deux chefs et leurs nations. La partie dramatique des
+_Sabines_, assez vague effectivement, produisit donc peu d'effet, et ce
+fut le naturel souvent exquis avec lequel plusieurs personnages sont
+rendus qui fixèrent l'attention et ravirent tous les suffrages.
+
+Les critiques ne furent point épargnées à David par ceux des artistes
+qui, en raison de leur âge, de leurs opinions politiques et de leur
+attachement à l'institution et aux doctrines de l'ancienne Académie,
+détruite par la révolution, blâmaient de bonne foi ce nouveau mode de
+l'art de la peinture. Ils n'étaient pas fâchés de se venger d'un homme
+dont ils avaient justement à se plaindre, et qui avait ruiné
+l'institution qui leur avait donné du lustre dans le monde. Ils
+critiquèrent donc avec assez de succès la composition des _Sabines_, la
+partie la plus vulnérable en effet de l'ouvrage. Tout en rendant justice
+à la supériorité avec laquelle le nu y est rendu, ils insistèrent sur ce
+que ce défaut de costume avait d'invraisemblable, et combien il choquait
+à la fois les habitudes reçues et surtout la morale. Les chevaux
+conduits sans bride furent l'objet de plaisanteries interminables, et en
+effet la certitude que l'on a aujourd'hui de l'usage qu'avaient les
+Grecs, d'ajouter ces accessoires en bronze à leurs statues et à leurs
+bas-reliefs en marbre, justifie ces critiques.
+
+Ces divers reproches, très-vivement exprimés, ne s'étendirent guère
+cependant au delà des limites du Louvre, où demeuraient alors presque
+tous les artistes. Et bien qu'ils trouvassent quelques échos dans le
+monde, le tableau des _Sabines_ obtint, dès son apparition, un succès
+qui s'est affermi d'année en année, et qu'après cinquante-quatre ans
+personne ne conteste aujourd'hui. Ce magnifique ouvrage, exceptionnel
+comme les événements, comme les goûts qui dominèrent en France pendant
+les cinq ou six années que David employa à l'achever, eut pour effet
+d'introduire dans les écoles l'étude presque exclusive du nu, et de
+faire prendre à l'architecture, à la sculpture, à la littérature
+théâtrale et même aux arts de l'industrie, un caractère de sévérité que
+l'on ne tarda pas à porter jusqu'à l'excès.
+
+
+
+
+VIII.
+
+LE TABLEAU DES THERMOPYLES.
+
+1800-1812.
+
+
+L'emploi systématique du nu en sculpture et en peinture est un accident
+trop grave dans l'histoire de l'art pour que l'on passe légèrement sur
+ce fait. On regarde ordinairement la représentation du nu comme une
+prétention pédantesque des artistes, et plus souvent encore comme le
+résultat d'un libertinage d'imagination. Sans doute, ces motifs ont
+déterminé plus d'une fois des artistes ordinaires; mais ce serait une
+grave erreur que de croire que Phidias, Michel-Ange et David lui-même,
+qui, en reproduisant le nu, se sont efforcés d'élever l'art à sa plus
+haute puissance, n'auraient eu d'autre idée que de faire parade de leur
+science, ou d'exciter les passions les plus grossières. Ce besoin si
+impérieux, si constant, qu'ont éprouvé les grands artistes de tous les
+temps de représenter l'homme dégagé des vêtements que la variété des
+climats et des usages lui impose, tire son origine de cet instinct qui
+nous pousse à étudier, à connaître l'homme, à démêler, au milieu de
+toutes les créatures inférieures qui l'entourent, quelles sont sa nature
+propre et sa destinée véritable. Que l'on remonte jusqu'à l'époque où
+Socrate, Platon et Aristote révélaient ce qu'il y a de puissant dans
+l'âme et l'intelligence de l'homme pour arriver à la connaissance de la
+vérité et de la justice, et l'on verra que, dans ce temps, Phidias et
+les artistes ses contemporains, étudiant de leur côté l'homme extérieur,
+employaient toute la sagacité de leur esprit et la délicatesse de leur
+goût à découvrir et à fixer les proportions les plus harmonieuses des
+formes humaines. C'est qu'en effet, s'il n'y a pas de véritable
+civilisation tant que les lois de la justice restent inconnues, il est
+également vrai qu'il n'y a point d'art tant qu'on ne s'est pas appliqué
+à la recherche des proportions qui constituent le beau visible.
+
+C'était sous l'influence et le charme de cette idée que se trouvait
+David lorsque, après avoir terminé _les Sabines_, il conçut le projet de
+traiter le sujet de _Léonidas aux Thermopyles_. Alors, comme on l'a déjà
+dit, les publications d'ouvrages sur l'art et les monuments de
+l'antiquité se succédaient avec rapidité; les efforts de la critique
+savante tendaient tous à en faire ressortir l'excellence et ceux des
+jeunes élèves de David, les _penseurs_, sur qui ces opinions
+produisaient le plus d'effet, ne craignaient point d'accuser leur maître
+de ne pas oser porter une réforme complète dans l'art de la peinture.
+
+David ne resta pas tout à fait indifférent à ce reproche, et ce fut
+alors qu'il résolut de traiter le sujet de Léonidas, en se conformant
+aussi rigoureusement qu'il lui serait possible aux principes de l'art
+grec: non-seulement il persista dans l'idée de peindre les personnages
+principaux _nus_, mais il voulut encore changer son système de
+composition.
+
+Ceux qui ont fréquenté David ont pu seuls savoir à quel point cet homme
+aimait son art, en était préoccupé et cherchait sincèrement à s'y
+perfectionner. Jusqu'à ses derniers moments, il n'a cessé de répéter à
+ceux de ses élèves qui avaient sa confiance qu'il cherchait la véritable
+voie; qu'il croyait bien n'en pas être très-éloigné; mais qu'il sentait
+cependant qu'il ne l'avait pas encore trouvée. «Les pas que j'ai faits,
+ajoutait-il, me seront peut-être comptés comme des efforts dignes de
+louange; mais il faudrait que quelqu'un prît après le fardeau où je le
+laisserai, et le portât à sa véritable destination... J'entrevois la
+route de loin!... mais je n'y suis pas, et je n'aurai pas le temps d'y
+arriver.»
+
+David possédait plusieurs des plus rares qualités qui constituent
+réellement un peintre; il avait un sentiment vrai et fort du naturel
+dans le mouvement et dans les formes, et la direction de son esprit
+l'entraînait vers les choses élevées.
+
+Il était resté complétement étranger à l'ironie, si commune de son
+temps, et plus d'une fois, en parlant des peintures sacrées des maîtres
+antérieurs à Raphaël, il lui est arrivé de reconnaître que ces premiers
+artistes devaient aux sujets qu'ils ont traités une bonne partie de la
+grandeur et de la majesté qu'ils ont imprimée à leurs ouvrages. Pendant
+qu'il méditait sur son sujet de Léonidas, et que, livré tout entier à
+l'étude des principes de l'art grec, il nourrissait son esprit et ses
+yeux de ce que la statuaire antique nous a laissé de plus sévère et de
+plus beau, frappé en même temps, des beautés analogues qu'il croyait
+reconnaître dans les vieux maîtres modernes, tels que Giotto,
+Fra-Angelico da Fiesole, et surtout Pérugin, David s'inspirait tour à
+tour des compositions fameuses de ces deux époques. Ces études
+comparatives exercèrent une grande influence sur la réforme qu'il
+s'efforça d'apporter dans la composition de son nouvel ouvrage, le
+_Léonidas_. Déjà, dans ses _Sabines_, il s'était appuyé de l'autorité
+des anciens pour dégager, isoler même, chacune de ses figures
+principales, au lieu de les entasser, selon l'usage académique, afin de
+former des groupes compacts, et de produire plus facilement de grands
+effets de lumière et d'ombre. Entraîné par les idées nouvelles que lui
+avait suggérées la vue de quelques peintures d'Herculanum et de Pompéi,
+par les descriptions de Pausanias[46] à l'occasion des tableaux que
+Polygnote exécuta dans le Pœcile à Athènes, ainsi que par les
+compositions _sur un seul plan_ de Pérugin et de quelques-uns de ses
+prédécesseurs, David conçut la pensée, pour ramener l'art de la
+composition à cette simplicité antique, d'intéresser le spectateur, non
+pas comme l'ont fait les peintres depuis le XVIIe siècle, en sacrifiant
+tout à l'effet dramatique, mais, au contraire, en fixant l'attention
+successivement sur chaque personnage par la perfection avec laquelle il
+serait traité.
+
+Quelque étrange que puisse paraître ce système de composition à certains
+esprits qui ne se hasardent pas volontiers dans le domaine des idées
+étrangères à leur siècle, il faut bien l'admettre, sinon comme parfait,
+au moins comme ayant été adopté et suivi aux différentes époques où les
+arts, ayant toute leur importance, étaient traités par les génies
+réputés les plus forts et les plus élevés. Ainsi, sans parler des
+tableaux de Polygnote, dont la description ne nous donne qu'une idée
+vague, la plupart des compositions de Giotto, de Signorelli, de
+Fra-Angelico et de Pérugin sont disposées d'après ce système. Bien plus,
+_la Dispute du Saint-Sacrement_, _l'École d'Athènes_, _la Vierge aux
+poissons_, _la Vierge de Foligno_, _la Sainte Cécile_, de l'immortel
+Raphaël, sont des chefs-d'œuvre, non pas parce qu'ils présentent une
+scène bien dramatiquement enchaînée, mais seulement parce que chaque
+personnage, placé presque isolément et se rattachant aux autres plutôt
+par une pensée que par une attitude et une expression, soumet peu à peu
+les yeux et l'âme, au lieu de s'attaquer aux passions.
+
+Comme tous les grands artistes, David avait donc le désir instinctif de
+diriger les effets de son art de manière à obtenir beaucoup de
+simplicité et une grande élévation; et si le conflit des idées
+contraires qui se combattaient à son époque, si l'état de la
+civilisation de son temps, ne permirent pas que l'on appliquât à
+l'exercice des arts en 1800 un système qui s'était affaibli même sous le
+génie de Raphaël, et dont la fondation remontait à vingt-deux siècles,
+il faut au moins savoir gré à l'auteur des _Sabines_ d'avoir eu le
+courage de remettre ces antiques idées en honneur, et d'avoir donné des
+preuves d'un talent assez vigoureux pour communiquer une existence
+pendant trente ans à des doctrines qui étaient restées sans application
+depuis Pérugin et Raphaël.
+
+Ces espérances de réforme se présentaient alors plus vives que jamais à
+l'imagination de David. Rarement il venait corriger ses élèves sans
+qu'il leur parlât de sa nouvelle composition, des différentes idées qui
+s'étaient offertes à son esprit, et de la sévérité de style qu'il
+comptait mettre dans l'exécution de ce dernier ouvrage. Ce fut à cette
+époque que, voulant exciter ses élèves à s'exercer eux-mêmes à la
+composition, il institua dans son école un concours mensuel. On
+choisissait cinq ou six sujets tirés de l'histoire grecque, on les
+inscrivait sur de petits papiers que l'on jetait dans un chapeau et
+celui que l'on en tirait au hasard devenait le programme à suivre.
+Enfin, les dix ou douze sous que chaque concurrent remettait au brave
+caissier Grandin étaient employés à acheter un livre ou une gravure,
+prix destiné au vainqueur. Cet usage dura peu. Outre la facilité de
+composer, comme il fallait encore posséder le talent de faire lestement
+des croquis, pour présenter des esquisses passables, il se trouva que
+deux ou trois élèves seulement remplissant à peu près ces conditions, le
+reste refusa bientôt de se présenter à ce concours. Vermay et Étienne
+ayant successivement remporté les prix, leurs camarades, après les avoir
+proclamés deux fois vainqueurs à leurs dépens, leur laissèrent le champ
+libre.
+
+Mais Étienne, qui déjà avait reçu de nombreuses marques de confiance de
+son maître, obtint encore de lui une distinction flatteuse, à l'occasion
+d'une composition qui avait valu à cet élève la première place au
+concours. Le sujet était Cimon l'Athénien faisant embarquer les femmes
+et les enfants pour les soustraire aux horreurs d'un siége.
+Non-seulement David, après le jugement, donna des éloges à son disciple,
+mais il lui demanda en souriant _la permission_ de garder l'esquisse
+dans ses cartons.
+
+David peintre, on ne saurait trop le répéter, était d'une bonhomie,
+d'une sincérité presque enfantine. Toutes les fois qu'il croyait trouver
+une occasion d'épurer son art, de perfectionner quelque partie de son
+talent, il faisait le sacrifice de son amour-propre avec une abnégation
+complète. Entre autres choses qui ne lui étaient pas familières, il
+ignorait les lois de la perspective, et il lui était impossible de faire
+la moindre indication, le plus simple croquis d'une figure, sans modèle.
+Constamment il en faisait l'aveu à ses élèves, en leur recommandant de
+ne pas tomber dans la même faute que lui. Aussi les forçait-il en
+quelque sorte d'apprendre la perspective, et leur enjoignait-il de
+porter toujours sur eux un petit carnet pour y tracer, au moyen de
+quelques lignes, les scènes, les mouvements et les physionomies qui
+pourraient attirer leur attention dans les lieux publics.
+
+David louait quelquefois ces talents accessoires chez ses élèves, il les
+admirait même, tant il regrettait de ne pas les posséder. Étienne eut
+une occasion de reconnaître l'admirable modestie et l'envie constante de
+bien faire qui distinguaient ce grand artiste de tous les peintres de
+son temps. «Mon ami, lui dit-il un jour, lorsqu'il commença à établir sa
+scène des Thermopyles, il faut que vous me rendiez un service: ce
+serait, en vous servant du plan topographique du _Passage des
+Thermopyles_ que voilà, d'en tracer une vue perspective. Vous êtes
+peintre, vous composez assez bien pour connaître les convenances de
+notre art; ainsi, rendez-moi ce service, car je n'ose m'en fier à un
+ingénieur ou à un démonstrateur de perspective, qui me ferait de la
+science, ce qui n'est pas mon affaire.» Il faut savoir ce qu'un élève
+éprouve de respect et d'admiration devant un maître justement célèbre,
+pour se figurer l'ardeur qu'Étienne mit à résoudre le problème qui lui
+fut proposé. Des vingt essais qu'il fit, il en acheva trois qu'il porta
+à son maître, en lui faisant observer sur le plan les trois points de
+vue différents d'où les aspects avaient été pris. David examina
+attentivement les trois dessins, puis dit à Étienne: «Merci; voilà mon
+terrain; à présent il faut que je me dispose à livrer ma bataille.»
+Quelques jours après, pendant l'inspection des études des élèves, il dit
+en plein atelier: «Je travaille à mes Thermopyles, mes amis; je commence
+à disposer l'ensemble de ma composition, mais il faut que vous
+m'aidiez.» Comme chacun lui lançait des regards interrogatifs pour
+savoir au juste ce qu'il voulait dire: «Oui, ajouta-t-il, il faut que
+vous m'aidiez. Il y a longtemps que vous n'avez concouru entre vous pour
+la composition; je veux que vous repreniez cet exercice, et je vais vous
+proposer à l'instant même un sujet: _Léonidas au passage des
+Thermopyles_... Vous riez?... Mais je vous parle très-sérieusement.
+Faites vos efforts pour trouver quelques bons groupes, quelques figures
+heureuses d'intention, et je promets d'avance à celui à qui cela
+arrivera de le récompenser en employant tous mes soins et tout ce qui
+m'a été départi de talent, pour réaliser son idée sur ma toile. Allons
+Étienne, dit-il en s'adressant à cet élève, _Léonidas et les Spartiates
+près de livrer combat aux Thermopyles_, voilà un beau sujet!...» Il se
+tut pendant quelques instants, puis: «Je vois, ajouta-t-il, que vous
+êtes des poltrons, vous laissez là votre maître.»
+
+Le sujet avait séduit Étienne, qui d'ailleurs sentit son amour-propre
+aiguillonné par la promesse qu'avait faite le maître, d'exécuter dans
+son tableau une idée heureuse que pourraient lui fournir ses élèves.
+Dans l'espace d'une semaine, Étienne composa, mit au trait et acheva une
+esquisse sur le sujet donné[47]. D'abord il n'osa la présenter à son
+maître, mais encouragé par les éloges de quelques-uns de ses camarades,
+entre autres par ceux de Lullin, dans lequel il avait toute confiance,
+il se décida à montrer son dessin à David. Rien ne saurait mieux faire
+apprécier les intentions sincères avec lesquelles cet artiste se rendait
+compte de son art à lui-même, et dictait ses conseils à ses élèves, que
+la manière dont il reçut l'esquisse qu'Étienne lui présenta.
+
+«C'est vraiment bien, lui dit-il, c'est un sujet si difficile! vous le
+savez maintenant. Voilà plusieurs groupes très-bons, bien pensés, bien
+inventés, et de plus, bien dans le caractère du sujet... Oh! oh! il y a
+là quelques figures, un groupe même, dont je m'arrangerai bien.
+Voulez-vous me les confier? dit David en souriant, je vous promets de
+les soigner.»
+
+La joie d'Étienne était extrême. «Vous avez choisi, ajouta le maître
+après quelques minutes d'attention et de silence, un autre instant que
+celui que je me propose de rendre. Votre Léonidas donne le signal pour
+prendre les armes et marcher au combat, et tous vos Spartiates répondent
+à son appel. Moi, je veux donner à cette scène quelque chose de plus
+grave, de plus réfléchi, de plus religieux. Je veux peindre un général
+et ses soldais se préparant au combat comme de véritables Lacédémoniens,
+sachant bien qu'ils n'en échapperont pas; les uns absolument calmes, les
+autres tressant des fleurs pour assister _au banquet qu'ils vont faire
+chez Pluton_. Je ne veux ni mouvement ni expression passionnés, excepté
+sur les figures qui accompagneront le personnage inscrivant sur le
+rocher: _Passant, va dire à Sparte que ses enfants sont morts pour
+elle_. Figurez-vous, mon cher Étienne, que dans ce tableau, je veux
+caractériser ce sentiment profond, grand et religieux qu'inspire l'amour
+de la patrie. Par conséquent, je dois en bannir toutes les passions qui
+non-seulement y sont étrangères, mais qui en altéreraient encore la
+sainteté. Votre Léonidas n'est pas le mien, ajouta-t-il en désignant les
+figures sur l'esquisse, vous l'avez fait animé et décidé à en venir aux
+mains; le mien sera calme, il pensera avec une joie douce à la mort
+glorieuse qui l'attend ainsi que ses compagnons d'armes. Vous devez
+comprendre à présent, mon ami, le sens dans lequel sera dirigée
+l'exécution de mon tableau. Je veux essayer de mettre de côté ces
+mouvements, ces expressions de théâtre, auxquels les modernes ont donné
+le titre de _peinture d'expression_. À l'imitation des artistes de
+l'antiquité, qui ne manquaient jamais de choisir l'instant avant ou
+après la grande crise d'un sujet, je ferai Léonidas et ses soldats
+calmes et se promettant l'immortalité avant le combat. Rappelez-vous
+cette pierre gravée antique représentant Ajax en démence; on ne le voit
+pas à l'instant où, hors de lui-même, il égorge les troupeaux en croyant
+immoler les Grecs: l'artiste l'a montré dans un moment où, reprenant
+passagèrement l'usage de la raison, accablé de fatigue et honteux de
+lui-même, il réfléchit tristement, près d'un autel, au milieu des
+bestiaux qu'il a abattus. Et cet autre camée que vous connaissez bien
+aussi, où l'on voit Achille pleurant sur le corps de Penthésilée, que ce
+héros vient de tuer dans un combat? Quelle belle idée!!! Achille
+combattant une amazone, une femme, n'était qu'une scène et une pensée
+vulgaires; mais Achille, après l'emportement du combat, s'apitoyant sur
+le sort et la beauté de la guerrière qu'il vient de renverser, c'est une
+idée grande, morale, et qui, de plus, s'adapte d'une manière
+merveilleuse aux convenances délicates de l'art... Mais j'aurai bien de
+la peine, ajouta David, à faire adopter de semblables idées dans notre
+temps. On aime les coups de théâtre, et quand on ne peint pas les
+passions violentes, quand on ne pousse pas _l'expression_ en peinture
+jusqu'à la _grimace_, on risque de n'être ni compris ni goûté.»
+
+Étienne écoutait toujours en silence; David examina de nouveau la
+composition de son élève: «Il y a vraiment de très-bonnes _idées_,
+reprit-il en désignant quelques figures; mais, mon cher Étienne, il faut
+que je vous dise le secret de notre métier. Pour un peintre, une _idée_
+n'est qu'une intention, un projet vague, tant qu'au moyen d'une
+exécution sûre et savante, l'artiste n'a pu lui donner un corps et la
+rendre à la fois compréhensible et sensible. Il y a des gens qui ont des
+_idées_ on ne peut plus heureuses, mais il leur est impossible de les
+rendre; c'est évidemment comme s'ils n'en avaient pas. Aussi, malgré
+l'opinion des gens d'esprit, est-il certain qu'un peintre comme
+Mazaccio, par exemple, qui n'a guère fait autre chose que d'excellentes
+études peintes ou des portraits, était réellement un plus grand peintre,
+un plus grand artiste, qu'une foule de compositeurs à la toise, comme
+Vasari et d'autres. Je prendrai donc _quelques idées_ dans votre
+composition, mon cher ami. Si je les rends mal, elles vous resteront; si
+je les rends bien, elles m'appartiendront. Au surplus, _les idées_ que
+je vous prends ne sont peut-être pas les meilleures que renferme votre
+esquisse; ce sont celles qui me conviennent le mieux relativement au but
+que je me propose, et si, comme je l'espère et je le désire, vous
+parvenez un jour à bien posséder tous les moyens pratiques de votre art,
+je vous laisse encore dans votre esquisse _vingt idées_ dont deux ou
+trois seulement, bien rendues, feraient de vous un grand peintre.
+
+«Les Grecs, continuait David, qui certes n'étaient pas à cela près _des
+idées_, comme on l'entend de nos jours, les Grecs et leurs artistes en
+particulier étaient bien pénétrés de cette vérité, qu'une _idée_ ne vaut
+réellement que par la perfection avec laquelle on la rend et on
+l'emploie. Repassez dans votre esprit, mon cher Étienne, les types des
+principales statues de l'antiquité, et vous verrez que le nombre en est
+assez restreint. Cependant, tous les artistes grecs se conformant à ces
+mêmes types, à ces mêmes _idées_, ne se sont pas distingués en en
+inventant de nouveaux, mais en y apportant toujours des modifications,
+des perfections, qui rajeunissaient et complétaient le type primitif,
+_l'idée_ première. Avoir de l'imagination ne consiste pas seulement à
+trouver une _idée_, car cette faculté n'agit pas avec moins de force
+lorsque l'on cherche des ressources pour la rendre, pour la faire valoir
+et lui donner cours dans l'esprit de nos semblables. Ainsi, mon cher
+Étienne, ne négligez pas la pratique de votre art, c'est le seul moyen
+de rendre vos idées profitables.»
+
+Tel était le cercle de pensées dans lequel l'esprit de David s'agitait
+en composant son tableau de _Léonidas_. Lorsqu'il eut posé les
+fondements de ce nouveau travail, il vint encore réclamer l'assistance
+de ses élèves pour l'aider à en tracer l'esquisse. L'exercice de la
+natation était fort à la mode alors à Paris, et parmi les élèves de
+David, il y en avait plusieurs qui s'y distinguaient. Ce goût assez
+général se liait avec celui que les fêtes publiques et l'amour de
+l'antiquité avaient inspiré pour tous les exercices gymnastiques et
+athlétiques. La plupart des jeunes gens qui fréquentaient les bains
+publics, ou faisaient des parties de natation sur la Seine, entre les
+ponts de Paris, étaient tout aussi connus par l'élégance de leur stature
+et l'agilité de leurs mouvements que par les traits de leur visage. Les
+élèves des écoles de peinture se distinguaient entre tous, et dans
+l'atelier de David on comptait plusieurs jeunes gens remarquablement
+beaux et agiles.
+
+David profita tout à la fois de cet avantage et de leur complaisance
+pour tracer, d'après une douzaine d'entre eux, le groupe du tableau des
+_Thermopyles_, qui se compose des divers personnages peignant leurs
+cheveux, agrafant leur chaussure, ou présentant des couronnes de fleurs
+près de celui qui écrit sur le rocher. Ce croquis remarquable, tracé à
+l'atelier même des élèves, devint le point de départ de l'ensemble de la
+composition. Car longtemps David resta indécis au sujet de l'attitude de
+Léonidas, qu'il n'arrêta définitivement qu'en s'inspirant d'une figure à
+peu près posée de la même manière, gravée sur une pierre antique.
+
+Lorsqu'il commença l'exécution de cet ouvrage, il prit pour l'aider dans
+ce travail Langlois, l'un de ses élèves, qui alors était devenu
+dessinateur et praticien fort habile. En cette occasion, David redoubla
+d'efforts pour purifier encore son dessin et son style, et il était
+parvenu à ébaucher presque entièrement son tableau, lorsque des
+événements politiques de la plus haute importance en suspendirent
+l'exécution.
+
+Bonaparte avait quitté l'Égypte, et après le 18 brumaire (1798) an VIII,
+s'était emparé des rênes du gouvernement. Il était premier consul de la
+république française.
+
+David ne tarda pas à faire acte de soumission entre les mains du nouveau
+chef de l'État. Cependant, pour ne laisser ignorer aucune des
+oscillations qui agitaient continuellement l'esprit de cet artiste, il
+faut dire que dans la solitude de son atelier, et l'imagination
+échauffée par le dévouement des trois cents Spartiates dont il retraçait
+l'histoire, ses vieilles idées républicaines reprenaient souvent le
+dessus. «Je veux au moins, disait-il quand il était content de son
+ouvrage, montrer mon _patriotisme sur la toile_.» C'était à peu près la
+disposition d'esprit où il se trouvait, lorsque la révolution du 18
+brumaire s'accomplit.
+
+Ce fut précisément Étienne qui vint lui raconter comment les choses
+s'étaient passées à Saint-Cloud, la fuite des deux conseils et la
+réussite du nouveau César. «Allons, dit David, j'avais toujours bien
+pensé que nous n'étions pas assez vertueux pour être républicains...
+_Causa... diis placuit..._ Comment donc est la fin, Étienne?--_Victrix
+causa diis placuit sed victa Catoni_.--C'est ça même, mon bon ami. _Sed
+victa Catoni_, répéta-t-il plusieurs fois, en lâchant à chaque reprise
+une bouffée de fumée de sa pipe, qu'il tenait en ce moment.»
+
+Soit par admiration sincère pour le mérite de David, soit par un
+instinct prophétique qui lui faisait deviner l'emploi qu'il pourrait
+faire des talents de cet artiste, Bonaparte lui témoigna toujours de la
+bienveillance. On n'a pas oublié l'asile qu'il lui offrit à son armée,
+lors des troubles qui précédèrent la journée du 18 fructidor; le peintre
+des _Horaces_ fut également un des personnages célèbres qu'il attira
+près de lui dès les premiers jours du consulat. C'était ordinairement à
+l'heure de son déjeuner que le premier consul entretenait David.
+Lorsqu'on organisa les autorités nationales d'après la nouvelle
+constitution, Bonaparte dit un jour à l'artiste: «qu'il avait mieux aimé
+le laisser à ses pinceaux que de lui donner une place.--Je n'en ai point
+de regret, répondit David, le temps et les événements m'ont appris que
+ma place est dans mon atelier. J'ai toujours un grand amour pour mon
+art, je m'en occupe avec passion, je veux m'y livrer exclusivement.
+D'ailleurs, les places passent, et j'espère que mes ouvrages resteront.»
+
+Le pouvoir du premier consul était trop loin d'être tel que Bonaparte le
+convoitait, pour que cet homme donnât encore beaucoup de temps à des
+projets dont il ne devait s'occuper qu'un peu plus tard. Sa popularité
+et sa puissance ayant été bientôt affermies par la victoire de Marengo,
+à son retour à Paris, il pensa, sérieusement cette fois, à faire faire
+son portrait par David. Il fit venir le peintre et l'entretint en
+présence du ministre de l'intérieur, Lucien Bonaparte, son frère.
+
+«Que faites-vous en ce moment? lui demanda le premier consul.
+
+--Je travaille au tableau du _Passage des Thermopyles_.
+
+--Tant pis; vous avez tort, David, de vous fatiguer à peindre des
+vaincus.
+
+--Mais, citoyen consul, ces vaincus sont autant de héros qui meurent
+pour la patrie, et, malgré leur défaite, ils ont repoussé pendant plus
+de cent ans les Perses de la Grèce.
+
+--N'importe, le seul nom de Léonidas est venu jusqu'à nous. Tout le
+reste est perdu pour l'histoire.
+
+--Tout, interrompit David... excepté cette noble résistance à une armée
+innombrable. Tout!... excepté leur dévouement, auquel leur nom ne
+saurait ajouter. Tout!... excepté les usages, les mœurs austères des
+Lacédémoniens, dont il est utile de rappeler le souvenir à des soldats.»
+
+Ce fut à la suite de cet entretien que le premier consul manifesta à
+David le désir qu'il peignît son portrait. Le peintre attendait depuis
+longtemps l'occasion de s'occuper de cet ouvrage; il accepta avec
+empressement, témoigna l'intention de commencer aussitôt, et pria le
+premier consul de lui indiquer le jour où il viendrait poser. «Poser?»
+dit Bonaparte qui avait déjà laissé voir auparavant combien ce genre de
+contrainte lui était désagréable, «à quoi bon? Croyez-vous que les
+grands hommes de l'antiquité dont nous avons les images aient posé?
+
+--Mais je vous peins pour votre siècle, pour des hommes qui vous ont vu,
+qui vous connaissent; ils voudront vous trouver ressemblant.
+
+--Ressemblant? ce n'est pas l'exactitude des traits, un petit pois sur
+le nez, qui font la ressemblance. C'est le caractère de la physionomie,
+ce qui l'anime, qu'il faut peindre.
+
+--L'un n'empêche pas l'autre.
+
+--Certainement Alexandre n'a jamais posé devant Apelles. Personne ne
+s'informe si les portraits des grands hommes sont ressemblants. Il
+suffit que leur génie y vive.
+
+--Vous m'apprenez l'art de peindre, dit David, après cette observation.
+
+--Vous plaisantez; comment?
+
+--Oui, je n'avais pas encore envisagé la peinture sous ce rapport. Vous
+avez raison, citoyen premier consul; eh bien! vous ne poserez pas.
+Laissez-moi faire, je vous peindrai sans cela.»
+
+David sortit du cabinet de Bonaparte avec Lucien son frère, qui revint
+sur le tableau du _Passage des Thermopyles_ et dit enfin à l'artiste:
+«Voyez-vous, mon cher, il n'aime que les sujets nationaux, parce qu'il
+s'y trouve pour quelque chose. C'est son faible; il n'est pas fâché que
+l'on parle de lui.»
+
+Plusieurs fois Bonaparte avait trouvé l'occasion, en s'entretenant avec
+David, de lui dire que s'il le peignait, il voudrait être représenté
+_calme sur un cheval fougueux_. Le peintre combina cette idée avec le
+passage des Alpes par Bonaparte, et arrêta la composition du portrait
+équestre de ce célèbre personnage. Quoiqu'il y eût une gravité
+habituelle dans les idées de David, son imagination mobile lui faisait
+changer assez brusquement de résolution. On sait à quel point il était
+préoccupé de la composition et de l'exécution de son _Léonidas_, tableau
+qui lui tenait au cœur, non-seulement comme ouvrage d'art, mais aussi
+comme expression des sentiments patriotiques et républicains qu'il ne
+voulait plus exprimer qu'avec son pinceau; et cependant quelques
+réflexions hasardées par le premier consul, l'envie de peindre le
+moderne Annibal traversant les Alpes, lui firent abandonner, au moins
+pour longtemps, Léonidas et ses compagnons.
+
+En jetant un coup d'œil sur les variations de David, si rigide
+républicain en théorie, et toujours allant au-devant du pouvoir, quelque
+absolu qu'il fût, il semble que cet homme ait rassemblé en lui toutes
+les oppositions d'idées qui caractérisent les Français, _républicains
+d'opinion et monarchiques par les mœurs_, comme les a si spirituellement
+définis Chateaubriand.
+
+Étienne se trouva dans l'atelier où David avait commencé le _Léonidas_,
+lorsque l'artiste, cédant aux observations du vainqueur de Marengo sur
+les illustres vaincus des Thermopyles, interrompit brusquement son
+travail commencé pour entreprendre le portrait du héros du jour.
+Plusieurs élèves furent employés à faire le dérangement et l'arrangement
+des toiles; celle des _Thermopyles_ fut reléguée dans un enfoncement,
+bientôt le bruit des marteaux se fit entendre, puis tout fut mis en
+mouvement pour monter le châssis et la toile sur laquelle David portait
+déjà les yeux avec impatience, pour y tracer la nouvelle composition qui
+le préoccupait.
+
+Bonaparte avait totalement subjugué David. Vers cette même époque,
+lorsque le premier consul organisait le nouveau gouvernement, il fit
+venir le peintre pour le consulter sur le costume que porteraient les
+grands fonctionnaires de l'État. David, toujours enclin à l'imitation
+des anciens, imagina d'abord et fit même les dessins d'un habillement
+dont la forme et la coupe se rapprochaient de celles de l'uniforme des
+élèves de l'École de Mars. Mais ce projet n'eut pas plus de succès
+auprès de Bonaparte que la composition des Thermopyles; et quelques
+jours après avoir reçu les dessins de costumes qu'il avait demandés, il
+fit prendre tout à coup l'habit français, la culotte courte, les
+souliers à boucle, l'épée et le chapeau à trois cornes, aux ministres et
+à tous les grands fonctionnaires. Bien plus, David lui-même fut un des
+premiers à reprendre ce costume de l'ancien régime pour aller à la
+nouvelle cour du premier consul; on fit même la remarque qu'il était de
+ceux qui, ayant le mieux conservé la tradition, le portaient avec le
+plus d'aisance et de dignité.
+
+La conversion de David à la monarchie fut, à ce moment du moins, si
+complète et l'on peut même dire si sincère, qu'il ne s'aperçut pas de
+son changement d'idées et de costume. Il avait repris dans son langage
+et ses manières les habitudes de politesses qui d'ailleurs lui étaient
+naturelles, et sous son habit de soie, avec ses boucles et son épée à
+nœud, il était impossible de retrouver le républicain de 93, tant David
+avait dépouillé en effet l'homme de cette époque.
+
+Il y a même quelques raisons de croire que vers ce temps, lorsque le
+premier consul travaillait avec ardeur à l'organisation du gouvernement,
+David, malgré sa résolution de rester étranger à la politique, n'aurait
+pas été éloigné cependant d'accepter les fonctions de surintendant
+général des arts en France. Le bruit courut alors que, circonvenu par
+quelques personnes de sa famille, il avait laissé percer à cet égard
+quelques espérances qui ne furent pas bien accueillies par le chef de
+l'État.
+
+Une lettre confidentielle de ce brave et honnête Moriez, outre les
+détails curieux qu'elle renferme sur cet élève de David, si passionné
+pour son art, si mal servi par ses dispositions et si modéré dans ses
+désirs, quand tous les cœurs étaient agités par l'ambition, prouve
+encore que l'idée d'avoir la haute main sur les arts et les artistes
+préoccupa David au moins quelque temps à cette époque. Voici ce que
+Moriez, bien plus occupé du choix de bonnes couleurs que du grade
+militaire qu'on lui offrait, écrivait alors à son condisciple Ducis:
+
+ «Paris, ce 18 ventôse an VIII.
+
+ «Je me suis aperçu, mon cher ami, que j'avais commis une erreur
+ dans l'envoi de vos couleurs. Je ne vous ai point envoyé de
+ _brun-rouge_ et en place je vous ai adressé une bouteille de
+ _terre-d'Italie_.
+
+ «J'ai dîné hier chez Marmont (aide de camp du premier consul
+ alors). Il part aujourd'hui chargé d'une mission importante pour la
+ Hollande. Ce voyage emploiera une quinzaine. Après cela il se
+ disposera à partir pour l'armée du Rhin, que Bonaparte ira
+ commander en personne. On veut porter des coups terribles pour
+ forcer à la paix, et je ne doute pas que Bonaparte ne mette le
+ comble à sa gloire, si cette fortune qui l'a si bien servi jusqu'à
+ présent le favorise encore.
+
+ «J'aurais eu une belle carrière à remplir, soit que je fusse entré
+ dans le militaire ou dans l'administration civile ou des armées.
+ Marmont et bien d'autres de nos camarades à l'École militaire m'ont
+ vivement sollicité d'accepter quelque emploi. Mais j'ai tenu ferme.
+ Il faut que la froide raison fasse taire les illusions de
+ l'amour-propre et de l'intérêt. Car enfin, après quatre ans passés
+ à étudier dans l'atelier de David, il faut en recueillir le fruit.
+ Or pour cela il est indispensable que je fasse au moins un
+ ouvrage...
+
+ «David a refusé la place de _peintre du gouvernement_: je pense
+ qu'il s'est piqué. Cette dénomination est insignifiante; il aurait
+ voulu être déclaré _ministre des arts_, _premier peintre de
+ France_, _surintendant des bâtiments_, etc., ou plutôt, sous
+ quelque titre que ce soit, avoir une influence suprême. Son
+ caractère le poussait bien moins à cela que la personne que vous
+ savez. Qu'il se contente d'être le premier par ses ouvrages, et
+ qu'il ne se charge pas de gouverner même la république des arts.»
+
+Pendant l'exécution du portrait du premier consul traversant les Alpes,
+Étienne fut témoin d'une scène assez comique. Il avait été convenu que
+Bonaparte ne poserait pas. Mais outre les visites journalières que lui
+faisait David à l'heure du déjeuner, on avait eu soin de mettre à la
+disposition du peintre toutes les pièces de l'habillement que Bonaparte
+portait à Marengo. L'habit du général, l'épée, les bottes et le chapeau
+étaient là dans l'atelier, et l'on en avait affublé un mannequin.
+
+Un jour que Ducis, Alexandre et Langlois, qui assistait alors David et
+fit par la suite une fort bonne copie du portrait équestre de Bonaparte,
+étaient ainsi qu'Étienne dans l'atelier avec leur maître tous étaient
+rangés autour du mannequin revêtu des habits de Bonaparte, examinant
+avec une curiosité insurmontable ces épaulettes, ce chapeau, cet habit
+et cette épée témoins sourds et muets de la fameuse campagne de Marengo.
+Chacun disait son mot plus ou moins juste, plus ou moins piquant,
+lorsque David, dont les mains et les pieds étaient assez délicats, se
+prit à dire, après avoir fait observer la petitesse des bottes de
+Bonaparte, qu'ordinairement les grands hommes ont les extrémités
+déliées. Cette remarque, qui pouvait s'appliquer heureusement au
+peintre, fut vivement approuvée par ses élèves, dont l'un ajouta: «Et
+ils ont la tête grosse.» David, avec sa bonhomie qui allait parfois
+jusqu'à la puérilité, dit aussitôt en prenant le chapeau du vainqueur de
+Marengo: «Il a raison celui-là; voyons donc un peu;» puis le portant sur
+sa tête, qui était très-petite, il se mit à éclater de rire en
+s'apercevant que la large coiffure lui tombait jusque sur les yeux.
+
+Ce portrait équestre occupa exclusivement David assez longtemps, car il
+en fit faire sous ses yeux plusieurs copies, qu'il retoucha même souvent
+et avec grand soin. C'est une de ses productions auxquelles il attachait
+le plus d'importance.
+
+Quoique David, par sa discrétion habituelle et par l'assiduité avec
+laquelle il s'occupait de son art, éloignât le souvenir du temps où il
+avait pris part aux affaires publiques, il se présenta cependant une
+occasion qui faillit troubler son repos ainsi que celui de quelques
+hommes jetés comme lui autrefois dans la tempête révolutionnaire. Topino
+Le Brun, à qui David son maître avait prêté l'atelier du Jeu de Paume,
+fut impliqué avec Demerville, Ceracchi et Aréna, dans une conspiration
+qui avait pour objet le meurtre du premier consul.
+
+Topino, natif de Marseille, avait pris, ainsi que beaucoup d'artistes,
+une part très-active à la révolution de 1789. Son exaltation était
+telle, que David lui-même, craignant les écarts auxquels pourrait se
+livrer son élève s'il allait à Paris, lui conseilla de rester en Italie
+pour calmer sa tête et perfectionner ses études. Topino suivit le
+conseil de son maître, sans toutefois en tirer grand profit, car ses
+passions révolutionnaires y devinrent plus ardentes, et son talent y
+gagna peu. Pendant les années sanglantes de 1792-93, il remplit à Paris
+les fonctions de juré au tribunal révolutionnaire, et sous le
+gouvernement du Directoire, il ne cessa de prendre part à ces
+conciliabules qu'entretenaient alors les hommes dits _terroristes_. Vers
+cette même époque, il suivit Bassal, envoyé secret en Suisse, et là,
+tout en s'occupant de son art, il prit goût aux intrigailleries
+politiques. Sa réputation était si bien établie à Paris, que, quoiqu'il
+résidât encore en Suisse, il fut désigné comme l'un des agents présents
+à l'attaque du camp de Grenelle. Déjà il avait été compris dans les
+mandats décernés contre les complices de Babeuf.
+
+Rentré en France en 1797, il reprit ses pinceaux et acheva le tableau de
+la _Mort de Caius Gracchus_; puis bientôt après, en 1799, il figura
+parmi les jacobins du manége, reste obstiné des partisans du
+gouvernement de Robespierre et du système de Babeuf. C'était un homme
+comme les événements de ce temps en mirent beaucoup en évidence. Sans
+instruction solide, peu susceptible d'application, dépourvu de grands
+talents, Topino était au fond un honnête garçon, qui, séduit par
+l'espérance des améliorations sociales et politiques que la révolution
+avait fait concevoir, s'était peu à peu guindé jusqu'à un état permanent
+de fureur concentrée contre tout ce qui semblait faire obstacle à ses
+vues. À ce travers il joignait celui de quelques artistes de son temps,
+qui, ne rêvant que la Grèce, que Rome, et que la chute des tyrans,
+mettaient une toge et s'armaient d'un poignard pour frapper un mannequin
+couronné comme César. En effet, le pauvre Topino Le Brun, qui, même
+après l'établissement du gouvernement consulaire, ne put renoncer à ses
+habitudes de conspirateur, fut condamné à mort pour avoir dessiné le
+modèle des poignards avec lesquels Demerville, Ceracchi et Aréna,
+s'étaient proposé d'assassiner le premier consul.
+
+Pendant le procès auquel cette affaire donna lieu, les hommes
+anciennement attachés au parti de Robespierre, furent surveillés de
+très-près. David eut particulièrement à supporter quelques épreuves
+d'autant plus pénibles pour lui, qu'elles réveillèrent le souvenir d'un
+temps de sa vie qu'il cherchait à faire oublier, et que sa position
+fausse ne lui permit pas en cette occasion de tenter, pour sauver son
+élève Topino de la mort, tous les efforts qu'il aurait désiré faire.
+
+Le complot d'assassinat contre le premier consul devait recevoir son
+exécution à l'Opéra, le jour de la première représentation des
+_Horaces_, dont la musique avait été composée par un Italien nommé
+Porta, auquel David avait donné asile dans sa maison. Ce pauvre
+musicien, désirant assurer le succès de son ouvrage, avait mis à la
+disposition de David un assez grand nombre de billets pour être
+distribués à ses élèves. Obligé de faire un voyage en campagne, David
+remit les billets à Alexandre, en le priant de les distribuer entre ses
+camarades. Cette circonstance força David et Alexandre de comparaître au
+tribunal comme témoins à décharge pour Topino, qui, en effet, avait
+réclamé et reçu une portion des billets. Alexandre fit une déposition
+insignifiante et évasive; quant à la déclaration de David, elle porta
+entièrement sur le mérite de Topino comme artiste, et il n'y fut rien
+dit touchant les opinions et la moralité de l'accusé. En effet,
+l'embarras du nouveau courtisan de Bonaparte devait être grand dans
+cette circonstance, puisqu'il fallait se taire ou condamner en Topino un
+crime politique que lui David avait commis, quelques années avant,
+envers la personne de Louis XVI.
+
+L'échauffourée de Ceracchi et de Topino contraria donc beaucoup ceux des
+anciens partisans de Robespierre qui fréquentaient alors la cour du
+premier consul; et, pour dire la vérité, il est vraisemblable que,
+soutenus tout à la fois par l'opinion publique qui faisait bon marché de
+ces derniers Brutus, et par la volonté de Bonaparte très-disposé à s'en
+défaire, les républicains convertis prirent assez tranquillement la
+sentence qui condamnait à mort des extravagants toujours prêts à
+troubler le repos que beaucoup d'entre eux commençaient à trouver assez
+doux. Rien n'est plus gênant pour un parti vaincu et qui a capitulé que
+la persévérance de ceux qui préfèrent mourir plutôt que de se rendre.
+
+Cependant la haute destinée de Bonaparte allait s'accomplir. Déjà maître
+de la France au moment où il venait de préluder au rétablissement des
+idées monarchiques en instituant l'ordre de la Légion d'honneur, il
+n'était plus indécis que sur le titre qu'il devait prendre. Se ferait-il
+roi ou empereur? telle était la question qu'il se posait à lui-même et
+qu'il eut l'art de faire agiter à chacun. Mais si l'on disputait encore
+sur le titre, on s'accordait sur la nature du pouvoir, surtout depuis
+que, par une combinaison aussi habile que hardie, le chef de l'armée et
+de l'État, le premier consul, sous prétexte de récompenser les services
+militaires et civils, mit sur la poitrine de ses compagnons d'armes, et
+sur celles des royalistes et des républicains qui s'étaient rangés sous
+sa protection, un signe uniforme qui ne fit qu'un corps de ces éléments
+divers.
+
+La satisfaction tant soit peu puérile avec laquelle David porta toute sa
+vie l'étoile de la Légion d'honneur est un trait qu'il faut ajouter à
+tout ce que l'on sait déjà des opinions contraires qui ont traversé en
+tout sens l'esprit de cet artiste. Ainsi que ceux qui désiraient alors
+voir le premier consul monter sur le trône impérial, David invoquait
+l'exemple de Charlemagne entouré de ses preux; et les républicains
+convertis, surtout, trouvaient naturel et juste qu'à une dynastie
+épuisée comme celle des Bourbons, en succédât une nouvelle, et qu'enfin
+le nouveau chef de race s'entourât d'une noblesse choisie parmi les
+hommes qui s'étaient rendus utiles par leur valeur et par leurs talents.
+
+Parmi les causes secondaires qui ont facilité l'élévation de Napoléon au
+trône, cette idée fut peut-être l'une des plus puissantes; car il n'y
+eut pas un de ceux qui le saluèrent empereur qui ne se flattât au fond
+de l'âme de devenir un jour ou l'autre duc, comte ou au moins baron de
+l'empire.
+
+Enfant de la révolution, Napoléon devenu empereur établit l'équilibre
+dans sa cour en partageant ses faveurs entre les hommes dont les
+principes étaient le plus opposés. D'un gentilhomme de l'ancien régime
+il fit un chambellan, tandis qu'il nomma le collègue, l'ami de
+Robespierre, son premier peintre; car peu après que Napoléon eut été
+proclamé empereur, David reçut avec une reconnaissance respectueuse
+cette distinction, contre laquelle il s'était élevé avec tant de
+véhémence autrefois.
+
+Avant même que la cérémonie du couronnement eût eu lieu, l'impatient
+Napoléon fit venir son premier peintre et lui commanda quatre grands
+tableaux destinés à la décoration de la salle du trône: 1° _le
+Couronnement de Napoléon_; 2° _la Distribution des aigles au champ de
+Mars_; 3° _l'Intronisation de Napoléon dans l'église de Notre-Dame_; 4°
+_l'Entrée de Napoléon à l'hôtel de ville_. Cet ordre de l'empereur
+remplit de joie le cœur de David, et l'artiste était si impatient
+d'obéir à son nouveau maître, qu'une semaine était à peine écoulée que
+l'idée des quatre compositions était déjà dessinée sur le papier.
+
+L'histoire de Charlemagne et de ses preux, à laquelle on avait donné du
+retentissement dans le public pour ramener les esprits aux habitudes
+monarchiques, quand Bonaparte voulut passer de la dignité de consul à
+celle d'empereur, ne fut pas sans influence sur la réaction qui se
+déclara alors contre le mode sévère de peinture que David avait adopté;
+et en effet, c'est particulièrement à compter de cette époque, 1803, que
+les idées chevaleresques et les sujets tirés de l'histoire moderne ayant
+été remis en vogue, un certain nombre d'artistes abandonnèrent le musée
+des Antiques du Louvre pour fréquenter celui des Petits-Augustins.
+
+L'Assemblée constituante, après avoir décrété que les biens du clergé
+appartenaient à la _chose publique_, avait encore chargé son comité
+d'aliénation de veiller à la conservation des monuments des arts
+recueillis dans les établissements religieux. M. de la Rochefoucauld,
+président de ce comité, désigna des savants et des artistes pour
+procéder au choix des monuments et des livres qu'il importait de
+conserver. La municipalité de Paris, spécialement chargée de l'exécution
+de ce décret, nomma aussi d'autres savants, d'autres artistes pour les
+adjoindre aux premiers. Ainsi réunis, ces savants formèrent une
+_commission des monuments_. On chercha un endroit convenable pour
+recevoir les objets précieux que l'on désirait préserver de la
+destruction, et le comité d'aliénation choisit l'église, le cloître et
+le jardin des Petits-Augustins pour y placer les monuments de sculpture
+et les tableaux, dont la conservation fut confiée à Alexandre Lenoir, en
+janvier 1791. Telle fut l'origine du _Musée des monuments français_,
+qu'un sentiment religieux mal entendu fit détruire pendant la
+restauration.
+
+Le conservateur Lenoir avait réuni et classé là, par ordre de temps, les
+monuments à la fois religieux et historiques que le hasard et le zèle
+avaient pu soustraire à la destruction. C'était sans doute un grand
+malheur que tant d'ouvrages eussent été enlevés aux églises de France,
+pour lesquelles ils avaient été faits originairement; cependant on ne
+peut nier que leur réunion en un seul lieu, que la comparaison immédiate
+que l'on put en faire, n'aient donné à ces monuments une importance
+qu'ils n'auraient jamais acquise sans cette circonstance. Ils excitèrent
+d'abord la curiosité, puis un intérêt très-vif, chez quelques hommes qui
+s'occupaient d'art, d'antiquité et d'histoire, et à l'époque du consulat
+et dans les premières années de l'empire, ce musée rassemblait déjà un
+certain nombre d'hommes qui firent une étude sérieuse des mœurs et de
+l'histoire de notre pays.
+
+Parmi les élèves de David qui le fréquentaient avec assiduité et qui en
+retirèrent le plus de fruit, on distinguait Roquefort, à qui on doit
+plusieurs écrits sur la littérature du moyen âge et un dictionnaire de
+la langue romane; Révoil, peintre, antiquaire, et son ami Fleury
+Richard, qui se vouèrent dès cette époque à représenter des sujets tirés
+de l'histoire de France; le comte de Forbin, que son goût portait vers
+les scènes chevaleresques, et son ami Granet, dont toute l'Europe a si
+vivement goûté les intérieurs de cloîtres et de couvents; puis Verinay,
+le jeune homme si étourdi, si turbulent d'abord, qui, au milieu des
+statues des rois et des grands hommes de notre pays, sentit naître en
+lui le désir de se livrer à un genre où il eût certainement obtenu de
+grands succès, si la mort ne l'eût pas arrêté au milieu de sa carrière.
+Ces artistes, et d'autres encore, allaient s'inspirer au musée des
+Petits-Augustins; et c'est à compter de cette époque que le _genre
+anecdotique_, traité avec talent par quelques peintres, commença à
+détourner l'attention du public, dirigée presque exclusivement jusque-là
+sur la peinture de haut style.
+
+Toutefois David, qui possédait à un si haut degré l'art d'enseigner,
+loin de contrarier la prédilection que plusieurs de ses élèves
+montraient pour le musée moderne, les laissa suivre leur penchant: «Il
+vaut bien mieux, disait-il, faire de bons tableaux de genre que de
+médiocres peintures d'histoire.»
+
+Mais lui-même il n'échappa pas entièrement au goût nouveau qui s'était
+introduit dans l'art, non pas tant encore par la vue des anciens
+monuments français, que par les brillantes compositions de son élève
+Gros sur des sujets contemporains. Évidemment le peintre de la _Peste de
+Jaffa_ avait frayé une route nouvelle, et David, toujours impatient
+d'explorer toutes les voies de son art, mettant de côté la rigueur des
+principes grecs, le nu, Léonidas et les rêveries républicaines, tout
+dévoué désormais à l'empereur Napoléon, n'eut plus d'autre idée que de
+peindre la scène du couronnement, l'un de ses chefs-d'œuvre.
+
+
+
+
+IX.
+
+ÉLÈVES CÉLÈBRES DE DAVID.--ÉCOLES RIVALES.--1805-1810.
+
+
+Depuis Poussin et Lesueur, aucun peintre français célèbre n'a aimé et
+cultivé son art avec autant d'ardeur et de sincérité que David. Contre
+l'habitude de la plupart des artistes, dont le talent une fois formé
+reste invariablement le même, l'auteur des _Horaces_, du _Socrate_, du
+_Marat_, des _Sabines_, mettait volontairement de côté tout ce que
+l'expérience lui avait appris, aussitôt que la nouveauté d'un sujet lui
+faisait entrevoir un mode nouveau pour le rendre. Ainsi, ce fut avec une
+naïveté vraiment remarquable qu'il éloigna de sa pensée ses premiers
+systèmes et le souvenir des ouvrages de l'antiquité, quand il résolut de
+faire, comme il le disait lui-même, une _peinture-portrait_ du
+couronnement de Napoléon.
+
+L'émulation, pure de toute jalousie, qu'excitèrent en lui à cette époque
+les succès que son élève Gros venait d'obtenir en peignant des sujets
+contemporains, est un fait non moins remarquable; et pendant l'exécution
+du _Couronnement_, David parla plus d'une fois de l'auteur de la _Peste
+de Jaffa_ comme d'un rival qui avait ranimé sa verve et étendu le cercle
+de ses idées.
+
+Nous laisserons David achever ce grand ouvrage. Les détails de son
+exécution n'apprendraient rien de nouveau sur les hautes combinaisons de
+l'art, puisque en cette occasion l'artiste se proposa particulièrement
+l'imitation simple de la nature. Il fut assisté dans ce long travail par
+M. Rouget, son élève, qui joignait la double qualité d'être un excellent
+praticien à celle d'entrer facilement dans toutes les idées de son
+maître, auquel il était entièrement dévoué[48].
+
+Il n'est échappé à l'observation d'aucun lecteur que la célébrité et
+l'apparition d'un nouveau personnage, pour lequel David se prenait
+d'enthousiasme, ont ordinairement échauffé et soutenu sa verve, chaque
+fois qu'il a exécuté l'un de ses ouvrages importants. Les Horaces et
+Brutus, Bailly, Mirabeau et Marat, Léonidas et Bonaparte, ont été
+successivement ses héros de prédilection, depuis 1783 jusqu'en 1804.
+
+Fort par sa volonté, et entouré du prestige de son trône naissant,
+Napoléon eut sans doute une prodigieuse influence sur l'esprit de David,
+puisqu'il le fit renoncer à peindre les _Thermopyles_ pour retracer son
+couronnement. Cependant, de tous les personnages qui assistèrent à cette
+mémorable cérémonie, ce n'est peut-être pas l'Empereur qui a le plus
+puissamment fécondé l'imagination de l'artiste.
+
+Lorsque, en 1797, David, traçant le profil de Bonaparte sur le mur de
+l'atelier de ses élèves, disait: _Mes amis, voilà mon héros!_ il était
+sincère. Mais s'il eût osé faire un aveu de la même sorte en 1804, il se
+serait certainement écrié en sortant de chez Pie VII: _Voici mon pape!_
+
+Le caractère noble et simple de ce pontife était sans doute de nature à
+faire naître, même chez les Français si peu dévots alors, le sentiment
+de bienveillance et de respect que tout le monde exprima à ce vieillard;
+mais il serait difficile de se faire une idée de l'espèce de ravissement
+où se trouvait David après les visites qu'il rendait à Pie VII. «Ce bon
+vieillard, disait-il, quelle figure vénérable! Comme il est simple... et
+quelle belle tête il a! Une tête bien italienne; l'enchâssement de l'œil
+grand, bien prononcé!... Celui-là est vraiment un pape; c'est un vrai
+prêtre... Il est pauvre comme saint Pierre; les dorures de ses habits
+sont fausses!... Mais cela n'est que plus respectable... Enfin, c'est
+évangélique, à la lettre... Ce brave homme, continuait David en
+souriant, il m'a donné sa bénédiction... Eh! mon Dieu oui... Cela ne
+m'était pas arrivé depuis que j'ai quitté Rome... Oh! il a bien la
+tradition, il porte bien sa main avec sa bague... Il était beau à voir;
+cela m'a rappelé Jules II que Raphaël a peint dans l'Héliodore du
+Vatican... Mais notre Pie VII vaut mieux. C'est un vrai pape, celui-là!
+pauvre, humble; il n'est que prêtre, tandis que Jules II, Léon X même,
+étaient des ambitieux, des mondains. Il faut cependant leur rendre cette
+justice: ils aimaient les arts; ils ont poussé Michel-Ange et Raphaël.
+Enfin, ajoutait l'artiste, entraîné par le souvenir de ces grands
+protecteurs et par l'idée de l'homme qui venait de lui commander quatre
+immenses tableaux, les grands souverains peuvent faire de grandes
+choses. Jules II, Léon X, François Ier, Louis XIV, tous ces gens-là ont
+été de grands princes et ont fait fleurir les arts... Je sais bien qu'on
+peut leur objecter la Grèce républicaine... Périclès n'était ni roi ni
+pape... quoique, si on y regarde de bien près, on pourrait bien voir en
+lui une espèce de dictateur... Hein? N'est-ce pas?... Mais Pie VII aime
+les arts; Sa Sainteté s'est mise à ma disposition pour que je fisse une
+étude d'après elle et le cardinal Caprara... J'avoue que j'ai longtemps
+envié aux grands peintres qui m'ont précédé des occasions que je ne
+croyais jamais rencontrer. J'aurai peint un _empereur_ et enfin un
+_pape_!»
+
+Il suffit en effet de voir la composition du _Couronnement_, pour
+reconnaître que ce dernier personnage, les cardinaux, les prêtres et
+tout ce qui se rattache à la partie religieuse de cette cérémonie,
+forment le groupe principal sur lequel David a dirigé instinctivement
+l'effort de tout son talent.
+
+Il employa trois ans à l'exécution de cet immense ouvrage. David était
+alors à l'apogée de son talent, jouissant de toute la célébrité qu'il
+s'était acquise, non-seulement par ses propres ouvrages, mais encore par
+l'éclat toujours croissant qu'avaient jeté ses principaux élèves, depuis
+1780 jusqu'en 1808. Cette dernière portion de sa gloire, dont
+l'importance est loin de le céder à la première, mérite d'être étudiée
+et connue, puisqu'elle est le complément indispensable de l'histoire de
+cette école célèbre.
+
+De tous les disciples de David dont les noms et les ouvrages sont
+restés, Drouais est le plus ancien[49]. À l'âge de vingt et un ans, il
+traita le sujet de _la Cananéenne_, qui lui fit décerner le grand prix
+académique. Deux ans après il exécuta à Rome le tableau de _Marius
+menacé par le Cimbre_, et mourut dans cette ville, épuisé de travail et
+enfin frappé par la petite vérole.
+
+Les souvenirs qu'a laissés ce jeune artiste sont touchants. Adoré de sa
+famille, né avec de la fortune, cher à tous ses camarades à cause de sa
+bonté et de sa bienfaisance, il fut l'élève chéri, l'ami de son maître.
+On cite le passage d'une lettre écrite par ce dernier, où il exprime la
+haute estime qu'il avait pour ce disciple distingué à tous égards: «Je
+pris, dit-il, le parti de l'accompagner en Italie, autant par
+attachement pour mon art que pour sa personne. Je ne pouvais plus me
+passer de lui; je profitais moi-même en lui donnant des leçons, et les
+questions qu'il m'adressait seront des leçons pour ma vie. J'ai perdu
+mon émulation.»
+
+Outre les deux ouvrages de Drouais exposés au Louvre, la _Cananéenne_ et
+le _Marius_, il reste encore dans la famille de ce peintre quelques
+études, un _Philoctète_ éventant sa plaie en lançant un regard de
+reproche vers le ciel, et l'esquisse d'un tableau de _Régulus_ qu'il se
+proposait de commencer, lorsqu'il fut surpris par la mort.
+
+Dans l'ensemble de ces productions, mais particulièrement dans les deux
+qui sont au Musée, on reconnaît un talent véritable, développé même
+d'une manière extraordinaire dans un si jeune homme; et en comparant
+l'exécution matérielle des deux tableaux de Drouais avec celle des
+_Horaces_, on y trouve assez peu de différence, la supériorité du maître
+se manifestant surtout par la hardiesse des attitudes et la grandeur du
+dessin. Cette précocité dans la pratique de la peinture est sans doute
+un fait remarquable, et qui explique l'admiration extraordinaire
+qu'excita à Paris le _Marius_ de Drouais; cependant cette qualité, qui
+avait quelque chose d'excessif chez ce jeune artiste, n'est pas toujours
+d'un favorable augure. Si dans la scène des _Horaces_ on saisit quelques
+dispositions théâtrales, presque partout on sent la tendance vers retour
+à la simplicité. Le _Marius_ de Drouais, au contraire, provoqua une
+observation inverse; aussi, sans préjuger indiscrètement de l'avenir
+possible de ce peintre, mort à la fleur de l'âge, doit-on le considérer
+tel que nous le connaissons, comme un peintre qui n'était encore qu'un
+très-habile imitateur de son maître.
+
+Vers le temps où Drouais mourait à Rome, David avait achevé le _Socrate_
+et le _Brutus_ à Paris, et comptait au nombre de ses élèves, Fabre,
+Girodet, Gros et Gérard (1788-1789), se disputant le prix du concours
+pour devenir pensionnaires de France à Rome.
+
+L'aîné de ces quatre rivaux, Fabre, entra dans la carrière avec éclat.
+Couronné à l'Académie de Paris, il peignit bientôt à Rome une figure
+d'_Abel_ mort, qui fut reçue avec beaucoup d'applaudissement à Paris, et
+achetée par la belle-mère de Mme de Noailles.
+
+Lorsque la résolution française éclata en 1789, la plupart des
+pensionnaires à l'école de Rome y adhérèrent par leurs vœux, et
+quelques-uns même témoignèrent leur opinion d'une manière assez
+ostensible, pour que le gouvernement papal prît des précautions contre
+eux. Fabre fut un de ceux qui, loin de partager l'enthousiasme de ses
+compatriotes pour les idées nouvelles venues de France, protesta contre
+elles et demeura même dans la condition d'émigré en Italie, pendant les
+années sanglantes de la révolution. Ce ne fut qu'après l'établissement
+complet du régime impérial que Fabre, pour reprendre en quelque sorte sa
+qualité de citoyen français, accepta l'exécution du portrait en pied du
+général Clark, destiné à la décoration de la salle des Maréchaux, aux
+Tuileries.
+
+La gravité extrême de cet artiste était rachetée par les qualités
+solides de son esprit, par les connaissances qu'il avait acquises. Il
+gagnait à être connu, et les amitiés qu'il a fait naître, qu'il a
+entretenues si longtemps, prouvent que chez lui le fond était solide, si
+la forme manquait d'attrait. Son éloignement de France, les succès
+brillants qu'obtinrent dans leur pays Girodet et Gérard, ses anciens
+rivaux, et une tendance naturelle vers la paresse, augmentée encore par
+une affection goutteuse et les habitudes italiennes qu'il avait
+contractées, furent autant de causes qui éteignirent dans le cœur de
+Fabre cette activité, cette émulation indispensable pour produire de
+grandes choses dans les arts. Très-fin connaisseur en tableaux, fort
+habile à les restaurer, Fabre sut profiter d'une foule d'occasions
+fréquentes à cette époque, pour faire des achats bien calculés, et en
+somme il augmenta sa fortune en achetant des tableaux, et se forma une
+riche galerie.
+
+C'était un homme de bonne compagnie; aussi ses manières et la solidité
+de son esprit contribuèrent-elles à lui valoir l'amitié du célèbre poëte
+tragique italien Alfieri, lié intimement avec la comtesse d'Albany,
+dernier rejeton de la famille des Stuarts. Bientôt il s'établit entre
+ces trois personnes une confiance entière, une amitié réciproque, qui ne
+s'éteignit que successivement et à la mort de chacun d'eux. Alfieri
+mourut le premier[50], légua sa fortune à la comtesse, et laissa des
+témoignages de son attachement à Fabre, qui devint, à compter de cette
+époque, le seul ami de Mme d'Albany. Ces deux personnes vivaient à
+Florence, en 1823, lorsque Étienne eut occasion de les connaître et de
+les fréquenter. Chacun d'eux avait sa maison dans des quartiers séparés,
+et pendant les matinées, ordinairement vers midi, la comtesse venait
+passer quelques heures chez Fabre, tandis que le soir, Fabre se rendait
+chez la comtesse, qui tenait salon et recevait la haute société
+florentine et les étrangers qu'elle jugeait à propos d'admettre chez
+elle.
+
+La maison de Fabre, ancien palais dans le quartier du Saint-Esprit,
+avait pour ornements principaux une fort belle collection de tableaux
+recueillis par Fabre lui-même, et la bibliothèque d'Alfieri, que ce
+poëte avait léguée en grande partie à l'artiste son ami. Bien que toutes
+ces curiosités eussent un grand attrait, elles cessaient cependant
+d'attirer l'attention d'Étienne lorsque la comtesse d'Albany arrivait
+dans la maison. Quoique déjà âgée, elle conservait encore toute la
+vivacité de son esprit et de ses souvenirs, et rien n'était plus
+intéressant que de l'entendre parler, lorsque, étendue dans un grand
+fauteuil près du lit sur lequel Fabre était couché, et usant de toutes
+les ressources de son esprit, elle s'efforçait de lui faire oublier, par
+mille récits piquants, les affreuses douleurs de goutte dont il
+souffrait si fréquemment.
+
+L'âge de la comtesse permettait que l'on regardât sa mort comme un
+événement prochain. Aussi Fabre, qui a rempli auprès d'elle les devoirs
+les plus touchants de l'amitié jusqu'à la dernière heure, avait-il pris
+d'avance toutes ses dispositions pour l'avenir. Plusieurs fois il parla
+de cet événement douloureux à Étienne, ajoutant que son intention était
+de quitter Florence et de se retirer à Montpellier, sa ville natale,
+après la mort de Mme d'Albany. Il lui parla même du testament qu'il
+avait fait depuis la mort de son frère, son seul parent, acte par lequel
+il léguait à la ville de Montpellier sa bibliothèque, provenant
+d'Alfieri, et la galerie de tableaux qu'il avait formée. Tous ces
+arrangements étaient concertés entre la comtesse et Fabre, qui prièrent
+Étienne de les aider à donner toute la publicité possible à ce projet,
+ce qu'il s'empressa de faire. Quinze jours après[51] il parut dans le
+_Journal des Débats_ une description sommaire des objets précieux que
+Fabre avait l'intention de donner à la ville de Montpellier.
+
+Mme la comtesse d'Albany mourut à Florence en 1825. La donation fut
+faite; Fabre quitta pour jamais Florence, alla s'établir à Montpellier
+où, jusqu'à sa mort, il présida à l'arrangement et à la conservation du
+musée qui porte son nom.
+
+Des quatre condisciples célèbres de cette épique, Fabre était le plus
+âgé. Après lui venait Girodet[52]. Adopté de très-bonne heure par un
+médecin nommé Triozon, Girodet reçut une instruction dont il sut faire
+usage plus tard. Confié ensuite aux soins de David, il fit dans son
+école des progrès rapides, et ne tarda pas à devenir un rival inquiétant
+pour Fabre. En 1789, vainqueur au concours académique, il était arrivé à
+Rome, et quatre ans après (1792), il faisait courir tout Paris, empressé
+de voir sa figure d'_Endymion endormi_. L'année suivante (1793), si
+fertile en grands événements, Girodet, occupé alors de son tableau
+d'_Hippocrate refusant les dons des Perses_, fut témoin du massacre de
+Basseville à Rome. Les lettres écrites par le jeune artiste à cette
+époque sont doublement intéressantes, car elles peignent l'ardeur avec
+laquelle il poursuivait ses travaux au milieu des agitations populaires
+dont il était déjà environné.
+
+«Je continue, mon bon ami, dit-il à M. Triozon sous la date du 27 mars
+1792, à me bien porter. Je vais, comme je vous l'ai dit, commencer à
+ébaucher votre tableau[53], où il y aura beaucoup d'ouvrage. J'y mets
+tous mes soins. Le change hausse tous les jours et chasse d'ici tous les
+Français; il s'entend en cela avec le gouvernement papal, qui les
+surveille de près. Nous avons même été inquiétés, et M. Ménageot[54] m'a
+conseillé de reprendre ma première coiffure, attendu que l'on a répandu
+dans Rome que ceux qui portent les cheveux coupés et sans poudre sont
+des jacobins. Comme les miens sont très-courts, je ne peux encore y
+remettre que de la poudre; mais aussitôt que je pourrai avoir la plus
+petite queue possible, ce sera pour moi une ancre de salut et une
+protection. Je ne m'en irais pas de ce pays-ci avec plaisir, sans y
+avoir fait ce que je me suis proposé d'y faire. Si on me renvoie, ce ne
+sera certainement pour aucune imprudence ou indiscrétion. Il est vrai
+que tous les Français n'ont pas été aussi circonspects, et que plusieurs
+en ont été la dupe. Quoique à cet égard je n'aie pas besoin de leçon,
+cependant je me tiens doublement sur mes gardes.»
+
+Dans une autre lettre, du 3 octobre 1792, lorsqu'il était livré tout
+entier à l'exécution de son tableau d'_Hippocrate_, il dit, toujours à
+M. Triozon: «Vous êtes dans l'erreur, mon bon ami, sur la manière
+d'exister des Français dans ce pays-ci, et surtout des pensionnaires de
+l'Académie de France, qui sont, entre autres, particulièrement détestés
+et même exécrés. Il est vrai que la faute en est à plusieurs imprudents,
+qui ont assez peu de jugement et de réflexion pour aller semer
+publiquement les opinions nouvelles, sous les yeux d'un gouvernement qui
+les a en horreur; et cela retombe sur tous en général. Le massacre des
+Suisses (10 août), de Mme de Lamballe, et dernièrement des prêtres,
+achève de compléter les justes craintes que l'on a ici de voir se
+renouveler les _vêpres siciliennes_. Les Suisses du pape avaient formé
+le projet de mettre le feu à l'Académie et de massacrer les
+pensionnaires. Quatre ou cinq d'entre eux ont été arrêtés, et cette
+affaire n'a pas eu d'autres suites. On vend et on crie tous les jours à
+haute voix, dans les rues, des relations exagérées de ces exécutions.
+Vous pouvez juger de l'effet qu'elles doivent produire. Quant à moi, je
+me conduis avec la plus grande circonspection; j'évite la compagnie des
+imprudents, et je fuis les gens suspects: lorsque j'ai occasion de voir
+des Italiens, je ne combats jamais leur opinion, et je crois au moins
+inutile de leur laisser voir la mienne... Le gouvernement a fait
+arrêter, il y a quelques jours, deux Français qui ne sont pas
+pensionnaires (Chinard et Rater, dont il a déjà été question plus haut).
+L'un a fait chez lui une esquisse qui avait quelque rapport, dit-on, à
+la révolution. Ils ont été mis au secret et de là on les a conduits à
+l'inquisition. On ignore ce que cette affaire deviendra. Je ne sais ce
+que les événements que l'on attend peuvent faire craindre de plus pour
+nous autres, mais je redoublerai, s'il est possible, de prudence et
+d'attention pour ne laisser aucune prise sur moi.»
+
+Enfin les ordres de la Convention ayant été exécutés, et les insignes de
+la république française substitués aux armes de France, le meurtre de
+Basseville fut commis. Girodet va nous faire connaître les détails de
+cette triste affaire, et les dangers que ses camarades et lui-même ont
+courus. Il s'adresse toujours à son père adoptif et date sa lettre de
+Naples où il avait été obligé de se réfugier pour éviter la fureur de la
+populace romaine:
+
+ «Naples, le 19 janvier 1793.
+
+ «Mon ami, je ne doute point que, jusqu'au moment où vous recevrez
+ cette lettre, vous ne soyez dans une grande inquiétude à mon égard.
+ C'est pour la faire cesser que je m'empresse de vous écrire. Je vis
+ et me porte bien, après avoir vu la mort d'assez près. Je suis
+ arrivé ici absolument dénué de tout: sans linge, sans habits, sans
+ argent. Tous mes effets sont restés à l'Académie, où le
+ gouvernement a fait apposer les scellés après y avoir provoqué le
+ meurtre et l'incendie. Voici en peu de mots ce qui s'est passé. Sur
+ le refus du pape de laisser placer à la maison du consul de France
+ les armes de la république, Basseville, son agent à la cour de
+ Rome, nous engagea à partir tous pour Naples. Dix de mes camarades
+ partirent sur-le-champ. Ayant plus d'affaires à terminer, je restai
+ deux jours de plus; si je fusse parti, je n'eusse couru aucun
+ risque. Mais à cet instant même, le major de la division Latouche
+ arrive à Rome, chargé par Mackau, ministre à Naples, de faire
+ placer les armes. J'avais demandé à faire celles qui devaient
+ servir pour l'Académie, et chacun le désirait. Je crus de mon
+ devoir de rester pour les faire; en un jour et une nuit elles
+ furent prêtes. J'étais aidé par trois de mes camarades. Nous
+ n'étions plus que quatre à l'Académie et nous avions encore le
+ pinceau à la main quand le peuple furieux s'y porta, et en un
+ instant réduisit en poudre les fenêtres, vitres, portes, ainsi que
+ les statues des escaliers et des appartements. Ils n'avaient que
+ vingt marches à monter pour nous assassiner, nous les prévînmes en
+ allant au-devant d'eux. Ces misérables étaient si acharnés à
+ détruire qu'ils ne nous aperçurent même pas. Mais des soldats,
+ presque aussi bourreaux que les bandits que nous avions à craindre,
+ loin de s'opposer à eux, nous firent descendre plus de cent marches
+ à grands coups de crosse de fusil, jusque dans la rue, où nous nous
+ trouvâmes abandonnés et sans secours au milieu de cette populace
+ altérée de notre sang. Heureusement encore ces bourrades de soldats
+ firent croire à la populace que nous faisions parti d'elle-même,
+ mais quelques-uns nous reconnurent. Un de mes camarades fut
+ poursuivi à coups de pavés, moi à coups de couteau. Des rues
+ détournées et notre sang-froid nous sauvèrent. Échappé à ce danger,
+ et croyant les prévenir tous, j'allai me jeter dans un autre. Je
+ courus chez Basseville; dans ce moment même on l'assassinait. Le
+ major, la femme de Basseville, et Moutte le banquier, se sauvent
+ par miracle. Je me jette dans une maison italienne à deux pas de
+ là, j'y reste jusqu'à la nuit. J'ai l'audace de retourner à
+ l'Académie, qui était devenue le palais de Priam; on se préparait à
+ briser les portes à coups de hache et à mettre le feu. Là, je fus
+ reconnu dans la foule par un de mes modèles. Il faillit me perdre
+ par le transport de joie qu'il eut de me voir sauvé. Je lui serrai
+ énergiquement la main pour toute réponse, et nous nous arrachâmes
+ de ce lieu. Je retrouvai, après l'avoir cherché quelque temps, un
+ de mes camarades. Mon bon modèle nous donna l'hospitalité chez lui,
+ d'où je l'envoyai plusieurs fois à l'Académie. Il y vit enfoncer et
+ brûler les portes. On lui fit crier: Vive le Pape! Vive la Madone!
+ Périssent les Français! et il revint nous rendre fidèlement compte
+ de tout. Pendant ce temps nous allâmes à deux pas de chez lui, sur
+ la Trinité-du-Mont, d'où nous entendions distinctement les
+ hurlements de ces barbares: _Clamorque virum, clangorque tubarum._
+
+ «Nous passâmes la nuit chez ce brave homme, qui eût pour nous les
+ meilleurs procédés, et deux heures avant le jour nous primes la
+ fuite. Il voulut nous accompagner une partie du chemin, mais enfin
+ il fallut se séparer, et nos larmes se confondirent. Je n'oublierai
+ jamais les services qu'il m'a rendus. Nous marchâmes deux jours à
+ pied et ne trouvâmes sur la route que différents motifs
+ d'inquiétude. À Albano, on refusa de nous louer une calèche; nous
+ n'en pûmes trouver qu'à Vellettri, et on nous fit bien payer la
+ nécessité où nous étions de nous en servir. Dans les marais
+ Pontins, forcés par le temps le plus horrible de nous réfugier dans
+ une écurie, on délibéra de nous y massacrer pour avoir nos
+ dépouilles. Un de ces scélérats, moins scélérat que les autres, fit
+ réflexion qu'elles n'en valaient pas la peine; ce fut le dernier
+ danger que nous courûmes.
+
+ «Hors des États du pape, nous fûmes véritablement traités en amis,
+ le roi de Naples ayant donné les ordres les plus positifs de
+ protéger tous les Français qui se réfugieraient dans ses États. En
+ arrivant ici (à Naples), je descendis chez le citoyen Mackau, que
+ j'informai de ces détails et de ma position. Là j'appris tout ce
+ qui s'était passé à Rome: la mort de Basseville, celle de deux
+ Français massacrés à la place Colonne; le secrétaire de Basseville
+ dangereusement blessé ainsi qu'un domestique de l'Académie; le feu
+ mis au quartier des Juifs; la maison de Torlonia et la porte de
+ France assaillies de pierres; les palais d'Espagne, de Farnèse, de
+ Malte et autres menacés. Torlonia est ici, il faut que je le voie,
+ car je suis absolument à sec. J'ai laissé chez moi quatre-vingts
+ écus romains en argent, que je regarde comme perdus, ainsi que tous
+ mes effets. Votre tableau (l'_Hippocrate_) était heureusement
+ enlevé et encaissé; je vais écrire pour le faire venir ici, etc.»
+
+Après avoir séjourné quelque temps dans le royaume de Naples, Girodet,
+dont la santé n'était naturellement pas forte, et avait été encore
+altérée par le travail, ainsi que par les suites de l'affaire de
+Basseville, passa à Venise, puis de là à Florence et à Gênes, visitant
+avec attention toutes ces villes curieuses, et peignant le paysage,
+genre vers lequel il se sentait vivement entraîné. Ce ne fut que vers
+1795 qu'il rentra en France, où sa réputation de peintre fort habile
+était solidement établie par les deux tableaux, l'_Endymion_ et
+l'_Hippocrate_, qu'il avait envoyés d'Italie. Drouais et lui étaient les
+deux élèves de David dont les noms étaient solennellement prononcés avec
+celui du maître, car, depuis son _Abel_, Fabre n'avait rien fait pour
+augmenter ou soutenir sa réputation; et Gérard, occupé alors de composer
+son _Bélisaire_, n'était pas encore connu du public.
+
+Girodet, depuis son retour d'Italie, demeura toujours maladif. Entre les
+deux premiers ouvrages de sa jeunesse, faits à l'académie de Rome et les
+ouvrages vraiment importants qu'il acheva ensuite à Paris, il s'écoula
+quatorze années pendant lesquelles cet artiste ne produisit que des
+tableaux, tels que deux paysages, deux _Danaé_ inférieures à sa figure
+d'Endymion, et l'étrange scène où il a introduit Ossian et ses guerriers
+recevant dans le séjour aérien les ombres des héros français. Pendant
+ces années, il n'excita vraiment l'attention du public que par le
+portrait en pied d'un député nègre de Saint-Domingue, en 1798, et
+l'année suivante, en exposant pendant quelques jours au salon un tableau
+satirique que la réprobation publique le força d'enlever promptement.
+Cette aventure mérite d'être rapportée, car elle peint la vivacité de
+caractère de Girodet et le laisser-aller qui régnait alors dans les
+mœurs.
+
+Parmi un assez grand nombre de portraits que ce peintre avait faits
+depuis son retour en France, il exposa en 1799 le buste de Mme Simon
+Candeille, actrice du Théâtre-Français (alors théâtre de la République)
+et auteur de quelques pièces de théâtre, entre autres de _la Belle
+Fermière_. Quoique le peintre eût mis tous ses soins à la perfection et
+même à l'ornement de cet ouvrage, car il peignit des camées allégoriques
+sur les angles de la bordure, l'actrice ne trouva pas son portrait
+ressemblant et en fit chez elle des critiques assez peu mesurées, que
+des indiscrets rapportèrent à Girodet. Celui-ci ne souffrait patiemment
+les observations de personne; aussi les plaisanteries de Mme Simon
+Candeille lui parurent-elles une injure insupportable. Mais il entra
+dans une véritable fureur lorsqu'il reçut une lettre de cette dame qui
+lui demandait son portrait et le prix qu'il croyait devoir y mettre.
+Girodet brisa le cadre, coupa la toile en plusieurs morceaux, mit le
+tout dans une caisse qu'il envoya pour toute réponse à Mme Simon
+Candeille.
+
+Jusque-là l'artiste était dans son droit, et on aurait pu lui passer
+cette boutade quoiqu'un peu vive, mais il résolut de se venger et de
+rendre sa vengeance publique. Dans l'espace de quelques jours et de
+quelques nuits, il composa et peignit un petit tableau où il représenta
+celle dont il avait déchiré le portrait, nue, étendue sur un lit, et,
+nouvelle Danaé, recevant une pluie d'or qui tombait de tous les côtés.
+Outre plusieurs détails plus que satiriques, on voyait sur le devant de
+la scène un énorme coq d'Inde, dans le profil duquel l'artiste avait
+trouvé moyen de confondre les traits de l'homme dont le nom se trouvait
+lié à celui de sa Danaé. Enfin les yeux d'un autre personnage étaient
+bouchés chacun par une pièce d'or, et, pour compléter cette parodie,
+Girodet avait peint sur les angles du cadre de ce dernier tableau des
+camées aussi piquants que ceux qui figuraient autour du portrait étaient
+louangeurs.
+
+Cette caricature fut exposée en plein salon au Louvre, où elle ne resta
+cependant que quelques jours. Si elle excita vivement la curiosité
+maligne du public, si elle donna la mesure des ressources que l'artiste
+pouvait trouver dans son esprit, elle fit prendre une fâcheuse idée de
+son caractère. Dès ce moment, Girodet fut redouté de tout le monde, et
+Étienne qui l'a connu, et qui est certain que cette malheureuse
+caricature a été un sujet de regret amer pour lui dans la suite, ne
+doute pas que cette action blâmable ne lui soit échappée en quelque
+sorte malgré lui. Ce peintre a toujours eu le grand défaut de ne
+consulter personne et de n'écouter ni conseils ni critiques pendant
+l'exécution de ses ouvrages. C'était, comme on en a pu juger par les
+lettres citées plus haut, un homme doux et fort raisonnable au fond,
+mais que ses premiers succès, très-mérités sans doute, rendirent trop
+fier de son mérite et trop sûr de lui-même. Aussi, dans les actions
+ordinaires de la vie comme dans sa carrière d'artiste, ne put-il jamais
+supporter une contradiction. Les hommes les plus dignes de sa confiance,
+son maître, David lui-même, n'avaient aucune autorité sur lui.
+
+À la suite de cette malencontreuse affaire, Girodet resta près de deux
+ans sans produire aucun ouvrage important. Vers 1801, Fontaine,
+architecte du premier consul, fut chargé de restaurer et d'orner la
+Malmaison, et l'on choisit pour la décorer les deux élèves de David les
+plus célèbres alors: Girodet, dont la réputation reposait sur les deux
+tableaux d'_Endymion_ et d'_Hippocrate_, et Gérard, qui, depuis 1795,
+s'était placé comme son rival par ses compositions du _Bélisaire_ et de
+la _Psyché_.
+
+C'était le moment où les poésies d'Ossian, lues et vantées par
+Bonaparte, étaient devenues à la mode en France. Girodet et Gérard,
+après avoir délibéré sur le choix des sujets qu'ils traiteraient,
+s'accordèrent pour les tirer des prétendus ouvrages du barde écossais.
+Gérard n'attacha qu'une importance secondaire à ce travail de
+décoration, et fit, avec cette facilité qui distinguait son talent, une
+esquisse terminée fort agréable. Mais Girodet prit l'affaire au sérieux,
+et voulut écraser son rival. Il serait difficile et peu amusant de
+décrire minutieusement cette prodigieuse quantité de figures de bardes
+écossais et de généraux français présentées sous l'apparence d'ombres,
+et réunies dans le palais d'Odin. Ce tableau, où toutes les difficultés
+matérielles de l'art ont été surmontées par le peintre, avec une
+patience et un talent inconcevables, est cependant un de ses plus
+faibles ouvrages, et en somme, une composition aussi peu agréable à voir
+que facile à comprendre.
+
+Depuis son _Hippocrate_, le talent de Girodet était resté au même point
+dans les souvenirs du public, et même des artistes; son _Ossian_ porta
+quelque atteinte à sa réputation. Ce peintre passait, non sans raison,
+pour se creuser inutilement la tête et faire une foule d'essais dans le
+silence de son atelier, sans qu'on vît paraître aucune œuvre importante.
+Les jeunes élèves qu'enseignait alors David reprochaient également à
+Girodet de se donner trop de peine pour si peu de résultats; et, tout en
+rendant justice à son mérite comme dessinateur, ils lui reprochaient le
+_maniéré_, l'afféterie de ses expressions, la recherche de ses pensées.
+Ils l'accusaient en particulier de reproduire sans cesse l'effet
+vaporeux, bleuâtre et conventionnel de son premier tableau l'_Endymion_.
+
+David, quoique fier d'un élève dont il reconnaissait les qualités
+très-réelles, ne s'abusait cependant pas sur ses défauts. Il regrettait
+même amèrement les résultats qu'ils pouvaient avoir, non-seulement pour
+Girodet lui-même, mais pour les jeunes peintres qui, séduits par sa
+manière, cherchaient à l'imiter, car il commençait à faire école.
+Souvent le maître, au milieu de ses disciples, faisait allusion à la
+manière tendue et pénible du peintre d'_Hippocrate_. «Girodet est trop
+savant pour nous, disait-il, copions tout simplement la nature et ne
+nous donnons pas tant de soucis pour bien faire; ça vient mieux quand ça
+vient tout seul.--Voyez Girodet, disait-il une autre fois, voilà cinq
+ans qu'il travaille comme un galérien dans le fond de son atelier, sans
+que personne voie rien de lui. Il est comme une femme qui serait
+toujours dans les douleurs de l'enfantement, sans accoucher jamais...
+J'aime bien la peinture, assurément; mais si on ne pouvait la faire qu'à
+ce prix, je la laisserais là.»
+
+Girodet aimait beaucoup le mystère, et tant qu'il travaillait à un
+tableau, non-seulement il ne laissait pénétrer personne dans son
+atelier, mais il ne parlait à qui que ce soit du sujet dont il était
+occupé. On savait cependant qu'il faisait un _Ossian_ pour la maison de
+campagne du premier consul, et ce n'était pas sans impatience que les
+artistes surtout attendaient l'apparition de cette œuvre mystérieuse,
+dont quelques privilégiés se parlaient à l'oreille.
+
+À cette époque, David avait l'habitude de faire une promenade après son
+repas, et Étienne l'accompagnait quelquefois. Un soir que l'élève était
+venu prendre son maître, celui-ci lui dit comme il entrait: «Girodet m'a
+dit que son _Ossian_ est terminé; il m'a même prié de l'aller voir;
+voulez-vous venir avec moi?» Étienne accepta avec empressement et on se
+mit en marche.
+
+Girodet avait alors son atelier dans les combles du Louvre, à l'angle
+près du jardin de l'Infante. Il fallut monter tant de marches,
+qu'Étienne fut obligé de donner le bras à David pour achever cette
+ascension. Arrivés à la porte, ce fut en vain qu'ils cherchèrent le
+cordon d'une sonnette, il fallut heurter quatre ou cinq fois avant
+d'entendre remuer: «Ah ah! dit David, vous ne connaissez pas encore
+Girodet; c'est l'homme aux précautions. Il est comme les lions,
+celui-là, il se cache pour faire des petits.»
+
+Cependant la porte s'ouvrit, et Girodet reçut son maître avec ce luxe de
+politesses qu'il déployait toujours avec ceux qu'il admettait dans son
+atelier.
+
+David, debout et couvert, regarda très-longtemps le tableau d'_Ossian_
+avec une attention qu'il porta successivement sur toutes les parties de
+l'ouvrage. Girodet, placé un peu en arrière, observait son maître, et sa
+curiosité mêlée d'inquiétude prit bientôt le caractère de l'impatience
+et même de l'irritation. Cette scène muette, assez longue et qui sans
+doute parut durer un siècle à Girodet, ne put se prolonger longtemps;
+David rompit le silence, se mit à faire un éloge simple, vrai et fort
+bien motivé de l'habileté extraordinaire que l'artiste avait déployée
+dans l'exécution difficile de l'ouvrage. À plusieurs reprises, il
+renouvela cet éloge en évitant de parler du fond de la composition.
+Enfin, un mouvement interrogatif et quelques mots de Girodet ayant
+provoqué une réponse positive à ce sujet, le maître dit à l'élève, avec
+l'accent de quelqu'un qui se résume: «Ma foi, mon bon ami, il faut que
+je l'avoue; _je ne me connais pas à cette peinture-là; non, mon cher
+Girodet, je ne m'y connais pas du tout_.» Dès lors, la visite dura peu,
+comme on doit le croire, et Girodet reconduisit son maître jusqu'à la
+porte, avec des démonstrations de respect qui cachaient mal son émotion.
+
+Arrivé dans la cour du Louvre, David, dont la figure n'avait pu se
+débarrasser encore de l'étonnement où ce qu'il venait de voir l'avait
+plongé, dit enfin à Étienne: «Ah ça! il est fou, Girodet!... il est fou,
+ou je n'entends plus rien à l'art de la peinture. Ce sont des
+personnages de cristal qu'il nous a faits là... Quel dommage! avec son
+beau talent, cet homme ne fera jamais que des folies... il n'a pas le
+sens commun.» À plusieurs reprises, pendant la promenade, Étienne revint
+sur le tableau, pour savoir si la réflexion aurait suggéré quelques
+idées nouvelles au maître; mais celui-ci, avec l'accent de la même bonne
+foi, répéta toujours: «Je vous assure, Étienne, que j'ai dit ce que je
+pense: je ne connais absolument rien à ce genre de peinture; c'est
+lettres closes pour moi.»
+
+Malgré les éloges prodigués à cet ouvrage par les amis et les élèves de
+Girodet, devenu alors chef d'une école, le tableau d'_Ossian_ n'eut pas
+plus de succès auprès des habitants de la Malmaison que dans le public.
+L'artiste le sentit intérieurement, et la meilleure preuve que l'on en
+puisse donner est l'ardeur avec laquelle, après quatre ans d'études
+solitaires, il travailla à des sujets d'un tout autre genre, et exécutés
+dans une manière fort différente.
+
+En 1806, il exposa au Louvre une _Scène de Déluge_; en 1808, les
+_Funérailles d'Atala_ et _Napoléon recevant les clefs de Vienne_, et
+enfin, en 1810, la _Révolte du Caire_. Ces quatre compositions
+importantes, achevées dans l'espace de quatre années, sont évidemment
+celles qui déterminent l'apogée du talent de l'auteur. On trouve dans
+ces tableaux la maturité complète du talent de l'homme qui, dix-sept ans
+auparavant, s'était annoncé par la figure d'_Endymion_ et par
+l'_Hippocrate_.
+
+L'imagination de Girodet était de l'espèce de celles qui s'excitent,
+s'échauffent et s'enflamment plutôt en triturant une idée qu'elles ont
+enfantée, qu'en traduisant les impressions que fait naître la nature.
+Dans la _Scène de Déluge_, dans l'_Atala_, son meilleur ouvrage
+peut-être, il y a toujours une recherche savante, une vraisemblance
+calculée, une perfection égale dans les plus petites parties de
+l'ouvrage, qui ne laissent pas à l'aise celui qui le considère. Dans
+_les Clefs de Vienne_ ainsi que dans la _Révolte du Caire_ il y a des
+parties vraiment belles et qui sont traitées de main de maître;
+cependant le travail excessif, la tension perpétuelle du peintre en
+achevant ces tableaux, labeur dont la trace préoccupe sans cesse les
+yeux, ne laisse ni aux sens ni à l'âme ce calme doux si nécessaire pour
+goûter pleinement une production d'art. Aussi David résumait-il on ne
+peut mieux ce qui manque aux ouvrages de son élève, quand il disait: «En
+regardant les tableaux de Raphaël ou de P. Véronèse, on est content de
+soi; ces gens-là vous font croire que la peinture est un art facile;
+mais quand on voit ceux de Girodet, peindre paraît un métier de
+galérien.» Quoi qu'il en soit, la _Scène de Déluge_ et l'_Atala_
+obtinrent un grand et légitime succès dans le public, et David lui-même,
+quoique peu disposé à se faire à ce qu'il y a de tendu dans l'ensemble
+de ces tableaux, loua d'autant plus leur exécution fort savante, qu'il
+était très-fier du succès de ses élèves, même, quand ils étaient devenus
+ses rivaux.
+
+La faiblesse de la santé de Girodet, et les excès de travail qu'il avait
+faits pour terminer ces quatre grands ouvrages, semblent avoir porté
+quelque atteinte à ses facultés. À compter de ce moment son talent ne
+fit plus de progrès; le dernier de ses grands tableaux, _Pygmalion et
+Galatée_, achevé en 1819, se sent de l'épuisement de ses forces.
+
+Girodet, comme on en peut juger par ses lettres, était un homme bon,
+aimable, heureusement doué comme peintre et fort bien partagé quant aux
+dons de l'esprit. Les défauts, qui lui ont nui dans l'exercice de son
+art, venaient de la nature de son imagination, très-ardente, et
+cependant peu fertile, disposition fort commune en France. Ceux qui
+l'ont connu savent qu'il a passé plus des deux tiers de sa vie à nourrir
+des projets, à se livrer à des travaux de fantaisie, au lieu de faire
+usage tout simplement de son pinceau. Il a perdu un temps considérable à
+faire sur les odes d'Anacréon et sur le poëme de Virgile des suites de
+compositions au trait, qui, malgré leur mérite, ne compenseront pas en
+gloire, pour l'auteur, le temps qu'il y a employé. Une quantité énorme
+de compositions fugitives, de croquis et de vignettes dessinés dans les
+salons, lui ont pris un temps précieux, et il serait impossible de
+calculer les mois, les années peut-être, pendant lesquels il faisait et
+défaisait sans cesse les accessoires des grands portraits qu'il a
+peints. Quand il avait terminé une composition quelconque, sa conscience
+n'était tranquille qu'autant qu'il s'était donné beaucoup de peine en
+l'achevant. Son goût pour les lettres et pour la poésie est peut-être
+celui qui a contribué à lui faire perdre le plus de temps et à altérer
+le plus sa santé. On a imprimé après sa mort une imitation en vers des
+odes d'Anacréon, et un poëme en six chants, intitulé: _le Peintre_,
+précédé d'un discours préliminaire et suivi de notes. Ces ouvrages, qui
+furent commencés vers 1807, le poëme en particulier, rappellent _la
+Navigation_, _les Fleurs_, _le Printemps d'un proscrit_, et autres
+poëmes descriptifs et admiratifs imités de l'_Imagination_ de Delille.
+L'éditeur des œuvres posthumes de Girodet s'est abstenu d'y insérer la
+seule pièce de vers où l'artiste ait laissé couler librement sa verve, à
+l'occasion des critiques qui parurent en 1806 sur la _Scène de Déluge_.
+Le style en est bien moins correct, il faut l'avouer, que celui de son
+poëme; mais l'artiste de talent, l'artiste spirituel et piqué au vif,
+s'y est laissé aller avec une pétulance et quelquefois un bonheur
+d'expressions, qui auraient dû faire conserver ce morceau, ne fût-ce que
+comme pièce historique. Les poésies sont suivies, dans l'édition des
+œuvres de Girodet, de deux morceaux en prose, l'un _sur le Génie_,
+l'autre _sur la Grâce_, dans lesquels la pompe académique remplace
+souvent les idées neuves ou fortes. Enfin, les deux volumes se terminent
+par un recueil de lettres dont nous avons donné quelques fragments;
+elles sont vraiment intéressantes, parce que l'homme et l'artiste y
+parlent avec abandon et naïveté.
+
+Trois choses ont empêché Girodet de goûter le moindre repos pendant
+toute sa vie: la peinture, le goût des vers et la gestion de sa fortune.
+Non-seulement il avait contracté de très-bonne heure l'habitude de
+travailler plus que ses forces ne le lui permettaient; mais à compter
+des années 1804 et 1805, il peignit la nuit à la lueur de lampes
+préparées pour ce genre de travail; et ses quatre grands ouvrages, _le
+Déluge_, l'_Atala_, _Napoléon à Vienne_, _la Révolte du Caire_, ainsi
+que tout ce qu'il a produit jusques et y compris le _Pygmalion_, ont été
+en grande partie achevés d'après ce système. Il avait commencé par dire
+que la lumière artificielle était aussi favorable pour peindre que celle
+du jour, et il finit par prétendre qu'elle était meilleure. C'était un
+homme qui se donnait un mal infini pour être original; aussi parlait-il
+avec les plus grands éloges de Michel-Ange et de Jules Romain, et
+répétait-il souvent à ses élèves «que dans le choix de deux défauts il
+préférait le bizarre au plat.»
+
+Mais sa liaison avec l'abbé Delille lui a été fatale, en ce sens qu'il
+gagna de ce poëte, comme tant d'autres alors, la maladie de la poésie
+descriptive. Ce goût, combiné avec les travaux de son atelier, forcèrent
+Girodet à prendre encore sur le peu de temps qu'il donnait auparavant au
+sommeil et aux distractions journalières. Aussi ses amis et ses élèves,
+qui lui portaient un sincère attachement, virent-ils avec effroi cette
+nouvelle cause d'insomnies.
+
+Girodet était né avec de la fortune, et elle s'accrut singulièrement en
+1812, lorsque son père adoptif, M. de Triozon, lui légua encore la
+sienne en mourant. On estime qu'il avait de vingt-quatre à trente mille
+livres de rentes. Chose certaine, quoique difficile à croire, il avait
+tellement embrouillé l'administration de ses biens; les contestations,
+les petits procès s'étaient tellement accumulés, que c'est tout au plus
+s'il avait de liquide l'argent habituellement nécessaire pour son
+entretien. Prodigue ou économe jusqu'à l'excès, il avait fait bâtir une
+fort grande maison dont l'intérieur n'a jamais été décoré ni même
+meublé. Il y entassait de magnifiques meubles de Boule, des vases de
+Chine, des livres, des armes précieuses; mais les murs n'étaient point
+tendus, les cheminées restaient sans chambranles et dans la chambre où
+se trouvait son mauvais lit, il y avait à demeure une table ronde
+couverte de papiers écrits ou dessinés toujours en désordre. Chez lui,
+son costume vieux et déchiré lui donnait l'aspect le plus sauvage; mais
+quand il allait dans le monde, il mettait dans sa toilette de
+l'affectation et même de la recherche, jusqu'à se parfumer d'odeurs. De
+toutes ses manies, la plus étrange était le petit charlatanisme qu'il
+mettait en usage lorsqu'il était censé être sur le point de terminer un
+tableau et que, par une prétendue faveur spéciale, il admettait la haute
+société et quelques artistes dans son atelier. Girodet n'était pas homme
+à montrer un ouvrage sans l'avoir revu et corrigé plutôt vingt fois
+qu'une; aussi ses confrères n'étaient-ils pas dupes du piége qui leur
+était tendu. Quoi qu'il en fût, on était introduit mystérieusement dans
+le sanctuaire où se trouvait déjà nombreuse compagnie. Là, Girodet
+laissait, près de son tableau sur chevalet, une boîte à couleurs
+ouverte, avec la palette chargée et l'appui-main tout préparés. Puis de
+temps en temps, et comme s'il lui fût venu une idée soudaine, il faisait
+des excuses aux assistants, leur demandant en grâce la permission de
+donner encore quelques touches... quelques touches seulement! à un
+endroit qui avait besoin de correction; et saisissant un pinceau qu'il
+agitait près de la palette, il le promenait légèrement sur les contours
+comme s'il eût cherché à leur donner plus de pureté ou de mollesse.
+Cette petite manœuvre avait ordinairement le plus grand succès auprès
+des belles dames de Paris, qui racontaient ensuite qu'elles avaient vu
+peindre Girodet, et qu'il n'était pas étonnant que les ouvrages de ce
+peintre fussent si parfaits, puisqu'il les corrigeait _jusqu'au dernier
+moment_. C'est la petite comédie que ce peintre a jouée lorsqu'il laissa
+voir en 1819 sa _Galatée_, ouvrage dont il sentait vraisemblablement la
+faiblesse, puisqu'il prenait tant de peine pour en assurer le succès.
+
+Le biographe de Girodet[55] a été discret sur les affections tendres de
+ce peintre. On sait que dans ses fantaisies passagères, le dieu d'amour
+lui a lancé des flèches cruelles. Mais quant aux sentiments plus
+délicats qui nécessairement ont dû agiter le cœur d'un homme dont
+l'imagination était si inflammable, son historien se borne à dire «qu'il
+ressentit en effet plusieurs affections passionnées, et les entretint
+avec une extrême discrétion. La grande quantité de lettres qui furent
+religieusement détruites le jour même de sa mort, selon la prière qu'il
+en avait faite à ses amis, prouve la place que ces affections occupaient
+dans son existence intérieure. Mais malgré toute sa circonspection, ceux
+de ses amis intimes et de ses élèves qui le quittaient peu purent
+s'apercevoir des visites fréquentes qu'il recevait après les longues
+journées de travail de l'atelier.»
+
+La mort de cet artiste fut douloureuse. Depuis son retour d'Italie, sa
+constitution naturellement bonne, mais altérée par des maladies et
+surtout par l'irrégularité du régime et les excès du travail, luttait
+contre un principe de destruction toujours menaçant. Enfin une affection
+gangreneuse qui, deux fois déjà, à des intervalles éloignés, s'était
+manifestée aux extrémités inférieures, se porta sur la vessie. Les soins
+de Larrey, son ami, assisté de Portal et de L'Herminier, ne purent
+arrêter les progrès du mal, et après six jours de douleurs croissantes,
+il fallut se résoudre à une opération périlleuse dont le succès
+n'aboutit qu'à retarder la mort de cinq jours.
+
+On rapporte que quelques instants avant de subir cette opération,
+surmontant ses douleurs il s'échappa en quelque sorte de son lit, et
+que, soutenu par sa seule domestique, il se traîna jusqu'à son atelier.
+Là, à la vue de ce lieu et des objets témoins et compagnons de ses longs
+travaux, il ne put contenir les émotions profondes qu'il ressentait.
+Mais bientôt, voulant se soustraire à une situation trop violente, il se
+retira. Près de sortir de son atelier, il se retourna sur le seuil de la
+porte, en disant d'une voix éteinte: «Adieu! je ne vous verrai plus.»
+
+Girodet est mort le 12 décembre 1824, à l'âge de cinquante-sept ans,
+célibataire, et laissant une succession qui, tant en biens-fonds que par
+la vente de ses ouvrages, a produit 800,000 francs à son unique
+héritière, sa nièce, Mme Becquerel-Despréaux. Ses obsèques furent
+célébrées avec la plus grande pompe, et de plusieurs discours prononcés
+sur sa tombe, le plus extraordinaire fut celui de son condisciple Gros.
+
+Tous les artistes, les plus célèbres et les plus humbles, assistèrent à
+cette cérémonie. Gros pleurait comme un enfant; Gérard était pâle,
+silencieux et triste.
+
+Gérard (François) avait trois ans de moins que Girodet. Né à Rome en
+1770, d'un père français et d'une mère italienne attachés à
+l'ambassadeur de France, on l'envoya jeune encore à Paris, pour y
+étudier l'art de la peinture, vers lequel son penchant le porta
+naturellement et de très-bonne heure. Il fréquenta successivement les
+écoles de Pajou, habile statuaire, de Brennet, peintre en grande
+réputation alors et rival de Vien, enfin on le confia aux soins de
+David, qui venait de donner une impulsion nouvelle aux arts.
+
+Ses condisciples Fabre et Girodet remportèrent le prix académique, et,
+par une singularité remarquable, Gérard, dont le talent fut toujours
+facile et séduisant, ne put jamais obtenir ce genre de succès. Dans une
+lettre écrite de Rome par Girodet en date du mois de juin 1791, on
+apprend que son jeune camarade était revenu dans cette ville pour y
+chercher sa mère, qu'il ramena en France. «La mère est la meilleure
+femme du monde, dit Girodet à M. de Triozon, et le fils, par son esprit
+et ses talents, ne peut manquer d'exciter votre attention. Sans
+_l'injustice de l'académie_, nous serions partis ensemble, et lui le
+premier.»
+
+Pauvre et pressé de tirer parti de son talent, Gérard fut obligé de
+renoncer à un encouragement qui lui était si nécessaire; il lutta avec
+un rare courage contre la pauvreté, et redoubla d'efforts pour se
+perfectionner à Paris, où il passa alors quelques mauvaises années.
+Entraîné comme tant d'autres artistes, par les passions de son maître,
+dans le tourbillon des idées révolutionnaires, quoique bien jeune alors,
+il était dans sa vingt-troisième année, on inscrivit son nom parmi ceux
+des jurés au tribunal révolutionnaire, où il ne siégea cependant pas.
+Vers ce temps il aida David dans l'exécution du tableau de _Lepelletier
+de Saint-Fargeau_, et composa, d'après la scène du 10 août, à la
+Convention, une esquisse qui lui valut alors de grands éloges, et dont
+il se proposait de faire le tableau. La malheureuse importance politique
+que David avait acquise et le succès de son dessin du _Serment du Jeu de
+Paume_ entraînèrent momentanément dans cette voie le jeune Gérard, que
+la nature de son esprit et l'aménité de son caractère devaient préserver
+bientôt de pareils écarts.
+
+Son ami, son rival Girodet avait déjà envoyé de Rome deux ouvrages qui
+le plaçaient au nombre des hommes appelés à soutenir et à augmenter la
+gloire de leur école. L'_Endymion_, cette composition gracieuse, avait
+paru au Salon pendant la sanglante année de 1793, et l'_Hippocrate_
+avait captivé l'attention des connaisseurs à l'exposition suivante.
+
+Quoique bien pauvre, Gérard écoutait sa jeune âme, qui lui disait qu'à
+tout prix il fallait lutter contre son condisciple déjà célèbre et à qui
+l'état de sa fortune permettait de tenter facilement de nouveaux
+efforts. Plusieurs portraits en pied, faits d'après ses amis, furent les
+premiers ouvrages sur lesquels l'attention du public se fixa. Dans
+l'attitude, l'expression et le coloris de ces divers personnages, on
+remarqua une vérité et une délicatesse, et en même temps une convenance
+gracieuse, qui n'échappèrent à personne. Le portrait de son camarade
+Isabey fut le premier ouvrage qui fit retentir le nom de Gérard à
+Paris[56].
+
+Déjà célèbre comme peintre en miniature, et très-répandu dans le monde
+par l'exercice de son art, M. Isabey proposa à son ami de lui servir de
+modèle, pour lui fournir l'occasion de peindre quelqu'un dont la figure
+était bien connue. Ce petit artifice préparé par l'amitié eut un tel
+succès, que Gérard inspira bientôt confiance à des amateurs.
+
+Cependant il était toujours extrêmement pauvre. À force de travail, et
+aidé encore par M. Isabey, qui acheta et paya l'ouvrage d'avance, il
+entreprit un tableau d'histoire, et au Salon de 1795 parurent son
+_Bélisaire rapportant son guide piqué par un serpent_, et le charmant
+portrait de Mlle Brongniart. Le succès de ces ouvrages fut complet. Dès
+ce moment les deux noms de Girodet et de Gérard jouirent d'une célébrité
+égale, et on vit naître entre ces deux artistes, d'abord de l'émulation,
+puis de la rivalité, et enfin une jalousie qui dura autant qu'eux.
+
+Il n'en était pas dans ce temps comme dans le nôtre; malgré la grandeur
+et la solidité du succès qu'obtint alors l'auteur du _Bélisaire_, malgré
+les louanges qui lui furent prodiguées et l'accueil distingué qu'il
+reçut de tout ce qu'il y avait de personnes considérables à Paris,
+Gérard, encore un peu plus pauvre d'argent depuis qu'il était devenu
+riche de gloire, fut obligé de se commander à lui-même un autre tableau
+pour justifier et soutenir ses succès précédents.
+
+La société se sentait encore des ébranlements causés par la révolution;
+les fortunes privées étaient compromises, et ceux qui possédaient des
+biens n'osaient acquérir des objets de luxe, lorsque tant de gens autour
+d'eux manquaient encore du nécessaire. Le jeune artiste n'aurait
+peut-être pas même exécuté son tableau de _Bélisaire_, si son camarade,
+M. Isabey, déjà favorisé de la fortune par la nature de son talent,
+n'eût pas acheté et payé d'avance cet ouvrage à son ami. Mais le noble
+cœur d'Isabey ne s'en tint pas là, car, ayant revendu le _Bélisaire_
+plus cher qu'il ne l'avait acheté, l'habile peintre en miniature
+restitua à l'auteur du tableau d'histoire le surplus du prix, comme une
+dette qu'il aurait contractée.
+
+Riche de ce noble trésor, et avide de gloire, Gérard, sans s'inquiéter
+de la destination incertaine de l'ouvrage qu'il voulait faire, composa
+et exécuta le tableau de _Psyché et l'Amour_. Le temps qu'il employa à
+l'achever a été le plus heureux de sa vie, sans doute. Tranquillisé par
+un brillant succès; à peu près certain d'en obtenir bientôt un second;
+recherché par toutes les personnes que leur esprit, leur talent ou leur
+position dans le monde mettaient en évidence; et enfin distingué alors
+par une personne dont le cœur et l'esprit étaient guidés par cette
+tendresse intelligente qui excite et inspire si favorablement le génie,
+Gérard, encore à la fleur de l'âge et travaillant sous de si doux
+auspices, termina avec amour l'un de ses meilleurs tableaux.
+
+Mais si la _Psyché_ fut goûtée au Salon de 1797, elle eut aussi à y
+essuyer de nombreuses critiques. Dans ce personnage de l'Amour, on
+trouva une idée trop recherchée, trop métaphysique, et l'expression
+gracieuse des deux figures parut dégénérer en afféterie. Quelques-uns,
+envisageant le tableau sous le rapport technique, pensèrent qu'à force
+de chercher à simplifier et à épurer les formes, l'auteur ne les avait
+souvent rendues que d'une manière vague et imparfaite. De ces dernières
+critiques, celle que lança Giraut, ce sculpteur qui le premier osa
+consacrer le talent et la célébrité de David à Rome, fut la plus vive et
+la plus spirituelle. En faisant observer à ses voisins la portion du
+corps au-dessous de la poitrine, trop mollement accusée dans Psyché, il
+demanda malignement _si les côtes y étaient peintes en long ou en
+large_. Quoi qu'il en soit, et malgré l'ensemble de ces reproches, qui
+sont loin d'être dénués de fondement, le tableau de _Psyché_ est resté
+une production fort remarquable de l'époque, et l'une des meilleures de
+Gérard.
+
+Trois portraits peints dans le même temps par cet artiste sont peut-être
+plus remarquables encore, et donnent une idée plus juste et plus
+avantageuse du point de vue vrai, simple et nouveau, sous lequel Gérard
+envisageait alors l'art de la peinture; ce sont ceux de Mlle Brongniart,
+de la famille d'Auguste, orfévre célèbre en ce temps et de Mme
+Barbier-Valbonne, cantatrice renommée. Cette exposition ne produisit
+pour Gérard qu'une partie des résultats qu'il avait droit d'en attendre.
+Sa réputation de peintre de portraits s'établit, mais le tableau de
+_Psyché_ n'ayant point été acheté, le peintre devint moins entreprenant
+et n'osa pas commencer d'autre ouvrage de haut style.
+
+Les hommes de talent et les femmes célèbres par leur esprit et leurs
+grâces remplaçaient alors, comme on l'a dit, l'ancienne aristocratie.
+C'était eux qui accueillaient, favorisaient et protégeaient même au
+besoin, le talent à son aurore. Déjà le condisciple, l'ami de Gérard, M.
+Isabey, avait montré la noblesse d'âme d'un véritable artiste, en
+employant un détour délicat pour venir au secours d'un homme distingué
+aux prises avec la pauvreté. Cet exemple ne fut pas inutile, et lorsque
+toute espérance de voir le tableau de _Psyché_ acheté par un amateur,
+ou, ce qui eût été plus convenable, par le gouvernement, fut perdue,
+deux hommes de cœur et d'intelligence, l'architecte Fontaine et Breton,
+secrétaire de l'Institut, se cotisèrent pour réaliser la somme de 6000
+francs, qu'ils offrirent à Gérard en échange de son tableau.
+
+Depuis 1797 jusqu'à l'époque où Bonaparte premier consul commença à
+faire entrer les arts dans les rouages accessoires de son gouvernement,
+Gérard, ainsi que les autres artistes, eut fort peu d'occasions
+d'exercer son talent. Ces longs et pénibles efforts tentés pour l'étude
+sincère de son art, ces succès si flatteurs obtenus du public, mais qui
+ne fournissaient pas les moyens d'en mériter de nouveaux; et, il faut
+bien le dire, cette pauvreté si dure pour un homme déjà célèbre,
+forcèrent Gérard à employer son talent à des ouvrages d'un ordre
+inférieur. Il partagea à cet égard le sort de quelques-uns de ses
+contemporains, et, ainsi que Girodet et Prudhon, Gérard fit des
+vignettes pour les grandes éditions de Virgile et de Racine publiées par
+Didot.
+
+Quoique l'éducation de Gérard eût été peu soignée, il avait
+naturellement les avantages d'un esprit cultivé. Son intelligence
+lucide, déliée et pénétrante, son goût juste et délicat, lui faisaient
+saisir facilement les pensées, les faits et les combinaisons d'idées les
+plus étrangères à ses préoccupations habituelles. Au temps de ses
+premiers succès, lorsque, recherché par tout ce qu'il y avait de
+distingué dans la société parisienne, il y paraissait tout à la fois
+modeste comme un homme qui commence, et brillant déjà d'une gloire
+solidement acquise, il était facile de reconnaître tout ce qu'il y avait
+de distingué, d'éminent même, dans ce jeune artiste écoutant avec tant
+de respect et d'attention les gens instruits, qui, eux-mêmes, se
+sentaient flattés de l'avoir pour auditeur. Aimant naturellement les
+lettres, doué de l'instinct de la musique, portant un intérêt très-vif à
+toute espèce de science, Gérard, entouré de fort bonne heure de tout ce
+qu'il y a eu d'hommes intelligents de son temps, et ayant eu le bon
+esprit si rare de les écouter attentivement, acquit des connaissances
+tellement variées, que, quels que fussent le talent et les occupations
+de ceux qui lui adressaient la parole, sa réponse était toujours
+pertinente, spirituelle et flatteuse. Ces qualités précieuses, mais
+accessoires pour un artiste, exercèrent des influences diverses sur son
+talent et sur sa vie. Elles contribuèrent sans doute à l'accroissement
+de sa fortune; mais en lui donnant l'occasion de briller dans le monde,
+où il fut toujours recherché, elles lui firent obtenir, comme peintre de
+portraits, des succès qui le firent longtemps dévier de sa carrière de
+peintre d'histoire.
+
+Le portrait de Mme Bonaparte, exposé en 1799, l'avait placé au premier
+rang parmi ceux qui réussissaient le mieux en ce genre. Son maître,
+David lui-même, malgré la grande célébrité dont il jouissait alors, se
+ressentit des effets de la vogue qu'obtenaient les productions de son
+élève. Mme Récamier, dans tout l'éclat de sa jeunesse, de sa beauté et
+de sa position sociale, avait eu l'idée de se faire peindre par le
+premier peintre de son temps, par David. Le portrait fut même conduit
+jusqu'à l'ébauche complète. La jeune beauté, vêtue d'une simple robe
+blanche, avec le col et les bras découverts, selon l'usage et la mode du
+temps, était représentée à moitié étendue sur un canapé. Le peintre,
+dans son ébauche, avait montré les deux pieds sans chaussures. Cette
+dernière circonstance était une fantaisie de l'artiste, fort innocente
+alors, mais qui sans doute blessa les susceptibilités du modèle. On dit
+aussi que le peintre, distrait par d'autres occupations, travailla trop
+lentement au gré des désirs de Mme Récamier, et que, dominée par une
+impatience assez commune chez les jeunes femmes, elle eut recours au
+pinceau de Gérard, déjà désigné dans l'opinion publique comme l'artiste
+dont le talent gracieux rendait avec le plus de bonheur la beauté
+féminine. Enfin, on ajoute que Mme Récamier, tout en faisant faire son
+portrait par Gérard, n'en tenait pas moins à avoir celui qu'avait
+ébauché David.
+
+L'ébauche du portrait de Mme Récamier, après avoir été vue et
+très-admirée par les élèves de David, avait été également montrée à
+Gérard. Confident de ce travail, et plein d'égards et de respect pour
+son maître, Gérard lui confia la demande qui lui avait été faite. Sans
+hésiter, David conseilla à l'auteur de _Psyché_ d'y satisfaire. Mais
+lorsque Mme Récamier se présenta dans l'espoir de voir achever le
+premier portrait: «Madame, lui dit David, les dames ont leurs caprices;
+les artistes en ont aussi. Permettez que je satisfasse le mien, je
+garderai votre portrait dans l'état où il se trouve.» Et en effet, rien
+depuis n'a pu le décider à le finir[57].
+
+De 1800 à 1810, le nombre des portraits que fit Gérard est incalculable.
+En 1808 seulement, il en exposa douze au Salon; en 1810, quatorze. Il
+peignit à peu près tout ce qu'il y avait d'hommes et de femmes célèbres
+en Europe. Les sommes qu'il gagna furent immenses, et quoiqu'il fût
+fastueux et parfois prodigue, il amassa cependant une fortune assez
+considérable. Le tour piquant de son esprit, la variété de ses
+connaissances, et une certaine manière modeste, mais élégante et
+très-spirituelle de traiter tous les sujets, faisaient de cet artiste,
+si habile d'ailleurs dans son art, un homme du monde des plus aimables.
+Depuis les premiers temps de sa célébrité, dans son petit logement au
+Louvre, quoique d'autant plus pauvre qu'il était marié et forcé de tenir
+maison, il réunissait déjà tous ses amis le mercredi soir de chaque
+semaine. Ce furent d'abord de simples réunions d'artistes, de camarades.
+Mais à ce noyau d'amis, qui lui restèrent toujours fidèles, se
+joignirent successivement, et à mesure que le talent et la renommée du
+peintre s'accrurent, tout ce que la société de Paris et des pays
+étrangers offrait de plus élevé par les connaissances, l'agrément, la
+naissance et les dignités. Pendant tout le règne de Napoléon, Gérard
+tint certainement le salon le plus curieux, le plus amusant et le plus
+habituellement fréquenté par les personnes célèbres en tout genre.
+L'étiquette y était remplacée par une politesse exquise, et le mérite
+servait ordinairement de règle pour assigner à chacun l'importance et le
+rang qu'il devait prendre. Par une bienveillance naturelle, qu'il mêlait
+à une politique habile, Gérard était toujours disposé à accueillir chez
+lui les jeunes gens qui commençaient à se faire remarquer par leurs
+talents. Par cette protection accordée à ceux qui entraient dans la
+carrière, il mettait les jeunes esprits en relation directe avec ses
+anciens amis, et ralliait ainsi à ses intérêts toutes les générations
+dont il était environné. Vers 1810 et 1811, après avoir fait le portrait
+de presque tous les rois et toutes les reines de l'Europe; lorsque les
+plus hauts dignitaires de l'empire français briguaient la faveur d'être
+peints par lui; quand, accablé sous les faveurs de toute espèce, ses
+amis qui, sans croire le flatter, lui disaient dans toute la sincérité
+de leur âme «que Gérard était le _roi_ des peintres, comme il était le
+peintre des _rois_,» lui, Gérard, profitait de cet engouement sans en
+être dupe.
+
+Il y avait certainement de la force d'âme et une grande pénétration
+d'esprit dans cet homme, qui, n'ayant pu faire une fortune médiocre en
+augmentant peu à peu son talent, et qui s'étant trouvé forcé de profiter
+d'une chance inattendue pour ne plus retomber dans la pauvreté, jouait,
+badinait ainsi avec sa célébrité, en conservant au fond de l'âme le
+désir et l'espérance d'acquérir une vraie gloire. Car, au milieu de ce
+concert de louanges dont on l'étourdissait, dans son salon même, où il
+était flatté par l'aristocratie intellectuelle et nobiliaire, où on lui
+répétait sans cesse qu'il avait surpassé tous ses rivaux, lui, se
+jugeait, et en 1807 il se disait à lui-même que depuis dix ans, depuis
+sa _Psyché_, il n'avait réellement rien produit; c'est parce qu'il se
+sentait peintre au fond de l'âme.
+
+Les succès de David, de Girodet, de Gros et de Guérin, pendant ces dix
+années, retrempèrent l'esprit de Gérard en l'irritant. En 1808 il exposa
+_les Quatre Âges_. L'ouvrage était faible, mais le peintre ne se
+découragea pas, et deux ans après (1810), avec quatorze portraits, la
+plupart en pied et des meilleurs qu'il ait faits, il présenta au Salon
+la _Bataille d'Austerlitz_, ouvrage remarquable et le meilleur de ceux
+qu'il a achevés sous le règne de Napoléon. Cette composition, destinée
+originairement à décorer le plafond du conseil d'État, était accompagnée
+dans cette salle de quatre grandes figures allégoriques déroulant et
+soutenant le tableau; dans ces figures, Gérard a peut-être exprimé mieux
+que dans tous ses autres ouvrages ce grandiose vers lequel son esprit le
+portait et cette largeur d'invention qui était une disposition naturelle
+de son talent.
+
+Mais la réputation de peintre de portraits a pesé fatalement sur cet
+artiste pendant les plus belles années de sa vie. Son atelier se
+transforma en une espèce de manufacture, surtout après les événements de
+1814, lorsque les rois, les princes et les généraux des puissances
+alliées vinrent à Paris. Le nombre des demandes qui lui furent faites
+alors, et la promptitude avec laquelle il fut obligé d'y répondre,
+eurent les plus tristes résultats. Presque tous les portraits que Gérard
+exécuta à cette époque sont assez faibles, et en partie sortis d'autres
+mains que de la sienne.
+
+L'empereur avait bien traité Gérard; Louis XVIII et les princes de la
+restauration ne lui furent pas moins favorables. Les grâces qu'il obtint
+sous la restauration, entre autres le titre de premier peintre du roi,
+parurent l'attacher à ce gouvernement d'une manière sincère, et il
+montra du dévouement en rappelant toutes les forces de son imagination
+et de son talent pour faire l'ouvrage que l'on regarde généralement
+comme son chef-d'œuvre, l'_Entrée d'Henri IV à Paris_.
+
+Ce tableau fut exposé en 1817, et ce fut la dernière satisfaction que
+Gérard éprouva comme artiste et comme homme. Sa _Corinne_, en 1822; son
+_Philippe V_ et _Daphnis et Chloé_, en 1824, et enfin le tableau faible
+du _Sacre de Charles X_, en 1827, furent des signes non équivoques de
+décadence.
+
+Gérard avait atteint sa cinquante-septième année, âge auquel est mort
+Girodet, précisément après avoir terminé sa _Galatée_, œuvre qui
+indiquait aussi que l'artiste déclinait. Ce rapport entre l'âge et le
+déclin de ces deux rivaux put frapper Gérard, qui ne s'est jamais fait
+intérieurement illusion sur lui-même. Étienne, qui le vit à
+l'enterrement de son camarade Girodet, remarqua, ainsi que tous les
+assistants, combien il était pâle et à quel point il était triste.
+Gérard était aimé; son chagrin concentré fit impression, et l'on éprouva
+quelque chose de douloureux à le voir répondre par des sourires
+mélancoliques aux politesses que lui adressaient tous les jeunes gens de
+l'école nouvelle, dont au fond il redoutait le jugement. La révolution
+de 1830 mit le comble à l'espèce de découragement qui s'était emparé de
+lui. Pour un homme qui n'était pas resté entièrement étranger aux idées
+de la révolution, et qui avait vu croître sa réputation et sa fortune
+sous Napoléon, c'était déjà beaucoup que de s'être produit facilement et
+de s'être encore illustré sous les auspices des Bourbons; mais lorsque,
+après les fatigues d'une vie laborieuse qu'il avait été obligé de
+refaire sous trois gouvernements contraires, il se vit dans la
+nécessité, ainsi qu'un homme qui entre dans la carrière, de combiner
+pour la quatrième fois un nouveau mode d'existence pour ne pas perdre
+les avantages dont il avait joui précédemment; l'idée de ce nouvel
+effort, le peu de succès de ses derniers ouvrages, l'affaiblissement de
+sa vue et quelques atteintes de paralysie à la main, lui ravirent la
+confiance qu'il avait toujours eue en lui-même. Il fit encore un assez
+grand nombre de portraits, et le tableau de _Louis-Philippe à l'hôtel de
+ville_; mais tous les soins, tous les travaux de ses dernières années
+furent particulièrement consacrés à l'achèvement des quatre pendentifs
+de l'église de Sainte-Geneviève, ouvrage peu digne de lui.
+
+Le _Bélisaire_, la _Psyché_, la _Bataille d'Austerlitz_, l'_Entrée
+d'Henri IV_ et huit ou dix portraits, sont donc les résultats importants
+des travaux de toute la vie de Gérard, ses véritables titres de gloire.
+
+Quoiqu'il eût plusieurs infirmités, elles furent étrangères à sa mort.
+Atteint d'une fièvre pernicieuse, le 8 janvier 1837, trois jours après
+il mourut de ce mal.
+
+Girodet, membre de l'Institut, n'avait reçu la décoration de la Légion
+d'honneur que tard. Sous la restauration, il fut fait chevalier de
+l'ordre de Saint-Michel, et Charles X lui envoya la croix d'officier de
+la Légion d'honneur la veille de sa mort. La vie retirée et singulière
+de cet artiste peut expliquer à ceux qui connaissent le monde pourquoi
+ces honneurs lui ont été accordés si tardivement. Gérard, au contraire,
+dont le caractère était facile, le talent riche et brillant, fut comblé
+de ces distinctions flatteuses pendant la vie et complétement stériles
+après la mort. Nommé baron de l'empire, officier de la Légion d'honneur,
+chevalier de l'ordre de Saint-Michel, membre de l'Institut de France,
+professeur à l'École royale des beaux-arts, membre de l'Institut de
+Hollande et des Académies de Vienne, Berlin, Munich, Copenhague, Turin,
+Milan et Saint-Luc de Rome, aucun témoignage de considération ne lui a
+manqué pendant sa vie. Et cependant cet homme est mort triste,
+regrettant sa jeunesse, ne pouvant s'accoutumer à l'idée de ne plus
+exciter cet engouement dont il avait été le premier à signaler
+l'extravagance, tourmenté par la faiblesse de certains de ses ouvrages,
+inquiet même sur le mérite réel de ceux qui avaient eu le plus de
+succès, et poursuivi par l'idée qu'une génération nouvelle d'artistes
+était là toute prête à prendre la place de celle que l'âge et la mort
+allaient bientôt mettre hors de lice. C'est vraiment bien à tort que
+l'on adresse à ceux qui composent des romans le reproche de les terminer
+ordinairement par des scènes tristes. Pour peu qu'un écrivain tienne à
+retracer la vie humaine avec vérité, comment ne pas tomber dans cet
+inconvénient? On connaît déjà quelles ont été les destinées de Drouais,
+de Fabre, de Girodet et de Gérard; maintenant voici celle de Gros.
+
+Il était le plus jeune de la première couvée d'élèves de David. Né à
+Paris en 1771, Gros (Antoine-Jean), issu d'une famille sans fortune,
+s'adonna tout jeune à l'art de la peinture. Ses progrès furent aussi
+brillants que rapides à l'atelier de David, et, couronné à l'Académie en
+1790, il alla continuer ses études à Rome. Mais, comme tous les artistes
+et pensionnaires français, qui, depuis l'affaire de Basseville,
+portaient ombrage au gouvernement papal, Gros fut obligé d'abandonner
+Rome, et de se réfugier successivement dans plusieurs villes d'Italie.
+Ne recevant point de secours de sa famille, et pressé par le besoin,
+Gros se mit à peindre la miniature à Florence et à Gênes. La hardiesse
+et l'impétuosité avec lesquelles il traitait un genre que l'on ne fait
+ordinairement que froidement et avec timidité devinrent pour lui une
+cause de succès, et le jeune Gros, dont la figure était belle et
+prévenante, dont l'esprit, quoique inculte, plaisait par sa franchise et
+un certain tour original, tira parti de son talent, et se fit aimer de
+ceux qui le connurent. Sa jeunesse, son obscurité et son défaut de
+fortune alors, lui permirent de rester en Italie, sans être compris au
+nombre des _émigrés_, pendant les années les plus orageuses de la
+révolution française. Ainsi que Girodet, Gros ne fut pas atteint par les
+passions politiques de son temps, et, tout occupé de son art et de ses
+plaisirs, il profita de son talent et de son caractère pour se faufiler
+intact, ou plutôt indifférent, au milieu de toutes les opinions qui
+agitaient alors ses contemporains.
+
+Le jeune Gros avait donc pu, grâce à son obscurité, se tenir éloigné de
+la tourmente révolutionnaire, et ce fut avec la même indépendance
+d'esprit qu'il profita de son talent pour se joindre à ses compatriotes,
+lorsque l'armée française, conduite par Bonaparte, vint conquérir
+l'Italie, en 1796. Le jeune peintre français était avec l'armée, près
+d'Arcole, lorsque Bonaparte et Augereau plantèrent le drapeau tricolore
+sur le pont qu'il fallait traverser en affrontant la mitraille des
+Autrichiens, et le premier ouvrage de Gros, que l'on vit au Salon
+(1799), est un beau portrait à mi-corps de Bonaparte tenant le drapeau
+d'Arcole à la main, et franchissant le pont. Jusqu'alors les ouvrages
+qui représentaient le vainqueur de l'Italie étaient si faibles, ou
+offraient des traits si peu semblables, que le tableau de Gros ne fut
+guère, au premier moment, qu'un objet de curiosité pour la multitude.
+Cependant, quelques artistes furent frappés d'une certaine liberté dans
+l'attitude du personnage, et d'une facilité de pinceau, auxquelles on
+n'était plus habitué depuis que David, ainsi que ses élèves Girodet et
+Gérard, avait fait tant d'efforts pour se rapprocher de la manière
+sévère, pure et tant soit peu austère de l'art antique. Dans les
+ateliers de peinture, et parmi les jeunes élèves, cette peinture de Gros
+fut prise comme une innovation qui fit quelque fortune, et donna le
+désir de voir de cet artiste, alors nouveau pour la France, quelque
+production plus importante.
+
+Cependant Gros, que Bonaparte avait distingué et qui s'était fait aimer
+de tous les officiers de l'armée, obtint lui-même un grade au moyen
+duquel il pouvait suivre toutes les opérations militaires. C'est
+lorsqu'il se trouva dans cette position, qu'il prit sur les champs de
+batailles même, ce goût qu'il a toujours conservé pour les brillants
+uniformes, pour les chevaux et les scènes guerrières. Dès ce moment sa
+carrière et son genre étaient nettement tracés; son génie allait trouver
+son emploi.
+
+Parmi les causes nombreuses qui empêchent la plupart des hommes de
+mettre à profit les dons qu'ils ont reçus de la nature, la plus commune
+est l'ignorance où ils sont presque toujours de la faculté et du talent
+qui les distinguent réellement. Les fausses vocations, indiscrètement
+suivies, ruinent l'avenir de la plupart des jeunes gens, et troublent
+ordinairement la vie des hommes qui passent pour l'avoir remplie le plus
+complétement.
+
+Sans aller chercher de nombreux exemples hors du sujet qui nous occupe,
+il suffit de jeter un coup d'œil sur la carrière des artistes de notre
+temps, pour reconnaître la vérité de cette proposition. En effet, quelle
+a été la vie de David? Celle d'un artiste très-heureusement doué pour
+exercer, et même perfectionner la peinture, mais qu'une manie insensée
+de devenir législateur a interrompue, troublée et flétrie; Girodet
+également, né peintre, se met dans l'esprit qu'il est poëte et perd la
+partie la plus précieuse de son existence à polir des vers à l'imitation
+de ceux de l'abbé Delille. Gérard, non moins naturellement peintre que
+ses rivaux, sacrifie sa gloire d'artiste au titre d'homme du monde, et
+meurt d'ennui et de chagrin en pesant dans son esprit, chancelant et
+sceptique, si, tout compte fait, il n'y a pas autant d'avantage à mourir
+conseiller d'État ou pair de France, que premier artiste de son époque.
+Enfin, Gros, dont le caractère était prime-sautier, irréfléchi, dont
+l'esprit obéissait à une verve dont il ne connaissait ni l'étendue ni la
+force, Gros, comme on le verra bientôt, avait aussi sa marotte, sa
+manie, qui l'a préoccupé pendant toute sa vie et jusqu'au moment de sa
+mort, qui a été si cruelle.
+
+Après le _Bonaparte à Arcole_, et à l'exposition suivante (1802), Gros
+représenta Napoléon sur un cheval blanc, donnant une arme d'honneur à un
+grenadier. Quoique très-imparfaite, cette production attira cependant
+l'attention générale, et c'est à compter de ce moment que la réputation
+du peintre alla en croissant. Malgré les observations, assez justes
+d'ailleurs, des puristes voués au culte exclusif des doctrines antiques,
+le _Bonaparte_ de Gros, avec ses teintes fouettées et hardies, avec son
+cheval en _satin blanc_, ne laissa pas de tourner la tête du public et
+des jeunes artistes. David lui-même ne craignit pas de dire en plein
+Salon que cet ouvrage, avec ses qualités solides, produirait un bon
+effet sur les travaux de l'école de Paris, où l'on négligeait trop le
+coloris. Girodet, Gérard et tous les peintres en renom furent unanimes
+pour vanter le mérite de Gros, qui cependant ne fut que
+très-imparfaitement satisfait de cette victoire.
+
+On voyait à cette même exposition une autre composition de Gros,
+représentant Sapho éclairée par la lune au moment où elle se précipite
+du rocher de Leucade dans la mer, en tenant sa lyre entre ses bras. Cet
+ouvrage, qui parut faible alors et qui l'est réellement, après avoir été
+le but des études particulières de l'artiste dans son atelier, était
+encore au Salon l'objet de sa sollicitude et de ses espérances les plus
+chères. Ces portraits, ces tableaux de personnages et de sujets
+modernes; ces habits bleus et ces épaulettes d'uniforme qu'il avait su
+si bien rendre, ne lui paraissaient que des passe-temps agréables, et
+propres tout au plus à flatter la vanité des hommes du jour; tandis que
+sa _Sapho_ était pour lui un tableau du genre élevé, un sujet antique,
+où il s'imaginait avoir développé entièrement toute sa science et son
+talent.
+
+Heureusement pour cet artiste que Bonaparte, qui, comme on l'a vu,
+n'était pas très-amateur des sujets tirés de la mythologie ou de
+l'histoire ancienne, voulut que les principaux événements de sa vie
+fussent représentés par Gros. Mais ce qu'il est curieux de savoir pour
+connaître l'histoire du cœur et de l'esprit humain, c'est qu'il ne
+fallut rien moins que la volonté de Bonaparte pour que Gros ne manquât
+pas sa vocation et se décidât à faire de bons tableaux de l'histoire de
+son temps, au lieu de se traîner sur les traces de ceux qui, malgré
+Minerve, se sont obstinés à poétiser dans des modes qui ne leur
+convenaient nullement.
+
+Cédant à la volonté du chef de l'État, Gros fit d'abord plusieurs
+portraits représentant le premier consul à pied ou à cheval; puis il
+donna sa belle esquisse de _la Bataille du Mont-Thabor_, qui fut jugée,
+avec raison, la meilleure de toutes celles qui avaient été présentées à
+un concours qui n'eut cependant point de résultat.
+
+Une fois engagé dans la voie qui lui convenait, Gros n'eut plus qu'à
+produire pour bien faire. Étranger à toutes les études spéculatives
+auxquelles étaient forcés de se livrer ceux qui voulaient rendre sans
+autre secours que leur imagination des objets qu'ils n'avaient jamais
+vus, le peintre de _la Peste de Jaffa_, d'_Aboukir_ et d'_Eylau_,
+improvisant en quelque sorte ces grands ouvrages, sans préjugés et sans
+peine, eut un avantage immense sur tous ses rivaux, celui de profiter de
+sa facilité et de peindre de verve.
+
+Il y eut un bel élan chez les artistes à l'exposition de 1806, lorsque
+Gros y produisit _les Pestiférés de Jaffa_. La mémoire de l'expédition
+d'Égypte était encore fraîche dans tous les esprits, et la gloire du
+jeune artiste, qui consacrait le souvenir d'un événement de cette
+campagne, se trouvait comme mêlée à celle du héros qui l'avait dirigée.
+L'admiration sincère qu'excita cette composition fut si générale, que
+les peintres de toutes les écoles en réputation alors se réunirent pour
+porter au Louvre une grande palme, que l'on suspendit au-dessus du
+tableau de Gros. David a répété souvent que ce succès, obtenu par l'un
+de ses élèves qu'il chérissait personnellement, avait été un des moments
+de sa vie où il s'était senti le plus heureux. Et en effet, qu'y
+avait-il de plus flatteur pour le maître que de voir couronner l'ouvrage
+d'un disciple dont le mérite était si grand, et si différent du sien;
+pour David, qui comprenait si bien que l'enseignement n'est pas la
+transmission d'une manière, mais le développement de l'intelligence
+artistique d'un élève confié aux soins d'un maître? Cet aspect si neuf
+et si inattendu des productions de Gros devint pour lui la preuve
+évidente de la supériorité de sa méthode. Cette satisfaction était
+d'autant mieux fondée, qu'à cette même exposition _la Scène du Déluge_,
+par Girodet, production si différente de celles de Gros et de David,
+fournissait encore une preuve éclatante de l'impartialité savante du
+maître et du respect qu'il avait porté à l'originalité native de chacun
+de ses disciples.
+
+Il est hors de doute qu'après David, Gros est le peintre qui a exercé le
+plus d'influence sur les doctrines et la pratique des artistes ses
+contemporains. L'indépendance de ses idées ainsi que la liberté savante
+de son pinceau enhardirent et protégèrent les talents d'une foule de
+peintres qui, accablés jusqu'à lui sous les difficultés que présente la
+composition des ouvrages du style le plus élevé, purent marcher plus à
+l'aise dans des voies moins ardues et moins périlleuses. En adoptant le
+genre sévère et épuré traité par David, il fallait encore un talent
+remarquable et une disposition très-forte aux études sérieuses, pour
+produire un ouvrage passable et même médiocre; tandis que les scènes
+d'histoire contemporaine mises en vogue par Gros, et dans lesquelles il
+entrait peu de nu et beaucoup d'accessoires, faisaient parfois produire
+à des peintres secondaires des tableaux très-satisfaisants pour le
+public, bien que leur mérite fût des plus équivoques.
+
+D'ailleurs la vue et l'étude des monuments français, au musée des
+Petits-Augustins, avaient déjà fait concevoir l'idée d'une réaction
+contre l'admiration exclusive des ouvrages de l'antiquité, quand
+l'apparition des trois ou quatre premiers ouvrages de Gros la
+déterminèrent. C'est en effet de 1803 à 1808 que le genre anecdotique
+commença à être cultivé avec succès par Richard, Revoil et Verney; mais
+c'est aussi de cette même époque, il faut bien le dire, que datent ces
+éternelles batailles ou scènes d'étiquette que Bonaparte a fait exécuter
+durant son règne, sous la surveillance de son directeur des beaux-arts
+Denon, et qu'enfin la peinture de genre proprement dite fut remise en
+honneur et prépara la vogue excessive qu'elle devait obtenir quelques
+années plus tard.
+
+Cette opinion était celle de Gros lui-même, et il l'a exprimée avec tant
+de franchise et dans une occasion si solennelle, qu'il est bon que l'on
+sache comment ce grand artiste se reprochait à lui-même d'avoir porté
+atteinte aux doctrines professées par David son maître, et s'accusait
+d'être cause du déclin des grands principes de l'art en France. Le jour
+de l'enterrement de Girodet, au moment où les membres de l'Institut et
+les plus habiles artistes étaient réunis dans la chambre du défunt, dont
+on allait conduire les dépouilles mortelles au cimetière, la
+conversation eut naturellement pour objet le mérite du mort et la perte
+irréparable que faisait l'école dans un moment où elle avait besoin
+d'une main puissante qui la retint sur la pente où elle était entraînée
+par l'école dite romantique. Gérard, malgré la tristesse dont il
+paraissait accablé, essaya de faire l'éloge de son ancien camarade,
+regrettant que Girodet ne fût plus là pour maintenir les jeunes artistes
+par son exemple. «Que ne le remplacez-vous, Gérard, lui dit aussitôt
+l'un de ses confrères, et que ne vous levez-vous pour remettre l'école
+dans la bonne voie, puisque David est exilé?--C'est ce que je devrais
+faire, dit Gérard; mais je confesse que je ne m'en sens pas la force:
+j'en suis incapable.--Pour moi, s'écria tout à coup Gros, dont les yeux
+étaient tout rouges et la voix altérée, non-seulement je n'ai point
+assez d'autorité pour diriger l'école, mais je dois m'accuser encore
+d'avoir été l'un des premiers à donner le mauvais exemple que l'on a
+suivi, en ne mettant pas dans le choix des sujets que j'ai traités et
+dans leur exécution cette sévérité que recommandait notre maître, et
+qu'il n'a jamais cessé de montrer dans ses ouvrages[58].»
+
+Ainsi, on le voit, cet homme regardait ses meilleurs ouvrages avec
+dédain; il se reprochait même en quelque sorte de les avoir produits; et
+lorsqu'à la fin de sa carrière, devenu riche et maître de traiter les
+sujets de son goût, il reprit le cours des idées qu'il avait été obligé
+de quitter, après son faible tableau de _Sapho_, il exposa au Salon de
+1834 un énorme et monstrueux tableau mythologique, qui compromit son
+talent dans l'esprit railleur et méprisant de tous les apprentis en
+peinture.
+
+L'époque brillante du talent et de la vie de Gros a commencé et fini
+avec Napoléon. Ses meilleurs ouvrages sont _la Peste de Jaffa_, _la
+Bataille d'Eylau_ et celle d'_Aboukir_, et le premier de ces tableaux
+est son chef-d'œuvre. En 1806, il vit ce chef-d'œuvre ombragé par
+l'immense palme qu'y placèrent unanimement les artistes. En 1808,
+l'empereur Napoléon, après avoir considéré _la bataille d'Eylau_,
+détacha de son habit l'étoile de la Légion d'honneur qu'il portait et la
+remit à Gros au milieu du grand Salon, en le nommant baron de l'empire.
+Comblé d'honneurs et déjà assez favorisé de la fortune, Gros fit un
+mariage qui lui assura, sinon le bonheur, du moins une existence
+indépendante et fixe.
+
+Une grande quantité de travaux secondaires augmentèrent encore sa
+fortune jusqu'à la Restauration. Sous les Bourbons, Gros fit encore
+quelques grands ouvrages exécutés avec verve, mais conçus faiblement et
+comme à regret. _L'Arrivée de la duchesse d'Angoulême à Bordeaux_ et _la
+Fuite nocturne de Louis XVIII_ du château des Tuileries, étaient des
+sujets bien tristes pour le peintre brillant et fougueux de _la Peste de
+Jaffa_ et de _la Bataille d'Aboukir_. Ces compositions, soutenues
+quelque temps par le talent et la popularité du peintre, ne purent
+vaincre cependant l'indifférence du public, et elles furent promptement
+oubliées, Gros ne produisit donc, pendant la restauration, qu'un ouvrage
+vraiment digne de lui, _la Coupole_ de l'église de Sainte-Geneviève. Il
+devait son existence et sa gloire à Napoléon. La chute terrible de
+l'empire, le peu de succès qu'eurent les tableaux faits sous la
+monarchie, les années qui commençaient à s'accumuler sur la tête du
+peintre et les critiques déjà amères d'une nouvelle génération
+d'artistes tout prêts à danser sur la tombe de leurs prédécesseurs,
+avaient avancé pour Gros le temps de la vieillesse, quand la révolution
+de 1830 la compléta.
+
+Naturellement spirituel, mais sans instruction et peu disposé à en
+acquérir, Gros était artiste, peintre par instinct. Il composait au bout
+du pinceau et faisait bien ou mal sans que son goût et son esprit
+tentassent le moindre effort pour faire ressortir les parties
+excellentes d'un ouvrage ou en corriger les défauts. Cette disposition,
+qu'il apporta en naissant et qu'il conserva toute sa vie, a imprimé un
+caractère particulier à ses compositions, qui renferment ordinairement
+une ou deux portions très-remarquables au milieu d'une foule d'objets
+sans rapport et sans proportion entre eux. C'est ce que l'on peut
+observer dans les batailles d'_Eylau_ et d'_Aboukir_, car le seul
+ouvrage de Gros exempt de ces disparates est _la Peste de Jaffa_, son
+chef-d'œuvre.
+
+Lorsque Gros, de retour d'Italie, vint s'établir à Paris (1800-1801), il
+exerça de suite une double influence, sur le public et sur les artistes.
+L'exposition de son portrait de _Bonaparte à Arcole_ et du _Premier
+Consul distribuant des sabres d'honneur_ fit effet sur les masses. Mais
+la personne de Gros, ses manières et celles des personnes qui
+fréquentaient son atelier, ainsi que son habitude de travailler devant
+témoins et presque en jouant, après avoir étonné les artistes, finit par
+modifier leur manière d'être, leurs habitudes et enfin leur goût.
+
+Au commencement de ce siècle, rien n'était si rare qu'un local propre à
+devenir un atelier de peinture. Ceux qui avaient été pratiqués
+anciennement dans le Louvre n'existaient plus, et lorsque David fut sur
+le point de commencer son tableau du _Couronnement_, on ne trouva rien
+de mieux que de lui abandonner la vieille église de Cluny pour qu'il en
+fît son atelier. En général, les vieilles églises et les vieux couvents
+dévastés et vendus pendant la révolution étaient devenus le refuge
+ordinaire des artistes. De tous ces anciens édifices, celui du couvent
+des Capucines[59], dans lequel on avait fabriqué les assignats pendant
+la durée de ce papier-monnaie, devint un des points sur lesquels les
+peintres et même quelques statuaires vinrent se rassembler. Girodet y
+fit sa scène de _Déluge_, son _Atala_ et sa _Révolte du Caire_. Mais
+toujours mystérieux dans ses travaux, n'admettant chez lui que ses
+élèves, Girodet travaillait solitairement dans l'angle gauche du
+cloître.
+
+Les choses ne se passaient pas ainsi vers l'angle à droite, de 1801 à
+1805. Un long corridor, par lequel on parvenait à une vingtaine
+d'anciennes cellules de capucines, transformées en autant de petits
+ateliers, servait d'antichambre et de salon de conversation aux artistes
+habitant les cellules. L'aile droite du bâtiment semblait leur être
+particulièrement réservée. M. Ingres et son ami Bartolini, le sculpteur
+florentin, occupaient deux cellules en commun; près d'eux était M.
+Bergeret, admirateur et ami de M. Ingres. Ces trois artistes, qui
+dirigeaient alors les efforts de leurs études sur les ouvrages des
+artistes italiens de la renaissance, formaient une espèce d'académie à
+part dans les Capucines. Personne n'était admis chez eux, et l'on
+n'avait qu'une idée vague de ce qu'ils faisaient dans le mystère de
+leurs ateliers. M. Bergeret doit être compté au nombre de ceux qui,
+lorsque le musée des Petits-Augustins contrebalança l'influence du musée
+des Antiques, ont contribué à fonder le genre anecdotique et à répandre
+le goût des petits tableaux d'amateurs. Le plus connu de ceux de cet
+habile artiste que la gravure ait reproduits, représente _les Honneurs
+rendus à Raphaël après sa mort_.
+
+Deux ou trois cellules plus loin que celle habitée par M. Ingres, se
+trouvait l'atelier de Granet. Ce peintre, qui devait se rendre célèbre
+en imitant des intérieurs de couvent, commença en effet par peindre les
+longs et obscurs corridors de celui des Capucines. Bon, aimable,
+spirituel et modeste comme il a toujours été, chaque jour Granet, que
+l'on surnommait _le Moine_, était établi dans le cloître avec son
+chevalet et sa toile, saisissant à toutes les heures les effets variés
+de la lumière. Granet était aimé de tous, il causait amicalement avec
+chacun, laissait voir ses ouvrages à tous ceux qui l'approchaient, les
+consultait même au besoin, et donnait d'excellents avis à ses confrères.
+Ceux qui voyaient ses études si originales lui prédisaient déjà un
+avenir qu'il a si bien réalisé.
+
+Non loin de ces cellules, Étienne, Chauvin, Dupaty et enfin Gros avaient
+chacun la leur. Chauvin était un habile paysagiste qui s'était formé en
+Italie, où il avait fait connaissance avec Gros. Étienne occupait la
+cellule suivante et avait pour voisin, de l'autre côté, le statuaire
+Charles Dupaty, l'un des fils du président de ce nom, célèbre par ses
+_Lettres sur l'Italie_. Dupaty achevait alors la première figure de
+ronde bosse qu'il ait exposée au Louvre, un _Amour_.
+
+Gros avait pour atelier la dernière cellule au fond du corridor.
+Jusqu'au jour de son arrivée, rien n'était plus silencieux que les longs
+corridors des Capucines, dont la plupart des habitants travaillaient
+dans la retraite et sans communiquer habituellement entre eux. Mais
+aussitôt que Gros fut établi dans ce lieu, le régime changea
+complétement. En sa qualité de peintre de l'armée d'Italie, le jeune
+artiste recevait sans cesse des visites d'officiers supérieurs et de
+généraux, à mesure que, revenant de l'armée, ils rentraient à Paris. La
+porte de son atelier était presque toujours ouverte, et la plupart du
+temps il travaillait entouré de ses amis, parlant haut, allant et
+venant, maniant des armes, remuant des selles de chevaux ou de riches
+étoffes qu'il accaparait pour les copier au besoin.
+
+C'est dans cette cellule que Gros fit successivement les esquisses si
+brillantes de plusieurs portraits du premier consul, de _la Bataille du
+mont Thabor_ et de celle d'_Aboukir_, ainsi que le tableau de _Sapho_.
+Le coloris brillant, la hardiesse de pinceau, et jusqu'à l'espèce de
+désordre qui régnait dans ces compositions faites tout à la fois avec
+tant d'aisance et même d'audace, peintes en quelque sorte en plein air
+et devant tout le monde; ces habitudes et ces qualités si différentes de
+celles qui régnaient depuis dix ans dans les écoles de Paris, parurent
+tout à coup à un grand nombre d'artistes celles qui devaient être
+préférées et dont les résultats seraient les plus satisfaisants pour
+l'exercice de l'art. Il est donc certain que la manière aisée et quelque
+peu cavalière de Gros porta aussitôt atteinte aux doctrines sévères que
+David avait enseignées et mises en pratique jusqu'à ce moment; et
+qu'après l'exil de son maître, et à la mort de Girodet, lorsque la
+nouvelle école, dite romantique, avait déjà fait des progrès si rapides,
+Gros ne s'accusait peut-être pas sans raison d'avoir contribué à
+ébranler les principes de son maître.
+
+Quoique son organisation fût robuste, Gros avait été affecté de bonne
+heure de douleurs rhumatismales qui le faisaient souffrir à certaines
+époques de l'année. Pendant la Restauration, lorsque le grand éclat de
+sa célébrité commençait à s'affaiblir, les premiers signes de la
+vieillesse se manifestèrent chez lui, et après la révolution de 1830,
+ils devinrent plus apparents encore. Placé par son talent dans la classe
+des hommes éminents de son époque, Gros eut le tort, et il en éprouva
+tous les inconvénients, de mener un genre de vie en contradiction avec
+le rang élevé qu'on lui assignait parmi les hommes de talent. Marié,
+maître d'une belle fortune qui lui eût fourni tous les moyens de
+s'entourer, non-seulement d'amis, mais de personnes distinguées qui se
+seraient trouvées honorées d'être admises dans sa société, il vivait de
+la manière la plus étrange, passant presque tous ses moments de loisir à
+jouer aux dames avec les obscurs habitués d'un café.
+
+Ces goûts, si peu en harmonie avec sa position, augmentèrent à mesure
+que les années diminuaient pour lui les chances de trouver des
+distractions moins vulgaires. Des chagrins domestiques, les regrets
+excessifs que lui causaient et les jours si brillants de si gloire, et
+les succès menaçants de la nouvelle école _romantique_; et enfin, ce qui
+n'est que trop certain, les douleurs amères dont quelques écrivains
+l'abreuvèrent en critiquant indignement ses ouvrages, portèrent le
+découragement dans l'âme de cet homme comblé jusque-là de louanges et
+d'honneurs, mais que la réflexion n'avait prémuni contre aucun des maux
+réservés à l'homme, à qui tout manque à la fois quand il vieillit.
+
+Pendant les dernières années de sa vie, il n'opposa à ces chagrins que
+les ressources de jouissances purement physiques, dont il fut privé tout
+à coup. Aussi sa mort fut-elle aussi inattendue que terrible. On le
+trouva noyé sur les bords de la Seine, près de Sèvres. Il avait eu le
+soin de laisser dans son chapeau un papier sur lequel était écrit que
+«las de la vie et trahi par les dernières facultés qui la lui rendaient
+supportable, il avait résolu de s'en défaire.»
+
+Drouais, Fabre, Girodet, Gérard et Gros, élèves de David, furent aussi
+des rivaux pour leur maître.
+
+Deux chefs d'écoles, contemporains de David, Regnault[60] et
+Vincent[61], exercèrent quelque influence sur les arts, mais bien plutôt
+par les élèves qu'ils formèrent que par les ouvrages qu'ils
+produisirent. Tous deux étaient d'habiles artistes, praticiens
+consommés, mais à qui il manquait cette fixité dans les idées qui fait
+que l'on choisit un but vers lequel on tend sans cesse, ce qui donne aux
+productions un caractère fort et décidé. Regnault n'avait reçu aucune
+instruction, et son esprit comme son imagination était sans portée.
+C'était un de ces praticiens très-adroits, savants même, dont les
+talents matériels n'auraient pu devenir réellement utiles que s'ils
+eussent été sous la direction d'un génie supérieur qui les eût vivifiés.
+Les meilleurs ouvrages de Regnault sont _l'Éducation d'Achille_,
+charmante composition, et une _Descente de croix_, où l'on remarque une
+fermeté et une flexibilité de pinceau qui feraient honneur à un bon
+élève de l'école des Carrache. Ces ouvrages furent loués comme ils
+méritaient de l'être, servirent de titre à leur auteur pour entrer à
+l'Académie et ouvrir une école de peinture, mais ils n'exercèrent aucune
+influence sur la marche de l'art, à l'époque où ils parurent,
+c'est-à-dire vers 1788. Regnault, qui est mort fort riche à l'âge de
+soixante-quinze ans, passa paisiblement les dernières années de sa vie à
+faire de petits tableaux de boudoirs.
+
+Ce n'est que par l'intermédiaire de deux de ses élèves que Regnault a
+réellement pris part au mouvement qui s'est opéré dans l'exercice des
+arts, depuis 1800 jusqu'à nos jours; ces deux élèves sont Pierre Guérin
+et M. Hersent.
+
+Quant à Vincent, homme instruit, fort spirituel et peintre très-habile,
+de la grande quantité d'ouvrages qu'il a achevés, on n'a guère conservé
+le souvenir que de son tableau du _Président Molé_, peu connu de la
+génération actuelle. Ainsi que Regnault, Vincent a formé un assez grand
+nombre d'élèves qui, pendant quinze ou vingt ans, ont disputé les prix
+académiques à ceux plus nombreux qui sortaient de l'école de David. Mais
+de tous les soldats que Vincent a formés pour ces combats, il n'en est
+qu'un seul dont le nom et les ouvrages soient connus; c'est M. Horace
+Vernet, peintre original dont le rare mérite et l'influence seront
+appréciés quand il en sera temps.
+
+En suivant l'ordre chronologique, il se présente, comme contemporain de
+David, un homme isolé qui ne fut ni son élève, ni son rival, ni son
+imitateur, mais dont le talent exceptionnel se développa et grandit
+pendant ce siècle, quoiqu'il fut en contradiction ouverte avec les idées
+que Winckelmann, Heine, Mengs et David avaient mises en honneur depuis
+1780. Pierre-Paul Prudhon, né en 1765, âgé de vingt-cinq ans en 1790,
+pendant que la plupart des artistes s'efforçaient d'imiter les ouvrages
+de l'antiquité, formait, lui, son talent dans la solitude, n'ayant
+d'autre idée et d'autre but que de rendre son pinceau l'interprète
+fidèle de ce qu'éprouvait son âme, de ce que préférait son goût. Né de
+parents très-pauvres, forcé de travailler pour vivre tout en étudiant,
+le besoin le rendit de bonne heure ingénieux pour tirer parti de son
+talent. Il se fit bientôt remarquer par un genre de compositions
+gracieuses et tendres, peu variées quant au fond, mais auxquelles
+l'artiste trouvait moyen de donner des formes nouvelles et un aspect
+nouveau. Le plus ordinairement, Prudhon faisait des dessins ou des
+tableaux sur des sujets tendres, passionnés et amoureux. L'attention se
+porta d'abord sur des vignettes représentant _Léandre et Héro_, _Cérès
+et Stellion_, et _Phrosine et Mélidor_, ainsi que sur d'autres
+productions analogues, gravées au pointillé, et dont le succès devint
+populaire. Le charme particulier de ces ouvrages résultait d'une
+certaine atmosphère d'amour, si l'on peut dire ainsi, à travers laquelle
+on les voyait apparaître. On y remarquait ordinairement des femmes dont
+les vêtements n'étaient d'aucun pays ni d'aucun temps, mais qui, par
+leurs formes suaves et une expression vive de tendresse, séduisaient
+toutes les classes d'amateurs. Ces femmes n'étaient point belles et se
+ressemblaient toutes; leur bouche était grande, leurs yeux profondément
+enchâssés et couverts, mais le peintre, qui avait soin de faire tomber
+la lumière de haut sur ses groupes, trouvait moyen, en multipliant les
+demi-teintes et en noyant les contours, de donner quelque chose de
+fantastique et de séduisant à ces êtres imaginaires.
+
+Prudhon ne réussissait pas moins bien à représenter des amours, des
+petits enfants; et son _Zéphyre_, se balançant au-dessus de l'eau d'une
+fontaine est peut-être son chef-d'œuvre en peinture.
+
+En abusant des effets du clair-obscur, ce peintre sacrifia souvent la
+vérité d'imitation pour exprimer le genre de poésie qu'il cherchait à
+répandre avant tout dans ses ouvrages; mais soit que l'on aime ou que
+l'on réprouve son genre, il faut convenir au moins que le sentiment qui
+l'animait en peignant était toujours fort, et que ses ouvrages portent
+toujours un caractère bien décidé.
+
+Ce fut à la fameuse exposition de 1810, où les ouvrages de David, de
+Girodet, de Gérard et de Gros se trouvaient en présence, que parurent
+aussi les deux tableaux de Prudhon qui ont mis le sceau à sa réputation:
+_le Zéphyre_ déjà cité et _la Vengeance et la Justice poursuivant le
+Crime_. La sévérité de style et la gravité des sujets étaient devenues
+des conditions si impérieuses depuis que les doctrines de l'école de
+David avaient été généralement adoptées, que le pauvre Prudhon, qui
+n'avait fait et n'aimait réellement à faire que des sujets gracieux et
+érotiques, se vit forcé de concevoir et d'exécuter le tableau de _la
+Vengeance et la Justice_ pour obtenir la faveur d'être placé au nombre
+de ce qu'on appelle _les peintres d'histoire_. Cette dernière production
+fait sans doute grand honneur au talent de Prudhon, mais ce talent se
+trouve plus complet et surtout mieux employé dans son _Zéphyre_.
+
+De son vivant, Prudhon n'eut qu'un assez petit nombre d'admirateurs et
+dans l'esprit de ceux qui avaient adopté les doctrines de l'art antique,
+qu'ils fussent artistes ou amateurs, il passait pour un peintre de
+mauvais goût, que l'on comparait aux artistes des temps de décadence.
+Lorsqu'il considérait l'art dans son ensemble, David, toujours
+impartial, disait en parlant de Prudhon: «Enfin celui-là a son genre à
+lui, c'est le Boucher, le Watteau de notre temps; il faut le laisser
+faire, cela ne peut produire aucun mauvais effet aujourd'hui dans l'état
+où est l'école. Il se trompe, mais il n'est pas donné à tous de se
+tromper comme lui; il a un talent sûr. Ce que je ne lui pardonne pas,
+ajoutait-il en souriant, c'est de faire toujours les mêmes têtes, les
+mêmes bras et les mêmes mains. Toutes ses figures ont la même
+expression, et cette expression est toujours la même grimace. Ce n'est
+pas ainsi que nous devons envisager la nature, nous autres disciples et
+admirateurs des anciens!»
+
+Si les scènes gracieuses, si l'emploi souvent exagéré du clair-obscur
+donnaient aux productions de Prudhon un aspect qui les faisait
+distinguer parmi celles de ses contemporains, elles étaient
+recommandables surtout par un éclat et une originalité dans le coloris
+qui tranchaient avec la teinte grisâtre et peu transparente des tableaux
+de l'école sévère. Il n'est pas jusqu'aux procédés matériels employés
+par Prudhon pour peindre, qui ne fussent contraires à ceux dont les
+autres artistes faisaient généralement usage.
+
+Depuis l'exécution du tableau des _Sabines_ surtout, David avait
+pratiqué et enseigné l'art de peindre en procédant par l'emploi de
+teintes faites d'après la nature, et qu'il fallait appliquer l'une
+auprès de l'autre en s'efforçant de les fondre, non pas avec le pinceau,
+mais en les juxtaposant avec assez de justesse pour qu'elles se
+succédassent sans blesser l'œil, et en exprimant la différence des tons
+et la dégradation de la lumière. Ce procédé, l'un de ceux qui demandent
+le plus d'attention et de talent, et qui a été mis en pratique par
+Raphaël dans _la Transfiguration_, ainsi que par Paul Véronèse et
+Poussin dans leurs plus beaux ouvrages, est celui que David s'efforça de
+remettre en vigueur.
+
+Prudhon peignait tout différemment. En commençant un tableau, il lui
+donnait l'aspect d'une grisaille, et ce n'était que successivement et
+peu à peu qu'il coloriait les différents objets compris dans son
+tableau, jusqu'au moment où, satisfait de l'intention qu'il avait prêtée
+à ses personnages, il leur donnait toute la vivacité requise par de
+nombreux glacis posés les uns sur les autres. Plusieurs compositions
+laissées par le peintre à l'état d'ébauches fournissent l'occasion de
+suivre les progrès successifs de ce procédé.
+
+Un an ou deux ans avant sa mort, Prudhon mit au Salon un petit tableau
+qui fit sensation. Il y avait introduit trois figures; un ouvrier
+ressentant les premières atteintes du mal dont il devait mourir, et près
+de lui sa femme et son jeune fils inquiets et cherchant les moyens de le
+soulager. C'était le dernier ouvrage qu'il dût faire; et dans cette
+scène, si différente de celles où il avait peint ce que l'amour a de
+plus intime et de plus tendre, on voyait l'empreinte d'une douleur
+profonde, d'un chagrin que rien ne peut guérir, d'un présage d'une mort
+inévitable et que l'on désire.
+
+Des cinquante-huit années que Prudhon a passées sur la terre, c'est tout
+au plus s'il en a eu dix de tolérables. Son enfance, sa jeunesse et une
+partie de son âge mûr ont été employées à combattre la misère, à
+travailler jour et nuit, et à former seul un talent que l'exemple ou les
+conseils des autres artistes ne pouvaient l'aider à perfectionner.
+Malgré sa pauvreté, Prudhon se maria jeune, et le malheur voulut que sa
+compagne, loin de l'aider dans sa pénible carrière, eût des goûts aussi
+vulgaires que le pauvre artiste avait l'âme tendre et délicate. Chargé
+de famille sans pouvoir se reposer sur sa femme des soins que de jeunes
+enfants réclamaient, il resta seul avec eux. C'est dans cet isolement,
+et lorsque, forcé de faire face à une foule de petits travaux sans
+lesquels ses enfants et lui n'auraient pu vivre, qu'il s'attacha à Mlle
+Mayer, son élève.
+
+Cette femme, qui pour tous charmes extérieurs n'avait que des yeux
+très-couverts et une expression de bonté et de tendresse comme Prudhon
+aimait à les rendre dans ses ouvrages, devint, par son dévouement et son
+attachement inviolable, l'ange sauveur de l'artiste et de ses enfants.
+
+Jeunes encore, ceux-ci réclamaient les soins journaliers qu'on ne reçoit
+que d'une mère. Mlle Mayer les leur prodigua comme si elle eût été la
+leur, et les modifia selon l'âge de ces êtres intéressants, que son cœur
+avait adoptés. Ces devoirs n'empêchaient cependant pas cette femme
+courageuse de se livrer à l'art de la peinture, qu'elle exerçait non
+sans talent. Entièrement dévouée à Prudhon, enseignée par lui,
+travaillant sans cesse à ses côtés, elle s'était si complétement
+identifiée avec son ami, son maître, qu'elle était parvenue à reproduire
+sa manière, et qu'elle l'aidait souvent dans la préparation de ses
+ouvrages. Il ne nous est resté aucune lettre, aucun témoignage
+authentique de la longue tendresse de ces deux êtres, toujours réunis
+sous le même toit et dans le même atelier; on sait seulement que pendant
+de longues années ils ont été unis par les liens de l'amitié la plus
+profonde et par des occupations communes. Cependant les enfants de
+Prudhon, élevés par les soins de son amie, grandirent, se formèrent et
+il fallut pourvoir à leur établissement dans le monde. Ils quittèrent la
+maison paternelle. Déjà Mlle Mayer n'était plus jeune. Parvenue à cet
+âge où les femmes, perdant de leurs charmes, n'en sentent qu'avec plus
+de force le besoin d'aimer, son imagination, naturellement ardente, lui
+présenta sa position comme incertaine et fâcheuse. Son âme, qui s'était
+sentie calme tant que la présence des enfants lui avait assuré le titre
+et le rang de mère, s'effraya tout à coup du nouveau rôle dont elle
+était menacée. Dans son innocence, cette âme honnête s'exagéra sa faute,
+en fit un crime, eut l'idée qu'elle serait méprisée, abandonnée
+peut-être par celui qu'elle s'était accoutumée à regarder comme son
+époux, et sa tête se perdit. Dans un de ces moments critiques où
+l'avenir se présente tout à coup comme un malheur inévitable, Mlle
+Mayer, dans ce même atelier où elle avait conversé, travaillé, vécu si
+longtemps auprès de Prudhon, se coupa la gorge avec un rasoir. Prudhon
+ne peut se consoler de ce malheur. Deux ans après il mourut de langueur,
+en 1823. C'est quelque temps après la mort de Mlle Mayer que Prudhon fit
+ce tableau de _l'Ouvrier mourant_. Il y avait mis toute sa douleur;
+depuis il ne fit plus rien.
+
+Cet artiste avait acquis sa célébrité peu à peu, et par le développement
+lent et successif de son talent. En outre, quoiqu'il eût formé plusieurs
+élèves habiles, aucun cependant n'a contribué à augmenter l'éclat de son
+école. Mais il n'en fut pas de même d'un peintre de la même époque à peu
+près, dont les ouvrages firent grand bruit, et qui eut pour élèves des
+hommes qui devaient bientôt opérer une nouvelle révolution dans l'art,
+bouleverser les doctrines adoptées par David, par ses élèves et ses
+imitateurs: c'est Pierre Guérin[62], formé à l'école de Regnault.
+Lauréat à l'Académie en 1794, ce peintre exposa au Salon, quatre ans
+après, le tableau de _Marcus Sextus_ revenant d'exil et retrouvant chez
+lui sa femme morte et sa fille dans les larmes. Cet ouvrage dont le
+succès, comme on l'a vu, fut immense, et du en partie à l'importance que
+le parti royaliste et les émigrés attachèrent alors au sujet, est
+cependant une production assez faible.
+
+Ce succès fixa le choix du genre de composition que Guérin adopta, genre
+dont le style est particulièrement _théâtral_. En effet, la conception
+première de ses ouvrages tend toujours à surprendre et à émouvoir, et
+l'artifice avec lequel il place ordinairement ses personnages, tient de
+la symétrie calculée à laquelle les acteurs ont recours pour se donner
+le temps de se reconnaître, et, comme on dit au théâtre, pour arrondir
+la scène. Ces artifices, ces compositions où tout est calculé,
+comprennent les qualités et les défauts du talent de Guérin, homme de
+pure réflexion.
+
+Ce peintre présenta successivement: à l'exposition fameuse de 1808, un
+sujet tiré d'une idylle de Gessner et _Bonaparte pardonnant aux révoltés
+du Caire_, tableau où il y a de la poésie; à celle de 1810, _Andromaque_
+et _l'Aurore et Céphale_; et à celle de 1817, l'une de ses bonnes
+compositions, _Didon écoutant le récit d'Énée_.
+
+La santé de Guérin, déjà chancelante, s'affaiblit encore après
+l'exécution de ces divers ouvrages. Depuis la _Didon_ il ne fit plus
+rien d'important, à l'exception de l'ébauche restée imparfaite d'une
+grande scène de _la dernière nuit de Troie_.
+
+La vogue extraordinaire de plusieurs productions de cet artiste fut de
+courte durée, et il survécut au moins de six ou sept années à sa gloire.
+Cependant, considéré comme chef d'école, et directeur de l'Académie de
+France à Rome, Guérin mérite les plus grands éloges. Il est le seul de
+son temps, après David toutefois, qui ait eu le sentiment véritable de
+l'enseignement. Comme David, il reconnut qu'un maître ne doit pas
+chercher à transmettre sa manière, mais que son devoir est de cultiver
+et de développer les facultés saillantes de ses élèves. Or, cette
+précieuse qualité qui distinguait particulièrement David, maître de
+Drouais, de Girodet, de Gérard, de Gros, de M. Isabey, de M. Ingres, de
+Granet, de M. Schnetz et de Léopold Robert, on la retrouve encore,
+quoique affaiblie, dans Guérin, dont l'école a produit Géricault, MM. P.
+Delaroche, E. Delacroix et Scheffer.
+
+Peut-être eût-il été à propos de restreindre l'étendue de ces analyses
+biographies; mais il était indispensable, au moment où nous avons laissé
+David occupé à achever le tableau du _Couronnement_, de donner une idée
+précise du talent et du caractère des artistes que la voix publique et
+que lui-même reconnaissaient, à quelques égards, pour ses rivaux à cette
+époque. Quoique ayant exercé de 1806 à 1818 une immense influence sur
+les arts, les ouvrages de David n'étaient plus exclusivement admirés; et
+le chef de l'État, l'empereur Napoléon, crut pouvoir, sans faire tort à
+la réputation de son premier peintre, ordonner un concours décennal où
+figureraient les meilleurs ouvrages faits pendant les dix années
+précédentes par les artistes en renom, y compris le chef de l'école. Ce
+décret impérial qui agita vivement la république des lettres et celle
+des arts, sans qu'il pût jamais recevoir d'exécution, fut un événement
+grave, en ce qu'il porta une forte atteinte à la suprématie, jusque-là
+inattaquée, du talent de David, ainsi qu'à l'unité de doctrine en fait
+d'art que ce peintre avait établie en France et presque dans toute
+l'Europe.
+
+Cet événement important pour l'art, mais provoqué par des intérêts
+politiques et privés, ne pouvait être bien compris, sans que l'on connût
+d'abord les droits plus ou moins bien fondés des principaux artistes
+dont les ouvrages furent mis en concurrence avec ceux de David.
+
+
+
+
+X.
+
+LES PRIX DÉCENNAUX. 1810.
+
+
+David employa près de quatre années à l'exécution du tableau du
+_Couronnement_, et pendant les derniers temps, Napoléon envoyait souvent
+chez lui pour savoir à quel point en était l'ouvrage. Lorsque l'artiste
+crut avoir épuisé toutes les ressources de son talent, il alla lui-même
+annoncer à l'empereur que sa tâche était remplie, et bientôt le nouveau
+monarque désigna un jour pour se rendre à l'atelier de son premier
+peintre.
+
+Ce jour venu, l'empereur Napoléon, l'impératrice Joséphine et toute leur
+famille, accompagnés des officiers de leur maison et des ministres,
+précédés et suivis d'un cortége nombreux de musiciens et de cavalerie,
+s'acheminèrent vers la rue Saint-Jacques et mirent pied à terre sur la
+place de la Sorbonne, près de la petite porte latérale de l'ancienne
+église de Cluny. Depuis quelque temps, il avait été fort question dans
+les salons de Paris, de la manière dont David avait disposé de sa scène
+principale. Les personnes de la cour surtout critiquaient l'attitude de
+l'empereur, et reprochaient au peintre d'avoir fait de l'Impératrice
+l'héroïne du tableau, en représentant plutôt son couronnement que celui
+de Napoléon. L'objection n'était certainement pas sans fondement, et
+tous les gens jaloux de la gloire et de la faveur de David espéraient
+avec malignité que Napoléon, en critiquant cette disposition,
+déprécierait par cela seul toute l'économie de l'œuvre du peintre. Il
+est assez difficile de comprendre comment les gens de cour et les
+artistes de ce temps ont pu s'imaginer que David eût pris sous sa
+responsabilité l'attitude qu'il devait donner à Napoléon pendant la
+cérémonie de son sacre. On aurait dû s'en reposer sur la prudence et la
+susceptibilité du nouveau souverain, et penser qu'il avait tout prévu,
+tout calculé, tout arrangé d'avance avec son premier peintre. Le vrai
+programme donné à David et scrupuleusement suivi par lui, était de
+montrer Napoléon déjà couronné, imposant la couronne sur la tête de
+Joséphine devant le pape, qui n'assistait là que comme témoin.
+
+Lorsque toute la cour fut rangée devant le tableau, Napoléon, la tête
+couverte, se promena pendant plus d'une demi-heure devant cette toile
+large de trente pieds, en examina tous les détails avec la plus
+scrupuleuse attention, tandis que David et tous les assistants
+demeuraient dans l'immobilité et le silence. La solennité de cette
+visite et la curiosité extrême que chacun éprouvait de savoir le
+jugement que l'empereur allait porter de cette œuvre produisirent, à ce
+qu'ont rapporté ceux qui étaient présents, une émotion profonde. Enfin,
+portant encore les yeux sur le tableau, Napoléon prit la parole et dit:
+«C'est bien, très-bien, David. Vous avez _deviné_ toute ma pensée, _vous
+m'avez fait chevalier français_. Je vous sais gré d'avoir transmis aux
+siècles à venir la preuve d'affection que j'ai voulu donner à celle qui
+partage avec moi les peines du gouvernement.» En ce moment,
+l'impératrice Joséphine s'approchait de la droite de l'empereur, tandis
+que David écoutait à sa gauche. Bientôt Napoléon, faisant deux pas vers
+David, leva son chapeau, et faisant une légère inclination de tête, lui
+dit d'une voix très-élevée: «David, je vous salue.--Sire, répondit le
+peintre, qui se sentit ému, je reçois votre salut au nom de tous les
+artistes, heureux d'être celui auquel vous daignez l'adresser.»
+
+Pendant que Napoléon remontait en voiture, tous les courtisans
+s'empressèrent de faire au peintre des félicitations sur son ouvrage, et
+chacun se retira bien persuadé que le couronnement de Napoléon ne
+pouvait être autrement représenté que comme on venait de le voir.
+
+Après cette épreuve, le tableau du _Couronnement_ exposé au Salon de
+1810, en subit une nouvelle non moins importante. Il n'y eut qu'une voix
+sur le mérite éminent qui brille dans tout le groupe formé par Napoléon,
+par le pape et le clergé. L'ampleur avec laquelle sont dessinés et
+peints les grands dignitaires de l'empire, placés à la droite du
+tableau, rappelle tout ce qu'il y a d'énergique dans le talent de David;
+mais quant aux princes, aux princesses et aux personnes de la cour qui
+occupent la gauche, ainsi que les personnages placés comme spectateurs
+dans les tribunes de l'église, ils furent jugés faibles sous le double
+rapport du dessin et du coloris. On fut frappé surtout de l'immensité du
+champ du tableau comparé à la petitesse relative des figures, disparate
+qui semblait détruire l'importance qu'il eût été si à propos de
+conserver aux personnages.
+
+Malgré les imperfections qu'une critique sévère peut découvrir dans cet
+ouvrage, la plus grande partie des figures placées sur les marches et
+près de l'autel peuvent être considérées comme ce que David a peint avec
+le plus de simplicité et de puissance tout à la fois. La tête du pape
+Pie VII et ses deux mains sont un véritable chef-d'œuvre; et bien que
+David ait presque également réussi dans le portrait isolé de ce pontife,
+placé au musée du Louvre, cependant il règne dans celui du couronnement
+quelque chose de grand, d'auguste et de candide qui forme un ensemble
+d'expression élevée que l'artiste n'avait jamais eu l'occasion de rendre
+aussi heureusement[63].
+
+Mais à partir de ce tableau, le talent de David commença à faiblir. _La
+Distribution des aigles au Champ-de-Mars_, peinte bientôt après, en
+donne la preuve évidente. Ce que l'on appelle communément les sujets
+d'_expression_ et de _mouvement_ ne convenaient point à ce peintre, dont
+l'imagination était bien plus propre à rendre les beautés de détail que
+l'ensemble et la combinaison d'une action vive et d'une scène
+compliquée. En faisant accourir tous les officiers vers les marches de
+l'estrade d'où Napoléon distribue ses drapeaux, le peintre n'a été
+préoccupé que du mouvement isolé des personnages; en sorte que chacun
+d'eux remue et se tourmente d'une manière excessive, bien que la masse
+qu'ils forment paraisse froide et inanimée. Avec moins d'originalité et
+de verve que dans la composition du _Serment du Jeu de Paume_, _la
+distribution des aigles_ rappelle le système de composition tant soit
+peu théâtrale que David avait adopté de 1783 à 1790.
+
+Au surplus, ce maître, dont l'admiration pour les ouvrages de Gros était
+aussi vive que sincère, sentit qu'il fallait laisser traiter ce genre de
+sujets à son élève; et soit qu'il se sentit découragé par le peu de
+succès du tableau des _aigles_, ou qu'on lui eût fait entendre que les
+quatre grands tableaux qui lui avaient été commandés par Napoléon ne
+seraient pas tous exécutés, il ne compta plus sur les deux grands
+ouvrages qui restaient à faire et qui, en effet, ne furent même pas
+commencés.
+
+David était alors tranquille sur sa fortune et sur le sort de ses
+enfants[64]. Peu disposé au fond à peindre des uniformes, des sabres et
+des bas de soie; certain, d'ailleurs, par le succès du tableau du
+_Couronnement_, qu'il pouvait encore se considérer comme maître en ce
+genre, il revint à son goût naturel, aux études de toute sa vie, à la
+peinture qui a le nu et le beau pour objets, et se remit, avec une
+ardeur toute juvénile, à son tableau des _Thermopyles_.
+
+Il y a lieu de croire aussi qu'un des motifs de cette espèce de retraite
+fut le mode d'administration des arts établi à cette époque. Comme on
+l'a vu dans la lettre de Moriez, David, qui n'était pas sans prétendre
+au gouvernement des arts sous Bonaparte premier consul, sentit renaître
+cette ambition après avoir peint _le Couronnement_, et quand Napoléon,
+dans tout l'éclat de sa puissance, fit restaurer et achever le vieux
+Louvre, David demanda à l'empereur de lui confier la décoration des
+appartements de ce palais, en s'engageant à faire une suite de
+compositions dont les principales eussent été peintes par lui-même, et
+les autres sous sa direction, par ses élèves les plus distingués. Ce
+projet qui n'a peut-être existé réellement que dans l'imagination de
+David, était un des rêves dont il se berçait lorsqu'il reprit le tableau
+des _Thermopyles_, et quand déjà les présages malheureux de la fin de
+l'empire ne permettaient plus à Napoléon de porter sérieusement son
+attention sur des objets de cette espèce.
+
+C'est ici l'occasion de faire connaître Vivant Denon, dont l'influence
+sur les vicissitudes de l'école pendant près de quatorze ans mérite
+d'être signalée.
+
+Le baron Vivant Denon[65], admis de bonne heure aux emplois de la cour
+de Louis XV, fut très-favorisé par ce prince, qui se plaisait à voir les
+dessins et les gravures à l'eau-forte de son jeune page d'abord, puis de
+son gentilhomme de sa chambre. Nommé bientôt gentilhomme d'ambassade à
+Saint-Pétersbourg, cet emploi donna assez d'importance à Denon auprès de
+son ambassadeur, M. le baron de Talleyrand, pour qu'il fût forcé de
+ralentir ses études d'artiste, afin de se livrer entièrement à la
+correspondance diplomatique avec Versailles, travail dont il avait été
+particulièrement chargé. À la mort de Louis XV, Vivant Denon quitta la
+Russie pour la Suède, d'où M. de Vergennes le fit bientôt revenir en
+France pour l'envoyer en mission près du corps helvétique, puis à
+Naples, où il demeura sept ans en qualité de chargé d'affaires.
+
+Dans cette ville, le goût de Denon pour les arts se réveilla plus vif
+que jamais, et c'est alors qu'il prit une part très-active à la
+publication du _Voyage pittoresque de Sicile_ de l'abbé de Saint-Non.
+
+De Naples il alla à Rome, où il ne séjourna que peu de temps auprès de
+l'ambassadeur de France, le cardinal de Bernis. Il revint en France, et
+après s'être fait recevoir membre de l'Académie, il abandonna la
+carrière diplomatique et alla à Venise, à Florence et en Suisse, pour se
+livrer exclusivement à son goût particulier pour la culture des arts.
+
+Quoiqu'il y eût une forte dissidence d'opinions politiques entre Denon
+et David, leur profession commune paraît avoir été un lien sacré entre
+eux; et lorsque l'artiste diplomate attaché à la cour fut sur le point
+d'être décrété d'accusation comme émigré, par la Convention, David le
+défendit et lui fournit même l'occasion de rentrer en France, en lui
+donnant, pour lui faire obtenir un certificat de civisme, la commission
+de graver à l'eau-forte les costumes républicains, dont on discutait
+alors l'adoption[66].
+
+Sous le Directoire, Denon, lié intimement avec le jeune Eugène
+Beauharnais, s'attacha à la fortune de Bonaparte, et fit partie de
+l'expédition d'Égypte en qualité de savant et d'artiste. De retour en
+France, il publia, en 1802, son _Voyage dans la haute Égypte pendant les
+campagnes du général Bonaparte_, ouvrage dont les planches se sentent
+tout à la fois de la promptitude avec laquelle les dessins ont été faits
+sous le feu de l'ennemi, et de l'incertitude de la main de l'auteur.
+Mais la relation écrite qu'il y a jointe est pleine d'intérêt et de
+vivacité, et souvent remarquable par la vérité avec laquelle l'auteur a
+peint ce qu'il a vu, et exprimé les émotions que lui ainsi que ses
+compagnons ont éprouvées.
+
+Parmi les qualités qui honorent le caractère de Bonaparte, la constance
+de ses amitiés, la durée de sa reconnaissance envers ceux qui l'ont
+accompagné et suivi dans ses diverses expéditions, ne sont pas les
+moindres. Comme presque tous ceux qui avaient fait partie de
+l'expédition d'Égypte et dont les travaux et les écrits avaient concouru
+à en consacrer la mémoire, Vivant Denon avait des droits à la
+reconnaissance du général Bonaparte, qui, en 1804, étant devenu
+empereur, le nomma directeur général des Musées. On peut dire que
+l'influence exercée par ce ministre des arts, car il l'était en effet,
+eut toujours un double caractère: très-libérale, très-impartiale tant
+qu'il agissait de lui-même, elle devenait absolue et peu favorable aux
+arts quand il était obligé de suivre les idées de l'empereur, ce qui
+était le cas le plus fréquent. Le conseil donné à David par Bonaparte,
+d'abandonner les sujets tirés de l'histoire ancienne pour peindre les
+événements de la sienne; la commande que le nouvel empereur fit de
+quatre grands tableaux pour consacrer le souvenir de son couronnement;
+et enfin, le salut tant soit peu théâtral donné par Napoléon à son
+premier peintre dans son atelier, suffisent pour faire apprécier le
+genre d'importance que ce souverain prêtait réellement aux arts, et
+particulièrement à la peinture.
+
+Denon veilla à l'exécution des ordres de son maître; mais cette immense
+série de tableaux de cérémonies, de batailles et d'entrevues, exécutés
+pendant le cours de dix années par une foule d'artistes médiocres, et
+offerts à la multitude comme une espèce de _Moniteur visible_ où le fait
+représenté captivait toute l'attention, sans que le travail des artistes
+en réclamât la moindre part, est une des circonstances qui, à cette
+époque, a été le plus nuisible au développement de l'art considéré
+sérieusement. C'est surtout à ce mode de peinture, où l'imitation des
+accessoires finit par devenir l'objet principal, que l'on doit le
+développement excessif des peintures anecdotiques et comiques dont on a
+été inondé bientôt après. On peut donc avancer sans injustice que tous
+les hommes de talent tels que David et ses principaux élèves, ainsi que
+Prudhon et Guérin, étaient formés et avaient produit leurs plus
+importants ouvrages avant que Napoléon fût empereur; et que la nature,
+le genre et le nombre des tableaux qui ont été faits sous son règne, on
+peut même ajouter par ses ordres, n'ont été rien moins que favorables à
+l'avenir de l'école française.
+
+L'expérience aurait dû apprendre depuis longtemps, à ceux qui gouvernent
+les États, que les artistes, tout aussi bien que les poëtes et les
+écrivains, ne sont que trop portés à flatter ceux dont ils attendent un
+salaire ou des faveurs. Pour les gouvernements et les rois, l'important
+est qu'il se fasse à leur époque de bons ouvrages, abstraction faite du
+choix des sujets. Le _Saint Bruno_ de Lesueur, la _Rebecca_ et _le
+Déluge_ du Poussin, jettent plus d'éclat sur le nom et le règne de Louis
+XIV que les immenses tableaux que Le Brun a faits pour célébrer la
+gloire et les conquêtes de ce monarque.
+
+Ce fut en se laissant aller à ces idées de fausse grandeur et d'apparat,
+que Napoléon prit la résolution d'instituer des prix décennaux; son
+intention était que tous les ouvrages scientifiques, littéraires et
+toutes les productions des arts achevés depuis 1800 fussent présentés à
+des concours, jugés par l'Institut, et que l'auteur du meilleur ouvrage
+en chaque genre fût couronné et reçût une récompense nationale. Cette
+idée gigantesque, accueillie d'abord avec enthousiasme par le public, se
+réduisit bientôt à rien; et dans cette circonstance, Napoléon aurait pu
+reconnaître que, malgré l'excès de la puissance, les choses du domaine
+exclusif de l'intelligence ne peuvent se plier aux fantaisies du pouvoir
+le plus absolu.
+
+Les journaux, qui alors étaient soumis à une censure si rigide,
+ressaisirent une espèce de liberté en cette occasion. Pour ce qui
+appartenait aux arts, comme le fond des sujets traités par les peintres
+ne pouvait prêter à aucune allusion politique, les journalistes ne
+disputèrent que sur la forme de la composition, sur le mérite relatif de
+l'exécution, de telle sorte qu'ils purent énoncer leurs goûts différents
+avec une entière liberté.
+
+Il est déjà curieux aujourd'hui (1854), et il le sera sans doute bien
+plus encore dans trente ans, de lire la liste des tableaux présentés en
+1810 au concours du prix décennal, avec le nom des auteurs; la voici:
+
+PEINTURE.
+
+TABLEAUX D'HISTOIRE.
+
+_Les Sabines_ par David.
+_La Consternation de la famille de Priam_ Garnier.
+_Les Trois Âges_ Gérard.
+_Scène de déluge_ Girodet.
+_Atala_ Girodet.
+_Marcus Sextus_ Guérin.
+_Phèdre et Hippolyte_ Guérin.
+_Les Remords d'Oreste_ Hennequin.
+_Télémaque dans l'île de Calypso_ Meynier.
+_La Justice et la Vengeance divine_ Prudhon.
+_Deux plafonds allégoriques au Louvre_ Berthélemi.
+
+
+TABLEAUX REPRÉSENTANT UN SUJET HONORABLE POUR LE CARACTÈRE NATIONAL.
+
+_Couronnement de Napoléon_ par David.
+_L'Empereur saluant des blessés ennemis_ Debret.
+_Allocution de l'Empereur à ses troupes_ Gautherot.
+_L'Empereur recevant les clefs de Vienne_ Girodet.
+_La Peste de Jaffa_ Gros.
+_Champ de bataille d'Eylau_ Gros.
+_Bataille d'Aboukir_ Gros.
+_Les soldats du 76e retrouvant leurs drapeaux
+à Inspruck_ Meynier.
+_Révolte du Caire_ Guérin.
+_Passage du Saint-Bernard_ Thévenin.
+_Matin de la bataille d'Austerlitz_ Carle Vernet.
+
+De tous les _peintres d'histoire_, les deux seuls qui entrèrent
+réellement en lutte, au jugement du public, furent David et son élève
+Girodet, et parmi les tableaux _représentant un sujet honorable pour le
+caractère national_, on ne mit en opposition que le _Couronnement_ et
+_la Peste de Jaffa_. Il s'établit sur cette rivalité une polémique
+très-animée dans les journaux de Paris, à la suite de laquelle les avis
+furent plus divisés que jamais.
+
+Cependant, aux termes du décret qui instituait les prix décennaux,
+l'Institut restait chargé de faire un rapport sur le mérite relatif de
+l'ensemble des travaux, et il devait désigner absolument quel était le
+meilleur. Les savants, les littérateurs et les artistes de l'Institut,
+dont plusieurs se trouvaient être eux-mêmes concurrents, sentirent
+combien la tâche qu'on leur avait imposée était devenue de jour en jour
+plus délicate; aussi, quant à la peinture au moins, la commission fit un
+rapport évasif, dans lequel les ouvrages de tous les concurrents
+reçurent une dose de louanges mêlées d'observations critiques qui ne
+pouvaient contenter ni blesser personne. En résumé, les avis comme les
+goûts restèrent partagés dans le public ainsi qu'à l'Institut, et
+Napoléon laissa peu à peu s'apaiser le grand fracas que cette affaire
+avait excité, sans qu'il y eût aucun jugement définitif de rendu ni de
+récompenses décernées.
+
+Ce concours eut cependant une influence, passagère il est vrai, mais
+qu'il faut signaler, puisque la rivalité qui en résulta entre Girodet et
+son maître porta pendant quelque temps atteinte à la prééminence de
+David. Cet échec, joint au succès douteux de _la Distribution des
+aigles_, fut le premier présage de l'affaiblissement du chef de l'école.
+
+Si l'institution des prix décennaux ne put prendre racine, l'année 1810,
+pendant laquelle on en fit l'essai, restera comme une époque capitale
+dans l'histoire des arts en France, sous le règne de Napoléon[67].
+
+Quand on considère avec attention les meilleurs ouvrages d'art faits
+depuis 1800 jusqu'à 1810, décade pendant laquelle l'école française a
+donné les témoignages les plus éclatants de sa force, il est facile de
+déterminer la cause pour laquelle la plupart de ces productions n'ont
+pas conservé dans la mémoire des hommes cette importance monumentale qui
+donne encore tant de prix, après plusieurs siècles, aux peintures
+religieuses ou historiques faites en Italie et dans quelques parties de
+l'Europe. Il faut le reconnaître, il a manqué à David, à ses élèves,
+ainsi qu'à tous leurs contemporains, une idée mère, qui, comme une
+étoile, les guidât dans la marche qu'ils avaient à suivre. Par suite des
+révolutions terribles qui se sont opérées de leur temps en religion, en
+morale et en politique, ils se sont vus forcés d'obéir à la multiplicité
+des systèmes différents qui se sont succédé dans les croyances, dans les
+goûts, dans les habitudes. La plupart d'entre eux, et David
+principalement, auteur, depuis 1779 jusqu'à 1810, de _la Peste de saint
+Roch_, des _Horaces_, de _Marat_, des _Sabines_, du _Couronnement de
+Napoléon_ et du _Portrait de Pie VII_, n'a pu donner à la partie visible
+de ses productions cette unité matérielle qui résulte de l'harmonie et
+de l'unité des pensées, sans lesquelles il est impossible de faire des
+choses grandes et durables. Enfin il a manqué à cet homme, ainsi qu'à
+tous ceux dont il était entouré, une foi quelconque, fixe et
+inébranlable. De là cette diversité dans les sujets; de là l'inutilité,
+l'inopportunité de la plupart de ces productions, fort remarquables sous
+le rapport de l'art, mais qui distraient les esprits au lieu de les
+captiver et de les instruire; qui font diverger les idées au lieu de les
+ramener à un centre unique, et dont en somme l'incohérence et la
+multiplicité affaiblissent promptement le souvenir.
+
+Si les travaux donnés arbitrairement aux artistes par M. de Marigny ont
+porté un coup fatal à ce que l'art de la peinture peut avoir d'action
+dans l'instruction morale et intellectuelle d'un peuple, il faut
+convenir que les expositions au Louvre, créées dans l'intérêt de ceux
+qui font profession de la peinture, ont encore bien plus puissamment
+contribué à diminuer l'importance de cet art. C'est depuis cette
+institution surtout que les salons du Louvre ont pris d'année en année
+le caractère d'un bazar, où chaque marchand s'efforce de présenter les
+objets les plus variés et les plus bizarres, pour provoquer et
+satisfaire les fantaisies des chalands. Cet usage des expositions
+publiques combinées avec la formation des musées, qui date à peu près du
+même temps, ont anéanti l'effet moral que pouvait avoir la peinture sur
+les masses. Dans ces lieux, où l'on arrive malgré soi avec la
+disposition d'esprit froide et impartiale d'un critique jugeant l'art,
+abstraction faite du sujet, on regarde tout avec indifférence comme dans
+un marché, jusqu'à ce que l'on ait trouvé ce qui est à sa convenance et
+à sa fantaisie.
+
+Pendant toute la période comprise entre l'établissement du système
+d'archaïsme, par Heyne et Winckelmann, jusqu'à 1810, époque où l'on
+ouvrit le concours des prix décennaux, ce défaut d'élément moral dans
+les arts a été senti et signalé par tous les bons esprits. Parmi les
+artistes, David est celui que son instinct a porté à faire les plus
+constants efforts pour découvrir un principe vivifiant, au moyen duquel
+il espérait toujours donner de l'importance et de la grandeur aux
+productions de l'art. Malgré la mobilité extrême des idées de cet
+artiste, pour qui tous les régimes et tous les personnages politiques
+nouveaux devenaient l'objet d'une admiration et d'un enthousiasme
+puérils, il est facile de distinguer chez lui la recherche habituelle
+d'une base politique ou morale sur laquelle il eût pu appuyer solidement
+l'édifice qu'il voulait élever.
+
+En ces occasions, l'homme, chez David, s'est montré sans doute
+irréfléchi, imprudent, coupable même; cependant quand il a fait
+successivement, de 1779 à 1810, _Saint Roch_, _les Horaces_, _Socrate_,
+_le Serment du Jeu de Paume_, _Marat_, _les Sabines_, _Napoléon_, _Pie
+VII_ et _les Thermopyles_, on sent qu'il s'est bercé, en travaillant à
+chacun de ces ouvrages, de l'espoir d'avoir trouvé des sujets, des
+événements et des personnages dont l'intérêt profond, dont la mémoire
+durable, devaient donner à ses productions cette valeur historique et
+même morale dont ne peuvent se passer les ouvrages d'art les plus
+habilement travaillés. Aussi, malgré la fréquence et la diversité de ses
+tentatives, doit-on lui rendre cette justice qu'il a toujours été
+travaillé du besoin de rattacher ses conceptions à un principe grand,
+fort et solennel.
+
+Napoléon reconnut comme tout le monde, et plus rapidement que beaucoup
+d'autres, combien la voie suivie par les artistes était vague et même
+fausse. Mais au lieu de méditer sur cette question comme l'aurait pu
+faire un prince pacifique, il la trancha brusquement et dans l'intérêt
+de son ambition. Par égard pour le talent de plusieurs hommes célèbres
+aimés du public, il fit, à propos des prix décennaux, une catégorie des
+_tableaux d'histoire_ admis au concours; mais ce qui formait évidemment
+pour lui le lot le plus important était cette suite de _tableaux
+représentant un sujet honorable pour le caractère national_, qui tous, à
+l'exception d'un seul sur onze, _la Bataille d'Aboukir_, se rapportent à
+des événements qui lui sont personnels.
+
+Que l'on se rappelle la puissance exorbitante de ce souverain, dont tous
+les désirs et les rêves même étaient en quelque sorte réalisés par le
+pinceau des artistes, et il sera facile de comprendre l'effet que
+produisit sur l'esprit d'une foule de peintres, las de chercher des
+sujets et embarrassés depuis si longtemps d'en trouver parmi les saints
+et les héros, l'ouverture d'une carrière nouvelle, où ils purent exercer
+leur pinceau sans grands frais d'imagination et sans que l'on exigeât
+même d'eux une grande perfection. À compter des prix décennaux, chaque
+exposition fut encombrée d'une foule de cadres grands, moyens et petits,
+où les moindres circonstances de la vie de l'empereur Napoléon étaient
+reproduites. Ce qui se fit de mauvais tableaux en ce genre, de 1810 à
+1813, est innombrable; c'étaient le plus souvent de plates gazettes qui,
+par la nature des sujets, excitaient la curiosité, mais qu'il était
+impossible de regarder deux fois, et qui encombrent aujourd'hui les
+greniers du Louvre et de quelques grands établissements publics.
+
+Tel fut le résultat du concours pour les prix décennaux, sans compter
+que les comparaisons critiques faites sur les ouvrages présentés, ainsi
+que le refus d'un jugement définitif sur leur mérite, tirent naître
+entre les artistes des jalousies plus vives qu'elles ne l'avaient jamais
+été.
+
+
+
+
+XI.
+
+DAVID REPREND LE TABLEAU DES THERMOPYLES.
+
+SON EXIL.
+
+
+Si, comme on le pense généralement, _les Sabines_ et _le Couronnement de
+Napoléon_ sont les deux ouvrages, l'un du genre élevé, l'autre du genre
+tempéré, dans lesquels David a donné la mesure de toute la force de son
+talent, ce n'est pas pendant la période de temps qu'il a employée à les
+faire que ce chef d'école a formé les meilleurs élèves. À l'exception de
+Granet, de M. Ingres, puis de Léopold Robert et de M. Schnetz, qui
+étudièrent vers ce temps, les autres sont demeurés plus ou moins
+obscurs. Un bon nombre de ceux qui, malgré la bizarrerie de leurs idées,
+donnaient cependant de si brillantes espérances, sont morts jeunes. Tel
+fut le sort de Maurice, le chef des _penseurs_, et de tant d'autres que
+nous avons déjà fait connaître.
+
+Ordinairement, dans les écoles, les plus jeunes élèves se font un point
+d'honneur d'imiter les plus âgés, surtout dans leurs travers. C'est ce
+qui ne manqua pas d'arriver vers 1800-1801, lorsque la secte des
+_primitifs_ eut pris tout son développement: Maurice eut parmi les
+jeunes dessinateurs un imitateur ou plutôt un singe, qui donna dans
+toutes les folies de la secte des _penseurs_. Ce nouvel inspiré était
+Monrose, auquel s'étaient joints plusieurs autres élèves. Tandis que son
+frère aîné jouait la comédie au Théâtre-Français, dans l'emploi des
+grandes livrées, Monrose le jeune était attaché comme danseur au théâtre
+des Jeunes Artistes[68], et il en était là quand des dispositions plus
+que douteuses lui firent prendre la résolution d'étudier la peinture
+chez David. Lorsqu'il entra dans cette école, il se ressentait encore
+des habitudes de sa première profession, et il lui arriva longtemps de
+faire plus de pirouettes que de dessins. Forcé d'être économe, mais
+mourant d'envie de se singulariser par son costume, à l'imitation des
+_primitifs_ ses aînés, il laissa croître ses cheveux et sa barbe, espèce
+de travers qui se reproduit tous les dix ans chez les élèves en
+peinture, et se mit à prêcher de la morale et à commenter les poésies
+d'Ossian devant son petit auditoire. Les poëmes de ce barde étaient
+exclusivement le _livre_, la _Bible_ de ces sous-sectaires, qui se
+recrutaient de tout ce que l'atelier de David avait de plus turbulent et
+de plus inepte parmi les _rapins_. Mais une aventure burlesque, mit fin
+à ces niaiseries. Vers 1805, Monrose et sa troupe désirant s'échapper de
+Paris, que dans leurs discours boursouflés ils ne désignaient jamais
+autrement que comme une nouvelle Babylone, réceptacle de tous les vices,
+résolurent de _fuir dans les forêts_ pour passer une journée à la
+manière des héros d'Ossian. Le chef de la bande, Monrose, muni d'une
+guitare dont il raclait tant bien que mal, conduisit ses adeptes au bois
+de Boulogne, où Dieu sait comme la journée se passa. Vers le soir, il
+leur vint l'idée, toujours dans le but de se conformer aux mœurs et
+usages des héros d'Ossian, de mettre le feu à un arbre; mais les
+surveillants et les gendarmes, accourus à la vue de cet incendie
+menaçant, mirent la main sur le collet des jeunes bardes, que l'on
+conduisit à la préfecture de police, où on leur enjoignit de se faire
+raser et de s'habiller comme tout le monde. Telle fut la fin des
+derniers rejetons de la secte des _penseurs_ ou _primitifs_, dont les
+principaux chefs étaient morts à cette époque, ou au moins rentrés dans
+la vie commune, et complétement désabusés.
+
+Mais tandis que l'école de David réunissait une foule de jeunes gens
+dont les qualités intellectuelles étaient si diverses, bien que tous
+fussent atteints d'un certain degré de folie, dans la même enceinte, au
+milieu de ces jeunes gens dont l'imagination devait rester stérile,
+s'exerçaient journellement à une pratique laborieuse quelques hommes,
+habiles de la main, mais dépourvus d'idées et d'invention, et qui
+bientôt, par l'insignifiance et la pédanterie de leurs travaux, jetèrent
+de la défaveur sur les doctrines professées par leur maître.
+
+Ces artisans de peinture étaient parvenus à réduire l'art à la
+perfection d'un dessin et d'un coloris purement matériels, destinés à
+réaliser entre leurs mains une manière de beauté conventionnelle qui
+consistait particulièrement dans la répétition de certaines attitudes et
+de certaines formes extraites systématiquement des statues ou des
+bas-reliefs antiques. Depuis l'apparition des ouvrages de Gros et de
+quelques peintres traitant des sujets tirés de l'histoire moderne, ces
+praticiens avaient pris à tâche de former une opposition à ce mode
+nouveau, en se cramponnant avec opiniâtreté aux sujets de la mythologie
+grecque, qui exigeaient l'_emploi_ du nu et faisaient rejeter toute
+espace d'accessoires comme contraires à la gravité requise pour les
+compositions dites _historiques_.
+
+Ce qui explique assez bien pourquoi les compositions de ces peintres
+étaient si roides, si inanimées, c'est la disposition de leur esprit et
+de leurs habitudes intellectuelles. Entièrement privés du don de
+l'invention, n'ayant été sujets à aucune de ces passions, folles sans
+doute, mais qui dans la jeunesse sont indispensables pour ouvrir l'âme
+et faire prendre un essor rapide à l'esprit, ces hommes, apprenaient
+leur art comme un métier, commençaient et terminaient une étude d'après
+nature comme un écolier médiocre achève sa page d'écriture. Pour eux, le
+_bien-faire_ était tout jusque dans les mots dont ils faisaient usage
+pour exprimer les différents degrés où était parvenue leur _besogne_;
+chaque terme trahissait l'_apprenti_ qui se forme à son _métier_, qui
+_brosse_ sa figure et va _livrer son ouvrage_.
+
+Pour l'étude de la composition, le mode qu'ils employaient n'était ni
+plus relevé ni plus délicat. Ils s'exerçaient à faire une foule de
+croquis d'après l'antique et les estampes des grands maîtres, de manière
+à se graver dans la mémoire et à se mettre dans la main l'apparence, le
+croisement et toutes les combinaisons matérielles des formes, des lignes
+et des grands effets de la lumière; alors ils étaient censés savoir la
+composition; et en l'absence d'une idée, d'un sentiment ou d'une scène
+que leur eût fourni et inspiré la nature, ils prenaient Homère, les
+tragiques grecs ou plus souvent encore un dictionnaire mythologique,
+pour en tirer au hasard un sujet dont ils agençaient les personnages de
+placage au moyen des souvenirs ou des imitations qu'ils empruntaient à
+leurs croquis préparatoires. Une habitude non moins déplorable adoptée
+par ces praticiens, c'était de ne parler qu'avec ironie des sujets
+élevés qu'ils se proposaient de traiter. Ces faiseurs de peinture
+riaient des Hercule, des Apollon et des Junon dont ils s'efforçaient en
+vain de reproduire l'image; aussi, quoique leurs tableaux ne fussent pas
+ouvertement ironiques, le défaut de foi envers les idoles que le hasard
+offrait à leurs pinceaux se trahissait par la sécheresse et le manque de
+réalité qui glaçaient leurs compositions.
+
+Depuis 1804 jusqu'à 1815, ce furent des praticiens de cette espèce,
+doués de plus ou moins de talent manuel, qui, en sortant de l'école de
+David, recueillirent les couronnes académiques, étudièrent comme
+pensionnaires à Rome, et enfin mirent aux expositions du Louvre, vers
+cette époque et quelques années plus tard, ces ennuyeuses productions
+que l'on signala comme des œuvres _classiques_, et qui préparèrent la
+réaction qui se manifesta plus tard contre l'école de David. Pour
+signaler cette décadence pédantesque par un fait important, il faut dire
+que ce fut cette même affectation de _classicisme_ et ce goût suranné
+pour les sujets mythologiques qui entraînèrent Gros à braver le goût du
+public en traitant cet inconcevable sujet d'_Hercule tuant Rhésus
+faisant manger le cadavre de ses ennemis par ses chevaux_. Par cet
+ouvrage, indignement traité alors par la critique, bien que, sous le
+rapport de l'exécution, il ne fût pas inférieur aux meilleures
+productions du peintre de _la Peste de Jaffa_, Gros, qui avait tant de
+respect et de reconnaissance pour son maître, porta cependant un coup
+terrible à son école.
+
+Avant de terminer les détails relatifs aux élèves de David, il faut
+revenir encore une fois, mais pour la dernière, à cette âme d'élite, à
+ce Moriez qu'aucun talent n'a fait connaître et qui n'a laissé que les
+nobles souvenirs que l'on s'est plu à consigner dans ce livre. Rien
+n'est si fréquent, dans les écoles, que de rencontrer des êtres
+organisés à demi, les uns, comme les praticiens dont il a été question,
+ayant l'œil et la main trop habiles, tandis que l'intelligence est
+inerte; les autres, âmes pleines de générosité, d'ardeur et
+d'espérances, mais privées du secours indispensable des talents pour
+produire leurs idées, et qui languissent et s'éteignent sur la terre
+comme un aigle à qui l'on a ravi l'usage de ses ailes. Parmi les élèves
+de David, il n'y en avait pas un qui ne fît secrètement des vœux pour
+que le talent de Moriez se développât tout à coup: on l'entourait de
+soins, on lui prodiguait les conseils; les plus habiles lui eussent même
+achevé ses ouvrages, s'il eût été possible de partager avec lui des
+facultés intellectuelles, comme on partage sa bourse avec un ami. Hélas!
+vains efforts, vœux inutiles! le pauvre Moriez, que son amour stérile
+pour la peinture avait éloigné de la carrière des armes, où il se serait
+indubitablement distingué, vécut pauvre et bénissant le ciel quand il
+trouvait l'occasion de peindre un triste portrait qu'on lui payait à
+peine. Il exerçait encore sa chétive profession vers 1812, à
+Saint-Germain en Laye, exécutant ses ouvrages avec conscience, et
+supportant sa pauvreté avec une force d'âme véritablement héroïque,
+lorsqu'il fit une chute grave.
+
+Ceux qui ont passé leur jeunesse dans les colléges et les écoles savent
+que les camarades qui s'aiment et s'estiment le plus sont presque
+toujours entraînés dans des directions différentes en entrant dans le
+monde. Ducis, Duphot et Moriez continuèrent à se fréquenter, tout en
+exerçant leur profession d'artistes; mais Étienne, lancé dans une autre
+direction, n'eut qu'à de rares intervalles l'occasion de voir Moriez,
+auquel il témoignait toujours et ses respects et la constance de son
+amitié quand il le rencontrait. Un jour cet excellent homme vint chez
+Étienne; c'était la première fois qu'il s'y présentait. Étonné, quoique
+satisfait de cette visite inattendue, Étienne reçut cordialement son
+ancien camarade, et l'engagea à s'asseoir, ce que son hôte fit
+péniblement. Il était pâle, fort maigri, et sur son visage tout
+indiquait la souffrance, bien que son sourire bienveillant et noble
+donnât toujours du charme à l'expression de ses traits. «Je ne saurais
+vous exprimer, mon cher Moriez, dit Étienne, le plaisir véritable que je
+ressens en vous voyant chez moi; mais comme c'est la première fois que
+j'ai cette bonne fortune, est-ce que j'aurais encore celle de pouvoir
+vous être utile?--Non, mon cher Étienne, non; je n'ai besoin de rien. Je
+viens vous voir... c'est un projet que j'ai formé bien des fois et que
+je n'ai pu réaliser... Vous savez comment la vie est faite, et que les
+gens que l'on voit le plus souvent ne sont pas toujours ceux que l'on
+aime le mieux...; mais une fois entré dans la vie réelle, celui-ci va à
+droite, celui-là à gauche, et il faudrait achever le tour du monde pour
+se rencontrer. Cette fois, comme je n'ai pas de temps à perdre, et que
+je ne voulais pas laisser au hasard le soin de nous joindre, je suis
+venu vous voir, et me voilà!»
+
+Malgré la franchise naturelle de Moriez, sa pâleur, l'affaiblissement
+visible de sa santé, et plus encore peut-être l'inattendu de sa visite
+et l'indécision de son discours, firent penser à Étienne que peut-être
+son camarade, pressé par un défaut subit d'argent, avait eu la bonne
+idée d'avoir recours à lui en cette occasion. Moriez devina la pensée
+d'Étienne, et lui dit: «Non, mon cher ami, je n'ai besoin que de vous
+voir;» puis, appelant sur ses lèvres un sourire fin et plein de noblesse
+qui seyait si bien à sa physionomie, il ajouta: «Je suis sur le point de
+faire un long voyage, et je n'ai pas voulu partir sans vous faire mes
+adieux.» Comme Étienne fit un mouvement de surprise qui allait être
+suivi d'une question, Moriez, mettant doucement sa main sur celle de son
+camarade pour réclamer le silence, continua en ces termes: «J'ai fait,
+il y a quelques mois, une chute fâcheuse: je me suis luxé une vertèbre,
+et depuis ce moment ma santé va toujours en s'affaiblissant. Je n'ai
+plus que peu de temps à vivre, et je viens faire ma visite pour prendre
+congé de vous.»
+
+Le calme, la douceur du sourire avec lesquels Moriez prononça ces
+paroles ne permirent pas à Étienne de répondre, et d'autant moins que le
+malade reprit sur-le-champ la parole pour répéter à Étienne, en lui
+rappelant le temps où ils fréquentaient la même école, ces recueils de
+sentences sur le mépris de la vie et de la mort qu'il se plaisait à
+débiter autrefois à ses camarades dans les instants où ceux-ci se
+livraient avec le plus d'emportement aux plaisirs de la jeunesse.
+
+Pour dire toute la vérité, Étienne, en entendant ces étranges paroles et
+en voyant surtout le calme parfois ironique avec lequel elles étaient
+prononcées, eut l'idée que l'esprit de son ancien camarade pouvait être
+altéré. Cette pensée l'engagea à ne pas insister sur ce sujet, mais à
+faire tourner la conversation sur le charme que l'on éprouve à recevoir
+des compagnons d'études et de jeunesse. Tout en acceptant cette
+diversion, Moriez, toujours avec le même calme et la même aisance, fit
+sentir de nouveau à Étienne le prix qu'il attachait à cette visite
+suprême; et après l'avoir embrassé et lui avoir serré tendrement les
+mains, il lui dit adieu et se retira. L'esprit de Moriez était
+parfaitement sain, et tout ce qu'il avait accusé était vrai. Il mourut,
+en effet, peu de temps après cette visite et au jour qu'il avait
+désigné. Depuis sa mort, on sut qu'il était allé voir plusieurs de ses
+camarades pour leur faire, ainsi qu'à Étienne, un dernier adieu.
+
+Cependant David avait senti ses entrailles d'artiste émues de nouveau
+par le tableau des _Thermopyles_, délaissé si longtemps. Les événements
+politiques, depuis la guerre d'Espagne, étaient loin d'ailleurs de se
+montrer sous un jour favorable, et l'âme mobile du premier peintre de
+Napoléon s'était assez enivrée d'images monarchiques pour qu'elle
+éprouvât le besoin de se rafraîchir quelque peu dans l'atmosphère
+républicaine des guerriers de Lacédémone.
+
+Lorsqu'il reprit son _Léonidas_, l'admiration excessive que l'on avait
+eue pour les ouvrages antiques s'était affaiblie parmi le public et chez
+les artistes. David lui-même, en achevant _le Couronnement_ et _les
+Aigles_, s'était laissé aller à peindre tout simplement en copiant la
+nature, et en faisant, selon son expression, des _tableaux-portraits_;
+son imagination, ainsi que sa main, étaient moins disposées à
+l'imitation des productions de l'antiquité, quelque parfaites qu'elles
+lui parussent toujours. Il est certain, comme on peut s'en convaincre en
+regardant le _Léonidas_ avec attention, que cet ouvrage, considéré sous
+le rapport de la composition et de l'exécution, a été achevé sous
+l'influence de deux manières, de deux systèmes très-distincts. Le jeune
+homme qui lie sa chaussure, les deux autres qui offrent des couronnes,
+celui qui trace l'inscription, et le groupe du vieillard et de son fils
+se tenant embrassés, ont été conçus, tracés et presque entièrement
+peints à la première époque; tandis que l'aveugle, le personnage assis à
+la gauche de Léonidas, les deux soldats nus qui vont prendre leurs armes
+à un arbre, ainsi que les figures du fond, ont été dessinés et
+entièrement peints lorsque David termina cet ouvrage; en effet, l'œil le
+plus faiblement exercé ne pourra manquer de saisir l'extrême différence
+qu'il y a entre les attitudes élégantes et la fermeté du dessin des
+figures peintes vers 1802, et le laisser-aller de celles que l'artiste
+n'exécuta que douze années après. Cette disparate est sensible au point
+d'en devenir parfois choquante.
+
+Quant à Léonidas, l'intention prêtée à ce personnage, son attitude et
+son expression n'étaient point encore entièrement arrêtées dans l'esprit
+du peintre que déjà le reste du tableau était presque entièrement
+terminé. Ce qui fixa ses idées à ce sujet est un camée antique[69], qui
+représente un héros de la mythologie grecque ayant absolument la même
+attitude que le Léonidas. Ce plagiat reproché, avec beaucoup d'autres, à
+David, ne portait aucune atteinte à sa conscience d'artiste; il allait
+même jusqu'à prétendre que les emprunts faits aux anciens loin d'être,
+ainsi qu'on le prétendait, une faiblesse de sa part, devaient lui être
+reprochés comme des actes de présomption et même de témérité, parce que
+rien n'est si dangereux pour un artiste, disait-il, que de s'emparer
+d'un type consacré, pour le reproduire.
+
+Plus d'une fois aussi on lui objecta le choix de ses sujets tirés de
+l'histoire proprement dite, tels que ceux des _Sabines_ et du
+_Léonidas_, tandis qu'il les traitait poétiquement comme des scènes
+héroïques, mythologiques. À cette critique, dont il ne pouvait détruire
+toute la force, il répondait: «Je sais que pour être conséquent aux
+principes que j'ai adoptés, je ne devrais tirer mes sujets que des
+poëmes d'Homère ou de ses successeurs; mais j'ai cru remarquer que les
+ouvrages des artistes de notre temps qui en ont agi ainsi sont toujours
+restés, dans l'opinion du public, fort au-dessous de l'idée qu'ils
+devaient exprimer et des personnages qu'on s'était proposé de rendre.
+Quant à moi, j'ai cru montrer plus de prudence qu'eux, en adoptant un
+fait historique dont je restais maître, et que je _poétisais_ à ma
+façon, au lieu de peindre un sujet de poésie pure, pris dans Homère ou
+Sophocle, par exemple, sujet auprès duquel, malgré tous mes efforts, je
+paraîtrais toujours inférieur et prosaïque. D'ailleurs, ajoutait-il avec
+une bonne foi qui fait bien connaître la nature de son génie, je n'aime
+ni je ne sens le merveilleux; je ne puis marcher à l'aise qu'avec le
+secours d'un fait réel.
+
+Malgré ce qu'il y a de juste dans ces réflexions, on ne saurait
+disconvenir que leur réunion est loin de former un système qui soit
+susceptible de recevoir une application facile et satisfaisante. Si le
+sujet des _Sabines_ ne réalise pas cet ensemble et cette unité
+dramatique que les modernes exigent si impérieusement, cependant la vue
+de ces guerriers près de combattre, mais séparés par des femmes jetant
+entre eux leurs enfants, présente une scène si simple, que le
+spectateur, sans s'inquiéter de ce qui a précédé ou de ce qui suivra,
+peut y prendre intérêt instinctivement. Mais il n'en est pas ainsi des
+préparatifs du combat des Spartiates, ni surtout de la figure de
+Léonidas.
+
+L'expression méditative de ce personnage, son attitude vague, restent
+isolées de tout ce qui les entoure. En admettant le système de
+composition choisi par l'auteur, on est en droit d'observer que dans
+celle des _Thermopyles_, le choix de l'action et du moment exigeait une
+combinaison plus dramatique. La position critique de Léonidas et de ses
+guerriers inquiète trop ceux qui en sont instruits, pour que le peintre
+n'ait pas fait quelques efforts afin de la rendre intelligible. Ce qui
+nuit donc le plus à l'effet général de cette scène est sa nature, qui la
+classe au nombre des sujets dramatiques, tandis que David l'a traitée
+originairement dans un mode lyrique, s'il est permis d'appliquer cette
+qualification à l'art de la peinture.
+
+Mais, outre cette première incohérence, il s'en manifeste encore une
+autre toute matérielle, qui résulte des époques différentes et assez
+éloignées auxquelles ce tableau a été commencé et fini. Dans ce dernier
+temps David, ramené par ses travaux intermédiaires du _Couronnement_ et
+des _Aigles_ à une imitation de la nature plus exacte, finit en
+_prosateur_ ce tableau, qu'il avait entrepris en _poëte_. Le jeune homme
+qui se chausse, les trois jeunes gens offrant des couronnes, et le
+groupe du père embrassant son fils, conçus, dessinés et peints vers
+1800, offrent des beautés _lyriques_, que l'on passe encore une fois sur
+cette expression, qui ne le cèdent en rien à celles qui brillent dans le
+tableau des _Sabines_. Quant aux figures accessoires, telles que le
+compagnon de Léonidas, les deux jeunes soldats décrochant leurs armes
+suspendues à un arbre, et l'aveugle, cette partie _prosaïque_ du tableau
+est inférieure aux personnages analogues introduits dans les _Sabines_,
+tels que les enfants, le soldat étendu mort, le chef de la cavalerie et
+plusieurs autres figures du fond, où le peintre cette fois avait rendu
+et imité la nature simple, vulgaire même, avec une supériorité de talent
+que l'on ne retrouve que dans le groupe du pape et du clergé, du
+_Couronnement de Napoléon_. Quant à la figure de Léonidas, elle semble
+tenir précisément le milieu entre ces deux modes extrêmes, et quoique
+fort remarquable par la largeur de son exécution, elle est inférieure à
+celle du Tatius des _Sabines_, à laquelle on peut la comparer.
+
+Pendant que David achevait cet ouvrage (1812-13), les événements
+politiques commençaient à faire naître de vives inquiétudes dans tous
+les esprits. Quoique habituellement très-réservé sur ces matières, il en
+parlait franchement lorsque l'occasion s'en présentait et qu'il pouvait
+s'exprimer en toute confiance. Sans que son attachement et sa
+reconnaissance pour Napoléon fussent le moins du monde altérés, il
+trouvait cependant que son héros avait l'humeur un peu trop guerrière,
+et que le chef de la nouvelle dynastie était au moins aussi absolu dans
+ses volontés que ceux de l'ancienne. Parfois même, lorsqu'il reportait
+ses souvenirs aux années d'espérances de 1789, il lui arrivait de dire
+en soupirant: «Ah! ah! ce n'est pas là ce que l'on désirait
+précisément!» Souvent il paraissait soucieux, et au plaisir qu'il
+prenait au travail de son atelier, au soin avec lequel il amenait
+constamment la conversation sur son art, il était facile de voir qu'il
+redoutait les entretiens que provoquaient partout ailleurs les
+entreprises périlleuses où le chef de l'État s'était engagé. Tout
+changement de gouvernement était naturellement un sujet d'inquiétude
+profonde pour l'homme que la puissance de Napoléon avait replacé dans le
+monde; pour le chef d'école dont l'influence sur les artistes était une
+sorte de magistrature; pour celui dont les fils étaient employés dans
+l'administration et dans l'armée, et dont les filles avaient épousé des
+généraux. David n'était pas doué de ce besoin de s'épancher qui force
+certains hommes à exprimer ce qu'ils éprouvent. L'affection qu'il
+portait à sa famille, à ses amis ou à ceux qu'il distinguait, ne se
+manifestait guère que par la bienveillance égale, mais calme, peu
+expansive, qu'il leur montrait toujours de la même manière et en toute
+circonstance. Il faisait peu de caresses à ses enfants, mais il
+s'occupait de leur sort et ne négligeait aucune des occasions qui
+pouvaient leur devenir favorables. Depuis l'époque où sa femme était
+venue le rejoindre, le secourir, le soigner en prison, son affection
+pour elle ne s'était jamais démentie; quant à ses élèves, ceux au moins
+qui, comme Gros, se trouvaient honorés de son amitié et fiers de sa
+confiance, c'était pour eux qu'il se laissait presque aller à la
+tendresse d'un père.
+
+Ses habitudes journalières étaient très-exactement réglées. Toujours
+simplement mais très-proprement vêtu dès le matin, c'était vers neuf ou
+dix heures, à l'instant de son déjeuner, que ses élèves et les artistes
+des autres écoles étaient reçus par lui. Ordinairement on venait pour
+lui soumettre le projet d'un tableau, ou pour le prier de venir donner
+ses avis sur un ouvrage commencé ou auquel il fallait mettre la dernière
+main avant l'ouverture du Salon. Sur les derniers temps de son séjour en
+France, non-seulement ses élèves, mais la plupart des artistes
+réclamaient et obtenaient de lui cette faveur, et pendant les
+expositions au Louvre, il n'y avait pas d'ouvrage, quelque faible qu'il
+fût, s'il renfermait toutefois quelque qualité enfouie, qu'il ne
+découvrît et dont il ne trouvât moyen de faire complimenter l'auteur.
+
+Ses idées étaient toujours tournées vers son art chéri, et ordinairement
+pendant les visites du matin que lui faisaient ses élèves, il leur
+montrait la gravure de l'ouvrage de quelque grand maître, dont il
+faisait ressortir les beautés avec un tact particulier; ou bien,
+présentant une composition sur laquelle il travaillait lui-même, il
+recueillait les avis, recevait les observations, profitait d'un bon
+conseil donné par ses jeunes hôtes, et cela avec une simplicité qui
+n'appartient qu'aux hommes réellement passionnés pour leur art.
+
+Ses récréations se bornaient à fréquenter le Théâtre-Français, mais plus
+particulièrement l'Opéra-Italien, dont la musique avait conservé pour
+lui un attrait particulier depuis son séjour à Rome. Quant au monde, il
+n'y allait pas et en recevait peu; à l'exception de quelques fêtes de
+famille qu'il donna vers le temps où il maria ses filles, les habitudes
+de sa maison étaient habituellement graves, et même austères.
+
+Pendant la belle saison, David prenait souvent le plaisir de la
+promenade et, comme on a eu l'occasion de le dire plus d'une fois, il se
+plaisait assez dans la compagnie d'Étienne. Pendant ces courses,
+l'entretien roulait habituellement sur les arts, quelquefois cependant
+sur la politique; alors Étienne écoutait avec avidité et sans se
+permettre la moindre interruption, les réflexions de cet homme, toujours
+aveuglément conduit par son instinct, et aux idées duquel l'expérience
+la plus dure et les événements les plus extraordinaires n'avaient
+apporté presque aucune modification. David croyait encore de la
+meilleure foi du monde que Robespierre et Marat étaient des hommes
+vertueux; il signalait Fouquier-Tinville comme un monstre et un
+scélérat; il méprisait Fabre d'Églantine en disant que c'était un
+insigne fripon; aimant, d'ailleurs, tous les hommes dont les manières
+rappelaient la politesse de l'ancienne cour; admirant alors Napoléon et
+Pie VII comme il avait admiré Robespierre et Marat, et, en somme,
+parlant des grands événements dont il avait été témoin et des hommes
+qu'il avait connus, avec un sang-froid apparent qui lui donnait l'air du
+philosophe le plus impartial jugeant les affaires de ce monde.
+
+Ce sang-froid, cette impassibilité prirent quelquefois chez lui le
+caractère du courage. Dans une de ces longues promenades qu'il faisait
+avec Étienne, il leur arriva un jour, en revenant du Jardin des Plantes,
+de suivre les boulevards du Temple, où ils s'arrêtaient en observant
+nonchalamment les baraques des baladins, les boutiques des restaurateurs
+et des marchands d'oiseaux qui y étaient établis. Arrivés au cabinet des
+figures de cire de Curtius, et après avoir considéré pendant quelques
+instants le Turc et le grenadier de la Garde impériale placés aux deux
+côtés de la porte d'entrée, David, souriant aux invitations bruyantes du
+crieur chargé de faire entrer les curieux, se tourna vers Étienne en lui
+disant: «Eh bien! entrons-nous?... Allons, Étienne, je vous régale!» et
+ils entrèrent en effet.
+
+Pendant que l'homme armé de sa baguette expliquait l'histoire tragique
+d'Holopherne et le couronnement de Napoléon, David faisait observer à
+son élève quelques manques en cire qui évidemment avaient été moulés sur
+la nature; et, profitant de l'occasion que lui offrait la comparaison de
+ces empreintes avec d'autres masques qui avaient été faits par la main
+des sculpteurs, l'artiste ne put s'empêcher de faire plusieurs
+réflexions pleines de sens sur l'imperfection de toutes les imitations.
+Pendant l'entretien que ce sujet fit naître, le démonstrateur, après
+avoir cessé d'expliquer, parce qu'il s'était aperçu qu'on ne l'écoutait
+pas, s'appuya sur la balustrade en prêtant l'oreille à la conversation
+des deux curieux, qui bientôt se mirent en marche pour se retirer.
+
+Mais à la conversation qu'il venait d'entendre, le garçon de Curtius
+s'était aperçu qu'il avait affaire à des amateurs dont il pourrait tirer
+quelque profit supplémentaire. S'approchant donc de David avec un air
+avisé et respectueux tout à la fois: «Je vois, Messieurs, dit-il, que
+vous êtes des connaisseurs. Nous avons ici quelques pièces curieuses,
+mais que nous ne montrons pas à tout le monde; et ces messieurs,
+ajouta-t-il en saluant profondément, seront sans doute satisfaits des
+pièces en réserve que je puis leur montrer.» La première idée qui vint à
+l'esprit de David et d'Étienne, en entendant cette proposition, fut de
+penser qu'il s'agissait de quelque représentation licencieuse, et ils
+remercièrent le garçon. Mais celui-ci, à la manière dont le refus lui
+fut indiqué, s'étant aperçu de la supposition que l'on avait faite,
+affirma que l'_établissement_ ne renfermait rien de semblable et que
+_l'on serait content_. En achevant ces mots, il conduisit David et
+Étienne près d'un renfoncement, dans lequel était établi une espèce de
+coffre dont il leva le couvercle.
+
+Dans la longueur de ce coffre étaient suspendues, à une tringle de fer,
+les têtes moulées en cire d'Hébert, de Robespierre et de quelques hommes
+suppliciés à la même époque. «Vous voyez, messieurs, dit le garçon en
+récitant son explication banale, ceci est la tête d'Hébert, dit le père
+Duchesne, que ses crimes ont conduit à l'échafaud; cette autre, c'est la
+tête de Robespierre; remarquez, messieurs, qu'elle est encore entourée
+du bandeau qui retenait la mâchoire fracassée par un coup de pistolet,
+qui lui fut tiré lorsque...» David, conservant le plus grand calme, fit
+un petit signe de la main au garçon, pour lui faire entendre que son
+explication était superflue, regarda assez longtemps et avec la plus
+grande attention ces deux têtes sur lesquelles on avait exprimé, avec un
+soin minutieux, tous les accidents qui résultent du supplice, et dit
+enfin, en se mettant en marche et sans s'adresser directement à Étienne
+ou au démonstrateur, auquel il mit une pièce de monnaie dans la main:
+«C'est bien imité, c'est très-bien fait.»
+
+David et Étienne quittèrent ce lieu et parcoururent presque tout un
+boulevard sans échanger une parole. La conversation reprit cependant son
+cours sur les objets indifférents qui s'offrirent à leurs yeux, mais
+jamais ni l'un ni l'autre ne reparlèrent de la visite au salon de
+Curtius.
+
+Cette singulière aventure est restée ignorée tant que David a vécu.
+Étienne pensa que du vivant du maître il devait respecter son secret.
+L'anecdote une fois connue aurait pu être infidèlement racontée en
+passant de bouche en bouche, et être transformée en sarcasme. Mais
+Étienne a conservé de cette scène inattendue et terrible un souvenir
+entièrement favorable pour son malheureux maître, qui, dans cette
+occasion, montra, tant par le calme de ses traits que par la convenance
+du peu de paroles qu'il prononça, une dignité sans ombre d'affectation
+qui prouve que son âme n'était pas sans grandeur.
+
+Les derniers ouvrages de David où il ait imprimé nettement le sceau de
+son talent sont l'étude peinte qui fut faite d'après le pape Pie VII,
+représenté avec le cardinal Caprara, et le beau portrait du pontife
+seul, vu de face, dont l'original est au musée du Louvre. Ces
+productions du genre tempéré, mais où la naïveté de l'imitation est si
+heureusement jointe à la dignité qu'il convenait de donner à ces deux
+personnages historiques, sont de celles qui font le plus d'honneur à
+David.
+
+Il fut moins heureux dans les portraits de l'Empereur qu'il fit dans les
+années qui précédèrent les événements de 1814. Celui où Napoléon est
+représenté dans le costume impérial, et qui était destiné à Jérôme
+Bonaparte, alors roi de Westphalie, se sent de la contrainte où le
+peintre s'est trouvé, obligé qu'il était de donner à son personnage et à
+ses vêtements un aspect théâtral.
+
+Quelque temps après, un Anglais, le comte de Douglas, lui demanda un
+portrait en pied de Napoléon, mais représenté dans son cabinet, et vêtu
+comme ce souverain avait coutume de l'être. David qui, pendant
+l'exécution du tableau précédent, n'avait que trop de fois reconnu
+l'inconvénient du costume impérial, saisit avec empressement l'occasion
+de faire un portrait simple et naturel de Napoléon. Sur ce tableau, haut
+de six pieds et demi, on voit l'Empereur debout, dans son cabinet, vêtu
+d'un frac vert uniforme, avec les épaulettes de général. Il est près de
+son bureau chargé de papiers, et censé avoir travaillé pendant une
+partie de la nuit. Le jour paraît, et pour exprimer cette circonstance,
+le peintre a eu soin de laisser fumer plusieurs bougies qui viennent de
+s'éteindre dans un flambeau à branches.
+
+Considéré au point de vue de l'art, on peut reprocher à ce morceau de
+manquer de fermeté. Quant à l'idée principale de la composition, qui
+était heureuse, David n'a peut-être pas osé la rendre avec assez de
+franchise. La tête de Napoléon, médiocrement ressemblante, a surtout le
+défaut d'être rendue d'une manière trop idéale. Tout en conservant à cet
+homme infatigable l'énergie même corporelle qui lui était propre, il eût
+été possible cependant d'exprimer la lassitude passagère dont les
+travaux nocturnes laissaient ordinairement des traces sur sa
+physionomie; c'était même le seul moyen de faire ressortir l'espèce de
+poésie qui devait résulter d'un pareil sujet.
+
+Napoléon ayant entendu parler de ce portrait, dont sa vanité fut sans
+doute intérieurement flattée, en apprenant qu'il avait été commandé par
+un Anglais, voulut voir l'ouvrage. On rapporte qu'il en parut
+très-satisfait, et qu'après l'avoir attentivement regardé, il dit à son
+premier peintre: «Vous m'avez deviné, mon cher David; la nuit je
+m'occupe du bonheur de mes sujets, et le jour je travaille à leur
+gloire.»
+
+On a avancé, mais sans preuves, que quelques réponses un peu brusques
+avaient failli plusieurs fois attirer sur David la disgrâce de Napoléon.
+Tous les faits connus semblent prouver le contraire; et, sans rappeler
+ici ce qui a été dit à ce sujet, le brevet de commandant de la Légion
+d'honneur que David reçut en 1812 suffirait pour prouver que s'il a
+existé quelques petits dissentiments entre ces deux hommes, ces
+dissentiments n'ont été que passagers. Tout concourt, au contraire, à
+faire croire que Napoléon, indépendamment de l'importance qu'il pouvait
+attacher comme souverain au talent de David, a toujours porté à l'homme
+une affection sincère. Parlant un jour avec son premier peintre,
+l'Empereur lui dit «qu'il avait conçu le projet de réunir tous ses
+tableaux dans le musée impérial. Il y a une galerie de Rubens,
+ajouta-t-il, je veux que la France me doive la galerie de David.--Sire,
+répondit David après l'avoir remercié, je crois qu'il est impossible
+aujourd'hui de former cette collection. Mes ouvrages sont trop
+dispersés; ils sont entre les mains d'amateurs trop riches pour espérer
+qu'ils veuillent s'en détacher. Ainsi, par exemple, je sais que le
+propriétaire de _la Mort de Socrate_, M. Trudaine, met une grande
+importance à conserver ce tableau.--Nous l'obtiendrons avec de l'or, lui
+dit l'Empereur; offrez-en quarante mille francs, et allez s'il le faut
+jusqu'à soixante mille.» Ce tableau, commandé originairement par M.
+Trudaine le père, pour le prix de six mille francs, avait été payé dix
+mille à l'auteur pour lui témoigner la satisfaction que l'on avait eue
+de l'ouvrage. Cependant, malgré les offres qui furent faites à plusieurs
+reprises et avec beaucoup d'instances au propriétaire du Socrate, par
+David lui-même, de quarante et de cinquante mille francs, il ne put
+l'obtenir. «Ce refus me flatte, dit alors le peintre, mais je dois
+insister; j'en ai l'ordre de Napoléon. Il m'a autorisé à aller jusqu'à
+soixante mille francs.--Je les refuse, lui répondit-on, et je vous prie
+de dire à Napoléon que j'estime votre ouvrage au-dessus de toute offre.
+Si je lui faisais ce sacrifice, je voudrais qu'il fût gratuit.» On
+ajoute que lorsque David alla rendre compte, de la commission dont il
+avait été chargé, Napoléon, se levant brusquement de son fauteuil, dit
+avec humeur: «Il faut bien que je respecte la propriété; je ne puis
+forcer cet enthousiaste à nous abandonner sa maîtresse!»
+
+Mais le temps approchait où tous ces rêves de gloire allaient
+s'évanouir. Les désastres de l'armée de Napoléon à Moscou, l'approche
+menaçante de celles des étrangers du territoire de l'empire, et les
+bruits précurseurs de la restauration des princes de la maison de
+Bourbon sur le trône de France, portèrent un coup terrible dans l'âme de
+ceux dont les intérêts de tout genre et jusqu'à leur sûreté personnelle
+dépendaient presque exclusivement de la puissance de Napoléon. Ceux qui,
+ainsi que David, pouvaient concevoir de justes craintes sur les actes de
+rigueur et de vengeance même que les Bourbons exerceraient contre les
+hommes qui avaient pris une part si active à la chute du trône et à la
+mort du dernier roi tremblèrent pour leur existence.
+
+Dès que le territoire français eut été envahi, et que l'alarme fut
+donnée jusqu'à Paris, David, craignant que le fruit de ses longs travaux
+ne devînt la proie de vainqueurs dont on redoutait la furie, fit
+transporter loin de la capitale menacée tous ceux de ses ouvrages dont
+il put disposer. Ils furent déposés sur les côtes de l'Ouest, comme le
+lieu le plus favorable pour leur faire prendre la mer, ainsi qu'à David,
+si les chances de la guerre et de la nouvelle révolution imminente ne
+laissaient point d'autre voie de salut[70].
+
+On ne reviendra pas ici sur les grands événements de la fin de 1813 et
+du commencement de 1814. Ceux qui en ont été témoins n'ont pas besoin
+qu'on les leur rappelle, et les jeunes générations en ont sans doute lu
+le récit. Un seul fait sur lequel il est important d'appuyer pour
+l'intelligence de cette histoire est la terreur profonde que l'on
+éprouva à Paris en voyant approcher les armées au 30 mars (1814), et
+l'espèce de désappointement que reçut l'orgueil national quelques jours
+après, lorsque l'on fut certain que la prudence des ennemis jointe à une
+générosité que l'on reconnut plus tard, avait épargné à la capitale de
+la France les violences, les rapines et les scènes que l'on attendait
+d'une douzaine d'armées victorieuses après avoir été si longtemps
+vaincues. Pendant les jours qui précédèrent et suivirent la capitulation
+de Paris, chacun était tellement préoccupé et des siens et de soi-même,
+qu'à moins d'habiter le même quartier, les amis avaient suspendu leurs
+relations habituelles. Étienne était dans ce dernier cas à l'égard de
+son maître David, logé alors dans la rue d'Enfer, en face du Luxembourg.
+Cependant il était impatient de le voir, et tout en se rendant chez lui,
+il se représentait la douloureuse impression qu'avaient dû faire sur cet
+homme la chute de Napoléon et surtout la présence des troupes étrangères
+dans Paris. Comme dans beaucoup de quartiers on avait établi des
+logements militaires, il pensait que David habitant une maison assez
+vaste, dans une partie moins peuplée de la ville, avait sans doute été
+compris au nombre de ceux qui payaient cette contribution aux
+vainqueurs. Alors, chemin faisant, il s'affligeait pour son maître de ce
+voisinage humiliant, et allait même jusqu'à craindre que quelque rustre
+vainqueur ne se fît un malin plaisir de reprocher brutalement à
+l'artiste son dévouement à Napoléon, ou même ses idées républicaines.
+L'esprit rempli de ces inquiétudes, Étienne entra, non sans que le cœur
+lui battît, dans la maison de son maître. La vue de soldats russes
+bouchonnant dans la cour le cheval d'un officier ne fit qu'augmenter
+cette disposition, et Étienne était réellement mal à son aise quand il
+ouvrit la porte de la pièce où David se tenait ordinairement.
+
+Près de lui et de sa femme se trouvaient effectivement deux officiers
+russes, qui se levèrent très-civilement de leurs siéges lorsque Étienne
+entra et que David le leur eut présenté comme un de ses élèves. Trompés
+par cette qualification, à laquelle ils attachaient plus d'importance
+que n'en avait réellement celui à qui le maître l'avait donnée, les
+jeunes Russes regardèrent Étienne avec la même curiosité respectueuse
+qu'ils auraient éprouvée s'ils eussent vu Gérard, Girodet ou Gros, tant
+le seul titre d'_élève de David_ avait alors de retentissement en
+Europe. Cependant la conversation ne tarda pas à reprendre son cours, et
+Étienne n'éprouva pas un médiocre étonnement en voyant les deux jeunes
+officiers s'exprimer en français de la manière la plus pure, et prier
+David d'avoir la complaisance de continuer les récits qu'il leur
+faisait, soit des habitudes journalières de l'empereur Napoléon, soit
+des circonstances de son couronnement, ou de la naissance du roi de
+Rome. En un mot, les vainqueurs étaient les vaincus, ils étaient
+enthousiastes de la France, se trouvaient particulièrement heureux que
+le sort les eût conduits chez un de ses plus grands artistes, pour
+lequel ils avaient dans toutes les circonstances de la vie journalière
+les égards les plus délicats et les plus flatteurs.
+
+Les tableaux de David ne tardèrent pas à être rapportés à Paris; tous
+les étrangers s'empressèrent d'aller les voir, et il n'y eut que le
+portrait équestre de Napoléon, placé à Saint-Cloud, qui fut violemment
+enlevé par les Prussiens.
+
+La mansuétude des princes alliés en s'emparant de Paris en 1814 est une
+des choses qui ont le plus contribué alors à adoucir les rapports de
+nation à nation et de proche en proche, à détruire ces haines si
+invétérées et si honteuses qui divisaient instinctivement les peuples de
+l'Europe. Cet exemple de modération donné par les ennemis de la France
+fut sans doute aussi ce qui aplanit le chemin du trône aux Bourbons,
+qui, sans ce précédent, se seraient peut-être cru le droit d'user de
+plus de rigueur. Pendant la première restauration, les hommes qui
+concevaient le patriotisme de la manière la plus rude et la plus sauvage
+furent souvent obligés de supporter avec le plus de sang-froid certaines
+mortifications qui les eussent fait entrer en fureur quelques mois
+auparavant. David en fournira un exemple. Les personnes à qui cet
+artiste témoignait de l'affection avaient l'habitude d'aller lui
+souhaiter sa fête le jour de la Saint-Louis. Parmi celles qui étaient
+les plus attentives à lui donner cette marque d'intérêt se faisait
+remarquer une dame de l'ancienne noblesse, fort âgée en 1814, et à
+laquelle David, à ce qu'il paraît, avait eu l'occasion de rendre un
+service très-important, lorsqu'il était membre du comité de sûreté
+générale. Cette dame, toute dévouée à l'ancienne monarchie, n'en avait
+pas moins conservé pour David une reconnaissance que le temps semblait
+rendre toujours plus vive. Aussi, sans compter certaines époques de
+l'année où elle rendait visite à David et à sa famille, ne manquait-elle
+pas de se présenter régulièrement le jour de la Saint-Louis avec un fort
+beau bouquet. À la suite de la première restauration, pendant tout le
+cours de l'année 1814, les lis qui distinguent l'écu de France avaient
+mis cette fleur à la mode, et on la cultivait à profusion. Si le lis,
+symbole de la puissance de la maison de Bourbon, était chéri de ceux qui
+se rattachaient à l'ancienne monarchie, les partisans de Napoléon et
+surtout les anciens républicains l'avaient en exécration. Sans faire
+attention à ces signes d'amour ou de haine politiques, la bonne dame,
+tout occupée de payer le tribut annuel de sa reconnaissance à David, et
+voulant lui offrir ce qu'elle avait trouvé de plus beau parmi les
+fleurs, lui présenta, le 24 août 1814, une tige de lis si grande et si
+fournie de fleurs, que l'on aurait pu difficilement retrouver la
+pareille dans Paris. Étienne se trouvait là lorsque Mme de *** entra
+avec son bouquet, et sa première idée fut d'observer la physionomie de
+son maître, pour découvrir si la distraction de la vieille dame ne
+donnerait pas lieu à quelque scène embarrassante. Mais David se levant
+tout à coup en la voyant entrer, sourit spirituellement à la vue de
+cette fleur intempestive, et fit à celle qui la lui offrait des
+remercîments où il parut mettre plus d'effusion que de coutume, comme
+s'il eût voulu lui tenir compte de son innocente méprise. Lorsque la
+bonne dame se fut retirée, David pria sa femme de donner ordre d'enlever
+le lis, en faisant observer que l'odeur pourrait incommoder. Puis se
+tournant vers Étienne, auquel il fit un sourire en montrant la fleur:
+«Cette excellente personne, dit-il, m'a donné ce lis avec la même
+candeur que la vieille femme qui portait son fagot pour brûler Jean de
+Hus. Il faut que je m'écrie aussi: _O sancta simplicitas!_»
+
+Pendant la première année de la Restauration, David, peu satisfait comme
+tous les hommes de son parti qui espéraient mourir tranquilles sous le
+gouvernement de Napoléon, n'eut cependant pas à se plaindre des princes
+de la maison de Bourbon ni de leurs ministres. Il vécut retiré chez lui,
+évitant de se présenter dans les lieux publics et s'occupant à faire
+plusieurs portraits de personnes de sa famille, entre autres celui de sa
+femme qui avait redoublé de soins et de tendresse pour lui, depuis que
+la rentrée des Bourbons semblait donner des craintes pour son avenir. En
+se livrant à ces travaux, dont il se faisait plutôt une distraction
+qu'une occupation réelle, il acheva plusieurs compositions parmi
+lesquelles il soigna particulièrement celle d'_Apelles et Campaspe_
+qu'il exécuta bientôt après en exil. Cependant cette année de la vie de
+David fut perdue pour son art, et la seule satisfaction qu'il ait
+éprouvée alors lui vint des visites de la foule d'étrangers de marque
+venus à Paris, qui ne voyaient en lui que le grand artiste, le chef
+d'une école célèbre.
+
+L'année 1815 ne lui fut pas plus favorable sous le rapport de l'art; et
+lorsque Napoléon rentra à Paris, au 20 mars, il n'est pas certain que ce
+retour, qui excita si vivement l'enthousiasme chez tous les Français qui
+portaient les armes, ait produit un effet analogue dans l'esprit des
+bonapartistes dont l'existence et l'avenir étaient mis en loterie sur la
+chance, jugée déjà fort douteuse, d'une victoire. Ce grand événement
+politique du gouvernement de Napoléon pendant les cent-jours compromit
+le repos d'une foule de gens restés obscurs depuis le 18 brumaire, et
+qui tout à coup, au 21 mars 1815, se trouvèrent obligés de prendre parti
+de nouveau dans la lutte qui s'engageait. David était plus qu'un autre
+dans ce cas. Il avait atteint sa soixante-septième année; non-seulement
+il était las et dégoûté à tout jamais des affaires publiques, auxquelles
+il avait renoncé et dont on l'avait éloigné, mais, environné d'une
+considération qu'il ne devait qu'à son talent, il ne voyait pas sans
+inquiétude des événements qui menaçaient de le priver de cet avantage
+sans espoir d'en retrouver aucun qui le compensât.
+
+Néanmoins, lié par la reconnaissance, par des serments et par
+l'imminence même du danger auquel Napoléon se trouvait exposé ainsi que
+ses partisans, David alla faire visite à l'Empereur, et l'Empereur,
+malgré la complication de ses travaux et de ses inquiétudes, témoigna
+l'intention de voir le _Léonidas aux Thermopyles_, tableau dont il avait
+condamné le sujet, mais qu'il voulut connaître d'après ce qu'il en avait
+entendu dire. Cette fois la visite de Napoléon à l'atelier de David ne
+fut pas si pompeuse que quand, dans toute sa puissance, il était allé
+voir le _Couronnement_; et quoique ce fût bien plus un acte de souverain
+qu'il prétendait faire qu'une fantaisie d'amateur qu'il voulût
+contenter, en cette occasion, Napoléon mit à cette visite la réserve et
+la brièveté que la gravité des circonstances commandait. Bien qu'en
+entrant chez le peintre, il lui eût dit qu'il connaissait le tableau
+avant de l'avoir vu, et qu'il en avait entendu faire un grand éloge,
+cependant, après avoir considéré l'ouvrage, lui qui s'était toujours
+attendu à la représentation de l'attaque des Perses et de la défense
+vigoureuse des Spartiates, il témoigna son étonnement sur la disposition
+de la scène telle que David l'avait composée. L'artiste toujours plein
+de sa première pensée, expliqua alors son intention, fit connaître en
+détail son sujet tel qu'il l'avait conçu, mais Napoléon ne put jamais se
+faire à l'idée de David, qui, au lieu de peindre le combat même, avait
+choisi le moment qui le précède.
+
+Quoi qu'il en soit, l'Empereur témoigna sa satisfaction à son premier
+peintre, et lui dit au moment de le quitter: «Continuez, David, à
+illustrer la France par vos travaux. _J'espère_ que des copies de ce
+tableau ne tarderont pas à être placées dans les écoles militaires;
+elles rappelleront aux jeunes élèves les vertus de leur état.»
+
+Cette visite de Napoléon dans le malheur faite au peintre rappelait
+celle dont il avait honoré l'artiste dans tout l'éclat de sa puissance;
+cela seul eût engagé David. Bientôt le fils aîné de l'artiste fut nommé
+préfet, et le plus jeune obtint le grade de chef d'escadron dans les
+cuirassiers de la garde. Quant à ses deux gendres, généraux de
+Bonaparte, ils étaient rentrés sous les drapeaux de Napoléon.
+
+C'est dans de telles circonstances que se trouva David, lorsque, à la
+suite de la constitution de l'empire, furent présentés _les actes
+additionnels_, par lesquels, en jurant de la maintenir, on excluait les
+Bourbons du trône. L'acceptation de ces actes additionnels fut sans
+doute, pour une grande partie de ceux qui se rallièrent à Napoléon
+pendant les cent-jours, une résolution des plus hasardeuses, mais pour
+les hommes qui, ainsi que David, ayant voté la mort de Louis XVI,
+n'avaient eu à se plaindre cependant d'aucune vengeance particulière ou
+juridique du gouvernement de Louis XVIII, il est clair qu'à la veille de
+la bataille de Waterloo, c'était pour eux une question de vie ou de
+mort.
+
+Sans parler des intérêts de l'avenir de sa famille, liés au sort de
+Napoléon, David avait à peser, pour ce qui le touchait personnellement
+en cette affaire, si l'indulgence du gouvernement de Louis XVIII à son
+égard pouvait entrer en comparaison avec la protection de Bonaparte, qui
+lui avait offert un asile dans son armée, à la suite de la terreur; qui,
+premier consul, l'avait rétabli honorablement dans le monde et l'avait
+enfin comblé de faveurs et d'honneurs pendant son règne. La comparaison
+était évidemment tout en faveur du dernier souverain, pour lequel
+d'ailleurs il est inutile de dire que David avait une prédilection aussi
+marquée qu'il avait d'aversion pour l'autre.
+
+Ce qui fit honneur à David en signant les _actes additionnels_, en
+s'exposant à la vengeance des Bourbons et en restant fidèle à Napoléon,
+c'est que dans les premiers jours de juin (1815), lorsque tout le parti
+militaire s'enivrait d'avance de la victoire sur laquelle il comptait,
+l'artiste faisait partie du grand nombre de ceux qui regardaient la
+destinée de Napoléon comme accomplie, et d'autre part, qu'en outre il
+était certain que s'abstenir de signer les _actes additionnels_, c'était
+assurer la tranquillité du reste de ses jours. Mais vaincu à Waterloo,
+Napoléon abdiqua l'empire, et David n'eut plus d'autre protection que
+celle de son talent. Ainsi que les régicides signataires des _actes
+additionnels_, il fut donc condamné à l'exil cinq mois après, en vertu
+d'une loi rendue par les deux chambres le 12 janvier 1816.
+
+Pendant l'espace de temps qui s'écoula depuis la journée de Waterloo
+jusqu'à sa condamnation, David vécut plus retiré que jamais, s'occupant
+à faire des études, des portraits et des compositions. Son art
+paraissait avoir un charme nouveau pour lui depuis que, déjà chargé
+d'années, forcé de se faire une existence nouvelle, il prévoyait qu'il
+ne finirait pas ses jours dans son pays. Les derniers temps que cet
+artiste passa en France furent pour lui pleins de tristesse, et quoique
+l'austérité de ses manières ne lui permit jamais de se laisser aller à
+la plainte, même au sein de l'amitié, cependant, pour ceux qui le
+connaissaient, il était facile de juger par certains souvenirs qu'il
+invoquait, par les attentions délicates qu'il montrait plus souvent que
+de coutume à ceux qui l'entouraient, que son âme était habituellement et
+profondément émue.
+
+Quelques-uns de ses élèves se montrèrent plus assidus que jamais auprès
+de lui pendant ces tristes jours. Mais Gros fut celui de tous qui obéit
+le mieux en cette occasion à la générosité de son cœur. Sans faire la
+moindre attention aux fâcheux résultats que sa conduite pourrait avoir
+pour lui, homme célèbre, peintre habile, qui ne renonçait point à
+participer aux travaux que pourrait lui confier le gouvernement des
+Bourbons, Gros tout occupé de l'abandon de son maître, inquiet sur son
+avenir, ne cessait d'aller le soutenir de sa courageuse amitié et de
+l'entretenir de ses généreuses espérances.
+
+Protégé par son obscurité, Étienne n'avait point le même mérite en
+assistant son maître, mais il se rendait souvent près de lui, parce
+qu'il savait que sa société lui était douce et que sa conversation
+interrompait le cours habituel de ses tristes pensées. Ils
+s'entretenaient sur les arts, sur les ouvrages de l'antiquité, vers
+lesquels David se sentait alors vivement ramené. Versé dans la théorie
+et la pratique de la perspective, Étienne offrait le secours de son
+talent à son maître, qui plus d'une fois ne dédaigna pas d'en faire
+usage, lorsqu'il voulait coordonner les personnages d'une esquisse avec
+les accessoires qui devaient les entourer. D'autres fois ils
+parcouraient des cartons remplis de gravures, de grands livres où David
+avait fait rassembler les études qu'il fit à Rome quand il étudiait
+l'antiquité pour échapper à la manière académique; en revoyant ces
+tentatives laborieuses, ces études faites dans sa jeunesse, et
+auxquelles s'étaient attachées tant d'espérances, plus d'une fois il
+laissait échapper un soupir qui semblait résumer tous les événements qui
+avaient agité les trente dernières années de sa vie. Un jour, en
+feuilletant ainsi ces cartons, David retrouva deux esquisses de la main
+d'Étienne. L'une représente Cimon faisant embarquer les femmes et les
+enfants au Pirée, pour défendre Athènes; et l'autre, Léonidas se
+préparant avec ses Spartiates au combat. Ces deux compositions, que
+David avait distinguées dans les concours institués dans l'atelier de
+ses élèves, avaient été honorablement placées par lui dans ses cartons.
+Le maître, mû par une bienveillance que la disposition de son âme
+rendait sans doute plus vive encore, renouvela les éloges qu'il avait
+donnés autrefois à ces essais; puis, tirant tout à coup l'esquisse de
+Léonidas du carton: «Tenez, mon cher Étienne, dit-il, je vous rends ce
+dessin que vous m'avez prêté et qui m'a fourni l'idée de deux groupes
+que j'ai placés dans mon tableau des _Thermopyles_. Gardez-le, ce sera
+tout à la fois un souvenir de vos études et de la manière dont
+travaillait votre maître. Quant à celui de Cimon, cette esquisse me
+plaît, vous me l'avez donnée, je la garde[71].»
+
+Étienne ne put pas voir alors David aussi souvent qu'il l'eût désiré; la
+présence des troupes étrangères à Paris multipliait tellement les
+devoirs que les citoyens avaient à remplir pour assurer le repos de la
+ville, que l'on était rarement maître de son temps et de ses actions.
+Plusieurs jours s'étaient passés sans qu'Étienne eût pu remplir ce
+devoir, lorsqu'il reçut de son maître l'invitation de dîner chez lui, la
+veille de son départ pour l'exil.
+
+L'élève s'y rendit. La famille de David était absente à l'exception de
+sa femme. Si quelque chose peut faire connaître le caractère d'un homme,
+c'est à coup sûr la contenance que David conserva en faisant les
+honneurs d'un pareil repas. Il était placé au milieu de la table, ayant
+sa femme à sa droite, son élève à sa gauche. Pendant tout le dîner, il
+servit lui-même, en parlant de choses indifférentes, comme de coutume,
+et sans laisser échapper un seul mot qui fît allusion à son éloignement
+de la France, à l'avenir qui l'attendait ou aux hommes qui le frappaient
+d'exil. Attentif à prévenir les désirs d'Étienne à table, il ne lui
+donna aucune marque extraordinaire de tendresse, mais sut lui faire
+sentir, par l'exactitude et la fréquence de ses soins, qu'il avait
+besoin de le sentir près de lui en ce moment suprême. Plusieurs fois la
+femme de David, qui, dans ce jour, paraissait être soutenue, animée même
+par des espérances qu'elle exprima plutôt par des mouvements de joie que
+par des paroles bien claires, devint l'objet de l'attention de son mari,
+qui l'engagea à conserver plus de calme. En somme, quoiqu'il s'en faille
+bien qu'Étienne soit resté froid en cette occasion, cependant ni son
+maître ni lui par conséquent ne se laissèrent aller à ces élans de
+tendresse que l'on se prodigue ordinairement en semblable circonstance.
+Étienne en se retirant dit adieu à son maître, qui l'embrassa, ce qui
+n'était jamais arrivé; il embrassa ensuite Mme David, qui lui dit en lui
+donnant la main: «Soyez tranquille, j'aurai bien soin de votre maître.»
+Le lendemain, David était en route pour Bruxelles.
+
+Jamais peut-être l'influence d'un homme de talent n'a été plus forte que
+celle qu'exerçait David à Paris et dans toute la France; mais, dès le
+lendemain de son départ pour l'exil, les artistes, à peu d'exceptions
+près, se sentant affranchis de sa longue autorité, affectèrent tout à
+coup mille prétentions qu'ils avaient tenues soigneusement cachées
+jusqu'alors. Ce fut, dans des proportions plus grandes et dans des
+intentions beaucoup plus graves, un hourra tumultueux qui rappelait les
+bruyantes espiègleries des élèves de ce maître lorsque, après les avoir
+corrigés, il s'éloignait de l'atelier. L'école et les principes de David
+étaient presque universellement rejetés.
+
+
+
+
+XII.
+
+TEMPS D'EXIL.--MORT DE DAVID.--ÉCOLE NOUVELLE.--1816-1825.
+
+
+Rien n'est plus dangereux pour la gloire d'un artiste que les louanges
+qui lui sont indiscrètement prodiguées. Les regrets qu'excita l'exil de
+David chez ses admirateurs sincères, et surtout les déclamations des
+partisans de Napoléon, qui exploitèrent l'expulsion de David au profit
+de la haine qu'ils portaient aux Bourbons, furent les premières causes
+du refroidissement du public à l'égard de David et de ses doctrines. À
+en croire les écrivains et les critiques qui exaltèrent le mérite de
+l'artiste, David était dans toute la force de son talent; le tableau des
+_Thermopyles_ devait passer pour le meilleur ouvrage qu'il eût encore
+fait, et on pouvait attendre de sa main un nouveau chef-d'œuvre qui
+surpasserait tout ce que l'on connaissait déjà de lui. Bien plus, ces
+paroles inconsidérément avancées furent répétées, soutenues avec
+passion; et pendant tout le temps de l'exil de l'artiste, à chaque
+production nouvelle qu'il acheva sur la terre étrangère, on ne manqua
+pas d'assigner à la dernière une supériorité marquée sur la précédente.
+
+Deux motifs que la faiblesse humaine doit faire juger avec indulgence
+ont entretenu cette illusion pendant les années que David a passées à
+Bruxelles: l'esprit de parti dans la capitale de la France, et à
+Bruxelles, le désir qu'avaient tous les amis de David de l'entourer en
+pays étranger d'une atmosphère de gloire qui ne lui permît pas de
+s'apercevoir des rigueurs de l'exil. En effet, la plupart de ses élèves
+belges, MM. Odewaere, Navetz, Paelinck, Moll et Stapleaux, entre autres,
+n'ont pas manqué un seul instant, par leurs efforts particuliers ou
+réunis, de rendre les dernières années de leur maître aussi douces,
+aussi belles qu'il était possible qu'elles le fussent. Si, dans l'estime
+qu'ils ont témoignée pour les derniers ouvrages de leur maître, ils ont
+été, ainsi que beaucoup de critiques de Paris, au delà de ce que la
+stricte vérité exigeait de dire, loin de les en blâmer, il n'est
+personne au contraire qui ne respecte cette illusion filiale. Mais si
+les malheurs et l'âge de David rendaient excusable et même juste cette
+prolongation de sa gloire jusqu'au moment de sa mort, à partir de son
+dernier jour il a fallu dire la vérité.
+
+Cette tâche a été remplie par celui qui retrace cette histoire, et la
+postérité, qui a déjà commencé son action sur les œuvres de David,
+signale _les Sabines_ et _le Couronnement_ comme les deux plus grands
+efforts de son talent dans des sujets de genres différents.
+
+Quant aux ouvrages qu'il acheva en exil, quoique dans tous on retrouve
+des détails et parfois des parties importantes, où tantôt l'accent de la
+nature et tantôt, l'élévation du style ne le cèdent pas aux qualités
+analogues qui brillent dans des productions beaucoup plus complètes de
+lui, il faut avouer cependant que pris dans leur ensemble, ce que David
+a peint à Bruxelles est inférieur aux grands ouvrages qu'il acheva
+plusieurs années avant son exil. Quoi qu'il en soit, la célébrité de
+David était non-seulement intacte lorsqu'il quitta la France, mais son
+malheur le rendit plus grande en pays étranger qu'elle n'avait jamais
+été. Dès qu'il fut arrivé à Bruxelles, le roi de Prusse, par
+l'intermédiaire du comte de Gortz, son ambassadeur près de la cour de
+France, lui fit offrir la direction des arts dans son royaume.
+
+«Monsieur, lui écrivait de Paris (12 mars 1816) le comte de Gortz, le
+roi, mon maître, me charge de vous faire savoir que Sa Majesté, charmée
+de fixer un artiste aussi distingué que vous, aimerait que vous vinssiez
+vous établir dans sa capitale, où Sa Majesté est disposée à vous
+procurer une existence agréable et tous les secours dont vous pourriez
+avoir besoin.
+
+«Votre départ pour Bruxelles ne m'ayant pas permis de m'entretenir avec
+vous des intentions de Sa Majesté, je vous engage à écrire de suite et
+directement à Son Altesse Monseigneur le prince d'Hardenberg, à qui vous
+ferez connaître vos vœux. Je prends toutefois le parti de vous adresser
+un passe-port avec lequel vous vous rendrez, si vous voulez, à Berlin,
+où vous trouverez un accueil digne de vos talents...»
+
+M. Alexandre de Humboldt, Prussien de nation et collègue de David à
+l'Institut de France, unit ses instances à celles du comte de Gortz pour
+engager l'artiste proscrit à se rendre aux offres du roi de Prusse.
+Mais, malgré ce qu'elles avaient d'honorable et de flatteur, David,
+naturellement peu disposé à mettre son talent et sa personne au service
+d'un autre pays que le sien, voulut prendre le temps de se consulter.
+Une indisposition grave de sa femme lui en fournit l'occasion;
+s'adressant donc au prince d'Hardenberg, comme le comte de Gortz le lui
+avait conseillé, il témoigna sa reconnaissance de ce que l'on voulait
+faire pour lui, tout en priant le prince d'attendre sa réponse
+définitive jusqu'au moment où sa femme serait rétablie. Le prince de
+Hardenberg répondit à David qu'il trouvait la cause du retard de son
+voyage à Berlin trop légitime pour que le roi ne l'approuvât pas; qu'on
+l'y attendait toujours avec impatience; et il finissait sa lettre par
+ces mots: «Sa Majesté vous accordera toutes les facilités que vous
+pourrez désirer pour votre établissement, et je serai charmé de pouvoir
+m'entendre avec vous à ce sujet immédiatement après votre arrivée à
+Berlin, dont je vous prie de vouloir bien me prévenir.»
+
+Cependant la maladie de Mme David se prolongeait et la réponse si
+vivement attendue à Berlin n'arrivait pas. Le prince d'Hatzfeld, alors
+ambassadeur de Prusse auprès du roi des Pays-Bas, fut chargé de joindre
+ses instructions verbales aux offres qui avaient déjà été faites par son
+souverain, et il se rendit chez l'artiste, qui était absent de chez lui.
+Le lendemain David se présenta chez l'ambassadeur, qui, après lui avoir
+rappelé l'objet des lettres qu'il avait déjà reçues, ajouta: «Mais
+pourquoi ne pas vous rendre aux invitations de mon roi? Il met le plus
+grand prix à vous voir habiter sa capitale... Quel était votre
+traitement comme premier peintre de Napoléon?--Douze mille francs.--Oh!
+le roi ferait mieux que cela; l'intention de Sa Majesté est de vous
+posséder comme ministre des arts. Vous jouirez de tous les avantages et
+des honneurs dus à ce titre; allez à Berlin créer une école de peinture,
+soyez-en le directeur; la reconnaissance du roi sera sans bornes si vous
+acceptez.--Mon grand âge, la faiblesse de la santé de ma femme, répondit
+David, mon amour de l'indépendance, les bontés dont le gouvernement des
+Pays-Bas m'honore, et le désir de répondre à des instances aussi
+flatteuses que celles que vous me faites, toutes ces causes, prince,
+sont de nature à me jeter dans une grande perplexité; permettez-moi donc
+de prendre quelques jours pour répondre.»
+
+David jugea à propos de ne pas se décider sans prendre conseil. Il
+s'adressa à deux de ses compagnons d'exil, Cambacérès et Sieyès,
+auxquels, après avoir exposé l'offre qui lui était faite, il fit part
+encore de toutes les lettres qu'il avait reçues à ce sujet, et de son
+dernier entretien avec le prince d'Hatzfeld. L'ex-archi-chancelier de
+Napoléon l'engagea d'accepter; Sieyès, au contraire, lui conseilla de
+n'en rien faire. «Libre, indépendant, honoré et dans l'aisance,
+pourquoi, dit-il à l'artiste, renonceriez-vous à ces avantages?»
+
+Cet avis prévalut, et dès le jour suivant, David alla chez
+l'ambassadeur, à qui il porta son refus en s'excusant ainsi: «Les bontés
+de votre roi m'honorent, et j'en sens tout le prix. Elles signaleront
+une époque remarquable de ma vie, et présenteront le roi de Prusse à la
+postérité comme l'ami des arts et le protecteur de David dans son exil.
+Veuillez être auprès de Sa Majesté l'interprète de ma profonde
+gratitude. Je suis vieux, j'ai soixante-sept ans; qu'elle me permette de
+conserver la tranquillité dont je jouis sous un gouvernement conforme à
+mes opinions.» Malgré ce refus positif, la cour de Prusse ne perdit pas
+encore tout espoir. La princesse d'Hatzfeld, accompagnée de ses trois
+filles, voulant faire une nouvelle tentative, alla chez David au moment
+même où la comtesse L..., amie particulière du roi de Prusse, s'y
+rendait avec les mêmes intentions. «Je regarde comme un heureux présage,
+dit la princesse à cette dame, que vous réunissiez vos efforts aux
+nôtres. M. David est inébranlable; veuillez bien peindre sa résistance à
+Sa Majesté, de manière à la convaincre que nous avons employé tous les
+moyens pour le persuader.» Malgré ces instances nouvelles, David tint
+bon et refusa. Enfin, le frère du roi de Prusse vint chez l'artiste sous
+le nom du prince de Mansfeld, et lui dit qu'il avait ordre de son
+souverain de l'emmener à Berlin dans sa voiture, «Eh bien! monsieur
+David, lui dit-il, vous rendez-vous enfin à nos vœux? Allons,
+décidez-vous à partir avec moi; nous voyagerons ensemble.» Puis, se
+tournant vers le portrait du général Gérard, qui était commencé et sur
+le chevalet: «J'espère, ajouta-t-il, que vous débuterez par me peindre
+comme le général. Votre présence nous comblera de joie.» Mais David
+resta inébranlable dans sa résolution, s'établit à Bruxelles et reprit
+le cours de ses travaux de peinture.
+
+L'ardeur nouvelle que mit David à produire pendant son exil, et les
+nobles efforts qu'il fit pour développer son talent sous des formes et
+dans des modes qu'il n'avait pas encore employés, indiquent peut-être
+mieux que tous les travaux précédents de sa vie à quel point son âme
+était vivace, énergique et susceptible de grandes résolutions quand il
+s'agissait de son art. Les paroles qu'il dit quelque temps avant sa
+mort, et lorsque sa main lui était devenue tout à fait inutile,
+serviront encore à faire éclater cette vérité, et à prouver ce que
+l'expérience a démontré si fréquemment, que chez les hommes d'un mérite
+extraordinaire, l'âme ne s'affaiblit pas, mais qu'elle est seulement
+trahie par les organes de la vie matérielle.
+
+«Je me sens l'imagination aussi vive et aussi fraîche que dans les
+premières années de ma jeunesse, disait-il à ses amis qui l'entouraient,
+je compose avec la même facilité tous les sujets qui me viennent à la
+pensée; mais quand je prends mes crayons pour les tracer sur la toile,
+ma main s'y refuse.»
+
+Cet affaiblissement de la main, dont l'artiste ne dut naturellement
+s'apercevoir que quand il fut complet, on en saisit les symptômes dans
+les dernières figures qu'il a peintes dans le tableau des _Thermopyles_
+et surtout dans les personnages qui occupent le fond de cette
+composition. Il est juste, cependant, de faire observer que dans le
+premier et le dernier des grands ouvrages qu'il a achevés en exil, on
+remarque plusieurs parties que le peintre a traitées avec une audace et
+une verve qui n'appartiennent ordinairement qu'à la jeunesse. C'est
+_l'Amour quittant Psyché_ et _Mars désarmé par Vénus_[72]. Sensible au
+reproche qu'on lui avant souvent adressé de n'être qu'un imitateur,
+qu'un copiste même de l'antique, David, rassemblant tout ce que son
+instinct et son talent avaient encore de force pour imiter la nature
+sans chercher à la modifier et à l'embellir, acheva le tableau de
+_l'Amour et Psyché_, et prouva qu'il pouvait représenter le naturel,
+même sans choix, copié immédiatement sur le modèle. Cet ouvrage,
+lorsqu'il fut exposé à Paris, vers 1823, valut les louanges et attira
+les critiques les plus excessives à l'auteur, et on peut le regarder
+comme le dernier de ceux de David qui ont eu de l'influence sur l'esprit
+des jeunes artistes qui en ce moment s'apprêtaient à faire une
+révolution dans l'art de la peinture. Les admirateurs exclusifs des
+anciens ouvrages du peintre des _Sabines_ et des _Horaces_ ne purent lui
+pardonner d'avoir ainsi représenté la nature telle quelle, dans un sujet
+appartenant à la plus haute poésie; tandis qu'au contraire ceux qui
+repoussaient les doctrines antiques et demandaient du naturel à tout
+prix surent gré au vieil artiste exilé de se rajeunir en quelque sorte à
+la fin de sa carrière, en admettant des principes contraires à ceux
+qu'il avait professés jusque-là.
+
+Sans aborder encore cette querelle, il faut ajouter cependant que, dans
+ce tableau de _l'Amour et Psyché_, si David a sacrifié certaines
+convenances que semble exiger le sujet, il a imprimé à ses figures un
+accent de vérité dans les formes, au coloris même et à l'expression, qui
+classe ce tableau dans une catégorie toute différente de celle où se
+rangent ses autres productions. Évidemment il a cherché cette fois à
+rendre la nature avec cet instinct fort qui a dirigé plusieurs peintres
+hollandais et flamands. Cet effort tenté à l'âge de soixante-huit ans,
+et par un artiste qui avait affermi sa réputation en Europe en
+travaillant jusque-là dans une direction toute contraire, un tel effort
+mérite d'être consigné dans l'histoire de ce peintre.
+
+Toutes les autres productions, même les plus faibles, achevées en exil,
+ont au moins ce grand mérite, qu'elles témoignent que le peintre s'est
+aventuré chaque fois dans une voie nouvelle, ce qui fut la disposition
+d'esprit naturelle et constante de l'auteur du _Saint Roch_, des
+_Horaces_, du _Socrate_, du _Marat_, des _Sabines_ et du _Couronnement_.
+
+La composition du _Mars désarmé par Vénus_ peut être considérée comme le
+retour et le dernier hommage du peintre à ses idées, à ses rêves de
+prédilection pendant sa longue carrière. Contre les principes qu'il
+s'était prescrits et qu'il a toujours observés en France, de poétiser,
+comme il disait, les sujets tirés des historiens; pendant ses années
+d'exil, il puisa plus d'une fois ses sujets dans des livres de poésie,
+comme le prouve le choix des scènes de _l'Amour et Psyché_, de
+_Télémaque et Eucharis_, de _la Colère d'Achille_, et enfin de _Mars et
+Vénus_. Pour juger ce dernier tableau avec équité, il ne faut pas
+oublier que David l'a achevé à l'âge de soixante-seize ans; et alors on
+reste confondu de la délicatesse et de l'énergie d'exécution qui
+brillent en plusieurs parties de cet ouvrage de sa vieillesse. Lorsqu'il
+parut à Bruxelles, il produisit le plus grand effet, et la rétribution
+que l'on exigeait de ceux qui venaient le voir fut consacrée au
+soulagement des vieillards des hospices de Sainte-Gertrude et des
+Ursulines.
+
+La curiosité des Parisiens ne fut pas moins vivement excitée par ce
+dernier ouvrage du peintre de l'empereur Napoléon, et si l'exposition
+que l'on en fit, en 1825, à Paris, avec beaucoup d'autres tableaux du
+maître, fut pour la nouvelle école, qui allait renverser momentanément
+celle de David, une occasion de triomphe, elle eut l'avantage de rendre
+publiques plusieurs productions, le _Marat_ entre autres, qui n'étaient
+point connues des dernières générations.
+
+Nul doute que le conseil donné à David par Sieyès ne fût le bon; et,
+quelque distingué qu'eût pu être l'accueil que le roi de Prusse aurait
+fait au premier peintre de Napoléon, David n'eût pas vécu au milieu de
+plus d'hommages qu'à Bruxelles, et eût été beaucoup moins indépendant à
+la cour de ce prince que dans la position qu'il s'était choisie. Cette
+position était vraiment honorable, et, en s'y tenant, l'artiste usa du
+seul moyen qu'il eût de rester Français malgré l'exil dont on l'avait
+frappé.
+
+Contre l'ordinaire, la vie de David a mieux fini qu'elle n'avait
+commencé, et l'on serait tenté de croire que la peine de l'exil, si
+terrible ordinairement pour les hommes, devait donner à celui-ci un
+calme d'esprit, une justesse de jugement et une fermeté de résolution
+qu'il n'avait jamais montrées auparavant. Relativement à sa satisfaction
+intérieure d'artiste, peut-être n'a-t-il jamais exercé la peinture avec
+plus d'indépendance et d'agrément qu'à Bruxelles. Sa fortune s'y est
+accrue, car, outre les sommes que lui valut l'exhibition de plusieurs de
+ses ouvrages (celle de _Mars et Vénus_, notamment, rapporta 45 000
+francs), on lui commanda une copie du _Couronnement de Napoléon_ qui lui
+fut payée 75 000 francs. Quant aux égards et aux honneurs, il en était
+continuellement comblé, et il ne passait pas un étranger marquant à
+Bruxelles qui ne s'empressât d'aller rendre hommage au talent du peintre
+de Napoléon. Le roi des Pays-Bas lui-même, Guillaume, se sentait fier de
+posséder David dans ses États, et souvent, à la promenade, il prévenait
+la politesse du peintre en lui faisant un salut affectueux. Ses élèves
+belges, on l'a déjà dit, ne perdaient aucune occasion de lui être utiles
+ou agréables, et il avait auprès de lui sa femme et fort souvent le
+reste de sa famille.
+
+David avait repris à Bruxelles ses habitudes de Paris; sa journée était
+remplie par les travaux de son atelier, la conversation avec ses amis ou
+avec ses élèves, et le spectacle. Chaque soir il se rendait au théâtre,
+où il avait adopté une place à l'orchestre, et lorsque par hasard il ne
+l'occupait pas, elle était respectée. Si quelque étranger la prenait par
+méprise, tous les voisins l'avertissaient, en disant: «C'est la place de
+David.» Plus d'une fois même, lorsque dans les pièces que l'on
+représentait quelque passage faisait allusion ou au talent ou aux
+infortunes d'un artiste, il arriva qu'on lui en fît l'application en lui
+adressant d'une manière directe des applaudissements. C'était même au
+théâtre que se rendaient les étrangers curieux de voir l'artiste
+célèbre, mais qui n'avaient pu avoir accès chez lui.
+
+À l'occasion de ces visites faites ainsi par des curieux, on a rapporté,
+dans quelques journaux de ce temps, une anecdote qui pourrait bien avoir
+été forgée malignement par ceux qui voyaient avec regret l'exil de David
+changé en une espèce de triomphe. On prétend que, l'artiste exilé étant
+à l'orchestre du théâtre de Bruxelles, un Anglais, qui depuis longtemps
+témoignait le plus vif désir de le voir et de lui parler, parvint à
+s'approcher de lui pendant un entr'acte, et qu'après quelques civilités
+réciproques, l'étranger témoigna au peintre le plaisir, le bonheur même
+qu'il ressentait de se trouver près d'un si grand homme et d'avoir pu
+lui toucher la main. Quoique assez accoutumé à ces témoignages
+d'admiration, David, flatté cependant de la démarche d'un homme qui
+semblait avoir choisi un lieu public pour mieux faire éclater son
+enthousiasme, dit à l'Anglais: «Vous êtes donc un amateur bien passionné
+des arts, monsieur, que vous veuillez les honorer ainsi en témoignant
+une admiration si grande pour ceux qui les cultivent?--Moi, monsieur,
+point du tout, dit l'étranger, je voulais voir les traits et toucher la
+main de l'homme qui a été l'ami de Robespierre.»
+
+Cette anecdote, il faut le redire, a probablement été faite à plaisir;
+cependant l'incroyable admiration des radicaux de tous les pays pour
+Robespierre, pour Marat et d'autres hommes de la révolution, ne rend pas
+improbable qu'il se soit trouvé un Anglais assez fou pour féliciter
+sincèrement David de ses anciennes amitiés de 1793.
+
+Outre les témoignages de considération qu'il reçut des princes étrangers
+et des hommes marquants dont il fut entouré pendant son exil, il lui en
+vint de France qui n'étaient pas moins éclatants et qui durent le
+toucher bien davantage. Plusieurs dames élevèrent la voix en sa faveur;
+et soit par leurs écrits, soit par leurs démarches, elles firent de
+nobles efforts auprès du gouvernement des Bourbons, pendant les
+dernières années de l'exil du peintre, pour le faire rentrer en France.
+Mme de Genlis, dans ses Mémoires, écrivit ces généreuses paroles: «J'ai
+blâmé David, j'ose le dire, avec énergie, dans le temps de ses erreurs;
+mais il est malheureux, il est exilé, il gémit sous le poids de la
+vieillesse et des infirmités; je ne vois plus en lui que son infortune
+et son talent sublime. Enfin, tout le rappelle à ma pensée quand
+j'admire le talent supérieur de ses élèves: oui, les nombreux
+chefs-d'œuvre de Gérard, de Girodet, de Gros, semblent implorer son
+rappel; et la gloire, la conduite, les sentiments de ces illustres
+artistes, leur donnent à cet égard les droits les plus touchants.»
+
+Mme Récamier, qui avait des sympathies pour toutes les infortunes nées
+de nos révolutions, fit les démarches les plus actives, et usa du crédit
+de ses amis les plus puissants pour obtenir le rappel de David en
+France.
+
+Enfin, Gros, son élève, qui eut pour lui la tendresse d'un fils, employa
+tout ce que son talent et son âme généreuse pouvaient lui donner
+d'énergie, de patience et de crédit pour obtenir la grâce de son maître;
+mais inutilement. On ignore les conditions précises imposées à David par
+le gouvernement des Bourbons pour se racheter de l'exil, mais tout
+indique qu'elles furent telles, que l'artiste eut raison de ne pas les
+accepter.
+
+Le témoignage de respect et d'admiration qui dut le plus toucher David,
+après les vains efforts que l'on avait tentés pour le faire rentrer dans
+sa patrie, fut sans doute la médaille que ses anciens élèves firent
+frapper en son honneur en 1823. L'exécution en avait été confiée à
+Galle, et lorsqu'il fut question de choisir celui qui serait chargé
+d'aller l'offrir au maître, tous ses élèves désignèrent Gros, qui, en
+effet, la porta à Bruxelles[73].
+
+Les derniers mois de la vie de David prouvent combien sa vocation pour
+la peinture était irrésistible. Quand il s'aperçut que sa santé
+déclinait, que sa main devenait lourde, il résolut de ne plus peindre.
+Pour se distraire il faisait alors des promenades plus fréquentes, mais
+une passion invincible le poussait toujours à prendre de préférence les
+rues qui le ramenaient vers son atelier, situé à l'ancien archevêché de
+Bruxelles. Là il faisait l'inspection de tous ses meubles d'artiste,
+prenait un crayon et traçait quelques croquis sur les murs. Parfois,
+lorsqu'il croyait se sentir animé d'une force inaccoutumée, il allait
+jusqu'à reprendre ses pinceaux; mais, accablé par le poids de la
+palette, devenue un fardeau pour son bras affaibli, il la jetait loin de
+lui en s'écriant avec chagrin: «Ma main s'y refuse!»
+
+Pendant l'été de 1825, il tomba malade au point que l'on craignit pour
+ses jours; sa femme devint paralytique, et leurs enfants, qui habitaient
+Paris, vinrent tour à tour à Bruxelles pour rendre les derniers soins à
+leurs parents. Pendant l'automne de la même année, David se rétablit, il
+se sentit même plus de forces qu'il n'en avait eu depuis longtemps: «Je
+rajeunis, je vais me remettre à peindre,» disait il à ceux qui
+l'entouraient; et, en effet, il entreprit un tableau de demi-figures de
+grandeur naturelle, représentant _la Colère d'Achille_. L'ardeur avec
+laquelle il commença cet ouvrage et en acheva une partie tient du
+prodige, ou plutôt prouve combien l'organisation de cet homme était
+vivace et énergique. Il ne pouvait quitter son chevalet; et, bien qu'il
+s'aperçût que cet excès de travail lui était contraire, il disait en
+souriant à ceux qui le regardaient s'acharnant à cet ouvrage: «Voilà mon
+ennemi; c'est lui qui me tuera.» Enfin, dans les premiers jours de
+décembre, une rechute qui lui ravit tout espoir de guérison l'empêcha de
+continuer; mais, ayant désigné M. Stapleaux pour finir l'ouvrage, il l'y
+fit travailler sous ses yeux, dictant en quelque sorte ses pensées à son
+élève. Enfin, au milieu de douleurs cruelles et lorsque sa vie allait
+s'éteindre, il eut assez de courage et put encore rassembler assez de
+force d'attention pour voir et corriger une épreuve du _Léonidas aux
+Thermopyles_, qui venait de lui être envoyée par Laugier, chargé d'en
+faire la gravure à Paris. David alité fit placer la gravure devant lui,
+demanda sa canne, avec laquelle il indiqua à M. Stapleaux les diverses
+corrections qu'il désirait que l'on fît: «Trop noir... Trop clair... La
+dégradation de la lumière n'est pas assez bien exprimée... Cet endroit
+_papillote_... Cependant... c'est bien là une tête de Léonidas...»
+dit-il, ne pouvant presque plus se faire entendre. Bientôt sa voix
+s'éteignit entièrement, la canne tomba de sa main et il rendit le
+dernier soupir. C'était le 29 décembre 1825, à dix heures du matin.
+
+Les honneurs funèbres qui lui furent rendus à Bruxelles sont encore des
+preuves de l'immense célébrité que cet artiste avait acquise même depuis
+son exil. Après l'autopsie, on embauma le corps, qui fut exposé le 5
+janvier 1826. Le 7, on le transporta de sa demeure à l'église de
+Sainte-Gudule. Le cortége du deuil qui l'accompagnait était composé:
+
+1° Des élèves de l'académie royale de peinture et de sculpture, portant
+des couronnes de laurier et des palmes;
+
+2° Des élèves de M. Stapleaux et de M. Rude, statuaire, portant des
+bannières surmontées de couronnes d'immortelle et de laurier. Sur
+chacune des bannières étaient inscrits les titres des principaux
+ouvrages de David, tels que _Léonidas_, _les Sabines_, _Brutus_, _les
+Horaces_, _Mars et Vénus_, etc., etc.;
+
+3° De la musique de la garnison, exécutant des marches lugubres;
+
+4° D'un char funèbre portant le cercueil, traîné par six chevaux noirs
+qu'autant de laquais vêtus de deuil conduisaient par la bride;
+
+5° De M. Eugène David, fils du défunt, ex-officier supérieur en France,
+accompagné de MM. Merlin de Douai, Ramel, Hennery, le directeur de
+l'académie royale de peinture, et Michel, ecclésiastique attaché à
+l'église de Sainte-Gudule;
+
+6° Le poêle était porté par six personnes: trois élèves de David, MM.
+Navez, Paelinck et Stapleaux, et MM. Rude, Vangel et Bodumont;
+
+7° Du valet de chambre de David, en grand deuil, tenant l'habit de son
+maître, habit uniforme de l'Institut, décoré des insignes de commandeur
+de l'ordre de la Légion d'honneur.
+
+Ce cortége s'était encore grossi des amis du défunt, des artistes de
+Bruxelles portant des flambeaux ou des couronnes, et d'une foule
+d'autres personnes, les uns suivant à pied et les autres en voiture.
+Tels furent les derniers témoignages d'admiration que l'on donna au
+peintre David sur la terre d'exil.
+
+En France, ses élèves et les personnes qui continuaient d'apprécier ses
+ouvrages et ses principes avaient conservé pour lui et pour ses
+productions une respectueuse admiration. Cependant, dès le lendemain de
+l'exil de David on avait vu apparaître une secte nouvelle, d'artistes
+qui, par leurs discours d'abord, puis bientôt par leurs productions,
+avaient attaqué et étaient même parvenus à ternir momentanément la
+réputation et les ouvrages de David.
+
+Mais cet événement tient une place trop importante dans l'histoire de
+l'art à cette époque, et fait ressortir trop vivement l'une des
+infirmités du cœur humain pour que nous ne nous y arrêtions pas. Sans
+parler des quatorze gouvernements sous lesquels Étienne a vécu, il a vu
+se succéder deux générations d'artistes, et de tous les spectacles
+pénibles dont il a été témoin dans sa vie, celui du mépris, de
+l'ingratitude cruelle des générations nouvelles à l'égard de celles qui
+les ont précédées, est l'un des plus tristes et des plus humiliants pour
+l'humanité. Quoique moins âgé de dix ou douze ans que Girodet, Gérard et
+leurs contemporains, Étienne a connu la plupart de ces artistes lorsque,
+jeunes encore, ils étaient dans l'ivresse de leurs premiers succès et de
+leurs triomphes sur les vieux académiciens; cela est triste à dire, mais
+ils furent sans pitié, et je ne doute pas que quelques-uns, vieux vers
+1830, et se sentant pressés, menacés même par l'assurance orgueilleuse
+d'une école nouvelle, ne se soient reproché intérieurement d'avoir donné
+quarante ans avant l'exemple des duretés qu'on leur a fait subir.
+
+Dans les années qui précédèrent 1816, les indices de déclin qu'on
+remarqua dans le tableau des _Thermopyles_, et surtout les
+malencontreuses productions de quelques-uns des derniers élèves formés
+par David, qui affectaient de n'admettre que le mode rigoureusement
+classique, lassèrent, non sans quelque raison, la patience de la jeune
+génération d'artistes à qui la présence du maître imposait encore, mais
+qui s'affranchirent de toute contrainte quand il fut sur la route de
+Bruxelles. Cette révolution dans les arts fut aussi subite et aussi
+complète que l'est dans un État le passage de la monarchie à un
+gouvernement populaire. L'importance des quarante ans de gloire et
+d'influence acquise par David et son école fut contestée, puis niée, et
+devint enfin un sujet de sarcasmes. Les jeunes peintres se révoltèrent
+contre la longue tyrannie de David, qui pendant quarante ans,
+disaient-ils, avait imposé son goût au public et aux artistes; à les
+entendre, ses ouvrages n'étaient que la copie de statues antiques
+coloriées en camaïeux; ses compositions n'avaient ni sens ni poésie, et
+ses personnages, placés un à un et sans intelligence, semblaient coulés
+en plâtre. Quant au respect que David professait et recommandait aux
+autres pour l'antiquité, ce n'était qu'un fanatisme au moyen duquel le
+maître et son école dissimulaient l'aridité de leur imagination et
+l'incertitude de leur but; enfin l'exactitude du dessin et de
+l'imitation des formes, ainsi que la recherche de la beauté visible,
+tant recommandée par ce maître, tout cela n'était dans l'idée des jeunes
+restaurateurs de l'art qu'un matérialisme païen introduit dans la
+peinture, ou une imitation machinale des objets dont les peintres
+d'alors ne pénétraient pas le sens. De la critique du maître et de son
+école, ils remontaient à celle de leur doctrine et des principes même
+qui avaient servi à la fonder. L'idée de la recherche du beau visible
+comme l'avaient faite les anciens fut réputée fausse et ridicule dans
+son application chez les modernes, et il fut reconnu que les ouvrages de
+la statuaire antique, uniquement faits pour plaire aux yeux, laissent
+l'âme froide et inactive. Mais, sans même chercher à déterminer le
+principe qu'il serait à propos de substituer à celui que l'on rejetait,
+ces jeunes artistes, fiers de leur indépendance et impatients de
+l'augmenter encore, avancèrent que l'unité d'école, quel que fût son
+principe, était une donnée fâcheuse; que la durée de celle de David en
+était la preuve, et qu'il était bien temps que chacun, n'obéissant qu'à
+son inspiration propre, à son originalité native, fixât lui-même les
+principes qui lui conviennent, étudiât la nature selon son goût et
+produisit des compositions à sa fantaisie. De là est résultée cette
+diffusion ou plutôt cette confusion de systèmes, dont le plus
+remarquable et le plus important est l'admission, la recherche même du
+_laid_, ce qui a fait admettre dans l'art l'imitation du naturel, quel
+qu'il soit et sous quelque forme qu'il se présente.
+
+Quoi qu'on en ait dit, il est fort douteux que si David fût resté en
+France il eût eu assez d'influence sur la jeunesse qui menaçait depuis
+longtemps son école pour arrêter ou même pour tempérer la violence de la
+révolution dont on vient d'indiquer l'origine et la marche. Avec le
+déclin de son talent et son affaiblissement causé par l'âge et les
+maladies, il n'aurait pu résister à cette attaque. Plus jeunes et
+soutenus encore par l'opinion publique, Girodet, Gérard et Gros lui-même
+ne se sentirent pas assez forts pour résister avec leurs idées vieillies
+à des idées nouvelles. Tout concourt donc à faire penser que pendant
+l'exil, où David a été constamment environné d'hommages flatteurs et
+entouré si soigneusement d'une atmosphère de louanges, cet artiste a dû
+penser que sa gloire et celle de son école étaient demeurées intactes à
+Paris comme à Bruxelles; tout porte à croire qu'il a fini ses jours plus
+doucement sur la terre étrangère que s'il était mort à Paris, avec la
+conviction d'avoir survécu à sa gloire.
+
+De tous les griefs imputés à David par l'école romantique, car tel fut
+le nom qu'elle se donna, le plus étrange et le moins fondé est sans
+doute l'influence tyrannique reprochée à ce chef d'école. Si l'autorité
+qu'a pu prendre un artiste sur l'esprit de ses contemporains par des
+études et des travaux où il a montré la puissance d'un talent qui s'est
+transformé complétement quatre ou cinq fois; si la soumission volontaire
+à des doctrines consacrées dans l'antiquité, renouvelées en 1772 et
+mises en pratique jusqu'en 1825 peuvent être considérées, l'une comme
+une tyrannie de la part du maître, et l'autre comme une lâche
+complaisance de la part de quinze ou seize cents artistes qui se sont
+fait un honneur de les suivre, certes David a gouverné l'art
+tyranniquement pendant l'espace de près de quarante ans, comme cela
+était arrivé près de trois siècles avant à Michel-Ange.
+
+Ce n'est donc pas chose commune qu'une idée, un système, une doctrine
+dont les résultats ont été: un maître d'une grande habileté; sept ou
+huit élèves qui se sont distingués par une manière qui leur était propre
+et dans des genres souvent opposés, et enfin une école qui pendant
+quarante ans a donné une forte impulsion à tous les arts et même à
+l'industrie.
+
+En somme, quarante années d'existence glorieuse suffiraient pour
+constater l'importance qu'ont eue David et son école, si, comme on le
+verra, le mérite de trois de ses élèves n'avait pas prouvé, après la
+mort du maître et au fort de l'anarchie qui régnait dans les arts en
+1825, l'excellence des principes qu'ils avaient reçus et qui les mit en
+état de produire des ouvrages qui calmèrent l'effervescence de quelques
+novateurs imprudents et firent rentrer l'art dans ses véritables
+limites.
+
+Revenons d'abord sur quelques faits antérieurs. En 1819, lorsque David,
+honoré à Bruxelles, était presque tourné en ridicule à Paris, parurent à
+l'exposition du Louvre deux ouvrages qui attirèrent particulièrement
+l'attention: le _Gustave Wasa_ de M. Hersent, dont le mérite remarquable
+augmenta l'importance qu'avaient déjà les sujets anecdotiques, et _le
+Radeau de la Méduse_ du jeune Géricault[74].
+
+On ne parle pas ici de la vogue extraordinaire qu'eurent, à compter de
+1815, les sujets militaires, les détails stratégiques auxquels le talent
+si ferme et si brillant de M. Hocace Vernet donna tant de popularité,
+parce que ce mode de peinture, considéré comme il doit l'être ici, ne
+fut réellement alors que la continuation de celui que Gros avait remis
+en honneur, par ses compositions de _la Peste de Jaffa_, et des
+_Batailles du mont Thabor_, d'_Aboukir_ et d'_Eylau_. Mais dans le
+tableau du _Radeau de la Méduse_, il se trouvait des innovations
+importantes, si toutefois le mot innovation, qui n'est ici que relatif,
+convient à des moyens que Géricault avait empruntés aux peintres de
+l'école des Carraches et à quelques artistes français, à Jouvenet entre
+autres. Sans entrer dans les détails de la composition de _la Méduse_,
+une fois que l'on connaît et que l'on a adopté le point de départ de
+l'artiste, ainsi que le but qu'il se proposait, on ne peut disconvenir
+que son ouvrage ne soit remarquable et ne mérite de grands éloges. Mais,
+pour s'expliquer aujourd'hui le succès extraordinaire qu'il eut au Salon
+de 1819, il faut remarquer qu'il servit à peu près également le parti
+d'opposition politique qui rejetait la faute du malheur des naufragés
+sur la complaisance coupable avec laquelle le gouvernement des Bourbons
+distribuait ses faveurs, et la réaction violente des jeunes artistes qui
+voulaient détrôner David et renverser son école.
+
+On reprochait au peintre des _Sabines_ le choix des sujets pris dans les
+temps du paganisme, la recherche exagérée du beau visible, l'étude
+pédantesque du dessin, et surtout l'emploi du nu pris abstraitement,
+poétiquement, et sans qu'il fût raisonnablement motivé. Jusqu'à
+l'apparition du tableau de _la Méduse_, ces reproches ne furent guère
+que le sujet de conversations satiriques plus ou moins mordantes, plus
+ou moins spirituelles. Géricault, en homme de talent et d'exécution, car
+il n'y a jamais que ceux-là qui avancent les affaires, mit la main à
+l'œuvre et réalisa, dans un tableau fort grand, toutes les idées, toutes
+les espérances de réforme artistique rêvées jusque-là par ses jeunes
+confrères. Dans _le Radeau de la Méduse_, il développa un sujet
+non-seulement moderne, mais du moment; l'état où se trouvaient les
+naufragés n'admettait pas la recherche du beau; le beau n'y étant pas
+nécessaire, le choix des formes, et le plus ou moins de pureté avec
+laquelle elles étaient rendues, devenait chose indifférente; enfin le nu
+qui y était prodigué se trouvait être une circonstance inévitable,
+puisqu'il était inhérent au sujet. L'ouvrage présentant des qualités
+incontestables, et faisant par cela même la satire la plus juste de
+l'abus que quelques élèves de David avaient fait des principes de leur
+maître, il arriva que _la Méduse_ de Géricault, mise en avant par la
+jeune école comme l'expression la plus nette et la plus énergique de son
+système, occasionna une levée de boucliers contre le peintre exilé. De
+ce moment, les jeunes artistes se ruèrent dans la carrière avec
+l'impétuosité de jeunes soldats montant à la brèche. Au fond, Géricault
+n'avait eu l'idée que d'imiter la nature, sans choix il est vrai, mais
+sans s'appuyer systématiquement sur le _laid_; il avait peint du _nu_
+parce que son sujet l'y obligeait, et il n'avait point affecté, comme
+cela arriva bientôt après, de subordonner l'imitation des formes
+humaines à celle des vêtements et des accessoires.
+
+Cet artiste si regretté, et si regrettable en effet, fit une chute de
+cheval qui le mit hors d'état d'entreprendre de grands travaux. Après
+avoir langui plusieurs années, il mourut en 1824, à l'âge de
+trente-quatre ans. Il avait donné des preuves éclatantes de la franchise
+et de l'énergie avec lesquelles il pouvait rendre les sujets compris
+dans le cercle de la réalité et dans les compositions; dans plusieurs
+croquis des dernières années de sa vie, on remarque une élégance et une
+élévation de pensée et de style qui donnent lieu de croire qu'il était
+appelé à devenir un peintre très-distingué.
+
+Les ouvrages laissés par Géricault, si on les considère relativement à
+son âge et aux circonstances au milieu desquels ils les a produits, lui
+font donc beaucoup d'honneur; mais, forcé d'envisager ici son _Radeau de
+la Méduse_ comme représentant une doctrine mise en opposition à celle de
+David, on ne peut plus y voir qu'une rénovation de l'école et de la
+manière de Jouvenet, en sorte que l'on est amené à conclure que l'effort
+de ce jeune peintre fut dirigé dans un sens rétrograde, et qu'il est
+loin d'avoir fait avancer l'art, comme on l'a cru pendant quelque temps.
+Mais enfin, le grand coup était porté contre les éléments matériels qui
+servait de premiers remparts à la doctrine de David. Le _nu_ était
+proscrit, le _beau_ rejeté, et le choix des sujets antiques absolument
+condamné.
+
+Si les Français sont avides d'innovations en matière d'art, il faut
+remarquer aussi qu'ils s'y montrent peu inventifs. Les Italiens appelés
+en France par Charles VIII et François Ier y introduisirent la peinture;
+ce fut en Italie et d'après les maîtres de ce pays que se formèrent plus
+tard Poussin, Lesueur et Claude le Lorrain; vers 1772, ainsi qu'on l'a
+déjà dit, deux Allemands, Winckelmann et Heyne, ouvrirent la route de
+l'archaïsme que David a parcourue, et enfin à l'époque où nous sommes
+arrivés, vers 1819, la révolte contre l'école de David fut encore
+excitée par une influence étrangère. Mais cette fois l'impulsion a été
+double, car elle vint simultanément de l'Allemagne et de l'Angleterre.
+
+Pendant les préparatifs de guerre que les nations du Nord firent de 1812
+à 1814 pour se soustraire au joug de Napoléon, l'amour de la patrie se
+combina si fortement avec l'esprit religieux, qu'une espèce de poésie
+nouvelle où les souvenirs de la vieille Allemagne se liaient aux
+anciennes croyances chrétiennes servit à exalter l'enthousiasme
+militaire des populations germaniques, déjà sous les armes. Tous les
+souvenirs mythologiques et historiques des temps païens furent rejetés,
+et des armées entières se mirent en marche contre la France, en
+invoquant ceux de la terre natale et en relevant le signe de la croix.
+Ce grand mouvement patriotique et religieux, qui produisit d'abord la
+double invasion de 1814 et de 1815, après avoir donné une forme nouvelle
+à la poésie en Allemagne, ne tarda pas, en s'insinuant dans les autres
+arts, à renouveler les formes de la peinture. C'est de cette époque à
+peu près que date la nouvelle école allemande dont Cornelius et Overbeck
+peuvent passer pour les fondateurs et ont été les plus solides appuis.
+
+L'humeur tant soit peu indévote des Français, jointe à la répugnance
+fort naturelle qu'ils éprouvèrent à étudier l'origine et les résultats
+d'un enthousiasme qui leur avait été si fatal, fut cause que le système
+religieux des nouveaux peintres allemands ne fut reçu avec quelque calme
+en France que vers 1822 et 23. Mais on l'accepta alors d'autant plus
+facilement, que depuis 1816 les idées audacieuses d'un poète anglais,
+lord Byron, et l'originalité d'un prosateur de la même nation, sir
+Walter Scott, avaient préparé les voies en effaçant de la mémoire des
+jeunes générations toutes les idées qui y avaient été le plus
+profondément enracinées jusque-là. Ainsi, en moins de deux ans, le
+résultat de la lecture des poésies de Byron fut de substituer une ironie
+amère et sérieuse aux formes moqueuses, mais gaies, du scepticisme de
+Voltaire, et de remettre en question l'importance des principes de
+toutes les grandes époques et le mérite de tous les grands hommes.
+L'antiquité, dont on avait fait depuis Winkelmann l'objet d'une étude
+presque exclusive, fut tournée en ridicule, bafouée et entièrement
+abandonnée. La mode fut de prendre la vie en dédain, la société en
+haine; et conformément aux exemples donnés par les héros des poëmes de
+Byron et par le poëte lui-même, on se fit moqueur, insolent par vanité,
+on affecta de n'établir aucune différence entre un divertissement et la
+débauche, pourvu que l'on trouvât un moyen de s'étourdir sur l'inanité
+reconnue des choses de ce monde. Les lecteurs enthousiastes de Byron
+affectèrent cet impertinent dédain, ce dégoût de la vie, cette
+insouciance pour le bien et le mal, cette indifférence pour le vice et
+la vertu, que l'on n'avait trouvés jusque-là que chez quelques individus
+rares, malheureusement organisés ou pervertis par l'orgueil de la
+naissance, par l'abus des richesses et des jouissances. Bref, les écrits
+de Byron produisirent en moins de deux ans tout un peuple de marquis
+plébéiens, cent fois plus insolents et plus désabusés que Byron
+lui-même, et se croyant le talent et le droit de tout penser et de tout
+dire. Cette déplorable influence des écrits et des manières du poëte
+anglais se manifesta en France dès les premières années de la
+Restauration, dans les œuvres littéraires ainsi que dans les arts.
+
+Mais cette impulsion fut double, avons-nous dit, et, en effet, dans le
+même moment où la bise poétique de Byron soufflait sur la France. Walter
+Scott, dont les romans charmaient les lecteurs de toutes les classes,
+préparait, grâce au point de vue dont il a envisagé l'histoire, une
+révolution importante dans les esprits, même les plus sérieux. Par
+l'attrait qu'offrent ses productions, par l'érudition piquante et solide
+qu'il mit si heureusement en œuvre, il sortit des vieilles habitudes des
+savants, et trouva le moyen de donner à l'histoire moderne un charme
+qu'elle n'avait point eu jusque-là. Déplaçant l'intérêt, concentré
+jusqu'à lui sur les événements, sur leur importance et leur
+enchainement, il le porta plus particulièrement sur les personnages,
+peignant les mœurs de préférence aux faits, faisant connaître les
+allures des hommes plutôt que leurs desseins secrets, en un mot,
+ramenant l'histoire à la chronique et au mémoire. Ce mode littéraire,
+qui, ainsi que celui de Géricault en peinture, était au fond une marche
+rétrograde, fit cependant illusion aux meilleurs esprits; aussi les
+écrits, les romans de Walter Scott, après avoir évidemment dégoûté la
+génération présente de l'étude de l'antiquité, et lui avoir donné cet
+engouement exclusif pour celle du moyen âge, ont-ils conduit beaucoup de
+gens à traiter l'histoire en minutieux archéologues.
+
+Enhardie par la tentative de Géricault, la nouvelle école de peinture,
+travaillée bientôt par la triple influence du mysticisme allemand, des
+poésies sataniques de Byron et de l'érudition pittoresque de Walter
+Scott, trois systèmes opposés, mais d'accord au moins pour mettre
+l'antiquité hors de cause, la jeune école se sentit assez forte pour
+jeter définitivement l'anathème sur le système de David, pour le
+stigmatiser en lui donnant le nom _classique_, mot qui alors, et dans
+l'opinion des romantiques, ne voulait dire autre chose que faux, usé et
+hors de la sphère des idées reçues.
+
+Peu après l'exposition du _Radeau de la Méduse_, de Géricault, on avait
+vu surgir du sein de la tourbe romantique trois hommes de talent pleins
+d'idées et d'imagination: MM. Scheffer, E. Delacroix et P. Delaroche. Le
+premier, que l'origine de sa famille, la tournure de son esprit et de
+son talent rattachent aux idées et aux goûts des nations
+septentrionales, devint l'artiste de prédilection de la jeune école
+française, qui, à l'instar des jeunes peintres allemands, traita des
+sujets modernes et nationaux en mêlant des sentiments de patriotisme à
+des scènes passionnées ou tendres, _sentimentales_ et quelque peu
+religieuses. Jamais M. Scheffer ne fit du _laid_ de propos délibéré;
+mais, beaucoup plus préoccupé de l'action dramatique ou du sentiment
+intérieur de ses personnages que de leur extérieur, il s'appliqua
+surtout à l'expression du sens intime, négligeant d'abord l'imitation
+rigoureuse de la forme. Les sujets où son talent se développa le plus
+complétement sont ceux qui se prêtaient le mieux à cette forme de l'art;
+aussi réussit-il particulièrement à peindre _Faust_, _Marguerite_, _le
+Vieux chevalier_ pleurant sur le corps de son jeune fils. Enfin la
+tendance mystique de son esprit, que l'on avait pu reconnaître déjà dans
+plusieurs de ses productions, s'est tout à fait développée dans les deux
+tableaux qu'il a exposés depuis: l'un représentant _Françoise de
+Rimini_, l'autre le _Christ consolateur_... Évidemment M. Scheffer, l'un
+de ceux qui ont introduit la manière _romantique_ en France, a reçu et
+transmis l'influence de la nouvelle école de Cornélius et d'Overbeck.
+
+D'un esprit plus téméraire et d'un goût moins sûr, M. Delacroix fut
+séduit par la poésie tour à tour sauvage, tendre et ironique de Byron,
+et crut se sentir appelé par la nature à peindre avec le laisser aller
+grandiose qui frappe dans les écrits du poëte anglais. Comme son modèle,
+mais plus souvent que lui, le jeune artiste français se permit des
+productions bizarres. On crut même voir, dans son _Massacre de Chio_, en
+1826, la théorie du _laid_ opposée systématiquement à celle du _beau_,
+et depuis, ce peintre n'a cru devoir modifier ni ses idées ni sa
+manière. Son _Sardanapale_, les scènes de _Lara_ et du _Corsaire_, son
+_Samaritain_ et sa _Médée_, ouvrages empreints de talent, offrent
+cependant des scènes sans clarté, où l'imitation du naturel exclut sans
+cesse les convenances du goût. C'est Byron, avec ses grands défauts
+excessivement exagérés.
+
+Comme Walter Scott, M. Delaroche ne sort pas de la vie réelle, ne
+dépasse jamais le degré d'élévation que comporte la chronique plutôt que
+l'histoire; enfin il a charmé, attaché et subjugué le public par la
+vérité des expressions et le fini des détails de plusieurs de ses
+ouvrages, sa _Jeanne Gray_, entre autres.
+
+Tel est le caractère du talent des trois hommes qui ont mis à flot la
+barque _romantique_, qui ont contredit le système _classique_ de David,
+puisque tous trois ont traité exclusivement, et de parti pris, des
+sujets modernes, puisqu'ils ont rejeté l'étude de l'idéal de la forme et
+l'emploi du nu, puisqu'enfin leur intention a été de substituer
+absolument, dans l'art de la peinture, le beau moral au beau visible.
+
+S'il ne se fût présenté dans l'arène romantique que des athlètes de la
+force et du mérite de ces trois jeunes peintres, le danger n'eût été ni
+de longue durée ni redoutable; mais, comme il arrive ordinairement dans
+les révolutions, les hommes qui les font sont bientôt dépassés dans
+leurs projets par ceux qui les ont aidés et qui les suivent. Aussi
+n'entreprendra-t-on pas d'énumérer les inconcevables extravagances
+barbouillées sur la toile par les mille et un imitateurs des trois
+peintres à qui l'école allemande, Byron ou Walter Scott avaient servi
+d'étoiles lumineuses; ce fut à qui d'entre eux reproduirait les scènes
+et les formes les plus laides, les plus ignobles, les plus révoltantes.
+Sous prétexte de faire naturel, il n'y eut pas de formes gauches et
+désagréables, d'infirmités même que ces peintres ne recherchassent avec
+soin pour les représenter dans leurs tableaux; et si l'on joint à ces
+inconcevables fantaisies celle de traiter le dessin et le modelé avec
+une incorrection préméditée, on pourra se former une idée juste de la
+cacophonie de tous ces ouvrages discordants et du désordre profond qui
+régnait dans l'esprit de la plupart de ces jeunes artistes.
+
+Mais le public, malgré son amour des nouveautés, est juste au fond, et
+lorsqu'il s'aperçut, vers 1824 et 1825, qu'en dernière analyse cette
+nouvelle école, qui promettait tant de variété dans ses productions,
+était tout aussi esclave que l'ancienne des systèmes qu'elle avait
+adoptés; que, par exemple, aux Grecs d'Homère on substituait constamment
+les Grecs modernes; qu'à la nudité des héros païens on faisait succéder
+les éternelles armures chevaleresques; qu'à la recherche, peut-être trop
+constante, du _beau_, on opposait le parti pris de représenter
+l'horrible et le _laid_; on rabattit un peu des espérances qu'avait
+données l'école romantique, et deux de ses chefs, MM. Delaroche et
+Scheffer, sentirent bientôt qu'en ne se mettant pas en garde contre ces
+extravagances, ils risquaient de compromettre l'avenir de leur talent.
+
+C'est ainsi que la partie était engagée parmi les jeunes peintres de la
+nouvelle école, lorsque les ouvrages d'un élève de David, qui, sans
+avoir obtenu le prix, était allé étudier à Rome et y avait perfectionné
+son talent dans la solitude, fixèrent l'attention de tous les
+spectateurs quels que fussent leur goût et leur école. Les sujets
+n'étaient que des scènes familières entre des paysans d'Italie, mais il
+y régnait une grâce, une élévation unie au naturel, qui charmaient sans
+que l'on sût pourquoi. Ces compositions, beaucoup mieux coloriées que
+celles qui sortaient ordinairement de l'atelier des élèves de David, se
+recommandaient particulièrement par le choix heureux des attitudes et
+des formes, et par une certaine pureté de dessin qui trahissait l'école
+où le peintre avait été enseigné. M. V. Schnetz, car c'est lui dont il
+est question, fut, depuis l'exil de son maître et l'invasion des
+peintres _romantiques_, le premier qui eut le privilége de ramener
+l'attention du public sur des tableaux dont la composition était
+attrayante sans être bizarre, et dont le coloris n'était pas entaché
+d'exagération. Traitant des sujets modernes, et les ajustant avec une
+originalité et un naturel qui leur donnaient le charme de la nouveauté,
+M. Schnetz, quoique élève de David, prit une place à part au milieu des
+nouveaux peintres, et se forma un groupe d'admirateurs que ses autres
+ouvrages rendirent chaque jour plus nombreux.
+
+L'ami de M. Schnetz, son condisciple chez David, l'infortuné Léopold
+Robert parut bientôt après. On sait la glorieuse carrière qu'a fournie
+ce peintre, et certes ses beaux et nombreux ouvrages n'ont pas peu
+contribué, pendant le temps de l'anarchie romantique, à ramener les
+esprits vers les lois immuables de la raison et du bon goût[75]. À la
+vue de ses tableaux, chacun, par instinct ou par raisonnement, fut
+obligé de reconnaître que quelque nouveau, quelque bizarre même que soit
+en lui-même un sujet, le spectateur l'accepte avec plaisir lorsque le
+peintre a mis en œuvre toutes les ressources réelles de son art pour lui
+donner de la vraisemblance et du charme; quand, au lieu d'exagérer ce
+qu'il peut avoir d'étrange, on donne à cette singularité tout l'attrait
+d'une chose simple, tout le mérite d'une scène humble, mais qui a été
+ennoblie et élevée par le talent de l'artiste. Aucun des disciples de
+David n'a mieux mis en pratique ce que le maître avait l'intention de
+faire, lorsqu'il disait «qu'il prenait ses sujets dans les historiens et
+les prosateurs, pour être maître de les poétiser à sa manière.» De
+quelques tribus de paysans, Léopold Robert a fait un peuple, un monde
+avec lequel chacun de nous vit, pense ou au moins désire de vivre et de
+penser.
+
+La gravité et la vigueur du talent de Léopold Robert imposèrent le
+respect aux peintres romantiques dès 1824, lorsqu'il exposa son
+_Improvisateur napolitain_ et ses _Pélerines_ dans la campagne de Rome.
+
+Mais les plus abandonnés de cette secte, ceux qui se riaient de la forme
+et du dessin, qui ne parlaient de la _beauté_ des anciens et des sujets
+mythologiques qu'en assaisonnant leurs discours de sarcasmes contre les
+artistes qui s'occupaient encore de ces rêveries surannées, ces
+imprudents causeurs reçurent un rude échec lorsque M. Ingres, après
+avoir exposé _le Vœu de Louis XIII_, en 1824, traita bientôt après le
+sujet de l'_Apothéose d'Homère_.
+
+M. Ingres, destiné par le sort à rester le dernier rejeton brillant de
+l'école de David, y était entré fort jeune, en 1796, et s'y était fait
+remarquer, dès ses premiers essais, comme l'un des élèves les plus
+distingués. Pendant le cours de ses études, il ne cessa d'attirer
+l'attention sur lui; et après avoir remporté le grand prix, en 1800, il
+employa les cinq années de son pensionnat à perfectionner son talent et
+revint en France pour le faire connaître. Le mérite particulier de cet
+artiste consiste dans l'énergie et la finesse avec lesquelles il sent,
+voit et sait rendre les modifications de la forme. Cette rare et
+précieuse qualité, cet instinct presque créateur au moyen duquel le
+peintre poursuit l'âme jusque dans les plus légères ondulations de
+l'épiderme, M. Ingres l'a toujours possédée à un degré éminent, et
+toujours il a vu se presser autour de lui un petit nombre d'hommes qui
+n'ont cessé de reconnaître et d'apprécier le caractère particulier de
+son talent. Cependant, lorsque vers 1805 il envoya de Rome le tableau de
+_Thêtis implorant Jupiter_; quand, plus tard, il peignit Napoléon sous
+le costume impérial et assis sur son trône, non-seulement ces
+productions ne furent pas goûtées du public, mais ceux même qui
+exerçaient alors la critique dans les journaux ne s'aperçurent pas des
+qualités réelles de l'auteur. Sensible aux critiques amères auxquelles
+il avait été en butte, mais décidé à suivre avec persévérance la voie
+dans laquelle il se sentait entraîné par la nature, M. Ingres, renonçant
+à tous les secours qu'il espérait trouver à Paris pour développer son
+talent, prit la résolution de retourner en Italie et d'y exercer son art
+selon son goût, sans s'inquiéter des avantages qu'il pourrait en retirer
+pour son bien-être. Pendant plus de quinze ans il vécut obscur et dans
+une honorable pauvreté, n'accordant rien aux exigences du goût et des
+modes qui se succédaient, mais perfectionnant toujours son talent au
+contraire dans la direction que son instinct lui avait fait choisir dès
+sa jeunesse. Cette constance dans les résolutions d'un artiste et le
+noble courage avec lequel il en a supporté si longtemps les tristes
+conséquences seront toujours un fait honorable pour M. Ingres, et qui
+devra éternellement servir d'exemple à ceux qui s'engageront dans la
+même carrière que lui.
+
+En 1823, il était encore à Florence, pauvre et assez découragé, bien que
+le gouvernement français l'eût chargé de l'exécution d'un tableau
+représentant _le Vœu de Louis XIII_. Étienne, passant alors par cette
+ville, alla voir son ancien camarade, et le trouva en effet ayant à peu
+près terminé la figure de la Vierge, mais éprouvant des incertitudes et
+du découragement à l'idée de compléter son ouvrage. Frappé de la beauté
+de la Vierge, Étienne pressa vivement l'artiste de mettre la dernière
+main à un tableau qui devait incontestablement être goûté à Paris par
+tout ce qu'il y avait de connaisseurs éclairés et impartiaux. M. Ingres
+acheva en effet _le Vœu de Louis XIII_, l'exposa au Salon du Louvre en
+1824, et, pour la première fois, reçut les justes éloges que méritait
+son talent.
+
+Dans tout autre moment, cette justice n'eût été que naturelle; mais si
+l'on réfléchit que cette composition, dont la donnée est si simple, si
+sévère, brille par la pureté et la correction du dessin; les figures, et
+particulièrement celles de la Vierge et des anges, rappellent la majesté
+et le grandiose des personnages sacrés ou héroïques introduits dans les
+ouvrages de la renaissance ou de l'antiquité, on a peine à concevoir
+comment elle put trouver grâce auprès de cet essaim de jeunes artistes
+livrés alors à tout le dévergondage de leur imagination, et qui
+n'estimaient une œuvre qu'en raison de l'excès de sa bizarrerie et de
+son étrangeté.
+
+Mais, dans les idées les plus extravagantes que puissent admettre les
+hommes, on trouve toujours, quand on observe de bonne foi, un élément de
+raison qui leur sert parfois d'excuse. Depuis le tableau des _Aigles_ de
+David, où l'affaiblissement de sa verve s'était fait sentir, et après
+_l'Entrée de Henri IV_, le dernier bon ouvrage de Gérard, maître et
+disciples, tous avaient décliné. La _Galatée_ de Girodet, _le
+Couronnement de Charles X_, par Gérard, et _la Fuite de Louis XVIII_, de
+Gros, en fournissaient des preuves irrécusables. Quant aux peintres plus
+jeunes que ceux-ci, formés par David, la plupart, on l'a déjà dit,
+avaient si faiblement compris ses principes et tellement exagéré ce
+qu'il pouvait y avoir de défectueux dans ses doctrines et sa manière,
+que cette espèce d'épuisement de l'école dite _classique_, combiné avec
+le renouvellement complet des idées pendant les premières années de la
+Restauration, justifiait, jusqu'à un certain point, le besoin impérieux
+que ressentaient les jeunes peintres de produire des choses absolument
+différentes et entièrement nouvelles.
+
+Cependant, lorsque cette jeunesse eut senti sa première ivresse calmée
+par la vue des ouvrages de M. Schnetz et de Léopold Robert, et qu'enfin,
+arrivée devant le tableau du _Vœu de Louis XIII_, de M. Ingres, elle se
+vit forcée de convenir que l'effet d'une composition, si belle qu'elle
+soit, gagne encore en charme et en puissance lorsqu'elle est soutenue
+par l'énergie, la pureté et le bon goût de l'exécution, toute la
+nouvelle école applaudit au talent de M. Ingres, et ce que Girodet,
+Gérard ni Gros n'avaient osé tenter, lui l'entreprit. Dès ce moment, la
+réaction contre la direction romantique en peinture était commencée.
+
+La simplicité dans les lignes et dans la disposition de la lumière d'une
+composition; l'exactitude, la pureté et l'élégance portée dans le dessin
+et le modelé des formes humaines, qualités techniques, objet constant
+des études de David, avaient été remises en honneur par M. Ingres dans
+_le Vœu de Louis XIII_. Mais il restait une difficulté plus grave à
+surmonter: c'était la répugnance, poussée jusqu'au fanatisme, que
+l'école romantique exprimait sans cesse pour l'antiquité et les sujets
+tirés de la mythologie et du paganisme. M. Ingres, chargé de décorer le
+plafond d'un des salons de la galerie de Charles X, osa braver les
+préjugés qui régnaient alors. Élevé dans l'admiration de l'antiquité, il
+choisit pour sujet _l'Apothéose d'Homère_. Partant de l'idée d'un
+bas-relief antique représentant le vieux poëte, qui, placé au sommet
+d'un mont et épanchant une urne, laisse couler le fleuve de sa poésie,
+où tous les hommes qui l'ont suivi courent se désaltérer, M. Ingres
+plaça Homère sur un trône, la tête ceinte du diadème, tenant le sceptre
+et assis devant le temple de Mémoire dont il semble garder l'entrée. À
+sa droite et à sa gauche sont rangés les orateurs, historiens,
+statuaires, peintres et savants les plus fameux de la Grèce; et
+continuant cette série chronologique d'hommes célèbres, sans oublier
+ceux de l'ancienne Rome, de la nouvelle Italie, de l'Angleterre et de la
+France, il fit, vers la partie inférieure de sa toile, une suite de
+portraits de grands hommes modernes dont la réalité et la ressemblance
+forment un contraste piquant avec ce qu'il a mis d'idéal et de poétique
+dans les autres personnages que leur nation et leur temps rapprochent
+d'Homère.
+
+Non-seulement M. Ingres se montra peintre supérieur en cette occasion,
+mais, eu égard à la disposition fausse et exaltée où se trouvaient les
+esprits par suite de mille idées contraires, il se fit connaître homme
+d'esprit et de bon goût. Profitant de toute la latitude que lui offrait
+son sujet, après avoir représenté Homère, les muses de la poésie et de
+l'histoire, Sophocle, Hérodote et Phidias, comme aurait pu le faire un
+peintre de l'antiquité, il peignit avec toute l'exactitude d'un
+_portraitiste_ moderne Dante et Shakspeare, idoles de la nouvelle
+génération, près de Racine et de Boileau, qu'elle avait pris en horreur.
+Il n'était pas possible de faire plus spirituellement, dans un ouvrage
+d'ailleurs si élevé et si grave, la critique des esprits brouillons et
+exclusifs de ce temps.
+
+L'apparition de _l'Apothéose d'Homère_ marque la limite où s'arrête pour
+nous l'histoire de l'école de David. Par ce grand et bel ouvrage, M.
+Ingres ayant fait justice de ce que plusieurs des derniers élèves formés
+par cet artiste avaient introduit de faible et de conventionnel dans
+leurs productions, a rendu la vigueur, a donné une nouvelle vie aux
+principes fondamentaux du grand maître dont il a reçu lui-même les
+leçons. Voilà soixante-quatorze ans que l'influence de cette école règne
+(1780-1854) en France, et c'est M. Ingres qui est chargé maintenant de
+conserver et de transmettre ce précieux héritage.
+
+
+
+
+XIII.
+
+CONCLUSION.
+
+
+David n'était pas un savant, encore moins un homme systématique; ses
+instincts étaient impérieux, il leur obéissait. C'est en vertu de cette
+disposition, qu'après avoir suivi assez longtemps les principes de
+l'école académique, au sein de laquelle il avait été élevé, conduit à
+Rome par son maître Vien, et lancé tout à coup dans cette ville où il
+n'était bruit que des merveilles de l'art antique, ses yeux se
+dessillèrent, son goût s'épura, et, pour la première fois, il apprécia à
+leur juste valeur les œuvres des peintres de son temps.
+
+L'esprit se débarrasse plus facilement des habitudes prises que la main;
+aussi David vit-il tout ce qu'il avait à faire longtemps avant de
+pouvoir réaliser ses projets de réforme; et cette époque de sa vie est
+sans doute celle où il a déployé le plus de courage et de constance,
+pour se corriger des défauts qui lui avaient été inculqués et prendre
+entière possession de lui-même.
+
+On peut résumer les efforts et les progrès que David a faits pendant sa
+longue carrière en citant les tableaux les plus parfaits traités dans
+chacune des manières qu'il a adoptées, depuis le _Saint Roch_, peint en
+1779, jusqu'au _Couronnement de Napoléon_, terminé en 1810.
+
+Dans le premier de ces ouvrages, on aperçoit encore l'empreinte du vieux
+style académique; mais dans _les Horaces_ (1784), David apparaît comme
+un homme nouveau, maître de diriger son talent selon sa volonté et son
+goût. Quelques parties de cet ouvrage peuvent soulever des critiques;
+mais aucun tableau, soit des maitres anciens, soit des contemporains de
+David, n'a le moindre rapport avec _les Horaces_. Ce fait incontestable
+explique et justifie l'enthousiasme avec lequel il fut reçu au Salon de
+1785, et comment, à partir de ce moment, David fit école.
+
+Deux ans après (1787) paraissait _la Mort de Socrate_, composition
+supérieure à celle des _Horaces_, la plus parfaite peut-être que David
+ait conçue. Dans cet ouvrage, l'artiste se montre plus original par
+l'étude heureusement combinée de la nature et de l'antiquité. L'appareil
+un peu théâtral des deux groupes des _Horaces_ ne se retrouve point dans
+le _Socrate_, où d'ailleurs l'élévation du style ne nuit en rien au
+naturel de la scène et des personnages.
+
+_Les Horaces_ et le _Socrate_, telles sont les deux productions
+capitales de la première manière de David. On n'y trouve plus trace de
+la vieille école académique; mais l'œil exercé du connaisseur peut
+encore y reprendre quelque chose de tendu dans l'exécution et de
+recherché dans le coloris.
+
+La seconde transformation de son talent coïncide avec la grande
+révolution de 1789, et il ne reste comme témoignage de ce changement que
+deux tableaux: l'un dont on n'a qu'une esquisse dessinée et le trait sur
+la toile, _le Serment du Jeu de Paume_ (1790), l'autre, _Marat_, l'une
+des productions les plus simples et les plus originales qu'ait laissées
+David (1793). En comparant _les Horaces_ et le _Socrate_ au _Marat_, il
+serait impossible, si l'on n'était pas prévenu, de croire que le même
+peintre a exécuté ces tableaux à six ou huit ans de distance, tant sa
+manière s'est simplifiée et agrandie. C'est au milieu de l'emportement
+des passions politiques les plus violentes que David produisit ce
+dernier ouvrage, dont lui-même, il l'a dit bien des fois, ne reconnut
+tout le mérite que lorsque, plus calme, il oublia sa triste idole et put
+en considérer l'image terrible comme une œuvre d'art.
+
+En se renouvelant, le talent du grand artiste avait mûri; il semble même
+que le malheur ait modifié les idées gigantesques qu'il s'était faites
+de l'art à la tribune de la Convention. En prairial an III (1794),
+pendant sa détention au Luxembourg, il conçut la première idée du
+tableau des _Sabines_, terminé en 1800. Une disposition saillante de
+l'esprit de David fut qu'au lieu de se croire arrivé à la perfection,
+comme la plupart des hommes qui ont obtenu de grands succès, il
+obéissait à une voix intérieure, qui lui criait sans cesse de faire
+encore mieux; que l'homme n'arrive jamais à la perfection et qu'il doit
+toujours s'efforcer de parvenir à un degré supérieur à celui qu'il a
+atteint.
+
+Quant à son dernier grand ouvrage, _le Couronnement de Napoléon_ (1810),
+si la nature du sujet n'a pas permis à David de déployer les qualités
+essentiellement artistiques qui brillent avec tant d'éclat dans _les
+Sabines_, le style en est si majestueux et si simple tout à la fois;
+l'effet général en est si beau, le coloris si vrai, et toute la partie
+principale de la composition, depuis l'Empereur et l'impératrice
+jusqu'au pape et au clergé qui l'entoure, est traitée avec une telle
+supériorité, que l'on peut affirmer que David a abondamment fait preuve
+dans cet ouvrage de toutes les belles qualités dont il avait montré
+séparément les germes dans ses productions précédentes.
+
+_Les Horaces_, le _Socrate_, le _Marat_, _les Sabines_ et _le
+Couronnement_ sont donc les grands jalons qui indiquent la marche
+ascendante de David dans son art.
+
+Mais là ne se bornent pas son mérite et sa gloire, car il a droit à une
+place très-élevée comme chef d'école. A cet égard on ne peut mieux
+résumer ses titres qu'en rappelant les noms de ses plus célèbres élèves:
+Drouais, Wicar, Fabre, Girodet, Gérard, Gros, Granet, Revoil,
+Richard-Fleury, Daguerre, Bouton, et Léopold Robert, parmi ceux qui ne
+sont plus; puis, MM. Isabey père, Ingres et Schnetz. L'influence exercée
+par David s'est même étendue jusque sur la statuaire; car,
+indépendamment de Chaudet et Dejoux, qui le consultaient souvent, c'est
+de son école que sont sortis plusieurs sculpteurs habiles, entre autres
+Bartolini de Florence, l'Espagnol Alvarez, Tieck, le frère du fameux
+poëte allemand, et MM. Valois et Rude.
+
+Depuis 1788, époque de la mort de Drouais, le premier élève célèbre de
+David, jusqu'au jour où ce livre est publié (1854), M. Schnetz étant
+directeur de l'école de France à Rome, et M. Ingres exerçant son art à
+Paris, ainsi que son habile élève, M. Flandrin, il s'est écoulé
+soixante-cinq années, pendant lesquelles les grands principes de l'école
+de David ont été observés sans interruption, malgré les nombreuses
+attaques dont ils ont été l'objet et à travers les variations presque
+annuelles du goût dans notre pays.
+
+Quant à une théorie proprement dite, David n'en eut pas, car on ne peut
+donner ce nom aux systèmes purement imaginaires sur l'art qui lui furent
+soufflés et qu'il débita emphatiquement à la tribune de la Convention.
+On ne saurait trop le redire: David était un homme d'instinct, toujours
+entraîné par les idées qui le dominaient successivement; et dans le cas
+où l'on voudrait faire de lui un homme à systèmes, il faudrait dire
+qu'il a adopté et suivi quatre théories, ou plutôt quatre manières,
+principalement caractérisées par _les Horaces_, le _Marat_, _les
+Sabines_ et _le Couronnement de Napoléon_.
+
+Après avoir considéré les ouvrages et le talent de David sous leurs
+différents aspects, il reste à indiquer la place que ce peintre mérite
+d'occuper parmi les artistes ses contemporains, puis à déterminer la
+valeur de ses œuvres relativement à celles des grands maîtres du XVIe
+siècle. Quant au premier point, il n'est pas vraisemblable qu'on lui
+dispute aujourd'hui la supériorité qui lui fut généralement accordée
+pendant sa vie; mais il est moins facile de faire une appréciation
+comparative de ce maître moderne avec ceux qui vivaient il y a trois
+siècles. À cette dernière époque, les idées et les habitudes religieuses
+étant familières à toutes les classes de la société, les sujets qui en
+dérivent étaient compris et accueillis de tout le monde. Les artistes,
+trouvant une théorie et une poétique consacrées par un long usage, s'y
+conformaient sans réflexion, comme on obéit à une loi établie depuis
+longtemps. Or, rien n'est plus favorable au développement du talent des
+artistes que la permanence du goût fondé sur des croyances sérieuses, et
+l'on ne fait pas assez d'attention à l'immense avantage qu'ont eu les
+peintres de la Renaissance en n'éprouvant pas, ainsi que ceux de nos
+jours, l'embarras que causent incessamment la recherche et le choix des
+sujets de peinture. En lisant dans Vasari que l'intelligence de Pérugin
+était si épaisse que l'on ne put jamais y faire pénétrer l'idée de
+l'immortalité de l'âme, et que, d'autre part, on voit les peintures
+religieuses et vraiment angéliques du maître de Raphaël, on est bien
+forcé de conclure que ce bon Pérugin, imbibé, saturé de l'atmosphère
+religieuse et monacale au milieu de laquelle il vivait, a obéi aux
+exigences de son siècle et a fait des chefs-d'œuvre en quelque sorte à
+son insu.
+
+Depuis longtemps on n'en est plus là; la poétique religieuse, celle que
+fournit la mythologie, car toutes deux marchèrent de front pendant trois
+siècles, ont cessé presque tout à coup d'échauffer le génie des artistes
+et de satisfaire aux goûts des amateurs. Entre la fin du XVIIe siècle et
+le commencement du XVIIIe se développa une idée nouvelle: on prétendit
+qu'à la faveur de la liberté du choix des sujets, le génie des artistes,
+dégagé de toute entrave, prendrait un essor plus hardi, plus vigoureux,
+et s'élancerait dans des sphères immenses et inconnues jusque-là. De
+cette époque date l'introduction de ce que l'on appelle encore
+aujourd'hui _tableau d'histoire_, œuvre conçue et exécutée sans
+destination précise, sans que le sujet ait ordinairement aucun rapport
+avec l'édifice et la place que sa dimension et le hasard permettent de
+lui assigner, et qui, faute de cette dernière faveur, est enfin relégué
+dans un de ces hôpitaux de la peinture auxquels on donne le nom fastueux
+de _musées_.
+
+Telle était la direction donnée à l'art de la peinture, lorsque David
+exposa ses tableaux des _Horaces_ et de _Brutus_ (1785 et 1789),
+commandés par un des ministres de Louis XVI. Or, voici quelle a été la
+destinée réelle de ces deux tableaux. Ils portent seize pieds de long
+sur douze de haut environ, et conséquemment ne peuvent trouver de place
+que dans l'une des grandes salles d'un édifice public; première
+difficulté. Ensuite, du nombre des monuments auxquels de pareils sujets
+pourraient convenir, il faut retrancher d'abord les églises, puis
+Versailles, les Tuileries, et toutes les résidences alors royales.
+L'hôtel de ville, le palais de justice et les Invalides ne pouvaient
+admettre aussi de pareils tableaux dans leur enceinte. Qu'arriva-t-il
+donc? que les deux ouvrages de David, malgré leur mérite et leur grande
+célébrité, restèrent à l'auteur, qui les plaça dans un de ses ateliers
+au Louvre, l'atelier des Horaces, où ils ont demeuré jusqu'en 1802,
+époque à laquelle ils furent achetés par le gouvernement pour être
+placés au Louvre, où ils sont encore. Ce défaut de destination précise
+pour les ouvrages d'art, cette espèce de loterie à laquelle les peintres
+sont forcés de jouer continuellement pour éveiller la curiosité du
+public par la variété des sujets, tels sont les grands obstacles que
+David a si souvent rencontrés dans sa carrière, et qu'il n'a surmontés
+en partie que par la franchise et la vigueur de son talent.
+
+Il a donc manqué à David, ainsi qu'à tous ceux de son temps dont le
+génie était porté vers les beaux-arts, ce qui a si puissamment aidé les
+artistes des XIVe, XVe et XVIe siècles en Italie: un public qui eût une
+croyance vraie ou factice, mais fortement empreinte dans son
+imagination. Sans cet élément, sans ce lien, sans ce langage commun
+entre les artistes et les populations, il est impossible, quelle que
+soit la force, l'élévation du talent, de produire des choses réellement
+grandes, parce que les grands ouvrages ne sont que la haute expression
+des idées et des opinions généralement adoptées par un peuple.
+
+Lorsque, vers 1784, David, si heureusement doué par la nature, se sentit
+en état de produire, jamais peut-être le conflit des opinions contraires
+n'avait encore excité une telle tempête dans les idées. Aussi le voit-on
+jusqu'en 1792, avant que les passions politiques eussent poussé les
+hommes vers une certaine unité accidentelle, traiter les sujets les plus
+disparates et la plupart sans véritable destination; aussi est-ce comme
+à l'aventure qu'il a peint successivement _la Peste de saint Roch_, _la
+danseuse Mlle Guymard_, _les Horaces_, _Pâris et Hélène_, _Andromaque_,
+_Brutus_ et _Socrate_, jusqu'en 1790.
+
+Déjà le talent pratique de David était fort développé; cependant la
+diversité des sujets, tout en faisant briller la flexibilité de son
+pinceau, avait suspendu jusque-là l'exercice d'une des facultés les plus
+importantes d'un artiste, celle d'imprimer dans l'imagination des hommes
+la trace profonde et ineffaçable de ce qu'il a senti le plus vivement,
+de ce à quoi il a cru. Par une fatalité déplorable, David n'a cru qu'à
+la république de 1793 et n'a eu qu'une idole, Marat. C'est à regret que
+nous revenons sur cette triste circonstance, mais cela est indispensable
+pour expliquer l'un des principaux mystères de l'art. _Pleurez_, dit
+Horace, _si vous voulez que je pleure_; et, en effet, peintres ou
+écrivains, nul ne fera naître une émotion forte dans l'âme des autres
+s'il ne l'a pas éprouvée lui-même, au moins momentanément. Jusqu'à la
+composition du _Jeu de Paume_ et du tableau de _Marat_, les ouvrages de
+David peuvent être considérés comme de nobles jeux de son esprit et de
+son imagination; mais dès que, poussé par l'ouragan révolutionnaire, il
+mit sur la toile Bailly, Mirabeau, Barnave, Robespierre et enfin Marat,
+au lieu de consulter les échos vagues et lointains de l'histoire
+d'Athènes et de Rome, il se sentit tout à coup aux prises avec la
+réalité, avec la vie qu'il voulait exprimer. Aussi le _Marat_, s'il
+n'est pas précisément le chef-d'œuvre du maître, doit-il être regardé
+comme le premier ouvrage de sa main où percent toute la puissance et
+l'originalité de son talent. Il avait vu, il avait senti ce qu'il a
+peint, et ce fut un trait de lumière qui lui fit envisager son art sous
+un point de vue tout nouveau. De cet essai, fruit d'un enthousiasme
+réel, sont résultés d'abord _les Sabines_, puis _le Couronnement_, les
+deux chefs-d'œuvre de David; car, malgré la diversité de ces sujets et
+le peu de rapport qu'ils ont heureusement avec celui de _Marat_, la
+composition et l'exécution de ces trois tableaux dérivent du même
+principe: le renoncement à toute pratique, à toute manière usitée
+jusque-là par les grands maîtres et par David lui-même, pour obtenir une
+imitation vraie, simple et noble de la nature.
+
+Ce n'est point dans la composition que brille particulièrement
+l'originalité de David; il fut trop préoccupé pendant toute sa carrière
+du soin de combattre et de réformer le système vicieux d'imitation suivi
+en Europe depuis la décadence de l'école des Carraches jusqu'aux faibles
+successeurs de C. Le Brun, pour avoir pu porter toute son attention sur
+l'art de développer et de faire valoir une idée. Son grand mérite
+consiste à avoir refait la grammaire et la syntaxe de l'art de peindre,
+que ses prédécesseurs avaient si étrangement corrompues. Il apprit
+d'abord pour son compte, puis enseigna à d'autres à dessiner, à peindre
+et à colorier avec vérité et distinction, ce que personne ne faisait
+plus avant lui, il y a soixante ans. Comme chef d'école, il doit donc
+être placé au rang des grands maîtres, avec cette distinction
+particulière qu'il est celui de tous qui a formé le plus grand nombre
+d'élèves habiles, sans qu'aucun d'eux soit devenu son imitateur, éloge
+que l'on pourrait peut-être donner à Raphaël, mais qui ne peut être
+accordé à Léonard de Vinci et encore moins au grand Michel-Ange.
+
+Mais parmi ces hommes fameux, quel rang faut-il assigner à David comme
+dessinateur, comme interprète de la forme? Né et élevé au milieu du
+XVIIIe siècle, David, dont le naturel n'était rien moins que porté aux
+sentiments tendres et aux rêveries gracieuses de l'imagination, avait
+déjà produit _les Horaces_, sans que son instinct lui eût fait
+pressentir le mode qui convenait le mieux à son talent. Selon toute
+apparence, il fut arraché à cette incertitude par le hasard qui le fit
+tomber à Rome précisément lorsque la passion des ouvrages de
+l'antiquité, surexcitée par la découverte récente des villes
+d'Herculanum et de Pompéi, détermina le renouvellement complet de l'art.
+Jusque-là, flottant sans être guidé par une théorie, et n'ayant pas le
+génie de s'en créer une, David accepta avec empressement le système
+d'_archaïsme_ préparé par Winkelmann et quelques savants, et dès ce
+moment il marcha d'un pas toujours plus ferme dans la carrière.
+
+Entre le retour vers les idées de l'antiquité à la fin du XVe siècle et
+l'archaïsme adopté au milieu du XVIIIe, il y a une différence dont il
+faut tenir compte. Au temps de la Renaissance, les savants et les
+artistes, loin de faire entre les ouvrages de l'antiquité des
+distinctions de temps, de goût et de style, les confondaient à peu près
+tous dans la chaleur de leur admiration; de telle sorte que les
+compositions, celles même des premiers artistes, furent des espèces de
+macédoines, plus souvent produites par le hasard de la découverte de
+certaines antiquités que par la réflexion. L'archaïsme moderne, au
+contraire, fruit de la science et du raisonnement, a été provoqué par
+des antiquaires, par des savants, et il se sentira toujours de cette
+origine. Un enthousiasme souvent désordonné entraînait les artistes de
+la Renaissance; le calcul domine toujours dans les productions modernes.
+
+Cette distinction n'est pas frivole: elle peut aider à faire
+l'appréciation comparative de l'art d'exprimer les formes, c'est-à-dire
+de l'art du dessin et du modelé, comme l'ont traité de leur temps
+Léonard de Vinci, Raphaël et Michel-Ange, et tel que nous le retrouvons
+dans les ouvrages de David.
+
+Dans le petit nombre de tableaux authentiques qui restent de Léonard de
+Vinci, il y a peu de figures nues. La composition du _Cénacle à Milan_
+et celle de la _Vierge_ assise sur les genoux de _sainte Anne_ sont
+celles où les personnages de grandeur naturelle offrent le développement
+le plus complet. Dans ce dernier groupe, outre l'art du dessin qui y est
+si savamment traité, le peintre a répandu sur tout cet ouvrage un
+charme, une _vénusté_, pour rappeler un mot latin qui nous manque, dont
+aucune production moderne n'est aussi profondément empreinte; et si
+jamais l'expression _peint avec amour_ a dû être appliquée à un tableau,
+c'est certainement à celui de la _Sainte Anne_. Eh bien! c'est cet amour
+profond et respectueux de la forme qui caractérise particulièrement le
+talent de Léonard de Vinci et des grands peintres de la Renaissance.
+
+Cet amour, cette interprétation intelligente de la nature, mais plus
+passionnée, plus pittoresque encore, est aussi ce qui donne tant de
+puissance et d'attrait aux ouvrages de Raphaël. Moins exact, moins
+correct que Léonard de Vinci, Raphaël a parfois laissé échapper des
+incorrections matérielles; mais ces peccadilles, qu'il faut chercher
+avec soin pour les découvrir, sont comme les fautes de grammaire que
+quelques pédants ont trouvées dans les vers de Racine ou dans la prose
+de Bossuet; elles disparaissent au milieu des radieuses beautés qui les
+entourent.
+
+À cet amour du beau, du délicat dans la forme, qui conduisit Léonard de
+Vinci et Raphaël à continuer instinctivement l'art dans la voie ouverte
+par les anciens, succède une espèce d'amour passionné pour la forme, que
+l'imagination gigantesque de Michel-Ange Bonarotti exagéra outre mesure.
+De son temps même, et malgré les applaudissements prodigués à son
+_Jugement dernier_, s'éleva contre lui le reproche de multiplier à
+plaisir le nombre des muscles du corps humain, de donner à quelques-uns
+de ses personnages des attitudes et des mouvements impossibles.
+L'exactitude et la correction matérielles préoccupaient si peu ce génie
+fougueux, que plus d'une fois le marbre lui a manqué pour achever ses
+statues, faute d'avoir pris les précautions que le plus humble des
+praticiens de nos jours se garderait de négliger. Mais le métier de
+praticien s'apprend, tandis qu'il faut être doué, comme un Michel-Ange,
+d'une intuition extraordinaire de la forme pour l'exagérer sans sortir
+du vrai, au point d'avoir la faculté de représenter des êtres humains
+dont la puissance vitale et intellectuelle semble être décuple de la
+nôtre.
+
+David n'a eu à un degré supérieur ni cette disposition amoureuse de la
+forme qui distingue Léonard de Vinci et Raphaël, ni cette audace
+poétique qui fit créer à Michel-Ange un monde de géants. La qualité
+éminente de David est d'être un peintre vrai. Il ne composait ni ne
+peignait à la manière de Virgile ou d'Eschyle; son véritable modèle est
+Tite Live, dont les tableaux nobles, élevés, énergiques, ont toujours
+pour fond la réalité. Au surplus, ce jugement est celui que David
+portait de lui-même.
+
+Depuis les trois grands maîtres italiens, David est certainement celui
+qui a exprimé la forme, qui a _dessiné_ et _modelé_, pour parler la
+langue technique, avec le plus de pureté et d'élévation. Après tout, si
+puissant que soient le génie et la volonté de certains artistes, comme
+les autres hommes, ils sont toujours tellement modifiés par les opinions
+et les préjugés de leur temps, qu'il serait bien difficile d'imaginer ce
+que Raphaël et Michel-Ange auraient produit s'ils eussent été les
+contemporains de Louis XV, de Voltaire, de Mirabeau et de Robespierre,
+et d'imaginer la direction qu'aurait prise le génie de David, si cet
+artiste, accoutumé dès l'enfance à respecter les institutions et les
+hommes qui gouvernaient la société, eût été protégé, caressé et comblé
+de biens par Léon X, comme Raphaël, ou employé à d'immenses travaux par
+Jules II, Paul III et les Médicis, ainsi que cela est arrivé à l'auteur
+de la chapelle Sixtine et de la coupole de Saint-Pierre de Rome.
+
+Laissons donc les anciens maîtres italiens, et terminons en considérant
+L. David comme peintre français, afin de lui assigner la place qui lui
+est due parmi ceux de ses prédécesseurs qui se sont le plus distingués
+dans notre pays, à partir de N. Poussin et d'E. Le Sueur.
+
+Ces deux grands hommes ont eu ce mérite suprême, qu'étant nés à une
+époque où la peinture italienne, en pleine décadence, servait cependant
+de modèle à presque tous ceux qui maniaient le pinceau en Europe, seuls
+ils ont eu la volonté et la force de résister à cette déplorable
+influence. L'un solitaire et studieux, au sein de cette Rome si
+turbulente et si corrompue alors, se corrigea patiemment des défauts que
+sa première éducation de peintre lui avait fait contracter. Poussin
+s'abstint de regarder les ouvrages des artistes modernes, ne fixa son
+attention que sur ceux des grands maîtres, et se trouva graduellement
+porté à n'admirer et à n'étudier, comme modèles entièrement purs, que ce
+qui a été produit par l'antiquité.
+
+Solitaire aussi, mais à Paris, mais loin de cette Italie possédant
+presque exclusivement alors toutes les richesses d'art, E. Le Sueur,
+guidé seulement par les copies gravées des ouvrages de Raphaël et de
+quelques grands maîtres, pauvre et séquestré du monde, deux conditions,
+il est vrai, qui favorisent souvent l'essor du génie, échappa aussi à la
+triste influence des derniers peintres italiens transmise en France par
+Simon Vouet; tandis que Charles Le Brun, son condisciple, entraîné sans
+doute plutôt par la nécessité de faire face aux grands travaux qui lui
+furent confiés que par son goût et ses instincts, qui étaient élevés,
+fit prendre à l'école française la fausse route ouverte par Carle
+Marotte et Pietre de Cortone, et la poussa dès son origine vers la
+décadence où elle était tombée quand David parut.
+
+D'après cet aperçu rapide de la marche de l'art en France de 1660 à
+1775, on voit qu'à un peu plus d'un siècle de distance, David, se
+trouvant dans des conditions analogues à celles où avaient été N.
+Poussin et E. Le Sueur, fut aussi forcé de rompre en visière avec les
+artistes de son temps, de remonter peu à peu de l'étude des grands
+maîtres à celle de l'antiquité, et d'exercer son art d'après des
+principes nouveaux; effort courageux et si rare, qu'il faut remonter
+jusqu'à nos deux premiers grands peintres, Poussin et Le Sueur, pour en
+retrouver l'exemple.
+
+Mais il y a trop de différence, soit en Italie, soit en France, entre
+les idées admises au commencement du XVIe siècle et celles du milieu du
+XVIIe, pour qu'il soit possible de comparer les éléments poétiques des
+compositions des anciens maîtres italiens et de nos deux grands peintres
+français. À plus forte raison l'embarras s'accroit-il, si à ces
+appréciations on cherche à ajouter celle de ce que les ouvrages de David
+renferment de poétique.
+
+Ces trois siècles ont eu une vie intellectuelle propre à chacun d'eux,
+et à chaque époque les ouvrages d'art en ont fidèlement conservé et
+transmis le reflet. Au temps de Michel-Ange et de Raphaël, les sujets
+tirés de la Bible ou de la mythologie faisaient admettre le merveilleux.
+Déjà vers la moitié de sa carrière, le Poussin, renonçant à l'emploi des
+symboles et de l'allégorie, s'attachait à la réalité.
+
+Quant à David, entraîné tout à la fois par les idées de son temps et par
+une étude plus exacte et plus profonde de l'art des anciens, à l'instar
+de l'école grecque, il mit toute son application à chercher et à rendre
+la poésie de la forme, à travers laquelle s'échappent la vie et la
+pensée, au lieu de suivre le système opposé, adopté par les artistes
+modernes, et qui consiste à rendre l'idée sans trop se soucier de la
+forme qui l'exprime.
+
+Tels sont les efforts faits par David pendant toute sa vie, et dont le
+résultat le plus brillant, et presque complet, est le tableau des
+_Sabines_, ouvrage puissant, plus original qu'on ne le pense encore, et
+qui, après avoir déjà triomphé de toute espèce de critique pendant plus
+d'un demi-siècle, sera toujours compté, selon toute apparence, au nombre
+des premiers chefs-d'œuvre de l'école française.
+
+
+
+
+LISTE.
+
+DES ÉLÈVES DE LOUIS DAVID, DEPUIS 1780 JUSQU'EN 1816.
+
+Abel de Pujol ¤, Institut.
+Alberti.
+Allais.
+Allier, sculpteur.
+Alvarez, sculpteur espagnol.
+Aparicio.
+Auger.
+Augustin.
+
+Bain, graveur.
+Barbier-Valbonne ¤.
+Bataglini.
+Bailly.
+Bayard.
+Beaudoin.
+Beauvoir.
+Beaugard.
+Bellefonds (les frères).
+Bergeret ¤.
+Bernier.
+Berthon ¤.
+Besselièvre, miniaturiste.
+Bither.
+Bodard, miniaturiste.
+Bonvoisin.
+Bourgeois, dit Perroquet.
+Bourgeot.
+Bourgeois, paysagiste.
+Bourgeois.
+Bosio, aîné, peintre.
+Bouché.
+Bouchet.
+Bouchot ¤.
+Broc ¤.
+Bruslard (le marquis de).
+Bruloy.
+Buguet.
+Bulgari, Grec.
+
+Cagnot.
+Cailier.
+Camerenda.
+Caminade ¤.
+Camus (Ponce).
+Chambray, ingénieur.
+Chandepie.
+Carbonnier.
+Casanova.
+Cathelineau.
+Cayer.
+Chaix (deux de ce nom).
+Chéry.
+Clesse.
+Cochereau, peintre de genre.
+Collet.
+Collot.
+Colombet.
+Colson.
+Constantin, de Smyrne.
+Cotteau, dessinateur.
+Couder ¤, Institut.
+Crignier.
+Craft, de Colmar.
+
+Damame.
+D'Aubusson (le marquis).
+David (d'Angers) ¤, Institut.
+Debourge, ingénieur.
+Debret (J. B.).
+Degeorge.
+D'Hardivilliers.
+D'Hautpoult (marquis général d') C. ¤.
+Delaille, Corse.
+Delafontaine, ciseleur.
+Delanoue.
+Delaperche.
+Delaroche (Jules).
+Delaville.
+Delavoipierre, de Rouen.
+Delécluze (E. J.) ¤.
+Delorme, miniaturiste.
+Demontabert (Paillot) ¤.
+Drolling ¤, Institut.
+Drouais (J. G.).
+Desaint ¤.
+Desaubiers.
+Destoucbes.
+Desormerie, musicien.
+Despois.
+Devèze.
+Desvosge (Anatole).
+Devienne.
+Devillers (Georges).
+Devouge.
+Dubois.
+Dubois, antiquaire.
+Dubufe, père ¤.
+Ducis ¤.
+Duffau.
+Dumont ¤, Institut.
+Dumont.
+Dupavillon.
+Dupont.
+Dupré (Louis) ¤.
+Durand, amateur de tableaux.
+Duval Le Camus ¤.
+
+Épinat.
+Éthis.
+Espercieux, statuaire.
+
+Fabre (de Montpellier) ¤.
+Franque (Joseph).
+Fontenay.
+Fouques.
+Franque (Pierre) ¤.
+Fragonard (Alexandre).
+
+Gachot.
+Gaillot ¤.
+Gaétan.
+Galimard.
+Garnerey (F. J.).
+Garreau.
+Gassies.
+Gaston.
+Gauffier, pensionnaire.
+Gautherot.
+Genty.
+Gérard (François), baron, O. ¤, Institut.
+Girodet de Trioson (A. L.), C. ¤, Institut.
+Giroust, statuaire.
+Godefroy.
+Gondret.
+Gossard, graveur.
+Gossuin.
+Goupilleau de Fontenay, fils.
+Granet, O. ¤, Institut.
+Grandin, de Louviers.
+Granger ¤.
+Grégorius, de Bruxelles.
+Grenier.
+Gros, baron, O. ¤, Institut.
+Gudin.
+Gué (J. M.).
+Guillemot ¤.
+
+Harriet (F. J.).
+Hennequin.
+Hervier, miniaturiste.
+Hesse, père.
+Hollier, miniaturiste.
+Houdetot (le comte d') ¤.
+Hubert.
+Hue, fils.
+Huin (les deux frères).
+Huyot, arch. ¤, Institut.
+
+Ingres, C. ¤, Institut.
+Isabey, père, miniaturiste, O. ¤.
+
+Jacques, miniaturiste.
+Jeuffrain, de Tours.
+
+Laby.
+Lacroix (Pierre).
+Lafaye, de Grenoble.
+Laguiche.
+Langlois, de Rouen, antiquaire.
+Langlois ¤, Institut.
+Lamadelaine (de).
+Laneuville, portraitiste.
+Larivière, père.
+Lavalette.
+Laville Le Roux (Mme Benoit).
+Laville Le Roux (Mlle).
+Lavit, professeur de perspective.
+Lebel (C. J.).
+Lebrun, peintre.
+Le Brun (Topino).
+Lebrun, architecte.
+Le Cerf.
+Lemaire.
+Légé, ami de Gros.
+Legendre.
+Lemasle.
+Leroy.
+Leroux, graveur.
+Letronne, antiquaire, C. ¤, Institut.
+Letronne, frère du précédent.
+Lisignol, de Genève.
+Loche.
+Lubin, décapité, 10 thermidor.
+Lullin (A.), de Genève.
+
+Macipe.
+Madrazo (D. José de).
+Madou, Belge.
+Massard, aîné.
+Massard (Félix).
+Massard (V.). graveur.
+Mélion.
+Mendouze.
+Mercier (Napomucène), Institut.
+Mergerie.
+Meslin.
+Milon.
+Mongetz (Mme).
+Moll, Belge.
+Monrose, frère de l'acteur.
+Moreau, peintre.
+Moreau (C), archit. et peintre.
+Moriez.
+Mourette, fameux joueur d'échecs.
+Mouron.
+Mulard.
+Mullard, deuxième du nom.
+Muller, graveur.
+Musson.
+Mutin.
+
+Naigeon, père.
+Naigeon, fils.
+Navet.
+Navetz, de Bruxelles.
+
+Odevaere, Belge.
+
+Paradis.
+Parseval de Grandmaison ¤, Institut.
+Parizeau.
+Pâté-Desormes.
+Patry ¤.
+Pelletier.
+Pernaux, professeur à Versailles.
+Perrié, de Nîmes.
+Peron (Alexandre).
+Peyranne.
+Pimentel.
+Peytavin.
+Pichaux, dessinateur, architecte.
+Paelinck, Belge.
+Poisson.
+Poussin (A), à Bourbon.
+Prial.
+Prot.
+
+Quay (Maurice).
+Queylar (Paulin du).
+
+Raffeneau de Lisle.
+Rathier.
+Remy.
+Rétig.
+Revené.
+Revoil, de Lyon ¤.
+Reverdin (G.) de Genève.
+Richard-Fleury, de Lyon.
+Richard, professeur.
+Ribera.
+Riesner, portraitiste.
+Rioult.
+Ris.
+Robert (Léopold) ¤.
+Robert.
+Robin.
+Rogues (G.), de Toulouse.
+Roland, de la Jamaïque.
+Roquefort, antiquaire.
+Rouen-Delignière.
+Rouget ¤.
+Rouillard, portraitiste ¤.
+Rude, statuaire.
+Rumeau.
+Rutxhiel, statuaire.
+
+Saint-Aignan (le Cte de), O. ¤.
+Saint-Omer.
+Saint-Romain (de).
+Saurin.
+Sauvé, graveur.
+Schnetz (V.), O. ¤.
+Schnetz, deuxième du nom.
+Schwekle, Allemand, statuaire.
+Sedaine, fils, architecte.
+Senave.
+Simon.
+Smitz, dit l'Espagnol.
+Souchon.
+Souflot fils.
+Stapleaux, Belge.
+Svoboda.
+Suau.
+
+Taban.
+Tarin.
+Ternie.
+Tieck, de Berlin, statuaire.
+Taunay, sculpteur.
+
+Vinaché, aîné, ingénieur.
+Vinache, jeune.
+Vincent (F. P.)
+Valois, statuaire ¤.
+Vallin (Mme Nanine).
+Vanderval.
+Vanestadt.
+Vangael.
+Vanheglen.
+Varlencourt.
+Vaudran.
+Vermay.
+Veron-Bellecourt, p. de fleurs.
+
+Wicar.
+Wolf.
+
+
+
+
+APPENDICE.
+
+
+Pour compléter autant qu'il est possible ce qui se rattache à l'histoire
+de l'école de David, et en particulier à celle de la secte des
+_Penseurs_, née dans son sein, nous ajoutons à ce volume deux pièces
+publiées à ce sujet en 1832. L'une, _les Barbus d'à présent et les
+Barbus de 1800_, est comprise dans le VIIe volume des _Cent-un_;
+l'autre, qui parut quelque temps après, est un article que feu Charles
+Nodier publia dans le journal _le Temps_, à la date du 5 octobre 1832.
+
+Le jour quelque peu différent sous lequel les auteurs de ces deux pièces
+ont envisagé le caractère de Maurice Quay, et la secte dont il fut le
+chef, présentera peut-être quelque intérêt. Sans prétendre donner à ce
+mouvement intellectuel, qui n'a fait que paraître et s'arrêter, une
+importance qu'il n'a point eue et qu'il ne pouvait avoir, le souvenir
+mérite d'en être conservé par cela seul que la secte fondée par Maurice
+Quay, et dont Charles Nodier a fait partie pendant les dernières années
+du XVIIIe siècle et les quatre premières du XIXe peut donner une idée de
+l'esprit qui animait une partie de la jeunesse vers 1800, alors que,
+revenue des exagérations révolutionnaires et irréligieuses de 1793, et
+après avoir passé par les moineries des théophilanthropes, la France
+était ramenée par une pente invincible vers les autels chrétiens que le
+premier consul venait de relever.
+
+
+
+
+LES BARBUS D'À PRÉSENT ET LES BARBUS DE 1800.
+
+
+Je me suis toujours rasé, cependant j'ai eu autrefois et j'ai encore
+aujourd'hui des amis qui ont eu et ont la manie de porter leur barbe, de
+s'habiller d'une manière étrange et bizarre; de se donner beaucoup de
+peine, en un mot, pour ne pas avoir l'air d'être de leur pays, de leur
+siècle, de leur temps. Au nombre de ces amis, de ces connaissances, il
+s'est trouvé et il se trouve encore des hommes qui n'ont manqué ni
+d'esprit, ni de mérite, ni même de talent. Or, il n'y a que les
+bizarreries des sots qui ne m'occupent pas. Quant à celles des gens
+d'une certaine étoffe, je les observe, je les étudie même volontiers et
+avec soin, comme on écoute avec d'autant plus d'attention la touche
+fausse d'un instrument qu'on désire le mettre d'accord.
+
+J'ai donc eu deux générations d'amis barbus. Les uns, de 1799 à 1803;
+les autres, depuis 1827, à ce que je crois, jusqu'à l'année présente
+1832. Remontons d'abord à l'histoire des premiers.
+
+On sait que la révolution qui s'est opérée dans les beaux-arts et dans
+la science de l'antiquité en Europe a précédé la grande révolution
+politique de la France de quelques années. Les études sérieuses que
+Heyne et Winkelmann tirent sur les écrits et les monuments de
+l'antiquité ayant remis le Grecs et les Romains en faveur, il est assez
+naturel de croire que cette prédisposition des esprits put contribuer à
+donner aux révolutionnaires politiques de 1789 cette tendance qu'ils ont
+eue à nous gouverner, à nous habiller même à la Spartiate et à la
+romaine. Quoi qu'il en soit, le fait est que cette manie d'imiter les
+anciens s'est emparée alors, sinon des meilleurs esprits, au moins des
+plus énergiques et des plus entreprenants. Les arts d'imitation, les
+théâtres, la littérature en général et jusqu'aux ameublements, tout se
+ressentit de cette fureur d'imiter les Romains d'abord, puis, plus tard,
+les Grecs. Ce fut quelque temps après la terreur que la connaissance des
+vases grecs, dits étrusques, devint plus familière aux artistes; et
+c'est de cette époque que date précisément le goût pour les formes et
+les ornements grecs, dont on lit l'application aux modes de femmes, à la
+décoration des appartements et aux ustensiles les plus communs.
+
+Mes premiers amis barbus étaient de ce temps. Jusque-là ils s'étaient
+rasés et vêtus comme tout le monde. Mais il arriva que David, dont ils
+étaient élèves ainsi que moi, venait d'exposer son tableau des
+_Sabines_. Cet ouvrage, qui excita l'admiration du public, n'eut pas
+l'approbation entière de quelques disciples du maître. Ces jeunes gens
+osèrent hasarder d'abord des critiques légères, puis plus graves, tant
+qu'enfin le jugement porté sur ce tableau fut qu'il y avait bien quelque
+bonne intention de marcher dans la voie des Grecs, mais qu'on n'y
+trouvait rien de simple, de grandiose, de _primitif_ enfin, car c'était
+là le grand mot, comme dans les _peintures des vases grecs_, et séance
+tenante, David fut déclaré, par ses élèves hérétiques, _Vanloo_,
+_Pompadour_ et _Rococo_; car il est bon que l'on sache que ces
+sobriquets, nés dans les ateliers de peinture, ont plus de vingt-cinq
+uns de date.
+
+Cependant David ne put souffrir que l'on exerçât de pareilles critiques
+contre lui, dans son école même. Sans faire d'éclat, il trouva moyen de
+donner à entendre à ceux de ses disciples à qui ses leçons ne
+convenaient pas, de ne plus troubler les études de leurs anciens
+camarades.
+
+C'est alors que se forma la secte des _penseurs_ ou des _primitifs_, car
+on leur donnait indifféremment ces deux noms. Sans parler encore des
+principes singuliers d'après lesquels ils entendaient exercer l'art de
+la peinture, il fut convenu entre eux que, pour se garantir plus
+sûrement de toutes les habitudes maniérées et grimacières de la société
+des temps modernes, ils prendraient des costumes grecs, et parmi ces
+habillements, ceux encore qui étaient en usage dans l'ancienne Grèce;
+car pour eux, Périclès était un autre Louis XIV et son siècle sentait
+déjà la décadence. Bref, ils firent tailler leurs habits sur le patron
+de ceux qui couvrent les figures représentées sur les vases siciliens,
+réputés les plus antiques de tous, et ils laissèrent croître leurs
+cheveux et leur barbe.
+
+Le nombre de ceux qui eurent la volonté ferme et les moyens de se passer
+cette fantaisie ne fut pas grand; il se monte à cinq ou six; mais ils
+ont excité la curiosité; et il y a sans doute encore à Paris des
+personnes qui doivent se souvenir d'avoir vu, vers 1799, se promener
+dans les rues deux jeunes gens portant leur barbe, dont l'un était vêtu
+en Agamemnon, et l'autre en Pâris, avec l'habit phrygien. J'étais lié
+d'amitié avec tous deux, mais plus particulièrement avec Agamemnon, qui
+venait assez souvent chez moi, au grand étonnement du portier de la
+maison et de mes voisins.
+
+Agamemnon[76] avait alors vingt ans environ. Grand, maigre, les cheveux
+et la barbe noirs et touffus, son regard ardent, et son expression tout
+à la fois passionnée et bienveillante, avaient quelque chose qui
+imposait et attirait en même temps. On retrouvait dans cet homme du
+Mahomet et du Jésus-Christ, deux personnages pour lesquels il avait du
+reste une profonde vénération. Agamemnon, jeune homme fort spirituel,
+avait l'élocution facile, nombreuse, élégante; et, soit que cela lui fut
+naturel, ou que ce fût une qualité acquise, il trahissait toujours par
+le choix de ses expressions, par l'arrangement de ses phrases et par le
+fréquent emploi qu'il faisait des comparaisons et des images les plus
+brillantes, cette abondance un peu emphatique que l'on remarque dans les
+discours et les écrits des Orientaux. Cependant sa conversation était
+pleine, substantielle et variée. Quant à son costume, qui consistait en
+une grande tunique descendant jusqu'à la cheville du pied, et en un
+vaste manteau dont il couvrait sa tête en cas de pluie ou de soleil, il
+était fort simple, et j'ai vu peu d'hommes de théâtre, je n'en excepte
+pas même Talma, qui portassent cette espèce de vêtement avec plus de
+grâce et d'aisance que mon ami Agamemnon.
+
+Il faut croire que le fond de mon caractère plaisait à Agamemnon, car
+j'étais loin de partager ses doctrines exorbitantes sur la pratique des
+arts d'imitation. Je ne prenais même aucune précaution pour combattre
+ses opinions, bien qu'il fût habitué à les voir reconnues comme des lois
+par ses adeptes et ses imitateurs. Je ne le vis qu'une ou deux fois dans
+son atelier. C'était une immense pièce dans laquelle une toile de trente
+pieds de long était placée diagonalement. Dans le triangle noir derrière
+la toile étaient de la paille pour dormir et quelques ustensiles de
+ménage. L'autre triangle formait l'atelier proprement dit, et c'est là
+où j'ai vu mon ami Agamemnon chargeant sa palette, qui avait quatre
+pieds de diamètre, devant sa toile, où était dessiné seulement le sujet
+de Patrocle renvoyant Briséis à Agamemnon, le roi des rois.
+
+Cet ouvrage n'a jamais été même ébauché. Toutefois Agamemnon le peintre
+était fort laborieux, contre l'usage de tous les _penseurs_ et
+_primitifs_, ses imitateurs. À l'école de David, il a fait une assez
+grande quantité d'études, auxquelles il a imprimé un cachet de vérité,
+de grandeur et de beauté qui frappait tout le monde. Depuis ce temps, où
+mon jugement s'est formé par la comparaison d'un grand nombre de
+peintures, j'ai eu l'occasion de revoir les productions de ce jeune
+homme, et il est certain qu'elles promettaient un peintre.
+
+Ce fut lorsqu'il se déclara chef de secte et qu'il abandonna l'atelier
+de David, que ses idées, fort exagérées déjà, s'embrouillèrent et le
+conduisirent peu à peu à un état d'extase et d'enthousiasme permanent,
+qui tenait, je crois, de la folie. Mais c'est avant cette catastrophe
+qu'il est venu assez souvent chez moi, où nous nous réunissions avec
+quelques-uns de ses amis et des miens.
+
+On sait déjà le petit nombre de monuments antiques qu'il admettait parmi
+ceux qui pouvaient servir de modèles pour appuyer les études et former
+le goût. Selon lui, afin de couper court aux pernicieuses doctrines et
+d'empêcher le faux goût de se propager, il aurait fallu ne conserver que
+trois ou quatre statues du musée des antiques d'alors et mettre le feu à
+la galerie des tableaux, après en avoir ôté une douzaine de productions,
+tout au plus. Le fond de son système était d'observer l'antique et de ne
+travailler que d'après nature; mais il ne regardait l'imitation que
+comme un moyen très-accessoire, et la plus sublime beauté comme le seul
+but véritable de l'art.
+
+Parmi les raisons qui ont pu lui rendre ma société agréable, malgré
+notre dissentiment d'opinion sur la nature et le but réel des arts dans
+nos sociétés modernes, j'ai pensé que l'étude assez suivie que je
+faisais alors de la langue grecque en était une assez forte. Ses goûts
+littéraires étaient tout aussi exclusifs que ses doctrines d'artiste. De
+même que dans l'art antique grec, il n'estimait que les peintures de
+vases, les statues et les bas-reliefs du plus ancien style; en fait
+d'écrits, il ne trouvait de mérite vrai, solide, inattaquable, qu'à la
+Bible, aux poëmes d'Homère et d'Ossian. Il ramenait tout à ces trois
+chefs, et n'accordait d'attention à d'autres écrits qu'autant qu'ils
+participaient plus ou moins de ces trois monuments littéraires.
+Agamemnon avait réparé les inconvénients d'une éducation négligée par
+des lectures en général bien choisies et faites avec une rare
+pénétration d'esprit. Il était très-versé dans la connaissance de
+l'Ancien et du Nouveau Testament; il avait lu, outre la traduction des
+poëmes d'Homère, celles de tous les écrivains grecs du meilleur temps,
+et enfin il savait la traduction française d'Ossian presque par cœur.
+J'eus alors l'occasion d'observer combien un petit nombre de livres, lus
+avec amour et intelligence, fécondent heureusement l'esprit. Agamemnon
+m'en donna une preuve frappante par un jugement, fort exagéré sans doute
+dans sa forme, mais vrai pour le fond. Après avoir parlé d'Homère, l'un
+de nos sujets de conversation favoris, le nom de Sophocle fut prononcé
+et ses tragédies passées en revue avec le respect dû à un disciple
+d'Homère, à un poëte qui avait eu la force de conserver intactes les
+hautes traditions de l'antiquité grecque. Mais lorsque le malheur voulut
+que le nom d'Euripide échappât de ma bouche, à ce mot, mon peintre
+Agamemnon se leva et, furieux, il s'écria avec l'accent du mépris:
+_Euripide! Vanloo! Pompadour! Rococo! C'est comme M. de Voltaire!_
+
+Originairement, ses camarades d'atelier, chez David, l'avaient surnommé
+don Quichotte. Ce sobriquet, comme l'on voit, lui convenait assez bien.
+Mais ce qui mérite attention, c'est la satisfaction qu'éprouvait
+Agamemnon d'être comparé à ce personnage, pour lequel il avait une
+admiration respectueuse et qu'il mettait, quoique à une immense
+distance, sur la ligne de ceux qui, comme Jésus-Christ, sont nés pour
+faire de grandes choses et pour être raillés par les hommes. Aussi
+l'ironie, qu'il supportait d'ailleurs d'assez bonne grâce, était-elle le
+défaut qui lui donnait la plus défavorable idée du caractère de ceux qui
+s'y laissaient aller.
+
+L'éloignement que j'ai toujours eu pour la moquerie m'avait donc mis
+tout à fait dans les bonnes grâces d'Agamemnon. Je me souviens d'un soir
+d'été où nous étions tous deux ensemble chez moi; il avait apporté une
+traduction séparée de l'Ecclésiaste, livre de la Bible que je n'avais
+pas encore eu l'occasion de connaître. Il me le lut presque en entier
+avec une simplicité à la fois tendre et majestueuse, dont le souvenir
+s'est vivement empreint dans ma mémoire. En le remerciant, et de m'avoir
+fait connaître ce bel ouvrage, et de me l'avoir lu d'une manière si
+touchante, je lui demandai si, parmi les livres qu'il voyait près de
+nous, il y en avait dont il voulût connaître quelques beaux
+passages.--«Oui, me dit-il aussitôt, lis-moi un morceau d'Homère, mais
+en grec!--En grec!» Je ne sais si sa barbe et l'étrange habit qu'il
+portait me firent illusion, ou si ce fut la rapidité et la franchise
+avec lesquelles il manifesta son désir, qui m'interdirent toute
+réflexion en ce moment, mais je pris aussitôt un volume d'Homère, et je
+lui lus en grec l'admirable description de la tempête, dans le cinquième
+chant de l'_Odyssée_, que j'étudiais alors. Je le lui lus comme si
+j'eusse été certain qu'il dût comprendre; et, de son côté, il écouta
+avec toute l'attention et la satisfaction apparente de quelqu'un qui
+aurait possédé à fond l'intelligence de la langue grecque. Lorsque j'eus
+fini, il paraissait ému. Il se leva; et, m'imposant gravement la main
+sur la tête, il me dit d'un ton qui exprimait à la fois un remerciement
+et le regret de ne pas me voir plus enthousiaste:--«Pauvre enfant!
+merci; mais tu ne connais pas ton bonheur!» Je ne savais pas trop où
+j'en étais, et je me demandais intérieurement s'il n'était pas
+préférable d'être ému par le son des syllabes grecques, plutôt que de
+comprendre raisonnablement le sens des mots et des phrases de cette
+langue. Toutefois, ni lui ni moi ne jugeâmes à propos de faire de trop
+longs commentaires sur cette bizarre lecture, et la conversation tomba
+bientôt sur les poésies d'Ossian.
+
+Alors personne ne doutait de leur authenticité. Les uns seulement, comme
+mon ami Agamemnon, les trouvaient sublimes, admirables; les autres les
+jugeaient monotones et parfois ennuyeuses: j'étais de ces derniers.
+Après de nombreuses citations qu'il me fit du poëme de Fingal, citations
+qui me fournirent l'occasion de donner encore plus de force et de
+justesse à mes critiques, Agamemnon, peu sensible aux reproches que je
+faisais à ses poésies de prédilection, et sans daigner répondre à mes
+critiques, me dit, avec l'autorité et l'enthousiasme grave d'un
+prophète:--«Homère est admirable; mais la Genèse, Joseph, Job,
+l'Ecclésiaste et l'Évangile, sont bien supérieurs aux livres d'Homère,
+voilà qui est certain. Mais, je te le dis (ajouta-t-il avec plus
+d'emphase encore), Ossian surpasse tout cela en grandeur! et en voici la
+raison: il est beaucoup plus vrai, écoute bien! il est plus _primitif_!»
+Comme ces phrases avaient plutôt l'air de l'exposition d'un dogme que
+d'une critique littéraire, je ne répondis rien, et je promenai mon
+regard incertain et douteux, comme quelqu'un qui n'est disposé ni à
+approuver une opinion qu'il condamne, ni à combattre une erreur qu'il
+regarde comme une folie. Ma perplexité accrut encore l'assurance de mon
+ami Agamemnon, qui, enveloppé dans son manteau à ce moment, caressant sa
+longue barbe et ayant l'air de concentrer toutes ses réflexions sur un
+point pour les réduire en une pensée, en une phrase ferme et
+courte:--«Homère? Ossian? se demanda-t-il, le soleil? la lune? Voilà la
+question. En vérité, je crois que je préfère la lune. C'est plus simple,
+plus grand; c'est plus _primitif_!»
+
+Tels étaient à peu près les opinions et les discours du grand maître des
+hommes portant la barbe à Paris, dans la dernière année du XVIIIe
+siècle; d'un homme qui, malgré les travers de son esprit, a captivé
+l'estime, l'amitié et quelquefois l'admiration passagère de ceux qui
+l'ont vu et entendu. Quant à la plupart de ses imitateurs, qui n'étaient
+que des _Grecs_, des _primitifs_ honteux; qui n'émettaient leurs
+opinions que devant ceux qui les partageaient; qui s'attachaient de
+fausses barbes et des tuniques le soir en rentrant chez eux, pour se
+regarder dans une glace; qui s'endormaient auprès des statues antiques,
+en se donnant l'air de réfléchir sur l'art, et qui, enfin, parlaient à
+tort et à travers de la lune et du soleil, nous n'en dirons rien.
+C'était alors le troupeau des imitateurs niais et serviles; comme chaque
+époque fournit le sien.
+
+Chose bien commune! qu'il est triste mais utile de dire: de tant
+d'efforts d'imagination, de ces conversations bizarres, originales même,
+qu'en est-il resté? Rien; pas un ouvrage de peinture, pas même une
+notice historique, une lettre du temps qui prouve que je ne conte pas
+ici une histoire faite à plaisir!
+
+Cette secte d'artistes _penseurs_, _primitifs_, a été la partie la plus
+aiguë et la plus audacieusement élevée de cette espèce de cône où la
+société d'alors était contenue. C'était sous le Directoire cependant le
+Consulat. Depuis la fin de la terreur, le goût des arts antiques avait
+remplacé momentanément les sentiments religieux et toutes les
+distractions sociales et littéraires qui avaient occupé les facultés de
+l'âme et de l'esprit avant la révolution. C'était comme une
+représentation du paganisme que la France se donnait. Toutes les classes
+se confondaient dans les spectacles et au milieu des plaisirs. Dans les
+jardins publics, les femmes, vêtues à la grecque, allaient faire admirer
+la grâce et la beauté de leurs formes. Tous les jeunes gens, depuis les
+plus pauvres jusqu'aux plus riches, exposaient journellement leurs
+membres nus sur les bords de la Seine, et rivalisaient de force et
+d'adresse en nageant. Au bois de Boulogne il y avait, chaque soir d'été,
+une partie de barres célèbre. Les jours de fêtes, on faisait au
+Champ-de-Mars des courses à pied, à cheval et en chars, le tout à la
+grecque. Dans les cérémonies publiques, on apercevait des grands prêtres
+en façon de Calchas, des canéphores comme sur les frises du Parthénon,
+et plus d'une fois j'ai vu brûler, dans les grands carrés des
+Champs-Élysées, de la poix-résine au lieu d'encens, devant un temple de
+carton copié d'après ceux de Pæstum. Alors toutes les classes de la
+société, confondues, se promenaient, riaient, dansaient ensemble sous
+les auspices de la seule aristocratie véritable que l'on reconnût pour
+le moment en France, la beauté.
+
+À vrai dire, l'histoire de _la barbe_ de mon ami Agamemnon est le résumé
+de celle du temps où il a vécu, car il est mort jeune, et sa fin a
+coïncidé avec celle des saturnales ouvertes par le Directoire.
+
+Agamemnon mort, tous ses cosectaires se coupèrent la barbe, remirent des
+bas et endossèrent de nouveau le vil frac. Bonaparte était déjà là avec
+son chapeau à trois cornes et l'épée au côté.
+
+Je ne parlerais pas d'une vingtaine de mauvais petits écervelés,
+maladroits imitateurs de la secte d'Agamemnon, s'ils n'eussent pas porté
+la barbe. Mais comme ils ne se rasaient point et qu'ils fagotaient leurs
+vêtements à la grecque ou à la Scandinave, ils appartiennent de droit au
+sujet que je traite. Ceux-là donc, bien que passant la plupart de leur
+temps en extase devant les vases étrusques, car ils étaient peintres
+aussi, s'embrouillaient particulièrement l'esprit avec les poëmes et la
+mythologie ossianiques. Tout en habitant Paris, ils parlaient sans cesse
+du bruit de la mer sur les récifs et des forêts de Morven. Un soir,
+après avoir bu un peu trop de bière, qu'ils préféraient au vin parce que
+c'était plus ossianique, ils résolurent, d'un commun accord, de quitter
+la cité des vices, Paris, pour aller vivre dans les forêts. Ils partent,
+ayant à leur tête le plus extravagant d'entre eux, chargé d'une guitare,
+à défaut de la harpe des bardes. Voilà mes gens qui, à force de marcher,
+arrivent au bois de Boulogne et se mettent à réciter et même à chanter
+la prose de M. Le Tourneur. C'était en automne: nos inspirés n'avaient
+pas réfléchi que la nuit vient vite, et que les soirées sont fraîches à
+cette époque de l'année. Surpris par l'obscurité et le froid, ils
+s'avisèrent, dans un accès d'enthousiasme, de se comporter tout à fait
+comme les héros d'Ossian, et, après avoir battu le briquet, ils
+voulurent mettre le feu à un arbre. Mais à peine la flamme
+commençait-elle à briller que la gendarmerie, alarmée de ce commencement
+d'incendie, vint, sur les lieux, vous _empoigna_ tous les bardes
+parisiens et les conduisit à la préfecture de police, d'où on ne les
+lâcha qu'après les avoir fait raser.
+
+Depuis ce temps, 1802, jusqu'à 1825 et 26, excepté les sapeurs de nos
+régiments, personne ne s'est promené dans Paris sans avoir fait sa
+barbe. C'est à la dernière époque que je viens d'indiquer, lorsque la
+mort de lord Byron en Grèce eut décidément mis à la mode chez nous la
+délivrance de ce malheureux pays, que l'on vit les jeunes Parisiens qui
+s'occupaient des lettres et des arts commencer à laisser croître leurs
+moustaches, à se coiffer avec la petite toque orientale et à fumer avec
+des pipes turques, en se tenant tout de travers sur leurs siéges et sur
+les canapés.
+
+La révolution que Heyne, Winkelmann et Hamilton avaient faite par leurs
+travaux, en 1772, pour remettre en honneur l'antiquité, l'art antique,
+et opposer une digue au goût dépravé qui régnait dans toute l'Europe,
+lord Byron, par ses ouvrages, l'arrêta court, en refit une autre, et
+imposa aux hommes de son temps un goût tout particulier, _excentrique_,
+comme disent les Anglais, et qui n'est autre chose que les fantaisies
+énergiques et fashionables tout à lu fois de l'auteur de _Lara_ et de
+_don Juan_. Depuis 1824, tout ce qui a été fait en prose, en vers et en
+peinture, sur le théâtre ou dans les romans, l'aspect donné aux
+appartements, la forme des meubles, tout enfin s'est senti et se sent
+encore de cette volonté fantasque, cruellement impartiale et moqueuse,
+qui se plaît à garrotter le bien et le beau avec le mal et le laid; de
+cette volonté qui, du même effort, apprécie et rabaisse le mérite de
+chaque être, de chaque objet, de chaque chose; enfin de cette volonté
+puissante, il est vrai, mais satanique, qui a imprimé aux ouvrages de
+lord Byron leurs beautés sublimes et leurs tristes défauts. C'est encore
+aujourd'hui le souffle capricieux de cet homme qui fait voguer depuis
+les frêles barques jusqu'aux grands navires sur lesquels nos écrivains
+et nos artistes se confient à l'océan poétique.
+
+L'impulsion donnée aux lettres et aux arts par Byron, quoique
+excessivement puissante, n'ayant cependant frappé que de biais, si je
+puis m'exprimer ainsi, ne peut se faire sentir bien longtemps. En effet,
+l'expérience a déjà prouvé la vérité de ce que j'avance; car, de
+l'imitation des ouvrages de ce poète, où il s'est plu à dépeindre les
+rêveries de personnages fantastiques dont on ne connaît ni le pays, ni
+le nom, ni précisément les malheurs, on n'a pas tardé, en imitant Walter
+Scott (car nous autres Français nous avons toujours besoin de quelqu'un
+qui nous pousse pour faire du nouveau); on n'a pas tardé, dis-je donc, à
+se jeter dans les pastiches des ouvrages du moyen âge. On a fait des
+chroniques des XIIe, XIIIe et XIVe siècles; on a contrefait le langage
+de Rabelais, en regrettant beaucoup de ne pouvoir faire revivre celui de
+Joinville et de Villehardouin; et, non content de remettre en lumière
+ces curiosités du style ancien, on a compulsé les manuscrits, étudié les
+miniatures qu'ils renferment, pour donner au surcot, à l'aumônière et
+aux souliers à la poulaine, tout le degré de réalité possible dans les
+représentations que l'on en devait faire.
+
+Dans le moyen âge, on portait de la barbe. L'engouement que l'on avait
+eu à Paris pour les Grecs modernes avait déjà introduit l'usage de la
+moustache. On laissa pousser la _royale_, et au bout de quelque temps on
+se décida à être complétement barbu.
+
+Or, c'est en étudiant avec un amour désordonné les peintures des vases
+étrusques et la statuaire antique, que mon ami Agamemnon et ses
+imitateurs en sont arrivés à s'habiller à la grecque et à laisser
+croître leur barbe; de même, dans les quatre ou cinq années qui viennent
+de s'écouler, tous ceux qui ont recherché curieusement les points de
+centre des ogives, qui se sont passionnés pour les costumes du temps de
+Charles VI, qui ont étudié les diablotins symboliques et énigmatiques
+sculptés sur les cathédrales, qui se nourrissent l'esprit de l'_Enfer_
+du Dante et de l'espèce de mythologie infernale introduite en Europe par
+le catholicisme et la chevalerie, tous ceux-là donc, apprenant par les
+manuscrits et les peintures qui les ornent que les hommes qui vivaient
+dans les temps où l'on a inventé, chanté, peint et aimé toutes ces
+choses, portaient la barbe, ont laissé pousser la leur, et, autant que
+la mode et les bienséances l'ont permis, ils ont même porté et portent
+encore des habits taillés et ornés comme ceux que l'on portait au moyen
+âge.
+
+Cependant, il faut le dire, les _gothiques_ de 1832 ne sont pas aussi
+sincèrement enthousiastes du moyen âge que les antiques de 1799
+l'étaient de la Grèce du temps d'Homère. Ce n'est pas le costume de
+l'époque d'Alexandre ou même de Périclès qu'avait été prendre mon
+peintre _primitif_, mais celui d'Agamemnon, de Calchas.
+
+Quelle honte pour les écrivains, les peintres, et même pour un certain
+nombre de fashionables d'aujourd'hui, épris des charmes du moyen âge,
+lorsque, au lieu de les trouver couverts des vêlements des XIIe et XIIIe
+siècles, temps héroïques de la chevalerie, on les voit adopter l'habit
+(imparfaitement copié encore) de Henri III, et se donner l'air et la
+tournure de crispins sombres et préoccupés!
+
+Mais cette différence peut s'expliquer par un mot: nos maniaques de
+moyen âge ne sont pas si fous qu'ils voudraient l'être, et, par
+nécessité comme par goût, ils portent des gants blancs, fréquentent le
+monde et les salons. Mon pauvre ami Agamemnon avait la société en
+horreur, parce qu'il y rencontrait des fracs et des bonnets à dentelles,
+et il s'habillait à la grecque pour régénérer les habitudes, les goûts,
+les mœurs mêmes de ses contemporains.
+
+À part le degré de bonne foi ou de folie des uns et des autres, et en
+considérant cette manie qui s'est manifestée en Europe depuis la
+information de Luther, de _restaurer_ les mœurs, les croyances, les
+gouvernements, les goûts, les arts, et jusqu'aux habillements d'après de
+vieux types usés par le temps et les améliorations progressives, on
+s'étonne que ces tentatives, qui en général ont eu un si mince succès et
+si peu de bons résultats, séduisent encore périodiquement toutes les
+jeunes têtes, à chaque génération. Le comique de la chose est de voir
+les fous enthousiastes venus en dernier se moquer très-justement et
+très-raisonnablement de ceux qui les ont précédés. Ainsi je me souviens
+d'avoir vu mon ami Agamemnon rire à se tenir les côtés en entendant le
+récit du repas où M. Dacier, le traducteur d'Homère sous Louis XIV,
+faillit empoisonner ses amis avec un brouet noir préparé à la
+lacédémonienne. Ceux de nos lecteurs qui portent la barbe pointue et des
+gilets pincés, comme on en vit, en 1581, aux noces du duc de Joyeuse, ne
+vont pas manquer de se récrier sur l'inconcevable folie de mon pauvre
+Agamemnon et de ses cosectaires.--«Mais c'est un conte que nous brode là
+l'auteur, diront-ils; comment est-il possible que des hommes qui
+n'étaient pas fous à lier aient eu l'idée de faire revivre les idées,
+les usages et le costume du paganisme grec, dans un pays chrétien? Ces
+idées étaient toutes contraires à nos croyances religieuses; les
+pratiques des statuaires grecs et tout le système _artistique_ de
+l'antiquité, basé sur une mythologie et des idées morales pétrifiées
+aujourd'hui comme les statues qui en consacrent le souvenir, ne sont
+plus en harmonie avec nos habitudes religieuses et nationales!--Cela est
+hors de doute, dira un autre qui à grand'peine s'est donné l'air pâle et
+échevelé du chevalier Bertram dans _Robert le Diable_, ces gens-là
+étaient fous avec leur Grèce antique et leur costume d'Opéra. Mais tout
+ce qui se faisait alors dans les arts était théâtral. Rien n'était
+naturel, parce qu'on allait chercher le principe de tout ce que l'on
+avait à faire ou à dire, hors de notre religion, hors de notre pays,
+hors de nos mœurs. Nous sommes chrétiens; disons mieux, nous sommes
+catholiques. La véritable civilisation moderne date du moyen âge; elle
+est née avec les monuments à ogives, avec les poëmes religieux et
+chevaleresques de la Table ronde et du Dante. Notre imagination
+sympathise avec les géants, les nains, les anges, les fées, les diables,
+les goules et Satan. C'est là qu'il faut retourner pour reprendre la
+véritable route que les écrivains et les artistes de la prétendue
+renaissance sous François Ier, et du _classicisme_ sous Louis XIV, nous
+ont fait abandonner. Alors nous serons véritablement originaux et
+naturels dans nos productions, et, si nous nous y prenons avec tant soit
+peu d'adresse, nous arriverons à être naïfs, soyez-en sûrs.»
+
+Ce qu'il y a de curieux et de très-amusant, quand on compare les faits
+et les discours des barbus de 1799 avec ceux des barbus de 1832, c'est
+de reconnaître l'analogie qui se trouve dans les plus petits détails des
+opinions de ces deux sectes. Ainsi à l'Homère des uns s'oppose le Dante
+des autres; les premiers voulaient redevenir _primitifs_, les seconds
+prétendent modestement à la naïveté; mon ami Agamemnon n'admettait en
+architecture que les temples de Sicile et de Pæstum, que les vases grecs
+comme modèles de peinture; les _naïfs_ de nos jours étudient
+religieusement la cathédrale de Cologne, les peintures de la première
+école allemande et les vignettes des plus anciens manuscrits. Enfin il
+n'est pas jusqu'aux poésies septentrionales et vaporeuses de ce pauvre
+Ossian, si complétement oublié de nos jours, dont les _naïfs_ de ce
+temps n'aient retrouvé l'analogue dans les ballades anglaises et
+écossaises du moyen âge, publiées par Percy et mises en œuvre par Walter
+Scott.
+
+On voit que, sans compter celle de la barbe, toutes ces analogies sont
+frappantes.
+
+Mais revenons à la barbe et examinons scrupuleusement l'influence
+qu'elle a pu avoir sur le mérite, les talents et les productions des
+_primitifs_ qui l'ont portée en 1799, afin de préjuger des avantages
+qu'en retireront les _naïfs_ barbus de 1832. À la première époque, nous
+voyons que mon ami Agamemnon et ses cosectaires n'ont rien produit,
+n'ont transmis aucun ouvrage qui témoigne de leur passage en ce monde,
+tandis que les deux Chénier, les Ducis, les Delille, les Parny, les
+David, les Girodet, M. de Chateaubriand, M. L. Lemercier, M. Gérard, M.
+Gros, M. Ingres, M. Hersent, et quelques autres qui se sont toujours
+rasés, ne laissent pas cependant d'avoir leur mérite et nous ont donné
+des ouvrages qui, bien que pour ne pas être à la mode, ont fait et font
+encore quelque bruit dans le monde.
+
+La barbe, en 1799, a donc été un indice du mérite que l'on voulait
+avoir, du génie dont on se croyait doué, mais point du tout d'un talent
+acquis et réel que l'on possédât.
+
+Or, j'observe que, de nos jours, outre les vivants déjà nommés
+ci-dessus, MM. de La Mennais, de Lamartine, Casimir Delavigne, Victor
+Hugo, P. Mérimée, Sainte-Beuve, Alfred de Vigny, Robert, Schnetz, P.
+Delaroche, H. Vernet, Champmartin, E. Delacroix, les frères Johannot, et
+quelques autres, se rasent.
+
+Porter la barbe longue quand tout le monde se rase n'est donc pas, comme
+quelques personnes le croient aujourd'hui, un moyen infaillible de
+devenir naïf, original; d'avoir un talent vrai, fort ou poétique, et de
+donner une direction nouvelle et heureuse aux lettres et aux arts: cela
+indique tout simplement que l'on désire avoir ces qualités, ce mérite,
+et assez souvent que l'on croit les posséder.
+
+Dans tous les pays et chez tous les peuples, la barbe portée par des
+hommes isolés au milieu d'une population imberbe a toujours été la
+preuve non équivoque d'une prétention de leur part à restaurer, à
+régénérer quelques vieux usages ou des goûts anciens que le temps avait
+usés. Depuis qu'Octavien-Auguste avait pris pour lui et donné à la haute
+société de Rome l'habitude de se raser chaque jour, tous les marchands
+de philosophie, tous les gens qui colportaient de la rhétorique et des
+vers dans cette ville, ainsi que ces petits républicains entêtés et
+hargneux qui, sous les empereurs, parodièrent Caton l'ancien et Régulus,
+se teignaient la ligure de cumin, afin d'être bien jaunes, et portaient
+le bâton, la barbe et des poignards, pour avoir l'air d'être plus
+vertueux et meilleurs citoyens que les autres.
+
+Les folies des hommes changent de forme; au fond ce sont toujours les
+mêmes.
+
+E. J. DELÉCLUZE.
+
+
+
+
+LES BARBUS,
+
+par Ch. NODIER.
+
+
+Je ne veux pas en vérité vous reparler aujourd'hui du _Livre des
+Cent-un_, dont nous vous parlons souvent, parce que les gens qui le font
+sont presque tous de nos amis. J'attendrai un autre volume. Je ne veux
+pas même vous parler en particulier du chapitre de M. Delécluze, parce
+que nous avons déjà dit qu'il était extrêmement joli. Je veux vous
+parler des _Barbus d'autrefois_, dont il est question dans le chapitre
+de M. Delécluze, et j'ai un certain intérêt à la chose, pour avoir été
+de ma personne un des Barbus d'autrefois, avantage de _doyenneté_ que
+j'échangerais volontiers contre un brevet de _Bousingot_ à la moustache
+vierge. Vous me direz peut-être là-dessus que _Bousingot_ et _Doyenneté_
+ne sont pas dans le dictionnaire de M. Boiste, où se trouvent tant de
+mots français et tant de mots qui ne demandent qu'à l'être; vous pouvez
+vous tenir bien tranquille sur cette petite difficulté, je vous donne ma
+parole d'honneur qu'ils y seront demain.
+
+Il y a vingt-cinq ans, au moins, que je pétillais d'écrire sur les
+_Barbus d'autrefois_. C'était à la fois une pensée si délicieuse et si
+imposante dans ma vie! Je ne sais quoi de plus qu'une pensée, un rêve,
+un poëme, un enchantement! Souvent je me demandais si j'avais vu cela en
+effet, et si le souvenir qui m'en était resté n'appartenait pas tout
+bonnement aux hallucinations du sommeil. Voilà M. Delécluze qui m'a
+détrompé, grâce au _Livre des Cent-un_, car il ne l'aurait jamais écrit
+ailleurs; il avait peur aussi de son sommeil, de son hallucination; il
+reculait, homme grave, devant ses impressions de jeune homme; il
+s'imaginait qu'on ne le croirait pas, et sa belle petite composition se
+ressent de cette innocente pudeur du sage. On sait que je n'ai pas les
+mêmes motifs de réticence, moi qui me fie à mes écrits par une puissance
+de crédibilité intime qui est le résultat très-naïf de ma sensation. Ce
+n'est pas ma faute, c'est celle d'un organe ou d'un instrument, celle
+des lunettes à travers lesquelles on voit la vie à vingt ans, avec ce
+drôle de regard d'un enfant à tête folle qui prend toutes ses illusions
+pour des réalités. Convenez que c'est bien dommage qu'il n'en soit pas
+ainsi, vous qui croyez qu'il n'en est pas ainsi; et cependant, c'est
+vrai comme autre chose, entre nous, vrai comme ce que l'on appelle la
+vérité! La preuve, c'est que M. Delécluze est venu et que me voilà
+parti.
+
+Il vous a très-élégamment raconté cette société barbue d'hommes de génie
+qui ne savaient pas leur portée, ou qui se souciaient peu d'y atteindre;
+de cœurs vite lassés, d'âmes soudaines et impatientes qui avaient
+traversé brusquement l'art et la poésie pour se réfugier dans la
+méditation; il vous a parlé de ces pythagoriciens à costumes de théâtre,
+que David appelait ses _Grecs_, et qu'il repoussa sans façon, quand
+Napoléon, effrayé de l'habit de Pélopidas et de Philopœmen, craignit
+d'en retrouver l'inflexible caractère dans l'atelier d'un peintre ou la
+mansarde d'un publiciste. La mort, qui l'a toujours servi à souhait,
+même quand elle l'a frappé dans la gloire de sa solitude, le débarrassa
+en peu de temps de cette inquiétude frivole. L'âme de ces gens-ci
+dévorait promptement son enveloppe. La consomption ou le suicide en
+faisait raison avant l'âge de vingt-cinq ans. Ainsi s'évanouirent dans
+leur fleur les individualités les plus fortes et les plus tendres qui
+aient jamais honoré la race de l'homme; et ce que je dis là, je n'aurais
+pas osé le dire avant M. Delécluze, quoiqu'il reste, grâce au ciel, cent
+témoins dignes de foi à l'appui de son témoignage.
+
+Les sages se désintéressèrent peu à peu d'un sentiment qui pouvait
+n'être qu'une aberration: tout le monde le disait. Les faibles
+s'accoutumèrent à vivre autrement qu'ils n'avaient vécu. Certains
+consentirent à rejeter tout ce passé d'amour et de poésie dans les
+trésors stériles de la mémoire. Je suis des faibles et je me souviens.
+
+M. Delécluze, qui se formait alors à de belles et savantes études, et
+qui avait déjà pour nous ce relief social que donnent une instruction
+acquise et une position préparée, ne nous connaissait que par des
+superficies, et je lui sais gré de n'avoir pas jugé désavantageusement
+une association d'hommes et de femmes dont la vie extérieure ne se
+distinguait que par la bizarrerie des vêtements. Cependant il s'agissait
+très-peu pour les _penseurs_ ou _primitifs_ de M. Delécluze de se
+montrer sous le manteau d'Agamemnon ou sous le bonnet phrygien de Pâris,
+sous les voiles d'Andromaque veuve ou de Cassandre prêtresse. D'autres
+pensées dominaient cette pensée, et l'Agamemnon dont il est question
+dans le _Livre des Cent-un_ l'exprimait avec une haute puissance quand
+Napoléon, devenu à son tour roi des rois comme Agamemnon, le fit appeler
+pour donner des leçons de dessin aux filles de son frère, le comte de
+Survilliers, ou Napoléon III. Dieu me pardonne; je me brouille toujours
+avec les noms!
+
+«Pourquoi, lui dit le futur Empereur (il s'en fallait de deux ou trois
+mois), pourquoi avez-vous adopté une forme d'habillement qui vous sépare
+du monde?
+
+--Pour me séparer du monde,» répondit le peintre.
+
+Et le consul lui tendit cette main de fer qui ne se fermait que sur une
+épée. Il s'y connaissait.
+
+Les _penseurs_ ou _primitifs_ ne s'étaient pas donné de nom. Ils
+n'avaient pas, comme toutes les théories d'aujourd'hui, une raison de
+commerce comptable et spéculative. Ils étaient pour cela trop au-dessus
+des combinaisons de l'orgueil et de l'intérêt; mais ils reconnaissaient
+des principes fixes qu'il n'est pas inutile de rappeler pour expliquer
+le nom qu'ils acceptèrent quand ils devinrent quelque chose, une
+agrégation, une secte, une espèce de parti; je ne répugne pas aux
+qualifications. Une telle société ne s'élève que dans une vieille
+société qui sent le besoin de se renouveler.
+
+Leur théosophie se réduisait à peu de chose, à un sentiment immense,
+mais vague, du génie de la création, à un désir ardent, mais douteux, de
+l'immortalité. Leur morale était plus positive. Dans les caractères
+médiocres, elle n'était qu'austère et judaïque; dans les caractères
+puissants, elle était prosélytique et passionnée. C'est le propre des
+belles âmes qui cherchent à se faire une foi de leurs affections. Il y
+avait en eux du gymnosophiste, de l'essénien, du morave et du quaker;
+mais ce n'était rien de tout cela; ce n'était peut-être pas mieux,
+c'était plus. C'était ce qui n'a jamais été deux fois et qui ne sera
+peut-être jamais.
+
+Le sentiment général qui leur tenait lieu d'abord de religion (il faut
+le dire et surtout il faut le comprendre, car il n'y avait pas alors de
+religion dans le pays), c'était au commencement l'amour, le fanatisme de
+l'art. À force de le perfectionner, de l'épurer au foyer de leur âme,
+ils étaient arrivés à la nature modèle, à la nature grande et sublime,
+et l'art ne leur offrit plus, à cette seconde époque d'une institution
+fortuite qui se créait sans se connaître et sans se nommer, qu'un objet
+de comparaison et qu'une ressource de métier. La nature elle-même se
+rapetissa enfin devant leur pensée, parce que la sphère de leurs idées
+s'était élargie. Ils conçurent qu'il y avait quelque chose de
+merveilleux et d'incompréhensible derrière le dernier voile d'Isis, et
+ils se retirèrent du monde, car ils devinrent fous, c'est le mot, comme
+les thérapeutes et les saints, fous comme Pythagore et Platon.
+
+Ils continuèrent cependant à fréquenter les ateliers, à visiter les
+musées, mais ils ne produisirent plus. Leurs costumes, leurs mœurs, leur
+sévérité, dirai-je la solennité qui leur était naturelle et qui était
+l'expression sans effort d'une habitude infatigable de contemplation,
+d'une vie intérieure toute spiritualisme, imposèrent à l'école entière
+(je ne crois pas exagérer ce sentiment) une sorte de pitié respectueuse.
+Aucune dénomination satirique ne vint flétrir leurs illusions d'enfants
+ou leurs superstitions de portes, et on sait si l'atelier en est avare.
+On appela les jeunes hommes les _méditateurs_ et les jeunes femmes les
+_dormeuses_, parce que la méditation même a sa pudeur dans les femmes et
+qu'elles n'assistaient aux leçons parlées que la tête appuyée sur leurs
+mains. Un jour ils se retirèrent tous pour se distribuer par groupes
+dans deux ou trois solitudes philosophiques, mais les gazettes n'en ont
+rien dit.
+
+Au-dessus de cette société, puisqu'on effet c'en était une, au-dessus de
+cette élite ardente et poétique d'une génération, s'élevait sans
+élection, sans titre, sans priviléges, sans l'avoir voulu et sans le
+savoir, l'Agamemnon de M. Delécluze. Nous ne l'appelions pas Agamemnon
+cependant. La modestie sévère, la modestie des hommes supérieurs aurait
+repoussé tous les noms qui pouvaient impliquer une comparaison
+flatteuse; sa religiosité instinctive s'était soulevée contre les
+premiers qui lui décernèrent celui de Jésus-Christ, dont il rappelait
+l'idéal divin par la gravité de sa vie comme par son costume et par sa
+beauté. Entre nous il n'était connu que sous le nom de Maurice, et le
+nom de Maurice, tout étranger qu'il soit au reste des hommes, a encore
+un culte dans le cœur de tous ceux de ses contemporains qui ont eu le
+bonheur d'approcher de lui et le bonheur plus précieux d'en être aimés.
+
+Si l'on pouvait retrouver quelque part les innocentes pages, toutes
+boursouflées de mauvaises phrases et de mauvais goût que je déposais sur
+son tombeau il y a trente, ans et dont le pilon a fait justice[77], on
+verrait du moins que je n'ai pas attendu à vieillir au milieu des sectes
+nouvelles pour reconnaître l'homme que la Divinité avait marque d'un
+véritable sceau d'apostolat. Je désignais alors Maurice comme _le plus
+beau type de l'organisation humaine_, et il me semble que je ne disais
+rien de trop. L'âge, qui a dessillé mes yeux sur tant de choses et de
+réputations, me l'a encore agrandi. L'obscurité même dans laquelle il a
+vécu était une conséquence nécessaire de sa supériorité. Maurice Quay,
+dont rien ne m'empêche de prononcer le nom tout entier, était placé trop
+haut pour s'accommoder aux pensées et à la marche du vulgaire, pour
+prendre intérêt à ses passions et pour avoir foi dans ses
+perfectionnements. Il l'avait pris en dédain à vingt ans; il n'en a
+compté que vingt-quatre et je me suis demandé souvent ce qu'il aurait pu
+faire au delà, dans l'âge de la maturité, au milieu du train
+irrésistible des choses. Je suis encore à me répondre. Essai progressif
+mais impuissant d'une création qui cherche le mieux, il était armé avant
+le jour de sa mission, et il est mort de mort, sans tenter de
+l'accomplir. Son dernier regard sur le monde a dû être empreint d'une
+dérision bien amère.
+
+Pour se faire une idée complète de cette destination inachevée d'une âme
+qui a cependant influé sur nous tous, et qui prolonge un reflet réel,
+quoique inaperçu à travers notre littérature et nos arts, il faudrait me
+suivre dans des développements dont ces lignes ne sont que la préface
+imparfaite, et qui ne peuvent trouver place que dans un cadre plus
+large. Il faudrait avoir vu Maurice, non tel que l'a vu M. Delécluze
+trois ans trop tôt, et qui ne se rappelle de lui que le galbe maigre et
+pâle d'un bel adolescent malade. Il faudrait l'avoir entendu parler
+poésie, philosophie, et cette science toute nouvelle alors sur laquelle
+se fondait dans son espérance la régénération de l'humanité, quand il
+enchantait nos oreilles de tant de prestiges d'éloquence et d'harmonie,
+sous les jolis cerisiers en fleur de nos terrasses de Chaillot. Étranges
+facilités dont les souvenirs peuvent s'amasser sur une seule mémoire
+d'homme! C'est là qu'on a tracé depuis l'emplacement des palais d'un
+empereur enfant, pauvre créature royale que la nature a brisée ainsi
+qu'un insecte éphémère, comme pour prouver par un exemple de plus qu'il
+n'y a que vanité dans les plus hautes gloires et dans les plus hautes
+ambitions! Qui dirait, au milieu de ces débris, que c'est là que le
+genre humain aurait pu trouver un jour son législateur? Qui dirait que
+c'est là que le genre humain attendait son maître? Vous rencontrerez
+cependant, sans aller bien loin de chez vous, des gens hardiment
+sincères qui croient être quelque chose.
+
+On attache beaucoup d'importance aujourd'hui, dans une secte
+quasi-religieuse, dont nous avons vu les progrès et dont nous pourrions
+bien voir la chute, à ces avantages extérieurs que Montaigne appelle «la
+recommandation corporelle;» et c'est le propre de toutes les sociétés
+qui se matérialisent. C'est seulement pour satisfaire à ce genre de
+curiosité, plus naturel et plus développé chez les femmes, qu'il
+convient d'ajouter ici que Maurice Quay était le plus beau des hommes.
+La nature avait voulu qu'il fût aussi imposant par ses formes sensibles
+que par son génie, et comme elle n'arrive à ce point de perfectionnement
+qu'en expiant son chef-d'œuvre par de grandes compensations, elle ne fit
+que le montrer. Il disparut avant d'avoir atteint les années viriles où
+la jeunesse commence à promettre l'âge mûr, et l'édifice dont il était
+la pierre angulaire s'écroula sur lui, la société des _méditateurs_
+descendit inconnue dans le tombeau de Maurice inconnu.
+
+On me demandera maintenant si la société des _méditateurs_ avait un but
+rationnel, une institution fixe, un système, si elle se proposait un
+avenir. Quelle agrégation énergiquement vitale d'êtres bien organisés
+s'est composée sur la terre sans marcher à quelque chose? Ce n'est pas
+ici le lieu de pénétrer dans ce mystère de palingénésie où l'on voit que
+le sentiment et l'imagination prirent plus de part que le jugement et
+l'expérience. La seule manière de considérer ce peuple de soixante
+enfants, unis par les liens d'amour et de poésie, par l'enthousiasme du
+beau et du bon, de la gloire et de la vertu, c'est d'y chercher le
+modèle d'une civilisation presque fantastique où les mœurs de l'âge
+d'or, enrichis par toutes les perceptions du génie, brillaient d'un
+mélange inexprimable d'innocence et de grandeur, tant s'étaient
+facilement confondues en elle la naïveté du cœur et la perfection de
+l'esprit. Cet exemple, unique à la vérité, des nouvelles combinaisons
+sociales que l'homme peut essuyer d'appliquer à sa malheureuse espèce,
+ne m'a pas rendu fort indulgent pour celles qui les ont suivies, et je
+craindrais qu'on ne vit dans le poëme de cette tribu d'anges, où ma
+jeunesse a passé des jours si doux, une satire indirecte de nos essais
+philosophiques et de nos fières utopies. Ce dessein est loin de ma
+pensée, et mes facultés altérées par l'âge ne me permettraient pas
+d'ailleurs de fournir une carrière où j'ai plus d'une raison de
+m'arrêter au premier pas. Les couleurs de ce temps-là, vivent encore
+éblouissantes devant le prisme de ma mémoire, mais j'éprouve depuis
+longtemps qu'elles pâlissent sous le pinceau et qu'elles meurent sur la
+toile. L'image reste dans l'optique, mais la lumière n'y est plus.
+
+Croirait-on enfin ce qui me reste à dire? Et croit-on, hélas! ce que
+j'ai dit?
+
+ Ch. NODIER.
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+[1: Poser le modèle, expression consacrée dans les écoles de peinture.
+Dans celle de David, on posait le modèle deux fois par semaine, ou
+plutôt par décade, à cette époque. Pendant les six premiers jours on
+posait un modèle nu; les trois derniers, un modèle pour la tête
+seulement, et l'atelier était fermé le décadi. Pour éviter les querelles
+au sujet du choix des places, on mettait dans un chapeau autant de
+numéros qu'il y avait d'élèves présents, et chacun d'eux choisissait une
+place au tour que le sort lui avait assigné.]
+
+[2: À cette époque, l'usage de la poudre à friser était encore fort
+répandu, et la boutique, les meubles et les habits des perruquiers
+étaient couverts et imprégnés de poudre blanche pour la toilette.]
+
+[3: Ces expressions: _Pompadour_, _rococo_, à peu près admises
+aujourd'hui dans la conversation, pour désigner le goût à la mode
+pendant le régne de Louis XV, ont été employées pour la première fois
+par Maurice Quaï en 1796-1797. Alors ces locutions (on pourrait dire cet
+argot) n'étaient usitées et comprises que dans les ateliers de
+peinture.]
+
+[4: Augustin D..., tourmenté tout à la fois par des chagrins domestiques
+très-réels et des inquiétudes imaginaires causées par la lecture
+constante du roman de _Werther_, se précipita du haut des tours de
+Notre-Dame en 1804 ou 1805.]
+
+[5: Le jeune Vermay, dont il a déjà été question, avait tant fait
+d'espiègleries et de tapage, que David l'avait chassé de son école. Il
+l'y reçut de nouveau par l'intervention d'Étienne en faveur de son jeune
+camarade.]
+
+[6: Boucher (François), né à Paris en 1704, mort en 1768, était un
+peintre de talent, dont le goût fut perverti par celui qui régnait de
+son temps. Jamais les doctrines de l'art n'ont été plus faussées que
+pendant la vogue dont jouit Boucher pendant sa longue existence.]
+
+[7: Doyen (François), né à Paris en 1726, mort à Saint-Pétersbourg en
+1806. Élève de Carle Vanloo, il fut membre de l'Académie et professeur,
+puis professeur de peinture à Saint-Pétersbourg sous le règne de
+l'impératrice Catherine, qui l'appela en Russie, et sous celui de Paul
+Ier, qui fut toujours favorable à cet artiste. L'ouvrage le plus connu
+et le plus important de Doyen est le _Miracle des Ardents_, qui fait
+pendant à celui de _Saint Paul_, de Vien, dans l'église de Saint-Roch à
+Paris.]
+
+[8: Moïse Valentin, de Coulommiers près Paris, né en 1600, mort en 1630,
+élève de Caravage, contemporain de Ribera dit _l'Espagnolet_, et de
+Nicolas Poussin, dont il fut même l'ami.]
+
+[9: Pompeo Battoni, né à Lucques en 1708, mort en 1789. En mourant, il
+légua sa palette et ses pinceaux à David.]
+
+[10: David a fait, en 1784, une répétition en petit du _Bélisaire_. Elle
+est à la galerie du Louvre.]
+
+[11: Pierre, peintre d'histoire, né à Paris en 1715, mort en 1789.]
+
+[12: Il existe une mauvaise gravure du temps avec ce titre «Coup d'œil
+exact de l'arrangement des peintures au Salon du Louvre, en 1785.» On y
+voit figurer le _Serment des Horaces_, au-dessous duquel est le portrait
+en pied de la reine Marie-Antoinette avec le dauphin, mort en 1787, et
+son frère, peints par Mme Lebrun.]
+
+[13: M. A. Coupin de la Couperie, auteur d'un _Essai sur David_,
+consulté par celui qui écrit ce livre.]
+
+[14: J.-B. Debret, élève de David, parmi plusieurs croquis de son
+maître, qu'il a fait graver, a reproduit l'étude des trois femmes nues,
+dessinées d'après nature. Ce groupe est bien plus vrai et plus naturel
+que celui du tableau.]
+
+[15: _Œuvres de Salomon Gessner_, traduits (_sic_) de l'allemand à
+Zurich, chez l'auteur, 1777, 2 vol. in-4°.]
+
+[16: Mengs est né en 1728 et mort en 1779. Tous ses ouvrages capitaux,
+en peinture et en critique, étaient faits et écrits avant l'arrivée de
+David à Rome.]
+
+[17: Canova, né à Possagno (États vénitiens), en 1757, mort en 1822 à
+Venise.]
+
+[18: On peut consulter à ce sujet le _Catalogue d'estampes d'après
+l'antique_, qui se trouve dans le premier volume du _Traité complet de
+peinture_ de Paillot de Montabert.]
+
+[19: David a fait à la même époque quelques portraits: ceux de Bailly,
+de Grégoire, de Prieur de la Marne, de Bazire, études préparatoires pour
+l'exécution du _Serment du Jeu de Paume_.]
+
+[20: Voici la liste des portraits et de quelques ouvrages qu'il exécuta
+à cette époque. Les portraits de M. et Mme Lavoisier, de M. Thélusson de
+Sorcy, de Mme de Sorcy, de la marquise d'Orvilliers, de la comtesse de
+Brehan, de M. et Mme Vassal, de M. Lecouteulx, de M. Hocquart; puis une
+_Vestale couronnée de fleurs_, une répétition de _Pâris et Hélène_, et
+une _Psyché abandonnée par l'Amour_, non terminée.]
+
+[21: Ce tableau au trait est maintenant dans le musée des dessins, au
+Louvre.]
+
+[22: J. B. Topino Le Brun, né à Marseille vers 1759, élève de David,
+embrassa avec ardeur, comme on le voit, les idées révolutionnaires de
+1793, et ne cessa pas de tremper dans toutes les conspirations
+républicaines. Sous le Directoire, il suivit en Suisse Bassal, envoyé
+secret en ce pays. Là, tout en s'occupant de son art, Topino prit un
+goût très-vif pour les intrigues politiques. Bien qu'il fût encore en
+Suisse, on le désigna comme l'un des agents présents à l'attaque du camp
+de Grenelle à Paris, en prairial an IV. Déjà il avait été compris dans
+les mandats décernés contre les complices de Babeuf. Rentré en France en
+1797, il reprit ses pinceaux et acheva le tableau de la _Mort de Caïus
+Gracchus_, exposé au Louvre l'année suivante. Après cet ouvrage, qui
+obtint quelque succès, il entreprit _le Siége de Lacédémone_, tableau de
+cinquante pieds de large sur dix de haut, mais qu'il n'eut pas le temps
+d'achever. En 1799 il figura parmi les jacobins du Manége, et enfin,
+après l'installation du gouvernement consulaire, il continua d'être
+regardé comme l'un des chefs de ce parti. Impliqué dans l'affaire de
+Cerachi, Aréna et autres, il fut condamné à mort et exécuté ainsi qu'eux
+en place de Grève, le 11 janvier 1801.]
+
+[23: La tête a été peinte par David, mais le torse, qui est nu en
+partie, est de la main de son élève Gérard, ainsi qu'une bonne partie
+des accessoires, il n'en est pas ainsi du portrait de Marat, dont il
+sera question plus loin; ce dernier est en entier du maître.]
+
+[24: Voy. 17 germinal an II, n° 198 du _Moniteur_.]
+
+[25: Voy. ces dates au _Moniteur_.]
+
+[26: Après la mort de Marat, David fit mouler son masque pour
+l'exécution de son tableau. C'est ce masque qui a été surmoulé en plâtre
+et vendu avec celui de Robespierre et de quelques autres. En 1835, la
+police finit par défendre qu'ils fussent exposés publiquement.]
+
+[27: L'église Notre-Dame.]
+
+[28: Après le 10 août 1792, et lorsque la monarchie fut renversée, tous
+les tableaux, statues, bronzes et objets précieux qui ornaient
+Versailles et les Tuileries, furent transportés dans la grande galerie
+du Louvre. Telle est l'origine du Musée qui existe aujourd'hui.]
+
+[29: D'après ce décret, le Conservatoire du Musée national fut composé,
+pour la _peinture_, de quatre membres: Fragonard, Bonvoisin, Lesueur et
+Picault; pour la _sculpture_, de Dardet et Pasquier; pour
+l'_architecture_, de David Leroy et Launoy; pour les _antiquités_, de
+Wicar et Varon, à chacun desquels il fut alloué un traitement de 2400
+livres et le logement.]
+
+[30: Le 29 prairial an II; ce jour, cinquante-quatre personnes ont été
+conduites à la mort, entre autres: L'Admiral, la fille Regnault, Virat
+de Sombreuil, Mme Saint-Amaranthe, etc.]
+
+[31: Voici quelles étaient en ce moment les prisons établies dans Paris;
+la Conciergerie, la Force, Sainte-Pélagie, les Carmes, le Plessis, le
+Luxembourg, les Madelonnettes, l'Abbaye, Saint-Lazare, Port-Libre dit la
+Bourbe, et dans les deux jours qui suivirent celui où ce discours fut
+prononcé, les 4 et 5 thermidor, il y eut soixante-dix personnes
+condamnées à mort et exécutées à la place de la barrière du Trône.]
+
+[32: Tous les discours prononcés par David étaient revus et quelquefois
+même composés par ses confrères de la Convention. Il consultait souvent
+Chénier (M.-J.) à ce sujet et l'on dit que son élève Gautherot
+l'assistait dans ce travail. La vérité est qu'il n'était pas en état
+d'écrire les discours tels qu'ils sont cités au _Moniteur_.]
+
+[33: D'où il suit que si l'on ajoute aux quatre cent quarante huit
+personnes condamnées du 29 prairial jusqu'au 9 thermidor, les
+quatre-vingt deux qui furent mises à mort en deux jours après la chute
+de Robespierre, on a pour quarante deux jours cinq cent trente
+condamnés. Voy. plus haut, note 28.]
+
+[34: 20 prairial an II.]
+
+[35: Les premiers éléments distincts de la science de la géologie ont
+été donnés dans le XVIe siècle, par Bernard Palissy, le fameux
+émailleur.]
+
+[36: Elle était tante de Mlle Delphine Gay, depuis Mme Émile Girardin.]
+
+[37: L'_Abel tué_, de Fabre, élève de David; _le Triomphe de
+Paul-Émile_, ouvrage que Carle Vernet, père d'Horace, fit pour son
+morceau de réception à l'Académie en 1787.]
+
+[38: P.-J. Garat, né à Ustaritz vers 1768, mort en 1823, fut le plus
+habile chanteur français de la fin du XVIIIe siècle.]
+
+[39: Quoique cette tête ne puisse passer pour un portrait d'une exacte
+ressemblance, il rappelle cependant les traits et l'expression (beaucoup
+plus forte) de Mme de Bellegarde. Les grands cheveux noirs du
+personnage, du tableau ont été peints d'après les siens.]
+
+[40: Cet article rayé portait: «Que Sa Majesté l'Empereur reconnaît la
+république française; que la république est comme le soleil sur
+l'horizon; et que bien aveugles sont ceux que son éclat n'a pas encore
+frappés!»]
+
+[41: Cette tête ébauchée a été faite sur une toile de sept pieds de haut
+sur neuf de large, et l'ensemble du personnage n'a jamais été que
+dessiné au crayon blanc. L'intention du peintre était de représenter le
+général tenant le traité de paix avec l'Empereur, et, à quelque distance
+de lui, son cheval et des personnes de sa suite. David n'a jamais touché
+depuis à cette tête ébauchée, fort ressemblante, admirablement peinte et
+pleine de vie. Elle appartient aujourd'hui à M. le duc de Bassano, qui
+l'a achetée à la vente qui eut lieu après la mort de David, et qui l'a
+fait lithographier.]
+
+[42: Cette question fut proposée quelque temps après, en l'an VIII,
+1799, par l'Institut national de France, et résolue par un ouvrage
+couronné, intitulé: _Recherches sur l'art statuaire, considéré chez les
+anciens et chez les modernes_, par Émeric David. Ce livre eut une grande
+vogue en ce temps.]
+
+[43: On publia alors les antiquités de Pæstum, ce qui a fait construire
+dans le quartier Feydeau cette lourde et triste rue _des Colonnes_, dont
+une partie subsiste encore, puis la place du Caire et quelques maisons
+particulières dans le style égyptien.]
+
+[44: Pierre Narcisse Guérin, né à Paris en 1774, mort dans la même ville
+en juillet 1834. Ses principaux ouvrages sont: _Marcus Sextus_,
+_Phèdre_, _Orphée_, _les Révoltés du Caire_, _Andromaque_, _Didon_, etc.
+Ses principaux élèves sont Géricault, MM. P. Delaroche, Delacroix.
+Scheffer.]
+
+[45: Les tableaux de _Marat_, de _Lepelletier_, de _Barra_ et les
+commencements du _Serment du Jeu de Paume_ n'ont point été payés à
+David.]
+
+[46: Pausanias, _Attique_, chap. XV.]
+
+[47: Étienne conserve ce dessin, qui porte deux pieds et demi de large
+sur deux pieds de haut.]
+
+[48: Napoléon fit mettre l'église de Cluny, près de la Sorbonne, à la
+disposition de son premier peintre, pour y achever le tableau du
+_Couronnement_.]
+
+[49: Drouais (Jean-Germain), né à Paris, le 25 décembre 1763, mort à
+Rome, à l'âge de vingt-cinq ans, le 15 février 1788.]
+
+[50: Victor Alfieri, né à Asti en 1749, mort à Florence en 1803.]
+
+[51: Voir le _Journal des Débats_ du 9 août 1824.]
+
+[52: Anne-Louis Girodet de Roussy, dit de Triozon, né à Montargis, le 5
+janvier 1767, mort à Paris, en 1824.]
+
+[53: L'Hippocrate était destiné à M. Triozon, qui en a fait don à
+l'École de médecine.]
+
+[54: Alors directeur de l'Académie de France à Rome.]
+
+[55: M. Coupin de la Couperie, éditeur des œuvres posthumes de Girodet,
+2 vol. in-8°.--Paris, Jules Renouard, 1829.]
+
+[56: Ce portrait a été donné au Musée du Louvre par M. Isabey père. Il
+fait partie des ouvrages d'élite placés dans la salle des
+Sept-Cheminées.]
+
+[57: Ce portrait, acheté par M. C. Lenormand, neveu de Mme Récamier,
+fait partie aujourd'hui du musée du Louvre, école française.]
+
+[58: Quatorze ans avant que Gros se fit ces reproches, M. Guizot, dans
+une brochure qu'il publia en 1810, sur l'état des arts, disait
+(prophétiquement) à propos de ce peintre: «Il n'a ni froideur, ni
+roideur, ni appareil théâtral; peut-être même son genre est-il celui qui
+convient le mieux aux sujets nationaux; ses défauts sont ceux de son
+école, et son école n'aura pas son génie; accoutumée à ne chercher que
+la vérité, sans y joindre la beauté comme condition nécessaire, _elle
+tombera facilement dans une exagération hideuse_, car elle n'en sera
+point préservée par l'habitude de vouloir des formes nobles et
+régulières; elle s'appuiera sur des exemples tirés des ouvrages de son
+maître.»]
+
+[59: Le couvent des Capucins et son jardin occupaient toute la longueur
+de la rue de la Paix, depuis la rue des Petits-Champs jusqu'aux
+boulevards. Outre une grande quantité d'artistes qui y logeaient alors,
+il y avait de petits spectacles, et entre autres le cirque de Franconi,
+dans le jardin.]
+
+[60: A. B. Regnault, né en 1754, mort le 12 octobre 1829.]
+
+[61: F.-A. Vincent, né à Paris en 1746, mort en 1816.]
+
+[62: Pierre Guérin, né à Paris en 1774, mort à Rome, directeur de
+l'Académie de France, en 1833.]
+
+[63: Voilà quarante-trois ans que le _Couronnement_ a été terminé et
+qu'il a subi l'épreuve des critiques plus ou moins justes de plusieurs
+générations, et les nombreuses beautés de détail qu'il renferme sont
+devenues de plus en plus éclatantes. Placé aujourd'hui dans les galeries
+historiques de Versailles, fondées par Louis-Philippe, cet ouvrage, dont
+la composition est si simple quoique si solennelle, dont le dessin est
+si vrai et si pur, a pris avec le temps un aspect et un coloris dont
+l'harmonie est saisissante. Étienne, qui l'a vu peindre, peut affirmer,
+avec tous les hommes de son âge, que ce tableau, auquel tout le monde
+rend justice maintenant, a pris, avec les années, une solidité de ton et
+une harmonie, même dans les parties qui ont le plus justement excité la
+critique il y a quarante ans, qui achèvent de donner à cette composition
+toutes les qualités d'un chef-d'œuvre.]
+
+[64: David eut quatre enfants, deux fils et deux filles. Jules, l'aîné,
+qui vient de mourir en 1854, remplit les fonctions de consul sous le
+gouvernement impérial; il s'était adonné à l'étude de la langue grecque,
+dont il a laissé un dictionnaire. Eugène, le cadet, prit le parti des
+armes vers 1808, fut nommé chef d'escadron de cuirassiers en 1815, et
+mourut vers 1826. Les deux filles étaient jumelles; elles ont épousé,
+l'une le général Meunier, l'autre le général Jannin.]
+
+[65: Né en 1747 à Châlons-sur-Saône, mort à Paris en 1825.]
+
+[66: Ces costumes républicains civils, militaires et pour les magistrats
+ont en effet été gravés par Denon.]
+
+[67: Voici les noms des principaux artistes qui ont exposé au Louvre
+cette année: _peintres_, David, Girodet, Gérard, Gros, Guérin, Prudhon,
+Carle Vernet, Granet, Valenciennes, Chauvin, MM. Hersent et le comte
+Turpin de Crissé. _Sculpteurs_: Chaudet, Cartellier, Bosio.
+_Architectes_: Percier, Fontaine, Brongniart. _Graveurs_: Berwik et M.
+B. Desnoyers.]
+
+[68: Ce théâtre était situé dans la rue Basse, à l'encoignure de la rue
+de Lancri. C'étaient des enfants, dont les plus âgés avaient seize à
+dix-sept ans, qui y jouaient, et c'est là qu'ont débuté les deux Monrose
+dont il est question ici.]
+
+[69: Ce camée est gravé dans les _Monuments inédits_ de Winckelmann.]
+
+[70: Les tableaux que David fit passer dans l'Ouest sont: le
+_Couronnement_, les _Aigles_, les _Sabines_, les _Thermopyles_, et
+plusieurs portraits de l'Empereur.]
+
+[71: Étienne a conservé l'esquisse de Léonidas.]
+
+[72: Voici la liste des ouvrages faits par David, pendant son exil de
+1816 à 1825: _l'Amour quittant Psyché_, _Télémaque et Eucharis_, une
+répétition du _Couronnement de Napoléon_, exposée successivement en
+Angleterre et aux États-Unis; _la Colère d'Achille_, demi-figures; une
+_Bohémienne disant la bonne aventure_; _Mars désarmé par Vénus et les
+Grâces_; _Alexandre_, _Apelles et Campaspe_, non terminé. Quant aux
+portraits, il a fait ceux du baron Alquier, de Mme Vilain et de sa
+fille, du général Gérard, de Sieyès, de Ramel, de Mme Ramel, des filles
+de Joseph Bonaparte, et de Mme Villeneuve, nièce de J. Bonaparte.]
+
+[73: Un hommage semblable fut rendu à David par la ville de Gand, en
+reconnaissance des expositions de plusieurs ouvrages dont le produit fut
+consacré au soulagement des pauvres de cette ville.]
+
+[74: Jean-Louis-Théodore-André Géricault, né en 1790, mort le 18 janvier
+1824. Il a été successivement élève de Carle Vernet et de Pierre
+Guérin.]
+
+[75: Voy. la _Notice sur la vie et les ouvrages de Léopold Robert_, par
+Étienne Delécluze. Paris, 1838.]
+
+[76: M. Maurice Quay, né vers 1779, mort en 1804.]
+
+[77: Voy. chapitre III.]
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Louis David, by Etienne-Jean Delécluze
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LOUIS DAVID ***
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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+Foundation
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+The Project Gutenberg EBook of Louis David, by Etienne-Jean Delcluze
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Louis David
+ Son Ecole et son Temps - Souvenirs
+
+Author: Etienne-Jean Delcluze
+
+Release Date: February 28, 2010 [EBook #31441]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LOUIS DAVID ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)
+
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+
+
+
+LOUIS DAVID
+
+SON COLE & SON TEMPS
+
+SOUVENIRS
+
+
+PAR
+
+M. E. J. DELCLUZE
+
+PARIS
+
+DIDIER, LIBRAIRE-DITEUR
+
+1855
+
+
+
+
+TABLE DES MATIRES CONTENUES DANS CE VOLUME.
+
+I. L'atelier des Horaces.
+
+Enfance d'tienne.--Fte de l'tre suprme.--Sance de la
+Convention.--Frron, les muscadins.--Godefroy.--Quinquet.--Ch.
+Moreau.--Le Louvre en 1796.--Meubles de Jacob.--Talma.--Une dame
+artiste.--Rentre des migrs.--Souvenirs de la Terreur.
+
+II. David l'atelier de ses lves.
+
+Modle pos par David.--Gautherot et Mulard.--Raction contre les
+Jacobins.--David corrige ses lves.--Moris.--Les _Horaces_ et les
+_Sabines_.--Maurice Quay.--De Forbin, Granet.
+
+III. Les lves de David leur atelier.
+
+Le trsorier Grandin.--Les penseurs.--Ch. Nodier et Maurice
+Quay.--Richard Fleury, Rvoil.--Le Vaudeville.--Granet, M. Ingres.
+
+IV. Les Rapins.
+
+Allocution de Maurice.--Agamemnon et Pris.--Huyot l'architecte, Vermay,
+P. Duqueylar, Paillot de Montabert, A. Lullin, Aug. de
+Saint-Aignan.--Anciens et modernes.--Ossian.--L'_Oreste_ d'Hennequin.
+
+V. David jusqu'en 1789.
+
+Enfance de David.--Sedaine, Vien, David.--Le Doux, Mlle Guimard.--_La
+Peste de Saint-Roch_.--_Blisaire_, _Andromaque_, _les Horaces_, _la
+Mort de Socrate_.--Conseil d'Andr Chnier.--_Pris et Hlne_,
+_Brutus_.--Heyne, Winckelmann, Lessing, Hamilton, Gessner,
+Giraud.--Thorie et archasme.
+
+VI. David de 1789 1795.
+
+Cendres de Voltaire.--Le _Jeu de Paume_.--Les frres Franque.--David
+membre de la Convention.--Premier discours de David.--L'ancienne
+acadmie attaque.--Topino Le Brun.--Basseville.--Le Pelletier de
+Saint-Fargeau.--Marat et David.--_Portrait de Marat_.--Statue du peuple
+franais.--Commission du Musum.--David prside la Convention.--Discours
+de David.--Le temps de la Terreur.--Viala.--Neuf thermidor.--David
+accus.--Mme David.--David et Platon.--David prisonnier au Luxembourg.
+
+VII. L'Atelier et le tableau des Sabines.--1796-1800.
+
+David amnisti.--tat des esprits en France.--Ftes.--Les
+thophilanthropes.--Aristocratie intellectuelle.--Moeurs du temps.--Le
+chanteur Garat.--Baboeuf.--Clubs.--Le gnral Bonaparte.--Trait de
+Campo-Formio.--_Portrait de Bonaparte_.--Bonaparte en gypte.--Les
+monuments d'art Paris.--Rflexions de David sur l'art.--Le _Marcus
+Sextus_ de Gurin.--Le tableau des _Sabines_ expos.--Critiques.
+
+VIII. _Le tableau des Thermopyles_.--1800-1802.
+
+Nouvelles tudes de David.--Polygnote et Prugin.--Amour de David pour
+son art.--Rflexions et conseils de David.--Le 18 brumaire.--Bonaparte
+et David.--_Portrait questre de Bonaparte_.--David devient
+monarchique.--Le chapeau de Bonaparte.--Procs de Topino Le
+Brun.--Charlemagne, Bonaparte.--Muse des Petits-Augustins.--Genre
+anecdotique.
+
+IX. lves de David. coles rivales.--1805-1810.
+
+David et Pie VII.--J. G. Drouais.--Fabre, la comtesse d'Albany.--Girodet
+de Trioson.--Lettre de Girodet.--Mlle Candeille.--_Ossian_.--David chez
+Girodet.--crits de Girodet.--Sa mort.--F. Grard.--_La
+Psych_.--Qualits de Grard.--Mme Rcamier.--_Bataille
+d'Austerlitz_.--Grard pendant la Restauration.--A. Gros.--Ses premiers
+ouvrages.--_Les pestifrs de Jaffa_.--Raction dans les arts.--Gros
+pendant la Restauration.--Le clotre des Capucines.--Atelier de
+Gros.--Sa mort.--Regnault; Vincent.--Prudhon; Mlle Mayer.--P. Gurin;
+ses lves.
+
+X. Les Prix dcennaux.--1810.
+
+Visite de Napolon David.--_Tableau du Couronnement_.--Vivant
+Denon.--Prix dcennaux.--But incertain des artistes.--Tableaux
+officiels.
+
+XI. David reprend le tableau des Thermopyles. 1810-1815.
+
+Les deux Monrose.--Praticiens classiques.--Moris.--Figure de
+_Lonidas_.--Observations sur les _Thermopyles_.--David en 1813.--David
+chez Curtius.--Portraits de Napolon.--_Mort de Socrate_.--Officiers
+russes chez David.--Le bouquet de lis.--David au 20 mars 1815.--Napolon
+ l'atelier de David.--David avec ses lves.--Veille du dpart pour
+l'exil.
+
+XII. Temps d'exil. Mort de David. cole nouvelle. 1816-1825.
+
+David Bruxelles.--David et le roi de Prusse.--David s'tablit
+Bruxelles.--_L'Amour et Psych_.--_Tlmaque_.--Maladie de
+David.--Honneurs funbres.--cole nouvelle.--Gricault.--Le _Radeau de
+la Mduse_.--Influence allemande.--Lord Byron, Walter Scott.--cole
+romantique.--M. V. Schnetz.--L. Robert.--M. Ingres en 1805.--_Voeu de
+Louis XIII_.--_Apothose d'Homre_.
+
+XIII. Conclusion.
+
+Liste des lves de David.
+
+APPENDICE.
+
+Les Barbus d' prsent et les Barbus de 1800.
+
+Les Barbus, par M. Ch. Nodier.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT.
+
+
+Il y a plusieurs annes que l'ouvrage que je prsente aujourd'hui au
+public est compos, mais diffrentes raisons m'en ont fait diffrer la
+publication jusqu' ce jour; la principale a toujours t le choix du
+moment o je pourrais trouver le public dispos accueillir cette
+histoire du peintre Louis David et de son cole. L'admiration pour les
+ouvrages de cet illustre artiste a t si exclusive jusqu'au moment de
+sa mort, et ils ont t critiqus, dnigrs mme avec tant de violence
+et d'injustice pendant les quinze ou seize annes qui ont suivi son
+exil, qu'il m'a paru indispensable d'attendre que le temps et calm
+l'effervescence de ces passions contraires, et qu'il devnt ainsi
+possible de porter sur les travaux de David un jugement impartial, et de
+le faire accepter avec calme aux lecteurs. Si je ne me trompe, ce moment
+est venu, et les compositions de David, aprs un examen rigoureux de
+prs de vingt annes, sont sorties triomphantes de cette rude preuve.
+Ses dfauts, car quel est le matre qui n'en ait pas? rsultent bien
+moins encore de la tournure de son esprit que des circonstances
+extraordinaires avec lesquelles il s'est trouv aux prises pendant sa
+vie. En effet, L. David, dj peintre et matre clbre la fin du
+rgne de Louis XVI, devenait bientt aprs l'interprte des passions qui
+agitaient la France en 1791. L'poque terrible de la Terreur, o le nom
+de l'homme politique se trouve si tristement inscrit, fut pour l'artiste
+une occasion de renouveler compltement son talent et sa manire, et le
+conduisit dans la voie qu'il a suivie en produisant ses deux plus beaux
+ouvrages, le tableau des _Sabines_ et _le Couronnement de Napolon_.
+
+Depuis prs d'un demi-sicle que ces tableaux ont t examins et
+critiqus par deux ou trois gnrations dont les ides et les gots ont
+t si diffrents, leur mrite est aujourd'hui paisiblement reconnu.
+Mais un point que personne ne conteste est la supriorit de David,
+non-seulement sur ses contemporains, mais encore sur les matres
+anciens, comme chef d'cole. Aussi, malgr le reproche qu'on lui a si
+frquemment adress d'avoir exerc un empire absolu sur ceux qui
+cultivaient les arts dans le mme temps que lui, est-on forc de
+reconnatre aujourd'hui qu'aucun matre n'a moins impos sa manire;
+qu'il en a mme chang quatre ou cinq fois, et qu'enfin, lui, dont
+l'enseignement tait bas sur des principes fixes, mais si larges dans
+leurs applications, a form des artistes dont les talents offrent une
+diversit remarquable. L'ascendant de David sur le got de ses lves
+pouvait-il tre tyrannique, lorsque l'on compte parmi ceux-ci Drouais,
+Girodet, Grard, Gros, M. Ingres, M. Schnetz, Lopold Robert et Granet,
+tous caractriss par un gnie si diffrent? On ne craint pas de
+l'affirmer, aucune des coles des plus clbres matres modernes n'offre
+un pareil rsultat, et ce sera toujours une gloire pour David d'avoir
+fond et entretenu, pendant plus d'un demi-sicle, une vritable cole,
+peut-tre la dernire qui ait pu tre constitue et qui se maintienne
+encore.
+
+Les productions des arts, comme celles de la littrature, se ressentent
+toujours des vnements auxquels l'artiste ou l'crivain s'est trouv
+ml, des erreurs, des prjugs de l'poque qu'il a traverse. Plus
+qu'aucun autre, David a cd l'influence exerce sur les esprits par
+les gouvernements sous lesquels il a vcu, depuis les dernires annes
+de la monarchie jusqu' la rentre des Bourbons en France, en 1815. Il
+est sans doute regrettable que l'homme se soit montr si faible et si
+versatile; mais c'est une chose, la fois curieuse et instructive que
+de voir avec quelle promptitude, avec quelle fidlit les impressions
+diverses et souvent contraires qu'a reues l'artiste ont t reproduites
+dans les ouvrages qu'il a successivement achevs sous Louis XVI, pendant
+la Terreur, sous le Consulat et pendant le rgne de Napolon. On peut
+comparer le gnie et le talent de David un miroir; c'est avec la mme
+fidlit, c'est avec la mme impassibilit qu'ils ont reproduit, sans
+choix et involontairement, toutes les nuances des rvolutions politiques
+et intellectuelles travers lesquelles l'artiste a pass sa vie.
+
+La part accidentelle que David a prise tous les vnements de son
+temps, les rapports qu'il a eus avec plusieurs de ses contemporains les
+plus clbres, rpandent sur l'histoire de la vie et de l'cole de ce
+matre un intrt que, bien loin de le ngliger, nous nous sommes
+efforc de faire ressortir. On trouvera dans cet ouvrage des dtails
+anecdotiques sur les liaisons ou les entrevues que David a eues avec les
+hommes de 1793, avec Napolon, Pie VII, le roi de Prusse et d'autres
+personnages historiques; ces dtails, nous l'esprons du moins, sont
+tout fait propres, non-seulement faire connatre le caractre de
+l'homme, mais montrer l'importance que l'on attachait son talent.
+
+
+
+
+DAVID, SON COLE ET SON TEMPS.
+
+
+
+
+I.
+
+L'ATELIER DES HORACES.
+
+
+Celui qui, matre d'une ide et soutenu par ses talents, a exerc
+pendant plus d'un demi-sicle en France et en Europe une influence
+directe, forte et constante sur les arts qui dpendent de l'imagination,
+du got et mme de l'industrie, cet homme appartient de droit
+l'histoire. Tel fut le peintre Louis David, dont la vie, comme on sait,
+a t si fortement agite par les grands vnements de la rvolution
+franaise.
+
+Ces Souvenirs ont pour objet de faire ressortir le gnie propre de David
+et les principes que ce grand artiste a transmis son cole. Ils feront
+connatre premirement le caractre de la rforme tente dans les
+beaux-arts quelques annes avant le temps o clata la grande rvolution
+de 1789; secondement, quels taient les principes de cette rforme,
+ainsi que la manire dont ils furent interprts par les artistes
+franais, et en particulier par David devenu chef d'cole; puis les
+modifications apportes ces principes par les nombreux lves de ce
+matre jusqu'en 1816, lorsque, banni de France, il put assister, au
+moins par la pense, aux attaques diriges contre le systme qu'il avait
+tabli par son enseignement et par ses oeuvres; et enfin la restauration
+de la doctrine de David, remise en honneur par quelques-uns de ses
+dernire lves, aprs la mort de leur matre.
+
+L'ensemble des vnements qui se rapportent ces vicissitudes de l'art
+se trouvant compris dans l'espace de quatre-vingt-deux annes
+(1772-1854), on ne peut s'attendre trouver un rcit trac de suite par
+le mme tmoin. Aussi les faits varis contenus dans cet ouvrage
+reposent-ils sur les tmoignages de trois autorits diffrentes: la
+tradition, les crits dj faits sur cette matire, et les souvenirs
+d'un homme qui a t l'lve de David, qui a connu particulirement cet
+artiste pendant les vingt-cinq dernires annes de sa vie, et que sa
+position et ses tudes ont peut-tre plac plus favorablement que
+d'autres, pour retracer l'histoire d'une cole aux travaux de laquelle
+il n'est pas rest compltement tranger.
+
+Cet homme, demeur artiste obscur, tienne, que l'on ne verra figurer
+que quand son intervention sera indispensable pour donner plus de vrit
+aux vnements dont il a t tmoin, et de vie aux personnages qu'il a
+connus, tienne est entr dans sa soixante-treizime anne. Il a donc vu
+se drouler prs des trois quarts d'un sicle, et l'un de ceux des temps
+modernes les plus fertiles en grands vnements. Enfant en 1789, son
+pre lui fit parcourir tout Paris le lendemain de la prise de la
+Bastille; jeune, il traversa l'Empire; homme mr, il a assist aux
+rvolutions de 1814, 1830, 1848 et 1852. Si obscure qu'ait t la vie
+d'un homme d'une intelligence ordinaire, mais tmoin attentif de ce qui
+s'est pass pendant ces annes, ce qu'il en raconte ne peut tre dnu
+de tout intrt, et lorsqu'ainsi qu'tienne il s'est trouv plac un
+point de vue et prs de personnes qui lui ont permis d'observer les
+vnements et les hommes sous des aspects particuliers, peut-tre est-ce
+un devoir pour lui de transmettre aux autres ce qu'il a vu, entendu et
+prouv.
+
+Ds sa plus tendre enfance, tienne avait montr du got et quelque
+aptitude pour l'art du dessin. Son pre vit avec plaisir se dvelopper
+chez son fils une disposition qui semblait devoir le diriger vers
+l'tude de l'architecture. L'aisance dont jouissait la famille d'tienne
+engagea cependant ses parents lui faire suivre le cours des tudes
+classiques. Trop jeune encore (il avait huit ans) pour entrer au collge
+de Lisieux, o il devait tre lve, on le confia aux soins d'un matre
+tenant un pensionnat relevant de ce collge. cette poque, les ides
+du nivellement des classes de la socit taient dj fortement
+imprimes dans les esprits, et l'instinct de la bourgeoisie la poussait
+ oprer graduellement ce changement par l'instruction plus complte et
+plus forte qu'elle s'efforait de faire donner ses enfants. tranger
+tout esprit de systme, mais obissant cette impulsion qui entranait
+la classe de la socit laquelle il appartenait, le pre d'tienne
+dsirait avec ardeur que son enfant ret une instruction suprieure
+la sienne. Une anecdote concernant le pre et le fils fera juger de
+l'importance extrme et particulire que l'on attachait alors
+l'instruction des enfants.
+
+tienne avait t confi M. Savour au printemps de 1789. Le lendemain
+de la prise de la Bastille, au moment o Paris tait encore en moi de
+ce grand vnement, le pre d'tienne, inquiet, courut chercher son
+enfant pour le garder prs de lui. Il le ramena en traversant la ville
+depuis le quartier du Jardin-du-Roi jusqu' celui du Palais-Royal, o il
+demeurait. Pendant ce long trajet, les deux voyageurs eurent plus d'une
+occasion de voir l'agitation qui rgnait de tous cts. Cependant, au
+milieu de la confusion des ides qui se succdrent dans l'esprit du
+jeune colier, deux circonstances produisirent une forte impression sur
+lui, et se gravrent pour toujours dans sa mmoire: la cocarde tricolore
+que l'on attacha d'autorit son chapeau sur le Pont-Neuf, en face de
+la statue d'Henri IV, et l'effroyable dtonation d'une pice de 48, au
+moyen de laquelle on entretenait l'alarme dans la ville. D'ailleurs,
+l'enfant, comme s'il et pressenti que son existence devait se passer au
+milieu des temptes politiques, se sentit peu mu des cris du peuple et
+de l'agitation gnrale des citoyens. Cependant, arrivs au perron du
+Palais-Royal, le pre et son fils trouvrent l, plac en faction, l'un
+de leurs voisins, l'homme le moins belliqueux et le moins partisan de la
+rvolution qu'il y et sans doute dans le quartier. Arm d'un beau fusil
+de chasse damasquin, ple de fatigue et d'inanition, il tait demeur
+l six heures attendre consciencieusement que celui qui l'avait pos
+en sentinelle, et qui ne se souvenait plus de lui, vnt substituer un
+factionnaire sa place.
+
+Le petit tienne qui, ainsi que tous les coliers, aurait fait bon
+march de la chute d'une monarchie pour avoir un jour de cong, voulut
+entraner le voisin factionnaire en l'engageant rentrer chez lui. Mais
+l'honnte bourgeois, tout las et contrari qu'il ft de sa corve
+militaire, lui dit: Mon petit ami, quand on nous a confi un poste, il
+faut y rester, dt-on y mourir.
+
+Cette parole, que les vnements du jour et le trouble de la ville
+rendaient grave et solennelle, tomba jusqu'au fond de l'me d'tienne.
+Il devint pensif, et, lorsqu'il se fut loign du voisin en suivant son
+pre, aprs quelques minutes de silence, il demanda celui-ci: Mais
+qu'est-ce donc que la rvolution? que demande-t-on, mon pre? La
+question tait embarrassante. Le pre aimait tendrement son fils, et il
+craignait galement de lui transmettre une ide fausse, ou de faire
+germer dans son esprit des penses dangereuses. Mon enfant, rpondit-il
+aprs quelques instants d'indcision, qui redoublrent la curiosit du
+petit questionneur, mon cher enfant, il est bien difficile de te
+rpondre... Si tu tais plus grand... Le pre s'arrta encore, puis,
+rassemblant ses ides et cherchant profiter de cette occasion pour
+exhorter son fils au travail, il ajouta: Tiens, je ne puis mieux faire
+qu'en te disant que la rvolution dtruit toutes les distinctions entre
+les hommes. Dsormais il n'en existera plus qu'une, celle que la science
+et l'instruction mettront entre les ignorants et les savants. Ainsi
+travaille bien si tu veux te distinguer; il n'y a plus d'autre
+noblesse.
+
+Ces mots, qui n'taient peut-tre qu'une rponse vasive, se gravrent
+d'une manire ineffaable dans la mmoire d'tienne, et sans doute ils
+ont influ sur le destin de toute sa vie. Cependant, s'ils produisirent
+un effet salutaire, ce ne fut que quelques annes aprs, car tienne ne
+fut jamais qu'un pauvre colier, mme Lisieux, o il acheva sa sixime
+au milieu des meutes populaires et des troubles politiques toujours
+croissants qui amenrent bientt la suppression des collges.
+
+Pendant l'anne 1793, tienne, rentr dans sa famille, abandonna presque
+entirement les tudes classiques, pour se livrer au got naturel qui le
+dominait. Sans conseil et sans guide, il copiait de faibles gravures
+d'aprs les peintres acadmiciens dont la renomme durait encore, les
+Boucher, les Vanloo, les Bouchardon, les Natoire, etc. ce travail, qui
+passait pour des tudes, il faisait succder des occupations qui, si
+futiles qu'elles fussent, trahissaient mieux son instinct. Toutes ses
+rcrations taient employes construire des petits thtres dont il
+tait la fois le machiniste, le dcorateur, l'auteur et l'acteur.
+Bref, il perdait son temps; mais il le sentait, et ne cessait de prier
+son pre de lui donner un matre qui lui enseignt l'art du dessin.
+
+Dans cette circonstance, le pre d'tienne sentait toute l'importance
+d'un bon choix; et si jusqu'alors il avait tard satisfaire la juste
+impatience de son fils, c'est qu'il ne voulait le confier qu' un homme,
+ un artiste qui pt, ds ses premiers pas, le mettre dans la bonne
+voie. D'ailleurs, le rgime de la terreur tait dans toute sa force, et
+les inquitudes causes par les affaires publiques taient toute
+importance aux intrts privs.
+
+Cependant, dans cette anne terrible, on s'occupait parfois d'art; et
+malgr l'horreur qu'inspirait le comit de sret gnrale, dont David
+tait membre, les talents de cet artiste commandaient l'admiration de
+tous. On s'efforait de sparer l'homme politique du peintre, et ceux
+surtout qui, comme tienne, taient jeunes et ne voyaient en lui que
+l'auteur des _Horaces_ et du _Brutus_, prouvaient une vive curiosit de
+rencontrer ce peintre clbre. C'tait l'une des ides fixes d'tienne.
+
+La premire fois qu'il l'aperut, ce fut la fameuse fte de l'tre
+suprme (20 prairial an II.--8 juin 1794). Les annonces et les apprts
+pompeux que l'on avait faits pour cette crmonie ayant excit la
+curiosit d'tienne, son pre consentit le conduire aux Tuileries pour
+voir passer le cortge. Ce fut vraiment un beau et grand spectacle.
+Toutefois l'clat extrieur de cette fte le cda la proccupation
+qu'elle ft natre dans tous les esprits. Le pouvoir de Robespierre
+dclinait; on avait os lui dire qu'il prtendait la tyrannie, et l'on
+rptait tout bas que ceux qui voulaient sa perte avaient trouv moyen
+de le mettre en vidence pendant la fte, de manire compromettre sa
+popularit. En effet, lorsqu'tienne vit s'avancer les membres de la
+Convention nationale, rangs sur deux lignes, et comme il considrait
+attentivement cette masse d'hommes graves dcors de la ceinture et du
+panache tricolores, et tenant la main un gros bouquet de coquelicots,
+de bluets et d'pis de bl mr, son pre lui toucha l'paule et lui dit:
+Tiens, regarde, voil Robespierre; c'est celui qui marche seul, devant
+la Convention. tienne porta alors toute son attention sur cet homme
+qui avait encore la destine de tous les franais entre les mains. Sa
+taille tait mdiocre, sa figure ple, son expression sche et grave.
+cette crmonie, pendant laquelle il marchait de quelques pas en avant
+du large front que prsentaient les membres de la Convention, il
+s'avanait pas mesurs, la tte dcouverte, les yeux habituellement
+dirigs vers la terre, et sa dmarche compose et parfois incertaine,
+il tait facile de s'apercevoir que le rang part qu'on lui avait
+assign lui causait de l'embarras. Malgr la pompe et la nouveaut des
+ornements qui caractrisaient cette fte, le jeune tienne fut frapp du
+contraste qu'offrait l'expression morne et inquite de Robespierre
+compare l'agitation qui se manifestait par moments dans les rangs des
+reprsentants du peuple. Il observait cette disparate sans pouvoir s'en
+rendre compte, lorsque deux ou trois jeunes gens, marchant dans la
+contre-alle derrire lui et son pre, dirent demi-voix, et en faisant
+allusion Robespierre qu'ils voyaient passer aussi Ah! monstre que tu
+es, ton compte sera bientt rgl maintenant! Ceux qui entendirent ces
+paroles tremblrent, car la discrtion et le silence, en pareille
+occasion, indiquaient la complicit et taient punis de mort.
+
+Mais presqu'au mme instant l'attention fut dtourne par la voix d'un
+homme qui criait en marchant trs-vite: Place au commissaire de la
+Convention! La haie des curieux, qui bordait la grande alle des
+Tuileries, s'ouvrit, et l'on vit un reprsentant du peuple en costume,
+tenant ses deux fils par la main, et s'avanant avec vivacit vers le
+milieu du cortge pour faire presser la marche au groupe des juges du
+tribunal rvolutionnaire, qui prcdait celui des membres de la
+Convention. C'tait David, charg de la disposition de toute la fte,
+qui agitait son chapeau surmont d'un grand panache tricolore, pour
+faire maintenir les distances entre les diffrents corps des
+fonctionnaires de la rpublique formant le cortge.
+
+tienne ne fit qu'entrevoir David, mais l'apparition de cet artiste,
+dont tous les assistants rappelrent, en cette occasion, le talent et la
+gloire, fit une telle impression sur le jeune enfant, que depuis ce jour
+il redoubla d'efforts pour perfectionner ses tudes dans l'art du
+dessin.
+
+Cependant le 9 thermidor vint et Robespierre tomba. Il sera toujours
+bien difficile de faire comprendre ceux qui n'en ont pas t tmoins
+la terreur dont on fut frapp sous le rgne de cet homme, et la joie
+folle que l'on prouva immdiatement aprs sa mort.
+
+La premire ide qui vint tienne, quand il vit ainsi succder la
+satisfaction la crainte dans sa famille, fut de conjurer de nouveau
+son pre de lui donner un professeur de dessin. La difficult de faire
+un bon choix fut encore allgue, et cette affaire demeura suspendue. Le
+13 thermidor, quatre jours aprs le supplice de Robespierre, lorsque
+chacun allait et venait dans Paris sans savoir o, mais comme pour
+respirer un air plus libre, tienne fit une promenade aux Champs-Elyses
+avec son pre. L, profitant de la bonne humeur qu'avaient fait renatre
+les derniers vnements politiques, il employa toutes les cajoleries de
+l'loquence enfantine pour obtenir ce qu'il dsirait. Tout en changeant
+des instances pressantes et des promesses conditionnelles, le pre et le
+fils rentrrent par les Tuileries et se trouvrent bientt sous les murs
+du chteau, dans lequel se tenaient les sances de la Convention. Elle
+tait en permanence; et le pre d'tienne, qui, pour rien au monde,
+n'aurait voulu mettre le pied en ce lieu cinq jours auparavant, eut
+l'ide d'y conduire son fils. Ils pntrrent dans la salle, et par un
+hasard singulier trouvrent accs dans une des tribunes. La jeunesse
+d'tienne fut cause que chacun se prta pour lui mnager une place sur
+la premire banquette, en sorte qu'il put voir et entendre parfaitement
+ce qui proccupait l'assemble en ce moment.
+
+Le reprsentant du peuple, le peintre David, tait la tribune, o il
+balbutiait quelques paroles sourdes qu'il cherchait, mais en vain,
+opposer la fureur de plusieurs de ses collgues acharns le faire
+dcrter d'accusation. Il tait ple, et la sueur qui tombait de son
+front roulait de ses vtements jusqu' terre, o elle imprimait de
+larges taches. tienne avait souvent entendu parler des tableaux des
+_Horaces_ et de _Brutus_, il savait que David tait le peintre le plus
+renomm de l'poque; aussi, malgr les charges terribles qui s'levaient
+contre cet homme, ne fut-il frapp, que de l'ide de voir le plus habile
+artiste de France menac d'une mort prochaine. Mais il faut tout dire:
+la faiblesse de la dfense de l'artiste, la violence excessive de ses
+accusateurs et l'tat de souffrance et d'angoisse dans lequel tait cet
+homme, auraient fait natre la piti dans tout autre coeur que celui d'un
+enfant sur qui les grands vnements politiques n'avaient pas encore pu
+agir puissamment.
+
+Telle fut la triste et mmorable occasion qui fit connatre au jeune
+tienne celui qui, deux ans aprs, devait l'admettre au nombre de ses
+lves.
+
+On parla beaucoup dans le monde de l'accusation porte contre David et
+de sa condamnation la prison. ce sujet, les avis taient fort
+partags: les uns blmaient hautement l'indulgence dont on avait us
+envers un des membres du comit de sret gnrale, dont la culpabilit
+tait juge la plus flagrante; d'autres, sans nier ce que l'on
+reprochait David, soutenaient que l'on avait agi gnreusement, mais
+avec prudence, en sauvant la vie un si grand artiste que sa niaiserie
+et sa btise (telles taient les expressions employes alors) avaient
+rendu complice son insu des plus grands criminels.
+
+Pour tienne, le rsultat de ces discussions, ordinairement fort vives,
+tait de lui faire sentir le cas singulier que l'on faisait du talent de
+David, et d'exciter en lui la curiosit plus vive que jamais de voir les
+ouvrages de ce peintre. Mais les _Horaces_ et le _Brutus_, les deux
+tableaux de cet artiste dont on parlt alors, lui appartenant encore,
+taient placs dans un de ses ateliers particuliers o il n'tait pas
+facile de pntrer. Outre cela, on tait peu dispos faire les
+dmarches ncessaires pour arrivera ce but, et plus d'une fois,
+lorsqu'tienne ramenait la conversation sur ce sujet, lui imposait-on
+silence en parlant avec dgot des portraits de Marat et de Le Pelletier
+de Saint-Fargeau que David avait peints pour la Convention.
+
+Il fallut comprimer ses dsirs jusqu' ce qu'il se prsentt une
+occasion favorable de les satisfaire. Dans cette attente, tienne
+continua pendant quelque temps copier, dans la maison paternelle, les
+mauvais modles qui taient sa disposition, mais dont le mrite et
+l'autorit avaient t dj affaiblis dans son esprit par quelques
+conversations qu'il avait eues avec de jeunes dessinateurs plus gs que
+lui et instruits du changement de got que David avait opr dans les
+arts. Cependant le temps s'coulait en pure perte. tienne le sentait,
+le disait ses parents en les priant avec plus d'instances que jamais
+de le mettre sous la direction d'un artiste de talent. Enfin un
+architecte, ami de la maison, proposa pour matre un lve de David dont
+le mrite et la probit lui taient connus. Le professeur, qui tait
+dj connu de la famille, fut agr, et comme la jeunesse d'tienne et
+son caractre vif et aventureux semblaient exiger une surveillance
+attentive, ses parents lui firent enseigner le dessin prs d'eux.
+
+tienne eut donc pour premier matre un lve de l'cole de David,
+contemporain et condisciple de Fabre, de Girodet, de Grard et de Gros.
+Godefroy, tel tait son nom, tait g, en 1794, de vingt-deux
+vingt-quatre ans. Blond, paresseux, d'une honntet parfaite, ne
+manquant pas d'esprit, c'tait d'ailleurs un peintre plus propre faire
+des croquis et des compositions faciles qu' mettre bonne fin le plus
+lger ouvrage. L'une des premires questions que lui adressa tienne fut
+de savoir comment il faudrait s'y prendre pour voir les _Horaces_ et le
+_Brutus_ de David. Mais cette requte suggra au matre une rponse qui
+ruina les esprances de l'lve. Loin de partager les opinions
+politiques de David, Godefroy au contraire faisait partie des _jeunes
+gens, des muscadins cadenettes_ qui ragissaient contre les
+terroristes, sous la conduite de Frron. Il fallut donc qu'tienne
+renont encore voir les ouvrages de David, dont Godefroy, pour le
+consoler, lui faisait des croquis pendant les leons.
+
+Si ce jeune homme tait un brave et aimable garon, il faut dire aussi
+qu'il tait peu propre pratiquer et enseigner la peinture. Avec sa
+tte lgre et la paresse de son esprit, il avait trouv dans les
+agitations politiques du moment un emploi complet de ce qu'il y avait de
+disponible dans ses facults. Enrl dans l'escadron des _jeunes gens_,
+Godefroy, aux approches du 13 vendmiaire (an IV), employait les
+journes entires se promener avec ses compagnons sous les galeries du
+Palais-Royal, tranant d'une manire bruyante un grand sabre de
+cavalerie attach un ceinturon boucl sur sa redingote, et, ainsi
+affubl, passant son temps narguer les terroristes et les partisans de
+la Convention.
+
+Interrompant parfois le cours de ces expditions guerrires, Godefroy
+continua bien de venir chez les parents d'tienne; mais c'tait
+seulement pour donner des nouvelles de ce qui se passait Paris et des
+succs ou des revers alternatifs des _jeunes gens_ et des _terroristes_.
+Quant au dessin et la peinture, il n'en disait plus mme un mot.
+
+Aprs la journe du 13 vendmiaire, et lorsque le calme fut peu prs
+rtabli, le pauvre Godefroy, pour qui cette campagne malheureuse fut
+sans doute l'occasion de sa vie o il a montr le plus d'activit et
+d'nergie, cessa de venir dans la famille d'tienne. N'ayant qu'un
+talent mdiocre, il peignit, pendant quelque temps, des lampes chez
+Quinquet, dont le nom consacre le souvenir de son invention. Puis enfin,
+ne trouvant plus s'occuper en France, il se dcida passer aux
+tats-Unis, o il est mort quelques annes aprs.
+
+tienne a sans doute tir bien peu de profit des leons qu'il a reues
+de Godefroy, et cependant il a toujours conserv un souvenir tendre de
+ce bon jeune homme, qui, outre les prcieuses qualits de son coeur,
+avait le got des ouvrages excellents et a appris tienne connatre
+et apprcier les vrais chefs-d'oeuvre des arts.
+
+Mais le temps s'coulait et les progrs d'tienne taient insensibles.
+Pendant les annes 1794 et 1795, il alla habiter la campagne avec ses
+parents. Par un concours de circonstances qui ne peuvent tre rapportes
+ici, le jeune lve en peinture reprit le got des tudes classiques et
+revit la plupart des auteurs latins avec une ardeur et une nergie qui
+se rveillent rarement quand leur action a t interrompue. Cet acte de
+sa volont, couronn par un succs inattendu, lui fit faire de nouveaux
+efforts. Entre autres, il se mit seul et sans guide, dessiner le
+paysage d'aprs nature. tienne commenait se sentir plus fort; en
+rentrant Paris, vers l'automne de 1796, il tmoigna ouvertement ses
+parents le dsir d'entrer l'cole de David.
+
+Jusqu' cette poque, le caractre et les dispositions, de l'esprit de
+ce jeune homme avaient inspir des inquitudes sa famille. D'une
+vivacit excessive de corps, et souvent agit par les fantaisies d'une
+imagination plus mobile que productive, on pouvait redouter chez lui le
+premier effet des passions. Cette crainte, qui tait fonde, fit prendre
+aux parents d'tienne un terme moyen pour qu'il ret les conseils de
+David, sans qu'il ft expos tout coup au danger de se trouver au
+milieu de jeunes lves dont la conduite fort peu rgle n'tait soumise
+ aucune surveillance. On eut encore recours l'architecte qui avait
+introduit Godefroy dans la maison. Plus heureux cette fois, cet ami
+trouva moyen de faire entrer tienne chez un lve de David, qui ce
+matre avait prt, pour achever un tableau, l'atelier mme o taient
+placs ceux des _Horaces_ et de _Brutus_. De ce concours de
+circonstances, il rsultait qu'tienne serait pleinement satisfait,
+puisqu'il allait travailler sous un matre digne de sa confiance, qu'il
+verrait son gr les ouvrages de David, et qu'enfin ce clbre artiste,
+ayant entendu parler d'tienne, avait promis ses parents de surveiller
+ses tudes.
+
+Charles Moreau, le matre nouveau qui tienne venait d'tre confi,
+tait alors dans sa trentime anne. C'tait un homme bien fait de sa
+personne, dont la physionomie calme n'annonait rien moins qu'une
+imagination ardente. La nature l'avait dou d'une certaine aptitude aux
+arts, dont il tait facile de voir qu'il cherchait plutt profiter
+pour s'assurer une profession, que dans l'ide de courir follement aprs
+la gloire. Pendant le cours de ses tudes acadmiques, il avait obtenu
+un double succs fort rare. Aprs avoir remport le grand prix
+d'architecture, l'art qu'il avait tudi plus particulirement, on lui
+dcerna le second grand prix de peinture en 1792, la mme anne que
+Landon eut le premier. Cette double palme, conquise par des travaux
+recommandables, devait naturellement faire concevoir de hautes
+esprances pour l'avenir de Charles Moreau; toutefois cet artiste, dont
+le mrite particulier consistait en une certaine habilet employer
+avec got ce qu'il avait appris dans les coles, ne rpondit
+qu'imparfaitement ce que l'on attendait de lui. Il tait d'un abord
+froid, mais au fond plein de bont et de politesse; aussi tienne
+l'accepta-t-il avec joie comme matre, soutenu d'ailleurs par
+l'esprance de voir quelquefois David et d'arriver l'honneur de
+recevoir ses conseils.
+
+Mais le lieu o tienne allait tudier sous Moreau, l'atelier des
+Horaces, a t trop clbre et se trouvait trop voisin de l'cole o
+David enseignait ses lves, pour n'en point faire connatre la
+disposition en dtail. Ceux qui parcourent aujourd'hui les quatre
+grandes galeries du vieux Louvre, si spacieuses, si magnifiquement
+ornes, et remplies de tant de richesses, ne se doutent gure des
+hideuses salets qu'elles renfermaient encore vers 1786 et 97, lorsque
+le jeune tienne pntra dans ces lieux obscurs pour la premire fois.
+Les deux corps de btiment o sont tablis aujourd'hui les muses des
+Souverains et de la Chalcographie, du ct de la grande colonnade et en
+retour paralllement la rue de Rivoli, taient, ainsi que les autres
+parties du Louvre, habits par les artistes qui on avait laiss
+maonner intrieurement, quand l'tat lui-mme ne les faisait pas
+construire, une suite de cahutes qui, tirant toutes leur jour de la
+grande cour, mettaient dans l'obscurit le reste de ces vastes galeries,
+dont les murs, ainsi que les immenses charpentes de la toiture, taient
+ nu.
+
+On pntrait dans cette partie du Louvre par deux escaliers; l'un
+gauche, sous le guichet en entrant par la rue du Coq, qui n'existe plus,
+et l'autre en hlice, obscur, troit, dtruit maintenant, qui rpondait
+alors droite en entrant, sous le guichet du ct de l'glise
+Saint-Germain l'Auxerrois.
+
+Quant l'amas de ces constructions intrieures, accordes David, pour
+lui personnellement et pour ses lves, il se trouvait dans une partie
+du vide qui forme aujourd'hui la cage du grand escalier bti sous le
+rgne de Napolon, l'angle de la colonnade et de la face nord du
+Louvre, prs de l'htel d'Angivilliers.
+
+Ces dtails suffiront pour faire connatre quel tait l'tat intrieur
+d'un des plus beaux monuments de l'Europe, quoique, pour en complter le
+triste tableau, il soit indispensable d'ajouter que, prs des grands
+murs noirs adosss la colonnade, des espces d'immenses viers
+servaient de latrines toujours ouvertes d'o s'exhalait un air infect,
+qui ne se renouvelait qu'avec peine.
+
+Rien n'est tel que de trouver les choses convenablement tablies pour
+croire qu'elles n'ont jamais d tre autrement disposes. Ce qu'il est
+difficile de comprendre, c'est que la plupart des artistes cette
+poque, c'est que leurs femmes, leurs filles, ainsi que les amateurs
+opulents qui frquentaient les ateliers, toutes personnes bien leves,
+distingues mme par leurs gots et leurs habitudes, vivaient l sans
+qu'aucune d'elles tmoignt hautement l'horreur que l'obscurit
+dgotante de l'intrieur du Louvre devait naturellement leur inspirer.
+Mais cette tolrance s'explique par un seul fait: les artistes, leur
+famille et leurs lves y taient logs gratis. Aussi ne fallut-il rien
+moins que la volont de fer et le pouvoir de Napolon pour purger ces
+nouvelles tables d'Augias, et rendre le monument du Louvre une
+destination digne de la nation au milieu de laquelle il a t lev.
+
+C'est vers le mois d'octobre 1796 qu'tienne, g de quinze ans et demi,
+fit pour la premire fois son entre dans ces lieux. Muni de son carton
+et de ses crayons, ce ne fut pas sans peine qu'il parvint jusqu'
+l'angle tnbreux du Louvre, o, parmi tant d'autres, se trouvait la
+petite porte qui conduisait l'atelier des Horaces. Il monta une espce
+d'escalier roide, troit, dont les planches craquaient sous chacun de
+ses pas. Parvenu la dernire marche, en portant son regard vers la
+droite, il aperut un vaste espace sombre, form en partie par les gros
+murs du Louvre, et dans lequel taient entasss, l'un prs de l'autre,
+des chssis, des toiles peindre et de grands mannequins draps dont
+l'apparition lui inspira une terreur passagre. Mais gauche se
+prsentait une autre petite porte au-dessus de laquelle une ouverture
+vitre laissait passer un jour douteux.
+
+De quelque nature que soit un dbut, il cause toujours de la timidit.
+Le jeune arrivant balana quelques instants avant d'ouvrir la porte
+qu'il franchit enfin pour entrer dans l'atelier des Horaces.
+
+La nouveaut du lieu et des objets au milieu desquels il se trouvait
+aurait sans doute exclusivement excit sa curiosit, si l'embarras de se
+faire reconnatre et la prsence d'un personnage inconnu tienne
+n'eussent pas captiv son attention dans les premiers moments. C'tait
+la fin d'octobre; le froid commenait se faire sentir, et le quidam
+qu'tienne trouva l'atelier s'occupait, devant le pole, fendre une
+grosse bche en menus morceaux pour allumer le feu. Cet homme devait
+avoir de vingt-trois vingt-cinq ans. Il ressemblait en laid Socrate,
+et ses membres prsentaient cette sorte d'obsit, signe plus certain de
+paresse que de bonne sant. Ses cheveux, d'un blond sale et douteux,
+recouvraient peine son front bomb, sous lequel perait un regard
+oblique exprimant bien plus la dfiance que la pntration. C'tait
+Alexandre, le fils de Mme C., femme du peintre de batailles.
+
+ l'arrive d'tienne, Alexandre se leva et vint lui comme quelqu'un
+qui s'attend recevoir un nouveau venu, et quoique ce singulier
+personnage ne parlt gure que par monosyllabes et en s'aidant du geste,
+il parvint dsigner son jeune condisciple la place qu'il devait
+occuper pendant son travail, ainsi que les dessins qui lui serviraient
+de modles. Quand il se fut acquitt de ce soin, il s'approcha d'tienne
+en faisant un sourire clin et lui dit: Vous savez sans doute que le
+dernier entr chez les peintres fait le mnage? Tenez, ajouta-t-il en
+montrant le bois d'une main et en prsentant la petite hache tienne
+de l'autre, allumez le feu, car c'est aujourd'hui lundi; _on pose_[1] un
+nouveau modle l'atelier des lves de M. David, et il faut que
+j'aille tirer ma place au sort. Il n'eut pas plutt achev ces paroles,
+qu'il ouvrit la porte et descendit le petit escalier de bois qu'tienne
+venait de monter.
+
+Fait la vie de collge, tienne avait l'habitude de vivre avec des
+camarades; aussi, loin de se formaliser de la tche qui venait de lui
+tre impose, la remplit-il le plus promptement qu'il put, afin d'avoir
+le temps et le loisir de reconnatre le lieu trange o il se trouvait.
+Mais le feu tait peine allum, qu'un vacarme sourd se fit entendre
+au-dessous de l'atelier des Horaces. tienne prtait une oreille
+attentive pour dcouvrir la cause de ce bruit, lorsqu'Alexandre,
+remontant avec prcipitation, prit une toile peindre, et, s'tant
+aperu de l'tonnement d'tienne, lui dit: On a eu une peine de chien
+s'accorder sur la _pose_ donner au modle; c'est ce qui les fait crier
+comme vous entendez; mais je redescends pour prendre ma place; je n'ai
+pas t heureux, j'ai le numro 34.
+
+Rest seul de nouveau, cette fois tienne profita de l'occasion pour
+observer dans tous ses dtails le fameux atelier des Horaces. Ce
+vaisseau avait environ quarante-cinq pieds de long sur trente de large.
+Ses murs crpis en pltre taient recouverts d'une teinte en dtrempe de
+couleur gris-olive, et la lumire n'tait introduite en ce lieu que par
+une seule ouverture leve de neuf pieds au-dessus du plancher, et
+donnant sur l'esplanade du Louvre, sous la grande colonnade. Le long des
+deux parois latrales taient placs, gauche en entrant, le tableau
+des _Horaces_, et droite celui de _Brutus_. Outre ces deux ouvrages de
+David, principal ornement de cet atelier, on voyait une charmante
+bauche d'un enfant nu, mourant en pressant la cocarde tricolore sur son
+coeur; c'tait le jeune Viala.
+
+Mais si ces tableaux attiraient vivement l'attention par leur mrite,
+l'ameublement de l'atelier tait, en son genre, un objet de curiosit
+non moins piquant. Jusqu' cette poque, les meubles des maisons mme
+les plus opulentes de Paris taient encore fabriqus sur le modle de
+ceux du temps de Louis XV ou de Marie-Antoinette, tandis que ceux de
+l'atelier des Horaces portaient un tout autre caractre. Les chaises
+courantes en bois d'acajou sombre, et couvertes de coussins en laine
+rouge avec des palmettes noires prs des coutures, avaient t copies
+sur celles dont la reprsentation est si frquente sur les vases dits
+trusques. Au lieu des deux _bergres_ d'usage, on voyait d'un ct une
+_chaise curule_ en bronze, dont les extrmits des deux X se terminaient
+en haut et en bas par des ttes et des pieds d'animaux, et de l'autre un
+grand sige dossier, en acajou massif, orn de bronzes dors et garni
+du coussin et de draperies rouges et noires; le tout avait t
+fidlement imit de l'antique et excut par le plus habile bniste de
+ce temps, Jacob, d'aprs les dessins de David et de Moreau, son lve,
+prs duquel devait travailler le jeune tienne.
+
+Enfin le complment de ce meuble tait un lit galement l'antique,
+mais qu'habituellement on relguait, pour gagner de la place, dans ce
+grand espace obscur peupl de mannequins et plein de poussire, vers le
+quel tienne avait jet les yeux en arrivant.
+
+Au surplus, tous ces objets, excuts d'aprs le got et sur les ordres
+de David, taient, proprement parler, des _meubles d'atelier_,
+puisqu'en effet ce peintre les a copis dans ses ouvrages. C'est ce dont
+on pourra s'assurer en confrontant la description qui prcde avec les
+meubles qui se trouvent dans les tableaux de _Socrate_, des _Horaces_,
+de _Brutus_, d'_Hlne et Pris_, et dans le portrait bauch de Mme
+Rcamier.
+
+Il est propos de ne pas oublier que tout ce meuble tait excut dj
+depuis six ou sept ans, lorsque, en 1796, tienne le vit pour la
+premire fois. Alors, dans le public, ce got ne faisait que commencer
+se rpandre. On citait comme une nouveaut les meubles de Jacob d'aprs
+l'antique; Quinquet tait peut-tre moins fier de l'invention de ses
+lampes que des ornements trusques que les lves de David peignaient
+sur leurs montures, et l'on surprenait souvent les coiffeurs dans le
+fond de leur boutique, rflchissant srieusement devant une tte
+perruque, pour imiter la coiffure des soeurs des Horaces ou de la femme
+et des filles de Brutus, des tableaux de David.
+
+Mais revenons la dcoration de l'atelier. La face oppose celle o
+s'ouvrait la grande et unique fentre tait divise en trois portions.
+Celle du centre, la plus large, se terminait, en haut, par une
+archivolte au milieu de laquelle on avait pratiqu un grand oeil-de-boeuf
+vitr, qui laissait distinguer un autre mauvais escalier en bois faisant
+suite au premier, et conduisant un tage suprieur dont on aura plus
+d'une fois l'occasion de parler. Des petites portes formaient les deux
+divisions latrales de cette face, et elles taient remarquables par
+leur dcoration, qui consistait en toiles vertes retrousses par des
+clous d'or, absolument de la mme manire que le sont celles de la
+grande tenture qui garnit le fond sur lequel se dtachent la femme et
+les filles de Brutus, dans le tableau de ce nom.
+
+Quant au reste des objets rassembls avec ordre et une symtrie lgante
+dans ce lieu, il consistait en figures, en fragments de figures ou
+d'ornements antiques mouls en pltre. Ces pices taient suspendues aux
+murs ou poses sur un immense appui log dans le renfoncement cintr o
+se groupaient des statues entires ombrages par des branches, des
+couronnes de chne, au-dessus desquelles s'levait une grande palme
+trs-belle encore, quoiqu'elle ft jaunie par le temps.
+
+Le pole, car il ne faut rien omettre, tait tabli isolment, mais
+d'querre avec l'angle form par le ct de la fentre et celui o tait
+suspendu le tableau des _Horaces_.
+
+On se figurera facilement la surprise que durent inspirer tant de choses
+qui eussent mme t nouvelles pour beaucoup de gens, mais qui le
+parurent bien davantage au jeune tienne, qui ne connaissait que la
+maison paternelle et celles de quelques particuliers, aiss il est vrai,
+mais dans lesquelles le got nouvellement introduit dans les arts
+n'avait pas encore pntr.
+
+tienne avait bien eu l'occasion de voir jouer Talma au
+Thtre-Franais. Il savait mme qu'entre les qualits que l'ont
+attribuait cet acteur, on lui faisait un mrite particulier de
+l'exactitude rigoureuse avec laquelle il observait le costume des divers
+personnages qu'il reprsentait. tort ou raison, on rptait dans le
+public que Talma ne se dcidait jamais remplir un rle sans avoir t
+consulter les monuments antiques la bibliothque; on ajoutait que
+quand il avait fait sur le costume ses tudes et son choix, il allait
+les faire approuver par David. tait-il question d'un vtement, d'un
+meuble, d'un bronze ou d'une dcoration nouvelle, ils taient imits de
+l'antique et toujours David, ou au moins l'un de ses lves en avait
+fourni les dessins. Quoi qu'il en soit, ces ides n'taient encore
+admises que par les artistes et le petit nombre de personnes qui les
+frquentaient, en sorte que les objets, qui frapprent les yeux
+d'tienne l'atelier des Horaces le transportrent brusquement dans un
+monde nouveau. Cependant ce monde si restreint encore, mais qui devait
+bientt imposer toute la France et mme l'Europe son fanatisme pour
+l'antiquit, ce monde tait dj fort, et le jeune tienne allait tre
+adopt par lui.
+
+Malgr l'inexprience du jeune lve, cette journe passe dans
+l'atelier des Horaces et les rflexions que tant d'objets nouveaux lui
+firent faire agirent avec puissance sur son esprit. Dans la vie d'un
+homme, il y a toujours des circonstances dcisives qui l'enlvent la
+gnration dont il procde pour le placer au milieu de celle dont il
+fait partie. C'est ce qui arriva tienne en cette occasion. Il
+s'aperut tout la fois de combien on tait en arrire dans la maison
+de ses parents sur la marche qu'avaient suivie les arts depuis dix ans,
+et pressentit tout ce qu'il fallait qu'il connt et qu'il tudit pour
+rattraper le gros de l'arme dans laquelle il se trouvait enrgiment
+tout coup.
+
+Trois heures s'taient coules depuis le dpart d'Alexandre. Outre le
+temps d'inspecter l'atelier, tienne avait encore trouv celui de tracer
+une esquisse d'aprs un dessin fait d'aprs Michel-Ange par David, et le
+reste de ses curieux loisirs avait t employ observer en dtail ce
+qui occupait le milieu de l'atelier.
+
+Aujourd'hui que les procds et les mystres de la peinture l'huile
+sont connus de tout le inonde, on aura peine comprendre comment
+tienne se trouvait si favoris d'tre admis voir commencer un
+tableau, et quelle fut sa joie en pouvant considrer loisir une toile
+blanche de sept pieds, sur laquelle on avait report, au moyen d'un
+carrelage, les figures d'une grande composition. Tel tait encore
+cependant le mystre dont s'entouraient les peintres dans leurs
+ateliers, que l'espoir qu'eut tienne de voir commencer, faire et
+achever un tableau, fut une des satisfactions les plus vives de toutes
+celles qu'il prouva pendant cette matine. Ce fut donc avec la plus
+scrupuleuse attention qu'il tudia, on peut le dire, ce qui tait trac
+sur cette toile blanche pose sur un chevalet.
+
+David commenait alors son tableau des _Sabines_ dans une autre partie
+du Louvre o on lui avait accord un local plus vaste; en sorte que,
+pour obliger son lve Moreau, il lui avait prt son atelier des
+Horaces. Charles Moreau traitait le sujet de Virginius montrant au
+dcemvir Appius le couteau avec lequel il vient d'immoler sa fille.
+Cette composition, dans laquelle l'artiste s'tait efforc de multiplier
+les preuves de son double talent, ne put tre termine alors. Un an
+aprs qu'elle fut entreprise, Moreau, dont le talent en architecture
+tait tout fait recommandable, saisit fort raisonnablement l'occasion
+qui lui fut offerte de reconstruire l'intrieur de la salle du
+Thtre-Franais (de la Rpublique alors) rue Richelieu. L'excution de
+ce travail, qui lui lit honneur, l'engagea reprendre et suivre sa
+vritable carrire, qu'il a parcourue et qu'il a acheve avec honneur en
+Allemagne.
+
+Exemple trange des vicissitudes humaines! Ce tableau de _Virginius_,
+commenc en 1796 en prsence du petit lve de Moreau, devait, quarante
+ans aprs, lorsque l'artiste le termina en 1827, passer l'exposition
+du Louvre, sous les yeux du critique tienne, appel crire sur les
+arts dans le _Journal des Dbats_.
+
+Mais revenons l'lve attendant l'arrive de son matre dans l'atelier
+des Horaces. Midi sonnait quand il y entra. Moreau, comme on l'a dit,
+tait assez joli cavalier et se mettait fort bien. Toujours ras, fris
+et poudr avec soin, il portait ordinairement un habit bleu barbeau
+fonc, des pantalons gris clair et des bottes la hussarde. Son linge
+toujours frais exhalait un lger parfum d'iris, et l'on savait qu'outre
+une foule de petits soins que tous les hommes ne prenaient point encore,
+il poussait la recherche jusqu' ne faire usage que de rasoirs anglais,
+espce de crime de lse-nation cette poque.
+
+Charles Moreau avait t reu plusieurs fois dans la famille d'tienne,
+en sorte que ce costume lgant et fort convenable alors n'et
+aucunement tonn le jeune lve, si cette toilette, dans cette dernire
+occasion, ne lui et pas paru bien recherche pour un artiste qui allait
+se mettre son chevalet. La politesse affectueuse mais froide et
+rserve du matre d'ailleurs ne contribua pas peu tonner le jene
+homme, qui se soumit sans aucune rpugnance l'autorit de son nouveau
+matre, mais en se nourrissant du plaisir d'tre dans l'atelier des
+Horaces, et de l'esprance de recevoir les conseils directs de David.
+
+Il serait superflu d'entrer dans les dtails de l'excution du tableau
+de _Virginius_. Pendant que dura le trac et l'bauche de cette
+composition, Charles Moreau mit toute la bonne grce imaginable pour
+montrer son jeune lve, qui cependant n'tait encore que faible
+dessinateur, tous les procds qui se rapportent plutt au mtier qu'
+l'art de la peinture. Tout en recevant ces avis que les artistes
+transmettaient si rarement alors, tienne poursuivit ses ludes d'aprs
+le dessin, puis d'aprs le relief, en les entremlant de celles que
+Moreau lui faisait encore faire sur l'architecture.
+
+Cependant les journes passes en ce lieu paraissaient souvent longues
+et tristes tienne, dont la nature expansive ne s'arrangeait pas
+toujours de la contrainte et du silence que la gravit continue de son
+matre lui imposait. Le mystrieux, le monosyllabique Alexandre, qui,
+disait-on, tait rentr nouvellement de l'migration, et auquel David
+avait donn un asile, tait peu propre animer la conversation. Moreau
+d'ailleurs s'tait rserv le droit de rompre le silence, et pour en
+conjurer l'embarras, quand il se prolongeait trop, il se bornait
+chanter les trois couplets d'une romance fort la mode en ce temps: _Te
+bien aimer, ma chre Zlie_, qu'il interrompait soigneusement lorsque
+quelque difficult d'excution en peinture le forait retenir son
+souffle pour tre plus sr de sa main.
+
+Ce calme touffant et cette mme chanson qui l'interrompait
+priodiquement navraient quelquefois le coeur du pauvre lve, surtout,
+comme il arrivait souvent, quand les jeunes gens de l'cole de David,
+runis l'tage infrieur, lui faisaient penser, par leurs cris et
+leurs extravagances, au plaisir qu'il aurait eu prendre part leurs
+jeux.
+
+Plusieurs fois dans sa dtresse, le pauvre enfant, lorsqu'il se trouvait
+seul avec Alexandre, essaya, mais toujours en vain, d'entamer une
+conversation. Un jour qu'il crut s'apercevoir que la physionomie de cet
+homme tait moins sournoise que de coutume, il se hasarda lui demander
+quelles taient les personnes demeurant au-dessus de l'atelier, et que
+l'on voyait souvent passer derrire l'oeil-de-boeuf. Aprs un assez long
+silence, pendant lequel le questionn nettoyait tranquillement sa
+palette, il dit enfin: Est-ce que vous ne le savez pas?--Non. Une
+pause beaucoup plus longue succda la premire, et Alexandre, aprs
+avoir essuy tous ses pinceaux un un, et ferm soigneusement sa botte
+ couleurs, dit, en prenant son chapeau et ouvrant la porte pour s'en
+aller: C'est Pierre, Joseph, Maurice et Charles Nodier. Puis il laissa
+tienne seul.
+
+Au milieu de ce silence de trappistes, tout ce qui pouvait en rompre la
+monotonie devenait un vnement heureux pour tienne; et si ennuyeux que
+fussent la plupart des curieux venant visiter l'atelier des Horaces avec
+la permission de David, c'tait une espce de fte pour tienne, par
+cela seul qu'il entendait des gens parler.
+
+Une circonstance fort simple en elle-mme devint un vnement de la plus
+haute importance pour lui. Ce fut la visite annonce d'avance que David
+devait faire Moreau. Le chef de l'cole avait effectivement promis
+son disciple de venir voir o en tait son tableau de _Virginius_, et le
+jeune colier attendait ce jour avec une impatience inexprimable,
+curieux de revoir David qu'il n'avait pas mme aperu depuis la fameuse
+sance de la Convention. Enfin le matre entra en soulevant son chapeau,
+et tout aussitt tienne se leva, mais sans quitter sa place, tandis que
+Moreau s'avanait rapidement vers son maitre en lui tendant la main.
+
+Les deux artistes parlrent assez longtemps au sujet du perfectionnement
+des lignes de la composition, sans qu'tienne, si novice encore dans
+l'art, pt apprcier l'intention et la porte de ce qui fut dit. Mais
+les dernires paroles que laissa chapper David en rsumant ses
+observations sur l'ouvrage excitrent l'attention du jeune colier. Il
+faut te mettre en garde contre la roideur, mon cher Charles, dit le
+matre, tu as commenc (car ils se tutoyaient) par tudier
+l'architecture, et on se ressent toujours de sa premire ducation. Vois
+cette jambe-l, elle parat avoir t faite au tour comme un balustre.
+Les ttes de tes personnages se ressemblent entre elles, et les
+vtements compasss trahissent le soin trop minutieux que tu as pris en
+drapant tes mannequins... Prends garde!... prends garde ces
+dfauts!... la nature est plus capricieuse que cela... D'ailleurs
+l'ensemble de ton tableau est bon... un peu froid; fais-y attention, et
+n'oublie pas de rchauffer tout cela en finissant... Allons, bon
+courage... adieu et dfie-toi de la roideur.
+
+tienne tait naturellement port respecter ceux qui renseignaient, et
+d'ailleurs son inexprience ne lui permettait gure de former un
+jugement quelconque sur le _Virginius_ de Moreau. Toutefois, les
+remarques si justes de David, en cette occasion, rpandirent de la
+lumire dans son esprit, et il s'aperut que le matre avait au fond
+tmoign plus d'indulgence pour son lve que pour l'ouvrage.
+
+Comme David se disposait sortir, il s'approcha d'tienne, jeta les
+yeux sur ce qu'il dessinait et lui donna des encouragements avec
+bienveillance. Cette visite, ces paroles reues du peintre le plus
+renomm de France mirent la joie au coeur d'tienne et lui rendirent le
+sjour dans l'atelier des Horaces un peu moins lourd. Lorsqu'il fut
+revenu de son premier enivrement, il repassa dans son esprit toutes les
+circonstances qui l'avaient frapp pendant cette entrevue, et plus d'une
+fois il revint sur l'tonnement que lui avait caus la vue de David, de
+cet homme que sa rputation politique avait transform dans
+l'imagination de ceux qui ne l'avaient point vu en une espce de sauvage
+inabordable, tandis qu'en ralit il avait les formes les plus polies.
+Il rgnait dans son habillement une recherche grave, une propret tout
+opposes aux habitudes de la plupart des rvolutionnaires. Bien plus,
+malgr le gonflement d'une de ses joues qui le dfigurait, et quoique
+son regard et quelque chose d'un peu dur, dans l'ensemble de sa
+personne rgnait un certain air d'homme de bonne compagnie que peu de
+gens avaient conserv depuis les annes orageuses de la rvolution. Si
+l'on excepte la petite cocarde tricolore qu'il portait son chapeau
+rond, tout le reste de son costume, ainsi que sa manire d'tre,
+l'auraient plutt fait prendre pour un ancien gentilhomme en habit du
+matin, que pour l'un des membres les plus ardents du comit de sret
+gnrale. Aussi, tout en travaillant, tienne ne pouvait-il s'empcher
+de repasser dans son esprit les trois apparences si diffrentes sous
+lesquelles David s'tait dj offert ses yeux: d'abord comme membre de
+la Convention, portant le panache tricolore, et parcourant avec vivacit
+les Tuileries le jour de la fte l'tre suprme; puis la barre de la
+Convention, rpondant ses accusateurs par la pleur de son visage et
+les normes gouttes de sueur qui se dtachaient de son front; et enfin
+en artiste chef d'cole, en homme plein de politesse et de
+bienveillance, dans son atelier des Horaces.
+
+Cependant l'habitude de vivre dans le Louvre fit trouver tienne des
+distractions en rapport avec son ge et son caractre. Quoiqu'il se ft
+mis sur le pied de partager avec Alexandre le soin d'allumer le feu
+chaque matin, cependant il se chargeait volontiers de cette corve, qui
+lui fournissait l'occasion de lier connaissance avec les artistes
+voisins. Il se faisait journellement, entre les peintres habitant le
+palais du Louvre, des changes de menus services. Tour tour, le plus
+matinal d'entre eux fournissait, par exemple, de la braise ou un tison
+enflamm ses confrres, qui lui rendaient la pareille un autre jour.
+Comme tienne distribuait gnreusement le feu quand on lui en
+demandait, on lui en rendait aussi volontiers, et, par ce moyen, il
+arrivait pntrer dans l'atelier des artistes et voir les ouvrages
+auxquels ils travaillaient. Le petit flatteur n'avait garde d'pargner
+les louanges pour satisfaire sa curiosit, et les artistes, hommes faits
+et assez renomms alors, introduisaient le petit espigle dans leur
+atelier, lui expliquaient le sujet de leurs compositions, lui laissaient
+manier leurs brosses et leurs palettes, et enfin, aprs avoir savour
+ses loges, lui frappaient amicalement l'paule en lui donnant le feu
+qu'il tait venu chercher. C'est l'aide de ces petits stratagmes
+qu'tienne parvint voir peindre Van-Spaendonck, qui imitait les
+fleurs; Garnier, occup alors terminer son tableau de la _Famille de
+Priam_ admis au concours dcennal, l'excellent Taillasson, homme
+trs-spirituel et peintre de talent, et Valenciennes, qui ramona le bon
+got et les tudes svres dans l'art du paysage.
+
+Mais le voisinage qui offrait le plus d'attrait tienne tait celui
+des lves de David. Il ne tarda pas faire connaissance avec plusieurs
+d'entre eux, qui le surnommrent, cause de la position respective de
+l'atelier des Horaces et de l'atelier des lves, _le petit d'en haut_,
+sobriquet qu'il conserva assez longtemps, mme aprs tre entr au
+nombre de leurs camarades.
+
+Les premires paroles amicales qu'il reut dans cette cole lui furent
+adresses par Ducis, le neveu du pote de ce nom, et par Delafontaine,
+qui, aprs avoir expos plusieurs tableaux au Salon, est devenu un des
+plus habiles ciseleurs de Paris. En arrivant au travail ou en sortant de
+batelier, tienne retrouvait ses connaissances et ses nouveaux amis dans
+les grands corridors sombres du Louvre, o l'on se donnait rendez-vous
+pour les parties de jeu que l'on faisait le soir.
+
+_Le petit d'en haut_ ne tarda pas tre connu, au moins de nom, de tous
+les lves de David. On savait d'ailleurs qu'il devait entrer dans
+l'cole, o l'on tait dispos le bien recevoir, et on saisit une
+occasion opportune pour lui prouver qu'on l'y regardait dj comme
+admis. De temps en temps, les jeunes gens de l'cole de David se
+cotisaient pour offrir un modeste repas leur matre. Le matre et
+trente ou quarante jeunes gens partaient pied de Paris et se rendaient
+ Saint-Cloud ou Vincennes, chez un aubergiste prvenu d'avance, qui
+donnait cette troupe un dner dont le prix ne dpassait ordinairement
+pas la somme de quarante sous par tte. On eut l'ide de clbrer une de
+ces petites ftes que l'on peut dire de famille, et Ducis, en sa qualit
+de commissaire pour le repas, accompagn de plusieurs de ses
+condisciples avec lesquels tienne tait le plus li, vint inviter _le
+petit d'en haut_ se joindre eux pour fter le matre. La joie
+d'tienne fut inexprimable, et sitt qu'il eut donn les quarante sous
+d'cot, afin de ne pas tre oubli sur la liste, il chercha dans son
+esprit le moyen de prouver David et ses lves combien il tait
+sensible l'honneur qu'on lui avait fait, en le regardant comme faisant
+partie de l'cole. L'apprenti peintre, tout vif et tourdi qu'il ft, et
+tout mauvais colier qu'il eut t Lisieux et en pension, avait
+cependant un penchant inn pour l'tude. Des circonstances qu'il serait
+trop long de dtailler ici lui avaient fait reprendre ses auteurs
+classiques et lire un assez bon nombre de vers et de romans, pendant son
+sjour la campagne. Il s'exerait mme crire et rimer. Dans
+l'excs du bonheur que lui causa l'invitation au banquet offert David,
+il rsolut de faire des stances adresses au _restaurateur de la
+peinture_, projet qu'il excuta en effet tant bien que mal. Lorsque le
+chef-d'oeuvre fut achev, il le communiqua Ducis en qui il mettait
+toute confiance, pour savoir de lui s'il jugeait les vers dignes d'tre
+lus David vers la fin du repas. Quoique son oncle ft un habile pote,
+le nouveau camarade d'tienne ne se montra pas difficile, et il fut
+arrt non-seulement par les commissaires du repas, mais par tous les
+lves qui on avait fait connatre le dsir du nouvel initi, que les
+vers seraient lus. C'est Vincennes que l'on dna, et qu'au dessert,
+tienne, d'une voix faible et tremblante, lut David, prs de qui on
+l'avait plac, cinq ou six mauvaises stances qui furent accueillies avec
+bienveillance par le matre, et furent applaudies tout rompre par les
+quarante jeunes artistes qui s'taient tourdi le cerveau avec la
+piquette de l'auberge de la Tourelle.
+
+Ce petit vnement ne fut pas sans importance pour tienne, car, de ce
+moment, il fut adopt par David comme son lve, et entra, ainsi qu'on
+le verra bientt, dans son atelier, sur ce qu'on appelle vulgairement
+_un bon pied_. De plus, l'amiti contracte avec les lves, les parties
+de jeux formes, et des conversations sur les arts compensrent la
+froideur du sjour de l'atelier des Horaces, qui d'ailleurs changea tout
+ fait d'aspect par l'arrive inattendue d'un nouveau personnage qui y
+fut introduit.
+
+Un jour Charles Moreau, aprs avoir siffl une heure durant l'air: Te
+bien aimer, ma chre Zlie, s'arrta en clignant des yeux et en se
+reculant pour juger de l'effet de ce qu'il venait de peindre, puis dit
+tienne avec cet air calme qui ne le quittait jamais: tienne, vous ne
+travaillerez plus seul...; d'ici deux ou trois jours, quelqu'un
+viendra pour dessiner avec vous... Tout en disant ces paroles
+lentement, Moreau s'tait remis son chevalet, et l'excution de je ne
+sais quoi de plus difficile exigeant toute la sret de sa main, il
+demeura trois ou quatre minutes sans rien dire. tienne, sans quitter sa
+place ni son carton, avait tourn son regard interrogatif vers son
+matre, qui, l'avisant tout coup, lui dit toujours avec le mme
+sang-froid et les mmes interruptions: C'est une dame... oui... c'est
+une dame... c'est Mme de Noailles. ce nom qu'tienne connaissait
+bien, il remit le nez sur son ouvrage sans profrer un mot.
+
+Je n'ai pas besoin, tienne, ajouta Moreau aprs une autre pause encore
+plus longue que les prcdentes, de vous recommander d'avoir tous les
+gards et toutes les complaisances qu'elle mrite... Elle est plus
+avance que vous dans l'art du dessin... ce sera un stimulant pour
+vous... a ne vous fora pas de mal. Aprs avoir dit ces paroles, Moreau
+se remit chanter sa romance favorite, et il ne fut plus question de
+Mme de Noailles, jusqu'au jour o elle vint s'installer l'atelier des
+Horaces. Quant au discret et taciturne Alexandre, que Moreau avait
+prvenu part de la nouvelle lve que l'on attendait, il n'en souffla
+pas un mot tienne.
+
+Pendant les deux jours qui suivirent cette scne, tienne fut sur les
+pines, tant il tait curieux de voir paratre sa future condisciple. Il
+avait souvent entendu parler de Mme de Noailles comme d'une personne qui
+se distinguait par un vif amour pour les arts, mme par des dispositions
+trs-relles les cultiver; et tout Paris savait d'ailleurs que ses
+appartements taient dcors des tableaux de plusieurs jeunes peintres
+de l'cole nouvelle. Mais quelles pouvaient tre la figure et les
+allures d'une dame de la haute socit, qui prenait le parti d'tudier
+srieusement la peinture dans un atelier situ dans le Louvre, dont on a
+eu l'occasion de faire connatre les dispositions intrieures? ce
+motif de curiosit s'en joignait encore un autre. tienne avait vu le
+pre de Mme de Noailles une seule fois, mais dans un moment bien
+terrible, et il tait impatient de savoir s'il retrouverait quelques-uns
+de ses traits dans ceux de sa fille.
+
+Enfin le jour tant attendu arriva. tienne tait l'atelier des Horaces
+comme de coutume, huit heures du matin. Il allumait le feu quand il
+entendit le bruit des pas d'une personne qui montant l'escalier de bois,
+ouvrit bientt la porte sans hsitation et entra dlibrment dans
+l'atelier. C'tait Mme de Noailles. Sa tte tait couverte d'un chapeau
+noir, et de ses paules descendait jusqu'aux genoux une espce de
+pelisse fourre dont l'usage n'tait pas commun alors. Sa chaussure et
+son pied taient fins et lgants, et toute sa dmarche, o rgnait un
+mlange de confiance et de retenue, annonait une personne tout fait
+distingue.
+
+tienne n'prouva ni surprise ni timidit pour lui rpondre aprs
+qu'elle lui eut adress la parole. Elle alla prendre un carton qu'elle
+avait fait apporter la veille au soir, et demanda conseil son
+condisciple pour le choix de la place qu'elle pourrait occuper sans le
+dranger de la sienne. Tous ces petits prparatifs se firent sans
+embarras, sans affectation et mme sans beaucoup de paroles. On et dit
+que Mme de Noailles connaissait la vie d'atelier comme un peintre, et
+elle poussa mme la gentillesse avec tienne, qu'elle avait surpris
+faisant le feu, jusqu' lui dire que, dans les rgles, c'tait elle,
+la dernire venue, se charger de ce soin. Un change de sourires entre
+elle et lui acheva la connaissance, et quand le feu fut bien allum, ils
+se mirent au travail.
+
+C'tait Mme de Noailles ouvrir la conversation s'il lui convenait
+d'en avoir une avec tienne, qui, de son ct, attendit respectueusement
+une interrogation pour y rpondre. Mais il avait affaire une personne
+du monde, pourvue d'esprit et de tact; aussi n'y eut-il pas un seul
+instant d'embarras. Mme de Noailles savait le nom d'tienne et elle n'y
+ajouta pas monsieur; elle lui parla des vers qu'il avait faits pour
+David, des progrs que ce matre s'attendait lui voir faire dans son
+cole, des pices nouvelles que l'on donnait au Thtre-Franais et de
+mille autres sujets qui donnrent du charme la conversation de Mme de
+Noailles, et lui firent sentir qu'tienne n'tait pas tout fait
+indigne de l'entendre.
+
+Ce paresseux de Moreau, dit-elle tout coup, n'arrive ici qu' midi,
+j'en suis certaine. De la faon dont il se _bichonne_ tous les jours, il
+est bien difficile qu'il arrive avant cette heure son atelier. Aussi
+son tableau n'avance-t-il gure!
+
+On remplirait des volumes s'il fallait rapporter les conversations
+journalires que Mme de Noailles et tienne avaient ensemble, depuis
+huit ou neuf heures qu'ils venaient l'atelier jusqu' midi, moment du
+jour avant lequel le pauvre Moreau n'arrivait en effet que bien
+rarement.
+
+Mme de Noailles tait donc une personne spirituelle et fort aimable,
+ayant les manires les plus lgantes, trs-bien faite et assez jolie;
+ses cheveux chtains et son cou d'une blancheur blouissante taient
+surtout remarquables.
+
+D'aprs la manire assez leste dont Mme de Noailles s'expliquait sur les
+habitudes et le talent de Moreau, il tait difficile d'imaginer ce qui
+pouvait dcider cette dame venir se mettre sous sa direction, et quand
+tienne vit Moreau et sa jeune lve en prsence l'un de l'autre,
+l'colire parla au matre avec une aisance et en mme temps une
+familiarit protectrice si habituelle, qu'il semblait que, dans son
+installation l'atelier des Horaces, Mme de Noailles chercht
+principalement un lieu o elle put trouver les objets et les ressources
+matrielles indispensables pour tudier l'art du dessin.
+
+Jusqu' l'arrive de cette dame, le plus ou moins de vivacit d'esprit
+de Charles Moreau tait demeur pour tienne un problme, que le silence
+habituel tabli entre eux pouvait rendre douteux; mais lorsque la jolie
+jaseuse eut non-seulement donn la parole tout le monde, mais forc
+encore chacun de parler, le silence de Charles Moreau continua.
+
+L'effet de la prsence de Mme de Noailles l'atelier des Horaces fut
+donc de renouveler immdiatement cet air pais, combin de silence et
+d'ennui, qui y avait rgn jusque-l. La conversation n'avait pas
+toujours la mme activit ni le mme intrt, mais elle tait devenue
+libre, ce qui contribua vivifier l'esprit d'tienne et lui faire
+poursuivre ses tudes avec plus de verve et de suite.
+
+Mme de Noailles le proccupait beaucoup, non pas cependant de la manire
+que l'on pourrait croire; mais il prouvait un plaisir extrme se
+trouver habituellement dans une sorte d'intimit amicale avec une jeune
+et jolie femme de vingt-sept vingt-huit ans, ayant les habitudes d'une
+grande dame, et rpute pour l'une des femmes les plus la mode de
+Paris. La vanit de tout autre qu'un enfant de seize dix-sept ans se
+ft sans doute veille en pareille occasion; mais, il faut le dire la
+louange d'tienne, il sut profiter avec dlicatesse et modestie d'une
+bienveillance amicale dont l'effet fut, en lui inspirant le got des
+bonnes manires, de le prserver pour toujours des habitudes contraires
+que l'on prend ordinairement dans les coles.
+
+Rarement Mme de Noailles se rendait l'atelier plus tard qu' neuf
+heures et demie, ce qui forait tienne d'tre habituellement matinal,
+afin de prcder toujours sa condisciple. Il ne manquait gure de placer
+d'avance les siges et les divers objets dont elle faisait usage en
+dessinant, et jamais cette attention ne manqua d'tre reconnue par une
+lgre inclination de tte, accompagne d'un sourire. Au surplus, ces
+petites galanteries rciproques se reproduisaient sous mille formes, et
+sans parler de l'change des crayons et du papier, dont on supposait la
+qualit meilleure, il y avait toujours un instant de la matine, celui
+du djeuner, o la confiance et la jaserie devenaient plus entires et
+plus actives.
+
+La jeune artiste de l'atelier des Horaces arrivait chaque matin avec un
+petit panier cach sous son chle, dans lequel tait son djeuner, et
+assez souvent un livre. Le repas se faisait en commun sur le pole,
+l'une place d'un ct, l'autre de l'autre, et tous deux debout. Il faut
+avouer que les deux lves de Charles Moreau n'pargnaient pas toujours
+leur matre pendant son absence, et que le tableau de _Virginius_
+servait souvent de texte leurs malicieuses critiques. C'tait
+ordinairement sous ces auspices que commenaient le repas et la journe.
+
+Les provisions apportes par tienne taient beaucoup moins dlicates
+que celles de Mme de Noailles; aussi, tant par respect pour la belle
+convive que dans la crainte de lui voir refuser des aliments trop
+grossiers pour elle, tienne ne lui offrait rien, mais il acceptait
+simplement et avec plaisir ce qu'elle lui prsentait; d'autant plus
+qu'assez ordinairement la raret d'un fruit venu de Provence, ou d'un
+mets que l'on ne trouvait pas Paris, semblait plus propre exciter la
+curiosit d'tienne que sa friandise. Vers la fin de la collation, les
+devis recommenaient, et si Mme de Noailles avait remarqu quelque
+passage dans son livre, elle en faisait la lecture tout haut, ce qui
+fournissait des sujets intressants de conversation pendant le travail.
+
+Rien ne serait plus facile que de multiplier les rcits de scnes
+semblables, car elles se renouvelrent pendant prs de six mois; mais il
+convient de ne parler ici que de celles qui se rattachent immdiatement
+ l'histoire des arts et des moeurs de ce temps. Un matin que Mme de
+Noailles portait sur son visage l'expression d'une joie vive que le
+calme habituel de ses traits n'avait point encore laiss voir tienne,
+celui-ci se hasarda lui en demander la cause. Mon frre,
+rpondit-elle aussitt, revient de l'arme de Cond, et d'ici huit
+jours il sera Paris.
+
+Bien que les gots, les tudes et l'ge d'tienne ne le portassent pas
+s'occuper des affaires politiques, leur importance tait si grande
+alors, et on en parlait si souvent dans toutes les familles, qu'il tait
+difficile d'ignorer ce qui se passait. tienne savait donc qu'un bon
+nombre d'migrs, les uns aprs s'tre fait rayer de la liste, d'autres
+mme sans prendre cette prcaution, et au pril de leurs jours,
+rentraient en France. Mais s'il apprciait l'importance et les
+difficults attaches ces retours, comme il n'avait jamais vu le frre
+de Mme de Noailles, il se borna faire compliment cette dame de
+l'arrive prochaine de son frre, en lui tmoignant le plaisir qu'il
+prouvait de la voir si heureuse, mais sans avoir mme l'ide de lui
+adresser des questions sur l'migration de M. Alexandre de Laborde ni
+sur son retour. Seulement il ne put se dfendre de faire en lui-mme le
+rapprochement de la conduite du frre qui quittait l'arme de Cond, et
+de celle de sa soeur venant chercher en quelque sorte un asile dans
+l'atelier des Horaces, sous la protection du terrible rpublicain David.
+Ces ides se compliquaient d'autant plus dans son esprit, que, dans le
+cours des frquentes conversations qu'il avait eues avec Mme de Noailles
+il s'tait bien aperu, sans en tre tonn, qu'elle tait fort loigne
+de juger avec indulgence la conduite politique de David, mais que le
+talent de l'artiste la faisait passer, ainsi que beaucoup d'autres,
+par-dessus ce qu'on tait en droit de lui reprocher.
+
+Ces concessions particulires, fort communes alors, et qui aidrent si
+puissamment la fusion des partis opposs, n'taient que l'image en
+petit de ce qui se passait entre les hommes du gouvernement et presque
+par toute la France. On tait las de tous les excs commis, dsabus sur
+toutes les esprances folles que l'on avait conues, et dans le mme
+moment o David et quelques hommes de son parti reprenaient les manires
+polies de l'ancien rgime, et favorisaient la rentre de ceux qui
+avaient t combattre au del du Rhin en faveur de la monarchie; ces
+mmes migrs, las de faire une guerre inutile avec les trangers qui se
+moquaient d'eux, ou rappels invinciblement par le besoin de revoir leur
+famille et par l'espoir de rentrer dans leurs biens, risquaient jusqu'
+leur tte pour venir faire effacer leur nom de la liste fatale.
+
+Les femmes jourent alors un rle important l'poque o ces radiations
+taient si passionnment sollicites, et le plus ordinairement ce furent
+elles qui les obtinrent des hommes de la rvolution tenant encore au
+pouvoir, ou de quelques-uns, comme David, qui, sentant le cas que l'on
+faisait de leur talent, se montraient des plus empresss faire rentrer
+en France les familles qu'ils en avaient chasses quelques annes
+auparavant par; des lois terribles. Aussi celui qui nagure voulait
+boire la cigu avec Robespierre; qui prtendait qu'un rpublicain n'a
+besoin que de fer et de pain; qui n'avait pu se dfendre la tribune de
+la Convention; cet homme, David enfin, venait son atelier des Horaces
+vtu avec une certaine lgance, s'exprimait avec une politesse
+recherche, et mettait une espce de coquetterie montrer, dans la
+conversation, des gards aux personnes dont l'opinion politique tait le
+plus oppose la sienne. Cette dernire disposition frappa surtout
+tienne lorsque, peu de jours aprs avoir appris le retour du frre de
+Mme de Noailles, il vit arriver David l'atelier des Horaces, o la
+jeune dame, Charles Moreau, Alexandre et tienne taient runis en ce
+moment. David, employant les formes les plus polies, s'approcha
+respectueusement de Mme de Noailles en la complimentant _sur ce qui
+venait d'arriver d'heureux dans sa famille_; car ce fut de la sorte
+qu'il fit allusion au retour de M. de Laborde.
+
+Les journaux alors n'expliquaient, ne commentaient pas tout, comme sous
+les gouvernements constitutionnels. D'aprs l'exposition plus ou moins
+franche des faits, le public tait oblig d'en apprcier la vrit et
+l'importance; de juger de la situation des affaires et de se former par
+lui-mme une opinion. Tout ce travail, difficile mme pour un homme fait
+et rompu aux affaires, ne pouvait tre que bien faiblement accompli par
+un jeune lve en peinture, que son imagination vive et mme un peu
+romanesque entranait dans une sphre d'ides toutes diffrentes.
+
+Le plaisir que lui fit prouver la satisfaction de Mme de Noailles fut
+donc trs-sincre, de mme que sa surprise fut grande en voyant l'espce
+d'intrt que David paraissait prendre la rentre d'un migr. Ce
+conflit, cet amalgame de choses et d'ides incohrentes, fit natre dans
+l'esprit d'tienne une foule de rflexions contraires, dont le rsultat
+fut de le plonger dans une rverie profonde.
+
+David tait sorti de l'atelier; Charles Moreau et Mme de Noailles
+s'taient remis au travail, mais tienne resta assis auprs du pole,
+essayant vainement de composer un seul et mme homme de l'ancien ami de
+Robespierre et du nouveau protecteur des migrs. Pensif, il tenait son
+regard machinalement fix sur Mme de Noailles, qu'il ne voyait que par
+derrire. Ses cheveux chtain fonc, entours de bandelettes rouges la
+manire antique, faisaient ressortir la blancheur de son cou, qui tait
+lanc et fort beau. Ce rouge et ce cou blanc frapprent tout coup
+l'imagination d'tienne, excite dj par les rflexions que la visite
+de David lui avait suggres, et il lui sembla voir tomber la jolie tte
+de cette jeune femme. Ce ne fut mme qu'en faisant un grand effort sur
+lui qu'il parvint se rendre matre de l'agitation intrieure qu'il
+prouva en ce moment.
+
+Le souvenir des jours sanglants de 1793 vivait fortement encore dans
+toutes les mmoires, et l'on ne tardera pas comprendre pourquoi la vue
+de la jeune artiste fit renatre tout coup des images si funestes dans
+l'esprit d'tienne. Un jour, c'tait le 29 germinal de l'an II de la
+rpublique, tienne, g de douze ans, accompagnait sa mre, que la
+poursuite d'un procs avait force de se rendre dans le faubourg
+Saint-Germain. L'entretien avec le procureur ayant dur plus qu'on ne
+l'avait prvu, trois heures et demie sonnrent lorsque la mre et son
+fils partirent de la rue Gungaud pour rentrer dans le quartier du
+Palais-Royal. Le pont des Arts n'tait pas encore construit, en sorte
+qu'ils prirent le Pont-Neuf. Arrivs au del de la place Dauphine,
+tienne, se sentant entran avec violence par sa mre, lui demanda:
+Qu'avez-vous donc, maman, pour aller si vite? Puis, la voyant plir:
+Qu'avez-vous donc, maman? rpta-t-il avec inquitude.--Les charrettes!
+les charrettes! balbutia la mre en se htant encore davantage, tu ne
+les vois pas? Entends-tu le bruit? Viens! viens! courons vite! et ils
+allrent de toute leur vitesse.
+
+La mre d'tienne avait espr regagner son quartier bien avant quatre
+heures, l'instant du jour o avaient lieu les supplices. Mais, trompe
+dans ses calculs par la prolongation des affaires, elle faisait un
+dernier effort pour traverser le quai avant le passage du fatal cortge.
+Toute sa diligence fut vaine, et elle et son fils se trouvrent arrts
+par la foule prcisment la descente du Pont-Neuf, au moment o sept
+ou huit charrettes remplies de condamns dfilaient devant eux. Ple
+comme la mort, et sentant ses genoux flchir, la mre d'tienne fit un
+mouvement pour couvrir ses yeux et s'appuyer sur le parapet, lorsqu'un
+homme simplement vtu s'approcha d'elle et lui dit voix basse:
+Contraignez-vous, madame, car vous tes environne de gens qui
+interprteraient mal votre faiblesse. Ces mots, qui alors ne pouvaient
+tre dits que par un homme de coeur et de courage, avertirent la mre
+d'tienne du danger auquel son motion pouvait rellement l'exposer, et
+elle se roidit contre l'horreur du spectacle qu'elle ne pouvait plus
+viter.
+
+Quant son fils, malgr les battements douloureux de son coeur, il ne
+put s'empcher de cder la curiosit de regarder les vingt-cinq ou
+trente condamns que l'on tranait l'chafaud. Le convoi, retard par
+la foule, fut mme oblig de s'arrter quelques instants, ce qui permit
+au jeune enfant d'observer plus en dtail les traits de quelques-unes
+des victimes. Sur le devant d'une des charrettes tait une jeune et
+belle femme. Ses mains attaches aux ridelles soutenaient tout le poids
+de son corps pench en avant, et son visage couleur de pourpre, ainsi
+que le vague de son regard, annonaient le trouble ou plutt la perte de
+son intelligence. Prs d'elle tait une dame ge, ple et maigre, mais
+dont les traits nobles, dont l'expression digne et calme faisaient un
+contraste dchirant avec l'tat de sa jeune compagne, sur laquelle elle
+semblait jeter un regard tendre et protecteur. Enfin, dans une autre
+charrette, tienne remarqua aussi un vieillard de haute stature portant
+noblement sa tte jusqu'au moment suprme. C'tait le pre de Mme de
+Noailles, M. de Laborde, banquier de la cour, qu'il vit l pour la
+premire et la dernire fois, et dont il apprit le nom en l'entendant
+rpter l'ignoble populace qui le profrait en le mlant d'horribles
+injures.
+
+Peut-tre s'tonnera-t-on moins prsent de la confusion d'ides que
+jetait dans l'esprit d'tienne tout ce qu'il avait vu et ce qu'il voyait
+ l'atelier des Horaces. C'tait le got nouveau qui rgnait dans les
+arts; c'tait une jeune femme la mode, dont le pre avait pri sur
+l'chafaud rvolutionnaire et qui, dans son amour pour la peinture, ne
+voyait qu'un grand artiste en David; enfin, c'tait David lui-mme,
+dpouillant le rpublicain de 1793, protgeant les migrs et faisant
+presque la cour aux gens qui portaient un nom. Tant de circonstances et
+de sentiments nouveaux, bizarres et contradictoires, ne pouvaient
+manquer de faire une profonde impression sur l'imagination du jeune
+tienne. Aussi son sjour l'atelier des Horaces tendit-il
+singulirement la sphre de ses ides et laissa-t-il dans sa mmoire des
+souvenirs ineffaables.
+
+
+
+
+II.
+
+DAVID L'ATELIER DE SES LVES.
+
+
+tienne, aprs s'tre familiaris dans l'atelier des Horaces prs de
+Moreau, mais plus particulirement par l'effet de l'mulation qui
+s'tait tablie entre Mme de Nouilles et lui, en copiant d'aprs le
+dessin et mme d'aprs le relief, se trouvait prpar entrer dans
+l'atelier des lves de David. Depuis le banquet de Vincennes, o il
+avait pindaris, il avait fait connaissance et tait mme dj li avec
+la plupart des jeunes gens de l'cole, en sorte que, lorsqu'il y entra
+la premire fois pour y travailler, il n'prouva rien de la gne que
+donne en toute espce d'apprentissage, la qualit de nouveau venu.
+
+La plupart des crivains qui nous ont transmis des dtails sur la vie
+des peintres et sur l'histoire de leurs coles ont omis de faire
+connatre certaines petites circonstances, qui aident mieux que quoi que
+ce soit jeter du jour sur les moeurs des artistes et sur les diffrents
+modes d'enseignement de la peinture. Pour ne pas laisser ici la mme
+lacune, nous suivrons tienne depuis son installation avec ses camarades
+jusqu'au moment o il a commenc peindre, tout en nous occupant de ses
+condisciples.
+
+Voici d'abord quelle tait la disposition de l'atelier des lves: plac
+immdiatement sous celui des Horaces, dont il avait les mmes
+dimensions, il ne prsentait de diffrence en grandeur que par le
+dessous de l'escalier en bois si bruyant, sous lequel se tenaient les
+plus jeunes lves, dessinant d'aprs la bosse, et parmi lesquels
+tienne se trouva compris. La fentre tait exactement ouverte et place
+de mme qu'au premier tage. Sur la droite, en entrant, au del des
+figures de pltre et des lves qui dessinaient d'aprs elles, s'levait
+un pole de fonte dans un renfoncement, et un peu au del, mais du mme
+ct, rgnait une large table soutenue par quatre poteaux de deux pieds
+de haut, sur laquelle on plaait le modle vivant. En face, par
+consquent gauche en entrant, tait un espace vide que les lves
+peintres occupaient avec leurs chevalets, et entre ceux-ci et la table
+du modle, s'arrondissaient, assis en demi-cercle, les lves
+_dessinateurs d'aprs nature_.
+
+Des planches sur tasseaux fixs au mur, la hauteur de sept pieds,
+servaient recevoir les toiles et les botes couleurs aprs le
+travail. Du reste, nul ornement, moins que l'on ne veuille donner ce
+nom de grandes taches de couleurs tales un peu au-dessous de la
+planche courante, et une foule de caricatures, dont quelques-unes
+assez anciennes, couvraient les murailles.
+
+David attachait quelque importance ces lazzis de ses lves; aussi,
+lorsque les traits d'un nouvel lve prtaient la charge, ne
+manquait-on pas de s'exercer la faire sur le ct du mur prs duquel
+se dtachait le modle, en sorte que quand David venait corriger ses
+lves il put la voir. Ordinairement il disait: _Elle est bonne_; ou
+_Elle est mauvaise_. Dans le premier cas, il demandait le nom de
+l'auteur; dans le second, il riait ironiquement, ce qui produisait un
+choeur de hues sourdes, la suite desquelles ordinairement la
+caricature tait efface.
+
+Le jour qu'tienne entra, c'tait au commencement d'une semaine, d'une
+dcade alors, et comme les lves ne pouvaient s'accorder sur la pose
+donner au modle, on choisit deux dputs, Ducis dont il a t question,
+et un certain Moris dont il sera parl, pour aller prier David de venir
+tirer ses lves d'incertitude et d'embarras. Le matre se rendit en
+effet leurs voeux et se mit en devoir de trouver une position. Mais
+avant de proposer son avis, il fit essayer au modle les postures
+diffrentes que les lves lui avaient donnes, et aprs les avoir
+examines, il en prit occasion de tancer une partie des jeunes gens qui
+frquentaient le soir les salles d'tude de l'Acadmie au Louvre, en
+leur disant que c'tait l qu'ils apprenaient, en copiant des modles
+dont les bras taient soutenus par des cordes et les pieds cals avec
+des coins de bois, faire _des attitudes acadmiques_ et des mouvements
+de convention. Je gagerais, dit-il en se tournant vers un de ceux qu'il
+savait tre des plus assidus aux tudes de l'Acadmie, que c'est toi qui
+as imagin cette belle pose, qui fait tendre la poitrine du modle comme
+une carcasse de volaille? Tu veux faire _ton torse_?... oui, je te
+reconnais l, et quand on fera des tableaux o il n'y aura ni pieds, ni
+mains, ni tte peindre, tu seras sr alors d'tre le plus habile.
+Messieurs, ajouta-t-il, en parlant tous, l'Acadmie on fait un
+mtier de la peinture, et on l'apprend comme un mtier ceux qui la
+frquentent. Faites-vous cordonniers, si vous voulez, je ne m'y oppose
+pas, mais ici on fait de la peinture.
+
+ la suite de cette allocution, coute avec le plus respectueux
+silence, David essaya plusieurs attitudes ayant un objet bien dtermin,
+et finit par choisir celle d'un homme qui lance une pierre. Le modle
+fit observer qu'il ne lui serait pas possible de conserver cette
+attitude plus de cinq ou six minutes sans se reposer. Eh bien! qui te
+dit le contraire? lui demanda-t-il, si cela ne t'arrange pas, va poser
+_ton Acadmie_; on te mettra des cordes aux pieds et aux mains comme
+un polichinelle. Puis, remettant sous son bras sa canne qu'il avait
+pose sur la table du modle: Eh bien! Messieurs, ajouta-t-il en s'en
+allant, tes-vous contents?--Oui, monsieur David, dirent les deux
+dputs qui l'avaient amen.--C'est bon. Je reviendrai midi voir ce
+que vous aurez fait.
+
+ cette poque, l'atelier tait dgarni de tous les lves forts, qui
+venaient d'achever leurs tudes depuis quelques annes. Les noms de
+Fabre, de Wicar, de Girodet, de Grard, de Serangeli et de Gros
+retentissaient encore parmi les lves, mais ces hommes taient dj
+considrs comme matres. La plupart d'entre eux avaient obtenu le grand
+prix de Rome, ou en taient au moins jugs dignes. Fabre avait t
+couronn et avait expos sa figure de _Can_, dont Mme de Noailles mme
+avait fait l'acquisition. Girodet avait envoy son _Endymion_ et mme
+son _Hippocrate_, de Rome, Serangeli (de Milan) avait termin son
+_Orphe et Eurydice_, ouvrage dont le succs fut bien plus grand que le
+mrite; dj Grard avait jet les bases de sa rputation en faisant
+paratre son _Blisaire_; enfin on comptait sur Gros, fix en Italie,
+mais qui ne revint et ne se fit connatre en France que plus tard, en
+1801 et 1802. Afin de fixer les poques aussi prcisment qu'il est
+possible, il est bon de rappeler que l'exposition du _Blisaire_ de
+Grard date de 1795, et que l'poque vers laquelle tienne est entre
+l'cole de David se rapporte la fin de 1796 et au commencement de
+1797, lorsque le matre commenait son tableau des _Sabines_.
+
+Les tudes taient donc faibles en ce moment l'atelier des lves. Les
+plus distingus d'entre eux taient Pierre et Joseph Franque, deux
+frres jumeaux natifs du Jura, auxquels la Convention avait allou une
+petite pension cause des dispositions qu'ils avaient montres pendant
+qu'ils gardaient les troupeaux dans leurs montagnes. Aprs eux venait
+Broc, Gascon qui ne manquait pas de dispositions, mais chez lequel des
+singularits de caractre avaient dvelopp une vanit purile.
+Mulard-_Bavard_, pithte rime qu'on ne manquait jamais d'ajouter son
+nom, selon l'usage des coles, o l'on dit la vrit crment. Mulard
+tait un des praticiens les plus avancs, mais, sans imagination et sans
+talent saillant, il puisait le peu d'ides qu'il avait justifier, par
+un babil sans fin, l'pithte que l'on accolait son nom. En 1796, il
+tudiait encore l'atelier avec Gautherot, vieux rpublicain
+incorrigible, un peu moins bavard que son condisciple, peintre mdiocre,
+crivain de pamphlets politiques, et particulirement recommandable par
+le got et le talent rel qu'il avait pour composer des complaintes
+srieusement bouffonnes sur les assassins clbres que leurs crimes
+conduisaient l'chafaud.
+
+Gautherot tait un grand homme de prs de six pieds, portant une grande
+perruque blonde, poudre, queue, et s'allongeant sur ses faces en deux
+normes oreilles de chien, qui avaient pour utilit particulire de
+cacher tant bien que mal une dartre vive qui dvorait l'une de ses
+joues. D'ailleurs bon camarade, spirituel et assez amusant dans toutes
+les runions des lves. Ducis travaillait avec eux, quoiqu'il ft tout
+autrement dispos. Ce dernier avait encore peu d'habilet, mais il
+dessinait et coloriait avec assez de navet pour faire esprer qu'il en
+acquerrait par la suite. Ainsi que Broc, Robin et quelques autres lves
+de David, Ducis avait t pris par la premire rquisition et avait fait
+les guerres de la Vende en qualit de soldat rpublicain. Il avait
+assist plusieurs siges de villes, entre autres celui de Granville,
+en Bretagne. Mais l'affaire de Quiberon fit une impression si pnible
+sur Ducis, homme brave et brave homme tout la fois, qu'il se servit du
+double crdit de son oncle le pote et de son matre David pour obtenir
+son cong et venir chercher un asile dans l'atelier du restaurateur de
+l'cole.
+
+En politique, la raction contre le jacobinisme, flagrante alors, se
+faisait sentir jusque dans l'atelier des lves de David. Mulard et
+Gautherot, pendant le repos des modles, ne manquaient pas de faire des
+harangues. Gautherot, en particulier, s'efforait d'entretenir parmi les
+nouveaux lves les doctrines rpublicaines, qu'on y avait professes
+jusque-l. Mais le vent commenait changer, et parmi ceux de leurs
+camarades qui n'taient point d'humeur entendre vanter les exploits de
+1793, se distinguaient Ducis, Roland et Moris.
+
+Roland tait un crole de la Martinique, honnte, brave, peu spirituel,
+excessivement fort de corps, et qui travaillait comme un galrien la
+peinture pour se faire une profession et rparer les pertes que sa
+famille avait faites lorsque la rvolution ruina les colonies. Roland,
+auquel on avait donn le surnom de _Furieux_, tait rellement colre et
+n'y allait pas par deux chemins quand on le contrariait. Il fit un jour
+une scne Gautherot, qu'il rencontra professant ses doctrines
+rpublicaines dans un caf. Il alla mme jusqu' lui proposer de se
+battre en duel. Quoique, dans cette occasion, Gautherot se comportt
+avec fermet, toutefois s'apercevant que son parti n'tait plus soutenu
+par l'opinion, il cessa presque subitement de venir travailler
+l'atelier des lves.
+
+Mais avant l'attaque ouverte et violente de Roland contre _les jacobins_
+(pour rappeler les dsignations du temps), on leur faisait souvent la
+guerre l'atelier sous le voile de la plaisanterie, et Ducis, entre
+autres, en avait organis une qui ne manquait jamais d'interrompre
+joyeusement les harangues politiques que Gautherot hasardait.
+
+Ducis avait la voix rauque, fausse et trs-basse. Pendant ses campagnes
+en Vende, il avait appris des chansons rpublicaines, et
+particulirement celle qui commence ainsi: _Le fanatisme insens,
+l'ennemi jur de notre libert, est expir_. Or il la chantait de telle
+sorte que quand il avait prononc _le fa..._, il s'arrtait sur la note,
+travaillant pendant une minute ou deux sa peinture, puis, au moment o
+l'on s'y attendait le moins, il reprenait en chantant: _natisme
+insens_; puis, aprs avoir coup par d'autres repos plus ou moins
+longs: _l'ennemi jur... de notre libert..._, il achevait sur des notes
+trs-graves et trs-lentes: _Est ex-pi-r!!!_ Et tous les lves en
+choeur rptaient avec la mme emphase: _Est expir!!! est expir!!!_
+
+Gautherot, qui ne manquait pas d'esprit, sentait bien la finesse de
+cette petite guerre et y rpondait par d'autres plaisanteries; mais
+Mulard, qui, non content d'tre _bavard_, tait encore pdant, ne
+trouvait rien de mieux pour rompre les chiens que de rappeler la dignit
+des artistes d'Athnes et de Rome. Alors les sifflets de se faire
+entendre et les instances les plus bruyantes taient adresses Ducis
+pour qu'il rptt sa chanson: _Le fa! le fa!_ Ducis, chante _le fa!_
+criait-on de toute part; et alors des joies, des cris et des hurlements
+sans fin se faisaient entendre aprs ces mots rpts de nouveau en
+choeur: _Est expir!!!_
+
+Cette scne d'coliers, choisie entre mille autres, parce qu'elle tait
+une parodie de choses beaucoup plus srieuses qui se passaient alors
+Paris et dans toute la France, donnera cependant une ide de la manire
+bruyante et dissipe dont on tudiait dans l'cole de David, ainsi que
+dans toutes les autres d'ailleurs. Quelquefois le tumulte y tait pouss
+jusqu' un excs dont on ne peut se faire d'ide, et, pour dire la
+vrit, on y perdait normment de temps.
+
+Rien cependant n'tait si rare que David pt surprendre ses lves au
+milieu d'un tel dsordre. Ordinairement quelqu'un de son cole, ou mme
+les lves des autres matres tablis dans le Louvre, rencontraient
+David parcourant les vastes corridors de cet difice, et couraient
+devant avertir les lves de son arrive. _Voil M. David!_ peine ces
+mots taient-ils prononcs que tout rentrait dans l'ordre et le silence,
+au point que l'on aurait, la lettre entendu une souris trotter.
+
+Les occasions o David donnait lui-mme un mouvement au modle de ses
+lves se prsentaient fort rarement. Pour viter ces embarras et rendre
+les tudes d'aprs la nature plus faciles et plus profitables, il avait
+eu l'ide de faire l'ensemble des lves une proposition qui fut assez
+gnralement accueillie et suivie mme pendant prs de deux ans. Ceux
+des jeunes gens de l'atelier que leur ge ou le plus ou moins de
+perfection de leurs formes rendaient propres servir de modle taient
+inscrits sur une liste, et _posaient_ tour de rle entirement nus. La
+sance tait de cinq heures et se renouvelait pendant les six premiers
+jours de la dcade. Quant aux trois derniers, ils taient employs
+copier _une tte_, pour laquelle chaque lve tait tenu par les
+rglements de poser lui-mme, ou de fournir un modle mercenaire ses
+frais. Ces conventions, qui n'taient pas toujours bien strictement
+observes, eurent cependant l'inapprciable avantage de faire passer
+sous les yeux des lves une immense quantit de natures trs-varies,
+et de les forcer renoncer aux habitudes faites, aux pratiques apprises
+d'avance et toute cette manire conventionnelle que David reprochait
+non sans raison la vieille cole, ou ceux des lves qui en
+suivaient les principes.
+
+En rsultat, David, qui l'entre dans la carrire des arts et pendant
+ses proccupations politiques avait employ tout ce qu'il avait de
+pouvoir pour renverser matriellement la vieille institution de
+l'Acadmie, poursuivait, en 1796, cette mme ide, mais d'une manire
+plus convenable, et surtout plus utile aux arts, en faisant la guerre,
+non plus aux hommes, mais aux doctrines surannes et fausses des vieux
+acadmiciens. cet gard, le matre et les lves mettaient un zle
+presque fanatique accomplir cette oeuvre.
+
+Midi tait le moment choisi le plus ordinairement par David pour visiter
+et corriger ses lves. Le peintre s'occupait alors du tableau des
+_Sabines_ dj bauch, et dont il repeignait la figure de Tatius.
+Pendant les heures qu'il consacrait au repos, il arrivait au milieu de
+ses lves. Mulard et Gautherot, plus rapprochs d'ge de David, et
+fidles d'ailleurs la confraternit rvolutionnaire, tutoyaient leur
+matre, usage qui ne cessa que quand ces deux artistes ne frquentrent
+plus l'cole. Quoi qu'il en soit, le respect que les lves portaient au
+matre dans l'atelier, mme les deux qui viennent d'tre nomms, tait
+profond, et toutes ses paroles les plus hasardes, les plus embrouilles
+mme, comme David, en laissait chapper quelquefois, taient coutes,
+peses et interprtes comme l'eussent t celles d'un prophte.
+
+Ces leons se rduisaient fort souvent en principes gnraux qu'il
+mettait l'occasion du premier travail d'lve qui lui tombait sous
+les yeux. En sorte que le dfaut ou la qualit qu'il y avait remarqu
+lui servait de texte pendant la revue de toutes les tudes des lves
+peintres et dessinateurs.
+
+Eh bien! disait-il au plus vieux de ses lves, qui persistait porter
+ses cheveux nous en queue de la longueur de dix-huit pouces, toi, tu es
+de l'ancien rgime, corps et me; tu peins comme tu te coiffes. Va, mon
+pauvre garon, tu es venu trop tt ou trop tard, tu as manqu le coche;
+tu aurais fait un excellent acadmicien... Puis, aprs une pause:
+Allons, va ton train, continuait-il... dans ton genre, a va trs-bien
+ce que tu fais. Et comme il avait rellement de l'affection pour ce
+vieil lve sans aucun talent, mais qui avait besoin de son pinceau pour
+vivre, il l'enseignait gratis et lui donnait ainsi l'occasion de
+profiter dans le monde du titre d'_lve de David_, recommandation
+puissante alors.
+
+Mais toutes les fois qu'il trouvait l'occasion de tomber bras
+raccourcis sur l'Acadmie et les acadmiciens, il ne la laissait point
+chapper, et plus d'une fois, pour la faire renatre, il alla exprs
+s'arrter devant la toile du vieil lve la longue queue.
+
+Ah! toi, c'est diffrent, disait-il en s'approchant de la peinture de
+Broc le Gascon, tu te crois du gnie; mais prends-y garde, a ne pousse
+pas tout seul dans la tte et il faut le cultiver. C'est comme une
+plante... Et alors David commenait une de ses comparaisons favorites,
+qu'il perdait, reprenait et reperdait pour la reprendre encore, tout en
+accompagnant sa harangue de rticentes causes par la difficult qu'il
+avait prononcer, ce qui le forait parfois de s'arrter court, en
+disant ses lves, qui riaient ainsi que lui: Ma foi, je ne sais plus
+o j'en suis; mais vous me comprenez, n'est-ce pas?--Oui! oui! monsieur
+David, rptait-on de tous cts; et il continuait. Enfin, tu
+m'entends bien, Broc, tu as des dispositions... pour le coloris
+surtout... coute bien; pour le coloris. Ainsi, ne va pas te mettre dans
+l'esprit que tu es un Raphal. Vois, tudie les matres qui te vont, qui
+te conviennent: Titien, Tintoret, Giorgion, les Italiens enfin, et puis
+reviens devant le modle, oublie les matres et copie la nature comme tu
+copierais un tableau, sans science, sans ide faite d'avance, avec
+navet, et tu seras tout tonn d'avoir bien fait. Allons, bon courage;
+je ne suis pas mcontent de ton travail... mais dis-toi bien que tu n'es
+pas encore un homme de gnie!
+
+Mulard, debout devant sa toile, attendait avec une expression pince la
+correction de son matre. Doyen des lves par l'ge, infrieur la
+plupart d'entre eux par le talent, il redoutait le franc parler de
+David, dont il se regardait comme le compagnon, en raison de la
+familiarit rsultant des habitudes rvolutionnaires. J'ai toujours
+te rpter... dit David qui fut tout coup interrompu par Mulard, dont
+il connaissait bien le pch mignon et le sobriquet, j'ai toujours te
+rpter, continua David sans se dconcerter, que tu fais maigre de
+dessin et froid de couleur. Cela n'empche pas que tu ne sois en tat de
+commencer un tableau pour l'exposition prochaine, ce que je t'engage
+faire. Mais en l'achevant, il faudra que tu te tiennes sans cesse en
+garde contre les deux dfauts que je te signale et tout ira bien.--Mais
+ne penses-tu pas, David, dit Mulard, avec sa voix de tte et son visage
+compos, que je...--Je t'ai dit ce que je pense et ce que tu dois
+faire. Mulard voulut parler encore; mais un sourire de David, auquel
+rpondirent ceux de tous les lves, fora le bavard se taire et
+reconnatre lui-mme, en riant aussi, l'inopportunit de ses rflexions.
+
+Oh! dit David en passant du chevalet de Mulard celui d'un autre
+lve, si on peignait avec la langue, celui-l ne laisserait gure de
+besogne faire aux autres. Un rire gnral, auquel prit mme part
+celui qui en tait l'objet, accueillit cette pigramme, laquelle
+succda un profond silence.
+
+C'est bien cela, dit-il Ducis, il y a de la vrit, de la navet
+mme dans le mouvement et la couleur de ta figure. Mais, ajouta-t-il en
+ayant l'air de parler tout le monde, quoique parlant de Ducis, il ne
+faut pas vouloir faire plus qu'on ne peut. Il faut traiter des sujets
+humbles, simples, familiers mme, si la nature nous a fait natre pour
+cela. Tel qui fera suprieurement des bergers, se fera moquer de lui
+s'il, veut peindre des hros. Il faut se tter, se connatre et puis
+aller sans se forcer... n'est-ce pas Ducis?--Oui, monsieur, et il
+passait un autre.
+
+Pour vous, mon cher ami, il faut faire peau neuve! C'est ainsi qu'il
+apostropha Granger, transfuge de l'cole rivale de Regnault dans celle
+de David. Voil ce que c'est que de recevoir en commenant de mauvais
+principes, ajouta-t-il, il faut oublier, _dsapprendre_, ce qui est bien
+plus difficile, tous les enseignements que l'on a reus. Voyez-vous, mon
+cher Granger, il vaudrait mieux pour vous et deux ou trois de vos
+camarades ici, _infects comme vous du virus acadmique_, que vous
+n'eussiez jamais touch un crayon. Il faudra que vous employiez un an au
+moins pour gurir de ce mal, et puis alors seulement vous vous remettrez
+en route dans la bonne voie... Votre travail est bon... trop bon mme;
+car, voyez-vous, votre main en sait bien plus que votre tte. Vous
+rflchissez aprs que vous avez fait. Votre pinceau vous emporte, il
+est votre matre, et pour comble de malheur il a t mal dirig. Il faut
+oublier tout ce que vous savez, et tcher d'arriver devant la nature
+comme un enfant qui ne sait rien... M'entendez-vous bien?--Oui,
+monsieur.--M'avez-vous bien compris?--Oui, monsieur.--Eh bien, nous
+verrons cela la semaine prochaine.
+
+En allant vers un autre lve, mais poursuivant toujours son ide: Une
+mauvaise cole, dit-il, est comme une boutique de perruquier[2], dans
+laquelle on n'entre jamais sans en sortir avec du blanc son habit.
+
+En s'approchant du chevalet de Moris, qui s'tait retir de ct pour
+recevoir la leon du matre, David fit une lgre inclination de tte
+cet lve, comme pour le saluer. Moris avait plus de trente ans. Vtu
+d'une grande redingote bleue croise jusqu'au menton, portant une
+cravate noire et de grandes bottes de cavalerie, cet homme avait une des
+plus nobles figures qui se puissent rencontrer. Ses cheveux noirs et
+lisses dessinaient exactement la forme de son crne. Son nez tait
+lgrement aquilin et ses yeux grands fiaient couverts de paupires
+trs-larges. Ses traits taient beaux, et la majest et la douceur mle
+de force de sa physionomie inspiraient tout la fois le respect pour sa
+personne et un vif dsir de le connatre. Son histoire n'tait pas bien
+connue. On savait seulement qu'il avait servi aux armes, mais qu'un
+attrait invincible pour l'art de la peinture l'avait engag quitter sa
+premire profession.
+
+Moris avait ce qu'on appelle _une passion malheureuse_ pour la
+peinture, car il n'y tait nullement appel par ses dispositions. Cet
+homme, depuis qu'il tait entr l'cole de David, travaillait jour et
+nuit pour regagner les annes qu'il croyait avoir perdues. Ses moyens
+d'existence taient borns ce point qu'il vivait pour moins de vingt
+sous par jour. Mais il supportait toutes les privations qu'il s'tait
+imposes avec un courage, une grandeur d'me propres faire natre des
+regrets chez tous ceux qui connaissaient son inaptitude aux arts.
+
+Il tait facile d'tablir quelques points de comparaison entre don
+Quichotte et cet lve, car la vue de la moindre injustice rvoltait
+Moris jusqu' le forcer de prendre part toutes les querelles qui
+s'levaient et de s'tablir juge du diffrend. Ce gentilhomme, car il
+l'tait, faisait la police dans l'atelier. Quand les plus jeunes lves
+n'taient pas d'accord et levaient trop la voix, il allait eux, les
+interrogeait, les jugeait, prononait son jugement et sanglait quelques
+coups d'appuie-main sur celui qui avait tort, sur tous deux quand le
+tort tait partag, puis retournait tranquillement sa place pour
+reprendre sa peinture.
+
+Il va sans dire qu'une me de cette trempe avait des sympathies et des
+rpugnances galement prononces; aussi ne parlait-il jamais de Mulard
+et de Gautherot qu'avec une expression lgrement ironique, tandis qu'il
+tendait journellement la main, en arrivant, Ducis, Roland et
+Duffaut, avec lequel il finit par vivre en commun. Le caractre noble de
+Moris le faisait aimer de tous, et quoique ses productions ou plutt
+ses essais fussent de la dernire faiblesse, jamais, dans l'atelier, o
+la franchise tait si brusque et si moqueuse, personne ne fit la plus
+lgre allusion son peu de talent.
+
+Allons, courage, mon cher Moris, lui dit David en jetant les yeux sur
+sa toile, il ne faut pas vous dcourager. Puis, aprs quelques
+observations de dtails, le matre rpta: Allons, courage! c'est comme
+au combat...--Vous avez raison, monsieur David, interrompit le noble
+lve qui, par modestie, ne voulut pas laisser achever la phrase tout
+haut son matre, il faut vaincre ou mourir, dit-il voix basse. Et
+en parlant ainsi, ses paupires se baissrent et son visage rougit comme
+celui d'une jeune fille.
+
+Qu'est-ce que vous faites l? demandait peu aprs David un jeune
+homme qui peignait comme un fou, sans s'apercevoir que son matre tait
+derrire lui: Mais arrtez-vous donc un instant! continua-t-il en lui
+frappant sur l'paule, coutez-moi, N... J'ai ici quelques lves que je
+considre comme mes enfants, et j'agis avec eux comme il me convient;
+mais vos parents payent douze francs par mois pour que vous travailliez
+ici, or, je ne veux pas voler leur argent. Croyez-moi, tous n'avez
+aucune disposition et vous ne ferez aucun progrs; ainsi quittez l'art
+de la peinture.
+
+Aprs cette allocution, qui n'tait pas la premire de ce genre que
+David et faite cet lve, le jeune homme suspendit son travail
+pendant quelques minutes et le reprit bientt aprs sans s'mouvoir. Je
+ne sais pas pourquoi, dit alors le matre en s'adressant tous, comme
+quand il voulait rendre une observation moins pnible en la prsentant
+d'une manire gnrale; je ne sais vraiment pas pourquoi on a de la
+rpugnance se faire cordonnier ou maon, quand on peut exercer
+honntement et habilement ces professions, d'autant plus qu'il y a place
+parmi les ouvriers de ce genre pour ceux qui sont plus ou moins adroits.
+Mais tre peintre mdiocre, mauvais! oh! non, messieurs, je vous aime
+trop pour souffrir que cela arrive aucun d'entre vous.
+
+Eh bien, Georges, chantes-tu toujours de la musique de Glck? demanda
+David, en souriant, un gros garon d'une jolie figure qui avait
+entrepris une tude de grandeur naturelle.
+
+--Oui, monsieur, rpondit l'lve d'un ton gracieux et dlibr.
+
+--Eh bien, tu as raison, puisque tu l'aimes... Moi j'aime mieux la
+musique italienne. Prends garde au bras et la tte de ta figure, qui
+sont trop gros et mal dessins... tu as le sentiment de la couleur,
+c'est bon; a va bien... Oh! il est coloriste, rpta David en
+s'adressant tout l'atelier, mais, continua-t-il en se retournant vers
+Georges, Titien, Paul Vronse coloriaient bien, mais ils dessinaient
+les ttes et les bras mieux que toi. Voil ce que c'est que d'aimer la
+musique allemande, tu prfres l'harmonie la mlodie et tu fais de
+mme en peinture: tu fais passer le dessin aprs la couleur. Eh bien,
+mon cher ami, c'est mettre la charrue avant les boeufs. Mais c'est gal,
+fais comme tu sens, copie comme tu vois, tudie comme tu l'entends,
+parce qu'un peintre n'est rput tel que par la grande qualit qu'il
+possde, quelle qu'elle soit. Il vaut mieux faire de bonnes bambochades
+comme Tniers ou Van Ostade que des tableaux d'histoire comme Lairesse
+et Philippe de Champagne.
+
+Le matre corrigea encore quelques lves peintres, sur lesquels il ne
+trouva rien de particulier dire, et entra dans le cercle que formaient
+les dessinateurs autour de la table du modle. Parmi ces derniers
+taient M. A. de Saint-Aignan, Paulin Duqueylar, Langlois, Maurice Quai,
+Perri, Robin, Granet, de Forbin, Richard Fleury, Rvoil, et quelques
+autres dont les noms sont rests inconnus, mais tous assez habiles alors
+ copier la nature en dessin et sur le point de prendre le pinceau.
+
+Avant de passer leurs travaux en revue, David resta debout devant le
+demi-cercle et entretint ses lves du tableau des _Sabines_, qu'il
+excutait. J'ai entrepris de faire une chose toute nouvelle, leur
+disait-il; je veux ramener l'art aux principes que l'on suivait chez les
+Grecs. En faisant les _Horaces_ et le _Brutus_ j'tais encore sous
+l'influence romaine. Mais, messieurs, sans les Grecs, les Romains
+n'eussent t que des barbares en fait d'art. C'est donc la source
+qu'il faut remonter, et c'est ce que je tente de faire en ce moment.
+J'tonnerai bien des gens; toutes les figures de mon tableau sont nues,
+et il y aura des chevaux auxquels je ne mettrai ni mors ni bride. Je
+crois avoir termin la figure de mon Tatius... ces derniers mots, la
+physionomie de tous les lves s'panouit, comme si le personnage dont
+on venait de parler ft sorti de dessous terre. Les jeunes gens
+parlaient entre eux, clbraient dj la perfection prsume de
+l'ouvrage, et, sans exprimer aucun dsir, laissaient deviner dans leurs
+yeux la curiosit qu'ils avaient de le voir.
+
+Je ne peux pas encore montrer mon tableau, dit le matre, qui avait
+surpris la pense de ses lves. Je crois avoir russi faire mon
+Tatius, mais je n'en suis pas certain. Je ne le jugerai bien que lorsque
+ce qui doit l'entourer sera repeint galement. Mais je veux faire du
+grec pur; je me nourris les yeux de statues antiques, j'ai l'intention
+mme d'en imiter quelques-unes. Les Grecs ne se faisaient nullement
+scrupule de reproduire une composition, un mouvement, un type, dj
+reus et employs. Ils mettaient tous leurs soins, tout leur art,
+perfectionner une ide que l'on avait eue avant eux. Ils pensaient, et
+ils avaient raison, que l'ide dans les arts est bien plus dans la
+manire dont on la rend, dont on l'exprime, que dans l'ide elle-mme.
+Donner une apparence, une forme parfaite sa pense, c'est tre
+artiste; on ne l'est que par l... Enfin je fais de mon mieux, et
+j'espre arriver mes fins.
+
+Le matre, dont chaque parole avait t coute avec la plus religieuse
+attention, se mit en devoir de corriger le travail des dessinateurs
+d'aprs le modle vivant. Levez-vous, monsieur de Saint-Aignan, dit-il
+en s'asseyant sa place. Allons, courage, trs-bien, le mouvement est
+bien saisi... Mettez un peu plus de correction dans votre dessin et nous
+penserons vous faire peindre. Paulin Duqueylar lui remit ensuite son
+carton: Il y a vraiment un grand caractre, observa David en regardant
+la figure que l'lve avait trace; il a une manire de voir lui et il
+rend son ide avec nergie.
+
+C'est bon! courage! Langlois, dit-il l'lve qui suivait, votre figure
+est bonne, il faut peindre; c'est dit. Et l'lve devint rouge de
+plaisir.
+
+Il arriva Maurice Qua: Peignez aussi, Maurice, dit David. Vous avez
+fait l une trs-bonne tude. Si celui-l veut, il ira loin; il aime la
+nature et comprend bien l'antique. La joie clata aussi sur la figure
+de Maurice. Il tait maigre, portait sa barbe, ce qui, joint la
+disposition de son caractre que l'on aura l'occasion de faire connatre
+bientt, lui faisait donner par ses condisciples le surnom de _don
+Quichotte_.
+
+Perri, son ami, grand jeune homme fort doux quoique trs-entt, ce qui
+se rencontre frquemment, et dont l'esprit et le talent brillaient peu,
+venait aprs. David ne lui dit que des paroles insignifiantes et lui
+conseilla de peindre si cela lui faisait plaisir.
+
+David tait d'une propret extrme. Toujours fort bien mis, il ne
+changeait jamais de vtement pour peindre, et faisait une guerre
+continuelle ceux de ses lves qui ne se soignaient pas. Essuie bien
+ta chaise, se prit-il dire Robin (c'tait l'un des fils de l'ancien
+horloger du roi), car tu es si dgotant, que j'apprhende de m'asseoir
+ ta place. Comme l'lve tirait un mouchoir sale et dguenill de sa
+poche pour pousseter son sige: Merci, merci de ta prcaution,
+ajouta-t-il, renverse la chaise et secoue-la bien. Soyez certains,
+messieurs, reprit David quand il fut assis et en considrant le travail
+de Robin, qu'il n'y a rien de si tratre que l'art de la peinture. Dans
+l'ouvrage se peint l'homme qui l'a fait. On ne saurait pas que celui-ci,
+et il indiquait Robin, est le plus grand saligaud de la terre, qu'on le
+reconnatrait pour toi en voyant son dessin; tenez, voyez plutt. Et
+tous les lves de rire. Oh! toutes vos plaisanteries n'y feront rien,
+et il mourra comme il est, un _crasson_...--Quel dommage, ajoutait le
+matre en indiquant plusieurs parties de l'tude de cet lve, cela sent
+la nature, c'est plein d'nergie et de finesse... Voyez donc comme le
+raccourci de ce bras est bien exprim; et la tte, comme elle plafonne
+bien! Pourquoi ne peins-tu pas depuis que je te dis de quitter le crayon
+pour le pinceau?--Monsieur... dit Robin qui voulait prparer une
+excuse.--Allons, tais-toi, tu es un paresseux. Je t'ai vu cet hiver
+faire les beaux bras et la belle jambe lorsque tout Paris venait au
+bassin des Tuileries pour te voir patiner sur la glace en manire de
+Mercure... Je parlerai une bonne fois de tout cela ton pre... ou
+fais-moi le plaisir d'acheter une bote couleurs et de te mettre
+peindre; entends-tu? Et il passa au voisin.
+
+Celui-l a ses ides, il a son genre. Ce sera un coloriste; il aime le
+clair-obscur et les beaux effets de lumire. C'est bon, c'est bon, je
+suis toujours content quand je m'aperois qu'un homme a des gots bien
+prononcs; c'est toujours bon signe. Tchez de dessiner, mon cher
+Granet, mais suivez votre ide. Bon courage; votre carrire est
+ouverte.
+
+Allons, monsieur de Forbin, dit le matre en s'asseyant la place
+suivante, je vois que vous aimez et que vous sentez aussi l'effet et le
+coloris, car sur un dessin mme, et le vtre en est la preuve, on
+s'aperoit que l'artiste a de l'aptitude ce genre de talent.
+Continuez; a va bien.
+
+Fleury Richard et Rvoil, tous deux de Lyon, taient unis ds l'enfance
+par une amiti qui s'tait accrue avec l'ge. Tous deux tudiaient chez
+David avec une suite et une rgularit qu'ils devaient sans doute aux
+sentiments religieux dont ils taient galement anims. lves alors,
+leurs tudes n'avaient pas des qualits qui fissent prvoir la vogue,
+passagre il est vrai, qu'eurent leurs ouvrages quelques annes plus
+tard; aussi David en corrigeant leurs essais ne leur adressait-il que
+des observations qui ajouteraient peu d'intrt celles qu'on lui a
+entendu faire quelques autres lves. Il en fut de mme au sujet de
+plusieurs jeunes gens dont il serait mme difficile de rappeler ici les
+noms.
+
+Le matre avait achev de corriger les tudes des peintres et des
+dessinateurs d'aprs nature, lorsqu'en tirant sa montre il s'aperut que
+les heures s'taient coules bien vite. Il faut que je retourne mon
+atelier, dit-il, pour profiter du reste de la journe. Adieu, messieurs,
+ajouta-t-il en s'adressant ceux dont il venait de s'occuper; quant
+vous, et c'tait aux jeunes dessinateurs d'aprs l'antique qu'il
+s'adressait alors, je verrai votre ouvrage un autre jour. Dites ceux
+qui peignent de vous conseiller si vous vous trouvez dans l'embarras. Au
+nombre des apprentis peintres auxquels ces paroles s'adressaient se
+trouvaient Mendouze, M. Colson, M. Caminade, Simon, Bouchez, Huyot
+(depuis architecte et membre de l'Institut), Adolphe Lullin, tienne,
+etc.
+
+La sance de correction avait t longue; tous les lves y avaient
+apport une attention soutenue en observant un rigoureux silence. Aussi,
+ peine David fut-il dehors, que l'un des plus jeunes dessinateurs,
+plac prs de la porte, regarda par un trou qui y tait pratiqu exprs
+si le matre ne revenait pas par hasard sur ses pas; mais aussitt qu'il
+fut certain que David avait non-seulement parcouru le long corridor du
+Louvre, mais qu'il avait dpass l'angle au del duquel on allait gagner
+l'escalier de la rue du Coq, il se retourna vers ses camarades en jetant
+un cri effroyable, auquel tout l'atelier rpondit par un concert de
+hurlements qui se prolongrent pendant une ou deux minutes.
+
+
+
+
+III.
+
+LES LVES DE DAVID LEUR ATELIER.
+
+
+On a vu les lves devant leur matre; il est bon de les retrouver
+livrs eux-mmes dans l'atelier. Mais pour soulager ces rcits de
+redites et de dtails superflus, et avant de chercher quelle tait la
+constitution de cette petite dmocratie de jeunes peintres, on fera
+connatre les noms de quelques-uns des lves qui sont entrs
+successivement l'atelier de David, aprs ceux que l'on connat dj.
+Les principaux sont Poussin et Vermay, c'taient des enfants de quatorze
+ quinze ans; puis Augustin Delavergne, g de trente ans, gentilhomme
+d'une province de France; J. J. Dubois, qui, outre l'obscnit
+habituelle de ses discours, montrait dj les disposions qui l'ont
+entran se faire antiquaire; enfin M. Ingres; Bartolini, sculpteur de
+Florence; Schwekle, sculpteur allemand; Tieck, sculpteur de Berlin,
+frre du pote; car David recommandait ses lves de modeler en terre
+et avait coeur de former des statuaires dans son cole.
+
+Sur soixante jeunes gens au moins qui taient inscrite comme lves de
+David, la moiti peu prs frquentait habituellement son cole.
+Jusqu'en 1800 environ, la rtribution du matre fut de 12 francs par
+mois, sans les frais de modles et de chauffage, qui se payaient part.
+Sur le nombre des lves inscrits, il n'y en eut jusqu' cette poque
+que la moiti au plus qui payt la rtribution David; les autres
+recevaient l'enseignement gratis. Ces dtails ne sont pas sans
+importance, parce que la personne charge par le matre de faire la
+collecte et de solder les frais pays par la masse se trouvait tre par
+cela mme le seul et unique magistrat charg de gouverner l'indomptable
+et anarchique dmocratie des lves de David. Or David, plus sage dans
+l'tablissement d'une constitution pour ses lves que quand il s'tait
+agi de la rpublique franaise, avait eu le bon esprit d'instituer pour
+magistrat-collecteur un de ses lves. Le bon et honorable Grandin, de
+la famille des fabricants de drap d'Elbeuf, faisait toujours
+effectivement de la peinture au mtier, mais il calmait ses camarades
+par son anglique douceur, et les amenait payer, grce aux
+tempraments qu'il donnait propos, et surtout par cet air de probit
+et cette exactitude commerciale qu'il semblait inspirer ceux qui il
+s'adressait.
+
+Grandin tait boiteux, sa figure tait laide, il n'avait ni disposition
+comme peintre, ni esprit comme homme, et il exigeait de l'argent de
+chacun; avec tous ces dsavantages il se trouvait encore plac au milieu
+du troupeau le plus indisciplin et le plus moqueur qui se pt
+rencontrer, et toutefois le bon et honnte Grandin tait estim, aim de
+tous. La seule plaisanterie fort innocente que l'on se permit son
+sujet consistait proclamer bien haut le quantime du mois, lorsqu'il
+entrait l'atelier. Messieurs, criait un mauvais plaisant, est-ce que
+c'est le 30? voil Grandin! Mais impassible comme le soliveau de la
+fable, l'inaltrable collecteur rpondait par un sourire plein de
+candeur, et tout rentrait dans l'ordre. Telle tait donc cette manire
+de magistrat revtu d'une double confiance: de celle du matre qui le
+laissait gouverner sa manire, et de celle des lves qui il ne
+venait mme pas dans l'ide que Grandin pt rien rapporter d'eux
+David, hors ce qui regardait la rentre exacte des fonds, ce qui se
+faisait rgulirement.
+
+Grce la sagesse avec laquelle Grandin exerait sa magistrature, il
+n'y avait donc que le dpartement des finances o il rgnt de l'ordre;
+du reste, la rpublique marchait au hasard, et selon les impulsions
+alternatives que lui communiquaient les diffrentes _factions_ ou sectes
+dont elle tait compose.
+
+Robin, dont on a entendu signaler par David les heureuses dispositions,
+la paresse et la salet, se parait du titre de _chef de la secte des
+crassons_. Pour tre admis en faire partie, il fallait prouver que
+l'on fumait au moins trois pipes par jour; que l'on ne changeait de
+linge que quand il ne tenait plus sur le corps, et que l'on ne se lavait
+que malgr soi ou quand on s'exerait la natation.
+
+Robin, qui avait rapport ces ides des armes, o il avait t avec les
+rgiments de Paris enrls au commencement de la rvolution, fit peu de
+proslytes l'cole.
+
+Une autre secte, qui par la suite mrita mieux cette dsignation que le
+troupeau dont Robin s'tait fait le chef, se composait d'un certain
+nombre d'lves dont les principaux taient les frres Franque, Pierre
+et Joseph, que leur talent faisait dj remarquer et qui tenaient les
+premiers rangs dans l'cole, depuis que Girodet, Grard et Gros en
+taient sortis. Broc, dont il a dj t question, donnait aussi de
+flatteuses esprances, mais l'lve Maurice Quai, quoique moins avanc
+alors dans la pratique de l'art, semblait avoir un avenir brillant et
+exerait dj une certaine influence sur ses amis. Dans ses traits, dans
+son caractre, il y avait quelque chose de ce qui distingue les hommes
+appels commander leurs semblables. Sa figure tait belle, et sa
+barbe, qu'il portait alors contre l'usage gnral, donnait de la gravit
+ sa physionomie, d'ailleurs trs-avenante. Dou d'une locution facile,
+il portait promptement la conviction dans l'esprit des autres, aussi
+devint-il bientt un vritable sectaire dans l'cole de David, qu'il
+abandonna enfin en entranant avec lui plusieurs de ses camarades. Tant
+que son talent ne fit que poindre, il ne professa pas hautement les
+opinions singulires qu'il manifesta ensuite sur les arts et sur la
+manire dont il prtendait qu'on dt les pratiquer. Ce fut d'abord par
+l'lvation de ses ides et la franchise de son me qu'il captiva la
+bienveillance de ses condisciples, et propos du sobriquet de _don
+Quichotte_ qu'on lui avait donn, ses camarades furent tant soit peu
+surpris de l'entendre dire qu'il se trouvait heureux et fort honor de
+mriter le nom d'un personnage imaginaire il est vrai, mais qui tait le
+modle de la bonne foi et de la loyaut; que pour lui, il admirait don
+Quichotte depuis son enfance, et qu'il n'avait cess de faire des
+efforts pour s'lever jusqu' la hauteur de la rude et incorruptible
+honntet de ce hros romanesque. L'expression de sincrit avec
+laquelle Maurice pronona ces paroles, jointe sa physionomie noble et
+ son locution entrainante, interdirent les critiques et les quolibets
+aux plaisants; et de ce moment Maurice, qui dj tait aim, fut investi
+d'une certaine autorit qui lui donna le droit de dire tout ce qui lui
+venait l'esprit. Dj Moris et Ducis tmoignaient hautement le cas
+qu'ils faisaient de lui, aussi devint-il bientt compltement matre de
+l'esprit de Pierre, de Joseph, de Broc, de Perri et de quelques autres
+qui formrent le noyau de la secte.
+
+On n'a sans doute pas oubli l'entresol situ au-dessus de l'atelier des
+Horaces: ce logement, faisant partie de la portion du Louvre prte
+David, tait occup par les frres Franque, qui non-seulement y
+logeaient, du consentement du matre, mais donnaient souvent
+l'hospitalit Broc, Maurice et ceux de leurs amis qui la leur
+demandaient. Or, c'est en ce lieu que prit naissance la secte des
+_penseurs_ ou des _primitifs_ dont Maurice fut le fondateur, quoiqu'il
+soit juste de dire que quelques paroles hasardes de David en aient fait
+natre la premire ide. Ce matre, tant sur le point de commencer son
+tableau des _Sabines_, et se sentant plus que jamais entran par le
+got des ouvrages de l'antiquit, en tait venu restreindre son
+admiration pour les oeuvres modernes, au point de ne plus se proposer
+pour modles que les ouvrages grecs que l'on supposait faits l'poque
+de Phidias. Parmi les-bas-reliefs, il recherchait ceux dont le style
+tait le plus ancien; il en faisait autant au sujet des mdailles, et
+vantait particulirement le naturel et l'lgance du trait des figures
+peintes sur les vases dits trusques. On sait ce qui arrive
+ordinairement dans une cole, et que les opinions du matre, exagres
+par ses lves, mme les plus intelligents, sont bientt dnatures par
+les niais. C'est ce qui arriva dans celle de David, en cette occasion,
+aprs qu'il eut dit propos de son projet relatif aux _Sabines_:
+Peut-tre ai-je trop montr l'art anatomique dans mon tableau des
+_Horaces_; dans celui-ci des _Sabines_, je le cacherai avec plus
+d'adresse et de got. Ce _tableau sera plus grec_.
+
+Ces derniers mots, ainsi que la recommandation que le matre faisait
+souvent ses lves d'exercer leur esprit en tudiant les antiques,
+sans les copier machinalement, frapprent les jeunes gens et Maurice en
+particulier, et ils partirent de l pour avancer que David travail fait
+qu'entrevoir la route suivre, qu'il fallait changer radicalement les
+principes sur lesquels on s'appuyait pour exercer les arts; que tout ce
+qui avait t fait depuis Phidias tait _manir_, faux, thtral,
+affreux, ignoble; que les matres italiens, y compris le plus clbre
+mme, taient entachs des vices des coles modernes; qu'il tait
+indispensable de s'abstenir de regarder aucun des tableaux de la grande
+galerie, et que dans celle des antiques on devait baisser les yeux et
+passer outre devant les statues romaines et celles mme qui avaient t
+faites en Grce depuis Alexandre le Grand.
+
+Tel tait peu prs l'ensemble de la nouvelle thorie. Quant la
+pratique, on ne devait viser qu' exprimer la plus haute beaut; aussi
+Maurice engageait ses adeptes ne plus travailler l'atelier de David
+pour peu que le modle ne leur part pas beau; il leur conseillait de ne
+peindre que des figures de six pieds de proportion; et, toujours dans
+l'ide de rendre _le beau_, prescrivait de faire des ombres claires,
+afin que la transition trop brusque de la lumire l'ombre ne dtruisit
+pas l'harmonie des forms, comme ne manquaient pas de le faire,
+ajoutait-il dans le style brutal d'atelier, ces indignes Italiens.
+
+Mais ces ides que Maurice se formait de l'art n'taient que les
+corollaires d'autres ides plus hautes, plus graves, sur lesquelles il
+s'entretenait avec des hommes qui, sans tre trangers aux arts, ne les
+pratiquaient cependant pas. Charles Nodier tait de ce nombre, et plus
+d'une fois alors tienne l'a vu monter descendre le petit escalier de
+bois qui conduisait l'entresol au-dessus de l'atelier des Horaces, o,
+selon toute apparence, il allait prsider les sances des _penseurs_ ou
+_primitifs_. S'il faut s'en fier aux rcits un peu tardifs (1833) de cet
+crivain sur la secte dont Maurice a t le chef ostensible de 1797
+1803, il ne s'agissait de rien moins que d'une rforme de la socit sur
+un plan, non pas prcisment semblable celui des saint-simoniens, mais
+du mme genre, et qui devait commencer par un Changement de costume. Que
+des ides vagues de rforme aient bouillonn dans la tte, de quelques
+jeunes gens lancs au milieu d'une socit peine remise des grandes
+commotions rvolutionnaires, cela peut tre admis; mais quant
+l'tablissement d'une doctrine srieuse ce sujet, il ne pouvait
+rsulter des efforts de quelques pauvres lves en peinture rassembls
+dans l'entresol, en admettant mme toute la supriorit d'esprit et de
+caractre que l'on pourrait attribuer Maurice Qua et Charles
+Nodier. Le secret de cette petite comdie, s'il y en a un, n'aurait pu
+tre dvoil que par le prsident des _primitifs_, devenu le spirituel
+acadmicien que tout le monde connat; mais dfaut de renseignements
+ce sujet, longtemps mais vainement promis tienne par Charles Nodier,
+voici l'extrait d'une brochure curieuse que cet crivain publia en l'an
+XII de la rpublique (1804), sous le titre d'_Essais d'un jeune barde_.
+On y trouve une espce d'loge ou plutt de glorification de Maurice et
+de la jeune femme d'un des sectaires, qui, en effet, par la puret de
+son me et la beaut de sa personne, tait devenue la Batrice, l'ange
+gardien des _penseurs_. Voici le chapitre o il est question de ces deux
+personnages:
+
+ _Deux beaux types de la plus parfaite organisation humaine._
+
+ Dans les esprances d'une prsomptueuse jeunesse, j'avais rsolu
+ de _leur_ consacrer un jour un monument, ci d'attacher _leurs_ noms
+ aux plus belles conceptions de ma vie. Mais, si incertain moi-mme
+ de ce que le sort me rservent du temps qui m'est mesur, je veux,
+ du moins, laisser ici quelque tmoignage qui rvle que je _les_ ai
+ connus, et qui fasse foi de ma gloire.
+
+ Saady fait dire l'ambre: Je ne suis qu'une terre vile, mais
+ j'ai habit avec la rose.
+
+ Artiste, jette un voile sur ton _Apollon_ et sur ta _Vnus_. Ne
+ consume pas ton admiration strile sur les efforts de l'art
+ impuissant. Ici la Divinit a marqu sa plus noble empreinte, et
+ c'est ici que tu apprendras ton gnie, si le ciel t'en a donn.
+
+ LUI, c'tait MAURICE QUA, cet homme qui, sous les formes
+ d'ANTINOS et d'HERCULE combines, reclait l'me de MOSE,
+ d'HOMRE et de PYTHAGORE, et qui unissait le courage des forts la
+ simplicit des enfants, et la raison des sages a l'enthousiasme des
+ potes. cette beaut, qui avait je ne sais quoi d'immuable et
+ d'ternel comme celle des dieux, ce grand caractre qui le
+ faisait participer du TOUT-PUISSANT, de RAPHAL et du JUPITER de
+ MYRON, il semblait qu'on allait voir briller autour de sa tte les
+ clairs de l'OLYMPE et du SINA.
+
+ Il tait facile reconnatre, celui dont le Seigneur avait dit,
+ par l'organe d'un de ses disciples: J'AI CRIT SUR SON FRONT LE NOM
+ DE MA CIT. C'taient bien l ces sourcils dont un seul mouvement
+ pouvait branler le monde, et ces yeux d'o devait s'lancer la
+ foudre. C'est cet aspect qu'il aurait fallu emprunter pour se
+ fonder un culte; et jamais je n'ai lev sur lui ma paupire sans
+ prouver un saint effroi; jamais je ne l'ai entendu m'appeler ses
+ cts, avec ce langage ineffable et mlodieux qui lui tait
+ familier, sans me rappeler que LE DIEU FAIT HOMME aussi aimait
+ s'entourer des malheureux de la terre.
+
+ Ne demandez pas au vulgaire quel tait Maurice Qua: l'avenir sera
+ prive de son nom.
+
+ Oserez-vous, chaste amiti, profrer celui de LUCILE FRANQUE? Il
+ chappe mes lvres, et mes lvres sont purifies. Elle ne
+ condamnera pas cet hommage.
+
+ Avez-vous vu sur les coupes des Grecs et sur les bas-reliefs
+ d'Herculanum, ces figures sveltes et lgres, o tant de noblesse
+ est allie tant de grce et tant de pudeur tant de volupt?
+ Vous tes-vous arrt, pensif, devant cette image de SAINTE CCILE
+ qui prte l'oreille aux choeurs clestes? La plaintive MALVINA,
+ touchant sur sa harpe des airs douloureux et adressant un regard
+ triste et plein de larmes au barde aveugle qui n'en jouira pas,
+ vous a-t-elle jamais intress ses malheurs? Sterne vous a-t-il
+ trouv sensible pour son LISA, et ROUSSEAU pour sa JULIE? Vous
+ connaissez presque LUCILE.
+
+ Son regard tait si solennel que ceux sur lesquels il tombait se
+ sentaient saisis d'un respect religieux; mais il tait si doux
+ qu'il avait un charme secret pour assoupir les chagrins du pauvre.
+ Aussi sa vue faisait rver de bonnes actions, et on ne se souvenait
+ pas d'elle sans avoir envie d'tre meilleur. Mais quelque chose
+ de sombre et de pnible voir qui errait sur son visage, on aurait
+ devin le prsage des maux venir.
+
+ Quand, dans les beaux jours de l'anne, elle s'avanait dans la
+ plaine, avec sa tunique flottante et ses cheveux pars, semant des
+ fleurs sur les enfants et des bienfaits sur les mres, vous auriez
+ dit l'ange du hameau; et quand elle portait pendant le silence des
+ nuits un secours mystrieux vers la chaumire de l'indigent sa
+ marche arienne, au frissonnement surnaturel qui suivait ses pas,
+ la divine mlancolie qui rgnait dans tout son air et dans tous ses
+ mouvements, un sentiment incomparable et merveilleux qui manait
+ d'elle, et qu'on ne saurait dfinir, on croyait apercevoir une de
+ ces sublimes intelligences qui veillent autour des tombeaux.
+
+ Mais, aprs une vie pleine d'amertume, celle qui et t son gr
+ le MICHEL-ANGE de la posie ou l'OSSIAN de la peinture, tomba
+ inconnue sur la terre, et les larmes de quelques infortuns qui
+ devaient leur existence ses secours firent les frais de sa pompe
+ funbre.
+
+ Elle compta son vingt-deuxime printemps, et la fin de ce court
+ exil, elle reprit le chemin de son ternelle patrie.
+
+ LUCILE, MAURICE, mes superbes! O est-il celui qui doute de
+ l'immortalit? A-t-il vcu prs de vous, celui qui nie la vertu?
+ Brutus!
+
+ Ne m'accusez point de vous abuser par quelque heureux mensonge
+ invent l'honneur de l'espce humaine, L'imagination ne fait pas
+ de tels rves. Je les ai vus.
+
+ Je suis venu, et je les cherchais encore. Ils n'taient plus, et
+ j'ai cherch leur fosse. Aujourd'hui, leur fosse mme m'est
+ interdite.
+
+ Plus heureux que moi, puisqu'il me restait des liens qui m'ont
+ forc leur survivre.
+
+ _Il n'y a plus rien sur la terre qui mrite une larme!_
+
+ UNZER.
+
+Cet loge dithyrambique en prose bariole de rminiscences de la Bible,
+d'Homre et d'Ossian, toutes devenues fort la mode en ce temps, rvle
+ la fois l'espce d'admiration que Maurice inspirait ceux dont il
+tait entour et la confusion d'ides au milieu de laquelle la jeunesse
+la plus distingue par ses sentiments et son esprit se dbattait alors.
+
+Quoi qu'il en soit, les prdications de Maurice, dans le petit entresol,
+sur les questions de morale et d'art ne laissaient pas de produire de
+l'effet sur la masse des lves de David. Involontairement ces jeunes
+gens obissaient chaque jour davantage l'autorit que prenait sur eux
+le chef des _penseurs_. Un jour ce jeune homme en fit un singulier
+usage. Mais pour que l'on puisse apprcier tout ce qu'il y avait
+d'trange, de hardi dans ce qu'osa dire Maurice dans un lieu peu prs
+public tel que l'cole de David, il faut se reporter l'an 1797, alors
+que la religion tait encore l'objet de la drision publique, avant que
+Bonaparte et rouvert les glises. Les ides de Voltaire avaient
+tellement t rpandues d'ailleurs pendant la rvolution, que parmi les
+lves de l'cole, si on ne regardait pas comme un crime de parler
+favorablement du christianisme, c'tait au moins un ridicule dont
+personne n'aurait os se couvrir. Les discours indvots, impies mme,
+s'y faisaient assez frquemment entendre.
+
+Or, il arriva qu'un des lves, en racontant une histoire bouffonne, y
+mla plusieurs reprises le nom de Jsus-Christ. La premire fois,
+Maurice ne dit rien. Seulement sa physionomie devint svre; mais
+lorsque le conteur eut rpt de nouveau le nom sacr, alors les yeux du
+chef de la secte des _penseurs_ s'enflammrent, et Maurice fit taire le
+mauvais plaisant en lui imposant imprieusement silence. L'tonnement
+des lves parut grand; mais il ne fut exprim que sur la physionomie de
+chacun, qui resta muet. Maurice tait sujet des colres trs-vives,
+mais qui duraient peu; il avait d'ailleurs du tact, et, en cette
+occasion, il sentit la ncessit de justifier par quelques paroles la
+hardiesse de la sortie qu'il venait de faire. Belle invention vraiment,
+dit-il en continuant de peindre, que de prendre Jsus-Christ pour sujet
+de plaisanterie! Vous n'avez donc jamais lu l'vangile, tous tant que
+vous tes? L'vangile! c'est plus beau qu'Homre, qu'Ossian!
+Jsus-Christ au milieu des bls, se dtachant sur un ciel bleu!
+Jsus-Christ disant: Laissez venir moi les petits enfants! Cherchez
+donc des sujets de tableaux plus grands, plus sublimes que ceux-l!
+Imbcile, ajouta-t-il en s'adressant avec un ton de supriorit amicale
+ son camarade qui avait plaisant, achte donc l'vangile et lis-le
+avant de parler de Jsus-Christ.
+
+Il faut le rpter, de telles paroles, dites cette poque et dans un
+lieu tout fait public, eussent certainement excit de la rumeur et pu
+compromettre la sret du harangueur. Tous les lves le sentirent bien;
+car lorsque Maurice eut cess de parler, il y eut un intervalle de
+silence assez long, pendant lequel tout le monde se consulta du regard
+pour savoir comment on prendrait la chose.
+
+Le brave Moris trancha la difficult: C'est bien cela, Maurice,
+dit-il d'une voix ferme; et peine ces mots eurent-ils t prononcs,
+que tous les lves crirent plusieurs reprises: Vive Maurice!
+
+On aurait tort de croire cependant que dans le sentiment gnreux que
+fit clater cette jeunesse, il entrt des ides de pit. l'atelier de
+David, comme par toute la France alors, on tait et l'on affectait
+surtout d'tre trs-indvot; mais le courage que montra Maurice en
+dfendant un nom et une religion que tout le monde attaquait et
+vilipendait, ainsi que la pense heureuse qu'il eut de dcouvrir de
+jeunes artistes une source de beauts nouvelles au moins pour eux,
+sduisit et entrana leurs jeunes mes. Cette scne eut toutefois un
+rsultat important; elle jeta du ridicule sur ce qui restait encore,
+dans le langage des lves, de locutions rvolutionnaires et
+irrligieuses, et, de plus, elle assura la libert des consciences.
+Aprs le mouvement oratoire de Maurice, et pendant le repos du modle,
+Moris, Ducis, Roland, de Forbin, M. de Saint-Aignan, Granet et beaucoup
+d'autres qui reprsentaient assez bien le parti aristocratique
+l'atelier, vinrent prendre les mains de Maurice et le fliciter sur son
+lan gnreux. Lorsque ceux-ci eurent puis leurs louanges fort
+sincres, s'avancrent alors vers Maurice, Richard Fleury et Rvoil, les
+deux amis lyonnais. Leurs figures paraissaient mues, et d'un air
+timide, mais o perait un sourire plein de joie, ces deux jeunes
+artistes remercirent leur gnreux camarade de manire laisser
+entendre tous les assistants qu'ils attachaient plus d'importance
+encore qu'eux ce qui venait de se passer. En effet, de Forbin et
+Granet, qui avaient frquent Richard Fleury et Rvoil Lyon, avourent
+ leurs condisciples que ces deux jeunes gens taient fort pieux. Ce
+bruit se communiqua d'oreille en oreille, et jamais, depuis ce jour, on
+ne se permit la plus lgre plaisanterie sur les habitudes religieuses
+des deux amis lyonnais.
+
+Maintenant, on sait ce qu'tait la secte insignifiante des _crassons_;
+on peut juger de l'esprit de celle des _penseurs_ ou _primitifs_, qui,
+ainsi que son chef Maurice, reviendront plus d'une fois en scne. Il
+reste faire connatre le troisime groupe qui compltait l'ensemble
+des lves les plus importants alors de l'atelier de David, sauf faire
+intervenir plus tard ceux qui, ainsi qu'Huyot et plusieurs autres,
+simples dessinateurs encore d'aprs le relief, et rangs confusment
+sous le nom de _rapins_, coutaient et regardaient ce qui se passait
+entre les _grands_ lves, sans y prendre une part active. Achevons donc
+le dnombrement de nos jeunes hros, en peignant par quelques traits
+rapides les coryphes du groupe que, faute d'une meilleure expression,
+on surnommera _aristocratique_. Au milieu de cette foule de jeunes gens
+dont la fortune, l'ducation, les manires et les talents taient si
+ingaux et si divers, se faisaient remarquer ceux dont le costume plus
+rgulier, dont la tenue plus aise et plus dcente, dont le langage plus
+pur et plus mesur, imposaient aux autres lves.
+
+C'tait M. Auguste de Saint-Aignan, dont le nom seul chatouillait
+agrablement l'oreille. Il tait joli cavalier, d'une figure prvenante
+et aimable, et quoiqu'il fut tout aussi simplement mis que les autres,
+ses habits taient si bien faits, si bien ports, son pied lgant tait
+chauss dans des bottes si fines, que toute la sauvagerie pittoresque
+des lves de David cda ces dehors sduisants. M. de Saint-Aignan
+avait d'ailleurs tout l'entranement gnreux qui rend bon camarade dans
+une cole, et ce qui achevait de le faire accueillir trs-amicalement
+taient les dispositions relles et brillantes qu'il montrait pour l'art
+de la peinture.
+
+C'tait Granet, qui a produit tant de bons ouvrages et dont le nom est
+rest clbre; Granet, qui avait alors le mme air bon et fin que nous
+lui avons connu. Alors il tait peu prs vtu simplement, comme la
+fin de ses jours; et ds ce temps o, jeune encore, son teint peu
+color, sa figure calme, son maintien modeste et discret et son costume
+brun fonc lui donnaient l'air d'un habitant des clotres, on le
+surnommait _le Moine_.
+
+Richard Fleury et Rvoil, bien levs, trs-retenus dans leurs discours
+et habituellement couverts de vtements trs-propres, faisaient honneur
+ la bonne bourgeoisie et au gros commerce lyonnais, d'o ils tiraient
+leur origine. Ils parlaient peu, si ce n'est avec Granet et de Forbin;
+mais ils se montraient affables et polis envers tous. Les lves les
+respectaient.
+
+Le nom de Delavergne sera rapport seulement pour mmoire. Sous le
+rapport du talent, il tait peu prs nul; mais ses liaisons avec de
+Forbin, R. Fleury, Rvoil et Granet, ainsi que sa qualit de
+gentilhomme, lui donnaient une espce d'influence dans le groupe
+_aristocratique_ qu'il n'est pas indiffrent de signaler pour bien faire
+connatre tous les lments dont se composait alors l'cole de David.
+
+Mais l'me de cette portion des lves tait Forbin, car alors sa
+qualit de comte et le _de_ qui prcde son nom en taient retranchs.
+Lorsqu'il entra l'atelier, il n'tait g que de dix-huit vingt ans.
+Quoiqu'un peu grle de formes, il tait fort bien pris dans sa taille.
+Sa tte tait belle, et il la portait haut. S'exprimant avec lgance et
+facilit, il faisait retentir sa voix mordante que rendait plus incisive
+encore son accent provenal trs-prononc. Auguste de Forbin, car malgr
+tous les efforts encore rcents des rvolutionnaires pour craser
+l'aristocratie, les noms illustres plaisaient toujours aux oreilles des
+Franais en 1797, Auguste le Forbin apportant, sous des habits
+excessivement simples, toute l'aisance et la familiarit un peu moqueuse
+d'un gentilhomme au milieu de jeunes gens qui n'avaient de commun avec
+lui que leur ge, fit ds le premier jour leur conqute. l'aide de
+l'italien et de son patois provenal qu'il parlait avec une gale
+facilit, il trouvait moyen, sans rien perdre de son lgance
+habituelle, de faire et de dire les pasquinades, les charges et les
+bouffonneries les plus amusantes. Rien ne lui cotait moins que de
+tourner un couplet en franais, et l'atelier, o l'on ne se piquait
+pas d'tre difficile, il en improvisait souvent pendant le travail.
+
+Le thtre du Vaudeville tait alors, comme aujourd'hui, fort la mode;
+c'tait mme un de ceux que frquentait le plus habituellement ce que
+l'on appelait alors la socit distingue. Forbin, quoique peu l'aise
+ cette poque, ne laissait pas de s'y rendre quelquefois, et l, il
+entretenait son got et son talent pour le couplet. D'aprs ce que l'on
+sait de Maurice, des ides et des livres qu'il prfrait, ainsi que son
+ami Ch. Nodier, on peut se faire une ide des colres burlesques dans
+lesquelles il entrait, lorsque Forbin, qu'il aimait d'ailleurs beaucoup,
+lui improvisait un couplet carr se terminant par une galanterie fade ou
+un jeu de mots. _Vieille Pompadour!_ lui criait-il tout en riant au
+milieu de sa fureur, va donc te faire friser avec de la poudre la
+marchale[3]! Puis il rptait plusieurs fois d'une voix sourde et
+concentre: Le Vaudeville! le Vaudeville! et, saisissant tout coup
+ce qui lui tombait sous la main, une canne, une queue de chevalet
+dmanche, il se mettait frapper tour de bras sur les chaises et les
+botes couleurs, jusqu' ce que leurs propritaires trouvassent le
+moment de le calmer et de sauver leurs ustensiles de sa fureur. Alors
+cette scne se terminait par des rires inextinguibles auxquels Maurice
+lui-mme prenait largement part.
+
+Au milieu de ces temptes bouffonnes se trouvait Langlois, peintre froid
+et de peu d'imagination, mais imitateur fin, correct de la nature, et
+que David choisit pour l'aider lorsqu'il excuta le _Bonaparte passant
+les Alpes_, puis lorsqu'il commena le _Lonidas_. Langlois, aprs avoir
+obtenu toutes les couronnes acadmiques, est mort membre de l'Institut
+en 1838. On voyait aussi l, travaillant avec zle et assiduit, M. le
+comte d'Houdetot, que l'tude approfondie de la peinture a fait devenir
+un protecteur si clair des arts; puis le marquis d'Hautpoul qui, aprs
+avoir tudi pendant trois ans avec passion l'cole de David, prit
+tout coup le parti des armes et devint gnral, pendant la
+restauration.
+
+Telles taient les diffrentes nuances dont se composait l'ensemble des
+lves de David. Bien qu'anims d'un esprit trs-diffrent, ils vivaient
+toutefois cordialement entre eux.
+
+Parmi les lves que leur caractre isolait davantage, on a d remarquer
+le sage Moris, qui se mlait peu toutes ces folies et dont la
+plaisanterie habituelle tait de rpter ses camarades si jeunes et si
+fous: Messieurs, amusez-vous bien, mais n'oubliez pas de penser la
+mort! Cet aimable et brave homme n'a laiss aucun ouvrage qui puisse
+consacrer sa mmoire, et c'est ce qui fait que l'on parle de lui toutes
+les fois que l'occasion s'en prsente, car rien n'est si digne d'intrt
+que ces mes nobles, sublimes, dont nul talent n'a fait ressortir et
+briller le mrite.
+
+Il n'en est pas ainsi d'un autre lve que David reut dans son cole
+cette poque et qui non-seulement se fit distinguer par la candeur de
+son caractre et sa disposition l'isolement, mais qui donna encore
+tout aussitt qu'il parut des preuves d'un vritable talent; c'est M.
+Ingres. Ainsi que Granet, Ingres n'a chang ni de physionomie ni de
+manires depuis son adolescence. En retranchant le surplus d'embonpoint
+que produit l'ge, Ingres, en 1854, est encore celui de 1797. Ce qui est
+vrai de sa personne ne l'est pas moins de son caractre, qui a conserv
+un fonds d'honntet rude qui ne transige jamais avec rien d'injuste et
+de mal, et de son esprit, qui s'est toujours maintenu dans la mme
+rgion. C'est un de ces hommes qui ont t mis au monde comme on coule
+une statue en bronze. En entrant , l'atelier de David, Ingres arrivait
+de Montauban, sa ville natale, o, ds l'enfance, il avait tudi l'art
+de la peinture sous la direction de son pre. Relativement sa
+jeunesse, il tait dj habile manier le pinceau, lorsque David se
+chargea du soin de l'enseigner. Dans l'cole, il tait un des plus
+studieux, et cette disposition, jointe la gravit de son caractre et
+au dfaut de cet clat de pense que l'on appelle esprit en France, fut
+cause qu'il prit trs-peu de part toutes les folies turbulentes qui
+avaient lieu autour de lui; aussi tudia-t-il avec plus de suite et de
+persvrance que la plupart de ses condisciples.
+
+tienne fut trs-frapp de la premire figure que Ingres peignit
+l'atelier. Tout ce qui caractrise aujourd'hui le talent de cet artiste,
+la finesse du contour, le sentiment vrai et profond de la forme et un
+model d'une justesse et d'une fermet extraordinaires; toutes ces
+qualits se faisaient dj remarquer dans ses premiers essais. Ce mrit
+n'chappa aux yeux de personne, et quoique plusieurs de ses camarades et
+David lui-mme signalassent une disposition l'exagration dans ses
+tudes, tout le monde cependant fut frapp de ses grandes dispositions
+et reconnut mme son talent.
+
+Il y a cinquante-sept ans que ces souvenirs taient des ralits: oh!
+que de noms compltement oublis on pourrait ajouter ceux dj cits
+ici, sans que leurs syllabes runies pussent veiller dans l'me du
+lecteur d'autre sentiment que cette tristesse vague que l'on prouve en
+foulant la tombe d'un inconnu! Quand on a assist ces joies de la
+jeunesse, quand on a vu l'esprance briller galement sur tant de fronts
+dont la plupart ont t prmaturment jets dans la poussire et privs
+de la couronne qu'ils attendaient, on admire les effets de cette ardeur
+permanente qui travaille rgulirement toutes les gnrations
+successives et donne au monde une jeunesse ternelle, une esprance
+toujours renaissante. De tous les noms dj cits, combien peu ont
+chapp l'oubli, et qui sait s'ils y surnageront longtemps encore!
+Quant la foule de ces jeunes gens qui se sont si ardemment nourris de
+vains rves de gloire, le plus grand nombre est mort et la fleur de
+l'ge. Plusieurs sont encore au monde, mais vivent obscurs et peu
+satisfaits, comme il arrive toujours quand on a manqu dans la vie le
+but que l'on s'tait propos d'atteindre.
+
+
+
+
+IV.
+
+LES RAPINS.
+
+
+Chaque profession, chaque art a ses termes propres; il en est mme
+qu'aucune priphrase ne pourrait remplacer; tel est celui de _rapin_. On
+dsigne par ce nom, dans les ateliers de peinture, les lves qui ne
+font encore que copier d'aprs des dessins, et ceux mme qui dessinent
+d'aprs le relief, c'est--dire d'aprs les statues moules en pltre.
+Par extension, et dans un sens pigrammatique, on l'applique aux lves
+dj avancs dans la pratique de leur art, mais auxquels on ne reconnat
+ni dispositions ni talent.
+
+Le rapin, il faut le croire, est libre et heureux aujourd'hui, mais il
+n'en tait pas ainsi il y a cinquante ans. Le rapin tait une espce de
+vassal, d'esclave mme, soumis aux volonts et tous les caprices de
+celui de ses camarades qui, plus g que lui et ayant dj eu l'honneur
+de se servir de la palette et de l'appui-main, se faisait servir par
+l'apprenti-artiste et le battait l'occasion, quand ledit rapin tait
+rcalcitrant ou s'acquittait mal des commissions dont son tyran l'avait
+charg.
+
+Lorsqu'tienne descendit de l'atelier des Horaces pour prendre place
+dans celui des lves, cet usage tait dj tomb en dsutude, mais non
+pas entirement aboli, et le _Petit d'en haut_ eut le bonheur de
+contribuer faire encore adoucir le sort des rapins, ses nouveaux
+condisciples. L'un des premiers jours de son noviciat l'atelier, il
+arriva que Roland, dit le _Furieux_, n'ayant pas pu assister au banquet
+de Vincennes, la fin duquel tienne avait lu des vers au matre, ne
+connaissait pas le _nouveau rapin_. Brusque comme on l'a dj dpeint,
+Roland s'approcha d'tienne en tenant son appui-main lev et en
+menaant, et lui dit: Tiens, voil deux sous, va me chercher un petit
+pain pour mon djeuner. L'tonnement et l'indignation se peignirent sur
+la figure d'tienne d'une manire si forte et si sincre, que la
+rsolution de Roland en fut d'abord branle. Mais comme le jeune colon
+avait vu frapper les noirs la Martinique, il croyait pouvoir en agir
+de la mme manire avec un rapin, et il leva de nouveau son appui-main
+pour frapper tienne, lorsque Moris, Ducis, Forbin, Maurice et d'autres
+encore, s'lancrent au-devant de Roland, en lui criant: Roland!
+Roland! prenez donc garde! c'est _le Petit d'en haut_! car on
+continuait donner ce sobriquet tienne. Roland avait quelque chose
+de brusque dans le caractre, mais n'tait nullement mchant. Il reprit
+sa place, et on lui dit voix basse qu'tienne avait _fait des vers_
+pour David, ce qui parut plus que suffisant pour ne pas le traiter comme
+un ngre.
+
+Ce petit vnement resserra tout aussitt les liens d'amiti qui
+s'taient dj forms entre les principaux lves de l'atelier et
+tienne, et, de plus, fut cause que ses camarades d'infortune, les
+autres rapins, s'entendirent avec lui pour faire en commun une
+vigoureuse rsistance, si quelque peintre osait encore exiger d'eux, par
+la force, d'humiliantes complaisances. Les rapins firent plus encore,
+car chaque matin ils se munirent d'une bche, aprs avoir eu soin de
+faire entendre que l'en n'aurait pas bon march d'eux en cas d'attaque.
+Ces prcautions ne furent pas vaines. Les peintres, et Roland tout le
+premier, se le tinrent pour dit, d'autant mieux que, parmi les rapins,
+on avait eu l'occasion de remarquer Vermay et Poussin, adolescents d'une
+force extraordinaire pour leur ge, et dont le coeur bondissait
+l'apparence d'une menace. compter de cette poque, s'il se trouva
+encore de jeunes lves qui fissent les commissions des peintres, ce ne
+fut que parmi les plus paresseux ou les gourmands qui dimaient sur les
+pains et les gteaux qu'on leur faisait acheter, ou profitaient de la
+course pour jouer et polissonner avec les rapins des autres coles, dans
+les immenses corridors du Louvre.
+
+Parmi tous ces jeunes gens qui dessinaient prs de la porte d'entre,
+d'aprs la bosse, la plupart se distinguaient par un noble caractre,
+par d'heureuses dispositions, et par une activit d'imagination qui, en
+gnral, leur devint fatale; car les uns puisrent leurs facults dans
+une contemplation strile, les autres, malgr de longs et studieux
+efforts, ne purent jamais raliser les esprances dont ils s'taient
+bercs, et quelques-uns perdirent la raison, abrgrent leurs jours la
+fleur de l'ge, ou succombrent des maladies de langueur, que l'tude
+de leur art acheva de rendre incurables.
+
+De toute cette gnration d'artistes avec lesquels tienne entra dans la
+carrire, trois seulement se sont fait un nom dans les arts, et encore
+l'un est-il devenu architecte et non peintre: Huyot, qui a rapport de
+si prcieux travaux de ses voyages en gypte, en Grce et en Italie, et
+mourut aprs avoir pris place l'Institut; Granet; enfin M. Ingres.
+
+Quant aux autres, Boucher, Vermay, Poussin, Simon, Augustin D...,
+Colson, Mendouze, Adolphe Lullin et tienne, pour ne citer que ceux qui
+avaient fait concevoir le plus d'esprances, aucun d'eux, malgr
+quelques clairs de succs, n'est arriv, se faire un nom dans l'art
+de la peinture. Et cependant, plus d'un a dploy une nergie rare pour
+acqurir du talent; presque tous cependant avaient l'imagination ardente
+et productive; mais il leur manqua d'tre dirigs plus sagement dans le
+cours de leurs tudes, ayant eu le malheur de se trouver tudiants une
+poque o tous les principes sur lesquels repose l'art qu'ils dsiraient
+apprendre furent remis en question par le matre mme qui devait les
+diriger.
+
+Les frquentes recommandations que faisait David ses lves, de se
+guider sur les ouvrages de l'art grec, et particulirement sur ceux du
+style antrieur Phidias, avaient port leurs fruits. Cette ide,
+reprise en sous-oeuvre par une jeunesse fougueuse et inexprimente, fut
+pousse jusqu' ses plus rigoureuses consquences, et ces principes
+exagrs, combins avec les utopies _humanitaires_ que dveloppait
+Maurice ses adeptes, ne tardrent pas produire une anarchie complte
+dans l'cole de David. Bientt ce ne fut point assez pour Maurice de
+rpandre sa doctrine au moyen des entretiens qui avaient lieu dans
+l'entresol de l'atelier des Horaces, ou dans l'atelier des lves aprs
+les travaux du jour; il fit entendre ses cosectaires qu'il fallait
+parler haut et marcher courageusement tte leve; que David avait
+commenc le grand oeuvre de la rforme de l'art, il est vrai, mais que
+l'incertitude de son caractre et le peu d'tendue de ses ides
+l'avaient perdu en politique et ne lui donnaient pas l'nergie
+ncessaire pour complter la rvolution qu'il fallait achever dans
+l'art. Il ajoutait que, tant que les modles de mauvais got, tels que
+ceux qui proviennent de l'art italien, romain et mme grec, en remontant
+jusqu' Phidias exclusivement, seraient soufferts dans les coles, il
+n'y avait pas lieu d'esprer qu'aucune amlioration se fit sentir dans
+les tudes; que, quant lui, il ne commencerait esprer le retour du
+got simple, vrai, _primitif_ enfin, que du moment o il verrait brler
+et dtruire (ce sont ses paroles) tous ces prtendus chefs-d'oeuvre qui
+font horreur aux gens imbus des pures doctrines. Ce jour viendra, mes
+amis, n'en doutez pas, s'criait-il dans son enthousiasme; mais il faut
+en acclrer la venue en provoquant la conversion de ceux qui sont
+encore plongs dans l'erreur. Or, pour remplir cette mission, nous
+devons agir avec audace et courage; ainsi, j'en avertis d'avance ceux
+d'entre vous qui ne se sentiraient pas disposs imiter mon exemple;
+qu'ils se retirent! car je dois vous dire que d'ici peu de jours j'ai
+rsolu de quitter ces vtements mesquins que je porte ainsi que tous les
+hommes de notre sicle. Dj, vous le voyez, j'ai laiss crotre mes
+cheveux et ma barbe; l'on achve en ce moment une vaste tunique blanche
+que je porterai sous un ample manteau bleu, et je ne chausserai plus mes
+pieds que de cothurnes. Mais je lis dans vos yeux votre incertitude;
+vous pensez qu'en homme pusillanime, j'ai fait prparer ce vtement pour
+m'en parer dans l'ombre de notre rduit, et en votre prsence seulement?
+Dtrompez-vous; dcadi prochain, vous me verrez ainsi vtu dans les
+Tuileries, me promenant au milieu de ces stupides bourgeois que je ferai
+rougir de la laideur et de la mesquinerie de leur accoutrement moderne.
+Dans peu vous suivrez mon exemple, je n'en doute pas, et je dois vous
+dire que mon brave ami Perri que voil, profitant noblement de sa
+fortune pour favoriser nos gnreux desseins, s'est fait faire un
+costume phrygien complet, d'aprs celui du Pris en marbre qui est au
+Muse, vtement avec lequel il a l'intention de m'accompagner la
+promenade que je vous ai annonce. Oui, mes amis, il est temps de donner
+un but pratique et srieux l'art et d'enfermer les grandes et
+ternelles vrits dans l'enveloppe du beau, afin qu'on les accepte avec
+plaisir, avec empressement mme, et qu'elles germent et fructifient dans
+le coeur de l'homme. Comme peintres, tous nos efforts ne doivent donc
+tendre qu' le prsenter sous ses formes les plus belles, sous les ides
+et les images les plus pures; comme citoyens, il est de toute ncessit
+que nous avertissions d'abord les yeux de la rforme importante que nous
+dsirons faire; et rien, cet gard, n'est plus propre prparer
+favorablement les yeux et les esprits que de revtir cet admirable
+costume grec primitif, dont la disposition est si majestueuse et si
+lgante. Quant aux penses dont nous autres rformateurs devons
+continuellement entretenir nos esprits et notre coeur, nous ne saurions
+les puiser des sources trop _primitives_ et trop pures. C'est dans
+Homre, puis dans Ossian, mais surtout dans la Bible; c'est dans les
+scnes et les peintures des peuples primitifs au milieu desquels ces
+livres ont t crits, que nous trouverons de quoi rgnrer notre me
+et notre esprit, et donner un noble emploi nos talents, quand ils
+seront perfectionns.
+
+Si chaque sicle ne fournissait pas des folies analogues celles-ci, et
+qu'il n'existt pas encore un certain nombre de personnes qui ont vu
+Maurice et Perri se promener dans Paris, l'un vtu comme Agamemnon,
+l'autre en Pris, on craindrait vraiment d'tre tax d'exagration en
+rapportant l'ensemble d'une thorie telle que celle que l'on vient
+d'exposer. Mais ce n'est que l'exacte vrit, et il est certain mme
+qu'on a t au rformateur quelque chose de l'impatience sauvage qu'il
+montrait dans le dsir d'accomplir ses projets, en dgageant ses paroles
+de cet argot d'atelier dont il les accompagnait pour frapper plus
+fortement ses auditeurs en se mettant leur porte, en se conformant
+leurs habitudes. Quoi qu'il en soit, le fanatisme sincre de Maurice, la
+bonne opinion, que l'on avait de la franchise et de la gnrosit de son
+caractre, l'clat de ses premiers essais en peinture, et, il faut le
+dire, le don qu'il avait de persuader par la parole, exercrent une
+trs-forte influence sur les plus clairs de ses condisciples. Moris,
+Ducis, Saint-Aignan et d'autres, tout en sentant ce qu'il y avait de
+ridicule dans ces dclamations demi-morales, demi-esthtiques, ne
+pouvaient s'empcher de reconnatre, surtout en partant des ides de
+David, qui taient exagres elles-mmes, qu'il y avait quelque chose de
+plausible et de consquent dans les nouveaux projets de rforme lancs
+par Maurice.
+
+Cependant ces extravagances plus ou moins brillantes et spirituelles
+n'allaient pas jusqu' branler la raison dj mrie de ces premiers
+lves. Mais elles firent un vritable ravage dans l'imagination de
+quelques-uns de ceux qui, avec Huyot et tienne, composaient alors la
+classe des rapins.
+
+Colson, qui a donn quelques preuves de talent plus tard, a cependant
+perdu sa carrire par l'obstination prolonge avec laquelle il s'est
+attach la secte des _penseurs_ ou _primitifs_.
+
+Augustin D..., qui devait mourir si malheureusement et si jeune[4], dont
+le caractre tait noble et l'me leve fut souvent dtourn de la
+belle, marche qu'il s'tait trace, par les proccupations que lui
+causaient les opinions tranges de Maurice.
+
+Huyot, tant qu'il dessina l'atelier, travaillait toujours
+silencieusement, et il serait difficile de savoir si ce dbordement
+d'ides extravagantes eut quelque empire sur son imagination. La fermet
+de son esprit, sa taciturnit, son application constante au travail et
+le peu de temps d'ailleurs qu'il passa l'cole de David, portent
+croire que les ides singulires des _primitifs_ firent peu d'impression
+sur lui.
+
+Il y eut un malheureux jeune homme, S..., dans l'intelligence de qui ces
+opinions bizarres s'embrouillrent encore en se compliquant avec des
+chagrins domestiques et la pauvret. Prenant la lettre les conseils de
+ceux des _primitifs_ qui, par paresse et par incapacit, prtendaient
+atteindre le plus haut but de l'art par l'effet seul d'une contemplation
+potique des ouvrages de l'antiquit, S... dpassa bientt, sans avoir
+rien appris, l'ge o l'on peut tudier avec fruit. Charg prmaturment
+de famille et hors d'tat de rien produire qui pt l'aider la
+soutenir, il obtint grand'peine la place de professeur de dessin dans
+un lyce de province, o il acheva de perdre sa raison dj altre.
+C'tait un bon et brave jeune homme, qui il vint la fatale ide de se
+tirer de l'tat obscur o le ciel l'avait jet, dans l'espoir de
+cultiver un talent qu'il ne put acqurir et dont, selon toute apparence,
+il n'avait mme pas le germe.
+
+Il ne serait que trop facile d'augmenter la liste des infortuns de ce
+genre qui, jets alors dans l'atelier de David, sans fortune,
+quelques-uns sans dispositions et sans nergie de caractre, ont perdu
+l toute ide de discipline, de subordination, et se sont trouvs trop
+heureux, quand Bonaparte eut besoin de soldats, d'aller mourir
+honorablement sur un champ de bataille.
+
+Si, parmi tant de souvenirs, on en rappelle quelques-uns avec plaisir,
+combien d'autres demeurent tristes et sombres dans la mmoire! Vermay,
+ce jeune enfant si turbulent, si gai, si spirituel, et dont les premiers
+ouvrages, exposs ensuite au Salon de 1808, donnaient de si belles
+esprances, hlas! aprs avoir gaspill sa vie Paris, a t fonder une
+cole de dessin la Havane, o il est mort malheureusement. Poussin, le
+contemporain, l'insparable de Vermay, car toutes les grandes
+espigleries des lves de l'cole taient combines et diriges par
+eux; Poussin, qui une belle figure joignait une me si belle et si
+noble, qui dessinait et peignait bien, comme un rossignol chante, sans
+porter le moindre dommage son insouciance et sa paresse habituelles;
+Poussin que tout le monde aimait comme un frre, pour qui ses camarades
+rvaient tous les genres de succs; Poussin! dont le nom mme tait
+regard comme d'un augure favorable pour lui, il n'a pas perdu la vie,
+grce au ciel, mais il n'a pas tir de son talent tout ce que l'on avait
+le droit d'en attendre. Enfin, s'il n'est pas clbre, il est heureux!
+Mari et entour d'enfants l'le Bourbon, il professe avec honneur la
+peinture et vit l'aise, entour de la considration gnrale des
+habitants de la colonie.
+
+C'est ici l'occasion de dire quelques mots d'un lve qui fit concevoir
+alors les plus hautes esprances, quoiqu'elles ne se soient point
+compltement ralises. Paulin Duqueylar, il a dj t nomm, tait de
+Marseille et li d'amiti avec tous les Mridionaux de l'atelier,
+Forbin, Granet, Rvoil, Richard et Topino Le Brun, malgr la diffrence
+de ses opinions avec ce dernier. Relativement ses condisciples,
+Duqueylar n'tait pas jeune, il avait au moins vingt-cinq ans et s'est
+toujours ressenti de ce retard dans l'tude de la peinture, o l'on ne
+profite que quand on commence trs-jeune. Duqueylar, de famille noble,
+avait reu une excellente ducation; il tait bon humaniste, lettr,
+aimant beaucoup la posie. Mais, malgr la politesse de ses manires, on
+retrouvait cependant toujours en lui un fonds de rudesse native qui se
+reproduisait dans la tournure de ses ides et dans son talent comme
+artiste. Les opinions nonces par Maurice et la lecture assidue
+d'Ossian, dont les pomes taient devenus fort la mode vers 1796,
+produisirent une impression si vive sur l'imagination de Duqueylar, que
+cet vnement fit prendre un pli son esprit et son talent dont la
+trace est toujours reste. Il exposa, en 1797, un tableau reprsentant
+_Ossian chantant ses vers_, ouvrage qui sans doute n'tait pas sans
+nergie, mais dont l'aspect tait si sauvage et si bizarre qu'il ne
+trouva d'indulgence qu'auprs de quelques-uns de ses amis, dont deux ou
+trois devinrent ses admirateurs fanatiques.
+
+Peu de temps aprs, Duqueylar se dcida aller se fixer Rome, o il
+exagra tout l'aise le mrite et le dfaut de ses productions. Malgr
+une persvrance peu commune et, il faut le dire, une trempe d'esprit
+trs forte, cet homme, remarquable par son caractre, ne put jamais
+donner ses ides une forme assez attrayante ni assez claire pour les
+faire adopter aux autres.
+
+Il avait contract, l'atelier, une amiti tendre pour son jeune
+camarade Mendouze, qui, bien qu'assez habile lve en peinture, changea
+tout coup le but de ses travaux et se mit tudier la langue grecque
+avec ardeur. Ce got nouveau devint une passion dominante chez Mendouze,
+qui, aprs avoir servi quelque temps dans les armes, partit pour la
+Grce, o il a pri, au massacre de Chio.
+
+Aprs avoir pass plusieurs annes Rome, Paulin Duqueylar rentra en
+France et se fixa prs de Lambesc, au milieu de sa famille, o il se
+livra, mais pour lui seul, au got vif qu'il avait toujours eu pour les
+arts et pour les lettres. Son mrite l'avait fait admettre au nombre des
+correspondants de l'Institut, et vers la fin de sa vie, dans les
+intervalles de repos que lui laissait la maladie qui l'a enlev, il a
+publi en 1840, Paris, un volume intitul: _Nouvelles tudes du coeur
+et de l'esprit humain, ou analyse, explication et dveloppement de leurs
+principaux phnomnes_, ouvrage crit avec une lgante simplicit, et
+tmoignant des belles et hautes qualits du coeur et de l'esprit de cet
+homme distingu.
+
+C'est d'ailleurs une chose remarquable que le got pour l'rudition qui
+se manifesta parmi les lves de David cette poque. Roquefort,
+l'auteur du _Dictionnaire de la langue romane_ et qui a laiss des
+recherches savantes sur la littrature et la musique au moyen ge, tait
+alors lve de David et frquentait son cole.
+
+Npomucne Lemercier, le pote, ainsi que Letronne, savant antiquaire,
+tinrent galement honneur d'tre mis au nombre des lves de David.
+
+Ce got pour l'rudition, combin avec les ides de rforme que Maurice
+avait rpandues avec tant d'ardeur, contriburent dterminer la
+vocation d'un lve de David, d'un ge dj mr lorsqu'il entra dans
+l'cole, assez habile peintre, mais entran invinciblement s'occuper
+de la thorie de l'art. C'est Paillot de Montabert, homme recommandable
+par l'affabilit de son caractre et les lumires de son esprit. Bien
+qu'il ft le premier rire des formes extravagantes sous lesquelles
+Maurice exposait sa doctrine, au fond, il lui tait impossible de ne pas
+reconnatre la puissance des ides et quelquefois des raisonnements du
+jeune fou. Timide dans l'excution, mais trs-avide de nouveauts, de
+Montabert, entre autres tentatives, essaya de retrouver l'usage de
+l'_encaustique_, ou peinture la cire. Enferm dans son atelier, il
+travailla longtemps reproduire ce procd antique, qui, dans ses ides
+thoriques, tait plus favorable l'art que la peinture l'huile.
+Grce ses longues et savantes expriences, _la peinture la cire_ est
+employe aujourd'hui pour peindre sur les murs des difices.
+
+Outre ce service rendu aux arts, de Montabert travailla depuis 1799
+jusqu'en 1829 la composition d'un ouvrage en neuf volumes, intitul:
+_Trait complet de la peinture_. Ce livre, auquel on peut reprocher son
+trop d'tendue, est plein d'observations, de conseils et de principes
+excellents sur l'art, et de plus, renferme une suite bien ordonne de
+renseignements matriels que l'on ne trouve rassembls dans aucun autre
+livre de ce genre. Mais il n'est pas inutile de faire observer que cet
+ouvrage si sagement combin, dont les nombreuses divisions sont traites
+avec tant de rflexion, de maturit et de sagesse, prsente au fond le
+corps de doctrine de Maurice, seulement mis en ordre par un esprit calme
+et mthodique.
+
+ tous ces noms autour desquels ont rayonn tant d'esprances et dont la
+plupart cependant sont devenus obscurs, il faut joindre celui d'Adolphe
+Lullin, que l'oubli couvre galement de son ombre. Ag de dix-sept ans
+lorsqu'il fut admis chez David, il en avait peine vingt-six quand il
+est mort, en 1806. La nature semblait avoir puis ses dons sur lui. On
+a rarement vu une figure plus belle et plus noble que la sienne, et sur
+laquelle les hautes facults de l'me et de l'esprit parussent avec
+autant d'clat. N au sein d'une des familles patriciennes de Genve, il
+joignait l'lgance des manires cette modestie qui rsulte d'une
+excellente ducation. Habituellement calme dans ses gestes et d'un abord
+presque froid, il cachait, sous une rserve qu'il tenait des habitudes
+de son pays, une de ces mes ardentes qui sont destines se consumer
+elles-mmes.
+
+Adolphe Lullin ne fit son entre l'atelier que quelques semaines aprs
+tienne, mais du jour o ils se virent, ils contractrent une amiti qui
+dura entre eux tant que Lullin vcut, et dont tienne conserve encore
+aujourd'hui; aprs quarante-huit ans, le plus respectueux et le plus
+tendre souvenir.
+
+tienne a sans doute le droit de penser que son amiti n'a pas t tout
+ fait strile pour Lullin; mais celle de Lullin a eu une influence si
+bienfaisante sur le caractre et la culture de l'esprit d'tienne que
+celui-ci se reconnat toujours l'oblig reconnaissant de son camarade.
+
+Pendant les annes 1797 et 1798, outre leurs travaux l'atelier, ils
+parvinrent faire des progrs assez remarquables dans l'intelligence de
+la langue grecque. Ces tudes, combines avec celles que l'art de la
+peinture les conduisit faire sur la statuaire antique, donnrent aux
+deux jeunes amis une certaine connaissance de l'archologie qui, cette
+poque, o tout se faisait la grecque, leur attira tout naturellement
+de la part de David et de ses lves une considration particulire.
+
+Des deux jeunes amis, ce fut le plus g et certainement le plus
+instruit qui rsista avec le moins de force aux avances qui leur furent
+faites par Maurice. tienne ne conut aucune dfiance de ce dernier,
+mais, s'il ne redouta pas l'homme, il jugea assez bien de la frivolit
+et surtout de l'incohrence de ses opinions tant morales qu'esthtiques,
+et ds l'origine, il conseilla son ami Lullin de ne pas agir
+lgrement propos des engagements qu'on pourrait lui faire prendre.
+
+En effet la secte des _penseurs_ ou _primitifs_ faisait des progrs.
+Elle proccupait l'atelier tout ce qu'il y avait d'lves dj moins
+jeunes et qui se distinguaient par leurs dispositions. Elle se recrutait
+mme de tous ceux qui, presque enfants encore, taient avides de
+nouveauts, dsireux de remplir leurs ttes, vides d'ides qu'ils
+n'auraient jamais eu la force de concevoir, et enfin dont la paresse
+habituelle s'arrangeait fort bien d'un systme d'tude qui se rduisait
+pour eux se promener les bras ballants et les yeux vagues dans la
+galerie des statues antiques.
+
+Tout enthousiaste que Lullin ft de ce qui tait emprunt aux usages et
+aux arts de la Grce antique, cependant cette mascarade des Agamemnon et
+des Pris dans les rues tait loin de lui plaire; et, cet gard, il
+portait le scrupule assez loin pour s'abstenir mme d'adopter de
+certaines redingotes courtes, des tuniques comme on en porte
+gnralement aujourd'hui, par cela seul que ce costume, invent par
+David et choisi par ses lves, les faisait reconnatre pour tels dans
+les lieux publics.
+
+tienne n'tait pas si scrupuleux que son ami, et il adoptait sans y
+attacher d'importance l'uniforme de ses camarades Forbin, Granet et
+autres; mais, par intrt pour Lullin, il avait soin dans les entretiens
+qu'ils avaient souvent ensemble de faire ressortir l'inopportunit,
+l'inconvenance et le ridicule du costume d'Agamemnon et du Phrygien
+Pris, port par de pauvres enfants de Paris obligs pour rentrer chez
+eux de ramasser les boues de la rue Quincampoix ou de la place Maubert.
+
+Leurs discussions ne se bornaient pas celles que ces folies faisaient
+natre, et pendant longtemps, la suite de leurs travaux l'atelier et
+de leurs tudes sur les auteurs grecs, ils agitaient des questions plus
+utiles et plus importantes. Quoique Lullin ft dj assez vers dans la
+lecture des auteurs classiques, son got cependant n'tait pas plus
+affermi que sa critique. la suite d'une conversation qu'tienne et lui
+avaient eue sur les pomes d'Ossian avec Maurice, qui ne connaissait ces
+ouvrages que par la traduction de Letourneur et les mettait fort
+au-dessus de ceux d'Homre, Lullin, qui lisait l'_Iliade_ en grec et le
+pome de Fingal en anglais (car il avait appris cette langue pendant son
+enfance Genve), Lullin donc, sur la premire sommation de ce fou de
+Maurice, intervertit l'ordre de son admiration pour le pote grec en
+faveur du barde irlandais.
+
+L'esprit d'tienne s'tait tourn de bonne heure vers la philosophie et
+la critique; aussi, malgr la vogue et le poids que l'admiration d'un
+homme dj clbre cette poque, le gnral Bonaparte, avait donns
+aux prtendues posies originales d'Ossian, les trouva-t-il toujours
+monotones, cela prs de quelques beauts, et demeura-t-il incrdule
+sur leur authenticit. Cette opinion, il l'exprimait Lullin
+non-seulement avec toute l'effusion de l'amiti, mais avec l'ardeur et
+l'nergie que l'on trouve en soi, quand on est persuad que l'on combat
+une erreur dangereuse. Cette diffrence d'opinion en matire de got,
+qui ne faisait que resserrer les liens de leur amiti, devint la source
+d'une foule d'entretiens curieux et solides dont tienne conserve encore
+maintenant un souvenir sacr, parce qu'il sent que c'est ces luttes
+d'intelligence avec son ami qu'il doit de valoir le peu qu'on l'estime
+aujourd'hui.
+
+Vers ce temps, la suite des questions prcdentes, il s'en prsenta
+une nouvelle qui, en indiquant la marche des ides des deux amis,
+donnera en mme temps l'occasion de rappeler qu' cette poque commena
+une tentative assez fortement soutenue pour faire ragir le systme
+d'art des modernes contre celui de l'antiquit. Lullin savait assez bien
+l'anglais, mais dans son indiffrence pour toutes les choses modernes,
+il s'en occupait fort peu. tienne, naturellement fureteur et curieux,
+mais ignorant alors la langue de nos voisins, ouvrait souvent chez son
+ami un Shakspeare original. Vainement interrogeait-il son ami sur la
+nature des drames et de l'esprit de ce pote, il n'en tirait que des
+rponses vagues qui ne faisaient qu'exciter sa curiosit. Impatient de
+connatre, tienne se dcida enfin louer dans un cabinet de lecture la
+traduction que Letourneur a faite des drames de Shakspeare, et, sans en
+rien dire son ami, il lut de suite et avec une avidit extrme les
+vingt volumes dont elle se compose. Lullin n'tait rien moins
+qu'insensible aux beauts du tragique anglaise et s'il s'abstenait d'en
+parler tienne, c'tait, dans ses ides, pour prserver son ami du
+danger de la sduction que pourraient exercer sur lui les ouvrages
+pleins de beauts, mais _dans le got moderne_, de Shakspeare;
+toutefois, l'insatiable curiosit d'tienne djoua les prcautions de
+son ami, et ds ce moment il s'leva entre eux une interminable
+discussion sur la possibilit et l'opportunit de l'emploi du systme
+d'art des anciens, par les modernes, plaidoyers o toutes les ides,
+toutes les questions renouveles depuis 1817 jusqu'en 1838, furent
+agites alors par Lullin et tienne. Ce dernier prtendait que l'on
+devait s'appuyer des principes antiques, mais seulement pour les
+appliquer tout ce qui se rattache au matriel de l'art, en se
+conformant d'ailleurs aux croyances, aux moeurs, aux usages et au costume
+que le temps avait irrvocablement tablis chez les modernes. De son
+ct, Lullin ne faisait aucune concession: selon lui, l'art chez les
+modernes tait dans une voie absolument fausse, en sorte que pour le
+traiter il fallait rigoureusement le reprendre son origine grecque, ou
+y renoncer compltement. C'taient les mmes ides que celles de
+Maurice, mais engages dans un cerveau plus tenace, remanies par un
+esprit plus dli, plus cultiv; ce qui rendit le mal si grave que
+quelques annes plus tard l'infortun jeune homme y succomba.
+
+Voici quelques passages d'une lettre crite par Lullin son ami; ils
+pourront donner une ide de la varit des questions agites alors,
+non-seulement par les deux lves de David, mais par une partie de la
+jeunesse active et studieuse de cette poque. tienne, aprs avoir
+termin une figure nue peinte d'aprs nature chez David, tait all
+passer quelque temps la campagne pour s'exercer peindre le paysage.
+ l'occasion de cette absence, Lullin lui adressa la lettre suivante:
+
+ Paris, 1er vendmiaire an IX (23 septembre 1800).
+
+ Bienheureux les habitants des champs! tu sais ce que c'est que de
+ vivre! tous tes moments sont de paix et de repos. Pour nous, nous
+ ignorons tout cela, et nous faisons ronfler le canon pour annoncer
+ l'univers que c'est le premier vendmiaire. Peu vous importe,
+ vous qui voyez lever et coucher le soleil, qui entendez l'allouette
+ et qui vous battez avec l'aimable jeunesse. Je n'ai pu, mon
+ grand regret, aller te voir, mais j'espre m'en ddommager l'un de
+ ces nonidis qu'il fera beau.
+
+ David est de retour avec une nouvelle composition de son tableau
+ (le _Lonidas_), qui, dit-on, vaut mieux que celle que nous
+ connaissons. Je ne sais si tes paroles ont eu une puissance dont tu
+ ne t'tais pas dout, mais le petit Vermay est rentr en grce[5],
+ je l'ai trouv primidi l'atelier; le matre et l'lve sont
+ prsent les meilleurs amis du monde. Hier et avant-hier, M. David a
+ tmoign la satisfaction que lui donnaient ses lves. Il a dit
+ Saint-Aignan de faire un tableau pour le Salon prochain, et la
+ fin de sa visite il a institu le citoyen Damable (un lve de
+ trente ans), directeur et trsorier, pour allger l'excellent
+ Grandin. Tout va donc ravir.
+
+ J'ai traduit la onzime des podes d'Horace, que je comptais
+ t'envoyer avec cette lettre; mais en relisant l'original, j'ai
+ trouv que ma traduction la refroidissait tellement qu'il vaut
+ mieux que tu la relises vierge; c'est la onzime.
+
+ Saint-Aignan m'a prt _Ossian_ en anglais. C'est vraiment bien
+ autre chose que dans Letourneur! Voil le sort de toutes les
+ traductions lorsqu'on tte de l'original. En anglais _Ossian_ a un
+ sens vingt fois plus dtermin. Et cependant j'ai fait, en le
+ lisant ainsi, une fcheuse dcouverte; c'est qu'il est impossible
+ d'tre compltement touch par ce qui est crit dans une autre
+ langue que celle avec laquelle on a appris articuler les sons et
+ par laquelle on a reu les premires impressions. Ces autres mots,
+ ces autres accents que nous n'avons vus, rencontrs, employs, qu'
+ l'aide d'une grammaire et d'un dictionnaire, n'ont jamais un
+ caractre bien prononc pour nous, et ont le dsagrment de puer la
+ science.
+
+ Je suis bien fch de ce vilain temps pour toi et pour ton
+ paysage. Adieu, le meilleur des Parisiens, je ne sais trop quand je
+ pourrai aller te voir, mais cris-moi.
+
+Avant de lire le post-scriptum ajout cette lettre, il est
+indispensable de savoir qu'Hennequin, lve de David, mais l'poque
+intermdiaire qui spare Drouais de Grard et de Gros, rpublicain plus
+que vif, venait d'exposer les _Fureurs d'Oreste_. Cet ouvrage, qui fut
+jug dtestablement mauvais par les nouveaux lves de David, obtint
+cependant au Salon un succs assez clatant, prpar plutt, il est
+vrai, par la coterie des artistes rvolutionnaires que justifi par son
+mrite Lullin, qui s'tait charg de montrer et de faire corriger la
+figure peinte qu'avait laisse tienne en partant pour la campagne,
+ajouta ce qui suit sa lettre:
+
+ 3 vendmiaire.
+
+ P. S. Je viens de montrer ta figure; David a insist sur le
+ plaisir que fait la nature navement rendue telle qu'elle se
+ trouvait l. Il a lou les pieds; il a trouv les montants de la
+ table trop vigoureux de ton, et il a fini par un: _Allons, c'est
+ bien._. Je lui ai dit que tu es la campagne occup tudier le
+ paysage; et il a fait _hum!_ d'approbation. Puis, il nous a fait un
+ pompeux loge de l'_nergie_ du tableau d'Hennequin; et comme, en
+ fin de compte, personne ne disait oui, il nous a dit que nous
+ tions _un vritable tribunal rvolutionnaire de la peinture; que
+ tous les genres taient bons_.
+
+Ces citations, ainsi que ce mlange de folies, d'enthousiasme
+d'esprances, d'nergie et de faiblesse, dont ces jeunes artistes ont
+fourni tant d'exemples, suffiront pour caractriser l'esprit qui animait
+les lves de David pendant les quatre dernires annes du XVIIIe
+sicle. On y verra en outre jusqu' quel degr les ides de rforme que
+le matre voulait mettre en oeuvre avaient t dpasses par ses lves,
+et comment le got des tudes classiques et mme de l'rudition s'empara
+de l'cole de David cette poque.
+
+
+
+
+V.
+
+DAVID JUSQU'EN 1789.
+
+
+Dans l'histoire de l'cole de David, il y a deux choses qu'il ne faut
+pas perdre de vue: les ides successives du matre sur son art, et la
+manire dont elles ont t suivies, interprtes ou altres par les
+diffrentes gnrations d'lves qu'il a formes.
+
+On s'accorde assez gnralement aujourd'hui pour reconnatre que
+l'apoge du talent de David se rapporte la priode de temps pendant
+laquelle il a excut les _Sabines_ et le _Couronnement de Napolon_.
+Mais c'est particulirement lorsqu'il conut et acheva le premier de ces
+ouvrages, de 1795 1800, qu'il poursuivit avec le plus de ferveur et
+d'nergie la rforme de son art, rve de toute sa vie. Or, l'poque de
+cette tentative hardie est prcisment la mme que celle pendant
+laquelle ceux de ses lves dont il a t question dans les chapitres
+prcdents en mditaient une bien plus audacieuse encore. D'o venaient
+originairement ces ides de rgnration de l'art? Comment et sous
+quelles influences David a-t-il cherch en faire l'application par
+l'exercice de son talent? Et enfin dans quel but cet artiste et ses
+nombreux lves ont-ils cherch tablir un corps de doctrine pour
+fonder une cole? Ces questions sont importantes, et la diversit
+d'intention et de but, soit dans l'ensemble des ouvrages mmes de David,
+soit dans ceux bien plus nombreux encore de toutes ces gnrations
+d'lves, est loin d'aider les rsoudre. En tout tat de cause, on ne
+peut dbrouiller ce mystre que par le secours d'une analyse approfondie
+des productions principales de cette cole, et avant tout par l'examen
+de la premire partie de la vie de celui qui en est le chef, ce qui fera
+le sujet de ce chapitre.
+
+Jacques-Louis David est n Paris en 1748. Dix ans aprs, son pre, qui
+faisait le commerce du fer, fut tu en duel. Le jeune Louis David, rest
+orphelin l'ge de neuf ans, adopt et lev par son oncle, nomm
+Buron, fut mis au collge des Quatre-Nations, o ses dispositions pour
+l'art qui l'a rendu illustre et le peu de got qu'il manifesta pour les
+tudes classiques ne lui permirent pas de demeurer longtemps. On raconte
+de lui, quand il tait enfant, ce que l'on rpte de tous ceux qui ont
+exerc l'art de la peinture avec clat. Il couvrait, dit-on, ses livres
+de classe de dessins de toute espce et ngligeait ses autres tudes. Sa
+mre, depuis son veuvage, sentant la ncessit de prparer son fils
+embrasser une profession lucrative, fit des efforts pour l'engager
+s'occuper d'architecture. Mais l'enfant, peu dispos tout ce qui
+exigeait des travaux scientifiques, tmoigna de la rpugnance pour cet
+art et plus d'amour que jamais pour la peinture. Cependant on lui
+faisait toujours continuer ses tudes classiques, dont il profitait peu.
+On raconte mme que l'un de ses professeurs, l'ayant surpris s'occupant
+de choses trangres la leon, se saisit de son cahier, et, y
+dcouvrant _une marine_ que le jeune David avait dessine, lui dit en
+faisant une double allusion son peu de got pour les lettres et ses
+dispositions pour la peinture, ainsi qu' un certain dfaut de
+prononciation qu'il a conserv toute sa vie: _Je vois bien que vous
+serez meilleur peintre qu'orateur_. Ce mot, que l'on peut regarder
+aujourd'hui comme une prdiction, ne fut sans doute, lorsque le jeune
+David se le sentit appliquer, qu'une petite humiliation qui l'affermit
+encore dans son got. Quoi qu'il en soit, ses parents renoncrent
+l'ide de lui faire achever ses classes. Son penchant vers la peinture
+devint plus fort et si irrsistible mme bientt aprs, que sa mre et
+son oncle sentirent qu'ils ne pourraient russir vaincre ses
+rsolutions.
+
+On assure que, ds son adolescence, David, dont le caractre tait peu
+facile dompter, et qui s'tait dj figur un avenir de gloire, fit
+alors, sans guide, des efforts dont se sentirent ses premiers essais.
+Ses parents reconnurent alors la ncessit de ne plus lui laisser perdre
+un temps prcieux en travaillant sans conseils, et le confirent aux
+soins de Boucher[6], li de parent avec la famille de David. Boucher,
+dont la vie avait t peu rgle, et qui d'ailleurs se sentait appesanti
+par l'ge, accueillit le jeune homme avec bienveillance, mais ne voulut
+pas se charger de son instruction, et la confia l'un de ses amis,
+Vien. Celui-ci, aprs avoir termin ses tudes comme pensionnaire
+Rome, o il avait form son talent sur des modles plus purs et plus
+svres que ceux qu'avaient adopts les peintres franais qui l'avaient
+immdiatement prcd, exerait dj une influence salutaire sur les
+lves runis dans son cole, et sur ceux mme de l'Acadmie de
+peinture, dont Vien tait devenu membre en 1750.
+
+Le jeune David prsenta son nouveau matre quelques dessins faits
+d'imagination. Frapp de l'intelligence de l'art qui y rgnait dj,
+Vien donna de grands encouragements celui qu'il prenait sous sa
+direction, et promit ses parents de surveiller ses tudes avec le plus
+grand soin.
+
+David avait pour parrain un homme qui, vers cette poque, lui donna des
+tmoignages de la plus vive affection. Sedaine, secrtaire perptuel de
+l'Acadmie d'architecture, et dont le nom est devenu assez clbre dans
+les lettres, usa de son crdit pour faire donner un logement son
+filleul dans le Louvre. C'est l que David tenta ses premiers essais en
+peinture. Aprs avoir tudi pendant plusieurs annes sous la direction
+de Vien, il rsolut de concourir pour le grand prix de Rome, et se
+soumit cinq fois cette preuve. la seconde il eut le second prix,
+mais ce ne fut qu' la cinquime, en 1775, qu'il obtint enfin la
+couronne. David avait alors vingt-sept ans.
+
+On raconte sur ce peintre une anecdote qui prouve avec quelle
+opinitret il poursuivait cette couronne, qu'il n'obtint qu'avec tant
+de peine. L'anne qui prcda celle de sa victoire, il parat que son
+ouvrage tait dcidment si faible, que les juges avaient t quitables
+en ne le couronnant pas. Toutefois, ce jugement parut une injustice aux
+yeux de l'lve, qui prit l'affaire tout fait au srieux. Le logement
+que David occupait au Louvre tait prs de celui de Sedaine, en sorte
+que le parrain et le filleul se voyaient presque journellement. la
+suite du fameux jugement, Sedaine ayant t deux jours sans voir son
+jeune voisin en conut de l'inquitude, se rendit la porte de sa
+chambre, qui tait ferme, et crut entendre de sourds gmissements. Dans
+son trouble, il alla chercher Doyen[7], l'un des membres de l'Acadmie
+les plus favorables David, qui trouva le moyen de flchir le jeune
+homme et de lui faire ouvrir sa porte. David tait ple, sans forces, au
+moment o il obit la voix de Doyen. Depuis vingt-quatre heures le
+malheureux jeune homme n'avait pris aucune nourriture, et avait rsolu
+de mourir.
+
+Les tentatives ritres de David pour obtenir le grand prix, et cette
+rsolution funeste qu'il avait prise la suite de l'avant-dernier
+concours, ne laissrent pas que d'attirer l'attention sur lui. Le Doux,
+l'architecte qui plus tard a lev toutes les barrires de Paris, avait
+bti, cette poque, une fort belle maison pour la clbre danseuse de
+l'Opra, Mlle Guimard. Le salon devait recevoir des dcorations peintes
+que Fragonard pre avait bauches et que l'on chargea David de
+terminer.
+
+Dans l'intervalle de temps qu'il consacra ces travaux, il fit aussi un
+portrait de Mlle Guimard, dont la gnrosit envers le jeune artiste fut
+aussi noble que dlicate, procd pour lequel David est toujours rest
+reconnaissant. En 1799, il montrait tienne ce portrait, trait tout
+fait dans le got de Boucher, en ajoutant que la vue de cet ouvrage lui
+tait toujours doublement agrable, car il lui rappelait une protectrice
+vraiment gnreuse, et lui fournissait un tmoignage irrcusable de la
+rforme qu'il avait apporte dans l'art.
+
+Ce fut dans l'anne 1775 que Vien ayant t nomm acadmicien et
+directeur de l'cole franaise Rome proposa son lve de
+l'accompagner dans cette ville. Malgr des dispositions videntes et les
+preuves de talent que David avait dj donnes, il travaillait cependant
+sous l'influence du got qui rgnait alors en France, et n'tait
+nullement persuad que le mrite des peintres italiens pt mme galer
+celui des artistes de notre pays. Il parat que les premiers ouvrages
+qui branlrent et dtruisirent mme ses prjugs cet gard, furent
+les peintures dont Corrge a orn la coupole de la cathdrale de Parme.
+David tomba dans une espce d'enivrement l'aspect de ces peintures,
+ce point mme que Vien fut oblig de calmer son enthousiasme en lui
+conseillant d'attendre qu'il ft arriv Rome, pour faire encore
+quelques comparaisons avant de fixer son admiration d'une manire aussi
+exclusive.
+
+Pendant les cinq annes, de 1775 1780 que David passa Rome comme
+pensionnaire, il se conforma d'abord l'avis de son matre Vien, qui
+l'engagea s'occuper exclusivement, pendant la premire anne, faire
+des tudes dessines d'aprs l'antique et les grands matres. Quoique
+peu convaincu de l'efficacit de ce mode d'tude, il obit et fit un
+nombre trs-considrable de croquis de cette espce, dont le recueil
+formait cinq grands volumes in-folio. Dans la plupart de ces tudes il
+est facile de retrouver la trace des efforts qu'il eut faire pour se
+dbarrasser de ce got acadmique et dvergond dont on assaisonnait
+alors toutes les copies que l'on essayait de faire d'aprs les ouvrages
+de l'antiquit et des grands matres. Parmi tous les croquis de cette
+poque, il en est un donn par David tienne et qu'tienne conserve
+d'autant plus soigneusement que son matre, en le lui remettant, y
+ajouta un commentaire verbal assez curieux. C'est le dessin de deux
+ttes. L'une est celle d'un jeune sacrificateur couronn de lauriers.
+Celle-ci, copie fidlement d'aprs l'antique, porte ce caractre de
+calme que les anciens imprimaient sur la figure des personnages dont ils
+voulaient relever la dignit morale. Voyez-vous, mon ami, disait David
+ tienne, voil ce que j'appelais alors _l'antique tout cru_. Quand
+j'avais copi ainsi cette tte avec grand soin et grand'peine, rentr
+chez moi, je faisais celle que vous voyez dessine auprs. _Je
+l'assaisonnais la sauce moderne_, comme je disais dans ce temps-l. Je
+fronais tant soit peu le sourcil, je relevais les pommettes, j'ouvrais
+lgrement la bouche, enfin je lui donnais ce que les modernes appellent
+de _l'expression_, et ce qu'aujourd'hui (c'tait en 1807) j'appelle de
+la _grimace_. Comprenez-vous, tienne?--Oui.--Et cependant on est bien
+embarrass avec les juges de notre temps, ajoutait le matre, car si
+nous faisions prcisment d'aprs les principes des anciens, on
+trouverait nos ouvrages froids.
+
+Outre ces tudes dessines, faites pendant la premire anne de son
+sjour Rome, David a achev dans les quatre suivantes quelques tudes
+d'aprs nature, puis deux ouvrages peints: l'un, la copie de _la Cne_
+d'aprs Valentin, qui dtermina la premire rvolution dans sa manire,
+et l'autre, la _Peste de saint Roch_, sa premire composition capitale.
+
+Il peut sembler trange aujourd'hui qu'un peintre franais qui fait le
+voyage de Rome pour tudier les matres, au lieu de se placer tout
+aussitt devant un tableau de Raphal ou de Michel-Ange, aille choisir
+une peinture de quatrime ordre, d'un peintre franais tel que le
+Valentin[8]. Mais tienne qui, ainsi que d'autres, prouva cet
+tonnement, et eut de plus qu'eux l'occasion de le tmoigner son
+matre, reut cette rponse et cet claircissement sur le choix qu'il
+avait fait de ce modle. Lorsque l'on considre, disait David, les
+ouvrages des peintres franais depuis les plafonds de Lemoine jusqu'
+ceux que fait encore aujourd'hui (1805) Berthlemy, en y comprenant les
+peintures des Natoire, des Vanloo, et d'autres, c'est peut-tre moins
+encore la faiblesse du style et le dfaut de got qui choquent en les
+examinant que la faiblesse et la fadeur extrme de leur coloris. Le
+coloris est ce qu'il y a de plus matriel dans l'art; c'est ce qui
+s'empare d'abord des sens. Aussi, quand j'arrivai en Italie, avec M.
+Vien, ajoutait David, fus-je d'abord frapp, dans les tableaux italiens
+qui s'offrirent ma vue, de la vigueur du ton et des ombres. C'tait la
+qualit absolument oppose au dfaut de la peinture franaise, et ce
+rapport nouveau des clairs aux ombres, cette vivacit imposante de
+model dont je n'avais nulle ide, me frapprent tellement que, dans les
+premiers temps de mon sjour en Italie, je crus que tout le secret de
+l'art consistait reproduire, comme l'ont fait quelques coloristes
+italiens de la fin du XVIe sicle, le model franc et dcid qu'offre
+presque toujours la nature. J'avouerai, continuait David, qu'alors mes
+yeux taient encore tellement grossiers que, loin de pouvoir les exercer
+avec fruit en les dirigeant sur des peintures dlicates comme celles
+d'Andrea del Sarto, du Titien ou des coloristes les plus habiles, ils ne
+saisissaient vraiment et ne comprenaient bien que les ouvrages
+brutalement excuts, mais pleins de mrite d'ailleurs, des Caravage,
+des Ribera, et de ce Valentin qui fut leur lve. Le got, les
+habitudes, l'intelligence mme, avaient chez moi quelque chose de
+gaulois, de barbare, dont il fallait qu'elle se dpouillt, pour arriver
+ l'tat d'rudition et de puret sans lequel on admire les _stanze_ de
+Raphal, mais vaguement, sans y rien comprendre et sans savoir en
+profiter. En somme, Raphal tait une nourriture beaucoup trop dlicate
+pour mon esprit grossier; il fallait y arriver par un rgime gradu, et
+la premire ration que je me donnai fut de copier _la Cne_ de Valentin.
+Il faut mme ajouter que la qualit de Franais chez le peintre dont je
+copiai l'ouvrage fut un moyen de rprimer la rvolte intrieure de mon
+esprit, qui sentait le besoin d'tre autoris par un exemple pour se
+soumettre reconnatre la supriorit de l'cole italienne sur l'cole
+franaise.
+
+L'excution de cette copie de _la Cne_, fort bon ouvrage en son genre,
+et o David dploya une fermet de pinceau qu'il n'avait point encore
+montre au mme degr dans ses prcdentes tudes, fut donc un vnement
+grave dans la vie de cet artiste. Aprs cet effort qui n'tait cependant
+qu'un travail prparatoire, David chercha faire, sur un sujet de sa
+composition, l'emploi des connaissances qu'il avait acquises dans la
+thorie et la pratique de son art, pendant l'excution des croquis
+d'aprs l'antique et de la copi de _la Cne_. Le rsultat fut _la Peste
+de saint Roch_, tableau qui orne aujourd'hui la _Sant_ du lazaret de
+Marseille. Cet ouvrage, termin et expos Rome en 1779, y obtint des
+applaudissements unanimes et valut particulirement l'artiste les
+louanges du vieux Pompeo Battoni[9], alors le patriarche des peintres en
+Italie. La composition en est bien ordonne: la Vierge occupe la partie
+suprieure du tableau, et semble couter saint Roch genoux qui
+intercde auprs d'elle en faveur des pestifrs. Cependant la figure la
+plus remarquable est celle d'un homme attaqu de la peste. Envelopp de
+haillons, il semble attendre la mort avec fermet, tandis que le saint
+invoque la Vierge. On ne peut refuser un mrite rel cet ouvrage,
+largement peint, fortement color relativement l'poque, et o
+l'artiste a rendu surtout les expressions de l'me avec force et vrit.
+Cependant, et David le disait lui-mme, c'est un oeuvre de transition et
+de progrs parmi tous les siens, et si on ne le considrait pas sous ce
+point de vue, on risquerait aujourd'hui de le confondre avec les
+productions dites acadmiques de l'cole franaise, dont David s'est
+efforc depuis de combattre les dfauts.
+
+On rapporte que les camarades de David ayant t invits par lui voir
+cet ouvrage, lorsqu'il tait peine achev, hsitaient exprimer leur
+satisfaction, lorsque l'un d'entre eux, Giraud, sculpteur habile,
+prenant tout coup la parole, s'cria: Eh! qui nous empche donc, de
+dire que c'est fort beau? Ce fut de ce moment que David commena
+acqurir de la clbrit.
+
+En 1780, David tant de retour Paris, excuta le _Blisaire_[10].
+Pierre[11], alors premier peintre du roi, l'assista de ses conseils
+pendant qu'il travaillait cet ouvrage, dont le style et le coloris
+sont dj fort diffrents de ceux du _Saint Roch_. Alors David, ayant
+totalement rejet les doctrines dites acadmiques et franaises, adopta
+le got, la manire et le style qu'il dveloppa compltement dans les
+tableaux des _Horaces_, de _Socrate_ et de _Brutus_.
+
+Trois ans aprs, en 1783, David termina et prsenta, pour son admission
+ l'Acadmie, _Andromaque pleurant la mort d'Hector_. Dans cette
+production, suprieure aux prcdentes par la science et la fermet du
+dessin et du pinceau, il est facile de reconnatre que l'artiste avait
+rassembl tout ce qu'il possdait de connaissances sur les moeurs et les
+costumes de l'antiquit grecque, pour traiter convenablement ce sujet.
+En effet, si l'on excepte quelques restes de cette teinte jauntre et
+uniforme dont l'cole franaise conservait si fidlement la tradition
+depuis Jouvenet et Restout, il y a dans l'attitude simple des
+personnages, dans le jet plus naturel et plus large des draperies, ainsi
+que dans l'observation assez fidle du costume, relativement aux tudes
+archologiques de l'poque, une amlioration si bien caractrise, que
+l'on conoit que cet ouvrage ait d produire une grande sensation
+lorsqu'il parut. L'_Andromaque_ n'est cependant encore qu'une oeuvre de
+transition et de progrs comme le _Saint Roch_, mais plus avance.
+
+Vers cette poque, David, aprs avoir t reu membre de l'Acadmie,
+pousa la fille de Pcoul, architecte, entrepreneur des btiments du
+roi. Malgr ses succs, David, dont la mmoire tait pleine des
+souvenirs de Rome, et qui sentait plus vivement que jamais le besoin d'y
+mrir les tudes qu'il avait commences, manifesta le dsir de retourner
+en Italie. Pcoul, son beau-pre, non-seulement l'encouragea dans ce
+projet, mais lui fournit les moyens de le mettre fin et profit.
+C'est alors que vers la fin de 1783, il partit pour Rome avec sa femme
+et accompagn d'un lve dont le nom est rest clbre par son talent et
+sa mort prmature, Drouais.
+
+Depuis quelques annes, on avait pris en France, au sujet des arts, fort
+ngligs alors par le gouvernement, une rsolution dont les suites ont
+t, sont encore et seront sans doute longtemps fatales aux arts. Sous
+le rgne de Louis XV, M. de Marigny ayant t nomm directeur des
+btiments du roi eut l'ide, fort gnreuse sans doute, pour relever les
+arts tombs en dfaveur, de commander des tableaux aux peintres
+d'histoire, et des figures en marbre aux statuaires. Le prix, les
+dimensions, les sujets, tout enfin fut rgl et indiqu, l'exception
+toutefois de la clause la plus importante pour l'art, la destination des
+ouvrages. C'est en effet depuis l'adoption de cette mesure que les
+productions des artistes, multiplies l'excs, sont devenues beaucoup
+plus embarrassantes qu'utiles aux arts et la gloire du pays; c'est
+depuis cette poque que les diffrents gouvernements qui se sont succd
+ont contract en quelque sorte l'engagement d'entretenir leurs frais
+une foule d'artistes dont le nombre s'accrot toujours en proportion de
+la libralit irrflchie des princes, des gouvernements ou des grandes
+administrations.
+
+Quoi qu'il en soit, cet usage existait en 1783, et ce fut en vertu de
+cette mesure que l'on commanda David le _Serment des Horaces_.
+L'artiste en conut la composition Paris, et partit pour Rome o il
+l'excuta. L'ouvrage eut le plus grand succs dans cette ville, et le
+vieux Battoni, en comblant encore cette fois l'auteur de ses loges, y
+joignit les instances les plus vives pour l'engager se fixer en
+Italie. Mais David crut devoir rsister ces sollicitations, et revint
+ Paris pour y montrer son tableau, qui excita un transport universel au
+Salon du Louvre, l'exposition de 1785[12]. Ce succs eut d'autant plus
+d'clat qu'il se liait avec celui que venait d'obtenir l'anne
+prcdente le jeune lve de David, J. G. Drouais, qui, l'ge de
+dix-sept ans, avait remport le grand prix de Rome, et qui suivit de si
+prs son matre dans la carrire jusqu'en 1788, poque o la mort vint
+le frapper.
+
+S'il tait besoin de justifier les observations qu'ont fait natre les
+tableaux _commands_, mais sans destination, quoiqu'on en et fix _la
+mesure_, le _Serment des Horaces_ en fournirait amplement les moyens.
+Malgr le succs et le mrite de cet ouvrage, M. d'Angivilliers, alors
+directeur gnral des btiments du roi, jugea propos de reprocher
+l'auteur d'avoir excut le _Serment des Horaces_ dans une dimension
+plus grande que celle qui lui avait t prescrite. Cette mauvaise
+querelle, jointe des critiques que le directeur fit sur la composition
+mme, causrent beaucoup d'ennuis David, qui cependant lut bientt
+ddommag par les loges du public. Mais en bonne conscience, doit-on
+tre si rigoureux pour la _mesure_ d'un ouvrage remarquable, lorsqu'on
+ne lui a pas affect d'avance une _destination?_ C'est un genre
+d'absurdit dans lequel on est retomb souvent depuis M. d'Angivilliers.
+Mais revenons notre sujet.
+
+Jusqu' l'poque o David montra ses _Sabines_, la clbrit de ce
+peintre reposait surtout sur le tableau du _Serment des Horaces. La Mort
+de Socrate_, qui, selon, quelques personnes, est suprieure, fut
+beaucoup plus gote par les artistes que par la masse du public; et le
+_Brutus_, infrieur aux deux productions prcdentes, ne releva pas le
+mrite de David dans l'esprit des connaisseurs, mais fut joint et
+confondu, en quelque sorte, avec celui des _Horaces_, parce que le gros
+des admirateurs y vit deux pendants, et que d'ailleurs les sujets
+taient tirs de l'histoire romaine, dont tous les esprits se
+nourrissaient alors.
+
+_Les Horaces_ ont t depuis leur apparition l'objet de beaucoup de
+critiques, sans parler de celles que David exera sur son propre
+ouvrage, lorsque ses ides sur l'art se furent modifies. On a dit[13]
+que le groupe des femmes, entirement spar de celui des hommes,
+pourrait passer pour une faute de composition pittoresque; que le
+peintre en mettant d'un ct l'amour exclusif de la patrie et
+l'enthousiasme militaire, et de l'autre la crainte et les angoisses
+qu'prouvent prs de ces guerriers une mre, une amante et des enfants,
+a rompu et dtruit l'unit pittoresque. Cette observation ne manque pas
+de justesse, et David, qui on l'avait adresse plus d'une fois,
+convenait que si un pote, par la nature de son art, a le moyen de
+prsenter successivement, mais sans dtruire l'unit, des sentiments
+trs-contraires, le peintre, tenu surtout d'tablir et de conserver
+l'unit pour les yeux, doit viter les scnes complexes.
+
+Cependant vers les annes 1796-1800, lorsqu'il tait tout proccup de
+retrouver les doctrines grecques, David jugeait ses _Horaces_ avec une
+quit svre bien remarquable. Il tranchait la difficult relativement
+ la composition, en disant qu'elle est thtrale; pour le dessin il le
+trouvait _petit_, _mesquin_ (ce sont ses expressions), rendant les
+dtails anatomiques avec recherche; et enfin il condamnait le coloris,
+comme procdant par _chantillons de couleur_, et dtruisant la beaut
+et la grandeur du _ton local_. Cet ouvrage, continuait-il, se sent du
+got et des monuments romains, qui taient les seuls dont on s'occupt
+pendant mon sjour en Italie. Ah! si je pouvais recommencer mes tudes
+prsent o l'antiquit est mieux connue et tudie, j'irais droit au
+but, et sans perdre le temps que j'ai employ dblayer la route que je
+devais parcourir. Aprs tout, ajoutait-il avec un noble orgueil ceux
+de ses lves qui l'coutaient, il y a de l'nergie dans ce tableau, et
+le groupe des Horaces est une chose que je ne renierai jamais![14]
+
+Sa critique tait svre, mais il ne craignait pas de la faire telle
+devant des jeunes gens dont il connaissait les dispositions favorables
+l'gard de son talent et enfin David avait un besoin d'tre vrai et
+sincre quand il enseignait, ce qui l'entranait dire indiffremment
+des choses, dures sur lui-mme comme sur les autres, quand il s'agissait
+de l'intrt de l'art.
+
+Cette histoire de la famille Horace lui plaisait. Il a laiss une
+esquisse dessine, reprsentant _le vieil Horace dfendant son fils
+devant le peuple_; mais il fut dtourn de l'excution de ce projet par
+la demande que lui fit M. de Trudaine d'un autre tableau qui devait
+fournir l'artiste l'occasion de dvelopper son talent sous un aspect
+tout nouveau. M. de Trudaine lui donna traiter: _Socrate entour de
+ses disciples, recevant le breuvage mortel des mains du valet des onze_.
+Ce tableau est sans contredit celui o David a le plus compltement
+russi dans l'art de la composition. Cette fois il a satisfait de la
+manire la plus heureuse la condition d'unit si imprieuse dans les
+ouvrages d'art. Socrate en prison, assis sur son lit, est entour de ses
+disciples. Le valet des onze lui prsente la coupe empoisonne et le
+philosophe, tout en paraissant finir de parler, porte machinalement sa
+main pour prendre le breuvage. Plac plus haut que tous les assistants,
+Socrate les domine encore par la srnit de son visage, qui contraste
+avec la douleur, le dsespoir ou la taciturnit de ceux qui l'entourent.
+C'est un sujet bien senti, heureusement dvelopp, et o le talent du
+peintre est encore fort remarquable aprs les grandes qualits du
+compositeur. La premire ide de David avait t de peindre Socrate
+tenant dj la coupe que lui prsentait le bourreau; mais ce fut Andr
+Chnier qui dit au peintre: Non, non, Socrate, tout entier aux grandes
+penses qu'il exprime, doit tendre la main vers la coupe, mais il ne la
+saisira que quand il aura fini de parler. Le pote avait raison; et
+lui, qui plus tard sut aussi mourir victime de l'injustice des hommes,
+devait avoir le sentiment de la rsignation avec laquelle le sage reoit
+la mort.
+
+Aprs cette production si remarquable, David fit en 1788, pour M. le
+comte d'Artois, depuis le roi Charles X, _les Amours de Pris et
+d'Hlne_. Les sujets de ce genre ne s'adaptaient gure au talent de ce
+peintre. Il aurait fallu y mettre de la passion et de la grce fminine,
+deux choses tout fait trangres au gnie de l'auteur des _Horaces_.
+Le tableau est faible dans toutes ses parties, quoique cependant il soit
+juste de faire observer qu'outre la puret du dessin, l'observation
+matrielle du style et du costume grecs y est dj beaucoup plus exacte
+que dans les productions antrieures du matre. Le Paris est mme
+reprsent nu, ce qui ne rend le sujet ni plus agrable, ni plus
+satisfaisant, mais indique au moins l'poque prcise o David a eu les
+premires vellits d'adopter l'usage de peindre ses personnages sans
+aucun vtement, selon l'usage des artistes grecs.
+
+En 1789, quelque temps aprs que la grande rvolution venait d'clater,
+le roi Louis XVI, ou au moins ceux qui dirigeaient les travaux d'art
+cette poque, commandrent David un tableau sur le sujet de _Brutus
+rentrant dans ses foyers, aprs avoir condamn ses fils_. Le succs de
+ce tableau fut brillant, sans galer toutefois celui des _Horaces_. Dans
+l'un et l'autre de ces ouvrages, le dessin, le coloris et la composition
+prsentent peu prs les mmes dfauts et les mmes qualits, et dans
+l'un comme dans l'autre, on crut s'apercevoir du manque d'unit
+d'action. La figure de Brutus, qui s'est retir dans l'ombre et prs de
+la statue de Rome pendant que l'on rapporte les corps mutils de ses
+fils dans l'intrieur de sa maison, produit de l'effet; mais ce genre de
+beaut est plus dramatique que pittoresque, et dans le tableau dont il
+est question, cette pense tragique est tant soit peu obscurcie par
+l'opposition peu naturelle, rvoltante surtout, du groupe de la femme de
+Brutus et de ses deux filles, qui sont spectatrices de la scne
+sanglante qui occupe le fond du tableau.
+
+Cet ouvrage offre quelques particularits qui jettent du jour sur la
+rforme que David cherchait toujours introduire dans les habitudes de
+l'cole franaise. La tte de Brutus est fidlement copie d'aprs le
+buste antique de ce personnage, conserv au Capitole. La statue de Rome
+est galement reproduite d'aprs un monument original, et dans le
+bas-relief, reprsentant Rmus et Romulus allaits par la louve, le
+peintre s'est efforc de figurer de la sculpture trs-grossire, comme
+elle devait l'tre quelque temps aprs la fondation de Rome. Non content
+de ce genre d'exactitude, David poussa la recherche jusqu' prsenter
+exactement le costume romain dans les vtements, dans la dcoration
+intrieure de l'appartement, et jusque dans les meubles, dont il fit
+faire des modles, qui dj ont t signals en donnant la description
+de l'atelier des Horaces.
+
+Si ce tableau soutint plutt qu'il n'augmenta la rputation dj
+trs-tendue de David, il eut sur le got et les modes, et mme sur les
+moeurs, une influence qui se fit sentir l'instant mme. C'est compter
+de l'apparition de cet ouvrage que l'on commena reprendre l'habitude
+de porter les cheveux sans poudre; que les femmes, et bientt aprs les
+hommes, adoptrent des coiffures flottantes. Aux contours arrondis des
+ameublements et des meubles qui dataient de la rgence, on substitua les
+formes svres et carres prfres par les anciens. L'architecture se
+ressentit aussi de ce got pour l'antique, comme le prouvent les
+barrires de Paris, bties alors par Le Doux; enfin la proscription des
+corsets et des souliers talon, ainsi que l'habitude que prirent les
+femmes de substituer aux robes dites de cour des vtements lgers,
+simples, et plutt lgants que somptueux, contriburent diminuer
+l'tiquette, mme Versailles, et simplifier les habitudes
+rigoureuses de politesse que la bourgeoisie mme avait conserves
+jusque-l. La cause premire de ces changements de moeurs et de costume
+tait sans aucun doute la grande rvolution politique dj commence
+alors, mais celle qui s'tait dj opre dans les arts contribua
+puissamment faciliter ce changement dans les habitudes et les
+habillements vers lequel tout le monde tait naturellement port. Aussi
+la concidence de ces deux vnements mrite-t-elle attention.
+
+Telle est la premire grande priode de la vie du peintre, de David.
+Mais avant de passer la seconde, celle o, devenu homme public, il
+prit part la rvolution, il importe de rechercher d'abord quelle est
+l'origine du projet de rforme dans les arts auquel le peintre a obi
+depuis 1775 jusqu'en 1789, et de dterminer jusqu' quel point il en a
+saisi l'esprit et l'importance pendant cet espace de temps.
+
+Si la France n'a pas manqu de peintres trs-habiles dans la pratique de
+leur art depuis la mort de Louis XIV jusqu' l'avnement de Louis XVI au
+trne, il faut dire aussi que le got n'a jamais t plus perverti que
+durant cette poque. Non-seulement les vritables doctrines de l'art
+avaient t compltement ngliges, mais l'objet de l'art mme tait
+devenu tout fait vain, comme le prouve sans rplique la mesure
+administrative de M. de Marigny, commandant des tableaux, dsignant des
+sujets, sans indiquer ni prvoir la destination des ouvrages, mais
+seulement avec l'intention vague de venir au secours des peintres, comme
+on soigne des ours et des perroquets au Jardin des Plantes. D'ailleurs
+les traditions de l'ancien art italien taient perdues; celles de
+l'cole des Carraches avaient t compltement puises, et en fin de
+compte, Watteau tait rest l'artiste minent de cette poque de
+dcadence; aussi les beaux-arts n'taient-ils jamais tombs si bas,
+non-seulement en France, mais dans toute l'Europe.
+
+Les choses en taient arrives ce point vers 1750, lorsque deux jeunes
+Allemands, tout occups de grec et de latin, se rencontrrent dans une
+bibliothque. Heyne, conservateur de ce dpt o il amassait les trsors
+de sciences qui devaient en faire le premier philologue de son temps,
+tonn du nombre et de la varit des livres que demandait un jeune
+savant, lecteur assidu de la bibliothque, voulut savoir qui tait cet
+homme, si ardent pour la science; or, c'tait Winckelmann. La communaut
+de leurs gots ne tarda pas les lier d'amiti, et bientt les
+engager tudier de concert et se communiquer leurs dcouvertes.
+Heyne tait n philologue et Winckelmann antiquaire, et du concours de
+ces deux intelligences, il rsulta que Heyne contrla ses tudes
+philologiques sur les monuments des arts de l'antiquit, tandis que de
+son ct, Winckelmann interprta mieux les oeuvres d'art des anciens, en
+consultant avec sagacit leurs monuments littraires.
+
+Si l'on excepte l'cole des rudits de Florence, qui avaient entrepris
+l'lude de l'antiquit avec le secours simultan des oeuvres crites et
+des oeuvres d'art, depuis, la plupart des savants hollandais, anglais et
+franais s'taient plutt appliqus connatre le sens des mots que
+celui des choses. Or, il n'est pas un homme instruit qui ne sache
+aujourd'hui le pas immense que Heyne et Winckelmann firent faire la
+philologie et l'archologie appliques la connaissance gnrale de
+l'antiquit. L'effet des lumires que rpandirent ces deux hommes sur
+cette matire se fit sentir, d'abord en Allemagne, puis plus
+particulirement en Italie, o Winckelmann alla habiter pour observer
+l'antiquit, suivre ses tudes et composer son _Histoire de l'art_. Le
+_Laocoon_ de Lessing avait dj t publi en 1763, lorsque Mengs, n en
+Allemagne, rudit, antiquaire et peintre habile, vint aussi en Italie
+vers ce temps. Le nombre des statues antiques extraites des fouilles
+augmentait chaque jour l'assemblage de richesses le plus propre aider
+les savants dans leurs recherches sur l'antiquit; les villes
+d'Herculanum et de Pompi venaient d'tre tires de dessous les cendres
+qui les recouvraient depuis dix-huit cents ans, et l'on possdait enfin
+des peintures antiques. Mengs fit des tableaux o il chercha imiter le
+style de ces anciens ouvrages, et il fut un des premiers qui, par son
+pinceau et ses crits, contribua montrer la fausset de la manire des
+peintres qui l'avaient prcd immdiatement, et rconcilier les
+esprits avec la simplicit antique.
+
+Avec une ardeur non moins grande, le chevalier Hamilton, habitant aussi
+l'Italie, recherchait les vases dits trusques, publiait la forme
+dessine et mesure de ces vases, et les peintures qui les ornent; et,
+par ce genre d'tude, concourait au grand travail qui se faisait alors
+sur tous les monuments de l'antiquit. Milizia, ardent amateur des arts
+et crivain rudit, se faisait connatre la mme poque, comme l'un de
+ceux qui devaient, par leurs crits, servir et accrotre la science
+nouvelle. Enfin aprs la mort funeste et prmature de Winckelmann,
+d'Agincourt, qui arriva Rome par hasard et y passa le reste de sa vie,
+vint grossir ce groupe de savants en continuant dans cette ville
+l'_Histoire de l'art_ partir du point o Winckelmann l'avait laisse.
+
+Ces hommes pleins d'ardeur pour les arts, et qui ne reculaient devant
+aucun sacrifice pour acqurir les connaissances relatives l'antiquit,
+formaient Rome un noyau d'amateurs, moins savants qu'eux peut-tre,
+mais tout aussi zls pour l'art et qui, s'entretenant dans le monde des
+dcouvertes successives que faisaient les savants, allaient rpandre
+dans la ville, en Italie et bientt aprs dans toute l'Europe, les
+nouvelles doctrines sur l'art, sur le beau chez les anciens, ainsi que
+les livres o ces nouveauts taient exposes.
+
+Un ouvrage curieux pour l'histoire de l'art cette poque est le
+recueil des _Idylles_ de Gessner[15], traduites en franais et
+auxquelles l'auteur allemand a joint des gravures composes et excutes
+par lui. Ces compositions, ainsi que tous les ornements qui les
+entourent ou les accompagnent, portent les dates de 1775-76-77, et il
+serait difficile de trouver des productions modernes o le got, le
+style et l'esprit de l'antiquit fussent plus fidlement et plus
+naturellement reproduits que dans ces charmantes compositions.
+
+De tous les faits qui prcdent, il rsulte qu'avant 1775 anne o David
+remporta le premier grand prix Paris, et se disposait venir Rome
+pour la premire fois, non-seulement l'ide de la rforme introduire
+dans les arts tait rpandue dans cette dernire ville, mais qu'elle
+avait t tente par des praticiens habiles, tels que Mengs[16] et
+Gessner, en peinture, et par Canova[17] en sculpture.
+
+ force de vouloir exalter le mrite de David en prsentant cet homme
+comme le seul rformateur de l'cole de peinture en Europe, vers la fin
+du XVIIIe sicle, ses admirateurs en France, et surtout ses lves, ont
+contribu faire rabaisser le mrite de cet artiste par les trangers.
+
+Les hommes dous du gnie le plus puissant, ces astres rares tels que
+Dante ou Raphal, par exemple, n'apparaissent mme jamais sans tre
+prcds et accompagns de prcurseurs et de satellites lumineux. Rien
+dans l'ordre intellectuel ou physique ne nat de rien en ce monde, et la
+prtention la moins fonde et la plus nuisible, quand on veut tablir
+solidement la rputation d'un homme de mrite, est d'affirmer qu'il a
+invent lui tout seul ce qui s'est fait dans le sicle o il a vcu.
+
+Le mrite particulier de David, et ce qui lui assure un nom illustre
+parmi les artistes clbres, c'est d'avoir t le premier Franais qui
+ait tent de mettre en pratique les thories exposes par les savants de
+son temps; d'avoir puissamment concouru, par l'opinitret de ses
+tudes, tablir un nouveau mode d'enseignement de la peinture, appuy
+sur les doctrines des anciens; et enfin d'avoir produit des tableaux,
+tels que le _Saint Roch_, les _Horaces_, le _Socrate_, le portrait de
+_Marat_, le _Viala_, le _Serment du Jeu de Paume_, les _Sabines_, le
+_Couronnement de Napolon_ et le _Lonidas_, ouvrages dans chacun
+desquels, outre les progrs et les tentatives intelligentes faites
+successivement par l'artiste, on reconnat une nergie, un amour du vrai
+et un talent d'excution dans les diffrentes parties de son art, qui
+lui appartiennent en propre.
+
+Quant l'archasme sur lequel se fondrent les thories des beaux-arts
+que Lessing, Heyne, Winckelmann, Sulzer, Milizia, Hamilton, Mengs et
+Gessner rpandirent en Europe, David ne fit aucune dcouverte dans cette
+science, mais il en reut naturellement l'influence, et employa toutes
+les ressources de son talent pour mettre ces thories en pratique. cet
+gard, David, qui ne parlait jamais qu'avec modestie mme de ce qu'il
+comprenait le mieux, la peinture, loin de chercher faire parade des
+ides thoriques qu'il avait pu puiser dans la conversation des savants,
+affectait de n'en rien dire.
+
+Pendant les cinq annes de pensionnat que David passa Rome, de 1775
+1779, le got des recherches sur les monuments de l'antiquit tait dans
+toute sa ferveur. Alors la vie studieuse de David lui faisait suivre,
+mais avec ses yeux, son crayon et ses pinceaux, toutes les dcouvertes
+que les hommes de pure intelligence signalaient aux artistes. David
+n'tait pas immdiatement en contact avec ces derniers, mais parmi ses
+camarades il y en avait de plus favorablement placs, qui, lisant les
+thories et exerant eux-mmes les arts, transmettaient ces ides
+David dans un langage plus familier son esprit.
+
+Giraud, son ami, son contemporain, ce sculpteur qui ne craignit pas de
+proclamer hautement, en 1779, que le _Saint Roch_ tait un bel ouvrage,
+eut une influence trs-salutaire sur la marche que David suivit alors
+dans ses tudes. Giraud tait n dans l'opulence, et se lana de
+trs-bonne heure dans la carrire des arts. Ayant prfr la statuaire
+presque aussitt qu'il l'eut tudie, ses yeux furent ouverts sur le
+mauvais got de son temps par les articles sur la thorie des beaux-arts
+que Sulzer avait publis dans _l'Encyclopdie_ de d'Alembert et de
+Diderot. Il partit de Paris pour Rome avec la ferme intention
+d'apprendre l'art, mais surtout de _dsapprendre_ (c'tait son
+expression) _les routines acadmiques_. Rome, il s'enferma en quelque
+sorte dans le muse du Vatican pendant prs de trois annes pour tudier
+l'antique, et bannir de ses yeux, effacer de son esprit les traces du
+got qui dparait les oeuvres d'art de son temps. Aprs avoir tudi
+l'anatomie l'hpital du Saint-Esprit, Rome, il se mit travailler
+d'aprs la nature, et se distingua rellement parmi ceux des artistes
+franais qui s'efforaient de faire passer la rforme dans la pratique.
+Alors c'tait tout la fois une innovation et une opration fort
+coteuse que de faire mouler une statue antique en pltre, et il ne
+fallut rien moins qu'un statuaire riche comme l'tait Giraud, et aussi
+amoureux de son art, pour faire les sacrifices que l'on exigea de lui en
+pareille occasion. En 1799, poque o cet artiste avait form Paris
+une collection fort nombreuse de pltres mouls d'aprs les antiques,
+dans son appartement, espce de muse o les artistes et les amateurs
+taient admis travailler, il racontait toutes les difficults qu'il
+avait prouves Rome pour obtenir la permission de faire mouler
+l'_Apollon du Belvdre_, et comment, outre le prix du moulage, il avait
+t oblig de donner au gardien de la statue _six couverts et une grande
+cuiller en argent_, pour le mettre dans ses intrts.
+
+Ces dtails prouvent la vive ardeur avec laquelle on recherchait alors
+les ouvrages de l'antiquit, et l'espce de culte qu'on leur rendait.
+Giraud tait l'un des artistes fixs Rome qui leur fortune
+permettait de satisfaire compltement leurs gots ce sujet; aussi ne
+se faisait-il pas une fouille et une dcouverte qu'il n'y assistt, et
+le soir, pendant le repos, il en instruisait ses camarades et David
+surtout, qu'il distinguait particulirement.
+
+Si, aux dtails prcdents, on joint encore, par la pense, l'immense
+quantit d'crits scientifiques accompagns de planches graves, sur
+toutes les espces si varies de monuments antiques, que l'on a publis
+en Europe, mais particulirement en Allemagne, en Italie et en
+France[18], depuis 1746 jusqu'en 1789, il sera facile de comprendre
+comment l'artiste qui alors et t le moins dispos rechercher les
+connaissances nouvelles devait en quelque sorte en aspirer le got avec
+l'air au milieu duquel il vivait.
+
+Rien n'est donc plus facile maintenant que de rpondre aux deux
+premires questions poses en tte de ce chapitre:
+
+Les ides de rgnration de l'art, adoptes par David vers 1775-1779;
+ont t mises et dveloppes d'abord par Lessing, Heyne, Winckelmann et
+Sulzer, puis pratiques par Mengs et Gessner, et enfin adoptes de
+nouveau et appliques l'art de la peinture en France par David.
+
+Quant l'influence de ces ides sur David, elle ne lui est pas venue
+immdiatement de Mengs, dont il ne gota jamais le talent, et encore
+moins des philologues antiquaires, dont il ne connaissait gure les
+crits que par le titre et par les gravures qu'ils renferment. Mais,
+comme il est facile de s'en convaincre en repassant dans son esprit ce
+qui a t dit des tudes, des relations et des amitis de David pendant
+ses deux sjours Rome, on voit que cet artiste a obi un grand
+mouvement intellectuel, mais qu'il ne l'a pas imprim.
+
+L'occasion viendra plus tard de dire quels taient les principes que
+David chercha tablir pour pratiquer et enseigner la peinture, et de
+dterminer le but que lui et son cole se proposaient dans l'exercice de
+cet art. Cette dernire difficult ne pourra tre claircie, si
+toutefois il n'est pas impossible de la rsoudre compltement, que du
+moment o les deux autres phases de la vie et du talent de David, celle
+de 1789 1795, et celle de 1795 1825, auront t tudies comme elles
+le mritent.
+
+
+
+
+VI.
+
+DAVID DE 1789 1795.
+
+
+Cette partie de la vie de David, de 1789 jusqu' 1795, pendant laquelle
+ses fonctions et ses proccupations comme homme politique lui ont laiss
+si peu d'instants consacrer la peinture, est cependant l'une des
+plus intressantes lorsqu'on la considre dans ses rapports avec les
+modifications remarquables qui se sont dveloppes, pendant ces six
+annes, dans les ides et le talent de cet artiste. Il semblerait que,
+domin par l'importance des vnements terribles auxquels le peintre
+prit malheureusement part plus d'une fois, son esprit et sa main mme
+eussent oubli alors ce qu'ils avaient appris prcdemment sur la
+thorie et dans la pratique de l'art. En effet, ce qui frappe surtout
+dans la composition et l'excution du _Serment du Jeu de Paume_, des
+portraits de Lepelletier de Saint-Fargeau et de Marat, et de la _Mort du
+jeune Viala_, les seules productions[19] de David pendant la grande
+tourmente rvolutionnaire, c'est un retour trs-sensible vers une
+imitation plus simple de la nature, et le choix de sujets contemporains
+en y appliquant la gravit de style que l'on n'avait gure adopte
+jusque-l que dans les tableaux de l'histoire ancienne. Les quatre
+tableaux cits plus haut sont videmment la transition qui a fait passer
+l'artiste du systme pittoresque qu'il avait suivi depuis le _Serment
+des Horaces_ et le _Brutus_, de 1783 1789, jusqu' la route nouvelle
+qu'il tenta partir de son tableau des _Sabines_, en 1795.
+
+David n'a point eu d'influence politique, proprement parler, pendant
+les annes o il a t membre de la Convention. l'exception de
+quelques crises terribles, il est vrai, o il s'est trouv engag avec
+des hommes dont il avait aveuglment pous le parti, on peut s'assurer
+que dans le cours de sa lgislature, il n'a le plus souvent pris la
+parole que pour traiter des matires relatives aux arts, aux artistes et
+aux grandes ftes rpublicaines, dont le dessin gnral et la
+surveillance lui taient ordinairement confis. Ces discours, ces
+projets de ftes, qui trahissent tout la fois l'exaltation excessive
+d'une partie de la nation et surtout celle de l'artiste devenu, dans ces
+occasions, son interprte, sont d'autant plus curieux connatre,
+qu'ils ont fait excuter, au moment mme o David revenait au naturel et
+ la simplicit dans ses ouvrages, une foule de productions monstrueuses
+en peinture et surtout en sculpture, dont il reste fort peu de traces
+aujourd'hui. C'est donc particulirement sous ce point de vue qu'il est
+bon d'tudier ici ce que l'on peut appeler la vie politique de David.
+
+Depuis l'apparition du _Serment des Horaces_, les antiquits romaines
+taient devenues la mode dans toutes les classes de la socit en
+France. Pour donner une ide de l'engouement dont ce genre de
+connaissances tait l'objet, il suffit de rappeler que parmi les sujets
+commands aux artistes, en 1789, par M. d'Angivillierse, d'aprs les
+ordres du roi Louis XVI, se trouvait dsign celui du _Retour de Brutus
+dans sa famille, aprs la condamnation de ses fils_.
+
+L'anne prcdente, Paris avait t tmoin d'une grande crmonie qui
+tait aussi un grand vnement: la translation du corps de Voltaire au
+Panthon. Cette fte, laquelle tienne fut prsent, donna l'occasion
+de reconnatre ce got gnral et trs-vif pour les choses de
+l'antiquit, et en mme temps cette vellit que presque tout le monde
+ressentait alors de modifier le costume moderne par des emprunts faits
+celui des Romains et des Grecs. Non-seulement le char sur lequel taient
+les restes de Voltaire portait l'empreinte du got renaissant de
+l'antiquit, mais les gens de lettres, les artistes, les musiciens, les
+acteurs et les actrices qui marchaient autour du char, taient habills
+ l'antique et portaient dans leurs mains des signes de triomphe ou des
+instruments de musique des temps paens, le tout fait en carton et
+couvert de papier dor. tienne n'a point oubli ce spectacle. g de
+sept ans, entour de jeunes gens des deux sexes les plus la mode, il
+vit et partagea l'admiration qu'excitrent chez toutes les personnes
+dont il tait environna cette longue procession d'hommes et de femmes
+vtus l'antique, marchant ainsi dans les rues de Paris, et semblant,
+par leur exemple, donner libre carrire ceux qui oseraient en faire
+autant.
+
+Quelque niaise que puisse paratre aujourd'hui l'ide que l'on eut alors
+d'adopter le costume grec ou romain, nous sommes forcs, aprs avoir t
+tmoins d'un engouement semblable pour les habillements et les meubles
+du moyen ge, non-seulement d'tre indulgents l'gard des fantaisies
+de nos pres, mais de les considrer mme comme un objet srieux
+d'tudes. L'introduction subite d'un costume nouveau chez un peuple
+n'est jamais un fait isol ni compltement strile; il prcde
+ordinairement un changement ou au moins une modification importante dans
+les moeurs. Et selon que la mode nouvelle est plus ou moins gnralement
+adopte, la rvolution s'opre plus ou moins vite dans les moeurs, les
+usages et quelquefois dans les lois.
+
+Quelques annes aprs, un nouveau changement de costume (celui des
+sans-culottes) signala une rvolution bien autrement terrible dans les
+lois et dans les moeurs. Enfin, comme on l'a vu dj, il n'est pas
+jusqu' la tentative purile de Maurice et de Perri pour rhabiliter
+l'antique costume grec, qui ne se rattache encore une ide de
+rformation dans les moeurs et dans les arts.
+
+Puisque ces habitudes extrieures ont tant de puissance sur le commun
+des hommes, quel empire ne doivent-elles pas exercer sur les yeux et
+l'imagination d'un artiste, qui naturellement s'en exagre toujours
+l'importance? Ainsi que tous ses confrres, David poussait donc
+l'admiration du costume antique jusqu'au fanatisme, et les dpenses
+qu'il fit pour l'tablissement et l'achat des meubles l'antique qu'il
+copia dans son _Brutus_, et dont il dcora son atelier des Horaces, sont
+ la fois un tmoignage et de son got particulier cet gard, et de la
+part qu'y prenait dj le public.
+
+David prit, ds l'origine, l'intrt le plus vif la rvolution de
+1789: par la nature des sujets romains qui l'avaient particulirement
+rendu clbre, ainsi que par une certaine austrit de composition et de
+pinceau, il se trouva en quelque sorte dsign comme l'artiste dont le
+talent pourrait le plus puissamment concourir l'expression et aux
+dveloppements des opinions nouvelles. Toutefois, dans le cours de
+l'anne 1789, la suite du succs de son _Brutus_, il fit plusieurs
+portraits[20] qui indiquent qu'il tait recherch par les personnes de
+la haute socit. Mais cette espce de mission de peintre
+rvolutionnaire, qui lui tait rserve, ne tarda pas lui tre
+officiellement confie. Vers le milieu de l'anne 1790, l'Assemble
+constituante lui donna l'ordre de faire, sous ses auspices, un tableau
+reprsentant le _Serment du Jeu de Paume_. L'artiste se mit aussitt en
+devoir d'en prparer la composition; on lui assigna pour atelier
+l'glise des Feuillants, prs des Tuileries, et une souscription fut
+ouverte pour subvenir aux frais de l'ouvrage. La gravure, faite d'aprs
+l'esquisse dessine, est trop rpandue pour qu'il soit ncessaire de
+donner ici une description dtaille de la scne qui y est reprsente.
+Quant au tableau, qui n'a jamais t achev, mais dont le trait a t
+arrt et sur lequel l'artiste a peint quelques ttes, il portait plus
+de trente pieds de large sur vingt de hauteur, et sur le premier plan
+les figures avaient six pieds et quelques pouces de proportion[21].
+
+L'esquisse dessine est bien effectivement de la composition de David,
+qui a trac de sa main les ttes et les extrmits de chaque figure;
+mais la nature de ce sujet et le nombre des personnages exigeant une
+observation exacte des rgles de la perspective que David ne savait pas,
+il fut oblig d'avoir recours une main trangre pour remplir ces
+conditions purement scientifiques. Il est rsult de ce travail, fait
+par Charles Moreau l'architecte, dont il a dj t parl, qu'il rgne
+tant soit peu de roideur dans le mouvement des figures, dfaut que David
+aurait certainement fait disparatre, ainsi qu'il est facile d'en juger
+par les ttes dj peintes par lui sur la toile, telles que celles du
+pre Grard, de Bailly, de Dubois-Cranc, de Barnave, et d'un ou deux
+autres. Quoi qu'il en soit, cette scne est fortement conue dans son
+ensemble; et si l'on peut reprocher quelque chose de trop thtral dans
+l'attitude des figures de Mirabeau, de Robespierre et de quelques
+autres, la plupart sont pleines d'nergie, de naturel, et souvent de
+simplicit.
+
+On sait avec quelle promptitude les ides rpublicaines dtruisirent le
+systme constitutionnel que l'Assemble constituante avait tent
+d'tablir, et dj les vnements se prcipitaient trop rapidement pour
+que le peintre, au moment de l'installation de l'Assemble lgislative,
+en octobre 1791, et eu le temps de terminer un tableau de trente pieds
+dont le sujet avait t jug digne d'tre peint un an auparavant. La
+plupart des hommes qui devaient figurer comme des hros dans le _Serment
+du Jeu de Paume_ taient devenus, sinon des tratres dj, au moins des
+citoyens dont il fallait se dfier; et comme David tait au nombre de
+ceux qui formaient l'avant-garde rvolutionnaire, son enthousiasme pour
+eux se tourna en mpris et bientt en haine. Il abandonna donc
+l'excution du tableau du _Serment_, dont la toile est reste dans
+l'glise des Feuillants jusqu' l'poque o Bonaparte, devenu empereur,
+fit dblayer ce quartier pour construire la rue de la Paix et la rue de
+Rivoli.
+
+Le nom de David apparat dj l'occasion de la sance de l'Assemble
+lgislative du 14 janvier 1791. Un dput extraordinaire du dpartement
+de la Drme prsenta l'Assemble deux frres jumeaux dj clbres,
+disait-il, par leur talent pour le dessin. Il annona que ces deux
+frres, d'abord simples bergers, avaient montr de bonne heure un talent
+naturel qui s'tait bientt dvelopp avec le plus grand clat. Ils
+taillaient des pierres sur les montagnes; ils gravaient des figures
+humaines, dessinaient des paysages, et avaient t levs aux frais du
+dpartement de la Drme; mais il ne s'y trouvait plus de matres
+capables de les instruire. M. Dumas ayant demand que ces deux jumeaux
+fussent mis entre les mains de David pour achever leur ducation, cette
+proposition fut adopte.
+
+Bientt, dans le numro du _Moniteur universel_ du dimanche 9 fvrier
+1792, on lut l'article suivant:
+
+ Deux jeunes jumeaux natifs du dpartement de la Drme, dj
+ distingus par leur talent naturel pour la peinture, ont t
+ confis, par un dcret du 15 janvier (1792), aux soins de M. David.
+ Le 7 fvrier, cet artiste a adress l'Assemble nationale la
+ lettre suivante:
+
+ Monsieur le prsident, l'Assemble m'a charg d'enseigner les
+ principes de mon art deux jeunes enfants que la nature semble
+ avoir destins tre peintres, mais qui la fortune refusait les
+ moyens d'obtenir les connaissances ncessaires pour le devenir.
+ Quel bonheur pour moi d'avoir t choisi pour le premier
+ instituteur de ces jeunes gens, qu'on pourra justement appeler les
+ enfants de la nation, puisqu'ils lui devront tout! Quel bonheur
+ pour moi! je le rpte, mon coeur le sent vivement, mais il m'est
+ impossible de l'exprimer: mon art ne consiste pas en paroles, mon
+ art est tout en action. Donnez-moi le temps, et mes soins assidus
+ vous prouveront combien je suis sensible au choix que vous avez
+ fait de moi. J'en ai reu le prix. Je ne suppose pas que
+ l'Assemble nationale veuille diminuer en quelque sorte l'honneur
+ de la prfrence qu'elle m'a donne, en m'offrant un salaire pour
+ le soin que j'apporte l'instruction de ces deux enfants adoptifs.
+ L'amour de l'argent n'a jamais importun dans mon me l'amour de la
+ gloire, que je mets au-dessus de tout.
+
+ _Sign_ DAVID.
+
+Mais l'une des premires occasions graves o l'artiste prit une part
+active aux vnements publics fut le 15 avril 1792, lorsqu'il se signala
+comme l'un des principaux ordonnateurs de la fte donne aux soldats du
+rgiment suisse de Chteauvieux, condamns pour insubordination par
+leurs officiers et selon les lois de leur pays.
+
+Bientt aprs, en septembre 1792, membre du corps lectoral de Paris,
+David fut nomm dput de cette ville la Convention nationale, qu'il
+prsida du 16 nivse au 1er pluvise an II (du 5 au 20 janvier 1791).
+Voici l'extrait de ce qu'a fait et dit David dans cette assemble
+fameuse:
+
+Aprs la leve du sige de Lille, le dput Gossuin proposa, le 8
+octobre 1792, la Convention nationale de dcrter que la ville de
+Lille avait bien mrit de la patrie; qu'il serait fait don cette
+commune d'une bannire aux trois couleurs portant pour exergue: _ la
+ville de Lille la Rpublique reconnaissante_, et qu'il serait, accord
+une indemnit provisoire de deux millions (en assignats) pour ddommager
+les habitants des malheurs du sige et relever les difices ruins.
+
+Le 26 du mme mois, David monta la tribune, et dit ce sujet:
+Quelque glorieuses que soient la bannire et l'inscription que le
+citoyen Gossuin vous a propos de dcerner aux habitants de la ville de
+Lille, vous avez pens sans doute que ce monument est trop prissable
+pour prouver la postrit et l'univers les sentiments de
+reconnaissance et d'admiration de la rpublique pour le courage, le
+dsintressement et le gnreux patriotisme des intrpides citoyens de
+la ville de Lille. Je vous propose donc d'lever dans cette place, ainsi
+que dans celle de Thionville, un grand monument, soit une pyramide, soit
+un oblisque en granit franais provenant des carrires de Rhtel, de
+Cherbourg, ou de celles de la ci-devant province de Bretagne.
+
+Je demande qu' l'exemple des gyptiens et des autres peuples de
+l'antiquit, ces deux monuments soient levs en granit, comme la pierre
+la plus durable et qui portera la postrit le souvenir de la gloire
+dont se sont couverts les habitants de Lille, ainsi que ceux de
+Thionville.
+
+Je demande aussi que les dbris des marbres provenant des pidestaux
+des statues de rois dtruites dans Paris soient employs aux ornements
+de ces deux monuments.
+
+Je crois, et vous penserez comme moi, qu'il est de l'quit de la
+Convention nationale, comme de la gloire de tous les rpublicains
+fronais, que les noms de chacun des habitants des villes de Lille et de
+Thionville, qui y sont morts en dfendant leurs foyers, soient inscrits
+en bronze sur ces monuments.
+
+Je vous propose de dcerner une couronne civique ou murale Flix
+Wimpfen et aux autres officiers, soldats et habitants, soit de
+Thionville, ou de Lille, qui se sont distingus pendant ces deux siges,
+en attendant qu'aprs leur mort leurs noms soient inscrits sur ces
+monuments.
+
+Je propose aussi qu' la manire des anciens, la Convention nationale
+ajoute au nom de ces deux villes une pithte qui caractrisera la
+gloire que leurs dfenseurs se sont acquise. Et afin de donner tout
+individu de tout sexe, de tout ge, un signe non prissable de ces deux
+siges, je vous propose de faire frapper une mdaille en bronze pour
+chacun des habitants de ces deux villes. Cette mdaille sera fabrique
+avec le bronze provenant aussi des cinq statues dtruites, et il sera
+expressment dfendu de la faire servir aucun signe extrieur de
+dcoration.
+
+Je dsire que cet usage de faire frapper des mdailles soit appliqu
+aussi tous les vnements glorieux ou heureux dj passs et qui
+arriveront la rpublique; _et cela l'imitation des Grecs et des
+Romains_, qui, par leurs suites mtalliques, nous ont transmis
+non-seulement la mmoire des poques remarquables, mais nous ont encore
+instruits du progrs de leurs arts.
+
+Nos artistes fianais ont t des premiers se livrer aux lans du
+patriotisme, cl plusieurs d'entre eux ont abandonn leurs occupations
+paisibles pour se livrer ce que la dfense de la rpublique pouvait
+exiger d'eux. Beaucoup ont prfr, en se rendant aux frontires, la
+gloire de la rpublique leur propre gloire. La Convention ne peut
+donc, ce me semble, exprimer sa reconnaissance d'une manire plus digne
+qu'en les employant, au nom de la rpublique, rpandre sa gloire dans
+l'univers entier, et faire passer ses travaux la postrit la plus
+recule.
+
+C'est un incendie que la ville de Londres doit la largeur, la beaut
+et la rgularit des rues dont elle est perce. Je crois donc qu'il
+serait propos de relever les villes de Lille et de Thionville sur un
+plan gnral dans lequel on ferait entrer celui de l'emplacement le plus
+convenable pour lever dans ces deux villes les monuments de granit que
+j'ai proposs.
+
+Un mois aprs, au moment o les troupes victorieuses de la rpublique
+s'emparaient de Mons, de Tournay, de Gand, de Bruxelles, et qu' Paris
+une commission de vingt-quatre dputs faisait un rapport prparatoire
+pour le jugement de Louis XVI, la sance du 11 novembre 1792, des
+artistes dessinateurs vinrent demander la Convention la suppression
+des acadmies, ptition qui fut appuye par David, et que, d'aprs son
+avis, on renvoya au comit d'instruction publique.
+
+Depuis 1789, on n'avait pas cess de rcriminer contre les acadmies, et
+celles de peinture et de sculpture taient particulirement en butte aux
+attaques les plus vives. Quelques artistes surtout, intresss dans
+cette question, les signalaient sans cesse comme les seules institutions
+privilgies qui eussent rsist au nivellement rvolutionnaire, et de
+plus comme le lieu de refuge de toutes les mauvaises doctrines en fait
+d'art. David pensait ainsi depuis longtemps; aussi le vit-on accueillir
+vivement la ptition, bien qu'elle ft adresse la Convention par des
+artistes obscurs et peu recommandables.
+
+Cette requte n'eut cependant pas encore de suites srieuses, car aucune
+loi ne fut rendue pour supprimer l'acadmie; mais les membres qui la
+composaient tant partags d'avis sur la question de suppression, il en
+rsulta entre eux des inimitis que rien ne put teindre. D'un ct
+tait David, chaud partisan des ides rpublicaines, et ayant vou une
+guerre mort tous ceux des acadmiciens dont le talent lui paraissait
+vicieux; de l'autre se rangeaient autour de Suve, royaliste et attach
+aux anciennes institutions, les artistes acadmiciens qui partageaient
+plus ou moins vivement ses opinions.
+
+Au milieu de ce conflit de passions, et malgr la fureur dmocratique
+qui se htait de dtruire tout ce qui se rattachait aux institutions
+monarchiques, l'acadmie royale de peinture et de sculpture existait
+toujours, et la Convention n'avait rien dcid qui lui ft contraire. On
+est mme autoris croire que cela n'tait point dans ses intentions,
+puisque, peu de jours aprs la ptition qui lui avait t prsente,
+Roland, alors ministre de l'intrieur, crivit cette acadmie qu'elle
+et s'assembler extraordinairement, pour choisir, la pluralit des
+voix, un artiste peintre d'histoire, en remplacement du directeur de
+l'cole de Rome, Mnageot, qui venait de donner sa dmission. Or, la
+place de directeur de l'cole de Rome tait envie par ceux mme des
+acadmiciens qui disaient le plus de mal de cette institution; aussi se
+runirent-ils leurs confrres pour donner leur vote. Aprs plusieurs
+sances qui furent orageuses, la majorit fut cependant favorable
+Suve, et le ministre confirma cette nomination. Ceux des acadmiciens
+qui ce choix dplaisait, voyant leur attente de rforme trompe,
+sentirent alors qu'il fallait agir rvolutionnairement pour arriver
+leur but. Tout pleins encore du grand vnement qui avait ouvert le
+drame de la rvolution, le 14 juillet 1789, une foule d'artistes sans
+nom coururent s'emparer de tout le local occup par l'acadmie, en
+criant: _La voil donc enfin renverse, cette Bastille acadmique!_ et
+tout aussitt ils prirent l le titre de _Socit rvolutionnaire des
+arts_. C'est ainsi que fut dtruite, en 1791, cette acadmie qui avait
+t fonde par Louis XIV en 1648, et compter de ce jour, David eut la
+dictature des arts en France.
+
+L'acadmie royale de peinture, menace dans son existence par le
+mouvement rvolutionnaire, et voulant essayer de ramener elle le
+peintre David, qui s'en tait spar ds 1789, l'avait nomm, le 7
+juillet 1792, professeur adjoint. David, devenu membre de la Convention,
+n'en appuya pas moins, dans la sance du 11 novembre suivant, une
+ptition des artistes libres demandant la suppression des acadmies.
+Cependant le corps acadmique ne se tint pas pour battu, et, quelques
+mois aprs, il invitait David venir professer son tour; mais la
+lettre en rponse cette imprudente proposition est courte et
+menaante. La voici: _Je fus autrefois de l'acadmie._ DAVID, _dput
+la Convention nationale._ Quelques mois aprs, il faisait d'abord
+supprimer officiellement le directeur de l'cole de Rome, puis enfin
+l'acadmie elle-mme.
+
+Les lves franais l'cole de Rome taient, ainsi que leurs matres
+les acadmiciens de Paris, diviss d'opinions. Le plus grand nombre
+cependant avait adopt les ides rpublicaines. Le peu de discrtion
+qu'ils mettaient les manifester donna de l'inquitude au gouvernement
+papal, qui prit quelques prcautions pour viter des malheurs qui
+arrivrent cependant quelques jours plus tard. Au nombre des artistes
+franais qui tudiaient alors en Italie se trouvait Topino Le Brun,
+lve de David. la suite des mesures prises par le pape contre les
+artistes franais Rome, Topino avait quitt cette ville et s'tait
+rfugi Florence, d'o il crivit son matre, membre de la
+Convention nationale, la lettre qui suit:
+
+ Florence, 31 octobre 1792.
+
+ Citoyen,
+
+ Je viens offrir votre zle l'occasion d'tre encore utile la
+ patrie, en la faisant respecter au dehors et en sauvant des flammes
+ inquisitoriales deux patriotes franais.
+
+ Les citoyens Rater et Chinard (Lyonnais, l'un architecte, l'autre
+ sculpteur), rentrant chez eux dans la nuit du 22 au 25 septembre,
+ furent assaillis par des sbires, qui les garrottrent et les
+ conduisirent dans les prisons du gouvernement papal. Peu de jours
+ aprs, on fit enlever plusieurs modles de Chinard, ainsi qu'un
+ chapeau orn d'une cocarde nationale, mais qu'il ne portait que
+ chez lui. Les groupes de sculpture saisis sont: _la Libert
+ couronnant le gnie de la France_, _Jupiter foudroyant
+ l'aristocratie_, et _la Religion assise soutenant le gnie de la
+ France_, dont les pieds posent sur les nuages, et dont la tte,
+ orne de rayons, indique qu'il est la lumire du monde. Eh bien!
+ les _abbati_ du gouvernement ont rpandu dans toute la ville que
+ Chinard avait outrag la religion, qu'elle tait foule aux pieds,
+ etc. On a transfr les deux prisonniers au chteau Saint-Ange, o
+ ils croupissent dans la malpropret, et l'inquisition instruit leur
+ procs[22]...
+
+ la sance du 21 novembre (1792), David donna lecture de cette lettre
+la Convention, qui dcrta qu'il serait fait sur-le-champ des
+rclamations auprs de la cour de Rome, afin que l'on relcht ces deux
+artistes, ce qui eut lieu en effet.
+
+Cependant, la destruction de tout ce qui touchait l'acadmie de
+peinture se poursuivait avec ardeur. Le 26 novembre, le dput Romme, au
+nom du comit d'instruction publique, fit un rapport la Convention sur
+l'inutilit de la place de directeur de l'acadmie franaise tablie
+Rome, et proposa de dcrter que cette place serait supprime, et que
+cet tablissement serait mis sous la surveillance de l'agent de France;
+que le rgime de cette cole serait chang, pour y substituer les
+principes de libert et d'galit qui dirigeaient la rpublique
+franaise.
+
+David monta la tribune et prit la parole: Je demande, dit-il, que le
+ministre des affaires trangres donne ses ordres l'agent de France
+auprs de la cour de Rome pour faire disparatre les monuments de
+fodalit et d'idoltrie qui existent encore dans l'htel de l'acadmie
+de France Rome. Je demande la destruction des bustes de Louis XIV et
+de Louis XV, qui occupent les appartements du premier, et que ces
+appartements servent d'atelier aux lves. En vain le dput Carra
+chercha-t-il faire sentir le danger auquel cette mesure pouvait
+exposer les lves franais Rome; David persista dans son sentiment.
+Le dcret fut lanc et ne tarda pas porter ses fruits.
+
+Depuis que le pape avait fait mettre Chinard et Rater en libert, les
+passions des lves franais et du peuple de Rome semblaient s'tre
+calmes, mais les ordres de la Convention y jetrent un trouble plus
+grand que jamais. Le 13 janvier 1793, lorsqu'aux termes du dcret de la
+Convention on se mit en devoir d'enlever l'cusson royal de l'acadmie
+et du palais de l'ambassadeur de France, la populace romaine entra en
+fureur contre les Franais et se disposa les gorger. Basseville,
+l'ambassadeur, fut assailli dans les rues de Rome par des furieux qui le
+forcrent de retourner son htel, o il fut impitoyablement massacr.
+Une partie des pensionnaires et des artistes franais furent sur le
+point d'prouver le mme sort, et ceux qui parvinrent s'chapper de
+Rome, aprs avoir err longtemps dans les Etats du pape, ne furent en
+scurit que quand ils touchrent le territoire de la Toscane. Cet
+vnement affreux eut lieu le 13 janvier, et le 17 du mme mois, David,
+avec la majorit des membres de la Convention, votait la mort de Louis
+XVI.
+
+Trois jours aprs, le 20, Michel Lepelletier de Saint-Fargeau, collgue
+de David, et qui, comme lui, avait vot la mort, fut assassin par un
+ancien garde du corps nomm Paris. Robespierre pronona la Convention
+l'loge de son collgue, et fit dcrter que les honneurs du Panthon
+lui seraient accords. Le 24, trois jours aprs l'excution mort du
+roi Louis XVI, on fit Lepelletier des funrailles solennelles,
+auxquelles la Convention tout entire assista. Le lendemain, la veuve,
+les deux frres et la fille de Lepelletier, ge de huit ans, furent
+admis la barre de la Convention pour lui tmoigner leur reconnaissance
+des honneurs qu'elle venait de dcerner la mmoire de leur parent.
+L'un des frres du dfunt dit: Citoyens, je vous prsente la fille de
+Michel Lepelletier, votre collgue. Puis, prenant entre ses bras
+l'enfant laquelle il montra le prsident de la Convention: Ma nice,
+lui dit-il, maintenant, voil ton pre; puis, s'adressant aux
+reprsentants et aux citoyens prsents la sance: Peuple,
+ajouta-t-il, voil votre enfant! Aprs ces paroles, que le frre de
+Lepelletier pronona d'une voix altre, un profond silence rgna dans
+l'assemble, puis l'adoption de Suzanne Lepelletier fut dcrte
+l'unanimit.
+
+David monta ensuite la tribune. Encore tout pntr, dit-il, de la
+douleur que nous avons tous ressentie en assistant au convoi funbre
+dont vous avez honor les restes inanims de notre collgue, je vous
+propose de faire lever un monument en marbre, qui transmette la
+postrit la figure de Lepelletier, comme tous l'avez vue hier,
+lorsqu'il a t port au Panthon. Je demande que cet ouvrage soit mis
+au concours.
+
+Le buste fut offert le 20 fvrier la Convention, par Flix
+Lepelletier, frre du dfunt. Citoyens, dit David ses confrres en
+cette occasion, je viens d'examiner le buste qui vous est prsent. Il
+est trs-bien fait et parfaitement ressemblant. L'artiste est un jeune
+homme nomm Fleuriot. Je demande pour lui l'encouragement le plus
+flatteur, l'inscription de son nom au procs-verbal. Je demande, en
+second lieu, que le buste de Michel Lepelletier soit plac ct de
+celui de Brutus, et que le prsident pose sur la tte de ce buste la
+couronne qu'il a place sur la tte de Michel Lepelletier, au moment de
+sa pompe funbre. Cette proposition fut adopte par l'assemble.
+
+Mais quoique les travaux de la Convention et ceux du comit
+d'instruction publique, dont David faisait alors partie, absorbassent
+presque tous les moments de l'artiste, cependant il trouva le temps de
+faire le tableau de Michel Lepelletier mort[23], et le prsenta le 29
+mars (1793) la Convention, en s'exprimant ainsi la tribune:
+
+ Citoyens reprsentants,
+
+ Chacun de nous est comptable la patrie des talents qu'il a reus
+ de la nature; si la forme est diffrente, le but doit tre le mme
+ pour tous. Le vrai patriote doit saisir avec empressement tous les
+ moyens d'clairer ses concitoyens, et de prsenter sans cesse
+ leurs yeux les traits sublimes d'hrosme et de vertu.
+
+ C'est ce que j'ai tent de faire dans l'hommage que j'offre en ce
+ moment la Convention nationale d'un tableau reprsentant Michel
+ Lepelletier, assassin lchement pour avoir vot la mort du tyran.
+
+ Citoyens, l'tre suprme, qui rpartit ses dons entre tous ses
+ enfants, voulut que j'exprimasse mes sentiments et ma pense par
+ l'organe de la peinture, et non par les sublimes accents de cette
+ loquence persuasive que font retentir parmi nous les enfants de la
+ libert. Plein de respect pour ses dcrets immuables, je me tais,
+ et j'aurai rempli ma tche si je fais dire un jour au vieux pre
+ entour de sa nombreuse famille: Venez, mes enfants, venez voir
+ celui de vos reprsentants qui, le premier, est mort pour vous
+ donner la libert. Voyez ses traits: comme ils sont sereins! c'est,
+ que, quand on meurt pour son pays, on n'a rien se reprocher.
+ Voyez-vous cette pe suspendue sur sa tte, et qui n'est retenue
+ que par un cheveu? Eh bien! mes enfants, cela veut dire quel
+ courage il a fallu Michel Lepelletier, ainsi qu' ses gnreux
+ collgues, pour envoyer au supplice l'infme tyran qui nous
+ opprimait depuis si longtemps, puisqu'au moindre mouvement, ce
+ cheveu rompu, ils taient tous immols! Voyez-vous cette plaie
+ profonde?... Vous pleurez, mes enfants, vous dtournez les yeux!
+ Mais aussi faites attention cette couronne; c'est celle de
+ l'immortalit. La patrie la tient prte pour chacun de ses enfants:
+ sachez la mriter, les occasions ne manquent pas aux grandes mes.
+ Si jamais un ambitieux vous parlait d'un _dictateur_, d'un
+ _tribun_, d'un _rgulateur_, ou tentait d'usurper la plus lgre
+ portion de la souverainet du peuple, ou bien qu'un lche ost vous
+ proposer un roi, combattez, ou mourez comme Michel Lepelletier,
+ plutt que d'y jamais consentir. Alors, mes enfants, la couronne de
+ l'immortalit sera votre rcompense.
+
+ Je prie donc la Convention nationale d'accepter l'hommage de mon
+ faible talent; je me croirai trop rcompens si elle daigne
+ l'accueillir.
+
+Les paroles de l'orateur furent applaudies, son hommage accept; on
+dcrta mme sur-le-champ que le tableau serait grav aux frais de la
+rpublique pour tre distribu, est-il dit avec l'emphase que l'on
+mettait dans tout cette poque, _aux peuples qui viendraient demander
+secours et fraternit la nation franaise_.
+
+Une petite discussion, souleve par une rflexion inopportune du dput
+Gnissieux, sur ce que les tableaux des _Horaces_ et du _Brutus_
+n'avaient point encore t pays David, fournit ce dernier
+l'occasion de montrer un dsintressement qui fut souvent la qualit des
+hommes de son parti. Si la nation, dit-il, croit me devoir quelque
+indemnit, je demande que cet argent soit consacr au soulagement des
+veuves et des enfants de ceux qui meurent pour la dfense de la
+libert. trange poque que celle o, dans cette mme enceinte, les
+passions les plus violentes se paraient quelquefois des dehors les plus
+calmes, tandis que peu de jours aprs on admettait la barre de la
+Convention, par exemple, un particulier venant tout navement offrir une
+somme d'argent pour les frais d'entretien et de rparation de la
+guillotine[24].
+
+La composition du tableau de Michel Lepelletier donne une ide assez
+juste de ce mlange d'appareil tout la fois fastueux et sanglant. Le
+personnage est couch sur un lit. Sa tte est ceinte d'une couronne de
+laurier, et sa poitrine nue laisse voir une large blessure. Au-dessus du
+cadavre est une pe dont la forme rappelle celles des gardes du roi,
+dont Paris avait fait partie. Cette pe, attache par un fil, est
+suspendue sur le sein du mort, et dans la lame est passe une feuille de
+papier sur laquelle sont crits ces mots: _Je vote la mort du tyran_. Au
+bas du tableau on lit encore: _David Lepelletier_, et la date de la
+mort de ce dernier: 20 _janvier_ 1793.
+
+Mais cet ouvrage, malgr son mrite, le cde cependant au tableau de
+_Marat_, que David eut bientt l'occasion de faire. Ce n'est point ici
+le cas de reproduire les dtails de la mort de cet homme, assassin
+comme on sait, dans son bain, par Charlotte Corday, le 13 juillet 1793;
+mais il est ncessaire de revenir sur une circonstance de la carrire
+lgislative de David, qui se rattache ce dernier vnement. Dans le
+mois d'avril de cette mme anne, du 3 au 12[25], Marat, dit l'_Ami du
+peuple_, ayant excit l'horreur de la Convention, fut dcrt
+d'accusation par cette assemble, la majorit de 220 voix contre 92.
+Au milieu des dbats violents auxquels cette affaire donna lieu, Ption
+dit, en jetant un regard terrible sur Marat: Le moment est venu de
+chasser de cette enceinte ces hommes audacieux et sclrats qui nous
+avilissent et nous menacent sans cesse du poignard des
+assassins!...--C'est vous! s'cria Marat avec fureur, c'est vous qui
+tes des assassins!
+
+Ces derniers mots furent couverts par les cris d'indignation qu'ils
+arrachrent presque tous les membres de l'assemble; mais David,
+prenant la dfense de Marat, s'lana avec prcipitation au milieu de la
+salle, et s'cria: Je vous demande que vous m'assassiniez...; je suis
+aussi un homme vertueux... la libert triomphera!...
+
+Cette apostrophe frntique, jointe aux prcdentes, excita la plus vive
+agitation, et il se passa quelques instants avant que Ption pt se
+faire entendre et dire: Qu'est-ce que prouve l'action de David? Rien,
+si ce n'est le dvouement d'un honnte homme en dlire et tromp par des
+sclrats... Tu t'en apercevras, David!...--Jamais, rpondit le
+peintre. En effet, son erreur se prolongea; elle se changea mme en une
+espce de culte lorsque son idole, cet ignoble Marat, aprs avoir t
+acquitt le 24 avril par jugement du tribunal extraordinaire devant
+lequel il avait t traduit, fut ramen en triomphe par la populace
+jusque dans la salle de la Convention.
+
+Il y a trente ans, dans une histoire comme celle-ci, o tout ce qui peut
+faire voir David sous un jour favorable est recueilli avec empressement,
+on se serait peut-tre abstenu de rapporter la scne qui prcde. Mais
+depuis 1830, malgr soixante cinq ans d'exprience, malgr des documents
+historiques que tout le monde connat, et sans gard pour la sentence
+unanime prononce par la France contre l'impie, le sanguinaire et le
+vnal Marat, nous avons vu certains hommes chercher rhabiliter ses
+prtendues vertus et pousser le fanatisme jusqu' faire mouler son
+buste[26] pour honorer sa mmoire; il fallait donc revenir sur ce triste
+sujet; et s'il est possible, comme le disait Ption, que David ait eu en
+1793, au moins, _le dvouement d'un honnte homme en dlire_, quelle
+peut tre l'excuse de ceux qui de nos jours sont encore atteints d'une
+si triste folie?
+
+Le lendemain de la mort de Marat, anniversaire du 14 juillet, une
+dputation vint exprimer la Convention les prtendus regrets du
+peuple. Un certain Guirault porta la parole et dit: crime! une main
+parricide nous a ravi le plus intrpide dfenseur du peuple. Il s'tait
+sacrifi pour la libert. Nos yeux le cherchent encore parmi vous,
+reprsentants. spectacle affreux! il est sur un lit de mort. O es-tu,
+David? Tu as transmis la postrit l'image de Lepelletier mourant pour
+la patrie, il te reste encore un tableau faire...
+
+--Oui, je le ferai, s'cria David d'une voix mue.
+
+Le 20 vendmiaire an II (11 octobre 1793), l'artiste annona la
+Convention que son tableau reprsentant _Marat expirant_ tait termin,
+mais qu'il demandait la permission de retirer de la salle des sances
+celui de Lepelletier, afin d'exposer ces deux ouvrages chez lui aux
+regards du public, ce qui lui fut accord. Enfin, le 24 brumaire de la
+mme anne, il monta de nouveau la tribune o, aprs avoir fait encore
+l'loge de Marat et dplor sa perte, il finit par voter pour ce monstre
+les honneurs du Panthon, ce qui fut adopt et confirm par un dcret de
+la Convention.
+
+Il est assez difficile, au milieu de tant de scnes orageuses, de
+suivre, ce qui tait le moins important alors et ce qui fait l'objet de
+ces mmoires, la recherche des opinions de David sur les arts. En deux
+occasions diffrentes, cependant, il a prononc des discours qui
+pourront jeter quelque lumire sur cette question.
+
+ la mme sance du 17 brumaire an II, o Gobel, vque de Paris, et ses
+grands vicaires vinrent avec les autorits constitues dans la salle de
+la Convention, pour dclarer qu'ils abdiquaient leurs fonctions
+sacerdotales et ne voulaient plus exercer d'autre _culte que celui de la
+libert et de l'galit_, David monta la tribune et dbita le discours
+suivant:
+
+Les rois, ne pouvant usurper dans les temples la place de la Divinit,
+s'taient empars de leurs portiques. Ils y avaient plac leurs
+effigies, afin sans doute que les adorations des peuples s'arrtassent
+eux avant d'arriver jusqu'au sanctuaire. C'est ainsi qu'accoutums
+tout envahir, ils osaient disputer Dieu mme l'encens que lui
+offraient les hommes. Vous avez renvers ces insolents usurpateurs:
+objets de la rise des peuples, ils gisent sur la terre qu'ils ont
+souille de leurs crimes.
+
+Qu'un monument lev dans l'enceinte de la commune de Paris, non loin
+de cette glise dont ils avaient fait leur Panthon[27], transmette
+nos descendants le premier trophe lev par le peuple souverain de sa
+victoire sur les tyrans. Que les dbris tronqus de leurs statues
+forment un monument durable de la gloire du peuple et de leur
+avilissement. Que le voyageur qui parcourt cette terre nouvelle,
+reportant dans sa patrie des leons utiles aux peuples, dise: J'ai vu
+des rois dans Paris, j'y ai repass: ils n'y taient plus.
+
+Aprs des applaudissements prolongs, l'orateur continua: Je propose
+donc de placer ce monument sur la place du Pont-Neuf. Il reprsentera
+l'image du peuple gant, du peuple franais.
+
+Que cette image, imposante par son caractre de force et de simplicit,
+porte en gros caractres sur son front: _Lumire_ sur sa poitrine:
+_Nature_, _Vrit_ sur ses bras, _Force_, _Courage_. Que sur l'une de
+ses mains les figures de la Libert et de l'galit, serres l'une
+contre l'autre et prtes parcourir le monde, montrent qu'elles ne
+reposent que sur le gnie et la vertu du peuple! Que cette image du
+peuple, _debout_, tienne dans son autre main cette massue terrible dont
+les anciens armaient leur Hercule.
+
+C'est nous d'lever un tel monument. Les peuples qui ont aim la
+libert en ont lev de semblables. Non loin de nous sont les ossements
+des esclaves des tyrans qui voulurent attaquer la libert helvtique;
+ils sont levs en pyramides et menacent les rois tmraires qui
+oseraient souiller le territoire des hommes libres.
+
+Ainsi dans Paris, les effigies des rois et les dbris de leurs vils
+attributs seront entasss confusment et serviront de pidestal
+l'emblme du peuple franais.
+
+Aprs ce discours, pendant lequel David fut souvent interrompu par des
+applaudissements, il lut et fit adopter un projet de dcret pour
+l'rection de ce monument.
+
+Le modle en pltre fut en effet excut dans les proportions de vingt
+ou vingt-cinq pieds de haut, et plac sur un pidestal fort lev
+lui-mme. Mais cette trange figure occupa le centre de l'esplanade des
+Invalides. De toutes les mauvaises statues faites cette poque,
+celle-ci fut la plus dtestable sans doute sous le rapport de l'art, et
+la plus hideuse voir. L'excution en tait on ne peut plus faible, et
+les membres de ce colosse lourd et trapu dcelaient l'impuissance de
+l'artiste, qui n'avait su faire qu'une ignoble caricature de l'Hercule
+Farnse. Ce qui excitait particulirement le dgot gnral taient des
+crapauds de deux ou trois pieds de proportions, qui rampaient au pied de
+la statue et figuraient le _Marais_, par opposition la _Montagne_,
+dont le peuple tait cens occuper le sommet.
+
+Dans le mme mois de brumaire (sance du 25, an II), quatre jours aprs
+l'excution mort du malheureux Bailly, David, membre du comit
+d'instruction publique, parla ainsi la Convention sur les arts et la
+direction qu'il fallait leur imprimer:
+
+Citoyens, dit-il, votre comit d'instruction publique a considr les
+arts sous tous les rapports qui doivent les faire contribuer tendre
+les progrs de l'esprit humain, propager et transmettre la
+postrit les exemples frappants des efforts d'un peuple immense, guid
+par la raison et la philosophie, ramenant sur la terre le rgne de la
+libert, de l'galit et des lois. Les arts doivent donc puissamment
+contribuer l'instruction publique. Trop longtemps les tyrans, qui
+redoutent jusqu'aux images des vertus, avaient, enchanant jusqu' la
+pense, encourag la licence des moeurs, touff le gnie. Les arts sont
+l'imitation de la nature dans ce qu'elle a de plus beau et de plus
+parfait; un sentiment naturel l'homme l'attire vers le mme objet. Ce
+n'est pas seulement en charmant les yeux que les monuments des arts ont
+atteint le but, c'est en pntrant l'me, c'est en faisant sur l'esprit,
+une impression profonde, semblable la ralit. C'est alors que les
+traits d'hrosme, de vertus civiques, offerts aux regards du peuple
+lectriseront son me et feront germer en lui toutes les passions de la
+gloire, de dvouement pour sa patrie. Il faut donc que l'artiste ait
+tudi tous les ressorts du coeur humain, il faut qu'il ait une grande
+connaissance de la nature, il faut, en un mot, qu'il soit _philosophe_.
+Socrate, habile sculpteur; J.-J. Rousseau, bon musicien; l'immortel
+Poussin, traant sur la toile les plus sublimes leons de philosophie,
+sont autant de tmoins qui prouvent que le gnie des arts ne doit avoir
+d'autre guide que le flambeau de la raison.
+
+En terminant ce discours, David proposa une liste compose de savants,
+d'artistes en tous les genres, et de magistrats, pour former, le jury
+national des arts. La Convention, tout en adoptant cette liste, dcrta
+qu'elle serait imprime pour tre d'abord soumise au jugement du public.
+Quelques jours aprs, l'artiste, reprsentant du peuple, demanda
+l'Assemble la suppression d'une foule de commissions des arts, qui
+avaient dtourn, pour achats d'objets inutiles ou peu prcieux, des
+fonds fournis par la rpublique.
+
+Il proposa, en outre, de rorganiser la commission du Musum, dont les
+membres taient des peintres qui n'en avaient que le nom, ou que la
+faveur des ministres prcdents y avait placs. Toutes ces mesures
+furent adoptes.
+
+ la sance du 5 nivse (1793) David prsenta un projet de fte pour
+clbrer la reprise de Toulon sur les Anglais, le premier fait d'armes
+o se soit fait remarquer Napolon Bonaparte. L'artiste eut l'ide de
+saisir cette occasion pour clbrer la fois la valeur de toutes les
+armes franaises. Quatorze chars quatre roues, trans par six
+chevaux, taient orns des drapeaux pris aux diffrentes nations
+ennemies par chacun des corps d'arme, et ces trophes taient entours
+de soldats blesss et invalides de ces quatorze armes. La plupart des
+ftes rpublicaines jusqu' celle-ci se rapportaient des vnements
+sinistres, que l'clat thtral des rjouissances ne dissimulait que
+faiblement. Cette fois, chacun des chars rpondait une arme, et l'on
+y voyait des drapeaux rellement pris sur l'ennemi, et quelques-uns des
+braves qui s'taient exposs pour les enlever. Ce spectacle fit une vive
+impression, et ceux mme qui taient le plus opposs aux violences du
+gouvernement rpublicain ne purent voir sans motion ces quatorze chars
+de triomphe. tienne fut tmoin du dpart de ces chars, en station dans
+la grande alle de l'Orangerie aux Tuileries, en face du pavillon
+Marsan, car c'est de l que partit le cortge pour se rendre au
+Champ-de-Mars, o s'acheva la crmonie.
+
+Vers cette poque, o la France tait victorieuse, except contre ses
+propres enfants, on annona la Convention un trait d'hrosme d'un
+jeune tambour de l'arme de la Vende. Barra, g de treize ans, aprs
+avoir fait des prodiges de valeur pendant toute la campagne, avait t
+entour, disait-on, au milieu d'un combat, par un parti considrable de
+chouans qui le sommrent de crier _Vive le roi_. Le jeune enfant, ayant
+rpondu par le cri de _Vive la rpublique_, mourut sous les baonnettes
+des Vendens.
+
+L'Assemble dcrta d'une voix unanime (8 nivse an II) que les honneurs
+du Panthon seraient dcerns cet enfant, et elle chargea David de
+prparer le plan et les dtails de cette fte. Ce sont, dit l'artiste
+en cette occasion, de telles actions que j'aime retracer. Je remercie
+l'tre suprme de m'avoir donn quelques talents pour clbrer la gloire
+des hros de la rpublique. C'est en les consacrant cet usage que j'en
+sens surtout le prix. Le projet de la fte fut en effet prsent le
+lendemain, et c'est quelque temps aprs que David excuta cette
+charmante bauche qui reprsente le jeune Barra laiss nu sur la terre
+et serrant contre son coeur la cocarde tricolore. Cet ouvrage, que le
+peintre n'a jamais achev, est, sans contredit, un des plus dlicats
+qu'il ait faits, et le plus gracieux.
+
+David tait dj membre du comit d'instruction publique et du comit de
+sret gnrale. Le 16 nivse (5 janvier 1794), il fut encore lu
+prsident de la Convention nationale, dont il occupa le fauteuil du 17
+au 30 de ce mois. L'vnement politique le plus important qui eut lieu
+pendant sa prsidence est la mise en arrestation de Fabre d'glantine,
+l'auteur comique, membre de la Convention, qui, trois mois plus tard,
+porta sa tte sur l'chafaud avec Danton et Camille Desmoulins.
+
+ cette mme sance du 24, David eut l'occasion de parler des arts, mais
+dans des termes qui se sentent des agitations rvolutionnaires. C'est
+la Convention, disait-il, fondatrice d'une rpublique qui a pour base
+l'galit et la libert, c'est aux reprsentants d'un peuple qui ne
+reconnat d'autre distinction que celle des talents et de la vertu,
+encourager les artistes qui consacrent leurs travaux perptuer le
+souvenir des assassinats commis par les royalistes. Les citoyens Ricard
+et Deveaux ont dessin les tableaux de _Lepelletier_ et de _Marat_,
+d'aprs les originaux que j'ai peints. Je demande qu'il soit fait
+mention honorable, dans votre procs-verbal, de l'ouvrage de ces
+artistes. Je demande aussi que la Convention approuve le choix fait par
+notre collgue Battelier du citoyen Ricard pour directeur des ateliers
+de la manufacture des porcelaines de Svres.
+
+Ces propositions ayant t dcrtes, David revint, la sance du 27,
+sur la suppression de la commission du Muse, qu'il avait fait adopter
+quelques jours avant, et cette occasion ajouta ces paroles: Je vous
+ai indiqu, citoyens, le vice des choix qui avaient t faits, et pour
+en prparer de meilleurs je vous ai prsent des artistes, la plupart
+victimes de l'orgueil acadmique, qui les accablait de ses ddains et
+les repoussait loin de ses fauteuils. La liste en a t imprime et le
+public a t mme de les juger. S'il est un artiste, s'il est un homme
+ talent qui pense avoir se plaindre de ne pas voir son nom inscrit
+sur cette liste, nous lui dirons: Mon ami, tu es un artiste, nous
+n'avons pas eu pense de te fermer la carrire, si tu n'es pas admis
+l'emploi honorable de garder les plus belles productions des arts, tu
+n'es point exclu de l'honneur d'en augmenter le nombre. S'il est parmi
+les membres de l'ancienne commission du Musum un homme qui voie une
+injustice dans son exclusion, nous lui dirons: Mon ami, tu as du
+talent, venge-toi par tes travaux; embellis le Musum, rentres-y par tes
+ouvrages. Oui, citoyens, ne vous y trompez pas, le Musum n'est pas un
+vain rassemblement d'objets de luxe et de frivolits; il faut qu'il
+devienne une cole importante, et la vue des productions du gnie, le
+jeune Franais sentira natre en lui la disposition pour le genre d'art
+ou de science auquel l'appelle la nature[28].
+
+Une ngligence coupable a port des coups funestes aux monuments de
+l'art; des mains ignorantes, auxquelles ils taient confis, ont laiss
+s'abmer dans la poudre les beaux ouvrages de Raphal, du Dominiquin, du
+Corrge, du peintre philosophe Poussin, et d'une infinit d'autres. Des
+pinceaux grossiers ont gt les chefs-d'oeuvre d'harmonie de Claude
+Lorrain, qui blouissaient les regards, et les oeuvres admirables de ce
+Vernet, qu'ils ont crues assez anciennes pour vouloir les restaurer; en
+sorte qu'aujourd'hui les amateurs cherchent en vain y voir les
+premires compositions de l'auteur. Cette numration ne finirait pas,
+citoyens, si je voulais vous parler ici de tous les objets d'art que la
+ngligence a laiss dtruire.
+
+Dans les mouvements expansifs et les civiques affections qui vous
+pntrent, vous sentez tous que de grands vnements doivent laisser
+d'immortels souvenirs. Eh bien! c'est toujours de cette hauteur qu'il
+faut considrer le domaine des arts. C'est dans ce sublime mouvement que
+vous avez voulu dcerner, en un mme jour, nos quatorze armes, un
+triomphe dont le peuple tait la fois l'ornement et l'objet. David
+lut ensuite et fit adopter un projet de dcret qui contenait
+l'organisation dfinitive du Conservatoire du Muse national, et
+dterminait les appointements des membres[29].
+
+Il est inutile de s'arrter toutes les occasions qu'a eues David de
+porter la parole la Convention. Peut-tre et-il t ncessaire
+cependant de donner ici le programme qu'il avait compos pour la fte de
+l'tre suprme et qu'il lut la Convention le 19 prairial an II; mais
+outre qu'il est trs-tendu, on pourra le trouver en entier dans le
+_Moniteur_, sous la date prcite.
+
+Cependant le rgime, dit avec tant de raison _de la Terreur_, devenait
+de jour en jour plus terrible. Du 29 prairial au 9 thermidor an II,
+c'est--dire dans l'espace de quarante jours, quatre cent quarante-huit
+ttes tombrent Paris. Cette anne, les chaleurs furent trs-fortes,
+et comme pendant les derniers mois de la vie de Robespierre les
+excutions ne se faisaient plus la place de la Rvolution, on se
+portait en foule aux Champs-Elyses pour prendre l'air le soir.
+Spectacle vraiment trange! On voyait cette population hbte de Paris,
+rpandue dans cette promenade, o l'on prenait soin de l'entretenir des
+ides de mort et de carnage qui se ralisaient l'autre extrmit de la
+ville, la barrire du Trne. Sous ces arbres des Champs-Elyses, les
+oreilles et les yeux taient poursuivis par des chants, des propos
+atroces, et par des tableaux sanglants. Dans son infernale sollicitude
+pour animer la plus vile populace, le gouvernement entretenait des
+chanteurs dbitant, ou des hymnes ampouls en l'honneur des hros de la
+rpublique, ou d'infmes pigrammes sur les malheureux qui avaient t
+mis mort quelques jours avant, sur la place voisine. Un peu plus loin
+taient exposes en vente de petites guillotines; et, comme si on et
+voulu que les enfants s'accoutumassent voir prir leurs parents, on
+avait substitu, dans la parade de Polichinelle, la scne de la
+potence celle de la guillotine.
+
+L'enfance est sans piti, et tout ce qui est nouveau a du charme pour
+elle; aussi n'tait-ce pas sans peine qu'un pre, qu'une mre, qui
+craignaient, non sans raison, d'tre obligs de se trouver bientt en
+face de cette horrible machine, arrachaient leurs enfants de devant ces
+jouets sanguinaires.
+
+Tant qu'il faisait jour, les affaires journalires et le mouvement
+aidaient tromper l'inquitude affreuse dont chacun tait oppress.
+Mais quand le jour dcroissait et que l'on commenait entendre les
+crieurs faire retentir dans les rues qui se vidaient ces paroles
+funestes: _Le Journal du soir! Jugement du tribunal rvolutionnaire qui
+condamne la peine de mort cinquante-quatre conspirateurs_[30], alors
+tous les coeurs se serraient, et l'on rentrait en tremblant chez soi pour
+interroger la liste fatale, et s'assurer si elle ne contenait pas le nom
+d'un parent ou d'un ami. Mais les instants les plus affreux passer
+taient ceux de huit heures minuit. L'usage de dner deux ou trois
+heures, au plus tard, subsistait encore, en sorte que l'on faisait une
+collation le soir. tienne n'oubliera jamais ces lugubres repas. Il a
+encore chez lui la modeste table ronde autour de laquelle sa famille se
+rassemblait. Un seul plat, simple, grossier mme, car tout pouvait tre
+transform en crime, suffisait au souper. Le pre, la mre, soucieux, ne
+mangeaient gure, et n'taient tirs de leurs rveries que par le soin
+qu'ils prenaient de leurs enfants. Neuf heures sonnaient ordinairement
+quand on se mettait table; alors toutes les boutiques taient fermes,
+les rues taient dsertes, et le silence n'tait interrompu que par les
+pas de quelques personnes attardes, par celui plus lourd et plus pesant
+des patrouilles qui circulaient, ou par les cris de _qui vive!_ auxquels
+elles rpondaient.
+
+Parfois, ces repas du soir, tienne et ses deux soeurs (la plus ge
+avait douze ans et demi) emports par la gaiet naturelle leur ge, se
+laissaient aller rire entre eux: _Paix!_ disait tout coup leur
+mre, j'entends du bruit; et alors chacun, respirant peine, portait
+la plus grande attention ce que l'on entendait dans la rue. Ah!
+disait la mre d'tienne, dont la terreur se calmait en entendant le
+bruit s'loigner, _c'est une patrouille; elle est passe!_
+
+Mais parfois le bruit, tout aussi lourd que celui des patrouilles,
+devenait moins rgulier, alors le battement de coeur prenait toute la
+famille. C'tait le comit rvolutionnaire du quartier, accompagn de la
+garde, qui venait pour faire des visites domiciliaires ou des
+arrestations. On restait immobile jusqu'au moment o l'on entendait
+tomber le marteau d'une grande porte. La terreur tait telle dans les
+quartiers de Paris, que quand on faisait ces expditions nocturnes,
+personne n'osait ouvrir sa fentre pour s'assurer de ce qui se passait
+dans la rue. C'tait alors qu'autour de la table, ple d'effroi, chacun
+faisait sa conjecture sur le numro de la maison la porte de laquelle
+on avait frapp. Pendant un quart d'heure que durait la visite ou
+l'arrestation, on tait immobile d'effroi, et quand on entendait
+s'loigner la troupe, dont le bruit des pas s'vanouissait dans le
+lointain, on se disait que _c'tait fini pour ce jour_, et l'on pensait
+ aller prendre quelque repos.
+
+Le lendemain, les portiers fidles leurs matres, ce qui tait rare,
+venaient leur annoncer ce qu'ils avaient appris sur l'arrestation de tel
+ou tel voisin. On se disait, en parlant de la victime, que _son tour
+tait venu_, que le sien viendrait bientt, et alors on reprenait le
+petit courant d'affaires, on allait, on venait, on s'agitait pour se
+distraire pendant toute la dure du jour, et, quand le soir revenait,
+les inquitudes et les angoisses de la veille se reproduisaient sans que
+personne et l'ide de faire un effort pour s'arracher cette horrible
+tyrannie. Chose trange! Le nombre des spectacles s'tait accru; et il y
+a certains thtres, celui du Vaudeville entre autres, dont la vogue a
+commenc pendant ces jours dsastreux.
+
+Tandis que Paris et toute la France courbaient la tte sous ce joug
+affreux, le 3 thermidor il tait question de prsenter un plan de fte
+nationale. Plus jeune encore que le tambour Barra, dont il a dj t
+parl, un enfant, Agricole Viala, dans un combat prs d'Avignon, avait
+pass la Durance la nage, disait-on encore, et tait tomb sous le feu
+de l'ennemi, en criant aussi: _Vive la rpublique!_ La Convention avait
+dcrt que les honneurs du Panthon seraient accords le mme jour aux
+deux enfants hros.
+
+David prsenta donc la Convention, six jours avant la chute de
+Robespierre, un plan pour cette fte, prcd d'un discours dont
+quelques passages pourront faire juger jusqu' quel degr d'aveuglement
+ce malheureux artiste avait t pouss.
+
+Les hommes, disait-il, ne sont que ce que le gouvernement les fait; le
+despotisme attnue ou corrompt l'opinion publique, ou, pour mieux dire,
+l o il rgne il n'en peut exister. Il proscrit avec soin toutes les
+vertus, et pour assurer son empire, il se fait prcder de la terreur,
+s'enveloppe du fanatisme et se coiffe de l'ignorance. Partout la
+trahison, l'oeil louche et perfide, la mort et la dvastation le
+suivent. Il trane aussi aprs lui l'avilissement et les tnbres qu'il
+rpand sur toutes les rgions qu'il parcourt. C'est dans l'ombre qu'il
+mdite ses forfaits et rive les fers de ses victimes. Ingnieux
+perscuter les humains, _il lve des Bastilles_ dans ses moments de
+loisirs, _il invente des supplices et repat ses yeux des cadavres
+immols sa fureur_[31].
+
+Sous les lois barbares du despotisme, les hommes avilis et sans morale
+ne conservent pas mme la forme altire que leur donne la nature;
+partout ils portent la dgradation et le dcouragement; la voix de la
+patrie ne se fait plus entendre. Ils sont avilis, lches et perfides
+comme leur gouvernement. O vrit humiliante! _tel tait le Franais
+d'autrefois!_
+
+Dtournons, reprsentants du peuple, nos regards de cet abme que vous
+avez combl. Offrons vos yeux un tableau plus digne de vous-mmes;
+prsentons l'homme son auteur tel qu'il sortit de ses mains divines,
+et mettons au grand jour les avantages du gouvernement rpublicain.
+
+La dmocratie ne prend conseil que de la nature, laquelle sans cesse
+elle ramne les hommes. Son tude est de les rendre bons, de leur faire
+aimer la justice et l'quit. C'est elle qui leur inspire ce noble
+dsintressement, qui lve leurs mes et les rend capables
+d'entreprendre et d'excuter les plus grandes choses. Sous son rgne,
+toutes les penses, toutes les actions se rapportent la patrie: mourir
+pour elle, c'est acqurir l'immortalit; les sciences et les arts sont
+encourags. Ils concourent l'ducation et au bonheur publics; ils
+parent la vertu des charmes qui la rendent chre aux mortels et
+inspirent l'horreur du crime. Sous un ciel aussi pur, sous un
+gouvernement aussi beau, la mre alors enfante presque sans douleur et
+fait consister sa vritable richesse dans le nombre de ses enfants. La
+sainte galit plane sur la terre, et d'une immense population fait une
+seule famille. O vrit consolante! _tel est le Franais
+d'aujourd'hui!_
+
+Ce discours[32] est le dernier que David ait prononc la tribune, et
+celui sans doute o cet artiste a donn le plus librement cours aux
+incroyables illusions politiques qu'il entretenait dans son imagination
+exalte. Il fallait mme que sa proccupation cet gard ft bien forte
+pour qu'il s'tendt aussi complaisamment sur ce sujet, un moment o
+dj Robespierre et tout son parti taient menacs d'une ruine
+prochaine. En effet, six jours aprs (9 thermidor an II), sur la
+dnonciation de Barrre, la Convention dcrta d'accusation Robespierre
+avec ceux qui formaient sa faction, et le lendemain et le surlendemain,
+10 et 11, de cette raction, ce chef et quatre-vingts personnes
+impliques dans ses crimes furent mises mort sur la place de la
+Rvolution[33].
+
+La vie de David fut pargne; mais, ainsi que beaucoup d'hommes de ce
+parti, l'artiste reprsentant du peuple devint l'objet de dnonciations
+comme complice de Robespierre, comme ami de Marat, comme membre du
+comit de salut public et de sret gnrale. Un homme dont la tte
+tait ardente, et qui ne manquait pas d'une certaine loquence rude et
+familire, avait eu le courage, l'occasion de la fte de l'tre
+suprme[34], d'accuser Robespierre de tyrannie en affectant de jouer le
+rle de grand prtre cette crmonie; Robespierre, lui avait-il dit,
+j'aime ta fte, mais je te hais. C'tait le reprsentant du peuple
+Lecointre de Versailles. Quelques jours aprs la chute du tyran, le 13
+thermidor, ce mme Lecointre dnona la Convention les membres du
+comit de salut public, dont David faisait partie, en les prsentant
+comme complices de Robespierre. Et presque aussitt Andr Dumont attaqua
+personnellement David la tribune. Souffrirez-vous, s'cria-t-il,
+qu'un tratre, qu'un complice de Catilina, sige encore dans votre
+comit de sret gnrale? Souffrirez-vous que David, cet usurpateur, ce
+tyran des arts, aussi lche qu'il est sclrat, souffrirez-vous, dis-je,
+que ce personnage mprisable, qui ne se prsenta pas ici dans la nuit
+mmorable du 9 au 10 thermidor, aille encore impunment dans les lieux
+o il mditait l'excution des crimes de son matre, du tyran
+Robespierre? Il faut faire disparatre ces ombres du sclrat dont la
+France vient d'tre dbarrasse. David n'est pas le seul qui ait t
+vendu Robespierre; la cour de ce Cromwell n'est pas encore anantie.
+Ses ministres, sur la figure desquels on lit le crime, seront bientt
+dmasqus; je jure ici de les poursuivre jusqu' la mort. Mais en ce
+moment je me borne demander que le tratre David soit l'instant
+chass du comit, et qu'il soit procd son remplacement.
+
+Quand Andr Dumont donna le signal de cette violente attaque, David
+n'tait pas prsent. Un membre de la Convention, Bentabole, fit observer
+avec raison que la Convention commettrait une injustice si elle se
+laissait aller condamner un de ses membres absent, et sans l'avoir
+entendu. Mais l'effervescence des passions tait telle, dans ces jours
+de trouble, que l'assemble allait dcrter le renvoi et le remplacement
+de David lorsqu'on le vit entrer dans la salle, ce qui suspendit la
+dcision.
+
+Je ne connais pas, dit alors David d'une voix humble, les dnonciations
+qui ont t faites contre moi; mais personne ne peut m'inculper plus que
+moi-mme. On ne peut concevoir jusqu' quel point _ce malheureux_ (c'est
+ainsi qu'il dsigna Robespierre) _m'a tromp_. C'est par ses sentiments
+hypocrites qu'il m'a abus, et, citoyens, il n'aurait pu y parvenir
+autrement. J'ai quelquefois mrit votre estime par ma franchise; eh
+bien! citoyens, je vous prie de croire que la mort est prfrable ce
+que j'prouve en ce moment. Dornavant, j'en fais le serment, et j'ai
+cru le remplir encore dans cette malheureuse circonstance, _je ne
+m'attacherai plus aux hommes, mais seulement aux principes_.
+
+Aprs un moment de silence, un membre de la Convention l'accusa de
+nouveau, et lui reprocha d'avoir embrass Robespierre aux Jacobins, o
+il tait all prcher l'insurrection.
+
+J'interpelle David, ajouta Goupilleau de Fontenay en parlant avec
+force, de dclarer prcisment si, au moment, o Robespierre descendit
+de la tribune aprs avoir prononc le discours qui a servi de base son
+acte d'accusation, lui, David, n'alla pas l'embrasser en lui disant: _Si
+tu bois la cigu, je la boirai avec toi!_
+
+Plus les questions devenaient pressantes et plus David prouvait de
+peine rpondre. Une difficult de prononciation naturelle, augmente
+encore par une exostose qu'il avait la mchoire suprieure, rendait
+alors sa parole encore plus confuse que de coutume. Forc de rpondre
+sur-le-champ, il fit effort sur lui-mme et dit ces paroles:
+
+Ce n'tait pas pour faire accueil Robespierre que je descendis de son
+ct; c'tait pour remonter la tribune et demander que l'heure de la
+fte de Barra et Viala, qui devait avoir lieu le 10, ft avance. Je
+n'ai pas embrass Robespierre, je ne l'ai pas mme touch; car il
+repoussait tout le monde. Il est vrai que, lorsque Couthon lui parla de
+l'envoi de son discours aux communes, je dis qu'il pourrait semer le
+trouble dans toute la rpublique. Robespierre s'cria alors qu'il ne lui
+restait plus qu' boire la cigu, et je lui dis: _Je la boirai avec
+toi_. Je ne suis pas le seul qui ait t tromp sur son compte. Beaucoup
+de citoyens, ainsi que moi, l'ont _cru vertueux_.
+
+Thibaudeau, collgue de David au comit d'instruction publique, demanda
+avec instance que cette affaire fut renvoye aux deux comits. Mais
+Tallien s'y opposa et avana que lorsqu'un membre tait aussi gravement
+inculp que David venait de l'tre, il tait de l'honneur de la
+reprsentation nationale que l'on exiget une rparation immdiate et
+authentique; puis il termina en reprochant encore David de n'avoir pas
+suivi une marche droite et franche dans sa conduite au comit de sret
+gnrale, pendant la journe du 9 thermidor, et dclara qu'aucun
+reprsentant ne pourrait siger auprs de David tant qu'il ne se serait
+pas disculp.
+
+J'tais malade depuis huit jours, rpondit alors David, et le 9 je pris
+de l'mtique qui me fit beaucoup souffrir, me fora de rester chez moi
+toute la journe et toute la nuit. Je ne vins l'assemble que le
+lendemain matin.
+
+C'tait prcisment ces paroles que balbutiait David la tribune de la
+Convention lorsqu'tienne et son pre entrrent dans la salle des
+sances, et qu' ce moment, du front ple de l'accus s'chappaient de
+grosses gouttes de sueur qui allaient tomber jusque sur le parquet.
+
+Toujours impitoyable, Lecointre de Versailles demandait grands cris un
+dcret qui exclt pour toujours David de tous les comits, en lui
+reprochant tout le mal qu'il y avait fait ou auquel il avait pris part.
+
+Les deux comits de salut public et de sret gnrale, fit observer
+David en tachant de se remettre, taient assembls. Robespierre nous lut
+un discours dans lequel j'entendis prononcer mon nom. Je crus que
+c'tait une plaisanterie, et je vous assure que je ne fus pas peu
+surpris le lendemain lorsque je l'entendis profrer de nouveau cette
+tribune. Enfin, citoyens, je vous assure qu'il me faisait plutt la cour
+qu'on ne peut dire que je la lui aie faite.
+
+Plus d'une attaque fut encore dirige contre David, et il ne fallut rien
+moins que les efforts runis de Legendre et de Thibaudeau, en cette
+occasion, pour dcider l'assemble renvoyer cette affaire aux comits
+runis de salut public, de sret gnrale et de lgislation. On sait
+combien quelques jours, quelques heures mme, gagns dans une crise
+rvolutionnaire, peuvent apporter de changement dans la disposition des
+esprits. La vie de David n'tait plus en danger.
+
+Cependant, le 15 thermidor, David, sur le rapport des trois comits, fut
+provisoirement mis en tat d'arrestation. Il demeura quatre mois,
+jusqu'au 7 nivse an III, jour o Merlin de Douai dclara, au nom des
+trois comits, qu'il n'y avait pas lieu examen. Le lendemain de ce
+jour, les lves de David firent parvenir la Convention une lettre par
+laquelle ils demandaient que leur matre ft mis en libert, ce que
+l'assemble dcrta en ajoutant, sur la demande d'un reprsentant, que
+David rentrerait dans le sein de la Convention.
+
+L, David fut encore tmoin d'un fait pnible pour lui, car il le blessa
+ la fois comme reprsentant et comme artiste. Le 20 pluvise an III (8
+fvrier 1795), la Convention dcrta que les honneurs du Panthon ne
+seraient plus dcerns aucun citoyen, ni son buste plac dans la
+Convention nationale et dans les lieux publics que dix ans aprs sa
+mort, et rapporta tout dcret dont les dispositions taient contraires
+celui-ci. Le lendemain donc, l'ouverture de la sance, on enleva de la
+salle les bustes de Marat, de Lepelletier, de Dampierre et de Beauvais,
+ainsi que les deux tableaux de David reprsentant la mort de Lepelletier
+et celle de Marat. On n'y laissa que le buste de Brutus.
+
+Cinq mois aprs que David eut t rendu la libert, il la perdit de
+nouveau. Les deux premiers jours de prairial an III (20 et 21 mai 1795)
+sont rests clbres dans les fastes de la rvolution franaise.
+Quelques reprsentants rpublicains dits _terroristes_, la tte
+desquels tait Romme, formrent une espce de conspiration qu'ils firent
+excuter par la populace. La foule ayant rencontr le reprsentant
+Ferraud l'assassina et porta sa tte au bout d'une pique jusque dans la
+salle de la Convention. On sait les ignominies de cette journe et le
+courage que montra le prsident Boissy-d'Anglas. Mais, outre les dputs
+qui furent dcrts d'accusation comme fauteurs de ce complot, il y en
+eut plusieurs autres qui, sans tre accuss aussi prcisment d'avoir
+pris part la rvolte contre la Convention nationale, furent compris
+sur la liste des prvenus. David fut de ce nombre, et consquemment mis
+en prison. Le 9 prairial, il entra au Luxembourg o il demeura dtenu
+pendant trois mois. Le 4 fructidor suivant (21 aot 1795), on lui
+accorda la permission de revenir chez lui sous la surveillance d'un
+garde, et enfin ce ne fut qu' la faveur de l'amnistie publie le 4
+brumaire an IV, lors de l'tablissement du gouvernement du Directoire,
+que la libert lui fut entirement rendue.
+
+L se termine la carrire lgislative de David. Depuis, il ne prit plus
+de part active la politique, si ce n'est en 1815, en signant les actes
+additionnels de la constitution de l'empire, lorsque Napolon revint de
+l'le d'Elbe. Un fait touchant pourra seul attnuer la teinte sombre de
+ce rcit. On n'a point oubli sans doute que David tait mari, depuis
+1783, avec la fille de Pcoul, dont il avait eu deux fils et deux
+filles. peine les premiers troubles de la rvolution eurent-ils
+clat, que la diffrence des opinions politiques se fit sentir entre
+les deux poux. Jusqu'aux jours qui prcdrent la mort de Louis XVI,
+des concessions mutuelles entretinrent une apparence d'harmonie entre
+eux, mais elle se dissipa bientt. La femme de David, qui la
+rvolution faisait horreur, quitta son mari, lui laissant ses deux fils
+et emmenant avec elle ses deux filles. Mais, aprs la chute de
+Robespierre, cette femme ne sut pas plus tt les malheurs de son mari,
+qu'elle alla aussitt s'tablir dans sa prison, et, depuis ce moment
+jusqu' la mort de David, en 1825, non-seulement elle ne l'a plus
+quitt, mais elle n'a pas cess de lui montrer un attachement
+inaltrable jusque dans son exil.
+
+Il est temps de terminer ce chapitre et d'en tirer les conclusions qui
+rsultent de ce qu'il renferme. L'imagination remplie des histoires et
+des usages de l'antiquit, David, ainsi que la plupart des hommes
+clairs qui assistrent au commencement de la rvolution, en 1789, fut
+entran par un instinct vague imiter tout ce qu'il ne savait que
+trs-imparfaitement _des rpubliques_ anciennes. Ses tableaux des
+_Horaces_ et de _Brutus_, fruits de cette instruction indigeste,
+concoururent rpandre ce got et ces ides. Mais aussitt que les
+principes rpublicains prvalurent, le dsir de reprsenter des scnes
+contemporaines s'empara de son esprit. De 1792 1793, il fit
+successivement le _Serment du Jeu de Paume_, _Lepelletier de
+Saint-Fargeau_, _Marat_ et le jeune _Barra_, quatre compositions o la
+simplicit de l'invention et du faire sont toujours plus frappantes
+mesure que l'artiste, plus occup de l'importance politique des sujets
+qu'il traite, parat l'tre moins de l'art lui-mme. videmment, il y a
+eu chez David, cette poque, un retour la navet qui a t d'autant
+plus marqu, qu'il n'a pas t provoqu par un systme prconu. Le
+_jeune tambour_, mourant en portant la cocarde tricolore son coeur, est
+en particulier un morceau dlicieux.
+
+Quant la doctrine qu'il a professe sur les arts, et dont on peut
+chercher l'ensemble dans les divers discours prononcs par lui la
+Convention, elle est toute thorique; mais elle a cela de particulier
+qu'elle se rapproche de toutes les doctrines dogmatiques que quelques
+philosophes de l'antiquit, et surtout les corps ecclsiastiques ou
+sacerdotaux des temps modernes, ont cherch tablir. L'art, dans ce
+cas, n'est plus un but, mais un moyen, l'art ne doit tre employ qu'au
+profit de certaines ides et pour affermir et faire triompher un systme
+dtermin. Dans les discours de David, l'art n'est donc prsent que
+comme une des branches de l'instruction publique propre, dans sa sphre
+d'activit, propager les ides morales et politiques que l'on jugeait
+ propos d'inculquer dans les esprits. Cette ide de l'unit d'action
+vers un mme but n'est pas nouvelle; elle a t mise en pratique avec la
+dernire rigueur par des peuples fort anciens, tels que ceux de l'Inde
+et de l'gypte, sous l'empire des collges de prtres. Et dans la Grce
+mme, quoique ces doctrines fussent bien moins strictement observes,
+elles y ont toujours t recommandes par les plus grands philosophes.
+On sait jusqu'o la svrit des principes noncs par Platon, dans son
+livre de la _Rpublique_, a conduit ce philosophe, qui voulait que l'on
+dfendit la lecture des potes, sans en excepter Homre.
+
+Quelque inattendue, quelque bizarre mme que puisse paratre la
+comparaison que le sujet nous conduit tablir entre David et Platon,
+il faut reconnatre cependant que ces deux hommes, malgr la diffrence
+de leur gnie, et celle des temps o ils ont vcu, ayant chacun adopt
+volontairement un principe qu'ils regardaient comme inattaquable, en ont
+dduit logiquement, une une, toutes les consquences qui en drivent.
+De l un dogmatisme inflexible; de l l'anathme contre tout ce qui tend
+ branler ou dtruire ce principe; de l enfin, en morale, en
+politique et jusque dans les arts, des lois fixes, immuables, d'aprs
+lesquelles tous les sentiments, toutes les actions, toutes les
+productions de l'esprit mme sont en quelque sorte rgles d'avance.
+
+Au berceau du christianisme, pendant le moyen ge et jusqu' l'aurore de
+la renaissance, on vit tous les grands esprits s'puiser en efforts pour
+arriver cette unit d'action par les sciences, les lettres, les arts
+et la morale runis. Mais, bien que la puissance de l'glise catholique
+garantit mieux que la philosophie des anciens l'unit des travaux des
+hommes, l'exprience a prouv que cette unit d'action des facults
+humaines est, sinon entirement chimrique, au moins de peu de dure.
+Pour l'tablir, il faut le double concours de la domination sacerdotale
+et de la tyrannie politique, comme l'Inde et l'gypte en fournissent des
+exemples. En Grce et Rome, o l'unit n'tait recommande que comme
+une vrit philosophique, elle n'a jamais jet de profondes racines;
+depuis le XIe sicle jusqu'au XIVe de l're moderne, l'unit s'tablit
+en Europe avec plus de force, parce que les institutions religieuses et
+la forme des gouvernements la protgeaient. Depuis 1520 jusqu' 1789,
+elle fut entirement dtruite, il faut en convenir; mais que pouvait
+faire pour la rtablir une rpublique sanglante comme celle de
+Robespierre, et qui n'avait aucune chance de dure?
+
+Aussi, aprs la chute de Robespierre, lorsque David, jet en prison, eut
+achev son triste rve, revint-il de toutes les illusions qu'il s'tait
+faites sur la politique et mme sur son art. Pendant sa dtention au
+Luxembourg, aprs la journe du 1er prairial, et lorsque sa femme vint
+si gnreusement partager sa captivit, il oublia toutes les grandes
+thories qu'il avait dveloppes la tribune. Des croises de sa
+prison, il peignit les arbres du jardin, et fit le seul paysage qu'il
+ait jamais excut. Au bas de plusieurs de ses dessins tracs la
+plume, on lit ces mots: _L. David faciebat in vinculis_. C'est dans ce
+temps de captivit qu'il composa aussi un _Homre_ rcitant ses vers aux
+habitants d'une ville, tandis que ceux-ci lui offrent de la nourriture,
+ouvrage plein de charme; et enfin, c'est au Luxembourg qu'il conut et
+dessina l'esquisse de son tableau des _Sabines_.
+
+Tout semble faire croire que les tableaux du _Serment du jeu de Paume_,
+de _Lepelletier_, de _Marat_ et de _Barra_, avaient t achevs par lui,
+comme son insu, pendant l'accs de sa fivre politique. Par la nature
+des sujets et mme par la manire dont ils sont peints, ils diffrent
+entirement de ce que cet artiste avait fait avant et de ce qu'il fit
+aprs. On pourrait presque comparer ces productions celles d'un
+somnambule qui a travaill sans s'en douter. Aussi ces quatre tableaux
+caractrisent-ils une phase importante, mais toute particulire du
+talent de David.
+
+Au Luxembourg lorsqu'il combinait la scne des _Sabines_, il faisait
+abstraction de ses quatre tableaux _rvolutionnaires_, et ses souvenirs
+de peinture le ramenaient aux _Horaces_. Peut-tre, disait-il, ai-je
+trop laiss voir dans cet ouvrage mes connaissances en anatomie. Dans
+celui des _Sabines_, je traiterai cette partie de l'art avec plus
+d'adresse et de got. _Ce tableau sera plus grec_. Ce fut sous
+l'influence de cette ide qu'il commena ce nouvel ouvrage lorsqu'il
+sortit de prison, au moment o le gouvernement du Directoire venait
+d'tre constitu.
+
+
+
+
+VII.
+
+L'ATELIER ET LE TABLEAU DES SABINES.
+
+1795-1800.
+
+
+Ceux-l seulement qui ont assist de grandes rvolutions peuvent
+savoir quel point les flux et reflux sont rapides et violents sur
+l'ocan politique au temps des temptes.
+
+La raction des ides en France depuis l'installation du Directoire (le
+4 brumaire an IV) jusqu'au trait de Campo-Formio, que Bonaparte fit
+ratifier ce gouvernement en frimaire an IV, est un des phnomnes
+moraux les plus curieux que l'on puisse recommander l'observation des
+hommes. Malgr les nombreux crits o l'on a cherch le faire
+connatre, les gnrations nouvelles n'en ont qu'une ide incomplte; et
+ce qui va suivre ne remplira tout au plus que quelques lacunes dans ce
+vaste tableau qui reste encore faire.
+
+Depuis la chute de Robespierre, l'action de son gouvernement terrible
+tait sans doute tempre; mais son impulsion primitive avait t si
+forte, qu'elle se fit sentir longtemps encore aprs le 9 thermidor. Les
+citoyens n'taient plus journellement effrays par les proscriptions et
+les supplices, mais dans les passions des hommes et dans les formes de
+la jurisprudence criminelle, il rgnait encore quelque chose de violent
+et d'arbitraire peu propre rassurer entirement les esprits.
+
+De toutes les mesures prises par le nouveau gouvernement pour calmer les
+partis, celle qui produisit le meilleur effet fut l'amnistie accorde
+pour tous les dlits commis pendant la rvolution, amnistie dont profita
+David. Toutefois la clause qui excluait du bnfice de cette loi les
+personnes ayant pris part la dernire conspiration, dont le dnoment
+avait t la journe du 13 vendmiaire, entretenait de vives inquitudes
+dans la nation. Beaucoup de citoyens, aprs cette affaire, prirent la
+fuite et furent condamns mort; et quoique peu de mois aprs les
+tribunaux institus pour les juger missent beaucoup de douceur dans les
+formes et offrissent aux condamns toute facilit pour se disculper et
+purger leur contumace, cependant la base de cette jurisprudence
+ressemblait trop celle sur laquelle avaient repos les oprations du
+tribunal rvolutionnaire, pour que l'on ne ft pas effray de l'abus que
+la mchancet ou les passions en pouvaient faire. Ces craintes taient
+d'ailleurs d'autant plus fondes que les intrigues des partisans de
+Robespierre d'un ct, et les tentatives sourdes des royalistes de
+l'autre, mettaient alors le gouvernement dans la ncessit de tenir sa
+disposition des moyens prompts et srs de rpression contre ces deux
+factions menaantes.
+
+De cet tat de choses il rsultait que chacun, assez tranquille sur le
+prsent, conservait des inquitudes continuelles sur l'avenir, et que
+dans l'incertitude de ce qui pourrait arriver, on se livrait avec une
+passion aveugle tout ce qui pouvait procurer pour le moment des
+distractions l'intelligence, l'esprit, et quelque plaisir aux sens.
+
+Cette disposition des esprits dura en France jusqu'au 18 brumaire an
+VIII, lorsque Bonaparte, aprs s'tre empar des rnes de l'tat,
+s'empara galement de l'activit de toutes les imaginations, pour la
+fixer sur la gloire militaire et la faire profiter ses vues.
+
+Mais revenons l'poque qui nous occupe, de l'an IV l'an VIII, de
+1795 1800. Cette existence prcaire de la nation, cette inquitude
+constante des esprits, causes par les efforts incessants du Directoire
+pour combattre alternativement les jacobins et les royalistes,
+entretenaient une activit extraordinaire dans toutes les intelligences.
+Pendant le cours de ces cinq annes, l'esprit humain a t plus excit
+peut-tre que dans aucun temps, sans en excepter mme celui de la
+renaissance. On avait oubli les jours sanglants de 93, et, dans
+l'espce d'enivrement caus par la certitude de ne plus tre expos
+mourir le lendemain sur l'chafaud, on se livrait aux illusions les plus
+flatteuses. Les premiers jours et les premires esprances de la
+rvolution de 1789 se reproduisaient aux imaginations dans toute leur
+puret, dans toute leur force, et les gnrations nouvelles
+accueillaient encore une fois l'espoir d'une rgnration complte dans
+tout ce qui constitue la socit.
+
+Les progrs extraordinaires des sciences semblaient ouvrir une carrire
+nouvelle l'homme. En mourant, l'infortun Lavoisier avait lgu au
+monde la science de la chimie; victime galement de la rvolution,
+Bailly avait rendu presque populaire l'astronomie, dont Laplace devait
+bientt faire connatre le mcanisme et les lois. Desault, mais surtout
+Bichat, donnaient aux tudes anatomiques une porte qu'elles n'avaient
+point encore eue, et enfin Cuvier, le savant du sicle, rvlait la
+France et l'Europe une science nouvelle, puisqu'elle n'avait t
+entrevue et tudie jusqu' lui que par quelques savants inconnus ou
+trop timides[35].
+
+Les lettres semblaient devoir prendre aussi une direction toute
+nouvelle. Le contact de nos armes avec les populations de l'Allemagne
+et de l'Italie, avait familiaris les Franais avec les idiomes de leurs
+ennemis. On tudiait, on admirait mme la rforme thtrale qu'avait
+introduite Alfieri; on traduisait les posies de Klopstock, les drames
+de Shiller et de Kotzebue, le _Werther_ de Gothe, et l'on se plaisait
+comparer les posies d'Homre avec celles d'Ossian. Les traductions de
+Shakespeare taient lues avec une curiosit bienveillante, et dj on
+applaudissait aux efforts de Npomucne Lemercier, dont la tragdie
+d'_Agamemnon_ paraissait tre alors une innovation heureuse et propre
+favoriser la rgnration du thtre et des lettres en France.
+
+Dans ce concours d'efforts pour tout renouveler, ceux de David et de
+quelques-uns de ses lves, dj clbres dans les arts, taient sans
+doute, avec les travaux des savants, ce qu'il y avait de plus avanc
+dans la carrire nouvelle que croyait s'ouvrir l'esprit humain. Dj,
+depuis aot 1793, les anciennes acadmies, regardes comme le rceptacle
+de doctrines fausses ou errones, taient dtruites. Ds l'an III (5
+pluvise) on avait essay l'cole normale, au sein de laquelle devaient
+se former des instituteurs chargs de poser des rgles sres et de
+propager en France, d'une manire uniforme, le meilleur mode
+d'enseignement; en l'an IV (2 brumaire), on jetait les fondements de
+cette cole polytechnique, qui a servi de modle, dans toute l'Europe,
+des tablissements du mme genre; enfin, quelques mois aprs (germinal
+an IV) se tenait la premire sance de cet Institut national de France,
+dont la constitution encyclopdique tait le point de dpart de toutes
+les brillantes esprances intellectuelles dont on se berait alors.
+
+Ces institutions occupaient les esprits les plus graves, tandis que
+d'autres fondations essentiellement frivoles, et s'adressant
+particulirement aux sens, devaient servir de distractions la
+multitude. De ce nombre tait l'tablissement de sept ftes nationales
+par an; celles de la fondation de la Rpublique, de la Jeunesse au 10
+germinal; des poux, au 10 floral; de la Reconnaissance, au 10
+prairial; de l'Agriculture, au 10 messidor; de la Libert, aux 9 et 10
+thermidor; et des Vieillards, au 10 fructidor.
+
+Le nouveau gouvernement du Directoire, sans doute dans l'ide d'effacer
+tout souvenir du costume rvolutionnaire, si hideux et si dsordonn,
+dcrta pour les reprsentants du peuple, pour les membres du tribunal
+et du conseil des anciens, un costume qui se rapprochait autant que
+possible de la forme antique, afin de satisfaire et de flatter mme le
+got qui rgnait alors.
+
+Enfin les cinq membres du Directoire s'assirent sur des chaises curules,
+s'environnrent de draperies l'antique, et au moyen de ces
+dcorations, tant soit peu thtrales, ramenrent les esprits
+supporter l'ide d'une cour assez peu splendide pour ne pas effaroucher
+les rpublicains non jacobins, mais propre rassurer les royalistes las
+de vivre en exil.
+
+Ces ftes annuelles, ftes passablement paennes, se clbraient au
+Champ-de-Mars, ou dans les grands carrs des Champs-lyses. On levait
+l des autels antiques et des temples copis d'aprs ceux de Pstum. On
+y voyait des processions de figurants et de figurantes de l'Opra,
+habills en prtres et en prtresses de l'antiquit, brlant de la
+poix-rsine au lieu d'encens, et entonnant les choeurs d'_Iphignie en
+Tauride_ et le _Chant du dpart_. Ces crmonies, toutes ridicules
+qu'elles nous paraissent aujourd'hui et qu'elles taient en effet, ne
+laissrent pas cependant de produire une influence salutaire; et si,
+depuis l'effroyable accs d'athisme qui s'empara des esprits de 1789
+1792, on passe successivement de la fte de l'tre suprme en messidor
+an III, ces processions paennes des Champs-lyses, pour arriver au
+prtendu culte des thophilanthropes, fond par La Rveillre-Lepeaux,
+on pourra reconnatre la trace du biais que prenait instinctivement
+l'esprit de la nation et mme celui des hommes qui la gouvernaient alors
+pour revenir au culte catholique, auquel Bonaparte rendit les glises
+son avnement au consulat.
+
+Si le temps de Robespierre peut tre compar un accs de fureur, les
+cinq annes du gouvernement du Directoire doivent passer pour un temps
+d'ivresse. Mais ce qui lui donna un clat particulier, ce qui en a fait
+une poque mmorable, en imprimant une nergie et une audace infinie aux
+esprances des savants, des crivains et des artistes de ce temps, c'est
+la marche victorieuse de nos armes, et surtout la savante intrpidit
+avec laquelle un jeune soldat peine sorti de l'adolescence, Bonaparte,
+g de vingt six ans, conquit l'Italie et fora bientt aprs
+l'Allemagne d'accepter la paix et de reconnatre la rpublique
+franaise.
+
+Quelque grande que puisse tre aujourd'hui l'admiration pour la campagne
+de l'an VI, il faut avoir vcu en 1793, et sous le poids de la tyrannie
+de Robespierre, pour savoir, au juste, quel baume bienfaisant
+rpandirent sur le coeur fltri des Franais les victoires de Bonaparte
+en Italie. La joie que ce grand vnement causa tenait du vertige; et
+l'on ne doit pas s'tonner si toutes les esprances intellectuelles et
+le besoin imprieux de se dbarrasser de tant de tristes souvenirs,
+venant se combiner avec des succs qui donnaient tout coup tant de
+force et d'clat la patrie, jetrent les Franais dans un tat voisin
+de la folie.
+
+Les illusions que l'on se fit alors prirent d'autant plus de
+consistance, que plusieurs autres vnements politiques contriburent
+donner de la scurit aux esprits. Un grand nombre d'migrs, parmi
+lesquels il faut compter Talleyrand, qui n'a jamais rien hasard qu'
+propos, taient rentrs en France ds le mois de fructidor an III; en
+nivse an IV, on changea Madame, fille de Louis XVI, contre les membres
+de la Convention livrs l'Autriche par Dumouriez; et le gnral Hoche
+avait presque pacifi la Vende dans cette mme anne, pendant que
+Bonaparte ouvrait sa prodigieuse campagne d'Italie.
+
+Tel tait peu prs l'tat politique et moral de la France, lorsque
+David, sorti de sa captivit et ayant renonc l'ide de prendre part
+au gouvernement de son pays, s'enferma sagement dans son atelier, pour
+excuter son tableau des _Sabines_. Les commencements de cet ouvrage
+furent lents et pnibles. Dans la premire esquisse trace par le
+matre, tous ses personnages taient vtus; ce fut en rflchissant au
+parti que les anciens Grecs et les artistes de la renaissance avaient
+pris de traiter le nu et de poursuivie le beau visible, qu'il refondit
+sa composition telle qu'il l'a peinte.
+
+Lorsque tienne fut admis au nombre des lves de David, ce tableau
+tait non-seulement entirement bauch, mais les personnages de Tatius
+et de la femme genoux et exposant ses enfants, avaient dj t
+repeints. C'tait parmi les lves un grand sujet de curiosit que de
+savoir quel point en tait l'ouvrage du matre, et chacun briguait la
+faveur d'tre admis le voir. Comme tous ses condisciples, tienne
+attendait impatiemment cette faveur; elle lui fut accorde beaucoup plus
+tt qu' la plupart d'entre eux. D'abord les vers composs en l'honneur
+de David l'avaient mis en rapport immdiat avec celui-ci; puis il tait
+assez li avec Alexandre, qui devait sa clinerie sournoise le rle de
+complaisant auprs du matre. Enfin, tienne, plus g d'un an que le
+fils de David, avait form avec ce jeune homme une amiti qui avait pour
+lien la communaut de leur amour et de leur tude de la langue grecque.
+Il fut donc assez facile tienne d'obtenir la permission de pntrer
+dans l'atelier des _Sabines_.
+
+Cet atelier se trouvait pratiqu dans les combles de la partie du Louvre
+qui fait face au pont des Arts, et l'on y montait par l'escalier du
+guichet de ce mme ct. Il tait cinq heures du soir, en t, lorsque
+tienne y pntra pour la premire fois. David achevait de tracer au
+crayon la jeune femme qui monte sur une pierre pour montrer son enfant,
+et Pierre Franque, l'un de ces deux frres qui avaient t confis
+David par l'Assemble constituante, bauchait la draperie du soldat
+mort, gisant la droite de la composition.
+
+La lumire venait de trs haut, et l'heure dj avance du jour donnait
+au tableau une teinte mystrieuse trs-favorable son effet. La faveur
+d'tre admis dans cet atelier, le respect qu'inspirait le matre et
+l'motion profonde qu'prouva tienne la vue de cette figure de
+Tatius, dont l'imitation lui parut parfaite, firent battre si fortement
+son coeur qu'il demeura muet. David s'en aperut et adressa quelques mots
+obligeants au jeune lve, de manire lui faire sentir que son silence
+tait favorablement interprt. Aprs que le matre eut indiqu Pierre
+quelques prcautions prendre pour terminer l'bauche commence, il se
+retira en laissant Alexandre, Pierre et tienne libres d'observer son
+tableau tout l'aise.
+
+L taient les deux esquisses prparatoires; celle o les personnages
+sont vtus et l'autre o ils sont nus. Pierre, on doit s'en souvenir,
+tait l'un des plus chauds partisans des opinions de Maurice; aussi
+fit-il ressortir la supriorit de la seconde composition sur la
+premire, et il donna mme entendre que les conseils de Maurice son
+matre, pour adopter le systme de nudit des Grecs, n'avaient pas t
+sans influence sur la dcision de David ce sujet.
+
+Le lendemain, l'atelier des lves, c'tait qui interrogerait _le
+petit d'en haut_ sur le tableau des _Sabines_, et lorsque tienne parla
+dans sa famille et aux amis de ses parents du nouveau tableau que
+faisait David, on l'couta comme on et cout un voyageur de retour de
+l'Inde ou de la Chine.
+
+ cette poque o l'migration retenait encore beaucoup de grandes
+familles hors de France, et o les personnes titres qui s'taient fait
+rayer de la liste des migrs affectaient d'tre plus simples dans leurs
+manires que celles qui n'avaient pas quitt la France, l'aristocratie
+se composait des hommes de talent et des femmes remarquables par leur
+beaut. On se vantait alors de connatre Laplace, Cuvier, Bichat, N.
+Lemercier, M.-J. Chnier, David ou Mmes Tallien et Rcamier, comme on
+tirait vanit, quinze ans avant, de frquenter la cour et les grands.
+Aussi, la faveur qu'tienne avait reue de son matre ne laissa-t-elle
+pas que de lui donner une certaine importance. Mlle Sophie Gay[36],
+auteur de quelques romans, et qui se fit surtout connatre par la
+traduction du _Confessionnal des pnitents noirs_ d'Anne Radcliffe
+adressa la parole au jeune tienne lorsqu'elle sut qu'il avait vu les
+_Sabines_. Elle voulut voir de ses vers, l'invita venir chez elle,
+l'entretint sur ses tudes classiques, et aprs lui avoir donn des
+conseils sur l'art d'crire, elle lui prta ses livres et plusieurs
+numros de la _Dcade philosophique_, espce de revue trs-recherche
+cette poque.
+
+Grard, que son _Blisaire_ et le portrait de Mlle Brongniart avaient
+rendu clbre depuis l'exposition de 1795, travaillait alors sa
+_Psych_. Quoique extrmement pauvre, ce jeune artiste, fort de son
+mrite, dou d'une belle figure et d'un esprit remarquable, tait
+l'objet de cette bienveillance dont on environnait gnralement alors
+les hommes distingus. Cependant Grard, que tout le monde courtisait
+dj, accueillit aussi trs-gracieusement le _petit d'en haut_ favoris
+lui-mme par David.
+
+Depuis que Moreau, charg de la restauration de la salle du
+Thtre-Franais, avait t oblig de suspendre l'excution de son
+tableau de _Virginius_, et qu'tienne travaillait avec les lves de
+David, l'atelier des Horaces avait aussi t abandonn par Mme de
+Noailles, qui d'ailleurs, recherchant la direction d'un homme habile en
+peinture, tudiait et commenait mme peindre dans l'atelier de
+Grard.
+
+L'cole de David, comme on l'a vu plus haut, tait devenue, ds les
+premiers temps du Directoire, une espce de lieu d'asile o venaient se
+rfugier ceux des migrs, nobles ou chapps des armes, qui des
+dispositions relles ou feintes pour la peinture donnaient accs prs du
+matre de l'art. Selon toute apparence, David accepta d'autant plus
+volontiers ce rle de protecteur envers une classe d'hommes qu'il avait
+poursuivie quelques annes avant d'une manire si rigoureuse, qu'il lui
+offrait naturellement une occasion de justifier les dernires paroles
+qu'il avait prononces la tribune, qu'il _s'attacherait aux principes
+et non pas aux hommes_.
+
+En somme, dans l'atelier de David comme dans le monde, les moeurs, le
+langage et les manires des sans-culottes furent peu peu combattus et
+bannis par le retour progressif des habitudes de politesse, dont la
+nouvelle aristocratie, compose des hommes de talent et de quelques
+femmes remarquables par leur esprit et leur beaut, sentait le besoin et
+donnait l'exemple.
+
+tienne eut mainte occasion d'observer cette marche rtroactive des
+moeurs. Mme de Noailles, chez qui l'amour des arts s'tait accru pendant
+qu'elle perfectionnait son talent pour la peinture, invita tienne
+venir chez elle peindre une tude, pour s'assurer, disait-elle, de celui
+des deux qui avait fait le plus de progrs. Le jeune artiste connaissait
+ peine la nouvelle socit qui s'tait forme, et, lorsqu'il reut
+cette offre, il fut plus flatt de l'invitation de son lgante
+condisciple qu'il ne pensa ce qu'il pourrait rencontrer et voir de
+nouveau chez elle. Quoique les parents d'tienne vcussent dans
+l'aisance, tout tait simple chez eux, et les manires comme les
+ameublements se sentaient des habitudes de la vieille bourgeoisie
+parisienne. Ce ne fut donc pas sans tonnement que le jeune peintre vit,
+en entrant dans les appartements de Mme de Noailles situs dans la rue
+la plus lgante de la Chausse-d'Antin, des tentures, des meubles qui
+lui rappelrent ceux dont l'atelier des Horaces tait dcor. Plusieurs
+tableaux de peintres vivants et clbres alors[37] achevaient de dcorer
+les diffrentes pices, o tout d'ailleurs indiquait le got de la
+matresse du logis pour les arts, et ses habitudes lgantes.
+
+La premire et la seconde sance de travail se passrent assez
+silencieusement, surmonter les difficults d'un ouvrage que l'on
+commence. Jusque-l, les tudes ne furent interrompues que par les repos
+du modle, par un djeuner dlicat que l'on apportait vers onze heures,
+et les conversations que provoquait Mme de Noailles sur le
+Thtre-Franais, sur les nouvelles tragdies que l'on attendait de N.
+Lemercier, ou sur l'effet que produiraient au Salon la _Psych_ de
+Grard et les _Sabines_ de David, quand ces ouvrages seraient exposs.
+
+Mais, vers le troisime jour, dans la pice qui servait d'atelier se
+trouva plac un fort beau piano de Pleyel, instrument dj bien connu
+des musiciens, mais que sa chret ne laissait encore pntrer que dans
+la maison des personnes tout la fois opulentes et curieuses des choses
+nouvelles. Garat va venir aujourd'hui, dit Mme de Noailles; aimez-vous
+la musique, tienne?--Oui, madame, beaucoup.--Tant mieux! car je
+craignais que vous ne me fissiez une querelle d'avoir consenti
+recevoir Garat ce matin pendant notre sance. Mais on ne l'a pas comme
+on veut, et les dames de Bellegarde m'ayant fait dire le jour et l'heure
+o elles pourront l'amener ici, je n'ai pas hsit les recevoir. Vous
+entendrez du reste un homme d'un grand talent, et je suis charme que
+votre got pour la musique vous mette mme d'apprcier son rare
+mrite[38].
+
+En effet, vers midi, une voiture s'arrta la porte de l'htel, et
+bientt entrrent dans l'atelier les deux dames de Bellegarde et Garat.
+Les trois jeunes dames s'accostrent, parlrent la fois et assez
+longtemps, puis Mme de Noailles leur prsenta tienne en leur disant,
+avec cette profusion de louanges dont les personnes de la socit n'ont
+peut-tre jamais plus abus qu' cette poque, que c'tait _un des
+premiers lves de David_ et sur lequel _ce grand matre_ fondait _les
+plus hautes esprances_. Le pauvre tienne, qui ne s'abusait nullement
+sur son mrite, devint muet et immobile comme une pierre en entendant
+l'aimable Mme de Noailles, si simple habituellement, prendre tout coup
+un ton si louangeur. Mais l'espce d'activit folle laquelle se
+livraient particulirement les dames de Bellegarde dtourna bientt son
+attention, car toutes deux, aussitt que Mme de Noailles eut indiqu le
+jeune artiste comme _lve de David_, vinrent vers tienne et, se
+penchant prs de lui pour voir son ouvrage, inondrent sa figure des
+longs cheveux qui s'chappaient de leurs coiffures.
+
+Mme de Bellegarde tait une brune extrmement jolie, trs-bien faite,
+mise avec toute l'lgance et la libert du costume des femmes en ce
+temps et qui profitait de sa jeunesse et de sa rputation de femme la
+mode pour vivre et s'exprimer comme bon lui semblait. Tandis que cette
+dame profitait du laisser aller des moeurs rpublicaines Paris, tout en
+affectant l'lgance de la cour que l'on avait dtruite, son mari,
+officier suprieur au service de l'Autriche, se battait contre les
+armes de la France, et devait, quelque temps aprs, succder Mlas
+comme gnral en chef en Italie.
+
+Pendant que les chevelures blonde et brune de ces deux dames entouraient
+tienne, Garat qui, outre la conscience de son mrite rel, avait encore
+la fatuit d'un homme de talent la mode, se regardait au miroir pour
+remonter son immense cravate tout en essayant sa voix. Il chanta
+ngligemment une ou deux romances, et la fin de chaque couplet fut
+accompagne d'un concert de louanges que le chanteur recevait avec assez
+d'impertinence. Les tudes de peinture furent, comme on le pense bien,
+troubles cette fois. Elles reprirent et s'achevrent les jours
+suivants; mais tienne, tout jeune et tout inexpriment qu'il tait
+alors, s'aperut bien, lorsqu'il parlait de cette semaine ses
+camarades, ses parents et leurs amis, que, depuis qu'il tait _lve
+de David_, que Grard l'avait bien reu, qu'il avait t invit par Mme
+de Noailles, o il avait vu et entendu Garat, et parl avec les dames de
+Bellegarde, on commenait le regarder comme un garon qui pourrait
+faire son chemin.
+
+Cependant le tableau des _Sabines_ avanait. Le Romulus, l'un des
+cuyers et quelques femmes de ce tableau taient peints, mais l'Hersilie
+restait encore inacheve. Il n'tait bruit parmi les artistes et mme
+dans le monde, qui s'intressait alors trs-vivement ce que faisaient
+Isabey, Girodet, Grard et David, que de la difficult, que l'auteur des
+_Sabines_ prouvait trouver un modle assez beau pour l'aider
+peindre son Hersilie. Mme de Noailles et les dames de Bellegarde furent
+prcisment admises voir l'ouvrage du grand artiste au moment o cette
+difficult l'arrtait. La belle figure et les grands cheveux noirs de
+Mme de Bellegarde le frapprent, et il exprima devant ces trois dames le
+regret de n'avoir pas eu sa disposition, pour peindre la tte de la
+femme genoux qui montre ses enfants, la figure de Mme de Bellegarde.
+Cette observation flatteuse, faite par un homme dont le talent excitait
+alors une admiration universelle, et adresse une jeune femme qui ne
+manquait pas de vanit, fut trs-bien prise par Mme de Bellegarde, qui
+en effet laissa retoucher d'aprs la sienne la tte de la femme
+genoux[39].
+
+Ce fait se rpandit dans la ville, mais en passant d'abord par tous les
+ateliers de peinture du Louvre, ce qui lui fit prendre un coloris un peu
+plus cru, mais absolument faux.
+
+Ce qu'il sera peut tre difficile de faire comprendre aujourd'hui, et ce
+qui est cependant trs-vrai, c'est que ces mauvaises plaisanteries
+d'atelier, loin de blesser les personnes qui en taient l'objet,
+flattaient au contraire leur vanit. Mme de Bellegarde en particulier
+tait si loin de s'en plaindre, qu'elle affectait de paratre au thtre
+avec ses grands cheveux noirs disposs peu prs comme David les a
+peints dans son tableau des _Sabines_. On tait si entt de tout ce qui
+se rapportait l'antiquit, que la complaisance des jeunes beauts
+grecques qui s'taient prsentes Apelles pour l'aider peindre sa
+Vnus paraissait une action louable, par cela seul qu'il s'agissait de
+l'_intrt des arts_.
+
+Cependant la raction ultra-rpublicaine suscite par Babeuf et son
+parti donnait de l'inquitude. On ne voyait pas tranquillement, surtout,
+s'ouvrir de nouveau dans Paris ces socits populaires, ces clubs,
+l'aide desquels, quelques annes auparavant, on avait si facilement
+perverti les ides de la multitude. L'une de ces assembles, la plus
+nombreuse et la plus violente, se tenait rue du Bac, dans l'glise
+dvaste de Saint-Thomas d'Aquin. Un jour qu'Alexandre avait dn avec
+la famille d'tienne, il invita son jeune camarade faire une promenade
+aprs le repas. tienne, naturellement peu dispos prendre cette
+distraction avec un homme taciturne, et dont on ne dbrouillait jamais
+facilement la pense, se vit cependant forc d'accepter l'invitation
+d'aprs l'avis de ses parents, qui s'imaginaient ne pouvoir mieux faire
+que de mettre leur fils sous la tutelle d'un homme plus g et plus
+expriment que lui. Les deux promeneurs se mirent en marche. Arriv aux
+Tuileries, Alexandre dit son jeune compagnon: Ah! j'oubliais que
+David m'a charg d'une commission auprs de Topino Le Brun: allons son
+atelier, il y sera sans doute encore. Or cet atelier de Topino tait
+l'glise ruine des Feuillants, o David avait laiss son tableau du
+_Jeu de Paume_ inachev. Topino y tait effectivement occup peindre
+son tableau de Gracchus, qu'il exposa au Louvre deux ans aprs.
+Alexandre s'entretint pendant quelques instants voix basse avec le
+peintre, qui dit en lui donnant la main: Je ne tarderai pas vous
+rejoindre. Les deux promeneurs se remirent en marche. Chemin faisant,
+Alexandre devint plus causeur que de coutume; il parlait de la
+rpublique, de la constitution de 1793 avec enthousiasme, regrettant ces
+belles ftes comme celle de l'tre suprme, o David, disait-il, avait
+su faire revivre le beau temps de la Grce antique. Tout en parlant
+ainsi, l'orateur avait fait traverser les Tuileries et le pont Royal
+tienne, pour s'engager dans la rue du Bac, qu'ils remontrent jusqu'
+Saint-Thomas d'Aquin. Voyons donc cela, dit Alexandre tienne, quand
+ils furent devant le portail de l'glise, o se tenait assemble une
+foule d'hommes prts y entrer. Outre l'ge relativement avanc
+d'Alexandre, cet homme singulier exerait par sa gravit une certaine
+influence sur tienne, qui, bien qu' regret, car il vit aussitt que
+c'tait une assemble populaire, se laissa entraner dans l'glise dj
+presque remplie. Alexandre pntra jusqu'au centre vide, o se promenait
+en long un jeune homme faisant les fonctions d'huissier ou de matre des
+crmonies. C'tait Dubois, cet lve de David clbre par son rudition
+dans les obscnits antiques et modernes et, de plus, rvolutionnaire
+ardent. peine tienne l'eut-il reconnu, que, faisant le rapprochement
+de cette rencontre avec la visite et les dernires paroles de Topino, il
+exprima Alexandre la ferme volont de se retirer du lieu o ils
+taient. Dubois insista pour les retenir, mais tienne tint bon et fora
+Alexandre de le suivre. En sortant, et aprs quelques minutes de
+silence, Alexandre n'pargna pas les paroles pour faire entendre
+tienne qu'il tait bien loin de partager les folles ides des gens
+qu'ils quittaient; que c'tait une pure curiosit qu'il avait voulu
+satisfaire en allant les entendre, appuyant surtout sur la
+recommandation qu'il fit son jeune compagnon de ne point en parler
+ses parents. Il n'en fut rien dit, en effet; mais ds ce moment tienne
+se dfia de la sincrit d'Alexandre, surtout lorsque quelque temps
+aprs (prairial an V), cet trange personnage vint exprimer avec
+affectation, au milieu de la famille d'tienne, la satisfaction que lui
+faisait prouver la condamnation de Babeuf. Il y aurait sans doute de
+l'injustice juger rigoureusement le caractre de cet homme
+indfinissable, fils naturel d'un prince allemand, entran de bonne
+heure dans l'migration, rentrant en France sous la protection du
+peintre David, ayant, comme on vient de le voir, des vellits de
+rpublicanisme, et plus tard, vivement attach au systme imprial de
+Napolon, mais l'abandonnant vers 1813 pour se joindre aux armes
+allies qui firent rentrer les Bourbons en France l'anne suivante, et
+obtenant sous la restauration je ne sais quel emploi dans l'Inde, o il
+a fait une espce de fortune dont il est venu jouir Paris jusqu' sa
+mort, vers 1842.
+
+Mais revenons la mmorable poque qui nous occupe. Ce tableau tant
+attendu, _les Sabines_, auquel les femmes les plus lgantes de Paris
+passaient pour avoir concouru, s'achevait; mais lentement, et l'on
+venait d'entrer dans l'an VI (1797-1798). Un personnage d'une haute
+importance allait donner une activit nouvelle cet amour de
+dissipation qui s'tait empar de Paris, et modifier encore une fois les
+ides du peintre David.
+
+Aprs une suite de victoires qu'il serait superflu d'numrer ici, le
+jeune Bonaparte, le gnral en chef de l'arme d'Italie, signe les
+prliminaires de la paix avec les plnipotentiaires de l'empereur
+d'Autriche (floral an V); six mois aprs (vendmiaire an VI), il
+conclut Campo-Formio, prs d'Udine, un trait de paix dfinitif avec
+les envoys du mme prince, et bientt (frimaire an VI) il apporte
+lui-mme Paris et prsente au Directoire la ratification de ce trait
+donne par l'empereur.
+
+Jusque-l les saturnales de ce temps avaient toujours paru extravagantes
+ ceux-mmes qui y prenaient la part la plus active; mais cette joie de
+tous les instants, ce dlire continuel, cette succession non interrompue
+de ftes de jour et de nuit et cette disposition permanente
+l'engouement, prirent tout coup un caractre d'opportunit et de
+grandeur, lorsque le gnral Bonaparte vint Paris dposer entre les
+mains des membres du Directoire les drapeaux des armes qu'il avait
+vaincues et le trait de paix qui semblait devoir assurer le repos de
+l'Europe. L'enthousiasme et la confiance qu'inspiraient sa fortune et
+ses talents taient tels ce moment, que tous les partis rattachrent
+leurs esprances diverses lui seul. Chacun d'eux se flatta d'attirer
+sa cause le jeune gnral, et ce concours d'esprances contraires donna
+naissance un concert unanime de louanges et d'admiration pour celui
+que chacun regardait d'avance comme son hros.
+
+Le Corps lgislatif lui donna dans les galeries du Musum une fte et un
+immense banquet, auxquels assistrent les membres du Directoire, les
+ministres, le corps diplomatique et les chefs des grandes
+administrations. Quelques jours aprs, le gnral Bonaparte fut nomm
+membre de l'Institut, et ds que ces honneurs publics lui eurent t
+rendus, tous ceux qui avaient ou qui crurent avoir assez d'importance
+Paris pour recevoir le hros du jour chez eux sollicitrent la faveur de
+le voir paratre au moins quelques minutes au milieu de leurs ftes. Ce
+qu'il y eut de bals o l'on attendit vainement l'arrive de Bonaparte
+jusqu' deux et trois heures du matin est incalculable. On ne peut se
+figurer l'espce d'enivrement qu'prouvaient ceux qui avaient pu le
+voir, et les tranges questions que leur adressaient ceux qui n'avaient
+pas joui de la mme faveur. Quelques jours aprs le banquet du Musum,
+tienne a entendu dire la belle Mme Mchin, qui y avait assist:
+_Enfin j'ai vu le gnral Bonaparte; je lui ai touch le coude!_
+
+De toute cette foule de gens qui s'enivraient du plaisir de voir cet
+homme, le parti auquel il plut davantage, quelques exceptions prs,
+fut celui des rpublicains dits _jacobins_. Par ses victoires, Bonaparte
+tait arriv arracher ce que l'on n'avait pu obtenir jusque-l, la
+reconnaissance de la rpublique par l'Autriche; et cet acte important
+semblait avec raison devoir garantir les hommes de Robespierre de toutes
+les rcriminations trop violentes que l'on aurait tent de faire contre
+eux. Bonaparte, d'ailleurs, avait donn quelques gages ce parti, et
+l'on savait que lorsqu'il rdigea les prliminaires de paix signs
+Tolentino, on avait eu assez de peine lui faire effacer certaines
+lignes o la rpublique franaise tait loue outre mesure[40].
+
+David fut un des premiers que Bonaparte fascina et l'un des hommes de la
+rvolution qui lui furent le plus dvous par la suite. Comme tout
+Paris, David avait cherch voir le gnral Bonaparte, et, en sa
+qualit de peintre, la puret des traits et la profondeur de physionomie
+du visage de cet homme l'avaient vivement frapp. On ne s'occupait plus
+de la vie rvolutionnaire de David; l'artiste faisait le tableau des
+_Sabines_, il avait rendu service beaucoup de monde; ses nombreux
+lves le vantaient partout, il tait de l'Institut, confrre du hros
+par consquent, et en position d'aller lui rendre visite. Mais ce
+n'tait pas seulement un motif de curiosit ou mme d'admiration qui le
+portait dsirer de voir Bonaparte; la reconnaissance, ce que l'on
+assure, y entrait pour beaucoup. Quelques mois avant la signature du
+trait de Campo-Formio, lorsque l'inquitude rgnait Paris, aux
+approches du 18 fructidor an V, et que le parti royaliste menaait les
+rpublicains ardents, Bonaparte, qui, alors gnral en chef de l'arme
+d'Italie, protgeait la cause de ces derniers, eut l'ide d'arracher
+David aux perscutions auxquelles il pouvait tre en butte s'il restait
+dans la capitale. On assura que Julien, un de ses aides de camp, fut
+charg de faire au peintre la proposition de venir au camp du gnral,
+pour peindre les batailles, et se soustraire par ce moyen au danger des
+agitations politiques. On ignore les raisons qu'a eues David de ne pas
+profiter de cette offre, mais il n'oublia pas la franchise et la
+gnrosit avec lesquelles elle lui avait t faite.
+
+Comme, malgr les efforts des artistes italiens et franais, il n'y
+avait encore ni une mdaille ni une gravure qui rappelassent fidlement
+les traits du hros pacificateur, David lui proposa de venir poser dans
+son atelier, s'offrant reproduire cette image que tout le monde
+dsirait connatre et possder. peine cette affaire parut-elle
+arrange, que David s'empressa de faire les prparatifs, ncessaires
+pour recevoir son modle et commencer son ouvrage. L'atelier des Horaces
+fut choisi pour les sances, et tienne et Alexandre furent chargs par
+leur matre de disposer convenablement l'estrade sur laquelle Bonaparte
+devait se placer. Tous ces arrangements taient termins depuis deux
+jours et le hros de la fte n'avait encore rien fait dire. David avait
+l'imagination monte au sujet de ce portrait, et, aprs avoir envoy
+plusieurs lettres au petit htel de la rue Chantereine, que l'on avait
+surnomme _rue de la Victoire_, il prit le parti d'aller lui-mme
+s'entendre avec Bonaparte. Celui-ci avait compltement oubli une
+promesse faite sans doute plutt par politesse qu'avec l'intention de la
+tenir; cependant il dit l'artiste qu'il pouvait compter sur lui pour
+le lendemain, et en effet il se rendit l'atelier des Horaces vers
+midi. Le bruit de sa venue au Louvre s'tait rpandu dans tous les
+ateliers, en sorte que matres et lves formrent une haie dans les
+corridors que Bonaparte parcourut avec les deux officiers qui
+l'accompagnaient. Ducis se prcipita tout essouffl dans l'atelier des
+Horaces o se tenait David avec Alexandre et tienne, et dit: _Voil le
+gnral Bonaparte!_ L'artiste alla au-devant du hros, qui, aprs avoir
+mont rapidement le petit escalier de bois, entra en tant son chapeau.
+Il tait vtu d'une simple redingote bleue collet, laquelle, se
+confondant avec le noir de sa cravate, faisait ressortir sa figure
+jauntre et maigre, mais qui paraissait alors d'autant plus belle que la
+disposition artificielle de la lumire en faisait ressortir les formes
+grandes et bien prononces. tienne voyait Bonaparte pour la premire
+fois; il fut frapp d'abord de sa jeunesse en pensant ce qu'il avait
+dj fait, mais un examen plus attentif lui fit observer dans la
+physionomie de cet homme une rserve singulire. Aprs les premires
+civilits entre lui et l'artiste, celui-ci s'entendit avec les deux
+officiers sur le costume militaire que l'on avait apport et qu'il
+s'agissait de faire revtir au modle, dont ses aides de camp eurent
+soin de ne pas dissimuler l'impatience. Pendant cette conversation qui,
+bien que tenue voix basse, pouvait tre parfaitement comprise,
+Bonaparte regarda successivement avec attention, mais sans laisser
+paratre sur son visage la moindre de ses impressions, les deux tableaux
+des _Horaces_ et du _Brutus_. Le seul sentiment qui pert sur sa
+physionomie tait une certaine impatience, comme celle que l'on prouve
+quand on sent que l'on dpense son temps inutilement.
+
+tienne se retira au moment o la sance commenait, lorsque Bonaparte
+monta sur l'estrade avec son costume de gnral, et il alla rejoindre
+ses camarades dans l'atelier des lves. David eut sans doute un
+pressentiment de ce qui devait lui arriver, car il mit en oeuvre tout ce
+qu'il avait d'habilet pratique, et acheva, dans cette sance de trois
+heures environ, l'bauche de la tte[41].
+
+Le lendemain de ce jour, bien que l'on connt les rsultats de la sance
+donne par Bonaparte, les lves attendaient avec impatience leur matre
+pour apprendre de lui-mme des dtails qui excitaient chez eux la plus
+vive curiosit. Vers deux heures, David vint au milieu d'eux, et
+s'avanant prs de la table du modle, au centre vide de l'atelier:
+Vous tes curieux, dit-il en souriant plus que de coutume et de manire
+ laisser voir la tumeur de sa mchoire suprieure, vous tes curieux de
+savoir ce qui s'est pass hier l-haut? Ah! je crois, (j'espre au
+moins!) que ce que j'ai fait hier sur ma toile n'est pas infrieur mes
+productions prcdentes... Vous verrez cela, vous verrez cela; mais
+quand j'aurai fini... Oh! mes amis quelle belle tte _il_ a! C'est pur,
+c'est grand, c'est beau comme l'antique! Le connaissez-vous? L'avez-vous
+vu?--Non, non, monsieur, s'crirent quelques-uns des lves.--Eh bien,
+continua le matre en prenant le porte-crayon des mains d'un jeune
+homme, attendez, attendez, je vais faire en sorte de vous en donner une
+ide... Taille-moi donc ce crayon-l un peu plus fin, dit-il
+brusquement un petit rapin qui l'coutait bouche bante; et il ajouta
+pendant qu'on s'empressait de lui obir: Ces maladroits de graveurs
+italiens et franais n'ont pas seulement eu l'esprit de faire une tte
+passable avec un profil qui donne une mdaille ou un came tout faits...
+Attendez, attendez, vous allez voir ce que c'est que ce profil-l! Et
+en disant ces mots, il monta sur la table du modle et dessina au crayon
+blanc, sur la muraille, le profil de Bonaparte, de la hauteur de quatre
+ cinq pouces.
+
+Pendant que chacun allait voir de prs le dessin qui excitait si
+vivement l'admiration et la curiosit des lves, David s'tendit en
+loges sur Bonaparte, sur ses prodigieux succs, et sur les esprances
+de bonheur qu'il ralisait dj pour son pays. Enfin, dit-il, mes amis,
+c'est un homme auquel on aurait lev des autels dans l'antiquit; oui,
+mes amis; oui, mes chers amis! _Bonaparte est mon hros!_
+
+Ce qui doit faire croire que ce sentiment chez David tait vrai, c'est
+qu'il a t durable. Cependant, ceux de ses lves les plus avancs en
+ge, et qui n'avaient pas perdu le souvenir du pass, ne purent
+s'empcher de sourire intrieurement, et mme de pardonner bien des
+carts d'imagination un homme qui se passionnait ainsi pour un gnral
+rpublicain dont l'influence politique et les manires avaient, dj
+cette poque, quelque chose de si puissant et de si absolu.
+
+Ce portrait resta inachev; et comme le temps et surtout la tte de
+Bonaparte taient gros d'un avenir immense, ce petit vnement n'eut de
+retentissement que dans l'cole du peintre David, qui se remit bientt
+travailler son tableau des _Sabines_.
+
+Durant les ftes qui furent donnes Bonaparte pendant son sjour
+Paris, il n'y eut personne qui ne ft, en le voyant, l'observation
+qu'tienne avait faite en se trouvant avec lui dans l'atelier des
+Horaces; on fut gnralement frapp de la rserve extraordinaire d'un
+homme de cet ge et parvenu sitt un tel degr de gloire. En effet,
+tandis que la foule le regardait comme arriv, lui se sentait seulement
+au point de dpart. Il est vrai qu'il ignorait absolument le but extrme
+qu'il dsirait atteindre; mais, peu curieux des honneurs qu'on lui
+prodiguait pour ce qu'il avait dj accompli, son imagination active,
+son ambition immense, roulaient les projets les plus gigantesques. Dans
+le cours des cinq mois qui s'coulrent entre le jour o il apporta la
+paix signe Paris, jusqu' celui (1er floral an VI) o il partit de
+Toulon pour aller en gypte, mille entreprises audacieuses et folles
+avaient occup cette tte, que le peintre David trouvait, non sans
+raison, si profondment expressive et si belle. Avant que le
+gouvernement se dcidt entreprendre l'expdition d'gypte, il avait
+t souvent question d'une descente en Angleterre, dont le hros
+d'Arcole devait diriger les oprations. Mais s'il fut rellement tent
+de conqurir l'gypte, ou si, comme on l'assure, le Directoire, fatigu
+de sa gloire et jaloux de sa popularit, le nomma gnral en chef de
+l'expdition d'Orient pour lui tendre un pige, ses envieux le servirent
+aussi bien que la fortune; car on avait peine appris le dbarquement
+des troupes franaises commandes par le gnral Bonaparte Alexandrie
+(13 messidor an VI), qu'un mois aprs, le 9 thermidor, et pour clbrer
+l'anniversaire de la chute de Robespierre, on fut oblig de faire faire
+une entre triomphale dans Paris tous les objets d'art recueillis et
+conquis en Italie la suite des victoires de Bonaparte, dont le nom se
+mlait dsormais tout.
+
+Cette fte laquelle, selon le got du temps, on donna toutes les
+apparences d'une crmonie antique, flatta singulirement l'amour-propre
+de la nation, et fit retentir avec plus d'enthousiasme et de
+reconnaissance encore le nom du jeune Bonaparte, qui tait sur le point
+de faire son entre dans la ville du Caire. Les objets d'art et de
+sciences, livres, manuscrits, statues antiques et tableaux conquis par
+l'arme d'Italie, avaient t dbarqus Charenton; et pendant les dix
+jours qui prcdrent leur entre Paris, une foule de curieux
+remontaient la Seine jusqu' ce village, pour considrer, sous toutes
+leurs faces, les caisses renfermant les trsors dus l'pe de
+Bonaparte. Obissant une inspiration gnreuse et pacifique, le
+gouvernement du Directoire avait saisi cette occasion d'ter la fte
+du 9 thermidor le caractre politique et haineux qu'elle avait conserv
+jusque-l, afin de ramener, autant qu'il tait possible, les coeurs
+franais la concorde par un sentiment commun, l'orgueil national. On
+rsolut donc de faire entrer triomphalement Paris, ce jour-l mme,
+toutes les caisses renfermant les manuscrits, les livres, les statues et
+les tableaux provenant de la bibliothque et des muses du Vatican. Ces
+caisses, tires des bateaux sur lesquels elles avaient travers une
+partie de la France depuis Marseille, furent places sur d'normes
+chariots attels de chevaux richement harnachs. ces richesses, on en
+avait ajout d'autres pour coordonner ce prcieux convoi et lui imprimer
+un caractre encyclopdique, ide qui dominait alors toutes les
+intelligences spculatives. L'ensemble de ce long cortge tait divis
+en quatre sections. En tte s'avanaient les caisses remplies de
+manuscrits et de livres; puis celles o l'on avait rassembl les
+produits minraux les plus curieux de l'Italie, et entre autres les
+fossiles de Vrone. Pour complter cette espce de muse d'histoire
+naturelle ambulant, venaient, portes sur des chars, des cages de fer
+renfermant des lions, des tigres et des panthres, au-dessus desquelles
+se balanaient d'normes branches de palmier, de caroubier et d'autres
+vgtaux exotiques rapports en France par les officiers de notre
+marine. Cette partie du cortge, symbolique ainsi que les autres,
+semblait indiquer que non-seulement aucune connaissance ne resterait
+dsormais trangre la France, mais qu'elle devait s'approprier et
+acclimater chez elle les diverses productions du globe.
+
+Venait ensuite une longue file de chariots portant les tableaux
+encaisss, sur lesquels on avait pris le soin d'indiquer les productions
+les plus clbres, telles que la _Transfiguration_ de Raphal, le
+_Christ_ de Titien, etc., etc., et, outre ces dsignations, on avait
+ajout encore des vers en l'honneur des grands artistes et de l'arme
+franaise.
+
+Enfin, sur des chars plus solides, plus lourds, suivaient les statues,
+les groupes en marbre: l'_Apollon du Belvdre_, les _Neuf Muses_,
+l'_Antinous_, trois ou quatre _Bacchus_, le _Laocoon_, le _Gladiateur_,
+et ce que la statuaire antique offrait alors de plus remarquable. Ces
+chars avec leurs charges prcieuses taient numrots et couverts en
+grande partie de branches de lauriers, de bouquets, de couronnes de
+fleurs et de drapeaux pris sur l'ennemi, auxquels taient attaches des
+inscriptions franaises, latines et grecques, faisant allusion aux
+divinits et aux personnages reprsents en sculpture, ou clbrant la
+gloire de l'arme et du gnral qui on devait ces prodigieuses
+richesses.
+
+Chacune de ces quatre divisions tait prcde de dtachements de
+cavalerie et d'infanterie avec tambours et musique en tte; puis les
+membres de l'Institut, correspondant aux quatre divisions, prs desquels
+se groupaient les savants et les artistes, derrire lesquels marchaient
+encore les acteurs des thtres lyriques chantant des hymnes
+d'allgresse, et clbrant les armes victorieuses de la France.
+
+Cet immense cortge, parti du quai bordant le jardin des Plantes,
+accompagn pendant son long trajet par une foule qui croissait
+incessamment, traversa tout Paris pour dfiler au Champ de Mars devant
+les cinq membres du Directoire, placs prs de l'autel de la patrie, et
+environns des ministres, des grands fonctionnaires civils, des
+gnraux, de la garnison et d'un concours immense de curieux venus pour
+assister l'une des ftes publiques o certainement l'enthousiasme fut
+le plus vif et le plus sincre. Il fut grand surtout, comme on peut le
+croire, parmi les artistes et chez tous ceux qui, regardant la France
+comme le centre d'o devait se rpandre une nouvelle science, une
+nouvelle vie intellectuelle, se flicitaient de voir arriver Paris les
+chefs-d'oeuvre d'art de la Grce et de l'Italie.
+
+Un seul homme eut une ide contraire et le courage de l'exprimer: ce fut
+David. Quelques jours aprs la fte au Champ de Mars, o l'on avait
+promen en triomphe les soixante ou quatre-vingts chariots sur lesquels
+taient emballs les statues et les tableaux, il manifesta ses lves
+runis l'atelier le regret qu'il prouvait de ce que ces objets d'arts
+avaient t enlevs l'Italie. Comme il ne s'tait exprim ce sujet
+que d'une manire gnrale, et sans motiver son opinion, ses paroles,
+rptes dans le public, furent interprtes d'une manire
+dsavantageuse, et les dtracteurs du grand artiste ne manqurent pas de
+dire qu'il ne tenait ce langage que par envie, et dans la crainte qu'une
+comparaison immdiate ne ft reconnatre l'infriorit de ses propres
+ouvrages. D'autres pensrent qu'une autre espce de jalousie lui
+inspirait ce sentiment, et qu'il voyait avec peine que ces brillants
+trophes eussent t gagns sous le gouvernement du Directoire plutt
+que sous celui de la Convention.
+
+tienne, qui David commenait montrer une confiance particulire, et
+qui n'avait pas t moins tonn que le public des regrets singuliers
+exprims par son matre, rsolut de le questionner ce sujet.
+
+Sachez bien, mon cher tienne, lui dit-il, que l'on n'aime pas
+naturellement les arts en France; c'est un got factice. Soyez certain,
+malgr le vif enthousiasme que l'on tmoigne ces jours-ci, que les
+chefs-d'oeuvre apports d'Italie ne seront bientt considrs que comme
+des richesses curieuses. La place qu'occupe un ouvrage, la distance que
+l'on parcourt pour l'aller admirer, contribuent singulirement faire
+valoir leur mrite, et les tableaux en particulier, qui taient
+l'ornement des glises, perdront une grande partie de leur charme et de
+leur effet quand ils ne seront plus la place pour laquelle ils ont t
+faits. La vue de ces chefs-d'oeuvre formera peut-tre des savants, des
+Winkelmann, mais des artistes, non.
+
+Ce discours fut loin de porter la conviction dans l'esprit d'tienne,
+qui, pensant que David, mcontent et dsabus depuis sa chute politique,
+reportait en ce moment cette mauvaise disposition d'esprit jusque sur
+les questions relatives l'avenir des arts, crut fermement que son
+matre se trompait. Mais l'exprience a parfaitement ralis ces
+craintes, et le sjour des chefs-d'oeuvre antiques et modernes en France
+n'a pas form un seul artiste remarquable dans l'intervalle de 1800
+1815.
+
+Le rsultat immdiat de leur arrive Paris a t la recrudescence de
+l'engouement inconcevable dont on tait dj pris pour la statuaire
+grecque. On publia la traduction du _Laocoon_ de Lessing; tous les
+critiques recherchrent quelles ont t les causes de la perfection de
+la sculpture antique et quels seraient les moyens d'y atteindre[42]; en
+architecture, les temples de l'gypte, de la grande Grce[43] et de la
+Sicile furent les seuls modles que l'on voult consulter; on ne
+feuilletait pas d'autre livre que les _Antiquits d'Athnes_, publies
+par Stuart; on en vint mme promptement mettre la plus simple
+composition tire d'un vase trusque, au-dessus des ouvrages
+nouvellement apports d'Italie. Toutes ces exagrations, professes et
+accrdites surtout par les _penseurs_ et les _primitifs_, que dirigeait
+Maurice, augmentrent prodigieusement et tout coup l'influence de
+cette secte. Toutes les coles tenues dans le Louvre s'en ressentirent,
+et celle de David la premire. Le matre lui-mme ne fut pas pargn:
+_les Sabines_, mme avant d'tre acheves, furent critiques avec
+amertume par les _penseurs_, qui ne tardrent pas signaler cet ouvrage
+comme fort peu avanc par son style moderne. C'est alors qu'eut lieu,
+entre le matre et ceux de ses lves dits _primitifs_, cette scission
+dont il a dj t parl. David devint plus circonspect sur le choix de
+ceux qu'il laissait pntrer dans son atelier; il remercia de ses soins
+Pierre Franque, dont les opinions avaient t compltement modifies par
+celles de Maurice, et il acheva son tableau dans le silence et la
+solitude, aid seulement par un de ses lves, trs-habile praticien,
+Langlois.
+
+Aucune circonstance remarquable n'accompagna les derniers soins qu'il
+donna cet ouvrage si longtemps attendu par les artistes et le public,
+et l'on ne s'en proccupa de nouveau que quand il fut offert au jugement
+du public.
+
+Un vnement artistique, se rattachant la politique, suspendit pour
+quelque temps la curiosit que l'ouvrage de David faisait natre. La
+raction du parti royaliste contre la rvolution agissait sourdement,
+mais avec force. Le nombre des migrs rentrs tait dj considrable,
+et la plupart de ces amnistis avaient assez d'influence personnelle
+pour agir sur l'opinion publique. Dans le monde, les migrs taient
+devenus l'objet d'un vif intrt, qui, ainsi qu'il arrive ordinairement
+ Paris, dgnra bientt en mode. Un tableau qui figura l'exposition
+ouverte le 18 aot 1799 dtermina cet engouement.
+
+Trois ans auparavant, P. Gurin, lve de Regnault, chef de l'une des
+coles rivales de celle de David, avait remport le grand prix de
+peinture, et le mrite de l'ouvrage couronn avait fait concevoir de
+hautes esprances du laurat. En effet, en 1799, P. Gurin exposa la
+scne de _Marcus Sextus_ revenant d'exil, trouvant sa femme morte et sa
+fille plonge dans la douleur. La pantomime de ce tableau est
+dramatique; et, bien que son excution manque de soudainet et
+d'nergie, cet ouvrage fut accueilli par le public avec des
+applaudissements dont aucun succs obtenu depuis ne peut donner l'ide.
+Dans les malheurs de l'exil _Marcus Sextus_ on vit ceux des migrs, et
+toutes les classes de la socit sans exception suivirent l'impulsion
+donne, et admirrent galement l'ouvrage et l'intention prsume du
+jeune artiste.
+
+Non-seulement le tableau fut constamment environn d'une foule immense
+pendant les trois mois d'exposition, mais le peintre fut l'objet d'une
+suite d'ovations et de triomphes qui faillirent ruiner le peu de sant
+qu'il avait. Outre les invitations qui lui furent faites par l'ancienne
+aristocratie, par les banquiers, par les personnes la mode, et mme
+par les fonctionnaires de l'tat, tous les thtres lui offrirent ses
+entres gratuites, et Gurin ne paraissait jamais dans un de ces lieux
+publics sans tre couvert d'applaudissements son entre et pendant les
+entr'actes. Pour tre juste, il faut ajouter la louange de cet homme
+plein de sens, de modestie et de talent, qu'il ne se mprit point sur la
+cause de ce succs extraordinaire, et qu'il ne le considra que comme un
+engagement sacr qu'il avait pris avec le public de redoubler d'efforts
+pour justifier la bonne opinion que l'on avait de lui[44].
+
+Naturellement les artistes qui n'aimaient point David et son cole ne
+virent pas sans plaisir surgir un peintre dont la gloire semblait devoir
+contre-balancer, clipser mme celle du matre universellement admir
+jusque-l; mais le succs de Gurin ne porta aucune atteinte la
+rputation de David, et quelques mois taient peine couls depuis
+l'apparition clatante du _Marcus Sextus_, que le tableau des _Sabines_,
+expos dans une des salles du Louvre (nivse an VIII), fit renatre plus
+vif que jamais l'intrt qu'il avait prcdemment excit.
+
+Le mode d'exposition adopt par David parut une innovation bien plus
+extraordinaire que l'ide de prsenter ses personnages nus. L'artiste,
+ayant entendu parler des _exhibitions_ telles qu'elles se pratiquent en
+Angleterre, c'est--dire en faisant payer un prix d'entre la porte,
+rsolut de faire l'essai de cette mthode en France. Il ne fallut rien
+moins que la grande clbrit dont jouissait David et la curiosit
+extrme que faisait natre son nouvel ouvrage, pour que l'on se
+conformt un usage qui rpugne toutes les habitudes franaises. Bien
+que l'on se soumit ce mode d'exposition, puisqu'il rapporta vingt
+mille francs, on le blma gnralement, et depuis, aucun artiste n'a os
+y recourir de nouveau.
+
+Voici les motifs qui avaient engag David courir cette chance: depuis
+le tableau des _Horaces_ et celui de _Brutus_, pays trois mille francs
+chacun, et si l'on excepte quelques portraits, l'artiste n'avait tir
+aucun profit de son pinceau[45]. Le temps de l'orage rvolutionnaire
+avait donc t dsastreux pour sa fortune et mme pour celle de sa
+femme, qui avait reu ses revenus en assignats. On peut donc dire qu'il
+avait raison de profiter de sa grande clbrit de peintre qui ne lui
+avait gure rapport jusque-l que des louanges. En outre, David savait,
+par exprience, qu' cette poque tous ses confrres, ne trouvaient
+aucune occasion de se faire payer de leurs travaux; et il pensait qu'en
+prenant sous sa responsabilit l'essai si peu populaire de faire payer
+pour montrer son ouvrage, il assurait, en cas de russite, une ressource
+nouvelle aux peintres qui suivraient son exemple.
+
+Le got des ouvrages antiques, des recherches sur les moeurs des Grecs et
+enfin la vue des statues apportes d'Italie, avaient tellement prpar
+les esprits aux diffrences qui existent entre les habitudes des anciens
+et celles des nations modernes, que les nudits du tableau des
+_Sabines_, beaucoup plus choquantes qu'elles ne le sont aujourd'hui, ne
+produisirent pas un trs-grand effet. Les chevaux sans bride
+contrarirent bien les ides de la plupart des spectateurs, mais ils
+s'accordrent pour admirer le Tatius, le gnral de la cavalerie
+remettant son pe dans le fourreau, et l'homme mort renvers terre.
+La femme brune aux grands cheveux, qui rappelle Mme de Bellegarde, celle
+qui montre son fils et le groupe des enfants, fixrent vivement aussi
+l'attention du public.
+
+Quant au Romulus, que l'on trouva roide et froid, il ne fut remarqu que
+par les artistes, ainsi que les deux cuyers des principaux personnages.
+C'tait cependant sur ces figures et sur l'Hersilie que l'artiste avait
+cherch donner l'empreinte la plus forte et la plus pure du got qu'il
+avait puis dans les ouvrages de l'antiquit. En effet, les artistes lui
+surent gr des efforts qu'il avait tents dans cette partie de son
+ouvrage, mais la masse du public montra sa prfrence pour tout ce qui y
+est imit plus simplement et dont l'expression est plus dramatique.
+
+ l'exception du _Socrate_, tous les tableaux de David avaient t
+critiqus sous le rapport de la composition, celle des _Sabines_ le fut
+plus encore que les prcdentes. La plupart de ceux qui venaient voir ce
+dernier tableau s'attendaient y trouver l'_enlvement des Sabines_, ce
+qui nuisit singulirement l'intelligence de la scne que David a
+choisie, o les Sabines, devenues mres, prsentent leurs enfants aux
+soldats de Romulus et de Tatius, pour arrter le diffrend qui s'est
+lev entre ces deux chefs et leurs nations. La partie dramatique des
+_Sabines_, assez vague effectivement, produisit donc peu d'effet, et ce
+fut le naturel souvent exquis avec lequel plusieurs personnages sont
+rendus qui fixrent l'attention et ravirent tous les suffrages.
+
+Les critiques ne furent point pargnes David par ceux des artistes
+qui, en raison de leur ge, de leurs opinions politiques et de leur
+attachement l'institution et aux doctrines de l'ancienne Acadmie,
+dtruite par la rvolution, blmaient de bonne foi ce nouveau mode de
+l'art de la peinture. Ils n'taient pas fchs de se venger d'un homme
+dont ils avaient justement se plaindre, et qui avait ruin
+l'institution qui leur avait donn du lustre dans le monde. Ils
+critiqurent donc avec assez de succs la composition des _Sabines_, la
+partie la plus vulnrable en effet de l'ouvrage. Tout en rendant justice
+ la supriorit avec laquelle le nu y est rendu, ils insistrent sur ce
+que ce dfaut de costume avait d'invraisemblable, et combien il choquait
+ la fois les habitudes reues et surtout la morale. Les chevaux
+conduits sans bride furent l'objet de plaisanteries interminables, et en
+effet la certitude que l'on a aujourd'hui de l'usage qu'avaient les
+Grecs, d'ajouter ces accessoires en bronze leurs statues et leurs
+bas-reliefs en marbre, justifie ces critiques.
+
+Ces divers reproches, trs-vivement exprims, ne s'tendirent gure
+cependant au del des limites du Louvre, o demeuraient alors presque
+tous les artistes. Et bien qu'ils trouvassent quelques chos dans le
+monde, le tableau des _Sabines_ obtint, ds son apparition, un succs
+qui s'est affermi d'anne en anne, et qu'aprs cinquante-quatre ans
+personne ne conteste aujourd'hui. Ce magnifique ouvrage, exceptionnel
+comme les vnements, comme les gots qui dominrent en France pendant
+les cinq ou six annes que David employa l'achever, eut pour effet
+d'introduire dans les coles l'tude presque exclusive du nu, et de
+faire prendre l'architecture, la sculpture, la littrature
+thtrale et mme aux arts de l'industrie, un caractre de svrit que
+l'on ne tarda pas porter jusqu' l'excs.
+
+
+
+
+VIII.
+
+LE TABLEAU DES THERMOPYLES.
+
+1800-1812.
+
+
+L'emploi systmatique du nu en sculpture et en peinture est un accident
+trop grave dans l'histoire de l'art pour que l'on passe lgrement sur
+ce fait. On regarde ordinairement la reprsentation du nu comme une
+prtention pdantesque des artistes, et plus souvent encore comme le
+rsultat d'un libertinage d'imagination. Sans doute, ces motifs ont
+dtermin plus d'une fois des artistes ordinaires; mais ce serait une
+grave erreur que de croire que Phidias, Michel-Ange et David lui-mme,
+qui, en reproduisant le nu, se sont efforcs d'lever l'art sa plus
+haute puissance, n'auraient eu d'autre ide que de faire parade de leur
+science, ou d'exciter les passions les plus grossires. Ce besoin si
+imprieux, si constant, qu'ont prouv les grands artistes de tous les
+temps de reprsenter l'homme dgag des vtements que la varit des
+climats et des usages lui impose, tire son origine de cet instinct qui
+nous pousse tudier, connatre l'homme, dmler, au milieu de
+toutes les cratures infrieures qui l'entourent, quelles sont sa nature
+propre et sa destine vritable. Que l'on remonte jusqu' l'poque o
+Socrate, Platon et Aristote rvlaient ce qu'il y a de puissant dans
+l'me et l'intelligence de l'homme pour arriver la connaissance de la
+vrit et de la justice, et l'on verra que, dans ce temps, Phidias et
+les artistes ses contemporains, tudiant de leur ct l'homme extrieur,
+employaient toute la sagacit de leur esprit et la dlicatesse de leur
+got dcouvrir et fixer les proportions les plus harmonieuses des
+formes humaines. C'est qu'en effet, s'il n'y a pas de vritable
+civilisation tant que les lois de la justice restent inconnues, il est
+galement vrai qu'il n'y a point d'art tant qu'on ne s'est pas appliqu
+ la recherche des proportions qui constituent le beau visible.
+
+C'tait sous l'influence et le charme de cette ide que se trouvait
+David lorsque, aprs avoir termin _les Sabines_, il conut le projet de
+traiter le sujet de _Lonidas aux Thermopyles_. Alors, comme on l'a dj
+dit, les publications d'ouvrages sur l'art et les monuments de
+l'antiquit se succdaient avec rapidit; les efforts de la critique
+savante tendaient tous en faire ressortir l'excellence et ceux des
+jeunes lves de David, les _penseurs_, sur qui ces opinions
+produisaient le plus d'effet, ne craignaient point d'accuser leur matre
+de ne pas oser porter une rforme complte dans l'art de la peinture.
+
+David ne resta pas tout fait indiffrent ce reproche, et ce fut
+alors qu'il rsolut de traiter le sujet de Lonidas, en se conformant
+aussi rigoureusement qu'il lui serait possible aux principes de l'art
+grec: non-seulement il persista dans l'ide de peindre les personnages
+principaux _nus_, mais il voulut encore changer son systme de
+composition.
+
+Ceux qui ont frquent David ont pu seuls savoir quel point cet homme
+aimait son art, en tait proccup et cherchait sincrement s'y
+perfectionner. Jusqu' ses derniers moments, il n'a cess de rpter
+ceux de ses lves qui avaient sa confiance qu'il cherchait la vritable
+voie; qu'il croyait bien n'en pas tre trs-loign; mais qu'il sentait
+cependant qu'il ne l'avait pas encore trouve. Les pas que j'ai faits,
+ajoutait-il, me seront peut-tre compts comme des efforts dignes de
+louange; mais il faudrait que quelqu'un prt aprs le fardeau o je le
+laisserai, et le portt sa vritable destination... J'entrevois la
+route de loin!... mais je n'y suis pas, et je n'aurai pas le temps d'y
+arriver.
+
+David possdait plusieurs des plus rares qualits qui constituent
+rellement un peintre; il avait un sentiment vrai et fort du naturel
+dans le mouvement et dans les formes, et la direction de son esprit
+l'entranait vers les choses leves.
+
+Il tait rest compltement tranger l'ironie, si commune de son
+temps, et plus d'une fois, en parlant des peintures sacres des matres
+antrieurs Raphal, il lui est arriv de reconnatre que ces premiers
+artistes devaient aux sujets qu'ils ont traits une bonne partie de la
+grandeur et de la majest qu'ils ont imprime leurs ouvrages. Pendant
+qu'il mditait sur son sujet de Lonidas, et que, livr tout entier
+l'tude des principes de l'art grec, il nourrissait son esprit et ses
+yeux de ce que la statuaire antique nous a laiss de plus svre et de
+plus beau, frapp en mme temps, des beauts analogues qu'il croyait
+reconnatre dans les vieux matres modernes, tels que Giotto,
+Fra-Angelico da Fiesole, et surtout Prugin, David s'inspirait tour
+tour des compositions fameuses de ces deux poques. Ces tudes
+comparatives exercrent une grande influence sur la rforme qu'il
+s'effora d'apporter dans la composition de son nouvel ouvrage, le
+_Lonidas_. Dj, dans ses _Sabines_, il s'tait appuy de l'autorit
+des anciens pour dgager, isoler mme, chacune de ses figures
+principales, au lieu de les entasser, selon l'usage acadmique, afin de
+former des groupes compacts, et de produire plus facilement de grands
+effets de lumire et d'ombre. Entran par les ides nouvelles que lui
+avait suggres la vue de quelques peintures d'Herculanum et de Pompi,
+par les descriptions de Pausanias[46] l'occasion des tableaux que
+Polygnote excuta dans le Poecile Athnes, ainsi que par les
+compositions _sur un seul plan_ de Prugin et de quelques-uns de ses
+prdcesseurs, David conut la pense, pour ramener l'art de la
+composition cette simplicit antique, d'intresser le spectateur, non
+pas comme l'ont fait les peintres depuis le XVIIe sicle, en sacrifiant
+tout l'effet dramatique, mais, au contraire, en fixant l'attention
+successivement sur chaque personnage par la perfection avec laquelle il
+serait trait.
+
+Quelque trange que puisse paratre ce systme de composition certains
+esprits qui ne se hasardent pas volontiers dans le domaine des ides
+trangres leur sicle, il faut bien l'admettre, sinon comme parfait,
+au moins comme ayant t adopt et suivi aux diffrentes poques o les
+arts, ayant toute leur importance, taient traits par les gnies
+rputs les plus forts et les plus levs. Ainsi, sans parler des
+tableaux de Polygnote, dont la description ne nous donne qu'une ide
+vague, la plupart des compositions de Giotto, de Signorelli, de
+Fra-Angelico et de Prugin sont disposes d'aprs ce systme. Bien plus,
+_la Dispute du Saint-Sacrement_, _l'cole d'Athnes_, _la Vierge aux
+poissons_, _la Vierge de Foligno_, _la Sainte Ccile_, de l'immortel
+Raphal, sont des chefs-d'oeuvre, non pas parce qu'ils prsentent une
+scne bien dramatiquement enchane, mais seulement parce que chaque
+personnage, plac presque isolment et se rattachant aux autres plutt
+par une pense que par une attitude et une expression, soumet peu peu
+les yeux et l'me, au lieu de s'attaquer aux passions.
+
+Comme tous les grands artistes, David avait donc le dsir instinctif de
+diriger les effets de son art de manire obtenir beaucoup de
+simplicit et une grande lvation; et si le conflit des ides
+contraires qui se combattaient son poque, si l'tat de la
+civilisation de son temps, ne permirent pas que l'on appliqut
+l'exercice des arts en 1800 un systme qui s'tait affaibli mme sous le
+gnie de Raphal, et dont la fondation remontait vingt-deux sicles,
+il faut au moins savoir gr l'auteur des _Sabines_ d'avoir eu le
+courage de remettre ces antiques ides en honneur, et d'avoir donn des
+preuves d'un talent assez vigoureux pour communiquer une existence
+pendant trente ans des doctrines qui taient restes sans application
+depuis Prugin et Raphal.
+
+Ces esprances de rforme se prsentaient alors plus vives que jamais
+l'imagination de David. Rarement il venait corriger ses lves sans
+qu'il leur parlt de sa nouvelle composition, des diffrentes ides qui
+s'taient offertes son esprit, et de la svrit de style qu'il
+comptait mettre dans l'excution de ce dernier ouvrage. Ce fut cette
+poque que, voulant exciter ses lves s'exercer eux-mmes la
+composition, il institua dans son cole un concours mensuel. On
+choisissait cinq ou six sujets tirs de l'histoire grecque, on les
+inscrivait sur de petits papiers que l'on jetait dans un chapeau et
+celui que l'on en tirait au hasard devenait le programme suivre.
+Enfin, les dix ou douze sous que chaque concurrent remettait au brave
+caissier Grandin taient employs acheter un livre ou une gravure,
+prix destin au vainqueur. Cet usage dura peu. Outre la facilit de
+composer, comme il fallait encore possder le talent de faire lestement
+des croquis, pour prsenter des esquisses passables, il se trouva que
+deux ou trois lves seulement remplissant peu prs ces conditions, le
+reste refusa bientt de se prsenter ce concours. Vermay et tienne
+ayant successivement remport les prix, leurs camarades, aprs les avoir
+proclams deux fois vainqueurs leurs dpens, leur laissrent le champ
+libre.
+
+Mais tienne, qui dj avait reu de nombreuses marques de confiance de
+son matre, obtint encore de lui une distinction flatteuse, l'occasion
+d'une composition qui avait valu cet lve la premire place au
+concours. Le sujet tait Cimon l'Athnien faisant embarquer les femmes
+et les enfants pour les soustraire aux horreurs d'un sige.
+Non-seulement David, aprs le jugement, donna des loges son disciple,
+mais il lui demanda en souriant _la permission_ de garder l'esquisse
+dans ses cartons.
+
+David peintre, on ne saurait trop le rpter, tait d'une bonhomie,
+d'une sincrit presque enfantine. Toutes les fois qu'il croyait trouver
+une occasion d'purer son art, de perfectionner quelque partie de son
+talent, il faisait le sacrifice de son amour-propre avec une abngation
+complte. Entre autres choses qui ne lui taient pas familires, il
+ignorait les lois de la perspective, et il lui tait impossible de faire
+la moindre indication, le plus simple croquis d'une figure, sans modle.
+Constamment il en faisait l'aveu ses lves, en leur recommandant de
+ne pas tomber dans la mme faute que lui. Aussi les forait-il en
+quelque sorte d'apprendre la perspective, et leur enjoignait-il de
+porter toujours sur eux un petit carnet pour y tracer, au moyen de
+quelques lignes, les scnes, les mouvements et les physionomies qui
+pourraient attirer leur attention dans les lieux publics.
+
+David louait quelquefois ces talents accessoires chez ses lves, il les
+admirait mme, tant il regrettait de ne pas les possder. tienne eut
+une occasion de reconnatre l'admirable modestie et l'envie constante de
+bien faire qui distinguaient ce grand artiste de tous les peintres de
+son temps. Mon ami, lui dit-il un jour, lorsqu'il commena tablir sa
+scne des Thermopyles, il faut que vous me rendiez un service: ce
+serait, en vous servant du plan topographique du _Passage des
+Thermopyles_ que voil, d'en tracer une vue perspective. Vous tes
+peintre, vous composez assez bien pour connatre les convenances de
+notre art; ainsi, rendez-moi ce service, car je n'ose m'en fier un
+ingnieur ou un dmonstrateur de perspective, qui me ferait de la
+science, ce qui n'est pas mon affaire. Il faut savoir ce qu'un lve
+prouve de respect et d'admiration devant un matre justement clbre,
+pour se figurer l'ardeur qu'tienne mit rsoudre le problme qui lui
+fut propos. Des vingt essais qu'il fit, il en acheva trois qu'il porta
+ son matre, en lui faisant observer sur le plan les trois points de
+vue diffrents d'o les aspects avaient t pris. David examina
+attentivement les trois dessins, puis dit tienne: Merci; voil mon
+terrain; prsent il faut que je me dispose livrer ma bataille.
+Quelques jours aprs, pendant l'inspection des tudes des lves, il dit
+en plein atelier: Je travaille mes Thermopyles, mes amis; je commence
+ disposer l'ensemble de ma composition, mais il faut que vous
+m'aidiez. Comme chacun lui lanait des regards interrogatifs pour
+savoir au juste ce qu'il voulait dire: Oui, ajouta-t-il, il faut que
+vous m'aidiez. Il y a longtemps que vous n'avez concouru entre vous pour
+la composition; je veux que vous repreniez cet exercice, et je vais vous
+proposer l'instant mme un sujet: _Lonidas au passage des
+Thermopyles_... Vous riez?... Mais je vous parle trs-srieusement.
+Faites vos efforts pour trouver quelques bons groupes, quelques figures
+heureuses d'intention, et je promets d'avance celui qui cela
+arrivera de le rcompenser en employant tous mes soins et tout ce qui
+m'a t dparti de talent, pour raliser son ide sur ma toile. Allons
+tienne, dit-il en s'adressant cet lve, _Lonidas et les Spartiates
+prs de livrer combat aux Thermopyles_, voil un beau sujet!... Il se
+tut pendant quelques instants, puis: Je vois, ajouta-t-il, que vous
+tes des poltrons, vous laissez l votre matre.
+
+Le sujet avait sduit tienne, qui d'ailleurs sentit son amour-propre
+aiguillonn par la promesse qu'avait faite le matre, d'excuter dans
+son tableau une ide heureuse que pourraient lui fournir ses lves.
+Dans l'espace d'une semaine, tienne composa, mit au trait et acheva une
+esquisse sur le sujet donn[47]. D'abord il n'osa la prsenter son
+matre, mais encourag par les loges de quelques-uns de ses camarades,
+entre autres par ceux de Lullin, dans lequel il avait toute confiance,
+il se dcida montrer son dessin David. Rien ne saurait mieux faire
+apprcier les intentions sincres avec lesquelles cet artiste se rendait
+compte de son art lui-mme, et dictait ses conseils ses lves, que
+la manire dont il reut l'esquisse qu'tienne lui prsenta.
+
+C'est vraiment bien, lui dit-il, c'est un sujet si difficile! vous le
+savez maintenant. Voil plusieurs groupes trs-bons, bien penss, bien
+invents, et de plus, bien dans le caractre du sujet... Oh! oh! il y a
+l quelques figures, un groupe mme, dont je m'arrangerai bien.
+Voulez-vous me les confier? dit David en souriant, je vous promets de
+les soigner.
+
+La joie d'tienne tait extrme. Vous avez choisi, ajouta le matre
+aprs quelques minutes d'attention et de silence, un autre instant que
+celui que je me propose de rendre. Votre Lonidas donne le signal pour
+prendre les armes et marcher au combat, et tous vos Spartiates rpondent
+ son appel. Moi, je veux donner cette scne quelque chose de plus
+grave, de plus rflchi, de plus religieux. Je veux peindre un gnral
+et ses soldais se prparant au combat comme de vritables Lacdmoniens,
+sachant bien qu'ils n'en chapperont pas; les uns absolument calmes, les
+autres tressant des fleurs pour assister _au banquet qu'ils vont faire
+chez Pluton_. Je ne veux ni mouvement ni expression passionns, except
+sur les figures qui accompagneront le personnage inscrivant sur le
+rocher: _Passant, va dire Sparte que ses enfants sont morts pour
+elle_. Figurez-vous, mon cher tienne, que dans ce tableau, je veux
+caractriser ce sentiment profond, grand et religieux qu'inspire l'amour
+de la patrie. Par consquent, je dois en bannir toutes les passions qui
+non-seulement y sont trangres, mais qui en altreraient encore la
+saintet. Votre Lonidas n'est pas le mien, ajouta-t-il en dsignant les
+figures sur l'esquisse, vous l'avez fait anim et dcid en venir aux
+mains; le mien sera calme, il pensera avec une joie douce la mort
+glorieuse qui l'attend ainsi que ses compagnons d'armes. Vous devez
+comprendre prsent, mon ami, le sens dans lequel sera dirige
+l'excution de mon tableau. Je veux essayer de mettre de ct ces
+mouvements, ces expressions de thtre, auxquels les modernes ont donn
+le titre de _peinture d'expression_. l'imitation des artistes de
+l'antiquit, qui ne manquaient jamais de choisir l'instant avant ou
+aprs la grande crise d'un sujet, je ferai Lonidas et ses soldats
+calmes et se promettant l'immortalit avant le combat. Rappelez-vous
+cette pierre grave antique reprsentant Ajax en dmence; on ne le voit
+pas l'instant o, hors de lui-mme, il gorge les troupeaux en croyant
+immoler les Grecs: l'artiste l'a montr dans un moment o, reprenant
+passagrement l'usage de la raison, accabl de fatigue et honteux de
+lui-mme, il rflchit tristement, prs d'un autel, au milieu des
+bestiaux qu'il a abattus. Et cet autre came que vous connaissez bien
+aussi, o l'on voit Achille pleurant sur le corps de Penthsile, que ce
+hros vient de tuer dans un combat? Quelle belle ide!!! Achille
+combattant une amazone, une femme, n'tait qu'une scne et une pense
+vulgaires; mais Achille, aprs l'emportement du combat, s'apitoyant sur
+le sort et la beaut de la guerrire qu'il vient de renverser, c'est une
+ide grande, morale, et qui, de plus, s'adapte d'une manire
+merveilleuse aux convenances dlicates de l'art... Mais j'aurai bien de
+la peine, ajouta David, faire adopter de semblables ides dans notre
+temps. On aime les coups de thtre, et quand on ne peint pas les
+passions violentes, quand on ne pousse pas _l'expression_ en peinture
+jusqu' la _grimace_, on risque de n'tre ni compris ni got.
+
+tienne coutait toujours en silence; David examina de nouveau la
+composition de son lve: Il y a vraiment de trs-bonnes _ides_,
+reprit-il en dsignant quelques figures; mais, mon cher tienne, il faut
+que je vous dise le secret de notre mtier. Pour un peintre, une _ide_
+n'est qu'une intention, un projet vague, tant qu'au moyen d'une
+excution sre et savante, l'artiste n'a pu lui donner un corps et la
+rendre la fois comprhensible et sensible. Il y a des gens qui ont des
+_ides_ on ne peut plus heureuses, mais il leur est impossible de les
+rendre; c'est videmment comme s'ils n'en avaient pas. Aussi, malgr
+l'opinion des gens d'esprit, est-il certain qu'un peintre comme
+Mazaccio, par exemple, qui n'a gure fait autre chose que d'excellentes
+tudes peintes ou des portraits, tait rellement un plus grand peintre,
+un plus grand artiste, qu'une foule de compositeurs la toise, comme
+Vasari et d'autres. Je prendrai donc _quelques ides_ dans votre
+composition, mon cher ami. Si je les rends mal, elles vous resteront; si
+je les rends bien, elles m'appartiendront. Au surplus, _les ides_ que
+je vous prends ne sont peut-tre pas les meilleures que renferme votre
+esquisse; ce sont celles qui me conviennent le mieux relativement au but
+que je me propose, et si, comme je l'espre et je le dsire, vous
+parvenez un jour bien possder tous les moyens pratiques de votre art,
+je vous laisse encore dans votre esquisse _vingt ides_ dont deux ou
+trois seulement, bien rendues, feraient de vous un grand peintre.
+
+Les Grecs, continuait David, qui certes n'taient pas cela prs _des
+ides_, comme on l'entend de nos jours, les Grecs et leurs artistes en
+particulier taient bien pntrs de cette vrit, qu'une _ide_ ne vaut
+rellement que par la perfection avec laquelle on la rend et on
+l'emploie. Repassez dans votre esprit, mon cher tienne, les types des
+principales statues de l'antiquit, et vous verrez que le nombre en est
+assez restreint. Cependant, tous les artistes grecs se conformant ces
+mmes types, ces mmes _ides_, ne se sont pas distingus en en
+inventant de nouveaux, mais en y apportant toujours des modifications,
+des perfections, qui rajeunissaient et compltaient le type primitif,
+_l'ide_ premire. Avoir de l'imagination ne consiste pas seulement
+trouver une _ide_, car cette facult n'agit pas avec moins de force
+lorsque l'on cherche des ressources pour la rendre, pour la faire valoir
+et lui donner cours dans l'esprit de nos semblables. Ainsi, mon cher
+tienne, ne ngligez pas la pratique de votre art, c'est le seul moyen
+de rendre vos ides profitables.
+
+Tel tait le cercle de penses dans lequel l'esprit de David s'agitait
+en composant son tableau de _Lonidas_. Lorsqu'il eut pos les
+fondements de ce nouveau travail, il vint encore rclamer l'assistance
+de ses lves pour l'aider en tracer l'esquisse. L'exercice de la
+natation tait fort la mode alors Paris, et parmi les lves de
+David, il y en avait plusieurs qui s'y distinguaient. Ce got assez
+gnral se liait avec celui que les ftes publiques et l'amour de
+l'antiquit avaient inspir pour tous les exercices gymnastiques et
+athltiques. La plupart des jeunes gens qui frquentaient les bains
+publics, ou faisaient des parties de natation sur la Seine, entre les
+ponts de Paris, taient tout aussi connus par l'lgance de leur stature
+et l'agilit de leurs mouvements que par les traits de leur visage. Les
+lves des coles de peinture se distinguaient entre tous, et dans
+l'atelier de David on comptait plusieurs jeunes gens remarquablement
+beaux et agiles.
+
+David profita tout la fois de cet avantage et de leur complaisance
+pour tracer, d'aprs une douzaine d'entre eux, le groupe du tableau des
+_Thermopyles_, qui se compose des divers personnages peignant leurs
+cheveux, agrafant leur chaussure, ou prsentant des couronnes de fleurs
+prs de celui qui crit sur le rocher. Ce croquis remarquable, trac
+l'atelier mme des lves, devint le point de dpart de l'ensemble de la
+composition. Car longtemps David resta indcis au sujet de l'attitude de
+Lonidas, qu'il n'arrta dfinitivement qu'en s'inspirant d'une figure
+peu prs pose de la mme manire, grave sur une pierre antique.
+
+Lorsqu'il commena l'excution de cet ouvrage, il prit pour l'aider dans
+ce travail Langlois, l'un de ses lves, qui alors tait devenu
+dessinateur et praticien fort habile. En cette occasion, David redoubla
+d'efforts pour purifier encore son dessin et son style, et il tait
+parvenu baucher presque entirement son tableau, lorsque des
+vnements politiques de la plus haute importance en suspendirent
+l'excution.
+
+Bonaparte avait quitt l'gypte, et aprs le 18 brumaire (1798) an VIII,
+s'tait empar des rnes du gouvernement. Il tait premier consul de la
+rpublique franaise.
+
+David ne tarda pas faire acte de soumission entre les mains du nouveau
+chef de l'tat. Cependant, pour ne laisser ignorer aucune des
+oscillations qui agitaient continuellement l'esprit de cet artiste, il
+faut dire que dans la solitude de son atelier, et l'imagination
+chauffe par le dvouement des trois cents Spartiates dont il retraait
+l'histoire, ses vieilles ides rpublicaines reprenaient souvent le
+dessus. Je veux au moins, disait-il quand il tait content de son
+ouvrage, montrer mon _patriotisme sur la toile_. C'tait peu prs la
+disposition d'esprit o il se trouvait, lorsque la rvolution du 18
+brumaire s'accomplit.
+
+Ce fut prcisment tienne qui vint lui raconter comment les choses
+s'taient passes Saint-Cloud, la fuite des deux conseils et la
+russite du nouveau Csar. Allons, dit David, j'avais toujours bien
+pens que nous n'tions pas assez vertueux pour tre rpublicains...
+_Causa... diis placuit..._ Comment donc est la fin, tienne?--_Victrix
+causa diis placuit sed victa Catoni_.--C'est a mme, mon bon ami. _Sed
+victa Catoni_, rpta-t-il plusieurs fois, en lchant chaque reprise
+une bouffe de fume de sa pipe, qu'il tenait en ce moment.
+
+Soit par admiration sincre pour le mrite de David, soit par un
+instinct prophtique qui lui faisait deviner l'emploi qu'il pourrait
+faire des talents de cet artiste, Bonaparte lui tmoigna toujours de la
+bienveillance. On n'a pas oubli l'asile qu'il lui offrit son arme,
+lors des troubles qui prcdrent la journe du 18 fructidor; le peintre
+des _Horaces_ fut galement un des personnages clbres qu'il attira
+prs de lui ds les premiers jours du consulat. C'tait ordinairement
+l'heure de son djeuner que le premier consul entretenait David.
+Lorsqu'on organisa les autorits nationales d'aprs la nouvelle
+constitution, Bonaparte dit un jour l'artiste: qu'il avait mieux aim
+le laisser ses pinceaux que de lui donner une place.--Je n'en ai point
+de regret, rpondit David, le temps et les vnements m'ont appris que
+ma place est dans mon atelier. J'ai toujours un grand amour pour mon
+art, je m'en occupe avec passion, je veux m'y livrer exclusivement.
+D'ailleurs, les places passent, et j'espre que mes ouvrages resteront.
+
+Le pouvoir du premier consul tait trop loin d'tre tel que Bonaparte le
+convoitait, pour que cet homme donnt encore beaucoup de temps des
+projets dont il ne devait s'occuper qu'un peu plus tard. Sa popularit
+et sa puissance ayant t bientt affermies par la victoire de Marengo,
+ son retour Paris, il pensa, srieusement cette fois, faire faire
+son portrait par David. Il fit venir le peintre et l'entretint en
+prsence du ministre de l'intrieur, Lucien Bonaparte, son frre.
+
+Que faites-vous en ce moment? lui demanda le premier consul.
+
+--Je travaille au tableau du _Passage des Thermopyles_.
+
+--Tant pis; vous avez tort, David, de vous fatiguer peindre des
+vaincus.
+
+--Mais, citoyen consul, ces vaincus sont autant de hros qui meurent
+pour la patrie, et, malgr leur dfaite, ils ont repouss pendant plus
+de cent ans les Perses de la Grce.
+
+--N'importe, le seul nom de Lonidas est venu jusqu' nous. Tout le
+reste est perdu pour l'histoire.
+
+--Tout, interrompit David... except cette noble rsistance une arme
+innombrable. Tout!... except leur dvouement, auquel leur nom ne
+saurait ajouter. Tout!... except les usages, les moeurs austres des
+Lacdmoniens, dont il est utile de rappeler le souvenir des soldats.
+
+Ce fut la suite de cet entretien que le premier consul manifesta
+David le dsir qu'il peignt son portrait. Le peintre attendait depuis
+longtemps l'occasion de s'occuper de cet ouvrage; il accepta avec
+empressement, tmoigna l'intention de commencer aussitt, et pria le
+premier consul de lui indiquer le jour o il viendrait poser. Poser?
+dit Bonaparte qui avait dj laiss voir auparavant combien ce genre de
+contrainte lui tait dsagrable, quoi bon? Croyez-vous que les
+grands hommes de l'antiquit dont nous avons les images aient pos?
+
+--Mais je vous peins pour votre sicle, pour des hommes qui vous ont vu,
+qui vous connaissent; ils voudront vous trouver ressemblant.
+
+--Ressemblant? ce n'est pas l'exactitude des traits, un petit pois sur
+le nez, qui font la ressemblance. C'est le caractre de la physionomie,
+ce qui l'anime, qu'il faut peindre.
+
+--L'un n'empche pas l'autre.
+
+--Certainement Alexandre n'a jamais pos devant Apelles. Personne ne
+s'informe si les portraits des grands hommes sont ressemblants. Il
+suffit que leur gnie y vive.
+
+--Vous m'apprenez l'art de peindre, dit David, aprs cette observation.
+
+--Vous plaisantez; comment?
+
+--Oui, je n'avais pas encore envisag la peinture sous ce rapport. Vous
+avez raison, citoyen premier consul; eh bien! vous ne poserez pas.
+Laissez-moi faire, je vous peindrai sans cela.
+
+David sortit du cabinet de Bonaparte avec Lucien son frre, qui revint
+sur le tableau du _Passage des Thermopyles_ et dit enfin l'artiste:
+Voyez-vous, mon cher, il n'aime que les sujets nationaux, parce qu'il
+s'y trouve pour quelque chose. C'est son faible; il n'est pas fch que
+l'on parle de lui.
+
+Plusieurs fois Bonaparte avait trouv l'occasion, en s'entretenant avec
+David, de lui dire que s'il le peignait, il voudrait tre reprsent
+_calme sur un cheval fougueux_. Le peintre combina cette ide avec le
+passage des Alpes par Bonaparte, et arrta la composition du portrait
+questre de ce clbre personnage. Quoiqu'il y et une gravit
+habituelle dans les ides de David, son imagination mobile lui faisait
+changer assez brusquement de rsolution. On sait quel point il tait
+proccup de la composition et de l'excution de son _Lonidas_, tableau
+qui lui tenait au coeur, non-seulement comme ouvrage d'art, mais aussi
+comme expression des sentiments patriotiques et rpublicains qu'il ne
+voulait plus exprimer qu'avec son pinceau; et cependant quelques
+rflexions hasardes par le premier consul, l'envie de peindre le
+moderne Annibal traversant les Alpes, lui firent abandonner, au moins
+pour longtemps, Lonidas et ses compagnons.
+
+En jetant un coup d'oeil sur les variations de David, si rigide
+rpublicain en thorie, et toujours allant au-devant du pouvoir, quelque
+absolu qu'il ft, il semble que cet homme ait rassembl en lui toutes
+les oppositions d'ides qui caractrisent les Franais, _rpublicains
+d'opinion et monarchiques par les moeurs_, comme les a si spirituellement
+dfinis Chateaubriand.
+
+tienne se trouva dans l'atelier o David avait commenc le _Lonidas_,
+lorsque l'artiste, cdant aux observations du vainqueur de Marengo sur
+les illustres vaincus des Thermopyles, interrompit brusquement son
+travail commenc pour entreprendre le portrait du hros du jour.
+Plusieurs lves furent employs faire le drangement et l'arrangement
+des toiles; celle des _Thermopyles_ fut relgue dans un enfoncement,
+bientt le bruit des marteaux se fit entendre, puis tout fut mis en
+mouvement pour monter le chssis et la toile sur laquelle David portait
+dj les yeux avec impatience, pour y tracer la nouvelle composition qui
+le proccupait.
+
+Bonaparte avait totalement subjugu David. Vers cette mme poque,
+lorsque le premier consul organisait le nouveau gouvernement, il fit
+venir le peintre pour le consulter sur le costume que porteraient les
+grands fonctionnaires de l'tat. David, toujours enclin l'imitation
+des anciens, imagina d'abord et fit mme les dessins d'un habillement
+dont la forme et la coupe se rapprochaient de celles de l'uniforme des
+lves de l'cole de Mars. Mais ce projet n'eut pas plus de succs
+auprs de Bonaparte que la composition des Thermopyles; et quelques
+jours aprs avoir reu les dessins de costumes qu'il avait demands, il
+fit prendre tout coup l'habit franais, la culotte courte, les
+souliers boucle, l'pe et le chapeau trois cornes, aux ministres et
+ tous les grands fonctionnaires. Bien plus, David lui-mme fut un des
+premiers reprendre ce costume de l'ancien rgime pour aller la
+nouvelle cour du premier consul; on fit mme la remarque qu'il tait de
+ceux qui, ayant le mieux conserv la tradition, le portaient avec le
+plus d'aisance et de dignit.
+
+La conversion de David la monarchie fut, ce moment du moins, si
+complte et l'on peut mme dire si sincre, qu'il ne s'aperut pas de
+son changement d'ides et de costume. Il avait repris dans son langage
+et ses manires les habitudes de politesses qui d'ailleurs lui taient
+naturelles, et sous son habit de soie, avec ses boucles et son pe
+noeud, il tait impossible de retrouver le rpublicain de 93, tant David
+avait dpouill en effet l'homme de cette poque.
+
+Il y a mme quelques raisons de croire que vers ce temps, lorsque le
+premier consul travaillait avec ardeur l'organisation du gouvernement,
+David, malgr sa rsolution de rester tranger la politique, n'aurait
+pas t loign cependant d'accepter les fonctions de surintendant
+gnral des arts en France. Le bruit courut alors que, circonvenu par
+quelques personnes de sa famille, il avait laiss percer cet gard
+quelques esprances qui ne furent pas bien accueillies par le chef de
+l'tat.
+
+Une lettre confidentielle de ce brave et honnte Moriez, outre les
+dtails curieux qu'elle renferme sur cet lve de David, si passionn
+pour son art, si mal servi par ses dispositions et si modr dans ses
+dsirs, quand tous les coeurs taient agits par l'ambition, prouve
+encore que l'ide d'avoir la haute main sur les arts et les artistes
+proccupa David au moins quelque temps cette poque. Voici ce que
+Moriez, bien plus occup du choix de bonnes couleurs que du grade
+militaire qu'on lui offrait, crivait alors son condisciple Ducis:
+
+ Paris, ce 18 ventse an VIII.
+
+ Je me suis aperu, mon cher ami, que j'avais commis une erreur
+ dans l'envoi de vos couleurs. Je ne vous ai point envoy de
+ _brun-rouge_ et en place je vous ai adress une bouteille de
+ _terre-d'Italie_.
+
+ J'ai dn hier chez Marmont (aide de camp du premier consul
+ alors). Il part aujourd'hui charg d'une mission importante pour la
+ Hollande. Ce voyage emploiera une quinzaine. Aprs cela il se
+ disposera partir pour l'arme du Rhin, que Bonaparte ira
+ commander en personne. On veut porter des coups terribles pour
+ forcer la paix, et je ne doute pas que Bonaparte ne mette le
+ comble sa gloire, si cette fortune qui l'a si bien servi jusqu'
+ prsent le favorise encore.
+
+ J'aurais eu une belle carrire remplir, soit que je fusse entr
+ dans le militaire ou dans l'administration civile ou des armes.
+ Marmont et bien d'autres de nos camarades l'cole militaire m'ont
+ vivement sollicit d'accepter quelque emploi. Mais j'ai tenu ferme.
+ Il faut que la froide raison fasse taire les illusions de
+ l'amour-propre et de l'intrt. Car enfin, aprs quatre ans passs
+ tudier dans l'atelier de David, il faut en recueillir le fruit.
+ Or pour cela il est indispensable que je fasse au moins un
+ ouvrage...
+
+ David a refus la place de _peintre du gouvernement_: je pense
+ qu'il s'est piqu. Cette dnomination est insignifiante; il aurait
+ voulu tre dclar _ministre des arts_, _premier peintre de
+ France_, _surintendant des btiments_, etc., ou plutt, sous
+ quelque titre que ce soit, avoir une influence suprme. Son
+ caractre le poussait bien moins cela que la personne que vous
+ savez. Qu'il se contente d'tre le premier par ses ouvrages, et
+ qu'il ne se charge pas de gouverner mme la rpublique des arts.
+
+Pendant l'excution du portrait du premier consul traversant les Alpes,
+tienne fut tmoin d'une scne assez comique. Il avait t convenu que
+Bonaparte ne poserait pas. Mais outre les visites journalires que lui
+faisait David l'heure du djeuner, on avait eu soin de mettre la
+disposition du peintre toutes les pices de l'habillement que Bonaparte
+portait Marengo. L'habit du gnral, l'pe, les bottes et le chapeau
+taient l dans l'atelier, et l'on en avait affubl un mannequin.
+
+Un jour que Ducis, Alexandre et Langlois, qui assistait alors David et
+fit par la suite une fort bonne copie du portrait questre de Bonaparte,
+taient ainsi qu'tienne dans l'atelier avec leur matre tous taient
+rangs autour du mannequin revtu des habits de Bonaparte, examinant
+avec une curiosit insurmontable ces paulettes, ce chapeau, cet habit
+et cette pe tmoins sourds et muets de la fameuse campagne de Marengo.
+Chacun disait son mot plus ou moins juste, plus ou moins piquant,
+lorsque David, dont les mains et les pieds taient assez dlicats, se
+prit dire, aprs avoir fait observer la petitesse des bottes de
+Bonaparte, qu'ordinairement les grands hommes ont les extrmits
+dlies. Cette remarque, qui pouvait s'appliquer heureusement au
+peintre, fut vivement approuve par ses lves, dont l'un ajouta: Et
+ils ont la tte grosse. David, avec sa bonhomie qui allait parfois
+jusqu' la purilit, dit aussitt en prenant le chapeau du vainqueur de
+Marengo: Il a raison celui-l; voyons donc un peu; puis le portant sur
+sa tte, qui tait trs-petite, il se mit clater de rire en
+s'apercevant que la large coiffure lui tombait jusque sur les yeux.
+
+Ce portrait questre occupa exclusivement David assez longtemps, car il
+en fit faire sous ses yeux plusieurs copies, qu'il retoucha mme souvent
+et avec grand soin. C'est une de ses productions auxquelles il attachait
+le plus d'importance.
+
+Quoique David, par sa discrtion habituelle et par l'assiduit avec
+laquelle il s'occupait de son art, loignt le souvenir du temps o il
+avait pris part aux affaires publiques, il se prsenta cependant une
+occasion qui faillit troubler son repos ainsi que celui de quelques
+hommes jets comme lui autrefois dans la tempte rvolutionnaire. Topino
+Le Brun, qui David son matre avait prt l'atelier du Jeu de Paume,
+fut impliqu avec Demerville, Ceracchi et Arna, dans une conspiration
+qui avait pour objet le meurtre du premier consul.
+
+Topino, natif de Marseille, avait pris, ainsi que beaucoup d'artistes,
+une part trs-active la rvolution de 1789. Son exaltation tait
+telle, que David lui-mme, craignant les carts auxquels pourrait se
+livrer son lve s'il allait Paris, lui conseilla de rester en Italie
+pour calmer sa tte et perfectionner ses tudes. Topino suivit le
+conseil de son matre, sans toutefois en tirer grand profit, car ses
+passions rvolutionnaires y devinrent plus ardentes, et son talent y
+gagna peu. Pendant les annes sanglantes de 1792-93, il remplit Paris
+les fonctions de jur au tribunal rvolutionnaire, et sous le
+gouvernement du Directoire, il ne cessa de prendre part ces
+conciliabules qu'entretenaient alors les hommes dits _terroristes_. Vers
+cette mme poque, il suivit Bassal, envoy secret en Suisse, et l,
+tout en s'occupant de son art, il prit got aux intrigailleries
+politiques. Sa rputation tait si bien tablie Paris, que, quoiqu'il
+rsidt encore en Suisse, il fut dsign comme l'un des agents prsents
+ l'attaque du camp de Grenelle. Dj il avait t compris dans les
+mandats dcerns contre les complices de Babeuf.
+
+Rentr en France en 1797, il reprit ses pinceaux et acheva le tableau de
+la _Mort de Caius Gracchus_; puis bientt aprs, en 1799, il figura
+parmi les jacobins du mange, reste obstin des partisans du
+gouvernement de Robespierre et du systme de Babeuf. C'tait un homme
+comme les vnements de ce temps en mirent beaucoup en vidence. Sans
+instruction solide, peu susceptible d'application, dpourvu de grands
+talents, Topino tait au fond un honnte garon, qui, sduit par
+l'esprance des amliorations sociales et politiques que la rvolution
+avait fait concevoir, s'tait peu peu guind jusqu' un tat permanent
+de fureur concentre contre tout ce qui semblait faire obstacle ses
+vues. ce travers il joignait celui de quelques artistes de son temps,
+qui, ne rvant que la Grce, que Rome, et que la chute des tyrans,
+mettaient une toge et s'armaient d'un poignard pour frapper un mannequin
+couronn comme Csar. En effet, le pauvre Topino Le Brun, qui, mme
+aprs l'tablissement du gouvernement consulaire, ne put renoncer ses
+habitudes de conspirateur, fut condamn mort pour avoir dessin le
+modle des poignards avec lesquels Demerville, Ceracchi et Arna,
+s'taient propos d'assassiner le premier consul.
+
+Pendant le procs auquel cette affaire donna lieu, les hommes
+anciennement attachs au parti de Robespierre, furent surveills de
+trs-prs. David eut particulirement supporter quelques preuves
+d'autant plus pnibles pour lui, qu'elles rveillrent le souvenir d'un
+temps de sa vie qu'il cherchait faire oublier, et que sa position
+fausse ne lui permit pas en cette occasion de tenter, pour sauver son
+lve Topino de la mort, tous les efforts qu'il aurait dsir faire.
+
+Le complot d'assassinat contre le premier consul devait recevoir son
+excution l'Opra, le jour de la premire reprsentation des
+_Horaces_, dont la musique avait t compose par un Italien nomm
+Porta, auquel David avait donn asile dans sa maison. Ce pauvre
+musicien, dsirant assurer le succs de son ouvrage, avait mis la
+disposition de David un assez grand nombre de billets pour tre
+distribus ses lves. Oblig de faire un voyage en campagne, David
+remit les billets Alexandre, en le priant de les distribuer entre ses
+camarades. Cette circonstance fora David et Alexandre de comparatre au
+tribunal comme tmoins dcharge pour Topino, qui, en effet, avait
+rclam et reu une portion des billets. Alexandre fit une dposition
+insignifiante et vasive; quant la dclaration de David, elle porta
+entirement sur le mrite de Topino comme artiste, et il n'y fut rien
+dit touchant les opinions et la moralit de l'accus. En effet,
+l'embarras du nouveau courtisan de Bonaparte devait tre grand dans
+cette circonstance, puisqu'il fallait se taire ou condamner en Topino un
+crime politique que lui David avait commis, quelques annes avant,
+envers la personne de Louis XVI.
+
+L'chauffoure de Ceracchi et de Topino contraria donc beaucoup ceux des
+anciens partisans de Robespierre qui frquentaient alors la cour du
+premier consul; et, pour dire la vrit, il est vraisemblable que,
+soutenus tout la fois par l'opinion publique qui faisait bon march de
+ces derniers Brutus, et par la volont de Bonaparte trs-dispos s'en
+dfaire, les rpublicains convertis prirent assez tranquillement la
+sentence qui condamnait mort des extravagants toujours prts
+troubler le repos que beaucoup d'entre eux commenaient trouver assez
+doux. Rien n'est plus gnant pour un parti vaincu et qui a capitul que
+la persvrance de ceux qui prfrent mourir plutt que de se rendre.
+
+Cependant la haute destine de Bonaparte allait s'accomplir. Dj matre
+de la France au moment o il venait de prluder au rtablissement des
+ides monarchiques en instituant l'ordre de la Lgion d'honneur, il
+n'tait plus indcis que sur le titre qu'il devait prendre. Se ferait-il
+roi ou empereur? telle tait la question qu'il se posait lui-mme et
+qu'il eut l'art de faire agiter chacun. Mais si l'on disputait encore
+sur le titre, on s'accordait sur la nature du pouvoir, surtout depuis
+que, par une combinaison aussi habile que hardie, le chef de l'arme et
+de l'tat, le premier consul, sous prtexte de rcompenser les services
+militaires et civils, mit sur la poitrine de ses compagnons d'armes, et
+sur celles des royalistes et des rpublicains qui s'taient rangs sous
+sa protection, un signe uniforme qui ne fit qu'un corps de ces lments
+divers.
+
+La satisfaction tant soit peu purile avec laquelle David porta toute sa
+vie l'toile de la Lgion d'honneur est un trait qu'il faut ajouter
+tout ce que l'on sait dj des opinions contraires qui ont travers en
+tout sens l'esprit de cet artiste. Ainsi que ceux qui dsiraient alors
+voir le premier consul monter sur le trne imprial, David invoquait
+l'exemple de Charlemagne entour de ses preux; et les rpublicains
+convertis, surtout, trouvaient naturel et juste qu' une dynastie
+puise comme celle des Bourbons, en succdt une nouvelle, et qu'enfin
+le nouveau chef de race s'entourt d'une noblesse choisie parmi les
+hommes qui s'taient rendus utiles par leur valeur et par leurs talents.
+
+Parmi les causes secondaires qui ont facilit l'lvation de Napolon au
+trne, cette ide fut peut-tre l'une des plus puissantes; car il n'y
+eut pas un de ceux qui le salurent empereur qui ne se flattt au fond
+de l'me de devenir un jour ou l'autre duc, comte ou au moins baron de
+l'empire.
+
+Enfant de la rvolution, Napolon devenu empereur tablit l'quilibre
+dans sa cour en partageant ses faveurs entre les hommes dont les
+principes taient le plus opposs. D'un gentilhomme de l'ancien rgime
+il fit un chambellan, tandis qu'il nomma le collgue, l'ami de
+Robespierre, son premier peintre; car peu aprs que Napolon eut t
+proclam empereur, David reut avec une reconnaissance respectueuse
+cette distinction, contre laquelle il s'tait lev avec tant de
+vhmence autrefois.
+
+Avant mme que la crmonie du couronnement et eu lieu, l'impatient
+Napolon fit venir son premier peintre et lui commanda quatre grands
+tableaux destins la dcoration de la salle du trne: 1 _le
+Couronnement de Napolon_; 2 _la Distribution des aigles au champ de
+Mars_; 3 _l'Intronisation de Napolon dans l'glise de Notre-Dame_; 4
+_l'Entre de Napolon l'htel de ville_. Cet ordre de l'empereur
+remplit de joie le coeur de David, et l'artiste tait si impatient
+d'obir son nouveau matre, qu'une semaine tait peine coule que
+l'ide des quatre compositions tait dj dessine sur le papier.
+
+L'histoire de Charlemagne et de ses preux, laquelle on avait donn du
+retentissement dans le public pour ramener les esprits aux habitudes
+monarchiques, quand Bonaparte voulut passer de la dignit de consul
+celle d'empereur, ne fut pas sans influence sur la raction qui se
+dclara alors contre le mode svre de peinture que David avait adopt;
+et en effet, c'est particulirement compter de cette poque, 1803, que
+les ides chevaleresques et les sujets tirs de l'histoire moderne ayant
+t remis en vogue, un certain nombre d'artistes abandonnrent le muse
+des Antiques du Louvre pour frquenter celui des Petits-Augustins.
+
+L'Assemble constituante, aprs avoir dcrt que les biens du clerg
+appartenaient la _chose publique_, avait encore charg son comit
+d'alination de veiller la conservation des monuments des arts
+recueillis dans les tablissements religieux. M. de la Rochefoucauld,
+prsident de ce comit, dsigna des savants et des artistes pour
+procder au choix des monuments et des livres qu'il importait de
+conserver. La municipalit de Paris, spcialement charge de l'excution
+de ce dcret, nomma aussi d'autres savants, d'autres artistes pour les
+adjoindre aux premiers. Ainsi runis, ces savants formrent une
+_commission des monuments_. On chercha un endroit convenable pour
+recevoir les objets prcieux que l'on dsirait prserver de la
+destruction, et le comit d'alination choisit l'glise, le clotre et
+le jardin des Petits-Augustins pour y placer les monuments de sculpture
+et les tableaux, dont la conservation fut confie Alexandre Lenoir, en
+janvier 1791. Telle fut l'origine du _Muse des monuments franais_,
+qu'un sentiment religieux mal entendu fit dtruire pendant la
+restauration.
+
+Le conservateur Lenoir avait runi et class l, par ordre de temps, les
+monuments la fois religieux et historiques que le hasard et le zle
+avaient pu soustraire la destruction. C'tait sans doute un grand
+malheur que tant d'ouvrages eussent t enlevs aux glises de France,
+pour lesquelles ils avaient t faits originairement; cependant on ne
+peut nier que leur runion en un seul lieu, que la comparaison immdiate
+que l'on put en faire, n'aient donn ces monuments une importance
+qu'ils n'auraient jamais acquise sans cette circonstance. Ils excitrent
+d'abord la curiosit, puis un intrt trs-vif, chez quelques hommes qui
+s'occupaient d'art, d'antiquit et d'histoire, et l'poque du consulat
+et dans les premires annes de l'empire, ce muse rassemblait dj un
+certain nombre d'hommes qui firent une tude srieuse des moeurs et de
+l'histoire de notre pays.
+
+Parmi les lves de David qui le frquentaient avec assiduit et qui en
+retirrent le plus de fruit, on distinguait Roquefort, qui on doit
+plusieurs crits sur la littrature du moyen ge et un dictionnaire de
+la langue romane; Rvoil, peintre, antiquaire, et son ami Fleury
+Richard, qui se vourent ds cette poque reprsenter des sujets tirs
+de l'histoire de France; le comte de Forbin, que son got portait vers
+les scnes chevaleresques, et son ami Granet, dont toute l'Europe a si
+vivement got les intrieurs de clotres et de couvents; puis Verinay,
+le jeune homme si tourdi, si turbulent d'abord, qui, au milieu des
+statues des rois et des grands hommes de notre pays, sentit natre en
+lui le dsir de se livrer un genre o il et certainement obtenu de
+grands succs, si la mort ne l'et pas arrt au milieu de sa carrire.
+Ces artistes, et d'autres encore, allaient s'inspirer au muse des
+Petits-Augustins; et c'est compter de cette poque que le _genre
+anecdotique_, trait avec talent par quelques peintres, commena
+dtourner l'attention du public, dirige presque exclusivement jusque-l
+sur la peinture de haut style.
+
+Toutefois David, qui possdait un si haut degr l'art d'enseigner,
+loin de contrarier la prdilection que plusieurs de ses lves
+montraient pour le muse moderne, les laissa suivre leur penchant: Il
+vaut bien mieux, disait-il, faire de bons tableaux de genre que de
+mdiocres peintures d'histoire.
+
+Mais lui-mme il n'chappa pas entirement au got nouveau qui s'tait
+introduit dans l'art, non pas tant encore par la vue des anciens
+monuments franais, que par les brillantes compositions de son lve
+Gros sur des sujets contemporains. videmment le peintre de la _Peste de
+Jaffa_ avait fray une route nouvelle, et David, toujours impatient
+d'explorer toutes les voies de son art, mettant de ct la rigueur des
+principes grecs, le nu, Lonidas et les rveries rpublicaines, tout
+dvou dsormais l'empereur Napolon, n'eut plus d'autre ide que de
+peindre la scne du couronnement, l'un de ses chefs-d'oeuvre.
+
+
+
+
+IX.
+
+LVES CLBRES DE DAVID.--COLES RIVALES.--1805-1810.
+
+
+Depuis Poussin et Lesueur, aucun peintre franais clbre n'a aim et
+cultiv son art avec autant d'ardeur et de sincrit que David. Contre
+l'habitude de la plupart des artistes, dont le talent une fois form
+reste invariablement le mme, l'auteur des _Horaces_, du _Socrate_, du
+_Marat_, des _Sabines_, mettait volontairement de ct tout ce que
+l'exprience lui avait appris, aussitt que la nouveaut d'un sujet lui
+faisait entrevoir un mode nouveau pour le rendre. Ainsi, ce fut avec une
+navet vraiment remarquable qu'il loigna de sa pense ses premiers
+systmes et le souvenir des ouvrages de l'antiquit, quand il rsolut de
+faire, comme il le disait lui-mme, une _peinture-portrait_ du
+couronnement de Napolon.
+
+L'mulation, pure de toute jalousie, qu'excitrent en lui cette poque
+les succs que son lve Gros venait d'obtenir en peignant des sujets
+contemporains, est un fait non moins remarquable; et pendant l'excution
+du _Couronnement_, David parla plus d'une fois de l'auteur de la _Peste
+de Jaffa_ comme d'un rival qui avait ranim sa verve et tendu le cercle
+de ses ides.
+
+Nous laisserons David achever ce grand ouvrage. Les dtails de son
+excution n'apprendraient rien de nouveau sur les hautes combinaisons de
+l'art, puisque en cette occasion l'artiste se proposa particulirement
+l'imitation simple de la nature. Il fut assist dans ce long travail par
+M. Rouget, son lve, qui joignait la double qualit d'tre un excellent
+praticien celle d'entrer facilement dans toutes les ides de son
+matre, auquel il tait entirement dvou[48].
+
+Il n'est chapp l'observation d'aucun lecteur que la clbrit et
+l'apparition d'un nouveau personnage, pour lequel David se prenait
+d'enthousiasme, ont ordinairement chauff et soutenu sa verve, chaque
+fois qu'il a excut l'un de ses ouvrages importants. Les Horaces et
+Brutus, Bailly, Mirabeau et Marat, Lonidas et Bonaparte, ont t
+successivement ses hros de prdilection, depuis 1783 jusqu'en 1804.
+
+Fort par sa volont, et entour du prestige de son trne naissant,
+Napolon eut sans doute une prodigieuse influence sur l'esprit de David,
+puisqu'il le fit renoncer peindre les _Thermopyles_ pour retracer son
+couronnement. Cependant, de tous les personnages qui assistrent cette
+mmorable crmonie, ce n'est peut-tre pas l'Empereur qui a le plus
+puissamment fcond l'imagination de l'artiste.
+
+Lorsque, en 1797, David, traant le profil de Bonaparte sur le mur de
+l'atelier de ses lves, disait: _Mes amis, voil mon hros!_ il tait
+sincre. Mais s'il et os faire un aveu de la mme sorte en 1804, il se
+serait certainement cri en sortant de chez Pie VII: _Voici mon pape!_
+
+Le caractre noble et simple de ce pontife tait sans doute de nature
+faire natre, mme chez les Franais si peu dvots alors, le sentiment
+de bienveillance et de respect que tout le monde exprima ce vieillard;
+mais il serait difficile de se faire une ide de l'espce de ravissement
+o se trouvait David aprs les visites qu'il rendait Pie VII. Ce bon
+vieillard, disait-il, quelle figure vnrable! Comme il est simple... et
+quelle belle tte il a! Une tte bien italienne; l'enchssement de l'oeil
+grand, bien prononc!... Celui-l est vraiment un pape; c'est un vrai
+prtre... Il est pauvre comme saint Pierre; les dorures de ses habits
+sont fausses!... Mais cela n'est que plus respectable... Enfin, c'est
+vanglique, la lettre... Ce brave homme, continuait David en
+souriant, il m'a donn sa bndiction... Eh! mon Dieu oui... Cela ne
+m'tait pas arriv depuis que j'ai quitt Rome... Oh! il a bien la
+tradition, il porte bien sa main avec sa bague... Il tait beau voir;
+cela m'a rappel Jules II que Raphal a peint dans l'Hliodore du
+Vatican... Mais notre Pie VII vaut mieux. C'est un vrai pape, celui-l!
+pauvre, humble; il n'est que prtre, tandis que Jules II, Lon X mme,
+taient des ambitieux, des mondains. Il faut cependant leur rendre cette
+justice: ils aimaient les arts; ils ont pouss Michel-Ange et Raphal.
+Enfin, ajoutait l'artiste, entran par le souvenir de ces grands
+protecteurs et par l'ide de l'homme qui venait de lui commander quatre
+immenses tableaux, les grands souverains peuvent faire de grandes
+choses. Jules II, Lon X, Franois Ier, Louis XIV, tous ces gens-l ont
+t de grands princes et ont fait fleurir les arts... Je sais bien qu'on
+peut leur objecter la Grce rpublicaine... Pricls n'tait ni roi ni
+pape... quoique, si on y regarde de bien prs, on pourrait bien voir en
+lui une espce de dictateur... Hein? N'est-ce pas?... Mais Pie VII aime
+les arts; Sa Saintet s'est mise ma disposition pour que je fisse une
+tude d'aprs elle et le cardinal Caprara... J'avoue que j'ai longtemps
+envi aux grands peintres qui m'ont prcd des occasions que je ne
+croyais jamais rencontrer. J'aurai peint un _empereur_ et enfin un
+_pape_!
+
+Il suffit en effet de voir la composition du _Couronnement_, pour
+reconnatre que ce dernier personnage, les cardinaux, les prtres et
+tout ce qui se rattache la partie religieuse de cette crmonie,
+forment le groupe principal sur lequel David a dirig instinctivement
+l'effort de tout son talent.
+
+Il employa trois ans l'excution de cet immense ouvrage. David tait
+alors l'apoge de son talent, jouissant de toute la clbrit qu'il
+s'tait acquise, non-seulement par ses propres ouvrages, mais encore par
+l'clat toujours croissant qu'avaient jet ses principaux lves, depuis
+1780 jusqu'en 1808. Cette dernire portion de sa gloire, dont
+l'importance est loin de le cder la premire, mrite d'tre tudie
+et connue, puisqu'elle est le complment indispensable de l'histoire de
+cette cole clbre.
+
+De tous les disciples de David dont les noms et les ouvrages sont
+rests, Drouais est le plus ancien[49]. l'ge de vingt et un ans, il
+traita le sujet de _la Cananenne_, qui lui fit dcerner le grand prix
+acadmique. Deux ans aprs il excuta Rome le tableau de _Marius
+menac par le Cimbre_, et mourut dans cette ville, puis de travail et
+enfin frapp par la petite vrole.
+
+Les souvenirs qu'a laisss ce jeune artiste sont touchants. Ador de sa
+famille, n avec de la fortune, cher tous ses camarades cause de sa
+bont et de sa bienfaisance, il fut l'lve chri, l'ami de son matre.
+On cite le passage d'une lettre crite par ce dernier, o il exprime la
+haute estime qu'il avait pour ce disciple distingu tous gards: Je
+pris, dit-il, le parti de l'accompagner en Italie, autant par
+attachement pour mon art que pour sa personne. Je ne pouvais plus me
+passer de lui; je profitais moi-mme en lui donnant des leons, et les
+questions qu'il m'adressait seront des leons pour ma vie. J'ai perdu
+mon mulation.
+
+Outre les deux ouvrages de Drouais exposs au Louvre, la _Cananenne_ et
+le _Marius_, il reste encore dans la famille de ce peintre quelques
+tudes, un _Philoctte_ ventant sa plaie en lanant un regard de
+reproche vers le ciel, et l'esquisse d'un tableau de _Rgulus_ qu'il se
+proposait de commencer, lorsqu'il fut surpris par la mort.
+
+Dans l'ensemble de ces productions, mais particulirement dans les deux
+qui sont au Muse, on reconnat un talent vritable, dvelopp mme
+d'une manire extraordinaire dans un si jeune homme; et en comparant
+l'excution matrielle des deux tableaux de Drouais avec celle des
+_Horaces_, on y trouve assez peu de diffrence, la supriorit du matre
+se manifestant surtout par la hardiesse des attitudes et la grandeur du
+dessin. Cette prcocit dans la pratique de la peinture est sans doute
+un fait remarquable, et qui explique l'admiration extraordinaire
+qu'excita Paris le _Marius_ de Drouais; cependant cette qualit, qui
+avait quelque chose d'excessif chez ce jeune artiste, n'est pas toujours
+d'un favorable augure. Si dans la scne des _Horaces_ on saisit quelques
+dispositions thtrales, presque partout on sent la tendance vers retour
+ la simplicit. Le _Marius_ de Drouais, au contraire, provoqua une
+observation inverse; aussi, sans prjuger indiscrtement de l'avenir
+possible de ce peintre, mort la fleur de l'ge, doit-on le considrer
+tel que nous le connaissons, comme un peintre qui n'tait encore qu'un
+trs-habile imitateur de son matre.
+
+Vers le temps o Drouais mourait Rome, David avait achev le _Socrate_
+et le _Brutus_ Paris, et comptait au nombre de ses lves, Fabre,
+Girodet, Gros et Grard (1788-1789), se disputant le prix du concours
+pour devenir pensionnaires de France Rome.
+
+L'an de ces quatre rivaux, Fabre, entra dans la carrire avec clat.
+Couronn l'Acadmie de Paris, il peignit bientt Rome une figure
+d'_Abel_ mort, qui fut reue avec beaucoup d'applaudissement Paris, et
+achete par la belle-mre de Mme de Noailles.
+
+Lorsque la rsolution franaise clata en 1789, la plupart des
+pensionnaires l'cole de Rome y adhrrent par leurs voeux, et
+quelques-uns mme tmoignrent leur opinion d'une manire assez
+ostensible, pour que le gouvernement papal prt des prcautions contre
+eux. Fabre fut un de ceux qui, loin de partager l'enthousiasme de ses
+compatriotes pour les ides nouvelles venues de France, protesta contre
+elles et demeura mme dans la condition d'migr en Italie, pendant les
+annes sanglantes de la rvolution. Ce ne fut qu'aprs l'tablissement
+complet du rgime imprial que Fabre, pour reprendre en quelque sorte sa
+qualit de citoyen franais, accepta l'excution du portrait en pied du
+gnral Clark, destin la dcoration de la salle des Marchaux, aux
+Tuileries.
+
+La gravit extrme de cet artiste tait rachete par les qualits
+solides de son esprit, par les connaissances qu'il avait acquises. Il
+gagnait tre connu, et les amitis qu'il a fait natre, qu'il a
+entretenues si longtemps, prouvent que chez lui le fond tait solide, si
+la forme manquait d'attrait. Son loignement de France, les succs
+brillants qu'obtinrent dans leur pays Girodet et Grard, ses anciens
+rivaux, et une tendance naturelle vers la paresse, augmente encore par
+une affection goutteuse et les habitudes italiennes qu'il avait
+contractes, furent autant de causes qui teignirent dans le coeur de
+Fabre cette activit, cette mulation indispensable pour produire de
+grandes choses dans les arts. Trs-fin connaisseur en tableaux, fort
+habile les restaurer, Fabre sut profiter d'une foule d'occasions
+frquentes cette poque, pour faire des achats bien calculs, et en
+somme il augmenta sa fortune en achetant des tableaux, et se forma une
+riche galerie.
+
+C'tait un homme de bonne compagnie; aussi ses manires et la solidit
+de son esprit contriburent-elles lui valoir l'amiti du clbre pote
+tragique italien Alfieri, li intimement avec la comtesse d'Albany,
+dernier rejeton de la famille des Stuarts. Bientt il s'tablit entre
+ces trois personnes une confiance entire, une amiti rciproque, qui ne
+s'teignit que successivement et la mort de chacun d'eux. Alfieri
+mourut le premier[50], lgua sa fortune la comtesse, et laissa des
+tmoignages de son attachement Fabre, qui devint, compter de cette
+poque, le seul ami de Mme d'Albany. Ces deux personnes vivaient
+Florence, en 1823, lorsque tienne eut occasion de les connatre et de
+les frquenter. Chacun d'eux avait sa maison dans des quartiers spars,
+et pendant les matines, ordinairement vers midi, la comtesse venait
+passer quelques heures chez Fabre, tandis que le soir, Fabre se rendait
+chez la comtesse, qui tenait salon et recevait la haute socit
+florentine et les trangers qu'elle jugeait propos d'admettre chez
+elle.
+
+La maison de Fabre, ancien palais dans le quartier du Saint-Esprit,
+avait pour ornements principaux une fort belle collection de tableaux
+recueillis par Fabre lui-mme, et la bibliothque d'Alfieri, que ce
+pote avait lgue en grande partie l'artiste son ami. Bien que toutes
+ces curiosits eussent un grand attrait, elles cessaient cependant
+d'attirer l'attention d'tienne lorsque la comtesse d'Albany arrivait
+dans la maison. Quoique dj ge, elle conservait encore toute la
+vivacit de son esprit et de ses souvenirs, et rien n'tait plus
+intressant que de l'entendre parler, lorsque, tendue dans un grand
+fauteuil prs du lit sur lequel Fabre tait couch, et usant de toutes
+les ressources de son esprit, elle s'efforait de lui faire oublier, par
+mille rcits piquants, les affreuses douleurs de goutte dont il
+souffrait si frquemment.
+
+L'ge de la comtesse permettait que l'on regardt sa mort comme un
+vnement prochain. Aussi Fabre, qui a rempli auprs d'elle les devoirs
+les plus touchants de l'amiti jusqu' la dernire heure, avait-il pris
+d'avance toutes ses dispositions pour l'avenir. Plusieurs fois il parla
+de cet vnement douloureux tienne, ajoutant que son intention tait
+de quitter Florence et de se retirer Montpellier, sa ville natale,
+aprs la mort de Mme d'Albany. Il lui parla mme du testament qu'il
+avait fait depuis la mort de son frre, son seul parent, acte par lequel
+il lguait la ville de Montpellier sa bibliothque, provenant
+d'Alfieri, et la galerie de tableaux qu'il avait forme. Tous ces
+arrangements taient concerts entre la comtesse et Fabre, qui prirent
+tienne de les aider donner toute la publicit possible ce projet,
+ce qu'il s'empressa de faire. Quinze jours aprs[51] il parut dans le
+_Journal des Dbats_ une description sommaire des objets prcieux que
+Fabre avait l'intention de donner la ville de Montpellier.
+
+Mme la comtesse d'Albany mourut Florence en 1825. La donation fut
+faite; Fabre quitta pour jamais Florence, alla s'tablir Montpellier
+o, jusqu' sa mort, il prsida l'arrangement et la conservation du
+muse qui porte son nom.
+
+Des quatre condisciples clbres de cette pique, Fabre tait le plus
+g. Aprs lui venait Girodet[52]. Adopt de trs-bonne heure par un
+mdecin nomm Triozon, Girodet reut une instruction dont il sut faire
+usage plus tard. Confi ensuite aux soins de David, il fit dans son
+cole des progrs rapides, et ne tarda pas devenir un rival inquitant
+pour Fabre. En 1789, vainqueur au concours acadmique, il tait arriv
+Rome, et quatre ans aprs (1792), il faisait courir tout Paris, empress
+de voir sa figure d'_Endymion endormi_. L'anne suivante (1793), si
+fertile en grands vnements, Girodet, occup alors de son tableau
+d'_Hippocrate refusant les dons des Perses_, fut tmoin du massacre de
+Basseville Rome. Les lettres crites par le jeune artiste cette
+poque sont doublement intressantes, car elles peignent l'ardeur avec
+laquelle il poursuivait ses travaux au milieu des agitations populaires
+dont il tait dj environn.
+
+Je continue, mon bon ami, dit-il M. Triozon sous la date du 27 mars
+1792, me bien porter. Je vais, comme je vous l'ai dit, commencer
+baucher votre tableau[53], o il y aura beaucoup d'ouvrage. J'y mets
+tous mes soins. Le change hausse tous les jours et chasse d'ici tous les
+Franais; il s'entend en cela avec le gouvernement papal, qui les
+surveille de prs. Nous avons mme t inquits, et M. Mnageot[54] m'a
+conseill de reprendre ma premire coiffure, attendu que l'on a rpandu
+dans Rome que ceux qui portent les cheveux coups et sans poudre sont
+des jacobins. Comme les miens sont trs-courts, je ne peux encore y
+remettre que de la poudre; mais aussitt que je pourrai avoir la plus
+petite queue possible, ce sera pour moi une ancre de salut et une
+protection. Je ne m'en irais pas de ce pays-ci avec plaisir, sans y
+avoir fait ce que je me suis propos d'y faire. Si on me renvoie, ce ne
+sera certainement pour aucune imprudence ou indiscrtion. Il est vrai
+que tous les Franais n'ont pas t aussi circonspects, et que plusieurs
+en ont t la dupe. Quoique cet gard je n'aie pas besoin de leon,
+cependant je me tiens doublement sur mes gardes.
+
+Dans une autre lettre, du 3 octobre 1792, lorsqu'il tait livr tout
+entier l'excution de son tableau d'_Hippocrate_, il dit, toujours
+M. Triozon: Vous tes dans l'erreur, mon bon ami, sur la manire
+d'exister des Franais dans ce pays-ci, et surtout des pensionnaires de
+l'Acadmie de France, qui sont, entre autres, particulirement dtests
+et mme excrs. Il est vrai que la faute en est plusieurs imprudents,
+qui ont assez peu de jugement et de rflexion pour aller semer
+publiquement les opinions nouvelles, sous les yeux d'un gouvernement qui
+les a en horreur; et cela retombe sur tous en gnral. Le massacre des
+Suisses (10 aot), de Mme de Lamballe, et dernirement des prtres,
+achve de complter les justes craintes que l'on a ici de voir se
+renouveler les _vpres siciliennes_. Les Suisses du pape avaient form
+le projet de mettre le feu l'Acadmie et de massacrer les
+pensionnaires. Quatre ou cinq d'entre eux ont t arrts, et cette
+affaire n'a pas eu d'autres suites. On vend et on crie tous les jours
+haute voix, dans les rues, des relations exagres de ces excutions.
+Vous pouvez juger de l'effet qu'elles doivent produire. Quant moi, je
+me conduis avec la plus grande circonspection; j'vite la compagnie des
+imprudents, et je fuis les gens suspects: lorsque j'ai occasion de voir
+des Italiens, je ne combats jamais leur opinion, et je crois au moins
+inutile de leur laisser voir la mienne... Le gouvernement a fait
+arrter, il y a quelques jours, deux Franais qui ne sont pas
+pensionnaires (Chinard et Rater, dont il a dj t question plus haut).
+L'un a fait chez lui une esquisse qui avait quelque rapport, dit-on,
+la rvolution. Ils ont t mis au secret et de l on les a conduits
+l'inquisition. On ignore ce que cette affaire deviendra. Je ne sais ce
+que les vnements que l'on attend peuvent faire craindre de plus pour
+nous autres, mais je redoublerai, s'il est possible, de prudence et
+d'attention pour ne laisser aucune prise sur moi.
+
+Enfin les ordres de la Convention ayant t excuts, et les insignes de
+la rpublique franaise substitus aux armes de France, le meurtre de
+Basseville fut commis. Girodet va nous faire connatre les dtails de
+cette triste affaire, et les dangers que ses camarades et lui-mme ont
+courus. Il s'adresse toujours son pre adoptif et date sa lettre de
+Naples o il avait t oblig de se rfugier pour viter la fureur de la
+populace romaine:
+
+ Naples, le 19 janvier 1793.
+
+ Mon ami, je ne doute point que, jusqu'au moment o vous recevrez
+ cette lettre, vous ne soyez dans une grande inquitude mon gard.
+ C'est pour la faire cesser que je m'empresse de vous crire. Je vis
+ et me porte bien, aprs avoir vu la mort d'assez prs. Je suis
+ arriv ici absolument dnu de tout: sans linge, sans habits, sans
+ argent. Tous mes effets sont rests l'Acadmie, o le
+ gouvernement a fait apposer les scells aprs y avoir provoqu le
+ meurtre et l'incendie. Voici en peu de mots ce qui s'est pass. Sur
+ le refus du pape de laisser placer la maison du consul de France
+ les armes de la rpublique, Basseville, son agent la cour de
+ Rome, nous engagea partir tous pour Naples. Dix de mes camarades
+ partirent sur-le-champ. Ayant plus d'affaires terminer, je restai
+ deux jours de plus; si je fusse parti, je n'eusse couru aucun
+ risque. Mais cet instant mme, le major de la division Latouche
+ arrive Rome, charg par Mackau, ministre Naples, de faire
+ placer les armes. J'avais demand faire celles qui devaient
+ servir pour l'Acadmie, et chacun le dsirait. Je crus de mon
+ devoir de rester pour les faire; en un jour et une nuit elles
+ furent prtes. J'tais aid par trois de mes camarades. Nous
+ n'tions plus que quatre l'Acadmie et nous avions encore le
+ pinceau la main quand le peuple furieux s'y porta, et en un
+ instant rduisit en poudre les fentres, vitres, portes, ainsi que
+ les statues des escaliers et des appartements. Ils n'avaient que
+ vingt marches monter pour nous assassiner, nous les prvnmes en
+ allant au-devant d'eux. Ces misrables taient si acharns
+ dtruire qu'ils ne nous aperurent mme pas. Mais des soldats,
+ presque aussi bourreaux que les bandits que nous avions craindre,
+ loin de s'opposer eux, nous firent descendre plus de cent marches
+ grands coups de crosse de fusil, jusque dans la rue, o nous nous
+ trouvmes abandonns et sans secours au milieu de cette populace
+ altre de notre sang. Heureusement encore ces bourrades de soldats
+ firent croire la populace que nous faisions parti d'elle-mme,
+ mais quelques-uns nous reconnurent. Un de mes camarades fut
+ poursuivi coups de pavs, moi coups de couteau. Des rues
+ dtournes et notre sang-froid nous sauvrent. chapp ce danger,
+ et croyant les prvenir tous, j'allai me jeter dans un autre. Je
+ courus chez Basseville; dans ce moment mme on l'assassinait. Le
+ major, la femme de Basseville, et Moutte le banquier, se sauvent
+ par miracle. Je me jette dans une maison italienne deux pas de
+ l, j'y reste jusqu' la nuit. J'ai l'audace de retourner
+ l'Acadmie, qui tait devenue le palais de Priam; on se prparait
+ briser les portes coups de hache et mettre le feu. L, je fus
+ reconnu dans la foule par un de mes modles. Il faillit me perdre
+ par le transport de joie qu'il eut de me voir sauv. Je lui serrai
+ nergiquement la main pour toute rponse, et nous nous arrachmes
+ de ce lieu. Je retrouvai, aprs l'avoir cherch quelque temps, un
+ de mes camarades. Mon bon modle nous donna l'hospitalit chez lui,
+ d'o je l'envoyai plusieurs fois l'Acadmie. Il y vit enfoncer et
+ brler les portes. On lui fit crier: Vive le Pape! Vive la Madone!
+ Prissent les Franais! et il revint nous rendre fidlement compte
+ de tout. Pendant ce temps nous allmes deux pas de chez lui, sur
+ la Trinit-du-Mont, d'o nous entendions distinctement les
+ hurlements de ces barbares: _Clamorque virum, clangorque tubarum._
+
+ Nous passmes la nuit chez ce brave homme, qui et pour nous les
+ meilleurs procds, et deux heures avant le jour nous primes la
+ fuite. Il voulut nous accompagner une partie du chemin, mais enfin
+ il fallut se sparer, et nos larmes se confondirent. Je n'oublierai
+ jamais les services qu'il m'a rendus. Nous marchmes deux jours
+ pied et ne trouvmes sur la route que diffrents motifs
+ d'inquitude. Albano, on refusa de nous louer une calche; nous
+ n'en pmes trouver qu' Vellettri, et on nous fit bien payer la
+ ncessit o nous tions de nous en servir. Dans les marais
+ Pontins, forcs par le temps le plus horrible de nous rfugier dans
+ une curie, on dlibra de nous y massacrer pour avoir nos
+ dpouilles. Un de ces sclrats, moins sclrat que les autres, fit
+ rflexion qu'elles n'en valaient pas la peine; ce fut le dernier
+ danger que nous courmes.
+
+ Hors des tats du pape, nous fmes vritablement traits en amis,
+ le roi de Naples ayant donn les ordres les plus positifs de
+ protger tous les Franais qui se rfugieraient dans ses tats. En
+ arrivant ici ( Naples), je descendis chez le citoyen Mackau, que
+ j'informai de ces dtails et de ma position. L j'appris tout ce
+ qui s'tait pass Rome: la mort de Basseville, celle de deux
+ Franais massacrs la place Colonne; le secrtaire de Basseville
+ dangereusement bless ainsi qu'un domestique de l'Acadmie; le feu
+ mis au quartier des Juifs; la maison de Torlonia et la porte de
+ France assaillies de pierres; les palais d'Espagne, de Farnse, de
+ Malte et autres menacs. Torlonia est ici, il faut que je le voie,
+ car je suis absolument sec. J'ai laiss chez moi quatre-vingts
+ cus romains en argent, que je regarde comme perdus, ainsi que tous
+ mes effets. Votre tableau (l'_Hippocrate_) tait heureusement
+ enlev et encaiss; je vais crire pour le faire venir ici, etc.
+
+Aprs avoir sjourn quelque temps dans le royaume de Naples, Girodet,
+dont la sant n'tait naturellement pas forte, et avait t encore
+altre par le travail, ainsi que par les suites de l'affaire de
+Basseville, passa Venise, puis de l Florence et Gnes, visitant
+avec attention toutes ces villes curieuses, et peignant le paysage,
+genre vers lequel il se sentait vivement entran. Ce ne fut que vers
+1795 qu'il rentra en France, o sa rputation de peintre fort habile
+tait solidement tablie par les deux tableaux, l'_Endymion_ et
+l'_Hippocrate_, qu'il avait envoys d'Italie. Drouais et lui taient les
+deux lves de David dont les noms taient solennellement prononcs avec
+celui du matre, car, depuis son _Abel_, Fabre n'avait rien fait pour
+augmenter ou soutenir sa rputation; et Grard, occup alors de composer
+son _Blisaire_, n'tait pas encore connu du public.
+
+Girodet, depuis son retour d'Italie, demeura toujours maladif. Entre les
+deux premiers ouvrages de sa jeunesse, faits l'acadmie de Rome et les
+ouvrages vraiment importants qu'il acheva ensuite Paris, il s'coula
+quatorze annes pendant lesquelles cet artiste ne produisit que des
+tableaux, tels que deux paysages, deux _Dana_ infrieures sa figure
+d'Endymion, et l'trange scne o il a introduit Ossian et ses guerriers
+recevant dans le sjour arien les ombres des hros franais. Pendant
+ces annes, il n'excita vraiment l'attention du public que par le
+portrait en pied d'un dput ngre de Saint-Domingue, en 1798, et
+l'anne suivante, en exposant pendant quelques jours au salon un tableau
+satirique que la rprobation publique le fora d'enlever promptement.
+Cette aventure mrite d'tre rapporte, car elle peint la vivacit de
+caractre de Girodet et le laisser-aller qui rgnait alors dans les
+moeurs.
+
+Parmi un assez grand nombre de portraits que ce peintre avait faits
+depuis son retour en France, il exposa en 1799 le buste de Mme Simon
+Candeille, actrice du Thtre-Franais (alors thtre de la Rpublique)
+et auteur de quelques pices de thtre, entre autres de _la Belle
+Fermire_. Quoique le peintre et mis tous ses soins la perfection et
+mme l'ornement de cet ouvrage, car il peignit des cames allgoriques
+sur les angles de la bordure, l'actrice ne trouva pas son portrait
+ressemblant et en fit chez elle des critiques assez peu mesures, que
+des indiscrets rapportrent Girodet. Celui-ci ne souffrait patiemment
+les observations de personne; aussi les plaisanteries de Mme Simon
+Candeille lui parurent-elles une injure insupportable. Mais il entra
+dans une vritable fureur lorsqu'il reut une lettre de cette dame qui
+lui demandait son portrait et le prix qu'il croyait devoir y mettre.
+Girodet brisa le cadre, coupa la toile en plusieurs morceaux, mit le
+tout dans une caisse qu'il envoya pour toute rponse Mme Simon
+Candeille.
+
+Jusque-l l'artiste tait dans son droit, et on aurait pu lui passer
+cette boutade quoiqu'un peu vive, mais il rsolut de se venger et de
+rendre sa vengeance publique. Dans l'espace de quelques jours et de
+quelques nuits, il composa et peignit un petit tableau o il reprsenta
+celle dont il avait dchir le portrait, nue, tendue sur un lit, et,
+nouvelle Dana, recevant une pluie d'or qui tombait de tous les cts.
+Outre plusieurs dtails plus que satiriques, on voyait sur le devant de
+la scne un norme coq d'Inde, dans le profil duquel l'artiste avait
+trouv moyen de confondre les traits de l'homme dont le nom se trouvait
+li celui de sa Dana. Enfin les yeux d'un autre personnage taient
+bouchs chacun par une pice d'or, et, pour complter cette parodie,
+Girodet avait peint sur les angles du cadre de ce dernier tableau des
+cames aussi piquants que ceux qui figuraient autour du portrait taient
+louangeurs.
+
+Cette caricature fut expose en plein salon au Louvre, o elle ne resta
+cependant que quelques jours. Si elle excita vivement la curiosit
+maligne du public, si elle donna la mesure des ressources que l'artiste
+pouvait trouver dans son esprit, elle fit prendre une fcheuse ide de
+son caractre. Ds ce moment, Girodet fut redout de tout le monde, et
+tienne qui l'a connu, et qui est certain que cette malheureuse
+caricature a t un sujet de regret amer pour lui dans la suite, ne
+doute pas que cette action blmable ne lui soit chappe en quelque
+sorte malgr lui. Ce peintre a toujours eu le grand dfaut de ne
+consulter personne et de n'couter ni conseils ni critiques pendant
+l'excution de ses ouvrages. C'tait, comme on en a pu juger par les
+lettres cites plus haut, un homme doux et fort raisonnable au fond,
+mais que ses premiers succs, trs-mrits sans doute, rendirent trop
+fier de son mrite et trop sr de lui-mme. Aussi, dans les actions
+ordinaires de la vie comme dans sa carrire d'artiste, ne put-il jamais
+supporter une contradiction. Les hommes les plus dignes de sa confiance,
+son matre, David lui-mme, n'avaient aucune autorit sur lui.
+
+ la suite de cette malencontreuse affaire, Girodet resta prs de deux
+ans sans produire aucun ouvrage important. Vers 1801, Fontaine,
+architecte du premier consul, fut charg de restaurer et d'orner la
+Malmaison, et l'on choisit pour la dcorer les deux lves de David les
+plus clbres alors: Girodet, dont la rputation reposait sur les deux
+tableaux d'_Endymion_ et d'_Hippocrate_, et Grard, qui, depuis 1795,
+s'tait plac comme son rival par ses compositions du _Blisaire_ et de
+la _Psych_.
+
+C'tait le moment o les posies d'Ossian, lues et vantes par
+Bonaparte, taient devenues la mode en France. Girodet et Grard,
+aprs avoir dlibr sur le choix des sujets qu'ils traiteraient,
+s'accordrent pour les tirer des prtendus ouvrages du barde cossais.
+Grard n'attacha qu'une importance secondaire ce travail de
+dcoration, et fit, avec cette facilit qui distinguait son talent, une
+esquisse termine fort agrable. Mais Girodet prit l'affaire au srieux,
+et voulut craser son rival. Il serait difficile et peu amusant de
+dcrire minutieusement cette prodigieuse quantit de figures de bardes
+cossais et de gnraux franais prsentes sous l'apparence d'ombres,
+et runies dans le palais d'Odin. Ce tableau, o toutes les difficults
+matrielles de l'art ont t surmontes par le peintre, avec une
+patience et un talent inconcevables, est cependant un de ses plus
+faibles ouvrages, et en somme, une composition aussi peu agrable voir
+que facile comprendre.
+
+Depuis son _Hippocrate_, le talent de Girodet tait rest au mme point
+dans les souvenirs du public, et mme des artistes; son _Ossian_ porta
+quelque atteinte sa rputation. Ce peintre passait, non sans raison,
+pour se creuser inutilement la tte et faire une foule d'essais dans le
+silence de son atelier, sans qu'on vt paratre aucune oeuvre importante.
+Les jeunes lves qu'enseignait alors David reprochaient galement
+Girodet de se donner trop de peine pour si peu de rsultats; et, tout en
+rendant justice son mrite comme dessinateur, ils lui reprochaient le
+_manir_, l'affterie de ses expressions, la recherche de ses penses.
+Ils l'accusaient en particulier de reproduire sans cesse l'effet
+vaporeux, bleutre et conventionnel de son premier tableau l'_Endymion_.
+
+David, quoique fier d'un lve dont il reconnaissait les qualits
+trs-relles, ne s'abusait cependant pas sur ses dfauts. Il regrettait
+mme amrement les rsultats qu'ils pouvaient avoir, non-seulement pour
+Girodet lui-mme, mais pour les jeunes peintres qui, sduits par sa
+manire, cherchaient l'imiter, car il commenait faire cole.
+Souvent le matre, au milieu de ses disciples, faisait allusion la
+manire tendue et pnible du peintre d'_Hippocrate_. Girodet est trop
+savant pour nous, disait-il, copions tout simplement la nature et ne
+nous donnons pas tant de soucis pour bien faire; a vient mieux quand a
+vient tout seul.--Voyez Girodet, disait-il une autre fois, voil cinq
+ans qu'il travaille comme un galrien dans le fond de son atelier, sans
+que personne voie rien de lui. Il est comme une femme qui serait
+toujours dans les douleurs de l'enfantement, sans accoucher jamais...
+J'aime bien la peinture, assurment; mais si on ne pouvait la faire qu'
+ce prix, je la laisserais l.
+
+Girodet aimait beaucoup le mystre, et tant qu'il travaillait un
+tableau, non-seulement il ne laissait pntrer personne dans son
+atelier, mais il ne parlait qui que ce soit du sujet dont il tait
+occup. On savait cependant qu'il faisait un _Ossian_ pour la maison de
+campagne du premier consul, et ce n'tait pas sans impatience que les
+artistes surtout attendaient l'apparition de cette oeuvre mystrieuse,
+dont quelques privilgis se parlaient l'oreille.
+
+ cette poque, David avait l'habitude de faire une promenade aprs son
+repas, et tienne l'accompagnait quelquefois. Un soir que l'lve tait
+venu prendre son matre, celui-ci lui dit comme il entrait: Girodet m'a
+dit que son _Ossian_ est termin; il m'a mme pri de l'aller voir;
+voulez-vous venir avec moi? tienne accepta avec empressement et on se
+mit en marche.
+
+Girodet avait alors son atelier dans les combles du Louvre, l'angle
+prs du jardin de l'Infante. Il fallut monter tant de marches,
+qu'tienne fut oblig de donner le bras David pour achever cette
+ascension. Arrivs la porte, ce fut en vain qu'ils cherchrent le
+cordon d'une sonnette, il fallut heurter quatre ou cinq fois avant
+d'entendre remuer: Ah ah! dit David, vous ne connaissez pas encore
+Girodet; c'est l'homme aux prcautions. Il est comme les lions,
+celui-l, il se cache pour faire des petits.
+
+Cependant la porte s'ouvrit, et Girodet reut son matre avec ce luxe de
+politesses qu'il dployait toujours avec ceux qu'il admettait dans son
+atelier.
+
+David, debout et couvert, regarda trs-longtemps le tableau d'_Ossian_
+avec une attention qu'il porta successivement sur toutes les parties de
+l'ouvrage. Girodet, plac un peu en arrire, observait son matre, et sa
+curiosit mle d'inquitude prit bientt le caractre de l'impatience
+et mme de l'irritation. Cette scne muette, assez longue et qui sans
+doute parut durer un sicle Girodet, ne put se prolonger longtemps;
+David rompit le silence, se mit faire un loge simple, vrai et fort
+bien motiv de l'habilet extraordinaire que l'artiste avait dploye
+dans l'excution difficile de l'ouvrage. plusieurs reprises, il
+renouvela cet loge en vitant de parler du fond de la composition.
+Enfin, un mouvement interrogatif et quelques mots de Girodet ayant
+provoqu une rponse positive ce sujet, le matre dit l'lve, avec
+l'accent de quelqu'un qui se rsume: Ma foi, mon bon ami, il faut que
+je l'avoue; _je ne me connais pas cette peinture-l; non, mon cher
+Girodet, je ne m'y connais pas du tout_. Ds lors, la visite dura peu,
+comme on doit le croire, et Girodet reconduisit son matre jusqu' la
+porte, avec des dmonstrations de respect qui cachaient mal son motion.
+
+Arriv dans la cour du Louvre, David, dont la figure n'avait pu se
+dbarrasser encore de l'tonnement o ce qu'il venait de voir l'avait
+plong, dit enfin tienne: Ah a! il est fou, Girodet!... il est fou,
+ou je n'entends plus rien l'art de la peinture. Ce sont des
+personnages de cristal qu'il nous a faits l... Quel dommage! avec son
+beau talent, cet homme ne fera jamais que des folies... il n'a pas le
+sens commun. plusieurs reprises, pendant la promenade, tienne revint
+sur le tableau, pour savoir si la rflexion aurait suggr quelques
+ides nouvelles au matre; mais celui-ci, avec l'accent de la mme bonne
+foi, rpta toujours: Je vous assure, tienne, que j'ai dit ce que je
+pense: je ne connais absolument rien ce genre de peinture; c'est
+lettres closes pour moi.
+
+Malgr les loges prodigus cet ouvrage par les amis et les lves de
+Girodet, devenu alors chef d'une cole, le tableau d'_Ossian_ n'eut pas
+plus de succs auprs des habitants de la Malmaison que dans le public.
+L'artiste le sentit intrieurement, et la meilleure preuve que l'on en
+puisse donner est l'ardeur avec laquelle, aprs quatre ans d'tudes
+solitaires, il travailla des sujets d'un tout autre genre, et excuts
+dans une manire fort diffrente.
+
+En 1806, il exposa au Louvre une _Scne de Dluge_; en 1808, les
+_Funrailles d'Atala_ et _Napolon recevant les clefs de Vienne_, et
+enfin, en 1810, la _Rvolte du Caire_. Ces quatre compositions
+importantes, acheves dans l'espace de quatre annes, sont videmment
+celles qui dterminent l'apoge du talent de l'auteur. On trouve dans
+ces tableaux la maturit complte du talent de l'homme qui, dix-sept ans
+auparavant, s'tait annonc par la figure d'_Endymion_ et par
+l'_Hippocrate_.
+
+L'imagination de Girodet tait de l'espce de celles qui s'excitent,
+s'chauffent et s'enflamment plutt en triturant une ide qu'elles ont
+enfante, qu'en traduisant les impressions que fait natre la nature.
+Dans la _Scne de Dluge_, dans l'_Atala_, son meilleur ouvrage
+peut-tre, il y a toujours une recherche savante, une vraisemblance
+calcule, une perfection gale dans les plus petites parties de
+l'ouvrage, qui ne laissent pas l'aise celui qui le considre. Dans
+_les Clefs de Vienne_ ainsi que dans la _Rvolte du Caire_ il y a des
+parties vraiment belles et qui sont traites de main de matre;
+cependant le travail excessif, la tension perptuelle du peintre en
+achevant ces tableaux, labeur dont la trace proccupe sans cesse les
+yeux, ne laisse ni aux sens ni l'me ce calme doux si ncessaire pour
+goter pleinement une production d'art. Aussi David rsumait-il on ne
+peut mieux ce qui manque aux ouvrages de son lve, quand il disait: En
+regardant les tableaux de Raphal ou de P. Vronse, on est content de
+soi; ces gens-l vous font croire que la peinture est un art facile;
+mais quand on voit ceux de Girodet, peindre parat un mtier de
+galrien. Quoi qu'il en soit, la _Scne de Dluge_ et l'_Atala_
+obtinrent un grand et lgitime succs dans le public, et David lui-mme,
+quoique peu dispos se faire ce qu'il y a de tendu dans l'ensemble
+de ces tableaux, loua d'autant plus leur excution fort savante, qu'il
+tait trs-fier du succs de ses lves, mme, quand ils taient devenus
+ses rivaux.
+
+La faiblesse de la sant de Girodet, et les excs de travail qu'il avait
+faits pour terminer ces quatre grands ouvrages, semblent avoir port
+quelque atteinte ses facults. compter de ce moment son talent ne
+fit plus de progrs; le dernier de ses grands tableaux, _Pygmalion et
+Galate_, achev en 1819, se sent de l'puisement de ses forces.
+
+Girodet, comme on en peut juger par ses lettres, tait un homme bon,
+aimable, heureusement dou comme peintre et fort bien partag quant aux
+dons de l'esprit. Les dfauts, qui lui ont nui dans l'exercice de son
+art, venaient de la nature de son imagination, trs-ardente, et
+cependant peu fertile, disposition fort commune en France. Ceux qui
+l'ont connu savent qu'il a pass plus des deux tiers de sa vie nourrir
+des projets, se livrer des travaux de fantaisie, au lieu de faire
+usage tout simplement de son pinceau. Il a perdu un temps considrable
+faire sur les odes d'Anacron et sur le pome de Virgile des suites de
+compositions au trait, qui, malgr leur mrite, ne compenseront pas en
+gloire, pour l'auteur, le temps qu'il y a employ. Une quantit norme
+de compositions fugitives, de croquis et de vignettes dessins dans les
+salons, lui ont pris un temps prcieux, et il serait impossible de
+calculer les mois, les annes peut-tre, pendant lesquels il faisait et
+dfaisait sans cesse les accessoires des grands portraits qu'il a
+peints. Quand il avait termin une composition quelconque, sa conscience
+n'tait tranquille qu'autant qu'il s'tait donn beaucoup de peine en
+l'achevant. Son got pour les lettres et pour la posie est peut-tre
+celui qui a contribu lui faire perdre le plus de temps et altrer
+le plus sa sant. On a imprim aprs sa mort une imitation en vers des
+odes d'Anacron, et un pome en six chants, intitul: _le Peintre_,
+prcd d'un discours prliminaire et suivi de notes. Ces ouvrages, qui
+furent commencs vers 1807, le pome en particulier, rappellent _la
+Navigation_, _les Fleurs_, _le Printemps d'un proscrit_, et autres
+pomes descriptifs et admiratifs imits de l'_Imagination_ de Delille.
+L'diteur des oeuvres posthumes de Girodet s'est abstenu d'y insrer la
+seule pice de vers o l'artiste ait laiss couler librement sa verve,
+l'occasion des critiques qui parurent en 1806 sur la _Scne de Dluge_.
+Le style en est bien moins correct, il faut l'avouer, que celui de son
+pome; mais l'artiste de talent, l'artiste spirituel et piqu au vif,
+s'y est laiss aller avec une ptulance et quelquefois un bonheur
+d'expressions, qui auraient d faire conserver ce morceau, ne ft-ce que
+comme pice historique. Les posies sont suivies, dans l'dition des
+oeuvres de Girodet, de deux morceaux en prose, l'un _sur le Gnie_,
+l'autre _sur la Grce_, dans lesquels la pompe acadmique remplace
+souvent les ides neuves ou fortes. Enfin, les deux volumes se terminent
+par un recueil de lettres dont nous avons donn quelques fragments;
+elles sont vraiment intressantes, parce que l'homme et l'artiste y
+parlent avec abandon et navet.
+
+Trois choses ont empch Girodet de goter le moindre repos pendant
+toute sa vie: la peinture, le got des vers et la gestion de sa fortune.
+Non-seulement il avait contract de trs-bonne heure l'habitude de
+travailler plus que ses forces ne le lui permettaient; mais compter
+des annes 1804 et 1805, il peignit la nuit la lueur de lampes
+prpares pour ce genre de travail; et ses quatre grands ouvrages, _le
+Dluge_, l'_Atala_, _Napolon Vienne_, _la Rvolte du Caire_, ainsi
+que tout ce qu'il a produit jusques et y compris le _Pygmalion_, ont t
+en grande partie achevs d'aprs ce systme. Il avait commenc par dire
+que la lumire artificielle tait aussi favorable pour peindre que celle
+du jour, et il finit par prtendre qu'elle tait meilleure. C'tait un
+homme qui se donnait un mal infini pour tre original; aussi parlait-il
+avec les plus grands loges de Michel-Ange et de Jules Romain, et
+rptait-il souvent ses lves que dans le choix de deux dfauts il
+prfrait le bizarre au plat.
+
+Mais sa liaison avec l'abb Delille lui a t fatale, en ce sens qu'il
+gagna de ce pote, comme tant d'autres alors, la maladie de la posie
+descriptive. Ce got, combin avec les travaux de son atelier, forcrent
+Girodet prendre encore sur le peu de temps qu'il donnait auparavant au
+sommeil et aux distractions journalires. Aussi ses amis et ses lves,
+qui lui portaient un sincre attachement, virent-ils avec effroi cette
+nouvelle cause d'insomnies.
+
+Girodet tait n avec de la fortune, et elle s'accrut singulirement en
+1812, lorsque son pre adoptif, M. de Triozon, lui lgua encore la
+sienne en mourant. On estime qu'il avait de vingt-quatre trente mille
+livres de rentes. Chose certaine, quoique difficile croire, il avait
+tellement embrouill l'administration de ses biens; les contestations,
+les petits procs s'taient tellement accumuls, que c'est tout au plus
+s'il avait de liquide l'argent habituellement ncessaire pour son
+entretien. Prodigue ou conome jusqu' l'excs, il avait fait btir une
+fort grande maison dont l'intrieur n'a jamais t dcor ni mme
+meubl. Il y entassait de magnifiques meubles de Boule, des vases de
+Chine, des livres, des armes prcieuses; mais les murs n'taient point
+tendus, les chemines restaient sans chambranles et dans la chambre o
+se trouvait son mauvais lit, il y avait demeure une table ronde
+couverte de papiers crits ou dessins toujours en dsordre. Chez lui,
+son costume vieux et dchir lui donnait l'aspect le plus sauvage; mais
+quand il allait dans le monde, il mettait dans sa toilette de
+l'affectation et mme de la recherche, jusqu' se parfumer d'odeurs. De
+toutes ses manies, la plus trange tait le petit charlatanisme qu'il
+mettait en usage lorsqu'il tait cens tre sur le point de terminer un
+tableau et que, par une prtendue faveur spciale, il admettait la haute
+socit et quelques artistes dans son atelier. Girodet n'tait pas homme
+ montrer un ouvrage sans l'avoir revu et corrig plutt vingt fois
+qu'une; aussi ses confrres n'taient-ils pas dupes du pige qui leur
+tait tendu. Quoi qu'il en ft, on tait introduit mystrieusement dans
+le sanctuaire o se trouvait dj nombreuse compagnie. L, Girodet
+laissait, prs de son tableau sur chevalet, une bote couleurs
+ouverte, avec la palette charge et l'appui-main tout prpars. Puis de
+temps en temps, et comme s'il lui ft venu une ide soudaine, il faisait
+des excuses aux assistants, leur demandant en grce la permission de
+donner encore quelques touches... quelques touches seulement! un
+endroit qui avait besoin de correction; et saisissant un pinceau qu'il
+agitait prs de la palette, il le promenait lgrement sur les contours
+comme s'il et cherch leur donner plus de puret ou de mollesse.
+Cette petite manoeuvre avait ordinairement le plus grand succs auprs
+des belles dames de Paris, qui racontaient ensuite qu'elles avaient vu
+peindre Girodet, et qu'il n'tait pas tonnant que les ouvrages de ce
+peintre fussent si parfaits, puisqu'il les corrigeait _jusqu'au dernier
+moment_. C'est la petite comdie que ce peintre a joue lorsqu'il laissa
+voir en 1819 sa _Galate_, ouvrage dont il sentait vraisemblablement la
+faiblesse, puisqu'il prenait tant de peine pour en assurer le succs.
+
+Le biographe de Girodet[55] a t discret sur les affections tendres de
+ce peintre. On sait que dans ses fantaisies passagres, le dieu d'amour
+lui a lanc des flches cruelles. Mais quant aux sentiments plus
+dlicats qui ncessairement ont d agiter le coeur d'un homme dont
+l'imagination tait si inflammable, son historien se borne dire qu'il
+ressentit en effet plusieurs affections passionnes, et les entretint
+avec une extrme discrtion. La grande quantit de lettres qui furent
+religieusement dtruites le jour mme de sa mort, selon la prire qu'il
+en avait faite ses amis, prouve la place que ces affections occupaient
+dans son existence intrieure. Mais malgr toute sa circonspection, ceux
+de ses amis intimes et de ses lves qui le quittaient peu purent
+s'apercevoir des visites frquentes qu'il recevait aprs les longues
+journes de travail de l'atelier.
+
+La mort de cet artiste fut douloureuse. Depuis son retour d'Italie, sa
+constitution naturellement bonne, mais altre par des maladies et
+surtout par l'irrgularit du rgime et les excs du travail, luttait
+contre un principe de destruction toujours menaant. Enfin une affection
+gangreneuse qui, deux fois dj, des intervalles loigns, s'tait
+manifeste aux extrmits infrieures, se porta sur la vessie. Les soins
+de Larrey, son ami, assist de Portal et de L'Herminier, ne purent
+arrter les progrs du mal, et aprs six jours de douleurs croissantes,
+il fallut se rsoudre une opration prilleuse dont le succs
+n'aboutit qu' retarder la mort de cinq jours.
+
+On rapporte que quelques instants avant de subir cette opration,
+surmontant ses douleurs il s'chappa en quelque sorte de son lit, et
+que, soutenu par sa seule domestique, il se trana jusqu' son atelier.
+L, la vue de ce lieu et des objets tmoins et compagnons de ses longs
+travaux, il ne put contenir les motions profondes qu'il ressentait.
+Mais bientt, voulant se soustraire une situation trop violente, il se
+retira. Prs de sortir de son atelier, il se retourna sur le seuil de la
+porte, en disant d'une voix teinte: Adieu! je ne vous verrai plus.
+
+Girodet est mort le 12 dcembre 1824, l'ge de cinquante-sept ans,
+clibataire, et laissant une succession qui, tant en biens-fonds que par
+la vente de ses ouvrages, a produit 800,000 francs son unique
+hritire, sa nice, Mme Becquerel-Despraux. Ses obsques furent
+clbres avec la plus grande pompe, et de plusieurs discours prononcs
+sur sa tombe, le plus extraordinaire fut celui de son condisciple Gros.
+
+Tous les artistes, les plus clbres et les plus humbles, assistrent
+cette crmonie. Gros pleurait comme un enfant; Grard tait ple,
+silencieux et triste.
+
+Grard (Franois) avait trois ans de moins que Girodet. N Rome en
+1770, d'un pre franais et d'une mre italienne attachs
+l'ambassadeur de France, on l'envoya jeune encore Paris, pour y
+tudier l'art de la peinture, vers lequel son penchant le porta
+naturellement et de trs-bonne heure. Il frquenta successivement les
+coles de Pajou, habile statuaire, de Brennet, peintre en grande
+rputation alors et rival de Vien, enfin on le confia aux soins de
+David, qui venait de donner une impulsion nouvelle aux arts.
+
+Ses condisciples Fabre et Girodet remportrent le prix acadmique, et,
+par une singularit remarquable, Grard, dont le talent fut toujours
+facile et sduisant, ne put jamais obtenir ce genre de succs. Dans une
+lettre crite de Rome par Girodet en date du mois de juin 1791, on
+apprend que son jeune camarade tait revenu dans cette ville pour y
+chercher sa mre, qu'il ramena en France. La mre est la meilleure
+femme du monde, dit Girodet M. de Triozon, et le fils, par son esprit
+et ses talents, ne peut manquer d'exciter votre attention. Sans
+_l'injustice de l'acadmie_, nous serions partis ensemble, et lui le
+premier.
+
+Pauvre et press de tirer parti de son talent, Grard fut oblig de
+renoncer un encouragement qui lui tait si ncessaire; il lutta avec
+un rare courage contre la pauvret, et redoubla d'efforts pour se
+perfectionner Paris, o il passa alors quelques mauvaises annes.
+Entran comme tant d'autres artistes, par les passions de son matre,
+dans le tourbillon des ides rvolutionnaires, quoique bien jeune alors,
+il tait dans sa vingt-troisime anne, on inscrivit son nom parmi ceux
+des jurs au tribunal rvolutionnaire, o il ne sigea cependant pas.
+Vers ce temps il aida David dans l'excution du tableau de _Lepelletier
+de Saint-Fargeau_, et composa, d'aprs la scne du 10 aot, la
+Convention, une esquisse qui lui valut alors de grands loges, et dont
+il se proposait de faire le tableau. La malheureuse importance politique
+que David avait acquise et le succs de son dessin du _Serment du Jeu de
+Paume_ entranrent momentanment dans cette voie le jeune Grard, que
+la nature de son esprit et l'amnit de son caractre devaient prserver
+bientt de pareils carts.
+
+Son ami, son rival Girodet avait dj envoy de Rome deux ouvrages qui
+le plaaient au nombre des hommes appels soutenir et augmenter la
+gloire de leur cole. L'_Endymion_, cette composition gracieuse, avait
+paru au Salon pendant la sanglante anne de 1793, et l'_Hippocrate_
+avait captiv l'attention des connaisseurs l'exposition suivante.
+
+Quoique bien pauvre, Grard coutait sa jeune me, qui lui disait qu'
+tout prix il fallait lutter contre son condisciple dj clbre et qui
+l'tat de sa fortune permettait de tenter facilement de nouveaux
+efforts. Plusieurs portraits en pied, faits d'aprs ses amis, furent les
+premiers ouvrages sur lesquels l'attention du public se fixa. Dans
+l'attitude, l'expression et le coloris de ces divers personnages, on
+remarqua une vrit et une dlicatesse, et en mme temps une convenance
+gracieuse, qui n'chapprent personne. Le portrait de son camarade
+Isabey fut le premier ouvrage qui fit retentir le nom de Grard
+Paris[56].
+
+Dj clbre comme peintre en miniature, et trs-rpandu dans le monde
+par l'exercice de son art, M. Isabey proposa son ami de lui servir de
+modle, pour lui fournir l'occasion de peindre quelqu'un dont la figure
+tait bien connue. Ce petit artifice prpar par l'amiti eut un tel
+succs, que Grard inspira bientt confiance des amateurs.
+
+Cependant il tait toujours extrmement pauvre. force de travail, et
+aid encore par M. Isabey, qui acheta et paya l'ouvrage d'avance, il
+entreprit un tableau d'histoire, et au Salon de 1795 parurent son
+_Blisaire rapportant son guide piqu par un serpent_, et le charmant
+portrait de Mlle Brongniart. Le succs de ces ouvrages fut complet. Ds
+ce moment les deux noms de Girodet et de Grard jouirent d'une clbrit
+gale, et on vit natre entre ces deux artistes, d'abord de l'mulation,
+puis de la rivalit, et enfin une jalousie qui dura autant qu'eux.
+
+Il n'en tait pas dans ce temps comme dans le ntre; malgr la grandeur
+et la solidit du succs qu'obtint alors l'auteur du _Blisaire_, malgr
+les louanges qui lui furent prodigues et l'accueil distingu qu'il
+reut de tout ce qu'il y avait de personnes considrables Paris,
+Grard, encore un peu plus pauvre d'argent depuis qu'il tait devenu
+riche de gloire, fut oblig de se commander lui-mme un autre tableau
+pour justifier et soutenir ses succs prcdents.
+
+La socit se sentait encore des branlements causs par la rvolution;
+les fortunes prives taient compromises, et ceux qui possdaient des
+biens n'osaient acqurir des objets de luxe, lorsque tant de gens autour
+d'eux manquaient encore du ncessaire. Le jeune artiste n'aurait
+peut-tre pas mme excut son tableau de _Blisaire_, si son camarade,
+M. Isabey, dj favoris de la fortune par la nature de son talent,
+n'et pas achet et pay d'avance cet ouvrage son ami. Mais le noble
+coeur d'Isabey ne s'en tint pas l, car, ayant revendu le _Blisaire_
+plus cher qu'il ne l'avait achet, l'habile peintre en miniature
+restitua l'auteur du tableau d'histoire le surplus du prix, comme une
+dette qu'il aurait contracte.
+
+Riche de ce noble trsor, et avide de gloire, Grard, sans s'inquiter
+de la destination incertaine de l'ouvrage qu'il voulait faire, composa
+et excuta le tableau de _Psych et l'Amour_. Le temps qu'il employa
+l'achever a t le plus heureux de sa vie, sans doute. Tranquillis par
+un brillant succs; peu prs certain d'en obtenir bientt un second;
+recherch par toutes les personnes que leur esprit, leur talent ou leur
+position dans le monde mettaient en vidence; et enfin distingu alors
+par une personne dont le coeur et l'esprit taient guids par cette
+tendresse intelligente qui excite et inspire si favorablement le gnie,
+Grard, encore la fleur de l'ge et travaillant sous de si doux
+auspices, termina avec amour l'un de ses meilleurs tableaux.
+
+Mais si la _Psych_ fut gote au Salon de 1797, elle eut aussi y
+essuyer de nombreuses critiques. Dans ce personnage de l'Amour, on
+trouva une ide trop recherche, trop mtaphysique, et l'expression
+gracieuse des deux figures parut dgnrer en affterie. Quelques-uns,
+envisageant le tableau sous le rapport technique, pensrent qu' force
+de chercher simplifier et purer les formes, l'auteur ne les avait
+souvent rendues que d'une manire vague et imparfaite. De ces dernires
+critiques, celle que lana Giraut, ce sculpteur qui le premier osa
+consacrer le talent et la clbrit de David Rome, fut la plus vive et
+la plus spirituelle. En faisant observer ses voisins la portion du
+corps au-dessous de la poitrine, trop mollement accuse dans Psych, il
+demanda malignement _si les ctes y taient peintes en long ou en
+large_. Quoi qu'il en soit, et malgr l'ensemble de ces reproches, qui
+sont loin d'tre dnus de fondement, le tableau de _Psych_ est rest
+une production fort remarquable de l'poque, et l'une des meilleures de
+Grard.
+
+Trois portraits peints dans le mme temps par cet artiste sont peut-tre
+plus remarquables encore, et donnent une ide plus juste et plus
+avantageuse du point de vue vrai, simple et nouveau, sous lequel Grard
+envisageait alors l'art de la peinture; ce sont ceux de Mlle Brongniart,
+de la famille d'Auguste, orfvre clbre en ce temps et de Mme
+Barbier-Valbonne, cantatrice renomme. Cette exposition ne produisit
+pour Grard qu'une partie des rsultats qu'il avait droit d'en attendre.
+Sa rputation de peintre de portraits s'tablit, mais le tableau de
+_Psych_ n'ayant point t achet, le peintre devint moins entreprenant
+et n'osa pas commencer d'autre ouvrage de haut style.
+
+Les hommes de talent et les femmes clbres par leur esprit et leurs
+grces remplaaient alors, comme on l'a dit, l'ancienne aristocratie.
+C'tait eux qui accueillaient, favorisaient et protgeaient mme au
+besoin, le talent son aurore. Dj le condisciple, l'ami de Grard, M.
+Isabey, avait montr la noblesse d'me d'un vritable artiste, en
+employant un dtour dlicat pour venir au secours d'un homme distingu
+aux prises avec la pauvret. Cet exemple ne fut pas inutile, et lorsque
+toute esprance de voir le tableau de _Psych_ achet par un amateur,
+ou, ce qui et t plus convenable, par le gouvernement, fut perdue,
+deux hommes de coeur et d'intelligence, l'architecte Fontaine et Breton,
+secrtaire de l'Institut, se cotisrent pour raliser la somme de 6000
+francs, qu'ils offrirent Grard en change de son tableau.
+
+Depuis 1797 jusqu' l'poque o Bonaparte premier consul commena
+faire entrer les arts dans les rouages accessoires de son gouvernement,
+Grard, ainsi que les autres artistes, eut fort peu d'occasions
+d'exercer son talent. Ces longs et pnibles efforts tents pour l'tude
+sincre de son art, ces succs si flatteurs obtenus du public, mais qui
+ne fournissaient pas les moyens d'en mriter de nouveaux; et, il faut
+bien le dire, cette pauvret si dure pour un homme dj clbre,
+forcrent Grard employer son talent des ouvrages d'un ordre
+infrieur. Il partagea cet gard le sort de quelques-uns de ses
+contemporains, et, ainsi que Girodet et Prudhon, Grard fit des
+vignettes pour les grandes ditions de Virgile et de Racine publies par
+Didot.
+
+Quoique l'ducation de Grard et t peu soigne, il avait
+naturellement les avantages d'un esprit cultiv. Son intelligence
+lucide, dlie et pntrante, son got juste et dlicat, lui faisaient
+saisir facilement les penses, les faits et les combinaisons d'ides les
+plus trangres ses proccupations habituelles. Au temps de ses
+premiers succs, lorsque, recherch par tout ce qu'il y avait de
+distingu dans la socit parisienne, il y paraissait tout la fois
+modeste comme un homme qui commence, et brillant dj d'une gloire
+solidement acquise, il tait facile de reconnatre tout ce qu'il y avait
+de distingu, d'minent mme, dans ce jeune artiste coutant avec tant
+de respect et d'attention les gens instruits, qui, eux-mmes, se
+sentaient flatts de l'avoir pour auditeur. Aimant naturellement les
+lettres, dou de l'instinct de la musique, portant un intrt trs-vif
+toute espce de science, Grard, entour de fort bonne heure de tout ce
+qu'il y a eu d'hommes intelligents de son temps, et ayant eu le bon
+esprit si rare de les couter attentivement, acquit des connaissances
+tellement varies, que, quels que fussent le talent et les occupations
+de ceux qui lui adressaient la parole, sa rponse tait toujours
+pertinente, spirituelle et flatteuse. Ces qualits prcieuses, mais
+accessoires pour un artiste, exercrent des influences diverses sur son
+talent et sur sa vie. Elles contriburent sans doute l'accroissement
+de sa fortune; mais en lui donnant l'occasion de briller dans le monde,
+o il fut toujours recherch, elles lui firent obtenir, comme peintre de
+portraits, des succs qui le firent longtemps dvier de sa carrire de
+peintre d'histoire.
+
+Le portrait de Mme Bonaparte, expos en 1799, l'avait plac au premier
+rang parmi ceux qui russissaient le mieux en ce genre. Son matre,
+David lui-mme, malgr la grande clbrit dont il jouissait alors, se
+ressentit des effets de la vogue qu'obtenaient les productions de son
+lve. Mme Rcamier, dans tout l'clat de sa jeunesse, de sa beaut et
+de sa position sociale, avait eu l'ide de se faire peindre par le
+premier peintre de son temps, par David. Le portrait fut mme conduit
+jusqu' l'bauche complte. La jeune beaut, vtue d'une simple robe
+blanche, avec le col et les bras dcouverts, selon l'usage et la mode du
+temps, tait reprsente moiti tendue sur un canap. Le peintre,
+dans son bauche, avait montr les deux pieds sans chaussures. Cette
+dernire circonstance tait une fantaisie de l'artiste, fort innocente
+alors, mais qui sans doute blessa les susceptibilits du modle. On dit
+aussi que le peintre, distrait par d'autres occupations, travailla trop
+lentement au gr des dsirs de Mme Rcamier, et que, domine par une
+impatience assez commune chez les jeunes femmes, elle eut recours au
+pinceau de Grard, dj dsign dans l'opinion publique comme l'artiste
+dont le talent gracieux rendait avec le plus de bonheur la beaut
+fminine. Enfin, on ajoute que Mme Rcamier, tout en faisant faire son
+portrait par Grard, n'en tenait pas moins avoir celui qu'avait
+bauch David.
+
+L'bauche du portrait de Mme Rcamier, aprs avoir t vue et
+trs-admire par les lves de David, avait t galement montre
+Grard. Confident de ce travail, et plein d'gards et de respect pour
+son matre, Grard lui confia la demande qui lui avait t faite. Sans
+hsiter, David conseilla l'auteur de _Psych_ d'y satisfaire. Mais
+lorsque Mme Rcamier se prsenta dans l'espoir de voir achever le
+premier portrait: Madame, lui dit David, les dames ont leurs caprices;
+les artistes en ont aussi. Permettez que je satisfasse le mien, je
+garderai votre portrait dans l'tat o il se trouve. Et en effet, rien
+depuis n'a pu le dcider le finir[57].
+
+De 1800 1810, le nombre des portraits que fit Grard est incalculable.
+En 1808 seulement, il en exposa douze au Salon; en 1810, quatorze. Il
+peignit peu prs tout ce qu'il y avait d'hommes et de femmes clbres
+en Europe. Les sommes qu'il gagna furent immenses, et quoiqu'il ft
+fastueux et parfois prodigue, il amassa cependant une fortune assez
+considrable. Le tour piquant de son esprit, la varit de ses
+connaissances, et une certaine manire modeste, mais lgante et
+trs-spirituelle de traiter tous les sujets, faisaient de cet artiste,
+si habile d'ailleurs dans son art, un homme du monde des plus aimables.
+Depuis les premiers temps de sa clbrit, dans son petit logement au
+Louvre, quoique d'autant plus pauvre qu'il tait mari et forc de tenir
+maison, il runissait dj tous ses amis le mercredi soir de chaque
+semaine. Ce furent d'abord de simples runions d'artistes, de camarades.
+Mais ce noyau d'amis, qui lui restrent toujours fidles, se
+joignirent successivement, et mesure que le talent et la renomme du
+peintre s'accrurent, tout ce que la socit de Paris et des pays
+trangers offrait de plus lev par les connaissances, l'agrment, la
+naissance et les dignits. Pendant tout le rgne de Napolon, Grard
+tint certainement le salon le plus curieux, le plus amusant et le plus
+habituellement frquent par les personnes clbres en tout genre.
+L'tiquette y tait remplace par une politesse exquise, et le mrite
+servait ordinairement de rgle pour assigner chacun l'importance et le
+rang qu'il devait prendre. Par une bienveillance naturelle, qu'il mlait
+ une politique habile, Grard tait toujours dispos accueillir chez
+lui les jeunes gens qui commenaient se faire remarquer par leurs
+talents. Par cette protection accorde ceux qui entraient dans la
+carrire, il mettait les jeunes esprits en relation directe avec ses
+anciens amis, et ralliait ainsi ses intrts toutes les gnrations
+dont il tait environn. Vers 1810 et 1811, aprs avoir fait le portrait
+de presque tous les rois et toutes les reines de l'Europe; lorsque les
+plus hauts dignitaires de l'empire franais briguaient la faveur d'tre
+peints par lui; quand, accabl sous les faveurs de toute espce, ses
+amis qui, sans croire le flatter, lui disaient dans toute la sincrit
+de leur me que Grard tait le _roi_ des peintres, comme il tait le
+peintre des _rois_, lui, Grard, profitait de cet engouement sans en
+tre dupe.
+
+Il y avait certainement de la force d'me et une grande pntration
+d'esprit dans cet homme, qui, n'ayant pu faire une fortune mdiocre en
+augmentant peu peu son talent, et qui s'tant trouv forc de profiter
+d'une chance inattendue pour ne plus retomber dans la pauvret, jouait,
+badinait ainsi avec sa clbrit, en conservant au fond de l'me le
+dsir et l'esprance d'acqurir une vraie gloire. Car, au milieu de ce
+concert de louanges dont on l'tourdissait, dans son salon mme, o il
+tait flatt par l'aristocratie intellectuelle et nobiliaire, o on lui
+rptait sans cesse qu'il avait surpass tous ses rivaux, lui, se
+jugeait, et en 1807 il se disait lui-mme que depuis dix ans, depuis
+sa _Psych_, il n'avait rellement rien produit; c'est parce qu'il se
+sentait peintre au fond de l'me.
+
+Les succs de David, de Girodet, de Gros et de Gurin, pendant ces dix
+annes, retremprent l'esprit de Grard en l'irritant. En 1808 il exposa
+_les Quatre ges_. L'ouvrage tait faible, mais le peintre ne se
+dcouragea pas, et deux ans aprs (1810), avec quatorze portraits, la
+plupart en pied et des meilleurs qu'il ait faits, il prsenta au Salon
+la _Bataille d'Austerlitz_, ouvrage remarquable et le meilleur de ceux
+qu'il a achevs sous le rgne de Napolon. Cette composition, destine
+originairement dcorer le plafond du conseil d'tat, tait accompagne
+dans cette salle de quatre grandes figures allgoriques droulant et
+soutenant le tableau; dans ces figures, Grard a peut-tre exprim mieux
+que dans tous ses autres ouvrages ce grandiose vers lequel son esprit le
+portait et cette largeur d'invention qui tait une disposition naturelle
+de son talent.
+
+Mais la rputation de peintre de portraits a pes fatalement sur cet
+artiste pendant les plus belles annes de sa vie. Son atelier se
+transforma en une espce de manufacture, surtout aprs les vnements de
+1814, lorsque les rois, les princes et les gnraux des puissances
+allies vinrent Paris. Le nombre des demandes qui lui furent faites
+alors, et la promptitude avec laquelle il fut oblig d'y rpondre,
+eurent les plus tristes rsultats. Presque tous les portraits que Grard
+excuta cette poque sont assez faibles, et en partie sortis d'autres
+mains que de la sienne.
+
+L'empereur avait bien trait Grard; Louis XVIII et les princes de la
+restauration ne lui furent pas moins favorables. Les grces qu'il obtint
+sous la restauration, entre autres le titre de premier peintre du roi,
+parurent l'attacher ce gouvernement d'une manire sincre, et il
+montra du dvouement en rappelant toutes les forces de son imagination
+et de son talent pour faire l'ouvrage que l'on regarde gnralement
+comme son chef-d'oeuvre, l'_Entre d'Henri IV Paris_.
+
+Ce tableau fut expos en 1817, et ce fut la dernire satisfaction que
+Grard prouva comme artiste et comme homme. Sa _Corinne_, en 1822; son
+_Philippe V_ et _Daphnis et Chlo_, en 1824, et enfin le tableau faible
+du _Sacre de Charles X_, en 1827, furent des signes non quivoques de
+dcadence.
+
+Grard avait atteint sa cinquante-septime anne, ge auquel est mort
+Girodet, prcisment aprs avoir termin sa _Galate_, oeuvre qui
+indiquait aussi que l'artiste dclinait. Ce rapport entre l'ge et le
+dclin de ces deux rivaux put frapper Grard, qui ne s'est jamais fait
+intrieurement illusion sur lui-mme. tienne, qui le vit
+l'enterrement de son camarade Girodet, remarqua, ainsi que tous les
+assistants, combien il tait ple et quel point il tait triste.
+Grard tait aim; son chagrin concentr fit impression, et l'on prouva
+quelque chose de douloureux le voir rpondre par des sourires
+mlancoliques aux politesses que lui adressaient tous les jeunes gens de
+l'cole nouvelle, dont au fond il redoutait le jugement. La rvolution
+de 1830 mit le comble l'espce de dcouragement qui s'tait empar de
+lui. Pour un homme qui n'tait pas rest entirement tranger aux ides
+de la rvolution, et qui avait vu crotre sa rputation et sa fortune
+sous Napolon, c'tait dj beaucoup que de s'tre produit facilement et
+de s'tre encore illustr sous les auspices des Bourbons; mais lorsque,
+aprs les fatigues d'une vie laborieuse qu'il avait t oblig de
+refaire sous trois gouvernements contraires, il se vit dans la
+ncessit, ainsi qu'un homme qui entre dans la carrire, de combiner
+pour la quatrime fois un nouveau mode d'existence pour ne pas perdre
+les avantages dont il avait joui prcdemment; l'ide de ce nouvel
+effort, le peu de succs de ses derniers ouvrages, l'affaiblissement de
+sa vue et quelques atteintes de paralysie la main, lui ravirent la
+confiance qu'il avait toujours eue en lui-mme. Il fit encore un assez
+grand nombre de portraits, et le tableau de _Louis-Philippe l'htel de
+ville_; mais tous les soins, tous les travaux de ses dernires annes
+furent particulirement consacrs l'achvement des quatre pendentifs
+de l'glise de Sainte-Genevive, ouvrage peu digne de lui.
+
+Le _Blisaire_, la _Psych_, la _Bataille d'Austerlitz_, l'_Entre
+d'Henri IV_ et huit ou dix portraits, sont donc les rsultats importants
+des travaux de toute la vie de Grard, ses vritables titres de gloire.
+
+Quoiqu'il et plusieurs infirmits, elles furent trangres sa mort.
+Atteint d'une fivre pernicieuse, le 8 janvier 1837, trois jours aprs
+il mourut de ce mal.
+
+Girodet, membre de l'Institut, n'avait reu la dcoration de la Lgion
+d'honneur que tard. Sous la restauration, il fut fait chevalier de
+l'ordre de Saint-Michel, et Charles X lui envoya la croix d'officier de
+la Lgion d'honneur la veille de sa mort. La vie retire et singulire
+de cet artiste peut expliquer ceux qui connaissent le monde pourquoi
+ces honneurs lui ont t accords si tardivement. Grard, au contraire,
+dont le caractre tait facile, le talent riche et brillant, fut combl
+de ces distinctions flatteuses pendant la vie et compltement striles
+aprs la mort. Nomm baron de l'empire, officier de la Lgion d'honneur,
+chevalier de l'ordre de Saint-Michel, membre de l'Institut de France,
+professeur l'cole royale des beaux-arts, membre de l'Institut de
+Hollande et des Acadmies de Vienne, Berlin, Munich, Copenhague, Turin,
+Milan et Saint-Luc de Rome, aucun tmoignage de considration ne lui a
+manqu pendant sa vie. Et cependant cet homme est mort triste,
+regrettant sa jeunesse, ne pouvant s'accoutumer l'ide de ne plus
+exciter cet engouement dont il avait t le premier signaler
+l'extravagance, tourment par la faiblesse de certains de ses ouvrages,
+inquiet mme sur le mrite rel de ceux qui avaient eu le plus de
+succs, et poursuivi par l'ide qu'une gnration nouvelle d'artistes
+tait l toute prte prendre la place de celle que l'ge et la mort
+allaient bientt mettre hors de lice. C'est vraiment bien tort que
+l'on adresse ceux qui composent des romans le reproche de les terminer
+ordinairement par des scnes tristes. Pour peu qu'un crivain tienne
+retracer la vie humaine avec vrit, comment ne pas tomber dans cet
+inconvnient? On connat dj quelles ont t les destines de Drouais,
+de Fabre, de Girodet et de Grard; maintenant voici celle de Gros.
+
+Il tait le plus jeune de la premire couve d'lves de David. N
+Paris en 1771, Gros (Antoine-Jean), issu d'une famille sans fortune,
+s'adonna tout jeune l'art de la peinture. Ses progrs furent aussi
+brillants que rapides l'atelier de David, et, couronn l'Acadmie en
+1790, il alla continuer ses tudes Rome. Mais, comme tous les artistes
+et pensionnaires franais, qui, depuis l'affaire de Basseville,
+portaient ombrage au gouvernement papal, Gros fut oblig d'abandonner
+Rome, et de se rfugier successivement dans plusieurs villes d'Italie.
+Ne recevant point de secours de sa famille, et press par le besoin,
+Gros se mit peindre la miniature Florence et Gnes. La hardiesse
+et l'imptuosit avec lesquelles il traitait un genre que l'on ne fait
+ordinairement que froidement et avec timidit devinrent pour lui une
+cause de succs, et le jeune Gros, dont la figure tait belle et
+prvenante, dont l'esprit, quoique inculte, plaisait par sa franchise et
+un certain tour original, tira parti de son talent, et se fit aimer de
+ceux qui le connurent. Sa jeunesse, son obscurit et son dfaut de
+fortune alors, lui permirent de rester en Italie, sans tre compris au
+nombre des _migrs_, pendant les annes les plus orageuses de la
+rvolution franaise. Ainsi que Girodet, Gros ne fut pas atteint par les
+passions politiques de son temps, et, tout occup de son art et de ses
+plaisirs, il profita de son talent et de son caractre pour se faufiler
+intact, ou plutt indiffrent, au milieu de toutes les opinions qui
+agitaient alors ses contemporains.
+
+Le jeune Gros avait donc pu, grce son obscurit, se tenir loign de
+la tourmente rvolutionnaire, et ce fut avec la mme indpendance
+d'esprit qu'il profita de son talent pour se joindre ses compatriotes,
+lorsque l'arme franaise, conduite par Bonaparte, vint conqurir
+l'Italie, en 1796. Le jeune peintre franais tait avec l'arme, prs
+d'Arcole, lorsque Bonaparte et Augereau plantrent le drapeau tricolore
+sur le pont qu'il fallait traverser en affrontant la mitraille des
+Autrichiens, et le premier ouvrage de Gros, que l'on vit au Salon
+(1799), est un beau portrait mi-corps de Bonaparte tenant le drapeau
+d'Arcole la main, et franchissant le pont. Jusqu'alors les ouvrages
+qui reprsentaient le vainqueur de l'Italie taient si faibles, ou
+offraient des traits si peu semblables, que le tableau de Gros ne fut
+gure, au premier moment, qu'un objet de curiosit pour la multitude.
+Cependant, quelques artistes furent frapps d'une certaine libert dans
+l'attitude du personnage, et d'une facilit de pinceau, auxquelles on
+n'tait plus habitu depuis que David, ainsi que ses lves Girodet et
+Grard, avait fait tant d'efforts pour se rapprocher de la manire
+svre, pure et tant soit peu austre de l'art antique. Dans les
+ateliers de peinture, et parmi les jeunes lves, cette peinture de Gros
+fut prise comme une innovation qui fit quelque fortune, et donna le
+dsir de voir de cet artiste, alors nouveau pour la France, quelque
+production plus importante.
+
+Cependant Gros, que Bonaparte avait distingu et qui s'tait fait aimer
+de tous les officiers de l'arme, obtint lui-mme un grade au moyen
+duquel il pouvait suivre toutes les oprations militaires. C'est
+lorsqu'il se trouva dans cette position, qu'il prit sur les champs de
+batailles mme, ce got qu'il a toujours conserv pour les brillants
+uniformes, pour les chevaux et les scnes guerrires. Ds ce moment sa
+carrire et son genre taient nettement tracs; son gnie allait trouver
+son emploi.
+
+Parmi les causes nombreuses qui empchent la plupart des hommes de
+mettre profit les dons qu'ils ont reus de la nature, la plus commune
+est l'ignorance o ils sont presque toujours de la facult et du talent
+qui les distinguent rellement. Les fausses vocations, indiscrtement
+suivies, ruinent l'avenir de la plupart des jeunes gens, et troublent
+ordinairement la vie des hommes qui passent pour l'avoir remplie le plus
+compltement.
+
+Sans aller chercher de nombreux exemples hors du sujet qui nous occupe,
+il suffit de jeter un coup d'oeil sur la carrire des artistes de notre
+temps, pour reconnatre la vrit de cette proposition. En effet, quelle
+a t la vie de David? Celle d'un artiste trs-heureusement dou pour
+exercer, et mme perfectionner la peinture, mais qu'une manie insense
+de devenir lgislateur a interrompue, trouble et fltrie; Girodet
+galement, n peintre, se met dans l'esprit qu'il est pote et perd la
+partie la plus prcieuse de son existence polir des vers l'imitation
+de ceux de l'abb Delille. Grard, non moins naturellement peintre que
+ses rivaux, sacrifie sa gloire d'artiste au titre d'homme du monde, et
+meurt d'ennui et de chagrin en pesant dans son esprit, chancelant et
+sceptique, si, tout compte fait, il n'y a pas autant d'avantage mourir
+conseiller d'tat ou pair de France, que premier artiste de son poque.
+Enfin, Gros, dont le caractre tait prime-sautier, irrflchi, dont
+l'esprit obissait une verve dont il ne connaissait ni l'tendue ni la
+force, Gros, comme on le verra bientt, avait aussi sa marotte, sa
+manie, qui l'a proccup pendant toute sa vie et jusqu'au moment de sa
+mort, qui a t si cruelle.
+
+Aprs le _Bonaparte Arcole_, et l'exposition suivante (1802), Gros
+reprsenta Napolon sur un cheval blanc, donnant une arme d'honneur un
+grenadier. Quoique trs-imparfaite, cette production attira cependant
+l'attention gnrale, et c'est compter de ce moment que la rputation
+du peintre alla en croissant. Malgr les observations, assez justes
+d'ailleurs, des puristes vous au culte exclusif des doctrines antiques,
+le _Bonaparte_ de Gros, avec ses teintes fouettes et hardies, avec son
+cheval en _satin blanc_, ne laissa pas de tourner la tte du public et
+des jeunes artistes. David lui-mme ne craignit pas de dire en plein
+Salon que cet ouvrage, avec ses qualits solides, produirait un bon
+effet sur les travaux de l'cole de Paris, o l'on ngligeait trop le
+coloris. Girodet, Grard et tous les peintres en renom furent unanimes
+pour vanter le mrite de Gros, qui cependant ne fut que
+trs-imparfaitement satisfait de cette victoire.
+
+On voyait cette mme exposition une autre composition de Gros,
+reprsentant Sapho claire par la lune au moment o elle se prcipite
+du rocher de Leucade dans la mer, en tenant sa lyre entre ses bras. Cet
+ouvrage, qui parut faible alors et qui l'est rellement, aprs avoir t
+le but des tudes particulires de l'artiste dans son atelier, tait
+encore au Salon l'objet de sa sollicitude et de ses esprances les plus
+chres. Ces portraits, ces tableaux de personnages et de sujets
+modernes; ces habits bleus et ces paulettes d'uniforme qu'il avait su
+si bien rendre, ne lui paraissaient que des passe-temps agrables, et
+propres tout au plus flatter la vanit des hommes du jour; tandis que
+sa _Sapho_ tait pour lui un tableau du genre lev, un sujet antique,
+o il s'imaginait avoir dvelopp entirement toute sa science et son
+talent.
+
+Heureusement pour cet artiste que Bonaparte, qui, comme on l'a vu,
+n'tait pas trs-amateur des sujets tirs de la mythologie ou de
+l'histoire ancienne, voulut que les principaux vnements de sa vie
+fussent reprsents par Gros. Mais ce qu'il est curieux de savoir pour
+connatre l'histoire du coeur et de l'esprit humain, c'est qu'il ne
+fallut rien moins que la volont de Bonaparte pour que Gros ne manqut
+pas sa vocation et se dcidt faire de bons tableaux de l'histoire de
+son temps, au lieu de se traner sur les traces de ceux qui, malgr
+Minerve, se sont obstins potiser dans des modes qui ne leur
+convenaient nullement.
+
+Cdant la volont du chef de l'tat, Gros fit d'abord plusieurs
+portraits reprsentant le premier consul pied ou cheval; puis il
+donna sa belle esquisse de _la Bataille du Mont-Thabor_, qui fut juge,
+avec raison, la meilleure de toutes celles qui avaient t prsentes
+un concours qui n'eut cependant point de rsultat.
+
+Une fois engag dans la voie qui lui convenait, Gros n'eut plus qu'
+produire pour bien faire. tranger toutes les tudes spculatives
+auxquelles taient forcs de se livrer ceux qui voulaient rendre sans
+autre secours que leur imagination des objets qu'ils n'avaient jamais
+vus, le peintre de _la Peste de Jaffa_, d'_Aboukir_ et d'_Eylau_,
+improvisant en quelque sorte ces grands ouvrages, sans prjugs et sans
+peine, eut un avantage immense sur tous ses rivaux, celui de profiter de
+sa facilit et de peindre de verve.
+
+Il y eut un bel lan chez les artistes l'exposition de 1806, lorsque
+Gros y produisit _les Pestifrs de Jaffa_. La mmoire de l'expdition
+d'gypte tait encore frache dans tous les esprits, et la gloire du
+jeune artiste, qui consacrait le souvenir d'un vnement de cette
+campagne, se trouvait comme mle celle du hros qui l'avait dirige.
+L'admiration sincre qu'excita cette composition fut si gnrale, que
+les peintres de toutes les coles en rputation alors se runirent pour
+porter au Louvre une grande palme, que l'on suspendit au-dessus du
+tableau de Gros. David a rpt souvent que ce succs, obtenu par l'un
+de ses lves qu'il chrissait personnellement, avait t un des moments
+de sa vie o il s'tait senti le plus heureux. Et en effet, qu'y
+avait-il de plus flatteur pour le matre que de voir couronner l'ouvrage
+d'un disciple dont le mrite tait si grand, et si diffrent du sien;
+pour David, qui comprenait si bien que l'enseignement n'est pas la
+transmission d'une manire, mais le dveloppement de l'intelligence
+artistique d'un lve confi aux soins d'un matre? Cet aspect si neuf
+et si inattendu des productions de Gros devint pour lui la preuve
+vidente de la supriorit de sa mthode. Cette satisfaction tait
+d'autant mieux fonde, qu' cette mme exposition _la Scne du Dluge_,
+par Girodet, production si diffrente de celles de Gros et de David,
+fournissait encore une preuve clatante de l'impartialit savante du
+matre et du respect qu'il avait port l'originalit native de chacun
+de ses disciples.
+
+Il est hors de doute qu'aprs David, Gros est le peintre qui a exerc le
+plus d'influence sur les doctrines et la pratique des artistes ses
+contemporains. L'indpendance de ses ides ainsi que la libert savante
+de son pinceau enhardirent et protgrent les talents d'une foule de
+peintres qui, accabls jusqu' lui sous les difficults que prsente la
+composition des ouvrages du style le plus lev, purent marcher plus
+l'aise dans des voies moins ardues et moins prilleuses. En adoptant le
+genre svre et pur trait par David, il fallait encore un talent
+remarquable et une disposition trs-forte aux tudes srieuses, pour
+produire un ouvrage passable et mme mdiocre; tandis que les scnes
+d'histoire contemporaine mises en vogue par Gros, et dans lesquelles il
+entrait peu de nu et beaucoup d'accessoires, faisaient parfois produire
+ des peintres secondaires des tableaux trs-satisfaisants pour le
+public, bien que leur mrite ft des plus quivoques.
+
+D'ailleurs la vue et l'tude des monuments franais, au muse des
+Petits-Augustins, avaient dj fait concevoir l'ide d'une raction
+contre l'admiration exclusive des ouvrages de l'antiquit, quand
+l'apparition des trois ou quatre premiers ouvrages de Gros la
+dterminrent. C'est en effet de 1803 1808 que le genre anecdotique
+commena tre cultiv avec succs par Richard, Revoil et Verney; mais
+c'est aussi de cette mme poque, il faut bien le dire, que datent ces
+ternelles batailles ou scnes d'tiquette que Bonaparte a fait excuter
+durant son rgne, sous la surveillance de son directeur des beaux-arts
+Denon, et qu'enfin la peinture de genre proprement dite fut remise en
+honneur et prpara la vogue excessive qu'elle devait obtenir quelques
+annes plus tard.
+
+Cette opinion tait celle de Gros lui-mme, et il l'a exprime avec tant
+de franchise et dans une occasion si solennelle, qu'il est bon que l'on
+sache comment ce grand artiste se reprochait lui-mme d'avoir port
+atteinte aux doctrines professes par David son matre, et s'accusait
+d'tre cause du dclin des grands principes de l'art en France. Le jour
+de l'enterrement de Girodet, au moment o les membres de l'Institut et
+les plus habiles artistes taient runis dans la chambre du dfunt, dont
+on allait conduire les dpouilles mortelles au cimetire, la
+conversation eut naturellement pour objet le mrite du mort et la perte
+irrparable que faisait l'cole dans un moment o elle avait besoin
+d'une main puissante qui la retint sur la pente o elle tait entrane
+par l'cole dite romantique. Grard, malgr la tristesse dont il
+paraissait accabl, essaya de faire l'loge de son ancien camarade,
+regrettant que Girodet ne ft plus l pour maintenir les jeunes artistes
+par son exemple. Que ne le remplacez-vous, Grard, lui dit aussitt
+l'un de ses confrres, et que ne vous levez-vous pour remettre l'cole
+dans la bonne voie, puisque David est exil?--C'est ce que je devrais
+faire, dit Grard; mais je confesse que je ne m'en sens pas la force:
+j'en suis incapable.--Pour moi, s'cria tout coup Gros, dont les yeux
+taient tout rouges et la voix altre, non-seulement je n'ai point
+assez d'autorit pour diriger l'cole, mais je dois m'accuser encore
+d'avoir t l'un des premiers donner le mauvais exemple que l'on a
+suivi, en ne mettant pas dans le choix des sujets que j'ai traits et
+dans leur excution cette svrit que recommandait notre matre, et
+qu'il n'a jamais cess de montrer dans ses ouvrages[58].
+
+Ainsi, on le voit, cet homme regardait ses meilleurs ouvrages avec
+ddain; il se reprochait mme en quelque sorte de les avoir produits; et
+lorsqu' la fin de sa carrire, devenu riche et matre de traiter les
+sujets de son got, il reprit le cours des ides qu'il avait t oblig
+de quitter, aprs son faible tableau de _Sapho_, il exposa au Salon de
+1834 un norme et monstrueux tableau mythologique, qui compromit son
+talent dans l'esprit railleur et mprisant de tous les apprentis en
+peinture.
+
+L'poque brillante du talent et de la vie de Gros a commenc et fini
+avec Napolon. Ses meilleurs ouvrages sont _la Peste de Jaffa_, _la
+Bataille d'Eylau_ et celle d'_Aboukir_, et le premier de ces tableaux
+est son chef-d'oeuvre. En 1806, il vit ce chef-d'oeuvre ombrag par
+l'immense palme qu'y placrent unanimement les artistes. En 1808,
+l'empereur Napolon, aprs avoir considr _la bataille d'Eylau_,
+dtacha de son habit l'toile de la Lgion d'honneur qu'il portait et la
+remit Gros au milieu du grand Salon, en le nommant baron de l'empire.
+Combl d'honneurs et dj assez favoris de la fortune, Gros fit un
+mariage qui lui assura, sinon le bonheur, du moins une existence
+indpendante et fixe.
+
+Une grande quantit de travaux secondaires augmentrent encore sa
+fortune jusqu' la Restauration. Sous les Bourbons, Gros fit encore
+quelques grands ouvrages excuts avec verve, mais conus faiblement et
+comme regret. _L'Arrive de la duchesse d'Angoulme Bordeaux_ et _la
+Fuite nocturne de Louis XVIII_ du chteau des Tuileries, taient des
+sujets bien tristes pour le peintre brillant et fougueux de _la Peste de
+Jaffa_ et de _la Bataille d'Aboukir_. Ces compositions, soutenues
+quelque temps par le talent et la popularit du peintre, ne purent
+vaincre cependant l'indiffrence du public, et elles furent promptement
+oublies, Gros ne produisit donc, pendant la restauration, qu'un ouvrage
+vraiment digne de lui, _la Coupole_ de l'glise de Sainte-Genevive. Il
+devait son existence et sa gloire Napolon. La chute terrible de
+l'empire, le peu de succs qu'eurent les tableaux faits sous la
+monarchie, les annes qui commenaient s'accumuler sur la tte du
+peintre et les critiques dj amres d'une nouvelle gnration
+d'artistes tout prts danser sur la tombe de leurs prdcesseurs,
+avaient avanc pour Gros le temps de la vieillesse, quand la rvolution
+de 1830 la complta.
+
+Naturellement spirituel, mais sans instruction et peu dispos en
+acqurir, Gros tait artiste, peintre par instinct. Il composait au bout
+du pinceau et faisait bien ou mal sans que son got et son esprit
+tentassent le moindre effort pour faire ressortir les parties
+excellentes d'un ouvrage ou en corriger les dfauts. Cette disposition,
+qu'il apporta en naissant et qu'il conserva toute sa vie, a imprim un
+caractre particulier ses compositions, qui renferment ordinairement
+une ou deux portions trs-remarquables au milieu d'une foule d'objets
+sans rapport et sans proportion entre eux. C'est ce que l'on peut
+observer dans les batailles d'_Eylau_ et d'_Aboukir_, car le seul
+ouvrage de Gros exempt de ces disparates est _la Peste de Jaffa_, son
+chef-d'oeuvre.
+
+Lorsque Gros, de retour d'Italie, vint s'tablir Paris (1800-1801), il
+exera de suite une double influence, sur le public et sur les artistes.
+L'exposition de son portrait de _Bonaparte Arcole_ et du _Premier
+Consul distribuant des sabres d'honneur_ fit effet sur les masses. Mais
+la personne de Gros, ses manires et celles des personnes qui
+frquentaient son atelier, ainsi que son habitude de travailler devant
+tmoins et presque en jouant, aprs avoir tonn les artistes, finit par
+modifier leur manire d'tre, leurs habitudes et enfin leur got.
+
+Au commencement de ce sicle, rien n'tait si rare qu'un local propre
+devenir un atelier de peinture. Ceux qui avaient t pratiqus
+anciennement dans le Louvre n'existaient plus, et lorsque David fut sur
+le point de commencer son tableau du _Couronnement_, on ne trouva rien
+de mieux que de lui abandonner la vieille glise de Cluny pour qu'il en
+ft son atelier. En gnral, les vieilles glises et les vieux couvents
+dvasts et vendus pendant la rvolution taient devenus le refuge
+ordinaire des artistes. De tous ces anciens difices, celui du couvent
+des Capucines[59], dans lequel on avait fabriqu les assignats pendant
+la dure de ce papier-monnaie, devint un des points sur lesquels les
+peintres et mme quelques statuaires vinrent se rassembler. Girodet y
+fit sa scne de _Dluge_, son _Atala_ et sa _Rvolte du Caire_. Mais
+toujours mystrieux dans ses travaux, n'admettant chez lui que ses
+lves, Girodet travaillait solitairement dans l'angle gauche du
+clotre.
+
+Les choses ne se passaient pas ainsi vers l'angle droite, de 1801
+1805. Un long corridor, par lequel on parvenait une vingtaine
+d'anciennes cellules de capucines, transformes en autant de petits
+ateliers, servait d'antichambre et de salon de conversation aux artistes
+habitant les cellules. L'aile droite du btiment semblait leur tre
+particulirement rserve. M. Ingres et son ami Bartolini, le sculpteur
+florentin, occupaient deux cellules en commun; prs d'eux tait M.
+Bergeret, admirateur et ami de M. Ingres. Ces trois artistes, qui
+dirigeaient alors les efforts de leurs tudes sur les ouvrages des
+artistes italiens de la renaissance, formaient une espce d'acadmie
+part dans les Capucines. Personne n'tait admis chez eux, et l'on
+n'avait qu'une ide vague de ce qu'ils faisaient dans le mystre de
+leurs ateliers. M. Bergeret doit tre compt au nombre de ceux qui,
+lorsque le muse des Petits-Augustins contrebalana l'influence du muse
+des Antiques, ont contribu fonder le genre anecdotique et rpandre
+le got des petits tableaux d'amateurs. Le plus connu de ceux de cet
+habile artiste que la gravure ait reproduits, reprsente _les Honneurs
+rendus Raphal aprs sa mort_.
+
+Deux ou trois cellules plus loin que celle habite par M. Ingres, se
+trouvait l'atelier de Granet. Ce peintre, qui devait se rendre clbre
+en imitant des intrieurs de couvent, commena en effet par peindre les
+longs et obscurs corridors de celui des Capucines. Bon, aimable,
+spirituel et modeste comme il a toujours t, chaque jour Granet, que
+l'on surnommait _le Moine_, tait tabli dans le clotre avec son
+chevalet et sa toile, saisissant toutes les heures les effets varis
+de la lumire. Granet tait aim de tous, il causait amicalement avec
+chacun, laissait voir ses ouvrages tous ceux qui l'approchaient, les
+consultait mme au besoin, et donnait d'excellents avis ses confrres.
+Ceux qui voyaient ses tudes si originales lui prdisaient dj un
+avenir qu'il a si bien ralis.
+
+Non loin de ces cellules, tienne, Chauvin, Dupaty et enfin Gros avaient
+chacun la leur. Chauvin tait un habile paysagiste qui s'tait form en
+Italie, o il avait fait connaissance avec Gros. tienne occupait la
+cellule suivante et avait pour voisin, de l'autre ct, le statuaire
+Charles Dupaty, l'un des fils du prsident de ce nom, clbre par ses
+_Lettres sur l'Italie_. Dupaty achevait alors la premire figure de
+ronde bosse qu'il ait expose au Louvre, un _Amour_.
+
+Gros avait pour atelier la dernire cellule au fond du corridor.
+Jusqu'au jour de son arrive, rien n'tait plus silencieux que les longs
+corridors des Capucines, dont la plupart des habitants travaillaient
+dans la retraite et sans communiquer habituellement entre eux. Mais
+aussitt que Gros fut tabli dans ce lieu, le rgime changea
+compltement. En sa qualit de peintre de l'arme d'Italie, le jeune
+artiste recevait sans cesse des visites d'officiers suprieurs et de
+gnraux, mesure que, revenant de l'arme, ils rentraient Paris. La
+porte de son atelier tait presque toujours ouverte, et la plupart du
+temps il travaillait entour de ses amis, parlant haut, allant et
+venant, maniant des armes, remuant des selles de chevaux ou de riches
+toffes qu'il accaparait pour les copier au besoin.
+
+C'est dans cette cellule que Gros fit successivement les esquisses si
+brillantes de plusieurs portraits du premier consul, de _la Bataille du
+mont Thabor_ et de celle d'_Aboukir_, ainsi que le tableau de _Sapho_.
+Le coloris brillant, la hardiesse de pinceau, et jusqu' l'espce de
+dsordre qui rgnait dans ces compositions faites tout la fois avec
+tant d'aisance et mme d'audace, peintes en quelque sorte en plein air
+et devant tout le monde; ces habitudes et ces qualits si diffrentes de
+celles qui rgnaient depuis dix ans dans les coles de Paris, parurent
+tout coup un grand nombre d'artistes celles qui devaient tre
+prfres et dont les rsultats seraient les plus satisfaisants pour
+l'exercice de l'art. Il est donc certain que la manire aise et quelque
+peu cavalire de Gros porta aussitt atteinte aux doctrines svres que
+David avait enseignes et mises en pratique jusqu' ce moment; et
+qu'aprs l'exil de son matre, et la mort de Girodet, lorsque la
+nouvelle cole, dite romantique, avait dj fait des progrs si rapides,
+Gros ne s'accusait peut-tre pas sans raison d'avoir contribu
+branler les principes de son matre.
+
+Quoique son organisation ft robuste, Gros avait t affect de bonne
+heure de douleurs rhumatismales qui le faisaient souffrir certaines
+poques de l'anne. Pendant la Restauration, lorsque le grand clat de
+sa clbrit commenait s'affaiblir, les premiers signes de la
+vieillesse se manifestrent chez lui, et aprs la rvolution de 1830,
+ils devinrent plus apparents encore. Plac par son talent dans la classe
+des hommes minents de son poque, Gros eut le tort, et il en prouva
+tous les inconvnients, de mener un genre de vie en contradiction avec
+le rang lev qu'on lui assignait parmi les hommes de talent. Mari,
+matre d'une belle fortune qui lui et fourni tous les moyens de
+s'entourer, non-seulement d'amis, mais de personnes distingues qui se
+seraient trouves honores d'tre admises dans sa socit, il vivait de
+la manire la plus trange, passant presque tous ses moments de loisir
+jouer aux dames avec les obscurs habitus d'un caf.
+
+Ces gots, si peu en harmonie avec sa position, augmentrent mesure
+que les annes diminuaient pour lui les chances de trouver des
+distractions moins vulgaires. Des chagrins domestiques, les regrets
+excessifs que lui causaient et les jours si brillants de si gloire, et
+les succs menaants de la nouvelle cole _romantique_; et enfin, ce qui
+n'est que trop certain, les douleurs amres dont quelques crivains
+l'abreuvrent en critiquant indignement ses ouvrages, portrent le
+dcouragement dans l'me de cet homme combl jusque-l de louanges et
+d'honneurs, mais que la rflexion n'avait prmuni contre aucun des maux
+rservs l'homme, qui tout manque la fois quand il vieillit.
+
+Pendant les dernires annes de sa vie, il n'opposa ces chagrins que
+les ressources de jouissances purement physiques, dont il fut priv tout
+ coup. Aussi sa mort fut-elle aussi inattendue que terrible. On le
+trouva noy sur les bords de la Seine, prs de Svres. Il avait eu le
+soin de laisser dans son chapeau un papier sur lequel tait crit que
+las de la vie et trahi par les dernires facults qui la lui rendaient
+supportable, il avait rsolu de s'en dfaire.
+
+Drouais, Fabre, Girodet, Grard et Gros, lves de David, furent aussi
+des rivaux pour leur matre.
+
+Deux chefs d'coles, contemporains de David, Regnault[60] et
+Vincent[61], exercrent quelque influence sur les arts, mais bien plutt
+par les lves qu'ils formrent que par les ouvrages qu'ils
+produisirent. Tous deux taient d'habiles artistes, praticiens
+consomms, mais qui il manquait cette fixit dans les ides qui fait
+que l'on choisit un but vers lequel on tend sans cesse, ce qui donne aux
+productions un caractre fort et dcid. Regnault n'avait reu aucune
+instruction, et son esprit comme son imagination tait sans porte.
+C'tait un de ces praticiens trs-adroits, savants mme, dont les
+talents matriels n'auraient pu devenir rellement utiles que s'ils
+eussent t sous la direction d'un gnie suprieur qui les et vivifis.
+Les meilleurs ouvrages de Regnault sont _l'ducation d'Achille_,
+charmante composition, et une _Descente de croix_, o l'on remarque une
+fermet et une flexibilit de pinceau qui feraient honneur un bon
+lve de l'cole des Carrache. Ces ouvrages furent lous comme ils
+mritaient de l'tre, servirent de titre leur auteur pour entrer
+l'Acadmie et ouvrir une cole de peinture, mais ils n'exercrent aucune
+influence sur la marche de l'art, l'poque o ils parurent,
+c'est--dire vers 1788. Regnault, qui est mort fort riche l'ge de
+soixante-quinze ans, passa paisiblement les dernires annes de sa vie
+faire de petits tableaux de boudoirs.
+
+Ce n'est que par l'intermdiaire de deux de ses lves que Regnault a
+rellement pris part au mouvement qui s'est opr dans l'exercice des
+arts, depuis 1800 jusqu' nos jours; ces deux lves sont Pierre Gurin
+et M. Hersent.
+
+Quant Vincent, homme instruit, fort spirituel et peintre trs-habile,
+de la grande quantit d'ouvrages qu'il a achevs, on n'a gure conserv
+le souvenir que de son tableau du _Prsident Mol_, peu connu de la
+gnration actuelle. Ainsi que Regnault, Vincent a form un assez grand
+nombre d'lves qui, pendant quinze ou vingt ans, ont disput les prix
+acadmiques ceux plus nombreux qui sortaient de l'cole de David. Mais
+de tous les soldats que Vincent a forms pour ces combats, il n'en est
+qu'un seul dont le nom et les ouvrages soient connus; c'est M. Horace
+Vernet, peintre original dont le rare mrite et l'influence seront
+apprcis quand il en sera temps.
+
+En suivant l'ordre chronologique, il se prsente, comme contemporain de
+David, un homme isol qui ne fut ni son lve, ni son rival, ni son
+imitateur, mais dont le talent exceptionnel se dveloppa et grandit
+pendant ce sicle, quoiqu'il fut en contradiction ouverte avec les ides
+que Winckelmann, Heine, Mengs et David avaient mises en honneur depuis
+1780. Pierre-Paul Prudhon, n en 1765, g de vingt-cinq ans en 1790,
+pendant que la plupart des artistes s'efforaient d'imiter les ouvrages
+de l'antiquit, formait, lui, son talent dans la solitude, n'ayant
+d'autre ide et d'autre but que de rendre son pinceau l'interprte
+fidle de ce qu'prouvait son me, de ce que prfrait son got. N de
+parents trs-pauvres, forc de travailler pour vivre tout en tudiant,
+le besoin le rendit de bonne heure ingnieux pour tirer parti de son
+talent. Il se fit bientt remarquer par un genre de compositions
+gracieuses et tendres, peu varies quant au fond, mais auxquelles
+l'artiste trouvait moyen de donner des formes nouvelles et un aspect
+nouveau. Le plus ordinairement, Prudhon faisait des dessins ou des
+tableaux sur des sujets tendres, passionns et amoureux. L'attention se
+porta d'abord sur des vignettes reprsentant _Landre et Hro_, _Crs
+et Stellion_, et _Phrosine et Mlidor_, ainsi que sur d'autres
+productions analogues, graves au pointill, et dont le succs devint
+populaire. Le charme particulier de ces ouvrages rsultait d'une
+certaine atmosphre d'amour, si l'on peut dire ainsi, travers laquelle
+on les voyait apparatre. On y remarquait ordinairement des femmes dont
+les vtements n'taient d'aucun pays ni d'aucun temps, mais qui, par
+leurs formes suaves et une expression vive de tendresse, sduisaient
+toutes les classes d'amateurs. Ces femmes n'taient point belles et se
+ressemblaient toutes; leur bouche tait grande, leurs yeux profondment
+enchsss et couverts, mais le peintre, qui avait soin de faire tomber
+la lumire de haut sur ses groupes, trouvait moyen, en multipliant les
+demi-teintes et en noyant les contours, de donner quelque chose de
+fantastique et de sduisant ces tres imaginaires.
+
+Prudhon ne russissait pas moins bien reprsenter des amours, des
+petits enfants; et son _Zphyre_, se balanant au-dessus de l'eau d'une
+fontaine est peut-tre son chef-d'oeuvre en peinture.
+
+En abusant des effets du clair-obscur, ce peintre sacrifia souvent la
+vrit d'imitation pour exprimer le genre de posie qu'il cherchait
+rpandre avant tout dans ses ouvrages; mais soit que l'on aime ou que
+l'on rprouve son genre, il faut convenir au moins que le sentiment qui
+l'animait en peignant tait toujours fort, et que ses ouvrages portent
+toujours un caractre bien dcid.
+
+Ce fut la fameuse exposition de 1810, o les ouvrages de David, de
+Girodet, de Grard et de Gros se trouvaient en prsence, que parurent
+aussi les deux tableaux de Prudhon qui ont mis le sceau sa rputation:
+_le Zphyre_ dj cit et _la Vengeance et la Justice poursuivant le
+Crime_. La svrit de style et la gravit des sujets taient devenues
+des conditions si imprieuses depuis que les doctrines de l'cole de
+David avaient t gnralement adoptes, que le pauvre Prudhon, qui
+n'avait fait et n'aimait rellement faire que des sujets gracieux et
+rotiques, se vit forc de concevoir et d'excuter le tableau de _la
+Vengeance et la Justice_ pour obtenir la faveur d'tre plac au nombre
+de ce qu'on appelle _les peintres d'histoire_. Cette dernire production
+fait sans doute grand honneur au talent de Prudhon, mais ce talent se
+trouve plus complet et surtout mieux employ dans son _Zphyre_.
+
+De son vivant, Prudhon n'eut qu'un assez petit nombre d'admirateurs et
+dans l'esprit de ceux qui avaient adopt les doctrines de l'art antique,
+qu'ils fussent artistes ou amateurs, il passait pour un peintre de
+mauvais got, que l'on comparait aux artistes des temps de dcadence.
+Lorsqu'il considrait l'art dans son ensemble, David, toujours
+impartial, disait en parlant de Prudhon: Enfin celui-l a son genre
+lui, c'est le Boucher, le Watteau de notre temps; il faut le laisser
+faire, cela ne peut produire aucun mauvais effet aujourd'hui dans l'tat
+o est l'cole. Il se trompe, mais il n'est pas donn tous de se
+tromper comme lui; il a un talent sr. Ce que je ne lui pardonne pas,
+ajoutait-il en souriant, c'est de faire toujours les mmes ttes, les
+mmes bras et les mmes mains. Toutes ses figures ont la mme
+expression, et cette expression est toujours la mme grimace. Ce n'est
+pas ainsi que nous devons envisager la nature, nous autres disciples et
+admirateurs des anciens!
+
+Si les scnes gracieuses, si l'emploi souvent exagr du clair-obscur
+donnaient aux productions de Prudhon un aspect qui les faisait
+distinguer parmi celles de ses contemporains, elles taient
+recommandables surtout par un clat et une originalit dans le coloris
+qui tranchaient avec la teinte gristre et peu transparente des tableaux
+de l'cole svre. Il n'est pas jusqu'aux procds matriels employs
+par Prudhon pour peindre, qui ne fussent contraires ceux dont les
+autres artistes faisaient gnralement usage.
+
+Depuis l'excution du tableau des _Sabines_ surtout, David avait
+pratiqu et enseign l'art de peindre en procdant par l'emploi de
+teintes faites d'aprs la nature, et qu'il fallait appliquer l'une
+auprs de l'autre en s'efforant de les fondre, non pas avec le pinceau,
+mais en les juxtaposant avec assez de justesse pour qu'elles se
+succdassent sans blesser l'oeil, et en exprimant la diffrence des tons
+et la dgradation de la lumire. Ce procd, l'un de ceux qui demandent
+le plus d'attention et de talent, et qui a t mis en pratique par
+Raphal dans _la Transfiguration_, ainsi que par Paul Vronse et
+Poussin dans leurs plus beaux ouvrages, est celui que David s'effora de
+remettre en vigueur.
+
+Prudhon peignait tout diffremment. En commenant un tableau, il lui
+donnait l'aspect d'une grisaille, et ce n'tait que successivement et
+peu peu qu'il coloriait les diffrents objets compris dans son
+tableau, jusqu'au moment o, satisfait de l'intention qu'il avait prte
+ ses personnages, il leur donnait toute la vivacit requise par de
+nombreux glacis poss les uns sur les autres. Plusieurs compositions
+laisses par le peintre l'tat d'bauches fournissent l'occasion de
+suivre les progrs successifs de ce procd.
+
+Un an ou deux ans avant sa mort, Prudhon mit au Salon un petit tableau
+qui fit sensation. Il y avait introduit trois figures; un ouvrier
+ressentant les premires atteintes du mal dont il devait mourir, et prs
+de lui sa femme et son jeune fils inquiets et cherchant les moyens de le
+soulager. C'tait le dernier ouvrage qu'il dt faire; et dans cette
+scne, si diffrente de celles o il avait peint ce que l'amour a de
+plus intime et de plus tendre, on voyait l'empreinte d'une douleur
+profonde, d'un chagrin que rien ne peut gurir, d'un prsage d'une mort
+invitable et que l'on dsire.
+
+Des cinquante-huit annes que Prudhon a passes sur la terre, c'est tout
+au plus s'il en a eu dix de tolrables. Son enfance, sa jeunesse et une
+partie de son ge mr ont t employes combattre la misre,
+travailler jour et nuit, et former seul un talent que l'exemple ou les
+conseils des autres artistes ne pouvaient l'aider perfectionner.
+Malgr sa pauvret, Prudhon se maria jeune, et le malheur voulut que sa
+compagne, loin de l'aider dans sa pnible carrire, et des gots aussi
+vulgaires que le pauvre artiste avait l'me tendre et dlicate. Charg
+de famille sans pouvoir se reposer sur sa femme des soins que de jeunes
+enfants rclamaient, il resta seul avec eux. C'est dans cet isolement,
+et lorsque, forc de faire face une foule de petits travaux sans
+lesquels ses enfants et lui n'auraient pu vivre, qu'il s'attacha Mlle
+Mayer, son lve.
+
+Cette femme, qui pour tous charmes extrieurs n'avait que des yeux
+trs-couverts et une expression de bont et de tendresse comme Prudhon
+aimait les rendre dans ses ouvrages, devint, par son dvouement et son
+attachement inviolable, l'ange sauveur de l'artiste et de ses enfants.
+
+Jeunes encore, ceux-ci rclamaient les soins journaliers qu'on ne reoit
+que d'une mre. Mlle Mayer les leur prodigua comme si elle et t la
+leur, et les modifia selon l'ge de ces tres intressants, que son coeur
+avait adopts. Ces devoirs n'empchaient cependant pas cette femme
+courageuse de se livrer l'art de la peinture, qu'elle exerait non
+sans talent. Entirement dvoue Prudhon, enseigne par lui,
+travaillant sans cesse ses cts, elle s'tait si compltement
+identifie avec son ami, son matre, qu'elle tait parvenue reproduire
+sa manire, et qu'elle l'aidait souvent dans la prparation de ses
+ouvrages. Il ne nous est rest aucune lettre, aucun tmoignage
+authentique de la longue tendresse de ces deux tres, toujours runis
+sous le mme toit et dans le mme atelier; on sait seulement que pendant
+de longues annes ils ont t unis par les liens de l'amiti la plus
+profonde et par des occupations communes. Cependant les enfants de
+Prudhon, levs par les soins de son amie, grandirent, se formrent et
+il fallut pourvoir leur tablissement dans le monde. Ils quittrent la
+maison paternelle. Dj Mlle Mayer n'tait plus jeune. Parvenue cet
+ge o les femmes, perdant de leurs charmes, n'en sentent qu'avec plus
+de force le besoin d'aimer, son imagination, naturellement ardente, lui
+prsenta sa position comme incertaine et fcheuse. Son me, qui s'tait
+sentie calme tant que la prsence des enfants lui avait assur le titre
+et le rang de mre, s'effraya tout coup du nouveau rle dont elle
+tait menace. Dans son innocence, cette me honnte s'exagra sa faute,
+en fit un crime, eut l'ide qu'elle serait mprise, abandonne
+peut-tre par celui qu'elle s'tait accoutume regarder comme son
+poux, et sa tte se perdit. Dans un de ces moments critiques o
+l'avenir se prsente tout coup comme un malheur invitable, Mlle
+Mayer, dans ce mme atelier o elle avait convers, travaill, vcu si
+longtemps auprs de Prudhon, se coupa la gorge avec un rasoir. Prudhon
+ne peut se consoler de ce malheur. Deux ans aprs il mourut de langueur,
+en 1823. C'est quelque temps aprs la mort de Mlle Mayer que Prudhon fit
+ce tableau de _l'Ouvrier mourant_. Il y avait mis toute sa douleur;
+depuis il ne fit plus rien.
+
+Cet artiste avait acquis sa clbrit peu peu, et par le dveloppement
+lent et successif de son talent. En outre, quoiqu'il et form plusieurs
+lves habiles, aucun cependant n'a contribu augmenter l'clat de son
+cole. Mais il n'en fut pas de mme d'un peintre de la mme poque peu
+prs, dont les ouvrages firent grand bruit, et qui eut pour lves des
+hommes qui devaient bientt oprer une nouvelle rvolution dans l'art,
+bouleverser les doctrines adoptes par David, par ses lves et ses
+imitateurs: c'est Pierre Gurin[62], form l'cole de Regnault.
+Laurat l'Acadmie en 1794, ce peintre exposa au Salon, quatre ans
+aprs, le tableau de _Marcus Sextus_ revenant d'exil et retrouvant chez
+lui sa femme morte et sa fille dans les larmes. Cet ouvrage dont le
+succs, comme on l'a vu, fut immense, et du en partie l'importance que
+le parti royaliste et les migrs attachrent alors au sujet, est
+cependant une production assez faible.
+
+Ce succs fixa le choix du genre de composition que Gurin adopta, genre
+dont le style est particulirement _thtral_. En effet, la conception
+premire de ses ouvrages tend toujours surprendre et mouvoir, et
+l'artifice avec lequel il place ordinairement ses personnages, tient de
+la symtrie calcule laquelle les acteurs ont recours pour se donner
+le temps de se reconnatre, et, comme on dit au thtre, pour arrondir
+la scne. Ces artifices, ces compositions o tout est calcul,
+comprennent les qualits et les dfauts du talent de Gurin, homme de
+pure rflexion.
+
+Ce peintre prsenta successivement: l'exposition fameuse de 1808, un
+sujet tir d'une idylle de Gessner et _Bonaparte pardonnant aux rvolts
+du Caire_, tableau o il y a de la posie; celle de 1810, _Andromaque_
+et _l'Aurore et Cphale_; et celle de 1817, l'une de ses bonnes
+compositions, _Didon coutant le rcit d'ne_.
+
+La sant de Gurin, dj chancelante, s'affaiblit encore aprs
+l'excution de ces divers ouvrages. Depuis la _Didon_ il ne fit plus
+rien d'important, l'exception de l'bauche reste imparfaite d'une
+grande scne de _la dernire nuit de Troie_.
+
+La vogue extraordinaire de plusieurs productions de cet artiste fut de
+courte dure, et il survcut au moins de six ou sept annes sa gloire.
+Cependant, considr comme chef d'cole, et directeur de l'Acadmie de
+France Rome, Gurin mrite les plus grands loges. Il est le seul de
+son temps, aprs David toutefois, qui ait eu le sentiment vritable de
+l'enseignement. Comme David, il reconnut qu'un matre ne doit pas
+chercher transmettre sa manire, mais que son devoir est de cultiver
+et de dvelopper les facults saillantes de ses lves. Or, cette
+prcieuse qualit qui distinguait particulirement David, matre de
+Drouais, de Girodet, de Grard, de Gros, de M. Isabey, de M. Ingres, de
+Granet, de M. Schnetz et de Lopold Robert, on la retrouve encore,
+quoique affaiblie, dans Gurin, dont l'cole a produit Gricault, MM. P.
+Delaroche, E. Delacroix et Scheffer.
+
+Peut-tre et-il t propos de restreindre l'tendue de ces analyses
+biographies; mais il tait indispensable, au moment o nous avons laiss
+David occup achever le tableau du _Couronnement_, de donner une ide
+prcise du talent et du caractre des artistes que la voix publique et
+que lui-mme reconnaissaient, quelques gards, pour ses rivaux cette
+poque. Quoique ayant exerc de 1806 1818 une immense influence sur
+les arts, les ouvrages de David n'taient plus exclusivement admirs; et
+le chef de l'tat, l'empereur Napolon, crut pouvoir, sans faire tort
+la rputation de son premier peintre, ordonner un concours dcennal o
+figureraient les meilleurs ouvrages faits pendant les dix annes
+prcdentes par les artistes en renom, y compris le chef de l'cole. Ce
+dcret imprial qui agita vivement la rpublique des lettres et celle
+des arts, sans qu'il pt jamais recevoir d'excution, fut un vnement
+grave, en ce qu'il porta une forte atteinte la suprmatie, jusque-l
+inattaque, du talent de David, ainsi qu' l'unit de doctrine en fait
+d'art que ce peintre avait tablie en France et presque dans toute
+l'Europe.
+
+Cet vnement important pour l'art, mais provoqu par des intrts
+politiques et privs, ne pouvait tre bien compris, sans que l'on connt
+d'abord les droits plus ou moins bien fonds des principaux artistes
+dont les ouvrages furent mis en concurrence avec ceux de David.
+
+
+
+
+X.
+
+LES PRIX DCENNAUX. 1810.
+
+
+David employa prs de quatre annes l'excution du tableau du
+_Couronnement_, et pendant les derniers temps, Napolon envoyait souvent
+chez lui pour savoir quel point en tait l'ouvrage. Lorsque l'artiste
+crut avoir puis toutes les ressources de son talent, il alla lui-mme
+annoncer l'empereur que sa tche tait remplie, et bientt le nouveau
+monarque dsigna un jour pour se rendre l'atelier de son premier
+peintre.
+
+Ce jour venu, l'empereur Napolon, l'impratrice Josphine et toute leur
+famille, accompagns des officiers de leur maison et des ministres,
+prcds et suivis d'un cortge nombreux de musiciens et de cavalerie,
+s'acheminrent vers la rue Saint-Jacques et mirent pied terre sur la
+place de la Sorbonne, prs de la petite porte latrale de l'ancienne
+glise de Cluny. Depuis quelque temps, il avait t fort question dans
+les salons de Paris, de la manire dont David avait dispos de sa scne
+principale. Les personnes de la cour surtout critiquaient l'attitude de
+l'empereur, et reprochaient au peintre d'avoir fait de l'Impratrice
+l'hrone du tableau, en reprsentant plutt son couronnement que celui
+de Napolon. L'objection n'tait certainement pas sans fondement, et
+tous les gens jaloux de la gloire et de la faveur de David espraient
+avec malignit que Napolon, en critiquant cette disposition,
+dprcierait par cela seul toute l'conomie de l'oeuvre du peintre. Il
+est assez difficile de comprendre comment les gens de cour et les
+artistes de ce temps ont pu s'imaginer que David et pris sous sa
+responsabilit l'attitude qu'il devait donner Napolon pendant la
+crmonie de son sacre. On aurait d s'en reposer sur la prudence et la
+susceptibilit du nouveau souverain, et penser qu'il avait tout prvu,
+tout calcul, tout arrang d'avance avec son premier peintre. Le vrai
+programme donn David et scrupuleusement suivi par lui, tait de
+montrer Napolon dj couronn, imposant la couronne sur la tte de
+Josphine devant le pape, qui n'assistait l que comme tmoin.
+
+Lorsque toute la cour fut range devant le tableau, Napolon, la tte
+couverte, se promena pendant plus d'une demi-heure devant cette toile
+large de trente pieds, en examina tous les dtails avec la plus
+scrupuleuse attention, tandis que David et tous les assistants
+demeuraient dans l'immobilit et le silence. La solennit de cette
+visite et la curiosit extrme que chacun prouvait de savoir le
+jugement que l'empereur allait porter de cette oeuvre produisirent, ce
+qu'ont rapport ceux qui taient prsents, une motion profonde. Enfin,
+portant encore les yeux sur le tableau, Napolon prit la parole et dit:
+C'est bien, trs-bien, David. Vous avez _devin_ toute ma pense, _vous
+m'avez fait chevalier franais_. Je vous sais gr d'avoir transmis aux
+sicles venir la preuve d'affection que j'ai voulu donner celle qui
+partage avec moi les peines du gouvernement. En ce moment,
+l'impratrice Josphine s'approchait de la droite de l'empereur, tandis
+que David coutait sa gauche. Bientt Napolon, faisant deux pas vers
+David, leva son chapeau, et faisant une lgre inclination de tte, lui
+dit d'une voix trs-leve: David, je vous salue.--Sire, rpondit le
+peintre, qui se sentit mu, je reois votre salut au nom de tous les
+artistes, heureux d'tre celui auquel vous daignez l'adresser.
+
+Pendant que Napolon remontait en voiture, tous les courtisans
+s'empressrent de faire au peintre des flicitations sur son ouvrage, et
+chacun se retira bien persuad que le couronnement de Napolon ne
+pouvait tre autrement reprsent que comme on venait de le voir.
+
+Aprs cette preuve, le tableau du _Couronnement_ expos au Salon de
+1810, en subit une nouvelle non moins importante. Il n'y eut qu'une voix
+sur le mrite minent qui brille dans tout le groupe form par Napolon,
+par le pape et le clerg. L'ampleur avec laquelle sont dessins et
+peints les grands dignitaires de l'empire, placs la droite du
+tableau, rappelle tout ce qu'il y a d'nergique dans le talent de David;
+mais quant aux princes, aux princesses et aux personnes de la cour qui
+occupent la gauche, ainsi que les personnages placs comme spectateurs
+dans les tribunes de l'glise, ils furent jugs faibles sous le double
+rapport du dessin et du coloris. On fut frapp surtout de l'immensit du
+champ du tableau compar la petitesse relative des figures, disparate
+qui semblait dtruire l'importance qu'il et t si propos de
+conserver aux personnages.
+
+Malgr les imperfections qu'une critique svre peut dcouvrir dans cet
+ouvrage, la plus grande partie des figures places sur les marches et
+prs de l'autel peuvent tre considres comme ce que David a peint avec
+le plus de simplicit et de puissance tout la fois. La tte du pape
+Pie VII et ses deux mains sont un vritable chef-d'oeuvre; et bien que
+David ait presque galement russi dans le portrait isol de ce pontife,
+plac au muse du Louvre, cependant il rgne dans celui du couronnement
+quelque chose de grand, d'auguste et de candide qui forme un ensemble
+d'expression leve que l'artiste n'avait jamais eu l'occasion de rendre
+aussi heureusement[63].
+
+Mais partir de ce tableau, le talent de David commena faiblir. _La
+Distribution des aigles au Champ-de-Mars_, peinte bientt aprs, en
+donne la preuve vidente. Ce que l'on appelle communment les sujets
+d'_expression_ et de _mouvement_ ne convenaient point ce peintre, dont
+l'imagination tait bien plus propre rendre les beauts de dtail que
+l'ensemble et la combinaison d'une action vive et d'une scne
+complique. En faisant accourir tous les officiers vers les marches de
+l'estrade d'o Napolon distribue ses drapeaux, le peintre n'a t
+proccup que du mouvement isol des personnages; en sorte que chacun
+d'eux remue et se tourmente d'une manire excessive, bien que la masse
+qu'ils forment paraisse froide et inanime. Avec moins d'originalit et
+de verve que dans la composition du _Serment du Jeu de Paume_, _la
+distribution des aigles_ rappelle le systme de composition tant soit
+peu thtrale que David avait adopt de 1783 1790.
+
+Au surplus, ce matre, dont l'admiration pour les ouvrages de Gros tait
+aussi vive que sincre, sentit qu'il fallait laisser traiter ce genre de
+sujets son lve; et soit qu'il se sentit dcourag par le peu de
+succs du tableau des _aigles_, ou qu'on lui et fait entendre que les
+quatre grands tableaux qui lui avaient t commands par Napolon ne
+seraient pas tous excuts, il ne compta plus sur les deux grands
+ouvrages qui restaient faire et qui, en effet, ne furent mme pas
+commencs.
+
+David tait alors tranquille sur sa fortune et sur le sort de ses
+enfants[64]. Peu dispos au fond peindre des uniformes, des sabres et
+des bas de soie; certain, d'ailleurs, par le succs du tableau du
+_Couronnement_, qu'il pouvait encore se considrer comme matre en ce
+genre, il revint son got naturel, aux tudes de toute sa vie, la
+peinture qui a le nu et le beau pour objets, et se remit, avec une
+ardeur toute juvnile, son tableau des _Thermopyles_.
+
+Il y a lieu de croire aussi qu'un des motifs de cette espce de retraite
+fut le mode d'administration des arts tabli cette poque. Comme on
+l'a vu dans la lettre de Moriez, David, qui n'tait pas sans prtendre
+au gouvernement des arts sous Bonaparte premier consul, sentit renatre
+cette ambition aprs avoir peint _le Couronnement_, et quand Napolon,
+dans tout l'clat de sa puissance, fit restaurer et achever le vieux
+Louvre, David demanda l'empereur de lui confier la dcoration des
+appartements de ce palais, en s'engageant faire une suite de
+compositions dont les principales eussent t peintes par lui-mme, et
+les autres sous sa direction, par ses lves les plus distingus. Ce
+projet qui n'a peut-tre exist rellement que dans l'imagination de
+David, tait un des rves dont il se berait lorsqu'il reprit le tableau
+des _Thermopyles_, et quand dj les prsages malheureux de la fin de
+l'empire ne permettaient plus Napolon de porter srieusement son
+attention sur des objets de cette espce.
+
+C'est ici l'occasion de faire connatre Vivant Denon, dont l'influence
+sur les vicissitudes de l'cole pendant prs de quatorze ans mrite
+d'tre signale.
+
+Le baron Vivant Denon[65], admis de bonne heure aux emplois de la cour
+de Louis XV, fut trs-favoris par ce prince, qui se plaisait voir les
+dessins et les gravures l'eau-forte de son jeune page d'abord, puis de
+son gentilhomme de sa chambre. Nomm bientt gentilhomme d'ambassade
+Saint-Ptersbourg, cet emploi donna assez d'importance Denon auprs de
+son ambassadeur, M. le baron de Talleyrand, pour qu'il ft forc de
+ralentir ses tudes d'artiste, afin de se livrer entirement la
+correspondance diplomatique avec Versailles, travail dont il avait t
+particulirement charg. la mort de Louis XV, Vivant Denon quitta la
+Russie pour la Sude, d'o M. de Vergennes le fit bientt revenir en
+France pour l'envoyer en mission prs du corps helvtique, puis
+Naples, o il demeura sept ans en qualit de charg d'affaires.
+
+Dans cette ville, le got de Denon pour les arts se rveilla plus vif
+que jamais, et c'est alors qu'il prit une part trs-active la
+publication du _Voyage pittoresque de Sicile_ de l'abb de Saint-Non.
+
+De Naples il alla Rome, o il ne sjourna que peu de temps auprs de
+l'ambassadeur de France, le cardinal de Bernis. Il revint en France, et
+aprs s'tre fait recevoir membre de l'Acadmie, il abandonna la
+carrire diplomatique et alla Venise, Florence et en Suisse, pour se
+livrer exclusivement son got particulier pour la culture des arts.
+
+Quoiqu'il y et une forte dissidence d'opinions politiques entre Denon
+et David, leur profession commune parat avoir t un lien sacr entre
+eux; et lorsque l'artiste diplomate attach la cour fut sur le point
+d'tre dcrt d'accusation comme migr, par la Convention, David le
+dfendit et lui fournit mme l'occasion de rentrer en France, en lui
+donnant, pour lui faire obtenir un certificat de civisme, la commission
+de graver l'eau-forte les costumes rpublicains, dont on discutait
+alors l'adoption[66].
+
+Sous le Directoire, Denon, li intimement avec le jeune Eugne
+Beauharnais, s'attacha la fortune de Bonaparte, et fit partie de
+l'expdition d'gypte en qualit de savant et d'artiste. De retour en
+France, il publia, en 1802, son _Voyage dans la haute gypte pendant les
+campagnes du gnral Bonaparte_, ouvrage dont les planches se sentent
+tout la fois de la promptitude avec laquelle les dessins ont t faits
+sous le feu de l'ennemi, et de l'incertitude de la main de l'auteur.
+Mais la relation crite qu'il y a jointe est pleine d'intrt et de
+vivacit, et souvent remarquable par la vrit avec laquelle l'auteur a
+peint ce qu'il a vu, et exprim les motions que lui ainsi que ses
+compagnons ont prouves.
+
+Parmi les qualits qui honorent le caractre de Bonaparte, la constance
+de ses amitis, la dure de sa reconnaissance envers ceux qui l'ont
+accompagn et suivi dans ses diverses expditions, ne sont pas les
+moindres. Comme presque tous ceux qui avaient fait partie de
+l'expdition d'gypte et dont les travaux et les crits avaient concouru
+ en consacrer la mmoire, Vivant Denon avait des droits la
+reconnaissance du gnral Bonaparte, qui, en 1804, tant devenu
+empereur, le nomma directeur gnral des Muses. On peut dire que
+l'influence exerce par ce ministre des arts, car il l'tait en effet,
+eut toujours un double caractre: trs-librale, trs-impartiale tant
+qu'il agissait de lui-mme, elle devenait absolue et peu favorable aux
+arts quand il tait oblig de suivre les ides de l'empereur, ce qui
+tait le cas le plus frquent. Le conseil donn David par Bonaparte,
+d'abandonner les sujets tirs de l'histoire ancienne pour peindre les
+vnements de la sienne; la commande que le nouvel empereur fit de
+quatre grands tableaux pour consacrer le souvenir de son couronnement;
+et enfin, le salut tant soit peu thtral donn par Napolon son
+premier peintre dans son atelier, suffisent pour faire apprcier le
+genre d'importance que ce souverain prtait rellement aux arts, et
+particulirement la peinture.
+
+Denon veilla l'excution des ordres de son matre; mais cette immense
+srie de tableaux de crmonies, de batailles et d'entrevues, excuts
+pendant le cours de dix annes par une foule d'artistes mdiocres, et
+offerts la multitude comme une espce de _Moniteur visible_ o le fait
+reprsent captivait toute l'attention, sans que le travail des artistes
+en rclamt la moindre part, est une des circonstances qui, cette
+poque, a t le plus nuisible au dveloppement de l'art considr
+srieusement. C'est surtout ce mode de peinture, o l'imitation des
+accessoires finit par devenir l'objet principal, que l'on doit le
+dveloppement excessif des peintures anecdotiques et comiques dont on a
+t inond bientt aprs. On peut donc avancer sans injustice que tous
+les hommes de talent tels que David et ses principaux lves, ainsi que
+Prudhon et Gurin, taient forms et avaient produit leurs plus
+importants ouvrages avant que Napolon ft empereur; et que la nature,
+le genre et le nombre des tableaux qui ont t faits sous son rgne, on
+peut mme ajouter par ses ordres, n'ont t rien moins que favorables
+l'avenir de l'cole franaise.
+
+L'exprience aurait d apprendre depuis longtemps, ceux qui gouvernent
+les tats, que les artistes, tout aussi bien que les potes et les
+crivains, ne sont que trop ports flatter ceux dont ils attendent un
+salaire ou des faveurs. Pour les gouvernements et les rois, l'important
+est qu'il se fasse leur poque de bons ouvrages, abstraction faite du
+choix des sujets. Le _Saint Bruno_ de Lesueur, la _Rebecca_ et _le
+Dluge_ du Poussin, jettent plus d'clat sur le nom et le rgne de Louis
+XIV que les immenses tableaux que Le Brun a faits pour clbrer la
+gloire et les conqutes de ce monarque.
+
+Ce fut en se laissant aller ces ides de fausse grandeur et d'apparat,
+que Napolon prit la rsolution d'instituer des prix dcennaux; son
+intention tait que tous les ouvrages scientifiques, littraires et
+toutes les productions des arts achevs depuis 1800 fussent prsents
+des concours, jugs par l'Institut, et que l'auteur du meilleur ouvrage
+en chaque genre ft couronn et ret une rcompense nationale. Cette
+ide gigantesque, accueillie d'abord avec enthousiasme par le public, se
+rduisit bientt rien; et dans cette circonstance, Napolon aurait pu
+reconnatre que, malgr l'excs de la puissance, les choses du domaine
+exclusif de l'intelligence ne peuvent se plier aux fantaisies du pouvoir
+le plus absolu.
+
+Les journaux, qui alors taient soumis une censure si rigide,
+ressaisirent une espce de libert en cette occasion. Pour ce qui
+appartenait aux arts, comme le fond des sujets traits par les peintres
+ne pouvait prter aucune allusion politique, les journalistes ne
+disputrent que sur la forme de la composition, sur le mrite relatif de
+l'excution, de telle sorte qu'ils purent noncer leurs gots diffrents
+avec une entire libert.
+
+Il est dj curieux aujourd'hui (1854), et il le sera sans doute bien
+plus encore dans trente ans, de lire la liste des tableaux prsents en
+1810 au concours du prix dcennal, avec le nom des auteurs; la voici:
+
+PEINTURE.
+
+TABLEAUX D'HISTOIRE.
+
+_Les Sabines_ par David.
+_La Consternation de la famille de Priam_ Garnier.
+_Les Trois ges_ Grard.
+_Scne de dluge_ Girodet.
+_Atala_ Girodet.
+_Marcus Sextus_ Gurin.
+_Phdre et Hippolyte_ Gurin.
+_Les Remords d'Oreste_ Hennequin.
+_Tlmaque dans l'le de Calypso_ Meynier.
+_La Justice et la Vengeance divine_ Prudhon.
+_Deux plafonds allgoriques au Louvre_ Berthlemi.
+
+
+TABLEAUX REPRSENTANT UN SUJET HONORABLE POUR LE CARACTRE NATIONAL.
+
+_Couronnement de Napolon_ par David.
+_L'Empereur saluant des blesss ennemis_ Debret.
+_Allocution de l'Empereur ses troupes_ Gautherot.
+_L'Empereur recevant les clefs de Vienne_ Girodet.
+_La Peste de Jaffa_ Gros.
+_Champ de bataille d'Eylau_ Gros.
+_Bataille d'Aboukir_ Gros.
+_Les soldats du 76e retrouvant leurs drapeaux
+ Inspruck_ Meynier.
+_Rvolte du Caire_ Gurin.
+_Passage du Saint-Bernard_ Thvenin.
+_Matin de la bataille d'Austerlitz_ Carle Vernet.
+
+De tous les _peintres d'histoire_, les deux seuls qui entrrent
+rellement en lutte, au jugement du public, furent David et son lve
+Girodet, et parmi les tableaux _reprsentant un sujet honorable pour le
+caractre national_, on ne mit en opposition que le _Couronnement_ et
+_la Peste de Jaffa_. Il s'tablit sur cette rivalit une polmique
+trs-anime dans les journaux de Paris, la suite de laquelle les avis
+furent plus diviss que jamais.
+
+Cependant, aux termes du dcret qui instituait les prix dcennaux,
+l'Institut restait charg de faire un rapport sur le mrite relatif de
+l'ensemble des travaux, et il devait dsigner absolument quel tait le
+meilleur. Les savants, les littrateurs et les artistes de l'Institut,
+dont plusieurs se trouvaient tre eux-mmes concurrents, sentirent
+combien la tche qu'on leur avait impose tait devenue de jour en jour
+plus dlicate; aussi, quant la peinture au moins, la commission fit un
+rapport vasif, dans lequel les ouvrages de tous les concurrents
+reurent une dose de louanges mles d'observations critiques qui ne
+pouvaient contenter ni blesser personne. En rsum, les avis comme les
+gots restrent partags dans le public ainsi qu' l'Institut, et
+Napolon laissa peu peu s'apaiser le grand fracas que cette affaire
+avait excit, sans qu'il y et aucun jugement dfinitif de rendu ni de
+rcompenses dcernes.
+
+Ce concours eut cependant une influence, passagre il est vrai, mais
+qu'il faut signaler, puisque la rivalit qui en rsulta entre Girodet et
+son matre porta pendant quelque temps atteinte la prminence de
+David. Cet chec, joint au succs douteux de _la Distribution des
+aigles_, fut le premier prsage de l'affaiblissement du chef de l'cole.
+
+Si l'institution des prix dcennaux ne put prendre racine, l'anne 1810,
+pendant laquelle on en fit l'essai, restera comme une poque capitale
+dans l'histoire des arts en France, sous le rgne de Napolon[67].
+
+Quand on considre avec attention les meilleurs ouvrages d'art faits
+depuis 1800 jusqu' 1810, dcade pendant laquelle l'cole franaise a
+donn les tmoignages les plus clatants de sa force, il est facile de
+dterminer la cause pour laquelle la plupart de ces productions n'ont
+pas conserv dans la mmoire des hommes cette importance monumentale qui
+donne encore tant de prix, aprs plusieurs sicles, aux peintures
+religieuses ou historiques faites en Italie et dans quelques parties de
+l'Europe. Il faut le reconnatre, il a manqu David, ses lves,
+ainsi qu' tous leurs contemporains, une ide mre, qui, comme une
+toile, les guidt dans la marche qu'ils avaient suivre. Par suite des
+rvolutions terribles qui se sont opres de leur temps en religion, en
+morale et en politique, ils se sont vus forcs d'obir la multiplicit
+des systmes diffrents qui se sont succd dans les croyances, dans les
+gots, dans les habitudes. La plupart d'entre eux, et David
+principalement, auteur, depuis 1779 jusqu' 1810, de _la Peste de saint
+Roch_, des _Horaces_, de _Marat_, des _Sabines_, du _Couronnement de
+Napolon_ et du _Portrait de Pie VII_, n'a pu donner la partie visible
+de ses productions cette unit matrielle qui rsulte de l'harmonie et
+de l'unit des penses, sans lesquelles il est impossible de faire des
+choses grandes et durables. Enfin il a manqu cet homme, ainsi qu'
+tous ceux dont il tait entour, une foi quelconque, fixe et
+inbranlable. De l cette diversit dans les sujets; de l l'inutilit,
+l'inopportunit de la plupart de ces productions, fort remarquables sous
+le rapport de l'art, mais qui distraient les esprits au lieu de les
+captiver et de les instruire; qui font diverger les ides au lieu de les
+ramener un centre unique, et dont en somme l'incohrence et la
+multiplicit affaiblissent promptement le souvenir.
+
+Si les travaux donns arbitrairement aux artistes par M. de Marigny ont
+port un coup fatal ce que l'art de la peinture peut avoir d'action
+dans l'instruction morale et intellectuelle d'un peuple, il faut
+convenir que les expositions au Louvre, cres dans l'intrt de ceux
+qui font profession de la peinture, ont encore bien plus puissamment
+contribu diminuer l'importance de cet art. C'est depuis cette
+institution surtout que les salons du Louvre ont pris d'anne en anne
+le caractre d'un bazar, o chaque marchand s'efforce de prsenter les
+objets les plus varis et les plus bizarres, pour provoquer et
+satisfaire les fantaisies des chalands. Cet usage des expositions
+publiques combines avec la formation des muses, qui date peu prs du
+mme temps, ont ananti l'effet moral que pouvait avoir la peinture sur
+les masses. Dans ces lieux, o l'on arrive malgr soi avec la
+disposition d'esprit froide et impartiale d'un critique jugeant l'art,
+abstraction faite du sujet, on regarde tout avec indiffrence comme dans
+un march, jusqu' ce que l'on ait trouv ce qui est sa convenance et
+ sa fantaisie.
+
+Pendant toute la priode comprise entre l'tablissement du systme
+d'archasme, par Heyne et Winckelmann, jusqu' 1810, poque o l'on
+ouvrit le concours des prix dcennaux, ce dfaut d'lment moral dans
+les arts a t senti et signal par tous les bons esprits. Parmi les
+artistes, David est celui que son instinct a port faire les plus
+constants efforts pour dcouvrir un principe vivifiant, au moyen duquel
+il esprait toujours donner de l'importance et de la grandeur aux
+productions de l'art. Malgr la mobilit extrme des ides de cet
+artiste, pour qui tous les rgimes et tous les personnages politiques
+nouveaux devenaient l'objet d'une admiration et d'un enthousiasme
+purils, il est facile de distinguer chez lui la recherche habituelle
+d'une base politique ou morale sur laquelle il et pu appuyer solidement
+l'difice qu'il voulait lever.
+
+En ces occasions, l'homme, chez David, s'est montr sans doute
+irrflchi, imprudent, coupable mme; cependant quand il a fait
+successivement, de 1779 1810, _Saint Roch_, _les Horaces_, _Socrate_,
+_le Serment du Jeu de Paume_, _Marat_, _les Sabines_, _Napolon_, _Pie
+VII_ et _les Thermopyles_, on sent qu'il s'est berc, en travaillant
+chacun de ces ouvrages, de l'espoir d'avoir trouv des sujets, des
+vnements et des personnages dont l'intrt profond, dont la mmoire
+durable, devaient donner ses productions cette valeur historique et
+mme morale dont ne peuvent se passer les ouvrages d'art les plus
+habilement travaills. Aussi, malgr la frquence et la diversit de ses
+tentatives, doit-on lui rendre cette justice qu'il a toujours t
+travaill du besoin de rattacher ses conceptions un principe grand,
+fort et solennel.
+
+Napolon reconnut comme tout le monde, et plus rapidement que beaucoup
+d'autres, combien la voie suivie par les artistes tait vague et mme
+fausse. Mais au lieu de mditer sur cette question comme l'aurait pu
+faire un prince pacifique, il la trancha brusquement et dans l'intrt
+de son ambition. Par gard pour le talent de plusieurs hommes clbres
+aims du public, il fit, propos des prix dcennaux, une catgorie des
+_tableaux d'histoire_ admis au concours; mais ce qui formait videmment
+pour lui le lot le plus important tait cette suite de _tableaux
+reprsentant un sujet honorable pour le caractre national_, qui tous,
+l'exception d'un seul sur onze, _la Bataille d'Aboukir_, se rapportent
+des vnements qui lui sont personnels.
+
+Que l'on se rappelle la puissance exorbitante de ce souverain, dont tous
+les dsirs et les rves mme taient en quelque sorte raliss par le
+pinceau des artistes, et il sera facile de comprendre l'effet que
+produisit sur l'esprit d'une foule de peintres, las de chercher des
+sujets et embarrasss depuis si longtemps d'en trouver parmi les saints
+et les hros, l'ouverture d'une carrire nouvelle, o ils purent exercer
+leur pinceau sans grands frais d'imagination et sans que l'on exiget
+mme d'eux une grande perfection. compter des prix dcennaux, chaque
+exposition fut encombre d'une foule de cadres grands, moyens et petits,
+o les moindres circonstances de la vie de l'empereur Napolon taient
+reproduites. Ce qui se fit de mauvais tableaux en ce genre, de 1810
+1813, est innombrable; c'taient le plus souvent de plates gazettes qui,
+par la nature des sujets, excitaient la curiosit, mais qu'il tait
+impossible de regarder deux fois, et qui encombrent aujourd'hui les
+greniers du Louvre et de quelques grands tablissements publics.
+
+Tel fut le rsultat du concours pour les prix dcennaux, sans compter
+que les comparaisons critiques faites sur les ouvrages prsents, ainsi
+que le refus d'un jugement dfinitif sur leur mrite, tirent natre
+entre les artistes des jalousies plus vives qu'elles ne l'avaient jamais
+t.
+
+
+
+
+XI.
+
+DAVID REPREND LE TABLEAU DES THERMOPYLES.
+
+SON EXIL.
+
+
+Si, comme on le pense gnralement, _les Sabines_ et _le Couronnement de
+Napolon_ sont les deux ouvrages, l'un du genre lev, l'autre du genre
+tempr, dans lesquels David a donn la mesure de toute la force de son
+talent, ce n'est pas pendant la priode de temps qu'il a employe les
+faire que ce chef d'cole a form les meilleurs lves. l'exception de
+Granet, de M. Ingres, puis de Lopold Robert et de M. Schnetz, qui
+tudirent vers ce temps, les autres sont demeurs plus ou moins
+obscurs. Un bon nombre de ceux qui, malgr la bizarrerie de leurs ides,
+donnaient cependant de si brillantes esprances, sont morts jeunes. Tel
+fut le sort de Maurice, le chef des _penseurs_, et de tant d'autres que
+nous avons dj fait connatre.
+
+Ordinairement, dans les coles, les plus jeunes lves se font un point
+d'honneur d'imiter les plus gs, surtout dans leurs travers. C'est ce
+qui ne manqua pas d'arriver vers 1800-1801, lorsque la secte des
+_primitifs_ eut pris tout son dveloppement: Maurice eut parmi les
+jeunes dessinateurs un imitateur ou plutt un singe, qui donna dans
+toutes les folies de la secte des _penseurs_. Ce nouvel inspir tait
+Monrose, auquel s'taient joints plusieurs autres lves. Tandis que son
+frre an jouait la comdie au Thtre-Franais, dans l'emploi des
+grandes livres, Monrose le jeune tait attach comme danseur au thtre
+des Jeunes Artistes[68], et il en tait l quand des dispositions plus
+que douteuses lui firent prendre la rsolution d'tudier la peinture
+chez David. Lorsqu'il entra dans cette cole, il se ressentait encore
+des habitudes de sa premire profession, et il lui arriva longtemps de
+faire plus de pirouettes que de dessins. Forc d'tre conome, mais
+mourant d'envie de se singulariser par son costume, l'imitation des
+_primitifs_ ses ans, il laissa crotre ses cheveux et sa barbe, espce
+de travers qui se reproduit tous les dix ans chez les lves en
+peinture, et se mit prcher de la morale et commenter les posies
+d'Ossian devant son petit auditoire. Les pomes de ce barde taient
+exclusivement le _livre_, la _Bible_ de ces sous-sectaires, qui se
+recrutaient de tout ce que l'atelier de David avait de plus turbulent et
+de plus inepte parmi les _rapins_. Mais une aventure burlesque, mit fin
+ ces niaiseries. Vers 1805, Monrose et sa troupe dsirant s'chapper de
+Paris, que dans leurs discours boursoufls ils ne dsignaient jamais
+autrement que comme une nouvelle Babylone, rceptacle de tous les vices,
+rsolurent de _fuir dans les forts_ pour passer une journe la
+manire des hros d'Ossian. Le chef de la bande, Monrose, muni d'une
+guitare dont il raclait tant bien que mal, conduisit ses adeptes au bois
+de Boulogne, o Dieu sait comme la journe se passa. Vers le soir, il
+leur vint l'ide, toujours dans le but de se conformer aux moeurs et
+usages des hros d'Ossian, de mettre le feu un arbre; mais les
+surveillants et les gendarmes, accourus la vue de cet incendie
+menaant, mirent la main sur le collet des jeunes bardes, que l'on
+conduisit la prfecture de police, o on leur enjoignit de se faire
+raser et de s'habiller comme tout le monde. Telle fut la fin des
+derniers rejetons de la secte des _penseurs_ ou _primitifs_, dont les
+principaux chefs taient morts cette poque, ou au moins rentrs dans
+la vie commune, et compltement dsabuss.
+
+Mais tandis que l'cole de David runissait une foule de jeunes gens
+dont les qualits intellectuelles taient si diverses, bien que tous
+fussent atteints d'un certain degr de folie, dans la mme enceinte, au
+milieu de ces jeunes gens dont l'imagination devait rester strile,
+s'exeraient journellement une pratique laborieuse quelques hommes,
+habiles de la main, mais dpourvus d'ides et d'invention, et qui
+bientt, par l'insignifiance et la pdanterie de leurs travaux, jetrent
+de la dfaveur sur les doctrines professes par leur matre.
+
+Ces artisans de peinture taient parvenus rduire l'art la
+perfection d'un dessin et d'un coloris purement matriels, destins
+raliser entre leurs mains une manire de beaut conventionnelle qui
+consistait particulirement dans la rptition de certaines attitudes et
+de certaines formes extraites systmatiquement des statues ou des
+bas-reliefs antiques. Depuis l'apparition des ouvrages de Gros et de
+quelques peintres traitant des sujets tirs de l'histoire moderne, ces
+praticiens avaient pris tche de former une opposition ce mode
+nouveau, en se cramponnant avec opinitret aux sujets de la mythologie
+grecque, qui exigeaient l'_emploi_ du nu et faisaient rejeter toute
+espace d'accessoires comme contraires la gravit requise pour les
+compositions dites _historiques_.
+
+Ce qui explique assez bien pourquoi les compositions de ces peintres
+taient si roides, si inanimes, c'est la disposition de leur esprit et
+de leurs habitudes intellectuelles. Entirement privs du don de
+l'invention, n'ayant t sujets aucune de ces passions, folles sans
+doute, mais qui dans la jeunesse sont indispensables pour ouvrir l'me
+et faire prendre un essor rapide l'esprit, ces hommes, apprenaient
+leur art comme un mtier, commenaient et terminaient une tude d'aprs
+nature comme un colier mdiocre achve sa page d'criture. Pour eux, le
+_bien-faire_ tait tout jusque dans les mots dont ils faisaient usage
+pour exprimer les diffrents degrs o tait parvenue leur _besogne_;
+chaque terme trahissait l'_apprenti_ qui se forme son _mtier_, qui
+_brosse_ sa figure et va _livrer son ouvrage_.
+
+Pour l'tude de la composition, le mode qu'ils employaient n'tait ni
+plus relev ni plus dlicat. Ils s'exeraient faire une foule de
+croquis d'aprs l'antique et les estampes des grands matres, de manire
+ se graver dans la mmoire et se mettre dans la main l'apparence, le
+croisement et toutes les combinaisons matrielles des formes, des lignes
+et des grands effets de la lumire; alors ils taient censs savoir la
+composition; et en l'absence d'une ide, d'un sentiment ou d'une scne
+que leur et fourni et inspir la nature, ils prenaient Homre, les
+tragiques grecs ou plus souvent encore un dictionnaire mythologique,
+pour en tirer au hasard un sujet dont ils agenaient les personnages de
+placage au moyen des souvenirs ou des imitations qu'ils empruntaient
+leurs croquis prparatoires. Une habitude non moins dplorable adopte
+par ces praticiens, c'tait de ne parler qu'avec ironie des sujets
+levs qu'ils se proposaient de traiter. Ces faiseurs de peinture
+riaient des Hercule, des Apollon et des Junon dont ils s'efforaient en
+vain de reproduire l'image; aussi, quoique leurs tableaux ne fussent pas
+ouvertement ironiques, le dfaut de foi envers les idoles que le hasard
+offrait leurs pinceaux se trahissait par la scheresse et le manque de
+ralit qui glaaient leurs compositions.
+
+Depuis 1804 jusqu' 1815, ce furent des praticiens de cette espce,
+dous de plus ou moins de talent manuel, qui, en sortant de l'cole de
+David, recueillirent les couronnes acadmiques, tudirent comme
+pensionnaires Rome, et enfin mirent aux expositions du Louvre, vers
+cette poque et quelques annes plus tard, ces ennuyeuses productions
+que l'on signala comme des oeuvres _classiques_, et qui prparrent la
+raction qui se manifesta plus tard contre l'cole de David. Pour
+signaler cette dcadence pdantesque par un fait important, il faut dire
+que ce fut cette mme affectation de _classicisme_ et ce got surann
+pour les sujets mythologiques qui entranrent Gros braver le got du
+public en traitant cet inconcevable sujet d'_Hercule tuant Rhsus
+faisant manger le cadavre de ses ennemis par ses chevaux_. Par cet
+ouvrage, indignement trait alors par la critique, bien que, sous le
+rapport de l'excution, il ne ft pas infrieur aux meilleures
+productions du peintre de _la Peste de Jaffa_, Gros, qui avait tant de
+respect et de reconnaissance pour son matre, porta cependant un coup
+terrible son cole.
+
+Avant de terminer les dtails relatifs aux lves de David, il faut
+revenir encore une fois, mais pour la dernire, cette me d'lite,
+ce Moriez qu'aucun talent n'a fait connatre et qui n'a laiss que les
+nobles souvenirs que l'on s'est plu consigner dans ce livre. Rien
+n'est si frquent, dans les coles, que de rencontrer des tres
+organiss demi, les uns, comme les praticiens dont il a t question,
+ayant l'oeil et la main trop habiles, tandis que l'intelligence est
+inerte; les autres, mes pleines de gnrosit, d'ardeur et
+d'esprances, mais prives du secours indispensable des talents pour
+produire leurs ides, et qui languissent et s'teignent sur la terre
+comme un aigle qui l'on a ravi l'usage de ses ailes. Parmi les lves
+de David, il n'y en avait pas un qui ne ft secrtement des voeux pour
+que le talent de Moriez se dveloppt tout coup: on l'entourait de
+soins, on lui prodiguait les conseils; les plus habiles lui eussent mme
+achev ses ouvrages, s'il et t possible de partager avec lui des
+facults intellectuelles, comme on partage sa bourse avec un ami. Hlas!
+vains efforts, voeux inutiles! le pauvre Moriez, que son amour strile
+pour la peinture avait loign de la carrire des armes, o il se serait
+indubitablement distingu, vcut pauvre et bnissant le ciel quand il
+trouvait l'occasion de peindre un triste portrait qu'on lui payait
+peine. Il exerait encore sa chtive profession vers 1812,
+Saint-Germain en Laye, excutant ses ouvrages avec conscience, et
+supportant sa pauvret avec une force d'me vritablement hroque,
+lorsqu'il fit une chute grave.
+
+Ceux qui ont pass leur jeunesse dans les collges et les coles savent
+que les camarades qui s'aiment et s'estiment le plus sont presque
+toujours entrans dans des directions diffrentes en entrant dans le
+monde. Ducis, Duphot et Moriez continurent se frquenter, tout en
+exerant leur profession d'artistes; mais tienne, lanc dans une autre
+direction, n'eut qu' de rares intervalles l'occasion de voir Moriez,
+auquel il tmoignait toujours et ses respects et la constance de son
+amiti quand il le rencontrait. Un jour cet excellent homme vint chez
+tienne; c'tait la premire fois qu'il s'y prsentait. tonn, quoique
+satisfait de cette visite inattendue, tienne reut cordialement son
+ancien camarade, et l'engagea s'asseoir, ce que son hte fit
+pniblement. Il tait ple, fort maigri, et sur son visage tout
+indiquait la souffrance, bien que son sourire bienveillant et noble
+donnt toujours du charme l'expression de ses traits. Je ne saurais
+vous exprimer, mon cher Moriez, dit tienne, le plaisir vritable que je
+ressens en vous voyant chez moi; mais comme c'est la premire fois que
+j'ai cette bonne fortune, est-ce que j'aurais encore celle de pouvoir
+vous tre utile?--Non, mon cher tienne, non; je n'ai besoin de rien. Je
+viens vous voir... c'est un projet que j'ai form bien des fois et que
+je n'ai pu raliser... Vous savez comment la vie est faite, et que les
+gens que l'on voit le plus souvent ne sont pas toujours ceux que l'on
+aime le mieux...; mais une fois entr dans la vie relle, celui-ci va
+droite, celui-l gauche, et il faudrait achever le tour du monde pour
+se rencontrer. Cette fois, comme je n'ai pas de temps perdre, et que
+je ne voulais pas laisser au hasard le soin de nous joindre, je suis
+venu vous voir, et me voil!
+
+Malgr la franchise naturelle de Moriez, sa pleur, l'affaiblissement
+visible de sa sant, et plus encore peut-tre l'inattendu de sa visite
+et l'indcision de son discours, firent penser tienne que peut-tre
+son camarade, press par un dfaut subit d'argent, avait eu la bonne
+ide d'avoir recours lui en cette occasion. Moriez devina la pense
+d'tienne, et lui dit: Non, mon cher ami, je n'ai besoin que de vous
+voir; puis, appelant sur ses lvres un sourire fin et plein de noblesse
+qui seyait si bien sa physionomie, il ajouta: Je suis sur le point de
+faire un long voyage, et je n'ai pas voulu partir sans vous faire mes
+adieux. Comme tienne fit un mouvement de surprise qui allait tre
+suivi d'une question, Moriez, mettant doucement sa main sur celle de son
+camarade pour rclamer le silence, continua en ces termes: J'ai fait,
+il y a quelques mois, une chute fcheuse: je me suis lux une vertbre,
+et depuis ce moment ma sant va toujours en s'affaiblissant. Je n'ai
+plus que peu de temps vivre, et je viens faire ma visite pour prendre
+cong de vous.
+
+Le calme, la douceur du sourire avec lesquels Moriez pronona ces
+paroles ne permirent pas tienne de rpondre, et d'autant moins que le
+malade reprit sur-le-champ la parole pour rpter tienne, en lui
+rappelant le temps o ils frquentaient la mme cole, ces recueils de
+sentences sur le mpris de la vie et de la mort qu'il se plaisait
+dbiter autrefois ses camarades dans les instants o ceux-ci se
+livraient avec le plus d'emportement aux plaisirs de la jeunesse.
+
+Pour dire toute la vrit, tienne, en entendant ces tranges paroles et
+en voyant surtout le calme parfois ironique avec lequel elles taient
+prononces, eut l'ide que l'esprit de son ancien camarade pouvait tre
+altr. Cette pense l'engagea ne pas insister sur ce sujet, mais
+faire tourner la conversation sur le charme que l'on prouve recevoir
+des compagnons d'tudes et de jeunesse. Tout en acceptant cette
+diversion, Moriez, toujours avec le mme calme et la mme aisance, fit
+sentir de nouveau tienne le prix qu'il attachait cette visite
+suprme; et aprs l'avoir embrass et lui avoir serr tendrement les
+mains, il lui dit adieu et se retira. L'esprit de Moriez tait
+parfaitement sain, et tout ce qu'il avait accus tait vrai. Il mourut,
+en effet, peu de temps aprs cette visite et au jour qu'il avait
+dsign. Depuis sa mort, on sut qu'il tait all voir plusieurs de ses
+camarades pour leur faire, ainsi qu' tienne, un dernier adieu.
+
+Cependant David avait senti ses entrailles d'artiste mues de nouveau
+par le tableau des _Thermopyles_, dlaiss si longtemps. Les vnements
+politiques, depuis la guerre d'Espagne, taient loin d'ailleurs de se
+montrer sous un jour favorable, et l'me mobile du premier peintre de
+Napolon s'tait assez enivre d'images monarchiques pour qu'elle
+prouvt le besoin de se rafrachir quelque peu dans l'atmosphre
+rpublicaine des guerriers de Lacdmone.
+
+Lorsqu'il reprit son _Lonidas_, l'admiration excessive que l'on avait
+eue pour les ouvrages antiques s'tait affaiblie parmi le public et chez
+les artistes. David lui-mme, en achevant _le Couronnement_ et _les
+Aigles_, s'tait laiss aller peindre tout simplement en copiant la
+nature, et en faisant, selon son expression, des _tableaux-portraits_;
+son imagination, ainsi que sa main, taient moins disposes
+l'imitation des productions de l'antiquit, quelque parfaites qu'elles
+lui parussent toujours. Il est certain, comme on peut s'en convaincre en
+regardant le _Lonidas_ avec attention, que cet ouvrage, considr sous
+le rapport de la composition et de l'excution, a t achev sous
+l'influence de deux manires, de deux systmes trs-distincts. Le jeune
+homme qui lie sa chaussure, les deux autres qui offrent des couronnes,
+celui qui trace l'inscription, et le groupe du vieillard et de son fils
+se tenant embrasss, ont t conus, tracs et presque entirement
+peints la premire poque; tandis que l'aveugle, le personnage assis
+la gauche de Lonidas, les deux soldats nus qui vont prendre leurs armes
+ un arbre, ainsi que les figures du fond, ont t dessins et
+entirement peints lorsque David termina cet ouvrage; en effet, l'oeil le
+plus faiblement exerc ne pourra manquer de saisir l'extrme diffrence
+qu'il y a entre les attitudes lgantes et la fermet du dessin des
+figures peintes vers 1802, et le laisser-aller de celles que l'artiste
+n'excuta que douze annes aprs. Cette disparate est sensible au point
+d'en devenir parfois choquante.
+
+Quant Lonidas, l'intention prte ce personnage, son attitude et
+son expression n'taient point encore entirement arrtes dans l'esprit
+du peintre que dj le reste du tableau tait presque entirement
+termin. Ce qui fixa ses ides ce sujet est un came antique[69], qui
+reprsente un hros de la mythologie grecque ayant absolument la mme
+attitude que le Lonidas. Ce plagiat reproch, avec beaucoup d'autres,
+David, ne portait aucune atteinte sa conscience d'artiste; il allait
+mme jusqu' prtendre que les emprunts faits aux anciens loin d'tre,
+ainsi qu'on le prtendait, une faiblesse de sa part, devaient lui tre
+reprochs comme des actes de prsomption et mme de tmrit, parce que
+rien n'est si dangereux pour un artiste, disait-il, que de s'emparer
+d'un type consacr, pour le reproduire.
+
+Plus d'une fois aussi on lui objecta le choix de ses sujets tirs de
+l'histoire proprement dite, tels que ceux des _Sabines_ et du
+_Lonidas_, tandis qu'il les traitait potiquement comme des scnes
+hroques, mythologiques. cette critique, dont il ne pouvait dtruire
+toute la force, il rpondait: Je sais que pour tre consquent aux
+principes que j'ai adopts, je ne devrais tirer mes sujets que des
+pomes d'Homre ou de ses successeurs; mais j'ai cru remarquer que les
+ouvrages des artistes de notre temps qui en ont agi ainsi sont toujours
+rests, dans l'opinion du public, fort au-dessous de l'ide qu'ils
+devaient exprimer et des personnages qu'on s'tait propos de rendre.
+Quant moi, j'ai cru montrer plus de prudence qu'eux, en adoptant un
+fait historique dont je restais matre, et que je _potisais_ ma
+faon, au lieu de peindre un sujet de posie pure, pris dans Homre ou
+Sophocle, par exemple, sujet auprs duquel, malgr tous mes efforts, je
+paratrais toujours infrieur et prosaque. D'ailleurs, ajoutait-il avec
+une bonne foi qui fait bien connatre la nature de son gnie, je n'aime
+ni je ne sens le merveilleux; je ne puis marcher l'aise qu'avec le
+secours d'un fait rel.
+
+Malgr ce qu'il y a de juste dans ces rflexions, on ne saurait
+disconvenir que leur runion est loin de former un systme qui soit
+susceptible de recevoir une application facile et satisfaisante. Si le
+sujet des _Sabines_ ne ralise pas cet ensemble et cette unit
+dramatique que les modernes exigent si imprieusement, cependant la vue
+de ces guerriers prs de combattre, mais spars par des femmes jetant
+entre eux leurs enfants, prsente une scne si simple, que le
+spectateur, sans s'inquiter de ce qui a prcd ou de ce qui suivra,
+peut y prendre intrt instinctivement. Mais il n'en est pas ainsi des
+prparatifs du combat des Spartiates, ni surtout de la figure de
+Lonidas.
+
+L'expression mditative de ce personnage, son attitude vague, restent
+isoles de tout ce qui les entoure. En admettant le systme de
+composition choisi par l'auteur, on est en droit d'observer que dans
+celle des _Thermopyles_, le choix de l'action et du moment exigeait une
+combinaison plus dramatique. La position critique de Lonidas et de ses
+guerriers inquite trop ceux qui en sont instruits, pour que le peintre
+n'ait pas fait quelques efforts afin de la rendre intelligible. Ce qui
+nuit donc le plus l'effet gnral de cette scne est sa nature, qui la
+classe au nombre des sujets dramatiques, tandis que David l'a traite
+originairement dans un mode lyrique, s'il est permis d'appliquer cette
+qualification l'art de la peinture.
+
+Mais, outre cette premire incohrence, il s'en manifeste encore une
+autre toute matrielle, qui rsulte des poques diffrentes et assez
+loignes auxquelles ce tableau a t commenc et fini. Dans ce dernier
+temps David, ramen par ses travaux intermdiaires du _Couronnement_ et
+des _Aigles_ une imitation de la nature plus exacte, finit en
+_prosateur_ ce tableau, qu'il avait entrepris en _pote_. Le jeune homme
+qui se chausse, les trois jeunes gens offrant des couronnes, et le
+groupe du pre embrassant son fils, conus, dessins et peints vers
+1800, offrent des beauts _lyriques_, que l'on passe encore une fois sur
+cette expression, qui ne le cdent en rien celles qui brillent dans le
+tableau des _Sabines_. Quant aux figures accessoires, telles que le
+compagnon de Lonidas, les deux jeunes soldats dcrochant leurs armes
+suspendues un arbre, et l'aveugle, cette partie _prosaque_ du tableau
+est infrieure aux personnages analogues introduits dans les _Sabines_,
+tels que les enfants, le soldat tendu mort, le chef de la cavalerie et
+plusieurs autres figures du fond, o le peintre cette fois avait rendu
+et imit la nature simple, vulgaire mme, avec une supriorit de talent
+que l'on ne retrouve que dans le groupe du pape et du clerg, du
+_Couronnement de Napolon_. Quant la figure de Lonidas, elle semble
+tenir prcisment le milieu entre ces deux modes extrmes, et quoique
+fort remarquable par la largeur de son excution, elle est infrieure
+celle du Tatius des _Sabines_, laquelle on peut la comparer.
+
+Pendant que David achevait cet ouvrage (1812-13), les vnements
+politiques commenaient faire natre de vives inquitudes dans tous
+les esprits. Quoique habituellement trs-rserv sur ces matires, il en
+parlait franchement lorsque l'occasion s'en prsentait et qu'il pouvait
+s'exprimer en toute confiance. Sans que son attachement et sa
+reconnaissance pour Napolon fussent le moins du monde altrs, il
+trouvait cependant que son hros avait l'humeur un peu trop guerrire,
+et que le chef de la nouvelle dynastie tait au moins aussi absolu dans
+ses volonts que ceux de l'ancienne. Parfois mme, lorsqu'il reportait
+ses souvenirs aux annes d'esprances de 1789, il lui arrivait de dire
+en soupirant: Ah! ah! ce n'est pas l ce que l'on dsirait
+prcisment! Souvent il paraissait soucieux, et au plaisir qu'il
+prenait au travail de son atelier, au soin avec lequel il amenait
+constamment la conversation sur son art, il tait facile de voir qu'il
+redoutait les entretiens que provoquaient partout ailleurs les
+entreprises prilleuses o le chef de l'tat s'tait engag. Tout
+changement de gouvernement tait naturellement un sujet d'inquitude
+profonde pour l'homme que la puissance de Napolon avait replac dans le
+monde; pour le chef d'cole dont l'influence sur les artistes tait une
+sorte de magistrature; pour celui dont les fils taient employs dans
+l'administration et dans l'arme, et dont les filles avaient pous des
+gnraux. David n'tait pas dou de ce besoin de s'pancher qui force
+certains hommes exprimer ce qu'ils prouvent. L'affection qu'il
+portait sa famille, ses amis ou ceux qu'il distinguait, ne se
+manifestait gure que par la bienveillance gale, mais calme, peu
+expansive, qu'il leur montrait toujours de la mme manire et en toute
+circonstance. Il faisait peu de caresses ses enfants, mais il
+s'occupait de leur sort et ne ngligeait aucune des occasions qui
+pouvaient leur devenir favorables. Depuis l'poque o sa femme tait
+venue le rejoindre, le secourir, le soigner en prison, son affection
+pour elle ne s'tait jamais dmentie; quant ses lves, ceux au moins
+qui, comme Gros, se trouvaient honors de son amiti et fiers de sa
+confiance, c'tait pour eux qu'il se laissait presque aller la
+tendresse d'un pre.
+
+Ses habitudes journalires taient trs-exactement rgles. Toujours
+simplement mais trs-proprement vtu ds le matin, c'tait vers neuf ou
+dix heures, l'instant de son djeuner, que ses lves et les artistes
+des autres coles taient reus par lui. Ordinairement on venait pour
+lui soumettre le projet d'un tableau, ou pour le prier de venir donner
+ses avis sur un ouvrage commenc ou auquel il fallait mettre la dernire
+main avant l'ouverture du Salon. Sur les derniers temps de son sjour en
+France, non-seulement ses lves, mais la plupart des artistes
+rclamaient et obtenaient de lui cette faveur, et pendant les
+expositions au Louvre, il n'y avait pas d'ouvrage, quelque faible qu'il
+ft, s'il renfermait toutefois quelque qualit enfouie, qu'il ne
+dcouvrt et dont il ne trouvt moyen de faire complimenter l'auteur.
+
+Ses ides taient toujours tournes vers son art chri, et ordinairement
+pendant les visites du matin que lui faisaient ses lves, il leur
+montrait la gravure de l'ouvrage de quelque grand matre, dont il
+faisait ressortir les beauts avec un tact particulier; ou bien,
+prsentant une composition sur laquelle il travaillait lui-mme, il
+recueillait les avis, recevait les observations, profitait d'un bon
+conseil donn par ses jeunes htes, et cela avec une simplicit qui
+n'appartient qu'aux hommes rellement passionns pour leur art.
+
+Ses rcrations se bornaient frquenter le Thtre-Franais, mais plus
+particulirement l'Opra-Italien, dont la musique avait conserv pour
+lui un attrait particulier depuis son sjour Rome. Quant au monde, il
+n'y allait pas et en recevait peu; l'exception de quelques ftes de
+famille qu'il donna vers le temps o il maria ses filles, les habitudes
+de sa maison taient habituellement graves, et mme austres.
+
+Pendant la belle saison, David prenait souvent le plaisir de la
+promenade et, comme on a eu l'occasion de le dire plus d'une fois, il se
+plaisait assez dans la compagnie d'tienne. Pendant ces courses,
+l'entretien roulait habituellement sur les arts, quelquefois cependant
+sur la politique; alors tienne coutait avec avidit et sans se
+permettre la moindre interruption, les rflexions de cet homme, toujours
+aveuglment conduit par son instinct, et aux ides duquel l'exprience
+la plus dure et les vnements les plus extraordinaires n'avaient
+apport presque aucune modification. David croyait encore de la
+meilleure foi du monde que Robespierre et Marat taient des hommes
+vertueux; il signalait Fouquier-Tinville comme un monstre et un
+sclrat; il mprisait Fabre d'glantine en disant que c'tait un
+insigne fripon; aimant, d'ailleurs, tous les hommes dont les manires
+rappelaient la politesse de l'ancienne cour; admirant alors Napolon et
+Pie VII comme il avait admir Robespierre et Marat, et, en somme,
+parlant des grands vnements dont il avait t tmoin et des hommes
+qu'il avait connus, avec un sang-froid apparent qui lui donnait l'air du
+philosophe le plus impartial jugeant les affaires de ce monde.
+
+Ce sang-froid, cette impassibilit prirent quelquefois chez lui le
+caractre du courage. Dans une de ces longues promenades qu'il faisait
+avec tienne, il leur arriva un jour, en revenant du Jardin des Plantes,
+de suivre les boulevards du Temple, o ils s'arrtaient en observant
+nonchalamment les baraques des baladins, les boutiques des restaurateurs
+et des marchands d'oiseaux qui y taient tablis. Arrivs au cabinet des
+figures de cire de Curtius, et aprs avoir considr pendant quelques
+instants le Turc et le grenadier de la Garde impriale placs aux deux
+cts de la porte d'entre, David, souriant aux invitations bruyantes du
+crieur charg de faire entrer les curieux, se tourna vers tienne en lui
+disant: Eh bien! entrons-nous?... Allons, tienne, je vous rgale! et
+ils entrrent en effet.
+
+Pendant que l'homme arm de sa baguette expliquait l'histoire tragique
+d'Holopherne et le couronnement de Napolon, David faisait observer
+son lve quelques manques en cire qui videmment avaient t mouls sur
+la nature; et, profitant de l'occasion que lui offrait la comparaison de
+ces empreintes avec d'autres masques qui avaient t faits par la main
+des sculpteurs, l'artiste ne put s'empcher de faire plusieurs
+rflexions pleines de sens sur l'imperfection de toutes les imitations.
+Pendant l'entretien que ce sujet fit natre, le dmonstrateur, aprs
+avoir cess d'expliquer, parce qu'il s'tait aperu qu'on ne l'coutait
+pas, s'appuya sur la balustrade en prtant l'oreille la conversation
+des deux curieux, qui bientt se mirent en marche pour se retirer.
+
+Mais la conversation qu'il venait d'entendre, le garon de Curtius
+s'tait aperu qu'il avait affaire des amateurs dont il pourrait tirer
+quelque profit supplmentaire. S'approchant donc de David avec un air
+avis et respectueux tout la fois: Je vois, Messieurs, dit-il, que
+vous tes des connaisseurs. Nous avons ici quelques pices curieuses,
+mais que nous ne montrons pas tout le monde; et ces messieurs,
+ajouta-t-il en saluant profondment, seront sans doute satisfaits des
+pices en rserve que je puis leur montrer. La premire ide qui vint
+l'esprit de David et d'tienne, en entendant cette proposition, fut de
+penser qu'il s'agissait de quelque reprsentation licencieuse, et ils
+remercirent le garon. Mais celui-ci, la manire dont le refus lui
+fut indiqu, s'tant aperu de la supposition que l'on avait faite,
+affirma que l'_tablissement_ ne renfermait rien de semblable et que
+_l'on serait content_. En achevant ces mots, il conduisit David et
+tienne prs d'un renfoncement, dans lequel tait tabli une espce de
+coffre dont il leva le couvercle.
+
+Dans la longueur de ce coffre taient suspendues, une tringle de fer,
+les ttes moules en cire d'Hbert, de Robespierre et de quelques hommes
+supplicis la mme poque. Vous voyez, messieurs, dit le garon en
+rcitant son explication banale, ceci est la tte d'Hbert, dit le pre
+Duchesne, que ses crimes ont conduit l'chafaud; cette autre, c'est la
+tte de Robespierre; remarquez, messieurs, qu'elle est encore entoure
+du bandeau qui retenait la mchoire fracasse par un coup de pistolet,
+qui lui fut tir lorsque... David, conservant le plus grand calme, fit
+un petit signe de la main au garon, pour lui faire entendre que son
+explication tait superflue, regarda assez longtemps et avec la plus
+grande attention ces deux ttes sur lesquelles on avait exprim, avec un
+soin minutieux, tous les accidents qui rsultent du supplice, et dit
+enfin, en se mettant en marche et sans s'adresser directement tienne
+ou au dmonstrateur, auquel il mit une pice de monnaie dans la main:
+C'est bien imit, c'est trs-bien fait.
+
+David et tienne quittrent ce lieu et parcoururent presque tout un
+boulevard sans changer une parole. La conversation reprit cependant son
+cours sur les objets indiffrents qui s'offrirent leurs yeux, mais
+jamais ni l'un ni l'autre ne reparlrent de la visite au salon de
+Curtius.
+
+Cette singulire aventure est reste ignore tant que David a vcu.
+tienne pensa que du vivant du matre il devait respecter son secret.
+L'anecdote une fois connue aurait pu tre infidlement raconte en
+passant de bouche en bouche, et tre transforme en sarcasme. Mais
+tienne a conserv de cette scne inattendue et terrible un souvenir
+entirement favorable pour son malheureux matre, qui, dans cette
+occasion, montra, tant par le calme de ses traits que par la convenance
+du peu de paroles qu'il pronona, une dignit sans ombre d'affectation
+qui prouve que son me n'tait pas sans grandeur.
+
+Les derniers ouvrages de David o il ait imprim nettement le sceau de
+son talent sont l'tude peinte qui fut faite d'aprs le pape Pie VII,
+reprsent avec le cardinal Caprara, et le beau portrait du pontife
+seul, vu de face, dont l'original est au muse du Louvre. Ces
+productions du genre tempr, mais o la navet de l'imitation est si
+heureusement jointe la dignit qu'il convenait de donner ces deux
+personnages historiques, sont de celles qui font le plus d'honneur
+David.
+
+Il fut moins heureux dans les portraits de l'Empereur qu'il fit dans les
+annes qui prcdrent les vnements de 1814. Celui o Napolon est
+reprsent dans le costume imprial, et qui tait destin Jrme
+Bonaparte, alors roi de Westphalie, se sent de la contrainte o le
+peintre s'est trouv, oblig qu'il tait de donner son personnage et
+ses vtements un aspect thtral.
+
+Quelque temps aprs, un Anglais, le comte de Douglas, lui demanda un
+portrait en pied de Napolon, mais reprsent dans son cabinet, et vtu
+comme ce souverain avait coutume de l'tre. David qui, pendant
+l'excution du tableau prcdent, n'avait que trop de fois reconnu
+l'inconvnient du costume imprial, saisit avec empressement l'occasion
+de faire un portrait simple et naturel de Napolon. Sur ce tableau, haut
+de six pieds et demi, on voit l'Empereur debout, dans son cabinet, vtu
+d'un frac vert uniforme, avec les paulettes de gnral. Il est prs de
+son bureau charg de papiers, et cens avoir travaill pendant une
+partie de la nuit. Le jour parat, et pour exprimer cette circonstance,
+le peintre a eu soin de laisser fumer plusieurs bougies qui viennent de
+s'teindre dans un flambeau branches.
+
+Considr au point de vue de l'art, on peut reprocher ce morceau de
+manquer de fermet. Quant l'ide principale de la composition, qui
+tait heureuse, David n'a peut-tre pas os la rendre avec assez de
+franchise. La tte de Napolon, mdiocrement ressemblante, a surtout le
+dfaut d'tre rendue d'une manire trop idale. Tout en conservant cet
+homme infatigable l'nergie mme corporelle qui lui tait propre, il et
+t possible cependant d'exprimer la lassitude passagre dont les
+travaux nocturnes laissaient ordinairement des traces sur sa
+physionomie; c'tait mme le seul moyen de faire ressortir l'espce de
+posie qui devait rsulter d'un pareil sujet.
+
+Napolon ayant entendu parler de ce portrait, dont sa vanit fut sans
+doute intrieurement flatte, en apprenant qu'il avait t command par
+un Anglais, voulut voir l'ouvrage. On rapporte qu'il en parut
+trs-satisfait, et qu'aprs l'avoir attentivement regard, il dit son
+premier peintre: Vous m'avez devin, mon cher David; la nuit je
+m'occupe du bonheur de mes sujets, et le jour je travaille leur
+gloire.
+
+On a avanc, mais sans preuves, que quelques rponses un peu brusques
+avaient failli plusieurs fois attirer sur David la disgrce de Napolon.
+Tous les faits connus semblent prouver le contraire; et, sans rappeler
+ici ce qui a t dit ce sujet, le brevet de commandant de la Lgion
+d'honneur que David reut en 1812 suffirait pour prouver que s'il a
+exist quelques petits dissentiments entre ces deux hommes, ces
+dissentiments n'ont t que passagers. Tout concourt, au contraire,
+faire croire que Napolon, indpendamment de l'importance qu'il pouvait
+attacher comme souverain au talent de David, a toujours port l'homme
+une affection sincre. Parlant un jour avec son premier peintre,
+l'Empereur lui dit qu'il avait conu le projet de runir tous ses
+tableaux dans le muse imprial. Il y a une galerie de Rubens,
+ajouta-t-il, je veux que la France me doive la galerie de David.--Sire,
+rpondit David aprs l'avoir remerci, je crois qu'il est impossible
+aujourd'hui de former cette collection. Mes ouvrages sont trop
+disperss; ils sont entre les mains d'amateurs trop riches pour esprer
+qu'ils veuillent s'en dtacher. Ainsi, par exemple, je sais que le
+propritaire de _la Mort de Socrate_, M. Trudaine, met une grande
+importance conserver ce tableau.--Nous l'obtiendrons avec de l'or, lui
+dit l'Empereur; offrez-en quarante mille francs, et allez s'il le faut
+jusqu' soixante mille. Ce tableau, command originairement par M.
+Trudaine le pre, pour le prix de six mille francs, avait t pay dix
+mille l'auteur pour lui tmoigner la satisfaction que l'on avait eue
+de l'ouvrage. Cependant, malgr les offres qui furent faites plusieurs
+reprises et avec beaucoup d'instances au propritaire du Socrate, par
+David lui-mme, de quarante et de cinquante mille francs, il ne put
+l'obtenir. Ce refus me flatte, dit alors le peintre, mais je dois
+insister; j'en ai l'ordre de Napolon. Il m'a autoris aller jusqu'
+soixante mille francs.--Je les refuse, lui rpondit-on, et je vous prie
+de dire Napolon que j'estime votre ouvrage au-dessus de toute offre.
+Si je lui faisais ce sacrifice, je voudrais qu'il ft gratuit. On
+ajoute que lorsque David alla rendre compte, de la commission dont il
+avait t charg, Napolon, se levant brusquement de son fauteuil, dit
+avec humeur: Il faut bien que je respecte la proprit; je ne puis
+forcer cet enthousiaste nous abandonner sa matresse!
+
+Mais le temps approchait o tous ces rves de gloire allaient
+s'vanouir. Les dsastres de l'arme de Napolon Moscou, l'approche
+menaante de celles des trangers du territoire de l'empire, et les
+bruits prcurseurs de la restauration des princes de la maison de
+Bourbon sur le trne de France, portrent un coup terrible dans l'me de
+ceux dont les intrts de tout genre et jusqu' leur sret personnelle
+dpendaient presque exclusivement de la puissance de Napolon. Ceux qui,
+ainsi que David, pouvaient concevoir de justes craintes sur les actes de
+rigueur et de vengeance mme que les Bourbons exerceraient contre les
+hommes qui avaient pris une part si active la chute du trne et la
+mort du dernier roi tremblrent pour leur existence.
+
+Ds que le territoire franais eut t envahi, et que l'alarme fut
+donne jusqu' Paris, David, craignant que le fruit de ses longs travaux
+ne devnt la proie de vainqueurs dont on redoutait la furie, fit
+transporter loin de la capitale menace tous ceux de ses ouvrages dont
+il put disposer. Ils furent dposs sur les ctes de l'Ouest, comme le
+lieu le plus favorable pour leur faire prendre la mer, ainsi qu' David,
+si les chances de la guerre et de la nouvelle rvolution imminente ne
+laissaient point d'autre voie de salut[70].
+
+On ne reviendra pas ici sur les grands vnements de la fin de 1813 et
+du commencement de 1814. Ceux qui en ont t tmoins n'ont pas besoin
+qu'on les leur rappelle, et les jeunes gnrations en ont sans doute lu
+le rcit. Un seul fait sur lequel il est important d'appuyer pour
+l'intelligence de cette histoire est la terreur profonde que l'on
+prouva Paris en voyant approcher les armes au 30 mars (1814), et
+l'espce de dsappointement que reut l'orgueil national quelques jours
+aprs, lorsque l'on fut certain que la prudence des ennemis jointe une
+gnrosit que l'on reconnut plus tard, avait pargn la capitale de
+la France les violences, les rapines et les scnes que l'on attendait
+d'une douzaine d'armes victorieuses aprs avoir t si longtemps
+vaincues. Pendant les jours qui prcdrent et suivirent la capitulation
+de Paris, chacun tait tellement proccup et des siens et de soi-mme,
+qu' moins d'habiter le mme quartier, les amis avaient suspendu leurs
+relations habituelles. tienne tait dans ce dernier cas l'gard de
+son matre David, log alors dans la rue d'Enfer, en face du Luxembourg.
+Cependant il tait impatient de le voir, et tout en se rendant chez lui,
+il se reprsentait la douloureuse impression qu'avaient d faire sur cet
+homme la chute de Napolon et surtout la prsence des troupes trangres
+dans Paris. Comme dans beaucoup de quartiers on avait tabli des
+logements militaires, il pensait que David habitant une maison assez
+vaste, dans une partie moins peuple de la ville, avait sans doute t
+compris au nombre de ceux qui payaient cette contribution aux
+vainqueurs. Alors, chemin faisant, il s'affligeait pour son matre de ce
+voisinage humiliant, et allait mme jusqu' craindre que quelque rustre
+vainqueur ne se ft un malin plaisir de reprocher brutalement
+l'artiste son dvouement Napolon, ou mme ses ides rpublicaines.
+L'esprit rempli de ces inquitudes, tienne entra, non sans que le coeur
+lui battt, dans la maison de son matre. La vue de soldats russes
+bouchonnant dans la cour le cheval d'un officier ne fit qu'augmenter
+cette disposition, et tienne tait rellement mal son aise quand il
+ouvrit la porte de la pice o David se tenait ordinairement.
+
+Prs de lui et de sa femme se trouvaient effectivement deux officiers
+russes, qui se levrent trs-civilement de leurs siges lorsque tienne
+entra et que David le leur eut prsent comme un de ses lves. Tromps
+par cette qualification, laquelle ils attachaient plus d'importance
+que n'en avait rellement celui qui le matre l'avait donne, les
+jeunes Russes regardrent tienne avec la mme curiosit respectueuse
+qu'ils auraient prouve s'ils eussent vu Grard, Girodet ou Gros, tant
+le seul titre d'_lve de David_ avait alors de retentissement en
+Europe. Cependant la conversation ne tarda pas reprendre son cours, et
+tienne n'prouva pas un mdiocre tonnement en voyant les deux jeunes
+officiers s'exprimer en franais de la manire la plus pure, et prier
+David d'avoir la complaisance de continuer les rcits qu'il leur
+faisait, soit des habitudes journalires de l'empereur Napolon, soit
+des circonstances de son couronnement, ou de la naissance du roi de
+Rome. En un mot, les vainqueurs taient les vaincus, ils taient
+enthousiastes de la France, se trouvaient particulirement heureux que
+le sort les et conduits chez un de ses plus grands artistes, pour
+lequel ils avaient dans toutes les circonstances de la vie journalire
+les gards les plus dlicats et les plus flatteurs.
+
+Les tableaux de David ne tardrent pas tre rapports Paris; tous
+les trangers s'empressrent d'aller les voir, et il n'y eut que le
+portrait questre de Napolon, plac Saint-Cloud, qui fut violemment
+enlev par les Prussiens.
+
+La mansutude des princes allis en s'emparant de Paris en 1814 est une
+des choses qui ont le plus contribu alors adoucir les rapports de
+nation nation et de proche en proche, dtruire ces haines si
+invtres et si honteuses qui divisaient instinctivement les peuples de
+l'Europe. Cet exemple de modration donn par les ennemis de la France
+fut sans doute aussi ce qui aplanit le chemin du trne aux Bourbons,
+qui, sans ce prcdent, se seraient peut-tre cru le droit d'user de
+plus de rigueur. Pendant la premire restauration, les hommes qui
+concevaient le patriotisme de la manire la plus rude et la plus sauvage
+furent souvent obligs de supporter avec le plus de sang-froid certaines
+mortifications qui les eussent fait entrer en fureur quelques mois
+auparavant. David en fournira un exemple. Les personnes qui cet
+artiste tmoignait de l'affection avaient l'habitude d'aller lui
+souhaiter sa fte le jour de la Saint-Louis. Parmi celles qui taient
+les plus attentives lui donner cette marque d'intrt se faisait
+remarquer une dame de l'ancienne noblesse, fort ge en 1814, et
+laquelle David, ce qu'il parat, avait eu l'occasion de rendre un
+service trs-important, lorsqu'il tait membre du comit de sret
+gnrale. Cette dame, toute dvoue l'ancienne monarchie, n'en avait
+pas moins conserv pour David une reconnaissance que le temps semblait
+rendre toujours plus vive. Aussi, sans compter certaines poques de
+l'anne o elle rendait visite David et sa famille, ne manquait-elle
+pas de se prsenter rgulirement le jour de la Saint-Louis avec un fort
+beau bouquet. la suite de la premire restauration, pendant tout le
+cours de l'anne 1814, les lis qui distinguent l'cu de France avaient
+mis cette fleur la mode, et on la cultivait profusion. Si le lis,
+symbole de la puissance de la maison de Bourbon, tait chri de ceux qui
+se rattachaient l'ancienne monarchie, les partisans de Napolon et
+surtout les anciens rpublicains l'avaient en excration. Sans faire
+attention ces signes d'amour ou de haine politiques, la bonne dame,
+tout occupe de payer le tribut annuel de sa reconnaissance David, et
+voulant lui offrir ce qu'elle avait trouv de plus beau parmi les
+fleurs, lui prsenta, le 24 aot 1814, une tige de lis si grande et si
+fournie de fleurs, que l'on aurait pu difficilement retrouver la
+pareille dans Paris. tienne se trouvait l lorsque Mme de *** entra
+avec son bouquet, et sa premire ide fut d'observer la physionomie de
+son matre, pour dcouvrir si la distraction de la vieille dame ne
+donnerait pas lieu quelque scne embarrassante. Mais David se levant
+tout coup en la voyant entrer, sourit spirituellement la vue de
+cette fleur intempestive, et fit celle qui la lui offrait des
+remercments o il parut mettre plus d'effusion que de coutume, comme
+s'il et voulu lui tenir compte de son innocente mprise. Lorsque la
+bonne dame se fut retire, David pria sa femme de donner ordre d'enlever
+le lis, en faisant observer que l'odeur pourrait incommoder. Puis se
+tournant vers tienne, auquel il fit un sourire en montrant la fleur:
+Cette excellente personne, dit-il, m'a donn ce lis avec la mme
+candeur que la vieille femme qui portait son fagot pour brler Jean de
+Hus. Il faut que je m'crie aussi: _O sancta simplicitas!_
+
+Pendant la premire anne de la Restauration, David, peu satisfait comme
+tous les hommes de son parti qui espraient mourir tranquilles sous le
+gouvernement de Napolon, n'eut cependant pas se plaindre des princes
+de la maison de Bourbon ni de leurs ministres. Il vcut retir chez lui,
+vitant de se prsenter dans les lieux publics et s'occupant faire
+plusieurs portraits de personnes de sa famille, entre autres celui de sa
+femme qui avait redoubl de soins et de tendresse pour lui, depuis que
+la rentre des Bourbons semblait donner des craintes pour son avenir. En
+se livrant ces travaux, dont il se faisait plutt une distraction
+qu'une occupation relle, il acheva plusieurs compositions parmi
+lesquelles il soigna particulirement celle d'_Apelles et Campaspe_
+qu'il excuta bientt aprs en exil. Cependant cette anne de la vie de
+David fut perdue pour son art, et la seule satisfaction qu'il ait
+prouve alors lui vint des visites de la foule d'trangers de marque
+venus Paris, qui ne voyaient en lui que le grand artiste, le chef
+d'une cole clbre.
+
+L'anne 1815 ne lui fut pas plus favorable sous le rapport de l'art; et
+lorsque Napolon rentra Paris, au 20 mars, il n'est pas certain que ce
+retour, qui excita si vivement l'enthousiasme chez tous les Franais qui
+portaient les armes, ait produit un effet analogue dans l'esprit des
+bonapartistes dont l'existence et l'avenir taient mis en loterie sur la
+chance, juge dj fort douteuse, d'une victoire. Ce grand vnement
+politique du gouvernement de Napolon pendant les cent-jours compromit
+le repos d'une foule de gens rests obscurs depuis le 18 brumaire, et
+qui tout coup, au 21 mars 1815, se trouvrent obligs de prendre parti
+de nouveau dans la lutte qui s'engageait. David tait plus qu'un autre
+dans ce cas. Il avait atteint sa soixante-septime anne; non-seulement
+il tait las et dgot tout jamais des affaires publiques, auxquelles
+il avait renonc et dont on l'avait loign, mais, environn d'une
+considration qu'il ne devait qu' son talent, il ne voyait pas sans
+inquitude des vnements qui menaaient de le priver de cet avantage
+sans espoir d'en retrouver aucun qui le compenst.
+
+Nanmoins, li par la reconnaissance, par des serments et par
+l'imminence mme du danger auquel Napolon se trouvait expos ainsi que
+ses partisans, David alla faire visite l'Empereur, et l'Empereur,
+malgr la complication de ses travaux et de ses inquitudes, tmoigna
+l'intention de voir le _Lonidas aux Thermopyles_, tableau dont il avait
+condamn le sujet, mais qu'il voulut connatre d'aprs ce qu'il en avait
+entendu dire. Cette fois la visite de Napolon l'atelier de David ne
+fut pas si pompeuse que quand, dans toute sa puissance, il tait all
+voir le _Couronnement_; et quoique ce ft bien plus un acte de souverain
+qu'il prtendait faire qu'une fantaisie d'amateur qu'il voult
+contenter, en cette occasion, Napolon mit cette visite la rserve et
+la brivet que la gravit des circonstances commandait. Bien qu'en
+entrant chez le peintre, il lui et dit qu'il connaissait le tableau
+avant de l'avoir vu, et qu'il en avait entendu faire un grand loge,
+cependant, aprs avoir considr l'ouvrage, lui qui s'tait toujours
+attendu la reprsentation de l'attaque des Perses et de la dfense
+vigoureuse des Spartiates, il tmoigna son tonnement sur la disposition
+de la scne telle que David l'avait compose. L'artiste toujours plein
+de sa premire pense, expliqua alors son intention, fit connatre en
+dtail son sujet tel qu'il l'avait conu, mais Napolon ne put jamais se
+faire l'ide de David, qui, au lieu de peindre le combat mme, avait
+choisi le moment qui le prcde.
+
+Quoi qu'il en soit, l'Empereur tmoigna sa satisfaction son premier
+peintre, et lui dit au moment de le quitter: Continuez, David,
+illustrer la France par vos travaux. _J'espre_ que des copies de ce
+tableau ne tarderont pas tre places dans les coles militaires;
+elles rappelleront aux jeunes lves les vertus de leur tat.
+
+Cette visite de Napolon dans le malheur faite au peintre rappelait
+celle dont il avait honor l'artiste dans tout l'clat de sa puissance;
+cela seul et engag David. Bientt le fils an de l'artiste fut nomm
+prfet, et le plus jeune obtint le grade de chef d'escadron dans les
+cuirassiers de la garde. Quant ses deux gendres, gnraux de
+Bonaparte, ils taient rentrs sous les drapeaux de Napolon.
+
+C'est dans de telles circonstances que se trouva David, lorsque, la
+suite de la constitution de l'empire, furent prsents _les actes
+additionnels_, par lesquels, en jurant de la maintenir, on excluait les
+Bourbons du trne. L'acceptation de ces actes additionnels fut sans
+doute, pour une grande partie de ceux qui se rallirent Napolon
+pendant les cent-jours, une rsolution des plus hasardeuses, mais pour
+les hommes qui, ainsi que David, ayant vot la mort de Louis XVI,
+n'avaient eu se plaindre cependant d'aucune vengeance particulire ou
+juridique du gouvernement de Louis XVIII, il est clair qu' la veille de
+la bataille de Waterloo, c'tait pour eux une question de vie ou de
+mort.
+
+Sans parler des intrts de l'avenir de sa famille, lis au sort de
+Napolon, David avait peser, pour ce qui le touchait personnellement
+en cette affaire, si l'indulgence du gouvernement de Louis XVIII son
+gard pouvait entrer en comparaison avec la protection de Bonaparte, qui
+lui avait offert un asile dans son arme, la suite de la terreur; qui,
+premier consul, l'avait rtabli honorablement dans le monde et l'avait
+enfin combl de faveurs et d'honneurs pendant son rgne. La comparaison
+tait videmment tout en faveur du dernier souverain, pour lequel
+d'ailleurs il est inutile de dire que David avait une prdilection aussi
+marque qu'il avait d'aversion pour l'autre.
+
+Ce qui fit honneur David en signant les _actes additionnels_, en
+s'exposant la vengeance des Bourbons et en restant fidle Napolon,
+c'est que dans les premiers jours de juin (1815), lorsque tout le parti
+militaire s'enivrait d'avance de la victoire sur laquelle il comptait,
+l'artiste faisait partie du grand nombre de ceux qui regardaient la
+destine de Napolon comme accomplie, et d'autre part, qu'en outre il
+tait certain que s'abstenir de signer les _actes additionnels_, c'tait
+assurer la tranquillit du reste de ses jours. Mais vaincu Waterloo,
+Napolon abdiqua l'empire, et David n'eut plus d'autre protection que
+celle de son talent. Ainsi que les rgicides signataires des _actes
+additionnels_, il fut donc condamn l'exil cinq mois aprs, en vertu
+d'une loi rendue par les deux chambres le 12 janvier 1816.
+
+Pendant l'espace de temps qui s'coula depuis la journe de Waterloo
+jusqu' sa condamnation, David vcut plus retir que jamais, s'occupant
+ faire des tudes, des portraits et des compositions. Son art
+paraissait avoir un charme nouveau pour lui depuis que, dj charg
+d'annes, forc de se faire une existence nouvelle, il prvoyait qu'il
+ne finirait pas ses jours dans son pays. Les derniers temps que cet
+artiste passa en France furent pour lui pleins de tristesse, et quoique
+l'austrit de ses manires ne lui permit jamais de se laisser aller
+la plainte, mme au sein de l'amiti, cependant, pour ceux qui le
+connaissaient, il tait facile de juger par certains souvenirs qu'il
+invoquait, par les attentions dlicates qu'il montrait plus souvent que
+de coutume ceux qui l'entouraient, que son me tait habituellement et
+profondment mue.
+
+Quelques-uns de ses lves se montrrent plus assidus que jamais auprs
+de lui pendant ces tristes jours. Mais Gros fut celui de tous qui obit
+le mieux en cette occasion la gnrosit de son coeur. Sans faire la
+moindre attention aux fcheux rsultats que sa conduite pourrait avoir
+pour lui, homme clbre, peintre habile, qui ne renonait point
+participer aux travaux que pourrait lui confier le gouvernement des
+Bourbons, Gros tout occup de l'abandon de son matre, inquiet sur son
+avenir, ne cessait d'aller le soutenir de sa courageuse amiti et de
+l'entretenir de ses gnreuses esprances.
+
+Protg par son obscurit, tienne n'avait point le mme mrite en
+assistant son matre, mais il se rendait souvent prs de lui, parce
+qu'il savait que sa socit lui tait douce et que sa conversation
+interrompait le cours habituel de ses tristes penses. Ils
+s'entretenaient sur les arts, sur les ouvrages de l'antiquit, vers
+lesquels David se sentait alors vivement ramen. Vers dans la thorie
+et la pratique de la perspective, tienne offrait le secours de son
+talent son matre, qui plus d'une fois ne ddaigna pas d'en faire
+usage, lorsqu'il voulait coordonner les personnages d'une esquisse avec
+les accessoires qui devaient les entourer. D'autres fois ils
+parcouraient des cartons remplis de gravures, de grands livres o David
+avait fait rassembler les tudes qu'il fit Rome quand il tudiait
+l'antiquit pour chapper la manire acadmique; en revoyant ces
+tentatives laborieuses, ces tudes faites dans sa jeunesse, et
+auxquelles s'taient attaches tant d'esprances, plus d'une fois il
+laissait chapper un soupir qui semblait rsumer tous les vnements qui
+avaient agit les trente dernires annes de sa vie. Un jour, en
+feuilletant ainsi ces cartons, David retrouva deux esquisses de la main
+d'tienne. L'une reprsente Cimon faisant embarquer les femmes et les
+enfants au Pire, pour dfendre Athnes; et l'autre, Lonidas se
+prparant avec ses Spartiates au combat. Ces deux compositions, que
+David avait distingues dans les concours institus dans l'atelier de
+ses lves, avaient t honorablement places par lui dans ses cartons.
+Le matre, m par une bienveillance que la disposition de son me
+rendait sans doute plus vive encore, renouvela les loges qu'il avait
+donns autrefois ces essais; puis, tirant tout coup l'esquisse de
+Lonidas du carton: Tenez, mon cher tienne, dit-il, je vous rends ce
+dessin que vous m'avez prt et qui m'a fourni l'ide de deux groupes
+que j'ai placs dans mon tableau des _Thermopyles_. Gardez-le, ce sera
+tout la fois un souvenir de vos tudes et de la manire dont
+travaillait votre matre. Quant celui de Cimon, cette esquisse me
+plat, vous me l'avez donne, je la garde[71].
+
+tienne ne put pas voir alors David aussi souvent qu'il l'et dsir; la
+prsence des troupes trangres Paris multipliait tellement les
+devoirs que les citoyens avaient remplir pour assurer le repos de la
+ville, que l'on tait rarement matre de son temps et de ses actions.
+Plusieurs jours s'taient passs sans qu'tienne et pu remplir ce
+devoir, lorsqu'il reut de son matre l'invitation de dner chez lui, la
+veille de son dpart pour l'exil.
+
+L'lve s'y rendit. La famille de David tait absente l'exception de
+sa femme. Si quelque chose peut faire connatre le caractre d'un homme,
+c'est coup sr la contenance que David conserva en faisant les
+honneurs d'un pareil repas. Il tait plac au milieu de la table, ayant
+sa femme sa droite, son lve sa gauche. Pendant tout le dner, il
+servit lui-mme, en parlant de choses indiffrentes, comme de coutume,
+et sans laisser chapper un seul mot qui ft allusion son loignement
+de la France, l'avenir qui l'attendait ou aux hommes qui le frappaient
+d'exil. Attentif prvenir les dsirs d'tienne table, il ne lui
+donna aucune marque extraordinaire de tendresse, mais sut lui faire
+sentir, par l'exactitude et la frquence de ses soins, qu'il avait
+besoin de le sentir prs de lui en ce moment suprme. Plusieurs fois la
+femme de David, qui, dans ce jour, paraissait tre soutenue, anime mme
+par des esprances qu'elle exprima plutt par des mouvements de joie que
+par des paroles bien claires, devint l'objet de l'attention de son mari,
+qui l'engagea conserver plus de calme. En somme, quoiqu'il s'en faille
+bien qu'tienne soit rest froid en cette occasion, cependant ni son
+matre ni lui par consquent ne se laissrent aller ces lans de
+tendresse que l'on se prodigue ordinairement en semblable circonstance.
+tienne en se retirant dit adieu son matre, qui l'embrassa, ce qui
+n'tait jamais arriv; il embrassa ensuite Mme David, qui lui dit en lui
+donnant la main: Soyez tranquille, j'aurai bien soin de votre matre.
+Le lendemain, David tait en route pour Bruxelles.
+
+Jamais peut-tre l'influence d'un homme de talent n'a t plus forte que
+celle qu'exerait David Paris et dans toute la France; mais, ds le
+lendemain de son dpart pour l'exil, les artistes, peu d'exceptions
+prs, se sentant affranchis de sa longue autorit, affectrent tout
+coup mille prtentions qu'ils avaient tenues soigneusement caches
+jusqu'alors. Ce fut, dans des proportions plus grandes et dans des
+intentions beaucoup plus graves, un hourra tumultueux qui rappelait les
+bruyantes espigleries des lves de ce matre lorsque, aprs les avoir
+corrigs, il s'loignait de l'atelier. L'cole et les principes de David
+taient presque universellement rejets.
+
+
+
+
+XII.
+
+TEMPS D'EXIL.--MORT DE DAVID.--COLE NOUVELLE.--1816-1825.
+
+
+Rien n'est plus dangereux pour la gloire d'un artiste que les louanges
+qui lui sont indiscrtement prodigues. Les regrets qu'excita l'exil de
+David chez ses admirateurs sincres, et surtout les dclamations des
+partisans de Napolon, qui exploitrent l'expulsion de David au profit
+de la haine qu'ils portaient aux Bourbons, furent les premires causes
+du refroidissement du public l'gard de David et de ses doctrines.
+en croire les crivains et les critiques qui exaltrent le mrite de
+l'artiste, David tait dans toute la force de son talent; le tableau des
+_Thermopyles_ devait passer pour le meilleur ouvrage qu'il et encore
+fait, et on pouvait attendre de sa main un nouveau chef-d'oeuvre qui
+surpasserait tout ce que l'on connaissait dj de lui. Bien plus, ces
+paroles inconsidrment avances furent rptes, soutenues avec
+passion; et pendant tout le temps de l'exil de l'artiste, chaque
+production nouvelle qu'il acheva sur la terre trangre, on ne manqua
+pas d'assigner la dernire une supriorit marque sur la prcdente.
+
+Deux motifs que la faiblesse humaine doit faire juger avec indulgence
+ont entretenu cette illusion pendant les annes que David a passes
+Bruxelles: l'esprit de parti dans la capitale de la France, et
+Bruxelles, le dsir qu'avaient tous les amis de David de l'entourer en
+pays tranger d'une atmosphre de gloire qui ne lui permt pas de
+s'apercevoir des rigueurs de l'exil. En effet, la plupart de ses lves
+belges, MM. Odewaere, Navetz, Paelinck, Moll et Stapleaux, entre autres,
+n'ont pas manqu un seul instant, par leurs efforts particuliers ou
+runis, de rendre les dernires annes de leur matre aussi douces,
+aussi belles qu'il tait possible qu'elles le fussent. Si, dans l'estime
+qu'ils ont tmoigne pour les derniers ouvrages de leur matre, ils ont
+t, ainsi que beaucoup de critiques de Paris, au del de ce que la
+stricte vrit exigeait de dire, loin de les en blmer, il n'est
+personne au contraire qui ne respecte cette illusion filiale. Mais si
+les malheurs et l'ge de David rendaient excusable et mme juste cette
+prolongation de sa gloire jusqu'au moment de sa mort, partir de son
+dernier jour il a fallu dire la vrit.
+
+Cette tche a t remplie par celui qui retrace cette histoire, et la
+postrit, qui a dj commenc son action sur les oeuvres de David,
+signale _les Sabines_ et _le Couronnement_ comme les deux plus grands
+efforts de son talent dans des sujets de genres diffrents.
+
+Quant aux ouvrages qu'il acheva en exil, quoique dans tous on retrouve
+des dtails et parfois des parties importantes, o tantt l'accent de la
+nature et tantt, l'lvation du style ne le cdent pas aux qualits
+analogues qui brillent dans des productions beaucoup plus compltes de
+lui, il faut avouer cependant que pris dans leur ensemble, ce que David
+a peint Bruxelles est infrieur aux grands ouvrages qu'il acheva
+plusieurs annes avant son exil. Quoi qu'il en soit, la clbrit de
+David tait non-seulement intacte lorsqu'il quitta la France, mais son
+malheur le rendit plus grande en pays tranger qu'elle n'avait jamais
+t. Ds qu'il fut arriv Bruxelles, le roi de Prusse, par
+l'intermdiaire du comte de Gortz, son ambassadeur prs de la cour de
+France, lui fit offrir la direction des arts dans son royaume.
+
+Monsieur, lui crivait de Paris (12 mars 1816) le comte de Gortz, le
+roi, mon matre, me charge de vous faire savoir que Sa Majest, charme
+de fixer un artiste aussi distingu que vous, aimerait que vous vinssiez
+vous tablir dans sa capitale, o Sa Majest est dispose vous
+procurer une existence agrable et tous les secours dont vous pourriez
+avoir besoin.
+
+Votre dpart pour Bruxelles ne m'ayant pas permis de m'entretenir avec
+vous des intentions de Sa Majest, je vous engage crire de suite et
+directement Son Altesse Monseigneur le prince d'Hardenberg, qui vous
+ferez connatre vos voeux. Je prends toutefois le parti de vous adresser
+un passe-port avec lequel vous vous rendrez, si vous voulez, Berlin,
+o vous trouverez un accueil digne de vos talents...
+
+M. Alexandre de Humboldt, Prussien de nation et collgue de David
+l'Institut de France, unit ses instances celles du comte de Gortz pour
+engager l'artiste proscrit se rendre aux offres du roi de Prusse.
+Mais, malgr ce qu'elles avaient d'honorable et de flatteur, David,
+naturellement peu dispos mettre son talent et sa personne au service
+d'un autre pays que le sien, voulut prendre le temps de se consulter.
+Une indisposition grave de sa femme lui en fournit l'occasion;
+s'adressant donc au prince d'Hardenberg, comme le comte de Gortz le lui
+avait conseill, il tmoigna sa reconnaissance de ce que l'on voulait
+faire pour lui, tout en priant le prince d'attendre sa rponse
+dfinitive jusqu'au moment o sa femme serait rtablie. Le prince de
+Hardenberg rpondit David qu'il trouvait la cause du retard de son
+voyage Berlin trop lgitime pour que le roi ne l'approuvt pas; qu'on
+l'y attendait toujours avec impatience; et il finissait sa lettre par
+ces mots: Sa Majest vous accordera toutes les facilits que vous
+pourrez dsirer pour votre tablissement, et je serai charm de pouvoir
+m'entendre avec vous ce sujet immdiatement aprs votre arrive
+Berlin, dont je vous prie de vouloir bien me prvenir.
+
+Cependant la maladie de Mme David se prolongeait et la rponse si
+vivement attendue Berlin n'arrivait pas. Le prince d'Hatzfeld, alors
+ambassadeur de Prusse auprs du roi des Pays-Bas, fut charg de joindre
+ses instructions verbales aux offres qui avaient dj t faites par son
+souverain, et il se rendit chez l'artiste, qui tait absent de chez lui.
+Le lendemain David se prsenta chez l'ambassadeur, qui, aprs lui avoir
+rappel l'objet des lettres qu'il avait dj reues, ajouta: Mais
+pourquoi ne pas vous rendre aux invitations de mon roi? Il met le plus
+grand prix vous voir habiter sa capitale... Quel tait votre
+traitement comme premier peintre de Napolon?--Douze mille francs.--Oh!
+le roi ferait mieux que cela; l'intention de Sa Majest est de vous
+possder comme ministre des arts. Vous jouirez de tous les avantages et
+des honneurs dus ce titre; allez Berlin crer une cole de peinture,
+soyez-en le directeur; la reconnaissance du roi sera sans bornes si vous
+acceptez.--Mon grand ge, la faiblesse de la sant de ma femme, rpondit
+David, mon amour de l'indpendance, les bonts dont le gouvernement des
+Pays-Bas m'honore, et le dsir de rpondre des instances aussi
+flatteuses que celles que vous me faites, toutes ces causes, prince,
+sont de nature me jeter dans une grande perplexit; permettez-moi donc
+de prendre quelques jours pour rpondre.
+
+David jugea propos de ne pas se dcider sans prendre conseil. Il
+s'adressa deux de ses compagnons d'exil, Cambacrs et Sieys,
+auxquels, aprs avoir expos l'offre qui lui tait faite, il fit part
+encore de toutes les lettres qu'il avait reues ce sujet, et de son
+dernier entretien avec le prince d'Hatzfeld. L'ex-archi-chancelier de
+Napolon l'engagea d'accepter; Sieys, au contraire, lui conseilla de
+n'en rien faire. Libre, indpendant, honor et dans l'aisance,
+pourquoi, dit-il l'artiste, renonceriez-vous ces avantages?
+
+Cet avis prvalut, et ds le jour suivant, David alla chez
+l'ambassadeur, qui il porta son refus en s'excusant ainsi: Les bonts
+de votre roi m'honorent, et j'en sens tout le prix. Elles signaleront
+une poque remarquable de ma vie, et prsenteront le roi de Prusse la
+postrit comme l'ami des arts et le protecteur de David dans son exil.
+Veuillez tre auprs de Sa Majest l'interprte de ma profonde
+gratitude. Je suis vieux, j'ai soixante-sept ans; qu'elle me permette de
+conserver la tranquillit dont je jouis sous un gouvernement conforme
+mes opinions. Malgr ce refus positif, la cour de Prusse ne perdit pas
+encore tout espoir. La princesse d'Hatzfeld, accompagne de ses trois
+filles, voulant faire une nouvelle tentative, alla chez David au moment
+mme o la comtesse L..., amie particulire du roi de Prusse, s'y
+rendait avec les mmes intentions. Je regarde comme un heureux prsage,
+dit la princesse cette dame, que vous runissiez vos efforts aux
+ntres. M. David est inbranlable; veuillez bien peindre sa rsistance
+Sa Majest, de manire la convaincre que nous avons employ tous les
+moyens pour le persuader. Malgr ces instances nouvelles, David tint
+bon et refusa. Enfin, le frre du roi de Prusse vint chez l'artiste sous
+le nom du prince de Mansfeld, et lui dit qu'il avait ordre de son
+souverain de l'emmener Berlin dans sa voiture, Eh bien! monsieur
+David, lui dit-il, vous rendez-vous enfin nos voeux? Allons,
+dcidez-vous partir avec moi; nous voyagerons ensemble. Puis, se
+tournant vers le portrait du gnral Grard, qui tait commenc et sur
+le chevalet: J'espre, ajouta-t-il, que vous dbuterez par me peindre
+comme le gnral. Votre prsence nous comblera de joie. Mais David
+resta inbranlable dans sa rsolution, s'tablit Bruxelles et reprit
+le cours de ses travaux de peinture.
+
+L'ardeur nouvelle que mit David produire pendant son exil, et les
+nobles efforts qu'il fit pour dvelopper son talent sous des formes et
+dans des modes qu'il n'avait pas encore employs, indiquent peut-tre
+mieux que tous les travaux prcdents de sa vie quel point son me
+tait vivace, nergique et susceptible de grandes rsolutions quand il
+s'agissait de son art. Les paroles qu'il dit quelque temps avant sa
+mort, et lorsque sa main lui tait devenue tout fait inutile,
+serviront encore faire clater cette vrit, et prouver ce que
+l'exprience a dmontr si frquemment, que chez les hommes d'un mrite
+extraordinaire, l'me ne s'affaiblit pas, mais qu'elle est seulement
+trahie par les organes de la vie matrielle.
+
+Je me sens l'imagination aussi vive et aussi frache que dans les
+premires annes de ma jeunesse, disait-il ses amis qui l'entouraient,
+je compose avec la mme facilit tous les sujets qui me viennent la
+pense; mais quand je prends mes crayons pour les tracer sur la toile,
+ma main s'y refuse.
+
+Cet affaiblissement de la main, dont l'artiste ne dut naturellement
+s'apercevoir que quand il fut complet, on en saisit les symptmes dans
+les dernires figures qu'il a peintes dans le tableau des _Thermopyles_
+et surtout dans les personnages qui occupent le fond de cette
+composition. Il est juste, cependant, de faire observer que dans le
+premier et le dernier des grands ouvrages qu'il a achevs en exil, on
+remarque plusieurs parties que le peintre a traites avec une audace et
+une verve qui n'appartiennent ordinairement qu' la jeunesse. C'est
+_l'Amour quittant Psych_ et _Mars dsarm par Vnus_[72]. Sensible au
+reproche qu'on lui avant souvent adress de n'tre qu'un imitateur,
+qu'un copiste mme de l'antique, David, rassemblant tout ce que son
+instinct et son talent avaient encore de force pour imiter la nature
+sans chercher la modifier et l'embellir, acheva le tableau de
+_l'Amour et Psych_, et prouva qu'il pouvait reprsenter le naturel,
+mme sans choix, copi immdiatement sur le modle. Cet ouvrage,
+lorsqu'il fut expos Paris, vers 1823, valut les louanges et attira
+les critiques les plus excessives l'auteur, et on peut le regarder
+comme le dernier de ceux de David qui ont eu de l'influence sur l'esprit
+des jeunes artistes qui en ce moment s'apprtaient faire une
+rvolution dans l'art de la peinture. Les admirateurs exclusifs des
+anciens ouvrages du peintre des _Sabines_ et des _Horaces_ ne purent lui
+pardonner d'avoir ainsi reprsent la nature telle quelle, dans un sujet
+appartenant la plus haute posie; tandis qu'au contraire ceux qui
+repoussaient les doctrines antiques et demandaient du naturel tout
+prix surent gr au vieil artiste exil de se rajeunir en quelque sorte
+la fin de sa carrire, en admettant des principes contraires ceux
+qu'il avait professs jusque-l.
+
+Sans aborder encore cette querelle, il faut ajouter cependant que, dans
+ce tableau de _l'Amour et Psych_, si David a sacrifi certaines
+convenances que semble exiger le sujet, il a imprim ses figures un
+accent de vrit dans les formes, au coloris mme et l'expression, qui
+classe ce tableau dans une catgorie toute diffrente de celle o se
+rangent ses autres productions. videmment il a cherch cette fois
+rendre la nature avec cet instinct fort qui a dirig plusieurs peintres
+hollandais et flamands. Cet effort tent l'ge de soixante-huit ans,
+et par un artiste qui avait affermi sa rputation en Europe en
+travaillant jusque-l dans une direction toute contraire, un tel effort
+mrite d'tre consign dans l'histoire de ce peintre.
+
+Toutes les autres productions, mme les plus faibles, acheves en exil,
+ont au moins ce grand mrite, qu'elles tmoignent que le peintre s'est
+aventur chaque fois dans une voie nouvelle, ce qui fut la disposition
+d'esprit naturelle et constante de l'auteur du _Saint Roch_, des
+_Horaces_, du _Socrate_, du _Marat_, des _Sabines_ et du _Couronnement_.
+
+La composition du _Mars dsarm par Vnus_ peut tre considre comme le
+retour et le dernier hommage du peintre ses ides, ses rves de
+prdilection pendant sa longue carrire. Contre les principes qu'il
+s'tait prescrits et qu'il a toujours observs en France, de potiser,
+comme il disait, les sujets tirs des historiens; pendant ses annes
+d'exil, il puisa plus d'une fois ses sujets dans des livres de posie,
+comme le prouve le choix des scnes de _l'Amour et Psych_, de
+_Tlmaque et Eucharis_, de _la Colre d'Achille_, et enfin de _Mars et
+Vnus_. Pour juger ce dernier tableau avec quit, il ne faut pas
+oublier que David l'a achev l'ge de soixante-seize ans; et alors on
+reste confondu de la dlicatesse et de l'nergie d'excution qui
+brillent en plusieurs parties de cet ouvrage de sa vieillesse. Lorsqu'il
+parut Bruxelles, il produisit le plus grand effet, et la rtribution
+que l'on exigeait de ceux qui venaient le voir fut consacre au
+soulagement des vieillards des hospices de Sainte-Gertrude et des
+Ursulines.
+
+La curiosit des Parisiens ne fut pas moins vivement excite par ce
+dernier ouvrage du peintre de l'empereur Napolon, et si l'exposition
+que l'on en fit, en 1825, Paris, avec beaucoup d'autres tableaux du
+matre, fut pour la nouvelle cole, qui allait renverser momentanment
+celle de David, une occasion de triomphe, elle eut l'avantage de rendre
+publiques plusieurs productions, le _Marat_ entre autres, qui n'taient
+point connues des dernires gnrations.
+
+Nul doute que le conseil donn David par Sieys ne ft le bon; et,
+quelque distingu qu'et pu tre l'accueil que le roi de Prusse aurait
+fait au premier peintre de Napolon, David n'et pas vcu au milieu de
+plus d'hommages qu' Bruxelles, et et t beaucoup moins indpendant
+la cour de ce prince que dans la position qu'il s'tait choisie. Cette
+position tait vraiment honorable, et, en s'y tenant, l'artiste usa du
+seul moyen qu'il et de rester Franais malgr l'exil dont on l'avait
+frapp.
+
+Contre l'ordinaire, la vie de David a mieux fini qu'elle n'avait
+commenc, et l'on serait tent de croire que la peine de l'exil, si
+terrible ordinairement pour les hommes, devait donner celui-ci un
+calme d'esprit, une justesse de jugement et une fermet de rsolution
+qu'il n'avait jamais montres auparavant. Relativement sa satisfaction
+intrieure d'artiste, peut-tre n'a-t-il jamais exerc la peinture avec
+plus d'indpendance et d'agrment qu' Bruxelles. Sa fortune s'y est
+accrue, car, outre les sommes que lui valut l'exhibition de plusieurs de
+ses ouvrages (celle de _Mars et Vnus_, notamment, rapporta 45 000
+francs), on lui commanda une copie du _Couronnement de Napolon_ qui lui
+fut paye 75 000 francs. Quant aux gards et aux honneurs, il en tait
+continuellement combl, et il ne passait pas un tranger marquant
+Bruxelles qui ne s'empresst d'aller rendre hommage au talent du peintre
+de Napolon. Le roi des Pays-Bas lui-mme, Guillaume, se sentait fier de
+possder David dans ses tats, et souvent, la promenade, il prvenait
+la politesse du peintre en lui faisant un salut affectueux. Ses lves
+belges, on l'a dj dit, ne perdaient aucune occasion de lui tre utiles
+ou agrables, et il avait auprs de lui sa femme et fort souvent le
+reste de sa famille.
+
+David avait repris Bruxelles ses habitudes de Paris; sa journe tait
+remplie par les travaux de son atelier, la conversation avec ses amis ou
+avec ses lves, et le spectacle. Chaque soir il se rendait au thtre,
+o il avait adopt une place l'orchestre, et lorsque par hasard il ne
+l'occupait pas, elle tait respecte. Si quelque tranger la prenait par
+mprise, tous les voisins l'avertissaient, en disant: C'est la place de
+David. Plus d'une fois mme, lorsque dans les pices que l'on
+reprsentait quelque passage faisait allusion ou au talent ou aux
+infortunes d'un artiste, il arriva qu'on lui en ft l'application en lui
+adressant d'une manire directe des applaudissements. C'tait mme au
+thtre que se rendaient les trangers curieux de voir l'artiste
+clbre, mais qui n'avaient pu avoir accs chez lui.
+
+ l'occasion de ces visites faites ainsi par des curieux, on a rapport,
+dans quelques journaux de ce temps, une anecdote qui pourrait bien avoir
+t forge malignement par ceux qui voyaient avec regret l'exil de David
+chang en une espce de triomphe. On prtend que, l'artiste exil tant
+ l'orchestre du thtre de Bruxelles, un Anglais, qui depuis longtemps
+tmoignait le plus vif dsir de le voir et de lui parler, parvint
+s'approcher de lui pendant un entr'acte, et qu'aprs quelques civilits
+rciproques, l'tranger tmoigna au peintre le plaisir, le bonheur mme
+qu'il ressentait de se trouver prs d'un si grand homme et d'avoir pu
+lui toucher la main. Quoique assez accoutum ces tmoignages
+d'admiration, David, flatt cependant de la dmarche d'un homme qui
+semblait avoir choisi un lieu public pour mieux faire clater son
+enthousiasme, dit l'Anglais: Vous tes donc un amateur bien passionn
+des arts, monsieur, que vous veuillez les honorer ainsi en tmoignant
+une admiration si grande pour ceux qui les cultivent?--Moi, monsieur,
+point du tout, dit l'tranger, je voulais voir les traits et toucher la
+main de l'homme qui a t l'ami de Robespierre.
+
+Cette anecdote, il faut le redire, a probablement t faite plaisir;
+cependant l'incroyable admiration des radicaux de tous les pays pour
+Robespierre, pour Marat et d'autres hommes de la rvolution, ne rend pas
+improbable qu'il se soit trouv un Anglais assez fou pour fliciter
+sincrement David de ses anciennes amitis de 1793.
+
+Outre les tmoignages de considration qu'il reut des princes trangers
+et des hommes marquants dont il fut entour pendant son exil, il lui en
+vint de France qui n'taient pas moins clatants et qui durent le
+toucher bien davantage. Plusieurs dames levrent la voix en sa faveur;
+et soit par leurs crits, soit par leurs dmarches, elles firent de
+nobles efforts auprs du gouvernement des Bourbons, pendant les
+dernires annes de l'exil du peintre, pour le faire rentrer en France.
+Mme de Genlis, dans ses Mmoires, crivit ces gnreuses paroles: J'ai
+blm David, j'ose le dire, avec nergie, dans le temps de ses erreurs;
+mais il est malheureux, il est exil, il gmit sous le poids de la
+vieillesse et des infirmits; je ne vois plus en lui que son infortune
+et son talent sublime. Enfin, tout le rappelle ma pense quand
+j'admire le talent suprieur de ses lves: oui, les nombreux
+chefs-d'oeuvre de Grard, de Girodet, de Gros, semblent implorer son
+rappel; et la gloire, la conduite, les sentiments de ces illustres
+artistes, leur donnent cet gard les droits les plus touchants.
+
+Mme Rcamier, qui avait des sympathies pour toutes les infortunes nes
+de nos rvolutions, fit les dmarches les plus actives, et usa du crdit
+de ses amis les plus puissants pour obtenir le rappel de David en
+France.
+
+Enfin, Gros, son lve, qui eut pour lui la tendresse d'un fils, employa
+tout ce que son talent et son me gnreuse pouvaient lui donner
+d'nergie, de patience et de crdit pour obtenir la grce de son matre;
+mais inutilement. On ignore les conditions prcises imposes David par
+le gouvernement des Bourbons pour se racheter de l'exil, mais tout
+indique qu'elles furent telles, que l'artiste eut raison de ne pas les
+accepter.
+
+Le tmoignage de respect et d'admiration qui dut le plus toucher David,
+aprs les vains efforts que l'on avait tents pour le faire rentrer dans
+sa patrie, fut sans doute la mdaille que ses anciens lves firent
+frapper en son honneur en 1823. L'excution en avait t confie
+Galle, et lorsqu'il fut question de choisir celui qui serait charg
+d'aller l'offrir au matre, tous ses lves dsignrent Gros, qui, en
+effet, la porta Bruxelles[73].
+
+Les derniers mois de la vie de David prouvent combien sa vocation pour
+la peinture tait irrsistible. Quand il s'aperut que sa sant
+dclinait, que sa main devenait lourde, il rsolut de ne plus peindre.
+Pour se distraire il faisait alors des promenades plus frquentes, mais
+une passion invincible le poussait toujours prendre de prfrence les
+rues qui le ramenaient vers son atelier, situ l'ancien archevch de
+Bruxelles. L il faisait l'inspection de tous ses meubles d'artiste,
+prenait un crayon et traait quelques croquis sur les murs. Parfois,
+lorsqu'il croyait se sentir anim d'une force inaccoutume, il allait
+jusqu' reprendre ses pinceaux; mais, accabl par le poids de la
+palette, devenue un fardeau pour son bras affaibli, il la jetait loin de
+lui en s'criant avec chagrin: Ma main s'y refuse!
+
+Pendant l't de 1825, il tomba malade au point que l'on craignit pour
+ses jours; sa femme devint paralytique, et leurs enfants, qui habitaient
+Paris, vinrent tour tour Bruxelles pour rendre les derniers soins
+leurs parents. Pendant l'automne de la mme anne, David se rtablit, il
+se sentit mme plus de forces qu'il n'en avait eu depuis longtemps: Je
+rajeunis, je vais me remettre peindre, disait il ceux qui
+l'entouraient; et, en effet, il entreprit un tableau de demi-figures de
+grandeur naturelle, reprsentant _la Colre d'Achille_. L'ardeur avec
+laquelle il commena cet ouvrage et en acheva une partie tient du
+prodige, ou plutt prouve combien l'organisation de cet homme tait
+vivace et nergique. Il ne pouvait quitter son chevalet; et, bien qu'il
+s'apert que cet excs de travail lui tait contraire, il disait en
+souriant ceux qui le regardaient s'acharnant cet ouvrage: Voil mon
+ennemi; c'est lui qui me tuera. Enfin, dans les premiers jours de
+dcembre, une rechute qui lui ravit tout espoir de gurison l'empcha de
+continuer; mais, ayant dsign M. Stapleaux pour finir l'ouvrage, il l'y
+fit travailler sous ses yeux, dictant en quelque sorte ses penses son
+lve. Enfin, au milieu de douleurs cruelles et lorsque sa vie allait
+s'teindre, il eut assez de courage et put encore rassembler assez de
+force d'attention pour voir et corriger une preuve du _Lonidas aux
+Thermopyles_, qui venait de lui tre envoye par Laugier, charg d'en
+faire la gravure Paris. David alit fit placer la gravure devant lui,
+demanda sa canne, avec laquelle il indiqua M. Stapleaux les diverses
+corrections qu'il dsirait que l'on ft: Trop noir... Trop clair... La
+dgradation de la lumire n'est pas assez bien exprime... Cet endroit
+_papillote_... Cependant... c'est bien l une tte de Lonidas...
+dit-il, ne pouvant presque plus se faire entendre. Bientt sa voix
+s'teignit entirement, la canne tomba de sa main et il rendit le
+dernier soupir. C'tait le 29 dcembre 1825, dix heures du matin.
+
+Les honneurs funbres qui lui furent rendus Bruxelles sont encore des
+preuves de l'immense clbrit que cet artiste avait acquise mme depuis
+son exil. Aprs l'autopsie, on embauma le corps, qui fut expos le 5
+janvier 1826. Le 7, on le transporta de sa demeure l'glise de
+Sainte-Gudule. Le cortge du deuil qui l'accompagnait tait compos:
+
+1 Des lves de l'acadmie royale de peinture et de sculpture, portant
+des couronnes de laurier et des palmes;
+
+2 Des lves de M. Stapleaux et de M. Rude, statuaire, portant des
+bannires surmontes de couronnes d'immortelle et de laurier. Sur
+chacune des bannires taient inscrits les titres des principaux
+ouvrages de David, tels que _Lonidas_, _les Sabines_, _Brutus_, _les
+Horaces_, _Mars et Vnus_, etc., etc.;
+
+3 De la musique de la garnison, excutant des marches lugubres;
+
+4 D'un char funbre portant le cercueil, tran par six chevaux noirs
+qu'autant de laquais vtus de deuil conduisaient par la bride;
+
+5 De M. Eugne David, fils du dfunt, ex-officier suprieur en France,
+accompagn de MM. Merlin de Douai, Ramel, Hennery, le directeur de
+l'acadmie royale de peinture, et Michel, ecclsiastique attach
+l'glise de Sainte-Gudule;
+
+6 Le pole tait port par six personnes: trois lves de David, MM.
+Navez, Paelinck et Stapleaux, et MM. Rude, Vangel et Bodumont;
+
+7 Du valet de chambre de David, en grand deuil, tenant l'habit de son
+matre, habit uniforme de l'Institut, dcor des insignes de commandeur
+de l'ordre de la Lgion d'honneur.
+
+Ce cortge s'tait encore grossi des amis du dfunt, des artistes de
+Bruxelles portant des flambeaux ou des couronnes, et d'une foule
+d'autres personnes, les uns suivant pied et les autres en voiture.
+Tels furent les derniers tmoignages d'admiration que l'on donna au
+peintre David sur la terre d'exil.
+
+En France, ses lves et les personnes qui continuaient d'apprcier ses
+ouvrages et ses principes avaient conserv pour lui et pour ses
+productions une respectueuse admiration. Cependant, ds le lendemain de
+l'exil de David on avait vu apparatre une secte nouvelle, d'artistes
+qui, par leurs discours d'abord, puis bientt par leurs productions,
+avaient attaqu et taient mme parvenus ternir momentanment la
+rputation et les ouvrages de David.
+
+Mais cet vnement tient une place trop importante dans l'histoire de
+l'art cette poque, et fait ressortir trop vivement l'une des
+infirmits du coeur humain pour que nous ne nous y arrtions pas. Sans
+parler des quatorze gouvernements sous lesquels tienne a vcu, il a vu
+se succder deux gnrations d'artistes, et de tous les spectacles
+pnibles dont il a t tmoin dans sa vie, celui du mpris, de
+l'ingratitude cruelle des gnrations nouvelles l'gard de celles qui
+les ont prcdes, est l'un des plus tristes et des plus humiliants pour
+l'humanit. Quoique moins g de dix ou douze ans que Girodet, Grard et
+leurs contemporains, tienne a connu la plupart de ces artistes lorsque,
+jeunes encore, ils taient dans l'ivresse de leurs premiers succs et de
+leurs triomphes sur les vieux acadmiciens; cela est triste dire, mais
+ils furent sans piti, et je ne doute pas que quelques-uns, vieux vers
+1830, et se sentant presss, menacs mme par l'assurance orgueilleuse
+d'une cole nouvelle, ne se soient reproch intrieurement d'avoir donn
+quarante ans avant l'exemple des durets qu'on leur a fait subir.
+
+Dans les annes qui prcdrent 1816, les indices de dclin qu'on
+remarqua dans le tableau des _Thermopyles_, et surtout les
+malencontreuses productions de quelques-uns des derniers lves forms
+par David, qui affectaient de n'admettre que le mode rigoureusement
+classique, lassrent, non sans quelque raison, la patience de la jeune
+gnration d'artistes qui la prsence du matre imposait encore, mais
+qui s'affranchirent de toute contrainte quand il fut sur la route de
+Bruxelles. Cette rvolution dans les arts fut aussi subite et aussi
+complte que l'est dans un tat le passage de la monarchie un
+gouvernement populaire. L'importance des quarante ans de gloire et
+d'influence acquise par David et son cole fut conteste, puis nie, et
+devint enfin un sujet de sarcasmes. Les jeunes peintres se rvoltrent
+contre la longue tyrannie de David, qui pendant quarante ans,
+disaient-ils, avait impos son got au public et aux artistes; les
+entendre, ses ouvrages n'taient que la copie de statues antiques
+colories en camaeux; ses compositions n'avaient ni sens ni posie, et
+ses personnages, placs un un et sans intelligence, semblaient couls
+en pltre. Quant au respect que David professait et recommandait aux
+autres pour l'antiquit, ce n'tait qu'un fanatisme au moyen duquel le
+matre et son cole dissimulaient l'aridit de leur imagination et
+l'incertitude de leur but; enfin l'exactitude du dessin et de
+l'imitation des formes, ainsi que la recherche de la beaut visible,
+tant recommande par ce matre, tout cela n'tait dans l'ide des jeunes
+restaurateurs de l'art qu'un matrialisme paen introduit dans la
+peinture, ou une imitation machinale des objets dont les peintres
+d'alors ne pntraient pas le sens. De la critique du matre et de son
+cole, ils remontaient celle de leur doctrine et des principes mme
+qui avaient servi la fonder. L'ide de la recherche du beau visible
+comme l'avaient faite les anciens fut rpute fausse et ridicule dans
+son application chez les modernes, et il fut reconnu que les ouvrages de
+la statuaire antique, uniquement faits pour plaire aux yeux, laissent
+l'me froide et inactive. Mais, sans mme chercher dterminer le
+principe qu'il serait propos de substituer celui que l'on rejetait,
+ces jeunes artistes, fiers de leur indpendance et impatients de
+l'augmenter encore, avancrent que l'unit d'cole, quel que ft son
+principe, tait une donne fcheuse; que la dure de celle de David en
+tait la preuve, et qu'il tait bien temps que chacun, n'obissant qu'
+son inspiration propre, son originalit native, fixt lui-mme les
+principes qui lui conviennent, tudit la nature selon son got et
+produisit des compositions sa fantaisie. De l est rsulte cette
+diffusion ou plutt cette confusion de systmes, dont le plus
+remarquable et le plus important est l'admission, la recherche mme du
+_laid_, ce qui a fait admettre dans l'art l'imitation du naturel, quel
+qu'il soit et sous quelque forme qu'il se prsente.
+
+Quoi qu'on en ait dit, il est fort douteux que si David ft rest en
+France il et eu assez d'influence sur la jeunesse qui menaait depuis
+longtemps son cole pour arrter ou mme pour temprer la violence de la
+rvolution dont on vient d'indiquer l'origine et la marche. Avec le
+dclin de son talent et son affaiblissement caus par l'ge et les
+maladies, il n'aurait pu rsister cette attaque. Plus jeunes et
+soutenus encore par l'opinion publique, Girodet, Grard et Gros lui-mme
+ne se sentirent pas assez forts pour rsister avec leurs ides vieillies
+ des ides nouvelles. Tout concourt donc faire penser que pendant
+l'exil, o David a t constamment environn d'hommages flatteurs et
+entour si soigneusement d'une atmosphre de louanges, cet artiste a d
+penser que sa gloire et celle de son cole taient demeures intactes
+Paris comme Bruxelles; tout porte croire qu'il a fini ses jours plus
+doucement sur la terre trangre que s'il tait mort Paris, avec la
+conviction d'avoir survcu sa gloire.
+
+De tous les griefs imputs David par l'cole romantique, car tel fut
+le nom qu'elle se donna, le plus trange et le moins fond est sans
+doute l'influence tyrannique reproche ce chef d'cole. Si l'autorit
+qu'a pu prendre un artiste sur l'esprit de ses contemporains par des
+tudes et des travaux o il a montr la puissance d'un talent qui s'est
+transform compltement quatre ou cinq fois; si la soumission volontaire
+ des doctrines consacres dans l'antiquit, renouveles en 1772 et
+mises en pratique jusqu'en 1825 peuvent tre considres, l'une comme
+une tyrannie de la part du matre, et l'autre comme une lche
+complaisance de la part de quinze ou seize cents artistes qui se sont
+fait un honneur de les suivre, certes David a gouvern l'art
+tyranniquement pendant l'espace de prs de quarante ans, comme cela
+tait arriv prs de trois sicles avant Michel-Ange.
+
+Ce n'est donc pas chose commune qu'une ide, un systme, une doctrine
+dont les rsultats ont t: un matre d'une grande habilet; sept ou
+huit lves qui se sont distingus par une manire qui leur tait propre
+et dans des genres souvent opposs, et enfin une cole qui pendant
+quarante ans a donn une forte impulsion tous les arts et mme
+l'industrie.
+
+En somme, quarante annes d'existence glorieuse suffiraient pour
+constater l'importance qu'ont eue David et son cole, si, comme on le
+verra, le mrite de trois de ses lves n'avait pas prouv, aprs la
+mort du matre et au fort de l'anarchie qui rgnait dans les arts en
+1825, l'excellence des principes qu'ils avaient reus et qui les mit en
+tat de produire des ouvrages qui calmrent l'effervescence de quelques
+novateurs imprudents et firent rentrer l'art dans ses vritables
+limites.
+
+Revenons d'abord sur quelques faits antrieurs. En 1819, lorsque David,
+honor Bruxelles, tait presque tourn en ridicule Paris, parurent
+l'exposition du Louvre deux ouvrages qui attirrent particulirement
+l'attention: le _Gustave Wasa_ de M. Hersent, dont le mrite remarquable
+augmenta l'importance qu'avaient dj les sujets anecdotiques, et _le
+Radeau de la Mduse_ du jeune Gricault[74].
+
+On ne parle pas ici de la vogue extraordinaire qu'eurent, compter de
+1815, les sujets militaires, les dtails stratgiques auxquels le talent
+si ferme et si brillant de M. Hocace Vernet donna tant de popularit,
+parce que ce mode de peinture, considr comme il doit l'tre ici, ne
+fut rellement alors que la continuation de celui que Gros avait remis
+en honneur, par ses compositions de _la Peste de Jaffa_, et des
+_Batailles du mont Thabor_, d'_Aboukir_ et d'_Eylau_. Mais dans le
+tableau du _Radeau de la Mduse_, il se trouvait des innovations
+importantes, si toutefois le mot innovation, qui n'est ici que relatif,
+convient des moyens que Gricault avait emprunts aux peintres de
+l'cole des Carraches et quelques artistes franais, Jouvenet entre
+autres. Sans entrer dans les dtails de la composition de _la Mduse_,
+une fois que l'on connat et que l'on a adopt le point de dpart de
+l'artiste, ainsi que le but qu'il se proposait, on ne peut disconvenir
+que son ouvrage ne soit remarquable et ne mrite de grands loges. Mais,
+pour s'expliquer aujourd'hui le succs extraordinaire qu'il eut au Salon
+de 1819, il faut remarquer qu'il servit peu prs galement le parti
+d'opposition politique qui rejetait la faute du malheur des naufrags
+sur la complaisance coupable avec laquelle le gouvernement des Bourbons
+distribuait ses faveurs, et la raction violente des jeunes artistes qui
+voulaient dtrner David et renverser son cole.
+
+On reprochait au peintre des _Sabines_ le choix des sujets pris dans les
+temps du paganisme, la recherche exagre du beau visible, l'tude
+pdantesque du dessin, et surtout l'emploi du nu pris abstraitement,
+potiquement, et sans qu'il ft raisonnablement motiv. Jusqu'
+l'apparition du tableau de _la Mduse_, ces reproches ne furent gure
+que le sujet de conversations satiriques plus ou moins mordantes, plus
+ou moins spirituelles. Gricault, en homme de talent et d'excution, car
+il n'y a jamais que ceux-l qui avancent les affaires, mit la main
+l'oeuvre et ralisa, dans un tableau fort grand, toutes les ides, toutes
+les esprances de rforme artistique rves jusque-l par ses jeunes
+confrres. Dans _le Radeau de la Mduse_, il dveloppa un sujet
+non-seulement moderne, mais du moment; l'tat o se trouvaient les
+naufrags n'admettait pas la recherche du beau; le beau n'y tant pas
+ncessaire, le choix des formes, et le plus ou moins de puret avec
+laquelle elles taient rendues, devenait chose indiffrente; enfin le nu
+qui y tait prodigu se trouvait tre une circonstance invitable,
+puisqu'il tait inhrent au sujet. L'ouvrage prsentant des qualits
+incontestables, et faisant par cela mme la satire la plus juste de
+l'abus que quelques lves de David avaient fait des principes de leur
+matre, il arriva que _la Mduse_ de Gricault, mise en avant par la
+jeune cole comme l'expression la plus nette et la plus nergique de son
+systme, occasionna une leve de boucliers contre le peintre exil. De
+ce moment, les jeunes artistes se rurent dans la carrire avec
+l'imptuosit de jeunes soldats montant la brche. Au fond, Gricault
+n'avait eu l'ide que d'imiter la nature, sans choix il est vrai, mais
+sans s'appuyer systmatiquement sur le _laid_; il avait peint du _nu_
+parce que son sujet l'y obligeait, et il n'avait point affect, comme
+cela arriva bientt aprs, de subordonner l'imitation des formes
+humaines celle des vtements et des accessoires.
+
+Cet artiste si regrett, et si regrettable en effet, fit une chute de
+cheval qui le mit hors d'tat d'entreprendre de grands travaux. Aprs
+avoir langui plusieurs annes, il mourut en 1824, l'ge de
+trente-quatre ans. Il avait donn des preuves clatantes de la franchise
+et de l'nergie avec lesquelles il pouvait rendre les sujets compris
+dans le cercle de la ralit et dans les compositions; dans plusieurs
+croquis des dernires annes de sa vie, on remarque une lgance et une
+lvation de pense et de style qui donnent lieu de croire qu'il tait
+appel devenir un peintre trs-distingu.
+
+Les ouvrages laisss par Gricault, si on les considre relativement
+son ge et aux circonstances au milieu desquels ils les a produits, lui
+font donc beaucoup d'honneur; mais, forc d'envisager ici son _Radeau de
+la Mduse_ comme reprsentant une doctrine mise en opposition celle de
+David, on ne peut plus y voir qu'une rnovation de l'cole et de la
+manire de Jouvenet, en sorte que l'on est amen conclure que l'effort
+de ce jeune peintre fut dirig dans un sens rtrograde, et qu'il est
+loin d'avoir fait avancer l'art, comme on l'a cru pendant quelque temps.
+Mais enfin, le grand coup tait port contre les lments matriels qui
+servait de premiers remparts la doctrine de David. Le _nu_ tait
+proscrit, le _beau_ rejet, et le choix des sujets antiques absolument
+condamn.
+
+Si les Franais sont avides d'innovations en matire d'art, il faut
+remarquer aussi qu'ils s'y montrent peu inventifs. Les Italiens appels
+en France par Charles VIII et Franois Ier y introduisirent la peinture;
+ce fut en Italie et d'aprs les matres de ce pays que se formrent plus
+tard Poussin, Lesueur et Claude le Lorrain; vers 1772, ainsi qu'on l'a
+dj dit, deux Allemands, Winckelmann et Heyne, ouvrirent la route de
+l'archasme que David a parcourue, et enfin l'poque o nous sommes
+arrivs, vers 1819, la rvolte contre l'cole de David fut encore
+excite par une influence trangre. Mais cette fois l'impulsion a t
+double, car elle vint simultanment de l'Allemagne et de l'Angleterre.
+
+Pendant les prparatifs de guerre que les nations du Nord firent de 1812
+ 1814 pour se soustraire au joug de Napolon, l'amour de la patrie se
+combina si fortement avec l'esprit religieux, qu'une espce de posie
+nouvelle o les souvenirs de la vieille Allemagne se liaient aux
+anciennes croyances chrtiennes servit exalter l'enthousiasme
+militaire des populations germaniques, dj sous les armes. Tous les
+souvenirs mythologiques et historiques des temps paens furent rejets,
+et des armes entires se mirent en marche contre la France, en
+invoquant ceux de la terre natale et en relevant le signe de la croix.
+Ce grand mouvement patriotique et religieux, qui produisit d'abord la
+double invasion de 1814 et de 1815, aprs avoir donn une forme nouvelle
+ la posie en Allemagne, ne tarda pas, en s'insinuant dans les autres
+arts, renouveler les formes de la peinture. C'est de cette poque
+peu prs que date la nouvelle cole allemande dont Cornelius et Overbeck
+peuvent passer pour les fondateurs et ont t les plus solides appuis.
+
+L'humeur tant soit peu indvote des Franais, jointe la rpugnance
+fort naturelle qu'ils prouvrent tudier l'origine et les rsultats
+d'un enthousiasme qui leur avait t si fatal, fut cause que le systme
+religieux des nouveaux peintres allemands ne fut reu avec quelque calme
+en France que vers 1822 et 23. Mais on l'accepta alors d'autant plus
+facilement, que depuis 1816 les ides audacieuses d'un pote anglais,
+lord Byron, et l'originalit d'un prosateur de la mme nation, sir
+Walter Scott, avaient prpar les voies en effaant de la mmoire des
+jeunes gnrations toutes les ides qui y avaient t le plus
+profondment enracines jusque-l. Ainsi, en moins de deux ans, le
+rsultat de la lecture des posies de Byron fut de substituer une ironie
+amre et srieuse aux formes moqueuses, mais gaies, du scepticisme de
+Voltaire, et de remettre en question l'importance des principes de
+toutes les grandes poques et le mrite de tous les grands hommes.
+L'antiquit, dont on avait fait depuis Winkelmann l'objet d'une tude
+presque exclusive, fut tourne en ridicule, bafoue et entirement
+abandonne. La mode fut de prendre la vie en ddain, la socit en
+haine; et conformment aux exemples donns par les hros des pomes de
+Byron et par le pote lui-mme, on se fit moqueur, insolent par vanit,
+on affecta de n'tablir aucune diffrence entre un divertissement et la
+dbauche, pourvu que l'on trouvt un moyen de s'tourdir sur l'inanit
+reconnue des choses de ce monde. Les lecteurs enthousiastes de Byron
+affectrent cet impertinent ddain, ce dgot de la vie, cette
+insouciance pour le bien et le mal, cette indiffrence pour le vice et
+la vertu, que l'on n'avait trouvs jusque-l que chez quelques individus
+rares, malheureusement organiss ou pervertis par l'orgueil de la
+naissance, par l'abus des richesses et des jouissances. Bref, les crits
+de Byron produisirent en moins de deux ans tout un peuple de marquis
+plbiens, cent fois plus insolents et plus dsabuss que Byron
+lui-mme, et se croyant le talent et le droit de tout penser et de tout
+dire. Cette dplorable influence des crits et des manires du pote
+anglais se manifesta en France ds les premires annes de la
+Restauration, dans les oeuvres littraires ainsi que dans les arts.
+
+Mais cette impulsion fut double, avons-nous dit, et, en effet, dans le
+mme moment o la bise potique de Byron soufflait sur la France. Walter
+Scott, dont les romans charmaient les lecteurs de toutes les classes,
+prparait, grce au point de vue dont il a envisag l'histoire, une
+rvolution importante dans les esprits, mme les plus srieux. Par
+l'attrait qu'offrent ses productions, par l'rudition piquante et solide
+qu'il mit si heureusement en oeuvre, il sortit des vieilles habitudes des
+savants, et trouva le moyen de donner l'histoire moderne un charme
+qu'elle n'avait point eu jusque-l. Dplaant l'intrt, concentr
+jusqu' lui sur les vnements, sur leur importance et leur
+enchainement, il le porta plus particulirement sur les personnages,
+peignant les moeurs de prfrence aux faits, faisant connatre les
+allures des hommes plutt que leurs desseins secrets, en un mot,
+ramenant l'histoire la chronique et au mmoire. Ce mode littraire,
+qui, ainsi que celui de Gricault en peinture, tait au fond une marche
+rtrograde, fit cependant illusion aux meilleurs esprits; aussi les
+crits, les romans de Walter Scott, aprs avoir videmment dgot la
+gnration prsente de l'tude de l'antiquit, et lui avoir donn cet
+engouement exclusif pour celle du moyen ge, ont-ils conduit beaucoup de
+gens traiter l'histoire en minutieux archologues.
+
+Enhardie par la tentative de Gricault, la nouvelle cole de peinture,
+travaille bientt par la triple influence du mysticisme allemand, des
+posies sataniques de Byron et de l'rudition pittoresque de Walter
+Scott, trois systmes opposs, mais d'accord au moins pour mettre
+l'antiquit hors de cause, la jeune cole se sentit assez forte pour
+jeter dfinitivement l'anathme sur le systme de David, pour le
+stigmatiser en lui donnant le nom _classique_, mot qui alors, et dans
+l'opinion des romantiques, ne voulait dire autre chose que faux, us et
+hors de la sphre des ides reues.
+
+Peu aprs l'exposition du _Radeau de la Mduse_, de Gricault, on avait
+vu surgir du sein de la tourbe romantique trois hommes de talent pleins
+d'ides et d'imagination: MM. Scheffer, E. Delacroix et P. Delaroche. Le
+premier, que l'origine de sa famille, la tournure de son esprit et de
+son talent rattachent aux ides et aux gots des nations
+septentrionales, devint l'artiste de prdilection de la jeune cole
+franaise, qui, l'instar des jeunes peintres allemands, traita des
+sujets modernes et nationaux en mlant des sentiments de patriotisme
+des scnes passionnes ou tendres, _sentimentales_ et quelque peu
+religieuses. Jamais M. Scheffer ne fit du _laid_ de propos dlibr;
+mais, beaucoup plus proccup de l'action dramatique ou du sentiment
+intrieur de ses personnages que de leur extrieur, il s'appliqua
+surtout l'expression du sens intime, ngligeant d'abord l'imitation
+rigoureuse de la forme. Les sujets o son talent se dveloppa le plus
+compltement sont ceux qui se prtaient le mieux cette forme de l'art;
+aussi russit-il particulirement peindre _Faust_, _Marguerite_, _le
+Vieux chevalier_ pleurant sur le corps de son jeune fils. Enfin la
+tendance mystique de son esprit, que l'on avait pu reconnatre dj dans
+plusieurs de ses productions, s'est tout fait dveloppe dans les deux
+tableaux qu'il a exposs depuis: l'un reprsentant _Franoise de
+Rimini_, l'autre le _Christ consolateur_... videmment M. Scheffer, l'un
+de ceux qui ont introduit la manire _romantique_ en France, a reu et
+transmis l'influence de la nouvelle cole de Cornlius et d'Overbeck.
+
+D'un esprit plus tmraire et d'un got moins sr, M. Delacroix fut
+sduit par la posie tour tour sauvage, tendre et ironique de Byron,
+et crut se sentir appel par la nature peindre avec le laisser aller
+grandiose qui frappe dans les crits du pote anglais. Comme son modle,
+mais plus souvent que lui, le jeune artiste franais se permit des
+productions bizarres. On crut mme voir, dans son _Massacre de Chio_, en
+1826, la thorie du _laid_ oppose systmatiquement celle du _beau_,
+et depuis, ce peintre n'a cru devoir modifier ni ses ides ni sa
+manire. Son _Sardanapale_, les scnes de _Lara_ et du _Corsaire_, son
+_Samaritain_ et sa _Mde_, ouvrages empreints de talent, offrent
+cependant des scnes sans clart, o l'imitation du naturel exclut sans
+cesse les convenances du got. C'est Byron, avec ses grands dfauts
+excessivement exagrs.
+
+Comme Walter Scott, M. Delaroche ne sort pas de la vie relle, ne
+dpasse jamais le degr d'lvation que comporte la chronique plutt que
+l'histoire; enfin il a charm, attach et subjugu le public par la
+vrit des expressions et le fini des dtails de plusieurs de ses
+ouvrages, sa _Jeanne Gray_, entre autres.
+
+Tel est le caractre du talent des trois hommes qui ont mis flot la
+barque _romantique_, qui ont contredit le systme _classique_ de David,
+puisque tous trois ont trait exclusivement, et de parti pris, des
+sujets modernes, puisqu'ils ont rejet l'tude de l'idal de la forme et
+l'emploi du nu, puisqu'enfin leur intention a t de substituer
+absolument, dans l'art de la peinture, le beau moral au beau visible.
+
+S'il ne se ft prsent dans l'arne romantique que des athltes de la
+force et du mrite de ces trois jeunes peintres, le danger n'et t ni
+de longue dure ni redoutable; mais, comme il arrive ordinairement dans
+les rvolutions, les hommes qui les font sont bientt dpasss dans
+leurs projets par ceux qui les ont aids et qui les suivent. Aussi
+n'entreprendra-t-on pas d'numrer les inconcevables extravagances
+barbouilles sur la toile par les mille et un imitateurs des trois
+peintres qui l'cole allemande, Byron ou Walter Scott avaient servi
+d'toiles lumineuses; ce fut qui d'entre eux reproduirait les scnes
+et les formes les plus laides, les plus ignobles, les plus rvoltantes.
+Sous prtexte de faire naturel, il n'y eut pas de formes gauches et
+dsagrables, d'infirmits mme que ces peintres ne recherchassent avec
+soin pour les reprsenter dans leurs tableaux; et si l'on joint ces
+inconcevables fantaisies celle de traiter le dessin et le model avec
+une incorrection prmdite, on pourra se former une ide juste de la
+cacophonie de tous ces ouvrages discordants et du dsordre profond qui
+rgnait dans l'esprit de la plupart de ces jeunes artistes.
+
+Mais le public, malgr son amour des nouveauts, est juste au fond, et
+lorsqu'il s'aperut, vers 1824 et 1825, qu'en dernire analyse cette
+nouvelle cole, qui promettait tant de varit dans ses productions,
+tait tout aussi esclave que l'ancienne des systmes qu'elle avait
+adopts; que, par exemple, aux Grecs d'Homre on substituait constamment
+les Grecs modernes; qu' la nudit des hros paens on faisait succder
+les ternelles armures chevaleresques; qu' la recherche, peut-tre trop
+constante, du _beau_, on opposait le parti pris de reprsenter
+l'horrible et le _laid_; on rabattit un peu des esprances qu'avait
+donnes l'cole romantique, et deux de ses chefs, MM. Delaroche et
+Scheffer, sentirent bientt qu'en ne se mettant pas en garde contre ces
+extravagances, ils risquaient de compromettre l'avenir de leur talent.
+
+C'est ainsi que la partie tait engage parmi les jeunes peintres de la
+nouvelle cole, lorsque les ouvrages d'un lve de David, qui, sans
+avoir obtenu le prix, tait all tudier Rome et y avait perfectionn
+son talent dans la solitude, fixrent l'attention de tous les
+spectateurs quels que fussent leur got et leur cole. Les sujets
+n'taient que des scnes familires entre des paysans d'Italie, mais il
+y rgnait une grce, une lvation unie au naturel, qui charmaient sans
+que l'on st pourquoi. Ces compositions, beaucoup mieux colories que
+celles qui sortaient ordinairement de l'atelier des lves de David, se
+recommandaient particulirement par le choix heureux des attitudes et
+des formes, et par une certaine puret de dessin qui trahissait l'cole
+o le peintre avait t enseign. M. V. Schnetz, car c'est lui dont il
+est question, fut, depuis l'exil de son matre et l'invasion des
+peintres _romantiques_, le premier qui eut le privilge de ramener
+l'attention du public sur des tableaux dont la composition tait
+attrayante sans tre bizarre, et dont le coloris n'tait pas entach
+d'exagration. Traitant des sujets modernes, et les ajustant avec une
+originalit et un naturel qui leur donnaient le charme de la nouveaut,
+M. Schnetz, quoique lve de David, prit une place part au milieu des
+nouveaux peintres, et se forma un groupe d'admirateurs que ses autres
+ouvrages rendirent chaque jour plus nombreux.
+
+L'ami de M. Schnetz, son condisciple chez David, l'infortun Lopold
+Robert parut bientt aprs. On sait la glorieuse carrire qu'a fournie
+ce peintre, et certes ses beaux et nombreux ouvrages n'ont pas peu
+contribu, pendant le temps de l'anarchie romantique, ramener les
+esprits vers les lois immuables de la raison et du bon got[75]. la
+vue de ses tableaux, chacun, par instinct ou par raisonnement, fut
+oblig de reconnatre que quelque nouveau, quelque bizarre mme que soit
+en lui-mme un sujet, le spectateur l'accepte avec plaisir lorsque le
+peintre a mis en oeuvre toutes les ressources relles de son art pour lui
+donner de la vraisemblance et du charme; quand, au lieu d'exagrer ce
+qu'il peut avoir d'trange, on donne cette singularit tout l'attrait
+d'une chose simple, tout le mrite d'une scne humble, mais qui a t
+ennoblie et leve par le talent de l'artiste. Aucun des disciples de
+David n'a mieux mis en pratique ce que le matre avait l'intention de
+faire, lorsqu'il disait qu'il prenait ses sujets dans les historiens et
+les prosateurs, pour tre matre de les potiser sa manire. De
+quelques tribus de paysans, Lopold Robert a fait un peuple, un monde
+avec lequel chacun de nous vit, pense ou au moins dsire de vivre et de
+penser.
+
+La gravit et la vigueur du talent de Lopold Robert imposrent le
+respect aux peintres romantiques ds 1824, lorsqu'il exposa son
+_Improvisateur napolitain_ et ses _Plerines_ dans la campagne de Rome.
+
+Mais les plus abandonns de cette secte, ceux qui se riaient de la forme
+et du dessin, qui ne parlaient de la _beaut_ des anciens et des sujets
+mythologiques qu'en assaisonnant leurs discours de sarcasmes contre les
+artistes qui s'occupaient encore de ces rveries surannes, ces
+imprudents causeurs reurent un rude chec lorsque M. Ingres, aprs
+avoir expos _le Voeu de Louis XIII_, en 1824, traita bientt aprs le
+sujet de l'_Apothose d'Homre_.
+
+M. Ingres, destin par le sort rester le dernier rejeton brillant de
+l'cole de David, y tait entr fort jeune, en 1796, et s'y tait fait
+remarquer, ds ses premiers essais, comme l'un des lves les plus
+distingus. Pendant le cours de ses tudes, il ne cessa d'attirer
+l'attention sur lui; et aprs avoir remport le grand prix, en 1800, il
+employa les cinq annes de son pensionnat perfectionner son talent et
+revint en France pour le faire connatre. Le mrite particulier de cet
+artiste consiste dans l'nergie et la finesse avec lesquelles il sent,
+voit et sait rendre les modifications de la forme. Cette rare et
+prcieuse qualit, cet instinct presque crateur au moyen duquel le
+peintre poursuit l'me jusque dans les plus lgres ondulations de
+l'piderme, M. Ingres l'a toujours possde un degr minent, et
+toujours il a vu se presser autour de lui un petit nombre d'hommes qui
+n'ont cess de reconnatre et d'apprcier le caractre particulier de
+son talent. Cependant, lorsque vers 1805 il envoya de Rome le tableau de
+_Thtis implorant Jupiter_; quand, plus tard, il peignit Napolon sous
+le costume imprial et assis sur son trne, non-seulement ces
+productions ne furent pas gotes du public, mais ceux mme qui
+exeraient alors la critique dans les journaux ne s'aperurent pas des
+qualits relles de l'auteur. Sensible aux critiques amres auxquelles
+il avait t en butte, mais dcid suivre avec persvrance la voie
+dans laquelle il se sentait entran par la nature, M. Ingres, renonant
+ tous les secours qu'il esprait trouver Paris pour dvelopper son
+talent, prit la rsolution de retourner en Italie et d'y exercer son art
+selon son got, sans s'inquiter des avantages qu'il pourrait en retirer
+pour son bien-tre. Pendant plus de quinze ans il vcut obscur et dans
+une honorable pauvret, n'accordant rien aux exigences du got et des
+modes qui se succdaient, mais perfectionnant toujours son talent au
+contraire dans la direction que son instinct lui avait fait choisir ds
+sa jeunesse. Cette constance dans les rsolutions d'un artiste et le
+noble courage avec lequel il en a support si longtemps les tristes
+consquences seront toujours un fait honorable pour M. Ingres, et qui
+devra ternellement servir d'exemple ceux qui s'engageront dans la
+mme carrire que lui.
+
+En 1823, il tait encore Florence, pauvre et assez dcourag, bien que
+le gouvernement franais l'et charg de l'excution d'un tableau
+reprsentant _le Voeu de Louis XIII_. tienne, passant alors par cette
+ville, alla voir son ancien camarade, et le trouva en effet ayant peu
+prs termin la figure de la Vierge, mais prouvant des incertitudes et
+du dcouragement l'ide de complter son ouvrage. Frapp de la beaut
+de la Vierge, tienne pressa vivement l'artiste de mettre la dernire
+main un tableau qui devait incontestablement tre got Paris par
+tout ce qu'il y avait de connaisseurs clairs et impartiaux. M. Ingres
+acheva en effet _le Voeu de Louis XIII_, l'exposa au Salon du Louvre en
+1824, et, pour la premire fois, reut les justes loges que mritait
+son talent.
+
+Dans tout autre moment, cette justice n'et t que naturelle; mais si
+l'on rflchit que cette composition, dont la donne est si simple, si
+svre, brille par la puret et la correction du dessin; les figures, et
+particulirement celles de la Vierge et des anges, rappellent la majest
+et le grandiose des personnages sacrs ou hroques introduits dans les
+ouvrages de la renaissance ou de l'antiquit, on a peine concevoir
+comment elle put trouver grce auprs de cet essaim de jeunes artistes
+livrs alors tout le dvergondage de leur imagination, et qui
+n'estimaient une oeuvre qu'en raison de l'excs de sa bizarrerie et de
+son tranget.
+
+Mais, dans les ides les plus extravagantes que puissent admettre les
+hommes, on trouve toujours, quand on observe de bonne foi, un lment de
+raison qui leur sert parfois d'excuse. Depuis le tableau des _Aigles_ de
+David, o l'affaiblissement de sa verve s'tait fait sentir, et aprs
+_l'Entre de Henri IV_, le dernier bon ouvrage de Grard, matre et
+disciples, tous avaient dclin. La _Galate_ de Girodet, _le
+Couronnement de Charles X_, par Grard, et _la Fuite de Louis XVIII_, de
+Gros, en fournissaient des preuves irrcusables. Quant aux peintres plus
+jeunes que ceux-ci, forms par David, la plupart, on l'a dj dit,
+avaient si faiblement compris ses principes et tellement exagr ce
+qu'il pouvait y avoir de dfectueux dans ses doctrines et sa manire,
+que cette espce d'puisement de l'cole dite _classique_, combin avec
+le renouvellement complet des ides pendant les premires annes de la
+Restauration, justifiait, jusqu' un certain point, le besoin imprieux
+que ressentaient les jeunes peintres de produire des choses absolument
+diffrentes et entirement nouvelles.
+
+Cependant, lorsque cette jeunesse eut senti sa premire ivresse calme
+par la vue des ouvrages de M. Schnetz et de Lopold Robert, et qu'enfin,
+arrive devant le tableau du _Voeu de Louis XIII_, de M. Ingres, elle se
+vit force de convenir que l'effet d'une composition, si belle qu'elle
+soit, gagne encore en charme et en puissance lorsqu'elle est soutenue
+par l'nergie, la puret et le bon got de l'excution, toute la
+nouvelle cole applaudit au talent de M. Ingres, et ce que Girodet,
+Grard ni Gros n'avaient os tenter, lui l'entreprit. Ds ce moment, la
+raction contre la direction romantique en peinture tait commence.
+
+La simplicit dans les lignes et dans la disposition de la lumire d'une
+composition; l'exactitude, la puret et l'lgance porte dans le dessin
+et le model des formes humaines, qualits techniques, objet constant
+des tudes de David, avaient t remises en honneur par M. Ingres dans
+_le Voeu de Louis XIII_. Mais il restait une difficult plus grave
+surmonter: c'tait la rpugnance, pousse jusqu'au fanatisme, que
+l'cole romantique exprimait sans cesse pour l'antiquit et les sujets
+tirs de la mythologie et du paganisme. M. Ingres, charg de dcorer le
+plafond d'un des salons de la galerie de Charles X, osa braver les
+prjugs qui rgnaient alors. lev dans l'admiration de l'antiquit, il
+choisit pour sujet _l'Apothose d'Homre_. Partant de l'ide d'un
+bas-relief antique reprsentant le vieux pote, qui, plac au sommet
+d'un mont et panchant une urne, laisse couler le fleuve de sa posie,
+o tous les hommes qui l'ont suivi courent se dsaltrer, M. Ingres
+plaa Homre sur un trne, la tte ceinte du diadme, tenant le sceptre
+et assis devant le temple de Mmoire dont il semble garder l'entre.
+sa droite et sa gauche sont rangs les orateurs, historiens,
+statuaires, peintres et savants les plus fameux de la Grce; et
+continuant cette srie chronologique d'hommes clbres, sans oublier
+ceux de l'ancienne Rome, de la nouvelle Italie, de l'Angleterre et de la
+France, il fit, vers la partie infrieure de sa toile, une suite de
+portraits de grands hommes modernes dont la ralit et la ressemblance
+forment un contraste piquant avec ce qu'il a mis d'idal et de potique
+dans les autres personnages que leur nation et leur temps rapprochent
+d'Homre.
+
+Non-seulement M. Ingres se montra peintre suprieur en cette occasion,
+mais, eu gard la disposition fausse et exalte o se trouvaient les
+esprits par suite de mille ides contraires, il se fit connatre homme
+d'esprit et de bon got. Profitant de toute la latitude que lui offrait
+son sujet, aprs avoir reprsent Homre, les muses de la posie et de
+l'histoire, Sophocle, Hrodote et Phidias, comme aurait pu le faire un
+peintre de l'antiquit, il peignit avec toute l'exactitude d'un
+_portraitiste_ moderne Dante et Shakspeare, idoles de la nouvelle
+gnration, prs de Racine et de Boileau, qu'elle avait pris en horreur.
+Il n'tait pas possible de faire plus spirituellement, dans un ouvrage
+d'ailleurs si lev et si grave, la critique des esprits brouillons et
+exclusifs de ce temps.
+
+L'apparition de _l'Apothose d'Homre_ marque la limite o s'arrte pour
+nous l'histoire de l'cole de David. Par ce grand et bel ouvrage, M.
+Ingres ayant fait justice de ce que plusieurs des derniers lves forms
+par cet artiste avaient introduit de faible et de conventionnel dans
+leurs productions, a rendu la vigueur, a donn une nouvelle vie aux
+principes fondamentaux du grand matre dont il a reu lui-mme les
+leons. Voil soixante-quatorze ans que l'influence de cette cole rgne
+(1780-1854) en France, et c'est M. Ingres qui est charg maintenant de
+conserver et de transmettre ce prcieux hritage.
+
+
+
+
+XIII.
+
+CONCLUSION.
+
+
+David n'tait pas un savant, encore moins un homme systmatique; ses
+instincts taient imprieux, il leur obissait. C'est en vertu de cette
+disposition, qu'aprs avoir suivi assez longtemps les principes de
+l'cole acadmique, au sein de laquelle il avait t lev, conduit
+Rome par son matre Vien, et lanc tout coup dans cette ville o il
+n'tait bruit que des merveilles de l'art antique, ses yeux se
+dessillrent, son got s'pura, et, pour la premire fois, il apprcia
+leur juste valeur les oeuvres des peintres de son temps.
+
+L'esprit se dbarrasse plus facilement des habitudes prises que la main;
+aussi David vit-il tout ce qu'il avait faire longtemps avant de
+pouvoir raliser ses projets de rforme; et cette poque de sa vie est
+sans doute celle o il a dploy le plus de courage et de constance,
+pour se corriger des dfauts qui lui avaient t inculqus et prendre
+entire possession de lui-mme.
+
+On peut rsumer les efforts et les progrs que David a faits pendant sa
+longue carrire en citant les tableaux les plus parfaits traits dans
+chacune des manires qu'il a adoptes, depuis le _Saint Roch_, peint en
+1779, jusqu'au _Couronnement de Napolon_, termin en 1810.
+
+Dans le premier de ces ouvrages, on aperoit encore l'empreinte du vieux
+style acadmique; mais dans _les Horaces_ (1784), David apparat comme
+un homme nouveau, matre de diriger son talent selon sa volont et son
+got. Quelques parties de cet ouvrage peuvent soulever des critiques;
+mais aucun tableau, soit des maitres anciens, soit des contemporains de
+David, n'a le moindre rapport avec _les Horaces_. Ce fait incontestable
+explique et justifie l'enthousiasme avec lequel il fut reu au Salon de
+1785, et comment, partir de ce moment, David fit cole.
+
+Deux ans aprs (1787) paraissait _la Mort de Socrate_, composition
+suprieure celle des _Horaces_, la plus parfaite peut-tre que David
+ait conue. Dans cet ouvrage, l'artiste se montre plus original par
+l'tude heureusement combine de la nature et de l'antiquit. L'appareil
+un peu thtral des deux groupes des _Horaces_ ne se retrouve point dans
+le _Socrate_, o d'ailleurs l'lvation du style ne nuit en rien au
+naturel de la scne et des personnages.
+
+_Les Horaces_ et le _Socrate_, telles sont les deux productions
+capitales de la premire manire de David. On n'y trouve plus trace de
+la vieille cole acadmique; mais l'oeil exerc du connaisseur peut
+encore y reprendre quelque chose de tendu dans l'excution et de
+recherch dans le coloris.
+
+La seconde transformation de son talent concide avec la grande
+rvolution de 1789, et il ne reste comme tmoignage de ce changement que
+deux tableaux: l'un dont on n'a qu'une esquisse dessine et le trait sur
+la toile, _le Serment du Jeu de Paume_ (1790), l'autre, _Marat_, l'une
+des productions les plus simples et les plus originales qu'ait laisses
+David (1793). En comparant _les Horaces_ et le _Socrate_ au _Marat_, il
+serait impossible, si l'on n'tait pas prvenu, de croire que le mme
+peintre a excut ces tableaux six ou huit ans de distance, tant sa
+manire s'est simplifie et agrandie. C'est au milieu de l'emportement
+des passions politiques les plus violentes que David produisit ce
+dernier ouvrage, dont lui-mme, il l'a dit bien des fois, ne reconnut
+tout le mrite que lorsque, plus calme, il oublia sa triste idole et put
+en considrer l'image terrible comme une oeuvre d'art.
+
+En se renouvelant, le talent du grand artiste avait mri; il semble mme
+que le malheur ait modifi les ides gigantesques qu'il s'tait faites
+de l'art la tribune de la Convention. En prairial an III (1794),
+pendant sa dtention au Luxembourg, il conut la premire ide du
+tableau des _Sabines_, termin en 1800. Une disposition saillante de
+l'esprit de David fut qu'au lieu de se croire arriv la perfection,
+comme la plupart des hommes qui ont obtenu de grands succs, il
+obissait une voix intrieure, qui lui criait sans cesse de faire
+encore mieux; que l'homme n'arrive jamais la perfection et qu'il doit
+toujours s'efforcer de parvenir un degr suprieur celui qu'il a
+atteint.
+
+Quant son dernier grand ouvrage, _le Couronnement de Napolon_ (1810),
+si la nature du sujet n'a pas permis David de dployer les qualits
+essentiellement artistiques qui brillent avec tant d'clat dans _les
+Sabines_, le style en est si majestueux et si simple tout la fois;
+l'effet gnral en est si beau, le coloris si vrai, et toute la partie
+principale de la composition, depuis l'Empereur et l'impratrice
+jusqu'au pape et au clerg qui l'entoure, est traite avec une telle
+supriorit, que l'on peut affirmer que David a abondamment fait preuve
+dans cet ouvrage de toutes les belles qualits dont il avait montr
+sparment les germes dans ses productions prcdentes.
+
+_Les Horaces_, le _Socrate_, le _Marat_, _les Sabines_ et _le
+Couronnement_ sont donc les grands jalons qui indiquent la marche
+ascendante de David dans son art.
+
+Mais l ne se bornent pas son mrite et sa gloire, car il a droit une
+place trs-leve comme chef d'cole. A cet gard on ne peut mieux
+rsumer ses titres qu'en rappelant les noms de ses plus clbres lves:
+Drouais, Wicar, Fabre, Girodet, Grard, Gros, Granet, Revoil,
+Richard-Fleury, Daguerre, Bouton, et Lopold Robert, parmi ceux qui ne
+sont plus; puis, MM. Isabey pre, Ingres et Schnetz. L'influence exerce
+par David s'est mme tendue jusque sur la statuaire; car,
+indpendamment de Chaudet et Dejoux, qui le consultaient souvent, c'est
+de son cole que sont sortis plusieurs sculpteurs habiles, entre autres
+Bartolini de Florence, l'Espagnol Alvarez, Tieck, le frre du fameux
+pote allemand, et MM. Valois et Rude.
+
+Depuis 1788, poque de la mort de Drouais, le premier lve clbre de
+David, jusqu'au jour o ce livre est publi (1854), M. Schnetz tant
+directeur de l'cole de France Rome, et M. Ingres exerant son art
+Paris, ainsi que son habile lve, M. Flandrin, il s'est coul
+soixante-cinq annes, pendant lesquelles les grands principes de l'cole
+de David ont t observs sans interruption, malgr les nombreuses
+attaques dont ils ont t l'objet et travers les variations presque
+annuelles du got dans notre pays.
+
+Quant une thorie proprement dite, David n'en eut pas, car on ne peut
+donner ce nom aux systmes purement imaginaires sur l'art qui lui furent
+souffls et qu'il dbita emphatiquement la tribune de la Convention.
+On ne saurait trop le redire: David tait un homme d'instinct, toujours
+entran par les ides qui le dominaient successivement; et dans le cas
+o l'on voudrait faire de lui un homme systmes, il faudrait dire
+qu'il a adopt et suivi quatre thories, ou plutt quatre manires,
+principalement caractrises par _les Horaces_, le _Marat_, _les
+Sabines_ et _le Couronnement de Napolon_.
+
+Aprs avoir considr les ouvrages et le talent de David sous leurs
+diffrents aspects, il reste indiquer la place que ce peintre mrite
+d'occuper parmi les artistes ses contemporains, puis dterminer la
+valeur de ses oeuvres relativement celles des grands matres du XVIe
+sicle. Quant au premier point, il n'est pas vraisemblable qu'on lui
+dispute aujourd'hui la supriorit qui lui fut gnralement accorde
+pendant sa vie; mais il est moins facile de faire une apprciation
+comparative de ce matre moderne avec ceux qui vivaient il y a trois
+sicles. cette dernire poque, les ides et les habitudes religieuses
+tant familires toutes les classes de la socit, les sujets qui en
+drivent taient compris et accueillis de tout le monde. Les artistes,
+trouvant une thorie et une potique consacres par un long usage, s'y
+conformaient sans rflexion, comme on obit une loi tablie depuis
+longtemps. Or, rien n'est plus favorable au dveloppement du talent des
+artistes que la permanence du got fond sur des croyances srieuses, et
+l'on ne fait pas assez d'attention l'immense avantage qu'ont eu les
+peintres de la Renaissance en n'prouvant pas, ainsi que ceux de nos
+jours, l'embarras que causent incessamment la recherche et le choix des
+sujets de peinture. En lisant dans Vasari que l'intelligence de Prugin
+tait si paisse que l'on ne put jamais y faire pntrer l'ide de
+l'immortalit de l'me, et que, d'autre part, on voit les peintures
+religieuses et vraiment angliques du matre de Raphal, on est bien
+forc de conclure que ce bon Prugin, imbib, satur de l'atmosphre
+religieuse et monacale au milieu de laquelle il vivait, a obi aux
+exigences de son sicle et a fait des chefs-d'oeuvre en quelque sorte
+son insu.
+
+Depuis longtemps on n'en est plus l; la potique religieuse, celle que
+fournit la mythologie, car toutes deux marchrent de front pendant trois
+sicles, ont cess presque tout coup d'chauffer le gnie des artistes
+et de satisfaire aux gots des amateurs. Entre la fin du XVIIe sicle et
+le commencement du XVIIIe se dveloppa une ide nouvelle: on prtendit
+qu' la faveur de la libert du choix des sujets, le gnie des artistes,
+dgag de toute entrave, prendrait un essor plus hardi, plus vigoureux,
+et s'lancerait dans des sphres immenses et inconnues jusque-l. De
+cette poque date l'introduction de ce que l'on appelle encore
+aujourd'hui _tableau d'histoire_, oeuvre conue et excute sans
+destination prcise, sans que le sujet ait ordinairement aucun rapport
+avec l'difice et la place que sa dimension et le hasard permettent de
+lui assigner, et qui, faute de cette dernire faveur, est enfin relgu
+dans un de ces hpitaux de la peinture auxquels on donne le nom fastueux
+de _muses_.
+
+Telle tait la direction donne l'art de la peinture, lorsque David
+exposa ses tableaux des _Horaces_ et de _Brutus_ (1785 et 1789),
+commands par un des ministres de Louis XVI. Or, voici quelle a t la
+destine relle de ces deux tableaux. Ils portent seize pieds de long
+sur douze de haut environ, et consquemment ne peuvent trouver de place
+que dans l'une des grandes salles d'un difice public; premire
+difficult. Ensuite, du nombre des monuments auxquels de pareils sujets
+pourraient convenir, il faut retrancher d'abord les glises, puis
+Versailles, les Tuileries, et toutes les rsidences alors royales.
+L'htel de ville, le palais de justice et les Invalides ne pouvaient
+admettre aussi de pareils tableaux dans leur enceinte. Qu'arriva-t-il
+donc? que les deux ouvrages de David, malgr leur mrite et leur grande
+clbrit, restrent l'auteur, qui les plaa dans un de ses ateliers
+au Louvre, l'atelier des Horaces, o ils ont demeur jusqu'en 1802,
+poque laquelle ils furent achets par le gouvernement pour tre
+placs au Louvre, o ils sont encore. Ce dfaut de destination prcise
+pour les ouvrages d'art, cette espce de loterie laquelle les peintres
+sont forcs de jouer continuellement pour veiller la curiosit du
+public par la varit des sujets, tels sont les grands obstacles que
+David a si souvent rencontrs dans sa carrire, et qu'il n'a surmonts
+en partie que par la franchise et la vigueur de son talent.
+
+Il a donc manqu David, ainsi qu' tous ceux de son temps dont le
+gnie tait port vers les beaux-arts, ce qui a si puissamment aid les
+artistes des XIVe, XVe et XVIe sicles en Italie: un public qui et une
+croyance vraie ou factice, mais fortement empreinte dans son
+imagination. Sans cet lment, sans ce lien, sans ce langage commun
+entre les artistes et les populations, il est impossible, quelle que
+soit la force, l'lvation du talent, de produire des choses rellement
+grandes, parce que les grands ouvrages ne sont que la haute expression
+des ides et des opinions gnralement adoptes par un peuple.
+
+Lorsque, vers 1784, David, si heureusement dou par la nature, se sentit
+en tat de produire, jamais peut-tre le conflit des opinions contraires
+n'avait encore excit une telle tempte dans les ides. Aussi le voit-on
+jusqu'en 1792, avant que les passions politiques eussent pouss les
+hommes vers une certaine unit accidentelle, traiter les sujets les plus
+disparates et la plupart sans vritable destination; aussi est-ce comme
+ l'aventure qu'il a peint successivement _la Peste de saint Roch_, _la
+danseuse Mlle Guymard_, _les Horaces_, _Pris et Hlne_, _Andromaque_,
+_Brutus_ et _Socrate_, jusqu'en 1790.
+
+Dj le talent pratique de David tait fort dvelopp; cependant la
+diversit des sujets, tout en faisant briller la flexibilit de son
+pinceau, avait suspendu jusque-l l'exercice d'une des facults les plus
+importantes d'un artiste, celle d'imprimer dans l'imagination des hommes
+la trace profonde et ineffaable de ce qu'il a senti le plus vivement,
+de ce quoi il a cru. Par une fatalit dplorable, David n'a cru qu'
+la rpublique de 1793 et n'a eu qu'une idole, Marat. C'est regret que
+nous revenons sur cette triste circonstance, mais cela est indispensable
+pour expliquer l'un des principaux mystres de l'art. _Pleurez_, dit
+Horace, _si vous voulez que je pleure_; et, en effet, peintres ou
+crivains, nul ne fera natre une motion forte dans l'me des autres
+s'il ne l'a pas prouve lui-mme, au moins momentanment. Jusqu' la
+composition du _Jeu de Paume_ et du tableau de _Marat_, les ouvrages de
+David peuvent tre considrs comme de nobles jeux de son esprit et de
+son imagination; mais ds que, pouss par l'ouragan rvolutionnaire, il
+mit sur la toile Bailly, Mirabeau, Barnave, Robespierre et enfin Marat,
+au lieu de consulter les chos vagues et lointains de l'histoire
+d'Athnes et de Rome, il se sentit tout coup aux prises avec la
+ralit, avec la vie qu'il voulait exprimer. Aussi le _Marat_, s'il
+n'est pas prcisment le chef-d'oeuvre du matre, doit-il tre regard
+comme le premier ouvrage de sa main o percent toute la puissance et
+l'originalit de son talent. Il avait vu, il avait senti ce qu'il a
+peint, et ce fut un trait de lumire qui lui fit envisager son art sous
+un point de vue tout nouveau. De cet essai, fruit d'un enthousiasme
+rel, sont rsults d'abord _les Sabines_, puis _le Couronnement_, les
+deux chefs-d'oeuvre de David; car, malgr la diversit de ces sujets et
+le peu de rapport qu'ils ont heureusement avec celui de _Marat_, la
+composition et l'excution de ces trois tableaux drivent du mme
+principe: le renoncement toute pratique, toute manire usite
+jusque-l par les grands matres et par David lui-mme, pour obtenir une
+imitation vraie, simple et noble de la nature.
+
+Ce n'est point dans la composition que brille particulirement
+l'originalit de David; il fut trop proccup pendant toute sa carrire
+du soin de combattre et de rformer le systme vicieux d'imitation suivi
+en Europe depuis la dcadence de l'cole des Carraches jusqu'aux faibles
+successeurs de C. Le Brun, pour avoir pu porter toute son attention sur
+l'art de dvelopper et de faire valoir une ide. Son grand mrite
+consiste avoir refait la grammaire et la syntaxe de l'art de peindre,
+que ses prdcesseurs avaient si trangement corrompues. Il apprit
+d'abord pour son compte, puis enseigna d'autres dessiner, peindre
+et colorier avec vrit et distinction, ce que personne ne faisait
+plus avant lui, il y a soixante ans. Comme chef d'cole, il doit donc
+tre plac au rang des grands matres, avec cette distinction
+particulire qu'il est celui de tous qui a form le plus grand nombre
+d'lves habiles, sans qu'aucun d'eux soit devenu son imitateur, loge
+que l'on pourrait peut-tre donner Raphal, mais qui ne peut tre
+accord Lonard de Vinci et encore moins au grand Michel-Ange.
+
+Mais parmi ces hommes fameux, quel rang faut-il assigner David comme
+dessinateur, comme interprte de la forme? N et lev au milieu du
+XVIIIe sicle, David, dont le naturel n'tait rien moins que port aux
+sentiments tendres et aux rveries gracieuses de l'imagination, avait
+dj produit _les Horaces_, sans que son instinct lui et fait
+pressentir le mode qui convenait le mieux son talent. Selon toute
+apparence, il fut arrach cette incertitude par le hasard qui le fit
+tomber Rome prcisment lorsque la passion des ouvrages de
+l'antiquit, surexcite par la dcouverte rcente des villes
+d'Herculanum et de Pompi, dtermina le renouvellement complet de l'art.
+Jusque-l, flottant sans tre guid par une thorie, et n'ayant pas le
+gnie de s'en crer une, David accepta avec empressement le systme
+d'_archasme_ prpar par Winkelmann et quelques savants, et ds ce
+moment il marcha d'un pas toujours plus ferme dans la carrire.
+
+Entre le retour vers les ides de l'antiquit la fin du XVe sicle et
+l'archasme adopt au milieu du XVIIIe, il y a une diffrence dont il
+faut tenir compte. Au temps de la Renaissance, les savants et les
+artistes, loin de faire entre les ouvrages de l'antiquit des
+distinctions de temps, de got et de style, les confondaient peu prs
+tous dans la chaleur de leur admiration; de telle sorte que les
+compositions, celles mme des premiers artistes, furent des espces de
+macdoines, plus souvent produites par le hasard de la dcouverte de
+certaines antiquits que par la rflexion. L'archasme moderne, au
+contraire, fruit de la science et du raisonnement, a t provoqu par
+des antiquaires, par des savants, et il se sentira toujours de cette
+origine. Un enthousiasme souvent dsordonn entranait les artistes de
+la Renaissance; le calcul domine toujours dans les productions modernes.
+
+Cette distinction n'est pas frivole: elle peut aider faire
+l'apprciation comparative de l'art d'exprimer les formes, c'est--dire
+de l'art du dessin et du model, comme l'ont trait de leur temps
+Lonard de Vinci, Raphal et Michel-Ange, et tel que nous le retrouvons
+dans les ouvrages de David.
+
+Dans le petit nombre de tableaux authentiques qui restent de Lonard de
+Vinci, il y a peu de figures nues. La composition du _Cnacle Milan_
+et celle de la _Vierge_ assise sur les genoux de _sainte Anne_ sont
+celles o les personnages de grandeur naturelle offrent le dveloppement
+le plus complet. Dans ce dernier groupe, outre l'art du dessin qui y est
+si savamment trait, le peintre a rpandu sur tout cet ouvrage un
+charme, une _vnust_, pour rappeler un mot latin qui nous manque, dont
+aucune production moderne n'est aussi profondment empreinte; et si
+jamais l'expression _peint avec amour_ a d tre applique un tableau,
+c'est certainement celui de la _Sainte Anne_. Eh bien! c'est cet amour
+profond et respectueux de la forme qui caractrise particulirement le
+talent de Lonard de Vinci et des grands peintres de la Renaissance.
+
+Cet amour, cette interprtation intelligente de la nature, mais plus
+passionne, plus pittoresque encore, est aussi ce qui donne tant de
+puissance et d'attrait aux ouvrages de Raphal. Moins exact, moins
+correct que Lonard de Vinci, Raphal a parfois laiss chapper des
+incorrections matrielles; mais ces peccadilles, qu'il faut chercher
+avec soin pour les dcouvrir, sont comme les fautes de grammaire que
+quelques pdants ont trouves dans les vers de Racine ou dans la prose
+de Bossuet; elles disparaissent au milieu des radieuses beauts qui les
+entourent.
+
+ cet amour du beau, du dlicat dans la forme, qui conduisit Lonard de
+Vinci et Raphal continuer instinctivement l'art dans la voie ouverte
+par les anciens, succde une espce d'amour passionn pour la forme, que
+l'imagination gigantesque de Michel-Ange Bonarotti exagra outre mesure.
+De son temps mme, et malgr les applaudissements prodigus son
+_Jugement dernier_, s'leva contre lui le reproche de multiplier
+plaisir le nombre des muscles du corps humain, de donner quelques-uns
+de ses personnages des attitudes et des mouvements impossibles.
+L'exactitude et la correction matrielles proccupaient si peu ce gnie
+fougueux, que plus d'une fois le marbre lui a manqu pour achever ses
+statues, faute d'avoir pris les prcautions que le plus humble des
+praticiens de nos jours se garderait de ngliger. Mais le mtier de
+praticien s'apprend, tandis qu'il faut tre dou, comme un Michel-Ange,
+d'une intuition extraordinaire de la forme pour l'exagrer sans sortir
+du vrai, au point d'avoir la facult de reprsenter des tres humains
+dont la puissance vitale et intellectuelle semble tre dcuple de la
+ntre.
+
+David n'a eu un degr suprieur ni cette disposition amoureuse de la
+forme qui distingue Lonard de Vinci et Raphal, ni cette audace
+potique qui fit crer Michel-Ange un monde de gants. La qualit
+minente de David est d'tre un peintre vrai. Il ne composait ni ne
+peignait la manire de Virgile ou d'Eschyle; son vritable modle est
+Tite Live, dont les tableaux nobles, levs, nergiques, ont toujours
+pour fond la ralit. Au surplus, ce jugement est celui que David
+portait de lui-mme.
+
+Depuis les trois grands matres italiens, David est certainement celui
+qui a exprim la forme, qui a _dessin_ et _model_, pour parler la
+langue technique, avec le plus de puret et d'lvation. Aprs tout, si
+puissant que soient le gnie et la volont de certains artistes, comme
+les autres hommes, ils sont toujours tellement modifis par les opinions
+et les prjugs de leur temps, qu'il serait bien difficile d'imaginer ce
+que Raphal et Michel-Ange auraient produit s'ils eussent t les
+contemporains de Louis XV, de Voltaire, de Mirabeau et de Robespierre,
+et d'imaginer la direction qu'aurait prise le gnie de David, si cet
+artiste, accoutum ds l'enfance respecter les institutions et les
+hommes qui gouvernaient la socit, et t protg, caress et combl
+de biens par Lon X, comme Raphal, ou employ d'immenses travaux par
+Jules II, Paul III et les Mdicis, ainsi que cela est arriv l'auteur
+de la chapelle Sixtine et de la coupole de Saint-Pierre de Rome.
+
+Laissons donc les anciens matres italiens, et terminons en considrant
+L. David comme peintre franais, afin de lui assigner la place qui lui
+est due parmi ceux de ses prdcesseurs qui se sont le plus distingus
+dans notre pays, partir de N. Poussin et d'E. Le Sueur.
+
+Ces deux grands hommes ont eu ce mrite suprme, qu'tant ns une
+poque o la peinture italienne, en pleine dcadence, servait cependant
+de modle presque tous ceux qui maniaient le pinceau en Europe, seuls
+ils ont eu la volont et la force de rsister cette dplorable
+influence. L'un solitaire et studieux, au sein de cette Rome si
+turbulente et si corrompue alors, se corrigea patiemment des dfauts que
+sa premire ducation de peintre lui avait fait contracter. Poussin
+s'abstint de regarder les ouvrages des artistes modernes, ne fixa son
+attention que sur ceux des grands matres, et se trouva graduellement
+port n'admirer et n'tudier, comme modles entirement purs, que ce
+qui a t produit par l'antiquit.
+
+Solitaire aussi, mais Paris, mais loin de cette Italie possdant
+presque exclusivement alors toutes les richesses d'art, E. Le Sueur,
+guid seulement par les copies graves des ouvrages de Raphal et de
+quelques grands matres, pauvre et squestr du monde, deux conditions,
+il est vrai, qui favorisent souvent l'essor du gnie, chappa aussi la
+triste influence des derniers peintres italiens transmise en France par
+Simon Vouet; tandis que Charles Le Brun, son condisciple, entran sans
+doute plutt par la ncessit de faire face aux grands travaux qui lui
+furent confis que par son got et ses instincts, qui taient levs,
+fit prendre l'cole franaise la fausse route ouverte par Carle
+Marotte et Pietre de Cortone, et la poussa ds son origine vers la
+dcadence o elle tait tombe quand David parut.
+
+D'aprs cet aperu rapide de la marche de l'art en France de 1660
+1775, on voit qu' un peu plus d'un sicle de distance, David, se
+trouvant dans des conditions analogues celles o avaient t N.
+Poussin et E. Le Sueur, fut aussi forc de rompre en visire avec les
+artistes de son temps, de remonter peu peu de l'tude des grands
+matres celle de l'antiquit, et d'exercer son art d'aprs des
+principes nouveaux; effort courageux et si rare, qu'il faut remonter
+jusqu' nos deux premiers grands peintres, Poussin et Le Sueur, pour en
+retrouver l'exemple.
+
+Mais il y a trop de diffrence, soit en Italie, soit en France, entre
+les ides admises au commencement du XVIe sicle et celles du milieu du
+XVIIe, pour qu'il soit possible de comparer les lments potiques des
+compositions des anciens matres italiens et de nos deux grands peintres
+franais. plus forte raison l'embarras s'accroit-il, si ces
+apprciations on cherche ajouter celle de ce que les ouvrages de David
+renferment de potique.
+
+Ces trois sicles ont eu une vie intellectuelle propre chacun d'eux,
+et chaque poque les ouvrages d'art en ont fidlement conserv et
+transmis le reflet. Au temps de Michel-Ange et de Raphal, les sujets
+tirs de la Bible ou de la mythologie faisaient admettre le merveilleux.
+Dj vers la moiti de sa carrire, le Poussin, renonant l'emploi des
+symboles et de l'allgorie, s'attachait la ralit.
+
+Quant David, entran tout la fois par les ides de son temps et par
+une tude plus exacte et plus profonde de l'art des anciens, l'instar
+de l'cole grecque, il mit toute son application chercher et rendre
+la posie de la forme, travers laquelle s'chappent la vie et la
+pense, au lieu de suivre le systme oppos, adopt par les artistes
+modernes, et qui consiste rendre l'ide sans trop se soucier de la
+forme qui l'exprime.
+
+Tels sont les efforts faits par David pendant toute sa vie, et dont le
+rsultat le plus brillant, et presque complet, est le tableau des
+_Sabines_, ouvrage puissant, plus original qu'on ne le pense encore, et
+qui, aprs avoir dj triomph de toute espce de critique pendant plus
+d'un demi-sicle, sera toujours compt, selon toute apparence, au nombre
+des premiers chefs-d'oeuvre de l'cole franaise.
+
+
+
+
+LISTE.
+
+DES LVES DE LOUIS DAVID, DEPUIS 1780 JUSQU'EN 1816.
+
+Abel de Pujol , Institut.
+Alberti.
+Allais.
+Allier, sculpteur.
+Alvarez, sculpteur espagnol.
+Aparicio.
+Auger.
+Augustin.
+
+Bain, graveur.
+Barbier-Valbonne .
+Bataglini.
+Bailly.
+Bayard.
+Beaudoin.
+Beauvoir.
+Beaugard.
+Bellefonds (les frres).
+Bergeret .
+Bernier.
+Berthon .
+Besselivre, miniaturiste.
+Bither.
+Bodard, miniaturiste.
+Bonvoisin.
+Bourgeois, dit Perroquet.
+Bourgeot.
+Bourgeois, paysagiste.
+Bourgeois.
+Bosio, an, peintre.
+Bouch.
+Bouchet.
+Bouchot .
+Broc .
+Bruslard (le marquis de).
+Bruloy.
+Buguet.
+Bulgari, Grec.
+
+Cagnot.
+Cailier.
+Camerenda.
+Caminade .
+Camus (Ponce).
+Chambray, ingnieur.
+Chandepie.
+Carbonnier.
+Casanova.
+Cathelineau.
+Cayer.
+Chaix (deux de ce nom).
+Chry.
+Clesse.
+Cochereau, peintre de genre.
+Collet.
+Collot.
+Colombet.
+Colson.
+Constantin, de Smyrne.
+Cotteau, dessinateur.
+Couder , Institut.
+Crignier.
+Craft, de Colmar.
+
+Damame.
+D'Aubusson (le marquis).
+David (d'Angers) , Institut.
+Debourge, ingnieur.
+Debret (J. B.).
+Degeorge.
+D'Hardivilliers.
+D'Hautpoult (marquis gnral d') C. .
+Delaille, Corse.
+Delafontaine, ciseleur.
+Delanoue.
+Delaperche.
+Delaroche (Jules).
+Delaville.
+Delavoipierre, de Rouen.
+Delcluze (E. J.) .
+Delorme, miniaturiste.
+Demontabert (Paillot) .
+Drolling , Institut.
+Drouais (J. G.).
+Desaint .
+Desaubiers.
+Destoucbes.
+Desormerie, musicien.
+Despois.
+Devze.
+Desvosge (Anatole).
+Devienne.
+Devillers (Georges).
+Devouge.
+Dubois.
+Dubois, antiquaire.
+Dubufe, pre .
+Ducis .
+Duffau.
+Dumont , Institut.
+Dumont.
+Dupavillon.
+Dupont.
+Dupr (Louis) .
+Durand, amateur de tableaux.
+Duval Le Camus .
+
+pinat.
+this.
+Espercieux, statuaire.
+
+Fabre (de Montpellier) .
+Franque (Joseph).
+Fontenay.
+Fouques.
+Franque (Pierre) .
+Fragonard (Alexandre).
+
+Gachot.
+Gaillot .
+Gatan.
+Galimard.
+Garnerey (F. J.).
+Garreau.
+Gassies.
+Gaston.
+Gauffier, pensionnaire.
+Gautherot.
+Genty.
+Grard (Franois), baron, O. , Institut.
+Girodet de Trioson (A. L.), C. , Institut.
+Giroust, statuaire.
+Godefroy.
+Gondret.
+Gossard, graveur.
+Gossuin.
+Goupilleau de Fontenay, fils.
+Granet, O. , Institut.
+Grandin, de Louviers.
+Granger .
+Grgorius, de Bruxelles.
+Grenier.
+Gros, baron, O. , Institut.
+Gudin.
+Gu (J. M.).
+Guillemot .
+
+Harriet (F. J.).
+Hennequin.
+Hervier, miniaturiste.
+Hesse, pre.
+Hollier, miniaturiste.
+Houdetot (le comte d') .
+Hubert.
+Hue, fils.
+Huin (les deux frres).
+Huyot, arch. , Institut.
+
+Ingres, C. , Institut.
+Isabey, pre, miniaturiste, O. .
+
+Jacques, miniaturiste.
+Jeuffrain, de Tours.
+
+Laby.
+Lacroix (Pierre).
+Lafaye, de Grenoble.
+Laguiche.
+Langlois, de Rouen, antiquaire.
+Langlois , Institut.
+Lamadelaine (de).
+Laneuville, portraitiste.
+Larivire, pre.
+Lavalette.
+Laville Le Roux (Mme Benoit).
+Laville Le Roux (Mlle).
+Lavit, professeur de perspective.
+Lebel (C. J.).
+Lebrun, peintre.
+Le Brun (Topino).
+Lebrun, architecte.
+Le Cerf.
+Lemaire.
+Lg, ami de Gros.
+Legendre.
+Lemasle.
+Leroy.
+Leroux, graveur.
+Letronne, antiquaire, C. , Institut.
+Letronne, frre du prcdent.
+Lisignol, de Genve.
+Loche.
+Lubin, dcapit, 10 thermidor.
+Lullin (A.), de Genve.
+
+Macipe.
+Madrazo (D. Jos de).
+Madou, Belge.
+Massard, an.
+Massard (Flix).
+Massard (V.). graveur.
+Mlion.
+Mendouze.
+Mercier (Napomucne), Institut.
+Mergerie.
+Meslin.
+Milon.
+Mongetz (Mme).
+Moll, Belge.
+Monrose, frre de l'acteur.
+Moreau, peintre.
+Moreau (C), archit. et peintre.
+Moriez.
+Mourette, fameux joueur d'checs.
+Mouron.
+Mulard.
+Mullard, deuxime du nom.
+Muller, graveur.
+Musson.
+Mutin.
+
+Naigeon, pre.
+Naigeon, fils.
+Navet.
+Navetz, de Bruxelles.
+
+Odevaere, Belge.
+
+Paradis.
+Parseval de Grandmaison , Institut.
+Parizeau.
+Pt-Desormes.
+Patry .
+Pelletier.
+Pernaux, professeur Versailles.
+Perri, de Nmes.
+Peron (Alexandre).
+Peyranne.
+Pimentel.
+Peytavin.
+Pichaux, dessinateur, architecte.
+Paelinck, Belge.
+Poisson.
+Poussin (A), Bourbon.
+Prial.
+Prot.
+
+Quay (Maurice).
+Queylar (Paulin du).
+
+Raffeneau de Lisle.
+Rathier.
+Remy.
+Rtig.
+Reven.
+Revoil, de Lyon .
+Reverdin (G.) de Genve.
+Richard-Fleury, de Lyon.
+Richard, professeur.
+Ribera.
+Riesner, portraitiste.
+Rioult.
+Ris.
+Robert (Lopold) .
+Robert.
+Robin.
+Rogues (G.), de Toulouse.
+Roland, de la Jamaque.
+Roquefort, antiquaire.
+Rouen-Delignire.
+Rouget .
+Rouillard, portraitiste .
+Rude, statuaire.
+Rumeau.
+Rutxhiel, statuaire.
+
+Saint-Aignan (le Cte de), O. .
+Saint-Omer.
+Saint-Romain (de).
+Saurin.
+Sauv, graveur.
+Schnetz (V.), O. .
+Schnetz, deuxime du nom.
+Schwekle, Allemand, statuaire.
+Sedaine, fils, architecte.
+Senave.
+Simon.
+Smitz, dit l'Espagnol.
+Souchon.
+Souflot fils.
+Stapleaux, Belge.
+Svoboda.
+Suau.
+
+Taban.
+Tarin.
+Ternie.
+Tieck, de Berlin, statuaire.
+Taunay, sculpteur.
+
+Vinach, an, ingnieur.
+Vinache, jeune.
+Vincent (F. P.)
+Valois, statuaire .
+Vallin (Mme Nanine).
+Vanderval.
+Vanestadt.
+Vangael.
+Vanheglen.
+Varlencourt.
+Vaudran.
+Vermay.
+Veron-Bellecourt, p. de fleurs.
+
+Wicar.
+Wolf.
+
+
+
+
+APPENDICE.
+
+
+Pour complter autant qu'il est possible ce qui se rattache l'histoire
+de l'cole de David, et en particulier celle de la secte des
+_Penseurs_, ne dans son sein, nous ajoutons ce volume deux pices
+publies ce sujet en 1832. L'une, _les Barbus d' prsent et les
+Barbus de 1800_, est comprise dans le VIIe volume des _Cent-un_;
+l'autre, qui parut quelque temps aprs, est un article que feu Charles
+Nodier publia dans le journal _le Temps_, la date du 5 octobre 1832.
+
+Le jour quelque peu diffrent sous lequel les auteurs de ces deux pices
+ont envisag le caractre de Maurice Quay, et la secte dont il fut le
+chef, prsentera peut-tre quelque intrt. Sans prtendre donner ce
+mouvement intellectuel, qui n'a fait que paratre et s'arrter, une
+importance qu'il n'a point eue et qu'il ne pouvait avoir, le souvenir
+mrite d'en tre conserv par cela seul que la secte fonde par Maurice
+Quay, et dont Charles Nodier a fait partie pendant les dernires annes
+du XVIIIe sicle et les quatre premires du XIXe peut donner une ide de
+l'esprit qui animait une partie de la jeunesse vers 1800, alors que,
+revenue des exagrations rvolutionnaires et irrligieuses de 1793, et
+aprs avoir pass par les moineries des thophilanthropes, la France
+tait ramene par une pente invincible vers les autels chrtiens que le
+premier consul venait de relever.
+
+
+
+
+LES BARBUS D' PRSENT ET LES BARBUS DE 1800.
+
+
+Je me suis toujours ras, cependant j'ai eu autrefois et j'ai encore
+aujourd'hui des amis qui ont eu et ont la manie de porter leur barbe, de
+s'habiller d'une manire trange et bizarre; de se donner beaucoup de
+peine, en un mot, pour ne pas avoir l'air d'tre de leur pays, de leur
+sicle, de leur temps. Au nombre de ces amis, de ces connaissances, il
+s'est trouv et il se trouve encore des hommes qui n'ont manqu ni
+d'esprit, ni de mrite, ni mme de talent. Or, il n'y a que les
+bizarreries des sots qui ne m'occupent pas. Quant celles des gens
+d'une certaine toffe, je les observe, je les tudie mme volontiers et
+avec soin, comme on coute avec d'autant plus d'attention la touche
+fausse d'un instrument qu'on dsire le mettre d'accord.
+
+J'ai donc eu deux gnrations d'amis barbus. Les uns, de 1799 1803;
+les autres, depuis 1827, ce que je crois, jusqu' l'anne prsente
+1832. Remontons d'abord l'histoire des premiers.
+
+On sait que la rvolution qui s'est opre dans les beaux-arts et dans
+la science de l'antiquit en Europe a prcd la grande rvolution
+politique de la France de quelques annes. Les tudes srieuses que
+Heyne et Winkelmann tirent sur les crits et les monuments de
+l'antiquit ayant remis le Grecs et les Romains en faveur, il est assez
+naturel de croire que cette prdisposition des esprits put contribuer
+donner aux rvolutionnaires politiques de 1789 cette tendance qu'ils ont
+eue nous gouverner, nous habiller mme la Spartiate et la
+romaine. Quoi qu'il en soit, le fait est que cette manie d'imiter les
+anciens s'est empare alors, sinon des meilleurs esprits, au moins des
+plus nergiques et des plus entreprenants. Les arts d'imitation, les
+thtres, la littrature en gnral et jusqu'aux ameublements, tout se
+ressentit de cette fureur d'imiter les Romains d'abord, puis, plus tard,
+les Grecs. Ce fut quelque temps aprs la terreur que la connaissance des
+vases grecs, dits trusques, devint plus familire aux artistes; et
+c'est de cette poque que date prcisment le got pour les formes et
+les ornements grecs, dont on lit l'application aux modes de femmes, la
+dcoration des appartements et aux ustensiles les plus communs.
+
+Mes premiers amis barbus taient de ce temps. Jusque-l ils s'taient
+rass et vtus comme tout le monde. Mais il arriva que David, dont ils
+taient lves ainsi que moi, venait d'exposer son tableau des
+_Sabines_. Cet ouvrage, qui excita l'admiration du public, n'eut pas
+l'approbation entire de quelques disciples du matre. Ces jeunes gens
+osrent hasarder d'abord des critiques lgres, puis plus graves, tant
+qu'enfin le jugement port sur ce tableau fut qu'il y avait bien quelque
+bonne intention de marcher dans la voie des Grecs, mais qu'on n'y
+trouvait rien de simple, de grandiose, de _primitif_ enfin, car c'tait
+l le grand mot, comme dans les _peintures des vases grecs_, et sance
+tenante, David fut dclar, par ses lves hrtiques, _Vanloo_,
+_Pompadour_ et _Rococo_; car il est bon que l'on sache que ces
+sobriquets, ns dans les ateliers de peinture, ont plus de vingt-cinq
+uns de date.
+
+Cependant David ne put souffrir que l'on exert de pareilles critiques
+contre lui, dans son cole mme. Sans faire d'clat, il trouva moyen de
+donner entendre ceux de ses disciples qui ses leons ne
+convenaient pas, de ne plus troubler les tudes de leurs anciens
+camarades.
+
+C'est alors que se forma la secte des _penseurs_ ou des _primitifs_, car
+on leur donnait indiffremment ces deux noms. Sans parler encore des
+principes singuliers d'aprs lesquels ils entendaient exercer l'art de
+la peinture, il fut convenu entre eux que, pour se garantir plus
+srement de toutes les habitudes manires et grimacires de la socit
+des temps modernes, ils prendraient des costumes grecs, et parmi ces
+habillements, ceux encore qui taient en usage dans l'ancienne Grce;
+car pour eux, Pricls tait un autre Louis XIV et son sicle sentait
+dj la dcadence. Bref, ils firent tailler leurs habits sur le patron
+de ceux qui couvrent les figures reprsentes sur les vases siciliens,
+rputs les plus antiques de tous, et ils laissrent crotre leurs
+cheveux et leur barbe.
+
+Le nombre de ceux qui eurent la volont ferme et les moyens de se passer
+cette fantaisie ne fut pas grand; il se monte cinq ou six; mais ils
+ont excit la curiosit; et il y a sans doute encore Paris des
+personnes qui doivent se souvenir d'avoir vu, vers 1799, se promener
+dans les rues deux jeunes gens portant leur barbe, dont l'un tait vtu
+en Agamemnon, et l'autre en Pris, avec l'habit phrygien. J'tais li
+d'amiti avec tous deux, mais plus particulirement avec Agamemnon, qui
+venait assez souvent chez moi, au grand tonnement du portier de la
+maison et de mes voisins.
+
+Agamemnon[76] avait alors vingt ans environ. Grand, maigre, les cheveux
+et la barbe noirs et touffus, son regard ardent, et son expression tout
+ la fois passionne et bienveillante, avaient quelque chose qui
+imposait et attirait en mme temps. On retrouvait dans cet homme du
+Mahomet et du Jsus-Christ, deux personnages pour lesquels il avait du
+reste une profonde vnration. Agamemnon, jeune homme fort spirituel,
+avait l'locution facile, nombreuse, lgante; et, soit que cela lui fut
+naturel, ou que ce ft une qualit acquise, il trahissait toujours par
+le choix de ses expressions, par l'arrangement de ses phrases et par le
+frquent emploi qu'il faisait des comparaisons et des images les plus
+brillantes, cette abondance un peu emphatique que l'on remarque dans les
+discours et les crits des Orientaux. Cependant sa conversation tait
+pleine, substantielle et varie. Quant son costume, qui consistait en
+une grande tunique descendant jusqu' la cheville du pied, et en un
+vaste manteau dont il couvrait sa tte en cas de pluie ou de soleil, il
+tait fort simple, et j'ai vu peu d'hommes de thtre, je n'en excepte
+pas mme Talma, qui portassent cette espce de vtement avec plus de
+grce et d'aisance que mon ami Agamemnon.
+
+Il faut croire que le fond de mon caractre plaisait Agamemnon, car
+j'tais loin de partager ses doctrines exorbitantes sur la pratique des
+arts d'imitation. Je ne prenais mme aucune prcaution pour combattre
+ses opinions, bien qu'il ft habitu les voir reconnues comme des lois
+par ses adeptes et ses imitateurs. Je ne le vis qu'une ou deux fois dans
+son atelier. C'tait une immense pice dans laquelle une toile de trente
+pieds de long tait place diagonalement. Dans le triangle noir derrire
+la toile taient de la paille pour dormir et quelques ustensiles de
+mnage. L'autre triangle formait l'atelier proprement dit, et c'est l
+o j'ai vu mon ami Agamemnon chargeant sa palette, qui avait quatre
+pieds de diamtre, devant sa toile, o tait dessin seulement le sujet
+de Patrocle renvoyant Brisis Agamemnon, le roi des rois.
+
+Cet ouvrage n'a jamais t mme bauch. Toutefois Agamemnon le peintre
+tait fort laborieux, contre l'usage de tous les _penseurs_ et
+_primitifs_, ses imitateurs. l'cole de David, il a fait une assez
+grande quantit d'tudes, auxquelles il a imprim un cachet de vrit,
+de grandeur et de beaut qui frappait tout le monde. Depuis ce temps, o
+mon jugement s'est form par la comparaison d'un grand nombre de
+peintures, j'ai eu l'occasion de revoir les productions de ce jeune
+homme, et il est certain qu'elles promettaient un peintre.
+
+Ce fut lorsqu'il se dclara chef de secte et qu'il abandonna l'atelier
+de David, que ses ides, fort exagres dj, s'embrouillrent et le
+conduisirent peu peu un tat d'extase et d'enthousiasme permanent,
+qui tenait, je crois, de la folie. Mais c'est avant cette catastrophe
+qu'il est venu assez souvent chez moi, o nous nous runissions avec
+quelques-uns de ses amis et des miens.
+
+On sait dj le petit nombre de monuments antiques qu'il admettait parmi
+ceux qui pouvaient servir de modles pour appuyer les tudes et former
+le got. Selon lui, afin de couper court aux pernicieuses doctrines et
+d'empcher le faux got de se propager, il aurait fallu ne conserver que
+trois ou quatre statues du muse des antiques d'alors et mettre le feu
+la galerie des tableaux, aprs en avoir t une douzaine de productions,
+tout au plus. Le fond de son systme tait d'observer l'antique et de ne
+travailler que d'aprs nature; mais il ne regardait l'imitation que
+comme un moyen trs-accessoire, et la plus sublime beaut comme le seul
+but vritable de l'art.
+
+Parmi les raisons qui ont pu lui rendre ma socit agrable, malgr
+notre dissentiment d'opinion sur la nature et le but rel des arts dans
+nos socits modernes, j'ai pens que l'tude assez suivie que je
+faisais alors de la langue grecque en tait une assez forte. Ses gots
+littraires taient tout aussi exclusifs que ses doctrines d'artiste. De
+mme que dans l'art antique grec, il n'estimait que les peintures de
+vases, les statues et les bas-reliefs du plus ancien style; en fait
+d'crits, il ne trouvait de mrite vrai, solide, inattaquable, qu' la
+Bible, aux pomes d'Homre et d'Ossian. Il ramenait tout ces trois
+chefs, et n'accordait d'attention d'autres crits qu'autant qu'ils
+participaient plus ou moins de ces trois monuments littraires.
+Agamemnon avait rpar les inconvnients d'une ducation nglige par
+des lectures en gnral bien choisies et faites avec une rare
+pntration d'esprit. Il tait trs-vers dans la connaissance de
+l'Ancien et du Nouveau Testament; il avait lu, outre la traduction des
+pomes d'Homre, celles de tous les crivains grecs du meilleur temps,
+et enfin il savait la traduction franaise d'Ossian presque par coeur.
+J'eus alors l'occasion d'observer combien un petit nombre de livres, lus
+avec amour et intelligence, fcondent heureusement l'esprit. Agamemnon
+m'en donna une preuve frappante par un jugement, fort exagr sans doute
+dans sa forme, mais vrai pour le fond. Aprs avoir parl d'Homre, l'un
+de nos sujets de conversation favoris, le nom de Sophocle fut prononc
+et ses tragdies passes en revue avec le respect d un disciple
+d'Homre, un pote qui avait eu la force de conserver intactes les
+hautes traditions de l'antiquit grecque. Mais lorsque le malheur voulut
+que le nom d'Euripide chappt de ma bouche, ce mot, mon peintre
+Agamemnon se leva et, furieux, il s'cria avec l'accent du mpris:
+_Euripide! Vanloo! Pompadour! Rococo! C'est comme M. de Voltaire!_
+
+Originairement, ses camarades d'atelier, chez David, l'avaient surnomm
+don Quichotte. Ce sobriquet, comme l'on voit, lui convenait assez bien.
+Mais ce qui mrite attention, c'est la satisfaction qu'prouvait
+Agamemnon d'tre compar ce personnage, pour lequel il avait une
+admiration respectueuse et qu'il mettait, quoique une immense
+distance, sur la ligne de ceux qui, comme Jsus-Christ, sont ns pour
+faire de grandes choses et pour tre raills par les hommes. Aussi
+l'ironie, qu'il supportait d'ailleurs d'assez bonne grce, tait-elle le
+dfaut qui lui donnait la plus dfavorable ide du caractre de ceux qui
+s'y laissaient aller.
+
+L'loignement que j'ai toujours eu pour la moquerie m'avait donc mis
+tout fait dans les bonnes grces d'Agamemnon. Je me souviens d'un soir
+d't o nous tions tous deux ensemble chez moi; il avait apport une
+traduction spare de l'Ecclsiaste, livre de la Bible que je n'avais
+pas encore eu l'occasion de connatre. Il me le lut presque en entier
+avec une simplicit la fois tendre et majestueuse, dont le souvenir
+s'est vivement empreint dans ma mmoire. En le remerciant, et de m'avoir
+fait connatre ce bel ouvrage, et de me l'avoir lu d'une manire si
+touchante, je lui demandai si, parmi les livres qu'il voyait prs de
+nous, il y en avait dont il voult connatre quelques beaux
+passages.--Oui, me dit-il aussitt, lis-moi un morceau d'Homre, mais
+en grec!--En grec! Je ne sais si sa barbe et l'trange habit qu'il
+portait me firent illusion, ou si ce fut la rapidit et la franchise
+avec lesquelles il manifesta son dsir, qui m'interdirent toute
+rflexion en ce moment, mais je pris aussitt un volume d'Homre, et je
+lui lus en grec l'admirable description de la tempte, dans le cinquime
+chant de l'_Odysse_, que j'tudiais alors. Je le lui lus comme si
+j'eusse t certain qu'il dt comprendre; et, de son ct, il couta
+avec toute l'attention et la satisfaction apparente de quelqu'un qui
+aurait possd fond l'intelligence de la langue grecque. Lorsque j'eus
+fini, il paraissait mu. Il se leva; et, m'imposant gravement la main
+sur la tte, il me dit d'un ton qui exprimait la fois un remerciement
+et le regret de ne pas me voir plus enthousiaste:--Pauvre enfant!
+merci; mais tu ne connais pas ton bonheur! Je ne savais pas trop o
+j'en tais, et je me demandais intrieurement s'il n'tait pas
+prfrable d'tre mu par le son des syllabes grecques, plutt que de
+comprendre raisonnablement le sens des mots et des phrases de cette
+langue. Toutefois, ni lui ni moi ne jugemes propos de faire de trop
+longs commentaires sur cette bizarre lecture, et la conversation tomba
+bientt sur les posies d'Ossian.
+
+Alors personne ne doutait de leur authenticit. Les uns seulement, comme
+mon ami Agamemnon, les trouvaient sublimes, admirables; les autres les
+jugeaient monotones et parfois ennuyeuses: j'tais de ces derniers.
+Aprs de nombreuses citations qu'il me fit du pome de Fingal, citations
+qui me fournirent l'occasion de donner encore plus de force et de
+justesse mes critiques, Agamemnon, peu sensible aux reproches que je
+faisais ses posies de prdilection, et sans daigner rpondre mes
+critiques, me dit, avec l'autorit et l'enthousiasme grave d'un
+prophte:--Homre est admirable; mais la Gense, Joseph, Job,
+l'Ecclsiaste et l'vangile, sont bien suprieurs aux livres d'Homre,
+voil qui est certain. Mais, je te le dis (ajouta-t-il avec plus
+d'emphase encore), Ossian surpasse tout cela en grandeur! et en voici la
+raison: il est beaucoup plus vrai, coute bien! il est plus _primitif_!
+Comme ces phrases avaient plutt l'air de l'exposition d'un dogme que
+d'une critique littraire, je ne rpondis rien, et je promenai mon
+regard incertain et douteux, comme quelqu'un qui n'est dispos ni
+approuver une opinion qu'il condamne, ni combattre une erreur qu'il
+regarde comme une folie. Ma perplexit accrut encore l'assurance de mon
+ami Agamemnon, qui, envelopp dans son manteau ce moment, caressant sa
+longue barbe et ayant l'air de concentrer toutes ses rflexions sur un
+point pour les rduire en une pense, en une phrase ferme et
+courte:--Homre? Ossian? se demanda-t-il, le soleil? la lune? Voil la
+question. En vrit, je crois que je prfre la lune. C'est plus simple,
+plus grand; c'est plus _primitif_!
+
+Tels taient peu prs les opinions et les discours du grand matre des
+hommes portant la barbe Paris, dans la dernire anne du XVIIIe
+sicle; d'un homme qui, malgr les travers de son esprit, a captiv
+l'estime, l'amiti et quelquefois l'admiration passagre de ceux qui
+l'ont vu et entendu. Quant la plupart de ses imitateurs, qui n'taient
+que des _Grecs_, des _primitifs_ honteux; qui n'mettaient leurs
+opinions que devant ceux qui les partageaient; qui s'attachaient de
+fausses barbes et des tuniques le soir en rentrant chez eux, pour se
+regarder dans une glace; qui s'endormaient auprs des statues antiques,
+en se donnant l'air de rflchir sur l'art, et qui, enfin, parlaient
+tort et travers de la lune et du soleil, nous n'en dirons rien.
+C'tait alors le troupeau des imitateurs niais et serviles; comme chaque
+poque fournit le sien.
+
+Chose bien commune! qu'il est triste mais utile de dire: de tant
+d'efforts d'imagination, de ces conversations bizarres, originales mme,
+qu'en est-il rest? Rien; pas un ouvrage de peinture, pas mme une
+notice historique, une lettre du temps qui prouve que je ne conte pas
+ici une histoire faite plaisir!
+
+Cette secte d'artistes _penseurs_, _primitifs_, a t la partie la plus
+aigu et la plus audacieusement leve de cette espce de cne o la
+socit d'alors tait contenue. C'tait sous le Directoire cependant le
+Consulat. Depuis la fin de la terreur, le got des arts antiques avait
+remplac momentanment les sentiments religieux et toutes les
+distractions sociales et littraires qui avaient occup les facults de
+l'me et de l'esprit avant la rvolution. C'tait comme une
+reprsentation du paganisme que la France se donnait. Toutes les classes
+se confondaient dans les spectacles et au milieu des plaisirs. Dans les
+jardins publics, les femmes, vtues la grecque, allaient faire admirer
+la grce et la beaut de leurs formes. Tous les jeunes gens, depuis les
+plus pauvres jusqu'aux plus riches, exposaient journellement leurs
+membres nus sur les bords de la Seine, et rivalisaient de force et
+d'adresse en nageant. Au bois de Boulogne il y avait, chaque soir d't,
+une partie de barres clbre. Les jours de ftes, on faisait au
+Champ-de-Mars des courses pied, cheval et en chars, le tout la
+grecque. Dans les crmonies publiques, on apercevait des grands prtres
+en faon de Calchas, des canphores comme sur les frises du Parthnon,
+et plus d'une fois j'ai vu brler, dans les grands carrs des
+Champs-lyses, de la poix-rsine au lieu d'encens, devant un temple de
+carton copi d'aprs ceux de Pstum. Alors toutes les classes de la
+socit, confondues, se promenaient, riaient, dansaient ensemble sous
+les auspices de la seule aristocratie vritable que l'on reconnt pour
+le moment en France, la beaut.
+
+ vrai dire, l'histoire de _la barbe_ de mon ami Agamemnon est le rsum
+de celle du temps o il a vcu, car il est mort jeune, et sa fin a
+concid avec celle des saturnales ouvertes par le Directoire.
+
+Agamemnon mort, tous ses cosectaires se couprent la barbe, remirent des
+bas et endossrent de nouveau le vil frac. Bonaparte tait dj l avec
+son chapeau trois cornes et l'pe au ct.
+
+Je ne parlerais pas d'une vingtaine de mauvais petits cervels,
+maladroits imitateurs de la secte d'Agamemnon, s'ils n'eussent pas port
+la barbe. Mais comme ils ne se rasaient point et qu'ils fagotaient leurs
+vtements la grecque ou la Scandinave, ils appartiennent de droit au
+sujet que je traite. Ceux-l donc, bien que passant la plupart de leur
+temps en extase devant les vases trusques, car ils taient peintres
+aussi, s'embrouillaient particulirement l'esprit avec les pomes et la
+mythologie ossianiques. Tout en habitant Paris, ils parlaient sans cesse
+du bruit de la mer sur les rcifs et des forts de Morven. Un soir,
+aprs avoir bu un peu trop de bire, qu'ils prfraient au vin parce que
+c'tait plus ossianique, ils rsolurent, d'un commun accord, de quitter
+la cit des vices, Paris, pour aller vivre dans les forts. Ils partent,
+ayant leur tte le plus extravagant d'entre eux, charg d'une guitare,
+ dfaut de la harpe des bardes. Voil mes gens qui, force de marcher,
+arrivent au bois de Boulogne et se mettent rciter et mme chanter
+la prose de M. Le Tourneur. C'tait en automne: nos inspirs n'avaient
+pas rflchi que la nuit vient vite, et que les soires sont fraches
+cette poque de l'anne. Surpris par l'obscurit et le froid, ils
+s'avisrent, dans un accs d'enthousiasme, de se comporter tout fait
+comme les hros d'Ossian, et, aprs avoir battu le briquet, ils
+voulurent mettre le feu un arbre. Mais peine la flamme
+commenait-elle briller que la gendarmerie, alarme de ce commencement
+d'incendie, vint, sur les lieux, vous _empoigna_ tous les bardes
+parisiens et les conduisit la prfecture de police, d'o on ne les
+lcha qu'aprs les avoir fait raser.
+
+Depuis ce temps, 1802, jusqu' 1825 et 26, except les sapeurs de nos
+rgiments, personne ne s'est promen dans Paris sans avoir fait sa
+barbe. C'est la dernire poque que je viens d'indiquer, lorsque la
+mort de lord Byron en Grce eut dcidment mis la mode chez nous la
+dlivrance de ce malheureux pays, que l'on vit les jeunes Parisiens qui
+s'occupaient des lettres et des arts commencer laisser crotre leurs
+moustaches, se coiffer avec la petite toque orientale et fumer avec
+des pipes turques, en se tenant tout de travers sur leurs siges et sur
+les canaps.
+
+La rvolution que Heyne, Winkelmann et Hamilton avaient faite par leurs
+travaux, en 1772, pour remettre en honneur l'antiquit, l'art antique,
+et opposer une digue au got dprav qui rgnait dans toute l'Europe,
+lord Byron, par ses ouvrages, l'arrta court, en refit une autre, et
+imposa aux hommes de son temps un got tout particulier, _excentrique_,
+comme disent les Anglais, et qui n'est autre chose que les fantaisies
+nergiques et fashionables tout lu fois de l'auteur de _Lara_ et de
+_don Juan_. Depuis 1824, tout ce qui a t fait en prose, en vers et en
+peinture, sur le thtre ou dans les romans, l'aspect donn aux
+appartements, la forme des meubles, tout enfin s'est senti et se sent
+encore de cette volont fantasque, cruellement impartiale et moqueuse,
+qui se plat garrotter le bien et le beau avec le mal et le laid; de
+cette volont qui, du mme effort, apprcie et rabaisse le mrite de
+chaque tre, de chaque objet, de chaque chose; enfin de cette volont
+puissante, il est vrai, mais satanique, qui a imprim aux ouvrages de
+lord Byron leurs beauts sublimes et leurs tristes dfauts. C'est encore
+aujourd'hui le souffle capricieux de cet homme qui fait voguer depuis
+les frles barques jusqu'aux grands navires sur lesquels nos crivains
+et nos artistes se confient l'ocan potique.
+
+L'impulsion donne aux lettres et aux arts par Byron, quoique
+excessivement puissante, n'ayant cependant frapp que de biais, si je
+puis m'exprimer ainsi, ne peut se faire sentir bien longtemps. En effet,
+l'exprience a dj prouv la vrit de ce que j'avance; car, de
+l'imitation des ouvrages de ce pote, o il s'est plu dpeindre les
+rveries de personnages fantastiques dont on ne connat ni le pays, ni
+le nom, ni prcisment les malheurs, on n'a pas tard, en imitant Walter
+Scott (car nous autres Franais nous avons toujours besoin de quelqu'un
+qui nous pousse pour faire du nouveau); on n'a pas tard, dis-je donc,
+se jeter dans les pastiches des ouvrages du moyen ge. On a fait des
+chroniques des XIIe, XIIIe et XIVe sicles; on a contrefait le langage
+de Rabelais, en regrettant beaucoup de ne pouvoir faire revivre celui de
+Joinville et de Villehardouin; et, non content de remettre en lumire
+ces curiosits du style ancien, on a compuls les manuscrits, tudi les
+miniatures qu'ils renferment, pour donner au surcot, l'aumnire et
+aux souliers la poulaine, tout le degr de ralit possible dans les
+reprsentations que l'on en devait faire.
+
+Dans le moyen ge, on portait de la barbe. L'engouement que l'on avait
+eu Paris pour les Grecs modernes avait dj introduit l'usage de la
+moustache. On laissa pousser la _royale_, et au bout de quelque temps on
+se dcida tre compltement barbu.
+
+Or, c'est en tudiant avec un amour dsordonn les peintures des vases
+trusques et la statuaire antique, que mon ami Agamemnon et ses
+imitateurs en sont arrivs s'habiller la grecque et laisser
+crotre leur barbe; de mme, dans les quatre ou cinq annes qui viennent
+de s'couler, tous ceux qui ont recherch curieusement les points de
+centre des ogives, qui se sont passionns pour les costumes du temps de
+Charles VI, qui ont tudi les diablotins symboliques et nigmatiques
+sculpts sur les cathdrales, qui se nourrissent l'esprit de l'_Enfer_
+du Dante et de l'espce de mythologie infernale introduite en Europe par
+le catholicisme et la chevalerie, tous ceux-l donc, apprenant par les
+manuscrits et les peintures qui les ornent que les hommes qui vivaient
+dans les temps o l'on a invent, chant, peint et aim toutes ces
+choses, portaient la barbe, ont laiss pousser la leur, et, autant que
+la mode et les biensances l'ont permis, ils ont mme port et portent
+encore des habits taills et orns comme ceux que l'on portait au moyen
+ge.
+
+Cependant, il faut le dire, les _gothiques_ de 1832 ne sont pas aussi
+sincrement enthousiastes du moyen ge que les antiques de 1799
+l'taient de la Grce du temps d'Homre. Ce n'est pas le costume de
+l'poque d'Alexandre ou mme de Pricls qu'avait t prendre mon
+peintre _primitif_, mais celui d'Agamemnon, de Calchas.
+
+Quelle honte pour les crivains, les peintres, et mme pour un certain
+nombre de fashionables d'aujourd'hui, pris des charmes du moyen ge,
+lorsque, au lieu de les trouver couverts des vlements des XIIe et XIIIe
+sicles, temps hroques de la chevalerie, on les voit adopter l'habit
+(imparfaitement copi encore) de Henri III, et se donner l'air et la
+tournure de crispins sombres et proccups!
+
+Mais cette diffrence peut s'expliquer par un mot: nos maniaques de
+moyen ge ne sont pas si fous qu'ils voudraient l'tre, et, par
+ncessit comme par got, ils portent des gants blancs, frquentent le
+monde et les salons. Mon pauvre ami Agamemnon avait la socit en
+horreur, parce qu'il y rencontrait des fracs et des bonnets dentelles,
+et il s'habillait la grecque pour rgnrer les habitudes, les gots,
+les moeurs mmes de ses contemporains.
+
+ part le degr de bonne foi ou de folie des uns et des autres, et en
+considrant cette manie qui s'est manifeste en Europe depuis la
+information de Luther, de _restaurer_ les moeurs, les croyances, les
+gouvernements, les gots, les arts, et jusqu'aux habillements d'aprs de
+vieux types uss par le temps et les amliorations progressives, on
+s'tonne que ces tentatives, qui en gnral ont eu un si mince succs et
+si peu de bons rsultats, sduisent encore priodiquement toutes les
+jeunes ttes, chaque gnration. Le comique de la chose est de voir
+les fous enthousiastes venus en dernier se moquer trs-justement et
+trs-raisonnablement de ceux qui les ont prcds. Ainsi je me souviens
+d'avoir vu mon ami Agamemnon rire se tenir les cts en entendant le
+rcit du repas o M. Dacier, le traducteur d'Homre sous Louis XIV,
+faillit empoisonner ses amis avec un brouet noir prpar la
+lacdmonienne. Ceux de nos lecteurs qui portent la barbe pointue et des
+gilets pincs, comme on en vit, en 1581, aux noces du duc de Joyeuse, ne
+vont pas manquer de se rcrier sur l'inconcevable folie de mon pauvre
+Agamemnon et de ses cosectaires.--Mais c'est un conte que nous brode l
+l'auteur, diront-ils; comment est-il possible que des hommes qui
+n'taient pas fous lier aient eu l'ide de faire revivre les ides,
+les usages et le costume du paganisme grec, dans un pays chrtien? Ces
+ides taient toutes contraires nos croyances religieuses; les
+pratiques des statuaires grecs et tout le systme _artistique_ de
+l'antiquit, bas sur une mythologie et des ides morales ptrifies
+aujourd'hui comme les statues qui en consacrent le souvenir, ne sont
+plus en harmonie avec nos habitudes religieuses et nationales!--Cela est
+hors de doute, dira un autre qui grand'peine s'est donn l'air ple et
+chevel du chevalier Bertram dans _Robert le Diable_, ces gens-l
+taient fous avec leur Grce antique et leur costume d'Opra. Mais tout
+ce qui se faisait alors dans les arts tait thtral. Rien n'tait
+naturel, parce qu'on allait chercher le principe de tout ce que l'on
+avait faire ou dire, hors de notre religion, hors de notre pays,
+hors de nos moeurs. Nous sommes chrtiens; disons mieux, nous sommes
+catholiques. La vritable civilisation moderne date du moyen ge; elle
+est ne avec les monuments ogives, avec les pomes religieux et
+chevaleresques de la Table ronde et du Dante. Notre imagination
+sympathise avec les gants, les nains, les anges, les fes, les diables,
+les goules et Satan. C'est l qu'il faut retourner pour reprendre la
+vritable route que les crivains et les artistes de la prtendue
+renaissance sous Franois Ier, et du _classicisme_ sous Louis XIV, nous
+ont fait abandonner. Alors nous serons vritablement originaux et
+naturels dans nos productions, et, si nous nous y prenons avec tant soit
+peu d'adresse, nous arriverons tre nafs, soyez-en srs.
+
+Ce qu'il y a de curieux et de trs-amusant, quand on compare les faits
+et les discours des barbus de 1799 avec ceux des barbus de 1832, c'est
+de reconnatre l'analogie qui se trouve dans les plus petits dtails des
+opinions de ces deux sectes. Ainsi l'Homre des uns s'oppose le Dante
+des autres; les premiers voulaient redevenir _primitifs_, les seconds
+prtendent modestement la navet; mon ami Agamemnon n'admettait en
+architecture que les temples de Sicile et de Pstum, que les vases grecs
+comme modles de peinture; les _nafs_ de nos jours tudient
+religieusement la cathdrale de Cologne, les peintures de la premire
+cole allemande et les vignettes des plus anciens manuscrits. Enfin il
+n'est pas jusqu'aux posies septentrionales et vaporeuses de ce pauvre
+Ossian, si compltement oubli de nos jours, dont les _nafs_ de ce
+temps n'aient retrouv l'analogue dans les ballades anglaises et
+cossaises du moyen ge, publies par Percy et mises en oeuvre par Walter
+Scott.
+
+On voit que, sans compter celle de la barbe, toutes ces analogies sont
+frappantes.
+
+Mais revenons la barbe et examinons scrupuleusement l'influence
+qu'elle a pu avoir sur le mrite, les talents et les productions des
+_primitifs_ qui l'ont porte en 1799, afin de prjuger des avantages
+qu'en retireront les _nafs_ barbus de 1832. la premire poque, nous
+voyons que mon ami Agamemnon et ses cosectaires n'ont rien produit,
+n'ont transmis aucun ouvrage qui tmoigne de leur passage en ce monde,
+tandis que les deux Chnier, les Ducis, les Delille, les Parny, les
+David, les Girodet, M. de Chateaubriand, M. L. Lemercier, M. Grard, M.
+Gros, M. Ingres, M. Hersent, et quelques autres qui se sont toujours
+rass, ne laissent pas cependant d'avoir leur mrite et nous ont donn
+des ouvrages qui, bien que pour ne pas tre la mode, ont fait et font
+encore quelque bruit dans le monde.
+
+La barbe, en 1799, a donc t un indice du mrite que l'on voulait
+avoir, du gnie dont on se croyait dou, mais point du tout d'un talent
+acquis et rel que l'on possdt.
+
+Or, j'observe que, de nos jours, outre les vivants dj nomms
+ci-dessus, MM. de La Mennais, de Lamartine, Casimir Delavigne, Victor
+Hugo, P. Mrime, Sainte-Beuve, Alfred de Vigny, Robert, Schnetz, P.
+Delaroche, H. Vernet, Champmartin, E. Delacroix, les frres Johannot, et
+quelques autres, se rasent.
+
+Porter la barbe longue quand tout le monde se rase n'est donc pas, comme
+quelques personnes le croient aujourd'hui, un moyen infaillible de
+devenir naf, original; d'avoir un talent vrai, fort ou potique, et de
+donner une direction nouvelle et heureuse aux lettres et aux arts: cela
+indique tout simplement que l'on dsire avoir ces qualits, ce mrite,
+et assez souvent que l'on croit les possder.
+
+Dans tous les pays et chez tous les peuples, la barbe porte par des
+hommes isols au milieu d'une population imberbe a toujours t la
+preuve non quivoque d'une prtention de leur part restaurer,
+rgnrer quelques vieux usages ou des gots anciens que le temps avait
+uss. Depuis qu'Octavien-Auguste avait pris pour lui et donn la haute
+socit de Rome l'habitude de se raser chaque jour, tous les marchands
+de philosophie, tous les gens qui colportaient de la rhtorique et des
+vers dans cette ville, ainsi que ces petits rpublicains entts et
+hargneux qui, sous les empereurs, parodirent Caton l'ancien et Rgulus,
+se teignaient la ligure de cumin, afin d'tre bien jaunes, et portaient
+le bton, la barbe et des poignards, pour avoir l'air d'tre plus
+vertueux et meilleurs citoyens que les autres.
+
+Les folies des hommes changent de forme; au fond ce sont toujours les
+mmes.
+
+E. J. DELCLUZE.
+
+
+
+
+LES BARBUS,
+
+par Ch. NODIER.
+
+
+Je ne veux pas en vrit vous reparler aujourd'hui du _Livre des
+Cent-un_, dont nous vous parlons souvent, parce que les gens qui le font
+sont presque tous de nos amis. J'attendrai un autre volume. Je ne veux
+pas mme vous parler en particulier du chapitre de M. Delcluze, parce
+que nous avons dj dit qu'il tait extrmement joli. Je veux vous
+parler des _Barbus d'autrefois_, dont il est question dans le chapitre
+de M. Delcluze, et j'ai un certain intrt la chose, pour avoir t
+de ma personne un des Barbus d'autrefois, avantage de _doyennet_ que
+j'changerais volontiers contre un brevet de _Bousingot_ la moustache
+vierge. Vous me direz peut-tre l-dessus que _Bousingot_ et _Doyennet_
+ne sont pas dans le dictionnaire de M. Boiste, o se trouvent tant de
+mots franais et tant de mots qui ne demandent qu' l'tre; vous pouvez
+vous tenir bien tranquille sur cette petite difficult, je vous donne ma
+parole d'honneur qu'ils y seront demain.
+
+Il y a vingt-cinq ans, au moins, que je ptillais d'crire sur les
+_Barbus d'autrefois_. C'tait la fois une pense si dlicieuse et si
+imposante dans ma vie! Je ne sais quoi de plus qu'une pense, un rve,
+un pome, un enchantement! Souvent je me demandais si j'avais vu cela en
+effet, et si le souvenir qui m'en tait rest n'appartenait pas tout
+bonnement aux hallucinations du sommeil. Voil M. Delcluze qui m'a
+dtromp, grce au _Livre des Cent-un_, car il ne l'aurait jamais crit
+ailleurs; il avait peur aussi de son sommeil, de son hallucination; il
+reculait, homme grave, devant ses impressions de jeune homme; il
+s'imaginait qu'on ne le croirait pas, et sa belle petite composition se
+ressent de cette innocente pudeur du sage. On sait que je n'ai pas les
+mmes motifs de rticence, moi qui me fie mes crits par une puissance
+de crdibilit intime qui est le rsultat trs-naf de ma sensation. Ce
+n'est pas ma faute, c'est celle d'un organe ou d'un instrument, celle
+des lunettes travers lesquelles on voit la vie vingt ans, avec ce
+drle de regard d'un enfant tte folle qui prend toutes ses illusions
+pour des ralits. Convenez que c'est bien dommage qu'il n'en soit pas
+ainsi, vous qui croyez qu'il n'en est pas ainsi; et cependant, c'est
+vrai comme autre chose, entre nous, vrai comme ce que l'on appelle la
+vrit! La preuve, c'est que M. Delcluze est venu et que me voil
+parti.
+
+Il vous a trs-lgamment racont cette socit barbue d'hommes de gnie
+qui ne savaient pas leur porte, ou qui se souciaient peu d'y atteindre;
+de coeurs vite lasss, d'mes soudaines et impatientes qui avaient
+travers brusquement l'art et la posie pour se rfugier dans la
+mditation; il vous a parl de ces pythagoriciens costumes de thtre,
+que David appelait ses _Grecs_, et qu'il repoussa sans faon, quand
+Napolon, effray de l'habit de Plopidas et de Philopoemen, craignit
+d'en retrouver l'inflexible caractre dans l'atelier d'un peintre ou la
+mansarde d'un publiciste. La mort, qui l'a toujours servi souhait,
+mme quand elle l'a frapp dans la gloire de sa solitude, le dbarrassa
+en peu de temps de cette inquitude frivole. L'me de ces gens-ci
+dvorait promptement son enveloppe. La consomption ou le suicide en
+faisait raison avant l'ge de vingt-cinq ans. Ainsi s'vanouirent dans
+leur fleur les individualits les plus fortes et les plus tendres qui
+aient jamais honor la race de l'homme; et ce que je dis l, je n'aurais
+pas os le dire avant M. Delcluze, quoiqu'il reste, grce au ciel, cent
+tmoins dignes de foi l'appui de son tmoignage.
+
+Les sages se dsintressrent peu peu d'un sentiment qui pouvait
+n'tre qu'une aberration: tout le monde le disait. Les faibles
+s'accoutumrent vivre autrement qu'ils n'avaient vcu. Certains
+consentirent rejeter tout ce pass d'amour et de posie dans les
+trsors striles de la mmoire. Je suis des faibles et je me souviens.
+
+M. Delcluze, qui se formait alors de belles et savantes tudes, et
+qui avait dj pour nous ce relief social que donnent une instruction
+acquise et une position prpare, ne nous connaissait que par des
+superficies, et je lui sais gr de n'avoir pas jug dsavantageusement
+une association d'hommes et de femmes dont la vie extrieure ne se
+distinguait que par la bizarrerie des vtements. Cependant il s'agissait
+trs-peu pour les _penseurs_ ou _primitifs_ de M. Delcluze de se
+montrer sous le manteau d'Agamemnon ou sous le bonnet phrygien de Pris,
+sous les voiles d'Andromaque veuve ou de Cassandre prtresse. D'autres
+penses dominaient cette pense, et l'Agamemnon dont il est question
+dans le _Livre des Cent-un_ l'exprimait avec une haute puissance quand
+Napolon, devenu son tour roi des rois comme Agamemnon, le fit appeler
+pour donner des leons de dessin aux filles de son frre, le comte de
+Survilliers, ou Napolon III. Dieu me pardonne; je me brouille toujours
+avec les noms!
+
+Pourquoi, lui dit le futur Empereur (il s'en fallait de deux ou trois
+mois), pourquoi avez-vous adopt une forme d'habillement qui vous spare
+du monde?
+
+--Pour me sparer du monde, rpondit le peintre.
+
+Et le consul lui tendit cette main de fer qui ne se fermait que sur une
+pe. Il s'y connaissait.
+
+Les _penseurs_ ou _primitifs_ ne s'taient pas donn de nom. Ils
+n'avaient pas, comme toutes les thories d'aujourd'hui, une raison de
+commerce comptable et spculative. Ils taient pour cela trop au-dessus
+des combinaisons de l'orgueil et de l'intrt; mais ils reconnaissaient
+des principes fixes qu'il n'est pas inutile de rappeler pour expliquer
+le nom qu'ils acceptrent quand ils devinrent quelque chose, une
+agrgation, une secte, une espce de parti; je ne rpugne pas aux
+qualifications. Une telle socit ne s'lve que dans une vieille
+socit qui sent le besoin de se renouveler.
+
+Leur thosophie se rduisait peu de chose, un sentiment immense,
+mais vague, du gnie de la cration, un dsir ardent, mais douteux, de
+l'immortalit. Leur morale tait plus positive. Dans les caractres
+mdiocres, elle n'tait qu'austre et judaque; dans les caractres
+puissants, elle tait proslytique et passionne. C'est le propre des
+belles mes qui cherchent se faire une foi de leurs affections. Il y
+avait en eux du gymnosophiste, de l'essnien, du morave et du quaker;
+mais ce n'tait rien de tout cela; ce n'tait peut-tre pas mieux,
+c'tait plus. C'tait ce qui n'a jamais t deux fois et qui ne sera
+peut-tre jamais.
+
+Le sentiment gnral qui leur tenait lieu d'abord de religion (il faut
+le dire et surtout il faut le comprendre, car il n'y avait pas alors de
+religion dans le pays), c'tait au commencement l'amour, le fanatisme de
+l'art. force de le perfectionner, de l'purer au foyer de leur me,
+ils taient arrivs la nature modle, la nature grande et sublime,
+et l'art ne leur offrit plus, cette seconde poque d'une institution
+fortuite qui se crait sans se connatre et sans se nommer, qu'un objet
+de comparaison et qu'une ressource de mtier. La nature elle-mme se
+rapetissa enfin devant leur pense, parce que la sphre de leurs ides
+s'tait largie. Ils conurent qu'il y avait quelque chose de
+merveilleux et d'incomprhensible derrire le dernier voile d'Isis, et
+ils se retirrent du monde, car ils devinrent fous, c'est le mot, comme
+les thrapeutes et les saints, fous comme Pythagore et Platon.
+
+Ils continurent cependant frquenter les ateliers, visiter les
+muses, mais ils ne produisirent plus. Leurs costumes, leurs moeurs, leur
+svrit, dirai-je la solennit qui leur tait naturelle et qui tait
+l'expression sans effort d'une habitude infatigable de contemplation,
+d'une vie intrieure toute spiritualisme, imposrent l'cole entire
+(je ne crois pas exagrer ce sentiment) une sorte de piti respectueuse.
+Aucune dnomination satirique ne vint fltrir leurs illusions d'enfants
+ou leurs superstitions de portes, et on sait si l'atelier en est avare.
+On appela les jeunes hommes les _mditateurs_ et les jeunes femmes les
+_dormeuses_, parce que la mditation mme a sa pudeur dans les femmes et
+qu'elles n'assistaient aux leons parles que la tte appuye sur leurs
+mains. Un jour ils se retirrent tous pour se distribuer par groupes
+dans deux ou trois solitudes philosophiques, mais les gazettes n'en ont
+rien dit.
+
+Au-dessus de cette socit, puisqu'on effet c'en tait une, au-dessus de
+cette lite ardente et potique d'une gnration, s'levait sans
+lection, sans titre, sans privilges, sans l'avoir voulu et sans le
+savoir, l'Agamemnon de M. Delcluze. Nous ne l'appelions pas Agamemnon
+cependant. La modestie svre, la modestie des hommes suprieurs aurait
+repouss tous les noms qui pouvaient impliquer une comparaison
+flatteuse; sa religiosit instinctive s'tait souleve contre les
+premiers qui lui dcernrent celui de Jsus-Christ, dont il rappelait
+l'idal divin par la gravit de sa vie comme par son costume et par sa
+beaut. Entre nous il n'tait connu que sous le nom de Maurice, et le
+nom de Maurice, tout tranger qu'il soit au reste des hommes, a encore
+un culte dans le coeur de tous ceux de ses contemporains qui ont eu le
+bonheur d'approcher de lui et le bonheur plus prcieux d'en tre aims.
+
+Si l'on pouvait retrouver quelque part les innocentes pages, toutes
+boursoufles de mauvaises phrases et de mauvais got que je dposais sur
+son tombeau il y a trente, ans et dont le pilon a fait justice[77], on
+verrait du moins que je n'ai pas attendu vieillir au milieu des sectes
+nouvelles pour reconnatre l'homme que la Divinit avait marque d'un
+vritable sceau d'apostolat. Je dsignais alors Maurice comme _le plus
+beau type de l'organisation humaine_, et il me semble que je ne disais
+rien de trop. L'ge, qui a dessill mes yeux sur tant de choses et de
+rputations, me l'a encore agrandi. L'obscurit mme dans laquelle il a
+vcu tait une consquence ncessaire de sa supriorit. Maurice Quay,
+dont rien ne m'empche de prononcer le nom tout entier, tait plac trop
+haut pour s'accommoder aux penses et la marche du vulgaire, pour
+prendre intrt ses passions et pour avoir foi dans ses
+perfectionnements. Il l'avait pris en ddain vingt ans; il n'en a
+compt que vingt-quatre et je me suis demand souvent ce qu'il aurait pu
+faire au del, dans l'ge de la maturit, au milieu du train
+irrsistible des choses. Je suis encore me rpondre. Essai progressif
+mais impuissant d'une cration qui cherche le mieux, il tait arm avant
+le jour de sa mission, et il est mort de mort, sans tenter de
+l'accomplir. Son dernier regard sur le monde a d tre empreint d'une
+drision bien amre.
+
+Pour se faire une ide complte de cette destination inacheve d'une me
+qui a cependant influ sur nous tous, et qui prolonge un reflet rel,
+quoique inaperu travers notre littrature et nos arts, il faudrait me
+suivre dans des dveloppements dont ces lignes ne sont que la prface
+imparfaite, et qui ne peuvent trouver place que dans un cadre plus
+large. Il faudrait avoir vu Maurice, non tel que l'a vu M. Delcluze
+trois ans trop tt, et qui ne se rappelle de lui que le galbe maigre et
+ple d'un bel adolescent malade. Il faudrait l'avoir entendu parler
+posie, philosophie, et cette science toute nouvelle alors sur laquelle
+se fondait dans son esprance la rgnration de l'humanit, quand il
+enchantait nos oreilles de tant de prestiges d'loquence et d'harmonie,
+sous les jolis cerisiers en fleur de nos terrasses de Chaillot. tranges
+facilits dont les souvenirs peuvent s'amasser sur une seule mmoire
+d'homme! C'est l qu'on a trac depuis l'emplacement des palais d'un
+empereur enfant, pauvre crature royale que la nature a brise ainsi
+qu'un insecte phmre, comme pour prouver par un exemple de plus qu'il
+n'y a que vanit dans les plus hautes gloires et dans les plus hautes
+ambitions! Qui dirait, au milieu de ces dbris, que c'est l que le
+genre humain aurait pu trouver un jour son lgislateur? Qui dirait que
+c'est l que le genre humain attendait son matre? Vous rencontrerez
+cependant, sans aller bien loin de chez vous, des gens hardiment
+sincres qui croient tre quelque chose.
+
+On attache beaucoup d'importance aujourd'hui, dans une secte
+quasi-religieuse, dont nous avons vu les progrs et dont nous pourrions
+bien voir la chute, ces avantages extrieurs que Montaigne appelle la
+recommandation corporelle; et c'est le propre de toutes les socits
+qui se matrialisent. C'est seulement pour satisfaire ce genre de
+curiosit, plus naturel et plus dvelopp chez les femmes, qu'il
+convient d'ajouter ici que Maurice Quay tait le plus beau des hommes.
+La nature avait voulu qu'il ft aussi imposant par ses formes sensibles
+que par son gnie, et comme elle n'arrive ce point de perfectionnement
+qu'en expiant son chef-d'oeuvre par de grandes compensations, elle ne fit
+que le montrer. Il disparut avant d'avoir atteint les annes viriles o
+la jeunesse commence promettre l'ge mr, et l'difice dont il tait
+la pierre angulaire s'croula sur lui, la socit des _mditateurs_
+descendit inconnue dans le tombeau de Maurice inconnu.
+
+On me demandera maintenant si la socit des _mditateurs_ avait un but
+rationnel, une institution fixe, un systme, si elle se proposait un
+avenir. Quelle agrgation nergiquement vitale d'tres bien organiss
+s'est compose sur la terre sans marcher quelque chose? Ce n'est pas
+ici le lieu de pntrer dans ce mystre de palingnsie o l'on voit que
+le sentiment et l'imagination prirent plus de part que le jugement et
+l'exprience. La seule manire de considrer ce peuple de soixante
+enfants, unis par les liens d'amour et de posie, par l'enthousiasme du
+beau et du bon, de la gloire et de la vertu, c'est d'y chercher le
+modle d'une civilisation presque fantastique o les moeurs de l'ge
+d'or, enrichis par toutes les perceptions du gnie, brillaient d'un
+mlange inexprimable d'innocence et de grandeur, tant s'taient
+facilement confondues en elle la navet du coeur et la perfection de
+l'esprit. Cet exemple, unique la vrit, des nouvelles combinaisons
+sociales que l'homme peut essuyer d'appliquer sa malheureuse espce,
+ne m'a pas rendu fort indulgent pour celles qui les ont suivies, et je
+craindrais qu'on ne vit dans le pome de cette tribu d'anges, o ma
+jeunesse a pass des jours si doux, une satire indirecte de nos essais
+philosophiques et de nos fires utopies. Ce dessein est loin de ma
+pense, et mes facults altres par l'ge ne me permettraient pas
+d'ailleurs de fournir une carrire o j'ai plus d'une raison de
+m'arrter au premier pas. Les couleurs de ce temps-l, vivent encore
+blouissantes devant le prisme de ma mmoire, mais j'prouve depuis
+longtemps qu'elles plissent sous le pinceau et qu'elles meurent sur la
+toile. L'image reste dans l'optique, mais la lumire n'y est plus.
+
+Croirait-on enfin ce qui me reste dire? Et croit-on, hlas! ce que
+j'ai dit?
+
+ Ch. NODIER.
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+[1: Poser le modle, expression consacre dans les coles de peinture.
+Dans celle de David, on posait le modle deux fois par semaine, ou
+plutt par dcade, cette poque. Pendant les six premiers jours on
+posait un modle nu; les trois derniers, un modle pour la tte
+seulement, et l'atelier tait ferm le dcadi. Pour viter les querelles
+au sujet du choix des places, on mettait dans un chapeau autant de
+numros qu'il y avait d'lves prsents, et chacun d'eux choisissait une
+place au tour que le sort lui avait assign.]
+
+[2: cette poque, l'usage de la poudre friser tait encore fort
+rpandu, et la boutique, les meubles et les habits des perruquiers
+taient couverts et imprgns de poudre blanche pour la toilette.]
+
+[3: Ces expressions: _Pompadour_, _rococo_, peu prs admises
+aujourd'hui dans la conversation, pour dsigner le got la mode
+pendant le rgne de Louis XV, ont t employes pour la premire fois
+par Maurice Qua en 1796-1797. Alors ces locutions (on pourrait dire cet
+argot) n'taient usites et comprises que dans les ateliers de
+peinture.]
+
+[4: Augustin D..., tourment tout la fois par des chagrins domestiques
+trs-rels et des inquitudes imaginaires causes par la lecture
+constante du roman de _Werther_, se prcipita du haut des tours de
+Notre-Dame en 1804 ou 1805.]
+
+[5: Le jeune Vermay, dont il a dj t question, avait tant fait
+d'espigleries et de tapage, que David l'avait chass de son cole. Il
+l'y reut de nouveau par l'intervention d'tienne en faveur de son jeune
+camarade.]
+
+[6: Boucher (Franois), n Paris en 1704, mort en 1768, tait un
+peintre de talent, dont le got fut perverti par celui qui rgnait de
+son temps. Jamais les doctrines de l'art n'ont t plus fausses que
+pendant la vogue dont jouit Boucher pendant sa longue existence.]
+
+[7: Doyen (Franois), n Paris en 1726, mort Saint-Ptersbourg en
+1806. lve de Carle Vanloo, il fut membre de l'Acadmie et professeur,
+puis professeur de peinture Saint-Ptersbourg sous le rgne de
+l'impratrice Catherine, qui l'appela en Russie, et sous celui de Paul
+Ier, qui fut toujours favorable cet artiste. L'ouvrage le plus connu
+et le plus important de Doyen est le _Miracle des Ardents_, qui fait
+pendant celui de _Saint Paul_, de Vien, dans l'glise de Saint-Roch
+Paris.]
+
+[8: Mose Valentin, de Coulommiers prs Paris, n en 1600, mort en 1630,
+lve de Caravage, contemporain de Ribera dit _l'Espagnolet_, et de
+Nicolas Poussin, dont il fut mme l'ami.]
+
+[9: Pompeo Battoni, n Lucques en 1708, mort en 1789. En mourant, il
+lgua sa palette et ses pinceaux David.]
+
+[10: David a fait, en 1784, une rptition en petit du _Blisaire_. Elle
+est la galerie du Louvre.]
+
+[11: Pierre, peintre d'histoire, n Paris en 1715, mort en 1789.]
+
+[12: Il existe une mauvaise gravure du temps avec ce titre Coup d'oeil
+exact de l'arrangement des peintures au Salon du Louvre, en 1785. On y
+voit figurer le _Serment des Horaces_, au-dessous duquel est le portrait
+en pied de la reine Marie-Antoinette avec le dauphin, mort en 1787, et
+son frre, peints par Mme Lebrun.]
+
+[13: M. A. Coupin de la Couperie, auteur d'un _Essai sur David_,
+consult par celui qui crit ce livre.]
+
+[14: J.-B. Debret, lve de David, parmi plusieurs croquis de son
+matre, qu'il a fait graver, a reproduit l'tude des trois femmes nues,
+dessines d'aprs nature. Ce groupe est bien plus vrai et plus naturel
+que celui du tableau.]
+
+[15: _OEuvres de Salomon Gessner_, traduits (_sic_) de l'allemand
+Zurich, chez l'auteur, 1777, 2 vol. in-4.]
+
+[16: Mengs est n en 1728 et mort en 1779. Tous ses ouvrages capitaux,
+en peinture et en critique, taient faits et crits avant l'arrive de
+David Rome.]
+
+[17: Canova, n Possagno (tats vnitiens), en 1757, mort en 1822
+Venise.]
+
+[18: On peut consulter ce sujet le _Catalogue d'estampes d'aprs
+l'antique_, qui se trouve dans le premier volume du _Trait complet de
+peinture_ de Paillot de Montabert.]
+
+[19: David a fait la mme poque quelques portraits: ceux de Bailly,
+de Grgoire, de Prieur de la Marne, de Bazire, tudes prparatoires pour
+l'excution du _Serment du Jeu de Paume_.]
+
+[20: Voici la liste des portraits et de quelques ouvrages qu'il excuta
+ cette poque. Les portraits de M. et Mme Lavoisier, de M. Thlusson de
+Sorcy, de Mme de Sorcy, de la marquise d'Orvilliers, de la comtesse de
+Brehan, de M. et Mme Vassal, de M. Lecouteulx, de M. Hocquart; puis une
+_Vestale couronne de fleurs_, une rptition de _Pris et Hlne_, et
+une _Psych abandonne par l'Amour_, non termine.]
+
+[21: Ce tableau au trait est maintenant dans le muse des dessins, au
+Louvre.]
+
+[22: J. B. Topino Le Brun, n Marseille vers 1759, lve de David,
+embrassa avec ardeur, comme on le voit, les ides rvolutionnaires de
+1793, et ne cessa pas de tremper dans toutes les conspirations
+rpublicaines. Sous le Directoire, il suivit en Suisse Bassal, envoy
+secret en ce pays. L, tout en s'occupant de son art, Topino prit un
+got trs-vif pour les intrigues politiques. Bien qu'il ft encore en
+Suisse, on le dsigna comme l'un des agents prsents l'attaque du camp
+de Grenelle Paris, en prairial an IV. Dj il avait t compris dans
+les mandats dcerns contre les complices de Babeuf. Rentr en France en
+1797, il reprit ses pinceaux et acheva le tableau de la _Mort de Caus
+Gracchus_, expos au Louvre l'anne suivante. Aprs cet ouvrage, qui
+obtint quelque succs, il entreprit _le Sige de Lacdmone_, tableau de
+cinquante pieds de large sur dix de haut, mais qu'il n'eut pas le temps
+d'achever. En 1799 il figura parmi les jacobins du Mange, et enfin,
+aprs l'installation du gouvernement consulaire, il continua d'tre
+regard comme l'un des chefs de ce parti. Impliqu dans l'affaire de
+Cerachi, Arna et autres, il fut condamn mort et excut ainsi qu'eux
+en place de Grve, le 11 janvier 1801.]
+
+[23: La tte a t peinte par David, mais le torse, qui est nu en
+partie, est de la main de son lve Grard, ainsi qu'une bonne partie
+des accessoires, il n'en est pas ainsi du portrait de Marat, dont il
+sera question plus loin; ce dernier est en entier du matre.]
+
+[24: Voy. 17 germinal an II, n 198 du _Moniteur_.]
+
+[25: Voy. ces dates au _Moniteur_.]
+
+[26: Aprs la mort de Marat, David fit mouler son masque pour
+l'excution de son tableau. C'est ce masque qui a t surmoul en pltre
+et vendu avec celui de Robespierre et de quelques autres. En 1835, la
+police finit par dfendre qu'ils fussent exposs publiquement.]
+
+[27: L'glise Notre-Dame.]
+
+[28: Aprs le 10 aot 1792, et lorsque la monarchie fut renverse, tous
+les tableaux, statues, bronzes et objets prcieux qui ornaient
+Versailles et les Tuileries, furent transports dans la grande galerie
+du Louvre. Telle est l'origine du Muse qui existe aujourd'hui.]
+
+[29: D'aprs ce dcret, le Conservatoire du Muse national fut compos,
+pour la _peinture_, de quatre membres: Fragonard, Bonvoisin, Lesueur et
+Picault; pour la _sculpture_, de Dardet et Pasquier; pour
+l'_architecture_, de David Leroy et Launoy; pour les _antiquits_, de
+Wicar et Varon, chacun desquels il fut allou un traitement de 2400
+livres et le logement.]
+
+[30: Le 29 prairial an II; ce jour, cinquante-quatre personnes ont t
+conduites la mort, entre autres: L'Admiral, la fille Regnault, Virat
+de Sombreuil, Mme Saint-Amaranthe, etc.]
+
+[31: Voici quelles taient en ce moment les prisons tablies dans Paris;
+la Conciergerie, la Force, Sainte-Plagie, les Carmes, le Plessis, le
+Luxembourg, les Madelonnettes, l'Abbaye, Saint-Lazare, Port-Libre dit la
+Bourbe, et dans les deux jours qui suivirent celui o ce discours fut
+prononc, les 4 et 5 thermidor, il y eut soixante-dix personnes
+condamnes mort et excutes la place de la barrire du Trne.]
+
+[32: Tous les discours prononcs par David taient revus et quelquefois
+mme composs par ses confrres de la Convention. Il consultait souvent
+Chnier (M.-J.) ce sujet et l'on dit que son lve Gautherot
+l'assistait dans ce travail. La vrit est qu'il n'tait pas en tat
+d'crire les discours tels qu'ils sont cits au _Moniteur_.]
+
+[33: D'o il suit que si l'on ajoute aux quatre cent quarante huit
+personnes condamnes du 29 prairial jusqu'au 9 thermidor, les
+quatre-vingt deux qui furent mises mort en deux jours aprs la chute
+de Robespierre, on a pour quarante deux jours cinq cent trente
+condamns. Voy. plus haut, note 28.]
+
+[34: 20 prairial an II.]
+
+[35: Les premiers lments distincts de la science de la gologie ont
+t donns dans le XVIe sicle, par Bernard Palissy, le fameux
+mailleur.]
+
+[36: Elle tait tante de Mlle Delphine Gay, depuis Mme mile Girardin.]
+
+[37: L'_Abel tu_, de Fabre, lve de David; _le Triomphe de
+Paul-mile_, ouvrage que Carle Vernet, pre d'Horace, fit pour son
+morceau de rception l'Acadmie en 1787.]
+
+[38: P.-J. Garat, n Ustaritz vers 1768, mort en 1823, fut le plus
+habile chanteur franais de la fin du XVIIIe sicle.]
+
+[39: Quoique cette tte ne puisse passer pour un portrait d'une exacte
+ressemblance, il rappelle cependant les traits et l'expression (beaucoup
+plus forte) de Mme de Bellegarde. Les grands cheveux noirs du
+personnage, du tableau ont t peints d'aprs les siens.]
+
+[40: Cet article ray portait: Que Sa Majest l'Empereur reconnat la
+rpublique franaise; que la rpublique est comme le soleil sur
+l'horizon; et que bien aveugles sont ceux que son clat n'a pas encore
+frapps!]
+
+[41: Cette tte bauche a t faite sur une toile de sept pieds de haut
+sur neuf de large, et l'ensemble du personnage n'a jamais t que
+dessin au crayon blanc. L'intention du peintre tait de reprsenter le
+gnral tenant le trait de paix avec l'Empereur, et, quelque distance
+de lui, son cheval et des personnes de sa suite. David n'a jamais touch
+depuis cette tte bauche, fort ressemblante, admirablement peinte et
+pleine de vie. Elle appartient aujourd'hui M. le duc de Bassano, qui
+l'a achete la vente qui eut lieu aprs la mort de David, et qui l'a
+fait lithographier.]
+
+[42: Cette question fut propose quelque temps aprs, en l'an VIII,
+1799, par l'Institut national de France, et rsolue par un ouvrage
+couronn, intitul: _Recherches sur l'art statuaire, considr chez les
+anciens et chez les modernes_, par meric David. Ce livre eut une grande
+vogue en ce temps.]
+
+[43: On publia alors les antiquits de Pstum, ce qui a fait construire
+dans le quartier Feydeau cette lourde et triste rue _des Colonnes_, dont
+une partie subsiste encore, puis la place du Caire et quelques maisons
+particulires dans le style gyptien.]
+
+[44: Pierre Narcisse Gurin, n Paris en 1774, mort dans la mme ville
+en juillet 1834. Ses principaux ouvrages sont: _Marcus Sextus_,
+_Phdre_, _Orphe_, _les Rvolts du Caire_, _Andromaque_, _Didon_, etc.
+Ses principaux lves sont Gricault, MM. P. Delaroche, Delacroix.
+Scheffer.]
+
+[45: Les tableaux de _Marat_, de _Lepelletier_, de _Barra_ et les
+commencements du _Serment du Jeu de Paume_ n'ont point t pays
+David.]
+
+[46: Pausanias, _Attique_, chap. XV.]
+
+[47: tienne conserve ce dessin, qui porte deux pieds et demi de large
+sur deux pieds de haut.]
+
+[48: Napolon fit mettre l'glise de Cluny, prs de la Sorbonne, la
+disposition de son premier peintre, pour y achever le tableau du
+_Couronnement_.]
+
+[49: Drouais (Jean-Germain), n Paris, le 25 dcembre 1763, mort
+Rome, l'ge de vingt-cinq ans, le 15 fvrier 1788.]
+
+[50: Victor Alfieri, n Asti en 1749, mort Florence en 1803.]
+
+[51: Voir le _Journal des Dbats_ du 9 aot 1824.]
+
+[52: Anne-Louis Girodet de Roussy, dit de Triozon, n Montargis, le 5
+janvier 1767, mort Paris, en 1824.]
+
+[53: L'Hippocrate tait destin M. Triozon, qui en a fait don
+l'cole de mdecine.]
+
+[54: Alors directeur de l'Acadmie de France Rome.]
+
+[55: M. Coupin de la Couperie, diteur des oeuvres posthumes de Girodet,
+2 vol. in-8.--Paris, Jules Renouard, 1829.]
+
+[56: Ce portrait a t donn au Muse du Louvre par M. Isabey pre. Il
+fait partie des ouvrages d'lite placs dans la salle des
+Sept-Chemines.]
+
+[57: Ce portrait, achet par M. C. Lenormand, neveu de Mme Rcamier,
+fait partie aujourd'hui du muse du Louvre, cole franaise.]
+
+[58: Quatorze ans avant que Gros se fit ces reproches, M. Guizot, dans
+une brochure qu'il publia en 1810, sur l'tat des arts, disait
+(prophtiquement) propos de ce peintre: Il n'a ni froideur, ni
+roideur, ni appareil thtral; peut-tre mme son genre est-il celui qui
+convient le mieux aux sujets nationaux; ses dfauts sont ceux de son
+cole, et son cole n'aura pas son gnie; accoutume ne chercher que
+la vrit, sans y joindre la beaut comme condition ncessaire, _elle
+tombera facilement dans une exagration hideuse_, car elle n'en sera
+point prserve par l'habitude de vouloir des formes nobles et
+rgulires; elle s'appuiera sur des exemples tirs des ouvrages de son
+matre.]
+
+[59: Le couvent des Capucins et son jardin occupaient toute la longueur
+de la rue de la Paix, depuis la rue des Petits-Champs jusqu'aux
+boulevards. Outre une grande quantit d'artistes qui y logeaient alors,
+il y avait de petits spectacles, et entre autres le cirque de Franconi,
+dans le jardin.]
+
+[60: A. B. Regnault, n en 1754, mort le 12 octobre 1829.]
+
+[61: F.-A. Vincent, n Paris en 1746, mort en 1816.]
+
+[62: Pierre Gurin, n Paris en 1774, mort Rome, directeur de
+l'Acadmie de France, en 1833.]
+
+[63: Voil quarante-trois ans que le _Couronnement_ a t termin et
+qu'il a subi l'preuve des critiques plus ou moins justes de plusieurs
+gnrations, et les nombreuses beauts de dtail qu'il renferme sont
+devenues de plus en plus clatantes. Plac aujourd'hui dans les galeries
+historiques de Versailles, fondes par Louis-Philippe, cet ouvrage, dont
+la composition est si simple quoique si solennelle, dont le dessin est
+si vrai et si pur, a pris avec le temps un aspect et un coloris dont
+l'harmonie est saisissante. tienne, qui l'a vu peindre, peut affirmer,
+avec tous les hommes de son ge, que ce tableau, auquel tout le monde
+rend justice maintenant, a pris, avec les annes, une solidit de ton et
+une harmonie, mme dans les parties qui ont le plus justement excit la
+critique il y a quarante ans, qui achvent de donner cette composition
+toutes les qualits d'un chef-d'oeuvre.]
+
+[64: David eut quatre enfants, deux fils et deux filles. Jules, l'an,
+qui vient de mourir en 1854, remplit les fonctions de consul sous le
+gouvernement imprial; il s'tait adonn l'tude de la langue grecque,
+dont il a laiss un dictionnaire. Eugne, le cadet, prit le parti des
+armes vers 1808, fut nomm chef d'escadron de cuirassiers en 1815, et
+mourut vers 1826. Les deux filles taient jumelles; elles ont pous,
+l'une le gnral Meunier, l'autre le gnral Jannin.]
+
+[65: N en 1747 Chlons-sur-Sane, mort Paris en 1825.]
+
+[66: Ces costumes rpublicains civils, militaires et pour les magistrats
+ont en effet t gravs par Denon.]
+
+[67: Voici les noms des principaux artistes qui ont expos au Louvre
+cette anne: _peintres_, David, Girodet, Grard, Gros, Gurin, Prudhon,
+Carle Vernet, Granet, Valenciennes, Chauvin, MM. Hersent et le comte
+Turpin de Criss. _Sculpteurs_: Chaudet, Cartellier, Bosio.
+_Architectes_: Percier, Fontaine, Brongniart. _Graveurs_: Berwik et M.
+B. Desnoyers.]
+
+[68: Ce thtre tait situ dans la rue Basse, l'encoignure de la rue
+de Lancri. C'taient des enfants, dont les plus gs avaient seize
+dix-sept ans, qui y jouaient, et c'est l qu'ont dbut les deux Monrose
+dont il est question ici.]
+
+[69: Ce came est grav dans les _Monuments indits_ de Winckelmann.]
+
+[70: Les tableaux que David fit passer dans l'Ouest sont: le
+_Couronnement_, les _Aigles_, les _Sabines_, les _Thermopyles_, et
+plusieurs portraits de l'Empereur.]
+
+[71: tienne a conserv l'esquisse de Lonidas.]
+
+[72: Voici la liste des ouvrages faits par David, pendant son exil de
+1816 1825: _l'Amour quittant Psych_, _Tlmaque et Eucharis_, une
+rptition du _Couronnement de Napolon_, expose successivement en
+Angleterre et aux tats-Unis; _la Colre d'Achille_, demi-figures; une
+_Bohmienne disant la bonne aventure_; _Mars dsarm par Vnus et les
+Grces_; _Alexandre_, _Apelles et Campaspe_, non termin. Quant aux
+portraits, il a fait ceux du baron Alquier, de Mme Vilain et de sa
+fille, du gnral Grard, de Sieys, de Ramel, de Mme Ramel, des filles
+de Joseph Bonaparte, et de Mme Villeneuve, nice de J. Bonaparte.]
+
+[73: Un hommage semblable fut rendu David par la ville de Gand, en
+reconnaissance des expositions de plusieurs ouvrages dont le produit fut
+consacr au soulagement des pauvres de cette ville.]
+
+[74: Jean-Louis-Thodore-Andr Gricault, n en 1790, mort le 18 janvier
+1824. Il a t successivement lve de Carle Vernet et de Pierre
+Gurin.]
+
+[75: Voy. la _Notice sur la vie et les ouvrages de Lopold Robert_, par
+tienne Delcluze. Paris, 1838.]
+
+[76: M. Maurice Quay, n vers 1779, mort en 1804.]
+
+[77: Voy. chapitre III.]
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Louis David, by Etienne-Jean Delcluze
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LOUIS DAVID ***
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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