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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Louis David + Son Ecole et son Temps - Souvenirs + +Author: Etienne-Jean Delécluze + +Release Date: February 28, 2010 [EBook #31441] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LOUIS DAVID *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + +LOUIS DAVID + +SON ÉCOLE & SON TEMPS + +SOUVENIRS + + +PAR + +M. E. J. DELÉCLUZE + +PARIS + +DIDIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR + +1855 + + + + +TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE VOLUME. + +I. L'atelier des Horaces. + +Enfance d'Étienne.--Fête de l'Être suprême.--Séance de la +Convention.--Fréron, les muscadins.--Godefroy.--Quinquet.--Ch. +Moreau.--Le Louvre en 1796.--Meubles de Jacob.--Talma.--Une dame +artiste.--Rentrée des émigrés.--Souvenirs de la Terreur. + +II. David à l'atelier de ses élèves. + +Modèle posé par David.--Gautherot et Mulard.--Réaction contre les +Jacobins.--David corrige ses élèves.--Moriès.--Les _Horaces_ et les +_Sabines_.--Maurice Quay.--De Forbin, Granet. + +III. Les élèves de David à leur atelier. + +Le trésorier Grandin.--Les penseurs.--Ch. Nodier et Maurice +Quay.--Richard Fleury, Révoil.--Le Vaudeville.--Granet, M. Ingres. + +IV. Les Rapins. + +Allocution de Maurice.--Agamemnon et Pâris.--Huyot l'architecte, Vermay, +P. Duqueylar, Paillot de Montabert, A. Lullin, Aug. de +Saint-Aignan.--Anciens et modernes.--Ossian.--L'_Oreste_ d'Hennequin. + +V. David jusqu'en 1789. + +Enfance de David.--Sedaine, Vien, David.--Le Doux, Mlle Guimard.--_La +Peste de Saint-Roch_.--_Bélisaire_, _Andromaque_, _les Horaces_, _la +Mort de Socrate_.--Conseil d'André Chénier.--_Pâris et Hélène_, +_Brutus_.--Heyne, Winckelmann, Lessing, Hamilton, Gessner, +Giraud.--Théorie et archaïsme. + +VI. David de 1789 à 1795. + +Cendres de Voltaire.--Le _Jeu de Paume_.--Les frères Franque.--David +membre de la Convention.--Premier discours de David.--L'ancienne +académie attaquée.--Topino Le Brun.--Basseville.--Le Pelletier de +Saint-Fargeau.--Marat et David.--_Portrait de Marat_.--Statue du peuple +français.--Commission du Muséum.--David préside la Convention.--Discours +de David.--Le temps de la Terreur.--Viala.--Neuf thermidor.--David +accusé.--Mme David.--David et Platon.--David prisonnier au Luxembourg. + +VII. L'Atelier et le tableau des Sabines.--1796-1800. + +David amnistié.--État des esprits en France.--Fêtes.--Les +théophilanthropes.--Aristocratie intellectuelle.--Mœurs du temps.--Le +chanteur Garat.--Babœuf.--Clubs.--Le général Bonaparte.--Traité de +Campo-Formio.--_Portrait de Bonaparte_.--Bonaparte en Égypte.--Les +monuments d'art à Paris.--Réflexions de David sur l'art.--Le _Marcus +Sextus_ de Guérin.--Le tableau des _Sabines_ exposé.--Critiques. + +VIII. _Le tableau des Thermopyles_.--1800-1802. + +Nouvelles études de David.--Polygnote et Pérugin.--Amour de David pour +son art.--Réflexions et conseils de David.--Le 18 brumaire.--Bonaparte +et David.--_Portrait équestre de Bonaparte_.--David devient +monarchique.--Le chapeau de Bonaparte.--Procès de Topino Le +Brun.--Charlemagne, Bonaparte.--Musée des Petits-Augustins.--Genre +anecdotique. + +IX. Élèves de David. Écoles rivales.--1805-1810. + +David et Pie VII.--J. G. Drouais.--Fabre, la comtesse d'Albany.--Girodet +de Trioson.--Lettre de Girodet.--Mlle Candeille.--_Ossian_.--David chez +Girodet.--Écrits de Girodet.--Sa mort.--F. Gérard.--_La +Psyché_.--Qualités de Gérard.--Mme Récamier.--_Bataille +d'Austerlitz_.--Gérard pendant la Restauration.--A. Gros.--Ses premiers +ouvrages.--_Les pestiférés de Jaffa_.--Réaction dans les arts.--Gros +pendant la Restauration.--Le cloître des Capucines.--Atelier de +Gros.--Sa mort.--Regnault; Vincent.--Prudhon; Mlle Mayer.--P. Guérin; +ses élèves. + +X. Les Prix décennaux.--1810. + +Visite de Napoléon à David.--_Tableau du Couronnement_.--Vivant +Denon.--Prix décennaux.--But incertain des artistes.--Tableaux +officiels. + +XI. David reprend le tableau des Thermopyles. 1810-1815. + +Les deux Monrose.--Praticiens classiques.--Moriès.--Figure de +_Léonidas_.--Observations sur les _Thermopyles_.--David en 1813.--David +chez Curtius.--Portraits de Napoléon.--_Mort de Socrate_.--Officiers +russes chez David.--Le bouquet de lis.--David au 20 mars 1815.--Napoléon +à l'atelier de David.--David avec ses élèves.--Veille du départ pour +l'exil. + +XII. Temps d'exil. Mort de David. École nouvelle. 1816-1825. + +David à Bruxelles.--David et le roi de Prusse.--David s'établit à +Bruxelles.--_L'Amour et Psyché_.--_Télémaque_.--Maladie de +David.--Honneurs funèbres.--École nouvelle.--Géricault.--Le _Radeau de +la Méduse_.--Influence allemande.--Lord Byron, Walter Scott.--École +romantique.--M. V. Schnetz.--L. Robert.--M. Ingres en 1805.--_Vœu de +Louis XIII_.--_Apothéose d'Homère_. + +XIII. Conclusion. + +Liste des élèves de David. + +APPENDICE. + +Les Barbus d'à présent et les Barbus de 1800. + +Les Barbus, par M. Ch. Nodier. + + + + +AVERTISSEMENT. + + +Il y a plusieurs années que l'ouvrage que je présente aujourd'hui au +public est composé, mais différentes raisons m'en ont fait différer la +publication jusqu'à ce jour; la principale a toujours été le choix du +moment où je pourrais trouver le public disposé à accueillir cette +histoire du peintre Louis David et de son école. L'admiration pour les +ouvrages de cet illustre artiste a été si exclusive jusqu'au moment de +sa mort, et ils ont été critiqués, dénigrés même avec tant de violence +et d'injustice pendant les quinze ou seize années qui ont suivi son +exil, qu'il m'a paru indispensable d'attendre que le temps eût calmé +l'effervescence de ces passions contraires, et qu'il devînt ainsi +possible de porter sur les travaux de David un jugement impartial, et de +le faire accepter avec calme aux lecteurs. Si je ne me trompe, ce moment +est venu, et les compositions de David, après un examen rigoureux de +près de vingt années, sont sorties triomphantes de cette rude épreuve. +Ses défauts, car quel est le maître qui n'en ait pas? résultent bien +moins encore de la tournure de son esprit que des circonstances +extraordinaires avec lesquelles il s'est trouvé aux prises pendant sa +vie. En effet, L. David, déjà peintre et maître célèbre à la fin du +règne de Louis XVI, devenait bientôt après l'interprète des passions qui +agitaient la France en 1791. L'époque terrible de la Terreur, où le nom +de l'homme politique se trouve si tristement inscrit, fut pour l'artiste +une occasion de renouveler complétement son talent et sa manière, et le +conduisit dans la voie qu'il a suivie en produisant ses deux plus beaux +ouvrages, le tableau des _Sabines_ et _le Couronnement de Napoléon_. + +Depuis près d'un demi-siècle que ces tableaux ont été examinés et +critiqués par deux ou trois générations dont les idées et les goûts ont +été si différents, leur mérite est aujourd'hui paisiblement reconnu. +Mais un point que personne ne conteste est la supériorité de David, +non-seulement sur ses contemporains, mais encore sur les maîtres +anciens, comme chef d'école. Aussi, malgré le reproche qu'on lui a si +fréquemment adressé d'avoir exercé un empire absolu sur ceux qui +cultivaient les arts dans le même temps que lui, est-on forcé de +reconnaître aujourd'hui qu'aucun maître n'a moins imposé sa manière; +qu'il en a même changé quatre ou cinq fois, et qu'enfin, lui, dont +l'enseignement était basé sur des principes fixes, mais si larges dans +leurs applications, a formé des artistes dont les talents offrent une +diversité remarquable. L'ascendant de David sur le goût de ses élèves +pouvait-il être tyrannique, lorsque l'on compte parmi ceux-ci Drouais, +Girodet, Gérard, Gros, M. Ingres, M. Schnetz, Léopold Robert et Granet, +tous caractérisés par un génie si différent? On ne craint pas de +l'affirmer, aucune des écoles des plus célèbres maîtres modernes n'offre +un pareil résultat, et ce sera toujours une gloire pour David d'avoir +fondé et entretenu, pendant plus d'un demi-siècle, une véritable école, +peut-être la dernière qui ait pu être constituée et qui se maintienne +encore. + +Les productions des arts, comme celles de la littérature, se ressentent +toujours des événements auxquels l'artiste ou l'écrivain s'est trouvé +mêlé, des erreurs, des préjugés de l'époque qu'il a traversée. Plus +qu'aucun autre, David a cédé à l'influence exercée sur les esprits par +les gouvernements sous lesquels il a vécu, depuis les dernières années +de la monarchie jusqu'à la rentrée des Bourbons en France, en 1815. Il +est sans doute regrettable que l'homme se soit montré si faible et si +versatile; mais c'est une chose, à la fois curieuse et instructive que +de voir avec quelle promptitude, avec quelle fidélité les impressions +diverses et souvent contraires qu'a reçues l'artiste ont été reproduites +dans les ouvrages qu'il a successivement achevés sous Louis XVI, pendant +la Terreur, sous le Consulat et pendant le règne de Napoléon. On peut +comparer le génie et le talent de David à un miroir; c'est avec la même +fidélité, c'est avec la même impassibilité qu'ils ont reproduit, sans +choix et involontairement, toutes les nuances des révolutions politiques +et intellectuelles à travers lesquelles l'artiste a passé sa vie. + +La part accidentelle que David a prise à tous les événements de son +temps, les rapports qu'il a eus avec plusieurs de ses contemporains les +plus célèbres, répandent sur l'histoire de la vie et de l'école de ce +maître un intérêt que, bien loin de le négliger, nous nous sommes +efforcé de faire ressortir. On trouvera dans cet ouvrage des détails +anecdotiques sur les liaisons ou les entrevues que David a eues avec les +hommes de 1793, avec Napoléon, Pie VII, le roi de Prusse et d'autres +personnages historiques; ces détails, nous l'espérons du moins, sont +tout à fait propres, non-seulement à faire connaître le caractère de +l'homme, mais à montrer l'importance que l'on attachait à son talent. + + + + +DAVID, SON ÉCOLE ET SON TEMPS. + + + + +I. + +L'ATELIER DES HORACES. + + +Celui qui, maître d'une idée et soutenu par ses talents, a exercé +pendant plus d'un demi-siècle en France et en Europe une influence +directe, forte et constante sur les arts qui dépendent de l'imagination, +du goût et même de l'industrie, cet homme appartient de droit à +l'histoire. Tel fut le peintre Louis David, dont la vie, comme on sait, +a été si fortement agitée par les grands événements de la révolution +française. + +Ces Souvenirs ont pour objet de faire ressortir le génie propre de David +et les principes que ce grand artiste a transmis à son école. Ils feront +connaître premièrement le caractère de la réforme tentée dans les +beaux-arts quelques années avant le temps où éclata la grande révolution +de 1789; secondement, quels étaient les principes de cette réforme, +ainsi que la manière dont ils furent interprétés par les artistes +français, et en particulier par David devenu chef d'école; puis les +modifications apportées à ces principes par les nombreux élèves de ce +maître jusqu'en 1816, lorsque, banni de France, il put assister, au +moins par la pensée, aux attaques dirigées contre le système qu'il avait +établi par son enseignement et par ses œuvres; et enfin la restauration +de la doctrine de David, remise en honneur par quelques-uns de ses +dernière élèves, après la mort de leur maître. + +L'ensemble des événements qui se rapportent à ces vicissitudes de l'art +se trouvant compris dans l'espace de quatre-vingt-deux années +(1772-1854), on ne peut s'attendre à trouver un récit tracé de suite par +le même témoin. Aussi les faits variés contenus dans cet ouvrage +reposent-ils sur les témoignages de trois autorités différentes: la +tradition, les écrits déjà faits sur cette matière, et les souvenirs +d'un homme qui a été l'élève de David, qui a connu particulièrement cet +artiste pendant les vingt-cinq dernières années de sa vie, et que sa +position et ses études ont peut-être placé plus favorablement que +d'autres, pour retracer l'histoire d'une école aux travaux de laquelle +il n'est pas resté complétement étranger. + +Cet homme, demeuré artiste obscur, Étienne, que l'on ne verra figurer +que quand son intervention sera indispensable pour donner plus de vérité +aux événements dont il a été témoin, et de vie aux personnages qu'il a +connus, Étienne est entré dans sa soixante-treizième année. Il a donc vu +se dérouler près des trois quarts d'un siècle, et l'un de ceux des temps +modernes les plus fertiles en grands événements. Enfant en 1789, son +père lui fit parcourir tout Paris le lendemain de la prise de la +Bastille; jeune, il traversa l'Empire; homme mûr, il a assisté aux +révolutions de 1814, 1830, 1848 et 1852. Si obscure qu'ait été la vie +d'un homme d'une intelligence ordinaire, mais témoin attentif de ce qui +s'est passé pendant ces années, ce qu'il en raconte ne peut être dénué +de tout intérêt, et lorsqu'ainsi qu'Étienne il s'est trouvé placé à un +point de vue et près de personnes qui lui ont permis d'observer les +événements et les hommes sous des aspects particuliers, peut-être est-ce +un devoir pour lui de transmettre aux autres ce qu'il a vu, entendu et +éprouvé. + +Dès sa plus tendre enfance, Étienne avait montré du goût et quelque +aptitude pour l'art du dessin. Son père vit avec plaisir se développer +chez son fils une disposition qui semblait devoir le diriger vers +l'étude de l'architecture. L'aisance dont jouissait la famille d'Étienne +engagea cependant ses parents à lui faire suivre le cours des études +classiques. Trop jeune encore (il avait huit ans) pour entrer au collége +de Lisieux, où il devait être élève, on le confia aux soins d'un maître +tenant un pensionnat relevant de ce collége. À cette époque, les idées +du nivellement des classes de la société étaient déjà fortement +imprimées dans les esprits, et l'instinct de la bourgeoisie la poussait +à opérer graduellement ce changement par l'instruction plus complète et +plus forte qu'elle s'efforçait de faire donner à ses enfants. Étranger à +tout esprit de système, mais obéissant à cette impulsion qui entraînait +la classe de la société à laquelle il appartenait, le père d'Étienne +désirait avec ardeur que son enfant reçût une instruction supérieure à +la sienne. Une anecdote concernant le père et le fils fera juger de +l'importance extrême et particulière que l'on attachait alors à +l'instruction des enfants. + +Étienne avait été confié à M. Savouré au printemps de 1789. Le lendemain +de la prise de la Bastille, au moment où Paris était encore en émoi de +ce grand événement, le père d'Étienne, inquiet, courut chercher son +enfant pour le garder près de lui. Il le ramena en traversant la ville +depuis le quartier du Jardin-du-Roi jusqu'à celui du Palais-Royal, où il +demeurait. Pendant ce long trajet, les deux voyageurs eurent plus d'une +occasion de voir l'agitation qui régnait de tous côtés. Cependant, au +milieu de la confusion des idées qui se succédèrent dans l'esprit du +jeune écolier, deux circonstances produisirent une forte impression sur +lui, et se gravèrent pour toujours dans sa mémoire: la cocarde tricolore +que l'on attacha d'autorité à son chapeau sur le Pont-Neuf, en face de +la statue d'Henri IV, et l'effroyable détonation d'une pièce de 48, au +moyen de laquelle on entretenait l'alarme dans la ville. D'ailleurs, +l'enfant, comme s'il eût pressenti que son existence devait se passer au +milieu des tempêtes politiques, se sentit peu ému des cris du peuple et +de l'agitation générale des citoyens. Cependant, arrivés au perron du +Palais-Royal, le père et son fils trouvèrent là, placé en faction, l'un +de leurs voisins, l'homme le moins belliqueux et le moins partisan de la +révolution qu'il y eût sans doute dans le quartier. Armé d'un beau fusil +de chasse damasquiné, pâle de fatigue et d'inanition, il était demeuré +là six heures à attendre consciencieusement que celui qui l'avait posé +en sentinelle, et qui ne se souvenait plus de lui, vînt substituer un +factionnaire à sa place. + +Le petit Étienne qui, ainsi que tous les écoliers, aurait fait bon +marché de la chute d'une monarchie pour avoir un jour de congé, voulut +entraîner le voisin factionnaire en l'engageant à rentrer chez lui. Mais +l'honnête bourgeois, tout las et contrarié qu'il fût de sa corvée +militaire, lui dit: «Mon petit ami, quand on nous a confié un poste, il +faut y rester, dût-on y mourir.» + +Cette parole, que les événements du jour et le trouble de la ville +rendaient grave et solennelle, tomba jusqu'au fond de l'âme d'Étienne. +Il devint pensif, et, lorsqu'il se fut éloigné du voisin en suivant son +père, après quelques minutes de silence, il demanda à celui-ci: «Mais +qu'est-ce donc que la révolution? que demande-t-on, mon père?» La +question était embarrassante. Le père aimait tendrement son fils, et il +craignait également de lui transmettre une idée fausse, ou de faire +germer dans son esprit des pensées dangereuses. «Mon enfant, répondit-il +après quelques instants d'indécision, qui redoublèrent la curiosité du +petit questionneur, mon cher enfant, il est bien difficile de te +répondre... Si tu étais plus grand...» Le père s'arrêta encore, puis, +rassemblant ses idées et cherchant à profiter de cette occasion pour +exhorter son fils au travail, il ajouta: «Tiens, je ne puis mieux faire +qu'en te disant que la révolution détruit toutes les distinctions entre +les hommes. Désormais il n'en existera plus qu'une, celle que la science +et l'instruction mettront entre les ignorants et les savants. Ainsi +travaille bien si tu veux te distinguer; il n'y a plus d'autre +noblesse.» + +Ces mots, qui n'étaient peut-être qu'une réponse évasive, se gravèrent +d'une manière ineffaçable dans la mémoire d'Étienne, et sans doute ils +ont influé sur le destin de toute sa vie. Cependant, s'ils produisirent +un effet salutaire, ce ne fut que quelques années après, car Étienne ne +fut jamais qu'un pauvre écolier, même à Lisieux, où il acheva sa sixième +au milieu des émeutes populaires et des troubles politiques toujours +croissants qui amenèrent bientôt la suppression des colléges. + +Pendant l'année 1793, Étienne, rentré dans sa famille, abandonna presque +entièrement les études classiques, pour se livrer au goût naturel qui le +dominait. Sans conseil et sans guide, il copiait de faibles gravures +d'après les peintres académiciens dont la renommée durait encore, les +Boucher, les Vanloo, les Bouchardon, les Natoire, etc. À ce travail, qui +passait pour des études, il faisait succéder des occupations qui, si +futiles qu'elles fussent, trahissaient mieux son instinct. Toutes ses +récréations étaient employées à construire des petits théâtres dont il +était à la fois le machiniste, le décorateur, l'auteur et l'acteur. +Bref, il perdait son temps; mais il le sentait, et ne cessait de prier +son père de lui donner un maître qui lui enseignât l'art du dessin. + +Dans cette circonstance, le père d'Étienne sentait toute l'importance +d'un bon choix; et si jusqu'alors il avait tardé à satisfaire la juste +impatience de son fils, c'est qu'il ne voulait le confier qu'à un homme, +à un artiste qui pût, dès ses premiers pas, le mettre dans la bonne +voie. D'ailleurs, le régime de la terreur était dans toute sa force, et +les inquiétudes causées par les affaires publiques ôtaient toute +importance aux intérêts privés. + +Cependant, dans cette année terrible, on s'occupait parfois d'art; et +malgré l'horreur qu'inspirait le comité de sûreté générale, dont David +était membre, les talents de cet artiste commandaient l'admiration de +tous. On s'efforçait de séparer l'homme politique du peintre, et ceux +surtout qui, comme Étienne, étaient jeunes et ne voyaient en lui que +l'auteur des _Horaces_ et du _Brutus_, éprouvaient une vive curiosité de +rencontrer ce peintre célèbre. C'était l'une des idées fixes d'Étienne. + +La première fois qu'il l'aperçut, ce fut à la fameuse fête de l'Être +suprême (20 prairial an II.--8 juin 1794). Les annonces et les apprêts +pompeux que l'on avait faits pour cette cérémonie ayant excité la +curiosité d'Étienne, son père consentit à le conduire aux Tuileries pour +voir passer le cortége. Ce fut vraiment un beau et grand spectacle. +Toutefois l'éclat extérieur de cette fête le céda à la préoccupation +qu'elle fît naître dans tous les esprits. Le pouvoir de Robespierre +déclinait; on avait osé lui dire qu'il prétendait à la tyrannie, et l'on +répétait tout bas que ceux qui voulaient sa perte avaient trouvé moyen +de le mettre en évidence pendant la fête, de manière à compromettre sa +popularité. En effet, lorsqu'Étienne vit s'avancer les membres de la +Convention nationale, rangés sur deux lignes, et comme il considérait +attentivement cette masse d'hommes graves décorés de la ceinture et du +panache tricolores, et tenant à la main un gros bouquet de coquelicots, +de bluets et d'épis de blé mûr, son père lui toucha l'épaule et lui dit: +«Tiens, regarde, voilà Robespierre; c'est celui qui marche seul, devant +la Convention.» Étienne porta alors toute son attention sur cet homme +qui avait encore la destinée de tous les français entre les mains. Sa +taille était médiocre, sa figure pâle, son expression sèche et grave. À +cette cérémonie, pendant laquelle il marchait de quelques pas en avant +du large front que présentaient les membres de la Convention, il +s'avançait à pas mesurés, la tête découverte, les yeux habituellement +dirigés vers la terre, et à sa démarche composée et parfois incertaine, +il était facile de s'apercevoir que le rang à part qu'on lui avait +assigné lui causait de l'embarras. Malgré la pompe et la nouveauté des +ornements qui caractérisaient cette fête, le jeune Étienne fut frappé du +contraste qu'offrait l'expression morne et inquiète de Robespierre +comparée à l'agitation qui se manifestait par moments dans les rangs des +représentants du peuple. Il observait cette disparate sans pouvoir s'en +rendre compte, lorsque deux ou trois jeunes gens, marchant dans la +contre-allée derrière lui et son père, dirent à demi-voix, et en faisant +allusion à Robespierre qu'ils voyaient passer aussi «Ah! monstre que tu +es, ton compte sera bientôt réglé maintenant!» Ceux qui entendirent ces +paroles tremblèrent, car la discrétion et le silence, en pareille +occasion, indiquaient la complicité et étaient punis de mort. + +Mais presqu'au même instant l'attention fut détournée par la voix d'un +homme qui criait en marchant très-vite: «Place au commissaire de la +Convention!» La haie des curieux, qui bordait la grande allée des +Tuileries, s'ouvrit, et l'on vit un représentant du peuple en costume, +tenant ses deux fils par la main, et s'avançant avec vivacité vers le +milieu du cortége pour faire presser la marche au groupe des juges du +tribunal révolutionnaire, qui précédait celui des membres de la +Convention. C'était David, chargé de la disposition de toute la fête, +qui agitait son chapeau surmonté d'un grand panache tricolore, pour +faire maintenir les distances entre les différents corps des +fonctionnaires de la république formant le cortége. + +Étienne ne fit qu'entrevoir David, mais l'apparition de cet artiste, +dont tous les assistants rappelèrent, en cette occasion, le talent et la +gloire, fit une telle impression sur le jeune enfant, que depuis ce jour +il redoubla d'efforts pour perfectionner ses études dans l'art du +dessin. + +Cependant le 9 thermidor vint et Robespierre tomba. Il sera toujours +bien difficile de faire comprendre à ceux qui n'en ont pas été témoins +la terreur dont on fut frappé sous le règne de cet homme, et la joie +folle que l'on éprouva immédiatement après sa mort. + +La première idée qui vint à Étienne, quand il vit ainsi succéder la +satisfaction à la crainte dans sa famille, fut de conjurer de nouveau +son père de lui donner un professeur de dessin. La difficulté de faire +un bon choix fut encore alléguée, et cette affaire demeura suspendue. Le +13 thermidor, quatre jours après le supplice de Robespierre, lorsque +chacun allait et venait dans Paris sans savoir où, mais comme pour +respirer un air plus libre, Étienne fit une promenade aux Champs-Elysées +avec son père. Là, profitant de la bonne humeur qu'avaient fait renaître +les derniers événements politiques, il employa toutes les cajoleries de +l'éloquence enfantine pour obtenir ce qu'il désirait. Tout en échangeant +des instances pressantes et des promesses conditionnelles, le père et le +fils rentrèrent par les Tuileries et se trouvèrent bientôt sous les murs +du château, dans lequel se tenaient les séances de la Convention. Elle +était en permanence; et le père d'Étienne, qui, pour rien au monde, +n'aurait voulu mettre le pied en ce lieu cinq jours auparavant, eut +l'idée d'y conduire son fils. Ils pénétrèrent dans la salle, et par un +hasard singulier trouvèrent accès dans une des tribunes. La jeunesse +d'Étienne fut cause que chacun se prêta pour lui ménager une place sur +la première banquette, en sorte qu'il put voir et entendre parfaitement +ce qui préoccupait l'assemblée en ce moment. + +Le représentant du peuple, le peintre David, était à la tribune, où il +balbutiait quelques paroles sourdes qu'il cherchait, mais en vain, à +opposer à la fureur de plusieurs de ses collègues acharnés à le faire +décréter d'accusation. Il était pâle, et la sueur qui tombait de son +front roulait de ses vêtements jusqu'à terre, où elle imprimait de +larges taches. Étienne avait souvent entendu parler des tableaux des +_Horaces_ et de _Brutus_, il savait que David était le peintre le plus +renommé de l'époque; aussi, malgré les charges terribles qui s'élevaient +contre cet homme, ne fut-il frappé, que de l'idée de voir le plus habile +artiste de France menacé d'une mort prochaine. Mais il faut tout dire: +la faiblesse de la défense de l'artiste, la violence excessive de ses +accusateurs et l'état de souffrance et d'angoisse dans lequel était cet +homme, auraient fait naître la pitié dans tout autre cœur que celui d'un +enfant sur qui les grands événements politiques n'avaient pas encore pu +agir puissamment. + +Telle fut la triste et mémorable occasion qui fit connaître au jeune +Étienne celui qui, deux ans après, devait l'admettre au nombre de ses +élèves. + +On parla beaucoup dans le monde de l'accusation portée contre David et +de sa condamnation à la prison. À ce sujet, les avis étaient fort +partagés: les uns blâmaient hautement l'indulgence dont on avait usé +envers un des membres du comité de sûreté générale, dont la culpabilité +était jugée la plus flagrante; d'autres, sans nier ce que l'on +reprochait à David, soutenaient que l'on avait agi généreusement, mais +avec prudence, en sauvant la vie à un si grand artiste que sa niaiserie +et sa bêtise (telles étaient les expressions employées alors) avaient +rendu complice à son insu des plus grands criminels. + +Pour Étienne, le résultat de ces discussions, ordinairement fort vives, +était de lui faire sentir le cas singulier que l'on faisait du talent de +David, et d'exciter en lui la curiosité plus vive que jamais de voir les +ouvrages de ce peintre. Mais les _Horaces_ et le _Brutus_, les deux +tableaux de cet artiste dont on parlât alors, lui appartenant encore, +étaient placés dans un de ses ateliers particuliers où il n'était pas +facile de pénétrer. Outre cela, on était peu disposé à faire les +démarches nécessaires pour arrivera ce but, et plus d'une fois, +lorsqu'Étienne ramenait la conversation sur ce sujet, lui imposait-on +silence en parlant avec dégoût des portraits de Marat et de Le Pelletier +de Saint-Fargeau que David avait peints pour la Convention. + +Il fallut comprimer ses désirs jusqu'à ce qu'il se présentât une +occasion favorable de les satisfaire. Dans cette attente, Étienne +continua pendant quelque temps à copier, dans la maison paternelle, les +mauvais modèles qui étaient à sa disposition, mais dont le mérite et +l'autorité avaient été déjà affaiblis dans son esprit par quelques +conversations qu'il avait eues avec de jeunes dessinateurs plus âgés que +lui et instruits du changement de goût que David avait opéré dans les +arts. Cependant le temps s'écoulait en pure perte. Étienne le sentait, +le disait à ses parents en les priant avec plus d'instances que jamais +de le mettre sous la direction d'un artiste de talent. Enfin un +architecte, ami de la maison, proposa pour maître un élève de David dont +le mérite et la probité lui étaient connus. Le professeur, qui était +déjà connu de la famille, fut agréé, et comme la jeunesse d'Étienne et +son caractère vif et aventureux semblaient exiger une surveillance +attentive, ses parents lui firent enseigner le dessin près d'eux. + +Étienne eut donc pour premier maître un élève de l'école de David, +contemporain et condisciple de Fabre, de Girodet, de Gérard et de Gros. +Godefroy, tel était son nom, était âgé, en 1794, de vingt-deux à +vingt-quatre ans. Blond, paresseux, d'une honnêteté parfaite, ne +manquant pas d'esprit, c'était d'ailleurs un peintre plus propre à faire +des croquis et des compositions faciles qu'à mettre à bonne fin le plus +léger ouvrage. L'une des premières questions que lui adressa Étienne fut +de savoir comment il faudrait s'y prendre pour voir les _Horaces_ et le +_Brutus_ de David. Mais cette requête suggéra au maître une réponse qui +ruina les espérances de l'élève. Loin de partager les opinions +politiques de David, Godefroy au contraire faisait partie des _jeunes +gens, des muscadins à cadenettes_ qui réagissaient contre les +terroristes, sous la conduite de Fréron. Il fallut donc qu'Étienne +renonçât encore à voir les ouvrages de David, dont Godefroy, pour le +consoler, lui faisait des croquis pendant les leçons. + +Si ce jeune homme était un brave et aimable garçon, il faut dire aussi +qu'il était peu propre à pratiquer et à enseigner la peinture. Avec sa +tête légère et la paresse de son esprit, il avait trouvé dans les +agitations politiques du moment un emploi complet de ce qu'il y avait de +disponible dans ses facultés. Enrôlé dans l'escadron des _jeunes gens_, +Godefroy, aux approches du 13 vendémiaire (an IV), employait les +journées entières à se promener avec ses compagnons sous les galeries du +Palais-Royal, traînant d'une manière bruyante un grand sabre de +cavalerie attaché à un ceinturon bouclé sur sa redingote, et, ainsi +affublé, passant son temps à narguer les terroristes et les partisans de +la Convention. + +Interrompant parfois le cours de ces expéditions guerrières, Godefroy +continua bien de venir chez les parents d'Étienne; mais c'était +seulement pour donner des nouvelles de ce qui se passait à Paris et des +succès ou des revers alternatifs des _jeunes gens_ et des _terroristes_. +Quant au dessin et à la peinture, il n'en disait plus même un mot. + +Après la journée du 13 vendémiaire, et lorsque le calme fut à peu près +rétabli, le pauvre Godefroy, pour qui cette campagne malheureuse fut +sans doute l'occasion de sa vie où il a montré le plus d'activité et +d'énergie, cessa de venir dans la famille d'Étienne. N'ayant qu'un +talent médiocre, il peignit, pendant quelque temps, des lampes chez +Quinquet, dont le nom consacre le souvenir de son invention. Puis enfin, +ne trouvant plus à s'occuper en France, il se décida à passer aux +États-Unis, où il est mort quelques années après. + +Étienne a sans doute tiré bien peu de profit des leçons qu'il a reçues +de Godefroy, et cependant il a toujours conservé un souvenir tendre de +ce bon jeune homme, qui, outre les précieuses qualités de son cœur, +avait le goût des ouvrages excellents et a appris à Étienne à connaître +et à apprécier les vrais chefs-d'œuvre des arts. + +Mais le temps s'écoulait et les progrès d'Étienne étaient insensibles. +Pendant les années 1794 et 1795, il alla habiter la campagne avec ses +parents. Par un concours de circonstances qui ne peuvent être rapportées +ici, le jeune élève en peinture reprit le goût des études classiques et +revit la plupart des auteurs latins avec une ardeur et une énergie qui +se réveillent rarement quand leur action a été interrompue. Cet acte de +sa volonté, couronné par un succès inattendu, lui fit faire de nouveaux +efforts. Entre autres, il se mit seul et sans guide, à dessiner le +paysage d'après nature. Étienne commençait à se sentir plus fort; en +rentrant à Paris, vers l'automne de 1796, il témoigna ouvertement à ses +parents le désir d'entrer à l'école de David. + +Jusqu'à cette époque, le caractère et les dispositions, de l'esprit de +ce jeune homme avaient inspiré des inquiétudes à sa famille. D'une +vivacité excessive de corps, et souvent agité par les fantaisies d'une +imagination plus mobile que productive, on pouvait redouter chez lui le +premier effet des passions. Cette crainte, qui était fondée, fit prendre +aux parents d'Étienne un terme moyen pour qu'il reçût les conseils de +David, sans qu'il fût exposé tout à coup au danger de se trouver au +milieu de jeunes élèves dont la conduite fort peu réglée n'était soumise +à aucune surveillance. On eut encore recours à l'architecte qui avait +introduit Godefroy dans la maison. Plus heureux cette fois, cet ami +trouva moyen de faire entrer Étienne chez un élève de David, à qui ce +maître avait prêté, pour achever un tableau, l'atelier même où étaient +placés ceux des _Horaces_ et de _Brutus_. De ce concours de +circonstances, il résultait qu'Étienne serait pleinement satisfait, +puisqu'il allait travailler sous un maître digne de sa confiance, qu'il +verrait à son gré les ouvrages de David, et qu'enfin ce célèbre artiste, +ayant entendu parler d'Étienne, avait promis à ses parents de surveiller +ses études. + +Charles Moreau, le maître nouveau à qui Étienne venait d'être confié, +était alors dans sa trentième année. C'était un homme bien fait de sa +personne, dont la physionomie calme n'annonçait rien moins qu'une +imagination ardente. La nature l'avait doué d'une certaine aptitude aux +arts, dont il était facile de voir qu'il cherchait plutôt à profiter +pour s'assurer une profession, que dans l'idée de courir follement après +la gloire. Pendant le cours de ses études académiques, il avait obtenu +un double succès fort rare. Après avoir remporté le grand prix +d'architecture, l'art qu'il avait étudié plus particulièrement, on lui +décerna le second grand prix de peinture en 1792, la même année que +Landon eut le premier. Cette double palme, conquise par des travaux +recommandables, devait naturellement faire concevoir de hautes +espérances pour l'avenir de Charles Moreau; toutefois cet artiste, dont +le mérite particulier consistait en une certaine habileté à employer +avec goût ce qu'il avait appris dans les écoles, ne répondit +qu'imparfaitement à ce que l'on attendait de lui. Il était d'un abord +froid, mais au fond plein de bonté et de politesse; aussi Étienne +l'accepta-t-il avec joie comme maître, soutenu d'ailleurs par +l'espérance de voir quelquefois David et d'arriver à l'honneur de +recevoir ses conseils. + +Mais le lieu où Étienne allait étudier sous Moreau, l'atelier des +Horaces, a été trop célèbre et se trouvait trop voisin de l'école où +David enseignait ses élèves, pour n'en point faire connaître la +disposition en détail. Ceux qui parcourent aujourd'hui les quatre +grandes galeries du vieux Louvre, si spacieuses, si magnifiquement +ornées, et remplies de tant de richesses, ne se doutent guère des +hideuses saletés qu'elles renfermaient encore vers 1786 et 97, lorsque +le jeune Étienne pénétra dans ces lieux obscurs pour la première fois. +Les deux corps de bâtiment où sont établis aujourd'hui les musées des +Souverains et de la Chalcographie, du côté de la grande colonnade et en +retour parallèlement à la rue de Rivoli, étaient, ainsi que les autres +parties du Louvre, habités par les artistes à qui on avait laissé +maçonner intérieurement, quand l'État lui-même ne les faisait pas +construire, une suite de cahutes qui, tirant toutes leur jour de la +grande cour, mettaient dans l'obscurité le reste de ces vastes galeries, +dont les murs, ainsi que les immenses charpentes de la toiture, étaient +à nu. + +On pénétrait dans cette partie du Louvre par deux escaliers; l'un à +gauche, sous le guichet en entrant par la rue du Coq, qui n'existe plus, +et l'autre en hélice, obscur, étroit, détruit maintenant, qui répondait +alors à droite en entrant, sous le guichet du côté de l'église +Saint-Germain l'Auxerrois. + +Quant à l'amas de ces constructions intérieures, accordées à David, pour +lui personnellement et pour ses élèves, il se trouvait dans une partie +du vide qui forme aujourd'hui la cage du grand escalier bâti sous le +règne de Napoléon, à l'angle de la colonnade et de la face nord du +Louvre, près de l'hôtel d'Angivilliers. + +Ces détails suffiront pour faire connaître quel était l'état intérieur +d'un des plus beaux monuments de l'Europe, quoique, pour en compléter le +triste tableau, il soit indispensable d'ajouter que, près des grands +murs noirs adossés à la colonnade, des espèces d'immenses éviers +servaient de latrines toujours ouvertes d'où s'exhalait un air infect, +qui ne se renouvelait qu'avec peine. + +Rien n'est tel que de trouver les choses convenablement établies pour +croire qu'elles n'ont jamais dû être autrement disposées. Ce qu'il est +difficile de comprendre, c'est que la plupart des artistes à cette +époque, c'est que leurs femmes, leurs filles, ainsi que les amateurs +opulents qui fréquentaient les ateliers, toutes personnes bien élevées, +distinguées même par leurs goûts et leurs habitudes, vivaient là sans +qu'aucune d'elles témoignât hautement l'horreur que l'obscurité +dégoûtante de l'intérieur du Louvre devait naturellement leur inspirer. +Mais cette tolérance s'explique par un seul fait: les artistes, leur +famille et leurs élèves y étaient logés gratis. Aussi ne fallut-il rien +moins que la volonté de fer et le pouvoir de Napoléon pour purger ces +nouvelles étables d'Augias, et rendre le monument du Louvre à une +destination digne de la nation au milieu de laquelle il a été élevé. + +C'est vers le mois d'octobre 1796 qu'Étienne, âgé de quinze ans et demi, +fit pour la première fois son entrée dans ces lieux. Muni de son carton +et de ses crayons, ce ne fut pas sans peine qu'il parvint jusqu'à +l'angle ténébreux du Louvre, où, parmi tant d'autres, se trouvait la +petite porte qui conduisait à l'atelier des Horaces. Il monta une espèce +d'escalier roide, étroit, dont les planches craquaient sous chacun de +ses pas. Parvenu à la dernière marche, en portant son regard vers la +droite, il aperçut un vaste espace sombre, formé en partie par les gros +murs du Louvre, et dans lequel étaient entassés, l'un près de l'autre, +des châssis, des toiles à peindre et de grands mannequins drapés dont +l'apparition lui inspira une terreur passagère. Mais à gauche se +présentait une autre petite porte au-dessus de laquelle une ouverture +vitrée laissait passer un jour douteux. + +De quelque nature que soit un début, il cause toujours de la timidité. +Le jeune arrivant balança quelques instants avant d'ouvrir la porte +qu'il franchit enfin pour entrer dans l'atelier des Horaces. + +La nouveauté du lieu et des objets au milieu desquels il se trouvait +aurait sans doute exclusivement excité sa curiosité, si l'embarras de se +faire reconnaître et la présence d'un personnage inconnu à Étienne +n'eussent pas captivé son attention dans les premiers moments. C'était à +la fin d'octobre; le froid commençait à se faire sentir, et le quidam +qu'Étienne trouva à l'atelier s'occupait, devant le poêle, à fendre une +grosse bûche en menus morceaux pour allumer le feu. Cet homme devait +avoir de vingt-trois à vingt-cinq ans. Il ressemblait en laid à Socrate, +et ses membres présentaient cette sorte d'obésité, signe plus certain de +paresse que de bonne santé. Ses cheveux, d'un blond sale et douteux, +recouvraient à peine son front bombé, sous lequel perçait un regard +oblique exprimant bien plus la défiance que la pénétration. C'était +Alexandre, le fils de Mme C., femme du peintre de batailles. + +À l'arrivée d'Étienne, Alexandre se leva et vint à lui comme quelqu'un +qui s'attend à recevoir un nouveau venu, et quoique ce singulier +personnage ne parlât guère que par monosyllabes et en s'aidant du geste, +il parvint à désigner à son jeune condisciple la place qu'il devait +occuper pendant son travail, ainsi que les dessins qui lui serviraient +de modèles. Quand il se fut acquitté de ce soin, il s'approcha d'Étienne +en faisant un sourire câlin et lui dit: «Vous savez sans doute que le +dernier entré chez les peintres fait le ménage? Tenez, ajouta-t-il en +montrant le bois d'une main et en présentant la petite hache à Étienne +de l'autre, allumez le feu, car c'est aujourd'hui lundi; _on pose_[1] un +nouveau modèle à l'atelier des élèves de M. David, et il faut que +j'aille tirer ma place au sort. Il n'eut pas plutôt achevé ces paroles, +qu'il ouvrit la porte et descendit le petit escalier de bois qu'Étienne +venait de monter. + +Fait à la vie de collége, Étienne avait l'habitude de vivre avec des +camarades; aussi, loin de se formaliser de la tâche qui venait de lui +être imposée, la remplit-il le plus promptement qu'il put, afin d'avoir +le temps et le loisir de reconnaître le lieu étrange où il se trouvait. +Mais le feu était à peine allumé, qu'un vacarme sourd se fit entendre +au-dessous de l'atelier des Horaces. Étienne prêtait une oreille +attentive pour découvrir la cause de ce bruit, lorsqu'Alexandre, +remontant avec précipitation, prit une toile à peindre, et, s'étant +aperçu de l'étonnement d'Étienne, lui dit: «On a eu une peine de chien à +s'accorder sur la _pose_ à donner au modèle; c'est ce qui les fait crier +comme vous entendez; mais je redescends pour prendre ma place; je n'ai +pas été heureux, j'ai le numéro 34.» + +Resté seul de nouveau, cette fois Étienne profita de l'occasion pour +observer dans tous ses détails le fameux atelier des Horaces. Ce +vaisseau avait environ quarante-cinq pieds de long sur trente de large. +Ses murs crépis en plâtre étaient recouverts d'une teinte en détrempe de +couleur gris-olive, et la lumière n'était introduite en ce lieu que par +une seule ouverture élevée de neuf pieds au-dessus du plancher, et +donnant sur l'esplanade du Louvre, sous la grande colonnade. Le long des +deux parois latérales étaient placés, à gauche en entrant, le tableau +des _Horaces_, et à droite celui de _Brutus_. Outre ces deux ouvrages de +David, principal ornement de cet atelier, on voyait une charmante +ébauche d'un enfant nu, mourant en pressant la cocarde tricolore sur son +cœur; c'était le jeune Viala. + +Mais si ces tableaux attiraient vivement l'attention par leur mérite, +l'ameublement de l'atelier était, en son genre, un objet de curiosité +non moins piquant. Jusqu'à cette époque, les meubles des maisons même +les plus opulentes de Paris étaient encore fabriqués sur le modèle de +ceux du temps de Louis XV ou de Marie-Antoinette, tandis que ceux de +l'atelier des Horaces portaient un tout autre caractère. Les chaises +courantes en bois d'acajou sombre, et couvertes de coussins en laine +rouge avec des palmettes noires près des coutures, avaient été copiées +sur celles dont la représentation est si fréquente sur les vases dits +étrusques. Au lieu des deux _bergères_ d'usage, on voyait d'un côté une +_chaise curule_ en bronze, dont les extrémités des deux X se terminaient +en haut et en bas par des têtes et des pieds d'animaux, et de l'autre un +grand siége à dossier, en acajou massif, orné de bronzes dorés et garni +du coussin et de draperies rouges et noires; le tout avait été +fidèlement imité de l'antique et exécuté par le plus habile ébéniste de +ce temps, Jacob, d'après les dessins de David et de Moreau, son élève, +près duquel devait travailler le jeune Étienne. + +Enfin le complément de ce meuble était un lit également à l'antique, +mais qu'habituellement on reléguait, pour gagner de la place, dans ce +grand espace obscur peuplé de mannequins et plein de poussière, vers le +quel Étienne avait jeté les yeux en arrivant. + +Au surplus, tous ces objets, exécutés d'après le goût et sur les ordres +de David, étaient, à proprement parler, des _meubles d'atelier_, +puisqu'en effet ce peintre les a copiés dans ses ouvrages. C'est ce dont +on pourra s'assurer en confrontant la description qui précède avec les +meubles qui se trouvent dans les tableaux de _Socrate_, des _Horaces_, +de _Brutus_, d'_Hélène et Pâris_, et dans le portrait ébauché de Mme +Récamier. + +Il est à propos de ne pas oublier que tout ce meuble était exécuté déjà +depuis six ou sept ans, lorsque, en 1796, Étienne le vit pour la +première fois. Alors, dans le public, ce goût ne faisait que commencer à +se répandre. On citait comme une nouveauté les meubles de Jacob d'après +l'antique; Quinquet était peut-être moins fier de l'invention de ses +lampes que des ornements étrusques que les élèves de David peignaient +sur leurs montures, et l'on surprenait souvent les coiffeurs dans le +fond de leur boutique, réfléchissant sérieusement devant une tête à +perruque, pour imiter la coiffure des sœurs des Horaces ou de la femme +et des filles de Brutus, des tableaux de David. + +Mais revenons à la décoration de l'atelier. La face opposée à celle où +s'ouvrait la grande et unique fenêtre était divisée en trois portions. +Celle du centre, la plus large, se terminait, en haut, par une +archivolte au milieu de laquelle on avait pratiqué un grand œil-de-bœuf +vitré, qui laissait distinguer un autre mauvais escalier en bois faisant +suite au premier, et conduisant à un étage supérieur dont on aura plus +d'une fois l'occasion de parler. Des petites portes formaient les deux +divisions latérales de cette face, et elles étaient remarquables par +leur décoration, qui consistait en toiles vertes retroussées par des +clous d'or, absolument de la même manière que le sont celles de la +grande tenture qui garnit le fond sur lequel se détachent la femme et +les filles de Brutus, dans le tableau de ce nom. + +Quant au reste des objets rassemblés avec ordre et une symétrie élégante +dans ce lieu, il consistait en figures, en fragments de figures ou +d'ornements antiques moulés en plâtre. Ces pièces étaient suspendues aux +murs ou posées sur un immense appui logé dans le renfoncement cintré où +se groupaient des statues entières ombragées par des branches, des +couronnes de chêne, au-dessus desquelles s'élevait une grande palme +très-belle encore, quoiqu'elle fût jaunie par le temps. + +Le poêle, car il ne faut rien omettre, était établi isolément, mais +d'équerre avec l'angle formé par le côté de la fenêtre et celui où était +suspendu le tableau des _Horaces_. + +On se figurera facilement la surprise que durent inspirer tant de choses +qui eussent même été nouvelles pour beaucoup de gens, mais qui le +parurent bien davantage au jeune Étienne, qui ne connaissait que la +maison paternelle et celles de quelques particuliers, aisés il est vrai, +mais dans lesquelles le goût nouvellement introduit dans les arts +n'avait pas encore pénétré. + +Étienne avait bien eu l'occasion de voir jouer Talma au +Théâtre-Français. Il savait même qu'entre les qualités que l'ont +attribuait à cet acteur, on lui faisait un mérite particulier de +l'exactitude rigoureuse avec laquelle il observait le costume des divers +personnages qu'il représentait. À tort ou à raison, on répétait dans le +public que Talma ne se décidait jamais à remplir un rôle sans avoir été +consulter les monuments antiques à la bibliothèque; on ajoutait que +quand il avait fait sur le costume ses études et son choix, il allait +les faire approuver par David. Était-il question d'un vêtement, d'un +meuble, d'un bronze ou d'une décoration nouvelle, ils étaient imités de +l'antique et toujours David, ou au moins l'un de ses élèves en avait +fourni les dessins. Quoi qu'il en soit, ces idées n'étaient encore +admises que par les artistes et le petit nombre de personnes qui les +fréquentaient, en sorte que les objets, qui frappèrent les yeux +d'Étienne à l'atelier des Horaces le transportèrent brusquement dans un +monde nouveau. Cependant ce monde si restreint encore, mais qui devait +bientôt imposer à toute la France et même à l'Europe son fanatisme pour +l'antiquité, ce monde était déjà fort, et le jeune Étienne allait être +adopté par lui. + +Malgré l'inexpérience du jeune élève, cette journée passée dans +l'atelier des Horaces et les réflexions que tant d'objets nouveaux lui +firent faire agirent avec puissance sur son esprit. Dans la vie d'un +homme, il y a toujours des circonstances décisives qui l'enlèvent à la +génération dont il procède pour le placer au milieu de celle dont il +fait partie. C'est ce qui arriva à Étienne en cette occasion. Il +s'aperçut tout à la fois de combien on était en arrière dans la maison +de ses parents sur la marche qu'avaient suivie les arts depuis dix ans, +et pressentit tout ce qu'il fallait qu'il connût et qu'il étudiât pour +rattraper le gros de l'armée dans laquelle il se trouvait enrégimenté +tout à coup. + +Trois heures s'étaient écoulées depuis le départ d'Alexandre. Outre le +temps d'inspecter l'atelier, Étienne avait encore trouvé celui de tracer +une esquisse d'après un dessin fait d'après Michel-Ange par David, et le +reste de ses curieux loisirs avait été employé à observer en détail ce +qui occupait le milieu de l'atelier. + +Aujourd'hui que les procédés et les mystères de la peinture à l'huile +sont connus de tout le inonde, on aura peine à comprendre comment +Étienne se trouvait si favorisé d'être admis à voir commencer un +tableau, et quelle fut sa joie en pouvant considérer à loisir une toile +blanche de sept pieds, sur laquelle on avait reporté, au moyen d'un +carrelage, les figures d'une grande composition. Tel était encore +cependant le mystère dont s'entouraient les peintres dans leurs +ateliers, que l'espoir qu'eut Étienne de voir commencer, faire et +achever un tableau, fut une des satisfactions les plus vives de toutes +celles qu'il éprouva pendant cette matinée. Ce fut donc avec la plus +scrupuleuse attention qu'il étudia, on peut le dire, ce qui était tracé +sur cette toile blanche posée sur un chevalet. + +David commençait alors son tableau des _Sabines_ dans une autre partie +du Louvre où on lui avait accordé un local plus vaste; en sorte que, +pour obliger son élève Moreau, il lui avait prêté son atelier des +Horaces. Charles Moreau traitait le sujet de Virginius montrant au +décemvir Appius le couteau avec lequel il vient d'immoler sa fille. +Cette composition, dans laquelle l'artiste s'était efforcé de multiplier +les preuves de son double talent, ne put être terminée alors. Un an +après qu'elle fut entreprise, Moreau, dont le talent en architecture +était tout à fait recommandable, saisit fort raisonnablement l'occasion +qui lui fut offerte de reconstruire l'intérieur de la salle du +Théâtre-Français (de la République alors) rue Richelieu. L'exécution de +ce travail, qui lui lit honneur, l'engagea à reprendre et à suivre sa +véritable carrière, qu'il a parcourue et qu'il a achevée avec honneur en +Allemagne. + +Exemple étrange des vicissitudes humaines! Ce tableau de _Virginius_, +commencé en 1796 en présence du petit élève de Moreau, devait, quarante +ans après, lorsque l'artiste le termina en 1827, passer à l'exposition +du Louvre, sous les yeux du critique Étienne, appelé à écrire sur les +arts dans le _Journal des Débats_. + +Mais revenons à l'élève attendant l'arrivée de son maître dans l'atelier +des Horaces. Midi sonnait quand il y entra. Moreau, comme on l'a dit, +était assez joli cavalier et se mettait fort bien. Toujours rasé, frisé +et poudré avec soin, il portait ordinairement un habit bleu barbeau +foncé, des pantalons gris clair et des bottes à la hussarde. Son linge +toujours frais exhalait un léger parfum d'iris, et l'on savait qu'outre +une foule de petits soins que tous les hommes ne prenaient point encore, +il poussait la recherche jusqu'à ne faire usage que de rasoirs anglais, +espèce de crime de lèse-nation à cette époque. + +Charles Moreau avait été reçu plusieurs fois dans la famille d'Étienne, +en sorte que ce costume élégant et fort convenable alors n'eût +aucunement étonné le jeune élève, si cette toilette, dans cette dernière +occasion, ne lui eût pas paru bien recherchée pour un artiste qui allait +se mettre à son chevalet. La politesse affectueuse mais froide et +réservée du maître d'ailleurs ne contribua pas peu à étonner le jeûne +homme, qui se soumit sans aucune répugnance à l'autorité de son nouveau +maître, mais en se nourrissant du plaisir d'être dans l'atelier des +Horaces, et de l'espérance de recevoir les conseils directs de David. + +Il serait superflu d'entrer dans les détails de l'exécution du tableau +de _Virginius_. Pendant que dura le tracé et l'ébauche de cette +composition, Charles Moreau mit toute la bonne grâce imaginable pour +montrer à son jeune élève, qui cependant n'était encore que faible +dessinateur, tous les procédés qui se rapportent plutôt au métier qu'à +l'art de la peinture. Tout en recevant ces avis que les artistes +transmettaient si rarement alors, Étienne poursuivit ses éludes d'après +le dessin, puis d'après le relief, en les entremêlant de celles que +Moreau lui faisait encore faire sur l'architecture. + +Cependant les journées passées en ce lieu paraissaient souvent longues +et tristes à Étienne, dont la nature expansive ne s'arrangeait pas +toujours de la contrainte et du silence que la gravité continue de son +maître lui imposait. Le mystérieux, le monosyllabique Alexandre, qui, +disait-on, était rentré nouvellement de l'émigration, et auquel David +avait donné un asile, était peu propre à animer la conversation. Moreau +d'ailleurs s'était réservé le droit de rompre le silence, et pour en +conjurer l'embarras, quand il se prolongeait trop, il se bornait à +chanter les trois couplets d'une romance fort à la mode en ce temps: _Te +bien aimer, ô ma chère Zélie_, qu'il interrompait soigneusement lorsque +quelque difficulté d'exécution en peinture le forçait à retenir son +souffle pour être plus sûr de sa main. + +Ce calme étouffant et cette même chanson qui l'interrompait +périodiquement navraient quelquefois le cœur du pauvre élève, surtout, +comme il arrivait souvent, quand les jeunes gens de l'école de David, +réunis à l'étage inférieur, lui faisaient penser, par leurs cris et +leurs extravagances, au plaisir qu'il aurait eu à prendre part à leurs +jeux. + +Plusieurs fois dans sa détresse, le pauvre enfant, lorsqu'il se trouvait +seul avec Alexandre, essaya, mais toujours en vain, d'entamer une +conversation. Un jour qu'il crut s'apercevoir que la physionomie de cet +homme était moins sournoise que de coutume, il se hasarda à lui demander +quelles étaient les personnes demeurant au-dessus de l'atelier, et que +l'on voyait souvent passer derrière l'œil-de-bœuf. Après un assez long +silence, pendant lequel le questionné nettoyait tranquillement sa +palette, il dit enfin: «Est-ce que vous ne le savez pas?--Non.» Une +pause beaucoup plus longue succéda à la première, et Alexandre, après +avoir essuyé tous ses pinceaux un à un, et fermé soigneusement sa botte +à couleurs, dit, en prenant son chapeau et ouvrant la porte pour s'en +aller: «C'est Pierre, Joseph, Maurice et Charles Nodier.» Puis il laissa +Étienne seul. + +Au milieu de ce silence de trappistes, tout ce qui pouvait en rompre la +monotonie devenait un événement heureux pour Étienne; et si ennuyeux que +fussent la plupart des curieux venant visiter l'atelier des Horaces avec +la permission de David, c'était une espèce de fête pour Étienne, par +cela seul qu'il entendait des gens parler. + +Une circonstance fort simple en elle-même devint un événement de la plus +haute importance pour lui. Ce fut la visite annoncée d'avance que David +devait faire à Moreau. Le chef de l'école avait effectivement promis à +son disciple de venir voir où en était son tableau de _Virginius_, et le +jeune écolier attendait ce jour avec une impatience inexprimable, +curieux de revoir David qu'il n'avait pas même aperçu depuis la fameuse +séance de la Convention. Enfin le maître entra en soulevant son chapeau, +et tout aussitôt Étienne se leva, mais sans quitter sa place, tandis que +Moreau s'avançait rapidement vers son maitre en lui tendant la main. + +Les deux artistes parlèrent assez longtemps au sujet du perfectionnement +des lignes de la composition, sans qu'Étienne, si novice encore dans +l'art, pût apprécier l'intention et la portée de ce qui fut dit. Mais +les dernières paroles que laissa échapper David en résumant ses +observations sur l'ouvrage excitèrent l'attention du jeune écolier. «Il +faut te mettre en garde contre la roideur, mon cher Charles, dit le +maître, tu as commencé (car ils se tutoyaient) par étudier +l'architecture, et on se ressent toujours de sa première éducation. Vois +cette jambe-là, elle paraît avoir été faite au tour comme un balustre. +Les têtes de tes personnages se ressemblent entre elles, et les +vêtements compassés trahissent le soin trop minutieux que tu as pris en +drapant tes mannequins... Prends garde!... prends garde à ces +défauts!... la nature est plus capricieuse que cela... D'ailleurs +l'ensemble de ton tableau est bon... un peu froid; fais-y attention, et +n'oublie pas de réchauffer tout cela en finissant... Allons, bon +courage... adieu et défie-toi de la roideur.» + +Étienne était naturellement porté à respecter ceux qui renseignaient, et +d'ailleurs son inexpérience ne lui permettait guère de former un +jugement quelconque sur le _Virginius_ de Moreau. Toutefois, les +remarques si justes de David, en cette occasion, répandirent de la +lumière dans son esprit, et il s'aperçut que le maître avait au fond +témoigné plus d'indulgence pour son élève que pour l'ouvrage. + +Comme David se disposait à sortir, il s'approcha d'Étienne, jeta les +yeux sur ce qu'il dessinait et lui donna des encouragements avec +bienveillance. Cette visite, ces paroles reçues du peintre le plus +renommé de France mirent la joie au cœur d'Étienne et lui rendirent le +séjour dans l'atelier des Horaces un peu moins lourd. Lorsqu'il fut +revenu de son premier enivrement, il repassa dans son esprit toutes les +circonstances qui l'avaient frappé pendant cette entrevue, et plus d'une +fois il revint sur l'étonnement que lui avait causé la vue de David, de +cet homme que sa réputation politique avait transformé dans +l'imagination de ceux qui ne l'avaient point vu en une espèce de sauvage +inabordable, tandis qu'en réalité il avait les formes les plus polies. +Il régnait dans son habillement une recherche grave, une propreté tout +opposées aux habitudes de la plupart des révolutionnaires. Bien plus, +malgré le gonflement d'une de ses joues qui le défigurait, et quoique +son regard eût quelque chose d'un peu dur, dans l'ensemble de sa +personne régnait un certain air d'homme de bonne compagnie que peu de +gens avaient conservé depuis les années orageuses de la révolution. Si +l'on excepte la petite cocarde tricolore qu'il portait à son chapeau +rond, tout le reste de son costume, ainsi que sa manière d'être, +l'auraient plutôt fait prendre pour un ancien gentilhomme en habit du +matin, que pour l'un des membres les plus ardents du comité de sûreté +générale. Aussi, tout en travaillant, Étienne ne pouvait-il s'empêcher +de repasser dans son esprit les trois apparences si différentes sous +lesquelles David s'était déjà offert à ses yeux: d'abord comme membre de +la Convention, portant le panache tricolore, et parcourant avec vivacité +les Tuileries le jour de la fête à l'Être suprême; puis à la barre de la +Convention, répondant à ses accusateurs par la pâleur de son visage et +les énormes gouttes de sueur qui se détachaient de son front; et enfin +en artiste chef d'école, en homme plein de politesse et de +bienveillance, dans son atelier des Horaces. + +Cependant l'habitude de vivre dans le Louvre fit trouver à Étienne des +distractions en rapport avec son âge et son caractère. Quoiqu'il se fût +mis sur le pied de partager avec Alexandre le soin d'allumer le feu +chaque matin, cependant il se chargeait volontiers de cette corvée, qui +lui fournissait l'occasion de lier connaissance avec les artistes +voisins. Il se faisait journellement, entre les peintres habitant le +palais du Louvre, des échanges de menus services. Tour à tour, le plus +matinal d'entre eux fournissait, par exemple, de la braise ou un tison +enflammé à ses confrères, qui lui rendaient la pareille un autre jour. +Comme Étienne distribuait généreusement le feu quand on lui en +demandait, on lui en rendait aussi volontiers, et, par ce moyen, il +arrivait à pénétrer dans l'atelier des artistes et à voir les ouvrages +auxquels ils travaillaient. Le petit flatteur n'avait garde d'épargner +les louanges pour satisfaire sa curiosité, et les artistes, hommes faits +et assez renommés alors, introduisaient le petit espiègle dans leur +atelier, lui expliquaient le sujet de leurs compositions, lui laissaient +manier leurs brosses et leurs palettes, et enfin, après avoir savouré +ses éloges, lui frappaient amicalement l'épaule en lui donnant le feu +qu'il était venu chercher. C'est à l'aide de ces petits stratagèmes +qu'Étienne parvint à voir peindre Van-Spaendonck, qui imitait les +fleurs; Garnier, occupé alors à terminer son tableau de la _Famille de +Priam_ admis au concours décennal, l'excellent Taillasson, homme +très-spirituel et peintre de talent, et Valenciennes, qui ramona le bon +goût et les études sévères dans l'art du paysage. + +Mais le voisinage qui offrait le plus d'attrait à Étienne était celui +des élèves de David. Il ne tarda pas à faire connaissance avec plusieurs +d'entre eux, qui le surnommèrent, à cause de la position respective de +l'atelier des Horaces et de l'atelier des élèves, _le petit d'en haut_, +sobriquet qu'il conserva assez longtemps, même après être entré au +nombre de leurs camarades. + +Les premières paroles amicales qu'il reçut dans cette école lui furent +adressées par Ducis, le neveu du poète de ce nom, et par Delafontaine, +qui, après avoir exposé plusieurs tableaux au Salon, est devenu un des +plus habiles ciseleurs de Paris. En arrivant au travail ou en sortant de +batelier, Étienne retrouvait ses connaissances et ses nouveaux amis dans +les grands corridors sombres du Louvre, où l'on se donnait rendez-vous +pour les parties de jeu que l'on faisait le soir. + +_Le petit d'en haut_ ne tarda pas à être connu, au moins de nom, de tous +les élèves de David. On savait d'ailleurs qu'il devait entrer dans +l'école, où l'on était disposé à le bien recevoir, et on saisit une +occasion opportune pour lui prouver qu'on l'y regardait déjà comme +admis. De temps en temps, les jeunes gens de l'école de David se +cotisaient pour offrir un modeste repas à leur maître. Le maître et +trente ou quarante jeunes gens partaient à pied de Paris et se rendaient +à Saint-Cloud ou à Vincennes, chez un aubergiste prévenu d'avance, qui +donnait à cette troupe un dîner dont le prix ne dépassait ordinairement +pas la somme de quarante sous par tête. On eut l'idée de célébrer une de +ces petites fêtes que l'on peut dire de famille, et Ducis, en sa qualité +de commissaire pour le repas, accompagné de plusieurs de ses +condisciples avec lesquels Étienne était le plus lié, vint inviter _le +petit d'en haut_ à se joindre à eux pour fêter le maître. La joie +d'Étienne fut inexprimable, et sitôt qu'il eut donné les quarante sous +d'écot, afin de ne pas être oublié sur la liste, il chercha dans son +esprit le moyen de prouver à David et à ses élèves combien il était +sensible à l'honneur qu'on lui avait fait, en le regardant comme faisant +partie de l'école. L'apprenti peintre, tout vif et étourdi qu'il fût, et +tout mauvais écolier qu'il eut été à Lisieux et en pension, avait +cependant un penchant inné pour l'étude. Des circonstances qu'il serait +trop long de détailler ici lui avaient fait reprendre ses auteurs +classiques et lire un assez bon nombre de vers et de romans, pendant son +séjour à la campagne. Il s'exerçait même à écrire et à rimer. Dans +l'excès du bonheur que lui causa l'invitation au banquet offert à David, +il résolut de faire des stances adressées au _restaurateur de la +peinture_, projet qu'il exécuta en effet tant bien que mal. Lorsque le +chef-d'œuvre fut achevé, il le communiqua à Ducis en qui il mettait +toute confiance, pour savoir de lui s'il jugeait les vers dignes d'être +lus à David vers la fin du repas. Quoique son oncle fût un habile poète, +le nouveau camarade d'Étienne ne se montra pas difficile, et il fut +arrêté non-seulement par les commissaires du repas, mais par tous les +élèves à qui on avait fait connaître le désir du nouvel initié, que les +vers seraient lus. C'est à Vincennes que l'on dîna, et qu'au dessert, +Étienne, d'une voix faible et tremblante, lut à David, près de qui on +l'avait placé, cinq ou six mauvaises stances qui furent accueillies avec +bienveillance par le maître, et furent applaudies à tout rompre par les +quarante jeunes artistes qui s'étaient étourdi le cerveau avec la +piquette de l'auberge de la Tourelle. + +Ce petit événement ne fut pas sans importance pour Étienne, car, de ce +moment, il fut adopté par David comme son élève, et entra, ainsi qu'on +le verra bientôt, dans son atelier, sur ce qu'on appelle vulgairement +_un bon pied_. De plus, l'amitié contractée avec les élèves, les parties +de jeux formées, et des conversations sur les arts compensèrent la +froideur du séjour de l'atelier des Horaces, qui d'ailleurs changea tout +à fait d'aspect par l'arrivée inattendue d'un nouveau personnage qui y +fut introduit. + +Un jour Charles Moreau, après avoir sifflé une heure durant l'air: Te +bien aimer, ô ma chère Zélie, s'arrêta en clignant des yeux et en se +reculant pour juger de l'effet de ce qu'il venait de peindre, puis dit à +Étienne avec cet air calme qui ne le quittait jamais: «Étienne, vous ne +travaillerez plus seul...; d'ici à deux ou trois jours, quelqu'un +viendra pour dessiner avec vous...» Tout en disant ces paroles +lentement, Moreau s'était remis à son chevalet, et l'exécution de je ne +sais quoi de plus difficile exigeant toute la sûreté de sa main, il +demeura trois ou quatre minutes sans rien dire. Étienne, sans quitter sa +place ni son carton, avait tourné son regard interrogatif vers son +maître, qui, l'avisant tout à coup, lui dit toujours avec le même +sang-froid et les mêmes interruptions: «C'est une dame... oui... c'est +une dame... c'est Mme de Noailles.» À ce nom qu'Étienne connaissait +bien, il remit le nez sur son ouvrage sans proférer un mot. + +«Je n'ai pas besoin, Étienne, ajouta Moreau après une autre pause encore +plus longue que les précédentes, de vous recommander d'avoir tous les +égards et toutes les complaisances qu'elle mérite... Elle est plus +avancée que vous dans l'art du dessin... ce sera un stimulant pour +vous... ça ne vous fora pas de mal.» Après avoir dit ces paroles, Moreau +se remit à chanter sa romance favorite, et il ne fut plus question de +Mme de Noailles, jusqu'au jour où elle vint s'installer à l'atelier des +Horaces. Quant au discret et taciturne Alexandre, que Moreau avait +prévenu à part de la nouvelle élève que l'on attendait, il n'en souffla +pas un mot à Étienne. + +Pendant les deux jours qui suivirent cette scène, Étienne fut sur les +épines, tant il était curieux de voir paraître sa future condisciple. Il +avait souvent entendu parler de Mme de Noailles comme d'une personne qui +se distinguait par un vif amour pour les arts, même par des dispositions +très-réelles à les cultiver; et tout Paris savait d'ailleurs que ses +appartements étaient décorés des tableaux de plusieurs jeunes peintres +de l'école nouvelle. Mais quelles pouvaient être la figure et les +allures d'une dame de la haute société, qui prenait le parti d'étudier +sérieusement la peinture dans un atelier situé dans le Louvre, dont on a +eu l'occasion de faire connaître les dispositions intérieures? À ce +motif de curiosité s'en joignait encore un autre. Étienne avait vu le +père de Mme de Noailles une seule fois, mais dans un moment bien +terrible, et il était impatient de savoir s'il retrouverait quelques-uns +de ses traits dans ceux de sa fille. + +Enfin le jour tant attendu arriva. Étienne était à l'atelier des Horaces +comme de coutume, à huit heures du matin. Il allumait le feu quand il +entendit le bruit des pas d'une personne qui montant l'escalier de bois, +ouvrit bientôt la porte sans hésitation et entra délibérément dans +l'atelier. C'était Mme de Noailles. Sa tête était couverte d'un chapeau +noir, et de ses épaules descendait jusqu'aux genoux une espèce de +pelisse fourrée dont l'usage n'était pas commun alors. Sa chaussure et +son pied étaient fins et élégants, et toute sa démarche, où régnait un +mélange de confiance et de retenue, annonçait une personne tout à fait +distinguée. + +Étienne n'éprouva ni surprise ni timidité pour lui répondre après +qu'elle lui eut adressé la parole. Elle alla prendre un carton qu'elle +avait fait apporter la veille au soir, et demanda conseil à son +condisciple pour le choix de la place qu'elle pourrait occuper sans le +déranger de la sienne. Tous ces petits préparatifs se firent sans +embarras, sans affectation et même sans beaucoup de paroles. On eût dit +que Mme de Noailles connaissait la vie d'atelier comme un peintre, et +elle poussa même la gentillesse avec Étienne, qu'elle avait surpris +faisant le feu, jusqu'à lui dire que, dans les règles, c'était à elle, +la dernière venue, à se charger de ce soin. Un échange de sourires entre +elle et lui acheva la connaissance, et quand le feu fut bien allumé, ils +se mirent au travail. + +C'était à Mme de Noailles à ouvrir la conversation s'il lui convenait +d'en avoir une avec Étienne, qui, de son côté, attendit respectueusement +une interrogation pour y répondre. Mais il avait affaire à une personne +du monde, pourvue d'esprit et de tact; aussi n'y eut-il pas un seul +instant d'embarras. Mme de Noailles savait le nom d'Étienne et elle n'y +ajouta pas monsieur; elle lui parla des vers qu'il avait faits pour +David, des progrès que ce maître s'attendait à lui voir faire dans son +école, des pièces nouvelles que l'on donnait au Théâtre-Français et de +mille autres sujets qui donnèrent du charme «à la conversation de Mme de +Noailles, et lui firent sentir qu'Étienne n'était pas tout à fait +indigne de l'entendre. + +«Ce paresseux de Moreau, dit-elle tout à coup, n'arrive ici qu'à midi, +j'en suis certaine. De la façon dont il se _bichonne_ tous les jours, il +est bien difficile qu'il arrive avant cette heure à son atelier. Aussi +son tableau n'avance-t-il guère!» + +On remplirait des volumes s'il fallait rapporter les conversations +journalières que Mme de Noailles et Étienne avaient ensemble, depuis +huit ou neuf heures qu'ils venaient à l'atelier jusqu'à midi, moment du +jour avant lequel le pauvre Moreau n'arrivait en effet que bien +rarement. + +Mme de Noailles était donc une personne spirituelle et fort aimable, +ayant les manières les plus élégantes, très-bien faite et assez jolie; +ses cheveux châtains et son cou d'une blancheur éblouissante étaient +surtout remarquables. + +D'après la manière assez leste dont Mme de Noailles s'expliquait sur les +habitudes et le talent de Moreau, il était difficile d'imaginer ce qui +pouvait décider cette dame à venir se mettre sous sa direction, et quand +Étienne vit Moreau et sa jeune élève en présence l'un de l'autre, +l'écolière parla au maître avec une aisance et en même temps une +familiarité protectrice si habituelle, qu'il semblait que, dans son +installation à l'atelier des Horaces, Mme de Noailles cherchât +principalement un lieu où elle put trouver les objets et les ressources +matérielles indispensables pour étudier l'art du dessin. + +Jusqu'à l'arrivée de cette dame, le plus ou moins de vivacité d'esprit +de Charles Moreau était demeuré pour Étienne un problème, que le silence +habituel établi entre eux pouvait rendre douteux; mais lorsque la jolie +jaseuse eut non-seulement donné la parole à tout le monde, mais forcé +encore chacun de parler, le silence de Charles Moreau continua. + +L'effet de la présence de Mme de Noailles à l'atelier des Horaces fut +donc de renouveler immédiatement cet air épais, combiné de silence et +d'ennui, qui y avait régné jusque-là. La conversation n'avait pas +toujours la même activité ni le même intérêt, mais elle était devenue +libre, ce qui contribua à vivifier l'esprit d'Étienne et à lui faire +poursuivre ses études avec plus de verve et de suite. + +Mme de Noailles le préoccupait beaucoup, non pas cependant de la manière +que l'on pourrait croire; mais il éprouvait un plaisir extrême à se +trouver habituellement dans une sorte d'intimité amicale avec une jeune +et jolie femme de vingt-sept à vingt-huit ans, ayant les habitudes d'une +grande dame, et réputée pour l'une des femmes les plus à la mode de +Paris. La vanité de tout autre qu'un enfant de seize à dix-sept ans se +fût sans doute éveillée en pareille occasion; mais, il faut le dire à la +louange d'Étienne, il sut profiter avec délicatesse et modestie d'une +bienveillance amicale dont l'effet fut, en lui inspirant le goût des +bonnes manières, de le préserver pour toujours des habitudes contraires +que l'on prend ordinairement dans les écoles. + +Rarement Mme de Noailles se rendait à l'atelier plus tard qu'à neuf +heures et demie, ce qui forçait Étienne d'être habituellement matinal, +afin de précéder toujours sa condisciple. Il ne manquait guère de placer +d'avance les siéges et les divers objets dont elle faisait usage en +dessinant, et jamais cette attention ne manqua d'être reconnue par une +légère inclination de tête, accompagnée d'un sourire. Au surplus, ces +petites galanteries réciproques se reproduisaient sous mille formes, et +sans parler de l'échange des crayons et du papier, dont on supposait la +qualité meilleure, il y avait toujours un instant de la matinée, celui +du déjeuner, où la confiance et la jaserie devenaient plus entières et +plus actives. + +La jeune artiste de l'atelier des Horaces arrivait chaque matin avec un +petit panier caché sous son châle, dans lequel était son déjeuner, et +assez souvent un livre. Le repas se faisait en commun sur le poêle, +l'une placée d'un côté, l'autre de l'autre, et tous deux debout. Il faut +avouer que les deux élèves de Charles Moreau n'épargnaient pas toujours +leur maître pendant son absence, et que le tableau de _Virginius_ +servait souvent de texte à leurs malicieuses critiques. C'était +ordinairement sous ces auspices que commençaient le repas et la journée. + +Les provisions apportées par Étienne étaient beaucoup moins délicates +que celles de Mme de Noailles; aussi, tant par respect pour la belle +convive que dans la crainte de lui voir refuser des aliments trop +grossiers pour elle, Étienne ne lui offrait rien, mais il acceptait +simplement et avec plaisir ce qu'elle lui présentait; d'autant plus +qu'assez ordinairement la rareté d'un fruit venu de Provence, ou d'un +mets que l'on ne trouvait pas à Paris, semblait plus propre à exciter la +curiosité d'Étienne que sa friandise. Vers la fin de la collation, les +devis recommençaient, et si Mme de Noailles avait remarqué quelque +passage dans son livre, elle en faisait la lecture tout haut, ce qui +fournissait des sujets intéressants de conversation pendant le travail. + +Rien ne serait plus facile que de multiplier les récits de scènes +semblables, car elles se renouvelèrent pendant près de six mois; mais il +convient de ne parler ici que de celles qui se rattachent immédiatement +à l'histoire des arts et des mœurs de ce temps. Un matin que Mme de +Noailles portait sur son visage l'expression d'une joie vive que le +calme habituel de ses traits n'avait point encore laissé voir à Étienne, +celui-ci se hasarda à lui en demander la cause. «Mon frère, +répondit-elle aussitôt, revient de l'armée de Condé, et d'ici à huit +jours il sera à Paris.» + +Bien que les goûts, les études et l'âge d'Étienne ne le portassent pas à +s'occuper des affaires politiques, leur importance était si grande +alors, et on en parlait si souvent dans toutes les familles, qu'il était +difficile d'ignorer ce qui se passait. Étienne savait donc qu'un bon +nombre d'émigrés, les uns après s'être fait rayer de la liste, d'autres +même sans prendre cette précaution, et au péril de leurs jours, +rentraient en France. Mais s'il appréciait l'importance et les +difficultés attachées à ces retours, comme il n'avait jamais vu le frère +de Mme de Noailles, il se borna à faire compliment à cette dame de +l'arrivée prochaine de son frère, en lui témoignant le plaisir qu'il +éprouvait de la voir si heureuse, mais sans avoir même l'idée de lui +adresser des questions sur l'émigration de M. Alexandre de Laborde ni +sur son retour. Seulement il ne put se défendre de faire en lui-même le +rapprochement de la conduite du frère qui quittait l'armée de Condé, et +de celle de sa sœur venant chercher en quelque sorte un asile dans +l'atelier des Horaces, sous la protection du terrible républicain David. +Ces idées se compliquaient d'autant plus dans son esprit, que, dans le +cours des fréquentes conversations qu'il avait eues avec Mme de Noailles +il s'était bien aperçu, sans en être étonné, qu'elle était fort éloignée +de juger avec indulgence la conduite politique de David, mais que le +talent de l'artiste la faisait passer, ainsi que beaucoup d'autres, +par-dessus ce qu'on était en droit de lui reprocher. + +Ces concessions particulières, fort communes alors, et qui aidèrent si +puissamment à la fusion des partis opposés, n'étaient que l'image en +petit de ce qui se passait entre les hommes du gouvernement et presque +par toute la France. On était las de tous les excès commis, désabusé sur +toutes les espérances folles que l'on avait conçues, et dans le même +moment où David et quelques hommes de son parti reprenaient les manières +polies de l'ancien régime, et favorisaient la rentrée de ceux qui +avaient été combattre au delà du Rhin en faveur de la monarchie; ces +mêmes émigrés, las de faire une guerre inutile avec les étrangers qui se +moquaient d'eux, ou rappelés invinciblement par le besoin de revoir leur +famille et par l'espoir de rentrer dans leurs biens, risquaient jusqu'à +leur tête pour venir faire effacer leur nom de la liste fatale. + +Les femmes jouèrent alors un rôle important à l'époque où ces radiations +étaient si passionnément sollicitées, et le plus ordinairement ce furent +elles qui les obtinrent des hommes de la révolution tenant encore au +pouvoir, ou de quelques-uns, comme David, qui, sentant le cas que l'on +faisait de leur talent, se montraient des plus empressés à faire rentrer +en France les familles qu'ils en avaient chassées quelques années +auparavant par; des lois terribles. Aussi celui qui naguère voulait +boire la ciguë avec Robespierre; qui prétendait qu'un républicain n'a +besoin que de fer et de pain; qui n'avait pu se défendre à la tribune de +la Convention; cet homme, David enfin, venait à son atelier des Horaces +vêtu avec une certaine élégance, s'exprimait avec une politesse +recherchée, et mettait une espèce de coquetterie à montrer, dans la +conversation, des égards aux personnes dont l'opinion politique était le +plus opposée à la sienne. Cette dernière disposition frappa surtout +Étienne lorsque, peu de jours après avoir appris le retour du frère de +Mme de Noailles, il vit arriver David à l'atelier des Horaces, où la +jeune dame, Charles Moreau, Alexandre et Étienne étaient réunis en ce +moment. David, employant les formes les plus polies, s'approcha +respectueusement de Mme de Noailles en la complimentant _sur ce qui +venait d'arriver d'heureux dans sa famille_; car ce fut de la sorte +qu'il fit allusion au retour de M. de Laborde. + +Les journaux alors n'expliquaient, ne commentaient pas tout, comme sous +les gouvernements constitutionnels. D'après l'exposition plus ou moins +franche des faits, le public était obligé d'en apprécier la vérité et +l'importance; de juger de la situation des affaires et de se former par +lui-même une opinion. Tout ce travail, difficile même pour un homme fait +et rompu aux affaires, ne pouvait être que bien faiblement accompli par +un jeune élève en peinture, que son imagination vive et même un peu +romanesque entraînait dans une sphère d'idées toutes différentes. + +Le plaisir que lui fit éprouver la satisfaction de Mme de Noailles fut +donc très-sincère, de même que sa surprise fut grande en voyant l'espèce +d'intérêt que David paraissait prendre à la rentrée d'un émigré. Ce +conflit, cet amalgame de choses et d'idées incohérentes, fit naître dans +l'esprit d'Étienne une foule de réflexions contraires, dont le résultat +fut de le plonger dans une rêverie profonde. + +David était sorti de l'atelier; Charles Moreau et Mme de Noailles +s'étaient remis au travail, mais Étienne resta assis auprès du poêle, +essayant vainement de composer un seul et même homme de l'ancien ami de +Robespierre et du nouveau protecteur des émigrés. Pensif, il tenait son +regard machinalement fixé sur Mme de Noailles, qu'il ne voyait que par +derrière. Ses cheveux châtain foncé, entourés de bandelettes rouges à la +manière antique, faisaient ressortir la blancheur de son cou, qui était +élancé et fort beau. Ce rouge et ce cou blanc frappèrent tout à coup +l'imagination d'Étienne, excitée déjà par les réflexions que la visite +de David lui avait suggérées, et il lui sembla voir tomber la jolie tête +de cette jeune femme. Ce ne fut même qu'en faisant un grand effort sur +lui qu'il parvint à se rendre maître de l'agitation intérieure qu'il +éprouva en ce moment. + +Le souvenir des jours sanglants de 1793 vivait fortement encore dans +toutes les mémoires, et l'on ne tardera pas à comprendre pourquoi la vue +de la jeune artiste fit renaître tout à coup des images si funestes dans +l'esprit d'Étienne. Un jour, c'était le 29 germinal de l'an II de la +république, Étienne, âgé de douze ans, accompagnait sa mère, que la +poursuite d'un procès avait forcée de se rendre dans le faubourg +Saint-Germain. L'entretien avec le procureur ayant duré plus qu'on ne +l'avait prévu, trois heures et demie sonnèrent lorsque la mère et son +fils partirent de la rue Guénégaud pour rentrer dans le quartier du +Palais-Royal. Le pont des Arts n'était pas encore construit, en sorte +qu'ils prirent le Pont-Neuf. Arrivés au delà de la place Dauphine, +Étienne, se sentant entraîné avec violence par sa mère, lui demanda: +«Qu'avez-vous donc, maman, pour aller si vite?» Puis, la voyant pâlir: +«Qu'avez-vous donc, maman? répéta-t-il avec inquiétude.--Les charrettes! +les charrettes! balbutia la mère en se hâtant encore davantage, tu ne +les vois pas? Entends-tu le bruit? Viens! viens! courons vite!» et ils +allèrent de toute leur vitesse. + +La mère d'Étienne avait espéré regagner son quartier bien avant quatre +heures, l'instant du jour où avaient lieu les supplices. Mais, trompée +dans ses calculs par la prolongation des affaires, elle faisait un +dernier effort pour traverser le quai avant le passage du fatal cortége. +Toute sa diligence fut vaine, et elle et son fils se trouvèrent arrêtés +par la foule précisément à la descente du Pont-Neuf, au moment où sept +ou huit charrettes remplies de condamnés défilaient devant eux. Pâle +comme la mort, et sentant ses genoux fléchir, la mère d'Étienne fit un +mouvement pour couvrir ses yeux et s'appuyer sur le parapet, lorsqu'un +homme simplement vêtu s'approcha d'elle et lui dit à voix basse: +«Contraignez-vous, madame, car vous êtes environnée de gens qui +interpréteraient mal votre faiblesse.» Ces mots, qui alors ne pouvaient +être dits que par un homme de cœur et de courage, avertirent la mère +d'Étienne du danger auquel son émotion pouvait réellement l'exposer, et +elle se roidit contre l'horreur du spectacle qu'elle ne pouvait plus +éviter. + +Quant à son fils, malgré les battements douloureux de son cœur, il ne +put s'empêcher de céder à la curiosité de regarder les vingt-cinq ou +trente condamnés que l'on traînait à l'échafaud. Le convoi, retardé par +la foule, fut même obligé de s'arrêter quelques instants, ce qui permit +au jeune enfant d'observer plus en détail les traits de quelques-unes +des victimes. Sur le devant d'une des charrettes était une jeune et +belle femme. Ses mains attachées aux ridelles soutenaient tout le poids +de son corps penché en avant, et son visage couleur de pourpre, ainsi +que le vague de son regard, annonçaient le trouble ou plutôt la perte de +son intelligence. Près d'elle était une dame âgée, pâle et maigre, mais +dont les traits nobles, dont l'expression digne et calme faisaient un +contraste déchirant avec l'état de sa jeune compagne, sur laquelle elle +semblait jeter un regard tendre et protecteur. Enfin, dans une autre +charrette, Étienne remarqua aussi un vieillard de haute stature portant +noblement sa tête jusqu'au moment suprême. C'était le père de Mme de +Noailles, M. de Laborde, banquier de la cour, qu'il vit là pour la +première et la dernière fois, et dont il apprit le nom en l'entendant +répéter à l'ignoble populace qui le proférait en le mêlant à d'horribles +injures. + +Peut-être s'étonnera-t-on moins à présent de la confusion d'idées que +jetait dans l'esprit d'Étienne tout ce qu'il avait vu et ce qu'il voyait +à l'atelier des Horaces. C'était le goût nouveau qui régnait dans les +arts; c'était une jeune femme à la mode, dont le père avait péri sur +l'échafaud révolutionnaire et qui, dans son amour pour la peinture, ne +voyait qu'un grand artiste en David; enfin, c'était David lui-même, +dépouillant le républicain de 1793, protégeant les émigrés et faisant +presque la cour aux gens qui portaient un nom. Tant de circonstances et +de sentiments nouveaux, bizarres et contradictoires, ne pouvaient +manquer de faire une profonde impression sur l'imagination du jeune +Étienne. Aussi son séjour à l'atelier des Horaces étendit-il +singulièrement la sphère de ses idées et laissa-t-il dans sa mémoire des +souvenirs ineffaçables. + + + + +II. + +DAVID À L'ATELIER DE SES ÉLÈVES. + + +Étienne, après s'être familiarisé dans l'atelier des Horaces près de +Moreau, mais plus particulièrement par l'effet de l'émulation qui +s'était établie entre Mme de Nouilles et lui, en copiant d'après le +dessin et même d'après le relief, se trouvait préparé à entrer dans +l'atelier des élèves de David. Depuis le banquet de Vincennes, où il +avait pindarisé, il avait fait connaissance et était même déjà lié avec +la plupart des jeunes gens de l'école, en sorte que, lorsqu'il y entra +la première fois pour y travailler, il n'éprouva rien de la gêne que +donne en toute espèce d'apprentissage, la qualité de nouveau venu. + +La plupart des écrivains qui nous ont transmis des détails sur la vie +des peintres et sur l'histoire de leurs écoles ont omis de faire +connaître certaines petites circonstances, qui aident mieux que quoi que +ce soit à jeter du jour sur les mœurs des artistes et sur les différents +modes d'enseignement de la peinture. Pour ne pas laisser ici la même +lacune, nous suivrons Étienne depuis son installation avec ses camarades +jusqu'au moment où il a commencé à peindre, tout en nous occupant de ses +condisciples. + +Voici d'abord quelle était la disposition de l'atelier des élèves: placé +immédiatement sous celui des Horaces, dont il avait les mêmes +dimensions, il ne présentait de différence en grandeur que par le +dessous de l'escalier en bois si bruyant, sous lequel se tenaient les +plus jeunes élèves, dessinant d'après la bosse, et parmi lesquels +Étienne se trouva compris. La fenêtre était exactement ouverte et placée +de même qu'au premier étage. Sur la droite, en entrant, au delà des +figures de plâtre et des élèves qui dessinaient d'après elles, s'élevait +un poêle de fonte dans un renfoncement, et un peu au delà, mais du même +côté, régnait une large table soutenue par quatre poteaux de deux pieds +de haut, sur laquelle on plaçait le modèle vivant. En face, par +conséquent à gauche en entrant, était un espace vide que les élèves +peintres occupaient avec leurs chevalets, et entre ceux-ci et la table +du modèle, s'arrondissaient, assis en demi-cercle, les élèves +_dessinateurs d'après nature_. + +Des planches sur tasseaux fixés au mur, à la hauteur de sept pieds, +servaient à recevoir les toiles et les boîtes à couleurs après le +travail. Du reste, nul ornement, à moins que l'on ne veuille donner ce +nom à de grandes taches de couleurs étalées un peu au-dessous de la +planche courante, et à une foule de caricatures, dont quelques-unes +assez anciennes, couvraient les murailles. + +David attachait quelque importance à ces lazzis de ses élèves; aussi, +lorsque les traits d'un nouvel élève prêtaient à la charge, ne +manquait-on pas de s'exercer à la faire sur le côté du mur près duquel +se détachait le modèle, en sorte que quand David venait corriger ses +élèves il put la voir. Ordinairement il disait: _Elle est bonne_; ou +_Elle est mauvaise_. Dans le premier cas, il demandait le nom de +l'auteur; dans le second, il riait ironiquement, ce qui produisait un +chœur de huées sourdes, à la suite desquelles ordinairement la +caricature était effacée. + +Le jour qu'Étienne entra, c'était au commencement d'une semaine, d'une +décade alors, et comme les élèves ne pouvaient s'accorder sur la pose à +donner au modèle, on choisit deux députés, Ducis dont il a été question, +et un certain Moriès dont il sera parlé, pour aller prier David de venir +tirer ses élèves d'incertitude et d'embarras. Le maître se rendit en +effet à leurs vœux et se mit en devoir de trouver une position. Mais +avant de proposer son avis, il fit essayer au modèle les postures +différentes que les élèves lui avaient données, et après les avoir +examinées, il en prit occasion de tancer une partie des jeunes gens qui +fréquentaient le soir les salles d'étude de l'Académie au Louvre, en +leur disant que c'était là qu'ils apprenaient, en copiant des modèles +dont les bras étaient soutenus par des cordes et les pieds calés avec +des coins de bois, à faire _des attitudes académiques_ et des mouvements +de convention. «Je gagerais, dit-il en se tournant vers un de ceux qu'il +savait être des plus assidus aux études de l'Académie, que c'est toi qui +as imaginé cette belle pose, qui fait tendre la poitrine du modèle comme +une carcasse de volaille? Tu veux faire _ton torse_?... oui, je te +reconnais là, et quand on fera des tableaux où il n'y aura ni pieds, ni +mains, ni tête à peindre, tu seras sûr alors d'être le plus habile. +Messieurs, ajouta-t-il, en parlant à tous, à l'Académie on fait un +métier de la peinture, et on l'apprend comme un métier à ceux qui la +fréquentent. Faites-vous cordonniers, si vous voulez, je ne m'y oppose +pas, mais ici on fait de la peinture.» + +À la suite de cette allocution, écoutée avec le plus respectueux +silence, David essaya plusieurs attitudes ayant un objet bien déterminé, +et finit par choisir celle d'un homme qui lance une pierre. Le modèle +fit observer qu'il ne lui serait pas possible de conserver cette +attitude plus de cinq ou six minutes sans se reposer. «Eh bien! qui te +dit le contraire? lui demanda-t-il, si cela ne t'arrange pas, va poser à +_ton Académie_; on te mettra des cordes aux pieds et aux mains comme à +un polichinelle.» Puis, remettant sous son bras sa canne qu'il avait +posée sur la table du modèle: «Eh bien! Messieurs, ajouta-t-il en s'en +allant, êtes-vous contents?--Oui, monsieur David, dirent les deux +députés qui l'avaient amené.--C'est bon. Je reviendrai à midi voir ce +que vous aurez fait.» + +À cette époque, l'atelier était dégarni de tous les élèves forts, qui +venaient d'achever leurs études depuis quelques années. Les noms de +Fabre, de Wicar, de Girodet, de Gérard, de Serangeli et de Gros +retentissaient encore parmi les élèves, mais ces hommes étaient déjà +considérés comme maîtres. La plupart d'entre eux avaient obtenu le grand +prix de Rome, ou en étaient au moins jugés dignes. Fabre avait été +couronné et avait exposé sa figure de _Caïn_, dont Mme de Noailles même +avait fait l'acquisition. Girodet avait envoyé son _Endymion_ et même +son _Hippocrate_, de Rome, Serangeli (de Milan) avait terminé son +_Orphée et Eurydice_, ouvrage dont le succès fut bien plus grand que le +mérite; déjà Gérard avait jeté les bases de sa réputation en faisant +paraître son _Bélisaire_; enfin on comptait sur Gros, fixé en Italie, +mais qui ne revint et ne se fit connaître en France que plus tard, en +1801 et 1802. Afin de fixer les époques aussi précisément qu'il est +possible, il est bon de rappeler que l'exposition du _Bélisaire_ de +Gérard date de 1795, et que l'époque vers laquelle Étienne est entrée +l'école de David se rapporte à la fin de 1796 et au commencement de +1797, lorsque le maître commençait son tableau des _Sabines_. + +Les études étaient donc faibles en ce moment à l'atelier des élèves. Les +plus distingués d'entre eux étaient Pierre et Joseph Franque, deux +frères jumeaux natifs du Jura, auxquels la Convention avait alloué une +petite pension à cause des dispositions qu'ils avaient montrées pendant +qu'ils gardaient les troupeaux dans leurs montagnes. Après eux venait +Broc, Gascon qui ne manquait pas de dispositions, mais chez lequel des +singularités de caractère avaient développé une vanité puérile. +Mulard-_Bavard_, épithète rimée qu'on ne manquait jamais d'ajouter à son +nom, selon l'usage des écoles, où l'on dit la vérité crûment. Mulard +était un des praticiens les plus avancés, mais, sans imagination et sans +talent saillant, il épuisait le peu d'idées qu'il avait à justifier, par +un babil sans fin, l'épithète que l'on accolait à son nom. En 1796, il +étudiait encore à l'atelier avec Gautherot, vieux républicain +incorrigible, un peu moins bavard que son condisciple, peintre médiocre, +écrivain de pamphlets politiques, et particulièrement recommandable par +le goût et le talent réel qu'il avait pour composer des complaintes +sérieusement bouffonnes sur les assassins célèbres que leurs crimes +conduisaient à l'échafaud. + +Gautherot était un grand homme de près de six pieds, portant une grande +perruque blonde, poudrée, à queue, et s'allongeant sur ses faces en deux +énormes oreilles de chien, qui avaient pour utilité particulière de +cacher tant bien que mal une dartre vive qui dévorait l'une de ses +joues. D'ailleurs bon camarade, spirituel et assez amusant dans toutes +les réunions des élèves. Ducis travaillait avec eux, quoiqu'il fût tout +autrement disposé. Ce dernier avait encore peu d'habileté, mais il +dessinait et coloriait avec assez de naïveté pour faire espérer qu'il en +acquerrait par la suite. Ainsi que Broc, Robin et quelques autres élèves +de David, Ducis avait été pris par la première réquisition et avait fait +les guerres de la Vendée en qualité de soldat républicain. Il avait +assisté à plusieurs siéges de villes, entre autres à celui de Granville, +en Bretagne. Mais l'affaire de Quiberon fit une impression si pénible +sur Ducis, homme brave et brave homme tout à la fois, qu'il se servit du +double crédit de son oncle le poète et de son maître David pour obtenir +son congé et venir chercher un asile dans l'atelier du restaurateur de +l'école. + +En politique, la réaction contre le jacobinisme, flagrante alors, se +faisait sentir jusque dans l'atelier des élèves de David. Mulard et +Gautherot, pendant le repos des modèles, ne manquaient pas de faire des +harangues. Gautherot, en particulier, s'efforçait d'entretenir parmi les +nouveaux élèves les doctrines républicaines, qu'on y avait professées +jusque-là. Mais le vent commençait à changer, et parmi ceux de leurs +camarades qui n'étaient point d'humeur à entendre vanter les exploits de +1793, se distinguaient Ducis, Roland et Moriès. + +Roland était un créole de la Martinique, honnête, brave, peu spirituel, +excessivement fort de corps, et qui travaillait comme un galérien à la +peinture pour se faire une profession et réparer les pertes que sa +famille avait faites lorsque la révolution ruina les colonies. Roland, +auquel on avait donné le surnom de _Furieux_, était réellement colère et +n'y allait pas par deux chemins quand on le contrariait. Il fit un jour +une scène à Gautherot, qu'il rencontra professant ses doctrines +républicaines dans un café. Il alla même jusqu'à lui proposer de se +battre en duel. Quoique, dans cette occasion, Gautherot se comportât +avec fermeté, toutefois s'apercevant que son parti n'était plus soutenu +par l'opinion, il cessa presque subitement de venir travailler à +l'atelier des élèves. + +Mais avant l'attaque ouverte et violente de Roland contre _les jacobins_ +(pour rappeler les désignations du temps), on leur faisait souvent la +guerre à l'atelier sous le voile de la plaisanterie, et Ducis, entre +autres, en avait organisé une qui ne manquait jamais d'interrompre +joyeusement les harangues politiques que Gautherot hasardait. + +Ducis avait la voix rauque, fausse et très-basse. Pendant ses campagnes +en Vendée, il avait appris des chansons républicaines, et +particulièrement celle qui commence ainsi: _Le fanatisme insensé, +l'ennemi juré de notre liberté, est expiré_. Or il la chantait de telle +sorte que quand il avait prononcé _le fa..._, il s'arrêtait sur la note, +travaillant pendant une minute ou deux à sa peinture, puis, au moment où +l'on s'y attendait le moins, il reprenait en chantant: _natisme +insensé_; puis, après avoir coupé par d'autres repos plus ou moins +longs: _l'ennemi juré... de notre liberté..._, il achevait sur des notes +très-graves et très-lentes: _Est ex-pi-ré!!!_ Et tous les élèves en +chœur répétaient avec la même emphase: _Est expiré!!! est expiré!!!_ + +Gautherot, qui ne manquait pas d'esprit, sentait bien la finesse de +cette petite guerre et y répondait par d'autres plaisanteries; mais +Mulard, qui, non content d'être _bavard_, était encore pédant, ne +trouvait rien de mieux pour rompre les chiens que de rappeler la dignité +des artistes d'Athènes et de Rome. Alors les sifflets de se faire +entendre et les instances les plus bruyantes étaient adressées à Ducis +pour qu'il répétât sa chanson: «_Le fa! le fa!_ Ducis, chante _le fa!_» +criait-on de toute part; et alors des joies, des cris et des hurlements +sans fin se faisaient entendre après ces mots répétés de nouveau en +chœur: _Est expiré!!!_ + +Cette scène d'écoliers, choisie entre mille autres, parce qu'elle était +une parodie de choses beaucoup plus sérieuses qui se passaient alors à +Paris et dans toute la France, donnera cependant une idée de la manière +bruyante et dissipée dont on étudiait dans l'école de David, ainsi que +dans toutes les autres d'ailleurs. Quelquefois le tumulte y était poussé +jusqu'à un excès dont on ne peut se faire d'idée, et, pour dire la +vérité, on y perdait énormément de temps. + +Rien cependant n'était si rare que David pût surprendre ses élèves au +milieu d'un tel désordre. Ordinairement quelqu'un de son école, ou même +les élèves des autres maîtres établis dans le Louvre, rencontraient +David parcourant les vastes corridors de cet édifice, et couraient +devant avertir les élèves de son arrivée. _Voilà M. David!_ À peine ces +mots étaient-ils prononcés que tout rentrait dans l'ordre et le silence, +au point que l'on aurait, à la lettre entendu une souris trotter. + +Les occasions où David donnait lui-même un mouvement au modèle de ses +élèves se présentaient fort rarement. Pour éviter ces embarras et rendre +les études d'après la nature plus faciles et plus profitables, il avait +eu l'idée de faire à l'ensemble des élèves une proposition qui fut assez +généralement accueillie et suivie même pendant près de deux ans. Ceux +des jeunes gens de l'atelier que leur âge ou le plus ou moins de +perfection de leurs formes rendaient propres à servir de modèle étaient +inscrits sur une liste, et _posaient_ à tour de rôle entièrement nus. La +séance était de cinq heures et se renouvelait pendant les six premiers +jours de la décade. Quant aux trois derniers, ils étaient employés à +copier _une tête_, pour laquelle chaque élève était tenu par les +règlements de poser lui-même, ou de fournir un modèle mercenaire à ses +frais. Ces conventions, qui n'étaient pas toujours bien strictement +observées, eurent cependant l'inappréciable avantage de faire passer +sous les yeux des élèves une immense quantité de natures très-variées, +et de les forcer à renoncer aux habitudes faites, aux pratiques apprises +d'avance et à toute cette manière conventionnelle que David reprochait +non sans raison à la vieille école, ou à ceux des élèves qui en +suivaient les principes. + +En résultat, David, qui à l'entrée dans la carrière des arts et pendant +ses préoccupations politiques avait employé tout ce qu'il avait de +pouvoir pour renverser matériellement la vieille institution de +l'Académie, poursuivait, en 1796, cette même idée, mais d'une manière +plus convenable, et surtout plus utile aux arts, en faisant la guerre, +non plus aux hommes, mais aux doctrines surannées et fausses des vieux +académiciens. À cet égard, le maître et les élèves mettaient un zèle +presque fanatique à accomplir cette œuvre. + +Midi était le moment choisi le plus ordinairement par David pour visiter +et corriger ses élèves. Le peintre s'occupait alors du tableau des +_Sabines_ déjà ébauché, et dont il repeignait la figure de Tatius. +Pendant les heures qu'il consacrait au repos, il arrivait au milieu de +ses élèves. Mulard et Gautherot, plus rapprochés d'âge de David, et +fidèles d'ailleurs à la confraternité révolutionnaire, tutoyaient leur +maître, usage qui ne cessa que quand ces deux artistes ne fréquentèrent +plus l'école. Quoi qu'il en soit, le respect que les élèves portaient au +maître dans l'atelier, même les deux qui viennent d'être nommés, était +profond, et toutes ses paroles les plus hasardées, les plus embrouillées +même, comme David, en laissait échapper quelquefois, étaient écoutées, +pesées et interprétées comme l'eussent été celles d'un prophète. + +Ces leçons se réduisaient fort souvent en principes généraux qu'il +émettait à l'occasion du premier travail d'élève qui lui tombait sous +les yeux. En sorte que le défaut ou la qualité qu'il y avait remarqué +lui servait de texte pendant la revue de toutes les études des élèves +peintres et dessinateurs. + +«Eh bien! disait-il au plus vieux de ses élèves, qui persistait à porter +ses cheveux noués en queue de la longueur de dix-huit pouces, toi, tu es +de l'ancien régime, corps et âme; tu peins comme tu te coiffes. Va, mon +pauvre garçon, tu es venu trop tôt ou trop tard, tu as manqué le coche; +tu aurais fait un excellent académicien...» Puis, après une pause: +«Allons, va ton train, continuait-il... dans ton genre, ça va très-bien +ce que tu fais.» Et comme il avait réellement de l'affection pour ce +vieil élève sans aucun talent, mais qui avait besoin de son pinceau pour +vivre, il l'enseignait gratis et lui donnait ainsi l'occasion de +profiter dans le monde du titre d'_élève de David_, recommandation +puissante alors. + +Mais toutes les fois qu'il trouvait l'occasion de tomber à bras +raccourcis sur l'Académie et les académiciens, il ne la laissait point +échapper, et plus d'une fois, pour la faire renaître, il alla exprès +s'arrêter devant la toile du vieil élève à la longue queue. + +«Ah! toi, c'est différent, disait-il en s'approchant de la peinture de +Broc le Gascon, tu te crois du génie; mais prends-y garde, ça ne pousse +pas tout seul dans la tête et il faut le cultiver. C'est comme une +plante...» Et alors David commençait une de ses comparaisons favorites, +qu'il perdait, reprenait et reperdait pour la reprendre encore, tout en +accompagnant sa harangue de réticentes causées par la difficulté qu'il +avait à prononcer, ce qui le forçait parfois de s'arrêter court, en +disant à ses élèves, qui riaient ainsi que lui: «Ma foi, je ne sais plus +où j'en suis; mais vous me comprenez, n'est-ce pas?--Oui! oui! monsieur +David,» répétait-on de tous côtés; et il continuait. «Enfin, tu +m'entends bien, Broc, tu as des dispositions... pour le coloris +surtout... écoute bien; pour le coloris. Ainsi, ne va pas te mettre dans +l'esprit que tu es un Raphaël. Vois, étudie les maîtres qui te vont, qui +te conviennent: Titien, Tintoret, Giorgion, les Italiens enfin, et puis +reviens devant le modèle, oublie les maîtres et copie la nature comme tu +copierais un tableau, sans science, sans idée faite d'avance, avec +naïveté, et tu seras tout étonné d'avoir bien fait. Allons, bon courage; +je ne suis pas mécontent de ton travail... mais dis-toi bien que tu n'es +pas encore un homme de génie!» + +Mulard, debout devant sa toile, attendait avec une expression pincée la +correction de son maître. Doyen des élèves par l'âge, inférieur à la +plupart d'entre eux par le talent, il redoutait le franc parler de +David, dont il se regardait comme le compagnon, en raison de la +familiarité résultant des habitudes révolutionnaires. «J'ai toujours à +te répéter...» dit David qui fut tout à coup interrompu par Mulard, dont +il connaissait bien le péché mignon et le sobriquet, «j'ai toujours à te +répéter, continua David sans se déconcerter, que tu fais maigre de +dessin et froid de couleur. Cela n'empêche pas que tu ne sois en état de +commencer un tableau pour l'exposition prochaine, ce que je t'engage à +faire. Mais en l'achevant, il faudra que tu te tiennes sans cesse en +garde contre les deux défauts que je te signale et tout ira bien.--Mais +ne penses-tu pas, David, dit Mulard, avec sa voix de tête et son visage +composé, que je...--Je t'ai dit ce que je pense et ce que tu dois +faire.» Mulard voulut parler encore; mais un sourire de David, auquel +répondirent ceux de tous les élèves, força le bavard à se taire et à +reconnaître lui-même, en riant aussi, l'inopportunité de ses réflexions. + +«Oh! dit David en passant du chevalet de Mulard à celui d'un autre +élève, si on peignait avec la langue, celui-là ne laisserait guère de +besogne à faire aux autres.» Un rire général, auquel prit même part +celui qui en était l'objet, accueillit cette épigramme, à laquelle +succéda un profond silence. + +«C'est bien cela, dit-il à Ducis, il y a de la vérité, de la naïveté +même dans le mouvement et la couleur de ta figure. Mais, ajouta-t-il en +ayant l'air de parler à tout le monde, quoique parlant de Ducis, il ne +faut pas vouloir faire plus qu'on ne peut. Il faut traiter des sujets +humbles, simples, familiers même, si la nature nous a fait naître pour +cela. Tel qui fera supérieurement des bergers, se fera moquer de lui +s'il, veut peindre des héros. Il faut se tâter, se connaître et puis +aller sans se forcer... n'est-ce pas Ducis?--Oui, monsieur,» et il +passait à un autre. + +«Pour vous, mon cher ami, il faut faire peau neuve!» C'est ainsi qu'il +apostropha Granger, transfuge de l'école rivale de Regnault dans celle +de David. «Voilà ce que c'est que de recevoir en commençant de mauvais +principes, ajouta-t-il, il faut oublier, _désapprendre_, ce qui est bien +plus difficile, tous les enseignements que l'on a reçus. Voyez-vous, mon +cher Granger, il vaudrait mieux pour vous et deux ou trois de vos +camarades ici, _infectés comme vous du virus académique_, que vous +n'eussiez jamais touché un crayon. Il faudra que vous employiez un an au +moins pour guérir de ce mal, et puis alors seulement vous vous remettrez +en route dans la bonne voie... Votre travail est bon... trop bon même; +car, voyez-vous, votre main en sait bien plus que votre tête. Vous +réfléchissez après que vous avez fait. Votre pinceau vous emporte, il +est votre maître, et pour comble de malheur il a été mal dirigé. Il faut +oublier tout ce que vous savez, et tâcher d'arriver devant la nature +comme un enfant qui ne sait rien... M'entendez-vous bien?--Oui, +monsieur.--M'avez-vous bien compris?--Oui, monsieur.--Eh bien, nous +verrons cela la semaine prochaine.» + +En allant vers un autre élève, mais poursuivant toujours son idée: «Une +mauvaise école, dit-il, est comme une boutique de perruquier[2], dans +laquelle on n'entre jamais sans en sortir avec du blanc à son habit.» + +En s'approchant du chevalet de Moriès, qui s'était retiré de côté pour +recevoir la leçon du maître, David fit une légère inclination de tête à +cet élève, comme pour le saluer. Moriès avait plus de trente ans. Vêtu +d'une grande redingote bleue croisée jusqu'au menton, portant une +cravate noire et de grandes bottes de cavalerie, cet homme avait une des +plus nobles figures qui se puissent rencontrer. Ses cheveux noirs et +lisses dessinaient exactement la forme de son crâne. Son nez était +légèrement aquilin et ses yeux grands fiaient couverts de paupières +très-larges. Ses traits étaient beaux, et la majesté et la douceur mêlée +de force de sa physionomie inspiraient tout à la fois le respect pour sa +personne et un vif désir de le connaître. Son histoire n'était pas bien +connue. On savait seulement qu'il avait servi aux armées, mais qu'un +attrait invincible pour l'art de la peinture l'avait engagé à quitter sa +première profession. + +Moriès avait ce qu'on appelle _une passion malheureuse_ pour la +peinture, car il n'y était nullement appelé par ses dispositions. Cet +homme, depuis qu'il était entré à l'école de David, travaillait jour et +nuit pour regagner les années qu'il croyait avoir perdues. Ses moyens +d'existence étaient bornés à ce point qu'il vivait pour moins de vingt +sous par jour. Mais il supportait toutes les privations qu'il s'était +imposées avec un courage, une grandeur d'âme propres à faire naître des +regrets chez tous ceux qui connaissaient son inaptitude aux arts. + +Il était facile d'établir quelques points de comparaison entre don +Quichotte et cet élève, car la vue de la moindre injustice révoltait +Moriès jusqu'à le forcer de prendre part à toutes les querelles qui +s'élevaient et de s'établir juge du différend. Ce gentilhomme, car il +l'était, faisait la police dans l'atelier. Quand les plus jeunes élèves +n'étaient pas d'accord et élevaient trop la voix, il allait à eux, les +interrogeait, les jugeait, prononçait son jugement et sanglait quelques +coups d'appuie-main sur celui qui avait tort, sur tous deux quand le +tort était partagé, puis retournait tranquillement à sa place pour +reprendre sa peinture. + +Il va sans dire qu'une âme de cette trempe avait des sympathies et des +répugnances également prononcées; aussi ne parlait-il jamais de Mulard +et de Gautherot qu'avec une expression légèrement ironique, tandis qu'il +tendait journellement la main, en arrivant, à Ducis, à Roland et à +Duffaut, avec lequel il finit par vivre en commun. Le caractère noble de +Moriès le faisait aimer de tous, et quoique ses productions ou plutôt +ses essais fussent de la dernière faiblesse, jamais, dans l'atelier, où +la franchise était si brusque et si moqueuse, personne ne fit la plus +légère allusion à son peu de talent. + +«Allons, courage, mon cher Moriès, lui dit David en jetant les yeux sur +sa toile, il ne faut pas vous décourager.» Puis, après quelques +observations de détails, le maître répéta: «Allons, courage! c'est comme +au combat...--Vous avez raison, monsieur David, interrompit le noble +élève qui, par modestie, ne voulut pas laisser achever la phrase tout +haut à son maître, il faut vaincre ou mourir,» dit-il à voix basse. Et +en parlant ainsi, ses paupières se baissèrent et son visage rougit comme +celui d'une jeune fille. + +«Qu'est-ce que vous faites là?» demandait peu après David à un jeune +homme qui peignait comme un fou, sans s'apercevoir que son maître était +derrière lui: «Mais arrêtez-vous donc un instant! continua-t-il en lui +frappant sur l'épaule, écoutez-moi, N... J'ai ici quelques élèves que je +considère comme mes enfants, et j'agis avec eux comme il me convient; +mais vos parents payent douze francs par mois pour que vous travailliez +ici, or, je ne veux pas voler leur argent. Croyez-moi, tous n'avez +aucune disposition et vous ne ferez aucun progrès; ainsi quittez l'art +de la peinture.» + +Après cette allocution, qui n'était pas la première de ce genre que +David eût faite à cet élève, le jeune homme suspendit son travail +pendant quelques minutes et le reprit bientôt après sans s'émouvoir. «Je +ne sais pas pourquoi, dit alors le maître en s'adressant à tous, comme +quand il voulait rendre une observation moins pénible en la présentant +d'une manière générale; je ne sais vraiment pas pourquoi on a de la +répugnance à se faire cordonnier ou maçon, quand on peut exercer +honnêtement et habilement ces professions, d'autant plus qu'il y a place +parmi les ouvriers de ce genre pour ceux qui sont plus ou moins adroits. +Mais être peintre médiocre, mauvais! oh! non, messieurs, je vous aime +trop pour souffrir que cela arrive à aucun d'entre vous.» + +«Eh bien, Georges, chantes-tu toujours de la musique de Glück?» demanda +David, en souriant, à un gros garçon d'une jolie figure qui avait +entrepris une étude de grandeur naturelle. + +--Oui, monsieur, répondit l'élève d'un ton gracieux et délibéré. + +«--Eh bien, tu as raison, puisque tu l'aimes... Moi j'aime mieux la +musique italienne. Prends garde au bras et à la tête de ta figure, qui +sont trop gros et mal dessinés... tu as le sentiment de la couleur, +c'est bon; ça va bien... Oh! il est coloriste, répéta David en +s'adressant à tout l'atelier, mais, continua-t-il en se retournant vers +Georges, Titien, Paul Véronèse coloriaient bien, mais ils dessinaient +les têtes et les bras mieux que toi. Voilà ce que c'est que d'aimer la +musique allemande, tu préfères l'harmonie à la mélodie et tu fais de +même en peinture: tu fais passer le dessin après la couleur. Eh bien, +mon cher ami, c'est mettre la charrue avant les bœufs. Mais c'est égal, +fais comme tu sens, copie comme tu vois, étudie comme tu l'entends, +parce qu'un peintre n'est réputé tel que par la grande qualité qu'il +possède, quelle qu'elle soit. Il vaut mieux faire de bonnes bambochades +comme Téniers ou Van Ostade que des tableaux d'histoire comme Lairesse +et Philippe de Champagne.» + +Le maître corrigea encore quelques élèves peintres, sur lesquels il ne +trouva rien de particulier à dire, et entra dans le cercle que formaient +les dessinateurs autour de la table du modèle. Parmi ces derniers +étaient M. A. de Saint-Aignan, Paulin Duqueylar, Langlois, Maurice Quai, +Perrié, Robin, Granet, de Forbin, Richard Fleury, Révoil, et quelques +autres dont les noms sont restés inconnus, mais tous assez habiles alors +à copier la nature en dessin et sur le point de prendre le pinceau. + +Avant de passer leurs travaux en revue, David resta debout devant le +demi-cercle et entretint ses élèves du tableau des _Sabines_, qu'il +exécutait. «J'ai entrepris de faire une chose toute nouvelle, leur +disait-il; je veux ramener l'art aux principes que l'on suivait chez les +Grecs. En faisant les _Horaces_ et le _Brutus_ j'étais encore sous +l'influence romaine. Mais, messieurs, sans les Grecs, les Romains +n'eussent été que des barbares en fait d'art. C'est donc à la source +qu'il faut remonter, et c'est ce que je tente de faire en ce moment. +J'étonnerai bien des gens; toutes les figures de mon tableau sont nues, +et il y aura des chevaux auxquels je ne mettrai ni mors ni bride. Je +crois avoir terminé la figure de mon Tatius...» À ces derniers mots, la +physionomie de tous les élèves s'épanouit, comme si le personnage dont +on venait de parler fût sorti de dessous terre. Les jeunes gens +parlaient entre eux, célébraient déjà la perfection présumée de +l'ouvrage, et, sans exprimer aucun désir, laissaient deviner dans leurs +yeux la curiosité qu'ils avaient de le voir. + +«Je ne peux pas encore montrer mon tableau, dit le maître, qui avait +surpris la pensée de ses élèves. Je crois avoir réussi à faire mon +Tatius, mais je n'en suis pas certain. Je ne le jugerai bien que lorsque +ce qui doit l'entourer sera repeint également. Mais je veux faire du +grec pur; je me nourris les yeux de statues antiques, j'ai l'intention +même d'en imiter quelques-unes. Les Grecs ne se faisaient nullement +scrupule de reproduire une composition, un mouvement, un type, déjà +reçus et employés. Ils mettaient tous leurs soins, tout leur art, à +perfectionner une idée que l'on avait eue avant eux. Ils pensaient, et +ils avaient raison, que l'idée dans les arts est bien plus dans la +manière dont on la rend, dont on l'exprime, que dans l'idée elle-même. +Donner une apparence, une forme parfaite à sa pensée, c'est être +artiste; on ne l'est que par là... Enfin je fais de mon mieux, et +j'espère arriver à mes fins.» + +Le maître, dont chaque parole avait été écoutée avec la plus religieuse +attention, se mit en devoir de corriger le travail des dessinateurs +d'après le modèle vivant. «Levez-vous, monsieur de Saint-Aignan, dit-il +en s'asseyant à sa place. Allons, courage, très-bien, le mouvement est +bien saisi... Mettez un peu plus de correction dans votre dessin et nous +penserons à vous faire peindre.» Paulin Duqueylar lui remit ensuite son +carton: «Il y a vraiment un grand caractère, observa David en regardant +la figure que l'élève avait tracée; il a une manière de voir à lui et il +rend son idée avec énergie. + +C'est bon! courage! Langlois, dit-il à l'élève qui suivait, votre figure +est bonne, il faut peindre; c'est dit.» Et l'élève devint rouge de +plaisir. + +Il arriva à Maurice Quaï: «Peignez aussi, Maurice, dit David. Vous avez +fait là une très-bonne étude. Si celui-là veut, il ira loin; il aime la +nature et comprend bien l'antique.» La joie éclata aussi sur la figure +de Maurice. Il était maigre, portait sa barbe, ce qui, joint à la +disposition de son caractère que l'on aura l'occasion de faire connaître +bientôt, lui faisait donner par ses condisciples le surnom de _don +Quichotte_. + +Perrié, son ami, grand jeune homme fort doux quoique très-entêté, ce qui +se rencontre fréquemment, et dont l'esprit et le talent brillaient peu, +venait après. David ne lui dit que des paroles insignifiantes et lui +conseilla de peindre si cela lui faisait plaisir. + +David était d'une propreté extrême. Toujours fort bien mis, il ne +changeait jamais de vêtement pour peindre, et faisait une guerre +continuelle à ceux de ses élèves qui ne se soignaient pas. «Essuie bien +ta chaise, se prit-il à dire à Robin (c'était l'un des fils de l'ancien +horloger du roi), car tu es si dégoûtant, que j'appréhende de m'asseoir +à ta place.» Comme l'élève tirait un mouchoir sale et déguenillé de sa +poche pour épousseter son siége: «Merci, merci de ta précaution, +ajouta-t-il, renverse la chaise et secoue-la bien. Soyez certains, +messieurs, reprit David quand il fut assis et en considérant le travail +de Robin, qu'il n'y a rien de si traître que l'art de la peinture. Dans +l'ouvrage se peint l'homme qui l'a fait. On ne saurait pas que celui-ci, +et il indiquait Robin, est le plus grand saligaud de la terre, qu'on le +reconnaîtrait pour toi en voyant son dessin; tenez, voyez plutôt.» Et +tous les élèves de rire. «Oh! toutes vos plaisanteries n'y feront rien, +et il mourra comme il est, un _crasson_...--Quel dommage, ajoutait le +maître en indiquant plusieurs parties de l'étude de cet élève, cela sent +la nature, c'est plein d'énergie et de finesse... Voyez donc comme le +raccourci de ce bras est bien exprimé; et la tête, comme elle plafonne +bien! Pourquoi ne peins-tu pas depuis que je te dis de quitter le crayon +pour le pinceau?--Monsieur... dit Robin qui voulait préparer une +excuse.--Allons, tais-toi, tu es un paresseux. Je t'ai vu cet hiver +faire les beaux bras et la belle jambe lorsque tout Paris venait au +bassin des Tuileries pour te voir patiner sur la glace en manière de +Mercure... Je parlerai une bonne fois de tout cela à ton père... ou +fais-moi le plaisir d'acheter une boîte à couleurs et de te mettre à +peindre; entends-tu?» Et il passa au voisin. + +«Celui-là a ses idées, il a son genre. Ce sera un coloriste; il aime le +clair-obscur et les beaux effets de lumière. C'est bon, c'est bon, je +suis toujours content quand je m'aperçois qu'un homme a des goûts bien +prononcés; c'est toujours bon signe. Tâchez de dessiner, mon cher +Granet, mais suivez votre idée. Bon courage; votre carrière est +ouverte.» + +«Allons, monsieur de Forbin, dit le maître en s'asseyant à la place +suivante, je vois que vous aimez et que vous sentez aussi l'effet et le +coloris, car sur un dessin même, et le vôtre en est la preuve, on +s'aperçoit que l'artiste a de l'aptitude à ce genre de talent. +Continuez; ça va bien.» + +Fleury Richard et Révoil, tous deux de Lyon, étaient unis dès l'enfance +par une amitié qui s'était accrue avec l'âge. Tous deux étudiaient chez +David avec une suite et une régularité qu'ils devaient sans doute aux +sentiments religieux dont ils étaient également animés. Élèves alors, +leurs études n'avaient pas des qualités qui fissent prévoir la vogue, +passagère il est vrai, qu'eurent leurs ouvrages quelques années plus +tard; aussi David en corrigeant leurs essais ne leur adressait-il que +des observations qui ajouteraient peu d'intérêt à celles qu'on lui a +entendu faire à quelques autres élèves. Il en fut de même au sujet de +plusieurs jeunes gens dont il serait même difficile de rappeler ici les +noms. + +Le maître avait achevé de corriger les études des peintres et des +dessinateurs d'après nature, lorsqu'en tirant sa montre il s'aperçut que +les heures s'étaient écoulées bien vite. «Il faut que je retourne à mon +atelier, dit-il, pour profiter du reste de la journée. Adieu, messieurs, +ajouta-t-il en s'adressant à ceux dont il venait de s'occuper; quant à +vous, et c'était aux jeunes dessinateurs d'après l'antique qu'il +s'adressait alors, je verrai votre ouvrage un autre jour. Dites à ceux +qui peignent de vous conseiller si vous vous trouvez dans l'embarras. Au +nombre des apprentis peintres auxquels ces paroles s'adressaient se +trouvaient Mendouze, M. Colson, M. Caminade, Simon, Bouchez, Huyot +(depuis architecte et membre de l'Institut), Adolphe Lullin, Étienne, +etc. + +La séance de correction avait été longue; tous les élèves y avaient +apporté une attention soutenue en observant un rigoureux silence. Aussi, +à peine David fut-il dehors, que l'un des plus jeunes dessinateurs, +placé près de la porte, regarda par un trou qui y était pratiqué exprès +si le maître ne revenait pas par hasard sur ses pas; mais aussitôt qu'il +fut certain que David avait non-seulement parcouru le long corridor du +Louvre, mais qu'il avait dépassé l'angle au delà duquel on allait gagner +l'escalier de la rue du Coq, il se retourna vers ses camarades en jetant +un cri effroyable, auquel tout l'atelier répondit par un concert de +hurlements qui se prolongèrent pendant une ou deux minutes. + + + + +III. + +LES ÉLÈVES DE DAVID À LEUR ATELIER. + + +On a vu les élèves devant leur maître; il est bon de les retrouver +livrés à eux-mêmes dans l'atelier. Mais pour soulager ces récits de +redites et de détails superflus, et avant de chercher quelle était la +constitution de cette petite démocratie de jeunes peintres, on fera +connaître les noms de quelques-uns des élèves qui sont entrés +successivement à l'atelier de David, après ceux que l'on connaît déjà. +Les principaux sont Poussin et Vermay, c'étaient des enfants de quatorze +à quinze ans; puis Augustin Delavergne, âgé de trente ans, gentilhomme +d'une province de France; J. J. Dubois, qui, outre l'obscénité +habituelle de ses discours, montrait déjà les disposions qui l'ont +entraîné à se faire antiquaire; enfin M. Ingres; Bartolini, sculpteur de +Florence; Schwekle, sculpteur allemand; Tieck, sculpteur de Berlin, +frère du poète; car David recommandait à ses élèves de modeler en terre +et avait à cœur de former des statuaires dans son école. + +Sur soixante jeunes gens au moins qui étaient inscrite comme élèves de +David, la moitié à peu près fréquentait habituellement son école. +Jusqu'en 1800 environ, la rétribution du maître fut de 12 francs par +mois, sans les frais de modèles et de chauffage, qui se payaient à part. +Sur le nombre des élèves inscrits, il n'y en eut jusqu'à cette époque +que la moitié au plus qui payât la rétribution à David; les autres +recevaient l'enseignement gratis. Ces détails ne sont pas sans +importance, parce que la personne chargée par le maître de faire la +collecte et de solder les frais payés par la masse se trouvait être par +cela même le seul et unique magistrat chargé de gouverner l'indomptable +et anarchique démocratie des élèves de David. Or David, plus sage dans +l'établissement d'une constitution pour ses élèves que quand il s'était +agi de la république française, avait eu le bon esprit d'instituer pour +magistrat-collecteur un de ses élèves. Le bon et honorable Grandin, de +la famille des fabricants de drap d'Elbeuf, faisait toujours +effectivement de la peinture au métier, mais il calmait ses camarades +par son angélique douceur, et les amenait à payer, grâce aux +tempéraments qu'il donnait à propos, et surtout par cet air de probité +et cette exactitude commerciale qu'il semblait inspirer à ceux à qui il +s'adressait. + +Grandin était boiteux, sa figure était laide, il n'avait ni disposition +comme peintre, ni esprit comme homme, et il exigeait de l'argent de +chacun; avec tous ces désavantages il se trouvait encore placé au milieu +du troupeau le plus indiscipliné et le plus moqueur qui se pût +rencontrer, et toutefois le bon et honnête Grandin était estimé, aimé de +tous. La seule plaisanterie fort innocente que l'on se permit à son +sujet consistait à proclamer bien haut le quantième du mois, lorsqu'il +entrait à l'atelier. «Messieurs, criait un mauvais plaisant, est-ce que +c'est le 30? voilà Grandin!» Mais impassible comme le soliveau de la +fable, l'inaltérable collecteur répondait par un sourire plein de +candeur, et tout rentrait dans l'ordre. Telle était donc cette manière +de magistrat revêtu d'une double confiance: de celle du maître qui le +laissait gouverner à sa manière, et de celle des élèves à qui il ne +venait même pas dans l'idée que Grandin pût rien rapporter d'eux à +David, hors ce qui regardait la rentrée exacte des fonds, ce qui se +faisait régulièrement. + +Grâce à la sagesse avec laquelle Grandin exerçait sa magistrature, il +n'y avait donc que le département des finances où il régnât de l'ordre; +du reste, la république marchait au hasard, et selon les impulsions +alternatives que lui communiquaient les différentes _factions_ ou sectes +dont elle était composée. + +Robin, dont on a entendu signaler par David les heureuses dispositions, +la paresse et la saleté, se parait du titre de _chef de la secte des +crassons_. Pour être admis à en faire partie, il fallait prouver que +l'on fumait au moins trois pipes par jour; que l'on ne changeait de +linge que quand il ne tenait plus sur le corps, et que l'on ne se lavait +que malgré soi ou quand on s'exerçait à la natation. + +Robin, qui avait rapporté ces idées des armées, où il avait été avec les +régiments de Paris enrôlés au commencement de la révolution, fit peu de +prosélytes à l'école. + +Une autre secte, qui par la suite mérita mieux cette désignation que le +troupeau dont Robin s'était fait le chef, se composait d'un certain +nombre d'élèves dont les principaux étaient les frères Franque, Pierre +et Joseph, que leur talent faisait déjà remarquer et qui tenaient les +premiers rangs dans l'école, depuis que Girodet, Gérard et Gros en +étaient sortis. Broc, dont il a déjà été question, donnait aussi de +flatteuses espérances, mais l'élève Maurice Quai, quoique moins avancé +alors dans la pratique de l'art, semblait avoir un avenir brillant et +exerçait déjà une certaine influence sur ses amis. Dans ses traits, dans +son caractère, il y avait quelque chose de ce qui distingue les hommes +appelés à commander à leurs semblables. Sa figure était belle, et sa +barbe, qu'il portait alors contre l'usage général, donnait de la gravité +à sa physionomie, d'ailleurs très-avenante. Doué d'une élocution facile, +il portait promptement la conviction dans l'esprit des autres, aussi +devint-il bientôt un véritable sectaire dans l'école de David, qu'il +abandonna enfin en entraînant avec lui plusieurs de ses camarades. Tant +que son talent ne fit que poindre, il ne professa pas hautement les +opinions singulières qu'il manifesta ensuite sur les arts et sur la +manière dont il prétendait qu'on dût les pratiquer. Ce fut d'abord par +l'élévation de ses idées et la franchise de son âme qu'il captiva la +bienveillance de ses condisciples, et à propos du sobriquet de _don +Quichotte_ qu'on lui avait donné, ses camarades furent tant soit peu +surpris de l'entendre dire «qu'il se trouvait heureux et fort honoré de +mériter le nom d'un personnage imaginaire il est vrai, mais qui était le +modèle de la bonne foi et de la loyauté; que pour lui, il admirait don +Quichotte depuis son enfance, et qu'il n'avait cessé de faire des +efforts pour s'élever jusqu'à la hauteur de la rude et incorruptible +honnêteté de ce héros romanesque.» L'expression de sincérité avec +laquelle Maurice prononça ces paroles, jointe à sa physionomie noble et +à son élocution entrainante, interdirent les critiques et les quolibets +aux plaisants; et de ce moment Maurice, qui déjà était aimé, fut investi +d'une certaine autorité qui lui donna le droit de dire tout ce qui lui +venait à l'esprit. Déjà Moriès et Ducis témoignaient hautement le cas +qu'ils faisaient de lui, aussi devint-il bientôt complétement maître de +l'esprit de Pierre, de Joseph, de Broc, de Perrié et de quelques autres +qui formèrent le noyau de la secte. + +On n'a sans doute pas oublié l'entresol situé au-dessus de l'atelier des +Horaces: ce logement, faisant partie de la portion du Louvre prêtée à +David, était occupé par les frères Franque, qui non-seulement y +logeaient, du consentement du maître, mais donnaient souvent +l'hospitalité à Broc, à Maurice et à ceux de leurs amis qui la leur +demandaient. Or, c'est en ce lieu que prit naissance la secte des +_penseurs_ ou des _primitifs_ dont Maurice fut le fondateur, quoiqu'il +soit juste de dire que quelques paroles hasardées de David en aient fait +naître la première idée. Ce maître, étant sur le point de commencer son +tableau des _Sabines_, et se sentant plus que jamais entraîné par le +goût des ouvrages de l'antiquité, en était venu à restreindre son +admiration pour les œuvres modernes, au point de ne plus se proposer +pour modèles que les ouvrages grecs que l'on supposait faits à l'époque +de Phidias. Parmi les-bas-reliefs, il recherchait ceux dont le style +était le plus ancien; il en faisait autant au sujet des médailles, et +vantait particulièrement le naturel et l'élégance du trait des figures +peintes sur les vases dits étrusques. On sait ce qui arrive +ordinairement dans une école, et que les opinions du maître, exagérées +par ses élèves, même les plus intelligents, sont bientôt dénaturées par +les niais. C'est ce qui arriva dans celle de David, en cette occasion, +après qu'il eut dit à propos de son projet relatif aux _Sabines_: +«Peut-être ai-je trop montré l'art anatomique dans mon tableau des +_Horaces_; dans celui-ci des _Sabines_, je le cacherai avec plus +d'adresse et de goût. Ce _tableau sera plus grec_.» + +Ces derniers mots, ainsi que la recommandation que le maître faisait +souvent à ses élèves d'exercer leur esprit en étudiant les antiques, +sans les copier machinalement, frappèrent les jeunes gens et Maurice en +particulier, et ils partirent de là pour avancer que David travail fait +qu'entrevoir la route à suivre, qu'il fallait changer radicalement les +principes sur lesquels on s'appuyait pour exercer les arts; que tout ce +qui avait été fait depuis Phidias était _maniéré_, faux, théâtral, +affreux, ignoble; que les maîtres italiens, y compris le plus célèbre +même, étaient entachés des vices des écoles modernes; qu'il était +indispensable de s'abstenir de regarder aucun des tableaux de la grande +galerie, et que dans celle des antiques on devait baisser les yeux et +passer outre devant les statues romaines et celles même qui avaient été +faites en Grèce depuis Alexandre le Grand. + +Tel était à peu près l'ensemble de la nouvelle théorie. Quant à la +pratique, on ne devait viser qu'à exprimer la plus haute beauté; aussi +Maurice engageait ses adeptes à ne plus travailler à l'atelier de David +pour peu que le modèle ne leur parût pas beau; il leur conseillait de ne +peindre que des figures de six pieds de proportion; et, toujours dans +l'idée de rendre _le beau_, prescrivait de faire des ombres claires, +afin que la transition trop brusque de la lumière à l'ombre ne détruisit +pas l'harmonie des formés, comme ne manquaient pas de le faire, +ajoutait-il dans le style brutal d'atelier, ces indignes Italiens. + +Mais ces idées que Maurice se formait de l'art n'étaient que les +corollaires d'autres idées plus hautes, plus graves, sur lesquelles il +s'entretenait avec des hommes qui, sans être étrangers aux arts, ne les +pratiquaient cependant pas. Charles Nodier était de ce nombre, et plus +d'une fois alors Étienne l'a vu monter descendre le petit escalier de +bois qui conduisait à l'entresol au-dessus de l'atelier des Horaces, où, +selon toute apparence, il allait présider les séances des _penseurs_ ou +_primitifs_. S'il faut s'en fier aux récits un peu tardifs (1833) de cet +écrivain sur la secte dont Maurice a été le chef ostensible de 1797 à +1803, il ne s'agissait de rien moins que d'une réforme de la société sur +un plan, non pas précisément semblable à celui des saint-simoniens, mais +du même genre, et qui devait commencer par un Changement de costume. Que +des idées vagues de réforme aient bouillonné dans la tête, de quelques +jeunes gens lancés au milieu d'une société à peine remise des grandes +commotions révolutionnaires, cela peut être admis; mais quant à +l'établissement d'une doctrine sérieuse à ce sujet, il ne pouvait +résulter des efforts de quelques pauvres élèves en peinture rassemblés +dans l'entresol, en admettant même toute la supériorité d'esprit et de +caractère que l'on pourrait attribuer à Maurice Quaï et à Charles +Nodier. Le secret de cette petite comédie, s'il y en a un, n'aurait pu +être dévoilé que par le président des _primitifs_, devenu le spirituel +académicien que tout le monde connaît; mais à défaut de renseignements à +ce sujet, longtemps mais vainement promis à Étienne par Charles Nodier, +voici l'extrait d'une brochure curieuse que cet écrivain publia en l'an +XII de la république (1804), sous le titre d'_Essais d'un jeune barde_. +On y trouve une espèce d'éloge ou plutôt de glorification de Maurice et +de la jeune femme d'un des sectaires, qui, en effet, par la pureté de +son âme et la beauté de sa personne, était devenue la Béatrice, l'ange +gardien des _penseurs_. Voici le chapitre où il est question de ces deux +personnages: + + _Deux beaux types de la plus parfaite organisation humaine._ + + «Dans les espérances d'une présomptueuse jeunesse, j'avais résolu + de _leur_ consacrer un jour un monument, ci d'attacher _leurs_ noms + aux plus belles conceptions de ma vie. Mais, si incertain moi-même + de ce que le sort me réservent du temps qui m'est mesuré, je veux, + du moins, laisser ici quelque témoignage qui révèle que je _les_ ai + connus, et qui fasse foi de ma gloire. + + «Saady fait dire à l'ambre: «Je ne suis qu'une terre vile, mais + j'ai habité avec la rose.» + + «Artiste, jette un voile sur ton _Apollon_ et sur ta _Vénus_. Ne + consume pas ton admiration stérile sur les efforts de l'art + impuissant. Ici la Divinité a marqué sa plus noble empreinte, et + c'est ici que tu apprendras ton génie, si le ciel t'en a donné. + + «LUI, c'était MAURICE QUAÏ, cet homme qui, sous les formes + d'ANTINOÜS et d'HERCULE combinées, recélait l'âme de MOÏSE, + d'HOMÈRE et de PYTHAGORE, et qui unissait le courage des forts à la + simplicité des enfants, et la raison des sages a l'enthousiasme des + poëtes. À cette beauté, qui avait je ne sais quoi d'immuable et + d'éternel comme celle des dieux, à ce grand caractère qui le + faisait participer du TOUT-PUISSANT, de RAPHAËL et du JUPITER de + MYRON, il semblait qu'on allait voir briller autour de sa tête les + éclairs de l'OLYMPE et du SINAÏ. + + «Il était facile à reconnaître, celui dont le Seigneur avait dit, + par l'organe d'un de ses disciples: J'AI ÉCRIT SUR SON FRONT LE NOM + DE MA CITÉ. C'étaient bien là ces sourcils dont un seul mouvement + pouvait ébranler le monde, et ces yeux d'où devait s'élancer la + foudre. C'est cet aspect qu'il aurait fallu emprunter pour se + fonder un culte; et jamais je n'ai levé sur lui ma paupière sans + éprouver un saint effroi; jamais je ne l'ai entendu m'appeler à ses + côtés, avec ce langage ineffable et mélodieux qui lui était + familier, sans me rappeler que LE DIEU FAIT HOMME aussi aimait à + s'entourer des malheureux de la terre. + + «Ne demandez pas au vulgaire quel était Maurice Quaï: l'avenir sera + prive de son nom. + + «Oserez-vous, chaste amitié, proférer celui de LUCILE FRANQUE? Il + échappe à mes lèvres, et mes lèvres sont purifiées. Elle ne + condamnera pas cet hommage. + + «Avez-vous vu sur les coupes des Grecs et sur les bas-reliefs + d'Herculanum, ces figures sveltes et légères, où tant de noblesse + est alliée à tant de grâce et tant de pudeur à tant de volupté? + Vous êtes-vous arrêté, pensif, devant cette image de SAINTE CÉCILE + qui prête l'oreille aux chœurs célestes? La plaintive MALVINA, + touchant sur sa harpe des airs douloureux et adressant un regard + triste et plein de larmes au barde aveugle qui n'en jouira pas, + vous a-t-elle jamais intéressé à ses malheurs? Sterne vous a-t-il + trouvé sensible pour son ÉLISA, et ROUSSEAU pour sa JULIE? Vous + connaissez presque LUCILE. + + «Son regard était si solennel que ceux sur lesquels il tombait se + sentaient saisis d'un respect religieux; mais il était si doux + qu'il avait un charme secret pour assoupir les chagrins du pauvre. + Aussi sa vue faisait rêver de bonnes actions, et on ne se souvenait + pas d'elle sans avoir envie d'être meilleur. Mais à quelque chose + de sombre et de pénible à voir qui errait sur son visage, on aurait + deviné le présage des maux à venir. + + «Quand, dans les beaux jours de l'année, elle s'avançait dans la + plaine, avec sa tunique flottante et ses cheveux épars, semant des + fleurs sur les enfants et des bienfaits sur les mères, vous auriez + dit l'ange du hameau; et quand elle portait pendant le silence des + nuits un secours mystérieux vers la chaumière de l'indigent à sa + marche aérienne, au frissonnement surnaturel qui suivait ses pas, à + la divine mélancolie qui régnait dans tout son air et dans tous ses + mouvements, à un sentiment incomparable et merveilleux qui émanait + d'elle, et qu'on ne saurait définir, on croyait apercevoir une de + ces sublimes intelligences qui veillent autour des tombeaux. + + «Mais, après une vie pleine d'amertume, celle qui eût été à son gré + le MICHEL-ANGE de la poésie ou l'OSSIAN de la peinture, tomba + inconnue sur la terre, et les larmes de quelques infortunés qui + devaient leur existence à ses secours firent les frais de sa pompe + funèbre. + + «Elle compta son vingt-deuxième printemps, et à la fin de ce court + exil, elle reprit le chemin de son éternelle patrie. + + «LUCILE, MAURICE, âmes superbes! Où est-il celui qui doute de + l'immortalité? A-t-il vécu près de vous, celui qui nie la vertu? Ô + Brutus! + + «Ne m'accusez point de vous abuser par quelque heureux mensonge + inventé à l'honneur de l'espèce humaine, L'imagination ne fait pas + de tels rêves. Je les ai vus. + + «Je suis venu, et je les cherchais encore. Ils n'étaient plus, et + j'ai cherché leur fosse. Aujourd'hui, leur fosse même m'est + interdite. + + «Plus heureux que moi, puisqu'il me restait des liens qui m'ont + forcé à leur survivre. + + «_Il n'y a plus rien sur la terre qui mérite une larme!_ + + «UNZER.» + +Cet éloge dithyrambique en prose bariolée de réminiscences de la Bible, +d'Homère et d'Ossian, toutes devenues fort à la mode en ce temps, révèle +à la fois l'espèce d'admiration que Maurice inspirait à ceux dont il +était entouré et la confusion d'idées au milieu de laquelle la jeunesse +la plus distinguée par ses sentiments et son esprit se débattait alors. + +Quoi qu'il en soit, les prédications de Maurice, dans le petit entresol, +sur les questions de morale et d'art ne laissaient pas de produire de +l'effet sur la masse des élèves de David. Involontairement ces jeunes +gens obéissaient chaque jour davantage à l'autorité que prenait sur eux +le chef des _penseurs_. Un jour ce jeune homme en fit un singulier +usage. Mais pour que l'on puisse apprécier tout ce qu'il y avait +d'étrange, de hardi dans ce qu'osa dire Maurice dans un lieu à peu près +public tel que l'école de David, il faut se reporter à l'an 1797, alors +que la religion était encore l'objet de la dérision publique, avant que +Bonaparte eût rouvert les églises. Les idées de Voltaire avaient +tellement été répandues d'ailleurs pendant la révolution, que parmi les +élèves de l'école, si on ne regardait pas comme un crime de parler +favorablement du christianisme, c'était au moins un ridicule dont +personne n'aurait osé se couvrir. Les discours indévots, impies même, +s'y faisaient assez fréquemment entendre. + +Or, il arriva qu'un des élèves, en racontant une histoire bouffonne, y +mêla à plusieurs reprises le nom de Jésus-Christ. La première fois, +Maurice ne dit rien. Seulement sa physionomie devint sévère; mais +lorsque le conteur eut répété de nouveau le nom sacré, alors les yeux du +chef de la secte des _penseurs_ s'enflammèrent, et Maurice fit taire le +mauvais plaisant en lui imposant impérieusement silence. L'étonnement +des élèves parut grand; mais il ne fut exprimé que sur la physionomie de +chacun, qui resta muet. Maurice était sujet à des colères très-vives, +mais qui duraient peu; il avait d'ailleurs du tact, et, en cette +occasion, il sentit la nécessité de justifier par quelques paroles la +hardiesse de la sortie qu'il venait de faire. «Belle invention vraiment, +dit-il en continuant de peindre, que de prendre Jésus-Christ pour sujet +de plaisanterie! Vous n'avez donc jamais lu l'Évangile, tous tant que +vous êtes? L'Évangile! c'est plus beau qu'Homère, qu'Ossian! +Jésus-Christ au milieu des blés, se détachant sur un ciel bleu! +Jésus-Christ disant: «Laissez venir à moi les petits enfants!» Cherchez +donc des sujets de tableaux plus grands, plus sublimes que ceux-là! +Imbécile, ajouta-t-il en s'adressant avec un ton de supériorité amicale +à son camarade qui avait plaisanté, achète donc l'Évangile et lis-le +avant de parler de Jésus-Christ.» + +Il faut le répéter, de telles paroles, dites à cette époque et dans un +lieu tout à fait public, eussent certainement excité de la rumeur et pu +compromettre la sûreté du harangueur. Tous les élèves le sentirent bien; +car lorsque Maurice eut cessé de parler, il y eut un intervalle de +silence assez long, pendant lequel tout le monde se consulta du regard +pour savoir comment on prendrait la chose. + +Le brave Moriès trancha la difficulté: «C'est bien cela, Maurice,» +dit-il d'une voix ferme; et à peine ces mots eurent-ils été prononcés, +que tous les élèves crièrent à plusieurs reprises: «Vive Maurice!» + +On aurait tort de croire cependant que dans le sentiment généreux que +fit éclater cette jeunesse, il entrât des idées de piété. À l'atelier de +David, comme par toute la France alors, on était et l'on affectait +surtout d'être très-indévot; mais le courage que montra Maurice en +défendant un nom et une religion que tout le monde attaquait et +vilipendait, ainsi que la pensée heureuse qu'il eut de découvrir à de +jeunes artistes une source de beautés nouvelles au moins pour eux, +séduisit et entraîna leurs jeunes âmes. Cette scène eut toutefois un +résultat important; elle jeta du ridicule sur ce qui restait encore, +dans le langage des élèves, de locutions révolutionnaires et +irréligieuses, et, de plus, elle assura la liberté des consciences. +Après le mouvement oratoire de Maurice, et pendant le repos du modèle, +Moriès, Ducis, Roland, de Forbin, M. de Saint-Aignan, Granet et beaucoup +d'autres qui représentaient assez bien le parti aristocratique à +l'atelier, vinrent prendre les mains de Maurice et le féliciter sur son +élan généreux. Lorsque ceux-ci eurent épuisé leurs louanges fort +sincères, s'avancèrent alors vers Maurice, Richard Fleury et Révoil, les +deux amis lyonnais. Leurs figures paraissaient émues, et d'un air +timide, mais où perçait un sourire plein de joie, ces deux jeunes +artistes remercièrent leur généreux camarade de manière à laisser +entendre à tous les assistants qu'ils attachaient plus d'importance +encore qu'eux à ce qui venait de se passer. En effet, de Forbin et +Granet, qui avaient fréquenté Richard Fleury et Révoil à Lyon, avouèrent +à leurs condisciples que ces deux jeunes gens étaient fort pieux. Ce +bruit se communiqua d'oreille en oreille, et jamais, depuis ce jour, on +ne se permit la plus légère plaisanterie sur les habitudes religieuses +des deux amis lyonnais. + +Maintenant, on sait ce qu'était la secte insignifiante des _crassons_; +on peut juger de l'esprit de celle des _penseurs_ ou _primitifs_, qui, +ainsi que son chef Maurice, reviendront plus d'une fois en scène. Il +reste à faire connaître le troisième groupe qui complétait l'ensemble +des élèves les plus importants alors de l'atelier de David, sauf à faire +intervenir plus tard ceux qui, ainsi qu'Huyot et plusieurs autres, +simples dessinateurs encore d'après le relief, et rangés confusément +sous le nom de _rapins_, écoutaient et regardaient ce qui se passait +entre les _grands_ élèves, sans y prendre une part active. Achevons donc +le dénombrement de nos jeunes héros, en peignant par quelques traits +rapides les coryphées du groupe que, faute d'une meilleure expression, +on surnommera _aristocratique_. Au milieu de cette foule de jeunes gens +dont la fortune, l'éducation, les manières et les talents étaient si +inégaux et si divers, se faisaient remarquer ceux dont le costume plus +régulier, dont la tenue plus aisée et plus décente, dont le langage plus +pur et plus mesuré, imposaient aux autres élèves. + +C'était M. Auguste de Saint-Aignan, dont le nom seul chatouillait +agréablement l'oreille. Il était joli cavalier, d'une figure prévenante +et aimable, et quoiqu'il fut tout aussi simplement mis que les autres, +ses habits étaient si bien faits, si bien portés, son pied élégant était +chaussé dans des bottes si fines, que toute la sauvagerie pittoresque +des élèves de David céda à ces dehors séduisants. M. de Saint-Aignan +avait d'ailleurs tout l'entraînement généreux qui rend bon camarade dans +une école, et ce qui achevait de le faire accueillir très-amicalement +étaient les dispositions réelles et brillantes qu'il montrait pour l'art +de la peinture. + +C'était Granet, qui a produit tant de bons ouvrages et dont le nom est +resté célèbre; Granet, qui avait alors le même air bon et fin que nous +lui avons connu. Alors il était à peu près vêtu simplement, comme à la +fin de ses jours; et dès ce temps où, jeune encore, son teint peu +coloré, sa figure calme, son maintien modeste et discret et son costume +brun foncé lui donnaient l'air d'un habitant des cloîtres, on le +surnommait _le Moine_. + +Richard Fleury et Révoil, bien élevés, très-retenus dans leurs discours +et habituellement couverts de vêtements très-propres, faisaient honneur +à la bonne bourgeoisie et au gros commerce lyonnais, d'où ils tiraient +leur origine. Ils parlaient peu, si ce n'est avec Granet et de Forbin; +mais ils se montraient affables et polis envers tous. Les élèves les +respectaient. + +Le nom de Delavergne sera rapporté seulement pour mémoire. Sous le +rapport du talent, il était à peu près nul; mais ses liaisons avec de +Forbin, R. Fleury, Révoil et Granet, ainsi que sa qualité de +gentilhomme, lui donnaient une espèce d'influence dans le groupe +_aristocratique_ qu'il n'est pas indifférent de signaler pour bien faire +connaître tous les éléments dont se composait alors l'école de David. + +Mais l'âme de cette portion des élèves était Forbin, car alors sa +qualité de comte et le _de_ qui précède son nom en étaient retranchés. +Lorsqu'il entra à l'atelier, il n'était âgé que de dix-huit à vingt ans. +Quoiqu'un peu grêle de formes, il était fort bien pris dans sa taille. +Sa tête était belle, et il la portait haut. S'exprimant avec élégance et +facilité, il faisait retentir sa voix mordante que rendait plus incisive +encore son accent provençal très-prononcé. Auguste de Forbin, car malgré +tous les efforts encore récents des révolutionnaires pour écraser +l'aristocratie, les noms illustres plaisaient toujours aux oreilles des +Français en 1797, Auguste le Forbin apportant, sous des habits +excessivement simples, toute l'aisance et la familiarité un peu moqueuse +d'un gentilhomme au milieu de jeunes gens qui n'avaient de commun avec +lui que leur âge, fit dès le premier jour leur conquête. À l'aide de +l'italien et de son patois provençal qu'il parlait avec une égale +facilité, il trouvait moyen, sans rien perdre de son élégance +habituelle, de faire et de dire les pasquinades, les charges et les +bouffonneries les plus amusantes. Rien ne lui coûtait moins que de +tourner un couplet en français, et à l'atelier, où l'on ne se piquait +pas d'être difficile, il en improvisait souvent pendant le travail. + +Le théâtre du Vaudeville était alors, comme aujourd'hui, fort à la mode; +c'était même un de ceux que fréquentait le plus habituellement ce que +l'on appelait alors la société distinguée. Forbin, quoique peu à l'aise +à cette époque, ne laissait pas de s'y rendre quelquefois, et là, il +entretenait son goût et son talent pour le couplet. D'après ce que l'on +sait de Maurice, des idées et des livres qu'il préférait, ainsi que son +ami Ch. Nodier, on peut se faire une idée des colères burlesques dans +lesquelles il entrait, lorsque Forbin, qu'il aimait d'ailleurs beaucoup, +lui improvisait un couplet carré se terminant par une galanterie fade ou +un jeu de mots. «_Vieille Pompadour!_ lui criait-il tout en riant au +milieu de sa fureur, va donc te faire friser avec de la poudre à la +maréchale[3]!» Puis il répétait plusieurs fois d'une voix sourde et +concentrée: «Le Vaudeville! le Vaudeville!» et, saisissant tout à coup +ce qui lui tombait sous la main, une canne, une queue de chevalet +démanchée, il se mettait à frapper à tour de bras sur les chaises et les +boîtes à couleurs, jusqu'à ce que leurs propriétaires trouvassent le +moment de le calmer et de sauver leurs ustensiles de sa fureur. Alors +cette scène se terminait par des rires inextinguibles auxquels Maurice +lui-même prenait largement part. + +Au milieu de ces tempêtes bouffonnes se trouvait Langlois, peintre froid +et de peu d'imagination, mais imitateur fin, correct de la nature, et +que David choisit pour l'aider lorsqu'il exécuta le _Bonaparte passant +les Alpes_, puis lorsqu'il commença le _Léonidas_. Langlois, après avoir +obtenu toutes les couronnes académiques, est mort membre de l'Institut +en 1838. On voyait aussi là, travaillant avec zèle et assiduité, M. le +comte d'Houdetot, que l'étude approfondie de la peinture a fait devenir +un protecteur si éclairé des arts; puis le marquis d'Hautpoul qui, après +avoir étudié pendant trois ans avec passion à l'école de David, prit +tout à coup le parti des armes et devint général, pendant la +restauration. + +Telles étaient les différentes nuances dont se composait l'ensemble des +élèves de David. Bien qu'animés d'un esprit très-différent, ils vivaient +toutefois cordialement entre eux. + +Parmi les élèves que leur caractère isolait davantage, on a dû remarquer +le sage Moriès, qui se mêlait peu à toutes ces folies et dont la +plaisanterie habituelle était de répéter à ses camarades si jeunes et si +fous: «Messieurs, amusez-vous bien, mais n'oubliez pas de penser à la +mort!» Cet aimable et brave homme n'a laissé aucun ouvrage qui puisse +consacrer sa mémoire, et c'est ce qui fait que l'on parle de lui toutes +les fois que l'occasion s'en présente, car rien n'est si digne d'intérêt +que ces âmes nobles, sublimes, dont nul talent n'a fait ressortir et +briller le mérite. + +Il n'en est pas ainsi d'un autre élève que David reçut dans son école à +cette époque et qui non-seulement se fit distinguer par la candeur de +son caractère et sa disposition à l'isolement, mais qui donna encore +tout aussitôt qu'il parut des preuves d'un véritable talent; c'est M. +Ingres. Ainsi que Granet, Ingres n'a changé ni de physionomie ni de +manières depuis son adolescence. En retranchant le surplus d'embonpoint +que produit l'âge, Ingres, en 1854, est encore celui de 1797. Ce qui est +vrai de sa personne ne l'est pas moins de son caractère, qui a conservé +un fonds d'honnêteté rude qui ne transige jamais avec rien d'injuste et +de mal, et de son esprit, qui s'est toujours maintenu dans la même +région. C'est un de ces hommes qui ont été mis au monde comme on coule +une statue en bronze. En entrant à, l'atelier de David, Ingres arrivait +de Montauban, sa ville natale, où, dès l'enfance, il avait étudié l'art +de la peinture sous la direction de son père. Relativement à sa +jeunesse, il était déjà habile à manier le pinceau, lorsque David se +chargea du soin de l'enseigner. Dans l'école, il était un des plus +studieux, et cette disposition, jointe à la gravité de son caractère et +au défaut de cet éclat de pensée que l'on appelle esprit en France, fut +cause qu'il prit très-peu de part à toutes les folies turbulentes qui +avaient lieu autour de lui; aussi étudia-t-il avec plus de suite et de +persévérance que la plupart de ses condisciples. + +Étienne fut très-frappé de la première figure que Ingres peignit à +l'atelier. Tout ce qui caractérise aujourd'hui le talent de cet artiste, +la finesse du contour, le sentiment vrai et profond de la forme et un +modelé d'une justesse et d'une fermeté extraordinaires; toutes ces +qualités se faisaient déjà remarquer dans ses premiers essais. Ce mérité +n'échappa aux yeux de personne, et quoique plusieurs de ses camarades et +David lui-même signalassent une disposition à l'exagération dans ses +études, tout le monde cependant fut frappé de ses grandes dispositions +et reconnut même son talent. + +Il y a cinquante-sept ans que ces souvenirs étaient des réalités: oh! +que de noms complétement oubliés on pourrait ajouter à ceux déjà cités +ici, sans que leurs syllabes réunies pussent éveiller dans l'âme du +lecteur d'autre sentiment que cette tristesse vague que l'on éprouve en +foulant la tombe d'un inconnu! Quand on a assisté à ces joies de la +jeunesse, quand on a vu l'espérance briller également sur tant de fronts +dont la plupart ont été prématurément jetés dans la poussière et privés +de la couronne qu'ils attendaient, on admire les effets de cette ardeur +permanente qui travaille régulièrement toutes les générations +successives et donne au monde une jeunesse éternelle, une espérance +toujours renaissante. De tous les noms déjà cités, combien peu ont +échappé à l'oubli, et qui sait s'ils y surnageront longtemps encore! +Quant à la foule de ces jeunes gens qui se sont si ardemment nourris de +vains rêves de gloire, le plus grand nombre est mort et à la fleur de +l'âge. Plusieurs sont encore au monde, mais vivent obscurs et peu +satisfaits, comme il arrive toujours quand on a manqué dans la vie le +but que l'on s'était proposé d'atteindre. + + + + +IV. + +LES RAPINS. + + +Chaque profession, chaque art a ses termes propres; il en est même +qu'aucune périphrase ne pourrait remplacer; tel est celui de _rapin_. On +désigne par ce nom, dans les ateliers de peinture, les élèves qui ne +font encore que copier d'après des dessins, et ceux même qui dessinent +d'après le relief, c'est-à-dire d'après les statues moulées en plâtre. +Par extension, et dans un sens épigrammatique, on l'applique aux élèves +déjà avancés dans la pratique de leur art, mais auxquels on ne reconnaît +ni dispositions ni talent. + +Le rapin, il faut le croire, est libre et heureux aujourd'hui, mais il +n'en était pas ainsi il y a cinquante ans. Le rapin était une espèce de +vassal, d'esclave même, soumis aux volontés et à tous les caprices de +celui de ses camarades qui, plus âgé que lui et ayant déjà eu l'honneur +de se servir de la palette et de l'appui-main, se faisait servir par +l'apprenti-artiste et le battait à l'occasion, quand ledit rapin était +récalcitrant ou s'acquittait mal des commissions dont son tyran l'avait +chargé. + +Lorsqu'Étienne descendit de l'atelier des Horaces pour prendre place +dans celui des élèves, cet usage était déjà tombé en désuétude, mais non +pas entièrement aboli, et le _Petit d'en haut_ eut le bonheur de +contribuer à faire encore adoucir le sort des rapins, ses nouveaux +condisciples. L'un des premiers jours de son noviciat à l'atelier, il +arriva que Roland, dit le _Furieux_, n'ayant pas pu assister au banquet +de Vincennes, à la fin duquel Étienne avait lu des vers au maître, ne +connaissait pas le _nouveau rapin_. Brusque comme on l'a déjà dépeint, +Roland s'approcha d'Étienne en tenant son appui-main levé et en +menaçant, et lui dit: «Tiens, voilà deux sous, va me chercher un petit +pain pour mon déjeuner.» L'étonnement et l'indignation se peignirent sur +la figure d'Étienne d'une manière si forte et si sincère, que la +résolution de Roland en fut d'abord ébranlée. Mais comme le jeune colon +avait vu frapper les noirs à la Martinique, il croyait pouvoir en agir +de la même manière avec un rapin, et il leva de nouveau son appui-main +pour frapper Étienne, lorsque Moriès, Ducis, Forbin, Maurice et d'autres +encore, s'élancèrent au-devant de Roland, en lui criant: «Roland! +Roland! prenez donc garde! c'est _le Petit d'en haut_!» car on +continuait à donner ce sobriquet à Étienne. Roland avait quelque chose +de brusque dans le caractère, mais n'était nullement méchant. Il reprit +sa place, et on lui dit à voix basse qu'Étienne avait _fait des vers_ +pour David, ce qui parut plus que suffisant pour ne pas le traiter comme +un nègre. + +Ce petit événement resserra tout aussitôt les liens d'amitié qui +s'étaient déjà formés entre les principaux élèves de l'atelier et +Étienne, et, de plus, fut cause que ses camarades d'infortune, les +autres rapins, s'entendirent avec lui pour faire en commun une +vigoureuse résistance, si quelque peintre osait encore exiger d'eux, par +la force, d'humiliantes complaisances. Les rapins firent plus encore, +car chaque matin ils se munirent d'une bûche, après avoir eu soin de +faire entendre que l'en n'aurait pas bon marché d'eux en cas d'attaque. +Ces précautions ne furent pas vaines. Les peintres, et Roland tout le +premier, se le tinrent pour dit, d'autant mieux que, parmi les rapins, +on avait eu l'occasion de remarquer Vermay et Poussin, adolescents d'une +force extraordinaire pour leur âge, et dont le cœur bondissait à +l'apparence d'une menace. À compter de cette époque, s'il se trouva +encore de jeunes élèves qui fissent les commissions des peintres, ce ne +fut que parmi les plus paresseux ou les gourmands qui dimaient sur les +pains et les gâteaux qu'on leur faisait acheter, ou profitaient de la +course pour jouer et polissonner avec les rapins des autres écoles, dans +les immenses corridors du Louvre. + +Parmi tous ces jeunes gens qui dessinaient près de la porte d'entrée, +d'après la bosse, la plupart se distinguaient par un noble caractère, +par d'heureuses dispositions, et par une activité d'imagination qui, en +général, leur devint fatale; car les uns épuisèrent leurs facultés dans +une contemplation stérile, les autres, malgré de longs et studieux +efforts, ne purent jamais réaliser les espérances dont ils s'étaient +bercés, et quelques-uns perdirent la raison, abrégèrent leurs jours à la +fleur de l'âge, ou succombèrent à des maladies de langueur, que l'étude +de leur art acheva de rendre incurables. + +De toute cette génération d'artistes avec lesquels Étienne entra dans la +carrière, trois seulement se sont fait un nom dans les arts, et encore +l'un est-il devenu architecte et non peintre: Huyot, qui a rapporté de +si précieux travaux de ses voyages en Égypte, en Grèce et en Italie, et +mourut après avoir pris place à l'Institut; Granet; enfin M. Ingres. + +Quant aux autres, Boucher, Vermay, Poussin, Simon, Augustin D..., +Colson, Mendouze, Adolphe Lullin et Étienne, pour ne citer que ceux qui +avaient fait concevoir le plus d'espérances, aucun d'eux, malgré +quelques éclairs de succès, n'est arrivé, à se faire un nom dans l'art +de la peinture. Et cependant, plus d'un a déployé une énergie rare pour +acquérir du talent; presque tous cependant avaient l'imagination ardente +et productive; mais il leur manqua d'être dirigés plus sagement dans le +cours de leurs études, ayant eu le malheur de se trouver étudiants à une +époque où tous les principes sur lesquels repose l'art qu'ils désiraient +apprendre furent remis en question par le maître même qui devait les +diriger. + +Les fréquentes recommandations que faisait David à ses élèves, de se +guider sur les ouvrages de l'art grec, et particulièrement sur ceux du +style antérieur à Phidias, avaient porté leurs fruits. Cette idée, +reprise en sous-œuvre par une jeunesse fougueuse et inexpérimentée, fut +poussée jusqu'à ses plus rigoureuses conséquences, et ces principes +exagérés, combinés avec les utopies _humanitaires_ que développait +Maurice à ses adeptes, ne tardèrent pas à produire une anarchie complète +dans l'école de David. Bientôt ce ne fut point assez pour Maurice de +répandre sa doctrine au moyen des entretiens qui avaient lieu dans +l'entresol de l'atelier des Horaces, ou dans l'atelier des élèves après +les travaux du jour; il fit entendre à ses cosectaires «qu'il fallait +parler haut et marcher courageusement tête levée; que David avait +commencé le grand œuvre de la réforme de l'art, il est vrai, mais que +l'incertitude de son caractère et le peu d'étendue de ses idées +l'avaient perdu en politique et ne lui donnaient pas l'énergie +nécessaire pour compléter la révolution qu'il fallait achever dans +l'art. Il ajoutait que, tant que les modèles de mauvais goût, tels que +ceux qui proviennent de l'art italien, romain et même grec, en remontant +jusqu'à Phidias exclusivement, seraient soufferts dans les écoles, il +n'y avait pas lieu d'espérer qu'aucune amélioration se fit sentir dans +les études; que, quant à lui, il ne commencerait à espérer le retour du +goût simple, vrai, _primitif_ enfin, que du moment où il verrait brûler +et détruire (ce sont ses paroles) tous ces prétendus chefs-d'œuvre qui +font horreur aux gens imbus des pures doctrines. Ce jour viendra, mes +amis, n'en doutez pas, s'écriait-il dans son enthousiasme; mais il faut +en accélérer la venue en provoquant la conversion de ceux qui sont +encore plongés dans l'erreur. Or, pour remplir cette mission, nous +devons agir avec audace et courage; ainsi, j'en avertis d'avance ceux +d'entre vous qui ne se sentiraient pas disposés à imiter mon exemple; +qu'ils se retirent! car je dois vous dire que d'ici à peu de jours j'ai +résolu de quitter ces vêtements mesquins que je porte ainsi que tous les +hommes de notre siècle. Déjà, vous le voyez, j'ai laissé croître mes +cheveux et ma barbe; l'on achève en ce moment une vaste tunique blanche +que je porterai sous un ample manteau bleu, et je ne chausserai plus mes +pieds que de cothurnes. Mais je lis dans vos yeux votre incertitude; +vous pensez qu'en homme pusillanime, j'ai fait préparer ce vêtement pour +m'en parer dans l'ombre de notre réduit, et en votre présence seulement? +Détrompez-vous; décadi prochain, vous me verrez ainsi vêtu dans les +Tuileries, me promenant au milieu de ces stupides bourgeois que je ferai +rougir de la laideur et de la mesquinerie de leur accoutrement moderne. +Dans peu vous suivrez mon exemple, je n'en doute pas, et je dois vous +dire que mon brave ami Perrié que voilà, profitant noblement de sa +fortune pour favoriser nos généreux desseins, s'est fait faire un +costume phrygien complet, d'après celui du Pâris en marbre qui est au +Musée, vêtement avec lequel il a l'intention de m'accompagner à la +promenade que je vous ai annoncée. Oui, mes amis, il est temps de donner +un but pratique et sérieux à l'art et d'enfermer les grandes et +éternelles vérités dans l'enveloppe du beau, afin qu'on les accepte avec +plaisir, avec empressement même, et qu'elles germent et fructifient dans +le cœur de l'homme. Comme peintres, tous nos efforts ne doivent donc +tendre qu'à le présenter sous ses formes les plus belles, sous les idées +et les images les plus pures; comme citoyens, il est de toute nécessité +que nous avertissions d'abord les yeux de la réforme importante que nous +désirons faire; et rien, à cet égard, n'est plus propre à préparer +favorablement les yeux et les esprits que de revêtir cet admirable +costume grec primitif, dont la disposition est si majestueuse et si +élégante. Quant aux pensées dont nous autres réformateurs devons +continuellement entretenir nos esprits et notre cœur, nous ne saurions +les puiser à des sources trop _primitives_ et trop pures. C'est dans +Homère, puis dans Ossian, mais surtout dans la Bible; c'est dans les +scènes et les peintures des peuples primitifs au milieu desquels ces +livres ont été écrits, que nous trouverons de quoi régénérer notre âme +et notre esprit, et donner un noble emploi à nos talents, quand ils +seront perfectionnés.» + +Si chaque siècle ne fournissait pas des folies analogues à celles-ci, et +qu'il n'existât pas encore un certain nombre de personnes qui ont vu +Maurice et Perrié se promener dans Paris, l'un vêtu comme Agamemnon, +l'autre en Pâris, on craindrait vraiment d'être taxé d'exagération en +rapportant l'ensemble d'une théorie telle que celle que l'on vient +d'exposer. Mais ce n'est que l'exacte vérité, et il est certain même +qu'on a ôté au réformateur quelque chose de l'impatience sauvage qu'il +montrait dans le désir d'accomplir ses projets, en dégageant ses paroles +de cet argot d'atelier dont il les accompagnait pour frapper plus +fortement ses auditeurs en se mettant à leur portée, en se conformant à +leurs habitudes. Quoi qu'il en soit, le fanatisme sincère de Maurice, la +bonne opinion, que l'on avait de la franchise et de la générosité de son +caractère, l'éclat de ses premiers essais en peinture, et, il faut le +dire, le don qu'il avait de persuader par la parole, exercèrent une +très-forte influence sur les plus éclairés de ses condisciples. Moriès, +Ducis, Saint-Aignan et d'autres, tout en sentant ce qu'il y avait de +ridicule dans ces déclamations demi-morales, demi-esthétiques, ne +pouvaient s'empêcher de reconnaître, surtout en partant des idées de +David, qui étaient exagérées elles-mêmes, qu'il y avait quelque chose de +plausible et de conséquent dans les nouveaux projets de réforme lancés +par Maurice. + +Cependant ces extravagances plus ou moins brillantes et spirituelles +n'allaient pas jusqu'à ébranler la raison déjà mûrie de ces premiers +élèves. Mais elles firent un véritable ravage dans l'imagination de +quelques-uns de ceux qui, avec Huyot et Étienne, composaient alors la +classe des rapins. + +Colson, qui a donné quelques preuves de talent plus tard, a cependant +perdu sa carrière par l'obstination prolongée avec laquelle il s'est +attaché à la secte des _penseurs_ ou _primitifs_. + +Augustin D..., qui devait mourir si malheureusement et si jeune[4], dont +le caractère était noble et l'âme élevée fut souvent détourné de la +belle, marche qu'il s'était tracée, par les préoccupations que lui +causaient les opinions étranges de Maurice. + +Huyot, tant qu'il dessina à l'atelier, travaillait toujours +silencieusement, et il serait difficile de savoir si ce débordement +d'idées extravagantes eut quelque empire sur son imagination. La fermeté +de son esprit, sa taciturnité, son application constante au travail et +le peu de temps d'ailleurs qu'il passa à l'école de David, portent à +croire que les idées singulières des _primitifs_ firent peu d'impression +sur lui. + +Il y eut un malheureux jeune homme, S..., dans l'intelligence de qui ces +opinions bizarres s'embrouillèrent encore en se compliquant avec des +chagrins domestiques et la pauvreté. Prenant à la lettre les conseils de +ceux des _primitifs_ qui, par paresse et par incapacité, prétendaient +atteindre le plus haut but de l'art par l'effet seul d'une contemplation +poétique des ouvrages de l'antiquité, S... dépassa bientôt, sans avoir +rien appris, l'âge où l'on peut étudier avec fruit. Chargé prématurément +de famille et hors d'état de rien produire qui pût l'aider à la +soutenir, il obtint à grand'peine la place de professeur de dessin dans +un lycée de province, où il acheva de perdre sa raison déjà altérée. +C'était un bon et brave jeune homme, à qui il vint la fatale idée de se +tirer de l'état obscur où le ciel l'avait jeté, dans l'espoir de +cultiver un talent qu'il ne put acquérir et dont, selon toute apparence, +il n'avait même pas le germe. + +Il ne serait que trop facile d'augmenter la liste des infortunés de ce +genre qui, jetés alors dans l'atelier de David, sans fortune, +quelques-uns sans dispositions et sans énergie de caractère, ont perdu +là toute idée de discipline, de subordination, et se sont trouvés trop +heureux, quand Bonaparte eut besoin de soldats, d'aller mourir +honorablement sur un champ de bataille. + +Si, parmi tant de souvenirs, on en rappelle quelques-uns avec plaisir, +combien d'autres demeurent tristes et sombres dans la mémoire! Vermay, +ce jeune enfant si turbulent, si gai, si spirituel, et dont les premiers +ouvrages, exposés ensuite au Salon de 1808, donnaient de si belles +espérances, hélas! après avoir gaspillé sa vie à Paris, a été fonder une +école de dessin à la Havane, où il est mort malheureusement. Poussin, le +contemporain, l'inséparable de Vermay, car toutes les grandes +espiègleries des élèves de l'école étaient combinées et dirigées par +eux; Poussin, qui à une belle figure joignait une âme si belle et si +noble, qui dessinait et peignait bien, comme un rossignol chante, sans +porter le moindre dommage à son insouciance et à sa paresse habituelles; +Poussin que tout le monde aimait comme un frère, pour qui ses camarades +rêvaient tous les genres de succès; Poussin! dont le nom même était +regardé comme d'un augure favorable pour lui, il n'a pas perdu la vie, +grâce au ciel, mais il n'a pas tiré de son talent tout ce que l'on avait +le droit d'en attendre. Enfin, s'il n'est pas célèbre, il est heureux! +Marié et entouré d'enfants à l'île Bourbon, il professe avec honneur la +peinture et vit à l'aise, entouré de la considération générale des +habitants de la colonie. + +C'est ici l'occasion de dire quelques mots d'un élève qui fit concevoir +alors les plus hautes espérances, quoiqu'elles ne se soient point +complétement réalisées. Paulin Duqueylar, il a déjà été nommé, était de +Marseille et lié d'amitié avec tous les Méridionaux de l'atelier, +Forbin, Granet, Révoil, Richard et Topino Le Brun, malgré la différence +de ses opinions avec ce dernier. Relativement à ses condisciples, +Duqueylar n'était pas jeune, il avait au moins vingt-cinq ans et s'est +toujours ressenti de ce retard dans l'étude de la peinture, où l'on ne +profite que quand on commence très-jeune. Duqueylar, de famille noble, +avait reçu une excellente éducation; il était bon humaniste, lettré, +aimant beaucoup la poésie. Mais, malgré la politesse de ses manières, on +retrouvait cependant toujours en lui un fonds de rudesse native qui se +reproduisait dans la tournure de ses idées et dans son talent comme +artiste. Les opinions énoncées par Maurice et la lecture assidue +d'Ossian, dont les poëmes étaient devenus fort à la mode vers 1796, +produisirent une impression si vive sur l'imagination de Duqueylar, que +cet événement fit prendre un pli à son esprit et à son talent dont la +trace est toujours restée. Il exposa, en 1797, un tableau représentant +_Ossian chantant ses vers_, ouvrage qui sans doute n'était pas sans +énergie, mais dont l'aspect était si sauvage et si bizarre qu'il ne +trouva d'indulgence qu'auprès de quelques-uns de ses amis, dont deux ou +trois devinrent ses admirateurs fanatiques. + +Peu de temps après, Duqueylar se décida à aller se fixer à Rome, où il +exagéra tout à l'aise le mérite et le défaut de ses productions. Malgré +une persévérance peu commune et, il faut le dire, une trempe d'esprit +très forte, cet homme, remarquable par son caractère, ne put jamais +donner à ses idées une forme assez attrayante ni assez claire pour les +faire adopter aux autres. + +Il avait contracté, à l'atelier, une amitié tendre pour son jeune +camarade Mendouze, qui, bien qu'assez habile élève en peinture, changea +tout à coup le but de ses travaux et se mit à étudier la langue grecque +avec ardeur. Ce goût nouveau devint une passion dominante chez Mendouze, +qui, après avoir servi quelque temps dans les armées, partit pour la +Grèce, où il a péri, au massacre de Chio. + +Après avoir passé plusieurs années à Rome, Paulin Duqueylar rentra en +France et se fixa près de Lambesc, au milieu de sa famille, où il se +livra, mais pour lui seul, au goût vif qu'il avait toujours eu pour les +arts et pour les lettres. Son mérite l'avait fait admettre au nombre des +correspondants de l'Institut, et vers la fin de sa vie, dans les +intervalles de repos que lui laissait la maladie qui l'a enlevé, il a +publié en 1840, à Paris, un volume intitulé: _Nouvelles Études du cœur +et de l'esprit humain, ou analyse, explication et développement de leurs +principaux phénomènes_, ouvrage écrit avec une élégante simplicité, et +témoignant des belles et hautes qualités du cœur et de l'esprit de cet +homme distingué. + +C'est d'ailleurs une chose remarquable que le goût pour l'érudition qui +se manifesta parmi les élèves de David à cette époque. Roquefort, +l'auteur du _Dictionnaire de la langue romane_ et qui a laissé des +recherches savantes sur la littérature et la musique au moyen âge, était +alors élève de David et fréquentait son école. + +Népomucène Lemercier, le poëte, ainsi que Letronne, savant antiquaire, +tinrent également à honneur d'être mis au nombre des élèves de David. + +Ce goût pour l'érudition, combiné avec les idées de réforme que Maurice +avait répandues avec tant d'ardeur, contribuèrent à déterminer la +vocation d'un élève de David, d'un âge déjà mûr lorsqu'il entra dans +l'école, assez habile peintre, mais entraîné invinciblement à s'occuper +de la théorie de l'art. C'est Paillot de Montabert, homme recommandable +par l'affabilité de son caractère et les lumières de son esprit. Bien +qu'il fût le premier à rire des formes extravagantes sous lesquelles +Maurice exposait sa doctrine, au fond, il lui était impossible de ne pas +reconnaître la puissance des idées et quelquefois des raisonnements du +jeune fou. Timide dans l'exécution, mais très-avide de nouveautés, de +Montabert, entre autres tentatives, essaya de retrouver l'usage de +l'_encaustique_, ou peinture à la cire. Enfermé dans son atelier, il +travailla longtemps à reproduire ce procédé antique, qui, dans ses idées +théoriques, était plus favorable à l'art que la peinture à l'huile. +Grâce à ses longues et savantes expériences, _la peinture à la cire_ est +employée aujourd'hui pour peindre sur les murs des édifices. + +Outre ce service rendu aux arts, de Montabert travailla depuis 1799 +jusqu'en 1829 à la composition d'un ouvrage en neuf volumes, intitulé: +_Traité complet de la peinture_. Ce livre, auquel on peut reprocher son +trop d'étendue, est plein d'observations, de conseils et de principes +excellents sur l'art, et de plus, renferme une suite bien ordonnée de +renseignements matériels que l'on ne trouve rassemblés dans aucun autre +livre de ce genre. Mais il n'est pas inutile de faire observer que cet +ouvrage si sagement combiné, dont les nombreuses divisions sont traitées +avec tant de réflexion, de maturité et de sagesse, présente au fond le +corps de doctrine de Maurice, seulement mis en ordre par un esprit calme +et méthodique. + +À tous ces noms autour desquels ont rayonné tant d'espérances et dont la +plupart cependant sont devenus obscurs, il faut joindre celui d'Adolphe +Lullin, que l'oubli couvre également de son ombre. Agé de dix-sept ans +lorsqu'il fut admis chez David, il en avait à peine vingt-six quand il +est mort, en 1806. La nature semblait avoir épuisé ses dons sur lui. On +a rarement vu une figure plus belle et plus noble que la sienne, et sur +laquelle les hautes facultés de l'âme et de l'esprit parussent avec +autant d'éclat. Né au sein d'une des familles patriciennes de Genève, il +joignait à l'élégance des manières cette modestie qui résulte d'une +excellente éducation. Habituellement calme dans ses gestes et d'un abord +presque froid, il cachait, sous une réserve qu'il tenait des habitudes +de son pays, une de ces âmes ardentes qui sont destinées à se consumer +elles-mêmes. + +Adolphe Lullin ne fit son entrée à l'atelier que quelques semaines après +Étienne, mais du jour où ils se virent, ils contractèrent une amitié qui +dura entre eux tant que Lullin vécut, et dont Étienne conserve encore +aujourd'hui; après quarante-huit ans, le plus respectueux et le plus +tendre souvenir. + +Étienne a sans doute le droit de penser que son amitié n'a pas été tout +à fait stérile pour Lullin; mais celle de Lullin a eu une influence si +bienfaisante sur le caractère et la culture de l'esprit d'Étienne que +celui-ci se reconnaît toujours l'obligé reconnaissant de son camarade. + +Pendant les années 1797 et 1798, outre leurs travaux à l'atelier, ils +parvinrent à faire des progrès assez remarquables dans l'intelligence de +la langue grecque. Ces études, combinées avec celles que l'art de la +peinture les conduisit à faire sur la statuaire antique, donnèrent aux +deux jeunes amis une certaine connaissance de l'archéologie qui, à cette +époque, où tout se faisait à la grecque, leur attira tout naturellement +de la part de David et de ses élèves une considération particulière. + +Des deux jeunes amis, ce fut le plus âgé et certainement le plus +instruit qui résista avec le moins de force aux avances qui leur furent +faites par Maurice. Étienne ne conçut aucune défiance de ce dernier, +mais, s'il ne redouta pas l'homme, il jugea assez bien de la frivolité +et surtout de l'incohérence de ses opinions tant morales qu'esthétiques, +et dès l'origine, il conseilla à son ami Lullin de ne pas agir +légèrement à propos des engagements qu'on pourrait lui faire prendre. + +En effet la secte des _penseurs_ ou _primitifs_ faisait des progrès. +Elle préoccupait à l'atelier tout ce qu'il y avait d'élèves déjà moins +jeunes et qui se distinguaient par leurs dispositions. Elle se recrutait +même de tous ceux qui, presque enfants encore, étaient avides de +nouveautés, désireux de remplir leurs têtes, vides d'idées qu'ils +n'auraient jamais eu la force de concevoir, et enfin dont la paresse +habituelle s'arrangeait fort bien d'un système d'étude qui se réduisait +pour eux à se promener les bras ballants et les yeux vagues dans la +galerie des statues antiques. + +Tout enthousiaste que Lullin fût de ce qui était emprunté aux usages et +aux arts de la Grèce antique, cependant cette mascarade des Agamemnon et +des Pâris dans les rues était loin de lui plaire; et, à cet égard, il +portait le scrupule assez loin pour s'abstenir même d'adopter de +certaines redingotes courtes, des tuniques comme on en porte +généralement aujourd'hui, par cela seul que ce costume, inventé par +David et choisi par ses élèves, les faisait reconnaître pour tels dans +les lieux publics. + +Étienne n'était pas si scrupuleux que son ami, et il adoptait sans y +attacher d'importance l'uniforme de ses camarades Forbin, Granet et +autres; mais, par intérêt pour Lullin, il avait soin dans les entretiens +qu'ils avaient souvent ensemble de faire ressortir l'inopportunité, +l'inconvenance et le ridicule du costume d'Agamemnon et du Phrygien +Pâris, porté par de pauvres enfants de Paris obligés pour rentrer chez +eux de ramasser les boues de la rue Quincampoix ou de la place Maubert. + +Leurs discussions ne se bornaient pas à celles que ces folies faisaient +naître, et pendant longtemps, à la suite de leurs travaux à l'atelier et +de leurs études sur les auteurs grecs, ils agitaient des questions plus +utiles et plus importantes. Quoique Lullin fût déjà assez versé dans la +lecture des auteurs classiques, son goût cependant n'était pas plus +affermi que sa critique. À la suite d'une conversation qu'Étienne et lui +avaient eue sur les poëmes d'Ossian avec Maurice, qui ne connaissait ces +ouvrages que par la traduction de Letourneur et les mettait fort +au-dessus de ceux d'Homère, Lullin, qui lisait l'_Iliade_ en grec et le +poëme de Fingal en anglais (car il avait appris cette langue pendant son +enfance à Genève), Lullin donc, sur la première sommation de ce fou de +Maurice, intervertit l'ordre de son admiration pour le poëte grec en +faveur du barde irlandais. + +L'esprit d'Étienne s'était tourné de bonne heure vers la philosophie et +la critique; aussi, malgré la vogue et le poids que l'admiration d'un +homme déjà célèbre à cette époque, le général Bonaparte, avait donnés +aux prétendues poésies originales d'Ossian, les trouva-t-il toujours +monotones, à cela près de quelques beautés, et demeura-t-il incrédule +sur leur authenticité. Cette opinion, il l'exprimait à Lullin +non-seulement avec toute l'effusion de l'amitié, mais avec l'ardeur et +l'énergie que l'on trouve en soi, quand on est persuadé que l'on combat +une erreur dangereuse. Cette différence d'opinion en matière de goût, +qui ne faisait que resserrer les liens de leur amitié, devint la source +d'une foule d'entretiens curieux et solides dont Étienne conserve encore +maintenant un souvenir sacré, parce qu'il sent que c'est à ces luttes +d'intelligence avec son ami qu'il doit de valoir le peu qu'on l'estime +aujourd'hui. + +Vers ce temps, à la suite des questions précédentes, il s'en présenta +une nouvelle qui, en indiquant la marche des idées des deux amis, +donnera en même temps l'occasion de rappeler qu'à cette époque commença +une tentative assez fortement soutenue pour faire réagir le système +d'art des modernes contre celui de l'antiquité. Lullin savait assez bien +l'anglais, mais dans son indifférence pour toutes les choses modernes, +il s'en occupait fort peu. Étienne, naturellement fureteur et curieux, +mais ignorant alors la langue de nos voisins, ouvrait souvent chez son +ami un Shakspeare original. Vainement interrogeait-il son ami sur la +nature des drames et de l'esprit de ce poëte, il n'en tirait que des +réponses vagues qui ne faisaient qu'exciter sa curiosité. Impatient de +connaître, Étienne se décida enfin à louer dans un cabinet de lecture la +traduction que Letourneur a faite des drames de Shakspeare, et, sans en +rien dire à son ami, il lut de suite et avec une avidité extrême les +vingt volumes dont elle se compose. Lullin n'était rien moins +qu'insensible aux beautés du tragique anglaise et s'il s'abstenait d'en +parler à Étienne, c'était, dans ses idées, pour préserver son ami du +danger de la séduction que pourraient exercer sur lui les ouvrages +pleins de beautés, mais _dans le goût moderne_, de Shakspeare; +toutefois, l'insatiable curiosité d'Étienne déjoua les précautions de +son ami, et dès ce moment il s'éleva entre eux une interminable +discussion sur la possibilité et l'opportunité de l'emploi du système +d'art des anciens, par les modernes, plaidoyers où toutes les idées, +toutes les questions renouvelées depuis 1817 jusqu'en 1838, furent +agitées alors par Lullin et Étienne. Ce dernier prétendait que l'on +devait s'appuyer des principes antiques, mais seulement pour les +appliquer à tout ce qui se rattache au matériel de l'art, en se +conformant d'ailleurs aux croyances, aux mœurs, aux usages et au costume +que le temps avait irrévocablement établis chez les modernes. De son +côté, Lullin ne faisait aucune concession: selon lui, l'art chez les +modernes était dans une voie absolument fausse, en sorte que pour le +traiter il fallait rigoureusement le reprendre à son origine grecque, ou +y renoncer complétement. C'étaient les mêmes idées que celles de +Maurice, mais engagées dans un cerveau plus tenace, remaniées par un +esprit plus délié, plus cultivé; ce qui rendit le mal si grave que +quelques années plus tard l'infortuné jeune homme y succomba. + +Voici quelques passages d'une lettre écrite par Lullin à son ami; ils +pourront donner une idée de la variété des questions agitées alors, +non-seulement par les deux élèves de David, mais par une partie de la +jeunesse active et studieuse de cette époque. Étienne, après avoir +terminé une figure nue peinte d'après nature chez David, était allé +passer quelque temps à la campagne pour s'exercer à peindre le paysage. +À l'occasion de cette absence, Lullin lui adressa la lettre suivante: + + «Paris, 1er vendémiaire an IX (23 septembre 1800). + + «Bienheureux les habitants des champs! tu sais ce que c'est que de + vivre! tous tes moments sont de paix et de repos. Pour nous, nous + ignorons tout cela, et nous faisons ronfler le canon pour annoncer + à l'univers que c'est le premier vendémiaire. Peu vous importe, à + vous qui voyez lever et coucher le soleil, qui entendez l'allouette + et qui vous ébattez avec l'aimable jeunesse. Je n'ai pu, à mon + grand regret, aller te voir, mais j'espère m'en dédommager l'un de + ces nonidis qu'il fera beau. + + «David est de retour avec une nouvelle composition de son tableau + (le _Léonidas_), qui, dit-on, vaut mieux que celle que nous + connaissons. Je ne sais si tes paroles ont eu une puissance dont tu + ne t'étais pas douté, mais le petit Vermay est rentré en grâce[5], + je l'ai trouvé primidi à l'atelier; le maître et l'élève sont à + présent les meilleurs amis du monde. Hier et avant-hier, M. David a + témoigné la satisfaction que lui donnaient ses élèves. Il a dit à + Saint-Aignan de faire un tableau pour le Salon prochain, et à la + fin de sa visite il a institué le citoyen Damable (un élève de + trente ans), directeur et trésorier, pour alléger l'excellent + Grandin. Tout va donc à ravir. + + «J'ai traduit la onzième des épodes d'Horace, que je comptais + t'envoyer avec cette lettre; mais en relisant l'original, j'ai + trouvé que ma traduction la refroidissait tellement qu'il vaut + mieux que tu la relises vierge; c'est la onzième. + + «Saint-Aignan m'a prêté _Ossian_ en anglais. C'est vraiment bien + autre chose que dans Letourneur! Voilà le sort de toutes les + traductions lorsqu'on tâte de l'original. En anglais _Ossian_ a un + sens vingt fois plus déterminé. Et cependant j'ai fait, en le + lisant ainsi, une fâcheuse découverte; c'est qu'il est impossible + d'être complétement touché par ce qui est écrit dans une autre + langue que celle avec laquelle on a appris à articuler les sons et + par laquelle on a reçu les premières impressions. Ces autres mots, + ces autres accents que nous n'avons vus, rencontrés, employés, qu'à + l'aide d'une grammaire et d'un dictionnaire, n'ont jamais un + caractère bien prononcé pour nous, et ont le désagrément de puer la + science. + + «Je suis bien fâché de ce vilain temps pour toi et pour ton + paysage. Adieu, le meilleur des Parisiens, je ne sais trop quand je + pourrai aller te voir, mais écris-moi.» + +Avant de lire le post-scriptum ajouté à cette lettre, il est +indispensable de savoir qu'Hennequin, élève de David, mais à l'époque +intermédiaire qui sépare Drouais de Gérard et de Gros, républicain plus +que vif, venait d'exposer les _Fureurs d'Oreste_. Cet ouvrage, qui fut +jugé détestablement mauvais par les nouveaux élèves de David, obtint +cependant au Salon un succès assez éclatant, préparé plutôt, il est +vrai, par la coterie des artistes révolutionnaires que justifié par son +mérite Lullin, qui s'était chargé de montrer et de faire corriger la +figure peinte qu'avait laissée Étienne en partant pour la campagne, +ajouta ce qui suit à sa lettre: + + «3 vendémiaire. + + «P. S. Je viens de montrer ta figure; David a insisté sur le + plaisir que fait la nature naïvement rendue telle qu'elle se + trouvait là. Il a loué les pieds; il a trouvé les montants de la + table trop vigoureux de ton, et il a fini par un: _Allons, c'est + bien._. Je lui ai dit que tu es à la campagne occupé à étudier le + paysage; et il a fait _hum!_ d'approbation. Puis, il nous a fait un + pompeux éloge de l'_énergie_ du tableau d'Hennequin; et comme, en + fin de compte, personne ne disait oui, il nous a dit que nous + étions _un véritable tribunal révolutionnaire de la peinture; que + tous les genres étaient bons_.» + +Ces citations, ainsi que ce mélange de folies, d'enthousiasme +d'espérances, d'énergie et de faiblesse, dont ces jeunes artistes ont +fourni tant d'exemples, suffiront pour caractériser l'esprit qui animait +les élèves de David pendant les quatre dernières années du XVIIIe +siècle. On y verra en outre jusqu'à quel degré les idées de réforme que +le maître voulait mettre en œuvre avaient été dépassées par ses élèves, +et comment le goût des études classiques et même de l'érudition s'empara +de l'école de David à cette époque. + + + + +V. + +DAVID JUSQU'EN 1789. + + +Dans l'histoire de l'école de David, il y a deux choses qu'il ne faut +pas perdre de vue: les idées successives du maître sur son art, et la +manière dont elles ont été suivies, interprétées ou altérées par les +différentes générations d'élèves qu'il a formées. + +On s'accorde assez généralement aujourd'hui pour reconnaître que +l'apogée du talent de David se rapporte à la période de temps pendant +laquelle il a exécuté les _Sabines_ et le _Couronnement de Napoléon_. +Mais c'est particulièrement lorsqu'il conçut et acheva le premier de ces +ouvrages, de 1795 à 1800, qu'il poursuivit avec le plus de ferveur et +d'énergie la réforme de son art, rêve de toute sa vie. Or, l'époque de +cette tentative hardie est précisément la même que celle pendant +laquelle ceux de ses élèves dont il a été question dans les chapitres +précédents en méditaient une bien plus audacieuse encore. D'où venaient +originairement ces idées de régénération de l'art? Comment et sous +quelles influences David a-t-il cherché à en faire l'application par +l'exercice de son talent? Et enfin dans quel but cet artiste et ses +nombreux élèves ont-ils cherché à établir un corps de doctrine pour +fonder une école? Ces questions sont importantes, et la diversité +d'intention et de but, soit dans l'ensemble des ouvrages mêmes de David, +soit dans ceux bien plus nombreux encore de toutes ces générations +d'élèves, est loin d'aider à les résoudre. En tout état de cause, on ne +peut débrouiller ce mystère que par le secours d'une analyse approfondie +des productions principales de cette école, et avant tout par l'examen +de la première partie de la vie de celui qui en est le chef, ce qui fera +le sujet de ce chapitre. + +Jacques-Louis David est né à Paris en 1748. Dix ans après, son père, qui +faisait le commerce du fer, fut tué en duel. Le jeune Louis David, resté +orphelin à l'âge de neuf ans, adopté et élevé par son oncle, nommé +Buron, fut mis au collége des Quatre-Nations, où ses dispositions pour +l'art qui l'a rendu illustre et le peu de goût qu'il manifesta pour les +études classiques ne lui permirent pas de demeurer longtemps. On raconte +de lui, quand il était enfant, ce que l'on répète de tous ceux qui ont +exercé l'art de la peinture avec éclat. Il couvrait, dit-on, ses livres +de classe de dessins de toute espèce et négligeait ses autres études. Sa +mère, depuis son veuvage, sentant la nécessité de préparer son fils à +embrasser une profession lucrative, fit des efforts pour l'engager à +s'occuper d'architecture. Mais l'enfant, peu disposé à tout ce qui +exigeait des travaux scientifiques, témoigna de la répugnance pour cet +art et plus d'amour que jamais pour la peinture. Cependant on lui +faisait toujours continuer ses études classiques, dont il profitait peu. +On raconte même que l'un de ses professeurs, l'ayant surpris s'occupant +de choses étrangères à la leçon, se saisit de son cahier, et, y +découvrant _une marine_ que le jeune David avait dessinée, lui dit en +faisant une double allusion à son peu de goût pour les lettres et à ses +dispositions pour la peinture, ainsi qu'à un certain défaut de +prononciation qu'il a conservé toute sa vie: _Je vois bien que vous +serez meilleur peintre qu'orateur_. Ce mot, que l'on peut regarder +aujourd'hui comme une prédiction, ne fut sans doute, lorsque le jeune +David se le sentit appliquer, qu'une petite humiliation qui l'affermit +encore dans son goût. Quoi qu'il en soit, ses parents renoncèrent à +l'idée de lui faire achever ses classes. Son penchant vers la peinture +devint plus fort et si irrésistible même bientôt après, que sa mère et +son oncle sentirent qu'ils ne pourraient réussir à vaincre ses +résolutions. + +On assure que, dès son adolescence, David, dont le caractère était peu +facile à dompter, et qui s'était déjà figuré un avenir de gloire, fit +alors, sans guide, des efforts dont se sentirent ses premiers essais. +Ses parents reconnurent alors la nécessité de ne plus lui laisser perdre +un temps précieux en travaillant sans conseils, et le confièrent aux +soins de Boucher[6], lié de parenté avec la famille de David. Boucher, +dont la vie avait été peu réglée, et qui d'ailleurs se sentait appesanti +par l'âge, accueillit le jeune homme avec bienveillance, mais ne voulut +pas se charger de son instruction, et la confia à l'un de ses amis, +Vien. Celui-ci, après avoir terminé ses études comme pensionnaire à +Rome, où il avait formé son talent sur des modèles plus purs et plus +sévères que ceux qu'avaient adoptés les peintres français qui l'avaient +immédiatement précédé, exerçait déjà une influence salutaire sur les +élèves réunis dans son école, et sur ceux même de l'Académie de +peinture, dont Vien était devenu membre en 1750. + +Le jeune David présenta à son nouveau maître quelques dessins faits +d'imagination. Frappé de l'intelligence de l'art qui y régnait déjà, +Vien donna de grands encouragements à celui qu'il prenait sous sa +direction, et promit à ses parents de surveiller ses études avec le plus +grand soin. + +David avait pour parrain un homme qui, vers cette époque, lui donna des +témoignages de la plus vive affection. Sedaine, secrétaire perpétuel de +l'Académie d'architecture, et dont le nom est devenu assez célèbre dans +les lettres, usa de son crédit pour faire donner un logement à son +filleul dans le Louvre. C'est là que David tenta ses premiers essais en +peinture. Après avoir étudié pendant plusieurs années sous la direction +de Vien, il résolut de concourir pour le grand prix de Rome, et se +soumit cinq fois à cette épreuve. À la seconde il eut le second prix, +mais ce ne fut qu'à la cinquième, en 1775, qu'il obtint enfin la +couronne. David avait alors vingt-sept ans. + +On raconte sur ce peintre une anecdote qui prouve avec quelle +opiniâtreté il poursuivait cette couronne, qu'il n'obtint qu'avec tant +de peine. L'année qui précéda celle de sa victoire, il paraît que son +ouvrage était décidément si faible, que les juges avaient été équitables +en ne le couronnant pas. Toutefois, ce jugement parut une injustice aux +yeux de l'élève, qui prit l'affaire tout à fait au sérieux. Le logement +que David occupait au Louvre était près de celui de Sedaine, en sorte +que le parrain et le filleul se voyaient presque journellement. À la +suite du fameux jugement, Sedaine ayant été deux jours sans voir son +jeune voisin en conçut de l'inquiétude, se rendit à la porte de sa +chambre, qui était fermée, et crut entendre de sourds gémissements. Dans +son trouble, il alla chercher Doyen[7], l'un des membres de l'Académie +les plus favorables à David, qui trouva le moyen de fléchir le jeune +homme et de lui faire ouvrir sa porte. David était pâle, sans forces, au +moment où il obéit à la voix de Doyen. Depuis vingt-quatre heures le +malheureux jeune homme n'avait pris aucune nourriture, et avait résolu +de mourir. + +Les tentatives réitérées de David pour obtenir le grand prix, et cette +résolution funeste qu'il avait prise à la suite de l'avant-dernier +concours, ne laissèrent pas que d'attirer l'attention sur lui. Le Doux, +l'architecte qui plus tard a élevé toutes les barrières de Paris, avait +bâti, à cette époque, une fort belle maison pour la célèbre danseuse de +l'Opéra, Mlle Guimard. Le salon devait recevoir des décorations peintes +que Fragonard père avait ébauchées et que l'on chargea David de +terminer. + +Dans l'intervalle de temps qu'il consacra à ces travaux, il fit aussi un +portrait de Mlle Guimard, dont la générosité envers le jeune artiste fut +aussi noble que délicate, procédé pour lequel David est toujours resté +reconnaissant. En 1799, il montrait à Étienne ce portrait, traité tout à +fait dans le goût de Boucher, en ajoutant que la vue de cet ouvrage lui +était toujours doublement agréable, car il lui rappelait une protectrice +vraiment généreuse, et lui fournissait un témoignage irrécusable de la +réforme qu'il avait apportée dans l'art. + +Ce fut dans l'année 1775 que Vien ayant été nommé académicien et +directeur de l'École française à Rome proposa à son élève de +l'accompagner dans cette ville. Malgré des dispositions évidentes et les +preuves de talent que David avait déjà données, il travaillait cependant +sous l'influence du goût qui régnait alors en France, et n'était +nullement persuadé que le mérite des peintres italiens pût même égaler +celui des artistes de notre pays. Il paraît que les premiers ouvrages +qui ébranlèrent et détruisirent même ses préjugés à cet égard, furent +les peintures dont Corrége a orné la coupole de la cathédrale de Parme. +David tomba dans une espèce d'enivrement à l'aspect de ces peintures, à +ce point même que Vien fut obligé de calmer son enthousiasme en lui +conseillant d'attendre qu'il fût arrivé à Rome, pour faire encore +quelques comparaisons avant de fixer son admiration d'une manière aussi +exclusive. + +Pendant les cinq années, de 1775 à 1780 que David passa à Rome comme +pensionnaire, il se conforma d'abord à l'avis de son maître Vien, qui +l'engagea à s'occuper exclusivement, pendant la première année, à faire +des études dessinées d'après l'antique et les grands maîtres. Quoique +peu convaincu de l'efficacité de ce mode d'étude, il obéit et fit un +nombre très-considérable de croquis de cette espèce, dont le recueil +formait cinq grands volumes in-folio. Dans la plupart de ces études il +est facile de retrouver la trace des efforts qu'il eut à faire pour se +débarrasser de ce goût académique et dévergondé dont on assaisonnait +alors toutes les copies que l'on essayait de faire d'après les ouvrages +de l'antiquité et des grands maîtres. Parmi tous les croquis de cette +époque, il en est un donné par David à Étienne et qu'Étienne conserve +d'autant plus soigneusement que son maître, en le lui remettant, y +ajouta un commentaire verbal assez curieux. C'est le dessin de deux +têtes. L'une est celle d'un jeune sacrificateur couronné de lauriers. +Celle-ci, copiée fidèlement d'après l'antique, porte ce caractère de +calme que les anciens imprimaient sur la figure des personnages dont ils +voulaient relever la dignité morale. «Voyez-vous, mon ami, disait David +à Étienne, voilà ce que j'appelais alors _l'antique tout cru_. Quand +j'avais copié ainsi cette tête avec grand soin et à grand'peine, rentré +chez moi, je faisais celle que vous voyez dessinée auprès. _Je +l'assaisonnais à la sauce moderne_, comme je disais dans ce temps-là. Je +fronçais tant soit peu le sourcil, je relevais les pommettes, j'ouvrais +légèrement la bouche, enfin je lui donnais ce que les modernes appellent +de _l'expression_, et ce qu'aujourd'hui (c'était en 1807) j'appelle de +la _grimace_. Comprenez-vous, Étienne?--Oui.--Et cependant on est bien +embarrassé avec les juges de notre temps, ajoutait le maître, car si +nous faisions précisément d'après les principes des anciens, on +trouverait nos ouvrages froids.» + +Outre ces études dessinées, faites pendant la première année de son +séjour à Rome, David a achevé dans les quatre suivantes quelques études +d'après nature, puis deux ouvrages peints: l'un, la copie de _la Cène_ +d'après Valentin, qui détermina la première révolution dans sa manière, +et l'autre, la _Peste de saint Roch_, sa première composition capitale. + +Il peut sembler étrange aujourd'hui qu'un peintre français qui fait le +voyage de Rome pour étudier les maîtres, au lieu de se placer tout +aussitôt devant un tableau de Raphaël ou de Michel-Ange, aille choisir +une peinture de quatrième ordre, d'un peintre français tel que le +Valentin[8]. Mais Étienne qui, ainsi que d'autres, éprouva cet +étonnement, et eut de plus qu'eux l'occasion de le témoigner à son +maître, reçut cette réponse et cet éclaircissement sur le choix qu'il +avait fait de ce modèle. «Lorsque l'on considère, disait David, les +ouvrages des peintres français depuis les plafonds de Lemoine jusqu'à +ceux que fait encore aujourd'hui (1805) Berthélemy, en y comprenant les +peintures des Natoire, des Vanloo, et d'autres, c'est peut-être moins +encore la faiblesse du style et le défaut de goût qui choquent en les +examinant que la faiblesse et la fadeur extrême de leur coloris. Le +coloris est ce qu'il y a de plus matériel dans l'art; c'est ce qui +s'empare d'abord des sens. Aussi, quand j'arrivai en Italie, avec M. +Vien, ajoutait David, fus-je d'abord frappé, dans les tableaux italiens +qui s'offrirent à ma vue, de la vigueur du ton et des ombres. C'était la +qualité absolument opposée au défaut de la peinture française, et ce +rapport nouveau des clairs aux ombres, cette vivacité imposante de +modelé dont je n'avais nulle idée, me frappèrent tellement que, dans les +premiers temps de mon séjour en Italie, je crus que tout le secret de +l'art consistait à reproduire, comme l'ont fait quelques coloristes +italiens de la fin du XVIe siècle, le modelé franc et décidé qu'offre +presque toujours la nature. J'avouerai, continuait David, qu'alors mes +yeux étaient encore tellement grossiers que, loin de pouvoir les exercer +avec fruit en les dirigeant sur des peintures délicates comme celles +d'Andrea del Sarto, du Titien ou des coloristes les plus habiles, ils ne +saisissaient vraiment et ne comprenaient bien que les ouvrages +brutalement exécutés, mais pleins de mérite d'ailleurs, des Caravage, +des Ribera, et de ce Valentin qui fut leur élève. Le goût, les +habitudes, l'intelligence même, avaient chez moi quelque chose de +gaulois, de barbare, dont il fallait qu'elle se dépouillât, pour arriver +à l'état d'érudition et de pureté sans lequel on admire les _stanze_ de +Raphaël, mais vaguement, sans y rien comprendre et sans savoir en +profiter. En somme, Raphaël était une nourriture beaucoup trop délicate +pour mon esprit grossier; il fallait y arriver par un régime gradué, et +la première ration que je me donnai fut de copier _la Cène_ de Valentin. +Il faut même ajouter que la qualité de Français chez le peintre dont je +copiai l'ouvrage fut un moyen de réprimer la révolte intérieure de mon +esprit, qui sentait le besoin d'être autorisé par un exemple pour se +soumettre à reconnaître la supériorité de l'école italienne sur l'école +française.» + +L'exécution de cette copie de _la Cène_, fort bon ouvrage en son genre, +et où David déploya une fermeté de pinceau qu'il n'avait point encore +montrée au même degré dans ses précédentes études, fut donc un événement +grave dans la vie de cet artiste. Après cet effort qui n'était cependant +qu'un travail préparatoire, David chercha à faire, sur un sujet de sa +composition, l'emploi des connaissances qu'il avait acquises dans la +théorie et la pratique de son art, pendant l'exécution des croquis +d'après l'antique et de la copié de _la Cène_. Le résultat fut _la Peste +de saint Roch_, tableau qui orne aujourd'hui la _Santé_ du lazaret de +Marseille. Cet ouvrage, terminé et exposé à Rome en 1779, y obtint des +applaudissements unanimes et valut particulièrement à l'artiste les +louanges du vieux Pompeo Battoni[9], alors le patriarche des peintres en +Italie. La composition en est bien ordonnée: la Vierge occupe la partie +supérieure du tableau, et semble écouter saint Roch à genoux qui +intercède auprès d'elle en faveur des pestiférés. Cependant la figure la +plus remarquable est celle d'un homme attaqué de la peste. Enveloppé de +haillons, il semble attendre la mort avec fermeté, tandis que le saint +invoque la Vierge. On ne peut refuser un mérite réel à cet ouvrage, +largement peint, fortement coloré relativement à l'époque, et où +l'artiste a rendu surtout les expressions de l'âme avec force et vérité. +Cependant, et David le disait lui-même, c'est un œuvre de transition et +de progrès parmi tous les siens, et si on ne le considérait pas sous ce +point de vue, on risquerait aujourd'hui de le confondre avec les +productions dites académiques de l'école française, dont David s'est +efforcé depuis de combattre les défauts. + +On rapporte que les camarades de David ayant été invités par lui à voir +cet ouvrage, lorsqu'il était à peine achevé, hésitaient à exprimer leur +satisfaction, lorsque l'un d'entre eux, Giraud, sculpteur habile, +prenant tout à coup la parole, s'écria: «Eh! qui nous empêche donc, de +dire que c'est fort beau?» Ce fut de ce moment que David commença à +acquérir de la célébrité. + +En 1780, David étant de retour à Paris, exécuta le _Bélisaire_[10]. +Pierre[11], alors premier peintre du roi, l'assista de ses conseils +pendant qu'il travaillait à cet ouvrage, dont le style et le coloris +sont déjà fort différents de ceux du _Saint Roch_. Alors David, ayant +totalement rejeté les doctrines dites académiques et françaises, adopta +le goût, la manière et le style qu'il développa complétement dans les +tableaux des _Horaces_, de _Socrate_ et de _Brutus_. + +Trois ans après, en 1783, David termina et présenta, pour son admission +à l'Académie, _Andromaque pleurant la mort d'Hector_. Dans cette +production, supérieure aux précédentes par la science et la fermeté du +dessin et du pinceau, il est facile de reconnaître que l'artiste avait +rassemblé tout ce qu'il possédait de connaissances sur les mœurs et les +costumes de l'antiquité grecque, pour traiter convenablement ce sujet. +En effet, si l'on excepte quelques restes de cette teinte jaunâtre et +uniforme dont l'école française conservait si fidèlement la tradition +depuis Jouvenet et Restout, il y a dans l'attitude simple des +personnages, dans le jet plus naturel et plus large des draperies, ainsi +que dans l'observation assez fidèle du costume, relativement aux études +archéologiques de l'époque, une amélioration si bien caractérisée, que +l'on conçoit que cet ouvrage ait dû produire une grande sensation +lorsqu'il parut. L'_Andromaque_ n'est cependant encore qu'une œuvre de +transition et de progrès comme le _Saint Roch_, mais plus avancée. + +Vers cette époque, David, après avoir été reçu membre de l'Académie, +épousa la fille de Pécoul, architecte, entrepreneur des bâtiments du +roi. Malgré ses succès, David, dont la mémoire était pleine des +souvenirs de Rome, et qui sentait plus vivement que jamais le besoin d'y +mûrir les études qu'il avait commencées, manifesta le désir de retourner +en Italie. Pécoul, son beau-père, non-seulement l'encouragea dans ce +projet, mais lui fournit les moyens de le mettre à fin et à profit. +C'est alors que vers la fin de 1783, il partit pour Rome avec sa femme +et accompagné d'un élève dont le nom est resté célèbre par son talent et +sa mort prématurée, Drouais. + +Depuis quelques années, on avait pris en France, au sujet des arts, fort +négligés alors par le gouvernement, une résolution dont les suites ont +été, sont encore et seront sans doute longtemps fatales aux arts. Sous +le règne de Louis XV, M. de Marigny ayant été nommé directeur des +bâtiments du roi eut l'idée, fort généreuse sans doute, pour relever les +arts tombés en défaveur, de commander des tableaux aux peintres +d'histoire, et des figures en marbre aux statuaires. Le prix, les +dimensions, les sujets, tout enfin fut réglé et indiqué, à l'exception +toutefois de la clause la plus importante pour l'art, la destination des +ouvrages. C'est en effet depuis l'adoption de cette mesure que les +productions des artistes, multipliées à l'excès, sont devenues beaucoup +plus embarrassantes qu'utiles aux arts et à la gloire du pays; c'est +depuis cette époque que les différents gouvernements qui se sont succédé +ont contracté en quelque sorte l'engagement d'entretenir à leurs frais +une foule d'artistes dont le nombre s'accroît toujours en proportion de +la libéralité irréfléchie des princes, des gouvernements ou des grandes +administrations. + +Quoi qu'il en soit, cet usage existait en 1783, et ce fut en vertu de +cette mesure que l'on commanda à David le _Serment des Horaces_. +L'artiste en conçut la composition à Paris, et partit pour Rome où il +l'exécuta. L'ouvrage eut le plus grand succès dans cette ville, et le +vieux Battoni, en comblant encore cette fois l'auteur de ses éloges, y +joignit les instances les plus vives pour l'engager à se fixer en +Italie. Mais David crut devoir résister à ces sollicitations, et revint +à Paris pour y montrer son tableau, qui excita un transport universel au +Salon du Louvre, à l'exposition de 1785[12]. Ce succès eut d'autant plus +d'éclat qu'il se liait avec celui que venait d'obtenir l'année +précédente le jeune élève de David, J. G. Drouais, qui, à l'âge de +dix-sept ans, avait remporté le grand prix de Rome, et qui suivit de si +près son maître dans la carrière jusqu'en 1788, époque où la mort vint +le frapper. + +S'il était besoin de justifier les observations qu'ont fait naître les +tableaux _commandés_, mais sans destination, quoiqu'on en eût fixé _la +mesure_, le _Serment des Horaces_ en fournirait amplement les moyens. +Malgré le succès et le mérite de cet ouvrage, M. d'Angivilliers, alors +directeur général des bâtiments du roi, jugea à propos de reprocher à +l'auteur d'avoir exécuté le _Serment des Horaces_ dans une dimension +plus grande que celle qui lui avait été prescrite. Cette mauvaise +querelle, jointe à des critiques que le directeur fit sur la composition +même, causèrent beaucoup d'ennuis à David, qui cependant lut bientôt +dédommagé par les éloges du public. Mais en bonne conscience, doit-on +être si rigoureux pour la _mesure_ d'un ouvrage remarquable, lorsqu'on +ne lui a pas affecté d'avance une _destination?_ C'est un genre +d'absurdité dans lequel on est retombé souvent depuis M. d'Angivilliers. +Mais revenons à notre sujet. + +Jusqu'à l'époque où David montra ses _Sabines_, la célébrité de ce +peintre reposait surtout sur le tableau du _Serment des Horaces. La Mort +de Socrate_, qui, selon, quelques personnes, est supérieure, fut +beaucoup plus goûtée par les artistes que par la masse du public; et le +_Brutus_, inférieur aux deux productions précédentes, ne releva pas le +mérite de David dans l'esprit des connaisseurs, mais fut joint et +confondu, en quelque sorte, avec celui des _Horaces_, parce que le gros +des admirateurs y vit deux pendants, et que d'ailleurs les sujets +étaient tirés de l'histoire romaine, dont tous les esprits se +nourrissaient alors. + +_Les Horaces_ ont été depuis leur apparition l'objet de beaucoup de +critiques, sans parler de celles que David exerça sur son propre +ouvrage, lorsque ses idées sur l'art se furent modifiées. On a dit[13] +«que le groupe des femmes, entièrement séparé de celui des hommes, +pourrait passer pour une faute de composition pittoresque; que le +peintre en mettant d'un côté l'amour exclusif de la patrie et +l'enthousiasme militaire, et de l'autre la crainte et les angoisses +qu'éprouvent près de ces guerriers une mère, une amante et des enfants, +a rompu et détruit l'unité pittoresque.» Cette observation ne manque pas +de justesse, et David, à qui on l'avait adressée plus d'une fois, +convenait que si un poëte, par la nature de son art, a le moyen de +présenter successivement, mais sans détruire l'unité, des sentiments +très-contraires, le peintre, tenu surtout d'établir et de conserver +l'unité pour les yeux, doit éviter les scènes complexes. + +Cependant vers les années 1796-1800, lorsqu'il était tout préoccupé de +retrouver les doctrines grecques, David jugeait ses _Horaces_ avec une +équité sévère bien remarquable. Il tranchait la difficulté relativement +à la composition, en disant qu'elle est théâtrale; pour le dessin il le +trouvait _petit_, _mesquin_ (ce sont ses expressions), rendant les +détails anatomiques avec recherche; et enfin il condamnait le coloris, +comme procédant par _échantillons de couleur_, et détruisant la beauté +et la grandeur du _ton local_. «Cet ouvrage, continuait-il, se sent du +goût et des monuments romains, qui étaient les seuls dont on s'occupât +pendant mon séjour en Italie. Ah! si je pouvais recommencer mes études à +présent où l'antiquité est mieux connue et étudiée, j'irais droit au +but, et sans perdre le temps que j'ai employé à déblayer la route que je +devais parcourir. Après tout, ajoutait-il avec un noble orgueil à ceux +de ses élèves qui l'écoutaient, il y a de l'énergie dans ce tableau, et +le groupe des Horaces est une chose que je ne renierai jamais![14]» + +Sa critique était sévère, mais il ne craignait pas de la faire telle +devant des jeunes gens dont il connaissait les dispositions favorables à +l'égard de son talent et enfin David avait un besoin d'être vrai et +sincère quand il enseignait, ce qui l'entraînait à dire indifféremment +des choses, dures sur lui-même comme sur les autres, quand il s'agissait +de l'intérêt de l'art. + +Cette histoire de la famille Horace lui plaisait. Il a laissé une +esquisse dessinée, représentant _le vieil Horace défendant son fils +devant le peuple_; mais il fut détourné de l'exécution de ce projet par +la demande que lui fit M. de Trudaine d'un autre tableau qui devait +fournir à l'artiste l'occasion de développer son talent sous un aspect +tout nouveau. M. de Trudaine lui donna à traiter: _Socrate entouré de +ses disciples, recevant le breuvage mortel des mains du valet des onze_. +Ce tableau est sans contredit celui où David a le plus complétement +réussi dans l'art de la composition. Cette fois il a satisfait de la +manière la plus heureuse à la condition d'unité si impérieuse dans les +ouvrages d'art. Socrate en prison, assis sur son lit, est entouré de ses +disciples. Le valet des onze lui présente la coupe empoisonnée et le +philosophe, tout en paraissant finir de parler, porte machinalement sa +main pour prendre le breuvage. Placé plus haut que tous les assistants, +Socrate les domine encore par la sérénité de son visage, qui contraste +avec la douleur, le désespoir ou la taciturnité de ceux qui l'entourent. +C'est un sujet bien senti, heureusement développé, et où le talent du +peintre est encore fort remarquable après les grandes qualités du +compositeur. La première idée de David avait été de peindre Socrate +tenant déjà la coupe que lui présentait le bourreau; mais ce fut André +Chénier qui dit au peintre: «Non, non, Socrate, tout entier aux grandes +pensées qu'il exprime, doit étendre la main vers la coupe, mais il ne la +saisira que quand il aura fini de parler.» Le poëte avait raison; et +lui, qui plus tard sut aussi mourir victime de l'injustice des hommes, +devait avoir le sentiment de la résignation avec laquelle le sage reçoit +la mort. + +Après cette production si remarquable, David fit en 1788, pour M. le +comte d'Artois, depuis le roi Charles X, _les Amours de Pâris et +d'Hélène_. Les sujets de ce genre ne s'adaptaient guère au talent de ce +peintre. Il aurait fallu y mettre de la passion et de la grâce féminine, +deux choses tout à fait étrangères au génie de l'auteur des _Horaces_. +Le tableau est faible dans toutes ses parties, quoique cependant il soit +juste de faire observer qu'outre la pureté du dessin, l'observation +matérielle du style et du costume grecs y est déjà beaucoup plus exacte +que dans les productions antérieures du maître. Le Paris est même +représenté nu, ce qui ne rend le sujet ni plus agréable, ni plus +satisfaisant, mais indique au moins l'époque précise où David a eu les +premières velléités d'adopter l'usage de peindre ses personnages sans +aucun vêtement, selon l'usage des artistes grecs. + +En 1789, quelque temps après que la grande révolution venait d'éclater, +le roi Louis XVI, ou au moins ceux qui dirigeaient les travaux d'art à +cette époque, commandèrent à David un tableau sur le sujet de _Brutus +rentrant dans ses foyers, après avoir condamné ses fils_. Le succès de +ce tableau fut brillant, sans égaler toutefois celui des _Horaces_. Dans +l'un et l'autre de ces ouvrages, le dessin, le coloris et la composition +présentent à peu près les mêmes défauts et les mêmes qualités, et dans +l'un comme dans l'autre, on crut s'apercevoir du manque d'unité +d'action. La figure de Brutus, qui s'est retiré dans l'ombre et près de +la statue de Rome pendant que l'on rapporte les corps mutilés de ses +fils dans l'intérieur de sa maison, produit de l'effet; mais ce genre de +beauté est plus dramatique que pittoresque, et dans le tableau dont il +est question, cette pensée tragique est tant soit peu obscurcie par +l'opposition peu naturelle, révoltante surtout, du groupe de la femme de +Brutus et de ses deux filles, qui sont spectatrices de la scène +sanglante qui occupe le fond du tableau. + +Cet ouvrage offre quelques particularités qui jettent du jour sur la +réforme que David cherchait toujours à introduire dans les habitudes de +l'école française. La tête de Brutus est fidèlement copiée d'après le +buste antique de ce personnage, conservé au Capitole. La statue de Rome +est également reproduite d'après un monument original, et dans le +bas-relief, représentant Rémus et Romulus allaités par la louve, le +peintre s'est efforcé de figurer de la sculpture très-grossière, comme +elle devait l'être quelque temps après la fondation de Rome. Non content +de ce genre d'exactitude, David poussa la recherche jusqu'à présenter +exactement le costume romain dans les vêtements, dans la décoration +intérieure de l'appartement, et jusque dans les meubles, dont il fit +faire des modèles, qui déjà ont été signalés en donnant la description +de l'atelier des Horaces. + +Si ce tableau soutint plutôt qu'il n'augmenta la réputation déjà +très-étendue de David, il eut sur le goût et les modes, et même sur les +mœurs, une influence qui se fit sentir à l'instant même. C'est à compter +de l'apparition de cet ouvrage que l'on commença à reprendre l'habitude +de porter les cheveux sans poudre; que les femmes, et bientôt après les +hommes, adoptèrent des coiffures flottantes. Aux contours arrondis des +ameublements et des meubles qui dataient de la régence, on substitua les +formes sévères et carrées préférées par les anciens. L'architecture se +ressentit aussi de ce goût pour l'antique, comme le prouvent les +barrières de Paris, bâties alors par Le Doux; enfin la proscription des +corsets et des souliers à talon, ainsi que l'habitude que prirent les +femmes de substituer aux robes dites de cour des vêtements légers, +simples, et plutôt élégants que somptueux, contribuèrent à diminuer +l'étiquette, même à Versailles, et à simplifier les habitudes +rigoureuses de politesse que la bourgeoisie même avait conservées +jusque-là. La cause première de ces changements de mœurs et de costume +était sans aucun doute la grande révolution politique déjà commencée +alors, mais celle qui s'était déjà opérée dans les arts contribua +puissamment à faciliter ce changement dans les habitudes et les +habillements vers lequel tout le monde était naturellement porté. Aussi +la coïncidence de ces deux événements mérite-t-elle attention. + +Telle est la première grande période de la vie du peintre, de David. +Mais avant de passer à la seconde, celle où, devenu homme public, il +prit part à la révolution, il importe de rechercher d'abord quelle est +l'origine du projet de réforme dans les arts auquel le peintre a obéi +depuis 1775 jusqu'en 1789, et de déterminer jusqu'à quel point il en a +saisi l'esprit et l'importance pendant cet espace de temps. + +Si la France n'a pas manqué de peintres très-habiles dans la pratique de +leur art depuis la mort de Louis XIV jusqu'à l'avènement de Louis XVI au +trône, il faut dire aussi que le goût n'a jamais été plus perverti que +durant cette époque. Non-seulement les véritables doctrines de l'art +avaient été complétement négligées, mais l'objet de l'art même était +devenu tout à fait vain, comme le prouve sans réplique la mesure +administrative de M. de Marigny, commandant des tableaux, désignant des +sujets, sans indiquer ni prévoir la destination des ouvrages, mais +seulement avec l'intention vague de venir au secours des peintres, comme +on soigne des ours et des perroquets au Jardin des Plantes. D'ailleurs +les traditions de l'ancien art italien étaient perdues; celles de +l'école des Carraches avaient été complétement épuisées, et en fin de +compte, Watteau était resté l'artiste éminent de cette époque de +décadence; aussi les beaux-arts n'étaient-ils jamais tombés si bas, +non-seulement en France, mais dans toute l'Europe. + +Les choses en étaient arrivées à ce point vers 1750, lorsque deux jeunes +Allemands, tout occupés de grec et de latin, se rencontrèrent dans une +bibliothèque. Heyne, conservateur de ce dépôt où il amassait les trésors +de sciences qui devaient en faire le premier philologue de son temps, +étonné du nombre et de la variété des livres que demandait un jeune +savant, lecteur assidu de la bibliothèque, voulut savoir qui était cet +homme, si ardent pour la science; or, c'était Winckelmann. La communauté +de leurs goûts ne tarda pas à les lier d'amitié, et bientôt à les +engager à étudier de concert et à se communiquer leurs découvertes. +Heyne était né philologue et Winckelmann antiquaire, et du concours de +ces deux intelligences, il résulta que Heyne contrôla ses études +philologiques sur les monuments des arts de l'antiquité, tandis que de +son côté, Winckelmann interpréta mieux les œuvres d'art des anciens, en +consultant avec sagacité leurs monuments littéraires. + +Si l'on excepte l'école des érudits de Florence, qui avaient entrepris +l'élude de l'antiquité avec le secours simultané des œuvres écrites et +des œuvres d'art, depuis, la plupart des savants hollandais, anglais et +français s'étaient plutôt appliqués à connaître le sens des mots que +celui des choses. Or, il n'est pas un homme instruit qui ne sache +aujourd'hui le pas immense que Heyne et Winckelmann firent faire à la +philologie et l'archéologie appliquées à la connaissance générale de +l'antiquité. L'effet des lumières que répandirent ces deux hommes sur +cette matière se fit sentir, d'abord en Allemagne, puis plus +particulièrement en Italie, où Winckelmann alla habiter pour observer +l'antiquité, suivre ses études et composer son _Histoire de l'art_. Le +_Laocoon_ de Lessing avait déjà été publié en 1763, lorsque Mengs, né en +Allemagne, érudit, antiquaire et peintre habile, vint aussi en Italie +vers ce temps. Le nombre des statues antiques extraites des fouilles +augmentait chaque jour l'assemblage de richesses le plus propre à aider +les savants dans leurs recherches sur l'antiquité; les villes +d'Herculanum et de Pompéi venaient d'être tirées de dessous les cendres +qui les recouvraient depuis dix-huit cents ans, et l'on possédait enfin +des peintures antiques. Mengs fit des tableaux où il chercha à imiter le +style de ces anciens ouvrages, et il fut un des premiers qui, par son +pinceau et ses écrits, contribua à montrer la fausseté de la manière des +peintres qui l'avaient précédé immédiatement, et à réconcilier les +esprits avec la simplicité antique. + +Avec une ardeur non moins grande, le chevalier Hamilton, habitant aussi +l'Italie, recherchait les vases dits étrusques, publiait la forme +dessinée et mesurée de ces vases, et les peintures qui les ornent; et, +par ce genre d'étude, concourait au grand travail qui se faisait alors +sur tous les monuments de l'antiquité. Milizia, ardent amateur des arts +et écrivain érudit, se faisait connaître à la même époque, comme l'un de +ceux qui devaient, par leurs écrits, servir et accroître la science +nouvelle. Enfin après la mort funeste et prématurée de Winckelmann, +d'Agincourt, qui arriva à Rome par hasard et y passa le reste de sa vie, +vint grossir ce groupe de savants en continuant dans cette ville +l'_Histoire de l'art_ à partir du point où Winckelmann l'avait laissée. + +Ces hommes pleins d'ardeur pour les arts, et qui ne reculaient devant +aucun sacrifice pour acquérir les connaissances relatives à l'antiquité, +formaient à Rome un noyau d'amateurs, moins savants qu'eux peut-être, +mais tout aussi zélés pour l'art et qui, s'entretenant dans le monde des +découvertes successives que faisaient les savants, allaient répandre +dans la ville, en Italie et bientôt après dans toute l'Europe, les +nouvelles doctrines sur l'art, sur le beau chez les anciens, ainsi que +les livres où ces nouveautés étaient exposées. + +Un ouvrage curieux pour l'histoire de l'art à cette époque est le +recueil des _Idylles_ de Gessner[15], traduites en français et +auxquelles l'auteur allemand a joint des gravures composées et exécutées +par lui. Ces compositions, ainsi que tous les ornements qui les +entourent ou les accompagnent, portent les dates de 1775-76-77, et il +serait difficile de trouver des productions modernes où le goût, le +style et l'esprit de l'antiquité fussent plus fidèlement et plus +naturellement reproduits que dans ces charmantes compositions. + +De tous les faits qui précèdent, il résulte qu'avant 1775 année où David +remporta le premier grand prix à Paris, et se disposait à venir à Rome +pour la première fois, non-seulement l'idée de la réforme à introduire +dans les arts était répandue dans cette dernière ville, mais qu'elle +avait été tentée par des praticiens habiles, tels que Mengs[16] et +Gessner, en peinture, et par Canova[17] en sculpture. + +À force de vouloir exalter le mérite de David en présentant cet homme +comme le seul réformateur de l'école de peinture en Europe, vers la fin +du XVIIIe siècle, ses admirateurs en France, et surtout ses élèves, ont +contribué à faire rabaisser le mérite de cet artiste par les étrangers. + +Les hommes doués du génie le plus puissant, ces astres rares tels que +Dante ou Raphaël, par exemple, n'apparaissent même jamais sans être +précédés et accompagnés de précurseurs et de satellites lumineux. Rien +dans l'ordre intellectuel ou physique ne naît de rien en ce monde, et la +prétention la moins fondée et la plus nuisible, quand on veut établir +solidement la réputation d'un homme de mérite, est d'affirmer qu'il a +inventé à lui tout seul ce qui s'est fait dans le siècle où il a vécu. + +Le mérite particulier de David, et ce qui lui assure un nom illustre +parmi les artistes célèbres, c'est d'avoir été le premier Français qui +ait tenté de mettre en pratique les théories exposées par les savants de +son temps; d'avoir puissamment concouru, par l'opiniâtreté de ses +études, à établir un nouveau mode d'enseignement de la peinture, appuyé +sur les doctrines des anciens; et enfin d'avoir produit des tableaux, +tels que le _Saint Roch_, les _Horaces_, le _Socrate_, le portrait de +_Marat_, le _Viala_, le _Serment du Jeu de Paume_, les _Sabines_, le +_Couronnement de Napoléon_ et le _Léonidas_, ouvrages dans chacun +desquels, outre les progrès et les tentatives intelligentes faites +successivement par l'artiste, on reconnaît une énergie, un amour du vrai +et un talent d'exécution dans les différentes parties de son art, qui +lui appartiennent en propre. + +Quant à l'archaïsme sur lequel se fondèrent les théories des beaux-arts +que Lessing, Heyne, Winckelmann, Sulzer, Milizia, Hamilton, Mengs et +Gessner répandirent en Europe, David ne fit aucune découverte dans cette +science, mais il en reçut naturellement l'influence, et employa toutes +les ressources de son talent pour mettre ces théories en pratique. À cet +égard, David, qui ne parlait jamais qu'avec modestie même de ce qu'il +comprenait le mieux, la peinture, loin de chercher à faire parade des +idées théoriques qu'il avait pu puiser dans la conversation des savants, +affectait de n'en rien dire. + +Pendant les cinq années de pensionnat que David passa à Rome, de 1775 à +1779, le goût des recherches sur les monuments de l'antiquité était dans +toute sa ferveur. Alors la vie studieuse de David lui faisait suivre, +mais avec ses yeux, son crayon et ses pinceaux, toutes les découvertes +que les hommes de pure intelligence signalaient aux artistes. David +n'était pas immédiatement en contact avec ces derniers, mais parmi ses +camarades il y en avait de plus favorablement placés, qui, lisant les +théories et exerçant eux-mêmes les arts, transmettaient ces idées à +David dans un langage plus familier à son esprit. + +Giraud, son ami, son contemporain, ce sculpteur qui ne craignit pas de +proclamer hautement, en 1779, que le _Saint Roch_ était un bel ouvrage, +eut une influence très-salutaire sur la marche que David suivit alors +dans ses études. Giraud était né dans l'opulence, et se lança de +très-bonne heure dans la carrière des arts. Ayant préféré la statuaire +presque aussitôt qu'il l'eut étudiée, ses yeux furent ouverts sur le +mauvais goût de son temps par les articles sur la théorie des beaux-arts +que Sulzer avait publiés dans _l'Encyclopédie_ de d'Alembert et de +Diderot. Il partit de Paris pour Rome avec la ferme intention +d'apprendre l'art, mais surtout de _désapprendre_ (c'était son +expression) _les routines académiques_. À Rome, il s'enferma en quelque +sorte dans le musée du Vatican pendant près de trois années pour étudier +l'antique, et bannir de ses yeux, effacer de son esprit les traces du +goût qui déparait les œuvres d'art de son temps. Après avoir étudié +l'anatomie à l'hôpital du Saint-Esprit, à Rome, il se mit à travailler +d'après la nature, et se distingua réellement parmi ceux des artistes +français qui s'efforçaient de faire passer la réforme dans la pratique. +Alors c'était tout à la fois une innovation et une opération fort +coûteuse que de faire mouler une statue antique en plâtre, et il ne +fallut rien moins qu'un statuaire riche comme l'était Giraud, et aussi +amoureux de son art, pour faire les sacrifices que l'on exigea de lui en +pareille occasion. En 1799, époque où cet artiste avait formé à Paris +une collection fort nombreuse de plâtres moulés d'après les antiques, +dans son appartement, espèce de musée où les artistes et les amateurs +étaient admis à travailler, il racontait toutes les difficultés qu'il +avait éprouvées à Rome pour obtenir la permission de faire mouler +l'_Apollon du Belvédère_, et comment, outre le prix du moulage, il avait +été obligé de donner au gardien de la statue _six couverts et une grande +cuiller en argent_, pour le mettre dans ses intérêts. + +Ces détails prouvent la vive ardeur avec laquelle on recherchait alors +les ouvrages de l'antiquité, et l'espèce de culte qu'on leur rendait. +Giraud était l'un des artistes fixés à Rome à qui leur fortune +permettait de satisfaire complétement leurs goûts à ce sujet; aussi ne +se faisait-il pas une fouille et une découverte qu'il n'y assistât, et +le soir, pendant le repos, il en instruisait ses camarades et David +surtout, qu'il distinguait particulièrement. + +Si, aux détails précédents, on joint encore, par la pensée, l'immense +quantité d'écrits scientifiques accompagnés de planches gravées, sur +toutes les espèces si variées de monuments antiques, que l'on a publiés +en Europe, mais particulièrement en Allemagne, en Italie et en +France[18], depuis 1746 jusqu'en 1789, il sera facile de comprendre +comment l'artiste qui alors eût été le moins disposé à rechercher les +connaissances nouvelles devait en quelque sorte en aspirer le goût avec +l'air au milieu duquel il vivait. + +Rien n'est donc plus facile maintenant que de répondre aux deux +premières questions posées en tête de ce chapitre: + +Les idées de régénération de l'art, adoptées par David vers 1775-1779; +ont été émises et développées d'abord par Lessing, Heyne, Winckelmann et +Sulzer, puis pratiquées par Mengs et Gessner, et enfin adoptées de +nouveau et appliquées à l'art de la peinture en France par David. + +Quant à l'influence de ces idées sur David, elle ne lui est pas venue +immédiatement de Mengs, dont il ne goûta jamais le talent, et encore +moins des philologues antiquaires, dont il ne connaissait guère les +écrits que par le titre et par les gravures qu'ils renferment. Mais, +comme il est facile de s'en convaincre en repassant dans son esprit ce +qui a été dit des études, des relations et des amitiés de David pendant +ses deux séjours à Rome, on voit que cet artiste a obéi à un grand +mouvement intellectuel, mais qu'il ne l'a pas imprimé. + +L'occasion viendra plus tard de dire quels étaient les principes que +David chercha à établir pour pratiquer et enseigner la peinture, et de +déterminer le but que lui et son école se proposaient dans l'exercice de +cet art. Cette dernière difficulté ne pourra être éclaircie, si +toutefois il n'est pas impossible de la résoudre complétement, que du +moment où les deux autres phases de la vie et du talent de David, celle +de 1789 à 1795, et celle de 1795 à 1825, auront été étudiées comme elles +le méritent. + + + + +VI. + +DAVID DE 1789 À 1795. + + +Cette partie de la vie de David, de 1789 jusqu'à 1795, pendant laquelle +ses fonctions et ses préoccupations comme homme politique lui ont laissé +si peu d'instants à consacrer à la peinture, est cependant l'une des +plus intéressantes lorsqu'on la considère dans ses rapports avec les +modifications remarquables qui se sont développées, pendant ces six +années, dans les idées et le talent de cet artiste. Il semblerait que, +dominé par l'importance des événements terribles auxquels le peintre +prit malheureusement part plus d'une fois, son esprit et sa main même +eussent oublié alors ce qu'ils avaient appris précédemment sur la +théorie et dans la pratique de l'art. En effet, ce qui frappe surtout +dans la composition et l'exécution du _Serment du Jeu de Paume_, des +portraits de Lepelletier de Saint-Fargeau et de Marat, et de la _Mort du +jeune Viala_, les seules productions[19] de David pendant la grande +tourmente révolutionnaire, c'est un retour très-sensible vers une +imitation plus simple de la nature, et le choix de sujets contemporains +en y appliquant la gravité de style que l'on n'avait guère adoptée +jusque-là que dans les tableaux de l'histoire ancienne. Les quatre +tableaux cités plus haut sont évidemment la transition qui a fait passer +l'artiste du système pittoresque qu'il avait suivi depuis le _Serment +des Horaces_ et le _Brutus_, de 1783 à 1789, jusqu'à la route nouvelle +qu'il tenta à partir de son tableau des _Sabines_, en 1795. + +David n'a point eu d'influence politique, à proprement parler, pendant +les années où il a été membre de la Convention. À l'exception de +quelques crises terribles, il est vrai, où il s'est trouvé engagé avec +des hommes dont il avait aveuglément épousé le parti, on peut s'assurer +que dans le cours de sa législature, il n'a le plus souvent pris la +parole que pour traiter des matières relatives aux arts, aux artistes et +aux grandes fêtes républicaines, dont le dessin général et la +surveillance lui étaient ordinairement confiés. Ces discours, ces +projets de fêtes, qui trahissent tout à la fois l'exaltation excessive +d'une partie de la nation et surtout celle de l'artiste devenu, dans ces +occasions, son interprète, sont d'autant plus curieux à connaître, +qu'ils ont fait exécuter, au moment même où David revenait au naturel et +à la simplicité dans ses ouvrages, une foule de productions monstrueuses +en peinture et surtout en sculpture, dont il reste fort peu de traces +aujourd'hui. C'est donc particulièrement sous ce point de vue qu'il est +bon d'étudier ici ce que l'on peut appeler la vie politique de David. + +Depuis l'apparition du _Serment des Horaces_, les antiquités romaines +étaient devenues à la mode dans toutes les classes de la société en +France. Pour donner une idée de l'engouement dont ce genre de +connaissances était l'objet, il suffit de rappeler que parmi les sujets +commandés aux artistes, en 1789, par M. d'Angivillierse, d'après les +ordres du roi Louis XVI, se trouvait désigné celui du _Retour de Brutus +dans sa famille, après la condamnation de ses fils_. + +L'année précédente, Paris avait été témoin d'une grande cérémonie qui +était aussi un grand événement: la translation du corps de Voltaire au +Panthéon. Cette fête, à laquelle Étienne fut présent, donna l'occasion +de reconnaître ce goût général et très-vif pour les choses de +l'antiquité, et en même temps cette velléité que presque tout le monde +ressentait alors de modifier le costume moderne par des emprunts faits à +celui des Romains et des Grecs. Non-seulement le char sur lequel étaient +les restes de Voltaire portait l'empreinte du goût renaissant de +l'antiquité, mais les gens de lettres, les artistes, les musiciens, les +acteurs et les actrices qui marchaient autour du char, étaient habillés +à l'antique et portaient dans leurs mains des signes de triomphe ou des +instruments de musique des temps païens, le tout fait en carton et +couvert de papier doré. Étienne n'a point oublié ce spectacle. Âgé de +sept ans, entouré de jeunes gens des deux sexes les plus à la mode, il +vit et partagea l'admiration qu'excitèrent chez toutes les personnes +dont il était environna cette longue procession d'hommes et de femmes +vêtus à l'antique, marchant ainsi dans les rues de Paris, et semblant, +par leur exemple, donner libre carrière à ceux qui oseraient en faire +autant. + +Quelque niaise que puisse paraître aujourd'hui l'idée que l'on eut alors +d'adopter le costume grec ou romain, nous sommes forcés, après avoir été +témoins d'un engouement semblable pour les habillements et les meubles +du moyen âge, non-seulement d'être indulgents à l'égard des fantaisies +de nos pères, mais de les considérer même comme un objet sérieux +d'études. L'introduction subite d'un costume nouveau chez un peuple +n'est jamais un fait isolé ni complétement stérile; il précède +ordinairement un changement ou au moins une modification importante dans +les mœurs. Et selon que la mode nouvelle est plus ou moins généralement +adoptée, la révolution s'opère plus ou moins vite dans les mœurs, les +usages et quelquefois dans les lois. + +Quelques années après, un nouveau changement de costume (celui des +sans-culottes) signala une révolution bien autrement terrible dans les +lois et dans les mœurs. Enfin, comme on l'a vu déjà, il n'est pas +jusqu'à la tentative puérile de Maurice et de Perrié pour réhabiliter +l'antique costume grec, qui ne se rattache encore à une idée de +réformation dans les mœurs et dans les arts. + +Puisque ces habitudes extérieures ont tant de puissance sur le commun +des hommes, quel empire ne doivent-elles pas exercer sur les yeux et +l'imagination d'un artiste, qui naturellement s'en exagère toujours +l'importance? Ainsi que tous ses confrères, David poussait donc +l'admiration du costume antique jusqu'au fanatisme, et les dépenses +qu'il fit pour l'établissement et l'achat des meubles à l'antique qu'il +copia dans son _Brutus_, et dont il décora son atelier des Horaces, sont +à la fois un témoignage et de son goût particulier à cet égard, et de la +part qu'y prenait déjà le public. + +David prit, dès l'origine, l'intérêt le plus vif à la révolution de +1789: par la nature des sujets romains qui l'avaient particulièrement +rendu célèbre, ainsi que par une certaine austérité de composition et de +pinceau, il se trouva en quelque sorte désigné comme l'artiste dont le +talent pourrait le plus puissamment concourir à l'expression et aux +développements des opinions nouvelles. Toutefois, dans le cours de +l'année 1789, à la suite du succès de son _Brutus_, il fit plusieurs +portraits[20] qui indiquent qu'il était recherché par les personnes de +la haute société. Mais cette espèce de mission de peintre +révolutionnaire, qui lui était réservée, ne tarda pas à lui être +officiellement confiée. Vers le milieu de l'année 1790, l'Assemblée +constituante lui donna l'ordre de faire, sous ses auspices, un tableau +représentant le _Serment du Jeu de Paume_. L'artiste se mit aussitôt en +devoir d'en préparer la composition; on lui assigna pour atelier +l'église des Feuillants, près des Tuileries, et une souscription fut +ouverte pour subvenir aux frais de l'ouvrage. La gravure, faite d'après +l'esquisse dessinée, est trop répandue pour qu'il soit nécessaire de +donner ici une description détaillée de la scène qui y est représentée. +Quant au tableau, qui n'a jamais été achevé, mais dont le trait a été +arrêté et sur lequel l'artiste a peint quelques têtes, il portait plus +de trente pieds de large sur vingt de hauteur, et sur le premier plan +les figures avaient six pieds et quelques pouces de proportion[21]. + +L'esquisse dessinée est bien effectivement de la composition de David, +qui a tracé de sa main les têtes et les extrémités de chaque figure; +mais la nature de ce sujet et le nombre des personnages exigeant une +observation exacte des règles de la perspective que David ne savait pas, +il fut obligé d'avoir recours à une main étrangère pour remplir ces +conditions purement scientifiques. Il est résulté de ce travail, fait +par Charles Moreau l'architecte, dont il a déjà été parlé, qu'il règne +tant soit peu de roideur dans le mouvement des figures, défaut que David +aurait certainement fait disparaître, ainsi qu'il est facile d'en juger +par les têtes déjà peintes par lui sur la toile, telles que celles du +père Gérard, de Bailly, de Dubois-Crancé, de Barnave, et d'un ou deux +autres. Quoi qu'il en soit, cette scène est fortement conçue dans son +ensemble; et si l'on peut reprocher quelque chose de trop théâtral dans +l'attitude des figures de Mirabeau, de Robespierre et de quelques +autres, la plupart sont pleines d'énergie, de naturel, et souvent de +simplicité. + +On sait avec quelle promptitude les idées républicaines détruisirent le +système constitutionnel que l'Assemblée constituante avait tenté +d'établir, et déjà les événements se précipitaient trop rapidement pour +que le peintre, au moment de l'installation de l'Assemblée législative, +en octobre 1791, eût eu le temps de terminer un tableau de trente pieds +dont le sujet avait été jugé digne d'être peint un an auparavant. La +plupart des hommes qui devaient figurer comme des héros dans le _Serment +du Jeu de Paume_ étaient devenus, sinon des traîtres déjà, au moins des +citoyens dont il fallait se défier; et comme David était au nombre de +ceux qui formaient l'avant-garde révolutionnaire, son enthousiasme pour +eux se tourna en mépris et bientôt en haine. Il abandonna donc +l'exécution du tableau du _Serment_, dont la toile est restée dans +l'église des Feuillants jusqu'à l'époque où Bonaparte, devenu empereur, +fit déblayer ce quartier pour construire la rue de la Paix et la rue de +Rivoli. + +Le nom de David apparaît déjà à l'occasion de la séance de l'Assemblée +législative du 14 janvier 1791. Un député extraordinaire du département +de la Drôme présenta à l'Assemblée deux frères jumeaux déjà célèbres, +disait-il, par leur talent pour le dessin. Il annonça que ces deux +frères, d'abord simples bergers, avaient montré de bonne heure un talent +naturel qui s'était bientôt développé avec le plus grand éclat. Ils +taillaient des pierres sur les montagnes; ils gravaient des figures +humaines, dessinaient des paysages, et avaient été élevés aux frais du +département de la Drôme; mais il ne s'y trouvait plus de maîtres +capables de les instruire. M. Dumas ayant demandé que ces deux jumeaux +fussent mis entre les mains de David pour achever leur éducation, cette +proposition fut adoptée. + +Bientôt, dans le numéro du _Moniteur universel_ du dimanche 9 février +1792, on lut l'article suivant: + + «Deux jeunes jumeaux natifs du département de la Drôme, déjà + distingués par leur talent naturel pour la peinture, ont été + confiés, par un décret du 15 janvier (1792), aux soins de M. David. + Le 7 février, cet artiste a adressé à l'Assemblée nationale la + lettre suivante: + + «Monsieur le président, l'Assemblée m'a chargé d'enseigner les + principes de mon art à deux jeunes enfants que la nature semble + avoir destinés à être peintres, mais à qui la fortune refusait les + moyens d'obtenir les connaissances nécessaires pour le devenir. + Quel bonheur pour moi d'avoir été choisi pour le premier + instituteur de ces jeunes gens, qu'on pourra justement appeler les + enfants de la nation, puisqu'ils lui devront tout! Quel bonheur + pour moi! je le répète, mon cœur le sent vivement, mais il m'est + impossible de l'exprimer: mon art ne consiste pas en paroles, mon + art est tout en action. Donnez-moi le temps, et mes soins assidus + vous prouveront combien je suis sensible au choix que vous avez + fait de moi. J'en ai reçu le prix. Je ne suppose pas que + l'Assemblée nationale veuille diminuer en quelque sorte l'honneur + de la préférence qu'elle m'a donnée, en m'offrant un salaire pour + le soin que j'apporte à l'instruction de ces deux enfants adoptifs. + L'amour de l'argent n'a jamais importuné dans mon âme l'amour de la + gloire, que je mets au-dessus de tout. + + _Signé_ DAVID.» + +Mais l'une des premières occasions graves où l'artiste prit une part +active aux événements publics fut le 15 avril 1792, lorsqu'il se signala +comme l'un des principaux ordonnateurs de la fête donnée aux soldats du +régiment suisse de Châteauvieux, condamnés pour insubordination par +leurs officiers et selon les lois de leur pays. + +Bientôt après, en septembre 1792, membre du corps électoral de Paris, +David fut nommé député de cette ville à la Convention nationale, qu'il +présida du 16 nivôse au 1er pluviôse an II (du 5 au 20 janvier 1791). +Voici l'extrait de ce qu'a fait et dit David dans cette assemblée +fameuse: + +Après la levée du siége de Lille, le député Gossuin proposa, le 8 +octobre 1792, à la Convention nationale de décréter «que la ville de +Lille avait bien mérité de la patrie; qu'il serait fait don à cette +commune d'une bannière aux trois couleurs portant pour exergue: _À la +ville de Lille la République reconnaissante_, et qu'il serait, accordé +une indemnité provisoire de deux millions (en assignats) pour dédommager +les habitants des malheurs du siége et relever les édifices ruinés.» + +Le 26 du même mois, David monta à la tribune, et dit à ce sujet: +«Quelque glorieuses que soient la bannière et l'inscription que le +citoyen Gossuin vous a proposé de décerner aux habitants de la ville de +Lille, vous avez pensé sans doute que ce monument est trop périssable +pour prouver à la postérité et à l'univers les sentiments de +reconnaissance et d'admiration de la république pour le courage, le +désintéressement et le généreux patriotisme des intrépides citoyens de +la ville de Lille. Je vous propose donc d'élever dans cette place, ainsi +que dans celle de Thionville, un grand monument, soit une pyramide, soit +un obélisque en granit français provenant des carrières de Rhétel, de +Cherbourg, ou de celles de la ci-devant province de Bretagne. + +«Je demande qu'à l'exemple des Égyptiens et des autres peuples de +l'antiquité, ces deux monuments soient élevés en granit, comme la pierre +la plus durable et qui portera à la postérité le souvenir de la gloire +dont se sont couverts les habitants de Lille, ainsi que ceux de +Thionville. + +«Je demande aussi que les débris des marbres provenant des piédestaux +des statues de rois détruites dans Paris soient employés aux ornements +de ces deux monuments. + +«Je crois, et vous penserez comme moi, qu'il est de l'équité de la +Convention nationale, comme de la gloire de tous les républicains +fronçais, que les noms de chacun des habitants des villes de Lille et de +Thionville, qui y sont morts en défendant leurs foyers, soient inscrits +en bronze sur ces monuments. + +«Je vous propose de décerner une couronne civique ou murale à Félix +Wimpfen et aux autres officiers, soldats et habitants, soit de +Thionville, ou de Lille, qui se sont distingués pendant ces deux siéges, +en attendant qu'après leur mort leurs noms soient inscrits sur ces +monuments. + +«Je propose aussi qu'à la manière des anciens, la Convention nationale +ajoute au nom de ces deux villes une épithète qui caractérisera la +gloire que leurs défenseurs se sont acquise. Et afin de donner à tout +individu de tout sexe, de tout âge, un signe non périssable de ces deux +siéges, je vous propose de faire frapper une médaille en bronze pour +chacun des habitants de ces deux villes. Cette médaille sera fabriquée +avec le bronze provenant aussi des cinq statues détruites, et il sera +expressément défendu de la faire servir à aucun signe extérieur de +décoration. + +«Je désire que cet usage de faire frapper des médailles soit appliqué +aussi à tous les événements glorieux ou heureux déjà passés et qui +arriveront à la république; _et cela à l'imitation des Grecs et des +Romains_, qui, par leurs suites métalliques, nous ont transmis +non-seulement la mémoire des époques remarquables, mais nous ont encore +instruits du progrès de leurs arts. + +«Nos artistes fiançais ont été des premiers à se livrer aux élans du +patriotisme, cl plusieurs d'entre eux ont abandonné leurs occupations +paisibles pour se livrer à ce que la défense de la république pouvait +exiger d'eux. Beaucoup ont préféré, en se rendant aux frontières, la +gloire de la république à leur propre gloire. La Convention ne peut +donc, ce me semble, exprimer sa reconnaissance d'une manière plus digne +qu'en les employant, au nom de la république, à répandre sa gloire dans +l'univers entier, et à faire passer ses travaux à la postérité la plus +reculée. + +«C'est à un incendie que la ville de Londres doit la largeur, la beauté +et la régularité des rues dont elle est percée. Je crois donc qu'il +serait à propos de relever les villes de Lille et de Thionville sur un +plan général dans lequel on ferait entrer celui de l'emplacement le plus +convenable pour élever dans ces deux villes les monuments de granit que +j'ai proposés.» + +Un mois après, au moment où les troupes victorieuses de la république +s'emparaient de Mons, de Tournay, de Gand, de Bruxelles, et qu'à Paris +une commission de vingt-quatre députés faisait un rapport préparatoire +pour le jugement de Louis XVI, à la séance du 11 novembre 1792, des +artistes dessinateurs vinrent demander à la Convention la suppression +des académies, pétition qui fut appuyée par David, et que, d'après son +avis, on renvoya au comité d'instruction publique. + +Depuis 1789, on n'avait pas cessé de récriminer contre les académies, et +celles de peinture et de sculpture étaient particulièrement en butte aux +attaques les plus vives. Quelques artistes surtout, intéressés dans +cette question, les signalaient sans cesse comme les seules institutions +privilégiées qui eussent résisté au nivellement révolutionnaire, et de +plus comme le lieu de refuge de toutes les mauvaises doctrines en fait +d'art. David pensait ainsi depuis longtemps; aussi le vit-on accueillir +vivement la pétition, bien qu'elle fût adressée à la Convention par des +artistes obscurs et peu recommandables. + +Cette requête n'eut cependant pas encore de suites sérieuses, car aucune +loi ne fut rendue pour supprimer l'académie; mais les membres qui la +composaient étant partagés d'avis sur la question de suppression, il en +résulta entre eux des inimitiés que rien ne put éteindre. D'un côté +était David, chaud partisan des idées républicaines, et ayant voué une +guerre à mort à tous ceux des académiciens dont le talent lui paraissait +vicieux; de l'autre se rangeaient autour de Suvée, royaliste et attaché +aux anciennes institutions, les artistes académiciens qui partageaient +plus ou moins vivement ses opinions. + +Au milieu de ce conflit de passions, et malgré la fureur démocratique +qui se hâtait de détruire tout ce qui se rattachait aux institutions +monarchiques, l'académie royale de peinture et de sculpture existait +toujours, et la Convention n'avait rien décidé qui lui fût contraire. On +est même autorisé à croire que cela n'était point dans ses intentions, +puisque, peu de jours après la pétition qui lui avait été présentée, +Roland, alors ministre de l'intérieur, écrivit à cette académie qu'elle +eût à s'assembler extraordinairement, pour choisir, à la pluralité des +voix, un artiste peintre d'histoire, en remplacement du directeur de +l'école de Rome, Ménageot, qui venait de donner sa démission. Or, la +place de directeur de l'école de Rome était enviée par ceux même des +académiciens qui disaient le plus de mal de cette institution; aussi se +réunirent-ils à leurs confrères pour donner leur vote. Après plusieurs +séances qui furent orageuses, la majorité fut cependant favorable à +Suvée, et le ministre confirma cette nomination. Ceux des académiciens à +qui ce choix déplaisait, voyant leur attente de réforme trompée, +sentirent alors qu'il fallait agir révolutionnairement pour arriver à +leur but. Tout pleins encore du grand événement qui avait ouvert le +drame de la révolution, le 14 juillet 1789, une foule d'artistes sans +nom coururent s'emparer de tout le local occupé par l'académie, en +criant: _La voilà donc enfin renversée, cette Bastille académique!_ et +tout aussitôt ils prirent là le titre de _Société révolutionnaire des +arts_. C'est ainsi que fut détruite, en 1791, cette académie qui avait +été fondée par Louis XIV en 1648, et à compter de ce jour, David eut la +dictature des arts en France. + +L'académie royale de peinture, menacée dans son existence par le +mouvement révolutionnaire, et voulant essayer de ramener à elle le +peintre David, qui s'en était séparé dès 1789, l'avait nommé, le 7 +juillet 1792, professeur adjoint. David, devenu membre de la Convention, +n'en appuya pas moins, dans la séance du 11 novembre suivant, une +pétition des artistes libres demandant la suppression des académies. +Cependant le corps académique ne se tint pas pour battu, et, quelques +mois après, il invitait David à venir professer à son tour; mais la +lettre en réponse à cette imprudente proposition est courte et +menaçante. La voici: «_Je fus autrefois de l'académie._ DAVID, _député à +la Convention nationale._» Quelques mois après, il faisait d'abord +supprimer officiellement le directeur de l'école de Rome, puis enfin +l'académie elle-même. + +Les élèves français à l'école de Rome étaient, ainsi que leurs maîtres +les académiciens de Paris, divisés d'opinions. Le plus grand nombre +cependant avait adopté les idées républicaines. Le peu de discrétion +qu'ils mettaient à les manifester donna de l'inquiétude au gouvernement +papal, qui prit quelques précautions pour éviter des malheurs qui +arrivèrent cependant quelques jours plus tard. Au nombre des artistes +français qui étudiaient alors en Italie se trouvait Topino Le Brun, +élève de David. À la suite des mesures prises par le pape contre les +artistes français à Rome, Topino avait quitté cette ville et s'était +réfugié à Florence, d'où il écrivit à son maître, membre de la +Convention nationale, la lettre qui suit: + + «Florence, 31 octobre 1792. + + «Citoyen, + + «Je viens offrir à votre zèle l'occasion d'être encore utile à la + patrie, en la faisant respecter au dehors et en sauvant des flammes + inquisitoriales deux patriotes français. + + «Les citoyens Rater et Chinard (Lyonnais, l'un architecte, l'autre + sculpteur), rentrant chez eux dans la nuit du 22 au 25 septembre, + furent assaillis par des sbires, qui les garrottèrent et les + conduisirent dans les prisons du gouvernement papal. Peu de jours + après, on fit enlever plusieurs modèles de Chinard, ainsi qu'un + chapeau orné d'une cocarde nationale, mais qu'il ne portait que + chez lui. Les groupes de sculpture saisis sont: _la Liberté + couronnant le génie de la France_, _Jupiter foudroyant + l'aristocratie_, et _la Religion assise soutenant le génie de la + France_, dont les pieds posent sur les nuages, et dont la tête, + ornée de rayons, indique qu'il est la lumière du monde. Eh bien! + les _abbati_ du gouvernement ont répandu dans toute la ville que + Chinard avait outragé la religion, qu'elle était foulée aux pieds, + etc. On a transféré les deux prisonniers au château Saint-Ange, où + ils croupissent dans la malpropreté, et l'inquisition instruit leur + procès[22]...» + +À la séance du 21 novembre (1792), David donna lecture de cette lettre à +la Convention, qui décréta qu'il serait fait sur-le-champ des +réclamations auprès de la cour de Rome, afin que l'on relâchât ces deux +artistes, ce qui eut lieu en effet. + +Cependant, la destruction de tout ce qui touchait à l'académie de +peinture se poursuivait avec ardeur. Le 26 novembre, le député Romme, au +nom du comité d'instruction publique, fit un rapport à la Convention sur +l'inutilité de la place de directeur de l'académie française établie à +Rome, et proposa de décréter «que cette place serait supprimée, et que +cet établissement serait mis sous la surveillance de l'agent de France; +que le régime de cette école serait changé, pour y substituer les +principes de liberté et d'égalité qui dirigeaient la république +française.» + +David monta à la tribune et prit la parole: «Je demande, dit-il, que le +ministre des affaires étrangères donne ses ordres à l'agent de France +auprès de la cour de Rome pour faire disparaître les monuments de +féodalité et d'idolâtrie qui existent encore dans l'hôtel de l'académie +de France à Rome. Je demande la destruction des bustes de Louis XIV et +de Louis XV, qui occupent les appartements du premier, et que ces +appartements servent d'atelier aux élèves.» En vain le député Carra +chercha-t-il à faire sentir le danger auquel cette mesure pouvait +exposer les élèves français à Rome; David persista dans son sentiment. +Le décret fut lancé et ne tarda pas à porter ses fruits. + +Depuis que le pape avait fait mettre Chinard et Rater en liberté, les +passions des élèves français et du peuple de Rome semblaient s'être +calmées, mais les ordres de la Convention y jetèrent un trouble plus +grand que jamais. Le 13 janvier 1793, lorsqu'aux termes du décret de la +Convention on se mit en devoir d'enlever l'écusson royal de l'académie +et du palais de l'ambassadeur de France, la populace romaine entra en +fureur contre les Français et se disposa à les égorger. Basseville, +l'ambassadeur, fut assailli dans les rues de Rome par des furieux qui le +forcèrent de retourner à son hôtel, où il fut impitoyablement massacré. +Une partie des pensionnaires et des artistes français furent sur le +point d'éprouver le même sort, et ceux qui parvinrent à s'échapper de +Rome, après avoir erré longtemps dans les Etats du pape, ne furent en +sécurité que quand ils touchèrent le territoire de la Toscane. Cet +événement affreux eut lieu le 13 janvier, et le 17 du même mois, David, +avec la majorité des membres de la Convention, votait la mort de Louis +XVI. + +Trois jours après, le 20, Michel Lepelletier de Saint-Fargeau, collègue +de David, et qui, comme lui, avait voté la mort, fut assassiné par un +ancien garde du corps nommé Paris. Robespierre prononça à la Convention +l'éloge de son collègue, et fit décréter que les honneurs du Panthéon +lui seraient accordés. Le 24, trois jours après l'exécution à mort du +roi Louis XVI, on fit à Lepelletier des funérailles solennelles, +auxquelles la Convention tout entière assista. Le lendemain, la veuve, +les deux frères et la fille de Lepelletier, âgée de huit ans, furent +admis à la barre de la Convention pour lui témoigner leur reconnaissance +des honneurs qu'elle venait de décerner à la mémoire de leur parent. +L'un des frères du défunt dit: «Citoyens, je vous présente la fille de +Michel Lepelletier, votre collègue.» Puis, prenant entre ses bras +l'enfant à laquelle il montra le président de la Convention: «Ma nièce, +lui dit-il, maintenant, voilà ton père;» puis, s'adressant aux +représentants et aux citoyens présents à la séance: «Peuple, +ajouta-t-il, voilà votre enfant!» Après ces paroles, que le frère de +Lepelletier prononça d'une voix altérée, un profond silence régna dans +l'assemblée, puis l'adoption de Suzanne Lepelletier fut décrétée à +l'unanimité. + +David monta ensuite à la tribune. «Encore tout pénétré, dit-il, de la +douleur que nous avons tous ressentie en assistant au convoi funèbre +dont vous avez honoré les restes inanimés de notre collègue, je vous +propose de faire élever un monument en marbre, qui transmette à la +postérité la figure de Lepelletier, comme tous l'avez vue hier, +lorsqu'il a été porté au Panthéon. Je demande que cet ouvrage soit mis +au concours.» + +Le buste fut offert le 20 février à la Convention, par Félix +Lepelletier, frère du défunt. «Citoyens, dit David à ses confrères en +cette occasion, je viens d'examiner le buste qui vous est présenté. Il +est très-bien fait et parfaitement ressemblant. L'artiste est un jeune +homme nommé Fleuriot. Je demande pour lui l'encouragement le plus +flatteur, l'inscription de son nom au procès-verbal. Je demande, en +second lieu, que le buste de Michel Lepelletier soit placé à côté de +celui de Brutus, et que le président pose sur la tête de ce buste la +couronne qu'il a placée sur la tête de Michel Lepelletier, au moment de +sa pompe funèbre.» Cette proposition fut adoptée par l'assemblée. + +Mais quoique les travaux de la Convention et ceux du comité +d'instruction publique, dont David faisait alors partie, absorbassent +presque tous les moments de l'artiste, cependant il trouva le temps de +faire le tableau de Michel Lepelletier mort[23], et le présenta le 29 +mars (1793) à la Convention, en s'exprimant ainsi à la tribune: + + «Citoyens représentants, + + «Chacun de nous est comptable à la patrie des talents qu'il a reçus + de la nature; si la forme est différente, le but doit être le même + pour tous. Le vrai patriote doit saisir avec empressement tous les + moyens d'éclairer ses concitoyens, et de présenter sans cesse à + leurs yeux les traits sublimes d'héroïsme et de vertu. + + «C'est ce que j'ai tenté de faire dans l'hommage que j'offre en ce + moment à la Convention nationale d'un tableau représentant Michel + Lepelletier, assassiné lâchement pour avoir voté la mort du tyran. + + «Citoyens, l'Être suprême, qui répartit ses dons entre tous ses + enfants, voulut que j'exprimasse mes sentiments et ma pensée par + l'organe de la peinture, et non par les sublimes accents de cette + éloquence persuasive que font retentir parmi nous les enfants de la + liberté. Plein de respect pour ses décrets immuables, je me tais, + et j'aurai rempli ma tâche si je fais dire un jour au vieux père + entouré de sa nombreuse famille: «Venez, mes enfants, venez voir + celui de vos représentants qui, le premier, est mort pour vous + donner la liberté. Voyez ses traits: comme ils sont sereins! c'est, + que, quand on meurt pour son pays, on n'a rien à se reprocher. + Voyez-vous cette épée suspendue sur sa tête, et qui n'est retenue + que par un cheveu? Eh bien! mes enfants, cela veut dire quel + courage il a fallu à Michel Lepelletier, ainsi qu'à ses généreux + collègues, pour envoyer au supplice l'infâme tyran qui nous + opprimait depuis si longtemps, puisqu'au moindre mouvement, ce + cheveu rompu, ils étaient tous immolés! Voyez-vous cette plaie + profonde?... Vous pleurez, mes enfants, vous détournez les yeux! + Mais aussi faites attention à cette couronne; c'est celle de + l'immortalité. La patrie la tient prête pour chacun de ses enfants: + sachez la mériter, les occasions ne manquent pas aux grandes âmes. + Si jamais un ambitieux vous parlait d'un _dictateur_, d'un + _tribun_, d'un _régulateur_, ou tentait d'usurper la plus légère + portion de la souveraineté du peuple, ou bien qu'un lâche osât vous + proposer un roi, combattez, ou mourez comme Michel Lepelletier, + plutôt que d'y jamais consentir. Alors, mes enfants, la couronne de + l'immortalité sera votre récompense.» + + «Je prie donc la Convention nationale d'accepter l'hommage de mon + faible talent; je me croirai trop récompensé si elle daigne + l'accueillir.» + +Les paroles de l'orateur furent applaudies, son hommage accepté; on +décréta même sur-le-champ que le tableau serait gravé aux frais de la +république pour être distribué, est-il dit avec l'emphase que l'on +mettait dans tout à cette époque, _aux peuples qui viendraient demander +secours et fraternité à la nation française_. + +Une petite discussion, soulevée par une réflexion inopportune du député +Génissieux, sur ce que les tableaux des _Horaces_ et du _Brutus_ +n'avaient point encore été payés à David, fournit à ce dernier +l'occasion de montrer un désintéressement qui fut souvent la qualité des +hommes de son parti. «Si la nation, dit-il, croit me devoir quelque +indemnité, je demande que cet argent soit consacré au soulagement des +veuves et des enfants de ceux qui meurent pour la défense de la +liberté.» Étrange époque que celle où, dans cette même enceinte, les +passions les plus violentes se paraient quelquefois des dehors les plus +calmes, tandis que peu de jours après on admettait à la barre de la +Convention, par exemple, un particulier venant tout naïvement offrir une +somme d'argent pour les frais d'entretien et de réparation de la +guillotine[24]. + +La composition du tableau de Michel Lepelletier donne une idée assez +juste de ce mélange d'appareil tout à la fois fastueux et sanglant. Le +personnage est couché sur un lit. Sa tête est ceinte d'une couronne de +laurier, et sa poitrine nue laisse voir une large blessure. Au-dessus du +cadavre est une épée dont la forme rappelle celles des gardes du roi, +dont Paris avait fait partie. Cette épée, attachée par un fil, est +suspendue sur le sein du mort, et dans la lame est passée une feuille de +papier sur laquelle sont écrits ces mots: _Je vote la mort du tyran_. Au +bas du tableau on lit encore: _David à Lepelletier_, et la date de la +mort de ce dernier: 20 _janvier_ 1793. + +Mais cet ouvrage, malgré son mérite, le cède cependant au tableau de +_Marat_, que David eut bientôt l'occasion de faire. Ce n'est point ici +le cas de reproduire les détails de la mort de cet homme, assassiné +comme on sait, dans son bain, par Charlotte Corday, le 13 juillet 1793; +mais il est nécessaire de revenir sur une circonstance de la carrière +législative de David, qui se rattache à ce dernier événement. Dans le +mois d'avril de cette même année, du 3 au 12[25], Marat, dit l'_Ami du +peuple_, ayant excité l'horreur de la Convention, fut décrété +d'accusation par cette assemblée, à la majorité de 220 voix contre 92. +Au milieu des débats violents auxquels cette affaire donna lieu, Pétion +dit, en jetant un regard terrible sur Marat: «Le moment est venu de +chasser de cette enceinte ces hommes audacieux et scélérats qui nous +avilissent et nous menacent sans cesse du poignard des +assassins!...--C'est vous! s'écria Marat avec fureur, c'est vous qui +êtes des assassins!» + +Ces derniers mots furent couverts par les cris d'indignation qu'ils +arrachèrent à presque tous les membres de l'assemblée; mais David, +prenant la défense de Marat, s'élança avec précipitation au milieu de la +salle, et s'écria: «Je vous demande que vous m'assassiniez...; je suis +aussi un homme vertueux... la liberté triomphera!...» + +Cette apostrophe frénétique, jointe aux précédentes, excita la plus vive +agitation, et il se passa quelques instants avant que Pétion pût se +faire entendre et dire: «Qu'est-ce que prouve l'action de David? Rien, +si ce n'est le dévouement d'un honnête homme en délire et trompé par des +scélérats... Tu t'en apercevras, David!...--Jamais,» répondit le +peintre. En effet, son erreur se prolongea; elle se changea même en une +espèce de culte lorsque son idole, cet ignoble Marat, après avoir été +acquitté le 24 avril par jugement du tribunal extraordinaire devant +lequel il avait été traduit, fut ramené en triomphe par la populace +jusque dans la salle de la Convention. + +Il y a trente ans, dans une histoire comme celle-ci, où tout ce qui peut +faire voir David sous un jour favorable est recueilli avec empressement, +on se serait peut-être abstenu de rapporter la scène qui précède. Mais +depuis 1830, malgré soixante cinq ans d'expérience, malgré des documents +historiques que tout le monde connaît, et sans égard pour la sentence +unanime prononcée par la France contre l'impie, le sanguinaire et le +vénal Marat, nous avons vu certains hommes chercher à réhabiliter ses +prétendues vertus et pousser le fanatisme jusqu'à faire mouler son +buste[26] pour honorer sa mémoire; il fallait donc revenir sur ce triste +sujet; et s'il est possible, comme le disait Pétion, que David ait eu en +1793, au moins, _le dévouement d'un honnête homme en délire_, quelle +peut être l'excuse de ceux qui de nos jours sont encore atteints d'une +si triste folie? + +Le lendemain de la mort de Marat, anniversaire du 14 juillet, une +députation vint exprimer à la Convention les prétendus regrets du +peuple. Un certain Guirault porta la parole et dit: «Ô crime! une main +parricide nous a ravi le plus intrépide défenseur du peuple. Il s'était +sacrifié pour la liberté. Nos yeux le cherchent encore parmi vous, +représentants. Ô spectacle affreux! il est sur un lit de mort. Où es-tu, +David? Tu as transmis à la postérité l'image de Lepelletier mourant pour +la patrie, il te reste encore un tableau à faire... + +--Oui, je le ferai,» s'écria David d'une voix émue. + +Le 20 vendémiaire an II (11 octobre 1793), l'artiste annonça à la +Convention que son tableau représentant _Marat expirant_ était terminé, +mais qu'il demandait la permission de retirer de la salle des séances +celui de Lepelletier, afin d'exposer ces deux ouvrages chez lui aux +regards du public, ce qui lui fut accordé. Enfin, le 24 brumaire de la +même année, il monta de nouveau à la tribune où, après avoir fait encore +l'éloge de Marat et déploré sa perte, il finit par voter pour ce monstre +les honneurs du Panthéon, ce qui fut adopté et confirmé par un décret de +la Convention. + +Il est assez difficile, au milieu de tant de scènes orageuses, de +suivre, ce qui était le moins important alors et ce qui fait l'objet de +ces mémoires, la recherche des opinions de David sur les arts. En deux +occasions différentes, cependant, il a prononcé des discours qui +pourront jeter quelque lumière sur cette question. + +À la même séance du 17 brumaire an II, où Gobel, évêque de Paris, et ses +grands vicaires vinrent avec les autorités constituées dans la salle de +la Convention, pour déclarer qu'ils abdiquaient leurs fonctions +sacerdotales et ne voulaient plus exercer d'autre _culte que celui de la +liberté et de l'égalité_, David monta à la tribune et débita le discours +suivant: + +«Les rois, ne pouvant usurper dans les temples la place de la Divinité, +s'étaient emparés de leurs portiques. Ils y avaient placé leurs +effigies, afin sans doute que les adorations des peuples s'arrêtassent à +eux avant d'arriver jusqu'au sanctuaire. C'est ainsi qu'accoutumés à +tout envahir, ils osaient disputer à Dieu même l'encens que lui +offraient les hommes. Vous avez renversé ces insolents usurpateurs: +objets de la risée des peuples, ils gisent sur la terre qu'ils ont +souillée de leurs crimes. + +«Qu'un monument élevé dans l'enceinte de la commune de Paris, non loin +de cette église dont ils avaient fait leur Panthéon[27], transmette à +nos descendants le premier trophée élevé par le peuple souverain de sa +victoire sur les tyrans. Que les débris tronqués de leurs statues +forment un monument durable de la gloire du peuple et de leur +avilissement. Que le voyageur qui parcourt cette terre nouvelle, +reportant dans sa patrie des leçons utiles aux peuples, dise: «J'ai vu +des rois dans Paris, j'y ai repassé: ils n'y étaient plus.» + +Après des applaudissements prolongés, l'orateur continua: «Je propose +donc de placer ce monument sur la place du Pont-Neuf. Il représentera +l'image du peuple géant, du peuple français. + +«Que cette image, imposante par son caractère de force et de simplicité, +porte en gros caractères sur son front: _Lumière_ sur sa poitrine: +_Nature_, _Vérité_ sur ses bras, _Force_, _Courage_. Que sur l'une de +ses mains les figures de la Liberté et de l'Égalité, serrées l'une +contre l'autre et prêtes à parcourir le monde, montrent qu'elles ne +reposent que sur le génie et la vertu du peuple! Que cette image du +peuple, _debout_, tienne dans son autre main cette massue terrible dont +les anciens armaient leur Hercule. + +«C'est à nous d'élever un tel monument. Les peuples qui ont aimé la +liberté en ont élevé de semblables. Non loin de nous sont les ossements +des esclaves des tyrans qui voulurent attaquer la liberté helvétique; +ils sont élevés en pyramides et menacent les rois téméraires qui +oseraient souiller le territoire des hommes libres. + +«Ainsi dans Paris, les effigies des rois et les débris de leurs vils +attributs seront entassés confusément et serviront de piédestal à +l'emblème du peuple français.» + +Après ce discours, pendant lequel David fut souvent interrompu par des +applaudissements, il lut et fit adopter un projet de décret pour +l'érection de ce monument. + +Le modèle en plâtre fut en effet exécuté dans les proportions de vingt +ou vingt-cinq pieds de haut, et placé sur un piédestal fort élevé +lui-même. Mais cette étrange figure occupa le centre de l'esplanade des +Invalides. De toutes les mauvaises statues faites à cette époque, +celle-ci fut la plus détestable sans doute sous le rapport de l'art, et +la plus hideuse à voir. L'exécution en était on ne peut plus faible, et +les membres de ce colosse lourd et trapu décelaient l'impuissance de +l'artiste, qui n'avait su faire qu'une ignoble caricature de l'Hercule +Farnèse. Ce qui excitait particulièrement le dégoût général étaient des +crapauds de deux ou trois pieds de proportions, qui rampaient au pied de +la statue et figuraient le _Marais_, par opposition à la _Montagne_, +dont le peuple était censé occuper le sommet. + +Dans le même mois de brumaire (séance du 25, an II), quatre jours après +l'exécution à mort du malheureux Bailly, David, membre du comité +d'instruction publique, parla ainsi à la Convention sur les arts et la +direction qu'il fallait leur imprimer: + +«Citoyens, dit-il, votre comité d'instruction publique a considéré les +arts sous tous les rapports qui doivent les faire contribuer à étendre +les progrès de l'esprit humain, à propager et à transmettre à la +postérité les exemples frappants des efforts d'un peuple immense, guidé +par la raison et la philosophie, ramenant sur la terre le règne de la +liberté, de l'égalité et des lois. Les arts doivent donc puissamment +contribuer à l'instruction publique. Trop longtemps les tyrans, qui +redoutent jusqu'aux images des vertus, avaient, enchaînant jusqu'à la +pensée, encouragé la licence des mœurs, étouffé le génie. Les arts sont +l'imitation de la nature dans ce qu'elle a de plus beau et de plus +parfait; un sentiment naturel à l'homme l'attire vers le même objet. Ce +n'est pas seulement en charmant les yeux que les monuments des arts ont +atteint le but, c'est en pénétrant l'âme, c'est en faisant sur l'esprit, +une impression profonde, semblable à la réalité. C'est alors que les +traits d'héroïsme, de vertus civiques, offerts aux regards du peuple +électriseront son âme et feront germer en lui toutes les passions de la +gloire, de dévouement pour sa patrie. Il faut donc que l'artiste ait +étudié tous les ressorts du cœur humain, il faut qu'il ait une grande +connaissance de la nature, il faut, en un mot, qu'il soit _philosophe_. +Socrate, habile sculpteur; J.-J. Rousseau, bon musicien; l'immortel +Poussin, traçant sur la toile les plus sublimes leçons de philosophie, +sont autant de témoins qui prouvent que le génie des arts ne doit avoir +d'autre guide que le flambeau de la raison.» + +En terminant ce discours, David proposa une liste composée de savants, +d'artistes en tous les genres, et de magistrats, pour former, le jury +national des arts. La Convention, tout en adoptant cette liste, décréta +qu'elle serait imprimée pour être d'abord soumise au jugement du public. +Quelques jours après, l'artiste, représentant du peuple, demanda à +l'Assemblée la suppression d'une foule de commissions des arts, qui +avaient détourné, pour achats d'objets inutiles ou peu précieux, des +fonds fournis par la république. + +Il proposa, en outre, de réorganiser la commission du Muséum, dont les +membres étaient des peintres qui n'en avaient que le nom, ou que la +faveur des ministres précédents y avait placés. Toutes ces mesures +furent adoptées. + +À la séance du 5 nivôse (1793) David présenta un projet de fête pour +célébrer la reprise de Toulon sur les Anglais, le premier fait d'armes +où se soit fait remarquer Napoléon Bonaparte. L'artiste eut l'idée de +saisir cette occasion pour célébrer à la fois la valeur de toutes les +armées françaises. Quatorze chars à quatre roues, traînés par six +chevaux, étaient ornés des drapeaux pris aux différentes nations +ennemies par chacun des corps d'armée, et ces trophées étaient entourés +de soldats blessés et invalides de ces quatorze armées. La plupart des +fêtes républicaines jusqu'à celle-ci se rapportaient à des événements +sinistres, que l'éclat théâtral des réjouissances ne dissimulait que +faiblement. Cette fois, chacun des chars répondait à une armée, et l'on +y voyait des drapeaux réellement pris sur l'ennemi, et quelques-uns des +braves qui s'étaient exposés pour les enlever. Ce spectacle fit une vive +impression, et ceux même qui étaient le plus opposés aux violences du +gouvernement républicain ne purent voir sans émotion ces quatorze chars +de triomphe. Étienne fut témoin du départ de ces chars, en station dans +la grande allée de l'Orangerie aux Tuileries, en face du pavillon +Marsan, car c'est de là que partit le cortége pour se rendre au +Champ-de-Mars, où s'acheva la cérémonie. + +Vers cette époque, où la France était victorieuse, excepté contre ses +propres enfants, on annonça à la Convention un trait d'héroïsme d'un +jeune tambour de l'armée de la Vendée. Barra, âgé de treize ans, après +avoir fait des prodiges de valeur pendant toute la campagne, avait été +entouré, disait-on, au milieu d'un combat, par un parti considérable de +chouans qui le sommèrent de crier _Vive le roi_. Le jeune enfant, ayant +répondu par le cri de _Vive la république_, mourut sous les baïonnettes +des Vendéens. + +L'Assemblée décréta d'une voix unanime (8 nivôse an II) que les honneurs +du Panthéon seraient décernés à cet enfant, et elle chargea David de +préparer le plan et les détails de cette fête. «Ce sont, dit l'artiste +en cette occasion, de telles actions que j'aime à retracer. Je remercie +l'Être suprême de m'avoir donné quelques talents pour célébrer la gloire +des héros de la république. C'est en les consacrant à cet usage que j'en +sens surtout le prix.» Le projet de la fête fut en effet présenté le +lendemain, et c'est quelque temps après que David exécuta cette +charmante ébauche qui représente le jeune Barra laissé nu sur la terre +et serrant contre son cœur la cocarde tricolore. Cet ouvrage, que le +peintre n'a jamais achevé, est, sans contredit, un des plus délicats +qu'il ait faits, et le plus gracieux. + +David était déjà membre du comité d'instruction publique et du comité de +sûreté générale. Le 16 nivôse (5 janvier 1794), il fut encore élu +président de la Convention nationale, dont il occupa le fauteuil du 17 +au 30 de ce mois. L'événement politique le plus important qui eut lieu +pendant sa présidence est la mise en arrestation de Fabre d'Églantine, +l'auteur comique, membre de la Convention, qui, trois mois plus tard, +porta sa tête sur l'échafaud avec Danton et Camille Desmoulins. + +À cette même séance du 24, David eut l'occasion de parler des arts, mais +dans des termes qui se sentent des agitations révolutionnaires. «C'est à +la Convention, disait-il, fondatrice d'une république qui a pour base +l'égalité et la liberté, c'est aux représentants d'un peuple qui ne +reconnaît d'autre distinction que celle des talents et de la vertu, à +encourager les artistes qui consacrent leurs travaux à perpétuer le +souvenir des assassinats commis par les royalistes. Les citoyens Ricard +et Deveaux ont dessiné les tableaux de _Lepelletier_ et de _Marat_, +d'après les originaux que j'ai peints. Je demande qu'il soit fait +mention honorable, dans votre procès-verbal, de l'ouvrage de ces +artistes. Je demande aussi que la Convention approuve le choix fait par +notre collègue Battelier du citoyen Ricard pour directeur des ateliers +de la manufacture des porcelaines de Sèvres.» + +Ces propositions ayant été décrétées, David revint, à la séance du 27, +sur la suppression de la commission du Musée, qu'il avait fait adopter +quelques jours avant, et à cette occasion ajouta ces paroles: «Je vous +ai indiqué, citoyens, le vice des choix qui avaient été faits, et pour +en préparer de meilleurs je vous ai présenté des artistes, la plupart +victimes de l'orgueil académique, qui les accablait de ses dédains et +les repoussait loin de ses fauteuils. La liste en a été imprimée et le +public a été à même de les juger. S'il est un artiste, s'il est un homme +à talent qui pense avoir à se plaindre de ne pas voir son nom inscrit +sur cette liste, nous lui dirons: «Mon ami, tu es un artiste, nous +n'avons pas eu pensée de te fermer la carrière, si tu n'es pas admis à +l'emploi honorable de garder les plus belles productions des arts, tu +n'es point exclu de l'honneur d'en augmenter le nombre.» S'il est parmi +les membres de l'ancienne commission du Muséum un homme qui voie une +injustice dans son exclusion, nous lui dirons: «Mon ami, tu as du +talent, venge-toi par tes travaux; embellis le Muséum, rentres-y par tes +ouvrages.» Oui, citoyens, ne vous y trompez pas, le Muséum n'est pas un +vain rassemblement d'objets de luxe et de frivolités; il faut qu'il +devienne une école importante, et à la vue des productions du génie, le +jeune Français sentira naître en lui la disposition pour le genre d'art +ou de science auquel l'appelle la nature[28]. + +«Une négligence coupable a porté des coups funestes aux monuments de +l'art; des mains ignorantes, auxquelles ils étaient confiés, ont laissé +s'abîmer dans la poudre les beaux ouvrages de Raphaël, du Dominiquin, du +Corrége, du peintre philosophe Poussin, et d'une infinité d'autres. Des +pinceaux grossiers ont gâté les chefs-d'œuvre d'harmonie de Claude +Lorrain, qui éblouissaient les regards, et les œuvres admirables de ce +Vernet, qu'ils ont crues assez anciennes pour vouloir les restaurer; en +sorte qu'aujourd'hui les amateurs cherchent en vain à y voir les +premières compositions de l'auteur. Cette énumération ne finirait pas, +citoyens, si je voulais vous parler ici de tous les objets d'art que la +négligence a laissé détruire. + +«Dans les mouvements expansifs et les civiques affections qui vous +pénètrent, vous sentez tous que de grands événements doivent laisser +d'immortels souvenirs. Eh bien! c'est toujours de cette hauteur qu'il +faut considérer le domaine des arts. C'est dans ce sublime mouvement que +vous avez voulu décerner, en un même jour, à nos quatorze armées, un +triomphe dont le peuple était à la fois l'ornement et l'objet.» David +lut ensuite et fit adopter un projet de décret qui contenait +l'organisation définitive du Conservatoire du Musée national, et +déterminait les appointements des membres[29]. + +Il est inutile de s'arrêter à toutes les occasions qu'a eues David de +porter la parole à la Convention. Peut-être eût-il été nécessaire +cependant de donner ici le programme qu'il avait composé pour la fête de +l'Être suprême et qu'il lut à la Convention le 19 prairial an II; mais +outre qu'il est très-étendu, on pourra le trouver en entier dans le +_Moniteur_, sous la date précitée. + +Cependant le régime, dit avec tant de raison _de la Terreur_, devenait +de jour en jour plus terrible. Du 29 prairial au 9 thermidor an II, +c'est-à-dire dans l'espace de quarante jours, quatre cent quarante-huit +têtes tombèrent à Paris. Cette année, les chaleurs furent très-fortes, +et comme pendant les derniers mois de la vie de Robespierre les +exécutions ne se faisaient plus à la place de la Révolution, on se +portait en foule aux Champs-Elysées pour prendre l'air le soir. +Spectacle vraiment étrange! On voyait cette population hébétée de Paris, +répandue dans cette promenade, où l'on prenait soin de l'entretenir des +idées de mort et de carnage qui se réalisaient à l'autre extrémité de la +ville, à la barrière du Trône. Sous ces arbres des Champs-Elysées, les +oreilles et les yeux étaient poursuivis par des chants, des propos +atroces, et par des tableaux sanglants. Dans son infernale sollicitude +pour animer la plus vile populace, le gouvernement entretenait des +chanteurs débitant, ou des hymnes ampoulés en l'honneur des héros de la +république, ou d'infâmes épigrammes sur les malheureux qui avaient été +mis à mort quelques jours avant, sur la place voisine. Un peu plus loin +étaient exposées en vente de petites guillotines; et, comme si on eût +voulu que les enfants s'accoutumassent à voir périr leurs parents, on +avait substitué, dans la parade de Polichinelle, à la scène de la +potence celle de la guillotine. + +L'enfance est sans pitié, et tout ce qui est nouveau a du charme pour +elle; aussi n'était-ce pas sans peine qu'un père, qu'une mère, qui +craignaient, non sans raison, d'être obligés de se trouver bientôt en +face de cette horrible machine, arrachaient leurs enfants de devant ces +jouets sanguinaires. + +Tant qu'il faisait jour, les affaires journalières et le mouvement +aidaient à tromper l'inquiétude affreuse dont chacun était oppressé. +Mais quand le jour décroissait et que l'on commençait à entendre les +crieurs faire retentir dans les rues qui se vidaient ces paroles +funestes: _Le Journal du soir! Jugement du tribunal révolutionnaire qui +condamne à la peine de mort cinquante-quatre conspirateurs_[30], alors +tous les cœurs se serraient, et l'on rentrait en tremblant chez soi pour +interroger la liste fatale, et s'assurer si elle ne contenait pas le nom +d'un parent ou d'un ami. Mais les instants les plus affreux à passer +étaient ceux de huit heures à minuit. L'usage de dîner à deux ou trois +heures, au plus tard, subsistait encore, en sorte que l'on faisait une +collation le soir. Étienne n'oubliera jamais ces lugubres repas. Il a +encore chez lui la modeste table ronde autour de laquelle sa famille se +rassemblait. Un seul plat, simple, grossier même, car tout pouvait être +transformé en crime, suffisait au souper. Le père, la mère, soucieux, ne +mangeaient guère, et n'étaient tirés de leurs rêveries que par le soin +qu'ils prenaient de leurs enfants. Neuf heures sonnaient ordinairement +quand on se mettait à table; alors toutes les boutiques étaient fermées, +les rues étaient désertes, et le silence n'était interrompu que par les +pas de quelques personnes attardées, par celui plus lourd et plus pesant +des patrouilles qui circulaient, ou par les cris de _qui vive!_ auxquels +elles répondaient. + +Parfois, à ces repas du soir, Étienne et ses deux sœurs (la plus âgée +avait douze ans et demi) emportés par la gaieté naturelle à leur âge, se +laissaient aller à rire entre eux: «_Paix!_ disait tout à coup leur +mère, j'entends du bruit;» et alors chacun, respirant à peine, portait +la plus grande attention à ce que l'on entendait dans la rue. «Ah! +disait la mère d'Étienne, dont la terreur se calmait en entendant le +bruit s'éloigner, _c'est une patrouille; elle est passée!_» + +Mais parfois le bruit, tout aussi lourd que celui des patrouilles, +devenait moins régulier, alors le battement de cœur prenait à toute la +famille. C'était le comité révolutionnaire du quartier, accompagné de la +garde, qui venait pour faire des visites domiciliaires ou des +arrestations. On restait immobile jusqu'au moment où l'on entendait +tomber le marteau d'une grande porte. La terreur était telle dans les +quartiers de Paris, que quand on faisait ces expéditions nocturnes, +personne n'osait ouvrir sa fenêtre pour s'assurer de ce qui se passait +dans la rue. C'était alors qu'autour de la table, pâle d'effroi, chacun +faisait sa conjecture sur le numéro de la maison à la porte de laquelle +on avait frappé. Pendant un quart d'heure que durait la visite ou +l'arrestation, on était immobile d'effroi, et quand on entendait +s'éloigner la troupe, dont le bruit des pas s'évanouissait dans le +lointain, on se disait que _c'était fini pour ce jour_, et l'on pensait +à aller prendre quelque repos. + +Le lendemain, les portiers fidèles à leurs maîtres, ce qui était rare, +venaient leur annoncer ce qu'ils avaient appris sur l'arrestation de tel +ou tel voisin. On se disait, en parlant de la victime, que _son tour +était venu_, que le sien viendrait bientôt, et alors on reprenait le +petit courant d'affaires, on allait, on venait, on s'agitait pour se +distraire pendant toute la durée du jour, et, quand le soir revenait, +les inquiétudes et les angoisses de la veille se reproduisaient sans que +personne eût l'idée de faire un effort pour s'arracher à cette horrible +tyrannie. Chose étrange! Le nombre des spectacles s'était accru; et il y +a certains théâtres, celui du Vaudeville entre autres, dont la vogue a +commencé pendant ces jours désastreux. + +Tandis que Paris et toute la France courbaient la tête sous ce joug +affreux, le 3 thermidor il était question de présenter un plan de fête +nationale. Plus jeune encore que le tambour Barra, dont il a déjà été +parlé, un enfant, Agricole Viala, dans un combat près d'Avignon, avait +passé la Durance à la nage, disait-on encore, et était tombé sous le feu +de l'ennemi, en criant aussi: _Vive la république!_ La Convention avait +décrété que les honneurs du Panthéon seraient accordés le même jour aux +deux enfants héros. + +David présenta donc à la Convention, six jours avant la chute de +Robespierre, un plan pour cette fête, précédé d'un discours dont +quelques passages pourront faire juger jusqu'à quel degré d'aveuglement +ce malheureux artiste avait été poussé. + +«Les hommes, disait-il, ne sont que ce que le gouvernement les fait; le +despotisme atténue ou corrompt l'opinion publique, ou, pour mieux dire, +là où il règne il n'en peut exister. Il proscrit avec soin toutes les +vertus, et pour assurer son empire, il se fait précéder de la terreur, +s'enveloppe du fanatisme et se coiffe de l'ignorance. Partout la +trahison, à l'œil louche et perfide, la mort et la dévastation le +suivent. Il traîne aussi après lui l'avilissement et les ténèbres qu'il +répand sur toutes les régions qu'il parcourt. C'est dans l'ombre qu'il +médite ses forfaits et rive les fers de ses victimes. Ingénieux à +persécuter les humains, _il élève des Bastilles_ dans ses moments de +loisirs, _il invente des supplices et repaît ses yeux des cadavres +immolés à sa fureur_[31]. + +«Sous les lois barbares du despotisme, les hommes avilis et sans morale +ne conservent pas même la forme altière que leur donne la nature; +partout ils portent la dégradation et le découragement; la voix de la +patrie ne se fait plus entendre. Ils sont avilis, lâches et perfides +comme leur gouvernement. O vérité humiliante! _tel était le Français +d'autrefois!_ + +«Détournons, représentants du peuple, nos regards de cet abîme que vous +avez comblé. Offrons à vos yeux un tableau plus digne de vous-mêmes; +présentons l'homme à son auteur tel qu'il sortit de ses mains divines, +et mettons au grand jour les avantages du gouvernement républicain. + +«La démocratie ne prend conseil que de la nature, à laquelle sans cesse +elle ramène les hommes. Son étude est de les rendre bons, de leur faire +aimer la justice et l'équité. C'est elle qui leur inspire ce noble +désintéressement, qui élève leurs âmes et les rend capables +d'entreprendre et d'exécuter les plus grandes choses. Sous son règne, +toutes les pensées, toutes les actions se rapportent à la patrie: mourir +pour elle, c'est acquérir l'immortalité; les sciences et les arts sont +encouragés. Ils concourent à l'éducation et au bonheur publics; ils +parent la vertu des charmes qui la rendent chère aux mortels et +inspirent l'horreur du crime. Sous un ciel aussi pur, sous un +gouvernement aussi beau, la mère alors enfante presque sans douleur et +fait consister sa véritable richesse dans le nombre de ses enfants. La +sainte égalité plane sur la terre, et d'une immense population fait une +seule famille. O vérité consolante! _tel est le Français +d'aujourd'hui!_» + +Ce discours[32] est le dernier que David ait prononcé à la tribune, et +celui sans doute où cet artiste a donné le plus librement cours aux +incroyables illusions politiques qu'il entretenait dans son imagination +exaltée. Il fallait même que sa préoccupation à cet égard fût bien forte +pour qu'il s'étendît aussi complaisamment sur ce sujet, à un moment où +déjà Robespierre et tout son parti étaient menacés d'une ruine +prochaine. En effet, six jours après (9 thermidor an II), sur la +dénonciation de Barrère, la Convention décréta d'accusation Robespierre +avec ceux qui formaient sa faction, et le lendemain et le surlendemain, +10 et 11, de cette réaction, ce chef et quatre-vingts personnes +impliquées dans ses crimes furent mises à mort sur la place de la +Révolution[33]. + +La vie de David fut épargnée; mais, ainsi que beaucoup d'hommes de ce +parti, l'artiste représentant du peuple devint l'objet de dénonciations +comme complice de Robespierre, comme ami de Marat, comme membre du +comité de salut public et de sûreté générale. Un homme dont la tête +était ardente, et qui ne manquait pas d'une certaine éloquence rude et +familière, avait eu le courage, à l'occasion de la fête de l'Être +suprême[34], d'accuser Robespierre de tyrannie en affectant de jouer le +rôle de grand prêtre à cette cérémonie; «Robespierre, lui avait-il dit, +j'aime ta fête, mais je te hais.» C'était le représentant du peuple +Lecointre de Versailles. Quelques jours après la chute du tyran, le 13 +thermidor, ce même Lecointre dénonça à la Convention les membres du +comité de salut public, dont David faisait partie, en les présentant +comme complices de Robespierre. Et presque aussitôt André Dumont attaqua +personnellement David à la tribune. «Souffrirez-vous, s'écria-t-il, +qu'un traître, qu'un complice de Catilina, siége encore dans votre +comité de sûreté générale? Souffrirez-vous que David, cet usurpateur, ce +tyran des arts, aussi lâche qu'il est scélérat, souffrirez-vous, dis-je, +que ce personnage méprisable, qui ne se présenta pas ici dans la nuit +mémorable du 9 au 10 thermidor, aille encore impunément dans les lieux +où il méditait l'exécution des crimes de son maître, du tyran +Robespierre? Il faut faire disparaître ces ombres du scélérat dont la +France vient d'être débarrassée. David n'est pas le seul qui ait été +vendu à Robespierre; la cour de ce Cromwell n'est pas encore anéantie. +Ses ministres, sur la figure desquels on lit le crime, seront bientôt +démasqués; je jure ici de les poursuivre jusqu'à la mort. Mais en ce +moment je me borne à demander que le traître David soit à l'instant +chassé du comité, et qu'il soit procédé à son remplacement.» + +Quand André Dumont donna le signal de cette violente attaque, David +n'était pas présent. Un membre de la Convention, Bentabole, fit observer +avec raison que la Convention commettrait une injustice si elle se +laissait aller à condamner un de ses membres absent, et sans l'avoir +entendu. Mais l'effervescence des passions était telle, dans ces jours +de trouble, que l'assemblée allait décréter le renvoi et le remplacement +de David lorsqu'on le vit entrer dans la salle, ce qui suspendit la +décision. + +«Je ne connais pas, dit alors David d'une voix humble, les dénonciations +qui ont été faites contre moi; mais personne ne peut m'inculper plus que +moi-même. On ne peut concevoir jusqu'à quel point _ce malheureux_ (c'est +ainsi qu'il désigna Robespierre) _m'a trompé_. C'est par ses sentiments +hypocrites qu'il m'a abusé, et, citoyens, il n'aurait pu y parvenir +autrement. J'ai quelquefois mérité votre estime par ma franchise; eh +bien! citoyens, je vous prie de croire que la mort est préférable à ce +que j'éprouve en ce moment. Dorénavant, j'en fais le serment, et j'ai +cru le remplir encore dans cette malheureuse circonstance, _je ne +m'attacherai plus aux hommes, mais seulement aux principes_.» + +Après un moment de silence, un membre de la Convention l'accusa de +nouveau, et lui reprocha d'avoir embrassé Robespierre aux Jacobins, où +il était allé prêcher l'insurrection. + +«J'interpelle David, ajouta Goupilleau de Fontenay en parlant avec +force, de déclarer précisément si, au moment, où Robespierre descendit +de la tribune après avoir prononcé le discours qui a servi de base à son +acte d'accusation, lui, David, n'alla pas l'embrasser en lui disant: _Si +tu bois la ciguë, je la boirai avec toi!_» + +Plus les questions devenaient pressantes et plus David éprouvait de +peine à répondre. Une difficulté de prononciation naturelle, augmentée +encore par une exostose qu'il avait à la mâchoire supérieure, rendait +alors sa parole encore plus confuse que de coutume. Forcé de répondre +sur-le-champ, il fit effort sur lui-même et dit ces paroles: + +«Ce n'était pas pour faire accueil à Robespierre que je descendis de son +côté; c'était pour remonter à la tribune et demander que l'heure de la +fête de Barra et Viala, qui devait avoir lieu le 10, fût avancée. Je +n'ai pas embrassé Robespierre, je ne l'ai pas même touché; car il +repoussait tout le monde. Il est vrai que, lorsque Couthon lui parla de +l'envoi de son discours aux communes, je dis qu'il pourrait semer le +trouble dans toute la république. Robespierre s'écria alors qu'il ne lui +restait plus qu'à boire la ciguë, et je lui dis: _Je la boirai avec +toi_. Je ne suis pas le seul qui ait été trompé sur son compte. Beaucoup +de citoyens, ainsi que moi, l'ont _cru vertueux_.» + +Thibaudeau, collègue de David au comité d'instruction publique, demanda +avec instance que cette affaire fut renvoyée aux deux comités. Mais +Tallien s'y opposa et avança que lorsqu'un membre était aussi gravement +inculpé que David venait de l'être, il était de l'honneur de la +représentation nationale que l'on exigeât une réparation immédiate et +authentique; puis il termina en reprochant encore à David de n'avoir pas +suivi une marche droite et franche dans sa conduite au comité de sûreté +générale, pendant la journée du 9 thermidor, et déclara qu'aucun +représentant ne pourrait siéger auprès de David tant qu'il ne se serait +pas disculpé. + +«J'étais malade depuis huit jours, répondit alors David, et le 9 je pris +de l'émétique qui me fit beaucoup souffrir, me força de rester chez moi +toute la journée et toute la nuit. Je ne vins à l'assemblée que le +lendemain matin.» + +C'était précisément ces paroles que balbutiait David à la tribune de la +Convention lorsqu'Étienne et son père entrèrent dans la salle des +séances, et qu'à ce moment, du front pâle de l'accusé s'échappaient de +grosses gouttes de sueur qui allaient tomber jusque sur le parquet. + +Toujours impitoyable, Lecointre de Versailles demandait à grands cris un +décret qui exclût pour toujours David de tous les comités, en lui +reprochant tout le mal qu'il y avait fait ou auquel il avait pris part. + +«Les deux comités de salut public et de sûreté générale, fit observer +David en tachant de se remettre, étaient assemblés. Robespierre nous lut +un discours dans lequel j'entendis prononcer mon nom. Je crus que +c'était une plaisanterie, et je vous assure que je ne fus pas peu +surpris le lendemain lorsque je l'entendis proférer de nouveau à cette +tribune. Enfin, citoyens, je vous assure qu'il me faisait plutôt la cour +qu'on ne peut dire que je la lui aie faite.» + +Plus d'une attaque fut encore dirigée contre David, et il ne fallut rien +moins que les efforts réunis de Legendre et de Thibaudeau, en cette +occasion, pour décider l'assemblée à renvoyer cette affaire aux comités +réunis de salut public, de sûreté générale et de législation. On sait +combien quelques jours, quelques heures même, gagnés dans une crise +révolutionnaire, peuvent apporter de changement dans la disposition des +esprits. La vie de David n'était plus en danger. + +Cependant, le 15 thermidor, David, sur le rapport des trois comités, fut +provisoirement mis en état d'arrestation. Il demeura quatre mois, +jusqu'au 7 nivôse an III, jour où Merlin de Douai déclara, au nom des +trois comités, qu'il n'y avait pas lieu à examen. Le lendemain de ce +jour, les élèves de David firent parvenir à la Convention une lettre par +laquelle ils demandaient que leur maître fût mis en liberté, ce que +l'assemblée décréta en ajoutant, sur la demande d'un représentant, que +David rentrerait dans le sein de la Convention. + +Là, David fut encore témoin d'un fait pénible pour lui, car il le blessa +à la fois comme représentant et comme artiste. Le 20 pluviôse an III (8 +février 1795), la Convention décréta que les honneurs du Panthéon ne +seraient plus décernés à aucun citoyen, ni son buste placé dans la +Convention nationale et dans les lieux publics que dix ans après sa +mort, et rapporta tout décret dont les dispositions étaient contraires à +celui-ci. Le lendemain donc, à l'ouverture de la séance, on enleva de la +salle les bustes de Marat, de Lepelletier, de Dampierre et de Beauvais, +ainsi que les deux tableaux de David représentant la mort de Lepelletier +et celle de Marat. On n'y laissa que le buste de Brutus. + +Cinq mois après que David eut été rendu à la liberté, il la perdit de +nouveau. Les deux premiers jours de prairial an III (20 et 21 mai 1795) +sont restés célèbres dans les fastes de la révolution française. +Quelques représentants républicains dits _terroristes_, à la tête +desquels était Romme, formèrent une espèce de conspiration qu'ils firent +exécuter par la populace. La foule ayant rencontré le représentant +Ferraud l'assassina et porta sa tête au bout d'une pique jusque dans la +salle de la Convention. On sait les ignominies de cette journée et le +courage que montra le président Boissy-d'Anglas. Mais, outre les députés +qui furent décrétés d'accusation comme fauteurs de ce complot, il y en +eut plusieurs autres qui, sans être accusés aussi précisément d'avoir +pris part à la révolte contre la Convention nationale, furent compris +sur la liste des prévenus. David fut de ce nombre, et conséquemment mis +en prison. Le 9 prairial, il entra au Luxembourg où il demeura détenu +pendant trois mois. Le 4 fructidor suivant (21 août 1795), on lui +accorda la permission de revenir chez lui sous la surveillance d'un +garde, et enfin ce ne fut qu'à la faveur de l'amnistie publiée le 4 +brumaire an IV, lors de l'établissement du gouvernement du Directoire, +que la liberté lui fut entièrement rendue. + +Là se termine la carrière législative de David. Depuis, il ne prit plus +de part active à la politique, si ce n'est en 1815, en signant les actes +additionnels de la constitution de l'empire, lorsque Napoléon revint de +l'île d'Elbe. Un fait touchant pourra seul atténuer la teinte sombre de +ce récit. On n'a point oublié sans doute que David était marié, depuis +1783, avec la fille de Pécoul, dont il avait eu deux fils et deux +filles. À peine les premiers troubles de la révolution eurent-ils +éclaté, que la différence des opinions politiques se fit sentir entre +les deux époux. Jusqu'aux jours qui précédèrent la mort de Louis XVI, +des concessions mutuelles entretinrent une apparence d'harmonie entre +eux, mais elle se dissipa bientôt. La femme de David, à qui la +révolution faisait horreur, quitta son mari, lui laissant ses deux fils +et emmenant avec elle ses deux filles. Mais, après la chute de +Robespierre, cette femme ne sut pas plus tôt les malheurs de son mari, +qu'elle alla aussitôt s'établir dans sa prison, et, depuis ce moment +jusqu'à la mort de David, en 1825, non-seulement elle ne l'a plus +quitté, mais elle n'a pas cessé de lui montrer un attachement +inaltérable jusque dans son exil. + +Il est temps de terminer ce chapitre et d'en tirer les conclusions qui +résultent de ce qu'il renferme. L'imagination remplie des histoires et +des usages de l'antiquité, David, ainsi que la plupart des hommes +éclairés qui assistèrent au commencement de la révolution, en 1789, fut +entraîné par un instinct vague à imiter tout ce qu'il ne savait que +très-imparfaitement _des républiques_ anciennes. Ses tableaux des +_Horaces_ et de _Brutus_, fruits de cette instruction indigeste, +concoururent à répandre ce goût et ces idées. Mais aussitôt que les +principes républicains prévalurent, le désir de représenter des scènes +contemporaines s'empara de son esprit. De 1792 à 1793, il fit +successivement le _Serment du Jeu de Paume_, _Lepelletier de +Saint-Fargeau_, _Marat_ et le jeune _Barra_, quatre compositions où la +simplicité de l'invention et du faire sont toujours plus frappantes à +mesure que l'artiste, plus occupé de l'importance politique des sujets +qu'il traite, paraît l'être moins de l'art lui-même. Évidemment, il y a +eu chez David, à cette époque, un retour à la naïveté qui a été d'autant +plus marqué, qu'il n'a pas été provoqué par un système préconçu. Le +_jeune tambour_, mourant en portant la cocarde tricolore à son cœur, est +en particulier un morceau délicieux. + +Quant à la doctrine qu'il a professée sur les arts, et dont on peut +chercher l'ensemble dans les divers discours prononcés par lui à la +Convention, elle est toute théorique; mais elle a cela de particulier +qu'elle se rapproche de toutes les doctrines dogmatiques que quelques +philosophes de l'antiquité, et surtout les corps ecclésiastiques ou +sacerdotaux des temps modernes, ont cherché à établir. L'art, dans ce +cas, n'est plus un but, mais un moyen, l'art ne doit être employé qu'au +profit de certaines idées et pour affermir et faire triompher un système +déterminé. Dans les discours de David, l'art n'est donc présenté que +comme une des branches de l'instruction publique propre, dans sa sphère +d'activité, à propager les idées morales et politiques que l'on jugeait +à propos d'inculquer dans les esprits. Cette idée de l'unité d'action +vers un même but n'est pas nouvelle; elle a été mise en pratique avec la +dernière rigueur par des peuples fort anciens, tels que ceux de l'Inde +et de l'Égypte, sous l'empire des colléges de prêtres. Et dans la Grèce +même, quoique ces doctrines fussent bien moins strictement observées, +elles y ont toujours été recommandées par les plus grands philosophes. +On sait jusqu'où la sévérité des principes énoncés par Platon, dans son +livre de la _République_, a conduit ce philosophe, qui voulait que l'on +défendit la lecture des poëtes, sans en excepter Homère. + +Quelque inattendue, quelque bizarre même que puisse paraître la +comparaison que le sujet nous conduit à établir entre David et Platon, +il faut reconnaître cependant que ces deux hommes, malgré la différence +de leur génie, et celle des temps où ils ont vécu, ayant chacun adopté +volontairement un principe qu'ils regardaient comme inattaquable, en ont +déduit logiquement, une à une, toutes les conséquences qui en dérivent. +De là un dogmatisme inflexible; de là l'anathème contre tout ce qui tend +à ébranler ou à détruire ce principe; de là enfin, en morale, en +politique et jusque dans les arts, des lois fixes, immuables, d'après +lesquelles tous les sentiments, toutes les actions, toutes les +productions de l'esprit même sont en quelque sorte réglées d'avance. + +Au berceau du christianisme, pendant le moyen âge et jusqu'à l'aurore de +la renaissance, on vit tous les grands esprits s'épuiser en efforts pour +arriver à cette unité d'action par les sciences, les lettres, les arts +et la morale réunis. Mais, bien que la puissance de l'Église catholique +garantit mieux que la philosophie des anciens l'unité des travaux des +hommes, l'expérience a prouvé que cette unité d'action des facultés +humaines est, sinon entièrement chimérique, au moins de peu de durée. +Pour l'établir, il faut le double concours de la domination sacerdotale +et de la tyrannie politique, comme l'Inde et l'Égypte en fournissent des +exemples. En Grèce et à Rome, où l'unité n'était recommandée que comme +une vérité philosophique, elle n'a jamais jeté de profondes racines; +depuis le XIe siècle jusqu'au XIVe de l'ère moderne, l'unité s'établit +en Europe avec plus de force, parce que les institutions religieuses et +la forme des gouvernements la protégeaient. Depuis 1520 jusqu'à 1789, +elle fut entièrement détruite, il faut en convenir; mais que pouvait +faire pour la rétablir une république sanglante comme celle de +Robespierre, et qui n'avait aucune chance de durée? + +Aussi, après la chute de Robespierre, lorsque David, jeté en prison, eut +achevé son triste rêve, revint-il de toutes les illusions qu'il s'était +faites sur la politique et même sur son art. Pendant sa détention au +Luxembourg, après la journée du 1er prairial, et lorsque sa femme vint +si généreusement partager sa captivité, il oublia toutes les grandes +théories qu'il avait développées à la tribune. Des croisées de sa +prison, il peignit les arbres du jardin, et fit le seul paysage qu'il +ait jamais exécuté. Au bas de plusieurs de ses dessins tracés à la +plume, on lit ces mots: _L. David faciebat in vinculis_. C'est dans ce +temps de captivité qu'il composa aussi un _Homère_ récitant ses vers aux +habitants d'une ville, tandis que ceux-ci lui offrent de la nourriture, +ouvrage plein de charme; et enfin, c'est au Luxembourg qu'il conçut et +dessina l'esquisse de son tableau des _Sabines_. + +Tout semble faire croire que les tableaux du _Serment du jeu de Paume_, +de _Lepelletier_, de _Marat_ et de _Barra_, avaient été achevés par lui, +comme à son insu, pendant l'accès de sa fièvre politique. Par la nature +des sujets et même par la manière dont ils sont peints, ils diffèrent +entièrement de ce que cet artiste avait fait avant et de ce qu'il fit +après. On pourrait presque comparer ces productions à celles d'un +somnambule qui a travaillé sans s'en douter. Aussi ces quatre tableaux +caractérisent-ils une phase importante, mais toute particulière du +talent de David. + +Au Luxembourg lorsqu'il combinait la scène des _Sabines_, il faisait +abstraction de ses quatre tableaux _révolutionnaires_, et ses souvenirs +de peinture le ramenaient aux _Horaces_. «Peut-être, disait-il, ai-je +trop laissé voir dans cet ouvrage mes connaissances en anatomie. Dans +celui des _Sabines_, je traiterai cette partie de l'art avec plus +d'adresse et de goût. _Ce tableau sera plus grec_.» Ce fut sous +l'influence de cette idée qu'il commença ce nouvel ouvrage lorsqu'il +sortit de prison, au moment où le gouvernement du Directoire venait +d'être constitué. + + + + +VII. + +L'ATELIER ET LE TABLEAU DES SABINES. + +1795-1800. + + +Ceux-là seulement qui ont assisté à de grandes révolutions peuvent +savoir à quel point les flux et reflux sont rapides et violents sur +l'océan politique au temps des tempêtes. + +La réaction des idées en France depuis l'installation du Directoire (le +4 brumaire an IV) jusqu'au traité de Campo-Formio, que Bonaparte fit +ratifier à ce gouvernement en frimaire an IV, est un des phénomènes +moraux les plus curieux que l'on puisse recommander à l'observation des +hommes. Malgré les nombreux écrits où l'on a cherché à le faire +connaître, les générations nouvelles n'en ont qu'une idée incomplète; et +ce qui va suivre ne remplira tout au plus que quelques lacunes dans ce +vaste tableau qui reste encore à faire. + +Depuis la chute de Robespierre, l'action de son gouvernement terrible +était sans doute tempérée; mais son impulsion primitive avait été si +forte, qu'elle se fit sentir longtemps encore après le 9 thermidor. Les +citoyens n'étaient plus journellement effrayés par les proscriptions et +les supplices, mais dans les passions des hommes et dans les formes de +la jurisprudence criminelle, il régnait encore quelque chose de violent +et d'arbitraire peu propre à rassurer entièrement les esprits. + +De toutes les mesures prises par le nouveau gouvernement pour calmer les +partis, celle qui produisit le meilleur effet fut l'amnistie accordée +pour tous les délits commis pendant la révolution, amnistie dont profita +David. Toutefois la clause qui excluait du bénéfice de cette loi les +personnes ayant pris part à la dernière conspiration, dont le dénoûment +avait été la journée du 13 vendémiaire, entretenait de vives inquiétudes +dans la nation. Beaucoup de citoyens, après cette affaire, prirent la +fuite et furent condamnés à mort; et quoique peu de mois après les +tribunaux institués pour les juger missent beaucoup de douceur dans les +formes et offrissent aux condamnés toute facilité pour se disculper et +purger leur contumace, cependant la base de cette jurisprudence +ressemblait trop à celle sur laquelle avaient reposé les opérations du +tribunal révolutionnaire, pour que l'on ne fût pas effrayé de l'abus que +la méchanceté ou les passions en pouvaient faire. Ces craintes étaient +d'ailleurs d'autant plus fondées que les intrigues des partisans de +Robespierre d'un côté, et les tentatives sourdes des royalistes de +l'autre, mettaient alors le gouvernement dans la nécessité de tenir à sa +disposition des moyens prompts et sûrs de répression contre ces deux +factions menaçantes. + +De cet état de choses il résultait que chacun, assez tranquille sur le +présent, conservait des inquiétudes continuelles sur l'avenir, et que +dans l'incertitude de ce qui pourrait arriver, on se livrait avec une +passion aveugle à tout ce qui pouvait procurer pour le moment des +distractions à l'intelligence, à l'esprit, et quelque plaisir aux sens. + +Cette disposition des esprits dura en France jusqu'au 18 brumaire an +VIII, lorsque Bonaparte, après s'être emparé des rênes de l'État, +s'empara également de l'activité de toutes les imaginations, pour la +fixer sur la gloire militaire et la faire profiter à ses vues. + +Mais revenons à l'époque qui nous occupe, de l'an IV à l'an VIII, de +1795 à 1800. Cette existence précaire de la nation, cette inquiétude +constante des esprits, causées par les efforts incessants du Directoire +pour combattre alternativement les jacobins et les royalistes, +entretenaient une activité extraordinaire dans toutes les intelligences. +Pendant le cours de ces cinq années, l'esprit humain a été plus excité +peut-être que dans aucun temps, sans en excepter même celui de la +renaissance. On avait oublié les jours sanglants de 93, et, dans +l'espèce d'enivrement causé par la certitude de ne plus être exposé à +mourir le lendemain sur l'échafaud, on se livrait aux illusions les plus +flatteuses. Les premiers jours et les premières espérances de la +révolution de 1789 se reproduisaient aux imaginations dans toute leur +pureté, dans toute leur force, et les générations nouvelles +accueillaient encore une fois l'espoir d'une régénération complète dans +tout ce qui constitue la société. + +Les progrès extraordinaires des sciences semblaient ouvrir une carrière +nouvelle à l'homme. En mourant, l'infortuné Lavoisier avait légué au +monde la science de la chimie; victime également de la révolution, +Bailly avait rendu presque populaire l'astronomie, dont Laplace devait +bientôt faire connaître le mécanisme et les lois. Desault, mais surtout +Bichat, donnaient aux études anatomiques une portée qu'elles n'avaient +point encore eue, et enfin Cuvier, le savant du siècle, révélait à la +France et à l'Europe une science nouvelle, puisqu'elle n'avait été +entrevue et étudiée jusqu'à lui que par quelques savants inconnus ou +trop timides[35]. + +Les lettres semblaient devoir prendre aussi une direction toute +nouvelle. Le contact de nos armées avec les populations de l'Allemagne +et de l'Italie, avait familiarisé les Français avec les idiomes de leurs +ennemis. On étudiait, on admirait même la réforme théâtrale qu'avait +introduite Alfieri; on traduisait les poésies de Klopstock, les drames +de Shiller et de Kotzebue, le _Werther_ de Goëthe, et l'on se plaisait à +comparer les poésies d'Homère avec celles d'Ossian. Les traductions de +Shakespeare étaient lues avec une curiosité bienveillante, et déjà on +applaudissait aux efforts de Népomucène Lemercier, dont la tragédie +d'_Agamemnon_ paraissait être alors une innovation heureuse et propre à +favoriser la régénération du théâtre et des lettres en France. + +Dans ce concours d'efforts pour tout renouveler, ceux de David et de +quelques-uns de ses élèves, déjà célèbres dans les arts, étaient sans +doute, avec les travaux des savants, ce qu'il y avait de plus avancé +dans la carrière nouvelle que croyait s'ouvrir l'esprit humain. Déjà, +depuis août 1793, les anciennes académies, regardées comme le réceptacle +de doctrines fausses ou erronées, étaient détruites. Dès l'an III (5 +pluviôse) on avait essayé l'École normale, au sein de laquelle devaient +se former des instituteurs chargés de poser des règles sûres et de +propager en France, d'une manière uniforme, le meilleur mode +d'enseignement; en l'an IV (2 brumaire), on jetait les fondements de +cette École polytechnique, qui a servi de modèle, dans toute l'Europe, à +des établissements du même genre; enfin, quelques mois après (germinal +an IV) se tenait la première séance de cet Institut national de France, +dont la constitution encyclopédique était le point de départ de toutes +les brillantes espérances intellectuelles dont on se berçait alors. + +Ces institutions occupaient les esprits les plus graves, tandis que +d'autres fondations essentiellement frivoles, et s'adressant +particulièrement aux sens, devaient servir de distractions à la +multitude. De ce nombre était l'établissement de sept fêtes nationales +par an; celles de la fondation de la République, de la Jeunesse au 10 +germinal; des Époux, au 10 floréal; de la Reconnaissance, au 10 +prairial; de l'Agriculture, au 10 messidor; de la Liberté, aux 9 et 10 +thermidor; et des Vieillards, au 10 fructidor. + +Le nouveau gouvernement du Directoire, sans doute dans l'idée d'effacer +tout souvenir du costume révolutionnaire, si hideux et si désordonné, +décréta pour les représentants du peuple, pour les membres du tribunal +et du conseil des anciens, un costume qui se rapprochait autant que +possible de la forme antique, afin de satisfaire et de flatter même le +goût qui régnait alors. + +Enfin les cinq membres du Directoire s'assirent sur des chaises curules, +s'environnèrent de draperies à l'antique, et au moyen de ces +décorations, tant soit peu théâtrales, ramenèrent les esprits à +supporter l'idée d'une cour assez peu splendide pour ne pas effaroucher +les républicains non jacobins, mais propre à rassurer les royalistes las +de vivre en exil. + +Ces fêtes annuelles, fêtes passablement païennes, se célébraient au +Champ-de-Mars, ou dans les grands carrés des Champs-Élysées. On élevait +là des autels antiques et des temples copiés d'après ceux de Pæstum. On +y voyait des processions de figurants et de figurantes de l'Opéra, +habillés en prêtres et en prêtresses de l'antiquité, brûlant de la +poix-résine au lieu d'encens, et entonnant les chœurs d'_Iphigénie en +Tauride_ et le _Chant du départ_. Ces cérémonies, toutes ridicules +qu'elles nous paraissent aujourd'hui et qu'elles étaient en effet, ne +laissèrent pas cependant de produire une influence salutaire; et si, +depuis l'effroyable accès d'athéisme qui s'empara des esprits de 1789 à +1792, on passe successivement de la fête de l'Être suprême en messidor +an III, à ces processions païennes des Champs-Élysées, pour arriver au +prétendu culte des théophilanthropes, fondé par La Réveillère-Lepeaux, +on pourra reconnaître la trace du biais que prenait instinctivement +l'esprit de la nation et même celui des hommes qui la gouvernaient alors +pour revenir au culte catholique, auquel Bonaparte rendit les églises à +son avènement au consulat. + +Si le temps de Robespierre peut être comparé à un accès de fureur, les +cinq années du gouvernement du Directoire doivent passer pour un temps +d'ivresse. Mais ce qui lui donna un éclat particulier, ce qui en a fait +une époque mémorable, en imprimant une énergie et une audace infinie aux +espérances des savants, des écrivains et des artistes de ce temps, c'est +la marche victorieuse de nos armées, et surtout la savante intrépidité +avec laquelle un jeune soldat à peine sorti de l'adolescence, Bonaparte, +âgé de vingt six ans, conquit l'Italie et força bientôt après +l'Allemagne d'accepter la paix et de reconnaître la république +française. + +Quelque grande que puisse être aujourd'hui l'admiration pour la campagne +de l'an VI, il faut avoir vécu en 1793, et sous le poids de la tyrannie +de Robespierre, pour savoir, au juste, quel baume bienfaisant +répandirent sur le cœur flétri des Français les victoires de Bonaparte +en Italie. La joie que ce grand événement causa tenait du vertige; et +l'on ne doit pas s'étonner si toutes les espérances intellectuelles et +le besoin impérieux de se débarrasser de tant de tristes souvenirs, +venant à se combiner avec des succès qui donnaient tout à coup tant de +force et d'éclat à la patrie, jetèrent les Français dans un état voisin +de la folie. + +Les illusions que l'on se fit alors prirent d'autant plus de +consistance, que plusieurs autres événements politiques contribuèrent à +donner de la sécurité aux esprits. Un grand nombre d'émigrés, parmi +lesquels il faut compter Talleyrand, qui n'a jamais rien hasardé qu'à +propos, étaient rentrés en France dès le mois de fructidor an III; en +nivôse an IV, on échangea Madame, fille de Louis XVI, contre les membres +de la Convention livrés à l'Autriche par Dumouriez; et le général Hoche +avait presque pacifié la Vendée dans cette même année, pendant que +Bonaparte ouvrait sa prodigieuse campagne d'Italie. + +Tel était à peu près l'état politique et moral de la France, lorsque +David, sorti de sa captivité et ayant renoncé à l'idée de prendre part +au gouvernement de son pays, s'enferma sagement dans son atelier, pour +exécuter son tableau des _Sabines_. Les commencements de cet ouvrage +furent lents et pénibles. Dans la première esquisse tracée par le +maître, tous ses personnages étaient vêtus; ce fut en réfléchissant au +parti que les anciens Grecs et les artistes de la renaissance avaient +pris de traiter le nu et de poursuivie le beau visible, qu'il refondit +sa composition telle qu'il l'a peinte. + +Lorsque Étienne fut admis au nombre des élèves de David, ce tableau +était non-seulement entièrement ébauché, mais les personnages de Tatius +et de la femme à genoux et exposant ses enfants, avaient déjà été +repeints. C'était parmi les élèves un grand sujet de curiosité que de +savoir à quel point en était l'ouvrage du maître, et chacun briguait la +faveur d'être admis à le voir. Comme tous ses condisciples, Étienne +attendait impatiemment cette faveur; elle lui fut accordée beaucoup plus +tôt qu'à la plupart d'entre eux. D'abord les vers composés en l'honneur +de David l'avaient mis en rapport immédiat avec celui-ci; puis il était +assez lié avec Alexandre, qui devait à sa câlinerie sournoise le rôle de +complaisant auprès du maître. Enfin, Étienne, plus âgé d'un an que le +fils de David, avait formé avec ce jeune homme une amitié qui avait pour +lien la communauté de leur amour et de leur étude de la langue grecque. +Il fut donc assez facile à Étienne d'obtenir la permission de pénétrer +dans l'atelier des _Sabines_. + +Cet atelier se trouvait pratiqué dans les combles de la partie du Louvre +qui fait face au pont des Arts, et l'on y montait par l'escalier du +guichet de ce même côté. Il était cinq heures du soir, en été, lorsque +Étienne y pénétra pour la première fois. David achevait de tracer au +crayon la jeune femme qui monte sur une pierre pour montrer son enfant, +et Pierre Franque, l'un de ces deux frères qui avaient été confiés à +David par l'Assemblée constituante, ébauchait la draperie du soldat +mort, gisant à la droite de la composition. + +La lumière venait de très haut, et l'heure déjà avancée du jour donnait +au tableau une teinte mystérieuse très-favorable à son effet. La faveur +d'être admis dans cet atelier, le respect qu'inspirait le maître et +l'émotion profonde qu'éprouva Étienne à la vue de cette figure de +Tatius, dont l'imitation lui parut parfaite, firent battre si fortement +son cœur qu'il demeura muet. David s'en aperçut et adressa quelques mots +obligeants au jeune élève, de manière à lui faire sentir que son silence +était favorablement interprété. Après que le maître eut indiqué à Pierre +quelques précautions à prendre pour terminer l'ébauche commencée, il se +retira en laissant Alexandre, Pierre et Étienne libres d'observer son +tableau tout à l'aise. + +Là étaient les deux esquisses préparatoires; celle où les personnages +sont vêtus et l'autre où ils sont nus. Pierre, on doit s'en souvenir, +était l'un des plus chauds partisans des opinions de Maurice; aussi +fit-il ressortir la supériorité de la seconde composition sur la +première, et il donna même à entendre que les conseils de Maurice à son +maître, pour adopter le système de nudité des Grecs, n'avaient pas été +sans influence sur la décision de David à ce sujet. + +Le lendemain, à l'atelier des élèves, c'était à qui interrogerait _le +petit d'en haut_ sur le tableau des _Sabines_, et lorsque Étienne parla +dans sa famille et aux amis de ses parents du nouveau tableau que +faisait David, on l'écouta comme on eût écouté un voyageur de retour de +l'Inde ou de la Chine. + +À cette époque où l'émigration retenait encore beaucoup de grandes +familles hors de France, et où les personnes titrées qui s'étaient fait +rayer de la liste des émigrés affectaient d'être plus simples dans leurs +manières que celles qui n'avaient pas quitté la France, l'aristocratie +se composait des hommes de talent et des femmes remarquables par leur +beauté. On se vantait alors de connaître Laplace, Cuvier, Bichat, N. +Lemercier, M.-J. Chénier, David ou Mmes Tallien et Récamier, comme on +tirait vanité, quinze ans avant, de fréquenter la cour et les grands. +Aussi, la faveur qu'Étienne avait reçue de son maître ne laissa-t-elle +pas que de lui donner une certaine importance. Mlle Sophie Gay[36], +auteur de quelques romans, et qui se fit surtout connaître par la +traduction du _Confessionnal des pénitents noirs_ d'Anne Radcliffe +adressa la parole au jeune Étienne lorsqu'elle sut qu'il avait vu les +_Sabines_. Elle voulut voir de ses vers, l'invita à venir chez elle, +l'entretint sur ses études classiques, et après lui avoir donné des +conseils sur l'art d'écrire, elle lui prêta ses livres et plusieurs +numéros de la _Décade philosophique_, espèce de revue très-recherchée à +cette époque. + +Gérard, que son _Bélisaire_ et le portrait de Mlle Brongniart avaient +rendu célèbre depuis l'exposition de 1795, travaillait alors à sa +_Psyché_. Quoique extrêmement pauvre, ce jeune artiste, fort de son +mérite, doué d'une belle figure et d'un esprit remarquable, était +l'objet de cette bienveillance dont on environnait généralement alors +les hommes distingués. Cependant Gérard, que tout le monde courtisait +déjà, accueillit aussi très-gracieusement le _petit d'en haut_ favorisé +lui-même par David. + +Depuis que Moreau, chargé de la restauration de la salle du +Théâtre-Français, avait été obligé de suspendre l'exécution de son +tableau de _Virginius_, et qu'Étienne travaillait avec les élèves de +David, l'atelier des Horaces avait aussi été abandonné par Mme de +Noailles, qui d'ailleurs, recherchant la direction d'un homme habile en +peinture, étudiait et commençait même à peindre dans l'atelier de +Gérard. + +L'école de David, comme on l'a vu plus haut, était devenue, dès les +premiers temps du Directoire, une espèce de lieu d'asile où venaient se +réfugier ceux des émigrés, nobles ou échappés des armées, à qui des +dispositions réelles ou feintes pour la peinture donnaient accès près du +maître de l'art. Selon toute apparence, David accepta d'autant plus +volontiers ce rôle de protecteur envers une classe d'hommes qu'il avait +poursuivie quelques années avant d'une manière si rigoureuse, qu'il lui +offrait naturellement une occasion de justifier les dernières paroles +qu'il avait prononcées à la tribune, qu'il _s'attacherait aux principes +et non pas aux hommes_. + +En somme, dans l'atelier de David comme dans le monde, les mœurs, le +langage et les manières des sans-culottes furent peu à peu combattus et +bannis par le retour progressif des habitudes de politesse, dont la +nouvelle aristocratie, composée des hommes de talent et de quelques +femmes remarquables par leur esprit et leur beauté, sentait le besoin et +donnait l'exemple. + +Étienne eut mainte occasion d'observer cette marche rétroactive des +mœurs. Mme de Noailles, chez qui l'amour des arts s'était accru pendant +qu'elle perfectionnait son talent pour la peinture, invita Étienne à +venir chez elle peindre une étude, pour s'assurer, disait-elle, de celui +des deux qui avait fait le plus de progrès. Le jeune artiste connaissait +à peine la nouvelle société qui s'était formée, et, lorsqu'il reçut +cette offre, il fut plus flatté de l'invitation de son élégante +condisciple qu'il ne pensa à ce qu'il pourrait rencontrer et voir de +nouveau chez elle. Quoique les parents d'Étienne vécussent dans +l'aisance, tout était simple chez eux, et les manières comme les +ameublements se sentaient des habitudes de la vieille bourgeoisie +parisienne. Ce ne fut donc pas sans étonnement que le jeune peintre vit, +en entrant dans les appartements de Mme de Noailles situés dans la rue +la plus élégante de la Chaussée-d'Antin, des tentures, des meubles qui +lui rappelèrent ceux dont l'atelier des Horaces était décoré. Plusieurs +tableaux de peintres vivants et célèbres alors[37] achevaient de décorer +les différentes pièces, où tout d'ailleurs indiquait le goût de la +maîtresse du logis pour les arts, et ses habitudes élégantes. + +La première et la seconde séance de travail se passèrent assez +silencieusement, à surmonter les difficultés d'un ouvrage que l'on +commence. Jusque-là, les études ne furent interrompues que par les repos +du modèle, par un déjeuner délicat que l'on apportait vers onze heures, +et les conversations que provoquait Mme de Noailles sur le +Théâtre-Français, sur les nouvelles tragédies que l'on attendait de N. +Lemercier, ou sur l'effet que produiraient au Salon la _Psyché_ de +Gérard et les _Sabines_ de David, quand ces ouvrages seraient exposés. + +Mais, vers le troisième jour, dans la pièce qui servait d'atelier se +trouva placé un fort beau piano de Pleyel, instrument déjà bien connu +des musiciens, mais que sa chèreté ne laissait encore pénétrer que dans +la maison des personnes tout à la fois opulentes et curieuses des choses +nouvelles. «Garat va venir aujourd'hui, dit Mme de Noailles; aimez-vous +la musique, Étienne?--Oui, madame, beaucoup.--Tant mieux! car je +craignais que vous ne me fissiez une querelle d'avoir consenti à +recevoir Garat ce matin pendant notre séance. Mais on ne l'a pas comme +on veut, et les dames de Bellegarde m'ayant fait dire le jour et l'heure +où elles pourront l'amener ici, je n'ai pas hésité à les recevoir. Vous +entendrez du reste un homme d'un grand talent, et je suis charmée que +votre goût pour la musique vous mette à même d'apprécier son rare +mérite[38].» + +En effet, vers midi, une voiture s'arrêta à la porte de l'hôtel, et +bientôt entrèrent dans l'atelier les deux dames de Bellegarde et Garat. +Les trois jeunes dames s'accostèrent, parlèrent à la fois et assez +longtemps, puis Mme de Noailles leur présenta Étienne en leur disant, +avec cette profusion de louanges dont les personnes de la société n'ont +peut-être jamais plus abusé qu'à cette époque, que c'était _un des +premiers élèves de David_ et sur lequel _ce grand maître_ fondait _les +plus hautes espérances_. Le pauvre Étienne, qui ne s'abusait nullement +sur son mérite, devint muet et immobile comme une pierre en entendant +l'aimable Mme de Noailles, si simple habituellement, prendre tout à coup +un ton si louangeur. Mais l'espèce d'activité folle à laquelle se +livraient particulièrement les dames de Bellegarde détourna bientôt son +attention, car toutes deux, aussitôt que Mme de Noailles eut indiqué le +jeune artiste comme _élève de David_, vinrent vers Étienne et, se +penchant près de lui pour voir son ouvrage, inondèrent sa figure des +longs cheveux qui s'échappaient de leurs coiffures. + +Mme de Bellegarde était une brune extrêmement jolie, très-bien faite, +mise avec toute l'élégance et la liberté du costume des femmes en ce +temps et qui profitait de sa jeunesse et de sa réputation de femme à la +mode pour vivre et s'exprimer comme bon lui semblait. Tandis que cette +dame profitait du laisser aller des mœurs républicaines à Paris, tout en +affectant l'élégance de la cour que l'on avait détruite, son mari, +officier supérieur au service de l'Autriche, se battait contre les +armées de la France, et devait, quelque temps après, succéder à Mélas +comme général en chef en Italie. + +Pendant que les chevelures blonde et brune de ces deux dames entouraient +Étienne, Garat qui, outre la conscience de son mérite réel, avait encore +la fatuité d'un homme de talent à la mode, se regardait au miroir pour +remonter son immense cravate tout en essayant sa voix. Il chanta +négligemment une ou deux romances, et la fin de chaque couplet fut +accompagnée d'un concert de louanges que le chanteur recevait avec assez +d'impertinence. Les études de peinture furent, comme on le pense bien, +troublées cette fois. Elles reprirent et s'achevèrent les jours +suivants; mais Étienne, tout jeune et tout inexpérimenté qu'il était +alors, s'aperçut bien, lorsqu'il parlait de cette semaine à ses +camarades, à ses parents et à leurs amis, que, depuis qu'il était _élève +de David_, que Gérard l'avait bien reçu, qu'il avait été invité par Mme +de Noailles, où il avait vu et entendu Garat, et parlé avec les dames de +Bellegarde, on commençait à le regarder comme un garçon qui pourrait +faire son chemin. + +Cependant le tableau des _Sabines_ avançait. Le Romulus, l'un des +écuyers et quelques femmes de ce tableau étaient peints, mais l'Hersilie +restait encore inachevée. Il n'était bruit parmi les artistes et même +dans le monde, qui s'intéressait alors très-vivement à ce que faisaient +Isabey, Girodet, Gérard et David, que de la difficulté, que l'auteur des +_Sabines_ éprouvait à trouver un modèle assez beau pour l'aider à +peindre son Hersilie. Mme de Noailles et les dames de Bellegarde furent +précisément admises à voir l'ouvrage du grand artiste au moment où cette +difficulté l'arrêtait. La belle figure et les grands cheveux noirs de +Mme de Bellegarde le frappèrent, et il exprima devant ces trois dames le +regret de n'avoir pas eu à sa disposition, pour peindre la tête de la +femme à genoux qui montre ses enfants, la figure de Mme de Bellegarde. +Cette observation flatteuse, faite par un homme dont le talent excitait +alors une admiration universelle, et adressée à une jeune femme qui ne +manquait pas de vanité, fut très-bien prise par Mme de Bellegarde, qui +en effet laissa retoucher d'après la sienne la tête de la femme à +genoux[39]. + +Ce fait se répandit dans la ville, mais en passant d'abord par tous les +ateliers de peinture du Louvre, ce qui lui fit prendre un coloris un peu +plus cru, mais absolument faux. + +Ce qu'il sera peut être difficile de faire comprendre aujourd'hui, et ce +qui est cependant très-vrai, c'est que ces mauvaises plaisanteries +d'atelier, loin de blesser les personnes qui en étaient l'objet, +flattaient au contraire leur vanité. Mme de Bellegarde en particulier +était si loin de s'en plaindre, qu'elle affectait de paraître au théâtre +avec ses grands cheveux noirs disposés à peu près comme David les a +peints dans son tableau des _Sabines_. On était si entêté de tout ce qui +se rapportait à l'antiquité, que la complaisance des jeunes beautés +grecques qui s'étaient présentées à Apelles pour l'aider à peindre sa +Vénus paraissait une action louable, par cela seul qu'il s'agissait de +l'_intérêt des arts_. + +Cependant la réaction ultra-républicaine suscitée par Babeuf et son +parti donnait de l'inquiétude. On ne voyait pas tranquillement, surtout, +s'ouvrir de nouveau dans Paris ces sociétés populaires, ces clubs, à +l'aide desquels, quelques années auparavant, on avait si facilement +perverti les idées de la multitude. L'une de ces assemblées, la plus +nombreuse et la plus violente, se tenait rue du Bac, dans l'église +dévastée de Saint-Thomas d'Aquin. Un jour qu'Alexandre avait dîné avec +la famille d'Étienne, il invita son jeune camarade à faire une promenade +après le repas. Étienne, naturellement peu disposé à prendre cette +distraction avec un homme taciturne, et dont on ne débrouillait jamais +facilement la pensée, se vit cependant forcé d'accepter l'invitation +d'après l'avis de ses parents, qui s'imaginaient ne pouvoir mieux faire +que de mettre leur fils sous la tutelle d'un homme plus âgé et plus +expérimenté que lui. Les deux promeneurs se mirent en marche. Arrivé aux +Tuileries, Alexandre dit à son jeune compagnon: «Ah! j'oubliais que +David m'a chargé d'une commission auprès de Topino Le Brun: allons à son +atelier, il y sera sans doute encore.» Or cet atelier de Topino était +l'église ruinée des Feuillants, où David avait laissé son tableau du +_Jeu de Paume_ inachevé. Topino y était effectivement occupé à peindre +son tableau de Gracchus, qu'il exposa au Louvre deux ans après. +Alexandre s'entretint pendant quelques instants à voix basse avec le +peintre, qui dit en lui donnant la main: «Je ne tarderai pas à vous +rejoindre.» Les deux promeneurs se remirent en marche. Chemin faisant, +Alexandre devint plus causeur que de coutume; il parlait de la +république, de la constitution de 1793 avec enthousiasme, regrettant ces +belles fêtes comme celle de l'Être suprême, où David, disait-il, avait +su faire revivre le beau temps de la Grèce antique. Tout en parlant +ainsi, l'orateur avait fait traverser les Tuileries et le pont Royal à +Étienne, pour s'engager dans la rue du Bac, qu'ils remontèrent jusqu'à +Saint-Thomas d'Aquin. «Voyons donc cela,» dit Alexandre à Étienne, quand +ils furent devant le portail de l'église, où se tenait assemblée une +foule d'hommes prêts à y entrer. Outre l'âge relativement avancé +d'Alexandre, cet homme singulier exerçait par sa gravité une certaine +influence sur Étienne, qui, bien qu'à regret, car il vit aussitôt que +c'était une assemblée populaire, se laissa entraîner dans l'église déjà +presque remplie. Alexandre pénétra jusqu'au centre vide, où se promenait +en long un jeune homme faisant les fonctions d'huissier ou de maître des +cérémonies. C'était Dubois, cet élève de David célèbre par son érudition +dans les obscénités antiques et modernes et, de plus, révolutionnaire +ardent. À peine Étienne l'eut-il reconnu, que, faisant le rapprochement +de cette rencontre avec la visite et les dernières paroles de Topino, il +exprima à Alexandre la ferme volonté de se retirer du lieu où ils +étaient. Dubois insista pour les retenir, mais Étienne tint bon et força +Alexandre de le suivre. En sortant, et après quelques minutes de +silence, Alexandre n'épargna pas les paroles pour faire entendre à +Étienne qu'il était bien loin de partager les folles idées des gens +qu'ils quittaient; que c'était une pure curiosité qu'il avait voulu +satisfaire en allant les entendre, appuyant surtout sur la +recommandation qu'il fit à son jeune compagnon de ne point en parler à +ses parents. Il n'en fut rien dit, en effet; mais dès ce moment Étienne +se défia de la sincérité d'Alexandre, surtout lorsque quelque temps +après (prairial an V), cet étrange personnage vint exprimer avec +affectation, au milieu de la famille d'Étienne, la satisfaction que lui +faisait éprouver la condamnation de Babeuf. Il y aurait sans doute de +l'injustice à juger rigoureusement le caractère de cet homme +indéfinissable, fils naturel d'un prince allemand, entraîné de bonne +heure dans l'émigration, rentrant en France sous la protection du +peintre David, ayant, comme on vient de le voir, des velléités de +républicanisme, et plus tard, vivement attaché au système impérial de +Napoléon, mais l'abandonnant vers 1813 pour se joindre aux armées +alliées qui firent rentrer les Bourbons en France l'année suivante, et +obtenant sous la restauration je ne sais quel emploi dans l'Inde, où il +a fait une espèce de fortune dont il est venu jouir à Paris jusqu'à sa +mort, vers 1842. + +Mais revenons à la mémorable époque qui nous occupe. Ce tableau tant +attendu, _les Sabines_, auquel les femmes les plus élégantes de Paris +passaient pour avoir concouru, s'achevait; mais lentement, et l'on +venait d'entrer dans l'an VI (1797-1798). Un personnage d'une haute +importance allait donner une activité nouvelle à cet amour de +dissipation qui s'était emparé de Paris, et modifier encore une fois les +idées du peintre David. + +Après une suite de victoires qu'il serait superflu d'énumérer ici, le +jeune Bonaparte, le général en chef de l'armée d'Italie, signe les +préliminaires de la paix avec les plénipotentiaires de l'empereur +d'Autriche (floréal an V); six mois après (vendémiaire an VI), il +conclut à Campo-Formio, près d'Udine, un traité de paix définitif avec +les envoyés du même prince, et bientôt (frimaire an VI) il apporte +lui-même à Paris et présente au Directoire la ratification de ce traité +donnée par l'empereur. + +Jusque-là les saturnales de ce temps avaient toujours paru extravagantes +à ceux-mêmes qui y prenaient la part la plus active; mais cette joie de +tous les instants, ce délire continuel, cette succession non interrompue +de fêtes de jour et de nuit et cette disposition permanente à +l'engouement, prirent tout à coup un caractère d'opportunité et de +grandeur, lorsque le général Bonaparte vint à Paris déposer entre les +mains des membres du Directoire les drapeaux des armées qu'il avait +vaincues et le traité de paix qui semblait devoir assurer le repos de +l'Europe. L'enthousiasme et la confiance qu'inspiraient sa fortune et +ses talents étaient tels à ce moment, que tous les partis rattachèrent +leurs espérances diverses à lui seul. Chacun d'eux se flatta d'attirer à +sa cause le jeune général, et ce concours d'espérances contraires donna +naissance à un concert unanime de louanges et d'admiration pour celui +que chacun regardait d'avance comme son héros. + +Le Corps législatif lui donna dans les galeries du Muséum une fête et un +immense banquet, auxquels assistèrent les membres du Directoire, les +ministres, le corps diplomatique et les chefs des grandes +administrations. Quelques jours après, le général Bonaparte fut nommé +membre de l'Institut, et dès que ces honneurs publics lui eurent été +rendus, tous ceux qui avaient ou qui crurent avoir assez d'importance à +Paris pour recevoir le héros du jour chez eux sollicitèrent la faveur de +le voir paraître au moins quelques minutes au milieu de leurs fêtes. Ce +qu'il y eut de bals où l'on attendit vainement l'arrivée de Bonaparte +jusqu'à deux et trois heures du matin est incalculable. On ne peut se +figurer l'espèce d'enivrement qu'éprouvaient ceux qui avaient pu le +voir, et les étranges questions que leur adressaient ceux qui n'avaient +pas joui de la même faveur. Quelques jours après le banquet du Muséum, +Étienne a entendu dire à la belle Mme Méchin, qui y avait assisté: +_Enfin j'ai vu le général Bonaparte; je lui ai touché le coude!_ + +De toute cette foule de gens qui s'enivraient du plaisir de voir cet +homme, le parti auquel il plut davantage, à quelques exceptions près, +fut celui des républicains dits _jacobins_. Par ses victoires, Bonaparte +était arrivé à arracher ce que l'on n'avait pu obtenir jusque-là, la +reconnaissance de la république par l'Autriche; et cet acte important +semblait avec raison devoir garantir les hommes de Robespierre de toutes +les récriminations trop violentes que l'on aurait tenté de faire contre +eux. Bonaparte, d'ailleurs, avait donné quelques gages à ce parti, et +l'on savait que lorsqu'il rédigea les préliminaires de paix signés à +Tolentino, on avait eu assez de peine à lui faire effacer certaines +lignes où la république française était louée outre mesure[40]. + +David fut un des premiers que Bonaparte fascina et l'un des hommes de la +révolution qui lui furent le plus dévoués par la suite. Comme tout +Paris, David avait cherché à voir le général Bonaparte, et, en sa +qualité de peintre, la pureté des traits et la profondeur de physionomie +du visage de cet homme l'avaient vivement frappé. On ne s'occupait plus +de la vie révolutionnaire de David; l'artiste faisait le tableau des +_Sabines_, il avait rendu service à beaucoup de monde; ses nombreux +élèves le vantaient partout, il était de l'Institut, confrère du héros +par conséquent, et en position d'aller lui rendre visite. Mais ce +n'était pas seulement un motif de curiosité ou même d'admiration qui le +portait à désirer de voir Bonaparte; la reconnaissance, à ce que l'on +assure, y entrait pour beaucoup. Quelques mois avant la signature du +traité de Campo-Formio, lorsque l'inquiétude régnait à Paris, aux +approches du 18 fructidor an V, et que le parti royaliste menaçait les +républicains ardents, Bonaparte, qui, alors général en chef de l'armée +d'Italie, protégeait la cause de ces derniers, eut l'idée d'arracher +David aux persécutions auxquelles il pouvait être en butte s'il restait +dans la capitale. On assura que Julien, un de ses aides de camp, fut +chargé de faire au peintre la proposition de venir au camp du général, +pour peindre les batailles, et se soustraire par ce moyen au danger des +agitations politiques. On ignore les raisons qu'a eues David de ne pas +profiter de cette offre, mais il n'oublia pas la franchise et la +générosité avec lesquelles elle lui avait été faite. + +Comme, malgré les efforts des artistes italiens et français, il n'y +avait encore ni une médaille ni une gravure qui rappelassent fidèlement +les traits du héros pacificateur, David lui proposa de venir poser dans +son atelier, s'offrant à reproduire cette image que tout le monde +désirait connaître et posséder. À peine cette affaire parut-elle +arrangée, que David s'empressa de faire les préparatifs, nécessaires +pour recevoir son modèle et commencer son ouvrage. L'atelier des Horaces +fut choisi pour les séances, et Étienne et Alexandre furent chargés par +leur maître de disposer convenablement l'estrade sur laquelle Bonaparte +devait se placer. Tous ces arrangements étaient terminés depuis deux +jours et le héros de la fête n'avait encore rien fait dire. David avait +l'imagination montée au sujet de ce portrait, et, après avoir envoyé +plusieurs lettres au petit hôtel de la rue Chantereine, que l'on avait +surnommée _rue de la Victoire_, il prit le parti d'aller lui-même +s'entendre avec Bonaparte. Celui-ci avait complétement oublié une +promesse faite sans doute plutôt par politesse qu'avec l'intention de la +tenir; cependant il dit à l'artiste qu'il pouvait compter sur lui pour +le lendemain, et en effet il se rendit à l'atelier des Horaces vers +midi. Le bruit de sa venue au Louvre s'était répandu dans tous les +ateliers, en sorte que maîtres et élèves formèrent une haie dans les +corridors que Bonaparte parcourut avec les deux officiers qui +l'accompagnaient. Ducis se précipita tout essoufflé dans l'atelier des +Horaces où se tenait David avec Alexandre et Étienne, et dit: _Voilà le +général Bonaparte!_ L'artiste alla au-devant du héros, qui, après avoir +monté rapidement le petit escalier de bois, entra en ôtant son chapeau. +Il était vêtu d'une simple redingote bleue à collet, laquelle, se +confondant avec le noir de sa cravate, faisait ressortir sa figure +jaunâtre et maigre, mais qui paraissait alors d'autant plus belle que la +disposition artificielle de la lumière en faisait ressortir les formes +grandes et bien prononcées. Étienne voyait Bonaparte pour la première +fois; il fut frappé d'abord de sa jeunesse en pensant à ce qu'il avait +déjà fait, mais un examen plus attentif lui fit observer dans la +physionomie de cet homme une réserve singulière. Après les premières +civilités entre lui et l'artiste, celui-ci s'entendit avec les deux +officiers sur le costume militaire que l'on avait apporté et qu'il +s'agissait de faire revêtir au modèle, dont ses aides de camp eurent +soin de ne pas dissimuler l'impatience. Pendant cette conversation qui, +bien que tenue à voix basse, pouvait être parfaitement comprise, +Bonaparte regarda successivement avec attention, mais sans laisser +paraître sur son visage la moindre de ses impressions, les deux tableaux +des _Horaces_ et du _Brutus_. Le seul sentiment qui perçât sur sa +physionomie était une certaine impatience, comme celle que l'on éprouve +quand on sent que l'on dépense son temps inutilement. + +Étienne se retira au moment où la séance commençait, lorsque Bonaparte +monta sur l'estrade avec son costume de général, et il alla rejoindre +ses camarades dans l'atelier des élèves. David eut sans doute un +pressentiment de ce qui devait lui arriver, car il mit en œuvre tout ce +qu'il avait d'habileté pratique, et acheva, dans cette séance de trois +heures environ, l'ébauche de la tête[41]. + +Le lendemain de ce jour, bien que l'on connût les résultats de la séance +donnée par Bonaparte, les élèves attendaient avec impatience leur maître +pour apprendre de lui-même des détails qui excitaient chez eux la plus +vive curiosité. Vers deux heures, David vint au milieu d'eux, et +s'avançant près de la table du modèle, au centre vide de l'atelier: +«Vous êtes curieux, dit-il en souriant plus que de coutume et de manière +à laisser voir la tumeur de sa mâchoire supérieure, vous êtes curieux de +savoir ce qui s'est passé hier là-haut? Ah! je crois, (j'espère au +moins!) que ce que j'ai fait hier sur ma toile n'est pas inférieur à mes +productions précédentes... Vous verrez cela, vous verrez cela; mais +quand j'aurai fini... Oh! mes amis quelle belle tête _il_ a! C'est pur, +c'est grand, c'est beau comme l'antique! Le connaissez-vous? L'avez-vous +vu?--Non, non, monsieur, s'écrièrent quelques-uns des élèves.--Eh bien, +continua le maître en prenant le porte-crayon des mains d'un jeune +homme, attendez, attendez, je vais faire en sorte de vous en donner une +idée... Taille-moi donc ce crayon-là un peu plus fin,» dit-il +brusquement à un petit rapin qui l'écoutait bouche béante; et il ajouta +pendant qu'on s'empressait de lui obéir: «Ces maladroits de graveurs +italiens et français n'ont pas seulement eu l'esprit de faire une tête +passable avec un profil qui donne une médaille ou un camée tout faits... +Attendez, attendez, vous allez voir ce que c'est que ce profil-là!» Et +en disant ces mots, il monta sur la table du modèle et dessina au crayon +blanc, sur la muraille, le profil de Bonaparte, de la hauteur de quatre +à cinq pouces. + +Pendant que chacun allait voir de près le dessin qui excitait si +vivement l'admiration et la curiosité des élèves, David s'étendit en +éloges sur Bonaparte, sur ses prodigieux succès, et sur les espérances +de bonheur qu'il réalisait déjà pour son pays. «Enfin, dit-il, mes amis, +c'est un homme auquel on aurait élevé des autels dans l'antiquité; oui, +mes amis; oui, mes chers amis! _Bonaparte est mon héros!_» + +Ce qui doit faire croire que ce sentiment chez David était vrai, c'est +qu'il a été durable. Cependant, ceux de ses élèves les plus avancés en +âge, et qui n'avaient pas perdu le souvenir du passé, ne purent +s'empêcher de sourire intérieurement, et même de pardonner bien des +écarts d'imagination à un homme qui se passionnait ainsi pour un général +républicain dont l'influence politique et les manières avaient, déjà à +cette époque, quelque chose de si puissant et de si absolu. + +Ce portrait resta inachevé; et comme le temps et surtout la tête de +Bonaparte étaient gros d'un avenir immense, ce petit événement n'eut de +retentissement que dans l'école du peintre David, qui se remit bientôt à +travailler à son tableau des _Sabines_. + +Durant les fêtes qui furent données à Bonaparte pendant son séjour à +Paris, il n'y eut personne qui ne fît, en le voyant, l'observation +qu'Étienne avait faite en se trouvant avec lui dans l'atelier des +Horaces; on fut généralement frappé de la réserve extraordinaire d'un +homme de cet âge et parvenu sitôt à un tel degré de gloire. En effet, +tandis que la foule le regardait comme arrivé, lui se sentait seulement +au point de départ. Il est vrai qu'il ignorait absolument le but extrême +qu'il désirait atteindre; mais, peu curieux des honneurs qu'on lui +prodiguait pour ce qu'il avait déjà accompli, son imagination active, +son ambition immense, roulaient les projets les plus gigantesques. Dans +le cours des cinq mois qui s'écoulèrent entre le jour où il apporta la +paix signée à Paris, jusqu'à celui (1er floréal an VI) où il partit de +Toulon pour aller en Égypte, mille entreprises audacieuses et folles +avaient occupé cette tête, que le peintre David trouvait, non sans +raison, si profondément expressive et si belle. Avant que le +gouvernement se décidât à entreprendre l'expédition d'Égypte, il avait +été souvent question d'une descente en Angleterre, dont le héros +d'Arcole devait diriger les opérations. Mais s'il fut réellement tenté +de conquérir l'Égypte, ou si, comme on l'assure, le Directoire, fatigué +de sa gloire et jaloux de sa popularité, le nomma général en chef de +l'expédition d'Orient pour lui tendre un piége, ses envieux le servirent +aussi bien que la fortune; car on avait à peine appris le débarquement +des troupes françaises commandées par le général Bonaparte à Alexandrie +(13 messidor an VI), qu'un mois après, le 9 thermidor, et pour célébrer +l'anniversaire de la chute de Robespierre, on fut obligé de faire faire +une entrée triomphale dans Paris à tous les objets d'art recueillis et +conquis en Italie à la suite des victoires de Bonaparte, dont le nom se +mêlait désormais à tout. + +Cette fête à laquelle, selon le goût du temps, on donna toutes les +apparences d'une cérémonie antique, flatta singulièrement l'amour-propre +de la nation, et fit retentir avec plus d'enthousiasme et de +reconnaissance encore le nom du jeune Bonaparte, qui était sur le point +de faire son entrée dans la ville du Caire. Les objets d'art et de +sciences, livres, manuscrits, statues antiques et tableaux conquis par +l'armée d'Italie, avaient été débarqués à Charenton; et pendant les dix +jours qui précédèrent leur entrée à Paris, une foule de curieux +remontaient la Seine jusqu'à ce village, pour considérer, sous toutes +leurs faces, les caisses renfermant les trésors dus à l'épée de +Bonaparte. Obéissant à une inspiration généreuse et pacifique, le +gouvernement du Directoire avait saisi cette occasion d'ôter à la fête +du 9 thermidor le caractère politique et haineux qu'elle avait conservé +jusque-là, afin de ramener, autant qu'il était possible, les cœurs +français à la concorde par un sentiment commun, l'orgueil national. On +résolut donc de faire entrer triomphalement à Paris, ce jour-là même, +toutes les caisses renfermant les manuscrits, les livres, les statues et +les tableaux provenant de la bibliothèque et des musées du Vatican. Ces +caisses, tirées des bateaux sur lesquels elles avaient traversé une +partie de la France depuis Marseille, furent placées sur d'énormes +chariots attelés de chevaux richement harnachés. À ces richesses, on en +avait ajouté d'autres pour coordonner ce précieux convoi et lui imprimer +un caractère encyclopédique, idée qui dominait alors toutes les +intelligences spéculatives. L'ensemble de ce long cortége était divisé +en quatre sections. En tête s'avançaient les caisses remplies de +manuscrits et de livres; puis celles où l'on avait rassemblé les +produits minéraux les plus curieux de l'Italie, et entre autres les +fossiles de Vérone. Pour compléter cette espèce de musée d'histoire +naturelle ambulant, venaient, portées sur des chars, des cages de fer +renfermant des lions, des tigres et des panthères, au-dessus desquelles +se balançaient d'énormes branches de palmier, de caroubier et d'autres +végétaux exotiques rapportés en France par les officiers de notre +marine. Cette partie du cortége, symbolique ainsi que les autres, +semblait indiquer que non-seulement aucune connaissance ne resterait +désormais étrangère à la France, mais qu'elle devait s'approprier et +acclimater chez elle les diverses productions du globe. + +Venait ensuite une longue file de chariots portant les tableaux +encaissés, sur lesquels on avait pris le soin d'indiquer les productions +les plus célèbres, telles que la _Transfiguration_ de Raphaël, le +_Christ_ de Titien, etc., etc., et, outre ces désignations, on avait +ajouté encore des vers en l'honneur des grands artistes et de l'armée +française. + +Enfin, sur des chars plus solides, plus lourds, suivaient les statues, +les groupes en marbre: l'_Apollon du Belvédère_, les _Neuf Muses_, +l'_Antinous_, trois ou quatre _Bacchus_, le _Laocoon_, le _Gladiateur_, +et ce que la statuaire antique offrait alors de plus remarquable. Ces +chars avec leurs charges précieuses étaient numérotés et couverts en +grande partie de branches de lauriers, de bouquets, de couronnes de +fleurs et de drapeaux pris sur l'ennemi, auxquels étaient attachées des +inscriptions françaises, latines et grecques, faisant allusion aux +divinités et aux personnages représentés en sculpture, ou célébrant la +gloire de l'armée et du général à qui on devait ces prodigieuses +richesses. + +Chacune de ces quatre divisions était précédée de détachements de +cavalerie et d'infanterie avec tambours et musique en tête; puis les +membres de l'Institut, correspondant aux quatre divisions, près desquels +se groupaient les savants et les artistes, derrière lesquels marchaient +encore les acteurs des théâtres lyriques chantant des hymnes +d'allégresse, et célébrant les armes victorieuses de la France. + +Cet immense cortége, parti du quai bordant le jardin des Plantes, +accompagné pendant son long trajet par une foule qui croissait +incessamment, traversa tout Paris pour défiler au Champ de Mars devant +les cinq membres du Directoire, placés près de l'autel de la patrie, et +environnés des ministres, des grands fonctionnaires civils, des +généraux, de la garnison et d'un concours immense de curieux venus pour +assister à l'une des fêtes publiques où certainement l'enthousiasme fut +le plus vif et le plus sincère. Il fut grand surtout, comme on peut le +croire, parmi les artistes et chez tous ceux qui, regardant la France +comme le centre d'où devait se répandre une nouvelle science, une +nouvelle vie intellectuelle, se félicitaient de voir arriver à Paris les +chefs-d'œuvre d'art de la Grèce et de l'Italie. + +Un seul homme eut une idée contraire et le courage de l'exprimer: ce fut +David. Quelques jours après la fête au Champ de Mars, où l'on avait +promené en triomphe les soixante ou quatre-vingts chariots sur lesquels +étaient emballés les statues et les tableaux, il manifesta à ses élèves +réunis à l'atelier le regret qu'il éprouvait de ce que ces objets d'arts +avaient été enlevés à l'Italie. Comme il ne s'était exprimé à ce sujet +que d'une manière générale, et sans motiver son opinion, ses paroles, +répétées dans le public, furent interprétées d'une manière +désavantageuse, et les détracteurs du grand artiste ne manquèrent pas de +dire qu'il ne tenait ce langage que par envie, et dans la crainte qu'une +comparaison immédiate ne fît reconnaître l'infériorité de ses propres +ouvrages. D'autres pensèrent qu'une autre espèce de jalousie lui +inspirait ce sentiment, et qu'il voyait avec peine que ces brillants +trophées eussent été gagnés sous le gouvernement du Directoire plutôt +que sous celui de la Convention. + +Étienne, à qui David commençait à montrer une confiance particulière, et +qui n'avait pas été moins étonné que le public des regrets singuliers +exprimés par son maître, résolut de le questionner à ce sujet. + +«Sachez bien, mon cher Étienne, lui dit-il, que l'on n'aime pas +naturellement les arts en France; c'est un goût factice. Soyez certain, +malgré le vif enthousiasme que l'on témoigne ces jours-ci, que les +chefs-d'œuvre apportés d'Italie ne seront bientôt considérés que comme +des richesses curieuses. La place qu'occupe un ouvrage, la distance que +l'on parcourt pour l'aller admirer, contribuent singulièrement à faire +valoir leur mérite, et les tableaux en particulier, qui étaient +l'ornement des églises, perdront une grande partie de leur charme et de +leur effet quand ils ne seront plus à la place pour laquelle ils ont été +faits. La vue de ces chefs-d'œuvre formera peut-être des savants, des +Winkelmann, mais des artistes, non.» + +Ce discours fut loin de porter la conviction dans l'esprit d'Étienne, +qui, pensant que David, mécontent et désabusé depuis sa chute politique, +reportait en ce moment cette mauvaise disposition d'esprit jusque sur +les questions relatives à l'avenir des arts, crut fermement que son +maître se trompait. Mais l'expérience a parfaitement réalisé ces +craintes, et le séjour des chefs-d'œuvre antiques et modernes en France +n'a pas formé un seul artiste remarquable dans l'intervalle de 1800 à +1815. + +Le résultat immédiat de leur arrivée à Paris a été la recrudescence de +l'engouement inconcevable dont on était déjà pris pour la statuaire +grecque. On publia la traduction du _Laocoon_ de Lessing; tous les +critiques recherchèrent quelles ont été les causes de la perfection de +la sculpture antique et quels seraient les moyens d'y atteindre[42]; en +architecture, les temples de l'Égypte, de la grande Grèce[43] et de la +Sicile furent les seuls modèles que l'on voulût consulter; on ne +feuilletait pas d'autre livre que les _Antiquités d'Athènes_, publiées +par Stuart; on en vint même promptement à mettre la plus simple +composition tirée d'un vase étrusque, au-dessus des ouvrages +nouvellement apportés d'Italie. Toutes ces exagérations, professées et +accréditées surtout par les _penseurs_ et les _primitifs_, que dirigeait +Maurice, augmentèrent prodigieusement et tout à coup l'influence de +cette secte. Toutes les écoles tenues dans le Louvre s'en ressentirent, +et celle de David la première. Le maître lui-même ne fut pas épargné: +_les Sabines_, même avant d'être achevées, furent critiquées avec +amertume par les _penseurs_, qui ne tardèrent pas à signaler cet ouvrage +comme fort peu avancé par son style moderne. C'est alors qu'eut lieu, +entre le maître et ceux de ses élèves dits _primitifs_, cette scission +dont il a déjà été parlé. David devint plus circonspect sur le choix de +ceux qu'il laissait pénétrer dans son atelier; il remercia de ses soins +Pierre Franque, dont les opinions avaient été complétement modifiées par +celles de Maurice, et il acheva son tableau dans le silence et la +solitude, aidé seulement par un de ses élèves, très-habile praticien, +Langlois. + +Aucune circonstance remarquable n'accompagna les derniers soins qu'il +donna à cet ouvrage si longtemps attendu par les artistes et le public, +et l'on ne s'en préoccupa de nouveau que quand il fut offert au jugement +du public. + +Un événement artistique, se rattachant à la politique, suspendit pour +quelque temps la curiosité que l'ouvrage de David faisait naître. La +réaction du parti royaliste contre la révolution agissait sourdement, +mais avec force. Le nombre des émigrés rentrés était déjà considérable, +et la plupart de ces amnistiés avaient assez d'influence personnelle +pour agir sur l'opinion publique. Dans le monde, les émigrés étaient +devenus l'objet d'un vif intérêt, qui, ainsi qu'il arrive ordinairement +à Paris, dégénéra bientôt en mode. Un tableau qui figura à l'exposition +ouverte le 18 août 1799 détermina cet engouement. + +Trois ans auparavant, P. Guérin, élève de Regnault, chef de l'une des +écoles rivales de celle de David, avait remporté le grand prix de +peinture, et le mérite de l'ouvrage couronné avait fait concevoir de +hautes espérances du lauréat. En effet, en 1799, P. Guérin exposa la +scène de _Marcus Sextus_ revenant d'exil, trouvant sa femme morte et sa +fille plongée dans la douleur. La pantomime de ce tableau est +dramatique; et, bien que son exécution manque de soudaineté et +d'énergie, cet ouvrage fut accueilli par le public avec des +applaudissements dont aucun succès obtenu depuis ne peut donner l'idée. +Dans les malheurs de l'exilé _Marcus Sextus_ on vit ceux des émigrés, et +toutes les classes de la société sans exception suivirent l'impulsion +donnée, et admirèrent également l'ouvrage et l'intention présumée du +jeune artiste. + +Non-seulement le tableau fut constamment environné d'une foule immense +pendant les trois mois d'exposition, mais le peintre fut l'objet d'une +suite d'ovations et de triomphes qui faillirent ruiner le peu de santé +qu'il avait. Outre les invitations qui lui furent faites par l'ancienne +aristocratie, par les banquiers, par les personnes à la mode, et même +par les fonctionnaires de l'État, tous les théâtres lui offrirent ses +entrées gratuites, et Guérin ne paraissait jamais dans un de ces lieux +publics sans être couvert d'applaudissements à son entrée et pendant les +entr'actes. Pour être juste, il faut ajouter à la louange de cet homme +plein de sens, de modestie et de talent, qu'il ne se méprit point sur la +cause de ce succès extraordinaire, et qu'il ne le considéra que comme un +engagement sacré qu'il avait pris avec le public de redoubler d'efforts +pour justifier la bonne opinion que l'on avait de lui[44]. + +Naturellement les artistes qui n'aimaient point David et son école ne +virent pas sans plaisir surgir un peintre dont la gloire semblait devoir +contre-balancer, éclipser même celle du maître universellement admiré +jusque-là; mais le succès de Guérin ne porta aucune atteinte à la +réputation de David, et quelques mois étaient à peine écoulés depuis +l'apparition éclatante du _Marcus Sextus_, que le tableau des _Sabines_, +exposé dans une des salles du Louvre (nivôse an VIII), fit renaître plus +vif que jamais l'intérêt qu'il avait précédemment excité. + +Le mode d'exposition adopté par David parut une innovation bien plus +extraordinaire que l'idée de présenter ses personnages nus. L'artiste, +ayant entendu parler des _exhibitions_ telles qu'elles se pratiquent en +Angleterre, c'est-à-dire en faisant payer un prix d'entrée à la porte, +résolut de faire l'essai de cette méthode en France. Il ne fallut rien +moins que la grande célébrité dont jouissait David et la curiosité +extrême que faisait naître son nouvel ouvrage, pour que l'on se +conformât à un usage qui répugne à toutes les habitudes françaises. Bien +que l'on se soumit à ce mode d'exposition, puisqu'il rapporta vingt +mille francs, on le blâma généralement, et depuis, aucun artiste n'a osé +y recourir de nouveau. + +Voici les motifs qui avaient engagé David à courir cette chance: depuis +le tableau des _Horaces_ et celui de _Brutus_, payés trois mille francs +chacun, et si l'on excepte quelques portraits, l'artiste n'avait tiré +aucun profit de son pinceau[45]. Le temps de l'orage révolutionnaire +avait donc été désastreux pour sa fortune et même pour celle de sa +femme, qui avait reçu ses revenus en assignats. On peut donc dire qu'il +avait raison de profiter de sa grande célébrité de peintre qui ne lui +avait guère rapporté jusque-là que des louanges. En outre, David savait, +par expérience, qu'à cette époque tous ses confrères, ne trouvaient +aucune occasion de se faire payer de leurs travaux; et il pensait qu'en +prenant sous sa responsabilité l'essai si peu populaire de faire payer +pour montrer son ouvrage, il assurait, en cas de réussite, une ressource +nouvelle aux peintres qui suivraient son exemple. + +Le goût des ouvrages antiques, des recherches sur les mœurs des Grecs et +enfin la vue des statues apportées d'Italie, avaient tellement préparé +les esprits aux différences qui existent entre les habitudes des anciens +et celles des nations modernes, que les nudités du tableau des +_Sabines_, beaucoup plus choquantes qu'elles ne le sont aujourd'hui, ne +produisirent pas un très-grand effet. Les chevaux sans bride +contrarièrent bien les idées de la plupart des spectateurs, mais ils +s'accordèrent pour admirer le Tatius, le général de la cavalerie +remettant son épée dans le fourreau, et l'homme mort renversé à terre. +La femme brune aux grands cheveux, qui rappelle Mme de Bellegarde, celle +qui montre son fils et le groupe des enfants, fixèrent vivement aussi +l'attention du public. + +Quant au Romulus, que l'on trouva roide et froid, il ne fut remarqué que +par les artistes, ainsi que les deux écuyers des principaux personnages. +C'était cependant sur ces figures et sur l'Hersilie que l'artiste avait +cherché à donner l'empreinte la plus forte et la plus pure du goût qu'il +avait puisé dans les ouvrages de l'antiquité. En effet, les artistes lui +surent gré des efforts qu'il avait tentés dans cette partie de son +ouvrage, mais la masse du public montra sa préférence pour tout ce qui y +est imité plus simplement et dont l'expression est plus dramatique. + +À l'exception du _Socrate_, tous les tableaux de David avaient été +critiqués sous le rapport de la composition, celle des _Sabines_ le fut +plus encore que les précédentes. La plupart de ceux qui venaient voir ce +dernier tableau s'attendaient à y trouver l'_enlèvement des Sabines_, ce +qui nuisit singulièrement à l'intelligence de la scène que David a +choisie, où les Sabines, devenues mères, présentent leurs enfants aux +soldats de Romulus et de Tatius, pour arrêter le différend qui s'est +élevé entre ces deux chefs et leurs nations. La partie dramatique des +_Sabines_, assez vague effectivement, produisit donc peu d'effet, et ce +fut le naturel souvent exquis avec lequel plusieurs personnages sont +rendus qui fixèrent l'attention et ravirent tous les suffrages. + +Les critiques ne furent point épargnées à David par ceux des artistes +qui, en raison de leur âge, de leurs opinions politiques et de leur +attachement à l'institution et aux doctrines de l'ancienne Académie, +détruite par la révolution, blâmaient de bonne foi ce nouveau mode de +l'art de la peinture. Ils n'étaient pas fâchés de se venger d'un homme +dont ils avaient justement à se plaindre, et qui avait ruiné +l'institution qui leur avait donné du lustre dans le monde. Ils +critiquèrent donc avec assez de succès la composition des _Sabines_, la +partie la plus vulnérable en effet de l'ouvrage. Tout en rendant justice +à la supériorité avec laquelle le nu y est rendu, ils insistèrent sur ce +que ce défaut de costume avait d'invraisemblable, et combien il choquait +à la fois les habitudes reçues et surtout la morale. Les chevaux +conduits sans bride furent l'objet de plaisanteries interminables, et en +effet la certitude que l'on a aujourd'hui de l'usage qu'avaient les +Grecs, d'ajouter ces accessoires en bronze à leurs statues et à leurs +bas-reliefs en marbre, justifie ces critiques. + +Ces divers reproches, très-vivement exprimés, ne s'étendirent guère +cependant au delà des limites du Louvre, où demeuraient alors presque +tous les artistes. Et bien qu'ils trouvassent quelques échos dans le +monde, le tableau des _Sabines_ obtint, dès son apparition, un succès +qui s'est affermi d'année en année, et qu'après cinquante-quatre ans +personne ne conteste aujourd'hui. Ce magnifique ouvrage, exceptionnel +comme les événements, comme les goûts qui dominèrent en France pendant +les cinq ou six années que David employa à l'achever, eut pour effet +d'introduire dans les écoles l'étude presque exclusive du nu, et de +faire prendre à l'architecture, à la sculpture, à la littérature +théâtrale et même aux arts de l'industrie, un caractère de sévérité que +l'on ne tarda pas à porter jusqu'à l'excès. + + + + +VIII. + +LE TABLEAU DES THERMOPYLES. + +1800-1812. + + +L'emploi systématique du nu en sculpture et en peinture est un accident +trop grave dans l'histoire de l'art pour que l'on passe légèrement sur +ce fait. On regarde ordinairement la représentation du nu comme une +prétention pédantesque des artistes, et plus souvent encore comme le +résultat d'un libertinage d'imagination. Sans doute, ces motifs ont +déterminé plus d'une fois des artistes ordinaires; mais ce serait une +grave erreur que de croire que Phidias, Michel-Ange et David lui-même, +qui, en reproduisant le nu, se sont efforcés d'élever l'art à sa plus +haute puissance, n'auraient eu d'autre idée que de faire parade de leur +science, ou d'exciter les passions les plus grossières. Ce besoin si +impérieux, si constant, qu'ont éprouvé les grands artistes de tous les +temps de représenter l'homme dégagé des vêtements que la variété des +climats et des usages lui impose, tire son origine de cet instinct qui +nous pousse à étudier, à connaître l'homme, à démêler, au milieu de +toutes les créatures inférieures qui l'entourent, quelles sont sa nature +propre et sa destinée véritable. Que l'on remonte jusqu'à l'époque où +Socrate, Platon et Aristote révélaient ce qu'il y a de puissant dans +l'âme et l'intelligence de l'homme pour arriver à la connaissance de la +vérité et de la justice, et l'on verra que, dans ce temps, Phidias et +les artistes ses contemporains, étudiant de leur côté l'homme extérieur, +employaient toute la sagacité de leur esprit et la délicatesse de leur +goût à découvrir et à fixer les proportions les plus harmonieuses des +formes humaines. C'est qu'en effet, s'il n'y a pas de véritable +civilisation tant que les lois de la justice restent inconnues, il est +également vrai qu'il n'y a point d'art tant qu'on ne s'est pas appliqué +à la recherche des proportions qui constituent le beau visible. + +C'était sous l'influence et le charme de cette idée que se trouvait +David lorsque, après avoir terminé _les Sabines_, il conçut le projet de +traiter le sujet de _Léonidas aux Thermopyles_. Alors, comme on l'a déjà +dit, les publications d'ouvrages sur l'art et les monuments de +l'antiquité se succédaient avec rapidité; les efforts de la critique +savante tendaient tous à en faire ressortir l'excellence et ceux des +jeunes élèves de David, les _penseurs_, sur qui ces opinions +produisaient le plus d'effet, ne craignaient point d'accuser leur maître +de ne pas oser porter une réforme complète dans l'art de la peinture. + +David ne resta pas tout à fait indifférent à ce reproche, et ce fut +alors qu'il résolut de traiter le sujet de Léonidas, en se conformant +aussi rigoureusement qu'il lui serait possible aux principes de l'art +grec: non-seulement il persista dans l'idée de peindre les personnages +principaux _nus_, mais il voulut encore changer son système de +composition. + +Ceux qui ont fréquenté David ont pu seuls savoir à quel point cet homme +aimait son art, en était préoccupé et cherchait sincèrement à s'y +perfectionner. Jusqu'à ses derniers moments, il n'a cessé de répéter à +ceux de ses élèves qui avaient sa confiance qu'il cherchait la véritable +voie; qu'il croyait bien n'en pas être très-éloigné; mais qu'il sentait +cependant qu'il ne l'avait pas encore trouvée. «Les pas que j'ai faits, +ajoutait-il, me seront peut-être comptés comme des efforts dignes de +louange; mais il faudrait que quelqu'un prît après le fardeau où je le +laisserai, et le portât à sa véritable destination... J'entrevois la +route de loin!... mais je n'y suis pas, et je n'aurai pas le temps d'y +arriver.» + +David possédait plusieurs des plus rares qualités qui constituent +réellement un peintre; il avait un sentiment vrai et fort du naturel +dans le mouvement et dans les formes, et la direction de son esprit +l'entraînait vers les choses élevées. + +Il était resté complétement étranger à l'ironie, si commune de son +temps, et plus d'une fois, en parlant des peintures sacrées des maîtres +antérieurs à Raphaël, il lui est arrivé de reconnaître que ces premiers +artistes devaient aux sujets qu'ils ont traités une bonne partie de la +grandeur et de la majesté qu'ils ont imprimée à leurs ouvrages. Pendant +qu'il méditait sur son sujet de Léonidas, et que, livré tout entier à +l'étude des principes de l'art grec, il nourrissait son esprit et ses +yeux de ce que la statuaire antique nous a laissé de plus sévère et de +plus beau, frappé en même temps, des beautés analogues qu'il croyait +reconnaître dans les vieux maîtres modernes, tels que Giotto, +Fra-Angelico da Fiesole, et surtout Pérugin, David s'inspirait tour à +tour des compositions fameuses de ces deux époques. Ces études +comparatives exercèrent une grande influence sur la réforme qu'il +s'efforça d'apporter dans la composition de son nouvel ouvrage, le +_Léonidas_. Déjà, dans ses _Sabines_, il s'était appuyé de l'autorité +des anciens pour dégager, isoler même, chacune de ses figures +principales, au lieu de les entasser, selon l'usage académique, afin de +former des groupes compacts, et de produire plus facilement de grands +effets de lumière et d'ombre. Entraîné par les idées nouvelles que lui +avait suggérées la vue de quelques peintures d'Herculanum et de Pompéi, +par les descriptions de Pausanias[46] à l'occasion des tableaux que +Polygnote exécuta dans le Pœcile à Athènes, ainsi que par les +compositions _sur un seul plan_ de Pérugin et de quelques-uns de ses +prédécesseurs, David conçut la pensée, pour ramener l'art de la +composition à cette simplicité antique, d'intéresser le spectateur, non +pas comme l'ont fait les peintres depuis le XVIIe siècle, en sacrifiant +tout à l'effet dramatique, mais, au contraire, en fixant l'attention +successivement sur chaque personnage par la perfection avec laquelle il +serait traité. + +Quelque étrange que puisse paraître ce système de composition à certains +esprits qui ne se hasardent pas volontiers dans le domaine des idées +étrangères à leur siècle, il faut bien l'admettre, sinon comme parfait, +au moins comme ayant été adopté et suivi aux différentes époques où les +arts, ayant toute leur importance, étaient traités par les génies +réputés les plus forts et les plus élevés. Ainsi, sans parler des +tableaux de Polygnote, dont la description ne nous donne qu'une idée +vague, la plupart des compositions de Giotto, de Signorelli, de +Fra-Angelico et de Pérugin sont disposées d'après ce système. Bien plus, +_la Dispute du Saint-Sacrement_, _l'École d'Athènes_, _la Vierge aux +poissons_, _la Vierge de Foligno_, _la Sainte Cécile_, de l'immortel +Raphaël, sont des chefs-d'œuvre, non pas parce qu'ils présentent une +scène bien dramatiquement enchaînée, mais seulement parce que chaque +personnage, placé presque isolément et se rattachant aux autres plutôt +par une pensée que par une attitude et une expression, soumet peu à peu +les yeux et l'âme, au lieu de s'attaquer aux passions. + +Comme tous les grands artistes, David avait donc le désir instinctif de +diriger les effets de son art de manière à obtenir beaucoup de +simplicité et une grande élévation; et si le conflit des idées +contraires qui se combattaient à son époque, si l'état de la +civilisation de son temps, ne permirent pas que l'on appliquât à +l'exercice des arts en 1800 un système qui s'était affaibli même sous le +génie de Raphaël, et dont la fondation remontait à vingt-deux siècles, +il faut au moins savoir gré à l'auteur des _Sabines_ d'avoir eu le +courage de remettre ces antiques idées en honneur, et d'avoir donné des +preuves d'un talent assez vigoureux pour communiquer une existence +pendant trente ans à des doctrines qui étaient restées sans application +depuis Pérugin et Raphaël. + +Ces espérances de réforme se présentaient alors plus vives que jamais à +l'imagination de David. Rarement il venait corriger ses élèves sans +qu'il leur parlât de sa nouvelle composition, des différentes idées qui +s'étaient offertes à son esprit, et de la sévérité de style qu'il +comptait mettre dans l'exécution de ce dernier ouvrage. Ce fut à cette +époque que, voulant exciter ses élèves à s'exercer eux-mêmes à la +composition, il institua dans son école un concours mensuel. On +choisissait cinq ou six sujets tirés de l'histoire grecque, on les +inscrivait sur de petits papiers que l'on jetait dans un chapeau et +celui que l'on en tirait au hasard devenait le programme à suivre. +Enfin, les dix ou douze sous que chaque concurrent remettait au brave +caissier Grandin étaient employés à acheter un livre ou une gravure, +prix destiné au vainqueur. Cet usage dura peu. Outre la facilité de +composer, comme il fallait encore posséder le talent de faire lestement +des croquis, pour présenter des esquisses passables, il se trouva que +deux ou trois élèves seulement remplissant à peu près ces conditions, le +reste refusa bientôt de se présenter à ce concours. Vermay et Étienne +ayant successivement remporté les prix, leurs camarades, après les avoir +proclamés deux fois vainqueurs à leurs dépens, leur laissèrent le champ +libre. + +Mais Étienne, qui déjà avait reçu de nombreuses marques de confiance de +son maître, obtint encore de lui une distinction flatteuse, à l'occasion +d'une composition qui avait valu à cet élève la première place au +concours. Le sujet était Cimon l'Athénien faisant embarquer les femmes +et les enfants pour les soustraire aux horreurs d'un siége. +Non-seulement David, après le jugement, donna des éloges à son disciple, +mais il lui demanda en souriant _la permission_ de garder l'esquisse +dans ses cartons. + +David peintre, on ne saurait trop le répéter, était d'une bonhomie, +d'une sincérité presque enfantine. Toutes les fois qu'il croyait trouver +une occasion d'épurer son art, de perfectionner quelque partie de son +talent, il faisait le sacrifice de son amour-propre avec une abnégation +complète. Entre autres choses qui ne lui étaient pas familières, il +ignorait les lois de la perspective, et il lui était impossible de faire +la moindre indication, le plus simple croquis d'une figure, sans modèle. +Constamment il en faisait l'aveu à ses élèves, en leur recommandant de +ne pas tomber dans la même faute que lui. Aussi les forçait-il en +quelque sorte d'apprendre la perspective, et leur enjoignait-il de +porter toujours sur eux un petit carnet pour y tracer, au moyen de +quelques lignes, les scènes, les mouvements et les physionomies qui +pourraient attirer leur attention dans les lieux publics. + +David louait quelquefois ces talents accessoires chez ses élèves, il les +admirait même, tant il regrettait de ne pas les posséder. Étienne eut +une occasion de reconnaître l'admirable modestie et l'envie constante de +bien faire qui distinguaient ce grand artiste de tous les peintres de +son temps. «Mon ami, lui dit-il un jour, lorsqu'il commença à établir sa +scène des Thermopyles, il faut que vous me rendiez un service: ce +serait, en vous servant du plan topographique du _Passage des +Thermopyles_ que voilà, d'en tracer une vue perspective. Vous êtes +peintre, vous composez assez bien pour connaître les convenances de +notre art; ainsi, rendez-moi ce service, car je n'ose m'en fier à un +ingénieur ou à un démonstrateur de perspective, qui me ferait de la +science, ce qui n'est pas mon affaire.» Il faut savoir ce qu'un élève +éprouve de respect et d'admiration devant un maître justement célèbre, +pour se figurer l'ardeur qu'Étienne mit à résoudre le problème qui lui +fut proposé. Des vingt essais qu'il fit, il en acheva trois qu'il porta +à son maître, en lui faisant observer sur le plan les trois points de +vue différents d'où les aspects avaient été pris. David examina +attentivement les trois dessins, puis dit à Étienne: «Merci; voilà mon +terrain; à présent il faut que je me dispose à livrer ma bataille.» +Quelques jours après, pendant l'inspection des études des élèves, il dit +en plein atelier: «Je travaille à mes Thermopyles, mes amis; je commence +à disposer l'ensemble de ma composition, mais il faut que vous +m'aidiez.» Comme chacun lui lançait des regards interrogatifs pour +savoir au juste ce qu'il voulait dire: «Oui, ajouta-t-il, il faut que +vous m'aidiez. Il y a longtemps que vous n'avez concouru entre vous pour +la composition; je veux que vous repreniez cet exercice, et je vais vous +proposer à l'instant même un sujet: _Léonidas au passage des +Thermopyles_... Vous riez?... Mais je vous parle très-sérieusement. +Faites vos efforts pour trouver quelques bons groupes, quelques figures +heureuses d'intention, et je promets d'avance à celui à qui cela +arrivera de le récompenser en employant tous mes soins et tout ce qui +m'a été départi de talent, pour réaliser son idée sur ma toile. Allons +Étienne, dit-il en s'adressant à cet élève, _Léonidas et les Spartiates +près de livrer combat aux Thermopyles_, voilà un beau sujet!...» Il se +tut pendant quelques instants, puis: «Je vois, ajouta-t-il, que vous +êtes des poltrons, vous laissez là votre maître.» + +Le sujet avait séduit Étienne, qui d'ailleurs sentit son amour-propre +aiguillonné par la promesse qu'avait faite le maître, d'exécuter dans +son tableau une idée heureuse que pourraient lui fournir ses élèves. +Dans l'espace d'une semaine, Étienne composa, mit au trait et acheva une +esquisse sur le sujet donné[47]. D'abord il n'osa la présenter à son +maître, mais encouragé par les éloges de quelques-uns de ses camarades, +entre autres par ceux de Lullin, dans lequel il avait toute confiance, +il se décida à montrer son dessin à David. Rien ne saurait mieux faire +apprécier les intentions sincères avec lesquelles cet artiste se rendait +compte de son art à lui-même, et dictait ses conseils à ses élèves, que +la manière dont il reçut l'esquisse qu'Étienne lui présenta. + +«C'est vraiment bien, lui dit-il, c'est un sujet si difficile! vous le +savez maintenant. Voilà plusieurs groupes très-bons, bien pensés, bien +inventés, et de plus, bien dans le caractère du sujet... Oh! oh! il y a +là quelques figures, un groupe même, dont je m'arrangerai bien. +Voulez-vous me les confier? dit David en souriant, je vous promets de +les soigner.» + +La joie d'Étienne était extrême. «Vous avez choisi, ajouta le maître +après quelques minutes d'attention et de silence, un autre instant que +celui que je me propose de rendre. Votre Léonidas donne le signal pour +prendre les armes et marcher au combat, et tous vos Spartiates répondent +à son appel. Moi, je veux donner à cette scène quelque chose de plus +grave, de plus réfléchi, de plus religieux. Je veux peindre un général +et ses soldais se préparant au combat comme de véritables Lacédémoniens, +sachant bien qu'ils n'en échapperont pas; les uns absolument calmes, les +autres tressant des fleurs pour assister _au banquet qu'ils vont faire +chez Pluton_. Je ne veux ni mouvement ni expression passionnés, excepté +sur les figures qui accompagneront le personnage inscrivant sur le +rocher: _Passant, va dire à Sparte que ses enfants sont morts pour +elle_. Figurez-vous, mon cher Étienne, que dans ce tableau, je veux +caractériser ce sentiment profond, grand et religieux qu'inspire l'amour +de la patrie. Par conséquent, je dois en bannir toutes les passions qui +non-seulement y sont étrangères, mais qui en altéreraient encore la +sainteté. Votre Léonidas n'est pas le mien, ajouta-t-il en désignant les +figures sur l'esquisse, vous l'avez fait animé et décidé à en venir aux +mains; le mien sera calme, il pensera avec une joie douce à la mort +glorieuse qui l'attend ainsi que ses compagnons d'armes. Vous devez +comprendre à présent, mon ami, le sens dans lequel sera dirigée +l'exécution de mon tableau. Je veux essayer de mettre de côté ces +mouvements, ces expressions de théâtre, auxquels les modernes ont donné +le titre de _peinture d'expression_. À l'imitation des artistes de +l'antiquité, qui ne manquaient jamais de choisir l'instant avant ou +après la grande crise d'un sujet, je ferai Léonidas et ses soldats +calmes et se promettant l'immortalité avant le combat. Rappelez-vous +cette pierre gravée antique représentant Ajax en démence; on ne le voit +pas à l'instant où, hors de lui-même, il égorge les troupeaux en croyant +immoler les Grecs: l'artiste l'a montré dans un moment où, reprenant +passagèrement l'usage de la raison, accablé de fatigue et honteux de +lui-même, il réfléchit tristement, près d'un autel, au milieu des +bestiaux qu'il a abattus. Et cet autre camée que vous connaissez bien +aussi, où l'on voit Achille pleurant sur le corps de Penthésilée, que ce +héros vient de tuer dans un combat? Quelle belle idée!!! Achille +combattant une amazone, une femme, n'était qu'une scène et une pensée +vulgaires; mais Achille, après l'emportement du combat, s'apitoyant sur +le sort et la beauté de la guerrière qu'il vient de renverser, c'est une +idée grande, morale, et qui, de plus, s'adapte d'une manière +merveilleuse aux convenances délicates de l'art... Mais j'aurai bien de +la peine, ajouta David, à faire adopter de semblables idées dans notre +temps. On aime les coups de théâtre, et quand on ne peint pas les +passions violentes, quand on ne pousse pas _l'expression_ en peinture +jusqu'à la _grimace_, on risque de n'être ni compris ni goûté.» + +Étienne écoutait toujours en silence; David examina de nouveau la +composition de son élève: «Il y a vraiment de très-bonnes _idées_, +reprit-il en désignant quelques figures; mais, mon cher Étienne, il faut +que je vous dise le secret de notre métier. Pour un peintre, une _idée_ +n'est qu'une intention, un projet vague, tant qu'au moyen d'une +exécution sûre et savante, l'artiste n'a pu lui donner un corps et la +rendre à la fois compréhensible et sensible. Il y a des gens qui ont des +_idées_ on ne peut plus heureuses, mais il leur est impossible de les +rendre; c'est évidemment comme s'ils n'en avaient pas. Aussi, malgré +l'opinion des gens d'esprit, est-il certain qu'un peintre comme +Mazaccio, par exemple, qui n'a guère fait autre chose que d'excellentes +études peintes ou des portraits, était réellement un plus grand peintre, +un plus grand artiste, qu'une foule de compositeurs à la toise, comme +Vasari et d'autres. Je prendrai donc _quelques idées_ dans votre +composition, mon cher ami. Si je les rends mal, elles vous resteront; si +je les rends bien, elles m'appartiendront. Au surplus, _les idées_ que +je vous prends ne sont peut-être pas les meilleures que renferme votre +esquisse; ce sont celles qui me conviennent le mieux relativement au but +que je me propose, et si, comme je l'espère et je le désire, vous +parvenez un jour à bien posséder tous les moyens pratiques de votre art, +je vous laisse encore dans votre esquisse _vingt idées_ dont deux ou +trois seulement, bien rendues, feraient de vous un grand peintre. + +«Les Grecs, continuait David, qui certes n'étaient pas à cela près _des +idées_, comme on l'entend de nos jours, les Grecs et leurs artistes en +particulier étaient bien pénétrés de cette vérité, qu'une _idée_ ne vaut +réellement que par la perfection avec laquelle on la rend et on +l'emploie. Repassez dans votre esprit, mon cher Étienne, les types des +principales statues de l'antiquité, et vous verrez que le nombre en est +assez restreint. Cependant, tous les artistes grecs se conformant à ces +mêmes types, à ces mêmes _idées_, ne se sont pas distingués en en +inventant de nouveaux, mais en y apportant toujours des modifications, +des perfections, qui rajeunissaient et complétaient le type primitif, +_l'idée_ première. Avoir de l'imagination ne consiste pas seulement à +trouver une _idée_, car cette faculté n'agit pas avec moins de force +lorsque l'on cherche des ressources pour la rendre, pour la faire valoir +et lui donner cours dans l'esprit de nos semblables. Ainsi, mon cher +Étienne, ne négligez pas la pratique de votre art, c'est le seul moyen +de rendre vos idées profitables.» + +Tel était le cercle de pensées dans lequel l'esprit de David s'agitait +en composant son tableau de _Léonidas_. Lorsqu'il eut posé les +fondements de ce nouveau travail, il vint encore réclamer l'assistance +de ses élèves pour l'aider à en tracer l'esquisse. L'exercice de la +natation était fort à la mode alors à Paris, et parmi les élèves de +David, il y en avait plusieurs qui s'y distinguaient. Ce goût assez +général se liait avec celui que les fêtes publiques et l'amour de +l'antiquité avaient inspiré pour tous les exercices gymnastiques et +athlétiques. La plupart des jeunes gens qui fréquentaient les bains +publics, ou faisaient des parties de natation sur la Seine, entre les +ponts de Paris, étaient tout aussi connus par l'élégance de leur stature +et l'agilité de leurs mouvements que par les traits de leur visage. Les +élèves des écoles de peinture se distinguaient entre tous, et dans +l'atelier de David on comptait plusieurs jeunes gens remarquablement +beaux et agiles. + +David profita tout à la fois de cet avantage et de leur complaisance +pour tracer, d'après une douzaine d'entre eux, le groupe du tableau des +_Thermopyles_, qui se compose des divers personnages peignant leurs +cheveux, agrafant leur chaussure, ou présentant des couronnes de fleurs +près de celui qui écrit sur le rocher. Ce croquis remarquable, tracé à +l'atelier même des élèves, devint le point de départ de l'ensemble de la +composition. Car longtemps David resta indécis au sujet de l'attitude de +Léonidas, qu'il n'arrêta définitivement qu'en s'inspirant d'une figure à +peu près posée de la même manière, gravée sur une pierre antique. + +Lorsqu'il commença l'exécution de cet ouvrage, il prit pour l'aider dans +ce travail Langlois, l'un de ses élèves, qui alors était devenu +dessinateur et praticien fort habile. En cette occasion, David redoubla +d'efforts pour purifier encore son dessin et son style, et il était +parvenu à ébaucher presque entièrement son tableau, lorsque des +événements politiques de la plus haute importance en suspendirent +l'exécution. + +Bonaparte avait quitté l'Égypte, et après le 18 brumaire (1798) an VIII, +s'était emparé des rênes du gouvernement. Il était premier consul de la +république française. + +David ne tarda pas à faire acte de soumission entre les mains du nouveau +chef de l'État. Cependant, pour ne laisser ignorer aucune des +oscillations qui agitaient continuellement l'esprit de cet artiste, il +faut dire que dans la solitude de son atelier, et l'imagination +échauffée par le dévouement des trois cents Spartiates dont il retraçait +l'histoire, ses vieilles idées républicaines reprenaient souvent le +dessus. «Je veux au moins, disait-il quand il était content de son +ouvrage, montrer mon _patriotisme sur la toile_.» C'était à peu près la +disposition d'esprit où il se trouvait, lorsque la révolution du 18 +brumaire s'accomplit. + +Ce fut précisément Étienne qui vint lui raconter comment les choses +s'étaient passées à Saint-Cloud, la fuite des deux conseils et la +réussite du nouveau César. «Allons, dit David, j'avais toujours bien +pensé que nous n'étions pas assez vertueux pour être républicains... +_Causa... diis placuit..._ Comment donc est la fin, Étienne?--_Victrix +causa diis placuit sed victa Catoni_.--C'est ça même, mon bon ami. _Sed +victa Catoni_, répéta-t-il plusieurs fois, en lâchant à chaque reprise +une bouffée de fumée de sa pipe, qu'il tenait en ce moment.» + +Soit par admiration sincère pour le mérite de David, soit par un +instinct prophétique qui lui faisait deviner l'emploi qu'il pourrait +faire des talents de cet artiste, Bonaparte lui témoigna toujours de la +bienveillance. On n'a pas oublié l'asile qu'il lui offrit à son armée, +lors des troubles qui précédèrent la journée du 18 fructidor; le peintre +des _Horaces_ fut également un des personnages célèbres qu'il attira +près de lui dès les premiers jours du consulat. C'était ordinairement à +l'heure de son déjeuner que le premier consul entretenait David. +Lorsqu'on organisa les autorités nationales d'après la nouvelle +constitution, Bonaparte dit un jour à l'artiste: «qu'il avait mieux aimé +le laisser à ses pinceaux que de lui donner une place.--Je n'en ai point +de regret, répondit David, le temps et les événements m'ont appris que +ma place est dans mon atelier. J'ai toujours un grand amour pour mon +art, je m'en occupe avec passion, je veux m'y livrer exclusivement. +D'ailleurs, les places passent, et j'espère que mes ouvrages resteront.» + +Le pouvoir du premier consul était trop loin d'être tel que Bonaparte le +convoitait, pour que cet homme donnât encore beaucoup de temps à des +projets dont il ne devait s'occuper qu'un peu plus tard. Sa popularité +et sa puissance ayant été bientôt affermies par la victoire de Marengo, +à son retour à Paris, il pensa, sérieusement cette fois, à faire faire +son portrait par David. Il fit venir le peintre et l'entretint en +présence du ministre de l'intérieur, Lucien Bonaparte, son frère. + +«Que faites-vous en ce moment? lui demanda le premier consul. + +--Je travaille au tableau du _Passage des Thermopyles_. + +--Tant pis; vous avez tort, David, de vous fatiguer à peindre des +vaincus. + +--Mais, citoyen consul, ces vaincus sont autant de héros qui meurent +pour la patrie, et, malgré leur défaite, ils ont repoussé pendant plus +de cent ans les Perses de la Grèce. + +--N'importe, le seul nom de Léonidas est venu jusqu'à nous. Tout le +reste est perdu pour l'histoire. + +--Tout, interrompit David... excepté cette noble résistance à une armée +innombrable. Tout!... excepté leur dévouement, auquel leur nom ne +saurait ajouter. Tout!... excepté les usages, les mœurs austères des +Lacédémoniens, dont il est utile de rappeler le souvenir à des soldats.» + +Ce fut à la suite de cet entretien que le premier consul manifesta à +David le désir qu'il peignît son portrait. Le peintre attendait depuis +longtemps l'occasion de s'occuper de cet ouvrage; il accepta avec +empressement, témoigna l'intention de commencer aussitôt, et pria le +premier consul de lui indiquer le jour où il viendrait poser. «Poser?» +dit Bonaparte qui avait déjà laissé voir auparavant combien ce genre de +contrainte lui était désagréable, «à quoi bon? Croyez-vous que les +grands hommes de l'antiquité dont nous avons les images aient posé? + +--Mais je vous peins pour votre siècle, pour des hommes qui vous ont vu, +qui vous connaissent; ils voudront vous trouver ressemblant. + +--Ressemblant? ce n'est pas l'exactitude des traits, un petit pois sur +le nez, qui font la ressemblance. C'est le caractère de la physionomie, +ce qui l'anime, qu'il faut peindre. + +--L'un n'empêche pas l'autre. + +--Certainement Alexandre n'a jamais posé devant Apelles. Personne ne +s'informe si les portraits des grands hommes sont ressemblants. Il +suffit que leur génie y vive. + +--Vous m'apprenez l'art de peindre, dit David, après cette observation. + +--Vous plaisantez; comment? + +--Oui, je n'avais pas encore envisagé la peinture sous ce rapport. Vous +avez raison, citoyen premier consul; eh bien! vous ne poserez pas. +Laissez-moi faire, je vous peindrai sans cela.» + +David sortit du cabinet de Bonaparte avec Lucien son frère, qui revint +sur le tableau du _Passage des Thermopyles_ et dit enfin à l'artiste: +«Voyez-vous, mon cher, il n'aime que les sujets nationaux, parce qu'il +s'y trouve pour quelque chose. C'est son faible; il n'est pas fâché que +l'on parle de lui.» + +Plusieurs fois Bonaparte avait trouvé l'occasion, en s'entretenant avec +David, de lui dire que s'il le peignait, il voudrait être représenté +_calme sur un cheval fougueux_. Le peintre combina cette idée avec le +passage des Alpes par Bonaparte, et arrêta la composition du portrait +équestre de ce célèbre personnage. Quoiqu'il y eût une gravité +habituelle dans les idées de David, son imagination mobile lui faisait +changer assez brusquement de résolution. On sait à quel point il était +préoccupé de la composition et de l'exécution de son _Léonidas_, tableau +qui lui tenait au cœur, non-seulement comme ouvrage d'art, mais aussi +comme expression des sentiments patriotiques et républicains qu'il ne +voulait plus exprimer qu'avec son pinceau; et cependant quelques +réflexions hasardées par le premier consul, l'envie de peindre le +moderne Annibal traversant les Alpes, lui firent abandonner, au moins +pour longtemps, Léonidas et ses compagnons. + +En jetant un coup d'œil sur les variations de David, si rigide +républicain en théorie, et toujours allant au-devant du pouvoir, quelque +absolu qu'il fût, il semble que cet homme ait rassemblé en lui toutes +les oppositions d'idées qui caractérisent les Français, _républicains +d'opinion et monarchiques par les mœurs_, comme les a si spirituellement +définis Chateaubriand. + +Étienne se trouva dans l'atelier où David avait commencé le _Léonidas_, +lorsque l'artiste, cédant aux observations du vainqueur de Marengo sur +les illustres vaincus des Thermopyles, interrompit brusquement son +travail commencé pour entreprendre le portrait du héros du jour. +Plusieurs élèves furent employés à faire le dérangement et l'arrangement +des toiles; celle des _Thermopyles_ fut reléguée dans un enfoncement, +bientôt le bruit des marteaux se fit entendre, puis tout fut mis en +mouvement pour monter le châssis et la toile sur laquelle David portait +déjà les yeux avec impatience, pour y tracer la nouvelle composition qui +le préoccupait. + +Bonaparte avait totalement subjugué David. Vers cette même époque, +lorsque le premier consul organisait le nouveau gouvernement, il fit +venir le peintre pour le consulter sur le costume que porteraient les +grands fonctionnaires de l'État. David, toujours enclin à l'imitation +des anciens, imagina d'abord et fit même les dessins d'un habillement +dont la forme et la coupe se rapprochaient de celles de l'uniforme des +élèves de l'École de Mars. Mais ce projet n'eut pas plus de succès +auprès de Bonaparte que la composition des Thermopyles; et quelques +jours après avoir reçu les dessins de costumes qu'il avait demandés, il +fit prendre tout à coup l'habit français, la culotte courte, les +souliers à boucle, l'épée et le chapeau à trois cornes, aux ministres et +à tous les grands fonctionnaires. Bien plus, David lui-même fut un des +premiers à reprendre ce costume de l'ancien régime pour aller à la +nouvelle cour du premier consul; on fit même la remarque qu'il était de +ceux qui, ayant le mieux conservé la tradition, le portaient avec le +plus d'aisance et de dignité. + +La conversion de David à la monarchie fut, à ce moment du moins, si +complète et l'on peut même dire si sincère, qu'il ne s'aperçut pas de +son changement d'idées et de costume. Il avait repris dans son langage +et ses manières les habitudes de politesses qui d'ailleurs lui étaient +naturelles, et sous son habit de soie, avec ses boucles et son épée à +nœud, il était impossible de retrouver le républicain de 93, tant David +avait dépouillé en effet l'homme de cette époque. + +Il y a même quelques raisons de croire que vers ce temps, lorsque le +premier consul travaillait avec ardeur à l'organisation du gouvernement, +David, malgré sa résolution de rester étranger à la politique, n'aurait +pas été éloigné cependant d'accepter les fonctions de surintendant +général des arts en France. Le bruit courut alors que, circonvenu par +quelques personnes de sa famille, il avait laissé percer à cet égard +quelques espérances qui ne furent pas bien accueillies par le chef de +l'État. + +Une lettre confidentielle de ce brave et honnête Moriez, outre les +détails curieux qu'elle renferme sur cet élève de David, si passionné +pour son art, si mal servi par ses dispositions et si modéré dans ses +désirs, quand tous les cœurs étaient agités par l'ambition, prouve +encore que l'idée d'avoir la haute main sur les arts et les artistes +préoccupa David au moins quelque temps à cette époque. Voici ce que +Moriez, bien plus occupé du choix de bonnes couleurs que du grade +militaire qu'on lui offrait, écrivait alors à son condisciple Ducis: + + «Paris, ce 18 ventôse an VIII. + + «Je me suis aperçu, mon cher ami, que j'avais commis une erreur + dans l'envoi de vos couleurs. Je ne vous ai point envoyé de + _brun-rouge_ et en place je vous ai adressé une bouteille de + _terre-d'Italie_. + + «J'ai dîné hier chez Marmont (aide de camp du premier consul + alors). Il part aujourd'hui chargé d'une mission importante pour la + Hollande. Ce voyage emploiera une quinzaine. Après cela il se + disposera à partir pour l'armée du Rhin, que Bonaparte ira + commander en personne. On veut porter des coups terribles pour + forcer à la paix, et je ne doute pas que Bonaparte ne mette le + comble à sa gloire, si cette fortune qui l'a si bien servi jusqu'à + présent le favorise encore. + + «J'aurais eu une belle carrière à remplir, soit que je fusse entré + dans le militaire ou dans l'administration civile ou des armées. + Marmont et bien d'autres de nos camarades à l'École militaire m'ont + vivement sollicité d'accepter quelque emploi. Mais j'ai tenu ferme. + Il faut que la froide raison fasse taire les illusions de + l'amour-propre et de l'intérêt. Car enfin, après quatre ans passés + à étudier dans l'atelier de David, il faut en recueillir le fruit. + Or pour cela il est indispensable que je fasse au moins un + ouvrage... + + «David a refusé la place de _peintre du gouvernement_: je pense + qu'il s'est piqué. Cette dénomination est insignifiante; il aurait + voulu être déclaré _ministre des arts_, _premier peintre de + France_, _surintendant des bâtiments_, etc., ou plutôt, sous + quelque titre que ce soit, avoir une influence suprême. Son + caractère le poussait bien moins à cela que la personne que vous + savez. Qu'il se contente d'être le premier par ses ouvrages, et + qu'il ne se charge pas de gouverner même la république des arts.» + +Pendant l'exécution du portrait du premier consul traversant les Alpes, +Étienne fut témoin d'une scène assez comique. Il avait été convenu que +Bonaparte ne poserait pas. Mais outre les visites journalières que lui +faisait David à l'heure du déjeuner, on avait eu soin de mettre à la +disposition du peintre toutes les pièces de l'habillement que Bonaparte +portait à Marengo. L'habit du général, l'épée, les bottes et le chapeau +étaient là dans l'atelier, et l'on en avait affublé un mannequin. + +Un jour que Ducis, Alexandre et Langlois, qui assistait alors David et +fit par la suite une fort bonne copie du portrait équestre de Bonaparte, +étaient ainsi qu'Étienne dans l'atelier avec leur maître tous étaient +rangés autour du mannequin revêtu des habits de Bonaparte, examinant +avec une curiosité insurmontable ces épaulettes, ce chapeau, cet habit +et cette épée témoins sourds et muets de la fameuse campagne de Marengo. +Chacun disait son mot plus ou moins juste, plus ou moins piquant, +lorsque David, dont les mains et les pieds étaient assez délicats, se +prit à dire, après avoir fait observer la petitesse des bottes de +Bonaparte, qu'ordinairement les grands hommes ont les extrémités +déliées. Cette remarque, qui pouvait s'appliquer heureusement au +peintre, fut vivement approuvée par ses élèves, dont l'un ajouta: «Et +ils ont la tête grosse.» David, avec sa bonhomie qui allait parfois +jusqu'à la puérilité, dit aussitôt en prenant le chapeau du vainqueur de +Marengo: «Il a raison celui-là; voyons donc un peu;» puis le portant sur +sa tête, qui était très-petite, il se mit à éclater de rire en +s'apercevant que la large coiffure lui tombait jusque sur les yeux. + +Ce portrait équestre occupa exclusivement David assez longtemps, car il +en fit faire sous ses yeux plusieurs copies, qu'il retoucha même souvent +et avec grand soin. C'est une de ses productions auxquelles il attachait +le plus d'importance. + +Quoique David, par sa discrétion habituelle et par l'assiduité avec +laquelle il s'occupait de son art, éloignât le souvenir du temps où il +avait pris part aux affaires publiques, il se présenta cependant une +occasion qui faillit troubler son repos ainsi que celui de quelques +hommes jetés comme lui autrefois dans la tempête révolutionnaire. Topino +Le Brun, à qui David son maître avait prêté l'atelier du Jeu de Paume, +fut impliqué avec Demerville, Ceracchi et Aréna, dans une conspiration +qui avait pour objet le meurtre du premier consul. + +Topino, natif de Marseille, avait pris, ainsi que beaucoup d'artistes, +une part très-active à la révolution de 1789. Son exaltation était +telle, que David lui-même, craignant les écarts auxquels pourrait se +livrer son élève s'il allait à Paris, lui conseilla de rester en Italie +pour calmer sa tête et perfectionner ses études. Topino suivit le +conseil de son maître, sans toutefois en tirer grand profit, car ses +passions révolutionnaires y devinrent plus ardentes, et son talent y +gagna peu. Pendant les années sanglantes de 1792-93, il remplit à Paris +les fonctions de juré au tribunal révolutionnaire, et sous le +gouvernement du Directoire, il ne cessa de prendre part à ces +conciliabules qu'entretenaient alors les hommes dits _terroristes_. Vers +cette même époque, il suivit Bassal, envoyé secret en Suisse, et là, +tout en s'occupant de son art, il prit goût aux intrigailleries +politiques. Sa réputation était si bien établie à Paris, que, quoiqu'il +résidât encore en Suisse, il fut désigné comme l'un des agents présents +à l'attaque du camp de Grenelle. Déjà il avait été compris dans les +mandats décernés contre les complices de Babeuf. + +Rentré en France en 1797, il reprit ses pinceaux et acheva le tableau de +la _Mort de Caius Gracchus_; puis bientôt après, en 1799, il figura +parmi les jacobins du manége, reste obstiné des partisans du +gouvernement de Robespierre et du système de Babeuf. C'était un homme +comme les événements de ce temps en mirent beaucoup en évidence. Sans +instruction solide, peu susceptible d'application, dépourvu de grands +talents, Topino était au fond un honnête garçon, qui, séduit par +l'espérance des améliorations sociales et politiques que la révolution +avait fait concevoir, s'était peu à peu guindé jusqu'à un état permanent +de fureur concentrée contre tout ce qui semblait faire obstacle à ses +vues. À ce travers il joignait celui de quelques artistes de son temps, +qui, ne rêvant que la Grèce, que Rome, et que la chute des tyrans, +mettaient une toge et s'armaient d'un poignard pour frapper un mannequin +couronné comme César. En effet, le pauvre Topino Le Brun, qui, même +après l'établissement du gouvernement consulaire, ne put renoncer à ses +habitudes de conspirateur, fut condamné à mort pour avoir dessiné le +modèle des poignards avec lesquels Demerville, Ceracchi et Aréna, +s'étaient proposé d'assassiner le premier consul. + +Pendant le procès auquel cette affaire donna lieu, les hommes +anciennement attachés au parti de Robespierre, furent surveillés de +très-près. David eut particulièrement à supporter quelques épreuves +d'autant plus pénibles pour lui, qu'elles réveillèrent le souvenir d'un +temps de sa vie qu'il cherchait à faire oublier, et que sa position +fausse ne lui permit pas en cette occasion de tenter, pour sauver son +élève Topino de la mort, tous les efforts qu'il aurait désiré faire. + +Le complot d'assassinat contre le premier consul devait recevoir son +exécution à l'Opéra, le jour de la première représentation des +_Horaces_, dont la musique avait été composée par un Italien nommé +Porta, auquel David avait donné asile dans sa maison. Ce pauvre +musicien, désirant assurer le succès de son ouvrage, avait mis à la +disposition de David un assez grand nombre de billets pour être +distribués à ses élèves. Obligé de faire un voyage en campagne, David +remit les billets à Alexandre, en le priant de les distribuer entre ses +camarades. Cette circonstance força David et Alexandre de comparaître au +tribunal comme témoins à décharge pour Topino, qui, en effet, avait +réclamé et reçu une portion des billets. Alexandre fit une déposition +insignifiante et évasive; quant à la déclaration de David, elle porta +entièrement sur le mérite de Topino comme artiste, et il n'y fut rien +dit touchant les opinions et la moralité de l'accusé. En effet, +l'embarras du nouveau courtisan de Bonaparte devait être grand dans +cette circonstance, puisqu'il fallait se taire ou condamner en Topino un +crime politique que lui David avait commis, quelques années avant, +envers la personne de Louis XVI. + +L'échauffourée de Ceracchi et de Topino contraria donc beaucoup ceux des +anciens partisans de Robespierre qui fréquentaient alors la cour du +premier consul; et, pour dire la vérité, il est vraisemblable que, +soutenus tout à la fois par l'opinion publique qui faisait bon marché de +ces derniers Brutus, et par la volonté de Bonaparte très-disposé à s'en +défaire, les républicains convertis prirent assez tranquillement la +sentence qui condamnait à mort des extravagants toujours prêts à +troubler le repos que beaucoup d'entre eux commençaient à trouver assez +doux. Rien n'est plus gênant pour un parti vaincu et qui a capitulé que +la persévérance de ceux qui préfèrent mourir plutôt que de se rendre. + +Cependant la haute destinée de Bonaparte allait s'accomplir. Déjà maître +de la France au moment où il venait de préluder au rétablissement des +idées monarchiques en instituant l'ordre de la Légion d'honneur, il +n'était plus indécis que sur le titre qu'il devait prendre. Se ferait-il +roi ou empereur? telle était la question qu'il se posait à lui-même et +qu'il eut l'art de faire agiter à chacun. Mais si l'on disputait encore +sur le titre, on s'accordait sur la nature du pouvoir, surtout depuis +que, par une combinaison aussi habile que hardie, le chef de l'armée et +de l'État, le premier consul, sous prétexte de récompenser les services +militaires et civils, mit sur la poitrine de ses compagnons d'armes, et +sur celles des royalistes et des républicains qui s'étaient rangés sous +sa protection, un signe uniforme qui ne fit qu'un corps de ces éléments +divers. + +La satisfaction tant soit peu puérile avec laquelle David porta toute sa +vie l'étoile de la Légion d'honneur est un trait qu'il faut ajouter à +tout ce que l'on sait déjà des opinions contraires qui ont traversé en +tout sens l'esprit de cet artiste. Ainsi que ceux qui désiraient alors +voir le premier consul monter sur le trône impérial, David invoquait +l'exemple de Charlemagne entouré de ses preux; et les républicains +convertis, surtout, trouvaient naturel et juste qu'à une dynastie +épuisée comme celle des Bourbons, en succédât une nouvelle, et qu'enfin +le nouveau chef de race s'entourât d'une noblesse choisie parmi les +hommes qui s'étaient rendus utiles par leur valeur et par leurs talents. + +Parmi les causes secondaires qui ont facilité l'élévation de Napoléon au +trône, cette idée fut peut-être l'une des plus puissantes; car il n'y +eut pas un de ceux qui le saluèrent empereur qui ne se flattât au fond +de l'âme de devenir un jour ou l'autre duc, comte ou au moins baron de +l'empire. + +Enfant de la révolution, Napoléon devenu empereur établit l'équilibre +dans sa cour en partageant ses faveurs entre les hommes dont les +principes étaient le plus opposés. D'un gentilhomme de l'ancien régime +il fit un chambellan, tandis qu'il nomma le collègue, l'ami de +Robespierre, son premier peintre; car peu après que Napoléon eut été +proclamé empereur, David reçut avec une reconnaissance respectueuse +cette distinction, contre laquelle il s'était élevé avec tant de +véhémence autrefois. + +Avant même que la cérémonie du couronnement eût eu lieu, l'impatient +Napoléon fit venir son premier peintre et lui commanda quatre grands +tableaux destinés à la décoration de la salle du trône: 1° _le +Couronnement de Napoléon_; 2° _la Distribution des aigles au champ de +Mars_; 3° _l'Intronisation de Napoléon dans l'église de Notre-Dame_; 4° +_l'Entrée de Napoléon à l'hôtel de ville_. Cet ordre de l'empereur +remplit de joie le cœur de David, et l'artiste était si impatient +d'obéir à son nouveau maître, qu'une semaine était à peine écoulée que +l'idée des quatre compositions était déjà dessinée sur le papier. + +L'histoire de Charlemagne et de ses preux, à laquelle on avait donné du +retentissement dans le public pour ramener les esprits aux habitudes +monarchiques, quand Bonaparte voulut passer de la dignité de consul à +celle d'empereur, ne fut pas sans influence sur la réaction qui se +déclara alors contre le mode sévère de peinture que David avait adopté; +et en effet, c'est particulièrement à compter de cette époque, 1803, que +les idées chevaleresques et les sujets tirés de l'histoire moderne ayant +été remis en vogue, un certain nombre d'artistes abandonnèrent le musée +des Antiques du Louvre pour fréquenter celui des Petits-Augustins. + +L'Assemblée constituante, après avoir décrété que les biens du clergé +appartenaient à la _chose publique_, avait encore chargé son comité +d'aliénation de veiller à la conservation des monuments des arts +recueillis dans les établissements religieux. M. de la Rochefoucauld, +président de ce comité, désigna des savants et des artistes pour +procéder au choix des monuments et des livres qu'il importait de +conserver. La municipalité de Paris, spécialement chargée de l'exécution +de ce décret, nomma aussi d'autres savants, d'autres artistes pour les +adjoindre aux premiers. Ainsi réunis, ces savants formèrent une +_commission des monuments_. On chercha un endroit convenable pour +recevoir les objets précieux que l'on désirait préserver de la +destruction, et le comité d'aliénation choisit l'église, le cloître et +le jardin des Petits-Augustins pour y placer les monuments de sculpture +et les tableaux, dont la conservation fut confiée à Alexandre Lenoir, en +janvier 1791. Telle fut l'origine du _Musée des monuments français_, +qu'un sentiment religieux mal entendu fit détruire pendant la +restauration. + +Le conservateur Lenoir avait réuni et classé là, par ordre de temps, les +monuments à la fois religieux et historiques que le hasard et le zèle +avaient pu soustraire à la destruction. C'était sans doute un grand +malheur que tant d'ouvrages eussent été enlevés aux églises de France, +pour lesquelles ils avaient été faits originairement; cependant on ne +peut nier que leur réunion en un seul lieu, que la comparaison immédiate +que l'on put en faire, n'aient donné à ces monuments une importance +qu'ils n'auraient jamais acquise sans cette circonstance. Ils excitèrent +d'abord la curiosité, puis un intérêt très-vif, chez quelques hommes qui +s'occupaient d'art, d'antiquité et d'histoire, et à l'époque du consulat +et dans les premières années de l'empire, ce musée rassemblait déjà un +certain nombre d'hommes qui firent une étude sérieuse des mœurs et de +l'histoire de notre pays. + +Parmi les élèves de David qui le fréquentaient avec assiduité et qui en +retirèrent le plus de fruit, on distinguait Roquefort, à qui on doit +plusieurs écrits sur la littérature du moyen âge et un dictionnaire de +la langue romane; Révoil, peintre, antiquaire, et son ami Fleury +Richard, qui se vouèrent dès cette époque à représenter des sujets tirés +de l'histoire de France; le comte de Forbin, que son goût portait vers +les scènes chevaleresques, et son ami Granet, dont toute l'Europe a si +vivement goûté les intérieurs de cloîtres et de couvents; puis Verinay, +le jeune homme si étourdi, si turbulent d'abord, qui, au milieu des +statues des rois et des grands hommes de notre pays, sentit naître en +lui le désir de se livrer à un genre où il eût certainement obtenu de +grands succès, si la mort ne l'eût pas arrêté au milieu de sa carrière. +Ces artistes, et d'autres encore, allaient s'inspirer au musée des +Petits-Augustins; et c'est à compter de cette époque que le _genre +anecdotique_, traité avec talent par quelques peintres, commença à +détourner l'attention du public, dirigée presque exclusivement jusque-là +sur la peinture de haut style. + +Toutefois David, qui possédait à un si haut degré l'art d'enseigner, +loin de contrarier la prédilection que plusieurs de ses élèves +montraient pour le musée moderne, les laissa suivre leur penchant: «Il +vaut bien mieux, disait-il, faire de bons tableaux de genre que de +médiocres peintures d'histoire.» + +Mais lui-même il n'échappa pas entièrement au goût nouveau qui s'était +introduit dans l'art, non pas tant encore par la vue des anciens +monuments français, que par les brillantes compositions de son élève +Gros sur des sujets contemporains. Évidemment le peintre de la _Peste de +Jaffa_ avait frayé une route nouvelle, et David, toujours impatient +d'explorer toutes les voies de son art, mettant de côté la rigueur des +principes grecs, le nu, Léonidas et les rêveries républicaines, tout +dévoué désormais à l'empereur Napoléon, n'eut plus d'autre idée que de +peindre la scène du couronnement, l'un de ses chefs-d'œuvre. + + + + +IX. + +ÉLÈVES CÉLÈBRES DE DAVID.--ÉCOLES RIVALES.--1805-1810. + + +Depuis Poussin et Lesueur, aucun peintre français célèbre n'a aimé et +cultivé son art avec autant d'ardeur et de sincérité que David. Contre +l'habitude de la plupart des artistes, dont le talent une fois formé +reste invariablement le même, l'auteur des _Horaces_, du _Socrate_, du +_Marat_, des _Sabines_, mettait volontairement de côté tout ce que +l'expérience lui avait appris, aussitôt que la nouveauté d'un sujet lui +faisait entrevoir un mode nouveau pour le rendre. Ainsi, ce fut avec une +naïveté vraiment remarquable qu'il éloigna de sa pensée ses premiers +systèmes et le souvenir des ouvrages de l'antiquité, quand il résolut de +faire, comme il le disait lui-même, une _peinture-portrait_ du +couronnement de Napoléon. + +L'émulation, pure de toute jalousie, qu'excitèrent en lui à cette époque +les succès que son élève Gros venait d'obtenir en peignant des sujets +contemporains, est un fait non moins remarquable; et pendant l'exécution +du _Couronnement_, David parla plus d'une fois de l'auteur de la _Peste +de Jaffa_ comme d'un rival qui avait ranimé sa verve et étendu le cercle +de ses idées. + +Nous laisserons David achever ce grand ouvrage. Les détails de son +exécution n'apprendraient rien de nouveau sur les hautes combinaisons de +l'art, puisque en cette occasion l'artiste se proposa particulièrement +l'imitation simple de la nature. Il fut assisté dans ce long travail par +M. Rouget, son élève, qui joignait la double qualité d'être un excellent +praticien à celle d'entrer facilement dans toutes les idées de son +maître, auquel il était entièrement dévoué[48]. + +Il n'est échappé à l'observation d'aucun lecteur que la célébrité et +l'apparition d'un nouveau personnage, pour lequel David se prenait +d'enthousiasme, ont ordinairement échauffé et soutenu sa verve, chaque +fois qu'il a exécuté l'un de ses ouvrages importants. Les Horaces et +Brutus, Bailly, Mirabeau et Marat, Léonidas et Bonaparte, ont été +successivement ses héros de prédilection, depuis 1783 jusqu'en 1804. + +Fort par sa volonté, et entouré du prestige de son trône naissant, +Napoléon eut sans doute une prodigieuse influence sur l'esprit de David, +puisqu'il le fit renoncer à peindre les _Thermopyles_ pour retracer son +couronnement. Cependant, de tous les personnages qui assistèrent à cette +mémorable cérémonie, ce n'est peut-être pas l'Empereur qui a le plus +puissamment fécondé l'imagination de l'artiste. + +Lorsque, en 1797, David, traçant le profil de Bonaparte sur le mur de +l'atelier de ses élèves, disait: _Mes amis, voilà mon héros!_ il était +sincère. Mais s'il eût osé faire un aveu de la même sorte en 1804, il se +serait certainement écrié en sortant de chez Pie VII: _Voici mon pape!_ + +Le caractère noble et simple de ce pontife était sans doute de nature à +faire naître, même chez les Français si peu dévots alors, le sentiment +de bienveillance et de respect que tout le monde exprima à ce vieillard; +mais il serait difficile de se faire une idée de l'espèce de ravissement +où se trouvait David après les visites qu'il rendait à Pie VII. «Ce bon +vieillard, disait-il, quelle figure vénérable! Comme il est simple... et +quelle belle tête il a! Une tête bien italienne; l'enchâssement de l'œil +grand, bien prononcé!... Celui-là est vraiment un pape; c'est un vrai +prêtre... Il est pauvre comme saint Pierre; les dorures de ses habits +sont fausses!... Mais cela n'est que plus respectable... Enfin, c'est +évangélique, à la lettre... Ce brave homme, continuait David en +souriant, il m'a donné sa bénédiction... Eh! mon Dieu oui... Cela ne +m'était pas arrivé depuis que j'ai quitté Rome... Oh! il a bien la +tradition, il porte bien sa main avec sa bague... Il était beau à voir; +cela m'a rappelé Jules II que Raphaël a peint dans l'Héliodore du +Vatican... Mais notre Pie VII vaut mieux. C'est un vrai pape, celui-là! +pauvre, humble; il n'est que prêtre, tandis que Jules II, Léon X même, +étaient des ambitieux, des mondains. Il faut cependant leur rendre cette +justice: ils aimaient les arts; ils ont poussé Michel-Ange et Raphaël. +Enfin, ajoutait l'artiste, entraîné par le souvenir de ces grands +protecteurs et par l'idée de l'homme qui venait de lui commander quatre +immenses tableaux, les grands souverains peuvent faire de grandes +choses. Jules II, Léon X, François Ier, Louis XIV, tous ces gens-là ont +été de grands princes et ont fait fleurir les arts... Je sais bien qu'on +peut leur objecter la Grèce républicaine... Périclès n'était ni roi ni +pape... quoique, si on y regarde de bien près, on pourrait bien voir en +lui une espèce de dictateur... Hein? N'est-ce pas?... Mais Pie VII aime +les arts; Sa Sainteté s'est mise à ma disposition pour que je fisse une +étude d'après elle et le cardinal Caprara... J'avoue que j'ai longtemps +envié aux grands peintres qui m'ont précédé des occasions que je ne +croyais jamais rencontrer. J'aurai peint un _empereur_ et enfin un +_pape_!» + +Il suffit en effet de voir la composition du _Couronnement_, pour +reconnaître que ce dernier personnage, les cardinaux, les prêtres et +tout ce qui se rattache à la partie religieuse de cette cérémonie, +forment le groupe principal sur lequel David a dirigé instinctivement +l'effort de tout son talent. + +Il employa trois ans à l'exécution de cet immense ouvrage. David était +alors à l'apogée de son talent, jouissant de toute la célébrité qu'il +s'était acquise, non-seulement par ses propres ouvrages, mais encore par +l'éclat toujours croissant qu'avaient jeté ses principaux élèves, depuis +1780 jusqu'en 1808. Cette dernière portion de sa gloire, dont +l'importance est loin de le céder à la première, mérite d'être étudiée +et connue, puisqu'elle est le complément indispensable de l'histoire de +cette école célèbre. + +De tous les disciples de David dont les noms et les ouvrages sont +restés, Drouais est le plus ancien[49]. À l'âge de vingt et un ans, il +traita le sujet de _la Cananéenne_, qui lui fit décerner le grand prix +académique. Deux ans après il exécuta à Rome le tableau de _Marius +menacé par le Cimbre_, et mourut dans cette ville, épuisé de travail et +enfin frappé par la petite vérole. + +Les souvenirs qu'a laissés ce jeune artiste sont touchants. Adoré de sa +famille, né avec de la fortune, cher à tous ses camarades à cause de sa +bonté et de sa bienfaisance, il fut l'élève chéri, l'ami de son maître. +On cite le passage d'une lettre écrite par ce dernier, où il exprime la +haute estime qu'il avait pour ce disciple distingué à tous égards: «Je +pris, dit-il, le parti de l'accompagner en Italie, autant par +attachement pour mon art que pour sa personne. Je ne pouvais plus me +passer de lui; je profitais moi-même en lui donnant des leçons, et les +questions qu'il m'adressait seront des leçons pour ma vie. J'ai perdu +mon émulation.» + +Outre les deux ouvrages de Drouais exposés au Louvre, la _Cananéenne_ et +le _Marius_, il reste encore dans la famille de ce peintre quelques +études, un _Philoctète_ éventant sa plaie en lançant un regard de +reproche vers le ciel, et l'esquisse d'un tableau de _Régulus_ qu'il se +proposait de commencer, lorsqu'il fut surpris par la mort. + +Dans l'ensemble de ces productions, mais particulièrement dans les deux +qui sont au Musée, on reconnaît un talent véritable, développé même +d'une manière extraordinaire dans un si jeune homme; et en comparant +l'exécution matérielle des deux tableaux de Drouais avec celle des +_Horaces_, on y trouve assez peu de différence, la supériorité du maître +se manifestant surtout par la hardiesse des attitudes et la grandeur du +dessin. Cette précocité dans la pratique de la peinture est sans doute +un fait remarquable, et qui explique l'admiration extraordinaire +qu'excita à Paris le _Marius_ de Drouais; cependant cette qualité, qui +avait quelque chose d'excessif chez ce jeune artiste, n'est pas toujours +d'un favorable augure. Si dans la scène des _Horaces_ on saisit quelques +dispositions théâtrales, presque partout on sent la tendance vers retour +à la simplicité. Le _Marius_ de Drouais, au contraire, provoqua une +observation inverse; aussi, sans préjuger indiscrètement de l'avenir +possible de ce peintre, mort à la fleur de l'âge, doit-on le considérer +tel que nous le connaissons, comme un peintre qui n'était encore qu'un +très-habile imitateur de son maître. + +Vers le temps où Drouais mourait à Rome, David avait achevé le _Socrate_ +et le _Brutus_ à Paris, et comptait au nombre de ses élèves, Fabre, +Girodet, Gros et Gérard (1788-1789), se disputant le prix du concours +pour devenir pensionnaires de France à Rome. + +L'aîné de ces quatre rivaux, Fabre, entra dans la carrière avec éclat. +Couronné à l'Académie de Paris, il peignit bientôt à Rome une figure +d'_Abel_ mort, qui fut reçue avec beaucoup d'applaudissement à Paris, et +achetée par la belle-mère de Mme de Noailles. + +Lorsque la résolution française éclata en 1789, la plupart des +pensionnaires à l'école de Rome y adhérèrent par leurs vœux, et +quelques-uns même témoignèrent leur opinion d'une manière assez +ostensible, pour que le gouvernement papal prît des précautions contre +eux. Fabre fut un de ceux qui, loin de partager l'enthousiasme de ses +compatriotes pour les idées nouvelles venues de France, protesta contre +elles et demeura même dans la condition d'émigré en Italie, pendant les +années sanglantes de la révolution. Ce ne fut qu'après l'établissement +complet du régime impérial que Fabre, pour reprendre en quelque sorte sa +qualité de citoyen français, accepta l'exécution du portrait en pied du +général Clark, destiné à la décoration de la salle des Maréchaux, aux +Tuileries. + +La gravité extrême de cet artiste était rachetée par les qualités +solides de son esprit, par les connaissances qu'il avait acquises. Il +gagnait à être connu, et les amitiés qu'il a fait naître, qu'il a +entretenues si longtemps, prouvent que chez lui le fond était solide, si +la forme manquait d'attrait. Son éloignement de France, les succès +brillants qu'obtinrent dans leur pays Girodet et Gérard, ses anciens +rivaux, et une tendance naturelle vers la paresse, augmentée encore par +une affection goutteuse et les habitudes italiennes qu'il avait +contractées, furent autant de causes qui éteignirent dans le cœur de +Fabre cette activité, cette émulation indispensable pour produire de +grandes choses dans les arts. Très-fin connaisseur en tableaux, fort +habile à les restaurer, Fabre sut profiter d'une foule d'occasions +fréquentes à cette époque, pour faire des achats bien calculés, et en +somme il augmenta sa fortune en achetant des tableaux, et se forma une +riche galerie. + +C'était un homme de bonne compagnie; aussi ses manières et la solidité +de son esprit contribuèrent-elles à lui valoir l'amitié du célèbre poëte +tragique italien Alfieri, lié intimement avec la comtesse d'Albany, +dernier rejeton de la famille des Stuarts. Bientôt il s'établit entre +ces trois personnes une confiance entière, une amitié réciproque, qui ne +s'éteignit que successivement et à la mort de chacun d'eux. Alfieri +mourut le premier[50], légua sa fortune à la comtesse, et laissa des +témoignages de son attachement à Fabre, qui devint, à compter de cette +époque, le seul ami de Mme d'Albany. Ces deux personnes vivaient à +Florence, en 1823, lorsque Étienne eut occasion de les connaître et de +les fréquenter. Chacun d'eux avait sa maison dans des quartiers séparés, +et pendant les matinées, ordinairement vers midi, la comtesse venait +passer quelques heures chez Fabre, tandis que le soir, Fabre se rendait +chez la comtesse, qui tenait salon et recevait la haute société +florentine et les étrangers qu'elle jugeait à propos d'admettre chez +elle. + +La maison de Fabre, ancien palais dans le quartier du Saint-Esprit, +avait pour ornements principaux une fort belle collection de tableaux +recueillis par Fabre lui-même, et la bibliothèque d'Alfieri, que ce +poëte avait léguée en grande partie à l'artiste son ami. Bien que toutes +ces curiosités eussent un grand attrait, elles cessaient cependant +d'attirer l'attention d'Étienne lorsque la comtesse d'Albany arrivait +dans la maison. Quoique déjà âgée, elle conservait encore toute la +vivacité de son esprit et de ses souvenirs, et rien n'était plus +intéressant que de l'entendre parler, lorsque, étendue dans un grand +fauteuil près du lit sur lequel Fabre était couché, et usant de toutes +les ressources de son esprit, elle s'efforçait de lui faire oublier, par +mille récits piquants, les affreuses douleurs de goutte dont il +souffrait si fréquemment. + +L'âge de la comtesse permettait que l'on regardât sa mort comme un +événement prochain. Aussi Fabre, qui a rempli auprès d'elle les devoirs +les plus touchants de l'amitié jusqu'à la dernière heure, avait-il pris +d'avance toutes ses dispositions pour l'avenir. Plusieurs fois il parla +de cet événement douloureux à Étienne, ajoutant que son intention était +de quitter Florence et de se retirer à Montpellier, sa ville natale, +après la mort de Mme d'Albany. Il lui parla même du testament qu'il +avait fait depuis la mort de son frère, son seul parent, acte par lequel +il léguait à la ville de Montpellier sa bibliothèque, provenant +d'Alfieri, et la galerie de tableaux qu'il avait formée. Tous ces +arrangements étaient concertés entre la comtesse et Fabre, qui prièrent +Étienne de les aider à donner toute la publicité possible à ce projet, +ce qu'il s'empressa de faire. Quinze jours après[51] il parut dans le +_Journal des Débats_ une description sommaire des objets précieux que +Fabre avait l'intention de donner à la ville de Montpellier. + +Mme la comtesse d'Albany mourut à Florence en 1825. La donation fut +faite; Fabre quitta pour jamais Florence, alla s'établir à Montpellier +où, jusqu'à sa mort, il présida à l'arrangement et à la conservation du +musée qui porte son nom. + +Des quatre condisciples célèbres de cette épique, Fabre était le plus +âgé. Après lui venait Girodet[52]. Adopté de très-bonne heure par un +médecin nommé Triozon, Girodet reçut une instruction dont il sut faire +usage plus tard. Confié ensuite aux soins de David, il fit dans son +école des progrès rapides, et ne tarda pas à devenir un rival inquiétant +pour Fabre. En 1789, vainqueur au concours académique, il était arrivé à +Rome, et quatre ans après (1792), il faisait courir tout Paris, empressé +de voir sa figure d'_Endymion endormi_. L'année suivante (1793), si +fertile en grands événements, Girodet, occupé alors de son tableau +d'_Hippocrate refusant les dons des Perses_, fut témoin du massacre de +Basseville à Rome. Les lettres écrites par le jeune artiste à cette +époque sont doublement intéressantes, car elles peignent l'ardeur avec +laquelle il poursuivait ses travaux au milieu des agitations populaires +dont il était déjà environné. + +«Je continue, mon bon ami, dit-il à M. Triozon sous la date du 27 mars +1792, à me bien porter. Je vais, comme je vous l'ai dit, commencer à +ébaucher votre tableau[53], où il y aura beaucoup d'ouvrage. J'y mets +tous mes soins. Le change hausse tous les jours et chasse d'ici tous les +Français; il s'entend en cela avec le gouvernement papal, qui les +surveille de près. Nous avons même été inquiétés, et M. Ménageot[54] m'a +conseillé de reprendre ma première coiffure, attendu que l'on a répandu +dans Rome que ceux qui portent les cheveux coupés et sans poudre sont +des jacobins. Comme les miens sont très-courts, je ne peux encore y +remettre que de la poudre; mais aussitôt que je pourrai avoir la plus +petite queue possible, ce sera pour moi une ancre de salut et une +protection. Je ne m'en irais pas de ce pays-ci avec plaisir, sans y +avoir fait ce que je me suis proposé d'y faire. Si on me renvoie, ce ne +sera certainement pour aucune imprudence ou indiscrétion. Il est vrai +que tous les Français n'ont pas été aussi circonspects, et que plusieurs +en ont été la dupe. Quoique à cet égard je n'aie pas besoin de leçon, +cependant je me tiens doublement sur mes gardes.» + +Dans une autre lettre, du 3 octobre 1792, lorsqu'il était livré tout +entier à l'exécution de son tableau d'_Hippocrate_, il dit, toujours à +M. Triozon: «Vous êtes dans l'erreur, mon bon ami, sur la manière +d'exister des Français dans ce pays-ci, et surtout des pensionnaires de +l'Académie de France, qui sont, entre autres, particulièrement détestés +et même exécrés. Il est vrai que la faute en est à plusieurs imprudents, +qui ont assez peu de jugement et de réflexion pour aller semer +publiquement les opinions nouvelles, sous les yeux d'un gouvernement qui +les a en horreur; et cela retombe sur tous en général. Le massacre des +Suisses (10 août), de Mme de Lamballe, et dernièrement des prêtres, +achève de compléter les justes craintes que l'on a ici de voir se +renouveler les _vêpres siciliennes_. Les Suisses du pape avaient formé +le projet de mettre le feu à l'Académie et de massacrer les +pensionnaires. Quatre ou cinq d'entre eux ont été arrêtés, et cette +affaire n'a pas eu d'autres suites. On vend et on crie tous les jours à +haute voix, dans les rues, des relations exagérées de ces exécutions. +Vous pouvez juger de l'effet qu'elles doivent produire. Quant à moi, je +me conduis avec la plus grande circonspection; j'évite la compagnie des +imprudents, et je fuis les gens suspects: lorsque j'ai occasion de voir +des Italiens, je ne combats jamais leur opinion, et je crois au moins +inutile de leur laisser voir la mienne... Le gouvernement a fait +arrêter, il y a quelques jours, deux Français qui ne sont pas +pensionnaires (Chinard et Rater, dont il a déjà été question plus haut). +L'un a fait chez lui une esquisse qui avait quelque rapport, dit-on, à +la révolution. Ils ont été mis au secret et de là on les a conduits à +l'inquisition. On ignore ce que cette affaire deviendra. Je ne sais ce +que les événements que l'on attend peuvent faire craindre de plus pour +nous autres, mais je redoublerai, s'il est possible, de prudence et +d'attention pour ne laisser aucune prise sur moi.» + +Enfin les ordres de la Convention ayant été exécutés, et les insignes de +la république française substitués aux armes de France, le meurtre de +Basseville fut commis. Girodet va nous faire connaître les détails de +cette triste affaire, et les dangers que ses camarades et lui-même ont +courus. Il s'adresse toujours à son père adoptif et date sa lettre de +Naples où il avait été obligé de se réfugier pour éviter la fureur de la +populace romaine: + + «Naples, le 19 janvier 1793. + + «Mon ami, je ne doute point que, jusqu'au moment où vous recevrez + cette lettre, vous ne soyez dans une grande inquiétude à mon égard. + C'est pour la faire cesser que je m'empresse de vous écrire. Je vis + et me porte bien, après avoir vu la mort d'assez près. Je suis + arrivé ici absolument dénué de tout: sans linge, sans habits, sans + argent. Tous mes effets sont restés à l'Académie, où le + gouvernement a fait apposer les scellés après y avoir provoqué le + meurtre et l'incendie. Voici en peu de mots ce qui s'est passé. Sur + le refus du pape de laisser placer à la maison du consul de France + les armes de la république, Basseville, son agent à la cour de + Rome, nous engagea à partir tous pour Naples. Dix de mes camarades + partirent sur-le-champ. Ayant plus d'affaires à terminer, je restai + deux jours de plus; si je fusse parti, je n'eusse couru aucun + risque. Mais à cet instant même, le major de la division Latouche + arrive à Rome, chargé par Mackau, ministre à Naples, de faire + placer les armes. J'avais demandé à faire celles qui devaient + servir pour l'Académie, et chacun le désirait. Je crus de mon + devoir de rester pour les faire; en un jour et une nuit elles + furent prêtes. J'étais aidé par trois de mes camarades. Nous + n'étions plus que quatre à l'Académie et nous avions encore le + pinceau à la main quand le peuple furieux s'y porta, et en un + instant réduisit en poudre les fenêtres, vitres, portes, ainsi que + les statues des escaliers et des appartements. Ils n'avaient que + vingt marches à monter pour nous assassiner, nous les prévînmes en + allant au-devant d'eux. Ces misérables étaient si acharnés à + détruire qu'ils ne nous aperçurent même pas. Mais des soldats, + presque aussi bourreaux que les bandits que nous avions à craindre, + loin de s'opposer à eux, nous firent descendre plus de cent marches + à grands coups de crosse de fusil, jusque dans la rue, où nous nous + trouvâmes abandonnés et sans secours au milieu de cette populace + altérée de notre sang. Heureusement encore ces bourrades de soldats + firent croire à la populace que nous faisions parti d'elle-même, + mais quelques-uns nous reconnurent. Un de mes camarades fut + poursuivi à coups de pavés, moi à coups de couteau. Des rues + détournées et notre sang-froid nous sauvèrent. Échappé à ce danger, + et croyant les prévenir tous, j'allai me jeter dans un autre. Je + courus chez Basseville; dans ce moment même on l'assassinait. Le + major, la femme de Basseville, et Moutte le banquier, se sauvent + par miracle. Je me jette dans une maison italienne à deux pas de + là, j'y reste jusqu'à la nuit. J'ai l'audace de retourner à + l'Académie, qui était devenue le palais de Priam; on se préparait à + briser les portes à coups de hache et à mettre le feu. Là, je fus + reconnu dans la foule par un de mes modèles. Il faillit me perdre + par le transport de joie qu'il eut de me voir sauvé. Je lui serrai + énergiquement la main pour toute réponse, et nous nous arrachâmes + de ce lieu. Je retrouvai, après l'avoir cherché quelque temps, un + de mes camarades. Mon bon modèle nous donna l'hospitalité chez lui, + d'où je l'envoyai plusieurs fois à l'Académie. Il y vit enfoncer et + brûler les portes. On lui fit crier: Vive le Pape! Vive la Madone! + Périssent les Français! et il revint nous rendre fidèlement compte + de tout. Pendant ce temps nous allâmes à deux pas de chez lui, sur + la Trinité-du-Mont, d'où nous entendions distinctement les + hurlements de ces barbares: _Clamorque virum, clangorque tubarum._ + + «Nous passâmes la nuit chez ce brave homme, qui eût pour nous les + meilleurs procédés, et deux heures avant le jour nous primes la + fuite. Il voulut nous accompagner une partie du chemin, mais enfin + il fallut se séparer, et nos larmes se confondirent. Je n'oublierai + jamais les services qu'il m'a rendus. Nous marchâmes deux jours à + pied et ne trouvâmes sur la route que différents motifs + d'inquiétude. À Albano, on refusa de nous louer une calèche; nous + n'en pûmes trouver qu'à Vellettri, et on nous fit bien payer la + nécessité où nous étions de nous en servir. Dans les marais + Pontins, forcés par le temps le plus horrible de nous réfugier dans + une écurie, on délibéra de nous y massacrer pour avoir nos + dépouilles. Un de ces scélérats, moins scélérat que les autres, fit + réflexion qu'elles n'en valaient pas la peine; ce fut le dernier + danger que nous courûmes. + + «Hors des États du pape, nous fûmes véritablement traités en amis, + le roi de Naples ayant donné les ordres les plus positifs de + protéger tous les Français qui se réfugieraient dans ses États. En + arrivant ici (à Naples), je descendis chez le citoyen Mackau, que + j'informai de ces détails et de ma position. Là j'appris tout ce + qui s'était passé à Rome: la mort de Basseville, celle de deux + Français massacrés à la place Colonne; le secrétaire de Basseville + dangereusement blessé ainsi qu'un domestique de l'Académie; le feu + mis au quartier des Juifs; la maison de Torlonia et la porte de + France assaillies de pierres; les palais d'Espagne, de Farnèse, de + Malte et autres menacés. Torlonia est ici, il faut que je le voie, + car je suis absolument à sec. J'ai laissé chez moi quatre-vingts + écus romains en argent, que je regarde comme perdus, ainsi que tous + mes effets. Votre tableau (l'_Hippocrate_) était heureusement + enlevé et encaissé; je vais écrire pour le faire venir ici, etc.» + +Après avoir séjourné quelque temps dans le royaume de Naples, Girodet, +dont la santé n'était naturellement pas forte, et avait été encore +altérée par le travail, ainsi que par les suites de l'affaire de +Basseville, passa à Venise, puis de là à Florence et à Gênes, visitant +avec attention toutes ces villes curieuses, et peignant le paysage, +genre vers lequel il se sentait vivement entraîné. Ce ne fut que vers +1795 qu'il rentra en France, où sa réputation de peintre fort habile +était solidement établie par les deux tableaux, l'_Endymion_ et +l'_Hippocrate_, qu'il avait envoyés d'Italie. Drouais et lui étaient les +deux élèves de David dont les noms étaient solennellement prononcés avec +celui du maître, car, depuis son _Abel_, Fabre n'avait rien fait pour +augmenter ou soutenir sa réputation; et Gérard, occupé alors de composer +son _Bélisaire_, n'était pas encore connu du public. + +Girodet, depuis son retour d'Italie, demeura toujours maladif. Entre les +deux premiers ouvrages de sa jeunesse, faits à l'académie de Rome et les +ouvrages vraiment importants qu'il acheva ensuite à Paris, il s'écoula +quatorze années pendant lesquelles cet artiste ne produisit que des +tableaux, tels que deux paysages, deux _Danaé_ inférieures à sa figure +d'Endymion, et l'étrange scène où il a introduit Ossian et ses guerriers +recevant dans le séjour aérien les ombres des héros français. Pendant +ces années, il n'excita vraiment l'attention du public que par le +portrait en pied d'un député nègre de Saint-Domingue, en 1798, et +l'année suivante, en exposant pendant quelques jours au salon un tableau +satirique que la réprobation publique le força d'enlever promptement. +Cette aventure mérite d'être rapportée, car elle peint la vivacité de +caractère de Girodet et le laisser-aller qui régnait alors dans les +mœurs. + +Parmi un assez grand nombre de portraits que ce peintre avait faits +depuis son retour en France, il exposa en 1799 le buste de Mme Simon +Candeille, actrice du Théâtre-Français (alors théâtre de la République) +et auteur de quelques pièces de théâtre, entre autres de _la Belle +Fermière_. Quoique le peintre eût mis tous ses soins à la perfection et +même à l'ornement de cet ouvrage, car il peignit des camées allégoriques +sur les angles de la bordure, l'actrice ne trouva pas son portrait +ressemblant et en fit chez elle des critiques assez peu mesurées, que +des indiscrets rapportèrent à Girodet. Celui-ci ne souffrait patiemment +les observations de personne; aussi les plaisanteries de Mme Simon +Candeille lui parurent-elles une injure insupportable. Mais il entra +dans une véritable fureur lorsqu'il reçut une lettre de cette dame qui +lui demandait son portrait et le prix qu'il croyait devoir y mettre. +Girodet brisa le cadre, coupa la toile en plusieurs morceaux, mit le +tout dans une caisse qu'il envoya pour toute réponse à Mme Simon +Candeille. + +Jusque-là l'artiste était dans son droit, et on aurait pu lui passer +cette boutade quoiqu'un peu vive, mais il résolut de se venger et de +rendre sa vengeance publique. Dans l'espace de quelques jours et de +quelques nuits, il composa et peignit un petit tableau où il représenta +celle dont il avait déchiré le portrait, nue, étendue sur un lit, et, +nouvelle Danaé, recevant une pluie d'or qui tombait de tous les côtés. +Outre plusieurs détails plus que satiriques, on voyait sur le devant de +la scène un énorme coq d'Inde, dans le profil duquel l'artiste avait +trouvé moyen de confondre les traits de l'homme dont le nom se trouvait +lié à celui de sa Danaé. Enfin les yeux d'un autre personnage étaient +bouchés chacun par une pièce d'or, et, pour compléter cette parodie, +Girodet avait peint sur les angles du cadre de ce dernier tableau des +camées aussi piquants que ceux qui figuraient autour du portrait étaient +louangeurs. + +Cette caricature fut exposée en plein salon au Louvre, où elle ne resta +cependant que quelques jours. Si elle excita vivement la curiosité +maligne du public, si elle donna la mesure des ressources que l'artiste +pouvait trouver dans son esprit, elle fit prendre une fâcheuse idée de +son caractère. Dès ce moment, Girodet fut redouté de tout le monde, et +Étienne qui l'a connu, et qui est certain que cette malheureuse +caricature a été un sujet de regret amer pour lui dans la suite, ne +doute pas que cette action blâmable ne lui soit échappée en quelque +sorte malgré lui. Ce peintre a toujours eu le grand défaut de ne +consulter personne et de n'écouter ni conseils ni critiques pendant +l'exécution de ses ouvrages. C'était, comme on en a pu juger par les +lettres citées plus haut, un homme doux et fort raisonnable au fond, +mais que ses premiers succès, très-mérités sans doute, rendirent trop +fier de son mérite et trop sûr de lui-même. Aussi, dans les actions +ordinaires de la vie comme dans sa carrière d'artiste, ne put-il jamais +supporter une contradiction. Les hommes les plus dignes de sa confiance, +son maître, David lui-même, n'avaient aucune autorité sur lui. + +À la suite de cette malencontreuse affaire, Girodet resta près de deux +ans sans produire aucun ouvrage important. Vers 1801, Fontaine, +architecte du premier consul, fut chargé de restaurer et d'orner la +Malmaison, et l'on choisit pour la décorer les deux élèves de David les +plus célèbres alors: Girodet, dont la réputation reposait sur les deux +tableaux d'_Endymion_ et d'_Hippocrate_, et Gérard, qui, depuis 1795, +s'était placé comme son rival par ses compositions du _Bélisaire_ et de +la _Psyché_. + +C'était le moment où les poésies d'Ossian, lues et vantées par +Bonaparte, étaient devenues à la mode en France. Girodet et Gérard, +après avoir délibéré sur le choix des sujets qu'ils traiteraient, +s'accordèrent pour les tirer des prétendus ouvrages du barde écossais. +Gérard n'attacha qu'une importance secondaire à ce travail de +décoration, et fit, avec cette facilité qui distinguait son talent, une +esquisse terminée fort agréable. Mais Girodet prit l'affaire au sérieux, +et voulut écraser son rival. Il serait difficile et peu amusant de +décrire minutieusement cette prodigieuse quantité de figures de bardes +écossais et de généraux français présentées sous l'apparence d'ombres, +et réunies dans le palais d'Odin. Ce tableau, où toutes les difficultés +matérielles de l'art ont été surmontées par le peintre, avec une +patience et un talent inconcevables, est cependant un de ses plus +faibles ouvrages, et en somme, une composition aussi peu agréable à voir +que facile à comprendre. + +Depuis son _Hippocrate_, le talent de Girodet était resté au même point +dans les souvenirs du public, et même des artistes; son _Ossian_ porta +quelque atteinte à sa réputation. Ce peintre passait, non sans raison, +pour se creuser inutilement la tête et faire une foule d'essais dans le +silence de son atelier, sans qu'on vît paraître aucune œuvre importante. +Les jeunes élèves qu'enseignait alors David reprochaient également à +Girodet de se donner trop de peine pour si peu de résultats; et, tout en +rendant justice à son mérite comme dessinateur, ils lui reprochaient le +_maniéré_, l'afféterie de ses expressions, la recherche de ses pensées. +Ils l'accusaient en particulier de reproduire sans cesse l'effet +vaporeux, bleuâtre et conventionnel de son premier tableau l'_Endymion_. + +David, quoique fier d'un élève dont il reconnaissait les qualités +très-réelles, ne s'abusait cependant pas sur ses défauts. Il regrettait +même amèrement les résultats qu'ils pouvaient avoir, non-seulement pour +Girodet lui-même, mais pour les jeunes peintres qui, séduits par sa +manière, cherchaient à l'imiter, car il commençait à faire école. +Souvent le maître, au milieu de ses disciples, faisait allusion à la +manière tendue et pénible du peintre d'_Hippocrate_. «Girodet est trop +savant pour nous, disait-il, copions tout simplement la nature et ne +nous donnons pas tant de soucis pour bien faire; ça vient mieux quand ça +vient tout seul.--Voyez Girodet, disait-il une autre fois, voilà cinq +ans qu'il travaille comme un galérien dans le fond de son atelier, sans +que personne voie rien de lui. Il est comme une femme qui serait +toujours dans les douleurs de l'enfantement, sans accoucher jamais... +J'aime bien la peinture, assurément; mais si on ne pouvait la faire qu'à +ce prix, je la laisserais là.» + +Girodet aimait beaucoup le mystère, et tant qu'il travaillait à un +tableau, non-seulement il ne laissait pénétrer personne dans son +atelier, mais il ne parlait à qui que ce soit du sujet dont il était +occupé. On savait cependant qu'il faisait un _Ossian_ pour la maison de +campagne du premier consul, et ce n'était pas sans impatience que les +artistes surtout attendaient l'apparition de cette œuvre mystérieuse, +dont quelques privilégiés se parlaient à l'oreille. + +À cette époque, David avait l'habitude de faire une promenade après son +repas, et Étienne l'accompagnait quelquefois. Un soir que l'élève était +venu prendre son maître, celui-ci lui dit comme il entrait: «Girodet m'a +dit que son _Ossian_ est terminé; il m'a même prié de l'aller voir; +voulez-vous venir avec moi?» Étienne accepta avec empressement et on se +mit en marche. + +Girodet avait alors son atelier dans les combles du Louvre, à l'angle +près du jardin de l'Infante. Il fallut monter tant de marches, +qu'Étienne fut obligé de donner le bras à David pour achever cette +ascension. Arrivés à la porte, ce fut en vain qu'ils cherchèrent le +cordon d'une sonnette, il fallut heurter quatre ou cinq fois avant +d'entendre remuer: «Ah ah! dit David, vous ne connaissez pas encore +Girodet; c'est l'homme aux précautions. Il est comme les lions, +celui-là, il se cache pour faire des petits.» + +Cependant la porte s'ouvrit, et Girodet reçut son maître avec ce luxe de +politesses qu'il déployait toujours avec ceux qu'il admettait dans son +atelier. + +David, debout et couvert, regarda très-longtemps le tableau d'_Ossian_ +avec une attention qu'il porta successivement sur toutes les parties de +l'ouvrage. Girodet, placé un peu en arrière, observait son maître, et sa +curiosité mêlée d'inquiétude prit bientôt le caractère de l'impatience +et même de l'irritation. Cette scène muette, assez longue et qui sans +doute parut durer un siècle à Girodet, ne put se prolonger longtemps; +David rompit le silence, se mit à faire un éloge simple, vrai et fort +bien motivé de l'habileté extraordinaire que l'artiste avait déployée +dans l'exécution difficile de l'ouvrage. À plusieurs reprises, il +renouvela cet éloge en évitant de parler du fond de la composition. +Enfin, un mouvement interrogatif et quelques mots de Girodet ayant +provoqué une réponse positive à ce sujet, le maître dit à l'élève, avec +l'accent de quelqu'un qui se résume: «Ma foi, mon bon ami, il faut que +je l'avoue; _je ne me connais pas à cette peinture-là; non, mon cher +Girodet, je ne m'y connais pas du tout_.» Dès lors, la visite dura peu, +comme on doit le croire, et Girodet reconduisit son maître jusqu'à la +porte, avec des démonstrations de respect qui cachaient mal son émotion. + +Arrivé dans la cour du Louvre, David, dont la figure n'avait pu se +débarrasser encore de l'étonnement où ce qu'il venait de voir l'avait +plongé, dit enfin à Étienne: «Ah ça! il est fou, Girodet!... il est fou, +ou je n'entends plus rien à l'art de la peinture. Ce sont des +personnages de cristal qu'il nous a faits là... Quel dommage! avec son +beau talent, cet homme ne fera jamais que des folies... il n'a pas le +sens commun.» À plusieurs reprises, pendant la promenade, Étienne revint +sur le tableau, pour savoir si la réflexion aurait suggéré quelques +idées nouvelles au maître; mais celui-ci, avec l'accent de la même bonne +foi, répéta toujours: «Je vous assure, Étienne, que j'ai dit ce que je +pense: je ne connais absolument rien à ce genre de peinture; c'est +lettres closes pour moi.» + +Malgré les éloges prodigués à cet ouvrage par les amis et les élèves de +Girodet, devenu alors chef d'une école, le tableau d'_Ossian_ n'eut pas +plus de succès auprès des habitants de la Malmaison que dans le public. +L'artiste le sentit intérieurement, et la meilleure preuve que l'on en +puisse donner est l'ardeur avec laquelle, après quatre ans d'études +solitaires, il travailla à des sujets d'un tout autre genre, et exécutés +dans une manière fort différente. + +En 1806, il exposa au Louvre une _Scène de Déluge_; en 1808, les +_Funérailles d'Atala_ et _Napoléon recevant les clefs de Vienne_, et +enfin, en 1810, la _Révolte du Caire_. Ces quatre compositions +importantes, achevées dans l'espace de quatre années, sont évidemment +celles qui déterminent l'apogée du talent de l'auteur. On trouve dans +ces tableaux la maturité complète du talent de l'homme qui, dix-sept ans +auparavant, s'était annoncé par la figure d'_Endymion_ et par +l'_Hippocrate_. + +L'imagination de Girodet était de l'espèce de celles qui s'excitent, +s'échauffent et s'enflamment plutôt en triturant une idée qu'elles ont +enfantée, qu'en traduisant les impressions que fait naître la nature. +Dans la _Scène de Déluge_, dans l'_Atala_, son meilleur ouvrage +peut-être, il y a toujours une recherche savante, une vraisemblance +calculée, une perfection égale dans les plus petites parties de +l'ouvrage, qui ne laissent pas à l'aise celui qui le considère. Dans +_les Clefs de Vienne_ ainsi que dans la _Révolte du Caire_ il y a des +parties vraiment belles et qui sont traitées de main de maître; +cependant le travail excessif, la tension perpétuelle du peintre en +achevant ces tableaux, labeur dont la trace préoccupe sans cesse les +yeux, ne laisse ni aux sens ni à l'âme ce calme doux si nécessaire pour +goûter pleinement une production d'art. Aussi David résumait-il on ne +peut mieux ce qui manque aux ouvrages de son élève, quand il disait: «En +regardant les tableaux de Raphaël ou de P. Véronèse, on est content de +soi; ces gens-là vous font croire que la peinture est un art facile; +mais quand on voit ceux de Girodet, peindre paraît un métier de +galérien.» Quoi qu'il en soit, la _Scène de Déluge_ et l'_Atala_ +obtinrent un grand et légitime succès dans le public, et David lui-même, +quoique peu disposé à se faire à ce qu'il y a de tendu dans l'ensemble +de ces tableaux, loua d'autant plus leur exécution fort savante, qu'il +était très-fier du succès de ses élèves, même, quand ils étaient devenus +ses rivaux. + +La faiblesse de la santé de Girodet, et les excès de travail qu'il avait +faits pour terminer ces quatre grands ouvrages, semblent avoir porté +quelque atteinte à ses facultés. À compter de ce moment son talent ne +fit plus de progrès; le dernier de ses grands tableaux, _Pygmalion et +Galatée_, achevé en 1819, se sent de l'épuisement de ses forces. + +Girodet, comme on en peut juger par ses lettres, était un homme bon, +aimable, heureusement doué comme peintre et fort bien partagé quant aux +dons de l'esprit. Les défauts, qui lui ont nui dans l'exercice de son +art, venaient de la nature de son imagination, très-ardente, et +cependant peu fertile, disposition fort commune en France. Ceux qui +l'ont connu savent qu'il a passé plus des deux tiers de sa vie à nourrir +des projets, à se livrer à des travaux de fantaisie, au lieu de faire +usage tout simplement de son pinceau. Il a perdu un temps considérable à +faire sur les odes d'Anacréon et sur le poëme de Virgile des suites de +compositions au trait, qui, malgré leur mérite, ne compenseront pas en +gloire, pour l'auteur, le temps qu'il y a employé. Une quantité énorme +de compositions fugitives, de croquis et de vignettes dessinés dans les +salons, lui ont pris un temps précieux, et il serait impossible de +calculer les mois, les années peut-être, pendant lesquels il faisait et +défaisait sans cesse les accessoires des grands portraits qu'il a +peints. Quand il avait terminé une composition quelconque, sa conscience +n'était tranquille qu'autant qu'il s'était donné beaucoup de peine en +l'achevant. Son goût pour les lettres et pour la poésie est peut-être +celui qui a contribué à lui faire perdre le plus de temps et à altérer +le plus sa santé. On a imprimé après sa mort une imitation en vers des +odes d'Anacréon, et un poëme en six chants, intitulé: _le Peintre_, +précédé d'un discours préliminaire et suivi de notes. Ces ouvrages, qui +furent commencés vers 1807, le poëme en particulier, rappellent _la +Navigation_, _les Fleurs_, _le Printemps d'un proscrit_, et autres +poëmes descriptifs et admiratifs imités de l'_Imagination_ de Delille. +L'éditeur des œuvres posthumes de Girodet s'est abstenu d'y insérer la +seule pièce de vers où l'artiste ait laissé couler librement sa verve, à +l'occasion des critiques qui parurent en 1806 sur la _Scène de Déluge_. +Le style en est bien moins correct, il faut l'avouer, que celui de son +poëme; mais l'artiste de talent, l'artiste spirituel et piqué au vif, +s'y est laissé aller avec une pétulance et quelquefois un bonheur +d'expressions, qui auraient dû faire conserver ce morceau, ne fût-ce que +comme pièce historique. Les poésies sont suivies, dans l'édition des +œuvres de Girodet, de deux morceaux en prose, l'un _sur le Génie_, +l'autre _sur la Grâce_, dans lesquels la pompe académique remplace +souvent les idées neuves ou fortes. Enfin, les deux volumes se terminent +par un recueil de lettres dont nous avons donné quelques fragments; +elles sont vraiment intéressantes, parce que l'homme et l'artiste y +parlent avec abandon et naïveté. + +Trois choses ont empêché Girodet de goûter le moindre repos pendant +toute sa vie: la peinture, le goût des vers et la gestion de sa fortune. +Non-seulement il avait contracté de très-bonne heure l'habitude de +travailler plus que ses forces ne le lui permettaient; mais à compter +des années 1804 et 1805, il peignit la nuit à la lueur de lampes +préparées pour ce genre de travail; et ses quatre grands ouvrages, _le +Déluge_, l'_Atala_, _Napoléon à Vienne_, _la Révolte du Caire_, ainsi +que tout ce qu'il a produit jusques et y compris le _Pygmalion_, ont été +en grande partie achevés d'après ce système. Il avait commencé par dire +que la lumière artificielle était aussi favorable pour peindre que celle +du jour, et il finit par prétendre qu'elle était meilleure. C'était un +homme qui se donnait un mal infini pour être original; aussi parlait-il +avec les plus grands éloges de Michel-Ange et de Jules Romain, et +répétait-il souvent à ses élèves «que dans le choix de deux défauts il +préférait le bizarre au plat.» + +Mais sa liaison avec l'abbé Delille lui a été fatale, en ce sens qu'il +gagna de ce poëte, comme tant d'autres alors, la maladie de la poésie +descriptive. Ce goût, combiné avec les travaux de son atelier, forcèrent +Girodet à prendre encore sur le peu de temps qu'il donnait auparavant au +sommeil et aux distractions journalières. Aussi ses amis et ses élèves, +qui lui portaient un sincère attachement, virent-ils avec effroi cette +nouvelle cause d'insomnies. + +Girodet était né avec de la fortune, et elle s'accrut singulièrement en +1812, lorsque son père adoptif, M. de Triozon, lui légua encore la +sienne en mourant. On estime qu'il avait de vingt-quatre à trente mille +livres de rentes. Chose certaine, quoique difficile à croire, il avait +tellement embrouillé l'administration de ses biens; les contestations, +les petits procès s'étaient tellement accumulés, que c'est tout au plus +s'il avait de liquide l'argent habituellement nécessaire pour son +entretien. Prodigue ou économe jusqu'à l'excès, il avait fait bâtir une +fort grande maison dont l'intérieur n'a jamais été décoré ni même +meublé. Il y entassait de magnifiques meubles de Boule, des vases de +Chine, des livres, des armes précieuses; mais les murs n'étaient point +tendus, les cheminées restaient sans chambranles et dans la chambre où +se trouvait son mauvais lit, il y avait à demeure une table ronde +couverte de papiers écrits ou dessinés toujours en désordre. Chez lui, +son costume vieux et déchiré lui donnait l'aspect le plus sauvage; mais +quand il allait dans le monde, il mettait dans sa toilette de +l'affectation et même de la recherche, jusqu'à se parfumer d'odeurs. De +toutes ses manies, la plus étrange était le petit charlatanisme qu'il +mettait en usage lorsqu'il était censé être sur le point de terminer un +tableau et que, par une prétendue faveur spéciale, il admettait la haute +société et quelques artistes dans son atelier. Girodet n'était pas homme +à montrer un ouvrage sans l'avoir revu et corrigé plutôt vingt fois +qu'une; aussi ses confrères n'étaient-ils pas dupes du piége qui leur +était tendu. Quoi qu'il en fût, on était introduit mystérieusement dans +le sanctuaire où se trouvait déjà nombreuse compagnie. Là, Girodet +laissait, près de son tableau sur chevalet, une boîte à couleurs +ouverte, avec la palette chargée et l'appui-main tout préparés. Puis de +temps en temps, et comme s'il lui fût venu une idée soudaine, il faisait +des excuses aux assistants, leur demandant en grâce la permission de +donner encore quelques touches... quelques touches seulement! à un +endroit qui avait besoin de correction; et saisissant un pinceau qu'il +agitait près de la palette, il le promenait légèrement sur les contours +comme s'il eût cherché à leur donner plus de pureté ou de mollesse. +Cette petite manœuvre avait ordinairement le plus grand succès auprès +des belles dames de Paris, qui racontaient ensuite qu'elles avaient vu +peindre Girodet, et qu'il n'était pas étonnant que les ouvrages de ce +peintre fussent si parfaits, puisqu'il les corrigeait _jusqu'au dernier +moment_. C'est la petite comédie que ce peintre a jouée lorsqu'il laissa +voir en 1819 sa _Galatée_, ouvrage dont il sentait vraisemblablement la +faiblesse, puisqu'il prenait tant de peine pour en assurer le succès. + +Le biographe de Girodet[55] a été discret sur les affections tendres de +ce peintre. On sait que dans ses fantaisies passagères, le dieu d'amour +lui a lancé des flèches cruelles. Mais quant aux sentiments plus +délicats qui nécessairement ont dû agiter le cœur d'un homme dont +l'imagination était si inflammable, son historien se borne à dire «qu'il +ressentit en effet plusieurs affections passionnées, et les entretint +avec une extrême discrétion. La grande quantité de lettres qui furent +religieusement détruites le jour même de sa mort, selon la prière qu'il +en avait faite à ses amis, prouve la place que ces affections occupaient +dans son existence intérieure. Mais malgré toute sa circonspection, ceux +de ses amis intimes et de ses élèves qui le quittaient peu purent +s'apercevoir des visites fréquentes qu'il recevait après les longues +journées de travail de l'atelier.» + +La mort de cet artiste fut douloureuse. Depuis son retour d'Italie, sa +constitution naturellement bonne, mais altérée par des maladies et +surtout par l'irrégularité du régime et les excès du travail, luttait +contre un principe de destruction toujours menaçant. Enfin une affection +gangreneuse qui, deux fois déjà, à des intervalles éloignés, s'était +manifestée aux extrémités inférieures, se porta sur la vessie. Les soins +de Larrey, son ami, assisté de Portal et de L'Herminier, ne purent +arrêter les progrès du mal, et après six jours de douleurs croissantes, +il fallut se résoudre à une opération périlleuse dont le succès +n'aboutit qu'à retarder la mort de cinq jours. + +On rapporte que quelques instants avant de subir cette opération, +surmontant ses douleurs il s'échappa en quelque sorte de son lit, et +que, soutenu par sa seule domestique, il se traîna jusqu'à son atelier. +Là, à la vue de ce lieu et des objets témoins et compagnons de ses longs +travaux, il ne put contenir les émotions profondes qu'il ressentait. +Mais bientôt, voulant se soustraire à une situation trop violente, il se +retira. Près de sortir de son atelier, il se retourna sur le seuil de la +porte, en disant d'une voix éteinte: «Adieu! je ne vous verrai plus.» + +Girodet est mort le 12 décembre 1824, à l'âge de cinquante-sept ans, +célibataire, et laissant une succession qui, tant en biens-fonds que par +la vente de ses ouvrages, a produit 800,000 francs à son unique +héritière, sa nièce, Mme Becquerel-Despréaux. Ses obsèques furent +célébrées avec la plus grande pompe, et de plusieurs discours prononcés +sur sa tombe, le plus extraordinaire fut celui de son condisciple Gros. + +Tous les artistes, les plus célèbres et les plus humbles, assistèrent à +cette cérémonie. Gros pleurait comme un enfant; Gérard était pâle, +silencieux et triste. + +Gérard (François) avait trois ans de moins que Girodet. Né à Rome en +1770, d'un père français et d'une mère italienne attachés à +l'ambassadeur de France, on l'envoya jeune encore à Paris, pour y +étudier l'art de la peinture, vers lequel son penchant le porta +naturellement et de très-bonne heure. Il fréquenta successivement les +écoles de Pajou, habile statuaire, de Brennet, peintre en grande +réputation alors et rival de Vien, enfin on le confia aux soins de +David, qui venait de donner une impulsion nouvelle aux arts. + +Ses condisciples Fabre et Girodet remportèrent le prix académique, et, +par une singularité remarquable, Gérard, dont le talent fut toujours +facile et séduisant, ne put jamais obtenir ce genre de succès. Dans une +lettre écrite de Rome par Girodet en date du mois de juin 1791, on +apprend que son jeune camarade était revenu dans cette ville pour y +chercher sa mère, qu'il ramena en France. «La mère est la meilleure +femme du monde, dit Girodet à M. de Triozon, et le fils, par son esprit +et ses talents, ne peut manquer d'exciter votre attention. Sans +_l'injustice de l'académie_, nous serions partis ensemble, et lui le +premier.» + +Pauvre et pressé de tirer parti de son talent, Gérard fut obligé de +renoncer à un encouragement qui lui était si nécessaire; il lutta avec +un rare courage contre la pauvreté, et redoubla d'efforts pour se +perfectionner à Paris, où il passa alors quelques mauvaises années. +Entraîné comme tant d'autres artistes, par les passions de son maître, +dans le tourbillon des idées révolutionnaires, quoique bien jeune alors, +il était dans sa vingt-troisième année, on inscrivit son nom parmi ceux +des jurés au tribunal révolutionnaire, où il ne siégea cependant pas. +Vers ce temps il aida David dans l'exécution du tableau de _Lepelletier +de Saint-Fargeau_, et composa, d'après la scène du 10 août, à la +Convention, une esquisse qui lui valut alors de grands éloges, et dont +il se proposait de faire le tableau. La malheureuse importance politique +que David avait acquise et le succès de son dessin du _Serment du Jeu de +Paume_ entraînèrent momentanément dans cette voie le jeune Gérard, que +la nature de son esprit et l'aménité de son caractère devaient préserver +bientôt de pareils écarts. + +Son ami, son rival Girodet avait déjà envoyé de Rome deux ouvrages qui +le plaçaient au nombre des hommes appelés à soutenir et à augmenter la +gloire de leur école. L'_Endymion_, cette composition gracieuse, avait +paru au Salon pendant la sanglante année de 1793, et l'_Hippocrate_ +avait captivé l'attention des connaisseurs à l'exposition suivante. + +Quoique bien pauvre, Gérard écoutait sa jeune âme, qui lui disait qu'à +tout prix il fallait lutter contre son condisciple déjà célèbre et à qui +l'état de sa fortune permettait de tenter facilement de nouveaux +efforts. Plusieurs portraits en pied, faits d'après ses amis, furent les +premiers ouvrages sur lesquels l'attention du public se fixa. Dans +l'attitude, l'expression et le coloris de ces divers personnages, on +remarqua une vérité et une délicatesse, et en même temps une convenance +gracieuse, qui n'échappèrent à personne. Le portrait de son camarade +Isabey fut le premier ouvrage qui fit retentir le nom de Gérard à +Paris[56]. + +Déjà célèbre comme peintre en miniature, et très-répandu dans le monde +par l'exercice de son art, M. Isabey proposa à son ami de lui servir de +modèle, pour lui fournir l'occasion de peindre quelqu'un dont la figure +était bien connue. Ce petit artifice préparé par l'amitié eut un tel +succès, que Gérard inspira bientôt confiance à des amateurs. + +Cependant il était toujours extrêmement pauvre. À force de travail, et +aidé encore par M. Isabey, qui acheta et paya l'ouvrage d'avance, il +entreprit un tableau d'histoire, et au Salon de 1795 parurent son +_Bélisaire rapportant son guide piqué par un serpent_, et le charmant +portrait de Mlle Brongniart. Le succès de ces ouvrages fut complet. Dès +ce moment les deux noms de Girodet et de Gérard jouirent d'une célébrité +égale, et on vit naître entre ces deux artistes, d'abord de l'émulation, +puis de la rivalité, et enfin une jalousie qui dura autant qu'eux. + +Il n'en était pas dans ce temps comme dans le nôtre; malgré la grandeur +et la solidité du succès qu'obtint alors l'auteur du _Bélisaire_, malgré +les louanges qui lui furent prodiguées et l'accueil distingué qu'il +reçut de tout ce qu'il y avait de personnes considérables à Paris, +Gérard, encore un peu plus pauvre d'argent depuis qu'il était devenu +riche de gloire, fut obligé de se commander à lui-même un autre tableau +pour justifier et soutenir ses succès précédents. + +La société se sentait encore des ébranlements causés par la révolution; +les fortunes privées étaient compromises, et ceux qui possédaient des +biens n'osaient acquérir des objets de luxe, lorsque tant de gens autour +d'eux manquaient encore du nécessaire. Le jeune artiste n'aurait +peut-être pas même exécuté son tableau de _Bélisaire_, si son camarade, +M. Isabey, déjà favorisé de la fortune par la nature de son talent, +n'eût pas acheté et payé d'avance cet ouvrage à son ami. Mais le noble +cœur d'Isabey ne s'en tint pas là, car, ayant revendu le _Bélisaire_ +plus cher qu'il ne l'avait acheté, l'habile peintre en miniature +restitua à l'auteur du tableau d'histoire le surplus du prix, comme une +dette qu'il aurait contractée. + +Riche de ce noble trésor, et avide de gloire, Gérard, sans s'inquiéter +de la destination incertaine de l'ouvrage qu'il voulait faire, composa +et exécuta le tableau de _Psyché et l'Amour_. Le temps qu'il employa à +l'achever a été le plus heureux de sa vie, sans doute. Tranquillisé par +un brillant succès; à peu près certain d'en obtenir bientôt un second; +recherché par toutes les personnes que leur esprit, leur talent ou leur +position dans le monde mettaient en évidence; et enfin distingué alors +par une personne dont le cœur et l'esprit étaient guidés par cette +tendresse intelligente qui excite et inspire si favorablement le génie, +Gérard, encore à la fleur de l'âge et travaillant sous de si doux +auspices, termina avec amour l'un de ses meilleurs tableaux. + +Mais si la _Psyché_ fut goûtée au Salon de 1797, elle eut aussi à y +essuyer de nombreuses critiques. Dans ce personnage de l'Amour, on +trouva une idée trop recherchée, trop métaphysique, et l'expression +gracieuse des deux figures parut dégénérer en afféterie. Quelques-uns, +envisageant le tableau sous le rapport technique, pensèrent qu'à force +de chercher à simplifier et à épurer les formes, l'auteur ne les avait +souvent rendues que d'une manière vague et imparfaite. De ces dernières +critiques, celle que lança Giraut, ce sculpteur qui le premier osa +consacrer le talent et la célébrité de David à Rome, fut la plus vive et +la plus spirituelle. En faisant observer à ses voisins la portion du +corps au-dessous de la poitrine, trop mollement accusée dans Psyché, il +demanda malignement _si les côtes y étaient peintes en long ou en +large_. Quoi qu'il en soit, et malgré l'ensemble de ces reproches, qui +sont loin d'être dénués de fondement, le tableau de _Psyché_ est resté +une production fort remarquable de l'époque, et l'une des meilleures de +Gérard. + +Trois portraits peints dans le même temps par cet artiste sont peut-être +plus remarquables encore, et donnent une idée plus juste et plus +avantageuse du point de vue vrai, simple et nouveau, sous lequel Gérard +envisageait alors l'art de la peinture; ce sont ceux de Mlle Brongniart, +de la famille d'Auguste, orfévre célèbre en ce temps et de Mme +Barbier-Valbonne, cantatrice renommée. Cette exposition ne produisit +pour Gérard qu'une partie des résultats qu'il avait droit d'en attendre. +Sa réputation de peintre de portraits s'établit, mais le tableau de +_Psyché_ n'ayant point été acheté, le peintre devint moins entreprenant +et n'osa pas commencer d'autre ouvrage de haut style. + +Les hommes de talent et les femmes célèbres par leur esprit et leurs +grâces remplaçaient alors, comme on l'a dit, l'ancienne aristocratie. +C'était eux qui accueillaient, favorisaient et protégeaient même au +besoin, le talent à son aurore. Déjà le condisciple, l'ami de Gérard, M. +Isabey, avait montré la noblesse d'âme d'un véritable artiste, en +employant un détour délicat pour venir au secours d'un homme distingué +aux prises avec la pauvreté. Cet exemple ne fut pas inutile, et lorsque +toute espérance de voir le tableau de _Psyché_ acheté par un amateur, +ou, ce qui eût été plus convenable, par le gouvernement, fut perdue, +deux hommes de cœur et d'intelligence, l'architecte Fontaine et Breton, +secrétaire de l'Institut, se cotisèrent pour réaliser la somme de 6000 +francs, qu'ils offrirent à Gérard en échange de son tableau. + +Depuis 1797 jusqu'à l'époque où Bonaparte premier consul commença à +faire entrer les arts dans les rouages accessoires de son gouvernement, +Gérard, ainsi que les autres artistes, eut fort peu d'occasions +d'exercer son talent. Ces longs et pénibles efforts tentés pour l'étude +sincère de son art, ces succès si flatteurs obtenus du public, mais qui +ne fournissaient pas les moyens d'en mériter de nouveaux; et, il faut +bien le dire, cette pauvreté si dure pour un homme déjà célèbre, +forcèrent Gérard à employer son talent à des ouvrages d'un ordre +inférieur. Il partagea à cet égard le sort de quelques-uns de ses +contemporains, et, ainsi que Girodet et Prudhon, Gérard fit des +vignettes pour les grandes éditions de Virgile et de Racine publiées par +Didot. + +Quoique l'éducation de Gérard eût été peu soignée, il avait +naturellement les avantages d'un esprit cultivé. Son intelligence +lucide, déliée et pénétrante, son goût juste et délicat, lui faisaient +saisir facilement les pensées, les faits et les combinaisons d'idées les +plus étrangères à ses préoccupations habituelles. Au temps de ses +premiers succès, lorsque, recherché par tout ce qu'il y avait de +distingué dans la société parisienne, il y paraissait tout à la fois +modeste comme un homme qui commence, et brillant déjà d'une gloire +solidement acquise, il était facile de reconnaître tout ce qu'il y avait +de distingué, d'éminent même, dans ce jeune artiste écoutant avec tant +de respect et d'attention les gens instruits, qui, eux-mêmes, se +sentaient flattés de l'avoir pour auditeur. Aimant naturellement les +lettres, doué de l'instinct de la musique, portant un intérêt très-vif à +toute espèce de science, Gérard, entouré de fort bonne heure de tout ce +qu'il y a eu d'hommes intelligents de son temps, et ayant eu le bon +esprit si rare de les écouter attentivement, acquit des connaissances +tellement variées, que, quels que fussent le talent et les occupations +de ceux qui lui adressaient la parole, sa réponse était toujours +pertinente, spirituelle et flatteuse. Ces qualités précieuses, mais +accessoires pour un artiste, exercèrent des influences diverses sur son +talent et sur sa vie. Elles contribuèrent sans doute à l'accroissement +de sa fortune; mais en lui donnant l'occasion de briller dans le monde, +où il fut toujours recherché, elles lui firent obtenir, comme peintre de +portraits, des succès qui le firent longtemps dévier de sa carrière de +peintre d'histoire. + +Le portrait de Mme Bonaparte, exposé en 1799, l'avait placé au premier +rang parmi ceux qui réussissaient le mieux en ce genre. Son maître, +David lui-même, malgré la grande célébrité dont il jouissait alors, se +ressentit des effets de la vogue qu'obtenaient les productions de son +élève. Mme Récamier, dans tout l'éclat de sa jeunesse, de sa beauté et +de sa position sociale, avait eu l'idée de se faire peindre par le +premier peintre de son temps, par David. Le portrait fut même conduit +jusqu'à l'ébauche complète. La jeune beauté, vêtue d'une simple robe +blanche, avec le col et les bras découverts, selon l'usage et la mode du +temps, était représentée à moitié étendue sur un canapé. Le peintre, +dans son ébauche, avait montré les deux pieds sans chaussures. Cette +dernière circonstance était une fantaisie de l'artiste, fort innocente +alors, mais qui sans doute blessa les susceptibilités du modèle. On dit +aussi que le peintre, distrait par d'autres occupations, travailla trop +lentement au gré des désirs de Mme Récamier, et que, dominée par une +impatience assez commune chez les jeunes femmes, elle eut recours au +pinceau de Gérard, déjà désigné dans l'opinion publique comme l'artiste +dont le talent gracieux rendait avec le plus de bonheur la beauté +féminine. Enfin, on ajoute que Mme Récamier, tout en faisant faire son +portrait par Gérard, n'en tenait pas moins à avoir celui qu'avait +ébauché David. + +L'ébauche du portrait de Mme Récamier, après avoir été vue et +très-admirée par les élèves de David, avait été également montrée à +Gérard. Confident de ce travail, et plein d'égards et de respect pour +son maître, Gérard lui confia la demande qui lui avait été faite. Sans +hésiter, David conseilla à l'auteur de _Psyché_ d'y satisfaire. Mais +lorsque Mme Récamier se présenta dans l'espoir de voir achever le +premier portrait: «Madame, lui dit David, les dames ont leurs caprices; +les artistes en ont aussi. Permettez que je satisfasse le mien, je +garderai votre portrait dans l'état où il se trouve.» Et en effet, rien +depuis n'a pu le décider à le finir[57]. + +De 1800 à 1810, le nombre des portraits que fit Gérard est incalculable. +En 1808 seulement, il en exposa douze au Salon; en 1810, quatorze. Il +peignit à peu près tout ce qu'il y avait d'hommes et de femmes célèbres +en Europe. Les sommes qu'il gagna furent immenses, et quoiqu'il fût +fastueux et parfois prodigue, il amassa cependant une fortune assez +considérable. Le tour piquant de son esprit, la variété de ses +connaissances, et une certaine manière modeste, mais élégante et +très-spirituelle de traiter tous les sujets, faisaient de cet artiste, +si habile d'ailleurs dans son art, un homme du monde des plus aimables. +Depuis les premiers temps de sa célébrité, dans son petit logement au +Louvre, quoique d'autant plus pauvre qu'il était marié et forcé de tenir +maison, il réunissait déjà tous ses amis le mercredi soir de chaque +semaine. Ce furent d'abord de simples réunions d'artistes, de camarades. +Mais à ce noyau d'amis, qui lui restèrent toujours fidèles, se +joignirent successivement, et à mesure que le talent et la renommée du +peintre s'accrurent, tout ce que la société de Paris et des pays +étrangers offrait de plus élevé par les connaissances, l'agrément, la +naissance et les dignités. Pendant tout le règne de Napoléon, Gérard +tint certainement le salon le plus curieux, le plus amusant et le plus +habituellement fréquenté par les personnes célèbres en tout genre. +L'étiquette y était remplacée par une politesse exquise, et le mérite +servait ordinairement de règle pour assigner à chacun l'importance et le +rang qu'il devait prendre. Par une bienveillance naturelle, qu'il mêlait +à une politique habile, Gérard était toujours disposé à accueillir chez +lui les jeunes gens qui commençaient à se faire remarquer par leurs +talents. Par cette protection accordée à ceux qui entraient dans la +carrière, il mettait les jeunes esprits en relation directe avec ses +anciens amis, et ralliait ainsi à ses intérêts toutes les générations +dont il était environné. Vers 1810 et 1811, après avoir fait le portrait +de presque tous les rois et toutes les reines de l'Europe; lorsque les +plus hauts dignitaires de l'empire français briguaient la faveur d'être +peints par lui; quand, accablé sous les faveurs de toute espèce, ses +amis qui, sans croire le flatter, lui disaient dans toute la sincérité +de leur âme «que Gérard était le _roi_ des peintres, comme il était le +peintre des _rois_,» lui, Gérard, profitait de cet engouement sans en +être dupe. + +Il y avait certainement de la force d'âme et une grande pénétration +d'esprit dans cet homme, qui, n'ayant pu faire une fortune médiocre en +augmentant peu à peu son talent, et qui s'étant trouvé forcé de profiter +d'une chance inattendue pour ne plus retomber dans la pauvreté, jouait, +badinait ainsi avec sa célébrité, en conservant au fond de l'âme le +désir et l'espérance d'acquérir une vraie gloire. Car, au milieu de ce +concert de louanges dont on l'étourdissait, dans son salon même, où il +était flatté par l'aristocratie intellectuelle et nobiliaire, où on lui +répétait sans cesse qu'il avait surpassé tous ses rivaux, lui, se +jugeait, et en 1807 il se disait à lui-même que depuis dix ans, depuis +sa _Psyché_, il n'avait réellement rien produit; c'est parce qu'il se +sentait peintre au fond de l'âme. + +Les succès de David, de Girodet, de Gros et de Guérin, pendant ces dix +années, retrempèrent l'esprit de Gérard en l'irritant. En 1808 il exposa +_les Quatre Âges_. L'ouvrage était faible, mais le peintre ne se +découragea pas, et deux ans après (1810), avec quatorze portraits, la +plupart en pied et des meilleurs qu'il ait faits, il présenta au Salon +la _Bataille d'Austerlitz_, ouvrage remarquable et le meilleur de ceux +qu'il a achevés sous le règne de Napoléon. Cette composition, destinée +originairement à décorer le plafond du conseil d'État, était accompagnée +dans cette salle de quatre grandes figures allégoriques déroulant et +soutenant le tableau; dans ces figures, Gérard a peut-être exprimé mieux +que dans tous ses autres ouvrages ce grandiose vers lequel son esprit le +portait et cette largeur d'invention qui était une disposition naturelle +de son talent. + +Mais la réputation de peintre de portraits a pesé fatalement sur cet +artiste pendant les plus belles années de sa vie. Son atelier se +transforma en une espèce de manufacture, surtout après les événements de +1814, lorsque les rois, les princes et les généraux des puissances +alliées vinrent à Paris. Le nombre des demandes qui lui furent faites +alors, et la promptitude avec laquelle il fut obligé d'y répondre, +eurent les plus tristes résultats. Presque tous les portraits que Gérard +exécuta à cette époque sont assez faibles, et en partie sortis d'autres +mains que de la sienne. + +L'empereur avait bien traité Gérard; Louis XVIII et les princes de la +restauration ne lui furent pas moins favorables. Les grâces qu'il obtint +sous la restauration, entre autres le titre de premier peintre du roi, +parurent l'attacher à ce gouvernement d'une manière sincère, et il +montra du dévouement en rappelant toutes les forces de son imagination +et de son talent pour faire l'ouvrage que l'on regarde généralement +comme son chef-d'œuvre, l'_Entrée d'Henri IV à Paris_. + +Ce tableau fut exposé en 1817, et ce fut la dernière satisfaction que +Gérard éprouva comme artiste et comme homme. Sa _Corinne_, en 1822; son +_Philippe V_ et _Daphnis et Chloé_, en 1824, et enfin le tableau faible +du _Sacre de Charles X_, en 1827, furent des signes non équivoques de +décadence. + +Gérard avait atteint sa cinquante-septième année, âge auquel est mort +Girodet, précisément après avoir terminé sa _Galatée_, œuvre qui +indiquait aussi que l'artiste déclinait. Ce rapport entre l'âge et le +déclin de ces deux rivaux put frapper Gérard, qui ne s'est jamais fait +intérieurement illusion sur lui-même. Étienne, qui le vit à +l'enterrement de son camarade Girodet, remarqua, ainsi que tous les +assistants, combien il était pâle et à quel point il était triste. +Gérard était aimé; son chagrin concentré fit impression, et l'on éprouva +quelque chose de douloureux à le voir répondre par des sourires +mélancoliques aux politesses que lui adressaient tous les jeunes gens de +l'école nouvelle, dont au fond il redoutait le jugement. La révolution +de 1830 mit le comble à l'espèce de découragement qui s'était emparé de +lui. Pour un homme qui n'était pas resté entièrement étranger aux idées +de la révolution, et qui avait vu croître sa réputation et sa fortune +sous Napoléon, c'était déjà beaucoup que de s'être produit facilement et +de s'être encore illustré sous les auspices des Bourbons; mais lorsque, +après les fatigues d'une vie laborieuse qu'il avait été obligé de +refaire sous trois gouvernements contraires, il se vit dans la +nécessité, ainsi qu'un homme qui entre dans la carrière, de combiner +pour la quatrième fois un nouveau mode d'existence pour ne pas perdre +les avantages dont il avait joui précédemment; l'idée de ce nouvel +effort, le peu de succès de ses derniers ouvrages, l'affaiblissement de +sa vue et quelques atteintes de paralysie à la main, lui ravirent la +confiance qu'il avait toujours eue en lui-même. Il fit encore un assez +grand nombre de portraits, et le tableau de _Louis-Philippe à l'hôtel de +ville_; mais tous les soins, tous les travaux de ses dernières années +furent particulièrement consacrés à l'achèvement des quatre pendentifs +de l'église de Sainte-Geneviève, ouvrage peu digne de lui. + +Le _Bélisaire_, la _Psyché_, la _Bataille d'Austerlitz_, l'_Entrée +d'Henri IV_ et huit ou dix portraits, sont donc les résultats importants +des travaux de toute la vie de Gérard, ses véritables titres de gloire. + +Quoiqu'il eût plusieurs infirmités, elles furent étrangères à sa mort. +Atteint d'une fièvre pernicieuse, le 8 janvier 1837, trois jours après +il mourut de ce mal. + +Girodet, membre de l'Institut, n'avait reçu la décoration de la Légion +d'honneur que tard. Sous la restauration, il fut fait chevalier de +l'ordre de Saint-Michel, et Charles X lui envoya la croix d'officier de +la Légion d'honneur la veille de sa mort. La vie retirée et singulière +de cet artiste peut expliquer à ceux qui connaissent le monde pourquoi +ces honneurs lui ont été accordés si tardivement. Gérard, au contraire, +dont le caractère était facile, le talent riche et brillant, fut comblé +de ces distinctions flatteuses pendant la vie et complétement stériles +après la mort. Nommé baron de l'empire, officier de la Légion d'honneur, +chevalier de l'ordre de Saint-Michel, membre de l'Institut de France, +professeur à l'École royale des beaux-arts, membre de l'Institut de +Hollande et des Académies de Vienne, Berlin, Munich, Copenhague, Turin, +Milan et Saint-Luc de Rome, aucun témoignage de considération ne lui a +manqué pendant sa vie. Et cependant cet homme est mort triste, +regrettant sa jeunesse, ne pouvant s'accoutumer à l'idée de ne plus +exciter cet engouement dont il avait été le premier à signaler +l'extravagance, tourmenté par la faiblesse de certains de ses ouvrages, +inquiet même sur le mérite réel de ceux qui avaient eu le plus de +succès, et poursuivi par l'idée qu'une génération nouvelle d'artistes +était là toute prête à prendre la place de celle que l'âge et la mort +allaient bientôt mettre hors de lice. C'est vraiment bien à tort que +l'on adresse à ceux qui composent des romans le reproche de les terminer +ordinairement par des scènes tristes. Pour peu qu'un écrivain tienne à +retracer la vie humaine avec vérité, comment ne pas tomber dans cet +inconvénient? On connaît déjà quelles ont été les destinées de Drouais, +de Fabre, de Girodet et de Gérard; maintenant voici celle de Gros. + +Il était le plus jeune de la première couvée d'élèves de David. Né à +Paris en 1771, Gros (Antoine-Jean), issu d'une famille sans fortune, +s'adonna tout jeune à l'art de la peinture. Ses progrès furent aussi +brillants que rapides à l'atelier de David, et, couronné à l'Académie en +1790, il alla continuer ses études à Rome. Mais, comme tous les artistes +et pensionnaires français, qui, depuis l'affaire de Basseville, +portaient ombrage au gouvernement papal, Gros fut obligé d'abandonner +Rome, et de se réfugier successivement dans plusieurs villes d'Italie. +Ne recevant point de secours de sa famille, et pressé par le besoin, +Gros se mit à peindre la miniature à Florence et à Gênes. La hardiesse +et l'impétuosité avec lesquelles il traitait un genre que l'on ne fait +ordinairement que froidement et avec timidité devinrent pour lui une +cause de succès, et le jeune Gros, dont la figure était belle et +prévenante, dont l'esprit, quoique inculte, plaisait par sa franchise et +un certain tour original, tira parti de son talent, et se fit aimer de +ceux qui le connurent. Sa jeunesse, son obscurité et son défaut de +fortune alors, lui permirent de rester en Italie, sans être compris au +nombre des _émigrés_, pendant les années les plus orageuses de la +révolution française. Ainsi que Girodet, Gros ne fut pas atteint par les +passions politiques de son temps, et, tout occupé de son art et de ses +plaisirs, il profita de son talent et de son caractère pour se faufiler +intact, ou plutôt indifférent, au milieu de toutes les opinions qui +agitaient alors ses contemporains. + +Le jeune Gros avait donc pu, grâce à son obscurité, se tenir éloigné de +la tourmente révolutionnaire, et ce fut avec la même indépendance +d'esprit qu'il profita de son talent pour se joindre à ses compatriotes, +lorsque l'armée française, conduite par Bonaparte, vint conquérir +l'Italie, en 1796. Le jeune peintre français était avec l'armée, près +d'Arcole, lorsque Bonaparte et Augereau plantèrent le drapeau tricolore +sur le pont qu'il fallait traverser en affrontant la mitraille des +Autrichiens, et le premier ouvrage de Gros, que l'on vit au Salon +(1799), est un beau portrait à mi-corps de Bonaparte tenant le drapeau +d'Arcole à la main, et franchissant le pont. Jusqu'alors les ouvrages +qui représentaient le vainqueur de l'Italie étaient si faibles, ou +offraient des traits si peu semblables, que le tableau de Gros ne fut +guère, au premier moment, qu'un objet de curiosité pour la multitude. +Cependant, quelques artistes furent frappés d'une certaine liberté dans +l'attitude du personnage, et d'une facilité de pinceau, auxquelles on +n'était plus habitué depuis que David, ainsi que ses élèves Girodet et +Gérard, avait fait tant d'efforts pour se rapprocher de la manière +sévère, pure et tant soit peu austère de l'art antique. Dans les +ateliers de peinture, et parmi les jeunes élèves, cette peinture de Gros +fut prise comme une innovation qui fit quelque fortune, et donna le +désir de voir de cet artiste, alors nouveau pour la France, quelque +production plus importante. + +Cependant Gros, que Bonaparte avait distingué et qui s'était fait aimer +de tous les officiers de l'armée, obtint lui-même un grade au moyen +duquel il pouvait suivre toutes les opérations militaires. C'est +lorsqu'il se trouva dans cette position, qu'il prit sur les champs de +batailles même, ce goût qu'il a toujours conservé pour les brillants +uniformes, pour les chevaux et les scènes guerrières. Dès ce moment sa +carrière et son genre étaient nettement tracés; son génie allait trouver +son emploi. + +Parmi les causes nombreuses qui empêchent la plupart des hommes de +mettre à profit les dons qu'ils ont reçus de la nature, la plus commune +est l'ignorance où ils sont presque toujours de la faculté et du talent +qui les distinguent réellement. Les fausses vocations, indiscrètement +suivies, ruinent l'avenir de la plupart des jeunes gens, et troublent +ordinairement la vie des hommes qui passent pour l'avoir remplie le plus +complétement. + +Sans aller chercher de nombreux exemples hors du sujet qui nous occupe, +il suffit de jeter un coup d'œil sur la carrière des artistes de notre +temps, pour reconnaître la vérité de cette proposition. En effet, quelle +a été la vie de David? Celle d'un artiste très-heureusement doué pour +exercer, et même perfectionner la peinture, mais qu'une manie insensée +de devenir législateur a interrompue, troublée et flétrie; Girodet +également, né peintre, se met dans l'esprit qu'il est poëte et perd la +partie la plus précieuse de son existence à polir des vers à l'imitation +de ceux de l'abbé Delille. Gérard, non moins naturellement peintre que +ses rivaux, sacrifie sa gloire d'artiste au titre d'homme du monde, et +meurt d'ennui et de chagrin en pesant dans son esprit, chancelant et +sceptique, si, tout compte fait, il n'y a pas autant d'avantage à mourir +conseiller d'État ou pair de France, que premier artiste de son époque. +Enfin, Gros, dont le caractère était prime-sautier, irréfléchi, dont +l'esprit obéissait à une verve dont il ne connaissait ni l'étendue ni la +force, Gros, comme on le verra bientôt, avait aussi sa marotte, sa +manie, qui l'a préoccupé pendant toute sa vie et jusqu'au moment de sa +mort, qui a été si cruelle. + +Après le _Bonaparte à Arcole_, et à l'exposition suivante (1802), Gros +représenta Napoléon sur un cheval blanc, donnant une arme d'honneur à un +grenadier. Quoique très-imparfaite, cette production attira cependant +l'attention générale, et c'est à compter de ce moment que la réputation +du peintre alla en croissant. Malgré les observations, assez justes +d'ailleurs, des puristes voués au culte exclusif des doctrines antiques, +le _Bonaparte_ de Gros, avec ses teintes fouettées et hardies, avec son +cheval en _satin blanc_, ne laissa pas de tourner la tête du public et +des jeunes artistes. David lui-même ne craignit pas de dire en plein +Salon que cet ouvrage, avec ses qualités solides, produirait un bon +effet sur les travaux de l'école de Paris, où l'on négligeait trop le +coloris. Girodet, Gérard et tous les peintres en renom furent unanimes +pour vanter le mérite de Gros, qui cependant ne fut que +très-imparfaitement satisfait de cette victoire. + +On voyait à cette même exposition une autre composition de Gros, +représentant Sapho éclairée par la lune au moment où elle se précipite +du rocher de Leucade dans la mer, en tenant sa lyre entre ses bras. Cet +ouvrage, qui parut faible alors et qui l'est réellement, après avoir été +le but des études particulières de l'artiste dans son atelier, était +encore au Salon l'objet de sa sollicitude et de ses espérances les plus +chères. Ces portraits, ces tableaux de personnages et de sujets +modernes; ces habits bleus et ces épaulettes d'uniforme qu'il avait su +si bien rendre, ne lui paraissaient que des passe-temps agréables, et +propres tout au plus à flatter la vanité des hommes du jour; tandis que +sa _Sapho_ était pour lui un tableau du genre élevé, un sujet antique, +où il s'imaginait avoir développé entièrement toute sa science et son +talent. + +Heureusement pour cet artiste que Bonaparte, qui, comme on l'a vu, +n'était pas très-amateur des sujets tirés de la mythologie ou de +l'histoire ancienne, voulut que les principaux événements de sa vie +fussent représentés par Gros. Mais ce qu'il est curieux de savoir pour +connaître l'histoire du cœur et de l'esprit humain, c'est qu'il ne +fallut rien moins que la volonté de Bonaparte pour que Gros ne manquât +pas sa vocation et se décidât à faire de bons tableaux de l'histoire de +son temps, au lieu de se traîner sur les traces de ceux qui, malgré +Minerve, se sont obstinés à poétiser dans des modes qui ne leur +convenaient nullement. + +Cédant à la volonté du chef de l'État, Gros fit d'abord plusieurs +portraits représentant le premier consul à pied ou à cheval; puis il +donna sa belle esquisse de _la Bataille du Mont-Thabor_, qui fut jugée, +avec raison, la meilleure de toutes celles qui avaient été présentées à +un concours qui n'eut cependant point de résultat. + +Une fois engagé dans la voie qui lui convenait, Gros n'eut plus qu'à +produire pour bien faire. Étranger à toutes les études spéculatives +auxquelles étaient forcés de se livrer ceux qui voulaient rendre sans +autre secours que leur imagination des objets qu'ils n'avaient jamais +vus, le peintre de _la Peste de Jaffa_, d'_Aboukir_ et d'_Eylau_, +improvisant en quelque sorte ces grands ouvrages, sans préjugés et sans +peine, eut un avantage immense sur tous ses rivaux, celui de profiter de +sa facilité et de peindre de verve. + +Il y eut un bel élan chez les artistes à l'exposition de 1806, lorsque +Gros y produisit _les Pestiférés de Jaffa_. La mémoire de l'expédition +d'Égypte était encore fraîche dans tous les esprits, et la gloire du +jeune artiste, qui consacrait le souvenir d'un événement de cette +campagne, se trouvait comme mêlée à celle du héros qui l'avait dirigée. +L'admiration sincère qu'excita cette composition fut si générale, que +les peintres de toutes les écoles en réputation alors se réunirent pour +porter au Louvre une grande palme, que l'on suspendit au-dessus du +tableau de Gros. David a répété souvent que ce succès, obtenu par l'un +de ses élèves qu'il chérissait personnellement, avait été un des moments +de sa vie où il s'était senti le plus heureux. Et en effet, qu'y +avait-il de plus flatteur pour le maître que de voir couronner l'ouvrage +d'un disciple dont le mérite était si grand, et si différent du sien; +pour David, qui comprenait si bien que l'enseignement n'est pas la +transmission d'une manière, mais le développement de l'intelligence +artistique d'un élève confié aux soins d'un maître? Cet aspect si neuf +et si inattendu des productions de Gros devint pour lui la preuve +évidente de la supériorité de sa méthode. Cette satisfaction était +d'autant mieux fondée, qu'à cette même exposition _la Scène du Déluge_, +par Girodet, production si différente de celles de Gros et de David, +fournissait encore une preuve éclatante de l'impartialité savante du +maître et du respect qu'il avait porté à l'originalité native de chacun +de ses disciples. + +Il est hors de doute qu'après David, Gros est le peintre qui a exercé le +plus d'influence sur les doctrines et la pratique des artistes ses +contemporains. L'indépendance de ses idées ainsi que la liberté savante +de son pinceau enhardirent et protégèrent les talents d'une foule de +peintres qui, accablés jusqu'à lui sous les difficultés que présente la +composition des ouvrages du style le plus élevé, purent marcher plus à +l'aise dans des voies moins ardues et moins périlleuses. En adoptant le +genre sévère et épuré traité par David, il fallait encore un talent +remarquable et une disposition très-forte aux études sérieuses, pour +produire un ouvrage passable et même médiocre; tandis que les scènes +d'histoire contemporaine mises en vogue par Gros, et dans lesquelles il +entrait peu de nu et beaucoup d'accessoires, faisaient parfois produire +à des peintres secondaires des tableaux très-satisfaisants pour le +public, bien que leur mérite fût des plus équivoques. + +D'ailleurs la vue et l'étude des monuments français, au musée des +Petits-Augustins, avaient déjà fait concevoir l'idée d'une réaction +contre l'admiration exclusive des ouvrages de l'antiquité, quand +l'apparition des trois ou quatre premiers ouvrages de Gros la +déterminèrent. C'est en effet de 1803 à 1808 que le genre anecdotique +commença à être cultivé avec succès par Richard, Revoil et Verney; mais +c'est aussi de cette même époque, il faut bien le dire, que datent ces +éternelles batailles ou scènes d'étiquette que Bonaparte a fait exécuter +durant son règne, sous la surveillance de son directeur des beaux-arts +Denon, et qu'enfin la peinture de genre proprement dite fut remise en +honneur et prépara la vogue excessive qu'elle devait obtenir quelques +années plus tard. + +Cette opinion était celle de Gros lui-même, et il l'a exprimée avec tant +de franchise et dans une occasion si solennelle, qu'il est bon que l'on +sache comment ce grand artiste se reprochait à lui-même d'avoir porté +atteinte aux doctrines professées par David son maître, et s'accusait +d'être cause du déclin des grands principes de l'art en France. Le jour +de l'enterrement de Girodet, au moment où les membres de l'Institut et +les plus habiles artistes étaient réunis dans la chambre du défunt, dont +on allait conduire les dépouilles mortelles au cimetière, la +conversation eut naturellement pour objet le mérite du mort et la perte +irréparable que faisait l'école dans un moment où elle avait besoin +d'une main puissante qui la retint sur la pente où elle était entraînée +par l'école dite romantique. Gérard, malgré la tristesse dont il +paraissait accablé, essaya de faire l'éloge de son ancien camarade, +regrettant que Girodet ne fût plus là pour maintenir les jeunes artistes +par son exemple. «Que ne le remplacez-vous, Gérard, lui dit aussitôt +l'un de ses confrères, et que ne vous levez-vous pour remettre l'école +dans la bonne voie, puisque David est exilé?--C'est ce que je devrais +faire, dit Gérard; mais je confesse que je ne m'en sens pas la force: +j'en suis incapable.--Pour moi, s'écria tout à coup Gros, dont les yeux +étaient tout rouges et la voix altérée, non-seulement je n'ai point +assez d'autorité pour diriger l'école, mais je dois m'accuser encore +d'avoir été l'un des premiers à donner le mauvais exemple que l'on a +suivi, en ne mettant pas dans le choix des sujets que j'ai traités et +dans leur exécution cette sévérité que recommandait notre maître, et +qu'il n'a jamais cessé de montrer dans ses ouvrages[58].» + +Ainsi, on le voit, cet homme regardait ses meilleurs ouvrages avec +dédain; il se reprochait même en quelque sorte de les avoir produits; et +lorsqu'à la fin de sa carrière, devenu riche et maître de traiter les +sujets de son goût, il reprit le cours des idées qu'il avait été obligé +de quitter, après son faible tableau de _Sapho_, il exposa au Salon de +1834 un énorme et monstrueux tableau mythologique, qui compromit son +talent dans l'esprit railleur et méprisant de tous les apprentis en +peinture. + +L'époque brillante du talent et de la vie de Gros a commencé et fini +avec Napoléon. Ses meilleurs ouvrages sont _la Peste de Jaffa_, _la +Bataille d'Eylau_ et celle d'_Aboukir_, et le premier de ces tableaux +est son chef-d'œuvre. En 1806, il vit ce chef-d'œuvre ombragé par +l'immense palme qu'y placèrent unanimement les artistes. En 1808, +l'empereur Napoléon, après avoir considéré _la bataille d'Eylau_, +détacha de son habit l'étoile de la Légion d'honneur qu'il portait et la +remit à Gros au milieu du grand Salon, en le nommant baron de l'empire. +Comblé d'honneurs et déjà assez favorisé de la fortune, Gros fit un +mariage qui lui assura, sinon le bonheur, du moins une existence +indépendante et fixe. + +Une grande quantité de travaux secondaires augmentèrent encore sa +fortune jusqu'à la Restauration. Sous les Bourbons, Gros fit encore +quelques grands ouvrages exécutés avec verve, mais conçus faiblement et +comme à regret. _L'Arrivée de la duchesse d'Angoulême à Bordeaux_ et _la +Fuite nocturne de Louis XVIII_ du château des Tuileries, étaient des +sujets bien tristes pour le peintre brillant et fougueux de _la Peste de +Jaffa_ et de _la Bataille d'Aboukir_. Ces compositions, soutenues +quelque temps par le talent et la popularité du peintre, ne purent +vaincre cependant l'indifférence du public, et elles furent promptement +oubliées, Gros ne produisit donc, pendant la restauration, qu'un ouvrage +vraiment digne de lui, _la Coupole_ de l'église de Sainte-Geneviève. Il +devait son existence et sa gloire à Napoléon. La chute terrible de +l'empire, le peu de succès qu'eurent les tableaux faits sous la +monarchie, les années qui commençaient à s'accumuler sur la tête du +peintre et les critiques déjà amères d'une nouvelle génération +d'artistes tout prêts à danser sur la tombe de leurs prédécesseurs, +avaient avancé pour Gros le temps de la vieillesse, quand la révolution +de 1830 la compléta. + +Naturellement spirituel, mais sans instruction et peu disposé à en +acquérir, Gros était artiste, peintre par instinct. Il composait au bout +du pinceau et faisait bien ou mal sans que son goût et son esprit +tentassent le moindre effort pour faire ressortir les parties +excellentes d'un ouvrage ou en corriger les défauts. Cette disposition, +qu'il apporta en naissant et qu'il conserva toute sa vie, a imprimé un +caractère particulier à ses compositions, qui renferment ordinairement +une ou deux portions très-remarquables au milieu d'une foule d'objets +sans rapport et sans proportion entre eux. C'est ce que l'on peut +observer dans les batailles d'_Eylau_ et d'_Aboukir_, car le seul +ouvrage de Gros exempt de ces disparates est _la Peste de Jaffa_, son +chef-d'œuvre. + +Lorsque Gros, de retour d'Italie, vint s'établir à Paris (1800-1801), il +exerça de suite une double influence, sur le public et sur les artistes. +L'exposition de son portrait de _Bonaparte à Arcole_ et du _Premier +Consul distribuant des sabres d'honneur_ fit effet sur les masses. Mais +la personne de Gros, ses manières et celles des personnes qui +fréquentaient son atelier, ainsi que son habitude de travailler devant +témoins et presque en jouant, après avoir étonné les artistes, finit par +modifier leur manière d'être, leurs habitudes et enfin leur goût. + +Au commencement de ce siècle, rien n'était si rare qu'un local propre à +devenir un atelier de peinture. Ceux qui avaient été pratiqués +anciennement dans le Louvre n'existaient plus, et lorsque David fut sur +le point de commencer son tableau du _Couronnement_, on ne trouva rien +de mieux que de lui abandonner la vieille église de Cluny pour qu'il en +fît son atelier. En général, les vieilles églises et les vieux couvents +dévastés et vendus pendant la révolution étaient devenus le refuge +ordinaire des artistes. De tous ces anciens édifices, celui du couvent +des Capucines[59], dans lequel on avait fabriqué les assignats pendant +la durée de ce papier-monnaie, devint un des points sur lesquels les +peintres et même quelques statuaires vinrent se rassembler. Girodet y +fit sa scène de _Déluge_, son _Atala_ et sa _Révolte du Caire_. Mais +toujours mystérieux dans ses travaux, n'admettant chez lui que ses +élèves, Girodet travaillait solitairement dans l'angle gauche du +cloître. + +Les choses ne se passaient pas ainsi vers l'angle à droite, de 1801 à +1805. Un long corridor, par lequel on parvenait à une vingtaine +d'anciennes cellules de capucines, transformées en autant de petits +ateliers, servait d'antichambre et de salon de conversation aux artistes +habitant les cellules. L'aile droite du bâtiment semblait leur être +particulièrement réservée. M. Ingres et son ami Bartolini, le sculpteur +florentin, occupaient deux cellules en commun; près d'eux était M. +Bergeret, admirateur et ami de M. Ingres. Ces trois artistes, qui +dirigeaient alors les efforts de leurs études sur les ouvrages des +artistes italiens de la renaissance, formaient une espèce d'académie à +part dans les Capucines. Personne n'était admis chez eux, et l'on +n'avait qu'une idée vague de ce qu'ils faisaient dans le mystère de +leurs ateliers. M. Bergeret doit être compté au nombre de ceux qui, +lorsque le musée des Petits-Augustins contrebalança l'influence du musée +des Antiques, ont contribué à fonder le genre anecdotique et à répandre +le goût des petits tableaux d'amateurs. Le plus connu de ceux de cet +habile artiste que la gravure ait reproduits, représente _les Honneurs +rendus à Raphaël après sa mort_. + +Deux ou trois cellules plus loin que celle habitée par M. Ingres, se +trouvait l'atelier de Granet. Ce peintre, qui devait se rendre célèbre +en imitant des intérieurs de couvent, commença en effet par peindre les +longs et obscurs corridors de celui des Capucines. Bon, aimable, +spirituel et modeste comme il a toujours été, chaque jour Granet, que +l'on surnommait _le Moine_, était établi dans le cloître avec son +chevalet et sa toile, saisissant à toutes les heures les effets variés +de la lumière. Granet était aimé de tous, il causait amicalement avec +chacun, laissait voir ses ouvrages à tous ceux qui l'approchaient, les +consultait même au besoin, et donnait d'excellents avis à ses confrères. +Ceux qui voyaient ses études si originales lui prédisaient déjà un +avenir qu'il a si bien réalisé. + +Non loin de ces cellules, Étienne, Chauvin, Dupaty et enfin Gros avaient +chacun la leur. Chauvin était un habile paysagiste qui s'était formé en +Italie, où il avait fait connaissance avec Gros. Étienne occupait la +cellule suivante et avait pour voisin, de l'autre côté, le statuaire +Charles Dupaty, l'un des fils du président de ce nom, célèbre par ses +_Lettres sur l'Italie_. Dupaty achevait alors la première figure de +ronde bosse qu'il ait exposée au Louvre, un _Amour_. + +Gros avait pour atelier la dernière cellule au fond du corridor. +Jusqu'au jour de son arrivée, rien n'était plus silencieux que les longs +corridors des Capucines, dont la plupart des habitants travaillaient +dans la retraite et sans communiquer habituellement entre eux. Mais +aussitôt que Gros fut établi dans ce lieu, le régime changea +complétement. En sa qualité de peintre de l'armée d'Italie, le jeune +artiste recevait sans cesse des visites d'officiers supérieurs et de +généraux, à mesure que, revenant de l'armée, ils rentraient à Paris. La +porte de son atelier était presque toujours ouverte, et la plupart du +temps il travaillait entouré de ses amis, parlant haut, allant et +venant, maniant des armes, remuant des selles de chevaux ou de riches +étoffes qu'il accaparait pour les copier au besoin. + +C'est dans cette cellule que Gros fit successivement les esquisses si +brillantes de plusieurs portraits du premier consul, de _la Bataille du +mont Thabor_ et de celle d'_Aboukir_, ainsi que le tableau de _Sapho_. +Le coloris brillant, la hardiesse de pinceau, et jusqu'à l'espèce de +désordre qui régnait dans ces compositions faites tout à la fois avec +tant d'aisance et même d'audace, peintes en quelque sorte en plein air +et devant tout le monde; ces habitudes et ces qualités si différentes de +celles qui régnaient depuis dix ans dans les écoles de Paris, parurent +tout à coup à un grand nombre d'artistes celles qui devaient être +préférées et dont les résultats seraient les plus satisfaisants pour +l'exercice de l'art. Il est donc certain que la manière aisée et quelque +peu cavalière de Gros porta aussitôt atteinte aux doctrines sévères que +David avait enseignées et mises en pratique jusqu'à ce moment; et +qu'après l'exil de son maître, et à la mort de Girodet, lorsque la +nouvelle école, dite romantique, avait déjà fait des progrès si rapides, +Gros ne s'accusait peut-être pas sans raison d'avoir contribué à +ébranler les principes de son maître. + +Quoique son organisation fût robuste, Gros avait été affecté de bonne +heure de douleurs rhumatismales qui le faisaient souffrir à certaines +époques de l'année. Pendant la Restauration, lorsque le grand éclat de +sa célébrité commençait à s'affaiblir, les premiers signes de la +vieillesse se manifestèrent chez lui, et après la révolution de 1830, +ils devinrent plus apparents encore. Placé par son talent dans la classe +des hommes éminents de son époque, Gros eut le tort, et il en éprouva +tous les inconvénients, de mener un genre de vie en contradiction avec +le rang élevé qu'on lui assignait parmi les hommes de talent. Marié, +maître d'une belle fortune qui lui eût fourni tous les moyens de +s'entourer, non-seulement d'amis, mais de personnes distinguées qui se +seraient trouvées honorées d'être admises dans sa société, il vivait de +la manière la plus étrange, passant presque tous ses moments de loisir à +jouer aux dames avec les obscurs habitués d'un café. + +Ces goûts, si peu en harmonie avec sa position, augmentèrent à mesure +que les années diminuaient pour lui les chances de trouver des +distractions moins vulgaires. Des chagrins domestiques, les regrets +excessifs que lui causaient et les jours si brillants de si gloire, et +les succès menaçants de la nouvelle école _romantique_; et enfin, ce qui +n'est que trop certain, les douleurs amères dont quelques écrivains +l'abreuvèrent en critiquant indignement ses ouvrages, portèrent le +découragement dans l'âme de cet homme comblé jusque-là de louanges et +d'honneurs, mais que la réflexion n'avait prémuni contre aucun des maux +réservés à l'homme, à qui tout manque à la fois quand il vieillit. + +Pendant les dernières années de sa vie, il n'opposa à ces chagrins que +les ressources de jouissances purement physiques, dont il fut privé tout +à coup. Aussi sa mort fut-elle aussi inattendue que terrible. On le +trouva noyé sur les bords de la Seine, près de Sèvres. Il avait eu le +soin de laisser dans son chapeau un papier sur lequel était écrit que +«las de la vie et trahi par les dernières facultés qui la lui rendaient +supportable, il avait résolu de s'en défaire.» + +Drouais, Fabre, Girodet, Gérard et Gros, élèves de David, furent aussi +des rivaux pour leur maître. + +Deux chefs d'écoles, contemporains de David, Regnault[60] et +Vincent[61], exercèrent quelque influence sur les arts, mais bien plutôt +par les élèves qu'ils formèrent que par les ouvrages qu'ils +produisirent. Tous deux étaient d'habiles artistes, praticiens +consommés, mais à qui il manquait cette fixité dans les idées qui fait +que l'on choisit un but vers lequel on tend sans cesse, ce qui donne aux +productions un caractère fort et décidé. Regnault n'avait reçu aucune +instruction, et son esprit comme son imagination était sans portée. +C'était un de ces praticiens très-adroits, savants même, dont les +talents matériels n'auraient pu devenir réellement utiles que s'ils +eussent été sous la direction d'un génie supérieur qui les eût vivifiés. +Les meilleurs ouvrages de Regnault sont _l'Éducation d'Achille_, +charmante composition, et une _Descente de croix_, où l'on remarque une +fermeté et une flexibilité de pinceau qui feraient honneur à un bon +élève de l'école des Carrache. Ces ouvrages furent loués comme ils +méritaient de l'être, servirent de titre à leur auteur pour entrer à +l'Académie et ouvrir une école de peinture, mais ils n'exercèrent aucune +influence sur la marche de l'art, à l'époque où ils parurent, +c'est-à-dire vers 1788. Regnault, qui est mort fort riche à l'âge de +soixante-quinze ans, passa paisiblement les dernières années de sa vie à +faire de petits tableaux de boudoirs. + +Ce n'est que par l'intermédiaire de deux de ses élèves que Regnault a +réellement pris part au mouvement qui s'est opéré dans l'exercice des +arts, depuis 1800 jusqu'à nos jours; ces deux élèves sont Pierre Guérin +et M. Hersent. + +Quant à Vincent, homme instruit, fort spirituel et peintre très-habile, +de la grande quantité d'ouvrages qu'il a achevés, on n'a guère conservé +le souvenir que de son tableau du _Président Molé_, peu connu de la +génération actuelle. Ainsi que Regnault, Vincent a formé un assez grand +nombre d'élèves qui, pendant quinze ou vingt ans, ont disputé les prix +académiques à ceux plus nombreux qui sortaient de l'école de David. Mais +de tous les soldats que Vincent a formés pour ces combats, il n'en est +qu'un seul dont le nom et les ouvrages soient connus; c'est M. Horace +Vernet, peintre original dont le rare mérite et l'influence seront +appréciés quand il en sera temps. + +En suivant l'ordre chronologique, il se présente, comme contemporain de +David, un homme isolé qui ne fut ni son élève, ni son rival, ni son +imitateur, mais dont le talent exceptionnel se développa et grandit +pendant ce siècle, quoiqu'il fut en contradiction ouverte avec les idées +que Winckelmann, Heine, Mengs et David avaient mises en honneur depuis +1780. Pierre-Paul Prudhon, né en 1765, âgé de vingt-cinq ans en 1790, +pendant que la plupart des artistes s'efforçaient d'imiter les ouvrages +de l'antiquité, formait, lui, son talent dans la solitude, n'ayant +d'autre idée et d'autre but que de rendre son pinceau l'interprète +fidèle de ce qu'éprouvait son âme, de ce que préférait son goût. Né de +parents très-pauvres, forcé de travailler pour vivre tout en étudiant, +le besoin le rendit de bonne heure ingénieux pour tirer parti de son +talent. Il se fit bientôt remarquer par un genre de compositions +gracieuses et tendres, peu variées quant au fond, mais auxquelles +l'artiste trouvait moyen de donner des formes nouvelles et un aspect +nouveau. Le plus ordinairement, Prudhon faisait des dessins ou des +tableaux sur des sujets tendres, passionnés et amoureux. L'attention se +porta d'abord sur des vignettes représentant _Léandre et Héro_, _Cérès +et Stellion_, et _Phrosine et Mélidor_, ainsi que sur d'autres +productions analogues, gravées au pointillé, et dont le succès devint +populaire. Le charme particulier de ces ouvrages résultait d'une +certaine atmosphère d'amour, si l'on peut dire ainsi, à travers laquelle +on les voyait apparaître. On y remarquait ordinairement des femmes dont +les vêtements n'étaient d'aucun pays ni d'aucun temps, mais qui, par +leurs formes suaves et une expression vive de tendresse, séduisaient +toutes les classes d'amateurs. Ces femmes n'étaient point belles et se +ressemblaient toutes; leur bouche était grande, leurs yeux profondément +enchâssés et couverts, mais le peintre, qui avait soin de faire tomber +la lumière de haut sur ses groupes, trouvait moyen, en multipliant les +demi-teintes et en noyant les contours, de donner quelque chose de +fantastique et de séduisant à ces êtres imaginaires. + +Prudhon ne réussissait pas moins bien à représenter des amours, des +petits enfants; et son _Zéphyre_, se balançant au-dessus de l'eau d'une +fontaine est peut-être son chef-d'œuvre en peinture. + +En abusant des effets du clair-obscur, ce peintre sacrifia souvent la +vérité d'imitation pour exprimer le genre de poésie qu'il cherchait à +répandre avant tout dans ses ouvrages; mais soit que l'on aime ou que +l'on réprouve son genre, il faut convenir au moins que le sentiment qui +l'animait en peignant était toujours fort, et que ses ouvrages portent +toujours un caractère bien décidé. + +Ce fut à la fameuse exposition de 1810, où les ouvrages de David, de +Girodet, de Gérard et de Gros se trouvaient en présence, que parurent +aussi les deux tableaux de Prudhon qui ont mis le sceau à sa réputation: +_le Zéphyre_ déjà cité et _la Vengeance et la Justice poursuivant le +Crime_. La sévérité de style et la gravité des sujets étaient devenues +des conditions si impérieuses depuis que les doctrines de l'école de +David avaient été généralement adoptées, que le pauvre Prudhon, qui +n'avait fait et n'aimait réellement à faire que des sujets gracieux et +érotiques, se vit forcé de concevoir et d'exécuter le tableau de _la +Vengeance et la Justice_ pour obtenir la faveur d'être placé au nombre +de ce qu'on appelle _les peintres d'histoire_. Cette dernière production +fait sans doute grand honneur au talent de Prudhon, mais ce talent se +trouve plus complet et surtout mieux employé dans son _Zéphyre_. + +De son vivant, Prudhon n'eut qu'un assez petit nombre d'admirateurs et +dans l'esprit de ceux qui avaient adopté les doctrines de l'art antique, +qu'ils fussent artistes ou amateurs, il passait pour un peintre de +mauvais goût, que l'on comparait aux artistes des temps de décadence. +Lorsqu'il considérait l'art dans son ensemble, David, toujours +impartial, disait en parlant de Prudhon: «Enfin celui-là a son genre à +lui, c'est le Boucher, le Watteau de notre temps; il faut le laisser +faire, cela ne peut produire aucun mauvais effet aujourd'hui dans l'état +où est l'école. Il se trompe, mais il n'est pas donné à tous de se +tromper comme lui; il a un talent sûr. Ce que je ne lui pardonne pas, +ajoutait-il en souriant, c'est de faire toujours les mêmes têtes, les +mêmes bras et les mêmes mains. Toutes ses figures ont la même +expression, et cette expression est toujours la même grimace. Ce n'est +pas ainsi que nous devons envisager la nature, nous autres disciples et +admirateurs des anciens!» + +Si les scènes gracieuses, si l'emploi souvent exagéré du clair-obscur +donnaient aux productions de Prudhon un aspect qui les faisait +distinguer parmi celles de ses contemporains, elles étaient +recommandables surtout par un éclat et une originalité dans le coloris +qui tranchaient avec la teinte grisâtre et peu transparente des tableaux +de l'école sévère. Il n'est pas jusqu'aux procédés matériels employés +par Prudhon pour peindre, qui ne fussent contraires à ceux dont les +autres artistes faisaient généralement usage. + +Depuis l'exécution du tableau des _Sabines_ surtout, David avait +pratiqué et enseigné l'art de peindre en procédant par l'emploi de +teintes faites d'après la nature, et qu'il fallait appliquer l'une +auprès de l'autre en s'efforçant de les fondre, non pas avec le pinceau, +mais en les juxtaposant avec assez de justesse pour qu'elles se +succédassent sans blesser l'œil, et en exprimant la différence des tons +et la dégradation de la lumière. Ce procédé, l'un de ceux qui demandent +le plus d'attention et de talent, et qui a été mis en pratique par +Raphaël dans _la Transfiguration_, ainsi que par Paul Véronèse et +Poussin dans leurs plus beaux ouvrages, est celui que David s'efforça de +remettre en vigueur. + +Prudhon peignait tout différemment. En commençant un tableau, il lui +donnait l'aspect d'une grisaille, et ce n'était que successivement et +peu à peu qu'il coloriait les différents objets compris dans son +tableau, jusqu'au moment où, satisfait de l'intention qu'il avait prêtée +à ses personnages, il leur donnait toute la vivacité requise par de +nombreux glacis posés les uns sur les autres. Plusieurs compositions +laissées par le peintre à l'état d'ébauches fournissent l'occasion de +suivre les progrès successifs de ce procédé. + +Un an ou deux ans avant sa mort, Prudhon mit au Salon un petit tableau +qui fit sensation. Il y avait introduit trois figures; un ouvrier +ressentant les premières atteintes du mal dont il devait mourir, et près +de lui sa femme et son jeune fils inquiets et cherchant les moyens de le +soulager. C'était le dernier ouvrage qu'il dût faire; et dans cette +scène, si différente de celles où il avait peint ce que l'amour a de +plus intime et de plus tendre, on voyait l'empreinte d'une douleur +profonde, d'un chagrin que rien ne peut guérir, d'un présage d'une mort +inévitable et que l'on désire. + +Des cinquante-huit années que Prudhon a passées sur la terre, c'est tout +au plus s'il en a eu dix de tolérables. Son enfance, sa jeunesse et une +partie de son âge mûr ont été employées à combattre la misère, à +travailler jour et nuit, et à former seul un talent que l'exemple ou les +conseils des autres artistes ne pouvaient l'aider à perfectionner. +Malgré sa pauvreté, Prudhon se maria jeune, et le malheur voulut que sa +compagne, loin de l'aider dans sa pénible carrière, eût des goûts aussi +vulgaires que le pauvre artiste avait l'âme tendre et délicate. Chargé +de famille sans pouvoir se reposer sur sa femme des soins que de jeunes +enfants réclamaient, il resta seul avec eux. C'est dans cet isolement, +et lorsque, forcé de faire face à une foule de petits travaux sans +lesquels ses enfants et lui n'auraient pu vivre, qu'il s'attacha à Mlle +Mayer, son élève. + +Cette femme, qui pour tous charmes extérieurs n'avait que des yeux +très-couverts et une expression de bonté et de tendresse comme Prudhon +aimait à les rendre dans ses ouvrages, devint, par son dévouement et son +attachement inviolable, l'ange sauveur de l'artiste et de ses enfants. + +Jeunes encore, ceux-ci réclamaient les soins journaliers qu'on ne reçoit +que d'une mère. Mlle Mayer les leur prodigua comme si elle eût été la +leur, et les modifia selon l'âge de ces êtres intéressants, que son cœur +avait adoptés. Ces devoirs n'empêchaient cependant pas cette femme +courageuse de se livrer à l'art de la peinture, qu'elle exerçait non +sans talent. Entièrement dévouée à Prudhon, enseignée par lui, +travaillant sans cesse à ses côtés, elle s'était si complétement +identifiée avec son ami, son maître, qu'elle était parvenue à reproduire +sa manière, et qu'elle l'aidait souvent dans la préparation de ses +ouvrages. Il ne nous est resté aucune lettre, aucun témoignage +authentique de la longue tendresse de ces deux êtres, toujours réunis +sous le même toit et dans le même atelier; on sait seulement que pendant +de longues années ils ont été unis par les liens de l'amitié la plus +profonde et par des occupations communes. Cependant les enfants de +Prudhon, élevés par les soins de son amie, grandirent, se formèrent et +il fallut pourvoir à leur établissement dans le monde. Ils quittèrent la +maison paternelle. Déjà Mlle Mayer n'était plus jeune. Parvenue à cet +âge où les femmes, perdant de leurs charmes, n'en sentent qu'avec plus +de force le besoin d'aimer, son imagination, naturellement ardente, lui +présenta sa position comme incertaine et fâcheuse. Son âme, qui s'était +sentie calme tant que la présence des enfants lui avait assuré le titre +et le rang de mère, s'effraya tout à coup du nouveau rôle dont elle +était menacée. Dans son innocence, cette âme honnête s'exagéra sa faute, +en fit un crime, eut l'idée qu'elle serait méprisée, abandonnée +peut-être par celui qu'elle s'était accoutumée à regarder comme son +époux, et sa tête se perdit. Dans un de ces moments critiques où +l'avenir se présente tout à coup comme un malheur inévitable, Mlle +Mayer, dans ce même atelier où elle avait conversé, travaillé, vécu si +longtemps auprès de Prudhon, se coupa la gorge avec un rasoir. Prudhon +ne peut se consoler de ce malheur. Deux ans après il mourut de langueur, +en 1823. C'est quelque temps après la mort de Mlle Mayer que Prudhon fit +ce tableau de _l'Ouvrier mourant_. Il y avait mis toute sa douleur; +depuis il ne fit plus rien. + +Cet artiste avait acquis sa célébrité peu à peu, et par le développement +lent et successif de son talent. En outre, quoiqu'il eût formé plusieurs +élèves habiles, aucun cependant n'a contribué à augmenter l'éclat de son +école. Mais il n'en fut pas de même d'un peintre de la même époque à peu +près, dont les ouvrages firent grand bruit, et qui eut pour élèves des +hommes qui devaient bientôt opérer une nouvelle révolution dans l'art, +bouleverser les doctrines adoptées par David, par ses élèves et ses +imitateurs: c'est Pierre Guérin[62], formé à l'école de Regnault. +Lauréat à l'Académie en 1794, ce peintre exposa au Salon, quatre ans +après, le tableau de _Marcus Sextus_ revenant d'exil et retrouvant chez +lui sa femme morte et sa fille dans les larmes. Cet ouvrage dont le +succès, comme on l'a vu, fut immense, et du en partie à l'importance que +le parti royaliste et les émigrés attachèrent alors au sujet, est +cependant une production assez faible. + +Ce succès fixa le choix du genre de composition que Guérin adopta, genre +dont le style est particulièrement _théâtral_. En effet, la conception +première de ses ouvrages tend toujours à surprendre et à émouvoir, et +l'artifice avec lequel il place ordinairement ses personnages, tient de +la symétrie calculée à laquelle les acteurs ont recours pour se donner +le temps de se reconnaître, et, comme on dit au théâtre, pour arrondir +la scène. Ces artifices, ces compositions où tout est calculé, +comprennent les qualités et les défauts du talent de Guérin, homme de +pure réflexion. + +Ce peintre présenta successivement: à l'exposition fameuse de 1808, un +sujet tiré d'une idylle de Gessner et _Bonaparte pardonnant aux révoltés +du Caire_, tableau où il y a de la poésie; à celle de 1810, _Andromaque_ +et _l'Aurore et Céphale_; et à celle de 1817, l'une de ses bonnes +compositions, _Didon écoutant le récit d'Énée_. + +La santé de Guérin, déjà chancelante, s'affaiblit encore après +l'exécution de ces divers ouvrages. Depuis la _Didon_ il ne fit plus +rien d'important, à l'exception de l'ébauche restée imparfaite d'une +grande scène de _la dernière nuit de Troie_. + +La vogue extraordinaire de plusieurs productions de cet artiste fut de +courte durée, et il survécut au moins de six ou sept années à sa gloire. +Cependant, considéré comme chef d'école, et directeur de l'Académie de +France à Rome, Guérin mérite les plus grands éloges. Il est le seul de +son temps, après David toutefois, qui ait eu le sentiment véritable de +l'enseignement. Comme David, il reconnut qu'un maître ne doit pas +chercher à transmettre sa manière, mais que son devoir est de cultiver +et de développer les facultés saillantes de ses élèves. Or, cette +précieuse qualité qui distinguait particulièrement David, maître de +Drouais, de Girodet, de Gérard, de Gros, de M. Isabey, de M. Ingres, de +Granet, de M. Schnetz et de Léopold Robert, on la retrouve encore, +quoique affaiblie, dans Guérin, dont l'école a produit Géricault, MM. P. +Delaroche, E. Delacroix et Scheffer. + +Peut-être eût-il été à propos de restreindre l'étendue de ces analyses +biographies; mais il était indispensable, au moment où nous avons laissé +David occupé à achever le tableau du _Couronnement_, de donner une idée +précise du talent et du caractère des artistes que la voix publique et +que lui-même reconnaissaient, à quelques égards, pour ses rivaux à cette +époque. Quoique ayant exercé de 1806 à 1818 une immense influence sur +les arts, les ouvrages de David n'étaient plus exclusivement admirés; et +le chef de l'État, l'empereur Napoléon, crut pouvoir, sans faire tort à +la réputation de son premier peintre, ordonner un concours décennal où +figureraient les meilleurs ouvrages faits pendant les dix années +précédentes par les artistes en renom, y compris le chef de l'école. Ce +décret impérial qui agita vivement la république des lettres et celle +des arts, sans qu'il pût jamais recevoir d'exécution, fut un événement +grave, en ce qu'il porta une forte atteinte à la suprématie, jusque-là +inattaquée, du talent de David, ainsi qu'à l'unité de doctrine en fait +d'art que ce peintre avait établie en France et presque dans toute +l'Europe. + +Cet événement important pour l'art, mais provoqué par des intérêts +politiques et privés, ne pouvait être bien compris, sans que l'on connût +d'abord les droits plus ou moins bien fondés des principaux artistes +dont les ouvrages furent mis en concurrence avec ceux de David. + + + + +X. + +LES PRIX DÉCENNAUX. 1810. + + +David employa près de quatre années à l'exécution du tableau du +_Couronnement_, et pendant les derniers temps, Napoléon envoyait souvent +chez lui pour savoir à quel point en était l'ouvrage. Lorsque l'artiste +crut avoir épuisé toutes les ressources de son talent, il alla lui-même +annoncer à l'empereur que sa tâche était remplie, et bientôt le nouveau +monarque désigna un jour pour se rendre à l'atelier de son premier +peintre. + +Ce jour venu, l'empereur Napoléon, l'impératrice Joséphine et toute leur +famille, accompagnés des officiers de leur maison et des ministres, +précédés et suivis d'un cortége nombreux de musiciens et de cavalerie, +s'acheminèrent vers la rue Saint-Jacques et mirent pied à terre sur la +place de la Sorbonne, près de la petite porte latérale de l'ancienne +église de Cluny. Depuis quelque temps, il avait été fort question dans +les salons de Paris, de la manière dont David avait disposé de sa scène +principale. Les personnes de la cour surtout critiquaient l'attitude de +l'empereur, et reprochaient au peintre d'avoir fait de l'Impératrice +l'héroïne du tableau, en représentant plutôt son couronnement que celui +de Napoléon. L'objection n'était certainement pas sans fondement, et +tous les gens jaloux de la gloire et de la faveur de David espéraient +avec malignité que Napoléon, en critiquant cette disposition, +déprécierait par cela seul toute l'économie de l'œuvre du peintre. Il +est assez difficile de comprendre comment les gens de cour et les +artistes de ce temps ont pu s'imaginer que David eût pris sous sa +responsabilité l'attitude qu'il devait donner à Napoléon pendant la +cérémonie de son sacre. On aurait dû s'en reposer sur la prudence et la +susceptibilité du nouveau souverain, et penser qu'il avait tout prévu, +tout calculé, tout arrangé d'avance avec son premier peintre. Le vrai +programme donné à David et scrupuleusement suivi par lui, était de +montrer Napoléon déjà couronné, imposant la couronne sur la tête de +Joséphine devant le pape, qui n'assistait là que comme témoin. + +Lorsque toute la cour fut rangée devant le tableau, Napoléon, la tête +couverte, se promena pendant plus d'une demi-heure devant cette toile +large de trente pieds, en examina tous les détails avec la plus +scrupuleuse attention, tandis que David et tous les assistants +demeuraient dans l'immobilité et le silence. La solennité de cette +visite et la curiosité extrême que chacun éprouvait de savoir le +jugement que l'empereur allait porter de cette œuvre produisirent, à ce +qu'ont rapporté ceux qui étaient présents, une émotion profonde. Enfin, +portant encore les yeux sur le tableau, Napoléon prit la parole et dit: +«C'est bien, très-bien, David. Vous avez _deviné_ toute ma pensée, _vous +m'avez fait chevalier français_. Je vous sais gré d'avoir transmis aux +siècles à venir la preuve d'affection que j'ai voulu donner à celle qui +partage avec moi les peines du gouvernement.» En ce moment, +l'impératrice Joséphine s'approchait de la droite de l'empereur, tandis +que David écoutait à sa gauche. Bientôt Napoléon, faisant deux pas vers +David, leva son chapeau, et faisant une légère inclination de tête, lui +dit d'une voix très-élevée: «David, je vous salue.--Sire, répondit le +peintre, qui se sentit ému, je reçois votre salut au nom de tous les +artistes, heureux d'être celui auquel vous daignez l'adresser.» + +Pendant que Napoléon remontait en voiture, tous les courtisans +s'empressèrent de faire au peintre des félicitations sur son ouvrage, et +chacun se retira bien persuadé que le couronnement de Napoléon ne +pouvait être autrement représenté que comme on venait de le voir. + +Après cette épreuve, le tableau du _Couronnement_ exposé au Salon de +1810, en subit une nouvelle non moins importante. Il n'y eut qu'une voix +sur le mérite éminent qui brille dans tout le groupe formé par Napoléon, +par le pape et le clergé. L'ampleur avec laquelle sont dessinés et +peints les grands dignitaires de l'empire, placés à la droite du +tableau, rappelle tout ce qu'il y a d'énergique dans le talent de David; +mais quant aux princes, aux princesses et aux personnes de la cour qui +occupent la gauche, ainsi que les personnages placés comme spectateurs +dans les tribunes de l'église, ils furent jugés faibles sous le double +rapport du dessin et du coloris. On fut frappé surtout de l'immensité du +champ du tableau comparé à la petitesse relative des figures, disparate +qui semblait détruire l'importance qu'il eût été si à propos de +conserver aux personnages. + +Malgré les imperfections qu'une critique sévère peut découvrir dans cet +ouvrage, la plus grande partie des figures placées sur les marches et +près de l'autel peuvent être considérées comme ce que David a peint avec +le plus de simplicité et de puissance tout à la fois. La tête du pape +Pie VII et ses deux mains sont un véritable chef-d'œuvre; et bien que +David ait presque également réussi dans le portrait isolé de ce pontife, +placé au musée du Louvre, cependant il règne dans celui du couronnement +quelque chose de grand, d'auguste et de candide qui forme un ensemble +d'expression élevée que l'artiste n'avait jamais eu l'occasion de rendre +aussi heureusement[63]. + +Mais à partir de ce tableau, le talent de David commença à faiblir. _La +Distribution des aigles au Champ-de-Mars_, peinte bientôt après, en +donne la preuve évidente. Ce que l'on appelle communément les sujets +d'_expression_ et de _mouvement_ ne convenaient point à ce peintre, dont +l'imagination était bien plus propre à rendre les beautés de détail que +l'ensemble et la combinaison d'une action vive et d'une scène +compliquée. En faisant accourir tous les officiers vers les marches de +l'estrade d'où Napoléon distribue ses drapeaux, le peintre n'a été +préoccupé que du mouvement isolé des personnages; en sorte que chacun +d'eux remue et se tourmente d'une manière excessive, bien que la masse +qu'ils forment paraisse froide et inanimée. Avec moins d'originalité et +de verve que dans la composition du _Serment du Jeu de Paume_, _la +distribution des aigles_ rappelle le système de composition tant soit +peu théâtrale que David avait adopté de 1783 à 1790. + +Au surplus, ce maître, dont l'admiration pour les ouvrages de Gros était +aussi vive que sincère, sentit qu'il fallait laisser traiter ce genre de +sujets à son élève; et soit qu'il se sentit découragé par le peu de +succès du tableau des _aigles_, ou qu'on lui eût fait entendre que les +quatre grands tableaux qui lui avaient été commandés par Napoléon ne +seraient pas tous exécutés, il ne compta plus sur les deux grands +ouvrages qui restaient à faire et qui, en effet, ne furent même pas +commencés. + +David était alors tranquille sur sa fortune et sur le sort de ses +enfants[64]. Peu disposé au fond à peindre des uniformes, des sabres et +des bas de soie; certain, d'ailleurs, par le succès du tableau du +_Couronnement_, qu'il pouvait encore se considérer comme maître en ce +genre, il revint à son goût naturel, aux études de toute sa vie, à la +peinture qui a le nu et le beau pour objets, et se remit, avec une +ardeur toute juvénile, à son tableau des _Thermopyles_. + +Il y a lieu de croire aussi qu'un des motifs de cette espèce de retraite +fut le mode d'administration des arts établi à cette époque. Comme on +l'a vu dans la lettre de Moriez, David, qui n'était pas sans prétendre +au gouvernement des arts sous Bonaparte premier consul, sentit renaître +cette ambition après avoir peint _le Couronnement_, et quand Napoléon, +dans tout l'éclat de sa puissance, fit restaurer et achever le vieux +Louvre, David demanda à l'empereur de lui confier la décoration des +appartements de ce palais, en s'engageant à faire une suite de +compositions dont les principales eussent été peintes par lui-même, et +les autres sous sa direction, par ses élèves les plus distingués. Ce +projet qui n'a peut-être existé réellement que dans l'imagination de +David, était un des rêves dont il se berçait lorsqu'il reprit le tableau +des _Thermopyles_, et quand déjà les présages malheureux de la fin de +l'empire ne permettaient plus à Napoléon de porter sérieusement son +attention sur des objets de cette espèce. + +C'est ici l'occasion de faire connaître Vivant Denon, dont l'influence +sur les vicissitudes de l'école pendant près de quatorze ans mérite +d'être signalée. + +Le baron Vivant Denon[65], admis de bonne heure aux emplois de la cour +de Louis XV, fut très-favorisé par ce prince, qui se plaisait à voir les +dessins et les gravures à l'eau-forte de son jeune page d'abord, puis de +son gentilhomme de sa chambre. Nommé bientôt gentilhomme d'ambassade à +Saint-Pétersbourg, cet emploi donna assez d'importance à Denon auprès de +son ambassadeur, M. le baron de Talleyrand, pour qu'il fût forcé de +ralentir ses études d'artiste, afin de se livrer entièrement à la +correspondance diplomatique avec Versailles, travail dont il avait été +particulièrement chargé. À la mort de Louis XV, Vivant Denon quitta la +Russie pour la Suède, d'où M. de Vergennes le fit bientôt revenir en +France pour l'envoyer en mission près du corps helvétique, puis à +Naples, où il demeura sept ans en qualité de chargé d'affaires. + +Dans cette ville, le goût de Denon pour les arts se réveilla plus vif +que jamais, et c'est alors qu'il prit une part très-active à la +publication du _Voyage pittoresque de Sicile_ de l'abbé de Saint-Non. + +De Naples il alla à Rome, où il ne séjourna que peu de temps auprès de +l'ambassadeur de France, le cardinal de Bernis. Il revint en France, et +après s'être fait recevoir membre de l'Académie, il abandonna la +carrière diplomatique et alla à Venise, à Florence et en Suisse, pour se +livrer exclusivement à son goût particulier pour la culture des arts. + +Quoiqu'il y eût une forte dissidence d'opinions politiques entre Denon +et David, leur profession commune paraît avoir été un lien sacré entre +eux; et lorsque l'artiste diplomate attaché à la cour fut sur le point +d'être décrété d'accusation comme émigré, par la Convention, David le +défendit et lui fournit même l'occasion de rentrer en France, en lui +donnant, pour lui faire obtenir un certificat de civisme, la commission +de graver à l'eau-forte les costumes républicains, dont on discutait +alors l'adoption[66]. + +Sous le Directoire, Denon, lié intimement avec le jeune Eugène +Beauharnais, s'attacha à la fortune de Bonaparte, et fit partie de +l'expédition d'Égypte en qualité de savant et d'artiste. De retour en +France, il publia, en 1802, son _Voyage dans la haute Égypte pendant les +campagnes du général Bonaparte_, ouvrage dont les planches se sentent +tout à la fois de la promptitude avec laquelle les dessins ont été faits +sous le feu de l'ennemi, et de l'incertitude de la main de l'auteur. +Mais la relation écrite qu'il y a jointe est pleine d'intérêt et de +vivacité, et souvent remarquable par la vérité avec laquelle l'auteur a +peint ce qu'il a vu, et exprimé les émotions que lui ainsi que ses +compagnons ont éprouvées. + +Parmi les qualités qui honorent le caractère de Bonaparte, la constance +de ses amitiés, la durée de sa reconnaissance envers ceux qui l'ont +accompagné et suivi dans ses diverses expéditions, ne sont pas les +moindres. Comme presque tous ceux qui avaient fait partie de +l'expédition d'Égypte et dont les travaux et les écrits avaient concouru +à en consacrer la mémoire, Vivant Denon avait des droits à la +reconnaissance du général Bonaparte, qui, en 1804, étant devenu +empereur, le nomma directeur général des Musées. On peut dire que +l'influence exercée par ce ministre des arts, car il l'était en effet, +eut toujours un double caractère: très-libérale, très-impartiale tant +qu'il agissait de lui-même, elle devenait absolue et peu favorable aux +arts quand il était obligé de suivre les idées de l'empereur, ce qui +était le cas le plus fréquent. Le conseil donné à David par Bonaparte, +d'abandonner les sujets tirés de l'histoire ancienne pour peindre les +événements de la sienne; la commande que le nouvel empereur fit de +quatre grands tableaux pour consacrer le souvenir de son couronnement; +et enfin, le salut tant soit peu théâtral donné par Napoléon à son +premier peintre dans son atelier, suffisent pour faire apprécier le +genre d'importance que ce souverain prêtait réellement aux arts, et +particulièrement à la peinture. + +Denon veilla à l'exécution des ordres de son maître; mais cette immense +série de tableaux de cérémonies, de batailles et d'entrevues, exécutés +pendant le cours de dix années par une foule d'artistes médiocres, et +offerts à la multitude comme une espèce de _Moniteur visible_ où le fait +représenté captivait toute l'attention, sans que le travail des artistes +en réclamât la moindre part, est une des circonstances qui, à cette +époque, a été le plus nuisible au développement de l'art considéré +sérieusement. C'est surtout à ce mode de peinture, où l'imitation des +accessoires finit par devenir l'objet principal, que l'on doit le +développement excessif des peintures anecdotiques et comiques dont on a +été inondé bientôt après. On peut donc avancer sans injustice que tous +les hommes de talent tels que David et ses principaux élèves, ainsi que +Prudhon et Guérin, étaient formés et avaient produit leurs plus +importants ouvrages avant que Napoléon fût empereur; et que la nature, +le genre et le nombre des tableaux qui ont été faits sous son règne, on +peut même ajouter par ses ordres, n'ont été rien moins que favorables à +l'avenir de l'école française. + +L'expérience aurait dû apprendre depuis longtemps, à ceux qui gouvernent +les États, que les artistes, tout aussi bien que les poëtes et les +écrivains, ne sont que trop portés à flatter ceux dont ils attendent un +salaire ou des faveurs. Pour les gouvernements et les rois, l'important +est qu'il se fasse à leur époque de bons ouvrages, abstraction faite du +choix des sujets. Le _Saint Bruno_ de Lesueur, la _Rebecca_ et _le +Déluge_ du Poussin, jettent plus d'éclat sur le nom et le règne de Louis +XIV que les immenses tableaux que Le Brun a faits pour célébrer la +gloire et les conquêtes de ce monarque. + +Ce fut en se laissant aller à ces idées de fausse grandeur et d'apparat, +que Napoléon prit la résolution d'instituer des prix décennaux; son +intention était que tous les ouvrages scientifiques, littéraires et +toutes les productions des arts achevés depuis 1800 fussent présentés à +des concours, jugés par l'Institut, et que l'auteur du meilleur ouvrage +en chaque genre fût couronné et reçût une récompense nationale. Cette +idée gigantesque, accueillie d'abord avec enthousiasme par le public, se +réduisit bientôt à rien; et dans cette circonstance, Napoléon aurait pu +reconnaître que, malgré l'excès de la puissance, les choses du domaine +exclusif de l'intelligence ne peuvent se plier aux fantaisies du pouvoir +le plus absolu. + +Les journaux, qui alors étaient soumis à une censure si rigide, +ressaisirent une espèce de liberté en cette occasion. Pour ce qui +appartenait aux arts, comme le fond des sujets traités par les peintres +ne pouvait prêter à aucune allusion politique, les journalistes ne +disputèrent que sur la forme de la composition, sur le mérite relatif de +l'exécution, de telle sorte qu'ils purent énoncer leurs goûts différents +avec une entière liberté. + +Il est déjà curieux aujourd'hui (1854), et il le sera sans doute bien +plus encore dans trente ans, de lire la liste des tableaux présentés en +1810 au concours du prix décennal, avec le nom des auteurs; la voici: + +PEINTURE. + +TABLEAUX D'HISTOIRE. + +_Les Sabines_ par David. +_La Consternation de la famille de Priam_ Garnier. +_Les Trois Âges_ Gérard. +_Scène de déluge_ Girodet. +_Atala_ Girodet. +_Marcus Sextus_ Guérin. +_Phèdre et Hippolyte_ Guérin. +_Les Remords d'Oreste_ Hennequin. +_Télémaque dans l'île de Calypso_ Meynier. +_La Justice et la Vengeance divine_ Prudhon. +_Deux plafonds allégoriques au Louvre_ Berthélemi. + + +TABLEAUX REPRÉSENTANT UN SUJET HONORABLE POUR LE CARACTÈRE NATIONAL. + +_Couronnement de Napoléon_ par David. +_L'Empereur saluant des blessés ennemis_ Debret. +_Allocution de l'Empereur à ses troupes_ Gautherot. +_L'Empereur recevant les clefs de Vienne_ Girodet. +_La Peste de Jaffa_ Gros. +_Champ de bataille d'Eylau_ Gros. +_Bataille d'Aboukir_ Gros. +_Les soldats du 76e retrouvant leurs drapeaux +à Inspruck_ Meynier. +_Révolte du Caire_ Guérin. +_Passage du Saint-Bernard_ Thévenin. +_Matin de la bataille d'Austerlitz_ Carle Vernet. + +De tous les _peintres d'histoire_, les deux seuls qui entrèrent +réellement en lutte, au jugement du public, furent David et son élève +Girodet, et parmi les tableaux _représentant un sujet honorable pour le +caractère national_, on ne mit en opposition que le _Couronnement_ et +_la Peste de Jaffa_. Il s'établit sur cette rivalité une polémique +très-animée dans les journaux de Paris, à la suite de laquelle les avis +furent plus divisés que jamais. + +Cependant, aux termes du décret qui instituait les prix décennaux, +l'Institut restait chargé de faire un rapport sur le mérite relatif de +l'ensemble des travaux, et il devait désigner absolument quel était le +meilleur. Les savants, les littérateurs et les artistes de l'Institut, +dont plusieurs se trouvaient être eux-mêmes concurrents, sentirent +combien la tâche qu'on leur avait imposée était devenue de jour en jour +plus délicate; aussi, quant à la peinture au moins, la commission fit un +rapport évasif, dans lequel les ouvrages de tous les concurrents +reçurent une dose de louanges mêlées d'observations critiques qui ne +pouvaient contenter ni blesser personne. En résumé, les avis comme les +goûts restèrent partagés dans le public ainsi qu'à l'Institut, et +Napoléon laissa peu à peu s'apaiser le grand fracas que cette affaire +avait excité, sans qu'il y eût aucun jugement définitif de rendu ni de +récompenses décernées. + +Ce concours eut cependant une influence, passagère il est vrai, mais +qu'il faut signaler, puisque la rivalité qui en résulta entre Girodet et +son maître porta pendant quelque temps atteinte à la prééminence de +David. Cet échec, joint au succès douteux de _la Distribution des +aigles_, fut le premier présage de l'affaiblissement du chef de l'école. + +Si l'institution des prix décennaux ne put prendre racine, l'année 1810, +pendant laquelle on en fit l'essai, restera comme une époque capitale +dans l'histoire des arts en France, sous le règne de Napoléon[67]. + +Quand on considère avec attention les meilleurs ouvrages d'art faits +depuis 1800 jusqu'à 1810, décade pendant laquelle l'école française a +donné les témoignages les plus éclatants de sa force, il est facile de +déterminer la cause pour laquelle la plupart de ces productions n'ont +pas conservé dans la mémoire des hommes cette importance monumentale qui +donne encore tant de prix, après plusieurs siècles, aux peintures +religieuses ou historiques faites en Italie et dans quelques parties de +l'Europe. Il faut le reconnaître, il a manqué à David, à ses élèves, +ainsi qu'à tous leurs contemporains, une idée mère, qui, comme une +étoile, les guidât dans la marche qu'ils avaient à suivre. Par suite des +révolutions terribles qui se sont opérées de leur temps en religion, en +morale et en politique, ils se sont vus forcés d'obéir à la multiplicité +des systèmes différents qui se sont succédé dans les croyances, dans les +goûts, dans les habitudes. La plupart d'entre eux, et David +principalement, auteur, depuis 1779 jusqu'à 1810, de _la Peste de saint +Roch_, des _Horaces_, de _Marat_, des _Sabines_, du _Couronnement de +Napoléon_ et du _Portrait de Pie VII_, n'a pu donner à la partie visible +de ses productions cette unité matérielle qui résulte de l'harmonie et +de l'unité des pensées, sans lesquelles il est impossible de faire des +choses grandes et durables. Enfin il a manqué à cet homme, ainsi qu'à +tous ceux dont il était entouré, une foi quelconque, fixe et +inébranlable. De là cette diversité dans les sujets; de là l'inutilité, +l'inopportunité de la plupart de ces productions, fort remarquables sous +le rapport de l'art, mais qui distraient les esprits au lieu de les +captiver et de les instruire; qui font diverger les idées au lieu de les +ramener à un centre unique, et dont en somme l'incohérence et la +multiplicité affaiblissent promptement le souvenir. + +Si les travaux donnés arbitrairement aux artistes par M. de Marigny ont +porté un coup fatal à ce que l'art de la peinture peut avoir d'action +dans l'instruction morale et intellectuelle d'un peuple, il faut +convenir que les expositions au Louvre, créées dans l'intérêt de ceux +qui font profession de la peinture, ont encore bien plus puissamment +contribué à diminuer l'importance de cet art. C'est depuis cette +institution surtout que les salons du Louvre ont pris d'année en année +le caractère d'un bazar, où chaque marchand s'efforce de présenter les +objets les plus variés et les plus bizarres, pour provoquer et +satisfaire les fantaisies des chalands. Cet usage des expositions +publiques combinées avec la formation des musées, qui date à peu près du +même temps, ont anéanti l'effet moral que pouvait avoir la peinture sur +les masses. Dans ces lieux, où l'on arrive malgré soi avec la +disposition d'esprit froide et impartiale d'un critique jugeant l'art, +abstraction faite du sujet, on regarde tout avec indifférence comme dans +un marché, jusqu'à ce que l'on ait trouvé ce qui est à sa convenance et +à sa fantaisie. + +Pendant toute la période comprise entre l'établissement du système +d'archaïsme, par Heyne et Winckelmann, jusqu'à 1810, époque où l'on +ouvrit le concours des prix décennaux, ce défaut d'élément moral dans +les arts a été senti et signalé par tous les bons esprits. Parmi les +artistes, David est celui que son instinct a porté à faire les plus +constants efforts pour découvrir un principe vivifiant, au moyen duquel +il espérait toujours donner de l'importance et de la grandeur aux +productions de l'art. Malgré la mobilité extrême des idées de cet +artiste, pour qui tous les régimes et tous les personnages politiques +nouveaux devenaient l'objet d'une admiration et d'un enthousiasme +puérils, il est facile de distinguer chez lui la recherche habituelle +d'une base politique ou morale sur laquelle il eût pu appuyer solidement +l'édifice qu'il voulait élever. + +En ces occasions, l'homme, chez David, s'est montré sans doute +irréfléchi, imprudent, coupable même; cependant quand il a fait +successivement, de 1779 à 1810, _Saint Roch_, _les Horaces_, _Socrate_, +_le Serment du Jeu de Paume_, _Marat_, _les Sabines_, _Napoléon_, _Pie +VII_ et _les Thermopyles_, on sent qu'il s'est bercé, en travaillant à +chacun de ces ouvrages, de l'espoir d'avoir trouvé des sujets, des +événements et des personnages dont l'intérêt profond, dont la mémoire +durable, devaient donner à ses productions cette valeur historique et +même morale dont ne peuvent se passer les ouvrages d'art les plus +habilement travaillés. Aussi, malgré la fréquence et la diversité de ses +tentatives, doit-on lui rendre cette justice qu'il a toujours été +travaillé du besoin de rattacher ses conceptions à un principe grand, +fort et solennel. + +Napoléon reconnut comme tout le monde, et plus rapidement que beaucoup +d'autres, combien la voie suivie par les artistes était vague et même +fausse. Mais au lieu de méditer sur cette question comme l'aurait pu +faire un prince pacifique, il la trancha brusquement et dans l'intérêt +de son ambition. Par égard pour le talent de plusieurs hommes célèbres +aimés du public, il fit, à propos des prix décennaux, une catégorie des +_tableaux d'histoire_ admis au concours; mais ce qui formait évidemment +pour lui le lot le plus important était cette suite de _tableaux +représentant un sujet honorable pour le caractère national_, qui tous, à +l'exception d'un seul sur onze, _la Bataille d'Aboukir_, se rapportent à +des événements qui lui sont personnels. + +Que l'on se rappelle la puissance exorbitante de ce souverain, dont tous +les désirs et les rêves même étaient en quelque sorte réalisés par le +pinceau des artistes, et il sera facile de comprendre l'effet que +produisit sur l'esprit d'une foule de peintres, las de chercher des +sujets et embarrassés depuis si longtemps d'en trouver parmi les saints +et les héros, l'ouverture d'une carrière nouvelle, où ils purent exercer +leur pinceau sans grands frais d'imagination et sans que l'on exigeât +même d'eux une grande perfection. À compter des prix décennaux, chaque +exposition fut encombrée d'une foule de cadres grands, moyens et petits, +où les moindres circonstances de la vie de l'empereur Napoléon étaient +reproduites. Ce qui se fit de mauvais tableaux en ce genre, de 1810 à +1813, est innombrable; c'étaient le plus souvent de plates gazettes qui, +par la nature des sujets, excitaient la curiosité, mais qu'il était +impossible de regarder deux fois, et qui encombrent aujourd'hui les +greniers du Louvre et de quelques grands établissements publics. + +Tel fut le résultat du concours pour les prix décennaux, sans compter +que les comparaisons critiques faites sur les ouvrages présentés, ainsi +que le refus d'un jugement définitif sur leur mérite, tirent naître +entre les artistes des jalousies plus vives qu'elles ne l'avaient jamais +été. + + + + +XI. + +DAVID REPREND LE TABLEAU DES THERMOPYLES. + +SON EXIL. + + +Si, comme on le pense généralement, _les Sabines_ et _le Couronnement de +Napoléon_ sont les deux ouvrages, l'un du genre élevé, l'autre du genre +tempéré, dans lesquels David a donné la mesure de toute la force de son +talent, ce n'est pas pendant la période de temps qu'il a employée à les +faire que ce chef d'école a formé les meilleurs élèves. À l'exception de +Granet, de M. Ingres, puis de Léopold Robert et de M. Schnetz, qui +étudièrent vers ce temps, les autres sont demeurés plus ou moins +obscurs. Un bon nombre de ceux qui, malgré la bizarrerie de leurs idées, +donnaient cependant de si brillantes espérances, sont morts jeunes. Tel +fut le sort de Maurice, le chef des _penseurs_, et de tant d'autres que +nous avons déjà fait connaître. + +Ordinairement, dans les écoles, les plus jeunes élèves se font un point +d'honneur d'imiter les plus âgés, surtout dans leurs travers. C'est ce +qui ne manqua pas d'arriver vers 1800-1801, lorsque la secte des +_primitifs_ eut pris tout son développement: Maurice eut parmi les +jeunes dessinateurs un imitateur ou plutôt un singe, qui donna dans +toutes les folies de la secte des _penseurs_. Ce nouvel inspiré était +Monrose, auquel s'étaient joints plusieurs autres élèves. Tandis que son +frère aîné jouait la comédie au Théâtre-Français, dans l'emploi des +grandes livrées, Monrose le jeune était attaché comme danseur au théâtre +des Jeunes Artistes[68], et il en était là quand des dispositions plus +que douteuses lui firent prendre la résolution d'étudier la peinture +chez David. Lorsqu'il entra dans cette école, il se ressentait encore +des habitudes de sa première profession, et il lui arriva longtemps de +faire plus de pirouettes que de dessins. Forcé d'être économe, mais +mourant d'envie de se singulariser par son costume, à l'imitation des +_primitifs_ ses aînés, il laissa croître ses cheveux et sa barbe, espèce +de travers qui se reproduit tous les dix ans chez les élèves en +peinture, et se mit à prêcher de la morale et à commenter les poésies +d'Ossian devant son petit auditoire. Les poëmes de ce barde étaient +exclusivement le _livre_, la _Bible_ de ces sous-sectaires, qui se +recrutaient de tout ce que l'atelier de David avait de plus turbulent et +de plus inepte parmi les _rapins_. Mais une aventure burlesque, mit fin +à ces niaiseries. Vers 1805, Monrose et sa troupe désirant s'échapper de +Paris, que dans leurs discours boursouflés ils ne désignaient jamais +autrement que comme une nouvelle Babylone, réceptacle de tous les vices, +résolurent de _fuir dans les forêts_ pour passer une journée à la +manière des héros d'Ossian. Le chef de la bande, Monrose, muni d'une +guitare dont il raclait tant bien que mal, conduisit ses adeptes au bois +de Boulogne, où Dieu sait comme la journée se passa. Vers le soir, il +leur vint l'idée, toujours dans le but de se conformer aux mœurs et +usages des héros d'Ossian, de mettre le feu à un arbre; mais les +surveillants et les gendarmes, accourus à la vue de cet incendie +menaçant, mirent la main sur le collet des jeunes bardes, que l'on +conduisit à la préfecture de police, où on leur enjoignit de se faire +raser et de s'habiller comme tout le monde. Telle fut la fin des +derniers rejetons de la secte des _penseurs_ ou _primitifs_, dont les +principaux chefs étaient morts à cette époque, ou au moins rentrés dans +la vie commune, et complétement désabusés. + +Mais tandis que l'école de David réunissait une foule de jeunes gens +dont les qualités intellectuelles étaient si diverses, bien que tous +fussent atteints d'un certain degré de folie, dans la même enceinte, au +milieu de ces jeunes gens dont l'imagination devait rester stérile, +s'exerçaient journellement à une pratique laborieuse quelques hommes, +habiles de la main, mais dépourvus d'idées et d'invention, et qui +bientôt, par l'insignifiance et la pédanterie de leurs travaux, jetèrent +de la défaveur sur les doctrines professées par leur maître. + +Ces artisans de peinture étaient parvenus à réduire l'art à la +perfection d'un dessin et d'un coloris purement matériels, destinés à +réaliser entre leurs mains une manière de beauté conventionnelle qui +consistait particulièrement dans la répétition de certaines attitudes et +de certaines formes extraites systématiquement des statues ou des +bas-reliefs antiques. Depuis l'apparition des ouvrages de Gros et de +quelques peintres traitant des sujets tirés de l'histoire moderne, ces +praticiens avaient pris à tâche de former une opposition à ce mode +nouveau, en se cramponnant avec opiniâtreté aux sujets de la mythologie +grecque, qui exigeaient l'_emploi_ du nu et faisaient rejeter toute +espace d'accessoires comme contraires à la gravité requise pour les +compositions dites _historiques_. + +Ce qui explique assez bien pourquoi les compositions de ces peintres +étaient si roides, si inanimées, c'est la disposition de leur esprit et +de leurs habitudes intellectuelles. Entièrement privés du don de +l'invention, n'ayant été sujets à aucune de ces passions, folles sans +doute, mais qui dans la jeunesse sont indispensables pour ouvrir l'âme +et faire prendre un essor rapide à l'esprit, ces hommes, apprenaient +leur art comme un métier, commençaient et terminaient une étude d'après +nature comme un écolier médiocre achève sa page d'écriture. Pour eux, le +_bien-faire_ était tout jusque dans les mots dont ils faisaient usage +pour exprimer les différents degrés où était parvenue leur _besogne_; +chaque terme trahissait l'_apprenti_ qui se forme à son _métier_, qui +_brosse_ sa figure et va _livrer son ouvrage_. + +Pour l'étude de la composition, le mode qu'ils employaient n'était ni +plus relevé ni plus délicat. Ils s'exerçaient à faire une foule de +croquis d'après l'antique et les estampes des grands maîtres, de manière +à se graver dans la mémoire et à se mettre dans la main l'apparence, le +croisement et toutes les combinaisons matérielles des formes, des lignes +et des grands effets de la lumière; alors ils étaient censés savoir la +composition; et en l'absence d'une idée, d'un sentiment ou d'une scène +que leur eût fourni et inspiré la nature, ils prenaient Homère, les +tragiques grecs ou plus souvent encore un dictionnaire mythologique, +pour en tirer au hasard un sujet dont ils agençaient les personnages de +placage au moyen des souvenirs ou des imitations qu'ils empruntaient à +leurs croquis préparatoires. Une habitude non moins déplorable adoptée +par ces praticiens, c'était de ne parler qu'avec ironie des sujets +élevés qu'ils se proposaient de traiter. Ces faiseurs de peinture +riaient des Hercule, des Apollon et des Junon dont ils s'efforçaient en +vain de reproduire l'image; aussi, quoique leurs tableaux ne fussent pas +ouvertement ironiques, le défaut de foi envers les idoles que le hasard +offrait à leurs pinceaux se trahissait par la sécheresse et le manque de +réalité qui glaçaient leurs compositions. + +Depuis 1804 jusqu'à 1815, ce furent des praticiens de cette espèce, +doués de plus ou moins de talent manuel, qui, en sortant de l'école de +David, recueillirent les couronnes académiques, étudièrent comme +pensionnaires à Rome, et enfin mirent aux expositions du Louvre, vers +cette époque et quelques années plus tard, ces ennuyeuses productions +que l'on signala comme des œuvres _classiques_, et qui préparèrent la +réaction qui se manifesta plus tard contre l'école de David. Pour +signaler cette décadence pédantesque par un fait important, il faut dire +que ce fut cette même affectation de _classicisme_ et ce goût suranné +pour les sujets mythologiques qui entraînèrent Gros à braver le goût du +public en traitant cet inconcevable sujet d'_Hercule tuant Rhésus +faisant manger le cadavre de ses ennemis par ses chevaux_. Par cet +ouvrage, indignement traité alors par la critique, bien que, sous le +rapport de l'exécution, il ne fût pas inférieur aux meilleures +productions du peintre de _la Peste de Jaffa_, Gros, qui avait tant de +respect et de reconnaissance pour son maître, porta cependant un coup +terrible à son école. + +Avant de terminer les détails relatifs aux élèves de David, il faut +revenir encore une fois, mais pour la dernière, à cette âme d'élite, à +ce Moriez qu'aucun talent n'a fait connaître et qui n'a laissé que les +nobles souvenirs que l'on s'est plu à consigner dans ce livre. Rien +n'est si fréquent, dans les écoles, que de rencontrer des êtres +organisés à demi, les uns, comme les praticiens dont il a été question, +ayant l'œil et la main trop habiles, tandis que l'intelligence est +inerte; les autres, âmes pleines de générosité, d'ardeur et +d'espérances, mais privées du secours indispensable des talents pour +produire leurs idées, et qui languissent et s'éteignent sur la terre +comme un aigle à qui l'on a ravi l'usage de ses ailes. Parmi les élèves +de David, il n'y en avait pas un qui ne fît secrètement des vœux pour +que le talent de Moriez se développât tout à coup: on l'entourait de +soins, on lui prodiguait les conseils; les plus habiles lui eussent même +achevé ses ouvrages, s'il eût été possible de partager avec lui des +facultés intellectuelles, comme on partage sa bourse avec un ami. Hélas! +vains efforts, vœux inutiles! le pauvre Moriez, que son amour stérile +pour la peinture avait éloigné de la carrière des armes, où il se serait +indubitablement distingué, vécut pauvre et bénissant le ciel quand il +trouvait l'occasion de peindre un triste portrait qu'on lui payait à +peine. Il exerçait encore sa chétive profession vers 1812, à +Saint-Germain en Laye, exécutant ses ouvrages avec conscience, et +supportant sa pauvreté avec une force d'âme véritablement héroïque, +lorsqu'il fit une chute grave. + +Ceux qui ont passé leur jeunesse dans les colléges et les écoles savent +que les camarades qui s'aiment et s'estiment le plus sont presque +toujours entraînés dans des directions différentes en entrant dans le +monde. Ducis, Duphot et Moriez continuèrent à se fréquenter, tout en +exerçant leur profession d'artistes; mais Étienne, lancé dans une autre +direction, n'eut qu'à de rares intervalles l'occasion de voir Moriez, +auquel il témoignait toujours et ses respects et la constance de son +amitié quand il le rencontrait. Un jour cet excellent homme vint chez +Étienne; c'était la première fois qu'il s'y présentait. Étonné, quoique +satisfait de cette visite inattendue, Étienne reçut cordialement son +ancien camarade, et l'engagea à s'asseoir, ce que son hôte fit +péniblement. Il était pâle, fort maigri, et sur son visage tout +indiquait la souffrance, bien que son sourire bienveillant et noble +donnât toujours du charme à l'expression de ses traits. «Je ne saurais +vous exprimer, mon cher Moriez, dit Étienne, le plaisir véritable que je +ressens en vous voyant chez moi; mais comme c'est la première fois que +j'ai cette bonne fortune, est-ce que j'aurais encore celle de pouvoir +vous être utile?--Non, mon cher Étienne, non; je n'ai besoin de rien. Je +viens vous voir... c'est un projet que j'ai formé bien des fois et que +je n'ai pu réaliser... Vous savez comment la vie est faite, et que les +gens que l'on voit le plus souvent ne sont pas toujours ceux que l'on +aime le mieux...; mais une fois entré dans la vie réelle, celui-ci va à +droite, celui-là à gauche, et il faudrait achever le tour du monde pour +se rencontrer. Cette fois, comme je n'ai pas de temps à perdre, et que +je ne voulais pas laisser au hasard le soin de nous joindre, je suis +venu vous voir, et me voilà!» + +Malgré la franchise naturelle de Moriez, sa pâleur, l'affaiblissement +visible de sa santé, et plus encore peut-être l'inattendu de sa visite +et l'indécision de son discours, firent penser à Étienne que peut-être +son camarade, pressé par un défaut subit d'argent, avait eu la bonne +idée d'avoir recours à lui en cette occasion. Moriez devina la pensée +d'Étienne, et lui dit: «Non, mon cher ami, je n'ai besoin que de vous +voir;» puis, appelant sur ses lèvres un sourire fin et plein de noblesse +qui seyait si bien à sa physionomie, il ajouta: «Je suis sur le point de +faire un long voyage, et je n'ai pas voulu partir sans vous faire mes +adieux.» Comme Étienne fit un mouvement de surprise qui allait être +suivi d'une question, Moriez, mettant doucement sa main sur celle de son +camarade pour réclamer le silence, continua en ces termes: «J'ai fait, +il y a quelques mois, une chute fâcheuse: je me suis luxé une vertèbre, +et depuis ce moment ma santé va toujours en s'affaiblissant. Je n'ai +plus que peu de temps à vivre, et je viens faire ma visite pour prendre +congé de vous.» + +Le calme, la douceur du sourire avec lesquels Moriez prononça ces +paroles ne permirent pas à Étienne de répondre, et d'autant moins que le +malade reprit sur-le-champ la parole pour répéter à Étienne, en lui +rappelant le temps où ils fréquentaient la même école, ces recueils de +sentences sur le mépris de la vie et de la mort qu'il se plaisait à +débiter autrefois à ses camarades dans les instants où ceux-ci se +livraient avec le plus d'emportement aux plaisirs de la jeunesse. + +Pour dire toute la vérité, Étienne, en entendant ces étranges paroles et +en voyant surtout le calme parfois ironique avec lequel elles étaient +prononcées, eut l'idée que l'esprit de son ancien camarade pouvait être +altéré. Cette pensée l'engagea à ne pas insister sur ce sujet, mais à +faire tourner la conversation sur le charme que l'on éprouve à recevoir +des compagnons d'études et de jeunesse. Tout en acceptant cette +diversion, Moriez, toujours avec le même calme et la même aisance, fit +sentir de nouveau à Étienne le prix qu'il attachait à cette visite +suprême; et après l'avoir embrassé et lui avoir serré tendrement les +mains, il lui dit adieu et se retira. L'esprit de Moriez était +parfaitement sain, et tout ce qu'il avait accusé était vrai. Il mourut, +en effet, peu de temps après cette visite et au jour qu'il avait +désigné. Depuis sa mort, on sut qu'il était allé voir plusieurs de ses +camarades pour leur faire, ainsi qu'à Étienne, un dernier adieu. + +Cependant David avait senti ses entrailles d'artiste émues de nouveau +par le tableau des _Thermopyles_, délaissé si longtemps. Les événements +politiques, depuis la guerre d'Espagne, étaient loin d'ailleurs de se +montrer sous un jour favorable, et l'âme mobile du premier peintre de +Napoléon s'était assez enivrée d'images monarchiques pour qu'elle +éprouvât le besoin de se rafraîchir quelque peu dans l'atmosphère +républicaine des guerriers de Lacédémone. + +Lorsqu'il reprit son _Léonidas_, l'admiration excessive que l'on avait +eue pour les ouvrages antiques s'était affaiblie parmi le public et chez +les artistes. David lui-même, en achevant _le Couronnement_ et _les +Aigles_, s'était laissé aller à peindre tout simplement en copiant la +nature, et en faisant, selon son expression, des _tableaux-portraits_; +son imagination, ainsi que sa main, étaient moins disposées à +l'imitation des productions de l'antiquité, quelque parfaites qu'elles +lui parussent toujours. Il est certain, comme on peut s'en convaincre en +regardant le _Léonidas_ avec attention, que cet ouvrage, considéré sous +le rapport de la composition et de l'exécution, a été achevé sous +l'influence de deux manières, de deux systèmes très-distincts. Le jeune +homme qui lie sa chaussure, les deux autres qui offrent des couronnes, +celui qui trace l'inscription, et le groupe du vieillard et de son fils +se tenant embrassés, ont été conçus, tracés et presque entièrement +peints à la première époque; tandis que l'aveugle, le personnage assis à +la gauche de Léonidas, les deux soldats nus qui vont prendre leurs armes +à un arbre, ainsi que les figures du fond, ont été dessinés et +entièrement peints lorsque David termina cet ouvrage; en effet, l'œil le +plus faiblement exercé ne pourra manquer de saisir l'extrême différence +qu'il y a entre les attitudes élégantes et la fermeté du dessin des +figures peintes vers 1802, et le laisser-aller de celles que l'artiste +n'exécuta que douze années après. Cette disparate est sensible au point +d'en devenir parfois choquante. + +Quant à Léonidas, l'intention prêtée à ce personnage, son attitude et +son expression n'étaient point encore entièrement arrêtées dans l'esprit +du peintre que déjà le reste du tableau était presque entièrement +terminé. Ce qui fixa ses idées à ce sujet est un camée antique[69], qui +représente un héros de la mythologie grecque ayant absolument la même +attitude que le Léonidas. Ce plagiat reproché, avec beaucoup d'autres, à +David, ne portait aucune atteinte à sa conscience d'artiste; il allait +même jusqu'à prétendre que les emprunts faits aux anciens loin d'être, +ainsi qu'on le prétendait, une faiblesse de sa part, devaient lui être +reprochés comme des actes de présomption et même de témérité, parce que +rien n'est si dangereux pour un artiste, disait-il, que de s'emparer +d'un type consacré, pour le reproduire. + +Plus d'une fois aussi on lui objecta le choix de ses sujets tirés de +l'histoire proprement dite, tels que ceux des _Sabines_ et du +_Léonidas_, tandis qu'il les traitait poétiquement comme des scènes +héroïques, mythologiques. À cette critique, dont il ne pouvait détruire +toute la force, il répondait: «Je sais que pour être conséquent aux +principes que j'ai adoptés, je ne devrais tirer mes sujets que des +poëmes d'Homère ou de ses successeurs; mais j'ai cru remarquer que les +ouvrages des artistes de notre temps qui en ont agi ainsi sont toujours +restés, dans l'opinion du public, fort au-dessous de l'idée qu'ils +devaient exprimer et des personnages qu'on s'était proposé de rendre. +Quant à moi, j'ai cru montrer plus de prudence qu'eux, en adoptant un +fait historique dont je restais maître, et que je _poétisais_ à ma +façon, au lieu de peindre un sujet de poésie pure, pris dans Homère ou +Sophocle, par exemple, sujet auprès duquel, malgré tous mes efforts, je +paraîtrais toujours inférieur et prosaïque. D'ailleurs, ajoutait-il avec +une bonne foi qui fait bien connaître la nature de son génie, je n'aime +ni je ne sens le merveilleux; je ne puis marcher à l'aise qu'avec le +secours d'un fait réel. + +Malgré ce qu'il y a de juste dans ces réflexions, on ne saurait +disconvenir que leur réunion est loin de former un système qui soit +susceptible de recevoir une application facile et satisfaisante. Si le +sujet des _Sabines_ ne réalise pas cet ensemble et cette unité +dramatique que les modernes exigent si impérieusement, cependant la vue +de ces guerriers près de combattre, mais séparés par des femmes jetant +entre eux leurs enfants, présente une scène si simple, que le +spectateur, sans s'inquiéter de ce qui a précédé ou de ce qui suivra, +peut y prendre intérêt instinctivement. Mais il n'en est pas ainsi des +préparatifs du combat des Spartiates, ni surtout de la figure de +Léonidas. + +L'expression méditative de ce personnage, son attitude vague, restent +isolées de tout ce qui les entoure. En admettant le système de +composition choisi par l'auteur, on est en droit d'observer que dans +celle des _Thermopyles_, le choix de l'action et du moment exigeait une +combinaison plus dramatique. La position critique de Léonidas et de ses +guerriers inquiète trop ceux qui en sont instruits, pour que le peintre +n'ait pas fait quelques efforts afin de la rendre intelligible. Ce qui +nuit donc le plus à l'effet général de cette scène est sa nature, qui la +classe au nombre des sujets dramatiques, tandis que David l'a traitée +originairement dans un mode lyrique, s'il est permis d'appliquer cette +qualification à l'art de la peinture. + +Mais, outre cette première incohérence, il s'en manifeste encore une +autre toute matérielle, qui résulte des époques différentes et assez +éloignées auxquelles ce tableau a été commencé et fini. Dans ce dernier +temps David, ramené par ses travaux intermédiaires du _Couronnement_ et +des _Aigles_ à une imitation de la nature plus exacte, finit en +_prosateur_ ce tableau, qu'il avait entrepris en _poëte_. Le jeune homme +qui se chausse, les trois jeunes gens offrant des couronnes, et le +groupe du père embrassant son fils, conçus, dessinés et peints vers +1800, offrent des beautés _lyriques_, que l'on passe encore une fois sur +cette expression, qui ne le cèdent en rien à celles qui brillent dans le +tableau des _Sabines_. Quant aux figures accessoires, telles que le +compagnon de Léonidas, les deux jeunes soldats décrochant leurs armes +suspendues à un arbre, et l'aveugle, cette partie _prosaïque_ du tableau +est inférieure aux personnages analogues introduits dans les _Sabines_, +tels que les enfants, le soldat étendu mort, le chef de la cavalerie et +plusieurs autres figures du fond, où le peintre cette fois avait rendu +et imité la nature simple, vulgaire même, avec une supériorité de talent +que l'on ne retrouve que dans le groupe du pape et du clergé, du +_Couronnement de Napoléon_. Quant à la figure de Léonidas, elle semble +tenir précisément le milieu entre ces deux modes extrêmes, et quoique +fort remarquable par la largeur de son exécution, elle est inférieure à +celle du Tatius des _Sabines_, à laquelle on peut la comparer. + +Pendant que David achevait cet ouvrage (1812-13), les événements +politiques commençaient à faire naître de vives inquiétudes dans tous +les esprits. Quoique habituellement très-réservé sur ces matières, il en +parlait franchement lorsque l'occasion s'en présentait et qu'il pouvait +s'exprimer en toute confiance. Sans que son attachement et sa +reconnaissance pour Napoléon fussent le moins du monde altérés, il +trouvait cependant que son héros avait l'humeur un peu trop guerrière, +et que le chef de la nouvelle dynastie était au moins aussi absolu dans +ses volontés que ceux de l'ancienne. Parfois même, lorsqu'il reportait +ses souvenirs aux années d'espérances de 1789, il lui arrivait de dire +en soupirant: «Ah! ah! ce n'est pas là ce que l'on désirait +précisément!» Souvent il paraissait soucieux, et au plaisir qu'il +prenait au travail de son atelier, au soin avec lequel il amenait +constamment la conversation sur son art, il était facile de voir qu'il +redoutait les entretiens que provoquaient partout ailleurs les +entreprises périlleuses où le chef de l'État s'était engagé. Tout +changement de gouvernement était naturellement un sujet d'inquiétude +profonde pour l'homme que la puissance de Napoléon avait replacé dans le +monde; pour le chef d'école dont l'influence sur les artistes était une +sorte de magistrature; pour celui dont les fils étaient employés dans +l'administration et dans l'armée, et dont les filles avaient épousé des +généraux. David n'était pas doué de ce besoin de s'épancher qui force +certains hommes à exprimer ce qu'ils éprouvent. L'affection qu'il +portait à sa famille, à ses amis ou à ceux qu'il distinguait, ne se +manifestait guère que par la bienveillance égale, mais calme, peu +expansive, qu'il leur montrait toujours de la même manière et en toute +circonstance. Il faisait peu de caresses à ses enfants, mais il +s'occupait de leur sort et ne négligeait aucune des occasions qui +pouvaient leur devenir favorables. Depuis l'époque où sa femme était +venue le rejoindre, le secourir, le soigner en prison, son affection +pour elle ne s'était jamais démentie; quant à ses élèves, ceux au moins +qui, comme Gros, se trouvaient honorés de son amitié et fiers de sa +confiance, c'était pour eux qu'il se laissait presque aller à la +tendresse d'un père. + +Ses habitudes journalières étaient très-exactement réglées. Toujours +simplement mais très-proprement vêtu dès le matin, c'était vers neuf ou +dix heures, à l'instant de son déjeuner, que ses élèves et les artistes +des autres écoles étaient reçus par lui. Ordinairement on venait pour +lui soumettre le projet d'un tableau, ou pour le prier de venir donner +ses avis sur un ouvrage commencé ou auquel il fallait mettre la dernière +main avant l'ouverture du Salon. Sur les derniers temps de son séjour en +France, non-seulement ses élèves, mais la plupart des artistes +réclamaient et obtenaient de lui cette faveur, et pendant les +expositions au Louvre, il n'y avait pas d'ouvrage, quelque faible qu'il +fût, s'il renfermait toutefois quelque qualité enfouie, qu'il ne +découvrît et dont il ne trouvât moyen de faire complimenter l'auteur. + +Ses idées étaient toujours tournées vers son art chéri, et ordinairement +pendant les visites du matin que lui faisaient ses élèves, il leur +montrait la gravure de l'ouvrage de quelque grand maître, dont il +faisait ressortir les beautés avec un tact particulier; ou bien, +présentant une composition sur laquelle il travaillait lui-même, il +recueillait les avis, recevait les observations, profitait d'un bon +conseil donné par ses jeunes hôtes, et cela avec une simplicité qui +n'appartient qu'aux hommes réellement passionnés pour leur art. + +Ses récréations se bornaient à fréquenter le Théâtre-Français, mais plus +particulièrement l'Opéra-Italien, dont la musique avait conservé pour +lui un attrait particulier depuis son séjour à Rome. Quant au monde, il +n'y allait pas et en recevait peu; à l'exception de quelques fêtes de +famille qu'il donna vers le temps où il maria ses filles, les habitudes +de sa maison étaient habituellement graves, et même austères. + +Pendant la belle saison, David prenait souvent le plaisir de la +promenade et, comme on a eu l'occasion de le dire plus d'une fois, il se +plaisait assez dans la compagnie d'Étienne. Pendant ces courses, +l'entretien roulait habituellement sur les arts, quelquefois cependant +sur la politique; alors Étienne écoutait avec avidité et sans se +permettre la moindre interruption, les réflexions de cet homme, toujours +aveuglément conduit par son instinct, et aux idées duquel l'expérience +la plus dure et les événements les plus extraordinaires n'avaient +apporté presque aucune modification. David croyait encore de la +meilleure foi du monde que Robespierre et Marat étaient des hommes +vertueux; il signalait Fouquier-Tinville comme un monstre et un +scélérat; il méprisait Fabre d'Églantine en disant que c'était un +insigne fripon; aimant, d'ailleurs, tous les hommes dont les manières +rappelaient la politesse de l'ancienne cour; admirant alors Napoléon et +Pie VII comme il avait admiré Robespierre et Marat, et, en somme, +parlant des grands événements dont il avait été témoin et des hommes +qu'il avait connus, avec un sang-froid apparent qui lui donnait l'air du +philosophe le plus impartial jugeant les affaires de ce monde. + +Ce sang-froid, cette impassibilité prirent quelquefois chez lui le +caractère du courage. Dans une de ces longues promenades qu'il faisait +avec Étienne, il leur arriva un jour, en revenant du Jardin des Plantes, +de suivre les boulevards du Temple, où ils s'arrêtaient en observant +nonchalamment les baraques des baladins, les boutiques des restaurateurs +et des marchands d'oiseaux qui y étaient établis. Arrivés au cabinet des +figures de cire de Curtius, et après avoir considéré pendant quelques +instants le Turc et le grenadier de la Garde impériale placés aux deux +côtés de la porte d'entrée, David, souriant aux invitations bruyantes du +crieur chargé de faire entrer les curieux, se tourna vers Étienne en lui +disant: «Eh bien! entrons-nous?... Allons, Étienne, je vous régale!» et +ils entrèrent en effet. + +Pendant que l'homme armé de sa baguette expliquait l'histoire tragique +d'Holopherne et le couronnement de Napoléon, David faisait observer à +son élève quelques manques en cire qui évidemment avaient été moulés sur +la nature; et, profitant de l'occasion que lui offrait la comparaison de +ces empreintes avec d'autres masques qui avaient été faits par la main +des sculpteurs, l'artiste ne put s'empêcher de faire plusieurs +réflexions pleines de sens sur l'imperfection de toutes les imitations. +Pendant l'entretien que ce sujet fit naître, le démonstrateur, après +avoir cessé d'expliquer, parce qu'il s'était aperçu qu'on ne l'écoutait +pas, s'appuya sur la balustrade en prêtant l'oreille à la conversation +des deux curieux, qui bientôt se mirent en marche pour se retirer. + +Mais à la conversation qu'il venait d'entendre, le garçon de Curtius +s'était aperçu qu'il avait affaire à des amateurs dont il pourrait tirer +quelque profit supplémentaire. S'approchant donc de David avec un air +avisé et respectueux tout à la fois: «Je vois, Messieurs, dit-il, que +vous êtes des connaisseurs. Nous avons ici quelques pièces curieuses, +mais que nous ne montrons pas à tout le monde; et ces messieurs, +ajouta-t-il en saluant profondément, seront sans doute satisfaits des +pièces en réserve que je puis leur montrer.» La première idée qui vint à +l'esprit de David et d'Étienne, en entendant cette proposition, fut de +penser qu'il s'agissait de quelque représentation licencieuse, et ils +remercièrent le garçon. Mais celui-ci, à la manière dont le refus lui +fut indiqué, s'étant aperçu de la supposition que l'on avait faite, +affirma que l'_établissement_ ne renfermait rien de semblable et que +_l'on serait content_. En achevant ces mots, il conduisit David et +Étienne près d'un renfoncement, dans lequel était établi une espèce de +coffre dont il leva le couvercle. + +Dans la longueur de ce coffre étaient suspendues, à une tringle de fer, +les têtes moulées en cire d'Hébert, de Robespierre et de quelques hommes +suppliciés à la même époque. «Vous voyez, messieurs, dit le garçon en +récitant son explication banale, ceci est la tête d'Hébert, dit le père +Duchesne, que ses crimes ont conduit à l'échafaud; cette autre, c'est la +tête de Robespierre; remarquez, messieurs, qu'elle est encore entourée +du bandeau qui retenait la mâchoire fracassée par un coup de pistolet, +qui lui fut tiré lorsque...» David, conservant le plus grand calme, fit +un petit signe de la main au garçon, pour lui faire entendre que son +explication était superflue, regarda assez longtemps et avec la plus +grande attention ces deux têtes sur lesquelles on avait exprimé, avec un +soin minutieux, tous les accidents qui résultent du supplice, et dit +enfin, en se mettant en marche et sans s'adresser directement à Étienne +ou au démonstrateur, auquel il mit une pièce de monnaie dans la main: +«C'est bien imité, c'est très-bien fait.» + +David et Étienne quittèrent ce lieu et parcoururent presque tout un +boulevard sans échanger une parole. La conversation reprit cependant son +cours sur les objets indifférents qui s'offrirent à leurs yeux, mais +jamais ni l'un ni l'autre ne reparlèrent de la visite au salon de +Curtius. + +Cette singulière aventure est restée ignorée tant que David a vécu. +Étienne pensa que du vivant du maître il devait respecter son secret. +L'anecdote une fois connue aurait pu être infidèlement racontée en +passant de bouche en bouche, et être transformée en sarcasme. Mais +Étienne a conservé de cette scène inattendue et terrible un souvenir +entièrement favorable pour son malheureux maître, qui, dans cette +occasion, montra, tant par le calme de ses traits que par la convenance +du peu de paroles qu'il prononça, une dignité sans ombre d'affectation +qui prouve que son âme n'était pas sans grandeur. + +Les derniers ouvrages de David où il ait imprimé nettement le sceau de +son talent sont l'étude peinte qui fut faite d'après le pape Pie VII, +représenté avec le cardinal Caprara, et le beau portrait du pontife +seul, vu de face, dont l'original est au musée du Louvre. Ces +productions du genre tempéré, mais où la naïveté de l'imitation est si +heureusement jointe à la dignité qu'il convenait de donner à ces deux +personnages historiques, sont de celles qui font le plus d'honneur à +David. + +Il fut moins heureux dans les portraits de l'Empereur qu'il fit dans les +années qui précédèrent les événements de 1814. Celui où Napoléon est +représenté dans le costume impérial, et qui était destiné à Jérôme +Bonaparte, alors roi de Westphalie, se sent de la contrainte où le +peintre s'est trouvé, obligé qu'il était de donner à son personnage et à +ses vêtements un aspect théâtral. + +Quelque temps après, un Anglais, le comte de Douglas, lui demanda un +portrait en pied de Napoléon, mais représenté dans son cabinet, et vêtu +comme ce souverain avait coutume de l'être. David qui, pendant +l'exécution du tableau précédent, n'avait que trop de fois reconnu +l'inconvénient du costume impérial, saisit avec empressement l'occasion +de faire un portrait simple et naturel de Napoléon. Sur ce tableau, haut +de six pieds et demi, on voit l'Empereur debout, dans son cabinet, vêtu +d'un frac vert uniforme, avec les épaulettes de général. Il est près de +son bureau chargé de papiers, et censé avoir travaillé pendant une +partie de la nuit. Le jour paraît, et pour exprimer cette circonstance, +le peintre a eu soin de laisser fumer plusieurs bougies qui viennent de +s'éteindre dans un flambeau à branches. + +Considéré au point de vue de l'art, on peut reprocher à ce morceau de +manquer de fermeté. Quant à l'idée principale de la composition, qui +était heureuse, David n'a peut-être pas osé la rendre avec assez de +franchise. La tête de Napoléon, médiocrement ressemblante, a surtout le +défaut d'être rendue d'une manière trop idéale. Tout en conservant à cet +homme infatigable l'énergie même corporelle qui lui était propre, il eût +été possible cependant d'exprimer la lassitude passagère dont les +travaux nocturnes laissaient ordinairement des traces sur sa +physionomie; c'était même le seul moyen de faire ressortir l'espèce de +poésie qui devait résulter d'un pareil sujet. + +Napoléon ayant entendu parler de ce portrait, dont sa vanité fut sans +doute intérieurement flattée, en apprenant qu'il avait été commandé par +un Anglais, voulut voir l'ouvrage. On rapporte qu'il en parut +très-satisfait, et qu'après l'avoir attentivement regardé, il dit à son +premier peintre: «Vous m'avez deviné, mon cher David; la nuit je +m'occupe du bonheur de mes sujets, et le jour je travaille à leur +gloire.» + +On a avancé, mais sans preuves, que quelques réponses un peu brusques +avaient failli plusieurs fois attirer sur David la disgrâce de Napoléon. +Tous les faits connus semblent prouver le contraire; et, sans rappeler +ici ce qui a été dit à ce sujet, le brevet de commandant de la Légion +d'honneur que David reçut en 1812 suffirait pour prouver que s'il a +existé quelques petits dissentiments entre ces deux hommes, ces +dissentiments n'ont été que passagers. Tout concourt, au contraire, à +faire croire que Napoléon, indépendamment de l'importance qu'il pouvait +attacher comme souverain au talent de David, a toujours porté à l'homme +une affection sincère. Parlant un jour avec son premier peintre, +l'Empereur lui dit «qu'il avait conçu le projet de réunir tous ses +tableaux dans le musée impérial. Il y a une galerie de Rubens, +ajouta-t-il, je veux que la France me doive la galerie de David.--Sire, +répondit David après l'avoir remercié, je crois qu'il est impossible +aujourd'hui de former cette collection. Mes ouvrages sont trop +dispersés; ils sont entre les mains d'amateurs trop riches pour espérer +qu'ils veuillent s'en détacher. Ainsi, par exemple, je sais que le +propriétaire de _la Mort de Socrate_, M. Trudaine, met une grande +importance à conserver ce tableau.--Nous l'obtiendrons avec de l'or, lui +dit l'Empereur; offrez-en quarante mille francs, et allez s'il le faut +jusqu'à soixante mille.» Ce tableau, commandé originairement par M. +Trudaine le père, pour le prix de six mille francs, avait été payé dix +mille à l'auteur pour lui témoigner la satisfaction que l'on avait eue +de l'ouvrage. Cependant, malgré les offres qui furent faites à plusieurs +reprises et avec beaucoup d'instances au propriétaire du Socrate, par +David lui-même, de quarante et de cinquante mille francs, il ne put +l'obtenir. «Ce refus me flatte, dit alors le peintre, mais je dois +insister; j'en ai l'ordre de Napoléon. Il m'a autorisé à aller jusqu'à +soixante mille francs.--Je les refuse, lui répondit-on, et je vous prie +de dire à Napoléon que j'estime votre ouvrage au-dessus de toute offre. +Si je lui faisais ce sacrifice, je voudrais qu'il fût gratuit.» On +ajoute que lorsque David alla rendre compte, de la commission dont il +avait été chargé, Napoléon, se levant brusquement de son fauteuil, dit +avec humeur: «Il faut bien que je respecte la propriété; je ne puis +forcer cet enthousiaste à nous abandonner sa maîtresse!» + +Mais le temps approchait où tous ces rêves de gloire allaient +s'évanouir. Les désastres de l'armée de Napoléon à Moscou, l'approche +menaçante de celles des étrangers du territoire de l'empire, et les +bruits précurseurs de la restauration des princes de la maison de +Bourbon sur le trône de France, portèrent un coup terrible dans l'âme de +ceux dont les intérêts de tout genre et jusqu'à leur sûreté personnelle +dépendaient presque exclusivement de la puissance de Napoléon. Ceux qui, +ainsi que David, pouvaient concevoir de justes craintes sur les actes de +rigueur et de vengeance même que les Bourbons exerceraient contre les +hommes qui avaient pris une part si active à la chute du trône et à la +mort du dernier roi tremblèrent pour leur existence. + +Dès que le territoire français eut été envahi, et que l'alarme fut +donnée jusqu'à Paris, David, craignant que le fruit de ses longs travaux +ne devînt la proie de vainqueurs dont on redoutait la furie, fit +transporter loin de la capitale menacée tous ceux de ses ouvrages dont +il put disposer. Ils furent déposés sur les côtes de l'Ouest, comme le +lieu le plus favorable pour leur faire prendre la mer, ainsi qu'à David, +si les chances de la guerre et de la nouvelle révolution imminente ne +laissaient point d'autre voie de salut[70]. + +On ne reviendra pas ici sur les grands événements de la fin de 1813 et +du commencement de 1814. Ceux qui en ont été témoins n'ont pas besoin +qu'on les leur rappelle, et les jeunes générations en ont sans doute lu +le récit. Un seul fait sur lequel il est important d'appuyer pour +l'intelligence de cette histoire est la terreur profonde que l'on +éprouva à Paris en voyant approcher les armées au 30 mars (1814), et +l'espèce de désappointement que reçut l'orgueil national quelques jours +après, lorsque l'on fut certain que la prudence des ennemis jointe à une +générosité que l'on reconnut plus tard, avait épargné à la capitale de +la France les violences, les rapines et les scènes que l'on attendait +d'une douzaine d'armées victorieuses après avoir été si longtemps +vaincues. Pendant les jours qui précédèrent et suivirent la capitulation +de Paris, chacun était tellement préoccupé et des siens et de soi-même, +qu'à moins d'habiter le même quartier, les amis avaient suspendu leurs +relations habituelles. Étienne était dans ce dernier cas à l'égard de +son maître David, logé alors dans la rue d'Enfer, en face du Luxembourg. +Cependant il était impatient de le voir, et tout en se rendant chez lui, +il se représentait la douloureuse impression qu'avaient dû faire sur cet +homme la chute de Napoléon et surtout la présence des troupes étrangères +dans Paris. Comme dans beaucoup de quartiers on avait établi des +logements militaires, il pensait que David habitant une maison assez +vaste, dans une partie moins peuplée de la ville, avait sans doute été +compris au nombre de ceux qui payaient cette contribution aux +vainqueurs. Alors, chemin faisant, il s'affligeait pour son maître de ce +voisinage humiliant, et allait même jusqu'à craindre que quelque rustre +vainqueur ne se fît un malin plaisir de reprocher brutalement à +l'artiste son dévouement à Napoléon, ou même ses idées républicaines. +L'esprit rempli de ces inquiétudes, Étienne entra, non sans que le cœur +lui battît, dans la maison de son maître. La vue de soldats russes +bouchonnant dans la cour le cheval d'un officier ne fit qu'augmenter +cette disposition, et Étienne était réellement mal à son aise quand il +ouvrit la porte de la pièce où David se tenait ordinairement. + +Près de lui et de sa femme se trouvaient effectivement deux officiers +russes, qui se levèrent très-civilement de leurs siéges lorsque Étienne +entra et que David le leur eut présenté comme un de ses élèves. Trompés +par cette qualification, à laquelle ils attachaient plus d'importance +que n'en avait réellement celui à qui le maître l'avait donnée, les +jeunes Russes regardèrent Étienne avec la même curiosité respectueuse +qu'ils auraient éprouvée s'ils eussent vu Gérard, Girodet ou Gros, tant +le seul titre d'_élève de David_ avait alors de retentissement en +Europe. Cependant la conversation ne tarda pas à reprendre son cours, et +Étienne n'éprouva pas un médiocre étonnement en voyant les deux jeunes +officiers s'exprimer en français de la manière la plus pure, et prier +David d'avoir la complaisance de continuer les récits qu'il leur +faisait, soit des habitudes journalières de l'empereur Napoléon, soit +des circonstances de son couronnement, ou de la naissance du roi de +Rome. En un mot, les vainqueurs étaient les vaincus, ils étaient +enthousiastes de la France, se trouvaient particulièrement heureux que +le sort les eût conduits chez un de ses plus grands artistes, pour +lequel ils avaient dans toutes les circonstances de la vie journalière +les égards les plus délicats et les plus flatteurs. + +Les tableaux de David ne tardèrent pas à être rapportés à Paris; tous +les étrangers s'empressèrent d'aller les voir, et il n'y eut que le +portrait équestre de Napoléon, placé à Saint-Cloud, qui fut violemment +enlevé par les Prussiens. + +La mansuétude des princes alliés en s'emparant de Paris en 1814 est une +des choses qui ont le plus contribué alors à adoucir les rapports de +nation à nation et de proche en proche, à détruire ces haines si +invétérées et si honteuses qui divisaient instinctivement les peuples de +l'Europe. Cet exemple de modération donné par les ennemis de la France +fut sans doute aussi ce qui aplanit le chemin du trône aux Bourbons, +qui, sans ce précédent, se seraient peut-être cru le droit d'user de +plus de rigueur. Pendant la première restauration, les hommes qui +concevaient le patriotisme de la manière la plus rude et la plus sauvage +furent souvent obligés de supporter avec le plus de sang-froid certaines +mortifications qui les eussent fait entrer en fureur quelques mois +auparavant. David en fournira un exemple. Les personnes à qui cet +artiste témoignait de l'affection avaient l'habitude d'aller lui +souhaiter sa fête le jour de la Saint-Louis. Parmi celles qui étaient +les plus attentives à lui donner cette marque d'intérêt se faisait +remarquer une dame de l'ancienne noblesse, fort âgée en 1814, et à +laquelle David, à ce qu'il paraît, avait eu l'occasion de rendre un +service très-important, lorsqu'il était membre du comité de sûreté +générale. Cette dame, toute dévouée à l'ancienne monarchie, n'en avait +pas moins conservé pour David une reconnaissance que le temps semblait +rendre toujours plus vive. Aussi, sans compter certaines époques de +l'année où elle rendait visite à David et à sa famille, ne manquait-elle +pas de se présenter régulièrement le jour de la Saint-Louis avec un fort +beau bouquet. À la suite de la première restauration, pendant tout le +cours de l'année 1814, les lis qui distinguent l'écu de France avaient +mis cette fleur à la mode, et on la cultivait à profusion. Si le lis, +symbole de la puissance de la maison de Bourbon, était chéri de ceux qui +se rattachaient à l'ancienne monarchie, les partisans de Napoléon et +surtout les anciens républicains l'avaient en exécration. Sans faire +attention à ces signes d'amour ou de haine politiques, la bonne dame, +tout occupée de payer le tribut annuel de sa reconnaissance à David, et +voulant lui offrir ce qu'elle avait trouvé de plus beau parmi les +fleurs, lui présenta, le 24 août 1814, une tige de lis si grande et si +fournie de fleurs, que l'on aurait pu difficilement retrouver la +pareille dans Paris. Étienne se trouvait là lorsque Mme de *** entra +avec son bouquet, et sa première idée fut d'observer la physionomie de +son maître, pour découvrir si la distraction de la vieille dame ne +donnerait pas lieu à quelque scène embarrassante. Mais David se levant +tout à coup en la voyant entrer, sourit spirituellement à la vue de +cette fleur intempestive, et fit à celle qui la lui offrait des +remercîments où il parut mettre plus d'effusion que de coutume, comme +s'il eût voulu lui tenir compte de son innocente méprise. Lorsque la +bonne dame se fut retirée, David pria sa femme de donner ordre d'enlever +le lis, en faisant observer que l'odeur pourrait incommoder. Puis se +tournant vers Étienne, auquel il fit un sourire en montrant la fleur: +«Cette excellente personne, dit-il, m'a donné ce lis avec la même +candeur que la vieille femme qui portait son fagot pour brûler Jean de +Hus. Il faut que je m'écrie aussi: _O sancta simplicitas!_» + +Pendant la première année de la Restauration, David, peu satisfait comme +tous les hommes de son parti qui espéraient mourir tranquilles sous le +gouvernement de Napoléon, n'eut cependant pas à se plaindre des princes +de la maison de Bourbon ni de leurs ministres. Il vécut retiré chez lui, +évitant de se présenter dans les lieux publics et s'occupant à faire +plusieurs portraits de personnes de sa famille, entre autres celui de sa +femme qui avait redoublé de soins et de tendresse pour lui, depuis que +la rentrée des Bourbons semblait donner des craintes pour son avenir. En +se livrant à ces travaux, dont il se faisait plutôt une distraction +qu'une occupation réelle, il acheva plusieurs compositions parmi +lesquelles il soigna particulièrement celle d'_Apelles et Campaspe_ +qu'il exécuta bientôt après en exil. Cependant cette année de la vie de +David fut perdue pour son art, et la seule satisfaction qu'il ait +éprouvée alors lui vint des visites de la foule d'étrangers de marque +venus à Paris, qui ne voyaient en lui que le grand artiste, le chef +d'une école célèbre. + +L'année 1815 ne lui fut pas plus favorable sous le rapport de l'art; et +lorsque Napoléon rentra à Paris, au 20 mars, il n'est pas certain que ce +retour, qui excita si vivement l'enthousiasme chez tous les Français qui +portaient les armes, ait produit un effet analogue dans l'esprit des +bonapartistes dont l'existence et l'avenir étaient mis en loterie sur la +chance, jugée déjà fort douteuse, d'une victoire. Ce grand événement +politique du gouvernement de Napoléon pendant les cent-jours compromit +le repos d'une foule de gens restés obscurs depuis le 18 brumaire, et +qui tout à coup, au 21 mars 1815, se trouvèrent obligés de prendre parti +de nouveau dans la lutte qui s'engageait. David était plus qu'un autre +dans ce cas. Il avait atteint sa soixante-septième année; non-seulement +il était las et dégoûté à tout jamais des affaires publiques, auxquelles +il avait renoncé et dont on l'avait éloigné, mais, environné d'une +considération qu'il ne devait qu'à son talent, il ne voyait pas sans +inquiétude des événements qui menaçaient de le priver de cet avantage +sans espoir d'en retrouver aucun qui le compensât. + +Néanmoins, lié par la reconnaissance, par des serments et par +l'imminence même du danger auquel Napoléon se trouvait exposé ainsi que +ses partisans, David alla faire visite à l'Empereur, et l'Empereur, +malgré la complication de ses travaux et de ses inquiétudes, témoigna +l'intention de voir le _Léonidas aux Thermopyles_, tableau dont il avait +condamné le sujet, mais qu'il voulut connaître d'après ce qu'il en avait +entendu dire. Cette fois la visite de Napoléon à l'atelier de David ne +fut pas si pompeuse que quand, dans toute sa puissance, il était allé +voir le _Couronnement_; et quoique ce fût bien plus un acte de souverain +qu'il prétendait faire qu'une fantaisie d'amateur qu'il voulût +contenter, en cette occasion, Napoléon mit à cette visite la réserve et +la brièveté que la gravité des circonstances commandait. Bien qu'en +entrant chez le peintre, il lui eût dit qu'il connaissait le tableau +avant de l'avoir vu, et qu'il en avait entendu faire un grand éloge, +cependant, après avoir considéré l'ouvrage, lui qui s'était toujours +attendu à la représentation de l'attaque des Perses et de la défense +vigoureuse des Spartiates, il témoigna son étonnement sur la disposition +de la scène telle que David l'avait composée. L'artiste toujours plein +de sa première pensée, expliqua alors son intention, fit connaître en +détail son sujet tel qu'il l'avait conçu, mais Napoléon ne put jamais se +faire à l'idée de David, qui, au lieu de peindre le combat même, avait +choisi le moment qui le précède. + +Quoi qu'il en soit, l'Empereur témoigna sa satisfaction à son premier +peintre, et lui dit au moment de le quitter: «Continuez, David, à +illustrer la France par vos travaux. _J'espère_ que des copies de ce +tableau ne tarderont pas à être placées dans les écoles militaires; +elles rappelleront aux jeunes élèves les vertus de leur état.» + +Cette visite de Napoléon dans le malheur faite au peintre rappelait +celle dont il avait honoré l'artiste dans tout l'éclat de sa puissance; +cela seul eût engagé David. Bientôt le fils aîné de l'artiste fut nommé +préfet, et le plus jeune obtint le grade de chef d'escadron dans les +cuirassiers de la garde. Quant à ses deux gendres, généraux de +Bonaparte, ils étaient rentrés sous les drapeaux de Napoléon. + +C'est dans de telles circonstances que se trouva David, lorsque, à la +suite de la constitution de l'empire, furent présentés _les actes +additionnels_, par lesquels, en jurant de la maintenir, on excluait les +Bourbons du trône. L'acceptation de ces actes additionnels fut sans +doute, pour une grande partie de ceux qui se rallièrent à Napoléon +pendant les cent-jours, une résolution des plus hasardeuses, mais pour +les hommes qui, ainsi que David, ayant voté la mort de Louis XVI, +n'avaient eu à se plaindre cependant d'aucune vengeance particulière ou +juridique du gouvernement de Louis XVIII, il est clair qu'à la veille de +la bataille de Waterloo, c'était pour eux une question de vie ou de +mort. + +Sans parler des intérêts de l'avenir de sa famille, liés au sort de +Napoléon, David avait à peser, pour ce qui le touchait personnellement +en cette affaire, si l'indulgence du gouvernement de Louis XVIII à son +égard pouvait entrer en comparaison avec la protection de Bonaparte, qui +lui avait offert un asile dans son armée, à la suite de la terreur; qui, +premier consul, l'avait rétabli honorablement dans le monde et l'avait +enfin comblé de faveurs et d'honneurs pendant son règne. La comparaison +était évidemment tout en faveur du dernier souverain, pour lequel +d'ailleurs il est inutile de dire que David avait une prédilection aussi +marquée qu'il avait d'aversion pour l'autre. + +Ce qui fit honneur à David en signant les _actes additionnels_, en +s'exposant à la vengeance des Bourbons et en restant fidèle à Napoléon, +c'est que dans les premiers jours de juin (1815), lorsque tout le parti +militaire s'enivrait d'avance de la victoire sur laquelle il comptait, +l'artiste faisait partie du grand nombre de ceux qui regardaient la +destinée de Napoléon comme accomplie, et d'autre part, qu'en outre il +était certain que s'abstenir de signer les _actes additionnels_, c'était +assurer la tranquillité du reste de ses jours. Mais vaincu à Waterloo, +Napoléon abdiqua l'empire, et David n'eut plus d'autre protection que +celle de son talent. Ainsi que les régicides signataires des _actes +additionnels_, il fut donc condamné à l'exil cinq mois après, en vertu +d'une loi rendue par les deux chambres le 12 janvier 1816. + +Pendant l'espace de temps qui s'écoula depuis la journée de Waterloo +jusqu'à sa condamnation, David vécut plus retiré que jamais, s'occupant +à faire des études, des portraits et des compositions. Son art +paraissait avoir un charme nouveau pour lui depuis que, déjà chargé +d'années, forcé de se faire une existence nouvelle, il prévoyait qu'il +ne finirait pas ses jours dans son pays. Les derniers temps que cet +artiste passa en France furent pour lui pleins de tristesse, et quoique +l'austérité de ses manières ne lui permit jamais de se laisser aller à +la plainte, même au sein de l'amitié, cependant, pour ceux qui le +connaissaient, il était facile de juger par certains souvenirs qu'il +invoquait, par les attentions délicates qu'il montrait plus souvent que +de coutume à ceux qui l'entouraient, que son âme était habituellement et +profondément émue. + +Quelques-uns de ses élèves se montrèrent plus assidus que jamais auprès +de lui pendant ces tristes jours. Mais Gros fut celui de tous qui obéit +le mieux en cette occasion à la générosité de son cœur. Sans faire la +moindre attention aux fâcheux résultats que sa conduite pourrait avoir +pour lui, homme célèbre, peintre habile, qui ne renonçait point à +participer aux travaux que pourrait lui confier le gouvernement des +Bourbons, Gros tout occupé de l'abandon de son maître, inquiet sur son +avenir, ne cessait d'aller le soutenir de sa courageuse amitié et de +l'entretenir de ses généreuses espérances. + +Protégé par son obscurité, Étienne n'avait point le même mérite en +assistant son maître, mais il se rendait souvent près de lui, parce +qu'il savait que sa société lui était douce et que sa conversation +interrompait le cours habituel de ses tristes pensées. Ils +s'entretenaient sur les arts, sur les ouvrages de l'antiquité, vers +lesquels David se sentait alors vivement ramené. Versé dans la théorie +et la pratique de la perspective, Étienne offrait le secours de son +talent à son maître, qui plus d'une fois ne dédaigna pas d'en faire +usage, lorsqu'il voulait coordonner les personnages d'une esquisse avec +les accessoires qui devaient les entourer. D'autres fois ils +parcouraient des cartons remplis de gravures, de grands livres où David +avait fait rassembler les études qu'il fit à Rome quand il étudiait +l'antiquité pour échapper à la manière académique; en revoyant ces +tentatives laborieuses, ces études faites dans sa jeunesse, et +auxquelles s'étaient attachées tant d'espérances, plus d'une fois il +laissait échapper un soupir qui semblait résumer tous les événements qui +avaient agité les trente dernières années de sa vie. Un jour, en +feuilletant ainsi ces cartons, David retrouva deux esquisses de la main +d'Étienne. L'une représente Cimon faisant embarquer les femmes et les +enfants au Pirée, pour défendre Athènes; et l'autre, Léonidas se +préparant avec ses Spartiates au combat. Ces deux compositions, que +David avait distinguées dans les concours institués dans l'atelier de +ses élèves, avaient été honorablement placées par lui dans ses cartons. +Le maître, mû par une bienveillance que la disposition de son âme +rendait sans doute plus vive encore, renouvela les éloges qu'il avait +donnés autrefois à ces essais; puis, tirant tout à coup l'esquisse de +Léonidas du carton: «Tenez, mon cher Étienne, dit-il, je vous rends ce +dessin que vous m'avez prêté et qui m'a fourni l'idée de deux groupes +que j'ai placés dans mon tableau des _Thermopyles_. Gardez-le, ce sera +tout à la fois un souvenir de vos études et de la manière dont +travaillait votre maître. Quant à celui de Cimon, cette esquisse me +plaît, vous me l'avez donnée, je la garde[71].» + +Étienne ne put pas voir alors David aussi souvent qu'il l'eût désiré; la +présence des troupes étrangères à Paris multipliait tellement les +devoirs que les citoyens avaient à remplir pour assurer le repos de la +ville, que l'on était rarement maître de son temps et de ses actions. +Plusieurs jours s'étaient passés sans qu'Étienne eût pu remplir ce +devoir, lorsqu'il reçut de son maître l'invitation de dîner chez lui, la +veille de son départ pour l'exil. + +L'élève s'y rendit. La famille de David était absente à l'exception de +sa femme. Si quelque chose peut faire connaître le caractère d'un homme, +c'est à coup sûr la contenance que David conserva en faisant les +honneurs d'un pareil repas. Il était placé au milieu de la table, ayant +sa femme à sa droite, son élève à sa gauche. Pendant tout le dîner, il +servit lui-même, en parlant de choses indifférentes, comme de coutume, +et sans laisser échapper un seul mot qui fît allusion à son éloignement +de la France, à l'avenir qui l'attendait ou aux hommes qui le frappaient +d'exil. Attentif à prévenir les désirs d'Étienne à table, il ne lui +donna aucune marque extraordinaire de tendresse, mais sut lui faire +sentir, par l'exactitude et la fréquence de ses soins, qu'il avait +besoin de le sentir près de lui en ce moment suprême. Plusieurs fois la +femme de David, qui, dans ce jour, paraissait être soutenue, animée même +par des espérances qu'elle exprima plutôt par des mouvements de joie que +par des paroles bien claires, devint l'objet de l'attention de son mari, +qui l'engagea à conserver plus de calme. En somme, quoiqu'il s'en faille +bien qu'Étienne soit resté froid en cette occasion, cependant ni son +maître ni lui par conséquent ne se laissèrent aller à ces élans de +tendresse que l'on se prodigue ordinairement en semblable circonstance. +Étienne en se retirant dit adieu à son maître, qui l'embrassa, ce qui +n'était jamais arrivé; il embrassa ensuite Mme David, qui lui dit en lui +donnant la main: «Soyez tranquille, j'aurai bien soin de votre maître.» +Le lendemain, David était en route pour Bruxelles. + +Jamais peut-être l'influence d'un homme de talent n'a été plus forte que +celle qu'exerçait David à Paris et dans toute la France; mais, dès le +lendemain de son départ pour l'exil, les artistes, à peu d'exceptions +près, se sentant affranchis de sa longue autorité, affectèrent tout à +coup mille prétentions qu'ils avaient tenues soigneusement cachées +jusqu'alors. Ce fut, dans des proportions plus grandes et dans des +intentions beaucoup plus graves, un hourra tumultueux qui rappelait les +bruyantes espiègleries des élèves de ce maître lorsque, après les avoir +corrigés, il s'éloignait de l'atelier. L'école et les principes de David +étaient presque universellement rejetés. + + + + +XII. + +TEMPS D'EXIL.--MORT DE DAVID.--ÉCOLE NOUVELLE.--1816-1825. + + +Rien n'est plus dangereux pour la gloire d'un artiste que les louanges +qui lui sont indiscrètement prodiguées. Les regrets qu'excita l'exil de +David chez ses admirateurs sincères, et surtout les déclamations des +partisans de Napoléon, qui exploitèrent l'expulsion de David au profit +de la haine qu'ils portaient aux Bourbons, furent les premières causes +du refroidissement du public à l'égard de David et de ses doctrines. À +en croire les écrivains et les critiques qui exaltèrent le mérite de +l'artiste, David était dans toute la force de son talent; le tableau des +_Thermopyles_ devait passer pour le meilleur ouvrage qu'il eût encore +fait, et on pouvait attendre de sa main un nouveau chef-d'œuvre qui +surpasserait tout ce que l'on connaissait déjà de lui. Bien plus, ces +paroles inconsidérément avancées furent répétées, soutenues avec +passion; et pendant tout le temps de l'exil de l'artiste, à chaque +production nouvelle qu'il acheva sur la terre étrangère, on ne manqua +pas d'assigner à la dernière une supériorité marquée sur la précédente. + +Deux motifs que la faiblesse humaine doit faire juger avec indulgence +ont entretenu cette illusion pendant les années que David a passées à +Bruxelles: l'esprit de parti dans la capitale de la France, et à +Bruxelles, le désir qu'avaient tous les amis de David de l'entourer en +pays étranger d'une atmosphère de gloire qui ne lui permît pas de +s'apercevoir des rigueurs de l'exil. En effet, la plupart de ses élèves +belges, MM. Odewaere, Navetz, Paelinck, Moll et Stapleaux, entre autres, +n'ont pas manqué un seul instant, par leurs efforts particuliers ou +réunis, de rendre les dernières années de leur maître aussi douces, +aussi belles qu'il était possible qu'elles le fussent. Si, dans l'estime +qu'ils ont témoignée pour les derniers ouvrages de leur maître, ils ont +été, ainsi que beaucoup de critiques de Paris, au delà de ce que la +stricte vérité exigeait de dire, loin de les en blâmer, il n'est +personne au contraire qui ne respecte cette illusion filiale. Mais si +les malheurs et l'âge de David rendaient excusable et même juste cette +prolongation de sa gloire jusqu'au moment de sa mort, à partir de son +dernier jour il a fallu dire la vérité. + +Cette tâche a été remplie par celui qui retrace cette histoire, et la +postérité, qui a déjà commencé son action sur les œuvres de David, +signale _les Sabines_ et _le Couronnement_ comme les deux plus grands +efforts de son talent dans des sujets de genres différents. + +Quant aux ouvrages qu'il acheva en exil, quoique dans tous on retrouve +des détails et parfois des parties importantes, où tantôt l'accent de la +nature et tantôt, l'élévation du style ne le cèdent pas aux qualités +analogues qui brillent dans des productions beaucoup plus complètes de +lui, il faut avouer cependant que pris dans leur ensemble, ce que David +a peint à Bruxelles est inférieur aux grands ouvrages qu'il acheva +plusieurs années avant son exil. Quoi qu'il en soit, la célébrité de +David était non-seulement intacte lorsqu'il quitta la France, mais son +malheur le rendit plus grande en pays étranger qu'elle n'avait jamais +été. Dès qu'il fut arrivé à Bruxelles, le roi de Prusse, par +l'intermédiaire du comte de Gortz, son ambassadeur près de la cour de +France, lui fit offrir la direction des arts dans son royaume. + +«Monsieur, lui écrivait de Paris (12 mars 1816) le comte de Gortz, le +roi, mon maître, me charge de vous faire savoir que Sa Majesté, charmée +de fixer un artiste aussi distingué que vous, aimerait que vous vinssiez +vous établir dans sa capitale, où Sa Majesté est disposée à vous +procurer une existence agréable et tous les secours dont vous pourriez +avoir besoin. + +«Votre départ pour Bruxelles ne m'ayant pas permis de m'entretenir avec +vous des intentions de Sa Majesté, je vous engage à écrire de suite et +directement à Son Altesse Monseigneur le prince d'Hardenberg, à qui vous +ferez connaître vos vœux. Je prends toutefois le parti de vous adresser +un passe-port avec lequel vous vous rendrez, si vous voulez, à Berlin, +où vous trouverez un accueil digne de vos talents...» + +M. Alexandre de Humboldt, Prussien de nation et collègue de David à +l'Institut de France, unit ses instances à celles du comte de Gortz pour +engager l'artiste proscrit à se rendre aux offres du roi de Prusse. +Mais, malgré ce qu'elles avaient d'honorable et de flatteur, David, +naturellement peu disposé à mettre son talent et sa personne au service +d'un autre pays que le sien, voulut prendre le temps de se consulter. +Une indisposition grave de sa femme lui en fournit l'occasion; +s'adressant donc au prince d'Hardenberg, comme le comte de Gortz le lui +avait conseillé, il témoigna sa reconnaissance de ce que l'on voulait +faire pour lui, tout en priant le prince d'attendre sa réponse +définitive jusqu'au moment où sa femme serait rétablie. Le prince de +Hardenberg répondit à David qu'il trouvait la cause du retard de son +voyage à Berlin trop légitime pour que le roi ne l'approuvât pas; qu'on +l'y attendait toujours avec impatience; et il finissait sa lettre par +ces mots: «Sa Majesté vous accordera toutes les facilités que vous +pourrez désirer pour votre établissement, et je serai charmé de pouvoir +m'entendre avec vous à ce sujet immédiatement après votre arrivée à +Berlin, dont je vous prie de vouloir bien me prévenir.» + +Cependant la maladie de Mme David se prolongeait et la réponse si +vivement attendue à Berlin n'arrivait pas. Le prince d'Hatzfeld, alors +ambassadeur de Prusse auprès du roi des Pays-Bas, fut chargé de joindre +ses instructions verbales aux offres qui avaient déjà été faites par son +souverain, et il se rendit chez l'artiste, qui était absent de chez lui. +Le lendemain David se présenta chez l'ambassadeur, qui, après lui avoir +rappelé l'objet des lettres qu'il avait déjà reçues, ajouta: «Mais +pourquoi ne pas vous rendre aux invitations de mon roi? Il met le plus +grand prix à vous voir habiter sa capitale... Quel était votre +traitement comme premier peintre de Napoléon?--Douze mille francs.--Oh! +le roi ferait mieux que cela; l'intention de Sa Majesté est de vous +posséder comme ministre des arts. Vous jouirez de tous les avantages et +des honneurs dus à ce titre; allez à Berlin créer une école de peinture, +soyez-en le directeur; la reconnaissance du roi sera sans bornes si vous +acceptez.--Mon grand âge, la faiblesse de la santé de ma femme, répondit +David, mon amour de l'indépendance, les bontés dont le gouvernement des +Pays-Bas m'honore, et le désir de répondre à des instances aussi +flatteuses que celles que vous me faites, toutes ces causes, prince, +sont de nature à me jeter dans une grande perplexité; permettez-moi donc +de prendre quelques jours pour répondre.» + +David jugea à propos de ne pas se décider sans prendre conseil. Il +s'adressa à deux de ses compagnons d'exil, Cambacérès et Sieyès, +auxquels, après avoir exposé l'offre qui lui était faite, il fit part +encore de toutes les lettres qu'il avait reçues à ce sujet, et de son +dernier entretien avec le prince d'Hatzfeld. L'ex-archi-chancelier de +Napoléon l'engagea d'accepter; Sieyès, au contraire, lui conseilla de +n'en rien faire. «Libre, indépendant, honoré et dans l'aisance, +pourquoi, dit-il à l'artiste, renonceriez-vous à ces avantages?» + +Cet avis prévalut, et dès le jour suivant, David alla chez +l'ambassadeur, à qui il porta son refus en s'excusant ainsi: «Les bontés +de votre roi m'honorent, et j'en sens tout le prix. Elles signaleront +une époque remarquable de ma vie, et présenteront le roi de Prusse à la +postérité comme l'ami des arts et le protecteur de David dans son exil. +Veuillez être auprès de Sa Majesté l'interprète de ma profonde +gratitude. Je suis vieux, j'ai soixante-sept ans; qu'elle me permette de +conserver la tranquillité dont je jouis sous un gouvernement conforme à +mes opinions.» Malgré ce refus positif, la cour de Prusse ne perdit pas +encore tout espoir. La princesse d'Hatzfeld, accompagnée de ses trois +filles, voulant faire une nouvelle tentative, alla chez David au moment +même où la comtesse L..., amie particulière du roi de Prusse, s'y +rendait avec les mêmes intentions. «Je regarde comme un heureux présage, +dit la princesse à cette dame, que vous réunissiez vos efforts aux +nôtres. M. David est inébranlable; veuillez bien peindre sa résistance à +Sa Majesté, de manière à la convaincre que nous avons employé tous les +moyens pour le persuader.» Malgré ces instances nouvelles, David tint +bon et refusa. Enfin, le frère du roi de Prusse vint chez l'artiste sous +le nom du prince de Mansfeld, et lui dit qu'il avait ordre de son +souverain de l'emmener à Berlin dans sa voiture, «Eh bien! monsieur +David, lui dit-il, vous rendez-vous enfin à nos vœux? Allons, +décidez-vous à partir avec moi; nous voyagerons ensemble.» Puis, se +tournant vers le portrait du général Gérard, qui était commencé et sur +le chevalet: «J'espère, ajouta-t-il, que vous débuterez par me peindre +comme le général. Votre présence nous comblera de joie.» Mais David +resta inébranlable dans sa résolution, s'établit à Bruxelles et reprit +le cours de ses travaux de peinture. + +L'ardeur nouvelle que mit David à produire pendant son exil, et les +nobles efforts qu'il fit pour développer son talent sous des formes et +dans des modes qu'il n'avait pas encore employés, indiquent peut-être +mieux que tous les travaux précédents de sa vie à quel point son âme +était vivace, énergique et susceptible de grandes résolutions quand il +s'agissait de son art. Les paroles qu'il dit quelque temps avant sa +mort, et lorsque sa main lui était devenue tout à fait inutile, +serviront encore à faire éclater cette vérité, et à prouver ce que +l'expérience a démontré si fréquemment, que chez les hommes d'un mérite +extraordinaire, l'âme ne s'affaiblit pas, mais qu'elle est seulement +trahie par les organes de la vie matérielle. + +«Je me sens l'imagination aussi vive et aussi fraîche que dans les +premières années de ma jeunesse, disait-il à ses amis qui l'entouraient, +je compose avec la même facilité tous les sujets qui me viennent à la +pensée; mais quand je prends mes crayons pour les tracer sur la toile, +ma main s'y refuse.» + +Cet affaiblissement de la main, dont l'artiste ne dut naturellement +s'apercevoir que quand il fut complet, on en saisit les symptômes dans +les dernières figures qu'il a peintes dans le tableau des _Thermopyles_ +et surtout dans les personnages qui occupent le fond de cette +composition. Il est juste, cependant, de faire observer que dans le +premier et le dernier des grands ouvrages qu'il a achevés en exil, on +remarque plusieurs parties que le peintre a traitées avec une audace et +une verve qui n'appartiennent ordinairement qu'à la jeunesse. C'est +_l'Amour quittant Psyché_ et _Mars désarmé par Vénus_[72]. Sensible au +reproche qu'on lui avant souvent adressé de n'être qu'un imitateur, +qu'un copiste même de l'antique, David, rassemblant tout ce que son +instinct et son talent avaient encore de force pour imiter la nature +sans chercher à la modifier et à l'embellir, acheva le tableau de +_l'Amour et Psyché_, et prouva qu'il pouvait représenter le naturel, +même sans choix, copié immédiatement sur le modèle. Cet ouvrage, +lorsqu'il fut exposé à Paris, vers 1823, valut les louanges et attira +les critiques les plus excessives à l'auteur, et on peut le regarder +comme le dernier de ceux de David qui ont eu de l'influence sur l'esprit +des jeunes artistes qui en ce moment s'apprêtaient à faire une +révolution dans l'art de la peinture. Les admirateurs exclusifs des +anciens ouvrages du peintre des _Sabines_ et des _Horaces_ ne purent lui +pardonner d'avoir ainsi représenté la nature telle quelle, dans un sujet +appartenant à la plus haute poésie; tandis qu'au contraire ceux qui +repoussaient les doctrines antiques et demandaient du naturel à tout +prix surent gré au vieil artiste exilé de se rajeunir en quelque sorte à +la fin de sa carrière, en admettant des principes contraires à ceux +qu'il avait professés jusque-là. + +Sans aborder encore cette querelle, il faut ajouter cependant que, dans +ce tableau de _l'Amour et Psyché_, si David a sacrifié certaines +convenances que semble exiger le sujet, il a imprimé à ses figures un +accent de vérité dans les formes, au coloris même et à l'expression, qui +classe ce tableau dans une catégorie toute différente de celle où se +rangent ses autres productions. Évidemment il a cherché cette fois à +rendre la nature avec cet instinct fort qui a dirigé plusieurs peintres +hollandais et flamands. Cet effort tenté à l'âge de soixante-huit ans, +et par un artiste qui avait affermi sa réputation en Europe en +travaillant jusque-là dans une direction toute contraire, un tel effort +mérite d'être consigné dans l'histoire de ce peintre. + +Toutes les autres productions, même les plus faibles, achevées en exil, +ont au moins ce grand mérite, qu'elles témoignent que le peintre s'est +aventuré chaque fois dans une voie nouvelle, ce qui fut la disposition +d'esprit naturelle et constante de l'auteur du _Saint Roch_, des +_Horaces_, du _Socrate_, du _Marat_, des _Sabines_ et du _Couronnement_. + +La composition du _Mars désarmé par Vénus_ peut être considérée comme le +retour et le dernier hommage du peintre à ses idées, à ses rêves de +prédilection pendant sa longue carrière. Contre les principes qu'il +s'était prescrits et qu'il a toujours observés en France, de poétiser, +comme il disait, les sujets tirés des historiens; pendant ses années +d'exil, il puisa plus d'une fois ses sujets dans des livres de poésie, +comme le prouve le choix des scènes de _l'Amour et Psyché_, de +_Télémaque et Eucharis_, de _la Colère d'Achille_, et enfin de _Mars et +Vénus_. Pour juger ce dernier tableau avec équité, il ne faut pas +oublier que David l'a achevé à l'âge de soixante-seize ans; et alors on +reste confondu de la délicatesse et de l'énergie d'exécution qui +brillent en plusieurs parties de cet ouvrage de sa vieillesse. Lorsqu'il +parut à Bruxelles, il produisit le plus grand effet, et la rétribution +que l'on exigeait de ceux qui venaient le voir fut consacrée au +soulagement des vieillards des hospices de Sainte-Gertrude et des +Ursulines. + +La curiosité des Parisiens ne fut pas moins vivement excitée par ce +dernier ouvrage du peintre de l'empereur Napoléon, et si l'exposition +que l'on en fit, en 1825, à Paris, avec beaucoup d'autres tableaux du +maître, fut pour la nouvelle école, qui allait renverser momentanément +celle de David, une occasion de triomphe, elle eut l'avantage de rendre +publiques plusieurs productions, le _Marat_ entre autres, qui n'étaient +point connues des dernières générations. + +Nul doute que le conseil donné à David par Sieyès ne fût le bon; et, +quelque distingué qu'eût pu être l'accueil que le roi de Prusse aurait +fait au premier peintre de Napoléon, David n'eût pas vécu au milieu de +plus d'hommages qu'à Bruxelles, et eût été beaucoup moins indépendant à +la cour de ce prince que dans la position qu'il s'était choisie. Cette +position était vraiment honorable, et, en s'y tenant, l'artiste usa du +seul moyen qu'il eût de rester Français malgré l'exil dont on l'avait +frappé. + +Contre l'ordinaire, la vie de David a mieux fini qu'elle n'avait +commencé, et l'on serait tenté de croire que la peine de l'exil, si +terrible ordinairement pour les hommes, devait donner à celui-ci un +calme d'esprit, une justesse de jugement et une fermeté de résolution +qu'il n'avait jamais montrées auparavant. Relativement à sa satisfaction +intérieure d'artiste, peut-être n'a-t-il jamais exercé la peinture avec +plus d'indépendance et d'agrément qu'à Bruxelles. Sa fortune s'y est +accrue, car, outre les sommes que lui valut l'exhibition de plusieurs de +ses ouvrages (celle de _Mars et Vénus_, notamment, rapporta 45 000 +francs), on lui commanda une copie du _Couronnement de Napoléon_ qui lui +fut payée 75 000 francs. Quant aux égards et aux honneurs, il en était +continuellement comblé, et il ne passait pas un étranger marquant à +Bruxelles qui ne s'empressât d'aller rendre hommage au talent du peintre +de Napoléon. Le roi des Pays-Bas lui-même, Guillaume, se sentait fier de +posséder David dans ses États, et souvent, à la promenade, il prévenait +la politesse du peintre en lui faisant un salut affectueux. Ses élèves +belges, on l'a déjà dit, ne perdaient aucune occasion de lui être utiles +ou agréables, et il avait auprès de lui sa femme et fort souvent le +reste de sa famille. + +David avait repris à Bruxelles ses habitudes de Paris; sa journée était +remplie par les travaux de son atelier, la conversation avec ses amis ou +avec ses élèves, et le spectacle. Chaque soir il se rendait au théâtre, +où il avait adopté une place à l'orchestre, et lorsque par hasard il ne +l'occupait pas, elle était respectée. Si quelque étranger la prenait par +méprise, tous les voisins l'avertissaient, en disant: «C'est la place de +David.» Plus d'une fois même, lorsque dans les pièces que l'on +représentait quelque passage faisait allusion ou au talent ou aux +infortunes d'un artiste, il arriva qu'on lui en fît l'application en lui +adressant d'une manière directe des applaudissements. C'était même au +théâtre que se rendaient les étrangers curieux de voir l'artiste +célèbre, mais qui n'avaient pu avoir accès chez lui. + +À l'occasion de ces visites faites ainsi par des curieux, on a rapporté, +dans quelques journaux de ce temps, une anecdote qui pourrait bien avoir +été forgée malignement par ceux qui voyaient avec regret l'exil de David +changé en une espèce de triomphe. On prétend que, l'artiste exilé étant +à l'orchestre du théâtre de Bruxelles, un Anglais, qui depuis longtemps +témoignait le plus vif désir de le voir et de lui parler, parvint à +s'approcher de lui pendant un entr'acte, et qu'après quelques civilités +réciproques, l'étranger témoigna au peintre le plaisir, le bonheur même +qu'il ressentait de se trouver près d'un si grand homme et d'avoir pu +lui toucher la main. Quoique assez accoutumé à ces témoignages +d'admiration, David, flatté cependant de la démarche d'un homme qui +semblait avoir choisi un lieu public pour mieux faire éclater son +enthousiasme, dit à l'Anglais: «Vous êtes donc un amateur bien passionné +des arts, monsieur, que vous veuillez les honorer ainsi en témoignant +une admiration si grande pour ceux qui les cultivent?--Moi, monsieur, +point du tout, dit l'étranger, je voulais voir les traits et toucher la +main de l'homme qui a été l'ami de Robespierre.» + +Cette anecdote, il faut le redire, a probablement été faite à plaisir; +cependant l'incroyable admiration des radicaux de tous les pays pour +Robespierre, pour Marat et d'autres hommes de la révolution, ne rend pas +improbable qu'il se soit trouvé un Anglais assez fou pour féliciter +sincèrement David de ses anciennes amitiés de 1793. + +Outre les témoignages de considération qu'il reçut des princes étrangers +et des hommes marquants dont il fut entouré pendant son exil, il lui en +vint de France qui n'étaient pas moins éclatants et qui durent le +toucher bien davantage. Plusieurs dames élevèrent la voix en sa faveur; +et soit par leurs écrits, soit par leurs démarches, elles firent de +nobles efforts auprès du gouvernement des Bourbons, pendant les +dernières années de l'exil du peintre, pour le faire rentrer en France. +Mme de Genlis, dans ses Mémoires, écrivit ces généreuses paroles: «J'ai +blâmé David, j'ose le dire, avec énergie, dans le temps de ses erreurs; +mais il est malheureux, il est exilé, il gémit sous le poids de la +vieillesse et des infirmités; je ne vois plus en lui que son infortune +et son talent sublime. Enfin, tout le rappelle à ma pensée quand +j'admire le talent supérieur de ses élèves: oui, les nombreux +chefs-d'œuvre de Gérard, de Girodet, de Gros, semblent implorer son +rappel; et la gloire, la conduite, les sentiments de ces illustres +artistes, leur donnent à cet égard les droits les plus touchants.» + +Mme Récamier, qui avait des sympathies pour toutes les infortunes nées +de nos révolutions, fit les démarches les plus actives, et usa du crédit +de ses amis les plus puissants pour obtenir le rappel de David en +France. + +Enfin, Gros, son élève, qui eut pour lui la tendresse d'un fils, employa +tout ce que son talent et son âme généreuse pouvaient lui donner +d'énergie, de patience et de crédit pour obtenir la grâce de son maître; +mais inutilement. On ignore les conditions précises imposées à David par +le gouvernement des Bourbons pour se racheter de l'exil, mais tout +indique qu'elles furent telles, que l'artiste eut raison de ne pas les +accepter. + +Le témoignage de respect et d'admiration qui dut le plus toucher David, +après les vains efforts que l'on avait tentés pour le faire rentrer dans +sa patrie, fut sans doute la médaille que ses anciens élèves firent +frapper en son honneur en 1823. L'exécution en avait été confiée à +Galle, et lorsqu'il fut question de choisir celui qui serait chargé +d'aller l'offrir au maître, tous ses élèves désignèrent Gros, qui, en +effet, la porta à Bruxelles[73]. + +Les derniers mois de la vie de David prouvent combien sa vocation pour +la peinture était irrésistible. Quand il s'aperçut que sa santé +déclinait, que sa main devenait lourde, il résolut de ne plus peindre. +Pour se distraire il faisait alors des promenades plus fréquentes, mais +une passion invincible le poussait toujours à prendre de préférence les +rues qui le ramenaient vers son atelier, situé à l'ancien archevêché de +Bruxelles. Là il faisait l'inspection de tous ses meubles d'artiste, +prenait un crayon et traçait quelques croquis sur les murs. Parfois, +lorsqu'il croyait se sentir animé d'une force inaccoutumée, il allait +jusqu'à reprendre ses pinceaux; mais, accablé par le poids de la +palette, devenue un fardeau pour son bras affaibli, il la jetait loin de +lui en s'écriant avec chagrin: «Ma main s'y refuse!» + +Pendant l'été de 1825, il tomba malade au point que l'on craignit pour +ses jours; sa femme devint paralytique, et leurs enfants, qui habitaient +Paris, vinrent tour à tour à Bruxelles pour rendre les derniers soins à +leurs parents. Pendant l'automne de la même année, David se rétablit, il +se sentit même plus de forces qu'il n'en avait eu depuis longtemps: «Je +rajeunis, je vais me remettre à peindre,» disait il à ceux qui +l'entouraient; et, en effet, il entreprit un tableau de demi-figures de +grandeur naturelle, représentant _la Colère d'Achille_. L'ardeur avec +laquelle il commença cet ouvrage et en acheva une partie tient du +prodige, ou plutôt prouve combien l'organisation de cet homme était +vivace et énergique. Il ne pouvait quitter son chevalet; et, bien qu'il +s'aperçût que cet excès de travail lui était contraire, il disait en +souriant à ceux qui le regardaient s'acharnant à cet ouvrage: «Voilà mon +ennemi; c'est lui qui me tuera.» Enfin, dans les premiers jours de +décembre, une rechute qui lui ravit tout espoir de guérison l'empêcha de +continuer; mais, ayant désigné M. Stapleaux pour finir l'ouvrage, il l'y +fit travailler sous ses yeux, dictant en quelque sorte ses pensées à son +élève. Enfin, au milieu de douleurs cruelles et lorsque sa vie allait +s'éteindre, il eut assez de courage et put encore rassembler assez de +force d'attention pour voir et corriger une épreuve du _Léonidas aux +Thermopyles_, qui venait de lui être envoyée par Laugier, chargé d'en +faire la gravure à Paris. David alité fit placer la gravure devant lui, +demanda sa canne, avec laquelle il indiqua à M. Stapleaux les diverses +corrections qu'il désirait que l'on fît: «Trop noir... Trop clair... La +dégradation de la lumière n'est pas assez bien exprimée... Cet endroit +_papillote_... Cependant... c'est bien là une tête de Léonidas...» +dit-il, ne pouvant presque plus se faire entendre. Bientôt sa voix +s'éteignit entièrement, la canne tomba de sa main et il rendit le +dernier soupir. C'était le 29 décembre 1825, à dix heures du matin. + +Les honneurs funèbres qui lui furent rendus à Bruxelles sont encore des +preuves de l'immense célébrité que cet artiste avait acquise même depuis +son exil. Après l'autopsie, on embauma le corps, qui fut exposé le 5 +janvier 1826. Le 7, on le transporta de sa demeure à l'église de +Sainte-Gudule. Le cortége du deuil qui l'accompagnait était composé: + +1° Des élèves de l'académie royale de peinture et de sculpture, portant +des couronnes de laurier et des palmes; + +2° Des élèves de M. Stapleaux et de M. Rude, statuaire, portant des +bannières surmontées de couronnes d'immortelle et de laurier. Sur +chacune des bannières étaient inscrits les titres des principaux +ouvrages de David, tels que _Léonidas_, _les Sabines_, _Brutus_, _les +Horaces_, _Mars et Vénus_, etc., etc.; + +3° De la musique de la garnison, exécutant des marches lugubres; + +4° D'un char funèbre portant le cercueil, traîné par six chevaux noirs +qu'autant de laquais vêtus de deuil conduisaient par la bride; + +5° De M. Eugène David, fils du défunt, ex-officier supérieur en France, +accompagné de MM. Merlin de Douai, Ramel, Hennery, le directeur de +l'académie royale de peinture, et Michel, ecclésiastique attaché à +l'église de Sainte-Gudule; + +6° Le poêle était porté par six personnes: trois élèves de David, MM. +Navez, Paelinck et Stapleaux, et MM. Rude, Vangel et Bodumont; + +7° Du valet de chambre de David, en grand deuil, tenant l'habit de son +maître, habit uniforme de l'Institut, décoré des insignes de commandeur +de l'ordre de la Légion d'honneur. + +Ce cortége s'était encore grossi des amis du défunt, des artistes de +Bruxelles portant des flambeaux ou des couronnes, et d'une foule +d'autres personnes, les uns suivant à pied et les autres en voiture. +Tels furent les derniers témoignages d'admiration que l'on donna au +peintre David sur la terre d'exil. + +En France, ses élèves et les personnes qui continuaient d'apprécier ses +ouvrages et ses principes avaient conservé pour lui et pour ses +productions une respectueuse admiration. Cependant, dès le lendemain de +l'exil de David on avait vu apparaître une secte nouvelle, d'artistes +qui, par leurs discours d'abord, puis bientôt par leurs productions, +avaient attaqué et étaient même parvenus à ternir momentanément la +réputation et les ouvrages de David. + +Mais cet événement tient une place trop importante dans l'histoire de +l'art à cette époque, et fait ressortir trop vivement l'une des +infirmités du cœur humain pour que nous ne nous y arrêtions pas. Sans +parler des quatorze gouvernements sous lesquels Étienne a vécu, il a vu +se succéder deux générations d'artistes, et de tous les spectacles +pénibles dont il a été témoin dans sa vie, celui du mépris, de +l'ingratitude cruelle des générations nouvelles à l'égard de celles qui +les ont précédées, est l'un des plus tristes et des plus humiliants pour +l'humanité. Quoique moins âgé de dix ou douze ans que Girodet, Gérard et +leurs contemporains, Étienne a connu la plupart de ces artistes lorsque, +jeunes encore, ils étaient dans l'ivresse de leurs premiers succès et de +leurs triomphes sur les vieux académiciens; cela est triste à dire, mais +ils furent sans pitié, et je ne doute pas que quelques-uns, vieux vers +1830, et se sentant pressés, menacés même par l'assurance orgueilleuse +d'une école nouvelle, ne se soient reproché intérieurement d'avoir donné +quarante ans avant l'exemple des duretés qu'on leur a fait subir. + +Dans les années qui précédèrent 1816, les indices de déclin qu'on +remarqua dans le tableau des _Thermopyles_, et surtout les +malencontreuses productions de quelques-uns des derniers élèves formés +par David, qui affectaient de n'admettre que le mode rigoureusement +classique, lassèrent, non sans quelque raison, la patience de la jeune +génération d'artistes à qui la présence du maître imposait encore, mais +qui s'affranchirent de toute contrainte quand il fut sur la route de +Bruxelles. Cette révolution dans les arts fut aussi subite et aussi +complète que l'est dans un État le passage de la monarchie à un +gouvernement populaire. L'importance des quarante ans de gloire et +d'influence acquise par David et son école fut contestée, puis niée, et +devint enfin un sujet de sarcasmes. Les jeunes peintres se révoltèrent +contre la longue tyrannie de David, qui pendant quarante ans, +disaient-ils, avait imposé son goût au public et aux artistes; à les +entendre, ses ouvrages n'étaient que la copie de statues antiques +coloriées en camaïeux; ses compositions n'avaient ni sens ni poésie, et +ses personnages, placés un à un et sans intelligence, semblaient coulés +en plâtre. Quant au respect que David professait et recommandait aux +autres pour l'antiquité, ce n'était qu'un fanatisme au moyen duquel le +maître et son école dissimulaient l'aridité de leur imagination et +l'incertitude de leur but; enfin l'exactitude du dessin et de +l'imitation des formes, ainsi que la recherche de la beauté visible, +tant recommandée par ce maître, tout cela n'était dans l'idée des jeunes +restaurateurs de l'art qu'un matérialisme païen introduit dans la +peinture, ou une imitation machinale des objets dont les peintres +d'alors ne pénétraient pas le sens. De la critique du maître et de son +école, ils remontaient à celle de leur doctrine et des principes même +qui avaient servi à la fonder. L'idée de la recherche du beau visible +comme l'avaient faite les anciens fut réputée fausse et ridicule dans +son application chez les modernes, et il fut reconnu que les ouvrages de +la statuaire antique, uniquement faits pour plaire aux yeux, laissent +l'âme froide et inactive. Mais, sans même chercher à déterminer le +principe qu'il serait à propos de substituer à celui que l'on rejetait, +ces jeunes artistes, fiers de leur indépendance et impatients de +l'augmenter encore, avancèrent que l'unité d'école, quel que fût son +principe, était une donnée fâcheuse; que la durée de celle de David en +était la preuve, et qu'il était bien temps que chacun, n'obéissant qu'à +son inspiration propre, à son originalité native, fixât lui-même les +principes qui lui conviennent, étudiât la nature selon son goût et +produisit des compositions à sa fantaisie. De là est résultée cette +diffusion ou plutôt cette confusion de systèmes, dont le plus +remarquable et le plus important est l'admission, la recherche même du +_laid_, ce qui a fait admettre dans l'art l'imitation du naturel, quel +qu'il soit et sous quelque forme qu'il se présente. + +Quoi qu'on en ait dit, il est fort douteux que si David fût resté en +France il eût eu assez d'influence sur la jeunesse qui menaçait depuis +longtemps son école pour arrêter ou même pour tempérer la violence de la +révolution dont on vient d'indiquer l'origine et la marche. Avec le +déclin de son talent et son affaiblissement causé par l'âge et les +maladies, il n'aurait pu résister à cette attaque. Plus jeunes et +soutenus encore par l'opinion publique, Girodet, Gérard et Gros lui-même +ne se sentirent pas assez forts pour résister avec leurs idées vieillies +à des idées nouvelles. Tout concourt donc à faire penser que pendant +l'exil, où David a été constamment environné d'hommages flatteurs et +entouré si soigneusement d'une atmosphère de louanges, cet artiste a dû +penser que sa gloire et celle de son école étaient demeurées intactes à +Paris comme à Bruxelles; tout porte à croire qu'il a fini ses jours plus +doucement sur la terre étrangère que s'il était mort à Paris, avec la +conviction d'avoir survécu à sa gloire. + +De tous les griefs imputés à David par l'école romantique, car tel fut +le nom qu'elle se donna, le plus étrange et le moins fondé est sans +doute l'influence tyrannique reprochée à ce chef d'école. Si l'autorité +qu'a pu prendre un artiste sur l'esprit de ses contemporains par des +études et des travaux où il a montré la puissance d'un talent qui s'est +transformé complétement quatre ou cinq fois; si la soumission volontaire +à des doctrines consacrées dans l'antiquité, renouvelées en 1772 et +mises en pratique jusqu'en 1825 peuvent être considérées, l'une comme +une tyrannie de la part du maître, et l'autre comme une lâche +complaisance de la part de quinze ou seize cents artistes qui se sont +fait un honneur de les suivre, certes David a gouverné l'art +tyranniquement pendant l'espace de près de quarante ans, comme cela +était arrivé près de trois siècles avant à Michel-Ange. + +Ce n'est donc pas chose commune qu'une idée, un système, une doctrine +dont les résultats ont été: un maître d'une grande habileté; sept ou +huit élèves qui se sont distingués par une manière qui leur était propre +et dans des genres souvent opposés, et enfin une école qui pendant +quarante ans a donné une forte impulsion à tous les arts et même à +l'industrie. + +En somme, quarante années d'existence glorieuse suffiraient pour +constater l'importance qu'ont eue David et son école, si, comme on le +verra, le mérite de trois de ses élèves n'avait pas prouvé, après la +mort du maître et au fort de l'anarchie qui régnait dans les arts en +1825, l'excellence des principes qu'ils avaient reçus et qui les mit en +état de produire des ouvrages qui calmèrent l'effervescence de quelques +novateurs imprudents et firent rentrer l'art dans ses véritables +limites. + +Revenons d'abord sur quelques faits antérieurs. En 1819, lorsque David, +honoré à Bruxelles, était presque tourné en ridicule à Paris, parurent à +l'exposition du Louvre deux ouvrages qui attirèrent particulièrement +l'attention: le _Gustave Wasa_ de M. Hersent, dont le mérite remarquable +augmenta l'importance qu'avaient déjà les sujets anecdotiques, et _le +Radeau de la Méduse_ du jeune Géricault[74]. + +On ne parle pas ici de la vogue extraordinaire qu'eurent, à compter de +1815, les sujets militaires, les détails stratégiques auxquels le talent +si ferme et si brillant de M. Hocace Vernet donna tant de popularité, +parce que ce mode de peinture, considéré comme il doit l'être ici, ne +fut réellement alors que la continuation de celui que Gros avait remis +en honneur, par ses compositions de _la Peste de Jaffa_, et des +_Batailles du mont Thabor_, d'_Aboukir_ et d'_Eylau_. Mais dans le +tableau du _Radeau de la Méduse_, il se trouvait des innovations +importantes, si toutefois le mot innovation, qui n'est ici que relatif, +convient à des moyens que Géricault avait empruntés aux peintres de +l'école des Carraches et à quelques artistes français, à Jouvenet entre +autres. Sans entrer dans les détails de la composition de _la Méduse_, +une fois que l'on connaît et que l'on a adopté le point de départ de +l'artiste, ainsi que le but qu'il se proposait, on ne peut disconvenir +que son ouvrage ne soit remarquable et ne mérite de grands éloges. Mais, +pour s'expliquer aujourd'hui le succès extraordinaire qu'il eut au Salon +de 1819, il faut remarquer qu'il servit à peu près également le parti +d'opposition politique qui rejetait la faute du malheur des naufragés +sur la complaisance coupable avec laquelle le gouvernement des Bourbons +distribuait ses faveurs, et la réaction violente des jeunes artistes qui +voulaient détrôner David et renverser son école. + +On reprochait au peintre des _Sabines_ le choix des sujets pris dans les +temps du paganisme, la recherche exagérée du beau visible, l'étude +pédantesque du dessin, et surtout l'emploi du nu pris abstraitement, +poétiquement, et sans qu'il fût raisonnablement motivé. Jusqu'à +l'apparition du tableau de _la Méduse_, ces reproches ne furent guère +que le sujet de conversations satiriques plus ou moins mordantes, plus +ou moins spirituelles. Géricault, en homme de talent et d'exécution, car +il n'y a jamais que ceux-là qui avancent les affaires, mit la main à +l'œuvre et réalisa, dans un tableau fort grand, toutes les idées, toutes +les espérances de réforme artistique rêvées jusque-là par ses jeunes +confrères. Dans _le Radeau de la Méduse_, il développa un sujet +non-seulement moderne, mais du moment; l'état où se trouvaient les +naufragés n'admettait pas la recherche du beau; le beau n'y étant pas +nécessaire, le choix des formes, et le plus ou moins de pureté avec +laquelle elles étaient rendues, devenait chose indifférente; enfin le nu +qui y était prodigué se trouvait être une circonstance inévitable, +puisqu'il était inhérent au sujet. L'ouvrage présentant des qualités +incontestables, et faisant par cela même la satire la plus juste de +l'abus que quelques élèves de David avaient fait des principes de leur +maître, il arriva que _la Méduse_ de Géricault, mise en avant par la +jeune école comme l'expression la plus nette et la plus énergique de son +système, occasionna une levée de boucliers contre le peintre exilé. De +ce moment, les jeunes artistes se ruèrent dans la carrière avec +l'impétuosité de jeunes soldats montant à la brèche. Au fond, Géricault +n'avait eu l'idée que d'imiter la nature, sans choix il est vrai, mais +sans s'appuyer systématiquement sur le _laid_; il avait peint du _nu_ +parce que son sujet l'y obligeait, et il n'avait point affecté, comme +cela arriva bientôt après, de subordonner l'imitation des formes +humaines à celle des vêtements et des accessoires. + +Cet artiste si regretté, et si regrettable en effet, fit une chute de +cheval qui le mit hors d'état d'entreprendre de grands travaux. Après +avoir langui plusieurs années, il mourut en 1824, à l'âge de +trente-quatre ans. Il avait donné des preuves éclatantes de la franchise +et de l'énergie avec lesquelles il pouvait rendre les sujets compris +dans le cercle de la réalité et dans les compositions; dans plusieurs +croquis des dernières années de sa vie, on remarque une élégance et une +élévation de pensée et de style qui donnent lieu de croire qu'il était +appelé à devenir un peintre très-distingué. + +Les ouvrages laissés par Géricault, si on les considère relativement à +son âge et aux circonstances au milieu desquels ils les a produits, lui +font donc beaucoup d'honneur; mais, forcé d'envisager ici son _Radeau de +la Méduse_ comme représentant une doctrine mise en opposition à celle de +David, on ne peut plus y voir qu'une rénovation de l'école et de la +manière de Jouvenet, en sorte que l'on est amené à conclure que l'effort +de ce jeune peintre fut dirigé dans un sens rétrograde, et qu'il est +loin d'avoir fait avancer l'art, comme on l'a cru pendant quelque temps. +Mais enfin, le grand coup était porté contre les éléments matériels qui +servait de premiers remparts à la doctrine de David. Le _nu_ était +proscrit, le _beau_ rejeté, et le choix des sujets antiques absolument +condamné. + +Si les Français sont avides d'innovations en matière d'art, il faut +remarquer aussi qu'ils s'y montrent peu inventifs. Les Italiens appelés +en France par Charles VIII et François Ier y introduisirent la peinture; +ce fut en Italie et d'après les maîtres de ce pays que se formèrent plus +tard Poussin, Lesueur et Claude le Lorrain; vers 1772, ainsi qu'on l'a +déjà dit, deux Allemands, Winckelmann et Heyne, ouvrirent la route de +l'archaïsme que David a parcourue, et enfin à l'époque où nous sommes +arrivés, vers 1819, la révolte contre l'école de David fut encore +excitée par une influence étrangère. Mais cette fois l'impulsion a été +double, car elle vint simultanément de l'Allemagne et de l'Angleterre. + +Pendant les préparatifs de guerre que les nations du Nord firent de 1812 +à 1814 pour se soustraire au joug de Napoléon, l'amour de la patrie se +combina si fortement avec l'esprit religieux, qu'une espèce de poésie +nouvelle où les souvenirs de la vieille Allemagne se liaient aux +anciennes croyances chrétiennes servit à exalter l'enthousiasme +militaire des populations germaniques, déjà sous les armes. Tous les +souvenirs mythologiques et historiques des temps païens furent rejetés, +et des armées entières se mirent en marche contre la France, en +invoquant ceux de la terre natale et en relevant le signe de la croix. +Ce grand mouvement patriotique et religieux, qui produisit d'abord la +double invasion de 1814 et de 1815, après avoir donné une forme nouvelle +à la poésie en Allemagne, ne tarda pas, en s'insinuant dans les autres +arts, à renouveler les formes de la peinture. C'est de cette époque à +peu près que date la nouvelle école allemande dont Cornelius et Overbeck +peuvent passer pour les fondateurs et ont été les plus solides appuis. + +L'humeur tant soit peu indévote des Français, jointe à la répugnance +fort naturelle qu'ils éprouvèrent à étudier l'origine et les résultats +d'un enthousiasme qui leur avait été si fatal, fut cause que le système +religieux des nouveaux peintres allemands ne fut reçu avec quelque calme +en France que vers 1822 et 23. Mais on l'accepta alors d'autant plus +facilement, que depuis 1816 les idées audacieuses d'un poète anglais, +lord Byron, et l'originalité d'un prosateur de la même nation, sir +Walter Scott, avaient préparé les voies en effaçant de la mémoire des +jeunes générations toutes les idées qui y avaient été le plus +profondément enracinées jusque-là. Ainsi, en moins de deux ans, le +résultat de la lecture des poésies de Byron fut de substituer une ironie +amère et sérieuse aux formes moqueuses, mais gaies, du scepticisme de +Voltaire, et de remettre en question l'importance des principes de +toutes les grandes époques et le mérite de tous les grands hommes. +L'antiquité, dont on avait fait depuis Winkelmann l'objet d'une étude +presque exclusive, fut tournée en ridicule, bafouée et entièrement +abandonnée. La mode fut de prendre la vie en dédain, la société en +haine; et conformément aux exemples donnés par les héros des poëmes de +Byron et par le poëte lui-même, on se fit moqueur, insolent par vanité, +on affecta de n'établir aucune différence entre un divertissement et la +débauche, pourvu que l'on trouvât un moyen de s'étourdir sur l'inanité +reconnue des choses de ce monde. Les lecteurs enthousiastes de Byron +affectèrent cet impertinent dédain, ce dégoût de la vie, cette +insouciance pour le bien et le mal, cette indifférence pour le vice et +la vertu, que l'on n'avait trouvés jusque-là que chez quelques individus +rares, malheureusement organisés ou pervertis par l'orgueil de la +naissance, par l'abus des richesses et des jouissances. Bref, les écrits +de Byron produisirent en moins de deux ans tout un peuple de marquis +plébéiens, cent fois plus insolents et plus désabusés que Byron +lui-même, et se croyant le talent et le droit de tout penser et de tout +dire. Cette déplorable influence des écrits et des manières du poëte +anglais se manifesta en France dès les premières années de la +Restauration, dans les œuvres littéraires ainsi que dans les arts. + +Mais cette impulsion fut double, avons-nous dit, et, en effet, dans le +même moment où la bise poétique de Byron soufflait sur la France. Walter +Scott, dont les romans charmaient les lecteurs de toutes les classes, +préparait, grâce au point de vue dont il a envisagé l'histoire, une +révolution importante dans les esprits, même les plus sérieux. Par +l'attrait qu'offrent ses productions, par l'érudition piquante et solide +qu'il mit si heureusement en œuvre, il sortit des vieilles habitudes des +savants, et trouva le moyen de donner à l'histoire moderne un charme +qu'elle n'avait point eu jusque-là. Déplaçant l'intérêt, concentré +jusqu'à lui sur les événements, sur leur importance et leur +enchainement, il le porta plus particulièrement sur les personnages, +peignant les mœurs de préférence aux faits, faisant connaître les +allures des hommes plutôt que leurs desseins secrets, en un mot, +ramenant l'histoire à la chronique et au mémoire. Ce mode littéraire, +qui, ainsi que celui de Géricault en peinture, était au fond une marche +rétrograde, fit cependant illusion aux meilleurs esprits; aussi les +écrits, les romans de Walter Scott, après avoir évidemment dégoûté la +génération présente de l'étude de l'antiquité, et lui avoir donné cet +engouement exclusif pour celle du moyen âge, ont-ils conduit beaucoup de +gens à traiter l'histoire en minutieux archéologues. + +Enhardie par la tentative de Géricault, la nouvelle école de peinture, +travaillée bientôt par la triple influence du mysticisme allemand, des +poésies sataniques de Byron et de l'érudition pittoresque de Walter +Scott, trois systèmes opposés, mais d'accord au moins pour mettre +l'antiquité hors de cause, la jeune école se sentit assez forte pour +jeter définitivement l'anathème sur le système de David, pour le +stigmatiser en lui donnant le nom _classique_, mot qui alors, et dans +l'opinion des romantiques, ne voulait dire autre chose que faux, usé et +hors de la sphère des idées reçues. + +Peu après l'exposition du _Radeau de la Méduse_, de Géricault, on avait +vu surgir du sein de la tourbe romantique trois hommes de talent pleins +d'idées et d'imagination: MM. Scheffer, E. Delacroix et P. Delaroche. Le +premier, que l'origine de sa famille, la tournure de son esprit et de +son talent rattachent aux idées et aux goûts des nations +septentrionales, devint l'artiste de prédilection de la jeune école +française, qui, à l'instar des jeunes peintres allemands, traita des +sujets modernes et nationaux en mêlant des sentiments de patriotisme à +des scènes passionnées ou tendres, _sentimentales_ et quelque peu +religieuses. Jamais M. Scheffer ne fit du _laid_ de propos délibéré; +mais, beaucoup plus préoccupé de l'action dramatique ou du sentiment +intérieur de ses personnages que de leur extérieur, il s'appliqua +surtout à l'expression du sens intime, négligeant d'abord l'imitation +rigoureuse de la forme. Les sujets où son talent se développa le plus +complétement sont ceux qui se prêtaient le mieux à cette forme de l'art; +aussi réussit-il particulièrement à peindre _Faust_, _Marguerite_, _le +Vieux chevalier_ pleurant sur le corps de son jeune fils. Enfin la +tendance mystique de son esprit, que l'on avait pu reconnaître déjà dans +plusieurs de ses productions, s'est tout à fait développée dans les deux +tableaux qu'il a exposés depuis: l'un représentant _Françoise de +Rimini_, l'autre le _Christ consolateur_... Évidemment M. Scheffer, l'un +de ceux qui ont introduit la manière _romantique_ en France, a reçu et +transmis l'influence de la nouvelle école de Cornélius et d'Overbeck. + +D'un esprit plus téméraire et d'un goût moins sûr, M. Delacroix fut +séduit par la poésie tour à tour sauvage, tendre et ironique de Byron, +et crut se sentir appelé par la nature à peindre avec le laisser aller +grandiose qui frappe dans les écrits du poëte anglais. Comme son modèle, +mais plus souvent que lui, le jeune artiste français se permit des +productions bizarres. On crut même voir, dans son _Massacre de Chio_, en +1826, la théorie du _laid_ opposée systématiquement à celle du _beau_, +et depuis, ce peintre n'a cru devoir modifier ni ses idées ni sa +manière. Son _Sardanapale_, les scènes de _Lara_ et du _Corsaire_, son +_Samaritain_ et sa _Médée_, ouvrages empreints de talent, offrent +cependant des scènes sans clarté, où l'imitation du naturel exclut sans +cesse les convenances du goût. C'est Byron, avec ses grands défauts +excessivement exagérés. + +Comme Walter Scott, M. Delaroche ne sort pas de la vie réelle, ne +dépasse jamais le degré d'élévation que comporte la chronique plutôt que +l'histoire; enfin il a charmé, attaché et subjugué le public par la +vérité des expressions et le fini des détails de plusieurs de ses +ouvrages, sa _Jeanne Gray_, entre autres. + +Tel est le caractère du talent des trois hommes qui ont mis à flot la +barque _romantique_, qui ont contredit le système _classique_ de David, +puisque tous trois ont traité exclusivement, et de parti pris, des +sujets modernes, puisqu'ils ont rejeté l'étude de l'idéal de la forme et +l'emploi du nu, puisqu'enfin leur intention a été de substituer +absolument, dans l'art de la peinture, le beau moral au beau visible. + +S'il ne se fût présenté dans l'arène romantique que des athlètes de la +force et du mérite de ces trois jeunes peintres, le danger n'eût été ni +de longue durée ni redoutable; mais, comme il arrive ordinairement dans +les révolutions, les hommes qui les font sont bientôt dépassés dans +leurs projets par ceux qui les ont aidés et qui les suivent. Aussi +n'entreprendra-t-on pas d'énumérer les inconcevables extravagances +barbouillées sur la toile par les mille et un imitateurs des trois +peintres à qui l'école allemande, Byron ou Walter Scott avaient servi +d'étoiles lumineuses; ce fut à qui d'entre eux reproduirait les scènes +et les formes les plus laides, les plus ignobles, les plus révoltantes. +Sous prétexte de faire naturel, il n'y eut pas de formes gauches et +désagréables, d'infirmités même que ces peintres ne recherchassent avec +soin pour les représenter dans leurs tableaux; et si l'on joint à ces +inconcevables fantaisies celle de traiter le dessin et le modelé avec +une incorrection préméditée, on pourra se former une idée juste de la +cacophonie de tous ces ouvrages discordants et du désordre profond qui +régnait dans l'esprit de la plupart de ces jeunes artistes. + +Mais le public, malgré son amour des nouveautés, est juste au fond, et +lorsqu'il s'aperçut, vers 1824 et 1825, qu'en dernière analyse cette +nouvelle école, qui promettait tant de variété dans ses productions, +était tout aussi esclave que l'ancienne des systèmes qu'elle avait +adoptés; que, par exemple, aux Grecs d'Homère on substituait constamment +les Grecs modernes; qu'à la nudité des héros païens on faisait succéder +les éternelles armures chevaleresques; qu'à la recherche, peut-être trop +constante, du _beau_, on opposait le parti pris de représenter +l'horrible et le _laid_; on rabattit un peu des espérances qu'avait +données l'école romantique, et deux de ses chefs, MM. Delaroche et +Scheffer, sentirent bientôt qu'en ne se mettant pas en garde contre ces +extravagances, ils risquaient de compromettre l'avenir de leur talent. + +C'est ainsi que la partie était engagée parmi les jeunes peintres de la +nouvelle école, lorsque les ouvrages d'un élève de David, qui, sans +avoir obtenu le prix, était allé étudier à Rome et y avait perfectionné +son talent dans la solitude, fixèrent l'attention de tous les +spectateurs quels que fussent leur goût et leur école. Les sujets +n'étaient que des scènes familières entre des paysans d'Italie, mais il +y régnait une grâce, une élévation unie au naturel, qui charmaient sans +que l'on sût pourquoi. Ces compositions, beaucoup mieux coloriées que +celles qui sortaient ordinairement de l'atelier des élèves de David, se +recommandaient particulièrement par le choix heureux des attitudes et +des formes, et par une certaine pureté de dessin qui trahissait l'école +où le peintre avait été enseigné. M. V. Schnetz, car c'est lui dont il +est question, fut, depuis l'exil de son maître et l'invasion des +peintres _romantiques_, le premier qui eut le privilége de ramener +l'attention du public sur des tableaux dont la composition était +attrayante sans être bizarre, et dont le coloris n'était pas entaché +d'exagération. Traitant des sujets modernes, et les ajustant avec une +originalité et un naturel qui leur donnaient le charme de la nouveauté, +M. Schnetz, quoique élève de David, prit une place à part au milieu des +nouveaux peintres, et se forma un groupe d'admirateurs que ses autres +ouvrages rendirent chaque jour plus nombreux. + +L'ami de M. Schnetz, son condisciple chez David, l'infortuné Léopold +Robert parut bientôt après. On sait la glorieuse carrière qu'a fournie +ce peintre, et certes ses beaux et nombreux ouvrages n'ont pas peu +contribué, pendant le temps de l'anarchie romantique, à ramener les +esprits vers les lois immuables de la raison et du bon goût[75]. À la +vue de ses tableaux, chacun, par instinct ou par raisonnement, fut +obligé de reconnaître que quelque nouveau, quelque bizarre même que soit +en lui-même un sujet, le spectateur l'accepte avec plaisir lorsque le +peintre a mis en œuvre toutes les ressources réelles de son art pour lui +donner de la vraisemblance et du charme; quand, au lieu d'exagérer ce +qu'il peut avoir d'étrange, on donne à cette singularité tout l'attrait +d'une chose simple, tout le mérite d'une scène humble, mais qui a été +ennoblie et élevée par le talent de l'artiste. Aucun des disciples de +David n'a mieux mis en pratique ce que le maître avait l'intention de +faire, lorsqu'il disait «qu'il prenait ses sujets dans les historiens et +les prosateurs, pour être maître de les poétiser à sa manière.» De +quelques tribus de paysans, Léopold Robert a fait un peuple, un monde +avec lequel chacun de nous vit, pense ou au moins désire de vivre et de +penser. + +La gravité et la vigueur du talent de Léopold Robert imposèrent le +respect aux peintres romantiques dès 1824, lorsqu'il exposa son +_Improvisateur napolitain_ et ses _Pélerines_ dans la campagne de Rome. + +Mais les plus abandonnés de cette secte, ceux qui se riaient de la forme +et du dessin, qui ne parlaient de la _beauté_ des anciens et des sujets +mythologiques qu'en assaisonnant leurs discours de sarcasmes contre les +artistes qui s'occupaient encore de ces rêveries surannées, ces +imprudents causeurs reçurent un rude échec lorsque M. Ingres, après +avoir exposé _le Vœu de Louis XIII_, en 1824, traita bientôt après le +sujet de l'_Apothéose d'Homère_. + +M. Ingres, destiné par le sort à rester le dernier rejeton brillant de +l'école de David, y était entré fort jeune, en 1796, et s'y était fait +remarquer, dès ses premiers essais, comme l'un des élèves les plus +distingués. Pendant le cours de ses études, il ne cessa d'attirer +l'attention sur lui; et après avoir remporté le grand prix, en 1800, il +employa les cinq années de son pensionnat à perfectionner son talent et +revint en France pour le faire connaître. Le mérite particulier de cet +artiste consiste dans l'énergie et la finesse avec lesquelles il sent, +voit et sait rendre les modifications de la forme. Cette rare et +précieuse qualité, cet instinct presque créateur au moyen duquel le +peintre poursuit l'âme jusque dans les plus légères ondulations de +l'épiderme, M. Ingres l'a toujours possédée à un degré éminent, et +toujours il a vu se presser autour de lui un petit nombre d'hommes qui +n'ont cessé de reconnaître et d'apprécier le caractère particulier de +son talent. Cependant, lorsque vers 1805 il envoya de Rome le tableau de +_Thêtis implorant Jupiter_; quand, plus tard, il peignit Napoléon sous +le costume impérial et assis sur son trône, non-seulement ces +productions ne furent pas goûtées du public, mais ceux même qui +exerçaient alors la critique dans les journaux ne s'aperçurent pas des +qualités réelles de l'auteur. Sensible aux critiques amères auxquelles +il avait été en butte, mais décidé à suivre avec persévérance la voie +dans laquelle il se sentait entraîné par la nature, M. Ingres, renonçant +à tous les secours qu'il espérait trouver à Paris pour développer son +talent, prit la résolution de retourner en Italie et d'y exercer son art +selon son goût, sans s'inquiéter des avantages qu'il pourrait en retirer +pour son bien-être. Pendant plus de quinze ans il vécut obscur et dans +une honorable pauvreté, n'accordant rien aux exigences du goût et des +modes qui se succédaient, mais perfectionnant toujours son talent au +contraire dans la direction que son instinct lui avait fait choisir dès +sa jeunesse. Cette constance dans les résolutions d'un artiste et le +noble courage avec lequel il en a supporté si longtemps les tristes +conséquences seront toujours un fait honorable pour M. Ingres, et qui +devra éternellement servir d'exemple à ceux qui s'engageront dans la +même carrière que lui. + +En 1823, il était encore à Florence, pauvre et assez découragé, bien que +le gouvernement français l'eût chargé de l'exécution d'un tableau +représentant _le Vœu de Louis XIII_. Étienne, passant alors par cette +ville, alla voir son ancien camarade, et le trouva en effet ayant à peu +près terminé la figure de la Vierge, mais éprouvant des incertitudes et +du découragement à l'idée de compléter son ouvrage. Frappé de la beauté +de la Vierge, Étienne pressa vivement l'artiste de mettre la dernière +main à un tableau qui devait incontestablement être goûté à Paris par +tout ce qu'il y avait de connaisseurs éclairés et impartiaux. M. Ingres +acheva en effet _le Vœu de Louis XIII_, l'exposa au Salon du Louvre en +1824, et, pour la première fois, reçut les justes éloges que méritait +son talent. + +Dans tout autre moment, cette justice n'eût été que naturelle; mais si +l'on réfléchit que cette composition, dont la donnée est si simple, si +sévère, brille par la pureté et la correction du dessin; les figures, et +particulièrement celles de la Vierge et des anges, rappellent la majesté +et le grandiose des personnages sacrés ou héroïques introduits dans les +ouvrages de la renaissance ou de l'antiquité, on a peine à concevoir +comment elle put trouver grâce auprès de cet essaim de jeunes artistes +livrés alors à tout le dévergondage de leur imagination, et qui +n'estimaient une œuvre qu'en raison de l'excès de sa bizarrerie et de +son étrangeté. + +Mais, dans les idées les plus extravagantes que puissent admettre les +hommes, on trouve toujours, quand on observe de bonne foi, un élément de +raison qui leur sert parfois d'excuse. Depuis le tableau des _Aigles_ de +David, où l'affaiblissement de sa verve s'était fait sentir, et après +_l'Entrée de Henri IV_, le dernier bon ouvrage de Gérard, maître et +disciples, tous avaient décliné. La _Galatée_ de Girodet, _le +Couronnement de Charles X_, par Gérard, et _la Fuite de Louis XVIII_, de +Gros, en fournissaient des preuves irrécusables. Quant aux peintres plus +jeunes que ceux-ci, formés par David, la plupart, on l'a déjà dit, +avaient si faiblement compris ses principes et tellement exagéré ce +qu'il pouvait y avoir de défectueux dans ses doctrines et sa manière, +que cette espèce d'épuisement de l'école dite _classique_, combiné avec +le renouvellement complet des idées pendant les premières années de la +Restauration, justifiait, jusqu'à un certain point, le besoin impérieux +que ressentaient les jeunes peintres de produire des choses absolument +différentes et entièrement nouvelles. + +Cependant, lorsque cette jeunesse eut senti sa première ivresse calmée +par la vue des ouvrages de M. Schnetz et de Léopold Robert, et qu'enfin, +arrivée devant le tableau du _Vœu de Louis XIII_, de M. Ingres, elle se +vit forcée de convenir que l'effet d'une composition, si belle qu'elle +soit, gagne encore en charme et en puissance lorsqu'elle est soutenue +par l'énergie, la pureté et le bon goût de l'exécution, toute la +nouvelle école applaudit au talent de M. Ingres, et ce que Girodet, +Gérard ni Gros n'avaient osé tenter, lui l'entreprit. Dès ce moment, la +réaction contre la direction romantique en peinture était commencée. + +La simplicité dans les lignes et dans la disposition de la lumière d'une +composition; l'exactitude, la pureté et l'élégance portée dans le dessin +et le modelé des formes humaines, qualités techniques, objet constant +des études de David, avaient été remises en honneur par M. Ingres dans +_le Vœu de Louis XIII_. Mais il restait une difficulté plus grave à +surmonter: c'était la répugnance, poussée jusqu'au fanatisme, que +l'école romantique exprimait sans cesse pour l'antiquité et les sujets +tirés de la mythologie et du paganisme. M. Ingres, chargé de décorer le +plafond d'un des salons de la galerie de Charles X, osa braver les +préjugés qui régnaient alors. Élevé dans l'admiration de l'antiquité, il +choisit pour sujet _l'Apothéose d'Homère_. Partant de l'idée d'un +bas-relief antique représentant le vieux poëte, qui, placé au sommet +d'un mont et épanchant une urne, laisse couler le fleuve de sa poésie, +où tous les hommes qui l'ont suivi courent se désaltérer, M. Ingres +plaça Homère sur un trône, la tête ceinte du diadème, tenant le sceptre +et assis devant le temple de Mémoire dont il semble garder l'entrée. À +sa droite et à sa gauche sont rangés les orateurs, historiens, +statuaires, peintres et savants les plus fameux de la Grèce; et +continuant cette série chronologique d'hommes célèbres, sans oublier +ceux de l'ancienne Rome, de la nouvelle Italie, de l'Angleterre et de la +France, il fit, vers la partie inférieure de sa toile, une suite de +portraits de grands hommes modernes dont la réalité et la ressemblance +forment un contraste piquant avec ce qu'il a mis d'idéal et de poétique +dans les autres personnages que leur nation et leur temps rapprochent +d'Homère. + +Non-seulement M. Ingres se montra peintre supérieur en cette occasion, +mais, eu égard à la disposition fausse et exaltée où se trouvaient les +esprits par suite de mille idées contraires, il se fit connaître homme +d'esprit et de bon goût. Profitant de toute la latitude que lui offrait +son sujet, après avoir représenté Homère, les muses de la poésie et de +l'histoire, Sophocle, Hérodote et Phidias, comme aurait pu le faire un +peintre de l'antiquité, il peignit avec toute l'exactitude d'un +_portraitiste_ moderne Dante et Shakspeare, idoles de la nouvelle +génération, près de Racine et de Boileau, qu'elle avait pris en horreur. +Il n'était pas possible de faire plus spirituellement, dans un ouvrage +d'ailleurs si élevé et si grave, la critique des esprits brouillons et +exclusifs de ce temps. + +L'apparition de _l'Apothéose d'Homère_ marque la limite où s'arrête pour +nous l'histoire de l'école de David. Par ce grand et bel ouvrage, M. +Ingres ayant fait justice de ce que plusieurs des derniers élèves formés +par cet artiste avaient introduit de faible et de conventionnel dans +leurs productions, a rendu la vigueur, a donné une nouvelle vie aux +principes fondamentaux du grand maître dont il a reçu lui-même les +leçons. Voilà soixante-quatorze ans que l'influence de cette école règne +(1780-1854) en France, et c'est M. Ingres qui est chargé maintenant de +conserver et de transmettre ce précieux héritage. + + + + +XIII. + +CONCLUSION. + + +David n'était pas un savant, encore moins un homme systématique; ses +instincts étaient impérieux, il leur obéissait. C'est en vertu de cette +disposition, qu'après avoir suivi assez longtemps les principes de +l'école académique, au sein de laquelle il avait été élevé, conduit à +Rome par son maître Vien, et lancé tout à coup dans cette ville où il +n'était bruit que des merveilles de l'art antique, ses yeux se +dessillèrent, son goût s'épura, et, pour la première fois, il apprécia à +leur juste valeur les œuvres des peintres de son temps. + +L'esprit se débarrasse plus facilement des habitudes prises que la main; +aussi David vit-il tout ce qu'il avait à faire longtemps avant de +pouvoir réaliser ses projets de réforme; et cette époque de sa vie est +sans doute celle où il a déployé le plus de courage et de constance, +pour se corriger des défauts qui lui avaient été inculqués et prendre +entière possession de lui-même. + +On peut résumer les efforts et les progrès que David a faits pendant sa +longue carrière en citant les tableaux les plus parfaits traités dans +chacune des manières qu'il a adoptées, depuis le _Saint Roch_, peint en +1779, jusqu'au _Couronnement de Napoléon_, terminé en 1810. + +Dans le premier de ces ouvrages, on aperçoit encore l'empreinte du vieux +style académique; mais dans _les Horaces_ (1784), David apparaît comme +un homme nouveau, maître de diriger son talent selon sa volonté et son +goût. Quelques parties de cet ouvrage peuvent soulever des critiques; +mais aucun tableau, soit des maitres anciens, soit des contemporains de +David, n'a le moindre rapport avec _les Horaces_. Ce fait incontestable +explique et justifie l'enthousiasme avec lequel il fut reçu au Salon de +1785, et comment, à partir de ce moment, David fit école. + +Deux ans après (1787) paraissait _la Mort de Socrate_, composition +supérieure à celle des _Horaces_, la plus parfaite peut-être que David +ait conçue. Dans cet ouvrage, l'artiste se montre plus original par +l'étude heureusement combinée de la nature et de l'antiquité. L'appareil +un peu théâtral des deux groupes des _Horaces_ ne se retrouve point dans +le _Socrate_, où d'ailleurs l'élévation du style ne nuit en rien au +naturel de la scène et des personnages. + +_Les Horaces_ et le _Socrate_, telles sont les deux productions +capitales de la première manière de David. On n'y trouve plus trace de +la vieille école académique; mais l'œil exercé du connaisseur peut +encore y reprendre quelque chose de tendu dans l'exécution et de +recherché dans le coloris. + +La seconde transformation de son talent coïncide avec la grande +révolution de 1789, et il ne reste comme témoignage de ce changement que +deux tableaux: l'un dont on n'a qu'une esquisse dessinée et le trait sur +la toile, _le Serment du Jeu de Paume_ (1790), l'autre, _Marat_, l'une +des productions les plus simples et les plus originales qu'ait laissées +David (1793). En comparant _les Horaces_ et le _Socrate_ au _Marat_, il +serait impossible, si l'on n'était pas prévenu, de croire que le même +peintre a exécuté ces tableaux à six ou huit ans de distance, tant sa +manière s'est simplifiée et agrandie. C'est au milieu de l'emportement +des passions politiques les plus violentes que David produisit ce +dernier ouvrage, dont lui-même, il l'a dit bien des fois, ne reconnut +tout le mérite que lorsque, plus calme, il oublia sa triste idole et put +en considérer l'image terrible comme une œuvre d'art. + +En se renouvelant, le talent du grand artiste avait mûri; il semble même +que le malheur ait modifié les idées gigantesques qu'il s'était faites +de l'art à la tribune de la Convention. En prairial an III (1794), +pendant sa détention au Luxembourg, il conçut la première idée du +tableau des _Sabines_, terminé en 1800. Une disposition saillante de +l'esprit de David fut qu'au lieu de se croire arrivé à la perfection, +comme la plupart des hommes qui ont obtenu de grands succès, il +obéissait à une voix intérieure, qui lui criait sans cesse de faire +encore mieux; que l'homme n'arrive jamais à la perfection et qu'il doit +toujours s'efforcer de parvenir à un degré supérieur à celui qu'il a +atteint. + +Quant à son dernier grand ouvrage, _le Couronnement de Napoléon_ (1810), +si la nature du sujet n'a pas permis à David de déployer les qualités +essentiellement artistiques qui brillent avec tant d'éclat dans _les +Sabines_, le style en est si majestueux et si simple tout à la fois; +l'effet général en est si beau, le coloris si vrai, et toute la partie +principale de la composition, depuis l'Empereur et l'impératrice +jusqu'au pape et au clergé qui l'entoure, est traitée avec une telle +supériorité, que l'on peut affirmer que David a abondamment fait preuve +dans cet ouvrage de toutes les belles qualités dont il avait montré +séparément les germes dans ses productions précédentes. + +_Les Horaces_, le _Socrate_, le _Marat_, _les Sabines_ et _le +Couronnement_ sont donc les grands jalons qui indiquent la marche +ascendante de David dans son art. + +Mais là ne se bornent pas son mérite et sa gloire, car il a droit à une +place très-élevée comme chef d'école. A cet égard on ne peut mieux +résumer ses titres qu'en rappelant les noms de ses plus célèbres élèves: +Drouais, Wicar, Fabre, Girodet, Gérard, Gros, Granet, Revoil, +Richard-Fleury, Daguerre, Bouton, et Léopold Robert, parmi ceux qui ne +sont plus; puis, MM. Isabey père, Ingres et Schnetz. L'influence exercée +par David s'est même étendue jusque sur la statuaire; car, +indépendamment de Chaudet et Dejoux, qui le consultaient souvent, c'est +de son école que sont sortis plusieurs sculpteurs habiles, entre autres +Bartolini de Florence, l'Espagnol Alvarez, Tieck, le frère du fameux +poëte allemand, et MM. Valois et Rude. + +Depuis 1788, époque de la mort de Drouais, le premier élève célèbre de +David, jusqu'au jour où ce livre est publié (1854), M. Schnetz étant +directeur de l'école de France à Rome, et M. Ingres exerçant son art à +Paris, ainsi que son habile élève, M. Flandrin, il s'est écoulé +soixante-cinq années, pendant lesquelles les grands principes de l'école +de David ont été observés sans interruption, malgré les nombreuses +attaques dont ils ont été l'objet et à travers les variations presque +annuelles du goût dans notre pays. + +Quant à une théorie proprement dite, David n'en eut pas, car on ne peut +donner ce nom aux systèmes purement imaginaires sur l'art qui lui furent +soufflés et qu'il débita emphatiquement à la tribune de la Convention. +On ne saurait trop le redire: David était un homme d'instinct, toujours +entraîné par les idées qui le dominaient successivement; et dans le cas +où l'on voudrait faire de lui un homme à systèmes, il faudrait dire +qu'il a adopté et suivi quatre théories, ou plutôt quatre manières, +principalement caractérisées par _les Horaces_, le _Marat_, _les +Sabines_ et _le Couronnement de Napoléon_. + +Après avoir considéré les ouvrages et le talent de David sous leurs +différents aspects, il reste à indiquer la place que ce peintre mérite +d'occuper parmi les artistes ses contemporains, puis à déterminer la +valeur de ses œuvres relativement à celles des grands maîtres du XVIe +siècle. Quant au premier point, il n'est pas vraisemblable qu'on lui +dispute aujourd'hui la supériorité qui lui fut généralement accordée +pendant sa vie; mais il est moins facile de faire une appréciation +comparative de ce maître moderne avec ceux qui vivaient il y a trois +siècles. À cette dernière époque, les idées et les habitudes religieuses +étant familières à toutes les classes de la société, les sujets qui en +dérivent étaient compris et accueillis de tout le monde. Les artistes, +trouvant une théorie et une poétique consacrées par un long usage, s'y +conformaient sans réflexion, comme on obéit à une loi établie depuis +longtemps. Or, rien n'est plus favorable au développement du talent des +artistes que la permanence du goût fondé sur des croyances sérieuses, et +l'on ne fait pas assez d'attention à l'immense avantage qu'ont eu les +peintres de la Renaissance en n'éprouvant pas, ainsi que ceux de nos +jours, l'embarras que causent incessamment la recherche et le choix des +sujets de peinture. En lisant dans Vasari que l'intelligence de Pérugin +était si épaisse que l'on ne put jamais y faire pénétrer l'idée de +l'immortalité de l'âme, et que, d'autre part, on voit les peintures +religieuses et vraiment angéliques du maître de Raphaël, on est bien +forcé de conclure que ce bon Pérugin, imbibé, saturé de l'atmosphère +religieuse et monacale au milieu de laquelle il vivait, a obéi aux +exigences de son siècle et a fait des chefs-d'œuvre en quelque sorte à +son insu. + +Depuis longtemps on n'en est plus là; la poétique religieuse, celle que +fournit la mythologie, car toutes deux marchèrent de front pendant trois +siècles, ont cessé presque tout à coup d'échauffer le génie des artistes +et de satisfaire aux goûts des amateurs. Entre la fin du XVIIe siècle et +le commencement du XVIIIe se développa une idée nouvelle: on prétendit +qu'à la faveur de la liberté du choix des sujets, le génie des artistes, +dégagé de toute entrave, prendrait un essor plus hardi, plus vigoureux, +et s'élancerait dans des sphères immenses et inconnues jusque-là. De +cette époque date l'introduction de ce que l'on appelle encore +aujourd'hui _tableau d'histoire_, œuvre conçue et exécutée sans +destination précise, sans que le sujet ait ordinairement aucun rapport +avec l'édifice et la place que sa dimension et le hasard permettent de +lui assigner, et qui, faute de cette dernière faveur, est enfin relégué +dans un de ces hôpitaux de la peinture auxquels on donne le nom fastueux +de _musées_. + +Telle était la direction donnée à l'art de la peinture, lorsque David +exposa ses tableaux des _Horaces_ et de _Brutus_ (1785 et 1789), +commandés par un des ministres de Louis XVI. Or, voici quelle a été la +destinée réelle de ces deux tableaux. Ils portent seize pieds de long +sur douze de haut environ, et conséquemment ne peuvent trouver de place +que dans l'une des grandes salles d'un édifice public; première +difficulté. Ensuite, du nombre des monuments auxquels de pareils sujets +pourraient convenir, il faut retrancher d'abord les églises, puis +Versailles, les Tuileries, et toutes les résidences alors royales. +L'hôtel de ville, le palais de justice et les Invalides ne pouvaient +admettre aussi de pareils tableaux dans leur enceinte. Qu'arriva-t-il +donc? que les deux ouvrages de David, malgré leur mérite et leur grande +célébrité, restèrent à l'auteur, qui les plaça dans un de ses ateliers +au Louvre, l'atelier des Horaces, où ils ont demeuré jusqu'en 1802, +époque à laquelle ils furent achetés par le gouvernement pour être +placés au Louvre, où ils sont encore. Ce défaut de destination précise +pour les ouvrages d'art, cette espèce de loterie à laquelle les peintres +sont forcés de jouer continuellement pour éveiller la curiosité du +public par la variété des sujets, tels sont les grands obstacles que +David a si souvent rencontrés dans sa carrière, et qu'il n'a surmontés +en partie que par la franchise et la vigueur de son talent. + +Il a donc manqué à David, ainsi qu'à tous ceux de son temps dont le +génie était porté vers les beaux-arts, ce qui a si puissamment aidé les +artistes des XIVe, XVe et XVIe siècles en Italie: un public qui eût une +croyance vraie ou factice, mais fortement empreinte dans son +imagination. Sans cet élément, sans ce lien, sans ce langage commun +entre les artistes et les populations, il est impossible, quelle que +soit la force, l'élévation du talent, de produire des choses réellement +grandes, parce que les grands ouvrages ne sont que la haute expression +des idées et des opinions généralement adoptées par un peuple. + +Lorsque, vers 1784, David, si heureusement doué par la nature, se sentit +en état de produire, jamais peut-être le conflit des opinions contraires +n'avait encore excité une telle tempête dans les idées. Aussi le voit-on +jusqu'en 1792, avant que les passions politiques eussent poussé les +hommes vers une certaine unité accidentelle, traiter les sujets les plus +disparates et la plupart sans véritable destination; aussi est-ce comme +à l'aventure qu'il a peint successivement _la Peste de saint Roch_, _la +danseuse Mlle Guymard_, _les Horaces_, _Pâris et Hélène_, _Andromaque_, +_Brutus_ et _Socrate_, jusqu'en 1790. + +Déjà le talent pratique de David était fort développé; cependant la +diversité des sujets, tout en faisant briller la flexibilité de son +pinceau, avait suspendu jusque-là l'exercice d'une des facultés les plus +importantes d'un artiste, celle d'imprimer dans l'imagination des hommes +la trace profonde et ineffaçable de ce qu'il a senti le plus vivement, +de ce à quoi il a cru. Par une fatalité déplorable, David n'a cru qu'à +la république de 1793 et n'a eu qu'une idole, Marat. C'est à regret que +nous revenons sur cette triste circonstance, mais cela est indispensable +pour expliquer l'un des principaux mystères de l'art. _Pleurez_, dit +Horace, _si vous voulez que je pleure_; et, en effet, peintres ou +écrivains, nul ne fera naître une émotion forte dans l'âme des autres +s'il ne l'a pas éprouvée lui-même, au moins momentanément. Jusqu'à la +composition du _Jeu de Paume_ et du tableau de _Marat_, les ouvrages de +David peuvent être considérés comme de nobles jeux de son esprit et de +son imagination; mais dès que, poussé par l'ouragan révolutionnaire, il +mit sur la toile Bailly, Mirabeau, Barnave, Robespierre et enfin Marat, +au lieu de consulter les échos vagues et lointains de l'histoire +d'Athènes et de Rome, il se sentit tout à coup aux prises avec la +réalité, avec la vie qu'il voulait exprimer. Aussi le _Marat_, s'il +n'est pas précisément le chef-d'œuvre du maître, doit-il être regardé +comme le premier ouvrage de sa main où percent toute la puissance et +l'originalité de son talent. Il avait vu, il avait senti ce qu'il a +peint, et ce fut un trait de lumière qui lui fit envisager son art sous +un point de vue tout nouveau. De cet essai, fruit d'un enthousiasme +réel, sont résultés d'abord _les Sabines_, puis _le Couronnement_, les +deux chefs-d'œuvre de David; car, malgré la diversité de ces sujets et +le peu de rapport qu'ils ont heureusement avec celui de _Marat_, la +composition et l'exécution de ces trois tableaux dérivent du même +principe: le renoncement à toute pratique, à toute manière usitée +jusque-là par les grands maîtres et par David lui-même, pour obtenir une +imitation vraie, simple et noble de la nature. + +Ce n'est point dans la composition que brille particulièrement +l'originalité de David; il fut trop préoccupé pendant toute sa carrière +du soin de combattre et de réformer le système vicieux d'imitation suivi +en Europe depuis la décadence de l'école des Carraches jusqu'aux faibles +successeurs de C. Le Brun, pour avoir pu porter toute son attention sur +l'art de développer et de faire valoir une idée. Son grand mérite +consiste à avoir refait la grammaire et la syntaxe de l'art de peindre, +que ses prédécesseurs avaient si étrangement corrompues. Il apprit +d'abord pour son compte, puis enseigna à d'autres à dessiner, à peindre +et à colorier avec vérité et distinction, ce que personne ne faisait +plus avant lui, il y a soixante ans. Comme chef d'école, il doit donc +être placé au rang des grands maîtres, avec cette distinction +particulière qu'il est celui de tous qui a formé le plus grand nombre +d'élèves habiles, sans qu'aucun d'eux soit devenu son imitateur, éloge +que l'on pourrait peut-être donner à Raphaël, mais qui ne peut être +accordé à Léonard de Vinci et encore moins au grand Michel-Ange. + +Mais parmi ces hommes fameux, quel rang faut-il assigner à David comme +dessinateur, comme interprète de la forme? Né et élevé au milieu du +XVIIIe siècle, David, dont le naturel n'était rien moins que porté aux +sentiments tendres et aux rêveries gracieuses de l'imagination, avait +déjà produit _les Horaces_, sans que son instinct lui eût fait +pressentir le mode qui convenait le mieux à son talent. Selon toute +apparence, il fut arraché à cette incertitude par le hasard qui le fit +tomber à Rome précisément lorsque la passion des ouvrages de +l'antiquité, surexcitée par la découverte récente des villes +d'Herculanum et de Pompéi, détermina le renouvellement complet de l'art. +Jusque-là, flottant sans être guidé par une théorie, et n'ayant pas le +génie de s'en créer une, David accepta avec empressement le système +d'_archaïsme_ préparé par Winkelmann et quelques savants, et dès ce +moment il marcha d'un pas toujours plus ferme dans la carrière. + +Entre le retour vers les idées de l'antiquité à la fin du XVe siècle et +l'archaïsme adopté au milieu du XVIIIe, il y a une différence dont il +faut tenir compte. Au temps de la Renaissance, les savants et les +artistes, loin de faire entre les ouvrages de l'antiquité des +distinctions de temps, de goût et de style, les confondaient à peu près +tous dans la chaleur de leur admiration; de telle sorte que les +compositions, celles même des premiers artistes, furent des espèces de +macédoines, plus souvent produites par le hasard de la découverte de +certaines antiquités que par la réflexion. L'archaïsme moderne, au +contraire, fruit de la science et du raisonnement, a été provoqué par +des antiquaires, par des savants, et il se sentira toujours de cette +origine. Un enthousiasme souvent désordonné entraînait les artistes de +la Renaissance; le calcul domine toujours dans les productions modernes. + +Cette distinction n'est pas frivole: elle peut aider à faire +l'appréciation comparative de l'art d'exprimer les formes, c'est-à-dire +de l'art du dessin et du modelé, comme l'ont traité de leur temps +Léonard de Vinci, Raphaël et Michel-Ange, et tel que nous le retrouvons +dans les ouvrages de David. + +Dans le petit nombre de tableaux authentiques qui restent de Léonard de +Vinci, il y a peu de figures nues. La composition du _Cénacle à Milan_ +et celle de la _Vierge_ assise sur les genoux de _sainte Anne_ sont +celles où les personnages de grandeur naturelle offrent le développement +le plus complet. Dans ce dernier groupe, outre l'art du dessin qui y est +si savamment traité, le peintre a répandu sur tout cet ouvrage un +charme, une _vénusté_, pour rappeler un mot latin qui nous manque, dont +aucune production moderne n'est aussi profondément empreinte; et si +jamais l'expression _peint avec amour_ a dû être appliquée à un tableau, +c'est certainement à celui de la _Sainte Anne_. Eh bien! c'est cet amour +profond et respectueux de la forme qui caractérise particulièrement le +talent de Léonard de Vinci et des grands peintres de la Renaissance. + +Cet amour, cette interprétation intelligente de la nature, mais plus +passionnée, plus pittoresque encore, est aussi ce qui donne tant de +puissance et d'attrait aux ouvrages de Raphaël. Moins exact, moins +correct que Léonard de Vinci, Raphaël a parfois laissé échapper des +incorrections matérielles; mais ces peccadilles, qu'il faut chercher +avec soin pour les découvrir, sont comme les fautes de grammaire que +quelques pédants ont trouvées dans les vers de Racine ou dans la prose +de Bossuet; elles disparaissent au milieu des radieuses beautés qui les +entourent. + +À cet amour du beau, du délicat dans la forme, qui conduisit Léonard de +Vinci et Raphaël à continuer instinctivement l'art dans la voie ouverte +par les anciens, succède une espèce d'amour passionné pour la forme, que +l'imagination gigantesque de Michel-Ange Bonarotti exagéra outre mesure. +De son temps même, et malgré les applaudissements prodigués à son +_Jugement dernier_, s'éleva contre lui le reproche de multiplier à +plaisir le nombre des muscles du corps humain, de donner à quelques-uns +de ses personnages des attitudes et des mouvements impossibles. +L'exactitude et la correction matérielles préoccupaient si peu ce génie +fougueux, que plus d'une fois le marbre lui a manqué pour achever ses +statues, faute d'avoir pris les précautions que le plus humble des +praticiens de nos jours se garderait de négliger. Mais le métier de +praticien s'apprend, tandis qu'il faut être doué, comme un Michel-Ange, +d'une intuition extraordinaire de la forme pour l'exagérer sans sortir +du vrai, au point d'avoir la faculté de représenter des êtres humains +dont la puissance vitale et intellectuelle semble être décuple de la +nôtre. + +David n'a eu à un degré supérieur ni cette disposition amoureuse de la +forme qui distingue Léonard de Vinci et Raphaël, ni cette audace +poétique qui fit créer à Michel-Ange un monde de géants. La qualité +éminente de David est d'être un peintre vrai. Il ne composait ni ne +peignait à la manière de Virgile ou d'Eschyle; son véritable modèle est +Tite Live, dont les tableaux nobles, élevés, énergiques, ont toujours +pour fond la réalité. Au surplus, ce jugement est celui que David +portait de lui-même. + +Depuis les trois grands maîtres italiens, David est certainement celui +qui a exprimé la forme, qui a _dessiné_ et _modelé_, pour parler la +langue technique, avec le plus de pureté et d'élévation. Après tout, si +puissant que soient le génie et la volonté de certains artistes, comme +les autres hommes, ils sont toujours tellement modifiés par les opinions +et les préjugés de leur temps, qu'il serait bien difficile d'imaginer ce +que Raphaël et Michel-Ange auraient produit s'ils eussent été les +contemporains de Louis XV, de Voltaire, de Mirabeau et de Robespierre, +et d'imaginer la direction qu'aurait prise le génie de David, si cet +artiste, accoutumé dès l'enfance à respecter les institutions et les +hommes qui gouvernaient la société, eût été protégé, caressé et comblé +de biens par Léon X, comme Raphaël, ou employé à d'immenses travaux par +Jules II, Paul III et les Médicis, ainsi que cela est arrivé à l'auteur +de la chapelle Sixtine et de la coupole de Saint-Pierre de Rome. + +Laissons donc les anciens maîtres italiens, et terminons en considérant +L. David comme peintre français, afin de lui assigner la place qui lui +est due parmi ceux de ses prédécesseurs qui se sont le plus distingués +dans notre pays, à partir de N. Poussin et d'E. Le Sueur. + +Ces deux grands hommes ont eu ce mérite suprême, qu'étant nés à une +époque où la peinture italienne, en pleine décadence, servait cependant +de modèle à presque tous ceux qui maniaient le pinceau en Europe, seuls +ils ont eu la volonté et la force de résister à cette déplorable +influence. L'un solitaire et studieux, au sein de cette Rome si +turbulente et si corrompue alors, se corrigea patiemment des défauts que +sa première éducation de peintre lui avait fait contracter. Poussin +s'abstint de regarder les ouvrages des artistes modernes, ne fixa son +attention que sur ceux des grands maîtres, et se trouva graduellement +porté à n'admirer et à n'étudier, comme modèles entièrement purs, que ce +qui a été produit par l'antiquité. + +Solitaire aussi, mais à Paris, mais loin de cette Italie possédant +presque exclusivement alors toutes les richesses d'art, E. Le Sueur, +guidé seulement par les copies gravées des ouvrages de Raphaël et de +quelques grands maîtres, pauvre et séquestré du monde, deux conditions, +il est vrai, qui favorisent souvent l'essor du génie, échappa aussi à la +triste influence des derniers peintres italiens transmise en France par +Simon Vouet; tandis que Charles Le Brun, son condisciple, entraîné sans +doute plutôt par la nécessité de faire face aux grands travaux qui lui +furent confiés que par son goût et ses instincts, qui étaient élevés, +fit prendre à l'école française la fausse route ouverte par Carle +Marotte et Pietre de Cortone, et la poussa dès son origine vers la +décadence où elle était tombée quand David parut. + +D'après cet aperçu rapide de la marche de l'art en France de 1660 à +1775, on voit qu'à un peu plus d'un siècle de distance, David, se +trouvant dans des conditions analogues à celles où avaient été N. +Poussin et E. Le Sueur, fut aussi forcé de rompre en visière avec les +artistes de son temps, de remonter peu à peu de l'étude des grands +maîtres à celle de l'antiquité, et d'exercer son art d'après des +principes nouveaux; effort courageux et si rare, qu'il faut remonter +jusqu'à nos deux premiers grands peintres, Poussin et Le Sueur, pour en +retrouver l'exemple. + +Mais il y a trop de différence, soit en Italie, soit en France, entre +les idées admises au commencement du XVIe siècle et celles du milieu du +XVIIe, pour qu'il soit possible de comparer les éléments poétiques des +compositions des anciens maîtres italiens et de nos deux grands peintres +français. À plus forte raison l'embarras s'accroit-il, si à ces +appréciations on cherche à ajouter celle de ce que les ouvrages de David +renferment de poétique. + +Ces trois siècles ont eu une vie intellectuelle propre à chacun d'eux, +et à chaque époque les ouvrages d'art en ont fidèlement conservé et +transmis le reflet. Au temps de Michel-Ange et de Raphaël, les sujets +tirés de la Bible ou de la mythologie faisaient admettre le merveilleux. +Déjà vers la moitié de sa carrière, le Poussin, renonçant à l'emploi des +symboles et de l'allégorie, s'attachait à la réalité. + +Quant à David, entraîné tout à la fois par les idées de son temps et par +une étude plus exacte et plus profonde de l'art des anciens, à l'instar +de l'école grecque, il mit toute son application à chercher et à rendre +la poésie de la forme, à travers laquelle s'échappent la vie et la +pensée, au lieu de suivre le système opposé, adopté par les artistes +modernes, et qui consiste à rendre l'idée sans trop se soucier de la +forme qui l'exprime. + +Tels sont les efforts faits par David pendant toute sa vie, et dont le +résultat le plus brillant, et presque complet, est le tableau des +_Sabines_, ouvrage puissant, plus original qu'on ne le pense encore, et +qui, après avoir déjà triomphé de toute espèce de critique pendant plus +d'un demi-siècle, sera toujours compté, selon toute apparence, au nombre +des premiers chefs-d'œuvre de l'école française. + + + + +LISTE. + +DES ÉLÈVES DE LOUIS DAVID, DEPUIS 1780 JUSQU'EN 1816. + +Abel de Pujol ¤, Institut. +Alberti. +Allais. +Allier, sculpteur. +Alvarez, sculpteur espagnol. +Aparicio. +Auger. +Augustin. + +Bain, graveur. +Barbier-Valbonne ¤. +Bataglini. +Bailly. +Bayard. +Beaudoin. +Beauvoir. +Beaugard. +Bellefonds (les frères). +Bergeret ¤. +Bernier. +Berthon ¤. +Besselièvre, miniaturiste. +Bither. +Bodard, miniaturiste. +Bonvoisin. +Bourgeois, dit Perroquet. +Bourgeot. +Bourgeois, paysagiste. +Bourgeois. +Bosio, aîné, peintre. +Bouché. +Bouchet. +Bouchot ¤. +Broc ¤. +Bruslard (le marquis de). +Bruloy. +Buguet. +Bulgari, Grec. + +Cagnot. +Cailier. +Camerenda. +Caminade ¤. +Camus (Ponce). +Chambray, ingénieur. +Chandepie. +Carbonnier. +Casanova. +Cathelineau. +Cayer. +Chaix (deux de ce nom). +Chéry. +Clesse. +Cochereau, peintre de genre. +Collet. +Collot. +Colombet. +Colson. +Constantin, de Smyrne. +Cotteau, dessinateur. +Couder ¤, Institut. +Crignier. +Craft, de Colmar. + +Damame. +D'Aubusson (le marquis). +David (d'Angers) ¤, Institut. +Debourge, ingénieur. +Debret (J. B.). +Degeorge. +D'Hardivilliers. +D'Hautpoult (marquis général d') C. ¤. +Delaille, Corse. +Delafontaine, ciseleur. +Delanoue. +Delaperche. +Delaroche (Jules). +Delaville. +Delavoipierre, de Rouen. +Delécluze (E. J.) ¤. +Delorme, miniaturiste. +Demontabert (Paillot) ¤. +Drolling ¤, Institut. +Drouais (J. G.). +Desaint ¤. +Desaubiers. +Destoucbes. +Desormerie, musicien. +Despois. +Devèze. +Desvosge (Anatole). +Devienne. +Devillers (Georges). +Devouge. +Dubois. +Dubois, antiquaire. +Dubufe, père ¤. +Ducis ¤. +Duffau. +Dumont ¤, Institut. +Dumont. +Dupavillon. +Dupont. +Dupré (Louis) ¤. +Durand, amateur de tableaux. +Duval Le Camus ¤. + +Épinat. +Éthis. +Espercieux, statuaire. + +Fabre (de Montpellier) ¤. +Franque (Joseph). +Fontenay. +Fouques. +Franque (Pierre) ¤. +Fragonard (Alexandre). + +Gachot. +Gaillot ¤. +Gaétan. +Galimard. +Garnerey (F. J.). +Garreau. +Gassies. +Gaston. +Gauffier, pensionnaire. +Gautherot. +Genty. +Gérard (François), baron, O. ¤, Institut. +Girodet de Trioson (A. L.), C. ¤, Institut. +Giroust, statuaire. +Godefroy. +Gondret. +Gossard, graveur. +Gossuin. +Goupilleau de Fontenay, fils. +Granet, O. ¤, Institut. +Grandin, de Louviers. +Granger ¤. +Grégorius, de Bruxelles. +Grenier. +Gros, baron, O. ¤, Institut. +Gudin. +Gué (J. M.). +Guillemot ¤. + +Harriet (F. J.). +Hennequin. +Hervier, miniaturiste. +Hesse, père. +Hollier, miniaturiste. +Houdetot (le comte d') ¤. +Hubert. +Hue, fils. +Huin (les deux frères). +Huyot, arch. ¤, Institut. + +Ingres, C. ¤, Institut. +Isabey, père, miniaturiste, O. ¤. + +Jacques, miniaturiste. +Jeuffrain, de Tours. + +Laby. +Lacroix (Pierre). +Lafaye, de Grenoble. +Laguiche. +Langlois, de Rouen, antiquaire. +Langlois ¤, Institut. +Lamadelaine (de). +Laneuville, portraitiste. +Larivière, père. +Lavalette. +Laville Le Roux (Mme Benoit). +Laville Le Roux (Mlle). +Lavit, professeur de perspective. +Lebel (C. J.). +Lebrun, peintre. +Le Brun (Topino). +Lebrun, architecte. +Le Cerf. +Lemaire. +Légé, ami de Gros. +Legendre. +Lemasle. +Leroy. +Leroux, graveur. +Letronne, antiquaire, C. ¤, Institut. +Letronne, frère du précédent. +Lisignol, de Genève. +Loche. +Lubin, décapité, 10 thermidor. +Lullin (A.), de Genève. + +Macipe. +Madrazo (D. José de). +Madou, Belge. +Massard, aîné. +Massard (Félix). +Massard (V.). graveur. +Mélion. +Mendouze. +Mercier (Napomucène), Institut. +Mergerie. +Meslin. +Milon. +Mongetz (Mme). +Moll, Belge. +Monrose, frère de l'acteur. +Moreau, peintre. +Moreau (C), archit. et peintre. +Moriez. +Mourette, fameux joueur d'échecs. +Mouron. +Mulard. +Mullard, deuxième du nom. +Muller, graveur. +Musson. +Mutin. + +Naigeon, père. +Naigeon, fils. +Navet. +Navetz, de Bruxelles. + +Odevaere, Belge. + +Paradis. +Parseval de Grandmaison ¤, Institut. +Parizeau. +Pâté-Desormes. +Patry ¤. +Pelletier. +Pernaux, professeur à Versailles. +Perrié, de Nîmes. +Peron (Alexandre). +Peyranne. +Pimentel. +Peytavin. +Pichaux, dessinateur, architecte. +Paelinck, Belge. +Poisson. +Poussin (A), à Bourbon. +Prial. +Prot. + +Quay (Maurice). +Queylar (Paulin du). + +Raffeneau de Lisle. +Rathier. +Remy. +Rétig. +Revené. +Revoil, de Lyon ¤. +Reverdin (G.) de Genève. +Richard-Fleury, de Lyon. +Richard, professeur. +Ribera. +Riesner, portraitiste. +Rioult. +Ris. +Robert (Léopold) ¤. +Robert. +Robin. +Rogues (G.), de Toulouse. +Roland, de la Jamaïque. +Roquefort, antiquaire. +Rouen-Delignière. +Rouget ¤. +Rouillard, portraitiste ¤. +Rude, statuaire. +Rumeau. +Rutxhiel, statuaire. + +Saint-Aignan (le Cte de), O. ¤. +Saint-Omer. +Saint-Romain (de). +Saurin. +Sauvé, graveur. +Schnetz (V.), O. ¤. +Schnetz, deuxième du nom. +Schwekle, Allemand, statuaire. +Sedaine, fils, architecte. +Senave. +Simon. +Smitz, dit l'Espagnol. +Souchon. +Souflot fils. +Stapleaux, Belge. +Svoboda. +Suau. + +Taban. +Tarin. +Ternie. +Tieck, de Berlin, statuaire. +Taunay, sculpteur. + +Vinaché, aîné, ingénieur. +Vinache, jeune. +Vincent (F. P.) +Valois, statuaire ¤. +Vallin (Mme Nanine). +Vanderval. +Vanestadt. +Vangael. +Vanheglen. +Varlencourt. +Vaudran. +Vermay. +Veron-Bellecourt, p. de fleurs. + +Wicar. +Wolf. + + + + +APPENDICE. + + +Pour compléter autant qu'il est possible ce qui se rattache à l'histoire +de l'école de David, et en particulier à celle de la secte des +_Penseurs_, née dans son sein, nous ajoutons à ce volume deux pièces +publiées à ce sujet en 1832. L'une, _les Barbus d'à présent et les +Barbus de 1800_, est comprise dans le VIIe volume des _Cent-un_; +l'autre, qui parut quelque temps après, est un article que feu Charles +Nodier publia dans le journal _le Temps_, à la date du 5 octobre 1832. + +Le jour quelque peu différent sous lequel les auteurs de ces deux pièces +ont envisagé le caractère de Maurice Quay, et la secte dont il fut le +chef, présentera peut-être quelque intérêt. Sans prétendre donner à ce +mouvement intellectuel, qui n'a fait que paraître et s'arrêter, une +importance qu'il n'a point eue et qu'il ne pouvait avoir, le souvenir +mérite d'en être conservé par cela seul que la secte fondée par Maurice +Quay, et dont Charles Nodier a fait partie pendant les dernières années +du XVIIIe siècle et les quatre premières du XIXe peut donner une idée de +l'esprit qui animait une partie de la jeunesse vers 1800, alors que, +revenue des exagérations révolutionnaires et irréligieuses de 1793, et +après avoir passé par les moineries des théophilanthropes, la France +était ramenée par une pente invincible vers les autels chrétiens que le +premier consul venait de relever. + + + + +LES BARBUS D'À PRÉSENT ET LES BARBUS DE 1800. + + +Je me suis toujours rasé, cependant j'ai eu autrefois et j'ai encore +aujourd'hui des amis qui ont eu et ont la manie de porter leur barbe, de +s'habiller d'une manière étrange et bizarre; de se donner beaucoup de +peine, en un mot, pour ne pas avoir l'air d'être de leur pays, de leur +siècle, de leur temps. Au nombre de ces amis, de ces connaissances, il +s'est trouvé et il se trouve encore des hommes qui n'ont manqué ni +d'esprit, ni de mérite, ni même de talent. Or, il n'y a que les +bizarreries des sots qui ne m'occupent pas. Quant à celles des gens +d'une certaine étoffe, je les observe, je les étudie même volontiers et +avec soin, comme on écoute avec d'autant plus d'attention la touche +fausse d'un instrument qu'on désire le mettre d'accord. + +J'ai donc eu deux générations d'amis barbus. Les uns, de 1799 à 1803; +les autres, depuis 1827, à ce que je crois, jusqu'à l'année présente +1832. Remontons d'abord à l'histoire des premiers. + +On sait que la révolution qui s'est opérée dans les beaux-arts et dans +la science de l'antiquité en Europe a précédé la grande révolution +politique de la France de quelques années. Les études sérieuses que +Heyne et Winkelmann tirent sur les écrits et les monuments de +l'antiquité ayant remis le Grecs et les Romains en faveur, il est assez +naturel de croire que cette prédisposition des esprits put contribuer à +donner aux révolutionnaires politiques de 1789 cette tendance qu'ils ont +eue à nous gouverner, à nous habiller même à la Spartiate et à la +romaine. Quoi qu'il en soit, le fait est que cette manie d'imiter les +anciens s'est emparée alors, sinon des meilleurs esprits, au moins des +plus énergiques et des plus entreprenants. Les arts d'imitation, les +théâtres, la littérature en général et jusqu'aux ameublements, tout se +ressentit de cette fureur d'imiter les Romains d'abord, puis, plus tard, +les Grecs. Ce fut quelque temps après la terreur que la connaissance des +vases grecs, dits étrusques, devint plus familière aux artistes; et +c'est de cette époque que date précisément le goût pour les formes et +les ornements grecs, dont on lit l'application aux modes de femmes, à la +décoration des appartements et aux ustensiles les plus communs. + +Mes premiers amis barbus étaient de ce temps. Jusque-là ils s'étaient +rasés et vêtus comme tout le monde. Mais il arriva que David, dont ils +étaient élèves ainsi que moi, venait d'exposer son tableau des +_Sabines_. Cet ouvrage, qui excita l'admiration du public, n'eut pas +l'approbation entière de quelques disciples du maître. Ces jeunes gens +osèrent hasarder d'abord des critiques légères, puis plus graves, tant +qu'enfin le jugement porté sur ce tableau fut qu'il y avait bien quelque +bonne intention de marcher dans la voie des Grecs, mais qu'on n'y +trouvait rien de simple, de grandiose, de _primitif_ enfin, car c'était +là le grand mot, comme dans les _peintures des vases grecs_, et séance +tenante, David fut déclaré, par ses élèves hérétiques, _Vanloo_, +_Pompadour_ et _Rococo_; car il est bon que l'on sache que ces +sobriquets, nés dans les ateliers de peinture, ont plus de vingt-cinq +uns de date. + +Cependant David ne put souffrir que l'on exerçât de pareilles critiques +contre lui, dans son école même. Sans faire d'éclat, il trouva moyen de +donner à entendre à ceux de ses disciples à qui ses leçons ne +convenaient pas, de ne plus troubler les études de leurs anciens +camarades. + +C'est alors que se forma la secte des _penseurs_ ou des _primitifs_, car +on leur donnait indifféremment ces deux noms. Sans parler encore des +principes singuliers d'après lesquels ils entendaient exercer l'art de +la peinture, il fut convenu entre eux que, pour se garantir plus +sûrement de toutes les habitudes maniérées et grimacières de la société +des temps modernes, ils prendraient des costumes grecs, et parmi ces +habillements, ceux encore qui étaient en usage dans l'ancienne Grèce; +car pour eux, Périclès était un autre Louis XIV et son siècle sentait +déjà la décadence. Bref, ils firent tailler leurs habits sur le patron +de ceux qui couvrent les figures représentées sur les vases siciliens, +réputés les plus antiques de tous, et ils laissèrent croître leurs +cheveux et leur barbe. + +Le nombre de ceux qui eurent la volonté ferme et les moyens de se passer +cette fantaisie ne fut pas grand; il se monte à cinq ou six; mais ils +ont excité la curiosité; et il y a sans doute encore à Paris des +personnes qui doivent se souvenir d'avoir vu, vers 1799, se promener +dans les rues deux jeunes gens portant leur barbe, dont l'un était vêtu +en Agamemnon, et l'autre en Pâris, avec l'habit phrygien. J'étais lié +d'amitié avec tous deux, mais plus particulièrement avec Agamemnon, qui +venait assez souvent chez moi, au grand étonnement du portier de la +maison et de mes voisins. + +Agamemnon[76] avait alors vingt ans environ. Grand, maigre, les cheveux +et la barbe noirs et touffus, son regard ardent, et son expression tout +à la fois passionnée et bienveillante, avaient quelque chose qui +imposait et attirait en même temps. On retrouvait dans cet homme du +Mahomet et du Jésus-Christ, deux personnages pour lesquels il avait du +reste une profonde vénération. Agamemnon, jeune homme fort spirituel, +avait l'élocution facile, nombreuse, élégante; et, soit que cela lui fut +naturel, ou que ce fût une qualité acquise, il trahissait toujours par +le choix de ses expressions, par l'arrangement de ses phrases et par le +fréquent emploi qu'il faisait des comparaisons et des images les plus +brillantes, cette abondance un peu emphatique que l'on remarque dans les +discours et les écrits des Orientaux. Cependant sa conversation était +pleine, substantielle et variée. Quant à son costume, qui consistait en +une grande tunique descendant jusqu'à la cheville du pied, et en un +vaste manteau dont il couvrait sa tête en cas de pluie ou de soleil, il +était fort simple, et j'ai vu peu d'hommes de théâtre, je n'en excepte +pas même Talma, qui portassent cette espèce de vêtement avec plus de +grâce et d'aisance que mon ami Agamemnon. + +Il faut croire que le fond de mon caractère plaisait à Agamemnon, car +j'étais loin de partager ses doctrines exorbitantes sur la pratique des +arts d'imitation. Je ne prenais même aucune précaution pour combattre +ses opinions, bien qu'il fût habitué à les voir reconnues comme des lois +par ses adeptes et ses imitateurs. Je ne le vis qu'une ou deux fois dans +son atelier. C'était une immense pièce dans laquelle une toile de trente +pieds de long était placée diagonalement. Dans le triangle noir derrière +la toile étaient de la paille pour dormir et quelques ustensiles de +ménage. L'autre triangle formait l'atelier proprement dit, et c'est là +où j'ai vu mon ami Agamemnon chargeant sa palette, qui avait quatre +pieds de diamètre, devant sa toile, où était dessiné seulement le sujet +de Patrocle renvoyant Briséis à Agamemnon, le roi des rois. + +Cet ouvrage n'a jamais été même ébauché. Toutefois Agamemnon le peintre +était fort laborieux, contre l'usage de tous les _penseurs_ et +_primitifs_, ses imitateurs. À l'école de David, il a fait une assez +grande quantité d'études, auxquelles il a imprimé un cachet de vérité, +de grandeur et de beauté qui frappait tout le monde. Depuis ce temps, où +mon jugement s'est formé par la comparaison d'un grand nombre de +peintures, j'ai eu l'occasion de revoir les productions de ce jeune +homme, et il est certain qu'elles promettaient un peintre. + +Ce fut lorsqu'il se déclara chef de secte et qu'il abandonna l'atelier +de David, que ses idées, fort exagérées déjà, s'embrouillèrent et le +conduisirent peu à peu à un état d'extase et d'enthousiasme permanent, +qui tenait, je crois, de la folie. Mais c'est avant cette catastrophe +qu'il est venu assez souvent chez moi, où nous nous réunissions avec +quelques-uns de ses amis et des miens. + +On sait déjà le petit nombre de monuments antiques qu'il admettait parmi +ceux qui pouvaient servir de modèles pour appuyer les études et former +le goût. Selon lui, afin de couper court aux pernicieuses doctrines et +d'empêcher le faux goût de se propager, il aurait fallu ne conserver que +trois ou quatre statues du musée des antiques d'alors et mettre le feu à +la galerie des tableaux, après en avoir ôté une douzaine de productions, +tout au plus. Le fond de son système était d'observer l'antique et de ne +travailler que d'après nature; mais il ne regardait l'imitation que +comme un moyen très-accessoire, et la plus sublime beauté comme le seul +but véritable de l'art. + +Parmi les raisons qui ont pu lui rendre ma société agréable, malgré +notre dissentiment d'opinion sur la nature et le but réel des arts dans +nos sociétés modernes, j'ai pensé que l'étude assez suivie que je +faisais alors de la langue grecque en était une assez forte. Ses goûts +littéraires étaient tout aussi exclusifs que ses doctrines d'artiste. De +même que dans l'art antique grec, il n'estimait que les peintures de +vases, les statues et les bas-reliefs du plus ancien style; en fait +d'écrits, il ne trouvait de mérite vrai, solide, inattaquable, qu'à la +Bible, aux poëmes d'Homère et d'Ossian. Il ramenait tout à ces trois +chefs, et n'accordait d'attention à d'autres écrits qu'autant qu'ils +participaient plus ou moins de ces trois monuments littéraires. +Agamemnon avait réparé les inconvénients d'une éducation négligée par +des lectures en général bien choisies et faites avec une rare +pénétration d'esprit. Il était très-versé dans la connaissance de +l'Ancien et du Nouveau Testament; il avait lu, outre la traduction des +poëmes d'Homère, celles de tous les écrivains grecs du meilleur temps, +et enfin il savait la traduction française d'Ossian presque par cœur. +J'eus alors l'occasion d'observer combien un petit nombre de livres, lus +avec amour et intelligence, fécondent heureusement l'esprit. Agamemnon +m'en donna une preuve frappante par un jugement, fort exagéré sans doute +dans sa forme, mais vrai pour le fond. Après avoir parlé d'Homère, l'un +de nos sujets de conversation favoris, le nom de Sophocle fut prononcé +et ses tragédies passées en revue avec le respect dû à un disciple +d'Homère, à un poëte qui avait eu la force de conserver intactes les +hautes traditions de l'antiquité grecque. Mais lorsque le malheur voulut +que le nom d'Euripide échappât de ma bouche, à ce mot, mon peintre +Agamemnon se leva et, furieux, il s'écria avec l'accent du mépris: +_Euripide! Vanloo! Pompadour! Rococo! C'est comme M. de Voltaire!_ + +Originairement, ses camarades d'atelier, chez David, l'avaient surnommé +don Quichotte. Ce sobriquet, comme l'on voit, lui convenait assez bien. +Mais ce qui mérite attention, c'est la satisfaction qu'éprouvait +Agamemnon d'être comparé à ce personnage, pour lequel il avait une +admiration respectueuse et qu'il mettait, quoique à une immense +distance, sur la ligne de ceux qui, comme Jésus-Christ, sont nés pour +faire de grandes choses et pour être raillés par les hommes. Aussi +l'ironie, qu'il supportait d'ailleurs d'assez bonne grâce, était-elle le +défaut qui lui donnait la plus défavorable idée du caractère de ceux qui +s'y laissaient aller. + +L'éloignement que j'ai toujours eu pour la moquerie m'avait donc mis +tout à fait dans les bonnes grâces d'Agamemnon. Je me souviens d'un soir +d'été où nous étions tous deux ensemble chez moi; il avait apporté une +traduction séparée de l'Ecclésiaste, livre de la Bible que je n'avais +pas encore eu l'occasion de connaître. Il me le lut presque en entier +avec une simplicité à la fois tendre et majestueuse, dont le souvenir +s'est vivement empreint dans ma mémoire. En le remerciant, et de m'avoir +fait connaître ce bel ouvrage, et de me l'avoir lu d'une manière si +touchante, je lui demandai si, parmi les livres qu'il voyait près de +nous, il y en avait dont il voulût connaître quelques beaux +passages.--«Oui, me dit-il aussitôt, lis-moi un morceau d'Homère, mais +en grec!--En grec!» Je ne sais si sa barbe et l'étrange habit qu'il +portait me firent illusion, ou si ce fut la rapidité et la franchise +avec lesquelles il manifesta son désir, qui m'interdirent toute +réflexion en ce moment, mais je pris aussitôt un volume d'Homère, et je +lui lus en grec l'admirable description de la tempête, dans le cinquième +chant de l'_Odyssée_, que j'étudiais alors. Je le lui lus comme si +j'eusse été certain qu'il dût comprendre; et, de son côté, il écouta +avec toute l'attention et la satisfaction apparente de quelqu'un qui +aurait possédé à fond l'intelligence de la langue grecque. Lorsque j'eus +fini, il paraissait ému. Il se leva; et, m'imposant gravement la main +sur la tête, il me dit d'un ton qui exprimait à la fois un remerciement +et le regret de ne pas me voir plus enthousiaste:--«Pauvre enfant! +merci; mais tu ne connais pas ton bonheur!» Je ne savais pas trop où +j'en étais, et je me demandais intérieurement s'il n'était pas +préférable d'être ému par le son des syllabes grecques, plutôt que de +comprendre raisonnablement le sens des mots et des phrases de cette +langue. Toutefois, ni lui ni moi ne jugeâmes à propos de faire de trop +longs commentaires sur cette bizarre lecture, et la conversation tomba +bientôt sur les poésies d'Ossian. + +Alors personne ne doutait de leur authenticité. Les uns seulement, comme +mon ami Agamemnon, les trouvaient sublimes, admirables; les autres les +jugeaient monotones et parfois ennuyeuses: j'étais de ces derniers. +Après de nombreuses citations qu'il me fit du poëme de Fingal, citations +qui me fournirent l'occasion de donner encore plus de force et de +justesse à mes critiques, Agamemnon, peu sensible aux reproches que je +faisais à ses poésies de prédilection, et sans daigner répondre à mes +critiques, me dit, avec l'autorité et l'enthousiasme grave d'un +prophète:--«Homère est admirable; mais la Genèse, Joseph, Job, +l'Ecclésiaste et l'Évangile, sont bien supérieurs aux livres d'Homère, +voilà qui est certain. Mais, je te le dis (ajouta-t-il avec plus +d'emphase encore), Ossian surpasse tout cela en grandeur! et en voici la +raison: il est beaucoup plus vrai, écoute bien! il est plus _primitif_!» +Comme ces phrases avaient plutôt l'air de l'exposition d'un dogme que +d'une critique littéraire, je ne répondis rien, et je promenai mon +regard incertain et douteux, comme quelqu'un qui n'est disposé ni à +approuver une opinion qu'il condamne, ni à combattre une erreur qu'il +regarde comme une folie. Ma perplexité accrut encore l'assurance de mon +ami Agamemnon, qui, enveloppé dans son manteau à ce moment, caressant sa +longue barbe et ayant l'air de concentrer toutes ses réflexions sur un +point pour les réduire en une pensée, en une phrase ferme et +courte:--«Homère? Ossian? se demanda-t-il, le soleil? la lune? Voilà la +question. En vérité, je crois que je préfère la lune. C'est plus simple, +plus grand; c'est plus _primitif_!» + +Tels étaient à peu près les opinions et les discours du grand maître des +hommes portant la barbe à Paris, dans la dernière année du XVIIIe +siècle; d'un homme qui, malgré les travers de son esprit, a captivé +l'estime, l'amitié et quelquefois l'admiration passagère de ceux qui +l'ont vu et entendu. Quant à la plupart de ses imitateurs, qui n'étaient +que des _Grecs_, des _primitifs_ honteux; qui n'émettaient leurs +opinions que devant ceux qui les partageaient; qui s'attachaient de +fausses barbes et des tuniques le soir en rentrant chez eux, pour se +regarder dans une glace; qui s'endormaient auprès des statues antiques, +en se donnant l'air de réfléchir sur l'art, et qui, enfin, parlaient à +tort et à travers de la lune et du soleil, nous n'en dirons rien. +C'était alors le troupeau des imitateurs niais et serviles; comme chaque +époque fournit le sien. + +Chose bien commune! qu'il est triste mais utile de dire: de tant +d'efforts d'imagination, de ces conversations bizarres, originales même, +qu'en est-il resté? Rien; pas un ouvrage de peinture, pas même une +notice historique, une lettre du temps qui prouve que je ne conte pas +ici une histoire faite à plaisir! + +Cette secte d'artistes _penseurs_, _primitifs_, a été la partie la plus +aiguë et la plus audacieusement élevée de cette espèce de cône où la +société d'alors était contenue. C'était sous le Directoire cependant le +Consulat. Depuis la fin de la terreur, le goût des arts antiques avait +remplacé momentanément les sentiments religieux et toutes les +distractions sociales et littéraires qui avaient occupé les facultés de +l'âme et de l'esprit avant la révolution. C'était comme une +représentation du paganisme que la France se donnait. Toutes les classes +se confondaient dans les spectacles et au milieu des plaisirs. Dans les +jardins publics, les femmes, vêtues à la grecque, allaient faire admirer +la grâce et la beauté de leurs formes. Tous les jeunes gens, depuis les +plus pauvres jusqu'aux plus riches, exposaient journellement leurs +membres nus sur les bords de la Seine, et rivalisaient de force et +d'adresse en nageant. Au bois de Boulogne il y avait, chaque soir d'été, +une partie de barres célèbre. Les jours de fêtes, on faisait au +Champ-de-Mars des courses à pied, à cheval et en chars, le tout à la +grecque. Dans les cérémonies publiques, on apercevait des grands prêtres +en façon de Calchas, des canéphores comme sur les frises du Parthénon, +et plus d'une fois j'ai vu brûler, dans les grands carrés des +Champs-Élysées, de la poix-résine au lieu d'encens, devant un temple de +carton copié d'après ceux de Pæstum. Alors toutes les classes de la +société, confondues, se promenaient, riaient, dansaient ensemble sous +les auspices de la seule aristocratie véritable que l'on reconnût pour +le moment en France, la beauté. + +À vrai dire, l'histoire de _la barbe_ de mon ami Agamemnon est le résumé +de celle du temps où il a vécu, car il est mort jeune, et sa fin a +coïncidé avec celle des saturnales ouvertes par le Directoire. + +Agamemnon mort, tous ses cosectaires se coupèrent la barbe, remirent des +bas et endossèrent de nouveau le vil frac. Bonaparte était déjà là avec +son chapeau à trois cornes et l'épée au côté. + +Je ne parlerais pas d'une vingtaine de mauvais petits écervelés, +maladroits imitateurs de la secte d'Agamemnon, s'ils n'eussent pas porté +la barbe. Mais comme ils ne se rasaient point et qu'ils fagotaient leurs +vêtements à la grecque ou à la Scandinave, ils appartiennent de droit au +sujet que je traite. Ceux-là donc, bien que passant la plupart de leur +temps en extase devant les vases étrusques, car ils étaient peintres +aussi, s'embrouillaient particulièrement l'esprit avec les poëmes et la +mythologie ossianiques. Tout en habitant Paris, ils parlaient sans cesse +du bruit de la mer sur les récifs et des forêts de Morven. Un soir, +après avoir bu un peu trop de bière, qu'ils préféraient au vin parce que +c'était plus ossianique, ils résolurent, d'un commun accord, de quitter +la cité des vices, Paris, pour aller vivre dans les forêts. Ils partent, +ayant à leur tête le plus extravagant d'entre eux, chargé d'une guitare, +à défaut de la harpe des bardes. Voilà mes gens qui, à force de marcher, +arrivent au bois de Boulogne et se mettent à réciter et même à chanter +la prose de M. Le Tourneur. C'était en automne: nos inspirés n'avaient +pas réfléchi que la nuit vient vite, et que les soirées sont fraîches à +cette époque de l'année. Surpris par l'obscurité et le froid, ils +s'avisèrent, dans un accès d'enthousiasme, de se comporter tout à fait +comme les héros d'Ossian, et, après avoir battu le briquet, ils +voulurent mettre le feu à un arbre. Mais à peine la flamme +commençait-elle à briller que la gendarmerie, alarmée de ce commencement +d'incendie, vint, sur les lieux, vous _empoigna_ tous les bardes +parisiens et les conduisit à la préfecture de police, d'où on ne les +lâcha qu'après les avoir fait raser. + +Depuis ce temps, 1802, jusqu'à 1825 et 26, excepté les sapeurs de nos +régiments, personne ne s'est promené dans Paris sans avoir fait sa +barbe. C'est à la dernière époque que je viens d'indiquer, lorsque la +mort de lord Byron en Grèce eut décidément mis à la mode chez nous la +délivrance de ce malheureux pays, que l'on vit les jeunes Parisiens qui +s'occupaient des lettres et des arts commencer à laisser croître leurs +moustaches, à se coiffer avec la petite toque orientale et à fumer avec +des pipes turques, en se tenant tout de travers sur leurs siéges et sur +les canapés. + +La révolution que Heyne, Winkelmann et Hamilton avaient faite par leurs +travaux, en 1772, pour remettre en honneur l'antiquité, l'art antique, +et opposer une digue au goût dépravé qui régnait dans toute l'Europe, +lord Byron, par ses ouvrages, l'arrêta court, en refit une autre, et +imposa aux hommes de son temps un goût tout particulier, _excentrique_, +comme disent les Anglais, et qui n'est autre chose que les fantaisies +énergiques et fashionables tout à lu fois de l'auteur de _Lara_ et de +_don Juan_. Depuis 1824, tout ce qui a été fait en prose, en vers et en +peinture, sur le théâtre ou dans les romans, l'aspect donné aux +appartements, la forme des meubles, tout enfin s'est senti et se sent +encore de cette volonté fantasque, cruellement impartiale et moqueuse, +qui se plaît à garrotter le bien et le beau avec le mal et le laid; de +cette volonté qui, du même effort, apprécie et rabaisse le mérite de +chaque être, de chaque objet, de chaque chose; enfin de cette volonté +puissante, il est vrai, mais satanique, qui a imprimé aux ouvrages de +lord Byron leurs beautés sublimes et leurs tristes défauts. C'est encore +aujourd'hui le souffle capricieux de cet homme qui fait voguer depuis +les frêles barques jusqu'aux grands navires sur lesquels nos écrivains +et nos artistes se confient à l'océan poétique. + +L'impulsion donnée aux lettres et aux arts par Byron, quoique +excessivement puissante, n'ayant cependant frappé que de biais, si je +puis m'exprimer ainsi, ne peut se faire sentir bien longtemps. En effet, +l'expérience a déjà prouvé la vérité de ce que j'avance; car, de +l'imitation des ouvrages de ce poète, où il s'est plu à dépeindre les +rêveries de personnages fantastiques dont on ne connaît ni le pays, ni +le nom, ni précisément les malheurs, on n'a pas tardé, en imitant Walter +Scott (car nous autres Français nous avons toujours besoin de quelqu'un +qui nous pousse pour faire du nouveau); on n'a pas tardé, dis-je donc, à +se jeter dans les pastiches des ouvrages du moyen âge. On a fait des +chroniques des XIIe, XIIIe et XIVe siècles; on a contrefait le langage +de Rabelais, en regrettant beaucoup de ne pouvoir faire revivre celui de +Joinville et de Villehardouin; et, non content de remettre en lumière +ces curiosités du style ancien, on a compulsé les manuscrits, étudié les +miniatures qu'ils renferment, pour donner au surcot, à l'aumônière et +aux souliers à la poulaine, tout le degré de réalité possible dans les +représentations que l'on en devait faire. + +Dans le moyen âge, on portait de la barbe. L'engouement que l'on avait +eu à Paris pour les Grecs modernes avait déjà introduit l'usage de la +moustache. On laissa pousser la _royale_, et au bout de quelque temps on +se décida à être complétement barbu. + +Or, c'est en étudiant avec un amour désordonné les peintures des vases +étrusques et la statuaire antique, que mon ami Agamemnon et ses +imitateurs en sont arrivés à s'habiller à la grecque et à laisser +croître leur barbe; de même, dans les quatre ou cinq années qui viennent +de s'écouler, tous ceux qui ont recherché curieusement les points de +centre des ogives, qui se sont passionnés pour les costumes du temps de +Charles VI, qui ont étudié les diablotins symboliques et énigmatiques +sculptés sur les cathédrales, qui se nourrissent l'esprit de l'_Enfer_ +du Dante et de l'espèce de mythologie infernale introduite en Europe par +le catholicisme et la chevalerie, tous ceux-là donc, apprenant par les +manuscrits et les peintures qui les ornent que les hommes qui vivaient +dans les temps où l'on a inventé, chanté, peint et aimé toutes ces +choses, portaient la barbe, ont laissé pousser la leur, et, autant que +la mode et les bienséances l'ont permis, ils ont même porté et portent +encore des habits taillés et ornés comme ceux que l'on portait au moyen +âge. + +Cependant, il faut le dire, les _gothiques_ de 1832 ne sont pas aussi +sincèrement enthousiastes du moyen âge que les antiques de 1799 +l'étaient de la Grèce du temps d'Homère. Ce n'est pas le costume de +l'époque d'Alexandre ou même de Périclès qu'avait été prendre mon +peintre _primitif_, mais celui d'Agamemnon, de Calchas. + +Quelle honte pour les écrivains, les peintres, et même pour un certain +nombre de fashionables d'aujourd'hui, épris des charmes du moyen âge, +lorsque, au lieu de les trouver couverts des vêlements des XIIe et XIIIe +siècles, temps héroïques de la chevalerie, on les voit adopter l'habit +(imparfaitement copié encore) de Henri III, et se donner l'air et la +tournure de crispins sombres et préoccupés! + +Mais cette différence peut s'expliquer par un mot: nos maniaques de +moyen âge ne sont pas si fous qu'ils voudraient l'être, et, par +nécessité comme par goût, ils portent des gants blancs, fréquentent le +monde et les salons. Mon pauvre ami Agamemnon avait la société en +horreur, parce qu'il y rencontrait des fracs et des bonnets à dentelles, +et il s'habillait à la grecque pour régénérer les habitudes, les goûts, +les mœurs mêmes de ses contemporains. + +À part le degré de bonne foi ou de folie des uns et des autres, et en +considérant cette manie qui s'est manifestée en Europe depuis la +information de Luther, de _restaurer_ les mœurs, les croyances, les +gouvernements, les goûts, les arts, et jusqu'aux habillements d'après de +vieux types usés par le temps et les améliorations progressives, on +s'étonne que ces tentatives, qui en général ont eu un si mince succès et +si peu de bons résultats, séduisent encore périodiquement toutes les +jeunes têtes, à chaque génération. Le comique de la chose est de voir +les fous enthousiastes venus en dernier se moquer très-justement et +très-raisonnablement de ceux qui les ont précédés. Ainsi je me souviens +d'avoir vu mon ami Agamemnon rire à se tenir les côtés en entendant le +récit du repas où M. Dacier, le traducteur d'Homère sous Louis XIV, +faillit empoisonner ses amis avec un brouet noir préparé à la +lacédémonienne. Ceux de nos lecteurs qui portent la barbe pointue et des +gilets pincés, comme on en vit, en 1581, aux noces du duc de Joyeuse, ne +vont pas manquer de se récrier sur l'inconcevable folie de mon pauvre +Agamemnon et de ses cosectaires.--«Mais c'est un conte que nous brode là +l'auteur, diront-ils; comment est-il possible que des hommes qui +n'étaient pas fous à lier aient eu l'idée de faire revivre les idées, +les usages et le costume du paganisme grec, dans un pays chrétien? Ces +idées étaient toutes contraires à nos croyances religieuses; les +pratiques des statuaires grecs et tout le système _artistique_ de +l'antiquité, basé sur une mythologie et des idées morales pétrifiées +aujourd'hui comme les statues qui en consacrent le souvenir, ne sont +plus en harmonie avec nos habitudes religieuses et nationales!--Cela est +hors de doute, dira un autre qui à grand'peine s'est donné l'air pâle et +échevelé du chevalier Bertram dans _Robert le Diable_, ces gens-là +étaient fous avec leur Grèce antique et leur costume d'Opéra. Mais tout +ce qui se faisait alors dans les arts était théâtral. Rien n'était +naturel, parce qu'on allait chercher le principe de tout ce que l'on +avait à faire ou à dire, hors de notre religion, hors de notre pays, +hors de nos mœurs. Nous sommes chrétiens; disons mieux, nous sommes +catholiques. La véritable civilisation moderne date du moyen âge; elle +est née avec les monuments à ogives, avec les poëmes religieux et +chevaleresques de la Table ronde et du Dante. Notre imagination +sympathise avec les géants, les nains, les anges, les fées, les diables, +les goules et Satan. C'est là qu'il faut retourner pour reprendre la +véritable route que les écrivains et les artistes de la prétendue +renaissance sous François Ier, et du _classicisme_ sous Louis XIV, nous +ont fait abandonner. Alors nous serons véritablement originaux et +naturels dans nos productions, et, si nous nous y prenons avec tant soit +peu d'adresse, nous arriverons à être naïfs, soyez-en sûrs.» + +Ce qu'il y a de curieux et de très-amusant, quand on compare les faits +et les discours des barbus de 1799 avec ceux des barbus de 1832, c'est +de reconnaître l'analogie qui se trouve dans les plus petits détails des +opinions de ces deux sectes. Ainsi à l'Homère des uns s'oppose le Dante +des autres; les premiers voulaient redevenir _primitifs_, les seconds +prétendent modestement à la naïveté; mon ami Agamemnon n'admettait en +architecture que les temples de Sicile et de Pæstum, que les vases grecs +comme modèles de peinture; les _naïfs_ de nos jours étudient +religieusement la cathédrale de Cologne, les peintures de la première +école allemande et les vignettes des plus anciens manuscrits. Enfin il +n'est pas jusqu'aux poésies septentrionales et vaporeuses de ce pauvre +Ossian, si complétement oublié de nos jours, dont les _naïfs_ de ce +temps n'aient retrouvé l'analogue dans les ballades anglaises et +écossaises du moyen âge, publiées par Percy et mises en œuvre par Walter +Scott. + +On voit que, sans compter celle de la barbe, toutes ces analogies sont +frappantes. + +Mais revenons à la barbe et examinons scrupuleusement l'influence +qu'elle a pu avoir sur le mérite, les talents et les productions des +_primitifs_ qui l'ont portée en 1799, afin de préjuger des avantages +qu'en retireront les _naïfs_ barbus de 1832. À la première époque, nous +voyons que mon ami Agamemnon et ses cosectaires n'ont rien produit, +n'ont transmis aucun ouvrage qui témoigne de leur passage en ce monde, +tandis que les deux Chénier, les Ducis, les Delille, les Parny, les +David, les Girodet, M. de Chateaubriand, M. L. Lemercier, M. Gérard, M. +Gros, M. Ingres, M. Hersent, et quelques autres qui se sont toujours +rasés, ne laissent pas cependant d'avoir leur mérite et nous ont donné +des ouvrages qui, bien que pour ne pas être à la mode, ont fait et font +encore quelque bruit dans le monde. + +La barbe, en 1799, a donc été un indice du mérite que l'on voulait +avoir, du génie dont on se croyait doué, mais point du tout d'un talent +acquis et réel que l'on possédât. + +Or, j'observe que, de nos jours, outre les vivants déjà nommés +ci-dessus, MM. de La Mennais, de Lamartine, Casimir Delavigne, Victor +Hugo, P. Mérimée, Sainte-Beuve, Alfred de Vigny, Robert, Schnetz, P. +Delaroche, H. Vernet, Champmartin, E. Delacroix, les frères Johannot, et +quelques autres, se rasent. + +Porter la barbe longue quand tout le monde se rase n'est donc pas, comme +quelques personnes le croient aujourd'hui, un moyen infaillible de +devenir naïf, original; d'avoir un talent vrai, fort ou poétique, et de +donner une direction nouvelle et heureuse aux lettres et aux arts: cela +indique tout simplement que l'on désire avoir ces qualités, ce mérite, +et assez souvent que l'on croit les posséder. + +Dans tous les pays et chez tous les peuples, la barbe portée par des +hommes isolés au milieu d'une population imberbe a toujours été la +preuve non équivoque d'une prétention de leur part à restaurer, à +régénérer quelques vieux usages ou des goûts anciens que le temps avait +usés. Depuis qu'Octavien-Auguste avait pris pour lui et donné à la haute +société de Rome l'habitude de se raser chaque jour, tous les marchands +de philosophie, tous les gens qui colportaient de la rhétorique et des +vers dans cette ville, ainsi que ces petits républicains entêtés et +hargneux qui, sous les empereurs, parodièrent Caton l'ancien et Régulus, +se teignaient la ligure de cumin, afin d'être bien jaunes, et portaient +le bâton, la barbe et des poignards, pour avoir l'air d'être plus +vertueux et meilleurs citoyens que les autres. + +Les folies des hommes changent de forme; au fond ce sont toujours les +mêmes. + +E. J. DELÉCLUZE. + + + + +LES BARBUS, + +par Ch. NODIER. + + +Je ne veux pas en vérité vous reparler aujourd'hui du _Livre des +Cent-un_, dont nous vous parlons souvent, parce que les gens qui le font +sont presque tous de nos amis. J'attendrai un autre volume. Je ne veux +pas même vous parler en particulier du chapitre de M. Delécluze, parce +que nous avons déjà dit qu'il était extrêmement joli. Je veux vous +parler des _Barbus d'autrefois_, dont il est question dans le chapitre +de M. Delécluze, et j'ai un certain intérêt à la chose, pour avoir été +de ma personne un des Barbus d'autrefois, avantage de _doyenneté_ que +j'échangerais volontiers contre un brevet de _Bousingot_ à la moustache +vierge. Vous me direz peut-être là-dessus que _Bousingot_ et _Doyenneté_ +ne sont pas dans le dictionnaire de M. Boiste, où se trouvent tant de +mots français et tant de mots qui ne demandent qu'à l'être; vous pouvez +vous tenir bien tranquille sur cette petite difficulté, je vous donne ma +parole d'honneur qu'ils y seront demain. + +Il y a vingt-cinq ans, au moins, que je pétillais d'écrire sur les +_Barbus d'autrefois_. C'était à la fois une pensée si délicieuse et si +imposante dans ma vie! Je ne sais quoi de plus qu'une pensée, un rêve, +un poëme, un enchantement! Souvent je me demandais si j'avais vu cela en +effet, et si le souvenir qui m'en était resté n'appartenait pas tout +bonnement aux hallucinations du sommeil. Voilà M. Delécluze qui m'a +détrompé, grâce au _Livre des Cent-un_, car il ne l'aurait jamais écrit +ailleurs; il avait peur aussi de son sommeil, de son hallucination; il +reculait, homme grave, devant ses impressions de jeune homme; il +s'imaginait qu'on ne le croirait pas, et sa belle petite composition se +ressent de cette innocente pudeur du sage. On sait que je n'ai pas les +mêmes motifs de réticence, moi qui me fie à mes écrits par une puissance +de crédibilité intime qui est le résultat très-naïf de ma sensation. Ce +n'est pas ma faute, c'est celle d'un organe ou d'un instrument, celle +des lunettes à travers lesquelles on voit la vie à vingt ans, avec ce +drôle de regard d'un enfant à tête folle qui prend toutes ses illusions +pour des réalités. Convenez que c'est bien dommage qu'il n'en soit pas +ainsi, vous qui croyez qu'il n'en est pas ainsi; et cependant, c'est +vrai comme autre chose, entre nous, vrai comme ce que l'on appelle la +vérité! La preuve, c'est que M. Delécluze est venu et que me voilà +parti. + +Il vous a très-élégamment raconté cette société barbue d'hommes de génie +qui ne savaient pas leur portée, ou qui se souciaient peu d'y atteindre; +de cœurs vite lassés, d'âmes soudaines et impatientes qui avaient +traversé brusquement l'art et la poésie pour se réfugier dans la +méditation; il vous a parlé de ces pythagoriciens à costumes de théâtre, +que David appelait ses _Grecs_, et qu'il repoussa sans façon, quand +Napoléon, effrayé de l'habit de Pélopidas et de Philopœmen, craignit +d'en retrouver l'inflexible caractère dans l'atelier d'un peintre ou la +mansarde d'un publiciste. La mort, qui l'a toujours servi à souhait, +même quand elle l'a frappé dans la gloire de sa solitude, le débarrassa +en peu de temps de cette inquiétude frivole. L'âme de ces gens-ci +dévorait promptement son enveloppe. La consomption ou le suicide en +faisait raison avant l'âge de vingt-cinq ans. Ainsi s'évanouirent dans +leur fleur les individualités les plus fortes et les plus tendres qui +aient jamais honoré la race de l'homme; et ce que je dis là, je n'aurais +pas osé le dire avant M. Delécluze, quoiqu'il reste, grâce au ciel, cent +témoins dignes de foi à l'appui de son témoignage. + +Les sages se désintéressèrent peu à peu d'un sentiment qui pouvait +n'être qu'une aberration: tout le monde le disait. Les faibles +s'accoutumèrent à vivre autrement qu'ils n'avaient vécu. Certains +consentirent à rejeter tout ce passé d'amour et de poésie dans les +trésors stériles de la mémoire. Je suis des faibles et je me souviens. + +M. Delécluze, qui se formait alors à de belles et savantes études, et +qui avait déjà pour nous ce relief social que donnent une instruction +acquise et une position préparée, ne nous connaissait que par des +superficies, et je lui sais gré de n'avoir pas jugé désavantageusement +une association d'hommes et de femmes dont la vie extérieure ne se +distinguait que par la bizarrerie des vêtements. Cependant il s'agissait +très-peu pour les _penseurs_ ou _primitifs_ de M. Delécluze de se +montrer sous le manteau d'Agamemnon ou sous le bonnet phrygien de Pâris, +sous les voiles d'Andromaque veuve ou de Cassandre prêtresse. D'autres +pensées dominaient cette pensée, et l'Agamemnon dont il est question +dans le _Livre des Cent-un_ l'exprimait avec une haute puissance quand +Napoléon, devenu à son tour roi des rois comme Agamemnon, le fit appeler +pour donner des leçons de dessin aux filles de son frère, le comte de +Survilliers, ou Napoléon III. Dieu me pardonne; je me brouille toujours +avec les noms! + +«Pourquoi, lui dit le futur Empereur (il s'en fallait de deux ou trois +mois), pourquoi avez-vous adopté une forme d'habillement qui vous sépare +du monde? + +--Pour me séparer du monde,» répondit le peintre. + +Et le consul lui tendit cette main de fer qui ne se fermait que sur une +épée. Il s'y connaissait. + +Les _penseurs_ ou _primitifs_ ne s'étaient pas donné de nom. Ils +n'avaient pas, comme toutes les théories d'aujourd'hui, une raison de +commerce comptable et spéculative. Ils étaient pour cela trop au-dessus +des combinaisons de l'orgueil et de l'intérêt; mais ils reconnaissaient +des principes fixes qu'il n'est pas inutile de rappeler pour expliquer +le nom qu'ils acceptèrent quand ils devinrent quelque chose, une +agrégation, une secte, une espèce de parti; je ne répugne pas aux +qualifications. Une telle société ne s'élève que dans une vieille +société qui sent le besoin de se renouveler. + +Leur théosophie se réduisait à peu de chose, à un sentiment immense, +mais vague, du génie de la création, à un désir ardent, mais douteux, de +l'immortalité. Leur morale était plus positive. Dans les caractères +médiocres, elle n'était qu'austère et judaïque; dans les caractères +puissants, elle était prosélytique et passionnée. C'est le propre des +belles âmes qui cherchent à se faire une foi de leurs affections. Il y +avait en eux du gymnosophiste, de l'essénien, du morave et du quaker; +mais ce n'était rien de tout cela; ce n'était peut-être pas mieux, +c'était plus. C'était ce qui n'a jamais été deux fois et qui ne sera +peut-être jamais. + +Le sentiment général qui leur tenait lieu d'abord de religion (il faut +le dire et surtout il faut le comprendre, car il n'y avait pas alors de +religion dans le pays), c'était au commencement l'amour, le fanatisme de +l'art. À force de le perfectionner, de l'épurer au foyer de leur âme, +ils étaient arrivés à la nature modèle, à la nature grande et sublime, +et l'art ne leur offrit plus, à cette seconde époque d'une institution +fortuite qui se créait sans se connaître et sans se nommer, qu'un objet +de comparaison et qu'une ressource de métier. La nature elle-même se +rapetissa enfin devant leur pensée, parce que la sphère de leurs idées +s'était élargie. Ils conçurent qu'il y avait quelque chose de +merveilleux et d'incompréhensible derrière le dernier voile d'Isis, et +ils se retirèrent du monde, car ils devinrent fous, c'est le mot, comme +les thérapeutes et les saints, fous comme Pythagore et Platon. + +Ils continuèrent cependant à fréquenter les ateliers, à visiter les +musées, mais ils ne produisirent plus. Leurs costumes, leurs mœurs, leur +sévérité, dirai-je la solennité qui leur était naturelle et qui était +l'expression sans effort d'une habitude infatigable de contemplation, +d'une vie intérieure toute spiritualisme, imposèrent à l'école entière +(je ne crois pas exagérer ce sentiment) une sorte de pitié respectueuse. +Aucune dénomination satirique ne vint flétrir leurs illusions d'enfants +ou leurs superstitions de portes, et on sait si l'atelier en est avare. +On appela les jeunes hommes les _méditateurs_ et les jeunes femmes les +_dormeuses_, parce que la méditation même a sa pudeur dans les femmes et +qu'elles n'assistaient aux leçons parlées que la tête appuyée sur leurs +mains. Un jour ils se retirèrent tous pour se distribuer par groupes +dans deux ou trois solitudes philosophiques, mais les gazettes n'en ont +rien dit. + +Au-dessus de cette société, puisqu'on effet c'en était une, au-dessus de +cette élite ardente et poétique d'une génération, s'élevait sans +élection, sans titre, sans priviléges, sans l'avoir voulu et sans le +savoir, l'Agamemnon de M. Delécluze. Nous ne l'appelions pas Agamemnon +cependant. La modestie sévère, la modestie des hommes supérieurs aurait +repoussé tous les noms qui pouvaient impliquer une comparaison +flatteuse; sa religiosité instinctive s'était soulevée contre les +premiers qui lui décernèrent celui de Jésus-Christ, dont il rappelait +l'idéal divin par la gravité de sa vie comme par son costume et par sa +beauté. Entre nous il n'était connu que sous le nom de Maurice, et le +nom de Maurice, tout étranger qu'il soit au reste des hommes, a encore +un culte dans le cœur de tous ceux de ses contemporains qui ont eu le +bonheur d'approcher de lui et le bonheur plus précieux d'en être aimés. + +Si l'on pouvait retrouver quelque part les innocentes pages, toutes +boursouflées de mauvaises phrases et de mauvais goût que je déposais sur +son tombeau il y a trente, ans et dont le pilon a fait justice[77], on +verrait du moins que je n'ai pas attendu à vieillir au milieu des sectes +nouvelles pour reconnaître l'homme que la Divinité avait marque d'un +véritable sceau d'apostolat. Je désignais alors Maurice comme _le plus +beau type de l'organisation humaine_, et il me semble que je ne disais +rien de trop. L'âge, qui a dessillé mes yeux sur tant de choses et de +réputations, me l'a encore agrandi. L'obscurité même dans laquelle il a +vécu était une conséquence nécessaire de sa supériorité. Maurice Quay, +dont rien ne m'empêche de prononcer le nom tout entier, était placé trop +haut pour s'accommoder aux pensées et à la marche du vulgaire, pour +prendre intérêt à ses passions et pour avoir foi dans ses +perfectionnements. Il l'avait pris en dédain à vingt ans; il n'en a +compté que vingt-quatre et je me suis demandé souvent ce qu'il aurait pu +faire au delà, dans l'âge de la maturité, au milieu du train +irrésistible des choses. Je suis encore à me répondre. Essai progressif +mais impuissant d'une création qui cherche le mieux, il était armé avant +le jour de sa mission, et il est mort de mort, sans tenter de +l'accomplir. Son dernier regard sur le monde a dû être empreint d'une +dérision bien amère. + +Pour se faire une idée complète de cette destination inachevée d'une âme +qui a cependant influé sur nous tous, et qui prolonge un reflet réel, +quoique inaperçu à travers notre littérature et nos arts, il faudrait me +suivre dans des développements dont ces lignes ne sont que la préface +imparfaite, et qui ne peuvent trouver place que dans un cadre plus +large. Il faudrait avoir vu Maurice, non tel que l'a vu M. Delécluze +trois ans trop tôt, et qui ne se rappelle de lui que le galbe maigre et +pâle d'un bel adolescent malade. Il faudrait l'avoir entendu parler +poésie, philosophie, et cette science toute nouvelle alors sur laquelle +se fondait dans son espérance la régénération de l'humanité, quand il +enchantait nos oreilles de tant de prestiges d'éloquence et d'harmonie, +sous les jolis cerisiers en fleur de nos terrasses de Chaillot. Étranges +facilités dont les souvenirs peuvent s'amasser sur une seule mémoire +d'homme! C'est là qu'on a tracé depuis l'emplacement des palais d'un +empereur enfant, pauvre créature royale que la nature a brisée ainsi +qu'un insecte éphémère, comme pour prouver par un exemple de plus qu'il +n'y a que vanité dans les plus hautes gloires et dans les plus hautes +ambitions! Qui dirait, au milieu de ces débris, que c'est là que le +genre humain aurait pu trouver un jour son législateur? Qui dirait que +c'est là que le genre humain attendait son maître? Vous rencontrerez +cependant, sans aller bien loin de chez vous, des gens hardiment +sincères qui croient être quelque chose. + +On attache beaucoup d'importance aujourd'hui, dans une secte +quasi-religieuse, dont nous avons vu les progrès et dont nous pourrions +bien voir la chute, à ces avantages extérieurs que Montaigne appelle «la +recommandation corporelle;» et c'est le propre de toutes les sociétés +qui se matérialisent. C'est seulement pour satisfaire à ce genre de +curiosité, plus naturel et plus développé chez les femmes, qu'il +convient d'ajouter ici que Maurice Quay était le plus beau des hommes. +La nature avait voulu qu'il fût aussi imposant par ses formes sensibles +que par son génie, et comme elle n'arrive à ce point de perfectionnement +qu'en expiant son chef-d'œuvre par de grandes compensations, elle ne fit +que le montrer. Il disparut avant d'avoir atteint les années viriles où +la jeunesse commence à promettre l'âge mûr, et l'édifice dont il était +la pierre angulaire s'écroula sur lui, la société des _méditateurs_ +descendit inconnue dans le tombeau de Maurice inconnu. + +On me demandera maintenant si la société des _méditateurs_ avait un but +rationnel, une institution fixe, un système, si elle se proposait un +avenir. Quelle agrégation énergiquement vitale d'êtres bien organisés +s'est composée sur la terre sans marcher à quelque chose? Ce n'est pas +ici le lieu de pénétrer dans ce mystère de palingénésie où l'on voit que +le sentiment et l'imagination prirent plus de part que le jugement et +l'expérience. La seule manière de considérer ce peuple de soixante +enfants, unis par les liens d'amour et de poésie, par l'enthousiasme du +beau et du bon, de la gloire et de la vertu, c'est d'y chercher le +modèle d'une civilisation presque fantastique où les mœurs de l'âge +d'or, enrichis par toutes les perceptions du génie, brillaient d'un +mélange inexprimable d'innocence et de grandeur, tant s'étaient +facilement confondues en elle la naïveté du cœur et la perfection de +l'esprit. Cet exemple, unique à la vérité, des nouvelles combinaisons +sociales que l'homme peut essuyer d'appliquer à sa malheureuse espèce, +ne m'a pas rendu fort indulgent pour celles qui les ont suivies, et je +craindrais qu'on ne vit dans le poëme de cette tribu d'anges, où ma +jeunesse a passé des jours si doux, une satire indirecte de nos essais +philosophiques et de nos fières utopies. Ce dessein est loin de ma +pensée, et mes facultés altérées par l'âge ne me permettraient pas +d'ailleurs de fournir une carrière où j'ai plus d'une raison de +m'arrêter au premier pas. Les couleurs de ce temps-là, vivent encore +éblouissantes devant le prisme de ma mémoire, mais j'éprouve depuis +longtemps qu'elles pâlissent sous le pinceau et qu'elles meurent sur la +toile. L'image reste dans l'optique, mais la lumière n'y est plus. + +Croirait-on enfin ce qui me reste à dire? Et croit-on, hélas! ce que +j'ai dit? + + Ch. NODIER. + + + + +NOTES + + +[1: Poser le modèle, expression consacrée dans les écoles de peinture. +Dans celle de David, on posait le modèle deux fois par semaine, ou +plutôt par décade, à cette époque. Pendant les six premiers jours on +posait un modèle nu; les trois derniers, un modèle pour la tête +seulement, et l'atelier était fermé le décadi. Pour éviter les querelles +au sujet du choix des places, on mettait dans un chapeau autant de +numéros qu'il y avait d'élèves présents, et chacun d'eux choisissait une +place au tour que le sort lui avait assigné.] + +[2: À cette époque, l'usage de la poudre à friser était encore fort +répandu, et la boutique, les meubles et les habits des perruquiers +étaient couverts et imprégnés de poudre blanche pour la toilette.] + +[3: Ces expressions: _Pompadour_, _rococo_, à peu près admises +aujourd'hui dans la conversation, pour désigner le goût à la mode +pendant le régne de Louis XV, ont été employées pour la première fois +par Maurice Quaï en 1796-1797. Alors ces locutions (on pourrait dire cet +argot) n'étaient usitées et comprises que dans les ateliers de +peinture.] + +[4: Augustin D..., tourmenté tout à la fois par des chagrins domestiques +très-réels et des inquiétudes imaginaires causées par la lecture +constante du roman de _Werther_, se précipita du haut des tours de +Notre-Dame en 1804 ou 1805.] + +[5: Le jeune Vermay, dont il a déjà été question, avait tant fait +d'espiègleries et de tapage, que David l'avait chassé de son école. Il +l'y reçut de nouveau par l'intervention d'Étienne en faveur de son jeune +camarade.] + +[6: Boucher (François), né à Paris en 1704, mort en 1768, était un +peintre de talent, dont le goût fut perverti par celui qui régnait de +son temps. Jamais les doctrines de l'art n'ont été plus faussées que +pendant la vogue dont jouit Boucher pendant sa longue existence.] + +[7: Doyen (François), né à Paris en 1726, mort à Saint-Pétersbourg en +1806. Élève de Carle Vanloo, il fut membre de l'Académie et professeur, +puis professeur de peinture à Saint-Pétersbourg sous le règne de +l'impératrice Catherine, qui l'appela en Russie, et sous celui de Paul +Ier, qui fut toujours favorable à cet artiste. L'ouvrage le plus connu +et le plus important de Doyen est le _Miracle des Ardents_, qui fait +pendant à celui de _Saint Paul_, de Vien, dans l'église de Saint-Roch à +Paris.] + +[8: Moïse Valentin, de Coulommiers près Paris, né en 1600, mort en 1630, +élève de Caravage, contemporain de Ribera dit _l'Espagnolet_, et de +Nicolas Poussin, dont il fut même l'ami.] + +[9: Pompeo Battoni, né à Lucques en 1708, mort en 1789. En mourant, il +légua sa palette et ses pinceaux à David.] + +[10: David a fait, en 1784, une répétition en petit du _Bélisaire_. Elle +est à la galerie du Louvre.] + +[11: Pierre, peintre d'histoire, né à Paris en 1715, mort en 1789.] + +[12: Il existe une mauvaise gravure du temps avec ce titre «Coup d'œil +exact de l'arrangement des peintures au Salon du Louvre, en 1785.» On y +voit figurer le _Serment des Horaces_, au-dessous duquel est le portrait +en pied de la reine Marie-Antoinette avec le dauphin, mort en 1787, et +son frère, peints par Mme Lebrun.] + +[13: M. A. Coupin de la Couperie, auteur d'un _Essai sur David_, +consulté par celui qui écrit ce livre.] + +[14: J.-B. Debret, élève de David, parmi plusieurs croquis de son +maître, qu'il a fait graver, a reproduit l'étude des trois femmes nues, +dessinées d'après nature. Ce groupe est bien plus vrai et plus naturel +que celui du tableau.] + +[15: _Œuvres de Salomon Gessner_, traduits (_sic_) de l'allemand à +Zurich, chez l'auteur, 1777, 2 vol. in-4°.] + +[16: Mengs est né en 1728 et mort en 1779. Tous ses ouvrages capitaux, +en peinture et en critique, étaient faits et écrits avant l'arrivée de +David à Rome.] + +[17: Canova, né à Possagno (États vénitiens), en 1757, mort en 1822 à +Venise.] + +[18: On peut consulter à ce sujet le _Catalogue d'estampes d'après +l'antique_, qui se trouve dans le premier volume du _Traité complet de +peinture_ de Paillot de Montabert.] + +[19: David a fait à la même époque quelques portraits: ceux de Bailly, +de Grégoire, de Prieur de la Marne, de Bazire, études préparatoires pour +l'exécution du _Serment du Jeu de Paume_.] + +[20: Voici la liste des portraits et de quelques ouvrages qu'il exécuta +à cette époque. Les portraits de M. et Mme Lavoisier, de M. Thélusson de +Sorcy, de Mme de Sorcy, de la marquise d'Orvilliers, de la comtesse de +Brehan, de M. et Mme Vassal, de M. Lecouteulx, de M. Hocquart; puis une +_Vestale couronnée de fleurs_, une répétition de _Pâris et Hélène_, et +une _Psyché abandonnée par l'Amour_, non terminée.] + +[21: Ce tableau au trait est maintenant dans le musée des dessins, au +Louvre.] + +[22: J. B. Topino Le Brun, né à Marseille vers 1759, élève de David, +embrassa avec ardeur, comme on le voit, les idées révolutionnaires de +1793, et ne cessa pas de tremper dans toutes les conspirations +républicaines. Sous le Directoire, il suivit en Suisse Bassal, envoyé +secret en ce pays. Là, tout en s'occupant de son art, Topino prit un +goût très-vif pour les intrigues politiques. Bien qu'il fût encore en +Suisse, on le désigna comme l'un des agents présents à l'attaque du camp +de Grenelle à Paris, en prairial an IV. Déjà il avait été compris dans +les mandats décernés contre les complices de Babeuf. Rentré en France en +1797, il reprit ses pinceaux et acheva le tableau de la _Mort de Caïus +Gracchus_, exposé au Louvre l'année suivante. Après cet ouvrage, qui +obtint quelque succès, il entreprit _le Siége de Lacédémone_, tableau de +cinquante pieds de large sur dix de haut, mais qu'il n'eut pas le temps +d'achever. En 1799 il figura parmi les jacobins du Manége, et enfin, +après l'installation du gouvernement consulaire, il continua d'être +regardé comme l'un des chefs de ce parti. Impliqué dans l'affaire de +Cerachi, Aréna et autres, il fut condamné à mort et exécuté ainsi qu'eux +en place de Grève, le 11 janvier 1801.] + +[23: La tête a été peinte par David, mais le torse, qui est nu en +partie, est de la main de son élève Gérard, ainsi qu'une bonne partie +des accessoires, il n'en est pas ainsi du portrait de Marat, dont il +sera question plus loin; ce dernier est en entier du maître.] + +[24: Voy. 17 germinal an II, n° 198 du _Moniteur_.] + +[25: Voy. ces dates au _Moniteur_.] + +[26: Après la mort de Marat, David fit mouler son masque pour +l'exécution de son tableau. C'est ce masque qui a été surmoulé en plâtre +et vendu avec celui de Robespierre et de quelques autres. En 1835, la +police finit par défendre qu'ils fussent exposés publiquement.] + +[27: L'église Notre-Dame.] + +[28: Après le 10 août 1792, et lorsque la monarchie fut renversée, tous +les tableaux, statues, bronzes et objets précieux qui ornaient +Versailles et les Tuileries, furent transportés dans la grande galerie +du Louvre. Telle est l'origine du Musée qui existe aujourd'hui.] + +[29: D'après ce décret, le Conservatoire du Musée national fut composé, +pour la _peinture_, de quatre membres: Fragonard, Bonvoisin, Lesueur et +Picault; pour la _sculpture_, de Dardet et Pasquier; pour +l'_architecture_, de David Leroy et Launoy; pour les _antiquités_, de +Wicar et Varon, à chacun desquels il fut alloué un traitement de 2400 +livres et le logement.] + +[30: Le 29 prairial an II; ce jour, cinquante-quatre personnes ont été +conduites à la mort, entre autres: L'Admiral, la fille Regnault, Virat +de Sombreuil, Mme Saint-Amaranthe, etc.] + +[31: Voici quelles étaient en ce moment les prisons établies dans Paris; +la Conciergerie, la Force, Sainte-Pélagie, les Carmes, le Plessis, le +Luxembourg, les Madelonnettes, l'Abbaye, Saint-Lazare, Port-Libre dit la +Bourbe, et dans les deux jours qui suivirent celui où ce discours fut +prononcé, les 4 et 5 thermidor, il y eut soixante-dix personnes +condamnées à mort et exécutées à la place de la barrière du Trône.] + +[32: Tous les discours prononcés par David étaient revus et quelquefois +même composés par ses confrères de la Convention. Il consultait souvent +Chénier (M.-J.) à ce sujet et l'on dit que son élève Gautherot +l'assistait dans ce travail. La vérité est qu'il n'était pas en état +d'écrire les discours tels qu'ils sont cités au _Moniteur_.] + +[33: D'où il suit que si l'on ajoute aux quatre cent quarante huit +personnes condamnées du 29 prairial jusqu'au 9 thermidor, les +quatre-vingt deux qui furent mises à mort en deux jours après la chute +de Robespierre, on a pour quarante deux jours cinq cent trente +condamnés. Voy. plus haut, note 28.] + +[34: 20 prairial an II.] + +[35: Les premiers éléments distincts de la science de la géologie ont +été donnés dans le XVIe siècle, par Bernard Palissy, le fameux +émailleur.] + +[36: Elle était tante de Mlle Delphine Gay, depuis Mme Émile Girardin.] + +[37: L'_Abel tué_, de Fabre, élève de David; _le Triomphe de +Paul-Émile_, ouvrage que Carle Vernet, père d'Horace, fit pour son +morceau de réception à l'Académie en 1787.] + +[38: P.-J. Garat, né à Ustaritz vers 1768, mort en 1823, fut le plus +habile chanteur français de la fin du XVIIIe siècle.] + +[39: Quoique cette tête ne puisse passer pour un portrait d'une exacte +ressemblance, il rappelle cependant les traits et l'expression (beaucoup +plus forte) de Mme de Bellegarde. Les grands cheveux noirs du +personnage, du tableau ont été peints d'après les siens.] + +[40: Cet article rayé portait: «Que Sa Majesté l'Empereur reconnaît la +république française; que la république est comme le soleil sur +l'horizon; et que bien aveugles sont ceux que son éclat n'a pas encore +frappés!»] + +[41: Cette tête ébauchée a été faite sur une toile de sept pieds de haut +sur neuf de large, et l'ensemble du personnage n'a jamais été que +dessiné au crayon blanc. L'intention du peintre était de représenter le +général tenant le traité de paix avec l'Empereur, et, à quelque distance +de lui, son cheval et des personnes de sa suite. David n'a jamais touché +depuis à cette tête ébauchée, fort ressemblante, admirablement peinte et +pleine de vie. Elle appartient aujourd'hui à M. le duc de Bassano, qui +l'a achetée à la vente qui eut lieu après la mort de David, et qui l'a +fait lithographier.] + +[42: Cette question fut proposée quelque temps après, en l'an VIII, +1799, par l'Institut national de France, et résolue par un ouvrage +couronné, intitulé: _Recherches sur l'art statuaire, considéré chez les +anciens et chez les modernes_, par Émeric David. Ce livre eut une grande +vogue en ce temps.] + +[43: On publia alors les antiquités de Pæstum, ce qui a fait construire +dans le quartier Feydeau cette lourde et triste rue _des Colonnes_, dont +une partie subsiste encore, puis la place du Caire et quelques maisons +particulières dans le style égyptien.] + +[44: Pierre Narcisse Guérin, né à Paris en 1774, mort dans la même ville +en juillet 1834. Ses principaux ouvrages sont: _Marcus Sextus_, +_Phèdre_, _Orphée_, _les Révoltés du Caire_, _Andromaque_, _Didon_, etc. +Ses principaux élèves sont Géricault, MM. P. Delaroche, Delacroix. +Scheffer.] + +[45: Les tableaux de _Marat_, de _Lepelletier_, de _Barra_ et les +commencements du _Serment du Jeu de Paume_ n'ont point été payés à +David.] + +[46: Pausanias, _Attique_, chap. XV.] + +[47: Étienne conserve ce dessin, qui porte deux pieds et demi de large +sur deux pieds de haut.] + +[48: Napoléon fit mettre l'église de Cluny, près de la Sorbonne, à la +disposition de son premier peintre, pour y achever le tableau du +_Couronnement_.] + +[49: Drouais (Jean-Germain), né à Paris, le 25 décembre 1763, mort à +Rome, à l'âge de vingt-cinq ans, le 15 février 1788.] + +[50: Victor Alfieri, né à Asti en 1749, mort à Florence en 1803.] + +[51: Voir le _Journal des Débats_ du 9 août 1824.] + +[52: Anne-Louis Girodet de Roussy, dit de Triozon, né à Montargis, le 5 +janvier 1767, mort à Paris, en 1824.] + +[53: L'Hippocrate était destiné à M. Triozon, qui en a fait don à +l'École de médecine.] + +[54: Alors directeur de l'Académie de France à Rome.] + +[55: M. Coupin de la Couperie, éditeur des œuvres posthumes de Girodet, +2 vol. in-8°.--Paris, Jules Renouard, 1829.] + +[56: Ce portrait a été donné au Musée du Louvre par M. Isabey père. Il +fait partie des ouvrages d'élite placés dans la salle des +Sept-Cheminées.] + +[57: Ce portrait, acheté par M. C. Lenormand, neveu de Mme Récamier, +fait partie aujourd'hui du musée du Louvre, école française.] + +[58: Quatorze ans avant que Gros se fit ces reproches, M. Guizot, dans +une brochure qu'il publia en 1810, sur l'état des arts, disait +(prophétiquement) à propos de ce peintre: «Il n'a ni froideur, ni +roideur, ni appareil théâtral; peut-être même son genre est-il celui qui +convient le mieux aux sujets nationaux; ses défauts sont ceux de son +école, et son école n'aura pas son génie; accoutumée à ne chercher que +la vérité, sans y joindre la beauté comme condition nécessaire, _elle +tombera facilement dans une exagération hideuse_, car elle n'en sera +point préservée par l'habitude de vouloir des formes nobles et +régulières; elle s'appuiera sur des exemples tirés des ouvrages de son +maître.»] + +[59: Le couvent des Capucins et son jardin occupaient toute la longueur +de la rue de la Paix, depuis la rue des Petits-Champs jusqu'aux +boulevards. Outre une grande quantité d'artistes qui y logeaient alors, +il y avait de petits spectacles, et entre autres le cirque de Franconi, +dans le jardin.] + +[60: A. B. Regnault, né en 1754, mort le 12 octobre 1829.] + +[61: F.-A. Vincent, né à Paris en 1746, mort en 1816.] + +[62: Pierre Guérin, né à Paris en 1774, mort à Rome, directeur de +l'Académie de France, en 1833.] + +[63: Voilà quarante-trois ans que le _Couronnement_ a été terminé et +qu'il a subi l'épreuve des critiques plus ou moins justes de plusieurs +générations, et les nombreuses beautés de détail qu'il renferme sont +devenues de plus en plus éclatantes. Placé aujourd'hui dans les galeries +historiques de Versailles, fondées par Louis-Philippe, cet ouvrage, dont +la composition est si simple quoique si solennelle, dont le dessin est +si vrai et si pur, a pris avec le temps un aspect et un coloris dont +l'harmonie est saisissante. Étienne, qui l'a vu peindre, peut affirmer, +avec tous les hommes de son âge, que ce tableau, auquel tout le monde +rend justice maintenant, a pris, avec les années, une solidité de ton et +une harmonie, même dans les parties qui ont le plus justement excité la +critique il y a quarante ans, qui achèvent de donner à cette composition +toutes les qualités d'un chef-d'œuvre.] + +[64: David eut quatre enfants, deux fils et deux filles. Jules, l'aîné, +qui vient de mourir en 1854, remplit les fonctions de consul sous le +gouvernement impérial; il s'était adonné à l'étude de la langue grecque, +dont il a laissé un dictionnaire. Eugène, le cadet, prit le parti des +armes vers 1808, fut nommé chef d'escadron de cuirassiers en 1815, et +mourut vers 1826. Les deux filles étaient jumelles; elles ont épousé, +l'une le général Meunier, l'autre le général Jannin.] + +[65: Né en 1747 à Châlons-sur-Saône, mort à Paris en 1825.] + +[66: Ces costumes républicains civils, militaires et pour les magistrats +ont en effet été gravés par Denon.] + +[67: Voici les noms des principaux artistes qui ont exposé au Louvre +cette année: _peintres_, David, Girodet, Gérard, Gros, Guérin, Prudhon, +Carle Vernet, Granet, Valenciennes, Chauvin, MM. Hersent et le comte +Turpin de Crissé. _Sculpteurs_: Chaudet, Cartellier, Bosio. +_Architectes_: Percier, Fontaine, Brongniart. _Graveurs_: Berwik et M. +B. Desnoyers.] + +[68: Ce théâtre était situé dans la rue Basse, à l'encoignure de la rue +de Lancri. C'étaient des enfants, dont les plus âgés avaient seize à +dix-sept ans, qui y jouaient, et c'est là qu'ont débuté les deux Monrose +dont il est question ici.] + +[69: Ce camée est gravé dans les _Monuments inédits_ de Winckelmann.] + +[70: Les tableaux que David fit passer dans l'Ouest sont: le +_Couronnement_, les _Aigles_, les _Sabines_, les _Thermopyles_, et +plusieurs portraits de l'Empereur.] + +[71: Étienne a conservé l'esquisse de Léonidas.] + +[72: Voici la liste des ouvrages faits par David, pendant son exil de +1816 à 1825: _l'Amour quittant Psyché_, _Télémaque et Eucharis_, une +répétition du _Couronnement de Napoléon_, exposée successivement en +Angleterre et aux États-Unis; _la Colère d'Achille_, demi-figures; une +_Bohémienne disant la bonne aventure_; _Mars désarmé par Vénus et les +Grâces_; _Alexandre_, _Apelles et Campaspe_, non terminé. Quant aux +portraits, il a fait ceux du baron Alquier, de Mme Vilain et de sa +fille, du général Gérard, de Sieyès, de Ramel, de Mme Ramel, des filles +de Joseph Bonaparte, et de Mme Villeneuve, nièce de J. Bonaparte.] + +[73: Un hommage semblable fut rendu à David par la ville de Gand, en +reconnaissance des expositions de plusieurs ouvrages dont le produit fut +consacré au soulagement des pauvres de cette ville.] + +[74: Jean-Louis-Théodore-André Géricault, né en 1790, mort le 18 janvier +1824. Il a été successivement élève de Carle Vernet et de Pierre +Guérin.] + +[75: Voy. la _Notice sur la vie et les ouvrages de Léopold Robert_, par +Étienne Delécluze. Paris, 1838.] + +[76: M. Maurice Quay, né vers 1779, mort en 1804.] + +[77: Voy. chapitre III.] + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Louis David, by Etienne-Jean Delécluze + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LOUIS DAVID *** + +***** This file should be named 31441-0.txt or 31441-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/1/4/4/31441/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/31441-0.zip b/31441-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..349e86e --- /dev/null +++ b/31441-0.zip diff --git a/31441-8.txt b/31441-8.txt new file mode 100644 index 0000000..951015b --- /dev/null +++ b/31441-8.txt @@ -0,0 +1,13397 @@ +The Project Gutenberg EBook of Louis David, by Etienne-Jean Delcluze + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Louis David + Son Ecole et son Temps - Souvenirs + +Author: Etienne-Jean Delcluze + +Release Date: February 28, 2010 [EBook #31441] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LOUIS DAVID *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + +LOUIS DAVID + +SON COLE & SON TEMPS + +SOUVENIRS + + +PAR + +M. E. J. DELCLUZE + +PARIS + +DIDIER, LIBRAIRE-DITEUR + +1855 + + + + +TABLE DES MATIRES CONTENUES DANS CE VOLUME. + +I. L'atelier des Horaces. + +Enfance d'tienne.--Fte de l'tre suprme.--Sance de la +Convention.--Frron, les muscadins.--Godefroy.--Quinquet.--Ch. +Moreau.--Le Louvre en 1796.--Meubles de Jacob.--Talma.--Une dame +artiste.--Rentre des migrs.--Souvenirs de la Terreur. + +II. David l'atelier de ses lves. + +Modle pos par David.--Gautherot et Mulard.--Raction contre les +Jacobins.--David corrige ses lves.--Moris.--Les _Horaces_ et les +_Sabines_.--Maurice Quay.--De Forbin, Granet. + +III. Les lves de David leur atelier. + +Le trsorier Grandin.--Les penseurs.--Ch. Nodier et Maurice +Quay.--Richard Fleury, Rvoil.--Le Vaudeville.--Granet, M. Ingres. + +IV. Les Rapins. + +Allocution de Maurice.--Agamemnon et Pris.--Huyot l'architecte, Vermay, +P. Duqueylar, Paillot de Montabert, A. Lullin, Aug. de +Saint-Aignan.--Anciens et modernes.--Ossian.--L'_Oreste_ d'Hennequin. + +V. David jusqu'en 1789. + +Enfance de David.--Sedaine, Vien, David.--Le Doux, Mlle Guimard.--_La +Peste de Saint-Roch_.--_Blisaire_, _Andromaque_, _les Horaces_, _la +Mort de Socrate_.--Conseil d'Andr Chnier.--_Pris et Hlne_, +_Brutus_.--Heyne, Winckelmann, Lessing, Hamilton, Gessner, +Giraud.--Thorie et archasme. + +VI. David de 1789 1795. + +Cendres de Voltaire.--Le _Jeu de Paume_.--Les frres Franque.--David +membre de la Convention.--Premier discours de David.--L'ancienne +acadmie attaque.--Topino Le Brun.--Basseville.--Le Pelletier de +Saint-Fargeau.--Marat et David.--_Portrait de Marat_.--Statue du peuple +franais.--Commission du Musum.--David prside la Convention.--Discours +de David.--Le temps de la Terreur.--Viala.--Neuf thermidor.--David +accus.--Mme David.--David et Platon.--David prisonnier au Luxembourg. + +VII. L'Atelier et le tableau des Sabines.--1796-1800. + +David amnisti.--tat des esprits en France.--Ftes.--Les +thophilanthropes.--Aristocratie intellectuelle.--Moeurs du temps.--Le +chanteur Garat.--Baboeuf.--Clubs.--Le gnral Bonaparte.--Trait de +Campo-Formio.--_Portrait de Bonaparte_.--Bonaparte en gypte.--Les +monuments d'art Paris.--Rflexions de David sur l'art.--Le _Marcus +Sextus_ de Gurin.--Le tableau des _Sabines_ expos.--Critiques. + +VIII. _Le tableau des Thermopyles_.--1800-1802. + +Nouvelles tudes de David.--Polygnote et Prugin.--Amour de David pour +son art.--Rflexions et conseils de David.--Le 18 brumaire.--Bonaparte +et David.--_Portrait questre de Bonaparte_.--David devient +monarchique.--Le chapeau de Bonaparte.--Procs de Topino Le +Brun.--Charlemagne, Bonaparte.--Muse des Petits-Augustins.--Genre +anecdotique. + +IX. lves de David. coles rivales.--1805-1810. + +David et Pie VII.--J. G. Drouais.--Fabre, la comtesse d'Albany.--Girodet +de Trioson.--Lettre de Girodet.--Mlle Candeille.--_Ossian_.--David chez +Girodet.--crits de Girodet.--Sa mort.--F. Grard.--_La +Psych_.--Qualits de Grard.--Mme Rcamier.--_Bataille +d'Austerlitz_.--Grard pendant la Restauration.--A. Gros.--Ses premiers +ouvrages.--_Les pestifrs de Jaffa_.--Raction dans les arts.--Gros +pendant la Restauration.--Le clotre des Capucines.--Atelier de +Gros.--Sa mort.--Regnault; Vincent.--Prudhon; Mlle Mayer.--P. Gurin; +ses lves. + +X. Les Prix dcennaux.--1810. + +Visite de Napolon David.--_Tableau du Couronnement_.--Vivant +Denon.--Prix dcennaux.--But incertain des artistes.--Tableaux +officiels. + +XI. David reprend le tableau des Thermopyles. 1810-1815. + +Les deux Monrose.--Praticiens classiques.--Moris.--Figure de +_Lonidas_.--Observations sur les _Thermopyles_.--David en 1813.--David +chez Curtius.--Portraits de Napolon.--_Mort de Socrate_.--Officiers +russes chez David.--Le bouquet de lis.--David au 20 mars 1815.--Napolon + l'atelier de David.--David avec ses lves.--Veille du dpart pour +l'exil. + +XII. Temps d'exil. Mort de David. cole nouvelle. 1816-1825. + +David Bruxelles.--David et le roi de Prusse.--David s'tablit +Bruxelles.--_L'Amour et Psych_.--_Tlmaque_.--Maladie de +David.--Honneurs funbres.--cole nouvelle.--Gricault.--Le _Radeau de +la Mduse_.--Influence allemande.--Lord Byron, Walter Scott.--cole +romantique.--M. V. Schnetz.--L. Robert.--M. Ingres en 1805.--_Voeu de +Louis XIII_.--_Apothose d'Homre_. + +XIII. Conclusion. + +Liste des lves de David. + +APPENDICE. + +Les Barbus d' prsent et les Barbus de 1800. + +Les Barbus, par M. Ch. Nodier. + + + + +AVERTISSEMENT. + + +Il y a plusieurs annes que l'ouvrage que je prsente aujourd'hui au +public est compos, mais diffrentes raisons m'en ont fait diffrer la +publication jusqu' ce jour; la principale a toujours t le choix du +moment o je pourrais trouver le public dispos accueillir cette +histoire du peintre Louis David et de son cole. L'admiration pour les +ouvrages de cet illustre artiste a t si exclusive jusqu'au moment de +sa mort, et ils ont t critiqus, dnigrs mme avec tant de violence +et d'injustice pendant les quinze ou seize annes qui ont suivi son +exil, qu'il m'a paru indispensable d'attendre que le temps et calm +l'effervescence de ces passions contraires, et qu'il devnt ainsi +possible de porter sur les travaux de David un jugement impartial, et de +le faire accepter avec calme aux lecteurs. Si je ne me trompe, ce moment +est venu, et les compositions de David, aprs un examen rigoureux de +prs de vingt annes, sont sorties triomphantes de cette rude preuve. +Ses dfauts, car quel est le matre qui n'en ait pas? rsultent bien +moins encore de la tournure de son esprit que des circonstances +extraordinaires avec lesquelles il s'est trouv aux prises pendant sa +vie. En effet, L. David, dj peintre et matre clbre la fin du +rgne de Louis XVI, devenait bientt aprs l'interprte des passions qui +agitaient la France en 1791. L'poque terrible de la Terreur, o le nom +de l'homme politique se trouve si tristement inscrit, fut pour l'artiste +une occasion de renouveler compltement son talent et sa manire, et le +conduisit dans la voie qu'il a suivie en produisant ses deux plus beaux +ouvrages, le tableau des _Sabines_ et _le Couronnement de Napolon_. + +Depuis prs d'un demi-sicle que ces tableaux ont t examins et +critiqus par deux ou trois gnrations dont les ides et les gots ont +t si diffrents, leur mrite est aujourd'hui paisiblement reconnu. +Mais un point que personne ne conteste est la supriorit de David, +non-seulement sur ses contemporains, mais encore sur les matres +anciens, comme chef d'cole. Aussi, malgr le reproche qu'on lui a si +frquemment adress d'avoir exerc un empire absolu sur ceux qui +cultivaient les arts dans le mme temps que lui, est-on forc de +reconnatre aujourd'hui qu'aucun matre n'a moins impos sa manire; +qu'il en a mme chang quatre ou cinq fois, et qu'enfin, lui, dont +l'enseignement tait bas sur des principes fixes, mais si larges dans +leurs applications, a form des artistes dont les talents offrent une +diversit remarquable. L'ascendant de David sur le got de ses lves +pouvait-il tre tyrannique, lorsque l'on compte parmi ceux-ci Drouais, +Girodet, Grard, Gros, M. Ingres, M. Schnetz, Lopold Robert et Granet, +tous caractriss par un gnie si diffrent? On ne craint pas de +l'affirmer, aucune des coles des plus clbres matres modernes n'offre +un pareil rsultat, et ce sera toujours une gloire pour David d'avoir +fond et entretenu, pendant plus d'un demi-sicle, une vritable cole, +peut-tre la dernire qui ait pu tre constitue et qui se maintienne +encore. + +Les productions des arts, comme celles de la littrature, se ressentent +toujours des vnements auxquels l'artiste ou l'crivain s'est trouv +ml, des erreurs, des prjugs de l'poque qu'il a traverse. Plus +qu'aucun autre, David a cd l'influence exerce sur les esprits par +les gouvernements sous lesquels il a vcu, depuis les dernires annes +de la monarchie jusqu' la rentre des Bourbons en France, en 1815. Il +est sans doute regrettable que l'homme se soit montr si faible et si +versatile; mais c'est une chose, la fois curieuse et instructive que +de voir avec quelle promptitude, avec quelle fidlit les impressions +diverses et souvent contraires qu'a reues l'artiste ont t reproduites +dans les ouvrages qu'il a successivement achevs sous Louis XVI, pendant +la Terreur, sous le Consulat et pendant le rgne de Napolon. On peut +comparer le gnie et le talent de David un miroir; c'est avec la mme +fidlit, c'est avec la mme impassibilit qu'ils ont reproduit, sans +choix et involontairement, toutes les nuances des rvolutions politiques +et intellectuelles travers lesquelles l'artiste a pass sa vie. + +La part accidentelle que David a prise tous les vnements de son +temps, les rapports qu'il a eus avec plusieurs de ses contemporains les +plus clbres, rpandent sur l'histoire de la vie et de l'cole de ce +matre un intrt que, bien loin de le ngliger, nous nous sommes +efforc de faire ressortir. On trouvera dans cet ouvrage des dtails +anecdotiques sur les liaisons ou les entrevues que David a eues avec les +hommes de 1793, avec Napolon, Pie VII, le roi de Prusse et d'autres +personnages historiques; ces dtails, nous l'esprons du moins, sont +tout fait propres, non-seulement faire connatre le caractre de +l'homme, mais montrer l'importance que l'on attachait son talent. + + + + +DAVID, SON COLE ET SON TEMPS. + + + + +I. + +L'ATELIER DES HORACES. + + +Celui qui, matre d'une ide et soutenu par ses talents, a exerc +pendant plus d'un demi-sicle en France et en Europe une influence +directe, forte et constante sur les arts qui dpendent de l'imagination, +du got et mme de l'industrie, cet homme appartient de droit +l'histoire. Tel fut le peintre Louis David, dont la vie, comme on sait, +a t si fortement agite par les grands vnements de la rvolution +franaise. + +Ces Souvenirs ont pour objet de faire ressortir le gnie propre de David +et les principes que ce grand artiste a transmis son cole. Ils feront +connatre premirement le caractre de la rforme tente dans les +beaux-arts quelques annes avant le temps o clata la grande rvolution +de 1789; secondement, quels taient les principes de cette rforme, +ainsi que la manire dont ils furent interprts par les artistes +franais, et en particulier par David devenu chef d'cole; puis les +modifications apportes ces principes par les nombreux lves de ce +matre jusqu'en 1816, lorsque, banni de France, il put assister, au +moins par la pense, aux attaques diriges contre le systme qu'il avait +tabli par son enseignement et par ses oeuvres; et enfin la restauration +de la doctrine de David, remise en honneur par quelques-uns de ses +dernire lves, aprs la mort de leur matre. + +L'ensemble des vnements qui se rapportent ces vicissitudes de l'art +se trouvant compris dans l'espace de quatre-vingt-deux annes +(1772-1854), on ne peut s'attendre trouver un rcit trac de suite par +le mme tmoin. Aussi les faits varis contenus dans cet ouvrage +reposent-ils sur les tmoignages de trois autorits diffrentes: la +tradition, les crits dj faits sur cette matire, et les souvenirs +d'un homme qui a t l'lve de David, qui a connu particulirement cet +artiste pendant les vingt-cinq dernires annes de sa vie, et que sa +position et ses tudes ont peut-tre plac plus favorablement que +d'autres, pour retracer l'histoire d'une cole aux travaux de laquelle +il n'est pas rest compltement tranger. + +Cet homme, demeur artiste obscur, tienne, que l'on ne verra figurer +que quand son intervention sera indispensable pour donner plus de vrit +aux vnements dont il a t tmoin, et de vie aux personnages qu'il a +connus, tienne est entr dans sa soixante-treizime anne. Il a donc vu +se drouler prs des trois quarts d'un sicle, et l'un de ceux des temps +modernes les plus fertiles en grands vnements. Enfant en 1789, son +pre lui fit parcourir tout Paris le lendemain de la prise de la +Bastille; jeune, il traversa l'Empire; homme mr, il a assist aux +rvolutions de 1814, 1830, 1848 et 1852. Si obscure qu'ait t la vie +d'un homme d'une intelligence ordinaire, mais tmoin attentif de ce qui +s'est pass pendant ces annes, ce qu'il en raconte ne peut tre dnu +de tout intrt, et lorsqu'ainsi qu'tienne il s'est trouv plac un +point de vue et prs de personnes qui lui ont permis d'observer les +vnements et les hommes sous des aspects particuliers, peut-tre est-ce +un devoir pour lui de transmettre aux autres ce qu'il a vu, entendu et +prouv. + +Ds sa plus tendre enfance, tienne avait montr du got et quelque +aptitude pour l'art du dessin. Son pre vit avec plaisir se dvelopper +chez son fils une disposition qui semblait devoir le diriger vers +l'tude de l'architecture. L'aisance dont jouissait la famille d'tienne +engagea cependant ses parents lui faire suivre le cours des tudes +classiques. Trop jeune encore (il avait huit ans) pour entrer au collge +de Lisieux, o il devait tre lve, on le confia aux soins d'un matre +tenant un pensionnat relevant de ce collge. cette poque, les ides +du nivellement des classes de la socit taient dj fortement +imprimes dans les esprits, et l'instinct de la bourgeoisie la poussait + oprer graduellement ce changement par l'instruction plus complte et +plus forte qu'elle s'efforait de faire donner ses enfants. tranger +tout esprit de systme, mais obissant cette impulsion qui entranait +la classe de la socit laquelle il appartenait, le pre d'tienne +dsirait avec ardeur que son enfant ret une instruction suprieure +la sienne. Une anecdote concernant le pre et le fils fera juger de +l'importance extrme et particulire que l'on attachait alors +l'instruction des enfants. + +tienne avait t confi M. Savour au printemps de 1789. Le lendemain +de la prise de la Bastille, au moment o Paris tait encore en moi de +ce grand vnement, le pre d'tienne, inquiet, courut chercher son +enfant pour le garder prs de lui. Il le ramena en traversant la ville +depuis le quartier du Jardin-du-Roi jusqu' celui du Palais-Royal, o il +demeurait. Pendant ce long trajet, les deux voyageurs eurent plus d'une +occasion de voir l'agitation qui rgnait de tous cts. Cependant, au +milieu de la confusion des ides qui se succdrent dans l'esprit du +jeune colier, deux circonstances produisirent une forte impression sur +lui, et se gravrent pour toujours dans sa mmoire: la cocarde tricolore +que l'on attacha d'autorit son chapeau sur le Pont-Neuf, en face de +la statue d'Henri IV, et l'effroyable dtonation d'une pice de 48, au +moyen de laquelle on entretenait l'alarme dans la ville. D'ailleurs, +l'enfant, comme s'il et pressenti que son existence devait se passer au +milieu des temptes politiques, se sentit peu mu des cris du peuple et +de l'agitation gnrale des citoyens. Cependant, arrivs au perron du +Palais-Royal, le pre et son fils trouvrent l, plac en faction, l'un +de leurs voisins, l'homme le moins belliqueux et le moins partisan de la +rvolution qu'il y et sans doute dans le quartier. Arm d'un beau fusil +de chasse damasquin, ple de fatigue et d'inanition, il tait demeur +l six heures attendre consciencieusement que celui qui l'avait pos +en sentinelle, et qui ne se souvenait plus de lui, vnt substituer un +factionnaire sa place. + +Le petit tienne qui, ainsi que tous les coliers, aurait fait bon +march de la chute d'une monarchie pour avoir un jour de cong, voulut +entraner le voisin factionnaire en l'engageant rentrer chez lui. Mais +l'honnte bourgeois, tout las et contrari qu'il ft de sa corve +militaire, lui dit: Mon petit ami, quand on nous a confi un poste, il +faut y rester, dt-on y mourir. + +Cette parole, que les vnements du jour et le trouble de la ville +rendaient grave et solennelle, tomba jusqu'au fond de l'me d'tienne. +Il devint pensif, et, lorsqu'il se fut loign du voisin en suivant son +pre, aprs quelques minutes de silence, il demanda celui-ci: Mais +qu'est-ce donc que la rvolution? que demande-t-on, mon pre? La +question tait embarrassante. Le pre aimait tendrement son fils, et il +craignait galement de lui transmettre une ide fausse, ou de faire +germer dans son esprit des penses dangereuses. Mon enfant, rpondit-il +aprs quelques instants d'indcision, qui redoublrent la curiosit du +petit questionneur, mon cher enfant, il est bien difficile de te +rpondre... Si tu tais plus grand... Le pre s'arrta encore, puis, +rassemblant ses ides et cherchant profiter de cette occasion pour +exhorter son fils au travail, il ajouta: Tiens, je ne puis mieux faire +qu'en te disant que la rvolution dtruit toutes les distinctions entre +les hommes. Dsormais il n'en existera plus qu'une, celle que la science +et l'instruction mettront entre les ignorants et les savants. Ainsi +travaille bien si tu veux te distinguer; il n'y a plus d'autre +noblesse. + +Ces mots, qui n'taient peut-tre qu'une rponse vasive, se gravrent +d'une manire ineffaable dans la mmoire d'tienne, et sans doute ils +ont influ sur le destin de toute sa vie. Cependant, s'ils produisirent +un effet salutaire, ce ne fut que quelques annes aprs, car tienne ne +fut jamais qu'un pauvre colier, mme Lisieux, o il acheva sa sixime +au milieu des meutes populaires et des troubles politiques toujours +croissants qui amenrent bientt la suppression des collges. + +Pendant l'anne 1793, tienne, rentr dans sa famille, abandonna presque +entirement les tudes classiques, pour se livrer au got naturel qui le +dominait. Sans conseil et sans guide, il copiait de faibles gravures +d'aprs les peintres acadmiciens dont la renomme durait encore, les +Boucher, les Vanloo, les Bouchardon, les Natoire, etc. ce travail, qui +passait pour des tudes, il faisait succder des occupations qui, si +futiles qu'elles fussent, trahissaient mieux son instinct. Toutes ses +rcrations taient employes construire des petits thtres dont il +tait la fois le machiniste, le dcorateur, l'auteur et l'acteur. +Bref, il perdait son temps; mais il le sentait, et ne cessait de prier +son pre de lui donner un matre qui lui enseignt l'art du dessin. + +Dans cette circonstance, le pre d'tienne sentait toute l'importance +d'un bon choix; et si jusqu'alors il avait tard satisfaire la juste +impatience de son fils, c'est qu'il ne voulait le confier qu' un homme, + un artiste qui pt, ds ses premiers pas, le mettre dans la bonne +voie. D'ailleurs, le rgime de la terreur tait dans toute sa force, et +les inquitudes causes par les affaires publiques taient toute +importance aux intrts privs. + +Cependant, dans cette anne terrible, on s'occupait parfois d'art; et +malgr l'horreur qu'inspirait le comit de sret gnrale, dont David +tait membre, les talents de cet artiste commandaient l'admiration de +tous. On s'efforait de sparer l'homme politique du peintre, et ceux +surtout qui, comme tienne, taient jeunes et ne voyaient en lui que +l'auteur des _Horaces_ et du _Brutus_, prouvaient une vive curiosit de +rencontrer ce peintre clbre. C'tait l'une des ides fixes d'tienne. + +La premire fois qu'il l'aperut, ce fut la fameuse fte de l'tre +suprme (20 prairial an II.--8 juin 1794). Les annonces et les apprts +pompeux que l'on avait faits pour cette crmonie ayant excit la +curiosit d'tienne, son pre consentit le conduire aux Tuileries pour +voir passer le cortge. Ce fut vraiment un beau et grand spectacle. +Toutefois l'clat extrieur de cette fte le cda la proccupation +qu'elle ft natre dans tous les esprits. Le pouvoir de Robespierre +dclinait; on avait os lui dire qu'il prtendait la tyrannie, et l'on +rptait tout bas que ceux qui voulaient sa perte avaient trouv moyen +de le mettre en vidence pendant la fte, de manire compromettre sa +popularit. En effet, lorsqu'tienne vit s'avancer les membres de la +Convention nationale, rangs sur deux lignes, et comme il considrait +attentivement cette masse d'hommes graves dcors de la ceinture et du +panache tricolores, et tenant la main un gros bouquet de coquelicots, +de bluets et d'pis de bl mr, son pre lui toucha l'paule et lui dit: +Tiens, regarde, voil Robespierre; c'est celui qui marche seul, devant +la Convention. tienne porta alors toute son attention sur cet homme +qui avait encore la destine de tous les franais entre les mains. Sa +taille tait mdiocre, sa figure ple, son expression sche et grave. +cette crmonie, pendant laquelle il marchait de quelques pas en avant +du large front que prsentaient les membres de la Convention, il +s'avanait pas mesurs, la tte dcouverte, les yeux habituellement +dirigs vers la terre, et sa dmarche compose et parfois incertaine, +il tait facile de s'apercevoir que le rang part qu'on lui avait +assign lui causait de l'embarras. Malgr la pompe et la nouveaut des +ornements qui caractrisaient cette fte, le jeune tienne fut frapp du +contraste qu'offrait l'expression morne et inquite de Robespierre +compare l'agitation qui se manifestait par moments dans les rangs des +reprsentants du peuple. Il observait cette disparate sans pouvoir s'en +rendre compte, lorsque deux ou trois jeunes gens, marchant dans la +contre-alle derrire lui et son pre, dirent demi-voix, et en faisant +allusion Robespierre qu'ils voyaient passer aussi Ah! monstre que tu +es, ton compte sera bientt rgl maintenant! Ceux qui entendirent ces +paroles tremblrent, car la discrtion et le silence, en pareille +occasion, indiquaient la complicit et taient punis de mort. + +Mais presqu'au mme instant l'attention fut dtourne par la voix d'un +homme qui criait en marchant trs-vite: Place au commissaire de la +Convention! La haie des curieux, qui bordait la grande alle des +Tuileries, s'ouvrit, et l'on vit un reprsentant du peuple en costume, +tenant ses deux fils par la main, et s'avanant avec vivacit vers le +milieu du cortge pour faire presser la marche au groupe des juges du +tribunal rvolutionnaire, qui prcdait celui des membres de la +Convention. C'tait David, charg de la disposition de toute la fte, +qui agitait son chapeau surmont d'un grand panache tricolore, pour +faire maintenir les distances entre les diffrents corps des +fonctionnaires de la rpublique formant le cortge. + +tienne ne fit qu'entrevoir David, mais l'apparition de cet artiste, +dont tous les assistants rappelrent, en cette occasion, le talent et la +gloire, fit une telle impression sur le jeune enfant, que depuis ce jour +il redoubla d'efforts pour perfectionner ses tudes dans l'art du +dessin. + +Cependant le 9 thermidor vint et Robespierre tomba. Il sera toujours +bien difficile de faire comprendre ceux qui n'en ont pas t tmoins +la terreur dont on fut frapp sous le rgne de cet homme, et la joie +folle que l'on prouva immdiatement aprs sa mort. + +La premire ide qui vint tienne, quand il vit ainsi succder la +satisfaction la crainte dans sa famille, fut de conjurer de nouveau +son pre de lui donner un professeur de dessin. La difficult de faire +un bon choix fut encore allgue, et cette affaire demeura suspendue. Le +13 thermidor, quatre jours aprs le supplice de Robespierre, lorsque +chacun allait et venait dans Paris sans savoir o, mais comme pour +respirer un air plus libre, tienne fit une promenade aux Champs-Elyses +avec son pre. L, profitant de la bonne humeur qu'avaient fait renatre +les derniers vnements politiques, il employa toutes les cajoleries de +l'loquence enfantine pour obtenir ce qu'il dsirait. Tout en changeant +des instances pressantes et des promesses conditionnelles, le pre et le +fils rentrrent par les Tuileries et se trouvrent bientt sous les murs +du chteau, dans lequel se tenaient les sances de la Convention. Elle +tait en permanence; et le pre d'tienne, qui, pour rien au monde, +n'aurait voulu mettre le pied en ce lieu cinq jours auparavant, eut +l'ide d'y conduire son fils. Ils pntrrent dans la salle, et par un +hasard singulier trouvrent accs dans une des tribunes. La jeunesse +d'tienne fut cause que chacun se prta pour lui mnager une place sur +la premire banquette, en sorte qu'il put voir et entendre parfaitement +ce qui proccupait l'assemble en ce moment. + +Le reprsentant du peuple, le peintre David, tait la tribune, o il +balbutiait quelques paroles sourdes qu'il cherchait, mais en vain, +opposer la fureur de plusieurs de ses collgues acharns le faire +dcrter d'accusation. Il tait ple, et la sueur qui tombait de son +front roulait de ses vtements jusqu' terre, o elle imprimait de +larges taches. tienne avait souvent entendu parler des tableaux des +_Horaces_ et de _Brutus_, il savait que David tait le peintre le plus +renomm de l'poque; aussi, malgr les charges terribles qui s'levaient +contre cet homme, ne fut-il frapp, que de l'ide de voir le plus habile +artiste de France menac d'une mort prochaine. Mais il faut tout dire: +la faiblesse de la dfense de l'artiste, la violence excessive de ses +accusateurs et l'tat de souffrance et d'angoisse dans lequel tait cet +homme, auraient fait natre la piti dans tout autre coeur que celui d'un +enfant sur qui les grands vnements politiques n'avaient pas encore pu +agir puissamment. + +Telle fut la triste et mmorable occasion qui fit connatre au jeune +tienne celui qui, deux ans aprs, devait l'admettre au nombre de ses +lves. + +On parla beaucoup dans le monde de l'accusation porte contre David et +de sa condamnation la prison. ce sujet, les avis taient fort +partags: les uns blmaient hautement l'indulgence dont on avait us +envers un des membres du comit de sret gnrale, dont la culpabilit +tait juge la plus flagrante; d'autres, sans nier ce que l'on +reprochait David, soutenaient que l'on avait agi gnreusement, mais +avec prudence, en sauvant la vie un si grand artiste que sa niaiserie +et sa btise (telles taient les expressions employes alors) avaient +rendu complice son insu des plus grands criminels. + +Pour tienne, le rsultat de ces discussions, ordinairement fort vives, +tait de lui faire sentir le cas singulier que l'on faisait du talent de +David, et d'exciter en lui la curiosit plus vive que jamais de voir les +ouvrages de ce peintre. Mais les _Horaces_ et le _Brutus_, les deux +tableaux de cet artiste dont on parlt alors, lui appartenant encore, +taient placs dans un de ses ateliers particuliers o il n'tait pas +facile de pntrer. Outre cela, on tait peu dispos faire les +dmarches ncessaires pour arrivera ce but, et plus d'une fois, +lorsqu'tienne ramenait la conversation sur ce sujet, lui imposait-on +silence en parlant avec dgot des portraits de Marat et de Le Pelletier +de Saint-Fargeau que David avait peints pour la Convention. + +Il fallut comprimer ses dsirs jusqu' ce qu'il se prsentt une +occasion favorable de les satisfaire. Dans cette attente, tienne +continua pendant quelque temps copier, dans la maison paternelle, les +mauvais modles qui taient sa disposition, mais dont le mrite et +l'autorit avaient t dj affaiblis dans son esprit par quelques +conversations qu'il avait eues avec de jeunes dessinateurs plus gs que +lui et instruits du changement de got que David avait opr dans les +arts. Cependant le temps s'coulait en pure perte. tienne le sentait, +le disait ses parents en les priant avec plus d'instances que jamais +de le mettre sous la direction d'un artiste de talent. Enfin un +architecte, ami de la maison, proposa pour matre un lve de David dont +le mrite et la probit lui taient connus. Le professeur, qui tait +dj connu de la famille, fut agr, et comme la jeunesse d'tienne et +son caractre vif et aventureux semblaient exiger une surveillance +attentive, ses parents lui firent enseigner le dessin prs d'eux. + +tienne eut donc pour premier matre un lve de l'cole de David, +contemporain et condisciple de Fabre, de Girodet, de Grard et de Gros. +Godefroy, tel tait son nom, tait g, en 1794, de vingt-deux +vingt-quatre ans. Blond, paresseux, d'une honntet parfaite, ne +manquant pas d'esprit, c'tait d'ailleurs un peintre plus propre faire +des croquis et des compositions faciles qu' mettre bonne fin le plus +lger ouvrage. L'une des premires questions que lui adressa tienne fut +de savoir comment il faudrait s'y prendre pour voir les _Horaces_ et le +_Brutus_ de David. Mais cette requte suggra au matre une rponse qui +ruina les esprances de l'lve. Loin de partager les opinions +politiques de David, Godefroy au contraire faisait partie des _jeunes +gens, des muscadins cadenettes_ qui ragissaient contre les +terroristes, sous la conduite de Frron. Il fallut donc qu'tienne +renont encore voir les ouvrages de David, dont Godefroy, pour le +consoler, lui faisait des croquis pendant les leons. + +Si ce jeune homme tait un brave et aimable garon, il faut dire aussi +qu'il tait peu propre pratiquer et enseigner la peinture. Avec sa +tte lgre et la paresse de son esprit, il avait trouv dans les +agitations politiques du moment un emploi complet de ce qu'il y avait de +disponible dans ses facults. Enrl dans l'escadron des _jeunes gens_, +Godefroy, aux approches du 13 vendmiaire (an IV), employait les +journes entires se promener avec ses compagnons sous les galeries du +Palais-Royal, tranant d'une manire bruyante un grand sabre de +cavalerie attach un ceinturon boucl sur sa redingote, et, ainsi +affubl, passant son temps narguer les terroristes et les partisans de +la Convention. + +Interrompant parfois le cours de ces expditions guerrires, Godefroy +continua bien de venir chez les parents d'tienne; mais c'tait +seulement pour donner des nouvelles de ce qui se passait Paris et des +succs ou des revers alternatifs des _jeunes gens_ et des _terroristes_. +Quant au dessin et la peinture, il n'en disait plus mme un mot. + +Aprs la journe du 13 vendmiaire, et lorsque le calme fut peu prs +rtabli, le pauvre Godefroy, pour qui cette campagne malheureuse fut +sans doute l'occasion de sa vie o il a montr le plus d'activit et +d'nergie, cessa de venir dans la famille d'tienne. N'ayant qu'un +talent mdiocre, il peignit, pendant quelque temps, des lampes chez +Quinquet, dont le nom consacre le souvenir de son invention. Puis enfin, +ne trouvant plus s'occuper en France, il se dcida passer aux +tats-Unis, o il est mort quelques annes aprs. + +tienne a sans doute tir bien peu de profit des leons qu'il a reues +de Godefroy, et cependant il a toujours conserv un souvenir tendre de +ce bon jeune homme, qui, outre les prcieuses qualits de son coeur, +avait le got des ouvrages excellents et a appris tienne connatre +et apprcier les vrais chefs-d'oeuvre des arts. + +Mais le temps s'coulait et les progrs d'tienne taient insensibles. +Pendant les annes 1794 et 1795, il alla habiter la campagne avec ses +parents. Par un concours de circonstances qui ne peuvent tre rapportes +ici, le jeune lve en peinture reprit le got des tudes classiques et +revit la plupart des auteurs latins avec une ardeur et une nergie qui +se rveillent rarement quand leur action a t interrompue. Cet acte de +sa volont, couronn par un succs inattendu, lui fit faire de nouveaux +efforts. Entre autres, il se mit seul et sans guide, dessiner le +paysage d'aprs nature. tienne commenait se sentir plus fort; en +rentrant Paris, vers l'automne de 1796, il tmoigna ouvertement ses +parents le dsir d'entrer l'cole de David. + +Jusqu' cette poque, le caractre et les dispositions, de l'esprit de +ce jeune homme avaient inspir des inquitudes sa famille. D'une +vivacit excessive de corps, et souvent agit par les fantaisies d'une +imagination plus mobile que productive, on pouvait redouter chez lui le +premier effet des passions. Cette crainte, qui tait fonde, fit prendre +aux parents d'tienne un terme moyen pour qu'il ret les conseils de +David, sans qu'il ft expos tout coup au danger de se trouver au +milieu de jeunes lves dont la conduite fort peu rgle n'tait soumise + aucune surveillance. On eut encore recours l'architecte qui avait +introduit Godefroy dans la maison. Plus heureux cette fois, cet ami +trouva moyen de faire entrer tienne chez un lve de David, qui ce +matre avait prt, pour achever un tableau, l'atelier mme o taient +placs ceux des _Horaces_ et de _Brutus_. De ce concours de +circonstances, il rsultait qu'tienne serait pleinement satisfait, +puisqu'il allait travailler sous un matre digne de sa confiance, qu'il +verrait son gr les ouvrages de David, et qu'enfin ce clbre artiste, +ayant entendu parler d'tienne, avait promis ses parents de surveiller +ses tudes. + +Charles Moreau, le matre nouveau qui tienne venait d'tre confi, +tait alors dans sa trentime anne. C'tait un homme bien fait de sa +personne, dont la physionomie calme n'annonait rien moins qu'une +imagination ardente. La nature l'avait dou d'une certaine aptitude aux +arts, dont il tait facile de voir qu'il cherchait plutt profiter +pour s'assurer une profession, que dans l'ide de courir follement aprs +la gloire. Pendant le cours de ses tudes acadmiques, il avait obtenu +un double succs fort rare. Aprs avoir remport le grand prix +d'architecture, l'art qu'il avait tudi plus particulirement, on lui +dcerna le second grand prix de peinture en 1792, la mme anne que +Landon eut le premier. Cette double palme, conquise par des travaux +recommandables, devait naturellement faire concevoir de hautes +esprances pour l'avenir de Charles Moreau; toutefois cet artiste, dont +le mrite particulier consistait en une certaine habilet employer +avec got ce qu'il avait appris dans les coles, ne rpondit +qu'imparfaitement ce que l'on attendait de lui. Il tait d'un abord +froid, mais au fond plein de bont et de politesse; aussi tienne +l'accepta-t-il avec joie comme matre, soutenu d'ailleurs par +l'esprance de voir quelquefois David et d'arriver l'honneur de +recevoir ses conseils. + +Mais le lieu o tienne allait tudier sous Moreau, l'atelier des +Horaces, a t trop clbre et se trouvait trop voisin de l'cole o +David enseignait ses lves, pour n'en point faire connatre la +disposition en dtail. Ceux qui parcourent aujourd'hui les quatre +grandes galeries du vieux Louvre, si spacieuses, si magnifiquement +ornes, et remplies de tant de richesses, ne se doutent gure des +hideuses salets qu'elles renfermaient encore vers 1786 et 97, lorsque +le jeune tienne pntra dans ces lieux obscurs pour la premire fois. +Les deux corps de btiment o sont tablis aujourd'hui les muses des +Souverains et de la Chalcographie, du ct de la grande colonnade et en +retour paralllement la rue de Rivoli, taient, ainsi que les autres +parties du Louvre, habits par les artistes qui on avait laiss +maonner intrieurement, quand l'tat lui-mme ne les faisait pas +construire, une suite de cahutes qui, tirant toutes leur jour de la +grande cour, mettaient dans l'obscurit le reste de ces vastes galeries, +dont les murs, ainsi que les immenses charpentes de la toiture, taient + nu. + +On pntrait dans cette partie du Louvre par deux escaliers; l'un +gauche, sous le guichet en entrant par la rue du Coq, qui n'existe plus, +et l'autre en hlice, obscur, troit, dtruit maintenant, qui rpondait +alors droite en entrant, sous le guichet du ct de l'glise +Saint-Germain l'Auxerrois. + +Quant l'amas de ces constructions intrieures, accordes David, pour +lui personnellement et pour ses lves, il se trouvait dans une partie +du vide qui forme aujourd'hui la cage du grand escalier bti sous le +rgne de Napolon, l'angle de la colonnade et de la face nord du +Louvre, prs de l'htel d'Angivilliers. + +Ces dtails suffiront pour faire connatre quel tait l'tat intrieur +d'un des plus beaux monuments de l'Europe, quoique, pour en complter le +triste tableau, il soit indispensable d'ajouter que, prs des grands +murs noirs adosss la colonnade, des espces d'immenses viers +servaient de latrines toujours ouvertes d'o s'exhalait un air infect, +qui ne se renouvelait qu'avec peine. + +Rien n'est tel que de trouver les choses convenablement tablies pour +croire qu'elles n'ont jamais d tre autrement disposes. Ce qu'il est +difficile de comprendre, c'est que la plupart des artistes cette +poque, c'est que leurs femmes, leurs filles, ainsi que les amateurs +opulents qui frquentaient les ateliers, toutes personnes bien leves, +distingues mme par leurs gots et leurs habitudes, vivaient l sans +qu'aucune d'elles tmoignt hautement l'horreur que l'obscurit +dgotante de l'intrieur du Louvre devait naturellement leur inspirer. +Mais cette tolrance s'explique par un seul fait: les artistes, leur +famille et leurs lves y taient logs gratis. Aussi ne fallut-il rien +moins que la volont de fer et le pouvoir de Napolon pour purger ces +nouvelles tables d'Augias, et rendre le monument du Louvre une +destination digne de la nation au milieu de laquelle il a t lev. + +C'est vers le mois d'octobre 1796 qu'tienne, g de quinze ans et demi, +fit pour la premire fois son entre dans ces lieux. Muni de son carton +et de ses crayons, ce ne fut pas sans peine qu'il parvint jusqu' +l'angle tnbreux du Louvre, o, parmi tant d'autres, se trouvait la +petite porte qui conduisait l'atelier des Horaces. Il monta une espce +d'escalier roide, troit, dont les planches craquaient sous chacun de +ses pas. Parvenu la dernire marche, en portant son regard vers la +droite, il aperut un vaste espace sombre, form en partie par les gros +murs du Louvre, et dans lequel taient entasss, l'un prs de l'autre, +des chssis, des toiles peindre et de grands mannequins draps dont +l'apparition lui inspira une terreur passagre. Mais gauche se +prsentait une autre petite porte au-dessus de laquelle une ouverture +vitre laissait passer un jour douteux. + +De quelque nature que soit un dbut, il cause toujours de la timidit. +Le jeune arrivant balana quelques instants avant d'ouvrir la porte +qu'il franchit enfin pour entrer dans l'atelier des Horaces. + +La nouveaut du lieu et des objets au milieu desquels il se trouvait +aurait sans doute exclusivement excit sa curiosit, si l'embarras de se +faire reconnatre et la prsence d'un personnage inconnu tienne +n'eussent pas captiv son attention dans les premiers moments. C'tait +la fin d'octobre; le froid commenait se faire sentir, et le quidam +qu'tienne trouva l'atelier s'occupait, devant le pole, fendre une +grosse bche en menus morceaux pour allumer le feu. Cet homme devait +avoir de vingt-trois vingt-cinq ans. Il ressemblait en laid Socrate, +et ses membres prsentaient cette sorte d'obsit, signe plus certain de +paresse que de bonne sant. Ses cheveux, d'un blond sale et douteux, +recouvraient peine son front bomb, sous lequel perait un regard +oblique exprimant bien plus la dfiance que la pntration. C'tait +Alexandre, le fils de Mme C., femme du peintre de batailles. + + l'arrive d'tienne, Alexandre se leva et vint lui comme quelqu'un +qui s'attend recevoir un nouveau venu, et quoique ce singulier +personnage ne parlt gure que par monosyllabes et en s'aidant du geste, +il parvint dsigner son jeune condisciple la place qu'il devait +occuper pendant son travail, ainsi que les dessins qui lui serviraient +de modles. Quand il se fut acquitt de ce soin, il s'approcha d'tienne +en faisant un sourire clin et lui dit: Vous savez sans doute que le +dernier entr chez les peintres fait le mnage? Tenez, ajouta-t-il en +montrant le bois d'une main et en prsentant la petite hache tienne +de l'autre, allumez le feu, car c'est aujourd'hui lundi; _on pose_[1] un +nouveau modle l'atelier des lves de M. David, et il faut que +j'aille tirer ma place au sort. Il n'eut pas plutt achev ces paroles, +qu'il ouvrit la porte et descendit le petit escalier de bois qu'tienne +venait de monter. + +Fait la vie de collge, tienne avait l'habitude de vivre avec des +camarades; aussi, loin de se formaliser de la tche qui venait de lui +tre impose, la remplit-il le plus promptement qu'il put, afin d'avoir +le temps et le loisir de reconnatre le lieu trange o il se trouvait. +Mais le feu tait peine allum, qu'un vacarme sourd se fit entendre +au-dessous de l'atelier des Horaces. tienne prtait une oreille +attentive pour dcouvrir la cause de ce bruit, lorsqu'Alexandre, +remontant avec prcipitation, prit une toile peindre, et, s'tant +aperu de l'tonnement d'tienne, lui dit: On a eu une peine de chien +s'accorder sur la _pose_ donner au modle; c'est ce qui les fait crier +comme vous entendez; mais je redescends pour prendre ma place; je n'ai +pas t heureux, j'ai le numro 34. + +Rest seul de nouveau, cette fois tienne profita de l'occasion pour +observer dans tous ses dtails le fameux atelier des Horaces. Ce +vaisseau avait environ quarante-cinq pieds de long sur trente de large. +Ses murs crpis en pltre taient recouverts d'une teinte en dtrempe de +couleur gris-olive, et la lumire n'tait introduite en ce lieu que par +une seule ouverture leve de neuf pieds au-dessus du plancher, et +donnant sur l'esplanade du Louvre, sous la grande colonnade. Le long des +deux parois latrales taient placs, gauche en entrant, le tableau +des _Horaces_, et droite celui de _Brutus_. Outre ces deux ouvrages de +David, principal ornement de cet atelier, on voyait une charmante +bauche d'un enfant nu, mourant en pressant la cocarde tricolore sur son +coeur; c'tait le jeune Viala. + +Mais si ces tableaux attiraient vivement l'attention par leur mrite, +l'ameublement de l'atelier tait, en son genre, un objet de curiosit +non moins piquant. Jusqu' cette poque, les meubles des maisons mme +les plus opulentes de Paris taient encore fabriqus sur le modle de +ceux du temps de Louis XV ou de Marie-Antoinette, tandis que ceux de +l'atelier des Horaces portaient un tout autre caractre. Les chaises +courantes en bois d'acajou sombre, et couvertes de coussins en laine +rouge avec des palmettes noires prs des coutures, avaient t copies +sur celles dont la reprsentation est si frquente sur les vases dits +trusques. Au lieu des deux _bergres_ d'usage, on voyait d'un ct une +_chaise curule_ en bronze, dont les extrmits des deux X se terminaient +en haut et en bas par des ttes et des pieds d'animaux, et de l'autre un +grand sige dossier, en acajou massif, orn de bronzes dors et garni +du coussin et de draperies rouges et noires; le tout avait t +fidlement imit de l'antique et excut par le plus habile bniste de +ce temps, Jacob, d'aprs les dessins de David et de Moreau, son lve, +prs duquel devait travailler le jeune tienne. + +Enfin le complment de ce meuble tait un lit galement l'antique, +mais qu'habituellement on relguait, pour gagner de la place, dans ce +grand espace obscur peupl de mannequins et plein de poussire, vers le +quel tienne avait jet les yeux en arrivant. + +Au surplus, tous ces objets, excuts d'aprs le got et sur les ordres +de David, taient, proprement parler, des _meubles d'atelier_, +puisqu'en effet ce peintre les a copis dans ses ouvrages. C'est ce dont +on pourra s'assurer en confrontant la description qui prcde avec les +meubles qui se trouvent dans les tableaux de _Socrate_, des _Horaces_, +de _Brutus_, d'_Hlne et Pris_, et dans le portrait bauch de Mme +Rcamier. + +Il est propos de ne pas oublier que tout ce meuble tait excut dj +depuis six ou sept ans, lorsque, en 1796, tienne le vit pour la +premire fois. Alors, dans le public, ce got ne faisait que commencer +se rpandre. On citait comme une nouveaut les meubles de Jacob d'aprs +l'antique; Quinquet tait peut-tre moins fier de l'invention de ses +lampes que des ornements trusques que les lves de David peignaient +sur leurs montures, et l'on surprenait souvent les coiffeurs dans le +fond de leur boutique, rflchissant srieusement devant une tte +perruque, pour imiter la coiffure des soeurs des Horaces ou de la femme +et des filles de Brutus, des tableaux de David. + +Mais revenons la dcoration de l'atelier. La face oppose celle o +s'ouvrait la grande et unique fentre tait divise en trois portions. +Celle du centre, la plus large, se terminait, en haut, par une +archivolte au milieu de laquelle on avait pratiqu un grand oeil-de-boeuf +vitr, qui laissait distinguer un autre mauvais escalier en bois faisant +suite au premier, et conduisant un tage suprieur dont on aura plus +d'une fois l'occasion de parler. Des petites portes formaient les deux +divisions latrales de cette face, et elles taient remarquables par +leur dcoration, qui consistait en toiles vertes retrousses par des +clous d'or, absolument de la mme manire que le sont celles de la +grande tenture qui garnit le fond sur lequel se dtachent la femme et +les filles de Brutus, dans le tableau de ce nom. + +Quant au reste des objets rassembls avec ordre et une symtrie lgante +dans ce lieu, il consistait en figures, en fragments de figures ou +d'ornements antiques mouls en pltre. Ces pices taient suspendues aux +murs ou poses sur un immense appui log dans le renfoncement cintr o +se groupaient des statues entires ombrages par des branches, des +couronnes de chne, au-dessus desquelles s'levait une grande palme +trs-belle encore, quoiqu'elle ft jaunie par le temps. + +Le pole, car il ne faut rien omettre, tait tabli isolment, mais +d'querre avec l'angle form par le ct de la fentre et celui o tait +suspendu le tableau des _Horaces_. + +On se figurera facilement la surprise que durent inspirer tant de choses +qui eussent mme t nouvelles pour beaucoup de gens, mais qui le +parurent bien davantage au jeune tienne, qui ne connaissait que la +maison paternelle et celles de quelques particuliers, aiss il est vrai, +mais dans lesquelles le got nouvellement introduit dans les arts +n'avait pas encore pntr. + +tienne avait bien eu l'occasion de voir jouer Talma au +Thtre-Franais. Il savait mme qu'entre les qualits que l'ont +attribuait cet acteur, on lui faisait un mrite particulier de +l'exactitude rigoureuse avec laquelle il observait le costume des divers +personnages qu'il reprsentait. tort ou raison, on rptait dans le +public que Talma ne se dcidait jamais remplir un rle sans avoir t +consulter les monuments antiques la bibliothque; on ajoutait que +quand il avait fait sur le costume ses tudes et son choix, il allait +les faire approuver par David. tait-il question d'un vtement, d'un +meuble, d'un bronze ou d'une dcoration nouvelle, ils taient imits de +l'antique et toujours David, ou au moins l'un de ses lves en avait +fourni les dessins. Quoi qu'il en soit, ces ides n'taient encore +admises que par les artistes et le petit nombre de personnes qui les +frquentaient, en sorte que les objets, qui frapprent les yeux +d'tienne l'atelier des Horaces le transportrent brusquement dans un +monde nouveau. Cependant ce monde si restreint encore, mais qui devait +bientt imposer toute la France et mme l'Europe son fanatisme pour +l'antiquit, ce monde tait dj fort, et le jeune tienne allait tre +adopt par lui. + +Malgr l'inexprience du jeune lve, cette journe passe dans +l'atelier des Horaces et les rflexions que tant d'objets nouveaux lui +firent faire agirent avec puissance sur son esprit. Dans la vie d'un +homme, il y a toujours des circonstances dcisives qui l'enlvent la +gnration dont il procde pour le placer au milieu de celle dont il +fait partie. C'est ce qui arriva tienne en cette occasion. Il +s'aperut tout la fois de combien on tait en arrire dans la maison +de ses parents sur la marche qu'avaient suivie les arts depuis dix ans, +et pressentit tout ce qu'il fallait qu'il connt et qu'il tudit pour +rattraper le gros de l'arme dans laquelle il se trouvait enrgiment +tout coup. + +Trois heures s'taient coules depuis le dpart d'Alexandre. Outre le +temps d'inspecter l'atelier, tienne avait encore trouv celui de tracer +une esquisse d'aprs un dessin fait d'aprs Michel-Ange par David, et le +reste de ses curieux loisirs avait t employ observer en dtail ce +qui occupait le milieu de l'atelier. + +Aujourd'hui que les procds et les mystres de la peinture l'huile +sont connus de tout le inonde, on aura peine comprendre comment +tienne se trouvait si favoris d'tre admis voir commencer un +tableau, et quelle fut sa joie en pouvant considrer loisir une toile +blanche de sept pieds, sur laquelle on avait report, au moyen d'un +carrelage, les figures d'une grande composition. Tel tait encore +cependant le mystre dont s'entouraient les peintres dans leurs +ateliers, que l'espoir qu'eut tienne de voir commencer, faire et +achever un tableau, fut une des satisfactions les plus vives de toutes +celles qu'il prouva pendant cette matine. Ce fut donc avec la plus +scrupuleuse attention qu'il tudia, on peut le dire, ce qui tait trac +sur cette toile blanche pose sur un chevalet. + +David commenait alors son tableau des _Sabines_ dans une autre partie +du Louvre o on lui avait accord un local plus vaste; en sorte que, +pour obliger son lve Moreau, il lui avait prt son atelier des +Horaces. Charles Moreau traitait le sujet de Virginius montrant au +dcemvir Appius le couteau avec lequel il vient d'immoler sa fille. +Cette composition, dans laquelle l'artiste s'tait efforc de multiplier +les preuves de son double talent, ne put tre termine alors. Un an +aprs qu'elle fut entreprise, Moreau, dont le talent en architecture +tait tout fait recommandable, saisit fort raisonnablement l'occasion +qui lui fut offerte de reconstruire l'intrieur de la salle du +Thtre-Franais (de la Rpublique alors) rue Richelieu. L'excution de +ce travail, qui lui lit honneur, l'engagea reprendre et suivre sa +vritable carrire, qu'il a parcourue et qu'il a acheve avec honneur en +Allemagne. + +Exemple trange des vicissitudes humaines! Ce tableau de _Virginius_, +commenc en 1796 en prsence du petit lve de Moreau, devait, quarante +ans aprs, lorsque l'artiste le termina en 1827, passer l'exposition +du Louvre, sous les yeux du critique tienne, appel crire sur les +arts dans le _Journal des Dbats_. + +Mais revenons l'lve attendant l'arrive de son matre dans l'atelier +des Horaces. Midi sonnait quand il y entra. Moreau, comme on l'a dit, +tait assez joli cavalier et se mettait fort bien. Toujours ras, fris +et poudr avec soin, il portait ordinairement un habit bleu barbeau +fonc, des pantalons gris clair et des bottes la hussarde. Son linge +toujours frais exhalait un lger parfum d'iris, et l'on savait qu'outre +une foule de petits soins que tous les hommes ne prenaient point encore, +il poussait la recherche jusqu' ne faire usage que de rasoirs anglais, +espce de crime de lse-nation cette poque. + +Charles Moreau avait t reu plusieurs fois dans la famille d'tienne, +en sorte que ce costume lgant et fort convenable alors n'et +aucunement tonn le jeune lve, si cette toilette, dans cette dernire +occasion, ne lui et pas paru bien recherche pour un artiste qui allait +se mettre son chevalet. La politesse affectueuse mais froide et +rserve du matre d'ailleurs ne contribua pas peu tonner le jene +homme, qui se soumit sans aucune rpugnance l'autorit de son nouveau +matre, mais en se nourrissant du plaisir d'tre dans l'atelier des +Horaces, et de l'esprance de recevoir les conseils directs de David. + +Il serait superflu d'entrer dans les dtails de l'excution du tableau +de _Virginius_. Pendant que dura le trac et l'bauche de cette +composition, Charles Moreau mit toute la bonne grce imaginable pour +montrer son jeune lve, qui cependant n'tait encore que faible +dessinateur, tous les procds qui se rapportent plutt au mtier qu' +l'art de la peinture. Tout en recevant ces avis que les artistes +transmettaient si rarement alors, tienne poursuivit ses ludes d'aprs +le dessin, puis d'aprs le relief, en les entremlant de celles que +Moreau lui faisait encore faire sur l'architecture. + +Cependant les journes passes en ce lieu paraissaient souvent longues +et tristes tienne, dont la nature expansive ne s'arrangeait pas +toujours de la contrainte et du silence que la gravit continue de son +matre lui imposait. Le mystrieux, le monosyllabique Alexandre, qui, +disait-on, tait rentr nouvellement de l'migration, et auquel David +avait donn un asile, tait peu propre animer la conversation. Moreau +d'ailleurs s'tait rserv le droit de rompre le silence, et pour en +conjurer l'embarras, quand il se prolongeait trop, il se bornait +chanter les trois couplets d'une romance fort la mode en ce temps: _Te +bien aimer, ma chre Zlie_, qu'il interrompait soigneusement lorsque +quelque difficult d'excution en peinture le forait retenir son +souffle pour tre plus sr de sa main. + +Ce calme touffant et cette mme chanson qui l'interrompait +priodiquement navraient quelquefois le coeur du pauvre lve, surtout, +comme il arrivait souvent, quand les jeunes gens de l'cole de David, +runis l'tage infrieur, lui faisaient penser, par leurs cris et +leurs extravagances, au plaisir qu'il aurait eu prendre part leurs +jeux. + +Plusieurs fois dans sa dtresse, le pauvre enfant, lorsqu'il se trouvait +seul avec Alexandre, essaya, mais toujours en vain, d'entamer une +conversation. Un jour qu'il crut s'apercevoir que la physionomie de cet +homme tait moins sournoise que de coutume, il se hasarda lui demander +quelles taient les personnes demeurant au-dessus de l'atelier, et que +l'on voyait souvent passer derrire l'oeil-de-boeuf. Aprs un assez long +silence, pendant lequel le questionn nettoyait tranquillement sa +palette, il dit enfin: Est-ce que vous ne le savez pas?--Non. Une +pause beaucoup plus longue succda la premire, et Alexandre, aprs +avoir essuy tous ses pinceaux un un, et ferm soigneusement sa botte + couleurs, dit, en prenant son chapeau et ouvrant la porte pour s'en +aller: C'est Pierre, Joseph, Maurice et Charles Nodier. Puis il laissa +tienne seul. + +Au milieu de ce silence de trappistes, tout ce qui pouvait en rompre la +monotonie devenait un vnement heureux pour tienne; et si ennuyeux que +fussent la plupart des curieux venant visiter l'atelier des Horaces avec +la permission de David, c'tait une espce de fte pour tienne, par +cela seul qu'il entendait des gens parler. + +Une circonstance fort simple en elle-mme devint un vnement de la plus +haute importance pour lui. Ce fut la visite annonce d'avance que David +devait faire Moreau. Le chef de l'cole avait effectivement promis +son disciple de venir voir o en tait son tableau de _Virginius_, et le +jeune colier attendait ce jour avec une impatience inexprimable, +curieux de revoir David qu'il n'avait pas mme aperu depuis la fameuse +sance de la Convention. Enfin le matre entra en soulevant son chapeau, +et tout aussitt tienne se leva, mais sans quitter sa place, tandis que +Moreau s'avanait rapidement vers son maitre en lui tendant la main. + +Les deux artistes parlrent assez longtemps au sujet du perfectionnement +des lignes de la composition, sans qu'tienne, si novice encore dans +l'art, pt apprcier l'intention et la porte de ce qui fut dit. Mais +les dernires paroles que laissa chapper David en rsumant ses +observations sur l'ouvrage excitrent l'attention du jeune colier. Il +faut te mettre en garde contre la roideur, mon cher Charles, dit le +matre, tu as commenc (car ils se tutoyaient) par tudier +l'architecture, et on se ressent toujours de sa premire ducation. Vois +cette jambe-l, elle parat avoir t faite au tour comme un balustre. +Les ttes de tes personnages se ressemblent entre elles, et les +vtements compasss trahissent le soin trop minutieux que tu as pris en +drapant tes mannequins... Prends garde!... prends garde ces +dfauts!... la nature est plus capricieuse que cela... D'ailleurs +l'ensemble de ton tableau est bon... un peu froid; fais-y attention, et +n'oublie pas de rchauffer tout cela en finissant... Allons, bon +courage... adieu et dfie-toi de la roideur. + +tienne tait naturellement port respecter ceux qui renseignaient, et +d'ailleurs son inexprience ne lui permettait gure de former un +jugement quelconque sur le _Virginius_ de Moreau. Toutefois, les +remarques si justes de David, en cette occasion, rpandirent de la +lumire dans son esprit, et il s'aperut que le matre avait au fond +tmoign plus d'indulgence pour son lve que pour l'ouvrage. + +Comme David se disposait sortir, il s'approcha d'tienne, jeta les +yeux sur ce qu'il dessinait et lui donna des encouragements avec +bienveillance. Cette visite, ces paroles reues du peintre le plus +renomm de France mirent la joie au coeur d'tienne et lui rendirent le +sjour dans l'atelier des Horaces un peu moins lourd. Lorsqu'il fut +revenu de son premier enivrement, il repassa dans son esprit toutes les +circonstances qui l'avaient frapp pendant cette entrevue, et plus d'une +fois il revint sur l'tonnement que lui avait caus la vue de David, de +cet homme que sa rputation politique avait transform dans +l'imagination de ceux qui ne l'avaient point vu en une espce de sauvage +inabordable, tandis qu'en ralit il avait les formes les plus polies. +Il rgnait dans son habillement une recherche grave, une propret tout +opposes aux habitudes de la plupart des rvolutionnaires. Bien plus, +malgr le gonflement d'une de ses joues qui le dfigurait, et quoique +son regard et quelque chose d'un peu dur, dans l'ensemble de sa +personne rgnait un certain air d'homme de bonne compagnie que peu de +gens avaient conserv depuis les annes orageuses de la rvolution. Si +l'on excepte la petite cocarde tricolore qu'il portait son chapeau +rond, tout le reste de son costume, ainsi que sa manire d'tre, +l'auraient plutt fait prendre pour un ancien gentilhomme en habit du +matin, que pour l'un des membres les plus ardents du comit de sret +gnrale. Aussi, tout en travaillant, tienne ne pouvait-il s'empcher +de repasser dans son esprit les trois apparences si diffrentes sous +lesquelles David s'tait dj offert ses yeux: d'abord comme membre de +la Convention, portant le panache tricolore, et parcourant avec vivacit +les Tuileries le jour de la fte l'tre suprme; puis la barre de la +Convention, rpondant ses accusateurs par la pleur de son visage et +les normes gouttes de sueur qui se dtachaient de son front; et enfin +en artiste chef d'cole, en homme plein de politesse et de +bienveillance, dans son atelier des Horaces. + +Cependant l'habitude de vivre dans le Louvre fit trouver tienne des +distractions en rapport avec son ge et son caractre. Quoiqu'il se ft +mis sur le pied de partager avec Alexandre le soin d'allumer le feu +chaque matin, cependant il se chargeait volontiers de cette corve, qui +lui fournissait l'occasion de lier connaissance avec les artistes +voisins. Il se faisait journellement, entre les peintres habitant le +palais du Louvre, des changes de menus services. Tour tour, le plus +matinal d'entre eux fournissait, par exemple, de la braise ou un tison +enflamm ses confrres, qui lui rendaient la pareille un autre jour. +Comme tienne distribuait gnreusement le feu quand on lui en +demandait, on lui en rendait aussi volontiers, et, par ce moyen, il +arrivait pntrer dans l'atelier des artistes et voir les ouvrages +auxquels ils travaillaient. Le petit flatteur n'avait garde d'pargner +les louanges pour satisfaire sa curiosit, et les artistes, hommes faits +et assez renomms alors, introduisaient le petit espigle dans leur +atelier, lui expliquaient le sujet de leurs compositions, lui laissaient +manier leurs brosses et leurs palettes, et enfin, aprs avoir savour +ses loges, lui frappaient amicalement l'paule en lui donnant le feu +qu'il tait venu chercher. C'est l'aide de ces petits stratagmes +qu'tienne parvint voir peindre Van-Spaendonck, qui imitait les +fleurs; Garnier, occup alors terminer son tableau de la _Famille de +Priam_ admis au concours dcennal, l'excellent Taillasson, homme +trs-spirituel et peintre de talent, et Valenciennes, qui ramona le bon +got et les tudes svres dans l'art du paysage. + +Mais le voisinage qui offrait le plus d'attrait tienne tait celui +des lves de David. Il ne tarda pas faire connaissance avec plusieurs +d'entre eux, qui le surnommrent, cause de la position respective de +l'atelier des Horaces et de l'atelier des lves, _le petit d'en haut_, +sobriquet qu'il conserva assez longtemps, mme aprs tre entr au +nombre de leurs camarades. + +Les premires paroles amicales qu'il reut dans cette cole lui furent +adresses par Ducis, le neveu du pote de ce nom, et par Delafontaine, +qui, aprs avoir expos plusieurs tableaux au Salon, est devenu un des +plus habiles ciseleurs de Paris. En arrivant au travail ou en sortant de +batelier, tienne retrouvait ses connaissances et ses nouveaux amis dans +les grands corridors sombres du Louvre, o l'on se donnait rendez-vous +pour les parties de jeu que l'on faisait le soir. + +_Le petit d'en haut_ ne tarda pas tre connu, au moins de nom, de tous +les lves de David. On savait d'ailleurs qu'il devait entrer dans +l'cole, o l'on tait dispos le bien recevoir, et on saisit une +occasion opportune pour lui prouver qu'on l'y regardait dj comme +admis. De temps en temps, les jeunes gens de l'cole de David se +cotisaient pour offrir un modeste repas leur matre. Le matre et +trente ou quarante jeunes gens partaient pied de Paris et se rendaient + Saint-Cloud ou Vincennes, chez un aubergiste prvenu d'avance, qui +donnait cette troupe un dner dont le prix ne dpassait ordinairement +pas la somme de quarante sous par tte. On eut l'ide de clbrer une de +ces petites ftes que l'on peut dire de famille, et Ducis, en sa qualit +de commissaire pour le repas, accompagn de plusieurs de ses +condisciples avec lesquels tienne tait le plus li, vint inviter _le +petit d'en haut_ se joindre eux pour fter le matre. La joie +d'tienne fut inexprimable, et sitt qu'il eut donn les quarante sous +d'cot, afin de ne pas tre oubli sur la liste, il chercha dans son +esprit le moyen de prouver David et ses lves combien il tait +sensible l'honneur qu'on lui avait fait, en le regardant comme faisant +partie de l'cole. L'apprenti peintre, tout vif et tourdi qu'il ft, et +tout mauvais colier qu'il eut t Lisieux et en pension, avait +cependant un penchant inn pour l'tude. Des circonstances qu'il serait +trop long de dtailler ici lui avaient fait reprendre ses auteurs +classiques et lire un assez bon nombre de vers et de romans, pendant son +sjour la campagne. Il s'exerait mme crire et rimer. Dans +l'excs du bonheur que lui causa l'invitation au banquet offert David, +il rsolut de faire des stances adresses au _restaurateur de la +peinture_, projet qu'il excuta en effet tant bien que mal. Lorsque le +chef-d'oeuvre fut achev, il le communiqua Ducis en qui il mettait +toute confiance, pour savoir de lui s'il jugeait les vers dignes d'tre +lus David vers la fin du repas. Quoique son oncle ft un habile pote, +le nouveau camarade d'tienne ne se montra pas difficile, et il fut +arrt non-seulement par les commissaires du repas, mais par tous les +lves qui on avait fait connatre le dsir du nouvel initi, que les +vers seraient lus. C'est Vincennes que l'on dna, et qu'au dessert, +tienne, d'une voix faible et tremblante, lut David, prs de qui on +l'avait plac, cinq ou six mauvaises stances qui furent accueillies avec +bienveillance par le matre, et furent applaudies tout rompre par les +quarante jeunes artistes qui s'taient tourdi le cerveau avec la +piquette de l'auberge de la Tourelle. + +Ce petit vnement ne fut pas sans importance pour tienne, car, de ce +moment, il fut adopt par David comme son lve, et entra, ainsi qu'on +le verra bientt, dans son atelier, sur ce qu'on appelle vulgairement +_un bon pied_. De plus, l'amiti contracte avec les lves, les parties +de jeux formes, et des conversations sur les arts compensrent la +froideur du sjour de l'atelier des Horaces, qui d'ailleurs changea tout + fait d'aspect par l'arrive inattendue d'un nouveau personnage qui y +fut introduit. + +Un jour Charles Moreau, aprs avoir siffl une heure durant l'air: Te +bien aimer, ma chre Zlie, s'arrta en clignant des yeux et en se +reculant pour juger de l'effet de ce qu'il venait de peindre, puis dit +tienne avec cet air calme qui ne le quittait jamais: tienne, vous ne +travaillerez plus seul...; d'ici deux ou trois jours, quelqu'un +viendra pour dessiner avec vous... Tout en disant ces paroles +lentement, Moreau s'tait remis son chevalet, et l'excution de je ne +sais quoi de plus difficile exigeant toute la sret de sa main, il +demeura trois ou quatre minutes sans rien dire. tienne, sans quitter sa +place ni son carton, avait tourn son regard interrogatif vers son +matre, qui, l'avisant tout coup, lui dit toujours avec le mme +sang-froid et les mmes interruptions: C'est une dame... oui... c'est +une dame... c'est Mme de Noailles. ce nom qu'tienne connaissait +bien, il remit le nez sur son ouvrage sans profrer un mot. + +Je n'ai pas besoin, tienne, ajouta Moreau aprs une autre pause encore +plus longue que les prcdentes, de vous recommander d'avoir tous les +gards et toutes les complaisances qu'elle mrite... Elle est plus +avance que vous dans l'art du dessin... ce sera un stimulant pour +vous... a ne vous fora pas de mal. Aprs avoir dit ces paroles, Moreau +se remit chanter sa romance favorite, et il ne fut plus question de +Mme de Noailles, jusqu'au jour o elle vint s'installer l'atelier des +Horaces. Quant au discret et taciturne Alexandre, que Moreau avait +prvenu part de la nouvelle lve que l'on attendait, il n'en souffla +pas un mot tienne. + +Pendant les deux jours qui suivirent cette scne, tienne fut sur les +pines, tant il tait curieux de voir paratre sa future condisciple. Il +avait souvent entendu parler de Mme de Noailles comme d'une personne qui +se distinguait par un vif amour pour les arts, mme par des dispositions +trs-relles les cultiver; et tout Paris savait d'ailleurs que ses +appartements taient dcors des tableaux de plusieurs jeunes peintres +de l'cole nouvelle. Mais quelles pouvaient tre la figure et les +allures d'une dame de la haute socit, qui prenait le parti d'tudier +srieusement la peinture dans un atelier situ dans le Louvre, dont on a +eu l'occasion de faire connatre les dispositions intrieures? ce +motif de curiosit s'en joignait encore un autre. tienne avait vu le +pre de Mme de Noailles une seule fois, mais dans un moment bien +terrible, et il tait impatient de savoir s'il retrouverait quelques-uns +de ses traits dans ceux de sa fille. + +Enfin le jour tant attendu arriva. tienne tait l'atelier des Horaces +comme de coutume, huit heures du matin. Il allumait le feu quand il +entendit le bruit des pas d'une personne qui montant l'escalier de bois, +ouvrit bientt la porte sans hsitation et entra dlibrment dans +l'atelier. C'tait Mme de Noailles. Sa tte tait couverte d'un chapeau +noir, et de ses paules descendait jusqu'aux genoux une espce de +pelisse fourre dont l'usage n'tait pas commun alors. Sa chaussure et +son pied taient fins et lgants, et toute sa dmarche, o rgnait un +mlange de confiance et de retenue, annonait une personne tout fait +distingue. + +tienne n'prouva ni surprise ni timidit pour lui rpondre aprs +qu'elle lui eut adress la parole. Elle alla prendre un carton qu'elle +avait fait apporter la veille au soir, et demanda conseil son +condisciple pour le choix de la place qu'elle pourrait occuper sans le +dranger de la sienne. Tous ces petits prparatifs se firent sans +embarras, sans affectation et mme sans beaucoup de paroles. On et dit +que Mme de Noailles connaissait la vie d'atelier comme un peintre, et +elle poussa mme la gentillesse avec tienne, qu'elle avait surpris +faisant le feu, jusqu' lui dire que, dans les rgles, c'tait elle, +la dernire venue, se charger de ce soin. Un change de sourires entre +elle et lui acheva la connaissance, et quand le feu fut bien allum, ils +se mirent au travail. + +C'tait Mme de Noailles ouvrir la conversation s'il lui convenait +d'en avoir une avec tienne, qui, de son ct, attendit respectueusement +une interrogation pour y rpondre. Mais il avait affaire une personne +du monde, pourvue d'esprit et de tact; aussi n'y eut-il pas un seul +instant d'embarras. Mme de Noailles savait le nom d'tienne et elle n'y +ajouta pas monsieur; elle lui parla des vers qu'il avait faits pour +David, des progrs que ce matre s'attendait lui voir faire dans son +cole, des pices nouvelles que l'on donnait au Thtre-Franais et de +mille autres sujets qui donnrent du charme la conversation de Mme de +Noailles, et lui firent sentir qu'tienne n'tait pas tout fait +indigne de l'entendre. + +Ce paresseux de Moreau, dit-elle tout coup, n'arrive ici qu' midi, +j'en suis certaine. De la faon dont il se _bichonne_ tous les jours, il +est bien difficile qu'il arrive avant cette heure son atelier. Aussi +son tableau n'avance-t-il gure! + +On remplirait des volumes s'il fallait rapporter les conversations +journalires que Mme de Noailles et tienne avaient ensemble, depuis +huit ou neuf heures qu'ils venaient l'atelier jusqu' midi, moment du +jour avant lequel le pauvre Moreau n'arrivait en effet que bien +rarement. + +Mme de Noailles tait donc une personne spirituelle et fort aimable, +ayant les manires les plus lgantes, trs-bien faite et assez jolie; +ses cheveux chtains et son cou d'une blancheur blouissante taient +surtout remarquables. + +D'aprs la manire assez leste dont Mme de Noailles s'expliquait sur les +habitudes et le talent de Moreau, il tait difficile d'imaginer ce qui +pouvait dcider cette dame venir se mettre sous sa direction, et quand +tienne vit Moreau et sa jeune lve en prsence l'un de l'autre, +l'colire parla au matre avec une aisance et en mme temps une +familiarit protectrice si habituelle, qu'il semblait que, dans son +installation l'atelier des Horaces, Mme de Noailles chercht +principalement un lieu o elle put trouver les objets et les ressources +matrielles indispensables pour tudier l'art du dessin. + +Jusqu' l'arrive de cette dame, le plus ou moins de vivacit d'esprit +de Charles Moreau tait demeur pour tienne un problme, que le silence +habituel tabli entre eux pouvait rendre douteux; mais lorsque la jolie +jaseuse eut non-seulement donn la parole tout le monde, mais forc +encore chacun de parler, le silence de Charles Moreau continua. + +L'effet de la prsence de Mme de Noailles l'atelier des Horaces fut +donc de renouveler immdiatement cet air pais, combin de silence et +d'ennui, qui y avait rgn jusque-l. La conversation n'avait pas +toujours la mme activit ni le mme intrt, mais elle tait devenue +libre, ce qui contribua vivifier l'esprit d'tienne et lui faire +poursuivre ses tudes avec plus de verve et de suite. + +Mme de Noailles le proccupait beaucoup, non pas cependant de la manire +que l'on pourrait croire; mais il prouvait un plaisir extrme se +trouver habituellement dans une sorte d'intimit amicale avec une jeune +et jolie femme de vingt-sept vingt-huit ans, ayant les habitudes d'une +grande dame, et rpute pour l'une des femmes les plus la mode de +Paris. La vanit de tout autre qu'un enfant de seize dix-sept ans se +ft sans doute veille en pareille occasion; mais, il faut le dire la +louange d'tienne, il sut profiter avec dlicatesse et modestie d'une +bienveillance amicale dont l'effet fut, en lui inspirant le got des +bonnes manires, de le prserver pour toujours des habitudes contraires +que l'on prend ordinairement dans les coles. + +Rarement Mme de Noailles se rendait l'atelier plus tard qu' neuf +heures et demie, ce qui forait tienne d'tre habituellement matinal, +afin de prcder toujours sa condisciple. Il ne manquait gure de placer +d'avance les siges et les divers objets dont elle faisait usage en +dessinant, et jamais cette attention ne manqua d'tre reconnue par une +lgre inclination de tte, accompagne d'un sourire. Au surplus, ces +petites galanteries rciproques se reproduisaient sous mille formes, et +sans parler de l'change des crayons et du papier, dont on supposait la +qualit meilleure, il y avait toujours un instant de la matine, celui +du djeuner, o la confiance et la jaserie devenaient plus entires et +plus actives. + +La jeune artiste de l'atelier des Horaces arrivait chaque matin avec un +petit panier cach sous son chle, dans lequel tait son djeuner, et +assez souvent un livre. Le repas se faisait en commun sur le pole, +l'une place d'un ct, l'autre de l'autre, et tous deux debout. Il faut +avouer que les deux lves de Charles Moreau n'pargnaient pas toujours +leur matre pendant son absence, et que le tableau de _Virginius_ +servait souvent de texte leurs malicieuses critiques. C'tait +ordinairement sous ces auspices que commenaient le repas et la journe. + +Les provisions apportes par tienne taient beaucoup moins dlicates +que celles de Mme de Noailles; aussi, tant par respect pour la belle +convive que dans la crainte de lui voir refuser des aliments trop +grossiers pour elle, tienne ne lui offrait rien, mais il acceptait +simplement et avec plaisir ce qu'elle lui prsentait; d'autant plus +qu'assez ordinairement la raret d'un fruit venu de Provence, ou d'un +mets que l'on ne trouvait pas Paris, semblait plus propre exciter la +curiosit d'tienne que sa friandise. Vers la fin de la collation, les +devis recommenaient, et si Mme de Noailles avait remarqu quelque +passage dans son livre, elle en faisait la lecture tout haut, ce qui +fournissait des sujets intressants de conversation pendant le travail. + +Rien ne serait plus facile que de multiplier les rcits de scnes +semblables, car elles se renouvelrent pendant prs de six mois; mais il +convient de ne parler ici que de celles qui se rattachent immdiatement + l'histoire des arts et des moeurs de ce temps. Un matin que Mme de +Noailles portait sur son visage l'expression d'une joie vive que le +calme habituel de ses traits n'avait point encore laiss voir tienne, +celui-ci se hasarda lui en demander la cause. Mon frre, +rpondit-elle aussitt, revient de l'arme de Cond, et d'ici huit +jours il sera Paris. + +Bien que les gots, les tudes et l'ge d'tienne ne le portassent pas +s'occuper des affaires politiques, leur importance tait si grande +alors, et on en parlait si souvent dans toutes les familles, qu'il tait +difficile d'ignorer ce qui se passait. tienne savait donc qu'un bon +nombre d'migrs, les uns aprs s'tre fait rayer de la liste, d'autres +mme sans prendre cette prcaution, et au pril de leurs jours, +rentraient en France. Mais s'il apprciait l'importance et les +difficults attaches ces retours, comme il n'avait jamais vu le frre +de Mme de Noailles, il se borna faire compliment cette dame de +l'arrive prochaine de son frre, en lui tmoignant le plaisir qu'il +prouvait de la voir si heureuse, mais sans avoir mme l'ide de lui +adresser des questions sur l'migration de M. Alexandre de Laborde ni +sur son retour. Seulement il ne put se dfendre de faire en lui-mme le +rapprochement de la conduite du frre qui quittait l'arme de Cond, et +de celle de sa soeur venant chercher en quelque sorte un asile dans +l'atelier des Horaces, sous la protection du terrible rpublicain David. +Ces ides se compliquaient d'autant plus dans son esprit, que, dans le +cours des frquentes conversations qu'il avait eues avec Mme de Noailles +il s'tait bien aperu, sans en tre tonn, qu'elle tait fort loigne +de juger avec indulgence la conduite politique de David, mais que le +talent de l'artiste la faisait passer, ainsi que beaucoup d'autres, +par-dessus ce qu'on tait en droit de lui reprocher. + +Ces concessions particulires, fort communes alors, et qui aidrent si +puissamment la fusion des partis opposs, n'taient que l'image en +petit de ce qui se passait entre les hommes du gouvernement et presque +par toute la France. On tait las de tous les excs commis, dsabus sur +toutes les esprances folles que l'on avait conues, et dans le mme +moment o David et quelques hommes de son parti reprenaient les manires +polies de l'ancien rgime, et favorisaient la rentre de ceux qui +avaient t combattre au del du Rhin en faveur de la monarchie; ces +mmes migrs, las de faire une guerre inutile avec les trangers qui se +moquaient d'eux, ou rappels invinciblement par le besoin de revoir leur +famille et par l'espoir de rentrer dans leurs biens, risquaient jusqu' +leur tte pour venir faire effacer leur nom de la liste fatale. + +Les femmes jourent alors un rle important l'poque o ces radiations +taient si passionnment sollicites, et le plus ordinairement ce furent +elles qui les obtinrent des hommes de la rvolution tenant encore au +pouvoir, ou de quelques-uns, comme David, qui, sentant le cas que l'on +faisait de leur talent, se montraient des plus empresss faire rentrer +en France les familles qu'ils en avaient chasses quelques annes +auparavant par; des lois terribles. Aussi celui qui nagure voulait +boire la cigu avec Robespierre; qui prtendait qu'un rpublicain n'a +besoin que de fer et de pain; qui n'avait pu se dfendre la tribune de +la Convention; cet homme, David enfin, venait son atelier des Horaces +vtu avec une certaine lgance, s'exprimait avec une politesse +recherche, et mettait une espce de coquetterie montrer, dans la +conversation, des gards aux personnes dont l'opinion politique tait le +plus oppose la sienne. Cette dernire disposition frappa surtout +tienne lorsque, peu de jours aprs avoir appris le retour du frre de +Mme de Noailles, il vit arriver David l'atelier des Horaces, o la +jeune dame, Charles Moreau, Alexandre et tienne taient runis en ce +moment. David, employant les formes les plus polies, s'approcha +respectueusement de Mme de Noailles en la complimentant _sur ce qui +venait d'arriver d'heureux dans sa famille_; car ce fut de la sorte +qu'il fit allusion au retour de M. de Laborde. + +Les journaux alors n'expliquaient, ne commentaient pas tout, comme sous +les gouvernements constitutionnels. D'aprs l'exposition plus ou moins +franche des faits, le public tait oblig d'en apprcier la vrit et +l'importance; de juger de la situation des affaires et de se former par +lui-mme une opinion. Tout ce travail, difficile mme pour un homme fait +et rompu aux affaires, ne pouvait tre que bien faiblement accompli par +un jeune lve en peinture, que son imagination vive et mme un peu +romanesque entranait dans une sphre d'ides toutes diffrentes. + +Le plaisir que lui fit prouver la satisfaction de Mme de Noailles fut +donc trs-sincre, de mme que sa surprise fut grande en voyant l'espce +d'intrt que David paraissait prendre la rentre d'un migr. Ce +conflit, cet amalgame de choses et d'ides incohrentes, fit natre dans +l'esprit d'tienne une foule de rflexions contraires, dont le rsultat +fut de le plonger dans une rverie profonde. + +David tait sorti de l'atelier; Charles Moreau et Mme de Noailles +s'taient remis au travail, mais tienne resta assis auprs du pole, +essayant vainement de composer un seul et mme homme de l'ancien ami de +Robespierre et du nouveau protecteur des migrs. Pensif, il tenait son +regard machinalement fix sur Mme de Noailles, qu'il ne voyait que par +derrire. Ses cheveux chtain fonc, entours de bandelettes rouges la +manire antique, faisaient ressortir la blancheur de son cou, qui tait +lanc et fort beau. Ce rouge et ce cou blanc frapprent tout coup +l'imagination d'tienne, excite dj par les rflexions que la visite +de David lui avait suggres, et il lui sembla voir tomber la jolie tte +de cette jeune femme. Ce ne fut mme qu'en faisant un grand effort sur +lui qu'il parvint se rendre matre de l'agitation intrieure qu'il +prouva en ce moment. + +Le souvenir des jours sanglants de 1793 vivait fortement encore dans +toutes les mmoires, et l'on ne tardera pas comprendre pourquoi la vue +de la jeune artiste fit renatre tout coup des images si funestes dans +l'esprit d'tienne. Un jour, c'tait le 29 germinal de l'an II de la +rpublique, tienne, g de douze ans, accompagnait sa mre, que la +poursuite d'un procs avait force de se rendre dans le faubourg +Saint-Germain. L'entretien avec le procureur ayant dur plus qu'on ne +l'avait prvu, trois heures et demie sonnrent lorsque la mre et son +fils partirent de la rue Gungaud pour rentrer dans le quartier du +Palais-Royal. Le pont des Arts n'tait pas encore construit, en sorte +qu'ils prirent le Pont-Neuf. Arrivs au del de la place Dauphine, +tienne, se sentant entran avec violence par sa mre, lui demanda: +Qu'avez-vous donc, maman, pour aller si vite? Puis, la voyant plir: +Qu'avez-vous donc, maman? rpta-t-il avec inquitude.--Les charrettes! +les charrettes! balbutia la mre en se htant encore davantage, tu ne +les vois pas? Entends-tu le bruit? Viens! viens! courons vite! et ils +allrent de toute leur vitesse. + +La mre d'tienne avait espr regagner son quartier bien avant quatre +heures, l'instant du jour o avaient lieu les supplices. Mais, trompe +dans ses calculs par la prolongation des affaires, elle faisait un +dernier effort pour traverser le quai avant le passage du fatal cortge. +Toute sa diligence fut vaine, et elle et son fils se trouvrent arrts +par la foule prcisment la descente du Pont-Neuf, au moment o sept +ou huit charrettes remplies de condamns dfilaient devant eux. Ple +comme la mort, et sentant ses genoux flchir, la mre d'tienne fit un +mouvement pour couvrir ses yeux et s'appuyer sur le parapet, lorsqu'un +homme simplement vtu s'approcha d'elle et lui dit voix basse: +Contraignez-vous, madame, car vous tes environne de gens qui +interprteraient mal votre faiblesse. Ces mots, qui alors ne pouvaient +tre dits que par un homme de coeur et de courage, avertirent la mre +d'tienne du danger auquel son motion pouvait rellement l'exposer, et +elle se roidit contre l'horreur du spectacle qu'elle ne pouvait plus +viter. + +Quant son fils, malgr les battements douloureux de son coeur, il ne +put s'empcher de cder la curiosit de regarder les vingt-cinq ou +trente condamns que l'on tranait l'chafaud. Le convoi, retard par +la foule, fut mme oblig de s'arrter quelques instants, ce qui permit +au jeune enfant d'observer plus en dtail les traits de quelques-unes +des victimes. Sur le devant d'une des charrettes tait une jeune et +belle femme. Ses mains attaches aux ridelles soutenaient tout le poids +de son corps pench en avant, et son visage couleur de pourpre, ainsi +que le vague de son regard, annonaient le trouble ou plutt la perte de +son intelligence. Prs d'elle tait une dame ge, ple et maigre, mais +dont les traits nobles, dont l'expression digne et calme faisaient un +contraste dchirant avec l'tat de sa jeune compagne, sur laquelle elle +semblait jeter un regard tendre et protecteur. Enfin, dans une autre +charrette, tienne remarqua aussi un vieillard de haute stature portant +noblement sa tte jusqu'au moment suprme. C'tait le pre de Mme de +Noailles, M. de Laborde, banquier de la cour, qu'il vit l pour la +premire et la dernire fois, et dont il apprit le nom en l'entendant +rpter l'ignoble populace qui le profrait en le mlant d'horribles +injures. + +Peut-tre s'tonnera-t-on moins prsent de la confusion d'ides que +jetait dans l'esprit d'tienne tout ce qu'il avait vu et ce qu'il voyait + l'atelier des Horaces. C'tait le got nouveau qui rgnait dans les +arts; c'tait une jeune femme la mode, dont le pre avait pri sur +l'chafaud rvolutionnaire et qui, dans son amour pour la peinture, ne +voyait qu'un grand artiste en David; enfin, c'tait David lui-mme, +dpouillant le rpublicain de 1793, protgeant les migrs et faisant +presque la cour aux gens qui portaient un nom. Tant de circonstances et +de sentiments nouveaux, bizarres et contradictoires, ne pouvaient +manquer de faire une profonde impression sur l'imagination du jeune +tienne. Aussi son sjour l'atelier des Horaces tendit-il +singulirement la sphre de ses ides et laissa-t-il dans sa mmoire des +souvenirs ineffaables. + + + + +II. + +DAVID L'ATELIER DE SES LVES. + + +tienne, aprs s'tre familiaris dans l'atelier des Horaces prs de +Moreau, mais plus particulirement par l'effet de l'mulation qui +s'tait tablie entre Mme de Nouilles et lui, en copiant d'aprs le +dessin et mme d'aprs le relief, se trouvait prpar entrer dans +l'atelier des lves de David. Depuis le banquet de Vincennes, o il +avait pindaris, il avait fait connaissance et tait mme dj li avec +la plupart des jeunes gens de l'cole, en sorte que, lorsqu'il y entra +la premire fois pour y travailler, il n'prouva rien de la gne que +donne en toute espce d'apprentissage, la qualit de nouveau venu. + +La plupart des crivains qui nous ont transmis des dtails sur la vie +des peintres et sur l'histoire de leurs coles ont omis de faire +connatre certaines petites circonstances, qui aident mieux que quoi que +ce soit jeter du jour sur les moeurs des artistes et sur les diffrents +modes d'enseignement de la peinture. Pour ne pas laisser ici la mme +lacune, nous suivrons tienne depuis son installation avec ses camarades +jusqu'au moment o il a commenc peindre, tout en nous occupant de ses +condisciples. + +Voici d'abord quelle tait la disposition de l'atelier des lves: plac +immdiatement sous celui des Horaces, dont il avait les mmes +dimensions, il ne prsentait de diffrence en grandeur que par le +dessous de l'escalier en bois si bruyant, sous lequel se tenaient les +plus jeunes lves, dessinant d'aprs la bosse, et parmi lesquels +tienne se trouva compris. La fentre tait exactement ouverte et place +de mme qu'au premier tage. Sur la droite, en entrant, au del des +figures de pltre et des lves qui dessinaient d'aprs elles, s'levait +un pole de fonte dans un renfoncement, et un peu au del, mais du mme +ct, rgnait une large table soutenue par quatre poteaux de deux pieds +de haut, sur laquelle on plaait le modle vivant. En face, par +consquent gauche en entrant, tait un espace vide que les lves +peintres occupaient avec leurs chevalets, et entre ceux-ci et la table +du modle, s'arrondissaient, assis en demi-cercle, les lves +_dessinateurs d'aprs nature_. + +Des planches sur tasseaux fixs au mur, la hauteur de sept pieds, +servaient recevoir les toiles et les botes couleurs aprs le +travail. Du reste, nul ornement, moins que l'on ne veuille donner ce +nom de grandes taches de couleurs tales un peu au-dessous de la +planche courante, et une foule de caricatures, dont quelques-unes +assez anciennes, couvraient les murailles. + +David attachait quelque importance ces lazzis de ses lves; aussi, +lorsque les traits d'un nouvel lve prtaient la charge, ne +manquait-on pas de s'exercer la faire sur le ct du mur prs duquel +se dtachait le modle, en sorte que quand David venait corriger ses +lves il put la voir. Ordinairement il disait: _Elle est bonne_; ou +_Elle est mauvaise_. Dans le premier cas, il demandait le nom de +l'auteur; dans le second, il riait ironiquement, ce qui produisait un +choeur de hues sourdes, la suite desquelles ordinairement la +caricature tait efface. + +Le jour qu'tienne entra, c'tait au commencement d'une semaine, d'une +dcade alors, et comme les lves ne pouvaient s'accorder sur la pose +donner au modle, on choisit deux dputs, Ducis dont il a t question, +et un certain Moris dont il sera parl, pour aller prier David de venir +tirer ses lves d'incertitude et d'embarras. Le matre se rendit en +effet leurs voeux et se mit en devoir de trouver une position. Mais +avant de proposer son avis, il fit essayer au modle les postures +diffrentes que les lves lui avaient donnes, et aprs les avoir +examines, il en prit occasion de tancer une partie des jeunes gens qui +frquentaient le soir les salles d'tude de l'Acadmie au Louvre, en +leur disant que c'tait l qu'ils apprenaient, en copiant des modles +dont les bras taient soutenus par des cordes et les pieds cals avec +des coins de bois, faire _des attitudes acadmiques_ et des mouvements +de convention. Je gagerais, dit-il en se tournant vers un de ceux qu'il +savait tre des plus assidus aux tudes de l'Acadmie, que c'est toi qui +as imagin cette belle pose, qui fait tendre la poitrine du modle comme +une carcasse de volaille? Tu veux faire _ton torse_?... oui, je te +reconnais l, et quand on fera des tableaux o il n'y aura ni pieds, ni +mains, ni tte peindre, tu seras sr alors d'tre le plus habile. +Messieurs, ajouta-t-il, en parlant tous, l'Acadmie on fait un +mtier de la peinture, et on l'apprend comme un mtier ceux qui la +frquentent. Faites-vous cordonniers, si vous voulez, je ne m'y oppose +pas, mais ici on fait de la peinture. + + la suite de cette allocution, coute avec le plus respectueux +silence, David essaya plusieurs attitudes ayant un objet bien dtermin, +et finit par choisir celle d'un homme qui lance une pierre. Le modle +fit observer qu'il ne lui serait pas possible de conserver cette +attitude plus de cinq ou six minutes sans se reposer. Eh bien! qui te +dit le contraire? lui demanda-t-il, si cela ne t'arrange pas, va poser +_ton Acadmie_; on te mettra des cordes aux pieds et aux mains comme +un polichinelle. Puis, remettant sous son bras sa canne qu'il avait +pose sur la table du modle: Eh bien! Messieurs, ajouta-t-il en s'en +allant, tes-vous contents?--Oui, monsieur David, dirent les deux +dputs qui l'avaient amen.--C'est bon. Je reviendrai midi voir ce +que vous aurez fait. + + cette poque, l'atelier tait dgarni de tous les lves forts, qui +venaient d'achever leurs tudes depuis quelques annes. Les noms de +Fabre, de Wicar, de Girodet, de Grard, de Serangeli et de Gros +retentissaient encore parmi les lves, mais ces hommes taient dj +considrs comme matres. La plupart d'entre eux avaient obtenu le grand +prix de Rome, ou en taient au moins jugs dignes. Fabre avait t +couronn et avait expos sa figure de _Can_, dont Mme de Noailles mme +avait fait l'acquisition. Girodet avait envoy son _Endymion_ et mme +son _Hippocrate_, de Rome, Serangeli (de Milan) avait termin son +_Orphe et Eurydice_, ouvrage dont le succs fut bien plus grand que le +mrite; dj Grard avait jet les bases de sa rputation en faisant +paratre son _Blisaire_; enfin on comptait sur Gros, fix en Italie, +mais qui ne revint et ne se fit connatre en France que plus tard, en +1801 et 1802. Afin de fixer les poques aussi prcisment qu'il est +possible, il est bon de rappeler que l'exposition du _Blisaire_ de +Grard date de 1795, et que l'poque vers laquelle tienne est entre +l'cole de David se rapporte la fin de 1796 et au commencement de +1797, lorsque le matre commenait son tableau des _Sabines_. + +Les tudes taient donc faibles en ce moment l'atelier des lves. Les +plus distingus d'entre eux taient Pierre et Joseph Franque, deux +frres jumeaux natifs du Jura, auxquels la Convention avait allou une +petite pension cause des dispositions qu'ils avaient montres pendant +qu'ils gardaient les troupeaux dans leurs montagnes. Aprs eux venait +Broc, Gascon qui ne manquait pas de dispositions, mais chez lequel des +singularits de caractre avaient dvelopp une vanit purile. +Mulard-_Bavard_, pithte rime qu'on ne manquait jamais d'ajouter son +nom, selon l'usage des coles, o l'on dit la vrit crment. Mulard +tait un des praticiens les plus avancs, mais, sans imagination et sans +talent saillant, il puisait le peu d'ides qu'il avait justifier, par +un babil sans fin, l'pithte que l'on accolait son nom. En 1796, il +tudiait encore l'atelier avec Gautherot, vieux rpublicain +incorrigible, un peu moins bavard que son condisciple, peintre mdiocre, +crivain de pamphlets politiques, et particulirement recommandable par +le got et le talent rel qu'il avait pour composer des complaintes +srieusement bouffonnes sur les assassins clbres que leurs crimes +conduisaient l'chafaud. + +Gautherot tait un grand homme de prs de six pieds, portant une grande +perruque blonde, poudre, queue, et s'allongeant sur ses faces en deux +normes oreilles de chien, qui avaient pour utilit particulire de +cacher tant bien que mal une dartre vive qui dvorait l'une de ses +joues. D'ailleurs bon camarade, spirituel et assez amusant dans toutes +les runions des lves. Ducis travaillait avec eux, quoiqu'il ft tout +autrement dispos. Ce dernier avait encore peu d'habilet, mais il +dessinait et coloriait avec assez de navet pour faire esprer qu'il en +acquerrait par la suite. Ainsi que Broc, Robin et quelques autres lves +de David, Ducis avait t pris par la premire rquisition et avait fait +les guerres de la Vende en qualit de soldat rpublicain. Il avait +assist plusieurs siges de villes, entre autres celui de Granville, +en Bretagne. Mais l'affaire de Quiberon fit une impression si pnible +sur Ducis, homme brave et brave homme tout la fois, qu'il se servit du +double crdit de son oncle le pote et de son matre David pour obtenir +son cong et venir chercher un asile dans l'atelier du restaurateur de +l'cole. + +En politique, la raction contre le jacobinisme, flagrante alors, se +faisait sentir jusque dans l'atelier des lves de David. Mulard et +Gautherot, pendant le repos des modles, ne manquaient pas de faire des +harangues. Gautherot, en particulier, s'efforait d'entretenir parmi les +nouveaux lves les doctrines rpublicaines, qu'on y avait professes +jusque-l. Mais le vent commenait changer, et parmi ceux de leurs +camarades qui n'taient point d'humeur entendre vanter les exploits de +1793, se distinguaient Ducis, Roland et Moris. + +Roland tait un crole de la Martinique, honnte, brave, peu spirituel, +excessivement fort de corps, et qui travaillait comme un galrien la +peinture pour se faire une profession et rparer les pertes que sa +famille avait faites lorsque la rvolution ruina les colonies. Roland, +auquel on avait donn le surnom de _Furieux_, tait rellement colre et +n'y allait pas par deux chemins quand on le contrariait. Il fit un jour +une scne Gautherot, qu'il rencontra professant ses doctrines +rpublicaines dans un caf. Il alla mme jusqu' lui proposer de se +battre en duel. Quoique, dans cette occasion, Gautherot se comportt +avec fermet, toutefois s'apercevant que son parti n'tait plus soutenu +par l'opinion, il cessa presque subitement de venir travailler +l'atelier des lves. + +Mais avant l'attaque ouverte et violente de Roland contre _les jacobins_ +(pour rappeler les dsignations du temps), on leur faisait souvent la +guerre l'atelier sous le voile de la plaisanterie, et Ducis, entre +autres, en avait organis une qui ne manquait jamais d'interrompre +joyeusement les harangues politiques que Gautherot hasardait. + +Ducis avait la voix rauque, fausse et trs-basse. Pendant ses campagnes +en Vende, il avait appris des chansons rpublicaines, et +particulirement celle qui commence ainsi: _Le fanatisme insens, +l'ennemi jur de notre libert, est expir_. Or il la chantait de telle +sorte que quand il avait prononc _le fa..._, il s'arrtait sur la note, +travaillant pendant une minute ou deux sa peinture, puis, au moment o +l'on s'y attendait le moins, il reprenait en chantant: _natisme +insens_; puis, aprs avoir coup par d'autres repos plus ou moins +longs: _l'ennemi jur... de notre libert..._, il achevait sur des notes +trs-graves et trs-lentes: _Est ex-pi-r!!!_ Et tous les lves en +choeur rptaient avec la mme emphase: _Est expir!!! est expir!!!_ + +Gautherot, qui ne manquait pas d'esprit, sentait bien la finesse de +cette petite guerre et y rpondait par d'autres plaisanteries; mais +Mulard, qui, non content d'tre _bavard_, tait encore pdant, ne +trouvait rien de mieux pour rompre les chiens que de rappeler la dignit +des artistes d'Athnes et de Rome. Alors les sifflets de se faire +entendre et les instances les plus bruyantes taient adresses Ducis +pour qu'il rptt sa chanson: _Le fa! le fa!_ Ducis, chante _le fa!_ +criait-on de toute part; et alors des joies, des cris et des hurlements +sans fin se faisaient entendre aprs ces mots rpts de nouveau en +choeur: _Est expir!!!_ + +Cette scne d'coliers, choisie entre mille autres, parce qu'elle tait +une parodie de choses beaucoup plus srieuses qui se passaient alors +Paris et dans toute la France, donnera cependant une ide de la manire +bruyante et dissipe dont on tudiait dans l'cole de David, ainsi que +dans toutes les autres d'ailleurs. Quelquefois le tumulte y tait pouss +jusqu' un excs dont on ne peut se faire d'ide, et, pour dire la +vrit, on y perdait normment de temps. + +Rien cependant n'tait si rare que David pt surprendre ses lves au +milieu d'un tel dsordre. Ordinairement quelqu'un de son cole, ou mme +les lves des autres matres tablis dans le Louvre, rencontraient +David parcourant les vastes corridors de cet difice, et couraient +devant avertir les lves de son arrive. _Voil M. David!_ peine ces +mots taient-ils prononcs que tout rentrait dans l'ordre et le silence, +au point que l'on aurait, la lettre entendu une souris trotter. + +Les occasions o David donnait lui-mme un mouvement au modle de ses +lves se prsentaient fort rarement. Pour viter ces embarras et rendre +les tudes d'aprs la nature plus faciles et plus profitables, il avait +eu l'ide de faire l'ensemble des lves une proposition qui fut assez +gnralement accueillie et suivie mme pendant prs de deux ans. Ceux +des jeunes gens de l'atelier que leur ge ou le plus ou moins de +perfection de leurs formes rendaient propres servir de modle taient +inscrits sur une liste, et _posaient_ tour de rle entirement nus. La +sance tait de cinq heures et se renouvelait pendant les six premiers +jours de la dcade. Quant aux trois derniers, ils taient employs +copier _une tte_, pour laquelle chaque lve tait tenu par les +rglements de poser lui-mme, ou de fournir un modle mercenaire ses +frais. Ces conventions, qui n'taient pas toujours bien strictement +observes, eurent cependant l'inapprciable avantage de faire passer +sous les yeux des lves une immense quantit de natures trs-varies, +et de les forcer renoncer aux habitudes faites, aux pratiques apprises +d'avance et toute cette manire conventionnelle que David reprochait +non sans raison la vieille cole, ou ceux des lves qui en +suivaient les principes. + +En rsultat, David, qui l'entre dans la carrire des arts et pendant +ses proccupations politiques avait employ tout ce qu'il avait de +pouvoir pour renverser matriellement la vieille institution de +l'Acadmie, poursuivait, en 1796, cette mme ide, mais d'une manire +plus convenable, et surtout plus utile aux arts, en faisant la guerre, +non plus aux hommes, mais aux doctrines surannes et fausses des vieux +acadmiciens. cet gard, le matre et les lves mettaient un zle +presque fanatique accomplir cette oeuvre. + +Midi tait le moment choisi le plus ordinairement par David pour visiter +et corriger ses lves. Le peintre s'occupait alors du tableau des +_Sabines_ dj bauch, et dont il repeignait la figure de Tatius. +Pendant les heures qu'il consacrait au repos, il arrivait au milieu de +ses lves. Mulard et Gautherot, plus rapprochs d'ge de David, et +fidles d'ailleurs la confraternit rvolutionnaire, tutoyaient leur +matre, usage qui ne cessa que quand ces deux artistes ne frquentrent +plus l'cole. Quoi qu'il en soit, le respect que les lves portaient au +matre dans l'atelier, mme les deux qui viennent d'tre nomms, tait +profond, et toutes ses paroles les plus hasardes, les plus embrouilles +mme, comme David, en laissait chapper quelquefois, taient coutes, +peses et interprtes comme l'eussent t celles d'un prophte. + +Ces leons se rduisaient fort souvent en principes gnraux qu'il +mettait l'occasion du premier travail d'lve qui lui tombait sous +les yeux. En sorte que le dfaut ou la qualit qu'il y avait remarqu +lui servait de texte pendant la revue de toutes les tudes des lves +peintres et dessinateurs. + +Eh bien! disait-il au plus vieux de ses lves, qui persistait porter +ses cheveux nous en queue de la longueur de dix-huit pouces, toi, tu es +de l'ancien rgime, corps et me; tu peins comme tu te coiffes. Va, mon +pauvre garon, tu es venu trop tt ou trop tard, tu as manqu le coche; +tu aurais fait un excellent acadmicien... Puis, aprs une pause: +Allons, va ton train, continuait-il... dans ton genre, a va trs-bien +ce que tu fais. Et comme il avait rellement de l'affection pour ce +vieil lve sans aucun talent, mais qui avait besoin de son pinceau pour +vivre, il l'enseignait gratis et lui donnait ainsi l'occasion de +profiter dans le monde du titre d'_lve de David_, recommandation +puissante alors. + +Mais toutes les fois qu'il trouvait l'occasion de tomber bras +raccourcis sur l'Acadmie et les acadmiciens, il ne la laissait point +chapper, et plus d'une fois, pour la faire renatre, il alla exprs +s'arrter devant la toile du vieil lve la longue queue. + +Ah! toi, c'est diffrent, disait-il en s'approchant de la peinture de +Broc le Gascon, tu te crois du gnie; mais prends-y garde, a ne pousse +pas tout seul dans la tte et il faut le cultiver. C'est comme une +plante... Et alors David commenait une de ses comparaisons favorites, +qu'il perdait, reprenait et reperdait pour la reprendre encore, tout en +accompagnant sa harangue de rticentes causes par la difficult qu'il +avait prononcer, ce qui le forait parfois de s'arrter court, en +disant ses lves, qui riaient ainsi que lui: Ma foi, je ne sais plus +o j'en suis; mais vous me comprenez, n'est-ce pas?--Oui! oui! monsieur +David, rptait-on de tous cts; et il continuait. Enfin, tu +m'entends bien, Broc, tu as des dispositions... pour le coloris +surtout... coute bien; pour le coloris. Ainsi, ne va pas te mettre dans +l'esprit que tu es un Raphal. Vois, tudie les matres qui te vont, qui +te conviennent: Titien, Tintoret, Giorgion, les Italiens enfin, et puis +reviens devant le modle, oublie les matres et copie la nature comme tu +copierais un tableau, sans science, sans ide faite d'avance, avec +navet, et tu seras tout tonn d'avoir bien fait. Allons, bon courage; +je ne suis pas mcontent de ton travail... mais dis-toi bien que tu n'es +pas encore un homme de gnie! + +Mulard, debout devant sa toile, attendait avec une expression pince la +correction de son matre. Doyen des lves par l'ge, infrieur la +plupart d'entre eux par le talent, il redoutait le franc parler de +David, dont il se regardait comme le compagnon, en raison de la +familiarit rsultant des habitudes rvolutionnaires. J'ai toujours +te rpter... dit David qui fut tout coup interrompu par Mulard, dont +il connaissait bien le pch mignon et le sobriquet, j'ai toujours te +rpter, continua David sans se dconcerter, que tu fais maigre de +dessin et froid de couleur. Cela n'empche pas que tu ne sois en tat de +commencer un tableau pour l'exposition prochaine, ce que je t'engage +faire. Mais en l'achevant, il faudra que tu te tiennes sans cesse en +garde contre les deux dfauts que je te signale et tout ira bien.--Mais +ne penses-tu pas, David, dit Mulard, avec sa voix de tte et son visage +compos, que je...--Je t'ai dit ce que je pense et ce que tu dois +faire. Mulard voulut parler encore; mais un sourire de David, auquel +rpondirent ceux de tous les lves, fora le bavard se taire et +reconnatre lui-mme, en riant aussi, l'inopportunit de ses rflexions. + +Oh! dit David en passant du chevalet de Mulard celui d'un autre +lve, si on peignait avec la langue, celui-l ne laisserait gure de +besogne faire aux autres. Un rire gnral, auquel prit mme part +celui qui en tait l'objet, accueillit cette pigramme, laquelle +succda un profond silence. + +C'est bien cela, dit-il Ducis, il y a de la vrit, de la navet +mme dans le mouvement et la couleur de ta figure. Mais, ajouta-t-il en +ayant l'air de parler tout le monde, quoique parlant de Ducis, il ne +faut pas vouloir faire plus qu'on ne peut. Il faut traiter des sujets +humbles, simples, familiers mme, si la nature nous a fait natre pour +cela. Tel qui fera suprieurement des bergers, se fera moquer de lui +s'il, veut peindre des hros. Il faut se tter, se connatre et puis +aller sans se forcer... n'est-ce pas Ducis?--Oui, monsieur, et il +passait un autre. + +Pour vous, mon cher ami, il faut faire peau neuve! C'est ainsi qu'il +apostropha Granger, transfuge de l'cole rivale de Regnault dans celle +de David. Voil ce que c'est que de recevoir en commenant de mauvais +principes, ajouta-t-il, il faut oublier, _dsapprendre_, ce qui est bien +plus difficile, tous les enseignements que l'on a reus. Voyez-vous, mon +cher Granger, il vaudrait mieux pour vous et deux ou trois de vos +camarades ici, _infects comme vous du virus acadmique_, que vous +n'eussiez jamais touch un crayon. Il faudra que vous employiez un an au +moins pour gurir de ce mal, et puis alors seulement vous vous remettrez +en route dans la bonne voie... Votre travail est bon... trop bon mme; +car, voyez-vous, votre main en sait bien plus que votre tte. Vous +rflchissez aprs que vous avez fait. Votre pinceau vous emporte, il +est votre matre, et pour comble de malheur il a t mal dirig. Il faut +oublier tout ce que vous savez, et tcher d'arriver devant la nature +comme un enfant qui ne sait rien... M'entendez-vous bien?--Oui, +monsieur.--M'avez-vous bien compris?--Oui, monsieur.--Eh bien, nous +verrons cela la semaine prochaine. + +En allant vers un autre lve, mais poursuivant toujours son ide: Une +mauvaise cole, dit-il, est comme une boutique de perruquier[2], dans +laquelle on n'entre jamais sans en sortir avec du blanc son habit. + +En s'approchant du chevalet de Moris, qui s'tait retir de ct pour +recevoir la leon du matre, David fit une lgre inclination de tte +cet lve, comme pour le saluer. Moris avait plus de trente ans. Vtu +d'une grande redingote bleue croise jusqu'au menton, portant une +cravate noire et de grandes bottes de cavalerie, cet homme avait une des +plus nobles figures qui se puissent rencontrer. Ses cheveux noirs et +lisses dessinaient exactement la forme de son crne. Son nez tait +lgrement aquilin et ses yeux grands fiaient couverts de paupires +trs-larges. Ses traits taient beaux, et la majest et la douceur mle +de force de sa physionomie inspiraient tout la fois le respect pour sa +personne et un vif dsir de le connatre. Son histoire n'tait pas bien +connue. On savait seulement qu'il avait servi aux armes, mais qu'un +attrait invincible pour l'art de la peinture l'avait engag quitter sa +premire profession. + +Moris avait ce qu'on appelle _une passion malheureuse_ pour la +peinture, car il n'y tait nullement appel par ses dispositions. Cet +homme, depuis qu'il tait entr l'cole de David, travaillait jour et +nuit pour regagner les annes qu'il croyait avoir perdues. Ses moyens +d'existence taient borns ce point qu'il vivait pour moins de vingt +sous par jour. Mais il supportait toutes les privations qu'il s'tait +imposes avec un courage, une grandeur d'me propres faire natre des +regrets chez tous ceux qui connaissaient son inaptitude aux arts. + +Il tait facile d'tablir quelques points de comparaison entre don +Quichotte et cet lve, car la vue de la moindre injustice rvoltait +Moris jusqu' le forcer de prendre part toutes les querelles qui +s'levaient et de s'tablir juge du diffrend. Ce gentilhomme, car il +l'tait, faisait la police dans l'atelier. Quand les plus jeunes lves +n'taient pas d'accord et levaient trop la voix, il allait eux, les +interrogeait, les jugeait, prononait son jugement et sanglait quelques +coups d'appuie-main sur celui qui avait tort, sur tous deux quand le +tort tait partag, puis retournait tranquillement sa place pour +reprendre sa peinture. + +Il va sans dire qu'une me de cette trempe avait des sympathies et des +rpugnances galement prononces; aussi ne parlait-il jamais de Mulard +et de Gautherot qu'avec une expression lgrement ironique, tandis qu'il +tendait journellement la main, en arrivant, Ducis, Roland et +Duffaut, avec lequel il finit par vivre en commun. Le caractre noble de +Moris le faisait aimer de tous, et quoique ses productions ou plutt +ses essais fussent de la dernire faiblesse, jamais, dans l'atelier, o +la franchise tait si brusque et si moqueuse, personne ne fit la plus +lgre allusion son peu de talent. + +Allons, courage, mon cher Moris, lui dit David en jetant les yeux sur +sa toile, il ne faut pas vous dcourager. Puis, aprs quelques +observations de dtails, le matre rpta: Allons, courage! c'est comme +au combat...--Vous avez raison, monsieur David, interrompit le noble +lve qui, par modestie, ne voulut pas laisser achever la phrase tout +haut son matre, il faut vaincre ou mourir, dit-il voix basse. Et +en parlant ainsi, ses paupires se baissrent et son visage rougit comme +celui d'une jeune fille. + +Qu'est-ce que vous faites l? demandait peu aprs David un jeune +homme qui peignait comme un fou, sans s'apercevoir que son matre tait +derrire lui: Mais arrtez-vous donc un instant! continua-t-il en lui +frappant sur l'paule, coutez-moi, N... J'ai ici quelques lves que je +considre comme mes enfants, et j'agis avec eux comme il me convient; +mais vos parents payent douze francs par mois pour que vous travailliez +ici, or, je ne veux pas voler leur argent. Croyez-moi, tous n'avez +aucune disposition et vous ne ferez aucun progrs; ainsi quittez l'art +de la peinture. + +Aprs cette allocution, qui n'tait pas la premire de ce genre que +David et faite cet lve, le jeune homme suspendit son travail +pendant quelques minutes et le reprit bientt aprs sans s'mouvoir. Je +ne sais pas pourquoi, dit alors le matre en s'adressant tous, comme +quand il voulait rendre une observation moins pnible en la prsentant +d'une manire gnrale; je ne sais vraiment pas pourquoi on a de la +rpugnance se faire cordonnier ou maon, quand on peut exercer +honntement et habilement ces professions, d'autant plus qu'il y a place +parmi les ouvriers de ce genre pour ceux qui sont plus ou moins adroits. +Mais tre peintre mdiocre, mauvais! oh! non, messieurs, je vous aime +trop pour souffrir que cela arrive aucun d'entre vous. + +Eh bien, Georges, chantes-tu toujours de la musique de Glck? demanda +David, en souriant, un gros garon d'une jolie figure qui avait +entrepris une tude de grandeur naturelle. + +--Oui, monsieur, rpondit l'lve d'un ton gracieux et dlibr. + +--Eh bien, tu as raison, puisque tu l'aimes... Moi j'aime mieux la +musique italienne. Prends garde au bras et la tte de ta figure, qui +sont trop gros et mal dessins... tu as le sentiment de la couleur, +c'est bon; a va bien... Oh! il est coloriste, rpta David en +s'adressant tout l'atelier, mais, continua-t-il en se retournant vers +Georges, Titien, Paul Vronse coloriaient bien, mais ils dessinaient +les ttes et les bras mieux que toi. Voil ce que c'est que d'aimer la +musique allemande, tu prfres l'harmonie la mlodie et tu fais de +mme en peinture: tu fais passer le dessin aprs la couleur. Eh bien, +mon cher ami, c'est mettre la charrue avant les boeufs. Mais c'est gal, +fais comme tu sens, copie comme tu vois, tudie comme tu l'entends, +parce qu'un peintre n'est rput tel que par la grande qualit qu'il +possde, quelle qu'elle soit. Il vaut mieux faire de bonnes bambochades +comme Tniers ou Van Ostade que des tableaux d'histoire comme Lairesse +et Philippe de Champagne. + +Le matre corrigea encore quelques lves peintres, sur lesquels il ne +trouva rien de particulier dire, et entra dans le cercle que formaient +les dessinateurs autour de la table du modle. Parmi ces derniers +taient M. A. de Saint-Aignan, Paulin Duqueylar, Langlois, Maurice Quai, +Perri, Robin, Granet, de Forbin, Richard Fleury, Rvoil, et quelques +autres dont les noms sont rests inconnus, mais tous assez habiles alors + copier la nature en dessin et sur le point de prendre le pinceau. + +Avant de passer leurs travaux en revue, David resta debout devant le +demi-cercle et entretint ses lves du tableau des _Sabines_, qu'il +excutait. J'ai entrepris de faire une chose toute nouvelle, leur +disait-il; je veux ramener l'art aux principes que l'on suivait chez les +Grecs. En faisant les _Horaces_ et le _Brutus_ j'tais encore sous +l'influence romaine. Mais, messieurs, sans les Grecs, les Romains +n'eussent t que des barbares en fait d'art. C'est donc la source +qu'il faut remonter, et c'est ce que je tente de faire en ce moment. +J'tonnerai bien des gens; toutes les figures de mon tableau sont nues, +et il y aura des chevaux auxquels je ne mettrai ni mors ni bride. Je +crois avoir termin la figure de mon Tatius... ces derniers mots, la +physionomie de tous les lves s'panouit, comme si le personnage dont +on venait de parler ft sorti de dessous terre. Les jeunes gens +parlaient entre eux, clbraient dj la perfection prsume de +l'ouvrage, et, sans exprimer aucun dsir, laissaient deviner dans leurs +yeux la curiosit qu'ils avaient de le voir. + +Je ne peux pas encore montrer mon tableau, dit le matre, qui avait +surpris la pense de ses lves. Je crois avoir russi faire mon +Tatius, mais je n'en suis pas certain. Je ne le jugerai bien que lorsque +ce qui doit l'entourer sera repeint galement. Mais je veux faire du +grec pur; je me nourris les yeux de statues antiques, j'ai l'intention +mme d'en imiter quelques-unes. Les Grecs ne se faisaient nullement +scrupule de reproduire une composition, un mouvement, un type, dj +reus et employs. Ils mettaient tous leurs soins, tout leur art, +perfectionner une ide que l'on avait eue avant eux. Ils pensaient, et +ils avaient raison, que l'ide dans les arts est bien plus dans la +manire dont on la rend, dont on l'exprime, que dans l'ide elle-mme. +Donner une apparence, une forme parfaite sa pense, c'est tre +artiste; on ne l'est que par l... Enfin je fais de mon mieux, et +j'espre arriver mes fins. + +Le matre, dont chaque parole avait t coute avec la plus religieuse +attention, se mit en devoir de corriger le travail des dessinateurs +d'aprs le modle vivant. Levez-vous, monsieur de Saint-Aignan, dit-il +en s'asseyant sa place. Allons, courage, trs-bien, le mouvement est +bien saisi... Mettez un peu plus de correction dans votre dessin et nous +penserons vous faire peindre. Paulin Duqueylar lui remit ensuite son +carton: Il y a vraiment un grand caractre, observa David en regardant +la figure que l'lve avait trace; il a une manire de voir lui et il +rend son ide avec nergie. + +C'est bon! courage! Langlois, dit-il l'lve qui suivait, votre figure +est bonne, il faut peindre; c'est dit. Et l'lve devint rouge de +plaisir. + +Il arriva Maurice Qua: Peignez aussi, Maurice, dit David. Vous avez +fait l une trs-bonne tude. Si celui-l veut, il ira loin; il aime la +nature et comprend bien l'antique. La joie clata aussi sur la figure +de Maurice. Il tait maigre, portait sa barbe, ce qui, joint la +disposition de son caractre que l'on aura l'occasion de faire connatre +bientt, lui faisait donner par ses condisciples le surnom de _don +Quichotte_. + +Perri, son ami, grand jeune homme fort doux quoique trs-entt, ce qui +se rencontre frquemment, et dont l'esprit et le talent brillaient peu, +venait aprs. David ne lui dit que des paroles insignifiantes et lui +conseilla de peindre si cela lui faisait plaisir. + +David tait d'une propret extrme. Toujours fort bien mis, il ne +changeait jamais de vtement pour peindre, et faisait une guerre +continuelle ceux de ses lves qui ne se soignaient pas. Essuie bien +ta chaise, se prit-il dire Robin (c'tait l'un des fils de l'ancien +horloger du roi), car tu es si dgotant, que j'apprhende de m'asseoir + ta place. Comme l'lve tirait un mouchoir sale et dguenill de sa +poche pour pousseter son sige: Merci, merci de ta prcaution, +ajouta-t-il, renverse la chaise et secoue-la bien. Soyez certains, +messieurs, reprit David quand il fut assis et en considrant le travail +de Robin, qu'il n'y a rien de si tratre que l'art de la peinture. Dans +l'ouvrage se peint l'homme qui l'a fait. On ne saurait pas que celui-ci, +et il indiquait Robin, est le plus grand saligaud de la terre, qu'on le +reconnatrait pour toi en voyant son dessin; tenez, voyez plutt. Et +tous les lves de rire. Oh! toutes vos plaisanteries n'y feront rien, +et il mourra comme il est, un _crasson_...--Quel dommage, ajoutait le +matre en indiquant plusieurs parties de l'tude de cet lve, cela sent +la nature, c'est plein d'nergie et de finesse... Voyez donc comme le +raccourci de ce bras est bien exprim; et la tte, comme elle plafonne +bien! Pourquoi ne peins-tu pas depuis que je te dis de quitter le crayon +pour le pinceau?--Monsieur... dit Robin qui voulait prparer une +excuse.--Allons, tais-toi, tu es un paresseux. Je t'ai vu cet hiver +faire les beaux bras et la belle jambe lorsque tout Paris venait au +bassin des Tuileries pour te voir patiner sur la glace en manire de +Mercure... Je parlerai une bonne fois de tout cela ton pre... ou +fais-moi le plaisir d'acheter une bote couleurs et de te mettre +peindre; entends-tu? Et il passa au voisin. + +Celui-l a ses ides, il a son genre. Ce sera un coloriste; il aime le +clair-obscur et les beaux effets de lumire. C'est bon, c'est bon, je +suis toujours content quand je m'aperois qu'un homme a des gots bien +prononcs; c'est toujours bon signe. Tchez de dessiner, mon cher +Granet, mais suivez votre ide. Bon courage; votre carrire est +ouverte. + +Allons, monsieur de Forbin, dit le matre en s'asseyant la place +suivante, je vois que vous aimez et que vous sentez aussi l'effet et le +coloris, car sur un dessin mme, et le vtre en est la preuve, on +s'aperoit que l'artiste a de l'aptitude ce genre de talent. +Continuez; a va bien. + +Fleury Richard et Rvoil, tous deux de Lyon, taient unis ds l'enfance +par une amiti qui s'tait accrue avec l'ge. Tous deux tudiaient chez +David avec une suite et une rgularit qu'ils devaient sans doute aux +sentiments religieux dont ils taient galement anims. lves alors, +leurs tudes n'avaient pas des qualits qui fissent prvoir la vogue, +passagre il est vrai, qu'eurent leurs ouvrages quelques annes plus +tard; aussi David en corrigeant leurs essais ne leur adressait-il que +des observations qui ajouteraient peu d'intrt celles qu'on lui a +entendu faire quelques autres lves. Il en fut de mme au sujet de +plusieurs jeunes gens dont il serait mme difficile de rappeler ici les +noms. + +Le matre avait achev de corriger les tudes des peintres et des +dessinateurs d'aprs nature, lorsqu'en tirant sa montre il s'aperut que +les heures s'taient coules bien vite. Il faut que je retourne mon +atelier, dit-il, pour profiter du reste de la journe. Adieu, messieurs, +ajouta-t-il en s'adressant ceux dont il venait de s'occuper; quant +vous, et c'tait aux jeunes dessinateurs d'aprs l'antique qu'il +s'adressait alors, je verrai votre ouvrage un autre jour. Dites ceux +qui peignent de vous conseiller si vous vous trouvez dans l'embarras. Au +nombre des apprentis peintres auxquels ces paroles s'adressaient se +trouvaient Mendouze, M. Colson, M. Caminade, Simon, Bouchez, Huyot +(depuis architecte et membre de l'Institut), Adolphe Lullin, tienne, +etc. + +La sance de correction avait t longue; tous les lves y avaient +apport une attention soutenue en observant un rigoureux silence. Aussi, + peine David fut-il dehors, que l'un des plus jeunes dessinateurs, +plac prs de la porte, regarda par un trou qui y tait pratiqu exprs +si le matre ne revenait pas par hasard sur ses pas; mais aussitt qu'il +fut certain que David avait non-seulement parcouru le long corridor du +Louvre, mais qu'il avait dpass l'angle au del duquel on allait gagner +l'escalier de la rue du Coq, il se retourna vers ses camarades en jetant +un cri effroyable, auquel tout l'atelier rpondit par un concert de +hurlements qui se prolongrent pendant une ou deux minutes. + + + + +III. + +LES LVES DE DAVID LEUR ATELIER. + + +On a vu les lves devant leur matre; il est bon de les retrouver +livrs eux-mmes dans l'atelier. Mais pour soulager ces rcits de +redites et de dtails superflus, et avant de chercher quelle tait la +constitution de cette petite dmocratie de jeunes peintres, on fera +connatre les noms de quelques-uns des lves qui sont entrs +successivement l'atelier de David, aprs ceux que l'on connat dj. +Les principaux sont Poussin et Vermay, c'taient des enfants de quatorze + quinze ans; puis Augustin Delavergne, g de trente ans, gentilhomme +d'une province de France; J. J. Dubois, qui, outre l'obscnit +habituelle de ses discours, montrait dj les disposions qui l'ont +entran se faire antiquaire; enfin M. Ingres; Bartolini, sculpteur de +Florence; Schwekle, sculpteur allemand; Tieck, sculpteur de Berlin, +frre du pote; car David recommandait ses lves de modeler en terre +et avait coeur de former des statuaires dans son cole. + +Sur soixante jeunes gens au moins qui taient inscrite comme lves de +David, la moiti peu prs frquentait habituellement son cole. +Jusqu'en 1800 environ, la rtribution du matre fut de 12 francs par +mois, sans les frais de modles et de chauffage, qui se payaient part. +Sur le nombre des lves inscrits, il n'y en eut jusqu' cette poque +que la moiti au plus qui payt la rtribution David; les autres +recevaient l'enseignement gratis. Ces dtails ne sont pas sans +importance, parce que la personne charge par le matre de faire la +collecte et de solder les frais pays par la masse se trouvait tre par +cela mme le seul et unique magistrat charg de gouverner l'indomptable +et anarchique dmocratie des lves de David. Or David, plus sage dans +l'tablissement d'une constitution pour ses lves que quand il s'tait +agi de la rpublique franaise, avait eu le bon esprit d'instituer pour +magistrat-collecteur un de ses lves. Le bon et honorable Grandin, de +la famille des fabricants de drap d'Elbeuf, faisait toujours +effectivement de la peinture au mtier, mais il calmait ses camarades +par son anglique douceur, et les amenait payer, grce aux +tempraments qu'il donnait propos, et surtout par cet air de probit +et cette exactitude commerciale qu'il semblait inspirer ceux qui il +s'adressait. + +Grandin tait boiteux, sa figure tait laide, il n'avait ni disposition +comme peintre, ni esprit comme homme, et il exigeait de l'argent de +chacun; avec tous ces dsavantages il se trouvait encore plac au milieu +du troupeau le plus indisciplin et le plus moqueur qui se pt +rencontrer, et toutefois le bon et honnte Grandin tait estim, aim de +tous. La seule plaisanterie fort innocente que l'on se permit son +sujet consistait proclamer bien haut le quantime du mois, lorsqu'il +entrait l'atelier. Messieurs, criait un mauvais plaisant, est-ce que +c'est le 30? voil Grandin! Mais impassible comme le soliveau de la +fable, l'inaltrable collecteur rpondait par un sourire plein de +candeur, et tout rentrait dans l'ordre. Telle tait donc cette manire +de magistrat revtu d'une double confiance: de celle du matre qui le +laissait gouverner sa manire, et de celle des lves qui il ne +venait mme pas dans l'ide que Grandin pt rien rapporter d'eux +David, hors ce qui regardait la rentre exacte des fonds, ce qui se +faisait rgulirement. + +Grce la sagesse avec laquelle Grandin exerait sa magistrature, il +n'y avait donc que le dpartement des finances o il rgnt de l'ordre; +du reste, la rpublique marchait au hasard, et selon les impulsions +alternatives que lui communiquaient les diffrentes _factions_ ou sectes +dont elle tait compose. + +Robin, dont on a entendu signaler par David les heureuses dispositions, +la paresse et la salet, se parait du titre de _chef de la secte des +crassons_. Pour tre admis en faire partie, il fallait prouver que +l'on fumait au moins trois pipes par jour; que l'on ne changeait de +linge que quand il ne tenait plus sur le corps, et que l'on ne se lavait +que malgr soi ou quand on s'exerait la natation. + +Robin, qui avait rapport ces ides des armes, o il avait t avec les +rgiments de Paris enrls au commencement de la rvolution, fit peu de +proslytes l'cole. + +Une autre secte, qui par la suite mrita mieux cette dsignation que le +troupeau dont Robin s'tait fait le chef, se composait d'un certain +nombre d'lves dont les principaux taient les frres Franque, Pierre +et Joseph, que leur talent faisait dj remarquer et qui tenaient les +premiers rangs dans l'cole, depuis que Girodet, Grard et Gros en +taient sortis. Broc, dont il a dj t question, donnait aussi de +flatteuses esprances, mais l'lve Maurice Quai, quoique moins avanc +alors dans la pratique de l'art, semblait avoir un avenir brillant et +exerait dj une certaine influence sur ses amis. Dans ses traits, dans +son caractre, il y avait quelque chose de ce qui distingue les hommes +appels commander leurs semblables. Sa figure tait belle, et sa +barbe, qu'il portait alors contre l'usage gnral, donnait de la gravit + sa physionomie, d'ailleurs trs-avenante. Dou d'une locution facile, +il portait promptement la conviction dans l'esprit des autres, aussi +devint-il bientt un vritable sectaire dans l'cole de David, qu'il +abandonna enfin en entranant avec lui plusieurs de ses camarades. Tant +que son talent ne fit que poindre, il ne professa pas hautement les +opinions singulires qu'il manifesta ensuite sur les arts et sur la +manire dont il prtendait qu'on dt les pratiquer. Ce fut d'abord par +l'lvation de ses ides et la franchise de son me qu'il captiva la +bienveillance de ses condisciples, et propos du sobriquet de _don +Quichotte_ qu'on lui avait donn, ses camarades furent tant soit peu +surpris de l'entendre dire qu'il se trouvait heureux et fort honor de +mriter le nom d'un personnage imaginaire il est vrai, mais qui tait le +modle de la bonne foi et de la loyaut; que pour lui, il admirait don +Quichotte depuis son enfance, et qu'il n'avait cess de faire des +efforts pour s'lever jusqu' la hauteur de la rude et incorruptible +honntet de ce hros romanesque. L'expression de sincrit avec +laquelle Maurice pronona ces paroles, jointe sa physionomie noble et + son locution entrainante, interdirent les critiques et les quolibets +aux plaisants; et de ce moment Maurice, qui dj tait aim, fut investi +d'une certaine autorit qui lui donna le droit de dire tout ce qui lui +venait l'esprit. Dj Moris et Ducis tmoignaient hautement le cas +qu'ils faisaient de lui, aussi devint-il bientt compltement matre de +l'esprit de Pierre, de Joseph, de Broc, de Perri et de quelques autres +qui formrent le noyau de la secte. + +On n'a sans doute pas oubli l'entresol situ au-dessus de l'atelier des +Horaces: ce logement, faisant partie de la portion du Louvre prte +David, tait occup par les frres Franque, qui non-seulement y +logeaient, du consentement du matre, mais donnaient souvent +l'hospitalit Broc, Maurice et ceux de leurs amis qui la leur +demandaient. Or, c'est en ce lieu que prit naissance la secte des +_penseurs_ ou des _primitifs_ dont Maurice fut le fondateur, quoiqu'il +soit juste de dire que quelques paroles hasardes de David en aient fait +natre la premire ide. Ce matre, tant sur le point de commencer son +tableau des _Sabines_, et se sentant plus que jamais entran par le +got des ouvrages de l'antiquit, en tait venu restreindre son +admiration pour les oeuvres modernes, au point de ne plus se proposer +pour modles que les ouvrages grecs que l'on supposait faits l'poque +de Phidias. Parmi les-bas-reliefs, il recherchait ceux dont le style +tait le plus ancien; il en faisait autant au sujet des mdailles, et +vantait particulirement le naturel et l'lgance du trait des figures +peintes sur les vases dits trusques. On sait ce qui arrive +ordinairement dans une cole, et que les opinions du matre, exagres +par ses lves, mme les plus intelligents, sont bientt dnatures par +les niais. C'est ce qui arriva dans celle de David, en cette occasion, +aprs qu'il eut dit propos de son projet relatif aux _Sabines_: +Peut-tre ai-je trop montr l'art anatomique dans mon tableau des +_Horaces_; dans celui-ci des _Sabines_, je le cacherai avec plus +d'adresse et de got. Ce _tableau sera plus grec_. + +Ces derniers mots, ainsi que la recommandation que le matre faisait +souvent ses lves d'exercer leur esprit en tudiant les antiques, +sans les copier machinalement, frapprent les jeunes gens et Maurice en +particulier, et ils partirent de l pour avancer que David travail fait +qu'entrevoir la route suivre, qu'il fallait changer radicalement les +principes sur lesquels on s'appuyait pour exercer les arts; que tout ce +qui avait t fait depuis Phidias tait _manir_, faux, thtral, +affreux, ignoble; que les matres italiens, y compris le plus clbre +mme, taient entachs des vices des coles modernes; qu'il tait +indispensable de s'abstenir de regarder aucun des tableaux de la grande +galerie, et que dans celle des antiques on devait baisser les yeux et +passer outre devant les statues romaines et celles mme qui avaient t +faites en Grce depuis Alexandre le Grand. + +Tel tait peu prs l'ensemble de la nouvelle thorie. Quant la +pratique, on ne devait viser qu' exprimer la plus haute beaut; aussi +Maurice engageait ses adeptes ne plus travailler l'atelier de David +pour peu que le modle ne leur part pas beau; il leur conseillait de ne +peindre que des figures de six pieds de proportion; et, toujours dans +l'ide de rendre _le beau_, prescrivait de faire des ombres claires, +afin que la transition trop brusque de la lumire l'ombre ne dtruisit +pas l'harmonie des forms, comme ne manquaient pas de le faire, +ajoutait-il dans le style brutal d'atelier, ces indignes Italiens. + +Mais ces ides que Maurice se formait de l'art n'taient que les +corollaires d'autres ides plus hautes, plus graves, sur lesquelles il +s'entretenait avec des hommes qui, sans tre trangers aux arts, ne les +pratiquaient cependant pas. Charles Nodier tait de ce nombre, et plus +d'une fois alors tienne l'a vu monter descendre le petit escalier de +bois qui conduisait l'entresol au-dessus de l'atelier des Horaces, o, +selon toute apparence, il allait prsider les sances des _penseurs_ ou +_primitifs_. S'il faut s'en fier aux rcits un peu tardifs (1833) de cet +crivain sur la secte dont Maurice a t le chef ostensible de 1797 +1803, il ne s'agissait de rien moins que d'une rforme de la socit sur +un plan, non pas prcisment semblable celui des saint-simoniens, mais +du mme genre, et qui devait commencer par un Changement de costume. Que +des ides vagues de rforme aient bouillonn dans la tte, de quelques +jeunes gens lancs au milieu d'une socit peine remise des grandes +commotions rvolutionnaires, cela peut tre admis; mais quant +l'tablissement d'une doctrine srieuse ce sujet, il ne pouvait +rsulter des efforts de quelques pauvres lves en peinture rassembls +dans l'entresol, en admettant mme toute la supriorit d'esprit et de +caractre que l'on pourrait attribuer Maurice Qua et Charles +Nodier. Le secret de cette petite comdie, s'il y en a un, n'aurait pu +tre dvoil que par le prsident des _primitifs_, devenu le spirituel +acadmicien que tout le monde connat; mais dfaut de renseignements +ce sujet, longtemps mais vainement promis tienne par Charles Nodier, +voici l'extrait d'une brochure curieuse que cet crivain publia en l'an +XII de la rpublique (1804), sous le titre d'_Essais d'un jeune barde_. +On y trouve une espce d'loge ou plutt de glorification de Maurice et +de la jeune femme d'un des sectaires, qui, en effet, par la puret de +son me et la beaut de sa personne, tait devenue la Batrice, l'ange +gardien des _penseurs_. Voici le chapitre o il est question de ces deux +personnages: + + _Deux beaux types de la plus parfaite organisation humaine._ + + Dans les esprances d'une prsomptueuse jeunesse, j'avais rsolu + de _leur_ consacrer un jour un monument, ci d'attacher _leurs_ noms + aux plus belles conceptions de ma vie. Mais, si incertain moi-mme + de ce que le sort me rservent du temps qui m'est mesur, je veux, + du moins, laisser ici quelque tmoignage qui rvle que je _les_ ai + connus, et qui fasse foi de ma gloire. + + Saady fait dire l'ambre: Je ne suis qu'une terre vile, mais + j'ai habit avec la rose. + + Artiste, jette un voile sur ton _Apollon_ et sur ta _Vnus_. Ne + consume pas ton admiration strile sur les efforts de l'art + impuissant. Ici la Divinit a marqu sa plus noble empreinte, et + c'est ici que tu apprendras ton gnie, si le ciel t'en a donn. + + LUI, c'tait MAURICE QUA, cet homme qui, sous les formes + d'ANTINOS et d'HERCULE combines, reclait l'me de MOSE, + d'HOMRE et de PYTHAGORE, et qui unissait le courage des forts la + simplicit des enfants, et la raison des sages a l'enthousiasme des + potes. cette beaut, qui avait je ne sais quoi d'immuable et + d'ternel comme celle des dieux, ce grand caractre qui le + faisait participer du TOUT-PUISSANT, de RAPHAL et du JUPITER de + MYRON, il semblait qu'on allait voir briller autour de sa tte les + clairs de l'OLYMPE et du SINA. + + Il tait facile reconnatre, celui dont le Seigneur avait dit, + par l'organe d'un de ses disciples: J'AI CRIT SUR SON FRONT LE NOM + DE MA CIT. C'taient bien l ces sourcils dont un seul mouvement + pouvait branler le monde, et ces yeux d'o devait s'lancer la + foudre. C'est cet aspect qu'il aurait fallu emprunter pour se + fonder un culte; et jamais je n'ai lev sur lui ma paupire sans + prouver un saint effroi; jamais je ne l'ai entendu m'appeler ses + cts, avec ce langage ineffable et mlodieux qui lui tait + familier, sans me rappeler que LE DIEU FAIT HOMME aussi aimait + s'entourer des malheureux de la terre. + + Ne demandez pas au vulgaire quel tait Maurice Qua: l'avenir sera + prive de son nom. + + Oserez-vous, chaste amiti, profrer celui de LUCILE FRANQUE? Il + chappe mes lvres, et mes lvres sont purifies. Elle ne + condamnera pas cet hommage. + + Avez-vous vu sur les coupes des Grecs et sur les bas-reliefs + d'Herculanum, ces figures sveltes et lgres, o tant de noblesse + est allie tant de grce et tant de pudeur tant de volupt? + Vous tes-vous arrt, pensif, devant cette image de SAINTE CCILE + qui prte l'oreille aux choeurs clestes? La plaintive MALVINA, + touchant sur sa harpe des airs douloureux et adressant un regard + triste et plein de larmes au barde aveugle qui n'en jouira pas, + vous a-t-elle jamais intress ses malheurs? Sterne vous a-t-il + trouv sensible pour son LISA, et ROUSSEAU pour sa JULIE? Vous + connaissez presque LUCILE. + + Son regard tait si solennel que ceux sur lesquels il tombait se + sentaient saisis d'un respect religieux; mais il tait si doux + qu'il avait un charme secret pour assoupir les chagrins du pauvre. + Aussi sa vue faisait rver de bonnes actions, et on ne se souvenait + pas d'elle sans avoir envie d'tre meilleur. Mais quelque chose + de sombre et de pnible voir qui errait sur son visage, on aurait + devin le prsage des maux venir. + + Quand, dans les beaux jours de l'anne, elle s'avanait dans la + plaine, avec sa tunique flottante et ses cheveux pars, semant des + fleurs sur les enfants et des bienfaits sur les mres, vous auriez + dit l'ange du hameau; et quand elle portait pendant le silence des + nuits un secours mystrieux vers la chaumire de l'indigent sa + marche arienne, au frissonnement surnaturel qui suivait ses pas, + la divine mlancolie qui rgnait dans tout son air et dans tous ses + mouvements, un sentiment incomparable et merveilleux qui manait + d'elle, et qu'on ne saurait dfinir, on croyait apercevoir une de + ces sublimes intelligences qui veillent autour des tombeaux. + + Mais, aprs une vie pleine d'amertume, celle qui et t son gr + le MICHEL-ANGE de la posie ou l'OSSIAN de la peinture, tomba + inconnue sur la terre, et les larmes de quelques infortuns qui + devaient leur existence ses secours firent les frais de sa pompe + funbre. + + Elle compta son vingt-deuxime printemps, et la fin de ce court + exil, elle reprit le chemin de son ternelle patrie. + + LUCILE, MAURICE, mes superbes! O est-il celui qui doute de + l'immortalit? A-t-il vcu prs de vous, celui qui nie la vertu? + Brutus! + + Ne m'accusez point de vous abuser par quelque heureux mensonge + invent l'honneur de l'espce humaine, L'imagination ne fait pas + de tels rves. Je les ai vus. + + Je suis venu, et je les cherchais encore. Ils n'taient plus, et + j'ai cherch leur fosse. Aujourd'hui, leur fosse mme m'est + interdite. + + Plus heureux que moi, puisqu'il me restait des liens qui m'ont + forc leur survivre. + + _Il n'y a plus rien sur la terre qui mrite une larme!_ + + UNZER. + +Cet loge dithyrambique en prose bariole de rminiscences de la Bible, +d'Homre et d'Ossian, toutes devenues fort la mode en ce temps, rvle + la fois l'espce d'admiration que Maurice inspirait ceux dont il +tait entour et la confusion d'ides au milieu de laquelle la jeunesse +la plus distingue par ses sentiments et son esprit se dbattait alors. + +Quoi qu'il en soit, les prdications de Maurice, dans le petit entresol, +sur les questions de morale et d'art ne laissaient pas de produire de +l'effet sur la masse des lves de David. Involontairement ces jeunes +gens obissaient chaque jour davantage l'autorit que prenait sur eux +le chef des _penseurs_. Un jour ce jeune homme en fit un singulier +usage. Mais pour que l'on puisse apprcier tout ce qu'il y avait +d'trange, de hardi dans ce qu'osa dire Maurice dans un lieu peu prs +public tel que l'cole de David, il faut se reporter l'an 1797, alors +que la religion tait encore l'objet de la drision publique, avant que +Bonaparte et rouvert les glises. Les ides de Voltaire avaient +tellement t rpandues d'ailleurs pendant la rvolution, que parmi les +lves de l'cole, si on ne regardait pas comme un crime de parler +favorablement du christianisme, c'tait au moins un ridicule dont +personne n'aurait os se couvrir. Les discours indvots, impies mme, +s'y faisaient assez frquemment entendre. + +Or, il arriva qu'un des lves, en racontant une histoire bouffonne, y +mla plusieurs reprises le nom de Jsus-Christ. La premire fois, +Maurice ne dit rien. Seulement sa physionomie devint svre; mais +lorsque le conteur eut rpt de nouveau le nom sacr, alors les yeux du +chef de la secte des _penseurs_ s'enflammrent, et Maurice fit taire le +mauvais plaisant en lui imposant imprieusement silence. L'tonnement +des lves parut grand; mais il ne fut exprim que sur la physionomie de +chacun, qui resta muet. Maurice tait sujet des colres trs-vives, +mais qui duraient peu; il avait d'ailleurs du tact, et, en cette +occasion, il sentit la ncessit de justifier par quelques paroles la +hardiesse de la sortie qu'il venait de faire. Belle invention vraiment, +dit-il en continuant de peindre, que de prendre Jsus-Christ pour sujet +de plaisanterie! Vous n'avez donc jamais lu l'vangile, tous tant que +vous tes? L'vangile! c'est plus beau qu'Homre, qu'Ossian! +Jsus-Christ au milieu des bls, se dtachant sur un ciel bleu! +Jsus-Christ disant: Laissez venir moi les petits enfants! Cherchez +donc des sujets de tableaux plus grands, plus sublimes que ceux-l! +Imbcile, ajouta-t-il en s'adressant avec un ton de supriorit amicale + son camarade qui avait plaisant, achte donc l'vangile et lis-le +avant de parler de Jsus-Christ. + +Il faut le rpter, de telles paroles, dites cette poque et dans un +lieu tout fait public, eussent certainement excit de la rumeur et pu +compromettre la sret du harangueur. Tous les lves le sentirent bien; +car lorsque Maurice eut cess de parler, il y eut un intervalle de +silence assez long, pendant lequel tout le monde se consulta du regard +pour savoir comment on prendrait la chose. + +Le brave Moris trancha la difficult: C'est bien cela, Maurice, +dit-il d'une voix ferme; et peine ces mots eurent-ils t prononcs, +que tous les lves crirent plusieurs reprises: Vive Maurice! + +On aurait tort de croire cependant que dans le sentiment gnreux que +fit clater cette jeunesse, il entrt des ides de pit. l'atelier de +David, comme par toute la France alors, on tait et l'on affectait +surtout d'tre trs-indvot; mais le courage que montra Maurice en +dfendant un nom et une religion que tout le monde attaquait et +vilipendait, ainsi que la pense heureuse qu'il eut de dcouvrir de +jeunes artistes une source de beauts nouvelles au moins pour eux, +sduisit et entrana leurs jeunes mes. Cette scne eut toutefois un +rsultat important; elle jeta du ridicule sur ce qui restait encore, +dans le langage des lves, de locutions rvolutionnaires et +irrligieuses, et, de plus, elle assura la libert des consciences. +Aprs le mouvement oratoire de Maurice, et pendant le repos du modle, +Moris, Ducis, Roland, de Forbin, M. de Saint-Aignan, Granet et beaucoup +d'autres qui reprsentaient assez bien le parti aristocratique +l'atelier, vinrent prendre les mains de Maurice et le fliciter sur son +lan gnreux. Lorsque ceux-ci eurent puis leurs louanges fort +sincres, s'avancrent alors vers Maurice, Richard Fleury et Rvoil, les +deux amis lyonnais. Leurs figures paraissaient mues, et d'un air +timide, mais o perait un sourire plein de joie, ces deux jeunes +artistes remercirent leur gnreux camarade de manire laisser +entendre tous les assistants qu'ils attachaient plus d'importance +encore qu'eux ce qui venait de se passer. En effet, de Forbin et +Granet, qui avaient frquent Richard Fleury et Rvoil Lyon, avourent + leurs condisciples que ces deux jeunes gens taient fort pieux. Ce +bruit se communiqua d'oreille en oreille, et jamais, depuis ce jour, on +ne se permit la plus lgre plaisanterie sur les habitudes religieuses +des deux amis lyonnais. + +Maintenant, on sait ce qu'tait la secte insignifiante des _crassons_; +on peut juger de l'esprit de celle des _penseurs_ ou _primitifs_, qui, +ainsi que son chef Maurice, reviendront plus d'une fois en scne. Il +reste faire connatre le troisime groupe qui compltait l'ensemble +des lves les plus importants alors de l'atelier de David, sauf faire +intervenir plus tard ceux qui, ainsi qu'Huyot et plusieurs autres, +simples dessinateurs encore d'aprs le relief, et rangs confusment +sous le nom de _rapins_, coutaient et regardaient ce qui se passait +entre les _grands_ lves, sans y prendre une part active. Achevons donc +le dnombrement de nos jeunes hros, en peignant par quelques traits +rapides les coryphes du groupe que, faute d'une meilleure expression, +on surnommera _aristocratique_. Au milieu de cette foule de jeunes gens +dont la fortune, l'ducation, les manires et les talents taient si +ingaux et si divers, se faisaient remarquer ceux dont le costume plus +rgulier, dont la tenue plus aise et plus dcente, dont le langage plus +pur et plus mesur, imposaient aux autres lves. + +C'tait M. Auguste de Saint-Aignan, dont le nom seul chatouillait +agrablement l'oreille. Il tait joli cavalier, d'une figure prvenante +et aimable, et quoiqu'il fut tout aussi simplement mis que les autres, +ses habits taient si bien faits, si bien ports, son pied lgant tait +chauss dans des bottes si fines, que toute la sauvagerie pittoresque +des lves de David cda ces dehors sduisants. M. de Saint-Aignan +avait d'ailleurs tout l'entranement gnreux qui rend bon camarade dans +une cole, et ce qui achevait de le faire accueillir trs-amicalement +taient les dispositions relles et brillantes qu'il montrait pour l'art +de la peinture. + +C'tait Granet, qui a produit tant de bons ouvrages et dont le nom est +rest clbre; Granet, qui avait alors le mme air bon et fin que nous +lui avons connu. Alors il tait peu prs vtu simplement, comme la +fin de ses jours; et ds ce temps o, jeune encore, son teint peu +color, sa figure calme, son maintien modeste et discret et son costume +brun fonc lui donnaient l'air d'un habitant des clotres, on le +surnommait _le Moine_. + +Richard Fleury et Rvoil, bien levs, trs-retenus dans leurs discours +et habituellement couverts de vtements trs-propres, faisaient honneur + la bonne bourgeoisie et au gros commerce lyonnais, d'o ils tiraient +leur origine. Ils parlaient peu, si ce n'est avec Granet et de Forbin; +mais ils se montraient affables et polis envers tous. Les lves les +respectaient. + +Le nom de Delavergne sera rapport seulement pour mmoire. Sous le +rapport du talent, il tait peu prs nul; mais ses liaisons avec de +Forbin, R. Fleury, Rvoil et Granet, ainsi que sa qualit de +gentilhomme, lui donnaient une espce d'influence dans le groupe +_aristocratique_ qu'il n'est pas indiffrent de signaler pour bien faire +connatre tous les lments dont se composait alors l'cole de David. + +Mais l'me de cette portion des lves tait Forbin, car alors sa +qualit de comte et le _de_ qui prcde son nom en taient retranchs. +Lorsqu'il entra l'atelier, il n'tait g que de dix-huit vingt ans. +Quoiqu'un peu grle de formes, il tait fort bien pris dans sa taille. +Sa tte tait belle, et il la portait haut. S'exprimant avec lgance et +facilit, il faisait retentir sa voix mordante que rendait plus incisive +encore son accent provenal trs-prononc. Auguste de Forbin, car malgr +tous les efforts encore rcents des rvolutionnaires pour craser +l'aristocratie, les noms illustres plaisaient toujours aux oreilles des +Franais en 1797, Auguste le Forbin apportant, sous des habits +excessivement simples, toute l'aisance et la familiarit un peu moqueuse +d'un gentilhomme au milieu de jeunes gens qui n'avaient de commun avec +lui que leur ge, fit ds le premier jour leur conqute. l'aide de +l'italien et de son patois provenal qu'il parlait avec une gale +facilit, il trouvait moyen, sans rien perdre de son lgance +habituelle, de faire et de dire les pasquinades, les charges et les +bouffonneries les plus amusantes. Rien ne lui cotait moins que de +tourner un couplet en franais, et l'atelier, o l'on ne se piquait +pas d'tre difficile, il en improvisait souvent pendant le travail. + +Le thtre du Vaudeville tait alors, comme aujourd'hui, fort la mode; +c'tait mme un de ceux que frquentait le plus habituellement ce que +l'on appelait alors la socit distingue. Forbin, quoique peu l'aise + cette poque, ne laissait pas de s'y rendre quelquefois, et l, il +entretenait son got et son talent pour le couplet. D'aprs ce que l'on +sait de Maurice, des ides et des livres qu'il prfrait, ainsi que son +ami Ch. Nodier, on peut se faire une ide des colres burlesques dans +lesquelles il entrait, lorsque Forbin, qu'il aimait d'ailleurs beaucoup, +lui improvisait un couplet carr se terminant par une galanterie fade ou +un jeu de mots. _Vieille Pompadour!_ lui criait-il tout en riant au +milieu de sa fureur, va donc te faire friser avec de la poudre la +marchale[3]! Puis il rptait plusieurs fois d'une voix sourde et +concentre: Le Vaudeville! le Vaudeville! et, saisissant tout coup +ce qui lui tombait sous la main, une canne, une queue de chevalet +dmanche, il se mettait frapper tour de bras sur les chaises et les +botes couleurs, jusqu' ce que leurs propritaires trouvassent le +moment de le calmer et de sauver leurs ustensiles de sa fureur. Alors +cette scne se terminait par des rires inextinguibles auxquels Maurice +lui-mme prenait largement part. + +Au milieu de ces temptes bouffonnes se trouvait Langlois, peintre froid +et de peu d'imagination, mais imitateur fin, correct de la nature, et +que David choisit pour l'aider lorsqu'il excuta le _Bonaparte passant +les Alpes_, puis lorsqu'il commena le _Lonidas_. Langlois, aprs avoir +obtenu toutes les couronnes acadmiques, est mort membre de l'Institut +en 1838. On voyait aussi l, travaillant avec zle et assiduit, M. le +comte d'Houdetot, que l'tude approfondie de la peinture a fait devenir +un protecteur si clair des arts; puis le marquis d'Hautpoul qui, aprs +avoir tudi pendant trois ans avec passion l'cole de David, prit +tout coup le parti des armes et devint gnral, pendant la +restauration. + +Telles taient les diffrentes nuances dont se composait l'ensemble des +lves de David. Bien qu'anims d'un esprit trs-diffrent, ils vivaient +toutefois cordialement entre eux. + +Parmi les lves que leur caractre isolait davantage, on a d remarquer +le sage Moris, qui se mlait peu toutes ces folies et dont la +plaisanterie habituelle tait de rpter ses camarades si jeunes et si +fous: Messieurs, amusez-vous bien, mais n'oubliez pas de penser la +mort! Cet aimable et brave homme n'a laiss aucun ouvrage qui puisse +consacrer sa mmoire, et c'est ce qui fait que l'on parle de lui toutes +les fois que l'occasion s'en prsente, car rien n'est si digne d'intrt +que ces mes nobles, sublimes, dont nul talent n'a fait ressortir et +briller le mrite. + +Il n'en est pas ainsi d'un autre lve que David reut dans son cole +cette poque et qui non-seulement se fit distinguer par la candeur de +son caractre et sa disposition l'isolement, mais qui donna encore +tout aussitt qu'il parut des preuves d'un vritable talent; c'est M. +Ingres. Ainsi que Granet, Ingres n'a chang ni de physionomie ni de +manires depuis son adolescence. En retranchant le surplus d'embonpoint +que produit l'ge, Ingres, en 1854, est encore celui de 1797. Ce qui est +vrai de sa personne ne l'est pas moins de son caractre, qui a conserv +un fonds d'honntet rude qui ne transige jamais avec rien d'injuste et +de mal, et de son esprit, qui s'est toujours maintenu dans la mme +rgion. C'est un de ces hommes qui ont t mis au monde comme on coule +une statue en bronze. En entrant , l'atelier de David, Ingres arrivait +de Montauban, sa ville natale, o, ds l'enfance, il avait tudi l'art +de la peinture sous la direction de son pre. Relativement sa +jeunesse, il tait dj habile manier le pinceau, lorsque David se +chargea du soin de l'enseigner. Dans l'cole, il tait un des plus +studieux, et cette disposition, jointe la gravit de son caractre et +au dfaut de cet clat de pense que l'on appelle esprit en France, fut +cause qu'il prit trs-peu de part toutes les folies turbulentes qui +avaient lieu autour de lui; aussi tudia-t-il avec plus de suite et de +persvrance que la plupart de ses condisciples. + +tienne fut trs-frapp de la premire figure que Ingres peignit +l'atelier. Tout ce qui caractrise aujourd'hui le talent de cet artiste, +la finesse du contour, le sentiment vrai et profond de la forme et un +model d'une justesse et d'une fermet extraordinaires; toutes ces +qualits se faisaient dj remarquer dans ses premiers essais. Ce mrit +n'chappa aux yeux de personne, et quoique plusieurs de ses camarades et +David lui-mme signalassent une disposition l'exagration dans ses +tudes, tout le monde cependant fut frapp de ses grandes dispositions +et reconnut mme son talent. + +Il y a cinquante-sept ans que ces souvenirs taient des ralits: oh! +que de noms compltement oublis on pourrait ajouter ceux dj cits +ici, sans que leurs syllabes runies pussent veiller dans l'me du +lecteur d'autre sentiment que cette tristesse vague que l'on prouve en +foulant la tombe d'un inconnu! Quand on a assist ces joies de la +jeunesse, quand on a vu l'esprance briller galement sur tant de fronts +dont la plupart ont t prmaturment jets dans la poussire et privs +de la couronne qu'ils attendaient, on admire les effets de cette ardeur +permanente qui travaille rgulirement toutes les gnrations +successives et donne au monde une jeunesse ternelle, une esprance +toujours renaissante. De tous les noms dj cits, combien peu ont +chapp l'oubli, et qui sait s'ils y surnageront longtemps encore! +Quant la foule de ces jeunes gens qui se sont si ardemment nourris de +vains rves de gloire, le plus grand nombre est mort et la fleur de +l'ge. Plusieurs sont encore au monde, mais vivent obscurs et peu +satisfaits, comme il arrive toujours quand on a manqu dans la vie le +but que l'on s'tait propos d'atteindre. + + + + +IV. + +LES RAPINS. + + +Chaque profession, chaque art a ses termes propres; il en est mme +qu'aucune priphrase ne pourrait remplacer; tel est celui de _rapin_. On +dsigne par ce nom, dans les ateliers de peinture, les lves qui ne +font encore que copier d'aprs des dessins, et ceux mme qui dessinent +d'aprs le relief, c'est--dire d'aprs les statues moules en pltre. +Par extension, et dans un sens pigrammatique, on l'applique aux lves +dj avancs dans la pratique de leur art, mais auxquels on ne reconnat +ni dispositions ni talent. + +Le rapin, il faut le croire, est libre et heureux aujourd'hui, mais il +n'en tait pas ainsi il y a cinquante ans. Le rapin tait une espce de +vassal, d'esclave mme, soumis aux volonts et tous les caprices de +celui de ses camarades qui, plus g que lui et ayant dj eu l'honneur +de se servir de la palette et de l'appui-main, se faisait servir par +l'apprenti-artiste et le battait l'occasion, quand ledit rapin tait +rcalcitrant ou s'acquittait mal des commissions dont son tyran l'avait +charg. + +Lorsqu'tienne descendit de l'atelier des Horaces pour prendre place +dans celui des lves, cet usage tait dj tomb en dsutude, mais non +pas entirement aboli, et le _Petit d'en haut_ eut le bonheur de +contribuer faire encore adoucir le sort des rapins, ses nouveaux +condisciples. L'un des premiers jours de son noviciat l'atelier, il +arriva que Roland, dit le _Furieux_, n'ayant pas pu assister au banquet +de Vincennes, la fin duquel tienne avait lu des vers au matre, ne +connaissait pas le _nouveau rapin_. Brusque comme on l'a dj dpeint, +Roland s'approcha d'tienne en tenant son appui-main lev et en +menaant, et lui dit: Tiens, voil deux sous, va me chercher un petit +pain pour mon djeuner. L'tonnement et l'indignation se peignirent sur +la figure d'tienne d'une manire si forte et si sincre, que la +rsolution de Roland en fut d'abord branle. Mais comme le jeune colon +avait vu frapper les noirs la Martinique, il croyait pouvoir en agir +de la mme manire avec un rapin, et il leva de nouveau son appui-main +pour frapper tienne, lorsque Moris, Ducis, Forbin, Maurice et d'autres +encore, s'lancrent au-devant de Roland, en lui criant: Roland! +Roland! prenez donc garde! c'est _le Petit d'en haut_! car on +continuait donner ce sobriquet tienne. Roland avait quelque chose +de brusque dans le caractre, mais n'tait nullement mchant. Il reprit +sa place, et on lui dit voix basse qu'tienne avait _fait des vers_ +pour David, ce qui parut plus que suffisant pour ne pas le traiter comme +un ngre. + +Ce petit vnement resserra tout aussitt les liens d'amiti qui +s'taient dj forms entre les principaux lves de l'atelier et +tienne, et, de plus, fut cause que ses camarades d'infortune, les +autres rapins, s'entendirent avec lui pour faire en commun une +vigoureuse rsistance, si quelque peintre osait encore exiger d'eux, par +la force, d'humiliantes complaisances. Les rapins firent plus encore, +car chaque matin ils se munirent d'une bche, aprs avoir eu soin de +faire entendre que l'en n'aurait pas bon march d'eux en cas d'attaque. +Ces prcautions ne furent pas vaines. Les peintres, et Roland tout le +premier, se le tinrent pour dit, d'autant mieux que, parmi les rapins, +on avait eu l'occasion de remarquer Vermay et Poussin, adolescents d'une +force extraordinaire pour leur ge, et dont le coeur bondissait +l'apparence d'une menace. compter de cette poque, s'il se trouva +encore de jeunes lves qui fissent les commissions des peintres, ce ne +fut que parmi les plus paresseux ou les gourmands qui dimaient sur les +pains et les gteaux qu'on leur faisait acheter, ou profitaient de la +course pour jouer et polissonner avec les rapins des autres coles, dans +les immenses corridors du Louvre. + +Parmi tous ces jeunes gens qui dessinaient prs de la porte d'entre, +d'aprs la bosse, la plupart se distinguaient par un noble caractre, +par d'heureuses dispositions, et par une activit d'imagination qui, en +gnral, leur devint fatale; car les uns puisrent leurs facults dans +une contemplation strile, les autres, malgr de longs et studieux +efforts, ne purent jamais raliser les esprances dont ils s'taient +bercs, et quelques-uns perdirent la raison, abrgrent leurs jours la +fleur de l'ge, ou succombrent des maladies de langueur, que l'tude +de leur art acheva de rendre incurables. + +De toute cette gnration d'artistes avec lesquels tienne entra dans la +carrire, trois seulement se sont fait un nom dans les arts, et encore +l'un est-il devenu architecte et non peintre: Huyot, qui a rapport de +si prcieux travaux de ses voyages en gypte, en Grce et en Italie, et +mourut aprs avoir pris place l'Institut; Granet; enfin M. Ingres. + +Quant aux autres, Boucher, Vermay, Poussin, Simon, Augustin D..., +Colson, Mendouze, Adolphe Lullin et tienne, pour ne citer que ceux qui +avaient fait concevoir le plus d'esprances, aucun d'eux, malgr +quelques clairs de succs, n'est arriv, se faire un nom dans l'art +de la peinture. Et cependant, plus d'un a dploy une nergie rare pour +acqurir du talent; presque tous cependant avaient l'imagination ardente +et productive; mais il leur manqua d'tre dirigs plus sagement dans le +cours de leurs tudes, ayant eu le malheur de se trouver tudiants une +poque o tous les principes sur lesquels repose l'art qu'ils dsiraient +apprendre furent remis en question par le matre mme qui devait les +diriger. + +Les frquentes recommandations que faisait David ses lves, de se +guider sur les ouvrages de l'art grec, et particulirement sur ceux du +style antrieur Phidias, avaient port leurs fruits. Cette ide, +reprise en sous-oeuvre par une jeunesse fougueuse et inexprimente, fut +pousse jusqu' ses plus rigoureuses consquences, et ces principes +exagrs, combins avec les utopies _humanitaires_ que dveloppait +Maurice ses adeptes, ne tardrent pas produire une anarchie complte +dans l'cole de David. Bientt ce ne fut point assez pour Maurice de +rpandre sa doctrine au moyen des entretiens qui avaient lieu dans +l'entresol de l'atelier des Horaces, ou dans l'atelier des lves aprs +les travaux du jour; il fit entendre ses cosectaires qu'il fallait +parler haut et marcher courageusement tte leve; que David avait +commenc le grand oeuvre de la rforme de l'art, il est vrai, mais que +l'incertitude de son caractre et le peu d'tendue de ses ides +l'avaient perdu en politique et ne lui donnaient pas l'nergie +ncessaire pour complter la rvolution qu'il fallait achever dans +l'art. Il ajoutait que, tant que les modles de mauvais got, tels que +ceux qui proviennent de l'art italien, romain et mme grec, en remontant +jusqu' Phidias exclusivement, seraient soufferts dans les coles, il +n'y avait pas lieu d'esprer qu'aucune amlioration se fit sentir dans +les tudes; que, quant lui, il ne commencerait esprer le retour du +got simple, vrai, _primitif_ enfin, que du moment o il verrait brler +et dtruire (ce sont ses paroles) tous ces prtendus chefs-d'oeuvre qui +font horreur aux gens imbus des pures doctrines. Ce jour viendra, mes +amis, n'en doutez pas, s'criait-il dans son enthousiasme; mais il faut +en acclrer la venue en provoquant la conversion de ceux qui sont +encore plongs dans l'erreur. Or, pour remplir cette mission, nous +devons agir avec audace et courage; ainsi, j'en avertis d'avance ceux +d'entre vous qui ne se sentiraient pas disposs imiter mon exemple; +qu'ils se retirent! car je dois vous dire que d'ici peu de jours j'ai +rsolu de quitter ces vtements mesquins que je porte ainsi que tous les +hommes de notre sicle. Dj, vous le voyez, j'ai laiss crotre mes +cheveux et ma barbe; l'on achve en ce moment une vaste tunique blanche +que je porterai sous un ample manteau bleu, et je ne chausserai plus mes +pieds que de cothurnes. Mais je lis dans vos yeux votre incertitude; +vous pensez qu'en homme pusillanime, j'ai fait prparer ce vtement pour +m'en parer dans l'ombre de notre rduit, et en votre prsence seulement? +Dtrompez-vous; dcadi prochain, vous me verrez ainsi vtu dans les +Tuileries, me promenant au milieu de ces stupides bourgeois que je ferai +rougir de la laideur et de la mesquinerie de leur accoutrement moderne. +Dans peu vous suivrez mon exemple, je n'en doute pas, et je dois vous +dire que mon brave ami Perri que voil, profitant noblement de sa +fortune pour favoriser nos gnreux desseins, s'est fait faire un +costume phrygien complet, d'aprs celui du Pris en marbre qui est au +Muse, vtement avec lequel il a l'intention de m'accompagner la +promenade que je vous ai annonce. Oui, mes amis, il est temps de donner +un but pratique et srieux l'art et d'enfermer les grandes et +ternelles vrits dans l'enveloppe du beau, afin qu'on les accepte avec +plaisir, avec empressement mme, et qu'elles germent et fructifient dans +le coeur de l'homme. Comme peintres, tous nos efforts ne doivent donc +tendre qu' le prsenter sous ses formes les plus belles, sous les ides +et les images les plus pures; comme citoyens, il est de toute ncessit +que nous avertissions d'abord les yeux de la rforme importante que nous +dsirons faire; et rien, cet gard, n'est plus propre prparer +favorablement les yeux et les esprits que de revtir cet admirable +costume grec primitif, dont la disposition est si majestueuse et si +lgante. Quant aux penses dont nous autres rformateurs devons +continuellement entretenir nos esprits et notre coeur, nous ne saurions +les puiser des sources trop _primitives_ et trop pures. C'est dans +Homre, puis dans Ossian, mais surtout dans la Bible; c'est dans les +scnes et les peintures des peuples primitifs au milieu desquels ces +livres ont t crits, que nous trouverons de quoi rgnrer notre me +et notre esprit, et donner un noble emploi nos talents, quand ils +seront perfectionns. + +Si chaque sicle ne fournissait pas des folies analogues celles-ci, et +qu'il n'existt pas encore un certain nombre de personnes qui ont vu +Maurice et Perri se promener dans Paris, l'un vtu comme Agamemnon, +l'autre en Pris, on craindrait vraiment d'tre tax d'exagration en +rapportant l'ensemble d'une thorie telle que celle que l'on vient +d'exposer. Mais ce n'est que l'exacte vrit, et il est certain mme +qu'on a t au rformateur quelque chose de l'impatience sauvage qu'il +montrait dans le dsir d'accomplir ses projets, en dgageant ses paroles +de cet argot d'atelier dont il les accompagnait pour frapper plus +fortement ses auditeurs en se mettant leur porte, en se conformant +leurs habitudes. Quoi qu'il en soit, le fanatisme sincre de Maurice, la +bonne opinion, que l'on avait de la franchise et de la gnrosit de son +caractre, l'clat de ses premiers essais en peinture, et, il faut le +dire, le don qu'il avait de persuader par la parole, exercrent une +trs-forte influence sur les plus clairs de ses condisciples. Moris, +Ducis, Saint-Aignan et d'autres, tout en sentant ce qu'il y avait de +ridicule dans ces dclamations demi-morales, demi-esthtiques, ne +pouvaient s'empcher de reconnatre, surtout en partant des ides de +David, qui taient exagres elles-mmes, qu'il y avait quelque chose de +plausible et de consquent dans les nouveaux projets de rforme lancs +par Maurice. + +Cependant ces extravagances plus ou moins brillantes et spirituelles +n'allaient pas jusqu' branler la raison dj mrie de ces premiers +lves. Mais elles firent un vritable ravage dans l'imagination de +quelques-uns de ceux qui, avec Huyot et tienne, composaient alors la +classe des rapins. + +Colson, qui a donn quelques preuves de talent plus tard, a cependant +perdu sa carrire par l'obstination prolonge avec laquelle il s'est +attach la secte des _penseurs_ ou _primitifs_. + +Augustin D..., qui devait mourir si malheureusement et si jeune[4], dont +le caractre tait noble et l'me leve fut souvent dtourn de la +belle, marche qu'il s'tait trace, par les proccupations que lui +causaient les opinions tranges de Maurice. + +Huyot, tant qu'il dessina l'atelier, travaillait toujours +silencieusement, et il serait difficile de savoir si ce dbordement +d'ides extravagantes eut quelque empire sur son imagination. La fermet +de son esprit, sa taciturnit, son application constante au travail et +le peu de temps d'ailleurs qu'il passa l'cole de David, portent +croire que les ides singulires des _primitifs_ firent peu d'impression +sur lui. + +Il y eut un malheureux jeune homme, S..., dans l'intelligence de qui ces +opinions bizarres s'embrouillrent encore en se compliquant avec des +chagrins domestiques et la pauvret. Prenant la lettre les conseils de +ceux des _primitifs_ qui, par paresse et par incapacit, prtendaient +atteindre le plus haut but de l'art par l'effet seul d'une contemplation +potique des ouvrages de l'antiquit, S... dpassa bientt, sans avoir +rien appris, l'ge o l'on peut tudier avec fruit. Charg prmaturment +de famille et hors d'tat de rien produire qui pt l'aider la +soutenir, il obtint grand'peine la place de professeur de dessin dans +un lyce de province, o il acheva de perdre sa raison dj altre. +C'tait un bon et brave jeune homme, qui il vint la fatale ide de se +tirer de l'tat obscur o le ciel l'avait jet, dans l'espoir de +cultiver un talent qu'il ne put acqurir et dont, selon toute apparence, +il n'avait mme pas le germe. + +Il ne serait que trop facile d'augmenter la liste des infortuns de ce +genre qui, jets alors dans l'atelier de David, sans fortune, +quelques-uns sans dispositions et sans nergie de caractre, ont perdu +l toute ide de discipline, de subordination, et se sont trouvs trop +heureux, quand Bonaparte eut besoin de soldats, d'aller mourir +honorablement sur un champ de bataille. + +Si, parmi tant de souvenirs, on en rappelle quelques-uns avec plaisir, +combien d'autres demeurent tristes et sombres dans la mmoire! Vermay, +ce jeune enfant si turbulent, si gai, si spirituel, et dont les premiers +ouvrages, exposs ensuite au Salon de 1808, donnaient de si belles +esprances, hlas! aprs avoir gaspill sa vie Paris, a t fonder une +cole de dessin la Havane, o il est mort malheureusement. Poussin, le +contemporain, l'insparable de Vermay, car toutes les grandes +espigleries des lves de l'cole taient combines et diriges par +eux; Poussin, qui une belle figure joignait une me si belle et si +noble, qui dessinait et peignait bien, comme un rossignol chante, sans +porter le moindre dommage son insouciance et sa paresse habituelles; +Poussin que tout le monde aimait comme un frre, pour qui ses camarades +rvaient tous les genres de succs; Poussin! dont le nom mme tait +regard comme d'un augure favorable pour lui, il n'a pas perdu la vie, +grce au ciel, mais il n'a pas tir de son talent tout ce que l'on avait +le droit d'en attendre. Enfin, s'il n'est pas clbre, il est heureux! +Mari et entour d'enfants l'le Bourbon, il professe avec honneur la +peinture et vit l'aise, entour de la considration gnrale des +habitants de la colonie. + +C'est ici l'occasion de dire quelques mots d'un lve qui fit concevoir +alors les plus hautes esprances, quoiqu'elles ne se soient point +compltement ralises. Paulin Duqueylar, il a dj t nomm, tait de +Marseille et li d'amiti avec tous les Mridionaux de l'atelier, +Forbin, Granet, Rvoil, Richard et Topino Le Brun, malgr la diffrence +de ses opinions avec ce dernier. Relativement ses condisciples, +Duqueylar n'tait pas jeune, il avait au moins vingt-cinq ans et s'est +toujours ressenti de ce retard dans l'tude de la peinture, o l'on ne +profite que quand on commence trs-jeune. Duqueylar, de famille noble, +avait reu une excellente ducation; il tait bon humaniste, lettr, +aimant beaucoup la posie. Mais, malgr la politesse de ses manires, on +retrouvait cependant toujours en lui un fonds de rudesse native qui se +reproduisait dans la tournure de ses ides et dans son talent comme +artiste. Les opinions nonces par Maurice et la lecture assidue +d'Ossian, dont les pomes taient devenus fort la mode vers 1796, +produisirent une impression si vive sur l'imagination de Duqueylar, que +cet vnement fit prendre un pli son esprit et son talent dont la +trace est toujours reste. Il exposa, en 1797, un tableau reprsentant +_Ossian chantant ses vers_, ouvrage qui sans doute n'tait pas sans +nergie, mais dont l'aspect tait si sauvage et si bizarre qu'il ne +trouva d'indulgence qu'auprs de quelques-uns de ses amis, dont deux ou +trois devinrent ses admirateurs fanatiques. + +Peu de temps aprs, Duqueylar se dcida aller se fixer Rome, o il +exagra tout l'aise le mrite et le dfaut de ses productions. Malgr +une persvrance peu commune et, il faut le dire, une trempe d'esprit +trs forte, cet homme, remarquable par son caractre, ne put jamais +donner ses ides une forme assez attrayante ni assez claire pour les +faire adopter aux autres. + +Il avait contract, l'atelier, une amiti tendre pour son jeune +camarade Mendouze, qui, bien qu'assez habile lve en peinture, changea +tout coup le but de ses travaux et se mit tudier la langue grecque +avec ardeur. Ce got nouveau devint une passion dominante chez Mendouze, +qui, aprs avoir servi quelque temps dans les armes, partit pour la +Grce, o il a pri, au massacre de Chio. + +Aprs avoir pass plusieurs annes Rome, Paulin Duqueylar rentra en +France et se fixa prs de Lambesc, au milieu de sa famille, o il se +livra, mais pour lui seul, au got vif qu'il avait toujours eu pour les +arts et pour les lettres. Son mrite l'avait fait admettre au nombre des +correspondants de l'Institut, et vers la fin de sa vie, dans les +intervalles de repos que lui laissait la maladie qui l'a enlev, il a +publi en 1840, Paris, un volume intitul: _Nouvelles tudes du coeur +et de l'esprit humain, ou analyse, explication et dveloppement de leurs +principaux phnomnes_, ouvrage crit avec une lgante simplicit, et +tmoignant des belles et hautes qualits du coeur et de l'esprit de cet +homme distingu. + +C'est d'ailleurs une chose remarquable que le got pour l'rudition qui +se manifesta parmi les lves de David cette poque. Roquefort, +l'auteur du _Dictionnaire de la langue romane_ et qui a laiss des +recherches savantes sur la littrature et la musique au moyen ge, tait +alors lve de David et frquentait son cole. + +Npomucne Lemercier, le pote, ainsi que Letronne, savant antiquaire, +tinrent galement honneur d'tre mis au nombre des lves de David. + +Ce got pour l'rudition, combin avec les ides de rforme que Maurice +avait rpandues avec tant d'ardeur, contriburent dterminer la +vocation d'un lve de David, d'un ge dj mr lorsqu'il entra dans +l'cole, assez habile peintre, mais entran invinciblement s'occuper +de la thorie de l'art. C'est Paillot de Montabert, homme recommandable +par l'affabilit de son caractre et les lumires de son esprit. Bien +qu'il ft le premier rire des formes extravagantes sous lesquelles +Maurice exposait sa doctrine, au fond, il lui tait impossible de ne pas +reconnatre la puissance des ides et quelquefois des raisonnements du +jeune fou. Timide dans l'excution, mais trs-avide de nouveauts, de +Montabert, entre autres tentatives, essaya de retrouver l'usage de +l'_encaustique_, ou peinture la cire. Enferm dans son atelier, il +travailla longtemps reproduire ce procd antique, qui, dans ses ides +thoriques, tait plus favorable l'art que la peinture l'huile. +Grce ses longues et savantes expriences, _la peinture la cire_ est +employe aujourd'hui pour peindre sur les murs des difices. + +Outre ce service rendu aux arts, de Montabert travailla depuis 1799 +jusqu'en 1829 la composition d'un ouvrage en neuf volumes, intitul: +_Trait complet de la peinture_. Ce livre, auquel on peut reprocher son +trop d'tendue, est plein d'observations, de conseils et de principes +excellents sur l'art, et de plus, renferme une suite bien ordonne de +renseignements matriels que l'on ne trouve rassembls dans aucun autre +livre de ce genre. Mais il n'est pas inutile de faire observer que cet +ouvrage si sagement combin, dont les nombreuses divisions sont traites +avec tant de rflexion, de maturit et de sagesse, prsente au fond le +corps de doctrine de Maurice, seulement mis en ordre par un esprit calme +et mthodique. + + tous ces noms autour desquels ont rayonn tant d'esprances et dont la +plupart cependant sont devenus obscurs, il faut joindre celui d'Adolphe +Lullin, que l'oubli couvre galement de son ombre. Ag de dix-sept ans +lorsqu'il fut admis chez David, il en avait peine vingt-six quand il +est mort, en 1806. La nature semblait avoir puis ses dons sur lui. On +a rarement vu une figure plus belle et plus noble que la sienne, et sur +laquelle les hautes facults de l'me et de l'esprit parussent avec +autant d'clat. N au sein d'une des familles patriciennes de Genve, il +joignait l'lgance des manires cette modestie qui rsulte d'une +excellente ducation. Habituellement calme dans ses gestes et d'un abord +presque froid, il cachait, sous une rserve qu'il tenait des habitudes +de son pays, une de ces mes ardentes qui sont destines se consumer +elles-mmes. + +Adolphe Lullin ne fit son entre l'atelier que quelques semaines aprs +tienne, mais du jour o ils se virent, ils contractrent une amiti qui +dura entre eux tant que Lullin vcut, et dont tienne conserve encore +aujourd'hui; aprs quarante-huit ans, le plus respectueux et le plus +tendre souvenir. + +tienne a sans doute le droit de penser que son amiti n'a pas t tout + fait strile pour Lullin; mais celle de Lullin a eu une influence si +bienfaisante sur le caractre et la culture de l'esprit d'tienne que +celui-ci se reconnat toujours l'oblig reconnaissant de son camarade. + +Pendant les annes 1797 et 1798, outre leurs travaux l'atelier, ils +parvinrent faire des progrs assez remarquables dans l'intelligence de +la langue grecque. Ces tudes, combines avec celles que l'art de la +peinture les conduisit faire sur la statuaire antique, donnrent aux +deux jeunes amis une certaine connaissance de l'archologie qui, cette +poque, o tout se faisait la grecque, leur attira tout naturellement +de la part de David et de ses lves une considration particulire. + +Des deux jeunes amis, ce fut le plus g et certainement le plus +instruit qui rsista avec le moins de force aux avances qui leur furent +faites par Maurice. tienne ne conut aucune dfiance de ce dernier, +mais, s'il ne redouta pas l'homme, il jugea assez bien de la frivolit +et surtout de l'incohrence de ses opinions tant morales qu'esthtiques, +et ds l'origine, il conseilla son ami Lullin de ne pas agir +lgrement propos des engagements qu'on pourrait lui faire prendre. + +En effet la secte des _penseurs_ ou _primitifs_ faisait des progrs. +Elle proccupait l'atelier tout ce qu'il y avait d'lves dj moins +jeunes et qui se distinguaient par leurs dispositions. Elle se recrutait +mme de tous ceux qui, presque enfants encore, taient avides de +nouveauts, dsireux de remplir leurs ttes, vides d'ides qu'ils +n'auraient jamais eu la force de concevoir, et enfin dont la paresse +habituelle s'arrangeait fort bien d'un systme d'tude qui se rduisait +pour eux se promener les bras ballants et les yeux vagues dans la +galerie des statues antiques. + +Tout enthousiaste que Lullin ft de ce qui tait emprunt aux usages et +aux arts de la Grce antique, cependant cette mascarade des Agamemnon et +des Pris dans les rues tait loin de lui plaire; et, cet gard, il +portait le scrupule assez loin pour s'abstenir mme d'adopter de +certaines redingotes courtes, des tuniques comme on en porte +gnralement aujourd'hui, par cela seul que ce costume, invent par +David et choisi par ses lves, les faisait reconnatre pour tels dans +les lieux publics. + +tienne n'tait pas si scrupuleux que son ami, et il adoptait sans y +attacher d'importance l'uniforme de ses camarades Forbin, Granet et +autres; mais, par intrt pour Lullin, il avait soin dans les entretiens +qu'ils avaient souvent ensemble de faire ressortir l'inopportunit, +l'inconvenance et le ridicule du costume d'Agamemnon et du Phrygien +Pris, port par de pauvres enfants de Paris obligs pour rentrer chez +eux de ramasser les boues de la rue Quincampoix ou de la place Maubert. + +Leurs discussions ne se bornaient pas celles que ces folies faisaient +natre, et pendant longtemps, la suite de leurs travaux l'atelier et +de leurs tudes sur les auteurs grecs, ils agitaient des questions plus +utiles et plus importantes. Quoique Lullin ft dj assez vers dans la +lecture des auteurs classiques, son got cependant n'tait pas plus +affermi que sa critique. la suite d'une conversation qu'tienne et lui +avaient eue sur les pomes d'Ossian avec Maurice, qui ne connaissait ces +ouvrages que par la traduction de Letourneur et les mettait fort +au-dessus de ceux d'Homre, Lullin, qui lisait l'_Iliade_ en grec et le +pome de Fingal en anglais (car il avait appris cette langue pendant son +enfance Genve), Lullin donc, sur la premire sommation de ce fou de +Maurice, intervertit l'ordre de son admiration pour le pote grec en +faveur du barde irlandais. + +L'esprit d'tienne s'tait tourn de bonne heure vers la philosophie et +la critique; aussi, malgr la vogue et le poids que l'admiration d'un +homme dj clbre cette poque, le gnral Bonaparte, avait donns +aux prtendues posies originales d'Ossian, les trouva-t-il toujours +monotones, cela prs de quelques beauts, et demeura-t-il incrdule +sur leur authenticit. Cette opinion, il l'exprimait Lullin +non-seulement avec toute l'effusion de l'amiti, mais avec l'ardeur et +l'nergie que l'on trouve en soi, quand on est persuad que l'on combat +une erreur dangereuse. Cette diffrence d'opinion en matire de got, +qui ne faisait que resserrer les liens de leur amiti, devint la source +d'une foule d'entretiens curieux et solides dont tienne conserve encore +maintenant un souvenir sacr, parce qu'il sent que c'est ces luttes +d'intelligence avec son ami qu'il doit de valoir le peu qu'on l'estime +aujourd'hui. + +Vers ce temps, la suite des questions prcdentes, il s'en prsenta +une nouvelle qui, en indiquant la marche des ides des deux amis, +donnera en mme temps l'occasion de rappeler qu' cette poque commena +une tentative assez fortement soutenue pour faire ragir le systme +d'art des modernes contre celui de l'antiquit. Lullin savait assez bien +l'anglais, mais dans son indiffrence pour toutes les choses modernes, +il s'en occupait fort peu. tienne, naturellement fureteur et curieux, +mais ignorant alors la langue de nos voisins, ouvrait souvent chez son +ami un Shakspeare original. Vainement interrogeait-il son ami sur la +nature des drames et de l'esprit de ce pote, il n'en tirait que des +rponses vagues qui ne faisaient qu'exciter sa curiosit. Impatient de +connatre, tienne se dcida enfin louer dans un cabinet de lecture la +traduction que Letourneur a faite des drames de Shakspeare, et, sans en +rien dire son ami, il lut de suite et avec une avidit extrme les +vingt volumes dont elle se compose. Lullin n'tait rien moins +qu'insensible aux beauts du tragique anglaise et s'il s'abstenait d'en +parler tienne, c'tait, dans ses ides, pour prserver son ami du +danger de la sduction que pourraient exercer sur lui les ouvrages +pleins de beauts, mais _dans le got moderne_, de Shakspeare; +toutefois, l'insatiable curiosit d'tienne djoua les prcautions de +son ami, et ds ce moment il s'leva entre eux une interminable +discussion sur la possibilit et l'opportunit de l'emploi du systme +d'art des anciens, par les modernes, plaidoyers o toutes les ides, +toutes les questions renouveles depuis 1817 jusqu'en 1838, furent +agites alors par Lullin et tienne. Ce dernier prtendait que l'on +devait s'appuyer des principes antiques, mais seulement pour les +appliquer tout ce qui se rattache au matriel de l'art, en se +conformant d'ailleurs aux croyances, aux moeurs, aux usages et au costume +que le temps avait irrvocablement tablis chez les modernes. De son +ct, Lullin ne faisait aucune concession: selon lui, l'art chez les +modernes tait dans une voie absolument fausse, en sorte que pour le +traiter il fallait rigoureusement le reprendre son origine grecque, ou +y renoncer compltement. C'taient les mmes ides que celles de +Maurice, mais engages dans un cerveau plus tenace, remanies par un +esprit plus dli, plus cultiv; ce qui rendit le mal si grave que +quelques annes plus tard l'infortun jeune homme y succomba. + +Voici quelques passages d'une lettre crite par Lullin son ami; ils +pourront donner une ide de la varit des questions agites alors, +non-seulement par les deux lves de David, mais par une partie de la +jeunesse active et studieuse de cette poque. tienne, aprs avoir +termin une figure nue peinte d'aprs nature chez David, tait all +passer quelque temps la campagne pour s'exercer peindre le paysage. + l'occasion de cette absence, Lullin lui adressa la lettre suivante: + + Paris, 1er vendmiaire an IX (23 septembre 1800). + + Bienheureux les habitants des champs! tu sais ce que c'est que de + vivre! tous tes moments sont de paix et de repos. Pour nous, nous + ignorons tout cela, et nous faisons ronfler le canon pour annoncer + l'univers que c'est le premier vendmiaire. Peu vous importe, + vous qui voyez lever et coucher le soleil, qui entendez l'allouette + et qui vous battez avec l'aimable jeunesse. Je n'ai pu, mon + grand regret, aller te voir, mais j'espre m'en ddommager l'un de + ces nonidis qu'il fera beau. + + David est de retour avec une nouvelle composition de son tableau + (le _Lonidas_), qui, dit-on, vaut mieux que celle que nous + connaissons. Je ne sais si tes paroles ont eu une puissance dont tu + ne t'tais pas dout, mais le petit Vermay est rentr en grce[5], + je l'ai trouv primidi l'atelier; le matre et l'lve sont + prsent les meilleurs amis du monde. Hier et avant-hier, M. David a + tmoign la satisfaction que lui donnaient ses lves. Il a dit + Saint-Aignan de faire un tableau pour le Salon prochain, et la + fin de sa visite il a institu le citoyen Damable (un lve de + trente ans), directeur et trsorier, pour allger l'excellent + Grandin. Tout va donc ravir. + + J'ai traduit la onzime des podes d'Horace, que je comptais + t'envoyer avec cette lettre; mais en relisant l'original, j'ai + trouv que ma traduction la refroidissait tellement qu'il vaut + mieux que tu la relises vierge; c'est la onzime. + + Saint-Aignan m'a prt _Ossian_ en anglais. C'est vraiment bien + autre chose que dans Letourneur! Voil le sort de toutes les + traductions lorsqu'on tte de l'original. En anglais _Ossian_ a un + sens vingt fois plus dtermin. Et cependant j'ai fait, en le + lisant ainsi, une fcheuse dcouverte; c'est qu'il est impossible + d'tre compltement touch par ce qui est crit dans une autre + langue que celle avec laquelle on a appris articuler les sons et + par laquelle on a reu les premires impressions. Ces autres mots, + ces autres accents que nous n'avons vus, rencontrs, employs, qu' + l'aide d'une grammaire et d'un dictionnaire, n'ont jamais un + caractre bien prononc pour nous, et ont le dsagrment de puer la + science. + + Je suis bien fch de ce vilain temps pour toi et pour ton + paysage. Adieu, le meilleur des Parisiens, je ne sais trop quand je + pourrai aller te voir, mais cris-moi. + +Avant de lire le post-scriptum ajout cette lettre, il est +indispensable de savoir qu'Hennequin, lve de David, mais l'poque +intermdiaire qui spare Drouais de Grard et de Gros, rpublicain plus +que vif, venait d'exposer les _Fureurs d'Oreste_. Cet ouvrage, qui fut +jug dtestablement mauvais par les nouveaux lves de David, obtint +cependant au Salon un succs assez clatant, prpar plutt, il est +vrai, par la coterie des artistes rvolutionnaires que justifi par son +mrite Lullin, qui s'tait charg de montrer et de faire corriger la +figure peinte qu'avait laisse tienne en partant pour la campagne, +ajouta ce qui suit sa lettre: + + 3 vendmiaire. + + P. S. Je viens de montrer ta figure; David a insist sur le + plaisir que fait la nature navement rendue telle qu'elle se + trouvait l. Il a lou les pieds; il a trouv les montants de la + table trop vigoureux de ton, et il a fini par un: _Allons, c'est + bien._. Je lui ai dit que tu es la campagne occup tudier le + paysage; et il a fait _hum!_ d'approbation. Puis, il nous a fait un + pompeux loge de l'_nergie_ du tableau d'Hennequin; et comme, en + fin de compte, personne ne disait oui, il nous a dit que nous + tions _un vritable tribunal rvolutionnaire de la peinture; que + tous les genres taient bons_. + +Ces citations, ainsi que ce mlange de folies, d'enthousiasme +d'esprances, d'nergie et de faiblesse, dont ces jeunes artistes ont +fourni tant d'exemples, suffiront pour caractriser l'esprit qui animait +les lves de David pendant les quatre dernires annes du XVIIIe +sicle. On y verra en outre jusqu' quel degr les ides de rforme que +le matre voulait mettre en oeuvre avaient t dpasses par ses lves, +et comment le got des tudes classiques et mme de l'rudition s'empara +de l'cole de David cette poque. + + + + +V. + +DAVID JUSQU'EN 1789. + + +Dans l'histoire de l'cole de David, il y a deux choses qu'il ne faut +pas perdre de vue: les ides successives du matre sur son art, et la +manire dont elles ont t suivies, interprtes ou altres par les +diffrentes gnrations d'lves qu'il a formes. + +On s'accorde assez gnralement aujourd'hui pour reconnatre que +l'apoge du talent de David se rapporte la priode de temps pendant +laquelle il a excut les _Sabines_ et le _Couronnement de Napolon_. +Mais c'est particulirement lorsqu'il conut et acheva le premier de ces +ouvrages, de 1795 1800, qu'il poursuivit avec le plus de ferveur et +d'nergie la rforme de son art, rve de toute sa vie. Or, l'poque de +cette tentative hardie est prcisment la mme que celle pendant +laquelle ceux de ses lves dont il a t question dans les chapitres +prcdents en mditaient une bien plus audacieuse encore. D'o venaient +originairement ces ides de rgnration de l'art? Comment et sous +quelles influences David a-t-il cherch en faire l'application par +l'exercice de son talent? Et enfin dans quel but cet artiste et ses +nombreux lves ont-ils cherch tablir un corps de doctrine pour +fonder une cole? Ces questions sont importantes, et la diversit +d'intention et de but, soit dans l'ensemble des ouvrages mmes de David, +soit dans ceux bien plus nombreux encore de toutes ces gnrations +d'lves, est loin d'aider les rsoudre. En tout tat de cause, on ne +peut dbrouiller ce mystre que par le secours d'une analyse approfondie +des productions principales de cette cole, et avant tout par l'examen +de la premire partie de la vie de celui qui en est le chef, ce qui fera +le sujet de ce chapitre. + +Jacques-Louis David est n Paris en 1748. Dix ans aprs, son pre, qui +faisait le commerce du fer, fut tu en duel. Le jeune Louis David, rest +orphelin l'ge de neuf ans, adopt et lev par son oncle, nomm +Buron, fut mis au collge des Quatre-Nations, o ses dispositions pour +l'art qui l'a rendu illustre et le peu de got qu'il manifesta pour les +tudes classiques ne lui permirent pas de demeurer longtemps. On raconte +de lui, quand il tait enfant, ce que l'on rpte de tous ceux qui ont +exerc l'art de la peinture avec clat. Il couvrait, dit-on, ses livres +de classe de dessins de toute espce et ngligeait ses autres tudes. Sa +mre, depuis son veuvage, sentant la ncessit de prparer son fils +embrasser une profession lucrative, fit des efforts pour l'engager +s'occuper d'architecture. Mais l'enfant, peu dispos tout ce qui +exigeait des travaux scientifiques, tmoigna de la rpugnance pour cet +art et plus d'amour que jamais pour la peinture. Cependant on lui +faisait toujours continuer ses tudes classiques, dont il profitait peu. +On raconte mme que l'un de ses professeurs, l'ayant surpris s'occupant +de choses trangres la leon, se saisit de son cahier, et, y +dcouvrant _une marine_ que le jeune David avait dessine, lui dit en +faisant une double allusion son peu de got pour les lettres et ses +dispositions pour la peinture, ainsi qu' un certain dfaut de +prononciation qu'il a conserv toute sa vie: _Je vois bien que vous +serez meilleur peintre qu'orateur_. Ce mot, que l'on peut regarder +aujourd'hui comme une prdiction, ne fut sans doute, lorsque le jeune +David se le sentit appliquer, qu'une petite humiliation qui l'affermit +encore dans son got. Quoi qu'il en soit, ses parents renoncrent +l'ide de lui faire achever ses classes. Son penchant vers la peinture +devint plus fort et si irrsistible mme bientt aprs, que sa mre et +son oncle sentirent qu'ils ne pourraient russir vaincre ses +rsolutions. + +On assure que, ds son adolescence, David, dont le caractre tait peu +facile dompter, et qui s'tait dj figur un avenir de gloire, fit +alors, sans guide, des efforts dont se sentirent ses premiers essais. +Ses parents reconnurent alors la ncessit de ne plus lui laisser perdre +un temps prcieux en travaillant sans conseils, et le confirent aux +soins de Boucher[6], li de parent avec la famille de David. Boucher, +dont la vie avait t peu rgle, et qui d'ailleurs se sentait appesanti +par l'ge, accueillit le jeune homme avec bienveillance, mais ne voulut +pas se charger de son instruction, et la confia l'un de ses amis, +Vien. Celui-ci, aprs avoir termin ses tudes comme pensionnaire +Rome, o il avait form son talent sur des modles plus purs et plus +svres que ceux qu'avaient adopts les peintres franais qui l'avaient +immdiatement prcd, exerait dj une influence salutaire sur les +lves runis dans son cole, et sur ceux mme de l'Acadmie de +peinture, dont Vien tait devenu membre en 1750. + +Le jeune David prsenta son nouveau matre quelques dessins faits +d'imagination. Frapp de l'intelligence de l'art qui y rgnait dj, +Vien donna de grands encouragements celui qu'il prenait sous sa +direction, et promit ses parents de surveiller ses tudes avec le plus +grand soin. + +David avait pour parrain un homme qui, vers cette poque, lui donna des +tmoignages de la plus vive affection. Sedaine, secrtaire perptuel de +l'Acadmie d'architecture, et dont le nom est devenu assez clbre dans +les lettres, usa de son crdit pour faire donner un logement son +filleul dans le Louvre. C'est l que David tenta ses premiers essais en +peinture. Aprs avoir tudi pendant plusieurs annes sous la direction +de Vien, il rsolut de concourir pour le grand prix de Rome, et se +soumit cinq fois cette preuve. la seconde il eut le second prix, +mais ce ne fut qu' la cinquime, en 1775, qu'il obtint enfin la +couronne. David avait alors vingt-sept ans. + +On raconte sur ce peintre une anecdote qui prouve avec quelle +opinitret il poursuivait cette couronne, qu'il n'obtint qu'avec tant +de peine. L'anne qui prcda celle de sa victoire, il parat que son +ouvrage tait dcidment si faible, que les juges avaient t quitables +en ne le couronnant pas. Toutefois, ce jugement parut une injustice aux +yeux de l'lve, qui prit l'affaire tout fait au srieux. Le logement +que David occupait au Louvre tait prs de celui de Sedaine, en sorte +que le parrain et le filleul se voyaient presque journellement. la +suite du fameux jugement, Sedaine ayant t deux jours sans voir son +jeune voisin en conut de l'inquitude, se rendit la porte de sa +chambre, qui tait ferme, et crut entendre de sourds gmissements. Dans +son trouble, il alla chercher Doyen[7], l'un des membres de l'Acadmie +les plus favorables David, qui trouva le moyen de flchir le jeune +homme et de lui faire ouvrir sa porte. David tait ple, sans forces, au +moment o il obit la voix de Doyen. Depuis vingt-quatre heures le +malheureux jeune homme n'avait pris aucune nourriture, et avait rsolu +de mourir. + +Les tentatives ritres de David pour obtenir le grand prix, et cette +rsolution funeste qu'il avait prise la suite de l'avant-dernier +concours, ne laissrent pas que d'attirer l'attention sur lui. Le Doux, +l'architecte qui plus tard a lev toutes les barrires de Paris, avait +bti, cette poque, une fort belle maison pour la clbre danseuse de +l'Opra, Mlle Guimard. Le salon devait recevoir des dcorations peintes +que Fragonard pre avait bauches et que l'on chargea David de +terminer. + +Dans l'intervalle de temps qu'il consacra ces travaux, il fit aussi un +portrait de Mlle Guimard, dont la gnrosit envers le jeune artiste fut +aussi noble que dlicate, procd pour lequel David est toujours rest +reconnaissant. En 1799, il montrait tienne ce portrait, trait tout +fait dans le got de Boucher, en ajoutant que la vue de cet ouvrage lui +tait toujours doublement agrable, car il lui rappelait une protectrice +vraiment gnreuse, et lui fournissait un tmoignage irrcusable de la +rforme qu'il avait apporte dans l'art. + +Ce fut dans l'anne 1775 que Vien ayant t nomm acadmicien et +directeur de l'cole franaise Rome proposa son lve de +l'accompagner dans cette ville. Malgr des dispositions videntes et les +preuves de talent que David avait dj donnes, il travaillait cependant +sous l'influence du got qui rgnait alors en France, et n'tait +nullement persuad que le mrite des peintres italiens pt mme galer +celui des artistes de notre pays. Il parat que les premiers ouvrages +qui branlrent et dtruisirent mme ses prjugs cet gard, furent +les peintures dont Corrge a orn la coupole de la cathdrale de Parme. +David tomba dans une espce d'enivrement l'aspect de ces peintures, +ce point mme que Vien fut oblig de calmer son enthousiasme en lui +conseillant d'attendre qu'il ft arriv Rome, pour faire encore +quelques comparaisons avant de fixer son admiration d'une manire aussi +exclusive. + +Pendant les cinq annes, de 1775 1780 que David passa Rome comme +pensionnaire, il se conforma d'abord l'avis de son matre Vien, qui +l'engagea s'occuper exclusivement, pendant la premire anne, faire +des tudes dessines d'aprs l'antique et les grands matres. Quoique +peu convaincu de l'efficacit de ce mode d'tude, il obit et fit un +nombre trs-considrable de croquis de cette espce, dont le recueil +formait cinq grands volumes in-folio. Dans la plupart de ces tudes il +est facile de retrouver la trace des efforts qu'il eut faire pour se +dbarrasser de ce got acadmique et dvergond dont on assaisonnait +alors toutes les copies que l'on essayait de faire d'aprs les ouvrages +de l'antiquit et des grands matres. Parmi tous les croquis de cette +poque, il en est un donn par David tienne et qu'tienne conserve +d'autant plus soigneusement que son matre, en le lui remettant, y +ajouta un commentaire verbal assez curieux. C'est le dessin de deux +ttes. L'une est celle d'un jeune sacrificateur couronn de lauriers. +Celle-ci, copie fidlement d'aprs l'antique, porte ce caractre de +calme que les anciens imprimaient sur la figure des personnages dont ils +voulaient relever la dignit morale. Voyez-vous, mon ami, disait David + tienne, voil ce que j'appelais alors _l'antique tout cru_. Quand +j'avais copi ainsi cette tte avec grand soin et grand'peine, rentr +chez moi, je faisais celle que vous voyez dessine auprs. _Je +l'assaisonnais la sauce moderne_, comme je disais dans ce temps-l. Je +fronais tant soit peu le sourcil, je relevais les pommettes, j'ouvrais +lgrement la bouche, enfin je lui donnais ce que les modernes appellent +de _l'expression_, et ce qu'aujourd'hui (c'tait en 1807) j'appelle de +la _grimace_. Comprenez-vous, tienne?--Oui.--Et cependant on est bien +embarrass avec les juges de notre temps, ajoutait le matre, car si +nous faisions prcisment d'aprs les principes des anciens, on +trouverait nos ouvrages froids. + +Outre ces tudes dessines, faites pendant la premire anne de son +sjour Rome, David a achev dans les quatre suivantes quelques tudes +d'aprs nature, puis deux ouvrages peints: l'un, la copie de _la Cne_ +d'aprs Valentin, qui dtermina la premire rvolution dans sa manire, +et l'autre, la _Peste de saint Roch_, sa premire composition capitale. + +Il peut sembler trange aujourd'hui qu'un peintre franais qui fait le +voyage de Rome pour tudier les matres, au lieu de se placer tout +aussitt devant un tableau de Raphal ou de Michel-Ange, aille choisir +une peinture de quatrime ordre, d'un peintre franais tel que le +Valentin[8]. Mais tienne qui, ainsi que d'autres, prouva cet +tonnement, et eut de plus qu'eux l'occasion de le tmoigner son +matre, reut cette rponse et cet claircissement sur le choix qu'il +avait fait de ce modle. Lorsque l'on considre, disait David, les +ouvrages des peintres franais depuis les plafonds de Lemoine jusqu' +ceux que fait encore aujourd'hui (1805) Berthlemy, en y comprenant les +peintures des Natoire, des Vanloo, et d'autres, c'est peut-tre moins +encore la faiblesse du style et le dfaut de got qui choquent en les +examinant que la faiblesse et la fadeur extrme de leur coloris. Le +coloris est ce qu'il y a de plus matriel dans l'art; c'est ce qui +s'empare d'abord des sens. Aussi, quand j'arrivai en Italie, avec M. +Vien, ajoutait David, fus-je d'abord frapp, dans les tableaux italiens +qui s'offrirent ma vue, de la vigueur du ton et des ombres. C'tait la +qualit absolument oppose au dfaut de la peinture franaise, et ce +rapport nouveau des clairs aux ombres, cette vivacit imposante de +model dont je n'avais nulle ide, me frapprent tellement que, dans les +premiers temps de mon sjour en Italie, je crus que tout le secret de +l'art consistait reproduire, comme l'ont fait quelques coloristes +italiens de la fin du XVIe sicle, le model franc et dcid qu'offre +presque toujours la nature. J'avouerai, continuait David, qu'alors mes +yeux taient encore tellement grossiers que, loin de pouvoir les exercer +avec fruit en les dirigeant sur des peintures dlicates comme celles +d'Andrea del Sarto, du Titien ou des coloristes les plus habiles, ils ne +saisissaient vraiment et ne comprenaient bien que les ouvrages +brutalement excuts, mais pleins de mrite d'ailleurs, des Caravage, +des Ribera, et de ce Valentin qui fut leur lve. Le got, les +habitudes, l'intelligence mme, avaient chez moi quelque chose de +gaulois, de barbare, dont il fallait qu'elle se dpouillt, pour arriver + l'tat d'rudition et de puret sans lequel on admire les _stanze_ de +Raphal, mais vaguement, sans y rien comprendre et sans savoir en +profiter. En somme, Raphal tait une nourriture beaucoup trop dlicate +pour mon esprit grossier; il fallait y arriver par un rgime gradu, et +la premire ration que je me donnai fut de copier _la Cne_ de Valentin. +Il faut mme ajouter que la qualit de Franais chez le peintre dont je +copiai l'ouvrage fut un moyen de rprimer la rvolte intrieure de mon +esprit, qui sentait le besoin d'tre autoris par un exemple pour se +soumettre reconnatre la supriorit de l'cole italienne sur l'cole +franaise. + +L'excution de cette copie de _la Cne_, fort bon ouvrage en son genre, +et o David dploya une fermet de pinceau qu'il n'avait point encore +montre au mme degr dans ses prcdentes tudes, fut donc un vnement +grave dans la vie de cet artiste. Aprs cet effort qui n'tait cependant +qu'un travail prparatoire, David chercha faire, sur un sujet de sa +composition, l'emploi des connaissances qu'il avait acquises dans la +thorie et la pratique de son art, pendant l'excution des croquis +d'aprs l'antique et de la copi de _la Cne_. Le rsultat fut _la Peste +de saint Roch_, tableau qui orne aujourd'hui la _Sant_ du lazaret de +Marseille. Cet ouvrage, termin et expos Rome en 1779, y obtint des +applaudissements unanimes et valut particulirement l'artiste les +louanges du vieux Pompeo Battoni[9], alors le patriarche des peintres en +Italie. La composition en est bien ordonne: la Vierge occupe la partie +suprieure du tableau, et semble couter saint Roch genoux qui +intercde auprs d'elle en faveur des pestifrs. Cependant la figure la +plus remarquable est celle d'un homme attaqu de la peste. Envelopp de +haillons, il semble attendre la mort avec fermet, tandis que le saint +invoque la Vierge. On ne peut refuser un mrite rel cet ouvrage, +largement peint, fortement color relativement l'poque, et o +l'artiste a rendu surtout les expressions de l'me avec force et vrit. +Cependant, et David le disait lui-mme, c'est un oeuvre de transition et +de progrs parmi tous les siens, et si on ne le considrait pas sous ce +point de vue, on risquerait aujourd'hui de le confondre avec les +productions dites acadmiques de l'cole franaise, dont David s'est +efforc depuis de combattre les dfauts. + +On rapporte que les camarades de David ayant t invits par lui voir +cet ouvrage, lorsqu'il tait peine achev, hsitaient exprimer leur +satisfaction, lorsque l'un d'entre eux, Giraud, sculpteur habile, +prenant tout coup la parole, s'cria: Eh! qui nous empche donc, de +dire que c'est fort beau? Ce fut de ce moment que David commena +acqurir de la clbrit. + +En 1780, David tant de retour Paris, excuta le _Blisaire_[10]. +Pierre[11], alors premier peintre du roi, l'assista de ses conseils +pendant qu'il travaillait cet ouvrage, dont le style et le coloris +sont dj fort diffrents de ceux du _Saint Roch_. Alors David, ayant +totalement rejet les doctrines dites acadmiques et franaises, adopta +le got, la manire et le style qu'il dveloppa compltement dans les +tableaux des _Horaces_, de _Socrate_ et de _Brutus_. + +Trois ans aprs, en 1783, David termina et prsenta, pour son admission + l'Acadmie, _Andromaque pleurant la mort d'Hector_. Dans cette +production, suprieure aux prcdentes par la science et la fermet du +dessin et du pinceau, il est facile de reconnatre que l'artiste avait +rassembl tout ce qu'il possdait de connaissances sur les moeurs et les +costumes de l'antiquit grecque, pour traiter convenablement ce sujet. +En effet, si l'on excepte quelques restes de cette teinte jauntre et +uniforme dont l'cole franaise conservait si fidlement la tradition +depuis Jouvenet et Restout, il y a dans l'attitude simple des +personnages, dans le jet plus naturel et plus large des draperies, ainsi +que dans l'observation assez fidle du costume, relativement aux tudes +archologiques de l'poque, une amlioration si bien caractrise, que +l'on conoit que cet ouvrage ait d produire une grande sensation +lorsqu'il parut. L'_Andromaque_ n'est cependant encore qu'une oeuvre de +transition et de progrs comme le _Saint Roch_, mais plus avance. + +Vers cette poque, David, aprs avoir t reu membre de l'Acadmie, +pousa la fille de Pcoul, architecte, entrepreneur des btiments du +roi. Malgr ses succs, David, dont la mmoire tait pleine des +souvenirs de Rome, et qui sentait plus vivement que jamais le besoin d'y +mrir les tudes qu'il avait commences, manifesta le dsir de retourner +en Italie. Pcoul, son beau-pre, non-seulement l'encouragea dans ce +projet, mais lui fournit les moyens de le mettre fin et profit. +C'est alors que vers la fin de 1783, il partit pour Rome avec sa femme +et accompagn d'un lve dont le nom est rest clbre par son talent et +sa mort prmature, Drouais. + +Depuis quelques annes, on avait pris en France, au sujet des arts, fort +ngligs alors par le gouvernement, une rsolution dont les suites ont +t, sont encore et seront sans doute longtemps fatales aux arts. Sous +le rgne de Louis XV, M. de Marigny ayant t nomm directeur des +btiments du roi eut l'ide, fort gnreuse sans doute, pour relever les +arts tombs en dfaveur, de commander des tableaux aux peintres +d'histoire, et des figures en marbre aux statuaires. Le prix, les +dimensions, les sujets, tout enfin fut rgl et indiqu, l'exception +toutefois de la clause la plus importante pour l'art, la destination des +ouvrages. C'est en effet depuis l'adoption de cette mesure que les +productions des artistes, multiplies l'excs, sont devenues beaucoup +plus embarrassantes qu'utiles aux arts et la gloire du pays; c'est +depuis cette poque que les diffrents gouvernements qui se sont succd +ont contract en quelque sorte l'engagement d'entretenir leurs frais +une foule d'artistes dont le nombre s'accrot toujours en proportion de +la libralit irrflchie des princes, des gouvernements ou des grandes +administrations. + +Quoi qu'il en soit, cet usage existait en 1783, et ce fut en vertu de +cette mesure que l'on commanda David le _Serment des Horaces_. +L'artiste en conut la composition Paris, et partit pour Rome o il +l'excuta. L'ouvrage eut le plus grand succs dans cette ville, et le +vieux Battoni, en comblant encore cette fois l'auteur de ses loges, y +joignit les instances les plus vives pour l'engager se fixer en +Italie. Mais David crut devoir rsister ces sollicitations, et revint + Paris pour y montrer son tableau, qui excita un transport universel au +Salon du Louvre, l'exposition de 1785[12]. Ce succs eut d'autant plus +d'clat qu'il se liait avec celui que venait d'obtenir l'anne +prcdente le jeune lve de David, J. G. Drouais, qui, l'ge de +dix-sept ans, avait remport le grand prix de Rome, et qui suivit de si +prs son matre dans la carrire jusqu'en 1788, poque o la mort vint +le frapper. + +S'il tait besoin de justifier les observations qu'ont fait natre les +tableaux _commands_, mais sans destination, quoiqu'on en et fix _la +mesure_, le _Serment des Horaces_ en fournirait amplement les moyens. +Malgr le succs et le mrite de cet ouvrage, M. d'Angivilliers, alors +directeur gnral des btiments du roi, jugea propos de reprocher +l'auteur d'avoir excut le _Serment des Horaces_ dans une dimension +plus grande que celle qui lui avait t prescrite. Cette mauvaise +querelle, jointe des critiques que le directeur fit sur la composition +mme, causrent beaucoup d'ennuis David, qui cependant lut bientt +ddommag par les loges du public. Mais en bonne conscience, doit-on +tre si rigoureux pour la _mesure_ d'un ouvrage remarquable, lorsqu'on +ne lui a pas affect d'avance une _destination?_ C'est un genre +d'absurdit dans lequel on est retomb souvent depuis M. d'Angivilliers. +Mais revenons notre sujet. + +Jusqu' l'poque o David montra ses _Sabines_, la clbrit de ce +peintre reposait surtout sur le tableau du _Serment des Horaces. La Mort +de Socrate_, qui, selon, quelques personnes, est suprieure, fut +beaucoup plus gote par les artistes que par la masse du public; et le +_Brutus_, infrieur aux deux productions prcdentes, ne releva pas le +mrite de David dans l'esprit des connaisseurs, mais fut joint et +confondu, en quelque sorte, avec celui des _Horaces_, parce que le gros +des admirateurs y vit deux pendants, et que d'ailleurs les sujets +taient tirs de l'histoire romaine, dont tous les esprits se +nourrissaient alors. + +_Les Horaces_ ont t depuis leur apparition l'objet de beaucoup de +critiques, sans parler de celles que David exera sur son propre +ouvrage, lorsque ses ides sur l'art se furent modifies. On a dit[13] +que le groupe des femmes, entirement spar de celui des hommes, +pourrait passer pour une faute de composition pittoresque; que le +peintre en mettant d'un ct l'amour exclusif de la patrie et +l'enthousiasme militaire, et de l'autre la crainte et les angoisses +qu'prouvent prs de ces guerriers une mre, une amante et des enfants, +a rompu et dtruit l'unit pittoresque. Cette observation ne manque pas +de justesse, et David, qui on l'avait adresse plus d'une fois, +convenait que si un pote, par la nature de son art, a le moyen de +prsenter successivement, mais sans dtruire l'unit, des sentiments +trs-contraires, le peintre, tenu surtout d'tablir et de conserver +l'unit pour les yeux, doit viter les scnes complexes. + +Cependant vers les annes 1796-1800, lorsqu'il tait tout proccup de +retrouver les doctrines grecques, David jugeait ses _Horaces_ avec une +quit svre bien remarquable. Il tranchait la difficult relativement + la composition, en disant qu'elle est thtrale; pour le dessin il le +trouvait _petit_, _mesquin_ (ce sont ses expressions), rendant les +dtails anatomiques avec recherche; et enfin il condamnait le coloris, +comme procdant par _chantillons de couleur_, et dtruisant la beaut +et la grandeur du _ton local_. Cet ouvrage, continuait-il, se sent du +got et des monuments romains, qui taient les seuls dont on s'occupt +pendant mon sjour en Italie. Ah! si je pouvais recommencer mes tudes +prsent o l'antiquit est mieux connue et tudie, j'irais droit au +but, et sans perdre le temps que j'ai employ dblayer la route que je +devais parcourir. Aprs tout, ajoutait-il avec un noble orgueil ceux +de ses lves qui l'coutaient, il y a de l'nergie dans ce tableau, et +le groupe des Horaces est une chose que je ne renierai jamais![14] + +Sa critique tait svre, mais il ne craignait pas de la faire telle +devant des jeunes gens dont il connaissait les dispositions favorables +l'gard de son talent et enfin David avait un besoin d'tre vrai et +sincre quand il enseignait, ce qui l'entranait dire indiffremment +des choses, dures sur lui-mme comme sur les autres, quand il s'agissait +de l'intrt de l'art. + +Cette histoire de la famille Horace lui plaisait. Il a laiss une +esquisse dessine, reprsentant _le vieil Horace dfendant son fils +devant le peuple_; mais il fut dtourn de l'excution de ce projet par +la demande que lui fit M. de Trudaine d'un autre tableau qui devait +fournir l'artiste l'occasion de dvelopper son talent sous un aspect +tout nouveau. M. de Trudaine lui donna traiter: _Socrate entour de +ses disciples, recevant le breuvage mortel des mains du valet des onze_. +Ce tableau est sans contredit celui o David a le plus compltement +russi dans l'art de la composition. Cette fois il a satisfait de la +manire la plus heureuse la condition d'unit si imprieuse dans les +ouvrages d'art. Socrate en prison, assis sur son lit, est entour de ses +disciples. Le valet des onze lui prsente la coupe empoisonne et le +philosophe, tout en paraissant finir de parler, porte machinalement sa +main pour prendre le breuvage. Plac plus haut que tous les assistants, +Socrate les domine encore par la srnit de son visage, qui contraste +avec la douleur, le dsespoir ou la taciturnit de ceux qui l'entourent. +C'est un sujet bien senti, heureusement dvelopp, et o le talent du +peintre est encore fort remarquable aprs les grandes qualits du +compositeur. La premire ide de David avait t de peindre Socrate +tenant dj la coupe que lui prsentait le bourreau; mais ce fut Andr +Chnier qui dit au peintre: Non, non, Socrate, tout entier aux grandes +penses qu'il exprime, doit tendre la main vers la coupe, mais il ne la +saisira que quand il aura fini de parler. Le pote avait raison; et +lui, qui plus tard sut aussi mourir victime de l'injustice des hommes, +devait avoir le sentiment de la rsignation avec laquelle le sage reoit +la mort. + +Aprs cette production si remarquable, David fit en 1788, pour M. le +comte d'Artois, depuis le roi Charles X, _les Amours de Pris et +d'Hlne_. Les sujets de ce genre ne s'adaptaient gure au talent de ce +peintre. Il aurait fallu y mettre de la passion et de la grce fminine, +deux choses tout fait trangres au gnie de l'auteur des _Horaces_. +Le tableau est faible dans toutes ses parties, quoique cependant il soit +juste de faire observer qu'outre la puret du dessin, l'observation +matrielle du style et du costume grecs y est dj beaucoup plus exacte +que dans les productions antrieures du matre. Le Paris est mme +reprsent nu, ce qui ne rend le sujet ni plus agrable, ni plus +satisfaisant, mais indique au moins l'poque prcise o David a eu les +premires vellits d'adopter l'usage de peindre ses personnages sans +aucun vtement, selon l'usage des artistes grecs. + +En 1789, quelque temps aprs que la grande rvolution venait d'clater, +le roi Louis XVI, ou au moins ceux qui dirigeaient les travaux d'art +cette poque, commandrent David un tableau sur le sujet de _Brutus +rentrant dans ses foyers, aprs avoir condamn ses fils_. Le succs de +ce tableau fut brillant, sans galer toutefois celui des _Horaces_. Dans +l'un et l'autre de ces ouvrages, le dessin, le coloris et la composition +prsentent peu prs les mmes dfauts et les mmes qualits, et dans +l'un comme dans l'autre, on crut s'apercevoir du manque d'unit +d'action. La figure de Brutus, qui s'est retir dans l'ombre et prs de +la statue de Rome pendant que l'on rapporte les corps mutils de ses +fils dans l'intrieur de sa maison, produit de l'effet; mais ce genre de +beaut est plus dramatique que pittoresque, et dans le tableau dont il +est question, cette pense tragique est tant soit peu obscurcie par +l'opposition peu naturelle, rvoltante surtout, du groupe de la femme de +Brutus et de ses deux filles, qui sont spectatrices de la scne +sanglante qui occupe le fond du tableau. + +Cet ouvrage offre quelques particularits qui jettent du jour sur la +rforme que David cherchait toujours introduire dans les habitudes de +l'cole franaise. La tte de Brutus est fidlement copie d'aprs le +buste antique de ce personnage, conserv au Capitole. La statue de Rome +est galement reproduite d'aprs un monument original, et dans le +bas-relief, reprsentant Rmus et Romulus allaits par la louve, le +peintre s'est efforc de figurer de la sculpture trs-grossire, comme +elle devait l'tre quelque temps aprs la fondation de Rome. Non content +de ce genre d'exactitude, David poussa la recherche jusqu' prsenter +exactement le costume romain dans les vtements, dans la dcoration +intrieure de l'appartement, et jusque dans les meubles, dont il fit +faire des modles, qui dj ont t signals en donnant la description +de l'atelier des Horaces. + +Si ce tableau soutint plutt qu'il n'augmenta la rputation dj +trs-tendue de David, il eut sur le got et les modes, et mme sur les +moeurs, une influence qui se fit sentir l'instant mme. C'est compter +de l'apparition de cet ouvrage que l'on commena reprendre l'habitude +de porter les cheveux sans poudre; que les femmes, et bientt aprs les +hommes, adoptrent des coiffures flottantes. Aux contours arrondis des +ameublements et des meubles qui dataient de la rgence, on substitua les +formes svres et carres prfres par les anciens. L'architecture se +ressentit aussi de ce got pour l'antique, comme le prouvent les +barrires de Paris, bties alors par Le Doux; enfin la proscription des +corsets et des souliers talon, ainsi que l'habitude que prirent les +femmes de substituer aux robes dites de cour des vtements lgers, +simples, et plutt lgants que somptueux, contriburent diminuer +l'tiquette, mme Versailles, et simplifier les habitudes +rigoureuses de politesse que la bourgeoisie mme avait conserves +jusque-l. La cause premire de ces changements de moeurs et de costume +tait sans aucun doute la grande rvolution politique dj commence +alors, mais celle qui s'tait dj opre dans les arts contribua +puissamment faciliter ce changement dans les habitudes et les +habillements vers lequel tout le monde tait naturellement port. Aussi +la concidence de ces deux vnements mrite-t-elle attention. + +Telle est la premire grande priode de la vie du peintre, de David. +Mais avant de passer la seconde, celle o, devenu homme public, il +prit part la rvolution, il importe de rechercher d'abord quelle est +l'origine du projet de rforme dans les arts auquel le peintre a obi +depuis 1775 jusqu'en 1789, et de dterminer jusqu' quel point il en a +saisi l'esprit et l'importance pendant cet espace de temps. + +Si la France n'a pas manqu de peintres trs-habiles dans la pratique de +leur art depuis la mort de Louis XIV jusqu' l'avnement de Louis XVI au +trne, il faut dire aussi que le got n'a jamais t plus perverti que +durant cette poque. Non-seulement les vritables doctrines de l'art +avaient t compltement ngliges, mais l'objet de l'art mme tait +devenu tout fait vain, comme le prouve sans rplique la mesure +administrative de M. de Marigny, commandant des tableaux, dsignant des +sujets, sans indiquer ni prvoir la destination des ouvrages, mais +seulement avec l'intention vague de venir au secours des peintres, comme +on soigne des ours et des perroquets au Jardin des Plantes. D'ailleurs +les traditions de l'ancien art italien taient perdues; celles de +l'cole des Carraches avaient t compltement puises, et en fin de +compte, Watteau tait rest l'artiste minent de cette poque de +dcadence; aussi les beaux-arts n'taient-ils jamais tombs si bas, +non-seulement en France, mais dans toute l'Europe. + +Les choses en taient arrives ce point vers 1750, lorsque deux jeunes +Allemands, tout occups de grec et de latin, se rencontrrent dans une +bibliothque. Heyne, conservateur de ce dpt o il amassait les trsors +de sciences qui devaient en faire le premier philologue de son temps, +tonn du nombre et de la varit des livres que demandait un jeune +savant, lecteur assidu de la bibliothque, voulut savoir qui tait cet +homme, si ardent pour la science; or, c'tait Winckelmann. La communaut +de leurs gots ne tarda pas les lier d'amiti, et bientt les +engager tudier de concert et se communiquer leurs dcouvertes. +Heyne tait n philologue et Winckelmann antiquaire, et du concours de +ces deux intelligences, il rsulta que Heyne contrla ses tudes +philologiques sur les monuments des arts de l'antiquit, tandis que de +son ct, Winckelmann interprta mieux les oeuvres d'art des anciens, en +consultant avec sagacit leurs monuments littraires. + +Si l'on excepte l'cole des rudits de Florence, qui avaient entrepris +l'lude de l'antiquit avec le secours simultan des oeuvres crites et +des oeuvres d'art, depuis, la plupart des savants hollandais, anglais et +franais s'taient plutt appliqus connatre le sens des mots que +celui des choses. Or, il n'est pas un homme instruit qui ne sache +aujourd'hui le pas immense que Heyne et Winckelmann firent faire la +philologie et l'archologie appliques la connaissance gnrale de +l'antiquit. L'effet des lumires que rpandirent ces deux hommes sur +cette matire se fit sentir, d'abord en Allemagne, puis plus +particulirement en Italie, o Winckelmann alla habiter pour observer +l'antiquit, suivre ses tudes et composer son _Histoire de l'art_. Le +_Laocoon_ de Lessing avait dj t publi en 1763, lorsque Mengs, n en +Allemagne, rudit, antiquaire et peintre habile, vint aussi en Italie +vers ce temps. Le nombre des statues antiques extraites des fouilles +augmentait chaque jour l'assemblage de richesses le plus propre aider +les savants dans leurs recherches sur l'antiquit; les villes +d'Herculanum et de Pompi venaient d'tre tires de dessous les cendres +qui les recouvraient depuis dix-huit cents ans, et l'on possdait enfin +des peintures antiques. Mengs fit des tableaux o il chercha imiter le +style de ces anciens ouvrages, et il fut un des premiers qui, par son +pinceau et ses crits, contribua montrer la fausset de la manire des +peintres qui l'avaient prcd immdiatement, et rconcilier les +esprits avec la simplicit antique. + +Avec une ardeur non moins grande, le chevalier Hamilton, habitant aussi +l'Italie, recherchait les vases dits trusques, publiait la forme +dessine et mesure de ces vases, et les peintures qui les ornent; et, +par ce genre d'tude, concourait au grand travail qui se faisait alors +sur tous les monuments de l'antiquit. Milizia, ardent amateur des arts +et crivain rudit, se faisait connatre la mme poque, comme l'un de +ceux qui devaient, par leurs crits, servir et accrotre la science +nouvelle. Enfin aprs la mort funeste et prmature de Winckelmann, +d'Agincourt, qui arriva Rome par hasard et y passa le reste de sa vie, +vint grossir ce groupe de savants en continuant dans cette ville +l'_Histoire de l'art_ partir du point o Winckelmann l'avait laisse. + +Ces hommes pleins d'ardeur pour les arts, et qui ne reculaient devant +aucun sacrifice pour acqurir les connaissances relatives l'antiquit, +formaient Rome un noyau d'amateurs, moins savants qu'eux peut-tre, +mais tout aussi zls pour l'art et qui, s'entretenant dans le monde des +dcouvertes successives que faisaient les savants, allaient rpandre +dans la ville, en Italie et bientt aprs dans toute l'Europe, les +nouvelles doctrines sur l'art, sur le beau chez les anciens, ainsi que +les livres o ces nouveauts taient exposes. + +Un ouvrage curieux pour l'histoire de l'art cette poque est le +recueil des _Idylles_ de Gessner[15], traduites en franais et +auxquelles l'auteur allemand a joint des gravures composes et excutes +par lui. Ces compositions, ainsi que tous les ornements qui les +entourent ou les accompagnent, portent les dates de 1775-76-77, et il +serait difficile de trouver des productions modernes o le got, le +style et l'esprit de l'antiquit fussent plus fidlement et plus +naturellement reproduits que dans ces charmantes compositions. + +De tous les faits qui prcdent, il rsulte qu'avant 1775 anne o David +remporta le premier grand prix Paris, et se disposait venir Rome +pour la premire fois, non-seulement l'ide de la rforme introduire +dans les arts tait rpandue dans cette dernire ville, mais qu'elle +avait t tente par des praticiens habiles, tels que Mengs[16] et +Gessner, en peinture, et par Canova[17] en sculpture. + + force de vouloir exalter le mrite de David en prsentant cet homme +comme le seul rformateur de l'cole de peinture en Europe, vers la fin +du XVIIIe sicle, ses admirateurs en France, et surtout ses lves, ont +contribu faire rabaisser le mrite de cet artiste par les trangers. + +Les hommes dous du gnie le plus puissant, ces astres rares tels que +Dante ou Raphal, par exemple, n'apparaissent mme jamais sans tre +prcds et accompagns de prcurseurs et de satellites lumineux. Rien +dans l'ordre intellectuel ou physique ne nat de rien en ce monde, et la +prtention la moins fonde et la plus nuisible, quand on veut tablir +solidement la rputation d'un homme de mrite, est d'affirmer qu'il a +invent lui tout seul ce qui s'est fait dans le sicle o il a vcu. + +Le mrite particulier de David, et ce qui lui assure un nom illustre +parmi les artistes clbres, c'est d'avoir t le premier Franais qui +ait tent de mettre en pratique les thories exposes par les savants de +son temps; d'avoir puissamment concouru, par l'opinitret de ses +tudes, tablir un nouveau mode d'enseignement de la peinture, appuy +sur les doctrines des anciens; et enfin d'avoir produit des tableaux, +tels que le _Saint Roch_, les _Horaces_, le _Socrate_, le portrait de +_Marat_, le _Viala_, le _Serment du Jeu de Paume_, les _Sabines_, le +_Couronnement de Napolon_ et le _Lonidas_, ouvrages dans chacun +desquels, outre les progrs et les tentatives intelligentes faites +successivement par l'artiste, on reconnat une nergie, un amour du vrai +et un talent d'excution dans les diffrentes parties de son art, qui +lui appartiennent en propre. + +Quant l'archasme sur lequel se fondrent les thories des beaux-arts +que Lessing, Heyne, Winckelmann, Sulzer, Milizia, Hamilton, Mengs et +Gessner rpandirent en Europe, David ne fit aucune dcouverte dans cette +science, mais il en reut naturellement l'influence, et employa toutes +les ressources de son talent pour mettre ces thories en pratique. cet +gard, David, qui ne parlait jamais qu'avec modestie mme de ce qu'il +comprenait le mieux, la peinture, loin de chercher faire parade des +ides thoriques qu'il avait pu puiser dans la conversation des savants, +affectait de n'en rien dire. + +Pendant les cinq annes de pensionnat que David passa Rome, de 1775 +1779, le got des recherches sur les monuments de l'antiquit tait dans +toute sa ferveur. Alors la vie studieuse de David lui faisait suivre, +mais avec ses yeux, son crayon et ses pinceaux, toutes les dcouvertes +que les hommes de pure intelligence signalaient aux artistes. David +n'tait pas immdiatement en contact avec ces derniers, mais parmi ses +camarades il y en avait de plus favorablement placs, qui, lisant les +thories et exerant eux-mmes les arts, transmettaient ces ides +David dans un langage plus familier son esprit. + +Giraud, son ami, son contemporain, ce sculpteur qui ne craignit pas de +proclamer hautement, en 1779, que le _Saint Roch_ tait un bel ouvrage, +eut une influence trs-salutaire sur la marche que David suivit alors +dans ses tudes. Giraud tait n dans l'opulence, et se lana de +trs-bonne heure dans la carrire des arts. Ayant prfr la statuaire +presque aussitt qu'il l'eut tudie, ses yeux furent ouverts sur le +mauvais got de son temps par les articles sur la thorie des beaux-arts +que Sulzer avait publis dans _l'Encyclopdie_ de d'Alembert et de +Diderot. Il partit de Paris pour Rome avec la ferme intention +d'apprendre l'art, mais surtout de _dsapprendre_ (c'tait son +expression) _les routines acadmiques_. Rome, il s'enferma en quelque +sorte dans le muse du Vatican pendant prs de trois annes pour tudier +l'antique, et bannir de ses yeux, effacer de son esprit les traces du +got qui dparait les oeuvres d'art de son temps. Aprs avoir tudi +l'anatomie l'hpital du Saint-Esprit, Rome, il se mit travailler +d'aprs la nature, et se distingua rellement parmi ceux des artistes +franais qui s'efforaient de faire passer la rforme dans la pratique. +Alors c'tait tout la fois une innovation et une opration fort +coteuse que de faire mouler une statue antique en pltre, et il ne +fallut rien moins qu'un statuaire riche comme l'tait Giraud, et aussi +amoureux de son art, pour faire les sacrifices que l'on exigea de lui en +pareille occasion. En 1799, poque o cet artiste avait form Paris +une collection fort nombreuse de pltres mouls d'aprs les antiques, +dans son appartement, espce de muse o les artistes et les amateurs +taient admis travailler, il racontait toutes les difficults qu'il +avait prouves Rome pour obtenir la permission de faire mouler +l'_Apollon du Belvdre_, et comment, outre le prix du moulage, il avait +t oblig de donner au gardien de la statue _six couverts et une grande +cuiller en argent_, pour le mettre dans ses intrts. + +Ces dtails prouvent la vive ardeur avec laquelle on recherchait alors +les ouvrages de l'antiquit, et l'espce de culte qu'on leur rendait. +Giraud tait l'un des artistes fixs Rome qui leur fortune +permettait de satisfaire compltement leurs gots ce sujet; aussi ne +se faisait-il pas une fouille et une dcouverte qu'il n'y assistt, et +le soir, pendant le repos, il en instruisait ses camarades et David +surtout, qu'il distinguait particulirement. + +Si, aux dtails prcdents, on joint encore, par la pense, l'immense +quantit d'crits scientifiques accompagns de planches graves, sur +toutes les espces si varies de monuments antiques, que l'on a publis +en Europe, mais particulirement en Allemagne, en Italie et en +France[18], depuis 1746 jusqu'en 1789, il sera facile de comprendre +comment l'artiste qui alors et t le moins dispos rechercher les +connaissances nouvelles devait en quelque sorte en aspirer le got avec +l'air au milieu duquel il vivait. + +Rien n'est donc plus facile maintenant que de rpondre aux deux +premires questions poses en tte de ce chapitre: + +Les ides de rgnration de l'art, adoptes par David vers 1775-1779; +ont t mises et dveloppes d'abord par Lessing, Heyne, Winckelmann et +Sulzer, puis pratiques par Mengs et Gessner, et enfin adoptes de +nouveau et appliques l'art de la peinture en France par David. + +Quant l'influence de ces ides sur David, elle ne lui est pas venue +immdiatement de Mengs, dont il ne gota jamais le talent, et encore +moins des philologues antiquaires, dont il ne connaissait gure les +crits que par le titre et par les gravures qu'ils renferment. Mais, +comme il est facile de s'en convaincre en repassant dans son esprit ce +qui a t dit des tudes, des relations et des amitis de David pendant +ses deux sjours Rome, on voit que cet artiste a obi un grand +mouvement intellectuel, mais qu'il ne l'a pas imprim. + +L'occasion viendra plus tard de dire quels taient les principes que +David chercha tablir pour pratiquer et enseigner la peinture, et de +dterminer le but que lui et son cole se proposaient dans l'exercice de +cet art. Cette dernire difficult ne pourra tre claircie, si +toutefois il n'est pas impossible de la rsoudre compltement, que du +moment o les deux autres phases de la vie et du talent de David, celle +de 1789 1795, et celle de 1795 1825, auront t tudies comme elles +le mritent. + + + + +VI. + +DAVID DE 1789 1795. + + +Cette partie de la vie de David, de 1789 jusqu' 1795, pendant laquelle +ses fonctions et ses proccupations comme homme politique lui ont laiss +si peu d'instants consacrer la peinture, est cependant l'une des +plus intressantes lorsqu'on la considre dans ses rapports avec les +modifications remarquables qui se sont dveloppes, pendant ces six +annes, dans les ides et le talent de cet artiste. Il semblerait que, +domin par l'importance des vnements terribles auxquels le peintre +prit malheureusement part plus d'une fois, son esprit et sa main mme +eussent oubli alors ce qu'ils avaient appris prcdemment sur la +thorie et dans la pratique de l'art. En effet, ce qui frappe surtout +dans la composition et l'excution du _Serment du Jeu de Paume_, des +portraits de Lepelletier de Saint-Fargeau et de Marat, et de la _Mort du +jeune Viala_, les seules productions[19] de David pendant la grande +tourmente rvolutionnaire, c'est un retour trs-sensible vers une +imitation plus simple de la nature, et le choix de sujets contemporains +en y appliquant la gravit de style que l'on n'avait gure adopte +jusque-l que dans les tableaux de l'histoire ancienne. Les quatre +tableaux cits plus haut sont videmment la transition qui a fait passer +l'artiste du systme pittoresque qu'il avait suivi depuis le _Serment +des Horaces_ et le _Brutus_, de 1783 1789, jusqu' la route nouvelle +qu'il tenta partir de son tableau des _Sabines_, en 1795. + +David n'a point eu d'influence politique, proprement parler, pendant +les annes o il a t membre de la Convention. l'exception de +quelques crises terribles, il est vrai, o il s'est trouv engag avec +des hommes dont il avait aveuglment pous le parti, on peut s'assurer +que dans le cours de sa lgislature, il n'a le plus souvent pris la +parole que pour traiter des matires relatives aux arts, aux artistes et +aux grandes ftes rpublicaines, dont le dessin gnral et la +surveillance lui taient ordinairement confis. Ces discours, ces +projets de ftes, qui trahissent tout la fois l'exaltation excessive +d'une partie de la nation et surtout celle de l'artiste devenu, dans ces +occasions, son interprte, sont d'autant plus curieux connatre, +qu'ils ont fait excuter, au moment mme o David revenait au naturel et + la simplicit dans ses ouvrages, une foule de productions monstrueuses +en peinture et surtout en sculpture, dont il reste fort peu de traces +aujourd'hui. C'est donc particulirement sous ce point de vue qu'il est +bon d'tudier ici ce que l'on peut appeler la vie politique de David. + +Depuis l'apparition du _Serment des Horaces_, les antiquits romaines +taient devenues la mode dans toutes les classes de la socit en +France. Pour donner une ide de l'engouement dont ce genre de +connaissances tait l'objet, il suffit de rappeler que parmi les sujets +commands aux artistes, en 1789, par M. d'Angivillierse, d'aprs les +ordres du roi Louis XVI, se trouvait dsign celui du _Retour de Brutus +dans sa famille, aprs la condamnation de ses fils_. + +L'anne prcdente, Paris avait t tmoin d'une grande crmonie qui +tait aussi un grand vnement: la translation du corps de Voltaire au +Panthon. Cette fte, laquelle tienne fut prsent, donna l'occasion +de reconnatre ce got gnral et trs-vif pour les choses de +l'antiquit, et en mme temps cette vellit que presque tout le monde +ressentait alors de modifier le costume moderne par des emprunts faits +celui des Romains et des Grecs. Non-seulement le char sur lequel taient +les restes de Voltaire portait l'empreinte du got renaissant de +l'antiquit, mais les gens de lettres, les artistes, les musiciens, les +acteurs et les actrices qui marchaient autour du char, taient habills + l'antique et portaient dans leurs mains des signes de triomphe ou des +instruments de musique des temps paens, le tout fait en carton et +couvert de papier dor. tienne n'a point oubli ce spectacle. g de +sept ans, entour de jeunes gens des deux sexes les plus la mode, il +vit et partagea l'admiration qu'excitrent chez toutes les personnes +dont il tait environna cette longue procession d'hommes et de femmes +vtus l'antique, marchant ainsi dans les rues de Paris, et semblant, +par leur exemple, donner libre carrire ceux qui oseraient en faire +autant. + +Quelque niaise que puisse paratre aujourd'hui l'ide que l'on eut alors +d'adopter le costume grec ou romain, nous sommes forcs, aprs avoir t +tmoins d'un engouement semblable pour les habillements et les meubles +du moyen ge, non-seulement d'tre indulgents l'gard des fantaisies +de nos pres, mais de les considrer mme comme un objet srieux +d'tudes. L'introduction subite d'un costume nouveau chez un peuple +n'est jamais un fait isol ni compltement strile; il prcde +ordinairement un changement ou au moins une modification importante dans +les moeurs. Et selon que la mode nouvelle est plus ou moins gnralement +adopte, la rvolution s'opre plus ou moins vite dans les moeurs, les +usages et quelquefois dans les lois. + +Quelques annes aprs, un nouveau changement de costume (celui des +sans-culottes) signala une rvolution bien autrement terrible dans les +lois et dans les moeurs. Enfin, comme on l'a vu dj, il n'est pas +jusqu' la tentative purile de Maurice et de Perri pour rhabiliter +l'antique costume grec, qui ne se rattache encore une ide de +rformation dans les moeurs et dans les arts. + +Puisque ces habitudes extrieures ont tant de puissance sur le commun +des hommes, quel empire ne doivent-elles pas exercer sur les yeux et +l'imagination d'un artiste, qui naturellement s'en exagre toujours +l'importance? Ainsi que tous ses confrres, David poussait donc +l'admiration du costume antique jusqu'au fanatisme, et les dpenses +qu'il fit pour l'tablissement et l'achat des meubles l'antique qu'il +copia dans son _Brutus_, et dont il dcora son atelier des Horaces, sont + la fois un tmoignage et de son got particulier cet gard, et de la +part qu'y prenait dj le public. + +David prit, ds l'origine, l'intrt le plus vif la rvolution de +1789: par la nature des sujets romains qui l'avaient particulirement +rendu clbre, ainsi que par une certaine austrit de composition et de +pinceau, il se trouva en quelque sorte dsign comme l'artiste dont le +talent pourrait le plus puissamment concourir l'expression et aux +dveloppements des opinions nouvelles. Toutefois, dans le cours de +l'anne 1789, la suite du succs de son _Brutus_, il fit plusieurs +portraits[20] qui indiquent qu'il tait recherch par les personnes de +la haute socit. Mais cette espce de mission de peintre +rvolutionnaire, qui lui tait rserve, ne tarda pas lui tre +officiellement confie. Vers le milieu de l'anne 1790, l'Assemble +constituante lui donna l'ordre de faire, sous ses auspices, un tableau +reprsentant le _Serment du Jeu de Paume_. L'artiste se mit aussitt en +devoir d'en prparer la composition; on lui assigna pour atelier +l'glise des Feuillants, prs des Tuileries, et une souscription fut +ouverte pour subvenir aux frais de l'ouvrage. La gravure, faite d'aprs +l'esquisse dessine, est trop rpandue pour qu'il soit ncessaire de +donner ici une description dtaille de la scne qui y est reprsente. +Quant au tableau, qui n'a jamais t achev, mais dont le trait a t +arrt et sur lequel l'artiste a peint quelques ttes, il portait plus +de trente pieds de large sur vingt de hauteur, et sur le premier plan +les figures avaient six pieds et quelques pouces de proportion[21]. + +L'esquisse dessine est bien effectivement de la composition de David, +qui a trac de sa main les ttes et les extrmits de chaque figure; +mais la nature de ce sujet et le nombre des personnages exigeant une +observation exacte des rgles de la perspective que David ne savait pas, +il fut oblig d'avoir recours une main trangre pour remplir ces +conditions purement scientifiques. Il est rsult de ce travail, fait +par Charles Moreau l'architecte, dont il a dj t parl, qu'il rgne +tant soit peu de roideur dans le mouvement des figures, dfaut que David +aurait certainement fait disparatre, ainsi qu'il est facile d'en juger +par les ttes dj peintes par lui sur la toile, telles que celles du +pre Grard, de Bailly, de Dubois-Cranc, de Barnave, et d'un ou deux +autres. Quoi qu'il en soit, cette scne est fortement conue dans son +ensemble; et si l'on peut reprocher quelque chose de trop thtral dans +l'attitude des figures de Mirabeau, de Robespierre et de quelques +autres, la plupart sont pleines d'nergie, de naturel, et souvent de +simplicit. + +On sait avec quelle promptitude les ides rpublicaines dtruisirent le +systme constitutionnel que l'Assemble constituante avait tent +d'tablir, et dj les vnements se prcipitaient trop rapidement pour +que le peintre, au moment de l'installation de l'Assemble lgislative, +en octobre 1791, et eu le temps de terminer un tableau de trente pieds +dont le sujet avait t jug digne d'tre peint un an auparavant. La +plupart des hommes qui devaient figurer comme des hros dans le _Serment +du Jeu de Paume_ taient devenus, sinon des tratres dj, au moins des +citoyens dont il fallait se dfier; et comme David tait au nombre de +ceux qui formaient l'avant-garde rvolutionnaire, son enthousiasme pour +eux se tourna en mpris et bientt en haine. Il abandonna donc +l'excution du tableau du _Serment_, dont la toile est reste dans +l'glise des Feuillants jusqu' l'poque o Bonaparte, devenu empereur, +fit dblayer ce quartier pour construire la rue de la Paix et la rue de +Rivoli. + +Le nom de David apparat dj l'occasion de la sance de l'Assemble +lgislative du 14 janvier 1791. Un dput extraordinaire du dpartement +de la Drme prsenta l'Assemble deux frres jumeaux dj clbres, +disait-il, par leur talent pour le dessin. Il annona que ces deux +frres, d'abord simples bergers, avaient montr de bonne heure un talent +naturel qui s'tait bientt dvelopp avec le plus grand clat. Ils +taillaient des pierres sur les montagnes; ils gravaient des figures +humaines, dessinaient des paysages, et avaient t levs aux frais du +dpartement de la Drme; mais il ne s'y trouvait plus de matres +capables de les instruire. M. Dumas ayant demand que ces deux jumeaux +fussent mis entre les mains de David pour achever leur ducation, cette +proposition fut adopte. + +Bientt, dans le numro du _Moniteur universel_ du dimanche 9 fvrier +1792, on lut l'article suivant: + + Deux jeunes jumeaux natifs du dpartement de la Drme, dj + distingus par leur talent naturel pour la peinture, ont t + confis, par un dcret du 15 janvier (1792), aux soins de M. David. + Le 7 fvrier, cet artiste a adress l'Assemble nationale la + lettre suivante: + + Monsieur le prsident, l'Assemble m'a charg d'enseigner les + principes de mon art deux jeunes enfants que la nature semble + avoir destins tre peintres, mais qui la fortune refusait les + moyens d'obtenir les connaissances ncessaires pour le devenir. + Quel bonheur pour moi d'avoir t choisi pour le premier + instituteur de ces jeunes gens, qu'on pourra justement appeler les + enfants de la nation, puisqu'ils lui devront tout! Quel bonheur + pour moi! je le rpte, mon coeur le sent vivement, mais il m'est + impossible de l'exprimer: mon art ne consiste pas en paroles, mon + art est tout en action. Donnez-moi le temps, et mes soins assidus + vous prouveront combien je suis sensible au choix que vous avez + fait de moi. J'en ai reu le prix. Je ne suppose pas que + l'Assemble nationale veuille diminuer en quelque sorte l'honneur + de la prfrence qu'elle m'a donne, en m'offrant un salaire pour + le soin que j'apporte l'instruction de ces deux enfants adoptifs. + L'amour de l'argent n'a jamais importun dans mon me l'amour de la + gloire, que je mets au-dessus de tout. + + _Sign_ DAVID. + +Mais l'une des premires occasions graves o l'artiste prit une part +active aux vnements publics fut le 15 avril 1792, lorsqu'il se signala +comme l'un des principaux ordonnateurs de la fte donne aux soldats du +rgiment suisse de Chteauvieux, condamns pour insubordination par +leurs officiers et selon les lois de leur pays. + +Bientt aprs, en septembre 1792, membre du corps lectoral de Paris, +David fut nomm dput de cette ville la Convention nationale, qu'il +prsida du 16 nivse au 1er pluvise an II (du 5 au 20 janvier 1791). +Voici l'extrait de ce qu'a fait et dit David dans cette assemble +fameuse: + +Aprs la leve du sige de Lille, le dput Gossuin proposa, le 8 +octobre 1792, la Convention nationale de dcrter que la ville de +Lille avait bien mrit de la patrie; qu'il serait fait don cette +commune d'une bannire aux trois couleurs portant pour exergue: _ la +ville de Lille la Rpublique reconnaissante_, et qu'il serait, accord +une indemnit provisoire de deux millions (en assignats) pour ddommager +les habitants des malheurs du sige et relever les difices ruins. + +Le 26 du mme mois, David monta la tribune, et dit ce sujet: +Quelque glorieuses que soient la bannire et l'inscription que le +citoyen Gossuin vous a propos de dcerner aux habitants de la ville de +Lille, vous avez pens sans doute que ce monument est trop prissable +pour prouver la postrit et l'univers les sentiments de +reconnaissance et d'admiration de la rpublique pour le courage, le +dsintressement et le gnreux patriotisme des intrpides citoyens de +la ville de Lille. Je vous propose donc d'lever dans cette place, ainsi +que dans celle de Thionville, un grand monument, soit une pyramide, soit +un oblisque en granit franais provenant des carrires de Rhtel, de +Cherbourg, ou de celles de la ci-devant province de Bretagne. + +Je demande qu' l'exemple des gyptiens et des autres peuples de +l'antiquit, ces deux monuments soient levs en granit, comme la pierre +la plus durable et qui portera la postrit le souvenir de la gloire +dont se sont couverts les habitants de Lille, ainsi que ceux de +Thionville. + +Je demande aussi que les dbris des marbres provenant des pidestaux +des statues de rois dtruites dans Paris soient employs aux ornements +de ces deux monuments. + +Je crois, et vous penserez comme moi, qu'il est de l'quit de la +Convention nationale, comme de la gloire de tous les rpublicains +fronais, que les noms de chacun des habitants des villes de Lille et de +Thionville, qui y sont morts en dfendant leurs foyers, soient inscrits +en bronze sur ces monuments. + +Je vous propose de dcerner une couronne civique ou murale Flix +Wimpfen et aux autres officiers, soldats et habitants, soit de +Thionville, ou de Lille, qui se sont distingus pendant ces deux siges, +en attendant qu'aprs leur mort leurs noms soient inscrits sur ces +monuments. + +Je propose aussi qu' la manire des anciens, la Convention nationale +ajoute au nom de ces deux villes une pithte qui caractrisera la +gloire que leurs dfenseurs se sont acquise. Et afin de donner tout +individu de tout sexe, de tout ge, un signe non prissable de ces deux +siges, je vous propose de faire frapper une mdaille en bronze pour +chacun des habitants de ces deux villes. Cette mdaille sera fabrique +avec le bronze provenant aussi des cinq statues dtruites, et il sera +expressment dfendu de la faire servir aucun signe extrieur de +dcoration. + +Je dsire que cet usage de faire frapper des mdailles soit appliqu +aussi tous les vnements glorieux ou heureux dj passs et qui +arriveront la rpublique; _et cela l'imitation des Grecs et des +Romains_, qui, par leurs suites mtalliques, nous ont transmis +non-seulement la mmoire des poques remarquables, mais nous ont encore +instruits du progrs de leurs arts. + +Nos artistes fianais ont t des premiers se livrer aux lans du +patriotisme, cl plusieurs d'entre eux ont abandonn leurs occupations +paisibles pour se livrer ce que la dfense de la rpublique pouvait +exiger d'eux. Beaucoup ont prfr, en se rendant aux frontires, la +gloire de la rpublique leur propre gloire. La Convention ne peut +donc, ce me semble, exprimer sa reconnaissance d'une manire plus digne +qu'en les employant, au nom de la rpublique, rpandre sa gloire dans +l'univers entier, et faire passer ses travaux la postrit la plus +recule. + +C'est un incendie que la ville de Londres doit la largeur, la beaut +et la rgularit des rues dont elle est perce. Je crois donc qu'il +serait propos de relever les villes de Lille et de Thionville sur un +plan gnral dans lequel on ferait entrer celui de l'emplacement le plus +convenable pour lever dans ces deux villes les monuments de granit que +j'ai proposs. + +Un mois aprs, au moment o les troupes victorieuses de la rpublique +s'emparaient de Mons, de Tournay, de Gand, de Bruxelles, et qu' Paris +une commission de vingt-quatre dputs faisait un rapport prparatoire +pour le jugement de Louis XVI, la sance du 11 novembre 1792, des +artistes dessinateurs vinrent demander la Convention la suppression +des acadmies, ptition qui fut appuye par David, et que, d'aprs son +avis, on renvoya au comit d'instruction publique. + +Depuis 1789, on n'avait pas cess de rcriminer contre les acadmies, et +celles de peinture et de sculpture taient particulirement en butte aux +attaques les plus vives. Quelques artistes surtout, intresss dans +cette question, les signalaient sans cesse comme les seules institutions +privilgies qui eussent rsist au nivellement rvolutionnaire, et de +plus comme le lieu de refuge de toutes les mauvaises doctrines en fait +d'art. David pensait ainsi depuis longtemps; aussi le vit-on accueillir +vivement la ptition, bien qu'elle ft adresse la Convention par des +artistes obscurs et peu recommandables. + +Cette requte n'eut cependant pas encore de suites srieuses, car aucune +loi ne fut rendue pour supprimer l'acadmie; mais les membres qui la +composaient tant partags d'avis sur la question de suppression, il en +rsulta entre eux des inimitis que rien ne put teindre. D'un ct +tait David, chaud partisan des ides rpublicaines, et ayant vou une +guerre mort tous ceux des acadmiciens dont le talent lui paraissait +vicieux; de l'autre se rangeaient autour de Suve, royaliste et attach +aux anciennes institutions, les artistes acadmiciens qui partageaient +plus ou moins vivement ses opinions. + +Au milieu de ce conflit de passions, et malgr la fureur dmocratique +qui se htait de dtruire tout ce qui se rattachait aux institutions +monarchiques, l'acadmie royale de peinture et de sculpture existait +toujours, et la Convention n'avait rien dcid qui lui ft contraire. On +est mme autoris croire que cela n'tait point dans ses intentions, +puisque, peu de jours aprs la ptition qui lui avait t prsente, +Roland, alors ministre de l'intrieur, crivit cette acadmie qu'elle +et s'assembler extraordinairement, pour choisir, la pluralit des +voix, un artiste peintre d'histoire, en remplacement du directeur de +l'cole de Rome, Mnageot, qui venait de donner sa dmission. Or, la +place de directeur de l'cole de Rome tait envie par ceux mme des +acadmiciens qui disaient le plus de mal de cette institution; aussi se +runirent-ils leurs confrres pour donner leur vote. Aprs plusieurs +sances qui furent orageuses, la majorit fut cependant favorable +Suve, et le ministre confirma cette nomination. Ceux des acadmiciens +qui ce choix dplaisait, voyant leur attente de rforme trompe, +sentirent alors qu'il fallait agir rvolutionnairement pour arriver +leur but. Tout pleins encore du grand vnement qui avait ouvert le +drame de la rvolution, le 14 juillet 1789, une foule d'artistes sans +nom coururent s'emparer de tout le local occup par l'acadmie, en +criant: _La voil donc enfin renverse, cette Bastille acadmique!_ et +tout aussitt ils prirent l le titre de _Socit rvolutionnaire des +arts_. C'est ainsi que fut dtruite, en 1791, cette acadmie qui avait +t fonde par Louis XIV en 1648, et compter de ce jour, David eut la +dictature des arts en France. + +L'acadmie royale de peinture, menace dans son existence par le +mouvement rvolutionnaire, et voulant essayer de ramener elle le +peintre David, qui s'en tait spar ds 1789, l'avait nomm, le 7 +juillet 1792, professeur adjoint. David, devenu membre de la Convention, +n'en appuya pas moins, dans la sance du 11 novembre suivant, une +ptition des artistes libres demandant la suppression des acadmies. +Cependant le corps acadmique ne se tint pas pour battu, et, quelques +mois aprs, il invitait David venir professer son tour; mais la +lettre en rponse cette imprudente proposition est courte et +menaante. La voici: _Je fus autrefois de l'acadmie._ DAVID, _dput +la Convention nationale._ Quelques mois aprs, il faisait d'abord +supprimer officiellement le directeur de l'cole de Rome, puis enfin +l'acadmie elle-mme. + +Les lves franais l'cole de Rome taient, ainsi que leurs matres +les acadmiciens de Paris, diviss d'opinions. Le plus grand nombre +cependant avait adopt les ides rpublicaines. Le peu de discrtion +qu'ils mettaient les manifester donna de l'inquitude au gouvernement +papal, qui prit quelques prcautions pour viter des malheurs qui +arrivrent cependant quelques jours plus tard. Au nombre des artistes +franais qui tudiaient alors en Italie se trouvait Topino Le Brun, +lve de David. la suite des mesures prises par le pape contre les +artistes franais Rome, Topino avait quitt cette ville et s'tait +rfugi Florence, d'o il crivit son matre, membre de la +Convention nationale, la lettre qui suit: + + Florence, 31 octobre 1792. + + Citoyen, + + Je viens offrir votre zle l'occasion d'tre encore utile la + patrie, en la faisant respecter au dehors et en sauvant des flammes + inquisitoriales deux patriotes franais. + + Les citoyens Rater et Chinard (Lyonnais, l'un architecte, l'autre + sculpteur), rentrant chez eux dans la nuit du 22 au 25 septembre, + furent assaillis par des sbires, qui les garrottrent et les + conduisirent dans les prisons du gouvernement papal. Peu de jours + aprs, on fit enlever plusieurs modles de Chinard, ainsi qu'un + chapeau orn d'une cocarde nationale, mais qu'il ne portait que + chez lui. Les groupes de sculpture saisis sont: _la Libert + couronnant le gnie de la France_, _Jupiter foudroyant + l'aristocratie_, et _la Religion assise soutenant le gnie de la + France_, dont les pieds posent sur les nuages, et dont la tte, + orne de rayons, indique qu'il est la lumire du monde. Eh bien! + les _abbati_ du gouvernement ont rpandu dans toute la ville que + Chinard avait outrag la religion, qu'elle tait foule aux pieds, + etc. On a transfr les deux prisonniers au chteau Saint-Ange, o + ils croupissent dans la malpropret, et l'inquisition instruit leur + procs[22]... + + la sance du 21 novembre (1792), David donna lecture de cette lettre +la Convention, qui dcrta qu'il serait fait sur-le-champ des +rclamations auprs de la cour de Rome, afin que l'on relcht ces deux +artistes, ce qui eut lieu en effet. + +Cependant, la destruction de tout ce qui touchait l'acadmie de +peinture se poursuivait avec ardeur. Le 26 novembre, le dput Romme, au +nom du comit d'instruction publique, fit un rapport la Convention sur +l'inutilit de la place de directeur de l'acadmie franaise tablie +Rome, et proposa de dcrter que cette place serait supprime, et que +cet tablissement serait mis sous la surveillance de l'agent de France; +que le rgime de cette cole serait chang, pour y substituer les +principes de libert et d'galit qui dirigeaient la rpublique +franaise. + +David monta la tribune et prit la parole: Je demande, dit-il, que le +ministre des affaires trangres donne ses ordres l'agent de France +auprs de la cour de Rome pour faire disparatre les monuments de +fodalit et d'idoltrie qui existent encore dans l'htel de l'acadmie +de France Rome. Je demande la destruction des bustes de Louis XIV et +de Louis XV, qui occupent les appartements du premier, et que ces +appartements servent d'atelier aux lves. En vain le dput Carra +chercha-t-il faire sentir le danger auquel cette mesure pouvait +exposer les lves franais Rome; David persista dans son sentiment. +Le dcret fut lanc et ne tarda pas porter ses fruits. + +Depuis que le pape avait fait mettre Chinard et Rater en libert, les +passions des lves franais et du peuple de Rome semblaient s'tre +calmes, mais les ordres de la Convention y jetrent un trouble plus +grand que jamais. Le 13 janvier 1793, lorsqu'aux termes du dcret de la +Convention on se mit en devoir d'enlever l'cusson royal de l'acadmie +et du palais de l'ambassadeur de France, la populace romaine entra en +fureur contre les Franais et se disposa les gorger. Basseville, +l'ambassadeur, fut assailli dans les rues de Rome par des furieux qui le +forcrent de retourner son htel, o il fut impitoyablement massacr. +Une partie des pensionnaires et des artistes franais furent sur le +point d'prouver le mme sort, et ceux qui parvinrent s'chapper de +Rome, aprs avoir err longtemps dans les Etats du pape, ne furent en +scurit que quand ils touchrent le territoire de la Toscane. Cet +vnement affreux eut lieu le 13 janvier, et le 17 du mme mois, David, +avec la majorit des membres de la Convention, votait la mort de Louis +XVI. + +Trois jours aprs, le 20, Michel Lepelletier de Saint-Fargeau, collgue +de David, et qui, comme lui, avait vot la mort, fut assassin par un +ancien garde du corps nomm Paris. Robespierre pronona la Convention +l'loge de son collgue, et fit dcrter que les honneurs du Panthon +lui seraient accords. Le 24, trois jours aprs l'excution mort du +roi Louis XVI, on fit Lepelletier des funrailles solennelles, +auxquelles la Convention tout entire assista. Le lendemain, la veuve, +les deux frres et la fille de Lepelletier, ge de huit ans, furent +admis la barre de la Convention pour lui tmoigner leur reconnaissance +des honneurs qu'elle venait de dcerner la mmoire de leur parent. +L'un des frres du dfunt dit: Citoyens, je vous prsente la fille de +Michel Lepelletier, votre collgue. Puis, prenant entre ses bras +l'enfant laquelle il montra le prsident de la Convention: Ma nice, +lui dit-il, maintenant, voil ton pre; puis, s'adressant aux +reprsentants et aux citoyens prsents la sance: Peuple, +ajouta-t-il, voil votre enfant! Aprs ces paroles, que le frre de +Lepelletier pronona d'une voix altre, un profond silence rgna dans +l'assemble, puis l'adoption de Suzanne Lepelletier fut dcrte +l'unanimit. + +David monta ensuite la tribune. Encore tout pntr, dit-il, de la +douleur que nous avons tous ressentie en assistant au convoi funbre +dont vous avez honor les restes inanims de notre collgue, je vous +propose de faire lever un monument en marbre, qui transmette la +postrit la figure de Lepelletier, comme tous l'avez vue hier, +lorsqu'il a t port au Panthon. Je demande que cet ouvrage soit mis +au concours. + +Le buste fut offert le 20 fvrier la Convention, par Flix +Lepelletier, frre du dfunt. Citoyens, dit David ses confrres en +cette occasion, je viens d'examiner le buste qui vous est prsent. Il +est trs-bien fait et parfaitement ressemblant. L'artiste est un jeune +homme nomm Fleuriot. Je demande pour lui l'encouragement le plus +flatteur, l'inscription de son nom au procs-verbal. Je demande, en +second lieu, que le buste de Michel Lepelletier soit plac ct de +celui de Brutus, et que le prsident pose sur la tte de ce buste la +couronne qu'il a place sur la tte de Michel Lepelletier, au moment de +sa pompe funbre. Cette proposition fut adopte par l'assemble. + +Mais quoique les travaux de la Convention et ceux du comit +d'instruction publique, dont David faisait alors partie, absorbassent +presque tous les moments de l'artiste, cependant il trouva le temps de +faire le tableau de Michel Lepelletier mort[23], et le prsenta le 29 +mars (1793) la Convention, en s'exprimant ainsi la tribune: + + Citoyens reprsentants, + + Chacun de nous est comptable la patrie des talents qu'il a reus + de la nature; si la forme est diffrente, le but doit tre le mme + pour tous. Le vrai patriote doit saisir avec empressement tous les + moyens d'clairer ses concitoyens, et de prsenter sans cesse + leurs yeux les traits sublimes d'hrosme et de vertu. + + C'est ce que j'ai tent de faire dans l'hommage que j'offre en ce + moment la Convention nationale d'un tableau reprsentant Michel + Lepelletier, assassin lchement pour avoir vot la mort du tyran. + + Citoyens, l'tre suprme, qui rpartit ses dons entre tous ses + enfants, voulut que j'exprimasse mes sentiments et ma pense par + l'organe de la peinture, et non par les sublimes accents de cette + loquence persuasive que font retentir parmi nous les enfants de la + libert. Plein de respect pour ses dcrets immuables, je me tais, + et j'aurai rempli ma tche si je fais dire un jour au vieux pre + entour de sa nombreuse famille: Venez, mes enfants, venez voir + celui de vos reprsentants qui, le premier, est mort pour vous + donner la libert. Voyez ses traits: comme ils sont sereins! c'est, + que, quand on meurt pour son pays, on n'a rien se reprocher. + Voyez-vous cette pe suspendue sur sa tte, et qui n'est retenue + que par un cheveu? Eh bien! mes enfants, cela veut dire quel + courage il a fallu Michel Lepelletier, ainsi qu' ses gnreux + collgues, pour envoyer au supplice l'infme tyran qui nous + opprimait depuis si longtemps, puisqu'au moindre mouvement, ce + cheveu rompu, ils taient tous immols! Voyez-vous cette plaie + profonde?... Vous pleurez, mes enfants, vous dtournez les yeux! + Mais aussi faites attention cette couronne; c'est celle de + l'immortalit. La patrie la tient prte pour chacun de ses enfants: + sachez la mriter, les occasions ne manquent pas aux grandes mes. + Si jamais un ambitieux vous parlait d'un _dictateur_, d'un + _tribun_, d'un _rgulateur_, ou tentait d'usurper la plus lgre + portion de la souverainet du peuple, ou bien qu'un lche ost vous + proposer un roi, combattez, ou mourez comme Michel Lepelletier, + plutt que d'y jamais consentir. Alors, mes enfants, la couronne de + l'immortalit sera votre rcompense. + + Je prie donc la Convention nationale d'accepter l'hommage de mon + faible talent; je me croirai trop rcompens si elle daigne + l'accueillir. + +Les paroles de l'orateur furent applaudies, son hommage accept; on +dcrta mme sur-le-champ que le tableau serait grav aux frais de la +rpublique pour tre distribu, est-il dit avec l'emphase que l'on +mettait dans tout cette poque, _aux peuples qui viendraient demander +secours et fraternit la nation franaise_. + +Une petite discussion, souleve par une rflexion inopportune du dput +Gnissieux, sur ce que les tableaux des _Horaces_ et du _Brutus_ +n'avaient point encore t pays David, fournit ce dernier +l'occasion de montrer un dsintressement qui fut souvent la qualit des +hommes de son parti. Si la nation, dit-il, croit me devoir quelque +indemnit, je demande que cet argent soit consacr au soulagement des +veuves et des enfants de ceux qui meurent pour la dfense de la +libert. trange poque que celle o, dans cette mme enceinte, les +passions les plus violentes se paraient quelquefois des dehors les plus +calmes, tandis que peu de jours aprs on admettait la barre de la +Convention, par exemple, un particulier venant tout navement offrir une +somme d'argent pour les frais d'entretien et de rparation de la +guillotine[24]. + +La composition du tableau de Michel Lepelletier donne une ide assez +juste de ce mlange d'appareil tout la fois fastueux et sanglant. Le +personnage est couch sur un lit. Sa tte est ceinte d'une couronne de +laurier, et sa poitrine nue laisse voir une large blessure. Au-dessus du +cadavre est une pe dont la forme rappelle celles des gardes du roi, +dont Paris avait fait partie. Cette pe, attache par un fil, est +suspendue sur le sein du mort, et dans la lame est passe une feuille de +papier sur laquelle sont crits ces mots: _Je vote la mort du tyran_. Au +bas du tableau on lit encore: _David Lepelletier_, et la date de la +mort de ce dernier: 20 _janvier_ 1793. + +Mais cet ouvrage, malgr son mrite, le cde cependant au tableau de +_Marat_, que David eut bientt l'occasion de faire. Ce n'est point ici +le cas de reproduire les dtails de la mort de cet homme, assassin +comme on sait, dans son bain, par Charlotte Corday, le 13 juillet 1793; +mais il est ncessaire de revenir sur une circonstance de la carrire +lgislative de David, qui se rattache ce dernier vnement. Dans le +mois d'avril de cette mme anne, du 3 au 12[25], Marat, dit l'_Ami du +peuple_, ayant excit l'horreur de la Convention, fut dcrt +d'accusation par cette assemble, la majorit de 220 voix contre 92. +Au milieu des dbats violents auxquels cette affaire donna lieu, Ption +dit, en jetant un regard terrible sur Marat: Le moment est venu de +chasser de cette enceinte ces hommes audacieux et sclrats qui nous +avilissent et nous menacent sans cesse du poignard des +assassins!...--C'est vous! s'cria Marat avec fureur, c'est vous qui +tes des assassins! + +Ces derniers mots furent couverts par les cris d'indignation qu'ils +arrachrent presque tous les membres de l'assemble; mais David, +prenant la dfense de Marat, s'lana avec prcipitation au milieu de la +salle, et s'cria: Je vous demande que vous m'assassiniez...; je suis +aussi un homme vertueux... la libert triomphera!... + +Cette apostrophe frntique, jointe aux prcdentes, excita la plus vive +agitation, et il se passa quelques instants avant que Ption pt se +faire entendre et dire: Qu'est-ce que prouve l'action de David? Rien, +si ce n'est le dvouement d'un honnte homme en dlire et tromp par des +sclrats... Tu t'en apercevras, David!...--Jamais, rpondit le +peintre. En effet, son erreur se prolongea; elle se changea mme en une +espce de culte lorsque son idole, cet ignoble Marat, aprs avoir t +acquitt le 24 avril par jugement du tribunal extraordinaire devant +lequel il avait t traduit, fut ramen en triomphe par la populace +jusque dans la salle de la Convention. + +Il y a trente ans, dans une histoire comme celle-ci, o tout ce qui peut +faire voir David sous un jour favorable est recueilli avec empressement, +on se serait peut-tre abstenu de rapporter la scne qui prcde. Mais +depuis 1830, malgr soixante cinq ans d'exprience, malgr des documents +historiques que tout le monde connat, et sans gard pour la sentence +unanime prononce par la France contre l'impie, le sanguinaire et le +vnal Marat, nous avons vu certains hommes chercher rhabiliter ses +prtendues vertus et pousser le fanatisme jusqu' faire mouler son +buste[26] pour honorer sa mmoire; il fallait donc revenir sur ce triste +sujet; et s'il est possible, comme le disait Ption, que David ait eu en +1793, au moins, _le dvouement d'un honnte homme en dlire_, quelle +peut tre l'excuse de ceux qui de nos jours sont encore atteints d'une +si triste folie? + +Le lendemain de la mort de Marat, anniversaire du 14 juillet, une +dputation vint exprimer la Convention les prtendus regrets du +peuple. Un certain Guirault porta la parole et dit: crime! une main +parricide nous a ravi le plus intrpide dfenseur du peuple. Il s'tait +sacrifi pour la libert. Nos yeux le cherchent encore parmi vous, +reprsentants. spectacle affreux! il est sur un lit de mort. O es-tu, +David? Tu as transmis la postrit l'image de Lepelletier mourant pour +la patrie, il te reste encore un tableau faire... + +--Oui, je le ferai, s'cria David d'une voix mue. + +Le 20 vendmiaire an II (11 octobre 1793), l'artiste annona la +Convention que son tableau reprsentant _Marat expirant_ tait termin, +mais qu'il demandait la permission de retirer de la salle des sances +celui de Lepelletier, afin d'exposer ces deux ouvrages chez lui aux +regards du public, ce qui lui fut accord. Enfin, le 24 brumaire de la +mme anne, il monta de nouveau la tribune o, aprs avoir fait encore +l'loge de Marat et dplor sa perte, il finit par voter pour ce monstre +les honneurs du Panthon, ce qui fut adopt et confirm par un dcret de +la Convention. + +Il est assez difficile, au milieu de tant de scnes orageuses, de +suivre, ce qui tait le moins important alors et ce qui fait l'objet de +ces mmoires, la recherche des opinions de David sur les arts. En deux +occasions diffrentes, cependant, il a prononc des discours qui +pourront jeter quelque lumire sur cette question. + + la mme sance du 17 brumaire an II, o Gobel, vque de Paris, et ses +grands vicaires vinrent avec les autorits constitues dans la salle de +la Convention, pour dclarer qu'ils abdiquaient leurs fonctions +sacerdotales et ne voulaient plus exercer d'autre _culte que celui de la +libert et de l'galit_, David monta la tribune et dbita le discours +suivant: + +Les rois, ne pouvant usurper dans les temples la place de la Divinit, +s'taient empars de leurs portiques. Ils y avaient plac leurs +effigies, afin sans doute que les adorations des peuples s'arrtassent +eux avant d'arriver jusqu'au sanctuaire. C'est ainsi qu'accoutums +tout envahir, ils osaient disputer Dieu mme l'encens que lui +offraient les hommes. Vous avez renvers ces insolents usurpateurs: +objets de la rise des peuples, ils gisent sur la terre qu'ils ont +souille de leurs crimes. + +Qu'un monument lev dans l'enceinte de la commune de Paris, non loin +de cette glise dont ils avaient fait leur Panthon[27], transmette +nos descendants le premier trophe lev par le peuple souverain de sa +victoire sur les tyrans. Que les dbris tronqus de leurs statues +forment un monument durable de la gloire du peuple et de leur +avilissement. Que le voyageur qui parcourt cette terre nouvelle, +reportant dans sa patrie des leons utiles aux peuples, dise: J'ai vu +des rois dans Paris, j'y ai repass: ils n'y taient plus. + +Aprs des applaudissements prolongs, l'orateur continua: Je propose +donc de placer ce monument sur la place du Pont-Neuf. Il reprsentera +l'image du peuple gant, du peuple franais. + +Que cette image, imposante par son caractre de force et de simplicit, +porte en gros caractres sur son front: _Lumire_ sur sa poitrine: +_Nature_, _Vrit_ sur ses bras, _Force_, _Courage_. Que sur l'une de +ses mains les figures de la Libert et de l'galit, serres l'une +contre l'autre et prtes parcourir le monde, montrent qu'elles ne +reposent que sur le gnie et la vertu du peuple! Que cette image du +peuple, _debout_, tienne dans son autre main cette massue terrible dont +les anciens armaient leur Hercule. + +C'est nous d'lever un tel monument. Les peuples qui ont aim la +libert en ont lev de semblables. Non loin de nous sont les ossements +des esclaves des tyrans qui voulurent attaquer la libert helvtique; +ils sont levs en pyramides et menacent les rois tmraires qui +oseraient souiller le territoire des hommes libres. + +Ainsi dans Paris, les effigies des rois et les dbris de leurs vils +attributs seront entasss confusment et serviront de pidestal +l'emblme du peuple franais. + +Aprs ce discours, pendant lequel David fut souvent interrompu par des +applaudissements, il lut et fit adopter un projet de dcret pour +l'rection de ce monument. + +Le modle en pltre fut en effet excut dans les proportions de vingt +ou vingt-cinq pieds de haut, et plac sur un pidestal fort lev +lui-mme. Mais cette trange figure occupa le centre de l'esplanade des +Invalides. De toutes les mauvaises statues faites cette poque, +celle-ci fut la plus dtestable sans doute sous le rapport de l'art, et +la plus hideuse voir. L'excution en tait on ne peut plus faible, et +les membres de ce colosse lourd et trapu dcelaient l'impuissance de +l'artiste, qui n'avait su faire qu'une ignoble caricature de l'Hercule +Farnse. Ce qui excitait particulirement le dgot gnral taient des +crapauds de deux ou trois pieds de proportions, qui rampaient au pied de +la statue et figuraient le _Marais_, par opposition la _Montagne_, +dont le peuple tait cens occuper le sommet. + +Dans le mme mois de brumaire (sance du 25, an II), quatre jours aprs +l'excution mort du malheureux Bailly, David, membre du comit +d'instruction publique, parla ainsi la Convention sur les arts et la +direction qu'il fallait leur imprimer: + +Citoyens, dit-il, votre comit d'instruction publique a considr les +arts sous tous les rapports qui doivent les faire contribuer tendre +les progrs de l'esprit humain, propager et transmettre la +postrit les exemples frappants des efforts d'un peuple immense, guid +par la raison et la philosophie, ramenant sur la terre le rgne de la +libert, de l'galit et des lois. Les arts doivent donc puissamment +contribuer l'instruction publique. Trop longtemps les tyrans, qui +redoutent jusqu'aux images des vertus, avaient, enchanant jusqu' la +pense, encourag la licence des moeurs, touff le gnie. Les arts sont +l'imitation de la nature dans ce qu'elle a de plus beau et de plus +parfait; un sentiment naturel l'homme l'attire vers le mme objet. Ce +n'est pas seulement en charmant les yeux que les monuments des arts ont +atteint le but, c'est en pntrant l'me, c'est en faisant sur l'esprit, +une impression profonde, semblable la ralit. C'est alors que les +traits d'hrosme, de vertus civiques, offerts aux regards du peuple +lectriseront son me et feront germer en lui toutes les passions de la +gloire, de dvouement pour sa patrie. Il faut donc que l'artiste ait +tudi tous les ressorts du coeur humain, il faut qu'il ait une grande +connaissance de la nature, il faut, en un mot, qu'il soit _philosophe_. +Socrate, habile sculpteur; J.-J. Rousseau, bon musicien; l'immortel +Poussin, traant sur la toile les plus sublimes leons de philosophie, +sont autant de tmoins qui prouvent que le gnie des arts ne doit avoir +d'autre guide que le flambeau de la raison. + +En terminant ce discours, David proposa une liste compose de savants, +d'artistes en tous les genres, et de magistrats, pour former, le jury +national des arts. La Convention, tout en adoptant cette liste, dcrta +qu'elle serait imprime pour tre d'abord soumise au jugement du public. +Quelques jours aprs, l'artiste, reprsentant du peuple, demanda +l'Assemble la suppression d'une foule de commissions des arts, qui +avaient dtourn, pour achats d'objets inutiles ou peu prcieux, des +fonds fournis par la rpublique. + +Il proposa, en outre, de rorganiser la commission du Musum, dont les +membres taient des peintres qui n'en avaient que le nom, ou que la +faveur des ministres prcdents y avait placs. Toutes ces mesures +furent adoptes. + + la sance du 5 nivse (1793) David prsenta un projet de fte pour +clbrer la reprise de Toulon sur les Anglais, le premier fait d'armes +o se soit fait remarquer Napolon Bonaparte. L'artiste eut l'ide de +saisir cette occasion pour clbrer la fois la valeur de toutes les +armes franaises. Quatorze chars quatre roues, trans par six +chevaux, taient orns des drapeaux pris aux diffrentes nations +ennemies par chacun des corps d'arme, et ces trophes taient entours +de soldats blesss et invalides de ces quatorze armes. La plupart des +ftes rpublicaines jusqu' celle-ci se rapportaient des vnements +sinistres, que l'clat thtral des rjouissances ne dissimulait que +faiblement. Cette fois, chacun des chars rpondait une arme, et l'on +y voyait des drapeaux rellement pris sur l'ennemi, et quelques-uns des +braves qui s'taient exposs pour les enlever. Ce spectacle fit une vive +impression, et ceux mme qui taient le plus opposs aux violences du +gouvernement rpublicain ne purent voir sans motion ces quatorze chars +de triomphe. tienne fut tmoin du dpart de ces chars, en station dans +la grande alle de l'Orangerie aux Tuileries, en face du pavillon +Marsan, car c'est de l que partit le cortge pour se rendre au +Champ-de-Mars, o s'acheva la crmonie. + +Vers cette poque, o la France tait victorieuse, except contre ses +propres enfants, on annona la Convention un trait d'hrosme d'un +jeune tambour de l'arme de la Vende. Barra, g de treize ans, aprs +avoir fait des prodiges de valeur pendant toute la campagne, avait t +entour, disait-on, au milieu d'un combat, par un parti considrable de +chouans qui le sommrent de crier _Vive le roi_. Le jeune enfant, ayant +rpondu par le cri de _Vive la rpublique_, mourut sous les baonnettes +des Vendens. + +L'Assemble dcrta d'une voix unanime (8 nivse an II) que les honneurs +du Panthon seraient dcerns cet enfant, et elle chargea David de +prparer le plan et les dtails de cette fte. Ce sont, dit l'artiste +en cette occasion, de telles actions que j'aime retracer. Je remercie +l'tre suprme de m'avoir donn quelques talents pour clbrer la gloire +des hros de la rpublique. C'est en les consacrant cet usage que j'en +sens surtout le prix. Le projet de la fte fut en effet prsent le +lendemain, et c'est quelque temps aprs que David excuta cette +charmante bauche qui reprsente le jeune Barra laiss nu sur la terre +et serrant contre son coeur la cocarde tricolore. Cet ouvrage, que le +peintre n'a jamais achev, est, sans contredit, un des plus dlicats +qu'il ait faits, et le plus gracieux. + +David tait dj membre du comit d'instruction publique et du comit de +sret gnrale. Le 16 nivse (5 janvier 1794), il fut encore lu +prsident de la Convention nationale, dont il occupa le fauteuil du 17 +au 30 de ce mois. L'vnement politique le plus important qui eut lieu +pendant sa prsidence est la mise en arrestation de Fabre d'glantine, +l'auteur comique, membre de la Convention, qui, trois mois plus tard, +porta sa tte sur l'chafaud avec Danton et Camille Desmoulins. + + cette mme sance du 24, David eut l'occasion de parler des arts, mais +dans des termes qui se sentent des agitations rvolutionnaires. C'est +la Convention, disait-il, fondatrice d'une rpublique qui a pour base +l'galit et la libert, c'est aux reprsentants d'un peuple qui ne +reconnat d'autre distinction que celle des talents et de la vertu, +encourager les artistes qui consacrent leurs travaux perptuer le +souvenir des assassinats commis par les royalistes. Les citoyens Ricard +et Deveaux ont dessin les tableaux de _Lepelletier_ et de _Marat_, +d'aprs les originaux que j'ai peints. Je demande qu'il soit fait +mention honorable, dans votre procs-verbal, de l'ouvrage de ces +artistes. Je demande aussi que la Convention approuve le choix fait par +notre collgue Battelier du citoyen Ricard pour directeur des ateliers +de la manufacture des porcelaines de Svres. + +Ces propositions ayant t dcrtes, David revint, la sance du 27, +sur la suppression de la commission du Muse, qu'il avait fait adopter +quelques jours avant, et cette occasion ajouta ces paroles: Je vous +ai indiqu, citoyens, le vice des choix qui avaient t faits, et pour +en prparer de meilleurs je vous ai prsent des artistes, la plupart +victimes de l'orgueil acadmique, qui les accablait de ses ddains et +les repoussait loin de ses fauteuils. La liste en a t imprime et le +public a t mme de les juger. S'il est un artiste, s'il est un homme + talent qui pense avoir se plaindre de ne pas voir son nom inscrit +sur cette liste, nous lui dirons: Mon ami, tu es un artiste, nous +n'avons pas eu pense de te fermer la carrire, si tu n'es pas admis +l'emploi honorable de garder les plus belles productions des arts, tu +n'es point exclu de l'honneur d'en augmenter le nombre. S'il est parmi +les membres de l'ancienne commission du Musum un homme qui voie une +injustice dans son exclusion, nous lui dirons: Mon ami, tu as du +talent, venge-toi par tes travaux; embellis le Musum, rentres-y par tes +ouvrages. Oui, citoyens, ne vous y trompez pas, le Musum n'est pas un +vain rassemblement d'objets de luxe et de frivolits; il faut qu'il +devienne une cole importante, et la vue des productions du gnie, le +jeune Franais sentira natre en lui la disposition pour le genre d'art +ou de science auquel l'appelle la nature[28]. + +Une ngligence coupable a port des coups funestes aux monuments de +l'art; des mains ignorantes, auxquelles ils taient confis, ont laiss +s'abmer dans la poudre les beaux ouvrages de Raphal, du Dominiquin, du +Corrge, du peintre philosophe Poussin, et d'une infinit d'autres. Des +pinceaux grossiers ont gt les chefs-d'oeuvre d'harmonie de Claude +Lorrain, qui blouissaient les regards, et les oeuvres admirables de ce +Vernet, qu'ils ont crues assez anciennes pour vouloir les restaurer; en +sorte qu'aujourd'hui les amateurs cherchent en vain y voir les +premires compositions de l'auteur. Cette numration ne finirait pas, +citoyens, si je voulais vous parler ici de tous les objets d'art que la +ngligence a laiss dtruire. + +Dans les mouvements expansifs et les civiques affections qui vous +pntrent, vous sentez tous que de grands vnements doivent laisser +d'immortels souvenirs. Eh bien! c'est toujours de cette hauteur qu'il +faut considrer le domaine des arts. C'est dans ce sublime mouvement que +vous avez voulu dcerner, en un mme jour, nos quatorze armes, un +triomphe dont le peuple tait la fois l'ornement et l'objet. David +lut ensuite et fit adopter un projet de dcret qui contenait +l'organisation dfinitive du Conservatoire du Muse national, et +dterminait les appointements des membres[29]. + +Il est inutile de s'arrter toutes les occasions qu'a eues David de +porter la parole la Convention. Peut-tre et-il t ncessaire +cependant de donner ici le programme qu'il avait compos pour la fte de +l'tre suprme et qu'il lut la Convention le 19 prairial an II; mais +outre qu'il est trs-tendu, on pourra le trouver en entier dans le +_Moniteur_, sous la date prcite. + +Cependant le rgime, dit avec tant de raison _de la Terreur_, devenait +de jour en jour plus terrible. Du 29 prairial au 9 thermidor an II, +c'est--dire dans l'espace de quarante jours, quatre cent quarante-huit +ttes tombrent Paris. Cette anne, les chaleurs furent trs-fortes, +et comme pendant les derniers mois de la vie de Robespierre les +excutions ne se faisaient plus la place de la Rvolution, on se +portait en foule aux Champs-Elyses pour prendre l'air le soir. +Spectacle vraiment trange! On voyait cette population hbte de Paris, +rpandue dans cette promenade, o l'on prenait soin de l'entretenir des +ides de mort et de carnage qui se ralisaient l'autre extrmit de la +ville, la barrire du Trne. Sous ces arbres des Champs-Elyses, les +oreilles et les yeux taient poursuivis par des chants, des propos +atroces, et par des tableaux sanglants. Dans son infernale sollicitude +pour animer la plus vile populace, le gouvernement entretenait des +chanteurs dbitant, ou des hymnes ampouls en l'honneur des hros de la +rpublique, ou d'infmes pigrammes sur les malheureux qui avaient t +mis mort quelques jours avant, sur la place voisine. Un peu plus loin +taient exposes en vente de petites guillotines; et, comme si on et +voulu que les enfants s'accoutumassent voir prir leurs parents, on +avait substitu, dans la parade de Polichinelle, la scne de la +potence celle de la guillotine. + +L'enfance est sans piti, et tout ce qui est nouveau a du charme pour +elle; aussi n'tait-ce pas sans peine qu'un pre, qu'une mre, qui +craignaient, non sans raison, d'tre obligs de se trouver bientt en +face de cette horrible machine, arrachaient leurs enfants de devant ces +jouets sanguinaires. + +Tant qu'il faisait jour, les affaires journalires et le mouvement +aidaient tromper l'inquitude affreuse dont chacun tait oppress. +Mais quand le jour dcroissait et que l'on commenait entendre les +crieurs faire retentir dans les rues qui se vidaient ces paroles +funestes: _Le Journal du soir! Jugement du tribunal rvolutionnaire qui +condamne la peine de mort cinquante-quatre conspirateurs_[30], alors +tous les coeurs se serraient, et l'on rentrait en tremblant chez soi pour +interroger la liste fatale, et s'assurer si elle ne contenait pas le nom +d'un parent ou d'un ami. Mais les instants les plus affreux passer +taient ceux de huit heures minuit. L'usage de dner deux ou trois +heures, au plus tard, subsistait encore, en sorte que l'on faisait une +collation le soir. tienne n'oubliera jamais ces lugubres repas. Il a +encore chez lui la modeste table ronde autour de laquelle sa famille se +rassemblait. Un seul plat, simple, grossier mme, car tout pouvait tre +transform en crime, suffisait au souper. Le pre, la mre, soucieux, ne +mangeaient gure, et n'taient tirs de leurs rveries que par le soin +qu'ils prenaient de leurs enfants. Neuf heures sonnaient ordinairement +quand on se mettait table; alors toutes les boutiques taient fermes, +les rues taient dsertes, et le silence n'tait interrompu que par les +pas de quelques personnes attardes, par celui plus lourd et plus pesant +des patrouilles qui circulaient, ou par les cris de _qui vive!_ auxquels +elles rpondaient. + +Parfois, ces repas du soir, tienne et ses deux soeurs (la plus ge +avait douze ans et demi) emports par la gaiet naturelle leur ge, se +laissaient aller rire entre eux: _Paix!_ disait tout coup leur +mre, j'entends du bruit; et alors chacun, respirant peine, portait +la plus grande attention ce que l'on entendait dans la rue. Ah! +disait la mre d'tienne, dont la terreur se calmait en entendant le +bruit s'loigner, _c'est une patrouille; elle est passe!_ + +Mais parfois le bruit, tout aussi lourd que celui des patrouilles, +devenait moins rgulier, alors le battement de coeur prenait toute la +famille. C'tait le comit rvolutionnaire du quartier, accompagn de la +garde, qui venait pour faire des visites domiciliaires ou des +arrestations. On restait immobile jusqu'au moment o l'on entendait +tomber le marteau d'une grande porte. La terreur tait telle dans les +quartiers de Paris, que quand on faisait ces expditions nocturnes, +personne n'osait ouvrir sa fentre pour s'assurer de ce qui se passait +dans la rue. C'tait alors qu'autour de la table, ple d'effroi, chacun +faisait sa conjecture sur le numro de la maison la porte de laquelle +on avait frapp. Pendant un quart d'heure que durait la visite ou +l'arrestation, on tait immobile d'effroi, et quand on entendait +s'loigner la troupe, dont le bruit des pas s'vanouissait dans le +lointain, on se disait que _c'tait fini pour ce jour_, et l'on pensait + aller prendre quelque repos. + +Le lendemain, les portiers fidles leurs matres, ce qui tait rare, +venaient leur annoncer ce qu'ils avaient appris sur l'arrestation de tel +ou tel voisin. On se disait, en parlant de la victime, que _son tour +tait venu_, que le sien viendrait bientt, et alors on reprenait le +petit courant d'affaires, on allait, on venait, on s'agitait pour se +distraire pendant toute la dure du jour, et, quand le soir revenait, +les inquitudes et les angoisses de la veille se reproduisaient sans que +personne et l'ide de faire un effort pour s'arracher cette horrible +tyrannie. Chose trange! Le nombre des spectacles s'tait accru; et il y +a certains thtres, celui du Vaudeville entre autres, dont la vogue a +commenc pendant ces jours dsastreux. + +Tandis que Paris et toute la France courbaient la tte sous ce joug +affreux, le 3 thermidor il tait question de prsenter un plan de fte +nationale. Plus jeune encore que le tambour Barra, dont il a dj t +parl, un enfant, Agricole Viala, dans un combat prs d'Avignon, avait +pass la Durance la nage, disait-on encore, et tait tomb sous le feu +de l'ennemi, en criant aussi: _Vive la rpublique!_ La Convention avait +dcrt que les honneurs du Panthon seraient accords le mme jour aux +deux enfants hros. + +David prsenta donc la Convention, six jours avant la chute de +Robespierre, un plan pour cette fte, prcd d'un discours dont +quelques passages pourront faire juger jusqu' quel degr d'aveuglement +ce malheureux artiste avait t pouss. + +Les hommes, disait-il, ne sont que ce que le gouvernement les fait; le +despotisme attnue ou corrompt l'opinion publique, ou, pour mieux dire, +l o il rgne il n'en peut exister. Il proscrit avec soin toutes les +vertus, et pour assurer son empire, il se fait prcder de la terreur, +s'enveloppe du fanatisme et se coiffe de l'ignorance. Partout la +trahison, l'oeil louche et perfide, la mort et la dvastation le +suivent. Il trane aussi aprs lui l'avilissement et les tnbres qu'il +rpand sur toutes les rgions qu'il parcourt. C'est dans l'ombre qu'il +mdite ses forfaits et rive les fers de ses victimes. Ingnieux +perscuter les humains, _il lve des Bastilles_ dans ses moments de +loisirs, _il invente des supplices et repat ses yeux des cadavres +immols sa fureur_[31]. + +Sous les lois barbares du despotisme, les hommes avilis et sans morale +ne conservent pas mme la forme altire que leur donne la nature; +partout ils portent la dgradation et le dcouragement; la voix de la +patrie ne se fait plus entendre. Ils sont avilis, lches et perfides +comme leur gouvernement. O vrit humiliante! _tel tait le Franais +d'autrefois!_ + +Dtournons, reprsentants du peuple, nos regards de cet abme que vous +avez combl. Offrons vos yeux un tableau plus digne de vous-mmes; +prsentons l'homme son auteur tel qu'il sortit de ses mains divines, +et mettons au grand jour les avantages du gouvernement rpublicain. + +La dmocratie ne prend conseil que de la nature, laquelle sans cesse +elle ramne les hommes. Son tude est de les rendre bons, de leur faire +aimer la justice et l'quit. C'est elle qui leur inspire ce noble +dsintressement, qui lve leurs mes et les rend capables +d'entreprendre et d'excuter les plus grandes choses. Sous son rgne, +toutes les penses, toutes les actions se rapportent la patrie: mourir +pour elle, c'est acqurir l'immortalit; les sciences et les arts sont +encourags. Ils concourent l'ducation et au bonheur publics; ils +parent la vertu des charmes qui la rendent chre aux mortels et +inspirent l'horreur du crime. Sous un ciel aussi pur, sous un +gouvernement aussi beau, la mre alors enfante presque sans douleur et +fait consister sa vritable richesse dans le nombre de ses enfants. La +sainte galit plane sur la terre, et d'une immense population fait une +seule famille. O vrit consolante! _tel est le Franais +d'aujourd'hui!_ + +Ce discours[32] est le dernier que David ait prononc la tribune, et +celui sans doute o cet artiste a donn le plus librement cours aux +incroyables illusions politiques qu'il entretenait dans son imagination +exalte. Il fallait mme que sa proccupation cet gard ft bien forte +pour qu'il s'tendt aussi complaisamment sur ce sujet, un moment o +dj Robespierre et tout son parti taient menacs d'une ruine +prochaine. En effet, six jours aprs (9 thermidor an II), sur la +dnonciation de Barrre, la Convention dcrta d'accusation Robespierre +avec ceux qui formaient sa faction, et le lendemain et le surlendemain, +10 et 11, de cette raction, ce chef et quatre-vingts personnes +impliques dans ses crimes furent mises mort sur la place de la +Rvolution[33]. + +La vie de David fut pargne; mais, ainsi que beaucoup d'hommes de ce +parti, l'artiste reprsentant du peuple devint l'objet de dnonciations +comme complice de Robespierre, comme ami de Marat, comme membre du +comit de salut public et de sret gnrale. Un homme dont la tte +tait ardente, et qui ne manquait pas d'une certaine loquence rude et +familire, avait eu le courage, l'occasion de la fte de l'tre +suprme[34], d'accuser Robespierre de tyrannie en affectant de jouer le +rle de grand prtre cette crmonie; Robespierre, lui avait-il dit, +j'aime ta fte, mais je te hais. C'tait le reprsentant du peuple +Lecointre de Versailles. Quelques jours aprs la chute du tyran, le 13 +thermidor, ce mme Lecointre dnona la Convention les membres du +comit de salut public, dont David faisait partie, en les prsentant +comme complices de Robespierre. Et presque aussitt Andr Dumont attaqua +personnellement David la tribune. Souffrirez-vous, s'cria-t-il, +qu'un tratre, qu'un complice de Catilina, sige encore dans votre +comit de sret gnrale? Souffrirez-vous que David, cet usurpateur, ce +tyran des arts, aussi lche qu'il est sclrat, souffrirez-vous, dis-je, +que ce personnage mprisable, qui ne se prsenta pas ici dans la nuit +mmorable du 9 au 10 thermidor, aille encore impunment dans les lieux +o il mditait l'excution des crimes de son matre, du tyran +Robespierre? Il faut faire disparatre ces ombres du sclrat dont la +France vient d'tre dbarrasse. David n'est pas le seul qui ait t +vendu Robespierre; la cour de ce Cromwell n'est pas encore anantie. +Ses ministres, sur la figure desquels on lit le crime, seront bientt +dmasqus; je jure ici de les poursuivre jusqu' la mort. Mais en ce +moment je me borne demander que le tratre David soit l'instant +chass du comit, et qu'il soit procd son remplacement. + +Quand Andr Dumont donna le signal de cette violente attaque, David +n'tait pas prsent. Un membre de la Convention, Bentabole, fit observer +avec raison que la Convention commettrait une injustice si elle se +laissait aller condamner un de ses membres absent, et sans l'avoir +entendu. Mais l'effervescence des passions tait telle, dans ces jours +de trouble, que l'assemble allait dcrter le renvoi et le remplacement +de David lorsqu'on le vit entrer dans la salle, ce qui suspendit la +dcision. + +Je ne connais pas, dit alors David d'une voix humble, les dnonciations +qui ont t faites contre moi; mais personne ne peut m'inculper plus que +moi-mme. On ne peut concevoir jusqu' quel point _ce malheureux_ (c'est +ainsi qu'il dsigna Robespierre) _m'a tromp_. C'est par ses sentiments +hypocrites qu'il m'a abus, et, citoyens, il n'aurait pu y parvenir +autrement. J'ai quelquefois mrit votre estime par ma franchise; eh +bien! citoyens, je vous prie de croire que la mort est prfrable ce +que j'prouve en ce moment. Dornavant, j'en fais le serment, et j'ai +cru le remplir encore dans cette malheureuse circonstance, _je ne +m'attacherai plus aux hommes, mais seulement aux principes_. + +Aprs un moment de silence, un membre de la Convention l'accusa de +nouveau, et lui reprocha d'avoir embrass Robespierre aux Jacobins, o +il tait all prcher l'insurrection. + +J'interpelle David, ajouta Goupilleau de Fontenay en parlant avec +force, de dclarer prcisment si, au moment, o Robespierre descendit +de la tribune aprs avoir prononc le discours qui a servi de base son +acte d'accusation, lui, David, n'alla pas l'embrasser en lui disant: _Si +tu bois la cigu, je la boirai avec toi!_ + +Plus les questions devenaient pressantes et plus David prouvait de +peine rpondre. Une difficult de prononciation naturelle, augmente +encore par une exostose qu'il avait la mchoire suprieure, rendait +alors sa parole encore plus confuse que de coutume. Forc de rpondre +sur-le-champ, il fit effort sur lui-mme et dit ces paroles: + +Ce n'tait pas pour faire accueil Robespierre que je descendis de son +ct; c'tait pour remonter la tribune et demander que l'heure de la +fte de Barra et Viala, qui devait avoir lieu le 10, ft avance. Je +n'ai pas embrass Robespierre, je ne l'ai pas mme touch; car il +repoussait tout le monde. Il est vrai que, lorsque Couthon lui parla de +l'envoi de son discours aux communes, je dis qu'il pourrait semer le +trouble dans toute la rpublique. Robespierre s'cria alors qu'il ne lui +restait plus qu' boire la cigu, et je lui dis: _Je la boirai avec +toi_. Je ne suis pas le seul qui ait t tromp sur son compte. Beaucoup +de citoyens, ainsi que moi, l'ont _cru vertueux_. + +Thibaudeau, collgue de David au comit d'instruction publique, demanda +avec instance que cette affaire fut renvoye aux deux comits. Mais +Tallien s'y opposa et avana que lorsqu'un membre tait aussi gravement +inculp que David venait de l'tre, il tait de l'honneur de la +reprsentation nationale que l'on exiget une rparation immdiate et +authentique; puis il termina en reprochant encore David de n'avoir pas +suivi une marche droite et franche dans sa conduite au comit de sret +gnrale, pendant la journe du 9 thermidor, et dclara qu'aucun +reprsentant ne pourrait siger auprs de David tant qu'il ne se serait +pas disculp. + +J'tais malade depuis huit jours, rpondit alors David, et le 9 je pris +de l'mtique qui me fit beaucoup souffrir, me fora de rester chez moi +toute la journe et toute la nuit. Je ne vins l'assemble que le +lendemain matin. + +C'tait prcisment ces paroles que balbutiait David la tribune de la +Convention lorsqu'tienne et son pre entrrent dans la salle des +sances, et qu' ce moment, du front ple de l'accus s'chappaient de +grosses gouttes de sueur qui allaient tomber jusque sur le parquet. + +Toujours impitoyable, Lecointre de Versailles demandait grands cris un +dcret qui exclt pour toujours David de tous les comits, en lui +reprochant tout le mal qu'il y avait fait ou auquel il avait pris part. + +Les deux comits de salut public et de sret gnrale, fit observer +David en tachant de se remettre, taient assembls. Robespierre nous lut +un discours dans lequel j'entendis prononcer mon nom. Je crus que +c'tait une plaisanterie, et je vous assure que je ne fus pas peu +surpris le lendemain lorsque je l'entendis profrer de nouveau cette +tribune. Enfin, citoyens, je vous assure qu'il me faisait plutt la cour +qu'on ne peut dire que je la lui aie faite. + +Plus d'une attaque fut encore dirige contre David, et il ne fallut rien +moins que les efforts runis de Legendre et de Thibaudeau, en cette +occasion, pour dcider l'assemble renvoyer cette affaire aux comits +runis de salut public, de sret gnrale et de lgislation. On sait +combien quelques jours, quelques heures mme, gagns dans une crise +rvolutionnaire, peuvent apporter de changement dans la disposition des +esprits. La vie de David n'tait plus en danger. + +Cependant, le 15 thermidor, David, sur le rapport des trois comits, fut +provisoirement mis en tat d'arrestation. Il demeura quatre mois, +jusqu'au 7 nivse an III, jour o Merlin de Douai dclara, au nom des +trois comits, qu'il n'y avait pas lieu examen. Le lendemain de ce +jour, les lves de David firent parvenir la Convention une lettre par +laquelle ils demandaient que leur matre ft mis en libert, ce que +l'assemble dcrta en ajoutant, sur la demande d'un reprsentant, que +David rentrerait dans le sein de la Convention. + +L, David fut encore tmoin d'un fait pnible pour lui, car il le blessa + la fois comme reprsentant et comme artiste. Le 20 pluvise an III (8 +fvrier 1795), la Convention dcrta que les honneurs du Panthon ne +seraient plus dcerns aucun citoyen, ni son buste plac dans la +Convention nationale et dans les lieux publics que dix ans aprs sa +mort, et rapporta tout dcret dont les dispositions taient contraires +celui-ci. Le lendemain donc, l'ouverture de la sance, on enleva de la +salle les bustes de Marat, de Lepelletier, de Dampierre et de Beauvais, +ainsi que les deux tableaux de David reprsentant la mort de Lepelletier +et celle de Marat. On n'y laissa que le buste de Brutus. + +Cinq mois aprs que David eut t rendu la libert, il la perdit de +nouveau. Les deux premiers jours de prairial an III (20 et 21 mai 1795) +sont rests clbres dans les fastes de la rvolution franaise. +Quelques reprsentants rpublicains dits _terroristes_, la tte +desquels tait Romme, formrent une espce de conspiration qu'ils firent +excuter par la populace. La foule ayant rencontr le reprsentant +Ferraud l'assassina et porta sa tte au bout d'une pique jusque dans la +salle de la Convention. On sait les ignominies de cette journe et le +courage que montra le prsident Boissy-d'Anglas. Mais, outre les dputs +qui furent dcrts d'accusation comme fauteurs de ce complot, il y en +eut plusieurs autres qui, sans tre accuss aussi prcisment d'avoir +pris part la rvolte contre la Convention nationale, furent compris +sur la liste des prvenus. David fut de ce nombre, et consquemment mis +en prison. Le 9 prairial, il entra au Luxembourg o il demeura dtenu +pendant trois mois. Le 4 fructidor suivant (21 aot 1795), on lui +accorda la permission de revenir chez lui sous la surveillance d'un +garde, et enfin ce ne fut qu' la faveur de l'amnistie publie le 4 +brumaire an IV, lors de l'tablissement du gouvernement du Directoire, +que la libert lui fut entirement rendue. + +L se termine la carrire lgislative de David. Depuis, il ne prit plus +de part active la politique, si ce n'est en 1815, en signant les actes +additionnels de la constitution de l'empire, lorsque Napolon revint de +l'le d'Elbe. Un fait touchant pourra seul attnuer la teinte sombre de +ce rcit. On n'a point oubli sans doute que David tait mari, depuis +1783, avec la fille de Pcoul, dont il avait eu deux fils et deux +filles. peine les premiers troubles de la rvolution eurent-ils +clat, que la diffrence des opinions politiques se fit sentir entre +les deux poux. Jusqu'aux jours qui prcdrent la mort de Louis XVI, +des concessions mutuelles entretinrent une apparence d'harmonie entre +eux, mais elle se dissipa bientt. La femme de David, qui la +rvolution faisait horreur, quitta son mari, lui laissant ses deux fils +et emmenant avec elle ses deux filles. Mais, aprs la chute de +Robespierre, cette femme ne sut pas plus tt les malheurs de son mari, +qu'elle alla aussitt s'tablir dans sa prison, et, depuis ce moment +jusqu' la mort de David, en 1825, non-seulement elle ne l'a plus +quitt, mais elle n'a pas cess de lui montrer un attachement +inaltrable jusque dans son exil. + +Il est temps de terminer ce chapitre et d'en tirer les conclusions qui +rsultent de ce qu'il renferme. L'imagination remplie des histoires et +des usages de l'antiquit, David, ainsi que la plupart des hommes +clairs qui assistrent au commencement de la rvolution, en 1789, fut +entran par un instinct vague imiter tout ce qu'il ne savait que +trs-imparfaitement _des rpubliques_ anciennes. Ses tableaux des +_Horaces_ et de _Brutus_, fruits de cette instruction indigeste, +concoururent rpandre ce got et ces ides. Mais aussitt que les +principes rpublicains prvalurent, le dsir de reprsenter des scnes +contemporaines s'empara de son esprit. De 1792 1793, il fit +successivement le _Serment du Jeu de Paume_, _Lepelletier de +Saint-Fargeau_, _Marat_ et le jeune _Barra_, quatre compositions o la +simplicit de l'invention et du faire sont toujours plus frappantes +mesure que l'artiste, plus occup de l'importance politique des sujets +qu'il traite, parat l'tre moins de l'art lui-mme. videmment, il y a +eu chez David, cette poque, un retour la navet qui a t d'autant +plus marqu, qu'il n'a pas t provoqu par un systme prconu. Le +_jeune tambour_, mourant en portant la cocarde tricolore son coeur, est +en particulier un morceau dlicieux. + +Quant la doctrine qu'il a professe sur les arts, et dont on peut +chercher l'ensemble dans les divers discours prononcs par lui la +Convention, elle est toute thorique; mais elle a cela de particulier +qu'elle se rapproche de toutes les doctrines dogmatiques que quelques +philosophes de l'antiquit, et surtout les corps ecclsiastiques ou +sacerdotaux des temps modernes, ont cherch tablir. L'art, dans ce +cas, n'est plus un but, mais un moyen, l'art ne doit tre employ qu'au +profit de certaines ides et pour affermir et faire triompher un systme +dtermin. Dans les discours de David, l'art n'est donc prsent que +comme une des branches de l'instruction publique propre, dans sa sphre +d'activit, propager les ides morales et politiques que l'on jugeait + propos d'inculquer dans les esprits. Cette ide de l'unit d'action +vers un mme but n'est pas nouvelle; elle a t mise en pratique avec la +dernire rigueur par des peuples fort anciens, tels que ceux de l'Inde +et de l'gypte, sous l'empire des collges de prtres. Et dans la Grce +mme, quoique ces doctrines fussent bien moins strictement observes, +elles y ont toujours t recommandes par les plus grands philosophes. +On sait jusqu'o la svrit des principes noncs par Platon, dans son +livre de la _Rpublique_, a conduit ce philosophe, qui voulait que l'on +dfendit la lecture des potes, sans en excepter Homre. + +Quelque inattendue, quelque bizarre mme que puisse paratre la +comparaison que le sujet nous conduit tablir entre David et Platon, +il faut reconnatre cependant que ces deux hommes, malgr la diffrence +de leur gnie, et celle des temps o ils ont vcu, ayant chacun adopt +volontairement un principe qu'ils regardaient comme inattaquable, en ont +dduit logiquement, une une, toutes les consquences qui en drivent. +De l un dogmatisme inflexible; de l l'anathme contre tout ce qui tend + branler ou dtruire ce principe; de l enfin, en morale, en +politique et jusque dans les arts, des lois fixes, immuables, d'aprs +lesquelles tous les sentiments, toutes les actions, toutes les +productions de l'esprit mme sont en quelque sorte rgles d'avance. + +Au berceau du christianisme, pendant le moyen ge et jusqu' l'aurore de +la renaissance, on vit tous les grands esprits s'puiser en efforts pour +arriver cette unit d'action par les sciences, les lettres, les arts +et la morale runis. Mais, bien que la puissance de l'glise catholique +garantit mieux que la philosophie des anciens l'unit des travaux des +hommes, l'exprience a prouv que cette unit d'action des facults +humaines est, sinon entirement chimrique, au moins de peu de dure. +Pour l'tablir, il faut le double concours de la domination sacerdotale +et de la tyrannie politique, comme l'Inde et l'gypte en fournissent des +exemples. En Grce et Rome, o l'unit n'tait recommande que comme +une vrit philosophique, elle n'a jamais jet de profondes racines; +depuis le XIe sicle jusqu'au XIVe de l're moderne, l'unit s'tablit +en Europe avec plus de force, parce que les institutions religieuses et +la forme des gouvernements la protgeaient. Depuis 1520 jusqu' 1789, +elle fut entirement dtruite, il faut en convenir; mais que pouvait +faire pour la rtablir une rpublique sanglante comme celle de +Robespierre, et qui n'avait aucune chance de dure? + +Aussi, aprs la chute de Robespierre, lorsque David, jet en prison, eut +achev son triste rve, revint-il de toutes les illusions qu'il s'tait +faites sur la politique et mme sur son art. Pendant sa dtention au +Luxembourg, aprs la journe du 1er prairial, et lorsque sa femme vint +si gnreusement partager sa captivit, il oublia toutes les grandes +thories qu'il avait dveloppes la tribune. Des croises de sa +prison, il peignit les arbres du jardin, et fit le seul paysage qu'il +ait jamais excut. Au bas de plusieurs de ses dessins tracs la +plume, on lit ces mots: _L. David faciebat in vinculis_. C'est dans ce +temps de captivit qu'il composa aussi un _Homre_ rcitant ses vers aux +habitants d'une ville, tandis que ceux-ci lui offrent de la nourriture, +ouvrage plein de charme; et enfin, c'est au Luxembourg qu'il conut et +dessina l'esquisse de son tableau des _Sabines_. + +Tout semble faire croire que les tableaux du _Serment du jeu de Paume_, +de _Lepelletier_, de _Marat_ et de _Barra_, avaient t achevs par lui, +comme son insu, pendant l'accs de sa fivre politique. Par la nature +des sujets et mme par la manire dont ils sont peints, ils diffrent +entirement de ce que cet artiste avait fait avant et de ce qu'il fit +aprs. On pourrait presque comparer ces productions celles d'un +somnambule qui a travaill sans s'en douter. Aussi ces quatre tableaux +caractrisent-ils une phase importante, mais toute particulire du +talent de David. + +Au Luxembourg lorsqu'il combinait la scne des _Sabines_, il faisait +abstraction de ses quatre tableaux _rvolutionnaires_, et ses souvenirs +de peinture le ramenaient aux _Horaces_. Peut-tre, disait-il, ai-je +trop laiss voir dans cet ouvrage mes connaissances en anatomie. Dans +celui des _Sabines_, je traiterai cette partie de l'art avec plus +d'adresse et de got. _Ce tableau sera plus grec_. Ce fut sous +l'influence de cette ide qu'il commena ce nouvel ouvrage lorsqu'il +sortit de prison, au moment o le gouvernement du Directoire venait +d'tre constitu. + + + + +VII. + +L'ATELIER ET LE TABLEAU DES SABINES. + +1795-1800. + + +Ceux-l seulement qui ont assist de grandes rvolutions peuvent +savoir quel point les flux et reflux sont rapides et violents sur +l'ocan politique au temps des temptes. + +La raction des ides en France depuis l'installation du Directoire (le +4 brumaire an IV) jusqu'au trait de Campo-Formio, que Bonaparte fit +ratifier ce gouvernement en frimaire an IV, est un des phnomnes +moraux les plus curieux que l'on puisse recommander l'observation des +hommes. Malgr les nombreux crits o l'on a cherch le faire +connatre, les gnrations nouvelles n'en ont qu'une ide incomplte; et +ce qui va suivre ne remplira tout au plus que quelques lacunes dans ce +vaste tableau qui reste encore faire. + +Depuis la chute de Robespierre, l'action de son gouvernement terrible +tait sans doute tempre; mais son impulsion primitive avait t si +forte, qu'elle se fit sentir longtemps encore aprs le 9 thermidor. Les +citoyens n'taient plus journellement effrays par les proscriptions et +les supplices, mais dans les passions des hommes et dans les formes de +la jurisprudence criminelle, il rgnait encore quelque chose de violent +et d'arbitraire peu propre rassurer entirement les esprits. + +De toutes les mesures prises par le nouveau gouvernement pour calmer les +partis, celle qui produisit le meilleur effet fut l'amnistie accorde +pour tous les dlits commis pendant la rvolution, amnistie dont profita +David. Toutefois la clause qui excluait du bnfice de cette loi les +personnes ayant pris part la dernire conspiration, dont le dnoment +avait t la journe du 13 vendmiaire, entretenait de vives inquitudes +dans la nation. Beaucoup de citoyens, aprs cette affaire, prirent la +fuite et furent condamns mort; et quoique peu de mois aprs les +tribunaux institus pour les juger missent beaucoup de douceur dans les +formes et offrissent aux condamns toute facilit pour se disculper et +purger leur contumace, cependant la base de cette jurisprudence +ressemblait trop celle sur laquelle avaient repos les oprations du +tribunal rvolutionnaire, pour que l'on ne ft pas effray de l'abus que +la mchancet ou les passions en pouvaient faire. Ces craintes taient +d'ailleurs d'autant plus fondes que les intrigues des partisans de +Robespierre d'un ct, et les tentatives sourdes des royalistes de +l'autre, mettaient alors le gouvernement dans la ncessit de tenir sa +disposition des moyens prompts et srs de rpression contre ces deux +factions menaantes. + +De cet tat de choses il rsultait que chacun, assez tranquille sur le +prsent, conservait des inquitudes continuelles sur l'avenir, et que +dans l'incertitude de ce qui pourrait arriver, on se livrait avec une +passion aveugle tout ce qui pouvait procurer pour le moment des +distractions l'intelligence, l'esprit, et quelque plaisir aux sens. + +Cette disposition des esprits dura en France jusqu'au 18 brumaire an +VIII, lorsque Bonaparte, aprs s'tre empar des rnes de l'tat, +s'empara galement de l'activit de toutes les imaginations, pour la +fixer sur la gloire militaire et la faire profiter ses vues. + +Mais revenons l'poque qui nous occupe, de l'an IV l'an VIII, de +1795 1800. Cette existence prcaire de la nation, cette inquitude +constante des esprits, causes par les efforts incessants du Directoire +pour combattre alternativement les jacobins et les royalistes, +entretenaient une activit extraordinaire dans toutes les intelligences. +Pendant le cours de ces cinq annes, l'esprit humain a t plus excit +peut-tre que dans aucun temps, sans en excepter mme celui de la +renaissance. On avait oubli les jours sanglants de 93, et, dans +l'espce d'enivrement caus par la certitude de ne plus tre expos +mourir le lendemain sur l'chafaud, on se livrait aux illusions les plus +flatteuses. Les premiers jours et les premires esprances de la +rvolution de 1789 se reproduisaient aux imaginations dans toute leur +puret, dans toute leur force, et les gnrations nouvelles +accueillaient encore une fois l'espoir d'une rgnration complte dans +tout ce qui constitue la socit. + +Les progrs extraordinaires des sciences semblaient ouvrir une carrire +nouvelle l'homme. En mourant, l'infortun Lavoisier avait lgu au +monde la science de la chimie; victime galement de la rvolution, +Bailly avait rendu presque populaire l'astronomie, dont Laplace devait +bientt faire connatre le mcanisme et les lois. Desault, mais surtout +Bichat, donnaient aux tudes anatomiques une porte qu'elles n'avaient +point encore eue, et enfin Cuvier, le savant du sicle, rvlait la +France et l'Europe une science nouvelle, puisqu'elle n'avait t +entrevue et tudie jusqu' lui que par quelques savants inconnus ou +trop timides[35]. + +Les lettres semblaient devoir prendre aussi une direction toute +nouvelle. Le contact de nos armes avec les populations de l'Allemagne +et de l'Italie, avait familiaris les Franais avec les idiomes de leurs +ennemis. On tudiait, on admirait mme la rforme thtrale qu'avait +introduite Alfieri; on traduisait les posies de Klopstock, les drames +de Shiller et de Kotzebue, le _Werther_ de Gothe, et l'on se plaisait +comparer les posies d'Homre avec celles d'Ossian. Les traductions de +Shakespeare taient lues avec une curiosit bienveillante, et dj on +applaudissait aux efforts de Npomucne Lemercier, dont la tragdie +d'_Agamemnon_ paraissait tre alors une innovation heureuse et propre +favoriser la rgnration du thtre et des lettres en France. + +Dans ce concours d'efforts pour tout renouveler, ceux de David et de +quelques-uns de ses lves, dj clbres dans les arts, taient sans +doute, avec les travaux des savants, ce qu'il y avait de plus avanc +dans la carrire nouvelle que croyait s'ouvrir l'esprit humain. Dj, +depuis aot 1793, les anciennes acadmies, regardes comme le rceptacle +de doctrines fausses ou errones, taient dtruites. Ds l'an III (5 +pluvise) on avait essay l'cole normale, au sein de laquelle devaient +se former des instituteurs chargs de poser des rgles sres et de +propager en France, d'une manire uniforme, le meilleur mode +d'enseignement; en l'an IV (2 brumaire), on jetait les fondements de +cette cole polytechnique, qui a servi de modle, dans toute l'Europe, +des tablissements du mme genre; enfin, quelques mois aprs (germinal +an IV) se tenait la premire sance de cet Institut national de France, +dont la constitution encyclopdique tait le point de dpart de toutes +les brillantes esprances intellectuelles dont on se berait alors. + +Ces institutions occupaient les esprits les plus graves, tandis que +d'autres fondations essentiellement frivoles, et s'adressant +particulirement aux sens, devaient servir de distractions la +multitude. De ce nombre tait l'tablissement de sept ftes nationales +par an; celles de la fondation de la Rpublique, de la Jeunesse au 10 +germinal; des poux, au 10 floral; de la Reconnaissance, au 10 +prairial; de l'Agriculture, au 10 messidor; de la Libert, aux 9 et 10 +thermidor; et des Vieillards, au 10 fructidor. + +Le nouveau gouvernement du Directoire, sans doute dans l'ide d'effacer +tout souvenir du costume rvolutionnaire, si hideux et si dsordonn, +dcrta pour les reprsentants du peuple, pour les membres du tribunal +et du conseil des anciens, un costume qui se rapprochait autant que +possible de la forme antique, afin de satisfaire et de flatter mme le +got qui rgnait alors. + +Enfin les cinq membres du Directoire s'assirent sur des chaises curules, +s'environnrent de draperies l'antique, et au moyen de ces +dcorations, tant soit peu thtrales, ramenrent les esprits +supporter l'ide d'une cour assez peu splendide pour ne pas effaroucher +les rpublicains non jacobins, mais propre rassurer les royalistes las +de vivre en exil. + +Ces ftes annuelles, ftes passablement paennes, se clbraient au +Champ-de-Mars, ou dans les grands carrs des Champs-lyses. On levait +l des autels antiques et des temples copis d'aprs ceux de Pstum. On +y voyait des processions de figurants et de figurantes de l'Opra, +habills en prtres et en prtresses de l'antiquit, brlant de la +poix-rsine au lieu d'encens, et entonnant les choeurs d'_Iphignie en +Tauride_ et le _Chant du dpart_. Ces crmonies, toutes ridicules +qu'elles nous paraissent aujourd'hui et qu'elles taient en effet, ne +laissrent pas cependant de produire une influence salutaire; et si, +depuis l'effroyable accs d'athisme qui s'empara des esprits de 1789 +1792, on passe successivement de la fte de l'tre suprme en messidor +an III, ces processions paennes des Champs-lyses, pour arriver au +prtendu culte des thophilanthropes, fond par La Rveillre-Lepeaux, +on pourra reconnatre la trace du biais que prenait instinctivement +l'esprit de la nation et mme celui des hommes qui la gouvernaient alors +pour revenir au culte catholique, auquel Bonaparte rendit les glises +son avnement au consulat. + +Si le temps de Robespierre peut tre compar un accs de fureur, les +cinq annes du gouvernement du Directoire doivent passer pour un temps +d'ivresse. Mais ce qui lui donna un clat particulier, ce qui en a fait +une poque mmorable, en imprimant une nergie et une audace infinie aux +esprances des savants, des crivains et des artistes de ce temps, c'est +la marche victorieuse de nos armes, et surtout la savante intrpidit +avec laquelle un jeune soldat peine sorti de l'adolescence, Bonaparte, +g de vingt six ans, conquit l'Italie et fora bientt aprs +l'Allemagne d'accepter la paix et de reconnatre la rpublique +franaise. + +Quelque grande que puisse tre aujourd'hui l'admiration pour la campagne +de l'an VI, il faut avoir vcu en 1793, et sous le poids de la tyrannie +de Robespierre, pour savoir, au juste, quel baume bienfaisant +rpandirent sur le coeur fltri des Franais les victoires de Bonaparte +en Italie. La joie que ce grand vnement causa tenait du vertige; et +l'on ne doit pas s'tonner si toutes les esprances intellectuelles et +le besoin imprieux de se dbarrasser de tant de tristes souvenirs, +venant se combiner avec des succs qui donnaient tout coup tant de +force et d'clat la patrie, jetrent les Franais dans un tat voisin +de la folie. + +Les illusions que l'on se fit alors prirent d'autant plus de +consistance, que plusieurs autres vnements politiques contriburent +donner de la scurit aux esprits. Un grand nombre d'migrs, parmi +lesquels il faut compter Talleyrand, qui n'a jamais rien hasard qu' +propos, taient rentrs en France ds le mois de fructidor an III; en +nivse an IV, on changea Madame, fille de Louis XVI, contre les membres +de la Convention livrs l'Autriche par Dumouriez; et le gnral Hoche +avait presque pacifi la Vende dans cette mme anne, pendant que +Bonaparte ouvrait sa prodigieuse campagne d'Italie. + +Tel tait peu prs l'tat politique et moral de la France, lorsque +David, sorti de sa captivit et ayant renonc l'ide de prendre part +au gouvernement de son pays, s'enferma sagement dans son atelier, pour +excuter son tableau des _Sabines_. Les commencements de cet ouvrage +furent lents et pnibles. Dans la premire esquisse trace par le +matre, tous ses personnages taient vtus; ce fut en rflchissant au +parti que les anciens Grecs et les artistes de la renaissance avaient +pris de traiter le nu et de poursuivie le beau visible, qu'il refondit +sa composition telle qu'il l'a peinte. + +Lorsque tienne fut admis au nombre des lves de David, ce tableau +tait non-seulement entirement bauch, mais les personnages de Tatius +et de la femme genoux et exposant ses enfants, avaient dj t +repeints. C'tait parmi les lves un grand sujet de curiosit que de +savoir quel point en tait l'ouvrage du matre, et chacun briguait la +faveur d'tre admis le voir. Comme tous ses condisciples, tienne +attendait impatiemment cette faveur; elle lui fut accorde beaucoup plus +tt qu' la plupart d'entre eux. D'abord les vers composs en l'honneur +de David l'avaient mis en rapport immdiat avec celui-ci; puis il tait +assez li avec Alexandre, qui devait sa clinerie sournoise le rle de +complaisant auprs du matre. Enfin, tienne, plus g d'un an que le +fils de David, avait form avec ce jeune homme une amiti qui avait pour +lien la communaut de leur amour et de leur tude de la langue grecque. +Il fut donc assez facile tienne d'obtenir la permission de pntrer +dans l'atelier des _Sabines_. + +Cet atelier se trouvait pratiqu dans les combles de la partie du Louvre +qui fait face au pont des Arts, et l'on y montait par l'escalier du +guichet de ce mme ct. Il tait cinq heures du soir, en t, lorsque +tienne y pntra pour la premire fois. David achevait de tracer au +crayon la jeune femme qui monte sur une pierre pour montrer son enfant, +et Pierre Franque, l'un de ces deux frres qui avaient t confis +David par l'Assemble constituante, bauchait la draperie du soldat +mort, gisant la droite de la composition. + +La lumire venait de trs haut, et l'heure dj avance du jour donnait +au tableau une teinte mystrieuse trs-favorable son effet. La faveur +d'tre admis dans cet atelier, le respect qu'inspirait le matre et +l'motion profonde qu'prouva tienne la vue de cette figure de +Tatius, dont l'imitation lui parut parfaite, firent battre si fortement +son coeur qu'il demeura muet. David s'en aperut et adressa quelques mots +obligeants au jeune lve, de manire lui faire sentir que son silence +tait favorablement interprt. Aprs que le matre eut indiqu Pierre +quelques prcautions prendre pour terminer l'bauche commence, il se +retira en laissant Alexandre, Pierre et tienne libres d'observer son +tableau tout l'aise. + +L taient les deux esquisses prparatoires; celle o les personnages +sont vtus et l'autre o ils sont nus. Pierre, on doit s'en souvenir, +tait l'un des plus chauds partisans des opinions de Maurice; aussi +fit-il ressortir la supriorit de la seconde composition sur la +premire, et il donna mme entendre que les conseils de Maurice son +matre, pour adopter le systme de nudit des Grecs, n'avaient pas t +sans influence sur la dcision de David ce sujet. + +Le lendemain, l'atelier des lves, c'tait qui interrogerait _le +petit d'en haut_ sur le tableau des _Sabines_, et lorsque tienne parla +dans sa famille et aux amis de ses parents du nouveau tableau que +faisait David, on l'couta comme on et cout un voyageur de retour de +l'Inde ou de la Chine. + + cette poque o l'migration retenait encore beaucoup de grandes +familles hors de France, et o les personnes titres qui s'taient fait +rayer de la liste des migrs affectaient d'tre plus simples dans leurs +manires que celles qui n'avaient pas quitt la France, l'aristocratie +se composait des hommes de talent et des femmes remarquables par leur +beaut. On se vantait alors de connatre Laplace, Cuvier, Bichat, N. +Lemercier, M.-J. Chnier, David ou Mmes Tallien et Rcamier, comme on +tirait vanit, quinze ans avant, de frquenter la cour et les grands. +Aussi, la faveur qu'tienne avait reue de son matre ne laissa-t-elle +pas que de lui donner une certaine importance. Mlle Sophie Gay[36], +auteur de quelques romans, et qui se fit surtout connatre par la +traduction du _Confessionnal des pnitents noirs_ d'Anne Radcliffe +adressa la parole au jeune tienne lorsqu'elle sut qu'il avait vu les +_Sabines_. Elle voulut voir de ses vers, l'invita venir chez elle, +l'entretint sur ses tudes classiques, et aprs lui avoir donn des +conseils sur l'art d'crire, elle lui prta ses livres et plusieurs +numros de la _Dcade philosophique_, espce de revue trs-recherche +cette poque. + +Grard, que son _Blisaire_ et le portrait de Mlle Brongniart avaient +rendu clbre depuis l'exposition de 1795, travaillait alors sa +_Psych_. Quoique extrmement pauvre, ce jeune artiste, fort de son +mrite, dou d'une belle figure et d'un esprit remarquable, tait +l'objet de cette bienveillance dont on environnait gnralement alors +les hommes distingus. Cependant Grard, que tout le monde courtisait +dj, accueillit aussi trs-gracieusement le _petit d'en haut_ favoris +lui-mme par David. + +Depuis que Moreau, charg de la restauration de la salle du +Thtre-Franais, avait t oblig de suspendre l'excution de son +tableau de _Virginius_, et qu'tienne travaillait avec les lves de +David, l'atelier des Horaces avait aussi t abandonn par Mme de +Noailles, qui d'ailleurs, recherchant la direction d'un homme habile en +peinture, tudiait et commenait mme peindre dans l'atelier de +Grard. + +L'cole de David, comme on l'a vu plus haut, tait devenue, ds les +premiers temps du Directoire, une espce de lieu d'asile o venaient se +rfugier ceux des migrs, nobles ou chapps des armes, qui des +dispositions relles ou feintes pour la peinture donnaient accs prs du +matre de l'art. Selon toute apparence, David accepta d'autant plus +volontiers ce rle de protecteur envers une classe d'hommes qu'il avait +poursuivie quelques annes avant d'une manire si rigoureuse, qu'il lui +offrait naturellement une occasion de justifier les dernires paroles +qu'il avait prononces la tribune, qu'il _s'attacherait aux principes +et non pas aux hommes_. + +En somme, dans l'atelier de David comme dans le monde, les moeurs, le +langage et les manires des sans-culottes furent peu peu combattus et +bannis par le retour progressif des habitudes de politesse, dont la +nouvelle aristocratie, compose des hommes de talent et de quelques +femmes remarquables par leur esprit et leur beaut, sentait le besoin et +donnait l'exemple. + +tienne eut mainte occasion d'observer cette marche rtroactive des +moeurs. Mme de Noailles, chez qui l'amour des arts s'tait accru pendant +qu'elle perfectionnait son talent pour la peinture, invita tienne +venir chez elle peindre une tude, pour s'assurer, disait-elle, de celui +des deux qui avait fait le plus de progrs. Le jeune artiste connaissait + peine la nouvelle socit qui s'tait forme, et, lorsqu'il reut +cette offre, il fut plus flatt de l'invitation de son lgante +condisciple qu'il ne pensa ce qu'il pourrait rencontrer et voir de +nouveau chez elle. Quoique les parents d'tienne vcussent dans +l'aisance, tout tait simple chez eux, et les manires comme les +ameublements se sentaient des habitudes de la vieille bourgeoisie +parisienne. Ce ne fut donc pas sans tonnement que le jeune peintre vit, +en entrant dans les appartements de Mme de Noailles situs dans la rue +la plus lgante de la Chausse-d'Antin, des tentures, des meubles qui +lui rappelrent ceux dont l'atelier des Horaces tait dcor. Plusieurs +tableaux de peintres vivants et clbres alors[37] achevaient de dcorer +les diffrentes pices, o tout d'ailleurs indiquait le got de la +matresse du logis pour les arts, et ses habitudes lgantes. + +La premire et la seconde sance de travail se passrent assez +silencieusement, surmonter les difficults d'un ouvrage que l'on +commence. Jusque-l, les tudes ne furent interrompues que par les repos +du modle, par un djeuner dlicat que l'on apportait vers onze heures, +et les conversations que provoquait Mme de Noailles sur le +Thtre-Franais, sur les nouvelles tragdies que l'on attendait de N. +Lemercier, ou sur l'effet que produiraient au Salon la _Psych_ de +Grard et les _Sabines_ de David, quand ces ouvrages seraient exposs. + +Mais, vers le troisime jour, dans la pice qui servait d'atelier se +trouva plac un fort beau piano de Pleyel, instrument dj bien connu +des musiciens, mais que sa chret ne laissait encore pntrer que dans +la maison des personnes tout la fois opulentes et curieuses des choses +nouvelles. Garat va venir aujourd'hui, dit Mme de Noailles; aimez-vous +la musique, tienne?--Oui, madame, beaucoup.--Tant mieux! car je +craignais que vous ne me fissiez une querelle d'avoir consenti +recevoir Garat ce matin pendant notre sance. Mais on ne l'a pas comme +on veut, et les dames de Bellegarde m'ayant fait dire le jour et l'heure +o elles pourront l'amener ici, je n'ai pas hsit les recevoir. Vous +entendrez du reste un homme d'un grand talent, et je suis charme que +votre got pour la musique vous mette mme d'apprcier son rare +mrite[38]. + +En effet, vers midi, une voiture s'arrta la porte de l'htel, et +bientt entrrent dans l'atelier les deux dames de Bellegarde et Garat. +Les trois jeunes dames s'accostrent, parlrent la fois et assez +longtemps, puis Mme de Noailles leur prsenta tienne en leur disant, +avec cette profusion de louanges dont les personnes de la socit n'ont +peut-tre jamais plus abus qu' cette poque, que c'tait _un des +premiers lves de David_ et sur lequel _ce grand matre_ fondait _les +plus hautes esprances_. Le pauvre tienne, qui ne s'abusait nullement +sur son mrite, devint muet et immobile comme une pierre en entendant +l'aimable Mme de Noailles, si simple habituellement, prendre tout coup +un ton si louangeur. Mais l'espce d'activit folle laquelle se +livraient particulirement les dames de Bellegarde dtourna bientt son +attention, car toutes deux, aussitt que Mme de Noailles eut indiqu le +jeune artiste comme _lve de David_, vinrent vers tienne et, se +penchant prs de lui pour voir son ouvrage, inondrent sa figure des +longs cheveux qui s'chappaient de leurs coiffures. + +Mme de Bellegarde tait une brune extrmement jolie, trs-bien faite, +mise avec toute l'lgance et la libert du costume des femmes en ce +temps et qui profitait de sa jeunesse et de sa rputation de femme la +mode pour vivre et s'exprimer comme bon lui semblait. Tandis que cette +dame profitait du laisser aller des moeurs rpublicaines Paris, tout en +affectant l'lgance de la cour que l'on avait dtruite, son mari, +officier suprieur au service de l'Autriche, se battait contre les +armes de la France, et devait, quelque temps aprs, succder Mlas +comme gnral en chef en Italie. + +Pendant que les chevelures blonde et brune de ces deux dames entouraient +tienne, Garat qui, outre la conscience de son mrite rel, avait encore +la fatuit d'un homme de talent la mode, se regardait au miroir pour +remonter son immense cravate tout en essayant sa voix. Il chanta +ngligemment une ou deux romances, et la fin de chaque couplet fut +accompagne d'un concert de louanges que le chanteur recevait avec assez +d'impertinence. Les tudes de peinture furent, comme on le pense bien, +troubles cette fois. Elles reprirent et s'achevrent les jours +suivants; mais tienne, tout jeune et tout inexpriment qu'il tait +alors, s'aperut bien, lorsqu'il parlait de cette semaine ses +camarades, ses parents et leurs amis, que, depuis qu'il tait _lve +de David_, que Grard l'avait bien reu, qu'il avait t invit par Mme +de Noailles, o il avait vu et entendu Garat, et parl avec les dames de +Bellegarde, on commenait le regarder comme un garon qui pourrait +faire son chemin. + +Cependant le tableau des _Sabines_ avanait. Le Romulus, l'un des +cuyers et quelques femmes de ce tableau taient peints, mais l'Hersilie +restait encore inacheve. Il n'tait bruit parmi les artistes et mme +dans le monde, qui s'intressait alors trs-vivement ce que faisaient +Isabey, Girodet, Grard et David, que de la difficult, que l'auteur des +_Sabines_ prouvait trouver un modle assez beau pour l'aider +peindre son Hersilie. Mme de Noailles et les dames de Bellegarde furent +prcisment admises voir l'ouvrage du grand artiste au moment o cette +difficult l'arrtait. La belle figure et les grands cheveux noirs de +Mme de Bellegarde le frapprent, et il exprima devant ces trois dames le +regret de n'avoir pas eu sa disposition, pour peindre la tte de la +femme genoux qui montre ses enfants, la figure de Mme de Bellegarde. +Cette observation flatteuse, faite par un homme dont le talent excitait +alors une admiration universelle, et adresse une jeune femme qui ne +manquait pas de vanit, fut trs-bien prise par Mme de Bellegarde, qui +en effet laissa retoucher d'aprs la sienne la tte de la femme +genoux[39]. + +Ce fait se rpandit dans la ville, mais en passant d'abord par tous les +ateliers de peinture du Louvre, ce qui lui fit prendre un coloris un peu +plus cru, mais absolument faux. + +Ce qu'il sera peut tre difficile de faire comprendre aujourd'hui, et ce +qui est cependant trs-vrai, c'est que ces mauvaises plaisanteries +d'atelier, loin de blesser les personnes qui en taient l'objet, +flattaient au contraire leur vanit. Mme de Bellegarde en particulier +tait si loin de s'en plaindre, qu'elle affectait de paratre au thtre +avec ses grands cheveux noirs disposs peu prs comme David les a +peints dans son tableau des _Sabines_. On tait si entt de tout ce qui +se rapportait l'antiquit, que la complaisance des jeunes beauts +grecques qui s'taient prsentes Apelles pour l'aider peindre sa +Vnus paraissait une action louable, par cela seul qu'il s'agissait de +l'_intrt des arts_. + +Cependant la raction ultra-rpublicaine suscite par Babeuf et son +parti donnait de l'inquitude. On ne voyait pas tranquillement, surtout, +s'ouvrir de nouveau dans Paris ces socits populaires, ces clubs, +l'aide desquels, quelques annes auparavant, on avait si facilement +perverti les ides de la multitude. L'une de ces assembles, la plus +nombreuse et la plus violente, se tenait rue du Bac, dans l'glise +dvaste de Saint-Thomas d'Aquin. Un jour qu'Alexandre avait dn avec +la famille d'tienne, il invita son jeune camarade faire une promenade +aprs le repas. tienne, naturellement peu dispos prendre cette +distraction avec un homme taciturne, et dont on ne dbrouillait jamais +facilement la pense, se vit cependant forc d'accepter l'invitation +d'aprs l'avis de ses parents, qui s'imaginaient ne pouvoir mieux faire +que de mettre leur fils sous la tutelle d'un homme plus g et plus +expriment que lui. Les deux promeneurs se mirent en marche. Arriv aux +Tuileries, Alexandre dit son jeune compagnon: Ah! j'oubliais que +David m'a charg d'une commission auprs de Topino Le Brun: allons son +atelier, il y sera sans doute encore. Or cet atelier de Topino tait +l'glise ruine des Feuillants, o David avait laiss son tableau du +_Jeu de Paume_ inachev. Topino y tait effectivement occup peindre +son tableau de Gracchus, qu'il exposa au Louvre deux ans aprs. +Alexandre s'entretint pendant quelques instants voix basse avec le +peintre, qui dit en lui donnant la main: Je ne tarderai pas vous +rejoindre. Les deux promeneurs se remirent en marche. Chemin faisant, +Alexandre devint plus causeur que de coutume; il parlait de la +rpublique, de la constitution de 1793 avec enthousiasme, regrettant ces +belles ftes comme celle de l'tre suprme, o David, disait-il, avait +su faire revivre le beau temps de la Grce antique. Tout en parlant +ainsi, l'orateur avait fait traverser les Tuileries et le pont Royal +tienne, pour s'engager dans la rue du Bac, qu'ils remontrent jusqu' +Saint-Thomas d'Aquin. Voyons donc cela, dit Alexandre tienne, quand +ils furent devant le portail de l'glise, o se tenait assemble une +foule d'hommes prts y entrer. Outre l'ge relativement avanc +d'Alexandre, cet homme singulier exerait par sa gravit une certaine +influence sur tienne, qui, bien qu' regret, car il vit aussitt que +c'tait une assemble populaire, se laissa entraner dans l'glise dj +presque remplie. Alexandre pntra jusqu'au centre vide, o se promenait +en long un jeune homme faisant les fonctions d'huissier ou de matre des +crmonies. C'tait Dubois, cet lve de David clbre par son rudition +dans les obscnits antiques et modernes et, de plus, rvolutionnaire +ardent. peine tienne l'eut-il reconnu, que, faisant le rapprochement +de cette rencontre avec la visite et les dernires paroles de Topino, il +exprima Alexandre la ferme volont de se retirer du lieu o ils +taient. Dubois insista pour les retenir, mais tienne tint bon et fora +Alexandre de le suivre. En sortant, et aprs quelques minutes de +silence, Alexandre n'pargna pas les paroles pour faire entendre +tienne qu'il tait bien loin de partager les folles ides des gens +qu'ils quittaient; que c'tait une pure curiosit qu'il avait voulu +satisfaire en allant les entendre, appuyant surtout sur la +recommandation qu'il fit son jeune compagnon de ne point en parler +ses parents. Il n'en fut rien dit, en effet; mais ds ce moment tienne +se dfia de la sincrit d'Alexandre, surtout lorsque quelque temps +aprs (prairial an V), cet trange personnage vint exprimer avec +affectation, au milieu de la famille d'tienne, la satisfaction que lui +faisait prouver la condamnation de Babeuf. Il y aurait sans doute de +l'injustice juger rigoureusement le caractre de cet homme +indfinissable, fils naturel d'un prince allemand, entran de bonne +heure dans l'migration, rentrant en France sous la protection du +peintre David, ayant, comme on vient de le voir, des vellits de +rpublicanisme, et plus tard, vivement attach au systme imprial de +Napolon, mais l'abandonnant vers 1813 pour se joindre aux armes +allies qui firent rentrer les Bourbons en France l'anne suivante, et +obtenant sous la restauration je ne sais quel emploi dans l'Inde, o il +a fait une espce de fortune dont il est venu jouir Paris jusqu' sa +mort, vers 1842. + +Mais revenons la mmorable poque qui nous occupe. Ce tableau tant +attendu, _les Sabines_, auquel les femmes les plus lgantes de Paris +passaient pour avoir concouru, s'achevait; mais lentement, et l'on +venait d'entrer dans l'an VI (1797-1798). Un personnage d'une haute +importance allait donner une activit nouvelle cet amour de +dissipation qui s'tait empar de Paris, et modifier encore une fois les +ides du peintre David. + +Aprs une suite de victoires qu'il serait superflu d'numrer ici, le +jeune Bonaparte, le gnral en chef de l'arme d'Italie, signe les +prliminaires de la paix avec les plnipotentiaires de l'empereur +d'Autriche (floral an V); six mois aprs (vendmiaire an VI), il +conclut Campo-Formio, prs d'Udine, un trait de paix dfinitif avec +les envoys du mme prince, et bientt (frimaire an VI) il apporte +lui-mme Paris et prsente au Directoire la ratification de ce trait +donne par l'empereur. + +Jusque-l les saturnales de ce temps avaient toujours paru extravagantes + ceux-mmes qui y prenaient la part la plus active; mais cette joie de +tous les instants, ce dlire continuel, cette succession non interrompue +de ftes de jour et de nuit et cette disposition permanente +l'engouement, prirent tout coup un caractre d'opportunit et de +grandeur, lorsque le gnral Bonaparte vint Paris dposer entre les +mains des membres du Directoire les drapeaux des armes qu'il avait +vaincues et le trait de paix qui semblait devoir assurer le repos de +l'Europe. L'enthousiasme et la confiance qu'inspiraient sa fortune et +ses talents taient tels ce moment, que tous les partis rattachrent +leurs esprances diverses lui seul. Chacun d'eux se flatta d'attirer +sa cause le jeune gnral, et ce concours d'esprances contraires donna +naissance un concert unanime de louanges et d'admiration pour celui +que chacun regardait d'avance comme son hros. + +Le Corps lgislatif lui donna dans les galeries du Musum une fte et un +immense banquet, auxquels assistrent les membres du Directoire, les +ministres, le corps diplomatique et les chefs des grandes +administrations. Quelques jours aprs, le gnral Bonaparte fut nomm +membre de l'Institut, et ds que ces honneurs publics lui eurent t +rendus, tous ceux qui avaient ou qui crurent avoir assez d'importance +Paris pour recevoir le hros du jour chez eux sollicitrent la faveur de +le voir paratre au moins quelques minutes au milieu de leurs ftes. Ce +qu'il y eut de bals o l'on attendit vainement l'arrive de Bonaparte +jusqu' deux et trois heures du matin est incalculable. On ne peut se +figurer l'espce d'enivrement qu'prouvaient ceux qui avaient pu le +voir, et les tranges questions que leur adressaient ceux qui n'avaient +pas joui de la mme faveur. Quelques jours aprs le banquet du Musum, +tienne a entendu dire la belle Mme Mchin, qui y avait assist: +_Enfin j'ai vu le gnral Bonaparte; je lui ai touch le coude!_ + +De toute cette foule de gens qui s'enivraient du plaisir de voir cet +homme, le parti auquel il plut davantage, quelques exceptions prs, +fut celui des rpublicains dits _jacobins_. Par ses victoires, Bonaparte +tait arriv arracher ce que l'on n'avait pu obtenir jusque-l, la +reconnaissance de la rpublique par l'Autriche; et cet acte important +semblait avec raison devoir garantir les hommes de Robespierre de toutes +les rcriminations trop violentes que l'on aurait tent de faire contre +eux. Bonaparte, d'ailleurs, avait donn quelques gages ce parti, et +l'on savait que lorsqu'il rdigea les prliminaires de paix signs +Tolentino, on avait eu assez de peine lui faire effacer certaines +lignes o la rpublique franaise tait loue outre mesure[40]. + +David fut un des premiers que Bonaparte fascina et l'un des hommes de la +rvolution qui lui furent le plus dvous par la suite. Comme tout +Paris, David avait cherch voir le gnral Bonaparte, et, en sa +qualit de peintre, la puret des traits et la profondeur de physionomie +du visage de cet homme l'avaient vivement frapp. On ne s'occupait plus +de la vie rvolutionnaire de David; l'artiste faisait le tableau des +_Sabines_, il avait rendu service beaucoup de monde; ses nombreux +lves le vantaient partout, il tait de l'Institut, confrre du hros +par consquent, et en position d'aller lui rendre visite. Mais ce +n'tait pas seulement un motif de curiosit ou mme d'admiration qui le +portait dsirer de voir Bonaparte; la reconnaissance, ce que l'on +assure, y entrait pour beaucoup. Quelques mois avant la signature du +trait de Campo-Formio, lorsque l'inquitude rgnait Paris, aux +approches du 18 fructidor an V, et que le parti royaliste menaait les +rpublicains ardents, Bonaparte, qui, alors gnral en chef de l'arme +d'Italie, protgeait la cause de ces derniers, eut l'ide d'arracher +David aux perscutions auxquelles il pouvait tre en butte s'il restait +dans la capitale. On assura que Julien, un de ses aides de camp, fut +charg de faire au peintre la proposition de venir au camp du gnral, +pour peindre les batailles, et se soustraire par ce moyen au danger des +agitations politiques. On ignore les raisons qu'a eues David de ne pas +profiter de cette offre, mais il n'oublia pas la franchise et la +gnrosit avec lesquelles elle lui avait t faite. + +Comme, malgr les efforts des artistes italiens et franais, il n'y +avait encore ni une mdaille ni une gravure qui rappelassent fidlement +les traits du hros pacificateur, David lui proposa de venir poser dans +son atelier, s'offrant reproduire cette image que tout le monde +dsirait connatre et possder. peine cette affaire parut-elle +arrange, que David s'empressa de faire les prparatifs, ncessaires +pour recevoir son modle et commencer son ouvrage. L'atelier des Horaces +fut choisi pour les sances, et tienne et Alexandre furent chargs par +leur matre de disposer convenablement l'estrade sur laquelle Bonaparte +devait se placer. Tous ces arrangements taient termins depuis deux +jours et le hros de la fte n'avait encore rien fait dire. David avait +l'imagination monte au sujet de ce portrait, et, aprs avoir envoy +plusieurs lettres au petit htel de la rue Chantereine, que l'on avait +surnomme _rue de la Victoire_, il prit le parti d'aller lui-mme +s'entendre avec Bonaparte. Celui-ci avait compltement oubli une +promesse faite sans doute plutt par politesse qu'avec l'intention de la +tenir; cependant il dit l'artiste qu'il pouvait compter sur lui pour +le lendemain, et en effet il se rendit l'atelier des Horaces vers +midi. Le bruit de sa venue au Louvre s'tait rpandu dans tous les +ateliers, en sorte que matres et lves formrent une haie dans les +corridors que Bonaparte parcourut avec les deux officiers qui +l'accompagnaient. Ducis se prcipita tout essouffl dans l'atelier des +Horaces o se tenait David avec Alexandre et tienne, et dit: _Voil le +gnral Bonaparte!_ L'artiste alla au-devant du hros, qui, aprs avoir +mont rapidement le petit escalier de bois, entra en tant son chapeau. +Il tait vtu d'une simple redingote bleue collet, laquelle, se +confondant avec le noir de sa cravate, faisait ressortir sa figure +jauntre et maigre, mais qui paraissait alors d'autant plus belle que la +disposition artificielle de la lumire en faisait ressortir les formes +grandes et bien prononces. tienne voyait Bonaparte pour la premire +fois; il fut frapp d'abord de sa jeunesse en pensant ce qu'il avait +dj fait, mais un examen plus attentif lui fit observer dans la +physionomie de cet homme une rserve singulire. Aprs les premires +civilits entre lui et l'artiste, celui-ci s'entendit avec les deux +officiers sur le costume militaire que l'on avait apport et qu'il +s'agissait de faire revtir au modle, dont ses aides de camp eurent +soin de ne pas dissimuler l'impatience. Pendant cette conversation qui, +bien que tenue voix basse, pouvait tre parfaitement comprise, +Bonaparte regarda successivement avec attention, mais sans laisser +paratre sur son visage la moindre de ses impressions, les deux tableaux +des _Horaces_ et du _Brutus_. Le seul sentiment qui pert sur sa +physionomie tait une certaine impatience, comme celle que l'on prouve +quand on sent que l'on dpense son temps inutilement. + +tienne se retira au moment o la sance commenait, lorsque Bonaparte +monta sur l'estrade avec son costume de gnral, et il alla rejoindre +ses camarades dans l'atelier des lves. David eut sans doute un +pressentiment de ce qui devait lui arriver, car il mit en oeuvre tout ce +qu'il avait d'habilet pratique, et acheva, dans cette sance de trois +heures environ, l'bauche de la tte[41]. + +Le lendemain de ce jour, bien que l'on connt les rsultats de la sance +donne par Bonaparte, les lves attendaient avec impatience leur matre +pour apprendre de lui-mme des dtails qui excitaient chez eux la plus +vive curiosit. Vers deux heures, David vint au milieu d'eux, et +s'avanant prs de la table du modle, au centre vide de l'atelier: +Vous tes curieux, dit-il en souriant plus que de coutume et de manire + laisser voir la tumeur de sa mchoire suprieure, vous tes curieux de +savoir ce qui s'est pass hier l-haut? Ah! je crois, (j'espre au +moins!) que ce que j'ai fait hier sur ma toile n'est pas infrieur mes +productions prcdentes... Vous verrez cela, vous verrez cela; mais +quand j'aurai fini... Oh! mes amis quelle belle tte _il_ a! C'est pur, +c'est grand, c'est beau comme l'antique! Le connaissez-vous? L'avez-vous +vu?--Non, non, monsieur, s'crirent quelques-uns des lves.--Eh bien, +continua le matre en prenant le porte-crayon des mains d'un jeune +homme, attendez, attendez, je vais faire en sorte de vous en donner une +ide... Taille-moi donc ce crayon-l un peu plus fin, dit-il +brusquement un petit rapin qui l'coutait bouche bante; et il ajouta +pendant qu'on s'empressait de lui obir: Ces maladroits de graveurs +italiens et franais n'ont pas seulement eu l'esprit de faire une tte +passable avec un profil qui donne une mdaille ou un came tout faits... +Attendez, attendez, vous allez voir ce que c'est que ce profil-l! Et +en disant ces mots, il monta sur la table du modle et dessina au crayon +blanc, sur la muraille, le profil de Bonaparte, de la hauteur de quatre + cinq pouces. + +Pendant que chacun allait voir de prs le dessin qui excitait si +vivement l'admiration et la curiosit des lves, David s'tendit en +loges sur Bonaparte, sur ses prodigieux succs, et sur les esprances +de bonheur qu'il ralisait dj pour son pays. Enfin, dit-il, mes amis, +c'est un homme auquel on aurait lev des autels dans l'antiquit; oui, +mes amis; oui, mes chers amis! _Bonaparte est mon hros!_ + +Ce qui doit faire croire que ce sentiment chez David tait vrai, c'est +qu'il a t durable. Cependant, ceux de ses lves les plus avancs en +ge, et qui n'avaient pas perdu le souvenir du pass, ne purent +s'empcher de sourire intrieurement, et mme de pardonner bien des +carts d'imagination un homme qui se passionnait ainsi pour un gnral +rpublicain dont l'influence politique et les manires avaient, dj +cette poque, quelque chose de si puissant et de si absolu. + +Ce portrait resta inachev; et comme le temps et surtout la tte de +Bonaparte taient gros d'un avenir immense, ce petit vnement n'eut de +retentissement que dans l'cole du peintre David, qui se remit bientt +travailler son tableau des _Sabines_. + +Durant les ftes qui furent donnes Bonaparte pendant son sjour +Paris, il n'y eut personne qui ne ft, en le voyant, l'observation +qu'tienne avait faite en se trouvant avec lui dans l'atelier des +Horaces; on fut gnralement frapp de la rserve extraordinaire d'un +homme de cet ge et parvenu sitt un tel degr de gloire. En effet, +tandis que la foule le regardait comme arriv, lui se sentait seulement +au point de dpart. Il est vrai qu'il ignorait absolument le but extrme +qu'il dsirait atteindre; mais, peu curieux des honneurs qu'on lui +prodiguait pour ce qu'il avait dj accompli, son imagination active, +son ambition immense, roulaient les projets les plus gigantesques. Dans +le cours des cinq mois qui s'coulrent entre le jour o il apporta la +paix signe Paris, jusqu' celui (1er floral an VI) o il partit de +Toulon pour aller en gypte, mille entreprises audacieuses et folles +avaient occup cette tte, que le peintre David trouvait, non sans +raison, si profondment expressive et si belle. Avant que le +gouvernement se dcidt entreprendre l'expdition d'gypte, il avait +t souvent question d'une descente en Angleterre, dont le hros +d'Arcole devait diriger les oprations. Mais s'il fut rellement tent +de conqurir l'gypte, ou si, comme on l'assure, le Directoire, fatigu +de sa gloire et jaloux de sa popularit, le nomma gnral en chef de +l'expdition d'Orient pour lui tendre un pige, ses envieux le servirent +aussi bien que la fortune; car on avait peine appris le dbarquement +des troupes franaises commandes par le gnral Bonaparte Alexandrie +(13 messidor an VI), qu'un mois aprs, le 9 thermidor, et pour clbrer +l'anniversaire de la chute de Robespierre, on fut oblig de faire faire +une entre triomphale dans Paris tous les objets d'art recueillis et +conquis en Italie la suite des victoires de Bonaparte, dont le nom se +mlait dsormais tout. + +Cette fte laquelle, selon le got du temps, on donna toutes les +apparences d'une crmonie antique, flatta singulirement l'amour-propre +de la nation, et fit retentir avec plus d'enthousiasme et de +reconnaissance encore le nom du jeune Bonaparte, qui tait sur le point +de faire son entre dans la ville du Caire. Les objets d'art et de +sciences, livres, manuscrits, statues antiques et tableaux conquis par +l'arme d'Italie, avaient t dbarqus Charenton; et pendant les dix +jours qui prcdrent leur entre Paris, une foule de curieux +remontaient la Seine jusqu' ce village, pour considrer, sous toutes +leurs faces, les caisses renfermant les trsors dus l'pe de +Bonaparte. Obissant une inspiration gnreuse et pacifique, le +gouvernement du Directoire avait saisi cette occasion d'ter la fte +du 9 thermidor le caractre politique et haineux qu'elle avait conserv +jusque-l, afin de ramener, autant qu'il tait possible, les coeurs +franais la concorde par un sentiment commun, l'orgueil national. On +rsolut donc de faire entrer triomphalement Paris, ce jour-l mme, +toutes les caisses renfermant les manuscrits, les livres, les statues et +les tableaux provenant de la bibliothque et des muses du Vatican. Ces +caisses, tires des bateaux sur lesquels elles avaient travers une +partie de la France depuis Marseille, furent places sur d'normes +chariots attels de chevaux richement harnachs. ces richesses, on en +avait ajout d'autres pour coordonner ce prcieux convoi et lui imprimer +un caractre encyclopdique, ide qui dominait alors toutes les +intelligences spculatives. L'ensemble de ce long cortge tait divis +en quatre sections. En tte s'avanaient les caisses remplies de +manuscrits et de livres; puis celles o l'on avait rassembl les +produits minraux les plus curieux de l'Italie, et entre autres les +fossiles de Vrone. Pour complter cette espce de muse d'histoire +naturelle ambulant, venaient, portes sur des chars, des cages de fer +renfermant des lions, des tigres et des panthres, au-dessus desquelles +se balanaient d'normes branches de palmier, de caroubier et d'autres +vgtaux exotiques rapports en France par les officiers de notre +marine. Cette partie du cortge, symbolique ainsi que les autres, +semblait indiquer que non-seulement aucune connaissance ne resterait +dsormais trangre la France, mais qu'elle devait s'approprier et +acclimater chez elle les diverses productions du globe. + +Venait ensuite une longue file de chariots portant les tableaux +encaisss, sur lesquels on avait pris le soin d'indiquer les productions +les plus clbres, telles que la _Transfiguration_ de Raphal, le +_Christ_ de Titien, etc., etc., et, outre ces dsignations, on avait +ajout encore des vers en l'honneur des grands artistes et de l'arme +franaise. + +Enfin, sur des chars plus solides, plus lourds, suivaient les statues, +les groupes en marbre: l'_Apollon du Belvdre_, les _Neuf Muses_, +l'_Antinous_, trois ou quatre _Bacchus_, le _Laocoon_, le _Gladiateur_, +et ce que la statuaire antique offrait alors de plus remarquable. Ces +chars avec leurs charges prcieuses taient numrots et couverts en +grande partie de branches de lauriers, de bouquets, de couronnes de +fleurs et de drapeaux pris sur l'ennemi, auxquels taient attaches des +inscriptions franaises, latines et grecques, faisant allusion aux +divinits et aux personnages reprsents en sculpture, ou clbrant la +gloire de l'arme et du gnral qui on devait ces prodigieuses +richesses. + +Chacune de ces quatre divisions tait prcde de dtachements de +cavalerie et d'infanterie avec tambours et musique en tte; puis les +membres de l'Institut, correspondant aux quatre divisions, prs desquels +se groupaient les savants et les artistes, derrire lesquels marchaient +encore les acteurs des thtres lyriques chantant des hymnes +d'allgresse, et clbrant les armes victorieuses de la France. + +Cet immense cortge, parti du quai bordant le jardin des Plantes, +accompagn pendant son long trajet par une foule qui croissait +incessamment, traversa tout Paris pour dfiler au Champ de Mars devant +les cinq membres du Directoire, placs prs de l'autel de la patrie, et +environns des ministres, des grands fonctionnaires civils, des +gnraux, de la garnison et d'un concours immense de curieux venus pour +assister l'une des ftes publiques o certainement l'enthousiasme fut +le plus vif et le plus sincre. Il fut grand surtout, comme on peut le +croire, parmi les artistes et chez tous ceux qui, regardant la France +comme le centre d'o devait se rpandre une nouvelle science, une +nouvelle vie intellectuelle, se flicitaient de voir arriver Paris les +chefs-d'oeuvre d'art de la Grce et de l'Italie. + +Un seul homme eut une ide contraire et le courage de l'exprimer: ce fut +David. Quelques jours aprs la fte au Champ de Mars, o l'on avait +promen en triomphe les soixante ou quatre-vingts chariots sur lesquels +taient emballs les statues et les tableaux, il manifesta ses lves +runis l'atelier le regret qu'il prouvait de ce que ces objets d'arts +avaient t enlevs l'Italie. Comme il ne s'tait exprim ce sujet +que d'une manire gnrale, et sans motiver son opinion, ses paroles, +rptes dans le public, furent interprtes d'une manire +dsavantageuse, et les dtracteurs du grand artiste ne manqurent pas de +dire qu'il ne tenait ce langage que par envie, et dans la crainte qu'une +comparaison immdiate ne ft reconnatre l'infriorit de ses propres +ouvrages. D'autres pensrent qu'une autre espce de jalousie lui +inspirait ce sentiment, et qu'il voyait avec peine que ces brillants +trophes eussent t gagns sous le gouvernement du Directoire plutt +que sous celui de la Convention. + +tienne, qui David commenait montrer une confiance particulire, et +qui n'avait pas t moins tonn que le public des regrets singuliers +exprims par son matre, rsolut de le questionner ce sujet. + +Sachez bien, mon cher tienne, lui dit-il, que l'on n'aime pas +naturellement les arts en France; c'est un got factice. Soyez certain, +malgr le vif enthousiasme que l'on tmoigne ces jours-ci, que les +chefs-d'oeuvre apports d'Italie ne seront bientt considrs que comme +des richesses curieuses. La place qu'occupe un ouvrage, la distance que +l'on parcourt pour l'aller admirer, contribuent singulirement faire +valoir leur mrite, et les tableaux en particulier, qui taient +l'ornement des glises, perdront une grande partie de leur charme et de +leur effet quand ils ne seront plus la place pour laquelle ils ont t +faits. La vue de ces chefs-d'oeuvre formera peut-tre des savants, des +Winkelmann, mais des artistes, non. + +Ce discours fut loin de porter la conviction dans l'esprit d'tienne, +qui, pensant que David, mcontent et dsabus depuis sa chute politique, +reportait en ce moment cette mauvaise disposition d'esprit jusque sur +les questions relatives l'avenir des arts, crut fermement que son +matre se trompait. Mais l'exprience a parfaitement ralis ces +craintes, et le sjour des chefs-d'oeuvre antiques et modernes en France +n'a pas form un seul artiste remarquable dans l'intervalle de 1800 +1815. + +Le rsultat immdiat de leur arrive Paris a t la recrudescence de +l'engouement inconcevable dont on tait dj pris pour la statuaire +grecque. On publia la traduction du _Laocoon_ de Lessing; tous les +critiques recherchrent quelles ont t les causes de la perfection de +la sculpture antique et quels seraient les moyens d'y atteindre[42]; en +architecture, les temples de l'gypte, de la grande Grce[43] et de la +Sicile furent les seuls modles que l'on voult consulter; on ne +feuilletait pas d'autre livre que les _Antiquits d'Athnes_, publies +par Stuart; on en vint mme promptement mettre la plus simple +composition tire d'un vase trusque, au-dessus des ouvrages +nouvellement apports d'Italie. Toutes ces exagrations, professes et +accrdites surtout par les _penseurs_ et les _primitifs_, que dirigeait +Maurice, augmentrent prodigieusement et tout coup l'influence de +cette secte. Toutes les coles tenues dans le Louvre s'en ressentirent, +et celle de David la premire. Le matre lui-mme ne fut pas pargn: +_les Sabines_, mme avant d'tre acheves, furent critiques avec +amertume par les _penseurs_, qui ne tardrent pas signaler cet ouvrage +comme fort peu avanc par son style moderne. C'est alors qu'eut lieu, +entre le matre et ceux de ses lves dits _primitifs_, cette scission +dont il a dj t parl. David devint plus circonspect sur le choix de +ceux qu'il laissait pntrer dans son atelier; il remercia de ses soins +Pierre Franque, dont les opinions avaient t compltement modifies par +celles de Maurice, et il acheva son tableau dans le silence et la +solitude, aid seulement par un de ses lves, trs-habile praticien, +Langlois. + +Aucune circonstance remarquable n'accompagna les derniers soins qu'il +donna cet ouvrage si longtemps attendu par les artistes et le public, +et l'on ne s'en proccupa de nouveau que quand il fut offert au jugement +du public. + +Un vnement artistique, se rattachant la politique, suspendit pour +quelque temps la curiosit que l'ouvrage de David faisait natre. La +raction du parti royaliste contre la rvolution agissait sourdement, +mais avec force. Le nombre des migrs rentrs tait dj considrable, +et la plupart de ces amnistis avaient assez d'influence personnelle +pour agir sur l'opinion publique. Dans le monde, les migrs taient +devenus l'objet d'un vif intrt, qui, ainsi qu'il arrive ordinairement + Paris, dgnra bientt en mode. Un tableau qui figura l'exposition +ouverte le 18 aot 1799 dtermina cet engouement. + +Trois ans auparavant, P. Gurin, lve de Regnault, chef de l'une des +coles rivales de celle de David, avait remport le grand prix de +peinture, et le mrite de l'ouvrage couronn avait fait concevoir de +hautes esprances du laurat. En effet, en 1799, P. Gurin exposa la +scne de _Marcus Sextus_ revenant d'exil, trouvant sa femme morte et sa +fille plonge dans la douleur. La pantomime de ce tableau est +dramatique; et, bien que son excution manque de soudainet et +d'nergie, cet ouvrage fut accueilli par le public avec des +applaudissements dont aucun succs obtenu depuis ne peut donner l'ide. +Dans les malheurs de l'exil _Marcus Sextus_ on vit ceux des migrs, et +toutes les classes de la socit sans exception suivirent l'impulsion +donne, et admirrent galement l'ouvrage et l'intention prsume du +jeune artiste. + +Non-seulement le tableau fut constamment environn d'une foule immense +pendant les trois mois d'exposition, mais le peintre fut l'objet d'une +suite d'ovations et de triomphes qui faillirent ruiner le peu de sant +qu'il avait. Outre les invitations qui lui furent faites par l'ancienne +aristocratie, par les banquiers, par les personnes la mode, et mme +par les fonctionnaires de l'tat, tous les thtres lui offrirent ses +entres gratuites, et Gurin ne paraissait jamais dans un de ces lieux +publics sans tre couvert d'applaudissements son entre et pendant les +entr'actes. Pour tre juste, il faut ajouter la louange de cet homme +plein de sens, de modestie et de talent, qu'il ne se mprit point sur la +cause de ce succs extraordinaire, et qu'il ne le considra que comme un +engagement sacr qu'il avait pris avec le public de redoubler d'efforts +pour justifier la bonne opinion que l'on avait de lui[44]. + +Naturellement les artistes qui n'aimaient point David et son cole ne +virent pas sans plaisir surgir un peintre dont la gloire semblait devoir +contre-balancer, clipser mme celle du matre universellement admir +jusque-l; mais le succs de Gurin ne porta aucune atteinte la +rputation de David, et quelques mois taient peine couls depuis +l'apparition clatante du _Marcus Sextus_, que le tableau des _Sabines_, +expos dans une des salles du Louvre (nivse an VIII), fit renatre plus +vif que jamais l'intrt qu'il avait prcdemment excit. + +Le mode d'exposition adopt par David parut une innovation bien plus +extraordinaire que l'ide de prsenter ses personnages nus. L'artiste, +ayant entendu parler des _exhibitions_ telles qu'elles se pratiquent en +Angleterre, c'est--dire en faisant payer un prix d'entre la porte, +rsolut de faire l'essai de cette mthode en France. Il ne fallut rien +moins que la grande clbrit dont jouissait David et la curiosit +extrme que faisait natre son nouvel ouvrage, pour que l'on se +conformt un usage qui rpugne toutes les habitudes franaises. Bien +que l'on se soumit ce mode d'exposition, puisqu'il rapporta vingt +mille francs, on le blma gnralement, et depuis, aucun artiste n'a os +y recourir de nouveau. + +Voici les motifs qui avaient engag David courir cette chance: depuis +le tableau des _Horaces_ et celui de _Brutus_, pays trois mille francs +chacun, et si l'on excepte quelques portraits, l'artiste n'avait tir +aucun profit de son pinceau[45]. Le temps de l'orage rvolutionnaire +avait donc t dsastreux pour sa fortune et mme pour celle de sa +femme, qui avait reu ses revenus en assignats. On peut donc dire qu'il +avait raison de profiter de sa grande clbrit de peintre qui ne lui +avait gure rapport jusque-l que des louanges. En outre, David savait, +par exprience, qu' cette poque tous ses confrres, ne trouvaient +aucune occasion de se faire payer de leurs travaux; et il pensait qu'en +prenant sous sa responsabilit l'essai si peu populaire de faire payer +pour montrer son ouvrage, il assurait, en cas de russite, une ressource +nouvelle aux peintres qui suivraient son exemple. + +Le got des ouvrages antiques, des recherches sur les moeurs des Grecs et +enfin la vue des statues apportes d'Italie, avaient tellement prpar +les esprits aux diffrences qui existent entre les habitudes des anciens +et celles des nations modernes, que les nudits du tableau des +_Sabines_, beaucoup plus choquantes qu'elles ne le sont aujourd'hui, ne +produisirent pas un trs-grand effet. Les chevaux sans bride +contrarirent bien les ides de la plupart des spectateurs, mais ils +s'accordrent pour admirer le Tatius, le gnral de la cavalerie +remettant son pe dans le fourreau, et l'homme mort renvers terre. +La femme brune aux grands cheveux, qui rappelle Mme de Bellegarde, celle +qui montre son fils et le groupe des enfants, fixrent vivement aussi +l'attention du public. + +Quant au Romulus, que l'on trouva roide et froid, il ne fut remarqu que +par les artistes, ainsi que les deux cuyers des principaux personnages. +C'tait cependant sur ces figures et sur l'Hersilie que l'artiste avait +cherch donner l'empreinte la plus forte et la plus pure du got qu'il +avait puis dans les ouvrages de l'antiquit. En effet, les artistes lui +surent gr des efforts qu'il avait tents dans cette partie de son +ouvrage, mais la masse du public montra sa prfrence pour tout ce qui y +est imit plus simplement et dont l'expression est plus dramatique. + + l'exception du _Socrate_, tous les tableaux de David avaient t +critiqus sous le rapport de la composition, celle des _Sabines_ le fut +plus encore que les prcdentes. La plupart de ceux qui venaient voir ce +dernier tableau s'attendaient y trouver l'_enlvement des Sabines_, ce +qui nuisit singulirement l'intelligence de la scne que David a +choisie, o les Sabines, devenues mres, prsentent leurs enfants aux +soldats de Romulus et de Tatius, pour arrter le diffrend qui s'est +lev entre ces deux chefs et leurs nations. La partie dramatique des +_Sabines_, assez vague effectivement, produisit donc peu d'effet, et ce +fut le naturel souvent exquis avec lequel plusieurs personnages sont +rendus qui fixrent l'attention et ravirent tous les suffrages. + +Les critiques ne furent point pargnes David par ceux des artistes +qui, en raison de leur ge, de leurs opinions politiques et de leur +attachement l'institution et aux doctrines de l'ancienne Acadmie, +dtruite par la rvolution, blmaient de bonne foi ce nouveau mode de +l'art de la peinture. Ils n'taient pas fchs de se venger d'un homme +dont ils avaient justement se plaindre, et qui avait ruin +l'institution qui leur avait donn du lustre dans le monde. Ils +critiqurent donc avec assez de succs la composition des _Sabines_, la +partie la plus vulnrable en effet de l'ouvrage. Tout en rendant justice + la supriorit avec laquelle le nu y est rendu, ils insistrent sur ce +que ce dfaut de costume avait d'invraisemblable, et combien il choquait + la fois les habitudes reues et surtout la morale. Les chevaux +conduits sans bride furent l'objet de plaisanteries interminables, et en +effet la certitude que l'on a aujourd'hui de l'usage qu'avaient les +Grecs, d'ajouter ces accessoires en bronze leurs statues et leurs +bas-reliefs en marbre, justifie ces critiques. + +Ces divers reproches, trs-vivement exprims, ne s'tendirent gure +cependant au del des limites du Louvre, o demeuraient alors presque +tous les artistes. Et bien qu'ils trouvassent quelques chos dans le +monde, le tableau des _Sabines_ obtint, ds son apparition, un succs +qui s'est affermi d'anne en anne, et qu'aprs cinquante-quatre ans +personne ne conteste aujourd'hui. Ce magnifique ouvrage, exceptionnel +comme les vnements, comme les gots qui dominrent en France pendant +les cinq ou six annes que David employa l'achever, eut pour effet +d'introduire dans les coles l'tude presque exclusive du nu, et de +faire prendre l'architecture, la sculpture, la littrature +thtrale et mme aux arts de l'industrie, un caractre de svrit que +l'on ne tarda pas porter jusqu' l'excs. + + + + +VIII. + +LE TABLEAU DES THERMOPYLES. + +1800-1812. + + +L'emploi systmatique du nu en sculpture et en peinture est un accident +trop grave dans l'histoire de l'art pour que l'on passe lgrement sur +ce fait. On regarde ordinairement la reprsentation du nu comme une +prtention pdantesque des artistes, et plus souvent encore comme le +rsultat d'un libertinage d'imagination. Sans doute, ces motifs ont +dtermin plus d'une fois des artistes ordinaires; mais ce serait une +grave erreur que de croire que Phidias, Michel-Ange et David lui-mme, +qui, en reproduisant le nu, se sont efforcs d'lever l'art sa plus +haute puissance, n'auraient eu d'autre ide que de faire parade de leur +science, ou d'exciter les passions les plus grossires. Ce besoin si +imprieux, si constant, qu'ont prouv les grands artistes de tous les +temps de reprsenter l'homme dgag des vtements que la varit des +climats et des usages lui impose, tire son origine de cet instinct qui +nous pousse tudier, connatre l'homme, dmler, au milieu de +toutes les cratures infrieures qui l'entourent, quelles sont sa nature +propre et sa destine vritable. Que l'on remonte jusqu' l'poque o +Socrate, Platon et Aristote rvlaient ce qu'il y a de puissant dans +l'me et l'intelligence de l'homme pour arriver la connaissance de la +vrit et de la justice, et l'on verra que, dans ce temps, Phidias et +les artistes ses contemporains, tudiant de leur ct l'homme extrieur, +employaient toute la sagacit de leur esprit et la dlicatesse de leur +got dcouvrir et fixer les proportions les plus harmonieuses des +formes humaines. C'est qu'en effet, s'il n'y a pas de vritable +civilisation tant que les lois de la justice restent inconnues, il est +galement vrai qu'il n'y a point d'art tant qu'on ne s'est pas appliqu + la recherche des proportions qui constituent le beau visible. + +C'tait sous l'influence et le charme de cette ide que se trouvait +David lorsque, aprs avoir termin _les Sabines_, il conut le projet de +traiter le sujet de _Lonidas aux Thermopyles_. Alors, comme on l'a dj +dit, les publications d'ouvrages sur l'art et les monuments de +l'antiquit se succdaient avec rapidit; les efforts de la critique +savante tendaient tous en faire ressortir l'excellence et ceux des +jeunes lves de David, les _penseurs_, sur qui ces opinions +produisaient le plus d'effet, ne craignaient point d'accuser leur matre +de ne pas oser porter une rforme complte dans l'art de la peinture. + +David ne resta pas tout fait indiffrent ce reproche, et ce fut +alors qu'il rsolut de traiter le sujet de Lonidas, en se conformant +aussi rigoureusement qu'il lui serait possible aux principes de l'art +grec: non-seulement il persista dans l'ide de peindre les personnages +principaux _nus_, mais il voulut encore changer son systme de +composition. + +Ceux qui ont frquent David ont pu seuls savoir quel point cet homme +aimait son art, en tait proccup et cherchait sincrement s'y +perfectionner. Jusqu' ses derniers moments, il n'a cess de rpter +ceux de ses lves qui avaient sa confiance qu'il cherchait la vritable +voie; qu'il croyait bien n'en pas tre trs-loign; mais qu'il sentait +cependant qu'il ne l'avait pas encore trouve. Les pas que j'ai faits, +ajoutait-il, me seront peut-tre compts comme des efforts dignes de +louange; mais il faudrait que quelqu'un prt aprs le fardeau o je le +laisserai, et le portt sa vritable destination... J'entrevois la +route de loin!... mais je n'y suis pas, et je n'aurai pas le temps d'y +arriver. + +David possdait plusieurs des plus rares qualits qui constituent +rellement un peintre; il avait un sentiment vrai et fort du naturel +dans le mouvement et dans les formes, et la direction de son esprit +l'entranait vers les choses leves. + +Il tait rest compltement tranger l'ironie, si commune de son +temps, et plus d'une fois, en parlant des peintures sacres des matres +antrieurs Raphal, il lui est arriv de reconnatre que ces premiers +artistes devaient aux sujets qu'ils ont traits une bonne partie de la +grandeur et de la majest qu'ils ont imprime leurs ouvrages. Pendant +qu'il mditait sur son sujet de Lonidas, et que, livr tout entier +l'tude des principes de l'art grec, il nourrissait son esprit et ses +yeux de ce que la statuaire antique nous a laiss de plus svre et de +plus beau, frapp en mme temps, des beauts analogues qu'il croyait +reconnatre dans les vieux matres modernes, tels que Giotto, +Fra-Angelico da Fiesole, et surtout Prugin, David s'inspirait tour +tour des compositions fameuses de ces deux poques. Ces tudes +comparatives exercrent une grande influence sur la rforme qu'il +s'effora d'apporter dans la composition de son nouvel ouvrage, le +_Lonidas_. Dj, dans ses _Sabines_, il s'tait appuy de l'autorit +des anciens pour dgager, isoler mme, chacune de ses figures +principales, au lieu de les entasser, selon l'usage acadmique, afin de +former des groupes compacts, et de produire plus facilement de grands +effets de lumire et d'ombre. Entran par les ides nouvelles que lui +avait suggres la vue de quelques peintures d'Herculanum et de Pompi, +par les descriptions de Pausanias[46] l'occasion des tableaux que +Polygnote excuta dans le Poecile Athnes, ainsi que par les +compositions _sur un seul plan_ de Prugin et de quelques-uns de ses +prdcesseurs, David conut la pense, pour ramener l'art de la +composition cette simplicit antique, d'intresser le spectateur, non +pas comme l'ont fait les peintres depuis le XVIIe sicle, en sacrifiant +tout l'effet dramatique, mais, au contraire, en fixant l'attention +successivement sur chaque personnage par la perfection avec laquelle il +serait trait. + +Quelque trange que puisse paratre ce systme de composition certains +esprits qui ne se hasardent pas volontiers dans le domaine des ides +trangres leur sicle, il faut bien l'admettre, sinon comme parfait, +au moins comme ayant t adopt et suivi aux diffrentes poques o les +arts, ayant toute leur importance, taient traits par les gnies +rputs les plus forts et les plus levs. Ainsi, sans parler des +tableaux de Polygnote, dont la description ne nous donne qu'une ide +vague, la plupart des compositions de Giotto, de Signorelli, de +Fra-Angelico et de Prugin sont disposes d'aprs ce systme. Bien plus, +_la Dispute du Saint-Sacrement_, _l'cole d'Athnes_, _la Vierge aux +poissons_, _la Vierge de Foligno_, _la Sainte Ccile_, de l'immortel +Raphal, sont des chefs-d'oeuvre, non pas parce qu'ils prsentent une +scne bien dramatiquement enchane, mais seulement parce que chaque +personnage, plac presque isolment et se rattachant aux autres plutt +par une pense que par une attitude et une expression, soumet peu peu +les yeux et l'me, au lieu de s'attaquer aux passions. + +Comme tous les grands artistes, David avait donc le dsir instinctif de +diriger les effets de son art de manire obtenir beaucoup de +simplicit et une grande lvation; et si le conflit des ides +contraires qui se combattaient son poque, si l'tat de la +civilisation de son temps, ne permirent pas que l'on appliqut +l'exercice des arts en 1800 un systme qui s'tait affaibli mme sous le +gnie de Raphal, et dont la fondation remontait vingt-deux sicles, +il faut au moins savoir gr l'auteur des _Sabines_ d'avoir eu le +courage de remettre ces antiques ides en honneur, et d'avoir donn des +preuves d'un talent assez vigoureux pour communiquer une existence +pendant trente ans des doctrines qui taient restes sans application +depuis Prugin et Raphal. + +Ces esprances de rforme se prsentaient alors plus vives que jamais +l'imagination de David. Rarement il venait corriger ses lves sans +qu'il leur parlt de sa nouvelle composition, des diffrentes ides qui +s'taient offertes son esprit, et de la svrit de style qu'il +comptait mettre dans l'excution de ce dernier ouvrage. Ce fut cette +poque que, voulant exciter ses lves s'exercer eux-mmes la +composition, il institua dans son cole un concours mensuel. On +choisissait cinq ou six sujets tirs de l'histoire grecque, on les +inscrivait sur de petits papiers que l'on jetait dans un chapeau et +celui que l'on en tirait au hasard devenait le programme suivre. +Enfin, les dix ou douze sous que chaque concurrent remettait au brave +caissier Grandin taient employs acheter un livre ou une gravure, +prix destin au vainqueur. Cet usage dura peu. Outre la facilit de +composer, comme il fallait encore possder le talent de faire lestement +des croquis, pour prsenter des esquisses passables, il se trouva que +deux ou trois lves seulement remplissant peu prs ces conditions, le +reste refusa bientt de se prsenter ce concours. Vermay et tienne +ayant successivement remport les prix, leurs camarades, aprs les avoir +proclams deux fois vainqueurs leurs dpens, leur laissrent le champ +libre. + +Mais tienne, qui dj avait reu de nombreuses marques de confiance de +son matre, obtint encore de lui une distinction flatteuse, l'occasion +d'une composition qui avait valu cet lve la premire place au +concours. Le sujet tait Cimon l'Athnien faisant embarquer les femmes +et les enfants pour les soustraire aux horreurs d'un sige. +Non-seulement David, aprs le jugement, donna des loges son disciple, +mais il lui demanda en souriant _la permission_ de garder l'esquisse +dans ses cartons. + +David peintre, on ne saurait trop le rpter, tait d'une bonhomie, +d'une sincrit presque enfantine. Toutes les fois qu'il croyait trouver +une occasion d'purer son art, de perfectionner quelque partie de son +talent, il faisait le sacrifice de son amour-propre avec une abngation +complte. Entre autres choses qui ne lui taient pas familires, il +ignorait les lois de la perspective, et il lui tait impossible de faire +la moindre indication, le plus simple croquis d'une figure, sans modle. +Constamment il en faisait l'aveu ses lves, en leur recommandant de +ne pas tomber dans la mme faute que lui. Aussi les forait-il en +quelque sorte d'apprendre la perspective, et leur enjoignait-il de +porter toujours sur eux un petit carnet pour y tracer, au moyen de +quelques lignes, les scnes, les mouvements et les physionomies qui +pourraient attirer leur attention dans les lieux publics. + +David louait quelquefois ces talents accessoires chez ses lves, il les +admirait mme, tant il regrettait de ne pas les possder. tienne eut +une occasion de reconnatre l'admirable modestie et l'envie constante de +bien faire qui distinguaient ce grand artiste de tous les peintres de +son temps. Mon ami, lui dit-il un jour, lorsqu'il commena tablir sa +scne des Thermopyles, il faut que vous me rendiez un service: ce +serait, en vous servant du plan topographique du _Passage des +Thermopyles_ que voil, d'en tracer une vue perspective. Vous tes +peintre, vous composez assez bien pour connatre les convenances de +notre art; ainsi, rendez-moi ce service, car je n'ose m'en fier un +ingnieur ou un dmonstrateur de perspective, qui me ferait de la +science, ce qui n'est pas mon affaire. Il faut savoir ce qu'un lve +prouve de respect et d'admiration devant un matre justement clbre, +pour se figurer l'ardeur qu'tienne mit rsoudre le problme qui lui +fut propos. Des vingt essais qu'il fit, il en acheva trois qu'il porta + son matre, en lui faisant observer sur le plan les trois points de +vue diffrents d'o les aspects avaient t pris. David examina +attentivement les trois dessins, puis dit tienne: Merci; voil mon +terrain; prsent il faut que je me dispose livrer ma bataille. +Quelques jours aprs, pendant l'inspection des tudes des lves, il dit +en plein atelier: Je travaille mes Thermopyles, mes amis; je commence + disposer l'ensemble de ma composition, mais il faut que vous +m'aidiez. Comme chacun lui lanait des regards interrogatifs pour +savoir au juste ce qu'il voulait dire: Oui, ajouta-t-il, il faut que +vous m'aidiez. Il y a longtemps que vous n'avez concouru entre vous pour +la composition; je veux que vous repreniez cet exercice, et je vais vous +proposer l'instant mme un sujet: _Lonidas au passage des +Thermopyles_... Vous riez?... Mais je vous parle trs-srieusement. +Faites vos efforts pour trouver quelques bons groupes, quelques figures +heureuses d'intention, et je promets d'avance celui qui cela +arrivera de le rcompenser en employant tous mes soins et tout ce qui +m'a t dparti de talent, pour raliser son ide sur ma toile. Allons +tienne, dit-il en s'adressant cet lve, _Lonidas et les Spartiates +prs de livrer combat aux Thermopyles_, voil un beau sujet!... Il se +tut pendant quelques instants, puis: Je vois, ajouta-t-il, que vous +tes des poltrons, vous laissez l votre matre. + +Le sujet avait sduit tienne, qui d'ailleurs sentit son amour-propre +aiguillonn par la promesse qu'avait faite le matre, d'excuter dans +son tableau une ide heureuse que pourraient lui fournir ses lves. +Dans l'espace d'une semaine, tienne composa, mit au trait et acheva une +esquisse sur le sujet donn[47]. D'abord il n'osa la prsenter son +matre, mais encourag par les loges de quelques-uns de ses camarades, +entre autres par ceux de Lullin, dans lequel il avait toute confiance, +il se dcida montrer son dessin David. Rien ne saurait mieux faire +apprcier les intentions sincres avec lesquelles cet artiste se rendait +compte de son art lui-mme, et dictait ses conseils ses lves, que +la manire dont il reut l'esquisse qu'tienne lui prsenta. + +C'est vraiment bien, lui dit-il, c'est un sujet si difficile! vous le +savez maintenant. Voil plusieurs groupes trs-bons, bien penss, bien +invents, et de plus, bien dans le caractre du sujet... Oh! oh! il y a +l quelques figures, un groupe mme, dont je m'arrangerai bien. +Voulez-vous me les confier? dit David en souriant, je vous promets de +les soigner. + +La joie d'tienne tait extrme. Vous avez choisi, ajouta le matre +aprs quelques minutes d'attention et de silence, un autre instant que +celui que je me propose de rendre. Votre Lonidas donne le signal pour +prendre les armes et marcher au combat, et tous vos Spartiates rpondent + son appel. Moi, je veux donner cette scne quelque chose de plus +grave, de plus rflchi, de plus religieux. Je veux peindre un gnral +et ses soldais se prparant au combat comme de vritables Lacdmoniens, +sachant bien qu'ils n'en chapperont pas; les uns absolument calmes, les +autres tressant des fleurs pour assister _au banquet qu'ils vont faire +chez Pluton_. Je ne veux ni mouvement ni expression passionns, except +sur les figures qui accompagneront le personnage inscrivant sur le +rocher: _Passant, va dire Sparte que ses enfants sont morts pour +elle_. Figurez-vous, mon cher tienne, que dans ce tableau, je veux +caractriser ce sentiment profond, grand et religieux qu'inspire l'amour +de la patrie. Par consquent, je dois en bannir toutes les passions qui +non-seulement y sont trangres, mais qui en altreraient encore la +saintet. Votre Lonidas n'est pas le mien, ajouta-t-il en dsignant les +figures sur l'esquisse, vous l'avez fait anim et dcid en venir aux +mains; le mien sera calme, il pensera avec une joie douce la mort +glorieuse qui l'attend ainsi que ses compagnons d'armes. Vous devez +comprendre prsent, mon ami, le sens dans lequel sera dirige +l'excution de mon tableau. Je veux essayer de mettre de ct ces +mouvements, ces expressions de thtre, auxquels les modernes ont donn +le titre de _peinture d'expression_. l'imitation des artistes de +l'antiquit, qui ne manquaient jamais de choisir l'instant avant ou +aprs la grande crise d'un sujet, je ferai Lonidas et ses soldats +calmes et se promettant l'immortalit avant le combat. Rappelez-vous +cette pierre grave antique reprsentant Ajax en dmence; on ne le voit +pas l'instant o, hors de lui-mme, il gorge les troupeaux en croyant +immoler les Grecs: l'artiste l'a montr dans un moment o, reprenant +passagrement l'usage de la raison, accabl de fatigue et honteux de +lui-mme, il rflchit tristement, prs d'un autel, au milieu des +bestiaux qu'il a abattus. Et cet autre came que vous connaissez bien +aussi, o l'on voit Achille pleurant sur le corps de Penthsile, que ce +hros vient de tuer dans un combat? Quelle belle ide!!! Achille +combattant une amazone, une femme, n'tait qu'une scne et une pense +vulgaires; mais Achille, aprs l'emportement du combat, s'apitoyant sur +le sort et la beaut de la guerrire qu'il vient de renverser, c'est une +ide grande, morale, et qui, de plus, s'adapte d'une manire +merveilleuse aux convenances dlicates de l'art... Mais j'aurai bien de +la peine, ajouta David, faire adopter de semblables ides dans notre +temps. On aime les coups de thtre, et quand on ne peint pas les +passions violentes, quand on ne pousse pas _l'expression_ en peinture +jusqu' la _grimace_, on risque de n'tre ni compris ni got. + +tienne coutait toujours en silence; David examina de nouveau la +composition de son lve: Il y a vraiment de trs-bonnes _ides_, +reprit-il en dsignant quelques figures; mais, mon cher tienne, il faut +que je vous dise le secret de notre mtier. Pour un peintre, une _ide_ +n'est qu'une intention, un projet vague, tant qu'au moyen d'une +excution sre et savante, l'artiste n'a pu lui donner un corps et la +rendre la fois comprhensible et sensible. Il y a des gens qui ont des +_ides_ on ne peut plus heureuses, mais il leur est impossible de les +rendre; c'est videmment comme s'ils n'en avaient pas. Aussi, malgr +l'opinion des gens d'esprit, est-il certain qu'un peintre comme +Mazaccio, par exemple, qui n'a gure fait autre chose que d'excellentes +tudes peintes ou des portraits, tait rellement un plus grand peintre, +un plus grand artiste, qu'une foule de compositeurs la toise, comme +Vasari et d'autres. Je prendrai donc _quelques ides_ dans votre +composition, mon cher ami. Si je les rends mal, elles vous resteront; si +je les rends bien, elles m'appartiendront. Au surplus, _les ides_ que +je vous prends ne sont peut-tre pas les meilleures que renferme votre +esquisse; ce sont celles qui me conviennent le mieux relativement au but +que je me propose, et si, comme je l'espre et je le dsire, vous +parvenez un jour bien possder tous les moyens pratiques de votre art, +je vous laisse encore dans votre esquisse _vingt ides_ dont deux ou +trois seulement, bien rendues, feraient de vous un grand peintre. + +Les Grecs, continuait David, qui certes n'taient pas cela prs _des +ides_, comme on l'entend de nos jours, les Grecs et leurs artistes en +particulier taient bien pntrs de cette vrit, qu'une _ide_ ne vaut +rellement que par la perfection avec laquelle on la rend et on +l'emploie. Repassez dans votre esprit, mon cher tienne, les types des +principales statues de l'antiquit, et vous verrez que le nombre en est +assez restreint. Cependant, tous les artistes grecs se conformant ces +mmes types, ces mmes _ides_, ne se sont pas distingus en en +inventant de nouveaux, mais en y apportant toujours des modifications, +des perfections, qui rajeunissaient et compltaient le type primitif, +_l'ide_ premire. Avoir de l'imagination ne consiste pas seulement +trouver une _ide_, car cette facult n'agit pas avec moins de force +lorsque l'on cherche des ressources pour la rendre, pour la faire valoir +et lui donner cours dans l'esprit de nos semblables. Ainsi, mon cher +tienne, ne ngligez pas la pratique de votre art, c'est le seul moyen +de rendre vos ides profitables. + +Tel tait le cercle de penses dans lequel l'esprit de David s'agitait +en composant son tableau de _Lonidas_. Lorsqu'il eut pos les +fondements de ce nouveau travail, il vint encore rclamer l'assistance +de ses lves pour l'aider en tracer l'esquisse. L'exercice de la +natation tait fort la mode alors Paris, et parmi les lves de +David, il y en avait plusieurs qui s'y distinguaient. Ce got assez +gnral se liait avec celui que les ftes publiques et l'amour de +l'antiquit avaient inspir pour tous les exercices gymnastiques et +athltiques. La plupart des jeunes gens qui frquentaient les bains +publics, ou faisaient des parties de natation sur la Seine, entre les +ponts de Paris, taient tout aussi connus par l'lgance de leur stature +et l'agilit de leurs mouvements que par les traits de leur visage. Les +lves des coles de peinture se distinguaient entre tous, et dans +l'atelier de David on comptait plusieurs jeunes gens remarquablement +beaux et agiles. + +David profita tout la fois de cet avantage et de leur complaisance +pour tracer, d'aprs une douzaine d'entre eux, le groupe du tableau des +_Thermopyles_, qui se compose des divers personnages peignant leurs +cheveux, agrafant leur chaussure, ou prsentant des couronnes de fleurs +prs de celui qui crit sur le rocher. Ce croquis remarquable, trac +l'atelier mme des lves, devint le point de dpart de l'ensemble de la +composition. Car longtemps David resta indcis au sujet de l'attitude de +Lonidas, qu'il n'arrta dfinitivement qu'en s'inspirant d'une figure +peu prs pose de la mme manire, grave sur une pierre antique. + +Lorsqu'il commena l'excution de cet ouvrage, il prit pour l'aider dans +ce travail Langlois, l'un de ses lves, qui alors tait devenu +dessinateur et praticien fort habile. En cette occasion, David redoubla +d'efforts pour purifier encore son dessin et son style, et il tait +parvenu baucher presque entirement son tableau, lorsque des +vnements politiques de la plus haute importance en suspendirent +l'excution. + +Bonaparte avait quitt l'gypte, et aprs le 18 brumaire (1798) an VIII, +s'tait empar des rnes du gouvernement. Il tait premier consul de la +rpublique franaise. + +David ne tarda pas faire acte de soumission entre les mains du nouveau +chef de l'tat. Cependant, pour ne laisser ignorer aucune des +oscillations qui agitaient continuellement l'esprit de cet artiste, il +faut dire que dans la solitude de son atelier, et l'imagination +chauffe par le dvouement des trois cents Spartiates dont il retraait +l'histoire, ses vieilles ides rpublicaines reprenaient souvent le +dessus. Je veux au moins, disait-il quand il tait content de son +ouvrage, montrer mon _patriotisme sur la toile_. C'tait peu prs la +disposition d'esprit o il se trouvait, lorsque la rvolution du 18 +brumaire s'accomplit. + +Ce fut prcisment tienne qui vint lui raconter comment les choses +s'taient passes Saint-Cloud, la fuite des deux conseils et la +russite du nouveau Csar. Allons, dit David, j'avais toujours bien +pens que nous n'tions pas assez vertueux pour tre rpublicains... +_Causa... diis placuit..._ Comment donc est la fin, tienne?--_Victrix +causa diis placuit sed victa Catoni_.--C'est a mme, mon bon ami. _Sed +victa Catoni_, rpta-t-il plusieurs fois, en lchant chaque reprise +une bouffe de fume de sa pipe, qu'il tenait en ce moment. + +Soit par admiration sincre pour le mrite de David, soit par un +instinct prophtique qui lui faisait deviner l'emploi qu'il pourrait +faire des talents de cet artiste, Bonaparte lui tmoigna toujours de la +bienveillance. On n'a pas oubli l'asile qu'il lui offrit son arme, +lors des troubles qui prcdrent la journe du 18 fructidor; le peintre +des _Horaces_ fut galement un des personnages clbres qu'il attira +prs de lui ds les premiers jours du consulat. C'tait ordinairement +l'heure de son djeuner que le premier consul entretenait David. +Lorsqu'on organisa les autorits nationales d'aprs la nouvelle +constitution, Bonaparte dit un jour l'artiste: qu'il avait mieux aim +le laisser ses pinceaux que de lui donner une place.--Je n'en ai point +de regret, rpondit David, le temps et les vnements m'ont appris que +ma place est dans mon atelier. J'ai toujours un grand amour pour mon +art, je m'en occupe avec passion, je veux m'y livrer exclusivement. +D'ailleurs, les places passent, et j'espre que mes ouvrages resteront. + +Le pouvoir du premier consul tait trop loin d'tre tel que Bonaparte le +convoitait, pour que cet homme donnt encore beaucoup de temps des +projets dont il ne devait s'occuper qu'un peu plus tard. Sa popularit +et sa puissance ayant t bientt affermies par la victoire de Marengo, + son retour Paris, il pensa, srieusement cette fois, faire faire +son portrait par David. Il fit venir le peintre et l'entretint en +prsence du ministre de l'intrieur, Lucien Bonaparte, son frre. + +Que faites-vous en ce moment? lui demanda le premier consul. + +--Je travaille au tableau du _Passage des Thermopyles_. + +--Tant pis; vous avez tort, David, de vous fatiguer peindre des +vaincus. + +--Mais, citoyen consul, ces vaincus sont autant de hros qui meurent +pour la patrie, et, malgr leur dfaite, ils ont repouss pendant plus +de cent ans les Perses de la Grce. + +--N'importe, le seul nom de Lonidas est venu jusqu' nous. Tout le +reste est perdu pour l'histoire. + +--Tout, interrompit David... except cette noble rsistance une arme +innombrable. Tout!... except leur dvouement, auquel leur nom ne +saurait ajouter. Tout!... except les usages, les moeurs austres des +Lacdmoniens, dont il est utile de rappeler le souvenir des soldats. + +Ce fut la suite de cet entretien que le premier consul manifesta +David le dsir qu'il peignt son portrait. Le peintre attendait depuis +longtemps l'occasion de s'occuper de cet ouvrage; il accepta avec +empressement, tmoigna l'intention de commencer aussitt, et pria le +premier consul de lui indiquer le jour o il viendrait poser. Poser? +dit Bonaparte qui avait dj laiss voir auparavant combien ce genre de +contrainte lui tait dsagrable, quoi bon? Croyez-vous que les +grands hommes de l'antiquit dont nous avons les images aient pos? + +--Mais je vous peins pour votre sicle, pour des hommes qui vous ont vu, +qui vous connaissent; ils voudront vous trouver ressemblant. + +--Ressemblant? ce n'est pas l'exactitude des traits, un petit pois sur +le nez, qui font la ressemblance. C'est le caractre de la physionomie, +ce qui l'anime, qu'il faut peindre. + +--L'un n'empche pas l'autre. + +--Certainement Alexandre n'a jamais pos devant Apelles. Personne ne +s'informe si les portraits des grands hommes sont ressemblants. Il +suffit que leur gnie y vive. + +--Vous m'apprenez l'art de peindre, dit David, aprs cette observation. + +--Vous plaisantez; comment? + +--Oui, je n'avais pas encore envisag la peinture sous ce rapport. Vous +avez raison, citoyen premier consul; eh bien! vous ne poserez pas. +Laissez-moi faire, je vous peindrai sans cela. + +David sortit du cabinet de Bonaparte avec Lucien son frre, qui revint +sur le tableau du _Passage des Thermopyles_ et dit enfin l'artiste: +Voyez-vous, mon cher, il n'aime que les sujets nationaux, parce qu'il +s'y trouve pour quelque chose. C'est son faible; il n'est pas fch que +l'on parle de lui. + +Plusieurs fois Bonaparte avait trouv l'occasion, en s'entretenant avec +David, de lui dire que s'il le peignait, il voudrait tre reprsent +_calme sur un cheval fougueux_. Le peintre combina cette ide avec le +passage des Alpes par Bonaparte, et arrta la composition du portrait +questre de ce clbre personnage. Quoiqu'il y et une gravit +habituelle dans les ides de David, son imagination mobile lui faisait +changer assez brusquement de rsolution. On sait quel point il tait +proccup de la composition et de l'excution de son _Lonidas_, tableau +qui lui tenait au coeur, non-seulement comme ouvrage d'art, mais aussi +comme expression des sentiments patriotiques et rpublicains qu'il ne +voulait plus exprimer qu'avec son pinceau; et cependant quelques +rflexions hasardes par le premier consul, l'envie de peindre le +moderne Annibal traversant les Alpes, lui firent abandonner, au moins +pour longtemps, Lonidas et ses compagnons. + +En jetant un coup d'oeil sur les variations de David, si rigide +rpublicain en thorie, et toujours allant au-devant du pouvoir, quelque +absolu qu'il ft, il semble que cet homme ait rassembl en lui toutes +les oppositions d'ides qui caractrisent les Franais, _rpublicains +d'opinion et monarchiques par les moeurs_, comme les a si spirituellement +dfinis Chateaubriand. + +tienne se trouva dans l'atelier o David avait commenc le _Lonidas_, +lorsque l'artiste, cdant aux observations du vainqueur de Marengo sur +les illustres vaincus des Thermopyles, interrompit brusquement son +travail commenc pour entreprendre le portrait du hros du jour. +Plusieurs lves furent employs faire le drangement et l'arrangement +des toiles; celle des _Thermopyles_ fut relgue dans un enfoncement, +bientt le bruit des marteaux se fit entendre, puis tout fut mis en +mouvement pour monter le chssis et la toile sur laquelle David portait +dj les yeux avec impatience, pour y tracer la nouvelle composition qui +le proccupait. + +Bonaparte avait totalement subjugu David. Vers cette mme poque, +lorsque le premier consul organisait le nouveau gouvernement, il fit +venir le peintre pour le consulter sur le costume que porteraient les +grands fonctionnaires de l'tat. David, toujours enclin l'imitation +des anciens, imagina d'abord et fit mme les dessins d'un habillement +dont la forme et la coupe se rapprochaient de celles de l'uniforme des +lves de l'cole de Mars. Mais ce projet n'eut pas plus de succs +auprs de Bonaparte que la composition des Thermopyles; et quelques +jours aprs avoir reu les dessins de costumes qu'il avait demands, il +fit prendre tout coup l'habit franais, la culotte courte, les +souliers boucle, l'pe et le chapeau trois cornes, aux ministres et + tous les grands fonctionnaires. Bien plus, David lui-mme fut un des +premiers reprendre ce costume de l'ancien rgime pour aller la +nouvelle cour du premier consul; on fit mme la remarque qu'il tait de +ceux qui, ayant le mieux conserv la tradition, le portaient avec le +plus d'aisance et de dignit. + +La conversion de David la monarchie fut, ce moment du moins, si +complte et l'on peut mme dire si sincre, qu'il ne s'aperut pas de +son changement d'ides et de costume. Il avait repris dans son langage +et ses manires les habitudes de politesses qui d'ailleurs lui taient +naturelles, et sous son habit de soie, avec ses boucles et son pe +noeud, il tait impossible de retrouver le rpublicain de 93, tant David +avait dpouill en effet l'homme de cette poque. + +Il y a mme quelques raisons de croire que vers ce temps, lorsque le +premier consul travaillait avec ardeur l'organisation du gouvernement, +David, malgr sa rsolution de rester tranger la politique, n'aurait +pas t loign cependant d'accepter les fonctions de surintendant +gnral des arts en France. Le bruit courut alors que, circonvenu par +quelques personnes de sa famille, il avait laiss percer cet gard +quelques esprances qui ne furent pas bien accueillies par le chef de +l'tat. + +Une lettre confidentielle de ce brave et honnte Moriez, outre les +dtails curieux qu'elle renferme sur cet lve de David, si passionn +pour son art, si mal servi par ses dispositions et si modr dans ses +dsirs, quand tous les coeurs taient agits par l'ambition, prouve +encore que l'ide d'avoir la haute main sur les arts et les artistes +proccupa David au moins quelque temps cette poque. Voici ce que +Moriez, bien plus occup du choix de bonnes couleurs que du grade +militaire qu'on lui offrait, crivait alors son condisciple Ducis: + + Paris, ce 18 ventse an VIII. + + Je me suis aperu, mon cher ami, que j'avais commis une erreur + dans l'envoi de vos couleurs. Je ne vous ai point envoy de + _brun-rouge_ et en place je vous ai adress une bouteille de + _terre-d'Italie_. + + J'ai dn hier chez Marmont (aide de camp du premier consul + alors). Il part aujourd'hui charg d'une mission importante pour la + Hollande. Ce voyage emploiera une quinzaine. Aprs cela il se + disposera partir pour l'arme du Rhin, que Bonaparte ira + commander en personne. On veut porter des coups terribles pour + forcer la paix, et je ne doute pas que Bonaparte ne mette le + comble sa gloire, si cette fortune qui l'a si bien servi jusqu' + prsent le favorise encore. + + J'aurais eu une belle carrire remplir, soit que je fusse entr + dans le militaire ou dans l'administration civile ou des armes. + Marmont et bien d'autres de nos camarades l'cole militaire m'ont + vivement sollicit d'accepter quelque emploi. Mais j'ai tenu ferme. + Il faut que la froide raison fasse taire les illusions de + l'amour-propre et de l'intrt. Car enfin, aprs quatre ans passs + tudier dans l'atelier de David, il faut en recueillir le fruit. + Or pour cela il est indispensable que je fasse au moins un + ouvrage... + + David a refus la place de _peintre du gouvernement_: je pense + qu'il s'est piqu. Cette dnomination est insignifiante; il aurait + voulu tre dclar _ministre des arts_, _premier peintre de + France_, _surintendant des btiments_, etc., ou plutt, sous + quelque titre que ce soit, avoir une influence suprme. Son + caractre le poussait bien moins cela que la personne que vous + savez. Qu'il se contente d'tre le premier par ses ouvrages, et + qu'il ne se charge pas de gouverner mme la rpublique des arts. + +Pendant l'excution du portrait du premier consul traversant les Alpes, +tienne fut tmoin d'une scne assez comique. Il avait t convenu que +Bonaparte ne poserait pas. Mais outre les visites journalires que lui +faisait David l'heure du djeuner, on avait eu soin de mettre la +disposition du peintre toutes les pices de l'habillement que Bonaparte +portait Marengo. L'habit du gnral, l'pe, les bottes et le chapeau +taient l dans l'atelier, et l'on en avait affubl un mannequin. + +Un jour que Ducis, Alexandre et Langlois, qui assistait alors David et +fit par la suite une fort bonne copie du portrait questre de Bonaparte, +taient ainsi qu'tienne dans l'atelier avec leur matre tous taient +rangs autour du mannequin revtu des habits de Bonaparte, examinant +avec une curiosit insurmontable ces paulettes, ce chapeau, cet habit +et cette pe tmoins sourds et muets de la fameuse campagne de Marengo. +Chacun disait son mot plus ou moins juste, plus ou moins piquant, +lorsque David, dont les mains et les pieds taient assez dlicats, se +prit dire, aprs avoir fait observer la petitesse des bottes de +Bonaparte, qu'ordinairement les grands hommes ont les extrmits +dlies. Cette remarque, qui pouvait s'appliquer heureusement au +peintre, fut vivement approuve par ses lves, dont l'un ajouta: Et +ils ont la tte grosse. David, avec sa bonhomie qui allait parfois +jusqu' la purilit, dit aussitt en prenant le chapeau du vainqueur de +Marengo: Il a raison celui-l; voyons donc un peu; puis le portant sur +sa tte, qui tait trs-petite, il se mit clater de rire en +s'apercevant que la large coiffure lui tombait jusque sur les yeux. + +Ce portrait questre occupa exclusivement David assez longtemps, car il +en fit faire sous ses yeux plusieurs copies, qu'il retoucha mme souvent +et avec grand soin. C'est une de ses productions auxquelles il attachait +le plus d'importance. + +Quoique David, par sa discrtion habituelle et par l'assiduit avec +laquelle il s'occupait de son art, loignt le souvenir du temps o il +avait pris part aux affaires publiques, il se prsenta cependant une +occasion qui faillit troubler son repos ainsi que celui de quelques +hommes jets comme lui autrefois dans la tempte rvolutionnaire. Topino +Le Brun, qui David son matre avait prt l'atelier du Jeu de Paume, +fut impliqu avec Demerville, Ceracchi et Arna, dans une conspiration +qui avait pour objet le meurtre du premier consul. + +Topino, natif de Marseille, avait pris, ainsi que beaucoup d'artistes, +une part trs-active la rvolution de 1789. Son exaltation tait +telle, que David lui-mme, craignant les carts auxquels pourrait se +livrer son lve s'il allait Paris, lui conseilla de rester en Italie +pour calmer sa tte et perfectionner ses tudes. Topino suivit le +conseil de son matre, sans toutefois en tirer grand profit, car ses +passions rvolutionnaires y devinrent plus ardentes, et son talent y +gagna peu. Pendant les annes sanglantes de 1792-93, il remplit Paris +les fonctions de jur au tribunal rvolutionnaire, et sous le +gouvernement du Directoire, il ne cessa de prendre part ces +conciliabules qu'entretenaient alors les hommes dits _terroristes_. Vers +cette mme poque, il suivit Bassal, envoy secret en Suisse, et l, +tout en s'occupant de son art, il prit got aux intrigailleries +politiques. Sa rputation tait si bien tablie Paris, que, quoiqu'il +rsidt encore en Suisse, il fut dsign comme l'un des agents prsents + l'attaque du camp de Grenelle. Dj il avait t compris dans les +mandats dcerns contre les complices de Babeuf. + +Rentr en France en 1797, il reprit ses pinceaux et acheva le tableau de +la _Mort de Caius Gracchus_; puis bientt aprs, en 1799, il figura +parmi les jacobins du mange, reste obstin des partisans du +gouvernement de Robespierre et du systme de Babeuf. C'tait un homme +comme les vnements de ce temps en mirent beaucoup en vidence. Sans +instruction solide, peu susceptible d'application, dpourvu de grands +talents, Topino tait au fond un honnte garon, qui, sduit par +l'esprance des amliorations sociales et politiques que la rvolution +avait fait concevoir, s'tait peu peu guind jusqu' un tat permanent +de fureur concentre contre tout ce qui semblait faire obstacle ses +vues. ce travers il joignait celui de quelques artistes de son temps, +qui, ne rvant que la Grce, que Rome, et que la chute des tyrans, +mettaient une toge et s'armaient d'un poignard pour frapper un mannequin +couronn comme Csar. En effet, le pauvre Topino Le Brun, qui, mme +aprs l'tablissement du gouvernement consulaire, ne put renoncer ses +habitudes de conspirateur, fut condamn mort pour avoir dessin le +modle des poignards avec lesquels Demerville, Ceracchi et Arna, +s'taient propos d'assassiner le premier consul. + +Pendant le procs auquel cette affaire donna lieu, les hommes +anciennement attachs au parti de Robespierre, furent surveills de +trs-prs. David eut particulirement supporter quelques preuves +d'autant plus pnibles pour lui, qu'elles rveillrent le souvenir d'un +temps de sa vie qu'il cherchait faire oublier, et que sa position +fausse ne lui permit pas en cette occasion de tenter, pour sauver son +lve Topino de la mort, tous les efforts qu'il aurait dsir faire. + +Le complot d'assassinat contre le premier consul devait recevoir son +excution l'Opra, le jour de la premire reprsentation des +_Horaces_, dont la musique avait t compose par un Italien nomm +Porta, auquel David avait donn asile dans sa maison. Ce pauvre +musicien, dsirant assurer le succs de son ouvrage, avait mis la +disposition de David un assez grand nombre de billets pour tre +distribus ses lves. Oblig de faire un voyage en campagne, David +remit les billets Alexandre, en le priant de les distribuer entre ses +camarades. Cette circonstance fora David et Alexandre de comparatre au +tribunal comme tmoins dcharge pour Topino, qui, en effet, avait +rclam et reu une portion des billets. Alexandre fit une dposition +insignifiante et vasive; quant la dclaration de David, elle porta +entirement sur le mrite de Topino comme artiste, et il n'y fut rien +dit touchant les opinions et la moralit de l'accus. En effet, +l'embarras du nouveau courtisan de Bonaparte devait tre grand dans +cette circonstance, puisqu'il fallait se taire ou condamner en Topino un +crime politique que lui David avait commis, quelques annes avant, +envers la personne de Louis XVI. + +L'chauffoure de Ceracchi et de Topino contraria donc beaucoup ceux des +anciens partisans de Robespierre qui frquentaient alors la cour du +premier consul; et, pour dire la vrit, il est vraisemblable que, +soutenus tout la fois par l'opinion publique qui faisait bon march de +ces derniers Brutus, et par la volont de Bonaparte trs-dispos s'en +dfaire, les rpublicains convertis prirent assez tranquillement la +sentence qui condamnait mort des extravagants toujours prts +troubler le repos que beaucoup d'entre eux commenaient trouver assez +doux. Rien n'est plus gnant pour un parti vaincu et qui a capitul que +la persvrance de ceux qui prfrent mourir plutt que de se rendre. + +Cependant la haute destine de Bonaparte allait s'accomplir. Dj matre +de la France au moment o il venait de prluder au rtablissement des +ides monarchiques en instituant l'ordre de la Lgion d'honneur, il +n'tait plus indcis que sur le titre qu'il devait prendre. Se ferait-il +roi ou empereur? telle tait la question qu'il se posait lui-mme et +qu'il eut l'art de faire agiter chacun. Mais si l'on disputait encore +sur le titre, on s'accordait sur la nature du pouvoir, surtout depuis +que, par une combinaison aussi habile que hardie, le chef de l'arme et +de l'tat, le premier consul, sous prtexte de rcompenser les services +militaires et civils, mit sur la poitrine de ses compagnons d'armes, et +sur celles des royalistes et des rpublicains qui s'taient rangs sous +sa protection, un signe uniforme qui ne fit qu'un corps de ces lments +divers. + +La satisfaction tant soit peu purile avec laquelle David porta toute sa +vie l'toile de la Lgion d'honneur est un trait qu'il faut ajouter +tout ce que l'on sait dj des opinions contraires qui ont travers en +tout sens l'esprit de cet artiste. Ainsi que ceux qui dsiraient alors +voir le premier consul monter sur le trne imprial, David invoquait +l'exemple de Charlemagne entour de ses preux; et les rpublicains +convertis, surtout, trouvaient naturel et juste qu' une dynastie +puise comme celle des Bourbons, en succdt une nouvelle, et qu'enfin +le nouveau chef de race s'entourt d'une noblesse choisie parmi les +hommes qui s'taient rendus utiles par leur valeur et par leurs talents. + +Parmi les causes secondaires qui ont facilit l'lvation de Napolon au +trne, cette ide fut peut-tre l'une des plus puissantes; car il n'y +eut pas un de ceux qui le salurent empereur qui ne se flattt au fond +de l'me de devenir un jour ou l'autre duc, comte ou au moins baron de +l'empire. + +Enfant de la rvolution, Napolon devenu empereur tablit l'quilibre +dans sa cour en partageant ses faveurs entre les hommes dont les +principes taient le plus opposs. D'un gentilhomme de l'ancien rgime +il fit un chambellan, tandis qu'il nomma le collgue, l'ami de +Robespierre, son premier peintre; car peu aprs que Napolon eut t +proclam empereur, David reut avec une reconnaissance respectueuse +cette distinction, contre laquelle il s'tait lev avec tant de +vhmence autrefois. + +Avant mme que la crmonie du couronnement et eu lieu, l'impatient +Napolon fit venir son premier peintre et lui commanda quatre grands +tableaux destins la dcoration de la salle du trne: 1 _le +Couronnement de Napolon_; 2 _la Distribution des aigles au champ de +Mars_; 3 _l'Intronisation de Napolon dans l'glise de Notre-Dame_; 4 +_l'Entre de Napolon l'htel de ville_. Cet ordre de l'empereur +remplit de joie le coeur de David, et l'artiste tait si impatient +d'obir son nouveau matre, qu'une semaine tait peine coule que +l'ide des quatre compositions tait dj dessine sur le papier. + +L'histoire de Charlemagne et de ses preux, laquelle on avait donn du +retentissement dans le public pour ramener les esprits aux habitudes +monarchiques, quand Bonaparte voulut passer de la dignit de consul +celle d'empereur, ne fut pas sans influence sur la raction qui se +dclara alors contre le mode svre de peinture que David avait adopt; +et en effet, c'est particulirement compter de cette poque, 1803, que +les ides chevaleresques et les sujets tirs de l'histoire moderne ayant +t remis en vogue, un certain nombre d'artistes abandonnrent le muse +des Antiques du Louvre pour frquenter celui des Petits-Augustins. + +L'Assemble constituante, aprs avoir dcrt que les biens du clerg +appartenaient la _chose publique_, avait encore charg son comit +d'alination de veiller la conservation des monuments des arts +recueillis dans les tablissements religieux. M. de la Rochefoucauld, +prsident de ce comit, dsigna des savants et des artistes pour +procder au choix des monuments et des livres qu'il importait de +conserver. La municipalit de Paris, spcialement charge de l'excution +de ce dcret, nomma aussi d'autres savants, d'autres artistes pour les +adjoindre aux premiers. Ainsi runis, ces savants formrent une +_commission des monuments_. On chercha un endroit convenable pour +recevoir les objets prcieux que l'on dsirait prserver de la +destruction, et le comit d'alination choisit l'glise, le clotre et +le jardin des Petits-Augustins pour y placer les monuments de sculpture +et les tableaux, dont la conservation fut confie Alexandre Lenoir, en +janvier 1791. Telle fut l'origine du _Muse des monuments franais_, +qu'un sentiment religieux mal entendu fit dtruire pendant la +restauration. + +Le conservateur Lenoir avait runi et class l, par ordre de temps, les +monuments la fois religieux et historiques que le hasard et le zle +avaient pu soustraire la destruction. C'tait sans doute un grand +malheur que tant d'ouvrages eussent t enlevs aux glises de France, +pour lesquelles ils avaient t faits originairement; cependant on ne +peut nier que leur runion en un seul lieu, que la comparaison immdiate +que l'on put en faire, n'aient donn ces monuments une importance +qu'ils n'auraient jamais acquise sans cette circonstance. Ils excitrent +d'abord la curiosit, puis un intrt trs-vif, chez quelques hommes qui +s'occupaient d'art, d'antiquit et d'histoire, et l'poque du consulat +et dans les premires annes de l'empire, ce muse rassemblait dj un +certain nombre d'hommes qui firent une tude srieuse des moeurs et de +l'histoire de notre pays. + +Parmi les lves de David qui le frquentaient avec assiduit et qui en +retirrent le plus de fruit, on distinguait Roquefort, qui on doit +plusieurs crits sur la littrature du moyen ge et un dictionnaire de +la langue romane; Rvoil, peintre, antiquaire, et son ami Fleury +Richard, qui se vourent ds cette poque reprsenter des sujets tirs +de l'histoire de France; le comte de Forbin, que son got portait vers +les scnes chevaleresques, et son ami Granet, dont toute l'Europe a si +vivement got les intrieurs de clotres et de couvents; puis Verinay, +le jeune homme si tourdi, si turbulent d'abord, qui, au milieu des +statues des rois et des grands hommes de notre pays, sentit natre en +lui le dsir de se livrer un genre o il et certainement obtenu de +grands succs, si la mort ne l'et pas arrt au milieu de sa carrire. +Ces artistes, et d'autres encore, allaient s'inspirer au muse des +Petits-Augustins; et c'est compter de cette poque que le _genre +anecdotique_, trait avec talent par quelques peintres, commena +dtourner l'attention du public, dirige presque exclusivement jusque-l +sur la peinture de haut style. + +Toutefois David, qui possdait un si haut degr l'art d'enseigner, +loin de contrarier la prdilection que plusieurs de ses lves +montraient pour le muse moderne, les laissa suivre leur penchant: Il +vaut bien mieux, disait-il, faire de bons tableaux de genre que de +mdiocres peintures d'histoire. + +Mais lui-mme il n'chappa pas entirement au got nouveau qui s'tait +introduit dans l'art, non pas tant encore par la vue des anciens +monuments franais, que par les brillantes compositions de son lve +Gros sur des sujets contemporains. videmment le peintre de la _Peste de +Jaffa_ avait fray une route nouvelle, et David, toujours impatient +d'explorer toutes les voies de son art, mettant de ct la rigueur des +principes grecs, le nu, Lonidas et les rveries rpublicaines, tout +dvou dsormais l'empereur Napolon, n'eut plus d'autre ide que de +peindre la scne du couronnement, l'un de ses chefs-d'oeuvre. + + + + +IX. + +LVES CLBRES DE DAVID.--COLES RIVALES.--1805-1810. + + +Depuis Poussin et Lesueur, aucun peintre franais clbre n'a aim et +cultiv son art avec autant d'ardeur et de sincrit que David. Contre +l'habitude de la plupart des artistes, dont le talent une fois form +reste invariablement le mme, l'auteur des _Horaces_, du _Socrate_, du +_Marat_, des _Sabines_, mettait volontairement de ct tout ce que +l'exprience lui avait appris, aussitt que la nouveaut d'un sujet lui +faisait entrevoir un mode nouveau pour le rendre. Ainsi, ce fut avec une +navet vraiment remarquable qu'il loigna de sa pense ses premiers +systmes et le souvenir des ouvrages de l'antiquit, quand il rsolut de +faire, comme il le disait lui-mme, une _peinture-portrait_ du +couronnement de Napolon. + +L'mulation, pure de toute jalousie, qu'excitrent en lui cette poque +les succs que son lve Gros venait d'obtenir en peignant des sujets +contemporains, est un fait non moins remarquable; et pendant l'excution +du _Couronnement_, David parla plus d'une fois de l'auteur de la _Peste +de Jaffa_ comme d'un rival qui avait ranim sa verve et tendu le cercle +de ses ides. + +Nous laisserons David achever ce grand ouvrage. Les dtails de son +excution n'apprendraient rien de nouveau sur les hautes combinaisons de +l'art, puisque en cette occasion l'artiste se proposa particulirement +l'imitation simple de la nature. Il fut assist dans ce long travail par +M. Rouget, son lve, qui joignait la double qualit d'tre un excellent +praticien celle d'entrer facilement dans toutes les ides de son +matre, auquel il tait entirement dvou[48]. + +Il n'est chapp l'observation d'aucun lecteur que la clbrit et +l'apparition d'un nouveau personnage, pour lequel David se prenait +d'enthousiasme, ont ordinairement chauff et soutenu sa verve, chaque +fois qu'il a excut l'un de ses ouvrages importants. Les Horaces et +Brutus, Bailly, Mirabeau et Marat, Lonidas et Bonaparte, ont t +successivement ses hros de prdilection, depuis 1783 jusqu'en 1804. + +Fort par sa volont, et entour du prestige de son trne naissant, +Napolon eut sans doute une prodigieuse influence sur l'esprit de David, +puisqu'il le fit renoncer peindre les _Thermopyles_ pour retracer son +couronnement. Cependant, de tous les personnages qui assistrent cette +mmorable crmonie, ce n'est peut-tre pas l'Empereur qui a le plus +puissamment fcond l'imagination de l'artiste. + +Lorsque, en 1797, David, traant le profil de Bonaparte sur le mur de +l'atelier de ses lves, disait: _Mes amis, voil mon hros!_ il tait +sincre. Mais s'il et os faire un aveu de la mme sorte en 1804, il se +serait certainement cri en sortant de chez Pie VII: _Voici mon pape!_ + +Le caractre noble et simple de ce pontife tait sans doute de nature +faire natre, mme chez les Franais si peu dvots alors, le sentiment +de bienveillance et de respect que tout le monde exprima ce vieillard; +mais il serait difficile de se faire une ide de l'espce de ravissement +o se trouvait David aprs les visites qu'il rendait Pie VII. Ce bon +vieillard, disait-il, quelle figure vnrable! Comme il est simple... et +quelle belle tte il a! Une tte bien italienne; l'enchssement de l'oeil +grand, bien prononc!... Celui-l est vraiment un pape; c'est un vrai +prtre... Il est pauvre comme saint Pierre; les dorures de ses habits +sont fausses!... Mais cela n'est que plus respectable... Enfin, c'est +vanglique, la lettre... Ce brave homme, continuait David en +souriant, il m'a donn sa bndiction... Eh! mon Dieu oui... Cela ne +m'tait pas arriv depuis que j'ai quitt Rome... Oh! il a bien la +tradition, il porte bien sa main avec sa bague... Il tait beau voir; +cela m'a rappel Jules II que Raphal a peint dans l'Hliodore du +Vatican... Mais notre Pie VII vaut mieux. C'est un vrai pape, celui-l! +pauvre, humble; il n'est que prtre, tandis que Jules II, Lon X mme, +taient des ambitieux, des mondains. Il faut cependant leur rendre cette +justice: ils aimaient les arts; ils ont pouss Michel-Ange et Raphal. +Enfin, ajoutait l'artiste, entran par le souvenir de ces grands +protecteurs et par l'ide de l'homme qui venait de lui commander quatre +immenses tableaux, les grands souverains peuvent faire de grandes +choses. Jules II, Lon X, Franois Ier, Louis XIV, tous ces gens-l ont +t de grands princes et ont fait fleurir les arts... Je sais bien qu'on +peut leur objecter la Grce rpublicaine... Pricls n'tait ni roi ni +pape... quoique, si on y regarde de bien prs, on pourrait bien voir en +lui une espce de dictateur... Hein? N'est-ce pas?... Mais Pie VII aime +les arts; Sa Saintet s'est mise ma disposition pour que je fisse une +tude d'aprs elle et le cardinal Caprara... J'avoue que j'ai longtemps +envi aux grands peintres qui m'ont prcd des occasions que je ne +croyais jamais rencontrer. J'aurai peint un _empereur_ et enfin un +_pape_! + +Il suffit en effet de voir la composition du _Couronnement_, pour +reconnatre que ce dernier personnage, les cardinaux, les prtres et +tout ce qui se rattache la partie religieuse de cette crmonie, +forment le groupe principal sur lequel David a dirig instinctivement +l'effort de tout son talent. + +Il employa trois ans l'excution de cet immense ouvrage. David tait +alors l'apoge de son talent, jouissant de toute la clbrit qu'il +s'tait acquise, non-seulement par ses propres ouvrages, mais encore par +l'clat toujours croissant qu'avaient jet ses principaux lves, depuis +1780 jusqu'en 1808. Cette dernire portion de sa gloire, dont +l'importance est loin de le cder la premire, mrite d'tre tudie +et connue, puisqu'elle est le complment indispensable de l'histoire de +cette cole clbre. + +De tous les disciples de David dont les noms et les ouvrages sont +rests, Drouais est le plus ancien[49]. l'ge de vingt et un ans, il +traita le sujet de _la Cananenne_, qui lui fit dcerner le grand prix +acadmique. Deux ans aprs il excuta Rome le tableau de _Marius +menac par le Cimbre_, et mourut dans cette ville, puis de travail et +enfin frapp par la petite vrole. + +Les souvenirs qu'a laisss ce jeune artiste sont touchants. Ador de sa +famille, n avec de la fortune, cher tous ses camarades cause de sa +bont et de sa bienfaisance, il fut l'lve chri, l'ami de son matre. +On cite le passage d'une lettre crite par ce dernier, o il exprime la +haute estime qu'il avait pour ce disciple distingu tous gards: Je +pris, dit-il, le parti de l'accompagner en Italie, autant par +attachement pour mon art que pour sa personne. Je ne pouvais plus me +passer de lui; je profitais moi-mme en lui donnant des leons, et les +questions qu'il m'adressait seront des leons pour ma vie. J'ai perdu +mon mulation. + +Outre les deux ouvrages de Drouais exposs au Louvre, la _Cananenne_ et +le _Marius_, il reste encore dans la famille de ce peintre quelques +tudes, un _Philoctte_ ventant sa plaie en lanant un regard de +reproche vers le ciel, et l'esquisse d'un tableau de _Rgulus_ qu'il se +proposait de commencer, lorsqu'il fut surpris par la mort. + +Dans l'ensemble de ces productions, mais particulirement dans les deux +qui sont au Muse, on reconnat un talent vritable, dvelopp mme +d'une manire extraordinaire dans un si jeune homme; et en comparant +l'excution matrielle des deux tableaux de Drouais avec celle des +_Horaces_, on y trouve assez peu de diffrence, la supriorit du matre +se manifestant surtout par la hardiesse des attitudes et la grandeur du +dessin. Cette prcocit dans la pratique de la peinture est sans doute +un fait remarquable, et qui explique l'admiration extraordinaire +qu'excita Paris le _Marius_ de Drouais; cependant cette qualit, qui +avait quelque chose d'excessif chez ce jeune artiste, n'est pas toujours +d'un favorable augure. Si dans la scne des _Horaces_ on saisit quelques +dispositions thtrales, presque partout on sent la tendance vers retour + la simplicit. Le _Marius_ de Drouais, au contraire, provoqua une +observation inverse; aussi, sans prjuger indiscrtement de l'avenir +possible de ce peintre, mort la fleur de l'ge, doit-on le considrer +tel que nous le connaissons, comme un peintre qui n'tait encore qu'un +trs-habile imitateur de son matre. + +Vers le temps o Drouais mourait Rome, David avait achev le _Socrate_ +et le _Brutus_ Paris, et comptait au nombre de ses lves, Fabre, +Girodet, Gros et Grard (1788-1789), se disputant le prix du concours +pour devenir pensionnaires de France Rome. + +L'an de ces quatre rivaux, Fabre, entra dans la carrire avec clat. +Couronn l'Acadmie de Paris, il peignit bientt Rome une figure +d'_Abel_ mort, qui fut reue avec beaucoup d'applaudissement Paris, et +achete par la belle-mre de Mme de Noailles. + +Lorsque la rsolution franaise clata en 1789, la plupart des +pensionnaires l'cole de Rome y adhrrent par leurs voeux, et +quelques-uns mme tmoignrent leur opinion d'une manire assez +ostensible, pour que le gouvernement papal prt des prcautions contre +eux. Fabre fut un de ceux qui, loin de partager l'enthousiasme de ses +compatriotes pour les ides nouvelles venues de France, protesta contre +elles et demeura mme dans la condition d'migr en Italie, pendant les +annes sanglantes de la rvolution. Ce ne fut qu'aprs l'tablissement +complet du rgime imprial que Fabre, pour reprendre en quelque sorte sa +qualit de citoyen franais, accepta l'excution du portrait en pied du +gnral Clark, destin la dcoration de la salle des Marchaux, aux +Tuileries. + +La gravit extrme de cet artiste tait rachete par les qualits +solides de son esprit, par les connaissances qu'il avait acquises. Il +gagnait tre connu, et les amitis qu'il a fait natre, qu'il a +entretenues si longtemps, prouvent que chez lui le fond tait solide, si +la forme manquait d'attrait. Son loignement de France, les succs +brillants qu'obtinrent dans leur pays Girodet et Grard, ses anciens +rivaux, et une tendance naturelle vers la paresse, augmente encore par +une affection goutteuse et les habitudes italiennes qu'il avait +contractes, furent autant de causes qui teignirent dans le coeur de +Fabre cette activit, cette mulation indispensable pour produire de +grandes choses dans les arts. Trs-fin connaisseur en tableaux, fort +habile les restaurer, Fabre sut profiter d'une foule d'occasions +frquentes cette poque, pour faire des achats bien calculs, et en +somme il augmenta sa fortune en achetant des tableaux, et se forma une +riche galerie. + +C'tait un homme de bonne compagnie; aussi ses manires et la solidit +de son esprit contriburent-elles lui valoir l'amiti du clbre pote +tragique italien Alfieri, li intimement avec la comtesse d'Albany, +dernier rejeton de la famille des Stuarts. Bientt il s'tablit entre +ces trois personnes une confiance entire, une amiti rciproque, qui ne +s'teignit que successivement et la mort de chacun d'eux. Alfieri +mourut le premier[50], lgua sa fortune la comtesse, et laissa des +tmoignages de son attachement Fabre, qui devint, compter de cette +poque, le seul ami de Mme d'Albany. Ces deux personnes vivaient +Florence, en 1823, lorsque tienne eut occasion de les connatre et de +les frquenter. Chacun d'eux avait sa maison dans des quartiers spars, +et pendant les matines, ordinairement vers midi, la comtesse venait +passer quelques heures chez Fabre, tandis que le soir, Fabre se rendait +chez la comtesse, qui tenait salon et recevait la haute socit +florentine et les trangers qu'elle jugeait propos d'admettre chez +elle. + +La maison de Fabre, ancien palais dans le quartier du Saint-Esprit, +avait pour ornements principaux une fort belle collection de tableaux +recueillis par Fabre lui-mme, et la bibliothque d'Alfieri, que ce +pote avait lgue en grande partie l'artiste son ami. Bien que toutes +ces curiosits eussent un grand attrait, elles cessaient cependant +d'attirer l'attention d'tienne lorsque la comtesse d'Albany arrivait +dans la maison. Quoique dj ge, elle conservait encore toute la +vivacit de son esprit et de ses souvenirs, et rien n'tait plus +intressant que de l'entendre parler, lorsque, tendue dans un grand +fauteuil prs du lit sur lequel Fabre tait couch, et usant de toutes +les ressources de son esprit, elle s'efforait de lui faire oublier, par +mille rcits piquants, les affreuses douleurs de goutte dont il +souffrait si frquemment. + +L'ge de la comtesse permettait que l'on regardt sa mort comme un +vnement prochain. Aussi Fabre, qui a rempli auprs d'elle les devoirs +les plus touchants de l'amiti jusqu' la dernire heure, avait-il pris +d'avance toutes ses dispositions pour l'avenir. Plusieurs fois il parla +de cet vnement douloureux tienne, ajoutant que son intention tait +de quitter Florence et de se retirer Montpellier, sa ville natale, +aprs la mort de Mme d'Albany. Il lui parla mme du testament qu'il +avait fait depuis la mort de son frre, son seul parent, acte par lequel +il lguait la ville de Montpellier sa bibliothque, provenant +d'Alfieri, et la galerie de tableaux qu'il avait forme. Tous ces +arrangements taient concerts entre la comtesse et Fabre, qui prirent +tienne de les aider donner toute la publicit possible ce projet, +ce qu'il s'empressa de faire. Quinze jours aprs[51] il parut dans le +_Journal des Dbats_ une description sommaire des objets prcieux que +Fabre avait l'intention de donner la ville de Montpellier. + +Mme la comtesse d'Albany mourut Florence en 1825. La donation fut +faite; Fabre quitta pour jamais Florence, alla s'tablir Montpellier +o, jusqu' sa mort, il prsida l'arrangement et la conservation du +muse qui porte son nom. + +Des quatre condisciples clbres de cette pique, Fabre tait le plus +g. Aprs lui venait Girodet[52]. Adopt de trs-bonne heure par un +mdecin nomm Triozon, Girodet reut une instruction dont il sut faire +usage plus tard. Confi ensuite aux soins de David, il fit dans son +cole des progrs rapides, et ne tarda pas devenir un rival inquitant +pour Fabre. En 1789, vainqueur au concours acadmique, il tait arriv +Rome, et quatre ans aprs (1792), il faisait courir tout Paris, empress +de voir sa figure d'_Endymion endormi_. L'anne suivante (1793), si +fertile en grands vnements, Girodet, occup alors de son tableau +d'_Hippocrate refusant les dons des Perses_, fut tmoin du massacre de +Basseville Rome. Les lettres crites par le jeune artiste cette +poque sont doublement intressantes, car elles peignent l'ardeur avec +laquelle il poursuivait ses travaux au milieu des agitations populaires +dont il tait dj environn. + +Je continue, mon bon ami, dit-il M. Triozon sous la date du 27 mars +1792, me bien porter. Je vais, comme je vous l'ai dit, commencer +baucher votre tableau[53], o il y aura beaucoup d'ouvrage. J'y mets +tous mes soins. Le change hausse tous les jours et chasse d'ici tous les +Franais; il s'entend en cela avec le gouvernement papal, qui les +surveille de prs. Nous avons mme t inquits, et M. Mnageot[54] m'a +conseill de reprendre ma premire coiffure, attendu que l'on a rpandu +dans Rome que ceux qui portent les cheveux coups et sans poudre sont +des jacobins. Comme les miens sont trs-courts, je ne peux encore y +remettre que de la poudre; mais aussitt que je pourrai avoir la plus +petite queue possible, ce sera pour moi une ancre de salut et une +protection. Je ne m'en irais pas de ce pays-ci avec plaisir, sans y +avoir fait ce que je me suis propos d'y faire. Si on me renvoie, ce ne +sera certainement pour aucune imprudence ou indiscrtion. Il est vrai +que tous les Franais n'ont pas t aussi circonspects, et que plusieurs +en ont t la dupe. Quoique cet gard je n'aie pas besoin de leon, +cependant je me tiens doublement sur mes gardes. + +Dans une autre lettre, du 3 octobre 1792, lorsqu'il tait livr tout +entier l'excution de son tableau d'_Hippocrate_, il dit, toujours +M. Triozon: Vous tes dans l'erreur, mon bon ami, sur la manire +d'exister des Franais dans ce pays-ci, et surtout des pensionnaires de +l'Acadmie de France, qui sont, entre autres, particulirement dtests +et mme excrs. Il est vrai que la faute en est plusieurs imprudents, +qui ont assez peu de jugement et de rflexion pour aller semer +publiquement les opinions nouvelles, sous les yeux d'un gouvernement qui +les a en horreur; et cela retombe sur tous en gnral. Le massacre des +Suisses (10 aot), de Mme de Lamballe, et dernirement des prtres, +achve de complter les justes craintes que l'on a ici de voir se +renouveler les _vpres siciliennes_. Les Suisses du pape avaient form +le projet de mettre le feu l'Acadmie et de massacrer les +pensionnaires. Quatre ou cinq d'entre eux ont t arrts, et cette +affaire n'a pas eu d'autres suites. On vend et on crie tous les jours +haute voix, dans les rues, des relations exagres de ces excutions. +Vous pouvez juger de l'effet qu'elles doivent produire. Quant moi, je +me conduis avec la plus grande circonspection; j'vite la compagnie des +imprudents, et je fuis les gens suspects: lorsque j'ai occasion de voir +des Italiens, je ne combats jamais leur opinion, et je crois au moins +inutile de leur laisser voir la mienne... Le gouvernement a fait +arrter, il y a quelques jours, deux Franais qui ne sont pas +pensionnaires (Chinard et Rater, dont il a dj t question plus haut). +L'un a fait chez lui une esquisse qui avait quelque rapport, dit-on, +la rvolution. Ils ont t mis au secret et de l on les a conduits +l'inquisition. On ignore ce que cette affaire deviendra. Je ne sais ce +que les vnements que l'on attend peuvent faire craindre de plus pour +nous autres, mais je redoublerai, s'il est possible, de prudence et +d'attention pour ne laisser aucune prise sur moi. + +Enfin les ordres de la Convention ayant t excuts, et les insignes de +la rpublique franaise substitus aux armes de France, le meurtre de +Basseville fut commis. Girodet va nous faire connatre les dtails de +cette triste affaire, et les dangers que ses camarades et lui-mme ont +courus. Il s'adresse toujours son pre adoptif et date sa lettre de +Naples o il avait t oblig de se rfugier pour viter la fureur de la +populace romaine: + + Naples, le 19 janvier 1793. + + Mon ami, je ne doute point que, jusqu'au moment o vous recevrez + cette lettre, vous ne soyez dans une grande inquitude mon gard. + C'est pour la faire cesser que je m'empresse de vous crire. Je vis + et me porte bien, aprs avoir vu la mort d'assez prs. Je suis + arriv ici absolument dnu de tout: sans linge, sans habits, sans + argent. Tous mes effets sont rests l'Acadmie, o le + gouvernement a fait apposer les scells aprs y avoir provoqu le + meurtre et l'incendie. Voici en peu de mots ce qui s'est pass. Sur + le refus du pape de laisser placer la maison du consul de France + les armes de la rpublique, Basseville, son agent la cour de + Rome, nous engagea partir tous pour Naples. Dix de mes camarades + partirent sur-le-champ. Ayant plus d'affaires terminer, je restai + deux jours de plus; si je fusse parti, je n'eusse couru aucun + risque. Mais cet instant mme, le major de la division Latouche + arrive Rome, charg par Mackau, ministre Naples, de faire + placer les armes. J'avais demand faire celles qui devaient + servir pour l'Acadmie, et chacun le dsirait. Je crus de mon + devoir de rester pour les faire; en un jour et une nuit elles + furent prtes. J'tais aid par trois de mes camarades. Nous + n'tions plus que quatre l'Acadmie et nous avions encore le + pinceau la main quand le peuple furieux s'y porta, et en un + instant rduisit en poudre les fentres, vitres, portes, ainsi que + les statues des escaliers et des appartements. Ils n'avaient que + vingt marches monter pour nous assassiner, nous les prvnmes en + allant au-devant d'eux. Ces misrables taient si acharns + dtruire qu'ils ne nous aperurent mme pas. Mais des soldats, + presque aussi bourreaux que les bandits que nous avions craindre, + loin de s'opposer eux, nous firent descendre plus de cent marches + grands coups de crosse de fusil, jusque dans la rue, o nous nous + trouvmes abandonns et sans secours au milieu de cette populace + altre de notre sang. Heureusement encore ces bourrades de soldats + firent croire la populace que nous faisions parti d'elle-mme, + mais quelques-uns nous reconnurent. Un de mes camarades fut + poursuivi coups de pavs, moi coups de couteau. Des rues + dtournes et notre sang-froid nous sauvrent. chapp ce danger, + et croyant les prvenir tous, j'allai me jeter dans un autre. Je + courus chez Basseville; dans ce moment mme on l'assassinait. Le + major, la femme de Basseville, et Moutte le banquier, se sauvent + par miracle. Je me jette dans une maison italienne deux pas de + l, j'y reste jusqu' la nuit. J'ai l'audace de retourner + l'Acadmie, qui tait devenue le palais de Priam; on se prparait + briser les portes coups de hache et mettre le feu. L, je fus + reconnu dans la foule par un de mes modles. Il faillit me perdre + par le transport de joie qu'il eut de me voir sauv. Je lui serrai + nergiquement la main pour toute rponse, et nous nous arrachmes + de ce lieu. Je retrouvai, aprs l'avoir cherch quelque temps, un + de mes camarades. Mon bon modle nous donna l'hospitalit chez lui, + d'o je l'envoyai plusieurs fois l'Acadmie. Il y vit enfoncer et + brler les portes. On lui fit crier: Vive le Pape! Vive la Madone! + Prissent les Franais! et il revint nous rendre fidlement compte + de tout. Pendant ce temps nous allmes deux pas de chez lui, sur + la Trinit-du-Mont, d'o nous entendions distinctement les + hurlements de ces barbares: _Clamorque virum, clangorque tubarum._ + + Nous passmes la nuit chez ce brave homme, qui et pour nous les + meilleurs procds, et deux heures avant le jour nous primes la + fuite. Il voulut nous accompagner une partie du chemin, mais enfin + il fallut se sparer, et nos larmes se confondirent. Je n'oublierai + jamais les services qu'il m'a rendus. Nous marchmes deux jours + pied et ne trouvmes sur la route que diffrents motifs + d'inquitude. Albano, on refusa de nous louer une calche; nous + n'en pmes trouver qu' Vellettri, et on nous fit bien payer la + ncessit o nous tions de nous en servir. Dans les marais + Pontins, forcs par le temps le plus horrible de nous rfugier dans + une curie, on dlibra de nous y massacrer pour avoir nos + dpouilles. Un de ces sclrats, moins sclrat que les autres, fit + rflexion qu'elles n'en valaient pas la peine; ce fut le dernier + danger que nous courmes. + + Hors des tats du pape, nous fmes vritablement traits en amis, + le roi de Naples ayant donn les ordres les plus positifs de + protger tous les Franais qui se rfugieraient dans ses tats. En + arrivant ici ( Naples), je descendis chez le citoyen Mackau, que + j'informai de ces dtails et de ma position. L j'appris tout ce + qui s'tait pass Rome: la mort de Basseville, celle de deux + Franais massacrs la place Colonne; le secrtaire de Basseville + dangereusement bless ainsi qu'un domestique de l'Acadmie; le feu + mis au quartier des Juifs; la maison de Torlonia et la porte de + France assaillies de pierres; les palais d'Espagne, de Farnse, de + Malte et autres menacs. Torlonia est ici, il faut que je le voie, + car je suis absolument sec. J'ai laiss chez moi quatre-vingts + cus romains en argent, que je regarde comme perdus, ainsi que tous + mes effets. Votre tableau (l'_Hippocrate_) tait heureusement + enlev et encaiss; je vais crire pour le faire venir ici, etc. + +Aprs avoir sjourn quelque temps dans le royaume de Naples, Girodet, +dont la sant n'tait naturellement pas forte, et avait t encore +altre par le travail, ainsi que par les suites de l'affaire de +Basseville, passa Venise, puis de l Florence et Gnes, visitant +avec attention toutes ces villes curieuses, et peignant le paysage, +genre vers lequel il se sentait vivement entran. Ce ne fut que vers +1795 qu'il rentra en France, o sa rputation de peintre fort habile +tait solidement tablie par les deux tableaux, l'_Endymion_ et +l'_Hippocrate_, qu'il avait envoys d'Italie. Drouais et lui taient les +deux lves de David dont les noms taient solennellement prononcs avec +celui du matre, car, depuis son _Abel_, Fabre n'avait rien fait pour +augmenter ou soutenir sa rputation; et Grard, occup alors de composer +son _Blisaire_, n'tait pas encore connu du public. + +Girodet, depuis son retour d'Italie, demeura toujours maladif. Entre les +deux premiers ouvrages de sa jeunesse, faits l'acadmie de Rome et les +ouvrages vraiment importants qu'il acheva ensuite Paris, il s'coula +quatorze annes pendant lesquelles cet artiste ne produisit que des +tableaux, tels que deux paysages, deux _Dana_ infrieures sa figure +d'Endymion, et l'trange scne o il a introduit Ossian et ses guerriers +recevant dans le sjour arien les ombres des hros franais. Pendant +ces annes, il n'excita vraiment l'attention du public que par le +portrait en pied d'un dput ngre de Saint-Domingue, en 1798, et +l'anne suivante, en exposant pendant quelques jours au salon un tableau +satirique que la rprobation publique le fora d'enlever promptement. +Cette aventure mrite d'tre rapporte, car elle peint la vivacit de +caractre de Girodet et le laisser-aller qui rgnait alors dans les +moeurs. + +Parmi un assez grand nombre de portraits que ce peintre avait faits +depuis son retour en France, il exposa en 1799 le buste de Mme Simon +Candeille, actrice du Thtre-Franais (alors thtre de la Rpublique) +et auteur de quelques pices de thtre, entre autres de _la Belle +Fermire_. Quoique le peintre et mis tous ses soins la perfection et +mme l'ornement de cet ouvrage, car il peignit des cames allgoriques +sur les angles de la bordure, l'actrice ne trouva pas son portrait +ressemblant et en fit chez elle des critiques assez peu mesures, que +des indiscrets rapportrent Girodet. Celui-ci ne souffrait patiemment +les observations de personne; aussi les plaisanteries de Mme Simon +Candeille lui parurent-elles une injure insupportable. Mais il entra +dans une vritable fureur lorsqu'il reut une lettre de cette dame qui +lui demandait son portrait et le prix qu'il croyait devoir y mettre. +Girodet brisa le cadre, coupa la toile en plusieurs morceaux, mit le +tout dans une caisse qu'il envoya pour toute rponse Mme Simon +Candeille. + +Jusque-l l'artiste tait dans son droit, et on aurait pu lui passer +cette boutade quoiqu'un peu vive, mais il rsolut de se venger et de +rendre sa vengeance publique. Dans l'espace de quelques jours et de +quelques nuits, il composa et peignit un petit tableau o il reprsenta +celle dont il avait dchir le portrait, nue, tendue sur un lit, et, +nouvelle Dana, recevant une pluie d'or qui tombait de tous les cts. +Outre plusieurs dtails plus que satiriques, on voyait sur le devant de +la scne un norme coq d'Inde, dans le profil duquel l'artiste avait +trouv moyen de confondre les traits de l'homme dont le nom se trouvait +li celui de sa Dana. Enfin les yeux d'un autre personnage taient +bouchs chacun par une pice d'or, et, pour complter cette parodie, +Girodet avait peint sur les angles du cadre de ce dernier tableau des +cames aussi piquants que ceux qui figuraient autour du portrait taient +louangeurs. + +Cette caricature fut expose en plein salon au Louvre, o elle ne resta +cependant que quelques jours. Si elle excita vivement la curiosit +maligne du public, si elle donna la mesure des ressources que l'artiste +pouvait trouver dans son esprit, elle fit prendre une fcheuse ide de +son caractre. Ds ce moment, Girodet fut redout de tout le monde, et +tienne qui l'a connu, et qui est certain que cette malheureuse +caricature a t un sujet de regret amer pour lui dans la suite, ne +doute pas que cette action blmable ne lui soit chappe en quelque +sorte malgr lui. Ce peintre a toujours eu le grand dfaut de ne +consulter personne et de n'couter ni conseils ni critiques pendant +l'excution de ses ouvrages. C'tait, comme on en a pu juger par les +lettres cites plus haut, un homme doux et fort raisonnable au fond, +mais que ses premiers succs, trs-mrits sans doute, rendirent trop +fier de son mrite et trop sr de lui-mme. Aussi, dans les actions +ordinaires de la vie comme dans sa carrire d'artiste, ne put-il jamais +supporter une contradiction. Les hommes les plus dignes de sa confiance, +son matre, David lui-mme, n'avaient aucune autorit sur lui. + + la suite de cette malencontreuse affaire, Girodet resta prs de deux +ans sans produire aucun ouvrage important. Vers 1801, Fontaine, +architecte du premier consul, fut charg de restaurer et d'orner la +Malmaison, et l'on choisit pour la dcorer les deux lves de David les +plus clbres alors: Girodet, dont la rputation reposait sur les deux +tableaux d'_Endymion_ et d'_Hippocrate_, et Grard, qui, depuis 1795, +s'tait plac comme son rival par ses compositions du _Blisaire_ et de +la _Psych_. + +C'tait le moment o les posies d'Ossian, lues et vantes par +Bonaparte, taient devenues la mode en France. Girodet et Grard, +aprs avoir dlibr sur le choix des sujets qu'ils traiteraient, +s'accordrent pour les tirer des prtendus ouvrages du barde cossais. +Grard n'attacha qu'une importance secondaire ce travail de +dcoration, et fit, avec cette facilit qui distinguait son talent, une +esquisse termine fort agrable. Mais Girodet prit l'affaire au srieux, +et voulut craser son rival. Il serait difficile et peu amusant de +dcrire minutieusement cette prodigieuse quantit de figures de bardes +cossais et de gnraux franais prsentes sous l'apparence d'ombres, +et runies dans le palais d'Odin. Ce tableau, o toutes les difficults +matrielles de l'art ont t surmontes par le peintre, avec une +patience et un talent inconcevables, est cependant un de ses plus +faibles ouvrages, et en somme, une composition aussi peu agrable voir +que facile comprendre. + +Depuis son _Hippocrate_, le talent de Girodet tait rest au mme point +dans les souvenirs du public, et mme des artistes; son _Ossian_ porta +quelque atteinte sa rputation. Ce peintre passait, non sans raison, +pour se creuser inutilement la tte et faire une foule d'essais dans le +silence de son atelier, sans qu'on vt paratre aucune oeuvre importante. +Les jeunes lves qu'enseignait alors David reprochaient galement +Girodet de se donner trop de peine pour si peu de rsultats; et, tout en +rendant justice son mrite comme dessinateur, ils lui reprochaient le +_manir_, l'affterie de ses expressions, la recherche de ses penses. +Ils l'accusaient en particulier de reproduire sans cesse l'effet +vaporeux, bleutre et conventionnel de son premier tableau l'_Endymion_. + +David, quoique fier d'un lve dont il reconnaissait les qualits +trs-relles, ne s'abusait cependant pas sur ses dfauts. Il regrettait +mme amrement les rsultats qu'ils pouvaient avoir, non-seulement pour +Girodet lui-mme, mais pour les jeunes peintres qui, sduits par sa +manire, cherchaient l'imiter, car il commenait faire cole. +Souvent le matre, au milieu de ses disciples, faisait allusion la +manire tendue et pnible du peintre d'_Hippocrate_. Girodet est trop +savant pour nous, disait-il, copions tout simplement la nature et ne +nous donnons pas tant de soucis pour bien faire; a vient mieux quand a +vient tout seul.--Voyez Girodet, disait-il une autre fois, voil cinq +ans qu'il travaille comme un galrien dans le fond de son atelier, sans +que personne voie rien de lui. Il est comme une femme qui serait +toujours dans les douleurs de l'enfantement, sans accoucher jamais... +J'aime bien la peinture, assurment; mais si on ne pouvait la faire qu' +ce prix, je la laisserais l. + +Girodet aimait beaucoup le mystre, et tant qu'il travaillait un +tableau, non-seulement il ne laissait pntrer personne dans son +atelier, mais il ne parlait qui que ce soit du sujet dont il tait +occup. On savait cependant qu'il faisait un _Ossian_ pour la maison de +campagne du premier consul, et ce n'tait pas sans impatience que les +artistes surtout attendaient l'apparition de cette oeuvre mystrieuse, +dont quelques privilgis se parlaient l'oreille. + + cette poque, David avait l'habitude de faire une promenade aprs son +repas, et tienne l'accompagnait quelquefois. Un soir que l'lve tait +venu prendre son matre, celui-ci lui dit comme il entrait: Girodet m'a +dit que son _Ossian_ est termin; il m'a mme pri de l'aller voir; +voulez-vous venir avec moi? tienne accepta avec empressement et on se +mit en marche. + +Girodet avait alors son atelier dans les combles du Louvre, l'angle +prs du jardin de l'Infante. Il fallut monter tant de marches, +qu'tienne fut oblig de donner le bras David pour achever cette +ascension. Arrivs la porte, ce fut en vain qu'ils cherchrent le +cordon d'une sonnette, il fallut heurter quatre ou cinq fois avant +d'entendre remuer: Ah ah! dit David, vous ne connaissez pas encore +Girodet; c'est l'homme aux prcautions. Il est comme les lions, +celui-l, il se cache pour faire des petits. + +Cependant la porte s'ouvrit, et Girodet reut son matre avec ce luxe de +politesses qu'il dployait toujours avec ceux qu'il admettait dans son +atelier. + +David, debout et couvert, regarda trs-longtemps le tableau d'_Ossian_ +avec une attention qu'il porta successivement sur toutes les parties de +l'ouvrage. Girodet, plac un peu en arrire, observait son matre, et sa +curiosit mle d'inquitude prit bientt le caractre de l'impatience +et mme de l'irritation. Cette scne muette, assez longue et qui sans +doute parut durer un sicle Girodet, ne put se prolonger longtemps; +David rompit le silence, se mit faire un loge simple, vrai et fort +bien motiv de l'habilet extraordinaire que l'artiste avait dploye +dans l'excution difficile de l'ouvrage. plusieurs reprises, il +renouvela cet loge en vitant de parler du fond de la composition. +Enfin, un mouvement interrogatif et quelques mots de Girodet ayant +provoqu une rponse positive ce sujet, le matre dit l'lve, avec +l'accent de quelqu'un qui se rsume: Ma foi, mon bon ami, il faut que +je l'avoue; _je ne me connais pas cette peinture-l; non, mon cher +Girodet, je ne m'y connais pas du tout_. Ds lors, la visite dura peu, +comme on doit le croire, et Girodet reconduisit son matre jusqu' la +porte, avec des dmonstrations de respect qui cachaient mal son motion. + +Arriv dans la cour du Louvre, David, dont la figure n'avait pu se +dbarrasser encore de l'tonnement o ce qu'il venait de voir l'avait +plong, dit enfin tienne: Ah a! il est fou, Girodet!... il est fou, +ou je n'entends plus rien l'art de la peinture. Ce sont des +personnages de cristal qu'il nous a faits l... Quel dommage! avec son +beau talent, cet homme ne fera jamais que des folies... il n'a pas le +sens commun. plusieurs reprises, pendant la promenade, tienne revint +sur le tableau, pour savoir si la rflexion aurait suggr quelques +ides nouvelles au matre; mais celui-ci, avec l'accent de la mme bonne +foi, rpta toujours: Je vous assure, tienne, que j'ai dit ce que je +pense: je ne connais absolument rien ce genre de peinture; c'est +lettres closes pour moi. + +Malgr les loges prodigus cet ouvrage par les amis et les lves de +Girodet, devenu alors chef d'une cole, le tableau d'_Ossian_ n'eut pas +plus de succs auprs des habitants de la Malmaison que dans le public. +L'artiste le sentit intrieurement, et la meilleure preuve que l'on en +puisse donner est l'ardeur avec laquelle, aprs quatre ans d'tudes +solitaires, il travailla des sujets d'un tout autre genre, et excuts +dans une manire fort diffrente. + +En 1806, il exposa au Louvre une _Scne de Dluge_; en 1808, les +_Funrailles d'Atala_ et _Napolon recevant les clefs de Vienne_, et +enfin, en 1810, la _Rvolte du Caire_. Ces quatre compositions +importantes, acheves dans l'espace de quatre annes, sont videmment +celles qui dterminent l'apoge du talent de l'auteur. On trouve dans +ces tableaux la maturit complte du talent de l'homme qui, dix-sept ans +auparavant, s'tait annonc par la figure d'_Endymion_ et par +l'_Hippocrate_. + +L'imagination de Girodet tait de l'espce de celles qui s'excitent, +s'chauffent et s'enflamment plutt en triturant une ide qu'elles ont +enfante, qu'en traduisant les impressions que fait natre la nature. +Dans la _Scne de Dluge_, dans l'_Atala_, son meilleur ouvrage +peut-tre, il y a toujours une recherche savante, une vraisemblance +calcule, une perfection gale dans les plus petites parties de +l'ouvrage, qui ne laissent pas l'aise celui qui le considre. Dans +_les Clefs de Vienne_ ainsi que dans la _Rvolte du Caire_ il y a des +parties vraiment belles et qui sont traites de main de matre; +cependant le travail excessif, la tension perptuelle du peintre en +achevant ces tableaux, labeur dont la trace proccupe sans cesse les +yeux, ne laisse ni aux sens ni l'me ce calme doux si ncessaire pour +goter pleinement une production d'art. Aussi David rsumait-il on ne +peut mieux ce qui manque aux ouvrages de son lve, quand il disait: En +regardant les tableaux de Raphal ou de P. Vronse, on est content de +soi; ces gens-l vous font croire que la peinture est un art facile; +mais quand on voit ceux de Girodet, peindre parat un mtier de +galrien. Quoi qu'il en soit, la _Scne de Dluge_ et l'_Atala_ +obtinrent un grand et lgitime succs dans le public, et David lui-mme, +quoique peu dispos se faire ce qu'il y a de tendu dans l'ensemble +de ces tableaux, loua d'autant plus leur excution fort savante, qu'il +tait trs-fier du succs de ses lves, mme, quand ils taient devenus +ses rivaux. + +La faiblesse de la sant de Girodet, et les excs de travail qu'il avait +faits pour terminer ces quatre grands ouvrages, semblent avoir port +quelque atteinte ses facults. compter de ce moment son talent ne +fit plus de progrs; le dernier de ses grands tableaux, _Pygmalion et +Galate_, achev en 1819, se sent de l'puisement de ses forces. + +Girodet, comme on en peut juger par ses lettres, tait un homme bon, +aimable, heureusement dou comme peintre et fort bien partag quant aux +dons de l'esprit. Les dfauts, qui lui ont nui dans l'exercice de son +art, venaient de la nature de son imagination, trs-ardente, et +cependant peu fertile, disposition fort commune en France. Ceux qui +l'ont connu savent qu'il a pass plus des deux tiers de sa vie nourrir +des projets, se livrer des travaux de fantaisie, au lieu de faire +usage tout simplement de son pinceau. Il a perdu un temps considrable +faire sur les odes d'Anacron et sur le pome de Virgile des suites de +compositions au trait, qui, malgr leur mrite, ne compenseront pas en +gloire, pour l'auteur, le temps qu'il y a employ. Une quantit norme +de compositions fugitives, de croquis et de vignettes dessins dans les +salons, lui ont pris un temps prcieux, et il serait impossible de +calculer les mois, les annes peut-tre, pendant lesquels il faisait et +dfaisait sans cesse les accessoires des grands portraits qu'il a +peints. Quand il avait termin une composition quelconque, sa conscience +n'tait tranquille qu'autant qu'il s'tait donn beaucoup de peine en +l'achevant. Son got pour les lettres et pour la posie est peut-tre +celui qui a contribu lui faire perdre le plus de temps et altrer +le plus sa sant. On a imprim aprs sa mort une imitation en vers des +odes d'Anacron, et un pome en six chants, intitul: _le Peintre_, +prcd d'un discours prliminaire et suivi de notes. Ces ouvrages, qui +furent commencs vers 1807, le pome en particulier, rappellent _la +Navigation_, _les Fleurs_, _le Printemps d'un proscrit_, et autres +pomes descriptifs et admiratifs imits de l'_Imagination_ de Delille. +L'diteur des oeuvres posthumes de Girodet s'est abstenu d'y insrer la +seule pice de vers o l'artiste ait laiss couler librement sa verve, +l'occasion des critiques qui parurent en 1806 sur la _Scne de Dluge_. +Le style en est bien moins correct, il faut l'avouer, que celui de son +pome; mais l'artiste de talent, l'artiste spirituel et piqu au vif, +s'y est laiss aller avec une ptulance et quelquefois un bonheur +d'expressions, qui auraient d faire conserver ce morceau, ne ft-ce que +comme pice historique. Les posies sont suivies, dans l'dition des +oeuvres de Girodet, de deux morceaux en prose, l'un _sur le Gnie_, +l'autre _sur la Grce_, dans lesquels la pompe acadmique remplace +souvent les ides neuves ou fortes. Enfin, les deux volumes se terminent +par un recueil de lettres dont nous avons donn quelques fragments; +elles sont vraiment intressantes, parce que l'homme et l'artiste y +parlent avec abandon et navet. + +Trois choses ont empch Girodet de goter le moindre repos pendant +toute sa vie: la peinture, le got des vers et la gestion de sa fortune. +Non-seulement il avait contract de trs-bonne heure l'habitude de +travailler plus que ses forces ne le lui permettaient; mais compter +des annes 1804 et 1805, il peignit la nuit la lueur de lampes +prpares pour ce genre de travail; et ses quatre grands ouvrages, _le +Dluge_, l'_Atala_, _Napolon Vienne_, _la Rvolte du Caire_, ainsi +que tout ce qu'il a produit jusques et y compris le _Pygmalion_, ont t +en grande partie achevs d'aprs ce systme. Il avait commenc par dire +que la lumire artificielle tait aussi favorable pour peindre que celle +du jour, et il finit par prtendre qu'elle tait meilleure. C'tait un +homme qui se donnait un mal infini pour tre original; aussi parlait-il +avec les plus grands loges de Michel-Ange et de Jules Romain, et +rptait-il souvent ses lves que dans le choix de deux dfauts il +prfrait le bizarre au plat. + +Mais sa liaison avec l'abb Delille lui a t fatale, en ce sens qu'il +gagna de ce pote, comme tant d'autres alors, la maladie de la posie +descriptive. Ce got, combin avec les travaux de son atelier, forcrent +Girodet prendre encore sur le peu de temps qu'il donnait auparavant au +sommeil et aux distractions journalires. Aussi ses amis et ses lves, +qui lui portaient un sincre attachement, virent-ils avec effroi cette +nouvelle cause d'insomnies. + +Girodet tait n avec de la fortune, et elle s'accrut singulirement en +1812, lorsque son pre adoptif, M. de Triozon, lui lgua encore la +sienne en mourant. On estime qu'il avait de vingt-quatre trente mille +livres de rentes. Chose certaine, quoique difficile croire, il avait +tellement embrouill l'administration de ses biens; les contestations, +les petits procs s'taient tellement accumuls, que c'est tout au plus +s'il avait de liquide l'argent habituellement ncessaire pour son +entretien. Prodigue ou conome jusqu' l'excs, il avait fait btir une +fort grande maison dont l'intrieur n'a jamais t dcor ni mme +meubl. Il y entassait de magnifiques meubles de Boule, des vases de +Chine, des livres, des armes prcieuses; mais les murs n'taient point +tendus, les chemines restaient sans chambranles et dans la chambre o +se trouvait son mauvais lit, il y avait demeure une table ronde +couverte de papiers crits ou dessins toujours en dsordre. Chez lui, +son costume vieux et dchir lui donnait l'aspect le plus sauvage; mais +quand il allait dans le monde, il mettait dans sa toilette de +l'affectation et mme de la recherche, jusqu' se parfumer d'odeurs. De +toutes ses manies, la plus trange tait le petit charlatanisme qu'il +mettait en usage lorsqu'il tait cens tre sur le point de terminer un +tableau et que, par une prtendue faveur spciale, il admettait la haute +socit et quelques artistes dans son atelier. Girodet n'tait pas homme + montrer un ouvrage sans l'avoir revu et corrig plutt vingt fois +qu'une; aussi ses confrres n'taient-ils pas dupes du pige qui leur +tait tendu. Quoi qu'il en ft, on tait introduit mystrieusement dans +le sanctuaire o se trouvait dj nombreuse compagnie. L, Girodet +laissait, prs de son tableau sur chevalet, une bote couleurs +ouverte, avec la palette charge et l'appui-main tout prpars. Puis de +temps en temps, et comme s'il lui ft venu une ide soudaine, il faisait +des excuses aux assistants, leur demandant en grce la permission de +donner encore quelques touches... quelques touches seulement! un +endroit qui avait besoin de correction; et saisissant un pinceau qu'il +agitait prs de la palette, il le promenait lgrement sur les contours +comme s'il et cherch leur donner plus de puret ou de mollesse. +Cette petite manoeuvre avait ordinairement le plus grand succs auprs +des belles dames de Paris, qui racontaient ensuite qu'elles avaient vu +peindre Girodet, et qu'il n'tait pas tonnant que les ouvrages de ce +peintre fussent si parfaits, puisqu'il les corrigeait _jusqu'au dernier +moment_. C'est la petite comdie que ce peintre a joue lorsqu'il laissa +voir en 1819 sa _Galate_, ouvrage dont il sentait vraisemblablement la +faiblesse, puisqu'il prenait tant de peine pour en assurer le succs. + +Le biographe de Girodet[55] a t discret sur les affections tendres de +ce peintre. On sait que dans ses fantaisies passagres, le dieu d'amour +lui a lanc des flches cruelles. Mais quant aux sentiments plus +dlicats qui ncessairement ont d agiter le coeur d'un homme dont +l'imagination tait si inflammable, son historien se borne dire qu'il +ressentit en effet plusieurs affections passionnes, et les entretint +avec une extrme discrtion. La grande quantit de lettres qui furent +religieusement dtruites le jour mme de sa mort, selon la prire qu'il +en avait faite ses amis, prouve la place que ces affections occupaient +dans son existence intrieure. Mais malgr toute sa circonspection, ceux +de ses amis intimes et de ses lves qui le quittaient peu purent +s'apercevoir des visites frquentes qu'il recevait aprs les longues +journes de travail de l'atelier. + +La mort de cet artiste fut douloureuse. Depuis son retour d'Italie, sa +constitution naturellement bonne, mais altre par des maladies et +surtout par l'irrgularit du rgime et les excs du travail, luttait +contre un principe de destruction toujours menaant. Enfin une affection +gangreneuse qui, deux fois dj, des intervalles loigns, s'tait +manifeste aux extrmits infrieures, se porta sur la vessie. Les soins +de Larrey, son ami, assist de Portal et de L'Herminier, ne purent +arrter les progrs du mal, et aprs six jours de douleurs croissantes, +il fallut se rsoudre une opration prilleuse dont le succs +n'aboutit qu' retarder la mort de cinq jours. + +On rapporte que quelques instants avant de subir cette opration, +surmontant ses douleurs il s'chappa en quelque sorte de son lit, et +que, soutenu par sa seule domestique, il se trana jusqu' son atelier. +L, la vue de ce lieu et des objets tmoins et compagnons de ses longs +travaux, il ne put contenir les motions profondes qu'il ressentait. +Mais bientt, voulant se soustraire une situation trop violente, il se +retira. Prs de sortir de son atelier, il se retourna sur le seuil de la +porte, en disant d'une voix teinte: Adieu! je ne vous verrai plus. + +Girodet est mort le 12 dcembre 1824, l'ge de cinquante-sept ans, +clibataire, et laissant une succession qui, tant en biens-fonds que par +la vente de ses ouvrages, a produit 800,000 francs son unique +hritire, sa nice, Mme Becquerel-Despraux. Ses obsques furent +clbres avec la plus grande pompe, et de plusieurs discours prononcs +sur sa tombe, le plus extraordinaire fut celui de son condisciple Gros. + +Tous les artistes, les plus clbres et les plus humbles, assistrent +cette crmonie. Gros pleurait comme un enfant; Grard tait ple, +silencieux et triste. + +Grard (Franois) avait trois ans de moins que Girodet. N Rome en +1770, d'un pre franais et d'une mre italienne attachs +l'ambassadeur de France, on l'envoya jeune encore Paris, pour y +tudier l'art de la peinture, vers lequel son penchant le porta +naturellement et de trs-bonne heure. Il frquenta successivement les +coles de Pajou, habile statuaire, de Brennet, peintre en grande +rputation alors et rival de Vien, enfin on le confia aux soins de +David, qui venait de donner une impulsion nouvelle aux arts. + +Ses condisciples Fabre et Girodet remportrent le prix acadmique, et, +par une singularit remarquable, Grard, dont le talent fut toujours +facile et sduisant, ne put jamais obtenir ce genre de succs. Dans une +lettre crite de Rome par Girodet en date du mois de juin 1791, on +apprend que son jeune camarade tait revenu dans cette ville pour y +chercher sa mre, qu'il ramena en France. La mre est la meilleure +femme du monde, dit Girodet M. de Triozon, et le fils, par son esprit +et ses talents, ne peut manquer d'exciter votre attention. Sans +_l'injustice de l'acadmie_, nous serions partis ensemble, et lui le +premier. + +Pauvre et press de tirer parti de son talent, Grard fut oblig de +renoncer un encouragement qui lui tait si ncessaire; il lutta avec +un rare courage contre la pauvret, et redoubla d'efforts pour se +perfectionner Paris, o il passa alors quelques mauvaises annes. +Entran comme tant d'autres artistes, par les passions de son matre, +dans le tourbillon des ides rvolutionnaires, quoique bien jeune alors, +il tait dans sa vingt-troisime anne, on inscrivit son nom parmi ceux +des jurs au tribunal rvolutionnaire, o il ne sigea cependant pas. +Vers ce temps il aida David dans l'excution du tableau de _Lepelletier +de Saint-Fargeau_, et composa, d'aprs la scne du 10 aot, la +Convention, une esquisse qui lui valut alors de grands loges, et dont +il se proposait de faire le tableau. La malheureuse importance politique +que David avait acquise et le succs de son dessin du _Serment du Jeu de +Paume_ entranrent momentanment dans cette voie le jeune Grard, que +la nature de son esprit et l'amnit de son caractre devaient prserver +bientt de pareils carts. + +Son ami, son rival Girodet avait dj envoy de Rome deux ouvrages qui +le plaaient au nombre des hommes appels soutenir et augmenter la +gloire de leur cole. L'_Endymion_, cette composition gracieuse, avait +paru au Salon pendant la sanglante anne de 1793, et l'_Hippocrate_ +avait captiv l'attention des connaisseurs l'exposition suivante. + +Quoique bien pauvre, Grard coutait sa jeune me, qui lui disait qu' +tout prix il fallait lutter contre son condisciple dj clbre et qui +l'tat de sa fortune permettait de tenter facilement de nouveaux +efforts. Plusieurs portraits en pied, faits d'aprs ses amis, furent les +premiers ouvrages sur lesquels l'attention du public se fixa. Dans +l'attitude, l'expression et le coloris de ces divers personnages, on +remarqua une vrit et une dlicatesse, et en mme temps une convenance +gracieuse, qui n'chapprent personne. Le portrait de son camarade +Isabey fut le premier ouvrage qui fit retentir le nom de Grard +Paris[56]. + +Dj clbre comme peintre en miniature, et trs-rpandu dans le monde +par l'exercice de son art, M. Isabey proposa son ami de lui servir de +modle, pour lui fournir l'occasion de peindre quelqu'un dont la figure +tait bien connue. Ce petit artifice prpar par l'amiti eut un tel +succs, que Grard inspira bientt confiance des amateurs. + +Cependant il tait toujours extrmement pauvre. force de travail, et +aid encore par M. Isabey, qui acheta et paya l'ouvrage d'avance, il +entreprit un tableau d'histoire, et au Salon de 1795 parurent son +_Blisaire rapportant son guide piqu par un serpent_, et le charmant +portrait de Mlle Brongniart. Le succs de ces ouvrages fut complet. Ds +ce moment les deux noms de Girodet et de Grard jouirent d'une clbrit +gale, et on vit natre entre ces deux artistes, d'abord de l'mulation, +puis de la rivalit, et enfin une jalousie qui dura autant qu'eux. + +Il n'en tait pas dans ce temps comme dans le ntre; malgr la grandeur +et la solidit du succs qu'obtint alors l'auteur du _Blisaire_, malgr +les louanges qui lui furent prodigues et l'accueil distingu qu'il +reut de tout ce qu'il y avait de personnes considrables Paris, +Grard, encore un peu plus pauvre d'argent depuis qu'il tait devenu +riche de gloire, fut oblig de se commander lui-mme un autre tableau +pour justifier et soutenir ses succs prcdents. + +La socit se sentait encore des branlements causs par la rvolution; +les fortunes prives taient compromises, et ceux qui possdaient des +biens n'osaient acqurir des objets de luxe, lorsque tant de gens autour +d'eux manquaient encore du ncessaire. Le jeune artiste n'aurait +peut-tre pas mme excut son tableau de _Blisaire_, si son camarade, +M. Isabey, dj favoris de la fortune par la nature de son talent, +n'et pas achet et pay d'avance cet ouvrage son ami. Mais le noble +coeur d'Isabey ne s'en tint pas l, car, ayant revendu le _Blisaire_ +plus cher qu'il ne l'avait achet, l'habile peintre en miniature +restitua l'auteur du tableau d'histoire le surplus du prix, comme une +dette qu'il aurait contracte. + +Riche de ce noble trsor, et avide de gloire, Grard, sans s'inquiter +de la destination incertaine de l'ouvrage qu'il voulait faire, composa +et excuta le tableau de _Psych et l'Amour_. Le temps qu'il employa +l'achever a t le plus heureux de sa vie, sans doute. Tranquillis par +un brillant succs; peu prs certain d'en obtenir bientt un second; +recherch par toutes les personnes que leur esprit, leur talent ou leur +position dans le monde mettaient en vidence; et enfin distingu alors +par une personne dont le coeur et l'esprit taient guids par cette +tendresse intelligente qui excite et inspire si favorablement le gnie, +Grard, encore la fleur de l'ge et travaillant sous de si doux +auspices, termina avec amour l'un de ses meilleurs tableaux. + +Mais si la _Psych_ fut gote au Salon de 1797, elle eut aussi y +essuyer de nombreuses critiques. Dans ce personnage de l'Amour, on +trouva une ide trop recherche, trop mtaphysique, et l'expression +gracieuse des deux figures parut dgnrer en affterie. Quelques-uns, +envisageant le tableau sous le rapport technique, pensrent qu' force +de chercher simplifier et purer les formes, l'auteur ne les avait +souvent rendues que d'une manire vague et imparfaite. De ces dernires +critiques, celle que lana Giraut, ce sculpteur qui le premier osa +consacrer le talent et la clbrit de David Rome, fut la plus vive et +la plus spirituelle. En faisant observer ses voisins la portion du +corps au-dessous de la poitrine, trop mollement accuse dans Psych, il +demanda malignement _si les ctes y taient peintes en long ou en +large_. Quoi qu'il en soit, et malgr l'ensemble de ces reproches, qui +sont loin d'tre dnus de fondement, le tableau de _Psych_ est rest +une production fort remarquable de l'poque, et l'une des meilleures de +Grard. + +Trois portraits peints dans le mme temps par cet artiste sont peut-tre +plus remarquables encore, et donnent une ide plus juste et plus +avantageuse du point de vue vrai, simple et nouveau, sous lequel Grard +envisageait alors l'art de la peinture; ce sont ceux de Mlle Brongniart, +de la famille d'Auguste, orfvre clbre en ce temps et de Mme +Barbier-Valbonne, cantatrice renomme. Cette exposition ne produisit +pour Grard qu'une partie des rsultats qu'il avait droit d'en attendre. +Sa rputation de peintre de portraits s'tablit, mais le tableau de +_Psych_ n'ayant point t achet, le peintre devint moins entreprenant +et n'osa pas commencer d'autre ouvrage de haut style. + +Les hommes de talent et les femmes clbres par leur esprit et leurs +grces remplaaient alors, comme on l'a dit, l'ancienne aristocratie. +C'tait eux qui accueillaient, favorisaient et protgeaient mme au +besoin, le talent son aurore. Dj le condisciple, l'ami de Grard, M. +Isabey, avait montr la noblesse d'me d'un vritable artiste, en +employant un dtour dlicat pour venir au secours d'un homme distingu +aux prises avec la pauvret. Cet exemple ne fut pas inutile, et lorsque +toute esprance de voir le tableau de _Psych_ achet par un amateur, +ou, ce qui et t plus convenable, par le gouvernement, fut perdue, +deux hommes de coeur et d'intelligence, l'architecte Fontaine et Breton, +secrtaire de l'Institut, se cotisrent pour raliser la somme de 6000 +francs, qu'ils offrirent Grard en change de son tableau. + +Depuis 1797 jusqu' l'poque o Bonaparte premier consul commena +faire entrer les arts dans les rouages accessoires de son gouvernement, +Grard, ainsi que les autres artistes, eut fort peu d'occasions +d'exercer son talent. Ces longs et pnibles efforts tents pour l'tude +sincre de son art, ces succs si flatteurs obtenus du public, mais qui +ne fournissaient pas les moyens d'en mriter de nouveaux; et, il faut +bien le dire, cette pauvret si dure pour un homme dj clbre, +forcrent Grard employer son talent des ouvrages d'un ordre +infrieur. Il partagea cet gard le sort de quelques-uns de ses +contemporains, et, ainsi que Girodet et Prudhon, Grard fit des +vignettes pour les grandes ditions de Virgile et de Racine publies par +Didot. + +Quoique l'ducation de Grard et t peu soigne, il avait +naturellement les avantages d'un esprit cultiv. Son intelligence +lucide, dlie et pntrante, son got juste et dlicat, lui faisaient +saisir facilement les penses, les faits et les combinaisons d'ides les +plus trangres ses proccupations habituelles. Au temps de ses +premiers succs, lorsque, recherch par tout ce qu'il y avait de +distingu dans la socit parisienne, il y paraissait tout la fois +modeste comme un homme qui commence, et brillant dj d'une gloire +solidement acquise, il tait facile de reconnatre tout ce qu'il y avait +de distingu, d'minent mme, dans ce jeune artiste coutant avec tant +de respect et d'attention les gens instruits, qui, eux-mmes, se +sentaient flatts de l'avoir pour auditeur. Aimant naturellement les +lettres, dou de l'instinct de la musique, portant un intrt trs-vif +toute espce de science, Grard, entour de fort bonne heure de tout ce +qu'il y a eu d'hommes intelligents de son temps, et ayant eu le bon +esprit si rare de les couter attentivement, acquit des connaissances +tellement varies, que, quels que fussent le talent et les occupations +de ceux qui lui adressaient la parole, sa rponse tait toujours +pertinente, spirituelle et flatteuse. Ces qualits prcieuses, mais +accessoires pour un artiste, exercrent des influences diverses sur son +talent et sur sa vie. Elles contriburent sans doute l'accroissement +de sa fortune; mais en lui donnant l'occasion de briller dans le monde, +o il fut toujours recherch, elles lui firent obtenir, comme peintre de +portraits, des succs qui le firent longtemps dvier de sa carrire de +peintre d'histoire. + +Le portrait de Mme Bonaparte, expos en 1799, l'avait plac au premier +rang parmi ceux qui russissaient le mieux en ce genre. Son matre, +David lui-mme, malgr la grande clbrit dont il jouissait alors, se +ressentit des effets de la vogue qu'obtenaient les productions de son +lve. Mme Rcamier, dans tout l'clat de sa jeunesse, de sa beaut et +de sa position sociale, avait eu l'ide de se faire peindre par le +premier peintre de son temps, par David. Le portrait fut mme conduit +jusqu' l'bauche complte. La jeune beaut, vtue d'une simple robe +blanche, avec le col et les bras dcouverts, selon l'usage et la mode du +temps, tait reprsente moiti tendue sur un canap. Le peintre, +dans son bauche, avait montr les deux pieds sans chaussures. Cette +dernire circonstance tait une fantaisie de l'artiste, fort innocente +alors, mais qui sans doute blessa les susceptibilits du modle. On dit +aussi que le peintre, distrait par d'autres occupations, travailla trop +lentement au gr des dsirs de Mme Rcamier, et que, domine par une +impatience assez commune chez les jeunes femmes, elle eut recours au +pinceau de Grard, dj dsign dans l'opinion publique comme l'artiste +dont le talent gracieux rendait avec le plus de bonheur la beaut +fminine. Enfin, on ajoute que Mme Rcamier, tout en faisant faire son +portrait par Grard, n'en tenait pas moins avoir celui qu'avait +bauch David. + +L'bauche du portrait de Mme Rcamier, aprs avoir t vue et +trs-admire par les lves de David, avait t galement montre +Grard. Confident de ce travail, et plein d'gards et de respect pour +son matre, Grard lui confia la demande qui lui avait t faite. Sans +hsiter, David conseilla l'auteur de _Psych_ d'y satisfaire. Mais +lorsque Mme Rcamier se prsenta dans l'espoir de voir achever le +premier portrait: Madame, lui dit David, les dames ont leurs caprices; +les artistes en ont aussi. Permettez que je satisfasse le mien, je +garderai votre portrait dans l'tat o il se trouve. Et en effet, rien +depuis n'a pu le dcider le finir[57]. + +De 1800 1810, le nombre des portraits que fit Grard est incalculable. +En 1808 seulement, il en exposa douze au Salon; en 1810, quatorze. Il +peignit peu prs tout ce qu'il y avait d'hommes et de femmes clbres +en Europe. Les sommes qu'il gagna furent immenses, et quoiqu'il ft +fastueux et parfois prodigue, il amassa cependant une fortune assez +considrable. Le tour piquant de son esprit, la varit de ses +connaissances, et une certaine manire modeste, mais lgante et +trs-spirituelle de traiter tous les sujets, faisaient de cet artiste, +si habile d'ailleurs dans son art, un homme du monde des plus aimables. +Depuis les premiers temps de sa clbrit, dans son petit logement au +Louvre, quoique d'autant plus pauvre qu'il tait mari et forc de tenir +maison, il runissait dj tous ses amis le mercredi soir de chaque +semaine. Ce furent d'abord de simples runions d'artistes, de camarades. +Mais ce noyau d'amis, qui lui restrent toujours fidles, se +joignirent successivement, et mesure que le talent et la renomme du +peintre s'accrurent, tout ce que la socit de Paris et des pays +trangers offrait de plus lev par les connaissances, l'agrment, la +naissance et les dignits. Pendant tout le rgne de Napolon, Grard +tint certainement le salon le plus curieux, le plus amusant et le plus +habituellement frquent par les personnes clbres en tout genre. +L'tiquette y tait remplace par une politesse exquise, et le mrite +servait ordinairement de rgle pour assigner chacun l'importance et le +rang qu'il devait prendre. Par une bienveillance naturelle, qu'il mlait + une politique habile, Grard tait toujours dispos accueillir chez +lui les jeunes gens qui commenaient se faire remarquer par leurs +talents. Par cette protection accorde ceux qui entraient dans la +carrire, il mettait les jeunes esprits en relation directe avec ses +anciens amis, et ralliait ainsi ses intrts toutes les gnrations +dont il tait environn. Vers 1810 et 1811, aprs avoir fait le portrait +de presque tous les rois et toutes les reines de l'Europe; lorsque les +plus hauts dignitaires de l'empire franais briguaient la faveur d'tre +peints par lui; quand, accabl sous les faveurs de toute espce, ses +amis qui, sans croire le flatter, lui disaient dans toute la sincrit +de leur me que Grard tait le _roi_ des peintres, comme il tait le +peintre des _rois_, lui, Grard, profitait de cet engouement sans en +tre dupe. + +Il y avait certainement de la force d'me et une grande pntration +d'esprit dans cet homme, qui, n'ayant pu faire une fortune mdiocre en +augmentant peu peu son talent, et qui s'tant trouv forc de profiter +d'une chance inattendue pour ne plus retomber dans la pauvret, jouait, +badinait ainsi avec sa clbrit, en conservant au fond de l'me le +dsir et l'esprance d'acqurir une vraie gloire. Car, au milieu de ce +concert de louanges dont on l'tourdissait, dans son salon mme, o il +tait flatt par l'aristocratie intellectuelle et nobiliaire, o on lui +rptait sans cesse qu'il avait surpass tous ses rivaux, lui, se +jugeait, et en 1807 il se disait lui-mme que depuis dix ans, depuis +sa _Psych_, il n'avait rellement rien produit; c'est parce qu'il se +sentait peintre au fond de l'me. + +Les succs de David, de Girodet, de Gros et de Gurin, pendant ces dix +annes, retremprent l'esprit de Grard en l'irritant. En 1808 il exposa +_les Quatre ges_. L'ouvrage tait faible, mais le peintre ne se +dcouragea pas, et deux ans aprs (1810), avec quatorze portraits, la +plupart en pied et des meilleurs qu'il ait faits, il prsenta au Salon +la _Bataille d'Austerlitz_, ouvrage remarquable et le meilleur de ceux +qu'il a achevs sous le rgne de Napolon. Cette composition, destine +originairement dcorer le plafond du conseil d'tat, tait accompagne +dans cette salle de quatre grandes figures allgoriques droulant et +soutenant le tableau; dans ces figures, Grard a peut-tre exprim mieux +que dans tous ses autres ouvrages ce grandiose vers lequel son esprit le +portait et cette largeur d'invention qui tait une disposition naturelle +de son talent. + +Mais la rputation de peintre de portraits a pes fatalement sur cet +artiste pendant les plus belles annes de sa vie. Son atelier se +transforma en une espce de manufacture, surtout aprs les vnements de +1814, lorsque les rois, les princes et les gnraux des puissances +allies vinrent Paris. Le nombre des demandes qui lui furent faites +alors, et la promptitude avec laquelle il fut oblig d'y rpondre, +eurent les plus tristes rsultats. Presque tous les portraits que Grard +excuta cette poque sont assez faibles, et en partie sortis d'autres +mains que de la sienne. + +L'empereur avait bien trait Grard; Louis XVIII et les princes de la +restauration ne lui furent pas moins favorables. Les grces qu'il obtint +sous la restauration, entre autres le titre de premier peintre du roi, +parurent l'attacher ce gouvernement d'une manire sincre, et il +montra du dvouement en rappelant toutes les forces de son imagination +et de son talent pour faire l'ouvrage que l'on regarde gnralement +comme son chef-d'oeuvre, l'_Entre d'Henri IV Paris_. + +Ce tableau fut expos en 1817, et ce fut la dernire satisfaction que +Grard prouva comme artiste et comme homme. Sa _Corinne_, en 1822; son +_Philippe V_ et _Daphnis et Chlo_, en 1824, et enfin le tableau faible +du _Sacre de Charles X_, en 1827, furent des signes non quivoques de +dcadence. + +Grard avait atteint sa cinquante-septime anne, ge auquel est mort +Girodet, prcisment aprs avoir termin sa _Galate_, oeuvre qui +indiquait aussi que l'artiste dclinait. Ce rapport entre l'ge et le +dclin de ces deux rivaux put frapper Grard, qui ne s'est jamais fait +intrieurement illusion sur lui-mme. tienne, qui le vit +l'enterrement de son camarade Girodet, remarqua, ainsi que tous les +assistants, combien il tait ple et quel point il tait triste. +Grard tait aim; son chagrin concentr fit impression, et l'on prouva +quelque chose de douloureux le voir rpondre par des sourires +mlancoliques aux politesses que lui adressaient tous les jeunes gens de +l'cole nouvelle, dont au fond il redoutait le jugement. La rvolution +de 1830 mit le comble l'espce de dcouragement qui s'tait empar de +lui. Pour un homme qui n'tait pas rest entirement tranger aux ides +de la rvolution, et qui avait vu crotre sa rputation et sa fortune +sous Napolon, c'tait dj beaucoup que de s'tre produit facilement et +de s'tre encore illustr sous les auspices des Bourbons; mais lorsque, +aprs les fatigues d'une vie laborieuse qu'il avait t oblig de +refaire sous trois gouvernements contraires, il se vit dans la +ncessit, ainsi qu'un homme qui entre dans la carrire, de combiner +pour la quatrime fois un nouveau mode d'existence pour ne pas perdre +les avantages dont il avait joui prcdemment; l'ide de ce nouvel +effort, le peu de succs de ses derniers ouvrages, l'affaiblissement de +sa vue et quelques atteintes de paralysie la main, lui ravirent la +confiance qu'il avait toujours eue en lui-mme. Il fit encore un assez +grand nombre de portraits, et le tableau de _Louis-Philippe l'htel de +ville_; mais tous les soins, tous les travaux de ses dernires annes +furent particulirement consacrs l'achvement des quatre pendentifs +de l'glise de Sainte-Genevive, ouvrage peu digne de lui. + +Le _Blisaire_, la _Psych_, la _Bataille d'Austerlitz_, l'_Entre +d'Henri IV_ et huit ou dix portraits, sont donc les rsultats importants +des travaux de toute la vie de Grard, ses vritables titres de gloire. + +Quoiqu'il et plusieurs infirmits, elles furent trangres sa mort. +Atteint d'une fivre pernicieuse, le 8 janvier 1837, trois jours aprs +il mourut de ce mal. + +Girodet, membre de l'Institut, n'avait reu la dcoration de la Lgion +d'honneur que tard. Sous la restauration, il fut fait chevalier de +l'ordre de Saint-Michel, et Charles X lui envoya la croix d'officier de +la Lgion d'honneur la veille de sa mort. La vie retire et singulire +de cet artiste peut expliquer ceux qui connaissent le monde pourquoi +ces honneurs lui ont t accords si tardivement. Grard, au contraire, +dont le caractre tait facile, le talent riche et brillant, fut combl +de ces distinctions flatteuses pendant la vie et compltement striles +aprs la mort. Nomm baron de l'empire, officier de la Lgion d'honneur, +chevalier de l'ordre de Saint-Michel, membre de l'Institut de France, +professeur l'cole royale des beaux-arts, membre de l'Institut de +Hollande et des Acadmies de Vienne, Berlin, Munich, Copenhague, Turin, +Milan et Saint-Luc de Rome, aucun tmoignage de considration ne lui a +manqu pendant sa vie. Et cependant cet homme est mort triste, +regrettant sa jeunesse, ne pouvant s'accoutumer l'ide de ne plus +exciter cet engouement dont il avait t le premier signaler +l'extravagance, tourment par la faiblesse de certains de ses ouvrages, +inquiet mme sur le mrite rel de ceux qui avaient eu le plus de +succs, et poursuivi par l'ide qu'une gnration nouvelle d'artistes +tait l toute prte prendre la place de celle que l'ge et la mort +allaient bientt mettre hors de lice. C'est vraiment bien tort que +l'on adresse ceux qui composent des romans le reproche de les terminer +ordinairement par des scnes tristes. Pour peu qu'un crivain tienne +retracer la vie humaine avec vrit, comment ne pas tomber dans cet +inconvnient? On connat dj quelles ont t les destines de Drouais, +de Fabre, de Girodet et de Grard; maintenant voici celle de Gros. + +Il tait le plus jeune de la premire couve d'lves de David. N +Paris en 1771, Gros (Antoine-Jean), issu d'une famille sans fortune, +s'adonna tout jeune l'art de la peinture. Ses progrs furent aussi +brillants que rapides l'atelier de David, et, couronn l'Acadmie en +1790, il alla continuer ses tudes Rome. Mais, comme tous les artistes +et pensionnaires franais, qui, depuis l'affaire de Basseville, +portaient ombrage au gouvernement papal, Gros fut oblig d'abandonner +Rome, et de se rfugier successivement dans plusieurs villes d'Italie. +Ne recevant point de secours de sa famille, et press par le besoin, +Gros se mit peindre la miniature Florence et Gnes. La hardiesse +et l'imptuosit avec lesquelles il traitait un genre que l'on ne fait +ordinairement que froidement et avec timidit devinrent pour lui une +cause de succs, et le jeune Gros, dont la figure tait belle et +prvenante, dont l'esprit, quoique inculte, plaisait par sa franchise et +un certain tour original, tira parti de son talent, et se fit aimer de +ceux qui le connurent. Sa jeunesse, son obscurit et son dfaut de +fortune alors, lui permirent de rester en Italie, sans tre compris au +nombre des _migrs_, pendant les annes les plus orageuses de la +rvolution franaise. Ainsi que Girodet, Gros ne fut pas atteint par les +passions politiques de son temps, et, tout occup de son art et de ses +plaisirs, il profita de son talent et de son caractre pour se faufiler +intact, ou plutt indiffrent, au milieu de toutes les opinions qui +agitaient alors ses contemporains. + +Le jeune Gros avait donc pu, grce son obscurit, se tenir loign de +la tourmente rvolutionnaire, et ce fut avec la mme indpendance +d'esprit qu'il profita de son talent pour se joindre ses compatriotes, +lorsque l'arme franaise, conduite par Bonaparte, vint conqurir +l'Italie, en 1796. Le jeune peintre franais tait avec l'arme, prs +d'Arcole, lorsque Bonaparte et Augereau plantrent le drapeau tricolore +sur le pont qu'il fallait traverser en affrontant la mitraille des +Autrichiens, et le premier ouvrage de Gros, que l'on vit au Salon +(1799), est un beau portrait mi-corps de Bonaparte tenant le drapeau +d'Arcole la main, et franchissant le pont. Jusqu'alors les ouvrages +qui reprsentaient le vainqueur de l'Italie taient si faibles, ou +offraient des traits si peu semblables, que le tableau de Gros ne fut +gure, au premier moment, qu'un objet de curiosit pour la multitude. +Cependant, quelques artistes furent frapps d'une certaine libert dans +l'attitude du personnage, et d'une facilit de pinceau, auxquelles on +n'tait plus habitu depuis que David, ainsi que ses lves Girodet et +Grard, avait fait tant d'efforts pour se rapprocher de la manire +svre, pure et tant soit peu austre de l'art antique. Dans les +ateliers de peinture, et parmi les jeunes lves, cette peinture de Gros +fut prise comme une innovation qui fit quelque fortune, et donna le +dsir de voir de cet artiste, alors nouveau pour la France, quelque +production plus importante. + +Cependant Gros, que Bonaparte avait distingu et qui s'tait fait aimer +de tous les officiers de l'arme, obtint lui-mme un grade au moyen +duquel il pouvait suivre toutes les oprations militaires. C'est +lorsqu'il se trouva dans cette position, qu'il prit sur les champs de +batailles mme, ce got qu'il a toujours conserv pour les brillants +uniformes, pour les chevaux et les scnes guerrires. Ds ce moment sa +carrire et son genre taient nettement tracs; son gnie allait trouver +son emploi. + +Parmi les causes nombreuses qui empchent la plupart des hommes de +mettre profit les dons qu'ils ont reus de la nature, la plus commune +est l'ignorance o ils sont presque toujours de la facult et du talent +qui les distinguent rellement. Les fausses vocations, indiscrtement +suivies, ruinent l'avenir de la plupart des jeunes gens, et troublent +ordinairement la vie des hommes qui passent pour l'avoir remplie le plus +compltement. + +Sans aller chercher de nombreux exemples hors du sujet qui nous occupe, +il suffit de jeter un coup d'oeil sur la carrire des artistes de notre +temps, pour reconnatre la vrit de cette proposition. En effet, quelle +a t la vie de David? Celle d'un artiste trs-heureusement dou pour +exercer, et mme perfectionner la peinture, mais qu'une manie insense +de devenir lgislateur a interrompue, trouble et fltrie; Girodet +galement, n peintre, se met dans l'esprit qu'il est pote et perd la +partie la plus prcieuse de son existence polir des vers l'imitation +de ceux de l'abb Delille. Grard, non moins naturellement peintre que +ses rivaux, sacrifie sa gloire d'artiste au titre d'homme du monde, et +meurt d'ennui et de chagrin en pesant dans son esprit, chancelant et +sceptique, si, tout compte fait, il n'y a pas autant d'avantage mourir +conseiller d'tat ou pair de France, que premier artiste de son poque. +Enfin, Gros, dont le caractre tait prime-sautier, irrflchi, dont +l'esprit obissait une verve dont il ne connaissait ni l'tendue ni la +force, Gros, comme on le verra bientt, avait aussi sa marotte, sa +manie, qui l'a proccup pendant toute sa vie et jusqu'au moment de sa +mort, qui a t si cruelle. + +Aprs le _Bonaparte Arcole_, et l'exposition suivante (1802), Gros +reprsenta Napolon sur un cheval blanc, donnant une arme d'honneur un +grenadier. Quoique trs-imparfaite, cette production attira cependant +l'attention gnrale, et c'est compter de ce moment que la rputation +du peintre alla en croissant. Malgr les observations, assez justes +d'ailleurs, des puristes vous au culte exclusif des doctrines antiques, +le _Bonaparte_ de Gros, avec ses teintes fouettes et hardies, avec son +cheval en _satin blanc_, ne laissa pas de tourner la tte du public et +des jeunes artistes. David lui-mme ne craignit pas de dire en plein +Salon que cet ouvrage, avec ses qualits solides, produirait un bon +effet sur les travaux de l'cole de Paris, o l'on ngligeait trop le +coloris. Girodet, Grard et tous les peintres en renom furent unanimes +pour vanter le mrite de Gros, qui cependant ne fut que +trs-imparfaitement satisfait de cette victoire. + +On voyait cette mme exposition une autre composition de Gros, +reprsentant Sapho claire par la lune au moment o elle se prcipite +du rocher de Leucade dans la mer, en tenant sa lyre entre ses bras. Cet +ouvrage, qui parut faible alors et qui l'est rellement, aprs avoir t +le but des tudes particulires de l'artiste dans son atelier, tait +encore au Salon l'objet de sa sollicitude et de ses esprances les plus +chres. Ces portraits, ces tableaux de personnages et de sujets +modernes; ces habits bleus et ces paulettes d'uniforme qu'il avait su +si bien rendre, ne lui paraissaient que des passe-temps agrables, et +propres tout au plus flatter la vanit des hommes du jour; tandis que +sa _Sapho_ tait pour lui un tableau du genre lev, un sujet antique, +o il s'imaginait avoir dvelopp entirement toute sa science et son +talent. + +Heureusement pour cet artiste que Bonaparte, qui, comme on l'a vu, +n'tait pas trs-amateur des sujets tirs de la mythologie ou de +l'histoire ancienne, voulut que les principaux vnements de sa vie +fussent reprsents par Gros. Mais ce qu'il est curieux de savoir pour +connatre l'histoire du coeur et de l'esprit humain, c'est qu'il ne +fallut rien moins que la volont de Bonaparte pour que Gros ne manqut +pas sa vocation et se dcidt faire de bons tableaux de l'histoire de +son temps, au lieu de se traner sur les traces de ceux qui, malgr +Minerve, se sont obstins potiser dans des modes qui ne leur +convenaient nullement. + +Cdant la volont du chef de l'tat, Gros fit d'abord plusieurs +portraits reprsentant le premier consul pied ou cheval; puis il +donna sa belle esquisse de _la Bataille du Mont-Thabor_, qui fut juge, +avec raison, la meilleure de toutes celles qui avaient t prsentes +un concours qui n'eut cependant point de rsultat. + +Une fois engag dans la voie qui lui convenait, Gros n'eut plus qu' +produire pour bien faire. tranger toutes les tudes spculatives +auxquelles taient forcs de se livrer ceux qui voulaient rendre sans +autre secours que leur imagination des objets qu'ils n'avaient jamais +vus, le peintre de _la Peste de Jaffa_, d'_Aboukir_ et d'_Eylau_, +improvisant en quelque sorte ces grands ouvrages, sans prjugs et sans +peine, eut un avantage immense sur tous ses rivaux, celui de profiter de +sa facilit et de peindre de verve. + +Il y eut un bel lan chez les artistes l'exposition de 1806, lorsque +Gros y produisit _les Pestifrs de Jaffa_. La mmoire de l'expdition +d'gypte tait encore frache dans tous les esprits, et la gloire du +jeune artiste, qui consacrait le souvenir d'un vnement de cette +campagne, se trouvait comme mle celle du hros qui l'avait dirige. +L'admiration sincre qu'excita cette composition fut si gnrale, que +les peintres de toutes les coles en rputation alors se runirent pour +porter au Louvre une grande palme, que l'on suspendit au-dessus du +tableau de Gros. David a rpt souvent que ce succs, obtenu par l'un +de ses lves qu'il chrissait personnellement, avait t un des moments +de sa vie o il s'tait senti le plus heureux. Et en effet, qu'y +avait-il de plus flatteur pour le matre que de voir couronner l'ouvrage +d'un disciple dont le mrite tait si grand, et si diffrent du sien; +pour David, qui comprenait si bien que l'enseignement n'est pas la +transmission d'une manire, mais le dveloppement de l'intelligence +artistique d'un lve confi aux soins d'un matre? Cet aspect si neuf +et si inattendu des productions de Gros devint pour lui la preuve +vidente de la supriorit de sa mthode. Cette satisfaction tait +d'autant mieux fonde, qu' cette mme exposition _la Scne du Dluge_, +par Girodet, production si diffrente de celles de Gros et de David, +fournissait encore une preuve clatante de l'impartialit savante du +matre et du respect qu'il avait port l'originalit native de chacun +de ses disciples. + +Il est hors de doute qu'aprs David, Gros est le peintre qui a exerc le +plus d'influence sur les doctrines et la pratique des artistes ses +contemporains. L'indpendance de ses ides ainsi que la libert savante +de son pinceau enhardirent et protgrent les talents d'une foule de +peintres qui, accabls jusqu' lui sous les difficults que prsente la +composition des ouvrages du style le plus lev, purent marcher plus +l'aise dans des voies moins ardues et moins prilleuses. En adoptant le +genre svre et pur trait par David, il fallait encore un talent +remarquable et une disposition trs-forte aux tudes srieuses, pour +produire un ouvrage passable et mme mdiocre; tandis que les scnes +d'histoire contemporaine mises en vogue par Gros, et dans lesquelles il +entrait peu de nu et beaucoup d'accessoires, faisaient parfois produire + des peintres secondaires des tableaux trs-satisfaisants pour le +public, bien que leur mrite ft des plus quivoques. + +D'ailleurs la vue et l'tude des monuments franais, au muse des +Petits-Augustins, avaient dj fait concevoir l'ide d'une raction +contre l'admiration exclusive des ouvrages de l'antiquit, quand +l'apparition des trois ou quatre premiers ouvrages de Gros la +dterminrent. C'est en effet de 1803 1808 que le genre anecdotique +commena tre cultiv avec succs par Richard, Revoil et Verney; mais +c'est aussi de cette mme poque, il faut bien le dire, que datent ces +ternelles batailles ou scnes d'tiquette que Bonaparte a fait excuter +durant son rgne, sous la surveillance de son directeur des beaux-arts +Denon, et qu'enfin la peinture de genre proprement dite fut remise en +honneur et prpara la vogue excessive qu'elle devait obtenir quelques +annes plus tard. + +Cette opinion tait celle de Gros lui-mme, et il l'a exprime avec tant +de franchise et dans une occasion si solennelle, qu'il est bon que l'on +sache comment ce grand artiste se reprochait lui-mme d'avoir port +atteinte aux doctrines professes par David son matre, et s'accusait +d'tre cause du dclin des grands principes de l'art en France. Le jour +de l'enterrement de Girodet, au moment o les membres de l'Institut et +les plus habiles artistes taient runis dans la chambre du dfunt, dont +on allait conduire les dpouilles mortelles au cimetire, la +conversation eut naturellement pour objet le mrite du mort et la perte +irrparable que faisait l'cole dans un moment o elle avait besoin +d'une main puissante qui la retint sur la pente o elle tait entrane +par l'cole dite romantique. Grard, malgr la tristesse dont il +paraissait accabl, essaya de faire l'loge de son ancien camarade, +regrettant que Girodet ne ft plus l pour maintenir les jeunes artistes +par son exemple. Que ne le remplacez-vous, Grard, lui dit aussitt +l'un de ses confrres, et que ne vous levez-vous pour remettre l'cole +dans la bonne voie, puisque David est exil?--C'est ce que je devrais +faire, dit Grard; mais je confesse que je ne m'en sens pas la force: +j'en suis incapable.--Pour moi, s'cria tout coup Gros, dont les yeux +taient tout rouges et la voix altre, non-seulement je n'ai point +assez d'autorit pour diriger l'cole, mais je dois m'accuser encore +d'avoir t l'un des premiers donner le mauvais exemple que l'on a +suivi, en ne mettant pas dans le choix des sujets que j'ai traits et +dans leur excution cette svrit que recommandait notre matre, et +qu'il n'a jamais cess de montrer dans ses ouvrages[58]. + +Ainsi, on le voit, cet homme regardait ses meilleurs ouvrages avec +ddain; il se reprochait mme en quelque sorte de les avoir produits; et +lorsqu' la fin de sa carrire, devenu riche et matre de traiter les +sujets de son got, il reprit le cours des ides qu'il avait t oblig +de quitter, aprs son faible tableau de _Sapho_, il exposa au Salon de +1834 un norme et monstrueux tableau mythologique, qui compromit son +talent dans l'esprit railleur et mprisant de tous les apprentis en +peinture. + +L'poque brillante du talent et de la vie de Gros a commenc et fini +avec Napolon. Ses meilleurs ouvrages sont _la Peste de Jaffa_, _la +Bataille d'Eylau_ et celle d'_Aboukir_, et le premier de ces tableaux +est son chef-d'oeuvre. En 1806, il vit ce chef-d'oeuvre ombrag par +l'immense palme qu'y placrent unanimement les artistes. En 1808, +l'empereur Napolon, aprs avoir considr _la bataille d'Eylau_, +dtacha de son habit l'toile de la Lgion d'honneur qu'il portait et la +remit Gros au milieu du grand Salon, en le nommant baron de l'empire. +Combl d'honneurs et dj assez favoris de la fortune, Gros fit un +mariage qui lui assura, sinon le bonheur, du moins une existence +indpendante et fixe. + +Une grande quantit de travaux secondaires augmentrent encore sa +fortune jusqu' la Restauration. Sous les Bourbons, Gros fit encore +quelques grands ouvrages excuts avec verve, mais conus faiblement et +comme regret. _L'Arrive de la duchesse d'Angoulme Bordeaux_ et _la +Fuite nocturne de Louis XVIII_ du chteau des Tuileries, taient des +sujets bien tristes pour le peintre brillant et fougueux de _la Peste de +Jaffa_ et de _la Bataille d'Aboukir_. Ces compositions, soutenues +quelque temps par le talent et la popularit du peintre, ne purent +vaincre cependant l'indiffrence du public, et elles furent promptement +oublies, Gros ne produisit donc, pendant la restauration, qu'un ouvrage +vraiment digne de lui, _la Coupole_ de l'glise de Sainte-Genevive. Il +devait son existence et sa gloire Napolon. La chute terrible de +l'empire, le peu de succs qu'eurent les tableaux faits sous la +monarchie, les annes qui commenaient s'accumuler sur la tte du +peintre et les critiques dj amres d'une nouvelle gnration +d'artistes tout prts danser sur la tombe de leurs prdcesseurs, +avaient avanc pour Gros le temps de la vieillesse, quand la rvolution +de 1830 la complta. + +Naturellement spirituel, mais sans instruction et peu dispos en +acqurir, Gros tait artiste, peintre par instinct. Il composait au bout +du pinceau et faisait bien ou mal sans que son got et son esprit +tentassent le moindre effort pour faire ressortir les parties +excellentes d'un ouvrage ou en corriger les dfauts. Cette disposition, +qu'il apporta en naissant et qu'il conserva toute sa vie, a imprim un +caractre particulier ses compositions, qui renferment ordinairement +une ou deux portions trs-remarquables au milieu d'une foule d'objets +sans rapport et sans proportion entre eux. C'est ce que l'on peut +observer dans les batailles d'_Eylau_ et d'_Aboukir_, car le seul +ouvrage de Gros exempt de ces disparates est _la Peste de Jaffa_, son +chef-d'oeuvre. + +Lorsque Gros, de retour d'Italie, vint s'tablir Paris (1800-1801), il +exera de suite une double influence, sur le public et sur les artistes. +L'exposition de son portrait de _Bonaparte Arcole_ et du _Premier +Consul distribuant des sabres d'honneur_ fit effet sur les masses. Mais +la personne de Gros, ses manires et celles des personnes qui +frquentaient son atelier, ainsi que son habitude de travailler devant +tmoins et presque en jouant, aprs avoir tonn les artistes, finit par +modifier leur manire d'tre, leurs habitudes et enfin leur got. + +Au commencement de ce sicle, rien n'tait si rare qu'un local propre +devenir un atelier de peinture. Ceux qui avaient t pratiqus +anciennement dans le Louvre n'existaient plus, et lorsque David fut sur +le point de commencer son tableau du _Couronnement_, on ne trouva rien +de mieux que de lui abandonner la vieille glise de Cluny pour qu'il en +ft son atelier. En gnral, les vieilles glises et les vieux couvents +dvasts et vendus pendant la rvolution taient devenus le refuge +ordinaire des artistes. De tous ces anciens difices, celui du couvent +des Capucines[59], dans lequel on avait fabriqu les assignats pendant +la dure de ce papier-monnaie, devint un des points sur lesquels les +peintres et mme quelques statuaires vinrent se rassembler. Girodet y +fit sa scne de _Dluge_, son _Atala_ et sa _Rvolte du Caire_. Mais +toujours mystrieux dans ses travaux, n'admettant chez lui que ses +lves, Girodet travaillait solitairement dans l'angle gauche du +clotre. + +Les choses ne se passaient pas ainsi vers l'angle droite, de 1801 +1805. Un long corridor, par lequel on parvenait une vingtaine +d'anciennes cellules de capucines, transformes en autant de petits +ateliers, servait d'antichambre et de salon de conversation aux artistes +habitant les cellules. L'aile droite du btiment semblait leur tre +particulirement rserve. M. Ingres et son ami Bartolini, le sculpteur +florentin, occupaient deux cellules en commun; prs d'eux tait M. +Bergeret, admirateur et ami de M. Ingres. Ces trois artistes, qui +dirigeaient alors les efforts de leurs tudes sur les ouvrages des +artistes italiens de la renaissance, formaient une espce d'acadmie +part dans les Capucines. Personne n'tait admis chez eux, et l'on +n'avait qu'une ide vague de ce qu'ils faisaient dans le mystre de +leurs ateliers. M. Bergeret doit tre compt au nombre de ceux qui, +lorsque le muse des Petits-Augustins contrebalana l'influence du muse +des Antiques, ont contribu fonder le genre anecdotique et rpandre +le got des petits tableaux d'amateurs. Le plus connu de ceux de cet +habile artiste que la gravure ait reproduits, reprsente _les Honneurs +rendus Raphal aprs sa mort_. + +Deux ou trois cellules plus loin que celle habite par M. Ingres, se +trouvait l'atelier de Granet. Ce peintre, qui devait se rendre clbre +en imitant des intrieurs de couvent, commena en effet par peindre les +longs et obscurs corridors de celui des Capucines. Bon, aimable, +spirituel et modeste comme il a toujours t, chaque jour Granet, que +l'on surnommait _le Moine_, tait tabli dans le clotre avec son +chevalet et sa toile, saisissant toutes les heures les effets varis +de la lumire. Granet tait aim de tous, il causait amicalement avec +chacun, laissait voir ses ouvrages tous ceux qui l'approchaient, les +consultait mme au besoin, et donnait d'excellents avis ses confrres. +Ceux qui voyaient ses tudes si originales lui prdisaient dj un +avenir qu'il a si bien ralis. + +Non loin de ces cellules, tienne, Chauvin, Dupaty et enfin Gros avaient +chacun la leur. Chauvin tait un habile paysagiste qui s'tait form en +Italie, o il avait fait connaissance avec Gros. tienne occupait la +cellule suivante et avait pour voisin, de l'autre ct, le statuaire +Charles Dupaty, l'un des fils du prsident de ce nom, clbre par ses +_Lettres sur l'Italie_. Dupaty achevait alors la premire figure de +ronde bosse qu'il ait expose au Louvre, un _Amour_. + +Gros avait pour atelier la dernire cellule au fond du corridor. +Jusqu'au jour de son arrive, rien n'tait plus silencieux que les longs +corridors des Capucines, dont la plupart des habitants travaillaient +dans la retraite et sans communiquer habituellement entre eux. Mais +aussitt que Gros fut tabli dans ce lieu, le rgime changea +compltement. En sa qualit de peintre de l'arme d'Italie, le jeune +artiste recevait sans cesse des visites d'officiers suprieurs et de +gnraux, mesure que, revenant de l'arme, ils rentraient Paris. La +porte de son atelier tait presque toujours ouverte, et la plupart du +temps il travaillait entour de ses amis, parlant haut, allant et +venant, maniant des armes, remuant des selles de chevaux ou de riches +toffes qu'il accaparait pour les copier au besoin. + +C'est dans cette cellule que Gros fit successivement les esquisses si +brillantes de plusieurs portraits du premier consul, de _la Bataille du +mont Thabor_ et de celle d'_Aboukir_, ainsi que le tableau de _Sapho_. +Le coloris brillant, la hardiesse de pinceau, et jusqu' l'espce de +dsordre qui rgnait dans ces compositions faites tout la fois avec +tant d'aisance et mme d'audace, peintes en quelque sorte en plein air +et devant tout le monde; ces habitudes et ces qualits si diffrentes de +celles qui rgnaient depuis dix ans dans les coles de Paris, parurent +tout coup un grand nombre d'artistes celles qui devaient tre +prfres et dont les rsultats seraient les plus satisfaisants pour +l'exercice de l'art. Il est donc certain que la manire aise et quelque +peu cavalire de Gros porta aussitt atteinte aux doctrines svres que +David avait enseignes et mises en pratique jusqu' ce moment; et +qu'aprs l'exil de son matre, et la mort de Girodet, lorsque la +nouvelle cole, dite romantique, avait dj fait des progrs si rapides, +Gros ne s'accusait peut-tre pas sans raison d'avoir contribu +branler les principes de son matre. + +Quoique son organisation ft robuste, Gros avait t affect de bonne +heure de douleurs rhumatismales qui le faisaient souffrir certaines +poques de l'anne. Pendant la Restauration, lorsque le grand clat de +sa clbrit commenait s'affaiblir, les premiers signes de la +vieillesse se manifestrent chez lui, et aprs la rvolution de 1830, +ils devinrent plus apparents encore. Plac par son talent dans la classe +des hommes minents de son poque, Gros eut le tort, et il en prouva +tous les inconvnients, de mener un genre de vie en contradiction avec +le rang lev qu'on lui assignait parmi les hommes de talent. Mari, +matre d'une belle fortune qui lui et fourni tous les moyens de +s'entourer, non-seulement d'amis, mais de personnes distingues qui se +seraient trouves honores d'tre admises dans sa socit, il vivait de +la manire la plus trange, passant presque tous ses moments de loisir +jouer aux dames avec les obscurs habitus d'un caf. + +Ces gots, si peu en harmonie avec sa position, augmentrent mesure +que les annes diminuaient pour lui les chances de trouver des +distractions moins vulgaires. Des chagrins domestiques, les regrets +excessifs que lui causaient et les jours si brillants de si gloire, et +les succs menaants de la nouvelle cole _romantique_; et enfin, ce qui +n'est que trop certain, les douleurs amres dont quelques crivains +l'abreuvrent en critiquant indignement ses ouvrages, portrent le +dcouragement dans l'me de cet homme combl jusque-l de louanges et +d'honneurs, mais que la rflexion n'avait prmuni contre aucun des maux +rservs l'homme, qui tout manque la fois quand il vieillit. + +Pendant les dernires annes de sa vie, il n'opposa ces chagrins que +les ressources de jouissances purement physiques, dont il fut priv tout + coup. Aussi sa mort fut-elle aussi inattendue que terrible. On le +trouva noy sur les bords de la Seine, prs de Svres. Il avait eu le +soin de laisser dans son chapeau un papier sur lequel tait crit que +las de la vie et trahi par les dernires facults qui la lui rendaient +supportable, il avait rsolu de s'en dfaire. + +Drouais, Fabre, Girodet, Grard et Gros, lves de David, furent aussi +des rivaux pour leur matre. + +Deux chefs d'coles, contemporains de David, Regnault[60] et +Vincent[61], exercrent quelque influence sur les arts, mais bien plutt +par les lves qu'ils formrent que par les ouvrages qu'ils +produisirent. Tous deux taient d'habiles artistes, praticiens +consomms, mais qui il manquait cette fixit dans les ides qui fait +que l'on choisit un but vers lequel on tend sans cesse, ce qui donne aux +productions un caractre fort et dcid. Regnault n'avait reu aucune +instruction, et son esprit comme son imagination tait sans porte. +C'tait un de ces praticiens trs-adroits, savants mme, dont les +talents matriels n'auraient pu devenir rellement utiles que s'ils +eussent t sous la direction d'un gnie suprieur qui les et vivifis. +Les meilleurs ouvrages de Regnault sont _l'ducation d'Achille_, +charmante composition, et une _Descente de croix_, o l'on remarque une +fermet et une flexibilit de pinceau qui feraient honneur un bon +lve de l'cole des Carrache. Ces ouvrages furent lous comme ils +mritaient de l'tre, servirent de titre leur auteur pour entrer +l'Acadmie et ouvrir une cole de peinture, mais ils n'exercrent aucune +influence sur la marche de l'art, l'poque o ils parurent, +c'est--dire vers 1788. Regnault, qui est mort fort riche l'ge de +soixante-quinze ans, passa paisiblement les dernires annes de sa vie +faire de petits tableaux de boudoirs. + +Ce n'est que par l'intermdiaire de deux de ses lves que Regnault a +rellement pris part au mouvement qui s'est opr dans l'exercice des +arts, depuis 1800 jusqu' nos jours; ces deux lves sont Pierre Gurin +et M. Hersent. + +Quant Vincent, homme instruit, fort spirituel et peintre trs-habile, +de la grande quantit d'ouvrages qu'il a achevs, on n'a gure conserv +le souvenir que de son tableau du _Prsident Mol_, peu connu de la +gnration actuelle. Ainsi que Regnault, Vincent a form un assez grand +nombre d'lves qui, pendant quinze ou vingt ans, ont disput les prix +acadmiques ceux plus nombreux qui sortaient de l'cole de David. Mais +de tous les soldats que Vincent a forms pour ces combats, il n'en est +qu'un seul dont le nom et les ouvrages soient connus; c'est M. Horace +Vernet, peintre original dont le rare mrite et l'influence seront +apprcis quand il en sera temps. + +En suivant l'ordre chronologique, il se prsente, comme contemporain de +David, un homme isol qui ne fut ni son lve, ni son rival, ni son +imitateur, mais dont le talent exceptionnel se dveloppa et grandit +pendant ce sicle, quoiqu'il fut en contradiction ouverte avec les ides +que Winckelmann, Heine, Mengs et David avaient mises en honneur depuis +1780. Pierre-Paul Prudhon, n en 1765, g de vingt-cinq ans en 1790, +pendant que la plupart des artistes s'efforaient d'imiter les ouvrages +de l'antiquit, formait, lui, son talent dans la solitude, n'ayant +d'autre ide et d'autre but que de rendre son pinceau l'interprte +fidle de ce qu'prouvait son me, de ce que prfrait son got. N de +parents trs-pauvres, forc de travailler pour vivre tout en tudiant, +le besoin le rendit de bonne heure ingnieux pour tirer parti de son +talent. Il se fit bientt remarquer par un genre de compositions +gracieuses et tendres, peu varies quant au fond, mais auxquelles +l'artiste trouvait moyen de donner des formes nouvelles et un aspect +nouveau. Le plus ordinairement, Prudhon faisait des dessins ou des +tableaux sur des sujets tendres, passionns et amoureux. L'attention se +porta d'abord sur des vignettes reprsentant _Landre et Hro_, _Crs +et Stellion_, et _Phrosine et Mlidor_, ainsi que sur d'autres +productions analogues, graves au pointill, et dont le succs devint +populaire. Le charme particulier de ces ouvrages rsultait d'une +certaine atmosphre d'amour, si l'on peut dire ainsi, travers laquelle +on les voyait apparatre. On y remarquait ordinairement des femmes dont +les vtements n'taient d'aucun pays ni d'aucun temps, mais qui, par +leurs formes suaves et une expression vive de tendresse, sduisaient +toutes les classes d'amateurs. Ces femmes n'taient point belles et se +ressemblaient toutes; leur bouche tait grande, leurs yeux profondment +enchsss et couverts, mais le peintre, qui avait soin de faire tomber +la lumire de haut sur ses groupes, trouvait moyen, en multipliant les +demi-teintes et en noyant les contours, de donner quelque chose de +fantastique et de sduisant ces tres imaginaires. + +Prudhon ne russissait pas moins bien reprsenter des amours, des +petits enfants; et son _Zphyre_, se balanant au-dessus de l'eau d'une +fontaine est peut-tre son chef-d'oeuvre en peinture. + +En abusant des effets du clair-obscur, ce peintre sacrifia souvent la +vrit d'imitation pour exprimer le genre de posie qu'il cherchait +rpandre avant tout dans ses ouvrages; mais soit que l'on aime ou que +l'on rprouve son genre, il faut convenir au moins que le sentiment qui +l'animait en peignant tait toujours fort, et que ses ouvrages portent +toujours un caractre bien dcid. + +Ce fut la fameuse exposition de 1810, o les ouvrages de David, de +Girodet, de Grard et de Gros se trouvaient en prsence, que parurent +aussi les deux tableaux de Prudhon qui ont mis le sceau sa rputation: +_le Zphyre_ dj cit et _la Vengeance et la Justice poursuivant le +Crime_. La svrit de style et la gravit des sujets taient devenues +des conditions si imprieuses depuis que les doctrines de l'cole de +David avaient t gnralement adoptes, que le pauvre Prudhon, qui +n'avait fait et n'aimait rellement faire que des sujets gracieux et +rotiques, se vit forc de concevoir et d'excuter le tableau de _la +Vengeance et la Justice_ pour obtenir la faveur d'tre plac au nombre +de ce qu'on appelle _les peintres d'histoire_. Cette dernire production +fait sans doute grand honneur au talent de Prudhon, mais ce talent se +trouve plus complet et surtout mieux employ dans son _Zphyre_. + +De son vivant, Prudhon n'eut qu'un assez petit nombre d'admirateurs et +dans l'esprit de ceux qui avaient adopt les doctrines de l'art antique, +qu'ils fussent artistes ou amateurs, il passait pour un peintre de +mauvais got, que l'on comparait aux artistes des temps de dcadence. +Lorsqu'il considrait l'art dans son ensemble, David, toujours +impartial, disait en parlant de Prudhon: Enfin celui-l a son genre +lui, c'est le Boucher, le Watteau de notre temps; il faut le laisser +faire, cela ne peut produire aucun mauvais effet aujourd'hui dans l'tat +o est l'cole. Il se trompe, mais il n'est pas donn tous de se +tromper comme lui; il a un talent sr. Ce que je ne lui pardonne pas, +ajoutait-il en souriant, c'est de faire toujours les mmes ttes, les +mmes bras et les mmes mains. Toutes ses figures ont la mme +expression, et cette expression est toujours la mme grimace. Ce n'est +pas ainsi que nous devons envisager la nature, nous autres disciples et +admirateurs des anciens! + +Si les scnes gracieuses, si l'emploi souvent exagr du clair-obscur +donnaient aux productions de Prudhon un aspect qui les faisait +distinguer parmi celles de ses contemporains, elles taient +recommandables surtout par un clat et une originalit dans le coloris +qui tranchaient avec la teinte gristre et peu transparente des tableaux +de l'cole svre. Il n'est pas jusqu'aux procds matriels employs +par Prudhon pour peindre, qui ne fussent contraires ceux dont les +autres artistes faisaient gnralement usage. + +Depuis l'excution du tableau des _Sabines_ surtout, David avait +pratiqu et enseign l'art de peindre en procdant par l'emploi de +teintes faites d'aprs la nature, et qu'il fallait appliquer l'une +auprs de l'autre en s'efforant de les fondre, non pas avec le pinceau, +mais en les juxtaposant avec assez de justesse pour qu'elles se +succdassent sans blesser l'oeil, et en exprimant la diffrence des tons +et la dgradation de la lumire. Ce procd, l'un de ceux qui demandent +le plus d'attention et de talent, et qui a t mis en pratique par +Raphal dans _la Transfiguration_, ainsi que par Paul Vronse et +Poussin dans leurs plus beaux ouvrages, est celui que David s'effora de +remettre en vigueur. + +Prudhon peignait tout diffremment. En commenant un tableau, il lui +donnait l'aspect d'une grisaille, et ce n'tait que successivement et +peu peu qu'il coloriait les diffrents objets compris dans son +tableau, jusqu'au moment o, satisfait de l'intention qu'il avait prte + ses personnages, il leur donnait toute la vivacit requise par de +nombreux glacis poss les uns sur les autres. Plusieurs compositions +laisses par le peintre l'tat d'bauches fournissent l'occasion de +suivre les progrs successifs de ce procd. + +Un an ou deux ans avant sa mort, Prudhon mit au Salon un petit tableau +qui fit sensation. Il y avait introduit trois figures; un ouvrier +ressentant les premires atteintes du mal dont il devait mourir, et prs +de lui sa femme et son jeune fils inquiets et cherchant les moyens de le +soulager. C'tait le dernier ouvrage qu'il dt faire; et dans cette +scne, si diffrente de celles o il avait peint ce que l'amour a de +plus intime et de plus tendre, on voyait l'empreinte d'une douleur +profonde, d'un chagrin que rien ne peut gurir, d'un prsage d'une mort +invitable et que l'on dsire. + +Des cinquante-huit annes que Prudhon a passes sur la terre, c'est tout +au plus s'il en a eu dix de tolrables. Son enfance, sa jeunesse et une +partie de son ge mr ont t employes combattre la misre, +travailler jour et nuit, et former seul un talent que l'exemple ou les +conseils des autres artistes ne pouvaient l'aider perfectionner. +Malgr sa pauvret, Prudhon se maria jeune, et le malheur voulut que sa +compagne, loin de l'aider dans sa pnible carrire, et des gots aussi +vulgaires que le pauvre artiste avait l'me tendre et dlicate. Charg +de famille sans pouvoir se reposer sur sa femme des soins que de jeunes +enfants rclamaient, il resta seul avec eux. C'est dans cet isolement, +et lorsque, forc de faire face une foule de petits travaux sans +lesquels ses enfants et lui n'auraient pu vivre, qu'il s'attacha Mlle +Mayer, son lve. + +Cette femme, qui pour tous charmes extrieurs n'avait que des yeux +trs-couverts et une expression de bont et de tendresse comme Prudhon +aimait les rendre dans ses ouvrages, devint, par son dvouement et son +attachement inviolable, l'ange sauveur de l'artiste et de ses enfants. + +Jeunes encore, ceux-ci rclamaient les soins journaliers qu'on ne reoit +que d'une mre. Mlle Mayer les leur prodigua comme si elle et t la +leur, et les modifia selon l'ge de ces tres intressants, que son coeur +avait adopts. Ces devoirs n'empchaient cependant pas cette femme +courageuse de se livrer l'art de la peinture, qu'elle exerait non +sans talent. Entirement dvoue Prudhon, enseigne par lui, +travaillant sans cesse ses cts, elle s'tait si compltement +identifie avec son ami, son matre, qu'elle tait parvenue reproduire +sa manire, et qu'elle l'aidait souvent dans la prparation de ses +ouvrages. Il ne nous est rest aucune lettre, aucun tmoignage +authentique de la longue tendresse de ces deux tres, toujours runis +sous le mme toit et dans le mme atelier; on sait seulement que pendant +de longues annes ils ont t unis par les liens de l'amiti la plus +profonde et par des occupations communes. Cependant les enfants de +Prudhon, levs par les soins de son amie, grandirent, se formrent et +il fallut pourvoir leur tablissement dans le monde. Ils quittrent la +maison paternelle. Dj Mlle Mayer n'tait plus jeune. Parvenue cet +ge o les femmes, perdant de leurs charmes, n'en sentent qu'avec plus +de force le besoin d'aimer, son imagination, naturellement ardente, lui +prsenta sa position comme incertaine et fcheuse. Son me, qui s'tait +sentie calme tant que la prsence des enfants lui avait assur le titre +et le rang de mre, s'effraya tout coup du nouveau rle dont elle +tait menace. Dans son innocence, cette me honnte s'exagra sa faute, +en fit un crime, eut l'ide qu'elle serait mprise, abandonne +peut-tre par celui qu'elle s'tait accoutume regarder comme son +poux, et sa tte se perdit. Dans un de ces moments critiques o +l'avenir se prsente tout coup comme un malheur invitable, Mlle +Mayer, dans ce mme atelier o elle avait convers, travaill, vcu si +longtemps auprs de Prudhon, se coupa la gorge avec un rasoir. Prudhon +ne peut se consoler de ce malheur. Deux ans aprs il mourut de langueur, +en 1823. C'est quelque temps aprs la mort de Mlle Mayer que Prudhon fit +ce tableau de _l'Ouvrier mourant_. Il y avait mis toute sa douleur; +depuis il ne fit plus rien. + +Cet artiste avait acquis sa clbrit peu peu, et par le dveloppement +lent et successif de son talent. En outre, quoiqu'il et form plusieurs +lves habiles, aucun cependant n'a contribu augmenter l'clat de son +cole. Mais il n'en fut pas de mme d'un peintre de la mme poque peu +prs, dont les ouvrages firent grand bruit, et qui eut pour lves des +hommes qui devaient bientt oprer une nouvelle rvolution dans l'art, +bouleverser les doctrines adoptes par David, par ses lves et ses +imitateurs: c'est Pierre Gurin[62], form l'cole de Regnault. +Laurat l'Acadmie en 1794, ce peintre exposa au Salon, quatre ans +aprs, le tableau de _Marcus Sextus_ revenant d'exil et retrouvant chez +lui sa femme morte et sa fille dans les larmes. Cet ouvrage dont le +succs, comme on l'a vu, fut immense, et du en partie l'importance que +le parti royaliste et les migrs attachrent alors au sujet, est +cependant une production assez faible. + +Ce succs fixa le choix du genre de composition que Gurin adopta, genre +dont le style est particulirement _thtral_. En effet, la conception +premire de ses ouvrages tend toujours surprendre et mouvoir, et +l'artifice avec lequel il place ordinairement ses personnages, tient de +la symtrie calcule laquelle les acteurs ont recours pour se donner +le temps de se reconnatre, et, comme on dit au thtre, pour arrondir +la scne. Ces artifices, ces compositions o tout est calcul, +comprennent les qualits et les dfauts du talent de Gurin, homme de +pure rflexion. + +Ce peintre prsenta successivement: l'exposition fameuse de 1808, un +sujet tir d'une idylle de Gessner et _Bonaparte pardonnant aux rvolts +du Caire_, tableau o il y a de la posie; celle de 1810, _Andromaque_ +et _l'Aurore et Cphale_; et celle de 1817, l'une de ses bonnes +compositions, _Didon coutant le rcit d'ne_. + +La sant de Gurin, dj chancelante, s'affaiblit encore aprs +l'excution de ces divers ouvrages. Depuis la _Didon_ il ne fit plus +rien d'important, l'exception de l'bauche reste imparfaite d'une +grande scne de _la dernire nuit de Troie_. + +La vogue extraordinaire de plusieurs productions de cet artiste fut de +courte dure, et il survcut au moins de six ou sept annes sa gloire. +Cependant, considr comme chef d'cole, et directeur de l'Acadmie de +France Rome, Gurin mrite les plus grands loges. Il est le seul de +son temps, aprs David toutefois, qui ait eu le sentiment vritable de +l'enseignement. Comme David, il reconnut qu'un matre ne doit pas +chercher transmettre sa manire, mais que son devoir est de cultiver +et de dvelopper les facults saillantes de ses lves. Or, cette +prcieuse qualit qui distinguait particulirement David, matre de +Drouais, de Girodet, de Grard, de Gros, de M. Isabey, de M. Ingres, de +Granet, de M. Schnetz et de Lopold Robert, on la retrouve encore, +quoique affaiblie, dans Gurin, dont l'cole a produit Gricault, MM. P. +Delaroche, E. Delacroix et Scheffer. + +Peut-tre et-il t propos de restreindre l'tendue de ces analyses +biographies; mais il tait indispensable, au moment o nous avons laiss +David occup achever le tableau du _Couronnement_, de donner une ide +prcise du talent et du caractre des artistes que la voix publique et +que lui-mme reconnaissaient, quelques gards, pour ses rivaux cette +poque. Quoique ayant exerc de 1806 1818 une immense influence sur +les arts, les ouvrages de David n'taient plus exclusivement admirs; et +le chef de l'tat, l'empereur Napolon, crut pouvoir, sans faire tort +la rputation de son premier peintre, ordonner un concours dcennal o +figureraient les meilleurs ouvrages faits pendant les dix annes +prcdentes par les artistes en renom, y compris le chef de l'cole. Ce +dcret imprial qui agita vivement la rpublique des lettres et celle +des arts, sans qu'il pt jamais recevoir d'excution, fut un vnement +grave, en ce qu'il porta une forte atteinte la suprmatie, jusque-l +inattaque, du talent de David, ainsi qu' l'unit de doctrine en fait +d'art que ce peintre avait tablie en France et presque dans toute +l'Europe. + +Cet vnement important pour l'art, mais provoqu par des intrts +politiques et privs, ne pouvait tre bien compris, sans que l'on connt +d'abord les droits plus ou moins bien fonds des principaux artistes +dont les ouvrages furent mis en concurrence avec ceux de David. + + + + +X. + +LES PRIX DCENNAUX. 1810. + + +David employa prs de quatre annes l'excution du tableau du +_Couronnement_, et pendant les derniers temps, Napolon envoyait souvent +chez lui pour savoir quel point en tait l'ouvrage. Lorsque l'artiste +crut avoir puis toutes les ressources de son talent, il alla lui-mme +annoncer l'empereur que sa tche tait remplie, et bientt le nouveau +monarque dsigna un jour pour se rendre l'atelier de son premier +peintre. + +Ce jour venu, l'empereur Napolon, l'impratrice Josphine et toute leur +famille, accompagns des officiers de leur maison et des ministres, +prcds et suivis d'un cortge nombreux de musiciens et de cavalerie, +s'acheminrent vers la rue Saint-Jacques et mirent pied terre sur la +place de la Sorbonne, prs de la petite porte latrale de l'ancienne +glise de Cluny. Depuis quelque temps, il avait t fort question dans +les salons de Paris, de la manire dont David avait dispos de sa scne +principale. Les personnes de la cour surtout critiquaient l'attitude de +l'empereur, et reprochaient au peintre d'avoir fait de l'Impratrice +l'hrone du tableau, en reprsentant plutt son couronnement que celui +de Napolon. L'objection n'tait certainement pas sans fondement, et +tous les gens jaloux de la gloire et de la faveur de David espraient +avec malignit que Napolon, en critiquant cette disposition, +dprcierait par cela seul toute l'conomie de l'oeuvre du peintre. Il +est assez difficile de comprendre comment les gens de cour et les +artistes de ce temps ont pu s'imaginer que David et pris sous sa +responsabilit l'attitude qu'il devait donner Napolon pendant la +crmonie de son sacre. On aurait d s'en reposer sur la prudence et la +susceptibilit du nouveau souverain, et penser qu'il avait tout prvu, +tout calcul, tout arrang d'avance avec son premier peintre. Le vrai +programme donn David et scrupuleusement suivi par lui, tait de +montrer Napolon dj couronn, imposant la couronne sur la tte de +Josphine devant le pape, qui n'assistait l que comme tmoin. + +Lorsque toute la cour fut range devant le tableau, Napolon, la tte +couverte, se promena pendant plus d'une demi-heure devant cette toile +large de trente pieds, en examina tous les dtails avec la plus +scrupuleuse attention, tandis que David et tous les assistants +demeuraient dans l'immobilit et le silence. La solennit de cette +visite et la curiosit extrme que chacun prouvait de savoir le +jugement que l'empereur allait porter de cette oeuvre produisirent, ce +qu'ont rapport ceux qui taient prsents, une motion profonde. Enfin, +portant encore les yeux sur le tableau, Napolon prit la parole et dit: +C'est bien, trs-bien, David. Vous avez _devin_ toute ma pense, _vous +m'avez fait chevalier franais_. Je vous sais gr d'avoir transmis aux +sicles venir la preuve d'affection que j'ai voulu donner celle qui +partage avec moi les peines du gouvernement. En ce moment, +l'impratrice Josphine s'approchait de la droite de l'empereur, tandis +que David coutait sa gauche. Bientt Napolon, faisant deux pas vers +David, leva son chapeau, et faisant une lgre inclination de tte, lui +dit d'une voix trs-leve: David, je vous salue.--Sire, rpondit le +peintre, qui se sentit mu, je reois votre salut au nom de tous les +artistes, heureux d'tre celui auquel vous daignez l'adresser. + +Pendant que Napolon remontait en voiture, tous les courtisans +s'empressrent de faire au peintre des flicitations sur son ouvrage, et +chacun se retira bien persuad que le couronnement de Napolon ne +pouvait tre autrement reprsent que comme on venait de le voir. + +Aprs cette preuve, le tableau du _Couronnement_ expos au Salon de +1810, en subit une nouvelle non moins importante. Il n'y eut qu'une voix +sur le mrite minent qui brille dans tout le groupe form par Napolon, +par le pape et le clerg. L'ampleur avec laquelle sont dessins et +peints les grands dignitaires de l'empire, placs la droite du +tableau, rappelle tout ce qu'il y a d'nergique dans le talent de David; +mais quant aux princes, aux princesses et aux personnes de la cour qui +occupent la gauche, ainsi que les personnages placs comme spectateurs +dans les tribunes de l'glise, ils furent jugs faibles sous le double +rapport du dessin et du coloris. On fut frapp surtout de l'immensit du +champ du tableau compar la petitesse relative des figures, disparate +qui semblait dtruire l'importance qu'il et t si propos de +conserver aux personnages. + +Malgr les imperfections qu'une critique svre peut dcouvrir dans cet +ouvrage, la plus grande partie des figures places sur les marches et +prs de l'autel peuvent tre considres comme ce que David a peint avec +le plus de simplicit et de puissance tout la fois. La tte du pape +Pie VII et ses deux mains sont un vritable chef-d'oeuvre; et bien que +David ait presque galement russi dans le portrait isol de ce pontife, +plac au muse du Louvre, cependant il rgne dans celui du couronnement +quelque chose de grand, d'auguste et de candide qui forme un ensemble +d'expression leve que l'artiste n'avait jamais eu l'occasion de rendre +aussi heureusement[63]. + +Mais partir de ce tableau, le talent de David commena faiblir. _La +Distribution des aigles au Champ-de-Mars_, peinte bientt aprs, en +donne la preuve vidente. Ce que l'on appelle communment les sujets +d'_expression_ et de _mouvement_ ne convenaient point ce peintre, dont +l'imagination tait bien plus propre rendre les beauts de dtail que +l'ensemble et la combinaison d'une action vive et d'une scne +complique. En faisant accourir tous les officiers vers les marches de +l'estrade d'o Napolon distribue ses drapeaux, le peintre n'a t +proccup que du mouvement isol des personnages; en sorte que chacun +d'eux remue et se tourmente d'une manire excessive, bien que la masse +qu'ils forment paraisse froide et inanime. Avec moins d'originalit et +de verve que dans la composition du _Serment du Jeu de Paume_, _la +distribution des aigles_ rappelle le systme de composition tant soit +peu thtrale que David avait adopt de 1783 1790. + +Au surplus, ce matre, dont l'admiration pour les ouvrages de Gros tait +aussi vive que sincre, sentit qu'il fallait laisser traiter ce genre de +sujets son lve; et soit qu'il se sentit dcourag par le peu de +succs du tableau des _aigles_, ou qu'on lui et fait entendre que les +quatre grands tableaux qui lui avaient t commands par Napolon ne +seraient pas tous excuts, il ne compta plus sur les deux grands +ouvrages qui restaient faire et qui, en effet, ne furent mme pas +commencs. + +David tait alors tranquille sur sa fortune et sur le sort de ses +enfants[64]. Peu dispos au fond peindre des uniformes, des sabres et +des bas de soie; certain, d'ailleurs, par le succs du tableau du +_Couronnement_, qu'il pouvait encore se considrer comme matre en ce +genre, il revint son got naturel, aux tudes de toute sa vie, la +peinture qui a le nu et le beau pour objets, et se remit, avec une +ardeur toute juvnile, son tableau des _Thermopyles_. + +Il y a lieu de croire aussi qu'un des motifs de cette espce de retraite +fut le mode d'administration des arts tabli cette poque. Comme on +l'a vu dans la lettre de Moriez, David, qui n'tait pas sans prtendre +au gouvernement des arts sous Bonaparte premier consul, sentit renatre +cette ambition aprs avoir peint _le Couronnement_, et quand Napolon, +dans tout l'clat de sa puissance, fit restaurer et achever le vieux +Louvre, David demanda l'empereur de lui confier la dcoration des +appartements de ce palais, en s'engageant faire une suite de +compositions dont les principales eussent t peintes par lui-mme, et +les autres sous sa direction, par ses lves les plus distingus. Ce +projet qui n'a peut-tre exist rellement que dans l'imagination de +David, tait un des rves dont il se berait lorsqu'il reprit le tableau +des _Thermopyles_, et quand dj les prsages malheureux de la fin de +l'empire ne permettaient plus Napolon de porter srieusement son +attention sur des objets de cette espce. + +C'est ici l'occasion de faire connatre Vivant Denon, dont l'influence +sur les vicissitudes de l'cole pendant prs de quatorze ans mrite +d'tre signale. + +Le baron Vivant Denon[65], admis de bonne heure aux emplois de la cour +de Louis XV, fut trs-favoris par ce prince, qui se plaisait voir les +dessins et les gravures l'eau-forte de son jeune page d'abord, puis de +son gentilhomme de sa chambre. Nomm bientt gentilhomme d'ambassade +Saint-Ptersbourg, cet emploi donna assez d'importance Denon auprs de +son ambassadeur, M. le baron de Talleyrand, pour qu'il ft forc de +ralentir ses tudes d'artiste, afin de se livrer entirement la +correspondance diplomatique avec Versailles, travail dont il avait t +particulirement charg. la mort de Louis XV, Vivant Denon quitta la +Russie pour la Sude, d'o M. de Vergennes le fit bientt revenir en +France pour l'envoyer en mission prs du corps helvtique, puis +Naples, o il demeura sept ans en qualit de charg d'affaires. + +Dans cette ville, le got de Denon pour les arts se rveilla plus vif +que jamais, et c'est alors qu'il prit une part trs-active la +publication du _Voyage pittoresque de Sicile_ de l'abb de Saint-Non. + +De Naples il alla Rome, o il ne sjourna que peu de temps auprs de +l'ambassadeur de France, le cardinal de Bernis. Il revint en France, et +aprs s'tre fait recevoir membre de l'Acadmie, il abandonna la +carrire diplomatique et alla Venise, Florence et en Suisse, pour se +livrer exclusivement son got particulier pour la culture des arts. + +Quoiqu'il y et une forte dissidence d'opinions politiques entre Denon +et David, leur profession commune parat avoir t un lien sacr entre +eux; et lorsque l'artiste diplomate attach la cour fut sur le point +d'tre dcrt d'accusation comme migr, par la Convention, David le +dfendit et lui fournit mme l'occasion de rentrer en France, en lui +donnant, pour lui faire obtenir un certificat de civisme, la commission +de graver l'eau-forte les costumes rpublicains, dont on discutait +alors l'adoption[66]. + +Sous le Directoire, Denon, li intimement avec le jeune Eugne +Beauharnais, s'attacha la fortune de Bonaparte, et fit partie de +l'expdition d'gypte en qualit de savant et d'artiste. De retour en +France, il publia, en 1802, son _Voyage dans la haute gypte pendant les +campagnes du gnral Bonaparte_, ouvrage dont les planches se sentent +tout la fois de la promptitude avec laquelle les dessins ont t faits +sous le feu de l'ennemi, et de l'incertitude de la main de l'auteur. +Mais la relation crite qu'il y a jointe est pleine d'intrt et de +vivacit, et souvent remarquable par la vrit avec laquelle l'auteur a +peint ce qu'il a vu, et exprim les motions que lui ainsi que ses +compagnons ont prouves. + +Parmi les qualits qui honorent le caractre de Bonaparte, la constance +de ses amitis, la dure de sa reconnaissance envers ceux qui l'ont +accompagn et suivi dans ses diverses expditions, ne sont pas les +moindres. Comme presque tous ceux qui avaient fait partie de +l'expdition d'gypte et dont les travaux et les crits avaient concouru + en consacrer la mmoire, Vivant Denon avait des droits la +reconnaissance du gnral Bonaparte, qui, en 1804, tant devenu +empereur, le nomma directeur gnral des Muses. On peut dire que +l'influence exerce par ce ministre des arts, car il l'tait en effet, +eut toujours un double caractre: trs-librale, trs-impartiale tant +qu'il agissait de lui-mme, elle devenait absolue et peu favorable aux +arts quand il tait oblig de suivre les ides de l'empereur, ce qui +tait le cas le plus frquent. Le conseil donn David par Bonaparte, +d'abandonner les sujets tirs de l'histoire ancienne pour peindre les +vnements de la sienne; la commande que le nouvel empereur fit de +quatre grands tableaux pour consacrer le souvenir de son couronnement; +et enfin, le salut tant soit peu thtral donn par Napolon son +premier peintre dans son atelier, suffisent pour faire apprcier le +genre d'importance que ce souverain prtait rellement aux arts, et +particulirement la peinture. + +Denon veilla l'excution des ordres de son matre; mais cette immense +srie de tableaux de crmonies, de batailles et d'entrevues, excuts +pendant le cours de dix annes par une foule d'artistes mdiocres, et +offerts la multitude comme une espce de _Moniteur visible_ o le fait +reprsent captivait toute l'attention, sans que le travail des artistes +en rclamt la moindre part, est une des circonstances qui, cette +poque, a t le plus nuisible au dveloppement de l'art considr +srieusement. C'est surtout ce mode de peinture, o l'imitation des +accessoires finit par devenir l'objet principal, que l'on doit le +dveloppement excessif des peintures anecdotiques et comiques dont on a +t inond bientt aprs. On peut donc avancer sans injustice que tous +les hommes de talent tels que David et ses principaux lves, ainsi que +Prudhon et Gurin, taient forms et avaient produit leurs plus +importants ouvrages avant que Napolon ft empereur; et que la nature, +le genre et le nombre des tableaux qui ont t faits sous son rgne, on +peut mme ajouter par ses ordres, n'ont t rien moins que favorables +l'avenir de l'cole franaise. + +L'exprience aurait d apprendre depuis longtemps, ceux qui gouvernent +les tats, que les artistes, tout aussi bien que les potes et les +crivains, ne sont que trop ports flatter ceux dont ils attendent un +salaire ou des faveurs. Pour les gouvernements et les rois, l'important +est qu'il se fasse leur poque de bons ouvrages, abstraction faite du +choix des sujets. Le _Saint Bruno_ de Lesueur, la _Rebecca_ et _le +Dluge_ du Poussin, jettent plus d'clat sur le nom et le rgne de Louis +XIV que les immenses tableaux que Le Brun a faits pour clbrer la +gloire et les conqutes de ce monarque. + +Ce fut en se laissant aller ces ides de fausse grandeur et d'apparat, +que Napolon prit la rsolution d'instituer des prix dcennaux; son +intention tait que tous les ouvrages scientifiques, littraires et +toutes les productions des arts achevs depuis 1800 fussent prsents +des concours, jugs par l'Institut, et que l'auteur du meilleur ouvrage +en chaque genre ft couronn et ret une rcompense nationale. Cette +ide gigantesque, accueillie d'abord avec enthousiasme par le public, se +rduisit bientt rien; et dans cette circonstance, Napolon aurait pu +reconnatre que, malgr l'excs de la puissance, les choses du domaine +exclusif de l'intelligence ne peuvent se plier aux fantaisies du pouvoir +le plus absolu. + +Les journaux, qui alors taient soumis une censure si rigide, +ressaisirent une espce de libert en cette occasion. Pour ce qui +appartenait aux arts, comme le fond des sujets traits par les peintres +ne pouvait prter aucune allusion politique, les journalistes ne +disputrent que sur la forme de la composition, sur le mrite relatif de +l'excution, de telle sorte qu'ils purent noncer leurs gots diffrents +avec une entire libert. + +Il est dj curieux aujourd'hui (1854), et il le sera sans doute bien +plus encore dans trente ans, de lire la liste des tableaux prsents en +1810 au concours du prix dcennal, avec le nom des auteurs; la voici: + +PEINTURE. + +TABLEAUX D'HISTOIRE. + +_Les Sabines_ par David. +_La Consternation de la famille de Priam_ Garnier. +_Les Trois ges_ Grard. +_Scne de dluge_ Girodet. +_Atala_ Girodet. +_Marcus Sextus_ Gurin. +_Phdre et Hippolyte_ Gurin. +_Les Remords d'Oreste_ Hennequin. +_Tlmaque dans l'le de Calypso_ Meynier. +_La Justice et la Vengeance divine_ Prudhon. +_Deux plafonds allgoriques au Louvre_ Berthlemi. + + +TABLEAUX REPRSENTANT UN SUJET HONORABLE POUR LE CARACTRE NATIONAL. + +_Couronnement de Napolon_ par David. +_L'Empereur saluant des blesss ennemis_ Debret. +_Allocution de l'Empereur ses troupes_ Gautherot. +_L'Empereur recevant les clefs de Vienne_ Girodet. +_La Peste de Jaffa_ Gros. +_Champ de bataille d'Eylau_ Gros. +_Bataille d'Aboukir_ Gros. +_Les soldats du 76e retrouvant leurs drapeaux + Inspruck_ Meynier. +_Rvolte du Caire_ Gurin. +_Passage du Saint-Bernard_ Thvenin. +_Matin de la bataille d'Austerlitz_ Carle Vernet. + +De tous les _peintres d'histoire_, les deux seuls qui entrrent +rellement en lutte, au jugement du public, furent David et son lve +Girodet, et parmi les tableaux _reprsentant un sujet honorable pour le +caractre national_, on ne mit en opposition que le _Couronnement_ et +_la Peste de Jaffa_. Il s'tablit sur cette rivalit une polmique +trs-anime dans les journaux de Paris, la suite de laquelle les avis +furent plus diviss que jamais. + +Cependant, aux termes du dcret qui instituait les prix dcennaux, +l'Institut restait charg de faire un rapport sur le mrite relatif de +l'ensemble des travaux, et il devait dsigner absolument quel tait le +meilleur. Les savants, les littrateurs et les artistes de l'Institut, +dont plusieurs se trouvaient tre eux-mmes concurrents, sentirent +combien la tche qu'on leur avait impose tait devenue de jour en jour +plus dlicate; aussi, quant la peinture au moins, la commission fit un +rapport vasif, dans lequel les ouvrages de tous les concurrents +reurent une dose de louanges mles d'observations critiques qui ne +pouvaient contenter ni blesser personne. En rsum, les avis comme les +gots restrent partags dans le public ainsi qu' l'Institut, et +Napolon laissa peu peu s'apaiser le grand fracas que cette affaire +avait excit, sans qu'il y et aucun jugement dfinitif de rendu ni de +rcompenses dcernes. + +Ce concours eut cependant une influence, passagre il est vrai, mais +qu'il faut signaler, puisque la rivalit qui en rsulta entre Girodet et +son matre porta pendant quelque temps atteinte la prminence de +David. Cet chec, joint au succs douteux de _la Distribution des +aigles_, fut le premier prsage de l'affaiblissement du chef de l'cole. + +Si l'institution des prix dcennaux ne put prendre racine, l'anne 1810, +pendant laquelle on en fit l'essai, restera comme une poque capitale +dans l'histoire des arts en France, sous le rgne de Napolon[67]. + +Quand on considre avec attention les meilleurs ouvrages d'art faits +depuis 1800 jusqu' 1810, dcade pendant laquelle l'cole franaise a +donn les tmoignages les plus clatants de sa force, il est facile de +dterminer la cause pour laquelle la plupart de ces productions n'ont +pas conserv dans la mmoire des hommes cette importance monumentale qui +donne encore tant de prix, aprs plusieurs sicles, aux peintures +religieuses ou historiques faites en Italie et dans quelques parties de +l'Europe. Il faut le reconnatre, il a manqu David, ses lves, +ainsi qu' tous leurs contemporains, une ide mre, qui, comme une +toile, les guidt dans la marche qu'ils avaient suivre. Par suite des +rvolutions terribles qui se sont opres de leur temps en religion, en +morale et en politique, ils se sont vus forcs d'obir la multiplicit +des systmes diffrents qui se sont succd dans les croyances, dans les +gots, dans les habitudes. La plupart d'entre eux, et David +principalement, auteur, depuis 1779 jusqu' 1810, de _la Peste de saint +Roch_, des _Horaces_, de _Marat_, des _Sabines_, du _Couronnement de +Napolon_ et du _Portrait de Pie VII_, n'a pu donner la partie visible +de ses productions cette unit matrielle qui rsulte de l'harmonie et +de l'unit des penses, sans lesquelles il est impossible de faire des +choses grandes et durables. Enfin il a manqu cet homme, ainsi qu' +tous ceux dont il tait entour, une foi quelconque, fixe et +inbranlable. De l cette diversit dans les sujets; de l l'inutilit, +l'inopportunit de la plupart de ces productions, fort remarquables sous +le rapport de l'art, mais qui distraient les esprits au lieu de les +captiver et de les instruire; qui font diverger les ides au lieu de les +ramener un centre unique, et dont en somme l'incohrence et la +multiplicit affaiblissent promptement le souvenir. + +Si les travaux donns arbitrairement aux artistes par M. de Marigny ont +port un coup fatal ce que l'art de la peinture peut avoir d'action +dans l'instruction morale et intellectuelle d'un peuple, il faut +convenir que les expositions au Louvre, cres dans l'intrt de ceux +qui font profession de la peinture, ont encore bien plus puissamment +contribu diminuer l'importance de cet art. C'est depuis cette +institution surtout que les salons du Louvre ont pris d'anne en anne +le caractre d'un bazar, o chaque marchand s'efforce de prsenter les +objets les plus varis et les plus bizarres, pour provoquer et +satisfaire les fantaisies des chalands. Cet usage des expositions +publiques combines avec la formation des muses, qui date peu prs du +mme temps, ont ananti l'effet moral que pouvait avoir la peinture sur +les masses. Dans ces lieux, o l'on arrive malgr soi avec la +disposition d'esprit froide et impartiale d'un critique jugeant l'art, +abstraction faite du sujet, on regarde tout avec indiffrence comme dans +un march, jusqu' ce que l'on ait trouv ce qui est sa convenance et + sa fantaisie. + +Pendant toute la priode comprise entre l'tablissement du systme +d'archasme, par Heyne et Winckelmann, jusqu' 1810, poque o l'on +ouvrit le concours des prix dcennaux, ce dfaut d'lment moral dans +les arts a t senti et signal par tous les bons esprits. Parmi les +artistes, David est celui que son instinct a port faire les plus +constants efforts pour dcouvrir un principe vivifiant, au moyen duquel +il esprait toujours donner de l'importance et de la grandeur aux +productions de l'art. Malgr la mobilit extrme des ides de cet +artiste, pour qui tous les rgimes et tous les personnages politiques +nouveaux devenaient l'objet d'une admiration et d'un enthousiasme +purils, il est facile de distinguer chez lui la recherche habituelle +d'une base politique ou morale sur laquelle il et pu appuyer solidement +l'difice qu'il voulait lever. + +En ces occasions, l'homme, chez David, s'est montr sans doute +irrflchi, imprudent, coupable mme; cependant quand il a fait +successivement, de 1779 1810, _Saint Roch_, _les Horaces_, _Socrate_, +_le Serment du Jeu de Paume_, _Marat_, _les Sabines_, _Napolon_, _Pie +VII_ et _les Thermopyles_, on sent qu'il s'est berc, en travaillant +chacun de ces ouvrages, de l'espoir d'avoir trouv des sujets, des +vnements et des personnages dont l'intrt profond, dont la mmoire +durable, devaient donner ses productions cette valeur historique et +mme morale dont ne peuvent se passer les ouvrages d'art les plus +habilement travaills. Aussi, malgr la frquence et la diversit de ses +tentatives, doit-on lui rendre cette justice qu'il a toujours t +travaill du besoin de rattacher ses conceptions un principe grand, +fort et solennel. + +Napolon reconnut comme tout le monde, et plus rapidement que beaucoup +d'autres, combien la voie suivie par les artistes tait vague et mme +fausse. Mais au lieu de mditer sur cette question comme l'aurait pu +faire un prince pacifique, il la trancha brusquement et dans l'intrt +de son ambition. Par gard pour le talent de plusieurs hommes clbres +aims du public, il fit, propos des prix dcennaux, une catgorie des +_tableaux d'histoire_ admis au concours; mais ce qui formait videmment +pour lui le lot le plus important tait cette suite de _tableaux +reprsentant un sujet honorable pour le caractre national_, qui tous, +l'exception d'un seul sur onze, _la Bataille d'Aboukir_, se rapportent +des vnements qui lui sont personnels. + +Que l'on se rappelle la puissance exorbitante de ce souverain, dont tous +les dsirs et les rves mme taient en quelque sorte raliss par le +pinceau des artistes, et il sera facile de comprendre l'effet que +produisit sur l'esprit d'une foule de peintres, las de chercher des +sujets et embarrasss depuis si longtemps d'en trouver parmi les saints +et les hros, l'ouverture d'une carrire nouvelle, o ils purent exercer +leur pinceau sans grands frais d'imagination et sans que l'on exiget +mme d'eux une grande perfection. compter des prix dcennaux, chaque +exposition fut encombre d'une foule de cadres grands, moyens et petits, +o les moindres circonstances de la vie de l'empereur Napolon taient +reproduites. Ce qui se fit de mauvais tableaux en ce genre, de 1810 +1813, est innombrable; c'taient le plus souvent de plates gazettes qui, +par la nature des sujets, excitaient la curiosit, mais qu'il tait +impossible de regarder deux fois, et qui encombrent aujourd'hui les +greniers du Louvre et de quelques grands tablissements publics. + +Tel fut le rsultat du concours pour les prix dcennaux, sans compter +que les comparaisons critiques faites sur les ouvrages prsents, ainsi +que le refus d'un jugement dfinitif sur leur mrite, tirent natre +entre les artistes des jalousies plus vives qu'elles ne l'avaient jamais +t. + + + + +XI. + +DAVID REPREND LE TABLEAU DES THERMOPYLES. + +SON EXIL. + + +Si, comme on le pense gnralement, _les Sabines_ et _le Couronnement de +Napolon_ sont les deux ouvrages, l'un du genre lev, l'autre du genre +tempr, dans lesquels David a donn la mesure de toute la force de son +talent, ce n'est pas pendant la priode de temps qu'il a employe les +faire que ce chef d'cole a form les meilleurs lves. l'exception de +Granet, de M. Ingres, puis de Lopold Robert et de M. Schnetz, qui +tudirent vers ce temps, les autres sont demeurs plus ou moins +obscurs. Un bon nombre de ceux qui, malgr la bizarrerie de leurs ides, +donnaient cependant de si brillantes esprances, sont morts jeunes. Tel +fut le sort de Maurice, le chef des _penseurs_, et de tant d'autres que +nous avons dj fait connatre. + +Ordinairement, dans les coles, les plus jeunes lves se font un point +d'honneur d'imiter les plus gs, surtout dans leurs travers. C'est ce +qui ne manqua pas d'arriver vers 1800-1801, lorsque la secte des +_primitifs_ eut pris tout son dveloppement: Maurice eut parmi les +jeunes dessinateurs un imitateur ou plutt un singe, qui donna dans +toutes les folies de la secte des _penseurs_. Ce nouvel inspir tait +Monrose, auquel s'taient joints plusieurs autres lves. Tandis que son +frre an jouait la comdie au Thtre-Franais, dans l'emploi des +grandes livres, Monrose le jeune tait attach comme danseur au thtre +des Jeunes Artistes[68], et il en tait l quand des dispositions plus +que douteuses lui firent prendre la rsolution d'tudier la peinture +chez David. Lorsqu'il entra dans cette cole, il se ressentait encore +des habitudes de sa premire profession, et il lui arriva longtemps de +faire plus de pirouettes que de dessins. Forc d'tre conome, mais +mourant d'envie de se singulariser par son costume, l'imitation des +_primitifs_ ses ans, il laissa crotre ses cheveux et sa barbe, espce +de travers qui se reproduit tous les dix ans chez les lves en +peinture, et se mit prcher de la morale et commenter les posies +d'Ossian devant son petit auditoire. Les pomes de ce barde taient +exclusivement le _livre_, la _Bible_ de ces sous-sectaires, qui se +recrutaient de tout ce que l'atelier de David avait de plus turbulent et +de plus inepte parmi les _rapins_. Mais une aventure burlesque, mit fin + ces niaiseries. Vers 1805, Monrose et sa troupe dsirant s'chapper de +Paris, que dans leurs discours boursoufls ils ne dsignaient jamais +autrement que comme une nouvelle Babylone, rceptacle de tous les vices, +rsolurent de _fuir dans les forts_ pour passer une journe la +manire des hros d'Ossian. Le chef de la bande, Monrose, muni d'une +guitare dont il raclait tant bien que mal, conduisit ses adeptes au bois +de Boulogne, o Dieu sait comme la journe se passa. Vers le soir, il +leur vint l'ide, toujours dans le but de se conformer aux moeurs et +usages des hros d'Ossian, de mettre le feu un arbre; mais les +surveillants et les gendarmes, accourus la vue de cet incendie +menaant, mirent la main sur le collet des jeunes bardes, que l'on +conduisit la prfecture de police, o on leur enjoignit de se faire +raser et de s'habiller comme tout le monde. Telle fut la fin des +derniers rejetons de la secte des _penseurs_ ou _primitifs_, dont les +principaux chefs taient morts cette poque, ou au moins rentrs dans +la vie commune, et compltement dsabuss. + +Mais tandis que l'cole de David runissait une foule de jeunes gens +dont les qualits intellectuelles taient si diverses, bien que tous +fussent atteints d'un certain degr de folie, dans la mme enceinte, au +milieu de ces jeunes gens dont l'imagination devait rester strile, +s'exeraient journellement une pratique laborieuse quelques hommes, +habiles de la main, mais dpourvus d'ides et d'invention, et qui +bientt, par l'insignifiance et la pdanterie de leurs travaux, jetrent +de la dfaveur sur les doctrines professes par leur matre. + +Ces artisans de peinture taient parvenus rduire l'art la +perfection d'un dessin et d'un coloris purement matriels, destins +raliser entre leurs mains une manire de beaut conventionnelle qui +consistait particulirement dans la rptition de certaines attitudes et +de certaines formes extraites systmatiquement des statues ou des +bas-reliefs antiques. Depuis l'apparition des ouvrages de Gros et de +quelques peintres traitant des sujets tirs de l'histoire moderne, ces +praticiens avaient pris tche de former une opposition ce mode +nouveau, en se cramponnant avec opinitret aux sujets de la mythologie +grecque, qui exigeaient l'_emploi_ du nu et faisaient rejeter toute +espace d'accessoires comme contraires la gravit requise pour les +compositions dites _historiques_. + +Ce qui explique assez bien pourquoi les compositions de ces peintres +taient si roides, si inanimes, c'est la disposition de leur esprit et +de leurs habitudes intellectuelles. Entirement privs du don de +l'invention, n'ayant t sujets aucune de ces passions, folles sans +doute, mais qui dans la jeunesse sont indispensables pour ouvrir l'me +et faire prendre un essor rapide l'esprit, ces hommes, apprenaient +leur art comme un mtier, commenaient et terminaient une tude d'aprs +nature comme un colier mdiocre achve sa page d'criture. Pour eux, le +_bien-faire_ tait tout jusque dans les mots dont ils faisaient usage +pour exprimer les diffrents degrs o tait parvenue leur _besogne_; +chaque terme trahissait l'_apprenti_ qui se forme son _mtier_, qui +_brosse_ sa figure et va _livrer son ouvrage_. + +Pour l'tude de la composition, le mode qu'ils employaient n'tait ni +plus relev ni plus dlicat. Ils s'exeraient faire une foule de +croquis d'aprs l'antique et les estampes des grands matres, de manire + se graver dans la mmoire et se mettre dans la main l'apparence, le +croisement et toutes les combinaisons matrielles des formes, des lignes +et des grands effets de la lumire; alors ils taient censs savoir la +composition; et en l'absence d'une ide, d'un sentiment ou d'une scne +que leur et fourni et inspir la nature, ils prenaient Homre, les +tragiques grecs ou plus souvent encore un dictionnaire mythologique, +pour en tirer au hasard un sujet dont ils agenaient les personnages de +placage au moyen des souvenirs ou des imitations qu'ils empruntaient +leurs croquis prparatoires. Une habitude non moins dplorable adopte +par ces praticiens, c'tait de ne parler qu'avec ironie des sujets +levs qu'ils se proposaient de traiter. Ces faiseurs de peinture +riaient des Hercule, des Apollon et des Junon dont ils s'efforaient en +vain de reproduire l'image; aussi, quoique leurs tableaux ne fussent pas +ouvertement ironiques, le dfaut de foi envers les idoles que le hasard +offrait leurs pinceaux se trahissait par la scheresse et le manque de +ralit qui glaaient leurs compositions. + +Depuis 1804 jusqu' 1815, ce furent des praticiens de cette espce, +dous de plus ou moins de talent manuel, qui, en sortant de l'cole de +David, recueillirent les couronnes acadmiques, tudirent comme +pensionnaires Rome, et enfin mirent aux expositions du Louvre, vers +cette poque et quelques annes plus tard, ces ennuyeuses productions +que l'on signala comme des oeuvres _classiques_, et qui prparrent la +raction qui se manifesta plus tard contre l'cole de David. Pour +signaler cette dcadence pdantesque par un fait important, il faut dire +que ce fut cette mme affectation de _classicisme_ et ce got surann +pour les sujets mythologiques qui entranrent Gros braver le got du +public en traitant cet inconcevable sujet d'_Hercule tuant Rhsus +faisant manger le cadavre de ses ennemis par ses chevaux_. Par cet +ouvrage, indignement trait alors par la critique, bien que, sous le +rapport de l'excution, il ne ft pas infrieur aux meilleures +productions du peintre de _la Peste de Jaffa_, Gros, qui avait tant de +respect et de reconnaissance pour son matre, porta cependant un coup +terrible son cole. + +Avant de terminer les dtails relatifs aux lves de David, il faut +revenir encore une fois, mais pour la dernire, cette me d'lite, +ce Moriez qu'aucun talent n'a fait connatre et qui n'a laiss que les +nobles souvenirs que l'on s'est plu consigner dans ce livre. Rien +n'est si frquent, dans les coles, que de rencontrer des tres +organiss demi, les uns, comme les praticiens dont il a t question, +ayant l'oeil et la main trop habiles, tandis que l'intelligence est +inerte; les autres, mes pleines de gnrosit, d'ardeur et +d'esprances, mais prives du secours indispensable des talents pour +produire leurs ides, et qui languissent et s'teignent sur la terre +comme un aigle qui l'on a ravi l'usage de ses ailes. Parmi les lves +de David, il n'y en avait pas un qui ne ft secrtement des voeux pour +que le talent de Moriez se dveloppt tout coup: on l'entourait de +soins, on lui prodiguait les conseils; les plus habiles lui eussent mme +achev ses ouvrages, s'il et t possible de partager avec lui des +facults intellectuelles, comme on partage sa bourse avec un ami. Hlas! +vains efforts, voeux inutiles! le pauvre Moriez, que son amour strile +pour la peinture avait loign de la carrire des armes, o il se serait +indubitablement distingu, vcut pauvre et bnissant le ciel quand il +trouvait l'occasion de peindre un triste portrait qu'on lui payait +peine. Il exerait encore sa chtive profession vers 1812, +Saint-Germain en Laye, excutant ses ouvrages avec conscience, et +supportant sa pauvret avec une force d'me vritablement hroque, +lorsqu'il fit une chute grave. + +Ceux qui ont pass leur jeunesse dans les collges et les coles savent +que les camarades qui s'aiment et s'estiment le plus sont presque +toujours entrans dans des directions diffrentes en entrant dans le +monde. Ducis, Duphot et Moriez continurent se frquenter, tout en +exerant leur profession d'artistes; mais tienne, lanc dans une autre +direction, n'eut qu' de rares intervalles l'occasion de voir Moriez, +auquel il tmoignait toujours et ses respects et la constance de son +amiti quand il le rencontrait. Un jour cet excellent homme vint chez +tienne; c'tait la premire fois qu'il s'y prsentait. tonn, quoique +satisfait de cette visite inattendue, tienne reut cordialement son +ancien camarade, et l'engagea s'asseoir, ce que son hte fit +pniblement. Il tait ple, fort maigri, et sur son visage tout +indiquait la souffrance, bien que son sourire bienveillant et noble +donnt toujours du charme l'expression de ses traits. Je ne saurais +vous exprimer, mon cher Moriez, dit tienne, le plaisir vritable que je +ressens en vous voyant chez moi; mais comme c'est la premire fois que +j'ai cette bonne fortune, est-ce que j'aurais encore celle de pouvoir +vous tre utile?--Non, mon cher tienne, non; je n'ai besoin de rien. Je +viens vous voir... c'est un projet que j'ai form bien des fois et que +je n'ai pu raliser... Vous savez comment la vie est faite, et que les +gens que l'on voit le plus souvent ne sont pas toujours ceux que l'on +aime le mieux...; mais une fois entr dans la vie relle, celui-ci va +droite, celui-l gauche, et il faudrait achever le tour du monde pour +se rencontrer. Cette fois, comme je n'ai pas de temps perdre, et que +je ne voulais pas laisser au hasard le soin de nous joindre, je suis +venu vous voir, et me voil! + +Malgr la franchise naturelle de Moriez, sa pleur, l'affaiblissement +visible de sa sant, et plus encore peut-tre l'inattendu de sa visite +et l'indcision de son discours, firent penser tienne que peut-tre +son camarade, press par un dfaut subit d'argent, avait eu la bonne +ide d'avoir recours lui en cette occasion. Moriez devina la pense +d'tienne, et lui dit: Non, mon cher ami, je n'ai besoin que de vous +voir; puis, appelant sur ses lvres un sourire fin et plein de noblesse +qui seyait si bien sa physionomie, il ajouta: Je suis sur le point de +faire un long voyage, et je n'ai pas voulu partir sans vous faire mes +adieux. Comme tienne fit un mouvement de surprise qui allait tre +suivi d'une question, Moriez, mettant doucement sa main sur celle de son +camarade pour rclamer le silence, continua en ces termes: J'ai fait, +il y a quelques mois, une chute fcheuse: je me suis lux une vertbre, +et depuis ce moment ma sant va toujours en s'affaiblissant. Je n'ai +plus que peu de temps vivre, et je viens faire ma visite pour prendre +cong de vous. + +Le calme, la douceur du sourire avec lesquels Moriez pronona ces +paroles ne permirent pas tienne de rpondre, et d'autant moins que le +malade reprit sur-le-champ la parole pour rpter tienne, en lui +rappelant le temps o ils frquentaient la mme cole, ces recueils de +sentences sur le mpris de la vie et de la mort qu'il se plaisait +dbiter autrefois ses camarades dans les instants o ceux-ci se +livraient avec le plus d'emportement aux plaisirs de la jeunesse. + +Pour dire toute la vrit, tienne, en entendant ces tranges paroles et +en voyant surtout le calme parfois ironique avec lequel elles taient +prononces, eut l'ide que l'esprit de son ancien camarade pouvait tre +altr. Cette pense l'engagea ne pas insister sur ce sujet, mais +faire tourner la conversation sur le charme que l'on prouve recevoir +des compagnons d'tudes et de jeunesse. Tout en acceptant cette +diversion, Moriez, toujours avec le mme calme et la mme aisance, fit +sentir de nouveau tienne le prix qu'il attachait cette visite +suprme; et aprs l'avoir embrass et lui avoir serr tendrement les +mains, il lui dit adieu et se retira. L'esprit de Moriez tait +parfaitement sain, et tout ce qu'il avait accus tait vrai. Il mourut, +en effet, peu de temps aprs cette visite et au jour qu'il avait +dsign. Depuis sa mort, on sut qu'il tait all voir plusieurs de ses +camarades pour leur faire, ainsi qu' tienne, un dernier adieu. + +Cependant David avait senti ses entrailles d'artiste mues de nouveau +par le tableau des _Thermopyles_, dlaiss si longtemps. Les vnements +politiques, depuis la guerre d'Espagne, taient loin d'ailleurs de se +montrer sous un jour favorable, et l'me mobile du premier peintre de +Napolon s'tait assez enivre d'images monarchiques pour qu'elle +prouvt le besoin de se rafrachir quelque peu dans l'atmosphre +rpublicaine des guerriers de Lacdmone. + +Lorsqu'il reprit son _Lonidas_, l'admiration excessive que l'on avait +eue pour les ouvrages antiques s'tait affaiblie parmi le public et chez +les artistes. David lui-mme, en achevant _le Couronnement_ et _les +Aigles_, s'tait laiss aller peindre tout simplement en copiant la +nature, et en faisant, selon son expression, des _tableaux-portraits_; +son imagination, ainsi que sa main, taient moins disposes +l'imitation des productions de l'antiquit, quelque parfaites qu'elles +lui parussent toujours. Il est certain, comme on peut s'en convaincre en +regardant le _Lonidas_ avec attention, que cet ouvrage, considr sous +le rapport de la composition et de l'excution, a t achev sous +l'influence de deux manires, de deux systmes trs-distincts. Le jeune +homme qui lie sa chaussure, les deux autres qui offrent des couronnes, +celui qui trace l'inscription, et le groupe du vieillard et de son fils +se tenant embrasss, ont t conus, tracs et presque entirement +peints la premire poque; tandis que l'aveugle, le personnage assis +la gauche de Lonidas, les deux soldats nus qui vont prendre leurs armes + un arbre, ainsi que les figures du fond, ont t dessins et +entirement peints lorsque David termina cet ouvrage; en effet, l'oeil le +plus faiblement exerc ne pourra manquer de saisir l'extrme diffrence +qu'il y a entre les attitudes lgantes et la fermet du dessin des +figures peintes vers 1802, et le laisser-aller de celles que l'artiste +n'excuta que douze annes aprs. Cette disparate est sensible au point +d'en devenir parfois choquante. + +Quant Lonidas, l'intention prte ce personnage, son attitude et +son expression n'taient point encore entirement arrtes dans l'esprit +du peintre que dj le reste du tableau tait presque entirement +termin. Ce qui fixa ses ides ce sujet est un came antique[69], qui +reprsente un hros de la mythologie grecque ayant absolument la mme +attitude que le Lonidas. Ce plagiat reproch, avec beaucoup d'autres, +David, ne portait aucune atteinte sa conscience d'artiste; il allait +mme jusqu' prtendre que les emprunts faits aux anciens loin d'tre, +ainsi qu'on le prtendait, une faiblesse de sa part, devaient lui tre +reprochs comme des actes de prsomption et mme de tmrit, parce que +rien n'est si dangereux pour un artiste, disait-il, que de s'emparer +d'un type consacr, pour le reproduire. + +Plus d'une fois aussi on lui objecta le choix de ses sujets tirs de +l'histoire proprement dite, tels que ceux des _Sabines_ et du +_Lonidas_, tandis qu'il les traitait potiquement comme des scnes +hroques, mythologiques. cette critique, dont il ne pouvait dtruire +toute la force, il rpondait: Je sais que pour tre consquent aux +principes que j'ai adopts, je ne devrais tirer mes sujets que des +pomes d'Homre ou de ses successeurs; mais j'ai cru remarquer que les +ouvrages des artistes de notre temps qui en ont agi ainsi sont toujours +rests, dans l'opinion du public, fort au-dessous de l'ide qu'ils +devaient exprimer et des personnages qu'on s'tait propos de rendre. +Quant moi, j'ai cru montrer plus de prudence qu'eux, en adoptant un +fait historique dont je restais matre, et que je _potisais_ ma +faon, au lieu de peindre un sujet de posie pure, pris dans Homre ou +Sophocle, par exemple, sujet auprs duquel, malgr tous mes efforts, je +paratrais toujours infrieur et prosaque. D'ailleurs, ajoutait-il avec +une bonne foi qui fait bien connatre la nature de son gnie, je n'aime +ni je ne sens le merveilleux; je ne puis marcher l'aise qu'avec le +secours d'un fait rel. + +Malgr ce qu'il y a de juste dans ces rflexions, on ne saurait +disconvenir que leur runion est loin de former un systme qui soit +susceptible de recevoir une application facile et satisfaisante. Si le +sujet des _Sabines_ ne ralise pas cet ensemble et cette unit +dramatique que les modernes exigent si imprieusement, cependant la vue +de ces guerriers prs de combattre, mais spars par des femmes jetant +entre eux leurs enfants, prsente une scne si simple, que le +spectateur, sans s'inquiter de ce qui a prcd ou de ce qui suivra, +peut y prendre intrt instinctivement. Mais il n'en est pas ainsi des +prparatifs du combat des Spartiates, ni surtout de la figure de +Lonidas. + +L'expression mditative de ce personnage, son attitude vague, restent +isoles de tout ce qui les entoure. En admettant le systme de +composition choisi par l'auteur, on est en droit d'observer que dans +celle des _Thermopyles_, le choix de l'action et du moment exigeait une +combinaison plus dramatique. La position critique de Lonidas et de ses +guerriers inquite trop ceux qui en sont instruits, pour que le peintre +n'ait pas fait quelques efforts afin de la rendre intelligible. Ce qui +nuit donc le plus l'effet gnral de cette scne est sa nature, qui la +classe au nombre des sujets dramatiques, tandis que David l'a traite +originairement dans un mode lyrique, s'il est permis d'appliquer cette +qualification l'art de la peinture. + +Mais, outre cette premire incohrence, il s'en manifeste encore une +autre toute matrielle, qui rsulte des poques diffrentes et assez +loignes auxquelles ce tableau a t commenc et fini. Dans ce dernier +temps David, ramen par ses travaux intermdiaires du _Couronnement_ et +des _Aigles_ une imitation de la nature plus exacte, finit en +_prosateur_ ce tableau, qu'il avait entrepris en _pote_. Le jeune homme +qui se chausse, les trois jeunes gens offrant des couronnes, et le +groupe du pre embrassant son fils, conus, dessins et peints vers +1800, offrent des beauts _lyriques_, que l'on passe encore une fois sur +cette expression, qui ne le cdent en rien celles qui brillent dans le +tableau des _Sabines_. Quant aux figures accessoires, telles que le +compagnon de Lonidas, les deux jeunes soldats dcrochant leurs armes +suspendues un arbre, et l'aveugle, cette partie _prosaque_ du tableau +est infrieure aux personnages analogues introduits dans les _Sabines_, +tels que les enfants, le soldat tendu mort, le chef de la cavalerie et +plusieurs autres figures du fond, o le peintre cette fois avait rendu +et imit la nature simple, vulgaire mme, avec une supriorit de talent +que l'on ne retrouve que dans le groupe du pape et du clerg, du +_Couronnement de Napolon_. Quant la figure de Lonidas, elle semble +tenir prcisment le milieu entre ces deux modes extrmes, et quoique +fort remarquable par la largeur de son excution, elle est infrieure +celle du Tatius des _Sabines_, laquelle on peut la comparer. + +Pendant que David achevait cet ouvrage (1812-13), les vnements +politiques commenaient faire natre de vives inquitudes dans tous +les esprits. Quoique habituellement trs-rserv sur ces matires, il en +parlait franchement lorsque l'occasion s'en prsentait et qu'il pouvait +s'exprimer en toute confiance. Sans que son attachement et sa +reconnaissance pour Napolon fussent le moins du monde altrs, il +trouvait cependant que son hros avait l'humeur un peu trop guerrire, +et que le chef de la nouvelle dynastie tait au moins aussi absolu dans +ses volonts que ceux de l'ancienne. Parfois mme, lorsqu'il reportait +ses souvenirs aux annes d'esprances de 1789, il lui arrivait de dire +en soupirant: Ah! ah! ce n'est pas l ce que l'on dsirait +prcisment! Souvent il paraissait soucieux, et au plaisir qu'il +prenait au travail de son atelier, au soin avec lequel il amenait +constamment la conversation sur son art, il tait facile de voir qu'il +redoutait les entretiens que provoquaient partout ailleurs les +entreprises prilleuses o le chef de l'tat s'tait engag. Tout +changement de gouvernement tait naturellement un sujet d'inquitude +profonde pour l'homme que la puissance de Napolon avait replac dans le +monde; pour le chef d'cole dont l'influence sur les artistes tait une +sorte de magistrature; pour celui dont les fils taient employs dans +l'administration et dans l'arme, et dont les filles avaient pous des +gnraux. David n'tait pas dou de ce besoin de s'pancher qui force +certains hommes exprimer ce qu'ils prouvent. L'affection qu'il +portait sa famille, ses amis ou ceux qu'il distinguait, ne se +manifestait gure que par la bienveillance gale, mais calme, peu +expansive, qu'il leur montrait toujours de la mme manire et en toute +circonstance. Il faisait peu de caresses ses enfants, mais il +s'occupait de leur sort et ne ngligeait aucune des occasions qui +pouvaient leur devenir favorables. Depuis l'poque o sa femme tait +venue le rejoindre, le secourir, le soigner en prison, son affection +pour elle ne s'tait jamais dmentie; quant ses lves, ceux au moins +qui, comme Gros, se trouvaient honors de son amiti et fiers de sa +confiance, c'tait pour eux qu'il se laissait presque aller la +tendresse d'un pre. + +Ses habitudes journalires taient trs-exactement rgles. Toujours +simplement mais trs-proprement vtu ds le matin, c'tait vers neuf ou +dix heures, l'instant de son djeuner, que ses lves et les artistes +des autres coles taient reus par lui. Ordinairement on venait pour +lui soumettre le projet d'un tableau, ou pour le prier de venir donner +ses avis sur un ouvrage commenc ou auquel il fallait mettre la dernire +main avant l'ouverture du Salon. Sur les derniers temps de son sjour en +France, non-seulement ses lves, mais la plupart des artistes +rclamaient et obtenaient de lui cette faveur, et pendant les +expositions au Louvre, il n'y avait pas d'ouvrage, quelque faible qu'il +ft, s'il renfermait toutefois quelque qualit enfouie, qu'il ne +dcouvrt et dont il ne trouvt moyen de faire complimenter l'auteur. + +Ses ides taient toujours tournes vers son art chri, et ordinairement +pendant les visites du matin que lui faisaient ses lves, il leur +montrait la gravure de l'ouvrage de quelque grand matre, dont il +faisait ressortir les beauts avec un tact particulier; ou bien, +prsentant une composition sur laquelle il travaillait lui-mme, il +recueillait les avis, recevait les observations, profitait d'un bon +conseil donn par ses jeunes htes, et cela avec une simplicit qui +n'appartient qu'aux hommes rellement passionns pour leur art. + +Ses rcrations se bornaient frquenter le Thtre-Franais, mais plus +particulirement l'Opra-Italien, dont la musique avait conserv pour +lui un attrait particulier depuis son sjour Rome. Quant au monde, il +n'y allait pas et en recevait peu; l'exception de quelques ftes de +famille qu'il donna vers le temps o il maria ses filles, les habitudes +de sa maison taient habituellement graves, et mme austres. + +Pendant la belle saison, David prenait souvent le plaisir de la +promenade et, comme on a eu l'occasion de le dire plus d'une fois, il se +plaisait assez dans la compagnie d'tienne. Pendant ces courses, +l'entretien roulait habituellement sur les arts, quelquefois cependant +sur la politique; alors tienne coutait avec avidit et sans se +permettre la moindre interruption, les rflexions de cet homme, toujours +aveuglment conduit par son instinct, et aux ides duquel l'exprience +la plus dure et les vnements les plus extraordinaires n'avaient +apport presque aucune modification. David croyait encore de la +meilleure foi du monde que Robespierre et Marat taient des hommes +vertueux; il signalait Fouquier-Tinville comme un monstre et un +sclrat; il mprisait Fabre d'glantine en disant que c'tait un +insigne fripon; aimant, d'ailleurs, tous les hommes dont les manires +rappelaient la politesse de l'ancienne cour; admirant alors Napolon et +Pie VII comme il avait admir Robespierre et Marat, et, en somme, +parlant des grands vnements dont il avait t tmoin et des hommes +qu'il avait connus, avec un sang-froid apparent qui lui donnait l'air du +philosophe le plus impartial jugeant les affaires de ce monde. + +Ce sang-froid, cette impassibilit prirent quelquefois chez lui le +caractre du courage. Dans une de ces longues promenades qu'il faisait +avec tienne, il leur arriva un jour, en revenant du Jardin des Plantes, +de suivre les boulevards du Temple, o ils s'arrtaient en observant +nonchalamment les baraques des baladins, les boutiques des restaurateurs +et des marchands d'oiseaux qui y taient tablis. Arrivs au cabinet des +figures de cire de Curtius, et aprs avoir considr pendant quelques +instants le Turc et le grenadier de la Garde impriale placs aux deux +cts de la porte d'entre, David, souriant aux invitations bruyantes du +crieur charg de faire entrer les curieux, se tourna vers tienne en lui +disant: Eh bien! entrons-nous?... Allons, tienne, je vous rgale! et +ils entrrent en effet. + +Pendant que l'homme arm de sa baguette expliquait l'histoire tragique +d'Holopherne et le couronnement de Napolon, David faisait observer +son lve quelques manques en cire qui videmment avaient t mouls sur +la nature; et, profitant de l'occasion que lui offrait la comparaison de +ces empreintes avec d'autres masques qui avaient t faits par la main +des sculpteurs, l'artiste ne put s'empcher de faire plusieurs +rflexions pleines de sens sur l'imperfection de toutes les imitations. +Pendant l'entretien que ce sujet fit natre, le dmonstrateur, aprs +avoir cess d'expliquer, parce qu'il s'tait aperu qu'on ne l'coutait +pas, s'appuya sur la balustrade en prtant l'oreille la conversation +des deux curieux, qui bientt se mirent en marche pour se retirer. + +Mais la conversation qu'il venait d'entendre, le garon de Curtius +s'tait aperu qu'il avait affaire des amateurs dont il pourrait tirer +quelque profit supplmentaire. S'approchant donc de David avec un air +avis et respectueux tout la fois: Je vois, Messieurs, dit-il, que +vous tes des connaisseurs. Nous avons ici quelques pices curieuses, +mais que nous ne montrons pas tout le monde; et ces messieurs, +ajouta-t-il en saluant profondment, seront sans doute satisfaits des +pices en rserve que je puis leur montrer. La premire ide qui vint +l'esprit de David et d'tienne, en entendant cette proposition, fut de +penser qu'il s'agissait de quelque reprsentation licencieuse, et ils +remercirent le garon. Mais celui-ci, la manire dont le refus lui +fut indiqu, s'tant aperu de la supposition que l'on avait faite, +affirma que l'_tablissement_ ne renfermait rien de semblable et que +_l'on serait content_. En achevant ces mots, il conduisit David et +tienne prs d'un renfoncement, dans lequel tait tabli une espce de +coffre dont il leva le couvercle. + +Dans la longueur de ce coffre taient suspendues, une tringle de fer, +les ttes moules en cire d'Hbert, de Robespierre et de quelques hommes +supplicis la mme poque. Vous voyez, messieurs, dit le garon en +rcitant son explication banale, ceci est la tte d'Hbert, dit le pre +Duchesne, que ses crimes ont conduit l'chafaud; cette autre, c'est la +tte de Robespierre; remarquez, messieurs, qu'elle est encore entoure +du bandeau qui retenait la mchoire fracasse par un coup de pistolet, +qui lui fut tir lorsque... David, conservant le plus grand calme, fit +un petit signe de la main au garon, pour lui faire entendre que son +explication tait superflue, regarda assez longtemps et avec la plus +grande attention ces deux ttes sur lesquelles on avait exprim, avec un +soin minutieux, tous les accidents qui rsultent du supplice, et dit +enfin, en se mettant en marche et sans s'adresser directement tienne +ou au dmonstrateur, auquel il mit une pice de monnaie dans la main: +C'est bien imit, c'est trs-bien fait. + +David et tienne quittrent ce lieu et parcoururent presque tout un +boulevard sans changer une parole. La conversation reprit cependant son +cours sur les objets indiffrents qui s'offrirent leurs yeux, mais +jamais ni l'un ni l'autre ne reparlrent de la visite au salon de +Curtius. + +Cette singulire aventure est reste ignore tant que David a vcu. +tienne pensa que du vivant du matre il devait respecter son secret. +L'anecdote une fois connue aurait pu tre infidlement raconte en +passant de bouche en bouche, et tre transforme en sarcasme. Mais +tienne a conserv de cette scne inattendue et terrible un souvenir +entirement favorable pour son malheureux matre, qui, dans cette +occasion, montra, tant par le calme de ses traits que par la convenance +du peu de paroles qu'il pronona, une dignit sans ombre d'affectation +qui prouve que son me n'tait pas sans grandeur. + +Les derniers ouvrages de David o il ait imprim nettement le sceau de +son talent sont l'tude peinte qui fut faite d'aprs le pape Pie VII, +reprsent avec le cardinal Caprara, et le beau portrait du pontife +seul, vu de face, dont l'original est au muse du Louvre. Ces +productions du genre tempr, mais o la navet de l'imitation est si +heureusement jointe la dignit qu'il convenait de donner ces deux +personnages historiques, sont de celles qui font le plus d'honneur +David. + +Il fut moins heureux dans les portraits de l'Empereur qu'il fit dans les +annes qui prcdrent les vnements de 1814. Celui o Napolon est +reprsent dans le costume imprial, et qui tait destin Jrme +Bonaparte, alors roi de Westphalie, se sent de la contrainte o le +peintre s'est trouv, oblig qu'il tait de donner son personnage et +ses vtements un aspect thtral. + +Quelque temps aprs, un Anglais, le comte de Douglas, lui demanda un +portrait en pied de Napolon, mais reprsent dans son cabinet, et vtu +comme ce souverain avait coutume de l'tre. David qui, pendant +l'excution du tableau prcdent, n'avait que trop de fois reconnu +l'inconvnient du costume imprial, saisit avec empressement l'occasion +de faire un portrait simple et naturel de Napolon. Sur ce tableau, haut +de six pieds et demi, on voit l'Empereur debout, dans son cabinet, vtu +d'un frac vert uniforme, avec les paulettes de gnral. Il est prs de +son bureau charg de papiers, et cens avoir travaill pendant une +partie de la nuit. Le jour parat, et pour exprimer cette circonstance, +le peintre a eu soin de laisser fumer plusieurs bougies qui viennent de +s'teindre dans un flambeau branches. + +Considr au point de vue de l'art, on peut reprocher ce morceau de +manquer de fermet. Quant l'ide principale de la composition, qui +tait heureuse, David n'a peut-tre pas os la rendre avec assez de +franchise. La tte de Napolon, mdiocrement ressemblante, a surtout le +dfaut d'tre rendue d'une manire trop idale. Tout en conservant cet +homme infatigable l'nergie mme corporelle qui lui tait propre, il et +t possible cependant d'exprimer la lassitude passagre dont les +travaux nocturnes laissaient ordinairement des traces sur sa +physionomie; c'tait mme le seul moyen de faire ressortir l'espce de +posie qui devait rsulter d'un pareil sujet. + +Napolon ayant entendu parler de ce portrait, dont sa vanit fut sans +doute intrieurement flatte, en apprenant qu'il avait t command par +un Anglais, voulut voir l'ouvrage. On rapporte qu'il en parut +trs-satisfait, et qu'aprs l'avoir attentivement regard, il dit son +premier peintre: Vous m'avez devin, mon cher David; la nuit je +m'occupe du bonheur de mes sujets, et le jour je travaille leur +gloire. + +On a avanc, mais sans preuves, que quelques rponses un peu brusques +avaient failli plusieurs fois attirer sur David la disgrce de Napolon. +Tous les faits connus semblent prouver le contraire; et, sans rappeler +ici ce qui a t dit ce sujet, le brevet de commandant de la Lgion +d'honneur que David reut en 1812 suffirait pour prouver que s'il a +exist quelques petits dissentiments entre ces deux hommes, ces +dissentiments n'ont t que passagers. Tout concourt, au contraire, +faire croire que Napolon, indpendamment de l'importance qu'il pouvait +attacher comme souverain au talent de David, a toujours port l'homme +une affection sincre. Parlant un jour avec son premier peintre, +l'Empereur lui dit qu'il avait conu le projet de runir tous ses +tableaux dans le muse imprial. Il y a une galerie de Rubens, +ajouta-t-il, je veux que la France me doive la galerie de David.--Sire, +rpondit David aprs l'avoir remerci, je crois qu'il est impossible +aujourd'hui de former cette collection. Mes ouvrages sont trop +disperss; ils sont entre les mains d'amateurs trop riches pour esprer +qu'ils veuillent s'en dtacher. Ainsi, par exemple, je sais que le +propritaire de _la Mort de Socrate_, M. Trudaine, met une grande +importance conserver ce tableau.--Nous l'obtiendrons avec de l'or, lui +dit l'Empereur; offrez-en quarante mille francs, et allez s'il le faut +jusqu' soixante mille. Ce tableau, command originairement par M. +Trudaine le pre, pour le prix de six mille francs, avait t pay dix +mille l'auteur pour lui tmoigner la satisfaction que l'on avait eue +de l'ouvrage. Cependant, malgr les offres qui furent faites plusieurs +reprises et avec beaucoup d'instances au propritaire du Socrate, par +David lui-mme, de quarante et de cinquante mille francs, il ne put +l'obtenir. Ce refus me flatte, dit alors le peintre, mais je dois +insister; j'en ai l'ordre de Napolon. Il m'a autoris aller jusqu' +soixante mille francs.--Je les refuse, lui rpondit-on, et je vous prie +de dire Napolon que j'estime votre ouvrage au-dessus de toute offre. +Si je lui faisais ce sacrifice, je voudrais qu'il ft gratuit. On +ajoute que lorsque David alla rendre compte, de la commission dont il +avait t charg, Napolon, se levant brusquement de son fauteuil, dit +avec humeur: Il faut bien que je respecte la proprit; je ne puis +forcer cet enthousiaste nous abandonner sa matresse! + +Mais le temps approchait o tous ces rves de gloire allaient +s'vanouir. Les dsastres de l'arme de Napolon Moscou, l'approche +menaante de celles des trangers du territoire de l'empire, et les +bruits prcurseurs de la restauration des princes de la maison de +Bourbon sur le trne de France, portrent un coup terrible dans l'me de +ceux dont les intrts de tout genre et jusqu' leur sret personnelle +dpendaient presque exclusivement de la puissance de Napolon. Ceux qui, +ainsi que David, pouvaient concevoir de justes craintes sur les actes de +rigueur et de vengeance mme que les Bourbons exerceraient contre les +hommes qui avaient pris une part si active la chute du trne et la +mort du dernier roi tremblrent pour leur existence. + +Ds que le territoire franais eut t envahi, et que l'alarme fut +donne jusqu' Paris, David, craignant que le fruit de ses longs travaux +ne devnt la proie de vainqueurs dont on redoutait la furie, fit +transporter loin de la capitale menace tous ceux de ses ouvrages dont +il put disposer. Ils furent dposs sur les ctes de l'Ouest, comme le +lieu le plus favorable pour leur faire prendre la mer, ainsi qu' David, +si les chances de la guerre et de la nouvelle rvolution imminente ne +laissaient point d'autre voie de salut[70]. + +On ne reviendra pas ici sur les grands vnements de la fin de 1813 et +du commencement de 1814. Ceux qui en ont t tmoins n'ont pas besoin +qu'on les leur rappelle, et les jeunes gnrations en ont sans doute lu +le rcit. Un seul fait sur lequel il est important d'appuyer pour +l'intelligence de cette histoire est la terreur profonde que l'on +prouva Paris en voyant approcher les armes au 30 mars (1814), et +l'espce de dsappointement que reut l'orgueil national quelques jours +aprs, lorsque l'on fut certain que la prudence des ennemis jointe une +gnrosit que l'on reconnut plus tard, avait pargn la capitale de +la France les violences, les rapines et les scnes que l'on attendait +d'une douzaine d'armes victorieuses aprs avoir t si longtemps +vaincues. Pendant les jours qui prcdrent et suivirent la capitulation +de Paris, chacun tait tellement proccup et des siens et de soi-mme, +qu' moins d'habiter le mme quartier, les amis avaient suspendu leurs +relations habituelles. tienne tait dans ce dernier cas l'gard de +son matre David, log alors dans la rue d'Enfer, en face du Luxembourg. +Cependant il tait impatient de le voir, et tout en se rendant chez lui, +il se reprsentait la douloureuse impression qu'avaient d faire sur cet +homme la chute de Napolon et surtout la prsence des troupes trangres +dans Paris. Comme dans beaucoup de quartiers on avait tabli des +logements militaires, il pensait que David habitant une maison assez +vaste, dans une partie moins peuple de la ville, avait sans doute t +compris au nombre de ceux qui payaient cette contribution aux +vainqueurs. Alors, chemin faisant, il s'affligeait pour son matre de ce +voisinage humiliant, et allait mme jusqu' craindre que quelque rustre +vainqueur ne se ft un malin plaisir de reprocher brutalement +l'artiste son dvouement Napolon, ou mme ses ides rpublicaines. +L'esprit rempli de ces inquitudes, tienne entra, non sans que le coeur +lui battt, dans la maison de son matre. La vue de soldats russes +bouchonnant dans la cour le cheval d'un officier ne fit qu'augmenter +cette disposition, et tienne tait rellement mal son aise quand il +ouvrit la porte de la pice o David se tenait ordinairement. + +Prs de lui et de sa femme se trouvaient effectivement deux officiers +russes, qui se levrent trs-civilement de leurs siges lorsque tienne +entra et que David le leur eut prsent comme un de ses lves. Tromps +par cette qualification, laquelle ils attachaient plus d'importance +que n'en avait rellement celui qui le matre l'avait donne, les +jeunes Russes regardrent tienne avec la mme curiosit respectueuse +qu'ils auraient prouve s'ils eussent vu Grard, Girodet ou Gros, tant +le seul titre d'_lve de David_ avait alors de retentissement en +Europe. Cependant la conversation ne tarda pas reprendre son cours, et +tienne n'prouva pas un mdiocre tonnement en voyant les deux jeunes +officiers s'exprimer en franais de la manire la plus pure, et prier +David d'avoir la complaisance de continuer les rcits qu'il leur +faisait, soit des habitudes journalires de l'empereur Napolon, soit +des circonstances de son couronnement, ou de la naissance du roi de +Rome. En un mot, les vainqueurs taient les vaincus, ils taient +enthousiastes de la France, se trouvaient particulirement heureux que +le sort les et conduits chez un de ses plus grands artistes, pour +lequel ils avaient dans toutes les circonstances de la vie journalire +les gards les plus dlicats et les plus flatteurs. + +Les tableaux de David ne tardrent pas tre rapports Paris; tous +les trangers s'empressrent d'aller les voir, et il n'y eut que le +portrait questre de Napolon, plac Saint-Cloud, qui fut violemment +enlev par les Prussiens. + +La mansutude des princes allis en s'emparant de Paris en 1814 est une +des choses qui ont le plus contribu alors adoucir les rapports de +nation nation et de proche en proche, dtruire ces haines si +invtres et si honteuses qui divisaient instinctivement les peuples de +l'Europe. Cet exemple de modration donn par les ennemis de la France +fut sans doute aussi ce qui aplanit le chemin du trne aux Bourbons, +qui, sans ce prcdent, se seraient peut-tre cru le droit d'user de +plus de rigueur. Pendant la premire restauration, les hommes qui +concevaient le patriotisme de la manire la plus rude et la plus sauvage +furent souvent obligs de supporter avec le plus de sang-froid certaines +mortifications qui les eussent fait entrer en fureur quelques mois +auparavant. David en fournira un exemple. Les personnes qui cet +artiste tmoignait de l'affection avaient l'habitude d'aller lui +souhaiter sa fte le jour de la Saint-Louis. Parmi celles qui taient +les plus attentives lui donner cette marque d'intrt se faisait +remarquer une dame de l'ancienne noblesse, fort ge en 1814, et +laquelle David, ce qu'il parat, avait eu l'occasion de rendre un +service trs-important, lorsqu'il tait membre du comit de sret +gnrale. Cette dame, toute dvoue l'ancienne monarchie, n'en avait +pas moins conserv pour David une reconnaissance que le temps semblait +rendre toujours plus vive. Aussi, sans compter certaines poques de +l'anne o elle rendait visite David et sa famille, ne manquait-elle +pas de se prsenter rgulirement le jour de la Saint-Louis avec un fort +beau bouquet. la suite de la premire restauration, pendant tout le +cours de l'anne 1814, les lis qui distinguent l'cu de France avaient +mis cette fleur la mode, et on la cultivait profusion. Si le lis, +symbole de la puissance de la maison de Bourbon, tait chri de ceux qui +se rattachaient l'ancienne monarchie, les partisans de Napolon et +surtout les anciens rpublicains l'avaient en excration. Sans faire +attention ces signes d'amour ou de haine politiques, la bonne dame, +tout occupe de payer le tribut annuel de sa reconnaissance David, et +voulant lui offrir ce qu'elle avait trouv de plus beau parmi les +fleurs, lui prsenta, le 24 aot 1814, une tige de lis si grande et si +fournie de fleurs, que l'on aurait pu difficilement retrouver la +pareille dans Paris. tienne se trouvait l lorsque Mme de *** entra +avec son bouquet, et sa premire ide fut d'observer la physionomie de +son matre, pour dcouvrir si la distraction de la vieille dame ne +donnerait pas lieu quelque scne embarrassante. Mais David se levant +tout coup en la voyant entrer, sourit spirituellement la vue de +cette fleur intempestive, et fit celle qui la lui offrait des +remercments o il parut mettre plus d'effusion que de coutume, comme +s'il et voulu lui tenir compte de son innocente mprise. Lorsque la +bonne dame se fut retire, David pria sa femme de donner ordre d'enlever +le lis, en faisant observer que l'odeur pourrait incommoder. Puis se +tournant vers tienne, auquel il fit un sourire en montrant la fleur: +Cette excellente personne, dit-il, m'a donn ce lis avec la mme +candeur que la vieille femme qui portait son fagot pour brler Jean de +Hus. Il faut que je m'crie aussi: _O sancta simplicitas!_ + +Pendant la premire anne de la Restauration, David, peu satisfait comme +tous les hommes de son parti qui espraient mourir tranquilles sous le +gouvernement de Napolon, n'eut cependant pas se plaindre des princes +de la maison de Bourbon ni de leurs ministres. Il vcut retir chez lui, +vitant de se prsenter dans les lieux publics et s'occupant faire +plusieurs portraits de personnes de sa famille, entre autres celui de sa +femme qui avait redoubl de soins et de tendresse pour lui, depuis que +la rentre des Bourbons semblait donner des craintes pour son avenir. En +se livrant ces travaux, dont il se faisait plutt une distraction +qu'une occupation relle, il acheva plusieurs compositions parmi +lesquelles il soigna particulirement celle d'_Apelles et Campaspe_ +qu'il excuta bientt aprs en exil. Cependant cette anne de la vie de +David fut perdue pour son art, et la seule satisfaction qu'il ait +prouve alors lui vint des visites de la foule d'trangers de marque +venus Paris, qui ne voyaient en lui que le grand artiste, le chef +d'une cole clbre. + +L'anne 1815 ne lui fut pas plus favorable sous le rapport de l'art; et +lorsque Napolon rentra Paris, au 20 mars, il n'est pas certain que ce +retour, qui excita si vivement l'enthousiasme chez tous les Franais qui +portaient les armes, ait produit un effet analogue dans l'esprit des +bonapartistes dont l'existence et l'avenir taient mis en loterie sur la +chance, juge dj fort douteuse, d'une victoire. Ce grand vnement +politique du gouvernement de Napolon pendant les cent-jours compromit +le repos d'une foule de gens rests obscurs depuis le 18 brumaire, et +qui tout coup, au 21 mars 1815, se trouvrent obligs de prendre parti +de nouveau dans la lutte qui s'engageait. David tait plus qu'un autre +dans ce cas. Il avait atteint sa soixante-septime anne; non-seulement +il tait las et dgot tout jamais des affaires publiques, auxquelles +il avait renonc et dont on l'avait loign, mais, environn d'une +considration qu'il ne devait qu' son talent, il ne voyait pas sans +inquitude des vnements qui menaaient de le priver de cet avantage +sans espoir d'en retrouver aucun qui le compenst. + +Nanmoins, li par la reconnaissance, par des serments et par +l'imminence mme du danger auquel Napolon se trouvait expos ainsi que +ses partisans, David alla faire visite l'Empereur, et l'Empereur, +malgr la complication de ses travaux et de ses inquitudes, tmoigna +l'intention de voir le _Lonidas aux Thermopyles_, tableau dont il avait +condamn le sujet, mais qu'il voulut connatre d'aprs ce qu'il en avait +entendu dire. Cette fois la visite de Napolon l'atelier de David ne +fut pas si pompeuse que quand, dans toute sa puissance, il tait all +voir le _Couronnement_; et quoique ce ft bien plus un acte de souverain +qu'il prtendait faire qu'une fantaisie d'amateur qu'il voult +contenter, en cette occasion, Napolon mit cette visite la rserve et +la brivet que la gravit des circonstances commandait. Bien qu'en +entrant chez le peintre, il lui et dit qu'il connaissait le tableau +avant de l'avoir vu, et qu'il en avait entendu faire un grand loge, +cependant, aprs avoir considr l'ouvrage, lui qui s'tait toujours +attendu la reprsentation de l'attaque des Perses et de la dfense +vigoureuse des Spartiates, il tmoigna son tonnement sur la disposition +de la scne telle que David l'avait compose. L'artiste toujours plein +de sa premire pense, expliqua alors son intention, fit connatre en +dtail son sujet tel qu'il l'avait conu, mais Napolon ne put jamais se +faire l'ide de David, qui, au lieu de peindre le combat mme, avait +choisi le moment qui le prcde. + +Quoi qu'il en soit, l'Empereur tmoigna sa satisfaction son premier +peintre, et lui dit au moment de le quitter: Continuez, David, +illustrer la France par vos travaux. _J'espre_ que des copies de ce +tableau ne tarderont pas tre places dans les coles militaires; +elles rappelleront aux jeunes lves les vertus de leur tat. + +Cette visite de Napolon dans le malheur faite au peintre rappelait +celle dont il avait honor l'artiste dans tout l'clat de sa puissance; +cela seul et engag David. Bientt le fils an de l'artiste fut nomm +prfet, et le plus jeune obtint le grade de chef d'escadron dans les +cuirassiers de la garde. Quant ses deux gendres, gnraux de +Bonaparte, ils taient rentrs sous les drapeaux de Napolon. + +C'est dans de telles circonstances que se trouva David, lorsque, la +suite de la constitution de l'empire, furent prsents _les actes +additionnels_, par lesquels, en jurant de la maintenir, on excluait les +Bourbons du trne. L'acceptation de ces actes additionnels fut sans +doute, pour une grande partie de ceux qui se rallirent Napolon +pendant les cent-jours, une rsolution des plus hasardeuses, mais pour +les hommes qui, ainsi que David, ayant vot la mort de Louis XVI, +n'avaient eu se plaindre cependant d'aucune vengeance particulire ou +juridique du gouvernement de Louis XVIII, il est clair qu' la veille de +la bataille de Waterloo, c'tait pour eux une question de vie ou de +mort. + +Sans parler des intrts de l'avenir de sa famille, lis au sort de +Napolon, David avait peser, pour ce qui le touchait personnellement +en cette affaire, si l'indulgence du gouvernement de Louis XVIII son +gard pouvait entrer en comparaison avec la protection de Bonaparte, qui +lui avait offert un asile dans son arme, la suite de la terreur; qui, +premier consul, l'avait rtabli honorablement dans le monde et l'avait +enfin combl de faveurs et d'honneurs pendant son rgne. La comparaison +tait videmment tout en faveur du dernier souverain, pour lequel +d'ailleurs il est inutile de dire que David avait une prdilection aussi +marque qu'il avait d'aversion pour l'autre. + +Ce qui fit honneur David en signant les _actes additionnels_, en +s'exposant la vengeance des Bourbons et en restant fidle Napolon, +c'est que dans les premiers jours de juin (1815), lorsque tout le parti +militaire s'enivrait d'avance de la victoire sur laquelle il comptait, +l'artiste faisait partie du grand nombre de ceux qui regardaient la +destine de Napolon comme accomplie, et d'autre part, qu'en outre il +tait certain que s'abstenir de signer les _actes additionnels_, c'tait +assurer la tranquillit du reste de ses jours. Mais vaincu Waterloo, +Napolon abdiqua l'empire, et David n'eut plus d'autre protection que +celle de son talent. Ainsi que les rgicides signataires des _actes +additionnels_, il fut donc condamn l'exil cinq mois aprs, en vertu +d'une loi rendue par les deux chambres le 12 janvier 1816. + +Pendant l'espace de temps qui s'coula depuis la journe de Waterloo +jusqu' sa condamnation, David vcut plus retir que jamais, s'occupant + faire des tudes, des portraits et des compositions. Son art +paraissait avoir un charme nouveau pour lui depuis que, dj charg +d'annes, forc de se faire une existence nouvelle, il prvoyait qu'il +ne finirait pas ses jours dans son pays. Les derniers temps que cet +artiste passa en France furent pour lui pleins de tristesse, et quoique +l'austrit de ses manires ne lui permit jamais de se laisser aller +la plainte, mme au sein de l'amiti, cependant, pour ceux qui le +connaissaient, il tait facile de juger par certains souvenirs qu'il +invoquait, par les attentions dlicates qu'il montrait plus souvent que +de coutume ceux qui l'entouraient, que son me tait habituellement et +profondment mue. + +Quelques-uns de ses lves se montrrent plus assidus que jamais auprs +de lui pendant ces tristes jours. Mais Gros fut celui de tous qui obit +le mieux en cette occasion la gnrosit de son coeur. Sans faire la +moindre attention aux fcheux rsultats que sa conduite pourrait avoir +pour lui, homme clbre, peintre habile, qui ne renonait point +participer aux travaux que pourrait lui confier le gouvernement des +Bourbons, Gros tout occup de l'abandon de son matre, inquiet sur son +avenir, ne cessait d'aller le soutenir de sa courageuse amiti et de +l'entretenir de ses gnreuses esprances. + +Protg par son obscurit, tienne n'avait point le mme mrite en +assistant son matre, mais il se rendait souvent prs de lui, parce +qu'il savait que sa socit lui tait douce et que sa conversation +interrompait le cours habituel de ses tristes penses. Ils +s'entretenaient sur les arts, sur les ouvrages de l'antiquit, vers +lesquels David se sentait alors vivement ramen. Vers dans la thorie +et la pratique de la perspective, tienne offrait le secours de son +talent son matre, qui plus d'une fois ne ddaigna pas d'en faire +usage, lorsqu'il voulait coordonner les personnages d'une esquisse avec +les accessoires qui devaient les entourer. D'autres fois ils +parcouraient des cartons remplis de gravures, de grands livres o David +avait fait rassembler les tudes qu'il fit Rome quand il tudiait +l'antiquit pour chapper la manire acadmique; en revoyant ces +tentatives laborieuses, ces tudes faites dans sa jeunesse, et +auxquelles s'taient attaches tant d'esprances, plus d'une fois il +laissait chapper un soupir qui semblait rsumer tous les vnements qui +avaient agit les trente dernires annes de sa vie. Un jour, en +feuilletant ainsi ces cartons, David retrouva deux esquisses de la main +d'tienne. L'une reprsente Cimon faisant embarquer les femmes et les +enfants au Pire, pour dfendre Athnes; et l'autre, Lonidas se +prparant avec ses Spartiates au combat. Ces deux compositions, que +David avait distingues dans les concours institus dans l'atelier de +ses lves, avaient t honorablement places par lui dans ses cartons. +Le matre, m par une bienveillance que la disposition de son me +rendait sans doute plus vive encore, renouvela les loges qu'il avait +donns autrefois ces essais; puis, tirant tout coup l'esquisse de +Lonidas du carton: Tenez, mon cher tienne, dit-il, je vous rends ce +dessin que vous m'avez prt et qui m'a fourni l'ide de deux groupes +que j'ai placs dans mon tableau des _Thermopyles_. Gardez-le, ce sera +tout la fois un souvenir de vos tudes et de la manire dont +travaillait votre matre. Quant celui de Cimon, cette esquisse me +plat, vous me l'avez donne, je la garde[71]. + +tienne ne put pas voir alors David aussi souvent qu'il l'et dsir; la +prsence des troupes trangres Paris multipliait tellement les +devoirs que les citoyens avaient remplir pour assurer le repos de la +ville, que l'on tait rarement matre de son temps et de ses actions. +Plusieurs jours s'taient passs sans qu'tienne et pu remplir ce +devoir, lorsqu'il reut de son matre l'invitation de dner chez lui, la +veille de son dpart pour l'exil. + +L'lve s'y rendit. La famille de David tait absente l'exception de +sa femme. Si quelque chose peut faire connatre le caractre d'un homme, +c'est coup sr la contenance que David conserva en faisant les +honneurs d'un pareil repas. Il tait plac au milieu de la table, ayant +sa femme sa droite, son lve sa gauche. Pendant tout le dner, il +servit lui-mme, en parlant de choses indiffrentes, comme de coutume, +et sans laisser chapper un seul mot qui ft allusion son loignement +de la France, l'avenir qui l'attendait ou aux hommes qui le frappaient +d'exil. Attentif prvenir les dsirs d'tienne table, il ne lui +donna aucune marque extraordinaire de tendresse, mais sut lui faire +sentir, par l'exactitude et la frquence de ses soins, qu'il avait +besoin de le sentir prs de lui en ce moment suprme. Plusieurs fois la +femme de David, qui, dans ce jour, paraissait tre soutenue, anime mme +par des esprances qu'elle exprima plutt par des mouvements de joie que +par des paroles bien claires, devint l'objet de l'attention de son mari, +qui l'engagea conserver plus de calme. En somme, quoiqu'il s'en faille +bien qu'tienne soit rest froid en cette occasion, cependant ni son +matre ni lui par consquent ne se laissrent aller ces lans de +tendresse que l'on se prodigue ordinairement en semblable circonstance. +tienne en se retirant dit adieu son matre, qui l'embrassa, ce qui +n'tait jamais arriv; il embrassa ensuite Mme David, qui lui dit en lui +donnant la main: Soyez tranquille, j'aurai bien soin de votre matre. +Le lendemain, David tait en route pour Bruxelles. + +Jamais peut-tre l'influence d'un homme de talent n'a t plus forte que +celle qu'exerait David Paris et dans toute la France; mais, ds le +lendemain de son dpart pour l'exil, les artistes, peu d'exceptions +prs, se sentant affranchis de sa longue autorit, affectrent tout +coup mille prtentions qu'ils avaient tenues soigneusement caches +jusqu'alors. Ce fut, dans des proportions plus grandes et dans des +intentions beaucoup plus graves, un hourra tumultueux qui rappelait les +bruyantes espigleries des lves de ce matre lorsque, aprs les avoir +corrigs, il s'loignait de l'atelier. L'cole et les principes de David +taient presque universellement rejets. + + + + +XII. + +TEMPS D'EXIL.--MORT DE DAVID.--COLE NOUVELLE.--1816-1825. + + +Rien n'est plus dangereux pour la gloire d'un artiste que les louanges +qui lui sont indiscrtement prodigues. Les regrets qu'excita l'exil de +David chez ses admirateurs sincres, et surtout les dclamations des +partisans de Napolon, qui exploitrent l'expulsion de David au profit +de la haine qu'ils portaient aux Bourbons, furent les premires causes +du refroidissement du public l'gard de David et de ses doctrines. +en croire les crivains et les critiques qui exaltrent le mrite de +l'artiste, David tait dans toute la force de son talent; le tableau des +_Thermopyles_ devait passer pour le meilleur ouvrage qu'il et encore +fait, et on pouvait attendre de sa main un nouveau chef-d'oeuvre qui +surpasserait tout ce que l'on connaissait dj de lui. Bien plus, ces +paroles inconsidrment avances furent rptes, soutenues avec +passion; et pendant tout le temps de l'exil de l'artiste, chaque +production nouvelle qu'il acheva sur la terre trangre, on ne manqua +pas d'assigner la dernire une supriorit marque sur la prcdente. + +Deux motifs que la faiblesse humaine doit faire juger avec indulgence +ont entretenu cette illusion pendant les annes que David a passes +Bruxelles: l'esprit de parti dans la capitale de la France, et +Bruxelles, le dsir qu'avaient tous les amis de David de l'entourer en +pays tranger d'une atmosphre de gloire qui ne lui permt pas de +s'apercevoir des rigueurs de l'exil. En effet, la plupart de ses lves +belges, MM. Odewaere, Navetz, Paelinck, Moll et Stapleaux, entre autres, +n'ont pas manqu un seul instant, par leurs efforts particuliers ou +runis, de rendre les dernires annes de leur matre aussi douces, +aussi belles qu'il tait possible qu'elles le fussent. Si, dans l'estime +qu'ils ont tmoigne pour les derniers ouvrages de leur matre, ils ont +t, ainsi que beaucoup de critiques de Paris, au del de ce que la +stricte vrit exigeait de dire, loin de les en blmer, il n'est +personne au contraire qui ne respecte cette illusion filiale. Mais si +les malheurs et l'ge de David rendaient excusable et mme juste cette +prolongation de sa gloire jusqu'au moment de sa mort, partir de son +dernier jour il a fallu dire la vrit. + +Cette tche a t remplie par celui qui retrace cette histoire, et la +postrit, qui a dj commenc son action sur les oeuvres de David, +signale _les Sabines_ et _le Couronnement_ comme les deux plus grands +efforts de son talent dans des sujets de genres diffrents. + +Quant aux ouvrages qu'il acheva en exil, quoique dans tous on retrouve +des dtails et parfois des parties importantes, o tantt l'accent de la +nature et tantt, l'lvation du style ne le cdent pas aux qualits +analogues qui brillent dans des productions beaucoup plus compltes de +lui, il faut avouer cependant que pris dans leur ensemble, ce que David +a peint Bruxelles est infrieur aux grands ouvrages qu'il acheva +plusieurs annes avant son exil. Quoi qu'il en soit, la clbrit de +David tait non-seulement intacte lorsqu'il quitta la France, mais son +malheur le rendit plus grande en pays tranger qu'elle n'avait jamais +t. Ds qu'il fut arriv Bruxelles, le roi de Prusse, par +l'intermdiaire du comte de Gortz, son ambassadeur prs de la cour de +France, lui fit offrir la direction des arts dans son royaume. + +Monsieur, lui crivait de Paris (12 mars 1816) le comte de Gortz, le +roi, mon matre, me charge de vous faire savoir que Sa Majest, charme +de fixer un artiste aussi distingu que vous, aimerait que vous vinssiez +vous tablir dans sa capitale, o Sa Majest est dispose vous +procurer une existence agrable et tous les secours dont vous pourriez +avoir besoin. + +Votre dpart pour Bruxelles ne m'ayant pas permis de m'entretenir avec +vous des intentions de Sa Majest, je vous engage crire de suite et +directement Son Altesse Monseigneur le prince d'Hardenberg, qui vous +ferez connatre vos voeux. Je prends toutefois le parti de vous adresser +un passe-port avec lequel vous vous rendrez, si vous voulez, Berlin, +o vous trouverez un accueil digne de vos talents... + +M. Alexandre de Humboldt, Prussien de nation et collgue de David +l'Institut de France, unit ses instances celles du comte de Gortz pour +engager l'artiste proscrit se rendre aux offres du roi de Prusse. +Mais, malgr ce qu'elles avaient d'honorable et de flatteur, David, +naturellement peu dispos mettre son talent et sa personne au service +d'un autre pays que le sien, voulut prendre le temps de se consulter. +Une indisposition grave de sa femme lui en fournit l'occasion; +s'adressant donc au prince d'Hardenberg, comme le comte de Gortz le lui +avait conseill, il tmoigna sa reconnaissance de ce que l'on voulait +faire pour lui, tout en priant le prince d'attendre sa rponse +dfinitive jusqu'au moment o sa femme serait rtablie. Le prince de +Hardenberg rpondit David qu'il trouvait la cause du retard de son +voyage Berlin trop lgitime pour que le roi ne l'approuvt pas; qu'on +l'y attendait toujours avec impatience; et il finissait sa lettre par +ces mots: Sa Majest vous accordera toutes les facilits que vous +pourrez dsirer pour votre tablissement, et je serai charm de pouvoir +m'entendre avec vous ce sujet immdiatement aprs votre arrive +Berlin, dont je vous prie de vouloir bien me prvenir. + +Cependant la maladie de Mme David se prolongeait et la rponse si +vivement attendue Berlin n'arrivait pas. Le prince d'Hatzfeld, alors +ambassadeur de Prusse auprs du roi des Pays-Bas, fut charg de joindre +ses instructions verbales aux offres qui avaient dj t faites par son +souverain, et il se rendit chez l'artiste, qui tait absent de chez lui. +Le lendemain David se prsenta chez l'ambassadeur, qui, aprs lui avoir +rappel l'objet des lettres qu'il avait dj reues, ajouta: Mais +pourquoi ne pas vous rendre aux invitations de mon roi? Il met le plus +grand prix vous voir habiter sa capitale... Quel tait votre +traitement comme premier peintre de Napolon?--Douze mille francs.--Oh! +le roi ferait mieux que cela; l'intention de Sa Majest est de vous +possder comme ministre des arts. Vous jouirez de tous les avantages et +des honneurs dus ce titre; allez Berlin crer une cole de peinture, +soyez-en le directeur; la reconnaissance du roi sera sans bornes si vous +acceptez.--Mon grand ge, la faiblesse de la sant de ma femme, rpondit +David, mon amour de l'indpendance, les bonts dont le gouvernement des +Pays-Bas m'honore, et le dsir de rpondre des instances aussi +flatteuses que celles que vous me faites, toutes ces causes, prince, +sont de nature me jeter dans une grande perplexit; permettez-moi donc +de prendre quelques jours pour rpondre. + +David jugea propos de ne pas se dcider sans prendre conseil. Il +s'adressa deux de ses compagnons d'exil, Cambacrs et Sieys, +auxquels, aprs avoir expos l'offre qui lui tait faite, il fit part +encore de toutes les lettres qu'il avait reues ce sujet, et de son +dernier entretien avec le prince d'Hatzfeld. L'ex-archi-chancelier de +Napolon l'engagea d'accepter; Sieys, au contraire, lui conseilla de +n'en rien faire. Libre, indpendant, honor et dans l'aisance, +pourquoi, dit-il l'artiste, renonceriez-vous ces avantages? + +Cet avis prvalut, et ds le jour suivant, David alla chez +l'ambassadeur, qui il porta son refus en s'excusant ainsi: Les bonts +de votre roi m'honorent, et j'en sens tout le prix. Elles signaleront +une poque remarquable de ma vie, et prsenteront le roi de Prusse la +postrit comme l'ami des arts et le protecteur de David dans son exil. +Veuillez tre auprs de Sa Majest l'interprte de ma profonde +gratitude. Je suis vieux, j'ai soixante-sept ans; qu'elle me permette de +conserver la tranquillit dont je jouis sous un gouvernement conforme +mes opinions. Malgr ce refus positif, la cour de Prusse ne perdit pas +encore tout espoir. La princesse d'Hatzfeld, accompagne de ses trois +filles, voulant faire une nouvelle tentative, alla chez David au moment +mme o la comtesse L..., amie particulire du roi de Prusse, s'y +rendait avec les mmes intentions. Je regarde comme un heureux prsage, +dit la princesse cette dame, que vous runissiez vos efforts aux +ntres. M. David est inbranlable; veuillez bien peindre sa rsistance +Sa Majest, de manire la convaincre que nous avons employ tous les +moyens pour le persuader. Malgr ces instances nouvelles, David tint +bon et refusa. Enfin, le frre du roi de Prusse vint chez l'artiste sous +le nom du prince de Mansfeld, et lui dit qu'il avait ordre de son +souverain de l'emmener Berlin dans sa voiture, Eh bien! monsieur +David, lui dit-il, vous rendez-vous enfin nos voeux? Allons, +dcidez-vous partir avec moi; nous voyagerons ensemble. Puis, se +tournant vers le portrait du gnral Grard, qui tait commenc et sur +le chevalet: J'espre, ajouta-t-il, que vous dbuterez par me peindre +comme le gnral. Votre prsence nous comblera de joie. Mais David +resta inbranlable dans sa rsolution, s'tablit Bruxelles et reprit +le cours de ses travaux de peinture. + +L'ardeur nouvelle que mit David produire pendant son exil, et les +nobles efforts qu'il fit pour dvelopper son talent sous des formes et +dans des modes qu'il n'avait pas encore employs, indiquent peut-tre +mieux que tous les travaux prcdents de sa vie quel point son me +tait vivace, nergique et susceptible de grandes rsolutions quand il +s'agissait de son art. Les paroles qu'il dit quelque temps avant sa +mort, et lorsque sa main lui tait devenue tout fait inutile, +serviront encore faire clater cette vrit, et prouver ce que +l'exprience a dmontr si frquemment, que chez les hommes d'un mrite +extraordinaire, l'me ne s'affaiblit pas, mais qu'elle est seulement +trahie par les organes de la vie matrielle. + +Je me sens l'imagination aussi vive et aussi frache que dans les +premires annes de ma jeunesse, disait-il ses amis qui l'entouraient, +je compose avec la mme facilit tous les sujets qui me viennent la +pense; mais quand je prends mes crayons pour les tracer sur la toile, +ma main s'y refuse. + +Cet affaiblissement de la main, dont l'artiste ne dut naturellement +s'apercevoir que quand il fut complet, on en saisit les symptmes dans +les dernires figures qu'il a peintes dans le tableau des _Thermopyles_ +et surtout dans les personnages qui occupent le fond de cette +composition. Il est juste, cependant, de faire observer que dans le +premier et le dernier des grands ouvrages qu'il a achevs en exil, on +remarque plusieurs parties que le peintre a traites avec une audace et +une verve qui n'appartiennent ordinairement qu' la jeunesse. C'est +_l'Amour quittant Psych_ et _Mars dsarm par Vnus_[72]. Sensible au +reproche qu'on lui avant souvent adress de n'tre qu'un imitateur, +qu'un copiste mme de l'antique, David, rassemblant tout ce que son +instinct et son talent avaient encore de force pour imiter la nature +sans chercher la modifier et l'embellir, acheva le tableau de +_l'Amour et Psych_, et prouva qu'il pouvait reprsenter le naturel, +mme sans choix, copi immdiatement sur le modle. Cet ouvrage, +lorsqu'il fut expos Paris, vers 1823, valut les louanges et attira +les critiques les plus excessives l'auteur, et on peut le regarder +comme le dernier de ceux de David qui ont eu de l'influence sur l'esprit +des jeunes artistes qui en ce moment s'apprtaient faire une +rvolution dans l'art de la peinture. Les admirateurs exclusifs des +anciens ouvrages du peintre des _Sabines_ et des _Horaces_ ne purent lui +pardonner d'avoir ainsi reprsent la nature telle quelle, dans un sujet +appartenant la plus haute posie; tandis qu'au contraire ceux qui +repoussaient les doctrines antiques et demandaient du naturel tout +prix surent gr au vieil artiste exil de se rajeunir en quelque sorte +la fin de sa carrire, en admettant des principes contraires ceux +qu'il avait professs jusque-l. + +Sans aborder encore cette querelle, il faut ajouter cependant que, dans +ce tableau de _l'Amour et Psych_, si David a sacrifi certaines +convenances que semble exiger le sujet, il a imprim ses figures un +accent de vrit dans les formes, au coloris mme et l'expression, qui +classe ce tableau dans une catgorie toute diffrente de celle o se +rangent ses autres productions. videmment il a cherch cette fois +rendre la nature avec cet instinct fort qui a dirig plusieurs peintres +hollandais et flamands. Cet effort tent l'ge de soixante-huit ans, +et par un artiste qui avait affermi sa rputation en Europe en +travaillant jusque-l dans une direction toute contraire, un tel effort +mrite d'tre consign dans l'histoire de ce peintre. + +Toutes les autres productions, mme les plus faibles, acheves en exil, +ont au moins ce grand mrite, qu'elles tmoignent que le peintre s'est +aventur chaque fois dans une voie nouvelle, ce qui fut la disposition +d'esprit naturelle et constante de l'auteur du _Saint Roch_, des +_Horaces_, du _Socrate_, du _Marat_, des _Sabines_ et du _Couronnement_. + +La composition du _Mars dsarm par Vnus_ peut tre considre comme le +retour et le dernier hommage du peintre ses ides, ses rves de +prdilection pendant sa longue carrire. Contre les principes qu'il +s'tait prescrits et qu'il a toujours observs en France, de potiser, +comme il disait, les sujets tirs des historiens; pendant ses annes +d'exil, il puisa plus d'une fois ses sujets dans des livres de posie, +comme le prouve le choix des scnes de _l'Amour et Psych_, de +_Tlmaque et Eucharis_, de _la Colre d'Achille_, et enfin de _Mars et +Vnus_. Pour juger ce dernier tableau avec quit, il ne faut pas +oublier que David l'a achev l'ge de soixante-seize ans; et alors on +reste confondu de la dlicatesse et de l'nergie d'excution qui +brillent en plusieurs parties de cet ouvrage de sa vieillesse. Lorsqu'il +parut Bruxelles, il produisit le plus grand effet, et la rtribution +que l'on exigeait de ceux qui venaient le voir fut consacre au +soulagement des vieillards des hospices de Sainte-Gertrude et des +Ursulines. + +La curiosit des Parisiens ne fut pas moins vivement excite par ce +dernier ouvrage du peintre de l'empereur Napolon, et si l'exposition +que l'on en fit, en 1825, Paris, avec beaucoup d'autres tableaux du +matre, fut pour la nouvelle cole, qui allait renverser momentanment +celle de David, une occasion de triomphe, elle eut l'avantage de rendre +publiques plusieurs productions, le _Marat_ entre autres, qui n'taient +point connues des dernires gnrations. + +Nul doute que le conseil donn David par Sieys ne ft le bon; et, +quelque distingu qu'et pu tre l'accueil que le roi de Prusse aurait +fait au premier peintre de Napolon, David n'et pas vcu au milieu de +plus d'hommages qu' Bruxelles, et et t beaucoup moins indpendant +la cour de ce prince que dans la position qu'il s'tait choisie. Cette +position tait vraiment honorable, et, en s'y tenant, l'artiste usa du +seul moyen qu'il et de rester Franais malgr l'exil dont on l'avait +frapp. + +Contre l'ordinaire, la vie de David a mieux fini qu'elle n'avait +commenc, et l'on serait tent de croire que la peine de l'exil, si +terrible ordinairement pour les hommes, devait donner celui-ci un +calme d'esprit, une justesse de jugement et une fermet de rsolution +qu'il n'avait jamais montres auparavant. Relativement sa satisfaction +intrieure d'artiste, peut-tre n'a-t-il jamais exerc la peinture avec +plus d'indpendance et d'agrment qu' Bruxelles. Sa fortune s'y est +accrue, car, outre les sommes que lui valut l'exhibition de plusieurs de +ses ouvrages (celle de _Mars et Vnus_, notamment, rapporta 45 000 +francs), on lui commanda une copie du _Couronnement de Napolon_ qui lui +fut paye 75 000 francs. Quant aux gards et aux honneurs, il en tait +continuellement combl, et il ne passait pas un tranger marquant +Bruxelles qui ne s'empresst d'aller rendre hommage au talent du peintre +de Napolon. Le roi des Pays-Bas lui-mme, Guillaume, se sentait fier de +possder David dans ses tats, et souvent, la promenade, il prvenait +la politesse du peintre en lui faisant un salut affectueux. Ses lves +belges, on l'a dj dit, ne perdaient aucune occasion de lui tre utiles +ou agrables, et il avait auprs de lui sa femme et fort souvent le +reste de sa famille. + +David avait repris Bruxelles ses habitudes de Paris; sa journe tait +remplie par les travaux de son atelier, la conversation avec ses amis ou +avec ses lves, et le spectacle. Chaque soir il se rendait au thtre, +o il avait adopt une place l'orchestre, et lorsque par hasard il ne +l'occupait pas, elle tait respecte. Si quelque tranger la prenait par +mprise, tous les voisins l'avertissaient, en disant: C'est la place de +David. Plus d'une fois mme, lorsque dans les pices que l'on +reprsentait quelque passage faisait allusion ou au talent ou aux +infortunes d'un artiste, il arriva qu'on lui en ft l'application en lui +adressant d'une manire directe des applaudissements. C'tait mme au +thtre que se rendaient les trangers curieux de voir l'artiste +clbre, mais qui n'avaient pu avoir accs chez lui. + + l'occasion de ces visites faites ainsi par des curieux, on a rapport, +dans quelques journaux de ce temps, une anecdote qui pourrait bien avoir +t forge malignement par ceux qui voyaient avec regret l'exil de David +chang en une espce de triomphe. On prtend que, l'artiste exil tant + l'orchestre du thtre de Bruxelles, un Anglais, qui depuis longtemps +tmoignait le plus vif dsir de le voir et de lui parler, parvint +s'approcher de lui pendant un entr'acte, et qu'aprs quelques civilits +rciproques, l'tranger tmoigna au peintre le plaisir, le bonheur mme +qu'il ressentait de se trouver prs d'un si grand homme et d'avoir pu +lui toucher la main. Quoique assez accoutum ces tmoignages +d'admiration, David, flatt cependant de la dmarche d'un homme qui +semblait avoir choisi un lieu public pour mieux faire clater son +enthousiasme, dit l'Anglais: Vous tes donc un amateur bien passionn +des arts, monsieur, que vous veuillez les honorer ainsi en tmoignant +une admiration si grande pour ceux qui les cultivent?--Moi, monsieur, +point du tout, dit l'tranger, je voulais voir les traits et toucher la +main de l'homme qui a t l'ami de Robespierre. + +Cette anecdote, il faut le redire, a probablement t faite plaisir; +cependant l'incroyable admiration des radicaux de tous les pays pour +Robespierre, pour Marat et d'autres hommes de la rvolution, ne rend pas +improbable qu'il se soit trouv un Anglais assez fou pour fliciter +sincrement David de ses anciennes amitis de 1793. + +Outre les tmoignages de considration qu'il reut des princes trangers +et des hommes marquants dont il fut entour pendant son exil, il lui en +vint de France qui n'taient pas moins clatants et qui durent le +toucher bien davantage. Plusieurs dames levrent la voix en sa faveur; +et soit par leurs crits, soit par leurs dmarches, elles firent de +nobles efforts auprs du gouvernement des Bourbons, pendant les +dernires annes de l'exil du peintre, pour le faire rentrer en France. +Mme de Genlis, dans ses Mmoires, crivit ces gnreuses paroles: J'ai +blm David, j'ose le dire, avec nergie, dans le temps de ses erreurs; +mais il est malheureux, il est exil, il gmit sous le poids de la +vieillesse et des infirmits; je ne vois plus en lui que son infortune +et son talent sublime. Enfin, tout le rappelle ma pense quand +j'admire le talent suprieur de ses lves: oui, les nombreux +chefs-d'oeuvre de Grard, de Girodet, de Gros, semblent implorer son +rappel; et la gloire, la conduite, les sentiments de ces illustres +artistes, leur donnent cet gard les droits les plus touchants. + +Mme Rcamier, qui avait des sympathies pour toutes les infortunes nes +de nos rvolutions, fit les dmarches les plus actives, et usa du crdit +de ses amis les plus puissants pour obtenir le rappel de David en +France. + +Enfin, Gros, son lve, qui eut pour lui la tendresse d'un fils, employa +tout ce que son talent et son me gnreuse pouvaient lui donner +d'nergie, de patience et de crdit pour obtenir la grce de son matre; +mais inutilement. On ignore les conditions prcises imposes David par +le gouvernement des Bourbons pour se racheter de l'exil, mais tout +indique qu'elles furent telles, que l'artiste eut raison de ne pas les +accepter. + +Le tmoignage de respect et d'admiration qui dut le plus toucher David, +aprs les vains efforts que l'on avait tents pour le faire rentrer dans +sa patrie, fut sans doute la mdaille que ses anciens lves firent +frapper en son honneur en 1823. L'excution en avait t confie +Galle, et lorsqu'il fut question de choisir celui qui serait charg +d'aller l'offrir au matre, tous ses lves dsignrent Gros, qui, en +effet, la porta Bruxelles[73]. + +Les derniers mois de la vie de David prouvent combien sa vocation pour +la peinture tait irrsistible. Quand il s'aperut que sa sant +dclinait, que sa main devenait lourde, il rsolut de ne plus peindre. +Pour se distraire il faisait alors des promenades plus frquentes, mais +une passion invincible le poussait toujours prendre de prfrence les +rues qui le ramenaient vers son atelier, situ l'ancien archevch de +Bruxelles. L il faisait l'inspection de tous ses meubles d'artiste, +prenait un crayon et traait quelques croquis sur les murs. Parfois, +lorsqu'il croyait se sentir anim d'une force inaccoutume, il allait +jusqu' reprendre ses pinceaux; mais, accabl par le poids de la +palette, devenue un fardeau pour son bras affaibli, il la jetait loin de +lui en s'criant avec chagrin: Ma main s'y refuse! + +Pendant l't de 1825, il tomba malade au point que l'on craignit pour +ses jours; sa femme devint paralytique, et leurs enfants, qui habitaient +Paris, vinrent tour tour Bruxelles pour rendre les derniers soins +leurs parents. Pendant l'automne de la mme anne, David se rtablit, il +se sentit mme plus de forces qu'il n'en avait eu depuis longtemps: Je +rajeunis, je vais me remettre peindre, disait il ceux qui +l'entouraient; et, en effet, il entreprit un tableau de demi-figures de +grandeur naturelle, reprsentant _la Colre d'Achille_. L'ardeur avec +laquelle il commena cet ouvrage et en acheva une partie tient du +prodige, ou plutt prouve combien l'organisation de cet homme tait +vivace et nergique. Il ne pouvait quitter son chevalet; et, bien qu'il +s'apert que cet excs de travail lui tait contraire, il disait en +souriant ceux qui le regardaient s'acharnant cet ouvrage: Voil mon +ennemi; c'est lui qui me tuera. Enfin, dans les premiers jours de +dcembre, une rechute qui lui ravit tout espoir de gurison l'empcha de +continuer; mais, ayant dsign M. Stapleaux pour finir l'ouvrage, il l'y +fit travailler sous ses yeux, dictant en quelque sorte ses penses son +lve. Enfin, au milieu de douleurs cruelles et lorsque sa vie allait +s'teindre, il eut assez de courage et put encore rassembler assez de +force d'attention pour voir et corriger une preuve du _Lonidas aux +Thermopyles_, qui venait de lui tre envoye par Laugier, charg d'en +faire la gravure Paris. David alit fit placer la gravure devant lui, +demanda sa canne, avec laquelle il indiqua M. Stapleaux les diverses +corrections qu'il dsirait que l'on ft: Trop noir... Trop clair... La +dgradation de la lumire n'est pas assez bien exprime... Cet endroit +_papillote_... Cependant... c'est bien l une tte de Lonidas... +dit-il, ne pouvant presque plus se faire entendre. Bientt sa voix +s'teignit entirement, la canne tomba de sa main et il rendit le +dernier soupir. C'tait le 29 dcembre 1825, dix heures du matin. + +Les honneurs funbres qui lui furent rendus Bruxelles sont encore des +preuves de l'immense clbrit que cet artiste avait acquise mme depuis +son exil. Aprs l'autopsie, on embauma le corps, qui fut expos le 5 +janvier 1826. Le 7, on le transporta de sa demeure l'glise de +Sainte-Gudule. Le cortge du deuil qui l'accompagnait tait compos: + +1 Des lves de l'acadmie royale de peinture et de sculpture, portant +des couronnes de laurier et des palmes; + +2 Des lves de M. Stapleaux et de M. Rude, statuaire, portant des +bannires surmontes de couronnes d'immortelle et de laurier. Sur +chacune des bannires taient inscrits les titres des principaux +ouvrages de David, tels que _Lonidas_, _les Sabines_, _Brutus_, _les +Horaces_, _Mars et Vnus_, etc., etc.; + +3 De la musique de la garnison, excutant des marches lugubres; + +4 D'un char funbre portant le cercueil, tran par six chevaux noirs +qu'autant de laquais vtus de deuil conduisaient par la bride; + +5 De M. Eugne David, fils du dfunt, ex-officier suprieur en France, +accompagn de MM. Merlin de Douai, Ramel, Hennery, le directeur de +l'acadmie royale de peinture, et Michel, ecclsiastique attach +l'glise de Sainte-Gudule; + +6 Le pole tait port par six personnes: trois lves de David, MM. +Navez, Paelinck et Stapleaux, et MM. Rude, Vangel et Bodumont; + +7 Du valet de chambre de David, en grand deuil, tenant l'habit de son +matre, habit uniforme de l'Institut, dcor des insignes de commandeur +de l'ordre de la Lgion d'honneur. + +Ce cortge s'tait encore grossi des amis du dfunt, des artistes de +Bruxelles portant des flambeaux ou des couronnes, et d'une foule +d'autres personnes, les uns suivant pied et les autres en voiture. +Tels furent les derniers tmoignages d'admiration que l'on donna au +peintre David sur la terre d'exil. + +En France, ses lves et les personnes qui continuaient d'apprcier ses +ouvrages et ses principes avaient conserv pour lui et pour ses +productions une respectueuse admiration. Cependant, ds le lendemain de +l'exil de David on avait vu apparatre une secte nouvelle, d'artistes +qui, par leurs discours d'abord, puis bientt par leurs productions, +avaient attaqu et taient mme parvenus ternir momentanment la +rputation et les ouvrages de David. + +Mais cet vnement tient une place trop importante dans l'histoire de +l'art cette poque, et fait ressortir trop vivement l'une des +infirmits du coeur humain pour que nous ne nous y arrtions pas. Sans +parler des quatorze gouvernements sous lesquels tienne a vcu, il a vu +se succder deux gnrations d'artistes, et de tous les spectacles +pnibles dont il a t tmoin dans sa vie, celui du mpris, de +l'ingratitude cruelle des gnrations nouvelles l'gard de celles qui +les ont prcdes, est l'un des plus tristes et des plus humiliants pour +l'humanit. Quoique moins g de dix ou douze ans que Girodet, Grard et +leurs contemporains, tienne a connu la plupart de ces artistes lorsque, +jeunes encore, ils taient dans l'ivresse de leurs premiers succs et de +leurs triomphes sur les vieux acadmiciens; cela est triste dire, mais +ils furent sans piti, et je ne doute pas que quelques-uns, vieux vers +1830, et se sentant presss, menacs mme par l'assurance orgueilleuse +d'une cole nouvelle, ne se soient reproch intrieurement d'avoir donn +quarante ans avant l'exemple des durets qu'on leur a fait subir. + +Dans les annes qui prcdrent 1816, les indices de dclin qu'on +remarqua dans le tableau des _Thermopyles_, et surtout les +malencontreuses productions de quelques-uns des derniers lves forms +par David, qui affectaient de n'admettre que le mode rigoureusement +classique, lassrent, non sans quelque raison, la patience de la jeune +gnration d'artistes qui la prsence du matre imposait encore, mais +qui s'affranchirent de toute contrainte quand il fut sur la route de +Bruxelles. Cette rvolution dans les arts fut aussi subite et aussi +complte que l'est dans un tat le passage de la monarchie un +gouvernement populaire. L'importance des quarante ans de gloire et +d'influence acquise par David et son cole fut conteste, puis nie, et +devint enfin un sujet de sarcasmes. Les jeunes peintres se rvoltrent +contre la longue tyrannie de David, qui pendant quarante ans, +disaient-ils, avait impos son got au public et aux artistes; les +entendre, ses ouvrages n'taient que la copie de statues antiques +colories en camaeux; ses compositions n'avaient ni sens ni posie, et +ses personnages, placs un un et sans intelligence, semblaient couls +en pltre. Quant au respect que David professait et recommandait aux +autres pour l'antiquit, ce n'tait qu'un fanatisme au moyen duquel le +matre et son cole dissimulaient l'aridit de leur imagination et +l'incertitude de leur but; enfin l'exactitude du dessin et de +l'imitation des formes, ainsi que la recherche de la beaut visible, +tant recommande par ce matre, tout cela n'tait dans l'ide des jeunes +restaurateurs de l'art qu'un matrialisme paen introduit dans la +peinture, ou une imitation machinale des objets dont les peintres +d'alors ne pntraient pas le sens. De la critique du matre et de son +cole, ils remontaient celle de leur doctrine et des principes mme +qui avaient servi la fonder. L'ide de la recherche du beau visible +comme l'avaient faite les anciens fut rpute fausse et ridicule dans +son application chez les modernes, et il fut reconnu que les ouvrages de +la statuaire antique, uniquement faits pour plaire aux yeux, laissent +l'me froide et inactive. Mais, sans mme chercher dterminer le +principe qu'il serait propos de substituer celui que l'on rejetait, +ces jeunes artistes, fiers de leur indpendance et impatients de +l'augmenter encore, avancrent que l'unit d'cole, quel que ft son +principe, tait une donne fcheuse; que la dure de celle de David en +tait la preuve, et qu'il tait bien temps que chacun, n'obissant qu' +son inspiration propre, son originalit native, fixt lui-mme les +principes qui lui conviennent, tudit la nature selon son got et +produisit des compositions sa fantaisie. De l est rsulte cette +diffusion ou plutt cette confusion de systmes, dont le plus +remarquable et le plus important est l'admission, la recherche mme du +_laid_, ce qui a fait admettre dans l'art l'imitation du naturel, quel +qu'il soit et sous quelque forme qu'il se prsente. + +Quoi qu'on en ait dit, il est fort douteux que si David ft rest en +France il et eu assez d'influence sur la jeunesse qui menaait depuis +longtemps son cole pour arrter ou mme pour temprer la violence de la +rvolution dont on vient d'indiquer l'origine et la marche. Avec le +dclin de son talent et son affaiblissement caus par l'ge et les +maladies, il n'aurait pu rsister cette attaque. Plus jeunes et +soutenus encore par l'opinion publique, Girodet, Grard et Gros lui-mme +ne se sentirent pas assez forts pour rsister avec leurs ides vieillies + des ides nouvelles. Tout concourt donc faire penser que pendant +l'exil, o David a t constamment environn d'hommages flatteurs et +entour si soigneusement d'une atmosphre de louanges, cet artiste a d +penser que sa gloire et celle de son cole taient demeures intactes +Paris comme Bruxelles; tout porte croire qu'il a fini ses jours plus +doucement sur la terre trangre que s'il tait mort Paris, avec la +conviction d'avoir survcu sa gloire. + +De tous les griefs imputs David par l'cole romantique, car tel fut +le nom qu'elle se donna, le plus trange et le moins fond est sans +doute l'influence tyrannique reproche ce chef d'cole. Si l'autorit +qu'a pu prendre un artiste sur l'esprit de ses contemporains par des +tudes et des travaux o il a montr la puissance d'un talent qui s'est +transform compltement quatre ou cinq fois; si la soumission volontaire + des doctrines consacres dans l'antiquit, renouveles en 1772 et +mises en pratique jusqu'en 1825 peuvent tre considres, l'une comme +une tyrannie de la part du matre, et l'autre comme une lche +complaisance de la part de quinze ou seize cents artistes qui se sont +fait un honneur de les suivre, certes David a gouvern l'art +tyranniquement pendant l'espace de prs de quarante ans, comme cela +tait arriv prs de trois sicles avant Michel-Ange. + +Ce n'est donc pas chose commune qu'une ide, un systme, une doctrine +dont les rsultats ont t: un matre d'une grande habilet; sept ou +huit lves qui se sont distingus par une manire qui leur tait propre +et dans des genres souvent opposs, et enfin une cole qui pendant +quarante ans a donn une forte impulsion tous les arts et mme +l'industrie. + +En somme, quarante annes d'existence glorieuse suffiraient pour +constater l'importance qu'ont eue David et son cole, si, comme on le +verra, le mrite de trois de ses lves n'avait pas prouv, aprs la +mort du matre et au fort de l'anarchie qui rgnait dans les arts en +1825, l'excellence des principes qu'ils avaient reus et qui les mit en +tat de produire des ouvrages qui calmrent l'effervescence de quelques +novateurs imprudents et firent rentrer l'art dans ses vritables +limites. + +Revenons d'abord sur quelques faits antrieurs. En 1819, lorsque David, +honor Bruxelles, tait presque tourn en ridicule Paris, parurent +l'exposition du Louvre deux ouvrages qui attirrent particulirement +l'attention: le _Gustave Wasa_ de M. Hersent, dont le mrite remarquable +augmenta l'importance qu'avaient dj les sujets anecdotiques, et _le +Radeau de la Mduse_ du jeune Gricault[74]. + +On ne parle pas ici de la vogue extraordinaire qu'eurent, compter de +1815, les sujets militaires, les dtails stratgiques auxquels le talent +si ferme et si brillant de M. Hocace Vernet donna tant de popularit, +parce que ce mode de peinture, considr comme il doit l'tre ici, ne +fut rellement alors que la continuation de celui que Gros avait remis +en honneur, par ses compositions de _la Peste de Jaffa_, et des +_Batailles du mont Thabor_, d'_Aboukir_ et d'_Eylau_. Mais dans le +tableau du _Radeau de la Mduse_, il se trouvait des innovations +importantes, si toutefois le mot innovation, qui n'est ici que relatif, +convient des moyens que Gricault avait emprunts aux peintres de +l'cole des Carraches et quelques artistes franais, Jouvenet entre +autres. Sans entrer dans les dtails de la composition de _la Mduse_, +une fois que l'on connat et que l'on a adopt le point de dpart de +l'artiste, ainsi que le but qu'il se proposait, on ne peut disconvenir +que son ouvrage ne soit remarquable et ne mrite de grands loges. Mais, +pour s'expliquer aujourd'hui le succs extraordinaire qu'il eut au Salon +de 1819, il faut remarquer qu'il servit peu prs galement le parti +d'opposition politique qui rejetait la faute du malheur des naufrags +sur la complaisance coupable avec laquelle le gouvernement des Bourbons +distribuait ses faveurs, et la raction violente des jeunes artistes qui +voulaient dtrner David et renverser son cole. + +On reprochait au peintre des _Sabines_ le choix des sujets pris dans les +temps du paganisme, la recherche exagre du beau visible, l'tude +pdantesque du dessin, et surtout l'emploi du nu pris abstraitement, +potiquement, et sans qu'il ft raisonnablement motiv. Jusqu' +l'apparition du tableau de _la Mduse_, ces reproches ne furent gure +que le sujet de conversations satiriques plus ou moins mordantes, plus +ou moins spirituelles. Gricault, en homme de talent et d'excution, car +il n'y a jamais que ceux-l qui avancent les affaires, mit la main +l'oeuvre et ralisa, dans un tableau fort grand, toutes les ides, toutes +les esprances de rforme artistique rves jusque-l par ses jeunes +confrres. Dans _le Radeau de la Mduse_, il dveloppa un sujet +non-seulement moderne, mais du moment; l'tat o se trouvaient les +naufrags n'admettait pas la recherche du beau; le beau n'y tant pas +ncessaire, le choix des formes, et le plus ou moins de puret avec +laquelle elles taient rendues, devenait chose indiffrente; enfin le nu +qui y tait prodigu se trouvait tre une circonstance invitable, +puisqu'il tait inhrent au sujet. L'ouvrage prsentant des qualits +incontestables, et faisant par cela mme la satire la plus juste de +l'abus que quelques lves de David avaient fait des principes de leur +matre, il arriva que _la Mduse_ de Gricault, mise en avant par la +jeune cole comme l'expression la plus nette et la plus nergique de son +systme, occasionna une leve de boucliers contre le peintre exil. De +ce moment, les jeunes artistes se rurent dans la carrire avec +l'imptuosit de jeunes soldats montant la brche. Au fond, Gricault +n'avait eu l'ide que d'imiter la nature, sans choix il est vrai, mais +sans s'appuyer systmatiquement sur le _laid_; il avait peint du _nu_ +parce que son sujet l'y obligeait, et il n'avait point affect, comme +cela arriva bientt aprs, de subordonner l'imitation des formes +humaines celle des vtements et des accessoires. + +Cet artiste si regrett, et si regrettable en effet, fit une chute de +cheval qui le mit hors d'tat d'entreprendre de grands travaux. Aprs +avoir langui plusieurs annes, il mourut en 1824, l'ge de +trente-quatre ans. Il avait donn des preuves clatantes de la franchise +et de l'nergie avec lesquelles il pouvait rendre les sujets compris +dans le cercle de la ralit et dans les compositions; dans plusieurs +croquis des dernires annes de sa vie, on remarque une lgance et une +lvation de pense et de style qui donnent lieu de croire qu'il tait +appel devenir un peintre trs-distingu. + +Les ouvrages laisss par Gricault, si on les considre relativement +son ge et aux circonstances au milieu desquels ils les a produits, lui +font donc beaucoup d'honneur; mais, forc d'envisager ici son _Radeau de +la Mduse_ comme reprsentant une doctrine mise en opposition celle de +David, on ne peut plus y voir qu'une rnovation de l'cole et de la +manire de Jouvenet, en sorte que l'on est amen conclure que l'effort +de ce jeune peintre fut dirig dans un sens rtrograde, et qu'il est +loin d'avoir fait avancer l'art, comme on l'a cru pendant quelque temps. +Mais enfin, le grand coup tait port contre les lments matriels qui +servait de premiers remparts la doctrine de David. Le _nu_ tait +proscrit, le _beau_ rejet, et le choix des sujets antiques absolument +condamn. + +Si les Franais sont avides d'innovations en matire d'art, il faut +remarquer aussi qu'ils s'y montrent peu inventifs. Les Italiens appels +en France par Charles VIII et Franois Ier y introduisirent la peinture; +ce fut en Italie et d'aprs les matres de ce pays que se formrent plus +tard Poussin, Lesueur et Claude le Lorrain; vers 1772, ainsi qu'on l'a +dj dit, deux Allemands, Winckelmann et Heyne, ouvrirent la route de +l'archasme que David a parcourue, et enfin l'poque o nous sommes +arrivs, vers 1819, la rvolte contre l'cole de David fut encore +excite par une influence trangre. Mais cette fois l'impulsion a t +double, car elle vint simultanment de l'Allemagne et de l'Angleterre. + +Pendant les prparatifs de guerre que les nations du Nord firent de 1812 + 1814 pour se soustraire au joug de Napolon, l'amour de la patrie se +combina si fortement avec l'esprit religieux, qu'une espce de posie +nouvelle o les souvenirs de la vieille Allemagne se liaient aux +anciennes croyances chrtiennes servit exalter l'enthousiasme +militaire des populations germaniques, dj sous les armes. Tous les +souvenirs mythologiques et historiques des temps paens furent rejets, +et des armes entires se mirent en marche contre la France, en +invoquant ceux de la terre natale et en relevant le signe de la croix. +Ce grand mouvement patriotique et religieux, qui produisit d'abord la +double invasion de 1814 et de 1815, aprs avoir donn une forme nouvelle + la posie en Allemagne, ne tarda pas, en s'insinuant dans les autres +arts, renouveler les formes de la peinture. C'est de cette poque +peu prs que date la nouvelle cole allemande dont Cornelius et Overbeck +peuvent passer pour les fondateurs et ont t les plus solides appuis. + +L'humeur tant soit peu indvote des Franais, jointe la rpugnance +fort naturelle qu'ils prouvrent tudier l'origine et les rsultats +d'un enthousiasme qui leur avait t si fatal, fut cause que le systme +religieux des nouveaux peintres allemands ne fut reu avec quelque calme +en France que vers 1822 et 23. Mais on l'accepta alors d'autant plus +facilement, que depuis 1816 les ides audacieuses d'un pote anglais, +lord Byron, et l'originalit d'un prosateur de la mme nation, sir +Walter Scott, avaient prpar les voies en effaant de la mmoire des +jeunes gnrations toutes les ides qui y avaient t le plus +profondment enracines jusque-l. Ainsi, en moins de deux ans, le +rsultat de la lecture des posies de Byron fut de substituer une ironie +amre et srieuse aux formes moqueuses, mais gaies, du scepticisme de +Voltaire, et de remettre en question l'importance des principes de +toutes les grandes poques et le mrite de tous les grands hommes. +L'antiquit, dont on avait fait depuis Winkelmann l'objet d'une tude +presque exclusive, fut tourne en ridicule, bafoue et entirement +abandonne. La mode fut de prendre la vie en ddain, la socit en +haine; et conformment aux exemples donns par les hros des pomes de +Byron et par le pote lui-mme, on se fit moqueur, insolent par vanit, +on affecta de n'tablir aucune diffrence entre un divertissement et la +dbauche, pourvu que l'on trouvt un moyen de s'tourdir sur l'inanit +reconnue des choses de ce monde. Les lecteurs enthousiastes de Byron +affectrent cet impertinent ddain, ce dgot de la vie, cette +insouciance pour le bien et le mal, cette indiffrence pour le vice et +la vertu, que l'on n'avait trouvs jusque-l que chez quelques individus +rares, malheureusement organiss ou pervertis par l'orgueil de la +naissance, par l'abus des richesses et des jouissances. Bref, les crits +de Byron produisirent en moins de deux ans tout un peuple de marquis +plbiens, cent fois plus insolents et plus dsabuss que Byron +lui-mme, et se croyant le talent et le droit de tout penser et de tout +dire. Cette dplorable influence des crits et des manires du pote +anglais se manifesta en France ds les premires annes de la +Restauration, dans les oeuvres littraires ainsi que dans les arts. + +Mais cette impulsion fut double, avons-nous dit, et, en effet, dans le +mme moment o la bise potique de Byron soufflait sur la France. Walter +Scott, dont les romans charmaient les lecteurs de toutes les classes, +prparait, grce au point de vue dont il a envisag l'histoire, une +rvolution importante dans les esprits, mme les plus srieux. Par +l'attrait qu'offrent ses productions, par l'rudition piquante et solide +qu'il mit si heureusement en oeuvre, il sortit des vieilles habitudes des +savants, et trouva le moyen de donner l'histoire moderne un charme +qu'elle n'avait point eu jusque-l. Dplaant l'intrt, concentr +jusqu' lui sur les vnements, sur leur importance et leur +enchainement, il le porta plus particulirement sur les personnages, +peignant les moeurs de prfrence aux faits, faisant connatre les +allures des hommes plutt que leurs desseins secrets, en un mot, +ramenant l'histoire la chronique et au mmoire. Ce mode littraire, +qui, ainsi que celui de Gricault en peinture, tait au fond une marche +rtrograde, fit cependant illusion aux meilleurs esprits; aussi les +crits, les romans de Walter Scott, aprs avoir videmment dgot la +gnration prsente de l'tude de l'antiquit, et lui avoir donn cet +engouement exclusif pour celle du moyen ge, ont-ils conduit beaucoup de +gens traiter l'histoire en minutieux archologues. + +Enhardie par la tentative de Gricault, la nouvelle cole de peinture, +travaille bientt par la triple influence du mysticisme allemand, des +posies sataniques de Byron et de l'rudition pittoresque de Walter +Scott, trois systmes opposs, mais d'accord au moins pour mettre +l'antiquit hors de cause, la jeune cole se sentit assez forte pour +jeter dfinitivement l'anathme sur le systme de David, pour le +stigmatiser en lui donnant le nom _classique_, mot qui alors, et dans +l'opinion des romantiques, ne voulait dire autre chose que faux, us et +hors de la sphre des ides reues. + +Peu aprs l'exposition du _Radeau de la Mduse_, de Gricault, on avait +vu surgir du sein de la tourbe romantique trois hommes de talent pleins +d'ides et d'imagination: MM. Scheffer, E. Delacroix et P. Delaroche. Le +premier, que l'origine de sa famille, la tournure de son esprit et de +son talent rattachent aux ides et aux gots des nations +septentrionales, devint l'artiste de prdilection de la jeune cole +franaise, qui, l'instar des jeunes peintres allemands, traita des +sujets modernes et nationaux en mlant des sentiments de patriotisme +des scnes passionnes ou tendres, _sentimentales_ et quelque peu +religieuses. Jamais M. Scheffer ne fit du _laid_ de propos dlibr; +mais, beaucoup plus proccup de l'action dramatique ou du sentiment +intrieur de ses personnages que de leur extrieur, il s'appliqua +surtout l'expression du sens intime, ngligeant d'abord l'imitation +rigoureuse de la forme. Les sujets o son talent se dveloppa le plus +compltement sont ceux qui se prtaient le mieux cette forme de l'art; +aussi russit-il particulirement peindre _Faust_, _Marguerite_, _le +Vieux chevalier_ pleurant sur le corps de son jeune fils. Enfin la +tendance mystique de son esprit, que l'on avait pu reconnatre dj dans +plusieurs de ses productions, s'est tout fait dveloppe dans les deux +tableaux qu'il a exposs depuis: l'un reprsentant _Franoise de +Rimini_, l'autre le _Christ consolateur_... videmment M. Scheffer, l'un +de ceux qui ont introduit la manire _romantique_ en France, a reu et +transmis l'influence de la nouvelle cole de Cornlius et d'Overbeck. + +D'un esprit plus tmraire et d'un got moins sr, M. Delacroix fut +sduit par la posie tour tour sauvage, tendre et ironique de Byron, +et crut se sentir appel par la nature peindre avec le laisser aller +grandiose qui frappe dans les crits du pote anglais. Comme son modle, +mais plus souvent que lui, le jeune artiste franais se permit des +productions bizarres. On crut mme voir, dans son _Massacre de Chio_, en +1826, la thorie du _laid_ oppose systmatiquement celle du _beau_, +et depuis, ce peintre n'a cru devoir modifier ni ses ides ni sa +manire. Son _Sardanapale_, les scnes de _Lara_ et du _Corsaire_, son +_Samaritain_ et sa _Mde_, ouvrages empreints de talent, offrent +cependant des scnes sans clart, o l'imitation du naturel exclut sans +cesse les convenances du got. C'est Byron, avec ses grands dfauts +excessivement exagrs. + +Comme Walter Scott, M. Delaroche ne sort pas de la vie relle, ne +dpasse jamais le degr d'lvation que comporte la chronique plutt que +l'histoire; enfin il a charm, attach et subjugu le public par la +vrit des expressions et le fini des dtails de plusieurs de ses +ouvrages, sa _Jeanne Gray_, entre autres. + +Tel est le caractre du talent des trois hommes qui ont mis flot la +barque _romantique_, qui ont contredit le systme _classique_ de David, +puisque tous trois ont trait exclusivement, et de parti pris, des +sujets modernes, puisqu'ils ont rejet l'tude de l'idal de la forme et +l'emploi du nu, puisqu'enfin leur intention a t de substituer +absolument, dans l'art de la peinture, le beau moral au beau visible. + +S'il ne se ft prsent dans l'arne romantique que des athltes de la +force et du mrite de ces trois jeunes peintres, le danger n'et t ni +de longue dure ni redoutable; mais, comme il arrive ordinairement dans +les rvolutions, les hommes qui les font sont bientt dpasss dans +leurs projets par ceux qui les ont aids et qui les suivent. Aussi +n'entreprendra-t-on pas d'numrer les inconcevables extravagances +barbouilles sur la toile par les mille et un imitateurs des trois +peintres qui l'cole allemande, Byron ou Walter Scott avaient servi +d'toiles lumineuses; ce fut qui d'entre eux reproduirait les scnes +et les formes les plus laides, les plus ignobles, les plus rvoltantes. +Sous prtexte de faire naturel, il n'y eut pas de formes gauches et +dsagrables, d'infirmits mme que ces peintres ne recherchassent avec +soin pour les reprsenter dans leurs tableaux; et si l'on joint ces +inconcevables fantaisies celle de traiter le dessin et le model avec +une incorrection prmdite, on pourra se former une ide juste de la +cacophonie de tous ces ouvrages discordants et du dsordre profond qui +rgnait dans l'esprit de la plupart de ces jeunes artistes. + +Mais le public, malgr son amour des nouveauts, est juste au fond, et +lorsqu'il s'aperut, vers 1824 et 1825, qu'en dernire analyse cette +nouvelle cole, qui promettait tant de varit dans ses productions, +tait tout aussi esclave que l'ancienne des systmes qu'elle avait +adopts; que, par exemple, aux Grecs d'Homre on substituait constamment +les Grecs modernes; qu' la nudit des hros paens on faisait succder +les ternelles armures chevaleresques; qu' la recherche, peut-tre trop +constante, du _beau_, on opposait le parti pris de reprsenter +l'horrible et le _laid_; on rabattit un peu des esprances qu'avait +donnes l'cole romantique, et deux de ses chefs, MM. Delaroche et +Scheffer, sentirent bientt qu'en ne se mettant pas en garde contre ces +extravagances, ils risquaient de compromettre l'avenir de leur talent. + +C'est ainsi que la partie tait engage parmi les jeunes peintres de la +nouvelle cole, lorsque les ouvrages d'un lve de David, qui, sans +avoir obtenu le prix, tait all tudier Rome et y avait perfectionn +son talent dans la solitude, fixrent l'attention de tous les +spectateurs quels que fussent leur got et leur cole. Les sujets +n'taient que des scnes familires entre des paysans d'Italie, mais il +y rgnait une grce, une lvation unie au naturel, qui charmaient sans +que l'on st pourquoi. Ces compositions, beaucoup mieux colories que +celles qui sortaient ordinairement de l'atelier des lves de David, se +recommandaient particulirement par le choix heureux des attitudes et +des formes, et par une certaine puret de dessin qui trahissait l'cole +o le peintre avait t enseign. M. V. Schnetz, car c'est lui dont il +est question, fut, depuis l'exil de son matre et l'invasion des +peintres _romantiques_, le premier qui eut le privilge de ramener +l'attention du public sur des tableaux dont la composition tait +attrayante sans tre bizarre, et dont le coloris n'tait pas entach +d'exagration. Traitant des sujets modernes, et les ajustant avec une +originalit et un naturel qui leur donnaient le charme de la nouveaut, +M. Schnetz, quoique lve de David, prit une place part au milieu des +nouveaux peintres, et se forma un groupe d'admirateurs que ses autres +ouvrages rendirent chaque jour plus nombreux. + +L'ami de M. Schnetz, son condisciple chez David, l'infortun Lopold +Robert parut bientt aprs. On sait la glorieuse carrire qu'a fournie +ce peintre, et certes ses beaux et nombreux ouvrages n'ont pas peu +contribu, pendant le temps de l'anarchie romantique, ramener les +esprits vers les lois immuables de la raison et du bon got[75]. la +vue de ses tableaux, chacun, par instinct ou par raisonnement, fut +oblig de reconnatre que quelque nouveau, quelque bizarre mme que soit +en lui-mme un sujet, le spectateur l'accepte avec plaisir lorsque le +peintre a mis en oeuvre toutes les ressources relles de son art pour lui +donner de la vraisemblance et du charme; quand, au lieu d'exagrer ce +qu'il peut avoir d'trange, on donne cette singularit tout l'attrait +d'une chose simple, tout le mrite d'une scne humble, mais qui a t +ennoblie et leve par le talent de l'artiste. Aucun des disciples de +David n'a mieux mis en pratique ce que le matre avait l'intention de +faire, lorsqu'il disait qu'il prenait ses sujets dans les historiens et +les prosateurs, pour tre matre de les potiser sa manire. De +quelques tribus de paysans, Lopold Robert a fait un peuple, un monde +avec lequel chacun de nous vit, pense ou au moins dsire de vivre et de +penser. + +La gravit et la vigueur du talent de Lopold Robert imposrent le +respect aux peintres romantiques ds 1824, lorsqu'il exposa son +_Improvisateur napolitain_ et ses _Plerines_ dans la campagne de Rome. + +Mais les plus abandonns de cette secte, ceux qui se riaient de la forme +et du dessin, qui ne parlaient de la _beaut_ des anciens et des sujets +mythologiques qu'en assaisonnant leurs discours de sarcasmes contre les +artistes qui s'occupaient encore de ces rveries surannes, ces +imprudents causeurs reurent un rude chec lorsque M. Ingres, aprs +avoir expos _le Voeu de Louis XIII_, en 1824, traita bientt aprs le +sujet de l'_Apothose d'Homre_. + +M. Ingres, destin par le sort rester le dernier rejeton brillant de +l'cole de David, y tait entr fort jeune, en 1796, et s'y tait fait +remarquer, ds ses premiers essais, comme l'un des lves les plus +distingus. Pendant le cours de ses tudes, il ne cessa d'attirer +l'attention sur lui; et aprs avoir remport le grand prix, en 1800, il +employa les cinq annes de son pensionnat perfectionner son talent et +revint en France pour le faire connatre. Le mrite particulier de cet +artiste consiste dans l'nergie et la finesse avec lesquelles il sent, +voit et sait rendre les modifications de la forme. Cette rare et +prcieuse qualit, cet instinct presque crateur au moyen duquel le +peintre poursuit l'me jusque dans les plus lgres ondulations de +l'piderme, M. Ingres l'a toujours possde un degr minent, et +toujours il a vu se presser autour de lui un petit nombre d'hommes qui +n'ont cess de reconnatre et d'apprcier le caractre particulier de +son talent. Cependant, lorsque vers 1805 il envoya de Rome le tableau de +_Thtis implorant Jupiter_; quand, plus tard, il peignit Napolon sous +le costume imprial et assis sur son trne, non-seulement ces +productions ne furent pas gotes du public, mais ceux mme qui +exeraient alors la critique dans les journaux ne s'aperurent pas des +qualits relles de l'auteur. Sensible aux critiques amres auxquelles +il avait t en butte, mais dcid suivre avec persvrance la voie +dans laquelle il se sentait entran par la nature, M. Ingres, renonant + tous les secours qu'il esprait trouver Paris pour dvelopper son +talent, prit la rsolution de retourner en Italie et d'y exercer son art +selon son got, sans s'inquiter des avantages qu'il pourrait en retirer +pour son bien-tre. Pendant plus de quinze ans il vcut obscur et dans +une honorable pauvret, n'accordant rien aux exigences du got et des +modes qui se succdaient, mais perfectionnant toujours son talent au +contraire dans la direction que son instinct lui avait fait choisir ds +sa jeunesse. Cette constance dans les rsolutions d'un artiste et le +noble courage avec lequel il en a support si longtemps les tristes +consquences seront toujours un fait honorable pour M. Ingres, et qui +devra ternellement servir d'exemple ceux qui s'engageront dans la +mme carrire que lui. + +En 1823, il tait encore Florence, pauvre et assez dcourag, bien que +le gouvernement franais l'et charg de l'excution d'un tableau +reprsentant _le Voeu de Louis XIII_. tienne, passant alors par cette +ville, alla voir son ancien camarade, et le trouva en effet ayant peu +prs termin la figure de la Vierge, mais prouvant des incertitudes et +du dcouragement l'ide de complter son ouvrage. Frapp de la beaut +de la Vierge, tienne pressa vivement l'artiste de mettre la dernire +main un tableau qui devait incontestablement tre got Paris par +tout ce qu'il y avait de connaisseurs clairs et impartiaux. M. Ingres +acheva en effet _le Voeu de Louis XIII_, l'exposa au Salon du Louvre en +1824, et, pour la premire fois, reut les justes loges que mritait +son talent. + +Dans tout autre moment, cette justice n'et t que naturelle; mais si +l'on rflchit que cette composition, dont la donne est si simple, si +svre, brille par la puret et la correction du dessin; les figures, et +particulirement celles de la Vierge et des anges, rappellent la majest +et le grandiose des personnages sacrs ou hroques introduits dans les +ouvrages de la renaissance ou de l'antiquit, on a peine concevoir +comment elle put trouver grce auprs de cet essaim de jeunes artistes +livrs alors tout le dvergondage de leur imagination, et qui +n'estimaient une oeuvre qu'en raison de l'excs de sa bizarrerie et de +son tranget. + +Mais, dans les ides les plus extravagantes que puissent admettre les +hommes, on trouve toujours, quand on observe de bonne foi, un lment de +raison qui leur sert parfois d'excuse. Depuis le tableau des _Aigles_ de +David, o l'affaiblissement de sa verve s'tait fait sentir, et aprs +_l'Entre de Henri IV_, le dernier bon ouvrage de Grard, matre et +disciples, tous avaient dclin. La _Galate_ de Girodet, _le +Couronnement de Charles X_, par Grard, et _la Fuite de Louis XVIII_, de +Gros, en fournissaient des preuves irrcusables. Quant aux peintres plus +jeunes que ceux-ci, forms par David, la plupart, on l'a dj dit, +avaient si faiblement compris ses principes et tellement exagr ce +qu'il pouvait y avoir de dfectueux dans ses doctrines et sa manire, +que cette espce d'puisement de l'cole dite _classique_, combin avec +le renouvellement complet des ides pendant les premires annes de la +Restauration, justifiait, jusqu' un certain point, le besoin imprieux +que ressentaient les jeunes peintres de produire des choses absolument +diffrentes et entirement nouvelles. + +Cependant, lorsque cette jeunesse eut senti sa premire ivresse calme +par la vue des ouvrages de M. Schnetz et de Lopold Robert, et qu'enfin, +arrive devant le tableau du _Voeu de Louis XIII_, de M. Ingres, elle se +vit force de convenir que l'effet d'une composition, si belle qu'elle +soit, gagne encore en charme et en puissance lorsqu'elle est soutenue +par l'nergie, la puret et le bon got de l'excution, toute la +nouvelle cole applaudit au talent de M. Ingres, et ce que Girodet, +Grard ni Gros n'avaient os tenter, lui l'entreprit. Ds ce moment, la +raction contre la direction romantique en peinture tait commence. + +La simplicit dans les lignes et dans la disposition de la lumire d'une +composition; l'exactitude, la puret et l'lgance porte dans le dessin +et le model des formes humaines, qualits techniques, objet constant +des tudes de David, avaient t remises en honneur par M. Ingres dans +_le Voeu de Louis XIII_. Mais il restait une difficult plus grave +surmonter: c'tait la rpugnance, pousse jusqu'au fanatisme, que +l'cole romantique exprimait sans cesse pour l'antiquit et les sujets +tirs de la mythologie et du paganisme. M. Ingres, charg de dcorer le +plafond d'un des salons de la galerie de Charles X, osa braver les +prjugs qui rgnaient alors. lev dans l'admiration de l'antiquit, il +choisit pour sujet _l'Apothose d'Homre_. Partant de l'ide d'un +bas-relief antique reprsentant le vieux pote, qui, plac au sommet +d'un mont et panchant une urne, laisse couler le fleuve de sa posie, +o tous les hommes qui l'ont suivi courent se dsaltrer, M. Ingres +plaa Homre sur un trne, la tte ceinte du diadme, tenant le sceptre +et assis devant le temple de Mmoire dont il semble garder l'entre. +sa droite et sa gauche sont rangs les orateurs, historiens, +statuaires, peintres et savants les plus fameux de la Grce; et +continuant cette srie chronologique d'hommes clbres, sans oublier +ceux de l'ancienne Rome, de la nouvelle Italie, de l'Angleterre et de la +France, il fit, vers la partie infrieure de sa toile, une suite de +portraits de grands hommes modernes dont la ralit et la ressemblance +forment un contraste piquant avec ce qu'il a mis d'idal et de potique +dans les autres personnages que leur nation et leur temps rapprochent +d'Homre. + +Non-seulement M. Ingres se montra peintre suprieur en cette occasion, +mais, eu gard la disposition fausse et exalte o se trouvaient les +esprits par suite de mille ides contraires, il se fit connatre homme +d'esprit et de bon got. Profitant de toute la latitude que lui offrait +son sujet, aprs avoir reprsent Homre, les muses de la posie et de +l'histoire, Sophocle, Hrodote et Phidias, comme aurait pu le faire un +peintre de l'antiquit, il peignit avec toute l'exactitude d'un +_portraitiste_ moderne Dante et Shakspeare, idoles de la nouvelle +gnration, prs de Racine et de Boileau, qu'elle avait pris en horreur. +Il n'tait pas possible de faire plus spirituellement, dans un ouvrage +d'ailleurs si lev et si grave, la critique des esprits brouillons et +exclusifs de ce temps. + +L'apparition de _l'Apothose d'Homre_ marque la limite o s'arrte pour +nous l'histoire de l'cole de David. Par ce grand et bel ouvrage, M. +Ingres ayant fait justice de ce que plusieurs des derniers lves forms +par cet artiste avaient introduit de faible et de conventionnel dans +leurs productions, a rendu la vigueur, a donn une nouvelle vie aux +principes fondamentaux du grand matre dont il a reu lui-mme les +leons. Voil soixante-quatorze ans que l'influence de cette cole rgne +(1780-1854) en France, et c'est M. Ingres qui est charg maintenant de +conserver et de transmettre ce prcieux hritage. + + + + +XIII. + +CONCLUSION. + + +David n'tait pas un savant, encore moins un homme systmatique; ses +instincts taient imprieux, il leur obissait. C'est en vertu de cette +disposition, qu'aprs avoir suivi assez longtemps les principes de +l'cole acadmique, au sein de laquelle il avait t lev, conduit +Rome par son matre Vien, et lanc tout coup dans cette ville o il +n'tait bruit que des merveilles de l'art antique, ses yeux se +dessillrent, son got s'pura, et, pour la premire fois, il apprcia +leur juste valeur les oeuvres des peintres de son temps. + +L'esprit se dbarrasse plus facilement des habitudes prises que la main; +aussi David vit-il tout ce qu'il avait faire longtemps avant de +pouvoir raliser ses projets de rforme; et cette poque de sa vie est +sans doute celle o il a dploy le plus de courage et de constance, +pour se corriger des dfauts qui lui avaient t inculqus et prendre +entire possession de lui-mme. + +On peut rsumer les efforts et les progrs que David a faits pendant sa +longue carrire en citant les tableaux les plus parfaits traits dans +chacune des manires qu'il a adoptes, depuis le _Saint Roch_, peint en +1779, jusqu'au _Couronnement de Napolon_, termin en 1810. + +Dans le premier de ces ouvrages, on aperoit encore l'empreinte du vieux +style acadmique; mais dans _les Horaces_ (1784), David apparat comme +un homme nouveau, matre de diriger son talent selon sa volont et son +got. Quelques parties de cet ouvrage peuvent soulever des critiques; +mais aucun tableau, soit des maitres anciens, soit des contemporains de +David, n'a le moindre rapport avec _les Horaces_. Ce fait incontestable +explique et justifie l'enthousiasme avec lequel il fut reu au Salon de +1785, et comment, partir de ce moment, David fit cole. + +Deux ans aprs (1787) paraissait _la Mort de Socrate_, composition +suprieure celle des _Horaces_, la plus parfaite peut-tre que David +ait conue. Dans cet ouvrage, l'artiste se montre plus original par +l'tude heureusement combine de la nature et de l'antiquit. L'appareil +un peu thtral des deux groupes des _Horaces_ ne se retrouve point dans +le _Socrate_, o d'ailleurs l'lvation du style ne nuit en rien au +naturel de la scne et des personnages. + +_Les Horaces_ et le _Socrate_, telles sont les deux productions +capitales de la premire manire de David. On n'y trouve plus trace de +la vieille cole acadmique; mais l'oeil exerc du connaisseur peut +encore y reprendre quelque chose de tendu dans l'excution et de +recherch dans le coloris. + +La seconde transformation de son talent concide avec la grande +rvolution de 1789, et il ne reste comme tmoignage de ce changement que +deux tableaux: l'un dont on n'a qu'une esquisse dessine et le trait sur +la toile, _le Serment du Jeu de Paume_ (1790), l'autre, _Marat_, l'une +des productions les plus simples et les plus originales qu'ait laisses +David (1793). En comparant _les Horaces_ et le _Socrate_ au _Marat_, il +serait impossible, si l'on n'tait pas prvenu, de croire que le mme +peintre a excut ces tableaux six ou huit ans de distance, tant sa +manire s'est simplifie et agrandie. C'est au milieu de l'emportement +des passions politiques les plus violentes que David produisit ce +dernier ouvrage, dont lui-mme, il l'a dit bien des fois, ne reconnut +tout le mrite que lorsque, plus calme, il oublia sa triste idole et put +en considrer l'image terrible comme une oeuvre d'art. + +En se renouvelant, le talent du grand artiste avait mri; il semble mme +que le malheur ait modifi les ides gigantesques qu'il s'tait faites +de l'art la tribune de la Convention. En prairial an III (1794), +pendant sa dtention au Luxembourg, il conut la premire ide du +tableau des _Sabines_, termin en 1800. Une disposition saillante de +l'esprit de David fut qu'au lieu de se croire arriv la perfection, +comme la plupart des hommes qui ont obtenu de grands succs, il +obissait une voix intrieure, qui lui criait sans cesse de faire +encore mieux; que l'homme n'arrive jamais la perfection et qu'il doit +toujours s'efforcer de parvenir un degr suprieur celui qu'il a +atteint. + +Quant son dernier grand ouvrage, _le Couronnement de Napolon_ (1810), +si la nature du sujet n'a pas permis David de dployer les qualits +essentiellement artistiques qui brillent avec tant d'clat dans _les +Sabines_, le style en est si majestueux et si simple tout la fois; +l'effet gnral en est si beau, le coloris si vrai, et toute la partie +principale de la composition, depuis l'Empereur et l'impratrice +jusqu'au pape et au clerg qui l'entoure, est traite avec une telle +supriorit, que l'on peut affirmer que David a abondamment fait preuve +dans cet ouvrage de toutes les belles qualits dont il avait montr +sparment les germes dans ses productions prcdentes. + +_Les Horaces_, le _Socrate_, le _Marat_, _les Sabines_ et _le +Couronnement_ sont donc les grands jalons qui indiquent la marche +ascendante de David dans son art. + +Mais l ne se bornent pas son mrite et sa gloire, car il a droit une +place trs-leve comme chef d'cole. A cet gard on ne peut mieux +rsumer ses titres qu'en rappelant les noms de ses plus clbres lves: +Drouais, Wicar, Fabre, Girodet, Grard, Gros, Granet, Revoil, +Richard-Fleury, Daguerre, Bouton, et Lopold Robert, parmi ceux qui ne +sont plus; puis, MM. Isabey pre, Ingres et Schnetz. L'influence exerce +par David s'est mme tendue jusque sur la statuaire; car, +indpendamment de Chaudet et Dejoux, qui le consultaient souvent, c'est +de son cole que sont sortis plusieurs sculpteurs habiles, entre autres +Bartolini de Florence, l'Espagnol Alvarez, Tieck, le frre du fameux +pote allemand, et MM. Valois et Rude. + +Depuis 1788, poque de la mort de Drouais, le premier lve clbre de +David, jusqu'au jour o ce livre est publi (1854), M. Schnetz tant +directeur de l'cole de France Rome, et M. Ingres exerant son art +Paris, ainsi que son habile lve, M. Flandrin, il s'est coul +soixante-cinq annes, pendant lesquelles les grands principes de l'cole +de David ont t observs sans interruption, malgr les nombreuses +attaques dont ils ont t l'objet et travers les variations presque +annuelles du got dans notre pays. + +Quant une thorie proprement dite, David n'en eut pas, car on ne peut +donner ce nom aux systmes purement imaginaires sur l'art qui lui furent +souffls et qu'il dbita emphatiquement la tribune de la Convention. +On ne saurait trop le redire: David tait un homme d'instinct, toujours +entran par les ides qui le dominaient successivement; et dans le cas +o l'on voudrait faire de lui un homme systmes, il faudrait dire +qu'il a adopt et suivi quatre thories, ou plutt quatre manires, +principalement caractrises par _les Horaces_, le _Marat_, _les +Sabines_ et _le Couronnement de Napolon_. + +Aprs avoir considr les ouvrages et le talent de David sous leurs +diffrents aspects, il reste indiquer la place que ce peintre mrite +d'occuper parmi les artistes ses contemporains, puis dterminer la +valeur de ses oeuvres relativement celles des grands matres du XVIe +sicle. Quant au premier point, il n'est pas vraisemblable qu'on lui +dispute aujourd'hui la supriorit qui lui fut gnralement accorde +pendant sa vie; mais il est moins facile de faire une apprciation +comparative de ce matre moderne avec ceux qui vivaient il y a trois +sicles. cette dernire poque, les ides et les habitudes religieuses +tant familires toutes les classes de la socit, les sujets qui en +drivent taient compris et accueillis de tout le monde. Les artistes, +trouvant une thorie et une potique consacres par un long usage, s'y +conformaient sans rflexion, comme on obit une loi tablie depuis +longtemps. Or, rien n'est plus favorable au dveloppement du talent des +artistes que la permanence du got fond sur des croyances srieuses, et +l'on ne fait pas assez d'attention l'immense avantage qu'ont eu les +peintres de la Renaissance en n'prouvant pas, ainsi que ceux de nos +jours, l'embarras que causent incessamment la recherche et le choix des +sujets de peinture. En lisant dans Vasari que l'intelligence de Prugin +tait si paisse que l'on ne put jamais y faire pntrer l'ide de +l'immortalit de l'me, et que, d'autre part, on voit les peintures +religieuses et vraiment angliques du matre de Raphal, on est bien +forc de conclure que ce bon Prugin, imbib, satur de l'atmosphre +religieuse et monacale au milieu de laquelle il vivait, a obi aux +exigences de son sicle et a fait des chefs-d'oeuvre en quelque sorte +son insu. + +Depuis longtemps on n'en est plus l; la potique religieuse, celle que +fournit la mythologie, car toutes deux marchrent de front pendant trois +sicles, ont cess presque tout coup d'chauffer le gnie des artistes +et de satisfaire aux gots des amateurs. Entre la fin du XVIIe sicle et +le commencement du XVIIIe se dveloppa une ide nouvelle: on prtendit +qu' la faveur de la libert du choix des sujets, le gnie des artistes, +dgag de toute entrave, prendrait un essor plus hardi, plus vigoureux, +et s'lancerait dans des sphres immenses et inconnues jusque-l. De +cette poque date l'introduction de ce que l'on appelle encore +aujourd'hui _tableau d'histoire_, oeuvre conue et excute sans +destination prcise, sans que le sujet ait ordinairement aucun rapport +avec l'difice et la place que sa dimension et le hasard permettent de +lui assigner, et qui, faute de cette dernire faveur, est enfin relgu +dans un de ces hpitaux de la peinture auxquels on donne le nom fastueux +de _muses_. + +Telle tait la direction donne l'art de la peinture, lorsque David +exposa ses tableaux des _Horaces_ et de _Brutus_ (1785 et 1789), +commands par un des ministres de Louis XVI. Or, voici quelle a t la +destine relle de ces deux tableaux. Ils portent seize pieds de long +sur douze de haut environ, et consquemment ne peuvent trouver de place +que dans l'une des grandes salles d'un difice public; premire +difficult. Ensuite, du nombre des monuments auxquels de pareils sujets +pourraient convenir, il faut retrancher d'abord les glises, puis +Versailles, les Tuileries, et toutes les rsidences alors royales. +L'htel de ville, le palais de justice et les Invalides ne pouvaient +admettre aussi de pareils tableaux dans leur enceinte. Qu'arriva-t-il +donc? que les deux ouvrages de David, malgr leur mrite et leur grande +clbrit, restrent l'auteur, qui les plaa dans un de ses ateliers +au Louvre, l'atelier des Horaces, o ils ont demeur jusqu'en 1802, +poque laquelle ils furent achets par le gouvernement pour tre +placs au Louvre, o ils sont encore. Ce dfaut de destination prcise +pour les ouvrages d'art, cette espce de loterie laquelle les peintres +sont forcs de jouer continuellement pour veiller la curiosit du +public par la varit des sujets, tels sont les grands obstacles que +David a si souvent rencontrs dans sa carrire, et qu'il n'a surmonts +en partie que par la franchise et la vigueur de son talent. + +Il a donc manqu David, ainsi qu' tous ceux de son temps dont le +gnie tait port vers les beaux-arts, ce qui a si puissamment aid les +artistes des XIVe, XVe et XVIe sicles en Italie: un public qui et une +croyance vraie ou factice, mais fortement empreinte dans son +imagination. Sans cet lment, sans ce lien, sans ce langage commun +entre les artistes et les populations, il est impossible, quelle que +soit la force, l'lvation du talent, de produire des choses rellement +grandes, parce que les grands ouvrages ne sont que la haute expression +des ides et des opinions gnralement adoptes par un peuple. + +Lorsque, vers 1784, David, si heureusement dou par la nature, se sentit +en tat de produire, jamais peut-tre le conflit des opinions contraires +n'avait encore excit une telle tempte dans les ides. Aussi le voit-on +jusqu'en 1792, avant que les passions politiques eussent pouss les +hommes vers une certaine unit accidentelle, traiter les sujets les plus +disparates et la plupart sans vritable destination; aussi est-ce comme + l'aventure qu'il a peint successivement _la Peste de saint Roch_, _la +danseuse Mlle Guymard_, _les Horaces_, _Pris et Hlne_, _Andromaque_, +_Brutus_ et _Socrate_, jusqu'en 1790. + +Dj le talent pratique de David tait fort dvelopp; cependant la +diversit des sujets, tout en faisant briller la flexibilit de son +pinceau, avait suspendu jusque-l l'exercice d'une des facults les plus +importantes d'un artiste, celle d'imprimer dans l'imagination des hommes +la trace profonde et ineffaable de ce qu'il a senti le plus vivement, +de ce quoi il a cru. Par une fatalit dplorable, David n'a cru qu' +la rpublique de 1793 et n'a eu qu'une idole, Marat. C'est regret que +nous revenons sur cette triste circonstance, mais cela est indispensable +pour expliquer l'un des principaux mystres de l'art. _Pleurez_, dit +Horace, _si vous voulez que je pleure_; et, en effet, peintres ou +crivains, nul ne fera natre une motion forte dans l'me des autres +s'il ne l'a pas prouve lui-mme, au moins momentanment. Jusqu' la +composition du _Jeu de Paume_ et du tableau de _Marat_, les ouvrages de +David peuvent tre considrs comme de nobles jeux de son esprit et de +son imagination; mais ds que, pouss par l'ouragan rvolutionnaire, il +mit sur la toile Bailly, Mirabeau, Barnave, Robespierre et enfin Marat, +au lieu de consulter les chos vagues et lointains de l'histoire +d'Athnes et de Rome, il se sentit tout coup aux prises avec la +ralit, avec la vie qu'il voulait exprimer. Aussi le _Marat_, s'il +n'est pas prcisment le chef-d'oeuvre du matre, doit-il tre regard +comme le premier ouvrage de sa main o percent toute la puissance et +l'originalit de son talent. Il avait vu, il avait senti ce qu'il a +peint, et ce fut un trait de lumire qui lui fit envisager son art sous +un point de vue tout nouveau. De cet essai, fruit d'un enthousiasme +rel, sont rsults d'abord _les Sabines_, puis _le Couronnement_, les +deux chefs-d'oeuvre de David; car, malgr la diversit de ces sujets et +le peu de rapport qu'ils ont heureusement avec celui de _Marat_, la +composition et l'excution de ces trois tableaux drivent du mme +principe: le renoncement toute pratique, toute manire usite +jusque-l par les grands matres et par David lui-mme, pour obtenir une +imitation vraie, simple et noble de la nature. + +Ce n'est point dans la composition que brille particulirement +l'originalit de David; il fut trop proccup pendant toute sa carrire +du soin de combattre et de rformer le systme vicieux d'imitation suivi +en Europe depuis la dcadence de l'cole des Carraches jusqu'aux faibles +successeurs de C. Le Brun, pour avoir pu porter toute son attention sur +l'art de dvelopper et de faire valoir une ide. Son grand mrite +consiste avoir refait la grammaire et la syntaxe de l'art de peindre, +que ses prdcesseurs avaient si trangement corrompues. Il apprit +d'abord pour son compte, puis enseigna d'autres dessiner, peindre +et colorier avec vrit et distinction, ce que personne ne faisait +plus avant lui, il y a soixante ans. Comme chef d'cole, il doit donc +tre plac au rang des grands matres, avec cette distinction +particulire qu'il est celui de tous qui a form le plus grand nombre +d'lves habiles, sans qu'aucun d'eux soit devenu son imitateur, loge +que l'on pourrait peut-tre donner Raphal, mais qui ne peut tre +accord Lonard de Vinci et encore moins au grand Michel-Ange. + +Mais parmi ces hommes fameux, quel rang faut-il assigner David comme +dessinateur, comme interprte de la forme? N et lev au milieu du +XVIIIe sicle, David, dont le naturel n'tait rien moins que port aux +sentiments tendres et aux rveries gracieuses de l'imagination, avait +dj produit _les Horaces_, sans que son instinct lui et fait +pressentir le mode qui convenait le mieux son talent. Selon toute +apparence, il fut arrach cette incertitude par le hasard qui le fit +tomber Rome prcisment lorsque la passion des ouvrages de +l'antiquit, surexcite par la dcouverte rcente des villes +d'Herculanum et de Pompi, dtermina le renouvellement complet de l'art. +Jusque-l, flottant sans tre guid par une thorie, et n'ayant pas le +gnie de s'en crer une, David accepta avec empressement le systme +d'_archasme_ prpar par Winkelmann et quelques savants, et ds ce +moment il marcha d'un pas toujours plus ferme dans la carrire. + +Entre le retour vers les ides de l'antiquit la fin du XVe sicle et +l'archasme adopt au milieu du XVIIIe, il y a une diffrence dont il +faut tenir compte. Au temps de la Renaissance, les savants et les +artistes, loin de faire entre les ouvrages de l'antiquit des +distinctions de temps, de got et de style, les confondaient peu prs +tous dans la chaleur de leur admiration; de telle sorte que les +compositions, celles mme des premiers artistes, furent des espces de +macdoines, plus souvent produites par le hasard de la dcouverte de +certaines antiquits que par la rflexion. L'archasme moderne, au +contraire, fruit de la science et du raisonnement, a t provoqu par +des antiquaires, par des savants, et il se sentira toujours de cette +origine. Un enthousiasme souvent dsordonn entranait les artistes de +la Renaissance; le calcul domine toujours dans les productions modernes. + +Cette distinction n'est pas frivole: elle peut aider faire +l'apprciation comparative de l'art d'exprimer les formes, c'est--dire +de l'art du dessin et du model, comme l'ont trait de leur temps +Lonard de Vinci, Raphal et Michel-Ange, et tel que nous le retrouvons +dans les ouvrages de David. + +Dans le petit nombre de tableaux authentiques qui restent de Lonard de +Vinci, il y a peu de figures nues. La composition du _Cnacle Milan_ +et celle de la _Vierge_ assise sur les genoux de _sainte Anne_ sont +celles o les personnages de grandeur naturelle offrent le dveloppement +le plus complet. Dans ce dernier groupe, outre l'art du dessin qui y est +si savamment trait, le peintre a rpandu sur tout cet ouvrage un +charme, une _vnust_, pour rappeler un mot latin qui nous manque, dont +aucune production moderne n'est aussi profondment empreinte; et si +jamais l'expression _peint avec amour_ a d tre applique un tableau, +c'est certainement celui de la _Sainte Anne_. Eh bien! c'est cet amour +profond et respectueux de la forme qui caractrise particulirement le +talent de Lonard de Vinci et des grands peintres de la Renaissance. + +Cet amour, cette interprtation intelligente de la nature, mais plus +passionne, plus pittoresque encore, est aussi ce qui donne tant de +puissance et d'attrait aux ouvrages de Raphal. Moins exact, moins +correct que Lonard de Vinci, Raphal a parfois laiss chapper des +incorrections matrielles; mais ces peccadilles, qu'il faut chercher +avec soin pour les dcouvrir, sont comme les fautes de grammaire que +quelques pdants ont trouves dans les vers de Racine ou dans la prose +de Bossuet; elles disparaissent au milieu des radieuses beauts qui les +entourent. + + cet amour du beau, du dlicat dans la forme, qui conduisit Lonard de +Vinci et Raphal continuer instinctivement l'art dans la voie ouverte +par les anciens, succde une espce d'amour passionn pour la forme, que +l'imagination gigantesque de Michel-Ange Bonarotti exagra outre mesure. +De son temps mme, et malgr les applaudissements prodigus son +_Jugement dernier_, s'leva contre lui le reproche de multiplier +plaisir le nombre des muscles du corps humain, de donner quelques-uns +de ses personnages des attitudes et des mouvements impossibles. +L'exactitude et la correction matrielles proccupaient si peu ce gnie +fougueux, que plus d'une fois le marbre lui a manqu pour achever ses +statues, faute d'avoir pris les prcautions que le plus humble des +praticiens de nos jours se garderait de ngliger. Mais le mtier de +praticien s'apprend, tandis qu'il faut tre dou, comme un Michel-Ange, +d'une intuition extraordinaire de la forme pour l'exagrer sans sortir +du vrai, au point d'avoir la facult de reprsenter des tres humains +dont la puissance vitale et intellectuelle semble tre dcuple de la +ntre. + +David n'a eu un degr suprieur ni cette disposition amoureuse de la +forme qui distingue Lonard de Vinci et Raphal, ni cette audace +potique qui fit crer Michel-Ange un monde de gants. La qualit +minente de David est d'tre un peintre vrai. Il ne composait ni ne +peignait la manire de Virgile ou d'Eschyle; son vritable modle est +Tite Live, dont les tableaux nobles, levs, nergiques, ont toujours +pour fond la ralit. Au surplus, ce jugement est celui que David +portait de lui-mme. + +Depuis les trois grands matres italiens, David est certainement celui +qui a exprim la forme, qui a _dessin_ et _model_, pour parler la +langue technique, avec le plus de puret et d'lvation. Aprs tout, si +puissant que soient le gnie et la volont de certains artistes, comme +les autres hommes, ils sont toujours tellement modifis par les opinions +et les prjugs de leur temps, qu'il serait bien difficile d'imaginer ce +que Raphal et Michel-Ange auraient produit s'ils eussent t les +contemporains de Louis XV, de Voltaire, de Mirabeau et de Robespierre, +et d'imaginer la direction qu'aurait prise le gnie de David, si cet +artiste, accoutum ds l'enfance respecter les institutions et les +hommes qui gouvernaient la socit, et t protg, caress et combl +de biens par Lon X, comme Raphal, ou employ d'immenses travaux par +Jules II, Paul III et les Mdicis, ainsi que cela est arriv l'auteur +de la chapelle Sixtine et de la coupole de Saint-Pierre de Rome. + +Laissons donc les anciens matres italiens, et terminons en considrant +L. David comme peintre franais, afin de lui assigner la place qui lui +est due parmi ceux de ses prdcesseurs qui se sont le plus distingus +dans notre pays, partir de N. Poussin et d'E. Le Sueur. + +Ces deux grands hommes ont eu ce mrite suprme, qu'tant ns une +poque o la peinture italienne, en pleine dcadence, servait cependant +de modle presque tous ceux qui maniaient le pinceau en Europe, seuls +ils ont eu la volont et la force de rsister cette dplorable +influence. L'un solitaire et studieux, au sein de cette Rome si +turbulente et si corrompue alors, se corrigea patiemment des dfauts que +sa premire ducation de peintre lui avait fait contracter. Poussin +s'abstint de regarder les ouvrages des artistes modernes, ne fixa son +attention que sur ceux des grands matres, et se trouva graduellement +port n'admirer et n'tudier, comme modles entirement purs, que ce +qui a t produit par l'antiquit. + +Solitaire aussi, mais Paris, mais loin de cette Italie possdant +presque exclusivement alors toutes les richesses d'art, E. Le Sueur, +guid seulement par les copies graves des ouvrages de Raphal et de +quelques grands matres, pauvre et squestr du monde, deux conditions, +il est vrai, qui favorisent souvent l'essor du gnie, chappa aussi la +triste influence des derniers peintres italiens transmise en France par +Simon Vouet; tandis que Charles Le Brun, son condisciple, entran sans +doute plutt par la ncessit de faire face aux grands travaux qui lui +furent confis que par son got et ses instincts, qui taient levs, +fit prendre l'cole franaise la fausse route ouverte par Carle +Marotte et Pietre de Cortone, et la poussa ds son origine vers la +dcadence o elle tait tombe quand David parut. + +D'aprs cet aperu rapide de la marche de l'art en France de 1660 +1775, on voit qu' un peu plus d'un sicle de distance, David, se +trouvant dans des conditions analogues celles o avaient t N. +Poussin et E. Le Sueur, fut aussi forc de rompre en visire avec les +artistes de son temps, de remonter peu peu de l'tude des grands +matres celle de l'antiquit, et d'exercer son art d'aprs des +principes nouveaux; effort courageux et si rare, qu'il faut remonter +jusqu' nos deux premiers grands peintres, Poussin et Le Sueur, pour en +retrouver l'exemple. + +Mais il y a trop de diffrence, soit en Italie, soit en France, entre +les ides admises au commencement du XVIe sicle et celles du milieu du +XVIIe, pour qu'il soit possible de comparer les lments potiques des +compositions des anciens matres italiens et de nos deux grands peintres +franais. plus forte raison l'embarras s'accroit-il, si ces +apprciations on cherche ajouter celle de ce que les ouvrages de David +renferment de potique. + +Ces trois sicles ont eu une vie intellectuelle propre chacun d'eux, +et chaque poque les ouvrages d'art en ont fidlement conserv et +transmis le reflet. Au temps de Michel-Ange et de Raphal, les sujets +tirs de la Bible ou de la mythologie faisaient admettre le merveilleux. +Dj vers la moiti de sa carrire, le Poussin, renonant l'emploi des +symboles et de l'allgorie, s'attachait la ralit. + +Quant David, entran tout la fois par les ides de son temps et par +une tude plus exacte et plus profonde de l'art des anciens, l'instar +de l'cole grecque, il mit toute son application chercher et rendre +la posie de la forme, travers laquelle s'chappent la vie et la +pense, au lieu de suivre le systme oppos, adopt par les artistes +modernes, et qui consiste rendre l'ide sans trop se soucier de la +forme qui l'exprime. + +Tels sont les efforts faits par David pendant toute sa vie, et dont le +rsultat le plus brillant, et presque complet, est le tableau des +_Sabines_, ouvrage puissant, plus original qu'on ne le pense encore, et +qui, aprs avoir dj triomph de toute espce de critique pendant plus +d'un demi-sicle, sera toujours compt, selon toute apparence, au nombre +des premiers chefs-d'oeuvre de l'cole franaise. + + + + +LISTE. + +DES LVES DE LOUIS DAVID, DEPUIS 1780 JUSQU'EN 1816. + +Abel de Pujol , Institut. +Alberti. +Allais. +Allier, sculpteur. +Alvarez, sculpteur espagnol. +Aparicio. +Auger. +Augustin. + +Bain, graveur. +Barbier-Valbonne . +Bataglini. +Bailly. +Bayard. +Beaudoin. +Beauvoir. +Beaugard. +Bellefonds (les frres). +Bergeret . +Bernier. +Berthon . +Besselivre, miniaturiste. +Bither. +Bodard, miniaturiste. +Bonvoisin. +Bourgeois, dit Perroquet. +Bourgeot. +Bourgeois, paysagiste. +Bourgeois. +Bosio, an, peintre. +Bouch. +Bouchet. +Bouchot . +Broc . +Bruslard (le marquis de). +Bruloy. +Buguet. +Bulgari, Grec. + +Cagnot. +Cailier. +Camerenda. +Caminade . +Camus (Ponce). +Chambray, ingnieur. +Chandepie. +Carbonnier. +Casanova. +Cathelineau. +Cayer. +Chaix (deux de ce nom). +Chry. +Clesse. +Cochereau, peintre de genre. +Collet. +Collot. +Colombet. +Colson. +Constantin, de Smyrne. +Cotteau, dessinateur. +Couder , Institut. +Crignier. +Craft, de Colmar. + +Damame. +D'Aubusson (le marquis). +David (d'Angers) , Institut. +Debourge, ingnieur. +Debret (J. B.). +Degeorge. +D'Hardivilliers. +D'Hautpoult (marquis gnral d') C. . +Delaille, Corse. +Delafontaine, ciseleur. +Delanoue. +Delaperche. +Delaroche (Jules). +Delaville. +Delavoipierre, de Rouen. +Delcluze (E. J.) . +Delorme, miniaturiste. +Demontabert (Paillot) . +Drolling , Institut. +Drouais (J. G.). +Desaint . +Desaubiers. +Destoucbes. +Desormerie, musicien. +Despois. +Devze. +Desvosge (Anatole). +Devienne. +Devillers (Georges). +Devouge. +Dubois. +Dubois, antiquaire. +Dubufe, pre . +Ducis . +Duffau. +Dumont , Institut. +Dumont. +Dupavillon. +Dupont. +Dupr (Louis) . +Durand, amateur de tableaux. +Duval Le Camus . + +pinat. +this. +Espercieux, statuaire. + +Fabre (de Montpellier) . +Franque (Joseph). +Fontenay. +Fouques. +Franque (Pierre) . +Fragonard (Alexandre). + +Gachot. +Gaillot . +Gatan. +Galimard. +Garnerey (F. J.). +Garreau. +Gassies. +Gaston. +Gauffier, pensionnaire. +Gautherot. +Genty. +Grard (Franois), baron, O. , Institut. +Girodet de Trioson (A. L.), C. , Institut. +Giroust, statuaire. +Godefroy. +Gondret. +Gossard, graveur. +Gossuin. +Goupilleau de Fontenay, fils. +Granet, O. , Institut. +Grandin, de Louviers. +Granger . +Grgorius, de Bruxelles. +Grenier. +Gros, baron, O. , Institut. +Gudin. +Gu (J. M.). +Guillemot . + +Harriet (F. J.). +Hennequin. +Hervier, miniaturiste. +Hesse, pre. +Hollier, miniaturiste. +Houdetot (le comte d') . +Hubert. +Hue, fils. +Huin (les deux frres). +Huyot, arch. , Institut. + +Ingres, C. , Institut. +Isabey, pre, miniaturiste, O. . + +Jacques, miniaturiste. +Jeuffrain, de Tours. + +Laby. +Lacroix (Pierre). +Lafaye, de Grenoble. +Laguiche. +Langlois, de Rouen, antiquaire. +Langlois , Institut. +Lamadelaine (de). +Laneuville, portraitiste. +Larivire, pre. +Lavalette. +Laville Le Roux (Mme Benoit). +Laville Le Roux (Mlle). +Lavit, professeur de perspective. +Lebel (C. J.). +Lebrun, peintre. +Le Brun (Topino). +Lebrun, architecte. +Le Cerf. +Lemaire. +Lg, ami de Gros. +Legendre. +Lemasle. +Leroy. +Leroux, graveur. +Letronne, antiquaire, C. , Institut. +Letronne, frre du prcdent. +Lisignol, de Genve. +Loche. +Lubin, dcapit, 10 thermidor. +Lullin (A.), de Genve. + +Macipe. +Madrazo (D. Jos de). +Madou, Belge. +Massard, an. +Massard (Flix). +Massard (V.). graveur. +Mlion. +Mendouze. +Mercier (Napomucne), Institut. +Mergerie. +Meslin. +Milon. +Mongetz (Mme). +Moll, Belge. +Monrose, frre de l'acteur. +Moreau, peintre. +Moreau (C), archit. et peintre. +Moriez. +Mourette, fameux joueur d'checs. +Mouron. +Mulard. +Mullard, deuxime du nom. +Muller, graveur. +Musson. +Mutin. + +Naigeon, pre. +Naigeon, fils. +Navet. +Navetz, de Bruxelles. + +Odevaere, Belge. + +Paradis. +Parseval de Grandmaison , Institut. +Parizeau. +Pt-Desormes. +Patry . +Pelletier. +Pernaux, professeur Versailles. +Perri, de Nmes. +Peron (Alexandre). +Peyranne. +Pimentel. +Peytavin. +Pichaux, dessinateur, architecte. +Paelinck, Belge. +Poisson. +Poussin (A), Bourbon. +Prial. +Prot. + +Quay (Maurice). +Queylar (Paulin du). + +Raffeneau de Lisle. +Rathier. +Remy. +Rtig. +Reven. +Revoil, de Lyon . +Reverdin (G.) de Genve. +Richard-Fleury, de Lyon. +Richard, professeur. +Ribera. +Riesner, portraitiste. +Rioult. +Ris. +Robert (Lopold) . +Robert. +Robin. +Rogues (G.), de Toulouse. +Roland, de la Jamaque. +Roquefort, antiquaire. +Rouen-Delignire. +Rouget . +Rouillard, portraitiste . +Rude, statuaire. +Rumeau. +Rutxhiel, statuaire. + +Saint-Aignan (le Cte de), O. . +Saint-Omer. +Saint-Romain (de). +Saurin. +Sauv, graveur. +Schnetz (V.), O. . +Schnetz, deuxime du nom. +Schwekle, Allemand, statuaire. +Sedaine, fils, architecte. +Senave. +Simon. +Smitz, dit l'Espagnol. +Souchon. +Souflot fils. +Stapleaux, Belge. +Svoboda. +Suau. + +Taban. +Tarin. +Ternie. +Tieck, de Berlin, statuaire. +Taunay, sculpteur. + +Vinach, an, ingnieur. +Vinache, jeune. +Vincent (F. P.) +Valois, statuaire . +Vallin (Mme Nanine). +Vanderval. +Vanestadt. +Vangael. +Vanheglen. +Varlencourt. +Vaudran. +Vermay. +Veron-Bellecourt, p. de fleurs. + +Wicar. +Wolf. + + + + +APPENDICE. + + +Pour complter autant qu'il est possible ce qui se rattache l'histoire +de l'cole de David, et en particulier celle de la secte des +_Penseurs_, ne dans son sein, nous ajoutons ce volume deux pices +publies ce sujet en 1832. L'une, _les Barbus d' prsent et les +Barbus de 1800_, est comprise dans le VIIe volume des _Cent-un_; +l'autre, qui parut quelque temps aprs, est un article que feu Charles +Nodier publia dans le journal _le Temps_, la date du 5 octobre 1832. + +Le jour quelque peu diffrent sous lequel les auteurs de ces deux pices +ont envisag le caractre de Maurice Quay, et la secte dont il fut le +chef, prsentera peut-tre quelque intrt. Sans prtendre donner ce +mouvement intellectuel, qui n'a fait que paratre et s'arrter, une +importance qu'il n'a point eue et qu'il ne pouvait avoir, le souvenir +mrite d'en tre conserv par cela seul que la secte fonde par Maurice +Quay, et dont Charles Nodier a fait partie pendant les dernires annes +du XVIIIe sicle et les quatre premires du XIXe peut donner une ide de +l'esprit qui animait une partie de la jeunesse vers 1800, alors que, +revenue des exagrations rvolutionnaires et irrligieuses de 1793, et +aprs avoir pass par les moineries des thophilanthropes, la France +tait ramene par une pente invincible vers les autels chrtiens que le +premier consul venait de relever. + + + + +LES BARBUS D' PRSENT ET LES BARBUS DE 1800. + + +Je me suis toujours ras, cependant j'ai eu autrefois et j'ai encore +aujourd'hui des amis qui ont eu et ont la manie de porter leur barbe, de +s'habiller d'une manire trange et bizarre; de se donner beaucoup de +peine, en un mot, pour ne pas avoir l'air d'tre de leur pays, de leur +sicle, de leur temps. Au nombre de ces amis, de ces connaissances, il +s'est trouv et il se trouve encore des hommes qui n'ont manqu ni +d'esprit, ni de mrite, ni mme de talent. Or, il n'y a que les +bizarreries des sots qui ne m'occupent pas. Quant celles des gens +d'une certaine toffe, je les observe, je les tudie mme volontiers et +avec soin, comme on coute avec d'autant plus d'attention la touche +fausse d'un instrument qu'on dsire le mettre d'accord. + +J'ai donc eu deux gnrations d'amis barbus. Les uns, de 1799 1803; +les autres, depuis 1827, ce que je crois, jusqu' l'anne prsente +1832. Remontons d'abord l'histoire des premiers. + +On sait que la rvolution qui s'est opre dans les beaux-arts et dans +la science de l'antiquit en Europe a prcd la grande rvolution +politique de la France de quelques annes. Les tudes srieuses que +Heyne et Winkelmann tirent sur les crits et les monuments de +l'antiquit ayant remis le Grecs et les Romains en faveur, il est assez +naturel de croire que cette prdisposition des esprits put contribuer +donner aux rvolutionnaires politiques de 1789 cette tendance qu'ils ont +eue nous gouverner, nous habiller mme la Spartiate et la +romaine. Quoi qu'il en soit, le fait est que cette manie d'imiter les +anciens s'est empare alors, sinon des meilleurs esprits, au moins des +plus nergiques et des plus entreprenants. Les arts d'imitation, les +thtres, la littrature en gnral et jusqu'aux ameublements, tout se +ressentit de cette fureur d'imiter les Romains d'abord, puis, plus tard, +les Grecs. Ce fut quelque temps aprs la terreur que la connaissance des +vases grecs, dits trusques, devint plus familire aux artistes; et +c'est de cette poque que date prcisment le got pour les formes et +les ornements grecs, dont on lit l'application aux modes de femmes, la +dcoration des appartements et aux ustensiles les plus communs. + +Mes premiers amis barbus taient de ce temps. Jusque-l ils s'taient +rass et vtus comme tout le monde. Mais il arriva que David, dont ils +taient lves ainsi que moi, venait d'exposer son tableau des +_Sabines_. Cet ouvrage, qui excita l'admiration du public, n'eut pas +l'approbation entire de quelques disciples du matre. Ces jeunes gens +osrent hasarder d'abord des critiques lgres, puis plus graves, tant +qu'enfin le jugement port sur ce tableau fut qu'il y avait bien quelque +bonne intention de marcher dans la voie des Grecs, mais qu'on n'y +trouvait rien de simple, de grandiose, de _primitif_ enfin, car c'tait +l le grand mot, comme dans les _peintures des vases grecs_, et sance +tenante, David fut dclar, par ses lves hrtiques, _Vanloo_, +_Pompadour_ et _Rococo_; car il est bon que l'on sache que ces +sobriquets, ns dans les ateliers de peinture, ont plus de vingt-cinq +uns de date. + +Cependant David ne put souffrir que l'on exert de pareilles critiques +contre lui, dans son cole mme. Sans faire d'clat, il trouva moyen de +donner entendre ceux de ses disciples qui ses leons ne +convenaient pas, de ne plus troubler les tudes de leurs anciens +camarades. + +C'est alors que se forma la secte des _penseurs_ ou des _primitifs_, car +on leur donnait indiffremment ces deux noms. Sans parler encore des +principes singuliers d'aprs lesquels ils entendaient exercer l'art de +la peinture, il fut convenu entre eux que, pour se garantir plus +srement de toutes les habitudes manires et grimacires de la socit +des temps modernes, ils prendraient des costumes grecs, et parmi ces +habillements, ceux encore qui taient en usage dans l'ancienne Grce; +car pour eux, Pricls tait un autre Louis XIV et son sicle sentait +dj la dcadence. Bref, ils firent tailler leurs habits sur le patron +de ceux qui couvrent les figures reprsentes sur les vases siciliens, +rputs les plus antiques de tous, et ils laissrent crotre leurs +cheveux et leur barbe. + +Le nombre de ceux qui eurent la volont ferme et les moyens de se passer +cette fantaisie ne fut pas grand; il se monte cinq ou six; mais ils +ont excit la curiosit; et il y a sans doute encore Paris des +personnes qui doivent se souvenir d'avoir vu, vers 1799, se promener +dans les rues deux jeunes gens portant leur barbe, dont l'un tait vtu +en Agamemnon, et l'autre en Pris, avec l'habit phrygien. J'tais li +d'amiti avec tous deux, mais plus particulirement avec Agamemnon, qui +venait assez souvent chez moi, au grand tonnement du portier de la +maison et de mes voisins. + +Agamemnon[76] avait alors vingt ans environ. Grand, maigre, les cheveux +et la barbe noirs et touffus, son regard ardent, et son expression tout + la fois passionne et bienveillante, avaient quelque chose qui +imposait et attirait en mme temps. On retrouvait dans cet homme du +Mahomet et du Jsus-Christ, deux personnages pour lesquels il avait du +reste une profonde vnration. Agamemnon, jeune homme fort spirituel, +avait l'locution facile, nombreuse, lgante; et, soit que cela lui fut +naturel, ou que ce ft une qualit acquise, il trahissait toujours par +le choix de ses expressions, par l'arrangement de ses phrases et par le +frquent emploi qu'il faisait des comparaisons et des images les plus +brillantes, cette abondance un peu emphatique que l'on remarque dans les +discours et les crits des Orientaux. Cependant sa conversation tait +pleine, substantielle et varie. Quant son costume, qui consistait en +une grande tunique descendant jusqu' la cheville du pied, et en un +vaste manteau dont il couvrait sa tte en cas de pluie ou de soleil, il +tait fort simple, et j'ai vu peu d'hommes de thtre, je n'en excepte +pas mme Talma, qui portassent cette espce de vtement avec plus de +grce et d'aisance que mon ami Agamemnon. + +Il faut croire que le fond de mon caractre plaisait Agamemnon, car +j'tais loin de partager ses doctrines exorbitantes sur la pratique des +arts d'imitation. Je ne prenais mme aucune prcaution pour combattre +ses opinions, bien qu'il ft habitu les voir reconnues comme des lois +par ses adeptes et ses imitateurs. Je ne le vis qu'une ou deux fois dans +son atelier. C'tait une immense pice dans laquelle une toile de trente +pieds de long tait place diagonalement. Dans le triangle noir derrire +la toile taient de la paille pour dormir et quelques ustensiles de +mnage. L'autre triangle formait l'atelier proprement dit, et c'est l +o j'ai vu mon ami Agamemnon chargeant sa palette, qui avait quatre +pieds de diamtre, devant sa toile, o tait dessin seulement le sujet +de Patrocle renvoyant Brisis Agamemnon, le roi des rois. + +Cet ouvrage n'a jamais t mme bauch. Toutefois Agamemnon le peintre +tait fort laborieux, contre l'usage de tous les _penseurs_ et +_primitifs_, ses imitateurs. l'cole de David, il a fait une assez +grande quantit d'tudes, auxquelles il a imprim un cachet de vrit, +de grandeur et de beaut qui frappait tout le monde. Depuis ce temps, o +mon jugement s'est form par la comparaison d'un grand nombre de +peintures, j'ai eu l'occasion de revoir les productions de ce jeune +homme, et il est certain qu'elles promettaient un peintre. + +Ce fut lorsqu'il se dclara chef de secte et qu'il abandonna l'atelier +de David, que ses ides, fort exagres dj, s'embrouillrent et le +conduisirent peu peu un tat d'extase et d'enthousiasme permanent, +qui tenait, je crois, de la folie. Mais c'est avant cette catastrophe +qu'il est venu assez souvent chez moi, o nous nous runissions avec +quelques-uns de ses amis et des miens. + +On sait dj le petit nombre de monuments antiques qu'il admettait parmi +ceux qui pouvaient servir de modles pour appuyer les tudes et former +le got. Selon lui, afin de couper court aux pernicieuses doctrines et +d'empcher le faux got de se propager, il aurait fallu ne conserver que +trois ou quatre statues du muse des antiques d'alors et mettre le feu +la galerie des tableaux, aprs en avoir t une douzaine de productions, +tout au plus. Le fond de son systme tait d'observer l'antique et de ne +travailler que d'aprs nature; mais il ne regardait l'imitation que +comme un moyen trs-accessoire, et la plus sublime beaut comme le seul +but vritable de l'art. + +Parmi les raisons qui ont pu lui rendre ma socit agrable, malgr +notre dissentiment d'opinion sur la nature et le but rel des arts dans +nos socits modernes, j'ai pens que l'tude assez suivie que je +faisais alors de la langue grecque en tait une assez forte. Ses gots +littraires taient tout aussi exclusifs que ses doctrines d'artiste. De +mme que dans l'art antique grec, il n'estimait que les peintures de +vases, les statues et les bas-reliefs du plus ancien style; en fait +d'crits, il ne trouvait de mrite vrai, solide, inattaquable, qu' la +Bible, aux pomes d'Homre et d'Ossian. Il ramenait tout ces trois +chefs, et n'accordait d'attention d'autres crits qu'autant qu'ils +participaient plus ou moins de ces trois monuments littraires. +Agamemnon avait rpar les inconvnients d'une ducation nglige par +des lectures en gnral bien choisies et faites avec une rare +pntration d'esprit. Il tait trs-vers dans la connaissance de +l'Ancien et du Nouveau Testament; il avait lu, outre la traduction des +pomes d'Homre, celles de tous les crivains grecs du meilleur temps, +et enfin il savait la traduction franaise d'Ossian presque par coeur. +J'eus alors l'occasion d'observer combien un petit nombre de livres, lus +avec amour et intelligence, fcondent heureusement l'esprit. Agamemnon +m'en donna une preuve frappante par un jugement, fort exagr sans doute +dans sa forme, mais vrai pour le fond. Aprs avoir parl d'Homre, l'un +de nos sujets de conversation favoris, le nom de Sophocle fut prononc +et ses tragdies passes en revue avec le respect d un disciple +d'Homre, un pote qui avait eu la force de conserver intactes les +hautes traditions de l'antiquit grecque. Mais lorsque le malheur voulut +que le nom d'Euripide chappt de ma bouche, ce mot, mon peintre +Agamemnon se leva et, furieux, il s'cria avec l'accent du mpris: +_Euripide! Vanloo! Pompadour! Rococo! C'est comme M. de Voltaire!_ + +Originairement, ses camarades d'atelier, chez David, l'avaient surnomm +don Quichotte. Ce sobriquet, comme l'on voit, lui convenait assez bien. +Mais ce qui mrite attention, c'est la satisfaction qu'prouvait +Agamemnon d'tre compar ce personnage, pour lequel il avait une +admiration respectueuse et qu'il mettait, quoique une immense +distance, sur la ligne de ceux qui, comme Jsus-Christ, sont ns pour +faire de grandes choses et pour tre raills par les hommes. Aussi +l'ironie, qu'il supportait d'ailleurs d'assez bonne grce, tait-elle le +dfaut qui lui donnait la plus dfavorable ide du caractre de ceux qui +s'y laissaient aller. + +L'loignement que j'ai toujours eu pour la moquerie m'avait donc mis +tout fait dans les bonnes grces d'Agamemnon. Je me souviens d'un soir +d't o nous tions tous deux ensemble chez moi; il avait apport une +traduction spare de l'Ecclsiaste, livre de la Bible que je n'avais +pas encore eu l'occasion de connatre. Il me le lut presque en entier +avec une simplicit la fois tendre et majestueuse, dont le souvenir +s'est vivement empreint dans ma mmoire. En le remerciant, et de m'avoir +fait connatre ce bel ouvrage, et de me l'avoir lu d'une manire si +touchante, je lui demandai si, parmi les livres qu'il voyait prs de +nous, il y en avait dont il voult connatre quelques beaux +passages.--Oui, me dit-il aussitt, lis-moi un morceau d'Homre, mais +en grec!--En grec! Je ne sais si sa barbe et l'trange habit qu'il +portait me firent illusion, ou si ce fut la rapidit et la franchise +avec lesquelles il manifesta son dsir, qui m'interdirent toute +rflexion en ce moment, mais je pris aussitt un volume d'Homre, et je +lui lus en grec l'admirable description de la tempte, dans le cinquime +chant de l'_Odysse_, que j'tudiais alors. Je le lui lus comme si +j'eusse t certain qu'il dt comprendre; et, de son ct, il couta +avec toute l'attention et la satisfaction apparente de quelqu'un qui +aurait possd fond l'intelligence de la langue grecque. Lorsque j'eus +fini, il paraissait mu. Il se leva; et, m'imposant gravement la main +sur la tte, il me dit d'un ton qui exprimait la fois un remerciement +et le regret de ne pas me voir plus enthousiaste:--Pauvre enfant! +merci; mais tu ne connais pas ton bonheur! Je ne savais pas trop o +j'en tais, et je me demandais intrieurement s'il n'tait pas +prfrable d'tre mu par le son des syllabes grecques, plutt que de +comprendre raisonnablement le sens des mots et des phrases de cette +langue. Toutefois, ni lui ni moi ne jugemes propos de faire de trop +longs commentaires sur cette bizarre lecture, et la conversation tomba +bientt sur les posies d'Ossian. + +Alors personne ne doutait de leur authenticit. Les uns seulement, comme +mon ami Agamemnon, les trouvaient sublimes, admirables; les autres les +jugeaient monotones et parfois ennuyeuses: j'tais de ces derniers. +Aprs de nombreuses citations qu'il me fit du pome de Fingal, citations +qui me fournirent l'occasion de donner encore plus de force et de +justesse mes critiques, Agamemnon, peu sensible aux reproches que je +faisais ses posies de prdilection, et sans daigner rpondre mes +critiques, me dit, avec l'autorit et l'enthousiasme grave d'un +prophte:--Homre est admirable; mais la Gense, Joseph, Job, +l'Ecclsiaste et l'vangile, sont bien suprieurs aux livres d'Homre, +voil qui est certain. Mais, je te le dis (ajouta-t-il avec plus +d'emphase encore), Ossian surpasse tout cela en grandeur! et en voici la +raison: il est beaucoup plus vrai, coute bien! il est plus _primitif_! +Comme ces phrases avaient plutt l'air de l'exposition d'un dogme que +d'une critique littraire, je ne rpondis rien, et je promenai mon +regard incertain et douteux, comme quelqu'un qui n'est dispos ni +approuver une opinion qu'il condamne, ni combattre une erreur qu'il +regarde comme une folie. Ma perplexit accrut encore l'assurance de mon +ami Agamemnon, qui, envelopp dans son manteau ce moment, caressant sa +longue barbe et ayant l'air de concentrer toutes ses rflexions sur un +point pour les rduire en une pense, en une phrase ferme et +courte:--Homre? Ossian? se demanda-t-il, le soleil? la lune? Voil la +question. En vrit, je crois que je prfre la lune. C'est plus simple, +plus grand; c'est plus _primitif_! + +Tels taient peu prs les opinions et les discours du grand matre des +hommes portant la barbe Paris, dans la dernire anne du XVIIIe +sicle; d'un homme qui, malgr les travers de son esprit, a captiv +l'estime, l'amiti et quelquefois l'admiration passagre de ceux qui +l'ont vu et entendu. Quant la plupart de ses imitateurs, qui n'taient +que des _Grecs_, des _primitifs_ honteux; qui n'mettaient leurs +opinions que devant ceux qui les partageaient; qui s'attachaient de +fausses barbes et des tuniques le soir en rentrant chez eux, pour se +regarder dans une glace; qui s'endormaient auprs des statues antiques, +en se donnant l'air de rflchir sur l'art, et qui, enfin, parlaient +tort et travers de la lune et du soleil, nous n'en dirons rien. +C'tait alors le troupeau des imitateurs niais et serviles; comme chaque +poque fournit le sien. + +Chose bien commune! qu'il est triste mais utile de dire: de tant +d'efforts d'imagination, de ces conversations bizarres, originales mme, +qu'en est-il rest? Rien; pas un ouvrage de peinture, pas mme une +notice historique, une lettre du temps qui prouve que je ne conte pas +ici une histoire faite plaisir! + +Cette secte d'artistes _penseurs_, _primitifs_, a t la partie la plus +aigu et la plus audacieusement leve de cette espce de cne o la +socit d'alors tait contenue. C'tait sous le Directoire cependant le +Consulat. Depuis la fin de la terreur, le got des arts antiques avait +remplac momentanment les sentiments religieux et toutes les +distractions sociales et littraires qui avaient occup les facults de +l'me et de l'esprit avant la rvolution. C'tait comme une +reprsentation du paganisme que la France se donnait. Toutes les classes +se confondaient dans les spectacles et au milieu des plaisirs. Dans les +jardins publics, les femmes, vtues la grecque, allaient faire admirer +la grce et la beaut de leurs formes. Tous les jeunes gens, depuis les +plus pauvres jusqu'aux plus riches, exposaient journellement leurs +membres nus sur les bords de la Seine, et rivalisaient de force et +d'adresse en nageant. Au bois de Boulogne il y avait, chaque soir d't, +une partie de barres clbre. Les jours de ftes, on faisait au +Champ-de-Mars des courses pied, cheval et en chars, le tout la +grecque. Dans les crmonies publiques, on apercevait des grands prtres +en faon de Calchas, des canphores comme sur les frises du Parthnon, +et plus d'une fois j'ai vu brler, dans les grands carrs des +Champs-lyses, de la poix-rsine au lieu d'encens, devant un temple de +carton copi d'aprs ceux de Pstum. Alors toutes les classes de la +socit, confondues, se promenaient, riaient, dansaient ensemble sous +les auspices de la seule aristocratie vritable que l'on reconnt pour +le moment en France, la beaut. + + vrai dire, l'histoire de _la barbe_ de mon ami Agamemnon est le rsum +de celle du temps o il a vcu, car il est mort jeune, et sa fin a +concid avec celle des saturnales ouvertes par le Directoire. + +Agamemnon mort, tous ses cosectaires se couprent la barbe, remirent des +bas et endossrent de nouveau le vil frac. Bonaparte tait dj l avec +son chapeau trois cornes et l'pe au ct. + +Je ne parlerais pas d'une vingtaine de mauvais petits cervels, +maladroits imitateurs de la secte d'Agamemnon, s'ils n'eussent pas port +la barbe. Mais comme ils ne se rasaient point et qu'ils fagotaient leurs +vtements la grecque ou la Scandinave, ils appartiennent de droit au +sujet que je traite. Ceux-l donc, bien que passant la plupart de leur +temps en extase devant les vases trusques, car ils taient peintres +aussi, s'embrouillaient particulirement l'esprit avec les pomes et la +mythologie ossianiques. Tout en habitant Paris, ils parlaient sans cesse +du bruit de la mer sur les rcifs et des forts de Morven. Un soir, +aprs avoir bu un peu trop de bire, qu'ils prfraient au vin parce que +c'tait plus ossianique, ils rsolurent, d'un commun accord, de quitter +la cit des vices, Paris, pour aller vivre dans les forts. Ils partent, +ayant leur tte le plus extravagant d'entre eux, charg d'une guitare, + dfaut de la harpe des bardes. Voil mes gens qui, force de marcher, +arrivent au bois de Boulogne et se mettent rciter et mme chanter +la prose de M. Le Tourneur. C'tait en automne: nos inspirs n'avaient +pas rflchi que la nuit vient vite, et que les soires sont fraches +cette poque de l'anne. Surpris par l'obscurit et le froid, ils +s'avisrent, dans un accs d'enthousiasme, de se comporter tout fait +comme les hros d'Ossian, et, aprs avoir battu le briquet, ils +voulurent mettre le feu un arbre. Mais peine la flamme +commenait-elle briller que la gendarmerie, alarme de ce commencement +d'incendie, vint, sur les lieux, vous _empoigna_ tous les bardes +parisiens et les conduisit la prfecture de police, d'o on ne les +lcha qu'aprs les avoir fait raser. + +Depuis ce temps, 1802, jusqu' 1825 et 26, except les sapeurs de nos +rgiments, personne ne s'est promen dans Paris sans avoir fait sa +barbe. C'est la dernire poque que je viens d'indiquer, lorsque la +mort de lord Byron en Grce eut dcidment mis la mode chez nous la +dlivrance de ce malheureux pays, que l'on vit les jeunes Parisiens qui +s'occupaient des lettres et des arts commencer laisser crotre leurs +moustaches, se coiffer avec la petite toque orientale et fumer avec +des pipes turques, en se tenant tout de travers sur leurs siges et sur +les canaps. + +La rvolution que Heyne, Winkelmann et Hamilton avaient faite par leurs +travaux, en 1772, pour remettre en honneur l'antiquit, l'art antique, +et opposer une digue au got dprav qui rgnait dans toute l'Europe, +lord Byron, par ses ouvrages, l'arrta court, en refit une autre, et +imposa aux hommes de son temps un got tout particulier, _excentrique_, +comme disent les Anglais, et qui n'est autre chose que les fantaisies +nergiques et fashionables tout lu fois de l'auteur de _Lara_ et de +_don Juan_. Depuis 1824, tout ce qui a t fait en prose, en vers et en +peinture, sur le thtre ou dans les romans, l'aspect donn aux +appartements, la forme des meubles, tout enfin s'est senti et se sent +encore de cette volont fantasque, cruellement impartiale et moqueuse, +qui se plat garrotter le bien et le beau avec le mal et le laid; de +cette volont qui, du mme effort, apprcie et rabaisse le mrite de +chaque tre, de chaque objet, de chaque chose; enfin de cette volont +puissante, il est vrai, mais satanique, qui a imprim aux ouvrages de +lord Byron leurs beauts sublimes et leurs tristes dfauts. C'est encore +aujourd'hui le souffle capricieux de cet homme qui fait voguer depuis +les frles barques jusqu'aux grands navires sur lesquels nos crivains +et nos artistes se confient l'ocan potique. + +L'impulsion donne aux lettres et aux arts par Byron, quoique +excessivement puissante, n'ayant cependant frapp que de biais, si je +puis m'exprimer ainsi, ne peut se faire sentir bien longtemps. En effet, +l'exprience a dj prouv la vrit de ce que j'avance; car, de +l'imitation des ouvrages de ce pote, o il s'est plu dpeindre les +rveries de personnages fantastiques dont on ne connat ni le pays, ni +le nom, ni prcisment les malheurs, on n'a pas tard, en imitant Walter +Scott (car nous autres Franais nous avons toujours besoin de quelqu'un +qui nous pousse pour faire du nouveau); on n'a pas tard, dis-je donc, +se jeter dans les pastiches des ouvrages du moyen ge. On a fait des +chroniques des XIIe, XIIIe et XIVe sicles; on a contrefait le langage +de Rabelais, en regrettant beaucoup de ne pouvoir faire revivre celui de +Joinville et de Villehardouin; et, non content de remettre en lumire +ces curiosits du style ancien, on a compuls les manuscrits, tudi les +miniatures qu'ils renferment, pour donner au surcot, l'aumnire et +aux souliers la poulaine, tout le degr de ralit possible dans les +reprsentations que l'on en devait faire. + +Dans le moyen ge, on portait de la barbe. L'engouement que l'on avait +eu Paris pour les Grecs modernes avait dj introduit l'usage de la +moustache. On laissa pousser la _royale_, et au bout de quelque temps on +se dcida tre compltement barbu. + +Or, c'est en tudiant avec un amour dsordonn les peintures des vases +trusques et la statuaire antique, que mon ami Agamemnon et ses +imitateurs en sont arrivs s'habiller la grecque et laisser +crotre leur barbe; de mme, dans les quatre ou cinq annes qui viennent +de s'couler, tous ceux qui ont recherch curieusement les points de +centre des ogives, qui se sont passionns pour les costumes du temps de +Charles VI, qui ont tudi les diablotins symboliques et nigmatiques +sculpts sur les cathdrales, qui se nourrissent l'esprit de l'_Enfer_ +du Dante et de l'espce de mythologie infernale introduite en Europe par +le catholicisme et la chevalerie, tous ceux-l donc, apprenant par les +manuscrits et les peintures qui les ornent que les hommes qui vivaient +dans les temps o l'on a invent, chant, peint et aim toutes ces +choses, portaient la barbe, ont laiss pousser la leur, et, autant que +la mode et les biensances l'ont permis, ils ont mme port et portent +encore des habits taills et orns comme ceux que l'on portait au moyen +ge. + +Cependant, il faut le dire, les _gothiques_ de 1832 ne sont pas aussi +sincrement enthousiastes du moyen ge que les antiques de 1799 +l'taient de la Grce du temps d'Homre. Ce n'est pas le costume de +l'poque d'Alexandre ou mme de Pricls qu'avait t prendre mon +peintre _primitif_, mais celui d'Agamemnon, de Calchas. + +Quelle honte pour les crivains, les peintres, et mme pour un certain +nombre de fashionables d'aujourd'hui, pris des charmes du moyen ge, +lorsque, au lieu de les trouver couverts des vlements des XIIe et XIIIe +sicles, temps hroques de la chevalerie, on les voit adopter l'habit +(imparfaitement copi encore) de Henri III, et se donner l'air et la +tournure de crispins sombres et proccups! + +Mais cette diffrence peut s'expliquer par un mot: nos maniaques de +moyen ge ne sont pas si fous qu'ils voudraient l'tre, et, par +ncessit comme par got, ils portent des gants blancs, frquentent le +monde et les salons. Mon pauvre ami Agamemnon avait la socit en +horreur, parce qu'il y rencontrait des fracs et des bonnets dentelles, +et il s'habillait la grecque pour rgnrer les habitudes, les gots, +les moeurs mmes de ses contemporains. + + part le degr de bonne foi ou de folie des uns et des autres, et en +considrant cette manie qui s'est manifeste en Europe depuis la +information de Luther, de _restaurer_ les moeurs, les croyances, les +gouvernements, les gots, les arts, et jusqu'aux habillements d'aprs de +vieux types uss par le temps et les amliorations progressives, on +s'tonne que ces tentatives, qui en gnral ont eu un si mince succs et +si peu de bons rsultats, sduisent encore priodiquement toutes les +jeunes ttes, chaque gnration. Le comique de la chose est de voir +les fous enthousiastes venus en dernier se moquer trs-justement et +trs-raisonnablement de ceux qui les ont prcds. Ainsi je me souviens +d'avoir vu mon ami Agamemnon rire se tenir les cts en entendant le +rcit du repas o M. Dacier, le traducteur d'Homre sous Louis XIV, +faillit empoisonner ses amis avec un brouet noir prpar la +lacdmonienne. Ceux de nos lecteurs qui portent la barbe pointue et des +gilets pincs, comme on en vit, en 1581, aux noces du duc de Joyeuse, ne +vont pas manquer de se rcrier sur l'inconcevable folie de mon pauvre +Agamemnon et de ses cosectaires.--Mais c'est un conte que nous brode l +l'auteur, diront-ils; comment est-il possible que des hommes qui +n'taient pas fous lier aient eu l'ide de faire revivre les ides, +les usages et le costume du paganisme grec, dans un pays chrtien? Ces +ides taient toutes contraires nos croyances religieuses; les +pratiques des statuaires grecs et tout le systme _artistique_ de +l'antiquit, bas sur une mythologie et des ides morales ptrifies +aujourd'hui comme les statues qui en consacrent le souvenir, ne sont +plus en harmonie avec nos habitudes religieuses et nationales!--Cela est +hors de doute, dira un autre qui grand'peine s'est donn l'air ple et +chevel du chevalier Bertram dans _Robert le Diable_, ces gens-l +taient fous avec leur Grce antique et leur costume d'Opra. Mais tout +ce qui se faisait alors dans les arts tait thtral. Rien n'tait +naturel, parce qu'on allait chercher le principe de tout ce que l'on +avait faire ou dire, hors de notre religion, hors de notre pays, +hors de nos moeurs. Nous sommes chrtiens; disons mieux, nous sommes +catholiques. La vritable civilisation moderne date du moyen ge; elle +est ne avec les monuments ogives, avec les pomes religieux et +chevaleresques de la Table ronde et du Dante. Notre imagination +sympathise avec les gants, les nains, les anges, les fes, les diables, +les goules et Satan. C'est l qu'il faut retourner pour reprendre la +vritable route que les crivains et les artistes de la prtendue +renaissance sous Franois Ier, et du _classicisme_ sous Louis XIV, nous +ont fait abandonner. Alors nous serons vritablement originaux et +naturels dans nos productions, et, si nous nous y prenons avec tant soit +peu d'adresse, nous arriverons tre nafs, soyez-en srs. + +Ce qu'il y a de curieux et de trs-amusant, quand on compare les faits +et les discours des barbus de 1799 avec ceux des barbus de 1832, c'est +de reconnatre l'analogie qui se trouve dans les plus petits dtails des +opinions de ces deux sectes. Ainsi l'Homre des uns s'oppose le Dante +des autres; les premiers voulaient redevenir _primitifs_, les seconds +prtendent modestement la navet; mon ami Agamemnon n'admettait en +architecture que les temples de Sicile et de Pstum, que les vases grecs +comme modles de peinture; les _nafs_ de nos jours tudient +religieusement la cathdrale de Cologne, les peintures de la premire +cole allemande et les vignettes des plus anciens manuscrits. Enfin il +n'est pas jusqu'aux posies septentrionales et vaporeuses de ce pauvre +Ossian, si compltement oubli de nos jours, dont les _nafs_ de ce +temps n'aient retrouv l'analogue dans les ballades anglaises et +cossaises du moyen ge, publies par Percy et mises en oeuvre par Walter +Scott. + +On voit que, sans compter celle de la barbe, toutes ces analogies sont +frappantes. + +Mais revenons la barbe et examinons scrupuleusement l'influence +qu'elle a pu avoir sur le mrite, les talents et les productions des +_primitifs_ qui l'ont porte en 1799, afin de prjuger des avantages +qu'en retireront les _nafs_ barbus de 1832. la premire poque, nous +voyons que mon ami Agamemnon et ses cosectaires n'ont rien produit, +n'ont transmis aucun ouvrage qui tmoigne de leur passage en ce monde, +tandis que les deux Chnier, les Ducis, les Delille, les Parny, les +David, les Girodet, M. de Chateaubriand, M. L. Lemercier, M. Grard, M. +Gros, M. Ingres, M. Hersent, et quelques autres qui se sont toujours +rass, ne laissent pas cependant d'avoir leur mrite et nous ont donn +des ouvrages qui, bien que pour ne pas tre la mode, ont fait et font +encore quelque bruit dans le monde. + +La barbe, en 1799, a donc t un indice du mrite que l'on voulait +avoir, du gnie dont on se croyait dou, mais point du tout d'un talent +acquis et rel que l'on possdt. + +Or, j'observe que, de nos jours, outre les vivants dj nomms +ci-dessus, MM. de La Mennais, de Lamartine, Casimir Delavigne, Victor +Hugo, P. Mrime, Sainte-Beuve, Alfred de Vigny, Robert, Schnetz, P. +Delaroche, H. Vernet, Champmartin, E. Delacroix, les frres Johannot, et +quelques autres, se rasent. + +Porter la barbe longue quand tout le monde se rase n'est donc pas, comme +quelques personnes le croient aujourd'hui, un moyen infaillible de +devenir naf, original; d'avoir un talent vrai, fort ou potique, et de +donner une direction nouvelle et heureuse aux lettres et aux arts: cela +indique tout simplement que l'on dsire avoir ces qualits, ce mrite, +et assez souvent que l'on croit les possder. + +Dans tous les pays et chez tous les peuples, la barbe porte par des +hommes isols au milieu d'une population imberbe a toujours t la +preuve non quivoque d'une prtention de leur part restaurer, +rgnrer quelques vieux usages ou des gots anciens que le temps avait +uss. Depuis qu'Octavien-Auguste avait pris pour lui et donn la haute +socit de Rome l'habitude de se raser chaque jour, tous les marchands +de philosophie, tous les gens qui colportaient de la rhtorique et des +vers dans cette ville, ainsi que ces petits rpublicains entts et +hargneux qui, sous les empereurs, parodirent Caton l'ancien et Rgulus, +se teignaient la ligure de cumin, afin d'tre bien jaunes, et portaient +le bton, la barbe et des poignards, pour avoir l'air d'tre plus +vertueux et meilleurs citoyens que les autres. + +Les folies des hommes changent de forme; au fond ce sont toujours les +mmes. + +E. J. DELCLUZE. + + + + +LES BARBUS, + +par Ch. NODIER. + + +Je ne veux pas en vrit vous reparler aujourd'hui du _Livre des +Cent-un_, dont nous vous parlons souvent, parce que les gens qui le font +sont presque tous de nos amis. J'attendrai un autre volume. Je ne veux +pas mme vous parler en particulier du chapitre de M. Delcluze, parce +que nous avons dj dit qu'il tait extrmement joli. Je veux vous +parler des _Barbus d'autrefois_, dont il est question dans le chapitre +de M. Delcluze, et j'ai un certain intrt la chose, pour avoir t +de ma personne un des Barbus d'autrefois, avantage de _doyennet_ que +j'changerais volontiers contre un brevet de _Bousingot_ la moustache +vierge. Vous me direz peut-tre l-dessus que _Bousingot_ et _Doyennet_ +ne sont pas dans le dictionnaire de M. Boiste, o se trouvent tant de +mots franais et tant de mots qui ne demandent qu' l'tre; vous pouvez +vous tenir bien tranquille sur cette petite difficult, je vous donne ma +parole d'honneur qu'ils y seront demain. + +Il y a vingt-cinq ans, au moins, que je ptillais d'crire sur les +_Barbus d'autrefois_. C'tait la fois une pense si dlicieuse et si +imposante dans ma vie! Je ne sais quoi de plus qu'une pense, un rve, +un pome, un enchantement! Souvent je me demandais si j'avais vu cela en +effet, et si le souvenir qui m'en tait rest n'appartenait pas tout +bonnement aux hallucinations du sommeil. Voil M. Delcluze qui m'a +dtromp, grce au _Livre des Cent-un_, car il ne l'aurait jamais crit +ailleurs; il avait peur aussi de son sommeil, de son hallucination; il +reculait, homme grave, devant ses impressions de jeune homme; il +s'imaginait qu'on ne le croirait pas, et sa belle petite composition se +ressent de cette innocente pudeur du sage. On sait que je n'ai pas les +mmes motifs de rticence, moi qui me fie mes crits par une puissance +de crdibilit intime qui est le rsultat trs-naf de ma sensation. Ce +n'est pas ma faute, c'est celle d'un organe ou d'un instrument, celle +des lunettes travers lesquelles on voit la vie vingt ans, avec ce +drle de regard d'un enfant tte folle qui prend toutes ses illusions +pour des ralits. Convenez que c'est bien dommage qu'il n'en soit pas +ainsi, vous qui croyez qu'il n'en est pas ainsi; et cependant, c'est +vrai comme autre chose, entre nous, vrai comme ce que l'on appelle la +vrit! La preuve, c'est que M. Delcluze est venu et que me voil +parti. + +Il vous a trs-lgamment racont cette socit barbue d'hommes de gnie +qui ne savaient pas leur porte, ou qui se souciaient peu d'y atteindre; +de coeurs vite lasss, d'mes soudaines et impatientes qui avaient +travers brusquement l'art et la posie pour se rfugier dans la +mditation; il vous a parl de ces pythagoriciens costumes de thtre, +que David appelait ses _Grecs_, et qu'il repoussa sans faon, quand +Napolon, effray de l'habit de Plopidas et de Philopoemen, craignit +d'en retrouver l'inflexible caractre dans l'atelier d'un peintre ou la +mansarde d'un publiciste. La mort, qui l'a toujours servi souhait, +mme quand elle l'a frapp dans la gloire de sa solitude, le dbarrassa +en peu de temps de cette inquitude frivole. L'me de ces gens-ci +dvorait promptement son enveloppe. La consomption ou le suicide en +faisait raison avant l'ge de vingt-cinq ans. Ainsi s'vanouirent dans +leur fleur les individualits les plus fortes et les plus tendres qui +aient jamais honor la race de l'homme; et ce que je dis l, je n'aurais +pas os le dire avant M. Delcluze, quoiqu'il reste, grce au ciel, cent +tmoins dignes de foi l'appui de son tmoignage. + +Les sages se dsintressrent peu peu d'un sentiment qui pouvait +n'tre qu'une aberration: tout le monde le disait. Les faibles +s'accoutumrent vivre autrement qu'ils n'avaient vcu. Certains +consentirent rejeter tout ce pass d'amour et de posie dans les +trsors striles de la mmoire. Je suis des faibles et je me souviens. + +M. Delcluze, qui se formait alors de belles et savantes tudes, et +qui avait dj pour nous ce relief social que donnent une instruction +acquise et une position prpare, ne nous connaissait que par des +superficies, et je lui sais gr de n'avoir pas jug dsavantageusement +une association d'hommes et de femmes dont la vie extrieure ne se +distinguait que par la bizarrerie des vtements. Cependant il s'agissait +trs-peu pour les _penseurs_ ou _primitifs_ de M. Delcluze de se +montrer sous le manteau d'Agamemnon ou sous le bonnet phrygien de Pris, +sous les voiles d'Andromaque veuve ou de Cassandre prtresse. D'autres +penses dominaient cette pense, et l'Agamemnon dont il est question +dans le _Livre des Cent-un_ l'exprimait avec une haute puissance quand +Napolon, devenu son tour roi des rois comme Agamemnon, le fit appeler +pour donner des leons de dessin aux filles de son frre, le comte de +Survilliers, ou Napolon III. Dieu me pardonne; je me brouille toujours +avec les noms! + +Pourquoi, lui dit le futur Empereur (il s'en fallait de deux ou trois +mois), pourquoi avez-vous adopt une forme d'habillement qui vous spare +du monde? + +--Pour me sparer du monde, rpondit le peintre. + +Et le consul lui tendit cette main de fer qui ne se fermait que sur une +pe. Il s'y connaissait. + +Les _penseurs_ ou _primitifs_ ne s'taient pas donn de nom. Ils +n'avaient pas, comme toutes les thories d'aujourd'hui, une raison de +commerce comptable et spculative. Ils taient pour cela trop au-dessus +des combinaisons de l'orgueil et de l'intrt; mais ils reconnaissaient +des principes fixes qu'il n'est pas inutile de rappeler pour expliquer +le nom qu'ils acceptrent quand ils devinrent quelque chose, une +agrgation, une secte, une espce de parti; je ne rpugne pas aux +qualifications. Une telle socit ne s'lve que dans une vieille +socit qui sent le besoin de se renouveler. + +Leur thosophie se rduisait peu de chose, un sentiment immense, +mais vague, du gnie de la cration, un dsir ardent, mais douteux, de +l'immortalit. Leur morale tait plus positive. Dans les caractres +mdiocres, elle n'tait qu'austre et judaque; dans les caractres +puissants, elle tait proslytique et passionne. C'est le propre des +belles mes qui cherchent se faire une foi de leurs affections. Il y +avait en eux du gymnosophiste, de l'essnien, du morave et du quaker; +mais ce n'tait rien de tout cela; ce n'tait peut-tre pas mieux, +c'tait plus. C'tait ce qui n'a jamais t deux fois et qui ne sera +peut-tre jamais. + +Le sentiment gnral qui leur tenait lieu d'abord de religion (il faut +le dire et surtout il faut le comprendre, car il n'y avait pas alors de +religion dans le pays), c'tait au commencement l'amour, le fanatisme de +l'art. force de le perfectionner, de l'purer au foyer de leur me, +ils taient arrivs la nature modle, la nature grande et sublime, +et l'art ne leur offrit plus, cette seconde poque d'une institution +fortuite qui se crait sans se connatre et sans se nommer, qu'un objet +de comparaison et qu'une ressource de mtier. La nature elle-mme se +rapetissa enfin devant leur pense, parce que la sphre de leurs ides +s'tait largie. Ils conurent qu'il y avait quelque chose de +merveilleux et d'incomprhensible derrire le dernier voile d'Isis, et +ils se retirrent du monde, car ils devinrent fous, c'est le mot, comme +les thrapeutes et les saints, fous comme Pythagore et Platon. + +Ils continurent cependant frquenter les ateliers, visiter les +muses, mais ils ne produisirent plus. Leurs costumes, leurs moeurs, leur +svrit, dirai-je la solennit qui leur tait naturelle et qui tait +l'expression sans effort d'une habitude infatigable de contemplation, +d'une vie intrieure toute spiritualisme, imposrent l'cole entire +(je ne crois pas exagrer ce sentiment) une sorte de piti respectueuse. +Aucune dnomination satirique ne vint fltrir leurs illusions d'enfants +ou leurs superstitions de portes, et on sait si l'atelier en est avare. +On appela les jeunes hommes les _mditateurs_ et les jeunes femmes les +_dormeuses_, parce que la mditation mme a sa pudeur dans les femmes et +qu'elles n'assistaient aux leons parles que la tte appuye sur leurs +mains. Un jour ils se retirrent tous pour se distribuer par groupes +dans deux ou trois solitudes philosophiques, mais les gazettes n'en ont +rien dit. + +Au-dessus de cette socit, puisqu'on effet c'en tait une, au-dessus de +cette lite ardente et potique d'une gnration, s'levait sans +lection, sans titre, sans privilges, sans l'avoir voulu et sans le +savoir, l'Agamemnon de M. Delcluze. Nous ne l'appelions pas Agamemnon +cependant. La modestie svre, la modestie des hommes suprieurs aurait +repouss tous les noms qui pouvaient impliquer une comparaison +flatteuse; sa religiosit instinctive s'tait souleve contre les +premiers qui lui dcernrent celui de Jsus-Christ, dont il rappelait +l'idal divin par la gravit de sa vie comme par son costume et par sa +beaut. Entre nous il n'tait connu que sous le nom de Maurice, et le +nom de Maurice, tout tranger qu'il soit au reste des hommes, a encore +un culte dans le coeur de tous ceux de ses contemporains qui ont eu le +bonheur d'approcher de lui et le bonheur plus prcieux d'en tre aims. + +Si l'on pouvait retrouver quelque part les innocentes pages, toutes +boursoufles de mauvaises phrases et de mauvais got que je dposais sur +son tombeau il y a trente, ans et dont le pilon a fait justice[77], on +verrait du moins que je n'ai pas attendu vieillir au milieu des sectes +nouvelles pour reconnatre l'homme que la Divinit avait marque d'un +vritable sceau d'apostolat. Je dsignais alors Maurice comme _le plus +beau type de l'organisation humaine_, et il me semble que je ne disais +rien de trop. L'ge, qui a dessill mes yeux sur tant de choses et de +rputations, me l'a encore agrandi. L'obscurit mme dans laquelle il a +vcu tait une consquence ncessaire de sa supriorit. Maurice Quay, +dont rien ne m'empche de prononcer le nom tout entier, tait plac trop +haut pour s'accommoder aux penses et la marche du vulgaire, pour +prendre intrt ses passions et pour avoir foi dans ses +perfectionnements. Il l'avait pris en ddain vingt ans; il n'en a +compt que vingt-quatre et je me suis demand souvent ce qu'il aurait pu +faire au del, dans l'ge de la maturit, au milieu du train +irrsistible des choses. Je suis encore me rpondre. Essai progressif +mais impuissant d'une cration qui cherche le mieux, il tait arm avant +le jour de sa mission, et il est mort de mort, sans tenter de +l'accomplir. Son dernier regard sur le monde a d tre empreint d'une +drision bien amre. + +Pour se faire une ide complte de cette destination inacheve d'une me +qui a cependant influ sur nous tous, et qui prolonge un reflet rel, +quoique inaperu travers notre littrature et nos arts, il faudrait me +suivre dans des dveloppements dont ces lignes ne sont que la prface +imparfaite, et qui ne peuvent trouver place que dans un cadre plus +large. Il faudrait avoir vu Maurice, non tel que l'a vu M. Delcluze +trois ans trop tt, et qui ne se rappelle de lui que le galbe maigre et +ple d'un bel adolescent malade. Il faudrait l'avoir entendu parler +posie, philosophie, et cette science toute nouvelle alors sur laquelle +se fondait dans son esprance la rgnration de l'humanit, quand il +enchantait nos oreilles de tant de prestiges d'loquence et d'harmonie, +sous les jolis cerisiers en fleur de nos terrasses de Chaillot. tranges +facilits dont les souvenirs peuvent s'amasser sur une seule mmoire +d'homme! C'est l qu'on a trac depuis l'emplacement des palais d'un +empereur enfant, pauvre crature royale que la nature a brise ainsi +qu'un insecte phmre, comme pour prouver par un exemple de plus qu'il +n'y a que vanit dans les plus hautes gloires et dans les plus hautes +ambitions! Qui dirait, au milieu de ces dbris, que c'est l que le +genre humain aurait pu trouver un jour son lgislateur? Qui dirait que +c'est l que le genre humain attendait son matre? Vous rencontrerez +cependant, sans aller bien loin de chez vous, des gens hardiment +sincres qui croient tre quelque chose. + +On attache beaucoup d'importance aujourd'hui, dans une secte +quasi-religieuse, dont nous avons vu les progrs et dont nous pourrions +bien voir la chute, ces avantages extrieurs que Montaigne appelle la +recommandation corporelle; et c'est le propre de toutes les socits +qui se matrialisent. C'est seulement pour satisfaire ce genre de +curiosit, plus naturel et plus dvelopp chez les femmes, qu'il +convient d'ajouter ici que Maurice Quay tait le plus beau des hommes. +La nature avait voulu qu'il ft aussi imposant par ses formes sensibles +que par son gnie, et comme elle n'arrive ce point de perfectionnement +qu'en expiant son chef-d'oeuvre par de grandes compensations, elle ne fit +que le montrer. Il disparut avant d'avoir atteint les annes viriles o +la jeunesse commence promettre l'ge mr, et l'difice dont il tait +la pierre angulaire s'croula sur lui, la socit des _mditateurs_ +descendit inconnue dans le tombeau de Maurice inconnu. + +On me demandera maintenant si la socit des _mditateurs_ avait un but +rationnel, une institution fixe, un systme, si elle se proposait un +avenir. Quelle agrgation nergiquement vitale d'tres bien organiss +s'est compose sur la terre sans marcher quelque chose? Ce n'est pas +ici le lieu de pntrer dans ce mystre de palingnsie o l'on voit que +le sentiment et l'imagination prirent plus de part que le jugement et +l'exprience. La seule manire de considrer ce peuple de soixante +enfants, unis par les liens d'amour et de posie, par l'enthousiasme du +beau et du bon, de la gloire et de la vertu, c'est d'y chercher le +modle d'une civilisation presque fantastique o les moeurs de l'ge +d'or, enrichis par toutes les perceptions du gnie, brillaient d'un +mlange inexprimable d'innocence et de grandeur, tant s'taient +facilement confondues en elle la navet du coeur et la perfection de +l'esprit. Cet exemple, unique la vrit, des nouvelles combinaisons +sociales que l'homme peut essuyer d'appliquer sa malheureuse espce, +ne m'a pas rendu fort indulgent pour celles qui les ont suivies, et je +craindrais qu'on ne vit dans le pome de cette tribu d'anges, o ma +jeunesse a pass des jours si doux, une satire indirecte de nos essais +philosophiques et de nos fires utopies. Ce dessein est loin de ma +pense, et mes facults altres par l'ge ne me permettraient pas +d'ailleurs de fournir une carrire o j'ai plus d'une raison de +m'arrter au premier pas. Les couleurs de ce temps-l, vivent encore +blouissantes devant le prisme de ma mmoire, mais j'prouve depuis +longtemps qu'elles plissent sous le pinceau et qu'elles meurent sur la +toile. L'image reste dans l'optique, mais la lumire n'y est plus. + +Croirait-on enfin ce qui me reste dire? Et croit-on, hlas! ce que +j'ai dit? + + Ch. NODIER. + + + + +NOTES + + +[1: Poser le modle, expression consacre dans les coles de peinture. +Dans celle de David, on posait le modle deux fois par semaine, ou +plutt par dcade, cette poque. Pendant les six premiers jours on +posait un modle nu; les trois derniers, un modle pour la tte +seulement, et l'atelier tait ferm le dcadi. Pour viter les querelles +au sujet du choix des places, on mettait dans un chapeau autant de +numros qu'il y avait d'lves prsents, et chacun d'eux choisissait une +place au tour que le sort lui avait assign.] + +[2: cette poque, l'usage de la poudre friser tait encore fort +rpandu, et la boutique, les meubles et les habits des perruquiers +taient couverts et imprgns de poudre blanche pour la toilette.] + +[3: Ces expressions: _Pompadour_, _rococo_, peu prs admises +aujourd'hui dans la conversation, pour dsigner le got la mode +pendant le rgne de Louis XV, ont t employes pour la premire fois +par Maurice Qua en 1796-1797. Alors ces locutions (on pourrait dire cet +argot) n'taient usites et comprises que dans les ateliers de +peinture.] + +[4: Augustin D..., tourment tout la fois par des chagrins domestiques +trs-rels et des inquitudes imaginaires causes par la lecture +constante du roman de _Werther_, se prcipita du haut des tours de +Notre-Dame en 1804 ou 1805.] + +[5: Le jeune Vermay, dont il a dj t question, avait tant fait +d'espigleries et de tapage, que David l'avait chass de son cole. Il +l'y reut de nouveau par l'intervention d'tienne en faveur de son jeune +camarade.] + +[6: Boucher (Franois), n Paris en 1704, mort en 1768, tait un +peintre de talent, dont le got fut perverti par celui qui rgnait de +son temps. Jamais les doctrines de l'art n'ont t plus fausses que +pendant la vogue dont jouit Boucher pendant sa longue existence.] + +[7: Doyen (Franois), n Paris en 1726, mort Saint-Ptersbourg en +1806. lve de Carle Vanloo, il fut membre de l'Acadmie et professeur, +puis professeur de peinture Saint-Ptersbourg sous le rgne de +l'impratrice Catherine, qui l'appela en Russie, et sous celui de Paul +Ier, qui fut toujours favorable cet artiste. L'ouvrage le plus connu +et le plus important de Doyen est le _Miracle des Ardents_, qui fait +pendant celui de _Saint Paul_, de Vien, dans l'glise de Saint-Roch +Paris.] + +[8: Mose Valentin, de Coulommiers prs Paris, n en 1600, mort en 1630, +lve de Caravage, contemporain de Ribera dit _l'Espagnolet_, et de +Nicolas Poussin, dont il fut mme l'ami.] + +[9: Pompeo Battoni, n Lucques en 1708, mort en 1789. En mourant, il +lgua sa palette et ses pinceaux David.] + +[10: David a fait, en 1784, une rptition en petit du _Blisaire_. Elle +est la galerie du Louvre.] + +[11: Pierre, peintre d'histoire, n Paris en 1715, mort en 1789.] + +[12: Il existe une mauvaise gravure du temps avec ce titre Coup d'oeil +exact de l'arrangement des peintures au Salon du Louvre, en 1785. On y +voit figurer le _Serment des Horaces_, au-dessous duquel est le portrait +en pied de la reine Marie-Antoinette avec le dauphin, mort en 1787, et +son frre, peints par Mme Lebrun.] + +[13: M. A. Coupin de la Couperie, auteur d'un _Essai sur David_, +consult par celui qui crit ce livre.] + +[14: J.-B. Debret, lve de David, parmi plusieurs croquis de son +matre, qu'il a fait graver, a reproduit l'tude des trois femmes nues, +dessines d'aprs nature. Ce groupe est bien plus vrai et plus naturel +que celui du tableau.] + +[15: _OEuvres de Salomon Gessner_, traduits (_sic_) de l'allemand +Zurich, chez l'auteur, 1777, 2 vol. in-4.] + +[16: Mengs est n en 1728 et mort en 1779. Tous ses ouvrages capitaux, +en peinture et en critique, taient faits et crits avant l'arrive de +David Rome.] + +[17: Canova, n Possagno (tats vnitiens), en 1757, mort en 1822 +Venise.] + +[18: On peut consulter ce sujet le _Catalogue d'estampes d'aprs +l'antique_, qui se trouve dans le premier volume du _Trait complet de +peinture_ de Paillot de Montabert.] + +[19: David a fait la mme poque quelques portraits: ceux de Bailly, +de Grgoire, de Prieur de la Marne, de Bazire, tudes prparatoires pour +l'excution du _Serment du Jeu de Paume_.] + +[20: Voici la liste des portraits et de quelques ouvrages qu'il excuta + cette poque. Les portraits de M. et Mme Lavoisier, de M. Thlusson de +Sorcy, de Mme de Sorcy, de la marquise d'Orvilliers, de la comtesse de +Brehan, de M. et Mme Vassal, de M. Lecouteulx, de M. Hocquart; puis une +_Vestale couronne de fleurs_, une rptition de _Pris et Hlne_, et +une _Psych abandonne par l'Amour_, non termine.] + +[21: Ce tableau au trait est maintenant dans le muse des dessins, au +Louvre.] + +[22: J. B. Topino Le Brun, n Marseille vers 1759, lve de David, +embrassa avec ardeur, comme on le voit, les ides rvolutionnaires de +1793, et ne cessa pas de tremper dans toutes les conspirations +rpublicaines. Sous le Directoire, il suivit en Suisse Bassal, envoy +secret en ce pays. L, tout en s'occupant de son art, Topino prit un +got trs-vif pour les intrigues politiques. Bien qu'il ft encore en +Suisse, on le dsigna comme l'un des agents prsents l'attaque du camp +de Grenelle Paris, en prairial an IV. Dj il avait t compris dans +les mandats dcerns contre les complices de Babeuf. Rentr en France en +1797, il reprit ses pinceaux et acheva le tableau de la _Mort de Caus +Gracchus_, expos au Louvre l'anne suivante. Aprs cet ouvrage, qui +obtint quelque succs, il entreprit _le Sige de Lacdmone_, tableau de +cinquante pieds de large sur dix de haut, mais qu'il n'eut pas le temps +d'achever. En 1799 il figura parmi les jacobins du Mange, et enfin, +aprs l'installation du gouvernement consulaire, il continua d'tre +regard comme l'un des chefs de ce parti. Impliqu dans l'affaire de +Cerachi, Arna et autres, il fut condamn mort et excut ainsi qu'eux +en place de Grve, le 11 janvier 1801.] + +[23: La tte a t peinte par David, mais le torse, qui est nu en +partie, est de la main de son lve Grard, ainsi qu'une bonne partie +des accessoires, il n'en est pas ainsi du portrait de Marat, dont il +sera question plus loin; ce dernier est en entier du matre.] + +[24: Voy. 17 germinal an II, n 198 du _Moniteur_.] + +[25: Voy. ces dates au _Moniteur_.] + +[26: Aprs la mort de Marat, David fit mouler son masque pour +l'excution de son tableau. C'est ce masque qui a t surmoul en pltre +et vendu avec celui de Robespierre et de quelques autres. En 1835, la +police finit par dfendre qu'ils fussent exposs publiquement.] + +[27: L'glise Notre-Dame.] + +[28: Aprs le 10 aot 1792, et lorsque la monarchie fut renverse, tous +les tableaux, statues, bronzes et objets prcieux qui ornaient +Versailles et les Tuileries, furent transports dans la grande galerie +du Louvre. Telle est l'origine du Muse qui existe aujourd'hui.] + +[29: D'aprs ce dcret, le Conservatoire du Muse national fut compos, +pour la _peinture_, de quatre membres: Fragonard, Bonvoisin, Lesueur et +Picault; pour la _sculpture_, de Dardet et Pasquier; pour +l'_architecture_, de David Leroy et Launoy; pour les _antiquits_, de +Wicar et Varon, chacun desquels il fut allou un traitement de 2400 +livres et le logement.] + +[30: Le 29 prairial an II; ce jour, cinquante-quatre personnes ont t +conduites la mort, entre autres: L'Admiral, la fille Regnault, Virat +de Sombreuil, Mme Saint-Amaranthe, etc.] + +[31: Voici quelles taient en ce moment les prisons tablies dans Paris; +la Conciergerie, la Force, Sainte-Plagie, les Carmes, le Plessis, le +Luxembourg, les Madelonnettes, l'Abbaye, Saint-Lazare, Port-Libre dit la +Bourbe, et dans les deux jours qui suivirent celui o ce discours fut +prononc, les 4 et 5 thermidor, il y eut soixante-dix personnes +condamnes mort et excutes la place de la barrire du Trne.] + +[32: Tous les discours prononcs par David taient revus et quelquefois +mme composs par ses confrres de la Convention. Il consultait souvent +Chnier (M.-J.) ce sujet et l'on dit que son lve Gautherot +l'assistait dans ce travail. La vrit est qu'il n'tait pas en tat +d'crire les discours tels qu'ils sont cits au _Moniteur_.] + +[33: D'o il suit que si l'on ajoute aux quatre cent quarante huit +personnes condamnes du 29 prairial jusqu'au 9 thermidor, les +quatre-vingt deux qui furent mises mort en deux jours aprs la chute +de Robespierre, on a pour quarante deux jours cinq cent trente +condamns. Voy. plus haut, note 28.] + +[34: 20 prairial an II.] + +[35: Les premiers lments distincts de la science de la gologie ont +t donns dans le XVIe sicle, par Bernard Palissy, le fameux +mailleur.] + +[36: Elle tait tante de Mlle Delphine Gay, depuis Mme mile Girardin.] + +[37: L'_Abel tu_, de Fabre, lve de David; _le Triomphe de +Paul-mile_, ouvrage que Carle Vernet, pre d'Horace, fit pour son +morceau de rception l'Acadmie en 1787.] + +[38: P.-J. Garat, n Ustaritz vers 1768, mort en 1823, fut le plus +habile chanteur franais de la fin du XVIIIe sicle.] + +[39: Quoique cette tte ne puisse passer pour un portrait d'une exacte +ressemblance, il rappelle cependant les traits et l'expression (beaucoup +plus forte) de Mme de Bellegarde. Les grands cheveux noirs du +personnage, du tableau ont t peints d'aprs les siens.] + +[40: Cet article ray portait: Que Sa Majest l'Empereur reconnat la +rpublique franaise; que la rpublique est comme le soleil sur +l'horizon; et que bien aveugles sont ceux que son clat n'a pas encore +frapps!] + +[41: Cette tte bauche a t faite sur une toile de sept pieds de haut +sur neuf de large, et l'ensemble du personnage n'a jamais t que +dessin au crayon blanc. L'intention du peintre tait de reprsenter le +gnral tenant le trait de paix avec l'Empereur, et, quelque distance +de lui, son cheval et des personnes de sa suite. David n'a jamais touch +depuis cette tte bauche, fort ressemblante, admirablement peinte et +pleine de vie. Elle appartient aujourd'hui M. le duc de Bassano, qui +l'a achete la vente qui eut lieu aprs la mort de David, et qui l'a +fait lithographier.] + +[42: Cette question fut propose quelque temps aprs, en l'an VIII, +1799, par l'Institut national de France, et rsolue par un ouvrage +couronn, intitul: _Recherches sur l'art statuaire, considr chez les +anciens et chez les modernes_, par meric David. Ce livre eut une grande +vogue en ce temps.] + +[43: On publia alors les antiquits de Pstum, ce qui a fait construire +dans le quartier Feydeau cette lourde et triste rue _des Colonnes_, dont +une partie subsiste encore, puis la place du Caire et quelques maisons +particulires dans le style gyptien.] + +[44: Pierre Narcisse Gurin, n Paris en 1774, mort dans la mme ville +en juillet 1834. Ses principaux ouvrages sont: _Marcus Sextus_, +_Phdre_, _Orphe_, _les Rvolts du Caire_, _Andromaque_, _Didon_, etc. +Ses principaux lves sont Gricault, MM. P. Delaroche, Delacroix. +Scheffer.] + +[45: Les tableaux de _Marat_, de _Lepelletier_, de _Barra_ et les +commencements du _Serment du Jeu de Paume_ n'ont point t pays +David.] + +[46: Pausanias, _Attique_, chap. XV.] + +[47: tienne conserve ce dessin, qui porte deux pieds et demi de large +sur deux pieds de haut.] + +[48: Napolon fit mettre l'glise de Cluny, prs de la Sorbonne, la +disposition de son premier peintre, pour y achever le tableau du +_Couronnement_.] + +[49: Drouais (Jean-Germain), n Paris, le 25 dcembre 1763, mort +Rome, l'ge de vingt-cinq ans, le 15 fvrier 1788.] + +[50: Victor Alfieri, n Asti en 1749, mort Florence en 1803.] + +[51: Voir le _Journal des Dbats_ du 9 aot 1824.] + +[52: Anne-Louis Girodet de Roussy, dit de Triozon, n Montargis, le 5 +janvier 1767, mort Paris, en 1824.] + +[53: L'Hippocrate tait destin M. Triozon, qui en a fait don +l'cole de mdecine.] + +[54: Alors directeur de l'Acadmie de France Rome.] + +[55: M. Coupin de la Couperie, diteur des oeuvres posthumes de Girodet, +2 vol. in-8.--Paris, Jules Renouard, 1829.] + +[56: Ce portrait a t donn au Muse du Louvre par M. Isabey pre. Il +fait partie des ouvrages d'lite placs dans la salle des +Sept-Chemines.] + +[57: Ce portrait, achet par M. C. Lenormand, neveu de Mme Rcamier, +fait partie aujourd'hui du muse du Louvre, cole franaise.] + +[58: Quatorze ans avant que Gros se fit ces reproches, M. Guizot, dans +une brochure qu'il publia en 1810, sur l'tat des arts, disait +(prophtiquement) propos de ce peintre: Il n'a ni froideur, ni +roideur, ni appareil thtral; peut-tre mme son genre est-il celui qui +convient le mieux aux sujets nationaux; ses dfauts sont ceux de son +cole, et son cole n'aura pas son gnie; accoutume ne chercher que +la vrit, sans y joindre la beaut comme condition ncessaire, _elle +tombera facilement dans une exagration hideuse_, car elle n'en sera +point prserve par l'habitude de vouloir des formes nobles et +rgulires; elle s'appuiera sur des exemples tirs des ouvrages de son +matre.] + +[59: Le couvent des Capucins et son jardin occupaient toute la longueur +de la rue de la Paix, depuis la rue des Petits-Champs jusqu'aux +boulevards. Outre une grande quantit d'artistes qui y logeaient alors, +il y avait de petits spectacles, et entre autres le cirque de Franconi, +dans le jardin.] + +[60: A. B. Regnault, n en 1754, mort le 12 octobre 1829.] + +[61: F.-A. Vincent, n Paris en 1746, mort en 1816.] + +[62: Pierre Gurin, n Paris en 1774, mort Rome, directeur de +l'Acadmie de France, en 1833.] + +[63: Voil quarante-trois ans que le _Couronnement_ a t termin et +qu'il a subi l'preuve des critiques plus ou moins justes de plusieurs +gnrations, et les nombreuses beauts de dtail qu'il renferme sont +devenues de plus en plus clatantes. Plac aujourd'hui dans les galeries +historiques de Versailles, fondes par Louis-Philippe, cet ouvrage, dont +la composition est si simple quoique si solennelle, dont le dessin est +si vrai et si pur, a pris avec le temps un aspect et un coloris dont +l'harmonie est saisissante. tienne, qui l'a vu peindre, peut affirmer, +avec tous les hommes de son ge, que ce tableau, auquel tout le monde +rend justice maintenant, a pris, avec les annes, une solidit de ton et +une harmonie, mme dans les parties qui ont le plus justement excit la +critique il y a quarante ans, qui achvent de donner cette composition +toutes les qualits d'un chef-d'oeuvre.] + +[64: David eut quatre enfants, deux fils et deux filles. Jules, l'an, +qui vient de mourir en 1854, remplit les fonctions de consul sous le +gouvernement imprial; il s'tait adonn l'tude de la langue grecque, +dont il a laiss un dictionnaire. Eugne, le cadet, prit le parti des +armes vers 1808, fut nomm chef d'escadron de cuirassiers en 1815, et +mourut vers 1826. Les deux filles taient jumelles; elles ont pous, +l'une le gnral Meunier, l'autre le gnral Jannin.] + +[65: N en 1747 Chlons-sur-Sane, mort Paris en 1825.] + +[66: Ces costumes rpublicains civils, militaires et pour les magistrats +ont en effet t gravs par Denon.] + +[67: Voici les noms des principaux artistes qui ont expos au Louvre +cette anne: _peintres_, David, Girodet, Grard, Gros, Gurin, Prudhon, +Carle Vernet, Granet, Valenciennes, Chauvin, MM. Hersent et le comte +Turpin de Criss. _Sculpteurs_: Chaudet, Cartellier, Bosio. +_Architectes_: Percier, Fontaine, Brongniart. _Graveurs_: Berwik et M. +B. Desnoyers.] + +[68: Ce thtre tait situ dans la rue Basse, l'encoignure de la rue +de Lancri. C'taient des enfants, dont les plus gs avaient seize +dix-sept ans, qui y jouaient, et c'est l qu'ont dbut les deux Monrose +dont il est question ici.] + +[69: Ce came est grav dans les _Monuments indits_ de Winckelmann.] + +[70: Les tableaux que David fit passer dans l'Ouest sont: le +_Couronnement_, les _Aigles_, les _Sabines_, les _Thermopyles_, et +plusieurs portraits de l'Empereur.] + +[71: tienne a conserv l'esquisse de Lonidas.] + +[72: Voici la liste des ouvrages faits par David, pendant son exil de +1816 1825: _l'Amour quittant Psych_, _Tlmaque et Eucharis_, une +rptition du _Couronnement de Napolon_, expose successivement en +Angleterre et aux tats-Unis; _la Colre d'Achille_, demi-figures; une +_Bohmienne disant la bonne aventure_; _Mars dsarm par Vnus et les +Grces_; _Alexandre_, _Apelles et Campaspe_, non termin. Quant aux +portraits, il a fait ceux du baron Alquier, de Mme Vilain et de sa +fille, du gnral Grard, de Sieys, de Ramel, de Mme Ramel, des filles +de Joseph Bonaparte, et de Mme Villeneuve, nice de J. Bonaparte.] + +[73: Un hommage semblable fut rendu David par la ville de Gand, en +reconnaissance des expositions de plusieurs ouvrages dont le produit fut +consacr au soulagement des pauvres de cette ville.] + +[74: Jean-Louis-Thodore-Andr Gricault, n en 1790, mort le 18 janvier +1824. Il a t successivement lve de Carle Vernet et de Pierre +Gurin.] + +[75: Voy. la _Notice sur la vie et les ouvrages de Lopold Robert_, par +tienne Delcluze. Paris, 1838.] + +[76: M. Maurice Quay, n vers 1779, mort en 1804.] + +[77: Voy. chapitre III.] + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Louis David, by Etienne-Jean Delcluze + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LOUIS DAVID *** + +***** This file should be named 31441-8.txt or 31441-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/1/4/4/31441/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/31441-8.zip b/31441-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f8ca144 --- /dev/null +++ b/31441-8.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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