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+The Project Gutenberg EBook of Souvenirs d'enfance et de jeunesse, by
+Ernest Renan (1823-1892)
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Souvenirs d'enfance et de jeunesse
+
+Author: Ernest Renan (1823-1892)
+
+Release Date: February 28, 2010 [EBook #31440]
+[Last updated: March 19, 2014]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE
+
+PAR
+
+ERNEST RENAN
+
+MEMBRE DE L'INSTITUT
+
+(ACADÉMIE FRANÇAISE ET ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS)
+
+VINGT-HUITIÈME ÉDITION
+
+PARIS
+
+CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+
+1897
+
+
+
+
+TABLE
+
+PRÉFACE
+
+I. Le broyeur de lin.
+
+II. Prière sur l'Acropole.--Saint-Renan.--Mon oncle Pierre.--Le bonhomme
+Système et la petite Noémi.
+
+III. Le petit séminaire Saint-Nicolas du Chardonnet.
+
+IV. Le séminaire d'Issy.
+
+V. Le séminaire Saint-Sulpice.
+
+VI. Premiers pas hors de Saint-Sulpice.
+
+Appendice.
+
+NOTES.
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Une des légendes les plus répandues en Bretagne est celle d'une
+prétendue ville d'Is, qui, à une époque inconnue, aurait été engloutie
+par la mer. On montre, à divers endroits de la côte, l'emplacement de
+cette cité fabuleuse, et les pêcheurs vous en font d'étranges récits.
+Les jours de tempête, assurent-ils, on voit, dans le creux des vagues,
+le sommet des flèches de ses églises; les jours de calme, on entend
+monter de l'abîme le son de ses cloches, modulant l'hymne du jour. Il me
+semble souvent que j'ai au fond du cœur une ville d'Is qui sonne encore
+des cloches obstinées à convoquer aux offices sacrés des fidèles qui
+n'entendent plus. Parfois je m'arrête pour prêter l'oreille à ces
+tremblantes vibrations, qui me paraissent venir de profondeurs infinies,
+comme des voix d'un autre monde. Aux approches de la vieillesse surtout,
+j'ai pris plaisir, pendant le repos de l'été, à recueillir ces bruits
+lointains d'une Atlantide disparue.
+
+De là sont sortis les six morceaux qui composent ce volume. Les
+_Souvenirs d'enfance_ n'ont pas la prétention de former un récit complet
+et suivi. Ce sont, presque sans ordre, les images qui me sont apparues
+et les réflexions qui me sont venues à l'esprit, pendant que j'évoquais
+ainsi un passé vieux de cinquante ans. Gœthe choisit, pour titre de ses
+Mémoires, _Vérité et Poésie_, montrant par là qu'on ne saurait faire sa
+propre biographie de la même manière qu'on fait celle des autres. Ce
+qu'on dit de soi est toujours poésie. S'imaginer que les menus détails
+sur sa propre vie valent la peine d'être fixés, c'est donner la preuve
+d'une bien mesquine vanité. On écrit de telles choses pour transmettre
+aux autres la théorie de l'univers qu'on porte en soi. La forme de
+_Souvenirs_ m'a paru commode pour exprimer certaines nuances de pensée
+que mes autres écrits ne rendaient pas. Je ne me suis nullement proposé
+de fournir des renseignements par avance à ceux qui feront sur moi des
+notices ou des articles.
+
+Ce qui est une qualité dans l'histoire eût été ici un défaut; tout est
+vrai dans ce petit volume, mais non de ce genre de vérité qui est requis
+pour une _Biographie universelle_. Bien des choses ont été mises afin
+qu'on sourie; si l'usage l'eût permis, j'aurais dû écrire plus d'une
+fois à la marge: _cum grano salis_. La simple discrétion me commandait
+des réserves. Beaucoup des personnes dont je parle peuvent vivre encore;
+or ceux qui ne sont point familiarisés avec la publicité en ont une
+sorte de crainte. J'ai donc changé plusieurs noms propres. D'autres
+fois, au moyen d'interversions légères de temps et de lieu, j'ai dépisté
+toutes les identifications qu'on pourrait être tenté d'établir.
+L'histoire du «Broyeur de lin» est arrivée comme je la raconte. Le nom
+seul du manoir est de ma façon. En ce qui regarde «le bonhomme Système»,
+j'ai reçu de M. Duportal du Goasmeur des détails nouveaux, qui ne
+confirment pas certaines suppositions que faisait ma mère sur ce qu'il y
+avait de mystérieux dans les allures du vieux solitaire. Je n'ai rien
+changé cependant à ma rédaction première, pensant qu'il valait mieux
+laisser à M. Duportal le soin de publier la vérité, qu'il est seul à
+savoir, sur ce personnage singulier.
+
+Ce que j'aurais surtout à excuser, si ce livre avait la moindre
+prétention à être de vrais mémoires, ce sont les lacunes qui s'y
+trouvent. La personne qui a eu la plus grande influence sur ma vie, je
+veux dire ma sœur Henriette, n'y occupe presque aucune place[1]. En
+septembre 1862, un an après la mort de cette précieuse amie, j'écrivis,
+pour le petit nombre des personnes qui l'avaient connue, un opuscule
+consacré à son souvenir. Il n'a été tiré qu'à cent exemplaires. Ma sœur
+était si modeste, elle avait tant d'aversion pour le bruit du monde, que
+j'aurais cru la voir, de son tombeau, m'adressant des reproches, si
+j'avais livré ces pages au public. Quelquefois, j'ai eu l'idée de les
+joindre à ce volume. Puis, j'ai trouvé qu'il y aurait en cela une espèce
+de profanation. L'opuscule sur ma sœur a été lu avec sympathie par
+quelques personnes animées pour elle et pour moi d'un sentiment
+bienveillant. Je ne dois pas exposer une mémoire qui m'est sainte aux
+jugements rogues qui font partie du droit qu'on acquiert sur un livre en
+l'achetant. Il m'a semblé qu'en insérant ces pages sur ma sœur dans un
+volume livré au commerce, je ferais aussi mal que si j'exposais son
+portrait dans un hôtel des ventes. Cet opuscule ne sera donc réimprimé
+qu'après ma mort. Peut-être pourra-t-on y joindre alors quelques lettres
+de mon amie, dont je ferai moi-même par avance le choix.
+
+L'ordre naturel de ce livre, qui n'est autre que l'ordre même des
+périodes diverses de ma vie, amène une sorte de contraste entre les
+récits de Bretagne et ceux du séminaire, ces derniers étant tout entiers
+remplis par une lutte sombre, pleine de raisonnements et d'âpre
+scolastique, tandis que les souvenirs de mes premières années ne
+présentent guère que des impressions de sensibilité enfantine, de
+candeur, d'innocence et d'amour. Cette opposition n'a rien qui doive
+surprendre. Presque tous nous sommes doubles. Plus l'homme se développe
+par la tête, plus il rêve le pôle contraire, c'est-à-dire l'irrationnel,
+le repos dans la complète ignorance, la femme qui n'est que femme,
+l'être instinctif qui n'agit que par l'impulsion d'une conscience
+obscure. Cette rude école de dispute, où l'esprit européen s'est engagé
+depuis Abélard, produit des moments de sécheresse, des heures d'aridité.
+Le cerveau brûlé par le raisonnement a soif de simplicité, comme le
+désert a soif d'eau pure. Quand la réflexion nous a menés au dernier
+terme du doute, ce qu'il y a d'affirmation spontanée du bien et du beau
+dans la conscience féminine nous enchante et tranche pour nous la
+question. Voilà pourquoi la religion n'est plus maintenue dans le monde
+que par la femme. La femme belle et vertueuse est le mirage qui peuple
+de lacs et d'allées de saules notre grand désert moral. La supériorité
+de la science moderne consiste en ce que chacun de ses progrès est un
+degré de plus dans l'ordre des abstractions. Nous faisons la chimie de
+la chimie, l'algèbre de l'algèbre; nous nous éloignons de la nature, à
+force de la sonder. Cela est bien; il faut continuer: la vie est au bout
+de cette dissection à outrance. Mais qu'on ne s'étonne pas de l'ardeur
+fiévreuse qui, après ces débauches de dialectique, n'est étanchée que
+par les baisers de l'être naïf en qui la nature vit et sourit. La femme
+nous remet en communication avec l'éternelle source où Dieu se mire. La
+candeur d'une enfant qui ignore sa beauté et qui voit Dieu clair comme
+le jour est la grande révélation de l'idéal, de même que l'inconsciente
+coquetterie de la fleur est la preuve que la nature se pare en vue d'un
+époux.
+
+On ne doit jamais écrire que de ce qu'on aime. L'oubli et le silence
+sont la punition qu'on inflige à ce qu'on a trouvé laid ou commun, dans
+la promenade à travers la vie. Parlant d'un passé qui m'est cher, j'en
+ai parlé avec sympathie; je ne voudrais pas cependant que cela produisît
+de malentendu et que l'on me prît pour un bien grand réactionnaire.
+J'aime le passé, mais je porte envie à l'avenir. Il y aura eu de
+l'avantage à passer sur cette planète le plus tard possible. Descartes
+serait transporté de joie s'il pouvait lire quelque chétif traité de
+physique et de cosmographie écrit de nos jours. Le plus simple écolier
+sait maintenant des vérités pour lesquelles Archimède eût sacrifié sa
+vie. Que ne donnerions-nous pas pour qu'il nous fût possible de jeter un
+coup d'œil furtif sur tel livre qui servira aux écoles primaires dans
+cent ans?
+
+Il ne faut pas, pour nos goûts personnels, peut-être pour nos préjugés,
+nous mettre en travers de ce que fait notre temps. Il le fait sans nous,
+et probablement il a raison. Le monde marche vers une sorte
+d'américanisme, qui blesse nos idées raffinées, mais qui, une fois les
+crises de l'heure actuelle passées, pourra bien n'être pas plus mauvais
+que l'ancien régime pour la seule chose qui importe, c'est-à-dire
+l'affranchissement et le progrès de l'esprit humain. Une société où la
+distinction personnelle a peu de prix, où le talent et l'esprit n'ont
+aucune cote officielle, où la haute fonction n'ennoblit pas, où la
+politique devient l'emploi des déclassés et des gens de troisième ordre,
+où les récompenses de la vie vont de préférence à l'intrigue, à la
+vulgarité, au charlatanisme qui cultive l'art de la réclame, à la
+rouerie qui serre habilement les contours du Code pénal, une telle
+société, dis-je, ne saurait nous plaire. Nous avons été habitués à un
+système plus protecteur, à compter davantage sur le gouvernement pour
+patronner ce qui est noble et bon. Mais par combien de servitudes
+n'avons-nous pas payé ce patronage! Richelieu et Louis XIV regardaient
+comme un devoir de pensionner les gens de mérite du monde entier;
+combien ils eussent mieux fait, si le temps l'eût permis, de laisser les
+gens de mérite tranquilles, sans les pensionner ni les gêner! Le temps
+de la Restauration passe pour une époque libérale; or, certainement,
+nous ne voudrions plus vivre sous un régime qui fit gauchir un génie
+comme Cuvier, étouffa en de mesquins compromis l'esprit si vif de M.
+Cousin, retarda la critique de cinquante ans. Les concessions qu'il
+fallait faire à la cour, à la société, au clergé étaient pires que les
+petits désagréments que peut nous infliger la démocratie.
+
+Le temps de la monarchie de Juillet fut vraiment un temps de liberté;
+mais la direction officielle des choses de l'esprit fut souvent
+superficielle, à peine supérieure aux jugements d'une mesquine
+bourgeoisie. Quant au second Empire, si les dix dernières années
+réparèrent un peu le mal qui s'était fait dans les huit premières, il ne
+faut pas oublier combien ce gouvernement fut fort lorsqu'il s'agit
+d'écraser l'esprit, et faible lorsqu'il s'agit de le relever. Le temps
+présent est sombre, et je n'augure pas bien de l'avenir prochain. Notre
+pauvre pays est toujours sous la menace de la rupture d'un anévrisme, et
+l'Europe entière est travaillée de quelque mal profond. Mais, pour nous
+consoler, songeons à ce que nous avons souffert. Il faudra que les temps
+auxquels nous sommes réservés soient bien mauvais pour que nous ne
+puissions dire:
+
+ _O passi graviora, dabit Deus his quoque finem._
+
+Le but du monde est le développement de l'esprit, et la première
+condition du développement de l'esprit, c'est sa liberté. Le plus
+mauvais état social, à ce point de vue, c'est l'état théocratique, comme
+l'islamisme et l'ancien État Pontifical, où le dogme règne directement
+d'une manière absolue. Les pays à religion d'État exclusive comme
+l'Espagne ne valent pas beaucoup mieux. Les pays reconnaissant une
+religion de la majorité ont aussi de graves inconvénients. Au nom des
+croyances réelles ou prétendues du grand nombre, l'État se croit obligé
+d'imposer à la pensée des exigences qu'elle ne peut accepter. La
+croyance ou l'opinion des uns ne saurait être une chaîne pour les
+autres. Tant qu'il y a eu des masses croyantes, c'est-à-dire des
+opinions presque universellement professées dans une nation, la liberté
+de recherche et de discussion n'a pas été possible. Un poids colossal de
+stupidité a écrasé l'esprit humain. L'effroyable aventure du moyen âge,
+cette interruption de mille ans dans l'histoire de la civilisation,
+vient moins des barbares que du triomphe de l'esprit dogmatique chez les
+masses.
+
+Or, c'est là un état de choses qui prend fin de notre temps, et on ne
+doit pas s'étonner qu'il en résulte quelque ébranlement. Il n'y a plus
+de masses croyantes; une très grande partie du peuple n'admet plus le
+surnaturel, et on entrevoit le jour où les croyances de ce genre
+disparaîtront dans les foules, de la même manière que la croyance aux
+farfadets et aux revenants a disparu. Même, si nous devons traverser,
+comme cela est très probable, une réaction catholique momentanée, on ne
+verra pas le peuple retourner à l'église. La religion est
+irrévocablement devenue une affaire de goût personnel. Or, les croyances
+ne sont dangereuses que quand elles se présentent avec une sorte
+d'unanimité ou comme le fait d'une majorité indéniable. Devenues
+individuelles, elles sont la chose du monde la plus légitime, et l'on
+n'a dès lors qu'à pratiquer envers elles le respect qu'elles n'ont pas
+toujours eu pour leurs adversaires, quand elles se sentaient appuyées.
+
+Assurément, il faudra du temps pour que cette liberté, qui est le but de
+la société humaine, s'organise chez nous comme elle est organisée en
+Amérique. La démocratie française a quelques principes essentiels à
+conquérir pour devenir un régime libéral. Il serait nécessaire avant
+tout que nous eussions des lois sur les associations, les fondations et
+la faculté de tester, analogues à celles que possèdent l'Amérique et
+l'Angleterre. Supposons ce progrès obtenu (si c'est là une utopie pour
+la France, ce n'en est pas une pour l'Europe, où le goût de la liberté
+anglaise devient chaque jour dominant); nous n'aurions réellement pas
+grand'chose à regretter des faveurs que l'ancien régime avait pour
+l'esprit. Je crois bien que, si les idées démocratiques venaient à
+triompher définitivement, la science et l'enseignement scientifique
+perdraient assez vite leurs modestes dotations. Il en faudrait faire son
+deuil. Les fondations libres pourraient remplacer les instituts d'État,
+avec quelques déchets, amplement compensés par l'avantage de n'avoir
+plus à faire aux préjugés supposés de la majorité ces concessions que
+l'État imposait en retour de son aumône. Dans les instituts d'État, la
+déperdition de force est énorme. On peut dire que tel chapitre du budget
+voté en faveur de la science, de l'art ou de la littérature, n'a guère
+d'effet utile que dans la proportion de cinquante pour cent. Les
+fondations privées seraient sujettes à une déperdition bien moindre. Il
+est très vrai que la science charlatanesque s'épanouirait, sous un tel
+régime, à côté de la science sérieuse, avec les mêmes droits, et qu'il
+n'y aurait plus de critérium officiel, comme il y en a encore un peu de
+nos jours, pour faire la distinction de l'une et de l'autre. Mais ce
+critérium devient chaque jour plus incertain. Il faut que la raison
+sache se résigner à être primée par les gens qui ont le verbe tranchant
+et l'affirmation hautaine. Longtemps encore les applaudissements et la
+faveur du public seront pour le faux. Mais le vrai a une grande force,
+quand il est libre; le vrai dure; le faux change sans cesse et tombe.
+C'est ainsi qu'il se fait que le vrai, quoique n'étant compris que d'un
+très petit nombre, surnage toujours et finit par l'emporter.
+
+En somme, il se peut fort bien que l'état social à l'américaine vers
+lequel nous marchons, indépendamment de toutes les formes de
+gouvernement, ne soit pas plus insupportable pour les gens d'esprit que
+les états sociaux mieux garantis que nous avons traversés. On pourra se
+créer, en un tel monde, des retraites fort tranquilles. «L'ère de la
+médiocrité en toute chose commence, disait naguère un penseur
+distingué[2]. L'égalité engendre l'uniformité, et c'est en sacrifiant
+l'excellent, le remarquable, l'extraordinaire, que l'on se débarrasse du
+mauvais. Tout devient moins grossier; mais tout est plus vulgaire.» Au
+moins peut-on espérer que la vulgarité ne sera pas de sitôt persécutrice
+pour le libre esprit. Descartes, en ce brillant XVIIe siècle, ne se
+trouvait nulle part mieux qu'à Amsterdam, parce que, «tout le monde y
+exerçant la marchandise,» personne ne se souciait de lui. Peut-être la
+vulgarité générale sera-t-elle un jour la condition du bonheur des élus.
+La vulgarité américaine ne brûlerait point Giordano Bruno, ne
+persécuterait point Galilée. Nous n'avons pas le droit d'être fort
+difficiles. Dans le passé, aux meilleures heures, nous n'avons été que
+tolérés. Cette tolérance, nous l'obtiendrons bien au moins de l'avenir.
+Un régime démocratique borné est, nous le savons, facilement vexatoire.
+Des gens d'esprit vivent cependant en Amérique, à condition de n'être
+pas trop exigeants. _Noli me tangere_ est tout ce qu'il faut demander à
+la démocratie. Nous traverserons encore bien des alternatives d'anarchie
+et de despotisme avant de trouver le repos en ce juste milieu. Mais la
+liberté est comme la vérité: presque personne ne l'aime pour elle-même,
+et cependant, par l'impossibilité des extrêmes, on y revient toujours.
+
+Laissons donc, sans nous troubler, les destinées de la planète
+s'accomplir. Nos cris n'y feront rien; notre mauvaise humeur serait
+déplacée. Il n'est pas sûr que la Terre ne manque pas sa destinée, comme
+cela est probablement arrivé à des mondes innombrables; il est même
+possible que notre temps soit un jour considéré comme le point culminant
+après lequel l'humanité n'aura fait que déchoir; mais l'univers ne
+connaît pas le découragement; il recommencera sans fin l'œuvre avortée;
+chaque échec le laisse jeune, alerte, plein d'illusions. Courage,
+courage, nature! Poursuis, comme l'astérie sourde et aveugle qui végète
+au fond de l'Océan, ton obscur travail de vie; obstine-toi; répare pour
+la millionième fois la maille de filet qui se casse, refais la tarière
+qui creuse, aux dernières limites de l'attingible, le puits d'où l'eau
+vive jaillira. Vise, vise encore le but que tu manques depuis
+l'éternité; tâche d'enfiler le trou imperceptible du pertuis qui mène à
+un autre ciel. Tu as l'infini de l'espace et l'infini du temps pour ton
+expérience. Quand on a le droit de se tromper impunément, on est
+toujours sûr de réussir.
+
+Heureux ceux qui auront été les collaborateurs de ce grand succès final
+qui sera le complet avènement de Dieu! Un paradis perdu est toujours,
+quand on veut, un paradis reconquis. Bien qu'Adam ait dû souvent
+regretter l'Éden, je pense que, s'il a vécu, comme on le prétend, neuf
+cent trente ans après sa faute, il a dû bien souvent s'écrier: _Felix
+culpa!_ La vérité est, quoi qu'on dise, supérieure à toutes les
+fictions. On ne doit jamais regretter d'y voir plus clair. En cherchant
+à augmenter le trésor des vérités qui forment le capital acquis de
+l'humanité, nous serons les continuateurs de nos pieux ancêtres, qui
+aimèrent le bien et le vrai sous la forme reçue en leur temps. L'erreur
+la plus fâcheuse est de croire qu'on sert sa patrie en calomniant ceux
+qui l'ont fondée. Tous les siècles d'une nation sont les feuillets d'un
+même livre. Les vrais hommes de progrès sont ceux qui ont pour point de
+départ un respect profond du passé. Tout ce que nous faisons, tout ce
+que nous sommes, est l'aboutissant d'un travail séculaire. Pour moi, je
+ne suis jamais plus ferme en ma foi libérale que quand je songe aux
+miracles de la foi antique, ni plus ardent au travail de l'avenir que
+quand je suis resté des heures à écouter sonner les cloches de la ville
+d'Is.
+
+
+
+
+I
+
+LE BROYEUR DE LIN
+
+
+I
+
+Tréguier, ma ville natale, est un ancien monastère fondé, dans les
+dernières années du Ve siècle, par saint Tudwal ou Tual, un des chefs
+religieux de ces grandes émigrations qui portèrent dans la péninsule
+armoricaine le nom, la race et les institutions religieuses de l'île de
+Bretagne. Une forte couleur monacale était le trait dominant de ce
+christianisme britannique. Il n'y avait pas d'évêques, au moins parmi
+les émigrés. Leur premier soin après leur arrivée sur le sol de la
+péninsule hospitalière, dont la côte septentrionale devait être alors
+très peu peuplée, fut d'établir de grands couvents dont l'abbé exerçait
+sur les populations environnantes la cure pastorale. Un cercle sacré
+d'une ou deux lieues, qu'on appelait le _minihi_, entourait le monastère
+et jouissait des plus précieuses immunités.
+
+Les monastères, en langue bretonne, s'appelaient _pabu_, du nom des
+moines (_papæ_). Le monastère de Tréguier s'appelait ainsi _Pabu-Tual_.
+Il fut le centre religieux de toute la partie de la péninsule qui
+s'avance vers le nord. Les monastères analogues de Saint-Pol-de-Léon, de
+Saint-Brieuc, de Saint-Malo, de Saint-Samson, près de Dol, jouaient sur
+toute la côte un rôle du même genre. Ils avaient, si on peut s'exprimer
+ainsi, leur diocèse; on ignorait complètement, dans ces contrées
+séparées du reste de la chrétienté, le pouvoir de Rome et les
+institutions religieuses qui régnaient dans le monde latin, en
+particulier dans les villes gallo-romaines de Rennes et de Nantes,
+situées tout près de là.
+
+Quand Noménoé, au IXe siècle, organisa pour la première fois d'une
+manière un peu régulière cette société d'émigrés à demi sauvages, et
+créa le duché de Bretagne en réunissant au pays qui parlait breton la
+_marche de Bretagne_, établie par les carlovingiens pour contenir les
+pillards de l'Ouest, il sentit le besoin d'étendre à son duché
+l'organisation religieuse du reste du monde. Il voulut que la côte du
+nord eût des évêques, comme les pays de Rennes, de Nantes et de Vannes.
+Pour cela, il érigea en évêchés les grands monastères de
+Saint-Pol-de-Léon, de Tréguier, de Saint-Brieuc, de Saint-Malo, de Dol.
+Il eût bien voulu aussi avoir un archevêque et former ainsi une province
+ecclésiastique à part. On employa toutes les pieuses fraudes pour
+prouver que saint Samson avait été métropolitain; mais les cadres de
+l'Église universelle étaient déjà trop arrêtés pour qu'une telle
+intrusion pût réussir, et les nouveaux évêchés furent obligés de
+s'agréger à la province gallo-romaine la plus voisine: celle de Tours.
+
+Le sens de ces origines obscures se perdit avec le temps. De ce nom de
+_Pabu Tual, Papa Tua_, retrouvé, dit-on, sur d'anciens vitraux, on
+conclut que saint Tudwal avait été pape. On trouva la chose toute
+simple. Saint Tudwal fit le voyage de Rome; c'était un ecclésiastique si
+exemplaire que, naturellement, les cardinaux, ayant fait sa
+connaissance, le choisirent pour le siège vacant. De pareilles choses
+arrivent tous les jours... Les personnes pieuses de Tréguier étaient
+très fières du pontificat de leur saint patron. Les ecclésiastiques
+modérés avouaient cependant qu'il était difficile de reconnaître, dans
+les listes papales, le pontife qui, avant son élection, s'était appelé
+Tudwal.
+
+Il se forma naturellement une petite ville autour de l'évêché; mais la
+ville laïque, n'ayant pas d'autre raison d'être que l'église, ne se
+développa guère. Le port resta insignifiant; il ne se constitua pas de
+bourgeoisie aisée. Une admirable cathédrale s'éleva vers la fin du XIIIe
+siècle; les couvents pullulèrent à partir du XVIIe siècle. Des rues
+entières étaient formées des longs et hauts murs de ces demeures
+cloîtrées. L'évêché, belle construction du XVIIe siècle, et quelques
+hôtels de chanoines étaient les seules maisons civilement habitables. Au
+bas de la ville, à l'entrée de la Grand'Rue, flanquée de constructions
+en tourelles, se groupaient quelques auberges destinées aux gens de mer.
+
+Ce n'est que peu de temps avant la Révolution qu'une petite noblesse
+s'établit à côté de l'évêché; elle venait en grande partie des campagnes
+voisines. La Bretagne a eu deux noblesses bien distinctes. L'une a dû
+son titre au roi de France, et a montré au plus haut degré les défauts
+et les qualités ordinaires de la noblesse française; l'autre était
+d'origine celtique et vraiment bretonne. Cette dernière comprenait, dès
+l'époque de l'invasion, les chefs de paroisse, les premiers du peuple,
+de même race que lui, possédant par héritage le droit de marcher à sa
+tête et de le représenter. Rien de plus respectable que ce noble de
+campagne quand il restait paysan, étranger à l'intrigue et au souci de
+s'enrichir; mais, quand il venait à la ville, il perdait presque toutes
+ses qualités, et ne contribuait plus que médiocrement à l'éducation
+intellectuelle et morale du pays.
+
+La Révolution, pour ce nid de prêtres et de moines, fut en apparence un
+arrêt de mort. Le dernier évêque de Tréguier sortit un soir, par une
+porte de derrière du bois qui avoisine l'évêché, et se réfugia en
+Angleterre. Le Concordat supprima l'évêché. La pauvre ville décapitée
+n'eut pas même un sous-préfet; on lui préféra Lannion et Guingamp,
+villes plus profanes, plus bourgeoises; mais de grandes constructions,
+aménagées de façon à ne pouvoir servir qu'à une seule chose,
+reconstituent presque toujours la chose pour laquelle elles ont été
+faites. Au moral, il est permis de dire ce qui n'est pas vrai au
+physique: quand les creux d'une coquille sont très profonds, ces creux
+ont le pouvoir de reformer l'animal qui s'y était moulé. Les immenses
+édifices monastiques de Tréguier se repeuplèrent; l'ancien séminaire
+servit à l'établissement d'un collège ecclésiastique très estimé dans
+toute la province. Tréguier, en peu d'années, redevint ce que l'avait
+fait saint Tudwal treize cents ans auparavant, une ville tout
+ecclésiastique, étrangère au commerce, à l'industrie, un vaste monastère
+où nul bruit du dehors ne pénétrait, où l'on appelait vanité ce que les
+autres hommes poursuivent, et où ce que les laïques appellent chimère
+passait pour la seule réalité.
+
+C'est dans ce milieu que se passa mon enfance, et j'y contractai un
+indestructible pli. Cette cathédrale, chef-d'œuvre de légèreté, fol
+essai pour réaliser en granit un idéal impossible, me faussa tout
+d'abord. Les longues heures que j'y passais ont été la cause de ma
+complète incapacité pratique. Ce paradoxe architectural a fait de moi un
+homme chimérique, disciple de saint Tudwal, de saint Iltud et de saint
+Cadoc, dans un siècle où l'enseignement de ces saints n'a plus aucune
+application. Quand j'allais à Guingamp, ville plus laïque, et où j'avais
+des parents dans la classe moyenne, j'éprouvais de l'ennui et de
+l'embarras. Là, je ne me plaisais qu'avec une pauvre servante, à qui je
+lisais des contes. J'aspirais à revenir à ma vieille ville sombre,
+écrasée par sa cathédrale, mais où l'on sentait vivre une forte
+protestation contre tout ce qui est plat et banal. Je me retrouvais
+moi-même, quand j'avais revu mon haut clocher, la nef aiguë, le cloître
+et les tombes du XVe siècle qui y sont couchées; je n'étais à l'aise que
+dans la compagnie des morts, près de ces chevaliers, de ces nobles
+dames, dormant d'un sommeil calme, avec leur levrette à leurs pieds et
+un grand flambeau de pierre à la main.
+
+Les environs de la ville présentaient le même caractère religieux et
+idéal. On y nageait en plein rêve, dans une atmosphère aussi
+mythologique au moins que celle de Bénarès ou de Jagatnata. L'église de
+Saint-Michel, du seuil de laquelle on apercevait la pleine mer, avait
+été détruite par la foudre, et il s'y passait encore des choses
+merveilleuses. Le jeudi saint, on y conduisait les enfants pour voir les
+cloches aller à Rome. On nous bandait les yeux, et alors il était beau
+de voir toutes les pièces du carillon, par ordre de grandeur, de la plus
+grosse à la plus petite, revêtues de la belle robe de dentelle brodée
+qu'elles portèrent le jour de leur baptême, traverser l'air pour aller,
+en bourdonnant gravement, se faire bénir par le pape. Vis-à-vis, de
+l'autre côté de la rivière, était la charmante vallée du Tromeur,
+arrosée par une ancienne divonne ou fontaine sacrée, que le
+christianisme sanctifia en y rattachant le culte de la Vierge. La
+chapelle brûla en 1828; elle ne tarda pas à être rebâtie, et l'ancienne
+statue fut remplacée par une autre beaucoup plus belle. On vit bien dans
+cette circonstance la fidélité qui est le fond du caractère breton. La
+statue neuve, toute blanche et or, trônant sur l'autel avec ses belles
+coiffes fraîchement empesées, ne recevait presque pas de prières; il
+fallut conserver dans un coin le tronc noir, calciné: tous les hommages
+allaient à celui-ci. En se tournant vers la Vierge neuve, on eût cru
+faire une infidélité à la vieille.
+
+Saint Yves était l'objet d'un culte encore plus populaire. Le digne
+patron des avocats est né dans le _minihi_ de Tréguier, et sa petite
+église y est entourée d'une grande vénération. Ce défenseur des pauvres,
+des veuves, des orphelins, est devenu dans le pays le grand justicier,
+le redresseur de torts. En l'adjurant avec certaines formules, dans sa
+mystérieuse chapelle de _Saint-Yves de la Vérité_, contre un ennemi dont
+on est victime, en lui disant: «Tu étais juste de ton vivant, montre que
+tu l'es encore,» on est sûr que l'ennemi mourra dans l'année. Tous les
+délaissés deviennent ses pupilles. À la mort de mon père, ma mère me
+conduisit à sa chapelle et le constitua mon tuteur. Je ne peux pas dire
+que le bon saint Yves ait merveilleusement géré nos affaires, ni surtout
+qu'il m'ait donné une remarquable entente de mes intérêts; mais je lui
+dois mieux que cela; il m'a donné contentement, qui passe richesse, et
+une bonne humeur naturelle qui m'a tenu en joie jusqu'à ce jour.
+
+Le mois de mai, où tombait la fête de ce saint excellent, n'était qu'une
+suite de processions au _minihi_; les paroisses, précédées de leurs
+croix processionnelles, se rencontraient sur les chemins; on faisait
+alors embrasser les croix en signe d'alliance. La veille de la fête, le
+peuple se réunissait le soir dans l'église, et, à minuit, le saint
+étendait le bras pour bénir l'assistance prosternée. Mais, s'il y avait
+dans la foule un seul incrédule qui levât les yeux pour voir si le
+miracle était réel, le saint, justement blessé de ce soupçon, ne
+bougeait pas, et, par la faute du mécréant, personne n'était béni.
+
+Un clergé sérieux, désintéressé, honnête, veillait à la conservation de
+ces croyances avec assez d'habileté pour ne pas les affaiblir et
+néanmoins pour ne pas trop s'y compromettre. Ces dignes prêtres ont été
+mes premiers précepteurs spirituels, et je leur dois ce qu'il peut y
+avoir de bon en moi. Toutes leurs paroles me semblaient des oracles;
+j'avais un tel respect pour eux, que je n'eus jamais un doute sur ce
+qu'ils me dirent avant l'âge de seize ans, quand je vins à Paris. J'ai
+eu depuis des maîtres autrement brillants et sagaces; je n'en ai pas eu
+de plus vénérables, et voilà ce qui cause souvent des dissidences entre
+moi et quelques-uns de mes amis. J'ai eu le bonheur de connaître la
+vertu absolue; je sais ce que c'est que la foi, et, bien que plus tard
+j'aie reconnu qu'une grande part d'ironie a été cachée par le séducteur
+suprême dans nos plus saintes illusions, j'ai gardé de ce vieux temps de
+précieuses expériences. Au fond, je sens que ma vie est toujours
+gouvernée par une foi que je n'ai plus. La foi a cela de particulier
+que, disparue, elle agit encore. La grâce survit par l'habitude au
+sentiment vivant qu'on en a eu. On continue de faire machinalement ce
+qu'on faisait d'abord en esprit et en vérité. Après qu'Orphée, ayant
+perdu son idéal, eut été mis en pièces par les ménades, sa lyre ne
+savait toujours dire que «Eurydice! Eurydice!»
+
+La règle des mœurs était le point sur lequel ces bons prêtres
+insistaient le plus, et ils en avaient le droit par leur conduite
+irréprochable. Leurs sermons sur ce sujet me faisaient une impression
+profonde, qui a suffi à me rendre chaste durant toute ma jeunesse. Ces
+prédications avaient quelque chose de solennel qui m'étonnait. Les
+traits s'en sont empreints si profondément dans mon cerveau, que je ne
+me les rappelle pas sans une sorte de terreur. Tantôt c'était l'exemple
+de Jonathas mourant pour avoir mangé un peu de miel: _Gustans gustavi
+paululum mellis, et ecce morior_. Cela me faisait faire des réflexions
+sans fin. Qu'était-ce que ce peu de miel qui fait mourir? Le prédicateur
+se gardait de le dire, et accentuait son effet par ces mots mystérieux:
+_Tetigisse periisse_, dits d'un ton profond et larmoyant. D'autres fois,
+le texte était ce passage de Jérémie: _Mors ascendit per fenestras_, qui
+m'intriguait encore beaucoup plus. Cette mort qui monte par les
+fenêtres, ces ailes de papillon que l'on souille dès qu'on les touche,
+qu'est-ce que cela pouvait être? Le prédicateur, en parlant ainsi, avait
+le front plissé, le regard au ciel. Ce qui mettait le comble à mes
+préoccupations était un endroit de la Vie de je ne sais quel saint
+personnage du XVIIe siècle, lequel comparait les femmes à des armes à
+feu qui blessent de loin. Pour le coup, je n'en revenais pas; je faisais
+les plus folles hypothèses pour imaginer comment une femme peut
+ressembler à un pistolet. Quoi de plus incohérent? La femme blesse de
+loin, et voilà que d'autres fois on est perdu pour la toucher. C'était à
+n'y rien comprendre. Pour sortir de ces embarras insolubles, je
+m'enfonçais dans l'étude avec rage, et je n'y pensais plus.
+
+Dans la bouche de personnes en qui j'avais une confiance absolue, ces
+saintes inepties prenaient une autorité qui me saisissait jusqu'au fond
+de mon être. Maintenant, avec ma pauvre âme déveloutée de cinquante
+ans[3], cette impression dure encore. La comparaison des armes à feu
+surtout me rendait extrêmement réservé. Il m'a fallu des années et
+presque les approches de la vieillesse pour voir que cela aussi est
+vanité, et que l'Ecclésiaste seul fut un sage quand il dit: «Va donc,
+mange ton pain en joie avec la femme que tu as une fois aimée.» Mes
+idées à cet égard survécurent à mes croyances religieuses, et c'est ce
+qui me préserva de la choquante inconvenance qu'il y aurait eue, si l'on
+avait pu prétendre que j'avais quitté le séminaire pour d'autres raisons
+que celles de la philologie. L'éternel lieu commun: «Où est la femme?»
+par lequel les laïques croient expliquer tous les cas de ce genre, est
+quelque chose de fade, qui porte à sourire ceux qui connaissent les
+choses comme elles sont.
+
+Mon enfance s'écoulait dans cette grande école de foi et de respect. La
+liberté, où tant d'étourdis se trouvent portés du premier bond, fut pour
+moi une acquisition lente. Je n'arrivai au point d'émancipation que tant
+de gens atteignent sans aucun effort de réflexion qu'après avoir
+traversé toute l'exégèse allemande. Il me fallut six années de
+méditation et de travail forcené pour voir que mes maîtres n'étaient pas
+infaillibles. Le plus grand chagrin de ma vie a été, en entrant dans
+cette nouvelle voie, de contrister ces maîtres vénérés; mais j'ai la
+certitude absolue que j'avais raison, et que la peine qu'ils éprouvèrent
+fut la conséquence de ce qu'il y avait de respectablement borné dans
+leur manière d'envisager l'univers.
+
+
+II
+
+L'éducation que ces bons prêtres me donnaient était aussi peu littéraire
+que possible. Nous faisions beaucoup de vers latins; mais on n'admettait
+pas que, depuis le poème de _la Religion_ de Racine le fils, il y eût
+aucune poésie française. Le nom de Lamartine n'était prononcé qu'avec
+ricanement; l'existence de Victor Hugo était inconnue. Faire des vers
+français passait pour un exercice des plus dangereux et eût entraîné
+l'exclusion. De là vient en partie mon inaptitude à laisser ma pensée se
+gouverner par la rime, inaptitude que j'ai depuis bien vivement
+regrettée; car souvent le mouvement et le rythme me viennent en vers;
+mais une invincible association d'idées me fait écarter l'assonance, que
+l'on m'avait habitué à regarder comme un défaut, et pour laquelle mes
+maîtres m'inspiraient une sorte de crainte. Les études d'histoire et de
+sciences naturelles étaient également nulles. En revanche, on nous
+faisait pousser assez loin l'étude des mathématiques. J'y apportais une
+extrême passion; ces combinaisons abstraites me faisaient rêver jour et
+nuit. Notre professeur, l'excellent abbé Duchesne, nous donnait des
+soins particuliers, à moi et à mon émule et ami de cœur, Guyomar,
+singulièrement doué pour ces études. Nous revenions toujours ensemble du
+collège. Notre chemin le plus court était de prendre par la place, et
+nous étions trop consciencieux pour nous écarter d'un pas de
+l'itinéraire qui était rationnellement indiqué; mais, quand nous avions
+eu en composition quelque curieux problème, nos discussions se
+prolongeaient bien au delà de la classe, et alors nous revenions par
+l'hôpital général. Il y avait de ce côté de grandes portes cochères,
+toujours fermées, sur lesquelles nous tracions nos figures et nos
+calculs avec de la craie; les traces s'en voient peut-être encore; car
+ces portes appartenaient à de grands couvents, et, dans ces sortes de
+maisons, l'on ne change jamais rien.
+
+L'hôpital général, ainsi nommé parce que la maladie, la vieillesse et la
+misère s'y donnaient rendez-vous, était un bâtiment énorme, couvrant,
+comme toutes les vieilles constructions, beaucoup d'espace pour loger
+peu de monde. Devant la porte était un petit auvent, où se réunissaient,
+quand il faisait beau, les convalescents et les bien portants.
+L'hospice, en effet, ne contenait pas seulement des malades; il
+comprenait aussi des pauvres, remis à la charité publique, et même des
+pensionnaires, qui, pour un capital insignifiant, y vivaient
+chétivement, mais sans souci. Toute cette compagnie venait, à chaque
+rayon de soleil, à l'ombre de l'auvent, s'asseoir sur de vieilles
+chaises de paille. C'était l'endroit le plus vivant de la petite ville.
+En passant, Guyomar et moi, nous saluions et l'on nous saluait; car,
+quoique très jeunes, nous étions déjà censés clercs. Cela nous
+paraissait naturel; une seule chose excitait notre surprise. Bien que
+nous fussions trop inexpérimentés pour rien voir de ce qui suppose la
+connaissance de la vie, il y avait parmi les pauvres de l'hôpital une
+personne devant laquelle nous ne passions jamais sans quelque
+étonnement.
+
+C'était une vieille fille de quarante-cinq ans, coiffée d'une large
+capote d'une forme impossible à classer. D'ordinaire, elle était à peu
+près immobile, l'air sombre, égaré, l'œil terne et fixe. En nous
+apercevant, cet œil mort s'animait. Elle nous suivait d'un regard
+étrange, tantôt doux et triste, tantôt dur et presque féroce. En nous
+retournant, nous lui trouvions l'air cruel et irrité. Nous nous
+regardions sans rien comprendre. Cela interrompait nos conversations, et
+jetait un nuage sur notre gaieté. Elle ne nous faisait pas précisément
+peur; elle passait pour folle; or les fous n'étaient pas alors traités
+de la manière cruelle que les habitudes administratives ont depuis
+inventée. Loin de les séquestrer, on les laissait vaguer tout le jour.
+Tréguier a d'ordinaire beaucoup de fous; comme toutes les races du rêve,
+qui s'usent à la poursuite de l'idéal, les Bretons de ces parages, quand
+ils ne sont pas maintenus par une volonté énergique, s'abandonnent trop
+facilement à un état intermédiaire entre l'ivresse et la folie, qui
+n'est souvent que l'erreur d'un cœur inassouvi. Ces fous inoffensifs,
+échelonnés à tous les degrés de l'aliénation mentale, étaient une sorte
+d'institution, une chose municipale. On disait «nos fous», comme, à
+Venise, on disait «_nostre carampane_.» On les rencontrait presque
+partout; ils vous saluaient, vous accueillaient de quelque plaisanterie
+nauséabonde, qui tout de même faisait sourire. On les aimait, et ils
+rendaient des services. Je me souviendrai toujours du bon fou Brian, qui
+s'imaginait être prêtre, passait une partie du jour à l'église, imitant
+les cérémonies de la messe. La cathédrale était pleine tout l'après-midi
+d'un murmure nasillard; c'était la prière du pauvre fou, qui en valait
+bien une autre. On avait le bon goût et le bon sens de le laisser faire
+et de ne pas établir de frivoles distinctions entre les simples et les
+humbles qui viennent s'agenouiller devant Dieu.
+
+La folle de l'hôpital général, par sa mélancolie obstinée, n'avait pas
+cette popularité. Elle ne parlait à personne, personne ne songeait à
+elle, son histoire était évidemment oubliée. Elle ne nous dit jamais un
+seul mot; mais cet œil fauve et hagard nous frappait profondément, nous
+troublait. J'avais souvent pensé depuis à cette énigme sans arriver à me
+l'expliquer. J'en eus la clef il y a huit ans, quand ma mère, arrivée à
+quatre-vingt-cinq ans sans infirmités, fut atteinte d'une maladie
+cruelle, qui la mina lentement.
+
+Ma mère était tout à fait de ce vieux monde par ses sentiments et ses
+souvenirs. Elle parlait admirablement le breton, connaissait tous les
+proverbes des marins et une foule de choses que personne au monde ne
+sait plus aujourd'hui. Tout était peuple en elle, et son esprit naturel
+donnait une vie surprenante aux longues histoires qu'elle racontait et
+qu'elle était presque seule à savoir. Ses souffrances ne portèrent
+aucune atteinte à son étonnante gaieté; elle plaisantait encore
+l'après-midi où elle mourut. Le soir, pour la distraire, je passais une
+heure avec elle dans sa chambre, sans autre lumière (elle aimait cette
+demi-obscurité) que la faible clarté du gaz de la rue. Sa vive
+imagination s'éveillait alors, et, comme il arrive d'ordinaire aux
+vieillards, c'étaient les souvenirs d'enfance qui lui revenaient le plus
+souvent à l'esprit. Elle revoyait Tréguier, Lannion, tels qu'ils furent
+avant la Révolution; elle passait en revue toutes les maisons, désignant
+chacune par le nom de son propriétaire d'alors. J'entretenais par mes
+questions cette rêverie, qui lui plaisait et l'empêchait de songer à son
+mal.
+
+Un jour, la conversation tomba sur l'hôpital général. Elle m'en fit
+toute l'histoire.
+
+«Je l'ai vu changer bien des fois, me dit-elle. Il n'y avait nulle honte
+à y être; car on y avait connu les personnes les plus respectées. Sous
+le premier Empire, avant les indemnités, il servit d'asile aux vieilles
+demoiselles nobles les mieux élevées. On les voyait rangées à la porte
+sur de pauvres chaises. Jamais on ne surprit chez elles un murmure;
+cependant, quand elles apercevaient venir de loin les acquéreurs des
+biens de leur famille, personnes relativement grossières et bourgeoises,
+roulant équipage et étalant leur luxe, elles rentraient et allaient
+prier à la chapelle afin de ne pas les rencontrer. C'était moins pour
+s'épargner à elles-mêmes un regret sur des biens dont elles avaient fait
+le sacrifice à Dieu, que par délicatesse, de peur que leur présence ne
+parût un reproche à ces parvenus. Plus tard, les rôles furent bien
+changés; mais l'hôpital continua de recevoir toute sorte d'épaves. Là
+mourut le pauvre Pierre Renan, ton oncle, qui mena toujours une vie de
+vagabond et passait ses journées dans les cabarets à lire aux buveurs
+les livres qu'il prenait chez nous, et le bonhomme Système, que les
+prêtres n'aimaient pas, quoique ce fût un homme de bien, et Gode, la
+vieille sorcière, qui, le lendemain de ta naissance, alla consulter pour
+toi l'étang du Minihi, et Marguerite Calvez, qui fit un faux serment et
+fut frappée d'une maladie de consomption le jour où elle sut que l'on
+avait adjuré saint Yves de la Vérité de la faire mourir dans l'année[4].
+
+--Et cette folle, lui dis-je, qui était d'ordinaire sous l'auvent, et
+qui nous faisait peur, à Guyomar et à moi?»
+
+Elle réfléchit un moment pour voir de qui je parlais, et, reprenant
+vivement:
+
+«Ah! celle-là, mon fils, c'était la fille du broyeur de lin.
+
+--Qu'est-ce que le broyeur de lin?
+
+--Je ne t'ai jamais conté cette histoire. Vois-tu, mon fils, on ne
+comprendrait plus cela maintenant; c'est trop ancien. Depuis que je suis
+dans ce Paris, il y a des choses que, je n'ose plus dire... Ces nobles
+de campagne étaient si respectés! J'ai toujours pensé que c'étaient les
+vrais nobles. Ah! si on racontait cela à ces Parisiens, ils riraient.
+Ils n'admettent que leur Paris; je les trouve bornés au fond... Non, on
+ne peut plus comprendre combien ces vieux nobles de campagne sont
+respectés, quoiqu'ils fussent pauvres.»
+
+Elle s'arrêta quelque temps, puis reprit:
+
+
+III
+
+«Te souviens-tu de la petite commune de Trédarzec, dont on voyait le
+clocher de la tourelle de notre maison? À moins d'un quart de lieue du
+village, composé alors presque uniquement de l'église, de la mairie et
+du presbytère, s'élevait le manoir de Kermelle. C'était un manoir comme
+tant d'autres, une ferme soignée, d'apparence ancienne, entourée d'un
+long et haut mur, de belle teinte grise. On entrait dans la cour par une
+grande porte cintrée, surmontée d'un abri d'ardoises, à côté de laquelle
+se trouvait une porte plus petite pour l'usage de tous les jours. Au
+fond de la cour était la maison, au toit aigu, au pignon tapissé de
+lierre. Un colombier, une tourelle, deux ou trois fenêtres bien bâties,
+presque comme des fenêtres d'église, indiquaient une demeure noble, un
+de ces vieux castels qui étaient habités avant la Révolution par une
+classe de personnes dont il est maintenant impossible de se figurer le
+caractère et les mœurs.
+
+»Ces nobles de campagne étaient des paysans comme les autres, mais chefs
+des autres. Anciennement il n'y en avait qu'un dans chaque paroisse: ils
+étaient les têtes de colonne de la population; personne ne leur
+contestait ce droit, et on leur rendait de grands honneurs[5]. Mais
+déjà, vers le temps de la Révolution, ils étaient devenus rares. Les
+paysans les tenaient pour les chefs laïques de la paroisse, comme le
+curé était le chef ecclésiastique. Celui de Trédarzec, dont je te parle,
+était un beau vieillard, grand et vigoureux comme un jeune homme, à la
+figure franche et loyale. Il portait les cheveux longs relevés par un
+peigne, et ne les laissait tomber que le dimanche quand il allait
+communier. Je le vois encore (il venait souvent chez nous à Tréguier),
+sérieux, grave, un peu triste, car il était presque seul de son espèce.
+Cette petite noblesse de race avait disparu en grande partie; les autres
+étaient venus se fixer à la ville depuis longtemps. Toute la contrée
+l'adorait. Il avait un banc à part à l'église; chaque dimanche, on l'y
+voyait assis au premier rang des fidèles, avec son ancien costume et ses
+gants de cérémonie, qui lui montaient presque jusqu'au coude. Au moment
+de la communion, il prenait par le bas du chœur, dénouait ses cheveux,
+déposait ses gants sur une petite crédence préparée pour lui près du
+jubé, et traversait le chœur, seul, sans perdre une ligne de sa haute
+taille. Personne n'allait à la communion que quand il était de retour à
+sa place et qu'il avait achevé de remettre ses gantelets.
+
+»Il était très pauvre; mais il le dissimulait par devoir d'état. Ces
+nobles de campagne avaient autrefois certains privilèges qui les
+aidaient à vivre un peu différemment des paysans; tout cela s'était
+perdu avec le temps. Kermelle était dans un grand embarras. Sa qualité
+de noble lui défendait de travailler aux champs; il se tenait renfermé
+chez lui tout le jour, et s'occupait à huis clos à une besogne qui
+n'exigeait pas le plein air. Quand le lin a roui, on lui fait subir une
+sorte de décortication qui ne laisse subsister que la fibre textile. Ce
+fut le travail auquel le pauvre Kermelle crut pouvoir se livrer sans
+déroger. Personne ne le voyait, l'honneur professionnel était sauf; mais
+tout le monde le savait, et, comme alors chacun avait un sobriquet, il
+fut bientôt connu dans le pays sous le nom de _broyeur de lin_. Ce
+surnom, ainsi qu'il arrive d'ordinaire, prit la place du nom véritable,
+et ce fut de la sorte qu'il fut universellement désigné.
+
+»C'était comme un patriarche vivant. Tu rirais si je te disais avec quoi
+le broyeur de lin suppléait à l'insuffisante rémunération de son pauvre
+petit travail. On croyait que, comme chef, il était dépositaire de la
+force de son sang, qu'il possédait éminemment les dons de sa race, et
+qu'il pouvait, avec sa salive et ses attouchements, la relever quand
+elle était affaiblie. On était persuadé que, pour opérer des guérisons
+de cette sorte, il fallait un nombre énorme de quartiers de noblesse, et
+que lui seul les avait. Sa maison était entourée, à certains jours, de
+gens venus de vingt lieues à la ronde. Quand un enfant marchait
+tardivement, avait les jambes faibles, on le lui apportait. Il trempait
+son doigt dans sa salive, traçait des onctions sur les reins de
+l'enfant, que cela fortifiait. Il faisait tout cela gravement,
+sérieusement. Que veux-tu! on avait la foi alors; on était si simple et
+si bon! Lui, pour rien au monde, il n'aurait voulu être payé, et puis
+les gens qui venaient étaient trop pauvres pour s'acquitter en argent;
+on lui offrait en cadeau une douzaine d'œufs, un morceau de lard, une
+poignée de lin, une motte de beurre, un lot de pommes de terre, quelques
+fruits. Il acceptait. Les nobles des villes se moquaient de lui, mais
+bien à tort: il connaissait le pays; il en était l'âme et l'incarnation.
+
+»À l'époque de la Révolution, il émigra à Jersey; on ne voit pas bien
+pourquoi; certainement on ne lui aurait fait aucun mal, mais les nobles
+de Tréguier lui dirent que le roi l'ordonnait, et il partit avec les
+autres. Il revint de bonne heure, trouva sa vieille maison, que personne
+n'avait voulu occuper, dans l'état où il l'avait laissée. À l'époque des
+indemnités, on essaya de lui persuader qu'il avait perdu quelque chose,
+et il y avait plus d'une bonne raison à faire valoir. Les autres nobles
+étaient fâchés de le voir si pauvre, et auraient voulu le relever; cet
+esprit simple n'entra pas dans les raisonnements qu'on lui fit. Quand on
+lui demanda de déclarer ce qu'il avait perdu: «Je n'avais rien,» dit-il,
+«je n'ai pu rien perdre.» On ne réussit pas à tirer de lui d'autre
+réponse, et il resta pauvre comme auparavant.
+
+»Sa femme mourut, je crois, à Jersey. Il avait une fille qui était née
+vers l'époque de l'émigration. C'était une belle et grande fille (tu ne
+l'as vue que fanée); elle avait de la sève de nature, un teint
+splendide, un sang pur et fort. Il eût fallu la marier jeune, mais
+c'était impossible. Ces faillis petits nobles de petite ville, qui ne
+sont bons à rien et qui ne valaient pas le quart du vieux noble de
+campagne, n'auraient pas voulu d'elle pour leurs fils. Les principes
+empêchaient de la marier à un paysan. La pauvre fille restait ainsi
+suspendue comme une âme en peine: elle n'avait pas de place ici-bas. Son
+père était le dernier de sa race, et elle semblait jetée à plaisir sur
+la terre pour n'y pas trouver un coin où se caser. Elle était douce et
+soumise. C'était un beau corps, presque sans âme. L'instinct chez elle
+était tout. C'eût été une mère excellente. À défaut du mariage, on eût
+dû la faire religieuse: la règle et les austérités l'eussent calmée;
+mais il est probable que le père n'était pas assez riche pour payer la
+dot, et sa condition ne permettait pas de la faire sœur converse. Pauvre
+fille! jetée dans le faux, elle était condamnée à y périr.
+
+»Elle était née droite et bonne, n'eut jamais de doute sur ses devoirs;
+elle n'eut d'autre tort que d'avoir des veines et du sang. Aucun jeune
+homme du village n'aurait osé être indiscret avec elle, tant on
+respectait son père. Le sentiment de sa supériorité l'empêchait de se
+tourner vers les jeunes paysans; pour ceux-ci, elle était une
+demoiselle; ils ne pensaient pas à elle. La pauvre fille vivait ainsi
+dans une solitude absolue. Il n'y avait dans la maison qu'un jeune
+garçon de douze ou treize ans, neveu de Kermelle, que celui-ci avait
+recueilli, et auquel le vicaire, digne homme s'il en fût, apprenait ce
+qu'il savait: le latin.
+
+»L'église restait la seule diversion de la pauvre enfant. Elle était
+pieuse par nature, quoique trop peu intelligente pour rien comprendre
+aux mystères de notre religion. Le vicaire, un bon prêtre, très attaché
+à ses devoirs, avait pour le broyeur de lin le respect qu'il devait; les
+heures que lui laissaient son bréviaire et les soins de son ministère,
+il les passait chez ce dernier. Il faisait l'éducation du jeune neveu;
+pour la fille, il avait ces manières réservées qu'ont nos
+ecclésiastiques bretons avec les «personnes du sexe», comme ils disent.
+Il la saluait, lui demandait de ses nouvelles, mais ne causait jamais
+avec elle, si ce n'est de choses insignifiantes. La malheureuse
+s'éprenait de lui de plus en plus. Le vicaire était la seule personne de
+son rang qu'elle vît, s'il est permis de parler de la sorte. Ce jeune
+prêtre était avec cela une personne très attrayante. À la pudeur exquise
+que respirait tout son extérieur se joignait un air triste, résigné,
+discret. On sentait qu'il avait un cœur et des sens, mais qu'un principe
+plus élevé les dominait, ou plutôt que le cœur et les sens se
+transformaient chez lui en quelque chose de supérieur. Tu sais le charme
+infini de quelques-uns de nos bons ecclésiastiques bretons. Les femmes
+sentent cela bien vivement. Cet invincible attachement à un vœu, qui est
+à sa manière un hommage à leur puissance, les enhardit, les attire, les
+flatte. Le prêtre devient pour elles un frère sûr, qui a dépouillé à
+cause d'elles son sexe et ses joies. De là un sentiment où se mêlent la
+confiance, la pitié, le regret, la reconnaissance. Mariez le prêtre, et
+vous détruirez un des éléments les plus nécessaires, une des nuances les
+plus délicates de notre société. La femme protestera; car il y a une
+chose à laquelle la femme tient encore plus qu'à être aimée, c'est qu'on
+attache de l'importance à l'amour. On ne flatte jamais plus la femme
+qu'en lui témoignant qu'on la craint. L'Église, en imposant pour premier
+devoir à ses ministres la chasteté, caresse la vanité féminine en ce
+qu'elle a de plus intime.
+
+»La pauvre fille se prit ainsi pour le vicaire d'un amour profond, qui
+occupa bientôt son être tout entier. La vertueuse et mystique race à
+laquelle elle appartenait ne connaît pas la frénésie qui renverse les
+obstacles, et qui estime ne rien avoir si elle n'a pas tout. Oh! elle se
+fût contentée de bien peu de chose. Qu'il admît seulement son existence,
+elle eût été heureuse. Elle ne lui demandait pas un regard: une pensée
+eût suffi. Le vicaire était naturellement son confesseur; il n'y avait
+pas d'autre prêtre dans la paroisse. Les habitudes de la confession
+catholique, si belles mais si périlleuses, excitaient étrangement son
+imagination. Une fois par semaine, le samedi, c'était une douceur
+inexprimable pour elle d'être une demi-heure seule avec lui, comme face
+à face avec Dieu, de le voir, de le sentir remplissant le rôle de Dieu,
+de respirer son haleine, de subir la douce humiliation de ses
+réprimandes, de lui dire ses pensées les plus intimes, ses scrupules,
+ses appréhensions. Il ne faut pas croire néanmoins qu'elle en abusât.
+Bien rarement une femme pieuse ose se servir de la confession pour une
+confidence d'amour. Elle y peut jouir beaucoup, elle risque de s'y
+abandonner à des sentiments qui ne sont pas sans danger; mais ce que de
+tels sentiments ont toujours d'un peu mystique est inconciliable avec
+l'horreur d'un sacrilège. En tout cas, notre pauvre fille était si
+timide, que la parole eût expiré sur ses lèvres. Sa passion était un feu
+silencieux, intime, dévorant. Avec cela, le voir tous les jours,
+plusieurs fois par jour, lui, beau, jeune, toujours occupé de fonctions
+majestueuses, officiant avec dignité au milieu d'un peuple incliné,
+ministre, juge et directeur de sa propre âme! C'en était trop. La tête
+de la malheureuse enfant n'y tint pas, elle s'égarait. Des désordres de
+plus en plus graves se produisaient dans cette organisation forte et qui
+ne souffrait pas d'être déviée. Le vieux père attribuait à une certaine
+faiblesse d'esprit ce qui était le résultat des ravages intimes de rêves
+impossibles en un cœur que l'amour avait percé de part en part.
+
+»Comme un violent cours d'eau qui, rencontrant un obstacle
+infranchissable, renonce à son cours direct et se détourne, la pauvre
+fille, n'ayant aucun moyen de dire son amour à celui qu'elle aimait, se
+rabattait sur des riens: obtenir un instant son attention, ne pas être
+pour lui la première venue, être admise à lui rendre de petits services,
+pouvoir s'imaginer qu'elle lui était utile, cela lui suffisait. «Mon
+Dieu, qui sait?» pouvait-elle se dire, «il est homme après tout;
+peut-être au fond se sent-il touché et n'est-il retenu que par la
+discipline de son état...» Tous ces efforts rencontrèrent une barre de
+fer, un mur de glace. Le vicaire ne sortit pas d'une froideur absolue.
+Elle était la fille de l'homme qu'il respectait le plus; mais elle était
+une femme. Oh! s'il l'avait évitée, s'il l'avait traitée durement, c'eût
+été pour elle un triomphe et la preuve qu'elle l'avait atteint au cœur;
+mais cette politesse toujours la même, cette résolution de ne pas voir
+les signes les plus évidents d'amour, étaient quelque chose de terrible.
+Il ne la reprenait pas, ne se cachait pas d'elle; il ne sortait pas du
+parti inébranlable qu'il avait pris de n'admettre son existence que
+comme une abstraction.
+
+»Au bout de quelque temps, ce fut cruel. Repoussée, désespérée, la
+pauvre fille dépérissait, son œil s'égara, mais elle s'observait; au
+fond personne ne voyait son secret, elle se rongeait intérieurement.
+«Quoi!» se disait-elle, je ne pourrai arrêter un moment son regard? il
+ne m'accordera pas que j'existe? je ne serai, quoi que je fasse, pour
+lui qu'une ombre, qu'un fantôme, qu'une âme entre cent autres? Son
+amour, ce serait trop désirer; mais son attention, son regard?... Être
+son égale, lui si savant, si près de Dieu, je n'y saurais prétendre;
+être mère par lui, oh! ce serait un sacrilège; mais être à lui, être
+Marthe pour lui, la première de ses servantes, chargée des soins
+modestes dont je suis bien capable, et de la sorte avoir tout en commun
+avec lui, tout, c'est-à-dire la maison, ce qui importe à l'humble femme
+qui n'a pas été initiée à de plus hautes pensées, oh! ce serait le
+paradis!» Elle restait des après-midi entiers immobile, assise en sa
+chaise, attachée à cette idée fixe. Elle le voyait, s'imaginait être
+avec lui, l'entourant de soins, gouvernant sa maison, baisant le bas de
+sa robe. Elle repoussait ces rêves insensés; mais, après s'y être livrée
+des heures, elle était pâle, à demi morte. Elle n'existait plus pour
+ceux qui l'entouraient. Son père aurait dû le voir; mais que pouvait le
+simple vieillard contre un mal dont son âme honnête ne pouvait même
+concevoir la pensée?
+
+»Cela se continua ainsi peut-être une année. Il est probable que le
+vicaire ne s'aperçut de rien, tant nos prêtres vivent à cet égard dans
+le convenu, dans une sorte de résolution de ne pas voir. Cette chasteté
+admirable ne faisait qu'exciter l'imagination de la pauvre enfant.
+L'amour chez elle devint culte, adoration pure, exaltation. Elle
+trouvait ainsi un repos relatif. Son imagination se portait vers des
+jeux inoffensifs; elle voulait se dire qu'elle travaillait pour lui,
+qu'elle était occupée à faire quelque chose pour lui. Elle était arrivée
+à rêver éveillée, à exécuter comme une somnambule des actes dont elle
+n'avait qu'une demi-conscience. Nuit et jour, elle n'avait plus qu'une
+pensée; elle se figurait le servant, le soignant, comptant son linge,
+s'occupant de ce qui était trop au-dessous de lui pour qu'il y pensât.
+Toutes ces chimères arrivèrent à prendre un corps et l'amenèrent à un
+acte étrange qui ne peut être expliqué que par l'état de folie où elle
+était décidément depuis quelque temps.»
+
+Ce qui suit, en effet, serait incompréhensible, si l'on ne tenait compte
+de certains traits du caractère breton. Ce qu'il y a de plus particulier
+chez les peuples de race bretonne, c'est l'amour. L'amour est chez eux
+un sentiment tendre, profond, affectueux, bien plus qu'une passion.
+C'est une volupté intérieure qui use et tue. Rien ne ressemble moins au
+feu des peuples méridionaux. Le paradis qu'ils rêvent est frais, vert,
+sans ardeurs. Nulle race ne compte plus de morts par amour; le suicide y
+est rare; ce qui domine, c'est la lente consomption. Le cas est fréquent
+chez les jeunes conscrits bretons. Incapables de se distraire par des
+amours vulgaires et vénales, ils succombent à une sorte de langueur
+indéfinissable. La nostalgie n'est que l'apparence; la vérité est que
+l'amour chez eux s'associe d'une manière indissoluble au village, au
+clocher, à l'_Angelus_ du soir, au paysage favori. L'homme passionné du
+Midi tue son rival, tue l'objet de sa passion. Le sentiment dont nous
+parlons ne tue que celui qui l'éprouve, et voilà pourquoi la race
+bretonne est une race facilement chaste; par son imagination vive et
+fine, elle se crée un monde aérien qui lui suffit. La vraie poésie d'un
+tel amour, c'est la chanson de printemps du Cantique des cantiques,
+poème admirable, bien plus voluptueux que passionné. _Hiems transiit;
+imber abiit et recessit... Vox turturis audita est in terra nostra...
+Surge, amica mea, et veni!_
+
+
+IV
+
+Ma mère continua ainsi:
+
+«Tout n'est au fond qu'une grande illusion, et ce qui le prouve, c'est
+que, dans beaucoup de cas, rien n'est plus facile que de duper la nature
+par des singeries qu'elle ne sait pas distinguer de la réalité. Je
+n'oublierai jamais la fille de Marzin, le menuisier de la Grand'Rue,
+qui, folle aussi par suppression de sentiment maternel, prenait une
+bûche, l'emmaillotait de chiffons, lui mettait un semblant de bonnet
+d'enfant, puis passait les jours à dorloter dans ses bras ce poupon
+fictif, à le bercer, à le serrer contre son sein, à le couvrir de
+baisers. Quand on le mettait le soir dans un berceau à côté d'elle, elle
+restait tranquille jusqu'au lendemain. Il y a des instincts pour qui
+l'apparence suffit et qu'on endort par des fictions. La pauvre Kermelle
+arriva ainsi à réaliser ses songes, à faire ce qu'elle rêvait. Ce
+qu'elle rêvait, c'était la vie en commun avec celui qu'elle aimait, et
+la vie qu'elle partageait en esprit, ce n'était pas naturellement la vie
+du prêtre, c'était la vie du ménage. La pauvre fille était faite pour
+l'union conjugale. Sa folie était une sorte de folie ménagère, un
+instinct de ménage contrarié. Elle imaginait son paradis réalisé, se
+voyait tenant la maison de celui qu'elle aimait, et, comme déjà elle ne
+séparait plus bien ses rêves de ce qui était vrai, elle fut amenée à une
+incroyable aberration. Que veux-tu! ces pauvres folles prouvent par
+leurs égarements les saintes lois de la nature et leur inévitable
+fatalité.
+
+»Ses journées se passaient à ourler du linge, à le marquer. Or, dans sa
+pensée, ce linge était destiné à la maison qu'elle imaginait, à ce nid
+en commun où elle eût passé sa vie aux pieds de celui qu'elle adorait.
+L'hallucination allait si loin, que, ces draps, ces serviettes, elle les
+marquait aux initiales du vicaire; souvent même les initiales du vicaire
+et les siennes propres se mêlaient. Elle faisait bien ces petits travaux
+de femme. Son aiguille allait, allait sans cesse, et elle filait des
+heures délicieuses plongée dans les songes de son cœur, croyant qu'elle
+et lui ne faisaient qu'un. Elle trompait ainsi sa passion et y trouvait
+des moments de volupté qui la rassasiaient pour des journées.
+
+»Les semaines s'écoulaient de la sorte à tracer point par point les
+lettres du nom qu'elle aimait, à les marier aux siennes, et ce
+passe-temps était pour elle une grande consolation. Sa main était
+toujours occupée pour lui; ces linges piqués par elle lui semblaient
+elle-même. Ils seraient près de lui, le toucheraient, serviraient à ses
+usages; ils seraient elle-même près de lui. Quelle joie qu'une telle
+pensée! Elle serait toujours privée de lui, c'est vrai; mais
+l'impossible est l'impossible; elle se serait approchée de lui autant
+que c'était permis. Durant un an, elle savoura ainsi en imagination son
+pauvre petit bonheur. Seule, les yeux fixés sur son ouvrage, elle était
+d'un autre monde, se croyait sa femme dans la faible mesure du possible.
+Les heures coulaient d'un mouvement lent comme son aiguille; sa pauvre
+imagination était soulagée. Et puis elle avait parfois quelque
+espérance: peut-être se laisserait-il toucher, peut-être une larme lui
+échapperait-elle en découvrant cette surprise, marque de tant d'amour.
+«Il verra comme je l'aime, il songera qu'il est doux d'être ensemble.»
+Elle se perdait ainsi durant des jours dans ses rêves, qui se
+terminaient d'ordinaire par des accès de complète prostration.
+
+»Enfin le jour vint où le ménage fut complet. Qu'en faire? L'idée de le
+forcer à accepter un service, à être son obligé en quelque chose,
+s'empara d'elle absolument. Elle voulait, si j'ose le dire, voler sa
+reconnaissance, l'amener par violence à lui savoir gré de quelque chose.
+Voici ce qu'elle imagina. Cela n'avait pas le sens commun, c'était cousu
+de fil blanc; mais sa raison sommeillait, et depuis longtemps elle ne
+suivait plus que les feux follets de son imagination détraquée.
+
+»On était à l'époque des fêtes de Noël. Après la messe de minuit, le
+vicaire avait coutume de recevoir au presbytère le maire et les notables
+pour leur donner une collation. Le presbytère touchait à l'église. Outre
+l'entrée principale sur la place du village, il avait deux issues: l'une
+donnant à l'intérieur de la sacristie et mettant ainsi l'église et la
+cure en communication; l'autre, au fond du jardin, débouchant sur les
+champs. Le manoir de Kermelle était à un demi-quart de lieue de là. Pour
+épargner un détour au jeune garçon qui venait prendre les leçons du
+vicaire, on lui avait donné la clef de cette porte de derrière. La
+pauvre obsédée s'empara de cette clef pendant la messe de minuit et
+entra dans la cure. La servante du vicaire, pour pouvoir assister à la
+messe, avait mis le couvert d'avance. Notre folle enleva rapidement tout
+le linge et le cacha dans le manoir.
+
+»Au sortir de la messe, le vol se révéla sur-le-champ. L'émoi fut
+extrême. On s'étonna tout d'abord que le linge seul eût disparu. Le
+vicaire ne voulut pas renvoyer ses hôtes sans collation. Au moment du
+plus vif embarras, la fille apparaît: «Ah! pour cette fois, vous
+accepterez nos services, monsieur le curé. Dans un quart d'heure, notre
+linge va être porté chez vous.» Le vieux Kermelle se joignit à elle, et
+le vicaire laissa faire, ne se doutant pas naturellement d'un pareil
+raffinement de supercherie chez une créature à laquelle on n'accordait
+que l'esprit le plus borné.
+
+»Le lendemain, on réfléchit à ce vol singulier. Il n'y avait nulle trace
+d'effraction. La principale porte du presbytère et celle du jardin
+étaient intactes, fermées comme elles devaient l'être. Quant à l'idée
+que la clef confiée à Kermelle eût pu servir à l'exécution du vol, une
+pareille idée eût semblé extravagante; elle ne vint à personne. Restait
+la porte de la sacristie; il parut évident que le vol n'avait pu se
+faire que par là. Le sacristain avait été vu dans l'église tout le temps
+de l'office. La sacristine, au contraire, avait fait des absences; elle
+avait été à l'âtre du presbytère chercher des charbons pour les
+encensoirs; elle avait vaqué à deux ou trois autres petits soins; le
+soupçon se porta donc sur elle. C'était une excellente femme, sa
+culpabilité paraissait souverainement invraisemblable; mais que faire
+contre des coïncidences accablantes? On ne sortait pas de ce
+raisonnement: «Le voleur est entré par la porte de la sacristie; or la
+sacristine seule a pu passer par cette porte, et il est prouvé qu'elle y
+a passé en réalité; elle-même l'avoue.» On cédait trop alors à l'idée
+qu'il était bon que tout crime fût suivi d'une arrestation. Cela donnait
+une haute idée de la sagacité extraordinaire de la justice, de la
+promptitude de son coup d'œil, de la sûreté avec laquelle elle
+saisissait la piste d'un crime. On emmena l'innocente femme à pied entre
+les gendarmes. L'effet de la gendarmerie, quand elle arrivait dans un
+village, avec ses armes luisantes et ses belles buffleteries, était
+immense. Tout le monde pleurait; la sacristine seule restait calme et
+disait à tous qu'elle était certaine que son innocence éclaterait.
+
+»Effectivement, dès le lendemain ou le surlendemain, on reconnut
+l'impossibilité de la supposition qu'on avait faite. Le troisième jour,
+les gens du village osaient à peine s'aborder, se communiquer leurs
+réflexions. Tous, en effet, avaient la même pensée et n'osaient se la
+dire. Cette pensée leur paraissait à la fois évidente et absurde: c'est
+que la clef du broyeur de lin avait seule pu servir au vol. Le vicaire
+évitait de sortir pour n'avoir pas à exprimer un doute qui l'obsédait.
+Jusque-là, il n'avait pas examiné le linge que l'on avait substitué au
+sien. Ses yeux tombèrent par hasard sur les marques; il s'étonna,
+réfléchit tristement, ne se rendit pas compte du mystère des deux
+lettres, tant les bizarres hallucinations d'une pauvre folle étaient
+impossibles à deviner.
+
+»Il était plongé dans les plus sombres pensées, quand il vit entrer le
+broyeur de lin, droit en sa haute taille et plus pâle que la mort. Le
+vieillard resta debout, fondit en larmes. «C'est elle,» dit-il, «oh! la
+malheureuse! J'aurais dû la surveiller davantage, entrer mieux dans ses
+pensées; mais, toujours mélancolique, elle m'échappait.» Il révéla le
+mystère; un instant après, on rapportait au presbytère le linge qui
+avait été volé.
+
+»La pauvre fille, vu son peu de raison, avait espéré que l'esclandre
+s'apaiserait et qu'elle jouirait doucement de son petit stratagème
+amoureux. L'arrestation de la sacristine et l'émotion qui en fut la
+suite gâtèrent toute son intrigue. Si le sens moral n'avait pas été chez
+elle aussi oblitéré qu'il l'était, elle n'eût pensé qu'à délivrer la
+sacristine; mais elle n'y songeait guère. Elle était plongée dans une
+sorte de stupeur, qui n'avait rien de commun avec le remords. Ce qui
+l'abattait, c'était l'avortement évident de sa tentative sur l'esprit du
+vicaire. Toute autre âme que celle d'un prêtre eût été touchée de la
+révélation d'un si violent amour. Celle du vicaire n'éprouva rien. Il
+s'interdit de penser à cet événement extraordinaire, et, dès qu'il vit
+clairement l'innocence de la sacristine, il dormit, dit sa messe et son
+bréviaire avec le même calme que tous les jours.
+
+»La maladresse qu'on avait faite en arrêtant la sacristine parut alors
+dans son énormité. Sans cela, l'affaire aurait pu être étouffée. Il n'y
+avait pas eu vol réel; mais, après qu'une innocente avait fait plusieurs
+jours de prison pour un fait qualifié de vol, il était bien difficile de
+laisser impunie la vraie coupable. La folie n'était pas évidente; il
+faut même dire que cette folie n'était qu'intérieure. Avant cela, il
+n'était venu à la pensée de personne que la fille de Kermelle fût folle.
+Extérieurement elle était comme tout le monde, sauf son mutisme presque
+absolu. On pouvait donc contester l'aliénation mentale; en outre,
+l'explication vraie était si bizarre, si incroyable, qu'on n'osait même
+pas la présenter. La folie n'étant pas constatée, le fait d'avoir laissé
+arrêter la sacristine était impardonnable. Si le vol n'avait été qu'un
+jeu, l'auteur de l'espièglerie aurait dû la faire cesser plus tôt, dès
+qu'une tierce personne en était victime. La malheureuse fut arrêtée et
+conduite à Saint-Brieuc pour les assises. Elle ne sortit pas un moment
+de son complet anéantissement; elle semblait hors du monde. Son rêve
+était fini; l'espèce de chimère qu'elle avait nourrie quelque temps et
+qui l'avait soutenue étant tombée à plat, elle n'existait plus. Son état
+n'avait rien de violent, c'était un silence morne; les médecins alors la
+virent et jugèrent son fait avec discernement.
+
+»Aux assises, la cause fut vite entendue. On ne put tirer d'elle une
+seule parole. Le broyeur de lin entra, droit et ferme, la figure
+résignée. Il s'approcha de la table du prétoire, y déposa ses gants, sa
+croix de Saint-Louis, son écharpe. «Messieurs,» dit-il, «je ne peux les
+reprendre que si vous l'ordonnez; mon honneur vous appartient. C'est
+elle qui a tout fait, et pourtant ce n'est pas une voleuse... Elle est
+malade.» Le brave homme fondait en larmes, il suffoquait. «Assez,
+assez!» entendit-on de toutes parts. L'avocat général montra du tact, et
+sans faire une dissertation sur un cas de rare physiologie amoureuse, il
+abandonna l'accusation.
+
+»La délibération du jury ne fut pas longue non plus. Tous pleuraient.
+Quand l'acquittement fut prononcé, le broyeur de lin reprit ses
+insignes, se retira rapidement, emmenant sa fille, et revint au village
+de nuit.
+
+»Au milieu de cet éclat public, le vicaire ne put éviter d'apprendre la
+vérité sur une foule de points qu'il se dissimulait. Il n'en fut pas
+plus ému. Les faits évidents dont tout le monde s'entretenait, il
+feignait de les ignorer. Il ne demanda pas son changement, l'évêque ne
+songea pas à le lui proposer. On pourrait croire que, la première fois
+qu'il revit Kermelle et sa fille, il éprouva quelque trouble. Il n'en
+fut rien. Il se rendit au manoir à l'heure où il savait devoir
+rencontrer le père et la fille. «Vous avez péché gravement,» dit-il à
+celle-ci, «moins par votre folie, que Dieu vous pardonnera, qu'en
+laissant emprisonner la meilleure des femmes. Une innocente, par votre
+faute, a été traitée pendant plusieurs jours comme une voleuse. La plus
+honnête femme de la paroisse a été emmenée par les gendarmes, à la vue
+de tous. Vous lui devez réparation. Dimanche, la sacristine sera à son
+banc, au dernier rang, près de la porte de l'église; au _Credo_, vous
+irez la prendre, et vous la conduirez par la main à votre banc
+d'honneur, qu'elle mérite plus que vous d'occuper.»
+
+»La pauvre folle fit machinalement ce qui lui était enjoint. Ce n'était
+plus un être sentant. Depuis ce temps, on ne vit presque plus le broyeur
+de lin ni sa famille. Le manoir était devenu une sorte de tombeau, d'où
+l'on n'entendait sortir aucun signe de vie.
+
+»La sacristine mourut la première. L'émotion avait été trop forte pour
+cette simple femme. Elle n'avait pas douté un moment de la Providence;
+mais tout cela l'avait ébranlée. Elle s'affaiblit peu à peu. C'était une
+sainte. Elle avait un sentiment exquis de l'église. On ne comprendrait
+plus cela maintenant à Paris, où l'église signifie peu de chose. Un
+samedi soir, elle sentit venir sa fin. Sa joie fut grande. Elle fit
+appeler le vicaire; une faveur inouïe occupait son imagination: c'était
+que, pendant la grand'messe du dimanche, son corps restât exposé sur le
+petit appareil qui sert à porter les cercueils. Assister à la messe
+encore une dernière fois, quoique morte; entendre ces paroles
+consolantes, ces chants qui sauvent; être là sous le drap mortuaire, au
+milieu de l'assemblée des fidèles, famille qu'elle avait tant aimée,
+tout entendre sans être vue, pendant que tous penseraient à elle,
+prieraient pour elle, seraient occupés d'elle; communier encore une fois
+avec les personnes pieuses avant de descendre sous la terre, quelle
+joie! Elle lui fut accordée. Le vicaire prononça sur sa tombe des
+paroles d'édification.
+
+»Le vieux vécut encore quelques années, mourant peu à peu, toujours
+renfermé chez lui, ne causant plus avec le vicaire. Il allait à
+l'église, mais il ne se mettait pas à son banc. Il était si fort, qu'il
+résista huit ou dix ans à cette morne agonie.
+
+»Ses promenades se bornaient à faire quelques pas sous les hauts
+tilleuls qui abritaient le manoir. Or, un jour, il vit à l'horizon
+quelque chose d'insolite. C'était le drapeau tricolore qui flottait sur
+le clocher de Tréguier; la révolution de juillet venait de s'accomplir.
+Quand il apprit que le roi était parti, il comprit mieux que jamais
+qu'il avait été de la fin d'un monde. Ce devoir professionnel, auquel il
+avait tout sacrifié, devenait sans objet. Il ne regretta pas de s'être
+attaché à une idée trop haute du devoir; il ne songea pas qu'il aurait
+pu s'enrichir comme les autres; mais il douta de tout, excepté de Dieu.
+Les carlistes de Tréguier allaient répétant partout que cela ne durerait
+pas, que le roi légitime allait revenir. Il souriait de ces folles
+prédictions. Il mourut peu après, assisté par le vicaire, qui lui
+commenta ce beau passage qu'on lit à l'office des morts: «Ne soyez pas
+comme les païens, qui n'ont pas d'espérance.»
+
+»Après sa mort, sa fille se trouva sans ressources. On s'entendit pour
+qu'elle fût placée à l'hospice; c'est là que tu l'as vue. Maintenant,
+sans doute, elle est morte aussi, et d'autres ont occupé son lit à
+l'hôpital général.»
+
+
+
+
+II
+
+PRIÈRE SUR L'ACROPOLE
+
+SAINT RENAN--MON ONCLE PIERRE
+
+LE BONHOMME SYSTÈME ET LA PETITE NOÉMI
+
+
+I
+
+Je n'ai commencé d'avoir des souvenirs que fort tard. L'impérieux devoir
+qui m'obligea, durant les années de ma jeunesse, à résoudre pour mon
+compte, non avec le laisser aller du spéculatif, mais avec la fièvre de
+celui qui lutte pour la vie, les plus hauts problèmes de la philosophie
+et de la religion, ne me laissait pas un quart d'heure pour regarder en
+arrière. Jeté ensuite dans le courant de mon siècle, que j'ignorais
+totalement, je me trouvai en face d'un spectacle en réalité aussi
+nouveau pour moi que le serait la société de Saturne ou de Vénus pour
+ceux à qui il serait donné de la voir. Je trouvais tout cela faible,
+inférieur moralement à ce que j'avais vu à Issy et à Saint-Sulpice;
+cependant la supériorité de science et de critique d'hommes tels
+qu'Eugène Burnouf, l'incomparable vie qui s'exhalait de la conversation
+de M. Cousin, la grande rénovation que l'Allemagne opérait dans presque
+toutes les sciences historiques, puis les voyages, puis l'ardeur de
+produire, m'entraînèrent et ne me permirent pas de songer à des années
+qui étaient déjà loin de moi. Mon séjour en Syrie m'éloigna encore
+davantage de mes anciens souvenirs. Les sensations entièrement nouvelles
+que j'y trouvai, les visions que j'y eus d'un monde divin, étranger à
+nos froides et mélancoliques contrées, m'absorbèrent tout entier. Mes
+rêves, pendant quelque temps, furent la chaîne brûlée de Galaad, le pic
+de Safed, où apparaîtra le Messie; le Carmel et ses champs d'anémones
+semés par Dieu; le gouffre d'Aphaca, d'où sort le fleuve Adonis. Chose
+singulière! ce fut à Athènes, en 1865, que j'éprouvai pour la première
+fois un vif sentiment de retour en arrière, un effet comme celui d'une
+brise fraîche, pénétrante, venant de très loin.
+
+L'impression que me fit Athènes est de beaucoup la plus forte que j'aie
+jamais ressentie. Il y a un lieu où la perfection existe; il n'y en a
+pas deux: c'est celui-là. Je n'avais jamais rien imaginé de pareil.
+C'était l'idéal cristallisé en marbre pentélique qui se montrait à moi.
+Jusque-là, j'avais cru que la perfection n'est pas de ce monde; une
+seule révélation me paraissait se rapprocher de l'absolu. Depuis
+longtemps, je ne croyais plus au miracle, dans le sens propre du mot;
+cependant la destinée unique du peuple juif, aboutissant à Jésus et au
+christianisme, m'apparaissait comme quelque chose de tout à fait à part.
+Or voici qu'à côté du miracle juif venait se placer pour moi le miracle
+grec, une chose qui n'a existé qu'une fois, qui ne s'était jamais vue,
+qui ne se reverra plus, mais dont l'effet durera éternellement, je veux
+dire un type de beauté éternelle, sans nulle tache locale ou nationale.
+Je savais bien, avant mon voyage, que la Grèce avait créé la science,
+l'art, la philosophie, la civilisation; mais l'échelle me manquait.
+Quand je vis l'Acropole, j'eus la révélation du divin, comme je l'avais
+eue la première fois que je sentis vivre l'Évangile, en apercevant la
+vallée du Jourdain des hauteurs de Casyoun. Le monde entier alors me
+parut barbare. L'Orient me choqua par sa pompe, son ostentation, ses
+impostures. Les Romains ne furent que de grossiers soldats; la majesté
+du plus beau Romain, d'un Auguste, d'un Trajan, ne me sembla que pose
+auprès de l'aisance, de la noblesse simple de ces citoyens fiers et
+tranquilles. Celtes, Germains, Slaves m'apparurent comme des espèces de
+Scythes consciencieux, mais péniblement civilisés. Je trouvai notre
+moyen âge sans élégance ni tournure, entaché de fierté déplacée et de
+pédantisme. Charlemagne m'apparut comme un gros palefrenier allemand;
+nos chevaliers me semblèrent des lourdauds, dont Thémistocle et
+Alcibiade eussent souri. Il y a eu un peuple d'aristocrates, un public
+tout entier composé de connaisseurs, une démocratie qui a saisi des
+nuances d'art tellement fines que nos raffinés les aperçoivent à peine.
+Il y a eu un public pour comprendre ce qui fait la beauté des Propylées
+et la supériorité des sculptures du Parthénon. Cette révélation de la
+grandeur vraie et simple m'atteignit jusqu'au fond de l'être. Tout ce
+que j'avais connu jusque-là me sembla l'effort maladroit d'un art
+jésuitique, un rococo composé de pompe niaise, de charlatanisme et de
+caricature.
+
+C'est principalement sur l'Acropole que ces sentiments m'assiégeaient.
+Un excellent architecte avec qui j'avais voyagé avait coutume de me dire
+que, pour lui, la vérité des dieux était en proportion de la beauté
+solide des temples qu'on leur a élevés. Jugée sur ce pied-là, Athéné
+serait au-dessus de toute rivalité. Ce qu'il y a de surprenant, en
+effet, c'est que le beau n'est ici que l'honnêteté absolue, la raison,
+le respect même envers la divinité. Les parties cachées de l'édifice
+sont aussi soignées que celles qui sont vues. Aucun de ces trompe-l'œil
+qui, dans nos églises en particulier, sont comme une tentative
+perpétuelle pour induire la divinité en erreur sur la valeur de la chose
+offerte. Ce sérieux, cette droiture, me faisaient rougir d'avoir plus
+d'une fois sacrifié à un idéal moins pur. Les heures que je passais sur
+la colline sacrée étaient des heures de prière. Toute ma vie repassait,
+comme une confession générale, devant mes yeux. Mais ce qu'il y avait de
+plus singulier, c'est qu'en confessant mes péchés, j'en venais à les
+aimer; mes résolutions de devenir classique finissaient par me
+précipiter plus que jamais au pôle opposé. Un vieux papier que je
+retrouve parmi mes notes de voyage contient ceci:
+
+ PRIÈRE QUE JE FIS SUR L'ACROPOLE QUAND JE FUS ARRIVÉ À EN
+ COMPRENDRE LA PARFAITE BEAUTÉ.
+
+«Ô noblesse! ô beauté simple et vraie! déesse dont le culte signifie
+raison et sagesse, toi dont le temple est une leçon éternelle de
+conscience et de sincérité, j'arrive tard au seuil de tes mystères;
+j'apporte à ton autel beaucoup de remords. Pour te trouver, il m'a fallu
+des recherches infinies. L'initiation que tu conférais à l'Athénien
+naissant par un sourire, je l'ai conquise à force de réflexions, au prix
+de longs efforts.
+
+»Je suis né, déesse aux yeux bleus, de parents barbares, chez les
+Cimmériens bons et vertueux qui habitent au bord d'une mer sombre,
+hérissée de rochers, toujours battue par les orages. On y connaît à
+peine le soleil; les fleurs sont les mousses marines, les algues et les
+coquillages coloriés qu'on trouve au fond des baies solitaires. Les
+nuages y paraissent sans couleur, et la joie même y est un peu triste;
+mais des fontaines d'eau froide y sortent du rocher, et les yeux des
+jeunes filles y sont comme ces vertes fontaines où, sur des fonds
+d'herbes ondulées, se mire le ciel.
+
+»Mes pères, aussi loin que nous pouvons remonter, étaient voués aux
+navigations lointaines, dans des mers que tes Argonautes ne connurent
+pas. J'entendis, quand j'étais jeune, les chansons des voyages polaires;
+je fus bercé au souvenir des glaces flottantes, des mers brumeuses
+semblables à du lait, des îles peuplées d'oiseaux qui chantent à leurs
+heures et qui, prenant leur volée tous ensemble, obscurcissent le ciel.
+
+»Des prêtres d'un culte étranger, venu des Syriens de Palestine, prirent
+soin de m'élever. Ces prêtres étaient sages et saints. Ils m'apprirent
+les longues histoires de Cronos, qui a créé le monde, et de son fils,
+qui a, dit-on, accompli un voyage sur la terre. Leurs temples sont trois
+fois hauts comme le tien, ô Eurhythmie, et semblables à des forêts;
+seulement ils ne sont pas solides; ils tombent en ruine au bout de cinq
+ou six cents ans; ce sont des fantaisies de barbares, qui s'imaginent
+qu'on peut faire quelque chose de bien en dehors des règles que tu as
+tracées à tes inspirés, ô Raison. Mais ces temples me plaisaient; je
+n'avais pas étudié ton art divin; j'y trouvais Dieu. On y chantait des
+cantiques dont je me souviens encore: «Salut, étoile de la mer,... reine
+de ceux qui gémissent en cette vallée de larmes.» ou bien: «Rose
+mystique, Tour d'ivoire, Maison d'or, Étoile du matin...» Tiens, déesse,
+quand je me rappelle ces chants, mon cœur se fond, je deviens presque
+apostat. Pardonne-moi ce ridicule; tu ne peux te figurer le charme que
+les magiciens barbares ont mis dans ces vers, et combien il m'en coûte
+de suivre la raison toute nue.
+
+»Et puis si tu savais combien il est devenu difficile de te servir!
+Toute noblesse a disparu. Les Scythes ont conquis le monde. Il n'y a
+plus de république d'hommes libres; il n'y a plus que des rois issus
+d'un sang lourd, des majestés dont tu sourirais. De pesants Hyperboréens
+appellent légers ceux qui te servent... Une _pambéotie_ redoutable, une
+ligue de toutes les sottises, étend sur le monde un couvercle de plomb,
+sous lequel on étouffe. Même ceux qui t'honorent, qu'ils doivent te
+faire pitié! Te souviens-tu de ce Calédonien qui, il y a cinquante ans,
+brisa ton temple à coups de marteau pour l'emporter à Thulé? Ainsi
+font-ils tous... J'ai écrit, selon quelques-unes des règles que tu
+aimes, ô Théonoé, la vie du jeune dieu que je servis dans mon enfance;
+ils me traitent comme un Évhémère; ils m'écrivent pour me demander quel
+but je me suis proposé; ils n'estiment que ce qui sert à faire
+fructifier leurs tables de trapézites. Et pourquoi écrit-on la vie des
+dieux, ô ciel! si ce n'est pour faire aimer le divin qui fut en eux, et
+pour montrer que ce divin vît encore et vivra éternellement au cœur de
+l'humanité?
+
+»Te rappelles-tu ce jour, sous l'archontat de Dionysodore, où un laid
+petit Juif, parlant le grec des Syriens, vint ici, parcourut tes parvis
+sans te comprendre, lut tes inscriptions tout de travers et crut trouver
+dans ton enceinte un autel dédié à un dieu qui serait _le Dieu inconnu_.
+Eh bien, ce petit Juif l'a emporté; pendant mille ans, on t'a traitée
+d'idole, ô Vérité; pendant mille ans, le monde a été un désert où ne
+germait aucune fleur. Durant ce temps, tu te taisais, ô Salpinx, clairon
+de la pensée. Déesse de l'ordre, image de la stabilité céleste, on était
+coupable pour t'aimer, et, aujourd'hui qu'à force de consciencieux
+travail nous avons réussi à nous rapprocher de toi, on nous accuse
+d'avoir commis un crime contre l'esprit humain en rompant des chaînes
+dont se passait Platon.
+
+»Toi seule es jeune, ô Cora; toi seule es pure, ô Vierge; toi seule es
+saine, ô Hygie; toi seule es forte, ô Victoire. Les cités, tu les
+gardes, ô Promachos; tu as ce qu'il faut de Mars, ô Aréa; la paix est
+ton but, ô Pacifique. Législatrice, source des constitutions justes;
+Démocratie[6], toi dont le dogme fondamental est que tout bien vient du
+peuple, et que, partout où il n'y a pas de peuple pour nourrir et
+inspirer le génie, il n'y a rien, apprends-nous à extraire le diamant
+des foules impures. Providence de Jupiter, ouvrière divine, mère de
+toute industrie, protectrice du travail, ô Ergané, toi qui fais la
+noblesse du travailleur civilisé et le mets si fort au-dessus du Scythe
+paresseux; Sagesse, toi que Zeus enfanta après s'être replié sur
+lui-même, après avoir respiré profondément; toi qui habites dans ton
+père, entièrement unie à son essence; toi qui es sa compagne et sa
+conscience; Énergie de Zeus, étincelle qui allumes et entretiens le feu
+chez les héros et les hommes de génie, fais de nous des spiritualistes
+accomplis. Le jour où les Athéniens et les Rhodiens luttèrent pour le
+sacrifice, tu choisis d'habiter chez les Athéniens, comme plus sages.
+Ton père cependant fit descendre Plutus dans un nuage d'or sur la cité
+des Rhodiens, parce qu'ils avaient aussi rendu hommage à sa fille. Les
+Rhodiens furent riches; mais les Athéniens eurent de l'esprit,
+c'est-à-dire la vraie joie, l'éternelle gaieté, la divine enfance du
+cœur.
+
+»Le monde ne sera sauvé qu'en revenant à toi, en répudiant ses attaches
+barbares. Courons, venons en troupe. Quel beau jour que celui où toutes
+les villes qui ont pris des débris de ton temple, Venise, Paris,
+Londres, Copenhague, répareront leurs larcins, formeront des théories
+sacrées pour rapporter les débris qu'elles possèdent, en disant:
+«Pardonne-nous, déesse! c'était pour les sauver des mauvais génies de la
+nuit,» et rebâtiront tes murs au son de la flûte, pour expier le crime
+de l'infâme Lysandre! Puis ils iront à Sparte maudire le sol où fut
+cette maîtresse d'erreurs sombres, et l'insulter parce qu'elle n'est
+plus.
+
+»Ferme en toi, je résisterai à mes fatales conseillères; à mon
+scepticisme, qui me fait douter du peuple; à mon inquiétude d'esprit,
+qui, quand le vrai est trouvé, me le fait chercher encore; à ma
+fantaisie, qui, après que la raison a prononcé, m'empêche de me tenir en
+repos. Ô Archégète, idéal que l'homme de génie incarne en ses
+chefs-d'œuvre, j'aime mieux être le dernier dans ta maison que le
+premier ailleurs. Oui, je m'attacherai au stylobate de ton temple;
+j'oublierai toute discipline hormis la tienne, je me ferai stylite sur
+tes colonnes, ma cellule sera sur ton architrave. Chose plus difficile!
+pour toi, je me ferai, si je peux, intolérant, partial. Je n'aimerai que
+toi. Je vais apprendre ta langue, désapprendre le reste. Je serai
+injuste pour ce qui ne te touche pas; je me ferai le serviteur du
+dernier de tes fils. Les habitants actuels de la terre que tu donnas à
+Erechthée, je les exalterai, je les flatterai. J'essayerai d'aimer
+jusqu'à leurs défauts; je me persuaderai, ô Hippia, qu'ils descendent
+des cavaliers qui célèbrent là-haut, sur le marbre de ta frise, leur
+fête éternelle. J'arracherai de mon cœur toute fibre qui n'est pas
+raison et art pur. Je cesserai d'aimer mes maladies, de me complaire en
+ma fièvre. Soutiens mon ferme propos, ô Salutaire; aide-moi, ô toi qui
+sauves!
+
+»Que de difficultés, en effet, je prévois! que d'habitudes d'esprit
+j'aurai à changer! que de souvenirs charmants je devrai arracher de mon
+cœur! J'essayerai; mais je ne suis pas sûr de moi. Tard je t'ai connue,
+beauté parfaite. J'aurai des retours, des faiblesses. Une philosophie,
+perverse sans doute, m'a porté à croire que le bien et le mal, le
+plaisir et la douleur, le beau et le laid, la raison et la folie se
+transforment les uns dans les autres par des nuances aussi
+indiscernables que celles du cou de la colombe. Ne rien aimer, ne rien
+haïr absolument, devient alors une sagesse. Si une société, si une
+philosophie, si une religion eût possédé la vérité absolue, cette
+société, cette philosophie, cette religion aurait vaincu les autres et
+vivrait seule à l'heure qu'il est. Tous ceux qui, jusqu'ici, ont cru
+avoir raison se sont trompés, nous le voyons clairement. Pouvons-nous
+sans folle outrecuidance croire que l'avenir ne nous jugera pas comme
+nous jugeons le passé? Voilà les blasphèmes que me suggère mon esprit
+profondément gâté. Une littérature qui, comme la tienne, serait saine de
+tout point n'exciterait plus maintenant que l'ennui.
+
+»Tu souris de ma naïveté. Oui, l'ennui... Nous sommes corrompus: qu'y
+faire? J'irai plus loin, déesse orthodoxe, je te dirai la dépravation
+intime de mon cœur. Raison et bon sens ne suffisent pas. Il y a de la
+poésie dans le Strymon glacé et dans l'ivresse du Thrace. Il viendra des
+siècles où tes disciples passeront pour les disciples de l'ennui. Le
+monde est plus grand que tu ne crois. Si tu avais vu les neiges du pôle
+et les mystères du ciel austral, ton front, ô déesse toujours calme, ne
+serait pas si serein; ta tête, plus large, embrasserait divers genres de
+beauté.
+
+»Tu es vraie, pure, parfaite; ton marbre n'a point de tache; mais le
+temple d'Hagia-Sophia, qui est à Byzance, produit aussi un effet divin
+avec ses briques et son plâtras. Il est l'image de la voûte du ciel. Il
+croulera; mais, si ta cella devait être assez large pour contenir une
+foule, elle croulerait aussi.
+
+»Un immense fleuve d'oubli nous entraîne dans un gouffre sans nom. Ô
+abîme, tu es le Dieu unique. Les larmes de tous les peuples sont de
+vraies larmes; les rêves de tous les sages renferment une part de
+vérité. Tout n'est ici-bas que symbole et que songe. Les dieux passent
+comme les hommes, et il ne serait pas bon qu'ils fussent éternels. La
+foi qu'on a eue ne doit jamais être une chaîne. On est quitte envers
+elle quand on l'a soigneusement roulée dans le linceul de pourpre où
+dorment les dieux morts.»
+
+II
+
+Au fond, quand je m'étudie, j'ai en effet très peu changé; le sort
+m'avait en quelque sorte rivé dès l'enfance à la fonction que je devais
+accomplir. J'étais fait en arrivant à Paris; avant de quitter la
+Bretagne, ma vie était écrite d'avance. Bon gré, mal gré, et nonobstant
+tous mes efforts consciencieux en sens contraire, j'étais prédestiné à
+être ce que je suis, un romantique protestant contre le romantisme, un
+utopiste prêchant en politique le terre-à-terre, un idéaliste se donnant
+inutilement beaucoup de mal pour paraître bourgeois, un tissu de
+contradictions, rappelant l'_hircocerf_ de la scolastique, qui avait
+deux natures. Une de mes moitiés devait être occupée à démolir l'autre,
+comme cet animal fabuleux de Ctésias qui se mangeait les pattes sans
+s'en douter. C'est ce que ce grand observateur, Challemel-Lacour, a dit
+excellemment: «Il pense comme un homme, il sent comme une femme, il agit
+comme un enfant.» Je ne m'en plains pas, puisque cette constitution
+morale m'a procuré les plus vives jouissances intellectuelles qu'on
+puisse goûter.
+
+Ma race, ma famille, ma ville natale, le milieu si particulier où je me
+développai, en m'interdisant les visées bourgeoises et en me rendant
+absolument impropre à tout ce qui n'est pas le maniement pur des choses
+de l'esprit, avaient fait de moi un idéaliste, fermé à tout le reste.
+L'application eût pu varier; le fond eût toujours été le même. La vraie
+marque d'une vocation est l'impossibilité d'y forfaire, c'est-à-dire de
+réussir à autre chose que ce pour quoi l'on a été créé. L'homme qui a
+une vocation sacrifie tout involontairement à sa maîtresse œuvre. Des
+circonstances extérieures auraient pu, comme il arrive souvent, dérouter
+ma vie et m'empêcher de suivre ma voie naturelle; mais l'absolue
+incapacité où j'aurais été de réussir à ce qui n'était pas ma destinée
+eût été la protestation du devoir contrarié, et la prédestination eût
+triomphé à sa manière en montrant le sujet qu'elle avait choisi
+absolument impuissant en dehors du travail pour lequel elle l'avait
+choisi. Toute application intellectuelle, j'y aurais réussi. Toute
+carrière ayant pour objet la recherche d'un intérêt quelconque, j'y
+aurais été nul, maladroit, au-dessous du médiocre.
+
+Le trait caractéristique de la race bretonne, à tous ses degrés, est
+l'idéalisme, la poursuite d'une fin morale ou intellectuelle, souvent
+erronée, toujours désintéressée. Jamais race ne fut plus impropre à
+l'industrie, au commerce. On obtient tout d'elle par le sentiment de
+l'honneur; ce qui est lucre lui paraît peu digne du galant homme;
+l'occupation noble est à ses yeux celle par laquelle on ne gagne rien,
+par exemple celle du soldat, celle du marin, celle du prêtre, celle du
+vrai gentilhomme qui ne tire de sa terre que le fruit convenu par
+l'usage sans chercher à l'augmenter, celle du magistrat, celle de
+l'homme voué au travail de la pensée. Au fond de la plupart de ses
+raisonnements, il y a cette opinion, fausse sans doute, que la fortune
+ne s'acquiert qu'en exploitant les autres et en pressurant les pauvres.
+La conséquence d'une telle manière de voir, c'est que le riche n'est pas
+très considéré; on estime beaucoup plus l'homme qui se consacre au bien
+public ou qui représente l'esprit du pays. Ces braves gens s'indignent
+contre la prétention qu'ont ceux qui font leur fortune de rendre par
+surcroît un service social. Quand on leur avait dit autrefois: «Le roi
+fait cas des Bretons,» cela leur suffisait. Le roi jouissait pour eux,
+était riche pour eux. Persuadés que ce que l'on gagne est pris sur un
+autre, ils tenaient l'avidité pour chose basse. Une telle conception
+d'économie politique est devenue très arriérée; mais le cercle des
+opinions humaines y ramènera peut-être un jour. Grâce, au moins, pour
+les petits groupes de survivants d'un autre monde, où cette inoffensive
+erreur a entretenu la tradition du sacrifice! N'améliorez pas leur sort,
+ils ne seraient pas plus heureux; ne les enrichissez pas, ils seraient
+moins dévoués: ne les gênez pas pour les faire aller à l'école primaire,
+ils y perdraient peut-être quelque chose de leurs qualités et
+n'acquerraient pas celles que donne la haute culture; mais ne les
+méprisez pas. Le dédain est la seule chose pénible pour les natures
+simples; il trouble leur foi au bien ou les porte à douter que les gens
+d'une classe supérieure en soient bons appréciateurs.
+
+Cette disposition, que j'appellerais volontiers romantisme moral, je
+l'eus au plus haut degré, par une sorte d'atavisme. J'avais reçu, avant
+de naître, le coup de quelque fée. Gode, la vieille sorcière, me le
+disait souvent. Je naquis avant terme et si faible que, pendant deux
+mois, on crut que je ne vivrais pas. Gode vint dire à mère qu'elle avait
+un moyen sûr pour savoir mon sort. Elle prit une de mes petites
+chemises, alla un matin à l'étang sacré; elle revint la face
+resplendissante. «Il veut vivre, il veut vivre! criait-elle. À peine
+jetée sur l'eau, la petite chemise s'est soulevée.» Plus tard, chaque
+fois que je la rencontrais, ses yeux étincelaient: «Oh! si vous aviez
+vu, disait-elle, comme les deux bras s'élancèrent!» Dès lors, j'étais
+aimé des fées, et je les aimais. Ne riez pas de nous autres Celtes. Nous
+ne ferons pas de Parthénon, le marbre nous manque; mais nous savons
+prendre à poignée le cœur et l'âme; nous avons des coups de stylet qui
+n'appartiennent qu'à nous; nous plongeons les mains dans les entrailles
+de l'homme, et, comme les sorcières de Macbeth, nous les en retirons
+pleines des secrets de l'infini. La grande profondeur de notre art est
+de savoir faire de notre maladie un charme. Cette race a au cœur une
+éternelle source de folie. Le «royaume de féerie», le plus beau qui soit
+en terre, est son domaine. Seule, elle sait remplir les bizarres
+conditions que la fée Gloriande impose à qui veut y entrer. Le cor qui
+ne résonne que touché par des lèvres pures, le hanap magique qui n'est
+plein que pour l'amant fidèle, n'appartiennent vraiment qu'à nous.
+
+La religion est la forme sous laquelle les races celtiques dissimulent
+leur soif d'idéal; mais l'on se trompe tout à fait quand on croit que la
+religion est pour elles une chaîne, un assujettissement. Aucune race n'a
+le sentiment religieux plus indépendant. Ce n'est qu'à partir du XIIe
+siècle, et par suite de l'appui que les Normands de France donnèrent au
+siège de Rome, que le christianisme breton fut entraîné bien nettement
+dans le courant de la catholicité. Il n'eût fallu que quelques
+circonstances favorables pour que les Bretons de France fussent devenus
+protestants, comme leurs frères les Gallois d'Angleterre. Au XVIIe
+siècle, notre Bretagne française fut tout à fait conquise par les
+habitudes jésuitiques et le genre de piété du reste du monde. Jusque-là,
+la religion y avait eu un cachet absolument à part.
+
+C'est surtout par le culte des saints qu'elle était caractérisée. Entre
+tant de particularités que la Bretagne possède en propre, l'hagiographie
+locale est sûrement la plus singulière. Quand on visite à pied le pays,
+une chose frappe au premier coup d'œil. Les églises paroissiales, où se
+fait le culte du dimanche, ne diffèrent pas essentiellement de celles
+des autres pays. Que si l'on parcourt la campagne, au contraire, on
+rencontre souvent dans une seule paroisse jusqu'à dix et quinze
+chapelles, petites maisonnettes n'ayant le plus souvent qu'une porte et
+une fenêtre, et dédiées à un saint dont on n'a jamais entendu parler
+dans le reste de la chrétienté. Ces saints locaux, que l'on compte par
+centaines, sont tous du Ve ou du VIe siècle, c'est-à-dire de l'époque de
+l'émigration; ce sont des personnages ayant pour la plupart réellement
+existé, mais que la légende a entourés du plus brillant réseau de
+fables. Ces fables, d'une naïveté sans pareille, vrai trésor de
+mythologie celtique et d'imaginations populaires, n'ont jamais été
+complètement écrites. Les recueils édifiants faits par les bénédictins
+et les jésuites, même le naïf et curieux écrit d'Albert Legrand,
+dominicain de Morlaix, n'en présentent qu'une faible partie. Loin
+d'encourager ces vieilles dévotions populaires, le clergé ne fait que
+les tolérer; s'il le pouvait, il les supprimerait. Il sent bien que
+c'est là le reste d'un autre monde, d'un monde peu orthodoxe. On vient,
+une fois par an, dire la messe dans ces chapelles; les saints auxquels
+elles sont dédiées sont trop maîtres du pays pour qu'on songe à les
+chasser; mais on ne parle guère d'eux à la paroisse. Le clergé laisse le
+peuple visiter ces petits sanctuaires selon les rites antiques, y venir
+demander la guérison de telle ou telle maladie, y pratiquer ses cultes
+bizarres; il feint de l'ignorer. Où donc est caché le trésor de ces
+vieilles histoires? Dans la mémoire du peuple. Allez de chapelle en
+chapelle; faites parler les bonnes gens, et, s'ils ont confiance en
+vous, ils vous conteront, moitié sur un ton sérieux, moitié sur le ton
+de la plaisanterie, d'inappréciables récits, dont la mythologie comparée
+et l'histoire sauront tirer un jour le plus riche parti[7].
+
+Ces récits eurent la plus grande influence sur le tour de mon
+imagination. Les chapelles dont je viens de parler sont toujours
+solitaires, isolées dans des landes, au milieu des rochers ou dans des
+terrains vagues tout à fait déserts. Le vent courant sur les bruyères,
+gémissant dans les genêts, me causait de folles terreurs. Parfois je
+prenais la fuite éperdu, comme poursuivi par les génies du passé.
+D'autres fois, je regardais, par la porte à demi enfoncée de la
+chapelle, les vitraux ou les statuettes en bois peint qui ornaient
+l'autel. Cela me plongeait dans des rêves sans fin. La physionomie
+étrange, terrible de ces saints, plus druides que chrétiens, sauvages,
+vindicatifs, me poursuivait comme un cauchemar. Tout saints qu'ils
+étaient, ils ne laissaient pas d'être parfois sujets à d'étranges
+faiblesses. Grégoire de Tours nous a conté l'histoire de ce Winnoch, qui
+passa par Tours en allant à Jérusalem, portant pour tout vêtement des
+peaux de brebis dépouillées de leur laine. Il parut si pieux, qu'on le
+garda et qu'on le fit prêtre. Il ne mangeait que des herbes sauvages et
+portait le vase de vin à sa bouche de telle façon qu'on aurait dit que
+c'était seulement pour l'effleurer. Mais la libéralité des dévots lui
+ayant souvent apporté des vases remplis de cette liqueur, il prit
+l'habitude d'en boire, et on le vit plusieurs fois ivre. Le diable
+s'empara de lui à tel point qu'armé de couteaux, de pierres, de bâtons,
+de tout ce qu'il pouvait saisir, il poursuivait les gens qu'il voyait.
+On fut obligé de l'attacher avec des chaînes dans sa cellule. Ce fut un
+saint tout de même. Saint Cadoc, saint Iltud, saint Conéry, saint Renan
+ou Ronan, m'apparaissaient de même comme des espèces de géants. Plus
+tard, quand je connus l'Inde, je vis que mes saints étaient de vrais
+_richis_, et que par eux j'avais touché à ce que notre monde aryen a de
+plus primitif, à l'idée de solitaires maîtres de la nature, la dominant
+par l'ascétisme et la force de la volonté.
+
+Naturellement, le dernier saint que je viens de citer était celui qui me
+préoccupait le plus; puisque son nom était celui que je portais[8].
+Entre tous les saints de Bretagne il n'y en a pas, du reste, de plus
+original. On m'a raconté deux ou trois fois sa vie, et toujours avec des
+circonstances plus extraordinaires les unes que les autres. Il habitait
+la Cornouaille, près de la petite ville qui porte son nom (Saint-Renan).
+C'était un esprit de la terre plus qu'un saint. Sa puissance sur les
+éléments était effrayante. Son caractère était violent et un peu
+bizarre; on ne savait jamais d'avance ce qu'il ferait, ce qu'il
+voudrait. On le respectait; mais cette obstination à marcher seul dans
+sa voie inspirait une certaine crainte; si bien que, le jour où on le
+trouva mort sur le sol de sa cabane, la terreur fut grande alentour. Le
+premier qui, en passant, regarda par la fenêtre ouverte et le vit étendu
+par terre, s'enfuit à toutes jambes. Pendant sa vie, il avait été si
+volontaire, si particulier, que nul ne se flattait de pouvoir deviner ce
+qu'il désirait que l'on fît de son corps. Si l'on ne tombait pas juste,
+on craignait une peste, quelque engloutissement de ville, un pays tout
+entier changé en marais, tel ou tel de ces fléaux dont il disposait de
+son vivant. Le mener à l'église de tout le monde eût été chose peu sûre.
+Il semblait parfois l'avoir en aversion. Il eût été capable de se
+révolter, de faire un scandale. Tous les chefs étaient assemblés dans la
+cellule, autour du grand corps noir, gisant à terre, quand l'un d'eux
+ouvrit un sage avis: «De son vivant, nous n'avons jamais pu le
+comprendre; il était plus facile de dessiner la voie de l'hirondelle au
+ciel que de suivre la trace de ses pensées; mort, qu'il fasse encore à
+sa tête. Abattons quelques arbres; faisons un chariot, où nous
+attellerons quatre bœufs. Il saura bien les conduire à l'endroit où il
+veut qu'on l'enterre.» Tous approuvèrent. On ajusta les poutres, on fit
+les roues avec des tambours pleins, sciés dans l'épaisseur des gros
+chênes, et on posa le saint dessus.
+
+Les bœufs, conduits par la main invisible de Ronan, marchèrent droit
+devant eux, au plus épais de la forêt. Les arbres s'inclinaient ou se
+brisaient sous leurs pas avec des craquements effroyables. Arrivé enfin
+au centre de la forêt, à l'endroit où étaient les plus grands chênes, le
+chariot s'arrêta. On comprit; on enterra le saint et on bâtit son église
+en ce lieu.
+
+De tels récits me donnèrent de bonne heure le goût de la mythologie. La
+naïveté avec laquelle on les prenait reportait à des milliers d'années
+en arrière. On me conta la façon dont mon père, dans son enfance, fut
+guéri de la fièvre. Le matin, avant le jour, on le conduisit à la
+chapelle du saint qui en guérissait. Un forgeron vint en même temps,
+avec sa forge, ses clous, ses tenailles. Il alluma son fourneau, rougit
+ses tenailles, et, mettant le fer rouge devant la figure du saint: «Si
+tu ne tires pas la fièvre à cet enfant, dit-il, je vais te ferrer comme
+un cheval.» Le saint obéit sur-le-champ. La sculpture en bois a été
+longtemps florissante en Bretagne. Ces statues de saints sont d'un
+réalisme étonnant; pour des imaginations plastiques, elles vivent. Je me
+souviens d'un brave homme, pas beaucoup plus fou que les autres, qui
+s'échappait quand il pouvait, le soir. Le matin, on le trouvait dans les
+églises en bras de chemise, suant sang et eau. Il avait passé la nuit à
+déclouer les christs en croix et à tirer les flèches du corps des saint
+Sébastien.
+
+Ma mère, qui par un côté était Gasconne (mon grand-père du côté maternel
+était de Bordeaux), racontait ces vieilles histoires avec esprit et
+finesse, glissant avec art entre le réel et le fictif, d'une façon qui
+impliquait qu'au fond tout cela n'était vrai qu'en idée. Elle aimait ces
+fables comme Bretonne, elle en riait comme Gasconne, et ce fut là tout
+le secret de l'éveil et de la gaieté de sa vie. Quant à moi, ce milieu
+étrange m'a donné pour les études historiques les qualités que je peux
+avoir. J'y ai pris une sorte d'habitude de voir sous terre et de
+discerner des bruits que d'autres oreilles n'entendent pas. L'essence de
+la critique est de savoir comprendre des états très différents de celui
+où nous vivons. J'ai vu le monde primitif. En Bretagne, avant 1830, le
+passé le plus reculé vivait encore. Le XIVe, le XVe siècle étaient le
+monde qu'on avait journellement sous les yeux dans les villes. L'époque
+de l'émigration galloise (Ve et VIe siècles) était visible dans les
+campagnes pour un œil exercé. Le paganisme se dégageait derrière la
+couche chrétienne, souvent fort transparente. À cela se mêlaient des
+traits d'un monde plus vieux encore, que j'ai retrouvés chez les Lapons.
+En visitant, en 1870, avec le prince Napoléon, les huttes d'un campement
+de Lapons, près de Tromsoe, je crus plus d'une fois, dans des types de
+femmes et d'enfants, dans certains traits, dans certaines habitudes,
+voir ressusciter devant moi mes plus anciens souvenirs. L'idée me vint
+que, dans les temps antiques, il put y avoir des mélanges entre des
+branches perdues de la race celtique et les races analogues aux Lapons
+qui couvraient le sol à leur arrivée. Ma formule ethnique serait de la
+sorte: «Un Celte, mêlé de Gascon, mâtiné de Lapon.» Une telle formule
+devrait, je crois, représenter, d'après les théories des
+anthropologistes, le comble du crétinisme et de l'imbécillité; mais ce
+que l'anthropologie traite de stupidité chez les vieilles races
+incomplètes n'est souvent qu'une force extraordinaire d'enthousiasme et
+d'intuition.
+
+
+III
+
+Tout me prédestinait donc bien réellement au romantisme, je ne dis pas
+au romantisme de la forme (je compris assez vite que le romantisme de la
+forme est une erreur; que, s'il y a deux manières de sentir et de
+penser, il n'y a qu'une seule forme pour exprimer ce qu'on pense et ce
+qu'on sent), mais au romantisme de l'âme et de l'imagination, à l'idéal
+pur. Je sortais de la vieille race idéaliste en ce qu'elle avait de plus
+authentique. Il y a dans le pays de Goëlo ou d'Avaugour, sur le Trieux,
+un endroit que l'on appelle le Lédano, parce que, là, le Trieux
+s'élargit et forme une lagune avant de se jeter dans la mer. Sur le bord
+du Lédano est une grande ferme qui s'appelait Keranbélec ou Meskanbélec.
+Là était le centre du clan des Renan, bonnes gens venues du Cardigan,
+sous la conduite de Fragan, vers l'an 480. Ils vécurent là treize cents
+ans d'une vie obscure, faisant des économies de pensées et de
+sensations, dont le capital accumulé m'est échu. Je sens que je pense
+pour eux et qu'ils vivent en moi. Pas un de ces braves gens n'a cherché,
+comme disaient les Normands, à _gaaingner_; aussi restèrent-ils toujours
+pauvres. Mon incapacité d'être méchant, ou seulement de le paraître,
+vient d'eux. Ils ne connaissaient que deux genres d'occupations,
+cultiver la terre et se hasarder en barque dans les estuaires et les
+archipels de rochers que forme le Trieux à son embouchure. Peu avant la
+Révolution, trois d'entre eux gréèrent une barque en commun et se
+fixèrent à Lézardrieux. Ils vivaient ensemble sur la barque, le plus
+souvent retirée dans une anse du Lédano; ils naviguaient à leur plaisir
+et quand la fantaisie leur en prenait. Ce n'étaient pas des bourgeois,
+car ils n'étaient pas jaloux des nobles; c'étaient des marins aisés et
+ne dépendant de personne.
+
+Mon grand-père, l'un d'eux, fit une étape de plus dans la vie citadine;
+il vint à Tréguier. Quand éclata la Révolution, il se montra patriote
+ardent, mais honnête. Il avait quelque argent; tous ceux qui étaient
+dans la même situation que lui achetèrent des biens nationaux: quant à
+lui, il n'en voulut pas; il trouvait ces biens mal acquis. Il n'estimait
+pas honorable de faire par surprise de grands gains n'impliquant aucun
+travail. Les événements de 1814 et 1815 le mirent hors de lui. Hegel
+n'avait pas encore découvert que le vainqueur a toujours raison, et, en
+tout cas, le bonhomme aurait eu peine à comprendre que c'était la France
+qui avait vaincu à Waterloo. Il me réservait le privilège de ces belles
+théories, dont je commence du reste à me dégoûter. Le soir du 19 mars
+1815, il vint voir ma mère: «Demain matin, dit-il, lève-toi de bonne
+heure et regarde la tour.» Effectivement, pendant la nuit, le sacristain
+n'ayant pas voulu donner la clef de la tour, il avait escaladé, avec
+quelques autres patriotes, une forêt d'arcs-boutants et de clochetons,
+au risque de se rompre vingt fois le cou, pour arborer le drapeau
+national. Quelques mois après, quand le drapeau contraire l'eut emporté,
+à la lettre il perdit la raison. Il sortit dans la rue avec une énorme
+cocarde tricolore. «Je voudrais bien savoir, dit-il, qui est-ce qui va
+venir m'arracher cette cocarde.» On l'aimait dans le quartier.
+«Personne, capitaine, personne,» lui répondit-on, et on le ramena
+doucement par le bras à la maison. Mon père partageait les mêmes
+sentiments. Il fit les campagnes de l'amiral Villaret-Joyeuse. Pris par
+les Anglais, il passa plusieurs années sur les pontons. Chaque année, sa
+jouissance était d'aller, le jour où l'on tirait au sort, humilier les
+recrues nouvelles de ses souvenirs de volontaire. Regardant d'un œil de
+mépris ceux qui mettaient la main dans l'urne: «Autrefois, disait-il,
+nous ne faisions pas ainsi.» Et il haussait ostensiblement les épaules
+sur la décadence des temps.
+
+C'est par ce que j'ai vu de ces excellents marins et ce que j'ai lu et
+entendu des paysans de Lithuanie ou même de Pologne, que j'ai formé mes
+idées sur la vertu innée de nos races, quand elles sont organisées selon
+le type du clan primitif. On ne comprendra jamais ce qu'il y avait de
+bonté dans ces vieux Celtes, et même de politesse et de douceur de
+mœurs. J'en ai vu encore le modèle expirant, il y a une trentaine
+d'années, dans la jolie petite île de Bréhat, avec ses mœurs
+patriarcales, dignes du temps des Phéaciens. Le désintéressement,
+l'incapacité pratique de ces braves gens, dépassaient toute imagination.
+Ce qui montrait leur noblesse, c'est que, dès qu'ils voulaient faire
+quelque chose qui ressemblât à un négoce, ils étaient sûrement trompés.
+Depuis que le monde existe, jamais on ne se ruina avec plus de fougue,
+plus d'imagination, plus d'entrain, plus de gaieté. C'était un feu
+roulant de paradoxes pratiques, d'amusantes fantaisies. Impossible de
+mépriser plus joyeusement toutes les lois du bon sens positif et de la
+saine économie.
+
+«Maman, demandai-je un jour à ma mère, dans les dernières années de sa
+vie, est-ce que vraiment tous ceux de notre famille que vous avez connus
+étaient aussi réfractaires à la fortune que ceux que j'ai connus
+moi-même?
+
+--Tous pauvres comme Job, me répondit-elle. À quoi penses-tu donc?
+Comment veux-tu qu'il en fût autrement? Aucun d'eux ne naquit riche et
+aucun d'eux n'a pillé ni rançonné personne. En ce temps-là, il n'y avait
+de riches que le clergé et les nobles. Il y a pourtant une exception,
+c'est Z..., qui est devenu millionnaire. Ah! celui-là est un homme
+considéré, bien établi dans le monde, presque un député, susceptible au
+moins de l'être.
+
+--Comment donc Z... a-t-il fait une fortune considérable, quand tous
+autour de lui sont restés pauvres?
+
+--Je ne peux pas te dire cela... Il y a des gens qui naissent pour être
+riches, d'autres qui ne le seront jamais. Il faut avoir des griffes, se
+servir le premier. Or c'est ce que nous n'avons jamais su faire. Dès
+qu'il s'agit de prendre la meilleure portion sur le plat qui passe,
+notre politesse naturelle s'y oppose. Aucun de tes ascendants n'a gagné
+d'argent. Ils n'ont rien pris à la masse, n'ont pas appauvri le monde.
+Ton grand-père ne voulut pas suivre l'exemple des autres, acheter des
+biens nationaux. Ton père était comme tous les marins. La preuve qu'il
+était né pour naviguer et se battre, c'est qu'il avait une complète
+inaptitude pour les affaires. Quand tu vins au monde, nous étions si
+tristes, que je te pris sur mes genoux et pleurai amèrement. Les marins,
+vois-tu, ne ressemblent pas au reste du monde. J'en ai vu qui, au début
+de leur engagement, avaient entre les mains des sommes assez fortes. Ils
+imaginaient un divertissement singulier. Ils faisaient chauffer les écus
+dans un poêlon, puis les jetaient dans la rue, riant aux éclats des
+efforts de la canaille pour s'en saisir. C'était une façon de marquer
+qu'on ne se fait pas tuer pour des pièces de six francs, et que le
+courage et le devoir ne se payent pas. Et ton pauvre oncle Pierre, en
+voilà encore un qui m'a donné du souci. Ô ciel!
+
+--Parlez-moi de lui, dis-je; je ne sais pourquoi je l'aime.
+
+--Tu l'as vu un jour; il nous rencontra près du pont; il te salua; mais
+tu étais trop respecté dans le pays; il n'osa te parler, et je ne voulus
+pas te dire. C'était la meilleure créature de Dieu; mais on ne put
+jamais l'astreindre à travailler. Il était toujours par voies et par
+chemins, passant ses jours et ses nuits dans les cabarets; avec cela,
+bon et honnête; mais il fut impossible de lui donner un état. Tu ne peux
+te figurer comme il était charmant avant que la vie qu'il menait l'eût
+épuisé. Il était adoré dans le pays, on se l'arrachait. Ce qu'il savait
+de contes, de proverbes, d'histoires à faire mourir de rire ne peut se
+concevoir. Tout le pays le suivait. Avec cela, assez instruit; il avait
+beaucoup lu. Dans les cabarets, on faisait cercle autour de lui, on
+l'applaudissait. Il était la vie, l'âme, le boute-en-train de tout le
+monde. Il fit une véritable révolution littéraire. Jusque-là, _les
+Quatre fils d'Aymon_ et _Renaud de Montauban_ avaient eu la vogue. On
+connaissait tous ces vieux personnages, on savait leur vie par cœur;
+chacun avait son héros particulier pour lequel il se passionnait. Pierre
+fit connaître des histoires moins vieillies, qu'il prenait dans les
+livres, mais qu'il accommodait au goût du pays.
+
+»Nous avions alors une assez bonne bibliothèque. Quand vinrent les Pères
+de la mission, sous Charles X, le prédicateur fit un si beau sermon
+contre les livres dangereux, que chacun brûla tout ce qu'il avait de
+volumes chez lui. Le missionnaire avait dit qu'il valait mieux en brûler
+plus que moins, et que d'ailleurs tous pouvaient être dangereux selon
+les circonstances. Je fis comme tout le monde; mais ton père en jeta
+plusieurs sur le haut de la grande armoire. «Ceux-là sont trop jolis,»
+me dit-il. C'étaient _Don Quichotte_, _Gil Blas_, _le Diable boiteux_.
+Pierre les dénicha en cet endroit. Il les lisait aux gens du peuple et
+aux gens du port. Toute notre bibliothèque y a passé. De la sorte il
+mangea le peu qu'il avait, une petite aisance, et devint un pur
+vagabond; ce qui ne l'empêchait pas d'être doux, excellent, incapable de
+faire du mal à une mouche.
+
+--Mais pourquoi, dis-je, ses tuteurs ne le firent-ils pas embarquer
+comme marin? Cela l'eût entraîné et réglé un peu.
+
+--Ç'aurait été impossible; tout le peuple l'eût suivi; on l'aimait trop.
+Si tu savais comme il avait de l'imagination. Pauvre Pierre! je l'aimais
+tout de même; je l'ai vu parfois si charmant! Il y avait des moments où
+un mot de lui vous faisait pâmer de rire. Il possédait une façon
+d'ironie, une manière de plaisanter sans qu'on fût averti, ni que rien
+préparât le trait, que je n'ai vues à personne. Je n'oublierai jamais le
+soir où l'on vint m'avertir qu'on l'avait trouvé mort au bord du chemin
+de Langoat. J'allai, je le fis habiller proprement. On l'enterra; le
+curé me dit de bien bonnes paroles sur la mort de ces vagabonds, dont le
+cœur n'est pas toujours aussi loin de Dieu que l'on pourrait croire.»
+
+Pauvre oncle Pierre! j'ai bien souvent pensé à lui. Cette tardive estime
+sera sa seule récompense. Le paradis métaphysique ne serait pas sa
+place. Son imagination, son entrain, sa sensualité vive, firent de lui,
+dans son milieu, une apparition à part. Le caractère de mon père ne
+ressemblait nullement au sien. Mon père était plutôt doux et
+mélancolique. Il me donna le jour vieux, au retour d'un long voyage.
+Dans les premières lueurs de mon être, j'ai senti les froides brumes de
+la mer, subi la bise du matin, traversé l'âpre et mélancolique insomnie
+du banc de quart.
+
+
+IV
+
+Je touchais par ma grand'mère maternelle à un monde de bourgeoisie
+beaucoup plus rangée. Ma bonne maman, comme je l'appelais, était un fort
+aimable modèle de la bourgeoisie d'autrefois. Elle avait été extrêmement
+jolie. Je l'ai connue dans ses dernières années, gardant toujours la
+mode du moment où elle devint veuve. Elle tenait à sa classe, ne quitta
+jamais ses coiffes de bourgeoise, ne souffrit jamais d'être appelée que
+_mademoiselle_. Les dames nobles l'avaient en haute estime. Quand elles
+rencontraient ma sœur Henriette, elles la caressaient: «Ma petite, lui
+disaient-elles, votre grand'mère était une personne bien recommandable,
+nous l'aimions beaucoup; soyez comme elle.» En effet, ma sœur l'aimait
+extrêmement et la prit pour exemple; mais ma mère, rieuse et pleine
+d'esprit, différait beaucoup d'elle; la mère et la fille faisaient en
+tout le contraste le plus parfait.
+
+Cette bonne bourgeoisie de Lannion était admirable de candeur, de
+respect et d'honnêteté. Beaucoup de mes tantes restèrent sans se marier,
+mais n'en étaient pas moins heureuses, grâce à un esprit de sainte
+enfance qui rendait tout léger. On vivait ensemble, on s'aimait; on
+participait aux mêmes croyances. Mes tantes X... n'avaient d'autre
+divertissement que, le dimanche, après les offices, de faire voler une
+plume, chacune soufflant à son tour pour l'empêcher de toucher terre.
+Les grands éclats de rire que cela leur causait les approvisionnaient de
+joie pour huit jours. La piété de ma grand'mère, sa politesse, son culte
+pour l'ordre établi, me sont restés comme une des meilleures images de
+cette vieille société fondée sur Dieu et le roi, deux étais qu'il n'est
+pas sûr qu'on puisse remplacer.
+
+Quand la Révolution éclata, ma bonne maman l'eut en horreur, et bientôt
+elle fut à la tête des pieuses personnes qui cachaient les prêtres
+insermentés. La messe se disait dans son salon. Les dames nobles étant
+dans l'émigration, elle regardait comme son devoir de les remplacer en
+cela. La plupart de mes oncles, au contraire, étaient grands patriotes.
+Quand il y avait des deuils publics, par exemple à propos de la trahison
+de Dumouriez, mes oncles laissaient croître leur barbe, sortaient avec
+des mines consternées, des cravates énormes et des vêtements en
+désordre. Ma bonne maman avait alors de fines railleries, qui n'étaient
+pas sans danger: «Ah! mon pauvre Tanneguy, qu'avez-vous? quel malheur
+nous est survenu? Est-ce qu'il est arrivé quelque chose à ma cousine
+Amélie? Est-ce que l'asthme de ma tante Augustine va plus mal?--Non, ma
+cousine, la République est en danger.--Ce n'est que cela? Ah! mon cher
+Tanneguy, que vous me soulagez! Vous m'enlevez un véritable poids de
+dessus le cœur.»
+
+Elle joua ainsi pendant deux ans avec la guillotine, et ce fut miracle
+si elle y échappa. Elle avait pour compagne de son dévouement une dame
+Taupin, très pieuse comme elle. Les prêtres alternaient entre sa maison
+et celle de madame Taupin. Mon oncle Y..., très révolutionnaire, au fond
+excellent homme, lui disait souvent: «Ma cousine, prenez garde; si
+j'étais obligé de savoir qu'il y a des prêtres ou des aristocrates
+cachés chez vous, je vous dénoncerais.» Elle répondait qu'elle ne
+connaissait que de vrais amis de la République, mais ce qui s'appelle de
+vrais amis!...
+
+C'est, en effet, madame Taupin qui fut guillotinée. Ma mère ne me
+racontait jamais cette scène sans la plus vive émotion. Elle me montra,
+dans mon enfance, les lieux où tout s'était passé. Le jour de
+l'exécution, ma bonne maman emmena toute la famille hors de Lannion,
+pour ne point participer au crime qui allait s'y accomplir. On se rendit
+avant le jour à une chapelle située à une demi-lieue de la ville, dans
+un endroit désert, et dédiée à saint Roch. Beaucoup de personnes pieuses
+s'y rencontrèrent. Un signal devait les avertir du moment où la tête
+tomberait, pour que tous fussent en prière quand l'âme de la martyre
+serait présentée par les anges au trône de Dieu.
+
+Tout cela créait des liens d'une profondeur dont nous n'avons plus
+l'idée. Ma bonne maman aimait les prêtres, leur courage, leur
+dévouement. Elle éprouva leur glaciale froideur. Sous le Consulat, quand
+le culte fut rétabli, le prêtre qu'elle avait caché au péril de sa vie
+fut nommé curé d'une paroisse près de Lannion. Elle prit ma mère, alors
+enfant, par la main, et elles firent ensemble un voyage de deux lieues,
+sous un soleil ardent. Revoir celui qu'elle avait vu officier de nuit
+chez elle, dans de si tragiques circonstances, lui faisait battre le
+cœur. L'orgueil sacerdotal, peut-être le sentiment du devoir, inspira au
+prêtre une étrange conduite. Il la reconnut à peine, la reçut debout et
+la congédia après deux ou trois paroles. Pas un remerciement, pas une
+félicitation, pas un souvenir. Il ne lui proposa même pas un verre
+d'eau. Ma grand'mère pensa défaillir; elle revint à Lannion avec ma
+mère, fondant en larmes, soit qu'elle se reprochât une erreur de son
+cœur de femme, soit qu'elle fût révoltée contre tant d'orgueil. Ma mère
+ne sut jamais si, dans le sentiment qui lui resta de ce jour, le
+froissement ou l'admiration l'emportèrent. Peut-être finit-elle par
+comprendre la sagesse profonde de ce prêtre, qui sembla lui dire
+brusquement: «Femme, qu'y a-t-il de commun entre toi et moi?» et ne
+voulut pas reconnaître qu'il dût lui savoir quelque gré du bien qu'elle
+avait fait. Les femmes admettent difficilement ce degré d'abstraction.
+L'œuvre se personnifie toujours pour elles en quelqu'un, et elles ont
+peine à trouver naturel qu'on ait combattu côte à côte sans se connaître
+ni s'aimer.
+
+Ma mère, gaie, ouverte, curieuse, aimait plutôt la Révolution qu'elle ne
+la haïssait. À l'insu de ma bonne maman, elle écoutait les chansons
+patriotiques. Le _Chant du Départ_ lui avait fait une vive impression,
+elle ne récitait jamais le beau vers prononcé par les mères:
+
+ De nos yeux maternels ne craignez point les larmes...
+
+sans que sa voix fût émue. Ces grandes et terribles scènes avaient
+laissé en elle une empreinte ineffaçable. Quand elle s'égarait en ces
+souvenirs, indissolublement liés à l'éveil de sa première jeunesse,
+quand elle se rappelait tant d'enthousiasmes, tant de joies folles, qui
+alternaient avec les scènes de terreur, sa vie semblait renaître tout
+entière. J'ai pris d'elle un goût invincible de la Révolution, qui me la
+fait aimer malgré ma raison et malgré tout le mal que j'ai dit d'elle.
+Je n'efface rien de ce que j'ai dit; mais, depuis que je vois l'espèce
+de rage avec laquelle des écrivains étrangers cherchent à prouver que la
+révolution française n'a été que honte, folie, et qu'elle constitue un
+fait sans importance dans l'histoire du monde, je commence à croire que
+c'est peut-être ce que nous avons fait de mieux, puisqu'on en est si
+jaloux.
+
+
+V
+
+Un personnage singulier, qui resta longtemps pour nous une énigme,
+compta pour quelque chose parmi les causes qui firent de moi, en somme,
+bien plus un fils de la Révolution qu'un fils des croisés. C'était un
+vieillard dont la vie, les idées, les habitudes, formaient avec celles
+du pays le plus singulier contraste. Je le voyais tous les jours,
+couvert d'un manteau râpé, aller acheter chez une petite marchande pour
+deux sous de lait dans un vase de fer-blanc. Il était pauvre, sans être
+précisément dans la misère. Il ne parlait à personne; mais son œil
+timide avait beaucoup de douceur. Les personnes que des circonstances
+tout à fait exceptionnelles mettaient en rapport avec lui étaient
+enchantées de son aménité, de son sourire, de sa haute raison.
+
+Je n'ai jamais su son nom, et même je crois que personne ne le savait.
+Il n'était pas du pays et n'avait aucune famille. Sa paix était
+profonde, et la singularité de sa vie n'excitait plus que de
+l'étonnement; mais ce résultat, il ne l'avait pas conquis tout d'abord.
+Il avait fait bien des écoles. Un temps fut où il avait eu des rapports
+avec les gens du pays, leur avait dit quelques-unes de ses idées;
+personne n'y comprit rien. Le mot _système_, qu'il prononça deux ou
+trois fois, parut drôle. On l'appela _Système_, et bientôt il n'eut plus
+d'autre nom. S'il eût continué, cela eût mal tourné, les enfants lui
+eussent jeté des pierres. En vrai sage, il se tut, ne dit plus mot à
+personne et eut le repos. Il sortait tous les jours pour aller acheter
+ses petites provisions; le soir, il se promenait dans quelque lieu
+retiré. Son visage était sérieux, mais non triste, plutôt aimable que
+malveillant. Dans la suite, quand je lus la _Vie de Spinoza_ par
+Colerus, je vis que j'avais eu sous les yeux dans mon enfance un modèle
+tout semblable au saint d'Amsterdam. On le laissait tout à fait
+tranquille; on le respectait même. Sa résignation, sa mine souriante,
+paraissaient une vision d'un autre monde. On ne comprenait pas, mais on
+sentait en lui quelque chose de supérieur; on s'inclinait.
+
+Il n'allait jamais à l'église et évitait toutes les occasions où il eût
+fallu manifester une foi religieuse matérielle. Le clergé le voyait de
+très mauvais œil: on ne parlait pas contre lui au prône, car il n'y
+avait pas scandale; mais, en secret, on ne prononçait son nom qu'avec
+épouvante. Une circonstance particulière augmentait cette animosité et
+créait autour du vieux solitaire une sorte d'atmosphère de diaboliques
+terreurs.
+
+Il possédait une bibliothèque très considérable, composée d'écrits du
+XVIIIe siècle. Toute cette grande philosophie, qui, en somme, a plus
+fait que Luther et Calvin, était là réunie. Le studieux vieillard la
+savait par cœur et vivait des petits profits que lui rapportait le prêt
+de ses volumes à quelques personnes qui lisaient. C'était là pour le
+clergé une sorte de puits de l'abîme, dont on parlait avec horreur.
+L'interdiction de lui emprunter des livres était absolue. Le grenier de
+Système passait pour le réceptacle de toutes les impiétés.
+
+Naturellement je partageais cette horreur, et c'est bien plus tard,
+quand mes idées philosophiques se furent assises, que je songeai que
+j'avais eu le bonheur dans mon enfance de voir un véritable sage. Ses
+idées, je les reconstruisis sans peine en rapprochant quelques mots qui
+m'avaient paru autrefois inintelligibles, et dont je me souvenais. Dieu
+était pour lui l'ordre de la nature, la raison intime des choses. Il ne
+souffrait pas qu'on le niât. Il aimait l'humanité comme représentant la
+raison, et haïssait la superstition comme la négation de la raison. Sans
+avoir le souffle poétique que le XIXe siècle a su ajouter à ces grandes
+vérités, Système, j'en suis sûr, vit très haut et très loin. Il était
+dans le vrai. Loin de méconnaître Dieu, il avait honte pour ceux qui
+s'imaginent le toucher. Perdu dans une paix profonde et une sincère
+humilité, il voyait les erreurs des hommes avec plus de pitié que de
+haine. Il était évident qu'il méprisait son siècle. La renaissance de la
+superstition, qu'il avait crue enterrée par Voltaire et Rousseau, lui
+semblait, dans la génération nouvelle, le signe d'un complet
+abêtissement.
+
+Un matin, on le trouva mort dans sa pauvre chambre, au milieu de ses
+livres empilés. C'était après 1830; le maire lui fit le soir des
+funérailles décentes. Le clergé acheta toute sa bibliothèque à vil prix
+et la fit détruire. On ne découvrit dans sa commode aucun papier qui pût
+aider à percer le mystère qui l'entourait. Seulement, dans un coin, on
+trouva soigneusement enveloppé un bouquet de fleurs desséchées, liées
+par un ruban tricolore. On crut d'abord à quelque souvenir d'amour, et
+plusieurs brodèrent sur ce canevas le roman de l'inconnu; mais le ruban
+tricolore troublait une telle hypothèse. Ma mère ne croyait nullement
+que ce fût là l'explication véritable. Quoiqu'elle eût un respect
+instinctif pour Système, elle me disait toujours: «C'est un vieux
+terroriste. Je me figure par moments l'avoir vu en 1793. Et puis il a
+juste les allures et les idées de M..., qui terrorisa Lannion et y tint
+la guillotine en permanence tant que dura Robespierre.»
+
+Il y a quinze ou vingt ans, je lus, aux _faits divers_ d'un journal, à
+peu près ce qui suit:
+
+ Hier, dans une rue écartée, au fond du faubourg Saint-Jacques,
+ s'est éteint presque sans agonie un vieillard dont l'existence
+ intriguait fort le voisinage. Il était respecté dans le quartier
+ comme un modèle de bienfaisance et de bonté; mais il évitait tout
+ ce qui eût pu mettre sur la voie de son passé. Quelques livres, le
+ _Catéchisme_ de Volney, des volumes dépareillés de Rousseau,
+ étaient épars sur la table. Une malle composait tout son avoir. Le
+ commissaire de police, appelé à l'ouvrir, n'y a trouvé que quelques
+ pauvres effets, parmi lesquels un bouquet fané, enveloppé avec soin
+ dans un papier sur lequel était écrit: _Bouquet que je portai à la
+ fête de l'Être suprême_, 20 _prairial, an_ II.
+
+Ce fut là pour moi un trait de lumière. Je ne doutai pas que le bouquet
+de Système ne se rattachât au même souvenir. Je me rappelai les rares
+adeptes de l'Église jacobine que j'avais pu connaître, leur ardente
+conviction, leur attachement sans borne aux souvenirs de 1793 et 1794,
+leur impuissance à parler d'autre chose. Ce rêve d'une année fut si
+ardent, que ceux qui l'avaient traversé ne purent désormais rentrer dans
+la vie. Ils restèrent sous le coup d'une idée fixe, mornes, frappés de
+stupéfaction; ils avaient le _delirium tremens_ des ivresses sanglantes.
+C'étaient des croyants absolus; le monde, qui n'était plus à leur
+diapason, leur semblait vide et enfantin. Demeurés seuls debout comme
+les restes d'un monde de géants, chargés de la haine du genre humain,
+ils n'avaient plus de commerce possible avec les vivants. Je compris
+l'effet que fit Lakanal quand il revint d'Amérique en 1833 et qu'il
+apparut à ses confrères de l'Académie des sciences morales et politiques
+comme un fantôme... Je compris Daunou et son obstination à voir dans M.
+Cousin, dans M. Guizot, les plus dangereux des jésuites. Par un
+contraste assez ordinaire, ces survivants, parfois hideux, de luttes
+titaniques étaient devenus des agneaux. L'homme n'a pas besoin, pour
+être bon, d'avoir trouvé une base logique à sa bonté. Les plus cruels
+inquisiteurs du moyen âge, Conrad de Marbourg, par exemple, étaient les
+plus doux des hommes. C'est ce qu'on verra quand notre grand maître, M.
+Victor Hugo, donnera son _Torquemada_, et montrera comment on peut
+devenir brûleur d'hommes par sensibilité, par charité[9].
+
+
+VI
+
+Quoique l'éducation religieuse et prématurément sacerdotale qui m'était
+donnée ait empêché pour moi les liaisons de jeunesse avec des personnes
+d'un autre sexe, j'avais des petites amies d'enfance dont une surtout
+m'a laissé un profond souvenir. Très tôt, le goût des jeunes filles fut
+vif en moi. Je les préférais de beaucoup aux petits garçons. Ceux-ci ne
+m'aimaient pas; mon air délicat les agaçait. Nous ne pouvions jouer
+ensemble; ils m'appelaient _mademoiselle_; il n'y avait taquinerie
+qu'ils ne me fissent. J'étais, au contraire, tout à fait bien avec les
+petites filles de mon âge: elles me trouvaient tranquille et
+raisonnable. J'avais douze ou treize ans. Je ne me rendais aucun compte
+de l'attrait qui m'attachait à elles. L'idée vague qui m'attirait me
+semble avoir été surtout qu'il y a des choses permises aux hommes qui ne
+sont pas permises aux femmes, si bien qu'elles m'apparaissaient comme
+des créatures faibles et jolies, soumises, pour le gouvernement de leur
+petite personne, à des règles qu'elles acceptaient. Toutes celles que je
+connaissais étaient d'une modestie charmante. Il y avait dans le premier
+éveil qui s'opérait en moi le sentiment d'une légère pitié, l'idée qu'il
+fallait aider à une résignation si gentille, aimer leur retenue et la
+seconder. Je voyais bien ma supériorité intellectuelle; mais, dès lors,
+je sentais que la femme très belle ou très bonne résout complètement,
+pour son compte, le problème qu'avec toute notre force de tête nous ne
+faisons que gâcher. Nous sommes des enfants ou des pédants auprès
+d'elle. Je ne comprenais que vaguement, déjà cependant j'entrevoyais que
+la beauté est un don tellement supérieur, que le talent, le génie, la
+vertu même, ne sont rien auprès d'elle, en sorte que la femme vraiment
+belle a le droit de tout dédaigner, puisqu'elle rassemble, non dans une
+œuvre hors d'elle, mais dans sa personne même, comme en un vase myrrhin,
+tout ce que le génie esquisse péniblement en traits faibles, au moyen
+d'une fatigante réflexion.
+
+Parmi ces petites camarades, j'ai dit qu'il y en avait une qui avait
+pour moi un effet particulier de séduction. Elle s'appelait Noémi.
+C'était un petit modèle de sagesse et de grâce. Ses yeux étaient d'une
+délicieuse langueur, empreints à la fois de bonté et de finesse; ses
+cheveux étaient d'un blond adorable. Elle pouvait avoir deux ans de plus
+que moi, et la façon dont elle me parlait tenait le milieu entre le ton
+d'une sœur aînée et les confidences de deux enfants. Nous nous
+entendions à merveille. Quand les petites amies se querellaient, nous
+étions toujours du même avis. Je m'efforçais de mettre la paix entre les
+dissidentes. Elle était sceptique sur l'issue de mes tentatives.
+«Ernest, me disait-elle, vous ne réussirez pas: vous voulez mettre tout
+le monde d'accord.» Cette enfantine collaboration pacifique, qui nous
+attribuait une imperceptible supériorité sur les autres, établissait
+entre nous un petit lien très doux. Maintenant encore, je ne peux pas
+entendre chanter: _Nous n'irons plus au bois_, ou _Il pleut, il pleut,
+bergère_, sans être pris d'un léger tressaillement de cœur...
+Certainement, sans l'étau fatal qui m'enserrait, j'eusse aimé Noémi deux
+ou trois ans après; mais j'étais voué au raisonnement; la dialectique
+religieuse m'occupait déjà tout entier. Le flot d'abstractions qui me
+montait à la tête m'étourdissait et me rendait, pour tout le reste,
+absent et distrait.
+
+Un singulier défaut, d'ailleurs, qui plus d'une fois dans la vie devait
+me nuire, traversa cette affection naissante et la fit dévier. Mon
+indécision est cause que je me laisse facilement amener à des situations
+contradictoires, dont je ne sais pas trancher le nœud. Ce trait de
+caractère se compliqua, en cette circonstance, d'une qualité qui m'a
+fait commettre autant d'inconséquences que le pire des défauts. Il y
+avait, parmi ces enfants, une petite fille beaucoup moins belle que
+Noémi, bonne et aimable sans doute, mais moins fêtée, moins entourée.
+Elle me recherchait, peut-être même un peu plus que Noémi, et ne
+dissimulait pas une certaine jalousie. Faire de la peine à quelqu'un a
+toujours été pour moi une impossibilité. Je me figurais vaguement que la
+femme qui n'est pas très jolie est malheureuse et doit se dévorer
+intérieurement, comme si elle avait manqué sa destinée. J'allais avec la
+moins aimée plus qu'avec Noémi, car je la voyais triste. Je laissai
+ainsi bifurquer mon premier amour, comme plus tard je laissai bifurquer
+ma politique, de la façon la plus maladroite. Une ou deux fois, je vis
+Noémi rire sous cape de ma naïveté. Elle était toujours gentille pour
+moi; mais il y avait par moments chez elle une nuance d'ironie qu'elle
+ne dissimulait pas, et qui ne faisait que me la rendre plus charmante
+encore.
+
+La lutte qui remplit mon adolescence me la fit oublier à peu près. Plus
+tard, son image s'est souvent représentée à moi. Je demandai un jour à
+ma mère ce qu'elle était devenue.
+
+«Elle est morte, me dit-elle, morte de tristesse. Elle n'avait pas de
+fortune. Quand elle eut perdu ses parents, sa tante, une très digne
+femme qui tenait l'hôtellerie de ..., la plus honnête maison du monde,
+la prit chez elle. Elle fit de son mieux. Tu ne l'as connue qu'enfant,
+charmante déjà; mais, à vingt-deux ans, c'était un miracle. Ses cheveux,
+qu'elle tenait en vain prisonniers sous un lourd bonnet, s'échappaient
+en tresses tordues, comme des gerbes de blé mûr. Elle faisait ce qu'elle
+pouvait pour cacher sa beauté. Sa taille admirable était dissimulée par
+une pèlerine; ses mains, longues et blanches, étaient toujours perdues
+dans des mitaines. Rien n'y faisait. À l'église, il se formait des
+groupes de jeunes gens pour la voir prier. Elle était trop belle pour
+nos pays, et elle était aussi sage que belle.»
+
+Cela me toucha vivement. Depuis, j'ai pensé beaucoup plus à elle, et,
+quand Dieu m'a eu donné une fille, je l'ai appelée Noémi.
+
+
+VII
+
+Le monde, en marchant, n'a pas beaucoup plus de souci de ce qu'il écrase
+que le char de l'idole de Jugurnath. Toute cette vieille société dont je
+viens d'essayer un crayon a maintenant disparu. Bréhat n'existe plus; je
+l'ai revu il y a six ans, je ne l'ai pas reconnu. On a découvert au
+chef-lieu du département que certains usages anciens de l'île ne sont
+pas conformes à je ne sais quel code; on a réduit une population douce
+et aisée à la révolte et à la misère. La petite marine que fournissaient
+ces îles et ces côtes n'existe plus. Les chemins de fer et les bateaux à
+vapeur l'ont ruinée. Et les vieux bardes! ô ciel! en quel état je les ai
+vus réduits! J'en trouvai plusieurs, il y a quelques années, parmi les
+Bas-Bretons qui viennent à Saint-Malo demander aux plus sordides
+besognes de quoi ne pas mourir de faim. L'un d'eux désira me voir; il
+était sous-aide balayeur. Il m'exposa en breton (il ne savait pas un mot
+de français) ses idées sur la fin de toute poésie et sur l'infériorité
+des nouvelles écoles. Il était partisan de l'ancien genre, de la
+complainte narrative, et il se mit à me chanter celle qu'il tenait pour
+la plus belle. Le sujet était la mort de Louis XVI. Il fondait en
+larmes. Arrivé au roulement de tambours de Santerre, il ne put aller
+plus loin. «S'il lui avait été permis de parler, me dit-il en se levant
+fièrement, le peuple se serait révolté.» Pauvre honnête homme!
+
+En présence de pareils exemples, le cas de l'opulent Z... me devenait de
+plus en plus énigmatique. Quand je demandais à ma mère de me donner
+l'explication de cette singularité, elle répondait toujours d'une
+manière évasive, me parlait vaguement d'aventures dans les mers de
+Madagascar, refusait de répondre. Un jour, je la pressai plus vivement.
+
+«Mais comment donc, lui dis-je, le cabotage, qui n'a jamais enrichi
+personne, a-t-il pu faire un millionnaire?
+
+--Mon dieu, Ernest, que tu es entêté! Je t'ai déjà dit de ne pas me
+demander cela. Z... est le seul homme un peu comme il faut de notre
+entourage; il a une belle position; il est riche, estimé, on ne lui
+demande pas compte de la manière dont il a pu acquérir sa fortune.
+
+--Dites-le moi tout de même.
+
+--Eh bien, que veux-tu? On ne devient pas riche sans se salir un peu. Il
+avait fait la traite des nègres...»
+
+Un peuple noble, bon seulement pour servir des nobles, en harmonie
+d'idées avec eux, est, de notre temps, un peuple placé à l'antipode de
+ce qu'on appelle la saine économie politique et destiné à mourir de
+faim. Pour les délicats, retenus par une foule de points d'honneur, la
+concurrence est impossible avec de prosaïques lutteurs, bien décidés à
+ne se priver d'aucun avantage dans la bataille de la vie. C'est ce que
+je découvris bien vite, dès que je commençai à connaître un peu la
+planète où nous vivons. Alors s'établit en moi une lutte ou plutôt une
+dualité qui a été le secret de toutes mes opinions. Je n'abandonnai
+nullement mon goût pour l'idéal; je l'ai plus vif que jamais, je l'aurai
+toujours. Le moindre acte de vertu, le moindre grain de talent, me
+paraissent infiniment supérieurs à toutes les richesses, à tous les
+succès du monde. Mais, comme j'avais l'esprit juste, je vis en même
+temps que l'idéal et la réalité n'ont rien à faire ensemble; que le
+monde, jusqu'à nouvel ordre, est voué sans appel à la platitude, à la
+médiocrité; que la cause qui plaît aux âmes bien nées est sûre d'être
+vaincue; que ce qui est vrai en littérature, en poésie, aux yeux des
+gens raffinés, est toujours faux dans le monde grossier des faits
+accomplis. Les événements qui suivirent la révolution de 1848 me
+fortifièrent dans cette idée. Il se trouva que les plus beaux rêves,
+transportés dans le domaine des faits, avaient été funestes, et que les
+choses humaines ne commencèrent à mieux aller que quand les idéologues
+cessèrent de s'en occuper. Je m'habituai dès lors à suivre une règle
+singulière, c'est de prendre pour mes jugements pratiques le contre-pied
+exact de mes jugements théoriques, de ne regarder comme possible que ce
+qui contredisait mes aspirations. Une expérience assez suivie m'avait
+montré, en effet, que la cause que j'aimais échouait toujours et que ce
+qui me répugnait était ce qui devait triompher. Plus une solution
+politique fut chétive, plus elle me parut dès lors avoir de chances pour
+réussir dans le monde des réalités.
+
+En fait, je n'ai d'amour que pour les caractères d'un idéalisme absolu,
+martyrs, héros, utopistes, amis de l'impossible. De ceux-là seuls je
+m'occupe; ils sont, si j'ose le dire, ma spécialité. Mais je vois ce que
+ne voient pas les exaltés; je vois, dis-je, que ces grands accès n'ont
+plus d'utilité et que, d'ici à longtemps, les héroïques folies que le
+passé a déifiées ne réussiront plus. L'enthousiasme de 1792 fut une
+belle et grande chose, mais une chose qui ne peut se renouveler. Le
+jacobinisme, comme M. Thiers l'a très bien prouvé, a sauvé la France;
+maintenant il la perdrait. Les événements de 1870 ne m'ont pas
+précisément guéri de mon pessimisme. Ce que j'appris cette année-là,
+c'est le prix de la méchanceté, c'est ce fait que l'aveu éhonté qu'on
+n'est ni sentimental, ni généreux, ni chevaleresque, plaît au monde, le
+fait sourire d'aise et réussit toujours. L'égoïsme est juste le
+contraire de ce que j'avais été habitué à regarder comme beau et bien.
+Or le spectacle de ce monde nous montre l'égoïsme seul récompensé.
+L'Angleterre a été jusqu'à ces dernières années la première des nations,
+parce qu'elle a été la plus égoïste. L'Allemagne a conquis l'hégémonie
+du monde en reniant hautement les principes de moralité politique
+qu'elle avait autrefois si éloquemment prêchés.
+
+Là est l'explication de cette singularité que, ayant eu quelquefois à
+émettre des conseils pratiques dans l'intérêt de mon pays, ces conseils
+ont été au rebours de mes opinions d'artiste. J'ai agi en homme
+consciencieux. Je me suis défié de la cause ordinaire de mes erreurs;
+j'ai pris le contre-pied de mes instincts; je me suis mis en garde
+contre mon idéalisme. Je crains toujours que mes habitudes d'esprit ne
+me trompent, ne me cachent un côté des choses. C'est comme cela qu'il se
+fait que, tout en aimant beaucoup le bien, j'ai une indulgence peut-être
+fâcheuse pour ceux qui ont pris la vie par un autre côté, et que, tout
+en étant fort appliqué, je me demande sans cesse si ce ne sont pas les
+gens frivoles qui ont raison.
+
+Enthousiaste, je le suis autant que personne; mais je pense que la
+réalité ne veut plus d'enthousiasme, et qu'avec le règne des gens
+d'affaires, des industriels, de la classe ouvrière (la plus intéressée
+de toutes les classes), des juifs, des Anglais de l'ancienne école, des
+Allemands de la nouvelle, a été inauguré un âge matérialiste où il sera
+aussi difficile de faire triompher une pensée généreuse que de produire
+le son argentin du bourdon de Notre-Dame avec une cloche de plomb ou
+d'étain. Il est curieux, du reste, que, sans contenter les uns, je n'aie
+pas trompé les autres. Les bourgeois ne m'ont su aucun gré de mes
+concessions; ils ont vu plus clair que moi en moi-même; ils ont bien
+senti que j'étais un faible conservateur, et qu'avec la meilleure foi du
+monde, je les aurais trahis vingt fois, par faiblesse pour mon ancienne
+maîtresse, l'idéal. Ils ont senti que les duretés que je lui disais
+n'étaient qu'apparentes, et qu'au premier sourire d'elle, je faiblirais.
+
+Il faut créer le royaume de Dieu, c'est-à-dire de l'idéal, au dedans de
+nous. Le temps n'est plus où l'on pouvait former des petits mondes, des
+Thélèmes délicats, fondés sur l'estime et l'amour réciproques; mais la
+vis bien prise et bien pratiquée, dans un petit cercle de personnes qui
+se comprennent, est à elle-même sa propre récompense. Le commerce des
+âmes est la plus grande et la seule réalité. Voilà pourquoi j'aime à
+penser à ces bons prêtres qui furent mes premiers maîtres, à ces
+excellents marins, qui ne vécurent que du devoir; à la petite Noémi, qui
+mourut parce qu'elle était trop belle; à mon grand-père, qui ne voulut
+pas acheter de biens nationaux; au bonhomme Système, qui fut heureux
+puisqu'il eut son heure d'illusion. Le bonheur, c'est le dévouement à un
+rêve ou à un devoir; le sacrifice est le plus sûr moyen d'arriver au
+repos. Un des anciens bouddhas antérieurs à Sakya-Mouni atteignit le
+_nirvana_ d'une étrange manière. Il vit un jour un faucon qui
+poursuivait un petit oiseau. «Je t'en prie, dit-il à la bête de proie,
+laisse cette jolie créature; je te donnerai son poids de ma chair.» Une
+petite balance descendit incontinent du ciel, et l'exécution du marché
+commença. L'oisillon s'installa commodément dans un des plateaux; dans
+l'autre, le saint mit une large tranche de sa chair; le fléau de la
+balance ne bougeait pas. Lambeau par lambeau, le corps y passa tout
+entier; la balance ne remuait pas encore. Au moment où le dernier
+morceau du corps du saint homme fut mis dans le plateau, le fléau
+s'abaissa enfin, le petit oiseau s'envola, et le saint entra dans le
+_nirvana_. Le faucon, qui, après tout, avait fait une bonne affaire, se
+gorgea de sa chair.
+
+Le petit oiseau représente les parcelles de beauté et d'innocence que
+notre triste planète recèlera toujours, quels que soient ses
+épuisements. Le faucon est la part infiniment plus forte d'égoïsme et de
+grossièreté qui constitue le train du monde. Le sage rachète la liberté
+du bien et du beau en abandonnant sa chair aux avides, qui, tandis
+qu'ils mangent ces dépouilles matérielles, le laissent en repos, ainsi
+que ce qu'il aime. Les balances descendues du ciel sont la fatalité: on
+ne la fléchit pas, on ne lui fait point sa part; mais, au moyen de
+l'abnégation absolue, en lui jetant sa proie, on lui échappe; car elle
+n'a plus alors de prise sur nous. Quant au faucon, il se tient
+tranquille dès que la vertu, par ses sacrifices, lui procure des
+avantages supérieurs à ceux qu'il atteindrait par sa propre violence.
+Tirant profit de la vertu, il a intérêt à ce qu'il y en ait; ainsi, au
+prix de l'abandon de sa partie matérielle, le sage atteint son but
+unique, qui est de jouir en paix de l'idéal.
+
+
+
+
+III
+
+LE PETIT SÉMINAIRE SAINT-NICOLAS DU CHARDONNET
+
+
+I
+
+Beaucoup de personnes qui m'accordent un esprit clair s'étonnent que
+j'aie pu, dans mon enfance et dans ma jeunesse, adhérer à des croyances
+dont l'impossibilité s'est ensuite révélée à moi d'une façon évidente.
+Rien de plus simple cependant, et il est bien probable que, si un
+incident extérieur n'était venu me tirer brusquement du milieu honnête,
+mais borné, où s'était passée mon enfance, j'aurais conservé toute ma
+vie la foi qui m'était apparue d'abord comme l'expression absolue de la
+vérité. J'ai raconté comment je reçus mon éducation dans un petit
+collège d'excellents prêtres, qui m'apprirent le latin à l'ancienne
+manière (c'était la bonne), c'est-à-dire avec des livres élémentaires
+détestables, sans méthode, presque sans grammaire, comme l'ont appris,
+au XVe et au XVIe siècles, Érasme et les humanistes qui, depuis
+l'antiquité, l'ont le mieux su. Ces dignes ecclésiastiques étaient les
+hommes les plus respectables du monde. Sans rien de ce qu'on appelle
+maintenant _pédagogie_, ils pratiquaient la première règle de
+l'éducation, qui est de ne pas trop faciliter des exercices dont le but
+est la difficulté vaincue. Ils cherchaient, par-dessus tout, à former
+d'honnêtes gens. Leurs leçons de bonté et de moralité, qui me semblaient
+la dictée même du cœur et de la vertu, étaient pour moi inséparables du
+dogme qu'ils enseignaient. L'éducation historique qu'ils me donnèrent
+consista uniquement à me faire lire Rollin. De critique, de sciences
+naturelles, de philosophie, il ne pouvait naturellement être question
+encore. Quant au XIXe siècle, à ces idées neuves en histoire et en
+littérature, déjà professées par tant de bouches éloquentes, c'était ce
+que mes excellents maîtres ignoraient le plus. On ne vit jamais un
+isolement plus complet de l'air ambiant. Un légitimisme implacable
+écartait jusqu'à la possibilité de nommer sans horreur la Révolution et
+Napoléon. Je ne connus guère l'Empire que par le concierge du collège.
+Il avait dans sa loge beaucoup d'images populaires: «Regarde
+_Bonaparte_, me dit-il un jour en me montrant une de ces images; ah!
+c'était un patriote, celui-là!» De la littérature contemporaine, jamais
+un mot. La littérature française finissait à l'abbé Delille. On
+connaissait Chateaubriand; mais, avec un instinct plus juste que celui
+des prétendus néo-catholiques, pleins de naïves illusions, ces bons
+vieux prêtres se défiaient de lui. Un Tertullien égayant son
+Apologétique par _Atala_ et _René_ leur inspirait peu de confiance.
+Lamartine les troublait encore plus; ils devinaient chez lui une foi peu
+solide; ils voyaient ses fugues ultérieures. Toutes ces observations
+faisaient honneur à leur sagacité orthodoxe; mais il en résultait pour
+leurs élèves un horizon singulièrement fermé. Le _Traité des Études_ de
+Rollin est un livre plein de vues larges auprès du cercle de pieuse
+médiocrité où s'enfermaient par devoir ces maîtres exquis.
+
+Ainsi, au lendemain de la révolution de 1830, l'éducation que je reçus
+fut celle qui se donnait, il y a deux cents ans, dans les sociétés
+religieuses les plus austères. Elle n'en était pas plus mauvaise pour
+cela; c'était la forte et sobre éducation, très pieuse, mais très peu
+jésuitique, qui forma les générations de l'ancienne France, et d'où l'on
+sortait à la fois si sérieux et si chrétien. Élevé par des maîtres qui
+renouvelaient ceux de Port-Royal, moins l'hérésie, mais aussi moins le
+talent d'écrire, je fus donc excusable, à l'âge de douze ou quinze ans,
+d'avoir, comme un élève de Nicole ou de M. Hermant, admis la vérité du
+christianisme. Mon état ne différait pas de celui de tant de bons
+esprits du XVIIe siècle, mettant la religion hors de doute; ce qui
+n'empêchait pas qu'ils n'eussent sur tout le reste des idées fort
+claires. J'appris plus tard des choses qui me firent renoncer aux
+croyances chrétiennes; mais il faut profondément ignorer l'histoire et
+l'esprit humain pour ne pas savoir quelle chaîne ces simples, fortes et
+honnêtes disciplines créaient pour les meilleurs esprits.
+
+La base de ces anciennes éducations était une sévère moralité, tenue
+pour inséparable de la pratique religieuse, une manière de prendre la
+vie comme impliquant des devoirs envers la vérité. La lutte même pour se
+débarrasser d'opinions en partie peu rationnelles avait ses avantages.
+De ce qu'un gamin de Paris écarte par une plaisanterie des croyances
+dont la raison d'un Pascal ne réussit pas à se dégager, il ne faut
+cependant pas conclure que Gavroche est supérieur à Pascal. Je l'avoue,
+je me sens parfois humilié qu'il m'ait fallu cinq ou six ans de
+recherches ardentes, l'hébreu, les langues sémitiques, Gesenius, Ewald,
+pour arriver juste au résultat que ce petit drôle atteint tout d'abord.
+Ces entassements d'Ossa sur Pélion m'apparaissent alors comme une énorme
+illusion. Mais le Père Hardouin disait qu'il ne s'était pas levé
+quarante ans à quatre heures du matin pour penser comme tout le monde.
+Je ne puis admettre non plus que je me sois donné tant de mal pour
+combattre une pure _chimæra bombinans_. Non, je ne peux croire que mes
+labeurs aient été vains, ni qu'en théologie on puisse avoir raison à
+aussi bon marché que le croient les rieurs. En réalité, peu de personnes
+ont le droit de ne pas croire au christianisme. Si tous savaient combien
+le filet tissé par les théologiens est solide, comme il est difficile
+d'en rompre les mailles, quelle érudition on y a déployée, quelle
+habitude il faut pour dénouer tout cela!... J'ai remarqué que
+d'excellents esprits, qui s'étaient mis trop tard à cette étude, se sont
+pris à la glu et n'ont pu s'en détacher.
+
+Mes maîtres m'enseignèrent, d'ailleurs, quelque chose qui valait
+infiniment mieux que la critique ou la sagacité philosophique: ils
+m'apprirent l'amour de la vérité, le respect de la raison, le sérieux de
+la vie. Voilà la seule chose en moi qui n'ait jamais varié. Je sortis de
+leurs mains avec un sentiment moral tellement prêt à toutes les
+épreuves, que la légèreté parisienne put ensuite patiner ce bijou sans
+l'altérer. Je fus fait de telle sorte pour le bien, pour le vrai, qu'il
+m'eût été impossible de suivre une carrière non vouée aux choses de
+l'âme. Mes maîtres me rendirent tellement impropre à toute besogne
+temporelle, que je fus frappé d'une marque irrévocable pour la vie
+spirituelle. Cette vie m'apparaissait comme la seule noble; toute
+profession lucrative me semblait servile et indigne de moi. Ce bon et
+sain programme de l'existence, que mes professeurs m'inculquèrent, je
+n'y ai jamais renoncé. Je ne crois plus que le christianisme soit le
+résumé surnaturel de ce que l'homme doit savoir; mais je persiste à
+croire que l'existence est la chose du monde la plus frivole, si on ne
+la conçoit comme un grand et continuel devoir. Vieux et chers maîtres,
+maintenant presque tous morts, dont l'image m'apparaît souvent dans mes
+rêves, non comme un reproche, mais comme un doux souvenir, je ne vous ai
+pas été aussi infidèle que vous croyez. Oui, j'ai reconnu que votre
+histoire était insuffisante, que votre critique n'était pas née, que
+votre philosophie naturelle était tout à fait au-dessous de celle qui
+nous fait accepter comme un dogme fondamental: «Il n'y a pas de
+surnaturel particulier;» néanmoins je suis toujours votre disciple. La
+vie n'a de prix que par le dévouement à la vérité et au bien. Ce bien,
+vous l'entendiez d'une manière un peu étroite. Cette vérité, vous la
+faisiez trop matérielle, trop concrète; au fond, cependant, vous aviez
+raison, et je vous remercie d'avoir imprimé en moi comme une seconde
+nature ce principe, funeste à la réussite mondaine, mais fécond pour le
+bonheur, que le but d'une vie noble doit être une poursuite idéale et
+désintéressée.
+
+Tout le milieu où je vivais m'inspirait les mêmes sentiments, la même
+façon de prendre la vie. Mes condisciples étaient pour la plupart de
+jeunes paysans des environs de Tréguier, vigoureux, bien portants,
+braves, et, comme tous les individus placés à un degré de civilisation
+inférieure, portés à une sorte d'affectation virile, à une estime
+exagérée de la force corporelle, à un certain mépris des femmes et de ce
+qui leur paraît féminin. Presque tous travaillaient pour être prêtres.
+Ce que j'ai vu alors m'a donné une grande aptitude pour comprendre les
+phénomènes historiques qui se passent au premier contact d'une barbarie
+énergique avec la civilisation. La situation intellectuelle des Germains
+à l'époque carlovingienne, l'état psychologique et littéraire d'un Saxo
+Grammaticus, d'un Hrabanus Maurus, sont choses très claires pour moi. Le
+latin produisait sur ces natures fortes des effets étranges. C'étaient
+comme des mastodontes faisant leurs humanités. Ils prenaient tout au
+sérieux, ainsi que font les Lapons quand on leur donne la Bible à lire.
+Nous nous communiquions sur Salluste, sur Tite-Live, des réflexions qui
+devaient fort ressembler à celles qu'échangeaient entre eux les
+disciples de saint Gall ou de saint Colomban apprenant le latin. Nous
+décidions que César n'était pas un grand homme, parce qu'il n'avait pas
+été vertueux; notre philosophie de l'histoire était celle d'un Gépide ou
+d'un Hérule par sa naïveté et sa simplicité.
+
+Les mœurs de cette jeunesse, livrée à elle-même, sans surveillance,
+étaient à l'abri de tout reproche. Il y avait alors au collège de
+Tréguier très peu d'internes. La plupart des élèves étrangers à la ville
+vivaient dans les maisons des particuliers; leurs parents de la campagne
+leur apportaient, le jour du marché, leurs petites provisions. Je me
+rappelle une de ces maisons, voisine de celle de ma famille, et où
+j'avais plusieurs condisciples. La maîtresse, courageuse femme s'il en
+fût, vint à mourir. Son mari avait aussi peu de tête que possible, et le
+peu qu'il en avait il le perdait tous les soirs dans les pots de cidre.
+Une petite servante, une enfant extrêmement sage, sauva la situation.
+Les jeunes étudiants résolurent de la seconder; la maison continua de
+marcher, nonobstant le vieil ivrogne. J'entendais toujours mes camarades
+parler avec une rare estime de cette petite servante, qui était en effet
+un modèle de vertu, et joignait à cela la figure la plus agréable et la
+plus douce.
+
+Le fait est que ce qu'on dit des mœurs cléricales est, selon mon
+expérience, dénué de tout fondement. J'ai passé treize ans de ma vie
+entre les mains des prêtres, je n'ai pas vu l'ombre d'un scandale; je
+n'ai connu que de bons prêtres. La confession peut avoir, dans certains
+pays, de graves inconvénients. Je n'en ai pas vu une trace dans ma
+jeunesse ecclésiastique. Le vieux livre où je faisais mes examens de
+conscience était l'innocence même. Un seul péché excitait ma curiosité
+et mon inquiétude. Je craignais de l'avoir commis sans le savoir. Un
+jour, je pris mon courage à deux mains, et je montrai à mon confesseur
+l'article qui me troublait. Voici ce qu'il y avait: «Pratiquer la
+simonie dans la collation des bénéfices.» Je demandai à mon confesseur
+ce que cela signifiait, si je pouvais avoir commis ce péché-là. Le digne
+homme me rassura et me dit qu'un tel acte était tout à fait hors de ma
+portée.
+
+Persuadé par mes maîtres de deux vérités absolues: la première, que
+quelqu'un qui se respecte ne peut travailler qu'à une œuvre idéale, que
+le reste est secondaire, infime, presque honteux, _ignominia seculi_; la
+seconde, que le christianisme est le résumé de tout idéal, il était
+inévitable que je me crusse destiné à être prêtre. Cette pensée ne fut
+pas le résultat d'une réflexion, d'une impulsion, d'un raisonnement.
+Elle allait en quelque sorte sans le dire. La possibilité d'une carrière
+profane ne me vint même pas à l'esprit. Étant, en effet, entré avec le
+sérieux et la docilité la plus parfaite dans les principes de mes
+maîtres, envisageant comme eux toute profession bourgeoise ou lucrative
+comme inférieure, basse, humiliante, bonne tout au plus pour ceux qui ne
+réussissent pas dans leurs études, il était naturel que je voulusse être
+ce qu'ils étaient. Ils devinrent le type de ma vie, et je n'eus d'autre
+rêve que d'être, comme eux, professeur au collège de Tréguier, pauvre,
+exempt de souci matériel, estimé, respecté comme eux.
+
+Ce n'est pas que les instincts qui plus tard m'entraînèrent hors de ces
+sentiers paisibles n'existassent déjà en moi; mais ils dormaient. Par ma
+race, j'étais partagé et comme écartelé entre des forces contraires. Il
+y avait, comme je l'ai dit, dans la famille de ma mère des éléments de
+sang basque et bordelais. Un Gascon, sans que je le susse, jouait en moi
+des tours incroyables au Breton et lui faisait des mines de singe... Ma
+famille elle-même était partagée. Mon père, mon grand-père paternel, mes
+oncles, n'étaient rien moins que cléricaux. Mais ma grand'mère
+maternelle était le centre d'une société où le royalisme ne se séparait
+pas de la religion. Dernièrement, en classant de vieux papiers, je
+trouvai une lettre d'elle qui m'a frappé. Elle est adressée à une
+excellente demoiselle Guyon, bonne vieille fille, qui me gâtait beaucoup
+quand j'étais enfant, et que rongeait alors un affreux cancer.
+
+ Tréguier, 19 mars 1831.
+
+ Après deux mois écoulés depuis que Natalie m'a fait part de votre
+ départ pour Tréglamus, j'ai un petit moment à moi pour vous
+ exprimer, ma chère et bien bonne amie, toute la part que je prends
+ à votre triste position. L'état de souffrance où vous êtes me
+ pénètre le cœur; il a fallu que des circonstances bien impérieuses
+ m'aient empêchée de vous écrire. La mort d'un neveu, fils aîné de
+ ma défunte sœur, nous a plongés dans la plus vive douleur. Peu de
+ jours après, le pauvre petit Ernest, fils de ma fille aînée et
+ frère d'Henriette, ce petit pour lequel vous aviez tant de bontés
+ et qui ne vous a pas oubliée, est tombé malade. Il a été quarante
+ jours entre la mort et la vie, et nous sommes au
+ cinquante-cinquième jour de sa maladie, et sa convalescence
+ n'avance pas. Le jour, il est passablement; mais les nuits sont
+ cruelles pour lui: agitation, fièvre, délire, voilà son état depuis
+ dix heures du soir jusqu'à cinq ou six heures du matin, et
+ constamment tous les soirs. C'est assez parler pour ma
+ justification à l'amie à laquelle je m'adresse; son cœur m'est
+ connu; son indulgence m'excusera. Que ne suis-je auprès de vous, ô
+ mon amie, pour vous rendre les soins que vous m'avez prodigués avec
+ tant d'amitié, de zèle et de bienveillance! Toute ma peine est de
+ ne pouvoir vous être utile.
+
+ 20 mars.
+
+ On m'a cherchée pour me rendre auprès de mon petit chéri; j'ai été
+ obligée d'interrompre mon entretien avec vous. Je reprends, ma
+ chère et bien bonne amie, pour vous exhorter à mettre en Dieu seul
+ toute votre confiance; il nous afflige, mais il nous console par
+ l'espoir d'une récompense bien au delà et sans proportions avec ce
+ que nous souffrons. Prenons courage; nos peines, nos douleurs ne
+ sont que pour un temps limité par sa providence, et la récompense
+ sera éternelle.
+
+ La bonne Natalie m'a fait part de votre soumission, de votre
+ patience et de votre résignation dans les peines les plus aiguës.
+ Ah! je vous reconnais bien à ces beaux sentiments! Pas une plainte,
+ me marque-t-elle, dans les plus grandes souffrances! Combien, ma
+ chère amie, vous êtes agréable et chère à Dieu par votre patience
+ et votre résignation à sa sainte volonté! Il vous afflige, car il
+ châtie ceux qu'il aime. Être aimée de Dieu, y a-t-il un bonheur
+ comparable? Je vous envoie _l'Âme sur le Calvaire_; vous trouverez
+ dans ce livre des motifs d'une bien grande consolation par
+ l'exemple d'un Dieu souffrant et mourant pour nous. Madame D...
+ aura la complaisance, si vous ne pouvez lire vous-même, de vous
+ lire un chapitre par jour. Assurez-la bien de mon sincère
+ attachement; je la prie instamment de me donner de ses nouvelles et
+ des vôtres, ce que j'attends avec bien de l'impatience. Puis, si
+ cela ne vous importune pas, je vous écrirai plus assidûment. Adieu,
+ ma chère et bonne amie; que Dieu vous comble de ses grâces et de
+ ses bontés! De la patience et du courage, ce sont les vœux bien
+ sincères de votre toute dévouée amie.
+
+ Ve ***.
+
+ Ma communion d'aujourd'hui s'est faite à votre intention. Ma fille,
+ Henriette, Ernest, qui a passé une bien meilleure nuit, se
+ rappellent à votre souvenir, ainsi que Clara. Nous nous entretenons
+ bien souvent de vous. De vos nouvelles, je vous en prie! Lorsque
+ vous aurez lu _l'Âme sur le Calvaire_, vous me le renverrez, et je
+ vous ferai passer _l'Esprit consolateur_.
+
+La lettre et le livre ne partirent point. Ma mère, qui était chargée de
+l'expédition, apprit la mort de mademoiselle Guyon et garda la lettre.
+Quelques-unes des consolations qu'elle renferme peuvent paraître
+faibles. Mais en avons-nous de meilleures à offrir à une personne
+atteinte d'un cancer? Elles valent bien le laudanum.
+
+En réalité, la Révolution avait été non avenue pour le monde où je
+vivais. Les idées religieuses du peuple n'avaient pas été atteintes; les
+congrégations se reformaient; les religieuses des anciens ordres,
+devenues maîtresses d'école, donnaient aux femmes la même éducation
+qu'autrefois. Ma sœur eut ainsi pour première maîtresse une vieille
+ursuline qui l'aimait beaucoup et lui faisait apprendre par cœur les
+psaumes qu'on chante à l'église. Après un ou deux ans, la bonne vieille
+fut au bout de son latin et vint consciencieusement trouver ma mère: «Je
+ne peux plus lui rien apprendre, dit-elle; elle sait tout ce que je sais
+mieux que moi.» Le catholicisme revivait dans ces cantons perdus, avec
+toute sa respectable gravité et, pour son bonheur, débarrassé des
+chaînes mondaines et temporelles que l'ancien régime y avait attachées.
+
+Cette complexité d'origine est en grande partie, je crois, la cause de
+mes apparentes contradictions. Je suis double; quelquefois une partie de
+moi rit quant l'autre pleure. C'est là l'explication de ma gaieté. Comme
+il y a deux hommes en moi, il y en a toujours un qui a lieu d'être
+content. Pendant que, d'un côté, je n'aspirais qu'à être curé de
+campagne ou professeur de séminaire, il y avait en moi un songeur.
+Durant les offices, je tombais dans de véritables rêves; mon œil errait
+aux voûtes de la chapelle; j'y lisais je ne sais quoi; je pensais à la
+célébrité des grands hommes dont parlent les livres. Un jour (j'avais
+six ans), je jouais avec un de mes cousins et avec d'autres camarades;
+nous nous amusions à choisir notre état pour l'avenir:--«Et toi,
+qu'est-ce que tu seras? me demanda mon cousin.--Moi, répondis-je, je
+ferai des livres.--Ah! tu veux être libraire?--Oh! non, dis-je, je veux
+faire des livres, en composer.»
+
+Pour se développer, ces dispositions à l'éveil avaient besoin de temps
+et de circonstances favorables. Ce qui manquait totalement autour de
+moi, c'était le talent. Mes vertueux maîtres n'avaient rien de ce qui
+séduit. Avec leur solidité morale inébranlable, ils étaient en tout le
+contraire de l'homme du Midi, du Napolitain, par exemple, pour qui tout
+brille et tout sonne. Les idées ne se choquaient pas dans leur esprit
+par leurs parties sonores. Leur tête était ce que serait un bonnet
+chinois sans clochettes; on aurait beau le secouer, il ne tinterait pas.
+Ce qui constitue l'essence du talent, le désir de montrer la pensée sous
+un jour avantageux, leur eût semblé une frivolité, comme la parure des
+femmes, qu'ils traitaient nettement de péché. Cette abnégation exagérée,
+cette trop grande facilité à repousser ce qui plaît au monde par un
+_Abrenuntio tibi, Satana_, est mortelle pour la littérature. Mon Dieu!
+peut-être la littérature implique-t-elle un peu de péché. Si le penchant
+gascon à trancher beaucoup de difficultés par un sourire, que ma mère
+avait mis en moi, eût dormi éternellement, peut-être mon salut eût-il
+été plus assuré. En tout cas, si j'étais resté en Bretagne, je serais
+toujours demeuré étranger à cette vanité que le monde a aimée,
+encouragée, je veux dire à une certaine habileté dans l'art d'amener le
+cliquetis des mots et des idées. En Bretagne, j'aurais écrit comme
+Rollin. À Paris, sitôt que j'eus montré le petit carillon qui était en
+moi, le monde s'y plut, et, peut-être pour mon malheur, je fus engagé à
+continuer.
+
+Je raconterai plus tard comment des circonstances particulières
+amenèrent ce changement, où je restai au fond très conséquent avec
+moi-même. L'idée sérieuse que je m'étais faite de la foi et du devoir
+fut cause que, la foi étant perdue, il ne m'était pas possible de garder
+un masque auquel tant d'autres se résignent. Mais le pli était pris. Je
+ne fus pas prêtre de profession, je le fus d'esprit. Tous mes défauts
+tiennent à cela; ce sont des défauts de prêtre. Mes maîtres m'avaient
+appris le mépris du laïque et inculqué cette idée que l'homme qui n'a
+pas une mission noble est le goujat de la création. J'ai toujours ainsi
+été très injuste d'instinct envers la bourgeoisie. Au contraire, j'ai un
+goût vif pour le peuple, pour le pauvre. J'ai pu, seul en mon siècle,
+comprendre Jésus et François d'Assise. Il était à craindre que cela ne
+fît de moi un démocrate à la façon de Lamennais. Mais Lamennais échangea
+une foi pour une autre; il n'arriva que dans sa vieillesse à la critique
+et à la froideur d'esprit, tandis que le travail qui me détacha du
+christianisme me rendit du même coup impropre à tout enthousiasme
+pratique. Ce fut la philosophie même de la connaissance qui, dans ma
+révolte contre la scolastique, fut profondément modifiée en moi.
+
+Un inconvénient plus grave, c'est que, ne m'étant pas amusé quand
+j'étais jeune, et ayant pourtant dans le caractère beaucoup d'ironie et
+de gaieté, j'ai dû, à l'âge où on voit la vanité de toute chose, devenir
+d'une extrême indulgence pour des faiblesses que je n'avais point eu à
+me reprocher; si bien que des personnes qui n'ont peut-être pas été
+aussi sages que moi ont pu quelquefois se montrer scandalisées de ma
+mollesse. En politique surtout, les puritains n'y comprennent rien;
+c'est l'ordre de choses où je suis le plus content de moi, et cependant
+une foule de gens m'y tiennent pour très relâché. Je ne peux m'ôter de
+l'idée que c'est peut-être après tout le libertin qui a raison et qui
+pratique la vraie philosophie de la vie. De là quelques surprises,
+quelques admirations exagérées. Sainte-Beuve, Théophile Gautier, me
+plurent un peu trop. Leur affectation d'immoralité m'empêcha de voir le
+décousu de leur philosophie. La peur de sembler un pharisien, l'idée,
+tout évangélique du reste, que l'immaculé a le droit d'être indulgent,
+la crainte de tromper si, par hasard, tout ce que disent les professeurs
+de philosophie n'était pas vrai, ont donné à ma morale un air
+chancelant. En réalité, c'est qu'elle est à toute épreuve. Ces petites
+libertés sont la revanche que je prends de ma fidélité à observer la
+règle commune. De même, en politique, je tiens des propos réactionnaires
+pour n'avoir pas l'air d'un sectaire libéral. Je ne veux pas qu'on me
+croie plus dupe que je ne le suis en réalité; j'aurais horreur de
+bénéficier de mes opinions; je redoute surtout de me faire à moi-même
+l'effet d'un placeur de faux billets de banque. Jésus, sur ce point, a
+été mon maître plus qu'on ne pense, Jésus, qui aime à provoquer, à
+narguer l'hypocrisie, et qui, par la parabole de l'Enfant prodigue, a
+posé la morale sur sa vraie base, la bonté du cœur, en ayant l'air d'en
+renverser les fondements.
+
+À la même cause se rattache un autre de mes défauts, une sorte de
+mollesse dans la communication verbale de ma pensée qui m'a presque
+annulé en certains ordres. Le prêtre porte en tout sa politique sacrée;
+ce qu'il dit implique beaucoup de convenu. Sous ce rapport, je suis
+resté prêtre, et cela est d'autant plus absurde que je n'en retire aucun
+bénéfice ni pour moi, ni pour mes opinions. Dans mes écrits, j'ai été
+d'une sincérité absolue. Non seulement je n'ai rien dit que ce que je
+pense; chose bien plus rare et plus difficile, j'ai dit tout ce que je
+pense. Mais, dans ma conversation et ma correspondance, j'ai parfois
+d'étranges défaillances. Je n'y tiens presque pas, et, sauf le petit
+nombre de personnes avec lesquelles je me reconnais une fraternité
+intellectuelle, je dis à chacun ce que je suppose devoir lui faire
+plaisir. Ma nullité avec les gens du monde dépasse toute imagination. Je
+m'embarque, je m'embrouille, je patauge, je m'égare en un tissu
+d'inepties. Voué par une sorte de parti pris à une politesse exagérée,
+une politesse de prêtre, je cherche trop à savoir ce que mon
+interlocuteur a envie qu'on lui dise. Mon attention, quand je suis avec
+quelqu'un, est de deviner ses idées et, par excès de déférence, de les
+lui servir anticipées. Cela se rattache à la supposition que très peu
+d'hommes sont assez détachés de leurs propres idées pour qu'on ne les
+blesse pas en leur disant autre chose que ce qu'ils pensent. Je ne
+m'exprime librement qu'avec les gens que je sais dégagés de toute
+opinion et placés au point de vue d'une bienveillante ironie
+universelle. Quant à ma correspondance, ce sera ma honte après ma mort,
+si on la publie. Écrire une lettre est pour moi une torture. Je
+comprends qu'on fasse le virtuose devant dix comme devant dix mille
+personnes; mais devant une personne!... Avant d'écrire, j'hésite, je
+réfléchis, je fais un plan pour un chiffon de quatre pages; souvent je
+m'endors. Il n'y a qu'à regarder ces lettres lourdement contournées,
+inégalement tordues par l'ennui, pour voir que tout cela a été composé
+dans la torpeur d'une demi-somnolence. Quand je relis ce que j'ai écrit,
+je m'aperçois que le morceau est très faible, que j'y ai mis une foule
+de choses dont je ne suis pas sûr. Par désespoir, je ferme la lettre,
+avec le sentiment de mettre à la poste quelque chose de pitoyable.
+
+En somme, dans tous mes défauts actuels, je retrouve les défauts du
+petit séminariste de Tréguier. J'étais né prêtre _a priori_, comme tant
+d'autres naissent militaires, magistrats. Le seul fait que je
+réussissais dans mes classes était un indice. À quoi bon apprendre le
+latin, sinon pour l'Église? Un paysan, voyant un jour mes dictionnaires:
+«Ce sont là, sans doute, me dit-il, les livres qu'on étudie quand on
+doit être prêtre.» Effectivement, au collège, tous ceux qui apprenaient
+quelque chose se destinaient à l'état ecclésiastique. La prêtrise
+égalait celui qui en était revêtu à un noble. «Quand vous rencontrez un
+noble, entendais-je dire, vous le saluez, car il représente le roi;
+quand vous rencontre un prêtre, vous le saluez, car il représente Dieu.»
+Faire un prêtre était l'œuvre par excellence; les vieilles filles qui
+avaient quelque bien n'imaginaient pas de meilleur emploi de leur petite
+fortune que d'entretenir au collège un jeune paysan pauvre et laborieux.
+Ce prêtre était ensuite leur gloire, leur enfant, leur honneur. Elles le
+suivaient dans sa carrière, et veillaient sur ses mœurs avec une sorte
+de soin jaloux.
+
+La prêtrise était donc la conséquence de mon assiduité à l'étude. Avec
+cela, j'étais sédentaire, impropre par ma faiblesse musculaire à tous
+les exercices du corps. J'avais un oncle voltairien, le meilleur des
+hommes, qui voyait cela de mauvais œil. Il était horloger, et
+m'envisageait comme devant être le continuateur de son état. Mes succès
+le désolaient; car il sentait bien que tout ce latin contreminait
+sourdement ses projets et allait faire de moi une colonne de l'Église,
+qu'il n'aimait pas. Il ne manquait jamais l'occasion de placer devant
+moi son mot favori: «Un âne chargé de latin!» Plus tard, lors de la
+publication de mes premiers écrits, il triompha. Je me reproche
+quelquefois d'avoir contribué au triomphe de M. Homais sur son curé. Que
+voulez-vous? c'est M. Homais qui a raison. Sans M. Homais, nous serions
+tous brûlés vifs. Mais, je le répète, quand on s'est donné bien du mal
+pour trouver la vérité, il en coûte d'avouer que ce sont les frivoles,
+ceux qui sont bien résolus à ne lire jamais saint Augustin ou saint
+Thomas d'Aquin, qui sont les vrais sages. Gavroche et M. Homais arrivant
+d'emblée et avec si peu de peine au dernier mot de la philosophie! c'est
+bien dur à penser.
+
+Mon jeune compatriote et ami, M. Quellien, poète breton d'une verve si
+originale, le seul homme de notre temps chez lequel j'aie trouvé la
+faculté de créer les mythes, a rendu ce tour de ma destinée par une
+fiction très ingénieuse. Il prétend que mon âme habitera, après ma mort,
+sous la forme d'une mouette blanche, autour de l'église ruinée de
+Saint-Michel, vieille masure frappée par la foudre, qui domine Tréguier.
+L'oiseau volera toutes les nuits avec des cris plaintifs autour de la
+porte et des fenêtres barricadées, cherchant à pénétrer dans le
+sanctuaire, mais ignorant l'entrée secrète; et ainsi, durant toute
+l'éternité, sur cette colline, ma pauvre âme gémira d'un gémissement
+sans fin.--«C'est l'âme d'un prêtre qui veut dire sa messe,» murmurera
+le paysan qui passe.--«Il ne trouvera jamais d'enfant pour la lui
+servir,» répliquera un autre. Effectivement, voilà ce que je suis: un
+prêtre manqué. Quellien a très bien compris ce qui fera toujours défaut
+à mon Église, c'est l'enfant de chœur. Ma vie est comme une messe sur
+laquelle pèse un sort, un éternel _Introïbo ad altare Dei_, et personne
+pour répondre: _Ad Deum qui lætificat juventutem meam_. Ma messe n'aura
+pas de servant. Faute de mieux, je me la réponds à moi-même; mais ce
+n'est pas la même chose.
+
+Ainsi tout me prédestinait à une modeste carrière ecclésiastique en
+Bretagne. J'eusse été un très bon prêtre, indulgent, paternel,
+charitable, sans reproche en mes mœurs. J'aurais été en prêtre ce que
+j'ai été en père de famille, très aimé de mes ouailles, aussi peu gênant
+que possible dans l'exercice de mon autorité. Certains défauts que j'ai
+fussent devenus des qualités. Certaines erreurs que je professe eussent
+été le fait d'un homme qui a l'esprit de son état. J'aurais supprimé
+quelques verrues, que je n'ai pas pris la peine, n'étant que laïque,
+d'extirper sérieusement, mais qu'il n'eût dépendu que de moi d'arracher.
+
+Ma carrière eût été celle-ci: à vingt-deux ans, professeur au collège de
+Tréguier; vers cinquante ans, chanoine, peut-être grand vicaire à
+Saint-Brieuc, homme très consciencieux, très estimé, bon et sûr
+directeur. Médiocrement partisan des dogmes nouveaux, j'aurais poussé la
+hardiesse jusqu'à dire, comme beaucoup de bons ecclésiastiques, après le
+concile du Vatican: _Posui custodiam ori meo_. Mon antipathie pour les
+jésuites se fût exprimée en ne parlant jamais d'eux; un fond de
+gallicanisme mitigé se fût dissimulé sous le couvert d'une profonde
+connaissance du droit canonique.
+
+Un incident extérieur vint changer tout cela. De la petite ville la plus
+obscure de la province la plus perdue, je fus jeté, sans préparation,
+dans le milieu parisien le plus vivant. Le monde me fut révélé; mon être
+se dédoubla; le Gascon prit le dessus sur le Breton; plus de _custodia
+oris mei_; adieu le cadenas que j'aurais sans cela mis à ma bouche! Pour
+le fond, je restai le même. Mais, ô ciel! combien les applications
+furent changées! J'avais vécu jusque-là dans un hypogée, éclairé de
+lampes fumeuses; maintenant le soleil et la lumière allaient m'être
+montrés.
+
+
+II
+
+Vers le mois d'avril 1838, M. de Talleyrand, en son hôtel de la rue
+Saint-Florentin, sentant sa fin approcher, crut devoir aux conventions
+humaines un dernier mensonge et résolut de se réconcilier, pour les
+apparences, avec une Église dont la vérité, une fois reconnue par lui,
+le convainquait de sacrilège et d'opprobre. Il fallait, pour cette
+délicate opération, non un prêtre sérieux de vieille école gallicane,
+qui aurait pu avoir l'idée de rétractations motivées, de réparations, de
+pénitence, non un jeune ultramontain de la nouvelle école, qui eût tout
+d'abord inspiré au vieillard une complète antipathie; il fallait un
+prêtre mondain, lettré, aussi peu philosophe que possible, nullement
+théologien, ayant avec les anciennes classes ces relations d'origine et
+de société sans lesquelles l'Évangile a peu d'accès en des cercles pour
+lesquels il n'a pas été fait. M. l'abbé Dupanloup, déjà connu par ses
+succès au catéchisme de l'Assomption, auprès d'un public plus exigeant
+en fait de jolies phrases qu'en fait de doctrine, était juste l'homme
+qu'il fallait pour participer innocemment à une collusion que les âmes
+faciles à se laisser toucher devaient pouvoir envisager comme un
+édifiant coup de la grâce. Ses relations avec madame la duchesse de
+Dino, et surtout avec sa fille, dont il avait fait l'éducation
+religieuse, sa parfaite entente avec M. de Quélen, les protections
+aristocratiques qui, dès le début de sa carrière, l'avaient entouré et
+l'avaient fait accepter dans le faubourg Saint-Germain comme quelqu'un
+qui en est, le désignaient pour une œuvre de tact mondain plutôt que de
+théologie, où il fallait savoir duper à la fois le monde et le ciel.
+
+On prétend qu'au premier moment, surpris de quelques hésitations de la
+part de celui qui allait le convertir, M. de Talleyrand aurait dit:
+«Voilà un jeune prêtre qui ne sait pas son état.» S'il dit cela, il se
+trompa tout à fait. Ce jeune prêtre savait son art comme personne ne le
+sut jamais. Le vieillard, décidé à ne biffer sa vie que quand il
+n'aurait plus une heure à vivre, opposait à toutes les supplications un
+obstiné «Pas encore!» Le _Sto ad ostium et pulso_ dut être pratiqué avec
+une rare habilité. Un évanouissement, une brusque accélération dans la
+marche de l'agonie, pouvait tout perdre. Une importunité déplacée
+pouvait amener un _non_ qui eût renversé l'œuvre si savamment concertée.
+Le 17 mai, jour de la mort du vieux pécheur, au matin, rien n'était
+signé encore. L'angoisse était extrême. On sait l'importance que les
+catholiques attachent au moment de la mort. Si les rémunérations et les
+châtiments futurs ont quelque réalité, il est clair que ces
+rémunérations et ces châtiments doivent être proportionnés à une vie
+entière de vertu ou de vice. Le catholique ne l'entend pas ainsi. Une
+bonne mort couvre tout. Le salut est remis au hasard de la dernière
+heure. Le temps pressait; on résolut de tout oser. M. Dupanloup se
+tenait dans une pièce à côté du malade. La charmante enfant que le
+vieillard admettait toujours avec un sourire fut dépêchée près de son
+lit. Ô miracle de la grâce! la réponse fut _oui_; le prêtre entra; cela
+dura quelques minutes, et Dieu dut se montrer content: on lui avait fait
+sa part. Le jeune catéchiste de l'Assomption sortit, tenant un papier
+que le mourant avait signé de sa grande signature complète:
+_Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, prince de Bénévent_.
+
+Ce fut une grande joie, sinon dans le ciel, au moins dans le monde
+catholique du faubourg Saint-Germain et du faubourg Saint-Honoré. On sut
+gré de cette victoire, sans doute, avant tout à la grâce féminine qui
+avait réussi, en entourant de caresses le vieillard, à lui faire
+rétracter tout son passé révolutionnaire, mais aussi au jeune
+ecclésiastique qui avait su, quoi qu'on en dise, avec une habileté
+supérieure, amener à bonne fin une négociation où il était si facile
+d'échouer. M. Dupanloup fut de ce jour un des premiers prêtres de
+France. Le monde le plus riche et le plus influent de Paris lui offrit
+ce qu'il voulut, places, honneurs, importance, argent. Il accepta
+l'argent. Gardez-vous de croire que ce fût là un calcul personnel;
+jamais homme ne porta plus loin le désintéressement que M. Dupanloup; le
+mot de la Bible qu'il citait le plus souvent, et qu'il aimait doublement
+parce qu'il était biblique et qu'il finissait par hasard comme un vers
+latin, était: _Da mihi animas, cetera tolle tibi_. Un plan général de
+grande propagande par l'éducation classique et religieuse s'était dès
+lors emparé de son esprit, et il allait s'y vouer avec l'ardeur
+passionnée qu'il portait dans toutes les œuvres dont il s'occupait.
+
+Le séminaire Saint-Nicolas du Chardonnet, situé à côté de l'église de ce
+nom, entre la rue Saint-Victor et la rue de Pontoise, était devenu,
+depuis la Révolution, le petit séminaire du diocèse de Paris. Telle
+n'avait pas été sa destination primitive. Dans le grand mouvement de
+réforme ecclésiastique qui marqua en France la première moitié du XVIIe
+siècle et auquel se rattachent les noms de Vincent de Paul, d'Olier, de
+Bérulle, du Père Eudes, l'église Saint-Nicolas du Chardonnet joua un
+rôle analogue à celui de Saint-Sulpice, quoique moins considérable.
+Cette paroisse, qui tirait son nom du champ de chardons bien connu des
+étudiants de l'Université de Paris au moyen âge, était alors le centre
+d'un quartier riche, habité surtout par la magistrature. Comme Olier
+fonda le séminaire Saint-Sulpice, Adrien de Bourdoise fonda la compagnie
+des prêtres Saint-Nicolas du Chardonnet, et fit de la maison ainsi
+constituée une pépinière de jeunes ecclésiastiques qui a existé jusqu'à
+la Révolution. Mais la compagnie de Saint-Nicolas du Chardonnet ne fut
+pas, comme la société de Saint-Sulpice, mère d'établissements du même
+genre dans le reste de la France. En outre, la société des nicolaïtes ne
+ressuscita pas après la Révolution comme celle des sulpiciens; le
+bâtiment de la rue Saint-Victor demeura sans objet; lors du Concordat,
+on le donna au diocèse de Paris pour servir de petit séminaire. Jusqu'en
+1837 cet établissement n'eut aucun éclat. La renaissance brillante du
+cléricalisme lettré et mondain se fait entre 1830 et 1840. Saint-Nicolas
+fut, durant le premier tiers du siècle, un obscur établissement
+religieux; les études y étaient faibles; le nombre des élèves restait
+fort au-dessous des besoins du diocèse. Un prêtre assez remarquable le
+dirigea pourtant, ce fut M. l'abbé Frère, théologien profond, très versé
+dans la mystique chrétienne. Mais c'était l'homme le moins fait pour
+éveiller et stimuler des enfants faisant leurs études littéraires.
+Saint-Nicolas fut sous sa direction une maison tout ecclésiastique, peu
+nombreuse, n'ayant en vue que la cléricature, un séminaire par
+anticipation, ouvert aux seuls sujets qui se destinaient à l'état
+ecclésiastique, et où le côté profane des études était tout à fait
+négligé.
+
+M. de Quélen eut une visée de génie en confiant la direction de cette
+maison à M. Dupanloup. L'aristocratique prélat n'appréciait pas beaucoup
+la direction toute cléricale de l'abbé Frère; il aimait la piété, mais
+la piété mondaine, de bon ton, sans barbarie scolastique ni jargon
+mystique, la piété comme complément d'un idéal de bonne société, qui
+était, à vrai dire, sa principale religion. Si Hugues ou Richard de
+Saint-Victor se fussent présentés à lui comme des pédants ou des
+rustres, il les eût pris en maigre estime. Il avait pour M. Dupanloup la
+plus vive affection. Celui-ci était alors légitimiste et ultramontain.
+Il a fallu les exagérations des temps qui ont suivi pour intervertir les
+rôles et pour qu'on ait pu le considérer comme un gallican et un
+orléaniste. M. de Quélen trouvait en lui un fils spirituel, partageant
+ses dédains, ses préjugés. Il savait sans doute le secret de sa
+naissance. Les familles qui avaient veillé paternellement sur le jeune
+ecclésiastique, qui en avaient fait un homme bien élevé et qui l'avaient
+introduit dans leur monde fermé, étaient celles que connaissait le noble
+archevêque et qui formaient pour lui les confins de l'univers. J'ai vu
+M. de Quélen; il m'a laissé l'idée du parfait évêque de l'ancien régime.
+Je me rappelle sa beauté (une beauté de femme), sa taille élégante, la
+ravissante grâce de ses mouvements. Son esprit n'avait d'autre culture
+que celle de l'homme du monde d'une excellente éducation. La religion
+était pour lui inséparable des bonnes manières et de la dose de bon sens
+relatif que donnent les études classiques. Telle était aussi la mesure
+intellectuelle de M. Dupanloup. Ce n'était ni la belle imagination qui
+assure une valeur durable à certaines œuvres de Lacordaire et de
+Montalembert, ni la profonde passion de Lamennais; l'humanisme, la bonne
+éducation, étaient ici le but, la fin, le terme de toute chose; la
+faveur des gens du monde bien élevés devenait le suprême criterium du
+bien. De part et d'autre, absence complète de théologie. On se
+contentait de la révérer de loin. Les études théologiques de ces hommes
+distingués avaient été très faibles. Leur foi était vive et sincère;
+mais c'était une foi implicite, ne s'occupant guère des dogmes qu'il
+faut croire. Ils sentaient le peu de succès qu'aurait la scolastique
+auprès du seul public dont ils se préoccupaient, le public mondain et
+assez frivole qu'a devant lui un prédicateur de Saint-Roch ou de
+Saint-Thomas d'Aquin.
+
+C'est dans ces dispositions d'esprit que M. de Quélen remit entre les
+mains de M. Dupanloup l'austère et obscure maison de l'abbé Frère et
+d'Adrien de Bourdoise. Le petit séminaire de Paris n'avait été
+jusque-là, aux termes du Concordat, que la pépinière des prêtres de
+Paris, pépinière bien insuffisante, strictement limitée à l'objet que la
+loi lui prescrivait. C'était bien autre chose que rêvait le nouveau
+supérieur porté par le choix de l'archevêque à la fonction, peu
+recherchée, de diriger les études des jeunes clercs. Tout lui parut à
+reconstruire, depuis les bâtiments, où le marteau ne laissa d'entier que
+les murs, jusqu'au plan des études, que M. Dupanloup réforma de fond en
+comble. Deux points essentiels résumèrent sa pensée. D'abord, il vit
+qu'un petit séminaire tout ecclésiastique n'avait à Paris aucune chance
+de succès, et ne suffirait jamais au recrutement du diocèse. Il conçut
+l'idée, par des informations s'étendant surtout à l'ouest de la France
+et à la Savoie, son pays natal, d'amener à Paris les sujets d'espérance
+qui lui étaient signalés. Puis il voulut que sa maison fût une maison
+d'éducation modèle telle qu'il la concevait, et non plus un séminaire au
+type ascétique et clérical. Il prétendit, chose délicate peut-être, que
+la même éducation servît aux jeunes clercs et aux fils des premières
+familles de France. La réussite de la difficile affaire de la rue
+Saint-Florentin l'avait mis à la mode dans le monde légitimiste;
+quelques relations avec le monde orléaniste lui assuraient une autre
+clientèle dont il n'était pas bon de se priver. À l'affût de tous les
+vents de la mode et de la publicité, il ne négligeait rien de ce qui
+avait la faveur du moment. Sa conception du monde était très
+aristocratique; mais il admettait trois aristocraties, la noblesse, le
+clergé et la littérature. Ce qu'il voulait, c'était une éducation
+libérale, pouvant convenir également au clergé et à la jeunesse du
+faubourg Saint-Germain, sur la base de la piété chrétienne et des
+lettres classiques. L'étude des sciences était à peu près exclue; il
+n'en avait pas la moindre idée.
+
+La vieille maison de la rue Saint-Victor fut ainsi, pendant quelques
+années, la maison de France où il y eut le plus de noms historiques ou
+connus; y obtenir une place pour un jeune homme était une grâce
+chèrement marchandée. Les sommes très considérables dont les familles
+riches achetaient cette faveur servaient à l'éducation gratuite des
+jeunes gens sans fortune qui étaient signalés par des succès constants.
+La foi absolue de M. Dupanloup dans les études classiques se montrait en
+ceci. Ces études, pour lui, faisaient partie de la religion. La jeunesse
+destinée à l'état ecclésiastique et la jeunesse destinée au premier rang
+social lui paraissaient devoir être élevées de la même manière. Virgile
+lui semblait faire partie de la culture intellectuelle d'un prêtre au
+moins autant que la Bible. Pour une élite de la jeunesse cléricale, il
+espérait qu'il sortirait de ce mélange avec des jeunes gens du monde,
+soumis aux mêmes disciplines, une teinture et des habitudes plus
+distinguées que celles qui résultent de séminaires peuplés uniquement
+d'enfants pauvres et de fils de paysans. Le fait est qu'il réalisa sous
+ce rapport des prodiges. Composée de deux éléments en apparence
+inconciliables, la maison avait une parfaite unité. L'idée que le talent
+primait tout le reste étouffait les divisions, et, au bout de huit
+jours, le plus pauvre garçon débarqué de province, gauche, embarrassé,
+s'il faisait un bon thème ou quelques vers latins bien tournés, était
+l'objet de l'envie du petit millionnaire qui payait sa pension sans s'en
+douter.
+
+En cette année 1838, j'obtins justement, au collège de Tréguier, tous
+les prix de ma classe. Le _palmares_ tomba sous les yeux d'un des hommes
+éclairés que l'ardent capitaine employait à recruter sa jeune armée. En
+une minute, mon sort fut décidé. «Faites-le venir,» dit l'impétueux
+supérieur. J'avais quinze ans et demi; nous n'eûmes pas le temps de la
+réflexion. J'étais en vacances chez un ami, dans un village près de
+Tréguier; le 4 septembre, dans l'après-midi, un exprès vint me chercher.
+Je me rappelle ce retour comme si c'était d'hier. Il y avait une lieue à
+faire à pied à travers la campagne. Les sonneries pieuses de l'_Angelus_
+du soir, se répondant de paroisse en paroisse, versaient dans l'air
+quelque chose de calme, de doux et de mélancolique, image de la vie que
+j'allais quitter pour toujours. Le lendemain, je partais pour Paris; le
+7, je vis des choses aussi nouvelles pour moi que si j'avais été jeté
+brusquement en France de Tahiti ou de Tombouctou.
+
+
+III
+
+Oui, un lama bouddhiste ou un faquir musulman, transporté en un clin
+d'œil d'Asie en plein boulevard, serait moins surpris que je ne le fus
+en tombant subitement dans un milieu aussi différent de celui de mes
+vieux prêtres de Bretagne, têtes vénérables, totalement devenues de bois
+ou de granit, sortes de colosses osiriens semblables à ceux que je
+devais admirer plus tard en Égypte, se développant en longues allées,
+grandioses en leur béatitude. Ma venue à Paris fut le passage d'une
+religion à une autre. Mon christianisme de Bretagne ne ressemblait pas
+plus à celui que je trouvais ici qu'une vieille toile, dure comme une
+planche, ne ressemble à de la percale. Ce n'était pas la même religion.
+Mes vieux prêtres, dans leur lourde chape romane, m'apparaissaient comme
+des mages, ayant les paroles de l'éternité; maintenant, ce qu'on me
+présentait, c'était une religion d'indienne et de calicot, une piété
+musquée, enrubannée, une dévotion de petites bougies et de petits pots
+de fleurs, une théologie de demoiselles, sans solidité, d'un style
+indéfinissable, composite comme le frontispice polychrome d'un livre
+d'Heures de chez Lebel.
+
+Ce fut la crise la plus grave de ma vie. Le Breton jeune est
+difficilement transplantable. La vive répulsion morale que j'éprouvais,
+compliquée d'un changement total dans le régime et les habitudes, me
+donna le plus terrible accès de nostalgie. L'internat me tuait. Les
+souvenirs de la vie libre et heureuse que j'avais jusque-là menée avec
+ma mère me perçaient le cœur. Je n'étais pas le seul à souffrir. M.
+Dupanloup n'avait pas calculé toutes les conséquences de ce qu'il
+faisait. Sa manière d'agir, impérieuse à la façon d'un général d'armée,
+ne tenait pas compte des morts et des malades parmi ses jeunes recrues.
+Nous nous communiquions nos tristesses. Mon meilleur ami, un jeune homme
+de Coutances, je crois, transporté comme moi, excellent cœur, s'isola,
+ne voulut rien voir, mourut. Les Savoisiens se montraient bien moins
+acclimatables encore. Un d'eux, plus âgé que moi, m'avouait que, chaque
+soir, il mesurait la hauteur du dortoir du troisième étage au-dessus du
+pavé de la rue Saint-Victor. Je tombai malade; selon toutes les
+apparences, j'étais perdu. Le Breton qui est au fond de moi s'égarait en
+des mélancolies infinies. Le dernier _Angelus_ du soir que j'avais
+entendu rouler sur nos chères collines et le dernier soleil que j'avais
+vu se coucher sur ces tranquilles campagnes me revenaient en mémoire
+comme des flèches aiguës.
+
+Selon les règles ordinaires, j'aurais dû mourir; j'aurais peut-être
+mieux fait. Deux amis que j'amenai avec moi de Bretagne, l'année
+suivante, donnèrent cette grande marque de fidélité: ils ne purent
+s'habituer à ce monde nouveau et repartirent. Je songe quelquefois qu'en
+moi le Breton mourut; le Gascon, hélas! eut des raisons suffisantes de
+vivre. Ce dernier s'aperçut même que ce monde nouveau était fort curieux
+et valait la peine qu'on s y attachât.
+
+Au fond, celui qui me sauva fut celui qui m'avait mis à cette cruelle
+épreuve. Je dois deux choses à M. Dupanloup: de m'avoir fait venir à
+Paris et de m'avoir empêché de mourir en y arrivant. La vie sortait de
+lui; il m'entraîna. Naturellement, il s'occupa d'abord peu de moi.
+L'homme le plus à la mode du clergé parisien, ayant une maison de deux
+cents élèves à diriger ou plutôt à fonder, ne pouvait avoir le souci
+personnel de l'enfant le plus obscur. Une circonstance singulière fut un
+lien entre nous. Le fond de ma blessure était le souvenir trop vivant de
+ma mère. Ayant toujours vécu seul auprès d'elle, je ne pouvais me
+détacher des images de la vie si douce que j'avais goûtée pendant des
+années. J'avais été heureux, j'avais été pauvre avec elle. Mille détails
+de cette pauvreté même, rendus plus touchants par l'absence, me
+creusaient le cœur. Pendant la nuit, je ne pensais qu'à elle; je ne
+pouvais prendre aucun sommeil. Ma seule consolation était de lui écrire
+des lettres pleines d'un sentiment tendre et tout humides de regrets.
+Nos lettres, selon l'usage des maisons religieuses, étaient lues par un
+des directeurs. Celui qui était chargé de ce soin fut frappé de l'accent
+d'amour profond qui était dans ces pages d'enfant. Il communiqua une de
+mes lettres à M. Dupanloup, qui en fut tout à fait étonné.
+
+Le plus beau trait du caractère de M. Dupanloup était l'amour qu'il
+avait pour sa mère. Quoique sa naissance fût, par un côté, la plus
+grande difficulté de sa vie, il honorait sa mère d'un vrai culte. Cette
+vieille dame demeurait à côté de lui; nous ne la voyions jamais; nous
+savions cependant que, tous les jours, il passait quelque temps avec
+elle. Il disait souvent que la valeur des hommes est en proportion du
+respect qu'ils ont eu pour leur mère. Il nous donnait à cet égard des
+règles excellentes, que j'avais du reste toujours pratiquées, comme de
+ne jamais tutoyer sa mère et de ne jamais finir une lettre à elle
+adressée sans y mettre le mot _respect_. Par là, il y eut entre nous une
+vraie étincelle de communication. Le jour où ma lettre lui fut remise
+était un vendredi. C'était le jour solennel. Le soir, on lisait en sa
+présence les places et les notes de la semaine. Je n'avais pas cette
+fois-là réussi ma composition: j'étais le cinquième ou le sixième. «Ah!
+dit-il, si le sujet eût été celui d'une lettre que j'ai lue ce matin,
+Ernest Renan eût été le premier.» Dès lors, il me remarqua. J'existai
+pour lui, il fut pour moi ce qu'il était pour tous, un principe de vie,
+une sorte de dieu. Un culte remplaça un culte, et le sentiment de mes
+premiers maîtres s'en trouva fort affaibli.
+
+Ceux-là seuls, en effet, qui ont connu Saint-Nicolas du Chardonnet dans
+ces années brillantes de 1838 à 1844, peuvent se faire une idée de la
+vie intense qui s'y développait[10]. Et cette vie n'avait qu'une seule
+source, un seul principe, M. Dupanloup lui-même. Il était sa maison tout
+entière. Le règlement, l'usage, l'administration, le gouvernement
+spirituel et temporel, c'était lui. La maison était pleine de parties
+défectueuses; il suppléait à tout. L'écrivain, l'orateur, chez lui,
+étaient de second ordre; l'éducateur était tout à fait sans égal.
+L'ancien règlement de Saint-Nicolas du Chardonnet renfermait, comme tous
+les règlements de séminaire, un exercice appelé _la lecture
+spirituelle_. Tous les soirs, une demi-heure devait être consacrée à la
+lecture d'un ouvrage ascétique; M. Dupanloup se substitua d'emblée à
+saint Jean Climaque et aux _Vies des Pères du désert_. Cette demi-heure,
+il la prit pour lui. Tous les jours, il se mit directement en rapport
+avec la totalité de ses élèves par un entretien intime, souvent
+comparable, pour l'abandon et le naturel, aux homélies de Jean
+Chrysostome dans la _Palæa_ d'Antioche. Toute circonstance de la vie
+intérieure de la maison, tout événement personnel au supérieur ou à l'un
+des élèves, était l'occasion d'un entretien rapide, animé. La séance des
+notes du vendredi était quelque chose de plus saisissant et plus
+personnel encore. Chacun vivait dans l'attente de ce jour. Les
+observations dont le supérieur accompagnait la lecture des notes étaient
+la vie ou la mort. Il n'y avait aucune punition dans la maison; la
+lecture des notes et les réflexions du supérieur étaient l'unique
+sanction qui tenait tout en haleine et en éveil.
+
+Ce régime avait ses inconvénients, cela est hors de doute. Adoré de ses
+élèves, M. Dupanloup n'était pas toujours agréable à ses collaborateurs.
+On m'a dit que, plus tard, dans son diocèse, les choses se passèrent de
+la même manière, qu'il fut toujours plus aimé de ses laïques que de ses
+prêtres. Il est certain qu'il écrasait tout autour de lui. Mais sa
+violence même nous attachait; car nous sentions que nous étions son but
+unique. Ce qu'il était, c'était un éveilleur incomparable; pour tirer de
+chacun de ses élèves la somme de ce qu'il pouvait donner, personne ne
+l'égalait. Chacun de ses deux cents élèves existait distinct dans sa
+pensée; il était pour chacun d'eux l'excitateur toujours présent, le
+motif de vivre et de travailler. Il croyait au talent et en faisait la
+base de la foi. Il répétait souvent que l'homme vaut en proportion de sa
+faculté d'admirer. Son admiration n'était pas toujours assez éclairée
+par la science; mais elle venait d'une grande chaleur d'âme et d'un cœur
+vraiment possédé de l'amour du beau. Il a été le Villemain de l'école
+catholique. M. Villemain fut, parmi les laïques, l'homme qu'il a le plus
+aimé et le mieux compris. Chaque fois qu'il venait de le voir, il nous
+racontait la conversation qu'il avait eue avec lui sur le ton de la plus
+chaleureuse sympathie.
+
+Les défauts de l'éducation qu'il donnait étaient les défauts mêmes de
+son esprit. Il était trop peu rationnel, trop peu scientifique. On eût
+dit que ses deux cents élèves étaient destinés à être tous poètes,
+écrivains, orateurs. Il estimait peu l'instruction sans le talent. Cela
+se voyait surtout à l'entrée des nicolaïtes à Saint-Sulpice, où le
+talent n'avait aucune valeur, où la scolastique et l'érudition étaient
+seules prisées. Quand il s'agissait de faire de la logique et de la
+philosophie en latin barbare, ces esprits, trop nourris de
+belles-lettres, étaient réfractaires et se refusaient à une aussi rude
+nourriture. Aussi les nicolaïtes étaient-ils peu estimés à
+Saint-Sulpice. On n'y nommait jamais M. Dupanloup; on le trouvait trop
+peu théologien. Quand un ancien élève de Saint-Nicolas se hasardait à
+rappeler cette maison, quelque vieux directeur se trouvait là pour dire:
+«Oh! oui, du temps de M. Bourdoise...,» montrant clairement qu'il
+n'admettait pour cette maison d'autre illustration que son passé du
+XVIIe siècle.
+
+Faibles à quelques égards, ces études de Saint-Nicolas étaient très
+distinguées, très littéraires. L'éducation cléricale a une supériorité
+sur l'éducation universitaire, c'est sa liberté en tout ce qui ne touche
+pas à la religion. La littérature y est livrée à toutes les disputes; le
+joug du dogme classique y est moins lourd. C'est ainsi que Lamartine,
+formé tout entier par l'éducation cléricale, a bien plus d'intelligence
+qu'aucun universitaire; quand l'émancipation philosophique vient
+ensuite, cela produit des esprits très ouverts. Je sortis de mes études
+classiques sans avoir lu Voltaire; mais je savais par cœur les _Soirées
+de Saint-Pétersbourg_. Ce style, dont je ne vis que plus tard les
+défauts, m'excitait vivement. Les discussions du romantisme pénétraient
+dans la maison de toutes parts; on ne parlait que de Lamartine, de
+Victor Hugo. Le supérieur s'y mêlait, et, pendant près d'un an, aux
+lectures spirituelles, il ne fut pas question d'autre chose. L'autorité
+faisait ses réserves; mais les concessions allaient bien au delà des
+réserves. C'est ainsi que je connus les batailles du siècle. Plus tard,
+la liberté de penser arriva également jusqu'à moi par les _Solvuntur
+objecta_ des Théologies. La grande bonne foi de l'ancien enseignement
+ecclésiastique consistait à ne rien dissimuler de la force des
+objections; comme les réponses étaient très faibles, un bon esprit
+pouvait faire son profit de la vérité où il la trouvait.
+
+Le cours d'histoire fut pour moi une autre cause de vif éveil. M. l'abbé
+Richard[11] faisait ce cours dans l'esprit de l'école moderne, de la
+manière la plus distinguée. Je ne sais pourquoi il cessa de professer le
+cours de notre année; il fut remplacé par un directeur, très occupé
+d'ailleurs, qui se contenta de nous lire d'anciens cahiers, auxquels il
+mêlait des extraits de livres modernes. Or, parmi ces volumes modernes,
+qui détonnaient souvent avec les vieilles routines des cahiers, j'en
+remarquai un qui produisait sur moi un effet singulier. Dès que le
+chargé de cours le prenait et se mettait à le lire, je n'étais plus
+capable de prendre une note; une sorte d'harmonie me saisissait,
+m'enivrait. C'était Michelet, les parties admirables de Michelet, dans
+les tomes V et VI de l'_Histoire de France_. Ainsi le siècle pénétrait
+jusqu'à moi par toutes les fissures d'un ciment disjoint. J'étais venu à
+Paris formé moralement, mais ignorant autant qu'on peut l'être. J'eus
+tout à découvrir. J'appris avec étonnement qu'il y avait des laïques
+sérieux et savants; je vis qu'il existait quelque chose en dehors de
+l'antiquité et de l'Église, et en particulier qu'il y avait une
+littérature contemporaine digne de quelque attention. La mort de Louis
+XIV ne fut plus pour moi la fin du monde. Des idées, des sentiments
+m'apparurent, qui n'avaient eu d'expression ni dans l'antiquité, ni au
+XVIIe siècle.
+
+Ainsi le germe qui était en moi fut fécondé. Quoique antipathique par
+bien des côtés à ma nature, cette éducation fut comme le réactif qui fit
+tout vivre et tout éclater. L'essentiel, en effet, dans l'éducation, ce
+n'est pas la doctrine enseignée, c'est l'éveil. Autant le sérieux de ma
+foi religieuse avait été atteint en trouvant sous les mêmes noms des
+choses si différentes, autant mon esprit but avidement le breuvage
+nouveau qui lui était offert. Le monde s'ouvrit pour moi. Malgré sa
+prétention d'être un asile fermé aux bruits du dehors, Saint-Nicolas
+était à cette époque la maison la plus brillante et la plus mondaine.
+Paris y entrait à pleins bords par les portes et les fenêtres, Paris
+tout entier, moins la corruption, je me hâte de le dire, Paris avec ses
+petitesses et ses grandeurs, ses hardiesses et ses chiffons, sa force
+révolutionnaire et ses mollesses flasques. Mes vieux prêtres de Bretagne
+savaient bien mieux les mathématiques et le latin que mes nouveaux
+maîtres; mais ils vivaient dans des catacombes sans lumière et sans air.
+Ici, l'atmosphère du siècle circulait librement. Dans nos promenades à
+Gentilly, aux récréations du soir, nos discussions étaient sans fin. Les
+nuits, après cela, je ne dormais pas: Hugo et Lamartine me remplissaient
+la tête. Je compris la gloire, que j'avais cherchée si vaguement à la
+voûte de la chapelle de Tréguier. Au bout de quelque temps, une chose
+tout à fait inconnue m'était révélée. Les mots talent, éclat, réputation
+eurent un sens pour moi. J'étais perdu pour l'idéal modeste que mes
+anciens maîtres m'avaient inculqué; j'étais engagé sur une mer où toutes
+les tempêtes, tous les courants du siècle avaient leur contre-coup. Il
+était écrit que ces courants et ces tempêtes emporteraient ma barque
+vers des rivages où mes anciens amis me verraient aborder avec terreur.
+
+Mes succès dans les classes étaient très inégaux. Je fis un jour un
+_Alexandre_, qui doit être au _Cahier d'honneur_, et que je publierais
+si je l'avais. Mais les compositions de pure rhétorique m'inspiraient un
+profond ennui; je ne pus jamais faire un discours supportable. À propos
+d'une distribution de prix, nous donnâmes une représentation du concile
+de Clermont; les différents discours qui purent être tenus en cette
+circonstance furent mis au concours. J'échouai totalement dans Pierre
+l'Ermite et Urbain II; mon Godefroy de Bouillon fut jugé aussi dénué que
+possible d'esprit militaire. Un hymne guerrier en strophes saphiques et
+adoniques fut trouvé moins mauvais. Mon refrain, _Sternite Turcas_,
+solution brève et tranchante de la question d'Orient, fut adopté dans la
+récitation publique. J'étais trop sérieux pour ces enfantillages. On
+nous donnait à faire des récits du moyen âge, qui se terminaient
+toujours par quelque beau miracle; j'abusais déplorablement des
+guérisons de lépreux. Le souvenir de mes premières études de
+mathématiques, qui avaient été assez fortes, me revenait quelquefois.
+J'en parlais à mes condisciples, que cela faisait beaucoup rire. Ces
+études leur paraissaient quelque chose de tout à fait bas, comparées aux
+exercices littéraires qu'on leur présentait comme le but suprême de
+l'esprit humain. Ma force de raisonnement ne se révéla que plus tard, en
+philosophie, à Issy. La première fois que mes condisciples m'entendirent
+argumenter en latin, ils furent surpris. Ils virent bien alors que
+j'étais d'une autre race qu'eux et que je continuerais à marcher quand
+ils auraient trouvé leur point d'arrêt. Mais, en rhétorique, je laissai
+un renom douteux. Écrire sans avoir à dire quelque chose de pensé
+personnellement me paraissait dès lors le jeu d'esprit le plus
+fastidieux.
+
+Le fond des idées qui formait la base de cette éducation était faible;
+mais la forme était brillante, et un sentiment noble dominait et
+entraînait tout. J'ai dit qu'il n'y avait dans la maison aucune
+punition; il serait plus exact de dire qu'il n'y en avait qu'une,
+l'expulsion. À moins de faute très grave, cette expulsion n'avait rien
+de blessant; on n'en donnait pas les motifs: «Vous êtes un excellent
+jeune homme; mais votre esprit n'est pas ce qu'il nous faut;
+séparons-nous amis; quel service puis-je vous rendre?» Tel était le
+résumé du discours d'adieu du supérieur à l'élève congédié. On prisait
+si haut la faveur de participer à une éducation tenue pour
+exceptionnelle, que cette paternelle déclaration était redoutée comme un
+arrêt de mort.
+
+Là est une des supériorités que présentent les établissements
+ecclésiastiques sur ceux de l'État; le régime y est très libéral, car
+personne n'a droit d'y être; la coercition y devient tout de suite la
+séparation. L'établissement de l'État a quelque chose de militaire, de
+froid, de dur, et avec cela une cause de grande faiblesse, puisque
+l'élève a un droit obtenu au concours dont on ne peut le priver. Pour ma
+part, j'ai peine à comprendre une école normale, par exemple, où le
+directeur ne puisse pas dire, sans s'expliquer davantage, aux sujets
+dénués de vocation: «Vous n'avez pas l'esprit de notre état; en dehors
+de cela, vous devez avoir tous les mérites; vous réussirez mieux
+ailleurs. Adieu.» La punition même la plus légère implique un principe
+servile d'obéissance par crainte. Pour moi, je ne crois pas qu'à aucune
+époque de ma vie j'aie obéi; oui, j'ai été docile, soumis, mais à un
+principe spirituel, jamais à une force matérielle procédant par la
+crainte du châtiment. Ma mère ne me commanda jamais rien. Entre moi et
+mes maîtres ecclésiastiques tout fut libre et spontané. Qui a connu ce
+_rationabile obsequium_ n'en peut plus souffrir d'autre. Un ordre est
+une humiliation; qui a obéi est un _capitis minor_, souillé dans le
+germe même de la vie noble. L'obéissance ecclésiastique n'abaisse pas;
+car elle est volontaire, et on peut se séparer. Dans une des utopies de
+société aristocratique que je rêve il n'y aurait qu'une seule peine, la
+peine de mort, ou plutôt l'unique sanction serait un léger blâme des
+autorités reconnues, auquel aucun homme d'honneur ne survivrait. Je
+n'aurais pu être soldat; j'aurais déserté ou je me serais suicidé. Je
+crains que les nouvelles institutions militaires, n'admettant ni
+exception ni équivalent, n'amènent un affreux abaissement. Forcer tous à
+subir l'obéissance, c'est tuer le génie et le talent. Qui a passé des
+années au port d'armes à la façon allemande est mort pour les œuvres
+fines; aussi l'Allemagne, depuis qu'elle s'est donnée tout entière à la
+vie militaire, n'aurait plus de talent si elle n'avait les juifs, envers
+qui elle est si ingrate.
+
+La génération, qui avait de quinze à vingt ans au moment d'éclat que je
+raconte et qui fut court, a maintenant de cinquante-cinq à soixante ans.
+A-t-elle rempli les espérances illimitées qu'avait conçues l'âme ardente
+de notre grand éducateur? Non assurément; si ses espérances avaient été
+réalisées, c'est le monde entier qui eût été changé de fond en comble,
+et on ne s'aperçoit pas d'un tel changement. M. Dupanloup aimait trop
+peu son siècle et lui faisait trop peu de concessions pour qu'il pût lui
+être donné de former des hommes au droit fil du temps. Quand je me
+figure une de ces lectures spirituelles où le maître répandait si
+abondamment son esprit, cette salle du rez-de-chaussée, avec ses bancs
+serrés où se pressaient deux cents figures d'enfants tenus immobiles par
+l'attention et le respect, et que je me demande vers quels vents du ciel
+se sont envolées ces deux cents âmes si fortement unies alors par
+l'ascendant du même homme, je trouve plus d'un déchet, plus d'un cas
+singulier. Comme il est naturel, je trouve d'abord des évêques, des
+archevêques, des ecclésiastiques considérables, tous relativement
+éclairés et modérés. Je trouve des diplomates, des conseillers d'État,
+d'honorables carrières dont quelques-unes eussent été plus brillantes si
+la tentative du 16 mai eût réussi. Mais voici quelque chose d'étrange. À
+côté de tel pieux condisciple prédestiné à l'épiscopat, j'en vois un qui
+aiguisera si savamment son couteau pour tuer son archevêque, qu'il
+frappera juste au cœur... Je crois me rappeler Verger; je peux dire de
+lui ce que disait Sacchetti de cette petite Florentine qui fut
+canonisée: _Fu mia vicina, andava come le altre_. Cette éducation avait
+des dangers: elle surchauffait, surexcitait, pouvait très bien rendre
+fou (Verger l'était bel et bien).
+
+Un exemple plus frappant encore du _Spiritus ubi vult spirat_ fut celui
+de H. de ***. Quand j'arrivai à Saint-Nicolas, il fut ma plus grande
+admiration. Son talent était hors ligne: il avait sur tous ses
+condisciples de rhétorique une immense supériorité. Sa piété, sérieuse
+et vraiment élevée, provenait d'une nature douée des plus hautes
+aspirations. H. de *** réalisait, d'après nos idées, la perfection même;
+aussi, selon l'usage des maisons ecclésiastiques, où les élèves avancés
+partagent les fonctions des maîtres, était-il chargé des rôles les plus
+importants. Sa piété se maintint plusieurs années au séminaire
+Saint-Sulpice. Durant des heures, aux fêtes surtout, on le voyait à la
+chapelle, baigné de larmes. Je me souviens d'un soir d'été, sous les
+ombrages de Gentilly (Gentilly était la maison de campagne du petit
+séminaire Saint-Nicolas); serrés autour de quelques anciens et de celui
+des directeurs qui avait le mieux l'accent de la piété chrétienne, nous
+écoutions. Il y avait dans l'entretien quelque chose de grave et de
+profond. Il s'agissait du problème éternel qui fait le fond du
+christianisme, l'élection divine, le tremblement où toute âme doit
+rester jusqu'à la dernière heure en ce qui regarde le salut. Le saint
+prêtre insistait sur ce doute terrible: non, personne, absolument
+personne, n'est sûr qu'après les plus grandes faveurs du ciel il ne sera
+pas abandonné de la grâce. «Je crois, dit-il, avoir connu un
+prédestiné!...» Un silence se fit; il hésita: «C'est H. de ***,
+ajouta-t-il; si quelqu'un peut être sûr de son salut, c'est bien lui. Eh
+bien, non, il n'est pas sûr que H. de *** ne soit pas un réprouvé.»
+
+Je revis H. de *** quelques années plus tard. Il avait fait dans
+l'intervalle de fortes études bibliques; je ne pus savoir s'il était
+tout à fait détaché du christianisme; mais il ne portait plus l'habit
+ecclésiastique et il était dans une vive réaction contre l'esprit
+clérical. Plus tard, je le trouvai passé à des idées politiques très
+exaltées; la passion vive, qui faisait le fond de son caractère, s'était
+tournée vers la démocratie; il rêvait la justice, il en parlait d'une
+manière sombre et irritée; il pensait à l'Amérique, et je crois qu'il
+doit y être. Il y a quelques années, un de nos anciens condisciples me
+dit qu'il avait cru reconnaître parmi les noms des fusillés de la
+Commune un nom qui ressemblait au sien. Je pense qu'il se trompait. Mais
+sûrement la vie de ce pauvre H. de *** a été traversée par quelque grand
+naufrage. Il gâta par la passion des qualités supérieures. C'est de
+beaucoup le sujet le plus éminent que j'aie eu pour condisciple dans mon
+éducation ecclésiastique. Mais il n'eut pas la sagesse de rester sobre
+en politique. À la façon dont il prenait les choses, il n'y aurait
+personne qui n'eût, dans sa vie, vingt occasions de se faire fusiller.
+Les idéalistes comme nous doivent n'approcher de ce feu-là qu'avec
+beaucoup de précautions. Nous y laisserions presque toujours notre tête
+ou nos ailes. Certes la tentation est grande pour le prêtre qui
+abandonne l'Église de se faire démocrate; il retrouve ainsi l'absolu
+qu'il a quitté, des confrères, des amis; il ne fait en réalité que
+changer de secte. Telle fut la destinée de Lamennais. Une des grandes
+sagesses de M. l'abbé Loyson a été de résister sur ce point à toutes les
+séductions et de se refuser aux caresses que le parti avancé ne manque
+jamais de faire à ceux qui rompent les liens officiels.
+
+Durant trois ans, je subis cette influence profonde, qui amena dans mon
+être une complète transformation. M. Dupanloup m'avait à la lettre
+transfiguré. Du pauvre petit provincial le plus lourdement engagé dans
+sa gaine, il avait tiré un esprit ouvert et actif. Certes quelque chose
+manquait à cette éducation, et, tant qu'elle dut me suffire, j'eus
+toujours un vide dans l'esprit. Il y manquait la science positive,
+l'idée d'une recherche critique de la vérité. Cet humanisme superficiel
+fit chômer en moi trois ans le raisonnement, en même temps qu'il
+détruisait la naïveté première de ma foi. Mon christianisme subit de
+grandes diminutions; il n'y avait cependant rien dans mon esprit qui pût
+encore s'appeler doute. Chaque année, à l'époque des vacances, j'allais
+en Bretagne. Malgré plus d'un trouble, je m'y retrouvais tout entier,
+tel que mes premiers maîtres m'avaient fait.
+
+Selon la règle, après avoir terminé ma rhétorique à Saint-Nicolas du
+Chardonnet, j'allai à Issy, maison de campagne du séminaire
+Saint-Sulpice. Je sortais ainsi de la direction de M. Dupanloup pour
+entrer sous une discipline absolument opposée à celle de Saint-Nicolas
+du Chardonnet. Saint-Sulpice m'apprit d'abord à considérer comme
+enfantillage tout ce que M. Dupanloup m'avait appris à estimer le plus.
+Quoi de plus simple? Si le christianisme est chose révélée, l'occupation
+capitale du chrétien n'est-elle pas l'étude de cette révélation même,
+c'est-à-dire la théologie? La théologie et l'étude de la Bible allaient
+bientôt m'absorber, me donner les vraies raisons de croire au
+christianisme et aussi les vraies raisons de ne pas y adhérer. Durant
+quatre ans, une terrible lutte m'occupa tout entier, jusqu'à ce que ce
+mot, que je repoussai longtemps comme une obsession diabolique: «Cela
+n'est pas vrai!» retentît à mon oreille intérieure avec une persistance
+invincible. Je raconterai cela dans les chapitres suivants. Je peindrai
+aussi exactement que je pourrai cette maison extraordinaire de
+Saint-Sulpice, qui est plus séparée du temps présent que si trois mille
+lieues de silence l'entouraient. J'essayerai enfin de montrer comment
+l'étude directe du christianisme, entreprise dans l'esprit le plus
+sérieux, ne me laissa plus assez de foi pour être un prêtre sincère, et
+m'inspira, d'un autre côté, trop de respect pour que je pusse me
+résigner à jouer avec les croyances les plus respectables une odieuse
+comédie.
+
+
+
+
+IV
+
+LE SÉMINAIRE D'ISSY
+
+
+I
+
+Le petit séminaire de Saint-Nicolas du Chardonnet n'avait point d'année
+de philosophie, la philosophie étant, d'après la division des études
+ecclésiastiques, réservée pour le grand séminaire. Après avoir terminé
+mes études classiques dans la maison dirigée si brillamment par M.
+Dupanloup, je passai donc, avec les élèves de ma classe, au grand
+séminaire, destiné à l'enseignement plus spécialement ecclésiastique. Le
+grand séminaire du diocèse de Paris, c'est le séminaire Saint-Sulpice,
+composé lui-même en quelque sorte de deux maisons, celle de Paris et la
+succursale d'Issy, où l'on fait les deux années de philosophie. Ces deux
+séminaires n'en font, à proprement parler, qu'un seul. L'un est la suite
+de l'autre; tous deux se réunissent en certaines circonstances; la
+congrégation qui fournit les maîtres est la même. L'institut de
+Saint-Sulpice a exercé sur moi une telle influence et a si complètement
+décidé de la direction de ma vie, que je suis obligé d'en esquisser
+rapidement l'histoire, d'en exposer les principes et l'esprit, pour
+montrer en quoi cet esprit est resté la loi la plus profonde de tout mon
+développement intellectuel et moral.
+
+Saint-Sulpice doit son origine à un homme dont le nom n'est point arrivé
+à la grande célébrité; car la célébrité va rarement chercher ceux qui
+ont fait profession de fuir la gloire et dont la qualité dominante a été
+la modestie. Jean-Jacques Olier, issu d'une famille qui a donné à l'État
+un grand nombre de serviteurs capables, fut le contemporain et le
+coopérateur de Vincent de Paul, de Bérulle, d'Adrien de Bourdoise, du
+Père Eudes, de Charles de Gondren, de ces fondateurs de congrégations
+ayant pour objet la réforme de l'éducation ecclésiastique, qui ont eu un
+rôle si considérable dans la préparation du XVIIe siècle. Rien n'égale
+l'abaissement des mœurs cléricales sous Henri IV et dans les
+commencements de Louis XIII. Le fanatisme de la Ligue, loin de servir à
+la règle des mœurs, avait beaucoup contribué au relâchement. On s'était
+tout permis, parce qu'on avait manié l'escopette et porté le mousquet
+pour la bonne cause. La verve gauloise du temps de Henri IV était peu
+favorable à la mysticité. Tout n'était pas mauvais dans la franche
+gaieté rabelaisienne qui, à cette époque, n'était pas tenue pour
+incompatible avec l'état ecclésiastique. À beaucoup d'égards, nous
+préférons la piété amusante et spirituelle de Pierre Camus, l'ami de
+François de Sales, à la tenue raide et guindée qui est devenue plus tard
+la règle du clergé français et a fait de lui une sorte d'armée noire à
+part du monde et en guerre avec lui. Mais il est certain que, vers 1640,
+l'éducation du clergé n'était pas au niveau de l'esprit de règle et de
+mesure qui devenait de plus en plus la loi du siècle. Des côtés les plus
+divers on appelait la réforme. François de Sales avouait n'avoir pas
+réussi dans cette tâche. Il disait à Bourdoise: «Après avoir travaillé
+pendant dix-sept ans à former seulement trois prêtres tels que je les
+souhaitais pour m'aider à réformer le clergé de mon diocèse, je n'ai
+réussi à en former qu'un et demi.» Alors apparaissent les hommes d'une
+piété grave et raisonnable que je nommais tout à l'heure. Par des
+congrégations d'un type nouveau, distinct des anciennes règles monacales
+et imité en quelques points des jésuites, ils créent le séminaire,
+c'est-à-dire la pépinière soigneusement murée où se forment les jeunes
+clercs. La transformation fut profonde. De l'école de ces grands maîtres
+de la vie spirituelle sort ce clergé d'une physionomie si particulière,
+le plus discipliné, le plus régulier, le plus national, même le plus
+instruit des clergés, qui remplit la seconde moitié du XVIIe siècle,
+tout le XVIIIe et dont les derniers représentants ont disparu il y a une
+quarantaine d'années. Parallèlement à ces efforts d'une piété orthodoxe
+se dresse Port-Royal, très supérieur à Saint-Sulpice, à Saint-Lazare, à
+la Doctrine chrétienne et même à l'Oratoire, pour la fermeté de la
+raison et le talent d'écrire, mais à qui manque la plus essentielle des
+vertus catholiques, la docilité. Port-Royal, comme le protestantisme,
+eut le dernier des malheurs. Il déplut à la majorité, fut toujours de
+l'opposition. Quand on a excité l'antipathie de son pays, on est trop
+souvent amené à prendre son pays en antipathie. Deux fois malheur au
+persécuté! car, outre la souffrance qui lui est infligée, la persécution
+l'atteint dans sa personne morale; presque toujours la persécution
+fausse l'esprit et rétrécit le cœur.
+
+Olier, dans ce groupe de réformateurs catholiques, présente un caractère
+à part. Sa mysticité est d'un genre qui lui appartient; son _Catéchisme
+chrétien pour la vie intérieure_, qu'on ne lit plus guère hors de
+Saint-Sulpice, est un livre des plus extraordinaires, plein de poésie et
+de philosophie sombre, flottant sans cesse de Louis de Léon à Spinoza.
+Olier conçoit comme l'idéal de la vie du chrétien ce qu'il appelle
+«l'état de mort».
+
+ Qu'est-ce que l'état de mort? C'est un état où le cœur ne peut être
+ ému en son fond, et, quoique le monde lui montre ses beautés, ses
+ honneurs, ses richesses, c'est tout de même comme s'il les offrait
+ à un mort, qui demeure sans mouvement et sans désirs, insensible à
+ tout ce qui se présente... Le mort peut bien être agité au dehors
+ et recevoir quelque mouvement dans son corps; mais cette agitation
+ est extérieure; elle ne procède pas du dedans, qui est sans vie,
+ sans vigueur et sans force. Ainsi une âme qui est morte
+ intérieurement peut bien recevoir des attaques des choses
+ extérieures et être ébranlée au dehors, mais au dedans de soi elle
+ demeure morte et sans mouvement pour tout ce qui se présente.
+
+Ce n'est pas assez dire. Olier imagine comme bien supérieur à l'état de
+mort l'état de sépulture.
+
+ Le mort a encore la figure du monde et de la chair; l'homme mort
+ paraît encore être une partie d'Adam; encore parfois le remue-t-on;
+ il donne encore quelque agrément au monde; mais de l'enseveli, on
+ n'en dit plus mot, il n'est plus dans le rang des hommes; il est
+ puant, il est en horreur; il n'a plus rien qui agrée; il est foulé
+ aux pieds dans un cimetière, sans que l'on s'en étonne, tant le
+ monde est convaincu qu'il n'est rien et qu'il n'est plus du nombre
+ des hommes.
+
+Les sombres rêves de Calvin sont presque de l'optimisme pélagien auprès
+des affreux cauchemars que le péché originel cause à notre pieux
+contemplatif.
+
+ Pourriez-vous encore ajouter quelque chose pour me faire concevoir
+ comment la chair n'est que péché?--Elle est tellement péché,
+ qu'elle est toute inclination et mouvement au péché et même à tout
+ péché; en sorte que, si le Saint-Esprit ne retenait notre âme et ne
+ l'assistait des secours de sa grâce, elle serait emportée par les
+ inclinations de la chair, qui tendent toutes au péché.
+
+ --Mon Dieu! qu'est-ce donc que la chair?--C'est l'effet du péché,
+ c'est le principe du péché...
+
+ --Si cela est, pourquoi ne tombez-vous pas à toute heure dans le
+ péché?--C'est la miséricorde de Dieu qui nous en empêche...
+
+ --Je suis donc obligé à Dieu de ce que je ne commets pas tous les
+ péchés du monde?--Oui... c'est le sentiment ordinaire des saints,
+ parce que la chair est entraînée par un tel poids vers le péché que
+ Dieu seul peut l'empêcher d'y tomber.
+
+ --Mais encore voudriez-vous bien m'en dire quelque chose?--Ce que
+ je puis vous en dire est qu'il n'y a aucune sorte de péché qui
+ puisse se concevoir; il n'y a ni imperfection, ni désordre, il n'y
+ a point d'erreur ni de dérèglement dont la chair ne soit remplie,
+ tellement qu'il n'y a sorte de légèreté, ni de folie, ni de sottise
+ que la chair ne soit capable de commettre à toute heure.
+
+ --Eh quoi! je serais fou et je ferais le fou par les rues et par
+ les compagnies sans le secours de Dieu?--C'est peu que cela, qui ne
+ regarde que l'honnêteté civile; mais il faut que vous sachiez que,
+ sans la grâce de Dieu, sans la vertu de son esprit, il n'y a aucune
+ espèce d'impureté, de vilenie, d'infamie, d'ivrognerie, de
+ blasphème, en un mot, il n'y a sorte de péché auquel l'homme ne
+ s'abandonnât.
+
+ --La chair est donc bien corrompue?--Vous le voyez.
+
+ --Je ne m'étonne plus si vous dites qu'il faut haïr sa chair, que
+ l'on doit avoir horreur de soi-même, et que l'homme, dans son état
+ actuel, doit être maudit, calomnié, persécuté; non, je n'en suis
+ plus surpris. En vérité, il n'y a aucune sorte de maux et de
+ malheurs qui ne doivent tomber sur lui à cause de sa chair.--Vous
+ avez raison; toute la haine, toute la malédiction, la persécution
+ qui tombent sur le démon, doivent tomber sur la chair et sur tous
+ ses mouvements.
+
+ --Il n'y a donc aucune espèce d'injure qu'on ne doive supporter et
+ qu'on ne doive croire vous être bien dues?--Non.
+
+ --Les mépris, les injures, les calomnies ne doivent donc point nous
+ troubler?--Non. Il faut faire comme ce saint qui autrefois fut
+ conduit au supplice pour un crime qu'il n'avait point commis et
+ dont il ne voulut pas se justifier, disant en lui-même qu'il
+ l'aurait commis, et de bien plus grands encore, si Dieu ne l'en eût
+ empêché.
+
+ --Les hommes, les anges et Dieu même devraient donc nous persécuter
+ sans cesse?--Oui, cela devrait être ainsi.
+
+ --Quoi! les pécheurs devraient donc être pauvres et dépouillés de
+ tout comme les démons?--Oui; et même les pécheurs devraient être
+ interdits de toutes leurs facultés corporelles et spirituelles et
+ dépouillés de tous les dons de Dieu.
+
+Héros de l'humilité chrétienne, Olier croit bien faire en bafouant la
+nature humaine, en la traînant dans la boue. Il avait des visions, des
+faveurs intérieures dont on possède à Saint-Sulpice le cahier
+autographe, écrit pour son directeur. Il s'interrompt de temps en temps
+par des réflexions comme celle-ci: «Mon courage est parfois tout abattu
+en voyant les impertinences que j'écris. Elles me semblent être de
+grandes pertes de temps pour mon cher directeur, que j'ai crainte
+d'amuser. Je plains les heures qu'il doit employer à les lire, et il me
+semble qu'il devrait me faire cesser d'écrire ces niaiseries et ces
+impertinences tout à fait insupportables.»
+
+Mais, chez Olier, comme chez presque tous les mystiques, à côté du
+rêveur bizarre, il y avait le puissant organisateur. Engagé jeune dans
+l'état ecclésiastique, il fut nommé, par l'influence de sa famille, curé
+de la paroisse de Saint-Sulpice, qui était alors une dépendance de
+l'abbaye de Saint-Germain des Prés. Sa piété tendre et susceptible
+s'offusqua d'une foule de choses qui, jusque-là, avaient paru
+innocentes, par exemple d'un cabaret qui s'était établi dans les
+charniers de l'église et où les chantres buvaient. Il rêva un clergé à
+son image, pieux, zélé, attaché à ses fonctions. Beaucoup d'autres
+saints personnages travaillaient au même but; mais la façon dont Olier
+s'y prit fut tout à fait originale. Seul, Adrien de Bourdoise comprit
+comme lui la réforme ecclésiastique. L'idée vraiment neuve de ces deux
+fondateurs fut de chercher à procurer l'amélioration du clergé séculier
+au moyen d'instituts de prêtres mêlés au monde et joignant le ministère
+des paroisses au soin d'élever les jeunes clercs.
+
+Olier et Bourdoise, en effet, tout en devenant réformateurs et chefs de
+congrégations, restèrent curés, l'un de Saint-Sulpice, l'autre de
+Saint-Nicolas du Chardonnet. Ce fut la cure qui engendra le séminaire.
+Ces saints personnages réunirent leurs prêtres en communautés, et ces
+communautés devinrent des écoles de cléricature, des espèces de pensions
+où se formèrent à la piété les jeunes gens qui se préparaient à l'état
+ecclésiastique. Une circonstance rendait de telles créations faciles et
+sans danger pour l'État, c'est qu'elles n'avaient pas de professorat
+intérieur. Le professorat théologique était tout entier à la Sorbonne.
+Les jeunes sulpiciens ou nicolaïtes qui faisaient leur théologie y
+allaient assister aux leçons. L'enseignement restait ainsi national et
+commun. La clôture du séminaire n'existait que pour les mœurs et les
+exercices de piété. C'était l'analogue de ce qu'est aujourd'hui un
+internat envoyant ses élèves au lycée. Il n'y avait qu'un seul cours de
+théologie à Paris: c'était le cours officiel professé à la faculté. Dans
+l'intérieur du séminaire, tout se bornait à des répétitions, à des
+conférences. Il est vrai que cela devint assez vite une fiction. J'ai
+ouï dire aux anciens de Saint-Sulpice que, vers la fin du XVIIIe siècle,
+on n'allait guère à la Sorbonne; qu'il était reçu qu'on n'y apprenait
+pas grand'chose; que la conférence intérieure, en un mot, prit tout à
+fait le dessus sur la leçon officielle. Une telle organisation rappelait
+beaucoup, on le voit, le système actuel de l'École normale et de ses
+relations avec la Sorbonne. Depuis le Concordat, l'enseignement du
+séminaire devint tout intérieur. Napoléon ne pensa pas à relever le
+monopole de la faculté de théologie. Il eût fallu pour cela demander à
+la cour de Rome une institution canonique dont le gouvernement impérial
+ne se souciait pas. M. Émery, d'ailleurs, se garda de lui en suggérer
+l'idée. Il n'avait pas conservé un bon souvenir de l'ancien système; il
+préférait beaucoup garder ses jeunes clercs sous sa main. Les
+conférences _intra muros_ devinrent ainsi des cours. Cependant, comme à
+Saint-Sulpice rien ne change, les anciennes dénominations restèrent. Le
+séminaire n'a pas de _professeurs_; tous les membres de la congrégation
+ont le titre uniforme de _directeur_.
+
+La société fondée par Olier garda jusqu'à la Révolution son respectable
+caractère de modestie et de vertu pratique. En théologie, son rôle fut
+faible. Elle n'eut pas l'indépendance et la hauteur de Port-Royal. Elle
+fut plus moliniste qu'il n'était nécessaire de l'être, et n'évita pas
+ces mesquines vilenies qui sont comme la conséquence des idées arrêtées
+de l'orthodoxe et le rachat de ses vertus. La mauvaise humeur de
+Saint-Simon contre ces pieux prêtres a pourtant quelque chose d'injuste.
+C'étaient, dans la grande armée de l'Église, des sous-officiers
+instructeurs, auxquels il eût été injuste de demander la distinction des
+officiers généraux. La compagnie, par ses nombreuses maisons en
+province, eut une influence décisive sur l'éducation du clergé français;
+elle conquit sur le Canada une sorte de suzeraineté religieuse, qui
+s'accommoda fort bien de la domination anglaise, conservatrice des
+anciens droits, et qui dure jusqu'à nos jours.
+
+La Révolution n'eut aucun effet sur Saint-Sulpice. Un de ces esprits
+froids et fermes, comme la société en a toujours possédé, rebâtit la
+maison exactement sur les mêmes bases. M. Émery, prêtre instruit et
+gallican modéré, par la confiance absolue qu'il sut inspirer à Napoléon,
+obtint les autorisations nécessaires. On l'eût fort étonné si on lui eût
+dit que la demande d'une telle autorisation constituait une basse
+concession au pouvoir civil et une sorte d'impiété. Tout fut donc
+rétabli comme avant la Révolution; chaque porte tourna dans ses anciens
+gonds, et, comme d'Olier à la Révolution rien n'avait subi de
+changement, le XVIIe siècle eut un point dans Paris où il se continua
+sans la moindre modification.
+
+Saint-Sulpice fut, au milieu d'une société si différente, ce qu'il avait
+toujours été, tempéré, respectueux pour le pouvoir civil, désintéressé
+des luttes politiques[12]. En règle avec la loi, grâce aux sages mesures
+prises par M. Émery, il ne sut rien de ce qui se passait dans le monde.
+Après 1830, l'émotion fut un moment assez vive. L'écho des discussions
+passionnées du temps franchissait parfois les murs de la maison; les
+discours de M. Mauguin (je ne sais pas bien pourquoi) avaient surtout le
+privilège d'émouvoir les jeunes. Un jour, l'un de ceux-ci lut au
+supérieur, M. Duclaux, un fragment de séance qui lui parut d'une
+violence effrayante. Le vieux prêtre, à demi plongé dans le Nirvana,
+avait à peine écouté. À la fin, se réveillant et serrant la main du
+jeune homme: «On voit bien, mon ami, lui dit-il, que ces hommes-là ne
+font pas oraison.» Le mot m'est dernièrement revenu à l'esprit, à propos
+de certains discours. Que de choses expliquées par ce fait que
+probablement M. Clemenceau ne fait pas oraison!
+
+Ces vieux sages consommés ne s'émouvaient de rien. Le monde était pour
+eux un orgue de Barbarie qui se répète. Un jour, on entendit quelque
+bruit sur la place Saint-Sulpice: «Allons à la chapelle mourir tous
+ensemble,» s'écria l'excellent M. ***, prompt à s'enflammer.--«Je n'en
+vois pas la nécessité,» répondit M. ***, plus calme, plus prémuni contre
+les excès de zèle; et l'on continua de se promener en groupe sous les
+porches de la cour.
+
+Dans les difficultés religieuses du temps, ces messieurs de
+Saint-Sulpice gardèrent la même attitude sage et neutre, ne montrant un
+peu de chaleur que quand l'autorité épiscopale était menacée. Ils
+reconnurent très vite le venin de M. de Lamennais et le repoussèrent. Le
+romantisme théologique de Lacordaire et de Montalembert les trouva aussi
+peu sympathiques. L'ignorance dogmatique et l'extrême faiblesse de cette
+école, en fait de raisonnement, les choquaient. Ils virent toujours le
+danger du journalisme catholique. L'ultramontanisme ne parut d'abord à
+ces maîtres austères qu'une façon commode d'en appeler à une autorité
+éloignée, souvent mal informée, d'une autorité rapprochée et plus
+difficile à tromper. Les anciens qui avaient fait leurs études à la
+Sorbonne avant la Révolution tenaient hautement pour les quatre
+propositions de 1682. Bossuet était en tout leur oracle. Un des
+directeurs les plus respectés, M. Boyer, lors de son voyage à Rome, eut
+une discussion avec Grégoire XVI sur les propositions gallicanes. Il
+prétendait que le pape ne put rien répondre à ses arguments. Il
+diminuait, il est vrai, sa victoire en avouant que personne à Rome ne le
+prit au sérieux et qu'on rit beaucoup au Vatican de _l'uomo
+antediluviano_: c'était lui que l'entourage du pape appelait ainsi. On
+eût mieux fait de l'écouter. Vers 1840, tout cela changea. Les vieux
+d'avant la Révolution étaient morts; les jeunes passèrent presque tous à
+la thèse de l'infaillibilité papale; mais il resta encore une profonde
+différence entre ces ultramontains de la dernière heure et les hardis
+contempteurs de la scolastique et de l'Église gallicane sortis de
+l'école de Lamennais. Saint-Sulpice n'a jamais trouvé sûr de faire
+litière à ce point des règles établies.
+
+On ne saurait nier qu'il ne se mêlât à tout cela une certaine antipathie
+contre le talent et quelque chose de la routine de scolastiques gênés
+dans leurs vieilles thèses par d'importuns novateurs. Mais il y avait
+aussi dans la règle suivie par ces prudents directeurs un tact pratique
+très sûr. Ils voyaient le danger d'être plus royalistes que le roi et
+savaient qu'on passe facilement d'un excès à l'autre. Des hommes moins
+détachés qu'eux de tout amour-propre auraient triomphé le jour où le
+maître de ces brillants paradoxes, Lamennais, qui les avait presque
+argués d'hérésie et de froideur pour le saint-siège, devint lui-même
+hérétique et se mit à traiter l'Église de Rome de tombeau des âmes et de
+mère d'erreurs. Ce qui est vieux doit rester vieux; comme tel, il est
+respectable; rien de plus choquant que de voir l'homme d'un autre âge
+dissimuler ses allures et prendre les modes des jeunes gens.
+
+C'est par ce franc aveu des choses que Saint-Sulpice représente en
+religion quelque chose de tout à fait honnête. À Saint-Sulpice, nulle
+atténuation des dogmes de l'Écriture n'était admise; les Pères, les
+conciles et les docteurs y paraissaient les sources du christianisme. On
+n'y prouvait pas la divinité de Jésus-Christ par Mahomet ou par la
+bataille de Marengo. Ces pantalonnades théologiques, qu'on faisait
+applaudir à Notre-Dame, à force d'aplomb et d'éloquence, n'avaient aucun
+succès auprès de ces sérieux chrétiens. Ils ne pensaient pas que le
+dogme eût besoin d'être mitigé, déguisé, costumé à la jeune France. Ils
+manquaient de critique en s'imaginant que le catholicisme des
+théologiens a été la religion même de Jésus et des apôtres; mais ils
+n'inventaient pas pour les gens du monde un christianisme revu et adapté
+à leurs idées. Voilà pourquoi l'étude (dirai-je la réforme?) sérieuse du
+christianisme viendra bien plutôt de Saint-Sulpice que de directions
+comme celle de M. Lacordaire ou de M. Gratry, à plus forte raison de M.
+Dupanloup, où tout est adouci, faussé, émoussé, où l'on présente non
+point le christianisme tel qu'il résulte du concile de Trente et du
+concile du Vatican, mais un christianisme désossé en quelque sorte, sans
+charpente, privé de ce qui est son essence. Les conversions opérées par
+les prédications de cette sorte ne sont bonnes ni pour la religion ni
+pour l'esprit humain. On croit avoir fait des chrétiens: on a fait des
+esprits faux, des politiques manqués. Malheur au vague! mieux vaut le
+faux. «La vérité, comme a très bien dit Bacon, sort plutôt de Terreur
+que de la confusion.»
+
+Ainsi, au milieu du pathos prétentieux qui a envahi, de nos jours,
+l'apologétique chrétienne, s'est conservée une école de solide doctrine,
+répudiant l'éclat, abhorrant le succès. La modestie a toujours été le
+don particulier de la compagnie de Saint-Sulpice. Voilà pourquoi elle ne
+fait aucun cas de la littérature; elle l'exclut presque, n'en veut pas
+dans son sein. La règle des sulpiciens est de ne rien publier que sous
+le voile de l'anonyme et d'écrire toujours du style le plus effacé, le
+plus éteint. Ils voient à merveille la vanité et les inconvénients du
+talent, et ils s'interdisent d'en avoir. Un mot les caractérise, la
+médiocrité; mais c'est une médiocrité voulue, systématique. Ils font
+exprès d'être médiocres. «Mariage de la mort et du vide,» disait
+Michelet de l'alliance des jésuites et des sulpiciens. Sans doute; mais
+Michelet n'a pas assez vu que le vide est ici aimé pour lui-même. Il
+devient alors quelque chose de touchant; on se défend de penser, de peur
+de penser mal. L'erreur littéraire paraît à ces pieux maîtres la plus
+dangereuse des erreurs, et c'est justement pour cela qu'ils excellent
+dans la vraie manière d'écrire. Il n'y a plus que Saint-Sulpice où l'on
+écrive comme à Port-Royal, c'est-à-dire avec cet oubli total de la forme
+qui est la preuve de la sincérité. Pas un moment ces maîtres excellents
+ne songeaient que, parmi leurs élèves, dût se trouver un écrivain ou un
+orateur. Le principe qu'ils prêchaient le plus était de ne jamais faire
+parler de soi et, si l'on a quelque chose à dire, de le dire simplement,
+comme en se cachant.
+
+Vous en parliez bien à votre aise, chers maîtres, et avec cette complète
+ignorance du monde qui vous fait tant d'honneur. Mais, si vous saviez à
+quel point le monde encourage peu la modestie, vous verriez combien la
+littérature aurait de la peine à s'accommoder de vos principes. Que
+serait-il arrivé si M. de Chateaubriand avait été modeste? Vous aviez
+raison d'être sévères pour les procédés charlatanesques d'une théologie
+aux abois, cherchant les applaudissements par des procédés tout
+mondains. Mais, hélas! votre théologie à vous, qui est-ce qui en parle?
+Elle n'a qu'un défaut, c'est qu'elle est morte. Vos principes
+littéraires ressemblaient à la rhétorique de Chrysippe, dont Cicéron
+disait qu'elle était excellente pour apprendre à se taire. Dès qu'on
+parle ou qu'on écrit, on cherche fatalement le succès. L'essentiel est
+de n'y faire aucun sacrifice, et c'est là ce que votre sérieux, votre
+droiture, votre honnêteté enseignaient dans la perfection.
+
+Sans le vouloir, Saint-Sulpice, où l'on méprise la littérature, est
+ainsi une excellente école de style; car la règle fondamentale du style
+est d'avoir uniquement en vue la pensée que l'on veut inculquer, et par
+conséquent d'avoir une pensée. Cela valait bien mieux que la rhétorique
+de M. Dupanloup et le gongorisme de l'école néo-catholique.
+Saint-Sulpice ne se préoccupe que du fond des choses. La théologie y est
+tout, et, si la direction des études y manque de force, c'est que
+l'ensemble du catholicisme, surtout du catholicisme français, porte très
+peu aux grands travaux. Après tout, Saint-Sulpice a eu, de notre temps,
+comme théologien, M. Carrière, dont l'œuvre immense est, sur quelques
+points, remarquablement approfondie; comme érudits, M. Gosselin et M.
+Faillon, à qui l'on doit de si consciencieuses recherches; comme
+philologues, M. Garnier et surtout M. Le Hir, les seuls maîtres éminents
+que l'école catholique en France ait produits dans le champ de la
+critique sacrée.
+
+Mais ce n'est point par là que ses pieux éducateurs veulent être loués.
+Saint-Sulpice est avant tout une école de vertu. C'est principalement
+par la vertu que Saint-Sulpice est une chose archaïque, un fossile de
+deux cents ans. Beaucoup de mes jugements étonnent les gens du monde,
+parce qu'ils n'ont pas vu ce que j'ai vu. J'ai vu à Saint-Sulpice,
+associés à des idées étroites, je l'avoue, les miracles que nos races
+peuvent produire en fait de bonté, de modestie, d'abnégation
+personnelle. Ce qu'il y a de vertu dans Saint-Sulpice suffirait pour
+gouverner un monde, et cela m'a rendu difficile pour ce que j'ai trouvé
+ailleurs. Je n'ai rencontré dans le siècle qu'un seul homme qui méritât
+d'être comparé à ceux-là, c'est M. Damiron. Ceux qui ont connu M.
+Damiron ont connu un sulpicien. Les autres ne sauront jamais ce que ces
+vieilles écoles de silence, de sérieux et de respect renferment de
+trésors pour la conservation du bien dans l'humanité.
+
+Telle était la maison où je passai quatre années au moment le plus
+décisif de ma vie. Je m'y trouvai comme dans mon élément. Tandis que la
+plupart de mes condisciples, affaiblis par l'humanisme un peu fade de M.
+Dupanloup, ne pouvaient mordre à la scolastique, je me pris tout d'abord
+d'un goût singulier pour cette écorce amère; je m'y passionnai comme un
+ouistiti sur sa noix. Je revoyais mes premiers maîtres de basse Bretagne
+dans ces graves et bons prêtres, remplis de conviction et de la pensée
+du bien. Saint-Nicolas du Chardonnet et sa superficielle rhétorique
+n'étaient plus pour moi qu'une parenthèse de valeur douteuse. Je
+quittais les mots pour les choses. J'allais enfin étudier à fond,
+analyser dans ses derniers détails cette foi chrétienne qui, plus que
+jamais, me paraissait le centre de toute vérité.
+
+
+II
+
+Ainsi que je l'ai déjà dit, les deux années de philosophie qui servent
+d'introduction à la théologie ne se font pas à Paris; elles se font à la
+maison de campagne d'Issy, située dans le village de ce nom, un peu au
+delà des dernières maisons de Vaugirard. La construction s'étend en
+longueur au bas d'un vaste parc, et n'a de remarquable qu'un pavillon
+central qui frappe le connaisseur par la finesse et l'élégance de son
+style. Ce pavillon fut la résidence suburbaine de Marguerite de Valois,
+la première femme de Henri IV, depuis 1606 jusqu'à sa mort en 1615.
+L'intelligente et facile princesse, envers qui il ne convient pas d'être
+plus sévère que ne le fut celui qui eut le droit de l'être le plus, s'y
+entoura de tous les beaux esprits du temps, et _le Petit Olympe d'Issy_
+de Michel Bouteroue[13] est le tableau de cette cour, à laquelle ne
+manqua ni la gaieté ni l'esprit.
+
+ Je veux d'un excellent ouvrage,
+ Dedans un portrait racourcy,
+ Représenter le païsage
+ Du petit Olympe d'Issy,
+ Pourveu que la grande princesse,
+ La perle et fleur de l'univers,
+ À qui cest ouvrage s'addresse
+ Veuille favoriser mes vers.
+
+ Que l'ancienne poésie
+ Ne vante plus en ses écrits
+ Les lauriers du Daphné d'Asie
+ Et les beaux jardins de Cypris,
+ Les promenoirs et le bocage
+ Du Tempé frais et ombragé,
+ Qui parut lors qu'un marescage
+ En la mer se fust deschargé.
+
+ Qu'on ne vante plus la Touraine
+ Pour son air doux et gracieux,
+ Ny Chenonceaus, qui d'une reyne
+ Fut le jardin délicieux,
+ Ny le Tivoly magnifique
+ Où, d'un artifice nouveau,
+ Se faict une douce musique
+ Des accords du vent et de l'eau.
+
+ Issy de beauté les surpasse
+ En beaux jardins et prés herbus,
+ Dignes d'estre au lieu de Parnasse
+ Le séjour des sœurs de Phébus.
+ Mainte belle source ondoyante,
+ Découlant de cent lieux divers,
+ Maintient sa terre verdoyante
+ Et ses arbrisseaux toujours verds.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Un vivier est à l'advenüe
+ Près la porte de ce verger,
+ Qui, par une sente cognüe,
+ En l'estang se va descharger;
+ Comme on voit les grandes rivières
+ Se perdre au giron de la mer,
+ Ainsi ces sources fontenières
+ En l'estang se vont renfermer.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Une autre mare plus petite,
+ Si l'on retourne vers le mont,
+ Par l'ombre de son boys invite
+ De passer sur un petit pont,
+ Pour aller au lieu de délices,
+ Au plus doux séjour du plaisir,
+ Des mignardises, des blandices.
+ Du doux repos et du loysir.
+
+Après la mort de la reine Margot, le casin fut vendu et appartint à
+diverses familles parisiennes, qui l'habitèrent jusque vers 1655. Olier
+sanctifia la maison que rien jusque-là n'avait préparée à une
+destination pieuse, en l'habitant dans les dernières années de sa vie.
+M. de Bretonvilliers, son successeur, la donna à la compagnie de
+Saint-Sulpice et en fit la succursale de la maison de Paris. Rien ne fut
+changé au petit pavillon de la reine; on y ajouta de longues ailes et on
+retoucha légèrement les peintures. Les Vénus devinrent des Vierges; avec
+les Amours, on fit des anges; les emblèmes à devises espagnoles, qui
+remplissaient les espaces perdus, ne choquaient personne. Une belle
+pièce ornée de représentations toutes profanes a été badigeonnée il y a
+une cinquantaine d'années; un lavage suffirait peut-être encore
+aujourd'hui pour tout retrouver. Quant au parc chanté par Bouteroue, il
+est resté tout à fait sans modification; des édicules pieux, des statues
+de sainteté y ont seulement été ajoutées. Une cabane, décorée d'une
+inscription et de deux bustes, est l'endroit où Bossuet et Fénelon, M.
+Tronson et M. de Noailles eurent de longues conférences sur le quiétisme
+et tombèrent d'accord sur les trente-quatre articles de la vie
+spirituelle, dits «articles d'Issy». Plus loin, au fond d'une allée de
+grands arbres, près du petit cimetière de la compagnie, se voit une
+imitation intérieure de la Santa-Casa de Lorette, que la piété
+sulpicienne a choisie pour son lieu de prédilection et décorée de ces
+peintures emblématiques qui lui sont chères. Je vois encore la Rose
+mystique, la Tour d'ivoire, la Porte d'or, devant lesquelles j'ai passé
+de longues matinées en un demi-sommeil. _Hortus conclusus, fons
+signatus_, très bien figurés en des espèces de miniatures murales, me
+donnaient fort à rêver; mais mon imagination, tout à fait chaste,
+restait dans une douce note de piété vague. Hélas! ce beau parc mystique
+d'Issy, je crois que la guerre et la Commune l'ont ravagé. Il a été,
+après la cathédrale de Tréguier, le second berceau de ma pensée.
+
+Je passais des heures sous ces longues allées de charmes, assis sur un
+banc de pierre et lisant. C'est là que j'ai pris (avec bien des
+rhumatismes peut-être) un goût extrême de notre nature humide,
+automnale, du nord de la France. Si, plus tard, j'ai aimé l'Hermon et
+les flancs dorés de l'Antiliban c'est par suite de l'espèce de
+polarisation qui est la loi de l'amour et qui nous fait rechercher nos
+contraires. Mon premier idéal est une froide charmille janséniste du
+XVIIe siècle, en octobre, avec l'impression vive de l'air et l'odeur
+pénétrante des feuilles tombées. Je ne vois jamais une vieille maison
+française de Seine-et-Oise ou de Seine-et-Marne, avec son jardin aux
+palissades taillées, sans que mon imagination me représente les livres
+austères qu'on a lus jadis sous ces allées. Malheur à qui n'a senti ces
+mélancolies et ne sait pas combien de soupirs ont dû précéder les joies
+actuelles de nos cœurs!
+
+Les rapports des directeurs de Saint-Sulpice avec les élèves ont un
+caractère large et grave. Il n'y a sûrement pas un établissement au
+monde où l'élève soit plus libre. À Saint-Sulpice de Paris on pourrait
+passer trois années sans avoir eu aucune relation sérieuse avec un seul
+des directeurs. On suppose que le régime de la maison agit par lui-même.
+Les directeurs mènent exactement la vie des élèves et s'occupent d'eux
+aussi peu que possible. Si l'on veut travailler, on y est admirablement
+placé pour cela. Si l'on n'a point l'amour du travail, on peut ne rien
+faire, et il faut avouer qu'un grand nombre usent largement de la
+permission. Les interrogations, les examens sont presque nuls;
+l'émulation n'existe à aucun degré et serait tenue pour un mal. Si l'on
+considère l'âge des élèves, en moyenne de dix-huit à vingt-quatre ans,
+on peut trouver qu'une telle réserve est presque exagérée. Elle nuit
+sûrement aux études. Mais, quand on y a réfléchi, on trouve que ce
+respect suprême de la liberté, cette façon de traiter comme des hommes
+faits des jeunes gens déjà consacrés par l'intention du sacerdoce, sont
+la seule règle convenable à suivre dans la tâche épineuse de former des
+sujets pour le ministère le plus élevé qu'il y ait d'après les idées
+chrétiennes. J'estime même, pour ma part, que d'excellentes applications
+pourraient en être faites aux services de l'instruction publique, et que
+l'École normale, en particulier, devrait, sur certains points,
+s'inspirer de cet esprit.
+
+Le supérieur de la maison d'Issy, quand j'y passai, était M. Gosselin.
+C'est l'homme le plus poli et le plus aimable que j'aie jamais connu. Sa
+famille appartenait à cette partie de l'ancienne bourgeoisie qui, sans
+être affiliée aux jansénistes, partageait l'attachement extrême de ces
+derniers pour la religion. Sa mère, à laquelle il paraît qu'il
+ressemblait beaucoup, vivait encore, et il l'entourait de respects
+touchants. Il aimait à rappeler les premières leçons de politesse
+qu'elle lui donnait vers 1799. Dans son enfance, il s'était habitué,
+selon un usage auquel il était dangereux de se soustraire, à dire
+«citoyen». Dès les premiers jours où l'on célébra la messe catholique,
+après la Révolution, sa mère l'y mena. Ils se trouvèrent presque seuls
+avec le prêtre. «Va offrir à monsieur de lui servir la messe,» lui dit
+madame Gosselin. L'enfant s'approcha et balbutia en rougissant:
+«Citoyen, voulez-vous me permettre de vous servir la messe?--Chut!
+reprit sa mère; il ne faut jamais dire citoyen à un prêtre.» Il est
+impossible d'imaginer une plus charmante affabilité, une aménité plus
+exquise. Il n'avait que le souffle et il atteignit la vieillesse par des
+prodiges de soin et de sobre hygiène. Sa jolie petite figure, maigre et
+fine, son corps fluet, remplissant mal les plis de sa soutane, sa
+propreté raffinée, fruit d'une éducation datant de l'enfance, le creux
+de ses tempes se dessinant agréablement sous la petite calotte de soie
+flottante qu'il portait toujours, formaient un ensemble très distingué.
+
+M. Gosselin était un érudit plutôt qu'un théologien. Sa critique était
+sûre dans les limites d'une orthodoxie dont il ne discuta jamais
+sérieusement les titres; sa placidité, absolue. Il a composé une
+_Histoire littéraire de Fénelon_, qui est un livre fort estimé. Son
+traité _du Pouvoir du pape sur les souverains au moyen âge_[14] est
+plein de recherches. C'était le temps où les écrits de Voigt et de
+Hurter révélèrent aux yeux des catholiques la grandeur des pontifes
+romains du XIe et du XIIe siècle. Cette grandeur n'était pas sans causer
+plus d'un embarras aux gallicans; car il faut avouer que Grégoire VII et
+Innocent III ne conformèrent en rien leur conduite aux maximes de 1682.
+M. Gosselin crut avoir résolu par un principe de droit public, reçu au
+moyen âge, toutes les difficultés que causent aux théologiens modérés
+ces histoires grandioses. M. Carrière souriait un peu de son assurance
+et comparait l'essai de son savant confrère aux efforts d'une vieille
+qui cherche à enfiler son aiguille en la tenant bien fixe entre la lampe
+et ses lunettes. Un moment, le fil passe si près du trou qu'elle
+s'écrie: «M'y voilà!» Hélas! non; il s'en faut de la largeur d'un atome;
+c'est à recommencer.
+
+Mon inclination et les conseils d'un pieux et savant ecclésiastique
+breton qui était grand vicaire de M. de Quélen, M. l'abbé Tresvaux, me
+firent prendre M. Gosselin pour directeur. J'ai gardé de lui un précieux
+souvenir. Il n'est pas possible d'imaginer plus de bienveillance, de
+cordialité, de respect pour la conscience d'un jeune homme. La liberté
+qu'il me laissa était absolue. Comme il voyait l'honnêteté de ma nature,
+la pureté de mes mœurs et la droiture de mon esprit, l'idée ne lui vint
+pas un instant que des doutes s'élèveraient pour moi sur des matières où
+lui-même n'en avait aucun. Le très grand nombre de jeunes
+ecclésiastiques qui avaient passé entre ses mains avaient un peu émoussé
+son diagnostic; il procédait par catégories générales, et je dirai
+bientôt comment quelqu'un qui n'était pas mon directeur vit dans ma
+conscience beaucoup plus clair que lui et que moi.
+
+Deux directeurs, M. Gottofrey, l'un des professeurs de philosophie, et
+M. Pinault, professeur de mathématiques et de physique, étaient en tout
+le contraste absolu de M. Gosselin. M. Gottofrey, jeune prêtre de
+vingt-six ou vingt-huit ans, n'était, je crois, qu'à demi de race
+française. Il avait la ravissante figure rose d'une miss anglaise, de
+beaux grands yeux, où respirait une candeur triste. C'était le plus
+extraordinaire exemple que l'on puisse imaginer d'un suicide par
+orthodoxie mystique. M. Gottofrey eût certainement été, s'il l'avait
+voulu, un mondain accompli. Je n'ai pas connu d'homme qui eût pu être
+plus aimé des femmes. Il portait en lui un trésor infini d'amour. Il
+sentait le don supérieur qui lui avait été départi; puis, avec une sorte
+de fureur, il s'ingéniait à s'anéantir lui-même. On eût dit qu'il voyait
+Satan dans les grâces dont Dieu avait été pour lui si prodigue. Un
+vertige s'emparait de lui; il se prenait de rage en se voyant si
+charmant; il était comme une cellule de nacre où un petit génie pervers
+serait toujours occupé à broyer sa perle intérieure. Aux temps héroïques
+du christianisme, il eût cherché le martyre. À défaut du martyre, il
+courtisa si bien la mort, que cette froide fiancée, la seule qu'il ait
+aimée, finit par le prendre. Il partit pour le Canada. Le typhus, qui
+sévit à Montréal en 1847, lui offrit une belle occasion de contenter sa
+soif. Il soigna les malades avec frénésie et mourut.
+
+J'ai toujours pensé qu'il y eut en la vie de M. Gottofrey un roman
+secret, quelque erreur héroïque sur l'amour. Il en attendit trop
+peut-être; ne le trouvant pas infini, il le brisa comme un faux dieu. Au
+moins ne fut-il pas de «ceux qui, sachant aimer, n'en ont pas su
+mourir». Tantôt je le vois perdu au ciel parmi les troupes d'anges roses
+d'un paradis du Corrège; tantôt je me figure la femme qu'il eût pu
+rendre folle d'amour le flagellant durant toute l'éternité. Ce qu'il y
+avait d'injuste, c'est qu'il se vengeait des troubles de sa nature
+inquiète sur la raison, qui peut-être n'y était pour rien. Il pratiquait
+l'absurdité voulue de Tertullien, se complaisait en la folie de saint
+Paul. Il était chargé d'un des cours de philosophie: jamais on ne vit
+plus amère trahison; son dédain pour la philosophie perçait à chaque
+mot; c'était un perpétuel sarcasme, où il développait une sorte de
+talent âpre. M. Gosselin, qui prenait au sérieux la scolastique,
+réagissait silencieusement contre ces excès. Mais le fanatisme rend
+parfois très sagace. M. Gottofrey me remarqua, me suivit; il démêla ce
+que l'optimisme paterne de M. Gosselin ne savait point voir. Il porta la
+foudre dans ma conscience, comme je le dirai bientôt, et, d'une main
+brutale, déchira tous les bandages par lesquels je me dissimulais à
+moi-même les blessures d'une foi déjà profondément atteinte.
+
+M. Pinault ressemblait beaucoup à M. Littré par sa passion concentrée et
+par l'originalité de ses allures. Si M. Littré eût reçu une éducation
+catholique, il eût été un mystique exalté; si M. Pinault avait été élevé
+en dehors du catholicisme, il eût été révolutionnaire et positiviste.
+Les natures absolues ont besoin de ces partis tranchés. La physionomie
+de M. Pinault frappait tout d'abord. Criblé de rhumatismes, il semblait
+cumuler en sa personne toutes les façons dont un corps peut être
+contrefait. Sa laideur extrême n'excluait pas de ses traits une
+singulière vigueur; mais il n'avait pas été élevé comme M. Gosselin; il
+négligeait la propreté à un degré tout à fait choquant. Dans son cours,
+son vieux manteau et les manches de sa soutane servaient à essuyer les
+instruments et en général à tous les usages du torchon; sa calotte,
+rembourrée pour préserver son vieux crâne des névralgies, formait autour
+de sa tête un bourrelet hideux. Avec cela, éloquent, passionné, étrange,
+parfois ironique, spirituel, incisif. Il avait peu de culture
+littéraire, mais sa parole était pleine de saillies inattendues. On
+sentait une puissante individualité, que la foi s'était assujettie, mais
+que la règle ecclésiastique n'avait pas domptée. C'était un saint;
+c'était à peine un prêtre; ce n'était pas du tout un sulpicien. Il
+manquait à la première règle de la compagnie, qui est d'abdiquer tout ce
+qui peut s'appeler talent, originalité, pour se plier à la discipline
+d'une commune médiocrité.
+
+M. Pinault avait commencé par être professeur de mathématiques dans
+l'Université. Comment associa-t-il à des études qui, selon nous,
+excluent la foi au surnaturel, un catholicisme fervent? De la même
+manière que M. Cauchy fut à la fois un mathématicien de premier ordre et
+un fidèle des plus dociles; de la même manière que l'Académie des
+sciences possède encore aujourd'hui dans son sein un grand nombre de
+croyants. Le christianisme se présente comme un fait historique
+surnaturel. C'est par les sciences historiques qu'on peut établir (et,
+selon moi, d'une manière péremptoire) que ce fait n'a pas été surnaturel
+et que, même, il n'y a jamais eu de fait surnaturel. Ce n'est point par
+un raisonnement _a priori_ que nous repoussons le miracle; c'est par un
+raisonnement critique ou historique. Nous prouvons sans peine qu'il
+n'arrive pas de miracles au XIXe siècle, et que les récits d'événements
+miraculeux donnés comme ayant eu lieu de nos jours reposent sur
+l'imposture ou la crédulité. Mais les témoignages qui établissent les
+prétendus miracles du XVIIIe, du XVIIe, du XVIe siècle, ou bien ceux du
+moyen âge, sont plus faibles encore, et on peut en dire autant des
+siècles antérieurs; car plus on s'éloigne, plus la preuve d'un fait
+surnaturel devient difficile à fournir. Pour bien comprendre cela, il
+faut avoir l'habitude de la critique des textes et de la méthode
+historique; or voilà ce que les mathématiques ne donnent en aucune
+façon. N'a-t-on pas vu, de nos jours, un mathématicien éminent tomber
+dans des illusions que la familiarité la plus élémentaire avec les
+sciences historiques lui aurait appris à éviter?
+
+La foi vive de M. Pinault le porta vers le sacerdoce. Il fit peu de
+théologie; on se contenta pour lui d'un minimum, et on l'appliqua tout
+d'abord aux cours de sciences, qui, dans le cadre des études
+ecclésiastiques, sont l'accompagnement nécessaire des deux années de
+philosophie. À Saint-Sulpice de Paris, avec sa nullité théologique et
+son ardente imagination mystique, il eût paru étrange. Mais, à Issy, en
+contact avec de tout jeunes gens qui n'avaient pas étudié les textes, il
+acquit bien vite une influence considérable. Il fut le chef de ceux
+qu'entraînait une ardente piété, des «mystiques», comme on les appelait.
+Il était leur directeur à tous; cela faisait une coterie à part, une
+sorte d'école d'où les profanes étaient exclus et qui avait ses hauts
+secrets. Un auxiliaire très puissant de ce parti était le concierge
+laïque de la maison, celui qu'on appelait le père Hanique. J'étonne
+toujours les réalistes quand je leur dis que j'ai vu de mes yeux un type
+que leur connaissance insuffisante du monde humain ne leur a pas permis
+de trouver sur leur chemin, je veux dire le portier sublime, arrivé aux
+degrés les plus transcendants de la spéculation. Dans sa pauvre loge de
+concierge, Hanique avait presque autant d'importance que M. Pinault.
+Ceux qui visaient à la sainteté le consultaient, l'admiraient. On
+opposait sa simplicité à la froideur d'âme des savants; on le citait
+comme un exemple de la gratuité absolue des dons de Dieu.
+
+Tout cela constituait une division profonde dans la maison. Les
+mystiques vivaient dans un état de tension si extraordinaire, que
+quelques-uns d'entre eux moururent. Cela ne fit qu'augmenter
+l'exaltation des autres. M. Gosselin avait trop de tact pour lever
+drapeau contre drapeau. Il y avait cependant bel et bien deux partis
+dans le jeune bataillon de ce Saint-Cyr ecclésiastique, les mystiques
+recevant la direction intime de M. Pinault et du portier Hanique, les
+«bons enfants» (c'était ainsi que nous nous appelions avec une modestie
+d'assez bon goût) recevant la direction plane, simple, droite, et tout
+bonnement chrétienne de M. Gosselin. Cette division perçait très peu
+chez les maîtres. Cependant le sage M. Gosselin, opposé à tous les
+excès, en suspicion contre les singularités et les nouveautés, fronçait
+le sourcil devant certaines bizarreries. Dans les récréations, il
+affectait une conversation gaie et presque profane, en opposition avec
+les entretiens toujours sublimes de M. Pinault. Il avait peu d'égards
+pour le bonhomme Hanique et n'aimait pas qu'on parlât de lui avec
+admiration. Peut-être trouvait-il, au point de vue de la correction
+hiérarchique, plus d'un inconvénient à ce qu'un concierge fût un trop
+grand docteur. Quelques livres qui étaient la lecture favorite des
+mystiques, tels que ceux de Marie d'Agreda, il les condamnait hautement
+et les interdisait.
+
+Le cours de M. Pinault était la chose du monde la plus singulière. Il ne
+dissimulait pas son mépris pour les sciences qu'il enseignait et pour
+l'esprit humain en général. Quelquefois il s'endormait presque en
+faisant sa classe. Il détournait tout à fait ses adeptes de l'étude. Et
+pourtant il restait en lui des parties de l'esprit scientifique, qu'il
+n'avait pu détruire. Par moments, il avait des éclairs surprenants.
+Quelques leçons qu'il nous fit sur l'histoire naturelle ont été une des
+bases de ma pensée philosophique. Je lui dois beaucoup; mais l'instinct
+d'apprendre qui est en moi et qui fera, j'espère, que j'apprendrai
+jusqu'à l'heure de ma mort, ne me permettait pas d'être de sa bande. Il
+m'aimait assez, mais ne cherchait pas à m'attirer. Son brûlant esprit
+d'apostolat s'indignait de mes paisibles allures, de mon goût pour la
+recherche. Un jour, il me trouva dans une allée du parc, assis sur un
+banc de pierre; je me rappelle que je lisais le traité de Clarke sur
+_l'Existence de Dieu_. Selon mon habitude, j'étais enveloppé dans une
+épaisse houppelande. «Oh! le cher petit trésor, dit-il en s'approchant.
+Mon Dieu, qu'il est donc joli là, si bien empaqueté! Oh! ne le dérangez
+pas. Voilà comme il sera toujours... Il étudiera, étudiera sans cesse;
+mais, quand le soin des pauvres âmes le réclamera, il étudiera encore.
+Bien fourré dans sa houppelande, il dira à ceux qui viendront le
+trouver: «Oh! laissez-moi, laissez-moi.» Il s'aperçut que le trait avait
+porté juste. J'étais troublé, mais non converti. Voyant que je ne
+répondais rien, il me serra la main. «Ce sera un petit Gosselin,» dit-il
+avec une nuance légère d'ironie; et il me laissa continuer ma lecture.
+
+Certes, M. Pinault était fort supérieur à M. Gosselin par la force de sa
+nature et la hardiesse de ses partis pris. Vrai Diogène, il voyait le
+creux d'une foule de conventions qui étaient des articles de foi pour
+mon excellent directeur. Mais il ne m'ébranla pas un moment. J'ai
+toujours cru à l'esprit humain. M. Gosselin, par sa confiance en la
+scolastique, m'encourageait dans mon rationalisme. Un autre directeur,
+M. Manier, l'un des professeurs de philosophie, m'y encourageait plus
+encore. C'était un parfait honnête homme, dont les opinions se
+rapprochaient de celles de l'école universitaire modérée, si décriée
+alors dans le clergé. Il affectionnait la philosophie écossaise et me
+fit lire Thomas Reid. Il calma beaucoup ma pensée. Son autorité et celle
+de M. Gosselin m'aidaient à repousser les exagérations de M. Pinault. Ma
+conscience était tranquille; j'arrivais même à croire que le mépris de
+la scolastique et de la raison, hautement professé par les mystiques,
+sentait l'hérésie et justement celle des hérésies que les sulpiciens
+orthodoxes trouvaient la plus dangereuse, je veux dire le _fidéisme_ de
+M. de Lamennais.
+
+Je m'abandonnai ainsi sans scrupule à mon goût pour l'étude. Ma solitude
+était absolue. Pendant deux ans, je ne vins pas une seule fois à Paris,
+quoique les permissions s'accordassent bien facilement. Je ne jouais
+jamais; je passais les heures de récréation assis, cherchant à me
+défendre contre le froid par de triples vêtements. Ces messieurs, plus
+sages que moi, me faisaient remarquer combien ce régime d'immobilité, à
+l'âge que j'avais, était préjudiciable à ma santé. Ma croissance était à
+peine achevée; ma taille se voûtait. Mais ma passion l'emporta. Je m'y
+livrai avec d'autant plus de sécurité que je la croyais bonne. C'était
+une sorte de fureur; mais pouvais-je croire que l'ardeur de penser, que
+je voyais louer dans Malebranche et dans tant d'autres hommes illustres
+et saints, fût blâmable et dût me mener à un résultat que j'eusse
+repoussé de toutes mes forces si j'avais pu l'entrevoir?
+
+L'enseignement philosophique du séminaire était la scolastique en latin,
+non la scolastique du XIIIe siècle, barbare et enfantine, mais ce qu'on
+peut appeler la scolastique cartésienne, c'est-à-dire ce cartésianisme
+mitigé qui fut adopté en général pour l'enseignement ecclésiastique, au
+XVIIIe siècle, et fixé dans les trois volumes connus sous le nom de
+_Philosophie de Lyon_. Ce nom vient de ce que le livre fit partie d'un
+cours complet d'études ecclésiastiques rédigé il y a une centaine
+d'années par l'ordre de M. de Montazet, l'archevêque janséniste de Lyon.
+La partie théologique de l'ouvrage, entachée d'hérésie, est maintenant
+oubliée; mais la partie philosophique, empreinte d'un rationalisme fort
+respectable, était encore vers 1840 la base de l'enseignement dans les
+séminaires, au grand scandale de l'école néo-catholique, qui trouvait le
+livre dangereux et inepte. Les problèmes étaient au moins assez bien
+posés, et toute cette dialectique en syllogismes constituait une
+gymnastique excellente. Je dois la clarté de mon esprit, en particulier
+une certaine habileté dans l'art de diviser (art capital, une des
+conditions de l'art d'écrire), aux exercices de la scolastique et
+surtout à la géométrie, qui est l'application par excellence de la
+méthode syllogistique. M. Manier mêlait à ces vieilles thèses les
+analyses psychologiques de l'école écossaise. Il devait à la
+fréquentation de Thomas Reid une grande aversion pour la métaphysique et
+une confiance absolue dans le bon sens. _Posuit in visceribus hominis
+sapientiam_ était son texte favori; il ne songeait pas que, si, pour
+trouver le vrai et le bien, l'homme n'a qu'à rentrer dans le plus
+profond de son cœur, le _Catéchisme_ de M. Olier croulait par sa base.
+La philosophie allemande commençait à être connue; ce que j'en
+saisissais me fascinait étrangement. M. Manier me faisait remarquer que
+cette philosophie changeait trop vite et que, pour la juger, il fallait
+attendre qu'elle eût achevé son développement. «L'Écosse rassérène, me
+disait-il, et conduit au christianisme;» et il me montrait ce bon Thomas
+Reid à la fois philosophe et ministre du saint Évangile. Reid fut de la
+sorte longtemps mon idéal; mon rêve eût été la vie paisible d'un
+ecclésiastique laborieux, attaché à ses devoirs, dispensé du ministère
+ordinaire pour ses recherches. La contradiction des travaux
+philosophiques ainsi entendus avec la foi chrétienne ne m'apparaissait
+point encore avec le degré de clarté qui bientôt ne devait laisser à mon
+esprit aucun choix entre l'abandon du christianisme et l'inconséquence
+la plus inavouable.
+
+Les écrits de la philosophie moderne, en particulier ceux de MM. Cousin
+et Jouffroy, n'entraient guère au séminaire. On ne parlait pourtant pas
+d'autre chose, par suite des vives polémiques que ces écrits
+provoquaient alors de la part du clergé. C'était l'année de la mort de
+M. Jouffroy. Les belles pages de ce désespéré de la philosophie nous
+enivraient; je les savais par cœur. Nous nous passionnions pour les
+débats que souleva la publication de ses œuvres posthumes. En réalité,
+nous connaissions Cousin, Jouffroy, Pierre Leroux, comme on connaît
+Valentin et Basilide, je veux dire par ceux qui les ont combattus. Le
+formalisme rigide de la scolastique ne permet pas de clore la
+démonstration d'une proposition sans l'avoir fait suivre de la rubrique:
+_Solvuntur objecta_. Là sont exposées avec honnêteté les objections
+contre la proposition qu'il s'agit d'établir; ces objections sont
+ensuite résolues, souvent d'une manière qui laisse toute leur force aux
+idées hétérodoxes qu'on prétend réduire à néant. Ainsi, sous le couvert
+de réfutations faibles, tout l'ensemble des idées modernes venait à
+nous. Nous vivions d'ailleurs beaucoup les uns des autres. L'un de nous,
+qui avait fait sa philosophie dans l'Université, nous récitait M.
+Cousin; un autre, qui avait des études historiques assez étendues, nous
+disait Augustin Thierry; un troisième venait de l'école de MM. de
+Montalembert et Lacordaire. Il nous plaisait par son imagination; mais
+la _Philosophie de Lyon_ l'irritait; il ne put s'accoutumer au pain bis
+de la scolastique; il partit.
+
+M. Cousin nous enchantait; cependant Pierre Leroux, par son accent de
+conviction et le sentiment profond qu'il avait des grands problèmes,
+nous frappait plus vivement encore; nous ne voyions pas bien
+l'insuffisance de ses études et la fausseté de son esprit. Mes lectures
+habituelles étaient Pascal, Malebranche, Euler, Locke, Leibnitz,
+Descartes, Reid, Dugald Stewart. Comme livres de piété, je lisais
+surtout les _Sermons_ de Bossuet et les _Élévations sur les mystères_.
+Je connaissais aussi très bien François de Sales, par la continuelle
+lecture qu'on faisait au séminaire de ses œuvres et surtout du charmant
+livre que Pierre Camus a écrit sur son compte. Quant aux écrits d'une
+mysticité plus raffinée, tels que sainte Thérèse, Marie d'Agreda, Ignace
+de Loyola, M. Olier, je ne les lisais pas. M. Gosselin, comme je l'ai
+déjà dit, m'en dissuadait. Les Vies de saints écrites d'une façon trop
+exaltée lui déplaisaient également. Fénelon était sa règle et sa limite.
+Tel saint d'autrefois eût excité chez lui des préventions invincibles, à
+cause de son peu de souci de la propreté, de sa faible éducation, de son
+médiocre bon sens.
+
+Le vif entraînement que j'avais pour la philosophie ne m'aveuglait pas
+sur la certitude de ses résultats. Je perdis de bonne heure toute
+confiance en cette métaphysique abstraite qui a la prétention d'être une
+science en dehors des autres sciences et de résoudre à elle seule les
+plus hauts problèmes de l'humanité. La science positive resta pour moi
+la seule source de vérité. Plus tard, j'éprouvai une sorte d'agacement à
+voir la réputation exagérée d'Auguste Comte, érigé en grand homme de
+premier ordre pour avoir dit, en mauvais français, ce que tous les
+esprits scientifiques, depuis deux cents ans, ont vu aussi clairement
+que lui. L'esprit scientifique était le fond de ma nature. M. Pinault
+eût été mon véritable maître, si, par le plus étrange des travers, il
+n'eût mis une sorte de rage à dissimuler et à fausser les plus belles
+parties de son génie. Je le comprenais malgré lui et mieux qu'il n'eût
+voulu. J'avais reçu de mes premiers maîtres, en Bretagne, une éducation
+mathématique assez forte. Les mathématiques et l'induction physique ont
+toujours été les éléments fondamentaux de mon esprit, les seules pierres
+de ma bâtisse qui n'aient jamais changé d'assise et qui servent
+toujours. Ce que M. Pinault m'apprit d'histoire naturelle générale et de
+physiologie m'initia aux lois de la vie. J'aperçus l'insuffisance de ce
+qu'on appelle le spiritualisme; les preuves cartésiennes de l'existence
+d'une âme distincte du corps me parurent toujours très faibles; dès
+lors, j'étais idéaliste, et non spiritualiste, dans le sens qu'on donne
+à ce mot. Un éternel _fieri_, une métamorphose sans fin, me semblait la
+loi du monde. La nature m'apparaissait comme un ensemble où la création
+particulière n'a point de place, et où, par conséquent, tout se
+transforme[15]. Comment cette conception, déjà assez claire, d'une
+philosophie positive, ne chassait-elle pas de mon esprit la scolastique
+et le christianisme? Parce que j'étais jeune, inconséquent, et que la
+critique me manquait. L'exemple de tant de grands esprits, qui avaient
+vu si profond dans la nature et qui pourtant étaient restés chrétiens,
+me retenait. Je pensais surtout à Malebranche, qui dit sa messe toute sa
+vie, en professant sur la providence générale de l'univers des idées peu
+différentes de celles auxquelles j'arrivais. Les _Entretiens sur la
+Métaphysique_ et les _Méditations chrétiennes_ étaient l'objet perpétuel
+de mes réflexions.
+
+Le goût de l'érudition est inné en moi. M. Gosselin contribua beaucoup à
+le développer. Il eut la bonté de me prendre pour son lecteur. Tous les
+jours, à sept heures du matin, j'allais dans sa chambre, et je lui
+lisais, pendant qu'il se promenait de long en large, toujours vif,
+animé, tantôt s'arrêtant, tantôt précipitant le pas, m'interrompant
+fréquemment par des réflexions judicieuses ou piquantes. Je lui lus de
+la sorte les longues histoires du Père Maimbourg, écrivain maintenant
+oublié, mais qui fut en son temps estimé de Voltaire; diverses
+publications de M. Benjamin Guérard, dont la science le frappait
+beaucoup; quelques ouvrages de M. de Maistre, en particulier sa _Lettre
+sur l'inquisition espagnole_. Ce dernier opuscule ne lui plut guère. À
+chaque instant, il me disait en se frottant les mains: «Oh! comme on
+voit bien, mon cher, que M. de Maistre n'est pas théologien!» Il
+n'estimait que la théologie, et avait un profond mépris pour la
+littérature. Il perdait peu d'occasions de traiter de fadaises et de
+futilités les études si estimées des nicolaïtes. M. Dupanloup, dont le
+premier dogme était que sans une bonne éducation littéraire on ne peut
+être sauvé, lui était peu sympathique. Il évitait en générai de
+prononcer son nom.
+
+Pour moi, qui croîs que la meilleure manière de former des jeunes gens
+de talent est de ne jamais leur parler de talent ni de style, mais de
+les instruire et d'exciter fortement leur esprit sur les questions
+philosophiques, religieuses, politiques, sociales, scientifiques,
+historiques; en un mot, de procéder par l'enseignement du fond des
+choses, et non par l'enseignement d'une creuse rhétorique, je me
+trouvais entièrement satisfait de cette nouvelle direction. J'oubliai
+qu'il existait une littérature moderne. Le bruit qu'il y avait des
+écrivains dans le siècle arrivait quelquefois jusqu'à nous; mais nous
+étions si habitués à croire qu'il ne pouvait plus y en avoir de bons,
+que nous dédaignions _a priori_ toutes les productions contemporaines.
+Le _Télémaque_ était le seul livre léger qui fût entre mes mains, et
+encore dans une édition où ne se trouvait pas l'épisode d'Eucharis, si
+bien que je n'ai connu que plus tard ces deux ou trois adorables pages.
+Je ne voyais l'antiquité que par _Télémaque_ et _Aristonoüs_. Je m'en
+réjouis. C'est là que j'ai appris l'art de peindre la nature par des
+traits moraux. Jusqu'en 1865, je ne me suis figuré l'île de Chio que par
+ces trois mots de Fénelon, «l'île de Chio, fortunée patrie d'Homère.»
+Ces trois mots, harmonieux et rythmés, me semblaient une peinture
+accomplie, et, bien qu'Homère ne soit pas né à Chio, que peut-être il ne
+soit né nulle part, ils me représentaient mieux la belle (et maintenant
+si malheureuse) île grecque que tous les entassements de petits traits
+matériels.
+
+J'allais oublier un autre livre qui, avec le _Télémaque_, constitua
+longtemps pour moi le dernier mot de la littérature. Un jour, M.
+Gosselin me prit à part et, après un long préambule, me dit qu'il avait
+pensé, pour mes lectures, à un livre que certaines personnes trouvaient
+dangereux, qui l'était peut-être en effet pour quelques-uns, à cause de
+la vivacité avec laquelle la passion y est exprimée; toutefois il me
+croyait capable de porter cette lecture. Il s'agissait du _Comte de
+Valmont_. Beaucoup de personnes demanderont sûrement ce qu'était cet
+ouvrage, pour lequel mon respectable directeur croyait qu'il fallait une
+préparation spéciale de jugement et de maturité. _Le Comte de Valmont,
+ou les Égarements de la raison_, est un roman de l'abbé Gérard, où, sous
+le couvert d'une intrigue des plus innocentes, l'auteur réfute les
+doctrines du XVIIIe siècle et inculque les principes d'une religion
+éclairée. Sainte-Beuve, qui connaissait _le Comte de Valmont_, comme il
+connaissait toute chose, éclatait de rire quand je lui contais cette
+histoire. Eh bien, oui! _le Comte de Valmont_ est un livre assez
+dangereux[16]. Le christianisme dont on y fait l'apologie n'est que le
+déisme; la religion du _Télémaque_, un culte qui est la piété _in
+abstracto_, sans être aucune religion en particulier. Tout me confirmait
+ainsi dans une paix trompeuse. Je m'imaginais qu'en étant poli comme M.
+Gosselin et modéré comme M. Manier, j'étais chrétien.
+
+Je ne peux pas dire, en effet, que ma foi chrétienne fût réellement
+diminuée. Ma foi a été détruite par la critique historique, non par la
+scolastique ni par la philosophie. L'histoire de la philosophie et
+l'espèce de scepticisme dont j'étais atteint me retenaient dans le
+christianisme plutôt qu'elles ne m'en chassaient. Je me répétais souvent
+ces vers que j'avais lus dans le vieux Brucker[17]:
+
+ Discussi fateor, sectas attentius omnes,
+ Plurima quæsivi, per singula quæque cucurri,
+ Nec quidquam inveni melius quam credere Christo.
+
+Une certaine modestie me retenait. Jamais la question capitale de la
+vérité des dogmes chrétiens, de la Bible, ne se posait pour moi.
+J'admettais la révélation en un sens général, comme Leibniz, comme
+Malebranche. Certes ma philosophie du _fieri_ était l'hétérodoxie même;
+mais je ne tirais pas les conséquences. Après tout, mes maîtres étaient
+contents de moi. M. Pinault ne me troublait guère. Plus mystique que
+fanatique, il s'occupait peu de ceux qui n'étaient point dans sa voie.
+Le coup de pointe me fut porté par M. Gottofrey, avec une audace et une
+justesse qui ne me sont apparues que plus tard. Un moment, cet homme
+vraiment supérieur arracha les voiles que le prudent M. Gosselin et
+l'honnête M. Manier avaient disposés autour de ma conscience pour la
+calmer et l'endormir.
+
+M. Gottofrey me parlait très rarement, mais il m'observait attentivement
+avec une très grande curiosité. Mes argumentations latines, faites d'un
+ton ferme et accentué, l'étonnaient, l'inquiétaient. Tantôt j'avais trop
+raison; tantôt je laissais voir ce que je trouvais de faible dans les
+raisons données comme valables. Un jour que mes objections avaient été
+poussées avec vigueur, et que, devant la faiblesse des réponses,
+quelques sourires s'étaient produits dans la conférence, il interrompit
+l'argumentation. Le soir, il me prit à part. Il me parla avec éloquence
+de ce qu'a d'antichrétien la confiance en la raison, de l'injure que le
+rationalisme fait à la foi. Il s'anima singulièrement, me reprocha mon
+goût pour l'étude. La recherche!... à quoi bon? Tout ce qu'il y a
+d'essentiel est trouvé. Ce n'est point la science qui sauve les âmes.
+Et, s'exaltant peu à peu, il me dit avec un accent passionné: «Vous
+n'êtes pas chrétien!»
+
+Je n'ai jamais ressenti d'effroi comme celui que j'éprouvai à ce mot
+prononcé d'une voix vibrante. En sortant de chez M. Gottofrey, je
+chancelais; ces mots: «Vous n'êtes pas chrétien!» retentirent toute la
+nuit à mon oreille comme un coup de tonnerre. Le lendemain, je confiai
+mon angoisse à M. Gosselin. L'excellent homme me rassura: il ne vit
+rien, ne voulut rien voir. Il ne me dissimula même pas tout à fait
+combien il était surpris et mécontent de cette entreprise d'un zèle
+intempestif sur une conscience dont il était plus que personne
+responsable. Il tint, j'en suis sûr, l'acte illuminé de M. Gottofrey
+pour une imprudence, qui ne pouvait être bonne qu'à troubler une
+vocation naissante. Comme beaucoup de directeurs, M. Gosselin croyait
+que les doutes sur la foi n'ont de gravité pour les jeunes gens que si
+l'on s'y arrête, qu'ils disparaissent quand les engagements sont pris et
+que la vie est arrêtée. Il me défendit de penser à ce qui venait
+d'arriver; je le trouvai même ensuite plus affectueux que jamais. Il ne
+comprit rien à la nature de mon esprit, ne devina pas ses futures
+évolutions logiques. Seul, M. Gottofrey vit clair. Il avait raison,
+pleinement raison; je le reconnais maintenant. Il fallait ses lumières
+transcendantes de martyr et d'ascète pour découvrir ce qui échappait si
+complètement à ceux qui dirigeaient ma conscience avec tant de droiture,
+du reste, et de bonté.
+
+Je causai aussi avec M. Manier, qui m'engagea vivement à ne pas faire
+dépendre ma foi chrétienne d'objections de détail. Sur la question de
+l'état ecclésiastique, il mettait toujours beaucoup de discrétion. Il ne
+me disait jamais rien qui fût de nature à m'engager ou à me dissuader.
+C'était là pour lui en quelque sorte une chose secondaire. Pour lui,
+l'essentiel était le véritable esprit chrétien, inséparable de la vraie
+philosophie. Prêtre ou professeur de philosophie écossaise dans
+l'Université lui paraissait la même chose. Il me faisait souvent
+envisager ce qu'une telle carrière a d'honorable, et plus d'une fois il
+prononça le nom de l'École normale. Je ne parlai pas de cette ouverture
+à M. Gosselin; car certainement la seule pensée de quitter le séminaire
+pour l'École normale lui eût paru une idée de perdition.
+
+Il fut donc décidé qu'après mes deux ans de philosophie, je passerais au
+séminaire Saint-Sulpice pour faire ma théologie. L'éclair qui avait
+traversé un moment l'esprit de M. Gottofrey n'eut pas de conséquence.
+Mais, aujourd'hui, à trente-huit ans de distance, je reconnais la haute
+pénétration dont il fit preuve. Lui seul fut clairvoyant, car c'était
+tout à fait un saint. Certes, je regrette maintenant que je n'aie point
+suivi son impulsion. Je serais sorti du séminaire sans avoir fait
+d'hébreu ni de théologie. La physiologie et les sciences naturelles
+m'auraient entraîné; or, je peux bien le dire, l'ardeur extrême que ces
+sciences vitales excitaient dans mon esprit me fait croire que, si je
+les avais cultivées d'une façon suivie, je fusse arrivé à plusieurs des
+résultats de Darwin, que j'entrevoyais. J'allai à Saint-Sulpice,
+j'appris l'allemand et l'hébreu; cela changea tout. Je fus entraîné vers
+les sciences historiques, petites sciences conjecturales qui se défont
+sans cesse après s'être faites, et qu'on négligera dans cent ans. On
+voit poindre, en effet, un âge où l'homme n'attachera plus beaucoup
+d'intérêt à son passé. Je crains fort que nos écrits de précision de
+l'Académie des inscriptions et belles-lettres, destinés à donner quelque
+exactitude à l'histoire, ne pourrissent avant d'avoir été lus. C'est par
+la chimie à un bout, par l'astronomie à un autre, c'est surtout par la
+physiologie générale que nous tenons vraiment le secret de l'être, du
+monde, de Dieu, comme on voudra l'appeler. Le regret de ma vie est
+d'avoir choisi pour mes études un genre de recherches qui ne s'imposera
+jamais et restera toujours à l'état d'intéressantes considérations sur
+une réalité à jamais disparue. Mais, pour l'exercice et le plaisir de ma
+pensée, je pris certainement la meilleure part. À Saint-Sulpice, en
+effet, je fus mis en face de la Bible et des sources du christianisme;
+je dirai, dans le prochain récit, l'ardeur avec laquelle je me mis à
+cette étude, et comment, par une série de déductions critiques qui
+s'imposèrent à mon esprit, les bases de ma vie, telle que je l'avais
+comprise jusque-là, furent totalement renversées.
+
+
+
+
+V
+
+LE SÉMINAIRE SAINT-SULPICE
+
+
+I
+
+La maison fondée par M. Olier, en 1645, n'était pas la grande
+construction quadrangulaire, à l'aspect de caserne, qui forme maintenant
+un côté de la place Saint-Sulpice. L'ancien séminaire du XVIIe et du
+XVIIIe siècle couvrait toute l'étendue de la place actuelle et masquait
+complètement la façade de Servandoni. L'emplacement du séminaire
+d'aujourd'hui était occupé autrefois par les jardins et par le collège
+de boursiers qu'on appelait les robertins. Le bâtiment primitif disparut
+à l'époque de la Révolution. La chapelle, dont le plafond passait pour
+le chef-d'œuvre de Lebrun, a été détruite, et, de toute l'ancienne
+maison, il ne reste qu'un tableau de Lebrun représentant la Pentecôte
+d'une façon qui étonnerait l'auteur des _Actes des apôtres_. La Vierge y
+est au centre et reçoit pour son compte tout l'effluve du Saint-Esprit,
+qui, d'elle, se répand sur les apôtres. Sauvé à la Révolution, puis
+compris dans la galerie du cardinal Fesch, ce tableau a été racheté par
+la compagnie de Saint-Sulpice; il orne aujourd'hui la chapelle du
+séminaire.
+
+À part les murs et les meubles, tout est ancien à Saint-Sulpice; on s'y
+croit complètement au XVIIe siècle. Le temps et les communes défaites
+ont effacé bien des différences. Saint-Sulpice cumule aujourd'hui les
+choses autrefois les plus dissemblables; si l'on veut voir ce qui, de
+nos jours, rappelle le mieux Port-Royal, l'ancienne Sorbonne et, en
+général, les institutions du vieux clergé de France, c'est là qu'il faut
+aller. Quand j'entrai au séminaire Saint-Sulpice, en 1843, il y avait
+encore quelques directeurs qui avaient vu M. Émery; il n'y en avait, je
+crois, que deux qui eussent des souvenirs d'avant la Révolution. M.
+Hugon avait servi d'acolyte au sacre de M. de Talleyrand à la chapelle
+d'Issy, en 1788. Il paraît que, pendant la cérémonie, la tenue de l'abbé
+de Périgord fut des plus inconvenantes. M. Hugon racontait qu'il
+s'accusa, le samedi suivant, en confession, «d'avoir formé des jugements
+téméraires sur la piété d'un saint évêque». Quant au supérieur général,
+M. Garnier, il avait plus de quatre-vingts ans. C'était en tout un
+ecclésiastique de l'ancienne école. Il avait fait ses études aux
+robertins, puis à la Sorbonne. Il semblait en sortir, et, à l'entendre
+parler de «monsieur Bossuet», de «monsieur Fénelon[18]», on se serait
+cru devant un disciple immédiat de ces grands hommes. Ces
+ecclésiastiques de l'ancien régime et ceux d'aujourd'hui n'avaient de
+commun que le nom et le costume. Comparé aux piétistes exaltés d'Issy,
+M. Garnier me faisait presque l'effet d'un laïque. Absence totale de
+démonstrations extérieures, piété sobre et toute raisonnable. Le soir,
+quelques-uns des jeunes allaient dans la chambre du vieux supérieur pour
+lui tenir compagnie pendant une heure. La conversation n'avait jamais de
+caractère mystique. M. Garnier racontait ses souvenirs, parlait de M.
+Émery, entrevoyait sa mort prochaine avec tristesse. Cela nous étonnait
+par le contraste avec les brûlantes ardeurs de M. Pinault, de M.
+Gottofrey. Tout dans ces vieux prêtres était honnête, sensé, empreint
+d'un profond sentiment de droiture professionnelle. Ils observaient
+leurs règles, défendaient leurs dogmes comme un bon militaire défend le
+poste qui lui a été confié. Les questions supérieures leur échappaient.
+Le goût de l'ordre et le dévouement au devoir étaient le principe de
+toute leur vie. M. Garnier était un savant orientaliste et l'homme le
+plus versé de France dans l'exégèse biblique, telle qu'elle s'enseignait
+chez les catholiques il y a une centaine d'années. La modestie
+sulpicienne l'empêcha de rien publier. Le résultat de ses études fut un
+immense ouvrage manuscrit, représentant un cours complet d'Écriture
+sainte, selon les idées relativement modérées qui dominaient chez les
+catholiques et les protestants à la fin du XVIIIe siècle. L'esprit en
+était fort analogue à celui de Rosenmüller, de Hug, de Jahn. Quand
+j'entrai à Saint-Sulpice, M. Garnier était trop vieux pour enseigner; on
+nous lisait ses cahiers. L'érudition était énorme, la science des
+langues, très solide. De temps en temps, certaines naïvetés faisaient
+sourire; par exemple, la façon dont l'excellent supérieur résolvait les
+difficultés qui s'attachent à l'aventure de Sara en Égypte. On sait que,
+vers la date où le Pharaon conçut pour Sara cet amour qui mit Abraham
+dans de si grands embarras, Sara, d'après le texte, aurait été presque
+septuagénaire. Pour lever cette difficulté, M. Garnier faisait observer
+qu'après tout pareille chose s'était vue, et que «mademoiselle de
+Lenclos» inspira des passions, causa des duels à soixante-dix ans. M.
+Garnier ne s'était pas tenu au courant des derniers travaux de la
+nouvelle école allemande; il resta toujours dans une quiétude parfaite
+sur les blessures que la critique du XIXe siècle avait faites au vieux
+système. Sa gloire est d'avoir formé en M. Le Hir un élève qui, héritier
+de son vaste savoir, y joignit la connaissance des travaux modernes et,
+avec une sincérité qu'expliquait sa foi profonde, ne dissimula rien de
+la largeur de la plaie.
+
+Accablé par l'âge et absorbé par les soucis du généralat de la société,
+M. Garnier laissait au directeur, M. Carbon, tout le soin de la maison
+de Paris. M. Carbon était la bonté, la jovialité, la droiture mêmes. Il
+n'était pas théologien; ce n'était nullement un esprit supérieur; on
+pouvait d'abord le trouver simple, presque commun; puis on s'étonnait de
+découvrir sous cette humble apparence la chose du monde la moins
+commune, l'absolue cordialité, une maternelle condescendance, une
+charmante bonhomie. Je n'ai jamais vu une telle absence d'amour-propre.
+Il riait le premier de lui-même, de ses bévues à demi intentionnelles,
+des plaisantes situations où le mettait sa naïveté. Comme tous les
+directeurs, il faisait l'oraison à son tour. Il n'y pensait pas cinq
+minutes d'avance; il s'embrouillait parfois dans son improvisation d'une
+manière si comique, qu'on s'étouffait pour ne pas rire. Il s'en
+apercevait, et trouvait cela tout naturel. C'était lui qui lisait, au
+cours d'Écriture sainte, le manuscrit de M. Garnier. Il pataugeait
+exprès, pour nous égayer, dans les parties devenues surannées. Ce qu'il
+y avait de singulier, en effet, c'est qu'il n'était pas très mystique.
+«Quel peut être, pensez-vous, le mobile de vie de M. Carbon? demandai-je
+un jour à un de mes condisciples.--Le sentiment le plus abstrait du
+devoir,» me répondit-il. M. Carbon m'adopta tout d'abord; il reconnut
+que le fond de mon caractère est la gaieté et l'acceptation résignée du
+sort. «Je vois que nous ferons bon ménage ensemble,» me dit-il avec son
+excellent sourire. Effectivement M. Carbon est un des hommes que j'ai le
+plus aimés. Me voyant studieux, appliqué, consciencieux, il me dit au
+bout de très peu de temps: «Songez donc à notre société; là est votre
+place.» Il me traitait déjà presque en confrère. Sa confiance en moi
+était absolue.
+
+Les autres directeurs, chargés de l'enseignement des diverses branches
+de la théologie, étaient sans exception de dignes continuateurs d'une
+respectable tradition. Sous le rapport de la doctrine, cependant, la
+brèche était faite. L'ultramontanisme et le goût de l'irrationnel
+s'introduisaient dans la citadelle de la théologie modérée. L'ancienne
+école savait délirer avec sobriété; elle portait dans l'absurde même les
+règles du bon sens. Elle n'admettait l'irrationnel, le miracle, que dans
+la mesure strictement exigée par l'Écriture et l'autorité de l'Église.
+La nouvelle école s'y complaît et semble à plaisir rétrécir le champ de
+défense de l'apologétique. Il ne faut pas nier, d'un autre côté, que la
+nouvelle école ne soit à quelques égards plus ouverte, plus conséquente,
+et qu'elle ne tienne, surtout de son commerce avec l'Allemagne, des
+éléments de discussion qu'ignoraient absolument les vieux traités _de
+Locis theologicis_. Dans cette voie pleine d'imprévu et, si l'on veut,
+de périls, Saint-Sulpice n'a été représenté que par un seul homme; mais
+cet homme fut certainement le sujet le plus remarquable que le clergé
+français ait produit de nos jours; je veux parler de M. Le Hir. Je l'ai
+connu à fond, comme on le verra tout à l'heure. Pour comprendre ce qui
+va suivre, il faut être très versé dans les choses de l'esprit humain et
+en particulier dans les choses de la foi.
+
+M. Le Hir était un savant et un saint; il était éminemment l'un et
+l'autre. Cette cohabitation dans une même personne de deux entités qui
+ne vont guère ensemble se faisait chez lui sans collision trop sensible;
+car le saint l'emportait absolument et régnait en maître. Pas une des
+objections du rationalisme qui ne soit venue jusqu'à lui. Il n'y faisait
+aucune concession; car la vérité de l'orthodoxie ne fut jamais pour lui
+l'objet d'un doute. C'était là, de sa part, un acte de volonté
+triomphante plus qu'un résultat subi. Tout à fait étranger à la
+philosophie naturelle et à l'esprit scientifique, dont la première
+condition est de n'avoir aucune foi préalable et de rejeter ce qui
+n'arrive pas, il resta dans cet équilibre où une conviction moins
+ardente eût trébuché. Le surnaturel ne lui causait aucune répugnance
+intellectuelle. Sa balance était très juste; mais dans un des plateaux
+il y avait un poids infini, une foi inébranlable. Ce qu'on aurait pu
+mettre dans l'autre plateau eût paru léger; toutes les objections du
+monde ne l'eussent point fait vaciller.
+
+La supériorité de M. Le Hir venait surtout de sa profonde connaissance
+de l'exégèse et de la théologie allemandes. Ce qu'il trouvait dans cette
+interprétation de compatible avec l'orthodoxie catholique, il se
+l'appropriait. En critique, les incompatibilités se produisaient à
+chaque pas. En grammaire, au contraire, l'accord était facile. Ici M. Le
+Hir n'avait pas de supérieur. Il possédait à fond la doctrine de
+Gesenius et d'Ewald, et la discutait savamment sur plusieurs points. Il
+s'occupa des inscriptions phéniciennes et fit une supposition très
+ingénieuse, qui depuis a été confirmée. Sa théologie était presque tout
+entière empruntée à l'école catholique allemande, à la fois plus avancée
+et moins raisonnable que notre vieille scolastique française. M. Le Hir
+rappelle, à beaucoup d'égards, Dœllinger par son savoir et ses vues
+d'ensemble; mais sa docilité l'eût préservé des dangers que le concile
+du Vatican a fait courir à la foi de la plupart des ecclésiastiques
+instruits.
+
+Il mourut prématurément en 1868, au milieu des projets du concile, aux
+travaux préparatoires duquel il était appelé. J'avais toujours eu
+l'intention de proposer à mes confrères de l'Académie des inscriptions
+et belles-lettres de le nommer membre libre de notre compagnie. Il eût
+rendu, je n'en doute pas, à la commission du _Corpus_ des inscriptions
+sémitiques des services considérables.
+
+À son immense savoir M. Le Hir joignait une manière d'écrire juste et
+ferme. Il aurait eu beaucoup d'esprit s'il se fût permis d'en avoir. Sa
+mysticité tendue rappelait celle de M. Gottofrey; mais il avait bien
+plus de rectitude de jugement. Sa mine était étrange. Il avait la taille
+d'un enfant et l'apparence la plus chétive, mais des yeux et un front
+indiquant la compréhension la plus vaste. Au fond, il ne lui manqua que
+ce qui l'eût fait cesser d'être catholique, la critique. Je dis mal: il
+avait la critique très exercée en tout ce qui ne tient pas à la foi;
+mais la foi avait pour lui un tel coefficient de certitude, que rien ne
+pouvait la contre-balancer. Sa piété était vraiment comme les
+mères-perles de François de Sales, «qui vivent emmy la mer sans prendre
+aucune goutte d'eau marine». La science qu'il avait de l'erreur était
+toute spéculative; une cloison étanche empêchait la moindre infiltration
+des idées modernes de se faire dans le sanctuaire réservé de son cœur,
+où brûlait, à côté du pétrole, la petite lampe inextinguible d'une piété
+tendre et absolument souveraine. Comme je n'avais pas en mon esprit ces
+sortes de cloisons étanches, le rapprochement d'éléments contraires qui,
+chez M. Le Hir, produisait une profonde paix intérieure, aboutit chez
+moi à d'étranges explosions.
+
+
+II
+
+En somme, malgré des lacunes, Saint-Sulpice, quand j'y passai il y a
+quarante ans, présentait un ensemble d'assez fortes études. Mon ardeur
+de savoir avait sa pâture. Deux mondes inconnus étaient devant moi, la
+théologie, l'exposé raisonné du dogme chrétien, et la Bible, censée le
+dépôt et la source de ce dogme. Je m'enfonçai dans le travail. Ma
+solitude était plus grande encore qu'à Issy. Je ne connaissais pas une
+âme dans Paris. Je fus deux ans sans suivre d'autre rue que la rue de
+Vaugirard, qui, une fois par semaine, nous menait à Issy. Je parlais
+extrêmement peu. Ces messieurs, pendant tout ce temps, furent pour moi
+d'une bonté extrême. Mon caractère doux et mes habitudes studieuses, mon
+silence, ma modestie leur plurent, et je crois que plusieurs d'entre eux
+firent tout bas la réflexion que me communiqua M. Carbon: «Voilà pour
+nous un futur bon confrère.» Le 29 mars 1844, j'écrivais à un de mes
+amis de Bretagne, alors au séminaire de Saint-Brieuc:
+
+ Je me trouve fort bien ici. Le ton de la maison est excellent,
+ également éloigné de la rusticité, d'un égoïsme grossier et de
+ l'afféterie. On se connaît peu, et le cœur est un peu à froid; mais
+ les conversations sont dignes et élevées; il s'y mêle peu de
+ banalités et de commérages. On chercherait en vain entre les
+ directeurs et les élèves la cordialité; c'est là une plante qui ne
+ croît guère qu'en Bretagne; mais les directeurs ont un certain
+ esprit large et bon, qui plaît et convient parfaitement à l'état
+ moral des jeunes gens tels qu'ils leur arrivent. Leur gouvernement
+ est à peine sensible: c'est la maison qui marche, ce ne sont pas
+ eux qui la conduisent. Le règlement, les usages et l'esprit de la
+ maison font tout; les hommes sont passifs, ils sont là seulement
+ pour conserver. C'est une machine bien montée depuis deux cents
+ ans; elle marche toute seule; le mécanicien n'a qu'à veiller sur
+ elle, tout au plus, de temps en temps, à tourner un écrou et à
+ huiler les ressorts. Ce n'est pas comme à Saint Nicolas, par
+ exemple, où on ne laissait jamais la machine aller seule; le
+ mécanicien était toujours là, volant à droite, à gauche, mettant
+ partout le doigt, essoufflé, empressé, parce qu'on ne songeait pas
+ que la machine la mieux montée est celle qui exige le moins
+ d'action de la part du moteur. Le grand avantage que je trouve ici,
+ ce sont les remarquables facilités que l'on a pour le travail,
+ lequel est devenu pour moi un besoin et, eu égard à mon état
+ intérieur, un devoir. Le cours de morale est très bien fait; il
+ n'en est pas de même du cours de dogme: le professeur est nouveau,
+ ce qui, joint à l'importance majeure, et personnelle pour moi, des
+ traités _de la Religion_ et _de l'Église_, m'arrangerait fort mal,
+ si je ne trouvais auprès de ces autres messieurs le moyen d'y
+ suppléer.
+
+J'avais, en effet, pour les sciences ecclésiastiques un goût
+particulier. Les textes se cantonnaient bien dans ma mémoire; ma tête
+était à l'état d'un _Sic et Non_ d'Abélard. Tout entière construction du
+XIIIe siècle, la théologie ressemble à une cathédrale gothique: elle en
+a la grandeur, les vides immenses et le peu de solidité. Ni les Pères de
+l'Église, ni les écrivains chrétiens de la première moitié du moyen âge
+ne songèrent à dresser une exposition systématique des dogmes chrétiens
+dispensant de lire la Bible avec suite. La _Somme_ de saint Thomas
+d'Aquin, résumé de la scolastique antérieure, est comme un immense
+casier, qui, si le catholicisme est éternel, servira à tous les siècles:
+les décisions des conciles et des papes à venir y ayant leur place en
+quelque sorte d'avance étiquetée. Il ne peut être question de progrès
+dans un tel ordre d'exposition. Au XVIe siècle, le concile de Trente
+détermine une foule de points qui étaient jusque-là controversables;
+mais chacun de ces _anathèmes_ avait déjà sa rubrique ouverte dans
+l'immense cadre de saint Thomas. Melchior Canus et Suarès refont la
+_Somme_ sans y rien ajouter d'essentiel. Au XVIIe et au XVIIIe siècle,
+la Sorbonne compose, pour l'usage des écoles, des traités commodes, qui
+ne sont le plus souvent que la _Somme_ remaniée et amoindrie. Partout ce
+sont les mêmes textes découpés et séparés de ce qui les explique, les
+mêmes syllogismes triomphants, mais posant sur le vide, les mêmes
+défauts de critique historique, provenant de la confusion des dates et
+des milieux.
+
+La théologie se divise en dogmatique et en morale. La théologie
+dogmatique, outre les Prolégomènes comprenant les discussions relatives
+aux sources de l'autorité divine, se divise en quinze traités ayant pour
+objet tous les dogmes du christianisme. À la base est le traité _de la
+Vraie Religion_, où l'on essaye de démontrer le caractère surnaturel de
+la religion chrétienne, c'est-à-dire des Écritures révélées et de
+l'Église. Puis tous les dogmes se prouvent par l'Écriture, par les
+conciles, par les Pères, par les théologiens. Il ne faut pas nier qu'un
+rationalisme très avoué ne soit au fond de tout cela. Si la scolastique
+est fille de saint Thomas d'Aquin, elle est petite-fille d'Abélard. Dans
+un tel système, la raison est avant toute chose, la raison prouve la
+révélation, la divinité de l'Écriture et l'autorité de l'Église. Cela
+fait, la porte est ouverte à toutes les déductions. Le seul accès de
+colère que Saint-Sulpice ait éprouvé, depuis qu'il n'y a plus de
+jansénisme, fut contre M. de Lamennais, le jour où cet exalté vint dire
+qu'il faut débuter, non par la raison, mais par la foi. Et qui reste
+juge en dernier lieu des titres de la foi, si ce n'est la raison?
+
+La théologie morale se compose d'une douzaine de traités, comprenant
+tout l'ensemble de la morale philosophique et du droit, complétés par la
+révélation et les décisions de l'Église. Tout cela fait une sorte
+d'encyclopédie très fortement enchaînée. C'est un édifice dont les
+pierres sont liées par des tenons en fer; mais la base est d'une
+faiblesse extrême. Cette base, c'est le traité _de la Vraie Religion_,
+lequel est tout à fait ruineux. Car non seulement on n'arrive pas à
+établir que la religion chrétienne soit plus particulièrement que les
+autres divine et révélée, mais on ne réussit pas à prouver que, dans le
+champ de la réalité attingible à nos observations, il se soit passé un
+événement surnaturel, un miracle. L'inexorable phrase de M. Littré:
+«Quelque recherche qu'on ait faite, jamais un miracle ne s'est produit
+là où il pouvait être observé et constaté,» cette phrase, dis-je, est un
+bloc qu'on ne remuera point. On ne saurait prouver qu'il soit arrivé un
+miracle dans le passé, et nous attendrons sans doute longtemps avant
+qu'il s'en produise un dans les conditions correctes qui seules
+donneraient à un esprit juste la certitude de ne pas être trompé.
+
+En admettant la thèse fondamentale du traité _de la Vraie Religion_, le
+champ de bataille est restreint; mais la bataille est loin d'être finie.
+La lutte est maintenant avec les protestants et les sectes dissidentes,
+qui, tout en admettant les textes révélés, refusent d'y voir les dogmes
+dont l'Église catholique s'est chargée avec les siècles. Ici, la
+controverse porte sur des milliers de points; son bilan se chiffre en
+défaites sans nombre. L'Église catholique s'oblige à soutenir que ses
+dogmes ont toujours existé tels qu'elle les enseigne, que Jésus a
+institué la confession, l'extrême-onction, le mariage; qu'il a enseigné
+ce qu'ont décidé plus tard les conciles de Nicée et de Trente. Rien de
+plus inadmissible. Le dogme chrétien s'est fait, comme toute chose,
+lentement, peu à peu, par une sorte de végétation intime. La théologie,
+en prétendant le contraire, entasse contre elle des montagnes
+d'objections, s'oblige à rejeter toute critique. J'engage les personnes
+qui voudraient se rendre compte de cela à lire dans une Théologie le
+traité des sacrements: elles y verront par quelles suppositions
+gratuites, dignes des Évangiles apocryphes, de Marie d'Agreda, ou de
+Catherine Emmerich, on arrive à prouver que tous les sacrements ont été
+établis par Jésus-Christ à un moment de sa vie. Les discussions sur la
+matière et la forme des sacrements prêtent aux mêmes observations.
+L'obstination à trouver en toute chose la matière et la forme date de
+l'introduction de l'aristotélisme en théologie au XIIIe siècle. Or on
+encourait les censures ecclésiastiques, si l'on repoussait cette
+application rétrospective de la philosophie d'Aristote aux créations
+liturgiques de Jésus.
+
+L'intuition du devenir, dans l'histoire comme dans la nature, était dès
+lors l'essence de ma philosophie. Mes doutes ne vinrent pas d'un
+raisonnement, ils vinrent de dix mille raisonnements. L'orthodoxie a
+réponse à tout et n'avoue pas une bataille perdue. Certes, la critique
+elle-même veut que, dans certains cas, on admette une réponse subtile
+comme valable. Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable. Une
+réponse subtile peut être vraie. Deux réponses subtiles peuvent même à
+la rigueur être vraies à la fois. Trois, c'est plus difficile. Quatre,
+c'est presque impossible. Mais que, pour défendre la même thèse, dix,
+cent, mille réponses subtiles doivent être admises comme vraies à la
+fois, c'est la preuve que la thèse n'est pas bonne. Le calcul des
+probabilités appliqué à toutes ces petites banqueroutes de détail est
+pour un esprit sans parti pris d'un effet accablant. Or Descartes
+m'avait enseigné que la première condition pour trouver la vérité est de
+n'avoir aucun parti pris. L'œil complètement achromatique est seul fait
+pour apercevoir la vérité dans l'ordre philosophique, politique et
+moral.
+
+
+III
+
+La lutte théologique prenait pour moi un caractère particulier de
+précision sur le terrain des textes censés révélés. L'enseignement
+catholique, se croyant sûr de lui-même, acceptait la bataille sur ce
+champ, comme sur les autres, avec une parfaite bonne foi. La langue
+hébraïque était ici l'instrument capital, puisque, des deux Bibles
+chrétiennes, l'une est en hébreu et que, même pour le Nouveau Testament,
+il n'y a pas de complète exégèse sans la connaissance de l'hébreu.
+
+L'étude de l'hébreu n'était pas obligatoire au séminaire; elle était
+même suivie par un très petit nombre d'élèves. En 1843-1844, M. Garnier
+fit encore, dans sa chambre, le cours supérieur, celui où l'on
+expliquait les textes difficiles à deux ou trois élèves. M. Le Hir,
+depuis quelques années, faisait le cours de grammaire. Je m'inscrivis
+tout d'abord. La philologie exacte de M. Le Hir m'enchanta. Il se montra
+pour moi plein d'attentions; il était Breton comme moi; nos caractères
+avaient beaucoup de ressemblance; au bout de quelques semaines, je fus
+son élève presque unique. Son exposition de la grammaire hébraïque, avec
+comparaison des autres idiomes sémitiques, était admirable. «Je le
+regarde comme un vrai savant, écrivais-je à mon ami du séminaire de
+Saint-Brieuc. Si Dieu lui donne encore dix ans de vie, ce qui
+malheureusement semble douteux, nous pourrons l'opposer à ce que la
+science critique de l'Allemagne a de plus colossal. L'étude de l'hébreu
+est, par ses leçons, singulièrement facilitée. Je suis tombé de surprise
+quand je me suis trouvé en présence de cette langue si simple, sans
+construction, presque sans syntaxe, expression nue de l'idée pure, une
+vraie langue d'enfant.»
+
+J'avais, à ce moment, une force d'assimilation extraordinaire. Je suçai
+tout ce que j'entendais dire à mon maître. Ses livres étaient à ma
+disposition, et il avait une bibliothèque très complète. Les jours de
+promenade à Issy, il m'emmenait sur les hauteurs de la Solitude, et là
+il m'apprenait le syriaque. Nous expliquions ensemble le Nouveau
+Testament syriaque de Gutbier. M. Le Hir fixa ma vie; j'étais philologue
+d'instinct. Je trouvai en lui l'homme le plus capable de développer
+cette aptitude. Tout ce que je suis comme savant, je le suis par M. Le
+Hir. Il me semble même parfois que tout ce que je n'ai pas appris de
+lui, je ne l'ai jamais bien su. Ainsi il n'était pas très fort en arabe,
+et c'est pour cela que je suis toujours resté médiocre arabisant.
+
+Une circonstance due à la bonté de ces messieurs vint me confirmer dans
+ma vocation de philologue, et, à l'insu de mes excellents maîtres,
+entre-bâiller pour moi une porte que je n'osais ouvrir moi-même. En
+1844, M. Garnier, vaincu par la vieillesse, dut cesser de faire le cours
+supérieur d'hébreu. M. Le Hir fit ce cours et, sachant combien je
+m'étais bien assimilé sa doctrine, il voulut que je fusse chargé du
+cours de grammaire. Ce fut M. Carbon qui, avec sa bienveillance
+ordinaire, m'annonça en souriant cette bonne nouvelle, et m'apprit que
+la compagnie me donnait pour honoraires une somme de trois cents francs.
+Cela me parut colossal; je dis à M. Carbon que je n'avais pas besoin
+d'une somme aussi énorme; je le remerciai. M. Carbon m'imposa d'accepter
+cent cinquante francs pour acheter des livres.
+
+Une bien autre faveur fut de me permettre d'aller suivre, au Collège de
+France, deux fois par semaine, le cours de M. Étienne Quatremère. M.
+Quatremère préparait peu son cours; pour l'exégèse biblique, il était
+resté volontairement en dehors du mouvement scientifique. Il ressemblait
+bien plus à M. Garnier qu'à M. Le Hir. Janséniste à la façon de
+Silvestre de Sacy, il partageait le demi-rationalisme de Hug, de
+Jahn,--réduisant autant que possible la part du surnaturel, en
+particulier dans les cas de ce qu'il appelait «les miracles d'une
+exécution difficile», comme le miracle de Josué,--retenant cependant le
+principe, au moins pour les miracles du Nouveau Testament. Cet
+éclectisme superficiel me satisfit peu. M. Le Hir était bien plus près
+du vrai en ne cherchant pas à atténuer la chose racontée, et en étudiant
+attentivement, à la façon d'Ewald, le récit lui-même. Comme grammairien
+comparatif, M. Quatremère était aussi très inférieur à M. Le Hir; mais
+son érudition orientale était colossale. Le monde scientifique s'ouvrait
+devant moi; je voyais que ce qui en apparence ne devait intéresser que
+les prêtres pouvait aussi intéresser les laïques. L'idée me vint dès
+lors plus d'une fois qu'un jour j'enseignerais à cette même table, dans
+cette petite «Salle des langues», où j'ai en effet réussi à m'asseoir,
+en y mettant une dose assez forte d'obstination.
+
+Cette obligation de clarifier et de systématiser mes idées, en vue de
+leçons faites à des condisciples du même âge que moi, décida ma
+vocation. Mon cadre d'enseignement fut dès lors arrêté; tout ce que j'ai
+fait depuis en philologie est sorti de cette modeste conférence que
+l'indulgence de mes maîtres m'avait confiée. La nécessité de pousser
+aussi loin que possible mes études d'exégèse et de philologie sémitique
+m'obligea d'apprendre l'allemand. Je n'avais à cet égard aucune
+préparation; à Saint-Nicolas, mon éducation avait été toute latine et
+française. Je ne m'en plains pas. L'homme ne doit savoir littérairement
+que deux langues, le latin et la sienne; mais il doit comprendre toutes
+celles dont il a besoin pour ses affaires ou son instruction. Un bon
+condisciple alsacien, M. Kl..., dont je vois souvent le nom cité pour
+les services qu'il rend à ses compatriotes à Paris, voulut bien me
+faciliter les débuts. La littérature était pour moi chose si secondaire,
+au milieu de l'enquête ardente qui m'absorbait, que j'y fis d'abord peu
+d'attention. Je sentis cependant un génie nouveau, fort différent de
+celui de notre XVIIe siècle. Je l'admirai d'autant plus que je n'en
+voyais pas les limites. L'esprit particulier de l'Allemagne, à la fin du
+dernier siècle et dans la première moitié de celui-ci, me frappa; je
+crus entrer dans un temple. C'était bien là ce que je cherchais, la
+conciliation d'un esprit hautement religieux avec l'esprit critique. Je
+regrettais par moments de n'être pas protestant, afin de pouvoir être
+philosophe sans cesser d'être chrétien. Puis je reconnaissais qu'il n'y
+a que les catholiques qui soient conséquents. Une seule erreur prouve
+qu'une Église n'est pas infaillible; une seule partie faible prouve
+qu'un livre n'est pas révélé. En dehors de la rigoureuse orthodoxie, je
+ne voyais que la libre pensée à la façon de l'école française du XVIIIe
+siècle. Mon initiation aux études allemandes me mettait ainsi dans la
+situation la plus fausse; car, d'une part, elle me montrait
+l'impossibilité d'une exégèse sans concessions; de l'autre, je voyais
+parfaitement que ces messieurs de Saint-Sulpice avaient raison de ne pas
+faire de concessions, puisqu'un seul aveu d'erreur ruine l'édifice de la
+vérité absolue et la ravale au rang des autorités humaines, où chacun
+fait son choix, selon son goût personnel.
+
+Dans un livre divin, en effet, tout est vrai, et, deux contradictoires
+ne pouvant être vraies à la fois, il ne doit s'y trouver aucune
+contradiction. Or l'étude attentive que je faisais de la Bible, en me
+révélant des trésors historiques et esthétiques, me prouvait aussi que
+ce livre n'était pas plus exempt qu'aucun autre livre antique de
+contradictions, d'inadvertances, d'erreurs. Il s'y trouve des fables,
+des légendes, des traces de composition tout humaine. Il n'est plus
+possible de soutenir que la seconde partie d'Isaïe soit d'Isaïe. Le
+livre de Daniel, que toute l'orthodoxie rapporte au temps de la
+captivité, est un apocryphe composé en 169 ou 170 avant Jésus-Christ. Le
+livre de Judith est une impossibilité historique. L'attribution du
+Pentateuque à Moïse est insoutenable, et nier que plusieurs parties de
+la Genèse aient le caractère mythique, c'est s'obliger à expliquer comme
+réels des récits tels que celui du paradis terrestre, du fruit défendu,
+de l'arche de Noé. Or on n'est pas catholique si l'on s'écarte sur un
+seul de ces points de la thèse traditionnelle. Que devient ce miracle,
+si fort admiré de Bossuet: «Cyrus nommé deux cents ans avant sa
+naissance?» Que deviennent les soixante-dix semaines d'années, bases des
+calculs de l'_Histoire universelle_, si la partie du livre d'Isaïe où
+Cyrus est nommé a été justement composée du temps de ce conquérant, et
+si pseudo-Daniel est contemporain d'Antiochus Épiphane?
+
+L'orthodoxie oblige de croire que les livres bibliques sont l'ouvrage de
+ceux à qui les titres les attribuent. Les doctrines catholiques les plus
+mitigées sur l'inspiration ne permettent d'admettre dans le texte sacré
+aucune erreur caractérisée, aucune contradiction, même en des choses qui
+ne concernent ni la foi, ni les mœurs. Or mettons que, parmi les mille
+escarmouches que se livrent la critique et l'apologétique orthodoxe sur
+les détails du texte prétendu sacré, il y en ait quelques-unes où, par
+rencontre fortuite et contrairement aux apparences, l'apologétique ait
+raison: il est impossible qu'elle ait raison mille fois dans sa gageure,
+et il suffit qu'elle ait tort une seule fois pour que la thèse de
+l'inspiration soit mise à néant. Cette théorie de l'inspiration,
+impliquant un fait surnaturel, devient impossible à maintenir en
+présence des idées arrêtées du bon sens moderne. Un livre inspiré est un
+miracle. Il devrait se présenter dans des conditions où aucun livre ne
+se présente. «Vous n'êtes pas si difficile, dira-t-on, pour Hérodote,
+pour les poèmes homériques.» Sans doute; mais Hérodote, les poèmes
+homériques ne sont pas donnés pour des livres inspirés.
+
+En fait de contradictions, par exemple, il n'y a pas d'esprit dégagé de
+préoccupations théologiques qui ne soit forcé de reconnaître des
+divergences inconciliables entre les synoptiques et le quatrième
+évangile, et entre les synoptiques comparés les uns avec les autres.
+Pour nous rationalistes, cela n'a pas grande conséquence; mais
+l'orthodoxe, obligé de prouver que son livre a toujours raison, se
+trouve engagé en des subtilités infinies. Silvestre de Sacy était
+surtout préoccupé des citations de l'Ancien Testament qui sont faites
+dans le Nouveau. Il trouvait tant de difficultés à les justifier, lui si
+exact en fait de citations, qu'il avait fini par admettre en principe
+que les deux Testaments, chacun de leur côté, sont infaillibles, mais
+que le Nouveau n'est pas infaillible quand il cite l'Ancien. Il faut
+n'avoir pas la moindre habitude des choses religieuses pour s'étonner
+que des esprits singulièrement appliqués aient tenu en des positions
+aussi désespérées. Dans ces naufrages d'une foi dont on avait fait le
+centre de sa vie, on s'accroche aux moyens de sauvetage les plus
+invraisemblables plutôt que de laisser tout ce qu'on aime périr corps et
+biens.
+
+Les gens du monde qui croient qu'on se décide dans le choix de ses
+opinions par des raisons de sympathie ou d'antipathie s'étonneront
+certainement du genre de raisonnements qui m'écarta de la foi
+chrétienne, à laquelle j'avais tant de motifs de cœur et d'intérêt de
+rester attaché. Les personnes qui n'ont pas l'esprit scientifique ne
+comprennent guère qu'on laisse ses opinions se former hors de soi par
+une sorte de concrétion impersonnelle, dont on n'est en quelque sorte
+que le spectateur. En me livrant ainsi à la force des choses, je croyais
+me conformer aux règles de la grande école du XVIIe siècle, surtout de
+Malebranche, dont le premier principe est que la raison doit être
+contemplée, et qu'on n'est pour rien dans sa procréation; en sorte que
+le devoir de l'homme est de se mettre devant la vérité, dénué de toute
+personnalité, prêt à se laisser traîner où voudra la démonstration
+prépondérante. Loin de viser d'avance certains résultats, ces illustres
+penseurs voulaient que, dans la recherche de la vérité, on s'interdît
+d'avoir un désir, une tendance, un attachement personnel. Quel est le
+grand reproche que les prédicateurs du XVIIe siècle adressent aux
+libertins? C'est d'avoir embrassé ce qu'ils désiraient, c'est d'être
+arrivés aux opinions irréligieuses parce qu'ils avaient envie qu'elles
+fussent vraies.
+
+Dans cette grande lutte engagée entre ma raison et mes croyances,
+j'évitai soigneusement de faire un seul raisonnement de philosophie
+abstraite. La méthode des sciences physiques et naturelles, qui, à Issy,
+m'était apparue comme la loi du vrai, faisait que je me défiais de tout
+système. Je ne m'arrêtai jamais à une objection sur les dogmes de la
+Trinité, de l'incarnation, envisagés en eux-mêmes. Ces dogmes, se
+passant dans l'éther métaphysique, ne choquaient en moi aucune opinion
+contraire. Rien de ce que pouvaient avoir de critiquable la politique et
+l'esprit de l'Église, soit dans le passé, soit dans le présent, ne me
+faisait la moindre impression. Si j'avais pu croire que la théologie et
+la Bible étaient la vérité, aucune des doctrines plus tard groupées dans
+le _Syllabus_, et qui, dès lors, étaient plus ou moins promulguées, ne
+m'eût causé la moindre émotion. Mes raisons furent toutes de l'ordre
+philologique et critique; elles ne furent nullement de l'ordre
+métaphysique, de l'ordre politique, de l'ordre moral. Ces derniers
+ordres d'idées me paraissaient peu tangibles et pliables à tout sens.
+Mais la question de savoir s'il y a des contradictions, entre le
+quatrième Évangile et les synoptiques est une question tout à fait
+saisissable. Je vois ces contradictions avec une évidence si absolue,
+que je jouerais là-dessus ma vie, et par conséquent mon salut éternel,
+sans hésiter un moment. Dans une telle question, il n'y a pas de ces
+arrière-plans qui rendent si douteuses toutes les opinions morales et
+politiques. Je n'aime ni Philippe II ni Pie V; mais, si je n'avais pas
+des raisons matérielles de ne pas croire au catholicisme, ce ne seraient
+ni les atrocités de Philippe II ni les bûchers de Pie V qui
+m'arrêteraient beaucoup.
+
+De très bons esprits m'ont quelquefois fait entendre que je ne me serais
+pas détaché du catholicisme sans l'idée trop étroite que je m'en fis,
+ou, si l'on veut, que mes maîtres m'en donnèrent. Certaines personnes
+rendent un peu Saint-Sulpice responsable de mon incrédulité et lui
+reprochent, d'une part, de m'avoir inspiré pleine confiance dans une
+scolastique impliquant un rationalisme exagéré; de l'autre, de m'avoir
+présenté comme nécessaire à admettre le _summum_ de l'orthodoxie; si
+bien qu'en même temps ils grossissaient outre mesure le bol alimentaire
+et rétrécissaient singulièrement l'orifice de déglutition. Cela est tout
+à fait injuste. Dans leur manière de présenter le christianisme, ces
+messieurs de Saint-Sulpice, en ne dissimulant rien de la carte de ce
+qu'il faut croire, étaient tout simplement d'honnêtes gens. Ce ne sont
+pas eux qui ont ajouté la qualification _Est de fide_ à la suite de tant
+de propositions insoutenables. Une des pires malhonnêtetés
+intellectuelles est de jouer sur les mots, de présenter le christianisme
+comme n'imposant presque aucun sacrifice à la raison, et, à l'aide de
+cet artifice, d'y attirer des gens qui ne savent pas ce à quoi au fond
+ils s'engagent. C'est là l'illusion des catholiques laïques qui se
+disent libéraux. Ne sachant ni théologie ni exégèse, ils font de
+l'accession au christianisme une simple adhésion à une coterie. Ils en
+prennent et ils en laissent; ils admettent tel dogme, repoussent tel
+autre, et s'indignent après cela quand on leur dit qu'ils ne sont pas de
+vrais catholiques. Quelqu'un qui a fait de la théologie n'est plus
+capable d'une telle inconséquence. Tout reposant pour lui sur l'autorité
+infaillible de l'Écriture et de l'Église, il n'y a pas à choisir. Un
+seul dogme abandonné, un seul enseignement de l'Église repoussé, c'est
+la négation de l'Église et de la révélation. Dans une Église fondée sur
+l'autorité divine, on est aussi hérétique pour nier un seul point que
+pour nier le tout. Une seule pierre arrachée de cet édifice, l'ensemble
+croule fatalement.
+
+Il ne sert non plus de rien d'alléguer que l'Église fera peut-être un
+jour des concessions, qui rendront inutiles des ruptures comme celle à
+laquelle je dus me résigner, et qu'alors on jugera que j'ai renoncé au
+royaume de Dieu pour des vétilles. Je sais bien la mesure des
+concessions que l'Église peut faire et de celles qu'il ne faut pas lui
+demander. Jamais l'Église catholique n'abandonnera rien de son système
+scolastique et orthodoxe; elle ne le peut pas; c'est comme si l'on
+demandait à M. le comte de Chambord de n'être pas légitimiste. Il y aura
+des scissions, je le crois, plus que jamais; mais le vrai catholique
+dira inflexiblement: «S'il faut lâcher quelque chose, je lâche tout; car
+je crois à tout par principe d'infaillibilité, et le principe
+d'infaillibilité est aussi blessé par une petite concession que par dix
+mille grandes.» De la part de l'Église catholique, avouer que Daniel est
+un apocryphe du temps des Macchabées serait avouer qu'elle s'est
+trompée; si elle s'est trompée en cela, elle a pu se tromper en autre
+chose; elle n'est plus divinement inspirée.
+
+Je ne regrette donc nullement d'être tombé, pour mon éducation
+religieuse, sur des maîtres sincères qui se seraient fait scrupule de me
+laisser aucune illusion sur ce que doit admettre un catholique. Le
+catholicisme que j'ai appris n'est pas ce fade compromis, bon pour les
+laïques, qui a produit de nos jours tant de malentendus. Mon
+catholicisme est celui de l'Écriture, des conciles et des théologiens.
+Ce catholicisme, je l'ai aimé, je le respecte encore; l'ayant trouvé
+inadmissible, je me suis séparé de lui. Voilà qui est loyal de part et
+d'autre. Ce qui n'est pas loyal, c'est de dissimuler le cahier des
+charges, c'est de se faire l'apologiste de ce qu'on ignore. Je ne me
+suis jamais prêté à ces mensonges. Je n'ai pas cru respectueux pour la
+foi de tricher avec elle. Ce n'est pas ma faute si mes maîtres m'avaient
+enseigné la logique, et, par leurs argumentations impitoyables, avaient
+fait de mon esprit un tranchant d'acier. J'ai pris au sérieux ce qu'on
+m'a appris, scolastique, règles du syllogisme, théologie, hébreu; j'ai
+été un bon élève; je ne saurais être damné pour cela.
+
+
+IV
+
+Telles furent ces deux années de travail intérieur, que je ne peux
+comparer qu'à une violente encéphalite, durant laquelle toutes les
+autres fonctions de la vie furent suspendues en moi. Par une petite
+pédanterie d'hébraïsant, j'appelai cette crise de mon existence
+_Nephtali_[19], et je me redisais souvent le dicton hébraïque:
+_Naphtoulé élohim niphtalti_: «J'ai lutté des luttes de Dieu.» Mes
+sentiments intérieurs n'étaient pas changés; mais, chaque jour, une
+maille du tissu de ma foi se rompait. L'immense travail auquel je me
+livrais m'empêchait de tirer les conséquences; ma conférence d'hébreu
+m'absorbait; j'étais comme un homme dont la respiration est suspendue.
+Mon directeur, à qui je communiquais mes troubles, me disait exactement
+comme M. Gosselin à Issy: «Tentations contre la foi! N'y faites pas
+attention; allez droit devant vous.» Il me fit lire un jour la lettre
+que saint François de Sales écrivait à madame de Chantal: «Ces
+tentations ne sont que des afflictions comme les autres. Sachez que j'ai
+vu peu de personnes avoir été avancées sans cette épreuve; il faut avoir
+patience. Il ne faut nullement répondre, ni faire semblant d'entendre ce
+que l'ennemi dit. Qu'il clabaude tant qu'il voudra à la porte, il ne
+faut pas seulement dire: «Qui va là?»
+
+La pratique des directeurs ecclésiastiques est, en effet, le plus
+souvent, de conseiller à celui qui avoue des doutes contre la foi de ne
+pas y faire attention. Loin de reculer les vœux pour ce motif, ils les
+précipitent, pensant que ces troubles disparaissent quand il n'est plus
+temps d'y donner suite, et que les soucis de la vie active du ministère
+chassent plus tard ces hésitations spéculatives. Ici, je dois le dire,
+je trouvai la sagesse de mes pieux directeurs un peu en défaut. Mon
+directeur de Paris, homme très éclairé cependant, voulait que je prisse
+résolument le sous-diaconat, le premier des ordres sacrés constituant un
+lien irrévocable. Je refusai net. Quant aux premiers degrés de la
+cléricature, je lui avais obéi. C'est lui-même qui me fit remarquer que
+la formule exacte de l'engagement qu'ils impliquent est contenue dans
+les paroles du psaume qu'on prononce: _Dominus pars hæreditatis meæ et
+calicis mei. Tu es qui restitues hæreditatem meam mihi_. Eh bien, la
+main sur la conscience, cet engagement-là, je n'y ai jamais manqué. Je
+n'ai jamais eu d'autre intérêt que celui de la vérité, et j'y ai fait
+des sacrifices. Une idée élevée m'a toujours soutenu dans la direction
+de ma vie; si bien même, que l'héritage que Dieu devrait me rendre,
+d'après notre arrangement réciproque, ma foi! je l'en tiens quitte. Mon
+lot a été bon, et je peux ajouter en continuant le psaume: _Portio
+cecidit mihi in præclaris; etenim hæreditas mea præclara est mihi_.
+
+Mon ami du séminaire de Saint-Brieuc[20], après de grandes hésitations,
+s'était décidé à prendre les ordres sacrés. Je retrouve la lettre que je
+lui écrivis à ce sujet le 29 mars 1844, dans un moment où mes doutes sur
+la foi me laissaient un calme relatif.
+
+ * * * * *
+
+J'ai été heureux, mais non surpris, en apprenant que tu avais fait le
+pas décisif. Les inquiétudes dont tu étais agité devront toujours
+s'élever dans l'âme de celui qui envisage sérieusement la portée du
+sacerdoce chrétien. Ce sont des épreuves pénibles, mais au fond
+honorables et salutaires, et je n'estimerais pas beaucoup celui qui
+arriverait au sacerdoce sans les avoir traversées... Je t'ai dit comment
+une force indépendante de moi ébranlait en moi les croyances qui ont
+fait jusqu'ici le fondement de ma vie et de mon bonheur. Oh! mon ami,
+que ces tentations sont cruelles et comme j'aurais des entrailles de
+compassion, si Dieu m'amenait jamais quelque malheureux qui en fût
+travaillé! Comme ceux qui ne les ont pas éprouvées sont maladroits
+envers ceux qui en souffrent! Cela est tout simple; on ne sent bien que
+ce qu'on a éprouvé, et ce sujet est si délicat, que je ne crois pas
+qu'il y ait deux hommes au monde plus incapables de s'entendre qu'un
+croyant et un doutant, quand ils se trouvent en face l'un de l'autre,
+quelles que soient leur bonne foi et même leur intelligence. Ils parlent
+deux langues inintelligibles, si la grâce de Dieu n'intervient entre eux
+comme interprète. Que j'ai bien senti combien ces grands maux sont
+au-dessus de tout remède humain et que Dieu s'en est réservé le
+traitement, _manu mitissima et suavissima pertractans vulnera mea_,
+comme dit saint Augustin, qu'on s'aperçoit bien avoir passé par cette
+filière, à la façon dont il en parle!... Parfois l'_Angelus Satanæ qui
+me colaphizet_ se réveille. Que veux-tu, mon pauvre ami! c'est notre
+sort. _Converte te supra, converte te infra_, la vie de l'homme et
+surtout du chrétien est un combat, et en définitive, ces tempêtes lui
+sont peut-être plus avantageuses qu'un trop grand calme, où il
+s'endormirait... Je ne reviens pas, mon cher ami, en songeant qu'avant
+un an tu seras prêtre, toi, mon cher Liart, qui as été mon condisciple,
+mon ami d'enfance. Nous voilà plus qu'à moitié de notre vie, selon
+l'ordre ordinaire, et l'autre moitié ne sera probablement pas la plus
+agréable. Comme cela nous engage à regarder ce qui passe comme n'étant
+pas et à supporter patiemment des peines de quelques jours, dont nous
+rirons dans quelques années et auxquelles nous ne penserons pas dans
+l'éternité! Vanité des vanités!
+
+ * * * * *
+
+Un an après, le mal que je croyais passager avait envahi ma conscience
+tout entière. Le 22 mars 1845, j'écrivis à mon ami, une lettre qu'il ne
+put lire. Il était mourant quand elle lui parvint.
+
+ * * * * *
+
+Ma position au séminaire n'a reçu, depuis nos derniers entretiens, aucun
+changement bien sensible. J'ai la faculté d'assister régulièrement au
+cours de syriaque de M. Quatremère, au Collège de France, et j'y trouve
+un intérêt extrême. Cela me sert à bien des fins: d'abord à acquérir des
+connaissances belles et utiles, puis à me distraire de certaines choses
+en m'occupant à d'autres... Il ne manquerait rien à mon bonheur, si les
+désolantes pensées que tu sais ne m'affligeaient continuellement l'âme,
+et cela selon une effroyable progression d'accroissement. Je suis bien
+décidé à ne pas accepter le sous-diaconat à la prochaine ordination.
+Cela ne devra paraître singulier à personne, puisque l'âge m'obligerait
+à mettre un intervalle entre mes ordres. Du reste, que m'importe
+l'opinion? Il faut que je m'habitue à la braver pour être prêt à tout
+sacrifice. Je passe bien des moments cruels; cette semaine sainte
+surtout, à été pour moi douloureuse; car toute circonstance qui
+m'arrache à ma vie ordinaire me replonge dans mes anxiétés. Je me
+console en pensant à Jésus, si beau, si pur, si idéal en sa souffrance,
+qu'en toute hypothèse j'aimerai toujours. Même si je venais à
+l'abandonner, cela devrait lui plaire; car ce serait un sacrifice fait à
+la conscience, et Dieu sait s'il me coûterait!
+
+Je crois que toi, du moins, tu saurais le comprendre. Oh! mon ami, que
+l'homme est peu libre dans le choix de sa destinée! Voici un enfant qui
+n'agit encore que par impulsion et imitation; et c'est à cet âge qu'on
+lui fait jouer sa vie; une puissance supérieure l'enlace dans
+d'indissolubles liens; elle poursuit son travail en silence, et, avant
+qu'il commence à se connaître, il est lié sans savoir comment. À un
+certain âge, il se réveille; il veut agir. Impossible...; ses bras et
+ses mains sont pris dans d'inextricables réseaux; c'est Dieu même qui le
+serre, et la cruelle opinion est là, faisant un irrévocable arrêt des
+velléités de son enfance, et elle rira de lui s'il veut quitter le jouet
+qui amusa ses premières années. Oh! encore s'il n'y avait que l'opinion!
+Mais tous les liens les plus doux de la vie entrent dans le tissu du
+filet qui l'entoure, et il faudra qu'il arrache la moitié de son cœur,
+s'il veut s'en délivrer. Que de fois j'ai désiré que l'homme naquît ou
+tout à fait libre ou dénué de liberté. Il serait moins à plaindre s'il
+naissait comme la plante invariablement fixée au sol qui doit la
+nourrir. Avec ce lambeau de liberté, il est assez fort pour résister,
+pas assez pour agir... Ô mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous
+abandonné? Comment concilier tout cela avec l'empire d'un père? Il y a
+là des mystères, mon ami. Heureux qui peut ne les sonder qu'en
+spéculation!
+
+Il faut que tu sois bien mon ami pour que je te dise tout cela. Je n'ai
+pas besoin de te demander le silence. Tu comprends qu'il faut des
+ménagements pour ma mère. J'aimerais mieux mourir que de lui causer une
+minute de peine. Ô Dieu, aurai-je la force de lui préférer mon devoir?
+Je te la recommande; elle aime beaucoup tes attentions; c'est le plus
+grand service que tu puisses me rendre.
+
+
+V
+
+J'arrivai ainsi aux vacances de 1845, que j'allai passer, comme les
+précédentes, en Bretagne. Là, j'eus beaucoup plus de temps pour
+réfléchir. Les grains de sable de mes doutes s'agglomérèrent et
+devinrent un bloc. Mon directeur, qui, avec les meilleures intentions du
+monde, me conseillait mal, n'était plus auprès de moi. Je cessai de
+prendre part aux sacrements de l'Église, tout en ayant le même goût que
+par le passé pour ses prières. Le christianisme m'apparaissait comme
+plus grand que jamais; mais je ne maintenais plus le surnaturel que par
+un effort d'habitude, par une sorte de fiction avec moi-même. L'œuvre de
+la logique était finie; l'œuvre de l'honnêteté commençait. Durant deux
+mois à peu près, je fus protestant; je ne pouvais me résoudre à quitter
+tout à fait la grande tradition religieuse dont j'avais vécu jusque-là;
+je rêvais des réformes futures, où la philosophie du christianisme,
+dégagée de toute scorie superstitieuse et conservant néanmoins son
+efficacité morale (là était mon rêve), resterait la grande école de
+l'humanité et son guide vers l'avenir. Mes lectures allemandes
+m'entretenaient dans ces pensées. Herder était l'écrivain allemand que
+je connaissais le mieux. Ses vastes vues m'enchantaient, et je me disais
+avec un vif regret: «Ah! que ne puis-je, comme un Herder, penser tout
+cela et rester ministre, prédicateur chrétien!» Mais, avec la notion
+précise et à la fois respectueuse que j'avais du catholicisme, je
+n'arrivais point à concevoir une honnête attitude d'âme qui me permît
+d'être prêtre catholique en gardant les opinions que j'avais. J'étais
+chrétien comme l'est un professeur de théologie de Halle ou de Tubingue.
+Une voix secrète me disait: «Tu n'es plus catholique; ton habit est un
+mensonge: quitte-le.»
+
+J'étais chrétien, cependant; car tous les papiers que j'ai de ce temps
+me donnent, très clairement exprimé, le sentiment que j'ai plus tard
+essayé de rendre dans la _Vie de Jésus_, je veux dire un goût vif pour
+l'idéal évangélique et pour le caractère du fondateur du christianisme.
+L'idée qu'en abandonnant l'Église, je resterais fidèle à Jésus, s'empara
+de moi, et, si j'avais été capable de croire aux apparitions, j'aurais
+certainement vu Jésus me disant: «Abandonne-moi pour être mon disciple.»
+Cette pensée me soutenait, m'enhardissait. Je peux dire que, dès lors,
+la _Vie de Jésus_ était écrite dans mon esprit. La croyance à l'éminente
+personnalité de Jésus, qui est l'âme de ce livre, avait été ma force
+dans ma lutte contre la théologie. Jésus a bien réellement toujours été
+mon maître. En suivant la vérité au prix de tous les sacrifices, j'étais
+convaincu de le suivre et d'obéir au premier de ses enseignements.
+
+J'étais maintenant si loin de mes vieux maîtres de Bretagne, par
+l'esprit, par les études, par la culture intellectuelle, que je ne
+pouvais presque plus causer avec eux. Un d'eux entrevit quelque chose:
+«Ah! j'ai toujours pensé, me dit-il, qu'on vous faisait faire de trop
+fortes études.» L'habitude que j'avais prise de réciter mes psaumes en
+hébreu, dans un petit livre écrit de ma main que je m'étais fait pour
+cela, et qui était comme mon bréviaire, les surprenait beaucoup. Ils
+étaient presque tentés de me demander si je voulais me faire juif. Ma
+mère devinait tout sans bien comprendre. Je continuais, comme dans mon
+enfance, à faire avec elle de longues promenades dans la campagne. Un
+jour, nous nous assîmes dans la vallée du Guindy, près de la chapelle
+des Cinq-Plaies, à côté de la source. Pendant des heures, je lus à côté
+d'elle, sans lever les yeux. Le livre était bien inoffensif; c'étaient
+les _Recherches philosophiques_ de M. de Bonald. Ce livre néanmoins lui
+déplut; elle me l'arracha des mains; elle sentait que, si ce n'était
+lui, c'étaient ses pareils qui étaient les ennemis de sa plus chère
+pensée.
+
+Le 6 septembre 1845[21], j'écrivis à M. ***, mon directeur, la lettre
+suivante, dont je retrouve la copie dans mes papiers. Je la reproduis
+sans rien atténuer de ce qu'elle a de contradictoire et de légèrement
+fiévreux.
+
+ Monsieur,
+
+ Quelques voyages que j'ai dû faire au commencement de mes vacances
+ m'ont empêché de correspondre avec vous aussitôt que je l'eusse
+ désiré. C'était pourtant un besoin bien pressant pour moi que de
+ m'ouvrir à vous sur des peines qui deviennent chaque jour de plus
+ en plus vives, d'autant plus vives que je ne trouve ici personne à
+ qui je puisse les confier. Ce qui devrait faire mon bonheur cause
+ mon plus grand chagrin. Un devoir impérieux m'oblige à concentrer
+ mes pensées en moi-même, pour en épargner le contre-coup aux
+ personnes qui m'entourent de leur affection, et qui, d'ailleurs,
+ seraient bien incapables de comprendre mon trouble. Leurs soins et
+ leurs caresses me désolent. Ah! si elles savaient ce qui se passe
+ au fond de mon cœur!
+
+ Depuis mon séjour en ce pays, j'ai acquis des données importantes
+ pour la solution du grand problème qui me préoccupe. Plusieurs
+ circonstances m'ont tout d'abord fait comprendre la grandeur du
+ sacrifice que Dieu exigeait de moi, et dans quel abîme me
+ précipitait le parti que me conseille ma conscience. Inutile de
+ vous en présenter le pénible détail, puisqu'après tout, de
+ pareilles considérations ne doivent être d'aucun poids dans la
+ délibération dont il s'agit. Renoncer à une voie qui m'a souri dès
+ mon enfance, et qui me menait sûrement aux fins nobles et pures que
+ je m'étais proposées, pour en embrasser une autre où je n'entrevois
+ qu'incertitudes et rebuts; mépriser une opinion qui, pour une bonne
+ action, ne me réserve que le blâme, eût été peu de chose, s'il ne
+ m'eût fallu en même temps arracher la moitié de mon cœur, ou, pour
+ mieux dire, en percer un autre auquel le mien s'était si fort
+ attaché. L'amour filial avait grandi en moi de tant d'autres
+ affections supprimées! Eh bien, c'est dans cette partie la plus
+ intime de mon être que le devoir exige de moi les sacrifices les
+ plus douloureux. Ma sortie du séminaire sera pour ma mère une
+ énigme inexplicable; elle croira que c'est pour un caprice que je
+ l'ai tuée.
+
+ En vérité, monsieur, quand j'envisage cet inextricable filet où
+ Dieu m'a enlacé durant le sommeil de ma raison et de ma liberté,
+ alors que je suivais docilement la ligne que lui-même traçait
+ devant moi, de désolantes pensées s'élèvent dans mon âme. Dieu le
+ sait, j'étais simple et pur; je ne me suis ingéré à rien faire de
+ moi-même; le sentier qu'il ouvrait devant moi, je m'y précipitais
+ avec franchise et abandon, et voilà que ce sentier m'a conduit à un
+ abîme!... Dieu m'a trahi, monsieur! Je n'ai jamais douté qu'une
+ providence sage et bonne ne gouvernât l'univers, ne me gouvernât
+ moi-même pour me conduire à ma fin. Ce n'est pourtant pas sans
+ efforts que j'ai pu appliquer un démenti aussi formel aux faits
+ apparents. Je me dis souvent que le bon sens vulgaire est peu
+ capable d'apprécier le gouvernement providentiel soit de
+ l'humanité, soit de l'univers, soit de l'individu. La considération
+ isolée des faits ne mènerait guère à l'optimisme. Il faut du
+ courage pour faire à Dieu cette générosité, en dépit de
+ l'expérience. J'espère n'hésiter jamais sur ce point, et, quels que
+ soient les maux que la Providence me réserve encore, je croirai
+ toujours qu'elle me mène à mon plus grand bien possible par le
+ moindre mal possible.
+
+ D'après des nouvelles que je viens de recevoir d'Allemagne, la
+ place qui m'y était proposée est toujours à ma disposition[22];
+ seulement je ne pourrai en prendre possession avant le printemps
+ prochain. Tout cela me rend ce voyage bien problématique et me
+ replonge dans de nouvelles incertitudes. On me propose toujours une
+ année d'études libres dans Paris, durant laquelle je pourrais
+ réfléchir sur l'avenir que je devrais embrasser, et aussi prendre
+ mes grades universitaires. Je suis bien tenté, monsieur, de choisir
+ ce dernier parti; car, bien que je sois décidé à descendre encore
+ au séminaire, pour conférer avec vous et avec mes supérieurs,
+ néanmoins j'aurais beaucoup de répugnance à y faire un long séjour
+ dans l'état d'âme où je me trouve. Je ne vois approcher qu'avec
+ effroi l'époque où l'état intérieur le plus indéterminé devra se
+ traduire par les démarches les plus décisives. Mon Dieu! qu'il est
+ cruel d'être obligé de remonter ainsi le courant qu'on a longtemps
+ suivi, et où l'on était si doucement porté! Encore si j'étais sûr
+ de l'avenir, si j'étais sûr que je pourrai un jour faire à mes
+ idées la place qu'elles réclament, et poursuivre à mon aise et sans
+ préoccupations extérieures l'œuvre de mon perfectionnement
+ intellectuel et moral! Mais, quand je serais sûr de moi-même,
+ serais-je sûr des circonstances qui s'imposent à nous si
+ fatalement? En vérité, j'en viens à regretter la misérable part de
+ liberté que Dieu nous a donnée; nous en avons assez pour lutter,
+ pas assez pour dominer la destinée, tout juste ce qu'il faut pour
+ souffrir.
+
+ Heureux les enfants qui ne font que dormir et rêver, et ne songent
+ pas à s'engager dans cette lutte avec Dieu même! Je vois autour de
+ moi des hommes purs et simples, auxquels le christianisme suffit
+ pour être vertueux et heureux. Ah! que Dieu les préserve de jamais
+ réveiller en eux une misérable faculté, cette critique fatale qui
+ réclame si impérieusement satisfaction, et qui, après qu'elle est
+ satisfaite, laisse dans l'âme si peu de douces jouissances! Plût à
+ Dieu qu'il dépendît de moi de la supprimer! Je ne reculerais pas
+ devant l'amputation si elle était licite et possible. Le
+ christianisme suffit à toutes mes facultés, excepté une seule, la
+ plus exigeante de toutes, parce qu'elle est de droit juge de toutes
+ les autres. Ne serait-ce pas une contradiction de commander la
+ conviction à la faculté qui crée la conviction? Je sais bien que
+ l'orthodoxe doit me dire que c'est par ma faute que je suis tombé
+ en cet état. Je ne disputerai pas; nul ne sait s'il est digne
+ d'amour ou de haine. Volontiers donc je dirai: «C'est ma faute!»
+ pourvu que ceux qui m'aiment consentent à me plaindre et à me
+ garder leur amitié.
+
+ Un résultat qui me semble maintenant acquis avec certitude, c'est
+ que je ne reviendrai plus à l'orthodoxie, en continuant à suivre la
+ ligne que j'ai suivie, je veux dire l'examen rationnel et critique.
+ Jusqu'ici, j'espérais qu'après avoir parcouru le cercle du doute,
+ je reviendrais au point de départ; j'ai totalement perdu cette
+ espérance; le retour au catholicisme ne me semble plus possible que
+ par un recul, en rompant net la ligne où je me suis engagé, en
+ stigmatisant ma raison, en la déclarant une fois pour toutes nulle
+ et sans valeur, en la condamnant au silence respectueux. Chaque pas
+ dans ma carrière critique m'éloigne de mon point de départ. Ai-je
+ donc perdu toute espérance de revenir au catholicisme? Ah! cette
+ pensée serait pour moi trop cruelle. Non, monsieur, je n'espère
+ plus y revenir par le progrès rationnel; mais j'ai été souvent
+ assez près de me révolter à tout jamais contre un guide dont
+ parfois je me défie. Quel serait alors le mobile de ma vie? Je ne
+ sais; mais l'activité trouve partout son aliment. Croyez bien qu'il
+ faut que j'aie été rudement éprouvé, pour m'être arrêté un instant
+ à une pensée qui me paraît plus affreuse que la mort. Et pourtant,
+ si ma conscience me la présentait comme licite, je la saisirais
+ avec empressement, ne fût-ce que par pudeur humaine.
+
+ Au moins ceux qui me connaissent avoueront, j'espère, que ce n'est
+ pas l'intérêt qui m'a éloigné du christianisme. Tous mes intérêts
+ les plus chers ne devaient-ils pas m'engager à le trouver vrai? Les
+ considérations temporelles contre lesquelles j'ai à lutter eussent
+ suffi pour en persuader bien d'autres; mon cœur a besoin du
+ christianisme; l'Évangile sera toujours ma morale; l'Église a fait
+ mon éducation, je l'aime. Ah! que ne puis-je continuer à me dire
+ son fils? Je la quitte malgré moi; j'ai horreur de ces attaques
+ déloyales où on la calomnie; j'avoue franchement que je n'ai rien
+ de complet à mettre à la place de son enseignement; mais je ne puis
+ me dissimuler les points vulnérables que j'ai cru y trouver et sur
+ lesquels on ne peut transiger, vu qu'il s'agit d'une doctrine où
+ tout se tient et dont on ne peut détacher aucune partie.
+
+ Je regrette quelquefois de n'être pas né dans un pays où les liens
+ de l'orthodoxie fussent moins resserrés que dans les pays
+ catholiques; car, à tout prix, je veux être chrétien, mais je ne
+ puis être orthodoxe. Quand je vois des penseurs aussi libres et
+ aussi hardis que Herder, Kant, Fichte, se dire chrétiens, j'aurais
+ envie de l'être comme eux. Mais le puis-je dans le catholicisme?
+ C'est une barre de fer; on ne raisonne pas avec une barre de fer.
+ Qui fondera parmi nous le christianisme rationnel et critique? Je
+ vous avouerai que je crois avoir trouvé dans quelques écrivains
+ allemands le vrai mode de christianisme qui nous convient.
+ Puissé-je voir le jour où ce christianisme prendra une forme
+ capable de satisfaire pleinement tous les besoins de notre temps!
+ Puissé-je moi-même coopérer à cette grande œuvre! Ce qui me désole,
+ c'est que peut-être il faudra un jour être prêtre pour cela, et je
+ ne peux me faire prêtre sans une coupable hypocrisie.
+
+ Pardonnez-moi, monsieur, ces pensées, qui doivent vous paraître
+ coupables. Vous le savez, tout cela n'a pas en moi une consistance
+ dogmatique, et, au milieu de tous ces troubles, je tiens encore à
+ l'Église, ma vieille mère. Je récite les psaumes avec cœur; je
+ passerais, si je me laissais aller, des heures dans les églises; la
+ piété douce, simple et pure me touche au fond du cœur; j'ai même de
+ vifs retours de dévotion. Tout cela ne peut coexister sans
+ contradiction avec mon état général. Mais j'ai pris là-dessus
+ franchement mon parti; je me suis débarrassé du joug importun de la
+ conséquence, au moins provisoirement. Dieu me condamnera-t-il pour
+ avoir admis simultanément ce que réclament simultanément mes
+ différentes facultés, quoique je ne puisse concilier leurs
+ exigences contraires? N'y a-t-il pas des époques dans l'histoire de
+ l'esprit humain où la contradiction est nécessaire? Du moment que
+ l'examen s'applique aux vérités morales, il faut qu'on en doute, et
+ pourtant, durant cette époque de transition, l'âme pure et noble
+ doit encore être morale, grâce à une contradiction. C'est ainsi que
+ je parviens par moments à être à la fois catholique et
+ rationaliste; mais prêtre, je ne puis l'être: on n'est pas prêtre
+ par moments, on l'est toujours.
+
+ Les bornes d'une lettre m'obligent à terminer ici la longue
+ confidence de mes luttes intérieures. Je bénis Dieu, qui me
+ réservait de si pénibles épreuves, de m'avoir mis en rapports avec
+ un esprit comme le vôtre, qui sait si bien les comprendre et à qui
+ je peux les confier sans réserve.
+
+M. *** fit à ma lettre une réponse pleine de cœur. Il n'y combattait
+plus que faiblement mon projet d'études libres. Ma sœur, dont la haute
+raison était, depuis des années, comme la colonne lumineuse qui marchait
+devant moi, m'encourageait, du fond de la Pologne, par ses lettres
+pleines de droiture et de bon sens. Je pris ma résolution dans les
+derniers jours de septembre. Ce fut un acte de grande honnêteté; c'est
+maintenant ma joie et mon assurance d'y penser. Mais quel déchirement!
+De beaucoup, c'était ma mère qui me faisait le plus saigner le cœur.
+J'étais obligé de lui porter un coup de poignard, sans pouvoir lui
+donner la moindre explication. Quoique fort intelligente à sa manière,
+ma mère n'était pas assez instruite pour comprendre qu'on changeât de
+foi religieuse parce qu'on avait trouvé que les explications
+messianiques des Psaumes sont fausses, et que Gesenius, dans son
+commentaire sur Isaïe, a raison sur presque tous les points contre les
+orthodoxes. Certes, il m'en coûtait aussi beaucoup de contrister mes
+anciens maîtres de Bretagne, qui continuaient d'avoir pour moi une si
+vive affection. La question critique, telle qu'elle était posée dans mon
+esprit, leur eût paru quelque chose d'inintelligible, tant leur foi
+était simple et absolue. Je partis donc pour Paris sans leur laisser
+entrevoir autre chose que des voyages à l'étranger et une interruption
+possible dans mes études ecclésiastiques.
+
+Ces messieurs de Saint-Sulpice, habitués à une plus large vue des
+choses, ne furent pas trop surpris. M. Le Hir, qui avait une confiance
+absolue dans l'étude, et qui savait de plus le sérieux de mes mœurs, ne
+me détourna pas de donner quelques années aux recherches libres dans
+Paris, et me traça le plan des cours du Collège de France et de l'École
+des langues orientales que je devais suivre. M. Carbon fut peiné; il vit
+combien ma situation allait devenir difficile et me promit de chercher
+pour moi une position tranquille et honnête. Je trouvai chez M.
+Dupanloup cette grande et chaleureuse entente des choses de l'âme qui
+faisait sa supériorité. Je fus avec lui d'une extrême franchise. Le côté
+scientifique lui échappa tout à fait; quand je lui parlai de critique
+allemande, il fut surpris. Les travaux de M. Le Hir lui étaient presque
+inconnus. L'Écriture, à ses yeux, n'était utile que pour fournir aux
+prédicateurs des passages éloquents; or l'hébreu ne sert de rien pour
+cela. Mais quel bon, grand et noble cœur! J'ai là sous mes yeux un petit
+billet de sa main: «Avez-vous besoin de quelque argent? ce serait tout
+simple dans votre situation. Ma pauvre bourse est à votre disposition.
+Je voudrais pouvoir vous offrir des biens plus précieux... Mon offre,
+toute simple, ne vous blessera pas, j'espère.» Je le remerciai, et n'eus
+à cela aucun mérite. Ma sœur Henriette m'avait donné douze cents francs
+pour traverser ce moment difficile. Je les entamai à peine. Mais cette
+somme, en m'enlevant l'inquiétude immédiate pour le lendemain, fut la
+base de l'indépendance et de la dignité de toute ma vie.
+
+Je descendis donc, pour ne plus les remonter en soutane, les marches du
+séminaire Saint-Sulpice, le 6 octobre 1845; je traversai la place au
+plus court et gagnai rapidement l'hôtel qui occupait alors l'angle
+nord-ouest de l'esplanade actuelle, laquelle n'était pas encore dégagée.
+
+
+
+
+VI
+
+PREMIERS PAS HORS DE SAINT-SULPICE
+
+
+I
+
+J'ai dit comment, le 6 octobre 1845, je quittai définitivement le
+séminaire de Saint-Sulpice et j'allai prendre une chambre à l'hôtel le
+plus voisin. Je ne sais pas quel était le nom de cet hôtel; on
+l'appelait toujours «l'hôtel de mademoiselle Céleste», du nom de la
+personne recommandable qui en avait l'administration ou la propriété.
+
+C'était sûrement un hôtel unique dans Paris que celui de mademoiselle
+Céleste, une espèce d'annexe du séminaire, où la règle du séminaire se
+continuait presque. On n'y était reçu que sur une recommandation de ces
+messieurs ou de quelque autorité pieuse. C'était le lieu de séjour
+momentané des élèves qui, en entrant au séminaire ou en en sortant,
+avaient besoin de quelques jours libres; les ecclésiastiques en voyage,
+les supérieures de couvent qui avaient des affaires à Paris, y
+trouvaient un asile commode et à bon marché. La transition de l'habit
+ecclésiastique à l'habit laïque est comme le changement d'état d'une
+chrysalide; il y faut un peu d'ombre. Certes, si quelqu'un pouvait nous
+dire tous les romans silencieux et discrets que couvrit ce vieil hôtel
+maintenant disparu, nous aurions d'intéressantes confidences. Il ne
+faudrait cependant pas que les conjectures des romanciers fissent fausse
+route. Je me rappelle mademoiselle Céleste; dans le souvenir
+reconnaissant que beaucoup d'ecclésiastiques conservaient d'elle, il n'y
+avait rien qui, au point de vue des canons les plus sévères, ne se pût
+avouer.
+
+Pendant que j'attendais, chez mademoiselle Céleste, que ma métamorphose
+fût achevée, la bonté de M. Carbon ne restait pas inactive. Il avait
+écrit pour moi à M. l'abbé Gratry, alors directeur du collège Stanislas,
+et celui-ci me fit offrir un emploi de surveillant dans la division
+supérieure. Je vis M. Dupanloup, qui me conseilla d'accepter: «Ne vous y
+trompez pas, me dit-il; M. Gratry est un prêtre distingué, tout ce qu'il
+y a de plus distingué.» J'acceptai; je n'eus qu'à me louer de tout le
+monde; mais cela dura quinze jours à peine. Je trouvai que ma situation
+nouvelle impliquait encore ce à quoi j'avais voulu mettre fin en sortant
+du séminaire, je veux dire une profession extérieure avouée de
+cléricature. Je n'eus ainsi avec M. Gratry que des rapports tout à fait
+passagers. C'était un homme de cœur, un écrivain assez habile; mais le
+fond était nul. Le vague de son esprit ne m'allait pas. M. Carbon et M.
+Dupanloup lui avaient dit le motif de ma sortie de Saint-Sulpice. Nous
+eûmes ensemble deux ou trois entretiens, où je lui exposai mes doutes
+positifs, fondés sur l'examen des textes. Il n'y comprit rien, et son
+transcendant dut trouver ma précision bien terre à terre. Il n'avait
+aucune science ecclésiastique, ni exégèse ni théologie. Tout se bornait
+à des phrases générales, à des applications puériles des mathématiques à
+ce qui est «matière de fait». L'immense supériorité de la théologie de
+Saint-Sulpice sur ces combinaisons creuses, se donnant pour
+scientifiques, me frappa bien vite. Saint-Sulpice sait d'original ce
+qu'est le christianisme; l'École polytechnique ne le sait pas. Mais, je
+le répète, l'honnêteté de M. Gratry était parfaite, et c'était un homme
+très attachant, un vrai galant homme.
+
+Je me séparai de lui avec regret, mais je le devais. J'avais quitté le
+premier séminaire du monde pour un autre qui ne le valait pas. La jambe
+avait été mal remise; j'eus le courage de la casser de nouveau. Le 2 ou
+3 novembre 1845, je franchis le dernier seuil par lequel l'Église avait
+voulu me retenir, et j'allai m'établir dans une institution du quartier
+Saint-Jacques, relevant du lycée Henri IV, comme répétiteur _au pair_,
+c'est-à-dire, selon le langage du quartier Latin d'alors, sans
+appointements. J'avais une petite chambre, la table avec les élèves, à
+peine deux heures par jour occupées, beaucoup de temps par conséquent
+pour travailler. Cela me satisfaisait pleinement.
+
+
+II
+
+Avec la faculté que j'ai de suffire à mon propre bonheur et d'aimer par
+conséquent la solitude, la petite pension de la rue des Deux-Églises[23]
+eût été, en effet, pour moi un paradis, sans la crise terrible que
+traversait ma conscience et le changement d'assise que je devais faire
+subir à ma vie. Les poissons du lac Baïkal ont mis, dit-on, des milliers
+d'années à devenir poissons d'eau douce après avoir été poissons d'eau
+de mer. Je dus faire ma transition en quelques semaines. Comme un cercle
+enchanté, le catholicisme embrasse la vie entière avec tant de force,
+que, quand on est privé de lui, tout semble fade. J'étais terriblement
+dépaysé. L'univers me faisait l'effet d'un désert sec et froid. Du
+moment que le christianisme n'était pas la vérité, le reste me parut
+indifférent, frivole, à peine digne d'intérêt. L'écroulement de ma vie
+sur elle-même me laissait un sentiment de vide comme celui qui suit un
+accès de fièvre ou un amour brisé. La lutte qui m'avait occupé tout
+entier avait été si ardente, que maintenant je trouvais tout étroit et
+mesquin. Le monde se montrait à moi médiocre, pauvre en vertu. Ce que je
+voyais me semblait une chute, une décadence; je me crus perdu dans une
+fourmilière de pygmées.
+
+Ma tristesse était redoublée par la douleur que j'avais été obligé de
+causer à ma mère. J'employai, pour lui arranger les choses de la manière
+qui pouvait lui être le moins pénible, quelques artifices auxquels j'eus
+peut-être tort de recourir. Ses lettres me déchiraient le cœur. Elle se
+figurait ma position encore plus difficile qu'elle ne l'était, et,
+comme, en me gâtant malgré notre pauvreté, elle m'avait rendu très
+délicat, elle croyait qu'une vie rude et commune ne pourrait jamais
+m'aller. «Toi qu'une pauvre petite souris empêchait de dormir,
+m'écrivait-elle, comment vas-tu faire?...» Elle passait ses journées à
+chanter les cantiques de Marseille, qui étaient son livre de
+prédilection[24], surtout le cantique de Joseph:
+
+ Ô Joseph, ô mon aimable,
+ Fils affable,
+ Les bêtes t'ont dévoré;
+ Je perds avec toi l'envie
+ D'être en vie;
+ Le Seigneur soit adoré!
+
+Quand elle m'écrivait cela, mon cœur était navré. Dans mon enfance,
+j'avais l'habitude de lui demander dix fois par jour: «Maman, êtes-vous
+contente de moi?» Le sentiment d'un déchirement entre elle et moi
+m'était cruel. Je m'ingéniais alors à inventer des moyens pour lui
+prouver que j'étais toujours le même «fils affable» que par le passé.
+Peu à peu, la blessure se cicatrisa. Quand elle me vit rester pour elle
+aussi bon et aussi tendre que je l'avais jamais été, elle admit
+volontiers qu'il y a plusieurs manières d'être prêtre et que rien
+n'était changé en moi que le costume; et c'était bien la vérité.
+
+Mon ignorance du monde était complète. Tout ce qui n'est pas dans les
+livres m'était inconnu. Comme, d'ailleurs, je n'ai jamais bien su que ce
+que j'ai appris à Saint-Sulpice, la conséquence a été qu'en affaires je
+suis toujours resté un enfant. Je ne fis donc aucun effort pour rendre
+ma situation aussi bonne que possible. Penser me paraissait l'objet
+unique de la vie. La carrière de l'instruction publique étant celle qui
+ressemble le plus à la cléricature, je la choisis presque sans
+réflexion. Certes, il était dur, après avoir touché à la plus haute
+culture de l'esprit et avoir occupé une place déjà honorée, de descendre
+au degré le plus humble. Je savais mieux que personne en France, après
+M. Le Hir, la théorie comparée des langues sémitiques, et ma position
+était celle du dernier maître d'étude; j'étais un savant et je n'étais
+pas bachelier. Mais la satisfaction intime de ma conscience me
+suffisait. Je n'eus jamais, au sujet de mes résolutions décisives du
+mois d'octobre 1845, une ombre de regret.
+
+Une récompense, d'ailleurs me fut réservée dès le lendemain même de mon
+entrée dans la pension obscure où je devais occuper durant trois ans et
+demi la situation la plus chétive. Parmi les élèves, il y en avait un
+qui, à raison de ses succès et de son avancement, occupait un rang à
+part dans la maison. Il avait dix-huit ans, et déjà l'esprit
+philosophique, l'ardeur concentrée, la passion du vrai, la sagacité
+d'invention, qui plus tard devaient rendre son nom célèbre, étaient
+visibles pour ceux qui le connaissaient; je veux parler de M. Berthelot.
+Ma chambre était contiguë à la sienne, et, dès le jour où nous nous
+connûmes, nous fûmes pris d'une vive amitié l'un pour l'autre. Notre
+ardeur d'apprendre était égale; nos cultures avaient été très diverses.
+Nous mîmes en commun tout ce que nous savions; il en résulta une petite
+chaudière où cuisaient ensemble des pièces assez disparates, mais où le
+bouillonnement était fort intense. Berthelot m'apprit ce qu'on
+n'enseignait pas au séminaire; de mon côté, je me mis en devoir de lui
+apprendre la théologie et l'hébreu. Berthelot acheta une Bible
+hébraïque, qui est encore, je crois, non coupée dans sa bibliothèque. Je
+dois dire qu'il n'alla pas beaucoup au delà des _shevas_; le laboratoire
+me fit bientôt une concurrence victorieuse. Notre honnêteté et notre
+droiture s'embrassèrent. Berthelot me fit connaître son père, un de ces
+caractères de médecins accomplis comme Paris sait les produire. M.
+Berthelot père était chrétien gallican de l'ancienne école et d'opinions
+politiques très libérales. C'était le premier républicain que j'eusse
+vu; une telle apparition m'étonna. Il était quelque chose de plus; je
+veux dire homme admirable par la charité et le dévouement. Il fit la
+carrière scientifique de son fils en lui permettant de se livrer,
+jusqu'à l'âge de plus de trente ans, à ses recherches spéculatives, sans
+fonction, ni concours, ni école, ni travail rémunérateur. En politique,
+Berthelot resta fidèle aux principes de son père. C'est là le seul point
+sur lequel nous ne soyons pas toujours d'accord; car, pour moi, je me
+résignerais volontiers, si l'occasion s'en présentait (je dois dire
+qu'elle s'éloigne de jour en jour), à servir, pour le plus grand bien de
+la pauvre humanité, à l'heure qu'il est si désemparée, un tyran
+philanthrope, instruit, intelligent et libéral.
+
+Nos discussions étaient sans fin, nos conversations toujours
+renaissantes. Nous passions une partie des nuits à chercher, à
+travailler ensemble. Au bout de quelque temps, M. Berthelot, ayant
+achevé ses mathématiques spéciales au lycée Henri IV, retourna chez son
+père, qui demeurait au pied de la tour Saint-Jacques de la Boucherie.
+Quand il venait me voir, le soir, à la rue de l'Abbé-de-l'Épée, nous
+causions pendant des heures; puis j'allais le reconduire à la tour
+Saint-Jacques; mais, comme d'ordinaire la question était loin d'être
+épuisée quand nous arrivions à sa porte, il me ramenait à Saint-Jacques
+du Haut-Pas; puis je le reconduisais et ce mouvement de va-et-vient se
+continuait nombre de fois. Il faut que les questions sociales et
+philosophiques soient bien difficiles pour que nous ne les ayons pas
+résolues dans notre effort désespéré. La crise de 1848 nous émut
+profondément. Pas plus que nous, cette année terrible ne devait résoudre
+les problèmes qu'elle posait. Mais elle montra la caducité d'une foule
+de choses tenues pour solides; elle fut, pour les esprits jeunes et
+actifs, comme la chute d'un rideau de nuages qui dissimulait l'horizon.
+
+Le lien de profonde affection qui s'établit ainsi entre M. Berthelot et
+moi fut certainement du genre le plus rare et le plus singulier. Le
+hasard rapprocha en nous deux natures essentiellement objectives, je
+veux dire aussi dégagées qu'il est possible de l'étroit tourbillon qui
+fait de la plupart des consciences un petit gouffre égoïste comme le
+trou conique du formica-leo. Habitués à nous regarder très peu
+nous-mêmes, nous nous regardions très peu l'un l'autre. Notre amitié
+consista en ce que nous nous apprenions mutuellement, en une sorte de
+commune fermentation qu'une remarquable conformité d'organisation
+intellectuelle produisait en nous devant les mêmes objets. Ce que nous
+avions vu à deux nous paraissait certain. Quand nous entrâmes en
+rapports, il me restait un attachement tendre pour le christianisme;
+Berthelot tenait aussi de son père un reste de croyances chrétiennes.
+Quelques mois suffirent pour reléguer ces vestiges de foi dans la partie
+de nos âmes consacrée aux souvenirs. L'affirmation que tout est d'une
+même couleur dans le monde, qu'il n'y a pas de surnaturel particulier ni
+de révélation momentanée, s'imposa d'une façon absolue à notre esprit.
+La claire vue scientifique d'un univers où n'agit d'une façon
+appréciable aucune volonté libre supérieure à celle de l'homme devint,
+depuis les premiers mois de 1846, l'ancre inébranlable sur laquelle nous
+n'avons jamais chassé. Nous n'y renouerons que quand il nous sera donné
+de constater dans la nature un fait spécialement intentionnel, ayant sa
+cause en dehors de la volonté libre de l'homme ou de l'action spontanée
+des animaux.
+
+Notre amitié fut ainsi quelque chose d'analogue à celle des deux yeux
+quand ils fixent un même objet et que, de deux images, résulte au
+cerveau une seule et même perception. Notre croissance intellectuelle
+était comme ces phénomènes qui se produisent par une sorte d'action de
+voisinage et de tacite complicité. M. Berthelot aimait autant que moi ce
+que je faisais; j'aimais son œuvre presque autant qu'il l'aimait
+lui-même. Jamais il n'y eut entre nous, je ne dirai pas une détente
+morale, mais une simple vulgarité. Nous avons toujours été l'un avec
+l'autre comme on est avec une femme qu'on respecte. Quand je cherche à
+me représenter l'unique paire d'amis que nous avons été, je me figure
+deux prêtres en surplis se donnant le bras. Ce costume ne les gêne pas
+pour causer des choses supérieures; mais l'idée ne leur viendrait pas,
+en un tel habillement, de fumer un cigare ensemble, ou de tenir
+d'humbles propos, ou de reconnaître les plus légitimes exigences du
+corps. Ce pauvre Flaubert ne put jamais comprendre ce que Sainte-Beuve
+raconte, dans son _Port-Royal_, de ces solitaires qui passaient leur vie
+dans la même maison en s'appelant _monsieur_ jusqu'à la mort. C'est que
+Flaubert ne se faisait pas une idée de ce que sont des natures
+abstraites. Non seulement, M. Berthelot et moi, nous n'avons jamais eu
+l'un avec l'autre la moindre familiarité; mais nous rougirions presque
+de nous demander un service, même un conseil. Nous demander un service
+serait à nos yeux un acte de corruption, une injustice à l'égard du
+reste du genre humain; ce serait au moins reconnaître que nous tenons à
+quelque chose. Or nous savons si bien que l'ordre temporel est vide,
+vain, creux et frivole, que nous craignons de donner du corps même à
+l'amitié. Nous nous estimons trop pour convenir l'un vis-à-vis de
+l'autre d'une faiblesse. Également convaincus de l'insignifiance des
+choses passagères, épris du même goût de l'éternel, nous ne pourrions
+nous résigner à l'aveu d'une distraction consentie vers le fortuit et
+l'accidentel. Il est certain, en effet, que l'amitié ordinaire suppose
+qu'on n'est pas trop convaincu que tout est vain.
+
+Dans la suite de la vie, une telle liaison a pu par moments cesser de
+nous être nécessaire. Elle reprend toute sa vivacité chaque fois que la
+figure de ce monde, qui change sans cesse, amène quelque tournant
+nouveau sur lequel nous avons à nous interroger. Celui d'entre nous qui
+mourra le premier laissera à l'autre un grand vide. Notre amitié me
+rappelle celle de François de Sales et du président Favre: «Elles
+passent donc ces années temporelles, monsieur mon frère; leurs mois se
+réduisent en semaines, les semaines en jours, les jours en heures et les
+heures en moments, qui sont ceux-là seuls que nous possédons; mais nous
+ne les possédons qu'à mesure qu'ils périssent...» La conviction de
+l'existence d'un objet éternel, embrassée quand on est jeune, donne à la
+vie une assiette particulière de solidité.--Que tout cela, direz-vous,
+est peu humain, peu naturel! Sans doute, mais on n'est fort qu'en
+contrariant la nature. L'arbre naturel n'a pas de beaux fruits. L'arbre
+produit de beaux fruits dès qu'il est en espalier, c'est-à-dire dès
+qu'il n'est plus un arbre.
+
+
+III
+
+L'amitié de M. Berthelot et l'approbation de ma sœur furent les deux
+grandes consolations qui me soutinrent dans ce difficile moment où le
+sentiment d'un devoir abstrait envers la vérité m'imposa de changer, à
+vingt-trois ans, la direction d'une vie déjà si fortement engagée. Ce ne
+fut, en réalité, qu'un changement de domicile et d'extérieur. Le fond
+resta le même; la direction morale de ma vie sortit de cette épreuve
+très peu infléchie; l'appétit de vérité, qui était le mobile de mon
+existence, ne fut en rien diminué. Mes habitudes et mes manières ne se
+trouvèrent presque en rien modifiées.
+
+Saint-Sulpice, en effet, avait laissé en moi une si forte trace, que,
+pendant des années, je restai sulpicien, non par la foi, mais par les
+mœurs. Cette éducation excellente, qui m'avait montré la perfection de
+la politesse en M. Gosselin, la perfection de la bonté en M. Carbon, la
+perfection de la vertu en M. Pinault, M. Le Hir, M. Gottofrey, avait
+donné à ma nature docile un pli ineffaçable. Mes études, vivement
+continuées hors du séminaire, me confirmèrent si absolument dans mes
+présomptions contre la théologie orthodoxe, qu'au bout d'un an j'avais
+peine à comprendre comment autrefois j'avais pu croire. Mais, la foi
+disparue, la morale reste; pendant longtemps, mon programme fut
+d'abandonner le moins possible du christianisme et d'en garder tout ce
+qui peut se pratiquer sans la foi au surnaturel. Je fis en quelque sorte
+le tirage des vertus du sulpicien, laissant celles qui tiennent à une
+croyance positive, retenant celles qu'un philosophe peut approuver.
+Telle est la force de l'habitude. Le vide fait quelquefois le même effet
+que le plein. _Est pro corde locus_. La poule à qui l'on a arraché le
+cerveau continue néanmoins, sous l'action de certains excitants, à se
+gratter le nez.
+
+Je m'efforçai donc, en quittant Saint-Sulpice, de rester aussi sulpicien
+que possible. Les études que j'avais commencées au séminaire m'avaient
+tellement passionné, que je ne songeais qu'à les reprendre. Une seule
+occupation me parut digne de remplir ma vie: c'était de poursuivre mes
+recherches critiques sur le christianisme par les moyens beaucoup plus
+larges que m'offrait la science laïque. Je me figurais toujours en la
+compagnie de mes maîtres, discutant avec eux les objections et leur
+prouvant que des pages entières de l'enseignement ecclésiastique sont à
+réformer. Quelque temps, je continuai de les voir, surtout M. Le Hir.
+Puis je sentis que les rapports de l'homme de foi avec l'incrédule
+deviennent vite assez pénibles, et je m'interdis des relations qui ne
+pouvaient plus avoir d'agrément ni de fruit que pour moi seul.
+
+Dans l'ordre des idées critiques, je cédai également le moins possible,
+et c'est ce qui fait que, tout en étant rationaliste sans réserve, j'ai
+néanmoins plus d'une fois paru un conservateur dans les discussions
+relatives à l'âge et à l'authenticité des textes. La première édition de
+mon _Histoire générale des langues sémitiques_ contient ainsi, en ce qui
+concerne l'Ecclésiaste et le Cantique des cantiques, des faiblesses pour
+les opinions traditionnelles que j'ai depuis successivement éliminées.
+Dans mes _Origines du christianisme_, au contraire, cette réserve m'a
+bien guidé; car, dans ce travail, je me suis trouvé en présence d'une
+école exagérée, celle des protestants de Tubingue, esprits sans tact
+littéraire et sans mesure, auxquels, par la faute des catholiques, les
+études sur Jésus et l'âge apostolique se sont trouvées presque
+exclusivement abandonnées. Quand la réaction viendra contre cette école,
+on trouvera peut-être que ma critique, d'origine catholique et
+successivement émancipée de la tradition, m'a fait bien voir certaines
+choses et m'a préservé de plus d'une erreur.
+
+Mais c'est surtout par le caractère que je suis resté essentiellement
+l'élève de mes anciens maîtres. Ma vie, quand je la repasse, n'a été
+qu'une application de leurs qualités et de leurs défauts. Seulement, ces
+qualités et ces défauts, transportés dans le monde, ont amené les
+dissonances les plus originales. Tout est bien qui finit bien, et, le
+résultat de l'existence ayant été en somme pour moi très agréable, je
+m'amuse souvent, comme Marc-Aurèle sur les bords du Gran, à supputer ce
+que je dois aux influences diverses qui ont traversé ma vie et en ont
+fait le tissu. Eh bien, Saint-Sulpice m'en apparaît toujours comme le
+facteur principal. Je parle de tout cela fort à mon aise, car j'y ai peu
+de mérite. J'ai été bien élevé; voilà tout. Ma douceur, qui vient
+souvent d'un fonds d'indifférence;--mon indulgence, qui, elle, est très
+sincère et tient à ce que je vois clairement combien les hommes sont
+injustes les uns pour les autres;--mes habitudes consciencieuses, qui
+sont pour moi un plaisir;--la capacité indéfinie que j'ai de m'ennuyer,
+venant peut-être d'une inoculation d'ennui tellement forte en ma
+jeunesse, que j'y suis devenu réfractaire pour le reste de ma vie;--tout
+cela s'explique par le milieu où j'ai vécu et les impressions profondes
+que j'ai reçues. Depuis ma sortie de Saint-Sulpice, je n'ai fait que
+baisser, et pourtant, avec le quart des vertus d'un sulpicien, j'ai
+encore été, je crois, fort au-dessus de la moyenne.
+
+Il me plairait d'expliquer par le détail et de montrer comment la
+gageure paradoxale de garder les vertus cléricales, sans la foi qui leur
+sert de base et dans un monde pour lequel elles ne sont pas faites,
+produisit, en ce qui me concerne, les rencontres les plus
+divertissantes. J'aimerais à raconter toutes les aventures que mes
+vertus sulpiciennes m'amenèrent et les tours singuliers qu'elles m'ont
+joués. Après soixante ans de vie sérieuse, on a le droit de sourire: et
+où trouver une source de rire plus abondante, plus à portée, plus
+inoffensive qu'en soi-même? Si jamais un auteur comique voulait amuser
+le public de mes ridicules, je ne lui demanderais qu'une seule chose,
+c'est de me prendre pour collaborateur; je lui conterais des choses
+vingt fois plus amusantes que celles qu'il pourrait inventer. Mais je
+m'aperçois que je manque outrageusement à la première règle que mes
+excellents maîtres m'avaient donnée, qui est de ne jamais parler de soi.
+Je ne traiterai donc cette dernière partie de mon sujet que tout à fait
+en raccourci.
+
+
+IV
+
+Quatre vertus me semblent résumer l'enseignement moral que me donnèrent,
+surtout par leurs exemples, les pieux directeurs qui m'entourèrent de
+leurs soins jusqu'à l'âge de vingt-trois ans: le désintéressement ou la
+pauvreté, la modestie, la politesse et la règle des mœurs. Je vais
+m'examiner sur ces quatre points, non pour relever le moins du monde mes
+propres mérites, mais pour fournir à ceux qui profèrent la philosophie
+du doute aimable l'occasion de faire, à mes dépens, quelques-unes de
+leurs fines observations.
+
+1.--La pauvreté est celle des vertus de la cléricature que j'ai le mieux
+gardée. M. Olier avait fait faire dans son église un tableau où saint
+Sulpice établissait la règle fondamentale de ses clercs: _Habentes
+alimenta et quibus tegamur, his contenti sumus_. Voilà bien ma règle.
+Mon rêve serait d'être logé, nourri, vêtu, chauffé, sans que j'eusse à y
+penser, par quelqu'un qui me prendrait à l'entreprise et me laisserait
+toute ma liberté. Le régime qui s'établit pour moi le jour où j'entrai
+«au pair» dans la petite pension du faubourg Saint-Jacques devait être
+la base économique de toute ma vie. Une ou deux leçons particulières me
+permettaient de ne pas toucher aux douze cents francs de ma sœur.
+C'était bien la règle que j'avais vue observée par mes maîtres de
+Tréguier et de Saint-Sulpice: _Victum et vestitum_, la table, le
+logement, et de quoi s'acheter une soutane par an. Je n'avais jamais
+désiré autre chose pour moi-même. La petite aisance que j'ai maintenant
+ne m'est venue que tard et malgré moi. J'envisage le monde comme
+m'appartenant, mais je n'en prends que l'usufruit. Je quitterai la vie
+sans avoir possédé d'autres choses que «celles qui se consomment par
+l'usage», selon la règle franciscaine. Toutes les fois que j'ai voulu
+acheter un coin de terre quelconque, une voix intérieure m'en a empêché.
+Cela m'a semblé lourd, matériel, contraire au principe: _Non habemus hic
+manentem civitatem_. Les valeurs sont choses plus légères, plus
+éthérées, plus fragiles; elles attachent moins, et on risque plus de les
+perdre.
+
+Au train que prend maintenant le monde, c'est là un amer contresens, et,
+quoique la règle que j'ai choisie m'ait mené au bonheur, je ne
+conseillerais à personne de la suivre. Je suis maintenant trop vieux
+pour changer, et d'ailleurs je suis content; mais je croirais duper les
+jeunes gens en leur disant de faire de même. Tirer de soi toute la
+mouture qu'on en peut tirer, voilà ce qui devient la règle du monde.
+L'idée que le noble est celui qui ne gagne pas d'argent, et que toute
+exploitation commerciale ou industrielle, quelque honnête qu'elle soit,
+ravale celui qui l'exerce et l'empêche d'être du premier cercle humain,
+cette idée s'en va de jour en jour. Voilà ce que produit une différence
+de quarante ans dans les choses humaines. Tout ce que j'ai fait
+autrefois paraîtrait maintenant acte de folie, et parfois, en regardant
+autour de moi, je crois vivre dans un monde que je ne reconnais plus.
+
+L'homme voué aux travaux désintéressés est un mineur dans les affaires
+du monde; il faut qu'il ait un tuteur. Or notre monde est assez vaste
+pour que toute place à prendre soit prise; tout emploi crée en quelque
+sorte celui qui doit le remplir. Je n'avais jamais imaginé que le
+produit de ma pensée pût avoir une valeur vénale. Toujours j'avais songé
+à écrire; mais je ne croyais pas que cela pût rapporter un sou. Quel fut
+mon étonnement le jour où je vis entrer dans ma mansarde un homme à la
+physionomie intelligente et agréable, qui me fit compliment sur quelques
+articles que j'avais publiés et m'offrit de les réunir en volumes! Un
+papier timbré qu'il avait apporté stipulait des conditions qui me
+parurent étonnamment généreuses; si bien que, quand il me demanda si je
+voulais que tous les écrits que je ferais à l'avenir fussent compris
+dans le même contrat, je consentis. Il me vint un moment l'idée de faire
+quelques observations; mais la vue du timbre m'interdit: l'idée que
+cette belle feuille de papier serait perdue m'arrêta. Je fis bien de
+m'arrêter. M. Michel Lévy avait dû être créé par un décret spécial de la
+Providence pour être mon éditeur. Un littérateur qui se respecte doit
+n'écrire que dans un seul journal, dans une seule revue, et n'avoir
+qu'un seul éditeur. M. Michel Lévy et moi n'eûmes ensemble que des
+rapports excellents. Plus tard, il me fit remarquer que le contrat qu'il
+m'avait présenté n'était pas assez avantageux pour moi, et il en
+substitua un autre plus large encore. Après cela, on me dit que je ne
+lui ai pas fait faire de mauvaises affaires. J'en suis enchanté. En tout
+cas, je peux dire que, s'il y avait en moi quelque capital de production
+littéraire, la justice voulait qu'il y eût sa large part; c'est bien lui
+qui l'avait découvert, je ne m'en étais jamais douté.
+
+2.--Il est très difficile de prouver qu'on est modeste, puisque, du
+moment qu'on dit l'être, on ne l'est plus. Je le répète, nos vieux
+maîtres chrétiens avaient là-dessus une règle excellente, qui est de ne
+jamais parler de soi, ni en bien, ni en mal. Voilà le vrai; mais le
+public est ici le grand corrupteur. Il encourage au mal. Il induit
+l'écrivain à des fautes pour lesquelles il se montre ensuite sévère,
+comme la bourgeoisie réglée d'autrefois applaudissait le comédien et en
+même temps l'excluait de l'Église. «Damne-toi, pourvu que tu m'amuses!»
+voilà bien souvent le sentiment qu'il y a au fond des invitations, en
+apparence les plus flatteuses, du public. On réussit surtout par ses
+défauts. Quand je suis très content de moi, je suis approuvé de dix
+personnes. Quand je me laisse aller à de périlleux abandons, où ma
+conscience littéraire hésite et où ma main tremble, des milliers me
+demandent de continuer.
+
+Eh bien, malgré tout, et une fois l'indulgence obtenue pour les péchés
+véniels, oui, j'ai été modeste, et ce n'est pas sur ce point que j'ai
+manqué à mon programme de sulpicien obstiné. La vanité de l'homme de
+lettres n'est pas mon fait. Je ne partage pas l'erreur des jugements
+littéraires de notre temps. Je sais que jamais un vrai grand homme n'a
+pensé qu'il fût grand homme, et que, quand on broute sa gloire en herbe
+de son vivant, on ne la récolte pas en épis après sa mort. Je n'ai
+quelque temps fait cas de la littérature que pour complaire à M.
+Sainte-Beuve, qui avait sur moi beaucoup d'influence. Depuis qu'il est
+mort, je n'y tiens plus. Je vois très bien que le talent n'a de valeur
+que parce que le monde est enfantin. Si le public avait la tête assez
+forte, il se contenterait de la vérité. Ce qu'il aime, ce sont presque
+toujours des imperfections. Mes adversaires, pour me refuser d'autres
+qualités qui contrarient leur apologétique, m'accordent si libéralement
+du talent, que je puis bien accepter un éloge qui dans leur bouche est
+une critique. Du moins n'ai-je jamais cherché à tirer parti de cette
+qualité inférieure, qui m'a plus nui comme savant qu'elle ne m'a servi
+par elle-même. Je n'y ai fait aucun fond. Jamais je n'ai compté sur mon
+prétendu talent pour vivre; je ne l'ai nullement fait valoir. Ce pauvre
+Beulé, qui me regardait avec une sorte de curiosité affectueuse mêlée
+d'étonnement, ne revenait pas que j'en fisse si peu d'usage. J'ai
+toujours été le moins littéraire des hommes. Aux moments qui ont décidé
+de ma vie, je ne me doutais nullement que ma prose aurait le moindre
+succès.
+
+Ce succès, je n'y ai point aidé. Qu'il me soit permis de le dire: il eût
+été plus grand si j'avais voulu. Je n'ai nullement cultivé ma veine; je
+me suis plutôt appliqué à la dériver. Le public aime qu'on soit
+absolument ce que l'on est; il veut qu'on ait sa spécialité; il
+n'accorde jamais à un homme des maîtrises opposées. Si j'avais voulu
+faire un _crescendo_ d'anticléricalisme après la _Vie de Jésus_, quelle
+n'eût pas été ma popularité! La foule aime le style voyant. Il m'eût été
+loisible de ne pas me retrancher ces pendeloques et ces clinquants qui
+réussissent chez d'autres et provoquent l'enthousiasme des médiocres
+connaisseurs, c'est-à-dire de la majorité. J'ai passé un an à éteindre
+le style de la _Vie de Jésus_, pensant qu'un tel sujet ne pouvait être
+traité que de la manière la plus sobre et la plus simple. Or on sait
+combien la déclamation a d'attrait pour les masses. Je n'ai jamais forcé
+mes opinions pour me faire écouter. Ce n'est pas ma faute si, par suite
+du mauvais goût du temps, un filet de voix claire a retenti au milieu de
+notre nuit, comme répercuté par mille échos.
+
+3.--Sur le chapitre de la politesse, je trouverai moins d'objections que
+sur celui de la modestie; car, à s'en tenir aux apparences, j'ai été
+beaucoup plus poli que modeste. La civilité extrême de mes vieux maîtres
+m'avait laissé un si vif souvenir, que je n'ai jamais pu m'en détacher.
+C'était la vraie civilité française, je veux dire celle qui s'exerce,
+non seulement envers les personnes que l'on connaît, mais envers tout le
+monde sans exception[25]. Une telle politesse implique un parti général
+sans lequel je ne conçois pas pour la vie d'assiette commode; c'est que
+toute créature humaine, jusqu'à preuve du contraire, doit être tenue
+pour bonne et traitée avec bienveillance. Beaucoup de personnes, surtout
+en certains pays, suivent la règle justement opposée; ce qui les mène à
+de grandes injustices. Pour moi, il m'est impossible d'être dur pour
+quelqu'un _a priori_. Je suppose que tout homme que je vois pour la
+première fois doit être un homme de mérite et un homme de bien, sauf à
+changer d'avis (ce qui m'arrive souvent) si les faits m'y forcent. C'est
+ici la règle sulpicienne qui, dans le monde, m'a mené aux situations les
+plus singulières et a fait le plus souvent de moi un être démodé,
+d'ancien régime, étranger à son temps. La vieille politesse, en effet,
+n'est plus guère propre qu'à faire des dupes. Vous donnez, on ne vous
+rend pas. La bonne règle à table est de se servir toujours très mal,
+pour éviter la suprême impolitesse de paraître laisser aux convives qui
+viennent après vous ce qu'on a rebuté. Peut-être vaut-il mieux encore
+prendre la part qui est la plus rapprochée de vous, sans la regarder.
+Celui qui, de nos jours, porterait dans la bataille de la vie une telle
+délicatesse serait victime sans profit; son attention ne serait même pas
+remarquée. «Au premier occupant» est l'affreuse règle de l'égoïsme
+moderne. Observer, dans un monde qui n'est plus fait pour la civilité,
+les bonnes règles de l'honnêteté d'autrefois, ce serait jouer le rôle
+d'un véritable niais, et personne ne vous en saurait gré. Dès qu'on se
+sent poussé par des gens qui veulent prendre les devants, le devoir est
+de se reculer, d'un air qui signifie: «Passez, monsieur.» Mais il est
+clair que celui qui tiendrait à cette prescription en omnibus, par
+exemple, serait victime de sa déférence; je crois même qu'il manquerait
+aux règlements. En chemin de fer, combien y en a-t-il qui sentent que se
+presser sur le quai pour gagner les autres de vitesse et s'assurer de la
+meilleure place est une suprême grossièreté?
+
+En d'autres termes, nos machines démocratiques excluent l'homme poli.
+J'ai renoncé depuis longtemps à l'omnibus; les conducteurs arrivaient à
+me prendre pour un voyageur sans sérieux. En chemin de fer, à moins que
+je n'aie la protection d'un chef de gare, j'ai toujours la dernière
+place. J'étais fait pour une société fondée sur le respect, où l'on est
+salué, classé, placé d'après son costume, où l'on n'a point à se
+protéger soi-même. Je ne suis à l'aise qu'à l'Institut et au Collège de
+France, parce que nos employés sont tous des hommes très bien élevés et
+nous témoignent une haute estime. L'habitude de l'Orient de ne marcher
+dans les rues que précédé d'un kavas me convenait assez; car la modestie
+est relevée par l'appareil de la force. Il est bien d'avoir sous ses
+ordres un homme armé d'une courbache dont on l'empêche de se servir. Je
+serais assez aise d'avoir le droit de vie et de mort, pour ne pas en
+user, et j'aimerais fort à posséder des esclaves, pour être extrêmement
+doux avec eux et m'en faire adorer.
+
+4.--Mes idées cléricales m'ont encore bien plus dominé en tout ce qui
+touche à la règle des mœurs. Il m'eût semblé qu'il y avait de ma part un
+manque de bienséance à changer sur ce point mes habitudes austères. Les
+gens du monde, dans leur ignorance des choses de l'âme, croient, en
+général, qu'on ne quitte l'état ecclésiastique que pour échapper à des
+devoirs trop pesants. Je ne me serais point pardonné de prêter une
+apparence de raison à des manières de voir aussi superficielles.
+Consciencieux comme je le suis, je voulus être en règle avec moi-même et
+je continuai de vivre dans Paris ainsi que j'avais fait au séminaire.
+Plus tard, je vis bien la vanité de cette vertu comme de toutes les
+autres; je reconnus, en particulier, que la nature ne tient pas du tout
+à ce que l'homme soit chaste. Je n'en persistai pas moins, par
+convenance, dans la vie que j'avais choisie, et je m'imposai les mœurs
+d'un pasteur protestant. L'homme ne doit jamais se permettre deux
+hardiesses à la fois. Le libre penseur doit être réglé en ses mœurs. Je
+connais des ministres protestants, très larges d'idées, qui sauvent tout
+par leur cravate blanche irréprochable. J'ai de même fait passer ce que
+la médiocrité humaine regarde comme des hardiesses grâce à un style
+modéré et à des mœurs graves.
+
+Les raisonnements du monde en ce qui concerne les rapports des deux
+sexes sont bizarres comme les volontés de la nature elle-même. Le monde,
+dont les jugements sont rarement tout à fait faux, voit une sorte de
+ridicule à être vertueux quand on n'y est pas obligé par un devoir
+professionnel. Le prêtre, ayant pour état d'être chaste, comme le soldat
+d'être brave, est, d'après ces idées, presque le seul qui puisse sans
+ridicule tenir à des principes sur lesquels la morale et la mode se
+livrent les plus étranges combats. Il est hors de doute qu'en ce point,
+comme en beaucoup d'autres, mes principes cléricaux, conservés dans le
+siècle, m'ont nui aux yeux du monde. Ils ne m'ont pas nui pour le
+bonheur. Les femmes ont, en général, compris ce que ma réserve
+affectueuse renfermait de respect et de sympathie pour elles. En somme,
+j'ai été aimé des quatre femmes dont il m'importait le plus d'être aimé,
+ma mère, ma sœur, ma femme et ma fille. Ma part a été bonne et ne me
+sera pas enlevée; car je m'imagine souvent que les jugements qui seront
+portés sur chacun de nous dans la vallée de Josaphat ne seront autres
+que les jugements des femmes, contresignés par l'Éternel.
+
+Ainsi, tout bien examiné, je n'ai manqué presque en rien à mes promesses
+de cléricature. Je suis sorti de la spiritualité pour rentrer dans
+l'idéalité. J'ai observé mes engagements mieux que beaucoup de prêtres
+en apparence très réguliers. En m'obstinant à conserver dans le monde
+des vertus de désintéressement, de politesse, de modestie qui n'y sont
+pas applicables, j'ai donné la mesure de ma naïveté. Je n'ai jamais
+cherché le succès; je dirai presque qu'il m'ennuie. Le plaisir de vivre
+et de produire me suffit. Ce qu'y y a d'égoïste dans cette façon de
+jouir du plaisir d'exister est corrigé par les sacrifices que je crois
+avoir faits au bien public. J'ai toujours été aux ordres de mon pays;
+sur un signe, en 1869, je me mis à sa disposition. Peut-être lui
+aurais-je rendu quelques services; il ne l'a pas cru; je suis en règle.
+Je n'ai jamais flatté les erreurs de l'opinion; je n'ai pas manqué une
+seule occasion d'exposer ces erreurs, jusqu'à en paraître aux
+superficiels un mauvais patriote. On n'est pas obligé au charlatanisme
+ni au mensonge pour obtenir un mandat dont la première condition est
+l'indépendance et la sincérité. Dans les malheurs publics qui pourront
+venir, j'aurai donc ma conscience tout à fait en repos.
+
+Tout pesé, si j'avais à recommencer ma vie, avec le droit d'y faire des
+ratures, je n'y changerais rien. Les défauts de ma nature et de mon
+éducation, par suite d'une sorte de providence bienveillante, ont été
+atténués et réduits à être de peu de conséquence. Un certain manque
+apparent de franchise dans le commerce de la vie m'est pardonné par mes
+amis, qui mettent cela sur le compte de mon éducation cléricale. Je
+l'avoue, dans la première partie de ma vie, je mentais assez souvent,
+non par intérêt, mais par bonté, par dédain, par la fausse idée qui me
+porte toujours à présenter les choses à chacun comme il peut les
+comprendre. Ma sœur me montra très fortement les inconvénients de cette
+manière d'agir, et j'y renonçai. Depuis 1851, je ne crois pas avoir fait
+un seul mensonge, excepté naturellement les mensonges joyeux, de pure
+eutrapélie, les mensonges officieux et de politesse, que tous les
+casuistes permettent, et aussi les petits faux-fuyants littéraires
+exigés, en vue d'une vérité supérieure, par les nécessités d'une phrase
+bien équilibrée ou pour éviter un plus grand mal, qui est de poignarder
+un auteur. Un poète, par exemple, vous présente ses vers. Il faut bien
+dire qu'ils sont admirables, puisque sans cela ce serait dire qu'ils ne
+valent rien et faire une sanglante injure à un homme qui a eu
+l'intention de vous faire une politesse.
+
+Il a fallu bien plus d'indulgence à mes amis pour me pardonner un autre
+défaut: je veux parler d'une certaine froideur, non à les aimer, mais à
+les servir. Une des choses les plus recommandées au séminaire était
+d'éviter «les amitiés particulières». De telles amitiés étaient
+présentées comme un vol fait à la communauté. Cette règle m'est restée
+très profondément gravée dans l'esprit. J'ai peu encouragé l'amitié;
+j'ai fait peu de chose pour mes amis, et ils ont fait peu de chose pour
+moi. Une des idées que j'ai le plus souvent à combattre, c'est que
+l'amitié, comme on l'entend d'ordinaire, est une injustice, une erreur,
+qui ne vous permet de voir que les qualités d'un seul et vous ferme les
+yeux sur les qualités d'autres personnes plus dignes peut-être de votre
+sympathie. Je me dis quelquefois, selon les idées de mes anciens
+maîtres, que l'amitié est un larcin fait à la société humaine et que,
+dans un monde supérieur, l'amitié disparaîtrait. Quelquefois même je
+suis blessé, au nom de la bienveillance générale, de voir l'attachement
+particulier qui lie deux personnes; je suis tenté de m'écarter d'elles
+comme de juges faussés, qui n'ont plus leur impartialité ni leur
+liberté. Cette société à deux me fait l'effet d'une coterie qui rétrécit
+l'esprit, nuit à la largeur d'appréciation et constitue la plus lourde
+chaîne pour l'indépendance. Beulé me plaisantait souvent sur ce travers.
+Il m'aimait assez et essaya de me rendre service, quoique je n'eusse
+rien fait pour lui. Dans une circonstance, je votai contre lui pour une
+personne qui s'était montrée malveillante à mon égard. «Renan, me
+dit-il, je vais vous faire quelque mauvais trait; par impartialité, vous
+voterez pour moi.»
+
+Tout en ayant beaucoup aimé mes amis, je leur ai donc très peu donné. Le
+public m'a eu autant qu'eux. Voilà pourquoi je reçois un si grand nombre
+de lettres d'inconnus et d'anonymes; voilà pourquoi aussi je suis si
+mauvais correspondant. Il m'est arrivé fréquemment, en écrivant une
+lettre, de m'arrêter pour tourner en propos général les idées qui me
+venaient. Je n'ai existé pleinement que pour le public. Il a eu tout de
+moi; il n'aura après ma mort aucune surprise: je n'ai rien réservé pour
+personne.
+
+Ayant ainsi préféré par instinct tous à quelques-uns, j'ai eu la
+sympathie de mon siècle, même de mes adversaires, et cependant peu
+d'amis. Dès qu'un peu de chaleur commence à naître, mon principe
+sulpicien: «Pas d'amitiés particulières,» vient comme un glaçon troubler
+le jeu de toutes les affinités. À force d'être juste, j'ai été peu
+serviable. Je vois trop bien que, rendre un bon service à quelqu'un,
+c'est d'ordinaire en rendre un mauvais à un autre; que s'intéresser à un
+compétiteur, c'est le plus souvent commettre un passe-droit envers son
+rival. L'image de l'inconnu que je lèse vient ainsi m'arrêter tout court
+dans mon zèle. Je n'ai obligé presque personne; je n'ai pas su comment
+l'on réussit à faire donner un bureau de tabac. Cela m'a rendu sans
+influence en ce monde. Mais cela m'a été bon au point de vue littéraire.
+Mérimée eût été un homme de premier ordre s'il n'eût pas eu d'amis. Ses
+amis se l'approprièrent. Comment peut-on écrire des lettres quand on a
+la facilité de parler à tous? La personne à qui vous écrivez vous
+rapetisse; vous êtes obligé de prendre sa mesure. Le public a l'esprit
+plus large que n'importe qui. «Tous» renferme beaucoup de sots; c'est
+vrai; mais «tous» renferme les quelques milliers d'hommes ou de femmes
+d'esprit pour qui seuls le monde existe. Écrivez en vue de ceux-là.
+
+
+V
+
+Je termine ici ces souvenirs, en demandant pardon au lecteur de la faute
+insupportable qu'un tel genre fait commettre à chaque ligne.
+L'amour-propre est si habile en ses calculs secrets, que, tout en
+faisant la critique de soi-même, on est suspect de ne pas y aller de
+franc jeu. Le danger, en pareil cas, est, par une petite rouerie
+inconsciente, d'avouer, avec une humilité sans grand mérite, des défauts
+légers et tout extérieurs pour s'attribuer par ricochet de grandes
+qualités. Ah! le subtil démon que celui de la vanité! Aurais-je, par
+hasard, été sa dupe? Si les gens de goût me reprochent de m'être montré
+fils de mon siècle en prétendant ne pas l'être, je les prie d'être bien
+persuadés au moins que cela ne m'arrivera plus.
+
+ Claudite jam rivos, pueri; sat prata biberunt.
+
+Il me reste trop de choses à faire pour que je m'amuse désormais à un
+jeu que plusieurs taxeront de frivole. Ma famille maternelle de Lannion,
+du côté de laquelle vient mon tempérament, a offert beaucoup de cas de
+longévité; mais des troubles persistants me portent à croire que
+l'hérédité sera dérangée en ce qui me concerne. Dieu soit loué, si c'est
+pour m'épargner des années de décadence et d'amoindrissement, qui sont
+la seule chose dont j'aie horreur! Le temps qui peut me rester à vivre,
+en tout cas, sera consacré à des recherches de pure vérité objective. Si
+ces lignes étaient les dernières confidences que j'échange avec le
+public, qu'il me permette de le remercier de la façon intelligente et
+sympathique dont il m'a soutenu. Autrefois toute la faveur à laquelle
+pouvait aspirer l'homme qui maintenait sa personnalité en dehors des
+routines établies était d'être toléré. Mon siècle et mon pays ont eu
+pour moi bien plus d'indulgence. Malgré de sensibles défauts, malgré
+l'humilité de son origine, ce fils de paysans et de pauvres marins,
+couvert du triple ridicule d'échappé de séminaire, de clerc défroqué, de
+cuistre endurci, on l'a tout d'abord accueilli, écouté, choyé même,
+uniquement parce qu'on trouvait dans sa voix des accents sincères. J'ai
+eu d'ardents adversaires, je n'ai pas eu un ennemi personnel. Les deux
+seules ambitions que j'aie avouées, l'Institut et le Collège de France,
+ont été satisfaites. La France m'a fait bénéficier des faveurs qu'elle
+réserve à tout ce qui est libéral, de sa langue admirable, de sa belle
+tradition littéraire, de ses règles de tact, de l'audience dont elle
+jouit dans le monde. L'étranger même m'a aidé dans mon œuvre autant que
+mon pays; je mourrai ayant au cœur l'amour de l'Europe autant que
+l'amour de la France; je voudrais parfois me mettre à genoux pour la
+supplier de ne pas se diviser par des jalousies fratricides, de ne pas
+oublier son devoir, son œuvre commune, qui est la civilisation.
+
+Presque tous les hommes avec lesquels j'ai été en rapport ont été pour
+moi d'une bienveillance extrême. Au sortir du séminaire, je traversai,
+ainsi que je l'ai dit, une période de solitude, où je n'eus pour me
+soutenir que les lettres de ma sœur et les entretiens de M. Berthelot;
+mais bientôt je trouvai de tous côtés des sourires et des
+encouragements. M. Egger, dès les premiers mois de 1846, devenait mon
+ami et mon guide dans l'œuvre difficile de reprendre tardivement mes
+études classiques. Eugène Burnouf, sur la vue d'un essai bien imparfait
+que je présentai au concours du prix Volney, en 1847, m'adopta comme son
+élève. M. et madame Adolphe Garnier furent pour moi de la plus grande
+bonté. C'était un couple charmant Madame Garnier, rayonnante de grâce et
+de naturel, fut ma première admiration dans un genre de beauté dont la
+théologie m'avait sevré. M. Victor Le Clerc faisait revivre devant mes
+yeux toutes les qualités d'étude et de savante application de mes
+anciens maîtres. Dès mon séjour à Saint-Sulpice, j'avais appris à
+l'estimer: c'était le seul laïque dont ces messieurs fissent cas; ils
+lui enviaient son extraordinaire érudition ecclésiastique. M. Cousin,
+quoiqu'il m'ait plus d'une fois témoigné de l'amitié, était trop entouré
+de disciples pour que j'essayasse de percer cette foule, un peu liée à
+la parole du maître. M. Augustin Thierry, au contraire, fut pour moi un
+vrai père spirituel. Ses conseils me sont tous présents à l'esprit, et
+c'est à lui que je dois d'avoir évité dans ma manière d'écrire quelques
+défauts tout à fait choquants, que de moi-même je n'aurais peut-être pas
+découverts. C'est par lui que je connus la famille Scheffer, à laquelle
+je dois une compagne qui s'est toujours montrée si parfaitement assortie
+aux conditions assez serrées de mon programme de vie, que parfois je
+suis tenté, en réfléchissant à tant d'heureuses coïncidences, de croire
+à la prédestination.
+
+Ma philosophie, selon laquelle le monde dans son ensemble est plein d'un
+souffle divin, n'admet pas les volontés particulières dans le
+gouvernement de l'univers. La providence individuelle, comme on
+l'entendait autrefois, n'a jamais été prouvée par un fait caractérisé.
+Sans cela, certainement, je m'inclinerais reconnaissant devant des
+concours de circonstances où un esprit moins dominé que le mien par les
+raisonnements généraux verrait les traces d'une protection particulière
+de dieux bienveillants. Les hasards qu'il faut pour amener un terne ou
+un quaterne ne sont rien auprès de ce qu'il a fallu pour que la
+combinaison dont je touche les fruits ne fût pas dérangée. Si mes
+origines eussent été moins disgraciées selon le monde, je ne fusse point
+entré, je n'eusse point persévéré dans cette royale voie de la vie selon
+l'esprit, à laquelle un vœu de nazaréen m'attacha dès mon enfance. Le
+déplacement d'un atome rompait la chaîne de faits fortuits qui, au fond
+de la Bretagne, me prépara pour une vie d'élite; qui me fit venir de
+Bretagne à Paris; qui, à Paris, me conduisit dans la maison de France où
+l'on pouvait recevoir l'éducation la plus sérieuse; qui, au sortir du
+séminaire, me fit éviter deux ou trois fautes mortelles, lesquelles
+m'auraient perdu; qui, en voyage, me tira de certains dangers où, selon
+les chances ordinaires, je devais succomber; qui fit, en particulier,
+que le docteur Suquet put venir à Amschit me tirer des bras de la mort,
+où j'étais déjà enserré. Je ne conclus rien de là, sinon que l'effort
+inconscient vers le bien et le vrai qui est dans l'univers joue son coup
+de dé par chacun de nous. Tout arrive, les quaternes comme le reste.
+Nous pouvons déranger le dessein providentiel dont nous sommes l'objet;
+nous ne sommes pour presque rien dans sa réussite. _Quid habes quod non
+accepisti?_ Le dogme de la grâce est le plus vrai des dogmes chrétiens.
+
+Mon expérience de la vie a donc été fort douce, et je ne crois pas qu'il
+y ait eu, dans la mesure de conscience que comporte maintenant notre
+planète, beaucoup d'êtres plus heureux que moi. J'ai eu un goût vif de
+l'univers. Le scepticisme subjectif a pu m'obséder par moments; il ne
+m'a jamais fait sérieusement douter de la réalité; ses objections sont
+par moi tenues en séquestre dans une sorte de parc d'oubli; je n'y pense
+jamais. Ma paix d'esprit est parfaite. D'un autre côté, j'ai trouvé une
+bonté extrême dans la nature et dans la société. Par suite de la chance
+particulière qui s'est étendue à toute ma vie et qui a fait que je n'ai
+rencontré sur mon chemin que des hommes excellents, je n'ai jamais eu à
+changer violemment les partis pris généraux que j'avais adoptés. Une
+bonne humeur, difficilement altérable, résultat d'une bonne santé
+morale, résultat elle-même d'une âme bien équilibrée et d'un corps
+supportable, malgré ses défauts, m'a jusqu'ici maintenu dans une
+philosophie tranquille, soit qu'elle se traduise en optimisme
+reconnaissant, soit qu'elle aboutisse à une ironie gaie. Je n'ai jamais
+beaucoup souffert. Il ne dépendrait que de moi de croire que la nature a
+plus d'une fois mis des coussins pour m'épargner les chocs trop rudes.
+Une fois, lors de la mort de ma sœur, elle m'a, à la lettre, chloroformé
+pour que je ne fusse pas témoin d'un spectacle qui eût peut-être fait
+une lésion profonde dans mes sens et nui à la sérénité ultérieure de ma
+pensée.
+
+Ainsi, sans savoir au juste qui je dois remercier, pourtant je remercie.
+J'ai tant joui dans cette vie, que je n'ai vraiment pas le droit de
+réclamer une compensation d'outre-tombe; c'est pour d'autres raisons que
+je me fâche parfois contre la mort; elle est égalitaire à un degré qui
+m'irrite; c'est une démocrate qui nous traite à coups de dynamite; elle
+devrait au moins attendre, prendre notre heure, se mettre à notre
+disposition. Je reçois plusieurs fois par an une lettre anonyme,
+contenant ces mots, toujours de la même écriture: «Si pourtant il y
+avait un enfer!» Sûrement la personne pieuse qui m'écrit cela veut le
+salut de mon âme, et je la remercie. Mais l'enfer est une hypothèse bien
+peu conforme à ce que nous savons par ailleurs de la bonté divine.
+D'ailleurs, la main sur la conscience, s'il y en a un, je ne crois pas
+l'avoir mérité. Un peu de purgatoire serait peut-être juste; j'en
+accepterais la chance, puisqu'il y aurait le paradis ensuite, et que de
+bonnes âmes me gagneraient, j'espère, des indulgences pour m'en tirer.
+L'infinie bonté que j'ai rencontrée en ce monde m'inspire la conviction
+que l'éternité est remplie par une bonté non moindre, en qui j'ai une
+confiance absolue.
+
+Et maintenant je ne demande plus au bon génie qui m'a tant de fois
+guidé, conseillé, consolé, qu'une mort douce et subite, pour l'heure qui
+m'est fixée, proche ou lointaine. Les stoïciens soutenaient qu'on a pu
+mener la vie bienheureuse dans le ventre du taureau de Phalaris. C'est
+trop dire. La douleur abaisse, humilie, porte à blasphémer. La seule
+mort acceptable est la mort noble, qui est non un accident pathologique,
+mais une fin voulue et précieuse devant l'Éternel. La mort sur le champ
+de bataille est la plus belle de toutes; il y en a d'autres illustres.
+Si parfois j'ai pu désirer d'être sénateur, c'est que j'imagine que,
+sans tarder peut-être, ce mandat fournira de belles occasions de se
+faire assommer, fusiller, des formes de trépas, enfin, bien préférables
+à une longue maladie qui vous tue lentement et par démolitions
+successives. La volonté de Dieu soit faite! Désormais, je n'apprendrai
+plus grand'chose; je vois bien à peu près ce que l'esprit humain, au
+moment actuel de son développement, peut apercevoir de la vérité. Je
+serais désolé de traverser une de ces périodes d'affaiblissement où
+l'homme qui a eu de la force et de la vertu n'est plus que l'ombre et la
+ruine de lui-même, et souvent, à la grande joie des sots, s'occupe à
+détruire la vie qu'il avait laborieusement édifiée. Une telle vieillesse
+est le pire don que les dieux puissent faire à l'homme. Si un tel sort
+m'était réservé, je proteste d'avance contre les faiblesses qu'un
+cerveau ramolli pourrait me faire dire ou signer. C'est Renan sain
+d'esprit et de cœur, comme je le suis aujourd'hui, ce n'est pas Renan à
+moitié détruit par la mort et n'étant plus lui-même, comme je le serai
+si je me décompose lentement, que je veux qu'on croie et qu'on écoute.
+Je renie les blasphèmes que les défaillances de la dernière heure
+pourraient me faire prononcer contre l'Éternel. L'existence qui m'a été
+donnée sans que je l'eusse demandée a été pour moi un bienfait. Si elle
+m'était offerte, je l'accepterais de nouveau avec reconnaissance. Le
+siècle où j'ai vécu n'aura probablement pas été le plus grand, mais il
+sera tenu sans doute pour le plus amusant des siècles. À moins que mes
+dernières années ne me réservent des peines bien cruelles, je n'aurai,
+en disant adieu à la vie, qu'à remercier la cause de tout bien de la
+charmante promenade qu'il m'a été donné d'accomplir à travers la
+réalité.
+
+
+
+
+APPENDICE
+
+
+L'impression de ce volume était achevée quand M. l'abbé Cognat a publié,
+dans _le Correspondant_ (25 janvier 1883), les lettres que je lui
+écrivis en 1845 et 1846[26]. Quelques amis m'ayant témoigné les avoir
+lues avec intérêt, je les reproduis ici.
+
+ Tréguier, 24 août 1845.
+
+ Mon cher ami,
+
+ Peu d'événements considérables, mais beaucoup de pensées et de
+ sentiments se sont pressés pour moi depuis le jour de notre
+ séparation. Je cède d'autant plus volontiers au besoin de vous les
+ dire, que je n'ai personne ici à qui je les puisse confier. Sans
+ doute je ne suis pas seul quand je suis auprès de ma mère; mais que
+ de choses que ma tendresse pour elle me commande de lui taire, et
+ qu'après tout elle ne pourrait comprendre!...
+
+ Nul fait important n'est venu avancer la solution du grand problème
+ qui me préoccupe à si juste titre. Je n'ai rien appris, sinon
+ l'énormité du sacrifice que Dieu allait exiger de moi. Mille
+ circonstances désolantes que je ne soupçonnais pas sont venues
+ compliquer ma situation et me prouver que le parti que ma
+ conscience me conseillait ouvrait devant moi un abîme de peines. Il
+ me faudrait de longs et pénibles détails pour tous les faire
+ comprendre: qu'il vous suffise de savoir que les obstacles dont
+ nous avons quelquefois causé ne sont rien en comparaison de ceux
+ que j'ai vus tout à coup surgir devant moi. Mépriser une opinion
+ qui sera bien sévère, traverser de longues années d'une vie pénible
+ pour arriver à un but incertain, était déjà beaucoup, mais ne
+ suffisait pas. Dieu me commande encore de percer de ma propre main
+ un cœur sur lequel s'est déversée toute l'affection du mien.
+ L'amour filial avait absorbé en moi toutes les autres affections
+ dont j'étais capable et auxquelles Dieu ne m'a pas appelé; et puis
+ il y avait entre ma mère et moi des liens tout spéciaux tenant à
+ mille circonstances délicates qu'on ne peut que sentir. Eh bien,
+ c'est là que Dieu a placé mon sacrifice le plus pénible. Je ne lui
+ ai parlé encore que de l'Allemagne, et cela a suffi pour la
+ désoler. Ô mon Dieu! que sera-ce?... Ses caresses me désolent; ses
+ beaux rêves, dont elle me parle sans cesse et que je n'ai pas le
+ courage de contredire, me navrent le cœur. Elle est là, à deux pas
+ de moi, pendant que je vous écris ces lignes. Ah! si elle
+ savait!... Je lui sacrifierais tout, excepté mon devoir et ma
+ conscience. Oui, si Dieu me demandait, pour lui épargner cette
+ peine, d'éteindre ma pensée, de me condamner à une vie simple et
+ vulgaire, j'accepterais. Que de fois j'ai cherché à me mentir à
+ moi-même? Mais est-il au pouvoir de l'homme de croire ou de ne pas
+ croire? Je voudrais qu'il me fût possible d'étouffer la faculté qui
+ en moi requiert l'examen; c'est elle qui a fait mon malheur.
+ Heureux les enfants qui ne font toute leur vie que dormir et rêver!
+ Je vois autour de moi des hommes purs et simples auxquels le
+ christianisme a suffi pour les rendre vertueux et heureux; mais
+ j'ai remarqué que nul d'entre eux n'a la faculté critique; qu'ils
+ en bénissent Dieu!
+
+ Je suis ici choyé, caressé, plus que je ne peux vous le dire; cela
+ me désole. Ah! s'ils savaient ce qui se passe dans mon cœur! Je
+ tremble quelquefois de voir en ma conduite une sorte d'hypocrisie;
+ mais j'ai sérieusement raisonné là-dessus ma conscience: Dieu me
+ garde de scandaliser ces simples!
+
+ Quand je considère dans quel inextricable filet Dieu m'a englobé
+ tandis que je dormais, il me vient des pensées de fatalisme, et
+ souvent j'ai pu pécher en cela; pourtant je n'ai jamais douté de
+ mon Père qui est au ciel, ni de sa bonté. Toujours, au contraire,
+ je l'ai remercié; jamais je ne l'avais touché de plus près que dans
+ ces moments-là. Le cœur n'apprend que par la souffrance, et je
+ crois, comme Kant, que Dieu ne s'apprend que par le cœur. Alors
+ aussi j'étais chrétien et j'ai juré que je le serais toujours. Mais
+ l'orthodoxie est-elle critique? Ah! si j'étais né protestant en
+ Allemagne!... Là était ma place. Herder a bien été évêque, et
+ certes il n'était que chrétien; mais, dans le catholicisme, il faut
+ être orthodoxe. C'est une barre de fer; il n'entend pas raison.
+
+ Pardonnez-moi, mon ami, un souhait comme celui que je viens
+ d'énoncer, et que je ne fais même pas en ma partie qui croit encore
+ sans savoir pourquoi. Vous êtes obligé, pour être orthodoxe, de
+ croire que je suis en cet état par ma faute; cela est dur. Pourtant
+ je suis bien disposé à croire qu'il y a beaucoup de ma faute. Celui
+ qui connaît son cœur dira toujours: «Oui, oui!» sitôt qu'on lui
+ dira: «C'est ta faute.» Rien dans ma position ne m'est plus facile
+ à admettre que cela. Je ne serai pas aussi tenace que Job sur le
+ chapitre de mon innocence. Me croirais-je pur, je prierais
+ seulement Dieu d'avoir pitié de moi. Cette lecture de Job me ravit;
+ j'y trouve tout mon cœur; là est le divin de la poésie, j'entends
+ la haute poésie. Elle vous fait toucher ces mystères qu'on sent en
+ son propre cœur, et qu'on cherche péniblement à se formuler.
+
+ Je continue cependant avec courage l'avancement de ma pensée. Rien
+ ne me fera abandonner cette œuvre, dussé-je être obligé de la
+ sacrifier en apparence à l'acquisition de mon pain matériel. Dieu,
+ pour me soutenir, m'avait réservé pour ce moment un vrai événement
+ intellectuel et moral. J'ai étudié l'Allemagne et j'ai cru entrer
+ dans un temple. Tout ce que j'y ai trouvé est pur, élevé, moral,
+ beau et touchant. Ô mon âme, oui, c'est un trésor, c'est la
+ continuation de Jésus-Christ. Leur morale me transporte. Ah! qu'ils
+ sont doux et forts! Je crois que le Christ nous viendra de là. Je
+ considère cette apparition d'un nouvel esprit comme un fait
+ analogue à la naissance du christianisme, sauf la différence de
+ forme. Mais ceci importe peu; car il est sûr que, quand le fait
+ rénovateur du monde reviendra, il ne ressemblera pas pour le mode
+ de son accomplissement à celui qui a déjà eu lieu. Je suis avec
+ attention l'étonnant mouvement enthousiaste qui la travaille en ce
+ moment dans le Nord. M. Cousin vient de partir afin de l'étudier
+ aussi de plus près. Je veux parler de Ronge et de Czerski, dont
+ vous avez dû entendre parier. Dieu me pardonne de les aimer, même
+ quand ils ne seraient pas purs: car ce que j'aime en eux, comme
+ dans tous les autres hommes à qui je voue mon enthousiasme, c'est
+ un certain type beau et moral que je m'en forme; c'est mon idéal
+ que j'aime en eux. Maintenant sont-ils conformes à ce type? C'est
+ ce qui m'importe assez peu.
+
+ Oui, cette Allemagne me ravit, moins dans sa partie scientifique
+ que dans son esprit moral. La morale de Kant est bien supérieure à
+ toute sa logique ou philosophie intellectuelle, et nos Français
+ n'en ont pas dit un mot. Cela se comprend; nos hommes du jour n'ont
+ pas de sens moral. La France me paraît de plus en plus un pays voué
+ à la nullité pour le grand œuvre du renouvellement de la vie dans
+ l'humanité. On n'y trouve qu'une orthodoxie sèche, anticritique,
+ raide, inféconde, petite: type Saint-Sulpice; ou bien un niais
+ creux et superficiel, plein d'affectation et d'exagération: le
+ néo-catholicisme; ou bien enfin une philosophie sèche et sans cœur,
+ revêche et méprisante: l'Université et son esprit. Jésus-Christ
+ n'est nulle part. J'ai été tenté de croire qu'il nous viendrait de
+ l'Allemagne; non que j'imagine que ce soit un individu, ce sera un
+ esprit; et, quand nous disons Jésus-Christ, nous entendons, sans
+ doute, désigner plutôt un certain esprit qu'un individu: c'est
+ l'Évangile. Non que je croie aussi que cette apparition soit un
+ renversement ou une découverte; Jésus-Christ n'a ni renversé ni
+ découvert. Il faut être chrétien, mais on ne peut être orthodoxe.
+ Il faut un christianisme pur. L'archevêque serait disposé à
+ comprendre cela; il est capable de fonder le christianisme pur en
+ France. J'imagine que l'une des suites du mouvement d'instruction
+ et d'étude qui a lieu en France dans le clergé, sera de nous
+ _rationaliser_ un peu. D'abord, ils s'ennuieront de la scolastique;
+ la scolastique jetée de côté, on changera la forme des idées, et
+ puis on reconnaîtra l'impossibilité de l'explication orthodoxe de
+ la Bible, etc., etc. Mais il y aura bataille. Car vos bonnes gens
+ ont une verve de dogmatisme tout à fait tenace; et puis ils se
+ donneront un certain vernis d'Athanases qui leur fera boucher les
+ yeux et les oreilles. Mon Dieu! oui, je voudrais être là! Et je
+ vais peut-être me couper les bras; car les prêtres feront beaucoup
+ en ce moment; peut-être faudra-t-il être prêtre pour y pouvoir
+ quelque chose; Ronge et Czerski étaient prêtres. J'ai lu une lettre
+ de la mère de Czerski à son fils, où elle lui rappelle les
+ sacrifices qu'elle a faits pour son éducation cléricale, et le
+ supplie de rester fidèle au catholicisme. Mais peut-il le servir
+ plus sincèrement qu'en se vouant à ce qu'il croit la vérité?
+
+ Ami, pardonnez-moi ce que je viens de vous dire. Ah! si vous
+ connaissiez ma tête et mon cœur! Ne croyez pas que tout cela ait en
+ moi une consistance dogmatique; non, je n'exclus rien. J'admets des
+ contradictoires, au moins provisoirement. Eh! n'y a-t-il pas des
+ états où il faut de force que l'individu et l'humanité posent sur
+ l'instable. On n'y peut tenir, direz-vous, c'est une souffrance.
+ Oui, mais qu'y faire? Il faut passer par là. Il a été nécessaire
+ qu'à une époque on fût scientifiquement sceptique sur la morale, et
+ pourtant, à cette époque, les hommes purs étaient et pouvaient être
+ moraux, moyennant une contradiction. Les scolastiques se
+ moqueraient de cela et triompheraient à montrer là un défaut de
+ logique. En vérité, beau triomphe de montrer ce qui est clair! Ils
+ veulent un état moral où tout soit rigoureusement formulé, et ils
+ se contenteront d'un fond misérable, pourvu qu'on leur accorde
+ cette forme à laquelle ils tiennent tant. Ils ne connaissent ni
+ l'homme ni l'humanité tels qu'ils existent de fait.
+
+ Oui, mon ami, je crois encore: je prie, je dis le _Pater_ avec
+ délices. J'aime beaucoup à être dans les églises; la piété pure,
+ simple, naïve me touche beaucoup dans mes moments lucides, quand je
+ sens l'odeur de Dieu; j'ai même des accès de dévotion, j'en aurai
+ toujours, je crois; car la piété à une valeur, ne fût-elle que
+ psychologique. Elle nous moralise délicieusement et nous élève
+ au-dessus des misérables soucis de l'utile; or là où finit l'utile
+ commence le beau, Dieu, l'infini, et l'air pur qui vient de là est
+ la vie.
+
+ Ils me prennent ici pour un bon petit séminariste, bien pieux et
+ bien doux. Ma foi, ce n'est pas ma faute. Cela me peine
+ quelquefois, car je crains d'y voir quelque chose qui ne soit pas
+ vrai et droit; mais je ne feins rien, Dieu le sait; seulement je ne
+ dis pas tout. Vaudrait-il mieux engager avec eux ces misérables
+ controverses, où ils auraient l'avantage de soutenir le beau et le
+ pur, et où j'aurais l'air de m'assimiler à ce qu'il y a de plus
+ vil; car l'antichristianisme a, dans ce pays, une couleur si
+ détestable, si basse, si dégoûtante, qu'en vérité il y aurait de
+ quoi m'éloigner, ne fût-ce que par modestie naturelle. Et puis ils
+ n'y entendraient rien. On ne trouve pas mauvais que je ne leur
+ parle pas allemand. D'ailleurs, je vous l'ai dit, mon ami, telle
+ est ma position intellectuelle, que je puis paraître telle chose à
+ celui-ci, telle chose à celui-là, sans rien feindre, sans que l'un
+ ni l'autre se trompe, grâce au joug de la contradiction dont je me
+ suis débarrassé pour un temps.
+
+ Et puis savez-vous qu'il y a des moments où j'ai été à deux doigts
+ d'un revirement complet, et où j'ai délibéré si je ne serais pas
+ plus agréable à Dieu en coupant net, au point où j'en suis, le fil
+ de mon examen, et en me reculant de deux ou trois ans! C'est que je
+ ne vois plus en progressant la possibilité d'arriver au
+ catholicisme; chaque pas m'en éloigne de plus en plus. Quoi qu'il
+ en soit, l'alternative s'est présentée à moi très nettement: je ne
+ puis plus revenir au catholicisme que par l'amputation d'une
+ faculté, en stigmatisant définitivement ma raison et lui commandant
+ pour toujours le silence respectueux, et même plus, le silence
+ absolu. Oui, si je revenais, je cesserais ma vie d'étude et
+ d'examen, persuadé qu'elle ne peut me mener qu'au mal, et je ne
+ vivrais plus que de la vie mystique, telle que l'entendent les
+ catholiques. Car, pour la vie banale, Dieu, je l'espère, m'en
+ délivrera toujours. Le catholicisme suffit à toutes mes facultés,
+ sauf ma raison critique; je n'espère pas pour l'avenir de
+ satisfaction plus complète; il faut donc ou renoncer au
+ catholicisme, ou amputer cette faculté. Cette opération est
+ difficile et douloureuse; mais croyez bien que, si ma conscience
+ morale ne s'y opposait pas, si Dieu venait ce soir me dire que cela
+ lui est agréable, je le ferais. Vous ne me reconnaîtriez plus
+ alors, je n'étudierais plus, et ne penserais plus critiquement, je
+ serais un mystique déterminé. Croyez bien aussi qu'il faut que
+ j'aie été rudement secoué pour m'arrêter à la possibilité d'une
+ pareille hypothèse, qui se présente à moi plus affreuse que la
+ mort. Mais je ne désespérerais pas d'y trouver une veine d'activité
+ qui pût me suffire.
+
+ Et en pratique, que ferai-je? C'est avec un effroi indicible que je
+ vois approcher la fin des vacances, époque où je devrai
+ nécessairement traduire par les actes les plus décisifs l'état
+ intérieur le plus indéterminé. C'est cette complication de
+ l'extérieur et de l'intérieur qui fait le cruel de ma position.
+ Tout ce souci m'ennuie, me distrait. Et puis je sens si bien que je
+ n'entends rien à ces sortes de choses, que je n'y ferai que des
+ sottises, que j'aurai à essuyer des risées et des rebuts. Je ne
+ suis pas né chevalier d'industrie. Ils se moqueront de ma
+ simplicité et me prendront pour un imbécile. Encore si j'étais sûr
+ de moi! Mais si j'allais perdre par leur contact la pureté de mon
+ cœur et ma conception de la vie? s'ils venaient à m'infecter de
+ leur positivisme? Et quand je serais sûr de moi, serais-je sûr de
+ l'extérieur, qui agit sur nous si fatalement? Et qui peut se
+ connaître lui-même sans craindre sa faiblesse? En vérité, mon ami,
+ n'est-il pas vrai que Dieu m'a joué un bien mauvais tour? Il semble
+ qu'il ait déployé toutes ses voies pour m'envelopper de toutes
+ parts; et il n'en fallait pas tant contre un pauvre enfant qui n'y
+ voyait pas malice. N'importe, je l'aime, et je suis persuadé qu'il
+ a tout fait pour mon bien, malgré la contradiction des faits. Il
+ faut être optimiste pour l'individu comme pour l'humanité, malgré
+ la perpétuelle opposition des faits isolés. C'est là qu'est le
+ courage; il n'y a que moi qui puisse me faire du mal à moi-même.
+
+ Je pense souvent à vous, mon bon ami; vous devez être bien heureux.
+ Un avenir favorable et déterminé s'ouvre devant vous; vous voyez le
+ but, vous n'avez qu'à marcher vers lui... Vous aurez un avantage
+ immense, un dogme rigoureusement formulé... Vous conserverez de la
+ largeur; puissiez-vous ne jamais découvrir une désolante
+ incompatibilité entre deux besoins de votre cœur et de votre
+ esprit. Une cruelle option vous serait alors imposée. Quelque
+ opinion que vous soyez obligé d'avoir de ma situation actuelle et
+ de l'innocence de mon âme, conservez-moi du moins votre amitié. Des
+ erreurs et même des fautes ne peuvent suffire pour la rompre.
+ D'ailleurs, je le répète, j'ai confiance en votre largeur, et Dieu
+ me garde de chercher à vous prouver qu'elle n'est pas orthodoxe;
+ car je veux que vous la conserviez, et pourtant je veux aussi que
+ vous soyez orthodoxe. Vous êtes presque le seul dépositaire de mes
+ pensées les plus secrètes; au nom du ciel, montrez-moi de
+ l'indulgence, et consentez encore à m'appeler votre frère. Quant à
+ mon affection, mon bon ami, elle vous est acquise pour toujours...
+
+ Paris, 12 novembre 1845.
+
+ Ce n'était pas sans surprise, mon cher ami, que j'avais vu se
+ terminer les vacances sans recevoir de réponse de vous. Aussi ma
+ première question en arrivant à Saint-Sulpice fut pour vous
+ demander, afin d'apprendre la cause de ce silence, et plus encore
+ afin de m'entretenir avec vous. Jugez de la peine que j'éprouvai
+ quand j'appris qu'une maladie grave avait été la cause qui avait
+ entravé votre correspondance. Bientôt, il est vrai, les détails que
+ l'on me donna suffirent pour lever toutes mes inquiétudes; mais ils
+ me laissèrent toujours le regret de voir reculée peut-être pour
+ longtemps l'époque où nous pourrons nous entretenir. Que de
+ réflexions, mon bon ami, fit naître en moi cette nouvelle
+ inattendue qui concourait avec une phase si singulière de mon
+ existence! Croiriez-vous que j'ai envié votre sort, et que
+ j'appelais de mes vœux une cause quelconque qui retardât pour moi
+ mon entrée dans le tourbillon de la vie active, en prolongeant
+ l'assoupissement de la vie domestique si calme, si insoucieuse.
+ Vous le comprendrez, mon ami, quand je vous aurai exposé les
+ épreuves par lesquelles j'ai dû passer, et celles qui me sont
+ encore réservées. Je n'entreprendrai pas de vous en faire un récit
+ détaillé, ce sera l'objet de nos futures conversations. Je vous en
+ dirai seulement les faits principaux et ceux qui ont amené un
+ résultat durable.
+
+ Ma résolution inébranlable en venant à Saint-Sulpice était de
+ rompre enfin avec un passé qui n'était plus en harmonie avec mes
+ dispositions actuelles et de quitter un extérieur qui ne pouvait
+ plus être qu'un mensonge. Mais je voulais tout faire gravement et
+ lentement, d'autant plus qu'une réaction dans un avenir plus ou
+ moins éloigné ne me paraissait pas improbable. Une circonstance
+ extérieure vint hâter, malgré moi, mes pas un peu lents. À mon
+ arrivée à Saint-Sulpice, on m'apprend que je ne fais plus partie du
+ séminaire, mais bien de la maison des Carmes, que l'archevêque
+ vient enfin de fonder définitivement, et l'on m'intime l'ordre
+ d'aller dans la journée lui porter moi-même ma réponse. Jugez de
+ mon embarras. Il redouble encore quand, quelques heures après, on
+ m'apprend que l'archevêque est venu lui-même au séminaire et
+ demande à nous parler. Accepter était immoral, donner la vraie
+ raison du refus était impossible, en donner une fausse me
+ répugnait. J'eus recours au bon M. Carbon, qui se chargea de tout
+ et m'épargna cette fatale entrevue. Je crus devoir poursuivre dès
+ lors ce que les circonstances avaient si bien commencé pour moi; je
+ fis en un jour ce que je comptais faire en quelques semaines, et,
+ le soir même de mon arrivée, je ne faisais partie ni du séminaire
+ ni de la maison des Carmes.
+
+ Que de liens, mon ami, rompus en quelques heures! J'en étais
+ effrayé; j'eusse voulu arrêter cette marche fatale, trop rapide à
+ mon sens; mais la nécessité me poussait en avant, et il n'y avait
+ plus moyen de reculer. C'est alors, mon ami, que je passai les
+ jours les plus cruels de ma vie. Figurez-vous l'isolement le plus
+ complet, sans ami, sans conseil, sans connaissance, sans appui au
+ milieu de personnes froides et indifférentes, moi qui venais de
+ quitter ma mère, ma Bretagne, ma vie toute dorée, tant d'affections
+ pures et simples. Seul maintenant dans ce monde, pour qui je suis
+ un étranger. Ô maman, ma petite chambre, mes livres, mes études
+ calmes et douces, mes promenades à côté de ma mère, adieu pour
+ toujours! Adieu à ces joies pures et douces où je me croyais près
+ de Dieu; adieu à mon aimable passé, adieu à ces croyances qui m'ont
+ si doucement bercé. Plus pour moi de bonheur pur. Plus de passé,
+ pas encore d'avenir. Et ce monde nouveau voudra-t-il de moi? J'en
+ quitte un autre qui m'aimait et me caressait. Et ma mère, dont la
+ pensée autrefois était mon soulagement dans mes peines, cette fois
+ c'était mon souvenir le plus douloureux. Je la poignardais presque.
+ Ô Dieu, fallait-il me rendre le devoir si cruel? Et l'opinion qui
+ rira de moi! Et l'avenir!... Oh! qu'il m'apparaissait pâle et
+ décoloré. L'ambition ne pouvait soulever ce voile de tristesse et
+ de regrets qui enveloppait mon cœur. Je maudissais ma destinée, qui
+ m'avait amené de force entre de si fatales contradictions. Et la
+ vie matérielle qui m'apparaissait avec ses besoins grossiers et
+ impérieux! J'enviais le sort des simples qui naissent, vivent et
+ meurent sans bruit et sans pensée, suivant bonnement le courant qui
+ les entraîne, adorant un Dieu qu'ils appellent leur Père. Oh! que
+ j'en voulais à ma raison de m'avoir ravi mes rêves! Je passais une
+ partie de mes soirées dans l'église de Saint-Sulpice, et là je
+ cherchais à croire; mais je ne pouvais. Oh! oui, mon ami, ces jours
+ compteront dans ma vie; s'ils n'en furent les plus décisifs, ils en
+ furent au moins les plus pénibles. À vingt-trois ans, recommencer
+ comme si je n'avais pas encore vécu! Je me figurais au milieu d'une
+ foule turbulente, grossièrement ambitieuse, et moi, au milieu,
+ simple et timide; et il fallait se mêler à cette tourbe. Que de
+ fois je fus tenté de choisir une vie simple et vulgaire, que
+ j'aurais su ennoblir par l'intérieur. J'avais perdu le besoin de
+ savoir, de scruter, de critiquer; il me semblait qu'il m'eût suffi
+ d'aimer et de sentir; mais je sentais bien qu'au premier jour où le
+ cœur cesserait de battre si fort, la tête recommencerait à crier
+ famine.
+
+ Il fallait pourtant chercher à me créer une nouvelle existence dans
+ ce monde pour lequel j'étais si peu fait. Je vous épargne le récit
+ de ces complications, qui vous seraient aussi ennuyeuses qu'elles
+ me furent pénibles. Figurez-vous votre pauvre ami courant des
+ journées entières de visite en visite. J'en avais honte; mais que
+ faire contre la nécessité? L'homme ne vit pas seulement de pain,
+ mais il vit aussi de pain. Je n'ai pourtant pas cessé un instant de
+ regarder le ciel.
+
+ Il suffit de vous dire que, pour obéir aux conseils de M. Carbon et
+ pour une autre raison péremptoire dont je vous parlerai tout à
+ l'heure, je crus devoir refuser quelques propositions assez
+ avantageuses, pour accepter, à l'école préparatoire annexée au
+ collège Stanislas, une petite place qui, sous plusieurs rapports,
+ était assez bien en harmonie avec ma situation actuelle. Cette
+ place ne m'occupait pas plus d'une heure et demie par jour, et je
+ trouvais là des cours spéciaux de mathématiques, de physique, etc.,
+ sans parler des cours préparatoires à la licence dont l'un, entre
+ autres, fait deux fois par semaine par M. Lenormant. J'ai été
+ d'ailleurs surpris de la bonté cordiale et franche que j'ai trouvée
+ en ces jeunes gens: je puis dire que je n'ai pas eu en cette maison
+ une ombre de désagrément et que j'ai éprouvé de sincères regrets en
+ la quittant. Mais ce que cette courte période de ma vie a eu de
+ remarquable, ce sont certainement mes rapports avec M. Gratry;
+ directeur du collège. Je vous en parlerai beaucoup, et je suis
+ enchanté d'avoir fait sa connaissance. C'est une miniature exacte
+ de M. Bautain, dont il est l'élève et l'ami. Nous entrâmes, dès la
+ première minute, en contact immédiat, et dès lors nos rapports se
+ continuèrent sur un pied tout à fait singulier et dont je n'avais
+ jamais trouvé l'analogue en moi. Sur plusieurs points nos idées se
+ rencontraient merveilleusement: pour lui aussi, tout est
+ philosophie. En somme, c'est un esprit spéculatif remarquable, mais
+ sur certains points il sonne creux.
+
+ Qu'est-ce donc, me demanderez-vous, qui m'a obligé à quitter cette
+ position où, après tout, je ne me trouvais pas si mal, et où je
+ pouvais si facilement poursuivre mes projets actuels? Ceci est, mon
+ ami, une des passes les plus singulières de ma vie; j'aurais mille
+ peines à le faire comprendre à qui que ce soit: nul ne l'a, je
+ pense, bien compris. C'est encore le devoir. Oui, mon ami, la même
+ raison qui m'a obligé à quitter Saint-Sulpice, à refuser les
+ Carmes, m'a obligé encore à quitter le collège Stanislas... M.
+ Dupanloup et M. Manier m'entraînaient d'ailleurs en avant; je
+ marchai en avant, et ce fut à recommencer. En vérité, mon cher, il
+ faut qu'il m'arrive toujours des aventures uniques, et je me
+ réjouirais de celle-ci, ne fût-ce que pour les singulières
+ positions où elle m'a placé, lesquelles m'ont fourni l'occasion
+ d'apprendre une foule de choses.
+
+ Il me fut facile, en sortant de Stanislas, de renouer une des
+ négociations que j'avais rompues pour y entrer, et de suivre mon
+ plan primitif qui était simplement de prendre dans Paris une
+ chambre d'étudiant. Telle est, mon ami, ma position actuelle. J'ai
+ pris une chambre comme pensionnaire libre dans une institution,
+ près du Luxembourg, et quelques répétitions de mathématiques et de
+ littérature dont je me suis chargé me mettent à peu près, comme
+ l'on dit, _au pair_. Je n'en demandais pas tant. Du reste j'ai ma
+ journée à moi, et je peux faire à la Sorbonne et dans les
+ bibliothèques des séances aussi longues qu'il me plaît. Ce sont là
+ mes vrais domiciles et ceux où je passe les moments les plus
+ agréables. Cette vie me serait bien douce, si de pénibles
+ souvenirs, des inquiétudes trop bien fondées, et surtout un
+ terrible isolement n'y mêlaient encore bien des peines. Venez donc
+ avec moi, cher ami, et nous passerons ensemble d'agréables moments.
+
+ Je ne vous ai entretenu jusqu'ici que des faits qui ont concouru à
+ fixer momentanément ma position dans Paris, et je ne vous ai encore
+ rien dit des projets ultérieurs auxquels ces démarches se
+ rattachent; car vous présumez, je pense, que je n'ai prétendu en
+ tout ceci que me procurer une position transitoire, commode pour la
+ continuation de mes études. C'est, en effet, vers un avenir
+ ultérieur que se dirigent mes pensées, depuis que ma position
+ actuelle est fixée. Nouvelles sources de peines intellectuelles
+ excessivement vives, et auxquelles je suis actuellement en proie;
+ car c'est pour moi un supplice de me spécialiser, et, de plus,
+ nulle spécialité ne cadre parfaitement avec les divisions de mon
+ esprit. Et pourtant il le faut. Ô mon ami, qu'il est cruel d'être
+ gêné dans son développement intellectuel par des circonstances
+ extérieures! Jugez combien je souffre, moi surtout qui avais donné
+ à mon esprit une si franche liberté pour suivre sa ligne de
+ développement.
+
+ J'ai d'abord fait quelques démarches du côté des langues
+ orientales; on m'a promis des conférences avec M. Quatremère et M.
+ Julien, professeur de chinois au Collège de France, et le résultat
+ a été que telle ne serait pas ma spécialité extérieure (je dis
+ extérieure, car intérieurement je n'en aurai jamais, à moins qu'on
+ n'appelle la philosophie une spécialité, ce qui à mon sens serait
+ inexact). L'Université s'est alors offerte à moi: ici, vous le
+ comprendrez, nouvelles difficultés. Le professorat proprement dit
+ m'est à peine supportable, et, en supposant qu'on n'y reste pas
+ toujours, il faut au moins y passer longtemps. La philosophie seule
+ me sourirait, encore faudrait-il me laisser faire, et ils ne me
+ laisseraient pas. Et puis il faudrait pour y arriver faire des
+ années de ce que j'appelle littérature écolière, vers latins,
+ discours de rhétorique, etc. Jugez quel supplice!... J'ai été
+ tellement effrayé de cette perspective, que je fus quelque temps
+ décidé à m'agréger à la classe des sciences; mais ce serait alors
+ plus que jamais qu'il faudrait me spécialiser; car, enfin, dans
+ leur _littérature_, ils admettent bien encore une sorte
+ d'universalité. Et puis cela m'écarterait de mes idées chéries.
+ Non, non; je me rapprocherai le plus possible de ce centre qui est
+ philosophie, théologie, science, littérature, etc., _qui est Dieu_,
+ suivant moi. Ainsi donc, mon ami, je regarde comme probable que je
+ viserai aux lettres, afin de m'agréger à la philosophie. Ah! croyez
+ que tout cela est pâle pour moi, et que cet esprit universitaire
+ m'est profondément antipathique. Mais il faut être quelque chose,
+ et j'ai dû chercher à être ce qui s'écarte le moins de mon type
+ idéal. Et puis, qui sait? j'arriverai peut-être par là à faire jour
+ à mes idées. Il arrive tant de choses inattendues, qui déjouent
+ tous les calculs! Il faut donc se préparer à tout, et se tenir prêt
+ à déployer sa voile au premier vent qui souffle[27]...
+
+ Il faut aussi que je vous parle, mon ami, d'un fait intellectuel
+ qui m'a beaucoup soutenu et consolé en ces moments pénibles; ce
+ sont mes rapports avec M. Dupanloup. Je lui fis d'abord connaître
+ par une lettre mon état intérieur et les démarches que je croyais
+ devoir faire en conséquence. Il me comprit parfaitement, et il
+ s'ensuivit entre nous une longue conférence d'une heure et demie,
+ où, pour la première fois de ma vie, j'exposais à un homme le fond
+ de mes idées et de mes doutes sur le catholicisme. Ah! j'avoue
+ n'avoir jamais rien rencontré de plus distingué; j'ai trouvé en lui
+ de la vraie philosophie et un esprit décidément supérieur; ce n'est
+ que de ce moment que j'ai appris à le connaître. Nous ne nous
+ abordâmes point de front; nous ne fîmes qu'exposer, moi, la nature
+ de mes doutes, lui, le jugement qu'il devait en porter comme
+ orthodoxe. Il fut extrêmement sévère et me déclara nettement: 1°
+ qu'il n'était nullement question de _tentations_ contre la foi,
+ terme dont je m'étais servi dans ma lettre, par l'habitude que
+ j'avais contractée de me conformer à la terminologie sulpicienne
+ pour me faire entendre, mais bien d'une perte totale de la foi; 2°
+ que j'étais hors de l'Église; 3° qu'en conséquence je ne pouvais
+ approcher d'aucun sacrement, et qu'il ne m'engageait pas à
+ pratiquer l'extérieur de la religion; 4° que je ne pouvais sans
+ mensonge continuer un jour de plus à paraître ecclésiastique, etc.,
+ etc. Du reste, en tout ce qui ne tenait pas à l'appréciation de mon
+ état, il fut bon autant qu'on peut l'être... Ces messieurs de
+ Saint-Sulpice et M. Gratry étaient bien loin d'en juger aussi
+ rondement, et prétendaient que je devais toujours me considérer
+ comme tenté... J'ai obéi à M. Dupanloup et je le ferai toujours
+ désormais. Pourtant je me confesse encore, et, comme je n'ai plus
+ M. B., je le fais à M. Le Hir, que j'aime à la folie. Je remarque
+ que cela m'améliore et me console beaucoup. Je me confesserai à
+ vous quand vous serez prêtre.--Pourtant, par condescendance, comme
+ il disait, pour le sentiment des autres, M. Dupanloup voulut
+ qu'avant de quitter Stanislas je fisse une retraite. Cette
+ proposition, dans sa bouche surtout, me fit d'abord éclater de
+ rire. Je changeai de ton, quand il me proposa de la faire avec M.
+ de Ravignan. J'aurais accepté; car c'eût été finir noblement avec
+ le catholicisme. Malheureusement M. de Ravignan ne devait être à
+ Paris que vers le 10 novembre, et dans l'intervalle M. Dupanloup a
+ cessé d'être supérieur du petit séminaire, et moi de faire partie
+ du collège Stanislas. La réalisation de ce projet me paraît au
+ moins bien ajournée...
+
+ Adieu, bon et cher ami, pardonnez-moi de ne vous avoir parlé que de
+ moi. Pour vous et pour vos amis, je vous supplie de ménager votre
+ santé durant la convalescence et de ne point la compromettre de
+ nouveau par un travail prématuré. Je ne demande de réponse qu'au
+ cas où cela ne vous fatiguerait pas. La vraie réponse sera quand
+ nous nous embrasserons. En attendant, croyez à ma bien sincère
+ amitié.
+
+ Paris, 5 septembre 1846.
+
+ Merci, mon cher ami, pour votre excellente lettre. Elle m'a été une
+ grande joie et un grand secours durant ces tristes vacances que je
+ passe dans le plus pénible isolement qui se puisse imaginer. Pas
+ une âme humaine à qui je puisse ouvrir mon cœur, bien plus, avec
+ qui je puisse avoir de ces conversations qui, pour être
+ indifférentes, ne laissent pas de délasser l'esprit et de
+ satisfaire au besoin de société. On peut être à Paris bien plus
+ seul qu'au fond d'un désert, et je l'éprouve. Ce n'est pas de voir
+ des hommes qui constitue la société, c'est d'avoir avec eux
+ quelques-uns de ces rapports qui rappellent qu'on n'est pas seul au
+ monde. Quelquefois, quand l'occasion m'engage dans ces foules
+ indifférentes qui remplissent nos rues, je me figure au milieu
+ d'une forêt d'arbres qui marcheraient. C'est absolument la même
+ chose. Quand je songe au bonheur si pur dont je jouissais
+ autrefois, à pareille époque, je suis pris d'une grande tristesse,
+ surtout quand je songe que j'ai dit à ces jours un adieu éternel.
+ Je ne sais si vous êtes comme moi; mais il n'y a rien qui me pèse
+ plus que de dire, même pour les choses les plus indifférentes:
+ «C'est fini, absolument fini pour toujours!» Jugez donc quand il
+ s'agit des jouissances les seules chères à mon cœur. Mais qu'y
+ faire, mon ami? Je ne me repens de rien, et il y a à souffrir pour
+ son devoir une joie bien supérieure à toutes celles dont on a pu
+ faire le sacrifice. Je bénis Dieu, mon cher, de m'avoir donné en
+ vous quelqu'un qui sait si bien me deviner que je n'ai pas besoin
+ de lui exposer l'état de mon cœur; oui, c'est une de mes plus
+ grandes peines que de songer que les personnes dont l'approbation
+ me serait la plus chère doivent me blâmer et me trouver coupable.
+ Heureusement que cela ne doit pas les empêcher de me plaindre et de
+ m'aimer.
+
+ Je ne suis pas, mon cher, de ceux qui prêchent sans cesse la
+ tolérance aux orthodoxes; c'est là pour les esprits superficiels de
+ l'un et de l'autre parti la cause d'innombrables sophismes. C'est
+ faire tort au catholicisme que de l'accommoder ainsi à nos idées
+ modernes, outre qu'on ne le fait que par des concessions verbales
+ qui dénotent mauvaise foi ou frivolité. Tout ou rien, les
+ néo-catholiques sont les plus sots de tous.
+
+ Non, mon ami, ne craignez pas de me dire que je suis dans cet état
+ par ma faute; je sais que vous devez le croire. Il m'est sans doute
+ bien pénible de songer que la moitié peut-être du genre humain
+ éclairé me dirait que je suis dans l'inimitié de Dieu, et, pour
+ parler la vieille langue chrétienne, qui est la vraie, que, si la
+ mort venait à me surprendre, je serais damné à l'instant même. Cela
+ est affreux, et me faisait frémir autrefois, car je ne sais
+ pourquoi la pensée de la mort m'apparaît toujours comme très
+ prochaine. Mais je m'y suis aguerri, et je ne souhaite aux
+ orthodoxes qu'une paix d'âme égale à celle dont je jouis. Je puis
+ dire que, depuis que j'ai accompli mon sacrifice, au milieu de
+ peines extérieures plus grandes qu'on ne saurait croire et qu'une
+ délicatesse fausse peut-être me force de cacher à tous, j'ai goûté
+ un calme qui m'était inconnu à des époques de ma vie en apparence
+ plus sereines. Il faut se garder, mon cher ami, de croire sur le
+ bonheur certaines généralités très fausses, supposant toutes qu'on
+ ne peut être heureux que conséquemment et avec un système
+ intellectuel parfaitement harmonisé. À ce prix, nul ne serait
+ heureux, ou celui-là seul le serait dont l'intelligence bornée ne
+ pourrait s'élever à la conception du problème et du doute.
+ Heureusement il n'en est pas ainsi; nous sommes heureux grâce à une
+ inconséquence et à un certain tour qui nous fait prendre en
+ patience ce qui avec un autre tour deviendrait un supplice.
+ J'imagine que vous avez dû éprouver ceci: il se passe en nous,
+ relativement au bonheur, une espèce de délibération, où du reste
+ nous sommes fatalement déterminés, par laquelle nous décidons sur
+ quel tour nous prendrons telle ou telle chose; car il n'est
+ personne qui ne doive reconnaître qu'il porte en lui mille causes
+ actuelles qui pourraient le rendre le plus malheureux des hommes.
+ Il s'agit de savoir s'il leur donnera droit d'agir ou s'il en fera
+ abstraction. Nous ne sommes heureux qu'à la dérobée, mon cher ami;
+ mais qu'y faire? Le bonheur n'est pas quelque chose d'assez saint
+ pour qu'il ne faille l'accepter que d'une parfaite raison.
+
+ Vous trouverez peut-être singulier, mon cher ami, que, ne croyant
+ pas au christianisme, je puisse me tenir en une telle assurance.
+ Sans doute, mon cher, si je doutais encore; mais, s'il faut tout
+ vous dire, je vous avouerai que je ne doute plus guère.
+ Expliquez-moi donc un peu comment vous faites pour croire. Mon
+ pauvre ami, c'est trop tard pour vous dire: «Prenez garde!» Si vous
+ n'étiez pas ce que vous êtes, je me jetterais à vos genoux, devant
+ vous, pour vous demander, au nom de notre amitié, si vous vous
+ sentez capable de jurer de vous-même que vous ne changerez d'avis à
+ aucune époque de votre existence. Songez-y, jurer de l'avenir de sa
+ pensée!... J'ai été désolé que notre pauvre ami X*** se soit lié;
+ je parierais mille contre un qu'il a douté ou qu'il doutera. On
+ verra dans vingt ans. Mon cher ami, je ne sais ce que je vous dis;
+ mais je ne puis m'empêcher de désirer, comme saint Paul, _omnes
+ fieri qualis et ego sum_, heureux de n'avoir pas à ajouter
+ _expectis vinculis his_. Quant aux chaînes qui me liaient déjà, je
+ ne me repens pas de les avoir acceptées. Quelle est la philosophie
+ qui ne doit dire: _Dominus pars..._? C'est la profession de la vie
+ belle et pure, et, grâce à Dieu, j'en conserve toujours un goût
+ très sensible. Je vous ferai une confidence, mon cher, puisque je
+ puis vous tout dire; aussi bien est-ce une des pensées qui me
+ reviennent avec le plus de charme.
+
+ Au moment où je marchais à l'autel pour recevoir la tonsure, des
+ doutes terribles me travaillaient déjà; mais on me poussait et
+ j'entendais dire qu'il est toujours bon d'obéir. Je marchai donc;
+ mais je prends Dieu à témoin de la pensée intime qui m'occupait et
+ du vœu que je fis au fond de mon cœur. Je pris pour mon partage
+ cette vérité qui est le Dieu caché; je me consacrai à sa recherche,
+ renonçant pour elle à tout ce qui n'est que profane, à tout ce qui
+ peut éloigner l'homme de la fin sainte et divine à laquelle
+ l'appelle sa nature. Ainsi je l'entendais, et mon âme m'attestait
+ que je ne me repentirais jamais de ma promesse. Et je ne m'en
+ repens pas, mon ami, et je répète sans cesse avec bonheur ces
+ douces et suaves paroles: _Dominus pars..._ et je crois être tout
+ aussi agréable à Dieu, tout aussi fidèle à ma promesse, que celui
+ qui croit pouvoir les prononcer avec un cœur vain et un esprit
+ frivole. Alors seulement elles me seront un reproche quand,
+ prostituant ma pensée à des soins vulgaires, je donnerai à ma vie
+ un de ces mobiles grossiers qui suffisent aux hommes profanes, et
+ préférerai les jouissances inférieures à la sainte poursuite du
+ beau et du vrai. Jusque-là, mon ami, je me rappellerai sans regrets
+ le jour où je les prononçai. L'homme ne peut jamais être assez sûr
+ de sa pensée pour jurer fidélité à tel ou tel système qu'il regarde
+ maintenant comme le vrai. Tout ce qu'il peut, c'est de se consacrer
+ à la vérité, quelle qu'elle soit, et de disposer son cœur à la
+ suivre partout où il croira la voir, dût-il lui en coûter les plus
+ pénibles sacrifices.
+
+ Je vous écris ces lignes, mon ami, à la hâte et tout préoccupé du
+ travail, fort peu attrayant, de ma préparation à la licence...
+ Excusez donc le désordre de mes pensées. J'attends de vous une
+ longue lettre qui me rafraîchisse un peu au milieu de ces aridités.
+
+ Adieu, cher ami, croyez à la sincérité de mon affection et
+ promettez-moi que la vôtre m'est toujours acquise.
+
+ Paris, 11 septembre 1846.
+
+ Je voudrais pouvoir commenter, ligne par ligne, votre lettre que je
+ viens de recevoir, il y a une heure, et vous communiquer les
+ réflexions qu'elle a fait naître en moi en mille sens divers. Mais
+ d'impérieux travaux me l'interdisent. Je ne puis pourtant
+ m'empêcher de jeter à la hâte sur le papier les principaux points
+ sur lesquels il est important que, à l'heure même, nous nous
+ entendions.
+
+ J'ai beaucoup souffert de vous entendre dire qu'il y a désormais un
+ abîme entre vos croyances et les miennes. Non, mon cher; nous
+ croyons les mêmes choses, vous sous une forme, moi sous une autre.
+ Les orthodoxes sont trop concrets; ils tiennent à des faits, à des
+ riens, à des minuties. Rappelez-vous cette définition que donnait
+ du christianisme ce proconsul (_ni fallor_) dont il est parlé dans
+ les _Actes_: «Il s'agit d'un certain Jésus. Paul dit qu'il est en
+ vie, les autres disent qu'il est mort.» Prenez garde de ramener la
+ question à de si misérables termes. Que peut faire, je vous le
+ demande, à la valeur morale d'un homme la croyance à tel fait, ou
+ plutôt la manière d'apprécier et de critiquer tel fait? Oh! que
+ Jésus était bien plus philosophe! Il n'a pas été dépassé; mais
+ l'Église, de bonne foi, l'a été.
+
+ Vous me direz: «Dieu veut que l'on croie ces petites choses,
+ puisqu'il les a révélées.» Prouvez-le; là est mon fort. Je n'aime
+ pas la méthode par objections. Mais vous n'avez pas une preuve qui
+ tienne devant la critique psychologique ou historique. Jésus seul
+ tient. Mais il est pour moi comme pour vous. Pour être platonicien,
+ fallait-il adorer Platon et croire toutes ses paroles?
+
+ Je ne trouve pas, dans la classe des hommes qui ont écrit, des gens
+ plus sots que tous vos apologistes modernes: esprits plats, têtes
+ sans critique. Il en est d'autres plus fins, mais ils n'abordent
+ pas la question.
+
+ Vous me direz, comme j'entendais dire au séminaire: «Ne jugez pas
+ l'intrinsèque des preuves par la petite manière dont elles sont
+ présentées. Nous n'avons pas de vigoureux hommes, mais nous
+ pourrions en avoir: cela ne fait rien à la vérité intrinsèque.» Je
+ réponds: 1° une bonne preuve, surtout en critique historique, est
+ toujours bonne, de quelque manière qu'elle soit présentée; 2° si la
+ cause était absolument la vraie, elle aurait de meilleurs
+ défenseurs. Je classe ainsi les orthodoxes:
+
+ 1. Esprits vifs, non dénués de finesse, mais superficiels. Ceux-là
+ se défendent mieux; mais l'orthodoxie rejette leur système de
+ défense, ils ne comptent donc plus.
+
+ 2. Esprits déprimés, vieux radoteurs... Ceux-ci sont les stricts
+ orthodoxes.
+
+ 3. Ceux qui ne croient que par le cœur, comme des enfants, sans
+ entrer dans tout cet attirail apologétique. Oh! ceux-ci, je les
+ aime, j'en conçois un ravissant idéal; mais nous sommes en
+ critique, ils ne comptent pas. En morale, je fraterniserais avec
+ eux.
+
+ D'autres ne se définissent pas, sont incrédules sans le savoir:
+ l'incrédulité est dans leurs principes, mais ils ne les poussent
+ pas à bout... D'autres croient en rhéteurs, parce que les auteurs
+ auxquels ils ont voué un culte ont été de cette opinion: sorte de
+ religion classique, littéraire. Ils croient au christianisme comme
+ les sophistes de la décadence croyaient au paganisme.--Je regrette
+ de n'avoir pas le temps d'achever et de mettre en ordre cette
+ classification.
+
+ Vous vous défiez de la raison individuelle, quand elle cherche à se
+ dresser un système de vie. Fort bien; donnez-moi mieux, j'y
+ croirai. Je la suis, faute de mieux, cette raison, et je me dépite
+ souvent contre elle.
+
+ Quant à la position extérieure que tout cela me fera, n'importe. Je
+ ne me classerai nulle part. Si par le fait je me trouve classé, ce
+ sera un fait, rien de plus. Si je trouve des personnes qui voient
+ comme moi, nous sympathiserons; sinon je serai seul. Je suis fort
+ égoïste: retranché en moi-même, je me moque de tout. J'espère me
+ faire de quoi vivre. Les gens qui ne me connaîtront pas me
+ classeront parmi ceux avec qui je sympathise le moins: tant pis,
+ ils se tromperont.
+
+ Pour avoir de l'influence, il faut arborer un drapeau et être
+ dogmatique. Allons, tant mieux pour ceux qui en ont le cœur. Moi,
+ j'aime mieux caresser ma petite pensée et ne pas mentir.
+
+ Que si, par un retour qui n'est pas sans exemple, une telle manière
+ devient influente, c'est bon; on viendra à moi, mais je ne me
+ mêlerai pas à ces tourbes. J'aurais pu mettre dans la
+ classification que je faisais tout à l'heure une catégorie de plus:
+ ceux qui ne voient rien au-dessus de l'action et prennent le
+ christianisme comme un moyen d'action: esprits communs, si on les
+ compare au penseur. Celui-là est le Jupiter Olympien, l'homme
+ spirituel qui juge tout et n'est jugé par personne. Que les âmes
+ simples possèdent beaucoup de vrai, oh! mon Dieu! je le crois; mais
+ la forme sous laquelle elles le possèdent ne peut suffire à celui
+ dont la raison est en juste proportion avec les autres facultés.
+ Cette faculté élimine, discute, épure, et impossible de l'étouffer.
+ Ah! si j'avais pu, je l'eusse fait. Quant au _cupio omnes fieri_,
+ voici mon idée. Je ne l'applique qu'à ma liberté. Il faut, autant
+ que possible, se maintenir dans une position où l'on soit prêt à
+ virer de bord, alors que change le vent de la croyance. Et combien
+ de fois doit-il changer dans la vie? Cela dépend de sa longueur.
+ Or, un lien n'est pas ce qu'il y a de plus propre à cela. On
+ respecte plus la vérité en se tenant dans une position telle qu'on
+ puisse lui dire: «Traîne-moi où tu voudras; je suis prêt.» Un
+ prêtre ne peut pas dire cela commodément. Il lui faut plus que du
+ courage pour reculer. S'il n'est pas céleste, après cela, il est
+ horrible; et cela est si vrai, que je ne vois pas un seul beau type
+ en ce genre, pas même M. de Lamennais. Il faut marcher et se
+ déclarer très positivement: «Je verrai toujours comme j'ai vu par
+ le passé, et je ne verrai pas autrement.» Comment vivre un instant
+ en se disant cela?
+
+ Quant à l'affaire de M. X., en dehors de toute considération
+ personnelle, voici mon syllogisme. On ne doit pas jurer de ce dont
+ on n'est pas sûr. Or, on n'est pas sûr de ne pas changer de
+ croyance à l'avenir, quelque certitude qu'on ait du présent et du
+ passé. Donc... Moi aussi, autrefois, j'aurais juré, et pourtant...
+
+ Ce que vous dites des antagonistes du christianisme est très vrai.
+ J'ai même fait incidemment sur ce point des recherches assez
+ curieuses qui, complétées, pourraient faire une histoire
+ intéressante, intitulée: _Histoire de l'incrédulité dans le
+ christianisme_. Les résultats paraîtraient triomphants aux
+ orthodoxes et surtout le premier, à savoir que le christianisme n'a
+ guère été attaqué jusqu'ici qu'au nom de l'immoralité et des
+ doctrines abjectes du matérialisme, par des polissons, en un mot.
+ Voilà le fait et je le prouverai. Mais j'explique cela. À ces
+ époques-là, on devait croire aux religions. C'était la loi d'alors;
+ et ceux qui n'y ont pas cru ont été en dehors de l'ordre commun. Il
+ est temps qu'un autre ordre commence. Je crois même qu'il a
+ commencé, et la dernière génération de l'Allemagne en a offert
+ d'admirables exemples: Kant, Herder, Jacobi, Gœthe même.
+
+ Mon cher ami, excusez-moi, je vous prie, de vous écrire de la
+ sorte. Mais je fais pour vous ce que je ne fais pas pour ce que
+ j'ai de plus cher au monde, ma sœur, par exemple, à qui hier j'ai
+ expédié une lettre d'un quart de page, tant je suis accablé de
+ travail. Je me délecte en songeant aux conversations que nous
+ aurons ensemble, après mon examen surtout, car alors je prendrai
+ mes vacances. J'aurais pourtant encore mille choses à vous dire sur
+ ce que vous me dites de vous. Là encore, je jouerais le rôle
+ réfutatif, à meilleur droit sans doute. Mon ami, concevoir
+ certaines choses, c'est être appelé à les réaliser.
+
+ Adieu, mon très cher... Croyez à mon affection toute sincère.
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+[1: Le jour même où j'allais donner le bon à tirer de cette feuille, la
+mort de mon frère est venue rompre le dernier lien qui m'attachait aux
+souvenirs du toit paternel. Mon frère Alain fut pour moi un ami bon et
+sûr; il me comprit, m'approuva, m'aima toujours. Sa claire et ferme
+intelligence, sa grande puissance de travail, l'appelaient soit aux
+carrières qui supposent l'étude des sciences mathématiques, soit aux
+fonctions de la magistrature. Les malheurs de notre famille lui firent
+prendre une autre direction, et il traversa de dures épreuves, où son
+courage ne se démentit pas un seul instant. Il ne se plaignit jamais de
+la vie, quoique la vie n'ait guère eu pour lui que les récompenses qu'on
+se donne par les joies de l'intérieur. Celles-là sont assurément les
+meilleures.]
+
+[2: M. Amiel, de Genève.]
+
+[3: J'écrivais ce morceau à Ischia, dans l'automne de 1875.]
+
+[4: Je raconterai peut-être un jour ces histoires.]
+
+[5: Quels beaux chefs de _Landwehr_ ces gens-là eussent fait! On ne
+remplacera pas cela.]
+
+[6: ΑΘΗΝΑΣ ΔΗΜΟΚΡΑΤΙΑΣ. Le Bas, _Inscr._, I, 32e.]
+
+[7: Un consciencieux et infatigable chercheur, M. Luzel, sera, j'espère,
+le Pausanias de ces petites chapelles focales et fixera par écrit toute
+cette magnifique légende, à la veille de se perdre.]
+
+[8: La forme ancienne est Ronan, qui se retrouve dans les noms de lieu,
+_Loc-Ronan_, les eaux de Saint-Ronan (pays de Galles), etc.]
+
+[9: J'écrivais ceci en 1876. La belle œuvre de M. Victor Hugo a paru
+depuis.]
+
+[10: Ce tableau a été très bien tracé par M. Adolphe Morillon:
+_Souvenirs de Saint-Nicolas_. Paris, Lecoffre.]
+
+[11: Voir l'excellente notice que M. Foulon, maintenant archevêque de
+Besançon, a consacrée à M. l'abbé Richard.]
+
+[12: Mes souvenirs se rapportent aux années 1842-1845. Je pense que
+depuis rien n'a changé.]
+
+[13: Paris, 1609, in-12.]
+
+[14: Première édition, 1839; deuxième édition, fort augmentée, 1845.]
+
+[15: Un écrit qui représente mes idées philosophiques de cette époque,
+mon essai sur l'_Origine du langage_, publié pour la première fois dans
+_la Liberté de penser_ (septembre et décembre 1848), marque bien la
+manière dont je concevais le tableau actuel de la nature vivante comme
+le résultat et le témoignage d'un développement historique très ancien.]
+
+[16: J'allai dernièrement à la Bibliothèque nationale pour rafraîchir
+mes souvenirs sur _le Comte de Valmont_. En ayant été détourné, je priai
+M. Soury de parcourir pour moi l'ouvrage. J'étais curieux d'avoir son
+impression. Voici ce qu'il me répondit:
+
+«J'ai bien tardé à vous faire connaître mon sentiment sur _le Comte de
+Valmont, ou les Égarements de la raison_. C'est qu'il m'a fallu des
+efforts presque héroïques pour l'achever. Non que cet ouvrage ne soit
+honnêtement pensé et assez bien écrit. Mais l'impression de mortel ennui
+qui se dégage de ces milliers de pages permet à peine d'être équitable
+pour cette œuvre édifiante de l'excellent abbé Gérard. On lui en veut
+d'être si ennuyeux. Vraiment, il eût pu l'être moins.
+
+«Comme il arrive souvent, ce qu'il y a de meilleur en ce livre, ce sont
+les notes, c'est-à-dire une foule d'extraits et de morceaux choisis,
+tirés des écrivains célèbres des deux derniers siècles, surtout de
+Rousseau. Toutes ces «preuves», tous ces arguments apologétiques ruinent
+malheureusement l'œuvre de fond en comble, l'éloquence et la dialectique
+de Rousseau, de Diderot, d'Helvétius, d'Holbach, voire de Voltaire,
+différant très fort de celles de l'abbé Gérard. Il en est de même des
+raisons des libertins que réfute le marquis, père du comte de Valmont.
+Qu'il doit être dangereux de présenter avec tant de force les mauvaises
+doctrines! Elles ont une saveur qui rend fades et insipides les
+meilleures choses. Et ce sont celles-ci, les bonnes doctrines, qui
+remplissent les six ou sept volumes du _Comte de Valmont_! L'abbé Gérard
+ne voulait pas qu'on appelât ce livre un roman. De fait, il n'y a ni
+drame ni action dans ces interminables lettres du marquis, du comte et
+d'Émilie.
+
+«Le comte de Valmont est un de ces incrédules qu'on doit souvent
+rencontrer dans le monde. Esprit faible, prétentieux et fat, incapable
+de penser et de réfléchir par lui-même, d'ailleurs ignorant et sans
+connaissances d'aucune sorte sur aucun sujet, il oppose à son malheureux
+père des foules de difficultés contre la morale, la religion et le
+christianisme en particulier, comme s'il avait le droit d'avoir une
+opinion sur des matières dont l'étude demande tant de lumières et
+consume tant d'années. Ce que ce pauvre garçon a de mieux à faire, c'est
+d'abjurer son inconduite, et il n'a garde d'y manquer presque à chaque
+tome.
+
+«Le septième volume de l'édition de cet ouvrage, que j'ai sous les yeux,
+est intitulé: _la Théorie du bonheur, ou l'Art de se rendre heureux mis
+à la portée de tous les hommes, faisant suite au Comte de Valmont_.
+Paris, Bossange, 1801, 11e édition. C'est un autre livre, quoi qu'en
+dise l'éditeur, et j'avoue n'avoir pas été séduit par cet art d'être
+heureux mis ainsi à la portée de tout le monde.»]
+
+[17: Ces vers sont d'Antonius, poète chrétien du IVe siècle.]
+
+[18: Qu'il me soit permis à ce sujet de faire une remarque. On s'est
+habitué, de notre temps, à mettre _monseigneur_ devant un nom propre, à
+dire _monseigneur Dupanloup_, _monseigneur Affre_. C'est là une faute de
+français; le mot «monseigneur» ne doit s'employer qu'au vocatif ou
+devant un nom de dignité. En s'adressant à M. Dupanloup, à M. Affre, on
+devait dire: _monseigneur_. En parlant d'eux, on devait dire: _monsieur
+Dupanloup_, _monsieur Affre_, _monsieur_ ou _monseigneur l'archevêque de
+Paris_, _monsieur_ ou _monseigneur l'évêque d'Orléans_.]
+
+[19: _Lucta mea_, Genèse, XXX, 8.]
+
+[20: Il se nommait François Liart. C'était une très honnête et très
+droite nature. Il mourut à Tréguier dans les derniers jours de mars
+1845. Sa famille me fit rendre, après sa mort, les lettres que je lui
+avais écrites; je les ai toutes.]
+
+[21: M. l'abbé Cognat, curé de Notre-Dame des Champs, qui fut, avec M.
+Foulon, actuellement archevêque de Besançon, mon meilleur ami au
+séminaire, a communiqué au _Figaro_ (3 avril 1879) et publié dans _le
+Correspondant_ (10 mai, 10 juin et 10 juillet 1882) divers extraits de
+lettres de moi écrites à la même date que celle que je donne ici.
+J'aimerais certes à relire toutes ces lettres, qui me rappelleraient
+bien des nuances d'un état d'âme disparu depuis trente-sept ans. Pour
+moi, M. Foulon et M. Cognat sont d'anciens amis, qui me sont restés très
+chers. Pour eux, j'espère que je suis cela aussi; mais je dois être de
+plus un adversaire du dogme qu'ils professent, quoique, à vrai dire,
+dans l'état d'esprit où je suis, il n'y ait rien ni personne dont je
+sois l'adversaire. Depuis nos anciennes relations, je n'ai revu M.
+Cognat qu'une seule fois: c'était aux funérailles de M. Littré. Nous
+étions en chappe tous les deux, lui comme curé, moi comme directeur de
+l'Académie; nous ne pûmes causer.]
+
+[22: Il s'agit ici d'une éducation privée dont il fut question pour moi
+durant quelque temps.]
+
+[23: Maintenant rue de l'Abbé-de-l'Épée.]
+
+[24: Recueil de cantiques du XVIe siècle, de la plus extrême naïveté.
+J'ai le vieux volume de ma mère; peut-être le décrirai-je un jour.]
+
+[25: J'ajouterai même envers les animaux. Il me serait impossible de
+manquer d'égards envers un chien, de le traiter rudement et avec un air
+d'autorité.]
+
+[26: Voir ci-dessus, § V.]
+
+[27: M. Cognat se contente d'analyser ce qui suit en ces termes: «M.
+Renan entre ensuite dans quelques détails sur sa préparation à l'examen
+d'admission à l'École normale et à la licence ès lettres. Quant à
+l'examen du baccalauréat qu'il n'a pas encore passé, il s'en inquiète
+peu. Il a eu cependant de grandes difficultés pour s'y faire admettre et
+ne s'en est tiré qu'en produisant un certificat d'études domestiques,
+malgré la répugnance que lui inspirait ce moyen obreptice. Il n'avait
+pas cru devoir se refuser une faculté que tout le monde s'accordait et
+qui semblait tolérée par la loi du monopole de l'enseignement
+universitaire, afin de diminuer l'odieux de sa prescription. «Quoi qu'il
+en soit, ajoute-t-il, je lui en veux beaucoup de m'avoir forcé à mentir;
+et le directeur de l'École normale qui venait, après cela, me vanter la
+libéralité de l'Université!»]
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Souvenirs d'enfance et de jeunesse, by
+Ernest Renan (1823-1892)
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE ***
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+The Project Gutenberg EBook of Souvenirs d'enfance et de jeunesse, by
+Ernest Renan (1823-1892)
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Souvenirs d'enfance et de jeunesse
+
+Author: Ernest Renan (1823-1892)
+
+Release Date: February 28, 2010 [EBook #31440]
+[Last updated: March 19, 2014]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
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+
+SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE
+
+PAR
+
+ERNEST RENAN
+
+MEMBRE DE L'INSTITUT
+
+(ACADMIE FRANAISE ET ACADMIE DES INSCRIPTIONS)
+
+VINGT-HUITIME DITION
+
+PARIS
+
+CALMANN LVY, DITEUR
+
+1897
+
+
+
+
+TABLE
+
+PRFACE
+
+I. Le broyeur de lin.
+
+II. Prire sur l'Acropole.--Saint-Renan.--Mon oncle Pierre.--Le bonhomme
+Systme et la petite Nomi.
+
+III. Le petit sminaire Saint-Nicolas du Chardonnet.
+
+IV. Le sminaire d'Issy.
+
+V. Le sminaire Saint-Sulpice.
+
+VI. Premiers pas hors de Saint-Sulpice.
+
+Appendice.
+
+NOTES.
+
+
+
+
+PRFACE
+
+
+Une des lgendes les plus rpandues en Bretagne est celle d'une
+prtendue ville d'Is, qui, une poque inconnue, aurait t engloutie
+par la mer. On montre, divers endroits de la cte, l'emplacement de
+cette cit fabuleuse, et les pcheurs vous en font d'tranges rcits.
+Les jours de tempte, assurent-ils, on voit, dans le creux des vagues,
+le sommet des flches de ses glises; les jours de calme, on entend
+monter de l'abme le son de ses cloches, modulant l'hymne du jour. Il me
+semble souvent que j'ai au fond du coeur une ville d'Is qui sonne encore
+des cloches obstines convoquer aux offices sacrs des fidles qui
+n'entendent plus. Parfois je m'arrte pour prter l'oreille ces
+tremblantes vibrations, qui me paraissent venir de profondeurs infinies,
+comme des voix d'un autre monde. Aux approches de la vieillesse surtout,
+j'ai pris plaisir, pendant le repos de l't, recueillir ces bruits
+lointains d'une Atlantide disparue.
+
+De l sont sortis les six morceaux qui composent ce volume. Les
+_Souvenirs d'enfance_ n'ont pas la prtention de former un rcit complet
+et suivi. Ce sont, presque sans ordre, les images qui me sont apparues
+et les rflexions qui me sont venues l'esprit, pendant que j'voquais
+ainsi un pass vieux de cinquante ans. Goethe choisit, pour titre de ses
+Mmoires, _Vrit et Posie_, montrant par l qu'on ne saurait faire sa
+propre biographie de la mme manire qu'on fait celle des autres. Ce
+qu'on dit de soi est toujours posie. S'imaginer que les menus dtails
+sur sa propre vie valent la peine d'tre fixs, c'est donner la preuve
+d'une bien mesquine vanit. On crit de telles choses pour transmettre
+aux autres la thorie de l'univers qu'on porte en soi. La forme de
+_Souvenirs_ m'a paru commode pour exprimer certaines nuances de pense
+que mes autres crits ne rendaient pas. Je ne me suis nullement propos
+de fournir des renseignements par avance ceux qui feront sur moi des
+notices ou des articles.
+
+Ce qui est une qualit dans l'histoire et t ici un dfaut; tout est
+vrai dans ce petit volume, mais non de ce genre de vrit qui est requis
+pour une _Biographie universelle_. Bien des choses ont t mises afin
+qu'on sourie; si l'usage l'et permis, j'aurais d crire plus d'une
+fois la marge: _cum grano salis_. La simple discrtion me commandait
+des rserves. Beaucoup des personnes dont je parle peuvent vivre encore;
+or ceux qui ne sont point familiariss avec la publicit en ont une
+sorte de crainte. J'ai donc chang plusieurs noms propres. D'autres
+fois, au moyen d'interversions lgres de temps et de lieu, j'ai dpist
+toutes les identifications qu'on pourrait tre tent d'tablir.
+L'histoire du Broyeur de lin est arrive comme je la raconte. Le nom
+seul du manoir est de ma faon. En ce qui regarde le bonhomme Systme,
+j'ai reu de M. Duportal du Goasmeur des dtails nouveaux, qui ne
+confirment pas certaines suppositions que faisait ma mre sur ce qu'il y
+avait de mystrieux dans les allures du vieux solitaire. Je n'ai rien
+chang cependant ma rdaction premire, pensant qu'il valait mieux
+laisser M. Duportal le soin de publier la vrit, qu'il est seul
+savoir, sur ce personnage singulier.
+
+Ce que j'aurais surtout excuser, si ce livre avait la moindre
+prtention tre de vrais mmoires, ce sont les lacunes qui s'y
+trouvent. La personne qui a eu la plus grande influence sur ma vie, je
+veux dire ma soeur Henriette, n'y occupe presque aucune place[1]. En
+septembre 1862, un an aprs la mort de cette prcieuse amie, j'crivis,
+pour le petit nombre des personnes qui l'avaient connue, un opuscule
+consacr son souvenir. Il n'a t tir qu' cent exemplaires. Ma soeur
+tait si modeste, elle avait tant d'aversion pour le bruit du monde, que
+j'aurais cru la voir, de son tombeau, m'adressant des reproches, si
+j'avais livr ces pages au public. Quelquefois, j'ai eu l'ide de les
+joindre ce volume. Puis, j'ai trouv qu'il y aurait en cela une espce
+de profanation. L'opuscule sur ma soeur a t lu avec sympathie par
+quelques personnes animes pour elle et pour moi d'un sentiment
+bienveillant. Je ne dois pas exposer une mmoire qui m'est sainte aux
+jugements rogues qui font partie du droit qu'on acquiert sur un livre en
+l'achetant. Il m'a sembl qu'en insrant ces pages sur ma soeur dans un
+volume livr au commerce, je ferais aussi mal que si j'exposais son
+portrait dans un htel des ventes. Cet opuscule ne sera donc rimprim
+qu'aprs ma mort. Peut-tre pourra-t-on y joindre alors quelques lettres
+de mon amie, dont je ferai moi-mme par avance le choix.
+
+L'ordre naturel de ce livre, qui n'est autre que l'ordre mme des
+priodes diverses de ma vie, amne une sorte de contraste entre les
+rcits de Bretagne et ceux du sminaire, ces derniers tant tout entiers
+remplis par une lutte sombre, pleine de raisonnements et d'pre
+scolastique, tandis que les souvenirs de mes premires annes ne
+prsentent gure que des impressions de sensibilit enfantine, de
+candeur, d'innocence et d'amour. Cette opposition n'a rien qui doive
+surprendre. Presque tous nous sommes doubles. Plus l'homme se dveloppe
+par la tte, plus il rve le ple contraire, c'est--dire l'irrationnel,
+le repos dans la complte ignorance, la femme qui n'est que femme,
+l'tre instinctif qui n'agit que par l'impulsion d'une conscience
+obscure. Cette rude cole de dispute, o l'esprit europen s'est engag
+depuis Ablard, produit des moments de scheresse, des heures d'aridit.
+Le cerveau brl par le raisonnement a soif de simplicit, comme le
+dsert a soif d'eau pure. Quand la rflexion nous a mens au dernier
+terme du doute, ce qu'il y a d'affirmation spontane du bien et du beau
+dans la conscience fminine nous enchante et tranche pour nous la
+question. Voil pourquoi la religion n'est plus maintenue dans le monde
+que par la femme. La femme belle et vertueuse est le mirage qui peuple
+de lacs et d'alles de saules notre grand dsert moral. La supriorit
+de la science moderne consiste en ce que chacun de ses progrs est un
+degr de plus dans l'ordre des abstractions. Nous faisons la chimie de
+la chimie, l'algbre de l'algbre; nous nous loignons de la nature,
+force de la sonder. Cela est bien; il faut continuer: la vie est au bout
+de cette dissection outrance. Mais qu'on ne s'tonne pas de l'ardeur
+fivreuse qui, aprs ces dbauches de dialectique, n'est tanche que
+par les baisers de l'tre naf en qui la nature vit et sourit. La femme
+nous remet en communication avec l'ternelle source o Dieu se mire. La
+candeur d'une enfant qui ignore sa beaut et qui voit Dieu clair comme
+le jour est la grande rvlation de l'idal, de mme que l'inconsciente
+coquetterie de la fleur est la preuve que la nature se pare en vue d'un
+poux.
+
+On ne doit jamais crire que de ce qu'on aime. L'oubli et le silence
+sont la punition qu'on inflige ce qu'on a trouv laid ou commun, dans
+la promenade travers la vie. Parlant d'un pass qui m'est cher, j'en
+ai parl avec sympathie; je ne voudrais pas cependant que cela produist
+de malentendu et que l'on me prt pour un bien grand ractionnaire.
+J'aime le pass, mais je porte envie l'avenir. Il y aura eu de
+l'avantage passer sur cette plante le plus tard possible. Descartes
+serait transport de joie s'il pouvait lire quelque chtif trait de
+physique et de cosmographie crit de nos jours. Le plus simple colier
+sait maintenant des vrits pour lesquelles Archimde et sacrifi sa
+vie. Que ne donnerions-nous pas pour qu'il nous ft possible de jeter un
+coup d'oeil furtif sur tel livre qui servira aux coles primaires dans
+cent ans?
+
+Il ne faut pas, pour nos gots personnels, peut-tre pour nos prjugs,
+nous mettre en travers de ce que fait notre temps. Il le fait sans nous,
+et probablement il a raison. Le monde marche vers une sorte
+d'amricanisme, qui blesse nos ides raffines, mais qui, une fois les
+crises de l'heure actuelle passes, pourra bien n'tre pas plus mauvais
+que l'ancien rgime pour la seule chose qui importe, c'est--dire
+l'affranchissement et le progrs de l'esprit humain. Une socit o la
+distinction personnelle a peu de prix, o le talent et l'esprit n'ont
+aucune cote officielle, o la haute fonction n'ennoblit pas, o la
+politique devient l'emploi des dclasss et des gens de troisime ordre,
+o les rcompenses de la vie vont de prfrence l'intrigue, la
+vulgarit, au charlatanisme qui cultive l'art de la rclame, la
+rouerie qui serre habilement les contours du Code pnal, une telle
+socit, dis-je, ne saurait nous plaire. Nous avons t habitus un
+systme plus protecteur, compter davantage sur le gouvernement pour
+patronner ce qui est noble et bon. Mais par combien de servitudes
+n'avons-nous pas pay ce patronage! Richelieu et Louis XIV regardaient
+comme un devoir de pensionner les gens de mrite du monde entier;
+combien ils eussent mieux fait, si le temps l'et permis, de laisser les
+gens de mrite tranquilles, sans les pensionner ni les gner! Le temps
+de la Restauration passe pour une poque librale; or, certainement,
+nous ne voudrions plus vivre sous un rgime qui fit gauchir un gnie
+comme Cuvier, touffa en de mesquins compromis l'esprit si vif de M.
+Cousin, retarda la critique de cinquante ans. Les concessions qu'il
+fallait faire la cour, la socit, au clerg taient pires que les
+petits dsagrments que peut nous infliger la dmocratie.
+
+Le temps de la monarchie de Juillet fut vraiment un temps de libert;
+mais la direction officielle des choses de l'esprit fut souvent
+superficielle, peine suprieure aux jugements d'une mesquine
+bourgeoisie. Quant au second Empire, si les dix dernires annes
+rparrent un peu le mal qui s'tait fait dans les huit premires, il ne
+faut pas oublier combien ce gouvernement fut fort lorsqu'il s'agit
+d'craser l'esprit, et faible lorsqu'il s'agit de le relever. Le temps
+prsent est sombre, et je n'augure pas bien de l'avenir prochain. Notre
+pauvre pays est toujours sous la menace de la rupture d'un anvrisme, et
+l'Europe entire est travaille de quelque mal profond. Mais, pour nous
+consoler, songeons ce que nous avons souffert. Il faudra que les temps
+auxquels nous sommes rservs soient bien mauvais pour que nous ne
+puissions dire:
+
+ _O passi graviora, dabit Deus his quoque finem._
+
+Le but du monde est le dveloppement de l'esprit, et la premire
+condition du dveloppement de l'esprit, c'est sa libert. Le plus
+mauvais tat social, ce point de vue, c'est l'tat thocratique, comme
+l'islamisme et l'ancien tat Pontifical, o le dogme rgne directement
+d'une manire absolue. Les pays religion d'tat exclusive comme
+l'Espagne ne valent pas beaucoup mieux. Les pays reconnaissant une
+religion de la majorit ont aussi de graves inconvnients. Au nom des
+croyances relles ou prtendues du grand nombre, l'tat se croit oblig
+d'imposer la pense des exigences qu'elle ne peut accepter. La
+croyance ou l'opinion des uns ne saurait tre une chane pour les
+autres. Tant qu'il y a eu des masses croyantes, c'est--dire des
+opinions presque universellement professes dans une nation, la libert
+de recherche et de discussion n'a pas t possible. Un poids colossal de
+stupidit a cras l'esprit humain. L'effroyable aventure du moyen ge,
+cette interruption de mille ans dans l'histoire de la civilisation,
+vient moins des barbares que du triomphe de l'esprit dogmatique chez les
+masses.
+
+Or, c'est l un tat de choses qui prend fin de notre temps, et on ne
+doit pas s'tonner qu'il en rsulte quelque branlement. Il n'y a plus
+de masses croyantes; une trs grande partie du peuple n'admet plus le
+surnaturel, et on entrevoit le jour o les croyances de ce genre
+disparatront dans les foules, de la mme manire que la croyance aux
+farfadets et aux revenants a disparu. Mme, si nous devons traverser,
+comme cela est trs probable, une raction catholique momentane, on ne
+verra pas le peuple retourner l'glise. La religion est
+irrvocablement devenue une affaire de got personnel. Or, les croyances
+ne sont dangereuses que quand elles se prsentent avec une sorte
+d'unanimit ou comme le fait d'une majorit indniable. Devenues
+individuelles, elles sont la chose du monde la plus lgitime, et l'on
+n'a ds lors qu' pratiquer envers elles le respect qu'elles n'ont pas
+toujours eu pour leurs adversaires, quand elles se sentaient appuyes.
+
+Assurment, il faudra du temps pour que cette libert, qui est le but de
+la socit humaine, s'organise chez nous comme elle est organise en
+Amrique. La dmocratie franaise a quelques principes essentiels
+conqurir pour devenir un rgime libral. Il serait ncessaire avant
+tout que nous eussions des lois sur les associations, les fondations et
+la facult de tester, analogues celles que possdent l'Amrique et
+l'Angleterre. Supposons ce progrs obtenu (si c'est l une utopie pour
+la France, ce n'en est pas une pour l'Europe, o le got de la libert
+anglaise devient chaque jour dominant); nous n'aurions rellement pas
+grand'chose regretter des faveurs que l'ancien rgime avait pour
+l'esprit. Je crois bien que, si les ides dmocratiques venaient
+triompher dfinitivement, la science et l'enseignement scientifique
+perdraient assez vite leurs modestes dotations. Il en faudrait faire son
+deuil. Les fondations libres pourraient remplacer les instituts d'tat,
+avec quelques dchets, amplement compenss par l'avantage de n'avoir
+plus faire aux prjugs supposs de la majorit ces concessions que
+l'tat imposait en retour de son aumne. Dans les instituts d'tat, la
+dperdition de force est norme. On peut dire que tel chapitre du budget
+vot en faveur de la science, de l'art ou de la littrature, n'a gure
+d'effet utile que dans la proportion de cinquante pour cent. Les
+fondations prives seraient sujettes une dperdition bien moindre. Il
+est trs vrai que la science charlatanesque s'panouirait, sous un tel
+rgime, ct de la science srieuse, avec les mmes droits, et qu'il
+n'y aurait plus de critrium officiel, comme il y en a encore un peu de
+nos jours, pour faire la distinction de l'une et de l'autre. Mais ce
+critrium devient chaque jour plus incertain. Il faut que la raison
+sache se rsigner tre prime par les gens qui ont le verbe tranchant
+et l'affirmation hautaine. Longtemps encore les applaudissements et la
+faveur du public seront pour le faux. Mais le vrai a une grande force,
+quand il est libre; le vrai dure; le faux change sans cesse et tombe.
+C'est ainsi qu'il se fait que le vrai, quoique n'tant compris que d'un
+trs petit nombre, surnage toujours et finit par l'emporter.
+
+En somme, il se peut fort bien que l'tat social l'amricaine vers
+lequel nous marchons, indpendamment de toutes les formes de
+gouvernement, ne soit pas plus insupportable pour les gens d'esprit que
+les tats sociaux mieux garantis que nous avons traverss. On pourra se
+crer, en un tel monde, des retraites fort tranquilles. L're de la
+mdiocrit en toute chose commence, disait nagure un penseur
+distingu[2]. L'galit engendre l'uniformit, et c'est en sacrifiant
+l'excellent, le remarquable, l'extraordinaire, que l'on se dbarrasse du
+mauvais. Tout devient moins grossier; mais tout est plus vulgaire. Au
+moins peut-on esprer que la vulgarit ne sera pas de sitt perscutrice
+pour le libre esprit. Descartes, en ce brillant XVIIe sicle, ne se
+trouvait nulle part mieux qu' Amsterdam, parce que, tout le monde y
+exerant la marchandise, personne ne se souciait de lui. Peut-tre la
+vulgarit gnrale sera-t-elle un jour la condition du bonheur des lus.
+La vulgarit amricaine ne brlerait point Giordano Bruno, ne
+perscuterait point Galile. Nous n'avons pas le droit d'tre fort
+difficiles. Dans le pass, aux meilleures heures, nous n'avons t que
+tolrs. Cette tolrance, nous l'obtiendrons bien au moins de l'avenir.
+Un rgime dmocratique born est, nous le savons, facilement vexatoire.
+Des gens d'esprit vivent cependant en Amrique, condition de n'tre
+pas trop exigeants. _Noli me tangere_ est tout ce qu'il faut demander
+la dmocratie. Nous traverserons encore bien des alternatives d'anarchie
+et de despotisme avant de trouver le repos en ce juste milieu. Mais la
+libert est comme la vrit: presque personne ne l'aime pour elle-mme,
+et cependant, par l'impossibilit des extrmes, on y revient toujours.
+
+Laissons donc, sans nous troubler, les destines de la plante
+s'accomplir. Nos cris n'y feront rien; notre mauvaise humeur serait
+dplace. Il n'est pas sr que la Terre ne manque pas sa destine, comme
+cela est probablement arriv des mondes innombrables; il est mme
+possible que notre temps soit un jour considr comme le point culminant
+aprs lequel l'humanit n'aura fait que dchoir; mais l'univers ne
+connat pas le dcouragement; il recommencera sans fin l'oeuvre avorte;
+chaque chec le laisse jeune, alerte, plein d'illusions. Courage,
+courage, nature! Poursuis, comme l'astrie sourde et aveugle qui vgte
+au fond de l'Ocan, ton obscur travail de vie; obstine-toi; rpare pour
+la millionime fois la maille de filet qui se casse, refais la tarire
+qui creuse, aux dernires limites de l'attingible, le puits d'o l'eau
+vive jaillira. Vise, vise encore le but que tu manques depuis
+l'ternit; tche d'enfiler le trou imperceptible du pertuis qui mne
+un autre ciel. Tu as l'infini de l'espace et l'infini du temps pour ton
+exprience. Quand on a le droit de se tromper impunment, on est
+toujours sr de russir.
+
+Heureux ceux qui auront t les collaborateurs de ce grand succs final
+qui sera le complet avnement de Dieu! Un paradis perdu est toujours,
+quand on veut, un paradis reconquis. Bien qu'Adam ait d souvent
+regretter l'den, je pense que, s'il a vcu, comme on le prtend, neuf
+cent trente ans aprs sa faute, il a d bien souvent s'crier: _Felix
+culpa!_ La vrit est, quoi qu'on dise, suprieure toutes les
+fictions. On ne doit jamais regretter d'y voir plus clair. En cherchant
+ augmenter le trsor des vrits qui forment le capital acquis de
+l'humanit, nous serons les continuateurs de nos pieux anctres, qui
+aimrent le bien et le vrai sous la forme reue en leur temps. L'erreur
+la plus fcheuse est de croire qu'on sert sa patrie en calomniant ceux
+qui l'ont fonde. Tous les sicles d'une nation sont les feuillets d'un
+mme livre. Les vrais hommes de progrs sont ceux qui ont pour point de
+dpart un respect profond du pass. Tout ce que nous faisons, tout ce
+que nous sommes, est l'aboutissant d'un travail sculaire. Pour moi, je
+ne suis jamais plus ferme en ma foi librale que quand je songe aux
+miracles de la foi antique, ni plus ardent au travail de l'avenir que
+quand je suis rest des heures couter sonner les cloches de la ville
+d'Is.
+
+
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+I
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+LE BROYEUR DE LIN
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+I
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+Trguier, ma ville natale, est un ancien monastre fond, dans les
+dernires annes du Ve sicle, par saint Tudwal ou Tual, un des chefs
+religieux de ces grandes migrations qui portrent dans la pninsule
+armoricaine le nom, la race et les institutions religieuses de l'le de
+Bretagne. Une forte couleur monacale tait le trait dominant de ce
+christianisme britannique. Il n'y avait pas d'vques, au moins parmi
+les migrs. Leur premier soin aprs leur arrive sur le sol de la
+pninsule hospitalire, dont la cte septentrionale devait tre alors
+trs peu peuple, fut d'tablir de grands couvents dont l'abb exerait
+sur les populations environnantes la cure pastorale. Un cercle sacr
+d'une ou deux lieues, qu'on appelait le _minihi_, entourait le monastre
+et jouissait des plus prcieuses immunits.
+
+Les monastres, en langue bretonne, s'appelaient _pabu_, du nom des
+moines (_pap_). Le monastre de Trguier s'appelait ainsi _Pabu-Tual_.
+Il fut le centre religieux de toute la partie de la pninsule qui
+s'avance vers le nord. Les monastres analogues de Saint-Pol-de-Lon, de
+Saint-Brieuc, de Saint-Malo, de Saint-Samson, prs de Dol, jouaient sur
+toute la cte un rle du mme genre. Ils avaient, si on peut s'exprimer
+ainsi, leur diocse; on ignorait compltement, dans ces contres
+spares du reste de la chrtient, le pouvoir de Rome et les
+institutions religieuses qui rgnaient dans le monde latin, en
+particulier dans les villes gallo-romaines de Rennes et de Nantes,
+situes tout prs de l.
+
+Quand Nomno, au IXe sicle, organisa pour la premire fois d'une
+manire un peu rgulire cette socit d'migrs demi sauvages, et
+cra le duch de Bretagne en runissant au pays qui parlait breton la
+_marche de Bretagne_, tablie par les carlovingiens pour contenir les
+pillards de l'Ouest, il sentit le besoin d'tendre son duch
+l'organisation religieuse du reste du monde. Il voulut que la cte du
+nord et des vques, comme les pays de Rennes, de Nantes et de Vannes.
+Pour cela, il rigea en vchs les grands monastres de
+Saint-Pol-de-Lon, de Trguier, de Saint-Brieuc, de Saint-Malo, de Dol.
+Il et bien voulu aussi avoir un archevque et former ainsi une province
+ecclsiastique part. On employa toutes les pieuses fraudes pour
+prouver que saint Samson avait t mtropolitain; mais les cadres de
+l'glise universelle taient dj trop arrts pour qu'une telle
+intrusion pt russir, et les nouveaux vchs furent obligs de
+s'agrger la province gallo-romaine la plus voisine: celle de Tours.
+
+Le sens de ces origines obscures se perdit avec le temps. De ce nom de
+_Pabu Tual, Papa Tua_, retrouv, dit-on, sur d'anciens vitraux, on
+conclut que saint Tudwal avait t pape. On trouva la chose toute
+simple. Saint Tudwal fit le voyage de Rome; c'tait un ecclsiastique si
+exemplaire que, naturellement, les cardinaux, ayant fait sa
+connaissance, le choisirent pour le sige vacant. De pareilles choses
+arrivent tous les jours... Les personnes pieuses de Trguier taient
+trs fires du pontificat de leur saint patron. Les ecclsiastiques
+modrs avouaient cependant qu'il tait difficile de reconnatre, dans
+les listes papales, le pontife qui, avant son lection, s'tait appel
+Tudwal.
+
+Il se forma naturellement une petite ville autour de l'vch; mais la
+ville laque, n'ayant pas d'autre raison d'tre que l'glise, ne se
+dveloppa gure. Le port resta insignifiant; il ne se constitua pas de
+bourgeoisie aise. Une admirable cathdrale s'leva vers la fin du XIIIe
+sicle; les couvents pullulrent partir du XVIIe sicle. Des rues
+entires taient formes des longs et hauts murs de ces demeures
+clotres. L'vch, belle construction du XVIIe sicle, et quelques
+htels de chanoines taient les seules maisons civilement habitables. Au
+bas de la ville, l'entre de la Grand'Rue, flanque de constructions
+en tourelles, se groupaient quelques auberges destines aux gens de mer.
+
+Ce n'est que peu de temps avant la Rvolution qu'une petite noblesse
+s'tablit ct de l'vch; elle venait en grande partie des campagnes
+voisines. La Bretagne a eu deux noblesses bien distinctes. L'une a d
+son titre au roi de France, et a montr au plus haut degr les dfauts
+et les qualits ordinaires de la noblesse franaise; l'autre tait
+d'origine celtique et vraiment bretonne. Cette dernire comprenait, ds
+l'poque de l'invasion, les chefs de paroisse, les premiers du peuple,
+de mme race que lui, possdant par hritage le droit de marcher sa
+tte et de le reprsenter. Rien de plus respectable que ce noble de
+campagne quand il restait paysan, tranger l'intrigue et au souci de
+s'enrichir; mais, quand il venait la ville, il perdait presque toutes
+ses qualits, et ne contribuait plus que mdiocrement l'ducation
+intellectuelle et morale du pays.
+
+La Rvolution, pour ce nid de prtres et de moines, fut en apparence un
+arrt de mort. Le dernier vque de Trguier sortit un soir, par une
+porte de derrire du bois qui avoisine l'vch, et se rfugia en
+Angleterre. Le Concordat supprima l'vch. La pauvre ville dcapite
+n'eut pas mme un sous-prfet; on lui prfra Lannion et Guingamp,
+villes plus profanes, plus bourgeoises; mais de grandes constructions,
+amnages de faon ne pouvoir servir qu' une seule chose,
+reconstituent presque toujours la chose pour laquelle elles ont t
+faites. Au moral, il est permis de dire ce qui n'est pas vrai au
+physique: quand les creux d'une coquille sont trs profonds, ces creux
+ont le pouvoir de reformer l'animal qui s'y tait moul. Les immenses
+difices monastiques de Trguier se repeuplrent; l'ancien sminaire
+servit l'tablissement d'un collge ecclsiastique trs estim dans
+toute la province. Trguier, en peu d'annes, redevint ce que l'avait
+fait saint Tudwal treize cents ans auparavant, une ville tout
+ecclsiastique, trangre au commerce, l'industrie, un vaste monastre
+o nul bruit du dehors ne pntrait, o l'on appelait vanit ce que les
+autres hommes poursuivent, et o ce que les laques appellent chimre
+passait pour la seule ralit.
+
+C'est dans ce milieu que se passa mon enfance, et j'y contractai un
+indestructible pli. Cette cathdrale, chef-d'oeuvre de lgret, fol
+essai pour raliser en granit un idal impossible, me faussa tout
+d'abord. Les longues heures que j'y passais ont t la cause de ma
+complte incapacit pratique. Ce paradoxe architectural a fait de moi un
+homme chimrique, disciple de saint Tudwal, de saint Iltud et de saint
+Cadoc, dans un sicle o l'enseignement de ces saints n'a plus aucune
+application. Quand j'allais Guingamp, ville plus laque, et o j'avais
+des parents dans la classe moyenne, j'prouvais de l'ennui et de
+l'embarras. L, je ne me plaisais qu'avec une pauvre servante, qui je
+lisais des contes. J'aspirais revenir ma vieille ville sombre,
+crase par sa cathdrale, mais o l'on sentait vivre une forte
+protestation contre tout ce qui est plat et banal. Je me retrouvais
+moi-mme, quand j'avais revu mon haut clocher, la nef aigu, le clotre
+et les tombes du XVe sicle qui y sont couches; je n'tais l'aise que
+dans la compagnie des morts, prs de ces chevaliers, de ces nobles
+dames, dormant d'un sommeil calme, avec leur levrette leurs pieds et
+un grand flambeau de pierre la main.
+
+Les environs de la ville prsentaient le mme caractre religieux et
+idal. On y nageait en plein rve, dans une atmosphre aussi
+mythologique au moins que celle de Bnars ou de Jagatnata. L'glise de
+Saint-Michel, du seuil de laquelle on apercevait la pleine mer, avait
+t dtruite par la foudre, et il s'y passait encore des choses
+merveilleuses. Le jeudi saint, on y conduisait les enfants pour voir les
+cloches aller Rome. On nous bandait les yeux, et alors il tait beau
+de voir toutes les pices du carillon, par ordre de grandeur, de la plus
+grosse la plus petite, revtues de la belle robe de dentelle brode
+qu'elles portrent le jour de leur baptme, traverser l'air pour aller,
+en bourdonnant gravement, se faire bnir par le pape. Vis--vis, de
+l'autre ct de la rivire, tait la charmante valle du Tromeur,
+arrose par une ancienne divonne ou fontaine sacre, que le
+christianisme sanctifia en y rattachant le culte de la Vierge. La
+chapelle brla en 1828; elle ne tarda pas tre rebtie, et l'ancienne
+statue fut remplace par une autre beaucoup plus belle. On vit bien dans
+cette circonstance la fidlit qui est le fond du caractre breton. La
+statue neuve, toute blanche et or, trnant sur l'autel avec ses belles
+coiffes frachement empeses, ne recevait presque pas de prires; il
+fallut conserver dans un coin le tronc noir, calcin: tous les hommages
+allaient celui-ci. En se tournant vers la Vierge neuve, on et cru
+faire une infidlit la vieille.
+
+Saint Yves tait l'objet d'un culte encore plus populaire. Le digne
+patron des avocats est n dans le _minihi_ de Trguier, et sa petite
+glise y est entoure d'une grande vnration. Ce dfenseur des pauvres,
+des veuves, des orphelins, est devenu dans le pays le grand justicier,
+le redresseur de torts. En l'adjurant avec certaines formules, dans sa
+mystrieuse chapelle de _Saint-Yves de la Vrit_, contre un ennemi dont
+on est victime, en lui disant: Tu tais juste de ton vivant, montre que
+tu l'es encore, on est sr que l'ennemi mourra dans l'anne. Tous les
+dlaisss deviennent ses pupilles. la mort de mon pre, ma mre me
+conduisit sa chapelle et le constitua mon tuteur. Je ne peux pas dire
+que le bon saint Yves ait merveilleusement gr nos affaires, ni surtout
+qu'il m'ait donn une remarquable entente de mes intrts; mais je lui
+dois mieux que cela; il m'a donn contentement, qui passe richesse, et
+une bonne humeur naturelle qui m'a tenu en joie jusqu' ce jour.
+
+Le mois de mai, o tombait la fte de ce saint excellent, n'tait qu'une
+suite de processions au _minihi_; les paroisses, prcdes de leurs
+croix processionnelles, se rencontraient sur les chemins; on faisait
+alors embrasser les croix en signe d'alliance. La veille de la fte, le
+peuple se runissait le soir dans l'glise, et, minuit, le saint
+tendait le bras pour bnir l'assistance prosterne. Mais, s'il y avait
+dans la foule un seul incrdule qui levt les yeux pour voir si le
+miracle tait rel, le saint, justement bless de ce soupon, ne
+bougeait pas, et, par la faute du mcrant, personne n'tait bni.
+
+Un clerg srieux, dsintress, honnte, veillait la conservation de
+ces croyances avec assez d'habilet pour ne pas les affaiblir et
+nanmoins pour ne pas trop s'y compromettre. Ces dignes prtres ont t
+mes premiers prcepteurs spirituels, et je leur dois ce qu'il peut y
+avoir de bon en moi. Toutes leurs paroles me semblaient des oracles;
+j'avais un tel respect pour eux, que je n'eus jamais un doute sur ce
+qu'ils me dirent avant l'ge de seize ans, quand je vins Paris. J'ai
+eu depuis des matres autrement brillants et sagaces; je n'en ai pas eu
+de plus vnrables, et voil ce qui cause souvent des dissidences entre
+moi et quelques-uns de mes amis. J'ai eu le bonheur de connatre la
+vertu absolue; je sais ce que c'est que la foi, et, bien que plus tard
+j'aie reconnu qu'une grande part d'ironie a t cache par le sducteur
+suprme dans nos plus saintes illusions, j'ai gard de ce vieux temps de
+prcieuses expriences. Au fond, je sens que ma vie est toujours
+gouverne par une foi que je n'ai plus. La foi a cela de particulier
+que, disparue, elle agit encore. La grce survit par l'habitude au
+sentiment vivant qu'on en a eu. On continue de faire machinalement ce
+qu'on faisait d'abord en esprit et en vrit. Aprs qu'Orphe, ayant
+perdu son idal, eut t mis en pices par les mnades, sa lyre ne
+savait toujours dire que Eurydice! Eurydice!
+
+La rgle des moeurs tait le point sur lequel ces bons prtres
+insistaient le plus, et ils en avaient le droit par leur conduite
+irrprochable. Leurs sermons sur ce sujet me faisaient une impression
+profonde, qui a suffi me rendre chaste durant toute ma jeunesse. Ces
+prdications avaient quelque chose de solennel qui m'tonnait. Les
+traits s'en sont empreints si profondment dans mon cerveau, que je ne
+me les rappelle pas sans une sorte de terreur. Tantt c'tait l'exemple
+de Jonathas mourant pour avoir mang un peu de miel: _Gustans gustavi
+paululum mellis, et ecce morior_. Cela me faisait faire des rflexions
+sans fin. Qu'tait-ce que ce peu de miel qui fait mourir? Le prdicateur
+se gardait de le dire, et accentuait son effet par ces mots mystrieux:
+_Tetigisse periisse_, dits d'un ton profond et larmoyant. D'autres fois,
+le texte tait ce passage de Jrmie: _Mors ascendit per fenestras_, qui
+m'intriguait encore beaucoup plus. Cette mort qui monte par les
+fentres, ces ailes de papillon que l'on souille ds qu'on les touche,
+qu'est-ce que cela pouvait tre? Le prdicateur, en parlant ainsi, avait
+le front pliss, le regard au ciel. Ce qui mettait le comble mes
+proccupations tait un endroit de la Vie de je ne sais quel saint
+personnage du XVIIe sicle, lequel comparait les femmes des armes
+feu qui blessent de loin. Pour le coup, je n'en revenais pas; je faisais
+les plus folles hypothses pour imaginer comment une femme peut
+ressembler un pistolet. Quoi de plus incohrent? La femme blesse de
+loin, et voil que d'autres fois on est perdu pour la toucher. C'tait
+n'y rien comprendre. Pour sortir de ces embarras insolubles, je
+m'enfonais dans l'tude avec rage, et je n'y pensais plus.
+
+Dans la bouche de personnes en qui j'avais une confiance absolue, ces
+saintes inepties prenaient une autorit qui me saisissait jusqu'au fond
+de mon tre. Maintenant, avec ma pauvre me dveloute de cinquante
+ans[3], cette impression dure encore. La comparaison des armes feu
+surtout me rendait extrmement rserv. Il m'a fallu des annes et
+presque les approches de la vieillesse pour voir que cela aussi est
+vanit, et que l'Ecclsiaste seul fut un sage quand il dit: Va donc,
+mange ton pain en joie avec la femme que tu as une fois aime. Mes
+ides cet gard survcurent mes croyances religieuses, et c'est ce
+qui me prserva de la choquante inconvenance qu'il y aurait eue, si l'on
+avait pu prtendre que j'avais quitt le sminaire pour d'autres raisons
+que celles de la philologie. L'ternel lieu commun: O est la femme?
+par lequel les laques croient expliquer tous les cas de ce genre, est
+quelque chose de fade, qui porte sourire ceux qui connaissent les
+choses comme elles sont.
+
+Mon enfance s'coulait dans cette grande cole de foi et de respect. La
+libert, o tant d'tourdis se trouvent ports du premier bond, fut pour
+moi une acquisition lente. Je n'arrivai au point d'mancipation que tant
+de gens atteignent sans aucun effort de rflexion qu'aprs avoir
+travers toute l'exgse allemande. Il me fallut six annes de
+mditation et de travail forcen pour voir que mes matres n'taient pas
+infaillibles. Le plus grand chagrin de ma vie a t, en entrant dans
+cette nouvelle voie, de contrister ces matres vnrs; mais j'ai la
+certitude absolue que j'avais raison, et que la peine qu'ils prouvrent
+fut la consquence de ce qu'il y avait de respectablement born dans
+leur manire d'envisager l'univers.
+
+
+II
+
+L'ducation que ces bons prtres me donnaient tait aussi peu littraire
+que possible. Nous faisions beaucoup de vers latins; mais on n'admettait
+pas que, depuis le pome de _la Religion_ de Racine le fils, il y et
+aucune posie franaise. Le nom de Lamartine n'tait prononc qu'avec
+ricanement; l'existence de Victor Hugo tait inconnue. Faire des vers
+franais passait pour un exercice des plus dangereux et et entran
+l'exclusion. De l vient en partie mon inaptitude laisser ma pense se
+gouverner par la rime, inaptitude que j'ai depuis bien vivement
+regrette; car souvent le mouvement et le rythme me viennent en vers;
+mais une invincible association d'ides me fait carter l'assonance, que
+l'on m'avait habitu regarder comme un dfaut, et pour laquelle mes
+matres m'inspiraient une sorte de crainte. Les tudes d'histoire et de
+sciences naturelles taient galement nulles. En revanche, on nous
+faisait pousser assez loin l'tude des mathmatiques. J'y apportais une
+extrme passion; ces combinaisons abstraites me faisaient rver jour et
+nuit. Notre professeur, l'excellent abb Duchesne, nous donnait des
+soins particuliers, moi et mon mule et ami de coeur, Guyomar,
+singulirement dou pour ces tudes. Nous revenions toujours ensemble du
+collge. Notre chemin le plus court tait de prendre par la place, et
+nous tions trop consciencieux pour nous carter d'un pas de
+l'itinraire qui tait rationnellement indiqu; mais, quand nous avions
+eu en composition quelque curieux problme, nos discussions se
+prolongeaient bien au del de la classe, et alors nous revenions par
+l'hpital gnral. Il y avait de ce ct de grandes portes cochres,
+toujours fermes, sur lesquelles nous tracions nos figures et nos
+calculs avec de la craie; les traces s'en voient peut-tre encore; car
+ces portes appartenaient de grands couvents, et, dans ces sortes de
+maisons, l'on ne change jamais rien.
+
+L'hpital gnral, ainsi nomm parce que la maladie, la vieillesse et la
+misre s'y donnaient rendez-vous, tait un btiment norme, couvrant,
+comme toutes les vieilles constructions, beaucoup d'espace pour loger
+peu de monde. Devant la porte tait un petit auvent, o se runissaient,
+quand il faisait beau, les convalescents et les bien portants.
+L'hospice, en effet, ne contenait pas seulement des malades; il
+comprenait aussi des pauvres, remis la charit publique, et mme des
+pensionnaires, qui, pour un capital insignifiant, y vivaient
+chtivement, mais sans souci. Toute cette compagnie venait, chaque
+rayon de soleil, l'ombre de l'auvent, s'asseoir sur de vieilles
+chaises de paille. C'tait l'endroit le plus vivant de la petite ville.
+En passant, Guyomar et moi, nous saluions et l'on nous saluait; car,
+quoique trs jeunes, nous tions dj censs clercs. Cela nous
+paraissait naturel; une seule chose excitait notre surprise. Bien que
+nous fussions trop inexpriments pour rien voir de ce qui suppose la
+connaissance de la vie, il y avait parmi les pauvres de l'hpital une
+personne devant laquelle nous ne passions jamais sans quelque
+tonnement.
+
+C'tait une vieille fille de quarante-cinq ans, coiffe d'une large
+capote d'une forme impossible classer. D'ordinaire, elle tait peu
+prs immobile, l'air sombre, gar, l'oeil terne et fixe. En nous
+apercevant, cet oeil mort s'animait. Elle nous suivait d'un regard
+trange, tantt doux et triste, tantt dur et presque froce. En nous
+retournant, nous lui trouvions l'air cruel et irrit. Nous nous
+regardions sans rien comprendre. Cela interrompait nos conversations, et
+jetait un nuage sur notre gaiet. Elle ne nous faisait pas prcisment
+peur; elle passait pour folle; or les fous n'taient pas alors traits
+de la manire cruelle que les habitudes administratives ont depuis
+invente. Loin de les squestrer, on les laissait vaguer tout le jour.
+Trguier a d'ordinaire beaucoup de fous; comme toutes les races du rve,
+qui s'usent la poursuite de l'idal, les Bretons de ces parages, quand
+ils ne sont pas maintenus par une volont nergique, s'abandonnent trop
+facilement un tat intermdiaire entre l'ivresse et la folie, qui
+n'est souvent que l'erreur d'un coeur inassouvi. Ces fous inoffensifs,
+chelonns tous les degrs de l'alination mentale, taient une sorte
+d'institution, une chose municipale. On disait nos fous, comme,
+Venise, on disait _nostre carampane_. On les rencontrait presque
+partout; ils vous saluaient, vous accueillaient de quelque plaisanterie
+nausabonde, qui tout de mme faisait sourire. On les aimait, et ils
+rendaient des services. Je me souviendrai toujours du bon fou Brian, qui
+s'imaginait tre prtre, passait une partie du jour l'glise, imitant
+les crmonies de la messe. La cathdrale tait pleine tout l'aprs-midi
+d'un murmure nasillard; c'tait la prire du pauvre fou, qui en valait
+bien une autre. On avait le bon got et le bon sens de le laisser faire
+et de ne pas tablir de frivoles distinctions entre les simples et les
+humbles qui viennent s'agenouiller devant Dieu.
+
+La folle de l'hpital gnral, par sa mlancolie obstine, n'avait pas
+cette popularit. Elle ne parlait personne, personne ne songeait
+elle, son histoire tait videmment oublie. Elle ne nous dit jamais un
+seul mot; mais cet oeil fauve et hagard nous frappait profondment, nous
+troublait. J'avais souvent pens depuis cette nigme sans arriver me
+l'expliquer. J'en eus la clef il y a huit ans, quand ma mre, arrive
+quatre-vingt-cinq ans sans infirmits, fut atteinte d'une maladie
+cruelle, qui la mina lentement.
+
+Ma mre tait tout fait de ce vieux monde par ses sentiments et ses
+souvenirs. Elle parlait admirablement le breton, connaissait tous les
+proverbes des marins et une foule de choses que personne au monde ne
+sait plus aujourd'hui. Tout tait peuple en elle, et son esprit naturel
+donnait une vie surprenante aux longues histoires qu'elle racontait et
+qu'elle tait presque seule savoir. Ses souffrances ne portrent
+aucune atteinte son tonnante gaiet; elle plaisantait encore
+l'aprs-midi o elle mourut. Le soir, pour la distraire, je passais une
+heure avec elle dans sa chambre, sans autre lumire (elle aimait cette
+demi-obscurit) que la faible clart du gaz de la rue. Sa vive
+imagination s'veillait alors, et, comme il arrive d'ordinaire aux
+vieillards, c'taient les souvenirs d'enfance qui lui revenaient le plus
+souvent l'esprit. Elle revoyait Trguier, Lannion, tels qu'ils furent
+avant la Rvolution; elle passait en revue toutes les maisons, dsignant
+chacune par le nom de son propritaire d'alors. J'entretenais par mes
+questions cette rverie, qui lui plaisait et l'empchait de songer son
+mal.
+
+Un jour, la conversation tomba sur l'hpital gnral. Elle m'en fit
+toute l'histoire.
+
+Je l'ai vu changer bien des fois, me dit-elle. Il n'y avait nulle honte
+ y tre; car on y avait connu les personnes les plus respectes. Sous
+le premier Empire, avant les indemnits, il servit d'asile aux vieilles
+demoiselles nobles les mieux leves. On les voyait ranges la porte
+sur de pauvres chaises. Jamais on ne surprit chez elles un murmure;
+cependant, quand elles apercevaient venir de loin les acqureurs des
+biens de leur famille, personnes relativement grossires et bourgeoises,
+roulant quipage et talant leur luxe, elles rentraient et allaient
+prier la chapelle afin de ne pas les rencontrer. C'tait moins pour
+s'pargner elles-mmes un regret sur des biens dont elles avaient fait
+le sacrifice Dieu, que par dlicatesse, de peur que leur prsence ne
+part un reproche ces parvenus. Plus tard, les rles furent bien
+changs; mais l'hpital continua de recevoir toute sorte d'paves. L
+mourut le pauvre Pierre Renan, ton oncle, qui mena toujours une vie de
+vagabond et passait ses journes dans les cabarets lire aux buveurs
+les livres qu'il prenait chez nous, et le bonhomme Systme, que les
+prtres n'aimaient pas, quoique ce ft un homme de bien, et Gode, la
+vieille sorcire, qui, le lendemain de ta naissance, alla consulter pour
+toi l'tang du Minihi, et Marguerite Calvez, qui fit un faux serment et
+fut frappe d'une maladie de consomption le jour o elle sut que l'on
+avait adjur saint Yves de la Vrit de la faire mourir dans l'anne[4].
+
+--Et cette folle, lui dis-je, qui tait d'ordinaire sous l'auvent, et
+qui nous faisait peur, Guyomar et moi?
+
+Elle rflchit un moment pour voir de qui je parlais, et, reprenant
+vivement:
+
+Ah! celle-l, mon fils, c'tait la fille du broyeur de lin.
+
+--Qu'est-ce que le broyeur de lin?
+
+--Je ne t'ai jamais cont cette histoire. Vois-tu, mon fils, on ne
+comprendrait plus cela maintenant; c'est trop ancien. Depuis que je suis
+dans ce Paris, il y a des choses que, je n'ose plus dire... Ces nobles
+de campagne taient si respects! J'ai toujours pens que c'taient les
+vrais nobles. Ah! si on racontait cela ces Parisiens, ils riraient.
+Ils n'admettent que leur Paris; je les trouve borns au fond... Non, on
+ne peut plus comprendre combien ces vieux nobles de campagne sont
+respects, quoiqu'ils fussent pauvres.
+
+Elle s'arrta quelque temps, puis reprit:
+
+
+III
+
+Te souviens-tu de la petite commune de Trdarzec, dont on voyait le
+clocher de la tourelle de notre maison? moins d'un quart de lieue du
+village, compos alors presque uniquement de l'glise, de la mairie et
+du presbytre, s'levait le manoir de Kermelle. C'tait un manoir comme
+tant d'autres, une ferme soigne, d'apparence ancienne, entoure d'un
+long et haut mur, de belle teinte grise. On entrait dans la cour par une
+grande porte cintre, surmonte d'un abri d'ardoises, ct de laquelle
+se trouvait une porte plus petite pour l'usage de tous les jours. Au
+fond de la cour tait la maison, au toit aigu, au pignon tapiss de
+lierre. Un colombier, une tourelle, deux ou trois fentres bien bties,
+presque comme des fentres d'glise, indiquaient une demeure noble, un
+de ces vieux castels qui taient habits avant la Rvolution par une
+classe de personnes dont il est maintenant impossible de se figurer le
+caractre et les moeurs.
+
+Ces nobles de campagne taient des paysans comme les autres, mais chefs
+des autres. Anciennement il n'y en avait qu'un dans chaque paroisse: ils
+taient les ttes de colonne de la population; personne ne leur
+contestait ce droit, et on leur rendait de grands honneurs[5]. Mais
+dj, vers le temps de la Rvolution, ils taient devenus rares. Les
+paysans les tenaient pour les chefs laques de la paroisse, comme le
+cur tait le chef ecclsiastique. Celui de Trdarzec, dont je te parle,
+tait un beau vieillard, grand et vigoureux comme un jeune homme, la
+figure franche et loyale. Il portait les cheveux longs relevs par un
+peigne, et ne les laissait tomber que le dimanche quand il allait
+communier. Je le vois encore (il venait souvent chez nous Trguier),
+srieux, grave, un peu triste, car il tait presque seul de son espce.
+Cette petite noblesse de race avait disparu en grande partie; les autres
+taient venus se fixer la ville depuis longtemps. Toute la contre
+l'adorait. Il avait un banc part l'glise; chaque dimanche, on l'y
+voyait assis au premier rang des fidles, avec son ancien costume et ses
+gants de crmonie, qui lui montaient presque jusqu'au coude. Au moment
+de la communion, il prenait par le bas du choeur, dnouait ses cheveux,
+dposait ses gants sur une petite crdence prpare pour lui prs du
+jub, et traversait le choeur, seul, sans perdre une ligne de sa haute
+taille. Personne n'allait la communion que quand il tait de retour
+sa place et qu'il avait achev de remettre ses gantelets.
+
+Il tait trs pauvre; mais il le dissimulait par devoir d'tat. Ces
+nobles de campagne avaient autrefois certains privilges qui les
+aidaient vivre un peu diffremment des paysans; tout cela s'tait
+perdu avec le temps. Kermelle tait dans un grand embarras. Sa qualit
+de noble lui dfendait de travailler aux champs; il se tenait renferm
+chez lui tout le jour, et s'occupait huis clos une besogne qui
+n'exigeait pas le plein air. Quand le lin a roui, on lui fait subir une
+sorte de dcortication qui ne laisse subsister que la fibre textile. Ce
+fut le travail auquel le pauvre Kermelle crut pouvoir se livrer sans
+droger. Personne ne le voyait, l'honneur professionnel tait sauf; mais
+tout le monde le savait, et, comme alors chacun avait un sobriquet, il
+fut bientt connu dans le pays sous le nom de _broyeur de lin_. Ce
+surnom, ainsi qu'il arrive d'ordinaire, prit la place du nom vritable,
+et ce fut de la sorte qu'il fut universellement dsign.
+
+C'tait comme un patriarche vivant. Tu rirais si je te disais avec quoi
+le broyeur de lin supplait l'insuffisante rmunration de son pauvre
+petit travail. On croyait que, comme chef, il tait dpositaire de la
+force de son sang, qu'il possdait minemment les dons de sa race, et
+qu'il pouvait, avec sa salive et ses attouchements, la relever quand
+elle tait affaiblie. On tait persuad que, pour oprer des gurisons
+de cette sorte, il fallait un nombre norme de quartiers de noblesse, et
+que lui seul les avait. Sa maison tait entoure, certains jours, de
+gens venus de vingt lieues la ronde. Quand un enfant marchait
+tardivement, avait les jambes faibles, on le lui apportait. Il trempait
+son doigt dans sa salive, traait des onctions sur les reins de
+l'enfant, que cela fortifiait. Il faisait tout cela gravement,
+srieusement. Que veux-tu! on avait la foi alors; on tait si simple et
+si bon! Lui, pour rien au monde, il n'aurait voulu tre pay, et puis
+les gens qui venaient taient trop pauvres pour s'acquitter en argent;
+on lui offrait en cadeau une douzaine d'oeufs, un morceau de lard, une
+poigne de lin, une motte de beurre, un lot de pommes de terre, quelques
+fruits. Il acceptait. Les nobles des villes se moquaient de lui, mais
+bien tort: il connaissait le pays; il en tait l'me et l'incarnation.
+
+ l'poque de la Rvolution, il migra Jersey; on ne voit pas bien
+pourquoi; certainement on ne lui aurait fait aucun mal, mais les nobles
+de Trguier lui dirent que le roi l'ordonnait, et il partit avec les
+autres. Il revint de bonne heure, trouva sa vieille maison, que personne
+n'avait voulu occuper, dans l'tat o il l'avait laisse. l'poque des
+indemnits, on essaya de lui persuader qu'il avait perdu quelque chose,
+et il y avait plus d'une bonne raison faire valoir. Les autres nobles
+taient fchs de le voir si pauvre, et auraient voulu le relever; cet
+esprit simple n'entra pas dans les raisonnements qu'on lui fit. Quand on
+lui demanda de dclarer ce qu'il avait perdu: Je n'avais rien, dit-il,
+je n'ai pu rien perdre. On ne russit pas tirer de lui d'autre
+rponse, et il resta pauvre comme auparavant.
+
+Sa femme mourut, je crois, Jersey. Il avait une fille qui tait ne
+vers l'poque de l'migration. C'tait une belle et grande fille (tu ne
+l'as vue que fane); elle avait de la sve de nature, un teint
+splendide, un sang pur et fort. Il et fallu la marier jeune, mais
+c'tait impossible. Ces faillis petits nobles de petite ville, qui ne
+sont bons rien et qui ne valaient pas le quart du vieux noble de
+campagne, n'auraient pas voulu d'elle pour leurs fils. Les principes
+empchaient de la marier un paysan. La pauvre fille restait ainsi
+suspendue comme une me en peine: elle n'avait pas de place ici-bas. Son
+pre tait le dernier de sa race, et elle semblait jete plaisir sur
+la terre pour n'y pas trouver un coin o se caser. Elle tait douce et
+soumise. C'tait un beau corps, presque sans me. L'instinct chez elle
+tait tout. C'et t une mre excellente. dfaut du mariage, on et
+d la faire religieuse: la rgle et les austrits l'eussent calme;
+mais il est probable que le pre n'tait pas assez riche pour payer la
+dot, et sa condition ne permettait pas de la faire soeur converse. Pauvre
+fille! jete dans le faux, elle tait condamne y prir.
+
+Elle tait ne droite et bonne, n'eut jamais de doute sur ses devoirs;
+elle n'eut d'autre tort que d'avoir des veines et du sang. Aucun jeune
+homme du village n'aurait os tre indiscret avec elle, tant on
+respectait son pre. Le sentiment de sa supriorit l'empchait de se
+tourner vers les jeunes paysans; pour ceux-ci, elle tait une
+demoiselle; ils ne pensaient pas elle. La pauvre fille vivait ainsi
+dans une solitude absolue. Il n'y avait dans la maison qu'un jeune
+garon de douze ou treize ans, neveu de Kermelle, que celui-ci avait
+recueilli, et auquel le vicaire, digne homme s'il en ft, apprenait ce
+qu'il savait: le latin.
+
+L'glise restait la seule diversion de la pauvre enfant. Elle tait
+pieuse par nature, quoique trop peu intelligente pour rien comprendre
+aux mystres de notre religion. Le vicaire, un bon prtre, trs attach
+ ses devoirs, avait pour le broyeur de lin le respect qu'il devait; les
+heures que lui laissaient son brviaire et les soins de son ministre,
+il les passait chez ce dernier. Il faisait l'ducation du jeune neveu;
+pour la fille, il avait ces manires rserves qu'ont nos
+ecclsiastiques bretons avec les personnes du sexe, comme ils disent.
+Il la saluait, lui demandait de ses nouvelles, mais ne causait jamais
+avec elle, si ce n'est de choses insignifiantes. La malheureuse
+s'prenait de lui de plus en plus. Le vicaire tait la seule personne de
+son rang qu'elle vt, s'il est permis de parler de la sorte. Ce jeune
+prtre tait avec cela une personne trs attrayante. la pudeur exquise
+que respirait tout son extrieur se joignait un air triste, rsign,
+discret. On sentait qu'il avait un coeur et des sens, mais qu'un principe
+plus lev les dominait, ou plutt que le coeur et les sens se
+transformaient chez lui en quelque chose de suprieur. Tu sais le charme
+infini de quelques-uns de nos bons ecclsiastiques bretons. Les femmes
+sentent cela bien vivement. Cet invincible attachement un voeu, qui est
+ sa manire un hommage leur puissance, les enhardit, les attire, les
+flatte. Le prtre devient pour elles un frre sr, qui a dpouill
+cause d'elles son sexe et ses joies. De l un sentiment o se mlent la
+confiance, la piti, le regret, la reconnaissance. Mariez le prtre, et
+vous dtruirez un des lments les plus ncessaires, une des nuances les
+plus dlicates de notre socit. La femme protestera; car il y a une
+chose laquelle la femme tient encore plus qu' tre aime, c'est qu'on
+attache de l'importance l'amour. On ne flatte jamais plus la femme
+qu'en lui tmoignant qu'on la craint. L'glise, en imposant pour premier
+devoir ses ministres la chastet, caresse la vanit fminine en ce
+qu'elle a de plus intime.
+
+La pauvre fille se prit ainsi pour le vicaire d'un amour profond, qui
+occupa bientt son tre tout entier. La vertueuse et mystique race
+laquelle elle appartenait ne connat pas la frnsie qui renverse les
+obstacles, et qui estime ne rien avoir si elle n'a pas tout. Oh! elle se
+ft contente de bien peu de chose. Qu'il admt seulement son existence,
+elle et t heureuse. Elle ne lui demandait pas un regard: une pense
+et suffi. Le vicaire tait naturellement son confesseur; il n'y avait
+pas d'autre prtre dans la paroisse. Les habitudes de la confession
+catholique, si belles mais si prilleuses, excitaient trangement son
+imagination. Une fois par semaine, le samedi, c'tait une douceur
+inexprimable pour elle d'tre une demi-heure seule avec lui, comme face
+ face avec Dieu, de le voir, de le sentir remplissant le rle de Dieu,
+de respirer son haleine, de subir la douce humiliation de ses
+rprimandes, de lui dire ses penses les plus intimes, ses scrupules,
+ses apprhensions. Il ne faut pas croire nanmoins qu'elle en abust.
+Bien rarement une femme pieuse ose se servir de la confession pour une
+confidence d'amour. Elle y peut jouir beaucoup, elle risque de s'y
+abandonner des sentiments qui ne sont pas sans danger; mais ce que de
+tels sentiments ont toujours d'un peu mystique est inconciliable avec
+l'horreur d'un sacrilge. En tout cas, notre pauvre fille tait si
+timide, que la parole et expir sur ses lvres. Sa passion tait un feu
+silencieux, intime, dvorant. Avec cela, le voir tous les jours,
+plusieurs fois par jour, lui, beau, jeune, toujours occup de fonctions
+majestueuses, officiant avec dignit au milieu d'un peuple inclin,
+ministre, juge et directeur de sa propre me! C'en tait trop. La tte
+de la malheureuse enfant n'y tint pas, elle s'garait. Des dsordres de
+plus en plus graves se produisaient dans cette organisation forte et qui
+ne souffrait pas d'tre dvie. Le vieux pre attribuait une certaine
+faiblesse d'esprit ce qui tait le rsultat des ravages intimes de rves
+impossibles en un coeur que l'amour avait perc de part en part.
+
+Comme un violent cours d'eau qui, rencontrant un obstacle
+infranchissable, renonce son cours direct et se dtourne, la pauvre
+fille, n'ayant aucun moyen de dire son amour celui qu'elle aimait, se
+rabattait sur des riens: obtenir un instant son attention, ne pas tre
+pour lui la premire venue, tre admise lui rendre de petits services,
+pouvoir s'imaginer qu'elle lui tait utile, cela lui suffisait. Mon
+Dieu, qui sait? pouvait-elle se dire, il est homme aprs tout;
+peut-tre au fond se sent-il touch et n'est-il retenu que par la
+discipline de son tat... Tous ces efforts rencontrrent une barre de
+fer, un mur de glace. Le vicaire ne sortit pas d'une froideur absolue.
+Elle tait la fille de l'homme qu'il respectait le plus; mais elle tait
+une femme. Oh! s'il l'avait vite, s'il l'avait traite durement, c'et
+t pour elle un triomphe et la preuve qu'elle l'avait atteint au coeur;
+mais cette politesse toujours la mme, cette rsolution de ne pas voir
+les signes les plus vidents d'amour, taient quelque chose de terrible.
+Il ne la reprenait pas, ne se cachait pas d'elle; il ne sortait pas du
+parti inbranlable qu'il avait pris de n'admettre son existence que
+comme une abstraction.
+
+Au bout de quelque temps, ce fut cruel. Repousse, dsespre, la
+pauvre fille dprissait, son oeil s'gara, mais elle s'observait; au
+fond personne ne voyait son secret, elle se rongeait intrieurement.
+Quoi! se disait-elle, je ne pourrai arrter un moment son regard? il
+ne m'accordera pas que j'existe? je ne serai, quoi que je fasse, pour
+lui qu'une ombre, qu'un fantme, qu'une me entre cent autres? Son
+amour, ce serait trop dsirer; mais son attention, son regard?... tre
+son gale, lui si savant, si prs de Dieu, je n'y saurais prtendre;
+tre mre par lui, oh! ce serait un sacrilge; mais tre lui, tre
+Marthe pour lui, la premire de ses servantes, charge des soins
+modestes dont je suis bien capable, et de la sorte avoir tout en commun
+avec lui, tout, c'est--dire la maison, ce qui importe l'humble femme
+qui n'a pas t initie de plus hautes penses, oh! ce serait le
+paradis! Elle restait des aprs-midi entiers immobile, assise en sa
+chaise, attache cette ide fixe. Elle le voyait, s'imaginait tre
+avec lui, l'entourant de soins, gouvernant sa maison, baisant le bas de
+sa robe. Elle repoussait ces rves insenss; mais, aprs s'y tre livre
+des heures, elle tait ple, demi morte. Elle n'existait plus pour
+ceux qui l'entouraient. Son pre aurait d le voir; mais que pouvait le
+simple vieillard contre un mal dont son me honnte ne pouvait mme
+concevoir la pense?
+
+Cela se continua ainsi peut-tre une anne. Il est probable que le
+vicaire ne s'aperut de rien, tant nos prtres vivent cet gard dans
+le convenu, dans une sorte de rsolution de ne pas voir. Cette chastet
+admirable ne faisait qu'exciter l'imagination de la pauvre enfant.
+L'amour chez elle devint culte, adoration pure, exaltation. Elle
+trouvait ainsi un repos relatif. Son imagination se portait vers des
+jeux inoffensifs; elle voulait se dire qu'elle travaillait pour lui,
+qu'elle tait occupe faire quelque chose pour lui. Elle tait arrive
+ rver veille, excuter comme une somnambule des actes dont elle
+n'avait qu'une demi-conscience. Nuit et jour, elle n'avait plus qu'une
+pense; elle se figurait le servant, le soignant, comptant son linge,
+s'occupant de ce qui tait trop au-dessous de lui pour qu'il y penst.
+Toutes ces chimres arrivrent prendre un corps et l'amenrent un
+acte trange qui ne peut tre expliqu que par l'tat de folie o elle
+tait dcidment depuis quelque temps.
+
+Ce qui suit, en effet, serait incomprhensible, si l'on ne tenait compte
+de certains traits du caractre breton. Ce qu'il y a de plus particulier
+chez les peuples de race bretonne, c'est l'amour. L'amour est chez eux
+un sentiment tendre, profond, affectueux, bien plus qu'une passion.
+C'est une volupt intrieure qui use et tue. Rien ne ressemble moins au
+feu des peuples mridionaux. Le paradis qu'ils rvent est frais, vert,
+sans ardeurs. Nulle race ne compte plus de morts par amour; le suicide y
+est rare; ce qui domine, c'est la lente consomption. Le cas est frquent
+chez les jeunes conscrits bretons. Incapables de se distraire par des
+amours vulgaires et vnales, ils succombent une sorte de langueur
+indfinissable. La nostalgie n'est que l'apparence; la vrit est que
+l'amour chez eux s'associe d'une manire indissoluble au village, au
+clocher, l'_Angelus_ du soir, au paysage favori. L'homme passionn du
+Midi tue son rival, tue l'objet de sa passion. Le sentiment dont nous
+parlons ne tue que celui qui l'prouve, et voil pourquoi la race
+bretonne est une race facilement chaste; par son imagination vive et
+fine, elle se cre un monde arien qui lui suffit. La vraie posie d'un
+tel amour, c'est la chanson de printemps du Cantique des cantiques,
+pome admirable, bien plus voluptueux que passionn. _Hiems transiit;
+imber abiit et recessit... Vox turturis audita est in terra nostra...
+Surge, amica mea, et veni!_
+
+
+IV
+
+Ma mre continua ainsi:
+
+Tout n'est au fond qu'une grande illusion, et ce qui le prouve, c'est
+que, dans beaucoup de cas, rien n'est plus facile que de duper la nature
+par des singeries qu'elle ne sait pas distinguer de la ralit. Je
+n'oublierai jamais la fille de Marzin, le menuisier de la Grand'Rue,
+qui, folle aussi par suppression de sentiment maternel, prenait une
+bche, l'emmaillotait de chiffons, lui mettait un semblant de bonnet
+d'enfant, puis passait les jours dorloter dans ses bras ce poupon
+fictif, le bercer, le serrer contre son sein, le couvrir de
+baisers. Quand on le mettait le soir dans un berceau ct d'elle, elle
+restait tranquille jusqu'au lendemain. Il y a des instincts pour qui
+l'apparence suffit et qu'on endort par des fictions. La pauvre Kermelle
+arriva ainsi raliser ses songes, faire ce qu'elle rvait. Ce
+qu'elle rvait, c'tait la vie en commun avec celui qu'elle aimait, et
+la vie qu'elle partageait en esprit, ce n'tait pas naturellement la vie
+du prtre, c'tait la vie du mnage. La pauvre fille tait faite pour
+l'union conjugale. Sa folie tait une sorte de folie mnagre, un
+instinct de mnage contrari. Elle imaginait son paradis ralis, se
+voyait tenant la maison de celui qu'elle aimait, et, comme dj elle ne
+sparait plus bien ses rves de ce qui tait vrai, elle fut amene une
+incroyable aberration. Que veux-tu! ces pauvres folles prouvent par
+leurs garements les saintes lois de la nature et leur invitable
+fatalit.
+
+Ses journes se passaient ourler du linge, le marquer. Or, dans sa
+pense, ce linge tait destin la maison qu'elle imaginait, ce nid
+en commun o elle et pass sa vie aux pieds de celui qu'elle adorait.
+L'hallucination allait si loin, que, ces draps, ces serviettes, elle les
+marquait aux initiales du vicaire; souvent mme les initiales du vicaire
+et les siennes propres se mlaient. Elle faisait bien ces petits travaux
+de femme. Son aiguille allait, allait sans cesse, et elle filait des
+heures dlicieuses plonge dans les songes de son coeur, croyant qu'elle
+et lui ne faisaient qu'un. Elle trompait ainsi sa passion et y trouvait
+des moments de volupt qui la rassasiaient pour des journes.
+
+Les semaines s'coulaient de la sorte tracer point par point les
+lettres du nom qu'elle aimait, les marier aux siennes, et ce
+passe-temps tait pour elle une grande consolation. Sa main tait
+toujours occupe pour lui; ces linges piqus par elle lui semblaient
+elle-mme. Ils seraient prs de lui, le toucheraient, serviraient ses
+usages; ils seraient elle-mme prs de lui. Quelle joie qu'une telle
+pense! Elle serait toujours prive de lui, c'est vrai; mais
+l'impossible est l'impossible; elle se serait approche de lui autant
+que c'tait permis. Durant un an, elle savoura ainsi en imagination son
+pauvre petit bonheur. Seule, les yeux fixs sur son ouvrage, elle tait
+d'un autre monde, se croyait sa femme dans la faible mesure du possible.
+Les heures coulaient d'un mouvement lent comme son aiguille; sa pauvre
+imagination tait soulage. Et puis elle avait parfois quelque
+esprance: peut-tre se laisserait-il toucher, peut-tre une larme lui
+chapperait-elle en dcouvrant cette surprise, marque de tant d'amour.
+Il verra comme je l'aime, il songera qu'il est doux d'tre ensemble.
+Elle se perdait ainsi durant des jours dans ses rves, qui se
+terminaient d'ordinaire par des accs de complte prostration.
+
+Enfin le jour vint o le mnage fut complet. Qu'en faire? L'ide de le
+forcer accepter un service, tre son oblig en quelque chose,
+s'empara d'elle absolument. Elle voulait, si j'ose le dire, voler sa
+reconnaissance, l'amener par violence lui savoir gr de quelque chose.
+Voici ce qu'elle imagina. Cela n'avait pas le sens commun, c'tait cousu
+de fil blanc; mais sa raison sommeillait, et depuis longtemps elle ne
+suivait plus que les feux follets de son imagination dtraque.
+
+On tait l'poque des ftes de Nol. Aprs la messe de minuit, le
+vicaire avait coutume de recevoir au presbytre le maire et les notables
+pour leur donner une collation. Le presbytre touchait l'glise. Outre
+l'entre principale sur la place du village, il avait deux issues: l'une
+donnant l'intrieur de la sacristie et mettant ainsi l'glise et la
+cure en communication; l'autre, au fond du jardin, dbouchant sur les
+champs. Le manoir de Kermelle tait un demi-quart de lieue de l. Pour
+pargner un dtour au jeune garon qui venait prendre les leons du
+vicaire, on lui avait donn la clef de cette porte de derrire. La
+pauvre obsde s'empara de cette clef pendant la messe de minuit et
+entra dans la cure. La servante du vicaire, pour pouvoir assister la
+messe, avait mis le couvert d'avance. Notre folle enleva rapidement tout
+le linge et le cacha dans le manoir.
+
+Au sortir de la messe, le vol se rvla sur-le-champ. L'moi fut
+extrme. On s'tonna tout d'abord que le linge seul et disparu. Le
+vicaire ne voulut pas renvoyer ses htes sans collation. Au moment du
+plus vif embarras, la fille apparat: Ah! pour cette fois, vous
+accepterez nos services, monsieur le cur. Dans un quart d'heure, notre
+linge va tre port chez vous. Le vieux Kermelle se joignit elle, et
+le vicaire laissa faire, ne se doutant pas naturellement d'un pareil
+raffinement de supercherie chez une crature laquelle on n'accordait
+que l'esprit le plus born.
+
+Le lendemain, on rflchit ce vol singulier. Il n'y avait nulle trace
+d'effraction. La principale porte du presbytre et celle du jardin
+taient intactes, fermes comme elles devaient l'tre. Quant l'ide
+que la clef confie Kermelle et pu servir l'excution du vol, une
+pareille ide et sembl extravagante; elle ne vint personne. Restait
+la porte de la sacristie; il parut vident que le vol n'avait pu se
+faire que par l. Le sacristain avait t vu dans l'glise tout le temps
+de l'office. La sacristine, au contraire, avait fait des absences; elle
+avait t l'tre du presbytre chercher des charbons pour les
+encensoirs; elle avait vaqu deux ou trois autres petits soins; le
+soupon se porta donc sur elle. C'tait une excellente femme, sa
+culpabilit paraissait souverainement invraisemblable; mais que faire
+contre des concidences accablantes? On ne sortait pas de ce
+raisonnement: Le voleur est entr par la porte de la sacristie; or la
+sacristine seule a pu passer par cette porte, et il est prouv qu'elle y
+a pass en ralit; elle-mme l'avoue. On cdait trop alors l'ide
+qu'il tait bon que tout crime ft suivi d'une arrestation. Cela donnait
+une haute ide de la sagacit extraordinaire de la justice, de la
+promptitude de son coup d'oeil, de la sret avec laquelle elle
+saisissait la piste d'un crime. On emmena l'innocente femme pied entre
+les gendarmes. L'effet de la gendarmerie, quand elle arrivait dans un
+village, avec ses armes luisantes et ses belles buffleteries, tait
+immense. Tout le monde pleurait; la sacristine seule restait calme et
+disait tous qu'elle tait certaine que son innocence claterait.
+
+Effectivement, ds le lendemain ou le surlendemain, on reconnut
+l'impossibilit de la supposition qu'on avait faite. Le troisime jour,
+les gens du village osaient peine s'aborder, se communiquer leurs
+rflexions. Tous, en effet, avaient la mme pense et n'osaient se la
+dire. Cette pense leur paraissait la fois vidente et absurde: c'est
+que la clef du broyeur de lin avait seule pu servir au vol. Le vicaire
+vitait de sortir pour n'avoir pas exprimer un doute qui l'obsdait.
+Jusque-l, il n'avait pas examin le linge que l'on avait substitu au
+sien. Ses yeux tombrent par hasard sur les marques; il s'tonna,
+rflchit tristement, ne se rendit pas compte du mystre des deux
+lettres, tant les bizarres hallucinations d'une pauvre folle taient
+impossibles deviner.
+
+Il tait plong dans les plus sombres penses, quand il vit entrer le
+broyeur de lin, droit en sa haute taille et plus ple que la mort. Le
+vieillard resta debout, fondit en larmes. C'est elle, dit-il, oh! la
+malheureuse! J'aurais d la surveiller davantage, entrer mieux dans ses
+penses; mais, toujours mlancolique, elle m'chappait. Il rvla le
+mystre; un instant aprs, on rapportait au presbytre le linge qui
+avait t vol.
+
+La pauvre fille, vu son peu de raison, avait espr que l'esclandre
+s'apaiserait et qu'elle jouirait doucement de son petit stratagme
+amoureux. L'arrestation de la sacristine et l'motion qui en fut la
+suite gtrent toute son intrigue. Si le sens moral n'avait pas t chez
+elle aussi oblitr qu'il l'tait, elle n'et pens qu' dlivrer la
+sacristine; mais elle n'y songeait gure. Elle tait plonge dans une
+sorte de stupeur, qui n'avait rien de commun avec le remords. Ce qui
+l'abattait, c'tait l'avortement vident de sa tentative sur l'esprit du
+vicaire. Toute autre me que celle d'un prtre et t touche de la
+rvlation d'un si violent amour. Celle du vicaire n'prouva rien. Il
+s'interdit de penser cet vnement extraordinaire, et, ds qu'il vit
+clairement l'innocence de la sacristine, il dormit, dit sa messe et son
+brviaire avec le mme calme que tous les jours.
+
+La maladresse qu'on avait faite en arrtant la sacristine parut alors
+dans son normit. Sans cela, l'affaire aurait pu tre touffe. Il n'y
+avait pas eu vol rel; mais, aprs qu'une innocente avait fait plusieurs
+jours de prison pour un fait qualifi de vol, il tait bien difficile de
+laisser impunie la vraie coupable. La folie n'tait pas vidente; il
+faut mme dire que cette folie n'tait qu'intrieure. Avant cela, il
+n'tait venu la pense de personne que la fille de Kermelle ft folle.
+Extrieurement elle tait comme tout le monde, sauf son mutisme presque
+absolu. On pouvait donc contester l'alination mentale; en outre,
+l'explication vraie tait si bizarre, si incroyable, qu'on n'osait mme
+pas la prsenter. La folie n'tant pas constate, le fait d'avoir laiss
+arrter la sacristine tait impardonnable. Si le vol n'avait t qu'un
+jeu, l'auteur de l'espiglerie aurait d la faire cesser plus tt, ds
+qu'une tierce personne en tait victime. La malheureuse fut arrte et
+conduite Saint-Brieuc pour les assises. Elle ne sortit pas un moment
+de son complet anantissement; elle semblait hors du monde. Son rve
+tait fini; l'espce de chimre qu'elle avait nourrie quelque temps et
+qui l'avait soutenue tant tombe plat, elle n'existait plus. Son tat
+n'avait rien de violent, c'tait un silence morne; les mdecins alors la
+virent et jugrent son fait avec discernement.
+
+Aux assises, la cause fut vite entendue. On ne put tirer d'elle une
+seule parole. Le broyeur de lin entra, droit et ferme, la figure
+rsigne. Il s'approcha de la table du prtoire, y dposa ses gants, sa
+croix de Saint-Louis, son charpe. Messieurs, dit-il, je ne peux les
+reprendre que si vous l'ordonnez; mon honneur vous appartient. C'est
+elle qui a tout fait, et pourtant ce n'est pas une voleuse... Elle est
+malade. Le brave homme fondait en larmes, il suffoquait. Assez,
+assez! entendit-on de toutes parts. L'avocat gnral montra du tact, et
+sans faire une dissertation sur un cas de rare physiologie amoureuse, il
+abandonna l'accusation.
+
+La dlibration du jury ne fut pas longue non plus. Tous pleuraient.
+Quand l'acquittement fut prononc, le broyeur de lin reprit ses
+insignes, se retira rapidement, emmenant sa fille, et revint au village
+de nuit.
+
+Au milieu de cet clat public, le vicaire ne put viter d'apprendre la
+vrit sur une foule de points qu'il se dissimulait. Il n'en fut pas
+plus mu. Les faits vidents dont tout le monde s'entretenait, il
+feignait de les ignorer. Il ne demanda pas son changement, l'vque ne
+songea pas le lui proposer. On pourrait croire que, la premire fois
+qu'il revit Kermelle et sa fille, il prouva quelque trouble. Il n'en
+fut rien. Il se rendit au manoir l'heure o il savait devoir
+rencontrer le pre et la fille. Vous avez pch gravement, dit-il
+celle-ci, moins par votre folie, que Dieu vous pardonnera, qu'en
+laissant emprisonner la meilleure des femmes. Une innocente, par votre
+faute, a t traite pendant plusieurs jours comme une voleuse. La plus
+honnte femme de la paroisse a t emmene par les gendarmes, la vue
+de tous. Vous lui devez rparation. Dimanche, la sacristine sera son
+banc, au dernier rang, prs de la porte de l'glise; au _Credo_, vous
+irez la prendre, et vous la conduirez par la main votre banc
+d'honneur, qu'elle mrite plus que vous d'occuper.
+
+La pauvre folle fit machinalement ce qui lui tait enjoint. Ce n'tait
+plus un tre sentant. Depuis ce temps, on ne vit presque plus le broyeur
+de lin ni sa famille. Le manoir tait devenu une sorte de tombeau, d'o
+l'on n'entendait sortir aucun signe de vie.
+
+La sacristine mourut la premire. L'motion avait t trop forte pour
+cette simple femme. Elle n'avait pas dout un moment de la Providence;
+mais tout cela l'avait branle. Elle s'affaiblit peu peu. C'tait une
+sainte. Elle avait un sentiment exquis de l'glise. On ne comprendrait
+plus cela maintenant Paris, o l'glise signifie peu de chose. Un
+samedi soir, elle sentit venir sa fin. Sa joie fut grande. Elle fit
+appeler le vicaire; une faveur inoue occupait son imagination: c'tait
+que, pendant la grand'messe du dimanche, son corps restt expos sur le
+petit appareil qui sert porter les cercueils. Assister la messe
+encore une dernire fois, quoique morte; entendre ces paroles
+consolantes, ces chants qui sauvent; tre l sous le drap mortuaire, au
+milieu de l'assemble des fidles, famille qu'elle avait tant aime,
+tout entendre sans tre vue, pendant que tous penseraient elle,
+prieraient pour elle, seraient occups d'elle; communier encore une fois
+avec les personnes pieuses avant de descendre sous la terre, quelle
+joie! Elle lui fut accorde. Le vicaire pronona sur sa tombe des
+paroles d'dification.
+
+Le vieux vcut encore quelques annes, mourant peu peu, toujours
+renferm chez lui, ne causant plus avec le vicaire. Il allait
+l'glise, mais il ne se mettait pas son banc. Il tait si fort, qu'il
+rsista huit ou dix ans cette morne agonie.
+
+Ses promenades se bornaient faire quelques pas sous les hauts
+tilleuls qui abritaient le manoir. Or, un jour, il vit l'horizon
+quelque chose d'insolite. C'tait le drapeau tricolore qui flottait sur
+le clocher de Trguier; la rvolution de juillet venait de s'accomplir.
+Quand il apprit que le roi tait parti, il comprit mieux que jamais
+qu'il avait t de la fin d'un monde. Ce devoir professionnel, auquel il
+avait tout sacrifi, devenait sans objet. Il ne regretta pas de s'tre
+attach une ide trop haute du devoir; il ne songea pas qu'il aurait
+pu s'enrichir comme les autres; mais il douta de tout, except de Dieu.
+Les carlistes de Trguier allaient rptant partout que cela ne durerait
+pas, que le roi lgitime allait revenir. Il souriait de ces folles
+prdictions. Il mourut peu aprs, assist par le vicaire, qui lui
+commenta ce beau passage qu'on lit l'office des morts: Ne soyez pas
+comme les paens, qui n'ont pas d'esprance.
+
+Aprs sa mort, sa fille se trouva sans ressources. On s'entendit pour
+qu'elle ft place l'hospice; c'est l que tu l'as vue. Maintenant,
+sans doute, elle est morte aussi, et d'autres ont occup son lit
+l'hpital gnral.
+
+
+
+
+II
+
+PRIRE SUR L'ACROPOLE
+
+SAINT RENAN--MON ONCLE PIERRE
+
+LE BONHOMME SYSTME ET LA PETITE NOMI
+
+
+I
+
+Je n'ai commenc d'avoir des souvenirs que fort tard. L'imprieux devoir
+qui m'obligea, durant les annes de ma jeunesse, rsoudre pour mon
+compte, non avec le laisser aller du spculatif, mais avec la fivre de
+celui qui lutte pour la vie, les plus hauts problmes de la philosophie
+et de la religion, ne me laissait pas un quart d'heure pour regarder en
+arrire. Jet ensuite dans le courant de mon sicle, que j'ignorais
+totalement, je me trouvai en face d'un spectacle en ralit aussi
+nouveau pour moi que le serait la socit de Saturne ou de Vnus pour
+ceux qui il serait donn de la voir. Je trouvais tout cela faible,
+infrieur moralement ce que j'avais vu Issy et Saint-Sulpice;
+cependant la supriorit de science et de critique d'hommes tels
+qu'Eugne Burnouf, l'incomparable vie qui s'exhalait de la conversation
+de M. Cousin, la grande rnovation que l'Allemagne oprait dans presque
+toutes les sciences historiques, puis les voyages, puis l'ardeur de
+produire, m'entranrent et ne me permirent pas de songer des annes
+qui taient dj loin de moi. Mon sjour en Syrie m'loigna encore
+davantage de mes anciens souvenirs. Les sensations entirement nouvelles
+que j'y trouvai, les visions que j'y eus d'un monde divin, tranger
+nos froides et mlancoliques contres, m'absorbrent tout entier. Mes
+rves, pendant quelque temps, furent la chane brle de Galaad, le pic
+de Safed, o apparatra le Messie; le Carmel et ses champs d'anmones
+sems par Dieu; le gouffre d'Aphaca, d'o sort le fleuve Adonis. Chose
+singulire! ce fut Athnes, en 1865, que j'prouvai pour la premire
+fois un vif sentiment de retour en arrire, un effet comme celui d'une
+brise frache, pntrante, venant de trs loin.
+
+L'impression que me fit Athnes est de beaucoup la plus forte que j'aie
+jamais ressentie. Il y a un lieu o la perfection existe; il n'y en a
+pas deux: c'est celui-l. Je n'avais jamais rien imagin de pareil.
+C'tait l'idal cristallis en marbre pentlique qui se montrait moi.
+Jusque-l, j'avais cru que la perfection n'est pas de ce monde; une
+seule rvlation me paraissait se rapprocher de l'absolu. Depuis
+longtemps, je ne croyais plus au miracle, dans le sens propre du mot;
+cependant la destine unique du peuple juif, aboutissant Jsus et au
+christianisme, m'apparaissait comme quelque chose de tout fait part.
+Or voici qu' ct du miracle juif venait se placer pour moi le miracle
+grec, une chose qui n'a exist qu'une fois, qui ne s'tait jamais vue,
+qui ne se reverra plus, mais dont l'effet durera ternellement, je veux
+dire un type de beaut ternelle, sans nulle tache locale ou nationale.
+Je savais bien, avant mon voyage, que la Grce avait cr la science,
+l'art, la philosophie, la civilisation; mais l'chelle me manquait.
+Quand je vis l'Acropole, j'eus la rvlation du divin, comme je l'avais
+eue la premire fois que je sentis vivre l'vangile, en apercevant la
+valle du Jourdain des hauteurs de Casyoun. Le monde entier alors me
+parut barbare. L'Orient me choqua par sa pompe, son ostentation, ses
+impostures. Les Romains ne furent que de grossiers soldats; la majest
+du plus beau Romain, d'un Auguste, d'un Trajan, ne me sembla que pose
+auprs de l'aisance, de la noblesse simple de ces citoyens fiers et
+tranquilles. Celtes, Germains, Slaves m'apparurent comme des espces de
+Scythes consciencieux, mais pniblement civiliss. Je trouvai notre
+moyen ge sans lgance ni tournure, entach de fiert dplace et de
+pdantisme. Charlemagne m'apparut comme un gros palefrenier allemand;
+nos chevaliers me semblrent des lourdauds, dont Thmistocle et
+Alcibiade eussent souri. Il y a eu un peuple d'aristocrates, un public
+tout entier compos de connaisseurs, une dmocratie qui a saisi des
+nuances d'art tellement fines que nos raffins les aperoivent peine.
+Il y a eu un public pour comprendre ce qui fait la beaut des Propyles
+et la supriorit des sculptures du Parthnon. Cette rvlation de la
+grandeur vraie et simple m'atteignit jusqu'au fond de l'tre. Tout ce
+que j'avais connu jusque-l me sembla l'effort maladroit d'un art
+jsuitique, un rococo compos de pompe niaise, de charlatanisme et de
+caricature.
+
+C'est principalement sur l'Acropole que ces sentiments m'assigeaient.
+Un excellent architecte avec qui j'avais voyag avait coutume de me dire
+que, pour lui, la vrit des dieux tait en proportion de la beaut
+solide des temples qu'on leur a levs. Juge sur ce pied-l, Athn
+serait au-dessus de toute rivalit. Ce qu'il y a de surprenant, en
+effet, c'est que le beau n'est ici que l'honntet absolue, la raison,
+le respect mme envers la divinit. Les parties caches de l'difice
+sont aussi soignes que celles qui sont vues. Aucun de ces trompe-l'oeil
+qui, dans nos glises en particulier, sont comme une tentative
+perptuelle pour induire la divinit en erreur sur la valeur de la chose
+offerte. Ce srieux, cette droiture, me faisaient rougir d'avoir plus
+d'une fois sacrifi un idal moins pur. Les heures que je passais sur
+la colline sacre taient des heures de prire. Toute ma vie repassait,
+comme une confession gnrale, devant mes yeux. Mais ce qu'il y avait de
+plus singulier, c'est qu'en confessant mes pchs, j'en venais les
+aimer; mes rsolutions de devenir classique finissaient par me
+prcipiter plus que jamais au ple oppos. Un vieux papier que je
+retrouve parmi mes notes de voyage contient ceci:
+
+ PRIRE QUE JE FIS SUR L'ACROPOLE QUAND JE FUS ARRIV EN
+ COMPRENDRE LA PARFAITE BEAUT.
+
+ noblesse! beaut simple et vraie! desse dont le culte signifie
+raison et sagesse, toi dont le temple est une leon ternelle de
+conscience et de sincrit, j'arrive tard au seuil de tes mystres;
+j'apporte ton autel beaucoup de remords. Pour te trouver, il m'a fallu
+des recherches infinies. L'initiation que tu confrais l'Athnien
+naissant par un sourire, je l'ai conquise force de rflexions, au prix
+de longs efforts.
+
+Je suis n, desse aux yeux bleus, de parents barbares, chez les
+Cimmriens bons et vertueux qui habitent au bord d'une mer sombre,
+hrisse de rochers, toujours battue par les orages. On y connat
+peine le soleil; les fleurs sont les mousses marines, les algues et les
+coquillages coloris qu'on trouve au fond des baies solitaires. Les
+nuages y paraissent sans couleur, et la joie mme y est un peu triste;
+mais des fontaines d'eau froide y sortent du rocher, et les yeux des
+jeunes filles y sont comme ces vertes fontaines o, sur des fonds
+d'herbes ondules, se mire le ciel.
+
+Mes pres, aussi loin que nous pouvons remonter, taient vous aux
+navigations lointaines, dans des mers que tes Argonautes ne connurent
+pas. J'entendis, quand j'tais jeune, les chansons des voyages polaires;
+je fus berc au souvenir des glaces flottantes, des mers brumeuses
+semblables du lait, des les peuples d'oiseaux qui chantent leurs
+heures et qui, prenant leur vole tous ensemble, obscurcissent le ciel.
+
+Des prtres d'un culte tranger, venu des Syriens de Palestine, prirent
+soin de m'lever. Ces prtres taient sages et saints. Ils m'apprirent
+les longues histoires de Cronos, qui a cr le monde, et de son fils,
+qui a, dit-on, accompli un voyage sur la terre. Leurs temples sont trois
+fois hauts comme le tien, Eurhythmie, et semblables des forts;
+seulement ils ne sont pas solides; ils tombent en ruine au bout de cinq
+ou six cents ans; ce sont des fantaisies de barbares, qui s'imaginent
+qu'on peut faire quelque chose de bien en dehors des rgles que tu as
+traces tes inspirs, Raison. Mais ces temples me plaisaient; je
+n'avais pas tudi ton art divin; j'y trouvais Dieu. On y chantait des
+cantiques dont je me souviens encore: Salut, toile de la mer,... reine
+de ceux qui gmissent en cette valle de larmes. ou bien: Rose
+mystique, Tour d'ivoire, Maison d'or, toile du matin... Tiens, desse,
+quand je me rappelle ces chants, mon coeur se fond, je deviens presque
+apostat. Pardonne-moi ce ridicule; tu ne peux te figurer le charme que
+les magiciens barbares ont mis dans ces vers, et combien il m'en cote
+de suivre la raison toute nue.
+
+Et puis si tu savais combien il est devenu difficile de te servir!
+Toute noblesse a disparu. Les Scythes ont conquis le monde. Il n'y a
+plus de rpublique d'hommes libres; il n'y a plus que des rois issus
+d'un sang lourd, des majests dont tu sourirais. De pesants Hyperborens
+appellent lgers ceux qui te servent... Une _pambotie_ redoutable, une
+ligue de toutes les sottises, tend sur le monde un couvercle de plomb,
+sous lequel on touffe. Mme ceux qui t'honorent, qu'ils doivent te
+faire piti! Te souviens-tu de ce Caldonien qui, il y a cinquante ans,
+brisa ton temple coups de marteau pour l'emporter Thul? Ainsi
+font-ils tous... J'ai crit, selon quelques-unes des rgles que tu
+aimes, Thono, la vie du jeune dieu que je servis dans mon enfance;
+ils me traitent comme un vhmre; ils m'crivent pour me demander quel
+but je me suis propos; ils n'estiment que ce qui sert faire
+fructifier leurs tables de trapzites. Et pourquoi crit-on la vie des
+dieux, ciel! si ce n'est pour faire aimer le divin qui fut en eux, et
+pour montrer que ce divin vt encore et vivra ternellement au coeur de
+l'humanit?
+
+Te rappelles-tu ce jour, sous l'archontat de Dionysodore, o un laid
+petit Juif, parlant le grec des Syriens, vint ici, parcourut tes parvis
+sans te comprendre, lut tes inscriptions tout de travers et crut trouver
+dans ton enceinte un autel ddi un dieu qui serait _le Dieu inconnu_.
+Eh bien, ce petit Juif l'a emport; pendant mille ans, on t'a traite
+d'idole, Vrit; pendant mille ans, le monde a t un dsert o ne
+germait aucune fleur. Durant ce temps, tu te taisais, Salpinx, clairon
+de la pense. Desse de l'ordre, image de la stabilit cleste, on tait
+coupable pour t'aimer, et, aujourd'hui qu' force de consciencieux
+travail nous avons russi nous rapprocher de toi, on nous accuse
+d'avoir commis un crime contre l'esprit humain en rompant des chanes
+dont se passait Platon.
+
+Toi seule es jeune, Cora; toi seule es pure, Vierge; toi seule es
+saine, Hygie; toi seule es forte, Victoire. Les cits, tu les
+gardes, Promachos; tu as ce qu'il faut de Mars, Ara; la paix est
+ton but, Pacifique. Lgislatrice, source des constitutions justes;
+Dmocratie[6], toi dont le dogme fondamental est que tout bien vient du
+peuple, et que, partout o il n'y a pas de peuple pour nourrir et
+inspirer le gnie, il n'y a rien, apprends-nous extraire le diamant
+des foules impures. Providence de Jupiter, ouvrire divine, mre de
+toute industrie, protectrice du travail, Ergan, toi qui fais la
+noblesse du travailleur civilis et le mets si fort au-dessus du Scythe
+paresseux; Sagesse, toi que Zeus enfanta aprs s'tre repli sur
+lui-mme, aprs avoir respir profondment; toi qui habites dans ton
+pre, entirement unie son essence; toi qui es sa compagne et sa
+conscience; nergie de Zeus, tincelle qui allumes et entretiens le feu
+chez les hros et les hommes de gnie, fais de nous des spiritualistes
+accomplis. Le jour o les Athniens et les Rhodiens luttrent pour le
+sacrifice, tu choisis d'habiter chez les Athniens, comme plus sages.
+Ton pre cependant fit descendre Plutus dans un nuage d'or sur la cit
+des Rhodiens, parce qu'ils avaient aussi rendu hommage sa fille. Les
+Rhodiens furent riches; mais les Athniens eurent de l'esprit,
+c'est--dire la vraie joie, l'ternelle gaiet, la divine enfance du
+coeur.
+
+Le monde ne sera sauv qu'en revenant toi, en rpudiant ses attaches
+barbares. Courons, venons en troupe. Quel beau jour que celui o toutes
+les villes qui ont pris des dbris de ton temple, Venise, Paris,
+Londres, Copenhague, rpareront leurs larcins, formeront des thories
+sacres pour rapporter les dbris qu'elles possdent, en disant:
+Pardonne-nous, desse! c'tait pour les sauver des mauvais gnies de la
+nuit, et rebtiront tes murs au son de la flte, pour expier le crime
+de l'infme Lysandre! Puis ils iront Sparte maudire le sol o fut
+cette matresse d'erreurs sombres, et l'insulter parce qu'elle n'est
+plus.
+
+Ferme en toi, je rsisterai mes fatales conseillres; mon
+scepticisme, qui me fait douter du peuple; mon inquitude d'esprit,
+qui, quand le vrai est trouv, me le fait chercher encore; ma
+fantaisie, qui, aprs que la raison a prononc, m'empche de me tenir en
+repos. Archgte, idal que l'homme de gnie incarne en ses
+chefs-d'oeuvre, j'aime mieux tre le dernier dans ta maison que le
+premier ailleurs. Oui, je m'attacherai au stylobate de ton temple;
+j'oublierai toute discipline hormis la tienne, je me ferai stylite sur
+tes colonnes, ma cellule sera sur ton architrave. Chose plus difficile!
+pour toi, je me ferai, si je peux, intolrant, partial. Je n'aimerai que
+toi. Je vais apprendre ta langue, dsapprendre le reste. Je serai
+injuste pour ce qui ne te touche pas; je me ferai le serviteur du
+dernier de tes fils. Les habitants actuels de la terre que tu donnas
+Erechthe, je les exalterai, je les flatterai. J'essayerai d'aimer
+jusqu' leurs dfauts; je me persuaderai, Hippia, qu'ils descendent
+des cavaliers qui clbrent l-haut, sur le marbre de ta frise, leur
+fte ternelle. J'arracherai de mon coeur toute fibre qui n'est pas
+raison et art pur. Je cesserai d'aimer mes maladies, de me complaire en
+ma fivre. Soutiens mon ferme propos, Salutaire; aide-moi, toi qui
+sauves!
+
+Que de difficults, en effet, je prvois! que d'habitudes d'esprit
+j'aurai changer! que de souvenirs charmants je devrai arracher de mon
+coeur! J'essayerai; mais je ne suis pas sr de moi. Tard je t'ai connue,
+beaut parfaite. J'aurai des retours, des faiblesses. Une philosophie,
+perverse sans doute, m'a port croire que le bien et le mal, le
+plaisir et la douleur, le beau et le laid, la raison et la folie se
+transforment les uns dans les autres par des nuances aussi
+indiscernables que celles du cou de la colombe. Ne rien aimer, ne rien
+har absolument, devient alors une sagesse. Si une socit, si une
+philosophie, si une religion et possd la vrit absolue, cette
+socit, cette philosophie, cette religion aurait vaincu les autres et
+vivrait seule l'heure qu'il est. Tous ceux qui, jusqu'ici, ont cru
+avoir raison se sont tromps, nous le voyons clairement. Pouvons-nous
+sans folle outrecuidance croire que l'avenir ne nous jugera pas comme
+nous jugeons le pass? Voil les blasphmes que me suggre mon esprit
+profondment gt. Une littrature qui, comme la tienne, serait saine de
+tout point n'exciterait plus maintenant que l'ennui.
+
+Tu souris de ma navet. Oui, l'ennui... Nous sommes corrompus: qu'y
+faire? J'irai plus loin, desse orthodoxe, je te dirai la dpravation
+intime de mon coeur. Raison et bon sens ne suffisent pas. Il y a de la
+posie dans le Strymon glac et dans l'ivresse du Thrace. Il viendra des
+sicles o tes disciples passeront pour les disciples de l'ennui. Le
+monde est plus grand que tu ne crois. Si tu avais vu les neiges du ple
+et les mystres du ciel austral, ton front, desse toujours calme, ne
+serait pas si serein; ta tte, plus large, embrasserait divers genres de
+beaut.
+
+Tu es vraie, pure, parfaite; ton marbre n'a point de tache; mais le
+temple d'Hagia-Sophia, qui est Byzance, produit aussi un effet divin
+avec ses briques et son pltras. Il est l'image de la vote du ciel. Il
+croulera; mais, si ta cella devait tre assez large pour contenir une
+foule, elle croulerait aussi.
+
+Un immense fleuve d'oubli nous entrane dans un gouffre sans nom.
+abme, tu es le Dieu unique. Les larmes de tous les peuples sont de
+vraies larmes; les rves de tous les sages renferment une part de
+vrit. Tout n'est ici-bas que symbole et que songe. Les dieux passent
+comme les hommes, et il ne serait pas bon qu'ils fussent ternels. La
+foi qu'on a eue ne doit jamais tre une chane. On est quitte envers
+elle quand on l'a soigneusement roule dans le linceul de pourpre o
+dorment les dieux morts.
+
+II
+
+Au fond, quand je m'tudie, j'ai en effet trs peu chang; le sort
+m'avait en quelque sorte riv ds l'enfance la fonction que je devais
+accomplir. J'tais fait en arrivant Paris; avant de quitter la
+Bretagne, ma vie tait crite d'avance. Bon gr, mal gr, et nonobstant
+tous mes efforts consciencieux en sens contraire, j'tais prdestin
+tre ce que je suis, un romantique protestant contre le romantisme, un
+utopiste prchant en politique le terre--terre, un idaliste se donnant
+inutilement beaucoup de mal pour paratre bourgeois, un tissu de
+contradictions, rappelant l'_hircocerf_ de la scolastique, qui avait
+deux natures. Une de mes moitis devait tre occupe dmolir l'autre,
+comme cet animal fabuleux de Ctsias qui se mangeait les pattes sans
+s'en douter. C'est ce que ce grand observateur, Challemel-Lacour, a dit
+excellemment: Il pense comme un homme, il sent comme une femme, il agit
+comme un enfant. Je ne m'en plains pas, puisque cette constitution
+morale m'a procur les plus vives jouissances intellectuelles qu'on
+puisse goter.
+
+Ma race, ma famille, ma ville natale, le milieu si particulier o je me
+dveloppai, en m'interdisant les vises bourgeoises et en me rendant
+absolument impropre tout ce qui n'est pas le maniement pur des choses
+de l'esprit, avaient fait de moi un idaliste, ferm tout le reste.
+L'application et pu varier; le fond et toujours t le mme. La vraie
+marque d'une vocation est l'impossibilit d'y forfaire, c'est--dire de
+russir autre chose que ce pour quoi l'on a t cr. L'homme qui a
+une vocation sacrifie tout involontairement sa matresse oeuvre. Des
+circonstances extrieures auraient pu, comme il arrive souvent, drouter
+ma vie et m'empcher de suivre ma voie naturelle; mais l'absolue
+incapacit o j'aurais t de russir ce qui n'tait pas ma destine
+et t la protestation du devoir contrari, et la prdestination et
+triomph sa manire en montrant le sujet qu'elle avait choisi
+absolument impuissant en dehors du travail pour lequel elle l'avait
+choisi. Toute application intellectuelle, j'y aurais russi. Toute
+carrire ayant pour objet la recherche d'un intrt quelconque, j'y
+aurais t nul, maladroit, au-dessous du mdiocre.
+
+Le trait caractristique de la race bretonne, tous ses degrs, est
+l'idalisme, la poursuite d'une fin morale ou intellectuelle, souvent
+errone, toujours dsintresse. Jamais race ne fut plus impropre
+l'industrie, au commerce. On obtient tout d'elle par le sentiment de
+l'honneur; ce qui est lucre lui parat peu digne du galant homme;
+l'occupation noble est ses yeux celle par laquelle on ne gagne rien,
+par exemple celle du soldat, celle du marin, celle du prtre, celle du
+vrai gentilhomme qui ne tire de sa terre que le fruit convenu par
+l'usage sans chercher l'augmenter, celle du magistrat, celle de
+l'homme vou au travail de la pense. Au fond de la plupart de ses
+raisonnements, il y a cette opinion, fausse sans doute, que la fortune
+ne s'acquiert qu'en exploitant les autres et en pressurant les pauvres.
+La consquence d'une telle manire de voir, c'est que le riche n'est pas
+trs considr; on estime beaucoup plus l'homme qui se consacre au bien
+public ou qui reprsente l'esprit du pays. Ces braves gens s'indignent
+contre la prtention qu'ont ceux qui font leur fortune de rendre par
+surcrot un service social. Quand on leur avait dit autrefois: Le roi
+fait cas des Bretons, cela leur suffisait. Le roi jouissait pour eux,
+tait riche pour eux. Persuads que ce que l'on gagne est pris sur un
+autre, ils tenaient l'avidit pour chose basse. Une telle conception
+d'conomie politique est devenue trs arrire; mais le cercle des
+opinions humaines y ramnera peut-tre un jour. Grce, au moins, pour
+les petits groupes de survivants d'un autre monde, o cette inoffensive
+erreur a entretenu la tradition du sacrifice! N'amliorez pas leur sort,
+ils ne seraient pas plus heureux; ne les enrichissez pas, ils seraient
+moins dvous: ne les gnez pas pour les faire aller l'cole primaire,
+ils y perdraient peut-tre quelque chose de leurs qualits et
+n'acquerraient pas celles que donne la haute culture; mais ne les
+mprisez pas. Le ddain est la seule chose pnible pour les natures
+simples; il trouble leur foi au bien ou les porte douter que les gens
+d'une classe suprieure en soient bons apprciateurs.
+
+Cette disposition, que j'appellerais volontiers romantisme moral, je
+l'eus au plus haut degr, par une sorte d'atavisme. J'avais reu, avant
+de natre, le coup de quelque fe. Gode, la vieille sorcire, me le
+disait souvent. Je naquis avant terme et si faible que, pendant deux
+mois, on crut que je ne vivrais pas. Gode vint dire mre qu'elle avait
+un moyen sr pour savoir mon sort. Elle prit une de mes petites
+chemises, alla un matin l'tang sacr; elle revint la face
+resplendissante. Il veut vivre, il veut vivre! criait-elle. peine
+jete sur l'eau, la petite chemise s'est souleve. Plus tard, chaque
+fois que je la rencontrais, ses yeux tincelaient: Oh! si vous aviez
+vu, disait-elle, comme les deux bras s'lancrent! Ds lors, j'tais
+aim des fes, et je les aimais. Ne riez pas de nous autres Celtes. Nous
+ne ferons pas de Parthnon, le marbre nous manque; mais nous savons
+prendre poigne le coeur et l'me; nous avons des coups de stylet qui
+n'appartiennent qu' nous; nous plongeons les mains dans les entrailles
+de l'homme, et, comme les sorcires de Macbeth, nous les en retirons
+pleines des secrets de l'infini. La grande profondeur de notre art est
+de savoir faire de notre maladie un charme. Cette race a au coeur une
+ternelle source de folie. Le royaume de ferie, le plus beau qui soit
+en terre, est son domaine. Seule, elle sait remplir les bizarres
+conditions que la fe Gloriande impose qui veut y entrer. Le cor qui
+ne rsonne que touch par des lvres pures, le hanap magique qui n'est
+plein que pour l'amant fidle, n'appartiennent vraiment qu' nous.
+
+La religion est la forme sous laquelle les races celtiques dissimulent
+leur soif d'idal; mais l'on se trompe tout fait quand on croit que la
+religion est pour elles une chane, un assujettissement. Aucune race n'a
+le sentiment religieux plus indpendant. Ce n'est qu' partir du XIIe
+sicle, et par suite de l'appui que les Normands de France donnrent au
+sige de Rome, que le christianisme breton fut entran bien nettement
+dans le courant de la catholicit. Il n'et fallu que quelques
+circonstances favorables pour que les Bretons de France fussent devenus
+protestants, comme leurs frres les Gallois d'Angleterre. Au XVIIe
+sicle, notre Bretagne franaise fut tout fait conquise par les
+habitudes jsuitiques et le genre de pit du reste du monde. Jusque-l,
+la religion y avait eu un cachet absolument part.
+
+C'est surtout par le culte des saints qu'elle tait caractrise. Entre
+tant de particularits que la Bretagne possde en propre, l'hagiographie
+locale est srement la plus singulire. Quand on visite pied le pays,
+une chose frappe au premier coup d'oeil. Les glises paroissiales, o se
+fait le culte du dimanche, ne diffrent pas essentiellement de celles
+des autres pays. Que si l'on parcourt la campagne, au contraire, on
+rencontre souvent dans une seule paroisse jusqu' dix et quinze
+chapelles, petites maisonnettes n'ayant le plus souvent qu'une porte et
+une fentre, et ddies un saint dont on n'a jamais entendu parler
+dans le reste de la chrtient. Ces saints locaux, que l'on compte par
+centaines, sont tous du Ve ou du VIe sicle, c'est--dire de l'poque de
+l'migration; ce sont des personnages ayant pour la plupart rellement
+exist, mais que la lgende a entours du plus brillant rseau de
+fables. Ces fables, d'une navet sans pareille, vrai trsor de
+mythologie celtique et d'imaginations populaires, n'ont jamais t
+compltement crites. Les recueils difiants faits par les bndictins
+et les jsuites, mme le naf et curieux crit d'Albert Legrand,
+dominicain de Morlaix, n'en prsentent qu'une faible partie. Loin
+d'encourager ces vieilles dvotions populaires, le clerg ne fait que
+les tolrer; s'il le pouvait, il les supprimerait. Il sent bien que
+c'est l le reste d'un autre monde, d'un monde peu orthodoxe. On vient,
+une fois par an, dire la messe dans ces chapelles; les saints auxquels
+elles sont ddies sont trop matres du pays pour qu'on songe les
+chasser; mais on ne parle gure d'eux la paroisse. Le clerg laisse le
+peuple visiter ces petits sanctuaires selon les rites antiques, y venir
+demander la gurison de telle ou telle maladie, y pratiquer ses cultes
+bizarres; il feint de l'ignorer. O donc est cach le trsor de ces
+vieilles histoires? Dans la mmoire du peuple. Allez de chapelle en
+chapelle; faites parler les bonnes gens, et, s'ils ont confiance en
+vous, ils vous conteront, moiti sur un ton srieux, moiti sur le ton
+de la plaisanterie, d'inapprciables rcits, dont la mythologie compare
+et l'histoire sauront tirer un jour le plus riche parti[7].
+
+Ces rcits eurent la plus grande influence sur le tour de mon
+imagination. Les chapelles dont je viens de parler sont toujours
+solitaires, isoles dans des landes, au milieu des rochers ou dans des
+terrains vagues tout fait dserts. Le vent courant sur les bruyres,
+gmissant dans les gents, me causait de folles terreurs. Parfois je
+prenais la fuite perdu, comme poursuivi par les gnies du pass.
+D'autres fois, je regardais, par la porte demi enfonce de la
+chapelle, les vitraux ou les statuettes en bois peint qui ornaient
+l'autel. Cela me plongeait dans des rves sans fin. La physionomie
+trange, terrible de ces saints, plus druides que chrtiens, sauvages,
+vindicatifs, me poursuivait comme un cauchemar. Tout saints qu'ils
+taient, ils ne laissaient pas d'tre parfois sujets d'tranges
+faiblesses. Grgoire de Tours nous a cont l'histoire de ce Winnoch, qui
+passa par Tours en allant Jrusalem, portant pour tout vtement des
+peaux de brebis dpouilles de leur laine. Il parut si pieux, qu'on le
+garda et qu'on le fit prtre. Il ne mangeait que des herbes sauvages et
+portait le vase de vin sa bouche de telle faon qu'on aurait dit que
+c'tait seulement pour l'effleurer. Mais la libralit des dvots lui
+ayant souvent apport des vases remplis de cette liqueur, il prit
+l'habitude d'en boire, et on le vit plusieurs fois ivre. Le diable
+s'empara de lui tel point qu'arm de couteaux, de pierres, de btons,
+de tout ce qu'il pouvait saisir, il poursuivait les gens qu'il voyait.
+On fut oblig de l'attacher avec des chanes dans sa cellule. Ce fut un
+saint tout de mme. Saint Cadoc, saint Iltud, saint Conry, saint Renan
+ou Ronan, m'apparaissaient de mme comme des espces de gants. Plus
+tard, quand je connus l'Inde, je vis que mes saints taient de vrais
+_richis_, et que par eux j'avais touch ce que notre monde aryen a de
+plus primitif, l'ide de solitaires matres de la nature, la dominant
+par l'asctisme et la force de la volont.
+
+Naturellement, le dernier saint que je viens de citer tait celui qui me
+proccupait le plus; puisque son nom tait celui que je portais[8].
+Entre tous les saints de Bretagne il n'y en a pas, du reste, de plus
+original. On m'a racont deux ou trois fois sa vie, et toujours avec des
+circonstances plus extraordinaires les unes que les autres. Il habitait
+la Cornouaille, prs de la petite ville qui porte son nom (Saint-Renan).
+C'tait un esprit de la terre plus qu'un saint. Sa puissance sur les
+lments tait effrayante. Son caractre tait violent et un peu
+bizarre; on ne savait jamais d'avance ce qu'il ferait, ce qu'il
+voudrait. On le respectait; mais cette obstination marcher seul dans
+sa voie inspirait une certaine crainte; si bien que, le jour o on le
+trouva mort sur le sol de sa cabane, la terreur fut grande alentour. Le
+premier qui, en passant, regarda par la fentre ouverte et le vit tendu
+par terre, s'enfuit toutes jambes. Pendant sa vie, il avait t si
+volontaire, si particulier, que nul ne se flattait de pouvoir deviner ce
+qu'il dsirait que l'on ft de son corps. Si l'on ne tombait pas juste,
+on craignait une peste, quelque engloutissement de ville, un pays tout
+entier chang en marais, tel ou tel de ces flaux dont il disposait de
+son vivant. Le mener l'glise de tout le monde et t chose peu sre.
+Il semblait parfois l'avoir en aversion. Il et t capable de se
+rvolter, de faire un scandale. Tous les chefs taient assembls dans la
+cellule, autour du grand corps noir, gisant terre, quand l'un d'eux
+ouvrit un sage avis: De son vivant, nous n'avons jamais pu le
+comprendre; il tait plus facile de dessiner la voie de l'hirondelle au
+ciel que de suivre la trace de ses penses; mort, qu'il fasse encore
+sa tte. Abattons quelques arbres; faisons un chariot, o nous
+attellerons quatre boeufs. Il saura bien les conduire l'endroit o il
+veut qu'on l'enterre. Tous approuvrent. On ajusta les poutres, on fit
+les roues avec des tambours pleins, scis dans l'paisseur des gros
+chnes, et on posa le saint dessus.
+
+Les boeufs, conduits par la main invisible de Ronan, marchrent droit
+devant eux, au plus pais de la fort. Les arbres s'inclinaient ou se
+brisaient sous leurs pas avec des craquements effroyables. Arriv enfin
+au centre de la fort, l'endroit o taient les plus grands chnes, le
+chariot s'arrta. On comprit; on enterra le saint et on btit son glise
+en ce lieu.
+
+De tels rcits me donnrent de bonne heure le got de la mythologie. La
+navet avec laquelle on les prenait reportait des milliers d'annes
+en arrire. On me conta la faon dont mon pre, dans son enfance, fut
+guri de la fivre. Le matin, avant le jour, on le conduisit la
+chapelle du saint qui en gurissait. Un forgeron vint en mme temps,
+avec sa forge, ses clous, ses tenailles. Il alluma son fourneau, rougit
+ses tenailles, et, mettant le fer rouge devant la figure du saint: Si
+tu ne tires pas la fivre cet enfant, dit-il, je vais te ferrer comme
+un cheval. Le saint obit sur-le-champ. La sculpture en bois a t
+longtemps florissante en Bretagne. Ces statues de saints sont d'un
+ralisme tonnant; pour des imaginations plastiques, elles vivent. Je me
+souviens d'un brave homme, pas beaucoup plus fou que les autres, qui
+s'chappait quand il pouvait, le soir. Le matin, on le trouvait dans les
+glises en bras de chemise, suant sang et eau. Il avait pass la nuit
+dclouer les christs en croix et tirer les flches du corps des saint
+Sbastien.
+
+Ma mre, qui par un ct tait Gasconne (mon grand-pre du ct maternel
+tait de Bordeaux), racontait ces vieilles histoires avec esprit et
+finesse, glissant avec art entre le rel et le fictif, d'une faon qui
+impliquait qu'au fond tout cela n'tait vrai qu'en ide. Elle aimait ces
+fables comme Bretonne, elle en riait comme Gasconne, et ce fut l tout
+le secret de l'veil et de la gaiet de sa vie. Quant moi, ce milieu
+trange m'a donn pour les tudes historiques les qualits que je peux
+avoir. J'y ai pris une sorte d'habitude de voir sous terre et de
+discerner des bruits que d'autres oreilles n'entendent pas. L'essence de
+la critique est de savoir comprendre des tats trs diffrents de celui
+o nous vivons. J'ai vu le monde primitif. En Bretagne, avant 1830, le
+pass le plus recul vivait encore. Le XIVe, le XVe sicle taient le
+monde qu'on avait journellement sous les yeux dans les villes. L'poque
+de l'migration galloise (Ve et VIe sicles) tait visible dans les
+campagnes pour un oeil exerc. Le paganisme se dgageait derrire la
+couche chrtienne, souvent fort transparente. cela se mlaient des
+traits d'un monde plus vieux encore, que j'ai retrouvs chez les Lapons.
+En visitant, en 1870, avec le prince Napolon, les huttes d'un campement
+de Lapons, prs de Tromsoe, je crus plus d'une fois, dans des types de
+femmes et d'enfants, dans certains traits, dans certaines habitudes,
+voir ressusciter devant moi mes plus anciens souvenirs. L'ide me vint
+que, dans les temps antiques, il put y avoir des mlanges entre des
+branches perdues de la race celtique et les races analogues aux Lapons
+qui couvraient le sol leur arrive. Ma formule ethnique serait de la
+sorte: Un Celte, ml de Gascon, mtin de Lapon. Une telle formule
+devrait, je crois, reprsenter, d'aprs les thories des
+anthropologistes, le comble du crtinisme et de l'imbcillit; mais ce
+que l'anthropologie traite de stupidit chez les vieilles races
+incompltes n'est souvent qu'une force extraordinaire d'enthousiasme et
+d'intuition.
+
+
+III
+
+Tout me prdestinait donc bien rellement au romantisme, je ne dis pas
+au romantisme de la forme (je compris assez vite que le romantisme de la
+forme est une erreur; que, s'il y a deux manires de sentir et de
+penser, il n'y a qu'une seule forme pour exprimer ce qu'on pense et ce
+qu'on sent), mais au romantisme de l'me et de l'imagination, l'idal
+pur. Je sortais de la vieille race idaliste en ce qu'elle avait de plus
+authentique. Il y a dans le pays de Golo ou d'Avaugour, sur le Trieux,
+un endroit que l'on appelle le Ldano, parce que, l, le Trieux
+s'largit et forme une lagune avant de se jeter dans la mer. Sur le bord
+du Ldano est une grande ferme qui s'appelait Keranblec ou Meskanblec.
+L tait le centre du clan des Renan, bonnes gens venues du Cardigan,
+sous la conduite de Fragan, vers l'an 480. Ils vcurent l treize cents
+ans d'une vie obscure, faisant des conomies de penses et de
+sensations, dont le capital accumul m'est chu. Je sens que je pense
+pour eux et qu'ils vivent en moi. Pas un de ces braves gens n'a cherch,
+comme disaient les Normands, _gaaingner_; aussi restrent-ils toujours
+pauvres. Mon incapacit d'tre mchant, ou seulement de le paratre,
+vient d'eux. Ils ne connaissaient que deux genres d'occupations,
+cultiver la terre et se hasarder en barque dans les estuaires et les
+archipels de rochers que forme le Trieux son embouchure. Peu avant la
+Rvolution, trois d'entre eux grrent une barque en commun et se
+fixrent Lzardrieux. Ils vivaient ensemble sur la barque, le plus
+souvent retire dans une anse du Ldano; ils naviguaient leur plaisir
+et quand la fantaisie leur en prenait. Ce n'taient pas des bourgeois,
+car ils n'taient pas jaloux des nobles; c'taient des marins aiss et
+ne dpendant de personne.
+
+Mon grand-pre, l'un d'eux, fit une tape de plus dans la vie citadine;
+il vint Trguier. Quand clata la Rvolution, il se montra patriote
+ardent, mais honnte. Il avait quelque argent; tous ceux qui taient
+dans la mme situation que lui achetrent des biens nationaux: quant
+lui, il n'en voulut pas; il trouvait ces biens mal acquis. Il n'estimait
+pas honorable de faire par surprise de grands gains n'impliquant aucun
+travail. Les vnements de 1814 et 1815 le mirent hors de lui. Hegel
+n'avait pas encore dcouvert que le vainqueur a toujours raison, et, en
+tout cas, le bonhomme aurait eu peine comprendre que c'tait la France
+qui avait vaincu Waterloo. Il me rservait le privilge de ces belles
+thories, dont je commence du reste me dgoter. Le soir du 19 mars
+1815, il vint voir ma mre: Demain matin, dit-il, lve-toi de bonne
+heure et regarde la tour. Effectivement, pendant la nuit, le sacristain
+n'ayant pas voulu donner la clef de la tour, il avait escalad, avec
+quelques autres patriotes, une fort d'arcs-boutants et de clochetons,
+au risque de se rompre vingt fois le cou, pour arborer le drapeau
+national. Quelques mois aprs, quand le drapeau contraire l'eut emport,
+ la lettre il perdit la raison. Il sortit dans la rue avec une norme
+cocarde tricolore. Je voudrais bien savoir, dit-il, qui est-ce qui va
+venir m'arracher cette cocarde. On l'aimait dans le quartier.
+Personne, capitaine, personne, lui rpondit-on, et on le ramena
+doucement par le bras la maison. Mon pre partageait les mmes
+sentiments. Il fit les campagnes de l'amiral Villaret-Joyeuse. Pris par
+les Anglais, il passa plusieurs annes sur les pontons. Chaque anne, sa
+jouissance tait d'aller, le jour o l'on tirait au sort, humilier les
+recrues nouvelles de ses souvenirs de volontaire. Regardant d'un oeil de
+mpris ceux qui mettaient la main dans l'urne: Autrefois, disait-il,
+nous ne faisions pas ainsi. Et il haussait ostensiblement les paules
+sur la dcadence des temps.
+
+C'est par ce que j'ai vu de ces excellents marins et ce que j'ai lu et
+entendu des paysans de Lithuanie ou mme de Pologne, que j'ai form mes
+ides sur la vertu inne de nos races, quand elles sont organises selon
+le type du clan primitif. On ne comprendra jamais ce qu'il y avait de
+bont dans ces vieux Celtes, et mme de politesse et de douceur de
+moeurs. J'en ai vu encore le modle expirant, il y a une trentaine
+d'annes, dans la jolie petite le de Brhat, avec ses moeurs
+patriarcales, dignes du temps des Phaciens. Le dsintressement,
+l'incapacit pratique de ces braves gens, dpassaient toute imagination.
+Ce qui montrait leur noblesse, c'est que, ds qu'ils voulaient faire
+quelque chose qui ressemblt un ngoce, ils taient srement tromps.
+Depuis que le monde existe, jamais on ne se ruina avec plus de fougue,
+plus d'imagination, plus d'entrain, plus de gaiet. C'tait un feu
+roulant de paradoxes pratiques, d'amusantes fantaisies. Impossible de
+mpriser plus joyeusement toutes les lois du bon sens positif et de la
+saine conomie.
+
+Maman, demandai-je un jour ma mre, dans les dernires annes de sa
+vie, est-ce que vraiment tous ceux de notre famille que vous avez connus
+taient aussi rfractaires la fortune que ceux que j'ai connus
+moi-mme?
+
+--Tous pauvres comme Job, me rpondit-elle. quoi penses-tu donc?
+Comment veux-tu qu'il en ft autrement? Aucun d'eux ne naquit riche et
+aucun d'eux n'a pill ni ranonn personne. En ce temps-l, il n'y avait
+de riches que le clerg et les nobles. Il y a pourtant une exception,
+c'est Z..., qui est devenu millionnaire. Ah! celui-l est un homme
+considr, bien tabli dans le monde, presque un dput, susceptible au
+moins de l'tre.
+
+--Comment donc Z... a-t-il fait une fortune considrable, quand tous
+autour de lui sont rests pauvres?
+
+--Je ne peux pas te dire cela... Il y a des gens qui naissent pour tre
+riches, d'autres qui ne le seront jamais. Il faut avoir des griffes, se
+servir le premier. Or c'est ce que nous n'avons jamais su faire. Ds
+qu'il s'agit de prendre la meilleure portion sur le plat qui passe,
+notre politesse naturelle s'y oppose. Aucun de tes ascendants n'a gagn
+d'argent. Ils n'ont rien pris la masse, n'ont pas appauvri le monde.
+Ton grand-pre ne voulut pas suivre l'exemple des autres, acheter des
+biens nationaux. Ton pre tait comme tous les marins. La preuve qu'il
+tait n pour naviguer et se battre, c'est qu'il avait une complte
+inaptitude pour les affaires. Quand tu vins au monde, nous tions si
+tristes, que je te pris sur mes genoux et pleurai amrement. Les marins,
+vois-tu, ne ressemblent pas au reste du monde. J'en ai vu qui, au dbut
+de leur engagement, avaient entre les mains des sommes assez fortes. Ils
+imaginaient un divertissement singulier. Ils faisaient chauffer les cus
+dans un polon, puis les jetaient dans la rue, riant aux clats des
+efforts de la canaille pour s'en saisir. C'tait une faon de marquer
+qu'on ne se fait pas tuer pour des pices de six francs, et que le
+courage et le devoir ne se payent pas. Et ton pauvre oncle Pierre, en
+voil encore un qui m'a donn du souci. ciel!
+
+--Parlez-moi de lui, dis-je; je ne sais pourquoi je l'aime.
+
+--Tu l'as vu un jour; il nous rencontra prs du pont; il te salua; mais
+tu tais trop respect dans le pays; il n'osa te parler, et je ne voulus
+pas te dire. C'tait la meilleure crature de Dieu; mais on ne put
+jamais l'astreindre travailler. Il tait toujours par voies et par
+chemins, passant ses jours et ses nuits dans les cabarets; avec cela,
+bon et honnte; mais il fut impossible de lui donner un tat. Tu ne peux
+te figurer comme il tait charmant avant que la vie qu'il menait l'et
+puis. Il tait ador dans le pays, on se l'arrachait. Ce qu'il savait
+de contes, de proverbes, d'histoires faire mourir de rire ne peut se
+concevoir. Tout le pays le suivait. Avec cela, assez instruit; il avait
+beaucoup lu. Dans les cabarets, on faisait cercle autour de lui, on
+l'applaudissait. Il tait la vie, l'me, le boute-en-train de tout le
+monde. Il fit une vritable rvolution littraire. Jusque-l, _les
+Quatre fils d'Aymon_ et _Renaud de Montauban_ avaient eu la vogue. On
+connaissait tous ces vieux personnages, on savait leur vie par coeur;
+chacun avait son hros particulier pour lequel il se passionnait. Pierre
+fit connatre des histoires moins vieillies, qu'il prenait dans les
+livres, mais qu'il accommodait au got du pays.
+
+Nous avions alors une assez bonne bibliothque. Quand vinrent les Pres
+de la mission, sous Charles X, le prdicateur fit un si beau sermon
+contre les livres dangereux, que chacun brla tout ce qu'il avait de
+volumes chez lui. Le missionnaire avait dit qu'il valait mieux en brler
+plus que moins, et que d'ailleurs tous pouvaient tre dangereux selon
+les circonstances. Je fis comme tout le monde; mais ton pre en jeta
+plusieurs sur le haut de la grande armoire. Ceux-l sont trop jolis,
+me dit-il. C'taient _Don Quichotte_, _Gil Blas_, _le Diable boiteux_.
+Pierre les dnicha en cet endroit. Il les lisait aux gens du peuple et
+aux gens du port. Toute notre bibliothque y a pass. De la sorte il
+mangea le peu qu'il avait, une petite aisance, et devint un pur
+vagabond; ce qui ne l'empchait pas d'tre doux, excellent, incapable de
+faire du mal une mouche.
+
+--Mais pourquoi, dis-je, ses tuteurs ne le firent-ils pas embarquer
+comme marin? Cela l'et entran et rgl un peu.
+
+--'aurait t impossible; tout le peuple l'et suivi; on l'aimait trop.
+Si tu savais comme il avait de l'imagination. Pauvre Pierre! je l'aimais
+tout de mme; je l'ai vu parfois si charmant! Il y avait des moments o
+un mot de lui vous faisait pmer de rire. Il possdait une faon
+d'ironie, une manire de plaisanter sans qu'on ft averti, ni que rien
+prpart le trait, que je n'ai vues personne. Je n'oublierai jamais le
+soir o l'on vint m'avertir qu'on l'avait trouv mort au bord du chemin
+de Langoat. J'allai, je le fis habiller proprement. On l'enterra; le
+cur me dit de bien bonnes paroles sur la mort de ces vagabonds, dont le
+coeur n'est pas toujours aussi loin de Dieu que l'on pourrait croire.
+
+Pauvre oncle Pierre! j'ai bien souvent pens lui. Cette tardive estime
+sera sa seule rcompense. Le paradis mtaphysique ne serait pas sa
+place. Son imagination, son entrain, sa sensualit vive, firent de lui,
+dans son milieu, une apparition part. Le caractre de mon pre ne
+ressemblait nullement au sien. Mon pre tait plutt doux et
+mlancolique. Il me donna le jour vieux, au retour d'un long voyage.
+Dans les premires lueurs de mon tre, j'ai senti les froides brumes de
+la mer, subi la bise du matin, travers l'pre et mlancolique insomnie
+du banc de quart.
+
+
+IV
+
+Je touchais par ma grand'mre maternelle un monde de bourgeoisie
+beaucoup plus range. Ma bonne maman, comme je l'appelais, tait un fort
+aimable modle de la bourgeoisie d'autrefois. Elle avait t extrmement
+jolie. Je l'ai connue dans ses dernires annes, gardant toujours la
+mode du moment o elle devint veuve. Elle tenait sa classe, ne quitta
+jamais ses coiffes de bourgeoise, ne souffrit jamais d'tre appele que
+_mademoiselle_. Les dames nobles l'avaient en haute estime. Quand elles
+rencontraient ma soeur Henriette, elles la caressaient: Ma petite, lui
+disaient-elles, votre grand'mre tait une personne bien recommandable,
+nous l'aimions beaucoup; soyez comme elle. En effet, ma soeur l'aimait
+extrmement et la prit pour exemple; mais ma mre, rieuse et pleine
+d'esprit, diffrait beaucoup d'elle; la mre et la fille faisaient en
+tout le contraste le plus parfait.
+
+Cette bonne bourgeoisie de Lannion tait admirable de candeur, de
+respect et d'honntet. Beaucoup de mes tantes restrent sans se marier,
+mais n'en taient pas moins heureuses, grce un esprit de sainte
+enfance qui rendait tout lger. On vivait ensemble, on s'aimait; on
+participait aux mmes croyances. Mes tantes X... n'avaient d'autre
+divertissement que, le dimanche, aprs les offices, de faire voler une
+plume, chacune soufflant son tour pour l'empcher de toucher terre.
+Les grands clats de rire que cela leur causait les approvisionnaient de
+joie pour huit jours. La pit de ma grand'mre, sa politesse, son culte
+pour l'ordre tabli, me sont rests comme une des meilleures images de
+cette vieille socit fonde sur Dieu et le roi, deux tais qu'il n'est
+pas sr qu'on puisse remplacer.
+
+Quand la Rvolution clata, ma bonne maman l'eut en horreur, et bientt
+elle fut la tte des pieuses personnes qui cachaient les prtres
+inserments. La messe se disait dans son salon. Les dames nobles tant
+dans l'migration, elle regardait comme son devoir de les remplacer en
+cela. La plupart de mes oncles, au contraire, taient grands patriotes.
+Quand il y avait des deuils publics, par exemple propos de la trahison
+de Dumouriez, mes oncles laissaient crotre leur barbe, sortaient avec
+des mines consternes, des cravates normes et des vtements en
+dsordre. Ma bonne maman avait alors de fines railleries, qui n'taient
+pas sans danger: Ah! mon pauvre Tanneguy, qu'avez-vous? quel malheur
+nous est survenu? Est-ce qu'il est arriv quelque chose ma cousine
+Amlie? Est-ce que l'asthme de ma tante Augustine va plus mal?--Non, ma
+cousine, la Rpublique est en danger.--Ce n'est que cela? Ah! mon cher
+Tanneguy, que vous me soulagez! Vous m'enlevez un vritable poids de
+dessus le coeur.
+
+Elle joua ainsi pendant deux ans avec la guillotine, et ce fut miracle
+si elle y chappa. Elle avait pour compagne de son dvouement une dame
+Taupin, trs pieuse comme elle. Les prtres alternaient entre sa maison
+et celle de madame Taupin. Mon oncle Y..., trs rvolutionnaire, au fond
+excellent homme, lui disait souvent: Ma cousine, prenez garde; si
+j'tais oblig de savoir qu'il y a des prtres ou des aristocrates
+cachs chez vous, je vous dnoncerais. Elle rpondait qu'elle ne
+connaissait que de vrais amis de la Rpublique, mais ce qui s'appelle de
+vrais amis!...
+
+C'est, en effet, madame Taupin qui fut guillotine. Ma mre ne me
+racontait jamais cette scne sans la plus vive motion. Elle me montra,
+dans mon enfance, les lieux o tout s'tait pass. Le jour de
+l'excution, ma bonne maman emmena toute la famille hors de Lannion,
+pour ne point participer au crime qui allait s'y accomplir. On se rendit
+avant le jour une chapelle situe une demi-lieue de la ville, dans
+un endroit dsert, et ddie saint Roch. Beaucoup de personnes pieuses
+s'y rencontrrent. Un signal devait les avertir du moment o la tte
+tomberait, pour que tous fussent en prire quand l'me de la martyre
+serait prsente par les anges au trne de Dieu.
+
+Tout cela crait des liens d'une profondeur dont nous n'avons plus
+l'ide. Ma bonne maman aimait les prtres, leur courage, leur
+dvouement. Elle prouva leur glaciale froideur. Sous le Consulat, quand
+le culte fut rtabli, le prtre qu'elle avait cach au pril de sa vie
+fut nomm cur d'une paroisse prs de Lannion. Elle prit ma mre, alors
+enfant, par la main, et elles firent ensemble un voyage de deux lieues,
+sous un soleil ardent. Revoir celui qu'elle avait vu officier de nuit
+chez elle, dans de si tragiques circonstances, lui faisait battre le
+coeur. L'orgueil sacerdotal, peut-tre le sentiment du devoir, inspira au
+prtre une trange conduite. Il la reconnut peine, la reut debout et
+la congdia aprs deux ou trois paroles. Pas un remerciement, pas une
+flicitation, pas un souvenir. Il ne lui proposa mme pas un verre
+d'eau. Ma grand'mre pensa dfaillir; elle revint Lannion avec ma
+mre, fondant en larmes, soit qu'elle se reprocht une erreur de son
+coeur de femme, soit qu'elle ft rvolte contre tant d'orgueil. Ma mre
+ne sut jamais si, dans le sentiment qui lui resta de ce jour, le
+froissement ou l'admiration l'emportrent. Peut-tre finit-elle par
+comprendre la sagesse profonde de ce prtre, qui sembla lui dire
+brusquement: Femme, qu'y a-t-il de commun entre toi et moi? et ne
+voulut pas reconnatre qu'il dt lui savoir quelque gr du bien qu'elle
+avait fait. Les femmes admettent difficilement ce degr d'abstraction.
+L'oeuvre se personnifie toujours pour elles en quelqu'un, et elles ont
+peine trouver naturel qu'on ait combattu cte cte sans se connatre
+ni s'aimer.
+
+Ma mre, gaie, ouverte, curieuse, aimait plutt la Rvolution qu'elle ne
+la hassait. l'insu de ma bonne maman, elle coutait les chansons
+patriotiques. Le _Chant du Dpart_ lui avait fait une vive impression,
+elle ne rcitait jamais le beau vers prononc par les mres:
+
+ De nos yeux maternels ne craignez point les larmes...
+
+sans que sa voix ft mue. Ces grandes et terribles scnes avaient
+laiss en elle une empreinte ineffaable. Quand elle s'garait en ces
+souvenirs, indissolublement lis l'veil de sa premire jeunesse,
+quand elle se rappelait tant d'enthousiasmes, tant de joies folles, qui
+alternaient avec les scnes de terreur, sa vie semblait renatre tout
+entire. J'ai pris d'elle un got invincible de la Rvolution, qui me la
+fait aimer malgr ma raison et malgr tout le mal que j'ai dit d'elle.
+Je n'efface rien de ce que j'ai dit; mais, depuis que je vois l'espce
+de rage avec laquelle des crivains trangers cherchent prouver que la
+rvolution franaise n'a t que honte, folie, et qu'elle constitue un
+fait sans importance dans l'histoire du monde, je commence croire que
+c'est peut-tre ce que nous avons fait de mieux, puisqu'on en est si
+jaloux.
+
+
+V
+
+Un personnage singulier, qui resta longtemps pour nous une nigme,
+compta pour quelque chose parmi les causes qui firent de moi, en somme,
+bien plus un fils de la Rvolution qu'un fils des croiss. C'tait un
+vieillard dont la vie, les ides, les habitudes, formaient avec celles
+du pays le plus singulier contraste. Je le voyais tous les jours,
+couvert d'un manteau rp, aller acheter chez une petite marchande pour
+deux sous de lait dans un vase de fer-blanc. Il tait pauvre, sans tre
+prcisment dans la misre. Il ne parlait personne; mais son oeil
+timide avait beaucoup de douceur. Les personnes que des circonstances
+tout fait exceptionnelles mettaient en rapport avec lui taient
+enchantes de son amnit, de son sourire, de sa haute raison.
+
+Je n'ai jamais su son nom, et mme je crois que personne ne le savait.
+Il n'tait pas du pays et n'avait aucune famille. Sa paix tait
+profonde, et la singularit de sa vie n'excitait plus que de
+l'tonnement; mais ce rsultat, il ne l'avait pas conquis tout d'abord.
+Il avait fait bien des coles. Un temps fut o il avait eu des rapports
+avec les gens du pays, leur avait dit quelques-unes de ses ides;
+personne n'y comprit rien. Le mot _systme_, qu'il pronona deux ou
+trois fois, parut drle. On l'appela _Systme_, et bientt il n'eut plus
+d'autre nom. S'il et continu, cela et mal tourn, les enfants lui
+eussent jet des pierres. En vrai sage, il se tut, ne dit plus mot
+personne et eut le repos. Il sortait tous les jours pour aller acheter
+ses petites provisions; le soir, il se promenait dans quelque lieu
+retir. Son visage tait srieux, mais non triste, plutt aimable que
+malveillant. Dans la suite, quand je lus la _Vie de Spinoza_ par
+Colerus, je vis que j'avais eu sous les yeux dans mon enfance un modle
+tout semblable au saint d'Amsterdam. On le laissait tout fait
+tranquille; on le respectait mme. Sa rsignation, sa mine souriante,
+paraissaient une vision d'un autre monde. On ne comprenait pas, mais on
+sentait en lui quelque chose de suprieur; on s'inclinait.
+
+Il n'allait jamais l'glise et vitait toutes les occasions o il et
+fallu manifester une foi religieuse matrielle. Le clerg le voyait de
+trs mauvais oeil: on ne parlait pas contre lui au prne, car il n'y
+avait pas scandale; mais, en secret, on ne prononait son nom qu'avec
+pouvante. Une circonstance particulire augmentait cette animosit et
+crait autour du vieux solitaire une sorte d'atmosphre de diaboliques
+terreurs.
+
+Il possdait une bibliothque trs considrable, compose d'crits du
+XVIIIe sicle. Toute cette grande philosophie, qui, en somme, a plus
+fait que Luther et Calvin, tait l runie. Le studieux vieillard la
+savait par coeur et vivait des petits profits que lui rapportait le prt
+de ses volumes quelques personnes qui lisaient. C'tait l pour le
+clerg une sorte de puits de l'abme, dont on parlait avec horreur.
+L'interdiction de lui emprunter des livres tait absolue. Le grenier de
+Systme passait pour le rceptacle de toutes les impits.
+
+Naturellement je partageais cette horreur, et c'est bien plus tard,
+quand mes ides philosophiques se furent assises, que je songeai que
+j'avais eu le bonheur dans mon enfance de voir un vritable sage. Ses
+ides, je les reconstruisis sans peine en rapprochant quelques mots qui
+m'avaient paru autrefois inintelligibles, et dont je me souvenais. Dieu
+tait pour lui l'ordre de la nature, la raison intime des choses. Il ne
+souffrait pas qu'on le nit. Il aimait l'humanit comme reprsentant la
+raison, et hassait la superstition comme la ngation de la raison. Sans
+avoir le souffle potique que le XIXe sicle a su ajouter ces grandes
+vrits, Systme, j'en suis sr, vit trs haut et trs loin. Il tait
+dans le vrai. Loin de mconnatre Dieu, il avait honte pour ceux qui
+s'imaginent le toucher. Perdu dans une paix profonde et une sincre
+humilit, il voyait les erreurs des hommes avec plus de piti que de
+haine. Il tait vident qu'il mprisait son sicle. La renaissance de la
+superstition, qu'il avait crue enterre par Voltaire et Rousseau, lui
+semblait, dans la gnration nouvelle, le signe d'un complet
+abtissement.
+
+Un matin, on le trouva mort dans sa pauvre chambre, au milieu de ses
+livres empils. C'tait aprs 1830; le maire lui fit le soir des
+funrailles dcentes. Le clerg acheta toute sa bibliothque vil prix
+et la fit dtruire. On ne dcouvrit dans sa commode aucun papier qui pt
+aider percer le mystre qui l'entourait. Seulement, dans un coin, on
+trouva soigneusement envelopp un bouquet de fleurs dessches, lies
+par un ruban tricolore. On crut d'abord quelque souvenir d'amour, et
+plusieurs brodrent sur ce canevas le roman de l'inconnu; mais le ruban
+tricolore troublait une telle hypothse. Ma mre ne croyait nullement
+que ce ft l l'explication vritable. Quoiqu'elle et un respect
+instinctif pour Systme, elle me disait toujours: C'est un vieux
+terroriste. Je me figure par moments l'avoir vu en 1793. Et puis il a
+juste les allures et les ides de M..., qui terrorisa Lannion et y tint
+la guillotine en permanence tant que dura Robespierre.
+
+Il y a quinze ou vingt ans, je lus, aux _faits divers_ d'un journal,
+peu prs ce qui suit:
+
+ Hier, dans une rue carte, au fond du faubourg Saint-Jacques,
+ s'est teint presque sans agonie un vieillard dont l'existence
+ intriguait fort le voisinage. Il tait respect dans le quartier
+ comme un modle de bienfaisance et de bont; mais il vitait tout
+ ce qui et pu mettre sur la voie de son pass. Quelques livres, le
+ _Catchisme_ de Volney, des volumes dpareills de Rousseau,
+ taient pars sur la table. Une malle composait tout son avoir. Le
+ commissaire de police, appel l'ouvrir, n'y a trouv que quelques
+ pauvres effets, parmi lesquels un bouquet fan, envelopp avec soin
+ dans un papier sur lequel tait crit: _Bouquet que je portai la
+ fte de l'tre suprme_, 20 _prairial, an_ II.
+
+Ce fut l pour moi un trait de lumire. Je ne doutai pas que le bouquet
+de Systme ne se rattacht au mme souvenir. Je me rappelai les rares
+adeptes de l'glise jacobine que j'avais pu connatre, leur ardente
+conviction, leur attachement sans borne aux souvenirs de 1793 et 1794,
+leur impuissance parler d'autre chose. Ce rve d'une anne fut si
+ardent, que ceux qui l'avaient travers ne purent dsormais rentrer dans
+la vie. Ils restrent sous le coup d'une ide fixe, mornes, frapps de
+stupfaction; ils avaient le _delirium tremens_ des ivresses sanglantes.
+C'taient des croyants absolus; le monde, qui n'tait plus leur
+diapason, leur semblait vide et enfantin. Demeurs seuls debout comme
+les restes d'un monde de gants, chargs de la haine du genre humain,
+ils n'avaient plus de commerce possible avec les vivants. Je compris
+l'effet que fit Lakanal quand il revint d'Amrique en 1833 et qu'il
+apparut ses confrres de l'Acadmie des sciences morales et politiques
+comme un fantme... Je compris Daunou et son obstination voir dans M.
+Cousin, dans M. Guizot, les plus dangereux des jsuites. Par un
+contraste assez ordinaire, ces survivants, parfois hideux, de luttes
+titaniques taient devenus des agneaux. L'homme n'a pas besoin, pour
+tre bon, d'avoir trouv une base logique sa bont. Les plus cruels
+inquisiteurs du moyen ge, Conrad de Marbourg, par exemple, taient les
+plus doux des hommes. C'est ce qu'on verra quand notre grand matre, M.
+Victor Hugo, donnera son _Torquemada_, et montrera comment on peut
+devenir brleur d'hommes par sensibilit, par charit[9].
+
+
+VI
+
+Quoique l'ducation religieuse et prmaturment sacerdotale qui m'tait
+donne ait empch pour moi les liaisons de jeunesse avec des personnes
+d'un autre sexe, j'avais des petites amies d'enfance dont une surtout
+m'a laiss un profond souvenir. Trs tt, le got des jeunes filles fut
+vif en moi. Je les prfrais de beaucoup aux petits garons. Ceux-ci ne
+m'aimaient pas; mon air dlicat les agaait. Nous ne pouvions jouer
+ensemble; ils m'appelaient _mademoiselle_; il n'y avait taquinerie
+qu'ils ne me fissent. J'tais, au contraire, tout fait bien avec les
+petites filles de mon ge: elles me trouvaient tranquille et
+raisonnable. J'avais douze ou treize ans. Je ne me rendais aucun compte
+de l'attrait qui m'attachait elles. L'ide vague qui m'attirait me
+semble avoir t surtout qu'il y a des choses permises aux hommes qui ne
+sont pas permises aux femmes, si bien qu'elles m'apparaissaient comme
+des cratures faibles et jolies, soumises, pour le gouvernement de leur
+petite personne, des rgles qu'elles acceptaient. Toutes celles que je
+connaissais taient d'une modestie charmante. Il y avait dans le premier
+veil qui s'oprait en moi le sentiment d'une lgre piti, l'ide qu'il
+fallait aider une rsignation si gentille, aimer leur retenue et la
+seconder. Je voyais bien ma supriorit intellectuelle; mais, ds lors,
+je sentais que la femme trs belle ou trs bonne rsout compltement,
+pour son compte, le problme qu'avec toute notre force de tte nous ne
+faisons que gcher. Nous sommes des enfants ou des pdants auprs
+d'elle. Je ne comprenais que vaguement, dj cependant j'entrevoyais que
+la beaut est un don tellement suprieur, que le talent, le gnie, la
+vertu mme, ne sont rien auprs d'elle, en sorte que la femme vraiment
+belle a le droit de tout ddaigner, puisqu'elle rassemble, non dans une
+oeuvre hors d'elle, mais dans sa personne mme, comme en un vase myrrhin,
+tout ce que le gnie esquisse pniblement en traits faibles, au moyen
+d'une fatigante rflexion.
+
+Parmi ces petites camarades, j'ai dit qu'il y en avait une qui avait
+pour moi un effet particulier de sduction. Elle s'appelait Nomi.
+C'tait un petit modle de sagesse et de grce. Ses yeux taient d'une
+dlicieuse langueur, empreints la fois de bont et de finesse; ses
+cheveux taient d'un blond adorable. Elle pouvait avoir deux ans de plus
+que moi, et la faon dont elle me parlait tenait le milieu entre le ton
+d'une soeur ane et les confidences de deux enfants. Nous nous
+entendions merveille. Quand les petites amies se querellaient, nous
+tions toujours du mme avis. Je m'efforais de mettre la paix entre les
+dissidentes. Elle tait sceptique sur l'issue de mes tentatives.
+Ernest, me disait-elle, vous ne russirez pas: vous voulez mettre tout
+le monde d'accord. Cette enfantine collaboration pacifique, qui nous
+attribuait une imperceptible supriorit sur les autres, tablissait
+entre nous un petit lien trs doux. Maintenant encore, je ne peux pas
+entendre chanter: _Nous n'irons plus au bois_, ou _Il pleut, il pleut,
+bergre_, sans tre pris d'un lger tressaillement de coeur...
+Certainement, sans l'tau fatal qui m'enserrait, j'eusse aim Nomi deux
+ou trois ans aprs; mais j'tais vou au raisonnement; la dialectique
+religieuse m'occupait dj tout entier. Le flot d'abstractions qui me
+montait la tte m'tourdissait et me rendait, pour tout le reste,
+absent et distrait.
+
+Un singulier dfaut, d'ailleurs, qui plus d'une fois dans la vie devait
+me nuire, traversa cette affection naissante et la fit dvier. Mon
+indcision est cause que je me laisse facilement amener des situations
+contradictoires, dont je ne sais pas trancher le noeud. Ce trait de
+caractre se compliqua, en cette circonstance, d'une qualit qui m'a
+fait commettre autant d'inconsquences que le pire des dfauts. Il y
+avait, parmi ces enfants, une petite fille beaucoup moins belle que
+Nomi, bonne et aimable sans doute, mais moins fte, moins entoure.
+Elle me recherchait, peut-tre mme un peu plus que Nomi, et ne
+dissimulait pas une certaine jalousie. Faire de la peine quelqu'un a
+toujours t pour moi une impossibilit. Je me figurais vaguement que la
+femme qui n'est pas trs jolie est malheureuse et doit se dvorer
+intrieurement, comme si elle avait manqu sa destine. J'allais avec la
+moins aime plus qu'avec Nomi, car je la voyais triste. Je laissai
+ainsi bifurquer mon premier amour, comme plus tard je laissai bifurquer
+ma politique, de la faon la plus maladroite. Une ou deux fois, je vis
+Nomi rire sous cape de ma navet. Elle tait toujours gentille pour
+moi; mais il y avait par moments chez elle une nuance d'ironie qu'elle
+ne dissimulait pas, et qui ne faisait que me la rendre plus charmante
+encore.
+
+La lutte qui remplit mon adolescence me la fit oublier peu prs. Plus
+tard, son image s'est souvent reprsente moi. Je demandai un jour
+ma mre ce qu'elle tait devenue.
+
+Elle est morte, me dit-elle, morte de tristesse. Elle n'avait pas de
+fortune. Quand elle eut perdu ses parents, sa tante, une trs digne
+femme qui tenait l'htellerie de ..., la plus honnte maison du monde,
+la prit chez elle. Elle fit de son mieux. Tu ne l'as connue qu'enfant,
+charmante dj; mais, vingt-deux ans, c'tait un miracle. Ses cheveux,
+qu'elle tenait en vain prisonniers sous un lourd bonnet, s'chappaient
+en tresses tordues, comme des gerbes de bl mr. Elle faisait ce qu'elle
+pouvait pour cacher sa beaut. Sa taille admirable tait dissimule par
+une plerine; ses mains, longues et blanches, taient toujours perdues
+dans des mitaines. Rien n'y faisait. l'glise, il se formait des
+groupes de jeunes gens pour la voir prier. Elle tait trop belle pour
+nos pays, et elle tait aussi sage que belle.
+
+Cela me toucha vivement. Depuis, j'ai pens beaucoup plus elle, et,
+quand Dieu m'a eu donn une fille, je l'ai appele Nomi.
+
+
+VII
+
+Le monde, en marchant, n'a pas beaucoup plus de souci de ce qu'il crase
+que le char de l'idole de Jugurnath. Toute cette vieille socit dont je
+viens d'essayer un crayon a maintenant disparu. Brhat n'existe plus; je
+l'ai revu il y a six ans, je ne l'ai pas reconnu. On a dcouvert au
+chef-lieu du dpartement que certains usages anciens de l'le ne sont
+pas conformes je ne sais quel code; on a rduit une population douce
+et aise la rvolte et la misre. La petite marine que fournissaient
+ces les et ces ctes n'existe plus. Les chemins de fer et les bateaux
+vapeur l'ont ruine. Et les vieux bardes! ciel! en quel tat je les ai
+vus rduits! J'en trouvai plusieurs, il y a quelques annes, parmi les
+Bas-Bretons qui viennent Saint-Malo demander aux plus sordides
+besognes de quoi ne pas mourir de faim. L'un d'eux dsira me voir; il
+tait sous-aide balayeur. Il m'exposa en breton (il ne savait pas un mot
+de franais) ses ides sur la fin de toute posie et sur l'infriorit
+des nouvelles coles. Il tait partisan de l'ancien genre, de la
+complainte narrative, et il se mit me chanter celle qu'il tenait pour
+la plus belle. Le sujet tait la mort de Louis XVI. Il fondait en
+larmes. Arriv au roulement de tambours de Santerre, il ne put aller
+plus loin. S'il lui avait t permis de parler, me dit-il en se levant
+firement, le peuple se serait rvolt. Pauvre honnte homme!
+
+En prsence de pareils exemples, le cas de l'opulent Z... me devenait de
+plus en plus nigmatique. Quand je demandais ma mre de me donner
+l'explication de cette singularit, elle rpondait toujours d'une
+manire vasive, me parlait vaguement d'aventures dans les mers de
+Madagascar, refusait de rpondre. Un jour, je la pressai plus vivement.
+
+Mais comment donc, lui dis-je, le cabotage, qui n'a jamais enrichi
+personne, a-t-il pu faire un millionnaire?
+
+--Mon dieu, Ernest, que tu es entt! Je t'ai dj dit de ne pas me
+demander cela. Z... est le seul homme un peu comme il faut de notre
+entourage; il a une belle position; il est riche, estim, on ne lui
+demande pas compte de la manire dont il a pu acqurir sa fortune.
+
+--Dites-le moi tout de mme.
+
+--Eh bien, que veux-tu? On ne devient pas riche sans se salir un peu. Il
+avait fait la traite des ngres...
+
+Un peuple noble, bon seulement pour servir des nobles, en harmonie
+d'ides avec eux, est, de notre temps, un peuple plac l'antipode de
+ce qu'on appelle la saine conomie politique et destin mourir de
+faim. Pour les dlicats, retenus par une foule de points d'honneur, la
+concurrence est impossible avec de prosaques lutteurs, bien dcids
+ne se priver d'aucun avantage dans la bataille de la vie. C'est ce que
+je dcouvris bien vite, ds que je commenai connatre un peu la
+plante o nous vivons. Alors s'tablit en moi une lutte ou plutt une
+dualit qui a t le secret de toutes mes opinions. Je n'abandonnai
+nullement mon got pour l'idal; je l'ai plus vif que jamais, je l'aurai
+toujours. Le moindre acte de vertu, le moindre grain de talent, me
+paraissent infiniment suprieurs toutes les richesses, tous les
+succs du monde. Mais, comme j'avais l'esprit juste, je vis en mme
+temps que l'idal et la ralit n'ont rien faire ensemble; que le
+monde, jusqu' nouvel ordre, est vou sans appel la platitude, la
+mdiocrit; que la cause qui plat aux mes bien nes est sre d'tre
+vaincue; que ce qui est vrai en littrature, en posie, aux yeux des
+gens raffins, est toujours faux dans le monde grossier des faits
+accomplis. Les vnements qui suivirent la rvolution de 1848 me
+fortifirent dans cette ide. Il se trouva que les plus beaux rves,
+transports dans le domaine des faits, avaient t funestes, et que les
+choses humaines ne commencrent mieux aller que quand les idologues
+cessrent de s'en occuper. Je m'habituai ds lors suivre une rgle
+singulire, c'est de prendre pour mes jugements pratiques le contre-pied
+exact de mes jugements thoriques, de ne regarder comme possible que ce
+qui contredisait mes aspirations. Une exprience assez suivie m'avait
+montr, en effet, que la cause que j'aimais chouait toujours et que ce
+qui me rpugnait tait ce qui devait triompher. Plus une solution
+politique fut chtive, plus elle me parut ds lors avoir de chances pour
+russir dans le monde des ralits.
+
+En fait, je n'ai d'amour que pour les caractres d'un idalisme absolu,
+martyrs, hros, utopistes, amis de l'impossible. De ceux-l seuls je
+m'occupe; ils sont, si j'ose le dire, ma spcialit. Mais je vois ce que
+ne voient pas les exalts; je vois, dis-je, que ces grands accs n'ont
+plus d'utilit et que, d'ici longtemps, les hroques folies que le
+pass a difies ne russiront plus. L'enthousiasme de 1792 fut une
+belle et grande chose, mais une chose qui ne peut se renouveler. Le
+jacobinisme, comme M. Thiers l'a trs bien prouv, a sauv la France;
+maintenant il la perdrait. Les vnements de 1870 ne m'ont pas
+prcisment guri de mon pessimisme. Ce que j'appris cette anne-l,
+c'est le prix de la mchancet, c'est ce fait que l'aveu hont qu'on
+n'est ni sentimental, ni gnreux, ni chevaleresque, plat au monde, le
+fait sourire d'aise et russit toujours. L'gosme est juste le
+contraire de ce que j'avais t habitu regarder comme beau et bien.
+Or le spectacle de ce monde nous montre l'gosme seul rcompens.
+L'Angleterre a t jusqu' ces dernires annes la premire des nations,
+parce qu'elle a t la plus goste. L'Allemagne a conquis l'hgmonie
+du monde en reniant hautement les principes de moralit politique
+qu'elle avait autrefois si loquemment prchs.
+
+L est l'explication de cette singularit que, ayant eu quelquefois
+mettre des conseils pratiques dans l'intrt de mon pays, ces conseils
+ont t au rebours de mes opinions d'artiste. J'ai agi en homme
+consciencieux. Je me suis dfi de la cause ordinaire de mes erreurs;
+j'ai pris le contre-pied de mes instincts; je me suis mis en garde
+contre mon idalisme. Je crains toujours que mes habitudes d'esprit ne
+me trompent, ne me cachent un ct des choses. C'est comme cela qu'il se
+fait que, tout en aimant beaucoup le bien, j'ai une indulgence peut-tre
+fcheuse pour ceux qui ont pris la vie par un autre ct, et que, tout
+en tant fort appliqu, je me demande sans cesse si ce ne sont pas les
+gens frivoles qui ont raison.
+
+Enthousiaste, je le suis autant que personne; mais je pense que la
+ralit ne veut plus d'enthousiasme, et qu'avec le rgne des gens
+d'affaires, des industriels, de la classe ouvrire (la plus intresse
+de toutes les classes), des juifs, des Anglais de l'ancienne cole, des
+Allemands de la nouvelle, a t inaugur un ge matrialiste o il sera
+aussi difficile de faire triompher une pense gnreuse que de produire
+le son argentin du bourdon de Notre-Dame avec une cloche de plomb ou
+d'tain. Il est curieux, du reste, que, sans contenter les uns, je n'aie
+pas tromp les autres. Les bourgeois ne m'ont su aucun gr de mes
+concessions; ils ont vu plus clair que moi en moi-mme; ils ont bien
+senti que j'tais un faible conservateur, et qu'avec la meilleure foi du
+monde, je les aurais trahis vingt fois, par faiblesse pour mon ancienne
+matresse, l'idal. Ils ont senti que les durets que je lui disais
+n'taient qu'apparentes, et qu'au premier sourire d'elle, je faiblirais.
+
+Il faut crer le royaume de Dieu, c'est--dire de l'idal, au dedans de
+nous. Le temps n'est plus o l'on pouvait former des petits mondes, des
+Thlmes dlicats, fonds sur l'estime et l'amour rciproques; mais la
+vis bien prise et bien pratique, dans un petit cercle de personnes qui
+se comprennent, est elle-mme sa propre rcompense. Le commerce des
+mes est la plus grande et la seule ralit. Voil pourquoi j'aime
+penser ces bons prtres qui furent mes premiers matres, ces
+excellents marins, qui ne vcurent que du devoir; la petite Nomi, qui
+mourut parce qu'elle tait trop belle; mon grand-pre, qui ne voulut
+pas acheter de biens nationaux; au bonhomme Systme, qui fut heureux
+puisqu'il eut son heure d'illusion. Le bonheur, c'est le dvouement un
+rve ou un devoir; le sacrifice est le plus sr moyen d'arriver au
+repos. Un des anciens bouddhas antrieurs Sakya-Mouni atteignit le
+_nirvana_ d'une trange manire. Il vit un jour un faucon qui
+poursuivait un petit oiseau. Je t'en prie, dit-il la bte de proie,
+laisse cette jolie crature; je te donnerai son poids de ma chair. Une
+petite balance descendit incontinent du ciel, et l'excution du march
+commena. L'oisillon s'installa commodment dans un des plateaux; dans
+l'autre, le saint mit une large tranche de sa chair; le flau de la
+balance ne bougeait pas. Lambeau par lambeau, le corps y passa tout
+entier; la balance ne remuait pas encore. Au moment o le dernier
+morceau du corps du saint homme fut mis dans le plateau, le flau
+s'abaissa enfin, le petit oiseau s'envola, et le saint entra dans le
+_nirvana_. Le faucon, qui, aprs tout, avait fait une bonne affaire, se
+gorgea de sa chair.
+
+Le petit oiseau reprsente les parcelles de beaut et d'innocence que
+notre triste plante reclera toujours, quels que soient ses
+puisements. Le faucon est la part infiniment plus forte d'gosme et de
+grossiret qui constitue le train du monde. Le sage rachte la libert
+du bien et du beau en abandonnant sa chair aux avides, qui, tandis
+qu'ils mangent ces dpouilles matrielles, le laissent en repos, ainsi
+que ce qu'il aime. Les balances descendues du ciel sont la fatalit: on
+ne la flchit pas, on ne lui fait point sa part; mais, au moyen de
+l'abngation absolue, en lui jetant sa proie, on lui chappe; car elle
+n'a plus alors de prise sur nous. Quant au faucon, il se tient
+tranquille ds que la vertu, par ses sacrifices, lui procure des
+avantages suprieurs ceux qu'il atteindrait par sa propre violence.
+Tirant profit de la vertu, il a intrt ce qu'il y en ait; ainsi, au
+prix de l'abandon de sa partie matrielle, le sage atteint son but
+unique, qui est de jouir en paix de l'idal.
+
+
+
+
+III
+
+LE PETIT SMINAIRE SAINT-NICOLAS DU CHARDONNET
+
+
+I
+
+Beaucoup de personnes qui m'accordent un esprit clair s'tonnent que
+j'aie pu, dans mon enfance et dans ma jeunesse, adhrer des croyances
+dont l'impossibilit s'est ensuite rvle moi d'une faon vidente.
+Rien de plus simple cependant, et il est bien probable que, si un
+incident extrieur n'tait venu me tirer brusquement du milieu honnte,
+mais born, o s'tait passe mon enfance, j'aurais conserv toute ma
+vie la foi qui m'tait apparue d'abord comme l'expression absolue de la
+vrit. J'ai racont comment je reus mon ducation dans un petit
+collge d'excellents prtres, qui m'apprirent le latin l'ancienne
+manire (c'tait la bonne), c'est--dire avec des livres lmentaires
+dtestables, sans mthode, presque sans grammaire, comme l'ont appris,
+au XVe et au XVIe sicles, rasme et les humanistes qui, depuis
+l'antiquit, l'ont le mieux su. Ces dignes ecclsiastiques taient les
+hommes les plus respectables du monde. Sans rien de ce qu'on appelle
+maintenant _pdagogie_, ils pratiquaient la premire rgle de
+l'ducation, qui est de ne pas trop faciliter des exercices dont le but
+est la difficult vaincue. Ils cherchaient, par-dessus tout, former
+d'honntes gens. Leurs leons de bont et de moralit, qui me semblaient
+la dicte mme du coeur et de la vertu, taient pour moi insparables du
+dogme qu'ils enseignaient. L'ducation historique qu'ils me donnrent
+consista uniquement me faire lire Rollin. De critique, de sciences
+naturelles, de philosophie, il ne pouvait naturellement tre question
+encore. Quant au XIXe sicle, ces ides neuves en histoire et en
+littrature, dj professes par tant de bouches loquentes, c'tait ce
+que mes excellents matres ignoraient le plus. On ne vit jamais un
+isolement plus complet de l'air ambiant. Un lgitimisme implacable
+cartait jusqu' la possibilit de nommer sans horreur la Rvolution et
+Napolon. Je ne connus gure l'Empire que par le concierge du collge.
+Il avait dans sa loge beaucoup d'images populaires: Regarde
+_Bonaparte_, me dit-il un jour en me montrant une de ces images; ah!
+c'tait un patriote, celui-l! De la littrature contemporaine, jamais
+un mot. La littrature franaise finissait l'abb Delille. On
+connaissait Chateaubriand; mais, avec un instinct plus juste que celui
+des prtendus no-catholiques, pleins de naves illusions, ces bons
+vieux prtres se dfiaient de lui. Un Tertullien gayant son
+Apologtique par _Atala_ et _Ren_ leur inspirait peu de confiance.
+Lamartine les troublait encore plus; ils devinaient chez lui une foi peu
+solide; ils voyaient ses fugues ultrieures. Toutes ces observations
+faisaient honneur leur sagacit orthodoxe; mais il en rsultait pour
+leurs lves un horizon singulirement ferm. Le _Trait des tudes_ de
+Rollin est un livre plein de vues larges auprs du cercle de pieuse
+mdiocrit o s'enfermaient par devoir ces matres exquis.
+
+Ainsi, au lendemain de la rvolution de 1830, l'ducation que je reus
+fut celle qui se donnait, il y a deux cents ans, dans les socits
+religieuses les plus austres. Elle n'en tait pas plus mauvaise pour
+cela; c'tait la forte et sobre ducation, trs pieuse, mais trs peu
+jsuitique, qui forma les gnrations de l'ancienne France, et d'o l'on
+sortait la fois si srieux et si chrtien. lev par des matres qui
+renouvelaient ceux de Port-Royal, moins l'hrsie, mais aussi moins le
+talent d'crire, je fus donc excusable, l'ge de douze ou quinze ans,
+d'avoir, comme un lve de Nicole ou de M. Hermant, admis la vrit du
+christianisme. Mon tat ne diffrait pas de celui de tant de bons
+esprits du XVIIe sicle, mettant la religion hors de doute; ce qui
+n'empchait pas qu'ils n'eussent sur tout le reste des ides fort
+claires. J'appris plus tard des choses qui me firent renoncer aux
+croyances chrtiennes; mais il faut profondment ignorer l'histoire et
+l'esprit humain pour ne pas savoir quelle chane ces simples, fortes et
+honntes disciplines craient pour les meilleurs esprits.
+
+La base de ces anciennes ducations tait une svre moralit, tenue
+pour insparable de la pratique religieuse, une manire de prendre la
+vie comme impliquant des devoirs envers la vrit. La lutte mme pour se
+dbarrasser d'opinions en partie peu rationnelles avait ses avantages.
+De ce qu'un gamin de Paris carte par une plaisanterie des croyances
+dont la raison d'un Pascal ne russit pas se dgager, il ne faut
+cependant pas conclure que Gavroche est suprieur Pascal. Je l'avoue,
+je me sens parfois humili qu'il m'ait fallu cinq ou six ans de
+recherches ardentes, l'hbreu, les langues smitiques, Gesenius, Ewald,
+pour arriver juste au rsultat que ce petit drle atteint tout d'abord.
+Ces entassements d'Ossa sur Plion m'apparaissent alors comme une norme
+illusion. Mais le Pre Hardouin disait qu'il ne s'tait pas lev
+quarante ans quatre heures du matin pour penser comme tout le monde.
+Je ne puis admettre non plus que je me sois donn tant de mal pour
+combattre une pure _chimra bombinans_. Non, je ne peux croire que mes
+labeurs aient t vains, ni qu'en thologie on puisse avoir raison
+aussi bon march que le croient les rieurs. En ralit, peu de personnes
+ont le droit de ne pas croire au christianisme. Si tous savaient combien
+le filet tiss par les thologiens est solide, comme il est difficile
+d'en rompre les mailles, quelle rudition on y a dploye, quelle
+habitude il faut pour dnouer tout cela!... J'ai remarqu que
+d'excellents esprits, qui s'taient mis trop tard cette tude, se sont
+pris la glu et n'ont pu s'en dtacher.
+
+Mes matres m'enseignrent, d'ailleurs, quelque chose qui valait
+infiniment mieux que la critique ou la sagacit philosophique: ils
+m'apprirent l'amour de la vrit, le respect de la raison, le srieux de
+la vie. Voil la seule chose en moi qui n'ait jamais vari. Je sortis de
+leurs mains avec un sentiment moral tellement prt toutes les
+preuves, que la lgret parisienne put ensuite patiner ce bijou sans
+l'altrer. Je fus fait de telle sorte pour le bien, pour le vrai, qu'il
+m'et t impossible de suivre une carrire non voue aux choses de
+l'me. Mes matres me rendirent tellement impropre toute besogne
+temporelle, que je fus frapp d'une marque irrvocable pour la vie
+spirituelle. Cette vie m'apparaissait comme la seule noble; toute
+profession lucrative me semblait servile et indigne de moi. Ce bon et
+sain programme de l'existence, que mes professeurs m'inculqurent, je
+n'y ai jamais renonc. Je ne crois plus que le christianisme soit le
+rsum surnaturel de ce que l'homme doit savoir; mais je persiste
+croire que l'existence est la chose du monde la plus frivole, si on ne
+la conoit comme un grand et continuel devoir. Vieux et chers matres,
+maintenant presque tous morts, dont l'image m'apparat souvent dans mes
+rves, non comme un reproche, mais comme un doux souvenir, je ne vous ai
+pas t aussi infidle que vous croyez. Oui, j'ai reconnu que votre
+histoire tait insuffisante, que votre critique n'tait pas ne, que
+votre philosophie naturelle tait tout fait au-dessous de celle qui
+nous fait accepter comme un dogme fondamental: Il n'y a pas de
+surnaturel particulier; nanmoins je suis toujours votre disciple. La
+vie n'a de prix que par le dvouement la vrit et au bien. Ce bien,
+vous l'entendiez d'une manire un peu troite. Cette vrit, vous la
+faisiez trop matrielle, trop concrte; au fond, cependant, vous aviez
+raison, et je vous remercie d'avoir imprim en moi comme une seconde
+nature ce principe, funeste la russite mondaine, mais fcond pour le
+bonheur, que le but d'une vie noble doit tre une poursuite idale et
+dsintresse.
+
+Tout le milieu o je vivais m'inspirait les mmes sentiments, la mme
+faon de prendre la vie. Mes condisciples taient pour la plupart de
+jeunes paysans des environs de Trguier, vigoureux, bien portants,
+braves, et, comme tous les individus placs un degr de civilisation
+infrieure, ports une sorte d'affectation virile, une estime
+exagre de la force corporelle, un certain mpris des femmes et de ce
+qui leur parat fminin. Presque tous travaillaient pour tre prtres.
+Ce que j'ai vu alors m'a donn une grande aptitude pour comprendre les
+phnomnes historiques qui se passent au premier contact d'une barbarie
+nergique avec la civilisation. La situation intellectuelle des Germains
+ l'poque carlovingienne, l'tat psychologique et littraire d'un Saxo
+Grammaticus, d'un Hrabanus Maurus, sont choses trs claires pour moi. Le
+latin produisait sur ces natures fortes des effets tranges. C'taient
+comme des mastodontes faisant leurs humanits. Ils prenaient tout au
+srieux, ainsi que font les Lapons quand on leur donne la Bible lire.
+Nous nous communiquions sur Salluste, sur Tite-Live, des rflexions qui
+devaient fort ressembler celles qu'changeaient entre eux les
+disciples de saint Gall ou de saint Colomban apprenant le latin. Nous
+dcidions que Csar n'tait pas un grand homme, parce qu'il n'avait pas
+t vertueux; notre philosophie de l'histoire tait celle d'un Gpide ou
+d'un Hrule par sa navet et sa simplicit.
+
+Les moeurs de cette jeunesse, livre elle-mme, sans surveillance,
+taient l'abri de tout reproche. Il y avait alors au collge de
+Trguier trs peu d'internes. La plupart des lves trangers la ville
+vivaient dans les maisons des particuliers; leurs parents de la campagne
+leur apportaient, le jour du march, leurs petites provisions. Je me
+rappelle une de ces maisons, voisine de celle de ma famille, et o
+j'avais plusieurs condisciples. La matresse, courageuse femme s'il en
+ft, vint mourir. Son mari avait aussi peu de tte que possible, et le
+peu qu'il en avait il le perdait tous les soirs dans les pots de cidre.
+Une petite servante, une enfant extrmement sage, sauva la situation.
+Les jeunes tudiants rsolurent de la seconder; la maison continua de
+marcher, nonobstant le vieil ivrogne. J'entendais toujours mes camarades
+parler avec une rare estime de cette petite servante, qui tait en effet
+un modle de vertu, et joignait cela la figure la plus agrable et la
+plus douce.
+
+Le fait est que ce qu'on dit des moeurs clricales est, selon mon
+exprience, dnu de tout fondement. J'ai pass treize ans de ma vie
+entre les mains des prtres, je n'ai pas vu l'ombre d'un scandale; je
+n'ai connu que de bons prtres. La confession peut avoir, dans certains
+pays, de graves inconvnients. Je n'en ai pas vu une trace dans ma
+jeunesse ecclsiastique. Le vieux livre o je faisais mes examens de
+conscience tait l'innocence mme. Un seul pch excitait ma curiosit
+et mon inquitude. Je craignais de l'avoir commis sans le savoir. Un
+jour, je pris mon courage deux mains, et je montrai mon confesseur
+l'article qui me troublait. Voici ce qu'il y avait: Pratiquer la
+simonie dans la collation des bnfices. Je demandai mon confesseur
+ce que cela signifiait, si je pouvais avoir commis ce pch-l. Le digne
+homme me rassura et me dit qu'un tel acte tait tout fait hors de ma
+porte.
+
+Persuad par mes matres de deux vrits absolues: la premire, que
+quelqu'un qui se respecte ne peut travailler qu' une oeuvre idale, que
+le reste est secondaire, infime, presque honteux, _ignominia seculi_; la
+seconde, que le christianisme est le rsum de tout idal, il tait
+invitable que je me crusse destin tre prtre. Cette pense ne fut
+pas le rsultat d'une rflexion, d'une impulsion, d'un raisonnement.
+Elle allait en quelque sorte sans le dire. La possibilit d'une carrire
+profane ne me vint mme pas l'esprit. tant, en effet, entr avec le
+srieux et la docilit la plus parfaite dans les principes de mes
+matres, envisageant comme eux toute profession bourgeoise ou lucrative
+comme infrieure, basse, humiliante, bonne tout au plus pour ceux qui ne
+russissent pas dans leurs tudes, il tait naturel que je voulusse tre
+ce qu'ils taient. Ils devinrent le type de ma vie, et je n'eus d'autre
+rve que d'tre, comme eux, professeur au collge de Trguier, pauvre,
+exempt de souci matriel, estim, respect comme eux.
+
+Ce n'est pas que les instincts qui plus tard m'entranrent hors de ces
+sentiers paisibles n'existassent dj en moi; mais ils dormaient. Par ma
+race, j'tais partag et comme cartel entre des forces contraires. Il
+y avait, comme je l'ai dit, dans la famille de ma mre des lments de
+sang basque et bordelais. Un Gascon, sans que je le susse, jouait en moi
+des tours incroyables au Breton et lui faisait des mines de singe... Ma
+famille elle-mme tait partage. Mon pre, mon grand-pre paternel, mes
+oncles, n'taient rien moins que clricaux. Mais ma grand'mre
+maternelle tait le centre d'une socit o le royalisme ne se sparait
+pas de la religion. Dernirement, en classant de vieux papiers, je
+trouvai une lettre d'elle qui m'a frapp. Elle est adresse une
+excellente demoiselle Guyon, bonne vieille fille, qui me gtait beaucoup
+quand j'tais enfant, et que rongeait alors un affreux cancer.
+
+ Trguier, 19 mars 1831.
+
+ Aprs deux mois couls depuis que Natalie m'a fait part de votre
+ dpart pour Trglamus, j'ai un petit moment moi pour vous
+ exprimer, ma chre et bien bonne amie, toute la part que je prends
+ votre triste position. L'tat de souffrance o vous tes me
+ pntre le coeur; il a fallu que des circonstances bien imprieuses
+ m'aient empche de vous crire. La mort d'un neveu, fils an de
+ ma dfunte soeur, nous a plongs dans la plus vive douleur. Peu de
+ jours aprs, le pauvre petit Ernest, fils de ma fille ane et
+ frre d'Henriette, ce petit pour lequel vous aviez tant de bonts
+ et qui ne vous a pas oublie, est tomb malade. Il a t quarante
+ jours entre la mort et la vie, et nous sommes au
+ cinquante-cinquime jour de sa maladie, et sa convalescence
+ n'avance pas. Le jour, il est passablement; mais les nuits sont
+ cruelles pour lui: agitation, fivre, dlire, voil son tat depuis
+ dix heures du soir jusqu' cinq ou six heures du matin, et
+ constamment tous les soirs. C'est assez parler pour ma
+ justification l'amie laquelle je m'adresse; son coeur m'est
+ connu; son indulgence m'excusera. Que ne suis-je auprs de vous,
+ mon amie, pour vous rendre les soins que vous m'avez prodigus avec
+ tant d'amiti, de zle et de bienveillance! Toute ma peine est de
+ ne pouvoir vous tre utile.
+
+ 20 mars.
+
+ On m'a cherche pour me rendre auprs de mon petit chri; j'ai t
+ oblige d'interrompre mon entretien avec vous. Je reprends, ma
+ chre et bien bonne amie, pour vous exhorter mettre en Dieu seul
+ toute votre confiance; il nous afflige, mais il nous console par
+ l'espoir d'une rcompense bien au del et sans proportions avec ce
+ que nous souffrons. Prenons courage; nos peines, nos douleurs ne
+ sont que pour un temps limit par sa providence, et la rcompense
+ sera ternelle.
+
+ La bonne Natalie m'a fait part de votre soumission, de votre
+ patience et de votre rsignation dans les peines les plus aigus.
+ Ah! je vous reconnais bien ces beaux sentiments! Pas une plainte,
+ me marque-t-elle, dans les plus grandes souffrances! Combien, ma
+ chre amie, vous tes agrable et chre Dieu par votre patience
+ et votre rsignation sa sainte volont! Il vous afflige, car il
+ chtie ceux qu'il aime. tre aime de Dieu, y a-t-il un bonheur
+ comparable? Je vous envoie _l'me sur le Calvaire_; vous trouverez
+ dans ce livre des motifs d'une bien grande consolation par
+ l'exemple d'un Dieu souffrant et mourant pour nous. Madame D...
+ aura la complaisance, si vous ne pouvez lire vous-mme, de vous
+ lire un chapitre par jour. Assurez-la bien de mon sincre
+ attachement; je la prie instamment de me donner de ses nouvelles et
+ des vtres, ce que j'attends avec bien de l'impatience. Puis, si
+ cela ne vous importune pas, je vous crirai plus assidment. Adieu,
+ ma chre et bonne amie; que Dieu vous comble de ses grces et de
+ ses bonts! De la patience et du courage, ce sont les voeux bien
+ sincres de votre toute dvoue amie.
+
+ Ve ***.
+
+ Ma communion d'aujourd'hui s'est faite votre intention. Ma fille,
+ Henriette, Ernest, qui a pass une bien meilleure nuit, se
+ rappellent votre souvenir, ainsi que Clara. Nous nous entretenons
+ bien souvent de vous. De vos nouvelles, je vous en prie! Lorsque
+ vous aurez lu _l'me sur le Calvaire_, vous me le renverrez, et je
+ vous ferai passer _l'Esprit consolateur_.
+
+La lettre et le livre ne partirent point. Ma mre, qui tait charge de
+l'expdition, apprit la mort de mademoiselle Guyon et garda la lettre.
+Quelques-unes des consolations qu'elle renferme peuvent paratre
+faibles. Mais en avons-nous de meilleures offrir une personne
+atteinte d'un cancer? Elles valent bien le laudanum.
+
+En ralit, la Rvolution avait t non avenue pour le monde o je
+vivais. Les ides religieuses du peuple n'avaient pas t atteintes; les
+congrgations se reformaient; les religieuses des anciens ordres,
+devenues matresses d'cole, donnaient aux femmes la mme ducation
+qu'autrefois. Ma soeur eut ainsi pour premire matresse une vieille
+ursuline qui l'aimait beaucoup et lui faisait apprendre par coeur les
+psaumes qu'on chante l'glise. Aprs un ou deux ans, la bonne vieille
+fut au bout de son latin et vint consciencieusement trouver ma mre: Je
+ne peux plus lui rien apprendre, dit-elle; elle sait tout ce que je sais
+mieux que moi. Le catholicisme revivait dans ces cantons perdus, avec
+toute sa respectable gravit et, pour son bonheur, dbarrass des
+chanes mondaines et temporelles que l'ancien rgime y avait attaches.
+
+Cette complexit d'origine est en grande partie, je crois, la cause de
+mes apparentes contradictions. Je suis double; quelquefois une partie de
+moi rit quant l'autre pleure. C'est l l'explication de ma gaiet. Comme
+il y a deux hommes en moi, il y en a toujours un qui a lieu d'tre
+content. Pendant que, d'un ct, je n'aspirais qu' tre cur de
+campagne ou professeur de sminaire, il y avait en moi un songeur.
+Durant les offices, je tombais dans de vritables rves; mon oeil errait
+aux votes de la chapelle; j'y lisais je ne sais quoi; je pensais la
+clbrit des grands hommes dont parlent les livres. Un jour (j'avais
+six ans), je jouais avec un de mes cousins et avec d'autres camarades;
+nous nous amusions choisir notre tat pour l'avenir:--Et toi,
+qu'est-ce que tu seras? me demanda mon cousin.--Moi, rpondis-je, je
+ferai des livres.--Ah! tu veux tre libraire?--Oh! non, dis-je, je veux
+faire des livres, en composer.
+
+Pour se dvelopper, ces dispositions l'veil avaient besoin de temps
+et de circonstances favorables. Ce qui manquait totalement autour de
+moi, c'tait le talent. Mes vertueux matres n'avaient rien de ce qui
+sduit. Avec leur solidit morale inbranlable, ils taient en tout le
+contraire de l'homme du Midi, du Napolitain, par exemple, pour qui tout
+brille et tout sonne. Les ides ne se choquaient pas dans leur esprit
+par leurs parties sonores. Leur tte tait ce que serait un bonnet
+chinois sans clochettes; on aurait beau le secouer, il ne tinterait pas.
+Ce qui constitue l'essence du talent, le dsir de montrer la pense sous
+un jour avantageux, leur et sembl une frivolit, comme la parure des
+femmes, qu'ils traitaient nettement de pch. Cette abngation exagre,
+cette trop grande facilit repousser ce qui plat au monde par un
+_Abrenuntio tibi, Satana_, est mortelle pour la littrature. Mon Dieu!
+peut-tre la littrature implique-t-elle un peu de pch. Si le penchant
+gascon trancher beaucoup de difficults par un sourire, que ma mre
+avait mis en moi, et dormi ternellement, peut-tre mon salut et-il
+t plus assur. En tout cas, si j'tais rest en Bretagne, je serais
+toujours demeur tranger cette vanit que le monde a aime,
+encourage, je veux dire une certaine habilet dans l'art d'amener le
+cliquetis des mots et des ides. En Bretagne, j'aurais crit comme
+Rollin. Paris, sitt que j'eus montr le petit carillon qui tait en
+moi, le monde s'y plut, et, peut-tre pour mon malheur, je fus engag
+continuer.
+
+Je raconterai plus tard comment des circonstances particulires
+amenrent ce changement, o je restai au fond trs consquent avec
+moi-mme. L'ide srieuse que je m'tais faite de la foi et du devoir
+fut cause que, la foi tant perdue, il ne m'tait pas possible de garder
+un masque auquel tant d'autres se rsignent. Mais le pli tait pris. Je
+ne fus pas prtre de profession, je le fus d'esprit. Tous mes dfauts
+tiennent cela; ce sont des dfauts de prtre. Mes matres m'avaient
+appris le mpris du laque et inculqu cette ide que l'homme qui n'a
+pas une mission noble est le goujat de la cration. J'ai toujours ainsi
+t trs injuste d'instinct envers la bourgeoisie. Au contraire, j'ai un
+got vif pour le peuple, pour le pauvre. J'ai pu, seul en mon sicle,
+comprendre Jsus et Franois d'Assise. Il tait craindre que cela ne
+ft de moi un dmocrate la faon de Lamennais. Mais Lamennais changea
+une foi pour une autre; il n'arriva que dans sa vieillesse la critique
+et la froideur d'esprit, tandis que le travail qui me dtacha du
+christianisme me rendit du mme coup impropre tout enthousiasme
+pratique. Ce fut la philosophie mme de la connaissance qui, dans ma
+rvolte contre la scolastique, fut profondment modifie en moi.
+
+Un inconvnient plus grave, c'est que, ne m'tant pas amus quand
+j'tais jeune, et ayant pourtant dans le caractre beaucoup d'ironie et
+de gaiet, j'ai d, l'ge o on voit la vanit de toute chose, devenir
+d'une extrme indulgence pour des faiblesses que je n'avais point eu
+me reprocher; si bien que des personnes qui n'ont peut-tre pas t
+aussi sages que moi ont pu quelquefois se montrer scandalises de ma
+mollesse. En politique surtout, les puritains n'y comprennent rien;
+c'est l'ordre de choses o je suis le plus content de moi, et cependant
+une foule de gens m'y tiennent pour trs relch. Je ne peux m'ter de
+l'ide que c'est peut-tre aprs tout le libertin qui a raison et qui
+pratique la vraie philosophie de la vie. De l quelques surprises,
+quelques admirations exagres. Sainte-Beuve, Thophile Gautier, me
+plurent un peu trop. Leur affectation d'immoralit m'empcha de voir le
+dcousu de leur philosophie. La peur de sembler un pharisien, l'ide,
+tout vanglique du reste, que l'immacul a le droit d'tre indulgent,
+la crainte de tromper si, par hasard, tout ce que disent les professeurs
+de philosophie n'tait pas vrai, ont donn ma morale un air
+chancelant. En ralit, c'est qu'elle est toute preuve. Ces petites
+liberts sont la revanche que je prends de ma fidlit observer la
+rgle commune. De mme, en politique, je tiens des propos ractionnaires
+pour n'avoir pas l'air d'un sectaire libral. Je ne veux pas qu'on me
+croie plus dupe que je ne le suis en ralit; j'aurais horreur de
+bnficier de mes opinions; je redoute surtout de me faire moi-mme
+l'effet d'un placeur de faux billets de banque. Jsus, sur ce point, a
+t mon matre plus qu'on ne pense, Jsus, qui aime provoquer,
+narguer l'hypocrisie, et qui, par la parabole de l'Enfant prodigue, a
+pos la morale sur sa vraie base, la bont du coeur, en ayant l'air d'en
+renverser les fondements.
+
+ la mme cause se rattache un autre de mes dfauts, une sorte de
+mollesse dans la communication verbale de ma pense qui m'a presque
+annul en certains ordres. Le prtre porte en tout sa politique sacre;
+ce qu'il dit implique beaucoup de convenu. Sous ce rapport, je suis
+rest prtre, et cela est d'autant plus absurde que je n'en retire aucun
+bnfice ni pour moi, ni pour mes opinions. Dans mes crits, j'ai t
+d'une sincrit absolue. Non seulement je n'ai rien dit que ce que je
+pense; chose bien plus rare et plus difficile, j'ai dit tout ce que je
+pense. Mais, dans ma conversation et ma correspondance, j'ai parfois
+d'tranges dfaillances. Je n'y tiens presque pas, et, sauf le petit
+nombre de personnes avec lesquelles je me reconnais une fraternit
+intellectuelle, je dis chacun ce que je suppose devoir lui faire
+plaisir. Ma nullit avec les gens du monde dpasse toute imagination. Je
+m'embarque, je m'embrouille, je patauge, je m'gare en un tissu
+d'inepties. Vou par une sorte de parti pris une politesse exagre,
+une politesse de prtre, je cherche trop savoir ce que mon
+interlocuteur a envie qu'on lui dise. Mon attention, quand je suis avec
+quelqu'un, est de deviner ses ides et, par excs de dfrence, de les
+lui servir anticipes. Cela se rattache la supposition que trs peu
+d'hommes sont assez dtachs de leurs propres ides pour qu'on ne les
+blesse pas en leur disant autre chose que ce qu'ils pensent. Je ne
+m'exprime librement qu'avec les gens que je sais dgags de toute
+opinion et placs au point de vue d'une bienveillante ironie
+universelle. Quant ma correspondance, ce sera ma honte aprs ma mort,
+si on la publie. crire une lettre est pour moi une torture. Je
+comprends qu'on fasse le virtuose devant dix comme devant dix mille
+personnes; mais devant une personne!... Avant d'crire, j'hsite, je
+rflchis, je fais un plan pour un chiffon de quatre pages; souvent je
+m'endors. Il n'y a qu' regarder ces lettres lourdement contournes,
+ingalement tordues par l'ennui, pour voir que tout cela a t compos
+dans la torpeur d'une demi-somnolence. Quand je relis ce que j'ai crit,
+je m'aperois que le morceau est trs faible, que j'y ai mis une foule
+de choses dont je ne suis pas sr. Par dsespoir, je ferme la lettre,
+avec le sentiment de mettre la poste quelque chose de pitoyable.
+
+En somme, dans tous mes dfauts actuels, je retrouve les dfauts du
+petit sminariste de Trguier. J'tais n prtre _a priori_, comme tant
+d'autres naissent militaires, magistrats. Le seul fait que je
+russissais dans mes classes tait un indice. quoi bon apprendre le
+latin, sinon pour l'glise? Un paysan, voyant un jour mes dictionnaires:
+Ce sont l, sans doute, me dit-il, les livres qu'on tudie quand on
+doit tre prtre. Effectivement, au collge, tous ceux qui apprenaient
+quelque chose se destinaient l'tat ecclsiastique. La prtrise
+galait celui qui en tait revtu un noble. Quand vous rencontrez un
+noble, entendais-je dire, vous le saluez, car il reprsente le roi;
+quand vous rencontre un prtre, vous le saluez, car il reprsente Dieu.
+Faire un prtre tait l'oeuvre par excellence; les vieilles filles qui
+avaient quelque bien n'imaginaient pas de meilleur emploi de leur petite
+fortune que d'entretenir au collge un jeune paysan pauvre et laborieux.
+Ce prtre tait ensuite leur gloire, leur enfant, leur honneur. Elles le
+suivaient dans sa carrire, et veillaient sur ses moeurs avec une sorte
+de soin jaloux.
+
+La prtrise tait donc la consquence de mon assiduit l'tude. Avec
+cela, j'tais sdentaire, impropre par ma faiblesse musculaire tous
+les exercices du corps. J'avais un oncle voltairien, le meilleur des
+hommes, qui voyait cela de mauvais oeil. Il tait horloger, et
+m'envisageait comme devant tre le continuateur de son tat. Mes succs
+le dsolaient; car il sentait bien que tout ce latin contreminait
+sourdement ses projets et allait faire de moi une colonne de l'glise,
+qu'il n'aimait pas. Il ne manquait jamais l'occasion de placer devant
+moi son mot favori: Un ne charg de latin! Plus tard, lors de la
+publication de mes premiers crits, il triompha. Je me reproche
+quelquefois d'avoir contribu au triomphe de M. Homais sur son cur. Que
+voulez-vous? c'est M. Homais qui a raison. Sans M. Homais, nous serions
+tous brls vifs. Mais, je le rpte, quand on s'est donn bien du mal
+pour trouver la vrit, il en cote d'avouer que ce sont les frivoles,
+ceux qui sont bien rsolus ne lire jamais saint Augustin ou saint
+Thomas d'Aquin, qui sont les vrais sages. Gavroche et M. Homais arrivant
+d'emble et avec si peu de peine au dernier mot de la philosophie! c'est
+bien dur penser.
+
+Mon jeune compatriote et ami, M. Quellien, pote breton d'une verve si
+originale, le seul homme de notre temps chez lequel j'aie trouv la
+facult de crer les mythes, a rendu ce tour de ma destine par une
+fiction trs ingnieuse. Il prtend que mon me habitera, aprs ma mort,
+sous la forme d'une mouette blanche, autour de l'glise ruine de
+Saint-Michel, vieille masure frappe par la foudre, qui domine Trguier.
+L'oiseau volera toutes les nuits avec des cris plaintifs autour de la
+porte et des fentres barricades, cherchant pntrer dans le
+sanctuaire, mais ignorant l'entre secrte; et ainsi, durant toute
+l'ternit, sur cette colline, ma pauvre me gmira d'un gmissement
+sans fin.--C'est l'me d'un prtre qui veut dire sa messe, murmurera
+le paysan qui passe.--Il ne trouvera jamais d'enfant pour la lui
+servir, rpliquera un autre. Effectivement, voil ce que je suis: un
+prtre manqu. Quellien a trs bien compris ce qui fera toujours dfaut
+ mon glise, c'est l'enfant de choeur. Ma vie est comme une messe sur
+laquelle pse un sort, un ternel _Introbo ad altare Dei_, et personne
+pour rpondre: _Ad Deum qui ltificat juventutem meam_. Ma messe n'aura
+pas de servant. Faute de mieux, je me la rponds moi-mme; mais ce
+n'est pas la mme chose.
+
+Ainsi tout me prdestinait une modeste carrire ecclsiastique en
+Bretagne. J'eusse t un trs bon prtre, indulgent, paternel,
+charitable, sans reproche en mes moeurs. J'aurais t en prtre ce que
+j'ai t en pre de famille, trs aim de mes ouailles, aussi peu gnant
+que possible dans l'exercice de mon autorit. Certains dfauts que j'ai
+fussent devenus des qualits. Certaines erreurs que je professe eussent
+t le fait d'un homme qui a l'esprit de son tat. J'aurais supprim
+quelques verrues, que je n'ai pas pris la peine, n'tant que laque,
+d'extirper srieusement, mais qu'il n'et dpendu que de moi d'arracher.
+
+Ma carrire et t celle-ci: vingt-deux ans, professeur au collge de
+Trguier; vers cinquante ans, chanoine, peut-tre grand vicaire
+Saint-Brieuc, homme trs consciencieux, trs estim, bon et sr
+directeur. Mdiocrement partisan des dogmes nouveaux, j'aurais pouss la
+hardiesse jusqu' dire, comme beaucoup de bons ecclsiastiques, aprs le
+concile du Vatican: _Posui custodiam ori meo_. Mon antipathie pour les
+jsuites se ft exprime en ne parlant jamais d'eux; un fond de
+gallicanisme mitig se ft dissimul sous le couvert d'une profonde
+connaissance du droit canonique.
+
+Un incident extrieur vint changer tout cela. De la petite ville la plus
+obscure de la province la plus perdue, je fus jet, sans prparation,
+dans le milieu parisien le plus vivant. Le monde me fut rvl; mon tre
+se ddoubla; le Gascon prit le dessus sur le Breton; plus de _custodia
+oris mei_; adieu le cadenas que j'aurais sans cela mis ma bouche! Pour
+le fond, je restai le mme. Mais, ciel! combien les applications
+furent changes! J'avais vcu jusque-l dans un hypoge, clair de
+lampes fumeuses; maintenant le soleil et la lumire allaient m'tre
+montrs.
+
+
+II
+
+Vers le mois d'avril 1838, M. de Talleyrand, en son htel de la rue
+Saint-Florentin, sentant sa fin approcher, crut devoir aux conventions
+humaines un dernier mensonge et rsolut de se rconcilier, pour les
+apparences, avec une glise dont la vrit, une fois reconnue par lui,
+le convainquait de sacrilge et d'opprobre. Il fallait, pour cette
+dlicate opration, non un prtre srieux de vieille cole gallicane,
+qui aurait pu avoir l'ide de rtractations motives, de rparations, de
+pnitence, non un jeune ultramontain de la nouvelle cole, qui et tout
+d'abord inspir au vieillard une complte antipathie; il fallait un
+prtre mondain, lettr, aussi peu philosophe que possible, nullement
+thologien, ayant avec les anciennes classes ces relations d'origine et
+de socit sans lesquelles l'vangile a peu d'accs en des cercles pour
+lesquels il n'a pas t fait. M. l'abb Dupanloup, dj connu par ses
+succs au catchisme de l'Assomption, auprs d'un public plus exigeant
+en fait de jolies phrases qu'en fait de doctrine, tait juste l'homme
+qu'il fallait pour participer innocemment une collusion que les mes
+faciles se laisser toucher devaient pouvoir envisager comme un
+difiant coup de la grce. Ses relations avec madame la duchesse de
+Dino, et surtout avec sa fille, dont il avait fait l'ducation
+religieuse, sa parfaite entente avec M. de Qulen, les protections
+aristocratiques qui, ds le dbut de sa carrire, l'avaient entour et
+l'avaient fait accepter dans le faubourg Saint-Germain comme quelqu'un
+qui en est, le dsignaient pour une oeuvre de tact mondain plutt que de
+thologie, o il fallait savoir duper la fois le monde et le ciel.
+
+On prtend qu'au premier moment, surpris de quelques hsitations de la
+part de celui qui allait le convertir, M. de Talleyrand aurait dit:
+Voil un jeune prtre qui ne sait pas son tat. S'il dit cela, il se
+trompa tout fait. Ce jeune prtre savait son art comme personne ne le
+sut jamais. Le vieillard, dcid ne biffer sa vie que quand il
+n'aurait plus une heure vivre, opposait toutes les supplications un
+obstin Pas encore! Le _Sto ad ostium et pulso_ dut tre pratiqu avec
+une rare habilit. Un vanouissement, une brusque acclration dans la
+marche de l'agonie, pouvait tout perdre. Une importunit dplace
+pouvait amener un _non_ qui et renvers l'oeuvre si savamment concerte.
+Le 17 mai, jour de la mort du vieux pcheur, au matin, rien n'tait
+sign encore. L'angoisse tait extrme. On sait l'importance que les
+catholiques attachent au moment de la mort. Si les rmunrations et les
+chtiments futurs ont quelque ralit, il est clair que ces
+rmunrations et ces chtiments doivent tre proportionns une vie
+entire de vertu ou de vice. Le catholique ne l'entend pas ainsi. Une
+bonne mort couvre tout. Le salut est remis au hasard de la dernire
+heure. Le temps pressait; on rsolut de tout oser. M. Dupanloup se
+tenait dans une pice ct du malade. La charmante enfant que le
+vieillard admettait toujours avec un sourire fut dpche prs de son
+lit. miracle de la grce! la rponse fut _oui_; le prtre entra; cela
+dura quelques minutes, et Dieu dut se montrer content: on lui avait fait
+sa part. Le jeune catchiste de l'Assomption sortit, tenant un papier
+que le mourant avait sign de sa grande signature complte:
+_Charles-Maurice de Talleyrand-Prigord, prince de Bnvent_.
+
+Ce fut une grande joie, sinon dans le ciel, au moins dans le monde
+catholique du faubourg Saint-Germain et du faubourg Saint-Honor. On sut
+gr de cette victoire, sans doute, avant tout la grce fminine qui
+avait russi, en entourant de caresses le vieillard, lui faire
+rtracter tout son pass rvolutionnaire, mais aussi au jeune
+ecclsiastique qui avait su, quoi qu'on en dise, avec une habilet
+suprieure, amener bonne fin une ngociation o il tait si facile
+d'chouer. M. Dupanloup fut de ce jour un des premiers prtres de
+France. Le monde le plus riche et le plus influent de Paris lui offrit
+ce qu'il voulut, places, honneurs, importance, argent. Il accepta
+l'argent. Gardez-vous de croire que ce ft l un calcul personnel;
+jamais homme ne porta plus loin le dsintressement que M. Dupanloup; le
+mot de la Bible qu'il citait le plus souvent, et qu'il aimait doublement
+parce qu'il tait biblique et qu'il finissait par hasard comme un vers
+latin, tait: _Da mihi animas, cetera tolle tibi_. Un plan gnral de
+grande propagande par l'ducation classique et religieuse s'tait ds
+lors empar de son esprit, et il allait s'y vouer avec l'ardeur
+passionne qu'il portait dans toutes les oeuvres dont il s'occupait.
+
+Le sminaire Saint-Nicolas du Chardonnet, situ ct de l'glise de ce
+nom, entre la rue Saint-Victor et la rue de Pontoise, tait devenu,
+depuis la Rvolution, le petit sminaire du diocse de Paris. Telle
+n'avait pas t sa destination primitive. Dans le grand mouvement de
+rforme ecclsiastique qui marqua en France la premire moiti du XVIIe
+sicle et auquel se rattachent les noms de Vincent de Paul, d'Olier, de
+Brulle, du Pre Eudes, l'glise Saint-Nicolas du Chardonnet joua un
+rle analogue celui de Saint-Sulpice, quoique moins considrable.
+Cette paroisse, qui tirait son nom du champ de chardons bien connu des
+tudiants de l'Universit de Paris au moyen ge, tait alors le centre
+d'un quartier riche, habit surtout par la magistrature. Comme Olier
+fonda le sminaire Saint-Sulpice, Adrien de Bourdoise fonda la compagnie
+des prtres Saint-Nicolas du Chardonnet, et fit de la maison ainsi
+constitue une ppinire de jeunes ecclsiastiques qui a exist jusqu'
+la Rvolution. Mais la compagnie de Saint-Nicolas du Chardonnet ne fut
+pas, comme la socit de Saint-Sulpice, mre d'tablissements du mme
+genre dans le reste de la France. En outre, la socit des nicolates ne
+ressuscita pas aprs la Rvolution comme celle des sulpiciens; le
+btiment de la rue Saint-Victor demeura sans objet; lors du Concordat,
+on le donna au diocse de Paris pour servir de petit sminaire. Jusqu'en
+1837 cet tablissement n'eut aucun clat. La renaissance brillante du
+clricalisme lettr et mondain se fait entre 1830 et 1840. Saint-Nicolas
+fut, durant le premier tiers du sicle, un obscur tablissement
+religieux; les tudes y taient faibles; le nombre des lves restait
+fort au-dessous des besoins du diocse. Un prtre assez remarquable le
+dirigea pourtant, ce fut M. l'abb Frre, thologien profond, trs vers
+dans la mystique chrtienne. Mais c'tait l'homme le moins fait pour
+veiller et stimuler des enfants faisant leurs tudes littraires.
+Saint-Nicolas fut sous sa direction une maison tout ecclsiastique, peu
+nombreuse, n'ayant en vue que la clricature, un sminaire par
+anticipation, ouvert aux seuls sujets qui se destinaient l'tat
+ecclsiastique, et o le ct profane des tudes tait tout fait
+nglig.
+
+M. de Qulen eut une vise de gnie en confiant la direction de cette
+maison M. Dupanloup. L'aristocratique prlat n'apprciait pas beaucoup
+la direction toute clricale de l'abb Frre; il aimait la pit, mais
+la pit mondaine, de bon ton, sans barbarie scolastique ni jargon
+mystique, la pit comme complment d'un idal de bonne socit, qui
+tait, vrai dire, sa principale religion. Si Hugues ou Richard de
+Saint-Victor se fussent prsents lui comme des pdants ou des
+rustres, il les et pris en maigre estime. Il avait pour M. Dupanloup la
+plus vive affection. Celui-ci tait alors lgitimiste et ultramontain.
+Il a fallu les exagrations des temps qui ont suivi pour intervertir les
+rles et pour qu'on ait pu le considrer comme un gallican et un
+orlaniste. M. de Qulen trouvait en lui un fils spirituel, partageant
+ses ddains, ses prjugs. Il savait sans doute le secret de sa
+naissance. Les familles qui avaient veill paternellement sur le jeune
+ecclsiastique, qui en avaient fait un homme bien lev et qui l'avaient
+introduit dans leur monde ferm, taient celles que connaissait le noble
+archevque et qui formaient pour lui les confins de l'univers. J'ai vu
+M. de Qulen; il m'a laiss l'ide du parfait vque de l'ancien rgime.
+Je me rappelle sa beaut (une beaut de femme), sa taille lgante, la
+ravissante grce de ses mouvements. Son esprit n'avait d'autre culture
+que celle de l'homme du monde d'une excellente ducation. La religion
+tait pour lui insparable des bonnes manires et de la dose de bon sens
+relatif que donnent les tudes classiques. Telle tait aussi la mesure
+intellectuelle de M. Dupanloup. Ce n'tait ni la belle imagination qui
+assure une valeur durable certaines oeuvres de Lacordaire et de
+Montalembert, ni la profonde passion de Lamennais; l'humanisme, la bonne
+ducation, taient ici le but, la fin, le terme de toute chose; la
+faveur des gens du monde bien levs devenait le suprme criterium du
+bien. De part et d'autre, absence complte de thologie. On se
+contentait de la rvrer de loin. Les tudes thologiques de ces hommes
+distingus avaient t trs faibles. Leur foi tait vive et sincre;
+mais c'tait une foi implicite, ne s'occupant gure des dogmes qu'il
+faut croire. Ils sentaient le peu de succs qu'aurait la scolastique
+auprs du seul public dont ils se proccupaient, le public mondain et
+assez frivole qu'a devant lui un prdicateur de Saint-Roch ou de
+Saint-Thomas d'Aquin.
+
+C'est dans ces dispositions d'esprit que M. de Qulen remit entre les
+mains de M. Dupanloup l'austre et obscure maison de l'abb Frre et
+d'Adrien de Bourdoise. Le petit sminaire de Paris n'avait t
+jusque-l, aux termes du Concordat, que la ppinire des prtres de
+Paris, ppinire bien insuffisante, strictement limite l'objet que la
+loi lui prescrivait. C'tait bien autre chose que rvait le nouveau
+suprieur port par le choix de l'archevque la fonction, peu
+recherche, de diriger les tudes des jeunes clercs. Tout lui parut
+reconstruire, depuis les btiments, o le marteau ne laissa d'entier que
+les murs, jusqu'au plan des tudes, que M. Dupanloup rforma de fond en
+comble. Deux points essentiels rsumrent sa pense. D'abord, il vit
+qu'un petit sminaire tout ecclsiastique n'avait Paris aucune chance
+de succs, et ne suffirait jamais au recrutement du diocse. Il conut
+l'ide, par des informations s'tendant surtout l'ouest de la France
+et la Savoie, son pays natal, d'amener Paris les sujets d'esprance
+qui lui taient signals. Puis il voulut que sa maison ft une maison
+d'ducation modle telle qu'il la concevait, et non plus un sminaire au
+type asctique et clrical. Il prtendit, chose dlicate peut-tre, que
+la mme ducation servt aux jeunes clercs et aux fils des premires
+familles de France. La russite de la difficile affaire de la rue
+Saint-Florentin l'avait mis la mode dans le monde lgitimiste;
+quelques relations avec le monde orlaniste lui assuraient une autre
+clientle dont il n'tait pas bon de se priver. l'afft de tous les
+vents de la mode et de la publicit, il ne ngligeait rien de ce qui
+avait la faveur du moment. Sa conception du monde tait trs
+aristocratique; mais il admettait trois aristocraties, la noblesse, le
+clerg et la littrature. Ce qu'il voulait, c'tait une ducation
+librale, pouvant convenir galement au clerg et la jeunesse du
+faubourg Saint-Germain, sur la base de la pit chrtienne et des
+lettres classiques. L'tude des sciences tait peu prs exclue; il
+n'en avait pas la moindre ide.
+
+La vieille maison de la rue Saint-Victor fut ainsi, pendant quelques
+annes, la maison de France o il y eut le plus de noms historiques ou
+connus; y obtenir une place pour un jeune homme tait une grce
+chrement marchande. Les sommes trs considrables dont les familles
+riches achetaient cette faveur servaient l'ducation gratuite des
+jeunes gens sans fortune qui taient signals par des succs constants.
+La foi absolue de M. Dupanloup dans les tudes classiques se montrait en
+ceci. Ces tudes, pour lui, faisaient partie de la religion. La jeunesse
+destine l'tat ecclsiastique et la jeunesse destine au premier rang
+social lui paraissaient devoir tre leves de la mme manire. Virgile
+lui semblait faire partie de la culture intellectuelle d'un prtre au
+moins autant que la Bible. Pour une lite de la jeunesse clricale, il
+esprait qu'il sortirait de ce mlange avec des jeunes gens du monde,
+soumis aux mmes disciplines, une teinture et des habitudes plus
+distingues que celles qui rsultent de sminaires peupls uniquement
+d'enfants pauvres et de fils de paysans. Le fait est qu'il ralisa sous
+ce rapport des prodiges. Compose de deux lments en apparence
+inconciliables, la maison avait une parfaite unit. L'ide que le talent
+primait tout le reste touffait les divisions, et, au bout de huit
+jours, le plus pauvre garon dbarqu de province, gauche, embarrass,
+s'il faisait un bon thme ou quelques vers latins bien tourns, tait
+l'objet de l'envie du petit millionnaire qui payait sa pension sans s'en
+douter.
+
+En cette anne 1838, j'obtins justement, au collge de Trguier, tous
+les prix de ma classe. Le _palmares_ tomba sous les yeux d'un des hommes
+clairs que l'ardent capitaine employait recruter sa jeune arme. En
+une minute, mon sort fut dcid. Faites-le venir, dit l'imptueux
+suprieur. J'avais quinze ans et demi; nous n'emes pas le temps de la
+rflexion. J'tais en vacances chez un ami, dans un village prs de
+Trguier; le 4 septembre, dans l'aprs-midi, un exprs vint me chercher.
+Je me rappelle ce retour comme si c'tait d'hier. Il y avait une lieue
+faire pied travers la campagne. Les sonneries pieuses de l'_Angelus_
+du soir, se rpondant de paroisse en paroisse, versaient dans l'air
+quelque chose de calme, de doux et de mlancolique, image de la vie que
+j'allais quitter pour toujours. Le lendemain, je partais pour Paris; le
+7, je vis des choses aussi nouvelles pour moi que si j'avais t jet
+brusquement en France de Tahiti ou de Tombouctou.
+
+
+III
+
+Oui, un lama bouddhiste ou un faquir musulman, transport en un clin
+d'oeil d'Asie en plein boulevard, serait moins surpris que je ne le fus
+en tombant subitement dans un milieu aussi diffrent de celui de mes
+vieux prtres de Bretagne, ttes vnrables, totalement devenues de bois
+ou de granit, sortes de colosses osiriens semblables ceux que je
+devais admirer plus tard en gypte, se dveloppant en longues alles,
+grandioses en leur batitude. Ma venue Paris fut le passage d'une
+religion une autre. Mon christianisme de Bretagne ne ressemblait pas
+plus celui que je trouvais ici qu'une vieille toile, dure comme une
+planche, ne ressemble de la percale. Ce n'tait pas la mme religion.
+Mes vieux prtres, dans leur lourde chape romane, m'apparaissaient comme
+des mages, ayant les paroles de l'ternit; maintenant, ce qu'on me
+prsentait, c'tait une religion d'indienne et de calicot, une pit
+musque, enrubanne, une dvotion de petites bougies et de petits pots
+de fleurs, une thologie de demoiselles, sans solidit, d'un style
+indfinissable, composite comme le frontispice polychrome d'un livre
+d'Heures de chez Lebel.
+
+Ce fut la crise la plus grave de ma vie. Le Breton jeune est
+difficilement transplantable. La vive rpulsion morale que j'prouvais,
+complique d'un changement total dans le rgime et les habitudes, me
+donna le plus terrible accs de nostalgie. L'internat me tuait. Les
+souvenirs de la vie libre et heureuse que j'avais jusque-l mene avec
+ma mre me peraient le coeur. Je n'tais pas le seul souffrir. M.
+Dupanloup n'avait pas calcul toutes les consquences de ce qu'il
+faisait. Sa manire d'agir, imprieuse la faon d'un gnral d'arme,
+ne tenait pas compte des morts et des malades parmi ses jeunes recrues.
+Nous nous communiquions nos tristesses. Mon meilleur ami, un jeune homme
+de Coutances, je crois, transport comme moi, excellent coeur, s'isola,
+ne voulut rien voir, mourut. Les Savoisiens se montraient bien moins
+acclimatables encore. Un d'eux, plus g que moi, m'avouait que, chaque
+soir, il mesurait la hauteur du dortoir du troisime tage au-dessus du
+pav de la rue Saint-Victor. Je tombai malade; selon toutes les
+apparences, j'tais perdu. Le Breton qui est au fond de moi s'garait en
+des mlancolies infinies. Le dernier _Angelus_ du soir que j'avais
+entendu rouler sur nos chres collines et le dernier soleil que j'avais
+vu se coucher sur ces tranquilles campagnes me revenaient en mmoire
+comme des flches aigus.
+
+Selon les rgles ordinaires, j'aurais d mourir; j'aurais peut-tre
+mieux fait. Deux amis que j'amenai avec moi de Bretagne, l'anne
+suivante, donnrent cette grande marque de fidlit: ils ne purent
+s'habituer ce monde nouveau et repartirent. Je songe quelquefois qu'en
+moi le Breton mourut; le Gascon, hlas! eut des raisons suffisantes de
+vivre. Ce dernier s'aperut mme que ce monde nouveau tait fort curieux
+et valait la peine qu'on s y attacht.
+
+Au fond, celui qui me sauva fut celui qui m'avait mis cette cruelle
+preuve. Je dois deux choses M. Dupanloup: de m'avoir fait venir
+Paris et de m'avoir empch de mourir en y arrivant. La vie sortait de
+lui; il m'entrana. Naturellement, il s'occupa d'abord peu de moi.
+L'homme le plus la mode du clerg parisien, ayant une maison de deux
+cents lves diriger ou plutt fonder, ne pouvait avoir le souci
+personnel de l'enfant le plus obscur. Une circonstance singulire fut un
+lien entre nous. Le fond de ma blessure tait le souvenir trop vivant de
+ma mre. Ayant toujours vcu seul auprs d'elle, je ne pouvais me
+dtacher des images de la vie si douce que j'avais gote pendant des
+annes. J'avais t heureux, j'avais t pauvre avec elle. Mille dtails
+de cette pauvret mme, rendus plus touchants par l'absence, me
+creusaient le coeur. Pendant la nuit, je ne pensais qu' elle; je ne
+pouvais prendre aucun sommeil. Ma seule consolation tait de lui crire
+des lettres pleines d'un sentiment tendre et tout humides de regrets.
+Nos lettres, selon l'usage des maisons religieuses, taient lues par un
+des directeurs. Celui qui tait charg de ce soin fut frapp de l'accent
+d'amour profond qui tait dans ces pages d'enfant. Il communiqua une de
+mes lettres M. Dupanloup, qui en fut tout fait tonn.
+
+Le plus beau trait du caractre de M. Dupanloup tait l'amour qu'il
+avait pour sa mre. Quoique sa naissance ft, par un ct, la plus
+grande difficult de sa vie, il honorait sa mre d'un vrai culte. Cette
+vieille dame demeurait ct de lui; nous ne la voyions jamais; nous
+savions cependant que, tous les jours, il passait quelque temps avec
+elle. Il disait souvent que la valeur des hommes est en proportion du
+respect qu'ils ont eu pour leur mre. Il nous donnait cet gard des
+rgles excellentes, que j'avais du reste toujours pratiques, comme de
+ne jamais tutoyer sa mre et de ne jamais finir une lettre elle
+adresse sans y mettre le mot _respect_. Par l, il y eut entre nous une
+vraie tincelle de communication. Le jour o ma lettre lui fut remise
+tait un vendredi. C'tait le jour solennel. Le soir, on lisait en sa
+prsence les places et les notes de la semaine. Je n'avais pas cette
+fois-l russi ma composition: j'tais le cinquime ou le sixime. Ah!
+dit-il, si le sujet et t celui d'une lettre que j'ai lue ce matin,
+Ernest Renan et t le premier. Ds lors, il me remarqua. J'existai
+pour lui, il fut pour moi ce qu'il tait pour tous, un principe de vie,
+une sorte de dieu. Un culte remplaa un culte, et le sentiment de mes
+premiers matres s'en trouva fort affaibli.
+
+Ceux-l seuls, en effet, qui ont connu Saint-Nicolas du Chardonnet dans
+ces annes brillantes de 1838 1844, peuvent se faire une ide de la
+vie intense qui s'y dveloppait[10]. Et cette vie n'avait qu'une seule
+source, un seul principe, M. Dupanloup lui-mme. Il tait sa maison tout
+entire. Le rglement, l'usage, l'administration, le gouvernement
+spirituel et temporel, c'tait lui. La maison tait pleine de parties
+dfectueuses; il supplait tout. L'crivain, l'orateur, chez lui,
+taient de second ordre; l'ducateur tait tout fait sans gal.
+L'ancien rglement de Saint-Nicolas du Chardonnet renfermait, comme tous
+les rglements de sminaire, un exercice appel _la lecture
+spirituelle_. Tous les soirs, une demi-heure devait tre consacre la
+lecture d'un ouvrage asctique; M. Dupanloup se substitua d'emble
+saint Jean Climaque et aux _Vies des Pres du dsert_. Cette demi-heure,
+il la prit pour lui. Tous les jours, il se mit directement en rapport
+avec la totalit de ses lves par un entretien intime, souvent
+comparable, pour l'abandon et le naturel, aux homlies de Jean
+Chrysostome dans la _Pala_ d'Antioche. Toute circonstance de la vie
+intrieure de la maison, tout vnement personnel au suprieur ou l'un
+des lves, tait l'occasion d'un entretien rapide, anim. La sance des
+notes du vendredi tait quelque chose de plus saisissant et plus
+personnel encore. Chacun vivait dans l'attente de ce jour. Les
+observations dont le suprieur accompagnait la lecture des notes taient
+la vie ou la mort. Il n'y avait aucune punition dans la maison; la
+lecture des notes et les rflexions du suprieur taient l'unique
+sanction qui tenait tout en haleine et en veil.
+
+Ce rgime avait ses inconvnients, cela est hors de doute. Ador de ses
+lves, M. Dupanloup n'tait pas toujours agrable ses collaborateurs.
+On m'a dit que, plus tard, dans son diocse, les choses se passrent de
+la mme manire, qu'il fut toujours plus aim de ses laques que de ses
+prtres. Il est certain qu'il crasait tout autour de lui. Mais sa
+violence mme nous attachait; car nous sentions que nous tions son but
+unique. Ce qu'il tait, c'tait un veilleur incomparable; pour tirer de
+chacun de ses lves la somme de ce qu'il pouvait donner, personne ne
+l'galait. Chacun de ses deux cents lves existait distinct dans sa
+pense; il tait pour chacun d'eux l'excitateur toujours prsent, le
+motif de vivre et de travailler. Il croyait au talent et en faisait la
+base de la foi. Il rptait souvent que l'homme vaut en proportion de sa
+facult d'admirer. Son admiration n'tait pas toujours assez claire
+par la science; mais elle venait d'une grande chaleur d'me et d'un coeur
+vraiment possd de l'amour du beau. Il a t le Villemain de l'cole
+catholique. M. Villemain fut, parmi les laques, l'homme qu'il a le plus
+aim et le mieux compris. Chaque fois qu'il venait de le voir, il nous
+racontait la conversation qu'il avait eue avec lui sur le ton de la plus
+chaleureuse sympathie.
+
+Les dfauts de l'ducation qu'il donnait taient les dfauts mmes de
+son esprit. Il tait trop peu rationnel, trop peu scientifique. On et
+dit que ses deux cents lves taient destins tre tous potes,
+crivains, orateurs. Il estimait peu l'instruction sans le talent. Cela
+se voyait surtout l'entre des nicolates Saint-Sulpice, o le
+talent n'avait aucune valeur, o la scolastique et l'rudition taient
+seules prises. Quand il s'agissait de faire de la logique et de la
+philosophie en latin barbare, ces esprits, trop nourris de
+belles-lettres, taient rfractaires et se refusaient une aussi rude
+nourriture. Aussi les nicolates taient-ils peu estims
+Saint-Sulpice. On n'y nommait jamais M. Dupanloup; on le trouvait trop
+peu thologien. Quand un ancien lve de Saint-Nicolas se hasardait
+rappeler cette maison, quelque vieux directeur se trouvait l pour dire:
+Oh! oui, du temps de M. Bourdoise..., montrant clairement qu'il
+n'admettait pour cette maison d'autre illustration que son pass du
+XVIIe sicle.
+
+Faibles quelques gards, ces tudes de Saint-Nicolas taient trs
+distingues, trs littraires. L'ducation clricale a une supriorit
+sur l'ducation universitaire, c'est sa libert en tout ce qui ne touche
+pas la religion. La littrature y est livre toutes les disputes; le
+joug du dogme classique y est moins lourd. C'est ainsi que Lamartine,
+form tout entier par l'ducation clricale, a bien plus d'intelligence
+qu'aucun universitaire; quand l'mancipation philosophique vient
+ensuite, cela produit des esprits trs ouverts. Je sortis de mes tudes
+classiques sans avoir lu Voltaire; mais je savais par coeur les _Soires
+de Saint-Ptersbourg_. Ce style, dont je ne vis que plus tard les
+dfauts, m'excitait vivement. Les discussions du romantisme pntraient
+dans la maison de toutes parts; on ne parlait que de Lamartine, de
+Victor Hugo. Le suprieur s'y mlait, et, pendant prs d'un an, aux
+lectures spirituelles, il ne fut pas question d'autre chose. L'autorit
+faisait ses rserves; mais les concessions allaient bien au del des
+rserves. C'est ainsi que je connus les batailles du sicle. Plus tard,
+la libert de penser arriva galement jusqu' moi par les _Solvuntur
+objecta_ des Thologies. La grande bonne foi de l'ancien enseignement
+ecclsiastique consistait ne rien dissimuler de la force des
+objections; comme les rponses taient trs faibles, un bon esprit
+pouvait faire son profit de la vrit o il la trouvait.
+
+Le cours d'histoire fut pour moi une autre cause de vif veil. M. l'abb
+Richard[11] faisait ce cours dans l'esprit de l'cole moderne, de la
+manire la plus distingue. Je ne sais pourquoi il cessa de professer le
+cours de notre anne; il fut remplac par un directeur, trs occup
+d'ailleurs, qui se contenta de nous lire d'anciens cahiers, auxquels il
+mlait des extraits de livres modernes. Or, parmi ces volumes modernes,
+qui dtonnaient souvent avec les vieilles routines des cahiers, j'en
+remarquai un qui produisait sur moi un effet singulier. Ds que le
+charg de cours le prenait et se mettait le lire, je n'tais plus
+capable de prendre une note; une sorte d'harmonie me saisissait,
+m'enivrait. C'tait Michelet, les parties admirables de Michelet, dans
+les tomes V et VI de l'_Histoire de France_. Ainsi le sicle pntrait
+jusqu' moi par toutes les fissures d'un ciment disjoint. J'tais venu
+Paris form moralement, mais ignorant autant qu'on peut l'tre. J'eus
+tout dcouvrir. J'appris avec tonnement qu'il y avait des laques
+srieux et savants; je vis qu'il existait quelque chose en dehors de
+l'antiquit et de l'glise, et en particulier qu'il y avait une
+littrature contemporaine digne de quelque attention. La mort de Louis
+XIV ne fut plus pour moi la fin du monde. Des ides, des sentiments
+m'apparurent, qui n'avaient eu d'expression ni dans l'antiquit, ni au
+XVIIe sicle.
+
+Ainsi le germe qui tait en moi fut fcond. Quoique antipathique par
+bien des cts ma nature, cette ducation fut comme le ractif qui fit
+tout vivre et tout clater. L'essentiel, en effet, dans l'ducation, ce
+n'est pas la doctrine enseigne, c'est l'veil. Autant le srieux de ma
+foi religieuse avait t atteint en trouvant sous les mmes noms des
+choses si diffrentes, autant mon esprit but avidement le breuvage
+nouveau qui lui tait offert. Le monde s'ouvrit pour moi. Malgr sa
+prtention d'tre un asile ferm aux bruits du dehors, Saint-Nicolas
+tait cette poque la maison la plus brillante et la plus mondaine.
+Paris y entrait pleins bords par les portes et les fentres, Paris
+tout entier, moins la corruption, je me hte de le dire, Paris avec ses
+petitesses et ses grandeurs, ses hardiesses et ses chiffons, sa force
+rvolutionnaire et ses mollesses flasques. Mes vieux prtres de Bretagne
+savaient bien mieux les mathmatiques et le latin que mes nouveaux
+matres; mais ils vivaient dans des catacombes sans lumire et sans air.
+Ici, l'atmosphre du sicle circulait librement. Dans nos promenades
+Gentilly, aux rcrations du soir, nos discussions taient sans fin. Les
+nuits, aprs cela, je ne dormais pas: Hugo et Lamartine me remplissaient
+la tte. Je compris la gloire, que j'avais cherche si vaguement la
+vote de la chapelle de Trguier. Au bout de quelque temps, une chose
+tout fait inconnue m'tait rvle. Les mots talent, clat, rputation
+eurent un sens pour moi. J'tais perdu pour l'idal modeste que mes
+anciens matres m'avaient inculqu; j'tais engag sur une mer o toutes
+les temptes, tous les courants du sicle avaient leur contre-coup. Il
+tait crit que ces courants et ces temptes emporteraient ma barque
+vers des rivages o mes anciens amis me verraient aborder avec terreur.
+
+Mes succs dans les classes taient trs ingaux. Je fis un jour un
+_Alexandre_, qui doit tre au _Cahier d'honneur_, et que je publierais
+si je l'avais. Mais les compositions de pure rhtorique m'inspiraient un
+profond ennui; je ne pus jamais faire un discours supportable. propos
+d'une distribution de prix, nous donnmes une reprsentation du concile
+de Clermont; les diffrents discours qui purent tre tenus en cette
+circonstance furent mis au concours. J'chouai totalement dans Pierre
+l'Ermite et Urbain II; mon Godefroy de Bouillon fut jug aussi dnu que
+possible d'esprit militaire. Un hymne guerrier en strophes saphiques et
+adoniques fut trouv moins mauvais. Mon refrain, _Sternite Turcas_,
+solution brve et tranchante de la question d'Orient, fut adopt dans la
+rcitation publique. J'tais trop srieux pour ces enfantillages. On
+nous donnait faire des rcits du moyen ge, qui se terminaient
+toujours par quelque beau miracle; j'abusais dplorablement des
+gurisons de lpreux. Le souvenir de mes premires tudes de
+mathmatiques, qui avaient t assez fortes, me revenait quelquefois.
+J'en parlais mes condisciples, que cela faisait beaucoup rire. Ces
+tudes leur paraissaient quelque chose de tout fait bas, compares aux
+exercices littraires qu'on leur prsentait comme le but suprme de
+l'esprit humain. Ma force de raisonnement ne se rvla que plus tard, en
+philosophie, Issy. La premire fois que mes condisciples m'entendirent
+argumenter en latin, ils furent surpris. Ils virent bien alors que
+j'tais d'une autre race qu'eux et que je continuerais marcher quand
+ils auraient trouv leur point d'arrt. Mais, en rhtorique, je laissai
+un renom douteux. crire sans avoir dire quelque chose de pens
+personnellement me paraissait ds lors le jeu d'esprit le plus
+fastidieux.
+
+Le fond des ides qui formait la base de cette ducation tait faible;
+mais la forme tait brillante, et un sentiment noble dominait et
+entranait tout. J'ai dit qu'il n'y avait dans la maison aucune
+punition; il serait plus exact de dire qu'il n'y en avait qu'une,
+l'expulsion. moins de faute trs grave, cette expulsion n'avait rien
+de blessant; on n'en donnait pas les motifs: Vous tes un excellent
+jeune homme; mais votre esprit n'est pas ce qu'il nous faut;
+sparons-nous amis; quel service puis-je vous rendre? Tel tait le
+rsum du discours d'adieu du suprieur l'lve congdi. On prisait
+si haut la faveur de participer une ducation tenue pour
+exceptionnelle, que cette paternelle dclaration tait redoute comme un
+arrt de mort.
+
+L est une des supriorits que prsentent les tablissements
+ecclsiastiques sur ceux de l'tat; le rgime y est trs libral, car
+personne n'a droit d'y tre; la coercition y devient tout de suite la
+sparation. L'tablissement de l'tat a quelque chose de militaire, de
+froid, de dur, et avec cela une cause de grande faiblesse, puisque
+l'lve a un droit obtenu au concours dont on ne peut le priver. Pour ma
+part, j'ai peine comprendre une cole normale, par exemple, o le
+directeur ne puisse pas dire, sans s'expliquer davantage, aux sujets
+dnus de vocation: Vous n'avez pas l'esprit de notre tat; en dehors
+de cela, vous devez avoir tous les mrites; vous russirez mieux
+ailleurs. Adieu. La punition mme la plus lgre implique un principe
+servile d'obissance par crainte. Pour moi, je ne crois pas qu' aucune
+poque de ma vie j'aie obi; oui, j'ai t docile, soumis, mais un
+principe spirituel, jamais une force matrielle procdant par la
+crainte du chtiment. Ma mre ne me commanda jamais rien. Entre moi et
+mes matres ecclsiastiques tout fut libre et spontan. Qui a connu ce
+_rationabile obsequium_ n'en peut plus souffrir d'autre. Un ordre est
+une humiliation; qui a obi est un _capitis minor_, souill dans le
+germe mme de la vie noble. L'obissance ecclsiastique n'abaisse pas;
+car elle est volontaire, et on peut se sparer. Dans une des utopies de
+socit aristocratique que je rve il n'y aurait qu'une seule peine, la
+peine de mort, ou plutt l'unique sanction serait un lger blme des
+autorits reconnues, auquel aucun homme d'honneur ne survivrait. Je
+n'aurais pu tre soldat; j'aurais dsert ou je me serais suicid. Je
+crains que les nouvelles institutions militaires, n'admettant ni
+exception ni quivalent, n'amnent un affreux abaissement. Forcer tous
+subir l'obissance, c'est tuer le gnie et le talent. Qui a pass des
+annes au port d'armes la faon allemande est mort pour les oeuvres
+fines; aussi l'Allemagne, depuis qu'elle s'est donne tout entire la
+vie militaire, n'aurait plus de talent si elle n'avait les juifs, envers
+qui elle est si ingrate.
+
+La gnration, qui avait de quinze vingt ans au moment d'clat que je
+raconte et qui fut court, a maintenant de cinquante-cinq soixante ans.
+A-t-elle rempli les esprances illimites qu'avait conues l'me ardente
+de notre grand ducateur? Non assurment; si ses esprances avaient t
+ralises, c'est le monde entier qui et t chang de fond en comble,
+et on ne s'aperoit pas d'un tel changement. M. Dupanloup aimait trop
+peu son sicle et lui faisait trop peu de concessions pour qu'il pt lui
+tre donn de former des hommes au droit fil du temps. Quand je me
+figure une de ces lectures spirituelles o le matre rpandait si
+abondamment son esprit, cette salle du rez-de-chausse, avec ses bancs
+serrs o se pressaient deux cents figures d'enfants tenus immobiles par
+l'attention et le respect, et que je me demande vers quels vents du ciel
+se sont envoles ces deux cents mes si fortement unies alors par
+l'ascendant du mme homme, je trouve plus d'un dchet, plus d'un cas
+singulier. Comme il est naturel, je trouve d'abord des vques, des
+archevques, des ecclsiastiques considrables, tous relativement
+clairs et modrs. Je trouve des diplomates, des conseillers d'tat,
+d'honorables carrires dont quelques-unes eussent t plus brillantes si
+la tentative du 16 mai et russi. Mais voici quelque chose d'trange.
+ct de tel pieux condisciple prdestin l'piscopat, j'en vois un qui
+aiguisera si savamment son couteau pour tuer son archevque, qu'il
+frappera juste au coeur... Je crois me rappeler Verger; je peux dire de
+lui ce que disait Sacchetti de cette petite Florentine qui fut
+canonise: _Fu mia vicina, andava come le altre_. Cette ducation avait
+des dangers: elle surchauffait, surexcitait, pouvait trs bien rendre
+fou (Verger l'tait bel et bien).
+
+Un exemple plus frappant encore du _Spiritus ubi vult spirat_ fut celui
+de H. de ***. Quand j'arrivai Saint-Nicolas, il fut ma plus grande
+admiration. Son talent tait hors ligne: il avait sur tous ses
+condisciples de rhtorique une immense supriorit. Sa pit, srieuse
+et vraiment leve, provenait d'une nature doue des plus hautes
+aspirations. H. de *** ralisait, d'aprs nos ides, la perfection mme;
+aussi, selon l'usage des maisons ecclsiastiques, o les lves avancs
+partagent les fonctions des matres, tait-il charg des rles les plus
+importants. Sa pit se maintint plusieurs annes au sminaire
+Saint-Sulpice. Durant des heures, aux ftes surtout, on le voyait la
+chapelle, baign de larmes. Je me souviens d'un soir d't, sous les
+ombrages de Gentilly (Gentilly tait la maison de campagne du petit
+sminaire Saint-Nicolas); serrs autour de quelques anciens et de celui
+des directeurs qui avait le mieux l'accent de la pit chrtienne, nous
+coutions. Il y avait dans l'entretien quelque chose de grave et de
+profond. Il s'agissait du problme ternel qui fait le fond du
+christianisme, l'lection divine, le tremblement o toute me doit
+rester jusqu' la dernire heure en ce qui regarde le salut. Le saint
+prtre insistait sur ce doute terrible: non, personne, absolument
+personne, n'est sr qu'aprs les plus grandes faveurs du ciel il ne sera
+pas abandonn de la grce. Je crois, dit-il, avoir connu un
+prdestin!... Un silence se fit; il hsita: C'est H. de ***,
+ajouta-t-il; si quelqu'un peut tre sr de son salut, c'est bien lui. Eh
+bien, non, il n'est pas sr que H. de *** ne soit pas un rprouv.
+
+Je revis H. de *** quelques annes plus tard. Il avait fait dans
+l'intervalle de fortes tudes bibliques; je ne pus savoir s'il tait
+tout fait dtach du christianisme; mais il ne portait plus l'habit
+ecclsiastique et il tait dans une vive raction contre l'esprit
+clrical. Plus tard, je le trouvai pass des ides politiques trs
+exaltes; la passion vive, qui faisait le fond de son caractre, s'tait
+tourne vers la dmocratie; il rvait la justice, il en parlait d'une
+manire sombre et irrite; il pensait l'Amrique, et je crois qu'il
+doit y tre. Il y a quelques annes, un de nos anciens condisciples me
+dit qu'il avait cru reconnatre parmi les noms des fusills de la
+Commune un nom qui ressemblait au sien. Je pense qu'il se trompait. Mais
+srement la vie de ce pauvre H. de *** a t traverse par quelque grand
+naufrage. Il gta par la passion des qualits suprieures. C'est de
+beaucoup le sujet le plus minent que j'aie eu pour condisciple dans mon
+ducation ecclsiastique. Mais il n'eut pas la sagesse de rester sobre
+en politique. la faon dont il prenait les choses, il n'y aurait
+personne qui n'et, dans sa vie, vingt occasions de se faire fusiller.
+Les idalistes comme nous doivent n'approcher de ce feu-l qu'avec
+beaucoup de prcautions. Nous y laisserions presque toujours notre tte
+ou nos ailes. Certes la tentation est grande pour le prtre qui
+abandonne l'glise de se faire dmocrate; il retrouve ainsi l'absolu
+qu'il a quitt, des confrres, des amis; il ne fait en ralit que
+changer de secte. Telle fut la destine de Lamennais. Une des grandes
+sagesses de M. l'abb Loyson a t de rsister sur ce point toutes les
+sductions et de se refuser aux caresses que le parti avanc ne manque
+jamais de faire ceux qui rompent les liens officiels.
+
+Durant trois ans, je subis cette influence profonde, qui amena dans mon
+tre une complte transformation. M. Dupanloup m'avait la lettre
+transfigur. Du pauvre petit provincial le plus lourdement engag dans
+sa gaine, il avait tir un esprit ouvert et actif. Certes quelque chose
+manquait cette ducation, et, tant qu'elle dut me suffire, j'eus
+toujours un vide dans l'esprit. Il y manquait la science positive,
+l'ide d'une recherche critique de la vrit. Cet humanisme superficiel
+fit chmer en moi trois ans le raisonnement, en mme temps qu'il
+dtruisait la navet premire de ma foi. Mon christianisme subit de
+grandes diminutions; il n'y avait cependant rien dans mon esprit qui pt
+encore s'appeler doute. Chaque anne, l'poque des vacances, j'allais
+en Bretagne. Malgr plus d'un trouble, je m'y retrouvais tout entier,
+tel que mes premiers matres m'avaient fait.
+
+Selon la rgle, aprs avoir termin ma rhtorique Saint-Nicolas du
+Chardonnet, j'allai Issy, maison de campagne du sminaire
+Saint-Sulpice. Je sortais ainsi de la direction de M. Dupanloup pour
+entrer sous une discipline absolument oppose celle de Saint-Nicolas
+du Chardonnet. Saint-Sulpice m'apprit d'abord considrer comme
+enfantillage tout ce que M. Dupanloup m'avait appris estimer le plus.
+Quoi de plus simple? Si le christianisme est chose rvle, l'occupation
+capitale du chrtien n'est-elle pas l'tude de cette rvlation mme,
+c'est--dire la thologie? La thologie et l'tude de la Bible allaient
+bientt m'absorber, me donner les vraies raisons de croire au
+christianisme et aussi les vraies raisons de ne pas y adhrer. Durant
+quatre ans, une terrible lutte m'occupa tout entier, jusqu' ce que ce
+mot, que je repoussai longtemps comme une obsession diabolique: Cela
+n'est pas vrai! retentt mon oreille intrieure avec une persistance
+invincible. Je raconterai cela dans les chapitres suivants. Je peindrai
+aussi exactement que je pourrai cette maison extraordinaire de
+Saint-Sulpice, qui est plus spare du temps prsent que si trois mille
+lieues de silence l'entouraient. J'essayerai enfin de montrer comment
+l'tude directe du christianisme, entreprise dans l'esprit le plus
+srieux, ne me laissa plus assez de foi pour tre un prtre sincre, et
+m'inspira, d'un autre ct, trop de respect pour que je pusse me
+rsigner jouer avec les croyances les plus respectables une odieuse
+comdie.
+
+
+
+
+IV
+
+LE SMINAIRE D'ISSY
+
+
+I
+
+Le petit sminaire de Saint-Nicolas du Chardonnet n'avait point d'anne
+de philosophie, la philosophie tant, d'aprs la division des tudes
+ecclsiastiques, rserve pour le grand sminaire. Aprs avoir termin
+mes tudes classiques dans la maison dirige si brillamment par M.
+Dupanloup, je passai donc, avec les lves de ma classe, au grand
+sminaire, destin l'enseignement plus spcialement ecclsiastique. Le
+grand sminaire du diocse de Paris, c'est le sminaire Saint-Sulpice,
+compos lui-mme en quelque sorte de deux maisons, celle de Paris et la
+succursale d'Issy, o l'on fait les deux annes de philosophie. Ces deux
+sminaires n'en font, proprement parler, qu'un seul. L'un est la suite
+de l'autre; tous deux se runissent en certaines circonstances; la
+congrgation qui fournit les matres est la mme. L'institut de
+Saint-Sulpice a exerc sur moi une telle influence et a si compltement
+dcid de la direction de ma vie, que je suis oblig d'en esquisser
+rapidement l'histoire, d'en exposer les principes et l'esprit, pour
+montrer en quoi cet esprit est rest la loi la plus profonde de tout mon
+dveloppement intellectuel et moral.
+
+Saint-Sulpice doit son origine un homme dont le nom n'est point arriv
+ la grande clbrit; car la clbrit va rarement chercher ceux qui
+ont fait profession de fuir la gloire et dont la qualit dominante a t
+la modestie. Jean-Jacques Olier, issu d'une famille qui a donn l'tat
+un grand nombre de serviteurs capables, fut le contemporain et le
+cooprateur de Vincent de Paul, de Brulle, d'Adrien de Bourdoise, du
+Pre Eudes, de Charles de Gondren, de ces fondateurs de congrgations
+ayant pour objet la rforme de l'ducation ecclsiastique, qui ont eu un
+rle si considrable dans la prparation du XVIIe sicle. Rien n'gale
+l'abaissement des moeurs clricales sous Henri IV et dans les
+commencements de Louis XIII. Le fanatisme de la Ligue, loin de servir
+la rgle des moeurs, avait beaucoup contribu au relchement. On s'tait
+tout permis, parce qu'on avait mani l'escopette et port le mousquet
+pour la bonne cause. La verve gauloise du temps de Henri IV tait peu
+favorable la mysticit. Tout n'tait pas mauvais dans la franche
+gaiet rabelaisienne qui, cette poque, n'tait pas tenue pour
+incompatible avec l'tat ecclsiastique. beaucoup d'gards, nous
+prfrons la pit amusante et spirituelle de Pierre Camus, l'ami de
+Franois de Sales, la tenue raide et guinde qui est devenue plus tard
+la rgle du clerg franais et a fait de lui une sorte d'arme noire
+part du monde et en guerre avec lui. Mais il est certain que, vers 1640,
+l'ducation du clerg n'tait pas au niveau de l'esprit de rgle et de
+mesure qui devenait de plus en plus la loi du sicle. Des cts les plus
+divers on appelait la rforme. Franois de Sales avouait n'avoir pas
+russi dans cette tche. Il disait Bourdoise: Aprs avoir travaill
+pendant dix-sept ans former seulement trois prtres tels que je les
+souhaitais pour m'aider rformer le clerg de mon diocse, je n'ai
+russi en former qu'un et demi. Alors apparaissent les hommes d'une
+pit grave et raisonnable que je nommais tout l'heure. Par des
+congrgations d'un type nouveau, distinct des anciennes rgles monacales
+et imit en quelques points des jsuites, ils crent le sminaire,
+c'est--dire la ppinire soigneusement mure o se forment les jeunes
+clercs. La transformation fut profonde. De l'cole de ces grands matres
+de la vie spirituelle sort ce clerg d'une physionomie si particulire,
+le plus disciplin, le plus rgulier, le plus national, mme le plus
+instruit des clergs, qui remplit la seconde moiti du XVIIe sicle,
+tout le XVIIIe et dont les derniers reprsentants ont disparu il y a une
+quarantaine d'annes. Paralllement ces efforts d'une pit orthodoxe
+se dresse Port-Royal, trs suprieur Saint-Sulpice, Saint-Lazare,
+la Doctrine chrtienne et mme l'Oratoire, pour la fermet de la
+raison et le talent d'crire, mais qui manque la plus essentielle des
+vertus catholiques, la docilit. Port-Royal, comme le protestantisme,
+eut le dernier des malheurs. Il dplut la majorit, fut toujours de
+l'opposition. Quand on a excit l'antipathie de son pays, on est trop
+souvent amen prendre son pays en antipathie. Deux fois malheur au
+perscut! car, outre la souffrance qui lui est inflige, la perscution
+l'atteint dans sa personne morale; presque toujours la perscution
+fausse l'esprit et rtrcit le coeur.
+
+Olier, dans ce groupe de rformateurs catholiques, prsente un caractre
+ part. Sa mysticit est d'un genre qui lui appartient; son _Catchisme
+chrtien pour la vie intrieure_, qu'on ne lit plus gure hors de
+Saint-Sulpice, est un livre des plus extraordinaires, plein de posie et
+de philosophie sombre, flottant sans cesse de Louis de Lon Spinoza.
+Olier conoit comme l'idal de la vie du chrtien ce qu'il appelle
+l'tat de mort.
+
+ Qu'est-ce que l'tat de mort? C'est un tat o le coeur ne peut tre
+ mu en son fond, et, quoique le monde lui montre ses beauts, ses
+ honneurs, ses richesses, c'est tout de mme comme s'il les offrait
+ un mort, qui demeure sans mouvement et sans dsirs, insensible
+ tout ce qui se prsente... Le mort peut bien tre agit au dehors
+ et recevoir quelque mouvement dans son corps; mais cette agitation
+ est extrieure; elle ne procde pas du dedans, qui est sans vie,
+ sans vigueur et sans force. Ainsi une me qui est morte
+ intrieurement peut bien recevoir des attaques des choses
+ extrieures et tre branle au dehors, mais au dedans de soi elle
+ demeure morte et sans mouvement pour tout ce qui se prsente.
+
+Ce n'est pas assez dire. Olier imagine comme bien suprieur l'tat de
+mort l'tat de spulture.
+
+ Le mort a encore la figure du monde et de la chair; l'homme mort
+ parat encore tre une partie d'Adam; encore parfois le remue-t-on;
+ il donne encore quelque agrment au monde; mais de l'enseveli, on
+ n'en dit plus mot, il n'est plus dans le rang des hommes; il est
+ puant, il est en horreur; il n'a plus rien qui agre; il est foul
+ aux pieds dans un cimetire, sans que l'on s'en tonne, tant le
+ monde est convaincu qu'il n'est rien et qu'il n'est plus du nombre
+ des hommes.
+
+Les sombres rves de Calvin sont presque de l'optimisme plagien auprs
+des affreux cauchemars que le pch originel cause notre pieux
+contemplatif.
+
+ Pourriez-vous encore ajouter quelque chose pour me faire concevoir
+ comment la chair n'est que pch?--Elle est tellement pch,
+ qu'elle est toute inclination et mouvement au pch et mme tout
+ pch; en sorte que, si le Saint-Esprit ne retenait notre me et ne
+ l'assistait des secours de sa grce, elle serait emporte par les
+ inclinations de la chair, qui tendent toutes au pch.
+
+ --Mon Dieu! qu'est-ce donc que la chair?--C'est l'effet du pch,
+ c'est le principe du pch...
+
+ --Si cela est, pourquoi ne tombez-vous pas toute heure dans le
+ pch?--C'est la misricorde de Dieu qui nous en empche...
+
+ --Je suis donc oblig Dieu de ce que je ne commets pas tous les
+ pchs du monde?--Oui... c'est le sentiment ordinaire des saints,
+ parce que la chair est entrane par un tel poids vers le pch que
+ Dieu seul peut l'empcher d'y tomber.
+
+ --Mais encore voudriez-vous bien m'en dire quelque chose?--Ce que
+ je puis vous en dire est qu'il n'y a aucune sorte de pch qui
+ puisse se concevoir; il n'y a ni imperfection, ni dsordre, il n'y
+ a point d'erreur ni de drglement dont la chair ne soit remplie,
+ tellement qu'il n'y a sorte de lgret, ni de folie, ni de sottise
+ que la chair ne soit capable de commettre toute heure.
+
+ --Eh quoi! je serais fou et je ferais le fou par les rues et par
+ les compagnies sans le secours de Dieu?--C'est peu que cela, qui ne
+ regarde que l'honntet civile; mais il faut que vous sachiez que,
+ sans la grce de Dieu, sans la vertu de son esprit, il n'y a aucune
+ espce d'impuret, de vilenie, d'infamie, d'ivrognerie, de
+ blasphme, en un mot, il n'y a sorte de pch auquel l'homme ne
+ s'abandonnt.
+
+ --La chair est donc bien corrompue?--Vous le voyez.
+
+ --Je ne m'tonne plus si vous dites qu'il faut har sa chair, que
+ l'on doit avoir horreur de soi-mme, et que l'homme, dans son tat
+ actuel, doit tre maudit, calomni, perscut; non, je n'en suis
+ plus surpris. En vrit, il n'y a aucune sorte de maux et de
+ malheurs qui ne doivent tomber sur lui cause de sa chair.--Vous
+ avez raison; toute la haine, toute la maldiction, la perscution
+ qui tombent sur le dmon, doivent tomber sur la chair et sur tous
+ ses mouvements.
+
+ --Il n'y a donc aucune espce d'injure qu'on ne doive supporter et
+ qu'on ne doive croire vous tre bien dues?--Non.
+
+ --Les mpris, les injures, les calomnies ne doivent donc point nous
+ troubler?--Non. Il faut faire comme ce saint qui autrefois fut
+ conduit au supplice pour un crime qu'il n'avait point commis et
+ dont il ne voulut pas se justifier, disant en lui-mme qu'il
+ l'aurait commis, et de bien plus grands encore, si Dieu ne l'en et
+ empch.
+
+ --Les hommes, les anges et Dieu mme devraient donc nous perscuter
+ sans cesse?--Oui, cela devrait tre ainsi.
+
+ --Quoi! les pcheurs devraient donc tre pauvres et dpouills de
+ tout comme les dmons?--Oui; et mme les pcheurs devraient tre
+ interdits de toutes leurs facults corporelles et spirituelles et
+ dpouills de tous les dons de Dieu.
+
+Hros de l'humilit chrtienne, Olier croit bien faire en bafouant la
+nature humaine, en la tranant dans la boue. Il avait des visions, des
+faveurs intrieures dont on possde Saint-Sulpice le cahier
+autographe, crit pour son directeur. Il s'interrompt de temps en temps
+par des rflexions comme celle-ci: Mon courage est parfois tout abattu
+en voyant les impertinences que j'cris. Elles me semblent tre de
+grandes pertes de temps pour mon cher directeur, que j'ai crainte
+d'amuser. Je plains les heures qu'il doit employer les lire, et il me
+semble qu'il devrait me faire cesser d'crire ces niaiseries et ces
+impertinences tout fait insupportables.
+
+Mais, chez Olier, comme chez presque tous les mystiques, ct du
+rveur bizarre, il y avait le puissant organisateur. Engag jeune dans
+l'tat ecclsiastique, il fut nomm, par l'influence de sa famille, cur
+de la paroisse de Saint-Sulpice, qui tait alors une dpendance de
+l'abbaye de Saint-Germain des Prs. Sa pit tendre et susceptible
+s'offusqua d'une foule de choses qui, jusque-l, avaient paru
+innocentes, par exemple d'un cabaret qui s'tait tabli dans les
+charniers de l'glise et o les chantres buvaient. Il rva un clerg
+son image, pieux, zl, attach ses fonctions. Beaucoup d'autres
+saints personnages travaillaient au mme but; mais la faon dont Olier
+s'y prit fut tout fait originale. Seul, Adrien de Bourdoise comprit
+comme lui la rforme ecclsiastique. L'ide vraiment neuve de ces deux
+fondateurs fut de chercher procurer l'amlioration du clerg sculier
+au moyen d'instituts de prtres mls au monde et joignant le ministre
+des paroisses au soin d'lever les jeunes clercs.
+
+Olier et Bourdoise, en effet, tout en devenant rformateurs et chefs de
+congrgations, restrent curs, l'un de Saint-Sulpice, l'autre de
+Saint-Nicolas du Chardonnet. Ce fut la cure qui engendra le sminaire.
+Ces saints personnages runirent leurs prtres en communauts, et ces
+communauts devinrent des coles de clricature, des espces de pensions
+o se formrent la pit les jeunes gens qui se prparaient l'tat
+ecclsiastique. Une circonstance rendait de telles crations faciles et
+sans danger pour l'tat, c'est qu'elles n'avaient pas de professorat
+intrieur. Le professorat thologique tait tout entier la Sorbonne.
+Les jeunes sulpiciens ou nicolates qui faisaient leur thologie y
+allaient assister aux leons. L'enseignement restait ainsi national et
+commun. La clture du sminaire n'existait que pour les moeurs et les
+exercices de pit. C'tait l'analogue de ce qu'est aujourd'hui un
+internat envoyant ses lves au lyce. Il n'y avait qu'un seul cours de
+thologie Paris: c'tait le cours officiel profess la facult. Dans
+l'intrieur du sminaire, tout se bornait des rptitions, des
+confrences. Il est vrai que cela devint assez vite une fiction. J'ai
+ou dire aux anciens de Saint-Sulpice que, vers la fin du XVIIIe sicle,
+on n'allait gure la Sorbonne; qu'il tait reu qu'on n'y apprenait
+pas grand'chose; que la confrence intrieure, en un mot, prit tout
+fait le dessus sur la leon officielle. Une telle organisation rappelait
+beaucoup, on le voit, le systme actuel de l'cole normale et de ses
+relations avec la Sorbonne. Depuis le Concordat, l'enseignement du
+sminaire devint tout intrieur. Napolon ne pensa pas relever le
+monopole de la facult de thologie. Il et fallu pour cela demander
+la cour de Rome une institution canonique dont le gouvernement imprial
+ne se souciait pas. M. mery, d'ailleurs, se garda de lui en suggrer
+l'ide. Il n'avait pas conserv un bon souvenir de l'ancien systme; il
+prfrait beaucoup garder ses jeunes clercs sous sa main. Les
+confrences _intra muros_ devinrent ainsi des cours. Cependant, comme
+Saint-Sulpice rien ne change, les anciennes dnominations restrent. Le
+sminaire n'a pas de _professeurs_; tous les membres de la congrgation
+ont le titre uniforme de _directeur_.
+
+La socit fonde par Olier garda jusqu' la Rvolution son respectable
+caractre de modestie et de vertu pratique. En thologie, son rle fut
+faible. Elle n'eut pas l'indpendance et la hauteur de Port-Royal. Elle
+fut plus moliniste qu'il n'tait ncessaire de l'tre, et n'vita pas
+ces mesquines vilenies qui sont comme la consquence des ides arrtes
+de l'orthodoxe et le rachat de ses vertus. La mauvaise humeur de
+Saint-Simon contre ces pieux prtres a pourtant quelque chose d'injuste.
+C'taient, dans la grande arme de l'glise, des sous-officiers
+instructeurs, auxquels il et t injuste de demander la distinction des
+officiers gnraux. La compagnie, par ses nombreuses maisons en
+province, eut une influence dcisive sur l'ducation du clerg franais;
+elle conquit sur le Canada une sorte de suzerainet religieuse, qui
+s'accommoda fort bien de la domination anglaise, conservatrice des
+anciens droits, et qui dure jusqu' nos jours.
+
+La Rvolution n'eut aucun effet sur Saint-Sulpice. Un de ces esprits
+froids et fermes, comme la socit en a toujours possd, rebtit la
+maison exactement sur les mmes bases. M. mery, prtre instruit et
+gallican modr, par la confiance absolue qu'il sut inspirer Napolon,
+obtint les autorisations ncessaires. On l'et fort tonn si on lui et
+dit que la demande d'une telle autorisation constituait une basse
+concession au pouvoir civil et une sorte d'impit. Tout fut donc
+rtabli comme avant la Rvolution; chaque porte tourna dans ses anciens
+gonds, et, comme d'Olier la Rvolution rien n'avait subi de
+changement, le XVIIe sicle eut un point dans Paris o il se continua
+sans la moindre modification.
+
+Saint-Sulpice fut, au milieu d'une socit si diffrente, ce qu'il avait
+toujours t, tempr, respectueux pour le pouvoir civil, dsintress
+des luttes politiques[12]. En rgle avec la loi, grce aux sages mesures
+prises par M. mery, il ne sut rien de ce qui se passait dans le monde.
+Aprs 1830, l'motion fut un moment assez vive. L'cho des discussions
+passionnes du temps franchissait parfois les murs de la maison; les
+discours de M. Mauguin (je ne sais pas bien pourquoi) avaient surtout le
+privilge d'mouvoir les jeunes. Un jour, l'un de ceux-ci lut au
+suprieur, M. Duclaux, un fragment de sance qui lui parut d'une
+violence effrayante. Le vieux prtre, demi plong dans le Nirvana,
+avait peine cout. la fin, se rveillant et serrant la main du
+jeune homme: On voit bien, mon ami, lui dit-il, que ces hommes-l ne
+font pas oraison. Le mot m'est dernirement revenu l'esprit, propos
+de certains discours. Que de choses expliques par ce fait que
+probablement M. Clemenceau ne fait pas oraison!
+
+Ces vieux sages consomms ne s'mouvaient de rien. Le monde tait pour
+eux un orgue de Barbarie qui se rpte. Un jour, on entendit quelque
+bruit sur la place Saint-Sulpice: Allons la chapelle mourir tous
+ensemble, s'cria l'excellent M. ***, prompt s'enflammer.--Je n'en
+vois pas la ncessit, rpondit M. ***, plus calme, plus prmuni contre
+les excs de zle; et l'on continua de se promener en groupe sous les
+porches de la cour.
+
+Dans les difficults religieuses du temps, ces messieurs de
+Saint-Sulpice gardrent la mme attitude sage et neutre, ne montrant un
+peu de chaleur que quand l'autorit piscopale tait menace. Ils
+reconnurent trs vite le venin de M. de Lamennais et le repoussrent. Le
+romantisme thologique de Lacordaire et de Montalembert les trouva aussi
+peu sympathiques. L'ignorance dogmatique et l'extrme faiblesse de cette
+cole, en fait de raisonnement, les choquaient. Ils virent toujours le
+danger du journalisme catholique. L'ultramontanisme ne parut d'abord
+ces matres austres qu'une faon commode d'en appeler une autorit
+loigne, souvent mal informe, d'une autorit rapproche et plus
+difficile tromper. Les anciens qui avaient fait leurs tudes la
+Sorbonne avant la Rvolution tenaient hautement pour les quatre
+propositions de 1682. Bossuet tait en tout leur oracle. Un des
+directeurs les plus respects, M. Boyer, lors de son voyage Rome, eut
+une discussion avec Grgoire XVI sur les propositions gallicanes. Il
+prtendait que le pape ne put rien rpondre ses arguments. Il
+diminuait, il est vrai, sa victoire en avouant que personne Rome ne le
+prit au srieux et qu'on rit beaucoup au Vatican de _l'uomo
+antediluviano_: c'tait lui que l'entourage du pape appelait ainsi. On
+et mieux fait de l'couter. Vers 1840, tout cela changea. Les vieux
+d'avant la Rvolution taient morts; les jeunes passrent presque tous
+la thse de l'infaillibilit papale; mais il resta encore une profonde
+diffrence entre ces ultramontains de la dernire heure et les hardis
+contempteurs de la scolastique et de l'glise gallicane sortis de
+l'cole de Lamennais. Saint-Sulpice n'a jamais trouv sr de faire
+litire ce point des rgles tablies.
+
+On ne saurait nier qu'il ne se mlt tout cela une certaine antipathie
+contre le talent et quelque chose de la routine de scolastiques gns
+dans leurs vieilles thses par d'importuns novateurs. Mais il y avait
+aussi dans la rgle suivie par ces prudents directeurs un tact pratique
+trs sr. Ils voyaient le danger d'tre plus royalistes que le roi et
+savaient qu'on passe facilement d'un excs l'autre. Des hommes moins
+dtachs qu'eux de tout amour-propre auraient triomph le jour o le
+matre de ces brillants paradoxes, Lamennais, qui les avait presque
+argus d'hrsie et de froideur pour le saint-sige, devint lui-mme
+hrtique et se mit traiter l'glise de Rome de tombeau des mes et de
+mre d'erreurs. Ce qui est vieux doit rester vieux; comme tel, il est
+respectable; rien de plus choquant que de voir l'homme d'un autre ge
+dissimuler ses allures et prendre les modes des jeunes gens.
+
+C'est par ce franc aveu des choses que Saint-Sulpice reprsente en
+religion quelque chose de tout fait honnte. Saint-Sulpice, nulle
+attnuation des dogmes de l'criture n'tait admise; les Pres, les
+conciles et les docteurs y paraissaient les sources du christianisme. On
+n'y prouvait pas la divinit de Jsus-Christ par Mahomet ou par la
+bataille de Marengo. Ces pantalonnades thologiques, qu'on faisait
+applaudir Notre-Dame, force d'aplomb et d'loquence, n'avaient aucun
+succs auprs de ces srieux chrtiens. Ils ne pensaient pas que le
+dogme et besoin d'tre mitig, dguis, costum la jeune France. Ils
+manquaient de critique en s'imaginant que le catholicisme des
+thologiens a t la religion mme de Jsus et des aptres; mais ils
+n'inventaient pas pour les gens du monde un christianisme revu et adapt
+ leurs ides. Voil pourquoi l'tude (dirai-je la rforme?) srieuse du
+christianisme viendra bien plutt de Saint-Sulpice que de directions
+comme celle de M. Lacordaire ou de M. Gratry, plus forte raison de M.
+Dupanloup, o tout est adouci, fauss, mouss, o l'on prsente non
+point le christianisme tel qu'il rsulte du concile de Trente et du
+concile du Vatican, mais un christianisme dsoss en quelque sorte, sans
+charpente, priv de ce qui est son essence. Les conversions opres par
+les prdications de cette sorte ne sont bonnes ni pour la religion ni
+pour l'esprit humain. On croit avoir fait des chrtiens: on a fait des
+esprits faux, des politiques manqus. Malheur au vague! mieux vaut le
+faux. La vrit, comme a trs bien dit Bacon, sort plutt de Terreur
+que de la confusion.
+
+Ainsi, au milieu du pathos prtentieux qui a envahi, de nos jours,
+l'apologtique chrtienne, s'est conserve une cole de solide doctrine,
+rpudiant l'clat, abhorrant le succs. La modestie a toujours t le
+don particulier de la compagnie de Saint-Sulpice. Voil pourquoi elle ne
+fait aucun cas de la littrature; elle l'exclut presque, n'en veut pas
+dans son sein. La rgle des sulpiciens est de ne rien publier que sous
+le voile de l'anonyme et d'crire toujours du style le plus effac, le
+plus teint. Ils voient merveille la vanit et les inconvnients du
+talent, et ils s'interdisent d'en avoir. Un mot les caractrise, la
+mdiocrit; mais c'est une mdiocrit voulue, systmatique. Ils font
+exprs d'tre mdiocres. Mariage de la mort et du vide, disait
+Michelet de l'alliance des jsuites et des sulpiciens. Sans doute; mais
+Michelet n'a pas assez vu que le vide est ici aim pour lui-mme. Il
+devient alors quelque chose de touchant; on se dfend de penser, de peur
+de penser mal. L'erreur littraire parat ces pieux matres la plus
+dangereuse des erreurs, et c'est justement pour cela qu'ils excellent
+dans la vraie manire d'crire. Il n'y a plus que Saint-Sulpice o l'on
+crive comme Port-Royal, c'est--dire avec cet oubli total de la forme
+qui est la preuve de la sincrit. Pas un moment ces matres excellents
+ne songeaient que, parmi leurs lves, dt se trouver un crivain ou un
+orateur. Le principe qu'ils prchaient le plus tait de ne jamais faire
+parler de soi et, si l'on a quelque chose dire, de le dire simplement,
+comme en se cachant.
+
+Vous en parliez bien votre aise, chers matres, et avec cette complte
+ignorance du monde qui vous fait tant d'honneur. Mais, si vous saviez
+quel point le monde encourage peu la modestie, vous verriez combien la
+littrature aurait de la peine s'accommoder de vos principes. Que
+serait-il arriv si M. de Chateaubriand avait t modeste? Vous aviez
+raison d'tre svres pour les procds charlatanesques d'une thologie
+aux abois, cherchant les applaudissements par des procds tout
+mondains. Mais, hlas! votre thologie vous, qui est-ce qui en parle?
+Elle n'a qu'un dfaut, c'est qu'elle est morte. Vos principes
+littraires ressemblaient la rhtorique de Chrysippe, dont Cicron
+disait qu'elle tait excellente pour apprendre se taire. Ds qu'on
+parle ou qu'on crit, on cherche fatalement le succs. L'essentiel est
+de n'y faire aucun sacrifice, et c'est l ce que votre srieux, votre
+droiture, votre honntet enseignaient dans la perfection.
+
+Sans le vouloir, Saint-Sulpice, o l'on mprise la littrature, est
+ainsi une excellente cole de style; car la rgle fondamentale du style
+est d'avoir uniquement en vue la pense que l'on veut inculquer, et par
+consquent d'avoir une pense. Cela valait bien mieux que la rhtorique
+de M. Dupanloup et le gongorisme de l'cole no-catholique.
+Saint-Sulpice ne se proccupe que du fond des choses. La thologie y est
+tout, et, si la direction des tudes y manque de force, c'est que
+l'ensemble du catholicisme, surtout du catholicisme franais, porte trs
+peu aux grands travaux. Aprs tout, Saint-Sulpice a eu, de notre temps,
+comme thologien, M. Carrire, dont l'oeuvre immense est, sur quelques
+points, remarquablement approfondie; comme rudits, M. Gosselin et M.
+Faillon, qui l'on doit de si consciencieuses recherches; comme
+philologues, M. Garnier et surtout M. Le Hir, les seuls matres minents
+que l'cole catholique en France ait produits dans le champ de la
+critique sacre.
+
+Mais ce n'est point par l que ses pieux ducateurs veulent tre lous.
+Saint-Sulpice est avant tout une cole de vertu. C'est principalement
+par la vertu que Saint-Sulpice est une chose archaque, un fossile de
+deux cents ans. Beaucoup de mes jugements tonnent les gens du monde,
+parce qu'ils n'ont pas vu ce que j'ai vu. J'ai vu Saint-Sulpice,
+associs des ides troites, je l'avoue, les miracles que nos races
+peuvent produire en fait de bont, de modestie, d'abngation
+personnelle. Ce qu'il y a de vertu dans Saint-Sulpice suffirait pour
+gouverner un monde, et cela m'a rendu difficile pour ce que j'ai trouv
+ailleurs. Je n'ai rencontr dans le sicle qu'un seul homme qui mritt
+d'tre compar ceux-l, c'est M. Damiron. Ceux qui ont connu M.
+Damiron ont connu un sulpicien. Les autres ne sauront jamais ce que ces
+vieilles coles de silence, de srieux et de respect renferment de
+trsors pour la conservation du bien dans l'humanit.
+
+Telle tait la maison o je passai quatre annes au moment le plus
+dcisif de ma vie. Je m'y trouvai comme dans mon lment. Tandis que la
+plupart de mes condisciples, affaiblis par l'humanisme un peu fade de M.
+Dupanloup, ne pouvaient mordre la scolastique, je me pris tout d'abord
+d'un got singulier pour cette corce amre; je m'y passionnai comme un
+ouistiti sur sa noix. Je revoyais mes premiers matres de basse Bretagne
+dans ces graves et bons prtres, remplis de conviction et de la pense
+du bien. Saint-Nicolas du Chardonnet et sa superficielle rhtorique
+n'taient plus pour moi qu'une parenthse de valeur douteuse. Je
+quittais les mots pour les choses. J'allais enfin tudier fond,
+analyser dans ses derniers dtails cette foi chrtienne qui, plus que
+jamais, me paraissait le centre de toute vrit.
+
+
+II
+
+Ainsi que je l'ai dj dit, les deux annes de philosophie qui servent
+d'introduction la thologie ne se font pas Paris; elles se font la
+maison de campagne d'Issy, situe dans le village de ce nom, un peu au
+del des dernires maisons de Vaugirard. La construction s'tend en
+longueur au bas d'un vaste parc, et n'a de remarquable qu'un pavillon
+central qui frappe le connaisseur par la finesse et l'lgance de son
+style. Ce pavillon fut la rsidence suburbaine de Marguerite de Valois,
+la premire femme de Henri IV, depuis 1606 jusqu' sa mort en 1615.
+L'intelligente et facile princesse, envers qui il ne convient pas d'tre
+plus svre que ne le fut celui qui eut le droit de l'tre le plus, s'y
+entoura de tous les beaux esprits du temps, et _le Petit Olympe d'Issy_
+de Michel Bouteroue[13] est le tableau de cette cour, laquelle ne
+manqua ni la gaiet ni l'esprit.
+
+ Je veux d'un excellent ouvrage,
+ Dedans un portrait racourcy,
+ Reprsenter le pasage
+ Du petit Olympe d'Issy,
+ Pourveu que la grande princesse,
+ La perle et fleur de l'univers,
+ qui cest ouvrage s'addresse
+ Veuille favoriser mes vers.
+
+ Que l'ancienne posie
+ Ne vante plus en ses crits
+ Les lauriers du Daphn d'Asie
+ Et les beaux jardins de Cypris,
+ Les promenoirs et le bocage
+ Du Temp frais et ombrag,
+ Qui parut lors qu'un marescage
+ En la mer se fust descharg.
+
+ Qu'on ne vante plus la Touraine
+ Pour son air doux et gracieux,
+ Ny Chenonceaus, qui d'une reyne
+ Fut le jardin dlicieux,
+ Ny le Tivoly magnifique
+ O, d'un artifice nouveau,
+ Se faict une douce musique
+ Des accords du vent et de l'eau.
+
+ Issy de beaut les surpasse
+ En beaux jardins et prs herbus,
+ Dignes d'estre au lieu de Parnasse
+ Le sjour des soeurs de Phbus.
+ Mainte belle source ondoyante,
+ Dcoulant de cent lieux divers,
+ Maintient sa terre verdoyante
+ Et ses arbrisseaux toujours verds.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Un vivier est l'advene
+ Prs la porte de ce verger,
+ Qui, par une sente cogne,
+ En l'estang se va descharger;
+ Comme on voit les grandes rivires
+ Se perdre au giron de la mer,
+ Ainsi ces sources fontenires
+ En l'estang se vont renfermer.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Une autre mare plus petite,
+ Si l'on retourne vers le mont,
+ Par l'ombre de son boys invite
+ De passer sur un petit pont,
+ Pour aller au lieu de dlices,
+ Au plus doux sjour du plaisir,
+ Des mignardises, des blandices.
+ Du doux repos et du loysir.
+
+Aprs la mort de la reine Margot, le casin fut vendu et appartint
+diverses familles parisiennes, qui l'habitrent jusque vers 1655. Olier
+sanctifia la maison que rien jusque-l n'avait prpare une
+destination pieuse, en l'habitant dans les dernires annes de sa vie.
+M. de Bretonvilliers, son successeur, la donna la compagnie de
+Saint-Sulpice et en fit la succursale de la maison de Paris. Rien ne fut
+chang au petit pavillon de la reine; on y ajouta de longues ailes et on
+retoucha lgrement les peintures. Les Vnus devinrent des Vierges; avec
+les Amours, on fit des anges; les emblmes devises espagnoles, qui
+remplissaient les espaces perdus, ne choquaient personne. Une belle
+pice orne de reprsentations toutes profanes a t badigeonne il y a
+une cinquantaine d'annes; un lavage suffirait peut-tre encore
+aujourd'hui pour tout retrouver. Quant au parc chant par Bouteroue, il
+est rest tout fait sans modification; des dicules pieux, des statues
+de saintet y ont seulement t ajoutes. Une cabane, dcore d'une
+inscription et de deux bustes, est l'endroit o Bossuet et Fnelon, M.
+Tronson et M. de Noailles eurent de longues confrences sur le quitisme
+et tombrent d'accord sur les trente-quatre articles de la vie
+spirituelle, dits articles d'Issy. Plus loin, au fond d'une alle de
+grands arbres, prs du petit cimetire de la compagnie, se voit une
+imitation intrieure de la Santa-Casa de Lorette, que la pit
+sulpicienne a choisie pour son lieu de prdilection et dcore de ces
+peintures emblmatiques qui lui sont chres. Je vois encore la Rose
+mystique, la Tour d'ivoire, la Porte d'or, devant lesquelles j'ai pass
+de longues matines en un demi-sommeil. _Hortus conclusus, fons
+signatus_, trs bien figurs en des espces de miniatures murales, me
+donnaient fort rver; mais mon imagination, tout fait chaste,
+restait dans une douce note de pit vague. Hlas! ce beau parc mystique
+d'Issy, je crois que la guerre et la Commune l'ont ravag. Il a t,
+aprs la cathdrale de Trguier, le second berceau de ma pense.
+
+Je passais des heures sous ces longues alles de charmes, assis sur un
+banc de pierre et lisant. C'est l que j'ai pris (avec bien des
+rhumatismes peut-tre) un got extrme de notre nature humide,
+automnale, du nord de la France. Si, plus tard, j'ai aim l'Hermon et
+les flancs dors de l'Antiliban c'est par suite de l'espce de
+polarisation qui est la loi de l'amour et qui nous fait rechercher nos
+contraires. Mon premier idal est une froide charmille jansniste du
+XVIIe sicle, en octobre, avec l'impression vive de l'air et l'odeur
+pntrante des feuilles tombes. Je ne vois jamais une vieille maison
+franaise de Seine-et-Oise ou de Seine-et-Marne, avec son jardin aux
+palissades tailles, sans que mon imagination me reprsente les livres
+austres qu'on a lus jadis sous ces alles. Malheur qui n'a senti ces
+mlancolies et ne sait pas combien de soupirs ont d prcder les joies
+actuelles de nos coeurs!
+
+Les rapports des directeurs de Saint-Sulpice avec les lves ont un
+caractre large et grave. Il n'y a srement pas un tablissement au
+monde o l'lve soit plus libre. Saint-Sulpice de Paris on pourrait
+passer trois annes sans avoir eu aucune relation srieuse avec un seul
+des directeurs. On suppose que le rgime de la maison agit par lui-mme.
+Les directeurs mnent exactement la vie des lves et s'occupent d'eux
+aussi peu que possible. Si l'on veut travailler, on y est admirablement
+plac pour cela. Si l'on n'a point l'amour du travail, on peut ne rien
+faire, et il faut avouer qu'un grand nombre usent largement de la
+permission. Les interrogations, les examens sont presque nuls;
+l'mulation n'existe aucun degr et serait tenue pour un mal. Si l'on
+considre l'ge des lves, en moyenne de dix-huit vingt-quatre ans,
+on peut trouver qu'une telle rserve est presque exagre. Elle nuit
+srement aux tudes. Mais, quand on y a rflchi, on trouve que ce
+respect suprme de la libert, cette faon de traiter comme des hommes
+faits des jeunes gens dj consacrs par l'intention du sacerdoce, sont
+la seule rgle convenable suivre dans la tche pineuse de former des
+sujets pour le ministre le plus lev qu'il y ait d'aprs les ides
+chrtiennes. J'estime mme, pour ma part, que d'excellentes applications
+pourraient en tre faites aux services de l'instruction publique, et que
+l'cole normale, en particulier, devrait, sur certains points,
+s'inspirer de cet esprit.
+
+Le suprieur de la maison d'Issy, quand j'y passai, tait M. Gosselin.
+C'est l'homme le plus poli et le plus aimable que j'aie jamais connu. Sa
+famille appartenait cette partie de l'ancienne bourgeoisie qui, sans
+tre affilie aux jansnistes, partageait l'attachement extrme de ces
+derniers pour la religion. Sa mre, laquelle il parat qu'il
+ressemblait beaucoup, vivait encore, et il l'entourait de respects
+touchants. Il aimait rappeler les premires leons de politesse
+qu'elle lui donnait vers 1799. Dans son enfance, il s'tait habitu,
+selon un usage auquel il tait dangereux de se soustraire, dire
+citoyen. Ds les premiers jours o l'on clbra la messe catholique,
+aprs la Rvolution, sa mre l'y mena. Ils se trouvrent presque seuls
+avec le prtre. Va offrir monsieur de lui servir la messe, lui dit
+madame Gosselin. L'enfant s'approcha et balbutia en rougissant:
+Citoyen, voulez-vous me permettre de vous servir la messe?--Chut!
+reprit sa mre; il ne faut jamais dire citoyen un prtre. Il est
+impossible d'imaginer une plus charmante affabilit, une amnit plus
+exquise. Il n'avait que le souffle et il atteignit la vieillesse par des
+prodiges de soin et de sobre hygine. Sa jolie petite figure, maigre et
+fine, son corps fluet, remplissant mal les plis de sa soutane, sa
+propret raffine, fruit d'une ducation datant de l'enfance, le creux
+de ses tempes se dessinant agrablement sous la petite calotte de soie
+flottante qu'il portait toujours, formaient un ensemble trs distingu.
+
+M. Gosselin tait un rudit plutt qu'un thologien. Sa critique tait
+sre dans les limites d'une orthodoxie dont il ne discuta jamais
+srieusement les titres; sa placidit, absolue. Il a compos une
+_Histoire littraire de Fnelon_, qui est un livre fort estim. Son
+trait _du Pouvoir du pape sur les souverains au moyen ge_[14] est
+plein de recherches. C'tait le temps o les crits de Voigt et de
+Hurter rvlrent aux yeux des catholiques la grandeur des pontifes
+romains du XIe et du XIIe sicle. Cette grandeur n'tait pas sans causer
+plus d'un embarras aux gallicans; car il faut avouer que Grgoire VII et
+Innocent III ne conformrent en rien leur conduite aux maximes de 1682.
+M. Gosselin crut avoir rsolu par un principe de droit public, reu au
+moyen ge, toutes les difficults que causent aux thologiens modrs
+ces histoires grandioses. M. Carrire souriait un peu de son assurance
+et comparait l'essai de son savant confrre aux efforts d'une vieille
+qui cherche enfiler son aiguille en la tenant bien fixe entre la lampe
+et ses lunettes. Un moment, le fil passe si prs du trou qu'elle
+s'crie: M'y voil! Hlas! non; il s'en faut de la largeur d'un atome;
+c'est recommencer.
+
+Mon inclination et les conseils d'un pieux et savant ecclsiastique
+breton qui tait grand vicaire de M. de Qulen, M. l'abb Tresvaux, me
+firent prendre M. Gosselin pour directeur. J'ai gard de lui un prcieux
+souvenir. Il n'est pas possible d'imaginer plus de bienveillance, de
+cordialit, de respect pour la conscience d'un jeune homme. La libert
+qu'il me laissa tait absolue. Comme il voyait l'honntet de ma nature,
+la puret de mes moeurs et la droiture de mon esprit, l'ide ne lui vint
+pas un instant que des doutes s'lveraient pour moi sur des matires o
+lui-mme n'en avait aucun. Le trs grand nombre de jeunes
+ecclsiastiques qui avaient pass entre ses mains avaient un peu mouss
+son diagnostic; il procdait par catgories gnrales, et je dirai
+bientt comment quelqu'un qui n'tait pas mon directeur vit dans ma
+conscience beaucoup plus clair que lui et que moi.
+
+Deux directeurs, M. Gottofrey, l'un des professeurs de philosophie, et
+M. Pinault, professeur de mathmatiques et de physique, taient en tout
+le contraste absolu de M. Gosselin. M. Gottofrey, jeune prtre de
+vingt-six ou vingt-huit ans, n'tait, je crois, qu' demi de race
+franaise. Il avait la ravissante figure rose d'une miss anglaise, de
+beaux grands yeux, o respirait une candeur triste. C'tait le plus
+extraordinaire exemple que l'on puisse imaginer d'un suicide par
+orthodoxie mystique. M. Gottofrey et certainement t, s'il l'avait
+voulu, un mondain accompli. Je n'ai pas connu d'homme qui et pu tre
+plus aim des femmes. Il portait en lui un trsor infini d'amour. Il
+sentait le don suprieur qui lui avait t dparti; puis, avec une sorte
+de fureur, il s'ingniait s'anantir lui-mme. On et dit qu'il voyait
+Satan dans les grces dont Dieu avait t pour lui si prodigue. Un
+vertige s'emparait de lui; il se prenait de rage en se voyant si
+charmant; il tait comme une cellule de nacre o un petit gnie pervers
+serait toujours occup broyer sa perle intrieure. Aux temps hroques
+du christianisme, il et cherch le martyre. dfaut du martyre, il
+courtisa si bien la mort, que cette froide fiance, la seule qu'il ait
+aime, finit par le prendre. Il partit pour le Canada. Le typhus, qui
+svit Montral en 1847, lui offrit une belle occasion de contenter sa
+soif. Il soigna les malades avec frnsie et mourut.
+
+J'ai toujours pens qu'il y eut en la vie de M. Gottofrey un roman
+secret, quelque erreur hroque sur l'amour. Il en attendit trop
+peut-tre; ne le trouvant pas infini, il le brisa comme un faux dieu. Au
+moins ne fut-il pas de ceux qui, sachant aimer, n'en ont pas su
+mourir. Tantt je le vois perdu au ciel parmi les troupes d'anges roses
+d'un paradis du Corrge; tantt je me figure la femme qu'il et pu
+rendre folle d'amour le flagellant durant toute l'ternit. Ce qu'il y
+avait d'injuste, c'est qu'il se vengeait des troubles de sa nature
+inquite sur la raison, qui peut-tre n'y tait pour rien. Il pratiquait
+l'absurdit voulue de Tertullien, se complaisait en la folie de saint
+Paul. Il tait charg d'un des cours de philosophie: jamais on ne vit
+plus amre trahison; son ddain pour la philosophie perait chaque
+mot; c'tait un perptuel sarcasme, o il dveloppait une sorte de
+talent pre. M. Gosselin, qui prenait au srieux la scolastique,
+ragissait silencieusement contre ces excs. Mais le fanatisme rend
+parfois trs sagace. M. Gottofrey me remarqua, me suivit; il dmla ce
+que l'optimisme paterne de M. Gosselin ne savait point voir. Il porta la
+foudre dans ma conscience, comme je le dirai bientt, et, d'une main
+brutale, dchira tous les bandages par lesquels je me dissimulais
+moi-mme les blessures d'une foi dj profondment atteinte.
+
+M. Pinault ressemblait beaucoup M. Littr par sa passion concentre et
+par l'originalit de ses allures. Si M. Littr et reu une ducation
+catholique, il et t un mystique exalt; si M. Pinault avait t lev
+en dehors du catholicisme, il et t rvolutionnaire et positiviste.
+Les natures absolues ont besoin de ces partis tranchs. La physionomie
+de M. Pinault frappait tout d'abord. Cribl de rhumatismes, il semblait
+cumuler en sa personne toutes les faons dont un corps peut tre
+contrefait. Sa laideur extrme n'excluait pas de ses traits une
+singulire vigueur; mais il n'avait pas t lev comme M. Gosselin; il
+ngligeait la propret un degr tout fait choquant. Dans son cours,
+son vieux manteau et les manches de sa soutane servaient essuyer les
+instruments et en gnral tous les usages du torchon; sa calotte,
+rembourre pour prserver son vieux crne des nvralgies, formait autour
+de sa tte un bourrelet hideux. Avec cela, loquent, passionn, trange,
+parfois ironique, spirituel, incisif. Il avait peu de culture
+littraire, mais sa parole tait pleine de saillies inattendues. On
+sentait une puissante individualit, que la foi s'tait assujettie, mais
+que la rgle ecclsiastique n'avait pas dompte. C'tait un saint;
+c'tait peine un prtre; ce n'tait pas du tout un sulpicien. Il
+manquait la premire rgle de la compagnie, qui est d'abdiquer tout ce
+qui peut s'appeler talent, originalit, pour se plier la discipline
+d'une commune mdiocrit.
+
+M. Pinault avait commenc par tre professeur de mathmatiques dans
+l'Universit. Comment associa-t-il des tudes qui, selon nous,
+excluent la foi au surnaturel, un catholicisme fervent? De la mme
+manire que M. Cauchy fut la fois un mathmaticien de premier ordre et
+un fidle des plus dociles; de la mme manire que l'Acadmie des
+sciences possde encore aujourd'hui dans son sein un grand nombre de
+croyants. Le christianisme se prsente comme un fait historique
+surnaturel. C'est par les sciences historiques qu'on peut tablir (et,
+selon moi, d'une manire premptoire) que ce fait n'a pas t surnaturel
+et que, mme, il n'y a jamais eu de fait surnaturel. Ce n'est point par
+un raisonnement _a priori_ que nous repoussons le miracle; c'est par un
+raisonnement critique ou historique. Nous prouvons sans peine qu'il
+n'arrive pas de miracles au XIXe sicle, et que les rcits d'vnements
+miraculeux donns comme ayant eu lieu de nos jours reposent sur
+l'imposture ou la crdulit. Mais les tmoignages qui tablissent les
+prtendus miracles du XVIIIe, du XVIIe, du XVIe sicle, ou bien ceux du
+moyen ge, sont plus faibles encore, et on peut en dire autant des
+sicles antrieurs; car plus on s'loigne, plus la preuve d'un fait
+surnaturel devient difficile fournir. Pour bien comprendre cela, il
+faut avoir l'habitude de la critique des textes et de la mthode
+historique; or voil ce que les mathmatiques ne donnent en aucune
+faon. N'a-t-on pas vu, de nos jours, un mathmaticien minent tomber
+dans des illusions que la familiarit la plus lmentaire avec les
+sciences historiques lui aurait appris viter?
+
+La foi vive de M. Pinault le porta vers le sacerdoce. Il fit peu de
+thologie; on se contenta pour lui d'un minimum, et on l'appliqua tout
+d'abord aux cours de sciences, qui, dans le cadre des tudes
+ecclsiastiques, sont l'accompagnement ncessaire des deux annes de
+philosophie. Saint-Sulpice de Paris, avec sa nullit thologique et
+son ardente imagination mystique, il et paru trange. Mais, Issy, en
+contact avec de tout jeunes gens qui n'avaient pas tudi les textes, il
+acquit bien vite une influence considrable. Il fut le chef de ceux
+qu'entranait une ardente pit, des mystiques, comme on les appelait.
+Il tait leur directeur tous; cela faisait une coterie part, une
+sorte d'cole d'o les profanes taient exclus et qui avait ses hauts
+secrets. Un auxiliaire trs puissant de ce parti tait le concierge
+laque de la maison, celui qu'on appelait le pre Hanique. J'tonne
+toujours les ralistes quand je leur dis que j'ai vu de mes yeux un type
+que leur connaissance insuffisante du monde humain ne leur a pas permis
+de trouver sur leur chemin, je veux dire le portier sublime, arriv aux
+degrs les plus transcendants de la spculation. Dans sa pauvre loge de
+concierge, Hanique avait presque autant d'importance que M. Pinault.
+Ceux qui visaient la saintet le consultaient, l'admiraient. On
+opposait sa simplicit la froideur d'me des savants; on le citait
+comme un exemple de la gratuit absolue des dons de Dieu.
+
+Tout cela constituait une division profonde dans la maison. Les
+mystiques vivaient dans un tat de tension si extraordinaire, que
+quelques-uns d'entre eux moururent. Cela ne fit qu'augmenter
+l'exaltation des autres. M. Gosselin avait trop de tact pour lever
+drapeau contre drapeau. Il y avait cependant bel et bien deux partis
+dans le jeune bataillon de ce Saint-Cyr ecclsiastique, les mystiques
+recevant la direction intime de M. Pinault et du portier Hanique, les
+bons enfants (c'tait ainsi que nous nous appelions avec une modestie
+d'assez bon got) recevant la direction plane, simple, droite, et tout
+bonnement chrtienne de M. Gosselin. Cette division perait trs peu
+chez les matres. Cependant le sage M. Gosselin, oppos tous les
+excs, en suspicion contre les singularits et les nouveauts, fronait
+le sourcil devant certaines bizarreries. Dans les rcrations, il
+affectait une conversation gaie et presque profane, en opposition avec
+les entretiens toujours sublimes de M. Pinault. Il avait peu d'gards
+pour le bonhomme Hanique et n'aimait pas qu'on parlt de lui avec
+admiration. Peut-tre trouvait-il, au point de vue de la correction
+hirarchique, plus d'un inconvnient ce qu'un concierge ft un trop
+grand docteur. Quelques livres qui taient la lecture favorite des
+mystiques, tels que ceux de Marie d'Agreda, il les condamnait hautement
+et les interdisait.
+
+Le cours de M. Pinault tait la chose du monde la plus singulire. Il ne
+dissimulait pas son mpris pour les sciences qu'il enseignait et pour
+l'esprit humain en gnral. Quelquefois il s'endormait presque en
+faisant sa classe. Il dtournait tout fait ses adeptes de l'tude. Et
+pourtant il restait en lui des parties de l'esprit scientifique, qu'il
+n'avait pu dtruire. Par moments, il avait des clairs surprenants.
+Quelques leons qu'il nous fit sur l'histoire naturelle ont t une des
+bases de ma pense philosophique. Je lui dois beaucoup; mais l'instinct
+d'apprendre qui est en moi et qui fera, j'espre, que j'apprendrai
+jusqu' l'heure de ma mort, ne me permettait pas d'tre de sa bande. Il
+m'aimait assez, mais ne cherchait pas m'attirer. Son brlant esprit
+d'apostolat s'indignait de mes paisibles allures, de mon got pour la
+recherche. Un jour, il me trouva dans une alle du parc, assis sur un
+banc de pierre; je me rappelle que je lisais le trait de Clarke sur
+_l'Existence de Dieu_. Selon mon habitude, j'tais envelopp dans une
+paisse houppelande. Oh! le cher petit trsor, dit-il en s'approchant.
+Mon Dieu, qu'il est donc joli l, si bien empaquet! Oh! ne le drangez
+pas. Voil comme il sera toujours... Il tudiera, tudiera sans cesse;
+mais, quand le soin des pauvres mes le rclamera, il tudiera encore.
+Bien fourr dans sa houppelande, il dira ceux qui viendront le
+trouver: Oh! laissez-moi, laissez-moi. Il s'aperut que le trait avait
+port juste. J'tais troubl, mais non converti. Voyant que je ne
+rpondais rien, il me serra la main. Ce sera un petit Gosselin, dit-il
+avec une nuance lgre d'ironie; et il me laissa continuer ma lecture.
+
+Certes, M. Pinault tait fort suprieur M. Gosselin par la force de sa
+nature et la hardiesse de ses partis pris. Vrai Diogne, il voyait le
+creux d'une foule de conventions qui taient des articles de foi pour
+mon excellent directeur. Mais il ne m'branla pas un moment. J'ai
+toujours cru l'esprit humain. M. Gosselin, par sa confiance en la
+scolastique, m'encourageait dans mon rationalisme. Un autre directeur,
+M. Manier, l'un des professeurs de philosophie, m'y encourageait plus
+encore. C'tait un parfait honnte homme, dont les opinions se
+rapprochaient de celles de l'cole universitaire modre, si dcrie
+alors dans le clerg. Il affectionnait la philosophie cossaise et me
+fit lire Thomas Reid. Il calma beaucoup ma pense. Son autorit et celle
+de M. Gosselin m'aidaient repousser les exagrations de M. Pinault. Ma
+conscience tait tranquille; j'arrivais mme croire que le mpris de
+la scolastique et de la raison, hautement profess par les mystiques,
+sentait l'hrsie et justement celle des hrsies que les sulpiciens
+orthodoxes trouvaient la plus dangereuse, je veux dire le _fidisme_ de
+M. de Lamennais.
+
+Je m'abandonnai ainsi sans scrupule mon got pour l'tude. Ma solitude
+tait absolue. Pendant deux ans, je ne vins pas une seule fois Paris,
+quoique les permissions s'accordassent bien facilement. Je ne jouais
+jamais; je passais les heures de rcration assis, cherchant me
+dfendre contre le froid par de triples vtements. Ces messieurs, plus
+sages que moi, me faisaient remarquer combien ce rgime d'immobilit,
+l'ge que j'avais, tait prjudiciable ma sant. Ma croissance tait
+peine acheve; ma taille se votait. Mais ma passion l'emporta. Je m'y
+livrai avec d'autant plus de scurit que je la croyais bonne. C'tait
+une sorte de fureur; mais pouvais-je croire que l'ardeur de penser, que
+je voyais louer dans Malebranche et dans tant d'autres hommes illustres
+et saints, ft blmable et dt me mener un rsultat que j'eusse
+repouss de toutes mes forces si j'avais pu l'entrevoir?
+
+L'enseignement philosophique du sminaire tait la scolastique en latin,
+non la scolastique du XIIIe sicle, barbare et enfantine, mais ce qu'on
+peut appeler la scolastique cartsienne, c'est--dire ce cartsianisme
+mitig qui fut adopt en gnral pour l'enseignement ecclsiastique, au
+XVIIIe sicle, et fix dans les trois volumes connus sous le nom de
+_Philosophie de Lyon_. Ce nom vient de ce que le livre fit partie d'un
+cours complet d'tudes ecclsiastiques rdig il y a une centaine
+d'annes par l'ordre de M. de Montazet, l'archevque jansniste de Lyon.
+La partie thologique de l'ouvrage, entache d'hrsie, est maintenant
+oublie; mais la partie philosophique, empreinte d'un rationalisme fort
+respectable, tait encore vers 1840 la base de l'enseignement dans les
+sminaires, au grand scandale de l'cole no-catholique, qui trouvait le
+livre dangereux et inepte. Les problmes taient au moins assez bien
+poss, et toute cette dialectique en syllogismes constituait une
+gymnastique excellente. Je dois la clart de mon esprit, en particulier
+une certaine habilet dans l'art de diviser (art capital, une des
+conditions de l'art d'crire), aux exercices de la scolastique et
+surtout la gomtrie, qui est l'application par excellence de la
+mthode syllogistique. M. Manier mlait ces vieilles thses les
+analyses psychologiques de l'cole cossaise. Il devait la
+frquentation de Thomas Reid une grande aversion pour la mtaphysique et
+une confiance absolue dans le bon sens. _Posuit in visceribus hominis
+sapientiam_ tait son texte favori; il ne songeait pas que, si, pour
+trouver le vrai et le bien, l'homme n'a qu' rentrer dans le plus
+profond de son coeur, le _Catchisme_ de M. Olier croulait par sa base.
+La philosophie allemande commenait tre connue; ce que j'en
+saisissais me fascinait trangement. M. Manier me faisait remarquer que
+cette philosophie changeait trop vite et que, pour la juger, il fallait
+attendre qu'elle et achev son dveloppement. L'cosse rassrne, me
+disait-il, et conduit au christianisme; et il me montrait ce bon Thomas
+Reid la fois philosophe et ministre du saint vangile. Reid fut de la
+sorte longtemps mon idal; mon rve et t la vie paisible d'un
+ecclsiastique laborieux, attach ses devoirs, dispens du ministre
+ordinaire pour ses recherches. La contradiction des travaux
+philosophiques ainsi entendus avec la foi chrtienne ne m'apparaissait
+point encore avec le degr de clart qui bientt ne devait laisser mon
+esprit aucun choix entre l'abandon du christianisme et l'inconsquence
+la plus inavouable.
+
+Les crits de la philosophie moderne, en particulier ceux de MM. Cousin
+et Jouffroy, n'entraient gure au sminaire. On ne parlait pourtant pas
+d'autre chose, par suite des vives polmiques que ces crits
+provoquaient alors de la part du clerg. C'tait l'anne de la mort de
+M. Jouffroy. Les belles pages de ce dsespr de la philosophie nous
+enivraient; je les savais par coeur. Nous nous passionnions pour les
+dbats que souleva la publication de ses oeuvres posthumes. En ralit,
+nous connaissions Cousin, Jouffroy, Pierre Leroux, comme on connat
+Valentin et Basilide, je veux dire par ceux qui les ont combattus. Le
+formalisme rigide de la scolastique ne permet pas de clore la
+dmonstration d'une proposition sans l'avoir fait suivre de la rubrique:
+_Solvuntur objecta_. L sont exposes avec honntet les objections
+contre la proposition qu'il s'agit d'tablir; ces objections sont
+ensuite rsolues, souvent d'une manire qui laisse toute leur force aux
+ides htrodoxes qu'on prtend rduire nant. Ainsi, sous le couvert
+de rfutations faibles, tout l'ensemble des ides modernes venait
+nous. Nous vivions d'ailleurs beaucoup les uns des autres. L'un de nous,
+qui avait fait sa philosophie dans l'Universit, nous rcitait M.
+Cousin; un autre, qui avait des tudes historiques assez tendues, nous
+disait Augustin Thierry; un troisime venait de l'cole de MM. de
+Montalembert et Lacordaire. Il nous plaisait par son imagination; mais
+la _Philosophie de Lyon_ l'irritait; il ne put s'accoutumer au pain bis
+de la scolastique; il partit.
+
+M. Cousin nous enchantait; cependant Pierre Leroux, par son accent de
+conviction et le sentiment profond qu'il avait des grands problmes,
+nous frappait plus vivement encore; nous ne voyions pas bien
+l'insuffisance de ses tudes et la fausset de son esprit. Mes lectures
+habituelles taient Pascal, Malebranche, Euler, Locke, Leibnitz,
+Descartes, Reid, Dugald Stewart. Comme livres de pit, je lisais
+surtout les _Sermons_ de Bossuet et les _lvations sur les mystres_.
+Je connaissais aussi trs bien Franois de Sales, par la continuelle
+lecture qu'on faisait au sminaire de ses oeuvres et surtout du charmant
+livre que Pierre Camus a crit sur son compte. Quant aux crits d'une
+mysticit plus raffine, tels que sainte Thrse, Marie d'Agreda, Ignace
+de Loyola, M. Olier, je ne les lisais pas. M. Gosselin, comme je l'ai
+dj dit, m'en dissuadait. Les Vies de saints crites d'une faon trop
+exalte lui dplaisaient galement. Fnelon tait sa rgle et sa limite.
+Tel saint d'autrefois et excit chez lui des prventions invincibles,
+cause de son peu de souci de la propret, de sa faible ducation, de son
+mdiocre bon sens.
+
+Le vif entranement que j'avais pour la philosophie ne m'aveuglait pas
+sur la certitude de ses rsultats. Je perdis de bonne heure toute
+confiance en cette mtaphysique abstraite qui a la prtention d'tre une
+science en dehors des autres sciences et de rsoudre elle seule les
+plus hauts problmes de l'humanit. La science positive resta pour moi
+la seule source de vrit. Plus tard, j'prouvai une sorte d'agacement
+voir la rputation exagre d'Auguste Comte, rig en grand homme de
+premier ordre pour avoir dit, en mauvais franais, ce que tous les
+esprits scientifiques, depuis deux cents ans, ont vu aussi clairement
+que lui. L'esprit scientifique tait le fond de ma nature. M. Pinault
+et t mon vritable matre, si, par le plus trange des travers, il
+n'et mis une sorte de rage dissimuler et fausser les plus belles
+parties de son gnie. Je le comprenais malgr lui et mieux qu'il n'et
+voulu. J'avais reu de mes premiers matres, en Bretagne, une ducation
+mathmatique assez forte. Les mathmatiques et l'induction physique ont
+toujours t les lments fondamentaux de mon esprit, les seules pierres
+de ma btisse qui n'aient jamais chang d'assise et qui servent
+toujours. Ce que M. Pinault m'apprit d'histoire naturelle gnrale et de
+physiologie m'initia aux lois de la vie. J'aperus l'insuffisance de ce
+qu'on appelle le spiritualisme; les preuves cartsiennes de l'existence
+d'une me distincte du corps me parurent toujours trs faibles; ds
+lors, j'tais idaliste, et non spiritualiste, dans le sens qu'on donne
+ ce mot. Un ternel _fieri_, une mtamorphose sans fin, me semblait la
+loi du monde. La nature m'apparaissait comme un ensemble o la cration
+particulire n'a point de place, et o, par consquent, tout se
+transforme[15]. Comment cette conception, dj assez claire, d'une
+philosophie positive, ne chassait-elle pas de mon esprit la scolastique
+et le christianisme? Parce que j'tais jeune, inconsquent, et que la
+critique me manquait. L'exemple de tant de grands esprits, qui avaient
+vu si profond dans la nature et qui pourtant taient rests chrtiens,
+me retenait. Je pensais surtout Malebranche, qui dit sa messe toute sa
+vie, en professant sur la providence gnrale de l'univers des ides peu
+diffrentes de celles auxquelles j'arrivais. Les _Entretiens sur la
+Mtaphysique_ et les _Mditations chrtiennes_ taient l'objet perptuel
+de mes rflexions.
+
+Le got de l'rudition est inn en moi. M. Gosselin contribua beaucoup
+le dvelopper. Il eut la bont de me prendre pour son lecteur. Tous les
+jours, sept heures du matin, j'allais dans sa chambre, et je lui
+lisais, pendant qu'il se promenait de long en large, toujours vif,
+anim, tantt s'arrtant, tantt prcipitant le pas, m'interrompant
+frquemment par des rflexions judicieuses ou piquantes. Je lui lus de
+la sorte les longues histoires du Pre Maimbourg, crivain maintenant
+oubli, mais qui fut en son temps estim de Voltaire; diverses
+publications de M. Benjamin Gurard, dont la science le frappait
+beaucoup; quelques ouvrages de M. de Maistre, en particulier sa _Lettre
+sur l'inquisition espagnole_. Ce dernier opuscule ne lui plut gure.
+chaque instant, il me disait en se frottant les mains: Oh! comme on
+voit bien, mon cher, que M. de Maistre n'est pas thologien! Il
+n'estimait que la thologie, et avait un profond mpris pour la
+littrature. Il perdait peu d'occasions de traiter de fadaises et de
+futilits les tudes si estimes des nicolates. M. Dupanloup, dont le
+premier dogme tait que sans une bonne ducation littraire on ne peut
+tre sauv, lui tait peu sympathique. Il vitait en gnrai de
+prononcer son nom.
+
+Pour moi, qui cros que la meilleure manire de former des jeunes gens
+de talent est de ne jamais leur parler de talent ni de style, mais de
+les instruire et d'exciter fortement leur esprit sur les questions
+philosophiques, religieuses, politiques, sociales, scientifiques,
+historiques; en un mot, de procder par l'enseignement du fond des
+choses, et non par l'enseignement d'une creuse rhtorique, je me
+trouvais entirement satisfait de cette nouvelle direction. J'oubliai
+qu'il existait une littrature moderne. Le bruit qu'il y avait des
+crivains dans le sicle arrivait quelquefois jusqu' nous; mais nous
+tions si habitus croire qu'il ne pouvait plus y en avoir de bons,
+que nous ddaignions _a priori_ toutes les productions contemporaines.
+Le _Tlmaque_ tait le seul livre lger qui ft entre mes mains, et
+encore dans une dition o ne se trouvait pas l'pisode d'Eucharis, si
+bien que je n'ai connu que plus tard ces deux ou trois adorables pages.
+Je ne voyais l'antiquit que par _Tlmaque_ et _Aristonos_. Je m'en
+rjouis. C'est l que j'ai appris l'art de peindre la nature par des
+traits moraux. Jusqu'en 1865, je ne me suis figur l'le de Chio que par
+ces trois mots de Fnelon, l'le de Chio, fortune patrie d'Homre.
+Ces trois mots, harmonieux et rythms, me semblaient une peinture
+accomplie, et, bien qu'Homre ne soit pas n Chio, que peut-tre il ne
+soit n nulle part, ils me reprsentaient mieux la belle (et maintenant
+si malheureuse) le grecque que tous les entassements de petits traits
+matriels.
+
+J'allais oublier un autre livre qui, avec le _Tlmaque_, constitua
+longtemps pour moi le dernier mot de la littrature. Un jour, M.
+Gosselin me prit part et, aprs un long prambule, me dit qu'il avait
+pens, pour mes lectures, un livre que certaines personnes trouvaient
+dangereux, qui l'tait peut-tre en effet pour quelques-uns, cause de
+la vivacit avec laquelle la passion y est exprime; toutefois il me
+croyait capable de porter cette lecture. Il s'agissait du _Comte de
+Valmont_. Beaucoup de personnes demanderont srement ce qu'tait cet
+ouvrage, pour lequel mon respectable directeur croyait qu'il fallait une
+prparation spciale de jugement et de maturit. _Le Comte de Valmont,
+ou les garements de la raison_, est un roman de l'abb Grard, o, sous
+le couvert d'une intrigue des plus innocentes, l'auteur rfute les
+doctrines du XVIIIe sicle et inculque les principes d'une religion
+claire. Sainte-Beuve, qui connaissait _le Comte de Valmont_, comme il
+connaissait toute chose, clatait de rire quand je lui contais cette
+histoire. Eh bien, oui! _le Comte de Valmont_ est un livre assez
+dangereux[16]. Le christianisme dont on y fait l'apologie n'est que le
+disme; la religion du _Tlmaque_, un culte qui est la pit _in
+abstracto_, sans tre aucune religion en particulier. Tout me confirmait
+ainsi dans une paix trompeuse. Je m'imaginais qu'en tant poli comme M.
+Gosselin et modr comme M. Manier, j'tais chrtien.
+
+Je ne peux pas dire, en effet, que ma foi chrtienne ft rellement
+diminue. Ma foi a t dtruite par la critique historique, non par la
+scolastique ni par la philosophie. L'histoire de la philosophie et
+l'espce de scepticisme dont j'tais atteint me retenaient dans le
+christianisme plutt qu'elles ne m'en chassaient. Je me rptais souvent
+ces vers que j'avais lus dans le vieux Brucker[17]:
+
+ Discussi fateor, sectas attentius omnes,
+ Plurima qusivi, per singula quque cucurri,
+ Nec quidquam inveni melius quam credere Christo.
+
+Une certaine modestie me retenait. Jamais la question capitale de la
+vrit des dogmes chrtiens, de la Bible, ne se posait pour moi.
+J'admettais la rvlation en un sens gnral, comme Leibniz, comme
+Malebranche. Certes ma philosophie du _fieri_ tait l'htrodoxie mme;
+mais je ne tirais pas les consquences. Aprs tout, mes matres taient
+contents de moi. M. Pinault ne me troublait gure. Plus mystique que
+fanatique, il s'occupait peu de ceux qui n'taient point dans sa voie.
+Le coup de pointe me fut port par M. Gottofrey, avec une audace et une
+justesse qui ne me sont apparues que plus tard. Un moment, cet homme
+vraiment suprieur arracha les voiles que le prudent M. Gosselin et
+l'honnte M. Manier avaient disposs autour de ma conscience pour la
+calmer et l'endormir.
+
+M. Gottofrey me parlait trs rarement, mais il m'observait attentivement
+avec une trs grande curiosit. Mes argumentations latines, faites d'un
+ton ferme et accentu, l'tonnaient, l'inquitaient. Tantt j'avais trop
+raison; tantt je laissais voir ce que je trouvais de faible dans les
+raisons donnes comme valables. Un jour que mes objections avaient t
+pousses avec vigueur, et que, devant la faiblesse des rponses,
+quelques sourires s'taient produits dans la confrence, il interrompit
+l'argumentation. Le soir, il me prit part. Il me parla avec loquence
+de ce qu'a d'antichrtien la confiance en la raison, de l'injure que le
+rationalisme fait la foi. Il s'anima singulirement, me reprocha mon
+got pour l'tude. La recherche!... quoi bon? Tout ce qu'il y a
+d'essentiel est trouv. Ce n'est point la science qui sauve les mes.
+Et, s'exaltant peu peu, il me dit avec un accent passionn: Vous
+n'tes pas chrtien!
+
+Je n'ai jamais ressenti d'effroi comme celui que j'prouvai ce mot
+prononc d'une voix vibrante. En sortant de chez M. Gottofrey, je
+chancelais; ces mots: Vous n'tes pas chrtien! retentirent toute la
+nuit mon oreille comme un coup de tonnerre. Le lendemain, je confiai
+mon angoisse M. Gosselin. L'excellent homme me rassura: il ne vit
+rien, ne voulut rien voir. Il ne me dissimula mme pas tout fait
+combien il tait surpris et mcontent de cette entreprise d'un zle
+intempestif sur une conscience dont il tait plus que personne
+responsable. Il tint, j'en suis sr, l'acte illumin de M. Gottofrey
+pour une imprudence, qui ne pouvait tre bonne qu' troubler une
+vocation naissante. Comme beaucoup de directeurs, M. Gosselin croyait
+que les doutes sur la foi n'ont de gravit pour les jeunes gens que si
+l'on s'y arrte, qu'ils disparaissent quand les engagements sont pris et
+que la vie est arrte. Il me dfendit de penser ce qui venait
+d'arriver; je le trouvai mme ensuite plus affectueux que jamais. Il ne
+comprit rien la nature de mon esprit, ne devina pas ses futures
+volutions logiques. Seul, M. Gottofrey vit clair. Il avait raison,
+pleinement raison; je le reconnais maintenant. Il fallait ses lumires
+transcendantes de martyr et d'ascte pour dcouvrir ce qui chappait si
+compltement ceux qui dirigeaient ma conscience avec tant de droiture,
+du reste, et de bont.
+
+Je causai aussi avec M. Manier, qui m'engagea vivement ne pas faire
+dpendre ma foi chrtienne d'objections de dtail. Sur la question de
+l'tat ecclsiastique, il mettait toujours beaucoup de discrtion. Il ne
+me disait jamais rien qui ft de nature m'engager ou me dissuader.
+C'tait l pour lui en quelque sorte une chose secondaire. Pour lui,
+l'essentiel tait le vritable esprit chrtien, insparable de la vraie
+philosophie. Prtre ou professeur de philosophie cossaise dans
+l'Universit lui paraissait la mme chose. Il me faisait souvent
+envisager ce qu'une telle carrire a d'honorable, et plus d'une fois il
+pronona le nom de l'cole normale. Je ne parlai pas de cette ouverture
+ M. Gosselin; car certainement la seule pense de quitter le sminaire
+pour l'cole normale lui et paru une ide de perdition.
+
+Il fut donc dcid qu'aprs mes deux ans de philosophie, je passerais au
+sminaire Saint-Sulpice pour faire ma thologie. L'clair qui avait
+travers un moment l'esprit de M. Gottofrey n'eut pas de consquence.
+Mais, aujourd'hui, trente-huit ans de distance, je reconnais la haute
+pntration dont il fit preuve. Lui seul fut clairvoyant, car c'tait
+tout fait un saint. Certes, je regrette maintenant que je n'aie point
+suivi son impulsion. Je serais sorti du sminaire sans avoir fait
+d'hbreu ni de thologie. La physiologie et les sciences naturelles
+m'auraient entran; or, je peux bien le dire, l'ardeur extrme que ces
+sciences vitales excitaient dans mon esprit me fait croire que, si je
+les avais cultives d'une faon suivie, je fusse arriv plusieurs des
+rsultats de Darwin, que j'entrevoyais. J'allai Saint-Sulpice,
+j'appris l'allemand et l'hbreu; cela changea tout. Je fus entran vers
+les sciences historiques, petites sciences conjecturales qui se dfont
+sans cesse aprs s'tre faites, et qu'on ngligera dans cent ans. On
+voit poindre, en effet, un ge o l'homme n'attachera plus beaucoup
+d'intrt son pass. Je crains fort que nos crits de prcision de
+l'Acadmie des inscriptions et belles-lettres, destins donner quelque
+exactitude l'histoire, ne pourrissent avant d'avoir t lus. C'est par
+la chimie un bout, par l'astronomie un autre, c'est surtout par la
+physiologie gnrale que nous tenons vraiment le secret de l'tre, du
+monde, de Dieu, comme on voudra l'appeler. Le regret de ma vie est
+d'avoir choisi pour mes tudes un genre de recherches qui ne s'imposera
+jamais et restera toujours l'tat d'intressantes considrations sur
+une ralit jamais disparue. Mais, pour l'exercice et le plaisir de ma
+pense, je pris certainement la meilleure part. Saint-Sulpice, en
+effet, je fus mis en face de la Bible et des sources du christianisme;
+je dirai, dans le prochain rcit, l'ardeur avec laquelle je me mis
+cette tude, et comment, par une srie de dductions critiques qui
+s'imposrent mon esprit, les bases de ma vie, telle que je l'avais
+comprise jusque-l, furent totalement renverses.
+
+
+
+
+V
+
+LE SMINAIRE SAINT-SULPICE
+
+
+I
+
+La maison fonde par M. Olier, en 1645, n'tait pas la grande
+construction quadrangulaire, l'aspect de caserne, qui forme maintenant
+un ct de la place Saint-Sulpice. L'ancien sminaire du XVIIe et du
+XVIIIe sicle couvrait toute l'tendue de la place actuelle et masquait
+compltement la faade de Servandoni. L'emplacement du sminaire
+d'aujourd'hui tait occup autrefois par les jardins et par le collge
+de boursiers qu'on appelait les robertins. Le btiment primitif disparut
+ l'poque de la Rvolution. La chapelle, dont le plafond passait pour
+le chef-d'oeuvre de Lebrun, a t dtruite, et, de toute l'ancienne
+maison, il ne reste qu'un tableau de Lebrun reprsentant la Pentecte
+d'une faon qui tonnerait l'auteur des _Actes des aptres_. La Vierge y
+est au centre et reoit pour son compte tout l'effluve du Saint-Esprit,
+qui, d'elle, se rpand sur les aptres. Sauv la Rvolution, puis
+compris dans la galerie du cardinal Fesch, ce tableau a t rachet par
+la compagnie de Saint-Sulpice; il orne aujourd'hui la chapelle du
+sminaire.
+
+ part les murs et les meubles, tout est ancien Saint-Sulpice; on s'y
+croit compltement au XVIIe sicle. Le temps et les communes dfaites
+ont effac bien des diffrences. Saint-Sulpice cumule aujourd'hui les
+choses autrefois les plus dissemblables; si l'on veut voir ce qui, de
+nos jours, rappelle le mieux Port-Royal, l'ancienne Sorbonne et, en
+gnral, les institutions du vieux clerg de France, c'est l qu'il faut
+aller. Quand j'entrai au sminaire Saint-Sulpice, en 1843, il y avait
+encore quelques directeurs qui avaient vu M. mery; il n'y en avait, je
+crois, que deux qui eussent des souvenirs d'avant la Rvolution. M.
+Hugon avait servi d'acolyte au sacre de M. de Talleyrand la chapelle
+d'Issy, en 1788. Il parat que, pendant la crmonie, la tenue de l'abb
+de Prigord fut des plus inconvenantes. M. Hugon racontait qu'il
+s'accusa, le samedi suivant, en confession, d'avoir form des jugements
+tmraires sur la pit d'un saint vque. Quant au suprieur gnral,
+M. Garnier, il avait plus de quatre-vingts ans. C'tait en tout un
+ecclsiastique de l'ancienne cole. Il avait fait ses tudes aux
+robertins, puis la Sorbonne. Il semblait en sortir, et, l'entendre
+parler de monsieur Bossuet, de monsieur Fnelon[18], on se serait
+cru devant un disciple immdiat de ces grands hommes. Ces
+ecclsiastiques de l'ancien rgime et ceux d'aujourd'hui n'avaient de
+commun que le nom et le costume. Compar aux pitistes exalts d'Issy,
+M. Garnier me faisait presque l'effet d'un laque. Absence totale de
+dmonstrations extrieures, pit sobre et toute raisonnable. Le soir,
+quelques-uns des jeunes allaient dans la chambre du vieux suprieur pour
+lui tenir compagnie pendant une heure. La conversation n'avait jamais de
+caractre mystique. M. Garnier racontait ses souvenirs, parlait de M.
+mery, entrevoyait sa mort prochaine avec tristesse. Cela nous tonnait
+par le contraste avec les brlantes ardeurs de M. Pinault, de M.
+Gottofrey. Tout dans ces vieux prtres tait honnte, sens, empreint
+d'un profond sentiment de droiture professionnelle. Ils observaient
+leurs rgles, dfendaient leurs dogmes comme un bon militaire dfend le
+poste qui lui a t confi. Les questions suprieures leur chappaient.
+Le got de l'ordre et le dvouement au devoir taient le principe de
+toute leur vie. M. Garnier tait un savant orientaliste et l'homme le
+plus vers de France dans l'exgse biblique, telle qu'elle s'enseignait
+chez les catholiques il y a une centaine d'annes. La modestie
+sulpicienne l'empcha de rien publier. Le rsultat de ses tudes fut un
+immense ouvrage manuscrit, reprsentant un cours complet d'criture
+sainte, selon les ides relativement modres qui dominaient chez les
+catholiques et les protestants la fin du XVIIIe sicle. L'esprit en
+tait fort analogue celui de Rosenmller, de Hug, de Jahn. Quand
+j'entrai Saint-Sulpice, M. Garnier tait trop vieux pour enseigner; on
+nous lisait ses cahiers. L'rudition tait norme, la science des
+langues, trs solide. De temps en temps, certaines navets faisaient
+sourire; par exemple, la faon dont l'excellent suprieur rsolvait les
+difficults qui s'attachent l'aventure de Sara en gypte. On sait que,
+vers la date o le Pharaon conut pour Sara cet amour qui mit Abraham
+dans de si grands embarras, Sara, d'aprs le texte, aurait t presque
+septuagnaire. Pour lever cette difficult, M. Garnier faisait observer
+qu'aprs tout pareille chose s'tait vue, et que mademoiselle de
+Lenclos inspira des passions, causa des duels soixante-dix ans. M.
+Garnier ne s'tait pas tenu au courant des derniers travaux de la
+nouvelle cole allemande; il resta toujours dans une quitude parfaite
+sur les blessures que la critique du XIXe sicle avait faites au vieux
+systme. Sa gloire est d'avoir form en M. Le Hir un lve qui, hritier
+de son vaste savoir, y joignit la connaissance des travaux modernes et,
+avec une sincrit qu'expliquait sa foi profonde, ne dissimula rien de
+la largeur de la plaie.
+
+Accabl par l'ge et absorb par les soucis du gnralat de la socit,
+M. Garnier laissait au directeur, M. Carbon, tout le soin de la maison
+de Paris. M. Carbon tait la bont, la jovialit, la droiture mmes. Il
+n'tait pas thologien; ce n'tait nullement un esprit suprieur; on
+pouvait d'abord le trouver simple, presque commun; puis on s'tonnait de
+dcouvrir sous cette humble apparence la chose du monde la moins
+commune, l'absolue cordialit, une maternelle condescendance, une
+charmante bonhomie. Je n'ai jamais vu une telle absence d'amour-propre.
+Il riait le premier de lui-mme, de ses bvues demi intentionnelles,
+des plaisantes situations o le mettait sa navet. Comme tous les
+directeurs, il faisait l'oraison son tour. Il n'y pensait pas cinq
+minutes d'avance; il s'embrouillait parfois dans son improvisation d'une
+manire si comique, qu'on s'touffait pour ne pas rire. Il s'en
+apercevait, et trouvait cela tout naturel. C'tait lui qui lisait, au
+cours d'criture sainte, le manuscrit de M. Garnier. Il pataugeait
+exprs, pour nous gayer, dans les parties devenues surannes. Ce qu'il
+y avait de singulier, en effet, c'est qu'il n'tait pas trs mystique.
+Quel peut tre, pensez-vous, le mobile de vie de M. Carbon? demandai-je
+un jour un de mes condisciples.--Le sentiment le plus abstrait du
+devoir, me rpondit-il. M. Carbon m'adopta tout d'abord; il reconnut
+que le fond de mon caractre est la gaiet et l'acceptation rsigne du
+sort. Je vois que nous ferons bon mnage ensemble, me dit-il avec son
+excellent sourire. Effectivement M. Carbon est un des hommes que j'ai le
+plus aims. Me voyant studieux, appliqu, consciencieux, il me dit au
+bout de trs peu de temps: Songez donc notre socit; l est votre
+place. Il me traitait dj presque en confrre. Sa confiance en moi
+tait absolue.
+
+Les autres directeurs, chargs de l'enseignement des diverses branches
+de la thologie, taient sans exception de dignes continuateurs d'une
+respectable tradition. Sous le rapport de la doctrine, cependant, la
+brche tait faite. L'ultramontanisme et le got de l'irrationnel
+s'introduisaient dans la citadelle de la thologie modre. L'ancienne
+cole savait dlirer avec sobrit; elle portait dans l'absurde mme les
+rgles du bon sens. Elle n'admettait l'irrationnel, le miracle, que dans
+la mesure strictement exige par l'criture et l'autorit de l'glise.
+La nouvelle cole s'y complat et semble plaisir rtrcir le champ de
+dfense de l'apologtique. Il ne faut pas nier, d'un autre ct, que la
+nouvelle cole ne soit quelques gards plus ouverte, plus consquente,
+et qu'elle ne tienne, surtout de son commerce avec l'Allemagne, des
+lments de discussion qu'ignoraient absolument les vieux traits _de
+Locis theologicis_. Dans cette voie pleine d'imprvu et, si l'on veut,
+de prils, Saint-Sulpice n'a t reprsent que par un seul homme; mais
+cet homme fut certainement le sujet le plus remarquable que le clerg
+franais ait produit de nos jours; je veux parler de M. Le Hir. Je l'ai
+connu fond, comme on le verra tout l'heure. Pour comprendre ce qui
+va suivre, il faut tre trs vers dans les choses de l'esprit humain et
+en particulier dans les choses de la foi.
+
+M. Le Hir tait un savant et un saint; il tait minemment l'un et
+l'autre. Cette cohabitation dans une mme personne de deux entits qui
+ne vont gure ensemble se faisait chez lui sans collision trop sensible;
+car le saint l'emportait absolument et rgnait en matre. Pas une des
+objections du rationalisme qui ne soit venue jusqu' lui. Il n'y faisait
+aucune concession; car la vrit de l'orthodoxie ne fut jamais pour lui
+l'objet d'un doute. C'tait l, de sa part, un acte de volont
+triomphante plus qu'un rsultat subi. Tout fait tranger la
+philosophie naturelle et l'esprit scientifique, dont la premire
+condition est de n'avoir aucune foi pralable et de rejeter ce qui
+n'arrive pas, il resta dans cet quilibre o une conviction moins
+ardente et trbuch. Le surnaturel ne lui causait aucune rpugnance
+intellectuelle. Sa balance tait trs juste; mais dans un des plateaux
+il y avait un poids infini, une foi inbranlable. Ce qu'on aurait pu
+mettre dans l'autre plateau et paru lger; toutes les objections du
+monde ne l'eussent point fait vaciller.
+
+La supriorit de M. Le Hir venait surtout de sa profonde connaissance
+de l'exgse et de la thologie allemandes. Ce qu'il trouvait dans cette
+interprtation de compatible avec l'orthodoxie catholique, il se
+l'appropriait. En critique, les incompatibilits se produisaient
+chaque pas. En grammaire, au contraire, l'accord tait facile. Ici M. Le
+Hir n'avait pas de suprieur. Il possdait fond la doctrine de
+Gesenius et d'Ewald, et la discutait savamment sur plusieurs points. Il
+s'occupa des inscriptions phniciennes et fit une supposition trs
+ingnieuse, qui depuis a t confirme. Sa thologie tait presque tout
+entire emprunte l'cole catholique allemande, la fois plus avance
+et moins raisonnable que notre vieille scolastique franaise. M. Le Hir
+rappelle, beaucoup d'gards, Doellinger par son savoir et ses vues
+d'ensemble; mais sa docilit l'et prserv des dangers que le concile
+du Vatican a fait courir la foi de la plupart des ecclsiastiques
+instruits.
+
+Il mourut prmaturment en 1868, au milieu des projets du concile, aux
+travaux prparatoires duquel il tait appel. J'avais toujours eu
+l'intention de proposer mes confrres de l'Acadmie des inscriptions
+et belles-lettres de le nommer membre libre de notre compagnie. Il et
+rendu, je n'en doute pas, la commission du _Corpus_ des inscriptions
+smitiques des services considrables.
+
+ son immense savoir M. Le Hir joignait une manire d'crire juste et
+ferme. Il aurait eu beaucoup d'esprit s'il se ft permis d'en avoir. Sa
+mysticit tendue rappelait celle de M. Gottofrey; mais il avait bien
+plus de rectitude de jugement. Sa mine tait trange. Il avait la taille
+d'un enfant et l'apparence la plus chtive, mais des yeux et un front
+indiquant la comprhension la plus vaste. Au fond, il ne lui manqua que
+ce qui l'et fait cesser d'tre catholique, la critique. Je dis mal: il
+avait la critique trs exerce en tout ce qui ne tient pas la foi;
+mais la foi avait pour lui un tel coefficient de certitude, que rien ne
+pouvait la contre-balancer. Sa pit tait vraiment comme les
+mres-perles de Franois de Sales, qui vivent emmy la mer sans prendre
+aucune goutte d'eau marine. La science qu'il avait de l'erreur tait
+toute spculative; une cloison tanche empchait la moindre infiltration
+des ides modernes de se faire dans le sanctuaire rserv de son coeur,
+o brlait, ct du ptrole, la petite lampe inextinguible d'une pit
+tendre et absolument souveraine. Comme je n'avais pas en mon esprit ces
+sortes de cloisons tanches, le rapprochement d'lments contraires qui,
+chez M. Le Hir, produisait une profonde paix intrieure, aboutit chez
+moi d'tranges explosions.
+
+
+II
+
+En somme, malgr des lacunes, Saint-Sulpice, quand j'y passai il y a
+quarante ans, prsentait un ensemble d'assez fortes tudes. Mon ardeur
+de savoir avait sa pture. Deux mondes inconnus taient devant moi, la
+thologie, l'expos raisonn du dogme chrtien, et la Bible, cense le
+dpt et la source de ce dogme. Je m'enfonai dans le travail. Ma
+solitude tait plus grande encore qu' Issy. Je ne connaissais pas une
+me dans Paris. Je fus deux ans sans suivre d'autre rue que la rue de
+Vaugirard, qui, une fois par semaine, nous menait Issy. Je parlais
+extrmement peu. Ces messieurs, pendant tout ce temps, furent pour moi
+d'une bont extrme. Mon caractre doux et mes habitudes studieuses, mon
+silence, ma modestie leur plurent, et je crois que plusieurs d'entre eux
+firent tout bas la rflexion que me communiqua M. Carbon: Voil pour
+nous un futur bon confrre. Le 29 mars 1844, j'crivais un de mes
+amis de Bretagne, alors au sminaire de Saint-Brieuc:
+
+ Je me trouve fort bien ici. Le ton de la maison est excellent,
+ galement loign de la rusticit, d'un gosme grossier et de
+ l'affterie. On se connat peu, et le coeur est un peu froid; mais
+ les conversations sont dignes et leves; il s'y mle peu de
+ banalits et de commrages. On chercherait en vain entre les
+ directeurs et les lves la cordialit; c'est l une plante qui ne
+ crot gure qu'en Bretagne; mais les directeurs ont un certain
+ esprit large et bon, qui plat et convient parfaitement l'tat
+ moral des jeunes gens tels qu'ils leur arrivent. Leur gouvernement
+ est peine sensible: c'est la maison qui marche, ce ne sont pas
+ eux qui la conduisent. Le rglement, les usages et l'esprit de la
+ maison font tout; les hommes sont passifs, ils sont l seulement
+ pour conserver. C'est une machine bien monte depuis deux cents
+ ans; elle marche toute seule; le mcanicien n'a qu' veiller sur
+ elle, tout au plus, de temps en temps, tourner un crou et
+ huiler les ressorts. Ce n'est pas comme Saint Nicolas, par
+ exemple, o on ne laissait jamais la machine aller seule; le
+ mcanicien tait toujours l, volant droite, gauche, mettant
+ partout le doigt, essouffl, empress, parce qu'on ne songeait pas
+ que la machine la mieux monte est celle qui exige le moins
+ d'action de la part du moteur. Le grand avantage que je trouve ici,
+ ce sont les remarquables facilits que l'on a pour le travail,
+ lequel est devenu pour moi un besoin et, eu gard mon tat
+ intrieur, un devoir. Le cours de morale est trs bien fait; il
+ n'en est pas de mme du cours de dogme: le professeur est nouveau,
+ ce qui, joint l'importance majeure, et personnelle pour moi, des
+ traits _de la Religion_ et _de l'glise_, m'arrangerait fort mal,
+ si je ne trouvais auprs de ces autres messieurs le moyen d'y
+ suppler.
+
+J'avais, en effet, pour les sciences ecclsiastiques un got
+particulier. Les textes se cantonnaient bien dans ma mmoire; ma tte
+tait l'tat d'un _Sic et Non_ d'Ablard. Tout entire construction du
+XIIIe sicle, la thologie ressemble une cathdrale gothique: elle en
+a la grandeur, les vides immenses et le peu de solidit. Ni les Pres de
+l'glise, ni les crivains chrtiens de la premire moiti du moyen ge
+ne songrent dresser une exposition systmatique des dogmes chrtiens
+dispensant de lire la Bible avec suite. La _Somme_ de saint Thomas
+d'Aquin, rsum de la scolastique antrieure, est comme un immense
+casier, qui, si le catholicisme est ternel, servira tous les sicles:
+les dcisions des conciles et des papes venir y ayant leur place en
+quelque sorte d'avance tiquete. Il ne peut tre question de progrs
+dans un tel ordre d'exposition. Au XVIe sicle, le concile de Trente
+dtermine une foule de points qui taient jusque-l controversables;
+mais chacun de ces _anathmes_ avait dj sa rubrique ouverte dans
+l'immense cadre de saint Thomas. Melchior Canus et Suars refont la
+_Somme_ sans y rien ajouter d'essentiel. Au XVIIe et au XVIIIe sicle,
+la Sorbonne compose, pour l'usage des coles, des traits commodes, qui
+ne sont le plus souvent que la _Somme_ remanie et amoindrie. Partout ce
+sont les mmes textes dcoups et spars de ce qui les explique, les
+mmes syllogismes triomphants, mais posant sur le vide, les mmes
+dfauts de critique historique, provenant de la confusion des dates et
+des milieux.
+
+La thologie se divise en dogmatique et en morale. La thologie
+dogmatique, outre les Prolgomnes comprenant les discussions relatives
+aux sources de l'autorit divine, se divise en quinze traits ayant pour
+objet tous les dogmes du christianisme. la base est le trait _de la
+Vraie Religion_, o l'on essaye de dmontrer le caractre surnaturel de
+la religion chrtienne, c'est--dire des critures rvles et de
+l'glise. Puis tous les dogmes se prouvent par l'criture, par les
+conciles, par les Pres, par les thologiens. Il ne faut pas nier qu'un
+rationalisme trs avou ne soit au fond de tout cela. Si la scolastique
+est fille de saint Thomas d'Aquin, elle est petite-fille d'Ablard. Dans
+un tel systme, la raison est avant toute chose, la raison prouve la
+rvlation, la divinit de l'criture et l'autorit de l'glise. Cela
+fait, la porte est ouverte toutes les dductions. Le seul accs de
+colre que Saint-Sulpice ait prouv, depuis qu'il n'y a plus de
+jansnisme, fut contre M. de Lamennais, le jour o cet exalt vint dire
+qu'il faut dbuter, non par la raison, mais par la foi. Et qui reste
+juge en dernier lieu des titres de la foi, si ce n'est la raison?
+
+La thologie morale se compose d'une douzaine de traits, comprenant
+tout l'ensemble de la morale philosophique et du droit, complts par la
+rvlation et les dcisions de l'glise. Tout cela fait une sorte
+d'encyclopdie trs fortement enchane. C'est un difice dont les
+pierres sont lies par des tenons en fer; mais la base est d'une
+faiblesse extrme. Cette base, c'est le trait _de la Vraie Religion_,
+lequel est tout fait ruineux. Car non seulement on n'arrive pas
+tablir que la religion chrtienne soit plus particulirement que les
+autres divine et rvle, mais on ne russit pas prouver que, dans le
+champ de la ralit attingible nos observations, il se soit pass un
+vnement surnaturel, un miracle. L'inexorable phrase de M. Littr:
+Quelque recherche qu'on ait faite, jamais un miracle ne s'est produit
+l o il pouvait tre observ et constat, cette phrase, dis-je, est un
+bloc qu'on ne remuera point. On ne saurait prouver qu'il soit arriv un
+miracle dans le pass, et nous attendrons sans doute longtemps avant
+qu'il s'en produise un dans les conditions correctes qui seules
+donneraient un esprit juste la certitude de ne pas tre tromp.
+
+En admettant la thse fondamentale du trait _de la Vraie Religion_, le
+champ de bataille est restreint; mais la bataille est loin d'tre finie.
+La lutte est maintenant avec les protestants et les sectes dissidentes,
+qui, tout en admettant les textes rvls, refusent d'y voir les dogmes
+dont l'glise catholique s'est charge avec les sicles. Ici, la
+controverse porte sur des milliers de points; son bilan se chiffre en
+dfaites sans nombre. L'glise catholique s'oblige soutenir que ses
+dogmes ont toujours exist tels qu'elle les enseigne, que Jsus a
+institu la confession, l'extrme-onction, le mariage; qu'il a enseign
+ce qu'ont dcid plus tard les conciles de Nice et de Trente. Rien de
+plus inadmissible. Le dogme chrtien s'est fait, comme toute chose,
+lentement, peu peu, par une sorte de vgtation intime. La thologie,
+en prtendant le contraire, entasse contre elle des montagnes
+d'objections, s'oblige rejeter toute critique. J'engage les personnes
+qui voudraient se rendre compte de cela lire dans une Thologie le
+trait des sacrements: elles y verront par quelles suppositions
+gratuites, dignes des vangiles apocryphes, de Marie d'Agreda, ou de
+Catherine Emmerich, on arrive prouver que tous les sacrements ont t
+tablis par Jsus-Christ un moment de sa vie. Les discussions sur la
+matire et la forme des sacrements prtent aux mmes observations.
+L'obstination trouver en toute chose la matire et la forme date de
+l'introduction de l'aristotlisme en thologie au XIIIe sicle. Or on
+encourait les censures ecclsiastiques, si l'on repoussait cette
+application rtrospective de la philosophie d'Aristote aux crations
+liturgiques de Jsus.
+
+L'intuition du devenir, dans l'histoire comme dans la nature, tait ds
+lors l'essence de ma philosophie. Mes doutes ne vinrent pas d'un
+raisonnement, ils vinrent de dix mille raisonnements. L'orthodoxie a
+rponse tout et n'avoue pas une bataille perdue. Certes, la critique
+elle-mme veut que, dans certains cas, on admette une rponse subtile
+comme valable. Le vrai peut quelquefois n'tre pas vraisemblable. Une
+rponse subtile peut tre vraie. Deux rponses subtiles peuvent mme
+la rigueur tre vraies la fois. Trois, c'est plus difficile. Quatre,
+c'est presque impossible. Mais que, pour dfendre la mme thse, dix,
+cent, mille rponses subtiles doivent tre admises comme vraies la
+fois, c'est la preuve que la thse n'est pas bonne. Le calcul des
+probabilits appliqu toutes ces petites banqueroutes de dtail est
+pour un esprit sans parti pris d'un effet accablant. Or Descartes
+m'avait enseign que la premire condition pour trouver la vrit est de
+n'avoir aucun parti pris. L'oeil compltement achromatique est seul fait
+pour apercevoir la vrit dans l'ordre philosophique, politique et
+moral.
+
+
+III
+
+La lutte thologique prenait pour moi un caractre particulier de
+prcision sur le terrain des textes censs rvls. L'enseignement
+catholique, se croyant sr de lui-mme, acceptait la bataille sur ce
+champ, comme sur les autres, avec une parfaite bonne foi. La langue
+hbraque tait ici l'instrument capital, puisque, des deux Bibles
+chrtiennes, l'une est en hbreu et que, mme pour le Nouveau Testament,
+il n'y a pas de complte exgse sans la connaissance de l'hbreu.
+
+L'tude de l'hbreu n'tait pas obligatoire au sminaire; elle tait
+mme suivie par un trs petit nombre d'lves. En 1843-1844, M. Garnier
+fit encore, dans sa chambre, le cours suprieur, celui o l'on
+expliquait les textes difficiles deux ou trois lves. M. Le Hir,
+depuis quelques annes, faisait le cours de grammaire. Je m'inscrivis
+tout d'abord. La philologie exacte de M. Le Hir m'enchanta. Il se montra
+pour moi plein d'attentions; il tait Breton comme moi; nos caractres
+avaient beaucoup de ressemblance; au bout de quelques semaines, je fus
+son lve presque unique. Son exposition de la grammaire hbraque, avec
+comparaison des autres idiomes smitiques, tait admirable. Je le
+regarde comme un vrai savant, crivais-je mon ami du sminaire de
+Saint-Brieuc. Si Dieu lui donne encore dix ans de vie, ce qui
+malheureusement semble douteux, nous pourrons l'opposer ce que la
+science critique de l'Allemagne a de plus colossal. L'tude de l'hbreu
+est, par ses leons, singulirement facilite. Je suis tomb de surprise
+quand je me suis trouv en prsence de cette langue si simple, sans
+construction, presque sans syntaxe, expression nue de l'ide pure, une
+vraie langue d'enfant.
+
+J'avais, ce moment, une force d'assimilation extraordinaire. Je suai
+tout ce que j'entendais dire mon matre. Ses livres taient ma
+disposition, et il avait une bibliothque trs complte. Les jours de
+promenade Issy, il m'emmenait sur les hauteurs de la Solitude, et l
+il m'apprenait le syriaque. Nous expliquions ensemble le Nouveau
+Testament syriaque de Gutbier. M. Le Hir fixa ma vie; j'tais philologue
+d'instinct. Je trouvai en lui l'homme le plus capable de dvelopper
+cette aptitude. Tout ce que je suis comme savant, je le suis par M. Le
+Hir. Il me semble mme parfois que tout ce que je n'ai pas appris de
+lui, je ne l'ai jamais bien su. Ainsi il n'tait pas trs fort en arabe,
+et c'est pour cela que je suis toujours rest mdiocre arabisant.
+
+Une circonstance due la bont de ces messieurs vint me confirmer dans
+ma vocation de philologue, et, l'insu de mes excellents matres,
+entre-biller pour moi une porte que je n'osais ouvrir moi-mme. En
+1844, M. Garnier, vaincu par la vieillesse, dut cesser de faire le cours
+suprieur d'hbreu. M. Le Hir fit ce cours et, sachant combien je
+m'tais bien assimil sa doctrine, il voulut que je fusse charg du
+cours de grammaire. Ce fut M. Carbon qui, avec sa bienveillance
+ordinaire, m'annona en souriant cette bonne nouvelle, et m'apprit que
+la compagnie me donnait pour honoraires une somme de trois cents francs.
+Cela me parut colossal; je dis M. Carbon que je n'avais pas besoin
+d'une somme aussi norme; je le remerciai. M. Carbon m'imposa d'accepter
+cent cinquante francs pour acheter des livres.
+
+Une bien autre faveur fut de me permettre d'aller suivre, au Collge de
+France, deux fois par semaine, le cours de M. tienne Quatremre. M.
+Quatremre prparait peu son cours; pour l'exgse biblique, il tait
+rest volontairement en dehors du mouvement scientifique. Il ressemblait
+bien plus M. Garnier qu' M. Le Hir. Jansniste la faon de
+Silvestre de Sacy, il partageait le demi-rationalisme de Hug, de
+Jahn,--rduisant autant que possible la part du surnaturel, en
+particulier dans les cas de ce qu'il appelait les miracles d'une
+excution difficile, comme le miracle de Josu,--retenant cependant le
+principe, au moins pour les miracles du Nouveau Testament. Cet
+clectisme superficiel me satisfit peu. M. Le Hir tait bien plus prs
+du vrai en ne cherchant pas attnuer la chose raconte, et en tudiant
+attentivement, la faon d'Ewald, le rcit lui-mme. Comme grammairien
+comparatif, M. Quatremre tait aussi trs infrieur M. Le Hir; mais
+son rudition orientale tait colossale. Le monde scientifique s'ouvrait
+devant moi; je voyais que ce qui en apparence ne devait intresser que
+les prtres pouvait aussi intresser les laques. L'ide me vint ds
+lors plus d'une fois qu'un jour j'enseignerais cette mme table, dans
+cette petite Salle des langues, o j'ai en effet russi m'asseoir,
+en y mettant une dose assez forte d'obstination.
+
+Cette obligation de clarifier et de systmatiser mes ides, en vue de
+leons faites des condisciples du mme ge que moi, dcida ma
+vocation. Mon cadre d'enseignement fut ds lors arrt; tout ce que j'ai
+fait depuis en philologie est sorti de cette modeste confrence que
+l'indulgence de mes matres m'avait confie. La ncessit de pousser
+aussi loin que possible mes tudes d'exgse et de philologie smitique
+m'obligea d'apprendre l'allemand. Je n'avais cet gard aucune
+prparation; Saint-Nicolas, mon ducation avait t toute latine et
+franaise. Je ne m'en plains pas. L'homme ne doit savoir littrairement
+que deux langues, le latin et la sienne; mais il doit comprendre toutes
+celles dont il a besoin pour ses affaires ou son instruction. Un bon
+condisciple alsacien, M. Kl..., dont je vois souvent le nom cit pour
+les services qu'il rend ses compatriotes Paris, voulut bien me
+faciliter les dbuts. La littrature tait pour moi chose si secondaire,
+au milieu de l'enqute ardente qui m'absorbait, que j'y fis d'abord peu
+d'attention. Je sentis cependant un gnie nouveau, fort diffrent de
+celui de notre XVIIe sicle. Je l'admirai d'autant plus que je n'en
+voyais pas les limites. L'esprit particulier de l'Allemagne, la fin du
+dernier sicle et dans la premire moiti de celui-ci, me frappa; je
+crus entrer dans un temple. C'tait bien l ce que je cherchais, la
+conciliation d'un esprit hautement religieux avec l'esprit critique. Je
+regrettais par moments de n'tre pas protestant, afin de pouvoir tre
+philosophe sans cesser d'tre chrtien. Puis je reconnaissais qu'il n'y
+a que les catholiques qui soient consquents. Une seule erreur prouve
+qu'une glise n'est pas infaillible; une seule partie faible prouve
+qu'un livre n'est pas rvl. En dehors de la rigoureuse orthodoxie, je
+ne voyais que la libre pense la faon de l'cole franaise du XVIIIe
+sicle. Mon initiation aux tudes allemandes me mettait ainsi dans la
+situation la plus fausse; car, d'une part, elle me montrait
+l'impossibilit d'une exgse sans concessions; de l'autre, je voyais
+parfaitement que ces messieurs de Saint-Sulpice avaient raison de ne pas
+faire de concessions, puisqu'un seul aveu d'erreur ruine l'difice de la
+vrit absolue et la ravale au rang des autorits humaines, o chacun
+fait son choix, selon son got personnel.
+
+Dans un livre divin, en effet, tout est vrai, et, deux contradictoires
+ne pouvant tre vraies la fois, il ne doit s'y trouver aucune
+contradiction. Or l'tude attentive que je faisais de la Bible, en me
+rvlant des trsors historiques et esthtiques, me prouvait aussi que
+ce livre n'tait pas plus exempt qu'aucun autre livre antique de
+contradictions, d'inadvertances, d'erreurs. Il s'y trouve des fables,
+des lgendes, des traces de composition tout humaine. Il n'est plus
+possible de soutenir que la seconde partie d'Isae soit d'Isae. Le
+livre de Daniel, que toute l'orthodoxie rapporte au temps de la
+captivit, est un apocryphe compos en 169 ou 170 avant Jsus-Christ. Le
+livre de Judith est une impossibilit historique. L'attribution du
+Pentateuque Mose est insoutenable, et nier que plusieurs parties de
+la Gense aient le caractre mythique, c'est s'obliger expliquer comme
+rels des rcits tels que celui du paradis terrestre, du fruit dfendu,
+de l'arche de No. Or on n'est pas catholique si l'on s'carte sur un
+seul de ces points de la thse traditionnelle. Que devient ce miracle,
+si fort admir de Bossuet: Cyrus nomm deux cents ans avant sa
+naissance? Que deviennent les soixante-dix semaines d'annes, bases des
+calculs de l'_Histoire universelle_, si la partie du livre d'Isae o
+Cyrus est nomm a t justement compose du temps de ce conqurant, et
+si pseudo-Daniel est contemporain d'Antiochus piphane?
+
+L'orthodoxie oblige de croire que les livres bibliques sont l'ouvrage de
+ceux qui les titres les attribuent. Les doctrines catholiques les plus
+mitiges sur l'inspiration ne permettent d'admettre dans le texte sacr
+aucune erreur caractrise, aucune contradiction, mme en des choses qui
+ne concernent ni la foi, ni les moeurs. Or mettons que, parmi les mille
+escarmouches que se livrent la critique et l'apologtique orthodoxe sur
+les dtails du texte prtendu sacr, il y en ait quelques-unes o, par
+rencontre fortuite et contrairement aux apparences, l'apologtique ait
+raison: il est impossible qu'elle ait raison mille fois dans sa gageure,
+et il suffit qu'elle ait tort une seule fois pour que la thse de
+l'inspiration soit mise nant. Cette thorie de l'inspiration,
+impliquant un fait surnaturel, devient impossible maintenir en
+prsence des ides arrtes du bon sens moderne. Un livre inspir est un
+miracle. Il devrait se prsenter dans des conditions o aucun livre ne
+se prsente. Vous n'tes pas si difficile, dira-t-on, pour Hrodote,
+pour les pomes homriques. Sans doute; mais Hrodote, les pomes
+homriques ne sont pas donns pour des livres inspirs.
+
+En fait de contradictions, par exemple, il n'y a pas d'esprit dgag de
+proccupations thologiques qui ne soit forc de reconnatre des
+divergences inconciliables entre les synoptiques et le quatrime
+vangile, et entre les synoptiques compars les uns avec les autres.
+Pour nous rationalistes, cela n'a pas grande consquence; mais
+l'orthodoxe, oblig de prouver que son livre a toujours raison, se
+trouve engag en des subtilits infinies. Silvestre de Sacy tait
+surtout proccup des citations de l'Ancien Testament qui sont faites
+dans le Nouveau. Il trouvait tant de difficults les justifier, lui si
+exact en fait de citations, qu'il avait fini par admettre en principe
+que les deux Testaments, chacun de leur ct, sont infaillibles, mais
+que le Nouveau n'est pas infaillible quand il cite l'Ancien. Il faut
+n'avoir pas la moindre habitude des choses religieuses pour s'tonner
+que des esprits singulirement appliqus aient tenu en des positions
+aussi dsespres. Dans ces naufrages d'une foi dont on avait fait le
+centre de sa vie, on s'accroche aux moyens de sauvetage les plus
+invraisemblables plutt que de laisser tout ce qu'on aime prir corps et
+biens.
+
+Les gens du monde qui croient qu'on se dcide dans le choix de ses
+opinions par des raisons de sympathie ou d'antipathie s'tonneront
+certainement du genre de raisonnements qui m'carta de la foi
+chrtienne, laquelle j'avais tant de motifs de coeur et d'intrt de
+rester attach. Les personnes qui n'ont pas l'esprit scientifique ne
+comprennent gure qu'on laisse ses opinions se former hors de soi par
+une sorte de concrtion impersonnelle, dont on n'est en quelque sorte
+que le spectateur. En me livrant ainsi la force des choses, je croyais
+me conformer aux rgles de la grande cole du XVIIe sicle, surtout de
+Malebranche, dont le premier principe est que la raison doit tre
+contemple, et qu'on n'est pour rien dans sa procration; en sorte que
+le devoir de l'homme est de se mettre devant la vrit, dnu de toute
+personnalit, prt se laisser traner o voudra la dmonstration
+prpondrante. Loin de viser d'avance certains rsultats, ces illustres
+penseurs voulaient que, dans la recherche de la vrit, on s'interdt
+d'avoir un dsir, une tendance, un attachement personnel. Quel est le
+grand reproche que les prdicateurs du XVIIe sicle adressent aux
+libertins? C'est d'avoir embrass ce qu'ils dsiraient, c'est d'tre
+arrivs aux opinions irrligieuses parce qu'ils avaient envie qu'elles
+fussent vraies.
+
+Dans cette grande lutte engage entre ma raison et mes croyances,
+j'vitai soigneusement de faire un seul raisonnement de philosophie
+abstraite. La mthode des sciences physiques et naturelles, qui, Issy,
+m'tait apparue comme la loi du vrai, faisait que je me dfiais de tout
+systme. Je ne m'arrtai jamais une objection sur les dogmes de la
+Trinit, de l'incarnation, envisags en eux-mmes. Ces dogmes, se
+passant dans l'ther mtaphysique, ne choquaient en moi aucune opinion
+contraire. Rien de ce que pouvaient avoir de critiquable la politique et
+l'esprit de l'glise, soit dans le pass, soit dans le prsent, ne me
+faisait la moindre impression. Si j'avais pu croire que la thologie et
+la Bible taient la vrit, aucune des doctrines plus tard groupes dans
+le _Syllabus_, et qui, ds lors, taient plus ou moins promulgues, ne
+m'et caus la moindre motion. Mes raisons furent toutes de l'ordre
+philologique et critique; elles ne furent nullement de l'ordre
+mtaphysique, de l'ordre politique, de l'ordre moral. Ces derniers
+ordres d'ides me paraissaient peu tangibles et pliables tout sens.
+Mais la question de savoir s'il y a des contradictions, entre le
+quatrime vangile et les synoptiques est une question tout fait
+saisissable. Je vois ces contradictions avec une vidence si absolue,
+que je jouerais l-dessus ma vie, et par consquent mon salut ternel,
+sans hsiter un moment. Dans une telle question, il n'y a pas de ces
+arrire-plans qui rendent si douteuses toutes les opinions morales et
+politiques. Je n'aime ni Philippe II ni Pie V; mais, si je n'avais pas
+des raisons matrielles de ne pas croire au catholicisme, ce ne seraient
+ni les atrocits de Philippe II ni les bchers de Pie V qui
+m'arrteraient beaucoup.
+
+De trs bons esprits m'ont quelquefois fait entendre que je ne me serais
+pas dtach du catholicisme sans l'ide trop troite que je m'en fis,
+ou, si l'on veut, que mes matres m'en donnrent. Certaines personnes
+rendent un peu Saint-Sulpice responsable de mon incrdulit et lui
+reprochent, d'une part, de m'avoir inspir pleine confiance dans une
+scolastique impliquant un rationalisme exagr; de l'autre, de m'avoir
+prsent comme ncessaire admettre le _summum_ de l'orthodoxie; si
+bien qu'en mme temps ils grossissaient outre mesure le bol alimentaire
+et rtrcissaient singulirement l'orifice de dglutition. Cela est tout
+ fait injuste. Dans leur manire de prsenter le christianisme, ces
+messieurs de Saint-Sulpice, en ne dissimulant rien de la carte de ce
+qu'il faut croire, taient tout simplement d'honntes gens. Ce ne sont
+pas eux qui ont ajout la qualification _Est de fide_ la suite de tant
+de propositions insoutenables. Une des pires malhonntets
+intellectuelles est de jouer sur les mots, de prsenter le christianisme
+comme n'imposant presque aucun sacrifice la raison, et, l'aide de
+cet artifice, d'y attirer des gens qui ne savent pas ce quoi au fond
+ils s'engagent. C'est l l'illusion des catholiques laques qui se
+disent libraux. Ne sachant ni thologie ni exgse, ils font de
+l'accession au christianisme une simple adhsion une coterie. Ils en
+prennent et ils en laissent; ils admettent tel dogme, repoussent tel
+autre, et s'indignent aprs cela quand on leur dit qu'ils ne sont pas de
+vrais catholiques. Quelqu'un qui a fait de la thologie n'est plus
+capable d'une telle inconsquence. Tout reposant pour lui sur l'autorit
+infaillible de l'criture et de l'glise, il n'y a pas choisir. Un
+seul dogme abandonn, un seul enseignement de l'glise repouss, c'est
+la ngation de l'glise et de la rvlation. Dans une glise fonde sur
+l'autorit divine, on est aussi hrtique pour nier un seul point que
+pour nier le tout. Une seule pierre arrache de cet difice, l'ensemble
+croule fatalement.
+
+Il ne sert non plus de rien d'allguer que l'glise fera peut-tre un
+jour des concessions, qui rendront inutiles des ruptures comme celle
+laquelle je dus me rsigner, et qu'alors on jugera que j'ai renonc au
+royaume de Dieu pour des vtilles. Je sais bien la mesure des
+concessions que l'glise peut faire et de celles qu'il ne faut pas lui
+demander. Jamais l'glise catholique n'abandonnera rien de son systme
+scolastique et orthodoxe; elle ne le peut pas; c'est comme si l'on
+demandait M. le comte de Chambord de n'tre pas lgitimiste. Il y aura
+des scissions, je le crois, plus que jamais; mais le vrai catholique
+dira inflexiblement: S'il faut lcher quelque chose, je lche tout; car
+je crois tout par principe d'infaillibilit, et le principe
+d'infaillibilit est aussi bless par une petite concession que par dix
+mille grandes. De la part de l'glise catholique, avouer que Daniel est
+un apocryphe du temps des Macchabes serait avouer qu'elle s'est
+trompe; si elle s'est trompe en cela, elle a pu se tromper en autre
+chose; elle n'est plus divinement inspire.
+
+Je ne regrette donc nullement d'tre tomb, pour mon ducation
+religieuse, sur des matres sincres qui se seraient fait scrupule de me
+laisser aucune illusion sur ce que doit admettre un catholique. Le
+catholicisme que j'ai appris n'est pas ce fade compromis, bon pour les
+laques, qui a produit de nos jours tant de malentendus. Mon
+catholicisme est celui de l'criture, des conciles et des thologiens.
+Ce catholicisme, je l'ai aim, je le respecte encore; l'ayant trouv
+inadmissible, je me suis spar de lui. Voil qui est loyal de part et
+d'autre. Ce qui n'est pas loyal, c'est de dissimuler le cahier des
+charges, c'est de se faire l'apologiste de ce qu'on ignore. Je ne me
+suis jamais prt ces mensonges. Je n'ai pas cru respectueux pour la
+foi de tricher avec elle. Ce n'est pas ma faute si mes matres m'avaient
+enseign la logique, et, par leurs argumentations impitoyables, avaient
+fait de mon esprit un tranchant d'acier. J'ai pris au srieux ce qu'on
+m'a appris, scolastique, rgles du syllogisme, thologie, hbreu; j'ai
+t un bon lve; je ne saurais tre damn pour cela.
+
+
+IV
+
+Telles furent ces deux annes de travail intrieur, que je ne peux
+comparer qu' une violente encphalite, durant laquelle toutes les
+autres fonctions de la vie furent suspendues en moi. Par une petite
+pdanterie d'hbrasant, j'appelai cette crise de mon existence
+_Nephtali_[19], et je me redisais souvent le dicton hbraque:
+_Naphtoul lohim niphtalti_: J'ai lutt des luttes de Dieu. Mes
+sentiments intrieurs n'taient pas changs; mais, chaque jour, une
+maille du tissu de ma foi se rompait. L'immense travail auquel je me
+livrais m'empchait de tirer les consquences; ma confrence d'hbreu
+m'absorbait; j'tais comme un homme dont la respiration est suspendue.
+Mon directeur, qui je communiquais mes troubles, me disait exactement
+comme M. Gosselin Issy: Tentations contre la foi! N'y faites pas
+attention; allez droit devant vous. Il me fit lire un jour la lettre
+que saint Franois de Sales crivait madame de Chantal: Ces
+tentations ne sont que des afflictions comme les autres. Sachez que j'ai
+vu peu de personnes avoir t avances sans cette preuve; il faut avoir
+patience. Il ne faut nullement rpondre, ni faire semblant d'entendre ce
+que l'ennemi dit. Qu'il clabaude tant qu'il voudra la porte, il ne
+faut pas seulement dire: Qui va l?
+
+La pratique des directeurs ecclsiastiques est, en effet, le plus
+souvent, de conseiller celui qui avoue des doutes contre la foi de ne
+pas y faire attention. Loin de reculer les voeux pour ce motif, ils les
+prcipitent, pensant que ces troubles disparaissent quand il n'est plus
+temps d'y donner suite, et que les soucis de la vie active du ministre
+chassent plus tard ces hsitations spculatives. Ici, je dois le dire,
+je trouvai la sagesse de mes pieux directeurs un peu en dfaut. Mon
+directeur de Paris, homme trs clair cependant, voulait que je prisse
+rsolument le sous-diaconat, le premier des ordres sacrs constituant un
+lien irrvocable. Je refusai net. Quant aux premiers degrs de la
+clricature, je lui avais obi. C'est lui-mme qui me fit remarquer que
+la formule exacte de l'engagement qu'ils impliquent est contenue dans
+les paroles du psaume qu'on prononce: _Dominus pars hreditatis me et
+calicis mei. Tu es qui restitues hreditatem meam mihi_. Eh bien, la
+main sur la conscience, cet engagement-l, je n'y ai jamais manqu. Je
+n'ai jamais eu d'autre intrt que celui de la vrit, et j'y ai fait
+des sacrifices. Une ide leve m'a toujours soutenu dans la direction
+de ma vie; si bien mme, que l'hritage que Dieu devrait me rendre,
+d'aprs notre arrangement rciproque, ma foi! je l'en tiens quitte. Mon
+lot a t bon, et je peux ajouter en continuant le psaume: _Portio
+cecidit mihi in prclaris; etenim hreditas mea prclara est mihi_.
+
+Mon ami du sminaire de Saint-Brieuc[20], aprs de grandes hsitations,
+s'tait dcid prendre les ordres sacrs. Je retrouve la lettre que je
+lui crivis ce sujet le 29 mars 1844, dans un moment o mes doutes sur
+la foi me laissaient un calme relatif.
+
+ * * * * *
+
+J'ai t heureux, mais non surpris, en apprenant que tu avais fait le
+pas dcisif. Les inquitudes dont tu tais agit devront toujours
+s'lever dans l'me de celui qui envisage srieusement la porte du
+sacerdoce chrtien. Ce sont des preuves pnibles, mais au fond
+honorables et salutaires, et je n'estimerais pas beaucoup celui qui
+arriverait au sacerdoce sans les avoir traverses... Je t'ai dit comment
+une force indpendante de moi branlait en moi les croyances qui ont
+fait jusqu'ici le fondement de ma vie et de mon bonheur. Oh! mon ami,
+que ces tentations sont cruelles et comme j'aurais des entrailles de
+compassion, si Dieu m'amenait jamais quelque malheureux qui en ft
+travaill! Comme ceux qui ne les ont pas prouves sont maladroits
+envers ceux qui en souffrent! Cela est tout simple; on ne sent bien que
+ce qu'on a prouv, et ce sujet est si dlicat, que je ne crois pas
+qu'il y ait deux hommes au monde plus incapables de s'entendre qu'un
+croyant et un doutant, quand ils se trouvent en face l'un de l'autre,
+quelles que soient leur bonne foi et mme leur intelligence. Ils parlent
+deux langues inintelligibles, si la grce de Dieu n'intervient entre eux
+comme interprte. Que j'ai bien senti combien ces grands maux sont
+au-dessus de tout remde humain et que Dieu s'en est rserv le
+traitement, _manu mitissima et suavissima pertractans vulnera mea_,
+comme dit saint Augustin, qu'on s'aperoit bien avoir pass par cette
+filire, la faon dont il en parle!... Parfois l'_Angelus Satan qui
+me colaphizet_ se rveille. Que veux-tu, mon pauvre ami! c'est notre
+sort. _Converte te supra, converte te infra_, la vie de l'homme et
+surtout du chrtien est un combat, et en dfinitive, ces temptes lui
+sont peut-tre plus avantageuses qu'un trop grand calme, o il
+s'endormirait... Je ne reviens pas, mon cher ami, en songeant qu'avant
+un an tu seras prtre, toi, mon cher Liart, qui as t mon condisciple,
+mon ami d'enfance. Nous voil plus qu' moiti de notre vie, selon
+l'ordre ordinaire, et l'autre moiti ne sera probablement pas la plus
+agrable. Comme cela nous engage regarder ce qui passe comme n'tant
+pas et supporter patiemment des peines de quelques jours, dont nous
+rirons dans quelques annes et auxquelles nous ne penserons pas dans
+l'ternit! Vanit des vanits!
+
+ * * * * *
+
+Un an aprs, le mal que je croyais passager avait envahi ma conscience
+tout entire. Le 22 mars 1845, j'crivis mon ami, une lettre qu'il ne
+put lire. Il tait mourant quand elle lui parvint.
+
+ * * * * *
+
+Ma position au sminaire n'a reu, depuis nos derniers entretiens, aucun
+changement bien sensible. J'ai la facult d'assister rgulirement au
+cours de syriaque de M. Quatremre, au Collge de France, et j'y trouve
+un intrt extrme. Cela me sert bien des fins: d'abord acqurir des
+connaissances belles et utiles, puis me distraire de certaines choses
+en m'occupant d'autres... Il ne manquerait rien mon bonheur, si les
+dsolantes penses que tu sais ne m'affligeaient continuellement l'me,
+et cela selon une effroyable progression d'accroissement. Je suis bien
+dcid ne pas accepter le sous-diaconat la prochaine ordination.
+Cela ne devra paratre singulier personne, puisque l'ge m'obligerait
+ mettre un intervalle entre mes ordres. Du reste, que m'importe
+l'opinion? Il faut que je m'habitue la braver pour tre prt tout
+sacrifice. Je passe bien des moments cruels; cette semaine sainte
+surtout, t pour moi douloureuse; car toute circonstance qui
+m'arrache ma vie ordinaire me replonge dans mes anxits. Je me
+console en pensant Jsus, si beau, si pur, si idal en sa souffrance,
+qu'en toute hypothse j'aimerai toujours. Mme si je venais
+l'abandonner, cela devrait lui plaire; car ce serait un sacrifice fait
+la conscience, et Dieu sait s'il me coterait!
+
+Je crois que toi, du moins, tu saurais le comprendre. Oh! mon ami, que
+l'homme est peu libre dans le choix de sa destine! Voici un enfant qui
+n'agit encore que par impulsion et imitation; et c'est cet ge qu'on
+lui fait jouer sa vie; une puissance suprieure l'enlace dans
+d'indissolubles liens; elle poursuit son travail en silence, et, avant
+qu'il commence se connatre, il est li sans savoir comment. un
+certain ge, il se rveille; il veut agir. Impossible...; ses bras et
+ses mains sont pris dans d'inextricables rseaux; c'est Dieu mme qui le
+serre, et la cruelle opinion est l, faisant un irrvocable arrt des
+vellits de son enfance, et elle rira de lui s'il veut quitter le jouet
+qui amusa ses premires annes. Oh! encore s'il n'y avait que l'opinion!
+Mais tous les liens les plus doux de la vie entrent dans le tissu du
+filet qui l'entoure, et il faudra qu'il arrache la moiti de son coeur,
+s'il veut s'en dlivrer. Que de fois j'ai dsir que l'homme naqut ou
+tout fait libre ou dnu de libert. Il serait moins plaindre s'il
+naissait comme la plante invariablement fixe au sol qui doit la
+nourrir. Avec ce lambeau de libert, il est assez fort pour rsister,
+pas assez pour agir... mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous
+abandonn? Comment concilier tout cela avec l'empire d'un pre? Il y a
+l des mystres, mon ami. Heureux qui peut ne les sonder qu'en
+spculation!
+
+Il faut que tu sois bien mon ami pour que je te dise tout cela. Je n'ai
+pas besoin de te demander le silence. Tu comprends qu'il faut des
+mnagements pour ma mre. J'aimerais mieux mourir que de lui causer une
+minute de peine. Dieu, aurai-je la force de lui prfrer mon devoir?
+Je te la recommande; elle aime beaucoup tes attentions; c'est le plus
+grand service que tu puisses me rendre.
+
+
+V
+
+J'arrivai ainsi aux vacances de 1845, que j'allai passer, comme les
+prcdentes, en Bretagne. L, j'eus beaucoup plus de temps pour
+rflchir. Les grains de sable de mes doutes s'agglomrrent et
+devinrent un bloc. Mon directeur, qui, avec les meilleures intentions du
+monde, me conseillait mal, n'tait plus auprs de moi. Je cessai de
+prendre part aux sacrements de l'glise, tout en ayant le mme got que
+par le pass pour ses prires. Le christianisme m'apparaissait comme
+plus grand que jamais; mais je ne maintenais plus le surnaturel que par
+un effort d'habitude, par une sorte de fiction avec moi-mme. L'oeuvre de
+la logique tait finie; l'oeuvre de l'honntet commenait. Durant deux
+mois peu prs, je fus protestant; je ne pouvais me rsoudre quitter
+tout fait la grande tradition religieuse dont j'avais vcu jusque-l;
+je rvais des rformes futures, o la philosophie du christianisme,
+dgage de toute scorie superstitieuse et conservant nanmoins son
+efficacit morale (l tait mon rve), resterait la grande cole de
+l'humanit et son guide vers l'avenir. Mes lectures allemandes
+m'entretenaient dans ces penses. Herder tait l'crivain allemand que
+je connaissais le mieux. Ses vastes vues m'enchantaient, et je me disais
+avec un vif regret: Ah! que ne puis-je, comme un Herder, penser tout
+cela et rester ministre, prdicateur chrtien! Mais, avec la notion
+prcise et la fois respectueuse que j'avais du catholicisme, je
+n'arrivais point concevoir une honnte attitude d'me qui me permt
+d'tre prtre catholique en gardant les opinions que j'avais. J'tais
+chrtien comme l'est un professeur de thologie de Halle ou de Tubingue.
+Une voix secrte me disait: Tu n'es plus catholique; ton habit est un
+mensonge: quitte-le.
+
+J'tais chrtien, cependant; car tous les papiers que j'ai de ce temps
+me donnent, trs clairement exprim, le sentiment que j'ai plus tard
+essay de rendre dans la _Vie de Jsus_, je veux dire un got vif pour
+l'idal vanglique et pour le caractre du fondateur du christianisme.
+L'ide qu'en abandonnant l'glise, je resterais fidle Jsus, s'empara
+de moi, et, si j'avais t capable de croire aux apparitions, j'aurais
+certainement vu Jsus me disant: Abandonne-moi pour tre mon disciple.
+Cette pense me soutenait, m'enhardissait. Je peux dire que, ds lors,
+la _Vie de Jsus_ tait crite dans mon esprit. La croyance l'minente
+personnalit de Jsus, qui est l'me de ce livre, avait t ma force
+dans ma lutte contre la thologie. Jsus a bien rellement toujours t
+mon matre. En suivant la vrit au prix de tous les sacrifices, j'tais
+convaincu de le suivre et d'obir au premier de ses enseignements.
+
+J'tais maintenant si loin de mes vieux matres de Bretagne, par
+l'esprit, par les tudes, par la culture intellectuelle, que je ne
+pouvais presque plus causer avec eux. Un d'eux entrevit quelque chose:
+Ah! j'ai toujours pens, me dit-il, qu'on vous faisait faire de trop
+fortes tudes. L'habitude que j'avais prise de rciter mes psaumes en
+hbreu, dans un petit livre crit de ma main que je m'tais fait pour
+cela, et qui tait comme mon brviaire, les surprenait beaucoup. Ils
+taient presque tents de me demander si je voulais me faire juif. Ma
+mre devinait tout sans bien comprendre. Je continuais, comme dans mon
+enfance, faire avec elle de longues promenades dans la campagne. Un
+jour, nous nous assmes dans la valle du Guindy, prs de la chapelle
+des Cinq-Plaies, ct de la source. Pendant des heures, je lus ct
+d'elle, sans lever les yeux. Le livre tait bien inoffensif; c'taient
+les _Recherches philosophiques_ de M. de Bonald. Ce livre nanmoins lui
+dplut; elle me l'arracha des mains; elle sentait que, si ce n'tait
+lui, c'taient ses pareils qui taient les ennemis de sa plus chre
+pense.
+
+Le 6 septembre 1845[21], j'crivis M. ***, mon directeur, la lettre
+suivante, dont je retrouve la copie dans mes papiers. Je la reproduis
+sans rien attnuer de ce qu'elle a de contradictoire et de lgrement
+fivreux.
+
+ Monsieur,
+
+ Quelques voyages que j'ai d faire au commencement de mes vacances
+ m'ont empch de correspondre avec vous aussitt que je l'eusse
+ dsir. C'tait pourtant un besoin bien pressant pour moi que de
+ m'ouvrir vous sur des peines qui deviennent chaque jour de plus
+ en plus vives, d'autant plus vives que je ne trouve ici personne
+ qui je puisse les confier. Ce qui devrait faire mon bonheur cause
+ mon plus grand chagrin. Un devoir imprieux m'oblige concentrer
+ mes penses en moi-mme, pour en pargner le contre-coup aux
+ personnes qui m'entourent de leur affection, et qui, d'ailleurs,
+ seraient bien incapables de comprendre mon trouble. Leurs soins et
+ leurs caresses me dsolent. Ah! si elles savaient ce qui se passe
+ au fond de mon coeur!
+
+ Depuis mon sjour en ce pays, j'ai acquis des donnes importantes
+ pour la solution du grand problme qui me proccupe. Plusieurs
+ circonstances m'ont tout d'abord fait comprendre la grandeur du
+ sacrifice que Dieu exigeait de moi, et dans quel abme me
+ prcipitait le parti que me conseille ma conscience. Inutile de
+ vous en prsenter le pnible dtail, puisqu'aprs tout, de
+ pareilles considrations ne doivent tre d'aucun poids dans la
+ dlibration dont il s'agit. Renoncer une voie qui m'a souri ds
+ mon enfance, et qui me menait srement aux fins nobles et pures que
+ je m'tais proposes, pour en embrasser une autre o je n'entrevois
+ qu'incertitudes et rebuts; mpriser une opinion qui, pour une bonne
+ action, ne me rserve que le blme, et t peu de chose, s'il ne
+ m'et fallu en mme temps arracher la moiti de mon coeur, ou, pour
+ mieux dire, en percer un autre auquel le mien s'tait si fort
+ attach. L'amour filial avait grandi en moi de tant d'autres
+ affections supprimes! Eh bien, c'est dans cette partie la plus
+ intime de mon tre que le devoir exige de moi les sacrifices les
+ plus douloureux. Ma sortie du sminaire sera pour ma mre une
+ nigme inexplicable; elle croira que c'est pour un caprice que je
+ l'ai tue.
+
+ En vrit, monsieur, quand j'envisage cet inextricable filet o
+ Dieu m'a enlac durant le sommeil de ma raison et de ma libert,
+ alors que je suivais docilement la ligne que lui-mme traait
+ devant moi, de dsolantes penses s'lvent dans mon me. Dieu le
+ sait, j'tais simple et pur; je ne me suis ingr rien faire de
+ moi-mme; le sentier qu'il ouvrait devant moi, je m'y prcipitais
+ avec franchise et abandon, et voil que ce sentier m'a conduit un
+ abme!... Dieu m'a trahi, monsieur! Je n'ai jamais dout qu'une
+ providence sage et bonne ne gouvernt l'univers, ne me gouvernt
+ moi-mme pour me conduire ma fin. Ce n'est pourtant pas sans
+ efforts que j'ai pu appliquer un dmenti aussi formel aux faits
+ apparents. Je me dis souvent que le bon sens vulgaire est peu
+ capable d'apprcier le gouvernement providentiel soit de
+ l'humanit, soit de l'univers, soit de l'individu. La considration
+ isole des faits ne mnerait gure l'optimisme. Il faut du
+ courage pour faire Dieu cette gnrosit, en dpit de
+ l'exprience. J'espre n'hsiter jamais sur ce point, et, quels que
+ soient les maux que la Providence me rserve encore, je croirai
+ toujours qu'elle me mne mon plus grand bien possible par le
+ moindre mal possible.
+
+ D'aprs des nouvelles que je viens de recevoir d'Allemagne, la
+ place qui m'y tait propose est toujours ma disposition[22];
+ seulement je ne pourrai en prendre possession avant le printemps
+ prochain. Tout cela me rend ce voyage bien problmatique et me
+ replonge dans de nouvelles incertitudes. On me propose toujours une
+ anne d'tudes libres dans Paris, durant laquelle je pourrais
+ rflchir sur l'avenir que je devrais embrasser, et aussi prendre
+ mes grades universitaires. Je suis bien tent, monsieur, de choisir
+ ce dernier parti; car, bien que je sois dcid descendre encore
+ au sminaire, pour confrer avec vous et avec mes suprieurs,
+ nanmoins j'aurais beaucoup de rpugnance y faire un long sjour
+ dans l'tat d'me o je me trouve. Je ne vois approcher qu'avec
+ effroi l'poque o l'tat intrieur le plus indtermin devra se
+ traduire par les dmarches les plus dcisives. Mon Dieu! qu'il est
+ cruel d'tre oblig de remonter ainsi le courant qu'on a longtemps
+ suivi, et o l'on tait si doucement port! Encore si j'tais sr
+ de l'avenir, si j'tais sr que je pourrai un jour faire mes
+ ides la place qu'elles rclament, et poursuivre mon aise et sans
+ proccupations extrieures l'oeuvre de mon perfectionnement
+ intellectuel et moral! Mais, quand je serais sr de moi-mme,
+ serais-je sr des circonstances qui s'imposent nous si
+ fatalement? En vrit, j'en viens regretter la misrable part de
+ libert que Dieu nous a donne; nous en avons assez pour lutter,
+ pas assez pour dominer la destine, tout juste ce qu'il faut pour
+ souffrir.
+
+ Heureux les enfants qui ne font que dormir et rver, et ne songent
+ pas s'engager dans cette lutte avec Dieu mme! Je vois autour de
+ moi des hommes purs et simples, auxquels le christianisme suffit
+ pour tre vertueux et heureux. Ah! que Dieu les prserve de jamais
+ rveiller en eux une misrable facult, cette critique fatale qui
+ rclame si imprieusement satisfaction, et qui, aprs qu'elle est
+ satisfaite, laisse dans l'me si peu de douces jouissances! Plt
+ Dieu qu'il dpendt de moi de la supprimer! Je ne reculerais pas
+ devant l'amputation si elle tait licite et possible. Le
+ christianisme suffit toutes mes facults, except une seule, la
+ plus exigeante de toutes, parce qu'elle est de droit juge de toutes
+ les autres. Ne serait-ce pas une contradiction de commander la
+ conviction la facult qui cre la conviction? Je sais bien que
+ l'orthodoxe doit me dire que c'est par ma faute que je suis tomb
+ en cet tat. Je ne disputerai pas; nul ne sait s'il est digne
+ d'amour ou de haine. Volontiers donc je dirai: C'est ma faute!
+ pourvu que ceux qui m'aiment consentent me plaindre et me
+ garder leur amiti.
+
+ Un rsultat qui me semble maintenant acquis avec certitude, c'est
+ que je ne reviendrai plus l'orthodoxie, en continuant suivre la
+ ligne que j'ai suivie, je veux dire l'examen rationnel et critique.
+ Jusqu'ici, j'esprais qu'aprs avoir parcouru le cercle du doute,
+ je reviendrais au point de dpart; j'ai totalement perdu cette
+ esprance; le retour au catholicisme ne me semble plus possible que
+ par un recul, en rompant net la ligne o je me suis engag, en
+ stigmatisant ma raison, en la dclarant une fois pour toutes nulle
+ et sans valeur, en la condamnant au silence respectueux. Chaque pas
+ dans ma carrire critique m'loigne de mon point de dpart. Ai-je
+ donc perdu toute esprance de revenir au catholicisme? Ah! cette
+ pense serait pour moi trop cruelle. Non, monsieur, je n'espre
+ plus y revenir par le progrs rationnel; mais j'ai t souvent
+ assez prs de me rvolter tout jamais contre un guide dont
+ parfois je me dfie. Quel serait alors le mobile de ma vie? Je ne
+ sais; mais l'activit trouve partout son aliment. Croyez bien qu'il
+ faut que j'aie t rudement prouv, pour m'tre arrt un instant
+ une pense qui me parat plus affreuse que la mort. Et pourtant,
+ si ma conscience me la prsentait comme licite, je la saisirais
+ avec empressement, ne ft-ce que par pudeur humaine.
+
+ Au moins ceux qui me connaissent avoueront, j'espre, que ce n'est
+ pas l'intrt qui m'a loign du christianisme. Tous mes intrts
+ les plus chers ne devaient-ils pas m'engager le trouver vrai? Les
+ considrations temporelles contre lesquelles j'ai lutter eussent
+ suffi pour en persuader bien d'autres; mon coeur a besoin du
+ christianisme; l'vangile sera toujours ma morale; l'glise a fait
+ mon ducation, je l'aime. Ah! que ne puis-je continuer me dire
+ son fils? Je la quitte malgr moi; j'ai horreur de ces attaques
+ dloyales o on la calomnie; j'avoue franchement que je n'ai rien
+ de complet mettre la place de son enseignement; mais je ne puis
+ me dissimuler les points vulnrables que j'ai cru y trouver et sur
+ lesquels on ne peut transiger, vu qu'il s'agit d'une doctrine o
+ tout se tient et dont on ne peut dtacher aucune partie.
+
+ Je regrette quelquefois de n'tre pas n dans un pays o les liens
+ de l'orthodoxie fussent moins resserrs que dans les pays
+ catholiques; car, tout prix, je veux tre chrtien, mais je ne
+ puis tre orthodoxe. Quand je vois des penseurs aussi libres et
+ aussi hardis que Herder, Kant, Fichte, se dire chrtiens, j'aurais
+ envie de l'tre comme eux. Mais le puis-je dans le catholicisme?
+ C'est une barre de fer; on ne raisonne pas avec une barre de fer.
+ Qui fondera parmi nous le christianisme rationnel et critique? Je
+ vous avouerai que je crois avoir trouv dans quelques crivains
+ allemands le vrai mode de christianisme qui nous convient.
+ Puiss-je voir le jour o ce christianisme prendra une forme
+ capable de satisfaire pleinement tous les besoins de notre temps!
+ Puiss-je moi-mme cooprer cette grande oeuvre! Ce qui me dsole,
+ c'est que peut-tre il faudra un jour tre prtre pour cela, et je
+ ne peux me faire prtre sans une coupable hypocrisie.
+
+ Pardonnez-moi, monsieur, ces penses, qui doivent vous paratre
+ coupables. Vous le savez, tout cela n'a pas en moi une consistance
+ dogmatique, et, au milieu de tous ces troubles, je tiens encore
+ l'glise, ma vieille mre. Je rcite les psaumes avec coeur; je
+ passerais, si je me laissais aller, des heures dans les glises; la
+ pit douce, simple et pure me touche au fond du coeur; j'ai mme de
+ vifs retours de dvotion. Tout cela ne peut coexister sans
+ contradiction avec mon tat gnral. Mais j'ai pris l-dessus
+ franchement mon parti; je me suis dbarrass du joug importun de la
+ consquence, au moins provisoirement. Dieu me condamnera-t-il pour
+ avoir admis simultanment ce que rclament simultanment mes
+ diffrentes facults, quoique je ne puisse concilier leurs
+ exigences contraires? N'y a-t-il pas des poques dans l'histoire de
+ l'esprit humain o la contradiction est ncessaire? Du moment que
+ l'examen s'applique aux vrits morales, il faut qu'on en doute, et
+ pourtant, durant cette poque de transition, l'me pure et noble
+ doit encore tre morale, grce une contradiction. C'est ainsi que
+ je parviens par moments tre la fois catholique et
+ rationaliste; mais prtre, je ne puis l'tre: on n'est pas prtre
+ par moments, on l'est toujours.
+
+ Les bornes d'une lettre m'obligent terminer ici la longue
+ confidence de mes luttes intrieures. Je bnis Dieu, qui me
+ rservait de si pnibles preuves, de m'avoir mis en rapports avec
+ un esprit comme le vtre, qui sait si bien les comprendre et qui
+ je peux les confier sans rserve.
+
+M. *** fit ma lettre une rponse pleine de coeur. Il n'y combattait
+plus que faiblement mon projet d'tudes libres. Ma soeur, dont la haute
+raison tait, depuis des annes, comme la colonne lumineuse qui marchait
+devant moi, m'encourageait, du fond de la Pologne, par ses lettres
+pleines de droiture et de bon sens. Je pris ma rsolution dans les
+derniers jours de septembre. Ce fut un acte de grande honntet; c'est
+maintenant ma joie et mon assurance d'y penser. Mais quel dchirement!
+De beaucoup, c'tait ma mre qui me faisait le plus saigner le coeur.
+J'tais oblig de lui porter un coup de poignard, sans pouvoir lui
+donner la moindre explication. Quoique fort intelligente sa manire,
+ma mre n'tait pas assez instruite pour comprendre qu'on changet de
+foi religieuse parce qu'on avait trouv que les explications
+messianiques des Psaumes sont fausses, et que Gesenius, dans son
+commentaire sur Isae, a raison sur presque tous les points contre les
+orthodoxes. Certes, il m'en cotait aussi beaucoup de contrister mes
+anciens matres de Bretagne, qui continuaient d'avoir pour moi une si
+vive affection. La question critique, telle qu'elle tait pose dans mon
+esprit, leur et paru quelque chose d'inintelligible, tant leur foi
+tait simple et absolue. Je partis donc pour Paris sans leur laisser
+entrevoir autre chose que des voyages l'tranger et une interruption
+possible dans mes tudes ecclsiastiques.
+
+Ces messieurs de Saint-Sulpice, habitus une plus large vue des
+choses, ne furent pas trop surpris. M. Le Hir, qui avait une confiance
+absolue dans l'tude, et qui savait de plus le srieux de mes moeurs, ne
+me dtourna pas de donner quelques annes aux recherches libres dans
+Paris, et me traa le plan des cours du Collge de France et de l'cole
+des langues orientales que je devais suivre. M. Carbon fut pein; il vit
+combien ma situation allait devenir difficile et me promit de chercher
+pour moi une position tranquille et honnte. Je trouvai chez M.
+Dupanloup cette grande et chaleureuse entente des choses de l'me qui
+faisait sa supriorit. Je fus avec lui d'une extrme franchise. Le ct
+scientifique lui chappa tout fait; quand je lui parlai de critique
+allemande, il fut surpris. Les travaux de M. Le Hir lui taient presque
+inconnus. L'criture, ses yeux, n'tait utile que pour fournir aux
+prdicateurs des passages loquents; or l'hbreu ne sert de rien pour
+cela. Mais quel bon, grand et noble coeur! J'ai l sous mes yeux un petit
+billet de sa main: Avez-vous besoin de quelque argent? ce serait tout
+simple dans votre situation. Ma pauvre bourse est votre disposition.
+Je voudrais pouvoir vous offrir des biens plus prcieux... Mon offre,
+toute simple, ne vous blessera pas, j'espre. Je le remerciai, et n'eus
+ cela aucun mrite. Ma soeur Henriette m'avait donn douze cents francs
+pour traverser ce moment difficile. Je les entamai peine. Mais cette
+somme, en m'enlevant l'inquitude immdiate pour le lendemain, fut la
+base de l'indpendance et de la dignit de toute ma vie.
+
+Je descendis donc, pour ne plus les remonter en soutane, les marches du
+sminaire Saint-Sulpice, le 6 octobre 1845; je traversai la place au
+plus court et gagnai rapidement l'htel qui occupait alors l'angle
+nord-ouest de l'esplanade actuelle, laquelle n'tait pas encore dgage.
+
+
+
+
+VI
+
+PREMIERS PAS HORS DE SAINT-SULPICE
+
+
+I
+
+J'ai dit comment, le 6 octobre 1845, je quittai dfinitivement le
+sminaire de Saint-Sulpice et j'allai prendre une chambre l'htel le
+plus voisin. Je ne sais pas quel tait le nom de cet htel; on
+l'appelait toujours l'htel de mademoiselle Cleste, du nom de la
+personne recommandable qui en avait l'administration ou la proprit.
+
+C'tait srement un htel unique dans Paris que celui de mademoiselle
+Cleste, une espce d'annexe du sminaire, o la rgle du sminaire se
+continuait presque. On n'y tait reu que sur une recommandation de ces
+messieurs ou de quelque autorit pieuse. C'tait le lieu de sjour
+momentan des lves qui, en entrant au sminaire ou en en sortant,
+avaient besoin de quelques jours libres; les ecclsiastiques en voyage,
+les suprieures de couvent qui avaient des affaires Paris, y
+trouvaient un asile commode et bon march. La transition de l'habit
+ecclsiastique l'habit laque est comme le changement d'tat d'une
+chrysalide; il y faut un peu d'ombre. Certes, si quelqu'un pouvait nous
+dire tous les romans silencieux et discrets que couvrit ce vieil htel
+maintenant disparu, nous aurions d'intressantes confidences. Il ne
+faudrait cependant pas que les conjectures des romanciers fissent fausse
+route. Je me rappelle mademoiselle Cleste; dans le souvenir
+reconnaissant que beaucoup d'ecclsiastiques conservaient d'elle, il n'y
+avait rien qui, au point de vue des canons les plus svres, ne se pt
+avouer.
+
+Pendant que j'attendais, chez mademoiselle Cleste, que ma mtamorphose
+ft acheve, la bont de M. Carbon ne restait pas inactive. Il avait
+crit pour moi M. l'abb Gratry, alors directeur du collge Stanislas,
+et celui-ci me fit offrir un emploi de surveillant dans la division
+suprieure. Je vis M. Dupanloup, qui me conseilla d'accepter: Ne vous y
+trompez pas, me dit-il; M. Gratry est un prtre distingu, tout ce qu'il
+y a de plus distingu. J'acceptai; je n'eus qu' me louer de tout le
+monde; mais cela dura quinze jours peine. Je trouvai que ma situation
+nouvelle impliquait encore ce quoi j'avais voulu mettre fin en sortant
+du sminaire, je veux dire une profession extrieure avoue de
+clricature. Je n'eus ainsi avec M. Gratry que des rapports tout fait
+passagers. C'tait un homme de coeur, un crivain assez habile; mais le
+fond tait nul. Le vague de son esprit ne m'allait pas. M. Carbon et M.
+Dupanloup lui avaient dit le motif de ma sortie de Saint-Sulpice. Nous
+emes ensemble deux ou trois entretiens, o je lui exposai mes doutes
+positifs, fonds sur l'examen des textes. Il n'y comprit rien, et son
+transcendant dut trouver ma prcision bien terre terre. Il n'avait
+aucune science ecclsiastique, ni exgse ni thologie. Tout se bornait
+ des phrases gnrales, des applications puriles des mathmatiques
+ce qui est matire de fait. L'immense supriorit de la thologie de
+Saint-Sulpice sur ces combinaisons creuses, se donnant pour
+scientifiques, me frappa bien vite. Saint-Sulpice sait d'original ce
+qu'est le christianisme; l'cole polytechnique ne le sait pas. Mais, je
+le rpte, l'honntet de M. Gratry tait parfaite, et c'tait un homme
+trs attachant, un vrai galant homme.
+
+Je me sparai de lui avec regret, mais je le devais. J'avais quitt le
+premier sminaire du monde pour un autre qui ne le valait pas. La jambe
+avait t mal remise; j'eus le courage de la casser de nouveau. Le 2 ou
+3 novembre 1845, je franchis le dernier seuil par lequel l'glise avait
+voulu me retenir, et j'allai m'tablir dans une institution du quartier
+Saint-Jacques, relevant du lyce Henri IV, comme rptiteur _au pair_,
+c'est--dire, selon le langage du quartier Latin d'alors, sans
+appointements. J'avais une petite chambre, la table avec les lves,
+peine deux heures par jour occupes, beaucoup de temps par consquent
+pour travailler. Cela me satisfaisait pleinement.
+
+
+II
+
+Avec la facult que j'ai de suffire mon propre bonheur et d'aimer par
+consquent la solitude, la petite pension de la rue des Deux-glises[23]
+et t, en effet, pour moi un paradis, sans la crise terrible que
+traversait ma conscience et le changement d'assise que je devais faire
+subir ma vie. Les poissons du lac Bakal ont mis, dit-on, des milliers
+d'annes devenir poissons d'eau douce aprs avoir t poissons d'eau
+de mer. Je dus faire ma transition en quelques semaines. Comme un cercle
+enchant, le catholicisme embrasse la vie entire avec tant de force,
+que, quand on est priv de lui, tout semble fade. J'tais terriblement
+dpays. L'univers me faisait l'effet d'un dsert sec et froid. Du
+moment que le christianisme n'tait pas la vrit, le reste me parut
+indiffrent, frivole, peine digne d'intrt. L'croulement de ma vie
+sur elle-mme me laissait un sentiment de vide comme celui qui suit un
+accs de fivre ou un amour bris. La lutte qui m'avait occup tout
+entier avait t si ardente, que maintenant je trouvais tout troit et
+mesquin. Le monde se montrait moi mdiocre, pauvre en vertu. Ce que je
+voyais me semblait une chute, une dcadence; je me crus perdu dans une
+fourmilire de pygmes.
+
+Ma tristesse tait redouble par la douleur que j'avais t oblig de
+causer ma mre. J'employai, pour lui arranger les choses de la manire
+qui pouvait lui tre le moins pnible, quelques artifices auxquels j'eus
+peut-tre tort de recourir. Ses lettres me dchiraient le coeur. Elle se
+figurait ma position encore plus difficile qu'elle ne l'tait, et,
+comme, en me gtant malgr notre pauvret, elle m'avait rendu trs
+dlicat, elle croyait qu'une vie rude et commune ne pourrait jamais
+m'aller. Toi qu'une pauvre petite souris empchait de dormir,
+m'crivait-elle, comment vas-tu faire?... Elle passait ses journes
+chanter les cantiques de Marseille, qui taient son livre de
+prdilection[24], surtout le cantique de Joseph:
+
+ Joseph, mon aimable,
+ Fils affable,
+ Les btes t'ont dvor;
+ Je perds avec toi l'envie
+ D'tre en vie;
+ Le Seigneur soit ador!
+
+Quand elle m'crivait cela, mon coeur tait navr. Dans mon enfance,
+j'avais l'habitude de lui demander dix fois par jour: Maman, tes-vous
+contente de moi? Le sentiment d'un dchirement entre elle et moi
+m'tait cruel. Je m'ingniais alors inventer des moyens pour lui
+prouver que j'tais toujours le mme fils affable que par le pass.
+Peu peu, la blessure se cicatrisa. Quand elle me vit rester pour elle
+aussi bon et aussi tendre que je l'avais jamais t, elle admit
+volontiers qu'il y a plusieurs manires d'tre prtre et que rien
+n'tait chang en moi que le costume; et c'tait bien la vrit.
+
+Mon ignorance du monde tait complte. Tout ce qui n'est pas dans les
+livres m'tait inconnu. Comme, d'ailleurs, je n'ai jamais bien su que ce
+que j'ai appris Saint-Sulpice, la consquence a t qu'en affaires je
+suis toujours rest un enfant. Je ne fis donc aucun effort pour rendre
+ma situation aussi bonne que possible. Penser me paraissait l'objet
+unique de la vie. La carrire de l'instruction publique tant celle qui
+ressemble le plus la clricature, je la choisis presque sans
+rflexion. Certes, il tait dur, aprs avoir touch la plus haute
+culture de l'esprit et avoir occup une place dj honore, de descendre
+au degr le plus humble. Je savais mieux que personne en France, aprs
+M. Le Hir, la thorie compare des langues smitiques, et ma position
+tait celle du dernier matre d'tude; j'tais un savant et je n'tais
+pas bachelier. Mais la satisfaction intime de ma conscience me
+suffisait. Je n'eus jamais, au sujet de mes rsolutions dcisives du
+mois d'octobre 1845, une ombre de regret.
+
+Une rcompense, d'ailleurs me fut rserve ds le lendemain mme de mon
+entre dans la pension obscure o je devais occuper durant trois ans et
+demi la situation la plus chtive. Parmi les lves, il y en avait un
+qui, raison de ses succs et de son avancement, occupait un rang
+part dans la maison. Il avait dix-huit ans, et dj l'esprit
+philosophique, l'ardeur concentre, la passion du vrai, la sagacit
+d'invention, qui plus tard devaient rendre son nom clbre, taient
+visibles pour ceux qui le connaissaient; je veux parler de M. Berthelot.
+Ma chambre tait contigu la sienne, et, ds le jour o nous nous
+connmes, nous fmes pris d'une vive amiti l'un pour l'autre. Notre
+ardeur d'apprendre tait gale; nos cultures avaient t trs diverses.
+Nous mmes en commun tout ce que nous savions; il en rsulta une petite
+chaudire o cuisaient ensemble des pices assez disparates, mais o le
+bouillonnement tait fort intense. Berthelot m'apprit ce qu'on
+n'enseignait pas au sminaire; de mon ct, je me mis en devoir de lui
+apprendre la thologie et l'hbreu. Berthelot acheta une Bible
+hbraque, qui est encore, je crois, non coupe dans sa bibliothque. Je
+dois dire qu'il n'alla pas beaucoup au del des _shevas_; le laboratoire
+me fit bientt une concurrence victorieuse. Notre honntet et notre
+droiture s'embrassrent. Berthelot me fit connatre son pre, un de ces
+caractres de mdecins accomplis comme Paris sait les produire. M.
+Berthelot pre tait chrtien gallican de l'ancienne cole et d'opinions
+politiques trs librales. C'tait le premier rpublicain que j'eusse
+vu; une telle apparition m'tonna. Il tait quelque chose de plus; je
+veux dire homme admirable par la charit et le dvouement. Il fit la
+carrire scientifique de son fils en lui permettant de se livrer,
+jusqu' l'ge de plus de trente ans, ses recherches spculatives, sans
+fonction, ni concours, ni cole, ni travail rmunrateur. En politique,
+Berthelot resta fidle aux principes de son pre. C'est l le seul point
+sur lequel nous ne soyons pas toujours d'accord; car, pour moi, je me
+rsignerais volontiers, si l'occasion s'en prsentait (je dois dire
+qu'elle s'loigne de jour en jour), servir, pour le plus grand bien de
+la pauvre humanit, l'heure qu'il est si dsempare, un tyran
+philanthrope, instruit, intelligent et libral.
+
+Nos discussions taient sans fin, nos conversations toujours
+renaissantes. Nous passions une partie des nuits chercher,
+travailler ensemble. Au bout de quelque temps, M. Berthelot, ayant
+achev ses mathmatiques spciales au lyce Henri IV, retourna chez son
+pre, qui demeurait au pied de la tour Saint-Jacques de la Boucherie.
+Quand il venait me voir, le soir, la rue de l'Abb-de-l'pe, nous
+causions pendant des heures; puis j'allais le reconduire la tour
+Saint-Jacques; mais, comme d'ordinaire la question tait loin d'tre
+puise quand nous arrivions sa porte, il me ramenait Saint-Jacques
+du Haut-Pas; puis je le reconduisais et ce mouvement de va-et-vient se
+continuait nombre de fois. Il faut que les questions sociales et
+philosophiques soient bien difficiles pour que nous ne les ayons pas
+rsolues dans notre effort dsespr. La crise de 1848 nous mut
+profondment. Pas plus que nous, cette anne terrible ne devait rsoudre
+les problmes qu'elle posait. Mais elle montra la caducit d'une foule
+de choses tenues pour solides; elle fut, pour les esprits jeunes et
+actifs, comme la chute d'un rideau de nuages qui dissimulait l'horizon.
+
+Le lien de profonde affection qui s'tablit ainsi entre M. Berthelot et
+moi fut certainement du genre le plus rare et le plus singulier. Le
+hasard rapprocha en nous deux natures essentiellement objectives, je
+veux dire aussi dgages qu'il est possible de l'troit tourbillon qui
+fait de la plupart des consciences un petit gouffre goste comme le
+trou conique du formica-leo. Habitus nous regarder trs peu
+nous-mmes, nous nous regardions trs peu l'un l'autre. Notre amiti
+consista en ce que nous nous apprenions mutuellement, en une sorte de
+commune fermentation qu'une remarquable conformit d'organisation
+intellectuelle produisait en nous devant les mmes objets. Ce que nous
+avions vu deux nous paraissait certain. Quand nous entrmes en
+rapports, il me restait un attachement tendre pour le christianisme;
+Berthelot tenait aussi de son pre un reste de croyances chrtiennes.
+Quelques mois suffirent pour relguer ces vestiges de foi dans la partie
+de nos mes consacre aux souvenirs. L'affirmation que tout est d'une
+mme couleur dans le monde, qu'il n'y a pas de surnaturel particulier ni
+de rvlation momentane, s'imposa d'une faon absolue notre esprit.
+La claire vue scientifique d'un univers o n'agit d'une faon
+apprciable aucune volont libre suprieure celle de l'homme devint,
+depuis les premiers mois de 1846, l'ancre inbranlable sur laquelle nous
+n'avons jamais chass. Nous n'y renouerons que quand il nous sera donn
+de constater dans la nature un fait spcialement intentionnel, ayant sa
+cause en dehors de la volont libre de l'homme ou de l'action spontane
+des animaux.
+
+Notre amiti fut ainsi quelque chose d'analogue celle des deux yeux
+quand ils fixent un mme objet et que, de deux images, rsulte au
+cerveau une seule et mme perception. Notre croissance intellectuelle
+tait comme ces phnomnes qui se produisent par une sorte d'action de
+voisinage et de tacite complicit. M. Berthelot aimait autant que moi ce
+que je faisais; j'aimais son oeuvre presque autant qu'il l'aimait
+lui-mme. Jamais il n'y eut entre nous, je ne dirai pas une dtente
+morale, mais une simple vulgarit. Nous avons toujours t l'un avec
+l'autre comme on est avec une femme qu'on respecte. Quand je cherche
+me reprsenter l'unique paire d'amis que nous avons t, je me figure
+deux prtres en surplis se donnant le bras. Ce costume ne les gne pas
+pour causer des choses suprieures; mais l'ide ne leur viendrait pas,
+en un tel habillement, de fumer un cigare ensemble, ou de tenir
+d'humbles propos, ou de reconnatre les plus lgitimes exigences du
+corps. Ce pauvre Flaubert ne put jamais comprendre ce que Sainte-Beuve
+raconte, dans son _Port-Royal_, de ces solitaires qui passaient leur vie
+dans la mme maison en s'appelant _monsieur_ jusqu' la mort. C'est que
+Flaubert ne se faisait pas une ide de ce que sont des natures
+abstraites. Non seulement, M. Berthelot et moi, nous n'avons jamais eu
+l'un avec l'autre la moindre familiarit; mais nous rougirions presque
+de nous demander un service, mme un conseil. Nous demander un service
+serait nos yeux un acte de corruption, une injustice l'gard du
+reste du genre humain; ce serait au moins reconnatre que nous tenons
+quelque chose. Or nous savons si bien que l'ordre temporel est vide,
+vain, creux et frivole, que nous craignons de donner du corps mme
+l'amiti. Nous nous estimons trop pour convenir l'un vis--vis de
+l'autre d'une faiblesse. galement convaincus de l'insignifiance des
+choses passagres, pris du mme got de l'ternel, nous ne pourrions
+nous rsigner l'aveu d'une distraction consentie vers le fortuit et
+l'accidentel. Il est certain, en effet, que l'amiti ordinaire suppose
+qu'on n'est pas trop convaincu que tout est vain.
+
+Dans la suite de la vie, une telle liaison a pu par moments cesser de
+nous tre ncessaire. Elle reprend toute sa vivacit chaque fois que la
+figure de ce monde, qui change sans cesse, amne quelque tournant
+nouveau sur lequel nous avons nous interroger. Celui d'entre nous qui
+mourra le premier laissera l'autre un grand vide. Notre amiti me
+rappelle celle de Franois de Sales et du prsident Favre: Elles
+passent donc ces annes temporelles, monsieur mon frre; leurs mois se
+rduisent en semaines, les semaines en jours, les jours en heures et les
+heures en moments, qui sont ceux-l seuls que nous possdons; mais nous
+ne les possdons qu' mesure qu'ils prissent... La conviction de
+l'existence d'un objet ternel, embrasse quand on est jeune, donne la
+vie une assiette particulire de solidit.--Que tout cela, direz-vous,
+est peu humain, peu naturel! Sans doute, mais on n'est fort qu'en
+contrariant la nature. L'arbre naturel n'a pas de beaux fruits. L'arbre
+produit de beaux fruits ds qu'il est en espalier, c'est--dire ds
+qu'il n'est plus un arbre.
+
+
+III
+
+L'amiti de M. Berthelot et l'approbation de ma soeur furent les deux
+grandes consolations qui me soutinrent dans ce difficile moment o le
+sentiment d'un devoir abstrait envers la vrit m'imposa de changer,
+vingt-trois ans, la direction d'une vie dj si fortement engage. Ce ne
+fut, en ralit, qu'un changement de domicile et d'extrieur. Le fond
+resta le mme; la direction morale de ma vie sortit de cette preuve
+trs peu inflchie; l'apptit de vrit, qui tait le mobile de mon
+existence, ne fut en rien diminu. Mes habitudes et mes manires ne se
+trouvrent presque en rien modifies.
+
+Saint-Sulpice, en effet, avait laiss en moi une si forte trace, que,
+pendant des annes, je restai sulpicien, non par la foi, mais par les
+moeurs. Cette ducation excellente, qui m'avait montr la perfection de
+la politesse en M. Gosselin, la perfection de la bont en M. Carbon, la
+perfection de la vertu en M. Pinault, M. Le Hir, M. Gottofrey, avait
+donn ma nature docile un pli ineffaable. Mes tudes, vivement
+continues hors du sminaire, me confirmrent si absolument dans mes
+prsomptions contre la thologie orthodoxe, qu'au bout d'un an j'avais
+peine comprendre comment autrefois j'avais pu croire. Mais, la foi
+disparue, la morale reste; pendant longtemps, mon programme fut
+d'abandonner le moins possible du christianisme et d'en garder tout ce
+qui peut se pratiquer sans la foi au surnaturel. Je fis en quelque sorte
+le tirage des vertus du sulpicien, laissant celles qui tiennent une
+croyance positive, retenant celles qu'un philosophe peut approuver.
+Telle est la force de l'habitude. Le vide fait quelquefois le mme effet
+que le plein. _Est pro corde locus_. La poule qui l'on a arrach le
+cerveau continue nanmoins, sous l'action de certains excitants, se
+gratter le nez.
+
+Je m'efforai donc, en quittant Saint-Sulpice, de rester aussi sulpicien
+que possible. Les tudes que j'avais commences au sminaire m'avaient
+tellement passionn, que je ne songeais qu' les reprendre. Une seule
+occupation me parut digne de remplir ma vie: c'tait de poursuivre mes
+recherches critiques sur le christianisme par les moyens beaucoup plus
+larges que m'offrait la science laque. Je me figurais toujours en la
+compagnie de mes matres, discutant avec eux les objections et leur
+prouvant que des pages entires de l'enseignement ecclsiastique sont
+rformer. Quelque temps, je continuai de les voir, surtout M. Le Hir.
+Puis je sentis que les rapports de l'homme de foi avec l'incrdule
+deviennent vite assez pnibles, et je m'interdis des relations qui ne
+pouvaient plus avoir d'agrment ni de fruit que pour moi seul.
+
+Dans l'ordre des ides critiques, je cdai galement le moins possible,
+et c'est ce qui fait que, tout en tant rationaliste sans rserve, j'ai
+nanmoins plus d'une fois paru un conservateur dans les discussions
+relatives l'ge et l'authenticit des textes. La premire dition de
+mon _Histoire gnrale des langues smitiques_ contient ainsi, en ce qui
+concerne l'Ecclsiaste et le Cantique des cantiques, des faiblesses pour
+les opinions traditionnelles que j'ai depuis successivement limines.
+Dans mes _Origines du christianisme_, au contraire, cette rserve m'a
+bien guid; car, dans ce travail, je me suis trouv en prsence d'une
+cole exagre, celle des protestants de Tubingue, esprits sans tact
+littraire et sans mesure, auxquels, par la faute des catholiques, les
+tudes sur Jsus et l'ge apostolique se sont trouves presque
+exclusivement abandonnes. Quand la raction viendra contre cette cole,
+on trouvera peut-tre que ma critique, d'origine catholique et
+successivement mancipe de la tradition, m'a fait bien voir certaines
+choses et m'a prserv de plus d'une erreur.
+
+Mais c'est surtout par le caractre que je suis rest essentiellement
+l'lve de mes anciens matres. Ma vie, quand je la repasse, n'a t
+qu'une application de leurs qualits et de leurs dfauts. Seulement, ces
+qualits et ces dfauts, transports dans le monde, ont amen les
+dissonances les plus originales. Tout est bien qui finit bien, et, le
+rsultat de l'existence ayant t en somme pour moi trs agrable, je
+m'amuse souvent, comme Marc-Aurle sur les bords du Gran, supputer ce
+que je dois aux influences diverses qui ont travers ma vie et en ont
+fait le tissu. Eh bien, Saint-Sulpice m'en apparat toujours comme le
+facteur principal. Je parle de tout cela fort mon aise, car j'y ai peu
+de mrite. J'ai t bien lev; voil tout. Ma douceur, qui vient
+souvent d'un fonds d'indiffrence;--mon indulgence, qui, elle, est trs
+sincre et tient ce que je vois clairement combien les hommes sont
+injustes les uns pour les autres;--mes habitudes consciencieuses, qui
+sont pour moi un plaisir;--la capacit indfinie que j'ai de m'ennuyer,
+venant peut-tre d'une inoculation d'ennui tellement forte en ma
+jeunesse, que j'y suis devenu rfractaire pour le reste de ma vie;--tout
+cela s'explique par le milieu o j'ai vcu et les impressions profondes
+que j'ai reues. Depuis ma sortie de Saint-Sulpice, je n'ai fait que
+baisser, et pourtant, avec le quart des vertus d'un sulpicien, j'ai
+encore t, je crois, fort au-dessus de la moyenne.
+
+Il me plairait d'expliquer par le dtail et de montrer comment la
+gageure paradoxale de garder les vertus clricales, sans la foi qui leur
+sert de base et dans un monde pour lequel elles ne sont pas faites,
+produisit, en ce qui me concerne, les rencontres les plus
+divertissantes. J'aimerais raconter toutes les aventures que mes
+vertus sulpiciennes m'amenrent et les tours singuliers qu'elles m'ont
+jous. Aprs soixante ans de vie srieuse, on a le droit de sourire: et
+o trouver une source de rire plus abondante, plus porte, plus
+inoffensive qu'en soi-mme? Si jamais un auteur comique voulait amuser
+le public de mes ridicules, je ne lui demanderais qu'une seule chose,
+c'est de me prendre pour collaborateur; je lui conterais des choses
+vingt fois plus amusantes que celles qu'il pourrait inventer. Mais je
+m'aperois que je manque outrageusement la premire rgle que mes
+excellents matres m'avaient donne, qui est de ne jamais parler de soi.
+Je ne traiterai donc cette dernire partie de mon sujet que tout fait
+en raccourci.
+
+
+IV
+
+Quatre vertus me semblent rsumer l'enseignement moral que me donnrent,
+surtout par leurs exemples, les pieux directeurs qui m'entourrent de
+leurs soins jusqu' l'ge de vingt-trois ans: le dsintressement ou la
+pauvret, la modestie, la politesse et la rgle des moeurs. Je vais
+m'examiner sur ces quatre points, non pour relever le moins du monde mes
+propres mrites, mais pour fournir ceux qui profrent la philosophie
+du doute aimable l'occasion de faire, mes dpens, quelques-unes de
+leurs fines observations.
+
+1.--La pauvret est celle des vertus de la clricature que j'ai le mieux
+garde. M. Olier avait fait faire dans son glise un tableau o saint
+Sulpice tablissait la rgle fondamentale de ses clercs: _Habentes
+alimenta et quibus tegamur, his contenti sumus_. Voil bien ma rgle.
+Mon rve serait d'tre log, nourri, vtu, chauff, sans que j'eusse y
+penser, par quelqu'un qui me prendrait l'entreprise et me laisserait
+toute ma libert. Le rgime qui s'tablit pour moi le jour o j'entrai
+au pair dans la petite pension du faubourg Saint-Jacques devait tre
+la base conomique de toute ma vie. Une ou deux leons particulires me
+permettaient de ne pas toucher aux douze cents francs de ma soeur.
+C'tait bien la rgle que j'avais vue observe par mes matres de
+Trguier et de Saint-Sulpice: _Victum et vestitum_, la table, le
+logement, et de quoi s'acheter une soutane par an. Je n'avais jamais
+dsir autre chose pour moi-mme. La petite aisance que j'ai maintenant
+ne m'est venue que tard et malgr moi. J'envisage le monde comme
+m'appartenant, mais je n'en prends que l'usufruit. Je quitterai la vie
+sans avoir possd d'autres choses que celles qui se consomment par
+l'usage, selon la rgle franciscaine. Toutes les fois que j'ai voulu
+acheter un coin de terre quelconque, une voix intrieure m'en a empch.
+Cela m'a sembl lourd, matriel, contraire au principe: _Non habemus hic
+manentem civitatem_. Les valeurs sont choses plus lgres, plus
+thres, plus fragiles; elles attachent moins, et on risque plus de les
+perdre.
+
+Au train que prend maintenant le monde, c'est l un amer contresens, et,
+quoique la rgle que j'ai choisie m'ait men au bonheur, je ne
+conseillerais personne de la suivre. Je suis maintenant trop vieux
+pour changer, et d'ailleurs je suis content; mais je croirais duper les
+jeunes gens en leur disant de faire de mme. Tirer de soi toute la
+mouture qu'on en peut tirer, voil ce qui devient la rgle du monde.
+L'ide que le noble est celui qui ne gagne pas d'argent, et que toute
+exploitation commerciale ou industrielle, quelque honnte qu'elle soit,
+ravale celui qui l'exerce et l'empche d'tre du premier cercle humain,
+cette ide s'en va de jour en jour. Voil ce que produit une diffrence
+de quarante ans dans les choses humaines. Tout ce que j'ai fait
+autrefois paratrait maintenant acte de folie, et parfois, en regardant
+autour de moi, je crois vivre dans un monde que je ne reconnais plus.
+
+L'homme vou aux travaux dsintresss est un mineur dans les affaires
+du monde; il faut qu'il ait un tuteur. Or notre monde est assez vaste
+pour que toute place prendre soit prise; tout emploi cre en quelque
+sorte celui qui doit le remplir. Je n'avais jamais imagin que le
+produit de ma pense pt avoir une valeur vnale. Toujours j'avais song
+ crire; mais je ne croyais pas que cela pt rapporter un sou. Quel fut
+mon tonnement le jour o je vis entrer dans ma mansarde un homme la
+physionomie intelligente et agrable, qui me fit compliment sur quelques
+articles que j'avais publis et m'offrit de les runir en volumes! Un
+papier timbr qu'il avait apport stipulait des conditions qui me
+parurent tonnamment gnreuses; si bien que, quand il me demanda si je
+voulais que tous les crits que je ferais l'avenir fussent compris
+dans le mme contrat, je consentis. Il me vint un moment l'ide de faire
+quelques observations; mais la vue du timbre m'interdit: l'ide que
+cette belle feuille de papier serait perdue m'arrta. Je fis bien de
+m'arrter. M. Michel Lvy avait d tre cr par un dcret spcial de la
+Providence pour tre mon diteur. Un littrateur qui se respecte doit
+n'crire que dans un seul journal, dans une seule revue, et n'avoir
+qu'un seul diteur. M. Michel Lvy et moi n'emes ensemble que des
+rapports excellents. Plus tard, il me fit remarquer que le contrat qu'il
+m'avait prsent n'tait pas assez avantageux pour moi, et il en
+substitua un autre plus large encore. Aprs cela, on me dit que je ne
+lui ai pas fait faire de mauvaises affaires. J'en suis enchant. En tout
+cas, je peux dire que, s'il y avait en moi quelque capital de production
+littraire, la justice voulait qu'il y et sa large part; c'est bien lui
+qui l'avait dcouvert, je ne m'en tais jamais dout.
+
+2.--Il est trs difficile de prouver qu'on est modeste, puisque, du
+moment qu'on dit l'tre, on ne l'est plus. Je le rpte, nos vieux
+matres chrtiens avaient l-dessus une rgle excellente, qui est de ne
+jamais parler de soi, ni en bien, ni en mal. Voil le vrai; mais le
+public est ici le grand corrupteur. Il encourage au mal. Il induit
+l'crivain des fautes pour lesquelles il se montre ensuite svre,
+comme la bourgeoisie rgle d'autrefois applaudissait le comdien et en
+mme temps l'excluait de l'glise. Damne-toi, pourvu que tu m'amuses!
+voil bien souvent le sentiment qu'il y a au fond des invitations, en
+apparence les plus flatteuses, du public. On russit surtout par ses
+dfauts. Quand je suis trs content de moi, je suis approuv de dix
+personnes. Quand je me laisse aller de prilleux abandons, o ma
+conscience littraire hsite et o ma main tremble, des milliers me
+demandent de continuer.
+
+Eh bien, malgr tout, et une fois l'indulgence obtenue pour les pchs
+vniels, oui, j'ai t modeste, et ce n'est pas sur ce point que j'ai
+manqu mon programme de sulpicien obstin. La vanit de l'homme de
+lettres n'est pas mon fait. Je ne partage pas l'erreur des jugements
+littraires de notre temps. Je sais que jamais un vrai grand homme n'a
+pens qu'il ft grand homme, et que, quand on broute sa gloire en herbe
+de son vivant, on ne la rcolte pas en pis aprs sa mort. Je n'ai
+quelque temps fait cas de la littrature que pour complaire M.
+Sainte-Beuve, qui avait sur moi beaucoup d'influence. Depuis qu'il est
+mort, je n'y tiens plus. Je vois trs bien que le talent n'a de valeur
+que parce que le monde est enfantin. Si le public avait la tte assez
+forte, il se contenterait de la vrit. Ce qu'il aime, ce sont presque
+toujours des imperfections. Mes adversaires, pour me refuser d'autres
+qualits qui contrarient leur apologtique, m'accordent si libralement
+du talent, que je puis bien accepter un loge qui dans leur bouche est
+une critique. Du moins n'ai-je jamais cherch tirer parti de cette
+qualit infrieure, qui m'a plus nui comme savant qu'elle ne m'a servi
+par elle-mme. Je n'y ai fait aucun fond. Jamais je n'ai compt sur mon
+prtendu talent pour vivre; je ne l'ai nullement fait valoir. Ce pauvre
+Beul, qui me regardait avec une sorte de curiosit affectueuse mle
+d'tonnement, ne revenait pas que j'en fisse si peu d'usage. J'ai
+toujours t le moins littraire des hommes. Aux moments qui ont dcid
+de ma vie, je ne me doutais nullement que ma prose aurait le moindre
+succs.
+
+Ce succs, je n'y ai point aid. Qu'il me soit permis de le dire: il et
+t plus grand si j'avais voulu. Je n'ai nullement cultiv ma veine; je
+me suis plutt appliqu la driver. Le public aime qu'on soit
+absolument ce que l'on est; il veut qu'on ait sa spcialit; il
+n'accorde jamais un homme des matrises opposes. Si j'avais voulu
+faire un _crescendo_ d'anticlricalisme aprs la _Vie de Jsus_, quelle
+n'et pas t ma popularit! La foule aime le style voyant. Il m'et t
+loisible de ne pas me retrancher ces pendeloques et ces clinquants qui
+russissent chez d'autres et provoquent l'enthousiasme des mdiocres
+connaisseurs, c'est--dire de la majorit. J'ai pass un an teindre
+le style de la _Vie de Jsus_, pensant qu'un tel sujet ne pouvait tre
+trait que de la manire la plus sobre et la plus simple. Or on sait
+combien la dclamation a d'attrait pour les masses. Je n'ai jamais forc
+mes opinions pour me faire couter. Ce n'est pas ma faute si, par suite
+du mauvais got du temps, un filet de voix claire a retenti au milieu de
+notre nuit, comme rpercut par mille chos.
+
+3.--Sur le chapitre de la politesse, je trouverai moins d'objections que
+sur celui de la modestie; car, s'en tenir aux apparences, j'ai t
+beaucoup plus poli que modeste. La civilit extrme de mes vieux matres
+m'avait laiss un si vif souvenir, que je n'ai jamais pu m'en dtacher.
+C'tait la vraie civilit franaise, je veux dire celle qui s'exerce,
+non seulement envers les personnes que l'on connat, mais envers tout le
+monde sans exception[25]. Une telle politesse implique un parti gnral
+sans lequel je ne conois pas pour la vie d'assiette commode; c'est que
+toute crature humaine, jusqu' preuve du contraire, doit tre tenue
+pour bonne et traite avec bienveillance. Beaucoup de personnes, surtout
+en certains pays, suivent la rgle justement oppose; ce qui les mne
+de grandes injustices. Pour moi, il m'est impossible d'tre dur pour
+quelqu'un _a priori_. Je suppose que tout homme que je vois pour la
+premire fois doit tre un homme de mrite et un homme de bien, sauf
+changer d'avis (ce qui m'arrive souvent) si les faits m'y forcent. C'est
+ici la rgle sulpicienne qui, dans le monde, m'a men aux situations les
+plus singulires et a fait le plus souvent de moi un tre dmod,
+d'ancien rgime, tranger son temps. La vieille politesse, en effet,
+n'est plus gure propre qu' faire des dupes. Vous donnez, on ne vous
+rend pas. La bonne rgle table est de se servir toujours trs mal,
+pour viter la suprme impolitesse de paratre laisser aux convives qui
+viennent aprs vous ce qu'on a rebut. Peut-tre vaut-il mieux encore
+prendre la part qui est la plus rapproche de vous, sans la regarder.
+Celui qui, de nos jours, porterait dans la bataille de la vie une telle
+dlicatesse serait victime sans profit; son attention ne serait mme pas
+remarque. Au premier occupant est l'affreuse rgle de l'gosme
+moderne. Observer, dans un monde qui n'est plus fait pour la civilit,
+les bonnes rgles de l'honntet d'autrefois, ce serait jouer le rle
+d'un vritable niais, et personne ne vous en saurait gr. Ds qu'on se
+sent pouss par des gens qui veulent prendre les devants, le devoir est
+de se reculer, d'un air qui signifie: Passez, monsieur. Mais il est
+clair que celui qui tiendrait cette prescription en omnibus, par
+exemple, serait victime de sa dfrence; je crois mme qu'il manquerait
+aux rglements. En chemin de fer, combien y en a-t-il qui sentent que se
+presser sur le quai pour gagner les autres de vitesse et s'assurer de la
+meilleure place est une suprme grossiret?
+
+En d'autres termes, nos machines dmocratiques excluent l'homme poli.
+J'ai renonc depuis longtemps l'omnibus; les conducteurs arrivaient
+me prendre pour un voyageur sans srieux. En chemin de fer, moins que
+je n'aie la protection d'un chef de gare, j'ai toujours la dernire
+place. J'tais fait pour une socit fonde sur le respect, o l'on est
+salu, class, plac d'aprs son costume, o l'on n'a point se
+protger soi-mme. Je ne suis l'aise qu' l'Institut et au Collge de
+France, parce que nos employs sont tous des hommes trs bien levs et
+nous tmoignent une haute estime. L'habitude de l'Orient de ne marcher
+dans les rues que prcd d'un kavas me convenait assez; car la modestie
+est releve par l'appareil de la force. Il est bien d'avoir sous ses
+ordres un homme arm d'une courbache dont on l'empche de se servir. Je
+serais assez aise d'avoir le droit de vie et de mort, pour ne pas en
+user, et j'aimerais fort possder des esclaves, pour tre extrmement
+doux avec eux et m'en faire adorer.
+
+4.--Mes ides clricales m'ont encore bien plus domin en tout ce qui
+touche la rgle des moeurs. Il m'et sembl qu'il y avait de ma part un
+manque de biensance changer sur ce point mes habitudes austres. Les
+gens du monde, dans leur ignorance des choses de l'me, croient, en
+gnral, qu'on ne quitte l'tat ecclsiastique que pour chapper des
+devoirs trop pesants. Je ne me serais point pardonn de prter une
+apparence de raison des manires de voir aussi superficielles.
+Consciencieux comme je le suis, je voulus tre en rgle avec moi-mme et
+je continuai de vivre dans Paris ainsi que j'avais fait au sminaire.
+Plus tard, je vis bien la vanit de cette vertu comme de toutes les
+autres; je reconnus, en particulier, que la nature ne tient pas du tout
+ ce que l'homme soit chaste. Je n'en persistai pas moins, par
+convenance, dans la vie que j'avais choisie, et je m'imposai les moeurs
+d'un pasteur protestant. L'homme ne doit jamais se permettre deux
+hardiesses la fois. Le libre penseur doit tre rgl en ses moeurs. Je
+connais des ministres protestants, trs larges d'ides, qui sauvent tout
+par leur cravate blanche irrprochable. J'ai de mme fait passer ce que
+la mdiocrit humaine regarde comme des hardiesses grce un style
+modr et des moeurs graves.
+
+Les raisonnements du monde en ce qui concerne les rapports des deux
+sexes sont bizarres comme les volonts de la nature elle-mme. Le monde,
+dont les jugements sont rarement tout fait faux, voit une sorte de
+ridicule tre vertueux quand on n'y est pas oblig par un devoir
+professionnel. Le prtre, ayant pour tat d'tre chaste, comme le soldat
+d'tre brave, est, d'aprs ces ides, presque le seul qui puisse sans
+ridicule tenir des principes sur lesquels la morale et la mode se
+livrent les plus tranges combats. Il est hors de doute qu'en ce point,
+comme en beaucoup d'autres, mes principes clricaux, conservs dans le
+sicle, m'ont nui aux yeux du monde. Ils ne m'ont pas nui pour le
+bonheur. Les femmes ont, en gnral, compris ce que ma rserve
+affectueuse renfermait de respect et de sympathie pour elles. En somme,
+j'ai t aim des quatre femmes dont il m'importait le plus d'tre aim,
+ma mre, ma soeur, ma femme et ma fille. Ma part a t bonne et ne me
+sera pas enleve; car je m'imagine souvent que les jugements qui seront
+ports sur chacun de nous dans la valle de Josaphat ne seront autres
+que les jugements des femmes, contresigns par l'ternel.
+
+Ainsi, tout bien examin, je n'ai manqu presque en rien mes promesses
+de clricature. Je suis sorti de la spiritualit pour rentrer dans
+l'idalit. J'ai observ mes engagements mieux que beaucoup de prtres
+en apparence trs rguliers. En m'obstinant conserver dans le monde
+des vertus de dsintressement, de politesse, de modestie qui n'y sont
+pas applicables, j'ai donn la mesure de ma navet. Je n'ai jamais
+cherch le succs; je dirai presque qu'il m'ennuie. Le plaisir de vivre
+et de produire me suffit. Ce qu'y y a d'goste dans cette faon de
+jouir du plaisir d'exister est corrig par les sacrifices que je crois
+avoir faits au bien public. J'ai toujours t aux ordres de mon pays;
+sur un signe, en 1869, je me mis sa disposition. Peut-tre lui
+aurais-je rendu quelques services; il ne l'a pas cru; je suis en rgle.
+Je n'ai jamais flatt les erreurs de l'opinion; je n'ai pas manqu une
+seule occasion d'exposer ces erreurs, jusqu' en paratre aux
+superficiels un mauvais patriote. On n'est pas oblig au charlatanisme
+ni au mensonge pour obtenir un mandat dont la premire condition est
+l'indpendance et la sincrit. Dans les malheurs publics qui pourront
+venir, j'aurai donc ma conscience tout fait en repos.
+
+Tout pes, si j'avais recommencer ma vie, avec le droit d'y faire des
+ratures, je n'y changerais rien. Les dfauts de ma nature et de mon
+ducation, par suite d'une sorte de providence bienveillante, ont t
+attnus et rduits tre de peu de consquence. Un certain manque
+apparent de franchise dans le commerce de la vie m'est pardonn par mes
+amis, qui mettent cela sur le compte de mon ducation clricale. Je
+l'avoue, dans la premire partie de ma vie, je mentais assez souvent,
+non par intrt, mais par bont, par ddain, par la fausse ide qui me
+porte toujours prsenter les choses chacun comme il peut les
+comprendre. Ma soeur me montra trs fortement les inconvnients de cette
+manire d'agir, et j'y renonai. Depuis 1851, je ne crois pas avoir fait
+un seul mensonge, except naturellement les mensonges joyeux, de pure
+eutraplie, les mensonges officieux et de politesse, que tous les
+casuistes permettent, et aussi les petits faux-fuyants littraires
+exigs, en vue d'une vrit suprieure, par les ncessits d'une phrase
+bien quilibre ou pour viter un plus grand mal, qui est de poignarder
+un auteur. Un pote, par exemple, vous prsente ses vers. Il faut bien
+dire qu'ils sont admirables, puisque sans cela ce serait dire qu'ils ne
+valent rien et faire une sanglante injure un homme qui a eu
+l'intention de vous faire une politesse.
+
+Il a fallu bien plus d'indulgence mes amis pour me pardonner un autre
+dfaut: je veux parler d'une certaine froideur, non les aimer, mais
+les servir. Une des choses les plus recommandes au sminaire tait
+d'viter les amitis particulires. De telles amitis taient
+prsentes comme un vol fait la communaut. Cette rgle m'est reste
+trs profondment grave dans l'esprit. J'ai peu encourag l'amiti;
+j'ai fait peu de chose pour mes amis, et ils ont fait peu de chose pour
+moi. Une des ides que j'ai le plus souvent combattre, c'est que
+l'amiti, comme on l'entend d'ordinaire, est une injustice, une erreur,
+qui ne vous permet de voir que les qualits d'un seul et vous ferme les
+yeux sur les qualits d'autres personnes plus dignes peut-tre de votre
+sympathie. Je me dis quelquefois, selon les ides de mes anciens
+matres, que l'amiti est un larcin fait la socit humaine et que,
+dans un monde suprieur, l'amiti disparatrait. Quelquefois mme je
+suis bless, au nom de la bienveillance gnrale, de voir l'attachement
+particulier qui lie deux personnes; je suis tent de m'carter d'elles
+comme de juges fausss, qui n'ont plus leur impartialit ni leur
+libert. Cette socit deux me fait l'effet d'une coterie qui rtrcit
+l'esprit, nuit la largeur d'apprciation et constitue la plus lourde
+chane pour l'indpendance. Beul me plaisantait souvent sur ce travers.
+Il m'aimait assez et essaya de me rendre service, quoique je n'eusse
+rien fait pour lui. Dans une circonstance, je votai contre lui pour une
+personne qui s'tait montre malveillante mon gard. Renan, me
+dit-il, je vais vous faire quelque mauvais trait; par impartialit, vous
+voterez pour moi.
+
+Tout en ayant beaucoup aim mes amis, je leur ai donc trs peu donn. Le
+public m'a eu autant qu'eux. Voil pourquoi je reois un si grand nombre
+de lettres d'inconnus et d'anonymes; voil pourquoi aussi je suis si
+mauvais correspondant. Il m'est arriv frquemment, en crivant une
+lettre, de m'arrter pour tourner en propos gnral les ides qui me
+venaient. Je n'ai exist pleinement que pour le public. Il a eu tout de
+moi; il n'aura aprs ma mort aucune surprise: je n'ai rien rserv pour
+personne.
+
+Ayant ainsi prfr par instinct tous quelques-uns, j'ai eu la
+sympathie de mon sicle, mme de mes adversaires, et cependant peu
+d'amis. Ds qu'un peu de chaleur commence natre, mon principe
+sulpicien: Pas d'amitis particulires, vient comme un glaon troubler
+le jeu de toutes les affinits. force d'tre juste, j'ai t peu
+serviable. Je vois trop bien que, rendre un bon service quelqu'un,
+c'est d'ordinaire en rendre un mauvais un autre; que s'intresser un
+comptiteur, c'est le plus souvent commettre un passe-droit envers son
+rival. L'image de l'inconnu que je lse vient ainsi m'arrter tout court
+dans mon zle. Je n'ai oblig presque personne; je n'ai pas su comment
+l'on russit faire donner un bureau de tabac. Cela m'a rendu sans
+influence en ce monde. Mais cela m'a t bon au point de vue littraire.
+Mrime et t un homme de premier ordre s'il n'et pas eu d'amis. Ses
+amis se l'approprirent. Comment peut-on crire des lettres quand on a
+la facilit de parler tous? La personne qui vous crivez vous
+rapetisse; vous tes oblig de prendre sa mesure. Le public a l'esprit
+plus large que n'importe qui. Tous renferme beaucoup de sots; c'est
+vrai; mais tous renferme les quelques milliers d'hommes ou de femmes
+d'esprit pour qui seuls le monde existe. crivez en vue de ceux-l.
+
+
+V
+
+Je termine ici ces souvenirs, en demandant pardon au lecteur de la faute
+insupportable qu'un tel genre fait commettre chaque ligne.
+L'amour-propre est si habile en ses calculs secrets, que, tout en
+faisant la critique de soi-mme, on est suspect de ne pas y aller de
+franc jeu. Le danger, en pareil cas, est, par une petite rouerie
+inconsciente, d'avouer, avec une humilit sans grand mrite, des dfauts
+lgers et tout extrieurs pour s'attribuer par ricochet de grandes
+qualits. Ah! le subtil dmon que celui de la vanit! Aurais-je, par
+hasard, t sa dupe? Si les gens de got me reprochent de m'tre montr
+fils de mon sicle en prtendant ne pas l'tre, je les prie d'tre bien
+persuads au moins que cela ne m'arrivera plus.
+
+ Claudite jam rivos, pueri; sat prata biberunt.
+
+Il me reste trop de choses faire pour que je m'amuse dsormais un
+jeu que plusieurs taxeront de frivole. Ma famille maternelle de Lannion,
+du ct de laquelle vient mon temprament, a offert beaucoup de cas de
+longvit; mais des troubles persistants me portent croire que
+l'hrdit sera drange en ce qui me concerne. Dieu soit lou, si c'est
+pour m'pargner des annes de dcadence et d'amoindrissement, qui sont
+la seule chose dont j'aie horreur! Le temps qui peut me rester vivre,
+en tout cas, sera consacr des recherches de pure vrit objective. Si
+ces lignes taient les dernires confidences que j'change avec le
+public, qu'il me permette de le remercier de la faon intelligente et
+sympathique dont il m'a soutenu. Autrefois toute la faveur laquelle
+pouvait aspirer l'homme qui maintenait sa personnalit en dehors des
+routines tablies tait d'tre tolr. Mon sicle et mon pays ont eu
+pour moi bien plus d'indulgence. Malgr de sensibles dfauts, malgr
+l'humilit de son origine, ce fils de paysans et de pauvres marins,
+couvert du triple ridicule d'chapp de sminaire, de clerc dfroqu, de
+cuistre endurci, on l'a tout d'abord accueilli, cout, choy mme,
+uniquement parce qu'on trouvait dans sa voix des accents sincres. J'ai
+eu d'ardents adversaires, je n'ai pas eu un ennemi personnel. Les deux
+seules ambitions que j'aie avoues, l'Institut et le Collge de France,
+ont t satisfaites. La France m'a fait bnficier des faveurs qu'elle
+rserve tout ce qui est libral, de sa langue admirable, de sa belle
+tradition littraire, de ses rgles de tact, de l'audience dont elle
+jouit dans le monde. L'tranger mme m'a aid dans mon oeuvre autant que
+mon pays; je mourrai ayant au coeur l'amour de l'Europe autant que
+l'amour de la France; je voudrais parfois me mettre genoux pour la
+supplier de ne pas se diviser par des jalousies fratricides, de ne pas
+oublier son devoir, son oeuvre commune, qui est la civilisation.
+
+Presque tous les hommes avec lesquels j'ai t en rapport ont t pour
+moi d'une bienveillance extrme. Au sortir du sminaire, je traversai,
+ainsi que je l'ai dit, une priode de solitude, o je n'eus pour me
+soutenir que les lettres de ma soeur et les entretiens de M. Berthelot;
+mais bientt je trouvai de tous cts des sourires et des
+encouragements. M. Egger, ds les premiers mois de 1846, devenait mon
+ami et mon guide dans l'oeuvre difficile de reprendre tardivement mes
+tudes classiques. Eugne Burnouf, sur la vue d'un essai bien imparfait
+que je prsentai au concours du prix Volney, en 1847, m'adopta comme son
+lve. M. et madame Adolphe Garnier furent pour moi de la plus grande
+bont. C'tait un couple charmant Madame Garnier, rayonnante de grce et
+de naturel, fut ma premire admiration dans un genre de beaut dont la
+thologie m'avait sevr. M. Victor Le Clerc faisait revivre devant mes
+yeux toutes les qualits d'tude et de savante application de mes
+anciens matres. Ds mon sjour Saint-Sulpice, j'avais appris
+l'estimer: c'tait le seul laque dont ces messieurs fissent cas; ils
+lui enviaient son extraordinaire rudition ecclsiastique. M. Cousin,
+quoiqu'il m'ait plus d'une fois tmoign de l'amiti, tait trop entour
+de disciples pour que j'essayasse de percer cette foule, un peu lie
+la parole du matre. M. Augustin Thierry, au contraire, fut pour moi un
+vrai pre spirituel. Ses conseils me sont tous prsents l'esprit, et
+c'est lui que je dois d'avoir vit dans ma manire d'crire quelques
+dfauts tout fait choquants, que de moi-mme je n'aurais peut-tre pas
+dcouverts. C'est par lui que je connus la famille Scheffer, laquelle
+je dois une compagne qui s'est toujours montre si parfaitement assortie
+aux conditions assez serres de mon programme de vie, que parfois je
+suis tent, en rflchissant tant d'heureuses concidences, de croire
+ la prdestination.
+
+Ma philosophie, selon laquelle le monde dans son ensemble est plein d'un
+souffle divin, n'admet pas les volonts particulires dans le
+gouvernement de l'univers. La providence individuelle, comme on
+l'entendait autrefois, n'a jamais t prouve par un fait caractris.
+Sans cela, certainement, je m'inclinerais reconnaissant devant des
+concours de circonstances o un esprit moins domin que le mien par les
+raisonnements gnraux verrait les traces d'une protection particulire
+de dieux bienveillants. Les hasards qu'il faut pour amener un terne ou
+un quaterne ne sont rien auprs de ce qu'il a fallu pour que la
+combinaison dont je touche les fruits ne ft pas drange. Si mes
+origines eussent t moins disgracies selon le monde, je ne fusse point
+entr, je n'eusse point persvr dans cette royale voie de la vie selon
+l'esprit, laquelle un voeu de nazaren m'attacha ds mon enfance. Le
+dplacement d'un atome rompait la chane de faits fortuits qui, au fond
+de la Bretagne, me prpara pour une vie d'lite; qui me fit venir de
+Bretagne Paris; qui, Paris, me conduisit dans la maison de France o
+l'on pouvait recevoir l'ducation la plus srieuse; qui, au sortir du
+sminaire, me fit viter deux ou trois fautes mortelles, lesquelles
+m'auraient perdu; qui, en voyage, me tira de certains dangers o, selon
+les chances ordinaires, je devais succomber; qui fit, en particulier,
+que le docteur Suquet put venir Amschit me tirer des bras de la mort,
+o j'tais dj enserr. Je ne conclus rien de l, sinon que l'effort
+inconscient vers le bien et le vrai qui est dans l'univers joue son coup
+de d par chacun de nous. Tout arrive, les quaternes comme le reste.
+Nous pouvons dranger le dessein providentiel dont nous sommes l'objet;
+nous ne sommes pour presque rien dans sa russite. _Quid habes quod non
+accepisti?_ Le dogme de la grce est le plus vrai des dogmes chrtiens.
+
+Mon exprience de la vie a donc t fort douce, et je ne crois pas qu'il
+y ait eu, dans la mesure de conscience que comporte maintenant notre
+plante, beaucoup d'tres plus heureux que moi. J'ai eu un got vif de
+l'univers. Le scepticisme subjectif a pu m'obsder par moments; il ne
+m'a jamais fait srieusement douter de la ralit; ses objections sont
+par moi tenues en squestre dans une sorte de parc d'oubli; je n'y pense
+jamais. Ma paix d'esprit est parfaite. D'un autre ct, j'ai trouv une
+bont extrme dans la nature et dans la socit. Par suite de la chance
+particulire qui s'est tendue toute ma vie et qui a fait que je n'ai
+rencontr sur mon chemin que des hommes excellents, je n'ai jamais eu
+changer violemment les partis pris gnraux que j'avais adopts. Une
+bonne humeur, difficilement altrable, rsultat d'une bonne sant
+morale, rsultat elle-mme d'une me bien quilibre et d'un corps
+supportable, malgr ses dfauts, m'a jusqu'ici maintenu dans une
+philosophie tranquille, soit qu'elle se traduise en optimisme
+reconnaissant, soit qu'elle aboutisse une ironie gaie. Je n'ai jamais
+beaucoup souffert. Il ne dpendrait que de moi de croire que la nature a
+plus d'une fois mis des coussins pour m'pargner les chocs trop rudes.
+Une fois, lors de la mort de ma soeur, elle m'a, la lettre, chloroform
+pour que je ne fusse pas tmoin d'un spectacle qui et peut-tre fait
+une lsion profonde dans mes sens et nui la srnit ultrieure de ma
+pense.
+
+Ainsi, sans savoir au juste qui je dois remercier, pourtant je remercie.
+J'ai tant joui dans cette vie, que je n'ai vraiment pas le droit de
+rclamer une compensation d'outre-tombe; c'est pour d'autres raisons que
+je me fche parfois contre la mort; elle est galitaire un degr qui
+m'irrite; c'est une dmocrate qui nous traite coups de dynamite; elle
+devrait au moins attendre, prendre notre heure, se mettre notre
+disposition. Je reois plusieurs fois par an une lettre anonyme,
+contenant ces mots, toujours de la mme criture: Si pourtant il y
+avait un enfer! Srement la personne pieuse qui m'crit cela veut le
+salut de mon me, et je la remercie. Mais l'enfer est une hypothse bien
+peu conforme ce que nous savons par ailleurs de la bont divine.
+D'ailleurs, la main sur la conscience, s'il y en a un, je ne crois pas
+l'avoir mrit. Un peu de purgatoire serait peut-tre juste; j'en
+accepterais la chance, puisqu'il y aurait le paradis ensuite, et que de
+bonnes mes me gagneraient, j'espre, des indulgences pour m'en tirer.
+L'infinie bont que j'ai rencontre en ce monde m'inspire la conviction
+que l'ternit est remplie par une bont non moindre, en qui j'ai une
+confiance absolue.
+
+Et maintenant je ne demande plus au bon gnie qui m'a tant de fois
+guid, conseill, consol, qu'une mort douce et subite, pour l'heure qui
+m'est fixe, proche ou lointaine. Les stociens soutenaient qu'on a pu
+mener la vie bienheureuse dans le ventre du taureau de Phalaris. C'est
+trop dire. La douleur abaisse, humilie, porte blasphmer. La seule
+mort acceptable est la mort noble, qui est non un accident pathologique,
+mais une fin voulue et prcieuse devant l'ternel. La mort sur le champ
+de bataille est la plus belle de toutes; il y en a d'autres illustres.
+Si parfois j'ai pu dsirer d'tre snateur, c'est que j'imagine que,
+sans tarder peut-tre, ce mandat fournira de belles occasions de se
+faire assommer, fusiller, des formes de trpas, enfin, bien prfrables
+ une longue maladie qui vous tue lentement et par dmolitions
+successives. La volont de Dieu soit faite! Dsormais, je n'apprendrai
+plus grand'chose; je vois bien peu prs ce que l'esprit humain, au
+moment actuel de son dveloppement, peut apercevoir de la vrit. Je
+serais dsol de traverser une de ces priodes d'affaiblissement o
+l'homme qui a eu de la force et de la vertu n'est plus que l'ombre et la
+ruine de lui-mme, et souvent, la grande joie des sots, s'occupe
+dtruire la vie qu'il avait laborieusement difie. Une telle vieillesse
+est le pire don que les dieux puissent faire l'homme. Si un tel sort
+m'tait rserv, je proteste d'avance contre les faiblesses qu'un
+cerveau ramolli pourrait me faire dire ou signer. C'est Renan sain
+d'esprit et de coeur, comme je le suis aujourd'hui, ce n'est pas Renan
+moiti dtruit par la mort et n'tant plus lui-mme, comme je le serai
+si je me dcompose lentement, que je veux qu'on croie et qu'on coute.
+Je renie les blasphmes que les dfaillances de la dernire heure
+pourraient me faire prononcer contre l'ternel. L'existence qui m'a t
+donne sans que je l'eusse demande a t pour moi un bienfait. Si elle
+m'tait offerte, je l'accepterais de nouveau avec reconnaissance. Le
+sicle o j'ai vcu n'aura probablement pas t le plus grand, mais il
+sera tenu sans doute pour le plus amusant des sicles. moins que mes
+dernires annes ne me rservent des peines bien cruelles, je n'aurai,
+en disant adieu la vie, qu' remercier la cause de tout bien de la
+charmante promenade qu'il m'a t donn d'accomplir travers la
+ralit.
+
+
+
+
+APPENDICE
+
+
+L'impression de ce volume tait acheve quand M. l'abb Cognat a publi,
+dans _le Correspondant_ (25 janvier 1883), les lettres que je lui
+crivis en 1845 et 1846[26]. Quelques amis m'ayant tmoign les avoir
+lues avec intrt, je les reproduis ici.
+
+ Trguier, 24 aot 1845.
+
+ Mon cher ami,
+
+ Peu d'vnements considrables, mais beaucoup de penses et de
+ sentiments se sont presss pour moi depuis le jour de notre
+ sparation. Je cde d'autant plus volontiers au besoin de vous les
+ dire, que je n'ai personne ici qui je les puisse confier. Sans
+ doute je ne suis pas seul quand je suis auprs de ma mre; mais que
+ de choses que ma tendresse pour elle me commande de lui taire, et
+ qu'aprs tout elle ne pourrait comprendre!...
+
+ Nul fait important n'est venu avancer la solution du grand problme
+ qui me proccupe si juste titre. Je n'ai rien appris, sinon
+ l'normit du sacrifice que Dieu allait exiger de moi. Mille
+ circonstances dsolantes que je ne souponnais pas sont venues
+ compliquer ma situation et me prouver que le parti que ma
+ conscience me conseillait ouvrait devant moi un abme de peines. Il
+ me faudrait de longs et pnibles dtails pour tous les faire
+ comprendre: qu'il vous suffise de savoir que les obstacles dont
+ nous avons quelquefois caus ne sont rien en comparaison de ceux
+ que j'ai vus tout coup surgir devant moi. Mpriser une opinion
+ qui sera bien svre, traverser de longues annes d'une vie pnible
+ pour arriver un but incertain, tait dj beaucoup, mais ne
+ suffisait pas. Dieu me commande encore de percer de ma propre main
+ un coeur sur lequel s'est dverse toute l'affection du mien.
+ L'amour filial avait absorb en moi toutes les autres affections
+ dont j'tais capable et auxquelles Dieu ne m'a pas appel; et puis
+ il y avait entre ma mre et moi des liens tout spciaux tenant
+ mille circonstances dlicates qu'on ne peut que sentir. Eh bien,
+ c'est l que Dieu a plac mon sacrifice le plus pnible. Je ne lui
+ ai parl encore que de l'Allemagne, et cela a suffi pour la
+ dsoler. mon Dieu! que sera-ce?... Ses caresses me dsolent; ses
+ beaux rves, dont elle me parle sans cesse et que je n'ai pas le
+ courage de contredire, me navrent le coeur. Elle est l, deux pas
+ de moi, pendant que je vous cris ces lignes. Ah! si elle
+ savait!... Je lui sacrifierais tout, except mon devoir et ma
+ conscience. Oui, si Dieu me demandait, pour lui pargner cette
+ peine, d'teindre ma pense, de me condamner une vie simple et
+ vulgaire, j'accepterais. Que de fois j'ai cherch me mentir
+ moi-mme? Mais est-il au pouvoir de l'homme de croire ou de ne pas
+ croire? Je voudrais qu'il me ft possible d'touffer la facult qui
+ en moi requiert l'examen; c'est elle qui a fait mon malheur.
+ Heureux les enfants qui ne font toute leur vie que dormir et rver!
+ Je vois autour de moi des hommes purs et simples auxquels le
+ christianisme a suffi pour les rendre vertueux et heureux; mais
+ j'ai remarqu que nul d'entre eux n'a la facult critique; qu'ils
+ en bnissent Dieu!
+
+ Je suis ici choy, caress, plus que je ne peux vous le dire; cela
+ me dsole. Ah! s'ils savaient ce qui se passe dans mon coeur! Je
+ tremble quelquefois de voir en ma conduite une sorte d'hypocrisie;
+ mais j'ai srieusement raisonn l-dessus ma conscience: Dieu me
+ garde de scandaliser ces simples!
+
+ Quand je considre dans quel inextricable filet Dieu m'a englob
+ tandis que je dormais, il me vient des penses de fatalisme, et
+ souvent j'ai pu pcher en cela; pourtant je n'ai jamais dout de
+ mon Pre qui est au ciel, ni de sa bont. Toujours, au contraire,
+ je l'ai remerci; jamais je ne l'avais touch de plus prs que dans
+ ces moments-l. Le coeur n'apprend que par la souffrance, et je
+ crois, comme Kant, que Dieu ne s'apprend que par le coeur. Alors
+ aussi j'tais chrtien et j'ai jur que je le serais toujours. Mais
+ l'orthodoxie est-elle critique? Ah! si j'tais n protestant en
+ Allemagne!... L tait ma place. Herder a bien t vque, et
+ certes il n'tait que chrtien; mais, dans le catholicisme, il faut
+ tre orthodoxe. C'est une barre de fer; il n'entend pas raison.
+
+ Pardonnez-moi, mon ami, un souhait comme celui que je viens
+ d'noncer, et que je ne fais mme pas en ma partie qui croit encore
+ sans savoir pourquoi. Vous tes oblig, pour tre orthodoxe, de
+ croire que je suis en cet tat par ma faute; cela est dur. Pourtant
+ je suis bien dispos croire qu'il y a beaucoup de ma faute. Celui
+ qui connat son coeur dira toujours: Oui, oui! sitt qu'on lui
+ dira: C'est ta faute. Rien dans ma position ne m'est plus facile
+ admettre que cela. Je ne serai pas aussi tenace que Job sur le
+ chapitre de mon innocence. Me croirais-je pur, je prierais
+ seulement Dieu d'avoir piti de moi. Cette lecture de Job me ravit;
+ j'y trouve tout mon coeur; l est le divin de la posie, j'entends
+ la haute posie. Elle vous fait toucher ces mystres qu'on sent en
+ son propre coeur, et qu'on cherche pniblement se formuler.
+
+ Je continue cependant avec courage l'avancement de ma pense. Rien
+ ne me fera abandonner cette oeuvre, duss-je tre oblig de la
+ sacrifier en apparence l'acquisition de mon pain matriel. Dieu,
+ pour me soutenir, m'avait rserv pour ce moment un vrai vnement
+ intellectuel et moral. J'ai tudi l'Allemagne et j'ai cru entrer
+ dans un temple. Tout ce que j'y ai trouv est pur, lev, moral,
+ beau et touchant. mon me, oui, c'est un trsor, c'est la
+ continuation de Jsus-Christ. Leur morale me transporte. Ah! qu'ils
+ sont doux et forts! Je crois que le Christ nous viendra de l. Je
+ considre cette apparition d'un nouvel esprit comme un fait
+ analogue la naissance du christianisme, sauf la diffrence de
+ forme. Mais ceci importe peu; car il est sr que, quand le fait
+ rnovateur du monde reviendra, il ne ressemblera pas pour le mode
+ de son accomplissement celui qui a dj eu lieu. Je suis avec
+ attention l'tonnant mouvement enthousiaste qui la travaille en ce
+ moment dans le Nord. M. Cousin vient de partir afin de l'tudier
+ aussi de plus prs. Je veux parler de Ronge et de Czerski, dont
+ vous avez d entendre parier. Dieu me pardonne de les aimer, mme
+ quand ils ne seraient pas purs: car ce que j'aime en eux, comme
+ dans tous les autres hommes qui je voue mon enthousiasme, c'est
+ un certain type beau et moral que je m'en forme; c'est mon idal
+ que j'aime en eux. Maintenant sont-ils conformes ce type? C'est
+ ce qui m'importe assez peu.
+
+ Oui, cette Allemagne me ravit, moins dans sa partie scientifique
+ que dans son esprit moral. La morale de Kant est bien suprieure
+ toute sa logique ou philosophie intellectuelle, et nos Franais
+ n'en ont pas dit un mot. Cela se comprend; nos hommes du jour n'ont
+ pas de sens moral. La France me parat de plus en plus un pays vou
+ la nullit pour le grand oeuvre du renouvellement de la vie dans
+ l'humanit. On n'y trouve qu'une orthodoxie sche, anticritique,
+ raide, infconde, petite: type Saint-Sulpice; ou bien un niais
+ creux et superficiel, plein d'affectation et d'exagration: le
+ no-catholicisme; ou bien enfin une philosophie sche et sans coeur,
+ revche et mprisante: l'Universit et son esprit. Jsus-Christ
+ n'est nulle part. J'ai t tent de croire qu'il nous viendrait de
+ l'Allemagne; non que j'imagine que ce soit un individu, ce sera un
+ esprit; et, quand nous disons Jsus-Christ, nous entendons, sans
+ doute, dsigner plutt un certain esprit qu'un individu: c'est
+ l'vangile. Non que je croie aussi que cette apparition soit un
+ renversement ou une dcouverte; Jsus-Christ n'a ni renvers ni
+ dcouvert. Il faut tre chrtien, mais on ne peut tre orthodoxe.
+ Il faut un christianisme pur. L'archevque serait dispos
+ comprendre cela; il est capable de fonder le christianisme pur en
+ France. J'imagine que l'une des suites du mouvement d'instruction
+ et d'tude qui a lieu en France dans le clerg, sera de nous
+ _rationaliser_ un peu. D'abord, ils s'ennuieront de la scolastique;
+ la scolastique jete de ct, on changera la forme des ides, et
+ puis on reconnatra l'impossibilit de l'explication orthodoxe de
+ la Bible, etc., etc. Mais il y aura bataille. Car vos bonnes gens
+ ont une verve de dogmatisme tout fait tenace; et puis ils se
+ donneront un certain vernis d'Athanases qui leur fera boucher les
+ yeux et les oreilles. Mon Dieu! oui, je voudrais tre l! Et je
+ vais peut-tre me couper les bras; car les prtres feront beaucoup
+ en ce moment; peut-tre faudra-t-il tre prtre pour y pouvoir
+ quelque chose; Ronge et Czerski taient prtres. J'ai lu une lettre
+ de la mre de Czerski son fils, o elle lui rappelle les
+ sacrifices qu'elle a faits pour son ducation clricale, et le
+ supplie de rester fidle au catholicisme. Mais peut-il le servir
+ plus sincrement qu'en se vouant ce qu'il croit la vrit?
+
+ Ami, pardonnez-moi ce que je viens de vous dire. Ah! si vous
+ connaissiez ma tte et mon coeur! Ne croyez pas que tout cela ait en
+ moi une consistance dogmatique; non, je n'exclus rien. J'admets des
+ contradictoires, au moins provisoirement. Eh! n'y a-t-il pas des
+ tats o il faut de force que l'individu et l'humanit posent sur
+ l'instable. On n'y peut tenir, direz-vous, c'est une souffrance.
+ Oui, mais qu'y faire? Il faut passer par l. Il a t ncessaire
+ qu' une poque on ft scientifiquement sceptique sur la morale, et
+ pourtant, cette poque, les hommes purs taient et pouvaient tre
+ moraux, moyennant une contradiction. Les scolastiques se
+ moqueraient de cela et triompheraient montrer l un dfaut de
+ logique. En vrit, beau triomphe de montrer ce qui est clair! Ils
+ veulent un tat moral o tout soit rigoureusement formul, et ils
+ se contenteront d'un fond misrable, pourvu qu'on leur accorde
+ cette forme laquelle ils tiennent tant. Ils ne connaissent ni
+ l'homme ni l'humanit tels qu'ils existent de fait.
+
+ Oui, mon ami, je crois encore: je prie, je dis le _Pater_ avec
+ dlices. J'aime beaucoup tre dans les glises; la pit pure,
+ simple, nave me touche beaucoup dans mes moments lucides, quand je
+ sens l'odeur de Dieu; j'ai mme des accs de dvotion, j'en aurai
+ toujours, je crois; car la pit une valeur, ne ft-elle que
+ psychologique. Elle nous moralise dlicieusement et nous lve
+ au-dessus des misrables soucis de l'utile; or l o finit l'utile
+ commence le beau, Dieu, l'infini, et l'air pur qui vient de l est
+ la vie.
+
+ Ils me prennent ici pour un bon petit sminariste, bien pieux et
+ bien doux. Ma foi, ce n'est pas ma faute. Cela me peine
+ quelquefois, car je crains d'y voir quelque chose qui ne soit pas
+ vrai et droit; mais je ne feins rien, Dieu le sait; seulement je ne
+ dis pas tout. Vaudrait-il mieux engager avec eux ces misrables
+ controverses, o ils auraient l'avantage de soutenir le beau et le
+ pur, et o j'aurais l'air de m'assimiler ce qu'il y a de plus
+ vil; car l'antichristianisme a, dans ce pays, une couleur si
+ dtestable, si basse, si dgotante, qu'en vrit il y aurait de
+ quoi m'loigner, ne ft-ce que par modestie naturelle. Et puis ils
+ n'y entendraient rien. On ne trouve pas mauvais que je ne leur
+ parle pas allemand. D'ailleurs, je vous l'ai dit, mon ami, telle
+ est ma position intellectuelle, que je puis paratre telle chose
+ celui-ci, telle chose celui-l, sans rien feindre, sans que l'un
+ ni l'autre se trompe, grce au joug de la contradiction dont je me
+ suis dbarrass pour un temps.
+
+ Et puis savez-vous qu'il y a des moments o j'ai t deux doigts
+ d'un revirement complet, et o j'ai dlibr si je ne serais pas
+ plus agrable Dieu en coupant net, au point o j'en suis, le fil
+ de mon examen, et en me reculant de deux ou trois ans! C'est que je
+ ne vois plus en progressant la possibilit d'arriver au
+ catholicisme; chaque pas m'en loigne de plus en plus. Quoi qu'il
+ en soit, l'alternative s'est prsente moi trs nettement: je ne
+ puis plus revenir au catholicisme que par l'amputation d'une
+ facult, en stigmatisant dfinitivement ma raison et lui commandant
+ pour toujours le silence respectueux, et mme plus, le silence
+ absolu. Oui, si je revenais, je cesserais ma vie d'tude et
+ d'examen, persuad qu'elle ne peut me mener qu'au mal, et je ne
+ vivrais plus que de la vie mystique, telle que l'entendent les
+ catholiques. Car, pour la vie banale, Dieu, je l'espre, m'en
+ dlivrera toujours. Le catholicisme suffit toutes mes facults,
+ sauf ma raison critique; je n'espre pas pour l'avenir de
+ satisfaction plus complte; il faut donc ou renoncer au
+ catholicisme, ou amputer cette facult. Cette opration est
+ difficile et douloureuse; mais croyez bien que, si ma conscience
+ morale ne s'y opposait pas, si Dieu venait ce soir me dire que cela
+ lui est agrable, je le ferais. Vous ne me reconnatriez plus
+ alors, je n'tudierais plus, et ne penserais plus critiquement, je
+ serais un mystique dtermin. Croyez bien aussi qu'il faut que
+ j'aie t rudement secou pour m'arrter la possibilit d'une
+ pareille hypothse, qui se prsente moi plus affreuse que la
+ mort. Mais je ne dsesprerais pas d'y trouver une veine d'activit
+ qui pt me suffire.
+
+ Et en pratique, que ferai-je? C'est avec un effroi indicible que je
+ vois approcher la fin des vacances, poque o je devrai
+ ncessairement traduire par les actes les plus dcisifs l'tat
+ intrieur le plus indtermin. C'est cette complication de
+ l'extrieur et de l'intrieur qui fait le cruel de ma position.
+ Tout ce souci m'ennuie, me distrait. Et puis je sens si bien que je
+ n'entends rien ces sortes de choses, que je n'y ferai que des
+ sottises, que j'aurai essuyer des rises et des rebuts. Je ne
+ suis pas n chevalier d'industrie. Ils se moqueront de ma
+ simplicit et me prendront pour un imbcile. Encore si j'tais sr
+ de moi! Mais si j'allais perdre par leur contact la puret de mon
+ coeur et ma conception de la vie? s'ils venaient m'infecter de
+ leur positivisme? Et quand je serais sr de moi, serais-je sr de
+ l'extrieur, qui agit sur nous si fatalement? Et qui peut se
+ connatre lui-mme sans craindre sa faiblesse? En vrit, mon ami,
+ n'est-il pas vrai que Dieu m'a jou un bien mauvais tour? Il semble
+ qu'il ait dploy toutes ses voies pour m'envelopper de toutes
+ parts; et il n'en fallait pas tant contre un pauvre enfant qui n'y
+ voyait pas malice. N'importe, je l'aime, et je suis persuad qu'il
+ a tout fait pour mon bien, malgr la contradiction des faits. Il
+ faut tre optimiste pour l'individu comme pour l'humanit, malgr
+ la perptuelle opposition des faits isols. C'est l qu'est le
+ courage; il n'y a que moi qui puisse me faire du mal moi-mme.
+
+ Je pense souvent vous, mon bon ami; vous devez tre bien heureux.
+ Un avenir favorable et dtermin s'ouvre devant vous; vous voyez le
+ but, vous n'avez qu' marcher vers lui... Vous aurez un avantage
+ immense, un dogme rigoureusement formul... Vous conserverez de la
+ largeur; puissiez-vous ne jamais dcouvrir une dsolante
+ incompatibilit entre deux besoins de votre coeur et de votre
+ esprit. Une cruelle option vous serait alors impose. Quelque
+ opinion que vous soyez oblig d'avoir de ma situation actuelle et
+ de l'innocence de mon me, conservez-moi du moins votre amiti. Des
+ erreurs et mme des fautes ne peuvent suffire pour la rompre.
+ D'ailleurs, je le rpte, j'ai confiance en votre largeur, et Dieu
+ me garde de chercher vous prouver qu'elle n'est pas orthodoxe;
+ car je veux que vous la conserviez, et pourtant je veux aussi que
+ vous soyez orthodoxe. Vous tes presque le seul dpositaire de mes
+ penses les plus secrtes; au nom du ciel, montrez-moi de
+ l'indulgence, et consentez encore m'appeler votre frre. Quant
+ mon affection, mon bon ami, elle vous est acquise pour toujours...
+
+ Paris, 12 novembre 1845.
+
+ Ce n'tait pas sans surprise, mon cher ami, que j'avais vu se
+ terminer les vacances sans recevoir de rponse de vous. Aussi ma
+ premire question en arrivant Saint-Sulpice fut pour vous
+ demander, afin d'apprendre la cause de ce silence, et plus encore
+ afin de m'entretenir avec vous. Jugez de la peine que j'prouvai
+ quand j'appris qu'une maladie grave avait t la cause qui avait
+ entrav votre correspondance. Bientt, il est vrai, les dtails que
+ l'on me donna suffirent pour lever toutes mes inquitudes; mais ils
+ me laissrent toujours le regret de voir recule peut-tre pour
+ longtemps l'poque o nous pourrons nous entretenir. Que de
+ rflexions, mon bon ami, fit natre en moi cette nouvelle
+ inattendue qui concourait avec une phase si singulire de mon
+ existence! Croiriez-vous que j'ai envi votre sort, et que
+ j'appelais de mes voeux une cause quelconque qui retardt pour moi
+ mon entre dans le tourbillon de la vie active, en prolongeant
+ l'assoupissement de la vie domestique si calme, si insoucieuse.
+ Vous le comprendrez, mon ami, quand je vous aurai expos les
+ preuves par lesquelles j'ai d passer, et celles qui me sont
+ encore rserves. Je n'entreprendrai pas de vous en faire un rcit
+ dtaill, ce sera l'objet de nos futures conversations. Je vous en
+ dirai seulement les faits principaux et ceux qui ont amen un
+ rsultat durable.
+
+ Ma rsolution inbranlable en venant Saint-Sulpice tait de
+ rompre enfin avec un pass qui n'tait plus en harmonie avec mes
+ dispositions actuelles et de quitter un extrieur qui ne pouvait
+ plus tre qu'un mensonge. Mais je voulais tout faire gravement et
+ lentement, d'autant plus qu'une raction dans un avenir plus ou
+ moins loign ne me paraissait pas improbable. Une circonstance
+ extrieure vint hter, malgr moi, mes pas un peu lents. mon
+ arrive Saint-Sulpice, on m'apprend que je ne fais plus partie du
+ sminaire, mais bien de la maison des Carmes, que l'archevque
+ vient enfin de fonder dfinitivement, et l'on m'intime l'ordre
+ d'aller dans la journe lui porter moi-mme ma rponse. Jugez de
+ mon embarras. Il redouble encore quand, quelques heures aprs, on
+ m'apprend que l'archevque est venu lui-mme au sminaire et
+ demande nous parler. Accepter tait immoral, donner la vraie
+ raison du refus tait impossible, en donner une fausse me
+ rpugnait. J'eus recours au bon M. Carbon, qui se chargea de tout
+ et m'pargna cette fatale entrevue. Je crus devoir poursuivre ds
+ lors ce que les circonstances avaient si bien commenc pour moi; je
+ fis en un jour ce que je comptais faire en quelques semaines, et,
+ le soir mme de mon arrive, je ne faisais partie ni du sminaire
+ ni de la maison des Carmes.
+
+ Que de liens, mon ami, rompus en quelques heures! J'en tais
+ effray; j'eusse voulu arrter cette marche fatale, trop rapide
+ mon sens; mais la ncessit me poussait en avant, et il n'y avait
+ plus moyen de reculer. C'est alors, mon ami, que je passai les
+ jours les plus cruels de ma vie. Figurez-vous l'isolement le plus
+ complet, sans ami, sans conseil, sans connaissance, sans appui au
+ milieu de personnes froides et indiffrentes, moi qui venais de
+ quitter ma mre, ma Bretagne, ma vie toute dore, tant d'affections
+ pures et simples. Seul maintenant dans ce monde, pour qui je suis
+ un tranger. maman, ma petite chambre, mes livres, mes tudes
+ calmes et douces, mes promenades ct de ma mre, adieu pour
+ toujours! Adieu ces joies pures et douces o je me croyais prs
+ de Dieu; adieu mon aimable pass, adieu ces croyances qui m'ont
+ si doucement berc. Plus pour moi de bonheur pur. Plus de pass,
+ pas encore d'avenir. Et ce monde nouveau voudra-t-il de moi? J'en
+ quitte un autre qui m'aimait et me caressait. Et ma mre, dont la
+ pense autrefois tait mon soulagement dans mes peines, cette fois
+ c'tait mon souvenir le plus douloureux. Je la poignardais presque.
+ Dieu, fallait-il me rendre le devoir si cruel? Et l'opinion qui
+ rira de moi! Et l'avenir!... Oh! qu'il m'apparaissait ple et
+ dcolor. L'ambition ne pouvait soulever ce voile de tristesse et
+ de regrets qui enveloppait mon coeur. Je maudissais ma destine, qui
+ m'avait amen de force entre de si fatales contradictions. Et la
+ vie matrielle qui m'apparaissait avec ses besoins grossiers et
+ imprieux! J'enviais le sort des simples qui naissent, vivent et
+ meurent sans bruit et sans pense, suivant bonnement le courant qui
+ les entrane, adorant un Dieu qu'ils appellent leur Pre. Oh! que
+ j'en voulais ma raison de m'avoir ravi mes rves! Je passais une
+ partie de mes soires dans l'glise de Saint-Sulpice, et l je
+ cherchais croire; mais je ne pouvais. Oh! oui, mon ami, ces jours
+ compteront dans ma vie; s'ils n'en furent les plus dcisifs, ils en
+ furent au moins les plus pnibles. vingt-trois ans, recommencer
+ comme si je n'avais pas encore vcu! Je me figurais au milieu d'une
+ foule turbulente, grossirement ambitieuse, et moi, au milieu,
+ simple et timide; et il fallait se mler cette tourbe. Que de
+ fois je fus tent de choisir une vie simple et vulgaire, que
+ j'aurais su ennoblir par l'intrieur. J'avais perdu le besoin de
+ savoir, de scruter, de critiquer; il me semblait qu'il m'et suffi
+ d'aimer et de sentir; mais je sentais bien qu'au premier jour o le
+ coeur cesserait de battre si fort, la tte recommencerait crier
+ famine.
+
+ Il fallait pourtant chercher me crer une nouvelle existence dans
+ ce monde pour lequel j'tais si peu fait. Je vous pargne le rcit
+ de ces complications, qui vous seraient aussi ennuyeuses qu'elles
+ me furent pnibles. Figurez-vous votre pauvre ami courant des
+ journes entires de visite en visite. J'en avais honte; mais que
+ faire contre la ncessit? L'homme ne vit pas seulement de pain,
+ mais il vit aussi de pain. Je n'ai pourtant pas cess un instant de
+ regarder le ciel.
+
+ Il suffit de vous dire que, pour obir aux conseils de M. Carbon et
+ pour une autre raison premptoire dont je vous parlerai tout
+ l'heure, je crus devoir refuser quelques propositions assez
+ avantageuses, pour accepter, l'cole prparatoire annexe au
+ collge Stanislas, une petite place qui, sous plusieurs rapports,
+ tait assez bien en harmonie avec ma situation actuelle. Cette
+ place ne m'occupait pas plus d'une heure et demie par jour, et je
+ trouvais l des cours spciaux de mathmatiques, de physique, etc.,
+ sans parler des cours prparatoires la licence dont l'un, entre
+ autres, fait deux fois par semaine par M. Lenormant. J'ai t
+ d'ailleurs surpris de la bont cordiale et franche que j'ai trouve
+ en ces jeunes gens: je puis dire que je n'ai pas eu en cette maison
+ une ombre de dsagrment et que j'ai prouv de sincres regrets en
+ la quittant. Mais ce que cette courte priode de ma vie a eu de
+ remarquable, ce sont certainement mes rapports avec M. Gratry;
+ directeur du collge. Je vous en parlerai beaucoup, et je suis
+ enchant d'avoir fait sa connaissance. C'est une miniature exacte
+ de M. Bautain, dont il est l'lve et l'ami. Nous entrmes, ds la
+ premire minute, en contact immdiat, et ds lors nos rapports se
+ continurent sur un pied tout fait singulier et dont je n'avais
+ jamais trouv l'analogue en moi. Sur plusieurs points nos ides se
+ rencontraient merveilleusement: pour lui aussi, tout est
+ philosophie. En somme, c'est un esprit spculatif remarquable, mais
+ sur certains points il sonne creux.
+
+ Qu'est-ce donc, me demanderez-vous, qui m'a oblig quitter cette
+ position o, aprs tout, je ne me trouvais pas si mal, et o je
+ pouvais si facilement poursuivre mes projets actuels? Ceci est, mon
+ ami, une des passes les plus singulires de ma vie; j'aurais mille
+ peines le faire comprendre qui que ce soit: nul ne l'a, je
+ pense, bien compris. C'est encore le devoir. Oui, mon ami, la mme
+ raison qui m'a oblig quitter Saint-Sulpice, refuser les
+ Carmes, m'a oblig encore quitter le collge Stanislas... M.
+ Dupanloup et M. Manier m'entranaient d'ailleurs en avant; je
+ marchai en avant, et ce fut recommencer. En vrit, mon cher, il
+ faut qu'il m'arrive toujours des aventures uniques, et je me
+ rjouirais de celle-ci, ne ft-ce que pour les singulires
+ positions o elle m'a plac, lesquelles m'ont fourni l'occasion
+ d'apprendre une foule de choses.
+
+ Il me fut facile, en sortant de Stanislas, de renouer une des
+ ngociations que j'avais rompues pour y entrer, et de suivre mon
+ plan primitif qui tait simplement de prendre dans Paris une
+ chambre d'tudiant. Telle est, mon ami, ma position actuelle. J'ai
+ pris une chambre comme pensionnaire libre dans une institution,
+ prs du Luxembourg, et quelques rptitions de mathmatiques et de
+ littrature dont je me suis charg me mettent peu prs, comme
+ l'on dit, _au pair_. Je n'en demandais pas tant. Du reste j'ai ma
+ journe moi, et je peux faire la Sorbonne et dans les
+ bibliothques des sances aussi longues qu'il me plat. Ce sont l
+ mes vrais domiciles et ceux o je passe les moments les plus
+ agrables. Cette vie me serait bien douce, si de pnibles
+ souvenirs, des inquitudes trop bien fondes, et surtout un
+ terrible isolement n'y mlaient encore bien des peines. Venez donc
+ avec moi, cher ami, et nous passerons ensemble d'agrables moments.
+
+ Je ne vous ai entretenu jusqu'ici que des faits qui ont concouru
+ fixer momentanment ma position dans Paris, et je ne vous ai encore
+ rien dit des projets ultrieurs auxquels ces dmarches se
+ rattachent; car vous prsumez, je pense, que je n'ai prtendu en
+ tout ceci que me procurer une position transitoire, commode pour la
+ continuation de mes tudes. C'est, en effet, vers un avenir
+ ultrieur que se dirigent mes penses, depuis que ma position
+ actuelle est fixe. Nouvelles sources de peines intellectuelles
+ excessivement vives, et auxquelles je suis actuellement en proie;
+ car c'est pour moi un supplice de me spcialiser, et, de plus,
+ nulle spcialit ne cadre parfaitement avec les divisions de mon
+ esprit. Et pourtant il le faut. mon ami, qu'il est cruel d'tre
+ gn dans son dveloppement intellectuel par des circonstances
+ extrieures! Jugez combien je souffre, moi surtout qui avais donn
+ mon esprit une si franche libert pour suivre sa ligne de
+ dveloppement.
+
+ J'ai d'abord fait quelques dmarches du ct des langues
+ orientales; on m'a promis des confrences avec M. Quatremre et M.
+ Julien, professeur de chinois au Collge de France, et le rsultat
+ a t que telle ne serait pas ma spcialit extrieure (je dis
+ extrieure, car intrieurement je n'en aurai jamais, moins qu'on
+ n'appelle la philosophie une spcialit, ce qui mon sens serait
+ inexact). L'Universit s'est alors offerte moi: ici, vous le
+ comprendrez, nouvelles difficults. Le professorat proprement dit
+ m'est peine supportable, et, en supposant qu'on n'y reste pas
+ toujours, il faut au moins y passer longtemps. La philosophie seule
+ me sourirait, encore faudrait-il me laisser faire, et ils ne me
+ laisseraient pas. Et puis il faudrait pour y arriver faire des
+ annes de ce que j'appelle littrature colire, vers latins,
+ discours de rhtorique, etc. Jugez quel supplice!... J'ai t
+ tellement effray de cette perspective, que je fus quelque temps
+ dcid m'agrger la classe des sciences; mais ce serait alors
+ plus que jamais qu'il faudrait me spcialiser; car, enfin, dans
+ leur _littrature_, ils admettent bien encore une sorte
+ d'universalit. Et puis cela m'carterait de mes ides chries.
+ Non, non; je me rapprocherai le plus possible de ce centre qui est
+ philosophie, thologie, science, littrature, etc., _qui est Dieu_,
+ suivant moi. Ainsi donc, mon ami, je regarde comme probable que je
+ viserai aux lettres, afin de m'agrger la philosophie. Ah! croyez
+ que tout cela est ple pour moi, et que cet esprit universitaire
+ m'est profondment antipathique. Mais il faut tre quelque chose,
+ et j'ai d chercher tre ce qui s'carte le moins de mon type
+ idal. Et puis, qui sait? j'arriverai peut-tre par l faire jour
+ mes ides. Il arrive tant de choses inattendues, qui djouent
+ tous les calculs! Il faut donc se prparer tout, et se tenir prt
+ dployer sa voile au premier vent qui souffle[27]...
+
+ Il faut aussi que je vous parle, mon ami, d'un fait intellectuel
+ qui m'a beaucoup soutenu et consol en ces moments pnibles; ce
+ sont mes rapports avec M. Dupanloup. Je lui fis d'abord connatre
+ par une lettre mon tat intrieur et les dmarches que je croyais
+ devoir faire en consquence. Il me comprit parfaitement, et il
+ s'ensuivit entre nous une longue confrence d'une heure et demie,
+ o, pour la premire fois de ma vie, j'exposais un homme le fond
+ de mes ides et de mes doutes sur le catholicisme. Ah! j'avoue
+ n'avoir jamais rien rencontr de plus distingu; j'ai trouv en lui
+ de la vraie philosophie et un esprit dcidment suprieur; ce n'est
+ que de ce moment que j'ai appris le connatre. Nous ne nous
+ abordmes point de front; nous ne fmes qu'exposer, moi, la nature
+ de mes doutes, lui, le jugement qu'il devait en porter comme
+ orthodoxe. Il fut extrmement svre et me dclara nettement: 1
+ qu'il n'tait nullement question de _tentations_ contre la foi,
+ terme dont je m'tais servi dans ma lettre, par l'habitude que
+ j'avais contracte de me conformer la terminologie sulpicienne
+ pour me faire entendre, mais bien d'une perte totale de la foi; 2
+ que j'tais hors de l'glise; 3 qu'en consquence je ne pouvais
+ approcher d'aucun sacrement, et qu'il ne m'engageait pas
+ pratiquer l'extrieur de la religion; 4 que je ne pouvais sans
+ mensonge continuer un jour de plus paratre ecclsiastique, etc.,
+ etc. Du reste, en tout ce qui ne tenait pas l'apprciation de mon
+ tat, il fut bon autant qu'on peut l'tre... Ces messieurs de
+ Saint-Sulpice et M. Gratry taient bien loin d'en juger aussi
+ rondement, et prtendaient que je devais toujours me considrer
+ comme tent... J'ai obi M. Dupanloup et je le ferai toujours
+ dsormais. Pourtant je me confesse encore, et, comme je n'ai plus
+ M. B., je le fais M. Le Hir, que j'aime la folie. Je remarque
+ que cela m'amliore et me console beaucoup. Je me confesserai
+ vous quand vous serez prtre.--Pourtant, par condescendance, comme
+ il disait, pour le sentiment des autres, M. Dupanloup voulut
+ qu'avant de quitter Stanislas je fisse une retraite. Cette
+ proposition, dans sa bouche surtout, me fit d'abord clater de
+ rire. Je changeai de ton, quand il me proposa de la faire avec M.
+ de Ravignan. J'aurais accept; car c'et t finir noblement avec
+ le catholicisme. Malheureusement M. de Ravignan ne devait tre
+ Paris que vers le 10 novembre, et dans l'intervalle M. Dupanloup a
+ cess d'tre suprieur du petit sminaire, et moi de faire partie
+ du collge Stanislas. La ralisation de ce projet me parat au
+ moins bien ajourne...
+
+ Adieu, bon et cher ami, pardonnez-moi de ne vous avoir parl que de
+ moi. Pour vous et pour vos amis, je vous supplie de mnager votre
+ sant durant la convalescence et de ne point la compromettre de
+ nouveau par un travail prmatur. Je ne demande de rponse qu'au
+ cas o cela ne vous fatiguerait pas. La vraie rponse sera quand
+ nous nous embrasserons. En attendant, croyez ma bien sincre
+ amiti.
+
+ Paris, 5 septembre 1846.
+
+ Merci, mon cher ami, pour votre excellente lettre. Elle m'a t une
+ grande joie et un grand secours durant ces tristes vacances que je
+ passe dans le plus pnible isolement qui se puisse imaginer. Pas
+ une me humaine qui je puisse ouvrir mon coeur, bien plus, avec
+ qui je puisse avoir de ces conversations qui, pour tre
+ indiffrentes, ne laissent pas de dlasser l'esprit et de
+ satisfaire au besoin de socit. On peut tre Paris bien plus
+ seul qu'au fond d'un dsert, et je l'prouve. Ce n'est pas de voir
+ des hommes qui constitue la socit, c'est d'avoir avec eux
+ quelques-uns de ces rapports qui rappellent qu'on n'est pas seul au
+ monde. Quelquefois, quand l'occasion m'engage dans ces foules
+ indiffrentes qui remplissent nos rues, je me figure au milieu
+ d'une fort d'arbres qui marcheraient. C'est absolument la mme
+ chose. Quand je songe au bonheur si pur dont je jouissais
+ autrefois, pareille poque, je suis pris d'une grande tristesse,
+ surtout quand je songe que j'ai dit ces jours un adieu ternel.
+ Je ne sais si vous tes comme moi; mais il n'y a rien qui me pse
+ plus que de dire, mme pour les choses les plus indiffrentes:
+ C'est fini, absolument fini pour toujours! Jugez donc quand il
+ s'agit des jouissances les seules chres mon coeur. Mais qu'y
+ faire, mon ami? Je ne me repens de rien, et il y a souffrir pour
+ son devoir une joie bien suprieure toutes celles dont on a pu
+ faire le sacrifice. Je bnis Dieu, mon cher, de m'avoir donn en
+ vous quelqu'un qui sait si bien me deviner que je n'ai pas besoin
+ de lui exposer l'tat de mon coeur; oui, c'est une de mes plus
+ grandes peines que de songer que les personnes dont l'approbation
+ me serait la plus chre doivent me blmer et me trouver coupable.
+ Heureusement que cela ne doit pas les empcher de me plaindre et de
+ m'aimer.
+
+ Je ne suis pas, mon cher, de ceux qui prchent sans cesse la
+ tolrance aux orthodoxes; c'est l pour les esprits superficiels de
+ l'un et de l'autre parti la cause d'innombrables sophismes. C'est
+ faire tort au catholicisme que de l'accommoder ainsi nos ides
+ modernes, outre qu'on ne le fait que par des concessions verbales
+ qui dnotent mauvaise foi ou frivolit. Tout ou rien, les
+ no-catholiques sont les plus sots de tous.
+
+ Non, mon ami, ne craignez pas de me dire que je suis dans cet tat
+ par ma faute; je sais que vous devez le croire. Il m'est sans doute
+ bien pnible de songer que la moiti peut-tre du genre humain
+ clair me dirait que je suis dans l'inimiti de Dieu, et, pour
+ parler la vieille langue chrtienne, qui est la vraie, que, si la
+ mort venait me surprendre, je serais damn l'instant mme. Cela
+ est affreux, et me faisait frmir autrefois, car je ne sais
+ pourquoi la pense de la mort m'apparat toujours comme trs
+ prochaine. Mais je m'y suis aguerri, et je ne souhaite aux
+ orthodoxes qu'une paix d'me gale celle dont je jouis. Je puis
+ dire que, depuis que j'ai accompli mon sacrifice, au milieu de
+ peines extrieures plus grandes qu'on ne saurait croire et qu'une
+ dlicatesse fausse peut-tre me force de cacher tous, j'ai got
+ un calme qui m'tait inconnu des poques de ma vie en apparence
+ plus sereines. Il faut se garder, mon cher ami, de croire sur le
+ bonheur certaines gnralits trs fausses, supposant toutes qu'on
+ ne peut tre heureux que consquemment et avec un systme
+ intellectuel parfaitement harmonis. ce prix, nul ne serait
+ heureux, ou celui-l seul le serait dont l'intelligence borne ne
+ pourrait s'lever la conception du problme et du doute.
+ Heureusement il n'en est pas ainsi; nous sommes heureux grce une
+ inconsquence et un certain tour qui nous fait prendre en
+ patience ce qui avec un autre tour deviendrait un supplice.
+ J'imagine que vous avez d prouver ceci: il se passe en nous,
+ relativement au bonheur, une espce de dlibration, o du reste
+ nous sommes fatalement dtermins, par laquelle nous dcidons sur
+ quel tour nous prendrons telle ou telle chose; car il n'est
+ personne qui ne doive reconnatre qu'il porte en lui mille causes
+ actuelles qui pourraient le rendre le plus malheureux des hommes.
+ Il s'agit de savoir s'il leur donnera droit d'agir ou s'il en fera
+ abstraction. Nous ne sommes heureux qu' la drobe, mon cher ami;
+ mais qu'y faire? Le bonheur n'est pas quelque chose d'assez saint
+ pour qu'il ne faille l'accepter que d'une parfaite raison.
+
+ Vous trouverez peut-tre singulier, mon cher ami, que, ne croyant
+ pas au christianisme, je puisse me tenir en une telle assurance.
+ Sans doute, mon cher, si je doutais encore; mais, s'il faut tout
+ vous dire, je vous avouerai que je ne doute plus gure.
+ Expliquez-moi donc un peu comment vous faites pour croire. Mon
+ pauvre ami, c'est trop tard pour vous dire: Prenez garde! Si vous
+ n'tiez pas ce que vous tes, je me jetterais vos genoux, devant
+ vous, pour vous demander, au nom de notre amiti, si vous vous
+ sentez capable de jurer de vous-mme que vous ne changerez d'avis
+ aucune poque de votre existence. Songez-y, jurer de l'avenir de sa
+ pense!... J'ai t dsol que notre pauvre ami X*** se soit li;
+ je parierais mille contre un qu'il a dout ou qu'il doutera. On
+ verra dans vingt ans. Mon cher ami, je ne sais ce que je vous dis;
+ mais je ne puis m'empcher de dsirer, comme saint Paul, _omnes
+ fieri qualis et ego sum_, heureux de n'avoir pas ajouter
+ _expectis vinculis his_. Quant aux chanes qui me liaient dj, je
+ ne me repens pas de les avoir acceptes. Quelle est la philosophie
+ qui ne doit dire: _Dominus pars..._? C'est la profession de la vie
+ belle et pure, et, grce Dieu, j'en conserve toujours un got
+ trs sensible. Je vous ferai une confidence, mon cher, puisque je
+ puis vous tout dire; aussi bien est-ce une des penses qui me
+ reviennent avec le plus de charme.
+
+ Au moment o je marchais l'autel pour recevoir la tonsure, des
+ doutes terribles me travaillaient dj; mais on me poussait et
+ j'entendais dire qu'il est toujours bon d'obir. Je marchai donc;
+ mais je prends Dieu tmoin de la pense intime qui m'occupait et
+ du voeu que je fis au fond de mon coeur. Je pris pour mon partage
+ cette vrit qui est le Dieu cach; je me consacrai sa recherche,
+ renonant pour elle tout ce qui n'est que profane, tout ce qui
+ peut loigner l'homme de la fin sainte et divine laquelle
+ l'appelle sa nature. Ainsi je l'entendais, et mon me m'attestait
+ que je ne me repentirais jamais de ma promesse. Et je ne m'en
+ repens pas, mon ami, et je rpte sans cesse avec bonheur ces
+ douces et suaves paroles: _Dominus pars..._ et je crois tre tout
+ aussi agrable Dieu, tout aussi fidle ma promesse, que celui
+ qui croit pouvoir les prononcer avec un coeur vain et un esprit
+ frivole. Alors seulement elles me seront un reproche quand,
+ prostituant ma pense des soins vulgaires, je donnerai ma vie
+ un de ces mobiles grossiers qui suffisent aux hommes profanes, et
+ prfrerai les jouissances infrieures la sainte poursuite du
+ beau et du vrai. Jusque-l, mon ami, je me rappellerai sans regrets
+ le jour o je les prononai. L'homme ne peut jamais tre assez sr
+ de sa pense pour jurer fidlit tel ou tel systme qu'il regarde
+ maintenant comme le vrai. Tout ce qu'il peut, c'est de se consacrer
+ la vrit, quelle qu'elle soit, et de disposer son coeur la
+ suivre partout o il croira la voir, dt-il lui en coter les plus
+ pnibles sacrifices.
+
+ Je vous cris ces lignes, mon ami, la hte et tout proccup du
+ travail, fort peu attrayant, de ma prparation la licence...
+ Excusez donc le dsordre de mes penses. J'attends de vous une
+ longue lettre qui me rafrachisse un peu au milieu de ces aridits.
+
+ Adieu, cher ami, croyez la sincrit de mon affection et
+ promettez-moi que la vtre m'est toujours acquise.
+
+ Paris, 11 septembre 1846.
+
+ Je voudrais pouvoir commenter, ligne par ligne, votre lettre que je
+ viens de recevoir, il y a une heure, et vous communiquer les
+ rflexions qu'elle a fait natre en moi en mille sens divers. Mais
+ d'imprieux travaux me l'interdisent. Je ne puis pourtant
+ m'empcher de jeter la hte sur le papier les principaux points
+ sur lesquels il est important que, l'heure mme, nous nous
+ entendions.
+
+ J'ai beaucoup souffert de vous entendre dire qu'il y a dsormais un
+ abme entre vos croyances et les miennes. Non, mon cher; nous
+ croyons les mmes choses, vous sous une forme, moi sous une autre.
+ Les orthodoxes sont trop concrets; ils tiennent des faits, des
+ riens, des minuties. Rappelez-vous cette dfinition que donnait
+ du christianisme ce proconsul (_ni fallor_) dont il est parl dans
+ les _Actes_: Il s'agit d'un certain Jsus. Paul dit qu'il est en
+ vie, les autres disent qu'il est mort. Prenez garde de ramener la
+ question de si misrables termes. Que peut faire, je vous le
+ demande, la valeur morale d'un homme la croyance tel fait, ou
+ plutt la manire d'apprcier et de critiquer tel fait? Oh! que
+ Jsus tait bien plus philosophe! Il n'a pas t dpass; mais
+ l'glise, de bonne foi, l'a t.
+
+ Vous me direz: Dieu veut que l'on croie ces petites choses,
+ puisqu'il les a rvles. Prouvez-le; l est mon fort. Je n'aime
+ pas la mthode par objections. Mais vous n'avez pas une preuve qui
+ tienne devant la critique psychologique ou historique. Jsus seul
+ tient. Mais il est pour moi comme pour vous. Pour tre platonicien,
+ fallait-il adorer Platon et croire toutes ses paroles?
+
+ Je ne trouve pas, dans la classe des hommes qui ont crit, des gens
+ plus sots que tous vos apologistes modernes: esprits plats, ttes
+ sans critique. Il en est d'autres plus fins, mais ils n'abordent
+ pas la question.
+
+ Vous me direz, comme j'entendais dire au sminaire: Ne jugez pas
+ l'intrinsque des preuves par la petite manire dont elles sont
+ prsentes. Nous n'avons pas de vigoureux hommes, mais nous
+ pourrions en avoir: cela ne fait rien la vrit intrinsque. Je
+ rponds: 1 une bonne preuve, surtout en critique historique, est
+ toujours bonne, de quelque manire qu'elle soit prsente; 2 si la
+ cause tait absolument la vraie, elle aurait de meilleurs
+ dfenseurs. Je classe ainsi les orthodoxes:
+
+ 1. Esprits vifs, non dnus de finesse, mais superficiels. Ceux-l
+ se dfendent mieux; mais l'orthodoxie rejette leur systme de
+ dfense, ils ne comptent donc plus.
+
+ 2. Esprits dprims, vieux radoteurs... Ceux-ci sont les stricts
+ orthodoxes.
+
+ 3. Ceux qui ne croient que par le coeur, comme des enfants, sans
+ entrer dans tout cet attirail apologtique. Oh! ceux-ci, je les
+ aime, j'en conois un ravissant idal; mais nous sommes en
+ critique, ils ne comptent pas. En morale, je fraterniserais avec
+ eux.
+
+ D'autres ne se dfinissent pas, sont incrdules sans le savoir:
+ l'incrdulit est dans leurs principes, mais ils ne les poussent
+ pas bout... D'autres croient en rhteurs, parce que les auteurs
+ auxquels ils ont vou un culte ont t de cette opinion: sorte de
+ religion classique, littraire. Ils croient au christianisme comme
+ les sophistes de la dcadence croyaient au paganisme.--Je regrette
+ de n'avoir pas le temps d'achever et de mettre en ordre cette
+ classification.
+
+ Vous vous dfiez de la raison individuelle, quand elle cherche se
+ dresser un systme de vie. Fort bien; donnez-moi mieux, j'y
+ croirai. Je la suis, faute de mieux, cette raison, et je me dpite
+ souvent contre elle.
+
+ Quant la position extrieure que tout cela me fera, n'importe. Je
+ ne me classerai nulle part. Si par le fait je me trouve class, ce
+ sera un fait, rien de plus. Si je trouve des personnes qui voient
+ comme moi, nous sympathiserons; sinon je serai seul. Je suis fort
+ goste: retranch en moi-mme, je me moque de tout. J'espre me
+ faire de quoi vivre. Les gens qui ne me connatront pas me
+ classeront parmi ceux avec qui je sympathise le moins: tant pis,
+ ils se tromperont.
+
+ Pour avoir de l'influence, il faut arborer un drapeau et tre
+ dogmatique. Allons, tant mieux pour ceux qui en ont le coeur. Moi,
+ j'aime mieux caresser ma petite pense et ne pas mentir.
+
+ Que si, par un retour qui n'est pas sans exemple, une telle manire
+ devient influente, c'est bon; on viendra moi, mais je ne me
+ mlerai pas ces tourbes. J'aurais pu mettre dans la
+ classification que je faisais tout l'heure une catgorie de plus:
+ ceux qui ne voient rien au-dessus de l'action et prennent le
+ christianisme comme un moyen d'action: esprits communs, si on les
+ compare au penseur. Celui-l est le Jupiter Olympien, l'homme
+ spirituel qui juge tout et n'est jug par personne. Que les mes
+ simples possdent beaucoup de vrai, oh! mon Dieu! je le crois; mais
+ la forme sous laquelle elles le possdent ne peut suffire celui
+ dont la raison est en juste proportion avec les autres facults.
+ Cette facult limine, discute, pure, et impossible de l'touffer.
+ Ah! si j'avais pu, je l'eusse fait. Quant au _cupio omnes fieri_,
+ voici mon ide. Je ne l'applique qu' ma libert. Il faut, autant
+ que possible, se maintenir dans une position o l'on soit prt
+ virer de bord, alors que change le vent de la croyance. Et combien
+ de fois doit-il changer dans la vie? Cela dpend de sa longueur.
+ Or, un lien n'est pas ce qu'il y a de plus propre cela. On
+ respecte plus la vrit en se tenant dans une position telle qu'on
+ puisse lui dire: Trane-moi o tu voudras; je suis prt. Un
+ prtre ne peut pas dire cela commodment. Il lui faut plus que du
+ courage pour reculer. S'il n'est pas cleste, aprs cela, il est
+ horrible; et cela est si vrai, que je ne vois pas un seul beau type
+ en ce genre, pas mme M. de Lamennais. Il faut marcher et se
+ dclarer trs positivement: Je verrai toujours comme j'ai vu par
+ le pass, et je ne verrai pas autrement. Comment vivre un instant
+ en se disant cela?
+
+ Quant l'affaire de M. X., en dehors de toute considration
+ personnelle, voici mon syllogisme. On ne doit pas jurer de ce dont
+ on n'est pas sr. Or, on n'est pas sr de ne pas changer de
+ croyance l'avenir, quelque certitude qu'on ait du prsent et du
+ pass. Donc... Moi aussi, autrefois, j'aurais jur, et pourtant...
+
+ Ce que vous dites des antagonistes du christianisme est trs vrai.
+ J'ai mme fait incidemment sur ce point des recherches assez
+ curieuses qui, compltes, pourraient faire une histoire
+ intressante, intitule: _Histoire de l'incrdulit dans le
+ christianisme_. Les rsultats paratraient triomphants aux
+ orthodoxes et surtout le premier, savoir que le christianisme n'a
+ gure t attaqu jusqu'ici qu'au nom de l'immoralit et des
+ doctrines abjectes du matrialisme, par des polissons, en un mot.
+ Voil le fait et je le prouverai. Mais j'explique cela. ces
+ poques-l, on devait croire aux religions. C'tait la loi d'alors;
+ et ceux qui n'y ont pas cru ont t en dehors de l'ordre commun. Il
+ est temps qu'un autre ordre commence. Je crois mme qu'il a
+ commenc, et la dernire gnration de l'Allemagne en a offert
+ d'admirables exemples: Kant, Herder, Jacobi, Goethe mme.
+
+ Mon cher ami, excusez-moi, je vous prie, de vous crire de la
+ sorte. Mais je fais pour vous ce que je ne fais pas pour ce que
+ j'ai de plus cher au monde, ma soeur, par exemple, qui hier j'ai
+ expdi une lettre d'un quart de page, tant je suis accabl de
+ travail. Je me dlecte en songeant aux conversations que nous
+ aurons ensemble, aprs mon examen surtout, car alors je prendrai
+ mes vacances. J'aurais pourtant encore mille choses vous dire sur
+ ce que vous me dites de vous. L encore, je jouerais le rle
+ rfutatif, meilleur droit sans doute. Mon ami, concevoir
+ certaines choses, c'est tre appel les raliser.
+
+ Adieu, mon trs cher... Croyez mon affection toute sincre.
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+[1: Le jour mme o j'allais donner le bon tirer de cette feuille, la
+mort de mon frre est venue rompre le dernier lien qui m'attachait aux
+souvenirs du toit paternel. Mon frre Alain fut pour moi un ami bon et
+sr; il me comprit, m'approuva, m'aima toujours. Sa claire et ferme
+intelligence, sa grande puissance de travail, l'appelaient soit aux
+carrires qui supposent l'tude des sciences mathmatiques, soit aux
+fonctions de la magistrature. Les malheurs de notre famille lui firent
+prendre une autre direction, et il traversa de dures preuves, o son
+courage ne se dmentit pas un seul instant. Il ne se plaignit jamais de
+la vie, quoique la vie n'ait gure eu pour lui que les rcompenses qu'on
+se donne par les joies de l'intrieur. Celles-l sont assurment les
+meilleures.]
+
+[2: M. Amiel, de Genve.]
+
+[3: J'crivais ce morceau Ischia, dans l'automne de 1875.]
+
+[4: Je raconterai peut-tre un jour ces histoires.]
+
+[5: Quels beaux chefs de _Landwehr_ ces gens-l eussent fait! On ne
+remplacera pas cela.]
+
+[6: [Grec: ATHNAS DMOKRATIAS]. Le Bas, _Inscr._, I, 32e.]
+
+[7: Un consciencieux et infatigable chercheur, M. Luzel, sera, j'espre,
+le Pausanias de ces petites chapelles focales et fixera par crit toute
+cette magnifique lgende, la veille de se perdre.]
+
+[8: La forme ancienne est Ronan, qui se retrouve dans les noms de lieu,
+_Loc-Ronan_, les eaux de Saint-Ronan (pays de Galles), etc.]
+
+[9: J'crivais ceci en 1876. La belle oeuvre de M. Victor Hugo a paru
+depuis.]
+
+[10: Ce tableau a t trs bien trac par M. Adolphe Morillon:
+_Souvenirs de Saint-Nicolas_. Paris, Lecoffre.]
+
+[11: Voir l'excellente notice que M. Foulon, maintenant archevque de
+Besanon, a consacre M. l'abb Richard.]
+
+[12: Mes souvenirs se rapportent aux annes 1842-1845. Je pense que
+depuis rien n'a chang.]
+
+[13: Paris, 1609, in-12.]
+
+[14: Premire dition, 1839; deuxime dition, fort augmente, 1845.]
+
+[15: Un crit qui reprsente mes ides philosophiques de cette poque,
+mon essai sur l'_Origine du langage_, publi pour la premire fois dans
+_la Libert de penser_ (septembre et dcembre 1848), marque bien la
+manire dont je concevais le tableau actuel de la nature vivante comme
+le rsultat et le tmoignage d'un dveloppement historique trs ancien.]
+
+[16: J'allai dernirement la Bibliothque nationale pour rafrachir
+mes souvenirs sur _le Comte de Valmont_. En ayant t dtourn, je priai
+M. Soury de parcourir pour moi l'ouvrage. J'tais curieux d'avoir son
+impression. Voici ce qu'il me rpondit:
+
+J'ai bien tard vous faire connatre mon sentiment sur _le Comte de
+Valmont, ou les garements de la raison_. C'est qu'il m'a fallu des
+efforts presque hroques pour l'achever. Non que cet ouvrage ne soit
+honntement pens et assez bien crit. Mais l'impression de mortel ennui
+qui se dgage de ces milliers de pages permet peine d'tre quitable
+pour cette oeuvre difiante de l'excellent abb Grard. On lui en veut
+d'tre si ennuyeux. Vraiment, il et pu l'tre moins.
+
+Comme il arrive souvent, ce qu'il y a de meilleur en ce livre, ce sont
+les notes, c'est--dire une foule d'extraits et de morceaux choisis,
+tirs des crivains clbres des deux derniers sicles, surtout de
+Rousseau. Toutes ces preuves, tous ces arguments apologtiques ruinent
+malheureusement l'oeuvre de fond en comble, l'loquence et la dialectique
+de Rousseau, de Diderot, d'Helvtius, d'Holbach, voire de Voltaire,
+diffrant trs fort de celles de l'abb Grard. Il en est de mme des
+raisons des libertins que rfute le marquis, pre du comte de Valmont.
+Qu'il doit tre dangereux de prsenter avec tant de force les mauvaises
+doctrines! Elles ont une saveur qui rend fades et insipides les
+meilleures choses. Et ce sont celles-ci, les bonnes doctrines, qui
+remplissent les six ou sept volumes du _Comte de Valmont_! L'abb Grard
+ne voulait pas qu'on appelt ce livre un roman. De fait, il n'y a ni
+drame ni action dans ces interminables lettres du marquis, du comte et
+d'milie.
+
+Le comte de Valmont est un de ces incrdules qu'on doit souvent
+rencontrer dans le monde. Esprit faible, prtentieux et fat, incapable
+de penser et de rflchir par lui-mme, d'ailleurs ignorant et sans
+connaissances d'aucune sorte sur aucun sujet, il oppose son malheureux
+pre des foules de difficults contre la morale, la religion et le
+christianisme en particulier, comme s'il avait le droit d'avoir une
+opinion sur des matires dont l'tude demande tant de lumires et
+consume tant d'annes. Ce que ce pauvre garon a de mieux faire, c'est
+d'abjurer son inconduite, et il n'a garde d'y manquer presque chaque
+tome.
+
+Le septime volume de l'dition de cet ouvrage, que j'ai sous les yeux,
+est intitul: _la Thorie du bonheur, ou l'Art de se rendre heureux mis
+ la porte de tous les hommes, faisant suite au Comte de Valmont_.
+Paris, Bossange, 1801, 11e dition. C'est un autre livre, quoi qu'en
+dise l'diteur, et j'avoue n'avoir pas t sduit par cet art d'tre
+heureux mis ainsi la porte de tout le monde.]
+
+[17: Ces vers sont d'Antonius, pote chrtien du IVe sicle.]
+
+[18: Qu'il me soit permis ce sujet de faire une remarque. On s'est
+habitu, de notre temps, mettre _monseigneur_ devant un nom propre,
+dire _monseigneur Dupanloup_, _monseigneur Affre_. C'est l une faute de
+franais; le mot monseigneur ne doit s'employer qu'au vocatif ou
+devant un nom de dignit. En s'adressant M. Dupanloup, M. Affre, on
+devait dire: _monseigneur_. En parlant d'eux, on devait dire: _monsieur
+Dupanloup_, _monsieur Affre_, _monsieur_ ou _monseigneur l'archevque de
+Paris_, _monsieur_ ou _monseigneur l'vque d'Orlans_.]
+
+[19: _Lucta mea_, Gense, XXX, 8.]
+
+[20: Il se nommait Franois Liart. C'tait une trs honnte et trs
+droite nature. Il mourut Trguier dans les derniers jours de mars
+1845. Sa famille me fit rendre, aprs sa mort, les lettres que je lui
+avais crites; je les ai toutes.]
+
+[21: M. l'abb Cognat, cur de Notre-Dame des Champs, qui fut, avec M.
+Foulon, actuellement archevque de Besanon, mon meilleur ami au
+sminaire, a communiqu au _Figaro_ (3 avril 1879) et publi dans _le
+Correspondant_ (10 mai, 10 juin et 10 juillet 1882) divers extraits de
+lettres de moi crites la mme date que celle que je donne ici.
+J'aimerais certes relire toutes ces lettres, qui me rappelleraient
+bien des nuances d'un tat d'me disparu depuis trente-sept ans. Pour
+moi, M. Foulon et M. Cognat sont d'anciens amis, qui me sont rests trs
+chers. Pour eux, j'espre que je suis cela aussi; mais je dois tre de
+plus un adversaire du dogme qu'ils professent, quoique, vrai dire,
+dans l'tat d'esprit o je suis, il n'y ait rien ni personne dont je
+sois l'adversaire. Depuis nos anciennes relations, je n'ai revu M.
+Cognat qu'une seule fois: c'tait aux funrailles de M. Littr. Nous
+tions en chappe tous les deux, lui comme cur, moi comme directeur de
+l'Acadmie; nous ne pmes causer.]
+
+[22: Il s'agit ici d'une ducation prive dont il fut question pour moi
+durant quelque temps.]
+
+[23: Maintenant rue de l'Abb-de-l'pe.]
+
+[24: Recueil de cantiques du XVIe sicle, de la plus extrme navet.
+J'ai le vieux volume de ma mre; peut-tre le dcrirai-je un jour.]
+
+[25: J'ajouterai mme envers les animaux. Il me serait impossible de
+manquer d'gards envers un chien, de le traiter rudement et avec un air
+d'autorit.]
+
+[26: Voir ci-dessus, V.]
+
+[27: M. Cognat se contente d'analyser ce qui suit en ces termes: M.
+Renan entre ensuite dans quelques dtails sur sa prparation l'examen
+d'admission l'cole normale et la licence s lettres. Quant
+l'examen du baccalaurat qu'il n'a pas encore pass, il s'en inquite
+peu. Il a eu cependant de grandes difficults pour s'y faire admettre et
+ne s'en est tir qu'en produisant un certificat d'tudes domestiques,
+malgr la rpugnance que lui inspirait ce moyen obreptice. Il n'avait
+pas cru devoir se refuser une facult que tout le monde s'accordait et
+qui semblait tolre par la loi du monopole de l'enseignement
+universitaire, afin de diminuer l'odieux de sa prescription. Quoi qu'il
+en soit, ajoute-t-il, je lui en veux beaucoup de m'avoir forc mentir;
+et le directeur de l'cole normale qui venait, aprs cela, me vanter la
+libralit de l'Universit!]
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Souvenirs d'enfance et de jeunesse, by
+Ernest Renan (1823-1892)
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+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE ***
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
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+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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