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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Souvenirs d'enfance et de jeunesse + +Author: Ernest Renan (1823-1892) + +Release Date: February 28, 2010 [EBook #31440] +[Last updated: March 19, 2014] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + +SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE + +PAR + +ERNEST RENAN + +MEMBRE DE L'INSTITUT + +(ACADÉMIE FRANÇAISE ET ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS) + +VINGT-HUITIÈME ÉDITION + +PARIS + +CALMANN LÉVY, ÉDITEUR + +1897 + + + + +TABLE + +PRÉFACE + +I. Le broyeur de lin. + +II. Prière sur l'Acropole.--Saint-Renan.--Mon oncle Pierre.--Le bonhomme +Système et la petite Noémi. + +III. Le petit séminaire Saint-Nicolas du Chardonnet. + +IV. Le séminaire d'Issy. + +V. Le séminaire Saint-Sulpice. + +VI. Premiers pas hors de Saint-Sulpice. + +Appendice. + +NOTES. + + + + +PRÉFACE + + +Une des légendes les plus répandues en Bretagne est celle d'une +prétendue ville d'Is, qui, à une époque inconnue, aurait été engloutie +par la mer. On montre, à divers endroits de la côte, l'emplacement de +cette cité fabuleuse, et les pêcheurs vous en font d'étranges récits. +Les jours de tempête, assurent-ils, on voit, dans le creux des vagues, +le sommet des flèches de ses églises; les jours de calme, on entend +monter de l'abîme le son de ses cloches, modulant l'hymne du jour. Il me +semble souvent que j'ai au fond du cœur une ville d'Is qui sonne encore +des cloches obstinées à convoquer aux offices sacrés des fidèles qui +n'entendent plus. Parfois je m'arrête pour prêter l'oreille à ces +tremblantes vibrations, qui me paraissent venir de profondeurs infinies, +comme des voix d'un autre monde. Aux approches de la vieillesse surtout, +j'ai pris plaisir, pendant le repos de l'été, à recueillir ces bruits +lointains d'une Atlantide disparue. + +De là sont sortis les six morceaux qui composent ce volume. Les +_Souvenirs d'enfance_ n'ont pas la prétention de former un récit complet +et suivi. Ce sont, presque sans ordre, les images qui me sont apparues +et les réflexions qui me sont venues à l'esprit, pendant que j'évoquais +ainsi un passé vieux de cinquante ans. Gœthe choisit, pour titre de ses +Mémoires, _Vérité et Poésie_, montrant par là qu'on ne saurait faire sa +propre biographie de la même manière qu'on fait celle des autres. Ce +qu'on dit de soi est toujours poésie. S'imaginer que les menus détails +sur sa propre vie valent la peine d'être fixés, c'est donner la preuve +d'une bien mesquine vanité. On écrit de telles choses pour transmettre +aux autres la théorie de l'univers qu'on porte en soi. La forme de +_Souvenirs_ m'a paru commode pour exprimer certaines nuances de pensée +que mes autres écrits ne rendaient pas. Je ne me suis nullement proposé +de fournir des renseignements par avance à ceux qui feront sur moi des +notices ou des articles. + +Ce qui est une qualité dans l'histoire eût été ici un défaut; tout est +vrai dans ce petit volume, mais non de ce genre de vérité qui est requis +pour une _Biographie universelle_. Bien des choses ont été mises afin +qu'on sourie; si l'usage l'eût permis, j'aurais dû écrire plus d'une +fois à la marge: _cum grano salis_. La simple discrétion me commandait +des réserves. Beaucoup des personnes dont je parle peuvent vivre encore; +or ceux qui ne sont point familiarisés avec la publicité en ont une +sorte de crainte. J'ai donc changé plusieurs noms propres. D'autres +fois, au moyen d'interversions légères de temps et de lieu, j'ai dépisté +toutes les identifications qu'on pourrait être tenté d'établir. +L'histoire du «Broyeur de lin» est arrivée comme je la raconte. Le nom +seul du manoir est de ma façon. En ce qui regarde «le bonhomme Système», +j'ai reçu de M. Duportal du Goasmeur des détails nouveaux, qui ne +confirment pas certaines suppositions que faisait ma mère sur ce qu'il y +avait de mystérieux dans les allures du vieux solitaire. Je n'ai rien +changé cependant à ma rédaction première, pensant qu'il valait mieux +laisser à M. Duportal le soin de publier la vérité, qu'il est seul à +savoir, sur ce personnage singulier. + +Ce que j'aurais surtout à excuser, si ce livre avait la moindre +prétention à être de vrais mémoires, ce sont les lacunes qui s'y +trouvent. La personne qui a eu la plus grande influence sur ma vie, je +veux dire ma sœur Henriette, n'y occupe presque aucune place[1]. En +septembre 1862, un an après la mort de cette précieuse amie, j'écrivis, +pour le petit nombre des personnes qui l'avaient connue, un opuscule +consacré à son souvenir. Il n'a été tiré qu'à cent exemplaires. Ma sœur +était si modeste, elle avait tant d'aversion pour le bruit du monde, que +j'aurais cru la voir, de son tombeau, m'adressant des reproches, si +j'avais livré ces pages au public. Quelquefois, j'ai eu l'idée de les +joindre à ce volume. Puis, j'ai trouvé qu'il y aurait en cela une espèce +de profanation. L'opuscule sur ma sœur a été lu avec sympathie par +quelques personnes animées pour elle et pour moi d'un sentiment +bienveillant. Je ne dois pas exposer une mémoire qui m'est sainte aux +jugements rogues qui font partie du droit qu'on acquiert sur un livre en +l'achetant. Il m'a semblé qu'en insérant ces pages sur ma sœur dans un +volume livré au commerce, je ferais aussi mal que si j'exposais son +portrait dans un hôtel des ventes. Cet opuscule ne sera donc réimprimé +qu'après ma mort. Peut-être pourra-t-on y joindre alors quelques lettres +de mon amie, dont je ferai moi-même par avance le choix. + +L'ordre naturel de ce livre, qui n'est autre que l'ordre même des +périodes diverses de ma vie, amène une sorte de contraste entre les +récits de Bretagne et ceux du séminaire, ces derniers étant tout entiers +remplis par une lutte sombre, pleine de raisonnements et d'âpre +scolastique, tandis que les souvenirs de mes premières années ne +présentent guère que des impressions de sensibilité enfantine, de +candeur, d'innocence et d'amour. Cette opposition n'a rien qui doive +surprendre. Presque tous nous sommes doubles. Plus l'homme se développe +par la tête, plus il rêve le pôle contraire, c'est-à-dire l'irrationnel, +le repos dans la complète ignorance, la femme qui n'est que femme, +l'être instinctif qui n'agit que par l'impulsion d'une conscience +obscure. Cette rude école de dispute, où l'esprit européen s'est engagé +depuis Abélard, produit des moments de sécheresse, des heures d'aridité. +Le cerveau brûlé par le raisonnement a soif de simplicité, comme le +désert a soif d'eau pure. Quand la réflexion nous a menés au dernier +terme du doute, ce qu'il y a d'affirmation spontanée du bien et du beau +dans la conscience féminine nous enchante et tranche pour nous la +question. Voilà pourquoi la religion n'est plus maintenue dans le monde +que par la femme. La femme belle et vertueuse est le mirage qui peuple +de lacs et d'allées de saules notre grand désert moral. La supériorité +de la science moderne consiste en ce que chacun de ses progrès est un +degré de plus dans l'ordre des abstractions. Nous faisons la chimie de +la chimie, l'algèbre de l'algèbre; nous nous éloignons de la nature, à +force de la sonder. Cela est bien; il faut continuer: la vie est au bout +de cette dissection à outrance. Mais qu'on ne s'étonne pas de l'ardeur +fiévreuse qui, après ces débauches de dialectique, n'est étanchée que +par les baisers de l'être naïf en qui la nature vit et sourit. La femme +nous remet en communication avec l'éternelle source où Dieu se mire. La +candeur d'une enfant qui ignore sa beauté et qui voit Dieu clair comme +le jour est la grande révélation de l'idéal, de même que l'inconsciente +coquetterie de la fleur est la preuve que la nature se pare en vue d'un +époux. + +On ne doit jamais écrire que de ce qu'on aime. L'oubli et le silence +sont la punition qu'on inflige à ce qu'on a trouvé laid ou commun, dans +la promenade à travers la vie. Parlant d'un passé qui m'est cher, j'en +ai parlé avec sympathie; je ne voudrais pas cependant que cela produisît +de malentendu et que l'on me prît pour un bien grand réactionnaire. +J'aime le passé, mais je porte envie à l'avenir. Il y aura eu de +l'avantage à passer sur cette planète le plus tard possible. Descartes +serait transporté de joie s'il pouvait lire quelque chétif traité de +physique et de cosmographie écrit de nos jours. Le plus simple écolier +sait maintenant des vérités pour lesquelles Archimède eût sacrifié sa +vie. Que ne donnerions-nous pas pour qu'il nous fût possible de jeter un +coup d'œil furtif sur tel livre qui servira aux écoles primaires dans +cent ans? + +Il ne faut pas, pour nos goûts personnels, peut-être pour nos préjugés, +nous mettre en travers de ce que fait notre temps. Il le fait sans nous, +et probablement il a raison. Le monde marche vers une sorte +d'américanisme, qui blesse nos idées raffinées, mais qui, une fois les +crises de l'heure actuelle passées, pourra bien n'être pas plus mauvais +que l'ancien régime pour la seule chose qui importe, c'est-à-dire +l'affranchissement et le progrès de l'esprit humain. Une société où la +distinction personnelle a peu de prix, où le talent et l'esprit n'ont +aucune cote officielle, où la haute fonction n'ennoblit pas, où la +politique devient l'emploi des déclassés et des gens de troisième ordre, +où les récompenses de la vie vont de préférence à l'intrigue, à la +vulgarité, au charlatanisme qui cultive l'art de la réclame, à la +rouerie qui serre habilement les contours du Code pénal, une telle +société, dis-je, ne saurait nous plaire. Nous avons été habitués à un +système plus protecteur, à compter davantage sur le gouvernement pour +patronner ce qui est noble et bon. Mais par combien de servitudes +n'avons-nous pas payé ce patronage! Richelieu et Louis XIV regardaient +comme un devoir de pensionner les gens de mérite du monde entier; +combien ils eussent mieux fait, si le temps l'eût permis, de laisser les +gens de mérite tranquilles, sans les pensionner ni les gêner! Le temps +de la Restauration passe pour une époque libérale; or, certainement, +nous ne voudrions plus vivre sous un régime qui fit gauchir un génie +comme Cuvier, étouffa en de mesquins compromis l'esprit si vif de M. +Cousin, retarda la critique de cinquante ans. Les concessions qu'il +fallait faire à la cour, à la société, au clergé étaient pires que les +petits désagréments que peut nous infliger la démocratie. + +Le temps de la monarchie de Juillet fut vraiment un temps de liberté; +mais la direction officielle des choses de l'esprit fut souvent +superficielle, à peine supérieure aux jugements d'une mesquine +bourgeoisie. Quant au second Empire, si les dix dernières années +réparèrent un peu le mal qui s'était fait dans les huit premières, il ne +faut pas oublier combien ce gouvernement fut fort lorsqu'il s'agit +d'écraser l'esprit, et faible lorsqu'il s'agit de le relever. Le temps +présent est sombre, et je n'augure pas bien de l'avenir prochain. Notre +pauvre pays est toujours sous la menace de la rupture d'un anévrisme, et +l'Europe entière est travaillée de quelque mal profond. Mais, pour nous +consoler, songeons à ce que nous avons souffert. Il faudra que les temps +auxquels nous sommes réservés soient bien mauvais pour que nous ne +puissions dire: + + _O passi graviora, dabit Deus his quoque finem._ + +Le but du monde est le développement de l'esprit, et la première +condition du développement de l'esprit, c'est sa liberté. Le plus +mauvais état social, à ce point de vue, c'est l'état théocratique, comme +l'islamisme et l'ancien État Pontifical, où le dogme règne directement +d'une manière absolue. Les pays à religion d'État exclusive comme +l'Espagne ne valent pas beaucoup mieux. Les pays reconnaissant une +religion de la majorité ont aussi de graves inconvénients. Au nom des +croyances réelles ou prétendues du grand nombre, l'État se croit obligé +d'imposer à la pensée des exigences qu'elle ne peut accepter. La +croyance ou l'opinion des uns ne saurait être une chaîne pour les +autres. Tant qu'il y a eu des masses croyantes, c'est-à-dire des +opinions presque universellement professées dans une nation, la liberté +de recherche et de discussion n'a pas été possible. Un poids colossal de +stupidité a écrasé l'esprit humain. L'effroyable aventure du moyen âge, +cette interruption de mille ans dans l'histoire de la civilisation, +vient moins des barbares que du triomphe de l'esprit dogmatique chez les +masses. + +Or, c'est là un état de choses qui prend fin de notre temps, et on ne +doit pas s'étonner qu'il en résulte quelque ébranlement. Il n'y a plus +de masses croyantes; une très grande partie du peuple n'admet plus le +surnaturel, et on entrevoit le jour où les croyances de ce genre +disparaîtront dans les foules, de la même manière que la croyance aux +farfadets et aux revenants a disparu. Même, si nous devons traverser, +comme cela est très probable, une réaction catholique momentanée, on ne +verra pas le peuple retourner à l'église. La religion est +irrévocablement devenue une affaire de goût personnel. Or, les croyances +ne sont dangereuses que quand elles se présentent avec une sorte +d'unanimité ou comme le fait d'une majorité indéniable. Devenues +individuelles, elles sont la chose du monde la plus légitime, et l'on +n'a dès lors qu'à pratiquer envers elles le respect qu'elles n'ont pas +toujours eu pour leurs adversaires, quand elles se sentaient appuyées. + +Assurément, il faudra du temps pour que cette liberté, qui est le but de +la société humaine, s'organise chez nous comme elle est organisée en +Amérique. La démocratie française a quelques principes essentiels à +conquérir pour devenir un régime libéral. Il serait nécessaire avant +tout que nous eussions des lois sur les associations, les fondations et +la faculté de tester, analogues à celles que possèdent l'Amérique et +l'Angleterre. Supposons ce progrès obtenu (si c'est là une utopie pour +la France, ce n'en est pas une pour l'Europe, où le goût de la liberté +anglaise devient chaque jour dominant); nous n'aurions réellement pas +grand'chose à regretter des faveurs que l'ancien régime avait pour +l'esprit. Je crois bien que, si les idées démocratiques venaient à +triompher définitivement, la science et l'enseignement scientifique +perdraient assez vite leurs modestes dotations. Il en faudrait faire son +deuil. Les fondations libres pourraient remplacer les instituts d'État, +avec quelques déchets, amplement compensés par l'avantage de n'avoir +plus à faire aux préjugés supposés de la majorité ces concessions que +l'État imposait en retour de son aumône. Dans les instituts d'État, la +déperdition de force est énorme. On peut dire que tel chapitre du budget +voté en faveur de la science, de l'art ou de la littérature, n'a guère +d'effet utile que dans la proportion de cinquante pour cent. Les +fondations privées seraient sujettes à une déperdition bien moindre. Il +est très vrai que la science charlatanesque s'épanouirait, sous un tel +régime, à côté de la science sérieuse, avec les mêmes droits, et qu'il +n'y aurait plus de critérium officiel, comme il y en a encore un peu de +nos jours, pour faire la distinction de l'une et de l'autre. Mais ce +critérium devient chaque jour plus incertain. Il faut que la raison +sache se résigner à être primée par les gens qui ont le verbe tranchant +et l'affirmation hautaine. Longtemps encore les applaudissements et la +faveur du public seront pour le faux. Mais le vrai a une grande force, +quand il est libre; le vrai dure; le faux change sans cesse et tombe. +C'est ainsi qu'il se fait que le vrai, quoique n'étant compris que d'un +très petit nombre, surnage toujours et finit par l'emporter. + +En somme, il se peut fort bien que l'état social à l'américaine vers +lequel nous marchons, indépendamment de toutes les formes de +gouvernement, ne soit pas plus insupportable pour les gens d'esprit que +les états sociaux mieux garantis que nous avons traversés. On pourra se +créer, en un tel monde, des retraites fort tranquilles. «L'ère de la +médiocrité en toute chose commence, disait naguère un penseur +distingué[2]. L'égalité engendre l'uniformité, et c'est en sacrifiant +l'excellent, le remarquable, l'extraordinaire, que l'on se débarrasse du +mauvais. Tout devient moins grossier; mais tout est plus vulgaire.» Au +moins peut-on espérer que la vulgarité ne sera pas de sitôt persécutrice +pour le libre esprit. Descartes, en ce brillant XVIIe siècle, ne se +trouvait nulle part mieux qu'à Amsterdam, parce que, «tout le monde y +exerçant la marchandise,» personne ne se souciait de lui. Peut-être la +vulgarité générale sera-t-elle un jour la condition du bonheur des élus. +La vulgarité américaine ne brûlerait point Giordano Bruno, ne +persécuterait point Galilée. Nous n'avons pas le droit d'être fort +difficiles. Dans le passé, aux meilleures heures, nous n'avons été que +tolérés. Cette tolérance, nous l'obtiendrons bien au moins de l'avenir. +Un régime démocratique borné est, nous le savons, facilement vexatoire. +Des gens d'esprit vivent cependant en Amérique, à condition de n'être +pas trop exigeants. _Noli me tangere_ est tout ce qu'il faut demander à +la démocratie. Nous traverserons encore bien des alternatives d'anarchie +et de despotisme avant de trouver le repos en ce juste milieu. Mais la +liberté est comme la vérité: presque personne ne l'aime pour elle-même, +et cependant, par l'impossibilité des extrêmes, on y revient toujours. + +Laissons donc, sans nous troubler, les destinées de la planète +s'accomplir. Nos cris n'y feront rien; notre mauvaise humeur serait +déplacée. Il n'est pas sûr que la Terre ne manque pas sa destinée, comme +cela est probablement arrivé à des mondes innombrables; il est même +possible que notre temps soit un jour considéré comme le point culminant +après lequel l'humanité n'aura fait que déchoir; mais l'univers ne +connaît pas le découragement; il recommencera sans fin l'œuvre avortée; +chaque échec le laisse jeune, alerte, plein d'illusions. Courage, +courage, nature! Poursuis, comme l'astérie sourde et aveugle qui végète +au fond de l'Océan, ton obscur travail de vie; obstine-toi; répare pour +la millionième fois la maille de filet qui se casse, refais la tarière +qui creuse, aux dernières limites de l'attingible, le puits d'où l'eau +vive jaillira. Vise, vise encore le but que tu manques depuis +l'éternité; tâche d'enfiler le trou imperceptible du pertuis qui mène à +un autre ciel. Tu as l'infini de l'espace et l'infini du temps pour ton +expérience. Quand on a le droit de se tromper impunément, on est +toujours sûr de réussir. + +Heureux ceux qui auront été les collaborateurs de ce grand succès final +qui sera le complet avènement de Dieu! Un paradis perdu est toujours, +quand on veut, un paradis reconquis. Bien qu'Adam ait dû souvent +regretter l'Éden, je pense que, s'il a vécu, comme on le prétend, neuf +cent trente ans après sa faute, il a dû bien souvent s'écrier: _Felix +culpa!_ La vérité est, quoi qu'on dise, supérieure à toutes les +fictions. On ne doit jamais regretter d'y voir plus clair. En cherchant +à augmenter le trésor des vérités qui forment le capital acquis de +l'humanité, nous serons les continuateurs de nos pieux ancêtres, qui +aimèrent le bien et le vrai sous la forme reçue en leur temps. L'erreur +la plus fâcheuse est de croire qu'on sert sa patrie en calomniant ceux +qui l'ont fondée. Tous les siècles d'une nation sont les feuillets d'un +même livre. Les vrais hommes de progrès sont ceux qui ont pour point de +départ un respect profond du passé. Tout ce que nous faisons, tout ce +que nous sommes, est l'aboutissant d'un travail séculaire. Pour moi, je +ne suis jamais plus ferme en ma foi libérale que quand je songe aux +miracles de la foi antique, ni plus ardent au travail de l'avenir que +quand je suis resté des heures à écouter sonner les cloches de la ville +d'Is. + + + + +I + +LE BROYEUR DE LIN + + +I + +Tréguier, ma ville natale, est un ancien monastère fondé, dans les +dernières années du Ve siècle, par saint Tudwal ou Tual, un des chefs +religieux de ces grandes émigrations qui portèrent dans la péninsule +armoricaine le nom, la race et les institutions religieuses de l'île de +Bretagne. Une forte couleur monacale était le trait dominant de ce +christianisme britannique. Il n'y avait pas d'évêques, au moins parmi +les émigrés. Leur premier soin après leur arrivée sur le sol de la +péninsule hospitalière, dont la côte septentrionale devait être alors +très peu peuplée, fut d'établir de grands couvents dont l'abbé exerçait +sur les populations environnantes la cure pastorale. Un cercle sacré +d'une ou deux lieues, qu'on appelait le _minihi_, entourait le monastère +et jouissait des plus précieuses immunités. + +Les monastères, en langue bretonne, s'appelaient _pabu_, du nom des +moines (_papæ_). Le monastère de Tréguier s'appelait ainsi _Pabu-Tual_. +Il fut le centre religieux de toute la partie de la péninsule qui +s'avance vers le nord. Les monastères analogues de Saint-Pol-de-Léon, de +Saint-Brieuc, de Saint-Malo, de Saint-Samson, près de Dol, jouaient sur +toute la côte un rôle du même genre. Ils avaient, si on peut s'exprimer +ainsi, leur diocèse; on ignorait complètement, dans ces contrées +séparées du reste de la chrétienté, le pouvoir de Rome et les +institutions religieuses qui régnaient dans le monde latin, en +particulier dans les villes gallo-romaines de Rennes et de Nantes, +situées tout près de là. + +Quand Noménoé, au IXe siècle, organisa pour la première fois d'une +manière un peu régulière cette société d'émigrés à demi sauvages, et +créa le duché de Bretagne en réunissant au pays qui parlait breton la +_marche de Bretagne_, établie par les carlovingiens pour contenir les +pillards de l'Ouest, il sentit le besoin d'étendre à son duché +l'organisation religieuse du reste du monde. Il voulut que la côte du +nord eût des évêques, comme les pays de Rennes, de Nantes et de Vannes. +Pour cela, il érigea en évêchés les grands monastères de +Saint-Pol-de-Léon, de Tréguier, de Saint-Brieuc, de Saint-Malo, de Dol. +Il eût bien voulu aussi avoir un archevêque et former ainsi une province +ecclésiastique à part. On employa toutes les pieuses fraudes pour +prouver que saint Samson avait été métropolitain; mais les cadres de +l'Église universelle étaient déjà trop arrêtés pour qu'une telle +intrusion pût réussir, et les nouveaux évêchés furent obligés de +s'agréger à la province gallo-romaine la plus voisine: celle de Tours. + +Le sens de ces origines obscures se perdit avec le temps. De ce nom de +_Pabu Tual, Papa Tua_, retrouvé, dit-on, sur d'anciens vitraux, on +conclut que saint Tudwal avait été pape. On trouva la chose toute +simple. Saint Tudwal fit le voyage de Rome; c'était un ecclésiastique si +exemplaire que, naturellement, les cardinaux, ayant fait sa +connaissance, le choisirent pour le siège vacant. De pareilles choses +arrivent tous les jours... Les personnes pieuses de Tréguier étaient +très fières du pontificat de leur saint patron. Les ecclésiastiques +modérés avouaient cependant qu'il était difficile de reconnaître, dans +les listes papales, le pontife qui, avant son élection, s'était appelé +Tudwal. + +Il se forma naturellement une petite ville autour de l'évêché; mais la +ville laïque, n'ayant pas d'autre raison d'être que l'église, ne se +développa guère. Le port resta insignifiant; il ne se constitua pas de +bourgeoisie aisée. Une admirable cathédrale s'éleva vers la fin du XIIIe +siècle; les couvents pullulèrent à partir du XVIIe siècle. Des rues +entières étaient formées des longs et hauts murs de ces demeures +cloîtrées. L'évêché, belle construction du XVIIe siècle, et quelques +hôtels de chanoines étaient les seules maisons civilement habitables. Au +bas de la ville, à l'entrée de la Grand'Rue, flanquée de constructions +en tourelles, se groupaient quelques auberges destinées aux gens de mer. + +Ce n'est que peu de temps avant la Révolution qu'une petite noblesse +s'établit à côté de l'évêché; elle venait en grande partie des campagnes +voisines. La Bretagne a eu deux noblesses bien distinctes. L'une a dû +son titre au roi de France, et a montré au plus haut degré les défauts +et les qualités ordinaires de la noblesse française; l'autre était +d'origine celtique et vraiment bretonne. Cette dernière comprenait, dès +l'époque de l'invasion, les chefs de paroisse, les premiers du peuple, +de même race que lui, possédant par héritage le droit de marcher à sa +tête et de le représenter. Rien de plus respectable que ce noble de +campagne quand il restait paysan, étranger à l'intrigue et au souci de +s'enrichir; mais, quand il venait à la ville, il perdait presque toutes +ses qualités, et ne contribuait plus que médiocrement à l'éducation +intellectuelle et morale du pays. + +La Révolution, pour ce nid de prêtres et de moines, fut en apparence un +arrêt de mort. Le dernier évêque de Tréguier sortit un soir, par une +porte de derrière du bois qui avoisine l'évêché, et se réfugia en +Angleterre. Le Concordat supprima l'évêché. La pauvre ville décapitée +n'eut pas même un sous-préfet; on lui préféra Lannion et Guingamp, +villes plus profanes, plus bourgeoises; mais de grandes constructions, +aménagées de façon à ne pouvoir servir qu'à une seule chose, +reconstituent presque toujours la chose pour laquelle elles ont été +faites. Au moral, il est permis de dire ce qui n'est pas vrai au +physique: quand les creux d'une coquille sont très profonds, ces creux +ont le pouvoir de reformer l'animal qui s'y était moulé. Les immenses +édifices monastiques de Tréguier se repeuplèrent; l'ancien séminaire +servit à l'établissement d'un collège ecclésiastique très estimé dans +toute la province. Tréguier, en peu d'années, redevint ce que l'avait +fait saint Tudwal treize cents ans auparavant, une ville tout +ecclésiastique, étrangère au commerce, à l'industrie, un vaste monastère +où nul bruit du dehors ne pénétrait, où l'on appelait vanité ce que les +autres hommes poursuivent, et où ce que les laïques appellent chimère +passait pour la seule réalité. + +C'est dans ce milieu que se passa mon enfance, et j'y contractai un +indestructible pli. Cette cathédrale, chef-d'œuvre de légèreté, fol +essai pour réaliser en granit un idéal impossible, me faussa tout +d'abord. Les longues heures que j'y passais ont été la cause de ma +complète incapacité pratique. Ce paradoxe architectural a fait de moi un +homme chimérique, disciple de saint Tudwal, de saint Iltud et de saint +Cadoc, dans un siècle où l'enseignement de ces saints n'a plus aucune +application. Quand j'allais à Guingamp, ville plus laïque, et où j'avais +des parents dans la classe moyenne, j'éprouvais de l'ennui et de +l'embarras. Là, je ne me plaisais qu'avec une pauvre servante, à qui je +lisais des contes. J'aspirais à revenir à ma vieille ville sombre, +écrasée par sa cathédrale, mais où l'on sentait vivre une forte +protestation contre tout ce qui est plat et banal. Je me retrouvais +moi-même, quand j'avais revu mon haut clocher, la nef aiguë, le cloître +et les tombes du XVe siècle qui y sont couchées; je n'étais à l'aise que +dans la compagnie des morts, près de ces chevaliers, de ces nobles +dames, dormant d'un sommeil calme, avec leur levrette à leurs pieds et +un grand flambeau de pierre à la main. + +Les environs de la ville présentaient le même caractère religieux et +idéal. On y nageait en plein rêve, dans une atmosphère aussi +mythologique au moins que celle de Bénarès ou de Jagatnata. L'église de +Saint-Michel, du seuil de laquelle on apercevait la pleine mer, avait +été détruite par la foudre, et il s'y passait encore des choses +merveilleuses. Le jeudi saint, on y conduisait les enfants pour voir les +cloches aller à Rome. On nous bandait les yeux, et alors il était beau +de voir toutes les pièces du carillon, par ordre de grandeur, de la plus +grosse à la plus petite, revêtues de la belle robe de dentelle brodée +qu'elles portèrent le jour de leur baptême, traverser l'air pour aller, +en bourdonnant gravement, se faire bénir par le pape. Vis-à-vis, de +l'autre côté de la rivière, était la charmante vallée du Tromeur, +arrosée par une ancienne divonne ou fontaine sacrée, que le +christianisme sanctifia en y rattachant le culte de la Vierge. La +chapelle brûla en 1828; elle ne tarda pas à être rebâtie, et l'ancienne +statue fut remplacée par une autre beaucoup plus belle. On vit bien dans +cette circonstance la fidélité qui est le fond du caractère breton. La +statue neuve, toute blanche et or, trônant sur l'autel avec ses belles +coiffes fraîchement empesées, ne recevait presque pas de prières; il +fallut conserver dans un coin le tronc noir, calciné: tous les hommages +allaient à celui-ci. En se tournant vers la Vierge neuve, on eût cru +faire une infidélité à la vieille. + +Saint Yves était l'objet d'un culte encore plus populaire. Le digne +patron des avocats est né dans le _minihi_ de Tréguier, et sa petite +église y est entourée d'une grande vénération. Ce défenseur des pauvres, +des veuves, des orphelins, est devenu dans le pays le grand justicier, +le redresseur de torts. En l'adjurant avec certaines formules, dans sa +mystérieuse chapelle de _Saint-Yves de la Vérité_, contre un ennemi dont +on est victime, en lui disant: «Tu étais juste de ton vivant, montre que +tu l'es encore,» on est sûr que l'ennemi mourra dans l'année. Tous les +délaissés deviennent ses pupilles. À la mort de mon père, ma mère me +conduisit à sa chapelle et le constitua mon tuteur. Je ne peux pas dire +que le bon saint Yves ait merveilleusement géré nos affaires, ni surtout +qu'il m'ait donné une remarquable entente de mes intérêts; mais je lui +dois mieux que cela; il m'a donné contentement, qui passe richesse, et +une bonne humeur naturelle qui m'a tenu en joie jusqu'à ce jour. + +Le mois de mai, où tombait la fête de ce saint excellent, n'était qu'une +suite de processions au _minihi_; les paroisses, précédées de leurs +croix processionnelles, se rencontraient sur les chemins; on faisait +alors embrasser les croix en signe d'alliance. La veille de la fête, le +peuple se réunissait le soir dans l'église, et, à minuit, le saint +étendait le bras pour bénir l'assistance prosternée. Mais, s'il y avait +dans la foule un seul incrédule qui levât les yeux pour voir si le +miracle était réel, le saint, justement blessé de ce soupçon, ne +bougeait pas, et, par la faute du mécréant, personne n'était béni. + +Un clergé sérieux, désintéressé, honnête, veillait à la conservation de +ces croyances avec assez d'habileté pour ne pas les affaiblir et +néanmoins pour ne pas trop s'y compromettre. Ces dignes prêtres ont été +mes premiers précepteurs spirituels, et je leur dois ce qu'il peut y +avoir de bon en moi. Toutes leurs paroles me semblaient des oracles; +j'avais un tel respect pour eux, que je n'eus jamais un doute sur ce +qu'ils me dirent avant l'âge de seize ans, quand je vins à Paris. J'ai +eu depuis des maîtres autrement brillants et sagaces; je n'en ai pas eu +de plus vénérables, et voilà ce qui cause souvent des dissidences entre +moi et quelques-uns de mes amis. J'ai eu le bonheur de connaître la +vertu absolue; je sais ce que c'est que la foi, et, bien que plus tard +j'aie reconnu qu'une grande part d'ironie a été cachée par le séducteur +suprême dans nos plus saintes illusions, j'ai gardé de ce vieux temps de +précieuses expériences. Au fond, je sens que ma vie est toujours +gouvernée par une foi que je n'ai plus. La foi a cela de particulier +que, disparue, elle agit encore. La grâce survit par l'habitude au +sentiment vivant qu'on en a eu. On continue de faire machinalement ce +qu'on faisait d'abord en esprit et en vérité. Après qu'Orphée, ayant +perdu son idéal, eut été mis en pièces par les ménades, sa lyre ne +savait toujours dire que «Eurydice! Eurydice!» + +La règle des mœurs était le point sur lequel ces bons prêtres +insistaient le plus, et ils en avaient le droit par leur conduite +irréprochable. Leurs sermons sur ce sujet me faisaient une impression +profonde, qui a suffi à me rendre chaste durant toute ma jeunesse. Ces +prédications avaient quelque chose de solennel qui m'étonnait. Les +traits s'en sont empreints si profondément dans mon cerveau, que je ne +me les rappelle pas sans une sorte de terreur. Tantôt c'était l'exemple +de Jonathas mourant pour avoir mangé un peu de miel: _Gustans gustavi +paululum mellis, et ecce morior_. Cela me faisait faire des réflexions +sans fin. Qu'était-ce que ce peu de miel qui fait mourir? Le prédicateur +se gardait de le dire, et accentuait son effet par ces mots mystérieux: +_Tetigisse periisse_, dits d'un ton profond et larmoyant. D'autres fois, +le texte était ce passage de Jérémie: _Mors ascendit per fenestras_, qui +m'intriguait encore beaucoup plus. Cette mort qui monte par les +fenêtres, ces ailes de papillon que l'on souille dès qu'on les touche, +qu'est-ce que cela pouvait être? Le prédicateur, en parlant ainsi, avait +le front plissé, le regard au ciel. Ce qui mettait le comble à mes +préoccupations était un endroit de la Vie de je ne sais quel saint +personnage du XVIIe siècle, lequel comparait les femmes à des armes à +feu qui blessent de loin. Pour le coup, je n'en revenais pas; je faisais +les plus folles hypothèses pour imaginer comment une femme peut +ressembler à un pistolet. Quoi de plus incohérent? La femme blesse de +loin, et voilà que d'autres fois on est perdu pour la toucher. C'était à +n'y rien comprendre. Pour sortir de ces embarras insolubles, je +m'enfonçais dans l'étude avec rage, et je n'y pensais plus. + +Dans la bouche de personnes en qui j'avais une confiance absolue, ces +saintes inepties prenaient une autorité qui me saisissait jusqu'au fond +de mon être. Maintenant, avec ma pauvre âme déveloutée de cinquante +ans[3], cette impression dure encore. La comparaison des armes à feu +surtout me rendait extrêmement réservé. Il m'a fallu des années et +presque les approches de la vieillesse pour voir que cela aussi est +vanité, et que l'Ecclésiaste seul fut un sage quand il dit: «Va donc, +mange ton pain en joie avec la femme que tu as une fois aimée.» Mes +idées à cet égard survécurent à mes croyances religieuses, et c'est ce +qui me préserva de la choquante inconvenance qu'il y aurait eue, si l'on +avait pu prétendre que j'avais quitté le séminaire pour d'autres raisons +que celles de la philologie. L'éternel lieu commun: «Où est la femme?» +par lequel les laïques croient expliquer tous les cas de ce genre, est +quelque chose de fade, qui porte à sourire ceux qui connaissent les +choses comme elles sont. + +Mon enfance s'écoulait dans cette grande école de foi et de respect. La +liberté, où tant d'étourdis se trouvent portés du premier bond, fut pour +moi une acquisition lente. Je n'arrivai au point d'émancipation que tant +de gens atteignent sans aucun effort de réflexion qu'après avoir +traversé toute l'exégèse allemande. Il me fallut six années de +méditation et de travail forcené pour voir que mes maîtres n'étaient pas +infaillibles. Le plus grand chagrin de ma vie a été, en entrant dans +cette nouvelle voie, de contrister ces maîtres vénérés; mais j'ai la +certitude absolue que j'avais raison, et que la peine qu'ils éprouvèrent +fut la conséquence de ce qu'il y avait de respectablement borné dans +leur manière d'envisager l'univers. + + +II + +L'éducation que ces bons prêtres me donnaient était aussi peu littéraire +que possible. Nous faisions beaucoup de vers latins; mais on n'admettait +pas que, depuis le poème de _la Religion_ de Racine le fils, il y eût +aucune poésie française. Le nom de Lamartine n'était prononcé qu'avec +ricanement; l'existence de Victor Hugo était inconnue. Faire des vers +français passait pour un exercice des plus dangereux et eût entraîné +l'exclusion. De là vient en partie mon inaptitude à laisser ma pensée se +gouverner par la rime, inaptitude que j'ai depuis bien vivement +regrettée; car souvent le mouvement et le rythme me viennent en vers; +mais une invincible association d'idées me fait écarter l'assonance, que +l'on m'avait habitué à regarder comme un défaut, et pour laquelle mes +maîtres m'inspiraient une sorte de crainte. Les études d'histoire et de +sciences naturelles étaient également nulles. En revanche, on nous +faisait pousser assez loin l'étude des mathématiques. J'y apportais une +extrême passion; ces combinaisons abstraites me faisaient rêver jour et +nuit. Notre professeur, l'excellent abbé Duchesne, nous donnait des +soins particuliers, à moi et à mon émule et ami de cœur, Guyomar, +singulièrement doué pour ces études. Nous revenions toujours ensemble du +collège. Notre chemin le plus court était de prendre par la place, et +nous étions trop consciencieux pour nous écarter d'un pas de +l'itinéraire qui était rationnellement indiqué; mais, quand nous avions +eu en composition quelque curieux problème, nos discussions se +prolongeaient bien au delà de la classe, et alors nous revenions par +l'hôpital général. Il y avait de ce côté de grandes portes cochères, +toujours fermées, sur lesquelles nous tracions nos figures et nos +calculs avec de la craie; les traces s'en voient peut-être encore; car +ces portes appartenaient à de grands couvents, et, dans ces sortes de +maisons, l'on ne change jamais rien. + +L'hôpital général, ainsi nommé parce que la maladie, la vieillesse et la +misère s'y donnaient rendez-vous, était un bâtiment énorme, couvrant, +comme toutes les vieilles constructions, beaucoup d'espace pour loger +peu de monde. Devant la porte était un petit auvent, où se réunissaient, +quand il faisait beau, les convalescents et les bien portants. +L'hospice, en effet, ne contenait pas seulement des malades; il +comprenait aussi des pauvres, remis à la charité publique, et même des +pensionnaires, qui, pour un capital insignifiant, y vivaient +chétivement, mais sans souci. Toute cette compagnie venait, à chaque +rayon de soleil, à l'ombre de l'auvent, s'asseoir sur de vieilles +chaises de paille. C'était l'endroit le plus vivant de la petite ville. +En passant, Guyomar et moi, nous saluions et l'on nous saluait; car, +quoique très jeunes, nous étions déjà censés clercs. Cela nous +paraissait naturel; une seule chose excitait notre surprise. Bien que +nous fussions trop inexpérimentés pour rien voir de ce qui suppose la +connaissance de la vie, il y avait parmi les pauvres de l'hôpital une +personne devant laquelle nous ne passions jamais sans quelque +étonnement. + +C'était une vieille fille de quarante-cinq ans, coiffée d'une large +capote d'une forme impossible à classer. D'ordinaire, elle était à peu +près immobile, l'air sombre, égaré, l'œil terne et fixe. En nous +apercevant, cet œil mort s'animait. Elle nous suivait d'un regard +étrange, tantôt doux et triste, tantôt dur et presque féroce. En nous +retournant, nous lui trouvions l'air cruel et irrité. Nous nous +regardions sans rien comprendre. Cela interrompait nos conversations, et +jetait un nuage sur notre gaieté. Elle ne nous faisait pas précisément +peur; elle passait pour folle; or les fous n'étaient pas alors traités +de la manière cruelle que les habitudes administratives ont depuis +inventée. Loin de les séquestrer, on les laissait vaguer tout le jour. +Tréguier a d'ordinaire beaucoup de fous; comme toutes les races du rêve, +qui s'usent à la poursuite de l'idéal, les Bretons de ces parages, quand +ils ne sont pas maintenus par une volonté énergique, s'abandonnent trop +facilement à un état intermédiaire entre l'ivresse et la folie, qui +n'est souvent que l'erreur d'un cœur inassouvi. Ces fous inoffensifs, +échelonnés à tous les degrés de l'aliénation mentale, étaient une sorte +d'institution, une chose municipale. On disait «nos fous», comme, à +Venise, on disait «_nostre carampane_.» On les rencontrait presque +partout; ils vous saluaient, vous accueillaient de quelque plaisanterie +nauséabonde, qui tout de même faisait sourire. On les aimait, et ils +rendaient des services. Je me souviendrai toujours du bon fou Brian, qui +s'imaginait être prêtre, passait une partie du jour à l'église, imitant +les cérémonies de la messe. La cathédrale était pleine tout l'après-midi +d'un murmure nasillard; c'était la prière du pauvre fou, qui en valait +bien une autre. On avait le bon goût et le bon sens de le laisser faire +et de ne pas établir de frivoles distinctions entre les simples et les +humbles qui viennent s'agenouiller devant Dieu. + +La folle de l'hôpital général, par sa mélancolie obstinée, n'avait pas +cette popularité. Elle ne parlait à personne, personne ne songeait à +elle, son histoire était évidemment oubliée. Elle ne nous dit jamais un +seul mot; mais cet œil fauve et hagard nous frappait profondément, nous +troublait. J'avais souvent pensé depuis à cette énigme sans arriver à me +l'expliquer. J'en eus la clef il y a huit ans, quand ma mère, arrivée à +quatre-vingt-cinq ans sans infirmités, fut atteinte d'une maladie +cruelle, qui la mina lentement. + +Ma mère était tout à fait de ce vieux monde par ses sentiments et ses +souvenirs. Elle parlait admirablement le breton, connaissait tous les +proverbes des marins et une foule de choses que personne au monde ne +sait plus aujourd'hui. Tout était peuple en elle, et son esprit naturel +donnait une vie surprenante aux longues histoires qu'elle racontait et +qu'elle était presque seule à savoir. Ses souffrances ne portèrent +aucune atteinte à son étonnante gaieté; elle plaisantait encore +l'après-midi où elle mourut. Le soir, pour la distraire, je passais une +heure avec elle dans sa chambre, sans autre lumière (elle aimait cette +demi-obscurité) que la faible clarté du gaz de la rue. Sa vive +imagination s'éveillait alors, et, comme il arrive d'ordinaire aux +vieillards, c'étaient les souvenirs d'enfance qui lui revenaient le plus +souvent à l'esprit. Elle revoyait Tréguier, Lannion, tels qu'ils furent +avant la Révolution; elle passait en revue toutes les maisons, désignant +chacune par le nom de son propriétaire d'alors. J'entretenais par mes +questions cette rêverie, qui lui plaisait et l'empêchait de songer à son +mal. + +Un jour, la conversation tomba sur l'hôpital général. Elle m'en fit +toute l'histoire. + +«Je l'ai vu changer bien des fois, me dit-elle. Il n'y avait nulle honte +à y être; car on y avait connu les personnes les plus respectées. Sous +le premier Empire, avant les indemnités, il servit d'asile aux vieilles +demoiselles nobles les mieux élevées. On les voyait rangées à la porte +sur de pauvres chaises. Jamais on ne surprit chez elles un murmure; +cependant, quand elles apercevaient venir de loin les acquéreurs des +biens de leur famille, personnes relativement grossières et bourgeoises, +roulant équipage et étalant leur luxe, elles rentraient et allaient +prier à la chapelle afin de ne pas les rencontrer. C'était moins pour +s'épargner à elles-mêmes un regret sur des biens dont elles avaient fait +le sacrifice à Dieu, que par délicatesse, de peur que leur présence ne +parût un reproche à ces parvenus. Plus tard, les rôles furent bien +changés; mais l'hôpital continua de recevoir toute sorte d'épaves. Là +mourut le pauvre Pierre Renan, ton oncle, qui mena toujours une vie de +vagabond et passait ses journées dans les cabarets à lire aux buveurs +les livres qu'il prenait chez nous, et le bonhomme Système, que les +prêtres n'aimaient pas, quoique ce fût un homme de bien, et Gode, la +vieille sorcière, qui, le lendemain de ta naissance, alla consulter pour +toi l'étang du Minihi, et Marguerite Calvez, qui fit un faux serment et +fut frappée d'une maladie de consomption le jour où elle sut que l'on +avait adjuré saint Yves de la Vérité de la faire mourir dans l'année[4]. + +--Et cette folle, lui dis-je, qui était d'ordinaire sous l'auvent, et +qui nous faisait peur, à Guyomar et à moi?» + +Elle réfléchit un moment pour voir de qui je parlais, et, reprenant +vivement: + +«Ah! celle-là, mon fils, c'était la fille du broyeur de lin. + +--Qu'est-ce que le broyeur de lin? + +--Je ne t'ai jamais conté cette histoire. Vois-tu, mon fils, on ne +comprendrait plus cela maintenant; c'est trop ancien. Depuis que je suis +dans ce Paris, il y a des choses que, je n'ose plus dire... Ces nobles +de campagne étaient si respectés! J'ai toujours pensé que c'étaient les +vrais nobles. Ah! si on racontait cela à ces Parisiens, ils riraient. +Ils n'admettent que leur Paris; je les trouve bornés au fond... Non, on +ne peut plus comprendre combien ces vieux nobles de campagne sont +respectés, quoiqu'ils fussent pauvres.» + +Elle s'arrêta quelque temps, puis reprit: + + +III + +«Te souviens-tu de la petite commune de Trédarzec, dont on voyait le +clocher de la tourelle de notre maison? À moins d'un quart de lieue du +village, composé alors presque uniquement de l'église, de la mairie et +du presbytère, s'élevait le manoir de Kermelle. C'était un manoir comme +tant d'autres, une ferme soignée, d'apparence ancienne, entourée d'un +long et haut mur, de belle teinte grise. On entrait dans la cour par une +grande porte cintrée, surmontée d'un abri d'ardoises, à côté de laquelle +se trouvait une porte plus petite pour l'usage de tous les jours. Au +fond de la cour était la maison, au toit aigu, au pignon tapissé de +lierre. Un colombier, une tourelle, deux ou trois fenêtres bien bâties, +presque comme des fenêtres d'église, indiquaient une demeure noble, un +de ces vieux castels qui étaient habités avant la Révolution par une +classe de personnes dont il est maintenant impossible de se figurer le +caractère et les mœurs. + +»Ces nobles de campagne étaient des paysans comme les autres, mais chefs +des autres. Anciennement il n'y en avait qu'un dans chaque paroisse: ils +étaient les têtes de colonne de la population; personne ne leur +contestait ce droit, et on leur rendait de grands honneurs[5]. Mais +déjà, vers le temps de la Révolution, ils étaient devenus rares. Les +paysans les tenaient pour les chefs laïques de la paroisse, comme le +curé était le chef ecclésiastique. Celui de Trédarzec, dont je te parle, +était un beau vieillard, grand et vigoureux comme un jeune homme, à la +figure franche et loyale. Il portait les cheveux longs relevés par un +peigne, et ne les laissait tomber que le dimanche quand il allait +communier. Je le vois encore (il venait souvent chez nous à Tréguier), +sérieux, grave, un peu triste, car il était presque seul de son espèce. +Cette petite noblesse de race avait disparu en grande partie; les autres +étaient venus se fixer à la ville depuis longtemps. Toute la contrée +l'adorait. Il avait un banc à part à l'église; chaque dimanche, on l'y +voyait assis au premier rang des fidèles, avec son ancien costume et ses +gants de cérémonie, qui lui montaient presque jusqu'au coude. Au moment +de la communion, il prenait par le bas du chœur, dénouait ses cheveux, +déposait ses gants sur une petite crédence préparée pour lui près du +jubé, et traversait le chœur, seul, sans perdre une ligne de sa haute +taille. Personne n'allait à la communion que quand il était de retour à +sa place et qu'il avait achevé de remettre ses gantelets. + +»Il était très pauvre; mais il le dissimulait par devoir d'état. Ces +nobles de campagne avaient autrefois certains privilèges qui les +aidaient à vivre un peu différemment des paysans; tout cela s'était +perdu avec le temps. Kermelle était dans un grand embarras. Sa qualité +de noble lui défendait de travailler aux champs; il se tenait renfermé +chez lui tout le jour, et s'occupait à huis clos à une besogne qui +n'exigeait pas le plein air. Quand le lin a roui, on lui fait subir une +sorte de décortication qui ne laisse subsister que la fibre textile. Ce +fut le travail auquel le pauvre Kermelle crut pouvoir se livrer sans +déroger. Personne ne le voyait, l'honneur professionnel était sauf; mais +tout le monde le savait, et, comme alors chacun avait un sobriquet, il +fut bientôt connu dans le pays sous le nom de _broyeur de lin_. Ce +surnom, ainsi qu'il arrive d'ordinaire, prit la place du nom véritable, +et ce fut de la sorte qu'il fut universellement désigné. + +»C'était comme un patriarche vivant. Tu rirais si je te disais avec quoi +le broyeur de lin suppléait à l'insuffisante rémunération de son pauvre +petit travail. On croyait que, comme chef, il était dépositaire de la +force de son sang, qu'il possédait éminemment les dons de sa race, et +qu'il pouvait, avec sa salive et ses attouchements, la relever quand +elle était affaiblie. On était persuadé que, pour opérer des guérisons +de cette sorte, il fallait un nombre énorme de quartiers de noblesse, et +que lui seul les avait. Sa maison était entourée, à certains jours, de +gens venus de vingt lieues à la ronde. Quand un enfant marchait +tardivement, avait les jambes faibles, on le lui apportait. Il trempait +son doigt dans sa salive, traçait des onctions sur les reins de +l'enfant, que cela fortifiait. Il faisait tout cela gravement, +sérieusement. Que veux-tu! on avait la foi alors; on était si simple et +si bon! Lui, pour rien au monde, il n'aurait voulu être payé, et puis +les gens qui venaient étaient trop pauvres pour s'acquitter en argent; +on lui offrait en cadeau une douzaine d'œufs, un morceau de lard, une +poignée de lin, une motte de beurre, un lot de pommes de terre, quelques +fruits. Il acceptait. Les nobles des villes se moquaient de lui, mais +bien à tort: il connaissait le pays; il en était l'âme et l'incarnation. + +»À l'époque de la Révolution, il émigra à Jersey; on ne voit pas bien +pourquoi; certainement on ne lui aurait fait aucun mal, mais les nobles +de Tréguier lui dirent que le roi l'ordonnait, et il partit avec les +autres. Il revint de bonne heure, trouva sa vieille maison, que personne +n'avait voulu occuper, dans l'état où il l'avait laissée. À l'époque des +indemnités, on essaya de lui persuader qu'il avait perdu quelque chose, +et il y avait plus d'une bonne raison à faire valoir. Les autres nobles +étaient fâchés de le voir si pauvre, et auraient voulu le relever; cet +esprit simple n'entra pas dans les raisonnements qu'on lui fit. Quand on +lui demanda de déclarer ce qu'il avait perdu: «Je n'avais rien,» dit-il, +«je n'ai pu rien perdre.» On ne réussit pas à tirer de lui d'autre +réponse, et il resta pauvre comme auparavant. + +»Sa femme mourut, je crois, à Jersey. Il avait une fille qui était née +vers l'époque de l'émigration. C'était une belle et grande fille (tu ne +l'as vue que fanée); elle avait de la sève de nature, un teint +splendide, un sang pur et fort. Il eût fallu la marier jeune, mais +c'était impossible. Ces faillis petits nobles de petite ville, qui ne +sont bons à rien et qui ne valaient pas le quart du vieux noble de +campagne, n'auraient pas voulu d'elle pour leurs fils. Les principes +empêchaient de la marier à un paysan. La pauvre fille restait ainsi +suspendue comme une âme en peine: elle n'avait pas de place ici-bas. Son +père était le dernier de sa race, et elle semblait jetée à plaisir sur +la terre pour n'y pas trouver un coin où se caser. Elle était douce et +soumise. C'était un beau corps, presque sans âme. L'instinct chez elle +était tout. C'eût été une mère excellente. À défaut du mariage, on eût +dû la faire religieuse: la règle et les austérités l'eussent calmée; +mais il est probable que le père n'était pas assez riche pour payer la +dot, et sa condition ne permettait pas de la faire sœur converse. Pauvre +fille! jetée dans le faux, elle était condamnée à y périr. + +»Elle était née droite et bonne, n'eut jamais de doute sur ses devoirs; +elle n'eut d'autre tort que d'avoir des veines et du sang. Aucun jeune +homme du village n'aurait osé être indiscret avec elle, tant on +respectait son père. Le sentiment de sa supériorité l'empêchait de se +tourner vers les jeunes paysans; pour ceux-ci, elle était une +demoiselle; ils ne pensaient pas à elle. La pauvre fille vivait ainsi +dans une solitude absolue. Il n'y avait dans la maison qu'un jeune +garçon de douze ou treize ans, neveu de Kermelle, que celui-ci avait +recueilli, et auquel le vicaire, digne homme s'il en fût, apprenait ce +qu'il savait: le latin. + +»L'église restait la seule diversion de la pauvre enfant. Elle était +pieuse par nature, quoique trop peu intelligente pour rien comprendre +aux mystères de notre religion. Le vicaire, un bon prêtre, très attaché +à ses devoirs, avait pour le broyeur de lin le respect qu'il devait; les +heures que lui laissaient son bréviaire et les soins de son ministère, +il les passait chez ce dernier. Il faisait l'éducation du jeune neveu; +pour la fille, il avait ces manières réservées qu'ont nos +ecclésiastiques bretons avec les «personnes du sexe», comme ils disent. +Il la saluait, lui demandait de ses nouvelles, mais ne causait jamais +avec elle, si ce n'est de choses insignifiantes. La malheureuse +s'éprenait de lui de plus en plus. Le vicaire était la seule personne de +son rang qu'elle vît, s'il est permis de parler de la sorte. Ce jeune +prêtre était avec cela une personne très attrayante. À la pudeur exquise +que respirait tout son extérieur se joignait un air triste, résigné, +discret. On sentait qu'il avait un cœur et des sens, mais qu'un principe +plus élevé les dominait, ou plutôt que le cœur et les sens se +transformaient chez lui en quelque chose de supérieur. Tu sais le charme +infini de quelques-uns de nos bons ecclésiastiques bretons. Les femmes +sentent cela bien vivement. Cet invincible attachement à un vœu, qui est +à sa manière un hommage à leur puissance, les enhardit, les attire, les +flatte. Le prêtre devient pour elles un frère sûr, qui a dépouillé à +cause d'elles son sexe et ses joies. De là un sentiment où se mêlent la +confiance, la pitié, le regret, la reconnaissance. Mariez le prêtre, et +vous détruirez un des éléments les plus nécessaires, une des nuances les +plus délicates de notre société. La femme protestera; car il y a une +chose à laquelle la femme tient encore plus qu'à être aimée, c'est qu'on +attache de l'importance à l'amour. On ne flatte jamais plus la femme +qu'en lui témoignant qu'on la craint. L'Église, en imposant pour premier +devoir à ses ministres la chasteté, caresse la vanité féminine en ce +qu'elle a de plus intime. + +»La pauvre fille se prit ainsi pour le vicaire d'un amour profond, qui +occupa bientôt son être tout entier. La vertueuse et mystique race à +laquelle elle appartenait ne connaît pas la frénésie qui renverse les +obstacles, et qui estime ne rien avoir si elle n'a pas tout. Oh! elle se +fût contentée de bien peu de chose. Qu'il admît seulement son existence, +elle eût été heureuse. Elle ne lui demandait pas un regard: une pensée +eût suffi. Le vicaire était naturellement son confesseur; il n'y avait +pas d'autre prêtre dans la paroisse. Les habitudes de la confession +catholique, si belles mais si périlleuses, excitaient étrangement son +imagination. Une fois par semaine, le samedi, c'était une douceur +inexprimable pour elle d'être une demi-heure seule avec lui, comme face +à face avec Dieu, de le voir, de le sentir remplissant le rôle de Dieu, +de respirer son haleine, de subir la douce humiliation de ses +réprimandes, de lui dire ses pensées les plus intimes, ses scrupules, +ses appréhensions. Il ne faut pas croire néanmoins qu'elle en abusât. +Bien rarement une femme pieuse ose se servir de la confession pour une +confidence d'amour. Elle y peut jouir beaucoup, elle risque de s'y +abandonner à des sentiments qui ne sont pas sans danger; mais ce que de +tels sentiments ont toujours d'un peu mystique est inconciliable avec +l'horreur d'un sacrilège. En tout cas, notre pauvre fille était si +timide, que la parole eût expiré sur ses lèvres. Sa passion était un feu +silencieux, intime, dévorant. Avec cela, le voir tous les jours, +plusieurs fois par jour, lui, beau, jeune, toujours occupé de fonctions +majestueuses, officiant avec dignité au milieu d'un peuple incliné, +ministre, juge et directeur de sa propre âme! C'en était trop. La tête +de la malheureuse enfant n'y tint pas, elle s'égarait. Des désordres de +plus en plus graves se produisaient dans cette organisation forte et qui +ne souffrait pas d'être déviée. Le vieux père attribuait à une certaine +faiblesse d'esprit ce qui était le résultat des ravages intimes de rêves +impossibles en un cœur que l'amour avait percé de part en part. + +»Comme un violent cours d'eau qui, rencontrant un obstacle +infranchissable, renonce à son cours direct et se détourne, la pauvre +fille, n'ayant aucun moyen de dire son amour à celui qu'elle aimait, se +rabattait sur des riens: obtenir un instant son attention, ne pas être +pour lui la première venue, être admise à lui rendre de petits services, +pouvoir s'imaginer qu'elle lui était utile, cela lui suffisait. «Mon +Dieu, qui sait?» pouvait-elle se dire, «il est homme après tout; +peut-être au fond se sent-il touché et n'est-il retenu que par la +discipline de son état...» Tous ces efforts rencontrèrent une barre de +fer, un mur de glace. Le vicaire ne sortit pas d'une froideur absolue. +Elle était la fille de l'homme qu'il respectait le plus; mais elle était +une femme. Oh! s'il l'avait évitée, s'il l'avait traitée durement, c'eût +été pour elle un triomphe et la preuve qu'elle l'avait atteint au cœur; +mais cette politesse toujours la même, cette résolution de ne pas voir +les signes les plus évidents d'amour, étaient quelque chose de terrible. +Il ne la reprenait pas, ne se cachait pas d'elle; il ne sortait pas du +parti inébranlable qu'il avait pris de n'admettre son existence que +comme une abstraction. + +»Au bout de quelque temps, ce fut cruel. Repoussée, désespérée, la +pauvre fille dépérissait, son œil s'égara, mais elle s'observait; au +fond personne ne voyait son secret, elle se rongeait intérieurement. +«Quoi!» se disait-elle, je ne pourrai arrêter un moment son regard? il +ne m'accordera pas que j'existe? je ne serai, quoi que je fasse, pour +lui qu'une ombre, qu'un fantôme, qu'une âme entre cent autres? Son +amour, ce serait trop désirer; mais son attention, son regard?... Être +son égale, lui si savant, si près de Dieu, je n'y saurais prétendre; +être mère par lui, oh! ce serait un sacrilège; mais être à lui, être +Marthe pour lui, la première de ses servantes, chargée des soins +modestes dont je suis bien capable, et de la sorte avoir tout en commun +avec lui, tout, c'est-à-dire la maison, ce qui importe à l'humble femme +qui n'a pas été initiée à de plus hautes pensées, oh! ce serait le +paradis!» Elle restait des après-midi entiers immobile, assise en sa +chaise, attachée à cette idée fixe. Elle le voyait, s'imaginait être +avec lui, l'entourant de soins, gouvernant sa maison, baisant le bas de +sa robe. Elle repoussait ces rêves insensés; mais, après s'y être livrée +des heures, elle était pâle, à demi morte. Elle n'existait plus pour +ceux qui l'entouraient. Son père aurait dû le voir; mais que pouvait le +simple vieillard contre un mal dont son âme honnête ne pouvait même +concevoir la pensée? + +»Cela se continua ainsi peut-être une année. Il est probable que le +vicaire ne s'aperçut de rien, tant nos prêtres vivent à cet égard dans +le convenu, dans une sorte de résolution de ne pas voir. Cette chasteté +admirable ne faisait qu'exciter l'imagination de la pauvre enfant. +L'amour chez elle devint culte, adoration pure, exaltation. Elle +trouvait ainsi un repos relatif. Son imagination se portait vers des +jeux inoffensifs; elle voulait se dire qu'elle travaillait pour lui, +qu'elle était occupée à faire quelque chose pour lui. Elle était arrivée +à rêver éveillée, à exécuter comme une somnambule des actes dont elle +n'avait qu'une demi-conscience. Nuit et jour, elle n'avait plus qu'une +pensée; elle se figurait le servant, le soignant, comptant son linge, +s'occupant de ce qui était trop au-dessous de lui pour qu'il y pensât. +Toutes ces chimères arrivèrent à prendre un corps et l'amenèrent à un +acte étrange qui ne peut être expliqué que par l'état de folie où elle +était décidément depuis quelque temps.» + +Ce qui suit, en effet, serait incompréhensible, si l'on ne tenait compte +de certains traits du caractère breton. Ce qu'il y a de plus particulier +chez les peuples de race bretonne, c'est l'amour. L'amour est chez eux +un sentiment tendre, profond, affectueux, bien plus qu'une passion. +C'est une volupté intérieure qui use et tue. Rien ne ressemble moins au +feu des peuples méridionaux. Le paradis qu'ils rêvent est frais, vert, +sans ardeurs. Nulle race ne compte plus de morts par amour; le suicide y +est rare; ce qui domine, c'est la lente consomption. Le cas est fréquent +chez les jeunes conscrits bretons. Incapables de se distraire par des +amours vulgaires et vénales, ils succombent à une sorte de langueur +indéfinissable. La nostalgie n'est que l'apparence; la vérité est que +l'amour chez eux s'associe d'une manière indissoluble au village, au +clocher, à l'_Angelus_ du soir, au paysage favori. L'homme passionné du +Midi tue son rival, tue l'objet de sa passion. Le sentiment dont nous +parlons ne tue que celui qui l'éprouve, et voilà pourquoi la race +bretonne est une race facilement chaste; par son imagination vive et +fine, elle se crée un monde aérien qui lui suffit. La vraie poésie d'un +tel amour, c'est la chanson de printemps du Cantique des cantiques, +poème admirable, bien plus voluptueux que passionné. _Hiems transiit; +imber abiit et recessit... Vox turturis audita est in terra nostra... +Surge, amica mea, et veni!_ + + +IV + +Ma mère continua ainsi: + +«Tout n'est au fond qu'une grande illusion, et ce qui le prouve, c'est +que, dans beaucoup de cas, rien n'est plus facile que de duper la nature +par des singeries qu'elle ne sait pas distinguer de la réalité. Je +n'oublierai jamais la fille de Marzin, le menuisier de la Grand'Rue, +qui, folle aussi par suppression de sentiment maternel, prenait une +bûche, l'emmaillotait de chiffons, lui mettait un semblant de bonnet +d'enfant, puis passait les jours à dorloter dans ses bras ce poupon +fictif, à le bercer, à le serrer contre son sein, à le couvrir de +baisers. Quand on le mettait le soir dans un berceau à côté d'elle, elle +restait tranquille jusqu'au lendemain. Il y a des instincts pour qui +l'apparence suffit et qu'on endort par des fictions. La pauvre Kermelle +arriva ainsi à réaliser ses songes, à faire ce qu'elle rêvait. Ce +qu'elle rêvait, c'était la vie en commun avec celui qu'elle aimait, et +la vie qu'elle partageait en esprit, ce n'était pas naturellement la vie +du prêtre, c'était la vie du ménage. La pauvre fille était faite pour +l'union conjugale. Sa folie était une sorte de folie ménagère, un +instinct de ménage contrarié. Elle imaginait son paradis réalisé, se +voyait tenant la maison de celui qu'elle aimait, et, comme déjà elle ne +séparait plus bien ses rêves de ce qui était vrai, elle fut amenée à une +incroyable aberration. Que veux-tu! ces pauvres folles prouvent par +leurs égarements les saintes lois de la nature et leur inévitable +fatalité. + +»Ses journées se passaient à ourler du linge, à le marquer. Or, dans sa +pensée, ce linge était destiné à la maison qu'elle imaginait, à ce nid +en commun où elle eût passé sa vie aux pieds de celui qu'elle adorait. +L'hallucination allait si loin, que, ces draps, ces serviettes, elle les +marquait aux initiales du vicaire; souvent même les initiales du vicaire +et les siennes propres se mêlaient. Elle faisait bien ces petits travaux +de femme. Son aiguille allait, allait sans cesse, et elle filait des +heures délicieuses plongée dans les songes de son cœur, croyant qu'elle +et lui ne faisaient qu'un. Elle trompait ainsi sa passion et y trouvait +des moments de volupté qui la rassasiaient pour des journées. + +»Les semaines s'écoulaient de la sorte à tracer point par point les +lettres du nom qu'elle aimait, à les marier aux siennes, et ce +passe-temps était pour elle une grande consolation. Sa main était +toujours occupée pour lui; ces linges piqués par elle lui semblaient +elle-même. Ils seraient près de lui, le toucheraient, serviraient à ses +usages; ils seraient elle-même près de lui. Quelle joie qu'une telle +pensée! Elle serait toujours privée de lui, c'est vrai; mais +l'impossible est l'impossible; elle se serait approchée de lui autant +que c'était permis. Durant un an, elle savoura ainsi en imagination son +pauvre petit bonheur. Seule, les yeux fixés sur son ouvrage, elle était +d'un autre monde, se croyait sa femme dans la faible mesure du possible. +Les heures coulaient d'un mouvement lent comme son aiguille; sa pauvre +imagination était soulagée. Et puis elle avait parfois quelque +espérance: peut-être se laisserait-il toucher, peut-être une larme lui +échapperait-elle en découvrant cette surprise, marque de tant d'amour. +«Il verra comme je l'aime, il songera qu'il est doux d'être ensemble.» +Elle se perdait ainsi durant des jours dans ses rêves, qui se +terminaient d'ordinaire par des accès de complète prostration. + +»Enfin le jour vint où le ménage fut complet. Qu'en faire? L'idée de le +forcer à accepter un service, à être son obligé en quelque chose, +s'empara d'elle absolument. Elle voulait, si j'ose le dire, voler sa +reconnaissance, l'amener par violence à lui savoir gré de quelque chose. +Voici ce qu'elle imagina. Cela n'avait pas le sens commun, c'était cousu +de fil blanc; mais sa raison sommeillait, et depuis longtemps elle ne +suivait plus que les feux follets de son imagination détraquée. + +»On était à l'époque des fêtes de Noël. Après la messe de minuit, le +vicaire avait coutume de recevoir au presbytère le maire et les notables +pour leur donner une collation. Le presbytère touchait à l'église. Outre +l'entrée principale sur la place du village, il avait deux issues: l'une +donnant à l'intérieur de la sacristie et mettant ainsi l'église et la +cure en communication; l'autre, au fond du jardin, débouchant sur les +champs. Le manoir de Kermelle était à un demi-quart de lieue de là. Pour +épargner un détour au jeune garçon qui venait prendre les leçons du +vicaire, on lui avait donné la clef de cette porte de derrière. La +pauvre obsédée s'empara de cette clef pendant la messe de minuit et +entra dans la cure. La servante du vicaire, pour pouvoir assister à la +messe, avait mis le couvert d'avance. Notre folle enleva rapidement tout +le linge et le cacha dans le manoir. + +»Au sortir de la messe, le vol se révéla sur-le-champ. L'émoi fut +extrême. On s'étonna tout d'abord que le linge seul eût disparu. Le +vicaire ne voulut pas renvoyer ses hôtes sans collation. Au moment du +plus vif embarras, la fille apparaît: «Ah! pour cette fois, vous +accepterez nos services, monsieur le curé. Dans un quart d'heure, notre +linge va être porté chez vous.» Le vieux Kermelle se joignit à elle, et +le vicaire laissa faire, ne se doutant pas naturellement d'un pareil +raffinement de supercherie chez une créature à laquelle on n'accordait +que l'esprit le plus borné. + +»Le lendemain, on réfléchit à ce vol singulier. Il n'y avait nulle trace +d'effraction. La principale porte du presbytère et celle du jardin +étaient intactes, fermées comme elles devaient l'être. Quant à l'idée +que la clef confiée à Kermelle eût pu servir à l'exécution du vol, une +pareille idée eût semblé extravagante; elle ne vint à personne. Restait +la porte de la sacristie; il parut évident que le vol n'avait pu se +faire que par là. Le sacristain avait été vu dans l'église tout le temps +de l'office. La sacristine, au contraire, avait fait des absences; elle +avait été à l'âtre du presbytère chercher des charbons pour les +encensoirs; elle avait vaqué à deux ou trois autres petits soins; le +soupçon se porta donc sur elle. C'était une excellente femme, sa +culpabilité paraissait souverainement invraisemblable; mais que faire +contre des coïncidences accablantes? On ne sortait pas de ce +raisonnement: «Le voleur est entré par la porte de la sacristie; or la +sacristine seule a pu passer par cette porte, et il est prouvé qu'elle y +a passé en réalité; elle-même l'avoue.» On cédait trop alors à l'idée +qu'il était bon que tout crime fût suivi d'une arrestation. Cela donnait +une haute idée de la sagacité extraordinaire de la justice, de la +promptitude de son coup d'œil, de la sûreté avec laquelle elle +saisissait la piste d'un crime. On emmena l'innocente femme à pied entre +les gendarmes. L'effet de la gendarmerie, quand elle arrivait dans un +village, avec ses armes luisantes et ses belles buffleteries, était +immense. Tout le monde pleurait; la sacristine seule restait calme et +disait à tous qu'elle était certaine que son innocence éclaterait. + +»Effectivement, dès le lendemain ou le surlendemain, on reconnut +l'impossibilité de la supposition qu'on avait faite. Le troisième jour, +les gens du village osaient à peine s'aborder, se communiquer leurs +réflexions. Tous, en effet, avaient la même pensée et n'osaient se la +dire. Cette pensée leur paraissait à la fois évidente et absurde: c'est +que la clef du broyeur de lin avait seule pu servir au vol. Le vicaire +évitait de sortir pour n'avoir pas à exprimer un doute qui l'obsédait. +Jusque-là, il n'avait pas examiné le linge que l'on avait substitué au +sien. Ses yeux tombèrent par hasard sur les marques; il s'étonna, +réfléchit tristement, ne se rendit pas compte du mystère des deux +lettres, tant les bizarres hallucinations d'une pauvre folle étaient +impossibles à deviner. + +»Il était plongé dans les plus sombres pensées, quand il vit entrer le +broyeur de lin, droit en sa haute taille et plus pâle que la mort. Le +vieillard resta debout, fondit en larmes. «C'est elle,» dit-il, «oh! la +malheureuse! J'aurais dû la surveiller davantage, entrer mieux dans ses +pensées; mais, toujours mélancolique, elle m'échappait.» Il révéla le +mystère; un instant après, on rapportait au presbytère le linge qui +avait été volé. + +»La pauvre fille, vu son peu de raison, avait espéré que l'esclandre +s'apaiserait et qu'elle jouirait doucement de son petit stratagème +amoureux. L'arrestation de la sacristine et l'émotion qui en fut la +suite gâtèrent toute son intrigue. Si le sens moral n'avait pas été chez +elle aussi oblitéré qu'il l'était, elle n'eût pensé qu'à délivrer la +sacristine; mais elle n'y songeait guère. Elle était plongée dans une +sorte de stupeur, qui n'avait rien de commun avec le remords. Ce qui +l'abattait, c'était l'avortement évident de sa tentative sur l'esprit du +vicaire. Toute autre âme que celle d'un prêtre eût été touchée de la +révélation d'un si violent amour. Celle du vicaire n'éprouva rien. Il +s'interdit de penser à cet événement extraordinaire, et, dès qu'il vit +clairement l'innocence de la sacristine, il dormit, dit sa messe et son +bréviaire avec le même calme que tous les jours. + +»La maladresse qu'on avait faite en arrêtant la sacristine parut alors +dans son énormité. Sans cela, l'affaire aurait pu être étouffée. Il n'y +avait pas eu vol réel; mais, après qu'une innocente avait fait plusieurs +jours de prison pour un fait qualifié de vol, il était bien difficile de +laisser impunie la vraie coupable. La folie n'était pas évidente; il +faut même dire que cette folie n'était qu'intérieure. Avant cela, il +n'était venu à la pensée de personne que la fille de Kermelle fût folle. +Extérieurement elle était comme tout le monde, sauf son mutisme presque +absolu. On pouvait donc contester l'aliénation mentale; en outre, +l'explication vraie était si bizarre, si incroyable, qu'on n'osait même +pas la présenter. La folie n'étant pas constatée, le fait d'avoir laissé +arrêter la sacristine était impardonnable. Si le vol n'avait été qu'un +jeu, l'auteur de l'espièglerie aurait dû la faire cesser plus tôt, dès +qu'une tierce personne en était victime. La malheureuse fut arrêtée et +conduite à Saint-Brieuc pour les assises. Elle ne sortit pas un moment +de son complet anéantissement; elle semblait hors du monde. Son rêve +était fini; l'espèce de chimère qu'elle avait nourrie quelque temps et +qui l'avait soutenue étant tombée à plat, elle n'existait plus. Son état +n'avait rien de violent, c'était un silence morne; les médecins alors la +virent et jugèrent son fait avec discernement. + +»Aux assises, la cause fut vite entendue. On ne put tirer d'elle une +seule parole. Le broyeur de lin entra, droit et ferme, la figure +résignée. Il s'approcha de la table du prétoire, y déposa ses gants, sa +croix de Saint-Louis, son écharpe. «Messieurs,» dit-il, «je ne peux les +reprendre que si vous l'ordonnez; mon honneur vous appartient. C'est +elle qui a tout fait, et pourtant ce n'est pas une voleuse... Elle est +malade.» Le brave homme fondait en larmes, il suffoquait. «Assez, +assez!» entendit-on de toutes parts. L'avocat général montra du tact, et +sans faire une dissertation sur un cas de rare physiologie amoureuse, il +abandonna l'accusation. + +»La délibération du jury ne fut pas longue non plus. Tous pleuraient. +Quand l'acquittement fut prononcé, le broyeur de lin reprit ses +insignes, se retira rapidement, emmenant sa fille, et revint au village +de nuit. + +»Au milieu de cet éclat public, le vicaire ne put éviter d'apprendre la +vérité sur une foule de points qu'il se dissimulait. Il n'en fut pas +plus ému. Les faits évidents dont tout le monde s'entretenait, il +feignait de les ignorer. Il ne demanda pas son changement, l'évêque ne +songea pas à le lui proposer. On pourrait croire que, la première fois +qu'il revit Kermelle et sa fille, il éprouva quelque trouble. Il n'en +fut rien. Il se rendit au manoir à l'heure où il savait devoir +rencontrer le père et la fille. «Vous avez péché gravement,» dit-il à +celle-ci, «moins par votre folie, que Dieu vous pardonnera, qu'en +laissant emprisonner la meilleure des femmes. Une innocente, par votre +faute, a été traitée pendant plusieurs jours comme une voleuse. La plus +honnête femme de la paroisse a été emmenée par les gendarmes, à la vue +de tous. Vous lui devez réparation. Dimanche, la sacristine sera à son +banc, au dernier rang, près de la porte de l'église; au _Credo_, vous +irez la prendre, et vous la conduirez par la main à votre banc +d'honneur, qu'elle mérite plus que vous d'occuper.» + +»La pauvre folle fit machinalement ce qui lui était enjoint. Ce n'était +plus un être sentant. Depuis ce temps, on ne vit presque plus le broyeur +de lin ni sa famille. Le manoir était devenu une sorte de tombeau, d'où +l'on n'entendait sortir aucun signe de vie. + +»La sacristine mourut la première. L'émotion avait été trop forte pour +cette simple femme. Elle n'avait pas douté un moment de la Providence; +mais tout cela l'avait ébranlée. Elle s'affaiblit peu à peu. C'était une +sainte. Elle avait un sentiment exquis de l'église. On ne comprendrait +plus cela maintenant à Paris, où l'église signifie peu de chose. Un +samedi soir, elle sentit venir sa fin. Sa joie fut grande. Elle fit +appeler le vicaire; une faveur inouïe occupait son imagination: c'était +que, pendant la grand'messe du dimanche, son corps restât exposé sur le +petit appareil qui sert à porter les cercueils. Assister à la messe +encore une dernière fois, quoique morte; entendre ces paroles +consolantes, ces chants qui sauvent; être là sous le drap mortuaire, au +milieu de l'assemblée des fidèles, famille qu'elle avait tant aimée, +tout entendre sans être vue, pendant que tous penseraient à elle, +prieraient pour elle, seraient occupés d'elle; communier encore une fois +avec les personnes pieuses avant de descendre sous la terre, quelle +joie! Elle lui fut accordée. Le vicaire prononça sur sa tombe des +paroles d'édification. + +»Le vieux vécut encore quelques années, mourant peu à peu, toujours +renfermé chez lui, ne causant plus avec le vicaire. Il allait à +l'église, mais il ne se mettait pas à son banc. Il était si fort, qu'il +résista huit ou dix ans à cette morne agonie. + +»Ses promenades se bornaient à faire quelques pas sous les hauts +tilleuls qui abritaient le manoir. Or, un jour, il vit à l'horizon +quelque chose d'insolite. C'était le drapeau tricolore qui flottait sur +le clocher de Tréguier; la révolution de juillet venait de s'accomplir. +Quand il apprit que le roi était parti, il comprit mieux que jamais +qu'il avait été de la fin d'un monde. Ce devoir professionnel, auquel il +avait tout sacrifié, devenait sans objet. Il ne regretta pas de s'être +attaché à une idée trop haute du devoir; il ne songea pas qu'il aurait +pu s'enrichir comme les autres; mais il douta de tout, excepté de Dieu. +Les carlistes de Tréguier allaient répétant partout que cela ne durerait +pas, que le roi légitime allait revenir. Il souriait de ces folles +prédictions. Il mourut peu après, assisté par le vicaire, qui lui +commenta ce beau passage qu'on lit à l'office des morts: «Ne soyez pas +comme les païens, qui n'ont pas d'espérance.» + +»Après sa mort, sa fille se trouva sans ressources. On s'entendit pour +qu'elle fût placée à l'hospice; c'est là que tu l'as vue. Maintenant, +sans doute, elle est morte aussi, et d'autres ont occupé son lit à +l'hôpital général.» + + + + +II + +PRIÈRE SUR L'ACROPOLE + +SAINT RENAN--MON ONCLE PIERRE + +LE BONHOMME SYSTÈME ET LA PETITE NOÉMI + + +I + +Je n'ai commencé d'avoir des souvenirs que fort tard. L'impérieux devoir +qui m'obligea, durant les années de ma jeunesse, à résoudre pour mon +compte, non avec le laisser aller du spéculatif, mais avec la fièvre de +celui qui lutte pour la vie, les plus hauts problèmes de la philosophie +et de la religion, ne me laissait pas un quart d'heure pour regarder en +arrière. Jeté ensuite dans le courant de mon siècle, que j'ignorais +totalement, je me trouvai en face d'un spectacle en réalité aussi +nouveau pour moi que le serait la société de Saturne ou de Vénus pour +ceux à qui il serait donné de la voir. Je trouvais tout cela faible, +inférieur moralement à ce que j'avais vu à Issy et à Saint-Sulpice; +cependant la supériorité de science et de critique d'hommes tels +qu'Eugène Burnouf, l'incomparable vie qui s'exhalait de la conversation +de M. Cousin, la grande rénovation que l'Allemagne opérait dans presque +toutes les sciences historiques, puis les voyages, puis l'ardeur de +produire, m'entraînèrent et ne me permirent pas de songer à des années +qui étaient déjà loin de moi. Mon séjour en Syrie m'éloigna encore +davantage de mes anciens souvenirs. Les sensations entièrement nouvelles +que j'y trouvai, les visions que j'y eus d'un monde divin, étranger à +nos froides et mélancoliques contrées, m'absorbèrent tout entier. Mes +rêves, pendant quelque temps, furent la chaîne brûlée de Galaad, le pic +de Safed, où apparaîtra le Messie; le Carmel et ses champs d'anémones +semés par Dieu; le gouffre d'Aphaca, d'où sort le fleuve Adonis. Chose +singulière! ce fut à Athènes, en 1865, que j'éprouvai pour la première +fois un vif sentiment de retour en arrière, un effet comme celui d'une +brise fraîche, pénétrante, venant de très loin. + +L'impression que me fit Athènes est de beaucoup la plus forte que j'aie +jamais ressentie. Il y a un lieu où la perfection existe; il n'y en a +pas deux: c'est celui-là. Je n'avais jamais rien imaginé de pareil. +C'était l'idéal cristallisé en marbre pentélique qui se montrait à moi. +Jusque-là, j'avais cru que la perfection n'est pas de ce monde; une +seule révélation me paraissait se rapprocher de l'absolu. Depuis +longtemps, je ne croyais plus au miracle, dans le sens propre du mot; +cependant la destinée unique du peuple juif, aboutissant à Jésus et au +christianisme, m'apparaissait comme quelque chose de tout à fait à part. +Or voici qu'à côté du miracle juif venait se placer pour moi le miracle +grec, une chose qui n'a existé qu'une fois, qui ne s'était jamais vue, +qui ne se reverra plus, mais dont l'effet durera éternellement, je veux +dire un type de beauté éternelle, sans nulle tache locale ou nationale. +Je savais bien, avant mon voyage, que la Grèce avait créé la science, +l'art, la philosophie, la civilisation; mais l'échelle me manquait. +Quand je vis l'Acropole, j'eus la révélation du divin, comme je l'avais +eue la première fois que je sentis vivre l'Évangile, en apercevant la +vallée du Jourdain des hauteurs de Casyoun. Le monde entier alors me +parut barbare. L'Orient me choqua par sa pompe, son ostentation, ses +impostures. Les Romains ne furent que de grossiers soldats; la majesté +du plus beau Romain, d'un Auguste, d'un Trajan, ne me sembla que pose +auprès de l'aisance, de la noblesse simple de ces citoyens fiers et +tranquilles. Celtes, Germains, Slaves m'apparurent comme des espèces de +Scythes consciencieux, mais péniblement civilisés. Je trouvai notre +moyen âge sans élégance ni tournure, entaché de fierté déplacée et de +pédantisme. Charlemagne m'apparut comme un gros palefrenier allemand; +nos chevaliers me semblèrent des lourdauds, dont Thémistocle et +Alcibiade eussent souri. Il y a eu un peuple d'aristocrates, un public +tout entier composé de connaisseurs, une démocratie qui a saisi des +nuances d'art tellement fines que nos raffinés les aperçoivent à peine. +Il y a eu un public pour comprendre ce qui fait la beauté des Propylées +et la supériorité des sculptures du Parthénon. Cette révélation de la +grandeur vraie et simple m'atteignit jusqu'au fond de l'être. Tout ce +que j'avais connu jusque-là me sembla l'effort maladroit d'un art +jésuitique, un rococo composé de pompe niaise, de charlatanisme et de +caricature. + +C'est principalement sur l'Acropole que ces sentiments m'assiégeaient. +Un excellent architecte avec qui j'avais voyagé avait coutume de me dire +que, pour lui, la vérité des dieux était en proportion de la beauté +solide des temples qu'on leur a élevés. Jugée sur ce pied-là, Athéné +serait au-dessus de toute rivalité. Ce qu'il y a de surprenant, en +effet, c'est que le beau n'est ici que l'honnêteté absolue, la raison, +le respect même envers la divinité. Les parties cachées de l'édifice +sont aussi soignées que celles qui sont vues. Aucun de ces trompe-l'œil +qui, dans nos églises en particulier, sont comme une tentative +perpétuelle pour induire la divinité en erreur sur la valeur de la chose +offerte. Ce sérieux, cette droiture, me faisaient rougir d'avoir plus +d'une fois sacrifié à un idéal moins pur. Les heures que je passais sur +la colline sacrée étaient des heures de prière. Toute ma vie repassait, +comme une confession générale, devant mes yeux. Mais ce qu'il y avait de +plus singulier, c'est qu'en confessant mes péchés, j'en venais à les +aimer; mes résolutions de devenir classique finissaient par me +précipiter plus que jamais au pôle opposé. Un vieux papier que je +retrouve parmi mes notes de voyage contient ceci: + + PRIÈRE QUE JE FIS SUR L'ACROPOLE QUAND JE FUS ARRIVÉ À EN + COMPRENDRE LA PARFAITE BEAUTÉ. + +«Ô noblesse! ô beauté simple et vraie! déesse dont le culte signifie +raison et sagesse, toi dont le temple est une leçon éternelle de +conscience et de sincérité, j'arrive tard au seuil de tes mystères; +j'apporte à ton autel beaucoup de remords. Pour te trouver, il m'a fallu +des recherches infinies. L'initiation que tu conférais à l'Athénien +naissant par un sourire, je l'ai conquise à force de réflexions, au prix +de longs efforts. + +»Je suis né, déesse aux yeux bleus, de parents barbares, chez les +Cimmériens bons et vertueux qui habitent au bord d'une mer sombre, +hérissée de rochers, toujours battue par les orages. On y connaît à +peine le soleil; les fleurs sont les mousses marines, les algues et les +coquillages coloriés qu'on trouve au fond des baies solitaires. Les +nuages y paraissent sans couleur, et la joie même y est un peu triste; +mais des fontaines d'eau froide y sortent du rocher, et les yeux des +jeunes filles y sont comme ces vertes fontaines où, sur des fonds +d'herbes ondulées, se mire le ciel. + +»Mes pères, aussi loin que nous pouvons remonter, étaient voués aux +navigations lointaines, dans des mers que tes Argonautes ne connurent +pas. J'entendis, quand j'étais jeune, les chansons des voyages polaires; +je fus bercé au souvenir des glaces flottantes, des mers brumeuses +semblables à du lait, des îles peuplées d'oiseaux qui chantent à leurs +heures et qui, prenant leur volée tous ensemble, obscurcissent le ciel. + +»Des prêtres d'un culte étranger, venu des Syriens de Palestine, prirent +soin de m'élever. Ces prêtres étaient sages et saints. Ils m'apprirent +les longues histoires de Cronos, qui a créé le monde, et de son fils, +qui a, dit-on, accompli un voyage sur la terre. Leurs temples sont trois +fois hauts comme le tien, ô Eurhythmie, et semblables à des forêts; +seulement ils ne sont pas solides; ils tombent en ruine au bout de cinq +ou six cents ans; ce sont des fantaisies de barbares, qui s'imaginent +qu'on peut faire quelque chose de bien en dehors des règles que tu as +tracées à tes inspirés, ô Raison. Mais ces temples me plaisaient; je +n'avais pas étudié ton art divin; j'y trouvais Dieu. On y chantait des +cantiques dont je me souviens encore: «Salut, étoile de la mer,... reine +de ceux qui gémissent en cette vallée de larmes.» ou bien: «Rose +mystique, Tour d'ivoire, Maison d'or, Étoile du matin...» Tiens, déesse, +quand je me rappelle ces chants, mon cœur se fond, je deviens presque +apostat. Pardonne-moi ce ridicule; tu ne peux te figurer le charme que +les magiciens barbares ont mis dans ces vers, et combien il m'en coûte +de suivre la raison toute nue. + +»Et puis si tu savais combien il est devenu difficile de te servir! +Toute noblesse a disparu. Les Scythes ont conquis le monde. Il n'y a +plus de république d'hommes libres; il n'y a plus que des rois issus +d'un sang lourd, des majestés dont tu sourirais. De pesants Hyperboréens +appellent légers ceux qui te servent... Une _pambéotie_ redoutable, une +ligue de toutes les sottises, étend sur le monde un couvercle de plomb, +sous lequel on étouffe. Même ceux qui t'honorent, qu'ils doivent te +faire pitié! Te souviens-tu de ce Calédonien qui, il y a cinquante ans, +brisa ton temple à coups de marteau pour l'emporter à Thulé? Ainsi +font-ils tous... J'ai écrit, selon quelques-unes des règles que tu +aimes, ô Théonoé, la vie du jeune dieu que je servis dans mon enfance; +ils me traitent comme un Évhémère; ils m'écrivent pour me demander quel +but je me suis proposé; ils n'estiment que ce qui sert à faire +fructifier leurs tables de trapézites. Et pourquoi écrit-on la vie des +dieux, ô ciel! si ce n'est pour faire aimer le divin qui fut en eux, et +pour montrer que ce divin vît encore et vivra éternellement au cœur de +l'humanité? + +»Te rappelles-tu ce jour, sous l'archontat de Dionysodore, où un laid +petit Juif, parlant le grec des Syriens, vint ici, parcourut tes parvis +sans te comprendre, lut tes inscriptions tout de travers et crut trouver +dans ton enceinte un autel dédié à un dieu qui serait _le Dieu inconnu_. +Eh bien, ce petit Juif l'a emporté; pendant mille ans, on t'a traitée +d'idole, ô Vérité; pendant mille ans, le monde a été un désert où ne +germait aucune fleur. Durant ce temps, tu te taisais, ô Salpinx, clairon +de la pensée. Déesse de l'ordre, image de la stabilité céleste, on était +coupable pour t'aimer, et, aujourd'hui qu'à force de consciencieux +travail nous avons réussi à nous rapprocher de toi, on nous accuse +d'avoir commis un crime contre l'esprit humain en rompant des chaînes +dont se passait Platon. + +»Toi seule es jeune, ô Cora; toi seule es pure, ô Vierge; toi seule es +saine, ô Hygie; toi seule es forte, ô Victoire. Les cités, tu les +gardes, ô Promachos; tu as ce qu'il faut de Mars, ô Aréa; la paix est +ton but, ô Pacifique. Législatrice, source des constitutions justes; +Démocratie[6], toi dont le dogme fondamental est que tout bien vient du +peuple, et que, partout où il n'y a pas de peuple pour nourrir et +inspirer le génie, il n'y a rien, apprends-nous à extraire le diamant +des foules impures. Providence de Jupiter, ouvrière divine, mère de +toute industrie, protectrice du travail, ô Ergané, toi qui fais la +noblesse du travailleur civilisé et le mets si fort au-dessus du Scythe +paresseux; Sagesse, toi que Zeus enfanta après s'être replié sur +lui-même, après avoir respiré profondément; toi qui habites dans ton +père, entièrement unie à son essence; toi qui es sa compagne et sa +conscience; Énergie de Zeus, étincelle qui allumes et entretiens le feu +chez les héros et les hommes de génie, fais de nous des spiritualistes +accomplis. Le jour où les Athéniens et les Rhodiens luttèrent pour le +sacrifice, tu choisis d'habiter chez les Athéniens, comme plus sages. +Ton père cependant fit descendre Plutus dans un nuage d'or sur la cité +des Rhodiens, parce qu'ils avaient aussi rendu hommage à sa fille. Les +Rhodiens furent riches; mais les Athéniens eurent de l'esprit, +c'est-à-dire la vraie joie, l'éternelle gaieté, la divine enfance du +cœur. + +»Le monde ne sera sauvé qu'en revenant à toi, en répudiant ses attaches +barbares. Courons, venons en troupe. Quel beau jour que celui où toutes +les villes qui ont pris des débris de ton temple, Venise, Paris, +Londres, Copenhague, répareront leurs larcins, formeront des théories +sacrées pour rapporter les débris qu'elles possèdent, en disant: +«Pardonne-nous, déesse! c'était pour les sauver des mauvais génies de la +nuit,» et rebâtiront tes murs au son de la flûte, pour expier le crime +de l'infâme Lysandre! Puis ils iront à Sparte maudire le sol où fut +cette maîtresse d'erreurs sombres, et l'insulter parce qu'elle n'est +plus. + +»Ferme en toi, je résisterai à mes fatales conseillères; à mon +scepticisme, qui me fait douter du peuple; à mon inquiétude d'esprit, +qui, quand le vrai est trouvé, me le fait chercher encore; à ma +fantaisie, qui, après que la raison a prononcé, m'empêche de me tenir en +repos. Ô Archégète, idéal que l'homme de génie incarne en ses +chefs-d'œuvre, j'aime mieux être le dernier dans ta maison que le +premier ailleurs. Oui, je m'attacherai au stylobate de ton temple; +j'oublierai toute discipline hormis la tienne, je me ferai stylite sur +tes colonnes, ma cellule sera sur ton architrave. Chose plus difficile! +pour toi, je me ferai, si je peux, intolérant, partial. Je n'aimerai que +toi. Je vais apprendre ta langue, désapprendre le reste. Je serai +injuste pour ce qui ne te touche pas; je me ferai le serviteur du +dernier de tes fils. Les habitants actuels de la terre que tu donnas à +Erechthée, je les exalterai, je les flatterai. J'essayerai d'aimer +jusqu'à leurs défauts; je me persuaderai, ô Hippia, qu'ils descendent +des cavaliers qui célèbrent là-haut, sur le marbre de ta frise, leur +fête éternelle. J'arracherai de mon cœur toute fibre qui n'est pas +raison et art pur. Je cesserai d'aimer mes maladies, de me complaire en +ma fièvre. Soutiens mon ferme propos, ô Salutaire; aide-moi, ô toi qui +sauves! + +»Que de difficultés, en effet, je prévois! que d'habitudes d'esprit +j'aurai à changer! que de souvenirs charmants je devrai arracher de mon +cœur! J'essayerai; mais je ne suis pas sûr de moi. Tard je t'ai connue, +beauté parfaite. J'aurai des retours, des faiblesses. Une philosophie, +perverse sans doute, m'a porté à croire que le bien et le mal, le +plaisir et la douleur, le beau et le laid, la raison et la folie se +transforment les uns dans les autres par des nuances aussi +indiscernables que celles du cou de la colombe. Ne rien aimer, ne rien +haïr absolument, devient alors une sagesse. Si une société, si une +philosophie, si une religion eût possédé la vérité absolue, cette +société, cette philosophie, cette religion aurait vaincu les autres et +vivrait seule à l'heure qu'il est. Tous ceux qui, jusqu'ici, ont cru +avoir raison se sont trompés, nous le voyons clairement. Pouvons-nous +sans folle outrecuidance croire que l'avenir ne nous jugera pas comme +nous jugeons le passé? Voilà les blasphèmes que me suggère mon esprit +profondément gâté. Une littérature qui, comme la tienne, serait saine de +tout point n'exciterait plus maintenant que l'ennui. + +»Tu souris de ma naïveté. Oui, l'ennui... Nous sommes corrompus: qu'y +faire? J'irai plus loin, déesse orthodoxe, je te dirai la dépravation +intime de mon cœur. Raison et bon sens ne suffisent pas. Il y a de la +poésie dans le Strymon glacé et dans l'ivresse du Thrace. Il viendra des +siècles où tes disciples passeront pour les disciples de l'ennui. Le +monde est plus grand que tu ne crois. Si tu avais vu les neiges du pôle +et les mystères du ciel austral, ton front, ô déesse toujours calme, ne +serait pas si serein; ta tête, plus large, embrasserait divers genres de +beauté. + +»Tu es vraie, pure, parfaite; ton marbre n'a point de tache; mais le +temple d'Hagia-Sophia, qui est à Byzance, produit aussi un effet divin +avec ses briques et son plâtras. Il est l'image de la voûte du ciel. Il +croulera; mais, si ta cella devait être assez large pour contenir une +foule, elle croulerait aussi. + +»Un immense fleuve d'oubli nous entraîne dans un gouffre sans nom. Ô +abîme, tu es le Dieu unique. Les larmes de tous les peuples sont de +vraies larmes; les rêves de tous les sages renferment une part de +vérité. Tout n'est ici-bas que symbole et que songe. Les dieux passent +comme les hommes, et il ne serait pas bon qu'ils fussent éternels. La +foi qu'on a eue ne doit jamais être une chaîne. On est quitte envers +elle quand on l'a soigneusement roulée dans le linceul de pourpre où +dorment les dieux morts.» + +II + +Au fond, quand je m'étudie, j'ai en effet très peu changé; le sort +m'avait en quelque sorte rivé dès l'enfance à la fonction que je devais +accomplir. J'étais fait en arrivant à Paris; avant de quitter la +Bretagne, ma vie était écrite d'avance. Bon gré, mal gré, et nonobstant +tous mes efforts consciencieux en sens contraire, j'étais prédestiné à +être ce que je suis, un romantique protestant contre le romantisme, un +utopiste prêchant en politique le terre-à-terre, un idéaliste se donnant +inutilement beaucoup de mal pour paraître bourgeois, un tissu de +contradictions, rappelant l'_hircocerf_ de la scolastique, qui avait +deux natures. Une de mes moitiés devait être occupée à démolir l'autre, +comme cet animal fabuleux de Ctésias qui se mangeait les pattes sans +s'en douter. C'est ce que ce grand observateur, Challemel-Lacour, a dit +excellemment: «Il pense comme un homme, il sent comme une femme, il agit +comme un enfant.» Je ne m'en plains pas, puisque cette constitution +morale m'a procuré les plus vives jouissances intellectuelles qu'on +puisse goûter. + +Ma race, ma famille, ma ville natale, le milieu si particulier où je me +développai, en m'interdisant les visées bourgeoises et en me rendant +absolument impropre à tout ce qui n'est pas le maniement pur des choses +de l'esprit, avaient fait de moi un idéaliste, fermé à tout le reste. +L'application eût pu varier; le fond eût toujours été le même. La vraie +marque d'une vocation est l'impossibilité d'y forfaire, c'est-à-dire de +réussir à autre chose que ce pour quoi l'on a été créé. L'homme qui a +une vocation sacrifie tout involontairement à sa maîtresse œuvre. Des +circonstances extérieures auraient pu, comme il arrive souvent, dérouter +ma vie et m'empêcher de suivre ma voie naturelle; mais l'absolue +incapacité où j'aurais été de réussir à ce qui n'était pas ma destinée +eût été la protestation du devoir contrarié, et la prédestination eût +triomphé à sa manière en montrant le sujet qu'elle avait choisi +absolument impuissant en dehors du travail pour lequel elle l'avait +choisi. Toute application intellectuelle, j'y aurais réussi. Toute +carrière ayant pour objet la recherche d'un intérêt quelconque, j'y +aurais été nul, maladroit, au-dessous du médiocre. + +Le trait caractéristique de la race bretonne, à tous ses degrés, est +l'idéalisme, la poursuite d'une fin morale ou intellectuelle, souvent +erronée, toujours désintéressée. Jamais race ne fut plus impropre à +l'industrie, au commerce. On obtient tout d'elle par le sentiment de +l'honneur; ce qui est lucre lui paraît peu digne du galant homme; +l'occupation noble est à ses yeux celle par laquelle on ne gagne rien, +par exemple celle du soldat, celle du marin, celle du prêtre, celle du +vrai gentilhomme qui ne tire de sa terre que le fruit convenu par +l'usage sans chercher à l'augmenter, celle du magistrat, celle de +l'homme voué au travail de la pensée. Au fond de la plupart de ses +raisonnements, il y a cette opinion, fausse sans doute, que la fortune +ne s'acquiert qu'en exploitant les autres et en pressurant les pauvres. +La conséquence d'une telle manière de voir, c'est que le riche n'est pas +très considéré; on estime beaucoup plus l'homme qui se consacre au bien +public ou qui représente l'esprit du pays. Ces braves gens s'indignent +contre la prétention qu'ont ceux qui font leur fortune de rendre par +surcroît un service social. Quand on leur avait dit autrefois: «Le roi +fait cas des Bretons,» cela leur suffisait. Le roi jouissait pour eux, +était riche pour eux. Persuadés que ce que l'on gagne est pris sur un +autre, ils tenaient l'avidité pour chose basse. Une telle conception +d'économie politique est devenue très arriérée; mais le cercle des +opinions humaines y ramènera peut-être un jour. Grâce, au moins, pour +les petits groupes de survivants d'un autre monde, où cette inoffensive +erreur a entretenu la tradition du sacrifice! N'améliorez pas leur sort, +ils ne seraient pas plus heureux; ne les enrichissez pas, ils seraient +moins dévoués: ne les gênez pas pour les faire aller à l'école primaire, +ils y perdraient peut-être quelque chose de leurs qualités et +n'acquerraient pas celles que donne la haute culture; mais ne les +méprisez pas. Le dédain est la seule chose pénible pour les natures +simples; il trouble leur foi au bien ou les porte à douter que les gens +d'une classe supérieure en soient bons appréciateurs. + +Cette disposition, que j'appellerais volontiers romantisme moral, je +l'eus au plus haut degré, par une sorte d'atavisme. J'avais reçu, avant +de naître, le coup de quelque fée. Gode, la vieille sorcière, me le +disait souvent. Je naquis avant terme et si faible que, pendant deux +mois, on crut que je ne vivrais pas. Gode vint dire à mère qu'elle avait +un moyen sûr pour savoir mon sort. Elle prit une de mes petites +chemises, alla un matin à l'étang sacré; elle revint la face +resplendissante. «Il veut vivre, il veut vivre! criait-elle. À peine +jetée sur l'eau, la petite chemise s'est soulevée.» Plus tard, chaque +fois que je la rencontrais, ses yeux étincelaient: «Oh! si vous aviez +vu, disait-elle, comme les deux bras s'élancèrent!» Dès lors, j'étais +aimé des fées, et je les aimais. Ne riez pas de nous autres Celtes. Nous +ne ferons pas de Parthénon, le marbre nous manque; mais nous savons +prendre à poignée le cœur et l'âme; nous avons des coups de stylet qui +n'appartiennent qu'à nous; nous plongeons les mains dans les entrailles +de l'homme, et, comme les sorcières de Macbeth, nous les en retirons +pleines des secrets de l'infini. La grande profondeur de notre art est +de savoir faire de notre maladie un charme. Cette race a au cœur une +éternelle source de folie. Le «royaume de féerie», le plus beau qui soit +en terre, est son domaine. Seule, elle sait remplir les bizarres +conditions que la fée Gloriande impose à qui veut y entrer. Le cor qui +ne résonne que touché par des lèvres pures, le hanap magique qui n'est +plein que pour l'amant fidèle, n'appartiennent vraiment qu'à nous. + +La religion est la forme sous laquelle les races celtiques dissimulent +leur soif d'idéal; mais l'on se trompe tout à fait quand on croit que la +religion est pour elles une chaîne, un assujettissement. Aucune race n'a +le sentiment religieux plus indépendant. Ce n'est qu'à partir du XIIe +siècle, et par suite de l'appui que les Normands de France donnèrent au +siège de Rome, que le christianisme breton fut entraîné bien nettement +dans le courant de la catholicité. Il n'eût fallu que quelques +circonstances favorables pour que les Bretons de France fussent devenus +protestants, comme leurs frères les Gallois d'Angleterre. Au XVIIe +siècle, notre Bretagne française fut tout à fait conquise par les +habitudes jésuitiques et le genre de piété du reste du monde. Jusque-là, +la religion y avait eu un cachet absolument à part. + +C'est surtout par le culte des saints qu'elle était caractérisée. Entre +tant de particularités que la Bretagne possède en propre, l'hagiographie +locale est sûrement la plus singulière. Quand on visite à pied le pays, +une chose frappe au premier coup d'œil. Les églises paroissiales, où se +fait le culte du dimanche, ne diffèrent pas essentiellement de celles +des autres pays. Que si l'on parcourt la campagne, au contraire, on +rencontre souvent dans une seule paroisse jusqu'à dix et quinze +chapelles, petites maisonnettes n'ayant le plus souvent qu'une porte et +une fenêtre, et dédiées à un saint dont on n'a jamais entendu parler +dans le reste de la chrétienté. Ces saints locaux, que l'on compte par +centaines, sont tous du Ve ou du VIe siècle, c'est-à-dire de l'époque de +l'émigration; ce sont des personnages ayant pour la plupart réellement +existé, mais que la légende a entourés du plus brillant réseau de +fables. Ces fables, d'une naïveté sans pareille, vrai trésor de +mythologie celtique et d'imaginations populaires, n'ont jamais été +complètement écrites. Les recueils édifiants faits par les bénédictins +et les jésuites, même le naïf et curieux écrit d'Albert Legrand, +dominicain de Morlaix, n'en présentent qu'une faible partie. Loin +d'encourager ces vieilles dévotions populaires, le clergé ne fait que +les tolérer; s'il le pouvait, il les supprimerait. Il sent bien que +c'est là le reste d'un autre monde, d'un monde peu orthodoxe. On vient, +une fois par an, dire la messe dans ces chapelles; les saints auxquels +elles sont dédiées sont trop maîtres du pays pour qu'on songe à les +chasser; mais on ne parle guère d'eux à la paroisse. Le clergé laisse le +peuple visiter ces petits sanctuaires selon les rites antiques, y venir +demander la guérison de telle ou telle maladie, y pratiquer ses cultes +bizarres; il feint de l'ignorer. Où donc est caché le trésor de ces +vieilles histoires? Dans la mémoire du peuple. Allez de chapelle en +chapelle; faites parler les bonnes gens, et, s'ils ont confiance en +vous, ils vous conteront, moitié sur un ton sérieux, moitié sur le ton +de la plaisanterie, d'inappréciables récits, dont la mythologie comparée +et l'histoire sauront tirer un jour le plus riche parti[7]. + +Ces récits eurent la plus grande influence sur le tour de mon +imagination. Les chapelles dont je viens de parler sont toujours +solitaires, isolées dans des landes, au milieu des rochers ou dans des +terrains vagues tout à fait déserts. Le vent courant sur les bruyères, +gémissant dans les genêts, me causait de folles terreurs. Parfois je +prenais la fuite éperdu, comme poursuivi par les génies du passé. +D'autres fois, je regardais, par la porte à demi enfoncée de la +chapelle, les vitraux ou les statuettes en bois peint qui ornaient +l'autel. Cela me plongeait dans des rêves sans fin. La physionomie +étrange, terrible de ces saints, plus druides que chrétiens, sauvages, +vindicatifs, me poursuivait comme un cauchemar. Tout saints qu'ils +étaient, ils ne laissaient pas d'être parfois sujets à d'étranges +faiblesses. Grégoire de Tours nous a conté l'histoire de ce Winnoch, qui +passa par Tours en allant à Jérusalem, portant pour tout vêtement des +peaux de brebis dépouillées de leur laine. Il parut si pieux, qu'on le +garda et qu'on le fit prêtre. Il ne mangeait que des herbes sauvages et +portait le vase de vin à sa bouche de telle façon qu'on aurait dit que +c'était seulement pour l'effleurer. Mais la libéralité des dévots lui +ayant souvent apporté des vases remplis de cette liqueur, il prit +l'habitude d'en boire, et on le vit plusieurs fois ivre. Le diable +s'empara de lui à tel point qu'armé de couteaux, de pierres, de bâtons, +de tout ce qu'il pouvait saisir, il poursuivait les gens qu'il voyait. +On fut obligé de l'attacher avec des chaînes dans sa cellule. Ce fut un +saint tout de même. Saint Cadoc, saint Iltud, saint Conéry, saint Renan +ou Ronan, m'apparaissaient de même comme des espèces de géants. Plus +tard, quand je connus l'Inde, je vis que mes saints étaient de vrais +_richis_, et que par eux j'avais touché à ce que notre monde aryen a de +plus primitif, à l'idée de solitaires maîtres de la nature, la dominant +par l'ascétisme et la force de la volonté. + +Naturellement, le dernier saint que je viens de citer était celui qui me +préoccupait le plus; puisque son nom était celui que je portais[8]. +Entre tous les saints de Bretagne il n'y en a pas, du reste, de plus +original. On m'a raconté deux ou trois fois sa vie, et toujours avec des +circonstances plus extraordinaires les unes que les autres. Il habitait +la Cornouaille, près de la petite ville qui porte son nom (Saint-Renan). +C'était un esprit de la terre plus qu'un saint. Sa puissance sur les +éléments était effrayante. Son caractère était violent et un peu +bizarre; on ne savait jamais d'avance ce qu'il ferait, ce qu'il +voudrait. On le respectait; mais cette obstination à marcher seul dans +sa voie inspirait une certaine crainte; si bien que, le jour où on le +trouva mort sur le sol de sa cabane, la terreur fut grande alentour. Le +premier qui, en passant, regarda par la fenêtre ouverte et le vit étendu +par terre, s'enfuit à toutes jambes. Pendant sa vie, il avait été si +volontaire, si particulier, que nul ne se flattait de pouvoir deviner ce +qu'il désirait que l'on fît de son corps. Si l'on ne tombait pas juste, +on craignait une peste, quelque engloutissement de ville, un pays tout +entier changé en marais, tel ou tel de ces fléaux dont il disposait de +son vivant. Le mener à l'église de tout le monde eût été chose peu sûre. +Il semblait parfois l'avoir en aversion. Il eût été capable de se +révolter, de faire un scandale. Tous les chefs étaient assemblés dans la +cellule, autour du grand corps noir, gisant à terre, quand l'un d'eux +ouvrit un sage avis: «De son vivant, nous n'avons jamais pu le +comprendre; il était plus facile de dessiner la voie de l'hirondelle au +ciel que de suivre la trace de ses pensées; mort, qu'il fasse encore à +sa tête. Abattons quelques arbres; faisons un chariot, où nous +attellerons quatre bœufs. Il saura bien les conduire à l'endroit où il +veut qu'on l'enterre.» Tous approuvèrent. On ajusta les poutres, on fit +les roues avec des tambours pleins, sciés dans l'épaisseur des gros +chênes, et on posa le saint dessus. + +Les bœufs, conduits par la main invisible de Ronan, marchèrent droit +devant eux, au plus épais de la forêt. Les arbres s'inclinaient ou se +brisaient sous leurs pas avec des craquements effroyables. Arrivé enfin +au centre de la forêt, à l'endroit où étaient les plus grands chênes, le +chariot s'arrêta. On comprit; on enterra le saint et on bâtit son église +en ce lieu. + +De tels récits me donnèrent de bonne heure le goût de la mythologie. La +naïveté avec laquelle on les prenait reportait à des milliers d'années +en arrière. On me conta la façon dont mon père, dans son enfance, fut +guéri de la fièvre. Le matin, avant le jour, on le conduisit à la +chapelle du saint qui en guérissait. Un forgeron vint en même temps, +avec sa forge, ses clous, ses tenailles. Il alluma son fourneau, rougit +ses tenailles, et, mettant le fer rouge devant la figure du saint: «Si +tu ne tires pas la fièvre à cet enfant, dit-il, je vais te ferrer comme +un cheval.» Le saint obéit sur-le-champ. La sculpture en bois a été +longtemps florissante en Bretagne. Ces statues de saints sont d'un +réalisme étonnant; pour des imaginations plastiques, elles vivent. Je me +souviens d'un brave homme, pas beaucoup plus fou que les autres, qui +s'échappait quand il pouvait, le soir. Le matin, on le trouvait dans les +églises en bras de chemise, suant sang et eau. Il avait passé la nuit à +déclouer les christs en croix et à tirer les flèches du corps des saint +Sébastien. + +Ma mère, qui par un côté était Gasconne (mon grand-père du côté maternel +était de Bordeaux), racontait ces vieilles histoires avec esprit et +finesse, glissant avec art entre le réel et le fictif, d'une façon qui +impliquait qu'au fond tout cela n'était vrai qu'en idée. Elle aimait ces +fables comme Bretonne, elle en riait comme Gasconne, et ce fut là tout +le secret de l'éveil et de la gaieté de sa vie. Quant à moi, ce milieu +étrange m'a donné pour les études historiques les qualités que je peux +avoir. J'y ai pris une sorte d'habitude de voir sous terre et de +discerner des bruits que d'autres oreilles n'entendent pas. L'essence de +la critique est de savoir comprendre des états très différents de celui +où nous vivons. J'ai vu le monde primitif. En Bretagne, avant 1830, le +passé le plus reculé vivait encore. Le XIVe, le XVe siècle étaient le +monde qu'on avait journellement sous les yeux dans les villes. L'époque +de l'émigration galloise (Ve et VIe siècles) était visible dans les +campagnes pour un œil exercé. Le paganisme se dégageait derrière la +couche chrétienne, souvent fort transparente. À cela se mêlaient des +traits d'un monde plus vieux encore, que j'ai retrouvés chez les Lapons. +En visitant, en 1870, avec le prince Napoléon, les huttes d'un campement +de Lapons, près de Tromsoe, je crus plus d'une fois, dans des types de +femmes et d'enfants, dans certains traits, dans certaines habitudes, +voir ressusciter devant moi mes plus anciens souvenirs. L'idée me vint +que, dans les temps antiques, il put y avoir des mélanges entre des +branches perdues de la race celtique et les races analogues aux Lapons +qui couvraient le sol à leur arrivée. Ma formule ethnique serait de la +sorte: «Un Celte, mêlé de Gascon, mâtiné de Lapon.» Une telle formule +devrait, je crois, représenter, d'après les théories des +anthropologistes, le comble du crétinisme et de l'imbécillité; mais ce +que l'anthropologie traite de stupidité chez les vieilles races +incomplètes n'est souvent qu'une force extraordinaire d'enthousiasme et +d'intuition. + + +III + +Tout me prédestinait donc bien réellement au romantisme, je ne dis pas +au romantisme de la forme (je compris assez vite que le romantisme de la +forme est une erreur; que, s'il y a deux manières de sentir et de +penser, il n'y a qu'une seule forme pour exprimer ce qu'on pense et ce +qu'on sent), mais au romantisme de l'âme et de l'imagination, à l'idéal +pur. Je sortais de la vieille race idéaliste en ce qu'elle avait de plus +authentique. Il y a dans le pays de Goëlo ou d'Avaugour, sur le Trieux, +un endroit que l'on appelle le Lédano, parce que, là, le Trieux +s'élargit et forme une lagune avant de se jeter dans la mer. Sur le bord +du Lédano est une grande ferme qui s'appelait Keranbélec ou Meskanbélec. +Là était le centre du clan des Renan, bonnes gens venues du Cardigan, +sous la conduite de Fragan, vers l'an 480. Ils vécurent là treize cents +ans d'une vie obscure, faisant des économies de pensées et de +sensations, dont le capital accumulé m'est échu. Je sens que je pense +pour eux et qu'ils vivent en moi. Pas un de ces braves gens n'a cherché, +comme disaient les Normands, à _gaaingner_; aussi restèrent-ils toujours +pauvres. Mon incapacité d'être méchant, ou seulement de le paraître, +vient d'eux. Ils ne connaissaient que deux genres d'occupations, +cultiver la terre et se hasarder en barque dans les estuaires et les +archipels de rochers que forme le Trieux à son embouchure. Peu avant la +Révolution, trois d'entre eux gréèrent une barque en commun et se +fixèrent à Lézardrieux. Ils vivaient ensemble sur la barque, le plus +souvent retirée dans une anse du Lédano; ils naviguaient à leur plaisir +et quand la fantaisie leur en prenait. Ce n'étaient pas des bourgeois, +car ils n'étaient pas jaloux des nobles; c'étaient des marins aisés et +ne dépendant de personne. + +Mon grand-père, l'un d'eux, fit une étape de plus dans la vie citadine; +il vint à Tréguier. Quand éclata la Révolution, il se montra patriote +ardent, mais honnête. Il avait quelque argent; tous ceux qui étaient +dans la même situation que lui achetèrent des biens nationaux: quant à +lui, il n'en voulut pas; il trouvait ces biens mal acquis. Il n'estimait +pas honorable de faire par surprise de grands gains n'impliquant aucun +travail. Les événements de 1814 et 1815 le mirent hors de lui. Hegel +n'avait pas encore découvert que le vainqueur a toujours raison, et, en +tout cas, le bonhomme aurait eu peine à comprendre que c'était la France +qui avait vaincu à Waterloo. Il me réservait le privilège de ces belles +théories, dont je commence du reste à me dégoûter. Le soir du 19 mars +1815, il vint voir ma mère: «Demain matin, dit-il, lève-toi de bonne +heure et regarde la tour.» Effectivement, pendant la nuit, le sacristain +n'ayant pas voulu donner la clef de la tour, il avait escaladé, avec +quelques autres patriotes, une forêt d'arcs-boutants et de clochetons, +au risque de se rompre vingt fois le cou, pour arborer le drapeau +national. Quelques mois après, quand le drapeau contraire l'eut emporté, +à la lettre il perdit la raison. Il sortit dans la rue avec une énorme +cocarde tricolore. «Je voudrais bien savoir, dit-il, qui est-ce qui va +venir m'arracher cette cocarde.» On l'aimait dans le quartier. +«Personne, capitaine, personne,» lui répondit-on, et on le ramena +doucement par le bras à la maison. Mon père partageait les mêmes +sentiments. Il fit les campagnes de l'amiral Villaret-Joyeuse. Pris par +les Anglais, il passa plusieurs années sur les pontons. Chaque année, sa +jouissance était d'aller, le jour où l'on tirait au sort, humilier les +recrues nouvelles de ses souvenirs de volontaire. Regardant d'un œil de +mépris ceux qui mettaient la main dans l'urne: «Autrefois, disait-il, +nous ne faisions pas ainsi.» Et il haussait ostensiblement les épaules +sur la décadence des temps. + +C'est par ce que j'ai vu de ces excellents marins et ce que j'ai lu et +entendu des paysans de Lithuanie ou même de Pologne, que j'ai formé mes +idées sur la vertu innée de nos races, quand elles sont organisées selon +le type du clan primitif. On ne comprendra jamais ce qu'il y avait de +bonté dans ces vieux Celtes, et même de politesse et de douceur de +mœurs. J'en ai vu encore le modèle expirant, il y a une trentaine +d'années, dans la jolie petite île de Bréhat, avec ses mœurs +patriarcales, dignes du temps des Phéaciens. Le désintéressement, +l'incapacité pratique de ces braves gens, dépassaient toute imagination. +Ce qui montrait leur noblesse, c'est que, dès qu'ils voulaient faire +quelque chose qui ressemblât à un négoce, ils étaient sûrement trompés. +Depuis que le monde existe, jamais on ne se ruina avec plus de fougue, +plus d'imagination, plus d'entrain, plus de gaieté. C'était un feu +roulant de paradoxes pratiques, d'amusantes fantaisies. Impossible de +mépriser plus joyeusement toutes les lois du bon sens positif et de la +saine économie. + +«Maman, demandai-je un jour à ma mère, dans les dernières années de sa +vie, est-ce que vraiment tous ceux de notre famille que vous avez connus +étaient aussi réfractaires à la fortune que ceux que j'ai connus +moi-même? + +--Tous pauvres comme Job, me répondit-elle. À quoi penses-tu donc? +Comment veux-tu qu'il en fût autrement? Aucun d'eux ne naquit riche et +aucun d'eux n'a pillé ni rançonné personne. En ce temps-là, il n'y avait +de riches que le clergé et les nobles. Il y a pourtant une exception, +c'est Z..., qui est devenu millionnaire. Ah! celui-là est un homme +considéré, bien établi dans le monde, presque un député, susceptible au +moins de l'être. + +--Comment donc Z... a-t-il fait une fortune considérable, quand tous +autour de lui sont restés pauvres? + +--Je ne peux pas te dire cela... Il y a des gens qui naissent pour être +riches, d'autres qui ne le seront jamais. Il faut avoir des griffes, se +servir le premier. Or c'est ce que nous n'avons jamais su faire. Dès +qu'il s'agit de prendre la meilleure portion sur le plat qui passe, +notre politesse naturelle s'y oppose. Aucun de tes ascendants n'a gagné +d'argent. Ils n'ont rien pris à la masse, n'ont pas appauvri le monde. +Ton grand-père ne voulut pas suivre l'exemple des autres, acheter des +biens nationaux. Ton père était comme tous les marins. La preuve qu'il +était né pour naviguer et se battre, c'est qu'il avait une complète +inaptitude pour les affaires. Quand tu vins au monde, nous étions si +tristes, que je te pris sur mes genoux et pleurai amèrement. Les marins, +vois-tu, ne ressemblent pas au reste du monde. J'en ai vu qui, au début +de leur engagement, avaient entre les mains des sommes assez fortes. Ils +imaginaient un divertissement singulier. Ils faisaient chauffer les écus +dans un poêlon, puis les jetaient dans la rue, riant aux éclats des +efforts de la canaille pour s'en saisir. C'était une façon de marquer +qu'on ne se fait pas tuer pour des pièces de six francs, et que le +courage et le devoir ne se payent pas. Et ton pauvre oncle Pierre, en +voilà encore un qui m'a donné du souci. Ô ciel! + +--Parlez-moi de lui, dis-je; je ne sais pourquoi je l'aime. + +--Tu l'as vu un jour; il nous rencontra près du pont; il te salua; mais +tu étais trop respecté dans le pays; il n'osa te parler, et je ne voulus +pas te dire. C'était la meilleure créature de Dieu; mais on ne put +jamais l'astreindre à travailler. Il était toujours par voies et par +chemins, passant ses jours et ses nuits dans les cabarets; avec cela, +bon et honnête; mais il fut impossible de lui donner un état. Tu ne peux +te figurer comme il était charmant avant que la vie qu'il menait l'eût +épuisé. Il était adoré dans le pays, on se l'arrachait. Ce qu'il savait +de contes, de proverbes, d'histoires à faire mourir de rire ne peut se +concevoir. Tout le pays le suivait. Avec cela, assez instruit; il avait +beaucoup lu. Dans les cabarets, on faisait cercle autour de lui, on +l'applaudissait. Il était la vie, l'âme, le boute-en-train de tout le +monde. Il fit une véritable révolution littéraire. Jusque-là, _les +Quatre fils d'Aymon_ et _Renaud de Montauban_ avaient eu la vogue. On +connaissait tous ces vieux personnages, on savait leur vie par cœur; +chacun avait son héros particulier pour lequel il se passionnait. Pierre +fit connaître des histoires moins vieillies, qu'il prenait dans les +livres, mais qu'il accommodait au goût du pays. + +»Nous avions alors une assez bonne bibliothèque. Quand vinrent les Pères +de la mission, sous Charles X, le prédicateur fit un si beau sermon +contre les livres dangereux, que chacun brûla tout ce qu'il avait de +volumes chez lui. Le missionnaire avait dit qu'il valait mieux en brûler +plus que moins, et que d'ailleurs tous pouvaient être dangereux selon +les circonstances. Je fis comme tout le monde; mais ton père en jeta +plusieurs sur le haut de la grande armoire. «Ceux-là sont trop jolis,» +me dit-il. C'étaient _Don Quichotte_, _Gil Blas_, _le Diable boiteux_. +Pierre les dénicha en cet endroit. Il les lisait aux gens du peuple et +aux gens du port. Toute notre bibliothèque y a passé. De la sorte il +mangea le peu qu'il avait, une petite aisance, et devint un pur +vagabond; ce qui ne l'empêchait pas d'être doux, excellent, incapable de +faire du mal à une mouche. + +--Mais pourquoi, dis-je, ses tuteurs ne le firent-ils pas embarquer +comme marin? Cela l'eût entraîné et réglé un peu. + +--Ç'aurait été impossible; tout le peuple l'eût suivi; on l'aimait trop. +Si tu savais comme il avait de l'imagination. Pauvre Pierre! je l'aimais +tout de même; je l'ai vu parfois si charmant! Il y avait des moments où +un mot de lui vous faisait pâmer de rire. Il possédait une façon +d'ironie, une manière de plaisanter sans qu'on fût averti, ni que rien +préparât le trait, que je n'ai vues à personne. Je n'oublierai jamais le +soir où l'on vint m'avertir qu'on l'avait trouvé mort au bord du chemin +de Langoat. J'allai, je le fis habiller proprement. On l'enterra; le +curé me dit de bien bonnes paroles sur la mort de ces vagabonds, dont le +cœur n'est pas toujours aussi loin de Dieu que l'on pourrait croire.» + +Pauvre oncle Pierre! j'ai bien souvent pensé à lui. Cette tardive estime +sera sa seule récompense. Le paradis métaphysique ne serait pas sa +place. Son imagination, son entrain, sa sensualité vive, firent de lui, +dans son milieu, une apparition à part. Le caractère de mon père ne +ressemblait nullement au sien. Mon père était plutôt doux et +mélancolique. Il me donna le jour vieux, au retour d'un long voyage. +Dans les premières lueurs de mon être, j'ai senti les froides brumes de +la mer, subi la bise du matin, traversé l'âpre et mélancolique insomnie +du banc de quart. + + +IV + +Je touchais par ma grand'mère maternelle à un monde de bourgeoisie +beaucoup plus rangée. Ma bonne maman, comme je l'appelais, était un fort +aimable modèle de la bourgeoisie d'autrefois. Elle avait été extrêmement +jolie. Je l'ai connue dans ses dernières années, gardant toujours la +mode du moment où elle devint veuve. Elle tenait à sa classe, ne quitta +jamais ses coiffes de bourgeoise, ne souffrit jamais d'être appelée que +_mademoiselle_. Les dames nobles l'avaient en haute estime. Quand elles +rencontraient ma sœur Henriette, elles la caressaient: «Ma petite, lui +disaient-elles, votre grand'mère était une personne bien recommandable, +nous l'aimions beaucoup; soyez comme elle.» En effet, ma sœur l'aimait +extrêmement et la prit pour exemple; mais ma mère, rieuse et pleine +d'esprit, différait beaucoup d'elle; la mère et la fille faisaient en +tout le contraste le plus parfait. + +Cette bonne bourgeoisie de Lannion était admirable de candeur, de +respect et d'honnêteté. Beaucoup de mes tantes restèrent sans se marier, +mais n'en étaient pas moins heureuses, grâce à un esprit de sainte +enfance qui rendait tout léger. On vivait ensemble, on s'aimait; on +participait aux mêmes croyances. Mes tantes X... n'avaient d'autre +divertissement que, le dimanche, après les offices, de faire voler une +plume, chacune soufflant à son tour pour l'empêcher de toucher terre. +Les grands éclats de rire que cela leur causait les approvisionnaient de +joie pour huit jours. La piété de ma grand'mère, sa politesse, son culte +pour l'ordre établi, me sont restés comme une des meilleures images de +cette vieille société fondée sur Dieu et le roi, deux étais qu'il n'est +pas sûr qu'on puisse remplacer. + +Quand la Révolution éclata, ma bonne maman l'eut en horreur, et bientôt +elle fut à la tête des pieuses personnes qui cachaient les prêtres +insermentés. La messe se disait dans son salon. Les dames nobles étant +dans l'émigration, elle regardait comme son devoir de les remplacer en +cela. La plupart de mes oncles, au contraire, étaient grands patriotes. +Quand il y avait des deuils publics, par exemple à propos de la trahison +de Dumouriez, mes oncles laissaient croître leur barbe, sortaient avec +des mines consternées, des cravates énormes et des vêtements en +désordre. Ma bonne maman avait alors de fines railleries, qui n'étaient +pas sans danger: «Ah! mon pauvre Tanneguy, qu'avez-vous? quel malheur +nous est survenu? Est-ce qu'il est arrivé quelque chose à ma cousine +Amélie? Est-ce que l'asthme de ma tante Augustine va plus mal?--Non, ma +cousine, la République est en danger.--Ce n'est que cela? Ah! mon cher +Tanneguy, que vous me soulagez! Vous m'enlevez un véritable poids de +dessus le cœur.» + +Elle joua ainsi pendant deux ans avec la guillotine, et ce fut miracle +si elle y échappa. Elle avait pour compagne de son dévouement une dame +Taupin, très pieuse comme elle. Les prêtres alternaient entre sa maison +et celle de madame Taupin. Mon oncle Y..., très révolutionnaire, au fond +excellent homme, lui disait souvent: «Ma cousine, prenez garde; si +j'étais obligé de savoir qu'il y a des prêtres ou des aristocrates +cachés chez vous, je vous dénoncerais.» Elle répondait qu'elle ne +connaissait que de vrais amis de la République, mais ce qui s'appelle de +vrais amis!... + +C'est, en effet, madame Taupin qui fut guillotinée. Ma mère ne me +racontait jamais cette scène sans la plus vive émotion. Elle me montra, +dans mon enfance, les lieux où tout s'était passé. Le jour de +l'exécution, ma bonne maman emmena toute la famille hors de Lannion, +pour ne point participer au crime qui allait s'y accomplir. On se rendit +avant le jour à une chapelle située à une demi-lieue de la ville, dans +un endroit désert, et dédiée à saint Roch. Beaucoup de personnes pieuses +s'y rencontrèrent. Un signal devait les avertir du moment où la tête +tomberait, pour que tous fussent en prière quand l'âme de la martyre +serait présentée par les anges au trône de Dieu. + +Tout cela créait des liens d'une profondeur dont nous n'avons plus +l'idée. Ma bonne maman aimait les prêtres, leur courage, leur +dévouement. Elle éprouva leur glaciale froideur. Sous le Consulat, quand +le culte fut rétabli, le prêtre qu'elle avait caché au péril de sa vie +fut nommé curé d'une paroisse près de Lannion. Elle prit ma mère, alors +enfant, par la main, et elles firent ensemble un voyage de deux lieues, +sous un soleil ardent. Revoir celui qu'elle avait vu officier de nuit +chez elle, dans de si tragiques circonstances, lui faisait battre le +cœur. L'orgueil sacerdotal, peut-être le sentiment du devoir, inspira au +prêtre une étrange conduite. Il la reconnut à peine, la reçut debout et +la congédia après deux ou trois paroles. Pas un remerciement, pas une +félicitation, pas un souvenir. Il ne lui proposa même pas un verre +d'eau. Ma grand'mère pensa défaillir; elle revint à Lannion avec ma +mère, fondant en larmes, soit qu'elle se reprochât une erreur de son +cœur de femme, soit qu'elle fût révoltée contre tant d'orgueil. Ma mère +ne sut jamais si, dans le sentiment qui lui resta de ce jour, le +froissement ou l'admiration l'emportèrent. Peut-être finit-elle par +comprendre la sagesse profonde de ce prêtre, qui sembla lui dire +brusquement: «Femme, qu'y a-t-il de commun entre toi et moi?» et ne +voulut pas reconnaître qu'il dût lui savoir quelque gré du bien qu'elle +avait fait. Les femmes admettent difficilement ce degré d'abstraction. +L'œuvre se personnifie toujours pour elles en quelqu'un, et elles ont +peine à trouver naturel qu'on ait combattu côte à côte sans se connaître +ni s'aimer. + +Ma mère, gaie, ouverte, curieuse, aimait plutôt la Révolution qu'elle ne +la haïssait. À l'insu de ma bonne maman, elle écoutait les chansons +patriotiques. Le _Chant du Départ_ lui avait fait une vive impression, +elle ne récitait jamais le beau vers prononcé par les mères: + + De nos yeux maternels ne craignez point les larmes... + +sans que sa voix fût émue. Ces grandes et terribles scènes avaient +laissé en elle une empreinte ineffaçable. Quand elle s'égarait en ces +souvenirs, indissolublement liés à l'éveil de sa première jeunesse, +quand elle se rappelait tant d'enthousiasmes, tant de joies folles, qui +alternaient avec les scènes de terreur, sa vie semblait renaître tout +entière. J'ai pris d'elle un goût invincible de la Révolution, qui me la +fait aimer malgré ma raison et malgré tout le mal que j'ai dit d'elle. +Je n'efface rien de ce que j'ai dit; mais, depuis que je vois l'espèce +de rage avec laquelle des écrivains étrangers cherchent à prouver que la +révolution française n'a été que honte, folie, et qu'elle constitue un +fait sans importance dans l'histoire du monde, je commence à croire que +c'est peut-être ce que nous avons fait de mieux, puisqu'on en est si +jaloux. + + +V + +Un personnage singulier, qui resta longtemps pour nous une énigme, +compta pour quelque chose parmi les causes qui firent de moi, en somme, +bien plus un fils de la Révolution qu'un fils des croisés. C'était un +vieillard dont la vie, les idées, les habitudes, formaient avec celles +du pays le plus singulier contraste. Je le voyais tous les jours, +couvert d'un manteau râpé, aller acheter chez une petite marchande pour +deux sous de lait dans un vase de fer-blanc. Il était pauvre, sans être +précisément dans la misère. Il ne parlait à personne; mais son œil +timide avait beaucoup de douceur. Les personnes que des circonstances +tout à fait exceptionnelles mettaient en rapport avec lui étaient +enchantées de son aménité, de son sourire, de sa haute raison. + +Je n'ai jamais su son nom, et même je crois que personne ne le savait. +Il n'était pas du pays et n'avait aucune famille. Sa paix était +profonde, et la singularité de sa vie n'excitait plus que de +l'étonnement; mais ce résultat, il ne l'avait pas conquis tout d'abord. +Il avait fait bien des écoles. Un temps fut où il avait eu des rapports +avec les gens du pays, leur avait dit quelques-unes de ses idées; +personne n'y comprit rien. Le mot _système_, qu'il prononça deux ou +trois fois, parut drôle. On l'appela _Système_, et bientôt il n'eut plus +d'autre nom. S'il eût continué, cela eût mal tourné, les enfants lui +eussent jeté des pierres. En vrai sage, il se tut, ne dit plus mot à +personne et eut le repos. Il sortait tous les jours pour aller acheter +ses petites provisions; le soir, il se promenait dans quelque lieu +retiré. Son visage était sérieux, mais non triste, plutôt aimable que +malveillant. Dans la suite, quand je lus la _Vie de Spinoza_ par +Colerus, je vis que j'avais eu sous les yeux dans mon enfance un modèle +tout semblable au saint d'Amsterdam. On le laissait tout à fait +tranquille; on le respectait même. Sa résignation, sa mine souriante, +paraissaient une vision d'un autre monde. On ne comprenait pas, mais on +sentait en lui quelque chose de supérieur; on s'inclinait. + +Il n'allait jamais à l'église et évitait toutes les occasions où il eût +fallu manifester une foi religieuse matérielle. Le clergé le voyait de +très mauvais œil: on ne parlait pas contre lui au prône, car il n'y +avait pas scandale; mais, en secret, on ne prononçait son nom qu'avec +épouvante. Une circonstance particulière augmentait cette animosité et +créait autour du vieux solitaire une sorte d'atmosphère de diaboliques +terreurs. + +Il possédait une bibliothèque très considérable, composée d'écrits du +XVIIIe siècle. Toute cette grande philosophie, qui, en somme, a plus +fait que Luther et Calvin, était là réunie. Le studieux vieillard la +savait par cœur et vivait des petits profits que lui rapportait le prêt +de ses volumes à quelques personnes qui lisaient. C'était là pour le +clergé une sorte de puits de l'abîme, dont on parlait avec horreur. +L'interdiction de lui emprunter des livres était absolue. Le grenier de +Système passait pour le réceptacle de toutes les impiétés. + +Naturellement je partageais cette horreur, et c'est bien plus tard, +quand mes idées philosophiques se furent assises, que je songeai que +j'avais eu le bonheur dans mon enfance de voir un véritable sage. Ses +idées, je les reconstruisis sans peine en rapprochant quelques mots qui +m'avaient paru autrefois inintelligibles, et dont je me souvenais. Dieu +était pour lui l'ordre de la nature, la raison intime des choses. Il ne +souffrait pas qu'on le niât. Il aimait l'humanité comme représentant la +raison, et haïssait la superstition comme la négation de la raison. Sans +avoir le souffle poétique que le XIXe siècle a su ajouter à ces grandes +vérités, Système, j'en suis sûr, vit très haut et très loin. Il était +dans le vrai. Loin de méconnaître Dieu, il avait honte pour ceux qui +s'imaginent le toucher. Perdu dans une paix profonde et une sincère +humilité, il voyait les erreurs des hommes avec plus de pitié que de +haine. Il était évident qu'il méprisait son siècle. La renaissance de la +superstition, qu'il avait crue enterrée par Voltaire et Rousseau, lui +semblait, dans la génération nouvelle, le signe d'un complet +abêtissement. + +Un matin, on le trouva mort dans sa pauvre chambre, au milieu de ses +livres empilés. C'était après 1830; le maire lui fit le soir des +funérailles décentes. Le clergé acheta toute sa bibliothèque à vil prix +et la fit détruire. On ne découvrit dans sa commode aucun papier qui pût +aider à percer le mystère qui l'entourait. Seulement, dans un coin, on +trouva soigneusement enveloppé un bouquet de fleurs desséchées, liées +par un ruban tricolore. On crut d'abord à quelque souvenir d'amour, et +plusieurs brodèrent sur ce canevas le roman de l'inconnu; mais le ruban +tricolore troublait une telle hypothèse. Ma mère ne croyait nullement +que ce fût là l'explication véritable. Quoiqu'elle eût un respect +instinctif pour Système, elle me disait toujours: «C'est un vieux +terroriste. Je me figure par moments l'avoir vu en 1793. Et puis il a +juste les allures et les idées de M..., qui terrorisa Lannion et y tint +la guillotine en permanence tant que dura Robespierre.» + +Il y a quinze ou vingt ans, je lus, aux _faits divers_ d'un journal, à +peu près ce qui suit: + + Hier, dans une rue écartée, au fond du faubourg Saint-Jacques, + s'est éteint presque sans agonie un vieillard dont l'existence + intriguait fort le voisinage. Il était respecté dans le quartier + comme un modèle de bienfaisance et de bonté; mais il évitait tout + ce qui eût pu mettre sur la voie de son passé. Quelques livres, le + _Catéchisme_ de Volney, des volumes dépareillés de Rousseau, + étaient épars sur la table. Une malle composait tout son avoir. Le + commissaire de police, appelé à l'ouvrir, n'y a trouvé que quelques + pauvres effets, parmi lesquels un bouquet fané, enveloppé avec soin + dans un papier sur lequel était écrit: _Bouquet que je portai à la + fête de l'Être suprême_, 20 _prairial, an_ II. + +Ce fut là pour moi un trait de lumière. Je ne doutai pas que le bouquet +de Système ne se rattachât au même souvenir. Je me rappelai les rares +adeptes de l'Église jacobine que j'avais pu connaître, leur ardente +conviction, leur attachement sans borne aux souvenirs de 1793 et 1794, +leur impuissance à parler d'autre chose. Ce rêve d'une année fut si +ardent, que ceux qui l'avaient traversé ne purent désormais rentrer dans +la vie. Ils restèrent sous le coup d'une idée fixe, mornes, frappés de +stupéfaction; ils avaient le _delirium tremens_ des ivresses sanglantes. +C'étaient des croyants absolus; le monde, qui n'était plus à leur +diapason, leur semblait vide et enfantin. Demeurés seuls debout comme +les restes d'un monde de géants, chargés de la haine du genre humain, +ils n'avaient plus de commerce possible avec les vivants. Je compris +l'effet que fit Lakanal quand il revint d'Amérique en 1833 et qu'il +apparut à ses confrères de l'Académie des sciences morales et politiques +comme un fantôme... Je compris Daunou et son obstination à voir dans M. +Cousin, dans M. Guizot, les plus dangereux des jésuites. Par un +contraste assez ordinaire, ces survivants, parfois hideux, de luttes +titaniques étaient devenus des agneaux. L'homme n'a pas besoin, pour +être bon, d'avoir trouvé une base logique à sa bonté. Les plus cruels +inquisiteurs du moyen âge, Conrad de Marbourg, par exemple, étaient les +plus doux des hommes. C'est ce qu'on verra quand notre grand maître, M. +Victor Hugo, donnera son _Torquemada_, et montrera comment on peut +devenir brûleur d'hommes par sensibilité, par charité[9]. + + +VI + +Quoique l'éducation religieuse et prématurément sacerdotale qui m'était +donnée ait empêché pour moi les liaisons de jeunesse avec des personnes +d'un autre sexe, j'avais des petites amies d'enfance dont une surtout +m'a laissé un profond souvenir. Très tôt, le goût des jeunes filles fut +vif en moi. Je les préférais de beaucoup aux petits garçons. Ceux-ci ne +m'aimaient pas; mon air délicat les agaçait. Nous ne pouvions jouer +ensemble; ils m'appelaient _mademoiselle_; il n'y avait taquinerie +qu'ils ne me fissent. J'étais, au contraire, tout à fait bien avec les +petites filles de mon âge: elles me trouvaient tranquille et +raisonnable. J'avais douze ou treize ans. Je ne me rendais aucun compte +de l'attrait qui m'attachait à elles. L'idée vague qui m'attirait me +semble avoir été surtout qu'il y a des choses permises aux hommes qui ne +sont pas permises aux femmes, si bien qu'elles m'apparaissaient comme +des créatures faibles et jolies, soumises, pour le gouvernement de leur +petite personne, à des règles qu'elles acceptaient. Toutes celles que je +connaissais étaient d'une modestie charmante. Il y avait dans le premier +éveil qui s'opérait en moi le sentiment d'une légère pitié, l'idée qu'il +fallait aider à une résignation si gentille, aimer leur retenue et la +seconder. Je voyais bien ma supériorité intellectuelle; mais, dès lors, +je sentais que la femme très belle ou très bonne résout complètement, +pour son compte, le problème qu'avec toute notre force de tête nous ne +faisons que gâcher. Nous sommes des enfants ou des pédants auprès +d'elle. Je ne comprenais que vaguement, déjà cependant j'entrevoyais que +la beauté est un don tellement supérieur, que le talent, le génie, la +vertu même, ne sont rien auprès d'elle, en sorte que la femme vraiment +belle a le droit de tout dédaigner, puisqu'elle rassemble, non dans une +œuvre hors d'elle, mais dans sa personne même, comme en un vase myrrhin, +tout ce que le génie esquisse péniblement en traits faibles, au moyen +d'une fatigante réflexion. + +Parmi ces petites camarades, j'ai dit qu'il y en avait une qui avait +pour moi un effet particulier de séduction. Elle s'appelait Noémi. +C'était un petit modèle de sagesse et de grâce. Ses yeux étaient d'une +délicieuse langueur, empreints à la fois de bonté et de finesse; ses +cheveux étaient d'un blond adorable. Elle pouvait avoir deux ans de plus +que moi, et la façon dont elle me parlait tenait le milieu entre le ton +d'une sœur aînée et les confidences de deux enfants. Nous nous +entendions à merveille. Quand les petites amies se querellaient, nous +étions toujours du même avis. Je m'efforçais de mettre la paix entre les +dissidentes. Elle était sceptique sur l'issue de mes tentatives. +«Ernest, me disait-elle, vous ne réussirez pas: vous voulez mettre tout +le monde d'accord.» Cette enfantine collaboration pacifique, qui nous +attribuait une imperceptible supériorité sur les autres, établissait +entre nous un petit lien très doux. Maintenant encore, je ne peux pas +entendre chanter: _Nous n'irons plus au bois_, ou _Il pleut, il pleut, +bergère_, sans être pris d'un léger tressaillement de cœur... +Certainement, sans l'étau fatal qui m'enserrait, j'eusse aimé Noémi deux +ou trois ans après; mais j'étais voué au raisonnement; la dialectique +religieuse m'occupait déjà tout entier. Le flot d'abstractions qui me +montait à la tête m'étourdissait et me rendait, pour tout le reste, +absent et distrait. + +Un singulier défaut, d'ailleurs, qui plus d'une fois dans la vie devait +me nuire, traversa cette affection naissante et la fit dévier. Mon +indécision est cause que je me laisse facilement amener à des situations +contradictoires, dont je ne sais pas trancher le nœud. Ce trait de +caractère se compliqua, en cette circonstance, d'une qualité qui m'a +fait commettre autant d'inconséquences que le pire des défauts. Il y +avait, parmi ces enfants, une petite fille beaucoup moins belle que +Noémi, bonne et aimable sans doute, mais moins fêtée, moins entourée. +Elle me recherchait, peut-être même un peu plus que Noémi, et ne +dissimulait pas une certaine jalousie. Faire de la peine à quelqu'un a +toujours été pour moi une impossibilité. Je me figurais vaguement que la +femme qui n'est pas très jolie est malheureuse et doit se dévorer +intérieurement, comme si elle avait manqué sa destinée. J'allais avec la +moins aimée plus qu'avec Noémi, car je la voyais triste. Je laissai +ainsi bifurquer mon premier amour, comme plus tard je laissai bifurquer +ma politique, de la façon la plus maladroite. Une ou deux fois, je vis +Noémi rire sous cape de ma naïveté. Elle était toujours gentille pour +moi; mais il y avait par moments chez elle une nuance d'ironie qu'elle +ne dissimulait pas, et qui ne faisait que me la rendre plus charmante +encore. + +La lutte qui remplit mon adolescence me la fit oublier à peu près. Plus +tard, son image s'est souvent représentée à moi. Je demandai un jour à +ma mère ce qu'elle était devenue. + +«Elle est morte, me dit-elle, morte de tristesse. Elle n'avait pas de +fortune. Quand elle eut perdu ses parents, sa tante, une très digne +femme qui tenait l'hôtellerie de ..., la plus honnête maison du monde, +la prit chez elle. Elle fit de son mieux. Tu ne l'as connue qu'enfant, +charmante déjà; mais, à vingt-deux ans, c'était un miracle. Ses cheveux, +qu'elle tenait en vain prisonniers sous un lourd bonnet, s'échappaient +en tresses tordues, comme des gerbes de blé mûr. Elle faisait ce qu'elle +pouvait pour cacher sa beauté. Sa taille admirable était dissimulée par +une pèlerine; ses mains, longues et blanches, étaient toujours perdues +dans des mitaines. Rien n'y faisait. À l'église, il se formait des +groupes de jeunes gens pour la voir prier. Elle était trop belle pour +nos pays, et elle était aussi sage que belle.» + +Cela me toucha vivement. Depuis, j'ai pensé beaucoup plus à elle, et, +quand Dieu m'a eu donné une fille, je l'ai appelée Noémi. + + +VII + +Le monde, en marchant, n'a pas beaucoup plus de souci de ce qu'il écrase +que le char de l'idole de Jugurnath. Toute cette vieille société dont je +viens d'essayer un crayon a maintenant disparu. Bréhat n'existe plus; je +l'ai revu il y a six ans, je ne l'ai pas reconnu. On a découvert au +chef-lieu du département que certains usages anciens de l'île ne sont +pas conformes à je ne sais quel code; on a réduit une population douce +et aisée à la révolte et à la misère. La petite marine que fournissaient +ces îles et ces côtes n'existe plus. Les chemins de fer et les bateaux à +vapeur l'ont ruinée. Et les vieux bardes! ô ciel! en quel état je les ai +vus réduits! J'en trouvai plusieurs, il y a quelques années, parmi les +Bas-Bretons qui viennent à Saint-Malo demander aux plus sordides +besognes de quoi ne pas mourir de faim. L'un d'eux désira me voir; il +était sous-aide balayeur. Il m'exposa en breton (il ne savait pas un mot +de français) ses idées sur la fin de toute poésie et sur l'infériorité +des nouvelles écoles. Il était partisan de l'ancien genre, de la +complainte narrative, et il se mit à me chanter celle qu'il tenait pour +la plus belle. Le sujet était la mort de Louis XVI. Il fondait en +larmes. Arrivé au roulement de tambours de Santerre, il ne put aller +plus loin. «S'il lui avait été permis de parler, me dit-il en se levant +fièrement, le peuple se serait révolté.» Pauvre honnête homme! + +En présence de pareils exemples, le cas de l'opulent Z... me devenait de +plus en plus énigmatique. Quand je demandais à ma mère de me donner +l'explication de cette singularité, elle répondait toujours d'une +manière évasive, me parlait vaguement d'aventures dans les mers de +Madagascar, refusait de répondre. Un jour, je la pressai plus vivement. + +«Mais comment donc, lui dis-je, le cabotage, qui n'a jamais enrichi +personne, a-t-il pu faire un millionnaire? + +--Mon dieu, Ernest, que tu es entêté! Je t'ai déjà dit de ne pas me +demander cela. Z... est le seul homme un peu comme il faut de notre +entourage; il a une belle position; il est riche, estimé, on ne lui +demande pas compte de la manière dont il a pu acquérir sa fortune. + +--Dites-le moi tout de même. + +--Eh bien, que veux-tu? On ne devient pas riche sans se salir un peu. Il +avait fait la traite des nègres...» + +Un peuple noble, bon seulement pour servir des nobles, en harmonie +d'idées avec eux, est, de notre temps, un peuple placé à l'antipode de +ce qu'on appelle la saine économie politique et destiné à mourir de +faim. Pour les délicats, retenus par une foule de points d'honneur, la +concurrence est impossible avec de prosaïques lutteurs, bien décidés à +ne se priver d'aucun avantage dans la bataille de la vie. C'est ce que +je découvris bien vite, dès que je commençai à connaître un peu la +planète où nous vivons. Alors s'établit en moi une lutte ou plutôt une +dualité qui a été le secret de toutes mes opinions. Je n'abandonnai +nullement mon goût pour l'idéal; je l'ai plus vif que jamais, je l'aurai +toujours. Le moindre acte de vertu, le moindre grain de talent, me +paraissent infiniment supérieurs à toutes les richesses, à tous les +succès du monde. Mais, comme j'avais l'esprit juste, je vis en même +temps que l'idéal et la réalité n'ont rien à faire ensemble; que le +monde, jusqu'à nouvel ordre, est voué sans appel à la platitude, à la +médiocrité; que la cause qui plaît aux âmes bien nées est sûre d'être +vaincue; que ce qui est vrai en littérature, en poésie, aux yeux des +gens raffinés, est toujours faux dans le monde grossier des faits +accomplis. Les événements qui suivirent la révolution de 1848 me +fortifièrent dans cette idée. Il se trouva que les plus beaux rêves, +transportés dans le domaine des faits, avaient été funestes, et que les +choses humaines ne commencèrent à mieux aller que quand les idéologues +cessèrent de s'en occuper. Je m'habituai dès lors à suivre une règle +singulière, c'est de prendre pour mes jugements pratiques le contre-pied +exact de mes jugements théoriques, de ne regarder comme possible que ce +qui contredisait mes aspirations. Une expérience assez suivie m'avait +montré, en effet, que la cause que j'aimais échouait toujours et que ce +qui me répugnait était ce qui devait triompher. Plus une solution +politique fut chétive, plus elle me parut dès lors avoir de chances pour +réussir dans le monde des réalités. + +En fait, je n'ai d'amour que pour les caractères d'un idéalisme absolu, +martyrs, héros, utopistes, amis de l'impossible. De ceux-là seuls je +m'occupe; ils sont, si j'ose le dire, ma spécialité. Mais je vois ce que +ne voient pas les exaltés; je vois, dis-je, que ces grands accès n'ont +plus d'utilité et que, d'ici à longtemps, les héroïques folies que le +passé a déifiées ne réussiront plus. L'enthousiasme de 1792 fut une +belle et grande chose, mais une chose qui ne peut se renouveler. Le +jacobinisme, comme M. Thiers l'a très bien prouvé, a sauvé la France; +maintenant il la perdrait. Les événements de 1870 ne m'ont pas +précisément guéri de mon pessimisme. Ce que j'appris cette année-là, +c'est le prix de la méchanceté, c'est ce fait que l'aveu éhonté qu'on +n'est ni sentimental, ni généreux, ni chevaleresque, plaît au monde, le +fait sourire d'aise et réussit toujours. L'égoïsme est juste le +contraire de ce que j'avais été habitué à regarder comme beau et bien. +Or le spectacle de ce monde nous montre l'égoïsme seul récompensé. +L'Angleterre a été jusqu'à ces dernières années la première des nations, +parce qu'elle a été la plus égoïste. L'Allemagne a conquis l'hégémonie +du monde en reniant hautement les principes de moralité politique +qu'elle avait autrefois si éloquemment prêchés. + +Là est l'explication de cette singularité que, ayant eu quelquefois à +émettre des conseils pratiques dans l'intérêt de mon pays, ces conseils +ont été au rebours de mes opinions d'artiste. J'ai agi en homme +consciencieux. Je me suis défié de la cause ordinaire de mes erreurs; +j'ai pris le contre-pied de mes instincts; je me suis mis en garde +contre mon idéalisme. Je crains toujours que mes habitudes d'esprit ne +me trompent, ne me cachent un côté des choses. C'est comme cela qu'il se +fait que, tout en aimant beaucoup le bien, j'ai une indulgence peut-être +fâcheuse pour ceux qui ont pris la vie par un autre côté, et que, tout +en étant fort appliqué, je me demande sans cesse si ce ne sont pas les +gens frivoles qui ont raison. + +Enthousiaste, je le suis autant que personne; mais je pense que la +réalité ne veut plus d'enthousiasme, et qu'avec le règne des gens +d'affaires, des industriels, de la classe ouvrière (la plus intéressée +de toutes les classes), des juifs, des Anglais de l'ancienne école, des +Allemands de la nouvelle, a été inauguré un âge matérialiste où il sera +aussi difficile de faire triompher une pensée généreuse que de produire +le son argentin du bourdon de Notre-Dame avec une cloche de plomb ou +d'étain. Il est curieux, du reste, que, sans contenter les uns, je n'aie +pas trompé les autres. Les bourgeois ne m'ont su aucun gré de mes +concessions; ils ont vu plus clair que moi en moi-même; ils ont bien +senti que j'étais un faible conservateur, et qu'avec la meilleure foi du +monde, je les aurais trahis vingt fois, par faiblesse pour mon ancienne +maîtresse, l'idéal. Ils ont senti que les duretés que je lui disais +n'étaient qu'apparentes, et qu'au premier sourire d'elle, je faiblirais. + +Il faut créer le royaume de Dieu, c'est-à-dire de l'idéal, au dedans de +nous. Le temps n'est plus où l'on pouvait former des petits mondes, des +Thélèmes délicats, fondés sur l'estime et l'amour réciproques; mais la +vis bien prise et bien pratiquée, dans un petit cercle de personnes qui +se comprennent, est à elle-même sa propre récompense. Le commerce des +âmes est la plus grande et la seule réalité. Voilà pourquoi j'aime à +penser à ces bons prêtres qui furent mes premiers maîtres, à ces +excellents marins, qui ne vécurent que du devoir; à la petite Noémi, qui +mourut parce qu'elle était trop belle; à mon grand-père, qui ne voulut +pas acheter de biens nationaux; au bonhomme Système, qui fut heureux +puisqu'il eut son heure d'illusion. Le bonheur, c'est le dévouement à un +rêve ou à un devoir; le sacrifice est le plus sûr moyen d'arriver au +repos. Un des anciens bouddhas antérieurs à Sakya-Mouni atteignit le +_nirvana_ d'une étrange manière. Il vit un jour un faucon qui +poursuivait un petit oiseau. «Je t'en prie, dit-il à la bête de proie, +laisse cette jolie créature; je te donnerai son poids de ma chair.» Une +petite balance descendit incontinent du ciel, et l'exécution du marché +commença. L'oisillon s'installa commodément dans un des plateaux; dans +l'autre, le saint mit une large tranche de sa chair; le fléau de la +balance ne bougeait pas. Lambeau par lambeau, le corps y passa tout +entier; la balance ne remuait pas encore. Au moment où le dernier +morceau du corps du saint homme fut mis dans le plateau, le fléau +s'abaissa enfin, le petit oiseau s'envola, et le saint entra dans le +_nirvana_. Le faucon, qui, après tout, avait fait une bonne affaire, se +gorgea de sa chair. + +Le petit oiseau représente les parcelles de beauté et d'innocence que +notre triste planète recèlera toujours, quels que soient ses +épuisements. Le faucon est la part infiniment plus forte d'égoïsme et de +grossièreté qui constitue le train du monde. Le sage rachète la liberté +du bien et du beau en abandonnant sa chair aux avides, qui, tandis +qu'ils mangent ces dépouilles matérielles, le laissent en repos, ainsi +que ce qu'il aime. Les balances descendues du ciel sont la fatalité: on +ne la fléchit pas, on ne lui fait point sa part; mais, au moyen de +l'abnégation absolue, en lui jetant sa proie, on lui échappe; car elle +n'a plus alors de prise sur nous. Quant au faucon, il se tient +tranquille dès que la vertu, par ses sacrifices, lui procure des +avantages supérieurs à ceux qu'il atteindrait par sa propre violence. +Tirant profit de la vertu, il a intérêt à ce qu'il y en ait; ainsi, au +prix de l'abandon de sa partie matérielle, le sage atteint son but +unique, qui est de jouir en paix de l'idéal. + + + + +III + +LE PETIT SÉMINAIRE SAINT-NICOLAS DU CHARDONNET + + +I + +Beaucoup de personnes qui m'accordent un esprit clair s'étonnent que +j'aie pu, dans mon enfance et dans ma jeunesse, adhérer à des croyances +dont l'impossibilité s'est ensuite révélée à moi d'une façon évidente. +Rien de plus simple cependant, et il est bien probable que, si un +incident extérieur n'était venu me tirer brusquement du milieu honnête, +mais borné, où s'était passée mon enfance, j'aurais conservé toute ma +vie la foi qui m'était apparue d'abord comme l'expression absolue de la +vérité. J'ai raconté comment je reçus mon éducation dans un petit +collège d'excellents prêtres, qui m'apprirent le latin à l'ancienne +manière (c'était la bonne), c'est-à-dire avec des livres élémentaires +détestables, sans méthode, presque sans grammaire, comme l'ont appris, +au XVe et au XVIe siècles, Érasme et les humanistes qui, depuis +l'antiquité, l'ont le mieux su. Ces dignes ecclésiastiques étaient les +hommes les plus respectables du monde. Sans rien de ce qu'on appelle +maintenant _pédagogie_, ils pratiquaient la première règle de +l'éducation, qui est de ne pas trop faciliter des exercices dont le but +est la difficulté vaincue. Ils cherchaient, par-dessus tout, à former +d'honnêtes gens. Leurs leçons de bonté et de moralité, qui me semblaient +la dictée même du cœur et de la vertu, étaient pour moi inséparables du +dogme qu'ils enseignaient. L'éducation historique qu'ils me donnèrent +consista uniquement à me faire lire Rollin. De critique, de sciences +naturelles, de philosophie, il ne pouvait naturellement être question +encore. Quant au XIXe siècle, à ces idées neuves en histoire et en +littérature, déjà professées par tant de bouches éloquentes, c'était ce +que mes excellents maîtres ignoraient le plus. On ne vit jamais un +isolement plus complet de l'air ambiant. Un légitimisme implacable +écartait jusqu'à la possibilité de nommer sans horreur la Révolution et +Napoléon. Je ne connus guère l'Empire que par le concierge du collège. +Il avait dans sa loge beaucoup d'images populaires: «Regarde +_Bonaparte_, me dit-il un jour en me montrant une de ces images; ah! +c'était un patriote, celui-là!» De la littérature contemporaine, jamais +un mot. La littérature française finissait à l'abbé Delille. On +connaissait Chateaubriand; mais, avec un instinct plus juste que celui +des prétendus néo-catholiques, pleins de naïves illusions, ces bons +vieux prêtres se défiaient de lui. Un Tertullien égayant son +Apologétique par _Atala_ et _René_ leur inspirait peu de confiance. +Lamartine les troublait encore plus; ils devinaient chez lui une foi peu +solide; ils voyaient ses fugues ultérieures. Toutes ces observations +faisaient honneur à leur sagacité orthodoxe; mais il en résultait pour +leurs élèves un horizon singulièrement fermé. Le _Traité des Études_ de +Rollin est un livre plein de vues larges auprès du cercle de pieuse +médiocrité où s'enfermaient par devoir ces maîtres exquis. + +Ainsi, au lendemain de la révolution de 1830, l'éducation que je reçus +fut celle qui se donnait, il y a deux cents ans, dans les sociétés +religieuses les plus austères. Elle n'en était pas plus mauvaise pour +cela; c'était la forte et sobre éducation, très pieuse, mais très peu +jésuitique, qui forma les générations de l'ancienne France, et d'où l'on +sortait à la fois si sérieux et si chrétien. Élevé par des maîtres qui +renouvelaient ceux de Port-Royal, moins l'hérésie, mais aussi moins le +talent d'écrire, je fus donc excusable, à l'âge de douze ou quinze ans, +d'avoir, comme un élève de Nicole ou de M. Hermant, admis la vérité du +christianisme. Mon état ne différait pas de celui de tant de bons +esprits du XVIIe siècle, mettant la religion hors de doute; ce qui +n'empêchait pas qu'ils n'eussent sur tout le reste des idées fort +claires. J'appris plus tard des choses qui me firent renoncer aux +croyances chrétiennes; mais il faut profondément ignorer l'histoire et +l'esprit humain pour ne pas savoir quelle chaîne ces simples, fortes et +honnêtes disciplines créaient pour les meilleurs esprits. + +La base de ces anciennes éducations était une sévère moralité, tenue +pour inséparable de la pratique religieuse, une manière de prendre la +vie comme impliquant des devoirs envers la vérité. La lutte même pour se +débarrasser d'opinions en partie peu rationnelles avait ses avantages. +De ce qu'un gamin de Paris écarte par une plaisanterie des croyances +dont la raison d'un Pascal ne réussit pas à se dégager, il ne faut +cependant pas conclure que Gavroche est supérieur à Pascal. Je l'avoue, +je me sens parfois humilié qu'il m'ait fallu cinq ou six ans de +recherches ardentes, l'hébreu, les langues sémitiques, Gesenius, Ewald, +pour arriver juste au résultat que ce petit drôle atteint tout d'abord. +Ces entassements d'Ossa sur Pélion m'apparaissent alors comme une énorme +illusion. Mais le Père Hardouin disait qu'il ne s'était pas levé +quarante ans à quatre heures du matin pour penser comme tout le monde. +Je ne puis admettre non plus que je me sois donné tant de mal pour +combattre une pure _chimæra bombinans_. Non, je ne peux croire que mes +labeurs aient été vains, ni qu'en théologie on puisse avoir raison à +aussi bon marché que le croient les rieurs. En réalité, peu de personnes +ont le droit de ne pas croire au christianisme. Si tous savaient combien +le filet tissé par les théologiens est solide, comme il est difficile +d'en rompre les mailles, quelle érudition on y a déployée, quelle +habitude il faut pour dénouer tout cela!... J'ai remarqué que +d'excellents esprits, qui s'étaient mis trop tard à cette étude, se sont +pris à la glu et n'ont pu s'en détacher. + +Mes maîtres m'enseignèrent, d'ailleurs, quelque chose qui valait +infiniment mieux que la critique ou la sagacité philosophique: ils +m'apprirent l'amour de la vérité, le respect de la raison, le sérieux de +la vie. Voilà la seule chose en moi qui n'ait jamais varié. Je sortis de +leurs mains avec un sentiment moral tellement prêt à toutes les +épreuves, que la légèreté parisienne put ensuite patiner ce bijou sans +l'altérer. Je fus fait de telle sorte pour le bien, pour le vrai, qu'il +m'eût été impossible de suivre une carrière non vouée aux choses de +l'âme. Mes maîtres me rendirent tellement impropre à toute besogne +temporelle, que je fus frappé d'une marque irrévocable pour la vie +spirituelle. Cette vie m'apparaissait comme la seule noble; toute +profession lucrative me semblait servile et indigne de moi. Ce bon et +sain programme de l'existence, que mes professeurs m'inculquèrent, je +n'y ai jamais renoncé. Je ne crois plus que le christianisme soit le +résumé surnaturel de ce que l'homme doit savoir; mais je persiste à +croire que l'existence est la chose du monde la plus frivole, si on ne +la conçoit comme un grand et continuel devoir. Vieux et chers maîtres, +maintenant presque tous morts, dont l'image m'apparaît souvent dans mes +rêves, non comme un reproche, mais comme un doux souvenir, je ne vous ai +pas été aussi infidèle que vous croyez. Oui, j'ai reconnu que votre +histoire était insuffisante, que votre critique n'était pas née, que +votre philosophie naturelle était tout à fait au-dessous de celle qui +nous fait accepter comme un dogme fondamental: «Il n'y a pas de +surnaturel particulier;» néanmoins je suis toujours votre disciple. La +vie n'a de prix que par le dévouement à la vérité et au bien. Ce bien, +vous l'entendiez d'une manière un peu étroite. Cette vérité, vous la +faisiez trop matérielle, trop concrète; au fond, cependant, vous aviez +raison, et je vous remercie d'avoir imprimé en moi comme une seconde +nature ce principe, funeste à la réussite mondaine, mais fécond pour le +bonheur, que le but d'une vie noble doit être une poursuite idéale et +désintéressée. + +Tout le milieu où je vivais m'inspirait les mêmes sentiments, la même +façon de prendre la vie. Mes condisciples étaient pour la plupart de +jeunes paysans des environs de Tréguier, vigoureux, bien portants, +braves, et, comme tous les individus placés à un degré de civilisation +inférieure, portés à une sorte d'affectation virile, à une estime +exagérée de la force corporelle, à un certain mépris des femmes et de ce +qui leur paraît féminin. Presque tous travaillaient pour être prêtres. +Ce que j'ai vu alors m'a donné une grande aptitude pour comprendre les +phénomènes historiques qui se passent au premier contact d'une barbarie +énergique avec la civilisation. La situation intellectuelle des Germains +à l'époque carlovingienne, l'état psychologique et littéraire d'un Saxo +Grammaticus, d'un Hrabanus Maurus, sont choses très claires pour moi. Le +latin produisait sur ces natures fortes des effets étranges. C'étaient +comme des mastodontes faisant leurs humanités. Ils prenaient tout au +sérieux, ainsi que font les Lapons quand on leur donne la Bible à lire. +Nous nous communiquions sur Salluste, sur Tite-Live, des réflexions qui +devaient fort ressembler à celles qu'échangeaient entre eux les +disciples de saint Gall ou de saint Colomban apprenant le latin. Nous +décidions que César n'était pas un grand homme, parce qu'il n'avait pas +été vertueux; notre philosophie de l'histoire était celle d'un Gépide ou +d'un Hérule par sa naïveté et sa simplicité. + +Les mœurs de cette jeunesse, livrée à elle-même, sans surveillance, +étaient à l'abri de tout reproche. Il y avait alors au collège de +Tréguier très peu d'internes. La plupart des élèves étrangers à la ville +vivaient dans les maisons des particuliers; leurs parents de la campagne +leur apportaient, le jour du marché, leurs petites provisions. Je me +rappelle une de ces maisons, voisine de celle de ma famille, et où +j'avais plusieurs condisciples. La maîtresse, courageuse femme s'il en +fût, vint à mourir. Son mari avait aussi peu de tête que possible, et le +peu qu'il en avait il le perdait tous les soirs dans les pots de cidre. +Une petite servante, une enfant extrêmement sage, sauva la situation. +Les jeunes étudiants résolurent de la seconder; la maison continua de +marcher, nonobstant le vieil ivrogne. J'entendais toujours mes camarades +parler avec une rare estime de cette petite servante, qui était en effet +un modèle de vertu, et joignait à cela la figure la plus agréable et la +plus douce. + +Le fait est que ce qu'on dit des mœurs cléricales est, selon mon +expérience, dénué de tout fondement. J'ai passé treize ans de ma vie +entre les mains des prêtres, je n'ai pas vu l'ombre d'un scandale; je +n'ai connu que de bons prêtres. La confession peut avoir, dans certains +pays, de graves inconvénients. Je n'en ai pas vu une trace dans ma +jeunesse ecclésiastique. Le vieux livre où je faisais mes examens de +conscience était l'innocence même. Un seul péché excitait ma curiosité +et mon inquiétude. Je craignais de l'avoir commis sans le savoir. Un +jour, je pris mon courage à deux mains, et je montrai à mon confesseur +l'article qui me troublait. Voici ce qu'il y avait: «Pratiquer la +simonie dans la collation des bénéfices.» Je demandai à mon confesseur +ce que cela signifiait, si je pouvais avoir commis ce péché-là. Le digne +homme me rassura et me dit qu'un tel acte était tout à fait hors de ma +portée. + +Persuadé par mes maîtres de deux vérités absolues: la première, que +quelqu'un qui se respecte ne peut travailler qu'à une œuvre idéale, que +le reste est secondaire, infime, presque honteux, _ignominia seculi_; la +seconde, que le christianisme est le résumé de tout idéal, il était +inévitable que je me crusse destiné à être prêtre. Cette pensée ne fut +pas le résultat d'une réflexion, d'une impulsion, d'un raisonnement. +Elle allait en quelque sorte sans le dire. La possibilité d'une carrière +profane ne me vint même pas à l'esprit. Étant, en effet, entré avec le +sérieux et la docilité la plus parfaite dans les principes de mes +maîtres, envisageant comme eux toute profession bourgeoise ou lucrative +comme inférieure, basse, humiliante, bonne tout au plus pour ceux qui ne +réussissent pas dans leurs études, il était naturel que je voulusse être +ce qu'ils étaient. Ils devinrent le type de ma vie, et je n'eus d'autre +rêve que d'être, comme eux, professeur au collège de Tréguier, pauvre, +exempt de souci matériel, estimé, respecté comme eux. + +Ce n'est pas que les instincts qui plus tard m'entraînèrent hors de ces +sentiers paisibles n'existassent déjà en moi; mais ils dormaient. Par ma +race, j'étais partagé et comme écartelé entre des forces contraires. Il +y avait, comme je l'ai dit, dans la famille de ma mère des éléments de +sang basque et bordelais. Un Gascon, sans que je le susse, jouait en moi +des tours incroyables au Breton et lui faisait des mines de singe... Ma +famille elle-même était partagée. Mon père, mon grand-père paternel, mes +oncles, n'étaient rien moins que cléricaux. Mais ma grand'mère +maternelle était le centre d'une société où le royalisme ne se séparait +pas de la religion. Dernièrement, en classant de vieux papiers, je +trouvai une lettre d'elle qui m'a frappé. Elle est adressée à une +excellente demoiselle Guyon, bonne vieille fille, qui me gâtait beaucoup +quand j'étais enfant, et que rongeait alors un affreux cancer. + + Tréguier, 19 mars 1831. + + Après deux mois écoulés depuis que Natalie m'a fait part de votre + départ pour Tréglamus, j'ai un petit moment à moi pour vous + exprimer, ma chère et bien bonne amie, toute la part que je prends + à votre triste position. L'état de souffrance où vous êtes me + pénètre le cœur; il a fallu que des circonstances bien impérieuses + m'aient empêchée de vous écrire. La mort d'un neveu, fils aîné de + ma défunte sœur, nous a plongés dans la plus vive douleur. Peu de + jours après, le pauvre petit Ernest, fils de ma fille aînée et + frère d'Henriette, ce petit pour lequel vous aviez tant de bontés + et qui ne vous a pas oubliée, est tombé malade. Il a été quarante + jours entre la mort et la vie, et nous sommes au + cinquante-cinquième jour de sa maladie, et sa convalescence + n'avance pas. Le jour, il est passablement; mais les nuits sont + cruelles pour lui: agitation, fièvre, délire, voilà son état depuis + dix heures du soir jusqu'à cinq ou six heures du matin, et + constamment tous les soirs. C'est assez parler pour ma + justification à l'amie à laquelle je m'adresse; son cœur m'est + connu; son indulgence m'excusera. Que ne suis-je auprès de vous, ô + mon amie, pour vous rendre les soins que vous m'avez prodigués avec + tant d'amitié, de zèle et de bienveillance! Toute ma peine est de + ne pouvoir vous être utile. + + 20 mars. + + On m'a cherchée pour me rendre auprès de mon petit chéri; j'ai été + obligée d'interrompre mon entretien avec vous. Je reprends, ma + chère et bien bonne amie, pour vous exhorter à mettre en Dieu seul + toute votre confiance; il nous afflige, mais il nous console par + l'espoir d'une récompense bien au delà et sans proportions avec ce + que nous souffrons. Prenons courage; nos peines, nos douleurs ne + sont que pour un temps limité par sa providence, et la récompense + sera éternelle. + + La bonne Natalie m'a fait part de votre soumission, de votre + patience et de votre résignation dans les peines les plus aiguës. + Ah! je vous reconnais bien à ces beaux sentiments! Pas une plainte, + me marque-t-elle, dans les plus grandes souffrances! Combien, ma + chère amie, vous êtes agréable et chère à Dieu par votre patience + et votre résignation à sa sainte volonté! Il vous afflige, car il + châtie ceux qu'il aime. Être aimée de Dieu, y a-t-il un bonheur + comparable? Je vous envoie _l'Âme sur le Calvaire_; vous trouverez + dans ce livre des motifs d'une bien grande consolation par + l'exemple d'un Dieu souffrant et mourant pour nous. Madame D... + aura la complaisance, si vous ne pouvez lire vous-même, de vous + lire un chapitre par jour. Assurez-la bien de mon sincère + attachement; je la prie instamment de me donner de ses nouvelles et + des vôtres, ce que j'attends avec bien de l'impatience. Puis, si + cela ne vous importune pas, je vous écrirai plus assidûment. Adieu, + ma chère et bonne amie; que Dieu vous comble de ses grâces et de + ses bontés! De la patience et du courage, ce sont les vœux bien + sincères de votre toute dévouée amie. + + Ve ***. + + Ma communion d'aujourd'hui s'est faite à votre intention. Ma fille, + Henriette, Ernest, qui a passé une bien meilleure nuit, se + rappellent à votre souvenir, ainsi que Clara. Nous nous entretenons + bien souvent de vous. De vos nouvelles, je vous en prie! Lorsque + vous aurez lu _l'Âme sur le Calvaire_, vous me le renverrez, et je + vous ferai passer _l'Esprit consolateur_. + +La lettre et le livre ne partirent point. Ma mère, qui était chargée de +l'expédition, apprit la mort de mademoiselle Guyon et garda la lettre. +Quelques-unes des consolations qu'elle renferme peuvent paraître +faibles. Mais en avons-nous de meilleures à offrir à une personne +atteinte d'un cancer? Elles valent bien le laudanum. + +En réalité, la Révolution avait été non avenue pour le monde où je +vivais. Les idées religieuses du peuple n'avaient pas été atteintes; les +congrégations se reformaient; les religieuses des anciens ordres, +devenues maîtresses d'école, donnaient aux femmes la même éducation +qu'autrefois. Ma sœur eut ainsi pour première maîtresse une vieille +ursuline qui l'aimait beaucoup et lui faisait apprendre par cœur les +psaumes qu'on chante à l'église. Après un ou deux ans, la bonne vieille +fut au bout de son latin et vint consciencieusement trouver ma mère: «Je +ne peux plus lui rien apprendre, dit-elle; elle sait tout ce que je sais +mieux que moi.» Le catholicisme revivait dans ces cantons perdus, avec +toute sa respectable gravité et, pour son bonheur, débarrassé des +chaînes mondaines et temporelles que l'ancien régime y avait attachées. + +Cette complexité d'origine est en grande partie, je crois, la cause de +mes apparentes contradictions. Je suis double; quelquefois une partie de +moi rit quant l'autre pleure. C'est là l'explication de ma gaieté. Comme +il y a deux hommes en moi, il y en a toujours un qui a lieu d'être +content. Pendant que, d'un côté, je n'aspirais qu'à être curé de +campagne ou professeur de séminaire, il y avait en moi un songeur. +Durant les offices, je tombais dans de véritables rêves; mon œil errait +aux voûtes de la chapelle; j'y lisais je ne sais quoi; je pensais à la +célébrité des grands hommes dont parlent les livres. Un jour (j'avais +six ans), je jouais avec un de mes cousins et avec d'autres camarades; +nous nous amusions à choisir notre état pour l'avenir:--«Et toi, +qu'est-ce que tu seras? me demanda mon cousin.--Moi, répondis-je, je +ferai des livres.--Ah! tu veux être libraire?--Oh! non, dis-je, je veux +faire des livres, en composer.» + +Pour se développer, ces dispositions à l'éveil avaient besoin de temps +et de circonstances favorables. Ce qui manquait totalement autour de +moi, c'était le talent. Mes vertueux maîtres n'avaient rien de ce qui +séduit. Avec leur solidité morale inébranlable, ils étaient en tout le +contraire de l'homme du Midi, du Napolitain, par exemple, pour qui tout +brille et tout sonne. Les idées ne se choquaient pas dans leur esprit +par leurs parties sonores. Leur tête était ce que serait un bonnet +chinois sans clochettes; on aurait beau le secouer, il ne tinterait pas. +Ce qui constitue l'essence du talent, le désir de montrer la pensée sous +un jour avantageux, leur eût semblé une frivolité, comme la parure des +femmes, qu'ils traitaient nettement de péché. Cette abnégation exagérée, +cette trop grande facilité à repousser ce qui plaît au monde par un +_Abrenuntio tibi, Satana_, est mortelle pour la littérature. Mon Dieu! +peut-être la littérature implique-t-elle un peu de péché. Si le penchant +gascon à trancher beaucoup de difficultés par un sourire, que ma mère +avait mis en moi, eût dormi éternellement, peut-être mon salut eût-il +été plus assuré. En tout cas, si j'étais resté en Bretagne, je serais +toujours demeuré étranger à cette vanité que le monde a aimée, +encouragée, je veux dire à une certaine habileté dans l'art d'amener le +cliquetis des mots et des idées. En Bretagne, j'aurais écrit comme +Rollin. À Paris, sitôt que j'eus montré le petit carillon qui était en +moi, le monde s'y plut, et, peut-être pour mon malheur, je fus engagé à +continuer. + +Je raconterai plus tard comment des circonstances particulières +amenèrent ce changement, où je restai au fond très conséquent avec +moi-même. L'idée sérieuse que je m'étais faite de la foi et du devoir +fut cause que, la foi étant perdue, il ne m'était pas possible de garder +un masque auquel tant d'autres se résignent. Mais le pli était pris. Je +ne fus pas prêtre de profession, je le fus d'esprit. Tous mes défauts +tiennent à cela; ce sont des défauts de prêtre. Mes maîtres m'avaient +appris le mépris du laïque et inculqué cette idée que l'homme qui n'a +pas une mission noble est le goujat de la création. J'ai toujours ainsi +été très injuste d'instinct envers la bourgeoisie. Au contraire, j'ai un +goût vif pour le peuple, pour le pauvre. J'ai pu, seul en mon siècle, +comprendre Jésus et François d'Assise. Il était à craindre que cela ne +fît de moi un démocrate à la façon de Lamennais. Mais Lamennais échangea +une foi pour une autre; il n'arriva que dans sa vieillesse à la critique +et à la froideur d'esprit, tandis que le travail qui me détacha du +christianisme me rendit du même coup impropre à tout enthousiasme +pratique. Ce fut la philosophie même de la connaissance qui, dans ma +révolte contre la scolastique, fut profondément modifiée en moi. + +Un inconvénient plus grave, c'est que, ne m'étant pas amusé quand +j'étais jeune, et ayant pourtant dans le caractère beaucoup d'ironie et +de gaieté, j'ai dû, à l'âge où on voit la vanité de toute chose, devenir +d'une extrême indulgence pour des faiblesses que je n'avais point eu à +me reprocher; si bien que des personnes qui n'ont peut-être pas été +aussi sages que moi ont pu quelquefois se montrer scandalisées de ma +mollesse. En politique surtout, les puritains n'y comprennent rien; +c'est l'ordre de choses où je suis le plus content de moi, et cependant +une foule de gens m'y tiennent pour très relâché. Je ne peux m'ôter de +l'idée que c'est peut-être après tout le libertin qui a raison et qui +pratique la vraie philosophie de la vie. De là quelques surprises, +quelques admirations exagérées. Sainte-Beuve, Théophile Gautier, me +plurent un peu trop. Leur affectation d'immoralité m'empêcha de voir le +décousu de leur philosophie. La peur de sembler un pharisien, l'idée, +tout évangélique du reste, que l'immaculé a le droit d'être indulgent, +la crainte de tromper si, par hasard, tout ce que disent les professeurs +de philosophie n'était pas vrai, ont donné à ma morale un air +chancelant. En réalité, c'est qu'elle est à toute épreuve. Ces petites +libertés sont la revanche que je prends de ma fidélité à observer la +règle commune. De même, en politique, je tiens des propos réactionnaires +pour n'avoir pas l'air d'un sectaire libéral. Je ne veux pas qu'on me +croie plus dupe que je ne le suis en réalité; j'aurais horreur de +bénéficier de mes opinions; je redoute surtout de me faire à moi-même +l'effet d'un placeur de faux billets de banque. Jésus, sur ce point, a +été mon maître plus qu'on ne pense, Jésus, qui aime à provoquer, à +narguer l'hypocrisie, et qui, par la parabole de l'Enfant prodigue, a +posé la morale sur sa vraie base, la bonté du cœur, en ayant l'air d'en +renverser les fondements. + +À la même cause se rattache un autre de mes défauts, une sorte de +mollesse dans la communication verbale de ma pensée qui m'a presque +annulé en certains ordres. Le prêtre porte en tout sa politique sacrée; +ce qu'il dit implique beaucoup de convenu. Sous ce rapport, je suis +resté prêtre, et cela est d'autant plus absurde que je n'en retire aucun +bénéfice ni pour moi, ni pour mes opinions. Dans mes écrits, j'ai été +d'une sincérité absolue. Non seulement je n'ai rien dit que ce que je +pense; chose bien plus rare et plus difficile, j'ai dit tout ce que je +pense. Mais, dans ma conversation et ma correspondance, j'ai parfois +d'étranges défaillances. Je n'y tiens presque pas, et, sauf le petit +nombre de personnes avec lesquelles je me reconnais une fraternité +intellectuelle, je dis à chacun ce que je suppose devoir lui faire +plaisir. Ma nullité avec les gens du monde dépasse toute imagination. Je +m'embarque, je m'embrouille, je patauge, je m'égare en un tissu +d'inepties. Voué par une sorte de parti pris à une politesse exagérée, +une politesse de prêtre, je cherche trop à savoir ce que mon +interlocuteur a envie qu'on lui dise. Mon attention, quand je suis avec +quelqu'un, est de deviner ses idées et, par excès de déférence, de les +lui servir anticipées. Cela se rattache à la supposition que très peu +d'hommes sont assez détachés de leurs propres idées pour qu'on ne les +blesse pas en leur disant autre chose que ce qu'ils pensent. Je ne +m'exprime librement qu'avec les gens que je sais dégagés de toute +opinion et placés au point de vue d'une bienveillante ironie +universelle. Quant à ma correspondance, ce sera ma honte après ma mort, +si on la publie. Écrire une lettre est pour moi une torture. Je +comprends qu'on fasse le virtuose devant dix comme devant dix mille +personnes; mais devant une personne!... Avant d'écrire, j'hésite, je +réfléchis, je fais un plan pour un chiffon de quatre pages; souvent je +m'endors. Il n'y a qu'à regarder ces lettres lourdement contournées, +inégalement tordues par l'ennui, pour voir que tout cela a été composé +dans la torpeur d'une demi-somnolence. Quand je relis ce que j'ai écrit, +je m'aperçois que le morceau est très faible, que j'y ai mis une foule +de choses dont je ne suis pas sûr. Par désespoir, je ferme la lettre, +avec le sentiment de mettre à la poste quelque chose de pitoyable. + +En somme, dans tous mes défauts actuels, je retrouve les défauts du +petit séminariste de Tréguier. J'étais né prêtre _a priori_, comme tant +d'autres naissent militaires, magistrats. Le seul fait que je +réussissais dans mes classes était un indice. À quoi bon apprendre le +latin, sinon pour l'Église? Un paysan, voyant un jour mes dictionnaires: +«Ce sont là, sans doute, me dit-il, les livres qu'on étudie quand on +doit être prêtre.» Effectivement, au collège, tous ceux qui apprenaient +quelque chose se destinaient à l'état ecclésiastique. La prêtrise +égalait celui qui en était revêtu à un noble. «Quand vous rencontrez un +noble, entendais-je dire, vous le saluez, car il représente le roi; +quand vous rencontre un prêtre, vous le saluez, car il représente Dieu.» +Faire un prêtre était l'œuvre par excellence; les vieilles filles qui +avaient quelque bien n'imaginaient pas de meilleur emploi de leur petite +fortune que d'entretenir au collège un jeune paysan pauvre et laborieux. +Ce prêtre était ensuite leur gloire, leur enfant, leur honneur. Elles le +suivaient dans sa carrière, et veillaient sur ses mœurs avec une sorte +de soin jaloux. + +La prêtrise était donc la conséquence de mon assiduité à l'étude. Avec +cela, j'étais sédentaire, impropre par ma faiblesse musculaire à tous +les exercices du corps. J'avais un oncle voltairien, le meilleur des +hommes, qui voyait cela de mauvais œil. Il était horloger, et +m'envisageait comme devant être le continuateur de son état. Mes succès +le désolaient; car il sentait bien que tout ce latin contreminait +sourdement ses projets et allait faire de moi une colonne de l'Église, +qu'il n'aimait pas. Il ne manquait jamais l'occasion de placer devant +moi son mot favori: «Un âne chargé de latin!» Plus tard, lors de la +publication de mes premiers écrits, il triompha. Je me reproche +quelquefois d'avoir contribué au triomphe de M. Homais sur son curé. Que +voulez-vous? c'est M. Homais qui a raison. Sans M. Homais, nous serions +tous brûlés vifs. Mais, je le répète, quand on s'est donné bien du mal +pour trouver la vérité, il en coûte d'avouer que ce sont les frivoles, +ceux qui sont bien résolus à ne lire jamais saint Augustin ou saint +Thomas d'Aquin, qui sont les vrais sages. Gavroche et M. Homais arrivant +d'emblée et avec si peu de peine au dernier mot de la philosophie! c'est +bien dur à penser. + +Mon jeune compatriote et ami, M. Quellien, poète breton d'une verve si +originale, le seul homme de notre temps chez lequel j'aie trouvé la +faculté de créer les mythes, a rendu ce tour de ma destinée par une +fiction très ingénieuse. Il prétend que mon âme habitera, après ma mort, +sous la forme d'une mouette blanche, autour de l'église ruinée de +Saint-Michel, vieille masure frappée par la foudre, qui domine Tréguier. +L'oiseau volera toutes les nuits avec des cris plaintifs autour de la +porte et des fenêtres barricadées, cherchant à pénétrer dans le +sanctuaire, mais ignorant l'entrée secrète; et ainsi, durant toute +l'éternité, sur cette colline, ma pauvre âme gémira d'un gémissement +sans fin.--«C'est l'âme d'un prêtre qui veut dire sa messe,» murmurera +le paysan qui passe.--«Il ne trouvera jamais d'enfant pour la lui +servir,» répliquera un autre. Effectivement, voilà ce que je suis: un +prêtre manqué. Quellien a très bien compris ce qui fera toujours défaut +à mon Église, c'est l'enfant de chœur. Ma vie est comme une messe sur +laquelle pèse un sort, un éternel _Introïbo ad altare Dei_, et personne +pour répondre: _Ad Deum qui lætificat juventutem meam_. Ma messe n'aura +pas de servant. Faute de mieux, je me la réponds à moi-même; mais ce +n'est pas la même chose. + +Ainsi tout me prédestinait à une modeste carrière ecclésiastique en +Bretagne. J'eusse été un très bon prêtre, indulgent, paternel, +charitable, sans reproche en mes mœurs. J'aurais été en prêtre ce que +j'ai été en père de famille, très aimé de mes ouailles, aussi peu gênant +que possible dans l'exercice de mon autorité. Certains défauts que j'ai +fussent devenus des qualités. Certaines erreurs que je professe eussent +été le fait d'un homme qui a l'esprit de son état. J'aurais supprimé +quelques verrues, que je n'ai pas pris la peine, n'étant que laïque, +d'extirper sérieusement, mais qu'il n'eût dépendu que de moi d'arracher. + +Ma carrière eût été celle-ci: à vingt-deux ans, professeur au collège de +Tréguier; vers cinquante ans, chanoine, peut-être grand vicaire à +Saint-Brieuc, homme très consciencieux, très estimé, bon et sûr +directeur. Médiocrement partisan des dogmes nouveaux, j'aurais poussé la +hardiesse jusqu'à dire, comme beaucoup de bons ecclésiastiques, après le +concile du Vatican: _Posui custodiam ori meo_. Mon antipathie pour les +jésuites se fût exprimée en ne parlant jamais d'eux; un fond de +gallicanisme mitigé se fût dissimulé sous le couvert d'une profonde +connaissance du droit canonique. + +Un incident extérieur vint changer tout cela. De la petite ville la plus +obscure de la province la plus perdue, je fus jeté, sans préparation, +dans le milieu parisien le plus vivant. Le monde me fut révélé; mon être +se dédoubla; le Gascon prit le dessus sur le Breton; plus de _custodia +oris mei_; adieu le cadenas que j'aurais sans cela mis à ma bouche! Pour +le fond, je restai le même. Mais, ô ciel! combien les applications +furent changées! J'avais vécu jusque-là dans un hypogée, éclairé de +lampes fumeuses; maintenant le soleil et la lumière allaient m'être +montrés. + + +II + +Vers le mois d'avril 1838, M. de Talleyrand, en son hôtel de la rue +Saint-Florentin, sentant sa fin approcher, crut devoir aux conventions +humaines un dernier mensonge et résolut de se réconcilier, pour les +apparences, avec une Église dont la vérité, une fois reconnue par lui, +le convainquait de sacrilège et d'opprobre. Il fallait, pour cette +délicate opération, non un prêtre sérieux de vieille école gallicane, +qui aurait pu avoir l'idée de rétractations motivées, de réparations, de +pénitence, non un jeune ultramontain de la nouvelle école, qui eût tout +d'abord inspiré au vieillard une complète antipathie; il fallait un +prêtre mondain, lettré, aussi peu philosophe que possible, nullement +théologien, ayant avec les anciennes classes ces relations d'origine et +de société sans lesquelles l'Évangile a peu d'accès en des cercles pour +lesquels il n'a pas été fait. M. l'abbé Dupanloup, déjà connu par ses +succès au catéchisme de l'Assomption, auprès d'un public plus exigeant +en fait de jolies phrases qu'en fait de doctrine, était juste l'homme +qu'il fallait pour participer innocemment à une collusion que les âmes +faciles à se laisser toucher devaient pouvoir envisager comme un +édifiant coup de la grâce. Ses relations avec madame la duchesse de +Dino, et surtout avec sa fille, dont il avait fait l'éducation +religieuse, sa parfaite entente avec M. de Quélen, les protections +aristocratiques qui, dès le début de sa carrière, l'avaient entouré et +l'avaient fait accepter dans le faubourg Saint-Germain comme quelqu'un +qui en est, le désignaient pour une œuvre de tact mondain plutôt que de +théologie, où il fallait savoir duper à la fois le monde et le ciel. + +On prétend qu'au premier moment, surpris de quelques hésitations de la +part de celui qui allait le convertir, M. de Talleyrand aurait dit: +«Voilà un jeune prêtre qui ne sait pas son état.» S'il dit cela, il se +trompa tout à fait. Ce jeune prêtre savait son art comme personne ne le +sut jamais. Le vieillard, décidé à ne biffer sa vie que quand il +n'aurait plus une heure à vivre, opposait à toutes les supplications un +obstiné «Pas encore!» Le _Sto ad ostium et pulso_ dut être pratiqué avec +une rare habilité. Un évanouissement, une brusque accélération dans la +marche de l'agonie, pouvait tout perdre. Une importunité déplacée +pouvait amener un _non_ qui eût renversé l'œuvre si savamment concertée. +Le 17 mai, jour de la mort du vieux pécheur, au matin, rien n'était +signé encore. L'angoisse était extrême. On sait l'importance que les +catholiques attachent au moment de la mort. Si les rémunérations et les +châtiments futurs ont quelque réalité, il est clair que ces +rémunérations et ces châtiments doivent être proportionnés à une vie +entière de vertu ou de vice. Le catholique ne l'entend pas ainsi. Une +bonne mort couvre tout. Le salut est remis au hasard de la dernière +heure. Le temps pressait; on résolut de tout oser. M. Dupanloup se +tenait dans une pièce à côté du malade. La charmante enfant que le +vieillard admettait toujours avec un sourire fut dépêchée près de son +lit. Ô miracle de la grâce! la réponse fut _oui_; le prêtre entra; cela +dura quelques minutes, et Dieu dut se montrer content: on lui avait fait +sa part. Le jeune catéchiste de l'Assomption sortit, tenant un papier +que le mourant avait signé de sa grande signature complète: +_Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, prince de Bénévent_. + +Ce fut une grande joie, sinon dans le ciel, au moins dans le monde +catholique du faubourg Saint-Germain et du faubourg Saint-Honoré. On sut +gré de cette victoire, sans doute, avant tout à la grâce féminine qui +avait réussi, en entourant de caresses le vieillard, à lui faire +rétracter tout son passé révolutionnaire, mais aussi au jeune +ecclésiastique qui avait su, quoi qu'on en dise, avec une habileté +supérieure, amener à bonne fin une négociation où il était si facile +d'échouer. M. Dupanloup fut de ce jour un des premiers prêtres de +France. Le monde le plus riche et le plus influent de Paris lui offrit +ce qu'il voulut, places, honneurs, importance, argent. Il accepta +l'argent. Gardez-vous de croire que ce fût là un calcul personnel; +jamais homme ne porta plus loin le désintéressement que M. Dupanloup; le +mot de la Bible qu'il citait le plus souvent, et qu'il aimait doublement +parce qu'il était biblique et qu'il finissait par hasard comme un vers +latin, était: _Da mihi animas, cetera tolle tibi_. Un plan général de +grande propagande par l'éducation classique et religieuse s'était dès +lors emparé de son esprit, et il allait s'y vouer avec l'ardeur +passionnée qu'il portait dans toutes les œuvres dont il s'occupait. + +Le séminaire Saint-Nicolas du Chardonnet, situé à côté de l'église de ce +nom, entre la rue Saint-Victor et la rue de Pontoise, était devenu, +depuis la Révolution, le petit séminaire du diocèse de Paris. Telle +n'avait pas été sa destination primitive. Dans le grand mouvement de +réforme ecclésiastique qui marqua en France la première moitié du XVIIe +siècle et auquel se rattachent les noms de Vincent de Paul, d'Olier, de +Bérulle, du Père Eudes, l'église Saint-Nicolas du Chardonnet joua un +rôle analogue à celui de Saint-Sulpice, quoique moins considérable. +Cette paroisse, qui tirait son nom du champ de chardons bien connu des +étudiants de l'Université de Paris au moyen âge, était alors le centre +d'un quartier riche, habité surtout par la magistrature. Comme Olier +fonda le séminaire Saint-Sulpice, Adrien de Bourdoise fonda la compagnie +des prêtres Saint-Nicolas du Chardonnet, et fit de la maison ainsi +constituée une pépinière de jeunes ecclésiastiques qui a existé jusqu'à +la Révolution. Mais la compagnie de Saint-Nicolas du Chardonnet ne fut +pas, comme la société de Saint-Sulpice, mère d'établissements du même +genre dans le reste de la France. En outre, la société des nicolaïtes ne +ressuscita pas après la Révolution comme celle des sulpiciens; le +bâtiment de la rue Saint-Victor demeura sans objet; lors du Concordat, +on le donna au diocèse de Paris pour servir de petit séminaire. Jusqu'en +1837 cet établissement n'eut aucun éclat. La renaissance brillante du +cléricalisme lettré et mondain se fait entre 1830 et 1840. Saint-Nicolas +fut, durant le premier tiers du siècle, un obscur établissement +religieux; les études y étaient faibles; le nombre des élèves restait +fort au-dessous des besoins du diocèse. Un prêtre assez remarquable le +dirigea pourtant, ce fut M. l'abbé Frère, théologien profond, très versé +dans la mystique chrétienne. Mais c'était l'homme le moins fait pour +éveiller et stimuler des enfants faisant leurs études littéraires. +Saint-Nicolas fut sous sa direction une maison tout ecclésiastique, peu +nombreuse, n'ayant en vue que la cléricature, un séminaire par +anticipation, ouvert aux seuls sujets qui se destinaient à l'état +ecclésiastique, et où le côté profane des études était tout à fait +négligé. + +M. de Quélen eut une visée de génie en confiant la direction de cette +maison à M. Dupanloup. L'aristocratique prélat n'appréciait pas beaucoup +la direction toute cléricale de l'abbé Frère; il aimait la piété, mais +la piété mondaine, de bon ton, sans barbarie scolastique ni jargon +mystique, la piété comme complément d'un idéal de bonne société, qui +était, à vrai dire, sa principale religion. Si Hugues ou Richard de +Saint-Victor se fussent présentés à lui comme des pédants ou des +rustres, il les eût pris en maigre estime. Il avait pour M. Dupanloup la +plus vive affection. Celui-ci était alors légitimiste et ultramontain. +Il a fallu les exagérations des temps qui ont suivi pour intervertir les +rôles et pour qu'on ait pu le considérer comme un gallican et un +orléaniste. M. de Quélen trouvait en lui un fils spirituel, partageant +ses dédains, ses préjugés. Il savait sans doute le secret de sa +naissance. Les familles qui avaient veillé paternellement sur le jeune +ecclésiastique, qui en avaient fait un homme bien élevé et qui l'avaient +introduit dans leur monde fermé, étaient celles que connaissait le noble +archevêque et qui formaient pour lui les confins de l'univers. J'ai vu +M. de Quélen; il m'a laissé l'idée du parfait évêque de l'ancien régime. +Je me rappelle sa beauté (une beauté de femme), sa taille élégante, la +ravissante grâce de ses mouvements. Son esprit n'avait d'autre culture +que celle de l'homme du monde d'une excellente éducation. La religion +était pour lui inséparable des bonnes manières et de la dose de bon sens +relatif que donnent les études classiques. Telle était aussi la mesure +intellectuelle de M. Dupanloup. Ce n'était ni la belle imagination qui +assure une valeur durable à certaines œuvres de Lacordaire et de +Montalembert, ni la profonde passion de Lamennais; l'humanisme, la bonne +éducation, étaient ici le but, la fin, le terme de toute chose; la +faveur des gens du monde bien élevés devenait le suprême criterium du +bien. De part et d'autre, absence complète de théologie. On se +contentait de la révérer de loin. Les études théologiques de ces hommes +distingués avaient été très faibles. Leur foi était vive et sincère; +mais c'était une foi implicite, ne s'occupant guère des dogmes qu'il +faut croire. Ils sentaient le peu de succès qu'aurait la scolastique +auprès du seul public dont ils se préoccupaient, le public mondain et +assez frivole qu'a devant lui un prédicateur de Saint-Roch ou de +Saint-Thomas d'Aquin. + +C'est dans ces dispositions d'esprit que M. de Quélen remit entre les +mains de M. Dupanloup l'austère et obscure maison de l'abbé Frère et +d'Adrien de Bourdoise. Le petit séminaire de Paris n'avait été +jusque-là, aux termes du Concordat, que la pépinière des prêtres de +Paris, pépinière bien insuffisante, strictement limitée à l'objet que la +loi lui prescrivait. C'était bien autre chose que rêvait le nouveau +supérieur porté par le choix de l'archevêque à la fonction, peu +recherchée, de diriger les études des jeunes clercs. Tout lui parut à +reconstruire, depuis les bâtiments, où le marteau ne laissa d'entier que +les murs, jusqu'au plan des études, que M. Dupanloup réforma de fond en +comble. Deux points essentiels résumèrent sa pensée. D'abord, il vit +qu'un petit séminaire tout ecclésiastique n'avait à Paris aucune chance +de succès, et ne suffirait jamais au recrutement du diocèse. Il conçut +l'idée, par des informations s'étendant surtout à l'ouest de la France +et à la Savoie, son pays natal, d'amener à Paris les sujets d'espérance +qui lui étaient signalés. Puis il voulut que sa maison fût une maison +d'éducation modèle telle qu'il la concevait, et non plus un séminaire au +type ascétique et clérical. Il prétendit, chose délicate peut-être, que +la même éducation servît aux jeunes clercs et aux fils des premières +familles de France. La réussite de la difficile affaire de la rue +Saint-Florentin l'avait mis à la mode dans le monde légitimiste; +quelques relations avec le monde orléaniste lui assuraient une autre +clientèle dont il n'était pas bon de se priver. À l'affût de tous les +vents de la mode et de la publicité, il ne négligeait rien de ce qui +avait la faveur du moment. Sa conception du monde était très +aristocratique; mais il admettait trois aristocraties, la noblesse, le +clergé et la littérature. Ce qu'il voulait, c'était une éducation +libérale, pouvant convenir également au clergé et à la jeunesse du +faubourg Saint-Germain, sur la base de la piété chrétienne et des +lettres classiques. L'étude des sciences était à peu près exclue; il +n'en avait pas la moindre idée. + +La vieille maison de la rue Saint-Victor fut ainsi, pendant quelques +années, la maison de France où il y eut le plus de noms historiques ou +connus; y obtenir une place pour un jeune homme était une grâce +chèrement marchandée. Les sommes très considérables dont les familles +riches achetaient cette faveur servaient à l'éducation gratuite des +jeunes gens sans fortune qui étaient signalés par des succès constants. +La foi absolue de M. Dupanloup dans les études classiques se montrait en +ceci. Ces études, pour lui, faisaient partie de la religion. La jeunesse +destinée à l'état ecclésiastique et la jeunesse destinée au premier rang +social lui paraissaient devoir être élevées de la même manière. Virgile +lui semblait faire partie de la culture intellectuelle d'un prêtre au +moins autant que la Bible. Pour une élite de la jeunesse cléricale, il +espérait qu'il sortirait de ce mélange avec des jeunes gens du monde, +soumis aux mêmes disciplines, une teinture et des habitudes plus +distinguées que celles qui résultent de séminaires peuplés uniquement +d'enfants pauvres et de fils de paysans. Le fait est qu'il réalisa sous +ce rapport des prodiges. Composée de deux éléments en apparence +inconciliables, la maison avait une parfaite unité. L'idée que le talent +primait tout le reste étouffait les divisions, et, au bout de huit +jours, le plus pauvre garçon débarqué de province, gauche, embarrassé, +s'il faisait un bon thème ou quelques vers latins bien tournés, était +l'objet de l'envie du petit millionnaire qui payait sa pension sans s'en +douter. + +En cette année 1838, j'obtins justement, au collège de Tréguier, tous +les prix de ma classe. Le _palmares_ tomba sous les yeux d'un des hommes +éclairés que l'ardent capitaine employait à recruter sa jeune armée. En +une minute, mon sort fut décidé. «Faites-le venir,» dit l'impétueux +supérieur. J'avais quinze ans et demi; nous n'eûmes pas le temps de la +réflexion. J'étais en vacances chez un ami, dans un village près de +Tréguier; le 4 septembre, dans l'après-midi, un exprès vint me chercher. +Je me rappelle ce retour comme si c'était d'hier. Il y avait une lieue à +faire à pied à travers la campagne. Les sonneries pieuses de l'_Angelus_ +du soir, se répondant de paroisse en paroisse, versaient dans l'air +quelque chose de calme, de doux et de mélancolique, image de la vie que +j'allais quitter pour toujours. Le lendemain, je partais pour Paris; le +7, je vis des choses aussi nouvelles pour moi que si j'avais été jeté +brusquement en France de Tahiti ou de Tombouctou. + + +III + +Oui, un lama bouddhiste ou un faquir musulman, transporté en un clin +d'œil d'Asie en plein boulevard, serait moins surpris que je ne le fus +en tombant subitement dans un milieu aussi différent de celui de mes +vieux prêtres de Bretagne, têtes vénérables, totalement devenues de bois +ou de granit, sortes de colosses osiriens semblables à ceux que je +devais admirer plus tard en Égypte, se développant en longues allées, +grandioses en leur béatitude. Ma venue à Paris fut le passage d'une +religion à une autre. Mon christianisme de Bretagne ne ressemblait pas +plus à celui que je trouvais ici qu'une vieille toile, dure comme une +planche, ne ressemble à de la percale. Ce n'était pas la même religion. +Mes vieux prêtres, dans leur lourde chape romane, m'apparaissaient comme +des mages, ayant les paroles de l'éternité; maintenant, ce qu'on me +présentait, c'était une religion d'indienne et de calicot, une piété +musquée, enrubannée, une dévotion de petites bougies et de petits pots +de fleurs, une théologie de demoiselles, sans solidité, d'un style +indéfinissable, composite comme le frontispice polychrome d'un livre +d'Heures de chez Lebel. + +Ce fut la crise la plus grave de ma vie. Le Breton jeune est +difficilement transplantable. La vive répulsion morale que j'éprouvais, +compliquée d'un changement total dans le régime et les habitudes, me +donna le plus terrible accès de nostalgie. L'internat me tuait. Les +souvenirs de la vie libre et heureuse que j'avais jusque-là menée avec +ma mère me perçaient le cœur. Je n'étais pas le seul à souffrir. M. +Dupanloup n'avait pas calculé toutes les conséquences de ce qu'il +faisait. Sa manière d'agir, impérieuse à la façon d'un général d'armée, +ne tenait pas compte des morts et des malades parmi ses jeunes recrues. +Nous nous communiquions nos tristesses. Mon meilleur ami, un jeune homme +de Coutances, je crois, transporté comme moi, excellent cœur, s'isola, +ne voulut rien voir, mourut. Les Savoisiens se montraient bien moins +acclimatables encore. Un d'eux, plus âgé que moi, m'avouait que, chaque +soir, il mesurait la hauteur du dortoir du troisième étage au-dessus du +pavé de la rue Saint-Victor. Je tombai malade; selon toutes les +apparences, j'étais perdu. Le Breton qui est au fond de moi s'égarait en +des mélancolies infinies. Le dernier _Angelus_ du soir que j'avais +entendu rouler sur nos chères collines et le dernier soleil que j'avais +vu se coucher sur ces tranquilles campagnes me revenaient en mémoire +comme des flèches aiguës. + +Selon les règles ordinaires, j'aurais dû mourir; j'aurais peut-être +mieux fait. Deux amis que j'amenai avec moi de Bretagne, l'année +suivante, donnèrent cette grande marque de fidélité: ils ne purent +s'habituer à ce monde nouveau et repartirent. Je songe quelquefois qu'en +moi le Breton mourut; le Gascon, hélas! eut des raisons suffisantes de +vivre. Ce dernier s'aperçut même que ce monde nouveau était fort curieux +et valait la peine qu'on s y attachât. + +Au fond, celui qui me sauva fut celui qui m'avait mis à cette cruelle +épreuve. Je dois deux choses à M. Dupanloup: de m'avoir fait venir à +Paris et de m'avoir empêché de mourir en y arrivant. La vie sortait de +lui; il m'entraîna. Naturellement, il s'occupa d'abord peu de moi. +L'homme le plus à la mode du clergé parisien, ayant une maison de deux +cents élèves à diriger ou plutôt à fonder, ne pouvait avoir le souci +personnel de l'enfant le plus obscur. Une circonstance singulière fut un +lien entre nous. Le fond de ma blessure était le souvenir trop vivant de +ma mère. Ayant toujours vécu seul auprès d'elle, je ne pouvais me +détacher des images de la vie si douce que j'avais goûtée pendant des +années. J'avais été heureux, j'avais été pauvre avec elle. Mille détails +de cette pauvreté même, rendus plus touchants par l'absence, me +creusaient le cœur. Pendant la nuit, je ne pensais qu'à elle; je ne +pouvais prendre aucun sommeil. Ma seule consolation était de lui écrire +des lettres pleines d'un sentiment tendre et tout humides de regrets. +Nos lettres, selon l'usage des maisons religieuses, étaient lues par un +des directeurs. Celui qui était chargé de ce soin fut frappé de l'accent +d'amour profond qui était dans ces pages d'enfant. Il communiqua une de +mes lettres à M. Dupanloup, qui en fut tout à fait étonné. + +Le plus beau trait du caractère de M. Dupanloup était l'amour qu'il +avait pour sa mère. Quoique sa naissance fût, par un côté, la plus +grande difficulté de sa vie, il honorait sa mère d'un vrai culte. Cette +vieille dame demeurait à côté de lui; nous ne la voyions jamais; nous +savions cependant que, tous les jours, il passait quelque temps avec +elle. Il disait souvent que la valeur des hommes est en proportion du +respect qu'ils ont eu pour leur mère. Il nous donnait à cet égard des +règles excellentes, que j'avais du reste toujours pratiquées, comme de +ne jamais tutoyer sa mère et de ne jamais finir une lettre à elle +adressée sans y mettre le mot _respect_. Par là, il y eut entre nous une +vraie étincelle de communication. Le jour où ma lettre lui fut remise +était un vendredi. C'était le jour solennel. Le soir, on lisait en sa +présence les places et les notes de la semaine. Je n'avais pas cette +fois-là réussi ma composition: j'étais le cinquième ou le sixième. «Ah! +dit-il, si le sujet eût été celui d'une lettre que j'ai lue ce matin, +Ernest Renan eût été le premier.» Dès lors, il me remarqua. J'existai +pour lui, il fut pour moi ce qu'il était pour tous, un principe de vie, +une sorte de dieu. Un culte remplaça un culte, et le sentiment de mes +premiers maîtres s'en trouva fort affaibli. + +Ceux-là seuls, en effet, qui ont connu Saint-Nicolas du Chardonnet dans +ces années brillantes de 1838 à 1844, peuvent se faire une idée de la +vie intense qui s'y développait[10]. Et cette vie n'avait qu'une seule +source, un seul principe, M. Dupanloup lui-même. Il était sa maison tout +entière. Le règlement, l'usage, l'administration, le gouvernement +spirituel et temporel, c'était lui. La maison était pleine de parties +défectueuses; il suppléait à tout. L'écrivain, l'orateur, chez lui, +étaient de second ordre; l'éducateur était tout à fait sans égal. +L'ancien règlement de Saint-Nicolas du Chardonnet renfermait, comme tous +les règlements de séminaire, un exercice appelé _la lecture +spirituelle_. Tous les soirs, une demi-heure devait être consacrée à la +lecture d'un ouvrage ascétique; M. Dupanloup se substitua d'emblée à +saint Jean Climaque et aux _Vies des Pères du désert_. Cette demi-heure, +il la prit pour lui. Tous les jours, il se mit directement en rapport +avec la totalité de ses élèves par un entretien intime, souvent +comparable, pour l'abandon et le naturel, aux homélies de Jean +Chrysostome dans la _Palæa_ d'Antioche. Toute circonstance de la vie +intérieure de la maison, tout événement personnel au supérieur ou à l'un +des élèves, était l'occasion d'un entretien rapide, animé. La séance des +notes du vendredi était quelque chose de plus saisissant et plus +personnel encore. Chacun vivait dans l'attente de ce jour. Les +observations dont le supérieur accompagnait la lecture des notes étaient +la vie ou la mort. Il n'y avait aucune punition dans la maison; la +lecture des notes et les réflexions du supérieur étaient l'unique +sanction qui tenait tout en haleine et en éveil. + +Ce régime avait ses inconvénients, cela est hors de doute. Adoré de ses +élèves, M. Dupanloup n'était pas toujours agréable à ses collaborateurs. +On m'a dit que, plus tard, dans son diocèse, les choses se passèrent de +la même manière, qu'il fut toujours plus aimé de ses laïques que de ses +prêtres. Il est certain qu'il écrasait tout autour de lui. Mais sa +violence même nous attachait; car nous sentions que nous étions son but +unique. Ce qu'il était, c'était un éveilleur incomparable; pour tirer de +chacun de ses élèves la somme de ce qu'il pouvait donner, personne ne +l'égalait. Chacun de ses deux cents élèves existait distinct dans sa +pensée; il était pour chacun d'eux l'excitateur toujours présent, le +motif de vivre et de travailler. Il croyait au talent et en faisait la +base de la foi. Il répétait souvent que l'homme vaut en proportion de sa +faculté d'admirer. Son admiration n'était pas toujours assez éclairée +par la science; mais elle venait d'une grande chaleur d'âme et d'un cœur +vraiment possédé de l'amour du beau. Il a été le Villemain de l'école +catholique. M. Villemain fut, parmi les laïques, l'homme qu'il a le plus +aimé et le mieux compris. Chaque fois qu'il venait de le voir, il nous +racontait la conversation qu'il avait eue avec lui sur le ton de la plus +chaleureuse sympathie. + +Les défauts de l'éducation qu'il donnait étaient les défauts mêmes de +son esprit. Il était trop peu rationnel, trop peu scientifique. On eût +dit que ses deux cents élèves étaient destinés à être tous poètes, +écrivains, orateurs. Il estimait peu l'instruction sans le talent. Cela +se voyait surtout à l'entrée des nicolaïtes à Saint-Sulpice, où le +talent n'avait aucune valeur, où la scolastique et l'érudition étaient +seules prisées. Quand il s'agissait de faire de la logique et de la +philosophie en latin barbare, ces esprits, trop nourris de +belles-lettres, étaient réfractaires et se refusaient à une aussi rude +nourriture. Aussi les nicolaïtes étaient-ils peu estimés à +Saint-Sulpice. On n'y nommait jamais M. Dupanloup; on le trouvait trop +peu théologien. Quand un ancien élève de Saint-Nicolas se hasardait à +rappeler cette maison, quelque vieux directeur se trouvait là pour dire: +«Oh! oui, du temps de M. Bourdoise...,» montrant clairement qu'il +n'admettait pour cette maison d'autre illustration que son passé du +XVIIe siècle. + +Faibles à quelques égards, ces études de Saint-Nicolas étaient très +distinguées, très littéraires. L'éducation cléricale a une supériorité +sur l'éducation universitaire, c'est sa liberté en tout ce qui ne touche +pas à la religion. La littérature y est livrée à toutes les disputes; le +joug du dogme classique y est moins lourd. C'est ainsi que Lamartine, +formé tout entier par l'éducation cléricale, a bien plus d'intelligence +qu'aucun universitaire; quand l'émancipation philosophique vient +ensuite, cela produit des esprits très ouverts. Je sortis de mes études +classiques sans avoir lu Voltaire; mais je savais par cœur les _Soirées +de Saint-Pétersbourg_. Ce style, dont je ne vis que plus tard les +défauts, m'excitait vivement. Les discussions du romantisme pénétraient +dans la maison de toutes parts; on ne parlait que de Lamartine, de +Victor Hugo. Le supérieur s'y mêlait, et, pendant près d'un an, aux +lectures spirituelles, il ne fut pas question d'autre chose. L'autorité +faisait ses réserves; mais les concessions allaient bien au delà des +réserves. C'est ainsi que je connus les batailles du siècle. Plus tard, +la liberté de penser arriva également jusqu'à moi par les _Solvuntur +objecta_ des Théologies. La grande bonne foi de l'ancien enseignement +ecclésiastique consistait à ne rien dissimuler de la force des +objections; comme les réponses étaient très faibles, un bon esprit +pouvait faire son profit de la vérité où il la trouvait. + +Le cours d'histoire fut pour moi une autre cause de vif éveil. M. l'abbé +Richard[11] faisait ce cours dans l'esprit de l'école moderne, de la +manière la plus distinguée. Je ne sais pourquoi il cessa de professer le +cours de notre année; il fut remplacé par un directeur, très occupé +d'ailleurs, qui se contenta de nous lire d'anciens cahiers, auxquels il +mêlait des extraits de livres modernes. Or, parmi ces volumes modernes, +qui détonnaient souvent avec les vieilles routines des cahiers, j'en +remarquai un qui produisait sur moi un effet singulier. Dès que le +chargé de cours le prenait et se mettait à le lire, je n'étais plus +capable de prendre une note; une sorte d'harmonie me saisissait, +m'enivrait. C'était Michelet, les parties admirables de Michelet, dans +les tomes V et VI de l'_Histoire de France_. Ainsi le siècle pénétrait +jusqu'à moi par toutes les fissures d'un ciment disjoint. J'étais venu à +Paris formé moralement, mais ignorant autant qu'on peut l'être. J'eus +tout à découvrir. J'appris avec étonnement qu'il y avait des laïques +sérieux et savants; je vis qu'il existait quelque chose en dehors de +l'antiquité et de l'Église, et en particulier qu'il y avait une +littérature contemporaine digne de quelque attention. La mort de Louis +XIV ne fut plus pour moi la fin du monde. Des idées, des sentiments +m'apparurent, qui n'avaient eu d'expression ni dans l'antiquité, ni au +XVIIe siècle. + +Ainsi le germe qui était en moi fut fécondé. Quoique antipathique par +bien des côtés à ma nature, cette éducation fut comme le réactif qui fit +tout vivre et tout éclater. L'essentiel, en effet, dans l'éducation, ce +n'est pas la doctrine enseignée, c'est l'éveil. Autant le sérieux de ma +foi religieuse avait été atteint en trouvant sous les mêmes noms des +choses si différentes, autant mon esprit but avidement le breuvage +nouveau qui lui était offert. Le monde s'ouvrit pour moi. Malgré sa +prétention d'être un asile fermé aux bruits du dehors, Saint-Nicolas +était à cette époque la maison la plus brillante et la plus mondaine. +Paris y entrait à pleins bords par les portes et les fenêtres, Paris +tout entier, moins la corruption, je me hâte de le dire, Paris avec ses +petitesses et ses grandeurs, ses hardiesses et ses chiffons, sa force +révolutionnaire et ses mollesses flasques. Mes vieux prêtres de Bretagne +savaient bien mieux les mathématiques et le latin que mes nouveaux +maîtres; mais ils vivaient dans des catacombes sans lumière et sans air. +Ici, l'atmosphère du siècle circulait librement. Dans nos promenades à +Gentilly, aux récréations du soir, nos discussions étaient sans fin. Les +nuits, après cela, je ne dormais pas: Hugo et Lamartine me remplissaient +la tête. Je compris la gloire, que j'avais cherchée si vaguement à la +voûte de la chapelle de Tréguier. Au bout de quelque temps, une chose +tout à fait inconnue m'était révélée. Les mots talent, éclat, réputation +eurent un sens pour moi. J'étais perdu pour l'idéal modeste que mes +anciens maîtres m'avaient inculqué; j'étais engagé sur une mer où toutes +les tempêtes, tous les courants du siècle avaient leur contre-coup. Il +était écrit que ces courants et ces tempêtes emporteraient ma barque +vers des rivages où mes anciens amis me verraient aborder avec terreur. + +Mes succès dans les classes étaient très inégaux. Je fis un jour un +_Alexandre_, qui doit être au _Cahier d'honneur_, et que je publierais +si je l'avais. Mais les compositions de pure rhétorique m'inspiraient un +profond ennui; je ne pus jamais faire un discours supportable. À propos +d'une distribution de prix, nous donnâmes une représentation du concile +de Clermont; les différents discours qui purent être tenus en cette +circonstance furent mis au concours. J'échouai totalement dans Pierre +l'Ermite et Urbain II; mon Godefroy de Bouillon fut jugé aussi dénué que +possible d'esprit militaire. Un hymne guerrier en strophes saphiques et +adoniques fut trouvé moins mauvais. Mon refrain, _Sternite Turcas_, +solution brève et tranchante de la question d'Orient, fut adopté dans la +récitation publique. J'étais trop sérieux pour ces enfantillages. On +nous donnait à faire des récits du moyen âge, qui se terminaient +toujours par quelque beau miracle; j'abusais déplorablement des +guérisons de lépreux. Le souvenir de mes premières études de +mathématiques, qui avaient été assez fortes, me revenait quelquefois. +J'en parlais à mes condisciples, que cela faisait beaucoup rire. Ces +études leur paraissaient quelque chose de tout à fait bas, comparées aux +exercices littéraires qu'on leur présentait comme le but suprême de +l'esprit humain. Ma force de raisonnement ne se révéla que plus tard, en +philosophie, à Issy. La première fois que mes condisciples m'entendirent +argumenter en latin, ils furent surpris. Ils virent bien alors que +j'étais d'une autre race qu'eux et que je continuerais à marcher quand +ils auraient trouvé leur point d'arrêt. Mais, en rhétorique, je laissai +un renom douteux. Écrire sans avoir à dire quelque chose de pensé +personnellement me paraissait dès lors le jeu d'esprit le plus +fastidieux. + +Le fond des idées qui formait la base de cette éducation était faible; +mais la forme était brillante, et un sentiment noble dominait et +entraînait tout. J'ai dit qu'il n'y avait dans la maison aucune +punition; il serait plus exact de dire qu'il n'y en avait qu'une, +l'expulsion. À moins de faute très grave, cette expulsion n'avait rien +de blessant; on n'en donnait pas les motifs: «Vous êtes un excellent +jeune homme; mais votre esprit n'est pas ce qu'il nous faut; +séparons-nous amis; quel service puis-je vous rendre?» Tel était le +résumé du discours d'adieu du supérieur à l'élève congédié. On prisait +si haut la faveur de participer à une éducation tenue pour +exceptionnelle, que cette paternelle déclaration était redoutée comme un +arrêt de mort. + +Là est une des supériorités que présentent les établissements +ecclésiastiques sur ceux de l'État; le régime y est très libéral, car +personne n'a droit d'y être; la coercition y devient tout de suite la +séparation. L'établissement de l'État a quelque chose de militaire, de +froid, de dur, et avec cela une cause de grande faiblesse, puisque +l'élève a un droit obtenu au concours dont on ne peut le priver. Pour ma +part, j'ai peine à comprendre une école normale, par exemple, où le +directeur ne puisse pas dire, sans s'expliquer davantage, aux sujets +dénués de vocation: «Vous n'avez pas l'esprit de notre état; en dehors +de cela, vous devez avoir tous les mérites; vous réussirez mieux +ailleurs. Adieu.» La punition même la plus légère implique un principe +servile d'obéissance par crainte. Pour moi, je ne crois pas qu'à aucune +époque de ma vie j'aie obéi; oui, j'ai été docile, soumis, mais à un +principe spirituel, jamais à une force matérielle procédant par la +crainte du châtiment. Ma mère ne me commanda jamais rien. Entre moi et +mes maîtres ecclésiastiques tout fut libre et spontané. Qui a connu ce +_rationabile obsequium_ n'en peut plus souffrir d'autre. Un ordre est +une humiliation; qui a obéi est un _capitis minor_, souillé dans le +germe même de la vie noble. L'obéissance ecclésiastique n'abaisse pas; +car elle est volontaire, et on peut se séparer. Dans une des utopies de +société aristocratique que je rêve il n'y aurait qu'une seule peine, la +peine de mort, ou plutôt l'unique sanction serait un léger blâme des +autorités reconnues, auquel aucun homme d'honneur ne survivrait. Je +n'aurais pu être soldat; j'aurais déserté ou je me serais suicidé. Je +crains que les nouvelles institutions militaires, n'admettant ni +exception ni équivalent, n'amènent un affreux abaissement. Forcer tous à +subir l'obéissance, c'est tuer le génie et le talent. Qui a passé des +années au port d'armes à la façon allemande est mort pour les œuvres +fines; aussi l'Allemagne, depuis qu'elle s'est donnée tout entière à la +vie militaire, n'aurait plus de talent si elle n'avait les juifs, envers +qui elle est si ingrate. + +La génération, qui avait de quinze à vingt ans au moment d'éclat que je +raconte et qui fut court, a maintenant de cinquante-cinq à soixante ans. +A-t-elle rempli les espérances illimitées qu'avait conçues l'âme ardente +de notre grand éducateur? Non assurément; si ses espérances avaient été +réalisées, c'est le monde entier qui eût été changé de fond en comble, +et on ne s'aperçoit pas d'un tel changement. M. Dupanloup aimait trop +peu son siècle et lui faisait trop peu de concessions pour qu'il pût lui +être donné de former des hommes au droit fil du temps. Quand je me +figure une de ces lectures spirituelles où le maître répandait si +abondamment son esprit, cette salle du rez-de-chaussée, avec ses bancs +serrés où se pressaient deux cents figures d'enfants tenus immobiles par +l'attention et le respect, et que je me demande vers quels vents du ciel +se sont envolées ces deux cents âmes si fortement unies alors par +l'ascendant du même homme, je trouve plus d'un déchet, plus d'un cas +singulier. Comme il est naturel, je trouve d'abord des évêques, des +archevêques, des ecclésiastiques considérables, tous relativement +éclairés et modérés. Je trouve des diplomates, des conseillers d'État, +d'honorables carrières dont quelques-unes eussent été plus brillantes si +la tentative du 16 mai eût réussi. Mais voici quelque chose d'étrange. À +côté de tel pieux condisciple prédestiné à l'épiscopat, j'en vois un qui +aiguisera si savamment son couteau pour tuer son archevêque, qu'il +frappera juste au cœur... Je crois me rappeler Verger; je peux dire de +lui ce que disait Sacchetti de cette petite Florentine qui fut +canonisée: _Fu mia vicina, andava come le altre_. Cette éducation avait +des dangers: elle surchauffait, surexcitait, pouvait très bien rendre +fou (Verger l'était bel et bien). + +Un exemple plus frappant encore du _Spiritus ubi vult spirat_ fut celui +de H. de ***. Quand j'arrivai à Saint-Nicolas, il fut ma plus grande +admiration. Son talent était hors ligne: il avait sur tous ses +condisciples de rhétorique une immense supériorité. Sa piété, sérieuse +et vraiment élevée, provenait d'une nature douée des plus hautes +aspirations. H. de *** réalisait, d'après nos idées, la perfection même; +aussi, selon l'usage des maisons ecclésiastiques, où les élèves avancés +partagent les fonctions des maîtres, était-il chargé des rôles les plus +importants. Sa piété se maintint plusieurs années au séminaire +Saint-Sulpice. Durant des heures, aux fêtes surtout, on le voyait à la +chapelle, baigné de larmes. Je me souviens d'un soir d'été, sous les +ombrages de Gentilly (Gentilly était la maison de campagne du petit +séminaire Saint-Nicolas); serrés autour de quelques anciens et de celui +des directeurs qui avait le mieux l'accent de la piété chrétienne, nous +écoutions. Il y avait dans l'entretien quelque chose de grave et de +profond. Il s'agissait du problème éternel qui fait le fond du +christianisme, l'élection divine, le tremblement où toute âme doit +rester jusqu'à la dernière heure en ce qui regarde le salut. Le saint +prêtre insistait sur ce doute terrible: non, personne, absolument +personne, n'est sûr qu'après les plus grandes faveurs du ciel il ne sera +pas abandonné de la grâce. «Je crois, dit-il, avoir connu un +prédestiné!...» Un silence se fit; il hésita: «C'est H. de ***, +ajouta-t-il; si quelqu'un peut être sûr de son salut, c'est bien lui. Eh +bien, non, il n'est pas sûr que H. de *** ne soit pas un réprouvé.» + +Je revis H. de *** quelques années plus tard. Il avait fait dans +l'intervalle de fortes études bibliques; je ne pus savoir s'il était +tout à fait détaché du christianisme; mais il ne portait plus l'habit +ecclésiastique et il était dans une vive réaction contre l'esprit +clérical. Plus tard, je le trouvai passé à des idées politiques très +exaltées; la passion vive, qui faisait le fond de son caractère, s'était +tournée vers la démocratie; il rêvait la justice, il en parlait d'une +manière sombre et irritée; il pensait à l'Amérique, et je crois qu'il +doit y être. Il y a quelques années, un de nos anciens condisciples me +dit qu'il avait cru reconnaître parmi les noms des fusillés de la +Commune un nom qui ressemblait au sien. Je pense qu'il se trompait. Mais +sûrement la vie de ce pauvre H. de *** a été traversée par quelque grand +naufrage. Il gâta par la passion des qualités supérieures. C'est de +beaucoup le sujet le plus éminent que j'aie eu pour condisciple dans mon +éducation ecclésiastique. Mais il n'eut pas la sagesse de rester sobre +en politique. À la façon dont il prenait les choses, il n'y aurait +personne qui n'eût, dans sa vie, vingt occasions de se faire fusiller. +Les idéalistes comme nous doivent n'approcher de ce feu-là qu'avec +beaucoup de précautions. Nous y laisserions presque toujours notre tête +ou nos ailes. Certes la tentation est grande pour le prêtre qui +abandonne l'Église de se faire démocrate; il retrouve ainsi l'absolu +qu'il a quitté, des confrères, des amis; il ne fait en réalité que +changer de secte. Telle fut la destinée de Lamennais. Une des grandes +sagesses de M. l'abbé Loyson a été de résister sur ce point à toutes les +séductions et de se refuser aux caresses que le parti avancé ne manque +jamais de faire à ceux qui rompent les liens officiels. + +Durant trois ans, je subis cette influence profonde, qui amena dans mon +être une complète transformation. M. Dupanloup m'avait à la lettre +transfiguré. Du pauvre petit provincial le plus lourdement engagé dans +sa gaine, il avait tiré un esprit ouvert et actif. Certes quelque chose +manquait à cette éducation, et, tant qu'elle dut me suffire, j'eus +toujours un vide dans l'esprit. Il y manquait la science positive, +l'idée d'une recherche critique de la vérité. Cet humanisme superficiel +fit chômer en moi trois ans le raisonnement, en même temps qu'il +détruisait la naïveté première de ma foi. Mon christianisme subit de +grandes diminutions; il n'y avait cependant rien dans mon esprit qui pût +encore s'appeler doute. Chaque année, à l'époque des vacances, j'allais +en Bretagne. Malgré plus d'un trouble, je m'y retrouvais tout entier, +tel que mes premiers maîtres m'avaient fait. + +Selon la règle, après avoir terminé ma rhétorique à Saint-Nicolas du +Chardonnet, j'allai à Issy, maison de campagne du séminaire +Saint-Sulpice. Je sortais ainsi de la direction de M. Dupanloup pour +entrer sous une discipline absolument opposée à celle de Saint-Nicolas +du Chardonnet. Saint-Sulpice m'apprit d'abord à considérer comme +enfantillage tout ce que M. Dupanloup m'avait appris à estimer le plus. +Quoi de plus simple? Si le christianisme est chose révélée, l'occupation +capitale du chrétien n'est-elle pas l'étude de cette révélation même, +c'est-à-dire la théologie? La théologie et l'étude de la Bible allaient +bientôt m'absorber, me donner les vraies raisons de croire au +christianisme et aussi les vraies raisons de ne pas y adhérer. Durant +quatre ans, une terrible lutte m'occupa tout entier, jusqu'à ce que ce +mot, que je repoussai longtemps comme une obsession diabolique: «Cela +n'est pas vrai!» retentît à mon oreille intérieure avec une persistance +invincible. Je raconterai cela dans les chapitres suivants. Je peindrai +aussi exactement que je pourrai cette maison extraordinaire de +Saint-Sulpice, qui est plus séparée du temps présent que si trois mille +lieues de silence l'entouraient. J'essayerai enfin de montrer comment +l'étude directe du christianisme, entreprise dans l'esprit le plus +sérieux, ne me laissa plus assez de foi pour être un prêtre sincère, et +m'inspira, d'un autre côté, trop de respect pour que je pusse me +résigner à jouer avec les croyances les plus respectables une odieuse +comédie. + + + + +IV + +LE SÉMINAIRE D'ISSY + + +I + +Le petit séminaire de Saint-Nicolas du Chardonnet n'avait point d'année +de philosophie, la philosophie étant, d'après la division des études +ecclésiastiques, réservée pour le grand séminaire. Après avoir terminé +mes études classiques dans la maison dirigée si brillamment par M. +Dupanloup, je passai donc, avec les élèves de ma classe, au grand +séminaire, destiné à l'enseignement plus spécialement ecclésiastique. Le +grand séminaire du diocèse de Paris, c'est le séminaire Saint-Sulpice, +composé lui-même en quelque sorte de deux maisons, celle de Paris et la +succursale d'Issy, où l'on fait les deux années de philosophie. Ces deux +séminaires n'en font, à proprement parler, qu'un seul. L'un est la suite +de l'autre; tous deux se réunissent en certaines circonstances; la +congrégation qui fournit les maîtres est la même. L'institut de +Saint-Sulpice a exercé sur moi une telle influence et a si complètement +décidé de la direction de ma vie, que je suis obligé d'en esquisser +rapidement l'histoire, d'en exposer les principes et l'esprit, pour +montrer en quoi cet esprit est resté la loi la plus profonde de tout mon +développement intellectuel et moral. + +Saint-Sulpice doit son origine à un homme dont le nom n'est point arrivé +à la grande célébrité; car la célébrité va rarement chercher ceux qui +ont fait profession de fuir la gloire et dont la qualité dominante a été +la modestie. Jean-Jacques Olier, issu d'une famille qui a donné à l'État +un grand nombre de serviteurs capables, fut le contemporain et le +coopérateur de Vincent de Paul, de Bérulle, d'Adrien de Bourdoise, du +Père Eudes, de Charles de Gondren, de ces fondateurs de congrégations +ayant pour objet la réforme de l'éducation ecclésiastique, qui ont eu un +rôle si considérable dans la préparation du XVIIe siècle. Rien n'égale +l'abaissement des mœurs cléricales sous Henri IV et dans les +commencements de Louis XIII. Le fanatisme de la Ligue, loin de servir à +la règle des mœurs, avait beaucoup contribué au relâchement. On s'était +tout permis, parce qu'on avait manié l'escopette et porté le mousquet +pour la bonne cause. La verve gauloise du temps de Henri IV était peu +favorable à la mysticité. Tout n'était pas mauvais dans la franche +gaieté rabelaisienne qui, à cette époque, n'était pas tenue pour +incompatible avec l'état ecclésiastique. À beaucoup d'égards, nous +préférons la piété amusante et spirituelle de Pierre Camus, l'ami de +François de Sales, à la tenue raide et guindée qui est devenue plus tard +la règle du clergé français et a fait de lui une sorte d'armée noire à +part du monde et en guerre avec lui. Mais il est certain que, vers 1640, +l'éducation du clergé n'était pas au niveau de l'esprit de règle et de +mesure qui devenait de plus en plus la loi du siècle. Des côtés les plus +divers on appelait la réforme. François de Sales avouait n'avoir pas +réussi dans cette tâche. Il disait à Bourdoise: «Après avoir travaillé +pendant dix-sept ans à former seulement trois prêtres tels que je les +souhaitais pour m'aider à réformer le clergé de mon diocèse, je n'ai +réussi à en former qu'un et demi.» Alors apparaissent les hommes d'une +piété grave et raisonnable que je nommais tout à l'heure. Par des +congrégations d'un type nouveau, distinct des anciennes règles monacales +et imité en quelques points des jésuites, ils créent le séminaire, +c'est-à-dire la pépinière soigneusement murée où se forment les jeunes +clercs. La transformation fut profonde. De l'école de ces grands maîtres +de la vie spirituelle sort ce clergé d'une physionomie si particulière, +le plus discipliné, le plus régulier, le plus national, même le plus +instruit des clergés, qui remplit la seconde moitié du XVIIe siècle, +tout le XVIIIe et dont les derniers représentants ont disparu il y a une +quarantaine d'années. Parallèlement à ces efforts d'une piété orthodoxe +se dresse Port-Royal, très supérieur à Saint-Sulpice, à Saint-Lazare, à +la Doctrine chrétienne et même à l'Oratoire, pour la fermeté de la +raison et le talent d'écrire, mais à qui manque la plus essentielle des +vertus catholiques, la docilité. Port-Royal, comme le protestantisme, +eut le dernier des malheurs. Il déplut à la majorité, fut toujours de +l'opposition. Quand on a excité l'antipathie de son pays, on est trop +souvent amené à prendre son pays en antipathie. Deux fois malheur au +persécuté! car, outre la souffrance qui lui est infligée, la persécution +l'atteint dans sa personne morale; presque toujours la persécution +fausse l'esprit et rétrécit le cœur. + +Olier, dans ce groupe de réformateurs catholiques, présente un caractère +à part. Sa mysticité est d'un genre qui lui appartient; son _Catéchisme +chrétien pour la vie intérieure_, qu'on ne lit plus guère hors de +Saint-Sulpice, est un livre des plus extraordinaires, plein de poésie et +de philosophie sombre, flottant sans cesse de Louis de Léon à Spinoza. +Olier conçoit comme l'idéal de la vie du chrétien ce qu'il appelle +«l'état de mort». + + Qu'est-ce que l'état de mort? C'est un état où le cœur ne peut être + ému en son fond, et, quoique le monde lui montre ses beautés, ses + honneurs, ses richesses, c'est tout de même comme s'il les offrait + à un mort, qui demeure sans mouvement et sans désirs, insensible à + tout ce qui se présente... Le mort peut bien être agité au dehors + et recevoir quelque mouvement dans son corps; mais cette agitation + est extérieure; elle ne procède pas du dedans, qui est sans vie, + sans vigueur et sans force. Ainsi une âme qui est morte + intérieurement peut bien recevoir des attaques des choses + extérieures et être ébranlée au dehors, mais au dedans de soi elle + demeure morte et sans mouvement pour tout ce qui se présente. + +Ce n'est pas assez dire. Olier imagine comme bien supérieur à l'état de +mort l'état de sépulture. + + Le mort a encore la figure du monde et de la chair; l'homme mort + paraît encore être une partie d'Adam; encore parfois le remue-t-on; + il donne encore quelque agrément au monde; mais de l'enseveli, on + n'en dit plus mot, il n'est plus dans le rang des hommes; il est + puant, il est en horreur; il n'a plus rien qui agrée; il est foulé + aux pieds dans un cimetière, sans que l'on s'en étonne, tant le + monde est convaincu qu'il n'est rien et qu'il n'est plus du nombre + des hommes. + +Les sombres rêves de Calvin sont presque de l'optimisme pélagien auprès +des affreux cauchemars que le péché originel cause à notre pieux +contemplatif. + + Pourriez-vous encore ajouter quelque chose pour me faire concevoir + comment la chair n'est que péché?--Elle est tellement péché, + qu'elle est toute inclination et mouvement au péché et même à tout + péché; en sorte que, si le Saint-Esprit ne retenait notre âme et ne + l'assistait des secours de sa grâce, elle serait emportée par les + inclinations de la chair, qui tendent toutes au péché. + + --Mon Dieu! qu'est-ce donc que la chair?--C'est l'effet du péché, + c'est le principe du péché... + + --Si cela est, pourquoi ne tombez-vous pas à toute heure dans le + péché?--C'est la miséricorde de Dieu qui nous en empêche... + + --Je suis donc obligé à Dieu de ce que je ne commets pas tous les + péchés du monde?--Oui... c'est le sentiment ordinaire des saints, + parce que la chair est entraînée par un tel poids vers le péché que + Dieu seul peut l'empêcher d'y tomber. + + --Mais encore voudriez-vous bien m'en dire quelque chose?--Ce que + je puis vous en dire est qu'il n'y a aucune sorte de péché qui + puisse se concevoir; il n'y a ni imperfection, ni désordre, il n'y + a point d'erreur ni de dérèglement dont la chair ne soit remplie, + tellement qu'il n'y a sorte de légèreté, ni de folie, ni de sottise + que la chair ne soit capable de commettre à toute heure. + + --Eh quoi! je serais fou et je ferais le fou par les rues et par + les compagnies sans le secours de Dieu?--C'est peu que cela, qui ne + regarde que l'honnêteté civile; mais il faut que vous sachiez que, + sans la grâce de Dieu, sans la vertu de son esprit, il n'y a aucune + espèce d'impureté, de vilenie, d'infamie, d'ivrognerie, de + blasphème, en un mot, il n'y a sorte de péché auquel l'homme ne + s'abandonnât. + + --La chair est donc bien corrompue?--Vous le voyez. + + --Je ne m'étonne plus si vous dites qu'il faut haïr sa chair, que + l'on doit avoir horreur de soi-même, et que l'homme, dans son état + actuel, doit être maudit, calomnié, persécuté; non, je n'en suis + plus surpris. En vérité, il n'y a aucune sorte de maux et de + malheurs qui ne doivent tomber sur lui à cause de sa chair.--Vous + avez raison; toute la haine, toute la malédiction, la persécution + qui tombent sur le démon, doivent tomber sur la chair et sur tous + ses mouvements. + + --Il n'y a donc aucune espèce d'injure qu'on ne doive supporter et + qu'on ne doive croire vous être bien dues?--Non. + + --Les mépris, les injures, les calomnies ne doivent donc point nous + troubler?--Non. Il faut faire comme ce saint qui autrefois fut + conduit au supplice pour un crime qu'il n'avait point commis et + dont il ne voulut pas se justifier, disant en lui-même qu'il + l'aurait commis, et de bien plus grands encore, si Dieu ne l'en eût + empêché. + + --Les hommes, les anges et Dieu même devraient donc nous persécuter + sans cesse?--Oui, cela devrait être ainsi. + + --Quoi! les pécheurs devraient donc être pauvres et dépouillés de + tout comme les démons?--Oui; et même les pécheurs devraient être + interdits de toutes leurs facultés corporelles et spirituelles et + dépouillés de tous les dons de Dieu. + +Héros de l'humilité chrétienne, Olier croit bien faire en bafouant la +nature humaine, en la traînant dans la boue. Il avait des visions, des +faveurs intérieures dont on possède à Saint-Sulpice le cahier +autographe, écrit pour son directeur. Il s'interrompt de temps en temps +par des réflexions comme celle-ci: «Mon courage est parfois tout abattu +en voyant les impertinences que j'écris. Elles me semblent être de +grandes pertes de temps pour mon cher directeur, que j'ai crainte +d'amuser. Je plains les heures qu'il doit employer à les lire, et il me +semble qu'il devrait me faire cesser d'écrire ces niaiseries et ces +impertinences tout à fait insupportables.» + +Mais, chez Olier, comme chez presque tous les mystiques, à côté du +rêveur bizarre, il y avait le puissant organisateur. Engagé jeune dans +l'état ecclésiastique, il fut nommé, par l'influence de sa famille, curé +de la paroisse de Saint-Sulpice, qui était alors une dépendance de +l'abbaye de Saint-Germain des Prés. Sa piété tendre et susceptible +s'offusqua d'une foule de choses qui, jusque-là, avaient paru +innocentes, par exemple d'un cabaret qui s'était établi dans les +charniers de l'église et où les chantres buvaient. Il rêva un clergé à +son image, pieux, zélé, attaché à ses fonctions. Beaucoup d'autres +saints personnages travaillaient au même but; mais la façon dont Olier +s'y prit fut tout à fait originale. Seul, Adrien de Bourdoise comprit +comme lui la réforme ecclésiastique. L'idée vraiment neuve de ces deux +fondateurs fut de chercher à procurer l'amélioration du clergé séculier +au moyen d'instituts de prêtres mêlés au monde et joignant le ministère +des paroisses au soin d'élever les jeunes clercs. + +Olier et Bourdoise, en effet, tout en devenant réformateurs et chefs de +congrégations, restèrent curés, l'un de Saint-Sulpice, l'autre de +Saint-Nicolas du Chardonnet. Ce fut la cure qui engendra le séminaire. +Ces saints personnages réunirent leurs prêtres en communautés, et ces +communautés devinrent des écoles de cléricature, des espèces de pensions +où se formèrent à la piété les jeunes gens qui se préparaient à l'état +ecclésiastique. Une circonstance rendait de telles créations faciles et +sans danger pour l'État, c'est qu'elles n'avaient pas de professorat +intérieur. Le professorat théologique était tout entier à la Sorbonne. +Les jeunes sulpiciens ou nicolaïtes qui faisaient leur théologie y +allaient assister aux leçons. L'enseignement restait ainsi national et +commun. La clôture du séminaire n'existait que pour les mœurs et les +exercices de piété. C'était l'analogue de ce qu'est aujourd'hui un +internat envoyant ses élèves au lycée. Il n'y avait qu'un seul cours de +théologie à Paris: c'était le cours officiel professé à la faculté. Dans +l'intérieur du séminaire, tout se bornait à des répétitions, à des +conférences. Il est vrai que cela devint assez vite une fiction. J'ai +ouï dire aux anciens de Saint-Sulpice que, vers la fin du XVIIIe siècle, +on n'allait guère à la Sorbonne; qu'il était reçu qu'on n'y apprenait +pas grand'chose; que la conférence intérieure, en un mot, prit tout à +fait le dessus sur la leçon officielle. Une telle organisation rappelait +beaucoup, on le voit, le système actuel de l'École normale et de ses +relations avec la Sorbonne. Depuis le Concordat, l'enseignement du +séminaire devint tout intérieur. Napoléon ne pensa pas à relever le +monopole de la faculté de théologie. Il eût fallu pour cela demander à +la cour de Rome une institution canonique dont le gouvernement impérial +ne se souciait pas. M. Émery, d'ailleurs, se garda de lui en suggérer +l'idée. Il n'avait pas conservé un bon souvenir de l'ancien système; il +préférait beaucoup garder ses jeunes clercs sous sa main. Les +conférences _intra muros_ devinrent ainsi des cours. Cependant, comme à +Saint-Sulpice rien ne change, les anciennes dénominations restèrent. Le +séminaire n'a pas de _professeurs_; tous les membres de la congrégation +ont le titre uniforme de _directeur_. + +La société fondée par Olier garda jusqu'à la Révolution son respectable +caractère de modestie et de vertu pratique. En théologie, son rôle fut +faible. Elle n'eut pas l'indépendance et la hauteur de Port-Royal. Elle +fut plus moliniste qu'il n'était nécessaire de l'être, et n'évita pas +ces mesquines vilenies qui sont comme la conséquence des idées arrêtées +de l'orthodoxe et le rachat de ses vertus. La mauvaise humeur de +Saint-Simon contre ces pieux prêtres a pourtant quelque chose d'injuste. +C'étaient, dans la grande armée de l'Église, des sous-officiers +instructeurs, auxquels il eût été injuste de demander la distinction des +officiers généraux. La compagnie, par ses nombreuses maisons en +province, eut une influence décisive sur l'éducation du clergé français; +elle conquit sur le Canada une sorte de suzeraineté religieuse, qui +s'accommoda fort bien de la domination anglaise, conservatrice des +anciens droits, et qui dure jusqu'à nos jours. + +La Révolution n'eut aucun effet sur Saint-Sulpice. Un de ces esprits +froids et fermes, comme la société en a toujours possédé, rebâtit la +maison exactement sur les mêmes bases. M. Émery, prêtre instruit et +gallican modéré, par la confiance absolue qu'il sut inspirer à Napoléon, +obtint les autorisations nécessaires. On l'eût fort étonné si on lui eût +dit que la demande d'une telle autorisation constituait une basse +concession au pouvoir civil et une sorte d'impiété. Tout fut donc +rétabli comme avant la Révolution; chaque porte tourna dans ses anciens +gonds, et, comme d'Olier à la Révolution rien n'avait subi de +changement, le XVIIe siècle eut un point dans Paris où il se continua +sans la moindre modification. + +Saint-Sulpice fut, au milieu d'une société si différente, ce qu'il avait +toujours été, tempéré, respectueux pour le pouvoir civil, désintéressé +des luttes politiques[12]. En règle avec la loi, grâce aux sages mesures +prises par M. Émery, il ne sut rien de ce qui se passait dans le monde. +Après 1830, l'émotion fut un moment assez vive. L'écho des discussions +passionnées du temps franchissait parfois les murs de la maison; les +discours de M. Mauguin (je ne sais pas bien pourquoi) avaient surtout le +privilège d'émouvoir les jeunes. Un jour, l'un de ceux-ci lut au +supérieur, M. Duclaux, un fragment de séance qui lui parut d'une +violence effrayante. Le vieux prêtre, à demi plongé dans le Nirvana, +avait à peine écouté. À la fin, se réveillant et serrant la main du +jeune homme: «On voit bien, mon ami, lui dit-il, que ces hommes-là ne +font pas oraison.» Le mot m'est dernièrement revenu à l'esprit, à propos +de certains discours. Que de choses expliquées par ce fait que +probablement M. Clemenceau ne fait pas oraison! + +Ces vieux sages consommés ne s'émouvaient de rien. Le monde était pour +eux un orgue de Barbarie qui se répète. Un jour, on entendit quelque +bruit sur la place Saint-Sulpice: «Allons à la chapelle mourir tous +ensemble,» s'écria l'excellent M. ***, prompt à s'enflammer.--«Je n'en +vois pas la nécessité,» répondit M. ***, plus calme, plus prémuni contre +les excès de zèle; et l'on continua de se promener en groupe sous les +porches de la cour. + +Dans les difficultés religieuses du temps, ces messieurs de +Saint-Sulpice gardèrent la même attitude sage et neutre, ne montrant un +peu de chaleur que quand l'autorité épiscopale était menacée. Ils +reconnurent très vite le venin de M. de Lamennais et le repoussèrent. Le +romantisme théologique de Lacordaire et de Montalembert les trouva aussi +peu sympathiques. L'ignorance dogmatique et l'extrême faiblesse de cette +école, en fait de raisonnement, les choquaient. Ils virent toujours le +danger du journalisme catholique. L'ultramontanisme ne parut d'abord à +ces maîtres austères qu'une façon commode d'en appeler à une autorité +éloignée, souvent mal informée, d'une autorité rapprochée et plus +difficile à tromper. Les anciens qui avaient fait leurs études à la +Sorbonne avant la Révolution tenaient hautement pour les quatre +propositions de 1682. Bossuet était en tout leur oracle. Un des +directeurs les plus respectés, M. Boyer, lors de son voyage à Rome, eut +une discussion avec Grégoire XVI sur les propositions gallicanes. Il +prétendait que le pape ne put rien répondre à ses arguments. Il +diminuait, il est vrai, sa victoire en avouant que personne à Rome ne le +prit au sérieux et qu'on rit beaucoup au Vatican de _l'uomo +antediluviano_: c'était lui que l'entourage du pape appelait ainsi. On +eût mieux fait de l'écouter. Vers 1840, tout cela changea. Les vieux +d'avant la Révolution étaient morts; les jeunes passèrent presque tous à +la thèse de l'infaillibilité papale; mais il resta encore une profonde +différence entre ces ultramontains de la dernière heure et les hardis +contempteurs de la scolastique et de l'Église gallicane sortis de +l'école de Lamennais. Saint-Sulpice n'a jamais trouvé sûr de faire +litière à ce point des règles établies. + +On ne saurait nier qu'il ne se mêlât à tout cela une certaine antipathie +contre le talent et quelque chose de la routine de scolastiques gênés +dans leurs vieilles thèses par d'importuns novateurs. Mais il y avait +aussi dans la règle suivie par ces prudents directeurs un tact pratique +très sûr. Ils voyaient le danger d'être plus royalistes que le roi et +savaient qu'on passe facilement d'un excès à l'autre. Des hommes moins +détachés qu'eux de tout amour-propre auraient triomphé le jour où le +maître de ces brillants paradoxes, Lamennais, qui les avait presque +argués d'hérésie et de froideur pour le saint-siège, devint lui-même +hérétique et se mit à traiter l'Église de Rome de tombeau des âmes et de +mère d'erreurs. Ce qui est vieux doit rester vieux; comme tel, il est +respectable; rien de plus choquant que de voir l'homme d'un autre âge +dissimuler ses allures et prendre les modes des jeunes gens. + +C'est par ce franc aveu des choses que Saint-Sulpice représente en +religion quelque chose de tout à fait honnête. À Saint-Sulpice, nulle +atténuation des dogmes de l'Écriture n'était admise; les Pères, les +conciles et les docteurs y paraissaient les sources du christianisme. On +n'y prouvait pas la divinité de Jésus-Christ par Mahomet ou par la +bataille de Marengo. Ces pantalonnades théologiques, qu'on faisait +applaudir à Notre-Dame, à force d'aplomb et d'éloquence, n'avaient aucun +succès auprès de ces sérieux chrétiens. Ils ne pensaient pas que le +dogme eût besoin d'être mitigé, déguisé, costumé à la jeune France. Ils +manquaient de critique en s'imaginant que le catholicisme des +théologiens a été la religion même de Jésus et des apôtres; mais ils +n'inventaient pas pour les gens du monde un christianisme revu et adapté +à leurs idées. Voilà pourquoi l'étude (dirai-je la réforme?) sérieuse du +christianisme viendra bien plutôt de Saint-Sulpice que de directions +comme celle de M. Lacordaire ou de M. Gratry, à plus forte raison de M. +Dupanloup, où tout est adouci, faussé, émoussé, où l'on présente non +point le christianisme tel qu'il résulte du concile de Trente et du +concile du Vatican, mais un christianisme désossé en quelque sorte, sans +charpente, privé de ce qui est son essence. Les conversions opérées par +les prédications de cette sorte ne sont bonnes ni pour la religion ni +pour l'esprit humain. On croit avoir fait des chrétiens: on a fait des +esprits faux, des politiques manqués. Malheur au vague! mieux vaut le +faux. «La vérité, comme a très bien dit Bacon, sort plutôt de Terreur +que de la confusion.» + +Ainsi, au milieu du pathos prétentieux qui a envahi, de nos jours, +l'apologétique chrétienne, s'est conservée une école de solide doctrine, +répudiant l'éclat, abhorrant le succès. La modestie a toujours été le +don particulier de la compagnie de Saint-Sulpice. Voilà pourquoi elle ne +fait aucun cas de la littérature; elle l'exclut presque, n'en veut pas +dans son sein. La règle des sulpiciens est de ne rien publier que sous +le voile de l'anonyme et d'écrire toujours du style le plus effacé, le +plus éteint. Ils voient à merveille la vanité et les inconvénients du +talent, et ils s'interdisent d'en avoir. Un mot les caractérise, la +médiocrité; mais c'est une médiocrité voulue, systématique. Ils font +exprès d'être médiocres. «Mariage de la mort et du vide,» disait +Michelet de l'alliance des jésuites et des sulpiciens. Sans doute; mais +Michelet n'a pas assez vu que le vide est ici aimé pour lui-même. Il +devient alors quelque chose de touchant; on se défend de penser, de peur +de penser mal. L'erreur littéraire paraît à ces pieux maîtres la plus +dangereuse des erreurs, et c'est justement pour cela qu'ils excellent +dans la vraie manière d'écrire. Il n'y a plus que Saint-Sulpice où l'on +écrive comme à Port-Royal, c'est-à-dire avec cet oubli total de la forme +qui est la preuve de la sincérité. Pas un moment ces maîtres excellents +ne songeaient que, parmi leurs élèves, dût se trouver un écrivain ou un +orateur. Le principe qu'ils prêchaient le plus était de ne jamais faire +parler de soi et, si l'on a quelque chose à dire, de le dire simplement, +comme en se cachant. + +Vous en parliez bien à votre aise, chers maîtres, et avec cette complète +ignorance du monde qui vous fait tant d'honneur. Mais, si vous saviez à +quel point le monde encourage peu la modestie, vous verriez combien la +littérature aurait de la peine à s'accommoder de vos principes. Que +serait-il arrivé si M. de Chateaubriand avait été modeste? Vous aviez +raison d'être sévères pour les procédés charlatanesques d'une théologie +aux abois, cherchant les applaudissements par des procédés tout +mondains. Mais, hélas! votre théologie à vous, qui est-ce qui en parle? +Elle n'a qu'un défaut, c'est qu'elle est morte. Vos principes +littéraires ressemblaient à la rhétorique de Chrysippe, dont Cicéron +disait qu'elle était excellente pour apprendre à se taire. Dès qu'on +parle ou qu'on écrit, on cherche fatalement le succès. L'essentiel est +de n'y faire aucun sacrifice, et c'est là ce que votre sérieux, votre +droiture, votre honnêteté enseignaient dans la perfection. + +Sans le vouloir, Saint-Sulpice, où l'on méprise la littérature, est +ainsi une excellente école de style; car la règle fondamentale du style +est d'avoir uniquement en vue la pensée que l'on veut inculquer, et par +conséquent d'avoir une pensée. Cela valait bien mieux que la rhétorique +de M. Dupanloup et le gongorisme de l'école néo-catholique. +Saint-Sulpice ne se préoccupe que du fond des choses. La théologie y est +tout, et, si la direction des études y manque de force, c'est que +l'ensemble du catholicisme, surtout du catholicisme français, porte très +peu aux grands travaux. Après tout, Saint-Sulpice a eu, de notre temps, +comme théologien, M. Carrière, dont l'œuvre immense est, sur quelques +points, remarquablement approfondie; comme érudits, M. Gosselin et M. +Faillon, à qui l'on doit de si consciencieuses recherches; comme +philologues, M. Garnier et surtout M. Le Hir, les seuls maîtres éminents +que l'école catholique en France ait produits dans le champ de la +critique sacrée. + +Mais ce n'est point par là que ses pieux éducateurs veulent être loués. +Saint-Sulpice est avant tout une école de vertu. C'est principalement +par la vertu que Saint-Sulpice est une chose archaïque, un fossile de +deux cents ans. Beaucoup de mes jugements étonnent les gens du monde, +parce qu'ils n'ont pas vu ce que j'ai vu. J'ai vu à Saint-Sulpice, +associés à des idées étroites, je l'avoue, les miracles que nos races +peuvent produire en fait de bonté, de modestie, d'abnégation +personnelle. Ce qu'il y a de vertu dans Saint-Sulpice suffirait pour +gouverner un monde, et cela m'a rendu difficile pour ce que j'ai trouvé +ailleurs. Je n'ai rencontré dans le siècle qu'un seul homme qui méritât +d'être comparé à ceux-là, c'est M. Damiron. Ceux qui ont connu M. +Damiron ont connu un sulpicien. Les autres ne sauront jamais ce que ces +vieilles écoles de silence, de sérieux et de respect renferment de +trésors pour la conservation du bien dans l'humanité. + +Telle était la maison où je passai quatre années au moment le plus +décisif de ma vie. Je m'y trouvai comme dans mon élément. Tandis que la +plupart de mes condisciples, affaiblis par l'humanisme un peu fade de M. +Dupanloup, ne pouvaient mordre à la scolastique, je me pris tout d'abord +d'un goût singulier pour cette écorce amère; je m'y passionnai comme un +ouistiti sur sa noix. Je revoyais mes premiers maîtres de basse Bretagne +dans ces graves et bons prêtres, remplis de conviction et de la pensée +du bien. Saint-Nicolas du Chardonnet et sa superficielle rhétorique +n'étaient plus pour moi qu'une parenthèse de valeur douteuse. Je +quittais les mots pour les choses. J'allais enfin étudier à fond, +analyser dans ses derniers détails cette foi chrétienne qui, plus que +jamais, me paraissait le centre de toute vérité. + + +II + +Ainsi que je l'ai déjà dit, les deux années de philosophie qui servent +d'introduction à la théologie ne se font pas à Paris; elles se font à la +maison de campagne d'Issy, située dans le village de ce nom, un peu au +delà des dernières maisons de Vaugirard. La construction s'étend en +longueur au bas d'un vaste parc, et n'a de remarquable qu'un pavillon +central qui frappe le connaisseur par la finesse et l'élégance de son +style. Ce pavillon fut la résidence suburbaine de Marguerite de Valois, +la première femme de Henri IV, depuis 1606 jusqu'à sa mort en 1615. +L'intelligente et facile princesse, envers qui il ne convient pas d'être +plus sévère que ne le fut celui qui eut le droit de l'être le plus, s'y +entoura de tous les beaux esprits du temps, et _le Petit Olympe d'Issy_ +de Michel Bouteroue[13] est le tableau de cette cour, à laquelle ne +manqua ni la gaieté ni l'esprit. + + Je veux d'un excellent ouvrage, + Dedans un portrait racourcy, + Représenter le païsage + Du petit Olympe d'Issy, + Pourveu que la grande princesse, + La perle et fleur de l'univers, + À qui cest ouvrage s'addresse + Veuille favoriser mes vers. + + Que l'ancienne poésie + Ne vante plus en ses écrits + Les lauriers du Daphné d'Asie + Et les beaux jardins de Cypris, + Les promenoirs et le bocage + Du Tempé frais et ombragé, + Qui parut lors qu'un marescage + En la mer se fust deschargé. + + Qu'on ne vante plus la Touraine + Pour son air doux et gracieux, + Ny Chenonceaus, qui d'une reyne + Fut le jardin délicieux, + Ny le Tivoly magnifique + Où, d'un artifice nouveau, + Se faict une douce musique + Des accords du vent et de l'eau. + + Issy de beauté les surpasse + En beaux jardins et prés herbus, + Dignes d'estre au lieu de Parnasse + Le séjour des sœurs de Phébus. + Mainte belle source ondoyante, + Découlant de cent lieux divers, + Maintient sa terre verdoyante + Et ses arbrisseaux toujours verds. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + Un vivier est à l'advenüe + Près la porte de ce verger, + Qui, par une sente cognüe, + En l'estang se va descharger; + Comme on voit les grandes rivières + Se perdre au giron de la mer, + Ainsi ces sources fontenières + En l'estang se vont renfermer. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + Une autre mare plus petite, + Si l'on retourne vers le mont, + Par l'ombre de son boys invite + De passer sur un petit pont, + Pour aller au lieu de délices, + Au plus doux séjour du plaisir, + Des mignardises, des blandices. + Du doux repos et du loysir. + +Après la mort de la reine Margot, le casin fut vendu et appartint à +diverses familles parisiennes, qui l'habitèrent jusque vers 1655. Olier +sanctifia la maison que rien jusque-là n'avait préparée à une +destination pieuse, en l'habitant dans les dernières années de sa vie. +M. de Bretonvilliers, son successeur, la donna à la compagnie de +Saint-Sulpice et en fit la succursale de la maison de Paris. Rien ne fut +changé au petit pavillon de la reine; on y ajouta de longues ailes et on +retoucha légèrement les peintures. Les Vénus devinrent des Vierges; avec +les Amours, on fit des anges; les emblèmes à devises espagnoles, qui +remplissaient les espaces perdus, ne choquaient personne. Une belle +pièce ornée de représentations toutes profanes a été badigeonnée il y a +une cinquantaine d'années; un lavage suffirait peut-être encore +aujourd'hui pour tout retrouver. Quant au parc chanté par Bouteroue, il +est resté tout à fait sans modification; des édicules pieux, des statues +de sainteté y ont seulement été ajoutées. Une cabane, décorée d'une +inscription et de deux bustes, est l'endroit où Bossuet et Fénelon, M. +Tronson et M. de Noailles eurent de longues conférences sur le quiétisme +et tombèrent d'accord sur les trente-quatre articles de la vie +spirituelle, dits «articles d'Issy». Plus loin, au fond d'une allée de +grands arbres, près du petit cimetière de la compagnie, se voit une +imitation intérieure de la Santa-Casa de Lorette, que la piété +sulpicienne a choisie pour son lieu de prédilection et décorée de ces +peintures emblématiques qui lui sont chères. Je vois encore la Rose +mystique, la Tour d'ivoire, la Porte d'or, devant lesquelles j'ai passé +de longues matinées en un demi-sommeil. _Hortus conclusus, fons +signatus_, très bien figurés en des espèces de miniatures murales, me +donnaient fort à rêver; mais mon imagination, tout à fait chaste, +restait dans une douce note de piété vague. Hélas! ce beau parc mystique +d'Issy, je crois que la guerre et la Commune l'ont ravagé. Il a été, +après la cathédrale de Tréguier, le second berceau de ma pensée. + +Je passais des heures sous ces longues allées de charmes, assis sur un +banc de pierre et lisant. C'est là que j'ai pris (avec bien des +rhumatismes peut-être) un goût extrême de notre nature humide, +automnale, du nord de la France. Si, plus tard, j'ai aimé l'Hermon et +les flancs dorés de l'Antiliban c'est par suite de l'espèce de +polarisation qui est la loi de l'amour et qui nous fait rechercher nos +contraires. Mon premier idéal est une froide charmille janséniste du +XVIIe siècle, en octobre, avec l'impression vive de l'air et l'odeur +pénétrante des feuilles tombées. Je ne vois jamais une vieille maison +française de Seine-et-Oise ou de Seine-et-Marne, avec son jardin aux +palissades taillées, sans que mon imagination me représente les livres +austères qu'on a lus jadis sous ces allées. Malheur à qui n'a senti ces +mélancolies et ne sait pas combien de soupirs ont dû précéder les joies +actuelles de nos cœurs! + +Les rapports des directeurs de Saint-Sulpice avec les élèves ont un +caractère large et grave. Il n'y a sûrement pas un établissement au +monde où l'élève soit plus libre. À Saint-Sulpice de Paris on pourrait +passer trois années sans avoir eu aucune relation sérieuse avec un seul +des directeurs. On suppose que le régime de la maison agit par lui-même. +Les directeurs mènent exactement la vie des élèves et s'occupent d'eux +aussi peu que possible. Si l'on veut travailler, on y est admirablement +placé pour cela. Si l'on n'a point l'amour du travail, on peut ne rien +faire, et il faut avouer qu'un grand nombre usent largement de la +permission. Les interrogations, les examens sont presque nuls; +l'émulation n'existe à aucun degré et serait tenue pour un mal. Si l'on +considère l'âge des élèves, en moyenne de dix-huit à vingt-quatre ans, +on peut trouver qu'une telle réserve est presque exagérée. Elle nuit +sûrement aux études. Mais, quand on y a réfléchi, on trouve que ce +respect suprême de la liberté, cette façon de traiter comme des hommes +faits des jeunes gens déjà consacrés par l'intention du sacerdoce, sont +la seule règle convenable à suivre dans la tâche épineuse de former des +sujets pour le ministère le plus élevé qu'il y ait d'après les idées +chrétiennes. J'estime même, pour ma part, que d'excellentes applications +pourraient en être faites aux services de l'instruction publique, et que +l'École normale, en particulier, devrait, sur certains points, +s'inspirer de cet esprit. + +Le supérieur de la maison d'Issy, quand j'y passai, était M. Gosselin. +C'est l'homme le plus poli et le plus aimable que j'aie jamais connu. Sa +famille appartenait à cette partie de l'ancienne bourgeoisie qui, sans +être affiliée aux jansénistes, partageait l'attachement extrême de ces +derniers pour la religion. Sa mère, à laquelle il paraît qu'il +ressemblait beaucoup, vivait encore, et il l'entourait de respects +touchants. Il aimait à rappeler les premières leçons de politesse +qu'elle lui donnait vers 1799. Dans son enfance, il s'était habitué, +selon un usage auquel il était dangereux de se soustraire, à dire +«citoyen». Dès les premiers jours où l'on célébra la messe catholique, +après la Révolution, sa mère l'y mena. Ils se trouvèrent presque seuls +avec le prêtre. «Va offrir à monsieur de lui servir la messe,» lui dit +madame Gosselin. L'enfant s'approcha et balbutia en rougissant: +«Citoyen, voulez-vous me permettre de vous servir la messe?--Chut! +reprit sa mère; il ne faut jamais dire citoyen à un prêtre.» Il est +impossible d'imaginer une plus charmante affabilité, une aménité plus +exquise. Il n'avait que le souffle et il atteignit la vieillesse par des +prodiges de soin et de sobre hygiène. Sa jolie petite figure, maigre et +fine, son corps fluet, remplissant mal les plis de sa soutane, sa +propreté raffinée, fruit d'une éducation datant de l'enfance, le creux +de ses tempes se dessinant agréablement sous la petite calotte de soie +flottante qu'il portait toujours, formaient un ensemble très distingué. + +M. Gosselin était un érudit plutôt qu'un théologien. Sa critique était +sûre dans les limites d'une orthodoxie dont il ne discuta jamais +sérieusement les titres; sa placidité, absolue. Il a composé une +_Histoire littéraire de Fénelon_, qui est un livre fort estimé. Son +traité _du Pouvoir du pape sur les souverains au moyen âge_[14] est +plein de recherches. C'était le temps où les écrits de Voigt et de +Hurter révélèrent aux yeux des catholiques la grandeur des pontifes +romains du XIe et du XIIe siècle. Cette grandeur n'était pas sans causer +plus d'un embarras aux gallicans; car il faut avouer que Grégoire VII et +Innocent III ne conformèrent en rien leur conduite aux maximes de 1682. +M. Gosselin crut avoir résolu par un principe de droit public, reçu au +moyen âge, toutes les difficultés que causent aux théologiens modérés +ces histoires grandioses. M. Carrière souriait un peu de son assurance +et comparait l'essai de son savant confrère aux efforts d'une vieille +qui cherche à enfiler son aiguille en la tenant bien fixe entre la lampe +et ses lunettes. Un moment, le fil passe si près du trou qu'elle +s'écrie: «M'y voilà!» Hélas! non; il s'en faut de la largeur d'un atome; +c'est à recommencer. + +Mon inclination et les conseils d'un pieux et savant ecclésiastique +breton qui était grand vicaire de M. de Quélen, M. l'abbé Tresvaux, me +firent prendre M. Gosselin pour directeur. J'ai gardé de lui un précieux +souvenir. Il n'est pas possible d'imaginer plus de bienveillance, de +cordialité, de respect pour la conscience d'un jeune homme. La liberté +qu'il me laissa était absolue. Comme il voyait l'honnêteté de ma nature, +la pureté de mes mœurs et la droiture de mon esprit, l'idée ne lui vint +pas un instant que des doutes s'élèveraient pour moi sur des matières où +lui-même n'en avait aucun. Le très grand nombre de jeunes +ecclésiastiques qui avaient passé entre ses mains avaient un peu émoussé +son diagnostic; il procédait par catégories générales, et je dirai +bientôt comment quelqu'un qui n'était pas mon directeur vit dans ma +conscience beaucoup plus clair que lui et que moi. + +Deux directeurs, M. Gottofrey, l'un des professeurs de philosophie, et +M. Pinault, professeur de mathématiques et de physique, étaient en tout +le contraste absolu de M. Gosselin. M. Gottofrey, jeune prêtre de +vingt-six ou vingt-huit ans, n'était, je crois, qu'à demi de race +française. Il avait la ravissante figure rose d'une miss anglaise, de +beaux grands yeux, où respirait une candeur triste. C'était le plus +extraordinaire exemple que l'on puisse imaginer d'un suicide par +orthodoxie mystique. M. Gottofrey eût certainement été, s'il l'avait +voulu, un mondain accompli. Je n'ai pas connu d'homme qui eût pu être +plus aimé des femmes. Il portait en lui un trésor infini d'amour. Il +sentait le don supérieur qui lui avait été départi; puis, avec une sorte +de fureur, il s'ingéniait à s'anéantir lui-même. On eût dit qu'il voyait +Satan dans les grâces dont Dieu avait été pour lui si prodigue. Un +vertige s'emparait de lui; il se prenait de rage en se voyant si +charmant; il était comme une cellule de nacre où un petit génie pervers +serait toujours occupé à broyer sa perle intérieure. Aux temps héroïques +du christianisme, il eût cherché le martyre. À défaut du martyre, il +courtisa si bien la mort, que cette froide fiancée, la seule qu'il ait +aimée, finit par le prendre. Il partit pour le Canada. Le typhus, qui +sévit à Montréal en 1847, lui offrit une belle occasion de contenter sa +soif. Il soigna les malades avec frénésie et mourut. + +J'ai toujours pensé qu'il y eut en la vie de M. Gottofrey un roman +secret, quelque erreur héroïque sur l'amour. Il en attendit trop +peut-être; ne le trouvant pas infini, il le brisa comme un faux dieu. Au +moins ne fut-il pas de «ceux qui, sachant aimer, n'en ont pas su +mourir». Tantôt je le vois perdu au ciel parmi les troupes d'anges roses +d'un paradis du Corrège; tantôt je me figure la femme qu'il eût pu +rendre folle d'amour le flagellant durant toute l'éternité. Ce qu'il y +avait d'injuste, c'est qu'il se vengeait des troubles de sa nature +inquiète sur la raison, qui peut-être n'y était pour rien. Il pratiquait +l'absurdité voulue de Tertullien, se complaisait en la folie de saint +Paul. Il était chargé d'un des cours de philosophie: jamais on ne vit +plus amère trahison; son dédain pour la philosophie perçait à chaque +mot; c'était un perpétuel sarcasme, où il développait une sorte de +talent âpre. M. Gosselin, qui prenait au sérieux la scolastique, +réagissait silencieusement contre ces excès. Mais le fanatisme rend +parfois très sagace. M. Gottofrey me remarqua, me suivit; il démêla ce +que l'optimisme paterne de M. Gosselin ne savait point voir. Il porta la +foudre dans ma conscience, comme je le dirai bientôt, et, d'une main +brutale, déchira tous les bandages par lesquels je me dissimulais à +moi-même les blessures d'une foi déjà profondément atteinte. + +M. Pinault ressemblait beaucoup à M. Littré par sa passion concentrée et +par l'originalité de ses allures. Si M. Littré eût reçu une éducation +catholique, il eût été un mystique exalté; si M. Pinault avait été élevé +en dehors du catholicisme, il eût été révolutionnaire et positiviste. +Les natures absolues ont besoin de ces partis tranchés. La physionomie +de M. Pinault frappait tout d'abord. Criblé de rhumatismes, il semblait +cumuler en sa personne toutes les façons dont un corps peut être +contrefait. Sa laideur extrême n'excluait pas de ses traits une +singulière vigueur; mais il n'avait pas été élevé comme M. Gosselin; il +négligeait la propreté à un degré tout à fait choquant. Dans son cours, +son vieux manteau et les manches de sa soutane servaient à essuyer les +instruments et en général à tous les usages du torchon; sa calotte, +rembourrée pour préserver son vieux crâne des névralgies, formait autour +de sa tête un bourrelet hideux. Avec cela, éloquent, passionné, étrange, +parfois ironique, spirituel, incisif. Il avait peu de culture +littéraire, mais sa parole était pleine de saillies inattendues. On +sentait une puissante individualité, que la foi s'était assujettie, mais +que la règle ecclésiastique n'avait pas domptée. C'était un saint; +c'était à peine un prêtre; ce n'était pas du tout un sulpicien. Il +manquait à la première règle de la compagnie, qui est d'abdiquer tout ce +qui peut s'appeler talent, originalité, pour se plier à la discipline +d'une commune médiocrité. + +M. Pinault avait commencé par être professeur de mathématiques dans +l'Université. Comment associa-t-il à des études qui, selon nous, +excluent la foi au surnaturel, un catholicisme fervent? De la même +manière que M. Cauchy fut à la fois un mathématicien de premier ordre et +un fidèle des plus dociles; de la même manière que l'Académie des +sciences possède encore aujourd'hui dans son sein un grand nombre de +croyants. Le christianisme se présente comme un fait historique +surnaturel. C'est par les sciences historiques qu'on peut établir (et, +selon moi, d'une manière péremptoire) que ce fait n'a pas été surnaturel +et que, même, il n'y a jamais eu de fait surnaturel. Ce n'est point par +un raisonnement _a priori_ que nous repoussons le miracle; c'est par un +raisonnement critique ou historique. Nous prouvons sans peine qu'il +n'arrive pas de miracles au XIXe siècle, et que les récits d'événements +miraculeux donnés comme ayant eu lieu de nos jours reposent sur +l'imposture ou la crédulité. Mais les témoignages qui établissent les +prétendus miracles du XVIIIe, du XVIIe, du XVIe siècle, ou bien ceux du +moyen âge, sont plus faibles encore, et on peut en dire autant des +siècles antérieurs; car plus on s'éloigne, plus la preuve d'un fait +surnaturel devient difficile à fournir. Pour bien comprendre cela, il +faut avoir l'habitude de la critique des textes et de la méthode +historique; or voilà ce que les mathématiques ne donnent en aucune +façon. N'a-t-on pas vu, de nos jours, un mathématicien éminent tomber +dans des illusions que la familiarité la plus élémentaire avec les +sciences historiques lui aurait appris à éviter? + +La foi vive de M. Pinault le porta vers le sacerdoce. Il fit peu de +théologie; on se contenta pour lui d'un minimum, et on l'appliqua tout +d'abord aux cours de sciences, qui, dans le cadre des études +ecclésiastiques, sont l'accompagnement nécessaire des deux années de +philosophie. À Saint-Sulpice de Paris, avec sa nullité théologique et +son ardente imagination mystique, il eût paru étrange. Mais, à Issy, en +contact avec de tout jeunes gens qui n'avaient pas étudié les textes, il +acquit bien vite une influence considérable. Il fut le chef de ceux +qu'entraînait une ardente piété, des «mystiques», comme on les appelait. +Il était leur directeur à tous; cela faisait une coterie à part, une +sorte d'école d'où les profanes étaient exclus et qui avait ses hauts +secrets. Un auxiliaire très puissant de ce parti était le concierge +laïque de la maison, celui qu'on appelait le père Hanique. J'étonne +toujours les réalistes quand je leur dis que j'ai vu de mes yeux un type +que leur connaissance insuffisante du monde humain ne leur a pas permis +de trouver sur leur chemin, je veux dire le portier sublime, arrivé aux +degrés les plus transcendants de la spéculation. Dans sa pauvre loge de +concierge, Hanique avait presque autant d'importance que M. Pinault. +Ceux qui visaient à la sainteté le consultaient, l'admiraient. On +opposait sa simplicité à la froideur d'âme des savants; on le citait +comme un exemple de la gratuité absolue des dons de Dieu. + +Tout cela constituait une division profonde dans la maison. Les +mystiques vivaient dans un état de tension si extraordinaire, que +quelques-uns d'entre eux moururent. Cela ne fit qu'augmenter +l'exaltation des autres. M. Gosselin avait trop de tact pour lever +drapeau contre drapeau. Il y avait cependant bel et bien deux partis +dans le jeune bataillon de ce Saint-Cyr ecclésiastique, les mystiques +recevant la direction intime de M. Pinault et du portier Hanique, les +«bons enfants» (c'était ainsi que nous nous appelions avec une modestie +d'assez bon goût) recevant la direction plane, simple, droite, et tout +bonnement chrétienne de M. Gosselin. Cette division perçait très peu +chez les maîtres. Cependant le sage M. Gosselin, opposé à tous les +excès, en suspicion contre les singularités et les nouveautés, fronçait +le sourcil devant certaines bizarreries. Dans les récréations, il +affectait une conversation gaie et presque profane, en opposition avec +les entretiens toujours sublimes de M. Pinault. Il avait peu d'égards +pour le bonhomme Hanique et n'aimait pas qu'on parlât de lui avec +admiration. Peut-être trouvait-il, au point de vue de la correction +hiérarchique, plus d'un inconvénient à ce qu'un concierge fût un trop +grand docteur. Quelques livres qui étaient la lecture favorite des +mystiques, tels que ceux de Marie d'Agreda, il les condamnait hautement +et les interdisait. + +Le cours de M. Pinault était la chose du monde la plus singulière. Il ne +dissimulait pas son mépris pour les sciences qu'il enseignait et pour +l'esprit humain en général. Quelquefois il s'endormait presque en +faisant sa classe. Il détournait tout à fait ses adeptes de l'étude. Et +pourtant il restait en lui des parties de l'esprit scientifique, qu'il +n'avait pu détruire. Par moments, il avait des éclairs surprenants. +Quelques leçons qu'il nous fit sur l'histoire naturelle ont été une des +bases de ma pensée philosophique. Je lui dois beaucoup; mais l'instinct +d'apprendre qui est en moi et qui fera, j'espère, que j'apprendrai +jusqu'à l'heure de ma mort, ne me permettait pas d'être de sa bande. Il +m'aimait assez, mais ne cherchait pas à m'attirer. Son brûlant esprit +d'apostolat s'indignait de mes paisibles allures, de mon goût pour la +recherche. Un jour, il me trouva dans une allée du parc, assis sur un +banc de pierre; je me rappelle que je lisais le traité de Clarke sur +_l'Existence de Dieu_. Selon mon habitude, j'étais enveloppé dans une +épaisse houppelande. «Oh! le cher petit trésor, dit-il en s'approchant. +Mon Dieu, qu'il est donc joli là, si bien empaqueté! Oh! ne le dérangez +pas. Voilà comme il sera toujours... Il étudiera, étudiera sans cesse; +mais, quand le soin des pauvres âmes le réclamera, il étudiera encore. +Bien fourré dans sa houppelande, il dira à ceux qui viendront le +trouver: «Oh! laissez-moi, laissez-moi.» Il s'aperçut que le trait avait +porté juste. J'étais troublé, mais non converti. Voyant que je ne +répondais rien, il me serra la main. «Ce sera un petit Gosselin,» dit-il +avec une nuance légère d'ironie; et il me laissa continuer ma lecture. + +Certes, M. Pinault était fort supérieur à M. Gosselin par la force de sa +nature et la hardiesse de ses partis pris. Vrai Diogène, il voyait le +creux d'une foule de conventions qui étaient des articles de foi pour +mon excellent directeur. Mais il ne m'ébranla pas un moment. J'ai +toujours cru à l'esprit humain. M. Gosselin, par sa confiance en la +scolastique, m'encourageait dans mon rationalisme. Un autre directeur, +M. Manier, l'un des professeurs de philosophie, m'y encourageait plus +encore. C'était un parfait honnête homme, dont les opinions se +rapprochaient de celles de l'école universitaire modérée, si décriée +alors dans le clergé. Il affectionnait la philosophie écossaise et me +fit lire Thomas Reid. Il calma beaucoup ma pensée. Son autorité et celle +de M. Gosselin m'aidaient à repousser les exagérations de M. Pinault. Ma +conscience était tranquille; j'arrivais même à croire que le mépris de +la scolastique et de la raison, hautement professé par les mystiques, +sentait l'hérésie et justement celle des hérésies que les sulpiciens +orthodoxes trouvaient la plus dangereuse, je veux dire le _fidéisme_ de +M. de Lamennais. + +Je m'abandonnai ainsi sans scrupule à mon goût pour l'étude. Ma solitude +était absolue. Pendant deux ans, je ne vins pas une seule fois à Paris, +quoique les permissions s'accordassent bien facilement. Je ne jouais +jamais; je passais les heures de récréation assis, cherchant à me +défendre contre le froid par de triples vêtements. Ces messieurs, plus +sages que moi, me faisaient remarquer combien ce régime d'immobilité, à +l'âge que j'avais, était préjudiciable à ma santé. Ma croissance était à +peine achevée; ma taille se voûtait. Mais ma passion l'emporta. Je m'y +livrai avec d'autant plus de sécurité que je la croyais bonne. C'était +une sorte de fureur; mais pouvais-je croire que l'ardeur de penser, que +je voyais louer dans Malebranche et dans tant d'autres hommes illustres +et saints, fût blâmable et dût me mener à un résultat que j'eusse +repoussé de toutes mes forces si j'avais pu l'entrevoir? + +L'enseignement philosophique du séminaire était la scolastique en latin, +non la scolastique du XIIIe siècle, barbare et enfantine, mais ce qu'on +peut appeler la scolastique cartésienne, c'est-à-dire ce cartésianisme +mitigé qui fut adopté en général pour l'enseignement ecclésiastique, au +XVIIIe siècle, et fixé dans les trois volumes connus sous le nom de +_Philosophie de Lyon_. Ce nom vient de ce que le livre fit partie d'un +cours complet d'études ecclésiastiques rédigé il y a une centaine +d'années par l'ordre de M. de Montazet, l'archevêque janséniste de Lyon. +La partie théologique de l'ouvrage, entachée d'hérésie, est maintenant +oubliée; mais la partie philosophique, empreinte d'un rationalisme fort +respectable, était encore vers 1840 la base de l'enseignement dans les +séminaires, au grand scandale de l'école néo-catholique, qui trouvait le +livre dangereux et inepte. Les problèmes étaient au moins assez bien +posés, et toute cette dialectique en syllogismes constituait une +gymnastique excellente. Je dois la clarté de mon esprit, en particulier +une certaine habileté dans l'art de diviser (art capital, une des +conditions de l'art d'écrire), aux exercices de la scolastique et +surtout à la géométrie, qui est l'application par excellence de la +méthode syllogistique. M. Manier mêlait à ces vieilles thèses les +analyses psychologiques de l'école écossaise. Il devait à la +fréquentation de Thomas Reid une grande aversion pour la métaphysique et +une confiance absolue dans le bon sens. _Posuit in visceribus hominis +sapientiam_ était son texte favori; il ne songeait pas que, si, pour +trouver le vrai et le bien, l'homme n'a qu'à rentrer dans le plus +profond de son cœur, le _Catéchisme_ de M. Olier croulait par sa base. +La philosophie allemande commençait à être connue; ce que j'en +saisissais me fascinait étrangement. M. Manier me faisait remarquer que +cette philosophie changeait trop vite et que, pour la juger, il fallait +attendre qu'elle eût achevé son développement. «L'Écosse rassérène, me +disait-il, et conduit au christianisme;» et il me montrait ce bon Thomas +Reid à la fois philosophe et ministre du saint Évangile. Reid fut de la +sorte longtemps mon idéal; mon rêve eût été la vie paisible d'un +ecclésiastique laborieux, attaché à ses devoirs, dispensé du ministère +ordinaire pour ses recherches. La contradiction des travaux +philosophiques ainsi entendus avec la foi chrétienne ne m'apparaissait +point encore avec le degré de clarté qui bientôt ne devait laisser à mon +esprit aucun choix entre l'abandon du christianisme et l'inconséquence +la plus inavouable. + +Les écrits de la philosophie moderne, en particulier ceux de MM. Cousin +et Jouffroy, n'entraient guère au séminaire. On ne parlait pourtant pas +d'autre chose, par suite des vives polémiques que ces écrits +provoquaient alors de la part du clergé. C'était l'année de la mort de +M. Jouffroy. Les belles pages de ce désespéré de la philosophie nous +enivraient; je les savais par cœur. Nous nous passionnions pour les +débats que souleva la publication de ses œuvres posthumes. En réalité, +nous connaissions Cousin, Jouffroy, Pierre Leroux, comme on connaît +Valentin et Basilide, je veux dire par ceux qui les ont combattus. Le +formalisme rigide de la scolastique ne permet pas de clore la +démonstration d'une proposition sans l'avoir fait suivre de la rubrique: +_Solvuntur objecta_. Là sont exposées avec honnêteté les objections +contre la proposition qu'il s'agit d'établir; ces objections sont +ensuite résolues, souvent d'une manière qui laisse toute leur force aux +idées hétérodoxes qu'on prétend réduire à néant. Ainsi, sous le couvert +de réfutations faibles, tout l'ensemble des idées modernes venait à +nous. Nous vivions d'ailleurs beaucoup les uns des autres. L'un de nous, +qui avait fait sa philosophie dans l'Université, nous récitait M. +Cousin; un autre, qui avait des études historiques assez étendues, nous +disait Augustin Thierry; un troisième venait de l'école de MM. de +Montalembert et Lacordaire. Il nous plaisait par son imagination; mais +la _Philosophie de Lyon_ l'irritait; il ne put s'accoutumer au pain bis +de la scolastique; il partit. + +M. Cousin nous enchantait; cependant Pierre Leroux, par son accent de +conviction et le sentiment profond qu'il avait des grands problèmes, +nous frappait plus vivement encore; nous ne voyions pas bien +l'insuffisance de ses études et la fausseté de son esprit. Mes lectures +habituelles étaient Pascal, Malebranche, Euler, Locke, Leibnitz, +Descartes, Reid, Dugald Stewart. Comme livres de piété, je lisais +surtout les _Sermons_ de Bossuet et les _Élévations sur les mystères_. +Je connaissais aussi très bien François de Sales, par la continuelle +lecture qu'on faisait au séminaire de ses œuvres et surtout du charmant +livre que Pierre Camus a écrit sur son compte. Quant aux écrits d'une +mysticité plus raffinée, tels que sainte Thérèse, Marie d'Agreda, Ignace +de Loyola, M. Olier, je ne les lisais pas. M. Gosselin, comme je l'ai +déjà dit, m'en dissuadait. Les Vies de saints écrites d'une façon trop +exaltée lui déplaisaient également. Fénelon était sa règle et sa limite. +Tel saint d'autrefois eût excité chez lui des préventions invincibles, à +cause de son peu de souci de la propreté, de sa faible éducation, de son +médiocre bon sens. + +Le vif entraînement que j'avais pour la philosophie ne m'aveuglait pas +sur la certitude de ses résultats. Je perdis de bonne heure toute +confiance en cette métaphysique abstraite qui a la prétention d'être une +science en dehors des autres sciences et de résoudre à elle seule les +plus hauts problèmes de l'humanité. La science positive resta pour moi +la seule source de vérité. Plus tard, j'éprouvai une sorte d'agacement à +voir la réputation exagérée d'Auguste Comte, érigé en grand homme de +premier ordre pour avoir dit, en mauvais français, ce que tous les +esprits scientifiques, depuis deux cents ans, ont vu aussi clairement +que lui. L'esprit scientifique était le fond de ma nature. M. Pinault +eût été mon véritable maître, si, par le plus étrange des travers, il +n'eût mis une sorte de rage à dissimuler et à fausser les plus belles +parties de son génie. Je le comprenais malgré lui et mieux qu'il n'eût +voulu. J'avais reçu de mes premiers maîtres, en Bretagne, une éducation +mathématique assez forte. Les mathématiques et l'induction physique ont +toujours été les éléments fondamentaux de mon esprit, les seules pierres +de ma bâtisse qui n'aient jamais changé d'assise et qui servent +toujours. Ce que M. Pinault m'apprit d'histoire naturelle générale et de +physiologie m'initia aux lois de la vie. J'aperçus l'insuffisance de ce +qu'on appelle le spiritualisme; les preuves cartésiennes de l'existence +d'une âme distincte du corps me parurent toujours très faibles; dès +lors, j'étais idéaliste, et non spiritualiste, dans le sens qu'on donne +à ce mot. Un éternel _fieri_, une métamorphose sans fin, me semblait la +loi du monde. La nature m'apparaissait comme un ensemble où la création +particulière n'a point de place, et où, par conséquent, tout se +transforme[15]. Comment cette conception, déjà assez claire, d'une +philosophie positive, ne chassait-elle pas de mon esprit la scolastique +et le christianisme? Parce que j'étais jeune, inconséquent, et que la +critique me manquait. L'exemple de tant de grands esprits, qui avaient +vu si profond dans la nature et qui pourtant étaient restés chrétiens, +me retenait. Je pensais surtout à Malebranche, qui dit sa messe toute sa +vie, en professant sur la providence générale de l'univers des idées peu +différentes de celles auxquelles j'arrivais. Les _Entretiens sur la +Métaphysique_ et les _Méditations chrétiennes_ étaient l'objet perpétuel +de mes réflexions. + +Le goût de l'érudition est inné en moi. M. Gosselin contribua beaucoup à +le développer. Il eut la bonté de me prendre pour son lecteur. Tous les +jours, à sept heures du matin, j'allais dans sa chambre, et je lui +lisais, pendant qu'il se promenait de long en large, toujours vif, +animé, tantôt s'arrêtant, tantôt précipitant le pas, m'interrompant +fréquemment par des réflexions judicieuses ou piquantes. Je lui lus de +la sorte les longues histoires du Père Maimbourg, écrivain maintenant +oublié, mais qui fut en son temps estimé de Voltaire; diverses +publications de M. Benjamin Guérard, dont la science le frappait +beaucoup; quelques ouvrages de M. de Maistre, en particulier sa _Lettre +sur l'inquisition espagnole_. Ce dernier opuscule ne lui plut guère. À +chaque instant, il me disait en se frottant les mains: «Oh! comme on +voit bien, mon cher, que M. de Maistre n'est pas théologien!» Il +n'estimait que la théologie, et avait un profond mépris pour la +littérature. Il perdait peu d'occasions de traiter de fadaises et de +futilités les études si estimées des nicolaïtes. M. Dupanloup, dont le +premier dogme était que sans une bonne éducation littéraire on ne peut +être sauvé, lui était peu sympathique. Il évitait en générai de +prononcer son nom. + +Pour moi, qui croîs que la meilleure manière de former des jeunes gens +de talent est de ne jamais leur parler de talent ni de style, mais de +les instruire et d'exciter fortement leur esprit sur les questions +philosophiques, religieuses, politiques, sociales, scientifiques, +historiques; en un mot, de procéder par l'enseignement du fond des +choses, et non par l'enseignement d'une creuse rhétorique, je me +trouvais entièrement satisfait de cette nouvelle direction. J'oubliai +qu'il existait une littérature moderne. Le bruit qu'il y avait des +écrivains dans le siècle arrivait quelquefois jusqu'à nous; mais nous +étions si habitués à croire qu'il ne pouvait plus y en avoir de bons, +que nous dédaignions _a priori_ toutes les productions contemporaines. +Le _Télémaque_ était le seul livre léger qui fût entre mes mains, et +encore dans une édition où ne se trouvait pas l'épisode d'Eucharis, si +bien que je n'ai connu que plus tard ces deux ou trois adorables pages. +Je ne voyais l'antiquité que par _Télémaque_ et _Aristonoüs_. Je m'en +réjouis. C'est là que j'ai appris l'art de peindre la nature par des +traits moraux. Jusqu'en 1865, je ne me suis figuré l'île de Chio que par +ces trois mots de Fénelon, «l'île de Chio, fortunée patrie d'Homère.» +Ces trois mots, harmonieux et rythmés, me semblaient une peinture +accomplie, et, bien qu'Homère ne soit pas né à Chio, que peut-être il ne +soit né nulle part, ils me représentaient mieux la belle (et maintenant +si malheureuse) île grecque que tous les entassements de petits traits +matériels. + +J'allais oublier un autre livre qui, avec le _Télémaque_, constitua +longtemps pour moi le dernier mot de la littérature. Un jour, M. +Gosselin me prit à part et, après un long préambule, me dit qu'il avait +pensé, pour mes lectures, à un livre que certaines personnes trouvaient +dangereux, qui l'était peut-être en effet pour quelques-uns, à cause de +la vivacité avec laquelle la passion y est exprimée; toutefois il me +croyait capable de porter cette lecture. Il s'agissait du _Comte de +Valmont_. Beaucoup de personnes demanderont sûrement ce qu'était cet +ouvrage, pour lequel mon respectable directeur croyait qu'il fallait une +préparation spéciale de jugement et de maturité. _Le Comte de Valmont, +ou les Égarements de la raison_, est un roman de l'abbé Gérard, où, sous +le couvert d'une intrigue des plus innocentes, l'auteur réfute les +doctrines du XVIIIe siècle et inculque les principes d'une religion +éclairée. Sainte-Beuve, qui connaissait _le Comte de Valmont_, comme il +connaissait toute chose, éclatait de rire quand je lui contais cette +histoire. Eh bien, oui! _le Comte de Valmont_ est un livre assez +dangereux[16]. Le christianisme dont on y fait l'apologie n'est que le +déisme; la religion du _Télémaque_, un culte qui est la piété _in +abstracto_, sans être aucune religion en particulier. Tout me confirmait +ainsi dans une paix trompeuse. Je m'imaginais qu'en étant poli comme M. +Gosselin et modéré comme M. Manier, j'étais chrétien. + +Je ne peux pas dire, en effet, que ma foi chrétienne fût réellement +diminuée. Ma foi a été détruite par la critique historique, non par la +scolastique ni par la philosophie. L'histoire de la philosophie et +l'espèce de scepticisme dont j'étais atteint me retenaient dans le +christianisme plutôt qu'elles ne m'en chassaient. Je me répétais souvent +ces vers que j'avais lus dans le vieux Brucker[17]: + + Discussi fateor, sectas attentius omnes, + Plurima quæsivi, per singula quæque cucurri, + Nec quidquam inveni melius quam credere Christo. + +Une certaine modestie me retenait. Jamais la question capitale de la +vérité des dogmes chrétiens, de la Bible, ne se posait pour moi. +J'admettais la révélation en un sens général, comme Leibniz, comme +Malebranche. Certes ma philosophie du _fieri_ était l'hétérodoxie même; +mais je ne tirais pas les conséquences. Après tout, mes maîtres étaient +contents de moi. M. Pinault ne me troublait guère. Plus mystique que +fanatique, il s'occupait peu de ceux qui n'étaient point dans sa voie. +Le coup de pointe me fut porté par M. Gottofrey, avec une audace et une +justesse qui ne me sont apparues que plus tard. Un moment, cet homme +vraiment supérieur arracha les voiles que le prudent M. Gosselin et +l'honnête M. Manier avaient disposés autour de ma conscience pour la +calmer et l'endormir. + +M. Gottofrey me parlait très rarement, mais il m'observait attentivement +avec une très grande curiosité. Mes argumentations latines, faites d'un +ton ferme et accentué, l'étonnaient, l'inquiétaient. Tantôt j'avais trop +raison; tantôt je laissais voir ce que je trouvais de faible dans les +raisons données comme valables. Un jour que mes objections avaient été +poussées avec vigueur, et que, devant la faiblesse des réponses, +quelques sourires s'étaient produits dans la conférence, il interrompit +l'argumentation. Le soir, il me prit à part. Il me parla avec éloquence +de ce qu'a d'antichrétien la confiance en la raison, de l'injure que le +rationalisme fait à la foi. Il s'anima singulièrement, me reprocha mon +goût pour l'étude. La recherche!... à quoi bon? Tout ce qu'il y a +d'essentiel est trouvé. Ce n'est point la science qui sauve les âmes. +Et, s'exaltant peu à peu, il me dit avec un accent passionné: «Vous +n'êtes pas chrétien!» + +Je n'ai jamais ressenti d'effroi comme celui que j'éprouvai à ce mot +prononcé d'une voix vibrante. En sortant de chez M. Gottofrey, je +chancelais; ces mots: «Vous n'êtes pas chrétien!» retentirent toute la +nuit à mon oreille comme un coup de tonnerre. Le lendemain, je confiai +mon angoisse à M. Gosselin. L'excellent homme me rassura: il ne vit +rien, ne voulut rien voir. Il ne me dissimula même pas tout à fait +combien il était surpris et mécontent de cette entreprise d'un zèle +intempestif sur une conscience dont il était plus que personne +responsable. Il tint, j'en suis sûr, l'acte illuminé de M. Gottofrey +pour une imprudence, qui ne pouvait être bonne qu'à troubler une +vocation naissante. Comme beaucoup de directeurs, M. Gosselin croyait +que les doutes sur la foi n'ont de gravité pour les jeunes gens que si +l'on s'y arrête, qu'ils disparaissent quand les engagements sont pris et +que la vie est arrêtée. Il me défendit de penser à ce qui venait +d'arriver; je le trouvai même ensuite plus affectueux que jamais. Il ne +comprit rien à la nature de mon esprit, ne devina pas ses futures +évolutions logiques. Seul, M. Gottofrey vit clair. Il avait raison, +pleinement raison; je le reconnais maintenant. Il fallait ses lumières +transcendantes de martyr et d'ascète pour découvrir ce qui échappait si +complètement à ceux qui dirigeaient ma conscience avec tant de droiture, +du reste, et de bonté. + +Je causai aussi avec M. Manier, qui m'engagea vivement à ne pas faire +dépendre ma foi chrétienne d'objections de détail. Sur la question de +l'état ecclésiastique, il mettait toujours beaucoup de discrétion. Il ne +me disait jamais rien qui fût de nature à m'engager ou à me dissuader. +C'était là pour lui en quelque sorte une chose secondaire. Pour lui, +l'essentiel était le véritable esprit chrétien, inséparable de la vraie +philosophie. Prêtre ou professeur de philosophie écossaise dans +l'Université lui paraissait la même chose. Il me faisait souvent +envisager ce qu'une telle carrière a d'honorable, et plus d'une fois il +prononça le nom de l'École normale. Je ne parlai pas de cette ouverture +à M. Gosselin; car certainement la seule pensée de quitter le séminaire +pour l'École normale lui eût paru une idée de perdition. + +Il fut donc décidé qu'après mes deux ans de philosophie, je passerais au +séminaire Saint-Sulpice pour faire ma théologie. L'éclair qui avait +traversé un moment l'esprit de M. Gottofrey n'eut pas de conséquence. +Mais, aujourd'hui, à trente-huit ans de distance, je reconnais la haute +pénétration dont il fit preuve. Lui seul fut clairvoyant, car c'était +tout à fait un saint. Certes, je regrette maintenant que je n'aie point +suivi son impulsion. Je serais sorti du séminaire sans avoir fait +d'hébreu ni de théologie. La physiologie et les sciences naturelles +m'auraient entraîné; or, je peux bien le dire, l'ardeur extrême que ces +sciences vitales excitaient dans mon esprit me fait croire que, si je +les avais cultivées d'une façon suivie, je fusse arrivé à plusieurs des +résultats de Darwin, que j'entrevoyais. J'allai à Saint-Sulpice, +j'appris l'allemand et l'hébreu; cela changea tout. Je fus entraîné vers +les sciences historiques, petites sciences conjecturales qui se défont +sans cesse après s'être faites, et qu'on négligera dans cent ans. On +voit poindre, en effet, un âge où l'homme n'attachera plus beaucoup +d'intérêt à son passé. Je crains fort que nos écrits de précision de +l'Académie des inscriptions et belles-lettres, destinés à donner quelque +exactitude à l'histoire, ne pourrissent avant d'avoir été lus. C'est par +la chimie à un bout, par l'astronomie à un autre, c'est surtout par la +physiologie générale que nous tenons vraiment le secret de l'être, du +monde, de Dieu, comme on voudra l'appeler. Le regret de ma vie est +d'avoir choisi pour mes études un genre de recherches qui ne s'imposera +jamais et restera toujours à l'état d'intéressantes considérations sur +une réalité à jamais disparue. Mais, pour l'exercice et le plaisir de ma +pensée, je pris certainement la meilleure part. À Saint-Sulpice, en +effet, je fus mis en face de la Bible et des sources du christianisme; +je dirai, dans le prochain récit, l'ardeur avec laquelle je me mis à +cette étude, et comment, par une série de déductions critiques qui +s'imposèrent à mon esprit, les bases de ma vie, telle que je l'avais +comprise jusque-là, furent totalement renversées. + + + + +V + +LE SÉMINAIRE SAINT-SULPICE + + +I + +La maison fondée par M. Olier, en 1645, n'était pas la grande +construction quadrangulaire, à l'aspect de caserne, qui forme maintenant +un côté de la place Saint-Sulpice. L'ancien séminaire du XVIIe et du +XVIIIe siècle couvrait toute l'étendue de la place actuelle et masquait +complètement la façade de Servandoni. L'emplacement du séminaire +d'aujourd'hui était occupé autrefois par les jardins et par le collège +de boursiers qu'on appelait les robertins. Le bâtiment primitif disparut +à l'époque de la Révolution. La chapelle, dont le plafond passait pour +le chef-d'œuvre de Lebrun, a été détruite, et, de toute l'ancienne +maison, il ne reste qu'un tableau de Lebrun représentant la Pentecôte +d'une façon qui étonnerait l'auteur des _Actes des apôtres_. La Vierge y +est au centre et reçoit pour son compte tout l'effluve du Saint-Esprit, +qui, d'elle, se répand sur les apôtres. Sauvé à la Révolution, puis +compris dans la galerie du cardinal Fesch, ce tableau a été racheté par +la compagnie de Saint-Sulpice; il orne aujourd'hui la chapelle du +séminaire. + +À part les murs et les meubles, tout est ancien à Saint-Sulpice; on s'y +croit complètement au XVIIe siècle. Le temps et les communes défaites +ont effacé bien des différences. Saint-Sulpice cumule aujourd'hui les +choses autrefois les plus dissemblables; si l'on veut voir ce qui, de +nos jours, rappelle le mieux Port-Royal, l'ancienne Sorbonne et, en +général, les institutions du vieux clergé de France, c'est là qu'il faut +aller. Quand j'entrai au séminaire Saint-Sulpice, en 1843, il y avait +encore quelques directeurs qui avaient vu M. Émery; il n'y en avait, je +crois, que deux qui eussent des souvenirs d'avant la Révolution. M. +Hugon avait servi d'acolyte au sacre de M. de Talleyrand à la chapelle +d'Issy, en 1788. Il paraît que, pendant la cérémonie, la tenue de l'abbé +de Périgord fut des plus inconvenantes. M. Hugon racontait qu'il +s'accusa, le samedi suivant, en confession, «d'avoir formé des jugements +téméraires sur la piété d'un saint évêque». Quant au supérieur général, +M. Garnier, il avait plus de quatre-vingts ans. C'était en tout un +ecclésiastique de l'ancienne école. Il avait fait ses études aux +robertins, puis à la Sorbonne. Il semblait en sortir, et, à l'entendre +parler de «monsieur Bossuet», de «monsieur Fénelon[18]», on se serait +cru devant un disciple immédiat de ces grands hommes. Ces +ecclésiastiques de l'ancien régime et ceux d'aujourd'hui n'avaient de +commun que le nom et le costume. Comparé aux piétistes exaltés d'Issy, +M. Garnier me faisait presque l'effet d'un laïque. Absence totale de +démonstrations extérieures, piété sobre et toute raisonnable. Le soir, +quelques-uns des jeunes allaient dans la chambre du vieux supérieur pour +lui tenir compagnie pendant une heure. La conversation n'avait jamais de +caractère mystique. M. Garnier racontait ses souvenirs, parlait de M. +Émery, entrevoyait sa mort prochaine avec tristesse. Cela nous étonnait +par le contraste avec les brûlantes ardeurs de M. Pinault, de M. +Gottofrey. Tout dans ces vieux prêtres était honnête, sensé, empreint +d'un profond sentiment de droiture professionnelle. Ils observaient +leurs règles, défendaient leurs dogmes comme un bon militaire défend le +poste qui lui a été confié. Les questions supérieures leur échappaient. +Le goût de l'ordre et le dévouement au devoir étaient le principe de +toute leur vie. M. Garnier était un savant orientaliste et l'homme le +plus versé de France dans l'exégèse biblique, telle qu'elle s'enseignait +chez les catholiques il y a une centaine d'années. La modestie +sulpicienne l'empêcha de rien publier. Le résultat de ses études fut un +immense ouvrage manuscrit, représentant un cours complet d'Écriture +sainte, selon les idées relativement modérées qui dominaient chez les +catholiques et les protestants à la fin du XVIIIe siècle. L'esprit en +était fort analogue à celui de Rosenmüller, de Hug, de Jahn. Quand +j'entrai à Saint-Sulpice, M. Garnier était trop vieux pour enseigner; on +nous lisait ses cahiers. L'érudition était énorme, la science des +langues, très solide. De temps en temps, certaines naïvetés faisaient +sourire; par exemple, la façon dont l'excellent supérieur résolvait les +difficultés qui s'attachent à l'aventure de Sara en Égypte. On sait que, +vers la date où le Pharaon conçut pour Sara cet amour qui mit Abraham +dans de si grands embarras, Sara, d'après le texte, aurait été presque +septuagénaire. Pour lever cette difficulté, M. Garnier faisait observer +qu'après tout pareille chose s'était vue, et que «mademoiselle de +Lenclos» inspira des passions, causa des duels à soixante-dix ans. M. +Garnier ne s'était pas tenu au courant des derniers travaux de la +nouvelle école allemande; il resta toujours dans une quiétude parfaite +sur les blessures que la critique du XIXe siècle avait faites au vieux +système. Sa gloire est d'avoir formé en M. Le Hir un élève qui, héritier +de son vaste savoir, y joignit la connaissance des travaux modernes et, +avec une sincérité qu'expliquait sa foi profonde, ne dissimula rien de +la largeur de la plaie. + +Accablé par l'âge et absorbé par les soucis du généralat de la société, +M. Garnier laissait au directeur, M. Carbon, tout le soin de la maison +de Paris. M. Carbon était la bonté, la jovialité, la droiture mêmes. Il +n'était pas théologien; ce n'était nullement un esprit supérieur; on +pouvait d'abord le trouver simple, presque commun; puis on s'étonnait de +découvrir sous cette humble apparence la chose du monde la moins +commune, l'absolue cordialité, une maternelle condescendance, une +charmante bonhomie. Je n'ai jamais vu une telle absence d'amour-propre. +Il riait le premier de lui-même, de ses bévues à demi intentionnelles, +des plaisantes situations où le mettait sa naïveté. Comme tous les +directeurs, il faisait l'oraison à son tour. Il n'y pensait pas cinq +minutes d'avance; il s'embrouillait parfois dans son improvisation d'une +manière si comique, qu'on s'étouffait pour ne pas rire. Il s'en +apercevait, et trouvait cela tout naturel. C'était lui qui lisait, au +cours d'Écriture sainte, le manuscrit de M. Garnier. Il pataugeait +exprès, pour nous égayer, dans les parties devenues surannées. Ce qu'il +y avait de singulier, en effet, c'est qu'il n'était pas très mystique. +«Quel peut être, pensez-vous, le mobile de vie de M. Carbon? demandai-je +un jour à un de mes condisciples.--Le sentiment le plus abstrait du +devoir,» me répondit-il. M. Carbon m'adopta tout d'abord; il reconnut +que le fond de mon caractère est la gaieté et l'acceptation résignée du +sort. «Je vois que nous ferons bon ménage ensemble,» me dit-il avec son +excellent sourire. Effectivement M. Carbon est un des hommes que j'ai le +plus aimés. Me voyant studieux, appliqué, consciencieux, il me dit au +bout de très peu de temps: «Songez donc à notre société; là est votre +place.» Il me traitait déjà presque en confrère. Sa confiance en moi +était absolue. + +Les autres directeurs, chargés de l'enseignement des diverses branches +de la théologie, étaient sans exception de dignes continuateurs d'une +respectable tradition. Sous le rapport de la doctrine, cependant, la +brèche était faite. L'ultramontanisme et le goût de l'irrationnel +s'introduisaient dans la citadelle de la théologie modérée. L'ancienne +école savait délirer avec sobriété; elle portait dans l'absurde même les +règles du bon sens. Elle n'admettait l'irrationnel, le miracle, que dans +la mesure strictement exigée par l'Écriture et l'autorité de l'Église. +La nouvelle école s'y complaît et semble à plaisir rétrécir le champ de +défense de l'apologétique. Il ne faut pas nier, d'un autre côté, que la +nouvelle école ne soit à quelques égards plus ouverte, plus conséquente, +et qu'elle ne tienne, surtout de son commerce avec l'Allemagne, des +éléments de discussion qu'ignoraient absolument les vieux traités _de +Locis theologicis_. Dans cette voie pleine d'imprévu et, si l'on veut, +de périls, Saint-Sulpice n'a été représenté que par un seul homme; mais +cet homme fut certainement le sujet le plus remarquable que le clergé +français ait produit de nos jours; je veux parler de M. Le Hir. Je l'ai +connu à fond, comme on le verra tout à l'heure. Pour comprendre ce qui +va suivre, il faut être très versé dans les choses de l'esprit humain et +en particulier dans les choses de la foi. + +M. Le Hir était un savant et un saint; il était éminemment l'un et +l'autre. Cette cohabitation dans une même personne de deux entités qui +ne vont guère ensemble se faisait chez lui sans collision trop sensible; +car le saint l'emportait absolument et régnait en maître. Pas une des +objections du rationalisme qui ne soit venue jusqu'à lui. Il n'y faisait +aucune concession; car la vérité de l'orthodoxie ne fut jamais pour lui +l'objet d'un doute. C'était là, de sa part, un acte de volonté +triomphante plus qu'un résultat subi. Tout à fait étranger à la +philosophie naturelle et à l'esprit scientifique, dont la première +condition est de n'avoir aucune foi préalable et de rejeter ce qui +n'arrive pas, il resta dans cet équilibre où une conviction moins +ardente eût trébuché. Le surnaturel ne lui causait aucune répugnance +intellectuelle. Sa balance était très juste; mais dans un des plateaux +il y avait un poids infini, une foi inébranlable. Ce qu'on aurait pu +mettre dans l'autre plateau eût paru léger; toutes les objections du +monde ne l'eussent point fait vaciller. + +La supériorité de M. Le Hir venait surtout de sa profonde connaissance +de l'exégèse et de la théologie allemandes. Ce qu'il trouvait dans cette +interprétation de compatible avec l'orthodoxie catholique, il se +l'appropriait. En critique, les incompatibilités se produisaient à +chaque pas. En grammaire, au contraire, l'accord était facile. Ici M. Le +Hir n'avait pas de supérieur. Il possédait à fond la doctrine de +Gesenius et d'Ewald, et la discutait savamment sur plusieurs points. Il +s'occupa des inscriptions phéniciennes et fit une supposition très +ingénieuse, qui depuis a été confirmée. Sa théologie était presque tout +entière empruntée à l'école catholique allemande, à la fois plus avancée +et moins raisonnable que notre vieille scolastique française. M. Le Hir +rappelle, à beaucoup d'égards, Dœllinger par son savoir et ses vues +d'ensemble; mais sa docilité l'eût préservé des dangers que le concile +du Vatican a fait courir à la foi de la plupart des ecclésiastiques +instruits. + +Il mourut prématurément en 1868, au milieu des projets du concile, aux +travaux préparatoires duquel il était appelé. J'avais toujours eu +l'intention de proposer à mes confrères de l'Académie des inscriptions +et belles-lettres de le nommer membre libre de notre compagnie. Il eût +rendu, je n'en doute pas, à la commission du _Corpus_ des inscriptions +sémitiques des services considérables. + +À son immense savoir M. Le Hir joignait une manière d'écrire juste et +ferme. Il aurait eu beaucoup d'esprit s'il se fût permis d'en avoir. Sa +mysticité tendue rappelait celle de M. Gottofrey; mais il avait bien +plus de rectitude de jugement. Sa mine était étrange. Il avait la taille +d'un enfant et l'apparence la plus chétive, mais des yeux et un front +indiquant la compréhension la plus vaste. Au fond, il ne lui manqua que +ce qui l'eût fait cesser d'être catholique, la critique. Je dis mal: il +avait la critique très exercée en tout ce qui ne tient pas à la foi; +mais la foi avait pour lui un tel coefficient de certitude, que rien ne +pouvait la contre-balancer. Sa piété était vraiment comme les +mères-perles de François de Sales, «qui vivent emmy la mer sans prendre +aucune goutte d'eau marine». La science qu'il avait de l'erreur était +toute spéculative; une cloison étanche empêchait la moindre infiltration +des idées modernes de se faire dans le sanctuaire réservé de son cœur, +où brûlait, à côté du pétrole, la petite lampe inextinguible d'une piété +tendre et absolument souveraine. Comme je n'avais pas en mon esprit ces +sortes de cloisons étanches, le rapprochement d'éléments contraires qui, +chez M. Le Hir, produisait une profonde paix intérieure, aboutit chez +moi à d'étranges explosions. + + +II + +En somme, malgré des lacunes, Saint-Sulpice, quand j'y passai il y a +quarante ans, présentait un ensemble d'assez fortes études. Mon ardeur +de savoir avait sa pâture. Deux mondes inconnus étaient devant moi, la +théologie, l'exposé raisonné du dogme chrétien, et la Bible, censée le +dépôt et la source de ce dogme. Je m'enfonçai dans le travail. Ma +solitude était plus grande encore qu'à Issy. Je ne connaissais pas une +âme dans Paris. Je fus deux ans sans suivre d'autre rue que la rue de +Vaugirard, qui, une fois par semaine, nous menait à Issy. Je parlais +extrêmement peu. Ces messieurs, pendant tout ce temps, furent pour moi +d'une bonté extrême. Mon caractère doux et mes habitudes studieuses, mon +silence, ma modestie leur plurent, et je crois que plusieurs d'entre eux +firent tout bas la réflexion que me communiqua M. Carbon: «Voilà pour +nous un futur bon confrère.» Le 29 mars 1844, j'écrivais à un de mes +amis de Bretagne, alors au séminaire de Saint-Brieuc: + + Je me trouve fort bien ici. Le ton de la maison est excellent, + également éloigné de la rusticité, d'un égoïsme grossier et de + l'afféterie. On se connaît peu, et le cœur est un peu à froid; mais + les conversations sont dignes et élevées; il s'y mêle peu de + banalités et de commérages. On chercherait en vain entre les + directeurs et les élèves la cordialité; c'est là une plante qui ne + croît guère qu'en Bretagne; mais les directeurs ont un certain + esprit large et bon, qui plaît et convient parfaitement à l'état + moral des jeunes gens tels qu'ils leur arrivent. Leur gouvernement + est à peine sensible: c'est la maison qui marche, ce ne sont pas + eux qui la conduisent. Le règlement, les usages et l'esprit de la + maison font tout; les hommes sont passifs, ils sont là seulement + pour conserver. C'est une machine bien montée depuis deux cents + ans; elle marche toute seule; le mécanicien n'a qu'à veiller sur + elle, tout au plus, de temps en temps, à tourner un écrou et à + huiler les ressorts. Ce n'est pas comme à Saint Nicolas, par + exemple, où on ne laissait jamais la machine aller seule; le + mécanicien était toujours là, volant à droite, à gauche, mettant + partout le doigt, essoufflé, empressé, parce qu'on ne songeait pas + que la machine la mieux montée est celle qui exige le moins + d'action de la part du moteur. Le grand avantage que je trouve ici, + ce sont les remarquables facilités que l'on a pour le travail, + lequel est devenu pour moi un besoin et, eu égard à mon état + intérieur, un devoir. Le cours de morale est très bien fait; il + n'en est pas de même du cours de dogme: le professeur est nouveau, + ce qui, joint à l'importance majeure, et personnelle pour moi, des + traités _de la Religion_ et _de l'Église_, m'arrangerait fort mal, + si je ne trouvais auprès de ces autres messieurs le moyen d'y + suppléer. + +J'avais, en effet, pour les sciences ecclésiastiques un goût +particulier. Les textes se cantonnaient bien dans ma mémoire; ma tête +était à l'état d'un _Sic et Non_ d'Abélard. Tout entière construction du +XIIIe siècle, la théologie ressemble à une cathédrale gothique: elle en +a la grandeur, les vides immenses et le peu de solidité. Ni les Pères de +l'Église, ni les écrivains chrétiens de la première moitié du moyen âge +ne songèrent à dresser une exposition systématique des dogmes chrétiens +dispensant de lire la Bible avec suite. La _Somme_ de saint Thomas +d'Aquin, résumé de la scolastique antérieure, est comme un immense +casier, qui, si le catholicisme est éternel, servira à tous les siècles: +les décisions des conciles et des papes à venir y ayant leur place en +quelque sorte d'avance étiquetée. Il ne peut être question de progrès +dans un tel ordre d'exposition. Au XVIe siècle, le concile de Trente +détermine une foule de points qui étaient jusque-là controversables; +mais chacun de ces _anathèmes_ avait déjà sa rubrique ouverte dans +l'immense cadre de saint Thomas. Melchior Canus et Suarès refont la +_Somme_ sans y rien ajouter d'essentiel. Au XVIIe et au XVIIIe siècle, +la Sorbonne compose, pour l'usage des écoles, des traités commodes, qui +ne sont le plus souvent que la _Somme_ remaniée et amoindrie. Partout ce +sont les mêmes textes découpés et séparés de ce qui les explique, les +mêmes syllogismes triomphants, mais posant sur le vide, les mêmes +défauts de critique historique, provenant de la confusion des dates et +des milieux. + +La théologie se divise en dogmatique et en morale. La théologie +dogmatique, outre les Prolégomènes comprenant les discussions relatives +aux sources de l'autorité divine, se divise en quinze traités ayant pour +objet tous les dogmes du christianisme. À la base est le traité _de la +Vraie Religion_, où l'on essaye de démontrer le caractère surnaturel de +la religion chrétienne, c'est-à-dire des Écritures révélées et de +l'Église. Puis tous les dogmes se prouvent par l'Écriture, par les +conciles, par les Pères, par les théologiens. Il ne faut pas nier qu'un +rationalisme très avoué ne soit au fond de tout cela. Si la scolastique +est fille de saint Thomas d'Aquin, elle est petite-fille d'Abélard. Dans +un tel système, la raison est avant toute chose, la raison prouve la +révélation, la divinité de l'Écriture et l'autorité de l'Église. Cela +fait, la porte est ouverte à toutes les déductions. Le seul accès de +colère que Saint-Sulpice ait éprouvé, depuis qu'il n'y a plus de +jansénisme, fut contre M. de Lamennais, le jour où cet exalté vint dire +qu'il faut débuter, non par la raison, mais par la foi. Et qui reste +juge en dernier lieu des titres de la foi, si ce n'est la raison? + +La théologie morale se compose d'une douzaine de traités, comprenant +tout l'ensemble de la morale philosophique et du droit, complétés par la +révélation et les décisions de l'Église. Tout cela fait une sorte +d'encyclopédie très fortement enchaînée. C'est un édifice dont les +pierres sont liées par des tenons en fer; mais la base est d'une +faiblesse extrême. Cette base, c'est le traité _de la Vraie Religion_, +lequel est tout à fait ruineux. Car non seulement on n'arrive pas à +établir que la religion chrétienne soit plus particulièrement que les +autres divine et révélée, mais on ne réussit pas à prouver que, dans le +champ de la réalité attingible à nos observations, il se soit passé un +événement surnaturel, un miracle. L'inexorable phrase de M. Littré: +«Quelque recherche qu'on ait faite, jamais un miracle ne s'est produit +là où il pouvait être observé et constaté,» cette phrase, dis-je, est un +bloc qu'on ne remuera point. On ne saurait prouver qu'il soit arrivé un +miracle dans le passé, et nous attendrons sans doute longtemps avant +qu'il s'en produise un dans les conditions correctes qui seules +donneraient à un esprit juste la certitude de ne pas être trompé. + +En admettant la thèse fondamentale du traité _de la Vraie Religion_, le +champ de bataille est restreint; mais la bataille est loin d'être finie. +La lutte est maintenant avec les protestants et les sectes dissidentes, +qui, tout en admettant les textes révélés, refusent d'y voir les dogmes +dont l'Église catholique s'est chargée avec les siècles. Ici, la +controverse porte sur des milliers de points; son bilan se chiffre en +défaites sans nombre. L'Église catholique s'oblige à soutenir que ses +dogmes ont toujours existé tels qu'elle les enseigne, que Jésus a +institué la confession, l'extrême-onction, le mariage; qu'il a enseigné +ce qu'ont décidé plus tard les conciles de Nicée et de Trente. Rien de +plus inadmissible. Le dogme chrétien s'est fait, comme toute chose, +lentement, peu à peu, par une sorte de végétation intime. La théologie, +en prétendant le contraire, entasse contre elle des montagnes +d'objections, s'oblige à rejeter toute critique. J'engage les personnes +qui voudraient se rendre compte de cela à lire dans une Théologie le +traité des sacrements: elles y verront par quelles suppositions +gratuites, dignes des Évangiles apocryphes, de Marie d'Agreda, ou de +Catherine Emmerich, on arrive à prouver que tous les sacrements ont été +établis par Jésus-Christ à un moment de sa vie. Les discussions sur la +matière et la forme des sacrements prêtent aux mêmes observations. +L'obstination à trouver en toute chose la matière et la forme date de +l'introduction de l'aristotélisme en théologie au XIIIe siècle. Or on +encourait les censures ecclésiastiques, si l'on repoussait cette +application rétrospective de la philosophie d'Aristote aux créations +liturgiques de Jésus. + +L'intuition du devenir, dans l'histoire comme dans la nature, était dès +lors l'essence de ma philosophie. Mes doutes ne vinrent pas d'un +raisonnement, ils vinrent de dix mille raisonnements. L'orthodoxie a +réponse à tout et n'avoue pas une bataille perdue. Certes, la critique +elle-même veut que, dans certains cas, on admette une réponse subtile +comme valable. Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable. Une +réponse subtile peut être vraie. Deux réponses subtiles peuvent même à +la rigueur être vraies à la fois. Trois, c'est plus difficile. Quatre, +c'est presque impossible. Mais que, pour défendre la même thèse, dix, +cent, mille réponses subtiles doivent être admises comme vraies à la +fois, c'est la preuve que la thèse n'est pas bonne. Le calcul des +probabilités appliqué à toutes ces petites banqueroutes de détail est +pour un esprit sans parti pris d'un effet accablant. Or Descartes +m'avait enseigné que la première condition pour trouver la vérité est de +n'avoir aucun parti pris. L'œil complètement achromatique est seul fait +pour apercevoir la vérité dans l'ordre philosophique, politique et +moral. + + +III + +La lutte théologique prenait pour moi un caractère particulier de +précision sur le terrain des textes censés révélés. L'enseignement +catholique, se croyant sûr de lui-même, acceptait la bataille sur ce +champ, comme sur les autres, avec une parfaite bonne foi. La langue +hébraïque était ici l'instrument capital, puisque, des deux Bibles +chrétiennes, l'une est en hébreu et que, même pour le Nouveau Testament, +il n'y a pas de complète exégèse sans la connaissance de l'hébreu. + +L'étude de l'hébreu n'était pas obligatoire au séminaire; elle était +même suivie par un très petit nombre d'élèves. En 1843-1844, M. Garnier +fit encore, dans sa chambre, le cours supérieur, celui où l'on +expliquait les textes difficiles à deux ou trois élèves. M. Le Hir, +depuis quelques années, faisait le cours de grammaire. Je m'inscrivis +tout d'abord. La philologie exacte de M. Le Hir m'enchanta. Il se montra +pour moi plein d'attentions; il était Breton comme moi; nos caractères +avaient beaucoup de ressemblance; au bout de quelques semaines, je fus +son élève presque unique. Son exposition de la grammaire hébraïque, avec +comparaison des autres idiomes sémitiques, était admirable. «Je le +regarde comme un vrai savant, écrivais-je à mon ami du séminaire de +Saint-Brieuc. Si Dieu lui donne encore dix ans de vie, ce qui +malheureusement semble douteux, nous pourrons l'opposer à ce que la +science critique de l'Allemagne a de plus colossal. L'étude de l'hébreu +est, par ses leçons, singulièrement facilitée. Je suis tombé de surprise +quand je me suis trouvé en présence de cette langue si simple, sans +construction, presque sans syntaxe, expression nue de l'idée pure, une +vraie langue d'enfant.» + +J'avais, à ce moment, une force d'assimilation extraordinaire. Je suçai +tout ce que j'entendais dire à mon maître. Ses livres étaient à ma +disposition, et il avait une bibliothèque très complète. Les jours de +promenade à Issy, il m'emmenait sur les hauteurs de la Solitude, et là +il m'apprenait le syriaque. Nous expliquions ensemble le Nouveau +Testament syriaque de Gutbier. M. Le Hir fixa ma vie; j'étais philologue +d'instinct. Je trouvai en lui l'homme le plus capable de développer +cette aptitude. Tout ce que je suis comme savant, je le suis par M. Le +Hir. Il me semble même parfois que tout ce que je n'ai pas appris de +lui, je ne l'ai jamais bien su. Ainsi il n'était pas très fort en arabe, +et c'est pour cela que je suis toujours resté médiocre arabisant. + +Une circonstance due à la bonté de ces messieurs vint me confirmer dans +ma vocation de philologue, et, à l'insu de mes excellents maîtres, +entre-bâiller pour moi une porte que je n'osais ouvrir moi-même. En +1844, M. Garnier, vaincu par la vieillesse, dut cesser de faire le cours +supérieur d'hébreu. M. Le Hir fit ce cours et, sachant combien je +m'étais bien assimilé sa doctrine, il voulut que je fusse chargé du +cours de grammaire. Ce fut M. Carbon qui, avec sa bienveillance +ordinaire, m'annonça en souriant cette bonne nouvelle, et m'apprit que +la compagnie me donnait pour honoraires une somme de trois cents francs. +Cela me parut colossal; je dis à M. Carbon que je n'avais pas besoin +d'une somme aussi énorme; je le remerciai. M. Carbon m'imposa d'accepter +cent cinquante francs pour acheter des livres. + +Une bien autre faveur fut de me permettre d'aller suivre, au Collège de +France, deux fois par semaine, le cours de M. Étienne Quatremère. M. +Quatremère préparait peu son cours; pour l'exégèse biblique, il était +resté volontairement en dehors du mouvement scientifique. Il ressemblait +bien plus à M. Garnier qu'à M. Le Hir. Janséniste à la façon de +Silvestre de Sacy, il partageait le demi-rationalisme de Hug, de +Jahn,--réduisant autant que possible la part du surnaturel, en +particulier dans les cas de ce qu'il appelait «les miracles d'une +exécution difficile», comme le miracle de Josué,--retenant cependant le +principe, au moins pour les miracles du Nouveau Testament. Cet +éclectisme superficiel me satisfit peu. M. Le Hir était bien plus près +du vrai en ne cherchant pas à atténuer la chose racontée, et en étudiant +attentivement, à la façon d'Ewald, le récit lui-même. Comme grammairien +comparatif, M. Quatremère était aussi très inférieur à M. Le Hir; mais +son érudition orientale était colossale. Le monde scientifique s'ouvrait +devant moi; je voyais que ce qui en apparence ne devait intéresser que +les prêtres pouvait aussi intéresser les laïques. L'idée me vint dès +lors plus d'une fois qu'un jour j'enseignerais à cette même table, dans +cette petite «Salle des langues», où j'ai en effet réussi à m'asseoir, +en y mettant une dose assez forte d'obstination. + +Cette obligation de clarifier et de systématiser mes idées, en vue de +leçons faites à des condisciples du même âge que moi, décida ma +vocation. Mon cadre d'enseignement fut dès lors arrêté; tout ce que j'ai +fait depuis en philologie est sorti de cette modeste conférence que +l'indulgence de mes maîtres m'avait confiée. La nécessité de pousser +aussi loin que possible mes études d'exégèse et de philologie sémitique +m'obligea d'apprendre l'allemand. Je n'avais à cet égard aucune +préparation; à Saint-Nicolas, mon éducation avait été toute latine et +française. Je ne m'en plains pas. L'homme ne doit savoir littérairement +que deux langues, le latin et la sienne; mais il doit comprendre toutes +celles dont il a besoin pour ses affaires ou son instruction. Un bon +condisciple alsacien, M. Kl..., dont je vois souvent le nom cité pour +les services qu'il rend à ses compatriotes à Paris, voulut bien me +faciliter les débuts. La littérature était pour moi chose si secondaire, +au milieu de l'enquête ardente qui m'absorbait, que j'y fis d'abord peu +d'attention. Je sentis cependant un génie nouveau, fort différent de +celui de notre XVIIe siècle. Je l'admirai d'autant plus que je n'en +voyais pas les limites. L'esprit particulier de l'Allemagne, à la fin du +dernier siècle et dans la première moitié de celui-ci, me frappa; je +crus entrer dans un temple. C'était bien là ce que je cherchais, la +conciliation d'un esprit hautement religieux avec l'esprit critique. Je +regrettais par moments de n'être pas protestant, afin de pouvoir être +philosophe sans cesser d'être chrétien. Puis je reconnaissais qu'il n'y +a que les catholiques qui soient conséquents. Une seule erreur prouve +qu'une Église n'est pas infaillible; une seule partie faible prouve +qu'un livre n'est pas révélé. En dehors de la rigoureuse orthodoxie, je +ne voyais que la libre pensée à la façon de l'école française du XVIIIe +siècle. Mon initiation aux études allemandes me mettait ainsi dans la +situation la plus fausse; car, d'une part, elle me montrait +l'impossibilité d'une exégèse sans concessions; de l'autre, je voyais +parfaitement que ces messieurs de Saint-Sulpice avaient raison de ne pas +faire de concessions, puisqu'un seul aveu d'erreur ruine l'édifice de la +vérité absolue et la ravale au rang des autorités humaines, où chacun +fait son choix, selon son goût personnel. + +Dans un livre divin, en effet, tout est vrai, et, deux contradictoires +ne pouvant être vraies à la fois, il ne doit s'y trouver aucune +contradiction. Or l'étude attentive que je faisais de la Bible, en me +révélant des trésors historiques et esthétiques, me prouvait aussi que +ce livre n'était pas plus exempt qu'aucun autre livre antique de +contradictions, d'inadvertances, d'erreurs. Il s'y trouve des fables, +des légendes, des traces de composition tout humaine. Il n'est plus +possible de soutenir que la seconde partie d'Isaïe soit d'Isaïe. Le +livre de Daniel, que toute l'orthodoxie rapporte au temps de la +captivité, est un apocryphe composé en 169 ou 170 avant Jésus-Christ. Le +livre de Judith est une impossibilité historique. L'attribution du +Pentateuque à Moïse est insoutenable, et nier que plusieurs parties de +la Genèse aient le caractère mythique, c'est s'obliger à expliquer comme +réels des récits tels que celui du paradis terrestre, du fruit défendu, +de l'arche de Noé. Or on n'est pas catholique si l'on s'écarte sur un +seul de ces points de la thèse traditionnelle. Que devient ce miracle, +si fort admiré de Bossuet: «Cyrus nommé deux cents ans avant sa +naissance?» Que deviennent les soixante-dix semaines d'années, bases des +calculs de l'_Histoire universelle_, si la partie du livre d'Isaïe où +Cyrus est nommé a été justement composée du temps de ce conquérant, et +si pseudo-Daniel est contemporain d'Antiochus Épiphane? + +L'orthodoxie oblige de croire que les livres bibliques sont l'ouvrage de +ceux à qui les titres les attribuent. Les doctrines catholiques les plus +mitigées sur l'inspiration ne permettent d'admettre dans le texte sacré +aucune erreur caractérisée, aucune contradiction, même en des choses qui +ne concernent ni la foi, ni les mœurs. Or mettons que, parmi les mille +escarmouches que se livrent la critique et l'apologétique orthodoxe sur +les détails du texte prétendu sacré, il y en ait quelques-unes où, par +rencontre fortuite et contrairement aux apparences, l'apologétique ait +raison: il est impossible qu'elle ait raison mille fois dans sa gageure, +et il suffit qu'elle ait tort une seule fois pour que la thèse de +l'inspiration soit mise à néant. Cette théorie de l'inspiration, +impliquant un fait surnaturel, devient impossible à maintenir en +présence des idées arrêtées du bon sens moderne. Un livre inspiré est un +miracle. Il devrait se présenter dans des conditions où aucun livre ne +se présente. «Vous n'êtes pas si difficile, dira-t-on, pour Hérodote, +pour les poèmes homériques.» Sans doute; mais Hérodote, les poèmes +homériques ne sont pas donnés pour des livres inspirés. + +En fait de contradictions, par exemple, il n'y a pas d'esprit dégagé de +préoccupations théologiques qui ne soit forcé de reconnaître des +divergences inconciliables entre les synoptiques et le quatrième +évangile, et entre les synoptiques comparés les uns avec les autres. +Pour nous rationalistes, cela n'a pas grande conséquence; mais +l'orthodoxe, obligé de prouver que son livre a toujours raison, se +trouve engagé en des subtilités infinies. Silvestre de Sacy était +surtout préoccupé des citations de l'Ancien Testament qui sont faites +dans le Nouveau. Il trouvait tant de difficultés à les justifier, lui si +exact en fait de citations, qu'il avait fini par admettre en principe +que les deux Testaments, chacun de leur côté, sont infaillibles, mais +que le Nouveau n'est pas infaillible quand il cite l'Ancien. Il faut +n'avoir pas la moindre habitude des choses religieuses pour s'étonner +que des esprits singulièrement appliqués aient tenu en des positions +aussi désespérées. Dans ces naufrages d'une foi dont on avait fait le +centre de sa vie, on s'accroche aux moyens de sauvetage les plus +invraisemblables plutôt que de laisser tout ce qu'on aime périr corps et +biens. + +Les gens du monde qui croient qu'on se décide dans le choix de ses +opinions par des raisons de sympathie ou d'antipathie s'étonneront +certainement du genre de raisonnements qui m'écarta de la foi +chrétienne, à laquelle j'avais tant de motifs de cœur et d'intérêt de +rester attaché. Les personnes qui n'ont pas l'esprit scientifique ne +comprennent guère qu'on laisse ses opinions se former hors de soi par +une sorte de concrétion impersonnelle, dont on n'est en quelque sorte +que le spectateur. En me livrant ainsi à la force des choses, je croyais +me conformer aux règles de la grande école du XVIIe siècle, surtout de +Malebranche, dont le premier principe est que la raison doit être +contemplée, et qu'on n'est pour rien dans sa procréation; en sorte que +le devoir de l'homme est de se mettre devant la vérité, dénué de toute +personnalité, prêt à se laisser traîner où voudra la démonstration +prépondérante. Loin de viser d'avance certains résultats, ces illustres +penseurs voulaient que, dans la recherche de la vérité, on s'interdît +d'avoir un désir, une tendance, un attachement personnel. Quel est le +grand reproche que les prédicateurs du XVIIe siècle adressent aux +libertins? C'est d'avoir embrassé ce qu'ils désiraient, c'est d'être +arrivés aux opinions irréligieuses parce qu'ils avaient envie qu'elles +fussent vraies. + +Dans cette grande lutte engagée entre ma raison et mes croyances, +j'évitai soigneusement de faire un seul raisonnement de philosophie +abstraite. La méthode des sciences physiques et naturelles, qui, à Issy, +m'était apparue comme la loi du vrai, faisait que je me défiais de tout +système. Je ne m'arrêtai jamais à une objection sur les dogmes de la +Trinité, de l'incarnation, envisagés en eux-mêmes. Ces dogmes, se +passant dans l'éther métaphysique, ne choquaient en moi aucune opinion +contraire. Rien de ce que pouvaient avoir de critiquable la politique et +l'esprit de l'Église, soit dans le passé, soit dans le présent, ne me +faisait la moindre impression. Si j'avais pu croire que la théologie et +la Bible étaient la vérité, aucune des doctrines plus tard groupées dans +le _Syllabus_, et qui, dès lors, étaient plus ou moins promulguées, ne +m'eût causé la moindre émotion. Mes raisons furent toutes de l'ordre +philologique et critique; elles ne furent nullement de l'ordre +métaphysique, de l'ordre politique, de l'ordre moral. Ces derniers +ordres d'idées me paraissaient peu tangibles et pliables à tout sens. +Mais la question de savoir s'il y a des contradictions, entre le +quatrième Évangile et les synoptiques est une question tout à fait +saisissable. Je vois ces contradictions avec une évidence si absolue, +que je jouerais là-dessus ma vie, et par conséquent mon salut éternel, +sans hésiter un moment. Dans une telle question, il n'y a pas de ces +arrière-plans qui rendent si douteuses toutes les opinions morales et +politiques. Je n'aime ni Philippe II ni Pie V; mais, si je n'avais pas +des raisons matérielles de ne pas croire au catholicisme, ce ne seraient +ni les atrocités de Philippe II ni les bûchers de Pie V qui +m'arrêteraient beaucoup. + +De très bons esprits m'ont quelquefois fait entendre que je ne me serais +pas détaché du catholicisme sans l'idée trop étroite que je m'en fis, +ou, si l'on veut, que mes maîtres m'en donnèrent. Certaines personnes +rendent un peu Saint-Sulpice responsable de mon incrédulité et lui +reprochent, d'une part, de m'avoir inspiré pleine confiance dans une +scolastique impliquant un rationalisme exagéré; de l'autre, de m'avoir +présenté comme nécessaire à admettre le _summum_ de l'orthodoxie; si +bien qu'en même temps ils grossissaient outre mesure le bol alimentaire +et rétrécissaient singulièrement l'orifice de déglutition. Cela est tout +à fait injuste. Dans leur manière de présenter le christianisme, ces +messieurs de Saint-Sulpice, en ne dissimulant rien de la carte de ce +qu'il faut croire, étaient tout simplement d'honnêtes gens. Ce ne sont +pas eux qui ont ajouté la qualification _Est de fide_ à la suite de tant +de propositions insoutenables. Une des pires malhonnêtetés +intellectuelles est de jouer sur les mots, de présenter le christianisme +comme n'imposant presque aucun sacrifice à la raison, et, à l'aide de +cet artifice, d'y attirer des gens qui ne savent pas ce à quoi au fond +ils s'engagent. C'est là l'illusion des catholiques laïques qui se +disent libéraux. Ne sachant ni théologie ni exégèse, ils font de +l'accession au christianisme une simple adhésion à une coterie. Ils en +prennent et ils en laissent; ils admettent tel dogme, repoussent tel +autre, et s'indignent après cela quand on leur dit qu'ils ne sont pas de +vrais catholiques. Quelqu'un qui a fait de la théologie n'est plus +capable d'une telle inconséquence. Tout reposant pour lui sur l'autorité +infaillible de l'Écriture et de l'Église, il n'y a pas à choisir. Un +seul dogme abandonné, un seul enseignement de l'Église repoussé, c'est +la négation de l'Église et de la révélation. Dans une Église fondée sur +l'autorité divine, on est aussi hérétique pour nier un seul point que +pour nier le tout. Une seule pierre arrachée de cet édifice, l'ensemble +croule fatalement. + +Il ne sert non plus de rien d'alléguer que l'Église fera peut-être un +jour des concessions, qui rendront inutiles des ruptures comme celle à +laquelle je dus me résigner, et qu'alors on jugera que j'ai renoncé au +royaume de Dieu pour des vétilles. Je sais bien la mesure des +concessions que l'Église peut faire et de celles qu'il ne faut pas lui +demander. Jamais l'Église catholique n'abandonnera rien de son système +scolastique et orthodoxe; elle ne le peut pas; c'est comme si l'on +demandait à M. le comte de Chambord de n'être pas légitimiste. Il y aura +des scissions, je le crois, plus que jamais; mais le vrai catholique +dira inflexiblement: «S'il faut lâcher quelque chose, je lâche tout; car +je crois à tout par principe d'infaillibilité, et le principe +d'infaillibilité est aussi blessé par une petite concession que par dix +mille grandes.» De la part de l'Église catholique, avouer que Daniel est +un apocryphe du temps des Macchabées serait avouer qu'elle s'est +trompée; si elle s'est trompée en cela, elle a pu se tromper en autre +chose; elle n'est plus divinement inspirée. + +Je ne regrette donc nullement d'être tombé, pour mon éducation +religieuse, sur des maîtres sincères qui se seraient fait scrupule de me +laisser aucune illusion sur ce que doit admettre un catholique. Le +catholicisme que j'ai appris n'est pas ce fade compromis, bon pour les +laïques, qui a produit de nos jours tant de malentendus. Mon +catholicisme est celui de l'Écriture, des conciles et des théologiens. +Ce catholicisme, je l'ai aimé, je le respecte encore; l'ayant trouvé +inadmissible, je me suis séparé de lui. Voilà qui est loyal de part et +d'autre. Ce qui n'est pas loyal, c'est de dissimuler le cahier des +charges, c'est de se faire l'apologiste de ce qu'on ignore. Je ne me +suis jamais prêté à ces mensonges. Je n'ai pas cru respectueux pour la +foi de tricher avec elle. Ce n'est pas ma faute si mes maîtres m'avaient +enseigné la logique, et, par leurs argumentations impitoyables, avaient +fait de mon esprit un tranchant d'acier. J'ai pris au sérieux ce qu'on +m'a appris, scolastique, règles du syllogisme, théologie, hébreu; j'ai +été un bon élève; je ne saurais être damné pour cela. + + +IV + +Telles furent ces deux années de travail intérieur, que je ne peux +comparer qu'à une violente encéphalite, durant laquelle toutes les +autres fonctions de la vie furent suspendues en moi. Par une petite +pédanterie d'hébraïsant, j'appelai cette crise de mon existence +_Nephtali_[19], et je me redisais souvent le dicton hébraïque: +_Naphtoulé élohim niphtalti_: «J'ai lutté des luttes de Dieu.» Mes +sentiments intérieurs n'étaient pas changés; mais, chaque jour, une +maille du tissu de ma foi se rompait. L'immense travail auquel je me +livrais m'empêchait de tirer les conséquences; ma conférence d'hébreu +m'absorbait; j'étais comme un homme dont la respiration est suspendue. +Mon directeur, à qui je communiquais mes troubles, me disait exactement +comme M. Gosselin à Issy: «Tentations contre la foi! N'y faites pas +attention; allez droit devant vous.» Il me fit lire un jour la lettre +que saint François de Sales écrivait à madame de Chantal: «Ces +tentations ne sont que des afflictions comme les autres. Sachez que j'ai +vu peu de personnes avoir été avancées sans cette épreuve; il faut avoir +patience. Il ne faut nullement répondre, ni faire semblant d'entendre ce +que l'ennemi dit. Qu'il clabaude tant qu'il voudra à la porte, il ne +faut pas seulement dire: «Qui va là?» + +La pratique des directeurs ecclésiastiques est, en effet, le plus +souvent, de conseiller à celui qui avoue des doutes contre la foi de ne +pas y faire attention. Loin de reculer les vœux pour ce motif, ils les +précipitent, pensant que ces troubles disparaissent quand il n'est plus +temps d'y donner suite, et que les soucis de la vie active du ministère +chassent plus tard ces hésitations spéculatives. Ici, je dois le dire, +je trouvai la sagesse de mes pieux directeurs un peu en défaut. Mon +directeur de Paris, homme très éclairé cependant, voulait que je prisse +résolument le sous-diaconat, le premier des ordres sacrés constituant un +lien irrévocable. Je refusai net. Quant aux premiers degrés de la +cléricature, je lui avais obéi. C'est lui-même qui me fit remarquer que +la formule exacte de l'engagement qu'ils impliquent est contenue dans +les paroles du psaume qu'on prononce: _Dominus pars hæreditatis meæ et +calicis mei. Tu es qui restitues hæreditatem meam mihi_. Eh bien, la +main sur la conscience, cet engagement-là, je n'y ai jamais manqué. Je +n'ai jamais eu d'autre intérêt que celui de la vérité, et j'y ai fait +des sacrifices. Une idée élevée m'a toujours soutenu dans la direction +de ma vie; si bien même, que l'héritage que Dieu devrait me rendre, +d'après notre arrangement réciproque, ma foi! je l'en tiens quitte. Mon +lot a été bon, et je peux ajouter en continuant le psaume: _Portio +cecidit mihi in præclaris; etenim hæreditas mea præclara est mihi_. + +Mon ami du séminaire de Saint-Brieuc[20], après de grandes hésitations, +s'était décidé à prendre les ordres sacrés. Je retrouve la lettre que je +lui écrivis à ce sujet le 29 mars 1844, dans un moment où mes doutes sur +la foi me laissaient un calme relatif. + + * * * * * + +J'ai été heureux, mais non surpris, en apprenant que tu avais fait le +pas décisif. Les inquiétudes dont tu étais agité devront toujours +s'élever dans l'âme de celui qui envisage sérieusement la portée du +sacerdoce chrétien. Ce sont des épreuves pénibles, mais au fond +honorables et salutaires, et je n'estimerais pas beaucoup celui qui +arriverait au sacerdoce sans les avoir traversées... Je t'ai dit comment +une force indépendante de moi ébranlait en moi les croyances qui ont +fait jusqu'ici le fondement de ma vie et de mon bonheur. Oh! mon ami, +que ces tentations sont cruelles et comme j'aurais des entrailles de +compassion, si Dieu m'amenait jamais quelque malheureux qui en fût +travaillé! Comme ceux qui ne les ont pas éprouvées sont maladroits +envers ceux qui en souffrent! Cela est tout simple; on ne sent bien que +ce qu'on a éprouvé, et ce sujet est si délicat, que je ne crois pas +qu'il y ait deux hommes au monde plus incapables de s'entendre qu'un +croyant et un doutant, quand ils se trouvent en face l'un de l'autre, +quelles que soient leur bonne foi et même leur intelligence. Ils parlent +deux langues inintelligibles, si la grâce de Dieu n'intervient entre eux +comme interprète. Que j'ai bien senti combien ces grands maux sont +au-dessus de tout remède humain et que Dieu s'en est réservé le +traitement, _manu mitissima et suavissima pertractans vulnera mea_, +comme dit saint Augustin, qu'on s'aperçoit bien avoir passé par cette +filière, à la façon dont il en parle!... Parfois l'_Angelus Satanæ qui +me colaphizet_ se réveille. Que veux-tu, mon pauvre ami! c'est notre +sort. _Converte te supra, converte te infra_, la vie de l'homme et +surtout du chrétien est un combat, et en définitive, ces tempêtes lui +sont peut-être plus avantageuses qu'un trop grand calme, où il +s'endormirait... Je ne reviens pas, mon cher ami, en songeant qu'avant +un an tu seras prêtre, toi, mon cher Liart, qui as été mon condisciple, +mon ami d'enfance. Nous voilà plus qu'à moitié de notre vie, selon +l'ordre ordinaire, et l'autre moitié ne sera probablement pas la plus +agréable. Comme cela nous engage à regarder ce qui passe comme n'étant +pas et à supporter patiemment des peines de quelques jours, dont nous +rirons dans quelques années et auxquelles nous ne penserons pas dans +l'éternité! Vanité des vanités! + + * * * * * + +Un an après, le mal que je croyais passager avait envahi ma conscience +tout entière. Le 22 mars 1845, j'écrivis à mon ami, une lettre qu'il ne +put lire. Il était mourant quand elle lui parvint. + + * * * * * + +Ma position au séminaire n'a reçu, depuis nos derniers entretiens, aucun +changement bien sensible. J'ai la faculté d'assister régulièrement au +cours de syriaque de M. Quatremère, au Collège de France, et j'y trouve +un intérêt extrême. Cela me sert à bien des fins: d'abord à acquérir des +connaissances belles et utiles, puis à me distraire de certaines choses +en m'occupant à d'autres... Il ne manquerait rien à mon bonheur, si les +désolantes pensées que tu sais ne m'affligeaient continuellement l'âme, +et cela selon une effroyable progression d'accroissement. Je suis bien +décidé à ne pas accepter le sous-diaconat à la prochaine ordination. +Cela ne devra paraître singulier à personne, puisque l'âge m'obligerait +à mettre un intervalle entre mes ordres. Du reste, que m'importe +l'opinion? Il faut que je m'habitue à la braver pour être prêt à tout +sacrifice. Je passe bien des moments cruels; cette semaine sainte +surtout, à été pour moi douloureuse; car toute circonstance qui +m'arrache à ma vie ordinaire me replonge dans mes anxiétés. Je me +console en pensant à Jésus, si beau, si pur, si idéal en sa souffrance, +qu'en toute hypothèse j'aimerai toujours. Même si je venais à +l'abandonner, cela devrait lui plaire; car ce serait un sacrifice fait à +la conscience, et Dieu sait s'il me coûterait! + +Je crois que toi, du moins, tu saurais le comprendre. Oh! mon ami, que +l'homme est peu libre dans le choix de sa destinée! Voici un enfant qui +n'agit encore que par impulsion et imitation; et c'est à cet âge qu'on +lui fait jouer sa vie; une puissance supérieure l'enlace dans +d'indissolubles liens; elle poursuit son travail en silence, et, avant +qu'il commence à se connaître, il est lié sans savoir comment. À un +certain âge, il se réveille; il veut agir. Impossible...; ses bras et +ses mains sont pris dans d'inextricables réseaux; c'est Dieu même qui le +serre, et la cruelle opinion est là, faisant un irrévocable arrêt des +velléités de son enfance, et elle rira de lui s'il veut quitter le jouet +qui amusa ses premières années. Oh! encore s'il n'y avait que l'opinion! +Mais tous les liens les plus doux de la vie entrent dans le tissu du +filet qui l'entoure, et il faudra qu'il arrache la moitié de son cœur, +s'il veut s'en délivrer. Que de fois j'ai désiré que l'homme naquît ou +tout à fait libre ou dénué de liberté. Il serait moins à plaindre s'il +naissait comme la plante invariablement fixée au sol qui doit la +nourrir. Avec ce lambeau de liberté, il est assez fort pour résister, +pas assez pour agir... Ô mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous +abandonné? Comment concilier tout cela avec l'empire d'un père? Il y a +là des mystères, mon ami. Heureux qui peut ne les sonder qu'en +spéculation! + +Il faut que tu sois bien mon ami pour que je te dise tout cela. Je n'ai +pas besoin de te demander le silence. Tu comprends qu'il faut des +ménagements pour ma mère. J'aimerais mieux mourir que de lui causer une +minute de peine. Ô Dieu, aurai-je la force de lui préférer mon devoir? +Je te la recommande; elle aime beaucoup tes attentions; c'est le plus +grand service que tu puisses me rendre. + + +V + +J'arrivai ainsi aux vacances de 1845, que j'allai passer, comme les +précédentes, en Bretagne. Là, j'eus beaucoup plus de temps pour +réfléchir. Les grains de sable de mes doutes s'agglomérèrent et +devinrent un bloc. Mon directeur, qui, avec les meilleures intentions du +monde, me conseillait mal, n'était plus auprès de moi. Je cessai de +prendre part aux sacrements de l'Église, tout en ayant le même goût que +par le passé pour ses prières. Le christianisme m'apparaissait comme +plus grand que jamais; mais je ne maintenais plus le surnaturel que par +un effort d'habitude, par une sorte de fiction avec moi-même. L'œuvre de +la logique était finie; l'œuvre de l'honnêteté commençait. Durant deux +mois à peu près, je fus protestant; je ne pouvais me résoudre à quitter +tout à fait la grande tradition religieuse dont j'avais vécu jusque-là; +je rêvais des réformes futures, où la philosophie du christianisme, +dégagée de toute scorie superstitieuse et conservant néanmoins son +efficacité morale (là était mon rêve), resterait la grande école de +l'humanité et son guide vers l'avenir. Mes lectures allemandes +m'entretenaient dans ces pensées. Herder était l'écrivain allemand que +je connaissais le mieux. Ses vastes vues m'enchantaient, et je me disais +avec un vif regret: «Ah! que ne puis-je, comme un Herder, penser tout +cela et rester ministre, prédicateur chrétien!» Mais, avec la notion +précise et à la fois respectueuse que j'avais du catholicisme, je +n'arrivais point à concevoir une honnête attitude d'âme qui me permît +d'être prêtre catholique en gardant les opinions que j'avais. J'étais +chrétien comme l'est un professeur de théologie de Halle ou de Tubingue. +Une voix secrète me disait: «Tu n'es plus catholique; ton habit est un +mensonge: quitte-le.» + +J'étais chrétien, cependant; car tous les papiers que j'ai de ce temps +me donnent, très clairement exprimé, le sentiment que j'ai plus tard +essayé de rendre dans la _Vie de Jésus_, je veux dire un goût vif pour +l'idéal évangélique et pour le caractère du fondateur du christianisme. +L'idée qu'en abandonnant l'Église, je resterais fidèle à Jésus, s'empara +de moi, et, si j'avais été capable de croire aux apparitions, j'aurais +certainement vu Jésus me disant: «Abandonne-moi pour être mon disciple.» +Cette pensée me soutenait, m'enhardissait. Je peux dire que, dès lors, +la _Vie de Jésus_ était écrite dans mon esprit. La croyance à l'éminente +personnalité de Jésus, qui est l'âme de ce livre, avait été ma force +dans ma lutte contre la théologie. Jésus a bien réellement toujours été +mon maître. En suivant la vérité au prix de tous les sacrifices, j'étais +convaincu de le suivre et d'obéir au premier de ses enseignements. + +J'étais maintenant si loin de mes vieux maîtres de Bretagne, par +l'esprit, par les études, par la culture intellectuelle, que je ne +pouvais presque plus causer avec eux. Un d'eux entrevit quelque chose: +«Ah! j'ai toujours pensé, me dit-il, qu'on vous faisait faire de trop +fortes études.» L'habitude que j'avais prise de réciter mes psaumes en +hébreu, dans un petit livre écrit de ma main que je m'étais fait pour +cela, et qui était comme mon bréviaire, les surprenait beaucoup. Ils +étaient presque tentés de me demander si je voulais me faire juif. Ma +mère devinait tout sans bien comprendre. Je continuais, comme dans mon +enfance, à faire avec elle de longues promenades dans la campagne. Un +jour, nous nous assîmes dans la vallée du Guindy, près de la chapelle +des Cinq-Plaies, à côté de la source. Pendant des heures, je lus à côté +d'elle, sans lever les yeux. Le livre était bien inoffensif; c'étaient +les _Recherches philosophiques_ de M. de Bonald. Ce livre néanmoins lui +déplut; elle me l'arracha des mains; elle sentait que, si ce n'était +lui, c'étaient ses pareils qui étaient les ennemis de sa plus chère +pensée. + +Le 6 septembre 1845[21], j'écrivis à M. ***, mon directeur, la lettre +suivante, dont je retrouve la copie dans mes papiers. Je la reproduis +sans rien atténuer de ce qu'elle a de contradictoire et de légèrement +fiévreux. + + Monsieur, + + Quelques voyages que j'ai dû faire au commencement de mes vacances + m'ont empêché de correspondre avec vous aussitôt que je l'eusse + désiré. C'était pourtant un besoin bien pressant pour moi que de + m'ouvrir à vous sur des peines qui deviennent chaque jour de plus + en plus vives, d'autant plus vives que je ne trouve ici personne à + qui je puisse les confier. Ce qui devrait faire mon bonheur cause + mon plus grand chagrin. Un devoir impérieux m'oblige à concentrer + mes pensées en moi-même, pour en épargner le contre-coup aux + personnes qui m'entourent de leur affection, et qui, d'ailleurs, + seraient bien incapables de comprendre mon trouble. Leurs soins et + leurs caresses me désolent. Ah! si elles savaient ce qui se passe + au fond de mon cœur! + + Depuis mon séjour en ce pays, j'ai acquis des données importantes + pour la solution du grand problème qui me préoccupe. Plusieurs + circonstances m'ont tout d'abord fait comprendre la grandeur du + sacrifice que Dieu exigeait de moi, et dans quel abîme me + précipitait le parti que me conseille ma conscience. Inutile de + vous en présenter le pénible détail, puisqu'après tout, de + pareilles considérations ne doivent être d'aucun poids dans la + délibération dont il s'agit. Renoncer à une voie qui m'a souri dès + mon enfance, et qui me menait sûrement aux fins nobles et pures que + je m'étais proposées, pour en embrasser une autre où je n'entrevois + qu'incertitudes et rebuts; mépriser une opinion qui, pour une bonne + action, ne me réserve que le blâme, eût été peu de chose, s'il ne + m'eût fallu en même temps arracher la moitié de mon cœur, ou, pour + mieux dire, en percer un autre auquel le mien s'était si fort + attaché. L'amour filial avait grandi en moi de tant d'autres + affections supprimées! Eh bien, c'est dans cette partie la plus + intime de mon être que le devoir exige de moi les sacrifices les + plus douloureux. Ma sortie du séminaire sera pour ma mère une + énigme inexplicable; elle croira que c'est pour un caprice que je + l'ai tuée. + + En vérité, monsieur, quand j'envisage cet inextricable filet où + Dieu m'a enlacé durant le sommeil de ma raison et de ma liberté, + alors que je suivais docilement la ligne que lui-même traçait + devant moi, de désolantes pensées s'élèvent dans mon âme. Dieu le + sait, j'étais simple et pur; je ne me suis ingéré à rien faire de + moi-même; le sentier qu'il ouvrait devant moi, je m'y précipitais + avec franchise et abandon, et voilà que ce sentier m'a conduit à un + abîme!... Dieu m'a trahi, monsieur! Je n'ai jamais douté qu'une + providence sage et bonne ne gouvernât l'univers, ne me gouvernât + moi-même pour me conduire à ma fin. Ce n'est pourtant pas sans + efforts que j'ai pu appliquer un démenti aussi formel aux faits + apparents. Je me dis souvent que le bon sens vulgaire est peu + capable d'apprécier le gouvernement providentiel soit de + l'humanité, soit de l'univers, soit de l'individu. La considération + isolée des faits ne mènerait guère à l'optimisme. Il faut du + courage pour faire à Dieu cette générosité, en dépit de + l'expérience. J'espère n'hésiter jamais sur ce point, et, quels que + soient les maux que la Providence me réserve encore, je croirai + toujours qu'elle me mène à mon plus grand bien possible par le + moindre mal possible. + + D'après des nouvelles que je viens de recevoir d'Allemagne, la + place qui m'y était proposée est toujours à ma disposition[22]; + seulement je ne pourrai en prendre possession avant le printemps + prochain. Tout cela me rend ce voyage bien problématique et me + replonge dans de nouvelles incertitudes. On me propose toujours une + année d'études libres dans Paris, durant laquelle je pourrais + réfléchir sur l'avenir que je devrais embrasser, et aussi prendre + mes grades universitaires. Je suis bien tenté, monsieur, de choisir + ce dernier parti; car, bien que je sois décidé à descendre encore + au séminaire, pour conférer avec vous et avec mes supérieurs, + néanmoins j'aurais beaucoup de répugnance à y faire un long séjour + dans l'état d'âme où je me trouve. Je ne vois approcher qu'avec + effroi l'époque où l'état intérieur le plus indéterminé devra se + traduire par les démarches les plus décisives. Mon Dieu! qu'il est + cruel d'être obligé de remonter ainsi le courant qu'on a longtemps + suivi, et où l'on était si doucement porté! Encore si j'étais sûr + de l'avenir, si j'étais sûr que je pourrai un jour faire à mes + idées la place qu'elles réclament, et poursuivre à mon aise et sans + préoccupations extérieures l'œuvre de mon perfectionnement + intellectuel et moral! Mais, quand je serais sûr de moi-même, + serais-je sûr des circonstances qui s'imposent à nous si + fatalement? En vérité, j'en viens à regretter la misérable part de + liberté que Dieu nous a donnée; nous en avons assez pour lutter, + pas assez pour dominer la destinée, tout juste ce qu'il faut pour + souffrir. + + Heureux les enfants qui ne font que dormir et rêver, et ne songent + pas à s'engager dans cette lutte avec Dieu même! Je vois autour de + moi des hommes purs et simples, auxquels le christianisme suffit + pour être vertueux et heureux. Ah! que Dieu les préserve de jamais + réveiller en eux une misérable faculté, cette critique fatale qui + réclame si impérieusement satisfaction, et qui, après qu'elle est + satisfaite, laisse dans l'âme si peu de douces jouissances! Plût à + Dieu qu'il dépendît de moi de la supprimer! Je ne reculerais pas + devant l'amputation si elle était licite et possible. Le + christianisme suffit à toutes mes facultés, excepté une seule, la + plus exigeante de toutes, parce qu'elle est de droit juge de toutes + les autres. Ne serait-ce pas une contradiction de commander la + conviction à la faculté qui crée la conviction? Je sais bien que + l'orthodoxe doit me dire que c'est par ma faute que je suis tombé + en cet état. Je ne disputerai pas; nul ne sait s'il est digne + d'amour ou de haine. Volontiers donc je dirai: «C'est ma faute!» + pourvu que ceux qui m'aiment consentent à me plaindre et à me + garder leur amitié. + + Un résultat qui me semble maintenant acquis avec certitude, c'est + que je ne reviendrai plus à l'orthodoxie, en continuant à suivre la + ligne que j'ai suivie, je veux dire l'examen rationnel et critique. + Jusqu'ici, j'espérais qu'après avoir parcouru le cercle du doute, + je reviendrais au point de départ; j'ai totalement perdu cette + espérance; le retour au catholicisme ne me semble plus possible que + par un recul, en rompant net la ligne où je me suis engagé, en + stigmatisant ma raison, en la déclarant une fois pour toutes nulle + et sans valeur, en la condamnant au silence respectueux. Chaque pas + dans ma carrière critique m'éloigne de mon point de départ. Ai-je + donc perdu toute espérance de revenir au catholicisme? Ah! cette + pensée serait pour moi trop cruelle. Non, monsieur, je n'espère + plus y revenir par le progrès rationnel; mais j'ai été souvent + assez près de me révolter à tout jamais contre un guide dont + parfois je me défie. Quel serait alors le mobile de ma vie? Je ne + sais; mais l'activité trouve partout son aliment. Croyez bien qu'il + faut que j'aie été rudement éprouvé, pour m'être arrêté un instant + à une pensée qui me paraît plus affreuse que la mort. Et pourtant, + si ma conscience me la présentait comme licite, je la saisirais + avec empressement, ne fût-ce que par pudeur humaine. + + Au moins ceux qui me connaissent avoueront, j'espère, que ce n'est + pas l'intérêt qui m'a éloigné du christianisme. Tous mes intérêts + les plus chers ne devaient-ils pas m'engager à le trouver vrai? Les + considérations temporelles contre lesquelles j'ai à lutter eussent + suffi pour en persuader bien d'autres; mon cœur a besoin du + christianisme; l'Évangile sera toujours ma morale; l'Église a fait + mon éducation, je l'aime. Ah! que ne puis-je continuer à me dire + son fils? Je la quitte malgré moi; j'ai horreur de ces attaques + déloyales où on la calomnie; j'avoue franchement que je n'ai rien + de complet à mettre à la place de son enseignement; mais je ne puis + me dissimuler les points vulnérables que j'ai cru y trouver et sur + lesquels on ne peut transiger, vu qu'il s'agit d'une doctrine où + tout se tient et dont on ne peut détacher aucune partie. + + Je regrette quelquefois de n'être pas né dans un pays où les liens + de l'orthodoxie fussent moins resserrés que dans les pays + catholiques; car, à tout prix, je veux être chrétien, mais je ne + puis être orthodoxe. Quand je vois des penseurs aussi libres et + aussi hardis que Herder, Kant, Fichte, se dire chrétiens, j'aurais + envie de l'être comme eux. Mais le puis-je dans le catholicisme? + C'est une barre de fer; on ne raisonne pas avec une barre de fer. + Qui fondera parmi nous le christianisme rationnel et critique? Je + vous avouerai que je crois avoir trouvé dans quelques écrivains + allemands le vrai mode de christianisme qui nous convient. + Puissé-je voir le jour où ce christianisme prendra une forme + capable de satisfaire pleinement tous les besoins de notre temps! + Puissé-je moi-même coopérer à cette grande œuvre! Ce qui me désole, + c'est que peut-être il faudra un jour être prêtre pour cela, et je + ne peux me faire prêtre sans une coupable hypocrisie. + + Pardonnez-moi, monsieur, ces pensées, qui doivent vous paraître + coupables. Vous le savez, tout cela n'a pas en moi une consistance + dogmatique, et, au milieu de tous ces troubles, je tiens encore à + l'Église, ma vieille mère. Je récite les psaumes avec cœur; je + passerais, si je me laissais aller, des heures dans les églises; la + piété douce, simple et pure me touche au fond du cœur; j'ai même de + vifs retours de dévotion. Tout cela ne peut coexister sans + contradiction avec mon état général. Mais j'ai pris là-dessus + franchement mon parti; je me suis débarrassé du joug importun de la + conséquence, au moins provisoirement. Dieu me condamnera-t-il pour + avoir admis simultanément ce que réclament simultanément mes + différentes facultés, quoique je ne puisse concilier leurs + exigences contraires? N'y a-t-il pas des époques dans l'histoire de + l'esprit humain où la contradiction est nécessaire? Du moment que + l'examen s'applique aux vérités morales, il faut qu'on en doute, et + pourtant, durant cette époque de transition, l'âme pure et noble + doit encore être morale, grâce à une contradiction. C'est ainsi que + je parviens par moments à être à la fois catholique et + rationaliste; mais prêtre, je ne puis l'être: on n'est pas prêtre + par moments, on l'est toujours. + + Les bornes d'une lettre m'obligent à terminer ici la longue + confidence de mes luttes intérieures. Je bénis Dieu, qui me + réservait de si pénibles épreuves, de m'avoir mis en rapports avec + un esprit comme le vôtre, qui sait si bien les comprendre et à qui + je peux les confier sans réserve. + +M. *** fit à ma lettre une réponse pleine de cœur. Il n'y combattait +plus que faiblement mon projet d'études libres. Ma sœur, dont la haute +raison était, depuis des années, comme la colonne lumineuse qui marchait +devant moi, m'encourageait, du fond de la Pologne, par ses lettres +pleines de droiture et de bon sens. Je pris ma résolution dans les +derniers jours de septembre. Ce fut un acte de grande honnêteté; c'est +maintenant ma joie et mon assurance d'y penser. Mais quel déchirement! +De beaucoup, c'était ma mère qui me faisait le plus saigner le cœur. +J'étais obligé de lui porter un coup de poignard, sans pouvoir lui +donner la moindre explication. Quoique fort intelligente à sa manière, +ma mère n'était pas assez instruite pour comprendre qu'on changeât de +foi religieuse parce qu'on avait trouvé que les explications +messianiques des Psaumes sont fausses, et que Gesenius, dans son +commentaire sur Isaïe, a raison sur presque tous les points contre les +orthodoxes. Certes, il m'en coûtait aussi beaucoup de contrister mes +anciens maîtres de Bretagne, qui continuaient d'avoir pour moi une si +vive affection. La question critique, telle qu'elle était posée dans mon +esprit, leur eût paru quelque chose d'inintelligible, tant leur foi +était simple et absolue. Je partis donc pour Paris sans leur laisser +entrevoir autre chose que des voyages à l'étranger et une interruption +possible dans mes études ecclésiastiques. + +Ces messieurs de Saint-Sulpice, habitués à une plus large vue des +choses, ne furent pas trop surpris. M. Le Hir, qui avait une confiance +absolue dans l'étude, et qui savait de plus le sérieux de mes mœurs, ne +me détourna pas de donner quelques années aux recherches libres dans +Paris, et me traça le plan des cours du Collège de France et de l'École +des langues orientales que je devais suivre. M. Carbon fut peiné; il vit +combien ma situation allait devenir difficile et me promit de chercher +pour moi une position tranquille et honnête. Je trouvai chez M. +Dupanloup cette grande et chaleureuse entente des choses de l'âme qui +faisait sa supériorité. Je fus avec lui d'une extrême franchise. Le côté +scientifique lui échappa tout à fait; quand je lui parlai de critique +allemande, il fut surpris. Les travaux de M. Le Hir lui étaient presque +inconnus. L'Écriture, à ses yeux, n'était utile que pour fournir aux +prédicateurs des passages éloquents; or l'hébreu ne sert de rien pour +cela. Mais quel bon, grand et noble cœur! J'ai là sous mes yeux un petit +billet de sa main: «Avez-vous besoin de quelque argent? ce serait tout +simple dans votre situation. Ma pauvre bourse est à votre disposition. +Je voudrais pouvoir vous offrir des biens plus précieux... Mon offre, +toute simple, ne vous blessera pas, j'espère.» Je le remerciai, et n'eus +à cela aucun mérite. Ma sœur Henriette m'avait donné douze cents francs +pour traverser ce moment difficile. Je les entamai à peine. Mais cette +somme, en m'enlevant l'inquiétude immédiate pour le lendemain, fut la +base de l'indépendance et de la dignité de toute ma vie. + +Je descendis donc, pour ne plus les remonter en soutane, les marches du +séminaire Saint-Sulpice, le 6 octobre 1845; je traversai la place au +plus court et gagnai rapidement l'hôtel qui occupait alors l'angle +nord-ouest de l'esplanade actuelle, laquelle n'était pas encore dégagée. + + + + +VI + +PREMIERS PAS HORS DE SAINT-SULPICE + + +I + +J'ai dit comment, le 6 octobre 1845, je quittai définitivement le +séminaire de Saint-Sulpice et j'allai prendre une chambre à l'hôtel le +plus voisin. Je ne sais pas quel était le nom de cet hôtel; on +l'appelait toujours «l'hôtel de mademoiselle Céleste», du nom de la +personne recommandable qui en avait l'administration ou la propriété. + +C'était sûrement un hôtel unique dans Paris que celui de mademoiselle +Céleste, une espèce d'annexe du séminaire, où la règle du séminaire se +continuait presque. On n'y était reçu que sur une recommandation de ces +messieurs ou de quelque autorité pieuse. C'était le lieu de séjour +momentané des élèves qui, en entrant au séminaire ou en en sortant, +avaient besoin de quelques jours libres; les ecclésiastiques en voyage, +les supérieures de couvent qui avaient des affaires à Paris, y +trouvaient un asile commode et à bon marché. La transition de l'habit +ecclésiastique à l'habit laïque est comme le changement d'état d'une +chrysalide; il y faut un peu d'ombre. Certes, si quelqu'un pouvait nous +dire tous les romans silencieux et discrets que couvrit ce vieil hôtel +maintenant disparu, nous aurions d'intéressantes confidences. Il ne +faudrait cependant pas que les conjectures des romanciers fissent fausse +route. Je me rappelle mademoiselle Céleste; dans le souvenir +reconnaissant que beaucoup d'ecclésiastiques conservaient d'elle, il n'y +avait rien qui, au point de vue des canons les plus sévères, ne se pût +avouer. + +Pendant que j'attendais, chez mademoiselle Céleste, que ma métamorphose +fût achevée, la bonté de M. Carbon ne restait pas inactive. Il avait +écrit pour moi à M. l'abbé Gratry, alors directeur du collège Stanislas, +et celui-ci me fit offrir un emploi de surveillant dans la division +supérieure. Je vis M. Dupanloup, qui me conseilla d'accepter: «Ne vous y +trompez pas, me dit-il; M. Gratry est un prêtre distingué, tout ce qu'il +y a de plus distingué.» J'acceptai; je n'eus qu'à me louer de tout le +monde; mais cela dura quinze jours à peine. Je trouvai que ma situation +nouvelle impliquait encore ce à quoi j'avais voulu mettre fin en sortant +du séminaire, je veux dire une profession extérieure avouée de +cléricature. Je n'eus ainsi avec M. Gratry que des rapports tout à fait +passagers. C'était un homme de cœur, un écrivain assez habile; mais le +fond était nul. Le vague de son esprit ne m'allait pas. M. Carbon et M. +Dupanloup lui avaient dit le motif de ma sortie de Saint-Sulpice. Nous +eûmes ensemble deux ou trois entretiens, où je lui exposai mes doutes +positifs, fondés sur l'examen des textes. Il n'y comprit rien, et son +transcendant dut trouver ma précision bien terre à terre. Il n'avait +aucune science ecclésiastique, ni exégèse ni théologie. Tout se bornait +à des phrases générales, à des applications puériles des mathématiques à +ce qui est «matière de fait». L'immense supériorité de la théologie de +Saint-Sulpice sur ces combinaisons creuses, se donnant pour +scientifiques, me frappa bien vite. Saint-Sulpice sait d'original ce +qu'est le christianisme; l'École polytechnique ne le sait pas. Mais, je +le répète, l'honnêteté de M. Gratry était parfaite, et c'était un homme +très attachant, un vrai galant homme. + +Je me séparai de lui avec regret, mais je le devais. J'avais quitté le +premier séminaire du monde pour un autre qui ne le valait pas. La jambe +avait été mal remise; j'eus le courage de la casser de nouveau. Le 2 ou +3 novembre 1845, je franchis le dernier seuil par lequel l'Église avait +voulu me retenir, et j'allai m'établir dans une institution du quartier +Saint-Jacques, relevant du lycée Henri IV, comme répétiteur _au pair_, +c'est-à-dire, selon le langage du quartier Latin d'alors, sans +appointements. J'avais une petite chambre, la table avec les élèves, à +peine deux heures par jour occupées, beaucoup de temps par conséquent +pour travailler. Cela me satisfaisait pleinement. + + +II + +Avec la faculté que j'ai de suffire à mon propre bonheur et d'aimer par +conséquent la solitude, la petite pension de la rue des Deux-Églises[23] +eût été, en effet, pour moi un paradis, sans la crise terrible que +traversait ma conscience et le changement d'assise que je devais faire +subir à ma vie. Les poissons du lac Baïkal ont mis, dit-on, des milliers +d'années à devenir poissons d'eau douce après avoir été poissons d'eau +de mer. Je dus faire ma transition en quelques semaines. Comme un cercle +enchanté, le catholicisme embrasse la vie entière avec tant de force, +que, quand on est privé de lui, tout semble fade. J'étais terriblement +dépaysé. L'univers me faisait l'effet d'un désert sec et froid. Du +moment que le christianisme n'était pas la vérité, le reste me parut +indifférent, frivole, à peine digne d'intérêt. L'écroulement de ma vie +sur elle-même me laissait un sentiment de vide comme celui qui suit un +accès de fièvre ou un amour brisé. La lutte qui m'avait occupé tout +entier avait été si ardente, que maintenant je trouvais tout étroit et +mesquin. Le monde se montrait à moi médiocre, pauvre en vertu. Ce que je +voyais me semblait une chute, une décadence; je me crus perdu dans une +fourmilière de pygmées. + +Ma tristesse était redoublée par la douleur que j'avais été obligé de +causer à ma mère. J'employai, pour lui arranger les choses de la manière +qui pouvait lui être le moins pénible, quelques artifices auxquels j'eus +peut-être tort de recourir. Ses lettres me déchiraient le cœur. Elle se +figurait ma position encore plus difficile qu'elle ne l'était, et, +comme, en me gâtant malgré notre pauvreté, elle m'avait rendu très +délicat, elle croyait qu'une vie rude et commune ne pourrait jamais +m'aller. «Toi qu'une pauvre petite souris empêchait de dormir, +m'écrivait-elle, comment vas-tu faire?...» Elle passait ses journées à +chanter les cantiques de Marseille, qui étaient son livre de +prédilection[24], surtout le cantique de Joseph: + + Ô Joseph, ô mon aimable, + Fils affable, + Les bêtes t'ont dévoré; + Je perds avec toi l'envie + D'être en vie; + Le Seigneur soit adoré! + +Quand elle m'écrivait cela, mon cœur était navré. Dans mon enfance, +j'avais l'habitude de lui demander dix fois par jour: «Maman, êtes-vous +contente de moi?» Le sentiment d'un déchirement entre elle et moi +m'était cruel. Je m'ingéniais alors à inventer des moyens pour lui +prouver que j'étais toujours le même «fils affable» que par le passé. +Peu à peu, la blessure se cicatrisa. Quand elle me vit rester pour elle +aussi bon et aussi tendre que je l'avais jamais été, elle admit +volontiers qu'il y a plusieurs manières d'être prêtre et que rien +n'était changé en moi que le costume; et c'était bien la vérité. + +Mon ignorance du monde était complète. Tout ce qui n'est pas dans les +livres m'était inconnu. Comme, d'ailleurs, je n'ai jamais bien su que ce +que j'ai appris à Saint-Sulpice, la conséquence a été qu'en affaires je +suis toujours resté un enfant. Je ne fis donc aucun effort pour rendre +ma situation aussi bonne que possible. Penser me paraissait l'objet +unique de la vie. La carrière de l'instruction publique étant celle qui +ressemble le plus à la cléricature, je la choisis presque sans +réflexion. Certes, il était dur, après avoir touché à la plus haute +culture de l'esprit et avoir occupé une place déjà honorée, de descendre +au degré le plus humble. Je savais mieux que personne en France, après +M. Le Hir, la théorie comparée des langues sémitiques, et ma position +était celle du dernier maître d'étude; j'étais un savant et je n'étais +pas bachelier. Mais la satisfaction intime de ma conscience me +suffisait. Je n'eus jamais, au sujet de mes résolutions décisives du +mois d'octobre 1845, une ombre de regret. + +Une récompense, d'ailleurs me fut réservée dès le lendemain même de mon +entrée dans la pension obscure où je devais occuper durant trois ans et +demi la situation la plus chétive. Parmi les élèves, il y en avait un +qui, à raison de ses succès et de son avancement, occupait un rang à +part dans la maison. Il avait dix-huit ans, et déjà l'esprit +philosophique, l'ardeur concentrée, la passion du vrai, la sagacité +d'invention, qui plus tard devaient rendre son nom célèbre, étaient +visibles pour ceux qui le connaissaient; je veux parler de M. Berthelot. +Ma chambre était contiguë à la sienne, et, dès le jour où nous nous +connûmes, nous fûmes pris d'une vive amitié l'un pour l'autre. Notre +ardeur d'apprendre était égale; nos cultures avaient été très diverses. +Nous mîmes en commun tout ce que nous savions; il en résulta une petite +chaudière où cuisaient ensemble des pièces assez disparates, mais où le +bouillonnement était fort intense. Berthelot m'apprit ce qu'on +n'enseignait pas au séminaire; de mon côté, je me mis en devoir de lui +apprendre la théologie et l'hébreu. Berthelot acheta une Bible +hébraïque, qui est encore, je crois, non coupée dans sa bibliothèque. Je +dois dire qu'il n'alla pas beaucoup au delà des _shevas_; le laboratoire +me fit bientôt une concurrence victorieuse. Notre honnêteté et notre +droiture s'embrassèrent. Berthelot me fit connaître son père, un de ces +caractères de médecins accomplis comme Paris sait les produire. M. +Berthelot père était chrétien gallican de l'ancienne école et d'opinions +politiques très libérales. C'était le premier républicain que j'eusse +vu; une telle apparition m'étonna. Il était quelque chose de plus; je +veux dire homme admirable par la charité et le dévouement. Il fit la +carrière scientifique de son fils en lui permettant de se livrer, +jusqu'à l'âge de plus de trente ans, à ses recherches spéculatives, sans +fonction, ni concours, ni école, ni travail rémunérateur. En politique, +Berthelot resta fidèle aux principes de son père. C'est là le seul point +sur lequel nous ne soyons pas toujours d'accord; car, pour moi, je me +résignerais volontiers, si l'occasion s'en présentait (je dois dire +qu'elle s'éloigne de jour en jour), à servir, pour le plus grand bien de +la pauvre humanité, à l'heure qu'il est si désemparée, un tyran +philanthrope, instruit, intelligent et libéral. + +Nos discussions étaient sans fin, nos conversations toujours +renaissantes. Nous passions une partie des nuits à chercher, à +travailler ensemble. Au bout de quelque temps, M. Berthelot, ayant +achevé ses mathématiques spéciales au lycée Henri IV, retourna chez son +père, qui demeurait au pied de la tour Saint-Jacques de la Boucherie. +Quand il venait me voir, le soir, à la rue de l'Abbé-de-l'Épée, nous +causions pendant des heures; puis j'allais le reconduire à la tour +Saint-Jacques; mais, comme d'ordinaire la question était loin d'être +épuisée quand nous arrivions à sa porte, il me ramenait à Saint-Jacques +du Haut-Pas; puis je le reconduisais et ce mouvement de va-et-vient se +continuait nombre de fois. Il faut que les questions sociales et +philosophiques soient bien difficiles pour que nous ne les ayons pas +résolues dans notre effort désespéré. La crise de 1848 nous émut +profondément. Pas plus que nous, cette année terrible ne devait résoudre +les problèmes qu'elle posait. Mais elle montra la caducité d'une foule +de choses tenues pour solides; elle fut, pour les esprits jeunes et +actifs, comme la chute d'un rideau de nuages qui dissimulait l'horizon. + +Le lien de profonde affection qui s'établit ainsi entre M. Berthelot et +moi fut certainement du genre le plus rare et le plus singulier. Le +hasard rapprocha en nous deux natures essentiellement objectives, je +veux dire aussi dégagées qu'il est possible de l'étroit tourbillon qui +fait de la plupart des consciences un petit gouffre égoïste comme le +trou conique du formica-leo. Habitués à nous regarder très peu +nous-mêmes, nous nous regardions très peu l'un l'autre. Notre amitié +consista en ce que nous nous apprenions mutuellement, en une sorte de +commune fermentation qu'une remarquable conformité d'organisation +intellectuelle produisait en nous devant les mêmes objets. Ce que nous +avions vu à deux nous paraissait certain. Quand nous entrâmes en +rapports, il me restait un attachement tendre pour le christianisme; +Berthelot tenait aussi de son père un reste de croyances chrétiennes. +Quelques mois suffirent pour reléguer ces vestiges de foi dans la partie +de nos âmes consacrée aux souvenirs. L'affirmation que tout est d'une +même couleur dans le monde, qu'il n'y a pas de surnaturel particulier ni +de révélation momentanée, s'imposa d'une façon absolue à notre esprit. +La claire vue scientifique d'un univers où n'agit d'une façon +appréciable aucune volonté libre supérieure à celle de l'homme devint, +depuis les premiers mois de 1846, l'ancre inébranlable sur laquelle nous +n'avons jamais chassé. Nous n'y renouerons que quand il nous sera donné +de constater dans la nature un fait spécialement intentionnel, ayant sa +cause en dehors de la volonté libre de l'homme ou de l'action spontanée +des animaux. + +Notre amitié fut ainsi quelque chose d'analogue à celle des deux yeux +quand ils fixent un même objet et que, de deux images, résulte au +cerveau une seule et même perception. Notre croissance intellectuelle +était comme ces phénomènes qui se produisent par une sorte d'action de +voisinage et de tacite complicité. M. Berthelot aimait autant que moi ce +que je faisais; j'aimais son œuvre presque autant qu'il l'aimait +lui-même. Jamais il n'y eut entre nous, je ne dirai pas une détente +morale, mais une simple vulgarité. Nous avons toujours été l'un avec +l'autre comme on est avec une femme qu'on respecte. Quand je cherche à +me représenter l'unique paire d'amis que nous avons été, je me figure +deux prêtres en surplis se donnant le bras. Ce costume ne les gêne pas +pour causer des choses supérieures; mais l'idée ne leur viendrait pas, +en un tel habillement, de fumer un cigare ensemble, ou de tenir +d'humbles propos, ou de reconnaître les plus légitimes exigences du +corps. Ce pauvre Flaubert ne put jamais comprendre ce que Sainte-Beuve +raconte, dans son _Port-Royal_, de ces solitaires qui passaient leur vie +dans la même maison en s'appelant _monsieur_ jusqu'à la mort. C'est que +Flaubert ne se faisait pas une idée de ce que sont des natures +abstraites. Non seulement, M. Berthelot et moi, nous n'avons jamais eu +l'un avec l'autre la moindre familiarité; mais nous rougirions presque +de nous demander un service, même un conseil. Nous demander un service +serait à nos yeux un acte de corruption, une injustice à l'égard du +reste du genre humain; ce serait au moins reconnaître que nous tenons à +quelque chose. Or nous savons si bien que l'ordre temporel est vide, +vain, creux et frivole, que nous craignons de donner du corps même à +l'amitié. Nous nous estimons trop pour convenir l'un vis-à-vis de +l'autre d'une faiblesse. Également convaincus de l'insignifiance des +choses passagères, épris du même goût de l'éternel, nous ne pourrions +nous résigner à l'aveu d'une distraction consentie vers le fortuit et +l'accidentel. Il est certain, en effet, que l'amitié ordinaire suppose +qu'on n'est pas trop convaincu que tout est vain. + +Dans la suite de la vie, une telle liaison a pu par moments cesser de +nous être nécessaire. Elle reprend toute sa vivacité chaque fois que la +figure de ce monde, qui change sans cesse, amène quelque tournant +nouveau sur lequel nous avons à nous interroger. Celui d'entre nous qui +mourra le premier laissera à l'autre un grand vide. Notre amitié me +rappelle celle de François de Sales et du président Favre: «Elles +passent donc ces années temporelles, monsieur mon frère; leurs mois se +réduisent en semaines, les semaines en jours, les jours en heures et les +heures en moments, qui sont ceux-là seuls que nous possédons; mais nous +ne les possédons qu'à mesure qu'ils périssent...» La conviction de +l'existence d'un objet éternel, embrassée quand on est jeune, donne à la +vie une assiette particulière de solidité.--Que tout cela, direz-vous, +est peu humain, peu naturel! Sans doute, mais on n'est fort qu'en +contrariant la nature. L'arbre naturel n'a pas de beaux fruits. L'arbre +produit de beaux fruits dès qu'il est en espalier, c'est-à-dire dès +qu'il n'est plus un arbre. + + +III + +L'amitié de M. Berthelot et l'approbation de ma sœur furent les deux +grandes consolations qui me soutinrent dans ce difficile moment où le +sentiment d'un devoir abstrait envers la vérité m'imposa de changer, à +vingt-trois ans, la direction d'une vie déjà si fortement engagée. Ce ne +fut, en réalité, qu'un changement de domicile et d'extérieur. Le fond +resta le même; la direction morale de ma vie sortit de cette épreuve +très peu infléchie; l'appétit de vérité, qui était le mobile de mon +existence, ne fut en rien diminué. Mes habitudes et mes manières ne se +trouvèrent presque en rien modifiées. + +Saint-Sulpice, en effet, avait laissé en moi une si forte trace, que, +pendant des années, je restai sulpicien, non par la foi, mais par les +mœurs. Cette éducation excellente, qui m'avait montré la perfection de +la politesse en M. Gosselin, la perfection de la bonté en M. Carbon, la +perfection de la vertu en M. Pinault, M. Le Hir, M. Gottofrey, avait +donné à ma nature docile un pli ineffaçable. Mes études, vivement +continuées hors du séminaire, me confirmèrent si absolument dans mes +présomptions contre la théologie orthodoxe, qu'au bout d'un an j'avais +peine à comprendre comment autrefois j'avais pu croire. Mais, la foi +disparue, la morale reste; pendant longtemps, mon programme fut +d'abandonner le moins possible du christianisme et d'en garder tout ce +qui peut se pratiquer sans la foi au surnaturel. Je fis en quelque sorte +le tirage des vertus du sulpicien, laissant celles qui tiennent à une +croyance positive, retenant celles qu'un philosophe peut approuver. +Telle est la force de l'habitude. Le vide fait quelquefois le même effet +que le plein. _Est pro corde locus_. La poule à qui l'on a arraché le +cerveau continue néanmoins, sous l'action de certains excitants, à se +gratter le nez. + +Je m'efforçai donc, en quittant Saint-Sulpice, de rester aussi sulpicien +que possible. Les études que j'avais commencées au séminaire m'avaient +tellement passionné, que je ne songeais qu'à les reprendre. Une seule +occupation me parut digne de remplir ma vie: c'était de poursuivre mes +recherches critiques sur le christianisme par les moyens beaucoup plus +larges que m'offrait la science laïque. Je me figurais toujours en la +compagnie de mes maîtres, discutant avec eux les objections et leur +prouvant que des pages entières de l'enseignement ecclésiastique sont à +réformer. Quelque temps, je continuai de les voir, surtout M. Le Hir. +Puis je sentis que les rapports de l'homme de foi avec l'incrédule +deviennent vite assez pénibles, et je m'interdis des relations qui ne +pouvaient plus avoir d'agrément ni de fruit que pour moi seul. + +Dans l'ordre des idées critiques, je cédai également le moins possible, +et c'est ce qui fait que, tout en étant rationaliste sans réserve, j'ai +néanmoins plus d'une fois paru un conservateur dans les discussions +relatives à l'âge et à l'authenticité des textes. La première édition de +mon _Histoire générale des langues sémitiques_ contient ainsi, en ce qui +concerne l'Ecclésiaste et le Cantique des cantiques, des faiblesses pour +les opinions traditionnelles que j'ai depuis successivement éliminées. +Dans mes _Origines du christianisme_, au contraire, cette réserve m'a +bien guidé; car, dans ce travail, je me suis trouvé en présence d'une +école exagérée, celle des protestants de Tubingue, esprits sans tact +littéraire et sans mesure, auxquels, par la faute des catholiques, les +études sur Jésus et l'âge apostolique se sont trouvées presque +exclusivement abandonnées. Quand la réaction viendra contre cette école, +on trouvera peut-être que ma critique, d'origine catholique et +successivement émancipée de la tradition, m'a fait bien voir certaines +choses et m'a préservé de plus d'une erreur. + +Mais c'est surtout par le caractère que je suis resté essentiellement +l'élève de mes anciens maîtres. Ma vie, quand je la repasse, n'a été +qu'une application de leurs qualités et de leurs défauts. Seulement, ces +qualités et ces défauts, transportés dans le monde, ont amené les +dissonances les plus originales. Tout est bien qui finit bien, et, le +résultat de l'existence ayant été en somme pour moi très agréable, je +m'amuse souvent, comme Marc-Aurèle sur les bords du Gran, à supputer ce +que je dois aux influences diverses qui ont traversé ma vie et en ont +fait le tissu. Eh bien, Saint-Sulpice m'en apparaît toujours comme le +facteur principal. Je parle de tout cela fort à mon aise, car j'y ai peu +de mérite. J'ai été bien élevé; voilà tout. Ma douceur, qui vient +souvent d'un fonds d'indifférence;--mon indulgence, qui, elle, est très +sincère et tient à ce que je vois clairement combien les hommes sont +injustes les uns pour les autres;--mes habitudes consciencieuses, qui +sont pour moi un plaisir;--la capacité indéfinie que j'ai de m'ennuyer, +venant peut-être d'une inoculation d'ennui tellement forte en ma +jeunesse, que j'y suis devenu réfractaire pour le reste de ma vie;--tout +cela s'explique par le milieu où j'ai vécu et les impressions profondes +que j'ai reçues. Depuis ma sortie de Saint-Sulpice, je n'ai fait que +baisser, et pourtant, avec le quart des vertus d'un sulpicien, j'ai +encore été, je crois, fort au-dessus de la moyenne. + +Il me plairait d'expliquer par le détail et de montrer comment la +gageure paradoxale de garder les vertus cléricales, sans la foi qui leur +sert de base et dans un monde pour lequel elles ne sont pas faites, +produisit, en ce qui me concerne, les rencontres les plus +divertissantes. J'aimerais à raconter toutes les aventures que mes +vertus sulpiciennes m'amenèrent et les tours singuliers qu'elles m'ont +joués. Après soixante ans de vie sérieuse, on a le droit de sourire: et +où trouver une source de rire plus abondante, plus à portée, plus +inoffensive qu'en soi-même? Si jamais un auteur comique voulait amuser +le public de mes ridicules, je ne lui demanderais qu'une seule chose, +c'est de me prendre pour collaborateur; je lui conterais des choses +vingt fois plus amusantes que celles qu'il pourrait inventer. Mais je +m'aperçois que je manque outrageusement à la première règle que mes +excellents maîtres m'avaient donnée, qui est de ne jamais parler de soi. +Je ne traiterai donc cette dernière partie de mon sujet que tout à fait +en raccourci. + + +IV + +Quatre vertus me semblent résumer l'enseignement moral que me donnèrent, +surtout par leurs exemples, les pieux directeurs qui m'entourèrent de +leurs soins jusqu'à l'âge de vingt-trois ans: le désintéressement ou la +pauvreté, la modestie, la politesse et la règle des mœurs. Je vais +m'examiner sur ces quatre points, non pour relever le moins du monde mes +propres mérites, mais pour fournir à ceux qui profèrent la philosophie +du doute aimable l'occasion de faire, à mes dépens, quelques-unes de +leurs fines observations. + +1.--La pauvreté est celle des vertus de la cléricature que j'ai le mieux +gardée. M. Olier avait fait faire dans son église un tableau où saint +Sulpice établissait la règle fondamentale de ses clercs: _Habentes +alimenta et quibus tegamur, his contenti sumus_. Voilà bien ma règle. +Mon rêve serait d'être logé, nourri, vêtu, chauffé, sans que j'eusse à y +penser, par quelqu'un qui me prendrait à l'entreprise et me laisserait +toute ma liberté. Le régime qui s'établit pour moi le jour où j'entrai +«au pair» dans la petite pension du faubourg Saint-Jacques devait être +la base économique de toute ma vie. Une ou deux leçons particulières me +permettaient de ne pas toucher aux douze cents francs de ma sœur. +C'était bien la règle que j'avais vue observée par mes maîtres de +Tréguier et de Saint-Sulpice: _Victum et vestitum_, la table, le +logement, et de quoi s'acheter une soutane par an. Je n'avais jamais +désiré autre chose pour moi-même. La petite aisance que j'ai maintenant +ne m'est venue que tard et malgré moi. J'envisage le monde comme +m'appartenant, mais je n'en prends que l'usufruit. Je quitterai la vie +sans avoir possédé d'autres choses que «celles qui se consomment par +l'usage», selon la règle franciscaine. Toutes les fois que j'ai voulu +acheter un coin de terre quelconque, une voix intérieure m'en a empêché. +Cela m'a semblé lourd, matériel, contraire au principe: _Non habemus hic +manentem civitatem_. Les valeurs sont choses plus légères, plus +éthérées, plus fragiles; elles attachent moins, et on risque plus de les +perdre. + +Au train que prend maintenant le monde, c'est là un amer contresens, et, +quoique la règle que j'ai choisie m'ait mené au bonheur, je ne +conseillerais à personne de la suivre. Je suis maintenant trop vieux +pour changer, et d'ailleurs je suis content; mais je croirais duper les +jeunes gens en leur disant de faire de même. Tirer de soi toute la +mouture qu'on en peut tirer, voilà ce qui devient la règle du monde. +L'idée que le noble est celui qui ne gagne pas d'argent, et que toute +exploitation commerciale ou industrielle, quelque honnête qu'elle soit, +ravale celui qui l'exerce et l'empêche d'être du premier cercle humain, +cette idée s'en va de jour en jour. Voilà ce que produit une différence +de quarante ans dans les choses humaines. Tout ce que j'ai fait +autrefois paraîtrait maintenant acte de folie, et parfois, en regardant +autour de moi, je crois vivre dans un monde que je ne reconnais plus. + +L'homme voué aux travaux désintéressés est un mineur dans les affaires +du monde; il faut qu'il ait un tuteur. Or notre monde est assez vaste +pour que toute place à prendre soit prise; tout emploi crée en quelque +sorte celui qui doit le remplir. Je n'avais jamais imaginé que le +produit de ma pensée pût avoir une valeur vénale. Toujours j'avais songé +à écrire; mais je ne croyais pas que cela pût rapporter un sou. Quel fut +mon étonnement le jour où je vis entrer dans ma mansarde un homme à la +physionomie intelligente et agréable, qui me fit compliment sur quelques +articles que j'avais publiés et m'offrit de les réunir en volumes! Un +papier timbré qu'il avait apporté stipulait des conditions qui me +parurent étonnamment généreuses; si bien que, quand il me demanda si je +voulais que tous les écrits que je ferais à l'avenir fussent compris +dans le même contrat, je consentis. Il me vint un moment l'idée de faire +quelques observations; mais la vue du timbre m'interdit: l'idée que +cette belle feuille de papier serait perdue m'arrêta. Je fis bien de +m'arrêter. M. Michel Lévy avait dû être créé par un décret spécial de la +Providence pour être mon éditeur. Un littérateur qui se respecte doit +n'écrire que dans un seul journal, dans une seule revue, et n'avoir +qu'un seul éditeur. M. Michel Lévy et moi n'eûmes ensemble que des +rapports excellents. Plus tard, il me fit remarquer que le contrat qu'il +m'avait présenté n'était pas assez avantageux pour moi, et il en +substitua un autre plus large encore. Après cela, on me dit que je ne +lui ai pas fait faire de mauvaises affaires. J'en suis enchanté. En tout +cas, je peux dire que, s'il y avait en moi quelque capital de production +littéraire, la justice voulait qu'il y eût sa large part; c'est bien lui +qui l'avait découvert, je ne m'en étais jamais douté. + +2.--Il est très difficile de prouver qu'on est modeste, puisque, du +moment qu'on dit l'être, on ne l'est plus. Je le répète, nos vieux +maîtres chrétiens avaient là-dessus une règle excellente, qui est de ne +jamais parler de soi, ni en bien, ni en mal. Voilà le vrai; mais le +public est ici le grand corrupteur. Il encourage au mal. Il induit +l'écrivain à des fautes pour lesquelles il se montre ensuite sévère, +comme la bourgeoisie réglée d'autrefois applaudissait le comédien et en +même temps l'excluait de l'Église. «Damne-toi, pourvu que tu m'amuses!» +voilà bien souvent le sentiment qu'il y a au fond des invitations, en +apparence les plus flatteuses, du public. On réussit surtout par ses +défauts. Quand je suis très content de moi, je suis approuvé de dix +personnes. Quand je me laisse aller à de périlleux abandons, où ma +conscience littéraire hésite et où ma main tremble, des milliers me +demandent de continuer. + +Eh bien, malgré tout, et une fois l'indulgence obtenue pour les péchés +véniels, oui, j'ai été modeste, et ce n'est pas sur ce point que j'ai +manqué à mon programme de sulpicien obstiné. La vanité de l'homme de +lettres n'est pas mon fait. Je ne partage pas l'erreur des jugements +littéraires de notre temps. Je sais que jamais un vrai grand homme n'a +pensé qu'il fût grand homme, et que, quand on broute sa gloire en herbe +de son vivant, on ne la récolte pas en épis après sa mort. Je n'ai +quelque temps fait cas de la littérature que pour complaire à M. +Sainte-Beuve, qui avait sur moi beaucoup d'influence. Depuis qu'il est +mort, je n'y tiens plus. Je vois très bien que le talent n'a de valeur +que parce que le monde est enfantin. Si le public avait la tête assez +forte, il se contenterait de la vérité. Ce qu'il aime, ce sont presque +toujours des imperfections. Mes adversaires, pour me refuser d'autres +qualités qui contrarient leur apologétique, m'accordent si libéralement +du talent, que je puis bien accepter un éloge qui dans leur bouche est +une critique. Du moins n'ai-je jamais cherché à tirer parti de cette +qualité inférieure, qui m'a plus nui comme savant qu'elle ne m'a servi +par elle-même. Je n'y ai fait aucun fond. Jamais je n'ai compté sur mon +prétendu talent pour vivre; je ne l'ai nullement fait valoir. Ce pauvre +Beulé, qui me regardait avec une sorte de curiosité affectueuse mêlée +d'étonnement, ne revenait pas que j'en fisse si peu d'usage. J'ai +toujours été le moins littéraire des hommes. Aux moments qui ont décidé +de ma vie, je ne me doutais nullement que ma prose aurait le moindre +succès. + +Ce succès, je n'y ai point aidé. Qu'il me soit permis de le dire: il eût +été plus grand si j'avais voulu. Je n'ai nullement cultivé ma veine; je +me suis plutôt appliqué à la dériver. Le public aime qu'on soit +absolument ce que l'on est; il veut qu'on ait sa spécialité; il +n'accorde jamais à un homme des maîtrises opposées. Si j'avais voulu +faire un _crescendo_ d'anticléricalisme après la _Vie de Jésus_, quelle +n'eût pas été ma popularité! La foule aime le style voyant. Il m'eût été +loisible de ne pas me retrancher ces pendeloques et ces clinquants qui +réussissent chez d'autres et provoquent l'enthousiasme des médiocres +connaisseurs, c'est-à-dire de la majorité. J'ai passé un an à éteindre +le style de la _Vie de Jésus_, pensant qu'un tel sujet ne pouvait être +traité que de la manière la plus sobre et la plus simple. Or on sait +combien la déclamation a d'attrait pour les masses. Je n'ai jamais forcé +mes opinions pour me faire écouter. Ce n'est pas ma faute si, par suite +du mauvais goût du temps, un filet de voix claire a retenti au milieu de +notre nuit, comme répercuté par mille échos. + +3.--Sur le chapitre de la politesse, je trouverai moins d'objections que +sur celui de la modestie; car, à s'en tenir aux apparences, j'ai été +beaucoup plus poli que modeste. La civilité extrême de mes vieux maîtres +m'avait laissé un si vif souvenir, que je n'ai jamais pu m'en détacher. +C'était la vraie civilité française, je veux dire celle qui s'exerce, +non seulement envers les personnes que l'on connaît, mais envers tout le +monde sans exception[25]. Une telle politesse implique un parti général +sans lequel je ne conçois pas pour la vie d'assiette commode; c'est que +toute créature humaine, jusqu'à preuve du contraire, doit être tenue +pour bonne et traitée avec bienveillance. Beaucoup de personnes, surtout +en certains pays, suivent la règle justement opposée; ce qui les mène à +de grandes injustices. Pour moi, il m'est impossible d'être dur pour +quelqu'un _a priori_. Je suppose que tout homme que je vois pour la +première fois doit être un homme de mérite et un homme de bien, sauf à +changer d'avis (ce qui m'arrive souvent) si les faits m'y forcent. C'est +ici la règle sulpicienne qui, dans le monde, m'a mené aux situations les +plus singulières et a fait le plus souvent de moi un être démodé, +d'ancien régime, étranger à son temps. La vieille politesse, en effet, +n'est plus guère propre qu'à faire des dupes. Vous donnez, on ne vous +rend pas. La bonne règle à table est de se servir toujours très mal, +pour éviter la suprême impolitesse de paraître laisser aux convives qui +viennent après vous ce qu'on a rebuté. Peut-être vaut-il mieux encore +prendre la part qui est la plus rapprochée de vous, sans la regarder. +Celui qui, de nos jours, porterait dans la bataille de la vie une telle +délicatesse serait victime sans profit; son attention ne serait même pas +remarquée. «Au premier occupant» est l'affreuse règle de l'égoïsme +moderne. Observer, dans un monde qui n'est plus fait pour la civilité, +les bonnes règles de l'honnêteté d'autrefois, ce serait jouer le rôle +d'un véritable niais, et personne ne vous en saurait gré. Dès qu'on se +sent poussé par des gens qui veulent prendre les devants, le devoir est +de se reculer, d'un air qui signifie: «Passez, monsieur.» Mais il est +clair que celui qui tiendrait à cette prescription en omnibus, par +exemple, serait victime de sa déférence; je crois même qu'il manquerait +aux règlements. En chemin de fer, combien y en a-t-il qui sentent que se +presser sur le quai pour gagner les autres de vitesse et s'assurer de la +meilleure place est une suprême grossièreté? + +En d'autres termes, nos machines démocratiques excluent l'homme poli. +J'ai renoncé depuis longtemps à l'omnibus; les conducteurs arrivaient à +me prendre pour un voyageur sans sérieux. En chemin de fer, à moins que +je n'aie la protection d'un chef de gare, j'ai toujours la dernière +place. J'étais fait pour une société fondée sur le respect, où l'on est +salué, classé, placé d'après son costume, où l'on n'a point à se +protéger soi-même. Je ne suis à l'aise qu'à l'Institut et au Collège de +France, parce que nos employés sont tous des hommes très bien élevés et +nous témoignent une haute estime. L'habitude de l'Orient de ne marcher +dans les rues que précédé d'un kavas me convenait assez; car la modestie +est relevée par l'appareil de la force. Il est bien d'avoir sous ses +ordres un homme armé d'une courbache dont on l'empêche de se servir. Je +serais assez aise d'avoir le droit de vie et de mort, pour ne pas en +user, et j'aimerais fort à posséder des esclaves, pour être extrêmement +doux avec eux et m'en faire adorer. + +4.--Mes idées cléricales m'ont encore bien plus dominé en tout ce qui +touche à la règle des mœurs. Il m'eût semblé qu'il y avait de ma part un +manque de bienséance à changer sur ce point mes habitudes austères. Les +gens du monde, dans leur ignorance des choses de l'âme, croient, en +général, qu'on ne quitte l'état ecclésiastique que pour échapper à des +devoirs trop pesants. Je ne me serais point pardonné de prêter une +apparence de raison à des manières de voir aussi superficielles. +Consciencieux comme je le suis, je voulus être en règle avec moi-même et +je continuai de vivre dans Paris ainsi que j'avais fait au séminaire. +Plus tard, je vis bien la vanité de cette vertu comme de toutes les +autres; je reconnus, en particulier, que la nature ne tient pas du tout +à ce que l'homme soit chaste. Je n'en persistai pas moins, par +convenance, dans la vie que j'avais choisie, et je m'imposai les mœurs +d'un pasteur protestant. L'homme ne doit jamais se permettre deux +hardiesses à la fois. Le libre penseur doit être réglé en ses mœurs. Je +connais des ministres protestants, très larges d'idées, qui sauvent tout +par leur cravate blanche irréprochable. J'ai de même fait passer ce que +la médiocrité humaine regarde comme des hardiesses grâce à un style +modéré et à des mœurs graves. + +Les raisonnements du monde en ce qui concerne les rapports des deux +sexes sont bizarres comme les volontés de la nature elle-même. Le monde, +dont les jugements sont rarement tout à fait faux, voit une sorte de +ridicule à être vertueux quand on n'y est pas obligé par un devoir +professionnel. Le prêtre, ayant pour état d'être chaste, comme le soldat +d'être brave, est, d'après ces idées, presque le seul qui puisse sans +ridicule tenir à des principes sur lesquels la morale et la mode se +livrent les plus étranges combats. Il est hors de doute qu'en ce point, +comme en beaucoup d'autres, mes principes cléricaux, conservés dans le +siècle, m'ont nui aux yeux du monde. Ils ne m'ont pas nui pour le +bonheur. Les femmes ont, en général, compris ce que ma réserve +affectueuse renfermait de respect et de sympathie pour elles. En somme, +j'ai été aimé des quatre femmes dont il m'importait le plus d'être aimé, +ma mère, ma sœur, ma femme et ma fille. Ma part a été bonne et ne me +sera pas enlevée; car je m'imagine souvent que les jugements qui seront +portés sur chacun de nous dans la vallée de Josaphat ne seront autres +que les jugements des femmes, contresignés par l'Éternel. + +Ainsi, tout bien examiné, je n'ai manqué presque en rien à mes promesses +de cléricature. Je suis sorti de la spiritualité pour rentrer dans +l'idéalité. J'ai observé mes engagements mieux que beaucoup de prêtres +en apparence très réguliers. En m'obstinant à conserver dans le monde +des vertus de désintéressement, de politesse, de modestie qui n'y sont +pas applicables, j'ai donné la mesure de ma naïveté. Je n'ai jamais +cherché le succès; je dirai presque qu'il m'ennuie. Le plaisir de vivre +et de produire me suffit. Ce qu'y y a d'égoïste dans cette façon de +jouir du plaisir d'exister est corrigé par les sacrifices que je crois +avoir faits au bien public. J'ai toujours été aux ordres de mon pays; +sur un signe, en 1869, je me mis à sa disposition. Peut-être lui +aurais-je rendu quelques services; il ne l'a pas cru; je suis en règle. +Je n'ai jamais flatté les erreurs de l'opinion; je n'ai pas manqué une +seule occasion d'exposer ces erreurs, jusqu'à en paraître aux +superficiels un mauvais patriote. On n'est pas obligé au charlatanisme +ni au mensonge pour obtenir un mandat dont la première condition est +l'indépendance et la sincérité. Dans les malheurs publics qui pourront +venir, j'aurai donc ma conscience tout à fait en repos. + +Tout pesé, si j'avais à recommencer ma vie, avec le droit d'y faire des +ratures, je n'y changerais rien. Les défauts de ma nature et de mon +éducation, par suite d'une sorte de providence bienveillante, ont été +atténués et réduits à être de peu de conséquence. Un certain manque +apparent de franchise dans le commerce de la vie m'est pardonné par mes +amis, qui mettent cela sur le compte de mon éducation cléricale. Je +l'avoue, dans la première partie de ma vie, je mentais assez souvent, +non par intérêt, mais par bonté, par dédain, par la fausse idée qui me +porte toujours à présenter les choses à chacun comme il peut les +comprendre. Ma sœur me montra très fortement les inconvénients de cette +manière d'agir, et j'y renonçai. Depuis 1851, je ne crois pas avoir fait +un seul mensonge, excepté naturellement les mensonges joyeux, de pure +eutrapélie, les mensonges officieux et de politesse, que tous les +casuistes permettent, et aussi les petits faux-fuyants littéraires +exigés, en vue d'une vérité supérieure, par les nécessités d'une phrase +bien équilibrée ou pour éviter un plus grand mal, qui est de poignarder +un auteur. Un poète, par exemple, vous présente ses vers. Il faut bien +dire qu'ils sont admirables, puisque sans cela ce serait dire qu'ils ne +valent rien et faire une sanglante injure à un homme qui a eu +l'intention de vous faire une politesse. + +Il a fallu bien plus d'indulgence à mes amis pour me pardonner un autre +défaut: je veux parler d'une certaine froideur, non à les aimer, mais à +les servir. Une des choses les plus recommandées au séminaire était +d'éviter «les amitiés particulières». De telles amitiés étaient +présentées comme un vol fait à la communauté. Cette règle m'est restée +très profondément gravée dans l'esprit. J'ai peu encouragé l'amitié; +j'ai fait peu de chose pour mes amis, et ils ont fait peu de chose pour +moi. Une des idées que j'ai le plus souvent à combattre, c'est que +l'amitié, comme on l'entend d'ordinaire, est une injustice, une erreur, +qui ne vous permet de voir que les qualités d'un seul et vous ferme les +yeux sur les qualités d'autres personnes plus dignes peut-être de votre +sympathie. Je me dis quelquefois, selon les idées de mes anciens +maîtres, que l'amitié est un larcin fait à la société humaine et que, +dans un monde supérieur, l'amitié disparaîtrait. Quelquefois même je +suis blessé, au nom de la bienveillance générale, de voir l'attachement +particulier qui lie deux personnes; je suis tenté de m'écarter d'elles +comme de juges faussés, qui n'ont plus leur impartialité ni leur +liberté. Cette société à deux me fait l'effet d'une coterie qui rétrécit +l'esprit, nuit à la largeur d'appréciation et constitue la plus lourde +chaîne pour l'indépendance. Beulé me plaisantait souvent sur ce travers. +Il m'aimait assez et essaya de me rendre service, quoique je n'eusse +rien fait pour lui. Dans une circonstance, je votai contre lui pour une +personne qui s'était montrée malveillante à mon égard. «Renan, me +dit-il, je vais vous faire quelque mauvais trait; par impartialité, vous +voterez pour moi.» + +Tout en ayant beaucoup aimé mes amis, je leur ai donc très peu donné. Le +public m'a eu autant qu'eux. Voilà pourquoi je reçois un si grand nombre +de lettres d'inconnus et d'anonymes; voilà pourquoi aussi je suis si +mauvais correspondant. Il m'est arrivé fréquemment, en écrivant une +lettre, de m'arrêter pour tourner en propos général les idées qui me +venaient. Je n'ai existé pleinement que pour le public. Il a eu tout de +moi; il n'aura après ma mort aucune surprise: je n'ai rien réservé pour +personne. + +Ayant ainsi préféré par instinct tous à quelques-uns, j'ai eu la +sympathie de mon siècle, même de mes adversaires, et cependant peu +d'amis. Dès qu'un peu de chaleur commence à naître, mon principe +sulpicien: «Pas d'amitiés particulières,» vient comme un glaçon troubler +le jeu de toutes les affinités. À force d'être juste, j'ai été peu +serviable. Je vois trop bien que, rendre un bon service à quelqu'un, +c'est d'ordinaire en rendre un mauvais à un autre; que s'intéresser à un +compétiteur, c'est le plus souvent commettre un passe-droit envers son +rival. L'image de l'inconnu que je lèse vient ainsi m'arrêter tout court +dans mon zèle. Je n'ai obligé presque personne; je n'ai pas su comment +l'on réussit à faire donner un bureau de tabac. Cela m'a rendu sans +influence en ce monde. Mais cela m'a été bon au point de vue littéraire. +Mérimée eût été un homme de premier ordre s'il n'eût pas eu d'amis. Ses +amis se l'approprièrent. Comment peut-on écrire des lettres quand on a +la facilité de parler à tous? La personne à qui vous écrivez vous +rapetisse; vous êtes obligé de prendre sa mesure. Le public a l'esprit +plus large que n'importe qui. «Tous» renferme beaucoup de sots; c'est +vrai; mais «tous» renferme les quelques milliers d'hommes ou de femmes +d'esprit pour qui seuls le monde existe. Écrivez en vue de ceux-là. + + +V + +Je termine ici ces souvenirs, en demandant pardon au lecteur de la faute +insupportable qu'un tel genre fait commettre à chaque ligne. +L'amour-propre est si habile en ses calculs secrets, que, tout en +faisant la critique de soi-même, on est suspect de ne pas y aller de +franc jeu. Le danger, en pareil cas, est, par une petite rouerie +inconsciente, d'avouer, avec une humilité sans grand mérite, des défauts +légers et tout extérieurs pour s'attribuer par ricochet de grandes +qualités. Ah! le subtil démon que celui de la vanité! Aurais-je, par +hasard, été sa dupe? Si les gens de goût me reprochent de m'être montré +fils de mon siècle en prétendant ne pas l'être, je les prie d'être bien +persuadés au moins que cela ne m'arrivera plus. + + Claudite jam rivos, pueri; sat prata biberunt. + +Il me reste trop de choses à faire pour que je m'amuse désormais à un +jeu que plusieurs taxeront de frivole. Ma famille maternelle de Lannion, +du côté de laquelle vient mon tempérament, a offert beaucoup de cas de +longévité; mais des troubles persistants me portent à croire que +l'hérédité sera dérangée en ce qui me concerne. Dieu soit loué, si c'est +pour m'épargner des années de décadence et d'amoindrissement, qui sont +la seule chose dont j'aie horreur! Le temps qui peut me rester à vivre, +en tout cas, sera consacré à des recherches de pure vérité objective. Si +ces lignes étaient les dernières confidences que j'échange avec le +public, qu'il me permette de le remercier de la façon intelligente et +sympathique dont il m'a soutenu. Autrefois toute la faveur à laquelle +pouvait aspirer l'homme qui maintenait sa personnalité en dehors des +routines établies était d'être toléré. Mon siècle et mon pays ont eu +pour moi bien plus d'indulgence. Malgré de sensibles défauts, malgré +l'humilité de son origine, ce fils de paysans et de pauvres marins, +couvert du triple ridicule d'échappé de séminaire, de clerc défroqué, de +cuistre endurci, on l'a tout d'abord accueilli, écouté, choyé même, +uniquement parce qu'on trouvait dans sa voix des accents sincères. J'ai +eu d'ardents adversaires, je n'ai pas eu un ennemi personnel. Les deux +seules ambitions que j'aie avouées, l'Institut et le Collège de France, +ont été satisfaites. La France m'a fait bénéficier des faveurs qu'elle +réserve à tout ce qui est libéral, de sa langue admirable, de sa belle +tradition littéraire, de ses règles de tact, de l'audience dont elle +jouit dans le monde. L'étranger même m'a aidé dans mon œuvre autant que +mon pays; je mourrai ayant au cœur l'amour de l'Europe autant que +l'amour de la France; je voudrais parfois me mettre à genoux pour la +supplier de ne pas se diviser par des jalousies fratricides, de ne pas +oublier son devoir, son œuvre commune, qui est la civilisation. + +Presque tous les hommes avec lesquels j'ai été en rapport ont été pour +moi d'une bienveillance extrême. Au sortir du séminaire, je traversai, +ainsi que je l'ai dit, une période de solitude, où je n'eus pour me +soutenir que les lettres de ma sœur et les entretiens de M. Berthelot; +mais bientôt je trouvai de tous côtés des sourires et des +encouragements. M. Egger, dès les premiers mois de 1846, devenait mon +ami et mon guide dans l'œuvre difficile de reprendre tardivement mes +études classiques. Eugène Burnouf, sur la vue d'un essai bien imparfait +que je présentai au concours du prix Volney, en 1847, m'adopta comme son +élève. M. et madame Adolphe Garnier furent pour moi de la plus grande +bonté. C'était un couple charmant Madame Garnier, rayonnante de grâce et +de naturel, fut ma première admiration dans un genre de beauté dont la +théologie m'avait sevré. M. Victor Le Clerc faisait revivre devant mes +yeux toutes les qualités d'étude et de savante application de mes +anciens maîtres. Dès mon séjour à Saint-Sulpice, j'avais appris à +l'estimer: c'était le seul laïque dont ces messieurs fissent cas; ils +lui enviaient son extraordinaire érudition ecclésiastique. M. Cousin, +quoiqu'il m'ait plus d'une fois témoigné de l'amitié, était trop entouré +de disciples pour que j'essayasse de percer cette foule, un peu liée à +la parole du maître. M. Augustin Thierry, au contraire, fut pour moi un +vrai père spirituel. Ses conseils me sont tous présents à l'esprit, et +c'est à lui que je dois d'avoir évité dans ma manière d'écrire quelques +défauts tout à fait choquants, que de moi-même je n'aurais peut-être pas +découverts. C'est par lui que je connus la famille Scheffer, à laquelle +je dois une compagne qui s'est toujours montrée si parfaitement assortie +aux conditions assez serrées de mon programme de vie, que parfois je +suis tenté, en réfléchissant à tant d'heureuses coïncidences, de croire +à la prédestination. + +Ma philosophie, selon laquelle le monde dans son ensemble est plein d'un +souffle divin, n'admet pas les volontés particulières dans le +gouvernement de l'univers. La providence individuelle, comme on +l'entendait autrefois, n'a jamais été prouvée par un fait caractérisé. +Sans cela, certainement, je m'inclinerais reconnaissant devant des +concours de circonstances où un esprit moins dominé que le mien par les +raisonnements généraux verrait les traces d'une protection particulière +de dieux bienveillants. Les hasards qu'il faut pour amener un terne ou +un quaterne ne sont rien auprès de ce qu'il a fallu pour que la +combinaison dont je touche les fruits ne fût pas dérangée. Si mes +origines eussent été moins disgraciées selon le monde, je ne fusse point +entré, je n'eusse point persévéré dans cette royale voie de la vie selon +l'esprit, à laquelle un vœu de nazaréen m'attacha dès mon enfance. Le +déplacement d'un atome rompait la chaîne de faits fortuits qui, au fond +de la Bretagne, me prépara pour une vie d'élite; qui me fit venir de +Bretagne à Paris; qui, à Paris, me conduisit dans la maison de France où +l'on pouvait recevoir l'éducation la plus sérieuse; qui, au sortir du +séminaire, me fit éviter deux ou trois fautes mortelles, lesquelles +m'auraient perdu; qui, en voyage, me tira de certains dangers où, selon +les chances ordinaires, je devais succomber; qui fit, en particulier, +que le docteur Suquet put venir à Amschit me tirer des bras de la mort, +où j'étais déjà enserré. Je ne conclus rien de là, sinon que l'effort +inconscient vers le bien et le vrai qui est dans l'univers joue son coup +de dé par chacun de nous. Tout arrive, les quaternes comme le reste. +Nous pouvons déranger le dessein providentiel dont nous sommes l'objet; +nous ne sommes pour presque rien dans sa réussite. _Quid habes quod non +accepisti?_ Le dogme de la grâce est le plus vrai des dogmes chrétiens. + +Mon expérience de la vie a donc été fort douce, et je ne crois pas qu'il +y ait eu, dans la mesure de conscience que comporte maintenant notre +planète, beaucoup d'êtres plus heureux que moi. J'ai eu un goût vif de +l'univers. Le scepticisme subjectif a pu m'obséder par moments; il ne +m'a jamais fait sérieusement douter de la réalité; ses objections sont +par moi tenues en séquestre dans une sorte de parc d'oubli; je n'y pense +jamais. Ma paix d'esprit est parfaite. D'un autre côté, j'ai trouvé une +bonté extrême dans la nature et dans la société. Par suite de la chance +particulière qui s'est étendue à toute ma vie et qui a fait que je n'ai +rencontré sur mon chemin que des hommes excellents, je n'ai jamais eu à +changer violemment les partis pris généraux que j'avais adoptés. Une +bonne humeur, difficilement altérable, résultat d'une bonne santé +morale, résultat elle-même d'une âme bien équilibrée et d'un corps +supportable, malgré ses défauts, m'a jusqu'ici maintenu dans une +philosophie tranquille, soit qu'elle se traduise en optimisme +reconnaissant, soit qu'elle aboutisse à une ironie gaie. Je n'ai jamais +beaucoup souffert. Il ne dépendrait que de moi de croire que la nature a +plus d'une fois mis des coussins pour m'épargner les chocs trop rudes. +Une fois, lors de la mort de ma sœur, elle m'a, à la lettre, chloroformé +pour que je ne fusse pas témoin d'un spectacle qui eût peut-être fait +une lésion profonde dans mes sens et nui à la sérénité ultérieure de ma +pensée. + +Ainsi, sans savoir au juste qui je dois remercier, pourtant je remercie. +J'ai tant joui dans cette vie, que je n'ai vraiment pas le droit de +réclamer une compensation d'outre-tombe; c'est pour d'autres raisons que +je me fâche parfois contre la mort; elle est égalitaire à un degré qui +m'irrite; c'est une démocrate qui nous traite à coups de dynamite; elle +devrait au moins attendre, prendre notre heure, se mettre à notre +disposition. Je reçois plusieurs fois par an une lettre anonyme, +contenant ces mots, toujours de la même écriture: «Si pourtant il y +avait un enfer!» Sûrement la personne pieuse qui m'écrit cela veut le +salut de mon âme, et je la remercie. Mais l'enfer est une hypothèse bien +peu conforme à ce que nous savons par ailleurs de la bonté divine. +D'ailleurs, la main sur la conscience, s'il y en a un, je ne crois pas +l'avoir mérité. Un peu de purgatoire serait peut-être juste; j'en +accepterais la chance, puisqu'il y aurait le paradis ensuite, et que de +bonnes âmes me gagneraient, j'espère, des indulgences pour m'en tirer. +L'infinie bonté que j'ai rencontrée en ce monde m'inspire la conviction +que l'éternité est remplie par une bonté non moindre, en qui j'ai une +confiance absolue. + +Et maintenant je ne demande plus au bon génie qui m'a tant de fois +guidé, conseillé, consolé, qu'une mort douce et subite, pour l'heure qui +m'est fixée, proche ou lointaine. Les stoïciens soutenaient qu'on a pu +mener la vie bienheureuse dans le ventre du taureau de Phalaris. C'est +trop dire. La douleur abaisse, humilie, porte à blasphémer. La seule +mort acceptable est la mort noble, qui est non un accident pathologique, +mais une fin voulue et précieuse devant l'Éternel. La mort sur le champ +de bataille est la plus belle de toutes; il y en a d'autres illustres. +Si parfois j'ai pu désirer d'être sénateur, c'est que j'imagine que, +sans tarder peut-être, ce mandat fournira de belles occasions de se +faire assommer, fusiller, des formes de trépas, enfin, bien préférables +à une longue maladie qui vous tue lentement et par démolitions +successives. La volonté de Dieu soit faite! Désormais, je n'apprendrai +plus grand'chose; je vois bien à peu près ce que l'esprit humain, au +moment actuel de son développement, peut apercevoir de la vérité. Je +serais désolé de traverser une de ces périodes d'affaiblissement où +l'homme qui a eu de la force et de la vertu n'est plus que l'ombre et la +ruine de lui-même, et souvent, à la grande joie des sots, s'occupe à +détruire la vie qu'il avait laborieusement édifiée. Une telle vieillesse +est le pire don que les dieux puissent faire à l'homme. Si un tel sort +m'était réservé, je proteste d'avance contre les faiblesses qu'un +cerveau ramolli pourrait me faire dire ou signer. C'est Renan sain +d'esprit et de cœur, comme je le suis aujourd'hui, ce n'est pas Renan à +moitié détruit par la mort et n'étant plus lui-même, comme je le serai +si je me décompose lentement, que je veux qu'on croie et qu'on écoute. +Je renie les blasphèmes que les défaillances de la dernière heure +pourraient me faire prononcer contre l'Éternel. L'existence qui m'a été +donnée sans que je l'eusse demandée a été pour moi un bienfait. Si elle +m'était offerte, je l'accepterais de nouveau avec reconnaissance. Le +siècle où j'ai vécu n'aura probablement pas été le plus grand, mais il +sera tenu sans doute pour le plus amusant des siècles. À moins que mes +dernières années ne me réservent des peines bien cruelles, je n'aurai, +en disant adieu à la vie, qu'à remercier la cause de tout bien de la +charmante promenade qu'il m'a été donné d'accomplir à travers la +réalité. + + + + +APPENDICE + + +L'impression de ce volume était achevée quand M. l'abbé Cognat a publié, +dans _le Correspondant_ (25 janvier 1883), les lettres que je lui +écrivis en 1845 et 1846[26]. Quelques amis m'ayant témoigné les avoir +lues avec intérêt, je les reproduis ici. + + Tréguier, 24 août 1845. + + Mon cher ami, + + Peu d'événements considérables, mais beaucoup de pensées et de + sentiments se sont pressés pour moi depuis le jour de notre + séparation. Je cède d'autant plus volontiers au besoin de vous les + dire, que je n'ai personne ici à qui je les puisse confier. Sans + doute je ne suis pas seul quand je suis auprès de ma mère; mais que + de choses que ma tendresse pour elle me commande de lui taire, et + qu'après tout elle ne pourrait comprendre!... + + Nul fait important n'est venu avancer la solution du grand problème + qui me préoccupe à si juste titre. Je n'ai rien appris, sinon + l'énormité du sacrifice que Dieu allait exiger de moi. Mille + circonstances désolantes que je ne soupçonnais pas sont venues + compliquer ma situation et me prouver que le parti que ma + conscience me conseillait ouvrait devant moi un abîme de peines. Il + me faudrait de longs et pénibles détails pour tous les faire + comprendre: qu'il vous suffise de savoir que les obstacles dont + nous avons quelquefois causé ne sont rien en comparaison de ceux + que j'ai vus tout à coup surgir devant moi. Mépriser une opinion + qui sera bien sévère, traverser de longues années d'une vie pénible + pour arriver à un but incertain, était déjà beaucoup, mais ne + suffisait pas. Dieu me commande encore de percer de ma propre main + un cœur sur lequel s'est déversée toute l'affection du mien. + L'amour filial avait absorbé en moi toutes les autres affections + dont j'étais capable et auxquelles Dieu ne m'a pas appelé; et puis + il y avait entre ma mère et moi des liens tout spéciaux tenant à + mille circonstances délicates qu'on ne peut que sentir. Eh bien, + c'est là que Dieu a placé mon sacrifice le plus pénible. Je ne lui + ai parlé encore que de l'Allemagne, et cela a suffi pour la + désoler. Ô mon Dieu! que sera-ce?... Ses caresses me désolent; ses + beaux rêves, dont elle me parle sans cesse et que je n'ai pas le + courage de contredire, me navrent le cœur. Elle est là, à deux pas + de moi, pendant que je vous écris ces lignes. Ah! si elle + savait!... Je lui sacrifierais tout, excepté mon devoir et ma + conscience. Oui, si Dieu me demandait, pour lui épargner cette + peine, d'éteindre ma pensée, de me condamner à une vie simple et + vulgaire, j'accepterais. Que de fois j'ai cherché à me mentir à + moi-même? Mais est-il au pouvoir de l'homme de croire ou de ne pas + croire? Je voudrais qu'il me fût possible d'étouffer la faculté qui + en moi requiert l'examen; c'est elle qui a fait mon malheur. + Heureux les enfants qui ne font toute leur vie que dormir et rêver! + Je vois autour de moi des hommes purs et simples auxquels le + christianisme a suffi pour les rendre vertueux et heureux; mais + j'ai remarqué que nul d'entre eux n'a la faculté critique; qu'ils + en bénissent Dieu! + + Je suis ici choyé, caressé, plus que je ne peux vous le dire; cela + me désole. Ah! s'ils savaient ce qui se passe dans mon cœur! Je + tremble quelquefois de voir en ma conduite une sorte d'hypocrisie; + mais j'ai sérieusement raisonné là-dessus ma conscience: Dieu me + garde de scandaliser ces simples! + + Quand je considère dans quel inextricable filet Dieu m'a englobé + tandis que je dormais, il me vient des pensées de fatalisme, et + souvent j'ai pu pécher en cela; pourtant je n'ai jamais douté de + mon Père qui est au ciel, ni de sa bonté. Toujours, au contraire, + je l'ai remercié; jamais je ne l'avais touché de plus près que dans + ces moments-là. Le cœur n'apprend que par la souffrance, et je + crois, comme Kant, que Dieu ne s'apprend que par le cœur. Alors + aussi j'étais chrétien et j'ai juré que je le serais toujours. Mais + l'orthodoxie est-elle critique? Ah! si j'étais né protestant en + Allemagne!... Là était ma place. Herder a bien été évêque, et + certes il n'était que chrétien; mais, dans le catholicisme, il faut + être orthodoxe. C'est une barre de fer; il n'entend pas raison. + + Pardonnez-moi, mon ami, un souhait comme celui que je viens + d'énoncer, et que je ne fais même pas en ma partie qui croit encore + sans savoir pourquoi. Vous êtes obligé, pour être orthodoxe, de + croire que je suis en cet état par ma faute; cela est dur. Pourtant + je suis bien disposé à croire qu'il y a beaucoup de ma faute. Celui + qui connaît son cœur dira toujours: «Oui, oui!» sitôt qu'on lui + dira: «C'est ta faute.» Rien dans ma position ne m'est plus facile + à admettre que cela. Je ne serai pas aussi tenace que Job sur le + chapitre de mon innocence. Me croirais-je pur, je prierais + seulement Dieu d'avoir pitié de moi. Cette lecture de Job me ravit; + j'y trouve tout mon cœur; là est le divin de la poésie, j'entends + la haute poésie. Elle vous fait toucher ces mystères qu'on sent en + son propre cœur, et qu'on cherche péniblement à se formuler. + + Je continue cependant avec courage l'avancement de ma pensée. Rien + ne me fera abandonner cette œuvre, dussé-je être obligé de la + sacrifier en apparence à l'acquisition de mon pain matériel. Dieu, + pour me soutenir, m'avait réservé pour ce moment un vrai événement + intellectuel et moral. J'ai étudié l'Allemagne et j'ai cru entrer + dans un temple. Tout ce que j'y ai trouvé est pur, élevé, moral, + beau et touchant. Ô mon âme, oui, c'est un trésor, c'est la + continuation de Jésus-Christ. Leur morale me transporte. Ah! qu'ils + sont doux et forts! Je crois que le Christ nous viendra de là. Je + considère cette apparition d'un nouvel esprit comme un fait + analogue à la naissance du christianisme, sauf la différence de + forme. Mais ceci importe peu; car il est sûr que, quand le fait + rénovateur du monde reviendra, il ne ressemblera pas pour le mode + de son accomplissement à celui qui a déjà eu lieu. Je suis avec + attention l'étonnant mouvement enthousiaste qui la travaille en ce + moment dans le Nord. M. Cousin vient de partir afin de l'étudier + aussi de plus près. Je veux parler de Ronge et de Czerski, dont + vous avez dû entendre parier. Dieu me pardonne de les aimer, même + quand ils ne seraient pas purs: car ce que j'aime en eux, comme + dans tous les autres hommes à qui je voue mon enthousiasme, c'est + un certain type beau et moral que je m'en forme; c'est mon idéal + que j'aime en eux. Maintenant sont-ils conformes à ce type? C'est + ce qui m'importe assez peu. + + Oui, cette Allemagne me ravit, moins dans sa partie scientifique + que dans son esprit moral. La morale de Kant est bien supérieure à + toute sa logique ou philosophie intellectuelle, et nos Français + n'en ont pas dit un mot. Cela se comprend; nos hommes du jour n'ont + pas de sens moral. La France me paraît de plus en plus un pays voué + à la nullité pour le grand œuvre du renouvellement de la vie dans + l'humanité. On n'y trouve qu'une orthodoxie sèche, anticritique, + raide, inféconde, petite: type Saint-Sulpice; ou bien un niais + creux et superficiel, plein d'affectation et d'exagération: le + néo-catholicisme; ou bien enfin une philosophie sèche et sans cœur, + revêche et méprisante: l'Université et son esprit. Jésus-Christ + n'est nulle part. J'ai été tenté de croire qu'il nous viendrait de + l'Allemagne; non que j'imagine que ce soit un individu, ce sera un + esprit; et, quand nous disons Jésus-Christ, nous entendons, sans + doute, désigner plutôt un certain esprit qu'un individu: c'est + l'Évangile. Non que je croie aussi que cette apparition soit un + renversement ou une découverte; Jésus-Christ n'a ni renversé ni + découvert. Il faut être chrétien, mais on ne peut être orthodoxe. + Il faut un christianisme pur. L'archevêque serait disposé à + comprendre cela; il est capable de fonder le christianisme pur en + France. J'imagine que l'une des suites du mouvement d'instruction + et d'étude qui a lieu en France dans le clergé, sera de nous + _rationaliser_ un peu. D'abord, ils s'ennuieront de la scolastique; + la scolastique jetée de côté, on changera la forme des idées, et + puis on reconnaîtra l'impossibilité de l'explication orthodoxe de + la Bible, etc., etc. Mais il y aura bataille. Car vos bonnes gens + ont une verve de dogmatisme tout à fait tenace; et puis ils se + donneront un certain vernis d'Athanases qui leur fera boucher les + yeux et les oreilles. Mon Dieu! oui, je voudrais être là! Et je + vais peut-être me couper les bras; car les prêtres feront beaucoup + en ce moment; peut-être faudra-t-il être prêtre pour y pouvoir + quelque chose; Ronge et Czerski étaient prêtres. J'ai lu une lettre + de la mère de Czerski à son fils, où elle lui rappelle les + sacrifices qu'elle a faits pour son éducation cléricale, et le + supplie de rester fidèle au catholicisme. Mais peut-il le servir + plus sincèrement qu'en se vouant à ce qu'il croit la vérité? + + Ami, pardonnez-moi ce que je viens de vous dire. Ah! si vous + connaissiez ma tête et mon cœur! Ne croyez pas que tout cela ait en + moi une consistance dogmatique; non, je n'exclus rien. J'admets des + contradictoires, au moins provisoirement. Eh! n'y a-t-il pas des + états où il faut de force que l'individu et l'humanité posent sur + l'instable. On n'y peut tenir, direz-vous, c'est une souffrance. + Oui, mais qu'y faire? Il faut passer par là. Il a été nécessaire + qu'à une époque on fût scientifiquement sceptique sur la morale, et + pourtant, à cette époque, les hommes purs étaient et pouvaient être + moraux, moyennant une contradiction. Les scolastiques se + moqueraient de cela et triompheraient à montrer là un défaut de + logique. En vérité, beau triomphe de montrer ce qui est clair! Ils + veulent un état moral où tout soit rigoureusement formulé, et ils + se contenteront d'un fond misérable, pourvu qu'on leur accorde + cette forme à laquelle ils tiennent tant. Ils ne connaissent ni + l'homme ni l'humanité tels qu'ils existent de fait. + + Oui, mon ami, je crois encore: je prie, je dis le _Pater_ avec + délices. J'aime beaucoup à être dans les églises; la piété pure, + simple, naïve me touche beaucoup dans mes moments lucides, quand je + sens l'odeur de Dieu; j'ai même des accès de dévotion, j'en aurai + toujours, je crois; car la piété à une valeur, ne fût-elle que + psychologique. Elle nous moralise délicieusement et nous élève + au-dessus des misérables soucis de l'utile; or là où finit l'utile + commence le beau, Dieu, l'infini, et l'air pur qui vient de là est + la vie. + + Ils me prennent ici pour un bon petit séminariste, bien pieux et + bien doux. Ma foi, ce n'est pas ma faute. Cela me peine + quelquefois, car je crains d'y voir quelque chose qui ne soit pas + vrai et droit; mais je ne feins rien, Dieu le sait; seulement je ne + dis pas tout. Vaudrait-il mieux engager avec eux ces misérables + controverses, où ils auraient l'avantage de soutenir le beau et le + pur, et où j'aurais l'air de m'assimiler à ce qu'il y a de plus + vil; car l'antichristianisme a, dans ce pays, une couleur si + détestable, si basse, si dégoûtante, qu'en vérité il y aurait de + quoi m'éloigner, ne fût-ce que par modestie naturelle. Et puis ils + n'y entendraient rien. On ne trouve pas mauvais que je ne leur + parle pas allemand. D'ailleurs, je vous l'ai dit, mon ami, telle + est ma position intellectuelle, que je puis paraître telle chose à + celui-ci, telle chose à celui-là, sans rien feindre, sans que l'un + ni l'autre se trompe, grâce au joug de la contradiction dont je me + suis débarrassé pour un temps. + + Et puis savez-vous qu'il y a des moments où j'ai été à deux doigts + d'un revirement complet, et où j'ai délibéré si je ne serais pas + plus agréable à Dieu en coupant net, au point où j'en suis, le fil + de mon examen, et en me reculant de deux ou trois ans! C'est que je + ne vois plus en progressant la possibilité d'arriver au + catholicisme; chaque pas m'en éloigne de plus en plus. Quoi qu'il + en soit, l'alternative s'est présentée à moi très nettement: je ne + puis plus revenir au catholicisme que par l'amputation d'une + faculté, en stigmatisant définitivement ma raison et lui commandant + pour toujours le silence respectueux, et même plus, le silence + absolu. Oui, si je revenais, je cesserais ma vie d'étude et + d'examen, persuadé qu'elle ne peut me mener qu'au mal, et je ne + vivrais plus que de la vie mystique, telle que l'entendent les + catholiques. Car, pour la vie banale, Dieu, je l'espère, m'en + délivrera toujours. Le catholicisme suffit à toutes mes facultés, + sauf ma raison critique; je n'espère pas pour l'avenir de + satisfaction plus complète; il faut donc ou renoncer au + catholicisme, ou amputer cette faculté. Cette opération est + difficile et douloureuse; mais croyez bien que, si ma conscience + morale ne s'y opposait pas, si Dieu venait ce soir me dire que cela + lui est agréable, je le ferais. Vous ne me reconnaîtriez plus + alors, je n'étudierais plus, et ne penserais plus critiquement, je + serais un mystique déterminé. Croyez bien aussi qu'il faut que + j'aie été rudement secoué pour m'arrêter à la possibilité d'une + pareille hypothèse, qui se présente à moi plus affreuse que la + mort. Mais je ne désespérerais pas d'y trouver une veine d'activité + qui pût me suffire. + + Et en pratique, que ferai-je? C'est avec un effroi indicible que je + vois approcher la fin des vacances, époque où je devrai + nécessairement traduire par les actes les plus décisifs l'état + intérieur le plus indéterminé. C'est cette complication de + l'extérieur et de l'intérieur qui fait le cruel de ma position. + Tout ce souci m'ennuie, me distrait. Et puis je sens si bien que je + n'entends rien à ces sortes de choses, que je n'y ferai que des + sottises, que j'aurai à essuyer des risées et des rebuts. Je ne + suis pas né chevalier d'industrie. Ils se moqueront de ma + simplicité et me prendront pour un imbécile. Encore si j'étais sûr + de moi! Mais si j'allais perdre par leur contact la pureté de mon + cœur et ma conception de la vie? s'ils venaient à m'infecter de + leur positivisme? Et quand je serais sûr de moi, serais-je sûr de + l'extérieur, qui agit sur nous si fatalement? Et qui peut se + connaître lui-même sans craindre sa faiblesse? En vérité, mon ami, + n'est-il pas vrai que Dieu m'a joué un bien mauvais tour? Il semble + qu'il ait déployé toutes ses voies pour m'envelopper de toutes + parts; et il n'en fallait pas tant contre un pauvre enfant qui n'y + voyait pas malice. N'importe, je l'aime, et je suis persuadé qu'il + a tout fait pour mon bien, malgré la contradiction des faits. Il + faut être optimiste pour l'individu comme pour l'humanité, malgré + la perpétuelle opposition des faits isolés. C'est là qu'est le + courage; il n'y a que moi qui puisse me faire du mal à moi-même. + + Je pense souvent à vous, mon bon ami; vous devez être bien heureux. + Un avenir favorable et déterminé s'ouvre devant vous; vous voyez le + but, vous n'avez qu'à marcher vers lui... Vous aurez un avantage + immense, un dogme rigoureusement formulé... Vous conserverez de la + largeur; puissiez-vous ne jamais découvrir une désolante + incompatibilité entre deux besoins de votre cœur et de votre + esprit. Une cruelle option vous serait alors imposée. Quelque + opinion que vous soyez obligé d'avoir de ma situation actuelle et + de l'innocence de mon âme, conservez-moi du moins votre amitié. Des + erreurs et même des fautes ne peuvent suffire pour la rompre. + D'ailleurs, je le répète, j'ai confiance en votre largeur, et Dieu + me garde de chercher à vous prouver qu'elle n'est pas orthodoxe; + car je veux que vous la conserviez, et pourtant je veux aussi que + vous soyez orthodoxe. Vous êtes presque le seul dépositaire de mes + pensées les plus secrètes; au nom du ciel, montrez-moi de + l'indulgence, et consentez encore à m'appeler votre frère. Quant à + mon affection, mon bon ami, elle vous est acquise pour toujours... + + Paris, 12 novembre 1845. + + Ce n'était pas sans surprise, mon cher ami, que j'avais vu se + terminer les vacances sans recevoir de réponse de vous. Aussi ma + première question en arrivant à Saint-Sulpice fut pour vous + demander, afin d'apprendre la cause de ce silence, et plus encore + afin de m'entretenir avec vous. Jugez de la peine que j'éprouvai + quand j'appris qu'une maladie grave avait été la cause qui avait + entravé votre correspondance. Bientôt, il est vrai, les détails que + l'on me donna suffirent pour lever toutes mes inquiétudes; mais ils + me laissèrent toujours le regret de voir reculée peut-être pour + longtemps l'époque où nous pourrons nous entretenir. Que de + réflexions, mon bon ami, fit naître en moi cette nouvelle + inattendue qui concourait avec une phase si singulière de mon + existence! Croiriez-vous que j'ai envié votre sort, et que + j'appelais de mes vœux une cause quelconque qui retardât pour moi + mon entrée dans le tourbillon de la vie active, en prolongeant + l'assoupissement de la vie domestique si calme, si insoucieuse. + Vous le comprendrez, mon ami, quand je vous aurai exposé les + épreuves par lesquelles j'ai dû passer, et celles qui me sont + encore réservées. Je n'entreprendrai pas de vous en faire un récit + détaillé, ce sera l'objet de nos futures conversations. Je vous en + dirai seulement les faits principaux et ceux qui ont amené un + résultat durable. + + Ma résolution inébranlable en venant à Saint-Sulpice était de + rompre enfin avec un passé qui n'était plus en harmonie avec mes + dispositions actuelles et de quitter un extérieur qui ne pouvait + plus être qu'un mensonge. Mais je voulais tout faire gravement et + lentement, d'autant plus qu'une réaction dans un avenir plus ou + moins éloigné ne me paraissait pas improbable. Une circonstance + extérieure vint hâter, malgré moi, mes pas un peu lents. À mon + arrivée à Saint-Sulpice, on m'apprend que je ne fais plus partie du + séminaire, mais bien de la maison des Carmes, que l'archevêque + vient enfin de fonder définitivement, et l'on m'intime l'ordre + d'aller dans la journée lui porter moi-même ma réponse. Jugez de + mon embarras. Il redouble encore quand, quelques heures après, on + m'apprend que l'archevêque est venu lui-même au séminaire et + demande à nous parler. Accepter était immoral, donner la vraie + raison du refus était impossible, en donner une fausse me + répugnait. J'eus recours au bon M. Carbon, qui se chargea de tout + et m'épargna cette fatale entrevue. Je crus devoir poursuivre dès + lors ce que les circonstances avaient si bien commencé pour moi; je + fis en un jour ce que je comptais faire en quelques semaines, et, + le soir même de mon arrivée, je ne faisais partie ni du séminaire + ni de la maison des Carmes. + + Que de liens, mon ami, rompus en quelques heures! J'en étais + effrayé; j'eusse voulu arrêter cette marche fatale, trop rapide à + mon sens; mais la nécessité me poussait en avant, et il n'y avait + plus moyen de reculer. C'est alors, mon ami, que je passai les + jours les plus cruels de ma vie. Figurez-vous l'isolement le plus + complet, sans ami, sans conseil, sans connaissance, sans appui au + milieu de personnes froides et indifférentes, moi qui venais de + quitter ma mère, ma Bretagne, ma vie toute dorée, tant d'affections + pures et simples. Seul maintenant dans ce monde, pour qui je suis + un étranger. Ô maman, ma petite chambre, mes livres, mes études + calmes et douces, mes promenades à côté de ma mère, adieu pour + toujours! Adieu à ces joies pures et douces où je me croyais près + de Dieu; adieu à mon aimable passé, adieu à ces croyances qui m'ont + si doucement bercé. Plus pour moi de bonheur pur. Plus de passé, + pas encore d'avenir. Et ce monde nouveau voudra-t-il de moi? J'en + quitte un autre qui m'aimait et me caressait. Et ma mère, dont la + pensée autrefois était mon soulagement dans mes peines, cette fois + c'était mon souvenir le plus douloureux. Je la poignardais presque. + Ô Dieu, fallait-il me rendre le devoir si cruel? Et l'opinion qui + rira de moi! Et l'avenir!... Oh! qu'il m'apparaissait pâle et + décoloré. L'ambition ne pouvait soulever ce voile de tristesse et + de regrets qui enveloppait mon cœur. Je maudissais ma destinée, qui + m'avait amené de force entre de si fatales contradictions. Et la + vie matérielle qui m'apparaissait avec ses besoins grossiers et + impérieux! J'enviais le sort des simples qui naissent, vivent et + meurent sans bruit et sans pensée, suivant bonnement le courant qui + les entraîne, adorant un Dieu qu'ils appellent leur Père. Oh! que + j'en voulais à ma raison de m'avoir ravi mes rêves! Je passais une + partie de mes soirées dans l'église de Saint-Sulpice, et là je + cherchais à croire; mais je ne pouvais. Oh! oui, mon ami, ces jours + compteront dans ma vie; s'ils n'en furent les plus décisifs, ils en + furent au moins les plus pénibles. À vingt-trois ans, recommencer + comme si je n'avais pas encore vécu! Je me figurais au milieu d'une + foule turbulente, grossièrement ambitieuse, et moi, au milieu, + simple et timide; et il fallait se mêler à cette tourbe. Que de + fois je fus tenté de choisir une vie simple et vulgaire, que + j'aurais su ennoblir par l'intérieur. J'avais perdu le besoin de + savoir, de scruter, de critiquer; il me semblait qu'il m'eût suffi + d'aimer et de sentir; mais je sentais bien qu'au premier jour où le + cœur cesserait de battre si fort, la tête recommencerait à crier + famine. + + Il fallait pourtant chercher à me créer une nouvelle existence dans + ce monde pour lequel j'étais si peu fait. Je vous épargne le récit + de ces complications, qui vous seraient aussi ennuyeuses qu'elles + me furent pénibles. Figurez-vous votre pauvre ami courant des + journées entières de visite en visite. J'en avais honte; mais que + faire contre la nécessité? L'homme ne vit pas seulement de pain, + mais il vit aussi de pain. Je n'ai pourtant pas cessé un instant de + regarder le ciel. + + Il suffit de vous dire que, pour obéir aux conseils de M. Carbon et + pour une autre raison péremptoire dont je vous parlerai tout à + l'heure, je crus devoir refuser quelques propositions assez + avantageuses, pour accepter, à l'école préparatoire annexée au + collège Stanislas, une petite place qui, sous plusieurs rapports, + était assez bien en harmonie avec ma situation actuelle. Cette + place ne m'occupait pas plus d'une heure et demie par jour, et je + trouvais là des cours spéciaux de mathématiques, de physique, etc., + sans parler des cours préparatoires à la licence dont l'un, entre + autres, fait deux fois par semaine par M. Lenormant. J'ai été + d'ailleurs surpris de la bonté cordiale et franche que j'ai trouvée + en ces jeunes gens: je puis dire que je n'ai pas eu en cette maison + une ombre de désagrément et que j'ai éprouvé de sincères regrets en + la quittant. Mais ce que cette courte période de ma vie a eu de + remarquable, ce sont certainement mes rapports avec M. Gratry; + directeur du collège. Je vous en parlerai beaucoup, et je suis + enchanté d'avoir fait sa connaissance. C'est une miniature exacte + de M. Bautain, dont il est l'élève et l'ami. Nous entrâmes, dès la + première minute, en contact immédiat, et dès lors nos rapports se + continuèrent sur un pied tout à fait singulier et dont je n'avais + jamais trouvé l'analogue en moi. Sur plusieurs points nos idées se + rencontraient merveilleusement: pour lui aussi, tout est + philosophie. En somme, c'est un esprit spéculatif remarquable, mais + sur certains points il sonne creux. + + Qu'est-ce donc, me demanderez-vous, qui m'a obligé à quitter cette + position où, après tout, je ne me trouvais pas si mal, et où je + pouvais si facilement poursuivre mes projets actuels? Ceci est, mon + ami, une des passes les plus singulières de ma vie; j'aurais mille + peines à le faire comprendre à qui que ce soit: nul ne l'a, je + pense, bien compris. C'est encore le devoir. Oui, mon ami, la même + raison qui m'a obligé à quitter Saint-Sulpice, à refuser les + Carmes, m'a obligé encore à quitter le collège Stanislas... M. + Dupanloup et M. Manier m'entraînaient d'ailleurs en avant; je + marchai en avant, et ce fut à recommencer. En vérité, mon cher, il + faut qu'il m'arrive toujours des aventures uniques, et je me + réjouirais de celle-ci, ne fût-ce que pour les singulières + positions où elle m'a placé, lesquelles m'ont fourni l'occasion + d'apprendre une foule de choses. + + Il me fut facile, en sortant de Stanislas, de renouer une des + négociations que j'avais rompues pour y entrer, et de suivre mon + plan primitif qui était simplement de prendre dans Paris une + chambre d'étudiant. Telle est, mon ami, ma position actuelle. J'ai + pris une chambre comme pensionnaire libre dans une institution, + près du Luxembourg, et quelques répétitions de mathématiques et de + littérature dont je me suis chargé me mettent à peu près, comme + l'on dit, _au pair_. Je n'en demandais pas tant. Du reste j'ai ma + journée à moi, et je peux faire à la Sorbonne et dans les + bibliothèques des séances aussi longues qu'il me plaît. Ce sont là + mes vrais domiciles et ceux où je passe les moments les plus + agréables. Cette vie me serait bien douce, si de pénibles + souvenirs, des inquiétudes trop bien fondées, et surtout un + terrible isolement n'y mêlaient encore bien des peines. Venez donc + avec moi, cher ami, et nous passerons ensemble d'agréables moments. + + Je ne vous ai entretenu jusqu'ici que des faits qui ont concouru à + fixer momentanément ma position dans Paris, et je ne vous ai encore + rien dit des projets ultérieurs auxquels ces démarches se + rattachent; car vous présumez, je pense, que je n'ai prétendu en + tout ceci que me procurer une position transitoire, commode pour la + continuation de mes études. C'est, en effet, vers un avenir + ultérieur que se dirigent mes pensées, depuis que ma position + actuelle est fixée. Nouvelles sources de peines intellectuelles + excessivement vives, et auxquelles je suis actuellement en proie; + car c'est pour moi un supplice de me spécialiser, et, de plus, + nulle spécialité ne cadre parfaitement avec les divisions de mon + esprit. Et pourtant il le faut. Ô mon ami, qu'il est cruel d'être + gêné dans son développement intellectuel par des circonstances + extérieures! Jugez combien je souffre, moi surtout qui avais donné + à mon esprit une si franche liberté pour suivre sa ligne de + développement. + + J'ai d'abord fait quelques démarches du côté des langues + orientales; on m'a promis des conférences avec M. Quatremère et M. + Julien, professeur de chinois au Collège de France, et le résultat + a été que telle ne serait pas ma spécialité extérieure (je dis + extérieure, car intérieurement je n'en aurai jamais, à moins qu'on + n'appelle la philosophie une spécialité, ce qui à mon sens serait + inexact). L'Université s'est alors offerte à moi: ici, vous le + comprendrez, nouvelles difficultés. Le professorat proprement dit + m'est à peine supportable, et, en supposant qu'on n'y reste pas + toujours, il faut au moins y passer longtemps. La philosophie seule + me sourirait, encore faudrait-il me laisser faire, et ils ne me + laisseraient pas. Et puis il faudrait pour y arriver faire des + années de ce que j'appelle littérature écolière, vers latins, + discours de rhétorique, etc. Jugez quel supplice!... J'ai été + tellement effrayé de cette perspective, que je fus quelque temps + décidé à m'agréger à la classe des sciences; mais ce serait alors + plus que jamais qu'il faudrait me spécialiser; car, enfin, dans + leur _littérature_, ils admettent bien encore une sorte + d'universalité. Et puis cela m'écarterait de mes idées chéries. + Non, non; je me rapprocherai le plus possible de ce centre qui est + philosophie, théologie, science, littérature, etc., _qui est Dieu_, + suivant moi. Ainsi donc, mon ami, je regarde comme probable que je + viserai aux lettres, afin de m'agréger à la philosophie. Ah! croyez + que tout cela est pâle pour moi, et que cet esprit universitaire + m'est profondément antipathique. Mais il faut être quelque chose, + et j'ai dû chercher à être ce qui s'écarte le moins de mon type + idéal. Et puis, qui sait? j'arriverai peut-être par là à faire jour + à mes idées. Il arrive tant de choses inattendues, qui déjouent + tous les calculs! Il faut donc se préparer à tout, et se tenir prêt + à déployer sa voile au premier vent qui souffle[27]... + + Il faut aussi que je vous parle, mon ami, d'un fait intellectuel + qui m'a beaucoup soutenu et consolé en ces moments pénibles; ce + sont mes rapports avec M. Dupanloup. Je lui fis d'abord connaître + par une lettre mon état intérieur et les démarches que je croyais + devoir faire en conséquence. Il me comprit parfaitement, et il + s'ensuivit entre nous une longue conférence d'une heure et demie, + où, pour la première fois de ma vie, j'exposais à un homme le fond + de mes idées et de mes doutes sur le catholicisme. Ah! j'avoue + n'avoir jamais rien rencontré de plus distingué; j'ai trouvé en lui + de la vraie philosophie et un esprit décidément supérieur; ce n'est + que de ce moment que j'ai appris à le connaître. Nous ne nous + abordâmes point de front; nous ne fîmes qu'exposer, moi, la nature + de mes doutes, lui, le jugement qu'il devait en porter comme + orthodoxe. Il fut extrêmement sévère et me déclara nettement: 1° + qu'il n'était nullement question de _tentations_ contre la foi, + terme dont je m'étais servi dans ma lettre, par l'habitude que + j'avais contractée de me conformer à la terminologie sulpicienne + pour me faire entendre, mais bien d'une perte totale de la foi; 2° + que j'étais hors de l'Église; 3° qu'en conséquence je ne pouvais + approcher d'aucun sacrement, et qu'il ne m'engageait pas à + pratiquer l'extérieur de la religion; 4° que je ne pouvais sans + mensonge continuer un jour de plus à paraître ecclésiastique, etc., + etc. Du reste, en tout ce qui ne tenait pas à l'appréciation de mon + état, il fut bon autant qu'on peut l'être... Ces messieurs de + Saint-Sulpice et M. Gratry étaient bien loin d'en juger aussi + rondement, et prétendaient que je devais toujours me considérer + comme tenté... J'ai obéi à M. Dupanloup et je le ferai toujours + désormais. Pourtant je me confesse encore, et, comme je n'ai plus + M. B., je le fais à M. Le Hir, que j'aime à la folie. Je remarque + que cela m'améliore et me console beaucoup. Je me confesserai à + vous quand vous serez prêtre.--Pourtant, par condescendance, comme + il disait, pour le sentiment des autres, M. Dupanloup voulut + qu'avant de quitter Stanislas je fisse une retraite. Cette + proposition, dans sa bouche surtout, me fit d'abord éclater de + rire. Je changeai de ton, quand il me proposa de la faire avec M. + de Ravignan. J'aurais accepté; car c'eût été finir noblement avec + le catholicisme. Malheureusement M. de Ravignan ne devait être à + Paris que vers le 10 novembre, et dans l'intervalle M. Dupanloup a + cessé d'être supérieur du petit séminaire, et moi de faire partie + du collège Stanislas. La réalisation de ce projet me paraît au + moins bien ajournée... + + Adieu, bon et cher ami, pardonnez-moi de ne vous avoir parlé que de + moi. Pour vous et pour vos amis, je vous supplie de ménager votre + santé durant la convalescence et de ne point la compromettre de + nouveau par un travail prématuré. Je ne demande de réponse qu'au + cas où cela ne vous fatiguerait pas. La vraie réponse sera quand + nous nous embrasserons. En attendant, croyez à ma bien sincère + amitié. + + Paris, 5 septembre 1846. + + Merci, mon cher ami, pour votre excellente lettre. Elle m'a été une + grande joie et un grand secours durant ces tristes vacances que je + passe dans le plus pénible isolement qui se puisse imaginer. Pas + une âme humaine à qui je puisse ouvrir mon cœur, bien plus, avec + qui je puisse avoir de ces conversations qui, pour être + indifférentes, ne laissent pas de délasser l'esprit et de + satisfaire au besoin de société. On peut être à Paris bien plus + seul qu'au fond d'un désert, et je l'éprouve. Ce n'est pas de voir + des hommes qui constitue la société, c'est d'avoir avec eux + quelques-uns de ces rapports qui rappellent qu'on n'est pas seul au + monde. Quelquefois, quand l'occasion m'engage dans ces foules + indifférentes qui remplissent nos rues, je me figure au milieu + d'une forêt d'arbres qui marcheraient. C'est absolument la même + chose. Quand je songe au bonheur si pur dont je jouissais + autrefois, à pareille époque, je suis pris d'une grande tristesse, + surtout quand je songe que j'ai dit à ces jours un adieu éternel. + Je ne sais si vous êtes comme moi; mais il n'y a rien qui me pèse + plus que de dire, même pour les choses les plus indifférentes: + «C'est fini, absolument fini pour toujours!» Jugez donc quand il + s'agit des jouissances les seules chères à mon cœur. Mais qu'y + faire, mon ami? Je ne me repens de rien, et il y a à souffrir pour + son devoir une joie bien supérieure à toutes celles dont on a pu + faire le sacrifice. Je bénis Dieu, mon cher, de m'avoir donné en + vous quelqu'un qui sait si bien me deviner que je n'ai pas besoin + de lui exposer l'état de mon cœur; oui, c'est une de mes plus + grandes peines que de songer que les personnes dont l'approbation + me serait la plus chère doivent me blâmer et me trouver coupable. + Heureusement que cela ne doit pas les empêcher de me plaindre et de + m'aimer. + + Je ne suis pas, mon cher, de ceux qui prêchent sans cesse la + tolérance aux orthodoxes; c'est là pour les esprits superficiels de + l'un et de l'autre parti la cause d'innombrables sophismes. C'est + faire tort au catholicisme que de l'accommoder ainsi à nos idées + modernes, outre qu'on ne le fait que par des concessions verbales + qui dénotent mauvaise foi ou frivolité. Tout ou rien, les + néo-catholiques sont les plus sots de tous. + + Non, mon ami, ne craignez pas de me dire que je suis dans cet état + par ma faute; je sais que vous devez le croire. Il m'est sans doute + bien pénible de songer que la moitié peut-être du genre humain + éclairé me dirait que je suis dans l'inimitié de Dieu, et, pour + parler la vieille langue chrétienne, qui est la vraie, que, si la + mort venait à me surprendre, je serais damné à l'instant même. Cela + est affreux, et me faisait frémir autrefois, car je ne sais + pourquoi la pensée de la mort m'apparaît toujours comme très + prochaine. Mais je m'y suis aguerri, et je ne souhaite aux + orthodoxes qu'une paix d'âme égale à celle dont je jouis. Je puis + dire que, depuis que j'ai accompli mon sacrifice, au milieu de + peines extérieures plus grandes qu'on ne saurait croire et qu'une + délicatesse fausse peut-être me force de cacher à tous, j'ai goûté + un calme qui m'était inconnu à des époques de ma vie en apparence + plus sereines. Il faut se garder, mon cher ami, de croire sur le + bonheur certaines généralités très fausses, supposant toutes qu'on + ne peut être heureux que conséquemment et avec un système + intellectuel parfaitement harmonisé. À ce prix, nul ne serait + heureux, ou celui-là seul le serait dont l'intelligence bornée ne + pourrait s'élever à la conception du problème et du doute. + Heureusement il n'en est pas ainsi; nous sommes heureux grâce à une + inconséquence et à un certain tour qui nous fait prendre en + patience ce qui avec un autre tour deviendrait un supplice. + J'imagine que vous avez dû éprouver ceci: il se passe en nous, + relativement au bonheur, une espèce de délibération, où du reste + nous sommes fatalement déterminés, par laquelle nous décidons sur + quel tour nous prendrons telle ou telle chose; car il n'est + personne qui ne doive reconnaître qu'il porte en lui mille causes + actuelles qui pourraient le rendre le plus malheureux des hommes. + Il s'agit de savoir s'il leur donnera droit d'agir ou s'il en fera + abstraction. Nous ne sommes heureux qu'à la dérobée, mon cher ami; + mais qu'y faire? Le bonheur n'est pas quelque chose d'assez saint + pour qu'il ne faille l'accepter que d'une parfaite raison. + + Vous trouverez peut-être singulier, mon cher ami, que, ne croyant + pas au christianisme, je puisse me tenir en une telle assurance. + Sans doute, mon cher, si je doutais encore; mais, s'il faut tout + vous dire, je vous avouerai que je ne doute plus guère. + Expliquez-moi donc un peu comment vous faites pour croire. Mon + pauvre ami, c'est trop tard pour vous dire: «Prenez garde!» Si vous + n'étiez pas ce que vous êtes, je me jetterais à vos genoux, devant + vous, pour vous demander, au nom de notre amitié, si vous vous + sentez capable de jurer de vous-même que vous ne changerez d'avis à + aucune époque de votre existence. Songez-y, jurer de l'avenir de sa + pensée!... J'ai été désolé que notre pauvre ami X*** se soit lié; + je parierais mille contre un qu'il a douté ou qu'il doutera. On + verra dans vingt ans. Mon cher ami, je ne sais ce que je vous dis; + mais je ne puis m'empêcher de désirer, comme saint Paul, _omnes + fieri qualis et ego sum_, heureux de n'avoir pas à ajouter + _expectis vinculis his_. Quant aux chaînes qui me liaient déjà, je + ne me repens pas de les avoir acceptées. Quelle est la philosophie + qui ne doit dire: _Dominus pars..._? C'est la profession de la vie + belle et pure, et, grâce à Dieu, j'en conserve toujours un goût + très sensible. Je vous ferai une confidence, mon cher, puisque je + puis vous tout dire; aussi bien est-ce une des pensées qui me + reviennent avec le plus de charme. + + Au moment où je marchais à l'autel pour recevoir la tonsure, des + doutes terribles me travaillaient déjà; mais on me poussait et + j'entendais dire qu'il est toujours bon d'obéir. Je marchai donc; + mais je prends Dieu à témoin de la pensée intime qui m'occupait et + du vœu que je fis au fond de mon cœur. Je pris pour mon partage + cette vérité qui est le Dieu caché; je me consacrai à sa recherche, + renonçant pour elle à tout ce qui n'est que profane, à tout ce qui + peut éloigner l'homme de la fin sainte et divine à laquelle + l'appelle sa nature. Ainsi je l'entendais, et mon âme m'attestait + que je ne me repentirais jamais de ma promesse. Et je ne m'en + repens pas, mon ami, et je répète sans cesse avec bonheur ces + douces et suaves paroles: _Dominus pars..._ et je crois être tout + aussi agréable à Dieu, tout aussi fidèle à ma promesse, que celui + qui croit pouvoir les prononcer avec un cœur vain et un esprit + frivole. Alors seulement elles me seront un reproche quand, + prostituant ma pensée à des soins vulgaires, je donnerai à ma vie + un de ces mobiles grossiers qui suffisent aux hommes profanes, et + préférerai les jouissances inférieures à la sainte poursuite du + beau et du vrai. Jusque-là, mon ami, je me rappellerai sans regrets + le jour où je les prononçai. L'homme ne peut jamais être assez sûr + de sa pensée pour jurer fidélité à tel ou tel système qu'il regarde + maintenant comme le vrai. Tout ce qu'il peut, c'est de se consacrer + à la vérité, quelle qu'elle soit, et de disposer son cœur à la + suivre partout où il croira la voir, dût-il lui en coûter les plus + pénibles sacrifices. + + Je vous écris ces lignes, mon ami, à la hâte et tout préoccupé du + travail, fort peu attrayant, de ma préparation à la licence... + Excusez donc le désordre de mes pensées. J'attends de vous une + longue lettre qui me rafraîchisse un peu au milieu de ces aridités. + + Adieu, cher ami, croyez à la sincérité de mon affection et + promettez-moi que la vôtre m'est toujours acquise. + + Paris, 11 septembre 1846. + + Je voudrais pouvoir commenter, ligne par ligne, votre lettre que je + viens de recevoir, il y a une heure, et vous communiquer les + réflexions qu'elle a fait naître en moi en mille sens divers. Mais + d'impérieux travaux me l'interdisent. Je ne puis pourtant + m'empêcher de jeter à la hâte sur le papier les principaux points + sur lesquels il est important que, à l'heure même, nous nous + entendions. + + J'ai beaucoup souffert de vous entendre dire qu'il y a désormais un + abîme entre vos croyances et les miennes. Non, mon cher; nous + croyons les mêmes choses, vous sous une forme, moi sous une autre. + Les orthodoxes sont trop concrets; ils tiennent à des faits, à des + riens, à des minuties. Rappelez-vous cette définition que donnait + du christianisme ce proconsul (_ni fallor_) dont il est parlé dans + les _Actes_: «Il s'agit d'un certain Jésus. Paul dit qu'il est en + vie, les autres disent qu'il est mort.» Prenez garde de ramener la + question à de si misérables termes. Que peut faire, je vous le + demande, à la valeur morale d'un homme la croyance à tel fait, ou + plutôt la manière d'apprécier et de critiquer tel fait? Oh! que + Jésus était bien plus philosophe! Il n'a pas été dépassé; mais + l'Église, de bonne foi, l'a été. + + Vous me direz: «Dieu veut que l'on croie ces petites choses, + puisqu'il les a révélées.» Prouvez-le; là est mon fort. Je n'aime + pas la méthode par objections. Mais vous n'avez pas une preuve qui + tienne devant la critique psychologique ou historique. Jésus seul + tient. Mais il est pour moi comme pour vous. Pour être platonicien, + fallait-il adorer Platon et croire toutes ses paroles? + + Je ne trouve pas, dans la classe des hommes qui ont écrit, des gens + plus sots que tous vos apologistes modernes: esprits plats, têtes + sans critique. Il en est d'autres plus fins, mais ils n'abordent + pas la question. + + Vous me direz, comme j'entendais dire au séminaire: «Ne jugez pas + l'intrinsèque des preuves par la petite manière dont elles sont + présentées. Nous n'avons pas de vigoureux hommes, mais nous + pourrions en avoir: cela ne fait rien à la vérité intrinsèque.» Je + réponds: 1° une bonne preuve, surtout en critique historique, est + toujours bonne, de quelque manière qu'elle soit présentée; 2° si la + cause était absolument la vraie, elle aurait de meilleurs + défenseurs. Je classe ainsi les orthodoxes: + + 1. Esprits vifs, non dénués de finesse, mais superficiels. Ceux-là + se défendent mieux; mais l'orthodoxie rejette leur système de + défense, ils ne comptent donc plus. + + 2. Esprits déprimés, vieux radoteurs... Ceux-ci sont les stricts + orthodoxes. + + 3. Ceux qui ne croient que par le cœur, comme des enfants, sans + entrer dans tout cet attirail apologétique. Oh! ceux-ci, je les + aime, j'en conçois un ravissant idéal; mais nous sommes en + critique, ils ne comptent pas. En morale, je fraterniserais avec + eux. + + D'autres ne se définissent pas, sont incrédules sans le savoir: + l'incrédulité est dans leurs principes, mais ils ne les poussent + pas à bout... D'autres croient en rhéteurs, parce que les auteurs + auxquels ils ont voué un culte ont été de cette opinion: sorte de + religion classique, littéraire. Ils croient au christianisme comme + les sophistes de la décadence croyaient au paganisme.--Je regrette + de n'avoir pas le temps d'achever et de mettre en ordre cette + classification. + + Vous vous défiez de la raison individuelle, quand elle cherche à se + dresser un système de vie. Fort bien; donnez-moi mieux, j'y + croirai. Je la suis, faute de mieux, cette raison, et je me dépite + souvent contre elle. + + Quant à la position extérieure que tout cela me fera, n'importe. Je + ne me classerai nulle part. Si par le fait je me trouve classé, ce + sera un fait, rien de plus. Si je trouve des personnes qui voient + comme moi, nous sympathiserons; sinon je serai seul. Je suis fort + égoïste: retranché en moi-même, je me moque de tout. J'espère me + faire de quoi vivre. Les gens qui ne me connaîtront pas me + classeront parmi ceux avec qui je sympathise le moins: tant pis, + ils se tromperont. + + Pour avoir de l'influence, il faut arborer un drapeau et être + dogmatique. Allons, tant mieux pour ceux qui en ont le cœur. Moi, + j'aime mieux caresser ma petite pensée et ne pas mentir. + + Que si, par un retour qui n'est pas sans exemple, une telle manière + devient influente, c'est bon; on viendra à moi, mais je ne me + mêlerai pas à ces tourbes. J'aurais pu mettre dans la + classification que je faisais tout à l'heure une catégorie de plus: + ceux qui ne voient rien au-dessus de l'action et prennent le + christianisme comme un moyen d'action: esprits communs, si on les + compare au penseur. Celui-là est le Jupiter Olympien, l'homme + spirituel qui juge tout et n'est jugé par personne. Que les âmes + simples possèdent beaucoup de vrai, oh! mon Dieu! je le crois; mais + la forme sous laquelle elles le possèdent ne peut suffire à celui + dont la raison est en juste proportion avec les autres facultés. + Cette faculté élimine, discute, épure, et impossible de l'étouffer. + Ah! si j'avais pu, je l'eusse fait. Quant au _cupio omnes fieri_, + voici mon idée. Je ne l'applique qu'à ma liberté. Il faut, autant + que possible, se maintenir dans une position où l'on soit prêt à + virer de bord, alors que change le vent de la croyance. Et combien + de fois doit-il changer dans la vie? Cela dépend de sa longueur. + Or, un lien n'est pas ce qu'il y a de plus propre à cela. On + respecte plus la vérité en se tenant dans une position telle qu'on + puisse lui dire: «Traîne-moi où tu voudras; je suis prêt.» Un + prêtre ne peut pas dire cela commodément. Il lui faut plus que du + courage pour reculer. S'il n'est pas céleste, après cela, il est + horrible; et cela est si vrai, que je ne vois pas un seul beau type + en ce genre, pas même M. de Lamennais. Il faut marcher et se + déclarer très positivement: «Je verrai toujours comme j'ai vu par + le passé, et je ne verrai pas autrement.» Comment vivre un instant + en se disant cela? + + Quant à l'affaire de M. X., en dehors de toute considération + personnelle, voici mon syllogisme. On ne doit pas jurer de ce dont + on n'est pas sûr. Or, on n'est pas sûr de ne pas changer de + croyance à l'avenir, quelque certitude qu'on ait du présent et du + passé. Donc... Moi aussi, autrefois, j'aurais juré, et pourtant... + + Ce que vous dites des antagonistes du christianisme est très vrai. + J'ai même fait incidemment sur ce point des recherches assez + curieuses qui, complétées, pourraient faire une histoire + intéressante, intitulée: _Histoire de l'incrédulité dans le + christianisme_. Les résultats paraîtraient triomphants aux + orthodoxes et surtout le premier, à savoir que le christianisme n'a + guère été attaqué jusqu'ici qu'au nom de l'immoralité et des + doctrines abjectes du matérialisme, par des polissons, en un mot. + Voilà le fait et je le prouverai. Mais j'explique cela. À ces + époques-là, on devait croire aux religions. C'était la loi d'alors; + et ceux qui n'y ont pas cru ont été en dehors de l'ordre commun. Il + est temps qu'un autre ordre commence. Je crois même qu'il a + commencé, et la dernière génération de l'Allemagne en a offert + d'admirables exemples: Kant, Herder, Jacobi, Gœthe même. + + Mon cher ami, excusez-moi, je vous prie, de vous écrire de la + sorte. Mais je fais pour vous ce que je ne fais pas pour ce que + j'ai de plus cher au monde, ma sœur, par exemple, à qui hier j'ai + expédié une lettre d'un quart de page, tant je suis accablé de + travail. Je me délecte en songeant aux conversations que nous + aurons ensemble, après mon examen surtout, car alors je prendrai + mes vacances. J'aurais pourtant encore mille choses à vous dire sur + ce que vous me dites de vous. Là encore, je jouerais le rôle + réfutatif, à meilleur droit sans doute. Mon ami, concevoir + certaines choses, c'est être appelé à les réaliser. + + Adieu, mon très cher... Croyez à mon affection toute sincère. + + + + +NOTES + + +[1: Le jour même où j'allais donner le bon à tirer de cette feuille, la +mort de mon frère est venue rompre le dernier lien qui m'attachait aux +souvenirs du toit paternel. Mon frère Alain fut pour moi un ami bon et +sûr; il me comprit, m'approuva, m'aima toujours. Sa claire et ferme +intelligence, sa grande puissance de travail, l'appelaient soit aux +carrières qui supposent l'étude des sciences mathématiques, soit aux +fonctions de la magistrature. Les malheurs de notre famille lui firent +prendre une autre direction, et il traversa de dures épreuves, où son +courage ne se démentit pas un seul instant. Il ne se plaignit jamais de +la vie, quoique la vie n'ait guère eu pour lui que les récompenses qu'on +se donne par les joies de l'intérieur. Celles-là sont assurément les +meilleures.] + +[2: M. Amiel, de Genève.] + +[3: J'écrivais ce morceau à Ischia, dans l'automne de 1875.] + +[4: Je raconterai peut-être un jour ces histoires.] + +[5: Quels beaux chefs de _Landwehr_ ces gens-là eussent fait! On ne +remplacera pas cela.] + +[6: ΑΘΗΝΑΣ ΔΗΜΟΚΡΑΤΙΑΣ. Le Bas, _Inscr._, I, 32e.] + +[7: Un consciencieux et infatigable chercheur, M. Luzel, sera, j'espère, +le Pausanias de ces petites chapelles focales et fixera par écrit toute +cette magnifique légende, à la veille de se perdre.] + +[8: La forme ancienne est Ronan, qui se retrouve dans les noms de lieu, +_Loc-Ronan_, les eaux de Saint-Ronan (pays de Galles), etc.] + +[9: J'écrivais ceci en 1876. La belle œuvre de M. Victor Hugo a paru +depuis.] + +[10: Ce tableau a été très bien tracé par M. Adolphe Morillon: +_Souvenirs de Saint-Nicolas_. Paris, Lecoffre.] + +[11: Voir l'excellente notice que M. Foulon, maintenant archevêque de +Besançon, a consacrée à M. l'abbé Richard.] + +[12: Mes souvenirs se rapportent aux années 1842-1845. Je pense que +depuis rien n'a changé.] + +[13: Paris, 1609, in-12.] + +[14: Première édition, 1839; deuxième édition, fort augmentée, 1845.] + +[15: Un écrit qui représente mes idées philosophiques de cette époque, +mon essai sur l'_Origine du langage_, publié pour la première fois dans +_la Liberté de penser_ (septembre et décembre 1848), marque bien la +manière dont je concevais le tableau actuel de la nature vivante comme +le résultat et le témoignage d'un développement historique très ancien.] + +[16: J'allai dernièrement à la Bibliothèque nationale pour rafraîchir +mes souvenirs sur _le Comte de Valmont_. En ayant été détourné, je priai +M. Soury de parcourir pour moi l'ouvrage. J'étais curieux d'avoir son +impression. Voici ce qu'il me répondit: + +«J'ai bien tardé à vous faire connaître mon sentiment sur _le Comte de +Valmont, ou les Égarements de la raison_. C'est qu'il m'a fallu des +efforts presque héroïques pour l'achever. Non que cet ouvrage ne soit +honnêtement pensé et assez bien écrit. Mais l'impression de mortel ennui +qui se dégage de ces milliers de pages permet à peine d'être équitable +pour cette œuvre édifiante de l'excellent abbé Gérard. On lui en veut +d'être si ennuyeux. Vraiment, il eût pu l'être moins. + +«Comme il arrive souvent, ce qu'il y a de meilleur en ce livre, ce sont +les notes, c'est-à-dire une foule d'extraits et de morceaux choisis, +tirés des écrivains célèbres des deux derniers siècles, surtout de +Rousseau. Toutes ces «preuves», tous ces arguments apologétiques ruinent +malheureusement l'œuvre de fond en comble, l'éloquence et la dialectique +de Rousseau, de Diderot, d'Helvétius, d'Holbach, voire de Voltaire, +différant très fort de celles de l'abbé Gérard. Il en est de même des +raisons des libertins que réfute le marquis, père du comte de Valmont. +Qu'il doit être dangereux de présenter avec tant de force les mauvaises +doctrines! Elles ont une saveur qui rend fades et insipides les +meilleures choses. Et ce sont celles-ci, les bonnes doctrines, qui +remplissent les six ou sept volumes du _Comte de Valmont_! L'abbé Gérard +ne voulait pas qu'on appelât ce livre un roman. De fait, il n'y a ni +drame ni action dans ces interminables lettres du marquis, du comte et +d'Émilie. + +«Le comte de Valmont est un de ces incrédules qu'on doit souvent +rencontrer dans le monde. Esprit faible, prétentieux et fat, incapable +de penser et de réfléchir par lui-même, d'ailleurs ignorant et sans +connaissances d'aucune sorte sur aucun sujet, il oppose à son malheureux +père des foules de difficultés contre la morale, la religion et le +christianisme en particulier, comme s'il avait le droit d'avoir une +opinion sur des matières dont l'étude demande tant de lumières et +consume tant d'années. Ce que ce pauvre garçon a de mieux à faire, c'est +d'abjurer son inconduite, et il n'a garde d'y manquer presque à chaque +tome. + +«Le septième volume de l'édition de cet ouvrage, que j'ai sous les yeux, +est intitulé: _la Théorie du bonheur, ou l'Art de se rendre heureux mis +à la portée de tous les hommes, faisant suite au Comte de Valmont_. +Paris, Bossange, 1801, 11e édition. C'est un autre livre, quoi qu'en +dise l'éditeur, et j'avoue n'avoir pas été séduit par cet art d'être +heureux mis ainsi à la portée de tout le monde.»] + +[17: Ces vers sont d'Antonius, poète chrétien du IVe siècle.] + +[18: Qu'il me soit permis à ce sujet de faire une remarque. On s'est +habitué, de notre temps, à mettre _monseigneur_ devant un nom propre, à +dire _monseigneur Dupanloup_, _monseigneur Affre_. C'est là une faute de +français; le mot «monseigneur» ne doit s'employer qu'au vocatif ou +devant un nom de dignité. En s'adressant à M. Dupanloup, à M. Affre, on +devait dire: _monseigneur_. En parlant d'eux, on devait dire: _monsieur +Dupanloup_, _monsieur Affre_, _monsieur_ ou _monseigneur l'archevêque de +Paris_, _monsieur_ ou _monseigneur l'évêque d'Orléans_.] + +[19: _Lucta mea_, Genèse, XXX, 8.] + +[20: Il se nommait François Liart. C'était une très honnête et très +droite nature. Il mourut à Tréguier dans les derniers jours de mars +1845. Sa famille me fit rendre, après sa mort, les lettres que je lui +avais écrites; je les ai toutes.] + +[21: M. l'abbé Cognat, curé de Notre-Dame des Champs, qui fut, avec M. +Foulon, actuellement archevêque de Besançon, mon meilleur ami au +séminaire, a communiqué au _Figaro_ (3 avril 1879) et publié dans _le +Correspondant_ (10 mai, 10 juin et 10 juillet 1882) divers extraits de +lettres de moi écrites à la même date que celle que je donne ici. +J'aimerais certes à relire toutes ces lettres, qui me rappelleraient +bien des nuances d'un état d'âme disparu depuis trente-sept ans. Pour +moi, M. Foulon et M. Cognat sont d'anciens amis, qui me sont restés très +chers. Pour eux, j'espère que je suis cela aussi; mais je dois être de +plus un adversaire du dogme qu'ils professent, quoique, à vrai dire, +dans l'état d'esprit où je suis, il n'y ait rien ni personne dont je +sois l'adversaire. Depuis nos anciennes relations, je n'ai revu M. +Cognat qu'une seule fois: c'était aux funérailles de M. Littré. Nous +étions en chappe tous les deux, lui comme curé, moi comme directeur de +l'Académie; nous ne pûmes causer.] + +[22: Il s'agit ici d'une éducation privée dont il fut question pour moi +durant quelque temps.] + +[23: Maintenant rue de l'Abbé-de-l'Épée.] + +[24: Recueil de cantiques du XVIe siècle, de la plus extrême naïveté. +J'ai le vieux volume de ma mère; peut-être le décrirai-je un jour.] + +[25: J'ajouterai même envers les animaux. Il me serait impossible de +manquer d'égards envers un chien, de le traiter rudement et avec un air +d'autorité.] + +[26: Voir ci-dessus, § V.] + +[27: M. Cognat se contente d'analyser ce qui suit en ces termes: «M. +Renan entre ensuite dans quelques détails sur sa préparation à l'examen +d'admission à l'École normale et à la licence ès lettres. Quant à +l'examen du baccalauréat qu'il n'a pas encore passé, il s'en inquiète +peu. Il a eu cependant de grandes difficultés pour s'y faire admettre et +ne s'en est tiré qu'en produisant un certificat d'études domestiques, +malgré la répugnance que lui inspirait ce moyen obreptice. Il n'avait +pas cru devoir se refuser une faculté que tout le monde s'accordait et +qui semblait tolérée par la loi du monopole de l'enseignement +universitaire, afin de diminuer l'odieux de sa prescription. «Quoi qu'il +en soit, ajoute-t-il, je lui en veux beaucoup de m'avoir forcé à mentir; +et le directeur de l'École normale qui venait, après cela, me vanter la +libéralité de l'Université!»] + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Souvenirs d'enfance et de jeunesse, by +Ernest Renan (1823-1892) + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE *** + +***** This file should be named 31440-0.txt or 31440-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/1/4/4/31440/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/31440-0.zip b/31440-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7bae12d --- /dev/null +++ b/31440-0.zip diff --git a/31440-8.txt b/31440-8.txt new file mode 100644 index 0000000..500e9c7 --- /dev/null +++ b/31440-8.txt @@ -0,0 +1,8004 @@ +The Project Gutenberg EBook of Souvenirs d'enfance et de jeunesse, by +Ernest Renan (1823-1892) + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Souvenirs d'enfance et de jeunesse + +Author: Ernest Renan (1823-1892) + +Release Date: February 28, 2010 [EBook #31440] +[Last updated: March 19, 2014] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + +SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE + +PAR + +ERNEST RENAN + +MEMBRE DE L'INSTITUT + +(ACADMIE FRANAISE ET ACADMIE DES INSCRIPTIONS) + +VINGT-HUITIME DITION + +PARIS + +CALMANN LVY, DITEUR + +1897 + + + + +TABLE + +PRFACE + +I. Le broyeur de lin. + +II. Prire sur l'Acropole.--Saint-Renan.--Mon oncle Pierre.--Le bonhomme +Systme et la petite Nomi. + +III. Le petit sminaire Saint-Nicolas du Chardonnet. + +IV. Le sminaire d'Issy. + +V. Le sminaire Saint-Sulpice. + +VI. Premiers pas hors de Saint-Sulpice. + +Appendice. + +NOTES. + + + + +PRFACE + + +Une des lgendes les plus rpandues en Bretagne est celle d'une +prtendue ville d'Is, qui, une poque inconnue, aurait t engloutie +par la mer. On montre, divers endroits de la cte, l'emplacement de +cette cit fabuleuse, et les pcheurs vous en font d'tranges rcits. +Les jours de tempte, assurent-ils, on voit, dans le creux des vagues, +le sommet des flches de ses glises; les jours de calme, on entend +monter de l'abme le son de ses cloches, modulant l'hymne du jour. Il me +semble souvent que j'ai au fond du coeur une ville d'Is qui sonne encore +des cloches obstines convoquer aux offices sacrs des fidles qui +n'entendent plus. Parfois je m'arrte pour prter l'oreille ces +tremblantes vibrations, qui me paraissent venir de profondeurs infinies, +comme des voix d'un autre monde. Aux approches de la vieillesse surtout, +j'ai pris plaisir, pendant le repos de l't, recueillir ces bruits +lointains d'une Atlantide disparue. + +De l sont sortis les six morceaux qui composent ce volume. Les +_Souvenirs d'enfance_ n'ont pas la prtention de former un rcit complet +et suivi. Ce sont, presque sans ordre, les images qui me sont apparues +et les rflexions qui me sont venues l'esprit, pendant que j'voquais +ainsi un pass vieux de cinquante ans. Goethe choisit, pour titre de ses +Mmoires, _Vrit et Posie_, montrant par l qu'on ne saurait faire sa +propre biographie de la mme manire qu'on fait celle des autres. Ce +qu'on dit de soi est toujours posie. S'imaginer que les menus dtails +sur sa propre vie valent la peine d'tre fixs, c'est donner la preuve +d'une bien mesquine vanit. On crit de telles choses pour transmettre +aux autres la thorie de l'univers qu'on porte en soi. La forme de +_Souvenirs_ m'a paru commode pour exprimer certaines nuances de pense +que mes autres crits ne rendaient pas. Je ne me suis nullement propos +de fournir des renseignements par avance ceux qui feront sur moi des +notices ou des articles. + +Ce qui est une qualit dans l'histoire et t ici un dfaut; tout est +vrai dans ce petit volume, mais non de ce genre de vrit qui est requis +pour une _Biographie universelle_. Bien des choses ont t mises afin +qu'on sourie; si l'usage l'et permis, j'aurais d crire plus d'une +fois la marge: _cum grano salis_. La simple discrtion me commandait +des rserves. Beaucoup des personnes dont je parle peuvent vivre encore; +or ceux qui ne sont point familiariss avec la publicit en ont une +sorte de crainte. J'ai donc chang plusieurs noms propres. D'autres +fois, au moyen d'interversions lgres de temps et de lieu, j'ai dpist +toutes les identifications qu'on pourrait tre tent d'tablir. +L'histoire du Broyeur de lin est arrive comme je la raconte. Le nom +seul du manoir est de ma faon. En ce qui regarde le bonhomme Systme, +j'ai reu de M. Duportal du Goasmeur des dtails nouveaux, qui ne +confirment pas certaines suppositions que faisait ma mre sur ce qu'il y +avait de mystrieux dans les allures du vieux solitaire. Je n'ai rien +chang cependant ma rdaction premire, pensant qu'il valait mieux +laisser M. Duportal le soin de publier la vrit, qu'il est seul +savoir, sur ce personnage singulier. + +Ce que j'aurais surtout excuser, si ce livre avait la moindre +prtention tre de vrais mmoires, ce sont les lacunes qui s'y +trouvent. La personne qui a eu la plus grande influence sur ma vie, je +veux dire ma soeur Henriette, n'y occupe presque aucune place[1]. En +septembre 1862, un an aprs la mort de cette prcieuse amie, j'crivis, +pour le petit nombre des personnes qui l'avaient connue, un opuscule +consacr son souvenir. Il n'a t tir qu' cent exemplaires. Ma soeur +tait si modeste, elle avait tant d'aversion pour le bruit du monde, que +j'aurais cru la voir, de son tombeau, m'adressant des reproches, si +j'avais livr ces pages au public. Quelquefois, j'ai eu l'ide de les +joindre ce volume. Puis, j'ai trouv qu'il y aurait en cela une espce +de profanation. L'opuscule sur ma soeur a t lu avec sympathie par +quelques personnes animes pour elle et pour moi d'un sentiment +bienveillant. Je ne dois pas exposer une mmoire qui m'est sainte aux +jugements rogues qui font partie du droit qu'on acquiert sur un livre en +l'achetant. Il m'a sembl qu'en insrant ces pages sur ma soeur dans un +volume livr au commerce, je ferais aussi mal que si j'exposais son +portrait dans un htel des ventes. Cet opuscule ne sera donc rimprim +qu'aprs ma mort. Peut-tre pourra-t-on y joindre alors quelques lettres +de mon amie, dont je ferai moi-mme par avance le choix. + +L'ordre naturel de ce livre, qui n'est autre que l'ordre mme des +priodes diverses de ma vie, amne une sorte de contraste entre les +rcits de Bretagne et ceux du sminaire, ces derniers tant tout entiers +remplis par une lutte sombre, pleine de raisonnements et d'pre +scolastique, tandis que les souvenirs de mes premires annes ne +prsentent gure que des impressions de sensibilit enfantine, de +candeur, d'innocence et d'amour. Cette opposition n'a rien qui doive +surprendre. Presque tous nous sommes doubles. Plus l'homme se dveloppe +par la tte, plus il rve le ple contraire, c'est--dire l'irrationnel, +le repos dans la complte ignorance, la femme qui n'est que femme, +l'tre instinctif qui n'agit que par l'impulsion d'une conscience +obscure. Cette rude cole de dispute, o l'esprit europen s'est engag +depuis Ablard, produit des moments de scheresse, des heures d'aridit. +Le cerveau brl par le raisonnement a soif de simplicit, comme le +dsert a soif d'eau pure. Quand la rflexion nous a mens au dernier +terme du doute, ce qu'il y a d'affirmation spontane du bien et du beau +dans la conscience fminine nous enchante et tranche pour nous la +question. Voil pourquoi la religion n'est plus maintenue dans le monde +que par la femme. La femme belle et vertueuse est le mirage qui peuple +de lacs et d'alles de saules notre grand dsert moral. La supriorit +de la science moderne consiste en ce que chacun de ses progrs est un +degr de plus dans l'ordre des abstractions. Nous faisons la chimie de +la chimie, l'algbre de l'algbre; nous nous loignons de la nature, +force de la sonder. Cela est bien; il faut continuer: la vie est au bout +de cette dissection outrance. Mais qu'on ne s'tonne pas de l'ardeur +fivreuse qui, aprs ces dbauches de dialectique, n'est tanche que +par les baisers de l'tre naf en qui la nature vit et sourit. La femme +nous remet en communication avec l'ternelle source o Dieu se mire. La +candeur d'une enfant qui ignore sa beaut et qui voit Dieu clair comme +le jour est la grande rvlation de l'idal, de mme que l'inconsciente +coquetterie de la fleur est la preuve que la nature se pare en vue d'un +poux. + +On ne doit jamais crire que de ce qu'on aime. L'oubli et le silence +sont la punition qu'on inflige ce qu'on a trouv laid ou commun, dans +la promenade travers la vie. Parlant d'un pass qui m'est cher, j'en +ai parl avec sympathie; je ne voudrais pas cependant que cela produist +de malentendu et que l'on me prt pour un bien grand ractionnaire. +J'aime le pass, mais je porte envie l'avenir. Il y aura eu de +l'avantage passer sur cette plante le plus tard possible. Descartes +serait transport de joie s'il pouvait lire quelque chtif trait de +physique et de cosmographie crit de nos jours. Le plus simple colier +sait maintenant des vrits pour lesquelles Archimde et sacrifi sa +vie. Que ne donnerions-nous pas pour qu'il nous ft possible de jeter un +coup d'oeil furtif sur tel livre qui servira aux coles primaires dans +cent ans? + +Il ne faut pas, pour nos gots personnels, peut-tre pour nos prjugs, +nous mettre en travers de ce que fait notre temps. Il le fait sans nous, +et probablement il a raison. Le monde marche vers une sorte +d'amricanisme, qui blesse nos ides raffines, mais qui, une fois les +crises de l'heure actuelle passes, pourra bien n'tre pas plus mauvais +que l'ancien rgime pour la seule chose qui importe, c'est--dire +l'affranchissement et le progrs de l'esprit humain. Une socit o la +distinction personnelle a peu de prix, o le talent et l'esprit n'ont +aucune cote officielle, o la haute fonction n'ennoblit pas, o la +politique devient l'emploi des dclasss et des gens de troisime ordre, +o les rcompenses de la vie vont de prfrence l'intrigue, la +vulgarit, au charlatanisme qui cultive l'art de la rclame, la +rouerie qui serre habilement les contours du Code pnal, une telle +socit, dis-je, ne saurait nous plaire. Nous avons t habitus un +systme plus protecteur, compter davantage sur le gouvernement pour +patronner ce qui est noble et bon. Mais par combien de servitudes +n'avons-nous pas pay ce patronage! Richelieu et Louis XIV regardaient +comme un devoir de pensionner les gens de mrite du monde entier; +combien ils eussent mieux fait, si le temps l'et permis, de laisser les +gens de mrite tranquilles, sans les pensionner ni les gner! Le temps +de la Restauration passe pour une poque librale; or, certainement, +nous ne voudrions plus vivre sous un rgime qui fit gauchir un gnie +comme Cuvier, touffa en de mesquins compromis l'esprit si vif de M. +Cousin, retarda la critique de cinquante ans. Les concessions qu'il +fallait faire la cour, la socit, au clerg taient pires que les +petits dsagrments que peut nous infliger la dmocratie. + +Le temps de la monarchie de Juillet fut vraiment un temps de libert; +mais la direction officielle des choses de l'esprit fut souvent +superficielle, peine suprieure aux jugements d'une mesquine +bourgeoisie. Quant au second Empire, si les dix dernires annes +rparrent un peu le mal qui s'tait fait dans les huit premires, il ne +faut pas oublier combien ce gouvernement fut fort lorsqu'il s'agit +d'craser l'esprit, et faible lorsqu'il s'agit de le relever. Le temps +prsent est sombre, et je n'augure pas bien de l'avenir prochain. Notre +pauvre pays est toujours sous la menace de la rupture d'un anvrisme, et +l'Europe entire est travaille de quelque mal profond. Mais, pour nous +consoler, songeons ce que nous avons souffert. Il faudra que les temps +auxquels nous sommes rservs soient bien mauvais pour que nous ne +puissions dire: + + _O passi graviora, dabit Deus his quoque finem._ + +Le but du monde est le dveloppement de l'esprit, et la premire +condition du dveloppement de l'esprit, c'est sa libert. Le plus +mauvais tat social, ce point de vue, c'est l'tat thocratique, comme +l'islamisme et l'ancien tat Pontifical, o le dogme rgne directement +d'une manire absolue. Les pays religion d'tat exclusive comme +l'Espagne ne valent pas beaucoup mieux. Les pays reconnaissant une +religion de la majorit ont aussi de graves inconvnients. Au nom des +croyances relles ou prtendues du grand nombre, l'tat se croit oblig +d'imposer la pense des exigences qu'elle ne peut accepter. La +croyance ou l'opinion des uns ne saurait tre une chane pour les +autres. Tant qu'il y a eu des masses croyantes, c'est--dire des +opinions presque universellement professes dans une nation, la libert +de recherche et de discussion n'a pas t possible. Un poids colossal de +stupidit a cras l'esprit humain. L'effroyable aventure du moyen ge, +cette interruption de mille ans dans l'histoire de la civilisation, +vient moins des barbares que du triomphe de l'esprit dogmatique chez les +masses. + +Or, c'est l un tat de choses qui prend fin de notre temps, et on ne +doit pas s'tonner qu'il en rsulte quelque branlement. Il n'y a plus +de masses croyantes; une trs grande partie du peuple n'admet plus le +surnaturel, et on entrevoit le jour o les croyances de ce genre +disparatront dans les foules, de la mme manire que la croyance aux +farfadets et aux revenants a disparu. Mme, si nous devons traverser, +comme cela est trs probable, une raction catholique momentane, on ne +verra pas le peuple retourner l'glise. La religion est +irrvocablement devenue une affaire de got personnel. Or, les croyances +ne sont dangereuses que quand elles se prsentent avec une sorte +d'unanimit ou comme le fait d'une majorit indniable. Devenues +individuelles, elles sont la chose du monde la plus lgitime, et l'on +n'a ds lors qu' pratiquer envers elles le respect qu'elles n'ont pas +toujours eu pour leurs adversaires, quand elles se sentaient appuyes. + +Assurment, il faudra du temps pour que cette libert, qui est le but de +la socit humaine, s'organise chez nous comme elle est organise en +Amrique. La dmocratie franaise a quelques principes essentiels +conqurir pour devenir un rgime libral. Il serait ncessaire avant +tout que nous eussions des lois sur les associations, les fondations et +la facult de tester, analogues celles que possdent l'Amrique et +l'Angleterre. Supposons ce progrs obtenu (si c'est l une utopie pour +la France, ce n'en est pas une pour l'Europe, o le got de la libert +anglaise devient chaque jour dominant); nous n'aurions rellement pas +grand'chose regretter des faveurs que l'ancien rgime avait pour +l'esprit. Je crois bien que, si les ides dmocratiques venaient +triompher dfinitivement, la science et l'enseignement scientifique +perdraient assez vite leurs modestes dotations. Il en faudrait faire son +deuil. Les fondations libres pourraient remplacer les instituts d'tat, +avec quelques dchets, amplement compenss par l'avantage de n'avoir +plus faire aux prjugs supposs de la majorit ces concessions que +l'tat imposait en retour de son aumne. Dans les instituts d'tat, la +dperdition de force est norme. On peut dire que tel chapitre du budget +vot en faveur de la science, de l'art ou de la littrature, n'a gure +d'effet utile que dans la proportion de cinquante pour cent. Les +fondations prives seraient sujettes une dperdition bien moindre. Il +est trs vrai que la science charlatanesque s'panouirait, sous un tel +rgime, ct de la science srieuse, avec les mmes droits, et qu'il +n'y aurait plus de critrium officiel, comme il y en a encore un peu de +nos jours, pour faire la distinction de l'une et de l'autre. Mais ce +critrium devient chaque jour plus incertain. Il faut que la raison +sache se rsigner tre prime par les gens qui ont le verbe tranchant +et l'affirmation hautaine. Longtemps encore les applaudissements et la +faveur du public seront pour le faux. Mais le vrai a une grande force, +quand il est libre; le vrai dure; le faux change sans cesse et tombe. +C'est ainsi qu'il se fait que le vrai, quoique n'tant compris que d'un +trs petit nombre, surnage toujours et finit par l'emporter. + +En somme, il se peut fort bien que l'tat social l'amricaine vers +lequel nous marchons, indpendamment de toutes les formes de +gouvernement, ne soit pas plus insupportable pour les gens d'esprit que +les tats sociaux mieux garantis que nous avons traverss. On pourra se +crer, en un tel monde, des retraites fort tranquilles. L're de la +mdiocrit en toute chose commence, disait nagure un penseur +distingu[2]. L'galit engendre l'uniformit, et c'est en sacrifiant +l'excellent, le remarquable, l'extraordinaire, que l'on se dbarrasse du +mauvais. Tout devient moins grossier; mais tout est plus vulgaire. Au +moins peut-on esprer que la vulgarit ne sera pas de sitt perscutrice +pour le libre esprit. Descartes, en ce brillant XVIIe sicle, ne se +trouvait nulle part mieux qu' Amsterdam, parce que, tout le monde y +exerant la marchandise, personne ne se souciait de lui. Peut-tre la +vulgarit gnrale sera-t-elle un jour la condition du bonheur des lus. +La vulgarit amricaine ne brlerait point Giordano Bruno, ne +perscuterait point Galile. Nous n'avons pas le droit d'tre fort +difficiles. Dans le pass, aux meilleures heures, nous n'avons t que +tolrs. Cette tolrance, nous l'obtiendrons bien au moins de l'avenir. +Un rgime dmocratique born est, nous le savons, facilement vexatoire. +Des gens d'esprit vivent cependant en Amrique, condition de n'tre +pas trop exigeants. _Noli me tangere_ est tout ce qu'il faut demander +la dmocratie. Nous traverserons encore bien des alternatives d'anarchie +et de despotisme avant de trouver le repos en ce juste milieu. Mais la +libert est comme la vrit: presque personne ne l'aime pour elle-mme, +et cependant, par l'impossibilit des extrmes, on y revient toujours. + +Laissons donc, sans nous troubler, les destines de la plante +s'accomplir. Nos cris n'y feront rien; notre mauvaise humeur serait +dplace. Il n'est pas sr que la Terre ne manque pas sa destine, comme +cela est probablement arriv des mondes innombrables; il est mme +possible que notre temps soit un jour considr comme le point culminant +aprs lequel l'humanit n'aura fait que dchoir; mais l'univers ne +connat pas le dcouragement; il recommencera sans fin l'oeuvre avorte; +chaque chec le laisse jeune, alerte, plein d'illusions. Courage, +courage, nature! Poursuis, comme l'astrie sourde et aveugle qui vgte +au fond de l'Ocan, ton obscur travail de vie; obstine-toi; rpare pour +la millionime fois la maille de filet qui se casse, refais la tarire +qui creuse, aux dernires limites de l'attingible, le puits d'o l'eau +vive jaillira. Vise, vise encore le but que tu manques depuis +l'ternit; tche d'enfiler le trou imperceptible du pertuis qui mne +un autre ciel. Tu as l'infini de l'espace et l'infini du temps pour ton +exprience. Quand on a le droit de se tromper impunment, on est +toujours sr de russir. + +Heureux ceux qui auront t les collaborateurs de ce grand succs final +qui sera le complet avnement de Dieu! Un paradis perdu est toujours, +quand on veut, un paradis reconquis. Bien qu'Adam ait d souvent +regretter l'den, je pense que, s'il a vcu, comme on le prtend, neuf +cent trente ans aprs sa faute, il a d bien souvent s'crier: _Felix +culpa!_ La vrit est, quoi qu'on dise, suprieure toutes les +fictions. On ne doit jamais regretter d'y voir plus clair. En cherchant + augmenter le trsor des vrits qui forment le capital acquis de +l'humanit, nous serons les continuateurs de nos pieux anctres, qui +aimrent le bien et le vrai sous la forme reue en leur temps. L'erreur +la plus fcheuse est de croire qu'on sert sa patrie en calomniant ceux +qui l'ont fonde. Tous les sicles d'une nation sont les feuillets d'un +mme livre. Les vrais hommes de progrs sont ceux qui ont pour point de +dpart un respect profond du pass. Tout ce que nous faisons, tout ce +que nous sommes, est l'aboutissant d'un travail sculaire. Pour moi, je +ne suis jamais plus ferme en ma foi librale que quand je songe aux +miracles de la foi antique, ni plus ardent au travail de l'avenir que +quand je suis rest des heures couter sonner les cloches de la ville +d'Is. + + + + +I + +LE BROYEUR DE LIN + + +I + +Trguier, ma ville natale, est un ancien monastre fond, dans les +dernires annes du Ve sicle, par saint Tudwal ou Tual, un des chefs +religieux de ces grandes migrations qui portrent dans la pninsule +armoricaine le nom, la race et les institutions religieuses de l'le de +Bretagne. Une forte couleur monacale tait le trait dominant de ce +christianisme britannique. Il n'y avait pas d'vques, au moins parmi +les migrs. Leur premier soin aprs leur arrive sur le sol de la +pninsule hospitalire, dont la cte septentrionale devait tre alors +trs peu peuple, fut d'tablir de grands couvents dont l'abb exerait +sur les populations environnantes la cure pastorale. Un cercle sacr +d'une ou deux lieues, qu'on appelait le _minihi_, entourait le monastre +et jouissait des plus prcieuses immunits. + +Les monastres, en langue bretonne, s'appelaient _pabu_, du nom des +moines (_pap_). Le monastre de Trguier s'appelait ainsi _Pabu-Tual_. +Il fut le centre religieux de toute la partie de la pninsule qui +s'avance vers le nord. Les monastres analogues de Saint-Pol-de-Lon, de +Saint-Brieuc, de Saint-Malo, de Saint-Samson, prs de Dol, jouaient sur +toute la cte un rle du mme genre. Ils avaient, si on peut s'exprimer +ainsi, leur diocse; on ignorait compltement, dans ces contres +spares du reste de la chrtient, le pouvoir de Rome et les +institutions religieuses qui rgnaient dans le monde latin, en +particulier dans les villes gallo-romaines de Rennes et de Nantes, +situes tout prs de l. + +Quand Nomno, au IXe sicle, organisa pour la premire fois d'une +manire un peu rgulire cette socit d'migrs demi sauvages, et +cra le duch de Bretagne en runissant au pays qui parlait breton la +_marche de Bretagne_, tablie par les carlovingiens pour contenir les +pillards de l'Ouest, il sentit le besoin d'tendre son duch +l'organisation religieuse du reste du monde. Il voulut que la cte du +nord et des vques, comme les pays de Rennes, de Nantes et de Vannes. +Pour cela, il rigea en vchs les grands monastres de +Saint-Pol-de-Lon, de Trguier, de Saint-Brieuc, de Saint-Malo, de Dol. +Il et bien voulu aussi avoir un archevque et former ainsi une province +ecclsiastique part. On employa toutes les pieuses fraudes pour +prouver que saint Samson avait t mtropolitain; mais les cadres de +l'glise universelle taient dj trop arrts pour qu'une telle +intrusion pt russir, et les nouveaux vchs furent obligs de +s'agrger la province gallo-romaine la plus voisine: celle de Tours. + +Le sens de ces origines obscures se perdit avec le temps. De ce nom de +_Pabu Tual, Papa Tua_, retrouv, dit-on, sur d'anciens vitraux, on +conclut que saint Tudwal avait t pape. On trouva la chose toute +simple. Saint Tudwal fit le voyage de Rome; c'tait un ecclsiastique si +exemplaire que, naturellement, les cardinaux, ayant fait sa +connaissance, le choisirent pour le sige vacant. De pareilles choses +arrivent tous les jours... Les personnes pieuses de Trguier taient +trs fires du pontificat de leur saint patron. Les ecclsiastiques +modrs avouaient cependant qu'il tait difficile de reconnatre, dans +les listes papales, le pontife qui, avant son lection, s'tait appel +Tudwal. + +Il se forma naturellement une petite ville autour de l'vch; mais la +ville laque, n'ayant pas d'autre raison d'tre que l'glise, ne se +dveloppa gure. Le port resta insignifiant; il ne se constitua pas de +bourgeoisie aise. Une admirable cathdrale s'leva vers la fin du XIIIe +sicle; les couvents pullulrent partir du XVIIe sicle. Des rues +entires taient formes des longs et hauts murs de ces demeures +clotres. L'vch, belle construction du XVIIe sicle, et quelques +htels de chanoines taient les seules maisons civilement habitables. Au +bas de la ville, l'entre de la Grand'Rue, flanque de constructions +en tourelles, se groupaient quelques auberges destines aux gens de mer. + +Ce n'est que peu de temps avant la Rvolution qu'une petite noblesse +s'tablit ct de l'vch; elle venait en grande partie des campagnes +voisines. La Bretagne a eu deux noblesses bien distinctes. L'une a d +son titre au roi de France, et a montr au plus haut degr les dfauts +et les qualits ordinaires de la noblesse franaise; l'autre tait +d'origine celtique et vraiment bretonne. Cette dernire comprenait, ds +l'poque de l'invasion, les chefs de paroisse, les premiers du peuple, +de mme race que lui, possdant par hritage le droit de marcher sa +tte et de le reprsenter. Rien de plus respectable que ce noble de +campagne quand il restait paysan, tranger l'intrigue et au souci de +s'enrichir; mais, quand il venait la ville, il perdait presque toutes +ses qualits, et ne contribuait plus que mdiocrement l'ducation +intellectuelle et morale du pays. + +La Rvolution, pour ce nid de prtres et de moines, fut en apparence un +arrt de mort. Le dernier vque de Trguier sortit un soir, par une +porte de derrire du bois qui avoisine l'vch, et se rfugia en +Angleterre. Le Concordat supprima l'vch. La pauvre ville dcapite +n'eut pas mme un sous-prfet; on lui prfra Lannion et Guingamp, +villes plus profanes, plus bourgeoises; mais de grandes constructions, +amnages de faon ne pouvoir servir qu' une seule chose, +reconstituent presque toujours la chose pour laquelle elles ont t +faites. Au moral, il est permis de dire ce qui n'est pas vrai au +physique: quand les creux d'une coquille sont trs profonds, ces creux +ont le pouvoir de reformer l'animal qui s'y tait moul. Les immenses +difices monastiques de Trguier se repeuplrent; l'ancien sminaire +servit l'tablissement d'un collge ecclsiastique trs estim dans +toute la province. Trguier, en peu d'annes, redevint ce que l'avait +fait saint Tudwal treize cents ans auparavant, une ville tout +ecclsiastique, trangre au commerce, l'industrie, un vaste monastre +o nul bruit du dehors ne pntrait, o l'on appelait vanit ce que les +autres hommes poursuivent, et o ce que les laques appellent chimre +passait pour la seule ralit. + +C'est dans ce milieu que se passa mon enfance, et j'y contractai un +indestructible pli. Cette cathdrale, chef-d'oeuvre de lgret, fol +essai pour raliser en granit un idal impossible, me faussa tout +d'abord. Les longues heures que j'y passais ont t la cause de ma +complte incapacit pratique. Ce paradoxe architectural a fait de moi un +homme chimrique, disciple de saint Tudwal, de saint Iltud et de saint +Cadoc, dans un sicle o l'enseignement de ces saints n'a plus aucune +application. Quand j'allais Guingamp, ville plus laque, et o j'avais +des parents dans la classe moyenne, j'prouvais de l'ennui et de +l'embarras. L, je ne me plaisais qu'avec une pauvre servante, qui je +lisais des contes. J'aspirais revenir ma vieille ville sombre, +crase par sa cathdrale, mais o l'on sentait vivre une forte +protestation contre tout ce qui est plat et banal. Je me retrouvais +moi-mme, quand j'avais revu mon haut clocher, la nef aigu, le clotre +et les tombes du XVe sicle qui y sont couches; je n'tais l'aise que +dans la compagnie des morts, prs de ces chevaliers, de ces nobles +dames, dormant d'un sommeil calme, avec leur levrette leurs pieds et +un grand flambeau de pierre la main. + +Les environs de la ville prsentaient le mme caractre religieux et +idal. On y nageait en plein rve, dans une atmosphre aussi +mythologique au moins que celle de Bnars ou de Jagatnata. L'glise de +Saint-Michel, du seuil de laquelle on apercevait la pleine mer, avait +t dtruite par la foudre, et il s'y passait encore des choses +merveilleuses. Le jeudi saint, on y conduisait les enfants pour voir les +cloches aller Rome. On nous bandait les yeux, et alors il tait beau +de voir toutes les pices du carillon, par ordre de grandeur, de la plus +grosse la plus petite, revtues de la belle robe de dentelle brode +qu'elles portrent le jour de leur baptme, traverser l'air pour aller, +en bourdonnant gravement, se faire bnir par le pape. Vis--vis, de +l'autre ct de la rivire, tait la charmante valle du Tromeur, +arrose par une ancienne divonne ou fontaine sacre, que le +christianisme sanctifia en y rattachant le culte de la Vierge. La +chapelle brla en 1828; elle ne tarda pas tre rebtie, et l'ancienne +statue fut remplace par une autre beaucoup plus belle. On vit bien dans +cette circonstance la fidlit qui est le fond du caractre breton. La +statue neuve, toute blanche et or, trnant sur l'autel avec ses belles +coiffes frachement empeses, ne recevait presque pas de prires; il +fallut conserver dans un coin le tronc noir, calcin: tous les hommages +allaient celui-ci. En se tournant vers la Vierge neuve, on et cru +faire une infidlit la vieille. + +Saint Yves tait l'objet d'un culte encore plus populaire. Le digne +patron des avocats est n dans le _minihi_ de Trguier, et sa petite +glise y est entoure d'une grande vnration. Ce dfenseur des pauvres, +des veuves, des orphelins, est devenu dans le pays le grand justicier, +le redresseur de torts. En l'adjurant avec certaines formules, dans sa +mystrieuse chapelle de _Saint-Yves de la Vrit_, contre un ennemi dont +on est victime, en lui disant: Tu tais juste de ton vivant, montre que +tu l'es encore, on est sr que l'ennemi mourra dans l'anne. Tous les +dlaisss deviennent ses pupilles. la mort de mon pre, ma mre me +conduisit sa chapelle et le constitua mon tuteur. Je ne peux pas dire +que le bon saint Yves ait merveilleusement gr nos affaires, ni surtout +qu'il m'ait donn une remarquable entente de mes intrts; mais je lui +dois mieux que cela; il m'a donn contentement, qui passe richesse, et +une bonne humeur naturelle qui m'a tenu en joie jusqu' ce jour. + +Le mois de mai, o tombait la fte de ce saint excellent, n'tait qu'une +suite de processions au _minihi_; les paroisses, prcdes de leurs +croix processionnelles, se rencontraient sur les chemins; on faisait +alors embrasser les croix en signe d'alliance. La veille de la fte, le +peuple se runissait le soir dans l'glise, et, minuit, le saint +tendait le bras pour bnir l'assistance prosterne. Mais, s'il y avait +dans la foule un seul incrdule qui levt les yeux pour voir si le +miracle tait rel, le saint, justement bless de ce soupon, ne +bougeait pas, et, par la faute du mcrant, personne n'tait bni. + +Un clerg srieux, dsintress, honnte, veillait la conservation de +ces croyances avec assez d'habilet pour ne pas les affaiblir et +nanmoins pour ne pas trop s'y compromettre. Ces dignes prtres ont t +mes premiers prcepteurs spirituels, et je leur dois ce qu'il peut y +avoir de bon en moi. Toutes leurs paroles me semblaient des oracles; +j'avais un tel respect pour eux, que je n'eus jamais un doute sur ce +qu'ils me dirent avant l'ge de seize ans, quand je vins Paris. J'ai +eu depuis des matres autrement brillants et sagaces; je n'en ai pas eu +de plus vnrables, et voil ce qui cause souvent des dissidences entre +moi et quelques-uns de mes amis. J'ai eu le bonheur de connatre la +vertu absolue; je sais ce que c'est que la foi, et, bien que plus tard +j'aie reconnu qu'une grande part d'ironie a t cache par le sducteur +suprme dans nos plus saintes illusions, j'ai gard de ce vieux temps de +prcieuses expriences. Au fond, je sens que ma vie est toujours +gouverne par une foi que je n'ai plus. La foi a cela de particulier +que, disparue, elle agit encore. La grce survit par l'habitude au +sentiment vivant qu'on en a eu. On continue de faire machinalement ce +qu'on faisait d'abord en esprit et en vrit. Aprs qu'Orphe, ayant +perdu son idal, eut t mis en pices par les mnades, sa lyre ne +savait toujours dire que Eurydice! Eurydice! + +La rgle des moeurs tait le point sur lequel ces bons prtres +insistaient le plus, et ils en avaient le droit par leur conduite +irrprochable. Leurs sermons sur ce sujet me faisaient une impression +profonde, qui a suffi me rendre chaste durant toute ma jeunesse. Ces +prdications avaient quelque chose de solennel qui m'tonnait. Les +traits s'en sont empreints si profondment dans mon cerveau, que je ne +me les rappelle pas sans une sorte de terreur. Tantt c'tait l'exemple +de Jonathas mourant pour avoir mang un peu de miel: _Gustans gustavi +paululum mellis, et ecce morior_. Cela me faisait faire des rflexions +sans fin. Qu'tait-ce que ce peu de miel qui fait mourir? Le prdicateur +se gardait de le dire, et accentuait son effet par ces mots mystrieux: +_Tetigisse periisse_, dits d'un ton profond et larmoyant. D'autres fois, +le texte tait ce passage de Jrmie: _Mors ascendit per fenestras_, qui +m'intriguait encore beaucoup plus. Cette mort qui monte par les +fentres, ces ailes de papillon que l'on souille ds qu'on les touche, +qu'est-ce que cela pouvait tre? Le prdicateur, en parlant ainsi, avait +le front pliss, le regard au ciel. Ce qui mettait le comble mes +proccupations tait un endroit de la Vie de je ne sais quel saint +personnage du XVIIe sicle, lequel comparait les femmes des armes +feu qui blessent de loin. Pour le coup, je n'en revenais pas; je faisais +les plus folles hypothses pour imaginer comment une femme peut +ressembler un pistolet. Quoi de plus incohrent? La femme blesse de +loin, et voil que d'autres fois on est perdu pour la toucher. C'tait +n'y rien comprendre. Pour sortir de ces embarras insolubles, je +m'enfonais dans l'tude avec rage, et je n'y pensais plus. + +Dans la bouche de personnes en qui j'avais une confiance absolue, ces +saintes inepties prenaient une autorit qui me saisissait jusqu'au fond +de mon tre. Maintenant, avec ma pauvre me dveloute de cinquante +ans[3], cette impression dure encore. La comparaison des armes feu +surtout me rendait extrmement rserv. Il m'a fallu des annes et +presque les approches de la vieillesse pour voir que cela aussi est +vanit, et que l'Ecclsiaste seul fut un sage quand il dit: Va donc, +mange ton pain en joie avec la femme que tu as une fois aime. Mes +ides cet gard survcurent mes croyances religieuses, et c'est ce +qui me prserva de la choquante inconvenance qu'il y aurait eue, si l'on +avait pu prtendre que j'avais quitt le sminaire pour d'autres raisons +que celles de la philologie. L'ternel lieu commun: O est la femme? +par lequel les laques croient expliquer tous les cas de ce genre, est +quelque chose de fade, qui porte sourire ceux qui connaissent les +choses comme elles sont. + +Mon enfance s'coulait dans cette grande cole de foi et de respect. La +libert, o tant d'tourdis se trouvent ports du premier bond, fut pour +moi une acquisition lente. Je n'arrivai au point d'mancipation que tant +de gens atteignent sans aucun effort de rflexion qu'aprs avoir +travers toute l'exgse allemande. Il me fallut six annes de +mditation et de travail forcen pour voir que mes matres n'taient pas +infaillibles. Le plus grand chagrin de ma vie a t, en entrant dans +cette nouvelle voie, de contrister ces matres vnrs; mais j'ai la +certitude absolue que j'avais raison, et que la peine qu'ils prouvrent +fut la consquence de ce qu'il y avait de respectablement born dans +leur manire d'envisager l'univers. + + +II + +L'ducation que ces bons prtres me donnaient tait aussi peu littraire +que possible. Nous faisions beaucoup de vers latins; mais on n'admettait +pas que, depuis le pome de _la Religion_ de Racine le fils, il y et +aucune posie franaise. Le nom de Lamartine n'tait prononc qu'avec +ricanement; l'existence de Victor Hugo tait inconnue. Faire des vers +franais passait pour un exercice des plus dangereux et et entran +l'exclusion. De l vient en partie mon inaptitude laisser ma pense se +gouverner par la rime, inaptitude que j'ai depuis bien vivement +regrette; car souvent le mouvement et le rythme me viennent en vers; +mais une invincible association d'ides me fait carter l'assonance, que +l'on m'avait habitu regarder comme un dfaut, et pour laquelle mes +matres m'inspiraient une sorte de crainte. Les tudes d'histoire et de +sciences naturelles taient galement nulles. En revanche, on nous +faisait pousser assez loin l'tude des mathmatiques. J'y apportais une +extrme passion; ces combinaisons abstraites me faisaient rver jour et +nuit. Notre professeur, l'excellent abb Duchesne, nous donnait des +soins particuliers, moi et mon mule et ami de coeur, Guyomar, +singulirement dou pour ces tudes. Nous revenions toujours ensemble du +collge. Notre chemin le plus court tait de prendre par la place, et +nous tions trop consciencieux pour nous carter d'un pas de +l'itinraire qui tait rationnellement indiqu; mais, quand nous avions +eu en composition quelque curieux problme, nos discussions se +prolongeaient bien au del de la classe, et alors nous revenions par +l'hpital gnral. Il y avait de ce ct de grandes portes cochres, +toujours fermes, sur lesquelles nous tracions nos figures et nos +calculs avec de la craie; les traces s'en voient peut-tre encore; car +ces portes appartenaient de grands couvents, et, dans ces sortes de +maisons, l'on ne change jamais rien. + +L'hpital gnral, ainsi nomm parce que la maladie, la vieillesse et la +misre s'y donnaient rendez-vous, tait un btiment norme, couvrant, +comme toutes les vieilles constructions, beaucoup d'espace pour loger +peu de monde. Devant la porte tait un petit auvent, o se runissaient, +quand il faisait beau, les convalescents et les bien portants. +L'hospice, en effet, ne contenait pas seulement des malades; il +comprenait aussi des pauvres, remis la charit publique, et mme des +pensionnaires, qui, pour un capital insignifiant, y vivaient +chtivement, mais sans souci. Toute cette compagnie venait, chaque +rayon de soleil, l'ombre de l'auvent, s'asseoir sur de vieilles +chaises de paille. C'tait l'endroit le plus vivant de la petite ville. +En passant, Guyomar et moi, nous saluions et l'on nous saluait; car, +quoique trs jeunes, nous tions dj censs clercs. Cela nous +paraissait naturel; une seule chose excitait notre surprise. Bien que +nous fussions trop inexpriments pour rien voir de ce qui suppose la +connaissance de la vie, il y avait parmi les pauvres de l'hpital une +personne devant laquelle nous ne passions jamais sans quelque +tonnement. + +C'tait une vieille fille de quarante-cinq ans, coiffe d'une large +capote d'une forme impossible classer. D'ordinaire, elle tait peu +prs immobile, l'air sombre, gar, l'oeil terne et fixe. En nous +apercevant, cet oeil mort s'animait. Elle nous suivait d'un regard +trange, tantt doux et triste, tantt dur et presque froce. En nous +retournant, nous lui trouvions l'air cruel et irrit. Nous nous +regardions sans rien comprendre. Cela interrompait nos conversations, et +jetait un nuage sur notre gaiet. Elle ne nous faisait pas prcisment +peur; elle passait pour folle; or les fous n'taient pas alors traits +de la manire cruelle que les habitudes administratives ont depuis +invente. Loin de les squestrer, on les laissait vaguer tout le jour. +Trguier a d'ordinaire beaucoup de fous; comme toutes les races du rve, +qui s'usent la poursuite de l'idal, les Bretons de ces parages, quand +ils ne sont pas maintenus par une volont nergique, s'abandonnent trop +facilement un tat intermdiaire entre l'ivresse et la folie, qui +n'est souvent que l'erreur d'un coeur inassouvi. Ces fous inoffensifs, +chelonns tous les degrs de l'alination mentale, taient une sorte +d'institution, une chose municipale. On disait nos fous, comme, +Venise, on disait _nostre carampane_. On les rencontrait presque +partout; ils vous saluaient, vous accueillaient de quelque plaisanterie +nausabonde, qui tout de mme faisait sourire. On les aimait, et ils +rendaient des services. Je me souviendrai toujours du bon fou Brian, qui +s'imaginait tre prtre, passait une partie du jour l'glise, imitant +les crmonies de la messe. La cathdrale tait pleine tout l'aprs-midi +d'un murmure nasillard; c'tait la prire du pauvre fou, qui en valait +bien une autre. On avait le bon got et le bon sens de le laisser faire +et de ne pas tablir de frivoles distinctions entre les simples et les +humbles qui viennent s'agenouiller devant Dieu. + +La folle de l'hpital gnral, par sa mlancolie obstine, n'avait pas +cette popularit. Elle ne parlait personne, personne ne songeait +elle, son histoire tait videmment oublie. Elle ne nous dit jamais un +seul mot; mais cet oeil fauve et hagard nous frappait profondment, nous +troublait. J'avais souvent pens depuis cette nigme sans arriver me +l'expliquer. J'en eus la clef il y a huit ans, quand ma mre, arrive +quatre-vingt-cinq ans sans infirmits, fut atteinte d'une maladie +cruelle, qui la mina lentement. + +Ma mre tait tout fait de ce vieux monde par ses sentiments et ses +souvenirs. Elle parlait admirablement le breton, connaissait tous les +proverbes des marins et une foule de choses que personne au monde ne +sait plus aujourd'hui. Tout tait peuple en elle, et son esprit naturel +donnait une vie surprenante aux longues histoires qu'elle racontait et +qu'elle tait presque seule savoir. Ses souffrances ne portrent +aucune atteinte son tonnante gaiet; elle plaisantait encore +l'aprs-midi o elle mourut. Le soir, pour la distraire, je passais une +heure avec elle dans sa chambre, sans autre lumire (elle aimait cette +demi-obscurit) que la faible clart du gaz de la rue. Sa vive +imagination s'veillait alors, et, comme il arrive d'ordinaire aux +vieillards, c'taient les souvenirs d'enfance qui lui revenaient le plus +souvent l'esprit. Elle revoyait Trguier, Lannion, tels qu'ils furent +avant la Rvolution; elle passait en revue toutes les maisons, dsignant +chacune par le nom de son propritaire d'alors. J'entretenais par mes +questions cette rverie, qui lui plaisait et l'empchait de songer son +mal. + +Un jour, la conversation tomba sur l'hpital gnral. Elle m'en fit +toute l'histoire. + +Je l'ai vu changer bien des fois, me dit-elle. Il n'y avait nulle honte + y tre; car on y avait connu les personnes les plus respectes. Sous +le premier Empire, avant les indemnits, il servit d'asile aux vieilles +demoiselles nobles les mieux leves. On les voyait ranges la porte +sur de pauvres chaises. Jamais on ne surprit chez elles un murmure; +cependant, quand elles apercevaient venir de loin les acqureurs des +biens de leur famille, personnes relativement grossires et bourgeoises, +roulant quipage et talant leur luxe, elles rentraient et allaient +prier la chapelle afin de ne pas les rencontrer. C'tait moins pour +s'pargner elles-mmes un regret sur des biens dont elles avaient fait +le sacrifice Dieu, que par dlicatesse, de peur que leur prsence ne +part un reproche ces parvenus. Plus tard, les rles furent bien +changs; mais l'hpital continua de recevoir toute sorte d'paves. L +mourut le pauvre Pierre Renan, ton oncle, qui mena toujours une vie de +vagabond et passait ses journes dans les cabarets lire aux buveurs +les livres qu'il prenait chez nous, et le bonhomme Systme, que les +prtres n'aimaient pas, quoique ce ft un homme de bien, et Gode, la +vieille sorcire, qui, le lendemain de ta naissance, alla consulter pour +toi l'tang du Minihi, et Marguerite Calvez, qui fit un faux serment et +fut frappe d'une maladie de consomption le jour o elle sut que l'on +avait adjur saint Yves de la Vrit de la faire mourir dans l'anne[4]. + +--Et cette folle, lui dis-je, qui tait d'ordinaire sous l'auvent, et +qui nous faisait peur, Guyomar et moi? + +Elle rflchit un moment pour voir de qui je parlais, et, reprenant +vivement: + +Ah! celle-l, mon fils, c'tait la fille du broyeur de lin. + +--Qu'est-ce que le broyeur de lin? + +--Je ne t'ai jamais cont cette histoire. Vois-tu, mon fils, on ne +comprendrait plus cela maintenant; c'est trop ancien. Depuis que je suis +dans ce Paris, il y a des choses que, je n'ose plus dire... Ces nobles +de campagne taient si respects! J'ai toujours pens que c'taient les +vrais nobles. Ah! si on racontait cela ces Parisiens, ils riraient. +Ils n'admettent que leur Paris; je les trouve borns au fond... Non, on +ne peut plus comprendre combien ces vieux nobles de campagne sont +respects, quoiqu'ils fussent pauvres. + +Elle s'arrta quelque temps, puis reprit: + + +III + +Te souviens-tu de la petite commune de Trdarzec, dont on voyait le +clocher de la tourelle de notre maison? moins d'un quart de lieue du +village, compos alors presque uniquement de l'glise, de la mairie et +du presbytre, s'levait le manoir de Kermelle. C'tait un manoir comme +tant d'autres, une ferme soigne, d'apparence ancienne, entoure d'un +long et haut mur, de belle teinte grise. On entrait dans la cour par une +grande porte cintre, surmonte d'un abri d'ardoises, ct de laquelle +se trouvait une porte plus petite pour l'usage de tous les jours. Au +fond de la cour tait la maison, au toit aigu, au pignon tapiss de +lierre. Un colombier, une tourelle, deux ou trois fentres bien bties, +presque comme des fentres d'glise, indiquaient une demeure noble, un +de ces vieux castels qui taient habits avant la Rvolution par une +classe de personnes dont il est maintenant impossible de se figurer le +caractre et les moeurs. + +Ces nobles de campagne taient des paysans comme les autres, mais chefs +des autres. Anciennement il n'y en avait qu'un dans chaque paroisse: ils +taient les ttes de colonne de la population; personne ne leur +contestait ce droit, et on leur rendait de grands honneurs[5]. Mais +dj, vers le temps de la Rvolution, ils taient devenus rares. Les +paysans les tenaient pour les chefs laques de la paroisse, comme le +cur tait le chef ecclsiastique. Celui de Trdarzec, dont je te parle, +tait un beau vieillard, grand et vigoureux comme un jeune homme, la +figure franche et loyale. Il portait les cheveux longs relevs par un +peigne, et ne les laissait tomber que le dimanche quand il allait +communier. Je le vois encore (il venait souvent chez nous Trguier), +srieux, grave, un peu triste, car il tait presque seul de son espce. +Cette petite noblesse de race avait disparu en grande partie; les autres +taient venus se fixer la ville depuis longtemps. Toute la contre +l'adorait. Il avait un banc part l'glise; chaque dimanche, on l'y +voyait assis au premier rang des fidles, avec son ancien costume et ses +gants de crmonie, qui lui montaient presque jusqu'au coude. Au moment +de la communion, il prenait par le bas du choeur, dnouait ses cheveux, +dposait ses gants sur une petite crdence prpare pour lui prs du +jub, et traversait le choeur, seul, sans perdre une ligne de sa haute +taille. Personne n'allait la communion que quand il tait de retour +sa place et qu'il avait achev de remettre ses gantelets. + +Il tait trs pauvre; mais il le dissimulait par devoir d'tat. Ces +nobles de campagne avaient autrefois certains privilges qui les +aidaient vivre un peu diffremment des paysans; tout cela s'tait +perdu avec le temps. Kermelle tait dans un grand embarras. Sa qualit +de noble lui dfendait de travailler aux champs; il se tenait renferm +chez lui tout le jour, et s'occupait huis clos une besogne qui +n'exigeait pas le plein air. Quand le lin a roui, on lui fait subir une +sorte de dcortication qui ne laisse subsister que la fibre textile. Ce +fut le travail auquel le pauvre Kermelle crut pouvoir se livrer sans +droger. Personne ne le voyait, l'honneur professionnel tait sauf; mais +tout le monde le savait, et, comme alors chacun avait un sobriquet, il +fut bientt connu dans le pays sous le nom de _broyeur de lin_. Ce +surnom, ainsi qu'il arrive d'ordinaire, prit la place du nom vritable, +et ce fut de la sorte qu'il fut universellement dsign. + +C'tait comme un patriarche vivant. Tu rirais si je te disais avec quoi +le broyeur de lin supplait l'insuffisante rmunration de son pauvre +petit travail. On croyait que, comme chef, il tait dpositaire de la +force de son sang, qu'il possdait minemment les dons de sa race, et +qu'il pouvait, avec sa salive et ses attouchements, la relever quand +elle tait affaiblie. On tait persuad que, pour oprer des gurisons +de cette sorte, il fallait un nombre norme de quartiers de noblesse, et +que lui seul les avait. Sa maison tait entoure, certains jours, de +gens venus de vingt lieues la ronde. Quand un enfant marchait +tardivement, avait les jambes faibles, on le lui apportait. Il trempait +son doigt dans sa salive, traait des onctions sur les reins de +l'enfant, que cela fortifiait. Il faisait tout cela gravement, +srieusement. Que veux-tu! on avait la foi alors; on tait si simple et +si bon! Lui, pour rien au monde, il n'aurait voulu tre pay, et puis +les gens qui venaient taient trop pauvres pour s'acquitter en argent; +on lui offrait en cadeau une douzaine d'oeufs, un morceau de lard, une +poigne de lin, une motte de beurre, un lot de pommes de terre, quelques +fruits. Il acceptait. Les nobles des villes se moquaient de lui, mais +bien tort: il connaissait le pays; il en tait l'me et l'incarnation. + + l'poque de la Rvolution, il migra Jersey; on ne voit pas bien +pourquoi; certainement on ne lui aurait fait aucun mal, mais les nobles +de Trguier lui dirent que le roi l'ordonnait, et il partit avec les +autres. Il revint de bonne heure, trouva sa vieille maison, que personne +n'avait voulu occuper, dans l'tat o il l'avait laisse. l'poque des +indemnits, on essaya de lui persuader qu'il avait perdu quelque chose, +et il y avait plus d'une bonne raison faire valoir. Les autres nobles +taient fchs de le voir si pauvre, et auraient voulu le relever; cet +esprit simple n'entra pas dans les raisonnements qu'on lui fit. Quand on +lui demanda de dclarer ce qu'il avait perdu: Je n'avais rien, dit-il, +je n'ai pu rien perdre. On ne russit pas tirer de lui d'autre +rponse, et il resta pauvre comme auparavant. + +Sa femme mourut, je crois, Jersey. Il avait une fille qui tait ne +vers l'poque de l'migration. C'tait une belle et grande fille (tu ne +l'as vue que fane); elle avait de la sve de nature, un teint +splendide, un sang pur et fort. Il et fallu la marier jeune, mais +c'tait impossible. Ces faillis petits nobles de petite ville, qui ne +sont bons rien et qui ne valaient pas le quart du vieux noble de +campagne, n'auraient pas voulu d'elle pour leurs fils. Les principes +empchaient de la marier un paysan. La pauvre fille restait ainsi +suspendue comme une me en peine: elle n'avait pas de place ici-bas. Son +pre tait le dernier de sa race, et elle semblait jete plaisir sur +la terre pour n'y pas trouver un coin o se caser. Elle tait douce et +soumise. C'tait un beau corps, presque sans me. L'instinct chez elle +tait tout. C'et t une mre excellente. dfaut du mariage, on et +d la faire religieuse: la rgle et les austrits l'eussent calme; +mais il est probable que le pre n'tait pas assez riche pour payer la +dot, et sa condition ne permettait pas de la faire soeur converse. Pauvre +fille! jete dans le faux, elle tait condamne y prir. + +Elle tait ne droite et bonne, n'eut jamais de doute sur ses devoirs; +elle n'eut d'autre tort que d'avoir des veines et du sang. Aucun jeune +homme du village n'aurait os tre indiscret avec elle, tant on +respectait son pre. Le sentiment de sa supriorit l'empchait de se +tourner vers les jeunes paysans; pour ceux-ci, elle tait une +demoiselle; ils ne pensaient pas elle. La pauvre fille vivait ainsi +dans une solitude absolue. Il n'y avait dans la maison qu'un jeune +garon de douze ou treize ans, neveu de Kermelle, que celui-ci avait +recueilli, et auquel le vicaire, digne homme s'il en ft, apprenait ce +qu'il savait: le latin. + +L'glise restait la seule diversion de la pauvre enfant. Elle tait +pieuse par nature, quoique trop peu intelligente pour rien comprendre +aux mystres de notre religion. Le vicaire, un bon prtre, trs attach + ses devoirs, avait pour le broyeur de lin le respect qu'il devait; les +heures que lui laissaient son brviaire et les soins de son ministre, +il les passait chez ce dernier. Il faisait l'ducation du jeune neveu; +pour la fille, il avait ces manires rserves qu'ont nos +ecclsiastiques bretons avec les personnes du sexe, comme ils disent. +Il la saluait, lui demandait de ses nouvelles, mais ne causait jamais +avec elle, si ce n'est de choses insignifiantes. La malheureuse +s'prenait de lui de plus en plus. Le vicaire tait la seule personne de +son rang qu'elle vt, s'il est permis de parler de la sorte. Ce jeune +prtre tait avec cela une personne trs attrayante. la pudeur exquise +que respirait tout son extrieur se joignait un air triste, rsign, +discret. On sentait qu'il avait un coeur et des sens, mais qu'un principe +plus lev les dominait, ou plutt que le coeur et les sens se +transformaient chez lui en quelque chose de suprieur. Tu sais le charme +infini de quelques-uns de nos bons ecclsiastiques bretons. Les femmes +sentent cela bien vivement. Cet invincible attachement un voeu, qui est + sa manire un hommage leur puissance, les enhardit, les attire, les +flatte. Le prtre devient pour elles un frre sr, qui a dpouill +cause d'elles son sexe et ses joies. De l un sentiment o se mlent la +confiance, la piti, le regret, la reconnaissance. Mariez le prtre, et +vous dtruirez un des lments les plus ncessaires, une des nuances les +plus dlicates de notre socit. La femme protestera; car il y a une +chose laquelle la femme tient encore plus qu' tre aime, c'est qu'on +attache de l'importance l'amour. On ne flatte jamais plus la femme +qu'en lui tmoignant qu'on la craint. L'glise, en imposant pour premier +devoir ses ministres la chastet, caresse la vanit fminine en ce +qu'elle a de plus intime. + +La pauvre fille se prit ainsi pour le vicaire d'un amour profond, qui +occupa bientt son tre tout entier. La vertueuse et mystique race +laquelle elle appartenait ne connat pas la frnsie qui renverse les +obstacles, et qui estime ne rien avoir si elle n'a pas tout. Oh! elle se +ft contente de bien peu de chose. Qu'il admt seulement son existence, +elle et t heureuse. Elle ne lui demandait pas un regard: une pense +et suffi. Le vicaire tait naturellement son confesseur; il n'y avait +pas d'autre prtre dans la paroisse. Les habitudes de la confession +catholique, si belles mais si prilleuses, excitaient trangement son +imagination. Une fois par semaine, le samedi, c'tait une douceur +inexprimable pour elle d'tre une demi-heure seule avec lui, comme face + face avec Dieu, de le voir, de le sentir remplissant le rle de Dieu, +de respirer son haleine, de subir la douce humiliation de ses +rprimandes, de lui dire ses penses les plus intimes, ses scrupules, +ses apprhensions. Il ne faut pas croire nanmoins qu'elle en abust. +Bien rarement une femme pieuse ose se servir de la confession pour une +confidence d'amour. Elle y peut jouir beaucoup, elle risque de s'y +abandonner des sentiments qui ne sont pas sans danger; mais ce que de +tels sentiments ont toujours d'un peu mystique est inconciliable avec +l'horreur d'un sacrilge. En tout cas, notre pauvre fille tait si +timide, que la parole et expir sur ses lvres. Sa passion tait un feu +silencieux, intime, dvorant. Avec cela, le voir tous les jours, +plusieurs fois par jour, lui, beau, jeune, toujours occup de fonctions +majestueuses, officiant avec dignit au milieu d'un peuple inclin, +ministre, juge et directeur de sa propre me! C'en tait trop. La tte +de la malheureuse enfant n'y tint pas, elle s'garait. Des dsordres de +plus en plus graves se produisaient dans cette organisation forte et qui +ne souffrait pas d'tre dvie. Le vieux pre attribuait une certaine +faiblesse d'esprit ce qui tait le rsultat des ravages intimes de rves +impossibles en un coeur que l'amour avait perc de part en part. + +Comme un violent cours d'eau qui, rencontrant un obstacle +infranchissable, renonce son cours direct et se dtourne, la pauvre +fille, n'ayant aucun moyen de dire son amour celui qu'elle aimait, se +rabattait sur des riens: obtenir un instant son attention, ne pas tre +pour lui la premire venue, tre admise lui rendre de petits services, +pouvoir s'imaginer qu'elle lui tait utile, cela lui suffisait. Mon +Dieu, qui sait? pouvait-elle se dire, il est homme aprs tout; +peut-tre au fond se sent-il touch et n'est-il retenu que par la +discipline de son tat... Tous ces efforts rencontrrent une barre de +fer, un mur de glace. Le vicaire ne sortit pas d'une froideur absolue. +Elle tait la fille de l'homme qu'il respectait le plus; mais elle tait +une femme. Oh! s'il l'avait vite, s'il l'avait traite durement, c'et +t pour elle un triomphe et la preuve qu'elle l'avait atteint au coeur; +mais cette politesse toujours la mme, cette rsolution de ne pas voir +les signes les plus vidents d'amour, taient quelque chose de terrible. +Il ne la reprenait pas, ne se cachait pas d'elle; il ne sortait pas du +parti inbranlable qu'il avait pris de n'admettre son existence que +comme une abstraction. + +Au bout de quelque temps, ce fut cruel. Repousse, dsespre, la +pauvre fille dprissait, son oeil s'gara, mais elle s'observait; au +fond personne ne voyait son secret, elle se rongeait intrieurement. +Quoi! se disait-elle, je ne pourrai arrter un moment son regard? il +ne m'accordera pas que j'existe? je ne serai, quoi que je fasse, pour +lui qu'une ombre, qu'un fantme, qu'une me entre cent autres? Son +amour, ce serait trop dsirer; mais son attention, son regard?... tre +son gale, lui si savant, si prs de Dieu, je n'y saurais prtendre; +tre mre par lui, oh! ce serait un sacrilge; mais tre lui, tre +Marthe pour lui, la premire de ses servantes, charge des soins +modestes dont je suis bien capable, et de la sorte avoir tout en commun +avec lui, tout, c'est--dire la maison, ce qui importe l'humble femme +qui n'a pas t initie de plus hautes penses, oh! ce serait le +paradis! Elle restait des aprs-midi entiers immobile, assise en sa +chaise, attache cette ide fixe. Elle le voyait, s'imaginait tre +avec lui, l'entourant de soins, gouvernant sa maison, baisant le bas de +sa robe. Elle repoussait ces rves insenss; mais, aprs s'y tre livre +des heures, elle tait ple, demi morte. Elle n'existait plus pour +ceux qui l'entouraient. Son pre aurait d le voir; mais que pouvait le +simple vieillard contre un mal dont son me honnte ne pouvait mme +concevoir la pense? + +Cela se continua ainsi peut-tre une anne. Il est probable que le +vicaire ne s'aperut de rien, tant nos prtres vivent cet gard dans +le convenu, dans une sorte de rsolution de ne pas voir. Cette chastet +admirable ne faisait qu'exciter l'imagination de la pauvre enfant. +L'amour chez elle devint culte, adoration pure, exaltation. Elle +trouvait ainsi un repos relatif. Son imagination se portait vers des +jeux inoffensifs; elle voulait se dire qu'elle travaillait pour lui, +qu'elle tait occupe faire quelque chose pour lui. Elle tait arrive + rver veille, excuter comme une somnambule des actes dont elle +n'avait qu'une demi-conscience. Nuit et jour, elle n'avait plus qu'une +pense; elle se figurait le servant, le soignant, comptant son linge, +s'occupant de ce qui tait trop au-dessous de lui pour qu'il y penst. +Toutes ces chimres arrivrent prendre un corps et l'amenrent un +acte trange qui ne peut tre expliqu que par l'tat de folie o elle +tait dcidment depuis quelque temps. + +Ce qui suit, en effet, serait incomprhensible, si l'on ne tenait compte +de certains traits du caractre breton. Ce qu'il y a de plus particulier +chez les peuples de race bretonne, c'est l'amour. L'amour est chez eux +un sentiment tendre, profond, affectueux, bien plus qu'une passion. +C'est une volupt intrieure qui use et tue. Rien ne ressemble moins au +feu des peuples mridionaux. Le paradis qu'ils rvent est frais, vert, +sans ardeurs. Nulle race ne compte plus de morts par amour; le suicide y +est rare; ce qui domine, c'est la lente consomption. Le cas est frquent +chez les jeunes conscrits bretons. Incapables de se distraire par des +amours vulgaires et vnales, ils succombent une sorte de langueur +indfinissable. La nostalgie n'est que l'apparence; la vrit est que +l'amour chez eux s'associe d'une manire indissoluble au village, au +clocher, l'_Angelus_ du soir, au paysage favori. L'homme passionn du +Midi tue son rival, tue l'objet de sa passion. Le sentiment dont nous +parlons ne tue que celui qui l'prouve, et voil pourquoi la race +bretonne est une race facilement chaste; par son imagination vive et +fine, elle se cre un monde arien qui lui suffit. La vraie posie d'un +tel amour, c'est la chanson de printemps du Cantique des cantiques, +pome admirable, bien plus voluptueux que passionn. _Hiems transiit; +imber abiit et recessit... Vox turturis audita est in terra nostra... +Surge, amica mea, et veni!_ + + +IV + +Ma mre continua ainsi: + +Tout n'est au fond qu'une grande illusion, et ce qui le prouve, c'est +que, dans beaucoup de cas, rien n'est plus facile que de duper la nature +par des singeries qu'elle ne sait pas distinguer de la ralit. Je +n'oublierai jamais la fille de Marzin, le menuisier de la Grand'Rue, +qui, folle aussi par suppression de sentiment maternel, prenait une +bche, l'emmaillotait de chiffons, lui mettait un semblant de bonnet +d'enfant, puis passait les jours dorloter dans ses bras ce poupon +fictif, le bercer, le serrer contre son sein, le couvrir de +baisers. Quand on le mettait le soir dans un berceau ct d'elle, elle +restait tranquille jusqu'au lendemain. Il y a des instincts pour qui +l'apparence suffit et qu'on endort par des fictions. La pauvre Kermelle +arriva ainsi raliser ses songes, faire ce qu'elle rvait. Ce +qu'elle rvait, c'tait la vie en commun avec celui qu'elle aimait, et +la vie qu'elle partageait en esprit, ce n'tait pas naturellement la vie +du prtre, c'tait la vie du mnage. La pauvre fille tait faite pour +l'union conjugale. Sa folie tait une sorte de folie mnagre, un +instinct de mnage contrari. Elle imaginait son paradis ralis, se +voyait tenant la maison de celui qu'elle aimait, et, comme dj elle ne +sparait plus bien ses rves de ce qui tait vrai, elle fut amene une +incroyable aberration. Que veux-tu! ces pauvres folles prouvent par +leurs garements les saintes lois de la nature et leur invitable +fatalit. + +Ses journes se passaient ourler du linge, le marquer. Or, dans sa +pense, ce linge tait destin la maison qu'elle imaginait, ce nid +en commun o elle et pass sa vie aux pieds de celui qu'elle adorait. +L'hallucination allait si loin, que, ces draps, ces serviettes, elle les +marquait aux initiales du vicaire; souvent mme les initiales du vicaire +et les siennes propres se mlaient. Elle faisait bien ces petits travaux +de femme. Son aiguille allait, allait sans cesse, et elle filait des +heures dlicieuses plonge dans les songes de son coeur, croyant qu'elle +et lui ne faisaient qu'un. Elle trompait ainsi sa passion et y trouvait +des moments de volupt qui la rassasiaient pour des journes. + +Les semaines s'coulaient de la sorte tracer point par point les +lettres du nom qu'elle aimait, les marier aux siennes, et ce +passe-temps tait pour elle une grande consolation. Sa main tait +toujours occupe pour lui; ces linges piqus par elle lui semblaient +elle-mme. Ils seraient prs de lui, le toucheraient, serviraient ses +usages; ils seraient elle-mme prs de lui. Quelle joie qu'une telle +pense! Elle serait toujours prive de lui, c'est vrai; mais +l'impossible est l'impossible; elle se serait approche de lui autant +que c'tait permis. Durant un an, elle savoura ainsi en imagination son +pauvre petit bonheur. Seule, les yeux fixs sur son ouvrage, elle tait +d'un autre monde, se croyait sa femme dans la faible mesure du possible. +Les heures coulaient d'un mouvement lent comme son aiguille; sa pauvre +imagination tait soulage. Et puis elle avait parfois quelque +esprance: peut-tre se laisserait-il toucher, peut-tre une larme lui +chapperait-elle en dcouvrant cette surprise, marque de tant d'amour. +Il verra comme je l'aime, il songera qu'il est doux d'tre ensemble. +Elle se perdait ainsi durant des jours dans ses rves, qui se +terminaient d'ordinaire par des accs de complte prostration. + +Enfin le jour vint o le mnage fut complet. Qu'en faire? L'ide de le +forcer accepter un service, tre son oblig en quelque chose, +s'empara d'elle absolument. Elle voulait, si j'ose le dire, voler sa +reconnaissance, l'amener par violence lui savoir gr de quelque chose. +Voici ce qu'elle imagina. Cela n'avait pas le sens commun, c'tait cousu +de fil blanc; mais sa raison sommeillait, et depuis longtemps elle ne +suivait plus que les feux follets de son imagination dtraque. + +On tait l'poque des ftes de Nol. Aprs la messe de minuit, le +vicaire avait coutume de recevoir au presbytre le maire et les notables +pour leur donner une collation. Le presbytre touchait l'glise. Outre +l'entre principale sur la place du village, il avait deux issues: l'une +donnant l'intrieur de la sacristie et mettant ainsi l'glise et la +cure en communication; l'autre, au fond du jardin, dbouchant sur les +champs. Le manoir de Kermelle tait un demi-quart de lieue de l. Pour +pargner un dtour au jeune garon qui venait prendre les leons du +vicaire, on lui avait donn la clef de cette porte de derrire. La +pauvre obsde s'empara de cette clef pendant la messe de minuit et +entra dans la cure. La servante du vicaire, pour pouvoir assister la +messe, avait mis le couvert d'avance. Notre folle enleva rapidement tout +le linge et le cacha dans le manoir. + +Au sortir de la messe, le vol se rvla sur-le-champ. L'moi fut +extrme. On s'tonna tout d'abord que le linge seul et disparu. Le +vicaire ne voulut pas renvoyer ses htes sans collation. Au moment du +plus vif embarras, la fille apparat: Ah! pour cette fois, vous +accepterez nos services, monsieur le cur. Dans un quart d'heure, notre +linge va tre port chez vous. Le vieux Kermelle se joignit elle, et +le vicaire laissa faire, ne se doutant pas naturellement d'un pareil +raffinement de supercherie chez une crature laquelle on n'accordait +que l'esprit le plus born. + +Le lendemain, on rflchit ce vol singulier. Il n'y avait nulle trace +d'effraction. La principale porte du presbytre et celle du jardin +taient intactes, fermes comme elles devaient l'tre. Quant l'ide +que la clef confie Kermelle et pu servir l'excution du vol, une +pareille ide et sembl extravagante; elle ne vint personne. Restait +la porte de la sacristie; il parut vident que le vol n'avait pu se +faire que par l. Le sacristain avait t vu dans l'glise tout le temps +de l'office. La sacristine, au contraire, avait fait des absences; elle +avait t l'tre du presbytre chercher des charbons pour les +encensoirs; elle avait vaqu deux ou trois autres petits soins; le +soupon se porta donc sur elle. C'tait une excellente femme, sa +culpabilit paraissait souverainement invraisemblable; mais que faire +contre des concidences accablantes? On ne sortait pas de ce +raisonnement: Le voleur est entr par la porte de la sacristie; or la +sacristine seule a pu passer par cette porte, et il est prouv qu'elle y +a pass en ralit; elle-mme l'avoue. On cdait trop alors l'ide +qu'il tait bon que tout crime ft suivi d'une arrestation. Cela donnait +une haute ide de la sagacit extraordinaire de la justice, de la +promptitude de son coup d'oeil, de la sret avec laquelle elle +saisissait la piste d'un crime. On emmena l'innocente femme pied entre +les gendarmes. L'effet de la gendarmerie, quand elle arrivait dans un +village, avec ses armes luisantes et ses belles buffleteries, tait +immense. Tout le monde pleurait; la sacristine seule restait calme et +disait tous qu'elle tait certaine que son innocence claterait. + +Effectivement, ds le lendemain ou le surlendemain, on reconnut +l'impossibilit de la supposition qu'on avait faite. Le troisime jour, +les gens du village osaient peine s'aborder, se communiquer leurs +rflexions. Tous, en effet, avaient la mme pense et n'osaient se la +dire. Cette pense leur paraissait la fois vidente et absurde: c'est +que la clef du broyeur de lin avait seule pu servir au vol. Le vicaire +vitait de sortir pour n'avoir pas exprimer un doute qui l'obsdait. +Jusque-l, il n'avait pas examin le linge que l'on avait substitu au +sien. Ses yeux tombrent par hasard sur les marques; il s'tonna, +rflchit tristement, ne se rendit pas compte du mystre des deux +lettres, tant les bizarres hallucinations d'une pauvre folle taient +impossibles deviner. + +Il tait plong dans les plus sombres penses, quand il vit entrer le +broyeur de lin, droit en sa haute taille et plus ple que la mort. Le +vieillard resta debout, fondit en larmes. C'est elle, dit-il, oh! la +malheureuse! J'aurais d la surveiller davantage, entrer mieux dans ses +penses; mais, toujours mlancolique, elle m'chappait. Il rvla le +mystre; un instant aprs, on rapportait au presbytre le linge qui +avait t vol. + +La pauvre fille, vu son peu de raison, avait espr que l'esclandre +s'apaiserait et qu'elle jouirait doucement de son petit stratagme +amoureux. L'arrestation de la sacristine et l'motion qui en fut la +suite gtrent toute son intrigue. Si le sens moral n'avait pas t chez +elle aussi oblitr qu'il l'tait, elle n'et pens qu' dlivrer la +sacristine; mais elle n'y songeait gure. Elle tait plonge dans une +sorte de stupeur, qui n'avait rien de commun avec le remords. Ce qui +l'abattait, c'tait l'avortement vident de sa tentative sur l'esprit du +vicaire. Toute autre me que celle d'un prtre et t touche de la +rvlation d'un si violent amour. Celle du vicaire n'prouva rien. Il +s'interdit de penser cet vnement extraordinaire, et, ds qu'il vit +clairement l'innocence de la sacristine, il dormit, dit sa messe et son +brviaire avec le mme calme que tous les jours. + +La maladresse qu'on avait faite en arrtant la sacristine parut alors +dans son normit. Sans cela, l'affaire aurait pu tre touffe. Il n'y +avait pas eu vol rel; mais, aprs qu'une innocente avait fait plusieurs +jours de prison pour un fait qualifi de vol, il tait bien difficile de +laisser impunie la vraie coupable. La folie n'tait pas vidente; il +faut mme dire que cette folie n'tait qu'intrieure. Avant cela, il +n'tait venu la pense de personne que la fille de Kermelle ft folle. +Extrieurement elle tait comme tout le monde, sauf son mutisme presque +absolu. On pouvait donc contester l'alination mentale; en outre, +l'explication vraie tait si bizarre, si incroyable, qu'on n'osait mme +pas la prsenter. La folie n'tant pas constate, le fait d'avoir laiss +arrter la sacristine tait impardonnable. Si le vol n'avait t qu'un +jeu, l'auteur de l'espiglerie aurait d la faire cesser plus tt, ds +qu'une tierce personne en tait victime. La malheureuse fut arrte et +conduite Saint-Brieuc pour les assises. Elle ne sortit pas un moment +de son complet anantissement; elle semblait hors du monde. Son rve +tait fini; l'espce de chimre qu'elle avait nourrie quelque temps et +qui l'avait soutenue tant tombe plat, elle n'existait plus. Son tat +n'avait rien de violent, c'tait un silence morne; les mdecins alors la +virent et jugrent son fait avec discernement. + +Aux assises, la cause fut vite entendue. On ne put tirer d'elle une +seule parole. Le broyeur de lin entra, droit et ferme, la figure +rsigne. Il s'approcha de la table du prtoire, y dposa ses gants, sa +croix de Saint-Louis, son charpe. Messieurs, dit-il, je ne peux les +reprendre que si vous l'ordonnez; mon honneur vous appartient. C'est +elle qui a tout fait, et pourtant ce n'est pas une voleuse... Elle est +malade. Le brave homme fondait en larmes, il suffoquait. Assez, +assez! entendit-on de toutes parts. L'avocat gnral montra du tact, et +sans faire une dissertation sur un cas de rare physiologie amoureuse, il +abandonna l'accusation. + +La dlibration du jury ne fut pas longue non plus. Tous pleuraient. +Quand l'acquittement fut prononc, le broyeur de lin reprit ses +insignes, se retira rapidement, emmenant sa fille, et revint au village +de nuit. + +Au milieu de cet clat public, le vicaire ne put viter d'apprendre la +vrit sur une foule de points qu'il se dissimulait. Il n'en fut pas +plus mu. Les faits vidents dont tout le monde s'entretenait, il +feignait de les ignorer. Il ne demanda pas son changement, l'vque ne +songea pas le lui proposer. On pourrait croire que, la premire fois +qu'il revit Kermelle et sa fille, il prouva quelque trouble. Il n'en +fut rien. Il se rendit au manoir l'heure o il savait devoir +rencontrer le pre et la fille. Vous avez pch gravement, dit-il +celle-ci, moins par votre folie, que Dieu vous pardonnera, qu'en +laissant emprisonner la meilleure des femmes. Une innocente, par votre +faute, a t traite pendant plusieurs jours comme une voleuse. La plus +honnte femme de la paroisse a t emmene par les gendarmes, la vue +de tous. Vous lui devez rparation. Dimanche, la sacristine sera son +banc, au dernier rang, prs de la porte de l'glise; au _Credo_, vous +irez la prendre, et vous la conduirez par la main votre banc +d'honneur, qu'elle mrite plus que vous d'occuper. + +La pauvre folle fit machinalement ce qui lui tait enjoint. Ce n'tait +plus un tre sentant. Depuis ce temps, on ne vit presque plus le broyeur +de lin ni sa famille. Le manoir tait devenu une sorte de tombeau, d'o +l'on n'entendait sortir aucun signe de vie. + +La sacristine mourut la premire. L'motion avait t trop forte pour +cette simple femme. Elle n'avait pas dout un moment de la Providence; +mais tout cela l'avait branle. Elle s'affaiblit peu peu. C'tait une +sainte. Elle avait un sentiment exquis de l'glise. On ne comprendrait +plus cela maintenant Paris, o l'glise signifie peu de chose. Un +samedi soir, elle sentit venir sa fin. Sa joie fut grande. Elle fit +appeler le vicaire; une faveur inoue occupait son imagination: c'tait +que, pendant la grand'messe du dimanche, son corps restt expos sur le +petit appareil qui sert porter les cercueils. Assister la messe +encore une dernire fois, quoique morte; entendre ces paroles +consolantes, ces chants qui sauvent; tre l sous le drap mortuaire, au +milieu de l'assemble des fidles, famille qu'elle avait tant aime, +tout entendre sans tre vue, pendant que tous penseraient elle, +prieraient pour elle, seraient occups d'elle; communier encore une fois +avec les personnes pieuses avant de descendre sous la terre, quelle +joie! Elle lui fut accorde. Le vicaire pronona sur sa tombe des +paroles d'dification. + +Le vieux vcut encore quelques annes, mourant peu peu, toujours +renferm chez lui, ne causant plus avec le vicaire. Il allait +l'glise, mais il ne se mettait pas son banc. Il tait si fort, qu'il +rsista huit ou dix ans cette morne agonie. + +Ses promenades se bornaient faire quelques pas sous les hauts +tilleuls qui abritaient le manoir. Or, un jour, il vit l'horizon +quelque chose d'insolite. C'tait le drapeau tricolore qui flottait sur +le clocher de Trguier; la rvolution de juillet venait de s'accomplir. +Quand il apprit que le roi tait parti, il comprit mieux que jamais +qu'il avait t de la fin d'un monde. Ce devoir professionnel, auquel il +avait tout sacrifi, devenait sans objet. Il ne regretta pas de s'tre +attach une ide trop haute du devoir; il ne songea pas qu'il aurait +pu s'enrichir comme les autres; mais il douta de tout, except de Dieu. +Les carlistes de Trguier allaient rptant partout que cela ne durerait +pas, que le roi lgitime allait revenir. Il souriait de ces folles +prdictions. Il mourut peu aprs, assist par le vicaire, qui lui +commenta ce beau passage qu'on lit l'office des morts: Ne soyez pas +comme les paens, qui n'ont pas d'esprance. + +Aprs sa mort, sa fille se trouva sans ressources. On s'entendit pour +qu'elle ft place l'hospice; c'est l que tu l'as vue. Maintenant, +sans doute, elle est morte aussi, et d'autres ont occup son lit +l'hpital gnral. + + + + +II + +PRIRE SUR L'ACROPOLE + +SAINT RENAN--MON ONCLE PIERRE + +LE BONHOMME SYSTME ET LA PETITE NOMI + + +I + +Je n'ai commenc d'avoir des souvenirs que fort tard. L'imprieux devoir +qui m'obligea, durant les annes de ma jeunesse, rsoudre pour mon +compte, non avec le laisser aller du spculatif, mais avec la fivre de +celui qui lutte pour la vie, les plus hauts problmes de la philosophie +et de la religion, ne me laissait pas un quart d'heure pour regarder en +arrire. Jet ensuite dans le courant de mon sicle, que j'ignorais +totalement, je me trouvai en face d'un spectacle en ralit aussi +nouveau pour moi que le serait la socit de Saturne ou de Vnus pour +ceux qui il serait donn de la voir. Je trouvais tout cela faible, +infrieur moralement ce que j'avais vu Issy et Saint-Sulpice; +cependant la supriorit de science et de critique d'hommes tels +qu'Eugne Burnouf, l'incomparable vie qui s'exhalait de la conversation +de M. Cousin, la grande rnovation que l'Allemagne oprait dans presque +toutes les sciences historiques, puis les voyages, puis l'ardeur de +produire, m'entranrent et ne me permirent pas de songer des annes +qui taient dj loin de moi. Mon sjour en Syrie m'loigna encore +davantage de mes anciens souvenirs. Les sensations entirement nouvelles +que j'y trouvai, les visions que j'y eus d'un monde divin, tranger +nos froides et mlancoliques contres, m'absorbrent tout entier. Mes +rves, pendant quelque temps, furent la chane brle de Galaad, le pic +de Safed, o apparatra le Messie; le Carmel et ses champs d'anmones +sems par Dieu; le gouffre d'Aphaca, d'o sort le fleuve Adonis. Chose +singulire! ce fut Athnes, en 1865, que j'prouvai pour la premire +fois un vif sentiment de retour en arrire, un effet comme celui d'une +brise frache, pntrante, venant de trs loin. + +L'impression que me fit Athnes est de beaucoup la plus forte que j'aie +jamais ressentie. Il y a un lieu o la perfection existe; il n'y en a +pas deux: c'est celui-l. Je n'avais jamais rien imagin de pareil. +C'tait l'idal cristallis en marbre pentlique qui se montrait moi. +Jusque-l, j'avais cru que la perfection n'est pas de ce monde; une +seule rvlation me paraissait se rapprocher de l'absolu. Depuis +longtemps, je ne croyais plus au miracle, dans le sens propre du mot; +cependant la destine unique du peuple juif, aboutissant Jsus et au +christianisme, m'apparaissait comme quelque chose de tout fait part. +Or voici qu' ct du miracle juif venait se placer pour moi le miracle +grec, une chose qui n'a exist qu'une fois, qui ne s'tait jamais vue, +qui ne se reverra plus, mais dont l'effet durera ternellement, je veux +dire un type de beaut ternelle, sans nulle tache locale ou nationale. +Je savais bien, avant mon voyage, que la Grce avait cr la science, +l'art, la philosophie, la civilisation; mais l'chelle me manquait. +Quand je vis l'Acropole, j'eus la rvlation du divin, comme je l'avais +eue la premire fois que je sentis vivre l'vangile, en apercevant la +valle du Jourdain des hauteurs de Casyoun. Le monde entier alors me +parut barbare. L'Orient me choqua par sa pompe, son ostentation, ses +impostures. Les Romains ne furent que de grossiers soldats; la majest +du plus beau Romain, d'un Auguste, d'un Trajan, ne me sembla que pose +auprs de l'aisance, de la noblesse simple de ces citoyens fiers et +tranquilles. Celtes, Germains, Slaves m'apparurent comme des espces de +Scythes consciencieux, mais pniblement civiliss. Je trouvai notre +moyen ge sans lgance ni tournure, entach de fiert dplace et de +pdantisme. Charlemagne m'apparut comme un gros palefrenier allemand; +nos chevaliers me semblrent des lourdauds, dont Thmistocle et +Alcibiade eussent souri. Il y a eu un peuple d'aristocrates, un public +tout entier compos de connaisseurs, une dmocratie qui a saisi des +nuances d'art tellement fines que nos raffins les aperoivent peine. +Il y a eu un public pour comprendre ce qui fait la beaut des Propyles +et la supriorit des sculptures du Parthnon. Cette rvlation de la +grandeur vraie et simple m'atteignit jusqu'au fond de l'tre. Tout ce +que j'avais connu jusque-l me sembla l'effort maladroit d'un art +jsuitique, un rococo compos de pompe niaise, de charlatanisme et de +caricature. + +C'est principalement sur l'Acropole que ces sentiments m'assigeaient. +Un excellent architecte avec qui j'avais voyag avait coutume de me dire +que, pour lui, la vrit des dieux tait en proportion de la beaut +solide des temples qu'on leur a levs. Juge sur ce pied-l, Athn +serait au-dessus de toute rivalit. Ce qu'il y a de surprenant, en +effet, c'est que le beau n'est ici que l'honntet absolue, la raison, +le respect mme envers la divinit. Les parties caches de l'difice +sont aussi soignes que celles qui sont vues. Aucun de ces trompe-l'oeil +qui, dans nos glises en particulier, sont comme une tentative +perptuelle pour induire la divinit en erreur sur la valeur de la chose +offerte. Ce srieux, cette droiture, me faisaient rougir d'avoir plus +d'une fois sacrifi un idal moins pur. Les heures que je passais sur +la colline sacre taient des heures de prire. Toute ma vie repassait, +comme une confession gnrale, devant mes yeux. Mais ce qu'il y avait de +plus singulier, c'est qu'en confessant mes pchs, j'en venais les +aimer; mes rsolutions de devenir classique finissaient par me +prcipiter plus que jamais au ple oppos. Un vieux papier que je +retrouve parmi mes notes de voyage contient ceci: + + PRIRE QUE JE FIS SUR L'ACROPOLE QUAND JE FUS ARRIV EN + COMPRENDRE LA PARFAITE BEAUT. + + noblesse! beaut simple et vraie! desse dont le culte signifie +raison et sagesse, toi dont le temple est une leon ternelle de +conscience et de sincrit, j'arrive tard au seuil de tes mystres; +j'apporte ton autel beaucoup de remords. Pour te trouver, il m'a fallu +des recherches infinies. L'initiation que tu confrais l'Athnien +naissant par un sourire, je l'ai conquise force de rflexions, au prix +de longs efforts. + +Je suis n, desse aux yeux bleus, de parents barbares, chez les +Cimmriens bons et vertueux qui habitent au bord d'une mer sombre, +hrisse de rochers, toujours battue par les orages. On y connat +peine le soleil; les fleurs sont les mousses marines, les algues et les +coquillages coloris qu'on trouve au fond des baies solitaires. Les +nuages y paraissent sans couleur, et la joie mme y est un peu triste; +mais des fontaines d'eau froide y sortent du rocher, et les yeux des +jeunes filles y sont comme ces vertes fontaines o, sur des fonds +d'herbes ondules, se mire le ciel. + +Mes pres, aussi loin que nous pouvons remonter, taient vous aux +navigations lointaines, dans des mers que tes Argonautes ne connurent +pas. J'entendis, quand j'tais jeune, les chansons des voyages polaires; +je fus berc au souvenir des glaces flottantes, des mers brumeuses +semblables du lait, des les peuples d'oiseaux qui chantent leurs +heures et qui, prenant leur vole tous ensemble, obscurcissent le ciel. + +Des prtres d'un culte tranger, venu des Syriens de Palestine, prirent +soin de m'lever. Ces prtres taient sages et saints. Ils m'apprirent +les longues histoires de Cronos, qui a cr le monde, et de son fils, +qui a, dit-on, accompli un voyage sur la terre. Leurs temples sont trois +fois hauts comme le tien, Eurhythmie, et semblables des forts; +seulement ils ne sont pas solides; ils tombent en ruine au bout de cinq +ou six cents ans; ce sont des fantaisies de barbares, qui s'imaginent +qu'on peut faire quelque chose de bien en dehors des rgles que tu as +traces tes inspirs, Raison. Mais ces temples me plaisaient; je +n'avais pas tudi ton art divin; j'y trouvais Dieu. On y chantait des +cantiques dont je me souviens encore: Salut, toile de la mer,... reine +de ceux qui gmissent en cette valle de larmes. ou bien: Rose +mystique, Tour d'ivoire, Maison d'or, toile du matin... Tiens, desse, +quand je me rappelle ces chants, mon coeur se fond, je deviens presque +apostat. Pardonne-moi ce ridicule; tu ne peux te figurer le charme que +les magiciens barbares ont mis dans ces vers, et combien il m'en cote +de suivre la raison toute nue. + +Et puis si tu savais combien il est devenu difficile de te servir! +Toute noblesse a disparu. Les Scythes ont conquis le monde. Il n'y a +plus de rpublique d'hommes libres; il n'y a plus que des rois issus +d'un sang lourd, des majests dont tu sourirais. De pesants Hyperborens +appellent lgers ceux qui te servent... Une _pambotie_ redoutable, une +ligue de toutes les sottises, tend sur le monde un couvercle de plomb, +sous lequel on touffe. Mme ceux qui t'honorent, qu'ils doivent te +faire piti! Te souviens-tu de ce Caldonien qui, il y a cinquante ans, +brisa ton temple coups de marteau pour l'emporter Thul? Ainsi +font-ils tous... J'ai crit, selon quelques-unes des rgles que tu +aimes, Thono, la vie du jeune dieu que je servis dans mon enfance; +ils me traitent comme un vhmre; ils m'crivent pour me demander quel +but je me suis propos; ils n'estiment que ce qui sert faire +fructifier leurs tables de trapzites. Et pourquoi crit-on la vie des +dieux, ciel! si ce n'est pour faire aimer le divin qui fut en eux, et +pour montrer que ce divin vt encore et vivra ternellement au coeur de +l'humanit? + +Te rappelles-tu ce jour, sous l'archontat de Dionysodore, o un laid +petit Juif, parlant le grec des Syriens, vint ici, parcourut tes parvis +sans te comprendre, lut tes inscriptions tout de travers et crut trouver +dans ton enceinte un autel ddi un dieu qui serait _le Dieu inconnu_. +Eh bien, ce petit Juif l'a emport; pendant mille ans, on t'a traite +d'idole, Vrit; pendant mille ans, le monde a t un dsert o ne +germait aucune fleur. Durant ce temps, tu te taisais, Salpinx, clairon +de la pense. Desse de l'ordre, image de la stabilit cleste, on tait +coupable pour t'aimer, et, aujourd'hui qu' force de consciencieux +travail nous avons russi nous rapprocher de toi, on nous accuse +d'avoir commis un crime contre l'esprit humain en rompant des chanes +dont se passait Platon. + +Toi seule es jeune, Cora; toi seule es pure, Vierge; toi seule es +saine, Hygie; toi seule es forte, Victoire. Les cits, tu les +gardes, Promachos; tu as ce qu'il faut de Mars, Ara; la paix est +ton but, Pacifique. Lgislatrice, source des constitutions justes; +Dmocratie[6], toi dont le dogme fondamental est que tout bien vient du +peuple, et que, partout o il n'y a pas de peuple pour nourrir et +inspirer le gnie, il n'y a rien, apprends-nous extraire le diamant +des foules impures. Providence de Jupiter, ouvrire divine, mre de +toute industrie, protectrice du travail, Ergan, toi qui fais la +noblesse du travailleur civilis et le mets si fort au-dessus du Scythe +paresseux; Sagesse, toi que Zeus enfanta aprs s'tre repli sur +lui-mme, aprs avoir respir profondment; toi qui habites dans ton +pre, entirement unie son essence; toi qui es sa compagne et sa +conscience; nergie de Zeus, tincelle qui allumes et entretiens le feu +chez les hros et les hommes de gnie, fais de nous des spiritualistes +accomplis. Le jour o les Athniens et les Rhodiens luttrent pour le +sacrifice, tu choisis d'habiter chez les Athniens, comme plus sages. +Ton pre cependant fit descendre Plutus dans un nuage d'or sur la cit +des Rhodiens, parce qu'ils avaient aussi rendu hommage sa fille. Les +Rhodiens furent riches; mais les Athniens eurent de l'esprit, +c'est--dire la vraie joie, l'ternelle gaiet, la divine enfance du +coeur. + +Le monde ne sera sauv qu'en revenant toi, en rpudiant ses attaches +barbares. Courons, venons en troupe. Quel beau jour que celui o toutes +les villes qui ont pris des dbris de ton temple, Venise, Paris, +Londres, Copenhague, rpareront leurs larcins, formeront des thories +sacres pour rapporter les dbris qu'elles possdent, en disant: +Pardonne-nous, desse! c'tait pour les sauver des mauvais gnies de la +nuit, et rebtiront tes murs au son de la flte, pour expier le crime +de l'infme Lysandre! Puis ils iront Sparte maudire le sol o fut +cette matresse d'erreurs sombres, et l'insulter parce qu'elle n'est +plus. + +Ferme en toi, je rsisterai mes fatales conseillres; mon +scepticisme, qui me fait douter du peuple; mon inquitude d'esprit, +qui, quand le vrai est trouv, me le fait chercher encore; ma +fantaisie, qui, aprs que la raison a prononc, m'empche de me tenir en +repos. Archgte, idal que l'homme de gnie incarne en ses +chefs-d'oeuvre, j'aime mieux tre le dernier dans ta maison que le +premier ailleurs. Oui, je m'attacherai au stylobate de ton temple; +j'oublierai toute discipline hormis la tienne, je me ferai stylite sur +tes colonnes, ma cellule sera sur ton architrave. Chose plus difficile! +pour toi, je me ferai, si je peux, intolrant, partial. Je n'aimerai que +toi. Je vais apprendre ta langue, dsapprendre le reste. Je serai +injuste pour ce qui ne te touche pas; je me ferai le serviteur du +dernier de tes fils. Les habitants actuels de la terre que tu donnas +Erechthe, je les exalterai, je les flatterai. J'essayerai d'aimer +jusqu' leurs dfauts; je me persuaderai, Hippia, qu'ils descendent +des cavaliers qui clbrent l-haut, sur le marbre de ta frise, leur +fte ternelle. J'arracherai de mon coeur toute fibre qui n'est pas +raison et art pur. Je cesserai d'aimer mes maladies, de me complaire en +ma fivre. Soutiens mon ferme propos, Salutaire; aide-moi, toi qui +sauves! + +Que de difficults, en effet, je prvois! que d'habitudes d'esprit +j'aurai changer! que de souvenirs charmants je devrai arracher de mon +coeur! J'essayerai; mais je ne suis pas sr de moi. Tard je t'ai connue, +beaut parfaite. J'aurai des retours, des faiblesses. Une philosophie, +perverse sans doute, m'a port croire que le bien et le mal, le +plaisir et la douleur, le beau et le laid, la raison et la folie se +transforment les uns dans les autres par des nuances aussi +indiscernables que celles du cou de la colombe. Ne rien aimer, ne rien +har absolument, devient alors une sagesse. Si une socit, si une +philosophie, si une religion et possd la vrit absolue, cette +socit, cette philosophie, cette religion aurait vaincu les autres et +vivrait seule l'heure qu'il est. Tous ceux qui, jusqu'ici, ont cru +avoir raison se sont tromps, nous le voyons clairement. Pouvons-nous +sans folle outrecuidance croire que l'avenir ne nous jugera pas comme +nous jugeons le pass? Voil les blasphmes que me suggre mon esprit +profondment gt. Une littrature qui, comme la tienne, serait saine de +tout point n'exciterait plus maintenant que l'ennui. + +Tu souris de ma navet. Oui, l'ennui... Nous sommes corrompus: qu'y +faire? J'irai plus loin, desse orthodoxe, je te dirai la dpravation +intime de mon coeur. Raison et bon sens ne suffisent pas. Il y a de la +posie dans le Strymon glac et dans l'ivresse du Thrace. Il viendra des +sicles o tes disciples passeront pour les disciples de l'ennui. Le +monde est plus grand que tu ne crois. Si tu avais vu les neiges du ple +et les mystres du ciel austral, ton front, desse toujours calme, ne +serait pas si serein; ta tte, plus large, embrasserait divers genres de +beaut. + +Tu es vraie, pure, parfaite; ton marbre n'a point de tache; mais le +temple d'Hagia-Sophia, qui est Byzance, produit aussi un effet divin +avec ses briques et son pltras. Il est l'image de la vote du ciel. Il +croulera; mais, si ta cella devait tre assez large pour contenir une +foule, elle croulerait aussi. + +Un immense fleuve d'oubli nous entrane dans un gouffre sans nom. +abme, tu es le Dieu unique. Les larmes de tous les peuples sont de +vraies larmes; les rves de tous les sages renferment une part de +vrit. Tout n'est ici-bas que symbole et que songe. Les dieux passent +comme les hommes, et il ne serait pas bon qu'ils fussent ternels. La +foi qu'on a eue ne doit jamais tre une chane. On est quitte envers +elle quand on l'a soigneusement roule dans le linceul de pourpre o +dorment les dieux morts. + +II + +Au fond, quand je m'tudie, j'ai en effet trs peu chang; le sort +m'avait en quelque sorte riv ds l'enfance la fonction que je devais +accomplir. J'tais fait en arrivant Paris; avant de quitter la +Bretagne, ma vie tait crite d'avance. Bon gr, mal gr, et nonobstant +tous mes efforts consciencieux en sens contraire, j'tais prdestin +tre ce que je suis, un romantique protestant contre le romantisme, un +utopiste prchant en politique le terre--terre, un idaliste se donnant +inutilement beaucoup de mal pour paratre bourgeois, un tissu de +contradictions, rappelant l'_hircocerf_ de la scolastique, qui avait +deux natures. Une de mes moitis devait tre occupe dmolir l'autre, +comme cet animal fabuleux de Ctsias qui se mangeait les pattes sans +s'en douter. C'est ce que ce grand observateur, Challemel-Lacour, a dit +excellemment: Il pense comme un homme, il sent comme une femme, il agit +comme un enfant. Je ne m'en plains pas, puisque cette constitution +morale m'a procur les plus vives jouissances intellectuelles qu'on +puisse goter. + +Ma race, ma famille, ma ville natale, le milieu si particulier o je me +dveloppai, en m'interdisant les vises bourgeoises et en me rendant +absolument impropre tout ce qui n'est pas le maniement pur des choses +de l'esprit, avaient fait de moi un idaliste, ferm tout le reste. +L'application et pu varier; le fond et toujours t le mme. La vraie +marque d'une vocation est l'impossibilit d'y forfaire, c'est--dire de +russir autre chose que ce pour quoi l'on a t cr. L'homme qui a +une vocation sacrifie tout involontairement sa matresse oeuvre. Des +circonstances extrieures auraient pu, comme il arrive souvent, drouter +ma vie et m'empcher de suivre ma voie naturelle; mais l'absolue +incapacit o j'aurais t de russir ce qui n'tait pas ma destine +et t la protestation du devoir contrari, et la prdestination et +triomph sa manire en montrant le sujet qu'elle avait choisi +absolument impuissant en dehors du travail pour lequel elle l'avait +choisi. Toute application intellectuelle, j'y aurais russi. Toute +carrire ayant pour objet la recherche d'un intrt quelconque, j'y +aurais t nul, maladroit, au-dessous du mdiocre. + +Le trait caractristique de la race bretonne, tous ses degrs, est +l'idalisme, la poursuite d'une fin morale ou intellectuelle, souvent +errone, toujours dsintresse. Jamais race ne fut plus impropre +l'industrie, au commerce. On obtient tout d'elle par le sentiment de +l'honneur; ce qui est lucre lui parat peu digne du galant homme; +l'occupation noble est ses yeux celle par laquelle on ne gagne rien, +par exemple celle du soldat, celle du marin, celle du prtre, celle du +vrai gentilhomme qui ne tire de sa terre que le fruit convenu par +l'usage sans chercher l'augmenter, celle du magistrat, celle de +l'homme vou au travail de la pense. Au fond de la plupart de ses +raisonnements, il y a cette opinion, fausse sans doute, que la fortune +ne s'acquiert qu'en exploitant les autres et en pressurant les pauvres. +La consquence d'une telle manire de voir, c'est que le riche n'est pas +trs considr; on estime beaucoup plus l'homme qui se consacre au bien +public ou qui reprsente l'esprit du pays. Ces braves gens s'indignent +contre la prtention qu'ont ceux qui font leur fortune de rendre par +surcrot un service social. Quand on leur avait dit autrefois: Le roi +fait cas des Bretons, cela leur suffisait. Le roi jouissait pour eux, +tait riche pour eux. Persuads que ce que l'on gagne est pris sur un +autre, ils tenaient l'avidit pour chose basse. Une telle conception +d'conomie politique est devenue trs arrire; mais le cercle des +opinions humaines y ramnera peut-tre un jour. Grce, au moins, pour +les petits groupes de survivants d'un autre monde, o cette inoffensive +erreur a entretenu la tradition du sacrifice! N'amliorez pas leur sort, +ils ne seraient pas plus heureux; ne les enrichissez pas, ils seraient +moins dvous: ne les gnez pas pour les faire aller l'cole primaire, +ils y perdraient peut-tre quelque chose de leurs qualits et +n'acquerraient pas celles que donne la haute culture; mais ne les +mprisez pas. Le ddain est la seule chose pnible pour les natures +simples; il trouble leur foi au bien ou les porte douter que les gens +d'une classe suprieure en soient bons apprciateurs. + +Cette disposition, que j'appellerais volontiers romantisme moral, je +l'eus au plus haut degr, par une sorte d'atavisme. J'avais reu, avant +de natre, le coup de quelque fe. Gode, la vieille sorcire, me le +disait souvent. Je naquis avant terme et si faible que, pendant deux +mois, on crut que je ne vivrais pas. Gode vint dire mre qu'elle avait +un moyen sr pour savoir mon sort. Elle prit une de mes petites +chemises, alla un matin l'tang sacr; elle revint la face +resplendissante. Il veut vivre, il veut vivre! criait-elle. peine +jete sur l'eau, la petite chemise s'est souleve. Plus tard, chaque +fois que je la rencontrais, ses yeux tincelaient: Oh! si vous aviez +vu, disait-elle, comme les deux bras s'lancrent! Ds lors, j'tais +aim des fes, et je les aimais. Ne riez pas de nous autres Celtes. Nous +ne ferons pas de Parthnon, le marbre nous manque; mais nous savons +prendre poigne le coeur et l'me; nous avons des coups de stylet qui +n'appartiennent qu' nous; nous plongeons les mains dans les entrailles +de l'homme, et, comme les sorcires de Macbeth, nous les en retirons +pleines des secrets de l'infini. La grande profondeur de notre art est +de savoir faire de notre maladie un charme. Cette race a au coeur une +ternelle source de folie. Le royaume de ferie, le plus beau qui soit +en terre, est son domaine. Seule, elle sait remplir les bizarres +conditions que la fe Gloriande impose qui veut y entrer. Le cor qui +ne rsonne que touch par des lvres pures, le hanap magique qui n'est +plein que pour l'amant fidle, n'appartiennent vraiment qu' nous. + +La religion est la forme sous laquelle les races celtiques dissimulent +leur soif d'idal; mais l'on se trompe tout fait quand on croit que la +religion est pour elles une chane, un assujettissement. Aucune race n'a +le sentiment religieux plus indpendant. Ce n'est qu' partir du XIIe +sicle, et par suite de l'appui que les Normands de France donnrent au +sige de Rome, que le christianisme breton fut entran bien nettement +dans le courant de la catholicit. Il n'et fallu que quelques +circonstances favorables pour que les Bretons de France fussent devenus +protestants, comme leurs frres les Gallois d'Angleterre. Au XVIIe +sicle, notre Bretagne franaise fut tout fait conquise par les +habitudes jsuitiques et le genre de pit du reste du monde. Jusque-l, +la religion y avait eu un cachet absolument part. + +C'est surtout par le culte des saints qu'elle tait caractrise. Entre +tant de particularits que la Bretagne possde en propre, l'hagiographie +locale est srement la plus singulire. Quand on visite pied le pays, +une chose frappe au premier coup d'oeil. Les glises paroissiales, o se +fait le culte du dimanche, ne diffrent pas essentiellement de celles +des autres pays. Que si l'on parcourt la campagne, au contraire, on +rencontre souvent dans une seule paroisse jusqu' dix et quinze +chapelles, petites maisonnettes n'ayant le plus souvent qu'une porte et +une fentre, et ddies un saint dont on n'a jamais entendu parler +dans le reste de la chrtient. Ces saints locaux, que l'on compte par +centaines, sont tous du Ve ou du VIe sicle, c'est--dire de l'poque de +l'migration; ce sont des personnages ayant pour la plupart rellement +exist, mais que la lgende a entours du plus brillant rseau de +fables. Ces fables, d'une navet sans pareille, vrai trsor de +mythologie celtique et d'imaginations populaires, n'ont jamais t +compltement crites. Les recueils difiants faits par les bndictins +et les jsuites, mme le naf et curieux crit d'Albert Legrand, +dominicain de Morlaix, n'en prsentent qu'une faible partie. Loin +d'encourager ces vieilles dvotions populaires, le clerg ne fait que +les tolrer; s'il le pouvait, il les supprimerait. Il sent bien que +c'est l le reste d'un autre monde, d'un monde peu orthodoxe. On vient, +une fois par an, dire la messe dans ces chapelles; les saints auxquels +elles sont ddies sont trop matres du pays pour qu'on songe les +chasser; mais on ne parle gure d'eux la paroisse. Le clerg laisse le +peuple visiter ces petits sanctuaires selon les rites antiques, y venir +demander la gurison de telle ou telle maladie, y pratiquer ses cultes +bizarres; il feint de l'ignorer. O donc est cach le trsor de ces +vieilles histoires? Dans la mmoire du peuple. Allez de chapelle en +chapelle; faites parler les bonnes gens, et, s'ils ont confiance en +vous, ils vous conteront, moiti sur un ton srieux, moiti sur le ton +de la plaisanterie, d'inapprciables rcits, dont la mythologie compare +et l'histoire sauront tirer un jour le plus riche parti[7]. + +Ces rcits eurent la plus grande influence sur le tour de mon +imagination. Les chapelles dont je viens de parler sont toujours +solitaires, isoles dans des landes, au milieu des rochers ou dans des +terrains vagues tout fait dserts. Le vent courant sur les bruyres, +gmissant dans les gents, me causait de folles terreurs. Parfois je +prenais la fuite perdu, comme poursuivi par les gnies du pass. +D'autres fois, je regardais, par la porte demi enfonce de la +chapelle, les vitraux ou les statuettes en bois peint qui ornaient +l'autel. Cela me plongeait dans des rves sans fin. La physionomie +trange, terrible de ces saints, plus druides que chrtiens, sauvages, +vindicatifs, me poursuivait comme un cauchemar. Tout saints qu'ils +taient, ils ne laissaient pas d'tre parfois sujets d'tranges +faiblesses. Grgoire de Tours nous a cont l'histoire de ce Winnoch, qui +passa par Tours en allant Jrusalem, portant pour tout vtement des +peaux de brebis dpouilles de leur laine. Il parut si pieux, qu'on le +garda et qu'on le fit prtre. Il ne mangeait que des herbes sauvages et +portait le vase de vin sa bouche de telle faon qu'on aurait dit que +c'tait seulement pour l'effleurer. Mais la libralit des dvots lui +ayant souvent apport des vases remplis de cette liqueur, il prit +l'habitude d'en boire, et on le vit plusieurs fois ivre. Le diable +s'empara de lui tel point qu'arm de couteaux, de pierres, de btons, +de tout ce qu'il pouvait saisir, il poursuivait les gens qu'il voyait. +On fut oblig de l'attacher avec des chanes dans sa cellule. Ce fut un +saint tout de mme. Saint Cadoc, saint Iltud, saint Conry, saint Renan +ou Ronan, m'apparaissaient de mme comme des espces de gants. Plus +tard, quand je connus l'Inde, je vis que mes saints taient de vrais +_richis_, et que par eux j'avais touch ce que notre monde aryen a de +plus primitif, l'ide de solitaires matres de la nature, la dominant +par l'asctisme et la force de la volont. + +Naturellement, le dernier saint que je viens de citer tait celui qui me +proccupait le plus; puisque son nom tait celui que je portais[8]. +Entre tous les saints de Bretagne il n'y en a pas, du reste, de plus +original. On m'a racont deux ou trois fois sa vie, et toujours avec des +circonstances plus extraordinaires les unes que les autres. Il habitait +la Cornouaille, prs de la petite ville qui porte son nom (Saint-Renan). +C'tait un esprit de la terre plus qu'un saint. Sa puissance sur les +lments tait effrayante. Son caractre tait violent et un peu +bizarre; on ne savait jamais d'avance ce qu'il ferait, ce qu'il +voudrait. On le respectait; mais cette obstination marcher seul dans +sa voie inspirait une certaine crainte; si bien que, le jour o on le +trouva mort sur le sol de sa cabane, la terreur fut grande alentour. Le +premier qui, en passant, regarda par la fentre ouverte et le vit tendu +par terre, s'enfuit toutes jambes. Pendant sa vie, il avait t si +volontaire, si particulier, que nul ne se flattait de pouvoir deviner ce +qu'il dsirait que l'on ft de son corps. Si l'on ne tombait pas juste, +on craignait une peste, quelque engloutissement de ville, un pays tout +entier chang en marais, tel ou tel de ces flaux dont il disposait de +son vivant. Le mener l'glise de tout le monde et t chose peu sre. +Il semblait parfois l'avoir en aversion. Il et t capable de se +rvolter, de faire un scandale. Tous les chefs taient assembls dans la +cellule, autour du grand corps noir, gisant terre, quand l'un d'eux +ouvrit un sage avis: De son vivant, nous n'avons jamais pu le +comprendre; il tait plus facile de dessiner la voie de l'hirondelle au +ciel que de suivre la trace de ses penses; mort, qu'il fasse encore +sa tte. Abattons quelques arbres; faisons un chariot, o nous +attellerons quatre boeufs. Il saura bien les conduire l'endroit o il +veut qu'on l'enterre. Tous approuvrent. On ajusta les poutres, on fit +les roues avec des tambours pleins, scis dans l'paisseur des gros +chnes, et on posa le saint dessus. + +Les boeufs, conduits par la main invisible de Ronan, marchrent droit +devant eux, au plus pais de la fort. Les arbres s'inclinaient ou se +brisaient sous leurs pas avec des craquements effroyables. Arriv enfin +au centre de la fort, l'endroit o taient les plus grands chnes, le +chariot s'arrta. On comprit; on enterra le saint et on btit son glise +en ce lieu. + +De tels rcits me donnrent de bonne heure le got de la mythologie. La +navet avec laquelle on les prenait reportait des milliers d'annes +en arrire. On me conta la faon dont mon pre, dans son enfance, fut +guri de la fivre. Le matin, avant le jour, on le conduisit la +chapelle du saint qui en gurissait. Un forgeron vint en mme temps, +avec sa forge, ses clous, ses tenailles. Il alluma son fourneau, rougit +ses tenailles, et, mettant le fer rouge devant la figure du saint: Si +tu ne tires pas la fivre cet enfant, dit-il, je vais te ferrer comme +un cheval. Le saint obit sur-le-champ. La sculpture en bois a t +longtemps florissante en Bretagne. Ces statues de saints sont d'un +ralisme tonnant; pour des imaginations plastiques, elles vivent. Je me +souviens d'un brave homme, pas beaucoup plus fou que les autres, qui +s'chappait quand il pouvait, le soir. Le matin, on le trouvait dans les +glises en bras de chemise, suant sang et eau. Il avait pass la nuit +dclouer les christs en croix et tirer les flches du corps des saint +Sbastien. + +Ma mre, qui par un ct tait Gasconne (mon grand-pre du ct maternel +tait de Bordeaux), racontait ces vieilles histoires avec esprit et +finesse, glissant avec art entre le rel et le fictif, d'une faon qui +impliquait qu'au fond tout cela n'tait vrai qu'en ide. Elle aimait ces +fables comme Bretonne, elle en riait comme Gasconne, et ce fut l tout +le secret de l'veil et de la gaiet de sa vie. Quant moi, ce milieu +trange m'a donn pour les tudes historiques les qualits que je peux +avoir. J'y ai pris une sorte d'habitude de voir sous terre et de +discerner des bruits que d'autres oreilles n'entendent pas. L'essence de +la critique est de savoir comprendre des tats trs diffrents de celui +o nous vivons. J'ai vu le monde primitif. En Bretagne, avant 1830, le +pass le plus recul vivait encore. Le XIVe, le XVe sicle taient le +monde qu'on avait journellement sous les yeux dans les villes. L'poque +de l'migration galloise (Ve et VIe sicles) tait visible dans les +campagnes pour un oeil exerc. Le paganisme se dgageait derrire la +couche chrtienne, souvent fort transparente. cela se mlaient des +traits d'un monde plus vieux encore, que j'ai retrouvs chez les Lapons. +En visitant, en 1870, avec le prince Napolon, les huttes d'un campement +de Lapons, prs de Tromsoe, je crus plus d'une fois, dans des types de +femmes et d'enfants, dans certains traits, dans certaines habitudes, +voir ressusciter devant moi mes plus anciens souvenirs. L'ide me vint +que, dans les temps antiques, il put y avoir des mlanges entre des +branches perdues de la race celtique et les races analogues aux Lapons +qui couvraient le sol leur arrive. Ma formule ethnique serait de la +sorte: Un Celte, ml de Gascon, mtin de Lapon. Une telle formule +devrait, je crois, reprsenter, d'aprs les thories des +anthropologistes, le comble du crtinisme et de l'imbcillit; mais ce +que l'anthropologie traite de stupidit chez les vieilles races +incompltes n'est souvent qu'une force extraordinaire d'enthousiasme et +d'intuition. + + +III + +Tout me prdestinait donc bien rellement au romantisme, je ne dis pas +au romantisme de la forme (je compris assez vite que le romantisme de la +forme est une erreur; que, s'il y a deux manires de sentir et de +penser, il n'y a qu'une seule forme pour exprimer ce qu'on pense et ce +qu'on sent), mais au romantisme de l'me et de l'imagination, l'idal +pur. Je sortais de la vieille race idaliste en ce qu'elle avait de plus +authentique. Il y a dans le pays de Golo ou d'Avaugour, sur le Trieux, +un endroit que l'on appelle le Ldano, parce que, l, le Trieux +s'largit et forme une lagune avant de se jeter dans la mer. Sur le bord +du Ldano est une grande ferme qui s'appelait Keranblec ou Meskanblec. +L tait le centre du clan des Renan, bonnes gens venues du Cardigan, +sous la conduite de Fragan, vers l'an 480. Ils vcurent l treize cents +ans d'une vie obscure, faisant des conomies de penses et de +sensations, dont le capital accumul m'est chu. Je sens que je pense +pour eux et qu'ils vivent en moi. Pas un de ces braves gens n'a cherch, +comme disaient les Normands, _gaaingner_; aussi restrent-ils toujours +pauvres. Mon incapacit d'tre mchant, ou seulement de le paratre, +vient d'eux. Ils ne connaissaient que deux genres d'occupations, +cultiver la terre et se hasarder en barque dans les estuaires et les +archipels de rochers que forme le Trieux son embouchure. Peu avant la +Rvolution, trois d'entre eux grrent une barque en commun et se +fixrent Lzardrieux. Ils vivaient ensemble sur la barque, le plus +souvent retire dans une anse du Ldano; ils naviguaient leur plaisir +et quand la fantaisie leur en prenait. Ce n'taient pas des bourgeois, +car ils n'taient pas jaloux des nobles; c'taient des marins aiss et +ne dpendant de personne. + +Mon grand-pre, l'un d'eux, fit une tape de plus dans la vie citadine; +il vint Trguier. Quand clata la Rvolution, il se montra patriote +ardent, mais honnte. Il avait quelque argent; tous ceux qui taient +dans la mme situation que lui achetrent des biens nationaux: quant +lui, il n'en voulut pas; il trouvait ces biens mal acquis. Il n'estimait +pas honorable de faire par surprise de grands gains n'impliquant aucun +travail. Les vnements de 1814 et 1815 le mirent hors de lui. Hegel +n'avait pas encore dcouvert que le vainqueur a toujours raison, et, en +tout cas, le bonhomme aurait eu peine comprendre que c'tait la France +qui avait vaincu Waterloo. Il me rservait le privilge de ces belles +thories, dont je commence du reste me dgoter. Le soir du 19 mars +1815, il vint voir ma mre: Demain matin, dit-il, lve-toi de bonne +heure et regarde la tour. Effectivement, pendant la nuit, le sacristain +n'ayant pas voulu donner la clef de la tour, il avait escalad, avec +quelques autres patriotes, une fort d'arcs-boutants et de clochetons, +au risque de se rompre vingt fois le cou, pour arborer le drapeau +national. Quelques mois aprs, quand le drapeau contraire l'eut emport, + la lettre il perdit la raison. Il sortit dans la rue avec une norme +cocarde tricolore. Je voudrais bien savoir, dit-il, qui est-ce qui va +venir m'arracher cette cocarde. On l'aimait dans le quartier. +Personne, capitaine, personne, lui rpondit-on, et on le ramena +doucement par le bras la maison. Mon pre partageait les mmes +sentiments. Il fit les campagnes de l'amiral Villaret-Joyeuse. Pris par +les Anglais, il passa plusieurs annes sur les pontons. Chaque anne, sa +jouissance tait d'aller, le jour o l'on tirait au sort, humilier les +recrues nouvelles de ses souvenirs de volontaire. Regardant d'un oeil de +mpris ceux qui mettaient la main dans l'urne: Autrefois, disait-il, +nous ne faisions pas ainsi. Et il haussait ostensiblement les paules +sur la dcadence des temps. + +C'est par ce que j'ai vu de ces excellents marins et ce que j'ai lu et +entendu des paysans de Lithuanie ou mme de Pologne, que j'ai form mes +ides sur la vertu inne de nos races, quand elles sont organises selon +le type du clan primitif. On ne comprendra jamais ce qu'il y avait de +bont dans ces vieux Celtes, et mme de politesse et de douceur de +moeurs. J'en ai vu encore le modle expirant, il y a une trentaine +d'annes, dans la jolie petite le de Brhat, avec ses moeurs +patriarcales, dignes du temps des Phaciens. Le dsintressement, +l'incapacit pratique de ces braves gens, dpassaient toute imagination. +Ce qui montrait leur noblesse, c'est que, ds qu'ils voulaient faire +quelque chose qui ressemblt un ngoce, ils taient srement tromps. +Depuis que le monde existe, jamais on ne se ruina avec plus de fougue, +plus d'imagination, plus d'entrain, plus de gaiet. C'tait un feu +roulant de paradoxes pratiques, d'amusantes fantaisies. Impossible de +mpriser plus joyeusement toutes les lois du bon sens positif et de la +saine conomie. + +Maman, demandai-je un jour ma mre, dans les dernires annes de sa +vie, est-ce que vraiment tous ceux de notre famille que vous avez connus +taient aussi rfractaires la fortune que ceux que j'ai connus +moi-mme? + +--Tous pauvres comme Job, me rpondit-elle. quoi penses-tu donc? +Comment veux-tu qu'il en ft autrement? Aucun d'eux ne naquit riche et +aucun d'eux n'a pill ni ranonn personne. En ce temps-l, il n'y avait +de riches que le clerg et les nobles. Il y a pourtant une exception, +c'est Z..., qui est devenu millionnaire. Ah! celui-l est un homme +considr, bien tabli dans le monde, presque un dput, susceptible au +moins de l'tre. + +--Comment donc Z... a-t-il fait une fortune considrable, quand tous +autour de lui sont rests pauvres? + +--Je ne peux pas te dire cela... Il y a des gens qui naissent pour tre +riches, d'autres qui ne le seront jamais. Il faut avoir des griffes, se +servir le premier. Or c'est ce que nous n'avons jamais su faire. Ds +qu'il s'agit de prendre la meilleure portion sur le plat qui passe, +notre politesse naturelle s'y oppose. Aucun de tes ascendants n'a gagn +d'argent. Ils n'ont rien pris la masse, n'ont pas appauvri le monde. +Ton grand-pre ne voulut pas suivre l'exemple des autres, acheter des +biens nationaux. Ton pre tait comme tous les marins. La preuve qu'il +tait n pour naviguer et se battre, c'est qu'il avait une complte +inaptitude pour les affaires. Quand tu vins au monde, nous tions si +tristes, que je te pris sur mes genoux et pleurai amrement. Les marins, +vois-tu, ne ressemblent pas au reste du monde. J'en ai vu qui, au dbut +de leur engagement, avaient entre les mains des sommes assez fortes. Ils +imaginaient un divertissement singulier. Ils faisaient chauffer les cus +dans un polon, puis les jetaient dans la rue, riant aux clats des +efforts de la canaille pour s'en saisir. C'tait une faon de marquer +qu'on ne se fait pas tuer pour des pices de six francs, et que le +courage et le devoir ne se payent pas. Et ton pauvre oncle Pierre, en +voil encore un qui m'a donn du souci. ciel! + +--Parlez-moi de lui, dis-je; je ne sais pourquoi je l'aime. + +--Tu l'as vu un jour; il nous rencontra prs du pont; il te salua; mais +tu tais trop respect dans le pays; il n'osa te parler, et je ne voulus +pas te dire. C'tait la meilleure crature de Dieu; mais on ne put +jamais l'astreindre travailler. Il tait toujours par voies et par +chemins, passant ses jours et ses nuits dans les cabarets; avec cela, +bon et honnte; mais il fut impossible de lui donner un tat. Tu ne peux +te figurer comme il tait charmant avant que la vie qu'il menait l'et +puis. Il tait ador dans le pays, on se l'arrachait. Ce qu'il savait +de contes, de proverbes, d'histoires faire mourir de rire ne peut se +concevoir. Tout le pays le suivait. Avec cela, assez instruit; il avait +beaucoup lu. Dans les cabarets, on faisait cercle autour de lui, on +l'applaudissait. Il tait la vie, l'me, le boute-en-train de tout le +monde. Il fit une vritable rvolution littraire. Jusque-l, _les +Quatre fils d'Aymon_ et _Renaud de Montauban_ avaient eu la vogue. On +connaissait tous ces vieux personnages, on savait leur vie par coeur; +chacun avait son hros particulier pour lequel il se passionnait. Pierre +fit connatre des histoires moins vieillies, qu'il prenait dans les +livres, mais qu'il accommodait au got du pays. + +Nous avions alors une assez bonne bibliothque. Quand vinrent les Pres +de la mission, sous Charles X, le prdicateur fit un si beau sermon +contre les livres dangereux, que chacun brla tout ce qu'il avait de +volumes chez lui. Le missionnaire avait dit qu'il valait mieux en brler +plus que moins, et que d'ailleurs tous pouvaient tre dangereux selon +les circonstances. Je fis comme tout le monde; mais ton pre en jeta +plusieurs sur le haut de la grande armoire. Ceux-l sont trop jolis, +me dit-il. C'taient _Don Quichotte_, _Gil Blas_, _le Diable boiteux_. +Pierre les dnicha en cet endroit. Il les lisait aux gens du peuple et +aux gens du port. Toute notre bibliothque y a pass. De la sorte il +mangea le peu qu'il avait, une petite aisance, et devint un pur +vagabond; ce qui ne l'empchait pas d'tre doux, excellent, incapable de +faire du mal une mouche. + +--Mais pourquoi, dis-je, ses tuteurs ne le firent-ils pas embarquer +comme marin? Cela l'et entran et rgl un peu. + +--'aurait t impossible; tout le peuple l'et suivi; on l'aimait trop. +Si tu savais comme il avait de l'imagination. Pauvre Pierre! je l'aimais +tout de mme; je l'ai vu parfois si charmant! Il y avait des moments o +un mot de lui vous faisait pmer de rire. Il possdait une faon +d'ironie, une manire de plaisanter sans qu'on ft averti, ni que rien +prpart le trait, que je n'ai vues personne. Je n'oublierai jamais le +soir o l'on vint m'avertir qu'on l'avait trouv mort au bord du chemin +de Langoat. J'allai, je le fis habiller proprement. On l'enterra; le +cur me dit de bien bonnes paroles sur la mort de ces vagabonds, dont le +coeur n'est pas toujours aussi loin de Dieu que l'on pourrait croire. + +Pauvre oncle Pierre! j'ai bien souvent pens lui. Cette tardive estime +sera sa seule rcompense. Le paradis mtaphysique ne serait pas sa +place. Son imagination, son entrain, sa sensualit vive, firent de lui, +dans son milieu, une apparition part. Le caractre de mon pre ne +ressemblait nullement au sien. Mon pre tait plutt doux et +mlancolique. Il me donna le jour vieux, au retour d'un long voyage. +Dans les premires lueurs de mon tre, j'ai senti les froides brumes de +la mer, subi la bise du matin, travers l'pre et mlancolique insomnie +du banc de quart. + + +IV + +Je touchais par ma grand'mre maternelle un monde de bourgeoisie +beaucoup plus range. Ma bonne maman, comme je l'appelais, tait un fort +aimable modle de la bourgeoisie d'autrefois. Elle avait t extrmement +jolie. Je l'ai connue dans ses dernires annes, gardant toujours la +mode du moment o elle devint veuve. Elle tenait sa classe, ne quitta +jamais ses coiffes de bourgeoise, ne souffrit jamais d'tre appele que +_mademoiselle_. Les dames nobles l'avaient en haute estime. Quand elles +rencontraient ma soeur Henriette, elles la caressaient: Ma petite, lui +disaient-elles, votre grand'mre tait une personne bien recommandable, +nous l'aimions beaucoup; soyez comme elle. En effet, ma soeur l'aimait +extrmement et la prit pour exemple; mais ma mre, rieuse et pleine +d'esprit, diffrait beaucoup d'elle; la mre et la fille faisaient en +tout le contraste le plus parfait. + +Cette bonne bourgeoisie de Lannion tait admirable de candeur, de +respect et d'honntet. Beaucoup de mes tantes restrent sans se marier, +mais n'en taient pas moins heureuses, grce un esprit de sainte +enfance qui rendait tout lger. On vivait ensemble, on s'aimait; on +participait aux mmes croyances. Mes tantes X... n'avaient d'autre +divertissement que, le dimanche, aprs les offices, de faire voler une +plume, chacune soufflant son tour pour l'empcher de toucher terre. +Les grands clats de rire que cela leur causait les approvisionnaient de +joie pour huit jours. La pit de ma grand'mre, sa politesse, son culte +pour l'ordre tabli, me sont rests comme une des meilleures images de +cette vieille socit fonde sur Dieu et le roi, deux tais qu'il n'est +pas sr qu'on puisse remplacer. + +Quand la Rvolution clata, ma bonne maman l'eut en horreur, et bientt +elle fut la tte des pieuses personnes qui cachaient les prtres +inserments. La messe se disait dans son salon. Les dames nobles tant +dans l'migration, elle regardait comme son devoir de les remplacer en +cela. La plupart de mes oncles, au contraire, taient grands patriotes. +Quand il y avait des deuils publics, par exemple propos de la trahison +de Dumouriez, mes oncles laissaient crotre leur barbe, sortaient avec +des mines consternes, des cravates normes et des vtements en +dsordre. Ma bonne maman avait alors de fines railleries, qui n'taient +pas sans danger: Ah! mon pauvre Tanneguy, qu'avez-vous? quel malheur +nous est survenu? Est-ce qu'il est arriv quelque chose ma cousine +Amlie? Est-ce que l'asthme de ma tante Augustine va plus mal?--Non, ma +cousine, la Rpublique est en danger.--Ce n'est que cela? Ah! mon cher +Tanneguy, que vous me soulagez! Vous m'enlevez un vritable poids de +dessus le coeur. + +Elle joua ainsi pendant deux ans avec la guillotine, et ce fut miracle +si elle y chappa. Elle avait pour compagne de son dvouement une dame +Taupin, trs pieuse comme elle. Les prtres alternaient entre sa maison +et celle de madame Taupin. Mon oncle Y..., trs rvolutionnaire, au fond +excellent homme, lui disait souvent: Ma cousine, prenez garde; si +j'tais oblig de savoir qu'il y a des prtres ou des aristocrates +cachs chez vous, je vous dnoncerais. Elle rpondait qu'elle ne +connaissait que de vrais amis de la Rpublique, mais ce qui s'appelle de +vrais amis!... + +C'est, en effet, madame Taupin qui fut guillotine. Ma mre ne me +racontait jamais cette scne sans la plus vive motion. Elle me montra, +dans mon enfance, les lieux o tout s'tait pass. Le jour de +l'excution, ma bonne maman emmena toute la famille hors de Lannion, +pour ne point participer au crime qui allait s'y accomplir. On se rendit +avant le jour une chapelle situe une demi-lieue de la ville, dans +un endroit dsert, et ddie saint Roch. Beaucoup de personnes pieuses +s'y rencontrrent. Un signal devait les avertir du moment o la tte +tomberait, pour que tous fussent en prire quand l'me de la martyre +serait prsente par les anges au trne de Dieu. + +Tout cela crait des liens d'une profondeur dont nous n'avons plus +l'ide. Ma bonne maman aimait les prtres, leur courage, leur +dvouement. Elle prouva leur glaciale froideur. Sous le Consulat, quand +le culte fut rtabli, le prtre qu'elle avait cach au pril de sa vie +fut nomm cur d'une paroisse prs de Lannion. Elle prit ma mre, alors +enfant, par la main, et elles firent ensemble un voyage de deux lieues, +sous un soleil ardent. Revoir celui qu'elle avait vu officier de nuit +chez elle, dans de si tragiques circonstances, lui faisait battre le +coeur. L'orgueil sacerdotal, peut-tre le sentiment du devoir, inspira au +prtre une trange conduite. Il la reconnut peine, la reut debout et +la congdia aprs deux ou trois paroles. Pas un remerciement, pas une +flicitation, pas un souvenir. Il ne lui proposa mme pas un verre +d'eau. Ma grand'mre pensa dfaillir; elle revint Lannion avec ma +mre, fondant en larmes, soit qu'elle se reprocht une erreur de son +coeur de femme, soit qu'elle ft rvolte contre tant d'orgueil. Ma mre +ne sut jamais si, dans le sentiment qui lui resta de ce jour, le +froissement ou l'admiration l'emportrent. Peut-tre finit-elle par +comprendre la sagesse profonde de ce prtre, qui sembla lui dire +brusquement: Femme, qu'y a-t-il de commun entre toi et moi? et ne +voulut pas reconnatre qu'il dt lui savoir quelque gr du bien qu'elle +avait fait. Les femmes admettent difficilement ce degr d'abstraction. +L'oeuvre se personnifie toujours pour elles en quelqu'un, et elles ont +peine trouver naturel qu'on ait combattu cte cte sans se connatre +ni s'aimer. + +Ma mre, gaie, ouverte, curieuse, aimait plutt la Rvolution qu'elle ne +la hassait. l'insu de ma bonne maman, elle coutait les chansons +patriotiques. Le _Chant du Dpart_ lui avait fait une vive impression, +elle ne rcitait jamais le beau vers prononc par les mres: + + De nos yeux maternels ne craignez point les larmes... + +sans que sa voix ft mue. Ces grandes et terribles scnes avaient +laiss en elle une empreinte ineffaable. Quand elle s'garait en ces +souvenirs, indissolublement lis l'veil de sa premire jeunesse, +quand elle se rappelait tant d'enthousiasmes, tant de joies folles, qui +alternaient avec les scnes de terreur, sa vie semblait renatre tout +entire. J'ai pris d'elle un got invincible de la Rvolution, qui me la +fait aimer malgr ma raison et malgr tout le mal que j'ai dit d'elle. +Je n'efface rien de ce que j'ai dit; mais, depuis que je vois l'espce +de rage avec laquelle des crivains trangers cherchent prouver que la +rvolution franaise n'a t que honte, folie, et qu'elle constitue un +fait sans importance dans l'histoire du monde, je commence croire que +c'est peut-tre ce que nous avons fait de mieux, puisqu'on en est si +jaloux. + + +V + +Un personnage singulier, qui resta longtemps pour nous une nigme, +compta pour quelque chose parmi les causes qui firent de moi, en somme, +bien plus un fils de la Rvolution qu'un fils des croiss. C'tait un +vieillard dont la vie, les ides, les habitudes, formaient avec celles +du pays le plus singulier contraste. Je le voyais tous les jours, +couvert d'un manteau rp, aller acheter chez une petite marchande pour +deux sous de lait dans un vase de fer-blanc. Il tait pauvre, sans tre +prcisment dans la misre. Il ne parlait personne; mais son oeil +timide avait beaucoup de douceur. Les personnes que des circonstances +tout fait exceptionnelles mettaient en rapport avec lui taient +enchantes de son amnit, de son sourire, de sa haute raison. + +Je n'ai jamais su son nom, et mme je crois que personne ne le savait. +Il n'tait pas du pays et n'avait aucune famille. Sa paix tait +profonde, et la singularit de sa vie n'excitait plus que de +l'tonnement; mais ce rsultat, il ne l'avait pas conquis tout d'abord. +Il avait fait bien des coles. Un temps fut o il avait eu des rapports +avec les gens du pays, leur avait dit quelques-unes de ses ides; +personne n'y comprit rien. Le mot _systme_, qu'il pronona deux ou +trois fois, parut drle. On l'appela _Systme_, et bientt il n'eut plus +d'autre nom. S'il et continu, cela et mal tourn, les enfants lui +eussent jet des pierres. En vrai sage, il se tut, ne dit plus mot +personne et eut le repos. Il sortait tous les jours pour aller acheter +ses petites provisions; le soir, il se promenait dans quelque lieu +retir. Son visage tait srieux, mais non triste, plutt aimable que +malveillant. Dans la suite, quand je lus la _Vie de Spinoza_ par +Colerus, je vis que j'avais eu sous les yeux dans mon enfance un modle +tout semblable au saint d'Amsterdam. On le laissait tout fait +tranquille; on le respectait mme. Sa rsignation, sa mine souriante, +paraissaient une vision d'un autre monde. On ne comprenait pas, mais on +sentait en lui quelque chose de suprieur; on s'inclinait. + +Il n'allait jamais l'glise et vitait toutes les occasions o il et +fallu manifester une foi religieuse matrielle. Le clerg le voyait de +trs mauvais oeil: on ne parlait pas contre lui au prne, car il n'y +avait pas scandale; mais, en secret, on ne prononait son nom qu'avec +pouvante. Une circonstance particulire augmentait cette animosit et +crait autour du vieux solitaire une sorte d'atmosphre de diaboliques +terreurs. + +Il possdait une bibliothque trs considrable, compose d'crits du +XVIIIe sicle. Toute cette grande philosophie, qui, en somme, a plus +fait que Luther et Calvin, tait l runie. Le studieux vieillard la +savait par coeur et vivait des petits profits que lui rapportait le prt +de ses volumes quelques personnes qui lisaient. C'tait l pour le +clerg une sorte de puits de l'abme, dont on parlait avec horreur. +L'interdiction de lui emprunter des livres tait absolue. Le grenier de +Systme passait pour le rceptacle de toutes les impits. + +Naturellement je partageais cette horreur, et c'est bien plus tard, +quand mes ides philosophiques se furent assises, que je songeai que +j'avais eu le bonheur dans mon enfance de voir un vritable sage. Ses +ides, je les reconstruisis sans peine en rapprochant quelques mots qui +m'avaient paru autrefois inintelligibles, et dont je me souvenais. Dieu +tait pour lui l'ordre de la nature, la raison intime des choses. Il ne +souffrait pas qu'on le nit. Il aimait l'humanit comme reprsentant la +raison, et hassait la superstition comme la ngation de la raison. Sans +avoir le souffle potique que le XIXe sicle a su ajouter ces grandes +vrits, Systme, j'en suis sr, vit trs haut et trs loin. Il tait +dans le vrai. Loin de mconnatre Dieu, il avait honte pour ceux qui +s'imaginent le toucher. Perdu dans une paix profonde et une sincre +humilit, il voyait les erreurs des hommes avec plus de piti que de +haine. Il tait vident qu'il mprisait son sicle. La renaissance de la +superstition, qu'il avait crue enterre par Voltaire et Rousseau, lui +semblait, dans la gnration nouvelle, le signe d'un complet +abtissement. + +Un matin, on le trouva mort dans sa pauvre chambre, au milieu de ses +livres empils. C'tait aprs 1830; le maire lui fit le soir des +funrailles dcentes. Le clerg acheta toute sa bibliothque vil prix +et la fit dtruire. On ne dcouvrit dans sa commode aucun papier qui pt +aider percer le mystre qui l'entourait. Seulement, dans un coin, on +trouva soigneusement envelopp un bouquet de fleurs dessches, lies +par un ruban tricolore. On crut d'abord quelque souvenir d'amour, et +plusieurs brodrent sur ce canevas le roman de l'inconnu; mais le ruban +tricolore troublait une telle hypothse. Ma mre ne croyait nullement +que ce ft l l'explication vritable. Quoiqu'elle et un respect +instinctif pour Systme, elle me disait toujours: C'est un vieux +terroriste. Je me figure par moments l'avoir vu en 1793. Et puis il a +juste les allures et les ides de M..., qui terrorisa Lannion et y tint +la guillotine en permanence tant que dura Robespierre. + +Il y a quinze ou vingt ans, je lus, aux _faits divers_ d'un journal, +peu prs ce qui suit: + + Hier, dans une rue carte, au fond du faubourg Saint-Jacques, + s'est teint presque sans agonie un vieillard dont l'existence + intriguait fort le voisinage. Il tait respect dans le quartier + comme un modle de bienfaisance et de bont; mais il vitait tout + ce qui et pu mettre sur la voie de son pass. Quelques livres, le + _Catchisme_ de Volney, des volumes dpareills de Rousseau, + taient pars sur la table. Une malle composait tout son avoir. Le + commissaire de police, appel l'ouvrir, n'y a trouv que quelques + pauvres effets, parmi lesquels un bouquet fan, envelopp avec soin + dans un papier sur lequel tait crit: _Bouquet que je portai la + fte de l'tre suprme_, 20 _prairial, an_ II. + +Ce fut l pour moi un trait de lumire. Je ne doutai pas que le bouquet +de Systme ne se rattacht au mme souvenir. Je me rappelai les rares +adeptes de l'glise jacobine que j'avais pu connatre, leur ardente +conviction, leur attachement sans borne aux souvenirs de 1793 et 1794, +leur impuissance parler d'autre chose. Ce rve d'une anne fut si +ardent, que ceux qui l'avaient travers ne purent dsormais rentrer dans +la vie. Ils restrent sous le coup d'une ide fixe, mornes, frapps de +stupfaction; ils avaient le _delirium tremens_ des ivresses sanglantes. +C'taient des croyants absolus; le monde, qui n'tait plus leur +diapason, leur semblait vide et enfantin. Demeurs seuls debout comme +les restes d'un monde de gants, chargs de la haine du genre humain, +ils n'avaient plus de commerce possible avec les vivants. Je compris +l'effet que fit Lakanal quand il revint d'Amrique en 1833 et qu'il +apparut ses confrres de l'Acadmie des sciences morales et politiques +comme un fantme... Je compris Daunou et son obstination voir dans M. +Cousin, dans M. Guizot, les plus dangereux des jsuites. Par un +contraste assez ordinaire, ces survivants, parfois hideux, de luttes +titaniques taient devenus des agneaux. L'homme n'a pas besoin, pour +tre bon, d'avoir trouv une base logique sa bont. Les plus cruels +inquisiteurs du moyen ge, Conrad de Marbourg, par exemple, taient les +plus doux des hommes. C'est ce qu'on verra quand notre grand matre, M. +Victor Hugo, donnera son _Torquemada_, et montrera comment on peut +devenir brleur d'hommes par sensibilit, par charit[9]. + + +VI + +Quoique l'ducation religieuse et prmaturment sacerdotale qui m'tait +donne ait empch pour moi les liaisons de jeunesse avec des personnes +d'un autre sexe, j'avais des petites amies d'enfance dont une surtout +m'a laiss un profond souvenir. Trs tt, le got des jeunes filles fut +vif en moi. Je les prfrais de beaucoup aux petits garons. Ceux-ci ne +m'aimaient pas; mon air dlicat les agaait. Nous ne pouvions jouer +ensemble; ils m'appelaient _mademoiselle_; il n'y avait taquinerie +qu'ils ne me fissent. J'tais, au contraire, tout fait bien avec les +petites filles de mon ge: elles me trouvaient tranquille et +raisonnable. J'avais douze ou treize ans. Je ne me rendais aucun compte +de l'attrait qui m'attachait elles. L'ide vague qui m'attirait me +semble avoir t surtout qu'il y a des choses permises aux hommes qui ne +sont pas permises aux femmes, si bien qu'elles m'apparaissaient comme +des cratures faibles et jolies, soumises, pour le gouvernement de leur +petite personne, des rgles qu'elles acceptaient. Toutes celles que je +connaissais taient d'une modestie charmante. Il y avait dans le premier +veil qui s'oprait en moi le sentiment d'une lgre piti, l'ide qu'il +fallait aider une rsignation si gentille, aimer leur retenue et la +seconder. Je voyais bien ma supriorit intellectuelle; mais, ds lors, +je sentais que la femme trs belle ou trs bonne rsout compltement, +pour son compte, le problme qu'avec toute notre force de tte nous ne +faisons que gcher. Nous sommes des enfants ou des pdants auprs +d'elle. Je ne comprenais que vaguement, dj cependant j'entrevoyais que +la beaut est un don tellement suprieur, que le talent, le gnie, la +vertu mme, ne sont rien auprs d'elle, en sorte que la femme vraiment +belle a le droit de tout ddaigner, puisqu'elle rassemble, non dans une +oeuvre hors d'elle, mais dans sa personne mme, comme en un vase myrrhin, +tout ce que le gnie esquisse pniblement en traits faibles, au moyen +d'une fatigante rflexion. + +Parmi ces petites camarades, j'ai dit qu'il y en avait une qui avait +pour moi un effet particulier de sduction. Elle s'appelait Nomi. +C'tait un petit modle de sagesse et de grce. Ses yeux taient d'une +dlicieuse langueur, empreints la fois de bont et de finesse; ses +cheveux taient d'un blond adorable. Elle pouvait avoir deux ans de plus +que moi, et la faon dont elle me parlait tenait le milieu entre le ton +d'une soeur ane et les confidences de deux enfants. Nous nous +entendions merveille. Quand les petites amies se querellaient, nous +tions toujours du mme avis. Je m'efforais de mettre la paix entre les +dissidentes. Elle tait sceptique sur l'issue de mes tentatives. +Ernest, me disait-elle, vous ne russirez pas: vous voulez mettre tout +le monde d'accord. Cette enfantine collaboration pacifique, qui nous +attribuait une imperceptible supriorit sur les autres, tablissait +entre nous un petit lien trs doux. Maintenant encore, je ne peux pas +entendre chanter: _Nous n'irons plus au bois_, ou _Il pleut, il pleut, +bergre_, sans tre pris d'un lger tressaillement de coeur... +Certainement, sans l'tau fatal qui m'enserrait, j'eusse aim Nomi deux +ou trois ans aprs; mais j'tais vou au raisonnement; la dialectique +religieuse m'occupait dj tout entier. Le flot d'abstractions qui me +montait la tte m'tourdissait et me rendait, pour tout le reste, +absent et distrait. + +Un singulier dfaut, d'ailleurs, qui plus d'une fois dans la vie devait +me nuire, traversa cette affection naissante et la fit dvier. Mon +indcision est cause que je me laisse facilement amener des situations +contradictoires, dont je ne sais pas trancher le noeud. Ce trait de +caractre se compliqua, en cette circonstance, d'une qualit qui m'a +fait commettre autant d'inconsquences que le pire des dfauts. Il y +avait, parmi ces enfants, une petite fille beaucoup moins belle que +Nomi, bonne et aimable sans doute, mais moins fte, moins entoure. +Elle me recherchait, peut-tre mme un peu plus que Nomi, et ne +dissimulait pas une certaine jalousie. Faire de la peine quelqu'un a +toujours t pour moi une impossibilit. Je me figurais vaguement que la +femme qui n'est pas trs jolie est malheureuse et doit se dvorer +intrieurement, comme si elle avait manqu sa destine. J'allais avec la +moins aime plus qu'avec Nomi, car je la voyais triste. Je laissai +ainsi bifurquer mon premier amour, comme plus tard je laissai bifurquer +ma politique, de la faon la plus maladroite. Une ou deux fois, je vis +Nomi rire sous cape de ma navet. Elle tait toujours gentille pour +moi; mais il y avait par moments chez elle une nuance d'ironie qu'elle +ne dissimulait pas, et qui ne faisait que me la rendre plus charmante +encore. + +La lutte qui remplit mon adolescence me la fit oublier peu prs. Plus +tard, son image s'est souvent reprsente moi. Je demandai un jour +ma mre ce qu'elle tait devenue. + +Elle est morte, me dit-elle, morte de tristesse. Elle n'avait pas de +fortune. Quand elle eut perdu ses parents, sa tante, une trs digne +femme qui tenait l'htellerie de ..., la plus honnte maison du monde, +la prit chez elle. Elle fit de son mieux. Tu ne l'as connue qu'enfant, +charmante dj; mais, vingt-deux ans, c'tait un miracle. Ses cheveux, +qu'elle tenait en vain prisonniers sous un lourd bonnet, s'chappaient +en tresses tordues, comme des gerbes de bl mr. Elle faisait ce qu'elle +pouvait pour cacher sa beaut. Sa taille admirable tait dissimule par +une plerine; ses mains, longues et blanches, taient toujours perdues +dans des mitaines. Rien n'y faisait. l'glise, il se formait des +groupes de jeunes gens pour la voir prier. Elle tait trop belle pour +nos pays, et elle tait aussi sage que belle. + +Cela me toucha vivement. Depuis, j'ai pens beaucoup plus elle, et, +quand Dieu m'a eu donn une fille, je l'ai appele Nomi. + + +VII + +Le monde, en marchant, n'a pas beaucoup plus de souci de ce qu'il crase +que le char de l'idole de Jugurnath. Toute cette vieille socit dont je +viens d'essayer un crayon a maintenant disparu. Brhat n'existe plus; je +l'ai revu il y a six ans, je ne l'ai pas reconnu. On a dcouvert au +chef-lieu du dpartement que certains usages anciens de l'le ne sont +pas conformes je ne sais quel code; on a rduit une population douce +et aise la rvolte et la misre. La petite marine que fournissaient +ces les et ces ctes n'existe plus. Les chemins de fer et les bateaux +vapeur l'ont ruine. Et les vieux bardes! ciel! en quel tat je les ai +vus rduits! J'en trouvai plusieurs, il y a quelques annes, parmi les +Bas-Bretons qui viennent Saint-Malo demander aux plus sordides +besognes de quoi ne pas mourir de faim. L'un d'eux dsira me voir; il +tait sous-aide balayeur. Il m'exposa en breton (il ne savait pas un mot +de franais) ses ides sur la fin de toute posie et sur l'infriorit +des nouvelles coles. Il tait partisan de l'ancien genre, de la +complainte narrative, et il se mit me chanter celle qu'il tenait pour +la plus belle. Le sujet tait la mort de Louis XVI. Il fondait en +larmes. Arriv au roulement de tambours de Santerre, il ne put aller +plus loin. S'il lui avait t permis de parler, me dit-il en se levant +firement, le peuple se serait rvolt. Pauvre honnte homme! + +En prsence de pareils exemples, le cas de l'opulent Z... me devenait de +plus en plus nigmatique. Quand je demandais ma mre de me donner +l'explication de cette singularit, elle rpondait toujours d'une +manire vasive, me parlait vaguement d'aventures dans les mers de +Madagascar, refusait de rpondre. Un jour, je la pressai plus vivement. + +Mais comment donc, lui dis-je, le cabotage, qui n'a jamais enrichi +personne, a-t-il pu faire un millionnaire? + +--Mon dieu, Ernest, que tu es entt! Je t'ai dj dit de ne pas me +demander cela. Z... est le seul homme un peu comme il faut de notre +entourage; il a une belle position; il est riche, estim, on ne lui +demande pas compte de la manire dont il a pu acqurir sa fortune. + +--Dites-le moi tout de mme. + +--Eh bien, que veux-tu? On ne devient pas riche sans se salir un peu. Il +avait fait la traite des ngres... + +Un peuple noble, bon seulement pour servir des nobles, en harmonie +d'ides avec eux, est, de notre temps, un peuple plac l'antipode de +ce qu'on appelle la saine conomie politique et destin mourir de +faim. Pour les dlicats, retenus par une foule de points d'honneur, la +concurrence est impossible avec de prosaques lutteurs, bien dcids +ne se priver d'aucun avantage dans la bataille de la vie. C'est ce que +je dcouvris bien vite, ds que je commenai connatre un peu la +plante o nous vivons. Alors s'tablit en moi une lutte ou plutt une +dualit qui a t le secret de toutes mes opinions. Je n'abandonnai +nullement mon got pour l'idal; je l'ai plus vif que jamais, je l'aurai +toujours. Le moindre acte de vertu, le moindre grain de talent, me +paraissent infiniment suprieurs toutes les richesses, tous les +succs du monde. Mais, comme j'avais l'esprit juste, je vis en mme +temps que l'idal et la ralit n'ont rien faire ensemble; que le +monde, jusqu' nouvel ordre, est vou sans appel la platitude, la +mdiocrit; que la cause qui plat aux mes bien nes est sre d'tre +vaincue; que ce qui est vrai en littrature, en posie, aux yeux des +gens raffins, est toujours faux dans le monde grossier des faits +accomplis. Les vnements qui suivirent la rvolution de 1848 me +fortifirent dans cette ide. Il se trouva que les plus beaux rves, +transports dans le domaine des faits, avaient t funestes, et que les +choses humaines ne commencrent mieux aller que quand les idologues +cessrent de s'en occuper. Je m'habituai ds lors suivre une rgle +singulire, c'est de prendre pour mes jugements pratiques le contre-pied +exact de mes jugements thoriques, de ne regarder comme possible que ce +qui contredisait mes aspirations. Une exprience assez suivie m'avait +montr, en effet, que la cause que j'aimais chouait toujours et que ce +qui me rpugnait tait ce qui devait triompher. Plus une solution +politique fut chtive, plus elle me parut ds lors avoir de chances pour +russir dans le monde des ralits. + +En fait, je n'ai d'amour que pour les caractres d'un idalisme absolu, +martyrs, hros, utopistes, amis de l'impossible. De ceux-l seuls je +m'occupe; ils sont, si j'ose le dire, ma spcialit. Mais je vois ce que +ne voient pas les exalts; je vois, dis-je, que ces grands accs n'ont +plus d'utilit et que, d'ici longtemps, les hroques folies que le +pass a difies ne russiront plus. L'enthousiasme de 1792 fut une +belle et grande chose, mais une chose qui ne peut se renouveler. Le +jacobinisme, comme M. Thiers l'a trs bien prouv, a sauv la France; +maintenant il la perdrait. Les vnements de 1870 ne m'ont pas +prcisment guri de mon pessimisme. Ce que j'appris cette anne-l, +c'est le prix de la mchancet, c'est ce fait que l'aveu hont qu'on +n'est ni sentimental, ni gnreux, ni chevaleresque, plat au monde, le +fait sourire d'aise et russit toujours. L'gosme est juste le +contraire de ce que j'avais t habitu regarder comme beau et bien. +Or le spectacle de ce monde nous montre l'gosme seul rcompens. +L'Angleterre a t jusqu' ces dernires annes la premire des nations, +parce qu'elle a t la plus goste. L'Allemagne a conquis l'hgmonie +du monde en reniant hautement les principes de moralit politique +qu'elle avait autrefois si loquemment prchs. + +L est l'explication de cette singularit que, ayant eu quelquefois +mettre des conseils pratiques dans l'intrt de mon pays, ces conseils +ont t au rebours de mes opinions d'artiste. J'ai agi en homme +consciencieux. Je me suis dfi de la cause ordinaire de mes erreurs; +j'ai pris le contre-pied de mes instincts; je me suis mis en garde +contre mon idalisme. Je crains toujours que mes habitudes d'esprit ne +me trompent, ne me cachent un ct des choses. C'est comme cela qu'il se +fait que, tout en aimant beaucoup le bien, j'ai une indulgence peut-tre +fcheuse pour ceux qui ont pris la vie par un autre ct, et que, tout +en tant fort appliqu, je me demande sans cesse si ce ne sont pas les +gens frivoles qui ont raison. + +Enthousiaste, je le suis autant que personne; mais je pense que la +ralit ne veut plus d'enthousiasme, et qu'avec le rgne des gens +d'affaires, des industriels, de la classe ouvrire (la plus intresse +de toutes les classes), des juifs, des Anglais de l'ancienne cole, des +Allemands de la nouvelle, a t inaugur un ge matrialiste o il sera +aussi difficile de faire triompher une pense gnreuse que de produire +le son argentin du bourdon de Notre-Dame avec une cloche de plomb ou +d'tain. Il est curieux, du reste, que, sans contenter les uns, je n'aie +pas tromp les autres. Les bourgeois ne m'ont su aucun gr de mes +concessions; ils ont vu plus clair que moi en moi-mme; ils ont bien +senti que j'tais un faible conservateur, et qu'avec la meilleure foi du +monde, je les aurais trahis vingt fois, par faiblesse pour mon ancienne +matresse, l'idal. Ils ont senti que les durets que je lui disais +n'taient qu'apparentes, et qu'au premier sourire d'elle, je faiblirais. + +Il faut crer le royaume de Dieu, c'est--dire de l'idal, au dedans de +nous. Le temps n'est plus o l'on pouvait former des petits mondes, des +Thlmes dlicats, fonds sur l'estime et l'amour rciproques; mais la +vis bien prise et bien pratique, dans un petit cercle de personnes qui +se comprennent, est elle-mme sa propre rcompense. Le commerce des +mes est la plus grande et la seule ralit. Voil pourquoi j'aime +penser ces bons prtres qui furent mes premiers matres, ces +excellents marins, qui ne vcurent que du devoir; la petite Nomi, qui +mourut parce qu'elle tait trop belle; mon grand-pre, qui ne voulut +pas acheter de biens nationaux; au bonhomme Systme, qui fut heureux +puisqu'il eut son heure d'illusion. Le bonheur, c'est le dvouement un +rve ou un devoir; le sacrifice est le plus sr moyen d'arriver au +repos. Un des anciens bouddhas antrieurs Sakya-Mouni atteignit le +_nirvana_ d'une trange manire. Il vit un jour un faucon qui +poursuivait un petit oiseau. Je t'en prie, dit-il la bte de proie, +laisse cette jolie crature; je te donnerai son poids de ma chair. Une +petite balance descendit incontinent du ciel, et l'excution du march +commena. L'oisillon s'installa commodment dans un des plateaux; dans +l'autre, le saint mit une large tranche de sa chair; le flau de la +balance ne bougeait pas. Lambeau par lambeau, le corps y passa tout +entier; la balance ne remuait pas encore. Au moment o le dernier +morceau du corps du saint homme fut mis dans le plateau, le flau +s'abaissa enfin, le petit oiseau s'envola, et le saint entra dans le +_nirvana_. Le faucon, qui, aprs tout, avait fait une bonne affaire, se +gorgea de sa chair. + +Le petit oiseau reprsente les parcelles de beaut et d'innocence que +notre triste plante reclera toujours, quels que soient ses +puisements. Le faucon est la part infiniment plus forte d'gosme et de +grossiret qui constitue le train du monde. Le sage rachte la libert +du bien et du beau en abandonnant sa chair aux avides, qui, tandis +qu'ils mangent ces dpouilles matrielles, le laissent en repos, ainsi +que ce qu'il aime. Les balances descendues du ciel sont la fatalit: on +ne la flchit pas, on ne lui fait point sa part; mais, au moyen de +l'abngation absolue, en lui jetant sa proie, on lui chappe; car elle +n'a plus alors de prise sur nous. Quant au faucon, il se tient +tranquille ds que la vertu, par ses sacrifices, lui procure des +avantages suprieurs ceux qu'il atteindrait par sa propre violence. +Tirant profit de la vertu, il a intrt ce qu'il y en ait; ainsi, au +prix de l'abandon de sa partie matrielle, le sage atteint son but +unique, qui est de jouir en paix de l'idal. + + + + +III + +LE PETIT SMINAIRE SAINT-NICOLAS DU CHARDONNET + + +I + +Beaucoup de personnes qui m'accordent un esprit clair s'tonnent que +j'aie pu, dans mon enfance et dans ma jeunesse, adhrer des croyances +dont l'impossibilit s'est ensuite rvle moi d'une faon vidente. +Rien de plus simple cependant, et il est bien probable que, si un +incident extrieur n'tait venu me tirer brusquement du milieu honnte, +mais born, o s'tait passe mon enfance, j'aurais conserv toute ma +vie la foi qui m'tait apparue d'abord comme l'expression absolue de la +vrit. J'ai racont comment je reus mon ducation dans un petit +collge d'excellents prtres, qui m'apprirent le latin l'ancienne +manire (c'tait la bonne), c'est--dire avec des livres lmentaires +dtestables, sans mthode, presque sans grammaire, comme l'ont appris, +au XVe et au XVIe sicles, rasme et les humanistes qui, depuis +l'antiquit, l'ont le mieux su. Ces dignes ecclsiastiques taient les +hommes les plus respectables du monde. Sans rien de ce qu'on appelle +maintenant _pdagogie_, ils pratiquaient la premire rgle de +l'ducation, qui est de ne pas trop faciliter des exercices dont le but +est la difficult vaincue. Ils cherchaient, par-dessus tout, former +d'honntes gens. Leurs leons de bont et de moralit, qui me semblaient +la dicte mme du coeur et de la vertu, taient pour moi insparables du +dogme qu'ils enseignaient. L'ducation historique qu'ils me donnrent +consista uniquement me faire lire Rollin. De critique, de sciences +naturelles, de philosophie, il ne pouvait naturellement tre question +encore. Quant au XIXe sicle, ces ides neuves en histoire et en +littrature, dj professes par tant de bouches loquentes, c'tait ce +que mes excellents matres ignoraient le plus. On ne vit jamais un +isolement plus complet de l'air ambiant. Un lgitimisme implacable +cartait jusqu' la possibilit de nommer sans horreur la Rvolution et +Napolon. Je ne connus gure l'Empire que par le concierge du collge. +Il avait dans sa loge beaucoup d'images populaires: Regarde +_Bonaparte_, me dit-il un jour en me montrant une de ces images; ah! +c'tait un patriote, celui-l! De la littrature contemporaine, jamais +un mot. La littrature franaise finissait l'abb Delille. On +connaissait Chateaubriand; mais, avec un instinct plus juste que celui +des prtendus no-catholiques, pleins de naves illusions, ces bons +vieux prtres se dfiaient de lui. Un Tertullien gayant son +Apologtique par _Atala_ et _Ren_ leur inspirait peu de confiance. +Lamartine les troublait encore plus; ils devinaient chez lui une foi peu +solide; ils voyaient ses fugues ultrieures. Toutes ces observations +faisaient honneur leur sagacit orthodoxe; mais il en rsultait pour +leurs lves un horizon singulirement ferm. Le _Trait des tudes_ de +Rollin est un livre plein de vues larges auprs du cercle de pieuse +mdiocrit o s'enfermaient par devoir ces matres exquis. + +Ainsi, au lendemain de la rvolution de 1830, l'ducation que je reus +fut celle qui se donnait, il y a deux cents ans, dans les socits +religieuses les plus austres. Elle n'en tait pas plus mauvaise pour +cela; c'tait la forte et sobre ducation, trs pieuse, mais trs peu +jsuitique, qui forma les gnrations de l'ancienne France, et d'o l'on +sortait la fois si srieux et si chrtien. lev par des matres qui +renouvelaient ceux de Port-Royal, moins l'hrsie, mais aussi moins le +talent d'crire, je fus donc excusable, l'ge de douze ou quinze ans, +d'avoir, comme un lve de Nicole ou de M. Hermant, admis la vrit du +christianisme. Mon tat ne diffrait pas de celui de tant de bons +esprits du XVIIe sicle, mettant la religion hors de doute; ce qui +n'empchait pas qu'ils n'eussent sur tout le reste des ides fort +claires. J'appris plus tard des choses qui me firent renoncer aux +croyances chrtiennes; mais il faut profondment ignorer l'histoire et +l'esprit humain pour ne pas savoir quelle chane ces simples, fortes et +honntes disciplines craient pour les meilleurs esprits. + +La base de ces anciennes ducations tait une svre moralit, tenue +pour insparable de la pratique religieuse, une manire de prendre la +vie comme impliquant des devoirs envers la vrit. La lutte mme pour se +dbarrasser d'opinions en partie peu rationnelles avait ses avantages. +De ce qu'un gamin de Paris carte par une plaisanterie des croyances +dont la raison d'un Pascal ne russit pas se dgager, il ne faut +cependant pas conclure que Gavroche est suprieur Pascal. Je l'avoue, +je me sens parfois humili qu'il m'ait fallu cinq ou six ans de +recherches ardentes, l'hbreu, les langues smitiques, Gesenius, Ewald, +pour arriver juste au rsultat que ce petit drle atteint tout d'abord. +Ces entassements d'Ossa sur Plion m'apparaissent alors comme une norme +illusion. Mais le Pre Hardouin disait qu'il ne s'tait pas lev +quarante ans quatre heures du matin pour penser comme tout le monde. +Je ne puis admettre non plus que je me sois donn tant de mal pour +combattre une pure _chimra bombinans_. Non, je ne peux croire que mes +labeurs aient t vains, ni qu'en thologie on puisse avoir raison +aussi bon march que le croient les rieurs. En ralit, peu de personnes +ont le droit de ne pas croire au christianisme. Si tous savaient combien +le filet tiss par les thologiens est solide, comme il est difficile +d'en rompre les mailles, quelle rudition on y a dploye, quelle +habitude il faut pour dnouer tout cela!... J'ai remarqu que +d'excellents esprits, qui s'taient mis trop tard cette tude, se sont +pris la glu et n'ont pu s'en dtacher. + +Mes matres m'enseignrent, d'ailleurs, quelque chose qui valait +infiniment mieux que la critique ou la sagacit philosophique: ils +m'apprirent l'amour de la vrit, le respect de la raison, le srieux de +la vie. Voil la seule chose en moi qui n'ait jamais vari. Je sortis de +leurs mains avec un sentiment moral tellement prt toutes les +preuves, que la lgret parisienne put ensuite patiner ce bijou sans +l'altrer. Je fus fait de telle sorte pour le bien, pour le vrai, qu'il +m'et t impossible de suivre une carrire non voue aux choses de +l'me. Mes matres me rendirent tellement impropre toute besogne +temporelle, que je fus frapp d'une marque irrvocable pour la vie +spirituelle. Cette vie m'apparaissait comme la seule noble; toute +profession lucrative me semblait servile et indigne de moi. Ce bon et +sain programme de l'existence, que mes professeurs m'inculqurent, je +n'y ai jamais renonc. Je ne crois plus que le christianisme soit le +rsum surnaturel de ce que l'homme doit savoir; mais je persiste +croire que l'existence est la chose du monde la plus frivole, si on ne +la conoit comme un grand et continuel devoir. Vieux et chers matres, +maintenant presque tous morts, dont l'image m'apparat souvent dans mes +rves, non comme un reproche, mais comme un doux souvenir, je ne vous ai +pas t aussi infidle que vous croyez. Oui, j'ai reconnu que votre +histoire tait insuffisante, que votre critique n'tait pas ne, que +votre philosophie naturelle tait tout fait au-dessous de celle qui +nous fait accepter comme un dogme fondamental: Il n'y a pas de +surnaturel particulier; nanmoins je suis toujours votre disciple. La +vie n'a de prix que par le dvouement la vrit et au bien. Ce bien, +vous l'entendiez d'une manire un peu troite. Cette vrit, vous la +faisiez trop matrielle, trop concrte; au fond, cependant, vous aviez +raison, et je vous remercie d'avoir imprim en moi comme une seconde +nature ce principe, funeste la russite mondaine, mais fcond pour le +bonheur, que le but d'une vie noble doit tre une poursuite idale et +dsintresse. + +Tout le milieu o je vivais m'inspirait les mmes sentiments, la mme +faon de prendre la vie. Mes condisciples taient pour la plupart de +jeunes paysans des environs de Trguier, vigoureux, bien portants, +braves, et, comme tous les individus placs un degr de civilisation +infrieure, ports une sorte d'affectation virile, une estime +exagre de la force corporelle, un certain mpris des femmes et de ce +qui leur parat fminin. Presque tous travaillaient pour tre prtres. +Ce que j'ai vu alors m'a donn une grande aptitude pour comprendre les +phnomnes historiques qui se passent au premier contact d'une barbarie +nergique avec la civilisation. La situation intellectuelle des Germains + l'poque carlovingienne, l'tat psychologique et littraire d'un Saxo +Grammaticus, d'un Hrabanus Maurus, sont choses trs claires pour moi. Le +latin produisait sur ces natures fortes des effets tranges. C'taient +comme des mastodontes faisant leurs humanits. Ils prenaient tout au +srieux, ainsi que font les Lapons quand on leur donne la Bible lire. +Nous nous communiquions sur Salluste, sur Tite-Live, des rflexions qui +devaient fort ressembler celles qu'changeaient entre eux les +disciples de saint Gall ou de saint Colomban apprenant le latin. Nous +dcidions que Csar n'tait pas un grand homme, parce qu'il n'avait pas +t vertueux; notre philosophie de l'histoire tait celle d'un Gpide ou +d'un Hrule par sa navet et sa simplicit. + +Les moeurs de cette jeunesse, livre elle-mme, sans surveillance, +taient l'abri de tout reproche. Il y avait alors au collge de +Trguier trs peu d'internes. La plupart des lves trangers la ville +vivaient dans les maisons des particuliers; leurs parents de la campagne +leur apportaient, le jour du march, leurs petites provisions. Je me +rappelle une de ces maisons, voisine de celle de ma famille, et o +j'avais plusieurs condisciples. La matresse, courageuse femme s'il en +ft, vint mourir. Son mari avait aussi peu de tte que possible, et le +peu qu'il en avait il le perdait tous les soirs dans les pots de cidre. +Une petite servante, une enfant extrmement sage, sauva la situation. +Les jeunes tudiants rsolurent de la seconder; la maison continua de +marcher, nonobstant le vieil ivrogne. J'entendais toujours mes camarades +parler avec une rare estime de cette petite servante, qui tait en effet +un modle de vertu, et joignait cela la figure la plus agrable et la +plus douce. + +Le fait est que ce qu'on dit des moeurs clricales est, selon mon +exprience, dnu de tout fondement. J'ai pass treize ans de ma vie +entre les mains des prtres, je n'ai pas vu l'ombre d'un scandale; je +n'ai connu que de bons prtres. La confession peut avoir, dans certains +pays, de graves inconvnients. Je n'en ai pas vu une trace dans ma +jeunesse ecclsiastique. Le vieux livre o je faisais mes examens de +conscience tait l'innocence mme. Un seul pch excitait ma curiosit +et mon inquitude. Je craignais de l'avoir commis sans le savoir. Un +jour, je pris mon courage deux mains, et je montrai mon confesseur +l'article qui me troublait. Voici ce qu'il y avait: Pratiquer la +simonie dans la collation des bnfices. Je demandai mon confesseur +ce que cela signifiait, si je pouvais avoir commis ce pch-l. Le digne +homme me rassura et me dit qu'un tel acte tait tout fait hors de ma +porte. + +Persuad par mes matres de deux vrits absolues: la premire, que +quelqu'un qui se respecte ne peut travailler qu' une oeuvre idale, que +le reste est secondaire, infime, presque honteux, _ignominia seculi_; la +seconde, que le christianisme est le rsum de tout idal, il tait +invitable que je me crusse destin tre prtre. Cette pense ne fut +pas le rsultat d'une rflexion, d'une impulsion, d'un raisonnement. +Elle allait en quelque sorte sans le dire. La possibilit d'une carrire +profane ne me vint mme pas l'esprit. tant, en effet, entr avec le +srieux et la docilit la plus parfaite dans les principes de mes +matres, envisageant comme eux toute profession bourgeoise ou lucrative +comme infrieure, basse, humiliante, bonne tout au plus pour ceux qui ne +russissent pas dans leurs tudes, il tait naturel que je voulusse tre +ce qu'ils taient. Ils devinrent le type de ma vie, et je n'eus d'autre +rve que d'tre, comme eux, professeur au collge de Trguier, pauvre, +exempt de souci matriel, estim, respect comme eux. + +Ce n'est pas que les instincts qui plus tard m'entranrent hors de ces +sentiers paisibles n'existassent dj en moi; mais ils dormaient. Par ma +race, j'tais partag et comme cartel entre des forces contraires. Il +y avait, comme je l'ai dit, dans la famille de ma mre des lments de +sang basque et bordelais. Un Gascon, sans que je le susse, jouait en moi +des tours incroyables au Breton et lui faisait des mines de singe... Ma +famille elle-mme tait partage. Mon pre, mon grand-pre paternel, mes +oncles, n'taient rien moins que clricaux. Mais ma grand'mre +maternelle tait le centre d'une socit o le royalisme ne se sparait +pas de la religion. Dernirement, en classant de vieux papiers, je +trouvai une lettre d'elle qui m'a frapp. Elle est adresse une +excellente demoiselle Guyon, bonne vieille fille, qui me gtait beaucoup +quand j'tais enfant, et que rongeait alors un affreux cancer. + + Trguier, 19 mars 1831. + + Aprs deux mois couls depuis que Natalie m'a fait part de votre + dpart pour Trglamus, j'ai un petit moment moi pour vous + exprimer, ma chre et bien bonne amie, toute la part que je prends + votre triste position. L'tat de souffrance o vous tes me + pntre le coeur; il a fallu que des circonstances bien imprieuses + m'aient empche de vous crire. La mort d'un neveu, fils an de + ma dfunte soeur, nous a plongs dans la plus vive douleur. Peu de + jours aprs, le pauvre petit Ernest, fils de ma fille ane et + frre d'Henriette, ce petit pour lequel vous aviez tant de bonts + et qui ne vous a pas oublie, est tomb malade. Il a t quarante + jours entre la mort et la vie, et nous sommes au + cinquante-cinquime jour de sa maladie, et sa convalescence + n'avance pas. Le jour, il est passablement; mais les nuits sont + cruelles pour lui: agitation, fivre, dlire, voil son tat depuis + dix heures du soir jusqu' cinq ou six heures du matin, et + constamment tous les soirs. C'est assez parler pour ma + justification l'amie laquelle je m'adresse; son coeur m'est + connu; son indulgence m'excusera. Que ne suis-je auprs de vous, + mon amie, pour vous rendre les soins que vous m'avez prodigus avec + tant d'amiti, de zle et de bienveillance! Toute ma peine est de + ne pouvoir vous tre utile. + + 20 mars. + + On m'a cherche pour me rendre auprs de mon petit chri; j'ai t + oblige d'interrompre mon entretien avec vous. Je reprends, ma + chre et bien bonne amie, pour vous exhorter mettre en Dieu seul + toute votre confiance; il nous afflige, mais il nous console par + l'espoir d'une rcompense bien au del et sans proportions avec ce + que nous souffrons. Prenons courage; nos peines, nos douleurs ne + sont que pour un temps limit par sa providence, et la rcompense + sera ternelle. + + La bonne Natalie m'a fait part de votre soumission, de votre + patience et de votre rsignation dans les peines les plus aigus. + Ah! je vous reconnais bien ces beaux sentiments! Pas une plainte, + me marque-t-elle, dans les plus grandes souffrances! Combien, ma + chre amie, vous tes agrable et chre Dieu par votre patience + et votre rsignation sa sainte volont! Il vous afflige, car il + chtie ceux qu'il aime. tre aime de Dieu, y a-t-il un bonheur + comparable? Je vous envoie _l'me sur le Calvaire_; vous trouverez + dans ce livre des motifs d'une bien grande consolation par + l'exemple d'un Dieu souffrant et mourant pour nous. Madame D... + aura la complaisance, si vous ne pouvez lire vous-mme, de vous + lire un chapitre par jour. Assurez-la bien de mon sincre + attachement; je la prie instamment de me donner de ses nouvelles et + des vtres, ce que j'attends avec bien de l'impatience. Puis, si + cela ne vous importune pas, je vous crirai plus assidment. Adieu, + ma chre et bonne amie; que Dieu vous comble de ses grces et de + ses bonts! De la patience et du courage, ce sont les voeux bien + sincres de votre toute dvoue amie. + + Ve ***. + + Ma communion d'aujourd'hui s'est faite votre intention. Ma fille, + Henriette, Ernest, qui a pass une bien meilleure nuit, se + rappellent votre souvenir, ainsi que Clara. Nous nous entretenons + bien souvent de vous. De vos nouvelles, je vous en prie! Lorsque + vous aurez lu _l'me sur le Calvaire_, vous me le renverrez, et je + vous ferai passer _l'Esprit consolateur_. + +La lettre et le livre ne partirent point. Ma mre, qui tait charge de +l'expdition, apprit la mort de mademoiselle Guyon et garda la lettre. +Quelques-unes des consolations qu'elle renferme peuvent paratre +faibles. Mais en avons-nous de meilleures offrir une personne +atteinte d'un cancer? Elles valent bien le laudanum. + +En ralit, la Rvolution avait t non avenue pour le monde o je +vivais. Les ides religieuses du peuple n'avaient pas t atteintes; les +congrgations se reformaient; les religieuses des anciens ordres, +devenues matresses d'cole, donnaient aux femmes la mme ducation +qu'autrefois. Ma soeur eut ainsi pour premire matresse une vieille +ursuline qui l'aimait beaucoup et lui faisait apprendre par coeur les +psaumes qu'on chante l'glise. Aprs un ou deux ans, la bonne vieille +fut au bout de son latin et vint consciencieusement trouver ma mre: Je +ne peux plus lui rien apprendre, dit-elle; elle sait tout ce que je sais +mieux que moi. Le catholicisme revivait dans ces cantons perdus, avec +toute sa respectable gravit et, pour son bonheur, dbarrass des +chanes mondaines et temporelles que l'ancien rgime y avait attaches. + +Cette complexit d'origine est en grande partie, je crois, la cause de +mes apparentes contradictions. Je suis double; quelquefois une partie de +moi rit quant l'autre pleure. C'est l l'explication de ma gaiet. Comme +il y a deux hommes en moi, il y en a toujours un qui a lieu d'tre +content. Pendant que, d'un ct, je n'aspirais qu' tre cur de +campagne ou professeur de sminaire, il y avait en moi un songeur. +Durant les offices, je tombais dans de vritables rves; mon oeil errait +aux votes de la chapelle; j'y lisais je ne sais quoi; je pensais la +clbrit des grands hommes dont parlent les livres. Un jour (j'avais +six ans), je jouais avec un de mes cousins et avec d'autres camarades; +nous nous amusions choisir notre tat pour l'avenir:--Et toi, +qu'est-ce que tu seras? me demanda mon cousin.--Moi, rpondis-je, je +ferai des livres.--Ah! tu veux tre libraire?--Oh! non, dis-je, je veux +faire des livres, en composer. + +Pour se dvelopper, ces dispositions l'veil avaient besoin de temps +et de circonstances favorables. Ce qui manquait totalement autour de +moi, c'tait le talent. Mes vertueux matres n'avaient rien de ce qui +sduit. Avec leur solidit morale inbranlable, ils taient en tout le +contraire de l'homme du Midi, du Napolitain, par exemple, pour qui tout +brille et tout sonne. Les ides ne se choquaient pas dans leur esprit +par leurs parties sonores. Leur tte tait ce que serait un bonnet +chinois sans clochettes; on aurait beau le secouer, il ne tinterait pas. +Ce qui constitue l'essence du talent, le dsir de montrer la pense sous +un jour avantageux, leur et sembl une frivolit, comme la parure des +femmes, qu'ils traitaient nettement de pch. Cette abngation exagre, +cette trop grande facilit repousser ce qui plat au monde par un +_Abrenuntio tibi, Satana_, est mortelle pour la littrature. Mon Dieu! +peut-tre la littrature implique-t-elle un peu de pch. Si le penchant +gascon trancher beaucoup de difficults par un sourire, que ma mre +avait mis en moi, et dormi ternellement, peut-tre mon salut et-il +t plus assur. En tout cas, si j'tais rest en Bretagne, je serais +toujours demeur tranger cette vanit que le monde a aime, +encourage, je veux dire une certaine habilet dans l'art d'amener le +cliquetis des mots et des ides. En Bretagne, j'aurais crit comme +Rollin. Paris, sitt que j'eus montr le petit carillon qui tait en +moi, le monde s'y plut, et, peut-tre pour mon malheur, je fus engag +continuer. + +Je raconterai plus tard comment des circonstances particulires +amenrent ce changement, o je restai au fond trs consquent avec +moi-mme. L'ide srieuse que je m'tais faite de la foi et du devoir +fut cause que, la foi tant perdue, il ne m'tait pas possible de garder +un masque auquel tant d'autres se rsignent. Mais le pli tait pris. Je +ne fus pas prtre de profession, je le fus d'esprit. Tous mes dfauts +tiennent cela; ce sont des dfauts de prtre. Mes matres m'avaient +appris le mpris du laque et inculqu cette ide que l'homme qui n'a +pas une mission noble est le goujat de la cration. J'ai toujours ainsi +t trs injuste d'instinct envers la bourgeoisie. Au contraire, j'ai un +got vif pour le peuple, pour le pauvre. J'ai pu, seul en mon sicle, +comprendre Jsus et Franois d'Assise. Il tait craindre que cela ne +ft de moi un dmocrate la faon de Lamennais. Mais Lamennais changea +une foi pour une autre; il n'arriva que dans sa vieillesse la critique +et la froideur d'esprit, tandis que le travail qui me dtacha du +christianisme me rendit du mme coup impropre tout enthousiasme +pratique. Ce fut la philosophie mme de la connaissance qui, dans ma +rvolte contre la scolastique, fut profondment modifie en moi. + +Un inconvnient plus grave, c'est que, ne m'tant pas amus quand +j'tais jeune, et ayant pourtant dans le caractre beaucoup d'ironie et +de gaiet, j'ai d, l'ge o on voit la vanit de toute chose, devenir +d'une extrme indulgence pour des faiblesses que je n'avais point eu +me reprocher; si bien que des personnes qui n'ont peut-tre pas t +aussi sages que moi ont pu quelquefois se montrer scandalises de ma +mollesse. En politique surtout, les puritains n'y comprennent rien; +c'est l'ordre de choses o je suis le plus content de moi, et cependant +une foule de gens m'y tiennent pour trs relch. Je ne peux m'ter de +l'ide que c'est peut-tre aprs tout le libertin qui a raison et qui +pratique la vraie philosophie de la vie. De l quelques surprises, +quelques admirations exagres. Sainte-Beuve, Thophile Gautier, me +plurent un peu trop. Leur affectation d'immoralit m'empcha de voir le +dcousu de leur philosophie. La peur de sembler un pharisien, l'ide, +tout vanglique du reste, que l'immacul a le droit d'tre indulgent, +la crainte de tromper si, par hasard, tout ce que disent les professeurs +de philosophie n'tait pas vrai, ont donn ma morale un air +chancelant. En ralit, c'est qu'elle est toute preuve. Ces petites +liberts sont la revanche que je prends de ma fidlit observer la +rgle commune. De mme, en politique, je tiens des propos ractionnaires +pour n'avoir pas l'air d'un sectaire libral. Je ne veux pas qu'on me +croie plus dupe que je ne le suis en ralit; j'aurais horreur de +bnficier de mes opinions; je redoute surtout de me faire moi-mme +l'effet d'un placeur de faux billets de banque. Jsus, sur ce point, a +t mon matre plus qu'on ne pense, Jsus, qui aime provoquer, +narguer l'hypocrisie, et qui, par la parabole de l'Enfant prodigue, a +pos la morale sur sa vraie base, la bont du coeur, en ayant l'air d'en +renverser les fondements. + + la mme cause se rattache un autre de mes dfauts, une sorte de +mollesse dans la communication verbale de ma pense qui m'a presque +annul en certains ordres. Le prtre porte en tout sa politique sacre; +ce qu'il dit implique beaucoup de convenu. Sous ce rapport, je suis +rest prtre, et cela est d'autant plus absurde que je n'en retire aucun +bnfice ni pour moi, ni pour mes opinions. Dans mes crits, j'ai t +d'une sincrit absolue. Non seulement je n'ai rien dit que ce que je +pense; chose bien plus rare et plus difficile, j'ai dit tout ce que je +pense. Mais, dans ma conversation et ma correspondance, j'ai parfois +d'tranges dfaillances. Je n'y tiens presque pas, et, sauf le petit +nombre de personnes avec lesquelles je me reconnais une fraternit +intellectuelle, je dis chacun ce que je suppose devoir lui faire +plaisir. Ma nullit avec les gens du monde dpasse toute imagination. Je +m'embarque, je m'embrouille, je patauge, je m'gare en un tissu +d'inepties. Vou par une sorte de parti pris une politesse exagre, +une politesse de prtre, je cherche trop savoir ce que mon +interlocuteur a envie qu'on lui dise. Mon attention, quand je suis avec +quelqu'un, est de deviner ses ides et, par excs de dfrence, de les +lui servir anticipes. Cela se rattache la supposition que trs peu +d'hommes sont assez dtachs de leurs propres ides pour qu'on ne les +blesse pas en leur disant autre chose que ce qu'ils pensent. Je ne +m'exprime librement qu'avec les gens que je sais dgags de toute +opinion et placs au point de vue d'une bienveillante ironie +universelle. Quant ma correspondance, ce sera ma honte aprs ma mort, +si on la publie. crire une lettre est pour moi une torture. Je +comprends qu'on fasse le virtuose devant dix comme devant dix mille +personnes; mais devant une personne!... Avant d'crire, j'hsite, je +rflchis, je fais un plan pour un chiffon de quatre pages; souvent je +m'endors. Il n'y a qu' regarder ces lettres lourdement contournes, +ingalement tordues par l'ennui, pour voir que tout cela a t compos +dans la torpeur d'une demi-somnolence. Quand je relis ce que j'ai crit, +je m'aperois que le morceau est trs faible, que j'y ai mis une foule +de choses dont je ne suis pas sr. Par dsespoir, je ferme la lettre, +avec le sentiment de mettre la poste quelque chose de pitoyable. + +En somme, dans tous mes dfauts actuels, je retrouve les dfauts du +petit sminariste de Trguier. J'tais n prtre _a priori_, comme tant +d'autres naissent militaires, magistrats. Le seul fait que je +russissais dans mes classes tait un indice. quoi bon apprendre le +latin, sinon pour l'glise? Un paysan, voyant un jour mes dictionnaires: +Ce sont l, sans doute, me dit-il, les livres qu'on tudie quand on +doit tre prtre. Effectivement, au collge, tous ceux qui apprenaient +quelque chose se destinaient l'tat ecclsiastique. La prtrise +galait celui qui en tait revtu un noble. Quand vous rencontrez un +noble, entendais-je dire, vous le saluez, car il reprsente le roi; +quand vous rencontre un prtre, vous le saluez, car il reprsente Dieu. +Faire un prtre tait l'oeuvre par excellence; les vieilles filles qui +avaient quelque bien n'imaginaient pas de meilleur emploi de leur petite +fortune que d'entretenir au collge un jeune paysan pauvre et laborieux. +Ce prtre tait ensuite leur gloire, leur enfant, leur honneur. Elles le +suivaient dans sa carrire, et veillaient sur ses moeurs avec une sorte +de soin jaloux. + +La prtrise tait donc la consquence de mon assiduit l'tude. Avec +cela, j'tais sdentaire, impropre par ma faiblesse musculaire tous +les exercices du corps. J'avais un oncle voltairien, le meilleur des +hommes, qui voyait cela de mauvais oeil. Il tait horloger, et +m'envisageait comme devant tre le continuateur de son tat. Mes succs +le dsolaient; car il sentait bien que tout ce latin contreminait +sourdement ses projets et allait faire de moi une colonne de l'glise, +qu'il n'aimait pas. Il ne manquait jamais l'occasion de placer devant +moi son mot favori: Un ne charg de latin! Plus tard, lors de la +publication de mes premiers crits, il triompha. Je me reproche +quelquefois d'avoir contribu au triomphe de M. Homais sur son cur. Que +voulez-vous? c'est M. Homais qui a raison. Sans M. Homais, nous serions +tous brls vifs. Mais, je le rpte, quand on s'est donn bien du mal +pour trouver la vrit, il en cote d'avouer que ce sont les frivoles, +ceux qui sont bien rsolus ne lire jamais saint Augustin ou saint +Thomas d'Aquin, qui sont les vrais sages. Gavroche et M. Homais arrivant +d'emble et avec si peu de peine au dernier mot de la philosophie! c'est +bien dur penser. + +Mon jeune compatriote et ami, M. Quellien, pote breton d'une verve si +originale, le seul homme de notre temps chez lequel j'aie trouv la +facult de crer les mythes, a rendu ce tour de ma destine par une +fiction trs ingnieuse. Il prtend que mon me habitera, aprs ma mort, +sous la forme d'une mouette blanche, autour de l'glise ruine de +Saint-Michel, vieille masure frappe par la foudre, qui domine Trguier. +L'oiseau volera toutes les nuits avec des cris plaintifs autour de la +porte et des fentres barricades, cherchant pntrer dans le +sanctuaire, mais ignorant l'entre secrte; et ainsi, durant toute +l'ternit, sur cette colline, ma pauvre me gmira d'un gmissement +sans fin.--C'est l'me d'un prtre qui veut dire sa messe, murmurera +le paysan qui passe.--Il ne trouvera jamais d'enfant pour la lui +servir, rpliquera un autre. Effectivement, voil ce que je suis: un +prtre manqu. Quellien a trs bien compris ce qui fera toujours dfaut + mon glise, c'est l'enfant de choeur. Ma vie est comme une messe sur +laquelle pse un sort, un ternel _Introbo ad altare Dei_, et personne +pour rpondre: _Ad Deum qui ltificat juventutem meam_. Ma messe n'aura +pas de servant. Faute de mieux, je me la rponds moi-mme; mais ce +n'est pas la mme chose. + +Ainsi tout me prdestinait une modeste carrire ecclsiastique en +Bretagne. J'eusse t un trs bon prtre, indulgent, paternel, +charitable, sans reproche en mes moeurs. J'aurais t en prtre ce que +j'ai t en pre de famille, trs aim de mes ouailles, aussi peu gnant +que possible dans l'exercice de mon autorit. Certains dfauts que j'ai +fussent devenus des qualits. Certaines erreurs que je professe eussent +t le fait d'un homme qui a l'esprit de son tat. J'aurais supprim +quelques verrues, que je n'ai pas pris la peine, n'tant que laque, +d'extirper srieusement, mais qu'il n'et dpendu que de moi d'arracher. + +Ma carrire et t celle-ci: vingt-deux ans, professeur au collge de +Trguier; vers cinquante ans, chanoine, peut-tre grand vicaire +Saint-Brieuc, homme trs consciencieux, trs estim, bon et sr +directeur. Mdiocrement partisan des dogmes nouveaux, j'aurais pouss la +hardiesse jusqu' dire, comme beaucoup de bons ecclsiastiques, aprs le +concile du Vatican: _Posui custodiam ori meo_. Mon antipathie pour les +jsuites se ft exprime en ne parlant jamais d'eux; un fond de +gallicanisme mitig se ft dissimul sous le couvert d'une profonde +connaissance du droit canonique. + +Un incident extrieur vint changer tout cela. De la petite ville la plus +obscure de la province la plus perdue, je fus jet, sans prparation, +dans le milieu parisien le plus vivant. Le monde me fut rvl; mon tre +se ddoubla; le Gascon prit le dessus sur le Breton; plus de _custodia +oris mei_; adieu le cadenas que j'aurais sans cela mis ma bouche! Pour +le fond, je restai le mme. Mais, ciel! combien les applications +furent changes! J'avais vcu jusque-l dans un hypoge, clair de +lampes fumeuses; maintenant le soleil et la lumire allaient m'tre +montrs. + + +II + +Vers le mois d'avril 1838, M. de Talleyrand, en son htel de la rue +Saint-Florentin, sentant sa fin approcher, crut devoir aux conventions +humaines un dernier mensonge et rsolut de se rconcilier, pour les +apparences, avec une glise dont la vrit, une fois reconnue par lui, +le convainquait de sacrilge et d'opprobre. Il fallait, pour cette +dlicate opration, non un prtre srieux de vieille cole gallicane, +qui aurait pu avoir l'ide de rtractations motives, de rparations, de +pnitence, non un jeune ultramontain de la nouvelle cole, qui et tout +d'abord inspir au vieillard une complte antipathie; il fallait un +prtre mondain, lettr, aussi peu philosophe que possible, nullement +thologien, ayant avec les anciennes classes ces relations d'origine et +de socit sans lesquelles l'vangile a peu d'accs en des cercles pour +lesquels il n'a pas t fait. M. l'abb Dupanloup, dj connu par ses +succs au catchisme de l'Assomption, auprs d'un public plus exigeant +en fait de jolies phrases qu'en fait de doctrine, tait juste l'homme +qu'il fallait pour participer innocemment une collusion que les mes +faciles se laisser toucher devaient pouvoir envisager comme un +difiant coup de la grce. Ses relations avec madame la duchesse de +Dino, et surtout avec sa fille, dont il avait fait l'ducation +religieuse, sa parfaite entente avec M. de Qulen, les protections +aristocratiques qui, ds le dbut de sa carrire, l'avaient entour et +l'avaient fait accepter dans le faubourg Saint-Germain comme quelqu'un +qui en est, le dsignaient pour une oeuvre de tact mondain plutt que de +thologie, o il fallait savoir duper la fois le monde et le ciel. + +On prtend qu'au premier moment, surpris de quelques hsitations de la +part de celui qui allait le convertir, M. de Talleyrand aurait dit: +Voil un jeune prtre qui ne sait pas son tat. S'il dit cela, il se +trompa tout fait. Ce jeune prtre savait son art comme personne ne le +sut jamais. Le vieillard, dcid ne biffer sa vie que quand il +n'aurait plus une heure vivre, opposait toutes les supplications un +obstin Pas encore! Le _Sto ad ostium et pulso_ dut tre pratiqu avec +une rare habilit. Un vanouissement, une brusque acclration dans la +marche de l'agonie, pouvait tout perdre. Une importunit dplace +pouvait amener un _non_ qui et renvers l'oeuvre si savamment concerte. +Le 17 mai, jour de la mort du vieux pcheur, au matin, rien n'tait +sign encore. L'angoisse tait extrme. On sait l'importance que les +catholiques attachent au moment de la mort. Si les rmunrations et les +chtiments futurs ont quelque ralit, il est clair que ces +rmunrations et ces chtiments doivent tre proportionns une vie +entire de vertu ou de vice. Le catholique ne l'entend pas ainsi. Une +bonne mort couvre tout. Le salut est remis au hasard de la dernire +heure. Le temps pressait; on rsolut de tout oser. M. Dupanloup se +tenait dans une pice ct du malade. La charmante enfant que le +vieillard admettait toujours avec un sourire fut dpche prs de son +lit. miracle de la grce! la rponse fut _oui_; le prtre entra; cela +dura quelques minutes, et Dieu dut se montrer content: on lui avait fait +sa part. Le jeune catchiste de l'Assomption sortit, tenant un papier +que le mourant avait sign de sa grande signature complte: +_Charles-Maurice de Talleyrand-Prigord, prince de Bnvent_. + +Ce fut une grande joie, sinon dans le ciel, au moins dans le monde +catholique du faubourg Saint-Germain et du faubourg Saint-Honor. On sut +gr de cette victoire, sans doute, avant tout la grce fminine qui +avait russi, en entourant de caresses le vieillard, lui faire +rtracter tout son pass rvolutionnaire, mais aussi au jeune +ecclsiastique qui avait su, quoi qu'on en dise, avec une habilet +suprieure, amener bonne fin une ngociation o il tait si facile +d'chouer. M. Dupanloup fut de ce jour un des premiers prtres de +France. Le monde le plus riche et le plus influent de Paris lui offrit +ce qu'il voulut, places, honneurs, importance, argent. Il accepta +l'argent. Gardez-vous de croire que ce ft l un calcul personnel; +jamais homme ne porta plus loin le dsintressement que M. Dupanloup; le +mot de la Bible qu'il citait le plus souvent, et qu'il aimait doublement +parce qu'il tait biblique et qu'il finissait par hasard comme un vers +latin, tait: _Da mihi animas, cetera tolle tibi_. Un plan gnral de +grande propagande par l'ducation classique et religieuse s'tait ds +lors empar de son esprit, et il allait s'y vouer avec l'ardeur +passionne qu'il portait dans toutes les oeuvres dont il s'occupait. + +Le sminaire Saint-Nicolas du Chardonnet, situ ct de l'glise de ce +nom, entre la rue Saint-Victor et la rue de Pontoise, tait devenu, +depuis la Rvolution, le petit sminaire du diocse de Paris. Telle +n'avait pas t sa destination primitive. Dans le grand mouvement de +rforme ecclsiastique qui marqua en France la premire moiti du XVIIe +sicle et auquel se rattachent les noms de Vincent de Paul, d'Olier, de +Brulle, du Pre Eudes, l'glise Saint-Nicolas du Chardonnet joua un +rle analogue celui de Saint-Sulpice, quoique moins considrable. +Cette paroisse, qui tirait son nom du champ de chardons bien connu des +tudiants de l'Universit de Paris au moyen ge, tait alors le centre +d'un quartier riche, habit surtout par la magistrature. Comme Olier +fonda le sminaire Saint-Sulpice, Adrien de Bourdoise fonda la compagnie +des prtres Saint-Nicolas du Chardonnet, et fit de la maison ainsi +constitue une ppinire de jeunes ecclsiastiques qui a exist jusqu' +la Rvolution. Mais la compagnie de Saint-Nicolas du Chardonnet ne fut +pas, comme la socit de Saint-Sulpice, mre d'tablissements du mme +genre dans le reste de la France. En outre, la socit des nicolates ne +ressuscita pas aprs la Rvolution comme celle des sulpiciens; le +btiment de la rue Saint-Victor demeura sans objet; lors du Concordat, +on le donna au diocse de Paris pour servir de petit sminaire. Jusqu'en +1837 cet tablissement n'eut aucun clat. La renaissance brillante du +clricalisme lettr et mondain se fait entre 1830 et 1840. Saint-Nicolas +fut, durant le premier tiers du sicle, un obscur tablissement +religieux; les tudes y taient faibles; le nombre des lves restait +fort au-dessous des besoins du diocse. Un prtre assez remarquable le +dirigea pourtant, ce fut M. l'abb Frre, thologien profond, trs vers +dans la mystique chrtienne. Mais c'tait l'homme le moins fait pour +veiller et stimuler des enfants faisant leurs tudes littraires. +Saint-Nicolas fut sous sa direction une maison tout ecclsiastique, peu +nombreuse, n'ayant en vue que la clricature, un sminaire par +anticipation, ouvert aux seuls sujets qui se destinaient l'tat +ecclsiastique, et o le ct profane des tudes tait tout fait +nglig. + +M. de Qulen eut une vise de gnie en confiant la direction de cette +maison M. Dupanloup. L'aristocratique prlat n'apprciait pas beaucoup +la direction toute clricale de l'abb Frre; il aimait la pit, mais +la pit mondaine, de bon ton, sans barbarie scolastique ni jargon +mystique, la pit comme complment d'un idal de bonne socit, qui +tait, vrai dire, sa principale religion. Si Hugues ou Richard de +Saint-Victor se fussent prsents lui comme des pdants ou des +rustres, il les et pris en maigre estime. Il avait pour M. Dupanloup la +plus vive affection. Celui-ci tait alors lgitimiste et ultramontain. +Il a fallu les exagrations des temps qui ont suivi pour intervertir les +rles et pour qu'on ait pu le considrer comme un gallican et un +orlaniste. M. de Qulen trouvait en lui un fils spirituel, partageant +ses ddains, ses prjugs. Il savait sans doute le secret de sa +naissance. Les familles qui avaient veill paternellement sur le jeune +ecclsiastique, qui en avaient fait un homme bien lev et qui l'avaient +introduit dans leur monde ferm, taient celles que connaissait le noble +archevque et qui formaient pour lui les confins de l'univers. J'ai vu +M. de Qulen; il m'a laiss l'ide du parfait vque de l'ancien rgime. +Je me rappelle sa beaut (une beaut de femme), sa taille lgante, la +ravissante grce de ses mouvements. Son esprit n'avait d'autre culture +que celle de l'homme du monde d'une excellente ducation. La religion +tait pour lui insparable des bonnes manires et de la dose de bon sens +relatif que donnent les tudes classiques. Telle tait aussi la mesure +intellectuelle de M. Dupanloup. Ce n'tait ni la belle imagination qui +assure une valeur durable certaines oeuvres de Lacordaire et de +Montalembert, ni la profonde passion de Lamennais; l'humanisme, la bonne +ducation, taient ici le but, la fin, le terme de toute chose; la +faveur des gens du monde bien levs devenait le suprme criterium du +bien. De part et d'autre, absence complte de thologie. On se +contentait de la rvrer de loin. Les tudes thologiques de ces hommes +distingus avaient t trs faibles. Leur foi tait vive et sincre; +mais c'tait une foi implicite, ne s'occupant gure des dogmes qu'il +faut croire. Ils sentaient le peu de succs qu'aurait la scolastique +auprs du seul public dont ils se proccupaient, le public mondain et +assez frivole qu'a devant lui un prdicateur de Saint-Roch ou de +Saint-Thomas d'Aquin. + +C'est dans ces dispositions d'esprit que M. de Qulen remit entre les +mains de M. Dupanloup l'austre et obscure maison de l'abb Frre et +d'Adrien de Bourdoise. Le petit sminaire de Paris n'avait t +jusque-l, aux termes du Concordat, que la ppinire des prtres de +Paris, ppinire bien insuffisante, strictement limite l'objet que la +loi lui prescrivait. C'tait bien autre chose que rvait le nouveau +suprieur port par le choix de l'archevque la fonction, peu +recherche, de diriger les tudes des jeunes clercs. Tout lui parut +reconstruire, depuis les btiments, o le marteau ne laissa d'entier que +les murs, jusqu'au plan des tudes, que M. Dupanloup rforma de fond en +comble. Deux points essentiels rsumrent sa pense. D'abord, il vit +qu'un petit sminaire tout ecclsiastique n'avait Paris aucune chance +de succs, et ne suffirait jamais au recrutement du diocse. Il conut +l'ide, par des informations s'tendant surtout l'ouest de la France +et la Savoie, son pays natal, d'amener Paris les sujets d'esprance +qui lui taient signals. Puis il voulut que sa maison ft une maison +d'ducation modle telle qu'il la concevait, et non plus un sminaire au +type asctique et clrical. Il prtendit, chose dlicate peut-tre, que +la mme ducation servt aux jeunes clercs et aux fils des premires +familles de France. La russite de la difficile affaire de la rue +Saint-Florentin l'avait mis la mode dans le monde lgitimiste; +quelques relations avec le monde orlaniste lui assuraient une autre +clientle dont il n'tait pas bon de se priver. l'afft de tous les +vents de la mode et de la publicit, il ne ngligeait rien de ce qui +avait la faveur du moment. Sa conception du monde tait trs +aristocratique; mais il admettait trois aristocraties, la noblesse, le +clerg et la littrature. Ce qu'il voulait, c'tait une ducation +librale, pouvant convenir galement au clerg et la jeunesse du +faubourg Saint-Germain, sur la base de la pit chrtienne et des +lettres classiques. L'tude des sciences tait peu prs exclue; il +n'en avait pas la moindre ide. + +La vieille maison de la rue Saint-Victor fut ainsi, pendant quelques +annes, la maison de France o il y eut le plus de noms historiques ou +connus; y obtenir une place pour un jeune homme tait une grce +chrement marchande. Les sommes trs considrables dont les familles +riches achetaient cette faveur servaient l'ducation gratuite des +jeunes gens sans fortune qui taient signals par des succs constants. +La foi absolue de M. Dupanloup dans les tudes classiques se montrait en +ceci. Ces tudes, pour lui, faisaient partie de la religion. La jeunesse +destine l'tat ecclsiastique et la jeunesse destine au premier rang +social lui paraissaient devoir tre leves de la mme manire. Virgile +lui semblait faire partie de la culture intellectuelle d'un prtre au +moins autant que la Bible. Pour une lite de la jeunesse clricale, il +esprait qu'il sortirait de ce mlange avec des jeunes gens du monde, +soumis aux mmes disciplines, une teinture et des habitudes plus +distingues que celles qui rsultent de sminaires peupls uniquement +d'enfants pauvres et de fils de paysans. Le fait est qu'il ralisa sous +ce rapport des prodiges. Compose de deux lments en apparence +inconciliables, la maison avait une parfaite unit. L'ide que le talent +primait tout le reste touffait les divisions, et, au bout de huit +jours, le plus pauvre garon dbarqu de province, gauche, embarrass, +s'il faisait un bon thme ou quelques vers latins bien tourns, tait +l'objet de l'envie du petit millionnaire qui payait sa pension sans s'en +douter. + +En cette anne 1838, j'obtins justement, au collge de Trguier, tous +les prix de ma classe. Le _palmares_ tomba sous les yeux d'un des hommes +clairs que l'ardent capitaine employait recruter sa jeune arme. En +une minute, mon sort fut dcid. Faites-le venir, dit l'imptueux +suprieur. J'avais quinze ans et demi; nous n'emes pas le temps de la +rflexion. J'tais en vacances chez un ami, dans un village prs de +Trguier; le 4 septembre, dans l'aprs-midi, un exprs vint me chercher. +Je me rappelle ce retour comme si c'tait d'hier. Il y avait une lieue +faire pied travers la campagne. Les sonneries pieuses de l'_Angelus_ +du soir, se rpondant de paroisse en paroisse, versaient dans l'air +quelque chose de calme, de doux et de mlancolique, image de la vie que +j'allais quitter pour toujours. Le lendemain, je partais pour Paris; le +7, je vis des choses aussi nouvelles pour moi que si j'avais t jet +brusquement en France de Tahiti ou de Tombouctou. + + +III + +Oui, un lama bouddhiste ou un faquir musulman, transport en un clin +d'oeil d'Asie en plein boulevard, serait moins surpris que je ne le fus +en tombant subitement dans un milieu aussi diffrent de celui de mes +vieux prtres de Bretagne, ttes vnrables, totalement devenues de bois +ou de granit, sortes de colosses osiriens semblables ceux que je +devais admirer plus tard en gypte, se dveloppant en longues alles, +grandioses en leur batitude. Ma venue Paris fut le passage d'une +religion une autre. Mon christianisme de Bretagne ne ressemblait pas +plus celui que je trouvais ici qu'une vieille toile, dure comme une +planche, ne ressemble de la percale. Ce n'tait pas la mme religion. +Mes vieux prtres, dans leur lourde chape romane, m'apparaissaient comme +des mages, ayant les paroles de l'ternit; maintenant, ce qu'on me +prsentait, c'tait une religion d'indienne et de calicot, une pit +musque, enrubanne, une dvotion de petites bougies et de petits pots +de fleurs, une thologie de demoiselles, sans solidit, d'un style +indfinissable, composite comme le frontispice polychrome d'un livre +d'Heures de chez Lebel. + +Ce fut la crise la plus grave de ma vie. Le Breton jeune est +difficilement transplantable. La vive rpulsion morale que j'prouvais, +complique d'un changement total dans le rgime et les habitudes, me +donna le plus terrible accs de nostalgie. L'internat me tuait. Les +souvenirs de la vie libre et heureuse que j'avais jusque-l mene avec +ma mre me peraient le coeur. Je n'tais pas le seul souffrir. M. +Dupanloup n'avait pas calcul toutes les consquences de ce qu'il +faisait. Sa manire d'agir, imprieuse la faon d'un gnral d'arme, +ne tenait pas compte des morts et des malades parmi ses jeunes recrues. +Nous nous communiquions nos tristesses. Mon meilleur ami, un jeune homme +de Coutances, je crois, transport comme moi, excellent coeur, s'isola, +ne voulut rien voir, mourut. Les Savoisiens se montraient bien moins +acclimatables encore. Un d'eux, plus g que moi, m'avouait que, chaque +soir, il mesurait la hauteur du dortoir du troisime tage au-dessus du +pav de la rue Saint-Victor. Je tombai malade; selon toutes les +apparences, j'tais perdu. Le Breton qui est au fond de moi s'garait en +des mlancolies infinies. Le dernier _Angelus_ du soir que j'avais +entendu rouler sur nos chres collines et le dernier soleil que j'avais +vu se coucher sur ces tranquilles campagnes me revenaient en mmoire +comme des flches aigus. + +Selon les rgles ordinaires, j'aurais d mourir; j'aurais peut-tre +mieux fait. Deux amis que j'amenai avec moi de Bretagne, l'anne +suivante, donnrent cette grande marque de fidlit: ils ne purent +s'habituer ce monde nouveau et repartirent. Je songe quelquefois qu'en +moi le Breton mourut; le Gascon, hlas! eut des raisons suffisantes de +vivre. Ce dernier s'aperut mme que ce monde nouveau tait fort curieux +et valait la peine qu'on s y attacht. + +Au fond, celui qui me sauva fut celui qui m'avait mis cette cruelle +preuve. Je dois deux choses M. Dupanloup: de m'avoir fait venir +Paris et de m'avoir empch de mourir en y arrivant. La vie sortait de +lui; il m'entrana. Naturellement, il s'occupa d'abord peu de moi. +L'homme le plus la mode du clerg parisien, ayant une maison de deux +cents lves diriger ou plutt fonder, ne pouvait avoir le souci +personnel de l'enfant le plus obscur. Une circonstance singulire fut un +lien entre nous. Le fond de ma blessure tait le souvenir trop vivant de +ma mre. Ayant toujours vcu seul auprs d'elle, je ne pouvais me +dtacher des images de la vie si douce que j'avais gote pendant des +annes. J'avais t heureux, j'avais t pauvre avec elle. Mille dtails +de cette pauvret mme, rendus plus touchants par l'absence, me +creusaient le coeur. Pendant la nuit, je ne pensais qu' elle; je ne +pouvais prendre aucun sommeil. Ma seule consolation tait de lui crire +des lettres pleines d'un sentiment tendre et tout humides de regrets. +Nos lettres, selon l'usage des maisons religieuses, taient lues par un +des directeurs. Celui qui tait charg de ce soin fut frapp de l'accent +d'amour profond qui tait dans ces pages d'enfant. Il communiqua une de +mes lettres M. Dupanloup, qui en fut tout fait tonn. + +Le plus beau trait du caractre de M. Dupanloup tait l'amour qu'il +avait pour sa mre. Quoique sa naissance ft, par un ct, la plus +grande difficult de sa vie, il honorait sa mre d'un vrai culte. Cette +vieille dame demeurait ct de lui; nous ne la voyions jamais; nous +savions cependant que, tous les jours, il passait quelque temps avec +elle. Il disait souvent que la valeur des hommes est en proportion du +respect qu'ils ont eu pour leur mre. Il nous donnait cet gard des +rgles excellentes, que j'avais du reste toujours pratiques, comme de +ne jamais tutoyer sa mre et de ne jamais finir une lettre elle +adresse sans y mettre le mot _respect_. Par l, il y eut entre nous une +vraie tincelle de communication. Le jour o ma lettre lui fut remise +tait un vendredi. C'tait le jour solennel. Le soir, on lisait en sa +prsence les places et les notes de la semaine. Je n'avais pas cette +fois-l russi ma composition: j'tais le cinquime ou le sixime. Ah! +dit-il, si le sujet et t celui d'une lettre que j'ai lue ce matin, +Ernest Renan et t le premier. Ds lors, il me remarqua. J'existai +pour lui, il fut pour moi ce qu'il tait pour tous, un principe de vie, +une sorte de dieu. Un culte remplaa un culte, et le sentiment de mes +premiers matres s'en trouva fort affaibli. + +Ceux-l seuls, en effet, qui ont connu Saint-Nicolas du Chardonnet dans +ces annes brillantes de 1838 1844, peuvent se faire une ide de la +vie intense qui s'y dveloppait[10]. Et cette vie n'avait qu'une seule +source, un seul principe, M. Dupanloup lui-mme. Il tait sa maison tout +entire. Le rglement, l'usage, l'administration, le gouvernement +spirituel et temporel, c'tait lui. La maison tait pleine de parties +dfectueuses; il supplait tout. L'crivain, l'orateur, chez lui, +taient de second ordre; l'ducateur tait tout fait sans gal. +L'ancien rglement de Saint-Nicolas du Chardonnet renfermait, comme tous +les rglements de sminaire, un exercice appel _la lecture +spirituelle_. Tous les soirs, une demi-heure devait tre consacre la +lecture d'un ouvrage asctique; M. Dupanloup se substitua d'emble +saint Jean Climaque et aux _Vies des Pres du dsert_. Cette demi-heure, +il la prit pour lui. Tous les jours, il se mit directement en rapport +avec la totalit de ses lves par un entretien intime, souvent +comparable, pour l'abandon et le naturel, aux homlies de Jean +Chrysostome dans la _Pala_ d'Antioche. Toute circonstance de la vie +intrieure de la maison, tout vnement personnel au suprieur ou l'un +des lves, tait l'occasion d'un entretien rapide, anim. La sance des +notes du vendredi tait quelque chose de plus saisissant et plus +personnel encore. Chacun vivait dans l'attente de ce jour. Les +observations dont le suprieur accompagnait la lecture des notes taient +la vie ou la mort. Il n'y avait aucune punition dans la maison; la +lecture des notes et les rflexions du suprieur taient l'unique +sanction qui tenait tout en haleine et en veil. + +Ce rgime avait ses inconvnients, cela est hors de doute. Ador de ses +lves, M. Dupanloup n'tait pas toujours agrable ses collaborateurs. +On m'a dit que, plus tard, dans son diocse, les choses se passrent de +la mme manire, qu'il fut toujours plus aim de ses laques que de ses +prtres. Il est certain qu'il crasait tout autour de lui. Mais sa +violence mme nous attachait; car nous sentions que nous tions son but +unique. Ce qu'il tait, c'tait un veilleur incomparable; pour tirer de +chacun de ses lves la somme de ce qu'il pouvait donner, personne ne +l'galait. Chacun de ses deux cents lves existait distinct dans sa +pense; il tait pour chacun d'eux l'excitateur toujours prsent, le +motif de vivre et de travailler. Il croyait au talent et en faisait la +base de la foi. Il rptait souvent que l'homme vaut en proportion de sa +facult d'admirer. Son admiration n'tait pas toujours assez claire +par la science; mais elle venait d'une grande chaleur d'me et d'un coeur +vraiment possd de l'amour du beau. Il a t le Villemain de l'cole +catholique. M. Villemain fut, parmi les laques, l'homme qu'il a le plus +aim et le mieux compris. Chaque fois qu'il venait de le voir, il nous +racontait la conversation qu'il avait eue avec lui sur le ton de la plus +chaleureuse sympathie. + +Les dfauts de l'ducation qu'il donnait taient les dfauts mmes de +son esprit. Il tait trop peu rationnel, trop peu scientifique. On et +dit que ses deux cents lves taient destins tre tous potes, +crivains, orateurs. Il estimait peu l'instruction sans le talent. Cela +se voyait surtout l'entre des nicolates Saint-Sulpice, o le +talent n'avait aucune valeur, o la scolastique et l'rudition taient +seules prises. Quand il s'agissait de faire de la logique et de la +philosophie en latin barbare, ces esprits, trop nourris de +belles-lettres, taient rfractaires et se refusaient une aussi rude +nourriture. Aussi les nicolates taient-ils peu estims +Saint-Sulpice. On n'y nommait jamais M. Dupanloup; on le trouvait trop +peu thologien. Quand un ancien lve de Saint-Nicolas se hasardait +rappeler cette maison, quelque vieux directeur se trouvait l pour dire: +Oh! oui, du temps de M. Bourdoise..., montrant clairement qu'il +n'admettait pour cette maison d'autre illustration que son pass du +XVIIe sicle. + +Faibles quelques gards, ces tudes de Saint-Nicolas taient trs +distingues, trs littraires. L'ducation clricale a une supriorit +sur l'ducation universitaire, c'est sa libert en tout ce qui ne touche +pas la religion. La littrature y est livre toutes les disputes; le +joug du dogme classique y est moins lourd. C'est ainsi que Lamartine, +form tout entier par l'ducation clricale, a bien plus d'intelligence +qu'aucun universitaire; quand l'mancipation philosophique vient +ensuite, cela produit des esprits trs ouverts. Je sortis de mes tudes +classiques sans avoir lu Voltaire; mais je savais par coeur les _Soires +de Saint-Ptersbourg_. Ce style, dont je ne vis que plus tard les +dfauts, m'excitait vivement. Les discussions du romantisme pntraient +dans la maison de toutes parts; on ne parlait que de Lamartine, de +Victor Hugo. Le suprieur s'y mlait, et, pendant prs d'un an, aux +lectures spirituelles, il ne fut pas question d'autre chose. L'autorit +faisait ses rserves; mais les concessions allaient bien au del des +rserves. C'est ainsi que je connus les batailles du sicle. Plus tard, +la libert de penser arriva galement jusqu' moi par les _Solvuntur +objecta_ des Thologies. La grande bonne foi de l'ancien enseignement +ecclsiastique consistait ne rien dissimuler de la force des +objections; comme les rponses taient trs faibles, un bon esprit +pouvait faire son profit de la vrit o il la trouvait. + +Le cours d'histoire fut pour moi une autre cause de vif veil. M. l'abb +Richard[11] faisait ce cours dans l'esprit de l'cole moderne, de la +manire la plus distingue. Je ne sais pourquoi il cessa de professer le +cours de notre anne; il fut remplac par un directeur, trs occup +d'ailleurs, qui se contenta de nous lire d'anciens cahiers, auxquels il +mlait des extraits de livres modernes. Or, parmi ces volumes modernes, +qui dtonnaient souvent avec les vieilles routines des cahiers, j'en +remarquai un qui produisait sur moi un effet singulier. Ds que le +charg de cours le prenait et se mettait le lire, je n'tais plus +capable de prendre une note; une sorte d'harmonie me saisissait, +m'enivrait. C'tait Michelet, les parties admirables de Michelet, dans +les tomes V et VI de l'_Histoire de France_. Ainsi le sicle pntrait +jusqu' moi par toutes les fissures d'un ciment disjoint. J'tais venu +Paris form moralement, mais ignorant autant qu'on peut l'tre. J'eus +tout dcouvrir. J'appris avec tonnement qu'il y avait des laques +srieux et savants; je vis qu'il existait quelque chose en dehors de +l'antiquit et de l'glise, et en particulier qu'il y avait une +littrature contemporaine digne de quelque attention. La mort de Louis +XIV ne fut plus pour moi la fin du monde. Des ides, des sentiments +m'apparurent, qui n'avaient eu d'expression ni dans l'antiquit, ni au +XVIIe sicle. + +Ainsi le germe qui tait en moi fut fcond. Quoique antipathique par +bien des cts ma nature, cette ducation fut comme le ractif qui fit +tout vivre et tout clater. L'essentiel, en effet, dans l'ducation, ce +n'est pas la doctrine enseigne, c'est l'veil. Autant le srieux de ma +foi religieuse avait t atteint en trouvant sous les mmes noms des +choses si diffrentes, autant mon esprit but avidement le breuvage +nouveau qui lui tait offert. Le monde s'ouvrit pour moi. Malgr sa +prtention d'tre un asile ferm aux bruits du dehors, Saint-Nicolas +tait cette poque la maison la plus brillante et la plus mondaine. +Paris y entrait pleins bords par les portes et les fentres, Paris +tout entier, moins la corruption, je me hte de le dire, Paris avec ses +petitesses et ses grandeurs, ses hardiesses et ses chiffons, sa force +rvolutionnaire et ses mollesses flasques. Mes vieux prtres de Bretagne +savaient bien mieux les mathmatiques et le latin que mes nouveaux +matres; mais ils vivaient dans des catacombes sans lumire et sans air. +Ici, l'atmosphre du sicle circulait librement. Dans nos promenades +Gentilly, aux rcrations du soir, nos discussions taient sans fin. Les +nuits, aprs cela, je ne dormais pas: Hugo et Lamartine me remplissaient +la tte. Je compris la gloire, que j'avais cherche si vaguement la +vote de la chapelle de Trguier. Au bout de quelque temps, une chose +tout fait inconnue m'tait rvle. Les mots talent, clat, rputation +eurent un sens pour moi. J'tais perdu pour l'idal modeste que mes +anciens matres m'avaient inculqu; j'tais engag sur une mer o toutes +les temptes, tous les courants du sicle avaient leur contre-coup. Il +tait crit que ces courants et ces temptes emporteraient ma barque +vers des rivages o mes anciens amis me verraient aborder avec terreur. + +Mes succs dans les classes taient trs ingaux. Je fis un jour un +_Alexandre_, qui doit tre au _Cahier d'honneur_, et que je publierais +si je l'avais. Mais les compositions de pure rhtorique m'inspiraient un +profond ennui; je ne pus jamais faire un discours supportable. propos +d'une distribution de prix, nous donnmes une reprsentation du concile +de Clermont; les diffrents discours qui purent tre tenus en cette +circonstance furent mis au concours. J'chouai totalement dans Pierre +l'Ermite et Urbain II; mon Godefroy de Bouillon fut jug aussi dnu que +possible d'esprit militaire. Un hymne guerrier en strophes saphiques et +adoniques fut trouv moins mauvais. Mon refrain, _Sternite Turcas_, +solution brve et tranchante de la question d'Orient, fut adopt dans la +rcitation publique. J'tais trop srieux pour ces enfantillages. On +nous donnait faire des rcits du moyen ge, qui se terminaient +toujours par quelque beau miracle; j'abusais dplorablement des +gurisons de lpreux. Le souvenir de mes premires tudes de +mathmatiques, qui avaient t assez fortes, me revenait quelquefois. +J'en parlais mes condisciples, que cela faisait beaucoup rire. Ces +tudes leur paraissaient quelque chose de tout fait bas, compares aux +exercices littraires qu'on leur prsentait comme le but suprme de +l'esprit humain. Ma force de raisonnement ne se rvla que plus tard, en +philosophie, Issy. La premire fois que mes condisciples m'entendirent +argumenter en latin, ils furent surpris. Ils virent bien alors que +j'tais d'une autre race qu'eux et que je continuerais marcher quand +ils auraient trouv leur point d'arrt. Mais, en rhtorique, je laissai +un renom douteux. crire sans avoir dire quelque chose de pens +personnellement me paraissait ds lors le jeu d'esprit le plus +fastidieux. + +Le fond des ides qui formait la base de cette ducation tait faible; +mais la forme tait brillante, et un sentiment noble dominait et +entranait tout. J'ai dit qu'il n'y avait dans la maison aucune +punition; il serait plus exact de dire qu'il n'y en avait qu'une, +l'expulsion. moins de faute trs grave, cette expulsion n'avait rien +de blessant; on n'en donnait pas les motifs: Vous tes un excellent +jeune homme; mais votre esprit n'est pas ce qu'il nous faut; +sparons-nous amis; quel service puis-je vous rendre? Tel tait le +rsum du discours d'adieu du suprieur l'lve congdi. On prisait +si haut la faveur de participer une ducation tenue pour +exceptionnelle, que cette paternelle dclaration tait redoute comme un +arrt de mort. + +L est une des supriorits que prsentent les tablissements +ecclsiastiques sur ceux de l'tat; le rgime y est trs libral, car +personne n'a droit d'y tre; la coercition y devient tout de suite la +sparation. L'tablissement de l'tat a quelque chose de militaire, de +froid, de dur, et avec cela une cause de grande faiblesse, puisque +l'lve a un droit obtenu au concours dont on ne peut le priver. Pour ma +part, j'ai peine comprendre une cole normale, par exemple, o le +directeur ne puisse pas dire, sans s'expliquer davantage, aux sujets +dnus de vocation: Vous n'avez pas l'esprit de notre tat; en dehors +de cela, vous devez avoir tous les mrites; vous russirez mieux +ailleurs. Adieu. La punition mme la plus lgre implique un principe +servile d'obissance par crainte. Pour moi, je ne crois pas qu' aucune +poque de ma vie j'aie obi; oui, j'ai t docile, soumis, mais un +principe spirituel, jamais une force matrielle procdant par la +crainte du chtiment. Ma mre ne me commanda jamais rien. Entre moi et +mes matres ecclsiastiques tout fut libre et spontan. Qui a connu ce +_rationabile obsequium_ n'en peut plus souffrir d'autre. Un ordre est +une humiliation; qui a obi est un _capitis minor_, souill dans le +germe mme de la vie noble. L'obissance ecclsiastique n'abaisse pas; +car elle est volontaire, et on peut se sparer. Dans une des utopies de +socit aristocratique que je rve il n'y aurait qu'une seule peine, la +peine de mort, ou plutt l'unique sanction serait un lger blme des +autorits reconnues, auquel aucun homme d'honneur ne survivrait. Je +n'aurais pu tre soldat; j'aurais dsert ou je me serais suicid. Je +crains que les nouvelles institutions militaires, n'admettant ni +exception ni quivalent, n'amnent un affreux abaissement. Forcer tous +subir l'obissance, c'est tuer le gnie et le talent. Qui a pass des +annes au port d'armes la faon allemande est mort pour les oeuvres +fines; aussi l'Allemagne, depuis qu'elle s'est donne tout entire la +vie militaire, n'aurait plus de talent si elle n'avait les juifs, envers +qui elle est si ingrate. + +La gnration, qui avait de quinze vingt ans au moment d'clat que je +raconte et qui fut court, a maintenant de cinquante-cinq soixante ans. +A-t-elle rempli les esprances illimites qu'avait conues l'me ardente +de notre grand ducateur? Non assurment; si ses esprances avaient t +ralises, c'est le monde entier qui et t chang de fond en comble, +et on ne s'aperoit pas d'un tel changement. M. Dupanloup aimait trop +peu son sicle et lui faisait trop peu de concessions pour qu'il pt lui +tre donn de former des hommes au droit fil du temps. Quand je me +figure une de ces lectures spirituelles o le matre rpandait si +abondamment son esprit, cette salle du rez-de-chausse, avec ses bancs +serrs o se pressaient deux cents figures d'enfants tenus immobiles par +l'attention et le respect, et que je me demande vers quels vents du ciel +se sont envoles ces deux cents mes si fortement unies alors par +l'ascendant du mme homme, je trouve plus d'un dchet, plus d'un cas +singulier. Comme il est naturel, je trouve d'abord des vques, des +archevques, des ecclsiastiques considrables, tous relativement +clairs et modrs. Je trouve des diplomates, des conseillers d'tat, +d'honorables carrires dont quelques-unes eussent t plus brillantes si +la tentative du 16 mai et russi. Mais voici quelque chose d'trange. +ct de tel pieux condisciple prdestin l'piscopat, j'en vois un qui +aiguisera si savamment son couteau pour tuer son archevque, qu'il +frappera juste au coeur... Je crois me rappeler Verger; je peux dire de +lui ce que disait Sacchetti de cette petite Florentine qui fut +canonise: _Fu mia vicina, andava come le altre_. Cette ducation avait +des dangers: elle surchauffait, surexcitait, pouvait trs bien rendre +fou (Verger l'tait bel et bien). + +Un exemple plus frappant encore du _Spiritus ubi vult spirat_ fut celui +de H. de ***. Quand j'arrivai Saint-Nicolas, il fut ma plus grande +admiration. Son talent tait hors ligne: il avait sur tous ses +condisciples de rhtorique une immense supriorit. Sa pit, srieuse +et vraiment leve, provenait d'une nature doue des plus hautes +aspirations. H. de *** ralisait, d'aprs nos ides, la perfection mme; +aussi, selon l'usage des maisons ecclsiastiques, o les lves avancs +partagent les fonctions des matres, tait-il charg des rles les plus +importants. Sa pit se maintint plusieurs annes au sminaire +Saint-Sulpice. Durant des heures, aux ftes surtout, on le voyait la +chapelle, baign de larmes. Je me souviens d'un soir d't, sous les +ombrages de Gentilly (Gentilly tait la maison de campagne du petit +sminaire Saint-Nicolas); serrs autour de quelques anciens et de celui +des directeurs qui avait le mieux l'accent de la pit chrtienne, nous +coutions. Il y avait dans l'entretien quelque chose de grave et de +profond. Il s'agissait du problme ternel qui fait le fond du +christianisme, l'lection divine, le tremblement o toute me doit +rester jusqu' la dernire heure en ce qui regarde le salut. Le saint +prtre insistait sur ce doute terrible: non, personne, absolument +personne, n'est sr qu'aprs les plus grandes faveurs du ciel il ne sera +pas abandonn de la grce. Je crois, dit-il, avoir connu un +prdestin!... Un silence se fit; il hsita: C'est H. de ***, +ajouta-t-il; si quelqu'un peut tre sr de son salut, c'est bien lui. Eh +bien, non, il n'est pas sr que H. de *** ne soit pas un rprouv. + +Je revis H. de *** quelques annes plus tard. Il avait fait dans +l'intervalle de fortes tudes bibliques; je ne pus savoir s'il tait +tout fait dtach du christianisme; mais il ne portait plus l'habit +ecclsiastique et il tait dans une vive raction contre l'esprit +clrical. Plus tard, je le trouvai pass des ides politiques trs +exaltes; la passion vive, qui faisait le fond de son caractre, s'tait +tourne vers la dmocratie; il rvait la justice, il en parlait d'une +manire sombre et irrite; il pensait l'Amrique, et je crois qu'il +doit y tre. Il y a quelques annes, un de nos anciens condisciples me +dit qu'il avait cru reconnatre parmi les noms des fusills de la +Commune un nom qui ressemblait au sien. Je pense qu'il se trompait. Mais +srement la vie de ce pauvre H. de *** a t traverse par quelque grand +naufrage. Il gta par la passion des qualits suprieures. C'est de +beaucoup le sujet le plus minent que j'aie eu pour condisciple dans mon +ducation ecclsiastique. Mais il n'eut pas la sagesse de rester sobre +en politique. la faon dont il prenait les choses, il n'y aurait +personne qui n'et, dans sa vie, vingt occasions de se faire fusiller. +Les idalistes comme nous doivent n'approcher de ce feu-l qu'avec +beaucoup de prcautions. Nous y laisserions presque toujours notre tte +ou nos ailes. Certes la tentation est grande pour le prtre qui +abandonne l'glise de se faire dmocrate; il retrouve ainsi l'absolu +qu'il a quitt, des confrres, des amis; il ne fait en ralit que +changer de secte. Telle fut la destine de Lamennais. Une des grandes +sagesses de M. l'abb Loyson a t de rsister sur ce point toutes les +sductions et de se refuser aux caresses que le parti avanc ne manque +jamais de faire ceux qui rompent les liens officiels. + +Durant trois ans, je subis cette influence profonde, qui amena dans mon +tre une complte transformation. M. Dupanloup m'avait la lettre +transfigur. Du pauvre petit provincial le plus lourdement engag dans +sa gaine, il avait tir un esprit ouvert et actif. Certes quelque chose +manquait cette ducation, et, tant qu'elle dut me suffire, j'eus +toujours un vide dans l'esprit. Il y manquait la science positive, +l'ide d'une recherche critique de la vrit. Cet humanisme superficiel +fit chmer en moi trois ans le raisonnement, en mme temps qu'il +dtruisait la navet premire de ma foi. Mon christianisme subit de +grandes diminutions; il n'y avait cependant rien dans mon esprit qui pt +encore s'appeler doute. Chaque anne, l'poque des vacances, j'allais +en Bretagne. Malgr plus d'un trouble, je m'y retrouvais tout entier, +tel que mes premiers matres m'avaient fait. + +Selon la rgle, aprs avoir termin ma rhtorique Saint-Nicolas du +Chardonnet, j'allai Issy, maison de campagne du sminaire +Saint-Sulpice. Je sortais ainsi de la direction de M. Dupanloup pour +entrer sous une discipline absolument oppose celle de Saint-Nicolas +du Chardonnet. Saint-Sulpice m'apprit d'abord considrer comme +enfantillage tout ce que M. Dupanloup m'avait appris estimer le plus. +Quoi de plus simple? Si le christianisme est chose rvle, l'occupation +capitale du chrtien n'est-elle pas l'tude de cette rvlation mme, +c'est--dire la thologie? La thologie et l'tude de la Bible allaient +bientt m'absorber, me donner les vraies raisons de croire au +christianisme et aussi les vraies raisons de ne pas y adhrer. Durant +quatre ans, une terrible lutte m'occupa tout entier, jusqu' ce que ce +mot, que je repoussai longtemps comme une obsession diabolique: Cela +n'est pas vrai! retentt mon oreille intrieure avec une persistance +invincible. Je raconterai cela dans les chapitres suivants. Je peindrai +aussi exactement que je pourrai cette maison extraordinaire de +Saint-Sulpice, qui est plus spare du temps prsent que si trois mille +lieues de silence l'entouraient. J'essayerai enfin de montrer comment +l'tude directe du christianisme, entreprise dans l'esprit le plus +srieux, ne me laissa plus assez de foi pour tre un prtre sincre, et +m'inspira, d'un autre ct, trop de respect pour que je pusse me +rsigner jouer avec les croyances les plus respectables une odieuse +comdie. + + + + +IV + +LE SMINAIRE D'ISSY + + +I + +Le petit sminaire de Saint-Nicolas du Chardonnet n'avait point d'anne +de philosophie, la philosophie tant, d'aprs la division des tudes +ecclsiastiques, rserve pour le grand sminaire. Aprs avoir termin +mes tudes classiques dans la maison dirige si brillamment par M. +Dupanloup, je passai donc, avec les lves de ma classe, au grand +sminaire, destin l'enseignement plus spcialement ecclsiastique. Le +grand sminaire du diocse de Paris, c'est le sminaire Saint-Sulpice, +compos lui-mme en quelque sorte de deux maisons, celle de Paris et la +succursale d'Issy, o l'on fait les deux annes de philosophie. Ces deux +sminaires n'en font, proprement parler, qu'un seul. L'un est la suite +de l'autre; tous deux se runissent en certaines circonstances; la +congrgation qui fournit les matres est la mme. L'institut de +Saint-Sulpice a exerc sur moi une telle influence et a si compltement +dcid de la direction de ma vie, que je suis oblig d'en esquisser +rapidement l'histoire, d'en exposer les principes et l'esprit, pour +montrer en quoi cet esprit est rest la loi la plus profonde de tout mon +dveloppement intellectuel et moral. + +Saint-Sulpice doit son origine un homme dont le nom n'est point arriv + la grande clbrit; car la clbrit va rarement chercher ceux qui +ont fait profession de fuir la gloire et dont la qualit dominante a t +la modestie. Jean-Jacques Olier, issu d'une famille qui a donn l'tat +un grand nombre de serviteurs capables, fut le contemporain et le +cooprateur de Vincent de Paul, de Brulle, d'Adrien de Bourdoise, du +Pre Eudes, de Charles de Gondren, de ces fondateurs de congrgations +ayant pour objet la rforme de l'ducation ecclsiastique, qui ont eu un +rle si considrable dans la prparation du XVIIe sicle. Rien n'gale +l'abaissement des moeurs clricales sous Henri IV et dans les +commencements de Louis XIII. Le fanatisme de la Ligue, loin de servir +la rgle des moeurs, avait beaucoup contribu au relchement. On s'tait +tout permis, parce qu'on avait mani l'escopette et port le mousquet +pour la bonne cause. La verve gauloise du temps de Henri IV tait peu +favorable la mysticit. Tout n'tait pas mauvais dans la franche +gaiet rabelaisienne qui, cette poque, n'tait pas tenue pour +incompatible avec l'tat ecclsiastique. beaucoup d'gards, nous +prfrons la pit amusante et spirituelle de Pierre Camus, l'ami de +Franois de Sales, la tenue raide et guinde qui est devenue plus tard +la rgle du clerg franais et a fait de lui une sorte d'arme noire +part du monde et en guerre avec lui. Mais il est certain que, vers 1640, +l'ducation du clerg n'tait pas au niveau de l'esprit de rgle et de +mesure qui devenait de plus en plus la loi du sicle. Des cts les plus +divers on appelait la rforme. Franois de Sales avouait n'avoir pas +russi dans cette tche. Il disait Bourdoise: Aprs avoir travaill +pendant dix-sept ans former seulement trois prtres tels que je les +souhaitais pour m'aider rformer le clerg de mon diocse, je n'ai +russi en former qu'un et demi. Alors apparaissent les hommes d'une +pit grave et raisonnable que je nommais tout l'heure. Par des +congrgations d'un type nouveau, distinct des anciennes rgles monacales +et imit en quelques points des jsuites, ils crent le sminaire, +c'est--dire la ppinire soigneusement mure o se forment les jeunes +clercs. La transformation fut profonde. De l'cole de ces grands matres +de la vie spirituelle sort ce clerg d'une physionomie si particulire, +le plus disciplin, le plus rgulier, le plus national, mme le plus +instruit des clergs, qui remplit la seconde moiti du XVIIe sicle, +tout le XVIIIe et dont les derniers reprsentants ont disparu il y a une +quarantaine d'annes. Paralllement ces efforts d'une pit orthodoxe +se dresse Port-Royal, trs suprieur Saint-Sulpice, Saint-Lazare, +la Doctrine chrtienne et mme l'Oratoire, pour la fermet de la +raison et le talent d'crire, mais qui manque la plus essentielle des +vertus catholiques, la docilit. Port-Royal, comme le protestantisme, +eut le dernier des malheurs. Il dplut la majorit, fut toujours de +l'opposition. Quand on a excit l'antipathie de son pays, on est trop +souvent amen prendre son pays en antipathie. Deux fois malheur au +perscut! car, outre la souffrance qui lui est inflige, la perscution +l'atteint dans sa personne morale; presque toujours la perscution +fausse l'esprit et rtrcit le coeur. + +Olier, dans ce groupe de rformateurs catholiques, prsente un caractre + part. Sa mysticit est d'un genre qui lui appartient; son _Catchisme +chrtien pour la vie intrieure_, qu'on ne lit plus gure hors de +Saint-Sulpice, est un livre des plus extraordinaires, plein de posie et +de philosophie sombre, flottant sans cesse de Louis de Lon Spinoza. +Olier conoit comme l'idal de la vie du chrtien ce qu'il appelle +l'tat de mort. + + Qu'est-ce que l'tat de mort? C'est un tat o le coeur ne peut tre + mu en son fond, et, quoique le monde lui montre ses beauts, ses + honneurs, ses richesses, c'est tout de mme comme s'il les offrait + un mort, qui demeure sans mouvement et sans dsirs, insensible + tout ce qui se prsente... Le mort peut bien tre agit au dehors + et recevoir quelque mouvement dans son corps; mais cette agitation + est extrieure; elle ne procde pas du dedans, qui est sans vie, + sans vigueur et sans force. Ainsi une me qui est morte + intrieurement peut bien recevoir des attaques des choses + extrieures et tre branle au dehors, mais au dedans de soi elle + demeure morte et sans mouvement pour tout ce qui se prsente. + +Ce n'est pas assez dire. Olier imagine comme bien suprieur l'tat de +mort l'tat de spulture. + + Le mort a encore la figure du monde et de la chair; l'homme mort + parat encore tre une partie d'Adam; encore parfois le remue-t-on; + il donne encore quelque agrment au monde; mais de l'enseveli, on + n'en dit plus mot, il n'est plus dans le rang des hommes; il est + puant, il est en horreur; il n'a plus rien qui agre; il est foul + aux pieds dans un cimetire, sans que l'on s'en tonne, tant le + monde est convaincu qu'il n'est rien et qu'il n'est plus du nombre + des hommes. + +Les sombres rves de Calvin sont presque de l'optimisme plagien auprs +des affreux cauchemars que le pch originel cause notre pieux +contemplatif. + + Pourriez-vous encore ajouter quelque chose pour me faire concevoir + comment la chair n'est que pch?--Elle est tellement pch, + qu'elle est toute inclination et mouvement au pch et mme tout + pch; en sorte que, si le Saint-Esprit ne retenait notre me et ne + l'assistait des secours de sa grce, elle serait emporte par les + inclinations de la chair, qui tendent toutes au pch. + + --Mon Dieu! qu'est-ce donc que la chair?--C'est l'effet du pch, + c'est le principe du pch... + + --Si cela est, pourquoi ne tombez-vous pas toute heure dans le + pch?--C'est la misricorde de Dieu qui nous en empche... + + --Je suis donc oblig Dieu de ce que je ne commets pas tous les + pchs du monde?--Oui... c'est le sentiment ordinaire des saints, + parce que la chair est entrane par un tel poids vers le pch que + Dieu seul peut l'empcher d'y tomber. + + --Mais encore voudriez-vous bien m'en dire quelque chose?--Ce que + je puis vous en dire est qu'il n'y a aucune sorte de pch qui + puisse se concevoir; il n'y a ni imperfection, ni dsordre, il n'y + a point d'erreur ni de drglement dont la chair ne soit remplie, + tellement qu'il n'y a sorte de lgret, ni de folie, ni de sottise + que la chair ne soit capable de commettre toute heure. + + --Eh quoi! je serais fou et je ferais le fou par les rues et par + les compagnies sans le secours de Dieu?--C'est peu que cela, qui ne + regarde que l'honntet civile; mais il faut que vous sachiez que, + sans la grce de Dieu, sans la vertu de son esprit, il n'y a aucune + espce d'impuret, de vilenie, d'infamie, d'ivrognerie, de + blasphme, en un mot, il n'y a sorte de pch auquel l'homme ne + s'abandonnt. + + --La chair est donc bien corrompue?--Vous le voyez. + + --Je ne m'tonne plus si vous dites qu'il faut har sa chair, que + l'on doit avoir horreur de soi-mme, et que l'homme, dans son tat + actuel, doit tre maudit, calomni, perscut; non, je n'en suis + plus surpris. En vrit, il n'y a aucune sorte de maux et de + malheurs qui ne doivent tomber sur lui cause de sa chair.--Vous + avez raison; toute la haine, toute la maldiction, la perscution + qui tombent sur le dmon, doivent tomber sur la chair et sur tous + ses mouvements. + + --Il n'y a donc aucune espce d'injure qu'on ne doive supporter et + qu'on ne doive croire vous tre bien dues?--Non. + + --Les mpris, les injures, les calomnies ne doivent donc point nous + troubler?--Non. Il faut faire comme ce saint qui autrefois fut + conduit au supplice pour un crime qu'il n'avait point commis et + dont il ne voulut pas se justifier, disant en lui-mme qu'il + l'aurait commis, et de bien plus grands encore, si Dieu ne l'en et + empch. + + --Les hommes, les anges et Dieu mme devraient donc nous perscuter + sans cesse?--Oui, cela devrait tre ainsi. + + --Quoi! les pcheurs devraient donc tre pauvres et dpouills de + tout comme les dmons?--Oui; et mme les pcheurs devraient tre + interdits de toutes leurs facults corporelles et spirituelles et + dpouills de tous les dons de Dieu. + +Hros de l'humilit chrtienne, Olier croit bien faire en bafouant la +nature humaine, en la tranant dans la boue. Il avait des visions, des +faveurs intrieures dont on possde Saint-Sulpice le cahier +autographe, crit pour son directeur. Il s'interrompt de temps en temps +par des rflexions comme celle-ci: Mon courage est parfois tout abattu +en voyant les impertinences que j'cris. Elles me semblent tre de +grandes pertes de temps pour mon cher directeur, que j'ai crainte +d'amuser. Je plains les heures qu'il doit employer les lire, et il me +semble qu'il devrait me faire cesser d'crire ces niaiseries et ces +impertinences tout fait insupportables. + +Mais, chez Olier, comme chez presque tous les mystiques, ct du +rveur bizarre, il y avait le puissant organisateur. Engag jeune dans +l'tat ecclsiastique, il fut nomm, par l'influence de sa famille, cur +de la paroisse de Saint-Sulpice, qui tait alors une dpendance de +l'abbaye de Saint-Germain des Prs. Sa pit tendre et susceptible +s'offusqua d'une foule de choses qui, jusque-l, avaient paru +innocentes, par exemple d'un cabaret qui s'tait tabli dans les +charniers de l'glise et o les chantres buvaient. Il rva un clerg +son image, pieux, zl, attach ses fonctions. Beaucoup d'autres +saints personnages travaillaient au mme but; mais la faon dont Olier +s'y prit fut tout fait originale. Seul, Adrien de Bourdoise comprit +comme lui la rforme ecclsiastique. L'ide vraiment neuve de ces deux +fondateurs fut de chercher procurer l'amlioration du clerg sculier +au moyen d'instituts de prtres mls au monde et joignant le ministre +des paroisses au soin d'lever les jeunes clercs. + +Olier et Bourdoise, en effet, tout en devenant rformateurs et chefs de +congrgations, restrent curs, l'un de Saint-Sulpice, l'autre de +Saint-Nicolas du Chardonnet. Ce fut la cure qui engendra le sminaire. +Ces saints personnages runirent leurs prtres en communauts, et ces +communauts devinrent des coles de clricature, des espces de pensions +o se formrent la pit les jeunes gens qui se prparaient l'tat +ecclsiastique. Une circonstance rendait de telles crations faciles et +sans danger pour l'tat, c'est qu'elles n'avaient pas de professorat +intrieur. Le professorat thologique tait tout entier la Sorbonne. +Les jeunes sulpiciens ou nicolates qui faisaient leur thologie y +allaient assister aux leons. L'enseignement restait ainsi national et +commun. La clture du sminaire n'existait que pour les moeurs et les +exercices de pit. C'tait l'analogue de ce qu'est aujourd'hui un +internat envoyant ses lves au lyce. Il n'y avait qu'un seul cours de +thologie Paris: c'tait le cours officiel profess la facult. Dans +l'intrieur du sminaire, tout se bornait des rptitions, des +confrences. Il est vrai que cela devint assez vite une fiction. J'ai +ou dire aux anciens de Saint-Sulpice que, vers la fin du XVIIIe sicle, +on n'allait gure la Sorbonne; qu'il tait reu qu'on n'y apprenait +pas grand'chose; que la confrence intrieure, en un mot, prit tout +fait le dessus sur la leon officielle. Une telle organisation rappelait +beaucoup, on le voit, le systme actuel de l'cole normale et de ses +relations avec la Sorbonne. Depuis le Concordat, l'enseignement du +sminaire devint tout intrieur. Napolon ne pensa pas relever le +monopole de la facult de thologie. Il et fallu pour cela demander +la cour de Rome une institution canonique dont le gouvernement imprial +ne se souciait pas. M. mery, d'ailleurs, se garda de lui en suggrer +l'ide. Il n'avait pas conserv un bon souvenir de l'ancien systme; il +prfrait beaucoup garder ses jeunes clercs sous sa main. Les +confrences _intra muros_ devinrent ainsi des cours. Cependant, comme +Saint-Sulpice rien ne change, les anciennes dnominations restrent. Le +sminaire n'a pas de _professeurs_; tous les membres de la congrgation +ont le titre uniforme de _directeur_. + +La socit fonde par Olier garda jusqu' la Rvolution son respectable +caractre de modestie et de vertu pratique. En thologie, son rle fut +faible. Elle n'eut pas l'indpendance et la hauteur de Port-Royal. Elle +fut plus moliniste qu'il n'tait ncessaire de l'tre, et n'vita pas +ces mesquines vilenies qui sont comme la consquence des ides arrtes +de l'orthodoxe et le rachat de ses vertus. La mauvaise humeur de +Saint-Simon contre ces pieux prtres a pourtant quelque chose d'injuste. +C'taient, dans la grande arme de l'glise, des sous-officiers +instructeurs, auxquels il et t injuste de demander la distinction des +officiers gnraux. La compagnie, par ses nombreuses maisons en +province, eut une influence dcisive sur l'ducation du clerg franais; +elle conquit sur le Canada une sorte de suzerainet religieuse, qui +s'accommoda fort bien de la domination anglaise, conservatrice des +anciens droits, et qui dure jusqu' nos jours. + +La Rvolution n'eut aucun effet sur Saint-Sulpice. Un de ces esprits +froids et fermes, comme la socit en a toujours possd, rebtit la +maison exactement sur les mmes bases. M. mery, prtre instruit et +gallican modr, par la confiance absolue qu'il sut inspirer Napolon, +obtint les autorisations ncessaires. On l'et fort tonn si on lui et +dit que la demande d'une telle autorisation constituait une basse +concession au pouvoir civil et une sorte d'impit. Tout fut donc +rtabli comme avant la Rvolution; chaque porte tourna dans ses anciens +gonds, et, comme d'Olier la Rvolution rien n'avait subi de +changement, le XVIIe sicle eut un point dans Paris o il se continua +sans la moindre modification. + +Saint-Sulpice fut, au milieu d'une socit si diffrente, ce qu'il avait +toujours t, tempr, respectueux pour le pouvoir civil, dsintress +des luttes politiques[12]. En rgle avec la loi, grce aux sages mesures +prises par M. mery, il ne sut rien de ce qui se passait dans le monde. +Aprs 1830, l'motion fut un moment assez vive. L'cho des discussions +passionnes du temps franchissait parfois les murs de la maison; les +discours de M. Mauguin (je ne sais pas bien pourquoi) avaient surtout le +privilge d'mouvoir les jeunes. Un jour, l'un de ceux-ci lut au +suprieur, M. Duclaux, un fragment de sance qui lui parut d'une +violence effrayante. Le vieux prtre, demi plong dans le Nirvana, +avait peine cout. la fin, se rveillant et serrant la main du +jeune homme: On voit bien, mon ami, lui dit-il, que ces hommes-l ne +font pas oraison. Le mot m'est dernirement revenu l'esprit, propos +de certains discours. Que de choses expliques par ce fait que +probablement M. Clemenceau ne fait pas oraison! + +Ces vieux sages consomms ne s'mouvaient de rien. Le monde tait pour +eux un orgue de Barbarie qui se rpte. Un jour, on entendit quelque +bruit sur la place Saint-Sulpice: Allons la chapelle mourir tous +ensemble, s'cria l'excellent M. ***, prompt s'enflammer.--Je n'en +vois pas la ncessit, rpondit M. ***, plus calme, plus prmuni contre +les excs de zle; et l'on continua de se promener en groupe sous les +porches de la cour. + +Dans les difficults religieuses du temps, ces messieurs de +Saint-Sulpice gardrent la mme attitude sage et neutre, ne montrant un +peu de chaleur que quand l'autorit piscopale tait menace. Ils +reconnurent trs vite le venin de M. de Lamennais et le repoussrent. Le +romantisme thologique de Lacordaire et de Montalembert les trouva aussi +peu sympathiques. L'ignorance dogmatique et l'extrme faiblesse de cette +cole, en fait de raisonnement, les choquaient. Ils virent toujours le +danger du journalisme catholique. L'ultramontanisme ne parut d'abord +ces matres austres qu'une faon commode d'en appeler une autorit +loigne, souvent mal informe, d'une autorit rapproche et plus +difficile tromper. Les anciens qui avaient fait leurs tudes la +Sorbonne avant la Rvolution tenaient hautement pour les quatre +propositions de 1682. Bossuet tait en tout leur oracle. Un des +directeurs les plus respects, M. Boyer, lors de son voyage Rome, eut +une discussion avec Grgoire XVI sur les propositions gallicanes. Il +prtendait que le pape ne put rien rpondre ses arguments. Il +diminuait, il est vrai, sa victoire en avouant que personne Rome ne le +prit au srieux et qu'on rit beaucoup au Vatican de _l'uomo +antediluviano_: c'tait lui que l'entourage du pape appelait ainsi. On +et mieux fait de l'couter. Vers 1840, tout cela changea. Les vieux +d'avant la Rvolution taient morts; les jeunes passrent presque tous +la thse de l'infaillibilit papale; mais il resta encore une profonde +diffrence entre ces ultramontains de la dernire heure et les hardis +contempteurs de la scolastique et de l'glise gallicane sortis de +l'cole de Lamennais. Saint-Sulpice n'a jamais trouv sr de faire +litire ce point des rgles tablies. + +On ne saurait nier qu'il ne se mlt tout cela une certaine antipathie +contre le talent et quelque chose de la routine de scolastiques gns +dans leurs vieilles thses par d'importuns novateurs. Mais il y avait +aussi dans la rgle suivie par ces prudents directeurs un tact pratique +trs sr. Ils voyaient le danger d'tre plus royalistes que le roi et +savaient qu'on passe facilement d'un excs l'autre. Des hommes moins +dtachs qu'eux de tout amour-propre auraient triomph le jour o le +matre de ces brillants paradoxes, Lamennais, qui les avait presque +argus d'hrsie et de froideur pour le saint-sige, devint lui-mme +hrtique et se mit traiter l'glise de Rome de tombeau des mes et de +mre d'erreurs. Ce qui est vieux doit rester vieux; comme tel, il est +respectable; rien de plus choquant que de voir l'homme d'un autre ge +dissimuler ses allures et prendre les modes des jeunes gens. + +C'est par ce franc aveu des choses que Saint-Sulpice reprsente en +religion quelque chose de tout fait honnte. Saint-Sulpice, nulle +attnuation des dogmes de l'criture n'tait admise; les Pres, les +conciles et les docteurs y paraissaient les sources du christianisme. On +n'y prouvait pas la divinit de Jsus-Christ par Mahomet ou par la +bataille de Marengo. Ces pantalonnades thologiques, qu'on faisait +applaudir Notre-Dame, force d'aplomb et d'loquence, n'avaient aucun +succs auprs de ces srieux chrtiens. Ils ne pensaient pas que le +dogme et besoin d'tre mitig, dguis, costum la jeune France. Ils +manquaient de critique en s'imaginant que le catholicisme des +thologiens a t la religion mme de Jsus et des aptres; mais ils +n'inventaient pas pour les gens du monde un christianisme revu et adapt + leurs ides. Voil pourquoi l'tude (dirai-je la rforme?) srieuse du +christianisme viendra bien plutt de Saint-Sulpice que de directions +comme celle de M. Lacordaire ou de M. Gratry, plus forte raison de M. +Dupanloup, o tout est adouci, fauss, mouss, o l'on prsente non +point le christianisme tel qu'il rsulte du concile de Trente et du +concile du Vatican, mais un christianisme dsoss en quelque sorte, sans +charpente, priv de ce qui est son essence. Les conversions opres par +les prdications de cette sorte ne sont bonnes ni pour la religion ni +pour l'esprit humain. On croit avoir fait des chrtiens: on a fait des +esprits faux, des politiques manqus. Malheur au vague! mieux vaut le +faux. La vrit, comme a trs bien dit Bacon, sort plutt de Terreur +que de la confusion. + +Ainsi, au milieu du pathos prtentieux qui a envahi, de nos jours, +l'apologtique chrtienne, s'est conserve une cole de solide doctrine, +rpudiant l'clat, abhorrant le succs. La modestie a toujours t le +don particulier de la compagnie de Saint-Sulpice. Voil pourquoi elle ne +fait aucun cas de la littrature; elle l'exclut presque, n'en veut pas +dans son sein. La rgle des sulpiciens est de ne rien publier que sous +le voile de l'anonyme et d'crire toujours du style le plus effac, le +plus teint. Ils voient merveille la vanit et les inconvnients du +talent, et ils s'interdisent d'en avoir. Un mot les caractrise, la +mdiocrit; mais c'est une mdiocrit voulue, systmatique. Ils font +exprs d'tre mdiocres. Mariage de la mort et du vide, disait +Michelet de l'alliance des jsuites et des sulpiciens. Sans doute; mais +Michelet n'a pas assez vu que le vide est ici aim pour lui-mme. Il +devient alors quelque chose de touchant; on se dfend de penser, de peur +de penser mal. L'erreur littraire parat ces pieux matres la plus +dangereuse des erreurs, et c'est justement pour cela qu'ils excellent +dans la vraie manire d'crire. Il n'y a plus que Saint-Sulpice o l'on +crive comme Port-Royal, c'est--dire avec cet oubli total de la forme +qui est la preuve de la sincrit. Pas un moment ces matres excellents +ne songeaient que, parmi leurs lves, dt se trouver un crivain ou un +orateur. Le principe qu'ils prchaient le plus tait de ne jamais faire +parler de soi et, si l'on a quelque chose dire, de le dire simplement, +comme en se cachant. + +Vous en parliez bien votre aise, chers matres, et avec cette complte +ignorance du monde qui vous fait tant d'honneur. Mais, si vous saviez +quel point le monde encourage peu la modestie, vous verriez combien la +littrature aurait de la peine s'accommoder de vos principes. Que +serait-il arriv si M. de Chateaubriand avait t modeste? Vous aviez +raison d'tre svres pour les procds charlatanesques d'une thologie +aux abois, cherchant les applaudissements par des procds tout +mondains. Mais, hlas! votre thologie vous, qui est-ce qui en parle? +Elle n'a qu'un dfaut, c'est qu'elle est morte. Vos principes +littraires ressemblaient la rhtorique de Chrysippe, dont Cicron +disait qu'elle tait excellente pour apprendre se taire. Ds qu'on +parle ou qu'on crit, on cherche fatalement le succs. L'essentiel est +de n'y faire aucun sacrifice, et c'est l ce que votre srieux, votre +droiture, votre honntet enseignaient dans la perfection. + +Sans le vouloir, Saint-Sulpice, o l'on mprise la littrature, est +ainsi une excellente cole de style; car la rgle fondamentale du style +est d'avoir uniquement en vue la pense que l'on veut inculquer, et par +consquent d'avoir une pense. Cela valait bien mieux que la rhtorique +de M. Dupanloup et le gongorisme de l'cole no-catholique. +Saint-Sulpice ne se proccupe que du fond des choses. La thologie y est +tout, et, si la direction des tudes y manque de force, c'est que +l'ensemble du catholicisme, surtout du catholicisme franais, porte trs +peu aux grands travaux. Aprs tout, Saint-Sulpice a eu, de notre temps, +comme thologien, M. Carrire, dont l'oeuvre immense est, sur quelques +points, remarquablement approfondie; comme rudits, M. Gosselin et M. +Faillon, qui l'on doit de si consciencieuses recherches; comme +philologues, M. Garnier et surtout M. Le Hir, les seuls matres minents +que l'cole catholique en France ait produits dans le champ de la +critique sacre. + +Mais ce n'est point par l que ses pieux ducateurs veulent tre lous. +Saint-Sulpice est avant tout une cole de vertu. C'est principalement +par la vertu que Saint-Sulpice est une chose archaque, un fossile de +deux cents ans. Beaucoup de mes jugements tonnent les gens du monde, +parce qu'ils n'ont pas vu ce que j'ai vu. J'ai vu Saint-Sulpice, +associs des ides troites, je l'avoue, les miracles que nos races +peuvent produire en fait de bont, de modestie, d'abngation +personnelle. Ce qu'il y a de vertu dans Saint-Sulpice suffirait pour +gouverner un monde, et cela m'a rendu difficile pour ce que j'ai trouv +ailleurs. Je n'ai rencontr dans le sicle qu'un seul homme qui mritt +d'tre compar ceux-l, c'est M. Damiron. Ceux qui ont connu M. +Damiron ont connu un sulpicien. Les autres ne sauront jamais ce que ces +vieilles coles de silence, de srieux et de respect renferment de +trsors pour la conservation du bien dans l'humanit. + +Telle tait la maison o je passai quatre annes au moment le plus +dcisif de ma vie. Je m'y trouvai comme dans mon lment. Tandis que la +plupart de mes condisciples, affaiblis par l'humanisme un peu fade de M. +Dupanloup, ne pouvaient mordre la scolastique, je me pris tout d'abord +d'un got singulier pour cette corce amre; je m'y passionnai comme un +ouistiti sur sa noix. Je revoyais mes premiers matres de basse Bretagne +dans ces graves et bons prtres, remplis de conviction et de la pense +du bien. Saint-Nicolas du Chardonnet et sa superficielle rhtorique +n'taient plus pour moi qu'une parenthse de valeur douteuse. Je +quittais les mots pour les choses. J'allais enfin tudier fond, +analyser dans ses derniers dtails cette foi chrtienne qui, plus que +jamais, me paraissait le centre de toute vrit. + + +II + +Ainsi que je l'ai dj dit, les deux annes de philosophie qui servent +d'introduction la thologie ne se font pas Paris; elles se font la +maison de campagne d'Issy, situe dans le village de ce nom, un peu au +del des dernires maisons de Vaugirard. La construction s'tend en +longueur au bas d'un vaste parc, et n'a de remarquable qu'un pavillon +central qui frappe le connaisseur par la finesse et l'lgance de son +style. Ce pavillon fut la rsidence suburbaine de Marguerite de Valois, +la premire femme de Henri IV, depuis 1606 jusqu' sa mort en 1615. +L'intelligente et facile princesse, envers qui il ne convient pas d'tre +plus svre que ne le fut celui qui eut le droit de l'tre le plus, s'y +entoura de tous les beaux esprits du temps, et _le Petit Olympe d'Issy_ +de Michel Bouteroue[13] est le tableau de cette cour, laquelle ne +manqua ni la gaiet ni l'esprit. + + Je veux d'un excellent ouvrage, + Dedans un portrait racourcy, + Reprsenter le pasage + Du petit Olympe d'Issy, + Pourveu que la grande princesse, + La perle et fleur de l'univers, + qui cest ouvrage s'addresse + Veuille favoriser mes vers. + + Que l'ancienne posie + Ne vante plus en ses crits + Les lauriers du Daphn d'Asie + Et les beaux jardins de Cypris, + Les promenoirs et le bocage + Du Temp frais et ombrag, + Qui parut lors qu'un marescage + En la mer se fust descharg. + + Qu'on ne vante plus la Touraine + Pour son air doux et gracieux, + Ny Chenonceaus, qui d'une reyne + Fut le jardin dlicieux, + Ny le Tivoly magnifique + O, d'un artifice nouveau, + Se faict une douce musique + Des accords du vent et de l'eau. + + Issy de beaut les surpasse + En beaux jardins et prs herbus, + Dignes d'estre au lieu de Parnasse + Le sjour des soeurs de Phbus. + Mainte belle source ondoyante, + Dcoulant de cent lieux divers, + Maintient sa terre verdoyante + Et ses arbrisseaux toujours verds. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + Un vivier est l'advene + Prs la porte de ce verger, + Qui, par une sente cogne, + En l'estang se va descharger; + Comme on voit les grandes rivires + Se perdre au giron de la mer, + Ainsi ces sources fontenires + En l'estang se vont renfermer. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + Une autre mare plus petite, + Si l'on retourne vers le mont, + Par l'ombre de son boys invite + De passer sur un petit pont, + Pour aller au lieu de dlices, + Au plus doux sjour du plaisir, + Des mignardises, des blandices. + Du doux repos et du loysir. + +Aprs la mort de la reine Margot, le casin fut vendu et appartint +diverses familles parisiennes, qui l'habitrent jusque vers 1655. Olier +sanctifia la maison que rien jusque-l n'avait prpare une +destination pieuse, en l'habitant dans les dernires annes de sa vie. +M. de Bretonvilliers, son successeur, la donna la compagnie de +Saint-Sulpice et en fit la succursale de la maison de Paris. Rien ne fut +chang au petit pavillon de la reine; on y ajouta de longues ailes et on +retoucha lgrement les peintures. Les Vnus devinrent des Vierges; avec +les Amours, on fit des anges; les emblmes devises espagnoles, qui +remplissaient les espaces perdus, ne choquaient personne. Une belle +pice orne de reprsentations toutes profanes a t badigeonne il y a +une cinquantaine d'annes; un lavage suffirait peut-tre encore +aujourd'hui pour tout retrouver. Quant au parc chant par Bouteroue, il +est rest tout fait sans modification; des dicules pieux, des statues +de saintet y ont seulement t ajoutes. Une cabane, dcore d'une +inscription et de deux bustes, est l'endroit o Bossuet et Fnelon, M. +Tronson et M. de Noailles eurent de longues confrences sur le quitisme +et tombrent d'accord sur les trente-quatre articles de la vie +spirituelle, dits articles d'Issy. Plus loin, au fond d'une alle de +grands arbres, prs du petit cimetire de la compagnie, se voit une +imitation intrieure de la Santa-Casa de Lorette, que la pit +sulpicienne a choisie pour son lieu de prdilection et dcore de ces +peintures emblmatiques qui lui sont chres. Je vois encore la Rose +mystique, la Tour d'ivoire, la Porte d'or, devant lesquelles j'ai pass +de longues matines en un demi-sommeil. _Hortus conclusus, fons +signatus_, trs bien figurs en des espces de miniatures murales, me +donnaient fort rver; mais mon imagination, tout fait chaste, +restait dans une douce note de pit vague. Hlas! ce beau parc mystique +d'Issy, je crois que la guerre et la Commune l'ont ravag. Il a t, +aprs la cathdrale de Trguier, le second berceau de ma pense. + +Je passais des heures sous ces longues alles de charmes, assis sur un +banc de pierre et lisant. C'est l que j'ai pris (avec bien des +rhumatismes peut-tre) un got extrme de notre nature humide, +automnale, du nord de la France. Si, plus tard, j'ai aim l'Hermon et +les flancs dors de l'Antiliban c'est par suite de l'espce de +polarisation qui est la loi de l'amour et qui nous fait rechercher nos +contraires. Mon premier idal est une froide charmille jansniste du +XVIIe sicle, en octobre, avec l'impression vive de l'air et l'odeur +pntrante des feuilles tombes. Je ne vois jamais une vieille maison +franaise de Seine-et-Oise ou de Seine-et-Marne, avec son jardin aux +palissades tailles, sans que mon imagination me reprsente les livres +austres qu'on a lus jadis sous ces alles. Malheur qui n'a senti ces +mlancolies et ne sait pas combien de soupirs ont d prcder les joies +actuelles de nos coeurs! + +Les rapports des directeurs de Saint-Sulpice avec les lves ont un +caractre large et grave. Il n'y a srement pas un tablissement au +monde o l'lve soit plus libre. Saint-Sulpice de Paris on pourrait +passer trois annes sans avoir eu aucune relation srieuse avec un seul +des directeurs. On suppose que le rgime de la maison agit par lui-mme. +Les directeurs mnent exactement la vie des lves et s'occupent d'eux +aussi peu que possible. Si l'on veut travailler, on y est admirablement +plac pour cela. Si l'on n'a point l'amour du travail, on peut ne rien +faire, et il faut avouer qu'un grand nombre usent largement de la +permission. Les interrogations, les examens sont presque nuls; +l'mulation n'existe aucun degr et serait tenue pour un mal. Si l'on +considre l'ge des lves, en moyenne de dix-huit vingt-quatre ans, +on peut trouver qu'une telle rserve est presque exagre. Elle nuit +srement aux tudes. Mais, quand on y a rflchi, on trouve que ce +respect suprme de la libert, cette faon de traiter comme des hommes +faits des jeunes gens dj consacrs par l'intention du sacerdoce, sont +la seule rgle convenable suivre dans la tche pineuse de former des +sujets pour le ministre le plus lev qu'il y ait d'aprs les ides +chrtiennes. J'estime mme, pour ma part, que d'excellentes applications +pourraient en tre faites aux services de l'instruction publique, et que +l'cole normale, en particulier, devrait, sur certains points, +s'inspirer de cet esprit. + +Le suprieur de la maison d'Issy, quand j'y passai, tait M. Gosselin. +C'est l'homme le plus poli et le plus aimable que j'aie jamais connu. Sa +famille appartenait cette partie de l'ancienne bourgeoisie qui, sans +tre affilie aux jansnistes, partageait l'attachement extrme de ces +derniers pour la religion. Sa mre, laquelle il parat qu'il +ressemblait beaucoup, vivait encore, et il l'entourait de respects +touchants. Il aimait rappeler les premires leons de politesse +qu'elle lui donnait vers 1799. Dans son enfance, il s'tait habitu, +selon un usage auquel il tait dangereux de se soustraire, dire +citoyen. Ds les premiers jours o l'on clbra la messe catholique, +aprs la Rvolution, sa mre l'y mena. Ils se trouvrent presque seuls +avec le prtre. Va offrir monsieur de lui servir la messe, lui dit +madame Gosselin. L'enfant s'approcha et balbutia en rougissant: +Citoyen, voulez-vous me permettre de vous servir la messe?--Chut! +reprit sa mre; il ne faut jamais dire citoyen un prtre. Il est +impossible d'imaginer une plus charmante affabilit, une amnit plus +exquise. Il n'avait que le souffle et il atteignit la vieillesse par des +prodiges de soin et de sobre hygine. Sa jolie petite figure, maigre et +fine, son corps fluet, remplissant mal les plis de sa soutane, sa +propret raffine, fruit d'une ducation datant de l'enfance, le creux +de ses tempes se dessinant agrablement sous la petite calotte de soie +flottante qu'il portait toujours, formaient un ensemble trs distingu. + +M. Gosselin tait un rudit plutt qu'un thologien. Sa critique tait +sre dans les limites d'une orthodoxie dont il ne discuta jamais +srieusement les titres; sa placidit, absolue. Il a compos une +_Histoire littraire de Fnelon_, qui est un livre fort estim. Son +trait _du Pouvoir du pape sur les souverains au moyen ge_[14] est +plein de recherches. C'tait le temps o les crits de Voigt et de +Hurter rvlrent aux yeux des catholiques la grandeur des pontifes +romains du XIe et du XIIe sicle. Cette grandeur n'tait pas sans causer +plus d'un embarras aux gallicans; car il faut avouer que Grgoire VII et +Innocent III ne conformrent en rien leur conduite aux maximes de 1682. +M. Gosselin crut avoir rsolu par un principe de droit public, reu au +moyen ge, toutes les difficults que causent aux thologiens modrs +ces histoires grandioses. M. Carrire souriait un peu de son assurance +et comparait l'essai de son savant confrre aux efforts d'une vieille +qui cherche enfiler son aiguille en la tenant bien fixe entre la lampe +et ses lunettes. Un moment, le fil passe si prs du trou qu'elle +s'crie: M'y voil! Hlas! non; il s'en faut de la largeur d'un atome; +c'est recommencer. + +Mon inclination et les conseils d'un pieux et savant ecclsiastique +breton qui tait grand vicaire de M. de Qulen, M. l'abb Tresvaux, me +firent prendre M. Gosselin pour directeur. J'ai gard de lui un prcieux +souvenir. Il n'est pas possible d'imaginer plus de bienveillance, de +cordialit, de respect pour la conscience d'un jeune homme. La libert +qu'il me laissa tait absolue. Comme il voyait l'honntet de ma nature, +la puret de mes moeurs et la droiture de mon esprit, l'ide ne lui vint +pas un instant que des doutes s'lveraient pour moi sur des matires o +lui-mme n'en avait aucun. Le trs grand nombre de jeunes +ecclsiastiques qui avaient pass entre ses mains avaient un peu mouss +son diagnostic; il procdait par catgories gnrales, et je dirai +bientt comment quelqu'un qui n'tait pas mon directeur vit dans ma +conscience beaucoup plus clair que lui et que moi. + +Deux directeurs, M. Gottofrey, l'un des professeurs de philosophie, et +M. Pinault, professeur de mathmatiques et de physique, taient en tout +le contraste absolu de M. Gosselin. M. Gottofrey, jeune prtre de +vingt-six ou vingt-huit ans, n'tait, je crois, qu' demi de race +franaise. Il avait la ravissante figure rose d'une miss anglaise, de +beaux grands yeux, o respirait une candeur triste. C'tait le plus +extraordinaire exemple que l'on puisse imaginer d'un suicide par +orthodoxie mystique. M. Gottofrey et certainement t, s'il l'avait +voulu, un mondain accompli. Je n'ai pas connu d'homme qui et pu tre +plus aim des femmes. Il portait en lui un trsor infini d'amour. Il +sentait le don suprieur qui lui avait t dparti; puis, avec une sorte +de fureur, il s'ingniait s'anantir lui-mme. On et dit qu'il voyait +Satan dans les grces dont Dieu avait t pour lui si prodigue. Un +vertige s'emparait de lui; il se prenait de rage en se voyant si +charmant; il tait comme une cellule de nacre o un petit gnie pervers +serait toujours occup broyer sa perle intrieure. Aux temps hroques +du christianisme, il et cherch le martyre. dfaut du martyre, il +courtisa si bien la mort, que cette froide fiance, la seule qu'il ait +aime, finit par le prendre. Il partit pour le Canada. Le typhus, qui +svit Montral en 1847, lui offrit une belle occasion de contenter sa +soif. Il soigna les malades avec frnsie et mourut. + +J'ai toujours pens qu'il y eut en la vie de M. Gottofrey un roman +secret, quelque erreur hroque sur l'amour. Il en attendit trop +peut-tre; ne le trouvant pas infini, il le brisa comme un faux dieu. Au +moins ne fut-il pas de ceux qui, sachant aimer, n'en ont pas su +mourir. Tantt je le vois perdu au ciel parmi les troupes d'anges roses +d'un paradis du Corrge; tantt je me figure la femme qu'il et pu +rendre folle d'amour le flagellant durant toute l'ternit. Ce qu'il y +avait d'injuste, c'est qu'il se vengeait des troubles de sa nature +inquite sur la raison, qui peut-tre n'y tait pour rien. Il pratiquait +l'absurdit voulue de Tertullien, se complaisait en la folie de saint +Paul. Il tait charg d'un des cours de philosophie: jamais on ne vit +plus amre trahison; son ddain pour la philosophie perait chaque +mot; c'tait un perptuel sarcasme, o il dveloppait une sorte de +talent pre. M. Gosselin, qui prenait au srieux la scolastique, +ragissait silencieusement contre ces excs. Mais le fanatisme rend +parfois trs sagace. M. Gottofrey me remarqua, me suivit; il dmla ce +que l'optimisme paterne de M. Gosselin ne savait point voir. Il porta la +foudre dans ma conscience, comme je le dirai bientt, et, d'une main +brutale, dchira tous les bandages par lesquels je me dissimulais +moi-mme les blessures d'une foi dj profondment atteinte. + +M. Pinault ressemblait beaucoup M. Littr par sa passion concentre et +par l'originalit de ses allures. Si M. Littr et reu une ducation +catholique, il et t un mystique exalt; si M. Pinault avait t lev +en dehors du catholicisme, il et t rvolutionnaire et positiviste. +Les natures absolues ont besoin de ces partis tranchs. La physionomie +de M. Pinault frappait tout d'abord. Cribl de rhumatismes, il semblait +cumuler en sa personne toutes les faons dont un corps peut tre +contrefait. Sa laideur extrme n'excluait pas de ses traits une +singulire vigueur; mais il n'avait pas t lev comme M. Gosselin; il +ngligeait la propret un degr tout fait choquant. Dans son cours, +son vieux manteau et les manches de sa soutane servaient essuyer les +instruments et en gnral tous les usages du torchon; sa calotte, +rembourre pour prserver son vieux crne des nvralgies, formait autour +de sa tte un bourrelet hideux. Avec cela, loquent, passionn, trange, +parfois ironique, spirituel, incisif. Il avait peu de culture +littraire, mais sa parole tait pleine de saillies inattendues. On +sentait une puissante individualit, que la foi s'tait assujettie, mais +que la rgle ecclsiastique n'avait pas dompte. C'tait un saint; +c'tait peine un prtre; ce n'tait pas du tout un sulpicien. Il +manquait la premire rgle de la compagnie, qui est d'abdiquer tout ce +qui peut s'appeler talent, originalit, pour se plier la discipline +d'une commune mdiocrit. + +M. Pinault avait commenc par tre professeur de mathmatiques dans +l'Universit. Comment associa-t-il des tudes qui, selon nous, +excluent la foi au surnaturel, un catholicisme fervent? De la mme +manire que M. Cauchy fut la fois un mathmaticien de premier ordre et +un fidle des plus dociles; de la mme manire que l'Acadmie des +sciences possde encore aujourd'hui dans son sein un grand nombre de +croyants. Le christianisme se prsente comme un fait historique +surnaturel. C'est par les sciences historiques qu'on peut tablir (et, +selon moi, d'une manire premptoire) que ce fait n'a pas t surnaturel +et que, mme, il n'y a jamais eu de fait surnaturel. Ce n'est point par +un raisonnement _a priori_ que nous repoussons le miracle; c'est par un +raisonnement critique ou historique. Nous prouvons sans peine qu'il +n'arrive pas de miracles au XIXe sicle, et que les rcits d'vnements +miraculeux donns comme ayant eu lieu de nos jours reposent sur +l'imposture ou la crdulit. Mais les tmoignages qui tablissent les +prtendus miracles du XVIIIe, du XVIIe, du XVIe sicle, ou bien ceux du +moyen ge, sont plus faibles encore, et on peut en dire autant des +sicles antrieurs; car plus on s'loigne, plus la preuve d'un fait +surnaturel devient difficile fournir. Pour bien comprendre cela, il +faut avoir l'habitude de la critique des textes et de la mthode +historique; or voil ce que les mathmatiques ne donnent en aucune +faon. N'a-t-on pas vu, de nos jours, un mathmaticien minent tomber +dans des illusions que la familiarit la plus lmentaire avec les +sciences historiques lui aurait appris viter? + +La foi vive de M. Pinault le porta vers le sacerdoce. Il fit peu de +thologie; on se contenta pour lui d'un minimum, et on l'appliqua tout +d'abord aux cours de sciences, qui, dans le cadre des tudes +ecclsiastiques, sont l'accompagnement ncessaire des deux annes de +philosophie. Saint-Sulpice de Paris, avec sa nullit thologique et +son ardente imagination mystique, il et paru trange. Mais, Issy, en +contact avec de tout jeunes gens qui n'avaient pas tudi les textes, il +acquit bien vite une influence considrable. Il fut le chef de ceux +qu'entranait une ardente pit, des mystiques, comme on les appelait. +Il tait leur directeur tous; cela faisait une coterie part, une +sorte d'cole d'o les profanes taient exclus et qui avait ses hauts +secrets. Un auxiliaire trs puissant de ce parti tait le concierge +laque de la maison, celui qu'on appelait le pre Hanique. J'tonne +toujours les ralistes quand je leur dis que j'ai vu de mes yeux un type +que leur connaissance insuffisante du monde humain ne leur a pas permis +de trouver sur leur chemin, je veux dire le portier sublime, arriv aux +degrs les plus transcendants de la spculation. Dans sa pauvre loge de +concierge, Hanique avait presque autant d'importance que M. Pinault. +Ceux qui visaient la saintet le consultaient, l'admiraient. On +opposait sa simplicit la froideur d'me des savants; on le citait +comme un exemple de la gratuit absolue des dons de Dieu. + +Tout cela constituait une division profonde dans la maison. Les +mystiques vivaient dans un tat de tension si extraordinaire, que +quelques-uns d'entre eux moururent. Cela ne fit qu'augmenter +l'exaltation des autres. M. Gosselin avait trop de tact pour lever +drapeau contre drapeau. Il y avait cependant bel et bien deux partis +dans le jeune bataillon de ce Saint-Cyr ecclsiastique, les mystiques +recevant la direction intime de M. Pinault et du portier Hanique, les +bons enfants (c'tait ainsi que nous nous appelions avec une modestie +d'assez bon got) recevant la direction plane, simple, droite, et tout +bonnement chrtienne de M. Gosselin. Cette division perait trs peu +chez les matres. Cependant le sage M. Gosselin, oppos tous les +excs, en suspicion contre les singularits et les nouveauts, fronait +le sourcil devant certaines bizarreries. Dans les rcrations, il +affectait une conversation gaie et presque profane, en opposition avec +les entretiens toujours sublimes de M. Pinault. Il avait peu d'gards +pour le bonhomme Hanique et n'aimait pas qu'on parlt de lui avec +admiration. Peut-tre trouvait-il, au point de vue de la correction +hirarchique, plus d'un inconvnient ce qu'un concierge ft un trop +grand docteur. Quelques livres qui taient la lecture favorite des +mystiques, tels que ceux de Marie d'Agreda, il les condamnait hautement +et les interdisait. + +Le cours de M. Pinault tait la chose du monde la plus singulire. Il ne +dissimulait pas son mpris pour les sciences qu'il enseignait et pour +l'esprit humain en gnral. Quelquefois il s'endormait presque en +faisant sa classe. Il dtournait tout fait ses adeptes de l'tude. Et +pourtant il restait en lui des parties de l'esprit scientifique, qu'il +n'avait pu dtruire. Par moments, il avait des clairs surprenants. +Quelques leons qu'il nous fit sur l'histoire naturelle ont t une des +bases de ma pense philosophique. Je lui dois beaucoup; mais l'instinct +d'apprendre qui est en moi et qui fera, j'espre, que j'apprendrai +jusqu' l'heure de ma mort, ne me permettait pas d'tre de sa bande. Il +m'aimait assez, mais ne cherchait pas m'attirer. Son brlant esprit +d'apostolat s'indignait de mes paisibles allures, de mon got pour la +recherche. Un jour, il me trouva dans une alle du parc, assis sur un +banc de pierre; je me rappelle que je lisais le trait de Clarke sur +_l'Existence de Dieu_. Selon mon habitude, j'tais envelopp dans une +paisse houppelande. Oh! le cher petit trsor, dit-il en s'approchant. +Mon Dieu, qu'il est donc joli l, si bien empaquet! Oh! ne le drangez +pas. Voil comme il sera toujours... Il tudiera, tudiera sans cesse; +mais, quand le soin des pauvres mes le rclamera, il tudiera encore. +Bien fourr dans sa houppelande, il dira ceux qui viendront le +trouver: Oh! laissez-moi, laissez-moi. Il s'aperut que le trait avait +port juste. J'tais troubl, mais non converti. Voyant que je ne +rpondais rien, il me serra la main. Ce sera un petit Gosselin, dit-il +avec une nuance lgre d'ironie; et il me laissa continuer ma lecture. + +Certes, M. Pinault tait fort suprieur M. Gosselin par la force de sa +nature et la hardiesse de ses partis pris. Vrai Diogne, il voyait le +creux d'une foule de conventions qui taient des articles de foi pour +mon excellent directeur. Mais il ne m'branla pas un moment. J'ai +toujours cru l'esprit humain. M. Gosselin, par sa confiance en la +scolastique, m'encourageait dans mon rationalisme. Un autre directeur, +M. Manier, l'un des professeurs de philosophie, m'y encourageait plus +encore. C'tait un parfait honnte homme, dont les opinions se +rapprochaient de celles de l'cole universitaire modre, si dcrie +alors dans le clerg. Il affectionnait la philosophie cossaise et me +fit lire Thomas Reid. Il calma beaucoup ma pense. Son autorit et celle +de M. Gosselin m'aidaient repousser les exagrations de M. Pinault. Ma +conscience tait tranquille; j'arrivais mme croire que le mpris de +la scolastique et de la raison, hautement profess par les mystiques, +sentait l'hrsie et justement celle des hrsies que les sulpiciens +orthodoxes trouvaient la plus dangereuse, je veux dire le _fidisme_ de +M. de Lamennais. + +Je m'abandonnai ainsi sans scrupule mon got pour l'tude. Ma solitude +tait absolue. Pendant deux ans, je ne vins pas une seule fois Paris, +quoique les permissions s'accordassent bien facilement. Je ne jouais +jamais; je passais les heures de rcration assis, cherchant me +dfendre contre le froid par de triples vtements. Ces messieurs, plus +sages que moi, me faisaient remarquer combien ce rgime d'immobilit, +l'ge que j'avais, tait prjudiciable ma sant. Ma croissance tait +peine acheve; ma taille se votait. Mais ma passion l'emporta. Je m'y +livrai avec d'autant plus de scurit que je la croyais bonne. C'tait +une sorte de fureur; mais pouvais-je croire que l'ardeur de penser, que +je voyais louer dans Malebranche et dans tant d'autres hommes illustres +et saints, ft blmable et dt me mener un rsultat que j'eusse +repouss de toutes mes forces si j'avais pu l'entrevoir? + +L'enseignement philosophique du sminaire tait la scolastique en latin, +non la scolastique du XIIIe sicle, barbare et enfantine, mais ce qu'on +peut appeler la scolastique cartsienne, c'est--dire ce cartsianisme +mitig qui fut adopt en gnral pour l'enseignement ecclsiastique, au +XVIIIe sicle, et fix dans les trois volumes connus sous le nom de +_Philosophie de Lyon_. Ce nom vient de ce que le livre fit partie d'un +cours complet d'tudes ecclsiastiques rdig il y a une centaine +d'annes par l'ordre de M. de Montazet, l'archevque jansniste de Lyon. +La partie thologique de l'ouvrage, entache d'hrsie, est maintenant +oublie; mais la partie philosophique, empreinte d'un rationalisme fort +respectable, tait encore vers 1840 la base de l'enseignement dans les +sminaires, au grand scandale de l'cole no-catholique, qui trouvait le +livre dangereux et inepte. Les problmes taient au moins assez bien +poss, et toute cette dialectique en syllogismes constituait une +gymnastique excellente. Je dois la clart de mon esprit, en particulier +une certaine habilet dans l'art de diviser (art capital, une des +conditions de l'art d'crire), aux exercices de la scolastique et +surtout la gomtrie, qui est l'application par excellence de la +mthode syllogistique. M. Manier mlait ces vieilles thses les +analyses psychologiques de l'cole cossaise. Il devait la +frquentation de Thomas Reid une grande aversion pour la mtaphysique et +une confiance absolue dans le bon sens. _Posuit in visceribus hominis +sapientiam_ tait son texte favori; il ne songeait pas que, si, pour +trouver le vrai et le bien, l'homme n'a qu' rentrer dans le plus +profond de son coeur, le _Catchisme_ de M. Olier croulait par sa base. +La philosophie allemande commenait tre connue; ce que j'en +saisissais me fascinait trangement. M. Manier me faisait remarquer que +cette philosophie changeait trop vite et que, pour la juger, il fallait +attendre qu'elle et achev son dveloppement. L'cosse rassrne, me +disait-il, et conduit au christianisme; et il me montrait ce bon Thomas +Reid la fois philosophe et ministre du saint vangile. Reid fut de la +sorte longtemps mon idal; mon rve et t la vie paisible d'un +ecclsiastique laborieux, attach ses devoirs, dispens du ministre +ordinaire pour ses recherches. La contradiction des travaux +philosophiques ainsi entendus avec la foi chrtienne ne m'apparaissait +point encore avec le degr de clart qui bientt ne devait laisser mon +esprit aucun choix entre l'abandon du christianisme et l'inconsquence +la plus inavouable. + +Les crits de la philosophie moderne, en particulier ceux de MM. Cousin +et Jouffroy, n'entraient gure au sminaire. On ne parlait pourtant pas +d'autre chose, par suite des vives polmiques que ces crits +provoquaient alors de la part du clerg. C'tait l'anne de la mort de +M. Jouffroy. Les belles pages de ce dsespr de la philosophie nous +enivraient; je les savais par coeur. Nous nous passionnions pour les +dbats que souleva la publication de ses oeuvres posthumes. En ralit, +nous connaissions Cousin, Jouffroy, Pierre Leroux, comme on connat +Valentin et Basilide, je veux dire par ceux qui les ont combattus. Le +formalisme rigide de la scolastique ne permet pas de clore la +dmonstration d'une proposition sans l'avoir fait suivre de la rubrique: +_Solvuntur objecta_. L sont exposes avec honntet les objections +contre la proposition qu'il s'agit d'tablir; ces objections sont +ensuite rsolues, souvent d'une manire qui laisse toute leur force aux +ides htrodoxes qu'on prtend rduire nant. Ainsi, sous le couvert +de rfutations faibles, tout l'ensemble des ides modernes venait +nous. Nous vivions d'ailleurs beaucoup les uns des autres. L'un de nous, +qui avait fait sa philosophie dans l'Universit, nous rcitait M. +Cousin; un autre, qui avait des tudes historiques assez tendues, nous +disait Augustin Thierry; un troisime venait de l'cole de MM. de +Montalembert et Lacordaire. Il nous plaisait par son imagination; mais +la _Philosophie de Lyon_ l'irritait; il ne put s'accoutumer au pain bis +de la scolastique; il partit. + +M. Cousin nous enchantait; cependant Pierre Leroux, par son accent de +conviction et le sentiment profond qu'il avait des grands problmes, +nous frappait plus vivement encore; nous ne voyions pas bien +l'insuffisance de ses tudes et la fausset de son esprit. Mes lectures +habituelles taient Pascal, Malebranche, Euler, Locke, Leibnitz, +Descartes, Reid, Dugald Stewart. Comme livres de pit, je lisais +surtout les _Sermons_ de Bossuet et les _lvations sur les mystres_. +Je connaissais aussi trs bien Franois de Sales, par la continuelle +lecture qu'on faisait au sminaire de ses oeuvres et surtout du charmant +livre que Pierre Camus a crit sur son compte. Quant aux crits d'une +mysticit plus raffine, tels que sainte Thrse, Marie d'Agreda, Ignace +de Loyola, M. Olier, je ne les lisais pas. M. Gosselin, comme je l'ai +dj dit, m'en dissuadait. Les Vies de saints crites d'une faon trop +exalte lui dplaisaient galement. Fnelon tait sa rgle et sa limite. +Tel saint d'autrefois et excit chez lui des prventions invincibles, +cause de son peu de souci de la propret, de sa faible ducation, de son +mdiocre bon sens. + +Le vif entranement que j'avais pour la philosophie ne m'aveuglait pas +sur la certitude de ses rsultats. Je perdis de bonne heure toute +confiance en cette mtaphysique abstraite qui a la prtention d'tre une +science en dehors des autres sciences et de rsoudre elle seule les +plus hauts problmes de l'humanit. La science positive resta pour moi +la seule source de vrit. Plus tard, j'prouvai une sorte d'agacement +voir la rputation exagre d'Auguste Comte, rig en grand homme de +premier ordre pour avoir dit, en mauvais franais, ce que tous les +esprits scientifiques, depuis deux cents ans, ont vu aussi clairement +que lui. L'esprit scientifique tait le fond de ma nature. M. Pinault +et t mon vritable matre, si, par le plus trange des travers, il +n'et mis une sorte de rage dissimuler et fausser les plus belles +parties de son gnie. Je le comprenais malgr lui et mieux qu'il n'et +voulu. J'avais reu de mes premiers matres, en Bretagne, une ducation +mathmatique assez forte. Les mathmatiques et l'induction physique ont +toujours t les lments fondamentaux de mon esprit, les seules pierres +de ma btisse qui n'aient jamais chang d'assise et qui servent +toujours. Ce que M. Pinault m'apprit d'histoire naturelle gnrale et de +physiologie m'initia aux lois de la vie. J'aperus l'insuffisance de ce +qu'on appelle le spiritualisme; les preuves cartsiennes de l'existence +d'une me distincte du corps me parurent toujours trs faibles; ds +lors, j'tais idaliste, et non spiritualiste, dans le sens qu'on donne + ce mot. Un ternel _fieri_, une mtamorphose sans fin, me semblait la +loi du monde. La nature m'apparaissait comme un ensemble o la cration +particulire n'a point de place, et o, par consquent, tout se +transforme[15]. Comment cette conception, dj assez claire, d'une +philosophie positive, ne chassait-elle pas de mon esprit la scolastique +et le christianisme? Parce que j'tais jeune, inconsquent, et que la +critique me manquait. L'exemple de tant de grands esprits, qui avaient +vu si profond dans la nature et qui pourtant taient rests chrtiens, +me retenait. Je pensais surtout Malebranche, qui dit sa messe toute sa +vie, en professant sur la providence gnrale de l'univers des ides peu +diffrentes de celles auxquelles j'arrivais. Les _Entretiens sur la +Mtaphysique_ et les _Mditations chrtiennes_ taient l'objet perptuel +de mes rflexions. + +Le got de l'rudition est inn en moi. M. Gosselin contribua beaucoup +le dvelopper. Il eut la bont de me prendre pour son lecteur. Tous les +jours, sept heures du matin, j'allais dans sa chambre, et je lui +lisais, pendant qu'il se promenait de long en large, toujours vif, +anim, tantt s'arrtant, tantt prcipitant le pas, m'interrompant +frquemment par des rflexions judicieuses ou piquantes. Je lui lus de +la sorte les longues histoires du Pre Maimbourg, crivain maintenant +oubli, mais qui fut en son temps estim de Voltaire; diverses +publications de M. Benjamin Gurard, dont la science le frappait +beaucoup; quelques ouvrages de M. de Maistre, en particulier sa _Lettre +sur l'inquisition espagnole_. Ce dernier opuscule ne lui plut gure. +chaque instant, il me disait en se frottant les mains: Oh! comme on +voit bien, mon cher, que M. de Maistre n'est pas thologien! Il +n'estimait que la thologie, et avait un profond mpris pour la +littrature. Il perdait peu d'occasions de traiter de fadaises et de +futilits les tudes si estimes des nicolates. M. Dupanloup, dont le +premier dogme tait que sans une bonne ducation littraire on ne peut +tre sauv, lui tait peu sympathique. Il vitait en gnrai de +prononcer son nom. + +Pour moi, qui cros que la meilleure manire de former des jeunes gens +de talent est de ne jamais leur parler de talent ni de style, mais de +les instruire et d'exciter fortement leur esprit sur les questions +philosophiques, religieuses, politiques, sociales, scientifiques, +historiques; en un mot, de procder par l'enseignement du fond des +choses, et non par l'enseignement d'une creuse rhtorique, je me +trouvais entirement satisfait de cette nouvelle direction. J'oubliai +qu'il existait une littrature moderne. Le bruit qu'il y avait des +crivains dans le sicle arrivait quelquefois jusqu' nous; mais nous +tions si habitus croire qu'il ne pouvait plus y en avoir de bons, +que nous ddaignions _a priori_ toutes les productions contemporaines. +Le _Tlmaque_ tait le seul livre lger qui ft entre mes mains, et +encore dans une dition o ne se trouvait pas l'pisode d'Eucharis, si +bien que je n'ai connu que plus tard ces deux ou trois adorables pages. +Je ne voyais l'antiquit que par _Tlmaque_ et _Aristonos_. Je m'en +rjouis. C'est l que j'ai appris l'art de peindre la nature par des +traits moraux. Jusqu'en 1865, je ne me suis figur l'le de Chio que par +ces trois mots de Fnelon, l'le de Chio, fortune patrie d'Homre. +Ces trois mots, harmonieux et rythms, me semblaient une peinture +accomplie, et, bien qu'Homre ne soit pas n Chio, que peut-tre il ne +soit n nulle part, ils me reprsentaient mieux la belle (et maintenant +si malheureuse) le grecque que tous les entassements de petits traits +matriels. + +J'allais oublier un autre livre qui, avec le _Tlmaque_, constitua +longtemps pour moi le dernier mot de la littrature. Un jour, M. +Gosselin me prit part et, aprs un long prambule, me dit qu'il avait +pens, pour mes lectures, un livre que certaines personnes trouvaient +dangereux, qui l'tait peut-tre en effet pour quelques-uns, cause de +la vivacit avec laquelle la passion y est exprime; toutefois il me +croyait capable de porter cette lecture. Il s'agissait du _Comte de +Valmont_. Beaucoup de personnes demanderont srement ce qu'tait cet +ouvrage, pour lequel mon respectable directeur croyait qu'il fallait une +prparation spciale de jugement et de maturit. _Le Comte de Valmont, +ou les garements de la raison_, est un roman de l'abb Grard, o, sous +le couvert d'une intrigue des plus innocentes, l'auteur rfute les +doctrines du XVIIIe sicle et inculque les principes d'une religion +claire. Sainte-Beuve, qui connaissait _le Comte de Valmont_, comme il +connaissait toute chose, clatait de rire quand je lui contais cette +histoire. Eh bien, oui! _le Comte de Valmont_ est un livre assez +dangereux[16]. Le christianisme dont on y fait l'apologie n'est que le +disme; la religion du _Tlmaque_, un culte qui est la pit _in +abstracto_, sans tre aucune religion en particulier. Tout me confirmait +ainsi dans une paix trompeuse. Je m'imaginais qu'en tant poli comme M. +Gosselin et modr comme M. Manier, j'tais chrtien. + +Je ne peux pas dire, en effet, que ma foi chrtienne ft rellement +diminue. Ma foi a t dtruite par la critique historique, non par la +scolastique ni par la philosophie. L'histoire de la philosophie et +l'espce de scepticisme dont j'tais atteint me retenaient dans le +christianisme plutt qu'elles ne m'en chassaient. Je me rptais souvent +ces vers que j'avais lus dans le vieux Brucker[17]: + + Discussi fateor, sectas attentius omnes, + Plurima qusivi, per singula quque cucurri, + Nec quidquam inveni melius quam credere Christo. + +Une certaine modestie me retenait. Jamais la question capitale de la +vrit des dogmes chrtiens, de la Bible, ne se posait pour moi. +J'admettais la rvlation en un sens gnral, comme Leibniz, comme +Malebranche. Certes ma philosophie du _fieri_ tait l'htrodoxie mme; +mais je ne tirais pas les consquences. Aprs tout, mes matres taient +contents de moi. M. Pinault ne me troublait gure. Plus mystique que +fanatique, il s'occupait peu de ceux qui n'taient point dans sa voie. +Le coup de pointe me fut port par M. Gottofrey, avec une audace et une +justesse qui ne me sont apparues que plus tard. Un moment, cet homme +vraiment suprieur arracha les voiles que le prudent M. Gosselin et +l'honnte M. Manier avaient disposs autour de ma conscience pour la +calmer et l'endormir. + +M. Gottofrey me parlait trs rarement, mais il m'observait attentivement +avec une trs grande curiosit. Mes argumentations latines, faites d'un +ton ferme et accentu, l'tonnaient, l'inquitaient. Tantt j'avais trop +raison; tantt je laissais voir ce que je trouvais de faible dans les +raisons donnes comme valables. Un jour que mes objections avaient t +pousses avec vigueur, et que, devant la faiblesse des rponses, +quelques sourires s'taient produits dans la confrence, il interrompit +l'argumentation. Le soir, il me prit part. Il me parla avec loquence +de ce qu'a d'antichrtien la confiance en la raison, de l'injure que le +rationalisme fait la foi. Il s'anima singulirement, me reprocha mon +got pour l'tude. La recherche!... quoi bon? Tout ce qu'il y a +d'essentiel est trouv. Ce n'est point la science qui sauve les mes. +Et, s'exaltant peu peu, il me dit avec un accent passionn: Vous +n'tes pas chrtien! + +Je n'ai jamais ressenti d'effroi comme celui que j'prouvai ce mot +prononc d'une voix vibrante. En sortant de chez M. Gottofrey, je +chancelais; ces mots: Vous n'tes pas chrtien! retentirent toute la +nuit mon oreille comme un coup de tonnerre. Le lendemain, je confiai +mon angoisse M. Gosselin. L'excellent homme me rassura: il ne vit +rien, ne voulut rien voir. Il ne me dissimula mme pas tout fait +combien il tait surpris et mcontent de cette entreprise d'un zle +intempestif sur une conscience dont il tait plus que personne +responsable. Il tint, j'en suis sr, l'acte illumin de M. Gottofrey +pour une imprudence, qui ne pouvait tre bonne qu' troubler une +vocation naissante. Comme beaucoup de directeurs, M. Gosselin croyait +que les doutes sur la foi n'ont de gravit pour les jeunes gens que si +l'on s'y arrte, qu'ils disparaissent quand les engagements sont pris et +que la vie est arrte. Il me dfendit de penser ce qui venait +d'arriver; je le trouvai mme ensuite plus affectueux que jamais. Il ne +comprit rien la nature de mon esprit, ne devina pas ses futures +volutions logiques. Seul, M. Gottofrey vit clair. Il avait raison, +pleinement raison; je le reconnais maintenant. Il fallait ses lumires +transcendantes de martyr et d'ascte pour dcouvrir ce qui chappait si +compltement ceux qui dirigeaient ma conscience avec tant de droiture, +du reste, et de bont. + +Je causai aussi avec M. Manier, qui m'engagea vivement ne pas faire +dpendre ma foi chrtienne d'objections de dtail. Sur la question de +l'tat ecclsiastique, il mettait toujours beaucoup de discrtion. Il ne +me disait jamais rien qui ft de nature m'engager ou me dissuader. +C'tait l pour lui en quelque sorte une chose secondaire. Pour lui, +l'essentiel tait le vritable esprit chrtien, insparable de la vraie +philosophie. Prtre ou professeur de philosophie cossaise dans +l'Universit lui paraissait la mme chose. Il me faisait souvent +envisager ce qu'une telle carrire a d'honorable, et plus d'une fois il +pronona le nom de l'cole normale. Je ne parlai pas de cette ouverture + M. Gosselin; car certainement la seule pense de quitter le sminaire +pour l'cole normale lui et paru une ide de perdition. + +Il fut donc dcid qu'aprs mes deux ans de philosophie, je passerais au +sminaire Saint-Sulpice pour faire ma thologie. L'clair qui avait +travers un moment l'esprit de M. Gottofrey n'eut pas de consquence. +Mais, aujourd'hui, trente-huit ans de distance, je reconnais la haute +pntration dont il fit preuve. Lui seul fut clairvoyant, car c'tait +tout fait un saint. Certes, je regrette maintenant que je n'aie point +suivi son impulsion. Je serais sorti du sminaire sans avoir fait +d'hbreu ni de thologie. La physiologie et les sciences naturelles +m'auraient entran; or, je peux bien le dire, l'ardeur extrme que ces +sciences vitales excitaient dans mon esprit me fait croire que, si je +les avais cultives d'une faon suivie, je fusse arriv plusieurs des +rsultats de Darwin, que j'entrevoyais. J'allai Saint-Sulpice, +j'appris l'allemand et l'hbreu; cela changea tout. Je fus entran vers +les sciences historiques, petites sciences conjecturales qui se dfont +sans cesse aprs s'tre faites, et qu'on ngligera dans cent ans. On +voit poindre, en effet, un ge o l'homme n'attachera plus beaucoup +d'intrt son pass. Je crains fort que nos crits de prcision de +l'Acadmie des inscriptions et belles-lettres, destins donner quelque +exactitude l'histoire, ne pourrissent avant d'avoir t lus. C'est par +la chimie un bout, par l'astronomie un autre, c'est surtout par la +physiologie gnrale que nous tenons vraiment le secret de l'tre, du +monde, de Dieu, comme on voudra l'appeler. Le regret de ma vie est +d'avoir choisi pour mes tudes un genre de recherches qui ne s'imposera +jamais et restera toujours l'tat d'intressantes considrations sur +une ralit jamais disparue. Mais, pour l'exercice et le plaisir de ma +pense, je pris certainement la meilleure part. Saint-Sulpice, en +effet, je fus mis en face de la Bible et des sources du christianisme; +je dirai, dans le prochain rcit, l'ardeur avec laquelle je me mis +cette tude, et comment, par une srie de dductions critiques qui +s'imposrent mon esprit, les bases de ma vie, telle que je l'avais +comprise jusque-l, furent totalement renverses. + + + + +V + +LE SMINAIRE SAINT-SULPICE + + +I + +La maison fonde par M. Olier, en 1645, n'tait pas la grande +construction quadrangulaire, l'aspect de caserne, qui forme maintenant +un ct de la place Saint-Sulpice. L'ancien sminaire du XVIIe et du +XVIIIe sicle couvrait toute l'tendue de la place actuelle et masquait +compltement la faade de Servandoni. L'emplacement du sminaire +d'aujourd'hui tait occup autrefois par les jardins et par le collge +de boursiers qu'on appelait les robertins. Le btiment primitif disparut + l'poque de la Rvolution. La chapelle, dont le plafond passait pour +le chef-d'oeuvre de Lebrun, a t dtruite, et, de toute l'ancienne +maison, il ne reste qu'un tableau de Lebrun reprsentant la Pentecte +d'une faon qui tonnerait l'auteur des _Actes des aptres_. La Vierge y +est au centre et reoit pour son compte tout l'effluve du Saint-Esprit, +qui, d'elle, se rpand sur les aptres. Sauv la Rvolution, puis +compris dans la galerie du cardinal Fesch, ce tableau a t rachet par +la compagnie de Saint-Sulpice; il orne aujourd'hui la chapelle du +sminaire. + + part les murs et les meubles, tout est ancien Saint-Sulpice; on s'y +croit compltement au XVIIe sicle. Le temps et les communes dfaites +ont effac bien des diffrences. Saint-Sulpice cumule aujourd'hui les +choses autrefois les plus dissemblables; si l'on veut voir ce qui, de +nos jours, rappelle le mieux Port-Royal, l'ancienne Sorbonne et, en +gnral, les institutions du vieux clerg de France, c'est l qu'il faut +aller. Quand j'entrai au sminaire Saint-Sulpice, en 1843, il y avait +encore quelques directeurs qui avaient vu M. mery; il n'y en avait, je +crois, que deux qui eussent des souvenirs d'avant la Rvolution. M. +Hugon avait servi d'acolyte au sacre de M. de Talleyrand la chapelle +d'Issy, en 1788. Il parat que, pendant la crmonie, la tenue de l'abb +de Prigord fut des plus inconvenantes. M. Hugon racontait qu'il +s'accusa, le samedi suivant, en confession, d'avoir form des jugements +tmraires sur la pit d'un saint vque. Quant au suprieur gnral, +M. Garnier, il avait plus de quatre-vingts ans. C'tait en tout un +ecclsiastique de l'ancienne cole. Il avait fait ses tudes aux +robertins, puis la Sorbonne. Il semblait en sortir, et, l'entendre +parler de monsieur Bossuet, de monsieur Fnelon[18], on se serait +cru devant un disciple immdiat de ces grands hommes. Ces +ecclsiastiques de l'ancien rgime et ceux d'aujourd'hui n'avaient de +commun que le nom et le costume. Compar aux pitistes exalts d'Issy, +M. Garnier me faisait presque l'effet d'un laque. Absence totale de +dmonstrations extrieures, pit sobre et toute raisonnable. Le soir, +quelques-uns des jeunes allaient dans la chambre du vieux suprieur pour +lui tenir compagnie pendant une heure. La conversation n'avait jamais de +caractre mystique. M. Garnier racontait ses souvenirs, parlait de M. +mery, entrevoyait sa mort prochaine avec tristesse. Cela nous tonnait +par le contraste avec les brlantes ardeurs de M. Pinault, de M. +Gottofrey. Tout dans ces vieux prtres tait honnte, sens, empreint +d'un profond sentiment de droiture professionnelle. Ils observaient +leurs rgles, dfendaient leurs dogmes comme un bon militaire dfend le +poste qui lui a t confi. Les questions suprieures leur chappaient. +Le got de l'ordre et le dvouement au devoir taient le principe de +toute leur vie. M. Garnier tait un savant orientaliste et l'homme le +plus vers de France dans l'exgse biblique, telle qu'elle s'enseignait +chez les catholiques il y a une centaine d'annes. La modestie +sulpicienne l'empcha de rien publier. Le rsultat de ses tudes fut un +immense ouvrage manuscrit, reprsentant un cours complet d'criture +sainte, selon les ides relativement modres qui dominaient chez les +catholiques et les protestants la fin du XVIIIe sicle. L'esprit en +tait fort analogue celui de Rosenmller, de Hug, de Jahn. Quand +j'entrai Saint-Sulpice, M. Garnier tait trop vieux pour enseigner; on +nous lisait ses cahiers. L'rudition tait norme, la science des +langues, trs solide. De temps en temps, certaines navets faisaient +sourire; par exemple, la faon dont l'excellent suprieur rsolvait les +difficults qui s'attachent l'aventure de Sara en gypte. On sait que, +vers la date o le Pharaon conut pour Sara cet amour qui mit Abraham +dans de si grands embarras, Sara, d'aprs le texte, aurait t presque +septuagnaire. Pour lever cette difficult, M. Garnier faisait observer +qu'aprs tout pareille chose s'tait vue, et que mademoiselle de +Lenclos inspira des passions, causa des duels soixante-dix ans. M. +Garnier ne s'tait pas tenu au courant des derniers travaux de la +nouvelle cole allemande; il resta toujours dans une quitude parfaite +sur les blessures que la critique du XIXe sicle avait faites au vieux +systme. Sa gloire est d'avoir form en M. Le Hir un lve qui, hritier +de son vaste savoir, y joignit la connaissance des travaux modernes et, +avec une sincrit qu'expliquait sa foi profonde, ne dissimula rien de +la largeur de la plaie. + +Accabl par l'ge et absorb par les soucis du gnralat de la socit, +M. Garnier laissait au directeur, M. Carbon, tout le soin de la maison +de Paris. M. Carbon tait la bont, la jovialit, la droiture mmes. Il +n'tait pas thologien; ce n'tait nullement un esprit suprieur; on +pouvait d'abord le trouver simple, presque commun; puis on s'tonnait de +dcouvrir sous cette humble apparence la chose du monde la moins +commune, l'absolue cordialit, une maternelle condescendance, une +charmante bonhomie. Je n'ai jamais vu une telle absence d'amour-propre. +Il riait le premier de lui-mme, de ses bvues demi intentionnelles, +des plaisantes situations o le mettait sa navet. Comme tous les +directeurs, il faisait l'oraison son tour. Il n'y pensait pas cinq +minutes d'avance; il s'embrouillait parfois dans son improvisation d'une +manire si comique, qu'on s'touffait pour ne pas rire. Il s'en +apercevait, et trouvait cela tout naturel. C'tait lui qui lisait, au +cours d'criture sainte, le manuscrit de M. Garnier. Il pataugeait +exprs, pour nous gayer, dans les parties devenues surannes. Ce qu'il +y avait de singulier, en effet, c'est qu'il n'tait pas trs mystique. +Quel peut tre, pensez-vous, le mobile de vie de M. Carbon? demandai-je +un jour un de mes condisciples.--Le sentiment le plus abstrait du +devoir, me rpondit-il. M. Carbon m'adopta tout d'abord; il reconnut +que le fond de mon caractre est la gaiet et l'acceptation rsigne du +sort. Je vois que nous ferons bon mnage ensemble, me dit-il avec son +excellent sourire. Effectivement M. Carbon est un des hommes que j'ai le +plus aims. Me voyant studieux, appliqu, consciencieux, il me dit au +bout de trs peu de temps: Songez donc notre socit; l est votre +place. Il me traitait dj presque en confrre. Sa confiance en moi +tait absolue. + +Les autres directeurs, chargs de l'enseignement des diverses branches +de la thologie, taient sans exception de dignes continuateurs d'une +respectable tradition. Sous le rapport de la doctrine, cependant, la +brche tait faite. L'ultramontanisme et le got de l'irrationnel +s'introduisaient dans la citadelle de la thologie modre. L'ancienne +cole savait dlirer avec sobrit; elle portait dans l'absurde mme les +rgles du bon sens. Elle n'admettait l'irrationnel, le miracle, que dans +la mesure strictement exige par l'criture et l'autorit de l'glise. +La nouvelle cole s'y complat et semble plaisir rtrcir le champ de +dfense de l'apologtique. Il ne faut pas nier, d'un autre ct, que la +nouvelle cole ne soit quelques gards plus ouverte, plus consquente, +et qu'elle ne tienne, surtout de son commerce avec l'Allemagne, des +lments de discussion qu'ignoraient absolument les vieux traits _de +Locis theologicis_. Dans cette voie pleine d'imprvu et, si l'on veut, +de prils, Saint-Sulpice n'a t reprsent que par un seul homme; mais +cet homme fut certainement le sujet le plus remarquable que le clerg +franais ait produit de nos jours; je veux parler de M. Le Hir. Je l'ai +connu fond, comme on le verra tout l'heure. Pour comprendre ce qui +va suivre, il faut tre trs vers dans les choses de l'esprit humain et +en particulier dans les choses de la foi. + +M. Le Hir tait un savant et un saint; il tait minemment l'un et +l'autre. Cette cohabitation dans une mme personne de deux entits qui +ne vont gure ensemble se faisait chez lui sans collision trop sensible; +car le saint l'emportait absolument et rgnait en matre. Pas une des +objections du rationalisme qui ne soit venue jusqu' lui. Il n'y faisait +aucune concession; car la vrit de l'orthodoxie ne fut jamais pour lui +l'objet d'un doute. C'tait l, de sa part, un acte de volont +triomphante plus qu'un rsultat subi. Tout fait tranger la +philosophie naturelle et l'esprit scientifique, dont la premire +condition est de n'avoir aucune foi pralable et de rejeter ce qui +n'arrive pas, il resta dans cet quilibre o une conviction moins +ardente et trbuch. Le surnaturel ne lui causait aucune rpugnance +intellectuelle. Sa balance tait trs juste; mais dans un des plateaux +il y avait un poids infini, une foi inbranlable. Ce qu'on aurait pu +mettre dans l'autre plateau et paru lger; toutes les objections du +monde ne l'eussent point fait vaciller. + +La supriorit de M. Le Hir venait surtout de sa profonde connaissance +de l'exgse et de la thologie allemandes. Ce qu'il trouvait dans cette +interprtation de compatible avec l'orthodoxie catholique, il se +l'appropriait. En critique, les incompatibilits se produisaient +chaque pas. En grammaire, au contraire, l'accord tait facile. Ici M. Le +Hir n'avait pas de suprieur. Il possdait fond la doctrine de +Gesenius et d'Ewald, et la discutait savamment sur plusieurs points. Il +s'occupa des inscriptions phniciennes et fit une supposition trs +ingnieuse, qui depuis a t confirme. Sa thologie tait presque tout +entire emprunte l'cole catholique allemande, la fois plus avance +et moins raisonnable que notre vieille scolastique franaise. M. Le Hir +rappelle, beaucoup d'gards, Doellinger par son savoir et ses vues +d'ensemble; mais sa docilit l'et prserv des dangers que le concile +du Vatican a fait courir la foi de la plupart des ecclsiastiques +instruits. + +Il mourut prmaturment en 1868, au milieu des projets du concile, aux +travaux prparatoires duquel il tait appel. J'avais toujours eu +l'intention de proposer mes confrres de l'Acadmie des inscriptions +et belles-lettres de le nommer membre libre de notre compagnie. Il et +rendu, je n'en doute pas, la commission du _Corpus_ des inscriptions +smitiques des services considrables. + + son immense savoir M. Le Hir joignait une manire d'crire juste et +ferme. Il aurait eu beaucoup d'esprit s'il se ft permis d'en avoir. Sa +mysticit tendue rappelait celle de M. Gottofrey; mais il avait bien +plus de rectitude de jugement. Sa mine tait trange. Il avait la taille +d'un enfant et l'apparence la plus chtive, mais des yeux et un front +indiquant la comprhension la plus vaste. Au fond, il ne lui manqua que +ce qui l'et fait cesser d'tre catholique, la critique. Je dis mal: il +avait la critique trs exerce en tout ce qui ne tient pas la foi; +mais la foi avait pour lui un tel coefficient de certitude, que rien ne +pouvait la contre-balancer. Sa pit tait vraiment comme les +mres-perles de Franois de Sales, qui vivent emmy la mer sans prendre +aucune goutte d'eau marine. La science qu'il avait de l'erreur tait +toute spculative; une cloison tanche empchait la moindre infiltration +des ides modernes de se faire dans le sanctuaire rserv de son coeur, +o brlait, ct du ptrole, la petite lampe inextinguible d'une pit +tendre et absolument souveraine. Comme je n'avais pas en mon esprit ces +sortes de cloisons tanches, le rapprochement d'lments contraires qui, +chez M. Le Hir, produisait une profonde paix intrieure, aboutit chez +moi d'tranges explosions. + + +II + +En somme, malgr des lacunes, Saint-Sulpice, quand j'y passai il y a +quarante ans, prsentait un ensemble d'assez fortes tudes. Mon ardeur +de savoir avait sa pture. Deux mondes inconnus taient devant moi, la +thologie, l'expos raisonn du dogme chrtien, et la Bible, cense le +dpt et la source de ce dogme. Je m'enfonai dans le travail. Ma +solitude tait plus grande encore qu' Issy. Je ne connaissais pas une +me dans Paris. Je fus deux ans sans suivre d'autre rue que la rue de +Vaugirard, qui, une fois par semaine, nous menait Issy. Je parlais +extrmement peu. Ces messieurs, pendant tout ce temps, furent pour moi +d'une bont extrme. Mon caractre doux et mes habitudes studieuses, mon +silence, ma modestie leur plurent, et je crois que plusieurs d'entre eux +firent tout bas la rflexion que me communiqua M. Carbon: Voil pour +nous un futur bon confrre. Le 29 mars 1844, j'crivais un de mes +amis de Bretagne, alors au sminaire de Saint-Brieuc: + + Je me trouve fort bien ici. Le ton de la maison est excellent, + galement loign de la rusticit, d'un gosme grossier et de + l'affterie. On se connat peu, et le coeur est un peu froid; mais + les conversations sont dignes et leves; il s'y mle peu de + banalits et de commrages. On chercherait en vain entre les + directeurs et les lves la cordialit; c'est l une plante qui ne + crot gure qu'en Bretagne; mais les directeurs ont un certain + esprit large et bon, qui plat et convient parfaitement l'tat + moral des jeunes gens tels qu'ils leur arrivent. Leur gouvernement + est peine sensible: c'est la maison qui marche, ce ne sont pas + eux qui la conduisent. Le rglement, les usages et l'esprit de la + maison font tout; les hommes sont passifs, ils sont l seulement + pour conserver. C'est une machine bien monte depuis deux cents + ans; elle marche toute seule; le mcanicien n'a qu' veiller sur + elle, tout au plus, de temps en temps, tourner un crou et + huiler les ressorts. Ce n'est pas comme Saint Nicolas, par + exemple, o on ne laissait jamais la machine aller seule; le + mcanicien tait toujours l, volant droite, gauche, mettant + partout le doigt, essouffl, empress, parce qu'on ne songeait pas + que la machine la mieux monte est celle qui exige le moins + d'action de la part du moteur. Le grand avantage que je trouve ici, + ce sont les remarquables facilits que l'on a pour le travail, + lequel est devenu pour moi un besoin et, eu gard mon tat + intrieur, un devoir. Le cours de morale est trs bien fait; il + n'en est pas de mme du cours de dogme: le professeur est nouveau, + ce qui, joint l'importance majeure, et personnelle pour moi, des + traits _de la Religion_ et _de l'glise_, m'arrangerait fort mal, + si je ne trouvais auprs de ces autres messieurs le moyen d'y + suppler. + +J'avais, en effet, pour les sciences ecclsiastiques un got +particulier. Les textes se cantonnaient bien dans ma mmoire; ma tte +tait l'tat d'un _Sic et Non_ d'Ablard. Tout entire construction du +XIIIe sicle, la thologie ressemble une cathdrale gothique: elle en +a la grandeur, les vides immenses et le peu de solidit. Ni les Pres de +l'glise, ni les crivains chrtiens de la premire moiti du moyen ge +ne songrent dresser une exposition systmatique des dogmes chrtiens +dispensant de lire la Bible avec suite. La _Somme_ de saint Thomas +d'Aquin, rsum de la scolastique antrieure, est comme un immense +casier, qui, si le catholicisme est ternel, servira tous les sicles: +les dcisions des conciles et des papes venir y ayant leur place en +quelque sorte d'avance tiquete. Il ne peut tre question de progrs +dans un tel ordre d'exposition. Au XVIe sicle, le concile de Trente +dtermine une foule de points qui taient jusque-l controversables; +mais chacun de ces _anathmes_ avait dj sa rubrique ouverte dans +l'immense cadre de saint Thomas. Melchior Canus et Suars refont la +_Somme_ sans y rien ajouter d'essentiel. Au XVIIe et au XVIIIe sicle, +la Sorbonne compose, pour l'usage des coles, des traits commodes, qui +ne sont le plus souvent que la _Somme_ remanie et amoindrie. Partout ce +sont les mmes textes dcoups et spars de ce qui les explique, les +mmes syllogismes triomphants, mais posant sur le vide, les mmes +dfauts de critique historique, provenant de la confusion des dates et +des milieux. + +La thologie se divise en dogmatique et en morale. La thologie +dogmatique, outre les Prolgomnes comprenant les discussions relatives +aux sources de l'autorit divine, se divise en quinze traits ayant pour +objet tous les dogmes du christianisme. la base est le trait _de la +Vraie Religion_, o l'on essaye de dmontrer le caractre surnaturel de +la religion chrtienne, c'est--dire des critures rvles et de +l'glise. Puis tous les dogmes se prouvent par l'criture, par les +conciles, par les Pres, par les thologiens. Il ne faut pas nier qu'un +rationalisme trs avou ne soit au fond de tout cela. Si la scolastique +est fille de saint Thomas d'Aquin, elle est petite-fille d'Ablard. Dans +un tel systme, la raison est avant toute chose, la raison prouve la +rvlation, la divinit de l'criture et l'autorit de l'glise. Cela +fait, la porte est ouverte toutes les dductions. Le seul accs de +colre que Saint-Sulpice ait prouv, depuis qu'il n'y a plus de +jansnisme, fut contre M. de Lamennais, le jour o cet exalt vint dire +qu'il faut dbuter, non par la raison, mais par la foi. Et qui reste +juge en dernier lieu des titres de la foi, si ce n'est la raison? + +La thologie morale se compose d'une douzaine de traits, comprenant +tout l'ensemble de la morale philosophique et du droit, complts par la +rvlation et les dcisions de l'glise. Tout cela fait une sorte +d'encyclopdie trs fortement enchane. C'est un difice dont les +pierres sont lies par des tenons en fer; mais la base est d'une +faiblesse extrme. Cette base, c'est le trait _de la Vraie Religion_, +lequel est tout fait ruineux. Car non seulement on n'arrive pas +tablir que la religion chrtienne soit plus particulirement que les +autres divine et rvle, mais on ne russit pas prouver que, dans le +champ de la ralit attingible nos observations, il se soit pass un +vnement surnaturel, un miracle. L'inexorable phrase de M. Littr: +Quelque recherche qu'on ait faite, jamais un miracle ne s'est produit +l o il pouvait tre observ et constat, cette phrase, dis-je, est un +bloc qu'on ne remuera point. On ne saurait prouver qu'il soit arriv un +miracle dans le pass, et nous attendrons sans doute longtemps avant +qu'il s'en produise un dans les conditions correctes qui seules +donneraient un esprit juste la certitude de ne pas tre tromp. + +En admettant la thse fondamentale du trait _de la Vraie Religion_, le +champ de bataille est restreint; mais la bataille est loin d'tre finie. +La lutte est maintenant avec les protestants et les sectes dissidentes, +qui, tout en admettant les textes rvls, refusent d'y voir les dogmes +dont l'glise catholique s'est charge avec les sicles. Ici, la +controverse porte sur des milliers de points; son bilan se chiffre en +dfaites sans nombre. L'glise catholique s'oblige soutenir que ses +dogmes ont toujours exist tels qu'elle les enseigne, que Jsus a +institu la confession, l'extrme-onction, le mariage; qu'il a enseign +ce qu'ont dcid plus tard les conciles de Nice et de Trente. Rien de +plus inadmissible. Le dogme chrtien s'est fait, comme toute chose, +lentement, peu peu, par une sorte de vgtation intime. La thologie, +en prtendant le contraire, entasse contre elle des montagnes +d'objections, s'oblige rejeter toute critique. J'engage les personnes +qui voudraient se rendre compte de cela lire dans une Thologie le +trait des sacrements: elles y verront par quelles suppositions +gratuites, dignes des vangiles apocryphes, de Marie d'Agreda, ou de +Catherine Emmerich, on arrive prouver que tous les sacrements ont t +tablis par Jsus-Christ un moment de sa vie. Les discussions sur la +matire et la forme des sacrements prtent aux mmes observations. +L'obstination trouver en toute chose la matire et la forme date de +l'introduction de l'aristotlisme en thologie au XIIIe sicle. Or on +encourait les censures ecclsiastiques, si l'on repoussait cette +application rtrospective de la philosophie d'Aristote aux crations +liturgiques de Jsus. + +L'intuition du devenir, dans l'histoire comme dans la nature, tait ds +lors l'essence de ma philosophie. Mes doutes ne vinrent pas d'un +raisonnement, ils vinrent de dix mille raisonnements. L'orthodoxie a +rponse tout et n'avoue pas une bataille perdue. Certes, la critique +elle-mme veut que, dans certains cas, on admette une rponse subtile +comme valable. Le vrai peut quelquefois n'tre pas vraisemblable. Une +rponse subtile peut tre vraie. Deux rponses subtiles peuvent mme +la rigueur tre vraies la fois. Trois, c'est plus difficile. Quatre, +c'est presque impossible. Mais que, pour dfendre la mme thse, dix, +cent, mille rponses subtiles doivent tre admises comme vraies la +fois, c'est la preuve que la thse n'est pas bonne. Le calcul des +probabilits appliqu toutes ces petites banqueroutes de dtail est +pour un esprit sans parti pris d'un effet accablant. Or Descartes +m'avait enseign que la premire condition pour trouver la vrit est de +n'avoir aucun parti pris. L'oeil compltement achromatique est seul fait +pour apercevoir la vrit dans l'ordre philosophique, politique et +moral. + + +III + +La lutte thologique prenait pour moi un caractre particulier de +prcision sur le terrain des textes censs rvls. L'enseignement +catholique, se croyant sr de lui-mme, acceptait la bataille sur ce +champ, comme sur les autres, avec une parfaite bonne foi. La langue +hbraque tait ici l'instrument capital, puisque, des deux Bibles +chrtiennes, l'une est en hbreu et que, mme pour le Nouveau Testament, +il n'y a pas de complte exgse sans la connaissance de l'hbreu. + +L'tude de l'hbreu n'tait pas obligatoire au sminaire; elle tait +mme suivie par un trs petit nombre d'lves. En 1843-1844, M. Garnier +fit encore, dans sa chambre, le cours suprieur, celui o l'on +expliquait les textes difficiles deux ou trois lves. M. Le Hir, +depuis quelques annes, faisait le cours de grammaire. Je m'inscrivis +tout d'abord. La philologie exacte de M. Le Hir m'enchanta. Il se montra +pour moi plein d'attentions; il tait Breton comme moi; nos caractres +avaient beaucoup de ressemblance; au bout de quelques semaines, je fus +son lve presque unique. Son exposition de la grammaire hbraque, avec +comparaison des autres idiomes smitiques, tait admirable. Je le +regarde comme un vrai savant, crivais-je mon ami du sminaire de +Saint-Brieuc. Si Dieu lui donne encore dix ans de vie, ce qui +malheureusement semble douteux, nous pourrons l'opposer ce que la +science critique de l'Allemagne a de plus colossal. L'tude de l'hbreu +est, par ses leons, singulirement facilite. Je suis tomb de surprise +quand je me suis trouv en prsence de cette langue si simple, sans +construction, presque sans syntaxe, expression nue de l'ide pure, une +vraie langue d'enfant. + +J'avais, ce moment, une force d'assimilation extraordinaire. Je suai +tout ce que j'entendais dire mon matre. Ses livres taient ma +disposition, et il avait une bibliothque trs complte. Les jours de +promenade Issy, il m'emmenait sur les hauteurs de la Solitude, et l +il m'apprenait le syriaque. Nous expliquions ensemble le Nouveau +Testament syriaque de Gutbier. M. Le Hir fixa ma vie; j'tais philologue +d'instinct. Je trouvai en lui l'homme le plus capable de dvelopper +cette aptitude. Tout ce que je suis comme savant, je le suis par M. Le +Hir. Il me semble mme parfois que tout ce que je n'ai pas appris de +lui, je ne l'ai jamais bien su. Ainsi il n'tait pas trs fort en arabe, +et c'est pour cela que je suis toujours rest mdiocre arabisant. + +Une circonstance due la bont de ces messieurs vint me confirmer dans +ma vocation de philologue, et, l'insu de mes excellents matres, +entre-biller pour moi une porte que je n'osais ouvrir moi-mme. En +1844, M. Garnier, vaincu par la vieillesse, dut cesser de faire le cours +suprieur d'hbreu. M. Le Hir fit ce cours et, sachant combien je +m'tais bien assimil sa doctrine, il voulut que je fusse charg du +cours de grammaire. Ce fut M. Carbon qui, avec sa bienveillance +ordinaire, m'annona en souriant cette bonne nouvelle, et m'apprit que +la compagnie me donnait pour honoraires une somme de trois cents francs. +Cela me parut colossal; je dis M. Carbon que je n'avais pas besoin +d'une somme aussi norme; je le remerciai. M. Carbon m'imposa d'accepter +cent cinquante francs pour acheter des livres. + +Une bien autre faveur fut de me permettre d'aller suivre, au Collge de +France, deux fois par semaine, le cours de M. tienne Quatremre. M. +Quatremre prparait peu son cours; pour l'exgse biblique, il tait +rest volontairement en dehors du mouvement scientifique. Il ressemblait +bien plus M. Garnier qu' M. Le Hir. Jansniste la faon de +Silvestre de Sacy, il partageait le demi-rationalisme de Hug, de +Jahn,--rduisant autant que possible la part du surnaturel, en +particulier dans les cas de ce qu'il appelait les miracles d'une +excution difficile, comme le miracle de Josu,--retenant cependant le +principe, au moins pour les miracles du Nouveau Testament. Cet +clectisme superficiel me satisfit peu. M. Le Hir tait bien plus prs +du vrai en ne cherchant pas attnuer la chose raconte, et en tudiant +attentivement, la faon d'Ewald, le rcit lui-mme. Comme grammairien +comparatif, M. Quatremre tait aussi trs infrieur M. Le Hir; mais +son rudition orientale tait colossale. Le monde scientifique s'ouvrait +devant moi; je voyais que ce qui en apparence ne devait intresser que +les prtres pouvait aussi intresser les laques. L'ide me vint ds +lors plus d'une fois qu'un jour j'enseignerais cette mme table, dans +cette petite Salle des langues, o j'ai en effet russi m'asseoir, +en y mettant une dose assez forte d'obstination. + +Cette obligation de clarifier et de systmatiser mes ides, en vue de +leons faites des condisciples du mme ge que moi, dcida ma +vocation. Mon cadre d'enseignement fut ds lors arrt; tout ce que j'ai +fait depuis en philologie est sorti de cette modeste confrence que +l'indulgence de mes matres m'avait confie. La ncessit de pousser +aussi loin que possible mes tudes d'exgse et de philologie smitique +m'obligea d'apprendre l'allemand. Je n'avais cet gard aucune +prparation; Saint-Nicolas, mon ducation avait t toute latine et +franaise. Je ne m'en plains pas. L'homme ne doit savoir littrairement +que deux langues, le latin et la sienne; mais il doit comprendre toutes +celles dont il a besoin pour ses affaires ou son instruction. Un bon +condisciple alsacien, M. Kl..., dont je vois souvent le nom cit pour +les services qu'il rend ses compatriotes Paris, voulut bien me +faciliter les dbuts. La littrature tait pour moi chose si secondaire, +au milieu de l'enqute ardente qui m'absorbait, que j'y fis d'abord peu +d'attention. Je sentis cependant un gnie nouveau, fort diffrent de +celui de notre XVIIe sicle. Je l'admirai d'autant plus que je n'en +voyais pas les limites. L'esprit particulier de l'Allemagne, la fin du +dernier sicle et dans la premire moiti de celui-ci, me frappa; je +crus entrer dans un temple. C'tait bien l ce que je cherchais, la +conciliation d'un esprit hautement religieux avec l'esprit critique. Je +regrettais par moments de n'tre pas protestant, afin de pouvoir tre +philosophe sans cesser d'tre chrtien. Puis je reconnaissais qu'il n'y +a que les catholiques qui soient consquents. Une seule erreur prouve +qu'une glise n'est pas infaillible; une seule partie faible prouve +qu'un livre n'est pas rvl. En dehors de la rigoureuse orthodoxie, je +ne voyais que la libre pense la faon de l'cole franaise du XVIIIe +sicle. Mon initiation aux tudes allemandes me mettait ainsi dans la +situation la plus fausse; car, d'une part, elle me montrait +l'impossibilit d'une exgse sans concessions; de l'autre, je voyais +parfaitement que ces messieurs de Saint-Sulpice avaient raison de ne pas +faire de concessions, puisqu'un seul aveu d'erreur ruine l'difice de la +vrit absolue et la ravale au rang des autorits humaines, o chacun +fait son choix, selon son got personnel. + +Dans un livre divin, en effet, tout est vrai, et, deux contradictoires +ne pouvant tre vraies la fois, il ne doit s'y trouver aucune +contradiction. Or l'tude attentive que je faisais de la Bible, en me +rvlant des trsors historiques et esthtiques, me prouvait aussi que +ce livre n'tait pas plus exempt qu'aucun autre livre antique de +contradictions, d'inadvertances, d'erreurs. Il s'y trouve des fables, +des lgendes, des traces de composition tout humaine. Il n'est plus +possible de soutenir que la seconde partie d'Isae soit d'Isae. Le +livre de Daniel, que toute l'orthodoxie rapporte au temps de la +captivit, est un apocryphe compos en 169 ou 170 avant Jsus-Christ. Le +livre de Judith est une impossibilit historique. L'attribution du +Pentateuque Mose est insoutenable, et nier que plusieurs parties de +la Gense aient le caractre mythique, c'est s'obliger expliquer comme +rels des rcits tels que celui du paradis terrestre, du fruit dfendu, +de l'arche de No. Or on n'est pas catholique si l'on s'carte sur un +seul de ces points de la thse traditionnelle. Que devient ce miracle, +si fort admir de Bossuet: Cyrus nomm deux cents ans avant sa +naissance? Que deviennent les soixante-dix semaines d'annes, bases des +calculs de l'_Histoire universelle_, si la partie du livre d'Isae o +Cyrus est nomm a t justement compose du temps de ce conqurant, et +si pseudo-Daniel est contemporain d'Antiochus piphane? + +L'orthodoxie oblige de croire que les livres bibliques sont l'ouvrage de +ceux qui les titres les attribuent. Les doctrines catholiques les plus +mitiges sur l'inspiration ne permettent d'admettre dans le texte sacr +aucune erreur caractrise, aucune contradiction, mme en des choses qui +ne concernent ni la foi, ni les moeurs. Or mettons que, parmi les mille +escarmouches que se livrent la critique et l'apologtique orthodoxe sur +les dtails du texte prtendu sacr, il y en ait quelques-unes o, par +rencontre fortuite et contrairement aux apparences, l'apologtique ait +raison: il est impossible qu'elle ait raison mille fois dans sa gageure, +et il suffit qu'elle ait tort une seule fois pour que la thse de +l'inspiration soit mise nant. Cette thorie de l'inspiration, +impliquant un fait surnaturel, devient impossible maintenir en +prsence des ides arrtes du bon sens moderne. Un livre inspir est un +miracle. Il devrait se prsenter dans des conditions o aucun livre ne +se prsente. Vous n'tes pas si difficile, dira-t-on, pour Hrodote, +pour les pomes homriques. Sans doute; mais Hrodote, les pomes +homriques ne sont pas donns pour des livres inspirs. + +En fait de contradictions, par exemple, il n'y a pas d'esprit dgag de +proccupations thologiques qui ne soit forc de reconnatre des +divergences inconciliables entre les synoptiques et le quatrime +vangile, et entre les synoptiques compars les uns avec les autres. +Pour nous rationalistes, cela n'a pas grande consquence; mais +l'orthodoxe, oblig de prouver que son livre a toujours raison, se +trouve engag en des subtilits infinies. Silvestre de Sacy tait +surtout proccup des citations de l'Ancien Testament qui sont faites +dans le Nouveau. Il trouvait tant de difficults les justifier, lui si +exact en fait de citations, qu'il avait fini par admettre en principe +que les deux Testaments, chacun de leur ct, sont infaillibles, mais +que le Nouveau n'est pas infaillible quand il cite l'Ancien. Il faut +n'avoir pas la moindre habitude des choses religieuses pour s'tonner +que des esprits singulirement appliqus aient tenu en des positions +aussi dsespres. Dans ces naufrages d'une foi dont on avait fait le +centre de sa vie, on s'accroche aux moyens de sauvetage les plus +invraisemblables plutt que de laisser tout ce qu'on aime prir corps et +biens. + +Les gens du monde qui croient qu'on se dcide dans le choix de ses +opinions par des raisons de sympathie ou d'antipathie s'tonneront +certainement du genre de raisonnements qui m'carta de la foi +chrtienne, laquelle j'avais tant de motifs de coeur et d'intrt de +rester attach. Les personnes qui n'ont pas l'esprit scientifique ne +comprennent gure qu'on laisse ses opinions se former hors de soi par +une sorte de concrtion impersonnelle, dont on n'est en quelque sorte +que le spectateur. En me livrant ainsi la force des choses, je croyais +me conformer aux rgles de la grande cole du XVIIe sicle, surtout de +Malebranche, dont le premier principe est que la raison doit tre +contemple, et qu'on n'est pour rien dans sa procration; en sorte que +le devoir de l'homme est de se mettre devant la vrit, dnu de toute +personnalit, prt se laisser traner o voudra la dmonstration +prpondrante. Loin de viser d'avance certains rsultats, ces illustres +penseurs voulaient que, dans la recherche de la vrit, on s'interdt +d'avoir un dsir, une tendance, un attachement personnel. Quel est le +grand reproche que les prdicateurs du XVIIe sicle adressent aux +libertins? C'est d'avoir embrass ce qu'ils dsiraient, c'est d'tre +arrivs aux opinions irrligieuses parce qu'ils avaient envie qu'elles +fussent vraies. + +Dans cette grande lutte engage entre ma raison et mes croyances, +j'vitai soigneusement de faire un seul raisonnement de philosophie +abstraite. La mthode des sciences physiques et naturelles, qui, Issy, +m'tait apparue comme la loi du vrai, faisait que je me dfiais de tout +systme. Je ne m'arrtai jamais une objection sur les dogmes de la +Trinit, de l'incarnation, envisags en eux-mmes. Ces dogmes, se +passant dans l'ther mtaphysique, ne choquaient en moi aucune opinion +contraire. Rien de ce que pouvaient avoir de critiquable la politique et +l'esprit de l'glise, soit dans le pass, soit dans le prsent, ne me +faisait la moindre impression. Si j'avais pu croire que la thologie et +la Bible taient la vrit, aucune des doctrines plus tard groupes dans +le _Syllabus_, et qui, ds lors, taient plus ou moins promulgues, ne +m'et caus la moindre motion. Mes raisons furent toutes de l'ordre +philologique et critique; elles ne furent nullement de l'ordre +mtaphysique, de l'ordre politique, de l'ordre moral. Ces derniers +ordres d'ides me paraissaient peu tangibles et pliables tout sens. +Mais la question de savoir s'il y a des contradictions, entre le +quatrime vangile et les synoptiques est une question tout fait +saisissable. Je vois ces contradictions avec une vidence si absolue, +que je jouerais l-dessus ma vie, et par consquent mon salut ternel, +sans hsiter un moment. Dans une telle question, il n'y a pas de ces +arrire-plans qui rendent si douteuses toutes les opinions morales et +politiques. Je n'aime ni Philippe II ni Pie V; mais, si je n'avais pas +des raisons matrielles de ne pas croire au catholicisme, ce ne seraient +ni les atrocits de Philippe II ni les bchers de Pie V qui +m'arrteraient beaucoup. + +De trs bons esprits m'ont quelquefois fait entendre que je ne me serais +pas dtach du catholicisme sans l'ide trop troite que je m'en fis, +ou, si l'on veut, que mes matres m'en donnrent. Certaines personnes +rendent un peu Saint-Sulpice responsable de mon incrdulit et lui +reprochent, d'une part, de m'avoir inspir pleine confiance dans une +scolastique impliquant un rationalisme exagr; de l'autre, de m'avoir +prsent comme ncessaire admettre le _summum_ de l'orthodoxie; si +bien qu'en mme temps ils grossissaient outre mesure le bol alimentaire +et rtrcissaient singulirement l'orifice de dglutition. Cela est tout + fait injuste. Dans leur manire de prsenter le christianisme, ces +messieurs de Saint-Sulpice, en ne dissimulant rien de la carte de ce +qu'il faut croire, taient tout simplement d'honntes gens. Ce ne sont +pas eux qui ont ajout la qualification _Est de fide_ la suite de tant +de propositions insoutenables. Une des pires malhonntets +intellectuelles est de jouer sur les mots, de prsenter le christianisme +comme n'imposant presque aucun sacrifice la raison, et, l'aide de +cet artifice, d'y attirer des gens qui ne savent pas ce quoi au fond +ils s'engagent. C'est l l'illusion des catholiques laques qui se +disent libraux. Ne sachant ni thologie ni exgse, ils font de +l'accession au christianisme une simple adhsion une coterie. Ils en +prennent et ils en laissent; ils admettent tel dogme, repoussent tel +autre, et s'indignent aprs cela quand on leur dit qu'ils ne sont pas de +vrais catholiques. Quelqu'un qui a fait de la thologie n'est plus +capable d'une telle inconsquence. Tout reposant pour lui sur l'autorit +infaillible de l'criture et de l'glise, il n'y a pas choisir. Un +seul dogme abandonn, un seul enseignement de l'glise repouss, c'est +la ngation de l'glise et de la rvlation. Dans une glise fonde sur +l'autorit divine, on est aussi hrtique pour nier un seul point que +pour nier le tout. Une seule pierre arrache de cet difice, l'ensemble +croule fatalement. + +Il ne sert non plus de rien d'allguer que l'glise fera peut-tre un +jour des concessions, qui rendront inutiles des ruptures comme celle +laquelle je dus me rsigner, et qu'alors on jugera que j'ai renonc au +royaume de Dieu pour des vtilles. Je sais bien la mesure des +concessions que l'glise peut faire et de celles qu'il ne faut pas lui +demander. Jamais l'glise catholique n'abandonnera rien de son systme +scolastique et orthodoxe; elle ne le peut pas; c'est comme si l'on +demandait M. le comte de Chambord de n'tre pas lgitimiste. Il y aura +des scissions, je le crois, plus que jamais; mais le vrai catholique +dira inflexiblement: S'il faut lcher quelque chose, je lche tout; car +je crois tout par principe d'infaillibilit, et le principe +d'infaillibilit est aussi bless par une petite concession que par dix +mille grandes. De la part de l'glise catholique, avouer que Daniel est +un apocryphe du temps des Macchabes serait avouer qu'elle s'est +trompe; si elle s'est trompe en cela, elle a pu se tromper en autre +chose; elle n'est plus divinement inspire. + +Je ne regrette donc nullement d'tre tomb, pour mon ducation +religieuse, sur des matres sincres qui se seraient fait scrupule de me +laisser aucune illusion sur ce que doit admettre un catholique. Le +catholicisme que j'ai appris n'est pas ce fade compromis, bon pour les +laques, qui a produit de nos jours tant de malentendus. Mon +catholicisme est celui de l'criture, des conciles et des thologiens. +Ce catholicisme, je l'ai aim, je le respecte encore; l'ayant trouv +inadmissible, je me suis spar de lui. Voil qui est loyal de part et +d'autre. Ce qui n'est pas loyal, c'est de dissimuler le cahier des +charges, c'est de se faire l'apologiste de ce qu'on ignore. Je ne me +suis jamais prt ces mensonges. Je n'ai pas cru respectueux pour la +foi de tricher avec elle. Ce n'est pas ma faute si mes matres m'avaient +enseign la logique, et, par leurs argumentations impitoyables, avaient +fait de mon esprit un tranchant d'acier. J'ai pris au srieux ce qu'on +m'a appris, scolastique, rgles du syllogisme, thologie, hbreu; j'ai +t un bon lve; je ne saurais tre damn pour cela. + + +IV + +Telles furent ces deux annes de travail intrieur, que je ne peux +comparer qu' une violente encphalite, durant laquelle toutes les +autres fonctions de la vie furent suspendues en moi. Par une petite +pdanterie d'hbrasant, j'appelai cette crise de mon existence +_Nephtali_[19], et je me redisais souvent le dicton hbraque: +_Naphtoul lohim niphtalti_: J'ai lutt des luttes de Dieu. Mes +sentiments intrieurs n'taient pas changs; mais, chaque jour, une +maille du tissu de ma foi se rompait. L'immense travail auquel je me +livrais m'empchait de tirer les consquences; ma confrence d'hbreu +m'absorbait; j'tais comme un homme dont la respiration est suspendue. +Mon directeur, qui je communiquais mes troubles, me disait exactement +comme M. Gosselin Issy: Tentations contre la foi! N'y faites pas +attention; allez droit devant vous. Il me fit lire un jour la lettre +que saint Franois de Sales crivait madame de Chantal: Ces +tentations ne sont que des afflictions comme les autres. Sachez que j'ai +vu peu de personnes avoir t avances sans cette preuve; il faut avoir +patience. Il ne faut nullement rpondre, ni faire semblant d'entendre ce +que l'ennemi dit. Qu'il clabaude tant qu'il voudra la porte, il ne +faut pas seulement dire: Qui va l? + +La pratique des directeurs ecclsiastiques est, en effet, le plus +souvent, de conseiller celui qui avoue des doutes contre la foi de ne +pas y faire attention. Loin de reculer les voeux pour ce motif, ils les +prcipitent, pensant que ces troubles disparaissent quand il n'est plus +temps d'y donner suite, et que les soucis de la vie active du ministre +chassent plus tard ces hsitations spculatives. Ici, je dois le dire, +je trouvai la sagesse de mes pieux directeurs un peu en dfaut. Mon +directeur de Paris, homme trs clair cependant, voulait que je prisse +rsolument le sous-diaconat, le premier des ordres sacrs constituant un +lien irrvocable. Je refusai net. Quant aux premiers degrs de la +clricature, je lui avais obi. C'est lui-mme qui me fit remarquer que +la formule exacte de l'engagement qu'ils impliquent est contenue dans +les paroles du psaume qu'on prononce: _Dominus pars hreditatis me et +calicis mei. Tu es qui restitues hreditatem meam mihi_. Eh bien, la +main sur la conscience, cet engagement-l, je n'y ai jamais manqu. Je +n'ai jamais eu d'autre intrt que celui de la vrit, et j'y ai fait +des sacrifices. Une ide leve m'a toujours soutenu dans la direction +de ma vie; si bien mme, que l'hritage que Dieu devrait me rendre, +d'aprs notre arrangement rciproque, ma foi! je l'en tiens quitte. Mon +lot a t bon, et je peux ajouter en continuant le psaume: _Portio +cecidit mihi in prclaris; etenim hreditas mea prclara est mihi_. + +Mon ami du sminaire de Saint-Brieuc[20], aprs de grandes hsitations, +s'tait dcid prendre les ordres sacrs. Je retrouve la lettre que je +lui crivis ce sujet le 29 mars 1844, dans un moment o mes doutes sur +la foi me laissaient un calme relatif. + + * * * * * + +J'ai t heureux, mais non surpris, en apprenant que tu avais fait le +pas dcisif. Les inquitudes dont tu tais agit devront toujours +s'lever dans l'me de celui qui envisage srieusement la porte du +sacerdoce chrtien. Ce sont des preuves pnibles, mais au fond +honorables et salutaires, et je n'estimerais pas beaucoup celui qui +arriverait au sacerdoce sans les avoir traverses... Je t'ai dit comment +une force indpendante de moi branlait en moi les croyances qui ont +fait jusqu'ici le fondement de ma vie et de mon bonheur. Oh! mon ami, +que ces tentations sont cruelles et comme j'aurais des entrailles de +compassion, si Dieu m'amenait jamais quelque malheureux qui en ft +travaill! Comme ceux qui ne les ont pas prouves sont maladroits +envers ceux qui en souffrent! Cela est tout simple; on ne sent bien que +ce qu'on a prouv, et ce sujet est si dlicat, que je ne crois pas +qu'il y ait deux hommes au monde plus incapables de s'entendre qu'un +croyant et un doutant, quand ils se trouvent en face l'un de l'autre, +quelles que soient leur bonne foi et mme leur intelligence. Ils parlent +deux langues inintelligibles, si la grce de Dieu n'intervient entre eux +comme interprte. Que j'ai bien senti combien ces grands maux sont +au-dessus de tout remde humain et que Dieu s'en est rserv le +traitement, _manu mitissima et suavissima pertractans vulnera mea_, +comme dit saint Augustin, qu'on s'aperoit bien avoir pass par cette +filire, la faon dont il en parle!... Parfois l'_Angelus Satan qui +me colaphizet_ se rveille. Que veux-tu, mon pauvre ami! c'est notre +sort. _Converte te supra, converte te infra_, la vie de l'homme et +surtout du chrtien est un combat, et en dfinitive, ces temptes lui +sont peut-tre plus avantageuses qu'un trop grand calme, o il +s'endormirait... Je ne reviens pas, mon cher ami, en songeant qu'avant +un an tu seras prtre, toi, mon cher Liart, qui as t mon condisciple, +mon ami d'enfance. Nous voil plus qu' moiti de notre vie, selon +l'ordre ordinaire, et l'autre moiti ne sera probablement pas la plus +agrable. Comme cela nous engage regarder ce qui passe comme n'tant +pas et supporter patiemment des peines de quelques jours, dont nous +rirons dans quelques annes et auxquelles nous ne penserons pas dans +l'ternit! Vanit des vanits! + + * * * * * + +Un an aprs, le mal que je croyais passager avait envahi ma conscience +tout entire. Le 22 mars 1845, j'crivis mon ami, une lettre qu'il ne +put lire. Il tait mourant quand elle lui parvint. + + * * * * * + +Ma position au sminaire n'a reu, depuis nos derniers entretiens, aucun +changement bien sensible. J'ai la facult d'assister rgulirement au +cours de syriaque de M. Quatremre, au Collge de France, et j'y trouve +un intrt extrme. Cela me sert bien des fins: d'abord acqurir des +connaissances belles et utiles, puis me distraire de certaines choses +en m'occupant d'autres... Il ne manquerait rien mon bonheur, si les +dsolantes penses que tu sais ne m'affligeaient continuellement l'me, +et cela selon une effroyable progression d'accroissement. Je suis bien +dcid ne pas accepter le sous-diaconat la prochaine ordination. +Cela ne devra paratre singulier personne, puisque l'ge m'obligerait + mettre un intervalle entre mes ordres. Du reste, que m'importe +l'opinion? Il faut que je m'habitue la braver pour tre prt tout +sacrifice. Je passe bien des moments cruels; cette semaine sainte +surtout, t pour moi douloureuse; car toute circonstance qui +m'arrache ma vie ordinaire me replonge dans mes anxits. Je me +console en pensant Jsus, si beau, si pur, si idal en sa souffrance, +qu'en toute hypothse j'aimerai toujours. Mme si je venais +l'abandonner, cela devrait lui plaire; car ce serait un sacrifice fait +la conscience, et Dieu sait s'il me coterait! + +Je crois que toi, du moins, tu saurais le comprendre. Oh! mon ami, que +l'homme est peu libre dans le choix de sa destine! Voici un enfant qui +n'agit encore que par impulsion et imitation; et c'est cet ge qu'on +lui fait jouer sa vie; une puissance suprieure l'enlace dans +d'indissolubles liens; elle poursuit son travail en silence, et, avant +qu'il commence se connatre, il est li sans savoir comment. un +certain ge, il se rveille; il veut agir. Impossible...; ses bras et +ses mains sont pris dans d'inextricables rseaux; c'est Dieu mme qui le +serre, et la cruelle opinion est l, faisant un irrvocable arrt des +vellits de son enfance, et elle rira de lui s'il veut quitter le jouet +qui amusa ses premires annes. Oh! encore s'il n'y avait que l'opinion! +Mais tous les liens les plus doux de la vie entrent dans le tissu du +filet qui l'entoure, et il faudra qu'il arrache la moiti de son coeur, +s'il veut s'en dlivrer. Que de fois j'ai dsir que l'homme naqut ou +tout fait libre ou dnu de libert. Il serait moins plaindre s'il +naissait comme la plante invariablement fixe au sol qui doit la +nourrir. Avec ce lambeau de libert, il est assez fort pour rsister, +pas assez pour agir... mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous +abandonn? Comment concilier tout cela avec l'empire d'un pre? Il y a +l des mystres, mon ami. Heureux qui peut ne les sonder qu'en +spculation! + +Il faut que tu sois bien mon ami pour que je te dise tout cela. Je n'ai +pas besoin de te demander le silence. Tu comprends qu'il faut des +mnagements pour ma mre. J'aimerais mieux mourir que de lui causer une +minute de peine. Dieu, aurai-je la force de lui prfrer mon devoir? +Je te la recommande; elle aime beaucoup tes attentions; c'est le plus +grand service que tu puisses me rendre. + + +V + +J'arrivai ainsi aux vacances de 1845, que j'allai passer, comme les +prcdentes, en Bretagne. L, j'eus beaucoup plus de temps pour +rflchir. Les grains de sable de mes doutes s'agglomrrent et +devinrent un bloc. Mon directeur, qui, avec les meilleures intentions du +monde, me conseillait mal, n'tait plus auprs de moi. Je cessai de +prendre part aux sacrements de l'glise, tout en ayant le mme got que +par le pass pour ses prires. Le christianisme m'apparaissait comme +plus grand que jamais; mais je ne maintenais plus le surnaturel que par +un effort d'habitude, par une sorte de fiction avec moi-mme. L'oeuvre de +la logique tait finie; l'oeuvre de l'honntet commenait. Durant deux +mois peu prs, je fus protestant; je ne pouvais me rsoudre quitter +tout fait la grande tradition religieuse dont j'avais vcu jusque-l; +je rvais des rformes futures, o la philosophie du christianisme, +dgage de toute scorie superstitieuse et conservant nanmoins son +efficacit morale (l tait mon rve), resterait la grande cole de +l'humanit et son guide vers l'avenir. Mes lectures allemandes +m'entretenaient dans ces penses. Herder tait l'crivain allemand que +je connaissais le mieux. Ses vastes vues m'enchantaient, et je me disais +avec un vif regret: Ah! que ne puis-je, comme un Herder, penser tout +cela et rester ministre, prdicateur chrtien! Mais, avec la notion +prcise et la fois respectueuse que j'avais du catholicisme, je +n'arrivais point concevoir une honnte attitude d'me qui me permt +d'tre prtre catholique en gardant les opinions que j'avais. J'tais +chrtien comme l'est un professeur de thologie de Halle ou de Tubingue. +Une voix secrte me disait: Tu n'es plus catholique; ton habit est un +mensonge: quitte-le. + +J'tais chrtien, cependant; car tous les papiers que j'ai de ce temps +me donnent, trs clairement exprim, le sentiment que j'ai plus tard +essay de rendre dans la _Vie de Jsus_, je veux dire un got vif pour +l'idal vanglique et pour le caractre du fondateur du christianisme. +L'ide qu'en abandonnant l'glise, je resterais fidle Jsus, s'empara +de moi, et, si j'avais t capable de croire aux apparitions, j'aurais +certainement vu Jsus me disant: Abandonne-moi pour tre mon disciple. +Cette pense me soutenait, m'enhardissait. Je peux dire que, ds lors, +la _Vie de Jsus_ tait crite dans mon esprit. La croyance l'minente +personnalit de Jsus, qui est l'me de ce livre, avait t ma force +dans ma lutte contre la thologie. Jsus a bien rellement toujours t +mon matre. En suivant la vrit au prix de tous les sacrifices, j'tais +convaincu de le suivre et d'obir au premier de ses enseignements. + +J'tais maintenant si loin de mes vieux matres de Bretagne, par +l'esprit, par les tudes, par la culture intellectuelle, que je ne +pouvais presque plus causer avec eux. Un d'eux entrevit quelque chose: +Ah! j'ai toujours pens, me dit-il, qu'on vous faisait faire de trop +fortes tudes. L'habitude que j'avais prise de rciter mes psaumes en +hbreu, dans un petit livre crit de ma main que je m'tais fait pour +cela, et qui tait comme mon brviaire, les surprenait beaucoup. Ils +taient presque tents de me demander si je voulais me faire juif. Ma +mre devinait tout sans bien comprendre. Je continuais, comme dans mon +enfance, faire avec elle de longues promenades dans la campagne. Un +jour, nous nous assmes dans la valle du Guindy, prs de la chapelle +des Cinq-Plaies, ct de la source. Pendant des heures, je lus ct +d'elle, sans lever les yeux. Le livre tait bien inoffensif; c'taient +les _Recherches philosophiques_ de M. de Bonald. Ce livre nanmoins lui +dplut; elle me l'arracha des mains; elle sentait que, si ce n'tait +lui, c'taient ses pareils qui taient les ennemis de sa plus chre +pense. + +Le 6 septembre 1845[21], j'crivis M. ***, mon directeur, la lettre +suivante, dont je retrouve la copie dans mes papiers. Je la reproduis +sans rien attnuer de ce qu'elle a de contradictoire et de lgrement +fivreux. + + Monsieur, + + Quelques voyages que j'ai d faire au commencement de mes vacances + m'ont empch de correspondre avec vous aussitt que je l'eusse + dsir. C'tait pourtant un besoin bien pressant pour moi que de + m'ouvrir vous sur des peines qui deviennent chaque jour de plus + en plus vives, d'autant plus vives que je ne trouve ici personne + qui je puisse les confier. Ce qui devrait faire mon bonheur cause + mon plus grand chagrin. Un devoir imprieux m'oblige concentrer + mes penses en moi-mme, pour en pargner le contre-coup aux + personnes qui m'entourent de leur affection, et qui, d'ailleurs, + seraient bien incapables de comprendre mon trouble. Leurs soins et + leurs caresses me dsolent. Ah! si elles savaient ce qui se passe + au fond de mon coeur! + + Depuis mon sjour en ce pays, j'ai acquis des donnes importantes + pour la solution du grand problme qui me proccupe. Plusieurs + circonstances m'ont tout d'abord fait comprendre la grandeur du + sacrifice que Dieu exigeait de moi, et dans quel abme me + prcipitait le parti que me conseille ma conscience. Inutile de + vous en prsenter le pnible dtail, puisqu'aprs tout, de + pareilles considrations ne doivent tre d'aucun poids dans la + dlibration dont il s'agit. Renoncer une voie qui m'a souri ds + mon enfance, et qui me menait srement aux fins nobles et pures que + je m'tais proposes, pour en embrasser une autre o je n'entrevois + qu'incertitudes et rebuts; mpriser une opinion qui, pour une bonne + action, ne me rserve que le blme, et t peu de chose, s'il ne + m'et fallu en mme temps arracher la moiti de mon coeur, ou, pour + mieux dire, en percer un autre auquel le mien s'tait si fort + attach. L'amour filial avait grandi en moi de tant d'autres + affections supprimes! Eh bien, c'est dans cette partie la plus + intime de mon tre que le devoir exige de moi les sacrifices les + plus douloureux. Ma sortie du sminaire sera pour ma mre une + nigme inexplicable; elle croira que c'est pour un caprice que je + l'ai tue. + + En vrit, monsieur, quand j'envisage cet inextricable filet o + Dieu m'a enlac durant le sommeil de ma raison et de ma libert, + alors que je suivais docilement la ligne que lui-mme traait + devant moi, de dsolantes penses s'lvent dans mon me. Dieu le + sait, j'tais simple et pur; je ne me suis ingr rien faire de + moi-mme; le sentier qu'il ouvrait devant moi, je m'y prcipitais + avec franchise et abandon, et voil que ce sentier m'a conduit un + abme!... Dieu m'a trahi, monsieur! Je n'ai jamais dout qu'une + providence sage et bonne ne gouvernt l'univers, ne me gouvernt + moi-mme pour me conduire ma fin. Ce n'est pourtant pas sans + efforts que j'ai pu appliquer un dmenti aussi formel aux faits + apparents. Je me dis souvent que le bon sens vulgaire est peu + capable d'apprcier le gouvernement providentiel soit de + l'humanit, soit de l'univers, soit de l'individu. La considration + isole des faits ne mnerait gure l'optimisme. Il faut du + courage pour faire Dieu cette gnrosit, en dpit de + l'exprience. J'espre n'hsiter jamais sur ce point, et, quels que + soient les maux que la Providence me rserve encore, je croirai + toujours qu'elle me mne mon plus grand bien possible par le + moindre mal possible. + + D'aprs des nouvelles que je viens de recevoir d'Allemagne, la + place qui m'y tait propose est toujours ma disposition[22]; + seulement je ne pourrai en prendre possession avant le printemps + prochain. Tout cela me rend ce voyage bien problmatique et me + replonge dans de nouvelles incertitudes. On me propose toujours une + anne d'tudes libres dans Paris, durant laquelle je pourrais + rflchir sur l'avenir que je devrais embrasser, et aussi prendre + mes grades universitaires. Je suis bien tent, monsieur, de choisir + ce dernier parti; car, bien que je sois dcid descendre encore + au sminaire, pour confrer avec vous et avec mes suprieurs, + nanmoins j'aurais beaucoup de rpugnance y faire un long sjour + dans l'tat d'me o je me trouve. Je ne vois approcher qu'avec + effroi l'poque o l'tat intrieur le plus indtermin devra se + traduire par les dmarches les plus dcisives. Mon Dieu! qu'il est + cruel d'tre oblig de remonter ainsi le courant qu'on a longtemps + suivi, et o l'on tait si doucement port! Encore si j'tais sr + de l'avenir, si j'tais sr que je pourrai un jour faire mes + ides la place qu'elles rclament, et poursuivre mon aise et sans + proccupations extrieures l'oeuvre de mon perfectionnement + intellectuel et moral! Mais, quand je serais sr de moi-mme, + serais-je sr des circonstances qui s'imposent nous si + fatalement? En vrit, j'en viens regretter la misrable part de + libert que Dieu nous a donne; nous en avons assez pour lutter, + pas assez pour dominer la destine, tout juste ce qu'il faut pour + souffrir. + + Heureux les enfants qui ne font que dormir et rver, et ne songent + pas s'engager dans cette lutte avec Dieu mme! Je vois autour de + moi des hommes purs et simples, auxquels le christianisme suffit + pour tre vertueux et heureux. Ah! que Dieu les prserve de jamais + rveiller en eux une misrable facult, cette critique fatale qui + rclame si imprieusement satisfaction, et qui, aprs qu'elle est + satisfaite, laisse dans l'me si peu de douces jouissances! Plt + Dieu qu'il dpendt de moi de la supprimer! Je ne reculerais pas + devant l'amputation si elle tait licite et possible. Le + christianisme suffit toutes mes facults, except une seule, la + plus exigeante de toutes, parce qu'elle est de droit juge de toutes + les autres. Ne serait-ce pas une contradiction de commander la + conviction la facult qui cre la conviction? Je sais bien que + l'orthodoxe doit me dire que c'est par ma faute que je suis tomb + en cet tat. Je ne disputerai pas; nul ne sait s'il est digne + d'amour ou de haine. Volontiers donc je dirai: C'est ma faute! + pourvu que ceux qui m'aiment consentent me plaindre et me + garder leur amiti. + + Un rsultat qui me semble maintenant acquis avec certitude, c'est + que je ne reviendrai plus l'orthodoxie, en continuant suivre la + ligne que j'ai suivie, je veux dire l'examen rationnel et critique. + Jusqu'ici, j'esprais qu'aprs avoir parcouru le cercle du doute, + je reviendrais au point de dpart; j'ai totalement perdu cette + esprance; le retour au catholicisme ne me semble plus possible que + par un recul, en rompant net la ligne o je me suis engag, en + stigmatisant ma raison, en la dclarant une fois pour toutes nulle + et sans valeur, en la condamnant au silence respectueux. Chaque pas + dans ma carrire critique m'loigne de mon point de dpart. Ai-je + donc perdu toute esprance de revenir au catholicisme? Ah! cette + pense serait pour moi trop cruelle. Non, monsieur, je n'espre + plus y revenir par le progrs rationnel; mais j'ai t souvent + assez prs de me rvolter tout jamais contre un guide dont + parfois je me dfie. Quel serait alors le mobile de ma vie? Je ne + sais; mais l'activit trouve partout son aliment. Croyez bien qu'il + faut que j'aie t rudement prouv, pour m'tre arrt un instant + une pense qui me parat plus affreuse que la mort. Et pourtant, + si ma conscience me la prsentait comme licite, je la saisirais + avec empressement, ne ft-ce que par pudeur humaine. + + Au moins ceux qui me connaissent avoueront, j'espre, que ce n'est + pas l'intrt qui m'a loign du christianisme. Tous mes intrts + les plus chers ne devaient-ils pas m'engager le trouver vrai? Les + considrations temporelles contre lesquelles j'ai lutter eussent + suffi pour en persuader bien d'autres; mon coeur a besoin du + christianisme; l'vangile sera toujours ma morale; l'glise a fait + mon ducation, je l'aime. Ah! que ne puis-je continuer me dire + son fils? Je la quitte malgr moi; j'ai horreur de ces attaques + dloyales o on la calomnie; j'avoue franchement que je n'ai rien + de complet mettre la place de son enseignement; mais je ne puis + me dissimuler les points vulnrables que j'ai cru y trouver et sur + lesquels on ne peut transiger, vu qu'il s'agit d'une doctrine o + tout se tient et dont on ne peut dtacher aucune partie. + + Je regrette quelquefois de n'tre pas n dans un pays o les liens + de l'orthodoxie fussent moins resserrs que dans les pays + catholiques; car, tout prix, je veux tre chrtien, mais je ne + puis tre orthodoxe. Quand je vois des penseurs aussi libres et + aussi hardis que Herder, Kant, Fichte, se dire chrtiens, j'aurais + envie de l'tre comme eux. Mais le puis-je dans le catholicisme? + C'est une barre de fer; on ne raisonne pas avec une barre de fer. + Qui fondera parmi nous le christianisme rationnel et critique? Je + vous avouerai que je crois avoir trouv dans quelques crivains + allemands le vrai mode de christianisme qui nous convient. + Puiss-je voir le jour o ce christianisme prendra une forme + capable de satisfaire pleinement tous les besoins de notre temps! + Puiss-je moi-mme cooprer cette grande oeuvre! Ce qui me dsole, + c'est que peut-tre il faudra un jour tre prtre pour cela, et je + ne peux me faire prtre sans une coupable hypocrisie. + + Pardonnez-moi, monsieur, ces penses, qui doivent vous paratre + coupables. Vous le savez, tout cela n'a pas en moi une consistance + dogmatique, et, au milieu de tous ces troubles, je tiens encore + l'glise, ma vieille mre. Je rcite les psaumes avec coeur; je + passerais, si je me laissais aller, des heures dans les glises; la + pit douce, simple et pure me touche au fond du coeur; j'ai mme de + vifs retours de dvotion. Tout cela ne peut coexister sans + contradiction avec mon tat gnral. Mais j'ai pris l-dessus + franchement mon parti; je me suis dbarrass du joug importun de la + consquence, au moins provisoirement. Dieu me condamnera-t-il pour + avoir admis simultanment ce que rclament simultanment mes + diffrentes facults, quoique je ne puisse concilier leurs + exigences contraires? N'y a-t-il pas des poques dans l'histoire de + l'esprit humain o la contradiction est ncessaire? Du moment que + l'examen s'applique aux vrits morales, il faut qu'on en doute, et + pourtant, durant cette poque de transition, l'me pure et noble + doit encore tre morale, grce une contradiction. C'est ainsi que + je parviens par moments tre la fois catholique et + rationaliste; mais prtre, je ne puis l'tre: on n'est pas prtre + par moments, on l'est toujours. + + Les bornes d'une lettre m'obligent terminer ici la longue + confidence de mes luttes intrieures. Je bnis Dieu, qui me + rservait de si pnibles preuves, de m'avoir mis en rapports avec + un esprit comme le vtre, qui sait si bien les comprendre et qui + je peux les confier sans rserve. + +M. *** fit ma lettre une rponse pleine de coeur. Il n'y combattait +plus que faiblement mon projet d'tudes libres. Ma soeur, dont la haute +raison tait, depuis des annes, comme la colonne lumineuse qui marchait +devant moi, m'encourageait, du fond de la Pologne, par ses lettres +pleines de droiture et de bon sens. Je pris ma rsolution dans les +derniers jours de septembre. Ce fut un acte de grande honntet; c'est +maintenant ma joie et mon assurance d'y penser. Mais quel dchirement! +De beaucoup, c'tait ma mre qui me faisait le plus saigner le coeur. +J'tais oblig de lui porter un coup de poignard, sans pouvoir lui +donner la moindre explication. Quoique fort intelligente sa manire, +ma mre n'tait pas assez instruite pour comprendre qu'on changet de +foi religieuse parce qu'on avait trouv que les explications +messianiques des Psaumes sont fausses, et que Gesenius, dans son +commentaire sur Isae, a raison sur presque tous les points contre les +orthodoxes. Certes, il m'en cotait aussi beaucoup de contrister mes +anciens matres de Bretagne, qui continuaient d'avoir pour moi une si +vive affection. La question critique, telle qu'elle tait pose dans mon +esprit, leur et paru quelque chose d'inintelligible, tant leur foi +tait simple et absolue. Je partis donc pour Paris sans leur laisser +entrevoir autre chose que des voyages l'tranger et une interruption +possible dans mes tudes ecclsiastiques. + +Ces messieurs de Saint-Sulpice, habitus une plus large vue des +choses, ne furent pas trop surpris. M. Le Hir, qui avait une confiance +absolue dans l'tude, et qui savait de plus le srieux de mes moeurs, ne +me dtourna pas de donner quelques annes aux recherches libres dans +Paris, et me traa le plan des cours du Collge de France et de l'cole +des langues orientales que je devais suivre. M. Carbon fut pein; il vit +combien ma situation allait devenir difficile et me promit de chercher +pour moi une position tranquille et honnte. Je trouvai chez M. +Dupanloup cette grande et chaleureuse entente des choses de l'me qui +faisait sa supriorit. Je fus avec lui d'une extrme franchise. Le ct +scientifique lui chappa tout fait; quand je lui parlai de critique +allemande, il fut surpris. Les travaux de M. Le Hir lui taient presque +inconnus. L'criture, ses yeux, n'tait utile que pour fournir aux +prdicateurs des passages loquents; or l'hbreu ne sert de rien pour +cela. Mais quel bon, grand et noble coeur! J'ai l sous mes yeux un petit +billet de sa main: Avez-vous besoin de quelque argent? ce serait tout +simple dans votre situation. Ma pauvre bourse est votre disposition. +Je voudrais pouvoir vous offrir des biens plus prcieux... Mon offre, +toute simple, ne vous blessera pas, j'espre. Je le remerciai, et n'eus + cela aucun mrite. Ma soeur Henriette m'avait donn douze cents francs +pour traverser ce moment difficile. Je les entamai peine. Mais cette +somme, en m'enlevant l'inquitude immdiate pour le lendemain, fut la +base de l'indpendance et de la dignit de toute ma vie. + +Je descendis donc, pour ne plus les remonter en soutane, les marches du +sminaire Saint-Sulpice, le 6 octobre 1845; je traversai la place au +plus court et gagnai rapidement l'htel qui occupait alors l'angle +nord-ouest de l'esplanade actuelle, laquelle n'tait pas encore dgage. + + + + +VI + +PREMIERS PAS HORS DE SAINT-SULPICE + + +I + +J'ai dit comment, le 6 octobre 1845, je quittai dfinitivement le +sminaire de Saint-Sulpice et j'allai prendre une chambre l'htel le +plus voisin. Je ne sais pas quel tait le nom de cet htel; on +l'appelait toujours l'htel de mademoiselle Cleste, du nom de la +personne recommandable qui en avait l'administration ou la proprit. + +C'tait srement un htel unique dans Paris que celui de mademoiselle +Cleste, une espce d'annexe du sminaire, o la rgle du sminaire se +continuait presque. On n'y tait reu que sur une recommandation de ces +messieurs ou de quelque autorit pieuse. C'tait le lieu de sjour +momentan des lves qui, en entrant au sminaire ou en en sortant, +avaient besoin de quelques jours libres; les ecclsiastiques en voyage, +les suprieures de couvent qui avaient des affaires Paris, y +trouvaient un asile commode et bon march. La transition de l'habit +ecclsiastique l'habit laque est comme le changement d'tat d'une +chrysalide; il y faut un peu d'ombre. Certes, si quelqu'un pouvait nous +dire tous les romans silencieux et discrets que couvrit ce vieil htel +maintenant disparu, nous aurions d'intressantes confidences. Il ne +faudrait cependant pas que les conjectures des romanciers fissent fausse +route. Je me rappelle mademoiselle Cleste; dans le souvenir +reconnaissant que beaucoup d'ecclsiastiques conservaient d'elle, il n'y +avait rien qui, au point de vue des canons les plus svres, ne se pt +avouer. + +Pendant que j'attendais, chez mademoiselle Cleste, que ma mtamorphose +ft acheve, la bont de M. Carbon ne restait pas inactive. Il avait +crit pour moi M. l'abb Gratry, alors directeur du collge Stanislas, +et celui-ci me fit offrir un emploi de surveillant dans la division +suprieure. Je vis M. Dupanloup, qui me conseilla d'accepter: Ne vous y +trompez pas, me dit-il; M. Gratry est un prtre distingu, tout ce qu'il +y a de plus distingu. J'acceptai; je n'eus qu' me louer de tout le +monde; mais cela dura quinze jours peine. Je trouvai que ma situation +nouvelle impliquait encore ce quoi j'avais voulu mettre fin en sortant +du sminaire, je veux dire une profession extrieure avoue de +clricature. Je n'eus ainsi avec M. Gratry que des rapports tout fait +passagers. C'tait un homme de coeur, un crivain assez habile; mais le +fond tait nul. Le vague de son esprit ne m'allait pas. M. Carbon et M. +Dupanloup lui avaient dit le motif de ma sortie de Saint-Sulpice. Nous +emes ensemble deux ou trois entretiens, o je lui exposai mes doutes +positifs, fonds sur l'examen des textes. Il n'y comprit rien, et son +transcendant dut trouver ma prcision bien terre terre. Il n'avait +aucune science ecclsiastique, ni exgse ni thologie. Tout se bornait + des phrases gnrales, des applications puriles des mathmatiques +ce qui est matire de fait. L'immense supriorit de la thologie de +Saint-Sulpice sur ces combinaisons creuses, se donnant pour +scientifiques, me frappa bien vite. Saint-Sulpice sait d'original ce +qu'est le christianisme; l'cole polytechnique ne le sait pas. Mais, je +le rpte, l'honntet de M. Gratry tait parfaite, et c'tait un homme +trs attachant, un vrai galant homme. + +Je me sparai de lui avec regret, mais je le devais. J'avais quitt le +premier sminaire du monde pour un autre qui ne le valait pas. La jambe +avait t mal remise; j'eus le courage de la casser de nouveau. Le 2 ou +3 novembre 1845, je franchis le dernier seuil par lequel l'glise avait +voulu me retenir, et j'allai m'tablir dans une institution du quartier +Saint-Jacques, relevant du lyce Henri IV, comme rptiteur _au pair_, +c'est--dire, selon le langage du quartier Latin d'alors, sans +appointements. J'avais une petite chambre, la table avec les lves, +peine deux heures par jour occupes, beaucoup de temps par consquent +pour travailler. Cela me satisfaisait pleinement. + + +II + +Avec la facult que j'ai de suffire mon propre bonheur et d'aimer par +consquent la solitude, la petite pension de la rue des Deux-glises[23] +et t, en effet, pour moi un paradis, sans la crise terrible que +traversait ma conscience et le changement d'assise que je devais faire +subir ma vie. Les poissons du lac Bakal ont mis, dit-on, des milliers +d'annes devenir poissons d'eau douce aprs avoir t poissons d'eau +de mer. Je dus faire ma transition en quelques semaines. Comme un cercle +enchant, le catholicisme embrasse la vie entire avec tant de force, +que, quand on est priv de lui, tout semble fade. J'tais terriblement +dpays. L'univers me faisait l'effet d'un dsert sec et froid. Du +moment que le christianisme n'tait pas la vrit, le reste me parut +indiffrent, frivole, peine digne d'intrt. L'croulement de ma vie +sur elle-mme me laissait un sentiment de vide comme celui qui suit un +accs de fivre ou un amour bris. La lutte qui m'avait occup tout +entier avait t si ardente, que maintenant je trouvais tout troit et +mesquin. Le monde se montrait moi mdiocre, pauvre en vertu. Ce que je +voyais me semblait une chute, une dcadence; je me crus perdu dans une +fourmilire de pygmes. + +Ma tristesse tait redouble par la douleur que j'avais t oblig de +causer ma mre. J'employai, pour lui arranger les choses de la manire +qui pouvait lui tre le moins pnible, quelques artifices auxquels j'eus +peut-tre tort de recourir. Ses lettres me dchiraient le coeur. Elle se +figurait ma position encore plus difficile qu'elle ne l'tait, et, +comme, en me gtant malgr notre pauvret, elle m'avait rendu trs +dlicat, elle croyait qu'une vie rude et commune ne pourrait jamais +m'aller. Toi qu'une pauvre petite souris empchait de dormir, +m'crivait-elle, comment vas-tu faire?... Elle passait ses journes +chanter les cantiques de Marseille, qui taient son livre de +prdilection[24], surtout le cantique de Joseph: + + Joseph, mon aimable, + Fils affable, + Les btes t'ont dvor; + Je perds avec toi l'envie + D'tre en vie; + Le Seigneur soit ador! + +Quand elle m'crivait cela, mon coeur tait navr. Dans mon enfance, +j'avais l'habitude de lui demander dix fois par jour: Maman, tes-vous +contente de moi? Le sentiment d'un dchirement entre elle et moi +m'tait cruel. Je m'ingniais alors inventer des moyens pour lui +prouver que j'tais toujours le mme fils affable que par le pass. +Peu peu, la blessure se cicatrisa. Quand elle me vit rester pour elle +aussi bon et aussi tendre que je l'avais jamais t, elle admit +volontiers qu'il y a plusieurs manires d'tre prtre et que rien +n'tait chang en moi que le costume; et c'tait bien la vrit. + +Mon ignorance du monde tait complte. Tout ce qui n'est pas dans les +livres m'tait inconnu. Comme, d'ailleurs, je n'ai jamais bien su que ce +que j'ai appris Saint-Sulpice, la consquence a t qu'en affaires je +suis toujours rest un enfant. Je ne fis donc aucun effort pour rendre +ma situation aussi bonne que possible. Penser me paraissait l'objet +unique de la vie. La carrire de l'instruction publique tant celle qui +ressemble le plus la clricature, je la choisis presque sans +rflexion. Certes, il tait dur, aprs avoir touch la plus haute +culture de l'esprit et avoir occup une place dj honore, de descendre +au degr le plus humble. Je savais mieux que personne en France, aprs +M. Le Hir, la thorie compare des langues smitiques, et ma position +tait celle du dernier matre d'tude; j'tais un savant et je n'tais +pas bachelier. Mais la satisfaction intime de ma conscience me +suffisait. Je n'eus jamais, au sujet de mes rsolutions dcisives du +mois d'octobre 1845, une ombre de regret. + +Une rcompense, d'ailleurs me fut rserve ds le lendemain mme de mon +entre dans la pension obscure o je devais occuper durant trois ans et +demi la situation la plus chtive. Parmi les lves, il y en avait un +qui, raison de ses succs et de son avancement, occupait un rang +part dans la maison. Il avait dix-huit ans, et dj l'esprit +philosophique, l'ardeur concentre, la passion du vrai, la sagacit +d'invention, qui plus tard devaient rendre son nom clbre, taient +visibles pour ceux qui le connaissaient; je veux parler de M. Berthelot. +Ma chambre tait contigu la sienne, et, ds le jour o nous nous +connmes, nous fmes pris d'une vive amiti l'un pour l'autre. Notre +ardeur d'apprendre tait gale; nos cultures avaient t trs diverses. +Nous mmes en commun tout ce que nous savions; il en rsulta une petite +chaudire o cuisaient ensemble des pices assez disparates, mais o le +bouillonnement tait fort intense. Berthelot m'apprit ce qu'on +n'enseignait pas au sminaire; de mon ct, je me mis en devoir de lui +apprendre la thologie et l'hbreu. Berthelot acheta une Bible +hbraque, qui est encore, je crois, non coupe dans sa bibliothque. Je +dois dire qu'il n'alla pas beaucoup au del des _shevas_; le laboratoire +me fit bientt une concurrence victorieuse. Notre honntet et notre +droiture s'embrassrent. Berthelot me fit connatre son pre, un de ces +caractres de mdecins accomplis comme Paris sait les produire. M. +Berthelot pre tait chrtien gallican de l'ancienne cole et d'opinions +politiques trs librales. C'tait le premier rpublicain que j'eusse +vu; une telle apparition m'tonna. Il tait quelque chose de plus; je +veux dire homme admirable par la charit et le dvouement. Il fit la +carrire scientifique de son fils en lui permettant de se livrer, +jusqu' l'ge de plus de trente ans, ses recherches spculatives, sans +fonction, ni concours, ni cole, ni travail rmunrateur. En politique, +Berthelot resta fidle aux principes de son pre. C'est l le seul point +sur lequel nous ne soyons pas toujours d'accord; car, pour moi, je me +rsignerais volontiers, si l'occasion s'en prsentait (je dois dire +qu'elle s'loigne de jour en jour), servir, pour le plus grand bien de +la pauvre humanit, l'heure qu'il est si dsempare, un tyran +philanthrope, instruit, intelligent et libral. + +Nos discussions taient sans fin, nos conversations toujours +renaissantes. Nous passions une partie des nuits chercher, +travailler ensemble. Au bout de quelque temps, M. Berthelot, ayant +achev ses mathmatiques spciales au lyce Henri IV, retourna chez son +pre, qui demeurait au pied de la tour Saint-Jacques de la Boucherie. +Quand il venait me voir, le soir, la rue de l'Abb-de-l'pe, nous +causions pendant des heures; puis j'allais le reconduire la tour +Saint-Jacques; mais, comme d'ordinaire la question tait loin d'tre +puise quand nous arrivions sa porte, il me ramenait Saint-Jacques +du Haut-Pas; puis je le reconduisais et ce mouvement de va-et-vient se +continuait nombre de fois. Il faut que les questions sociales et +philosophiques soient bien difficiles pour que nous ne les ayons pas +rsolues dans notre effort dsespr. La crise de 1848 nous mut +profondment. Pas plus que nous, cette anne terrible ne devait rsoudre +les problmes qu'elle posait. Mais elle montra la caducit d'une foule +de choses tenues pour solides; elle fut, pour les esprits jeunes et +actifs, comme la chute d'un rideau de nuages qui dissimulait l'horizon. + +Le lien de profonde affection qui s'tablit ainsi entre M. Berthelot et +moi fut certainement du genre le plus rare et le plus singulier. Le +hasard rapprocha en nous deux natures essentiellement objectives, je +veux dire aussi dgages qu'il est possible de l'troit tourbillon qui +fait de la plupart des consciences un petit gouffre goste comme le +trou conique du formica-leo. Habitus nous regarder trs peu +nous-mmes, nous nous regardions trs peu l'un l'autre. Notre amiti +consista en ce que nous nous apprenions mutuellement, en une sorte de +commune fermentation qu'une remarquable conformit d'organisation +intellectuelle produisait en nous devant les mmes objets. Ce que nous +avions vu deux nous paraissait certain. Quand nous entrmes en +rapports, il me restait un attachement tendre pour le christianisme; +Berthelot tenait aussi de son pre un reste de croyances chrtiennes. +Quelques mois suffirent pour relguer ces vestiges de foi dans la partie +de nos mes consacre aux souvenirs. L'affirmation que tout est d'une +mme couleur dans le monde, qu'il n'y a pas de surnaturel particulier ni +de rvlation momentane, s'imposa d'une faon absolue notre esprit. +La claire vue scientifique d'un univers o n'agit d'une faon +apprciable aucune volont libre suprieure celle de l'homme devint, +depuis les premiers mois de 1846, l'ancre inbranlable sur laquelle nous +n'avons jamais chass. Nous n'y renouerons que quand il nous sera donn +de constater dans la nature un fait spcialement intentionnel, ayant sa +cause en dehors de la volont libre de l'homme ou de l'action spontane +des animaux. + +Notre amiti fut ainsi quelque chose d'analogue celle des deux yeux +quand ils fixent un mme objet et que, de deux images, rsulte au +cerveau une seule et mme perception. Notre croissance intellectuelle +tait comme ces phnomnes qui se produisent par une sorte d'action de +voisinage et de tacite complicit. M. Berthelot aimait autant que moi ce +que je faisais; j'aimais son oeuvre presque autant qu'il l'aimait +lui-mme. Jamais il n'y eut entre nous, je ne dirai pas une dtente +morale, mais une simple vulgarit. Nous avons toujours t l'un avec +l'autre comme on est avec une femme qu'on respecte. Quand je cherche +me reprsenter l'unique paire d'amis que nous avons t, je me figure +deux prtres en surplis se donnant le bras. Ce costume ne les gne pas +pour causer des choses suprieures; mais l'ide ne leur viendrait pas, +en un tel habillement, de fumer un cigare ensemble, ou de tenir +d'humbles propos, ou de reconnatre les plus lgitimes exigences du +corps. Ce pauvre Flaubert ne put jamais comprendre ce que Sainte-Beuve +raconte, dans son _Port-Royal_, de ces solitaires qui passaient leur vie +dans la mme maison en s'appelant _monsieur_ jusqu' la mort. C'est que +Flaubert ne se faisait pas une ide de ce que sont des natures +abstraites. Non seulement, M. Berthelot et moi, nous n'avons jamais eu +l'un avec l'autre la moindre familiarit; mais nous rougirions presque +de nous demander un service, mme un conseil. Nous demander un service +serait nos yeux un acte de corruption, une injustice l'gard du +reste du genre humain; ce serait au moins reconnatre que nous tenons +quelque chose. Or nous savons si bien que l'ordre temporel est vide, +vain, creux et frivole, que nous craignons de donner du corps mme +l'amiti. Nous nous estimons trop pour convenir l'un vis--vis de +l'autre d'une faiblesse. galement convaincus de l'insignifiance des +choses passagres, pris du mme got de l'ternel, nous ne pourrions +nous rsigner l'aveu d'une distraction consentie vers le fortuit et +l'accidentel. Il est certain, en effet, que l'amiti ordinaire suppose +qu'on n'est pas trop convaincu que tout est vain. + +Dans la suite de la vie, une telle liaison a pu par moments cesser de +nous tre ncessaire. Elle reprend toute sa vivacit chaque fois que la +figure de ce monde, qui change sans cesse, amne quelque tournant +nouveau sur lequel nous avons nous interroger. Celui d'entre nous qui +mourra le premier laissera l'autre un grand vide. Notre amiti me +rappelle celle de Franois de Sales et du prsident Favre: Elles +passent donc ces annes temporelles, monsieur mon frre; leurs mois se +rduisent en semaines, les semaines en jours, les jours en heures et les +heures en moments, qui sont ceux-l seuls que nous possdons; mais nous +ne les possdons qu' mesure qu'ils prissent... La conviction de +l'existence d'un objet ternel, embrasse quand on est jeune, donne la +vie une assiette particulire de solidit.--Que tout cela, direz-vous, +est peu humain, peu naturel! Sans doute, mais on n'est fort qu'en +contrariant la nature. L'arbre naturel n'a pas de beaux fruits. L'arbre +produit de beaux fruits ds qu'il est en espalier, c'est--dire ds +qu'il n'est plus un arbre. + + +III + +L'amiti de M. Berthelot et l'approbation de ma soeur furent les deux +grandes consolations qui me soutinrent dans ce difficile moment o le +sentiment d'un devoir abstrait envers la vrit m'imposa de changer, +vingt-trois ans, la direction d'une vie dj si fortement engage. Ce ne +fut, en ralit, qu'un changement de domicile et d'extrieur. Le fond +resta le mme; la direction morale de ma vie sortit de cette preuve +trs peu inflchie; l'apptit de vrit, qui tait le mobile de mon +existence, ne fut en rien diminu. Mes habitudes et mes manires ne se +trouvrent presque en rien modifies. + +Saint-Sulpice, en effet, avait laiss en moi une si forte trace, que, +pendant des annes, je restai sulpicien, non par la foi, mais par les +moeurs. Cette ducation excellente, qui m'avait montr la perfection de +la politesse en M. Gosselin, la perfection de la bont en M. Carbon, la +perfection de la vertu en M. Pinault, M. Le Hir, M. Gottofrey, avait +donn ma nature docile un pli ineffaable. Mes tudes, vivement +continues hors du sminaire, me confirmrent si absolument dans mes +prsomptions contre la thologie orthodoxe, qu'au bout d'un an j'avais +peine comprendre comment autrefois j'avais pu croire. Mais, la foi +disparue, la morale reste; pendant longtemps, mon programme fut +d'abandonner le moins possible du christianisme et d'en garder tout ce +qui peut se pratiquer sans la foi au surnaturel. Je fis en quelque sorte +le tirage des vertus du sulpicien, laissant celles qui tiennent une +croyance positive, retenant celles qu'un philosophe peut approuver. +Telle est la force de l'habitude. Le vide fait quelquefois le mme effet +que le plein. _Est pro corde locus_. La poule qui l'on a arrach le +cerveau continue nanmoins, sous l'action de certains excitants, se +gratter le nez. + +Je m'efforai donc, en quittant Saint-Sulpice, de rester aussi sulpicien +que possible. Les tudes que j'avais commences au sminaire m'avaient +tellement passionn, que je ne songeais qu' les reprendre. Une seule +occupation me parut digne de remplir ma vie: c'tait de poursuivre mes +recherches critiques sur le christianisme par les moyens beaucoup plus +larges que m'offrait la science laque. Je me figurais toujours en la +compagnie de mes matres, discutant avec eux les objections et leur +prouvant que des pages entires de l'enseignement ecclsiastique sont +rformer. Quelque temps, je continuai de les voir, surtout M. Le Hir. +Puis je sentis que les rapports de l'homme de foi avec l'incrdule +deviennent vite assez pnibles, et je m'interdis des relations qui ne +pouvaient plus avoir d'agrment ni de fruit que pour moi seul. + +Dans l'ordre des ides critiques, je cdai galement le moins possible, +et c'est ce qui fait que, tout en tant rationaliste sans rserve, j'ai +nanmoins plus d'une fois paru un conservateur dans les discussions +relatives l'ge et l'authenticit des textes. La premire dition de +mon _Histoire gnrale des langues smitiques_ contient ainsi, en ce qui +concerne l'Ecclsiaste et le Cantique des cantiques, des faiblesses pour +les opinions traditionnelles que j'ai depuis successivement limines. +Dans mes _Origines du christianisme_, au contraire, cette rserve m'a +bien guid; car, dans ce travail, je me suis trouv en prsence d'une +cole exagre, celle des protestants de Tubingue, esprits sans tact +littraire et sans mesure, auxquels, par la faute des catholiques, les +tudes sur Jsus et l'ge apostolique se sont trouves presque +exclusivement abandonnes. Quand la raction viendra contre cette cole, +on trouvera peut-tre que ma critique, d'origine catholique et +successivement mancipe de la tradition, m'a fait bien voir certaines +choses et m'a prserv de plus d'une erreur. + +Mais c'est surtout par le caractre que je suis rest essentiellement +l'lve de mes anciens matres. Ma vie, quand je la repasse, n'a t +qu'une application de leurs qualits et de leurs dfauts. Seulement, ces +qualits et ces dfauts, transports dans le monde, ont amen les +dissonances les plus originales. Tout est bien qui finit bien, et, le +rsultat de l'existence ayant t en somme pour moi trs agrable, je +m'amuse souvent, comme Marc-Aurle sur les bords du Gran, supputer ce +que je dois aux influences diverses qui ont travers ma vie et en ont +fait le tissu. Eh bien, Saint-Sulpice m'en apparat toujours comme le +facteur principal. Je parle de tout cela fort mon aise, car j'y ai peu +de mrite. J'ai t bien lev; voil tout. Ma douceur, qui vient +souvent d'un fonds d'indiffrence;--mon indulgence, qui, elle, est trs +sincre et tient ce que je vois clairement combien les hommes sont +injustes les uns pour les autres;--mes habitudes consciencieuses, qui +sont pour moi un plaisir;--la capacit indfinie que j'ai de m'ennuyer, +venant peut-tre d'une inoculation d'ennui tellement forte en ma +jeunesse, que j'y suis devenu rfractaire pour le reste de ma vie;--tout +cela s'explique par le milieu o j'ai vcu et les impressions profondes +que j'ai reues. Depuis ma sortie de Saint-Sulpice, je n'ai fait que +baisser, et pourtant, avec le quart des vertus d'un sulpicien, j'ai +encore t, je crois, fort au-dessus de la moyenne. + +Il me plairait d'expliquer par le dtail et de montrer comment la +gageure paradoxale de garder les vertus clricales, sans la foi qui leur +sert de base et dans un monde pour lequel elles ne sont pas faites, +produisit, en ce qui me concerne, les rencontres les plus +divertissantes. J'aimerais raconter toutes les aventures que mes +vertus sulpiciennes m'amenrent et les tours singuliers qu'elles m'ont +jous. Aprs soixante ans de vie srieuse, on a le droit de sourire: et +o trouver une source de rire plus abondante, plus porte, plus +inoffensive qu'en soi-mme? Si jamais un auteur comique voulait amuser +le public de mes ridicules, je ne lui demanderais qu'une seule chose, +c'est de me prendre pour collaborateur; je lui conterais des choses +vingt fois plus amusantes que celles qu'il pourrait inventer. Mais je +m'aperois que je manque outrageusement la premire rgle que mes +excellents matres m'avaient donne, qui est de ne jamais parler de soi. +Je ne traiterai donc cette dernire partie de mon sujet que tout fait +en raccourci. + + +IV + +Quatre vertus me semblent rsumer l'enseignement moral que me donnrent, +surtout par leurs exemples, les pieux directeurs qui m'entourrent de +leurs soins jusqu' l'ge de vingt-trois ans: le dsintressement ou la +pauvret, la modestie, la politesse et la rgle des moeurs. Je vais +m'examiner sur ces quatre points, non pour relever le moins du monde mes +propres mrites, mais pour fournir ceux qui profrent la philosophie +du doute aimable l'occasion de faire, mes dpens, quelques-unes de +leurs fines observations. + +1.--La pauvret est celle des vertus de la clricature que j'ai le mieux +garde. M. Olier avait fait faire dans son glise un tableau o saint +Sulpice tablissait la rgle fondamentale de ses clercs: _Habentes +alimenta et quibus tegamur, his contenti sumus_. Voil bien ma rgle. +Mon rve serait d'tre log, nourri, vtu, chauff, sans que j'eusse y +penser, par quelqu'un qui me prendrait l'entreprise et me laisserait +toute ma libert. Le rgime qui s'tablit pour moi le jour o j'entrai +au pair dans la petite pension du faubourg Saint-Jacques devait tre +la base conomique de toute ma vie. Une ou deux leons particulires me +permettaient de ne pas toucher aux douze cents francs de ma soeur. +C'tait bien la rgle que j'avais vue observe par mes matres de +Trguier et de Saint-Sulpice: _Victum et vestitum_, la table, le +logement, et de quoi s'acheter une soutane par an. Je n'avais jamais +dsir autre chose pour moi-mme. La petite aisance que j'ai maintenant +ne m'est venue que tard et malgr moi. J'envisage le monde comme +m'appartenant, mais je n'en prends que l'usufruit. Je quitterai la vie +sans avoir possd d'autres choses que celles qui se consomment par +l'usage, selon la rgle franciscaine. Toutes les fois que j'ai voulu +acheter un coin de terre quelconque, une voix intrieure m'en a empch. +Cela m'a sembl lourd, matriel, contraire au principe: _Non habemus hic +manentem civitatem_. Les valeurs sont choses plus lgres, plus +thres, plus fragiles; elles attachent moins, et on risque plus de les +perdre. + +Au train que prend maintenant le monde, c'est l un amer contresens, et, +quoique la rgle que j'ai choisie m'ait men au bonheur, je ne +conseillerais personne de la suivre. Je suis maintenant trop vieux +pour changer, et d'ailleurs je suis content; mais je croirais duper les +jeunes gens en leur disant de faire de mme. Tirer de soi toute la +mouture qu'on en peut tirer, voil ce qui devient la rgle du monde. +L'ide que le noble est celui qui ne gagne pas d'argent, et que toute +exploitation commerciale ou industrielle, quelque honnte qu'elle soit, +ravale celui qui l'exerce et l'empche d'tre du premier cercle humain, +cette ide s'en va de jour en jour. Voil ce que produit une diffrence +de quarante ans dans les choses humaines. Tout ce que j'ai fait +autrefois paratrait maintenant acte de folie, et parfois, en regardant +autour de moi, je crois vivre dans un monde que je ne reconnais plus. + +L'homme vou aux travaux dsintresss est un mineur dans les affaires +du monde; il faut qu'il ait un tuteur. Or notre monde est assez vaste +pour que toute place prendre soit prise; tout emploi cre en quelque +sorte celui qui doit le remplir. Je n'avais jamais imagin que le +produit de ma pense pt avoir une valeur vnale. Toujours j'avais song + crire; mais je ne croyais pas que cela pt rapporter un sou. Quel fut +mon tonnement le jour o je vis entrer dans ma mansarde un homme la +physionomie intelligente et agrable, qui me fit compliment sur quelques +articles que j'avais publis et m'offrit de les runir en volumes! Un +papier timbr qu'il avait apport stipulait des conditions qui me +parurent tonnamment gnreuses; si bien que, quand il me demanda si je +voulais que tous les crits que je ferais l'avenir fussent compris +dans le mme contrat, je consentis. Il me vint un moment l'ide de faire +quelques observations; mais la vue du timbre m'interdit: l'ide que +cette belle feuille de papier serait perdue m'arrta. Je fis bien de +m'arrter. M. Michel Lvy avait d tre cr par un dcret spcial de la +Providence pour tre mon diteur. Un littrateur qui se respecte doit +n'crire que dans un seul journal, dans une seule revue, et n'avoir +qu'un seul diteur. M. Michel Lvy et moi n'emes ensemble que des +rapports excellents. Plus tard, il me fit remarquer que le contrat qu'il +m'avait prsent n'tait pas assez avantageux pour moi, et il en +substitua un autre plus large encore. Aprs cela, on me dit que je ne +lui ai pas fait faire de mauvaises affaires. J'en suis enchant. En tout +cas, je peux dire que, s'il y avait en moi quelque capital de production +littraire, la justice voulait qu'il y et sa large part; c'est bien lui +qui l'avait dcouvert, je ne m'en tais jamais dout. + +2.--Il est trs difficile de prouver qu'on est modeste, puisque, du +moment qu'on dit l'tre, on ne l'est plus. Je le rpte, nos vieux +matres chrtiens avaient l-dessus une rgle excellente, qui est de ne +jamais parler de soi, ni en bien, ni en mal. Voil le vrai; mais le +public est ici le grand corrupteur. Il encourage au mal. Il induit +l'crivain des fautes pour lesquelles il se montre ensuite svre, +comme la bourgeoisie rgle d'autrefois applaudissait le comdien et en +mme temps l'excluait de l'glise. Damne-toi, pourvu que tu m'amuses! +voil bien souvent le sentiment qu'il y a au fond des invitations, en +apparence les plus flatteuses, du public. On russit surtout par ses +dfauts. Quand je suis trs content de moi, je suis approuv de dix +personnes. Quand je me laisse aller de prilleux abandons, o ma +conscience littraire hsite et o ma main tremble, des milliers me +demandent de continuer. + +Eh bien, malgr tout, et une fois l'indulgence obtenue pour les pchs +vniels, oui, j'ai t modeste, et ce n'est pas sur ce point que j'ai +manqu mon programme de sulpicien obstin. La vanit de l'homme de +lettres n'est pas mon fait. Je ne partage pas l'erreur des jugements +littraires de notre temps. Je sais que jamais un vrai grand homme n'a +pens qu'il ft grand homme, et que, quand on broute sa gloire en herbe +de son vivant, on ne la rcolte pas en pis aprs sa mort. Je n'ai +quelque temps fait cas de la littrature que pour complaire M. +Sainte-Beuve, qui avait sur moi beaucoup d'influence. Depuis qu'il est +mort, je n'y tiens plus. Je vois trs bien que le talent n'a de valeur +que parce que le monde est enfantin. Si le public avait la tte assez +forte, il se contenterait de la vrit. Ce qu'il aime, ce sont presque +toujours des imperfections. Mes adversaires, pour me refuser d'autres +qualits qui contrarient leur apologtique, m'accordent si libralement +du talent, que je puis bien accepter un loge qui dans leur bouche est +une critique. Du moins n'ai-je jamais cherch tirer parti de cette +qualit infrieure, qui m'a plus nui comme savant qu'elle ne m'a servi +par elle-mme. Je n'y ai fait aucun fond. Jamais je n'ai compt sur mon +prtendu talent pour vivre; je ne l'ai nullement fait valoir. Ce pauvre +Beul, qui me regardait avec une sorte de curiosit affectueuse mle +d'tonnement, ne revenait pas que j'en fisse si peu d'usage. J'ai +toujours t le moins littraire des hommes. Aux moments qui ont dcid +de ma vie, je ne me doutais nullement que ma prose aurait le moindre +succs. + +Ce succs, je n'y ai point aid. Qu'il me soit permis de le dire: il et +t plus grand si j'avais voulu. Je n'ai nullement cultiv ma veine; je +me suis plutt appliqu la driver. Le public aime qu'on soit +absolument ce que l'on est; il veut qu'on ait sa spcialit; il +n'accorde jamais un homme des matrises opposes. Si j'avais voulu +faire un _crescendo_ d'anticlricalisme aprs la _Vie de Jsus_, quelle +n'et pas t ma popularit! La foule aime le style voyant. Il m'et t +loisible de ne pas me retrancher ces pendeloques et ces clinquants qui +russissent chez d'autres et provoquent l'enthousiasme des mdiocres +connaisseurs, c'est--dire de la majorit. J'ai pass un an teindre +le style de la _Vie de Jsus_, pensant qu'un tel sujet ne pouvait tre +trait que de la manire la plus sobre et la plus simple. Or on sait +combien la dclamation a d'attrait pour les masses. Je n'ai jamais forc +mes opinions pour me faire couter. Ce n'est pas ma faute si, par suite +du mauvais got du temps, un filet de voix claire a retenti au milieu de +notre nuit, comme rpercut par mille chos. + +3.--Sur le chapitre de la politesse, je trouverai moins d'objections que +sur celui de la modestie; car, s'en tenir aux apparences, j'ai t +beaucoup plus poli que modeste. La civilit extrme de mes vieux matres +m'avait laiss un si vif souvenir, que je n'ai jamais pu m'en dtacher. +C'tait la vraie civilit franaise, je veux dire celle qui s'exerce, +non seulement envers les personnes que l'on connat, mais envers tout le +monde sans exception[25]. Une telle politesse implique un parti gnral +sans lequel je ne conois pas pour la vie d'assiette commode; c'est que +toute crature humaine, jusqu' preuve du contraire, doit tre tenue +pour bonne et traite avec bienveillance. Beaucoup de personnes, surtout +en certains pays, suivent la rgle justement oppose; ce qui les mne +de grandes injustices. Pour moi, il m'est impossible d'tre dur pour +quelqu'un _a priori_. Je suppose que tout homme que je vois pour la +premire fois doit tre un homme de mrite et un homme de bien, sauf +changer d'avis (ce qui m'arrive souvent) si les faits m'y forcent. C'est +ici la rgle sulpicienne qui, dans le monde, m'a men aux situations les +plus singulires et a fait le plus souvent de moi un tre dmod, +d'ancien rgime, tranger son temps. La vieille politesse, en effet, +n'est plus gure propre qu' faire des dupes. Vous donnez, on ne vous +rend pas. La bonne rgle table est de se servir toujours trs mal, +pour viter la suprme impolitesse de paratre laisser aux convives qui +viennent aprs vous ce qu'on a rebut. Peut-tre vaut-il mieux encore +prendre la part qui est la plus rapproche de vous, sans la regarder. +Celui qui, de nos jours, porterait dans la bataille de la vie une telle +dlicatesse serait victime sans profit; son attention ne serait mme pas +remarque. Au premier occupant est l'affreuse rgle de l'gosme +moderne. Observer, dans un monde qui n'est plus fait pour la civilit, +les bonnes rgles de l'honntet d'autrefois, ce serait jouer le rle +d'un vritable niais, et personne ne vous en saurait gr. Ds qu'on se +sent pouss par des gens qui veulent prendre les devants, le devoir est +de se reculer, d'un air qui signifie: Passez, monsieur. Mais il est +clair que celui qui tiendrait cette prescription en omnibus, par +exemple, serait victime de sa dfrence; je crois mme qu'il manquerait +aux rglements. En chemin de fer, combien y en a-t-il qui sentent que se +presser sur le quai pour gagner les autres de vitesse et s'assurer de la +meilleure place est une suprme grossiret? + +En d'autres termes, nos machines dmocratiques excluent l'homme poli. +J'ai renonc depuis longtemps l'omnibus; les conducteurs arrivaient +me prendre pour un voyageur sans srieux. En chemin de fer, moins que +je n'aie la protection d'un chef de gare, j'ai toujours la dernire +place. J'tais fait pour une socit fonde sur le respect, o l'on est +salu, class, plac d'aprs son costume, o l'on n'a point se +protger soi-mme. Je ne suis l'aise qu' l'Institut et au Collge de +France, parce que nos employs sont tous des hommes trs bien levs et +nous tmoignent une haute estime. L'habitude de l'Orient de ne marcher +dans les rues que prcd d'un kavas me convenait assez; car la modestie +est releve par l'appareil de la force. Il est bien d'avoir sous ses +ordres un homme arm d'une courbache dont on l'empche de se servir. Je +serais assez aise d'avoir le droit de vie et de mort, pour ne pas en +user, et j'aimerais fort possder des esclaves, pour tre extrmement +doux avec eux et m'en faire adorer. + +4.--Mes ides clricales m'ont encore bien plus domin en tout ce qui +touche la rgle des moeurs. Il m'et sembl qu'il y avait de ma part un +manque de biensance changer sur ce point mes habitudes austres. Les +gens du monde, dans leur ignorance des choses de l'me, croient, en +gnral, qu'on ne quitte l'tat ecclsiastique que pour chapper des +devoirs trop pesants. Je ne me serais point pardonn de prter une +apparence de raison des manires de voir aussi superficielles. +Consciencieux comme je le suis, je voulus tre en rgle avec moi-mme et +je continuai de vivre dans Paris ainsi que j'avais fait au sminaire. +Plus tard, je vis bien la vanit de cette vertu comme de toutes les +autres; je reconnus, en particulier, que la nature ne tient pas du tout + ce que l'homme soit chaste. Je n'en persistai pas moins, par +convenance, dans la vie que j'avais choisie, et je m'imposai les moeurs +d'un pasteur protestant. L'homme ne doit jamais se permettre deux +hardiesses la fois. Le libre penseur doit tre rgl en ses moeurs. Je +connais des ministres protestants, trs larges d'ides, qui sauvent tout +par leur cravate blanche irrprochable. J'ai de mme fait passer ce que +la mdiocrit humaine regarde comme des hardiesses grce un style +modr et des moeurs graves. + +Les raisonnements du monde en ce qui concerne les rapports des deux +sexes sont bizarres comme les volonts de la nature elle-mme. Le monde, +dont les jugements sont rarement tout fait faux, voit une sorte de +ridicule tre vertueux quand on n'y est pas oblig par un devoir +professionnel. Le prtre, ayant pour tat d'tre chaste, comme le soldat +d'tre brave, est, d'aprs ces ides, presque le seul qui puisse sans +ridicule tenir des principes sur lesquels la morale et la mode se +livrent les plus tranges combats. Il est hors de doute qu'en ce point, +comme en beaucoup d'autres, mes principes clricaux, conservs dans le +sicle, m'ont nui aux yeux du monde. Ils ne m'ont pas nui pour le +bonheur. Les femmes ont, en gnral, compris ce que ma rserve +affectueuse renfermait de respect et de sympathie pour elles. En somme, +j'ai t aim des quatre femmes dont il m'importait le plus d'tre aim, +ma mre, ma soeur, ma femme et ma fille. Ma part a t bonne et ne me +sera pas enleve; car je m'imagine souvent que les jugements qui seront +ports sur chacun de nous dans la valle de Josaphat ne seront autres +que les jugements des femmes, contresigns par l'ternel. + +Ainsi, tout bien examin, je n'ai manqu presque en rien mes promesses +de clricature. Je suis sorti de la spiritualit pour rentrer dans +l'idalit. J'ai observ mes engagements mieux que beaucoup de prtres +en apparence trs rguliers. En m'obstinant conserver dans le monde +des vertus de dsintressement, de politesse, de modestie qui n'y sont +pas applicables, j'ai donn la mesure de ma navet. Je n'ai jamais +cherch le succs; je dirai presque qu'il m'ennuie. Le plaisir de vivre +et de produire me suffit. Ce qu'y y a d'goste dans cette faon de +jouir du plaisir d'exister est corrig par les sacrifices que je crois +avoir faits au bien public. J'ai toujours t aux ordres de mon pays; +sur un signe, en 1869, je me mis sa disposition. Peut-tre lui +aurais-je rendu quelques services; il ne l'a pas cru; je suis en rgle. +Je n'ai jamais flatt les erreurs de l'opinion; je n'ai pas manqu une +seule occasion d'exposer ces erreurs, jusqu' en paratre aux +superficiels un mauvais patriote. On n'est pas oblig au charlatanisme +ni au mensonge pour obtenir un mandat dont la premire condition est +l'indpendance et la sincrit. Dans les malheurs publics qui pourront +venir, j'aurai donc ma conscience tout fait en repos. + +Tout pes, si j'avais recommencer ma vie, avec le droit d'y faire des +ratures, je n'y changerais rien. Les dfauts de ma nature et de mon +ducation, par suite d'une sorte de providence bienveillante, ont t +attnus et rduits tre de peu de consquence. Un certain manque +apparent de franchise dans le commerce de la vie m'est pardonn par mes +amis, qui mettent cela sur le compte de mon ducation clricale. Je +l'avoue, dans la premire partie de ma vie, je mentais assez souvent, +non par intrt, mais par bont, par ddain, par la fausse ide qui me +porte toujours prsenter les choses chacun comme il peut les +comprendre. Ma soeur me montra trs fortement les inconvnients de cette +manire d'agir, et j'y renonai. Depuis 1851, je ne crois pas avoir fait +un seul mensonge, except naturellement les mensonges joyeux, de pure +eutraplie, les mensonges officieux et de politesse, que tous les +casuistes permettent, et aussi les petits faux-fuyants littraires +exigs, en vue d'une vrit suprieure, par les ncessits d'une phrase +bien quilibre ou pour viter un plus grand mal, qui est de poignarder +un auteur. Un pote, par exemple, vous prsente ses vers. Il faut bien +dire qu'ils sont admirables, puisque sans cela ce serait dire qu'ils ne +valent rien et faire une sanglante injure un homme qui a eu +l'intention de vous faire une politesse. + +Il a fallu bien plus d'indulgence mes amis pour me pardonner un autre +dfaut: je veux parler d'une certaine froideur, non les aimer, mais +les servir. Une des choses les plus recommandes au sminaire tait +d'viter les amitis particulires. De telles amitis taient +prsentes comme un vol fait la communaut. Cette rgle m'est reste +trs profondment grave dans l'esprit. J'ai peu encourag l'amiti; +j'ai fait peu de chose pour mes amis, et ils ont fait peu de chose pour +moi. Une des ides que j'ai le plus souvent combattre, c'est que +l'amiti, comme on l'entend d'ordinaire, est une injustice, une erreur, +qui ne vous permet de voir que les qualits d'un seul et vous ferme les +yeux sur les qualits d'autres personnes plus dignes peut-tre de votre +sympathie. Je me dis quelquefois, selon les ides de mes anciens +matres, que l'amiti est un larcin fait la socit humaine et que, +dans un monde suprieur, l'amiti disparatrait. Quelquefois mme je +suis bless, au nom de la bienveillance gnrale, de voir l'attachement +particulier qui lie deux personnes; je suis tent de m'carter d'elles +comme de juges fausss, qui n'ont plus leur impartialit ni leur +libert. Cette socit deux me fait l'effet d'une coterie qui rtrcit +l'esprit, nuit la largeur d'apprciation et constitue la plus lourde +chane pour l'indpendance. Beul me plaisantait souvent sur ce travers. +Il m'aimait assez et essaya de me rendre service, quoique je n'eusse +rien fait pour lui. Dans une circonstance, je votai contre lui pour une +personne qui s'tait montre malveillante mon gard. Renan, me +dit-il, je vais vous faire quelque mauvais trait; par impartialit, vous +voterez pour moi. + +Tout en ayant beaucoup aim mes amis, je leur ai donc trs peu donn. Le +public m'a eu autant qu'eux. Voil pourquoi je reois un si grand nombre +de lettres d'inconnus et d'anonymes; voil pourquoi aussi je suis si +mauvais correspondant. Il m'est arriv frquemment, en crivant une +lettre, de m'arrter pour tourner en propos gnral les ides qui me +venaient. Je n'ai exist pleinement que pour le public. Il a eu tout de +moi; il n'aura aprs ma mort aucune surprise: je n'ai rien rserv pour +personne. + +Ayant ainsi prfr par instinct tous quelques-uns, j'ai eu la +sympathie de mon sicle, mme de mes adversaires, et cependant peu +d'amis. Ds qu'un peu de chaleur commence natre, mon principe +sulpicien: Pas d'amitis particulires, vient comme un glaon troubler +le jeu de toutes les affinits. force d'tre juste, j'ai t peu +serviable. Je vois trop bien que, rendre un bon service quelqu'un, +c'est d'ordinaire en rendre un mauvais un autre; que s'intresser un +comptiteur, c'est le plus souvent commettre un passe-droit envers son +rival. L'image de l'inconnu que je lse vient ainsi m'arrter tout court +dans mon zle. Je n'ai oblig presque personne; je n'ai pas su comment +l'on russit faire donner un bureau de tabac. Cela m'a rendu sans +influence en ce monde. Mais cela m'a t bon au point de vue littraire. +Mrime et t un homme de premier ordre s'il n'et pas eu d'amis. Ses +amis se l'approprirent. Comment peut-on crire des lettres quand on a +la facilit de parler tous? La personne qui vous crivez vous +rapetisse; vous tes oblig de prendre sa mesure. Le public a l'esprit +plus large que n'importe qui. Tous renferme beaucoup de sots; c'est +vrai; mais tous renferme les quelques milliers d'hommes ou de femmes +d'esprit pour qui seuls le monde existe. crivez en vue de ceux-l. + + +V + +Je termine ici ces souvenirs, en demandant pardon au lecteur de la faute +insupportable qu'un tel genre fait commettre chaque ligne. +L'amour-propre est si habile en ses calculs secrets, que, tout en +faisant la critique de soi-mme, on est suspect de ne pas y aller de +franc jeu. Le danger, en pareil cas, est, par une petite rouerie +inconsciente, d'avouer, avec une humilit sans grand mrite, des dfauts +lgers et tout extrieurs pour s'attribuer par ricochet de grandes +qualits. Ah! le subtil dmon que celui de la vanit! Aurais-je, par +hasard, t sa dupe? Si les gens de got me reprochent de m'tre montr +fils de mon sicle en prtendant ne pas l'tre, je les prie d'tre bien +persuads au moins que cela ne m'arrivera plus. + + Claudite jam rivos, pueri; sat prata biberunt. + +Il me reste trop de choses faire pour que je m'amuse dsormais un +jeu que plusieurs taxeront de frivole. Ma famille maternelle de Lannion, +du ct de laquelle vient mon temprament, a offert beaucoup de cas de +longvit; mais des troubles persistants me portent croire que +l'hrdit sera drange en ce qui me concerne. Dieu soit lou, si c'est +pour m'pargner des annes de dcadence et d'amoindrissement, qui sont +la seule chose dont j'aie horreur! Le temps qui peut me rester vivre, +en tout cas, sera consacr des recherches de pure vrit objective. Si +ces lignes taient les dernires confidences que j'change avec le +public, qu'il me permette de le remercier de la faon intelligente et +sympathique dont il m'a soutenu. Autrefois toute la faveur laquelle +pouvait aspirer l'homme qui maintenait sa personnalit en dehors des +routines tablies tait d'tre tolr. Mon sicle et mon pays ont eu +pour moi bien plus d'indulgence. Malgr de sensibles dfauts, malgr +l'humilit de son origine, ce fils de paysans et de pauvres marins, +couvert du triple ridicule d'chapp de sminaire, de clerc dfroqu, de +cuistre endurci, on l'a tout d'abord accueilli, cout, choy mme, +uniquement parce qu'on trouvait dans sa voix des accents sincres. J'ai +eu d'ardents adversaires, je n'ai pas eu un ennemi personnel. Les deux +seules ambitions que j'aie avoues, l'Institut et le Collge de France, +ont t satisfaites. La France m'a fait bnficier des faveurs qu'elle +rserve tout ce qui est libral, de sa langue admirable, de sa belle +tradition littraire, de ses rgles de tact, de l'audience dont elle +jouit dans le monde. L'tranger mme m'a aid dans mon oeuvre autant que +mon pays; je mourrai ayant au coeur l'amour de l'Europe autant que +l'amour de la France; je voudrais parfois me mettre genoux pour la +supplier de ne pas se diviser par des jalousies fratricides, de ne pas +oublier son devoir, son oeuvre commune, qui est la civilisation. + +Presque tous les hommes avec lesquels j'ai t en rapport ont t pour +moi d'une bienveillance extrme. Au sortir du sminaire, je traversai, +ainsi que je l'ai dit, une priode de solitude, o je n'eus pour me +soutenir que les lettres de ma soeur et les entretiens de M. Berthelot; +mais bientt je trouvai de tous cts des sourires et des +encouragements. M. Egger, ds les premiers mois de 1846, devenait mon +ami et mon guide dans l'oeuvre difficile de reprendre tardivement mes +tudes classiques. Eugne Burnouf, sur la vue d'un essai bien imparfait +que je prsentai au concours du prix Volney, en 1847, m'adopta comme son +lve. M. et madame Adolphe Garnier furent pour moi de la plus grande +bont. C'tait un couple charmant Madame Garnier, rayonnante de grce et +de naturel, fut ma premire admiration dans un genre de beaut dont la +thologie m'avait sevr. M. Victor Le Clerc faisait revivre devant mes +yeux toutes les qualits d'tude et de savante application de mes +anciens matres. Ds mon sjour Saint-Sulpice, j'avais appris +l'estimer: c'tait le seul laque dont ces messieurs fissent cas; ils +lui enviaient son extraordinaire rudition ecclsiastique. M. Cousin, +quoiqu'il m'ait plus d'une fois tmoign de l'amiti, tait trop entour +de disciples pour que j'essayasse de percer cette foule, un peu lie +la parole du matre. M. Augustin Thierry, au contraire, fut pour moi un +vrai pre spirituel. Ses conseils me sont tous prsents l'esprit, et +c'est lui que je dois d'avoir vit dans ma manire d'crire quelques +dfauts tout fait choquants, que de moi-mme je n'aurais peut-tre pas +dcouverts. C'est par lui que je connus la famille Scheffer, laquelle +je dois une compagne qui s'est toujours montre si parfaitement assortie +aux conditions assez serres de mon programme de vie, que parfois je +suis tent, en rflchissant tant d'heureuses concidences, de croire + la prdestination. + +Ma philosophie, selon laquelle le monde dans son ensemble est plein d'un +souffle divin, n'admet pas les volonts particulires dans le +gouvernement de l'univers. La providence individuelle, comme on +l'entendait autrefois, n'a jamais t prouve par un fait caractris. +Sans cela, certainement, je m'inclinerais reconnaissant devant des +concours de circonstances o un esprit moins domin que le mien par les +raisonnements gnraux verrait les traces d'une protection particulire +de dieux bienveillants. Les hasards qu'il faut pour amener un terne ou +un quaterne ne sont rien auprs de ce qu'il a fallu pour que la +combinaison dont je touche les fruits ne ft pas drange. Si mes +origines eussent t moins disgracies selon le monde, je ne fusse point +entr, je n'eusse point persvr dans cette royale voie de la vie selon +l'esprit, laquelle un voeu de nazaren m'attacha ds mon enfance. Le +dplacement d'un atome rompait la chane de faits fortuits qui, au fond +de la Bretagne, me prpara pour une vie d'lite; qui me fit venir de +Bretagne Paris; qui, Paris, me conduisit dans la maison de France o +l'on pouvait recevoir l'ducation la plus srieuse; qui, au sortir du +sminaire, me fit viter deux ou trois fautes mortelles, lesquelles +m'auraient perdu; qui, en voyage, me tira de certains dangers o, selon +les chances ordinaires, je devais succomber; qui fit, en particulier, +que le docteur Suquet put venir Amschit me tirer des bras de la mort, +o j'tais dj enserr. Je ne conclus rien de l, sinon que l'effort +inconscient vers le bien et le vrai qui est dans l'univers joue son coup +de d par chacun de nous. Tout arrive, les quaternes comme le reste. +Nous pouvons dranger le dessein providentiel dont nous sommes l'objet; +nous ne sommes pour presque rien dans sa russite. _Quid habes quod non +accepisti?_ Le dogme de la grce est le plus vrai des dogmes chrtiens. + +Mon exprience de la vie a donc t fort douce, et je ne crois pas qu'il +y ait eu, dans la mesure de conscience que comporte maintenant notre +plante, beaucoup d'tres plus heureux que moi. J'ai eu un got vif de +l'univers. Le scepticisme subjectif a pu m'obsder par moments; il ne +m'a jamais fait srieusement douter de la ralit; ses objections sont +par moi tenues en squestre dans une sorte de parc d'oubli; je n'y pense +jamais. Ma paix d'esprit est parfaite. D'un autre ct, j'ai trouv une +bont extrme dans la nature et dans la socit. Par suite de la chance +particulire qui s'est tendue toute ma vie et qui a fait que je n'ai +rencontr sur mon chemin que des hommes excellents, je n'ai jamais eu +changer violemment les partis pris gnraux que j'avais adopts. Une +bonne humeur, difficilement altrable, rsultat d'une bonne sant +morale, rsultat elle-mme d'une me bien quilibre et d'un corps +supportable, malgr ses dfauts, m'a jusqu'ici maintenu dans une +philosophie tranquille, soit qu'elle se traduise en optimisme +reconnaissant, soit qu'elle aboutisse une ironie gaie. Je n'ai jamais +beaucoup souffert. Il ne dpendrait que de moi de croire que la nature a +plus d'une fois mis des coussins pour m'pargner les chocs trop rudes. +Une fois, lors de la mort de ma soeur, elle m'a, la lettre, chloroform +pour que je ne fusse pas tmoin d'un spectacle qui et peut-tre fait +une lsion profonde dans mes sens et nui la srnit ultrieure de ma +pense. + +Ainsi, sans savoir au juste qui je dois remercier, pourtant je remercie. +J'ai tant joui dans cette vie, que je n'ai vraiment pas le droit de +rclamer une compensation d'outre-tombe; c'est pour d'autres raisons que +je me fche parfois contre la mort; elle est galitaire un degr qui +m'irrite; c'est une dmocrate qui nous traite coups de dynamite; elle +devrait au moins attendre, prendre notre heure, se mettre notre +disposition. Je reois plusieurs fois par an une lettre anonyme, +contenant ces mots, toujours de la mme criture: Si pourtant il y +avait un enfer! Srement la personne pieuse qui m'crit cela veut le +salut de mon me, et je la remercie. Mais l'enfer est une hypothse bien +peu conforme ce que nous savons par ailleurs de la bont divine. +D'ailleurs, la main sur la conscience, s'il y en a un, je ne crois pas +l'avoir mrit. Un peu de purgatoire serait peut-tre juste; j'en +accepterais la chance, puisqu'il y aurait le paradis ensuite, et que de +bonnes mes me gagneraient, j'espre, des indulgences pour m'en tirer. +L'infinie bont que j'ai rencontre en ce monde m'inspire la conviction +que l'ternit est remplie par une bont non moindre, en qui j'ai une +confiance absolue. + +Et maintenant je ne demande plus au bon gnie qui m'a tant de fois +guid, conseill, consol, qu'une mort douce et subite, pour l'heure qui +m'est fixe, proche ou lointaine. Les stociens soutenaient qu'on a pu +mener la vie bienheureuse dans le ventre du taureau de Phalaris. C'est +trop dire. La douleur abaisse, humilie, porte blasphmer. La seule +mort acceptable est la mort noble, qui est non un accident pathologique, +mais une fin voulue et prcieuse devant l'ternel. La mort sur le champ +de bataille est la plus belle de toutes; il y en a d'autres illustres. +Si parfois j'ai pu dsirer d'tre snateur, c'est que j'imagine que, +sans tarder peut-tre, ce mandat fournira de belles occasions de se +faire assommer, fusiller, des formes de trpas, enfin, bien prfrables + une longue maladie qui vous tue lentement et par dmolitions +successives. La volont de Dieu soit faite! Dsormais, je n'apprendrai +plus grand'chose; je vois bien peu prs ce que l'esprit humain, au +moment actuel de son dveloppement, peut apercevoir de la vrit. Je +serais dsol de traverser une de ces priodes d'affaiblissement o +l'homme qui a eu de la force et de la vertu n'est plus que l'ombre et la +ruine de lui-mme, et souvent, la grande joie des sots, s'occupe +dtruire la vie qu'il avait laborieusement difie. Une telle vieillesse +est le pire don que les dieux puissent faire l'homme. Si un tel sort +m'tait rserv, je proteste d'avance contre les faiblesses qu'un +cerveau ramolli pourrait me faire dire ou signer. C'est Renan sain +d'esprit et de coeur, comme je le suis aujourd'hui, ce n'est pas Renan +moiti dtruit par la mort et n'tant plus lui-mme, comme je le serai +si je me dcompose lentement, que je veux qu'on croie et qu'on coute. +Je renie les blasphmes que les dfaillances de la dernire heure +pourraient me faire prononcer contre l'ternel. L'existence qui m'a t +donne sans que je l'eusse demande a t pour moi un bienfait. Si elle +m'tait offerte, je l'accepterais de nouveau avec reconnaissance. Le +sicle o j'ai vcu n'aura probablement pas t le plus grand, mais il +sera tenu sans doute pour le plus amusant des sicles. moins que mes +dernires annes ne me rservent des peines bien cruelles, je n'aurai, +en disant adieu la vie, qu' remercier la cause de tout bien de la +charmante promenade qu'il m'a t donn d'accomplir travers la +ralit. + + + + +APPENDICE + + +L'impression de ce volume tait acheve quand M. l'abb Cognat a publi, +dans _le Correspondant_ (25 janvier 1883), les lettres que je lui +crivis en 1845 et 1846[26]. Quelques amis m'ayant tmoign les avoir +lues avec intrt, je les reproduis ici. + + Trguier, 24 aot 1845. + + Mon cher ami, + + Peu d'vnements considrables, mais beaucoup de penses et de + sentiments se sont presss pour moi depuis le jour de notre + sparation. Je cde d'autant plus volontiers au besoin de vous les + dire, que je n'ai personne ici qui je les puisse confier. Sans + doute je ne suis pas seul quand je suis auprs de ma mre; mais que + de choses que ma tendresse pour elle me commande de lui taire, et + qu'aprs tout elle ne pourrait comprendre!... + + Nul fait important n'est venu avancer la solution du grand problme + qui me proccupe si juste titre. Je n'ai rien appris, sinon + l'normit du sacrifice que Dieu allait exiger de moi. Mille + circonstances dsolantes que je ne souponnais pas sont venues + compliquer ma situation et me prouver que le parti que ma + conscience me conseillait ouvrait devant moi un abme de peines. Il + me faudrait de longs et pnibles dtails pour tous les faire + comprendre: qu'il vous suffise de savoir que les obstacles dont + nous avons quelquefois caus ne sont rien en comparaison de ceux + que j'ai vus tout coup surgir devant moi. Mpriser une opinion + qui sera bien svre, traverser de longues annes d'une vie pnible + pour arriver un but incertain, tait dj beaucoup, mais ne + suffisait pas. Dieu me commande encore de percer de ma propre main + un coeur sur lequel s'est dverse toute l'affection du mien. + L'amour filial avait absorb en moi toutes les autres affections + dont j'tais capable et auxquelles Dieu ne m'a pas appel; et puis + il y avait entre ma mre et moi des liens tout spciaux tenant + mille circonstances dlicates qu'on ne peut que sentir. Eh bien, + c'est l que Dieu a plac mon sacrifice le plus pnible. Je ne lui + ai parl encore que de l'Allemagne, et cela a suffi pour la + dsoler. mon Dieu! que sera-ce?... Ses caresses me dsolent; ses + beaux rves, dont elle me parle sans cesse et que je n'ai pas le + courage de contredire, me navrent le coeur. Elle est l, deux pas + de moi, pendant que je vous cris ces lignes. Ah! si elle + savait!... Je lui sacrifierais tout, except mon devoir et ma + conscience. Oui, si Dieu me demandait, pour lui pargner cette + peine, d'teindre ma pense, de me condamner une vie simple et + vulgaire, j'accepterais. Que de fois j'ai cherch me mentir + moi-mme? Mais est-il au pouvoir de l'homme de croire ou de ne pas + croire? Je voudrais qu'il me ft possible d'touffer la facult qui + en moi requiert l'examen; c'est elle qui a fait mon malheur. + Heureux les enfants qui ne font toute leur vie que dormir et rver! + Je vois autour de moi des hommes purs et simples auxquels le + christianisme a suffi pour les rendre vertueux et heureux; mais + j'ai remarqu que nul d'entre eux n'a la facult critique; qu'ils + en bnissent Dieu! + + Je suis ici choy, caress, plus que je ne peux vous le dire; cela + me dsole. Ah! s'ils savaient ce qui se passe dans mon coeur! Je + tremble quelquefois de voir en ma conduite une sorte d'hypocrisie; + mais j'ai srieusement raisonn l-dessus ma conscience: Dieu me + garde de scandaliser ces simples! + + Quand je considre dans quel inextricable filet Dieu m'a englob + tandis que je dormais, il me vient des penses de fatalisme, et + souvent j'ai pu pcher en cela; pourtant je n'ai jamais dout de + mon Pre qui est au ciel, ni de sa bont. Toujours, au contraire, + je l'ai remerci; jamais je ne l'avais touch de plus prs que dans + ces moments-l. Le coeur n'apprend que par la souffrance, et je + crois, comme Kant, que Dieu ne s'apprend que par le coeur. Alors + aussi j'tais chrtien et j'ai jur que je le serais toujours. Mais + l'orthodoxie est-elle critique? Ah! si j'tais n protestant en + Allemagne!... L tait ma place. Herder a bien t vque, et + certes il n'tait que chrtien; mais, dans le catholicisme, il faut + tre orthodoxe. C'est une barre de fer; il n'entend pas raison. + + Pardonnez-moi, mon ami, un souhait comme celui que je viens + d'noncer, et que je ne fais mme pas en ma partie qui croit encore + sans savoir pourquoi. Vous tes oblig, pour tre orthodoxe, de + croire que je suis en cet tat par ma faute; cela est dur. Pourtant + je suis bien dispos croire qu'il y a beaucoup de ma faute. Celui + qui connat son coeur dira toujours: Oui, oui! sitt qu'on lui + dira: C'est ta faute. Rien dans ma position ne m'est plus facile + admettre que cela. Je ne serai pas aussi tenace que Job sur le + chapitre de mon innocence. Me croirais-je pur, je prierais + seulement Dieu d'avoir piti de moi. Cette lecture de Job me ravit; + j'y trouve tout mon coeur; l est le divin de la posie, j'entends + la haute posie. Elle vous fait toucher ces mystres qu'on sent en + son propre coeur, et qu'on cherche pniblement se formuler. + + Je continue cependant avec courage l'avancement de ma pense. Rien + ne me fera abandonner cette oeuvre, duss-je tre oblig de la + sacrifier en apparence l'acquisition de mon pain matriel. Dieu, + pour me soutenir, m'avait rserv pour ce moment un vrai vnement + intellectuel et moral. J'ai tudi l'Allemagne et j'ai cru entrer + dans un temple. Tout ce que j'y ai trouv est pur, lev, moral, + beau et touchant. mon me, oui, c'est un trsor, c'est la + continuation de Jsus-Christ. Leur morale me transporte. Ah! qu'ils + sont doux et forts! Je crois que le Christ nous viendra de l. Je + considre cette apparition d'un nouvel esprit comme un fait + analogue la naissance du christianisme, sauf la diffrence de + forme. Mais ceci importe peu; car il est sr que, quand le fait + rnovateur du monde reviendra, il ne ressemblera pas pour le mode + de son accomplissement celui qui a dj eu lieu. Je suis avec + attention l'tonnant mouvement enthousiaste qui la travaille en ce + moment dans le Nord. M. Cousin vient de partir afin de l'tudier + aussi de plus prs. Je veux parler de Ronge et de Czerski, dont + vous avez d entendre parier. Dieu me pardonne de les aimer, mme + quand ils ne seraient pas purs: car ce que j'aime en eux, comme + dans tous les autres hommes qui je voue mon enthousiasme, c'est + un certain type beau et moral que je m'en forme; c'est mon idal + que j'aime en eux. Maintenant sont-ils conformes ce type? C'est + ce qui m'importe assez peu. + + Oui, cette Allemagne me ravit, moins dans sa partie scientifique + que dans son esprit moral. La morale de Kant est bien suprieure + toute sa logique ou philosophie intellectuelle, et nos Franais + n'en ont pas dit un mot. Cela se comprend; nos hommes du jour n'ont + pas de sens moral. La France me parat de plus en plus un pays vou + la nullit pour le grand oeuvre du renouvellement de la vie dans + l'humanit. On n'y trouve qu'une orthodoxie sche, anticritique, + raide, infconde, petite: type Saint-Sulpice; ou bien un niais + creux et superficiel, plein d'affectation et d'exagration: le + no-catholicisme; ou bien enfin une philosophie sche et sans coeur, + revche et mprisante: l'Universit et son esprit. Jsus-Christ + n'est nulle part. J'ai t tent de croire qu'il nous viendrait de + l'Allemagne; non que j'imagine que ce soit un individu, ce sera un + esprit; et, quand nous disons Jsus-Christ, nous entendons, sans + doute, dsigner plutt un certain esprit qu'un individu: c'est + l'vangile. Non que je croie aussi que cette apparition soit un + renversement ou une dcouverte; Jsus-Christ n'a ni renvers ni + dcouvert. Il faut tre chrtien, mais on ne peut tre orthodoxe. + Il faut un christianisme pur. L'archevque serait dispos + comprendre cela; il est capable de fonder le christianisme pur en + France. J'imagine que l'une des suites du mouvement d'instruction + et d'tude qui a lieu en France dans le clerg, sera de nous + _rationaliser_ un peu. D'abord, ils s'ennuieront de la scolastique; + la scolastique jete de ct, on changera la forme des ides, et + puis on reconnatra l'impossibilit de l'explication orthodoxe de + la Bible, etc., etc. Mais il y aura bataille. Car vos bonnes gens + ont une verve de dogmatisme tout fait tenace; et puis ils se + donneront un certain vernis d'Athanases qui leur fera boucher les + yeux et les oreilles. Mon Dieu! oui, je voudrais tre l! Et je + vais peut-tre me couper les bras; car les prtres feront beaucoup + en ce moment; peut-tre faudra-t-il tre prtre pour y pouvoir + quelque chose; Ronge et Czerski taient prtres. J'ai lu une lettre + de la mre de Czerski son fils, o elle lui rappelle les + sacrifices qu'elle a faits pour son ducation clricale, et le + supplie de rester fidle au catholicisme. Mais peut-il le servir + plus sincrement qu'en se vouant ce qu'il croit la vrit? + + Ami, pardonnez-moi ce que je viens de vous dire. Ah! si vous + connaissiez ma tte et mon coeur! Ne croyez pas que tout cela ait en + moi une consistance dogmatique; non, je n'exclus rien. J'admets des + contradictoires, au moins provisoirement. Eh! n'y a-t-il pas des + tats o il faut de force que l'individu et l'humanit posent sur + l'instable. On n'y peut tenir, direz-vous, c'est une souffrance. + Oui, mais qu'y faire? Il faut passer par l. Il a t ncessaire + qu' une poque on ft scientifiquement sceptique sur la morale, et + pourtant, cette poque, les hommes purs taient et pouvaient tre + moraux, moyennant une contradiction. Les scolastiques se + moqueraient de cela et triompheraient montrer l un dfaut de + logique. En vrit, beau triomphe de montrer ce qui est clair! Ils + veulent un tat moral o tout soit rigoureusement formul, et ils + se contenteront d'un fond misrable, pourvu qu'on leur accorde + cette forme laquelle ils tiennent tant. Ils ne connaissent ni + l'homme ni l'humanit tels qu'ils existent de fait. + + Oui, mon ami, je crois encore: je prie, je dis le _Pater_ avec + dlices. J'aime beaucoup tre dans les glises; la pit pure, + simple, nave me touche beaucoup dans mes moments lucides, quand je + sens l'odeur de Dieu; j'ai mme des accs de dvotion, j'en aurai + toujours, je crois; car la pit une valeur, ne ft-elle que + psychologique. Elle nous moralise dlicieusement et nous lve + au-dessus des misrables soucis de l'utile; or l o finit l'utile + commence le beau, Dieu, l'infini, et l'air pur qui vient de l est + la vie. + + Ils me prennent ici pour un bon petit sminariste, bien pieux et + bien doux. Ma foi, ce n'est pas ma faute. Cela me peine + quelquefois, car je crains d'y voir quelque chose qui ne soit pas + vrai et droit; mais je ne feins rien, Dieu le sait; seulement je ne + dis pas tout. Vaudrait-il mieux engager avec eux ces misrables + controverses, o ils auraient l'avantage de soutenir le beau et le + pur, et o j'aurais l'air de m'assimiler ce qu'il y a de plus + vil; car l'antichristianisme a, dans ce pays, une couleur si + dtestable, si basse, si dgotante, qu'en vrit il y aurait de + quoi m'loigner, ne ft-ce que par modestie naturelle. Et puis ils + n'y entendraient rien. On ne trouve pas mauvais que je ne leur + parle pas allemand. D'ailleurs, je vous l'ai dit, mon ami, telle + est ma position intellectuelle, que je puis paratre telle chose + celui-ci, telle chose celui-l, sans rien feindre, sans que l'un + ni l'autre se trompe, grce au joug de la contradiction dont je me + suis dbarrass pour un temps. + + Et puis savez-vous qu'il y a des moments o j'ai t deux doigts + d'un revirement complet, et o j'ai dlibr si je ne serais pas + plus agrable Dieu en coupant net, au point o j'en suis, le fil + de mon examen, et en me reculant de deux ou trois ans! C'est que je + ne vois plus en progressant la possibilit d'arriver au + catholicisme; chaque pas m'en loigne de plus en plus. Quoi qu'il + en soit, l'alternative s'est prsente moi trs nettement: je ne + puis plus revenir au catholicisme que par l'amputation d'une + facult, en stigmatisant dfinitivement ma raison et lui commandant + pour toujours le silence respectueux, et mme plus, le silence + absolu. Oui, si je revenais, je cesserais ma vie d'tude et + d'examen, persuad qu'elle ne peut me mener qu'au mal, et je ne + vivrais plus que de la vie mystique, telle que l'entendent les + catholiques. Car, pour la vie banale, Dieu, je l'espre, m'en + dlivrera toujours. Le catholicisme suffit toutes mes facults, + sauf ma raison critique; je n'espre pas pour l'avenir de + satisfaction plus complte; il faut donc ou renoncer au + catholicisme, ou amputer cette facult. Cette opration est + difficile et douloureuse; mais croyez bien que, si ma conscience + morale ne s'y opposait pas, si Dieu venait ce soir me dire que cela + lui est agrable, je le ferais. Vous ne me reconnatriez plus + alors, je n'tudierais plus, et ne penserais plus critiquement, je + serais un mystique dtermin. Croyez bien aussi qu'il faut que + j'aie t rudement secou pour m'arrter la possibilit d'une + pareille hypothse, qui se prsente moi plus affreuse que la + mort. Mais je ne dsesprerais pas d'y trouver une veine d'activit + qui pt me suffire. + + Et en pratique, que ferai-je? C'est avec un effroi indicible que je + vois approcher la fin des vacances, poque o je devrai + ncessairement traduire par les actes les plus dcisifs l'tat + intrieur le plus indtermin. C'est cette complication de + l'extrieur et de l'intrieur qui fait le cruel de ma position. + Tout ce souci m'ennuie, me distrait. Et puis je sens si bien que je + n'entends rien ces sortes de choses, que je n'y ferai que des + sottises, que j'aurai essuyer des rises et des rebuts. Je ne + suis pas n chevalier d'industrie. Ils se moqueront de ma + simplicit et me prendront pour un imbcile. Encore si j'tais sr + de moi! Mais si j'allais perdre par leur contact la puret de mon + coeur et ma conception de la vie? s'ils venaient m'infecter de + leur positivisme? Et quand je serais sr de moi, serais-je sr de + l'extrieur, qui agit sur nous si fatalement? Et qui peut se + connatre lui-mme sans craindre sa faiblesse? En vrit, mon ami, + n'est-il pas vrai que Dieu m'a jou un bien mauvais tour? Il semble + qu'il ait dploy toutes ses voies pour m'envelopper de toutes + parts; et il n'en fallait pas tant contre un pauvre enfant qui n'y + voyait pas malice. N'importe, je l'aime, et je suis persuad qu'il + a tout fait pour mon bien, malgr la contradiction des faits. Il + faut tre optimiste pour l'individu comme pour l'humanit, malgr + la perptuelle opposition des faits isols. C'est l qu'est le + courage; il n'y a que moi qui puisse me faire du mal moi-mme. + + Je pense souvent vous, mon bon ami; vous devez tre bien heureux. + Un avenir favorable et dtermin s'ouvre devant vous; vous voyez le + but, vous n'avez qu' marcher vers lui... Vous aurez un avantage + immense, un dogme rigoureusement formul... Vous conserverez de la + largeur; puissiez-vous ne jamais dcouvrir une dsolante + incompatibilit entre deux besoins de votre coeur et de votre + esprit. Une cruelle option vous serait alors impose. Quelque + opinion que vous soyez oblig d'avoir de ma situation actuelle et + de l'innocence de mon me, conservez-moi du moins votre amiti. Des + erreurs et mme des fautes ne peuvent suffire pour la rompre. + D'ailleurs, je le rpte, j'ai confiance en votre largeur, et Dieu + me garde de chercher vous prouver qu'elle n'est pas orthodoxe; + car je veux que vous la conserviez, et pourtant je veux aussi que + vous soyez orthodoxe. Vous tes presque le seul dpositaire de mes + penses les plus secrtes; au nom du ciel, montrez-moi de + l'indulgence, et consentez encore m'appeler votre frre. Quant + mon affection, mon bon ami, elle vous est acquise pour toujours... + + Paris, 12 novembre 1845. + + Ce n'tait pas sans surprise, mon cher ami, que j'avais vu se + terminer les vacances sans recevoir de rponse de vous. Aussi ma + premire question en arrivant Saint-Sulpice fut pour vous + demander, afin d'apprendre la cause de ce silence, et plus encore + afin de m'entretenir avec vous. Jugez de la peine que j'prouvai + quand j'appris qu'une maladie grave avait t la cause qui avait + entrav votre correspondance. Bientt, il est vrai, les dtails que + l'on me donna suffirent pour lever toutes mes inquitudes; mais ils + me laissrent toujours le regret de voir recule peut-tre pour + longtemps l'poque o nous pourrons nous entretenir. Que de + rflexions, mon bon ami, fit natre en moi cette nouvelle + inattendue qui concourait avec une phase si singulire de mon + existence! Croiriez-vous que j'ai envi votre sort, et que + j'appelais de mes voeux une cause quelconque qui retardt pour moi + mon entre dans le tourbillon de la vie active, en prolongeant + l'assoupissement de la vie domestique si calme, si insoucieuse. + Vous le comprendrez, mon ami, quand je vous aurai expos les + preuves par lesquelles j'ai d passer, et celles qui me sont + encore rserves. Je n'entreprendrai pas de vous en faire un rcit + dtaill, ce sera l'objet de nos futures conversations. Je vous en + dirai seulement les faits principaux et ceux qui ont amen un + rsultat durable. + + Ma rsolution inbranlable en venant Saint-Sulpice tait de + rompre enfin avec un pass qui n'tait plus en harmonie avec mes + dispositions actuelles et de quitter un extrieur qui ne pouvait + plus tre qu'un mensonge. Mais je voulais tout faire gravement et + lentement, d'autant plus qu'une raction dans un avenir plus ou + moins loign ne me paraissait pas improbable. Une circonstance + extrieure vint hter, malgr moi, mes pas un peu lents. mon + arrive Saint-Sulpice, on m'apprend que je ne fais plus partie du + sminaire, mais bien de la maison des Carmes, que l'archevque + vient enfin de fonder dfinitivement, et l'on m'intime l'ordre + d'aller dans la journe lui porter moi-mme ma rponse. Jugez de + mon embarras. Il redouble encore quand, quelques heures aprs, on + m'apprend que l'archevque est venu lui-mme au sminaire et + demande nous parler. Accepter tait immoral, donner la vraie + raison du refus tait impossible, en donner une fausse me + rpugnait. J'eus recours au bon M. Carbon, qui se chargea de tout + et m'pargna cette fatale entrevue. Je crus devoir poursuivre ds + lors ce que les circonstances avaient si bien commenc pour moi; je + fis en un jour ce que je comptais faire en quelques semaines, et, + le soir mme de mon arrive, je ne faisais partie ni du sminaire + ni de la maison des Carmes. + + Que de liens, mon ami, rompus en quelques heures! J'en tais + effray; j'eusse voulu arrter cette marche fatale, trop rapide + mon sens; mais la ncessit me poussait en avant, et il n'y avait + plus moyen de reculer. C'est alors, mon ami, que je passai les + jours les plus cruels de ma vie. Figurez-vous l'isolement le plus + complet, sans ami, sans conseil, sans connaissance, sans appui au + milieu de personnes froides et indiffrentes, moi qui venais de + quitter ma mre, ma Bretagne, ma vie toute dore, tant d'affections + pures et simples. Seul maintenant dans ce monde, pour qui je suis + un tranger. maman, ma petite chambre, mes livres, mes tudes + calmes et douces, mes promenades ct de ma mre, adieu pour + toujours! Adieu ces joies pures et douces o je me croyais prs + de Dieu; adieu mon aimable pass, adieu ces croyances qui m'ont + si doucement berc. Plus pour moi de bonheur pur. Plus de pass, + pas encore d'avenir. Et ce monde nouveau voudra-t-il de moi? J'en + quitte un autre qui m'aimait et me caressait. Et ma mre, dont la + pense autrefois tait mon soulagement dans mes peines, cette fois + c'tait mon souvenir le plus douloureux. Je la poignardais presque. + Dieu, fallait-il me rendre le devoir si cruel? Et l'opinion qui + rira de moi! Et l'avenir!... Oh! qu'il m'apparaissait ple et + dcolor. L'ambition ne pouvait soulever ce voile de tristesse et + de regrets qui enveloppait mon coeur. Je maudissais ma destine, qui + m'avait amen de force entre de si fatales contradictions. Et la + vie matrielle qui m'apparaissait avec ses besoins grossiers et + imprieux! J'enviais le sort des simples qui naissent, vivent et + meurent sans bruit et sans pense, suivant bonnement le courant qui + les entrane, adorant un Dieu qu'ils appellent leur Pre. Oh! que + j'en voulais ma raison de m'avoir ravi mes rves! Je passais une + partie de mes soires dans l'glise de Saint-Sulpice, et l je + cherchais croire; mais je ne pouvais. Oh! oui, mon ami, ces jours + compteront dans ma vie; s'ils n'en furent les plus dcisifs, ils en + furent au moins les plus pnibles. vingt-trois ans, recommencer + comme si je n'avais pas encore vcu! Je me figurais au milieu d'une + foule turbulente, grossirement ambitieuse, et moi, au milieu, + simple et timide; et il fallait se mler cette tourbe. Que de + fois je fus tent de choisir une vie simple et vulgaire, que + j'aurais su ennoblir par l'intrieur. J'avais perdu le besoin de + savoir, de scruter, de critiquer; il me semblait qu'il m'et suffi + d'aimer et de sentir; mais je sentais bien qu'au premier jour o le + coeur cesserait de battre si fort, la tte recommencerait crier + famine. + + Il fallait pourtant chercher me crer une nouvelle existence dans + ce monde pour lequel j'tais si peu fait. Je vous pargne le rcit + de ces complications, qui vous seraient aussi ennuyeuses qu'elles + me furent pnibles. Figurez-vous votre pauvre ami courant des + journes entires de visite en visite. J'en avais honte; mais que + faire contre la ncessit? L'homme ne vit pas seulement de pain, + mais il vit aussi de pain. Je n'ai pourtant pas cess un instant de + regarder le ciel. + + Il suffit de vous dire que, pour obir aux conseils de M. Carbon et + pour une autre raison premptoire dont je vous parlerai tout + l'heure, je crus devoir refuser quelques propositions assez + avantageuses, pour accepter, l'cole prparatoire annexe au + collge Stanislas, une petite place qui, sous plusieurs rapports, + tait assez bien en harmonie avec ma situation actuelle. Cette + place ne m'occupait pas plus d'une heure et demie par jour, et je + trouvais l des cours spciaux de mathmatiques, de physique, etc., + sans parler des cours prparatoires la licence dont l'un, entre + autres, fait deux fois par semaine par M. Lenormant. J'ai t + d'ailleurs surpris de la bont cordiale et franche que j'ai trouve + en ces jeunes gens: je puis dire que je n'ai pas eu en cette maison + une ombre de dsagrment et que j'ai prouv de sincres regrets en + la quittant. Mais ce que cette courte priode de ma vie a eu de + remarquable, ce sont certainement mes rapports avec M. Gratry; + directeur du collge. Je vous en parlerai beaucoup, et je suis + enchant d'avoir fait sa connaissance. C'est une miniature exacte + de M. Bautain, dont il est l'lve et l'ami. Nous entrmes, ds la + premire minute, en contact immdiat, et ds lors nos rapports se + continurent sur un pied tout fait singulier et dont je n'avais + jamais trouv l'analogue en moi. Sur plusieurs points nos ides se + rencontraient merveilleusement: pour lui aussi, tout est + philosophie. En somme, c'est un esprit spculatif remarquable, mais + sur certains points il sonne creux. + + Qu'est-ce donc, me demanderez-vous, qui m'a oblig quitter cette + position o, aprs tout, je ne me trouvais pas si mal, et o je + pouvais si facilement poursuivre mes projets actuels? Ceci est, mon + ami, une des passes les plus singulires de ma vie; j'aurais mille + peines le faire comprendre qui que ce soit: nul ne l'a, je + pense, bien compris. C'est encore le devoir. Oui, mon ami, la mme + raison qui m'a oblig quitter Saint-Sulpice, refuser les + Carmes, m'a oblig encore quitter le collge Stanislas... M. + Dupanloup et M. Manier m'entranaient d'ailleurs en avant; je + marchai en avant, et ce fut recommencer. En vrit, mon cher, il + faut qu'il m'arrive toujours des aventures uniques, et je me + rjouirais de celle-ci, ne ft-ce que pour les singulires + positions o elle m'a plac, lesquelles m'ont fourni l'occasion + d'apprendre une foule de choses. + + Il me fut facile, en sortant de Stanislas, de renouer une des + ngociations que j'avais rompues pour y entrer, et de suivre mon + plan primitif qui tait simplement de prendre dans Paris une + chambre d'tudiant. Telle est, mon ami, ma position actuelle. J'ai + pris une chambre comme pensionnaire libre dans une institution, + prs du Luxembourg, et quelques rptitions de mathmatiques et de + littrature dont je me suis charg me mettent peu prs, comme + l'on dit, _au pair_. Je n'en demandais pas tant. Du reste j'ai ma + journe moi, et je peux faire la Sorbonne et dans les + bibliothques des sances aussi longues qu'il me plat. Ce sont l + mes vrais domiciles et ceux o je passe les moments les plus + agrables. Cette vie me serait bien douce, si de pnibles + souvenirs, des inquitudes trop bien fondes, et surtout un + terrible isolement n'y mlaient encore bien des peines. Venez donc + avec moi, cher ami, et nous passerons ensemble d'agrables moments. + + Je ne vous ai entretenu jusqu'ici que des faits qui ont concouru + fixer momentanment ma position dans Paris, et je ne vous ai encore + rien dit des projets ultrieurs auxquels ces dmarches se + rattachent; car vous prsumez, je pense, que je n'ai prtendu en + tout ceci que me procurer une position transitoire, commode pour la + continuation de mes tudes. C'est, en effet, vers un avenir + ultrieur que se dirigent mes penses, depuis que ma position + actuelle est fixe. Nouvelles sources de peines intellectuelles + excessivement vives, et auxquelles je suis actuellement en proie; + car c'est pour moi un supplice de me spcialiser, et, de plus, + nulle spcialit ne cadre parfaitement avec les divisions de mon + esprit. Et pourtant il le faut. mon ami, qu'il est cruel d'tre + gn dans son dveloppement intellectuel par des circonstances + extrieures! Jugez combien je souffre, moi surtout qui avais donn + mon esprit une si franche libert pour suivre sa ligne de + dveloppement. + + J'ai d'abord fait quelques dmarches du ct des langues + orientales; on m'a promis des confrences avec M. Quatremre et M. + Julien, professeur de chinois au Collge de France, et le rsultat + a t que telle ne serait pas ma spcialit extrieure (je dis + extrieure, car intrieurement je n'en aurai jamais, moins qu'on + n'appelle la philosophie une spcialit, ce qui mon sens serait + inexact). L'Universit s'est alors offerte moi: ici, vous le + comprendrez, nouvelles difficults. Le professorat proprement dit + m'est peine supportable, et, en supposant qu'on n'y reste pas + toujours, il faut au moins y passer longtemps. La philosophie seule + me sourirait, encore faudrait-il me laisser faire, et ils ne me + laisseraient pas. Et puis il faudrait pour y arriver faire des + annes de ce que j'appelle littrature colire, vers latins, + discours de rhtorique, etc. Jugez quel supplice!... J'ai t + tellement effray de cette perspective, que je fus quelque temps + dcid m'agrger la classe des sciences; mais ce serait alors + plus que jamais qu'il faudrait me spcialiser; car, enfin, dans + leur _littrature_, ils admettent bien encore une sorte + d'universalit. Et puis cela m'carterait de mes ides chries. + Non, non; je me rapprocherai le plus possible de ce centre qui est + philosophie, thologie, science, littrature, etc., _qui est Dieu_, + suivant moi. Ainsi donc, mon ami, je regarde comme probable que je + viserai aux lettres, afin de m'agrger la philosophie. Ah! croyez + que tout cela est ple pour moi, et que cet esprit universitaire + m'est profondment antipathique. Mais il faut tre quelque chose, + et j'ai d chercher tre ce qui s'carte le moins de mon type + idal. Et puis, qui sait? j'arriverai peut-tre par l faire jour + mes ides. Il arrive tant de choses inattendues, qui djouent + tous les calculs! Il faut donc se prparer tout, et se tenir prt + dployer sa voile au premier vent qui souffle[27]... + + Il faut aussi que je vous parle, mon ami, d'un fait intellectuel + qui m'a beaucoup soutenu et consol en ces moments pnibles; ce + sont mes rapports avec M. Dupanloup. Je lui fis d'abord connatre + par une lettre mon tat intrieur et les dmarches que je croyais + devoir faire en consquence. Il me comprit parfaitement, et il + s'ensuivit entre nous une longue confrence d'une heure et demie, + o, pour la premire fois de ma vie, j'exposais un homme le fond + de mes ides et de mes doutes sur le catholicisme. Ah! j'avoue + n'avoir jamais rien rencontr de plus distingu; j'ai trouv en lui + de la vraie philosophie et un esprit dcidment suprieur; ce n'est + que de ce moment que j'ai appris le connatre. Nous ne nous + abordmes point de front; nous ne fmes qu'exposer, moi, la nature + de mes doutes, lui, le jugement qu'il devait en porter comme + orthodoxe. Il fut extrmement svre et me dclara nettement: 1 + qu'il n'tait nullement question de _tentations_ contre la foi, + terme dont je m'tais servi dans ma lettre, par l'habitude que + j'avais contracte de me conformer la terminologie sulpicienne + pour me faire entendre, mais bien d'une perte totale de la foi; 2 + que j'tais hors de l'glise; 3 qu'en consquence je ne pouvais + approcher d'aucun sacrement, et qu'il ne m'engageait pas + pratiquer l'extrieur de la religion; 4 que je ne pouvais sans + mensonge continuer un jour de plus paratre ecclsiastique, etc., + etc. Du reste, en tout ce qui ne tenait pas l'apprciation de mon + tat, il fut bon autant qu'on peut l'tre... Ces messieurs de + Saint-Sulpice et M. Gratry taient bien loin d'en juger aussi + rondement, et prtendaient que je devais toujours me considrer + comme tent... J'ai obi M. Dupanloup et je le ferai toujours + dsormais. Pourtant je me confesse encore, et, comme je n'ai plus + M. B., je le fais M. Le Hir, que j'aime la folie. Je remarque + que cela m'amliore et me console beaucoup. Je me confesserai + vous quand vous serez prtre.--Pourtant, par condescendance, comme + il disait, pour le sentiment des autres, M. Dupanloup voulut + qu'avant de quitter Stanislas je fisse une retraite. Cette + proposition, dans sa bouche surtout, me fit d'abord clater de + rire. Je changeai de ton, quand il me proposa de la faire avec M. + de Ravignan. J'aurais accept; car c'et t finir noblement avec + le catholicisme. Malheureusement M. de Ravignan ne devait tre + Paris que vers le 10 novembre, et dans l'intervalle M. Dupanloup a + cess d'tre suprieur du petit sminaire, et moi de faire partie + du collge Stanislas. La ralisation de ce projet me parat au + moins bien ajourne... + + Adieu, bon et cher ami, pardonnez-moi de ne vous avoir parl que de + moi. Pour vous et pour vos amis, je vous supplie de mnager votre + sant durant la convalescence et de ne point la compromettre de + nouveau par un travail prmatur. Je ne demande de rponse qu'au + cas o cela ne vous fatiguerait pas. La vraie rponse sera quand + nous nous embrasserons. En attendant, croyez ma bien sincre + amiti. + + Paris, 5 septembre 1846. + + Merci, mon cher ami, pour votre excellente lettre. Elle m'a t une + grande joie et un grand secours durant ces tristes vacances que je + passe dans le plus pnible isolement qui se puisse imaginer. Pas + une me humaine qui je puisse ouvrir mon coeur, bien plus, avec + qui je puisse avoir de ces conversations qui, pour tre + indiffrentes, ne laissent pas de dlasser l'esprit et de + satisfaire au besoin de socit. On peut tre Paris bien plus + seul qu'au fond d'un dsert, et je l'prouve. Ce n'est pas de voir + des hommes qui constitue la socit, c'est d'avoir avec eux + quelques-uns de ces rapports qui rappellent qu'on n'est pas seul au + monde. Quelquefois, quand l'occasion m'engage dans ces foules + indiffrentes qui remplissent nos rues, je me figure au milieu + d'une fort d'arbres qui marcheraient. C'est absolument la mme + chose. Quand je songe au bonheur si pur dont je jouissais + autrefois, pareille poque, je suis pris d'une grande tristesse, + surtout quand je songe que j'ai dit ces jours un adieu ternel. + Je ne sais si vous tes comme moi; mais il n'y a rien qui me pse + plus que de dire, mme pour les choses les plus indiffrentes: + C'est fini, absolument fini pour toujours! Jugez donc quand il + s'agit des jouissances les seules chres mon coeur. Mais qu'y + faire, mon ami? Je ne me repens de rien, et il y a souffrir pour + son devoir une joie bien suprieure toutes celles dont on a pu + faire le sacrifice. Je bnis Dieu, mon cher, de m'avoir donn en + vous quelqu'un qui sait si bien me deviner que je n'ai pas besoin + de lui exposer l'tat de mon coeur; oui, c'est une de mes plus + grandes peines que de songer que les personnes dont l'approbation + me serait la plus chre doivent me blmer et me trouver coupable. + Heureusement que cela ne doit pas les empcher de me plaindre et de + m'aimer. + + Je ne suis pas, mon cher, de ceux qui prchent sans cesse la + tolrance aux orthodoxes; c'est l pour les esprits superficiels de + l'un et de l'autre parti la cause d'innombrables sophismes. C'est + faire tort au catholicisme que de l'accommoder ainsi nos ides + modernes, outre qu'on ne le fait que par des concessions verbales + qui dnotent mauvaise foi ou frivolit. Tout ou rien, les + no-catholiques sont les plus sots de tous. + + Non, mon ami, ne craignez pas de me dire que je suis dans cet tat + par ma faute; je sais que vous devez le croire. Il m'est sans doute + bien pnible de songer que la moiti peut-tre du genre humain + clair me dirait que je suis dans l'inimiti de Dieu, et, pour + parler la vieille langue chrtienne, qui est la vraie, que, si la + mort venait me surprendre, je serais damn l'instant mme. Cela + est affreux, et me faisait frmir autrefois, car je ne sais + pourquoi la pense de la mort m'apparat toujours comme trs + prochaine. Mais je m'y suis aguerri, et je ne souhaite aux + orthodoxes qu'une paix d'me gale celle dont je jouis. Je puis + dire que, depuis que j'ai accompli mon sacrifice, au milieu de + peines extrieures plus grandes qu'on ne saurait croire et qu'une + dlicatesse fausse peut-tre me force de cacher tous, j'ai got + un calme qui m'tait inconnu des poques de ma vie en apparence + plus sereines. Il faut se garder, mon cher ami, de croire sur le + bonheur certaines gnralits trs fausses, supposant toutes qu'on + ne peut tre heureux que consquemment et avec un systme + intellectuel parfaitement harmonis. ce prix, nul ne serait + heureux, ou celui-l seul le serait dont l'intelligence borne ne + pourrait s'lever la conception du problme et du doute. + Heureusement il n'en est pas ainsi; nous sommes heureux grce une + inconsquence et un certain tour qui nous fait prendre en + patience ce qui avec un autre tour deviendrait un supplice. + J'imagine que vous avez d prouver ceci: il se passe en nous, + relativement au bonheur, une espce de dlibration, o du reste + nous sommes fatalement dtermins, par laquelle nous dcidons sur + quel tour nous prendrons telle ou telle chose; car il n'est + personne qui ne doive reconnatre qu'il porte en lui mille causes + actuelles qui pourraient le rendre le plus malheureux des hommes. + Il s'agit de savoir s'il leur donnera droit d'agir ou s'il en fera + abstraction. Nous ne sommes heureux qu' la drobe, mon cher ami; + mais qu'y faire? Le bonheur n'est pas quelque chose d'assez saint + pour qu'il ne faille l'accepter que d'une parfaite raison. + + Vous trouverez peut-tre singulier, mon cher ami, que, ne croyant + pas au christianisme, je puisse me tenir en une telle assurance. + Sans doute, mon cher, si je doutais encore; mais, s'il faut tout + vous dire, je vous avouerai que je ne doute plus gure. + Expliquez-moi donc un peu comment vous faites pour croire. Mon + pauvre ami, c'est trop tard pour vous dire: Prenez garde! Si vous + n'tiez pas ce que vous tes, je me jetterais vos genoux, devant + vous, pour vous demander, au nom de notre amiti, si vous vous + sentez capable de jurer de vous-mme que vous ne changerez d'avis + aucune poque de votre existence. Songez-y, jurer de l'avenir de sa + pense!... J'ai t dsol que notre pauvre ami X*** se soit li; + je parierais mille contre un qu'il a dout ou qu'il doutera. On + verra dans vingt ans. Mon cher ami, je ne sais ce que je vous dis; + mais je ne puis m'empcher de dsirer, comme saint Paul, _omnes + fieri qualis et ego sum_, heureux de n'avoir pas ajouter + _expectis vinculis his_. Quant aux chanes qui me liaient dj, je + ne me repens pas de les avoir acceptes. Quelle est la philosophie + qui ne doit dire: _Dominus pars..._? C'est la profession de la vie + belle et pure, et, grce Dieu, j'en conserve toujours un got + trs sensible. Je vous ferai une confidence, mon cher, puisque je + puis vous tout dire; aussi bien est-ce une des penses qui me + reviennent avec le plus de charme. + + Au moment o je marchais l'autel pour recevoir la tonsure, des + doutes terribles me travaillaient dj; mais on me poussait et + j'entendais dire qu'il est toujours bon d'obir. Je marchai donc; + mais je prends Dieu tmoin de la pense intime qui m'occupait et + du voeu que je fis au fond de mon coeur. Je pris pour mon partage + cette vrit qui est le Dieu cach; je me consacrai sa recherche, + renonant pour elle tout ce qui n'est que profane, tout ce qui + peut loigner l'homme de la fin sainte et divine laquelle + l'appelle sa nature. Ainsi je l'entendais, et mon me m'attestait + que je ne me repentirais jamais de ma promesse. Et je ne m'en + repens pas, mon ami, et je rpte sans cesse avec bonheur ces + douces et suaves paroles: _Dominus pars..._ et je crois tre tout + aussi agrable Dieu, tout aussi fidle ma promesse, que celui + qui croit pouvoir les prononcer avec un coeur vain et un esprit + frivole. Alors seulement elles me seront un reproche quand, + prostituant ma pense des soins vulgaires, je donnerai ma vie + un de ces mobiles grossiers qui suffisent aux hommes profanes, et + prfrerai les jouissances infrieures la sainte poursuite du + beau et du vrai. Jusque-l, mon ami, je me rappellerai sans regrets + le jour o je les prononai. L'homme ne peut jamais tre assez sr + de sa pense pour jurer fidlit tel ou tel systme qu'il regarde + maintenant comme le vrai. Tout ce qu'il peut, c'est de se consacrer + la vrit, quelle qu'elle soit, et de disposer son coeur la + suivre partout o il croira la voir, dt-il lui en coter les plus + pnibles sacrifices. + + Je vous cris ces lignes, mon ami, la hte et tout proccup du + travail, fort peu attrayant, de ma prparation la licence... + Excusez donc le dsordre de mes penses. J'attends de vous une + longue lettre qui me rafrachisse un peu au milieu de ces aridits. + + Adieu, cher ami, croyez la sincrit de mon affection et + promettez-moi que la vtre m'est toujours acquise. + + Paris, 11 septembre 1846. + + Je voudrais pouvoir commenter, ligne par ligne, votre lettre que je + viens de recevoir, il y a une heure, et vous communiquer les + rflexions qu'elle a fait natre en moi en mille sens divers. Mais + d'imprieux travaux me l'interdisent. Je ne puis pourtant + m'empcher de jeter la hte sur le papier les principaux points + sur lesquels il est important que, l'heure mme, nous nous + entendions. + + J'ai beaucoup souffert de vous entendre dire qu'il y a dsormais un + abme entre vos croyances et les miennes. Non, mon cher; nous + croyons les mmes choses, vous sous une forme, moi sous une autre. + Les orthodoxes sont trop concrets; ils tiennent des faits, des + riens, des minuties. Rappelez-vous cette dfinition que donnait + du christianisme ce proconsul (_ni fallor_) dont il est parl dans + les _Actes_: Il s'agit d'un certain Jsus. Paul dit qu'il est en + vie, les autres disent qu'il est mort. Prenez garde de ramener la + question de si misrables termes. Que peut faire, je vous le + demande, la valeur morale d'un homme la croyance tel fait, ou + plutt la manire d'apprcier et de critiquer tel fait? Oh! que + Jsus tait bien plus philosophe! Il n'a pas t dpass; mais + l'glise, de bonne foi, l'a t. + + Vous me direz: Dieu veut que l'on croie ces petites choses, + puisqu'il les a rvles. Prouvez-le; l est mon fort. Je n'aime + pas la mthode par objections. Mais vous n'avez pas une preuve qui + tienne devant la critique psychologique ou historique. Jsus seul + tient. Mais il est pour moi comme pour vous. Pour tre platonicien, + fallait-il adorer Platon et croire toutes ses paroles? + + Je ne trouve pas, dans la classe des hommes qui ont crit, des gens + plus sots que tous vos apologistes modernes: esprits plats, ttes + sans critique. Il en est d'autres plus fins, mais ils n'abordent + pas la question. + + Vous me direz, comme j'entendais dire au sminaire: Ne jugez pas + l'intrinsque des preuves par la petite manire dont elles sont + prsentes. Nous n'avons pas de vigoureux hommes, mais nous + pourrions en avoir: cela ne fait rien la vrit intrinsque. Je + rponds: 1 une bonne preuve, surtout en critique historique, est + toujours bonne, de quelque manire qu'elle soit prsente; 2 si la + cause tait absolument la vraie, elle aurait de meilleurs + dfenseurs. Je classe ainsi les orthodoxes: + + 1. Esprits vifs, non dnus de finesse, mais superficiels. Ceux-l + se dfendent mieux; mais l'orthodoxie rejette leur systme de + dfense, ils ne comptent donc plus. + + 2. Esprits dprims, vieux radoteurs... Ceux-ci sont les stricts + orthodoxes. + + 3. Ceux qui ne croient que par le coeur, comme des enfants, sans + entrer dans tout cet attirail apologtique. Oh! ceux-ci, je les + aime, j'en conois un ravissant idal; mais nous sommes en + critique, ils ne comptent pas. En morale, je fraterniserais avec + eux. + + D'autres ne se dfinissent pas, sont incrdules sans le savoir: + l'incrdulit est dans leurs principes, mais ils ne les poussent + pas bout... D'autres croient en rhteurs, parce que les auteurs + auxquels ils ont vou un culte ont t de cette opinion: sorte de + religion classique, littraire. Ils croient au christianisme comme + les sophistes de la dcadence croyaient au paganisme.--Je regrette + de n'avoir pas le temps d'achever et de mettre en ordre cette + classification. + + Vous vous dfiez de la raison individuelle, quand elle cherche se + dresser un systme de vie. Fort bien; donnez-moi mieux, j'y + croirai. Je la suis, faute de mieux, cette raison, et je me dpite + souvent contre elle. + + Quant la position extrieure que tout cela me fera, n'importe. Je + ne me classerai nulle part. Si par le fait je me trouve class, ce + sera un fait, rien de plus. Si je trouve des personnes qui voient + comme moi, nous sympathiserons; sinon je serai seul. Je suis fort + goste: retranch en moi-mme, je me moque de tout. J'espre me + faire de quoi vivre. Les gens qui ne me connatront pas me + classeront parmi ceux avec qui je sympathise le moins: tant pis, + ils se tromperont. + + Pour avoir de l'influence, il faut arborer un drapeau et tre + dogmatique. Allons, tant mieux pour ceux qui en ont le coeur. Moi, + j'aime mieux caresser ma petite pense et ne pas mentir. + + Que si, par un retour qui n'est pas sans exemple, une telle manire + devient influente, c'est bon; on viendra moi, mais je ne me + mlerai pas ces tourbes. J'aurais pu mettre dans la + classification que je faisais tout l'heure une catgorie de plus: + ceux qui ne voient rien au-dessus de l'action et prennent le + christianisme comme un moyen d'action: esprits communs, si on les + compare au penseur. Celui-l est le Jupiter Olympien, l'homme + spirituel qui juge tout et n'est jug par personne. Que les mes + simples possdent beaucoup de vrai, oh! mon Dieu! je le crois; mais + la forme sous laquelle elles le possdent ne peut suffire celui + dont la raison est en juste proportion avec les autres facults. + Cette facult limine, discute, pure, et impossible de l'touffer. + Ah! si j'avais pu, je l'eusse fait. Quant au _cupio omnes fieri_, + voici mon ide. Je ne l'applique qu' ma libert. Il faut, autant + que possible, se maintenir dans une position o l'on soit prt + virer de bord, alors que change le vent de la croyance. Et combien + de fois doit-il changer dans la vie? Cela dpend de sa longueur. + Or, un lien n'est pas ce qu'il y a de plus propre cela. On + respecte plus la vrit en se tenant dans une position telle qu'on + puisse lui dire: Trane-moi o tu voudras; je suis prt. Un + prtre ne peut pas dire cela commodment. Il lui faut plus que du + courage pour reculer. S'il n'est pas cleste, aprs cela, il est + horrible; et cela est si vrai, que je ne vois pas un seul beau type + en ce genre, pas mme M. de Lamennais. Il faut marcher et se + dclarer trs positivement: Je verrai toujours comme j'ai vu par + le pass, et je ne verrai pas autrement. Comment vivre un instant + en se disant cela? + + Quant l'affaire de M. X., en dehors de toute considration + personnelle, voici mon syllogisme. On ne doit pas jurer de ce dont + on n'est pas sr. Or, on n'est pas sr de ne pas changer de + croyance l'avenir, quelque certitude qu'on ait du prsent et du + pass. Donc... Moi aussi, autrefois, j'aurais jur, et pourtant... + + Ce que vous dites des antagonistes du christianisme est trs vrai. + J'ai mme fait incidemment sur ce point des recherches assez + curieuses qui, compltes, pourraient faire une histoire + intressante, intitule: _Histoire de l'incrdulit dans le + christianisme_. Les rsultats paratraient triomphants aux + orthodoxes et surtout le premier, savoir que le christianisme n'a + gure t attaqu jusqu'ici qu'au nom de l'immoralit et des + doctrines abjectes du matrialisme, par des polissons, en un mot. + Voil le fait et je le prouverai. Mais j'explique cela. ces + poques-l, on devait croire aux religions. C'tait la loi d'alors; + et ceux qui n'y ont pas cru ont t en dehors de l'ordre commun. Il + est temps qu'un autre ordre commence. Je crois mme qu'il a + commenc, et la dernire gnration de l'Allemagne en a offert + d'admirables exemples: Kant, Herder, Jacobi, Goethe mme. + + Mon cher ami, excusez-moi, je vous prie, de vous crire de la + sorte. Mais je fais pour vous ce que je ne fais pas pour ce que + j'ai de plus cher au monde, ma soeur, par exemple, qui hier j'ai + expdi une lettre d'un quart de page, tant je suis accabl de + travail. Je me dlecte en songeant aux conversations que nous + aurons ensemble, aprs mon examen surtout, car alors je prendrai + mes vacances. J'aurais pourtant encore mille choses vous dire sur + ce que vous me dites de vous. L encore, je jouerais le rle + rfutatif, meilleur droit sans doute. Mon ami, concevoir + certaines choses, c'est tre appel les raliser. + + Adieu, mon trs cher... Croyez mon affection toute sincre. + + + + +NOTES + + +[1: Le jour mme o j'allais donner le bon tirer de cette feuille, la +mort de mon frre est venue rompre le dernier lien qui m'attachait aux +souvenirs du toit paternel. Mon frre Alain fut pour moi un ami bon et +sr; il me comprit, m'approuva, m'aima toujours. Sa claire et ferme +intelligence, sa grande puissance de travail, l'appelaient soit aux +carrires qui supposent l'tude des sciences mathmatiques, soit aux +fonctions de la magistrature. Les malheurs de notre famille lui firent +prendre une autre direction, et il traversa de dures preuves, o son +courage ne se dmentit pas un seul instant. Il ne se plaignit jamais de +la vie, quoique la vie n'ait gure eu pour lui que les rcompenses qu'on +se donne par les joies de l'intrieur. Celles-l sont assurment les +meilleures.] + +[2: M. Amiel, de Genve.] + +[3: J'crivais ce morceau Ischia, dans l'automne de 1875.] + +[4: Je raconterai peut-tre un jour ces histoires.] + +[5: Quels beaux chefs de _Landwehr_ ces gens-l eussent fait! On ne +remplacera pas cela.] + +[6: [Grec: ATHNAS DMOKRATIAS]. Le Bas, _Inscr._, I, 32e.] + +[7: Un consciencieux et infatigable chercheur, M. Luzel, sera, j'espre, +le Pausanias de ces petites chapelles focales et fixera par crit toute +cette magnifique lgende, la veille de se perdre.] + +[8: La forme ancienne est Ronan, qui se retrouve dans les noms de lieu, +_Loc-Ronan_, les eaux de Saint-Ronan (pays de Galles), etc.] + +[9: J'crivais ceci en 1876. La belle oeuvre de M. Victor Hugo a paru +depuis.] + +[10: Ce tableau a t trs bien trac par M. Adolphe Morillon: +_Souvenirs de Saint-Nicolas_. Paris, Lecoffre.] + +[11: Voir l'excellente notice que M. Foulon, maintenant archevque de +Besanon, a consacre M. l'abb Richard.] + +[12: Mes souvenirs se rapportent aux annes 1842-1845. Je pense que +depuis rien n'a chang.] + +[13: Paris, 1609, in-12.] + +[14: Premire dition, 1839; deuxime dition, fort augmente, 1845.] + +[15: Un crit qui reprsente mes ides philosophiques de cette poque, +mon essai sur l'_Origine du langage_, publi pour la premire fois dans +_la Libert de penser_ (septembre et dcembre 1848), marque bien la +manire dont je concevais le tableau actuel de la nature vivante comme +le rsultat et le tmoignage d'un dveloppement historique trs ancien.] + +[16: J'allai dernirement la Bibliothque nationale pour rafrachir +mes souvenirs sur _le Comte de Valmont_. En ayant t dtourn, je priai +M. Soury de parcourir pour moi l'ouvrage. J'tais curieux d'avoir son +impression. Voici ce qu'il me rpondit: + +J'ai bien tard vous faire connatre mon sentiment sur _le Comte de +Valmont, ou les garements de la raison_. C'est qu'il m'a fallu des +efforts presque hroques pour l'achever. Non que cet ouvrage ne soit +honntement pens et assez bien crit. Mais l'impression de mortel ennui +qui se dgage de ces milliers de pages permet peine d'tre quitable +pour cette oeuvre difiante de l'excellent abb Grard. On lui en veut +d'tre si ennuyeux. Vraiment, il et pu l'tre moins. + +Comme il arrive souvent, ce qu'il y a de meilleur en ce livre, ce sont +les notes, c'est--dire une foule d'extraits et de morceaux choisis, +tirs des crivains clbres des deux derniers sicles, surtout de +Rousseau. Toutes ces preuves, tous ces arguments apologtiques ruinent +malheureusement l'oeuvre de fond en comble, l'loquence et la dialectique +de Rousseau, de Diderot, d'Helvtius, d'Holbach, voire de Voltaire, +diffrant trs fort de celles de l'abb Grard. Il en est de mme des +raisons des libertins que rfute le marquis, pre du comte de Valmont. +Qu'il doit tre dangereux de prsenter avec tant de force les mauvaises +doctrines! Elles ont une saveur qui rend fades et insipides les +meilleures choses. Et ce sont celles-ci, les bonnes doctrines, qui +remplissent les six ou sept volumes du _Comte de Valmont_! L'abb Grard +ne voulait pas qu'on appelt ce livre un roman. De fait, il n'y a ni +drame ni action dans ces interminables lettres du marquis, du comte et +d'milie. + +Le comte de Valmont est un de ces incrdules qu'on doit souvent +rencontrer dans le monde. Esprit faible, prtentieux et fat, incapable +de penser et de rflchir par lui-mme, d'ailleurs ignorant et sans +connaissances d'aucune sorte sur aucun sujet, il oppose son malheureux +pre des foules de difficults contre la morale, la religion et le +christianisme en particulier, comme s'il avait le droit d'avoir une +opinion sur des matires dont l'tude demande tant de lumires et +consume tant d'annes. Ce que ce pauvre garon a de mieux faire, c'est +d'abjurer son inconduite, et il n'a garde d'y manquer presque chaque +tome. + +Le septime volume de l'dition de cet ouvrage, que j'ai sous les yeux, +est intitul: _la Thorie du bonheur, ou l'Art de se rendre heureux mis + la porte de tous les hommes, faisant suite au Comte de Valmont_. +Paris, Bossange, 1801, 11e dition. C'est un autre livre, quoi qu'en +dise l'diteur, et j'avoue n'avoir pas t sduit par cet art d'tre +heureux mis ainsi la porte de tout le monde.] + +[17: Ces vers sont d'Antonius, pote chrtien du IVe sicle.] + +[18: Qu'il me soit permis ce sujet de faire une remarque. On s'est +habitu, de notre temps, mettre _monseigneur_ devant un nom propre, +dire _monseigneur Dupanloup_, _monseigneur Affre_. C'est l une faute de +franais; le mot monseigneur ne doit s'employer qu'au vocatif ou +devant un nom de dignit. En s'adressant M. Dupanloup, M. Affre, on +devait dire: _monseigneur_. En parlant d'eux, on devait dire: _monsieur +Dupanloup_, _monsieur Affre_, _monsieur_ ou _monseigneur l'archevque de +Paris_, _monsieur_ ou _monseigneur l'vque d'Orlans_.] + +[19: _Lucta mea_, Gense, XXX, 8.] + +[20: Il se nommait Franois Liart. C'tait une trs honnte et trs +droite nature. Il mourut Trguier dans les derniers jours de mars +1845. Sa famille me fit rendre, aprs sa mort, les lettres que je lui +avais crites; je les ai toutes.] + +[21: M. l'abb Cognat, cur de Notre-Dame des Champs, qui fut, avec M. +Foulon, actuellement archevque de Besanon, mon meilleur ami au +sminaire, a communiqu au _Figaro_ (3 avril 1879) et publi dans _le +Correspondant_ (10 mai, 10 juin et 10 juillet 1882) divers extraits de +lettres de moi crites la mme date que celle que je donne ici. +J'aimerais certes relire toutes ces lettres, qui me rappelleraient +bien des nuances d'un tat d'me disparu depuis trente-sept ans. Pour +moi, M. Foulon et M. Cognat sont d'anciens amis, qui me sont rests trs +chers. Pour eux, j'espre que je suis cela aussi; mais je dois tre de +plus un adversaire du dogme qu'ils professent, quoique, vrai dire, +dans l'tat d'esprit o je suis, il n'y ait rien ni personne dont je +sois l'adversaire. Depuis nos anciennes relations, je n'ai revu M. +Cognat qu'une seule fois: c'tait aux funrailles de M. Littr. Nous +tions en chappe tous les deux, lui comme cur, moi comme directeur de +l'Acadmie; nous ne pmes causer.] + +[22: Il s'agit ici d'une ducation prive dont il fut question pour moi +durant quelque temps.] + +[23: Maintenant rue de l'Abb-de-l'pe.] + +[24: Recueil de cantiques du XVIe sicle, de la plus extrme navet. +J'ai le vieux volume de ma mre; peut-tre le dcrirai-je un jour.] + +[25: J'ajouterai mme envers les animaux. Il me serait impossible de +manquer d'gards envers un chien, de le traiter rudement et avec un air +d'autorit.] + +[26: Voir ci-dessus, V.] + +[27: M. Cognat se contente d'analyser ce qui suit en ces termes: M. +Renan entre ensuite dans quelques dtails sur sa prparation l'examen +d'admission l'cole normale et la licence s lettres. Quant +l'examen du baccalaurat qu'il n'a pas encore pass, il s'en inquite +peu. Il a eu cependant de grandes difficults pour s'y faire admettre et +ne s'en est tir qu'en produisant un certificat d'tudes domestiques, +malgr la rpugnance que lui inspirait ce moyen obreptice. Il n'avait +pas cru devoir se refuser une facult que tout le monde s'accordait et +qui semblait tolre par la loi du monopole de l'enseignement +universitaire, afin de diminuer l'odieux de sa prescription. Quoi qu'il +en soit, ajoute-t-il, je lui en veux beaucoup de m'avoir forc mentir; +et le directeur de l'cole normale qui venait, aprs cela, me vanter la +libralit de l'Universit!] + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Souvenirs d'enfance et de jeunesse, by +Ernest Renan (1823-1892) + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE *** + +***** This file should be named 31440-8.txt or 31440-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/1/4/4/31440/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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