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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire littéraire d'Italie (1/9) + +Author: Pierre-Louis Ginguené + +Editor: Pierre-Claude-François Daunou + +Release Date: February 27, 2010 [EBook #31432] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITTÉRAIRE D'ITALIE (1/9) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + + +HISTOIRE LITTÉRAIRE +D'ITALIE. + + + + +[Illustration: GINGUENÉ, +_Membre de l'Institut de France_.] + + + + +HISTOIRE LITTÉRAIRE +D'ITALIE, + +par P. L. GINGUENÉ, +DE L'INSTITUT DE FRANCE. + +SECONDE ÉDITION, + +REVUE ET CORRIGÉE SUR LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR, +ORNÉE DE SON PORTRAIT, ET AUGMENTÉE D'UNE NOTICE HISTORIQUE +par M. DAUNOU. + + +TOME PREMIER. + + +A PARIS, +CHEZ L. G. MICHAUD, LIBRAIRE-EDITEUR, +PLACE DES VICTOIRES, N°. 3. + +M. DCCC. XXIV. + + + + +NOTICE +SUR +LA VIE ET LES OUVRAGES +DE M. GINGUENÉ. + + +Pierre-Louis Ginguené, né à Rennes, le 25 avril 1748, fit avec +distinction ses études au collège de cette ville: il y était condisciple +de Parny, au moment où les jésuites en furent expulsés[1]. Mais c'était +au sein de sa propre famille, peu riche et fort considérée, que Ginguené +avait puisé le sentiment du véritable honneur et le goût des lettres. + + [1] V. _son Épître à Parny_. + + Ton amitié m'est chère...... + De ce doux sentiment, le germe précieux + Dès long-temps dans nos cÅ“urs naquit sous d'autres cieux. + Ton enfance enlevée à ton île africaine + Vint aborder gaîment la rive armoricaine: + Tu parus au lycée, où, docile écolier, + J'avais vu sans regret le bon Duchatelier + Aux enfans de Jésus enlever la férule. + + (Duchatelier avait été le premier principal du collège de + Rennes après l'expulsion des jésuites.) + +Il devait aux lumières et aux soins de son père ses progrès rapides et +la bonne direction de ses études. Ses autres maîtres lui avaient appris +les langues grecque et latine: il acquit de lui-même des connaissances +plus étendues et plus profondes; la littérature latine lui devint +familière; et entre les chefs-d'Å“uvre modernes, il étudia surtout ceux +de l'Italie et de la France. Il lut aussi de très-bonne heure et dans +leur langue les meilleurs livres anglais, et avant 1772, son instruction +embrassait déjà presque tous les genres que l'on a coutume de comprendre +sous les noms de belles-lettres, d'histoire et de philosophie. Quand les +goûts littéraires sont à la fois si vifs et si heureusement dirigés, ils +prennent bientôt les caractères de la science et du talent. Ginguené, +dans sa jeunesse, et avant de sortir de Rennes, était un homme éclairé, +un littérateur habile, un écrivain exercé: il était de plus un +très-savant musicien; car il avait porté dans l'étude de cet art, qu'il +a toujours chéri, l'exactitude sévère qu'il donnait à ses autres +travaux. Il aimait mieux ignorer que savoir mal; il voulait jouir de ses +connaissances et non pas s'en glorifier. + +C'est depuis long-temps en France un résultat fâcheux des circonstances +ou des dispositions politiques, qu'un jeune homme d'un mérite éminent +soit presque toujours attiré par ce mérite même dans la capitale, et +qu'il y demeure fixé par ses succès. Ginguené arriva pour la première +fois à Paris en 1772. Il avait composé à Rennes, entre autres pièces de +vers, la _Confession de Zulme_; il la lut à quelques hommes de lettres, +particulièrement à l'académicien Rochefort. Elle circula bientôt dans +le monde; Pezai, Borde et un M. de la Fare se l'attribuèrent: on +l'imprima défigurée en 1777, dans la Gazette des Deux-Ponts. «Cela me +devint importun, dit Ginguené lui-même; je me déterminai à la publier +enfin sous mon nom et avec les seules fautes qui étaient de moi. Elle +parut dans l'Almanach des Muses de 1791. Je changeai tout le début, je +corrigeai quelques négligences un peu trop fortes; il en restait encore +plusieurs que j'ai tâché d'effacer depuis..... On a vu plusieurs fois +des plagiaires s'attribuer l'Å“uvre d'autrui, mais non pas, que je sache, +attaquer le véritable auteur comme si c'était lui qui eût été le +plagiaire. C'est ce que fit pourtant M. Mérard de Saint-Just. Quelques +amis des vers s'en souviennent peut-être encore; les autres pourront +trouver, dans le Journal de Paris de janvier 1779, les pièces de ce +procès bizarre.» + +Ailleurs Ginguené nous apprend que, fort jeune encore, et dans la +première chaleur de son goût pour la poésie italienne, il entreprit de +tirer de l'énorme Adonis de Marini, un poëme français en cinq chants. Le +troisième, le quatrième et ce qu'il avait fait du dernier, lui ont été +dérobés: il a publié les deux premiers dans un recueil de poésies où se +retrouvent aussi plusieurs des pièces de vers qu'il a composées depuis +1773 jusqu'en 1789, et dont la plupart avaient été insérées dans des +journaux littéraires ou dans les Almanachs des Muses. La _Confession de +Zulmé_ conserve, à tous égards, le premier rang parmi ces compositions; +mais il y a de l'esprit, de la grâce, et un goût très-pur dans toutes +les autres. + +Dès 1775, il commença de publier dans les journaux des articles de +littérature, genre de travail auquel il a consacré, jusques dans les +dernières années de sa vie, les loisirs que lui laissaient de plus +importantes occupations. Ce sont en général d'excellens morceaux de +critique littéraire; et si l'on en formait un recueil bien choisi, comme +Ginguené lui-même s'était promis de le faire un jour, ce serait un +très-utile supplément aux meilleurs cours de littérature moderne; il +offrirait le modèle d'une critique ingénieuse et sévère, quelquefois +savante et profonde, souvent piquante et toujours décente. Durant +plusieurs années, Ginguené a travaillé au _Mercure de France_, avec +Marmontel, La Harpe, Chamfort, MM. Garat et Lacretelle aîné. + +Le célèbre compositeur Piccini, arrivé à Paris à la fin de l'année 1776, +parvint, non sans peine, à mettre sur le théâtre lyrique sa musique +nouvelle du Roland de Quinault. Une guerre s'alluma entre les partisans +de Piccini et ceux de Gluck, qui, depuis 1774, avait obtenu de brillans +succès sur la même scène, par les opéras d'Iphigénie en Aulide, +d'Alceste, d'Orphée, et d'Armide. Chacun des deux rivaux donna une +Iphigénie en Tauride en 1779. Depuis long-temps aucune querelle +littéraire ni même politique, n'avait pris en France un si violent +caractère. A la tête du parti, ou, comme dit La Harpe, de la faction +gluckiste, on distinguait Suard et l'abbé Arnauld, Marmontel, +Chastellux, et La Harpe lui-même se donnaient pour les chefs des +Piccinistes. Ginguené, qui embrassa vivement cette dernière cause, avait +sur ceux qui la combattaient et encore plus sur ceux qui la défendaient, +l'avantage de savoir parfaitement la musique. L'oubli profond où cette +querelle alors si bruyante est aujourd'hui ensevelie, couvre tous les +pamphlets qu'elle fit naître, y compris les lettres anonymes de Suard, +et même les écrits publiés à cette époque par Ginguené[2]; mais ce +qu'ils contenaient de plus instructif se retrouve dans la notice qu'il a +imprimée en 1801[3] sur la vie et les ouvrages de Piccini, qui venait de +mourir en 1800 et dont il était resté l'intime ami. + + [2] L'un des plus piquans est intitulé: _Lettre de + Mélophile_. Naples (Paris, chez Valleyre), 1783, 26 pages + in-8°. Ginguené a inséré plusieurs articles sur le même sujet + dans le Mercure de France. + + [3] Paris, chez la veuve Panckoucke, an IX, in-8°., 146 + pages, y compris les notes. + +En 1780, Ginguené obtint une place dans les bureaux du ministère des +finances, alors appelé contrôle général: il avait besoin d'employer +ainsi une partie de son temps pour être en état de consacrer l'autre à +des travaux littéraires. La fonction de simple commis pouvait sembler +fort au-dessous de ses talons: il la sut élever jusqu'à lui, en y +portant les habitudes honorables qui lui étaient naturelles, une +exactitude assidue, une probité inflexible, et un respect constant pour +les plus minutieux devoirs. Il s'y faisait remarquer par la netteté de +ses calculs et par une écriture élégante, qu'on a comparée à celle de +Jean-Jacques Rousseau, et avec un peu plus de justesse ou d'apparence +aux caractères de Baskerville. En acceptant cet emploi, Ginguené composa +une pièce de vers intitulée dans le recueil de ses poëmes. _Epître à mon +ami, lors de mon entrée_ DANS LES BUREAUX _du contrôle général_. Quand +la pièce parut en 1780, le titre portait: _lors de mon entrée_ AU +CONTRÔLE GÉNÉRAL; ce qui a donné lieu à quelques plaisanteries de +Rivarol et de Champcenets. + +Ginguené concourut sans succès, en 1787 et 1788, pour deux prix, l'un de +poésie, l'autre d'éloquence, proposés par l'Académie française. Il +s'agissait de célébrer en vers le dévouement du prince Léopold de +Brunswick, qui s'était précipité dans l'Oder, en voulant sauver des +malheureux. La pièce de Ginguené obtint d'autres suffrages que ceux des +académiciens; il eut toujours de la prédilection pour ce poëme, qui, +durant trois années, lui avait donné inutilement beaucoup de peine, et +dont il ne se dissimulait pas les défauts: il l'a inséré, en 1814, dans +le recueil de ses poésies diverses. Le sujet du prix d'éloquence était +national: on demandait un éloge de Louis XII. Le concours fut nombreux, +et Ginguené, déjà quadragénaire, se laissa entraîner dans cette lice par +ses affections patriotiques; il avait besoin de louer un roi dont la +mémoire était restée chère a tous les Français, et particulièrement aux +Bretons. Son ouvrage, imprimé avec des notes, en 1788[4], est +remarquable par une profonde connaissance du sujet, et par une +expression franche des plus honorables sentimens; mais il est possible +qu'au sein de l'Académie, l'auteur ait été reconnu par quelques-uns de +ses juges, dont il avait été l'antagoniste dans la querelle musicale; et +d'ailleurs, on doit convenir que cet éloge un peu long, et plus +instructif qu'académique, n'est pas ce que Ginguené a écrit de mieux en +prose; c'est néanmoins un fort bon discours, plein de raison et semé de +traits ingénieux. + + [4] A Paris, chez Debray, 86 pages in-8°.--Dans la Biographie + universelle (art. Louis XII), il est dit que «parmi les + ouvrages envoyés au concours, on a imprimé ceux de MM. Noël, + Barrère, Florian et Langloys». Il était décidé que celui de + Ginguené n'obtiendrait de mention nulle part. + +La conduite de Ginguené depuis 1789, au milieu des troubles civils, a +été si noble et si pure qu'on ne peut avoir aucun motif de dissimuler +ses opinions politiques. D'ailleurs on voudrait en vain s'en taire: ses +écrits antérieurs à cette époque respiraient déjà l'amour de la liberté, +et ceux qu'il composa depuis, tinrent toutes les promesses que l'auteur +avait données jusqu'alors. Il célébra par une ode l'ouverture des +états-généraux; et en même temps qu'il continuait d'insérer dans les +journaux des articles de littérature, et qu'avec Framery, il publiait +dans l'Encyclopédie méthodique, les premiers tomes du Dictionnaire de +musique, il coopérait avec Cérutti et Rabaud Saint-Étienne, à la +rédaction de la Feuille villageoise, destinée à répandre dans les +campagnes des notions d'économie domestique et rurale, et la plus saine +instruction civique. Les sages principes et le ton modéré de cette +feuille, contrastaient avec la violence ou la feinte exaltation de la +plupart des écrits périodiques du même temps. On attribue à Ginguené une +brochure (de 156 pages in-8°.) imprimée en 1791, et intitulée de +_l'autorité de Rabelais dans la révolution présente_; elle a eu, à cette +époque beaucoup de succès: c'était un tissu d'extraits de ce facétieux +écrivain, mais choisis avec goût, enchaînés avec art, et habilement +traduits ou commentés quand ils avoient besoin de l'être. Un plus +véritable ouvrage, publié sous le nom de Ginguené, en la même année, a +pour titre: _Lettres sur les confessions de J.-J. Rousseau_ (147 pages +in-8°.). Ces lettres sont au nombre de quatre, et suivies de notes +historiques: un éclatant et digne hommage y est rendu au génie et aux +infortunes du citoyen de Genève. On y pourrait désirer un peu plus +d'impartialité, et révoquer en doute les torts que Ginguené impute à +D'Alembert et à quelques autres personnages. Pour ceux de Voltaire, ils +sont publics; et ceux de Grimm, inexcusables: peut-être les uns et les +autres ne sont-ils nulle part plus franchement exposés que dans ces +lettres; mais il s'en faut que tous les soupçons de Jean-Jacques aient +été aussi bien fondés que ceux-là ; et il était possible d'examiner de +plus près, de mieux éclaircir l'histoire des malheurs et des égaremens +de cet illustre écrivain. Ce qu'on avouera du moins, en relisant ces +quatre lettres, c'est qu'il y règne, malgré la douce élégance du style, +une morale très-austère. La Harpe y a répondu avec plus de sécheresse +que de logique, par des articles du Mercure de France, en 1792. + +Ginguené, dans cet ouvrage et dans la Feuille villageoise, avait trop +ouvertement professé l'amour de la justice, la haine du désordre et des +violences, pour échapper aux fureurs de l'ignoble tyrannie qui régna sur +la France en 1793 et 1794. Comme son ami Chamfort, comme la plupart des +hommes éclairés et vertueux de cette époque, il fut calomnié, espionné, +arrêté et jeté dans les cachots. Sa carrière allait finir, si le jour de +la délivrance se fût fait un peu plus long-temps attendre. Il sortit de +sa prison tel qu'il y était entré, ami des lettres, des lois et de la +liberté: comme il n'avait jamais fait de dithyrambe en l'honneur de +l'anarchie, il ne se crut pas tenu de redemander le despotisme; et +n'ayant jamais porté de bonnet rouge, il n'avait ni à déposer, ni à +prendre la livrée d'aucune faction. Il retrouvait une patrie: il +continua de la servir, et ne sentit pas le besoin de se venger autrement +des insensés qui l'avaient opprimé comme elle. + +Chamfort ne survivait point à cet effroyable désastre: le premier soin +de Ginguené fut d'honorer sa mémoire. Il recueillit et publia ses +Å“uvres, en y joignant, sous le titre de notice, un tableau très-animé de +sa vie, de ses travaux littéraires et de son caractère moral. Il l'a +peint «excellent fils, ami sincère et dévoué, de la probité la plus +intacte et du commerce le plus sûr; officieux et d'une délicatesse +extrême dans la manière d'obliger, fier comme il faut l'être quand on +est pauvre, mais aussi éloigné de l'orgueil que de la bassesse; +désintéressé jusqu'à l'excès, et incapable de mettre un seul instant en +balance ses avantages avec ceux de la vérité et de la justice.» Il +appartient à ceux qui ont connu particulièrement Chamfort, de décider si +ce portrait est fidèle; mais c'est bien sûrement celui de Ginguené +lui-même. + +On avait commencé, en 1791, la collection des _Tableaux historiques de +la révolution française_, et Chamfort avait fourni le texte des treize +premières livraisons; Ginguené a continué ce travail jusqu'à la +vingt-cinquième, et n'a point coopéré aux quatre-vingt-huit suivantes. +Le projet de la _Décade philosophique_ remonte aussi aux derniers jours +de la vie de Chamfort, en avril 1793; Ginguené a été l'un des principaux +rédacteurs de ce journal littéraire depuis 1795 jusqu'en 1807. + +Aussitôt après la chute de l'horrible décemvirat, la carrière des +fonctions civiles s'ouvrit pour Ginguené: il devint membre de la +commission exécutive d'instruction publique, et demeura le directeur +général de cette branche d'administration, depuis le rétablissement du +ministère de l'intérieur à la fin de 1795 jusqu'en 1797. On lui dut la +réorganisation des écoles; et néanmoins, en remplissant des devoirs si +graves avec tout le zèle qu'ils exigeaient, il trouvait encore des +momens à consacrer à des compositions littéraires. Il a, dans cet +intervalle, publié des observations sur l'un des ouvrages de Necker[5], +et coopéré aux travaux de l'Institut. Au moment où se formait cette +société savante, il avait été appelé à y prendre place dans la classe +des sciences morales et politiques. Quelquefois il a rempli, au sein de +cette classe, la fonction de secrétaire, qui alors n'était point +perpétuelle, et il y a lu divers morceaux qui depuis ont été insérés +soit dans ses propres ouvrages, soit en des recueils académiques. Nous +trouvons par exemple dans le tome VII des _Notices des manuscrits_, les +résultats des recherches qu'il avait faites sur un poëme italien que +l'on croyait inédit, et qu'on attribuait à Fédérico Frezzi, l'auteur du +Quadrireggio, mais qui n'était réellement qu'une mauvaise copie du +_Dittamondo_, de Fazio degli Uberti, depuis long-temps imprimé. Les +erreurs commises sur ce point par le père Labbe, par le Quadrio, par +Tiraboschi, sont relevées dans cette courte dissertation, avec une +clarté parfaite et une élégance peu commune en de telles discussions. + + [5] _De M. Necker et de son livre, intitulé: De la Révolution + française, par P.L. Ginguené, de l'Institut national de + France_. Paris, an V, in-8°., 94 pages extraites en grande + partie de la Décade. Il y a dans cet écrit quelques idées qui + se ressentent un peu trop de l'époque où il a été composé; + mais la note au bas des pages 77 et 78 offre un exposé + sincère de la conduite et des opinions politiques de + Ginguené; et les pages suivantes contiennent une excellente + critique littéraire du style, souvent fort étrange, de M. + Necker. + +Ces deux années de la vie de Ginguené en ont été peut-être les plus +heureuses; car il n'était distrait de ses études que par des fonctions +publiques qui se rattachaient elles-mêmes aux sciences, aux lettres et +aux arts. Vers la fin de 1797, il partit pour Turin en qualité de +ministre plénipotentiaire de la France. S'il n'eût fallu, pour remplir +cette mission difficile, que beaucoup de sagacité, d'urbanité et de +franchise, il aurait pu s'y promettre des succès; mais s'il fallait de +l'astuce et de la souplesse, c'étaient là des talens qui devaient lui +manquer toujours et un art dont il n'avait pas fait l'apprentissage. Il +ne passa que sept mois en Piémont, et à l'exception d'un voyage de +quelques jours à Milan en 1798, il ne put exécuter le projet qu'il avait +dès long-temps formé, de visiter toutes les parties de l'Italie. Il a +exprimé ce regret en 1814 dans l'une des notes qui accompagnent ses +poésies diverses. «Des travaux, dit-il, dont j'avais l'idée, et que j'ai +publiés depuis, ont prouvé que ce n'était point une simple fantaisie de +curieux que je voulais satisfaire. Des milliers de Français ont été +envoyés dans cette Italie, dont la langue, les mÅ“urs, la littérature, +les arts leur étaient totalement étrangers: il était écrit que je +n'aurais pas ce bonheur; et je mourrai probablement sans avoir vu le +beau pays dont je me suis occupé toute ma vie.» + +De retour à Paris et à sa campagne de St.-Prix, Ginguené avait repris le +cours de ses travaux paisibles, lorsqu'à la fin de l'année 1799, il fut +élu membre du tribunat. Le devoir qu'il avait à remplir en cette qualité +était de résister aux entreprises d'un ambitieux qui venait de s'emparer +à main armée d'une magistrature suprême, et qui aspirait à concentrer en +lui seul tous les droits et tous les pouvoirs. On voyait trop que ce +parvenu n'aurait assez ni de probité, ni de lumières, pour mettre de +lui-même un terme à ses usurpations au dedans, ni à ses conquêtes au +dehors; et, qu'abandonné à son audace aveugle, il allait courir de +succès en succès à sa perte, et compromettre, avec sa propre fortune, +des intérêts bien plus chers, la liberté publique, l'indépendance, et, +s'il se pouvait, l'honneur même de la nation française. Il s'agissait de +le contenir au moins dans les limites légales de l'autorité, déjà +beaucoup trop étendue, dont il venait de s'investir. Ginguené s'est +montré fidèle à cette obligation sacrée: son caractère, ses opinions, +ses habitudes morales l'entraînèrent et le fixèrent dans les rangs +périlleux de l'opposition. Inaccessible aux séductions et supérieur aux +menaces, il ne laissa aucun espoir d'obtenir de lui de lâches +complaisances. S'il avait pu être tenté d'en avoir, il en eût été assez +détourné par l'ignominie des faveurs même qui les devaient récompenser. +On s'abuserait néanmoins si l'on supposait que ses efforts et ceux de +ses collègues tendissent alors à renverser un gouvernement qu'ils +s'étaient engagés à maintenir. C'est une idée qui ne vient pas aux +hommes qui ont une conscience: leur respect pour les devoirs qu'ils ont +consenti à s'imposer est la plus sûre des fidélités. Les circonstances +déplacent les intérêts et les vains hommages; la loyauté seule enchaîne. +Le but auquel aspirait Ginguené en 1800, 1801 et 1802, au sein du +tribunat, était de conserver ce qui subsistait encore de lois, d'ordre +et de liberté en France. Voilà ce qu'il voulait inflexiblement, ce qu'il +réclamait en toute occasion, avec une énergie que l'on trouva +importune. Son discours contre l'établissement des tribunaux spéciaux, +c'est-à -dire inconstitutionnels et tyranniques, excita l'une des plus +violentes colères de cette époque, et provoqua, au lieu de réponse, une +invective grossière qui, dans le Journal de Paris, fut attribuée au +héros accoutumé à vaincre toutes les résistances et toutes les libertés. +Peu de mois après on commença l'épuration du tribunat, et Ginguené fut +compris parmi les vingt premiers éliminés. Le héros daigna garder contre +lui des ressentimens qui depuis s'amortirent tant soit peu, et ne +s'éteignirent jamais. Ginguené, dans les quatorze années suivantes de sa +vie, n'est plus rentré dans la carrière politique; mais il s'est élevé à +des rangs de plus en plus honorables dans la république des lettres. + +Il commença, dans l'hiver de 1802 à 1803, au sein de l'Athénée de Paris, +un cours de littérature italienne, qu'il reprit en 1805 et 1806, et qui +attira toujours une grande affluence d'auditeurs. Beaucoup de +littérateurs éclairés le suivaient assidûment, et y trouvaient, au +milieu des plus agréables détails, cette exactitude sévère qui +caractérise la véritable instruction, et dont les exemples avaient été +jusqu'alors fort rares dans les chaires de littérature. Quelques-unes de +ces leçons, celles qui se retrouvent dans une partie du premier volume +de l'Histoire littéraire d'Italie, avaient été prononcées à l'Athénée, +lorsqu'en 1803 un arrêté des consuls abrogea la loi qui avait organisé +l'Institut, abolit la classe des sciences morales et politiques, et +rétablit l'Académie française et l'Académie des inscriptions, sous les +noms de classe de la langue et de la littérature française, et de classe +d'histoire et de littérature ancienne. Peu de mois auparavant une +commission avait été formée au sein de l'ancien Institut, pour rédiger +un dictionnaire de la langue française; mais on feignit de trouver +étrange que cette commission, dont Ginguené était membre, n'eût point +achevé ce travail en une demi-année. On se plaignait sérieusement de +cette lenteur, surtout dans le Journal de Paris, et on la présentait +comme la plus décisive raison de ressusciter une académie française, qui +serait bien plus diligente, et qui en effet n'a cessé, depuis 1803 +jusqu'à ce jour, de préparer une édition nouvelle de ce dictionnaire. +Lorsqu'on publia en 1803 la première liste de la classe de littérature +française, plusieurs personnes croyaient y rencontrer le nom de +Ginguené, se figurant qu'il y était assez appelé par le genre de ses +talens, de ses études et de ses ouvrages; mais les rédacteurs de ces +listes en avaient jugé autrement. On pourrait observer que parmi les +membres de l'Institut, qui alors réglaient ainsi les rangs de leurs +confrères, figuraient quelques-uns de ceux qui depuis ont été exclus de +l'une et de l'autre de ces académies; mais remarquons seulement qu'ils +avaient omis le nom de Ginguené même sur le tableau des membres de la +classe d'histoire et de littérature ancienne, en sorte qu'il ne se +retrouvait nulle part; exclusion qui eût été par trop honorable, +puisqu'elle eût été l'unique[6]. Ce n'était qu'une inadvertance, malgré +le soin extrême qu'on avait apporté à cette classification. Il advint +que David Leroi et l'ex-bénédictin Poirier, compris dans ce premier +tableau, moururent fort peu de jours après sa publication, et laissèrent +deux places vacantes. On remplit l'une par le nom de Ginguené, et M. +Joseph Bonaparte fut appelé, _par voie d'élection_, à la seconde. + + [6] On dit qu'un homme de cour alors puissant, était allé + visiter dans les bureaux de l'intérieur la liste du nouvel + institut, et en avait effacé le nom de Ginguené pour y mettre + le sien propre. + +Ginguené, dès 1803, lut à la classe de littérature ancienne les premiers +chapitres de son histoire littéraire d'Italie; il voulait profiter des +lumières de ses collègues, surtout en ce qui concernait la littérature +arabe dans le quatrième de ces chapitres; et il eût continué ces +lectures, s'il n'eût craint de s'engager peut-être en d'inutiles +controverses: plus tard, il a lu à cette compagnie savante les articles +relatifs à Machiavel et à l'Alamanni, insérés depuis dans les tomes VIII +et IX de son ouvrage. La classe de littérature ancienne avait aussi +entendu la lecture de sa traduction en vers du poëme de Catulle sur les +noces de Thétis et de Pélée, ainsi que la préface qui contient +l'histoire critique de ce poëme. Tout ce travail a été publié en 1812 +avec des corrections, des additions, des notes et le texte latin[7]. + + [7] A Paris, chez MM. Michaud, in-18, 252 pages. + +La _Décade_, continuée depuis 1805, sous le titre de _Revue_, fut +supprimée en 1807, au grand regret de tous les amis des lettres et de la +saine critique. Ginguené a coopéré depuis à quelques autres journaux +littéraires; mais la classe de littérature ancienne le chargea, en cette +même année 1807, de travaux plus importans. L'un consistait à rédiger +chaque année l'analyse de tous les mémoires lus dans son sein; il a +pendant sept ans rempli cette tâche. Il lisait ces exposés aux séances +publiques annuelles, et leur donnait un peu plus d'étendue en les +livrant à l'impression Réunis, ils offrent un précis historique des +travaux de cette compagnie depuis 1807 jusqu'en 1813[8], et il serait +superflu d'ajouter que la clarté de la diction et l'élégance des formes +y conservent partout aux matières ce qu'elles ont d'importance et +d'intérêt. En même temps, Ginguené avait été nommé membre de la +commission établie pour continuer l'histoire littéraire de la France, +dont il existait douze tomes in-4°., publiés par les Bénédictins. Les +quatre derniers ne correspondaient encore qu'à la première moitié du +douzième siècle; et pour atteindre l'année 1200, sans changer de +méthode, il a fallu composer trois autres volumes qui ont paru en 1814, +1817 et 1820. Tous trois contiennent plusieurs morceaux de Ginguené; +morceaux qui par la nature même de leurs sujets, tiennent de plus près +que beaucoup d'autres aux annales de la littérature française proprement +dite; car ils concernent les trouvères et les troubadours. Ginguené +avait déjà rattaché l'histoire des poëtes provençaux à celle des poëtes +italiens, dans le troisième chapitre de son grand ouvrage: il fait ici +plus particulièrement connaître la vie et les productions d'environ +quarante troubadours du douzième siècle, tels que Guillaume IX, comte de +Poitou, Arnauld Daniel, Pierre Vidal, etc. Il a consacré dans ce même +recueil de pareils articles aux trouvères, c'est-à -dire aux poëtes +français ou anglo-normands de cette même époque, par exemple à Benoît de +Sainte-Maure, Chrétien de Troyes, Lambert Li-Cors, Alexandre de Paris. +Ajoutons que presque toutes les notices relatives à des poëtes latins +dans ces trois volumes sont aussi de Ginguené; on y peut distinguer +celles qui concernent Léonius, Pierre le Peintre, et Gautier, l'auteur +de l'Alexandréide. + + [8] Ces exposés analytiques ont été continués en 1814 et 1815 + par le rédacteur de cette notice. + +Pour se délasser d'études si sérieuses, Ginguené composait des fables +qu'il a publiées au nombre de cinquante en 1810[9]. Les sujets, presque +tous empruntés d'auteurs italiens, Capaccio, Pignotti, Bertola, Casti, +Gherardo de' Rossi, Giambattista Roberti, se sont revêtus, en passant +dans notre langue, de formes aimables et piquantes. En ce genre +difficile, la plus grande témérité est d'imiter Lafontaine; il est moins +périlleux et plus modeste d'essayer de faire autrement que lui, et c'est +ce qu'a tenté Ginguené, avec un succès peu éclatant, mais réel et +supérieur peut-être à celui qu'il s'était promis; car il n'avait cherché +que son propre amusement dans ces compositions ingénieuses. On s'aperçut +du caractère épigrammatique de ces apologues; le journal de Paris en +dénonça cinq ou six et accusa l'auteur d'avoir de l'humeur contre +quelqu'un. Ginguené avait pourtant soumis son recueil de fables à la +censure qui en avait supprimé six, et mutilé deux ou trois autres; il a +depuis, en 1814, réparé ces altérations et ces omissions en publiant dix +fables nouvelles[10] avec les poésies diverses ci-dessus indiquées. + + [9] A Paris, chez MM. Michaud frères, in-18, 247 pages. + + [10] Ibid. in-18, 306 pages. + +Une édition des poëmes d'Ossian, traduits par Letourneur, parut en 1810, +ayant pour préliminaire un mémoire de Ginguené sur l'état de la question +relative à l'authenticité de ces productions; c'est un excellent morceau +d'histoire littéraire[11] où tous les faits sont impartialement exposés, +et dont la conclusion est que probablement ces poésies ont été composées +en effet par un ancien barde. En 1811, il prit soin de l'édition des +Å’uvres du poëte Lebrun, et y attacha une notice historique, où se +reconnaît le langage de la vérité et de la justice autant que celui de +l'amitié. Les quatre premiers volumes de la Biographie universelle, +publiés aussi en 1811, contenaient plusieurs articles de Ginguené, qui +n'a pas cessé depuis de coopérer à ce recueil, le plus vaste, le plus +riche, et le plus varié qui existe en ce genre. Les morceaux qu'il y a +fournis se prolongent jusqu'au trente-quatrième volume, imprimé en 1823. +Il est vrai que les sujets sont quelquefois les mêmes qu'en certaines +parties de son histoire littéraire d'Italie; mais cette histoire finit +avec le seizième siècle, et c'est fort souvent à des littérateurs +italiens des trois siècles suivans que se rapportent les articles qu'il +a insérés dans la Biographie[12]. Réunis et disposés dans l'ordre +chronologique, ils offriraient une esquisse des annales de la +littérature italienne depuis l'an 1600 jusqu'à nos jours et formeraient +une sorte de supplément au principal ouvrage de Ginguené. + + [11] Il en a été tiré des exemplaires particuliers en 36 + pages in-8°. + + [12] Tels sont les articles: L. Adimari, Alfieri, + Algarotti... Bandini, Bianchini... Calogera, Casti, Chiari... + Fabroni, Facciolato, Filangieri, Filicaia, Fontanini, + Forcellini... Galiani, Goldoni... et un très-grand nombre + d'autres. Ginguené a d'ailleurs fourni à ce recueil des + articles étrangers à la littérature italienne, par exemple + ceux de Chamfort et de Cabanis. + +Les trois premiers volumes de cet ouvrage ont paru en 1811; les deux +suivans, en 1812; le sixième, en 1813[13]; et les trois derniers, en +1819, après la mort de l'auteur. Le septième est tout entier de lui, à +l'exception de quelques pages. Mais il n'y a guère qu'une moitié, tant +du huitième que du neuvième, qui lui appartienne. L'autre moitié est de +M. Salfi, qui, par ces supplémens, et par un tome dixième de sa +composition, imprimé en 1823, a complété les annales littéraires de +l'Italie jusqu'à la fin du seizième siècle. L'accueil honorable que +l'ouvrage de Ginguené a reçu en France, en Italie, en Allemagne, en +Angleterre, les traductions qui en ont été faites, et la seconde édition +qu'on en donne aujourd'hui, quatre ans après la publication des derniers +tomes de la première, ne nous laissent rien à dire ici sur le mérite de +ces neuf volumes. Il paraît que le public leur assigne un rang fort +élevé parmi les livres composés en prose française au dix-neuvième +siècle; qu'il y trouve un heureux choix de détails et de résultats, de +faits historiques et d'observations littéraires. Tiraboschi, dans une +bien plus volumineuse histoire, n'avait guère recueilli que des faits; +Ginguené y a su joindre, en un bien moindre espace, des considérations +neuves et des analyses profondes. Il s'était donné une très-riche +matière: il l'a disposée avec méthode, et sans chercher à la parer, il +s'est appliqué et il a réussi à lui conserver toute sa beauté naturelle. + + [13] A cette époque, le vice roi d'Italie fit remettre à + Ginguené une médaille d'or où sont gravés ces mots: _Al + Cavaliere P.L. Ginguené, dell' Istituto di Francia, ben + merito dell' Italiana letteratura. Decretuta dal vice-ré + d'Italia, il di 28 maggio 1813._ + +Cependant lorsqu'après la publication et le succès des six premiers +volumes, quelques-uns de ses amis, membres de l'Académie française, +s'avisèrent de le porter à une place vacante dans cette compagnie, et +lorsque, l'ayant fait consentir à cette candidature, ils croyaient avoir +vaincu le plus grand obstacle, on ne le jugea pas digne encore d'un si +grand honneur; et puisqu'il le faut avouer, il fut si peu sensible à ce +déplaisir, que personne en vérité n'eut à regretter ni à se réjouir de +le lui avoir donné: on l'avait, de tout temps, fort accoutumé à ces +mésaventures. Présenté une fois par l'Institut, une autre fois par le +Collége royal de France, pour remplir des chaires vacantes dans ce +dernier établissement, il n'obtint ni l'une ni l'autre, quoiqu'il eût +déjà montré à l'Athénée de Paris comment il savait remplir ce genre de +fonctions. Quant aux pures faveurs, grandes ou petites, hautes ou +vulgaires, il ne songeait point à les demander, et l'on s'abstenait de +les lui offrir. Il n'était pas membre de la Légion-d'Honneur; mais enfin +pourtant on l'inscrivit dans l'ordre demi-étranger de la Réunion; et +cette distinction pouvait le flatter, comme moins prodiguée alors en +France, et comme ayant quelque analogie avec ses ouvrages. On permit +d'ailleurs aux académies de Turin et de la Crusca à Florence de le +placer au nombre de leurs associés. En ses qualités de Breton, et de +littérateur fort instruit, il était membre de l'académie celtique de +Paris et de plusieurs autres. + +Au milieu des bouleversemens politiques et des intrigues littéraires, il +a joui d'un bonheur inaltérable qu'il trouvait dans ses travaux, dans +ses livres, au sein de sa famille et dans la société de ses amis. Il +s'était composé une très-bonne plutôt qu'une très-belle bibliothèque, +qui embrassait tous les genres de ses études, et dont un tiers à peu +près consistait en livres italiens, au nombre d'environ 1,700 articles +ou 3,000 volumes. Floncel et d'autres particuliers avaient possédé des +collections plus amples, beaucoup plus riches et réellement bien moins +complètes. La bibliothèque entière de Ginguené a été vendue à un seul +acquéreur, qui l'a transportée en Angleterre. Elle était, avec sa +modeste habitation de Saint-Prix, à peu près toute sa fortune, acquise +par quarante-quatre années de travaux assidus, et par une conduite +constamment honorable. La liste des amis d'un homme tel que lui n'est +jamais bien longue; mais il eut le droit et le bonheur d'y compter +Chamfort, Piccini, Cabanis, Parny, Lebrun, Chénier, Ducis, Alphonse +Leroi, Volney, pour ne parler que de ceux qui ne sont plus et qui ont +laissé comme lui d'immortels souvenirs. Tous leurs succès étaient pour +lui, plus que les siens propres, de vives jouissances: mais il survivait +à la plupart d'entre eux, et ne s'en consolait que par les hommages +qu'obtenait leur mémoire, et qu'en voyant renaître dans les générations +nouvelles, des talens dignes de remplacer les leurs. Entre les +littérateurs jeunes encore, lorsqu'il achevait sa carrière, et dont les +essais lui inspiraient de hautes espérances, on ne se permettra de +nommer ici que M. Victorin Fabre, qu'il voyait avancer d'un pas rapide +et sûr dans la route des lumières, du vrai talent et de l'honneur. + +Ginguené n'avait point d'enfans; mais depuis 1805, il était devenu le +tuteur, le père d'un orphelin anglais. Ces soins, cette tendresse, et +les progrès de l'élève qui s'en montrait digne, ont jeté de nouveaux +charmes sur les onze dernières années de Ginguené. Le sort, qui l'avait +trop souvent maltraité, lui _devait cette indemnité_, dit-il lui-même, +dans l'une des trois épîtres en vers adressées par lui à James Parry: +c'est le nom de cet excellent pupille, dont les vertus aujourd'hui +viriles honorent et reproduisent celles de son bienfaiteur. Il lui +disait encore dans cette épître: + + Tu vis ton ami, sans faiblesse, + Subir un sort peu mérité, + Mais tu ne vis point sa fierté + Se soumettre à la vanité + Du pouvoir ou de la richesse; + Ni celle de qui la bonté, + L'esprit et l'amabilité + Sur mes jours répandent sans cesse + Une douce sérénité, + Flétrir, même par sa tristesse, + Notre honorable adversité. + +Ginguené avait choisi, dans sa propre famille, l'épouse que ces derniers +vers désignent, et à laquelle il n'a jamais cessé de rendre grâces de +tout ce qu'il avait retrouvé de paix, de bonheur même, au sein des +disgrâces et des infortunes. + +On s'est borné, dans cette notice, à recueillir les faits dont on avait +une connaissance immédiate, et surtout ceux que Ginguené atteste dans +ses propres écrits. Trois de ses amis, MM. Garat, Amaury Duval et Salfi, +ont déjà rendu de plus dignes hommages à sa mémoire: M. Garat, dans un +morceau imprimé à la tête du catalogue de la bibliothèque de +Ginguené[14]; M. Amaury Duval, dans les préliminaires du tome XIV de +_l'Histoire littéraire de la France_[15]; M. Salfi, à la fin du tome X +de l'_Histoire littéraire d'Italie_[16]. On doit infiniment plus de +confiance à ces trois notices qu'aux articles qui concernent Ginguené, +soit dans les recueils biographiques, soit aussi dans certains mémoires +particuliers; par exemple, dans les relations que lady Morgan a +intitulées _la France_. Cette dame, en 1816, a visité Ginguené dans son +village de Saint-Prix, qu'elle appelle Eaubonne. Elle rapporte que, +pressé de composer des vers contre Bonaparte déchu, il répondit qu'il +laissait ce soin à ceux qui l'avaient loué tout puissant; et il paraît +certain qu'il fit en effet cette réponse: elle convenait à son esprit et +à son caractère. Mais lady Morgan ajoute que dans les cercles de gens +éclairés, on ne prononçait jamais son nom qu'en y ajoutant une épithète +_charmante_, qu'on ne l'appelait que _le bon Ginguené_. Il était sans +doute du nombre des meilleurs hommes, mais non pas tout-à -fait de ceux +auxquels on attribue tant de bonhomie. Exempt de méchanceté, il ne +manquait ni de fierté ni de malice, et ne tolérait jamais dans ses +égaux, jamais surtout dans ceux qui se croyaient ses supérieurs, aucun +oubli des égards qui lui étaient dus, et que de son côté il avait +constamment pour eux; car personne ne portait plus loin cette politesse +exquise et véritablement française, qui n'est au fond que la plus noble +et la plus élégante expression de la bienveillance. On le disait fort +_susceptible_, à prendre ce mot dans une acception devenue, on ne sait +trop pourquoi, assez commune, et dans laquelle il l'a employé lui-même +en parlant de Jean-Jacques Rousseau. Mais quoiqu'il ait excusé les +soupçons et presque les visions de cet illustre infortuné, il n'avait +assurément pas les mêmes travers, et ne s'offensait que des torts réels. +Il ne souffrait aucun procédé équivoque, et voulait qu'on eût avec lui +autant de loyauté, autant de franchise, qu'il en portait lui-même dans +toutes les relations sociales. Il n'y avait là que de l'équité; mais +c'était, il faut en convenir, se montrer fort exigeant, ou fort en +arrière des progrès que la _civitisation_ venait de faire, de 1800 à +1814. + + [14] A Paris, chez Merlin, 1817, in-8°. Pages xxiv et 352. + + [15] A Paris, chez Firmin Didot, 1817, in-4°. Tous les + exemplaires de ce volume ne contiennent pas la notice de M. + Amaury Duval sur Ginguené. + + [16] P. 467-519. + +Sa constitution physique, quoique très-saine, n'était peut-être point +assez forte pour supporter sans relâche les travaux auxquels +l'enchaînaient ses goûts et ses besoins. Sa santé avait paru s'altérer, +peu après son retour de Turin. Un mal d'yeux en 1801 l'avait forcé +d'interrompre ses études chéries; l'affaiblissement d'un organe dont il +faisait un si grand usage, eût été pour lui un accablant revers: il dut +à son ami Alphonse Leroi une guérison prompte et complète; mais il +essuya en 1804 une maladie plus grave, et ne se rétablit qu'à Laon où il +passa un mois chez l'un de ses frères. Il retomba neuf ans plus tard +dans un état de dépérissement et de langueur dont il ne s'est point +relevé, et qui laissait néanmoins à ses facultés intellectuelles et +morales toute leur énergie et toute leur activité. Les événemens de 1814 +le délivrèrent de son plus mortel chagrin, et le ranimèrent en lui +inspirant de l'espoir. En 1815, il fit un voyage en Suisse, où il eût +retrouvé la santé, si le mouvement, les distractions et les soins de +l'amitié avaient pu la lui rendre. Il revint languissant, traversa +pourtant encore un hiver, durant lequel il composa quelques-uns des +derniers chapitres de son ouvrage. Au printemps de 1816, il revit sa +délicieuse campagne, qui n'avait rien de _romantique_, quoi qu'en dise +lady Morgan, mais dont l'heureuse _position était_, disait il, _toujours +nouvelle pour lui_. Selon sa coutume, il y prolongea son séjour jusqu'au +milieu de l'automne, et mourut à Paris, le 16 novembre 1816. Ses +funérailles ont été célébrées le 18, et l'un de ses confrères a prononcé +sur sa tombe le discours suivant: + +«Messieurs, l'un des services que M. Ginguené a rendu aux lettres a été +d'honorer la mémoire de plusieurs écrivains qui lui ressemblaient par +l'étendue des lumières et par les grâces de l'esprit, et qui avaient, +comme lui, consacré de longs travaux et de rares talens au maintien du +bon goût et aux progrès des connaissances utiles. Je laisse à ses +pareils le soin et l'honneur de le louer dignement; je voudrais +seulement exprimer les regrets profonds qui amènent ici ses amis et ses +confrères, et que vont partager en France, en Italie, tous les hommes de +bien qui cultivent et chérissent les lettres. Le monument qu'il a élevé +à la gloire de la littérature italienne enorgueillira aussi la nôtre, +alors même qu'il n'aurait pas eu le temps d'en achever les dernières +parties. Mais, quoique ce grand et bel ouvrage surpasse toutes ses +autres productions, il ne les effacera point; elles auraient suffi pour +assurer au nom de M. Ginguené un rang distingué parmi les noms des +critiques judicieux, des poëtes aimables et des écrivains habiles. +L'Académie dont il était membre sait quel intérêt il prenait aux +recherches savantes dont elle s'occupe. Il en a, durant sept années, +recueilli, rapproché, exposé les résultats. Ceux de ses confrères qui +travaillaient avec lui à l'histoire littéraire de la France, +n'oublieront jamais ce qu'il apportait dans leurs conférences, de +lumières et d'aménité, de sagesse et de modestie. Un esprit délicat, une +âme sensible, des affections douces tempéraient et n'altéraient point la +franchise de son caractère. Des fonctions publiques remplies avec une +probité sévère, des infortunes supportées sans faiblesse et sans +ostentation, des amitiés persévérantes à travers tant de vicissitudes, +toutes les épreuves et toutes les habitudes qui peuvent honorer la vie +d'un homme de lettres, ont rempli la sienne; et la veille du jour qui +l'a terminée, ses traits décolorés restaient empreints de la sérénité +d'une conscience pure. Les restes de sa gaîté douce et ingénieuse +animaient encore ses regards et ses discours. Mais on l'entendait +surtout rendre grâces à sa respectable épouse de tout le bonheur qu'elle +n'avait cessé de répandre sur sa vie, et qu'elle étendait sur ses +derniers momens. Je dis le bonheur, car je pense, à l'honneur des +lettres, de la probité, de l'amitié et des affections domestiques, que +M. Ginguené a été heureux, quoique les occasions de ne pas l'être ne lui +aient jamais manqué. Messieurs, nous déposons ici les restes de l'un des +meilleurs hommes que la nature et l'étude aient formés pour la gloire de +notre âge et pour l'instruction des âges futurs.» + +Le tombeau de Ginguené, au jardin du père La Chaise, est placé près de +ceux de Delille et de Parny; l'inscription qu'on y lit est celle qu'il +avait composée lui-même et qui termine l'une de ses pièces de vers: + + Celui dont la cendre est ici, + Ne sut, dans le cours de sa vie, + Qu'aimer ses amis, sa patrie, + Les arts, l'étude et sa Nancy[17]. + + [17] Prénom de madame Ginguené. + + + + +HISTOIRE LITTÉRAIRE +D'ITALIE. + + + + +PREMIÈRE PARTIE. + + + + +CHAPITRE Ier. + +_État de la littérature latine et grecque à l'avénement de Constantin; +effets de la translation du siége de l'empire; littérature +ecclésiastique; son influence; invasion des Barbares; ruine totale des +Lettres_. + + +On attribue généralement l'affaiblissement, et ensuite l'entière +destruction des lumières et des lettres en Europe, à trois causes: à la +translation du siége de l'Empire, faite par Constantin, de Rome à +Constantinople; à la chute de l'empire d'Occident, suite inévitable du +démembrement qu'il en avait fait; enfin aux invasions et à la longue +domination des Barbares en Italie. Mais avant Constantin, la décadence +étai déjà sensible. On serait tenté de croire, que, quand même aucune de +ces trois causes n'eût existé, les lettres n'en étaient pas moins +menacées d'une ruine totale, et que la barbarie eût enfin régné, même +sans l'intervention des Barbares. + +Sous cette longue suite d'Empereurs, qui depuis Commode, indigne fils du +sage Marc-Aurèle, montèrent sur le trône et en furent précipités, au gré +de la soldatesque prétorienne, devenue l'arbitre de l'Empire, il y eut +encore beaucoup de poètes, d'orateurs, d'historiens. Les lectures, les +récitations publiques dans l'Athénée de Rome, et la célébration, sous +Alexandre Sévère, des jeux du Capitole, dans lesquels les orateurs et +les poètes se disputaient des pris, et recevaient des couronnes; et les +traces que l'on retrouve de ces jeux sous Maximin, son successeur; et +les cent poètes que l'on voit employés sous Gallien à l'épithalame de +ses petits-fils, prouvent que la Poésie attirait encore les regards. +Mais que nous reste-t-il de tout ce qu'elle produisit alors? Un poëme +didactique de Sammonicus[18], ou plutôt un recueil de vers assez +médiocres sur la Médecine; un poëme beaucoup meilleur de Némésien sur la +Chasse, et ses quatre églogues que l'on y joint ordinairement; enfin les +sept églogues de Calpurnius, ami de Némésien, à qui il les a dédiées; +voilà tout ce qui nous reste d'un si long espace de temps; et, si l'on +en excepte les deux autres poëmes que ce même Némésien avait aussi +composés, l'un sur la Pêche, et l'autre sur la Navigation[19], nous ne +voyons de trace d'aucun autre ouvrage que nous ayons à regretter. + + [18] Q. Sérénus Sammonicus, qu'Antonin Caracalla admettait à + sa table, et qu'il y assassina lâchement. C'était alors le + plus savant des Romains. Il avait composé plusieurs ouvrages + de physique, de mathématiques et de philologie: son poëme + seul est resté. (Voy. Fabricius, _Bibl. lat._) + + [19] Vopiscus _in Caro_, c. II. + +Le changement qui s'était fait dans la forme du gouvernement avait +détruit l'Eloquence. Le panégyrique y est moins propre que les +discussions libres de la tribune sur les grands intérêts de la patrie. +Un certain Cornelius Fronton, l'un des panégyristes d'Antonin, fit +cependant école et même secte, puisqu'on appela Frontoniens ceux qui +voulaient imiter son style[20]. Un orateur du quatrième siècle[21] osa +bien l'appeler, _non le second, mais l'autre honneur de l'éloquence +romaine_[22]; mais il ne nous reste rien de ce Fronton qui puisse nous +servir de point de comparaison entre lui et l'Orateur dont le nom est +devenu celui de l'éloquence même. Il est à croire que les siècles +suivant y auront vu quelque différence, et qu'on se sera promptement +lassé de copier les panégyriques de l'un, tandis que les copies +multipliées des ouvrages de l'autre en ont dérobé la plus grande partie +aux ravages du temps. Aulu-Gelle et d'autres auteurs parlent bien encore +de quelques orateurs ou rhéteurs, mais il ne s'est conservé d'eux que +leurs noms, trop obscurs pour qu'il ne soit pas inutile de les rappeler +ici. Des sophistes grecs s'étaient alors emparés de toutes les écoles. +Leur exemple ne valait sans doute pas mieux que leurs leçons; et il est +probable qu'ils ressemblaient en éloquence à Démosthènes comme Frotnon à +Cicéron. + + [20] Sidon. Apollin., lib. I, Epist. I. + + [21] Eumène. + + [22] _RomanÅ“ eloquentiÅ“, non secundum, sed alterum decus_. + (Panegyr. Constantio, XIV.) + +Dans l'Histoire, les six auteurs de celle des empereurs[23], appelée +vulgairement l'histoire Auguste, sont tout ce qui nous reste en langue +latine, quoiqu'il en ait existé alors un plus grand nombre. Depuis que +Suétone avait donné l'exemple de transmettre à la postérité les petits +détails de la vie privée, il était naturel qu'il se trouvât plus +d'historiens, ou d'hommes qui se crussent capables de l'être; mais le +temps a fait justice d'eux et de leurs ouvrages. Il a respecté plusieurs +historiens grecs, qui écrivirent dans leur langue; mais à Rome, et dont +quelques uns prirent pour sujets les faits de l'histoire grecque, +d'autres les événements romains, soit des époques antérieures soit de +leur temps. Arrien de Nicomédie, Elien, Appien d'Alexandrie, Diogène +Laërce; Polyen, qui précédèrent de peu de temps cette époque, Dion +Cassius, Hérodien et quelques autres, sans pouvoir être comparés aux +premiers historiens de la Grèce, ont sur les latins du même temps une +grande supériorité. Leur belle langue du moins conservait encore son +génie et son éloquence, tandis que la langue latine s'altérait de jour +en jour par cette affluence d'étrangers qui remplissaient Rome, et que +des soldats étrangers créés empereurs y attiraient sans cesse à leur +suite. + + [23] Ælius Spartianus, Julius Capitolinus, Ælius Lampridius, + Vulcatius Gallicanus, Trebellius Pollion et Flavius Vopiscus. + +A l'égard des philosophes, on sait que plusieurs tenaient école à Rome, +que leurs disciples allaient tous les jours les entendre et disputer +entre eux dans le temple de la Paix[24]; mais rien n'est venu jusqu'à +nous, ni des écoliers ni des maîtres. C'est cependant au commencement de +cette époque que Plutarque, qui suffirait seul pour l'illustrer, +écrivait en grec à Rome; c'est alors que s'élevait à Alexandrie la +fameuse école des Electiques, fondée par Potamon et par Ammonius, dont +Plotin et Porphyre furent les disciples, école qui, secouant le joug de +toutes les anciennes sectes philosophiques, recueillait de chacune ce +qui lui paraissait le plus conforme à la raison et à la vérité. Elle fut +sans doute connue à Rome, mais on ne voit pas qu'aucun Romain en ait +soutenu les opinions. Les Romains n'avaient rien été qu'à l'imitation +des Grecs. Les lettres romaines n'existaient plus, et dans plusieurs +parties, les lettres grecques florissaient encore: c'était un ruisseau +tari avant sa source. + + [24] Gallien, _de libr. prop._ + +La Jurisprudence seule continuait de fleurir. Les lois se multipliant +avec les empereurs, la science dont elles étaient l'objet, devenait +malheureusement plus propre à exercer l'esprit. Entre plusieurs noms qui +furent illustres à cette époque et qui le sont encore, on distingue +surtout ceux de Papinien et d'Ulpien. Le premier, pour récompense de ses +travaux et plus encore de ses vertus, fut assassiné par l'ordre de +Caracalla; le second, exilé de la cour par Héliogabale, rappelé par +Alexandre Sévère, admis dans sa confiance la plus intime, ne put être +défendu par lui de la fureur des soldats prétoriens, qui le massacrèrent +sous les yeux de leur empereur, ou plutôt sous sa pourpre même, dont +Alexandre s'efforçait de le couvrir. + +Enfin la décadence littéraire, qui se faisait sentir dès le commencement +de cette époque, nous est prouvée par l'un des ouvrages mêmes les plus +précieux qui nous en soient restés, par les Nuits attiques du +grammairien Aulu-Gelle. A l'exception du philosophe Favorinus, son +maître, auteur de ce beau discours adressé aux mères pour les engager à +nourrir leurs enfans, de qui Aulu-Gelle nous parle-t-il, sinon de +quelques grammairiens ou rhéteurs, aujourd'hui très-obscurs, et qui, +faute d'orateurs et de poètes, occupaient alors l'attention publique? Ce +Sulpicius Apollinaire qu'il nous vante[25], et qui se vantait lui-même +d'être le seul qui pût alors entendre l'histoire de Salluste, nous +prouve par ce trait même, combien les Romains étaient déchus de leur +gloire littéraire, et, si j'ose ainsi parler, de leur propre langue. +Aulu-Gelle en déplore souvent la corruption et la décadence. Du reste, +tous les savants qui figurent dans ses Nuits attiques, et c'étaient les +plus célèbres, qui fussent alors à Rome, paraissaient presque toujours +occupés de recherches pénibles sur des questions purement grammaticales +de peu d'importance; et l'on y voit un certain esprit de petitesse, bien +éloigné de la manière de penser grande et sublime des anciens +Romains[26]. + + [25] Liv. XVIII, c. 4; liv. XX, c. 5. + + [26] Tiraboschi, _Stor. della Lett. ital._, t. II, liv. II, + c. 8. + +La science du grammairien embrassait alors tout ce que nous appelons +aujourd'hui la critique. Tandis que la critique s'occupe des auteurs +vivants, elle est une preuve de plus des richesses littéraires du temps: +elle est elle-même une branche de ces richesses, pourvu qu'elle soit +éclairée, équitable et décente. Mais lorsque chez une nation et à une +époque quelconque, la critique ne s'exerce plus que sur les anciens +auteurs, et sur ceux qui ont écrit, chez cette nation, à une époque +antérieure, elle est une preuve sensible de l'absence totale des grands +talents et de l'affaiblissement des esprits. + +Tel était donc le misérable état où les lettres étaient réduites à +l'avénement de Constantin. On voit que la pente qui les entraînait vers +une ruine totale était déjà bien établie, et qu'elle n'avait pas besoin +de devenir plus rapide. Elle le devint cependant lorsque cet empereur +eut transféré à Bysance le siége du gouvernement impérial. Les flatteurs +de Constantin l'ont appelé Grand: les chrétiens, dont il plaça la +religion sur le trône, l'en ont payé par le titre de Saint: les +philosophes sont venus, et lui ont reproché des petitesses et des crimes +qui attaquent également sa grandeur et sa sainteté: ce n'est sous aucun +de ces rapports que je dois le considérer, mais seulement quant aux +effets qu'il produisit sur les lettres et sur les lumières de son +siècle. + +Les auteurs ultramontains, qui ont écrit dans le pays où la religion de +Constantin a le plus de force, où sa mémoire est par conséquent presque +sacrée, ont eux-mêmes reconnu le mal irréparable que son établissement à +Bysance, et le soin qu'il prit d'élever et de faire fleurir cette +capitale nouvelle aux dépens de l'ancienne, avaient fait non seulement +à l'Italie mais aux lettres[27]. Les courtisans, les généraux, les +grands suivirent l'empereur, avec leurs richesses, leurs clients, leurs +esclaves. Les premiers magistrats, les conseillers, les ministres, +accompagnés de leurs familles et de leurs gens, formaient un peuple +innombrable, si l'on songe au luxe de Rome et à celui de cette cour. +L'argent, les arts, les manufactures suivirent cette première roue de +l'ordre politique, autour de laquelle, comme il arrive d'ordinaire dans +les états monarchiques, ils étaient forcés de tourner. La tête et la +force principale des armées, qui ne pouvait se séparer du chef suprême, +enfin tout ce qu'il y avait de plus important partit, et laissa en +Italie un vide immense d'hommes et d'argent; car le numéraire, passant +par les tributs publics dans le trésor impérial, et circulant autour du +trône, y entraîna avec lui le commerce et l'industrie, sans revenir +jamais, pendant plus de cinq siècles, au lieu d'où il était parti[28]. + + [27] Voy. Tiraboschi, _Stor. della Lett. ital._, t. II, liv. + IV, c. I; Muratori, _Antich. ital. Dissertaz._ I; Denina, + _Rivol. d'Ital._, liv. III, c. 6. + + [28] Bettinelli, _Risorgimento d'Italia_, c. I. + +Comment les lettres auraient-elles fleuri dans un pays dépouillé de tout +son éclat, de tous ses moyens de prospérité, soumis à un maître, et +privé de ses regards? Il n'y a que dans les pays libres, comme +autrefois dans la Grèce, comme depuis dans l'ancienne Rome, comme à +Florence parmi les modernes, que les lettres naissent d'elles-mêmes, et +prospèrent spontanément: ailleurs il leur faut l'Å“il du maître, ses +récompenses, sa faveur. Mais autour de Constantin même, et sous +l'influence immédiate des grâces qu'il pouvait répandre, il était +survenu dans les études et dans les exercices de l'esprit, des +changements qui n'étaient pas propres à leur rendre leur ancienne +splendeur. + +Une littérature nouvelle était née depuis déjà près de deux siècles. +Elle parvint sous cet empereur à son plus haut degré de gloire: elle +compta parmi ses principaux auteurs, des hommes d'un grand caractère, +d'un grand talent et même d'un grand génie. Ils produisirent des +bibliothèques entières d'ouvrages volumineux, profonds, éloquents. Ils +forment dans l'histoire de l'esprit humain, une époque d'autant plus +remarquable, qu'elle a exercé la plus grande influence sur les époques +suivantes. + +Je ne répéterai ni ne contredirai les éloges que l'on a donnés aux +Basiles, aux Grégoires, aux Chrysostômes, aux Tertulliens, aux Cypriens, +aux Augustins, aux Ambroises. Je chercherai plutôt les causes qui +rendirent leurs productions inutiles au progrès de l'éloquence et des +lettres, qui firent que, dans un temps où florissaient de tels hommes, +elles continuèrent à se corrompre et à déchoir. Pour ne point alléguer +ici d'autorités suspectes, c'est encore dans les auteurs italiens, que +je puiserai les principaux traits dont je tâcherai de caractériser ce +qu'on est convenu d'appeler la littérature ecclésiastique. + +«La religion des anciens peuples ne formait pas une science qui fût +l'objet de l'étude et des méditations des hommes de lettres[29]. Les +philosophes contemplaient la nature des dieux, comme les métaphysiciens +modernes ont raisonné sur Dieu et sur les esprits dans la pneumatologie +et dans la théologie naturelle. Quant aux actions des dieux, et à +l'histoire de leurs exploits, on les abandonnait aux poètes..... Mais +une théologie, une science de la religion, une étude de ses dogmes et de +ses mystères étaient inconnues aux anciens[30]». La religion chrétienne +elle-même s'introduisit et se répandit d'abord par la prédication, et +dès qu'il y eut un peu de foi, par les miracles. Mais elle commença +bientôt à devenir l'objet de questions et de disputes; par conséquent à +occuper l'attention et l'étude des savants, et à former ainsi une partie +de la littérature. + + [29] Andrès, _dell' Origin. progr. e st. d'ogni Letteratura_, + t. I, c. 7. + + [30] Ceci est exactement emprunté de Voltaire, il est juste + de le lui rendre. «De pareils troubles, dit-il, n'avaient + point été connus dans l'ancienne religion des Grecs et des + Romains, que nous nommons le paganisme: la raison en est que + les païens, dans leurs erreurs grossières, n'avaient point de + dogmes, et que les prêtres des idoles, encore moins les + séculiers, ne s'assemblèrent jamais pour disputer». + + (_Essai sur l'Esprit et les MÅ“urs des nations_, c. 14.) + +Les combats que le christianisme eut à soutenir, la lutte qui s'établit +entre lui et les religions jusqu'alors dominantes, les persécutions qui +en furent la suite, obligèrent les plus savants d'entre les chrétiens à +répondre aux attaques, et à faire de fréquentes apologies de leur +religion. Dès le commencement du deuxième siècle, on voit de ces +apologies présentées à l'empereur Adrien; dans la suite, Justin, +Athénagore, Tertullien en adressèrent aux empereurs, au sénat romain, au +monde entier; on eut l'_Octavius_ de Minucius Félix; le savant Origène +écrivit contre Celsus; Lactance publia ses _Institutions divines_; +chacun d'eux mit dans ces sortes d'ouvrages, tout ce qu'il pouvait avoir +d'érudition, de jugement et d'éloquence. + +Les hérésies, qui ne tardèrent pas à s'élever dans le sein même du +christianisme, fournirent aux docteurs orthodoxes de nouvelles matières +d'études et de travaux, et surtout un vigoureux exercice à leurs +dialectiques. Avant la fin du second siècle, Irénée avait déjà fait un +gros ouvrage de la simple exposition des dogmes de toutes les hérésies +nées jusqu'alors, et de leur réfutation. Leur nombre s'accrut, les +objections se multiplièrent, et les écrits apologétiques en même +proportion. Le texte de l'Écriture attaqué dans un sens, défendu dans un +autre, était le sujet ordinaire de ces violents combats. Il fallut donc +étudier ce texte, le méditer, le corriger, l'interpréter, le commenter +sans cesse. Dans la foule de ces champions infatigables, on distingue +surtout Clément d'Alexandrie, Tertullien et Origène. + +Les vicissitudes du christianisme, sa propagation rapide, les actes de +ses défenseurs, les miracles qu'il certifiait et qui lui servaient de +preuves, devinrent bientôt aux yeux des chrétiens un sujet digne de +l'Histoire. Hégésippe, dont il n'est resté que quelques fragments, fut +leur premier historien, et il eut dans peu des imitateurs. + +Ce furent autant de branches de cette littérature nouvelle, qui eut des +écoles et des bibliothèques, en Egypte, en Perse, en Palestine, en +Afrique[31]. C'est là que s'instruisirent et que commencèrent à +s'exercer les grands hommes, qui firent du quatrième siècle ce qu'on +appelle le siècle d'or de la littérature ecclésiastique. Arnobe, +Lactance, Eusèbe de Césarée, Athanase, Hilaire, Basile, les deux +Grégoire de Nicée et de Nazianze, Ambroise, Jérôme, Augustin, +Chrisostôme, remplirent un siècle entier de leur gloire. Des conciles +nombreux et célèbres furent aussi, dans ce siècle, un vaste champ pour +l'argumentation et pour la sorte d'éloquence qui pouvait s'y exercer. +Leurs décisions compliquèrent encore la doctrine, et exigèrent de +nouveaux efforts des étudians et des docteurs. Le droit canon prit +naissance: il y eut un code de lois ecclésiastiques, qui s'est beaucoup +accru depuis, mais qui servit dès-lors de noyau et comme de fondement à +cette partie de la science. + + [31] Les écoles et les bibliothèques d'Alexandrie, d'Édesse, + de Jérusalem, d'Hippone, etc. + +Maintenant, le reproche que l'on fait à cette littérature d'avoir +étouffé l'autre et d'en avoir complété la décadence, est-il mérité? +est-il injuste? C'est une question qui se présente naturellement, et sur +laquelle on ne peut ni se taire, ni s'appesantir. De quelque manière +qu'on entende un passage des Actes des Apôtres, où il est dit, qu'à +Ephèse plusieurs de ceux qui s'étaient adonnés à d'autres sciences, +apportèrent et jetèrent au feu leurs livres, après une prédication de S. +Paul[32], il est certain que voilà déjà un bon nombre de livres brûlés. +Les auteurs chrétiens des premiers siècles montrent, dit-on, dans leurs +écrits une grande connaissance des ouvrages, des pensées et des systèmes +philosophiques des anciens auteurs: une multitude de morceaux et de +passages ne s'en sont même conservés que dans leurs écrits; et en effet +il fallait bien qu'ils en eussent fait une étude très-attentive, pour se +mettre en état de les combattre[33]. Oui, mais ne voit-on pas que, dans +cette disposition d'esprit, tout occupés des erreurs ils l'étaient fort +peu des beautés; qu'ils devaient mettre peu de zèle à en recommander +l'étude; que le peu qu'ils en souffraient encore, recevait d'eux une +direction plus religieuse que littéraire, et qu'il n'y avait pas loin +entre se croire obligés de les combattre et de les réfuter +continuellement et les écarter des mains de la jeunesse, les reléguer +dans les bibliothèques, et enfin les proscrire? + + [32] Ch. XIX, v. 19. C'est le sujet du beau tableau de Le + Sueur qui est dans la galerie du Muséum. + + [33] Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. Il, l. 3, c. + 2. + +Par un canon d'un ancien concile[34], il est défendu aux évêques de lire +les auteurs païens. On a beau dire que cela ne regardait que les +évêques, dont la principale sollicitude devait être occupée du bien de +leur troupeau[35], comment l'un des objets de leur sollicitude n'eût-il +pas été de détourner les brebis de ce troupeau, d'une pâture qui leur +était défendue à eux-mêmes, comme dangereuse et mortelle? + +S. Jérôme se plaint amèrement[36] de ce que les prêtres, laissant à part +les évangiles et les prophètes, lisaient des comédies, chantaient des +églogues amoureuses, et avaient souvent en main Virgile. Il est, dit-on, +très-évident qu'il n'est ici question que de réprimer un excès et un +abus[37]; mais qui nous fera connaître où le zèle de ce Père de l'église +trouvait que commençât l'abus, et à quelle étude des anciens les jeunes +ecclésiastiques auraient dû s'arrêter pour qu'il ne s'en effarouchât +pas? + + [34] Concile de Carthage, IV, c. 16. + + [35] Tiraboschi, _ubi supra._ + + [36] Ep. XXI, édition de Vérone. + + [37] Tiraboschi, loc. cit. + +Lui-même, insiste-t-on, nomme et cite souvent les auteurs profanes[38]. +Fort bien; mais dans quel esprit? Jugeons-en par un autre passage où il +dit: «Que s'il est forcé quelquefois à se rappeler les études profanes +_qu'il avait abandonnées_, ce n'est pas de sa propre volonté, mais, pour +ainsi dire, par la nécessité seule, et pour montrer que les choses +prédites, il y a plusieurs siècles par les prophètes, se trouvent aussi +dans les livres des Grecs, des Latins et des autres nations[39]». Ce +passage, et plusieurs autres pareils qu'on y pourrait joindre, prouvent +bien, il est vrai, que la lecture des écrivains profanes n'était pas +entièrement défendue aux chrétiens, et qu'on voulait seulement qu'ils ne +s'y livrassent que pour en découvrir et en réfuter les erreurs, et pour +faire éclater en opposition les vérités du christianisme[40]. Mais ou je +me trompe fort, ou de pareils traits établissent dans toute leur force +les reproches qu'on a voulu combattre, laissent sans réponse les +objections, et font toucher au doigt le mal qu'on a voulu cacher. + + [38] _Id. ibid._ + + [39] _Proleg. in Daniel_. + + [40] Tirab. loc. cit. + +On ne sait que trop quels furent dans ce siècle même, les funestes +effets d'un faux zèle que la religion désavoue aujourd'hui. La +destruction générale des temples du paganisme n'entraîna pas seulement +la perte à jamais déplorable d'édifices, où le génie des arts avait +prodigué ses merveilles: les collections de livres se trouvaient +ordinairement placées, aussi bien que les statues, dans l'intérieur ou +le voisinage des temples, et périssaient avec eux. Le sort de la +bibliothèque d'Alexandrie est connu. Un patriarche fanatique, Théophile, +appela sur le temple de Sérapis les rigueurs du crédule Théodose; le +temple fut abattu, la riche bibliothèque qu'il renfermait fut détruite. +Orose, qui était chrétien, atteste avoir trouvé, vingt ans après, +absolument vides les armoires et les caisses qui contenaient des livres +dans les temples d'Alexandrie; et c'étaient, de son aveu, ses +contemporains qui les avaient détruits[41]. Enfin la barbarie de +Théophile, dont on parle peu, ne laissa presque rien à faire, plusieurs +siècles après, à celle des Sarrazins, dont on a fait tant de bruit. On +ne peut douter que ces ravages ne se soient étendus partout où +s'exerçait le même zèle, et que les expéditions destructives de l'évêque +Marcel contre les temples de Syrie[42], de l'évêque Martin contre les +temples des Gaules[43], et de tant d'autres, n'aient eu les mêmes +effets. + + [41] Orose, lib. VI, c. 15. + + [42] Sozomène, liv. VII, c. 15. + + [43] Sulpice Sévère, _de Martini vitâ_, c. 9, 14. + +Alcionius fait dire au cardinal Jean de Médicis (depuis Léon X), dans +son dialogue _de Exilio_: «J'ai ouï dire dans mon enfance à Démétrius +Chalcondyle, homme très-instruit de tout ce qui regarde la Grèce, que +les prêtres avaient eu assez d'influence sur les empereurs de +Constantinople, pour les engager à brûler les ouvrages de plusieurs +anciens poètes grecs, et en particulier de ceux qui parlaient des +amours, des voluptés, des jouissances des amants, et que c'est ainsi +qu'ont été détruites les comédies de Ménandre, Diphile, Apollodore, +Philémon, Alexis, et les poésies lyriques de Sapho, Corinne, Anacréon, +Mimnerme, Bion, Aleman et Alecée; qu'on y substitua les poëmes de S. +Grégoire de Nazianze, qui, bien qu'ils excitent nos cÅ“urs à un amour +plus ardent de la religion, ne nous apprennent pas cependant la +propriété des termes attiques, et l'élégance de la langue grecque. Ces +prêtres sans doute montrèrent une malveillance honteuse envers les +anciens poètes; mais ils donnèrent une grande preuve d'intégrité, de +probité et de religion[44]». + + [44] _Turpiter quidem sacerdotes isli in veteres grÅ“cos + malevoli fuerunt, sed integritatis, probitatis, et religionis + maximum dedere testimonium_ (ALCYONIUS. _Medices legatus + prior_, p. 69, ed. de Mencken. Leipsick. 1707.) + +Ces funestes effets d'un zèle mal entendu ne pouvaient être compensés +par les moyens d'instruction employés dans les écoles. Il y en avait de +particulières auprès de chaque église, où les jeunes ecclésiastiques +étaient instruits, dit-on, dans les sciences divines et humaines[45]; +mais ce qui précède fait assez voir ce qu'on doit entendre par ces +sortes d'humanités. Outre ces écoles privées, il y en avait un grand +nombre de publiques, destinées à former de vaillants athlètes qui +puissent défendre avec vigueur la foi et l'orthodoxie contre les +hérétiques, les juifs et les gentils[46]: or cette direction donnée aux +écoles publiques par une religion dominante et exclusive, dut en peu de +temps réduire toute l'instruction de la jeunesse à des questions de +controverse et en bannir toutes les études, qui ne font que polir +l'esprit, aggrandir l'âme, et l'élever de la connaissance au sentiment +et à l'amour du beau. On sait que quand une fois le goût des lettres a +commencé à se corrompre et à décliner chez un peuple, tous les efforts +de la Puissance, toutes les influences dont elle dispose, suffisent à +peine pour en retarder la chûte totale; qu'est-ce donc lorsque les +choses en sont au point où nous les avons vues avant Constantin, et que +les esprits reçoivent tout à coup une telle impulsion, qu'ils la +reçoivent universelle et qu'elle reste permanente? + + [45] Andrès, _Orig. propr._, etc., cap. 7. + + [46] _Id. ibid._ + +Mais qu'arriva-t-il de cette révolution? ce qui était inévitable: c'est +que les études ecclésiastiques elles-mêmes déchurent et tombèrent +bientôt. On ne vit pas que ceux qui en avaient été les lumières +s'étaient, dans leur jeunesse, nourris du suc littéraire qu'on ne peut +tirer que de ces auteurs qu'on appelait profanes, comme si ce titre +avait jamais pu s'appliquer à un Platon, à un Cicéron, à un Virgile, à +un Sophocle, ou au divin Homère; qu'en retranchant aux esprits cette +nourriture, pour les alimenter de questions de controverse, on leur +faisait perdre non seulement la grâce, toujours nécessaire à la force, +mais la force elle-même; qu'enfin les lettres ecclésiastiques étaient +bien une branche de la littérature, et si l'on veut, la plus précieuse +et la plus belle, mais que si l'on abattait, ou si on laissait dépérir +le tronc, cette branche ne tarderait pas à éprouver le même sort. + +Aussi, dès le siècle suivant[47], vit-on commencer à se ternir ce grand +éclat qu'avait jeté celui de Constantin et de Théodose[48]. On y +aperçoit encore un Cyrille, un Théodoret, un Léon et quelques +autres[49]; mais les connaisseurs dans ces matières voient en eux une +grande infériorité; et une époque dont ils font toute la gloire, en est +sûrement une de décadence et d'appauvrissement. + + [47] Le cinquième siècle. + + [48] On appelle ainsi le quatrième, quoique Constantin soit + mort en 336, et que Théodose n'ait régné que depuis 379 + jusqu'en 394. + + [49] Chrysostôme vécut jusqu'en 407, treizième année du règne + d'Arcadius et d'Honorius; mais il appartient au quatrième + siècle. + +Quant aux lettres, que nous n'appellerons point profanes, mais purement +humaines, au milieu de leur décadence rapide, quelques noms surnagent +encore dans les derniers siècles que nous venons de parcourir. Je ne +parlerai point de Victorin le rhéteur[50], à qui pourtant on éleva de +son vivant des statues publiques, et dont tous les auteurs de ce temps, +S. Augustin entre autres[51] font des éloges sans mesure, mais qui nous +a laissé des ouvrages de rhétorique et de grammaire, un commentaire sur +deux livres de Cicéron[52], quelques écrits religieux, et un petit poëme +sur les Machabées, où la grossièreté et l'obscurité du style, la +médiocrité des idées, en un mot le défaut absolu de talent, déposent +vigoureusement contre ces éloges et contre ces statues, ou plutôt nous +attestent de la manière la moins suspecte quelle était la misère et la +honte littéraire de ce temps. Un certain sophiste grec, nommé +Proérésius, eut encore plus de renommée: des statues furent aussi +dressées en son honneur, non seulement à Rome mais à Athènes. Celle de +Rome portait une inscription qu'on peut rendre ainsi[53]: + + Rome, Reine du monde, au Roi de l'éloquence: + + [50] Marius Victorinus Africanus. + + [51] _Confess._, liv. VIII, c. 11. + + [52] Les livres _de Inventione rhetor._ + + [53] _Regina Rerum, Roma, Regi eloquentiÅ“_. + + Une des beautés de cette inscription est sans doute dans les + quatre _R_ initiales. Je n'en ai pu mettre que trois dans mon + vers français. + +Sa vie a été longuement et pompeusement écrite[54]: ses contemporains ne +tarissent point sur sa louange. Il était chrétien, et cependant +l'empereur Julien lui écrivit dans les termes de l'admiration la plus +exagérée[55]. Mais ce qu'il y a peut être de plus heureux pour lui, +c'est qu'il ne nous est resté que ces éloges, et que nous n'avons aucun +ouvrage de lui pour les démentir. + + [54] Par Eunapius, _Vit. Sophist._, c. 8. + + [55] Julian., _Epist._ II. + +L'art oratoire était réduit alors aux panégyriques directs et prononcés +en présence, genre misérable, où l'orateur ne peut le plus souvent +satisfaire l'orgueil, pas plus que blesser la modestie, ou même un reste +de pudeur. Ceux qui se sont conservés et qu'on joint souvent au +panégyrique par lequel Pline le jeune outragea l'amitié qui l'unissait +avec Trajan, sans pouvoir lasser sa patience, sont bien au-dessous de ce +chef-d'Å“uvre de l'adulation antique. Claude Mamertin, Eumène, Nazaire, +Latinus Pacatus, les prononcèrent dans des occasions solennelles; le +temps qui a dévoré tant de chefs-d'Å“uvre les a respectés, mais s'ils +sont de quelque utilité pour l'Histoire civile et littéraire, ils en ont +peu pour l'étude de l'art oratoire et pour la gloire de ces orateurs. + +Symmaque[56] plus célèbre qu'eux tous, passa du plus haut degré de +faveur et de gloire au comble de l'infortune. Théodose avait trouvé fort +bon qu'il prononçât devant lui son panégyrique; mais lorsqu'il apprit +que Symmaque avait aussi prononcé celui de ce tyran Maxime, qui avait +régné quelque temps avant lui et qu'il avait, par politique, reconnu +lui-même, il exila ce panégyriste trop flexible, le persécuta et le +réduisit à se réfugier, quoique païen, dans une église chrétienne, pour +mettre sa vie en sûreté[57]. A entendre le poète Prudence, qui a +pourtant écrit deux livres contre lui, ce Symmaque était un homme d'une +éloquence prodigieuse[58], et supérieur à Cicéron lui-même: Macrobe le +propose pour modèle du genre fleuri[59]; d'autres auteurs renchérissent +encore sur cet éloge; et cependant si nous voulons y souscrire, il faut +nous dispenser de lire les dix livres de lettres qui nous restent seuls +de lui. Cette lecture rend tout-à -fait inconcevables les louanges +prodiguées à leur auteur[60]. + + [56] Q. Aurelius Symmachus. + + [57] Voy. Cassiodore, _Hist. tripart._, liv. 9, c. 23. + + [58] Prudent. _in Symmachum_, liv. I. + + [59] Saturnal. liv. V, c. 1. + + [60] Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. II, liv. IV, + c. 3. + +Deux recueils d'un autre genre renferment plusieurs productions +littéraires de cette triste époque: ce sont ceux des anciens +grammairiens, Ælius Donatus, Diomède, Priscien, Charisius de Pompéius +Festus, Nonius Marcellus, etc.[61]. Leur nom n'est guère connu que des +érudits de profession, qui parlent d'eux plus encore qu'ils ne s'en +servent. Il n'en est pas ainsi de Macrobe[62], dont nous avons des +dialogues intitulés _les Saturnales_[63], remplis de détails curieux sur +divers sujets d'antiquité, de mythologie, de poésie, d'histoire. C'est +un recueil peu recommandable par le style (ce qui n'est pas étonnant, +puisque la langue était déjà fort altérée et que de plus l'auteur[64] +était étranger); mais il est précieux par l'explication d'un grand +nombre de passages des auteurs classiques, principalement de Virgile, +par des citations de lois et de coutumes anciennes enfin par des +recherches curieuses et une grande variété d'objets. Ses deux livres de +commentaires sur le fragment de Cicéron, connu sous le titre de _Songe +de Scipion_, nous le montrent comme très-versé dans la philosophie +platonicienne. Nous y voyons aussi qu'il savait en astronomie tout ce +qu'on savait de son temps, et que de son temps on savait peu. + + [61] Ils ont été recueillis par Putchius, _Hanov_. 1605, + _in_-4°.; et par Godefroy, _Genève_, 1595, 1622, _in_-4°. + + [62] Macrobius Ambrosius Aurelius Theodosius. + + [63] _Saturnalium Conviviorum_ libri VII. + + [64] Il l'avoue lui-même dans la préface des _Saturnales_. + +Marcian Capella[65] dont il faut bien dire un mot, nous a laissé un +ouvrage latin en neuf livres, mêlé de prose et de vers, sous le titre +bizarre de _Noces de la Philologie et de Mercure_, où, à propos de ce +mariage qu'il imagine, il traite des sept sciences[66], qu'on appelait +alors, et que l'on a appelées long-temps depuis, _les sept arts_: il en +explique de son mieux les principes: son style est inculte et même +souvent barbare, surtout dans la prose: dans les vers, il l'est moins +que celui de la plupart des écrivains de Marcian Capella lui-même. Il est +à remarquer[67] que la poésie se soutient encore à cette époque, non +pas, et il s'en faut de beaucoup, au niveau de ce qu'elle était dans les +siècles précédents, mais infiniment au-dessous de la prose. Les poètes +paraissaient en quelque sorte d'un autre temps que les grammairiens et +même que les orateurs. C'est un service que leur rendait la difficulté +du mètre et l'effort d'esprit nécessaire pour faire des vers, même +médiocres. Les étrangers et les barbares inondaient alors l'Italie. Ils +voulaient parler latin pour se faire entendre, et croyaient y être +parvenus, quand ils avaient donné aux mots de leurs jargons une +terminaison latine. Les nationaux, en conversant avec eux, apprirent +bientôt, par crainte, par égard, par habitude, à parler comme eux, +c'est-à -dire à défigurer leur propre langue. Or le parler de la +conversation et ses locutions corrompues se glissent facilement dans le +style, quand on écrit en prose, et qu'on ne trouve aucun obstacle qui +arrête la plume et la pensée. Mais dans les vers, surtout dans les vers +latins, soumis à la loi du mètre et de la quantité, cette loi sévère +contient l'intempérance de l'écrivain, lui interdit les distractions, le +force à réfléchir, à examiner, à corriger, à changer ses expressions, +souvent en prose du même temps, et les effacer, et par conséquent à y +mettre toujours de l'intention et du choix. + + [65] Marcianus Mineus Felix Capella. + + [66] Grammaire, dialectique, rhétorique, arithmétique, + géométrie, astronomie et musique. + + [67] Tiraboschi, _ub. sup._, c. 4. + +Les fables d'Avien[68] n'ont certainement pas la grâce et l'élégante +simplicité de celles de Phèdre; mais leur auteur tient encore un rang +honorable parmi les fabulistes. Sa traduction des phénomènes d'Aratus, +et celle du poëme géographique de Denys Périégète[69] en vers +hexamètres, prouvent qu'il savait s'élever à de plus hauts sujets[70]. +Selon Servius[71], il avait rempli une tâche plus laborieuse, et dont il +n'est pas aisé d'apercevoir l'utilité; c'était de traduire en vers +ïambes toute l'Histoire de Tite-Live. Claudien[72] eut Stilicon pour +Mécène auprès d'Honorius. Il l'en paya par de longs panégyriques et par +des satires violentes contre Eutrope et Ruffin, ennemis de ce ministre. +Deux poëmes sur la guerre contre Gildon et contre les Goths, et plus +encore son poëme de l'Enlèvement de Proserpine, ne l'ont pas mis dans +l'Epopée, de pair avec les poètes latins du grand siècle, ni même, quoi +qu'on en dise, avec ceux de l'âge suivant, Lucain, Stace et Silius, mais +immédiatement après eux, et c'est encore une assez belle gloire. +Numatien[73] n'a laissé qu'une espèce de poëme en vers élégiaques, où il +raconte son voyage de Rome dans les Gaules, sa patrie. Le style en est +sans élégance, mais on peut répéter encore qu'il vaut mieux que celui de +la prose du même temps. Le faible, mais assez élégant Ausone, et le +prolixe panégyriste Sidoine Apollinaire, et même Prudence et S. Prosper, +quoiqu'il y ait dans leurs tristes vers, plus de piété que de +poésie[74], sont des auteurs qu'on ne lit guère, mais qui se +maintiennent pourtant dans toutes les bibliothèques. On y trouve moins +souvent un certain Porphyre, non le philosophe, mais le poète[75], qui +vivait sous Constantin, et qui a adressé à cet empereur un poëme en +acrostiches, en lettres croisées et autres inventions pareilles, dont on +croit qu'il fut le premier à donner le ridicule exemple. + + [68] Rufus Festus Avienus. + + [69] _Orbis terrÅ“ descriptio_. + + [70] Ces deux poëmes furent imprimés pour la première fois à + Venise, en 1488, in-4º. (V. FABRICIUS. _Bibl. lat._) + + [71] _Ad. X Æneid_. v. 388. + + [72] Claudius Claudianus. + + [73] Claudius Rutilius Numatianus. + + [74] _Queste opere tutte_ (del Prudenzio) _sono più di zelo + religioso ripiene che di artifiziosa ornamenti_. (Il Quadrio, + t. II, pag. 80.) + + [75] Publius Optatianus Porphyrius. + +Je pourrais citer encore ici d'autres noms de poètes, qui firent dans +leur temps quelque bruit, et heureusement oubliés dans le nôtre; mais je +les laisse ensevelis dans les livres, où sont laborieusement entassés +des noms d'auteurs obscurs et des titres d'ouvrages que personne ne +connaît s'ils existent, et que personne ne regrette s'ils n'existent +plus. + +Celui de tous les genres en prose, qui était le moins déchu, était +l'Histoire. Aurélius Victor, Eutrope, et surtout Ammien Marcellin, ne +sont pas sans quelque mérite, quoique bien inférieurs aux historiens +même du second rang, et quoique les temps où ils vécurent, semblassent, +du moins au premier coup-d'Å“il, faits pour inspirer mieux la Muse +historique. Il est certain que jamais époque ne fut plus féconde en +événements. En voyant les rapides successions d'empereurs, leur vie +agitée et leur mort presque toujours tragique, les divisions et les +réunions de l'Empire, les guerres intestines et étrangères, les +invasions multipliées des Barbares, les maux affreux où l'Orient et +l'Occident furent plongés par ces hordes féroces et par la faiblesse de +leurs défenseurs, qui semblait augmenter à mesure que se multipliaient +les dangers, on croirait que le pinceau de l'Histoire avait la matière à +de grands tableaux, et que si un Polybe, un Salluste, un Tite-Live +avaient alors vécu, ils auraient eu une vaste carrière où exercer leurs +talents. Mais il semble, au contraire, que le désordre et la confusion +qui régnaient dans l'Empire, se communiquaient à ceux qui en écrivaient +l'histoire; si ces grands historiens eussent vécu, s'ils eussent vu la +chaise curule changée en trône, ce trône transféré, démembré, souillé +de crimes, ensanglanté d'assassinats; la belle Italie déchirée, +dépeuplée, occupée de pointilleries théologiques, assaillie, ravagée, +dominée par des Goths, des Vandales, des Erules, des Alains, des Suèves +et d'autres peuplades ignorantes et barbares; son culte changé, ses +institutions détruites, sa langue viciée par un mélange impur avec +celles de ses vainqueurs; en un mot, si, dans le même pays, ils +s'étaient trouvés comme transportés au milieu d'un tout autre ordre de +choses, et parmi une tout autre race d'hommes, est-il sûr, ou plutôt +est-il croyable qu'ils eussent retrouvé leur génie et leur talent? Ce +n'est pas toujours la multiplicité des événements, leur agitation, leur +fracas, qui est favorable au génie de l'Histoire, c'est leur caractère +et celui des Personnages qui en sont les acteurs, ce sont aussi leurs +résultats. Quand ces résultats sont des maux irrémédiables et toujours +croissants, quand ce caractère manque aux hommes et aux choses, les +événements se multiplient, se compliquent et se succèdent en vain: il y +aura des mémoires, si l'on veut, mais point d'Histoire. + +La division des empires d'Orient et d'Occident, avait interrompu presque +tout commerce entre les Grecs et les latins, et semblait avoir privé les +uns et les autres de la mutuelle communication des lumières[76]; mais +c'étaient en effet les Latins qui avaient tout perdu. Ils restèrent +dépouillés des grands modèles de la littérature grecque, et des livres +où étaient déposés les éléments de toutes les sciences. La langue +grecque leur devint bientôt entièrement étrangère. La lecture de Platon, +d'Aristote, d'Hippocrate, d'Euclide, d'Archimède, leur fut interdite, +aussi bien que celle d'Homère, d'Anacréon, d'Euripide et de Théocrite; +tandis que le progrès des idées religieuses et de l'enseignement +sacerdotal, reléguait pour eux par degrés les grands écrivains qui +avaient illustré la littérature latine, au même rang et dans la même +obscurité que les auteurs grecs; tandis que[77] S. Augustin, Marcian +Capella, S. Isidore, et quelques autres écrivains de la basse latinité, +avaient pris dans le peu d'écoles qui subsistaient encore, la place de +ces sublimes instituteurs du monde. Enfin l'Italie était réduite au +point, que, parmi le peu d'auteurs qui y jetaient encore quelques rayons +de gloire littéraire, presque tous étaient étrangers; Claudien, +égyptien; Ausone, Prosper et Sidoine Apollinaire, nés dans les Gaules; +Prudence, espagnol; Aurélius Victor, africain; Ammien Marcellin, grec, +natif d'Antioche, etc. + + [76] Andrès, _Orig. Progr._, etc., c. 7. + + [77] Andrès, _ubi supra_. + +En Orient, au contraire, les grands modèles existaient dans la langue +qui continuait d'être celle du pays même, et de plus, on s'enrichit à +cette époque des bons auteurs latins qu'on y avait presque entièrement +ignorés jusqu'alors. Une cour formée à Rome, un conseil d'état et un +Tribunal suprême, composés de praticiens et de jurisconsultes venus de +Rome ou du moins d'Italie, les y transportèrent avec eux[78]. Mais ce +grand nombre de Romains et d'Italiens qui s'y établirent, ne pouvait +égaler ni contrebalancer celui des Grecs et des Asiatiques qui parlaient +la langue grecque. Les auteurs latins, quoique mieux connus, restèrent +toujours au second rang dans l'opinion. + + [78] Denina, _Vicend. della Letter._, liv. I, c. 36. + +La place même qu'occupait Constantinople, siège du nouvel Empire, entre +la Grèce et l'Asie, était très-propre à faire fleurir la langue grecque, +commune depuis plusieurs siècles entre ces deux parties du monde. Cette +situation devait augmenter l'obstination de ces peuples à ne faire usage +que de leur ancienne langue[79]. Enfin la cour elle-même, quoique venue +de l'Occident, cultiva bientôt le grec aux dépens du latin; la preuve en +est dans les écrits de Julien, neveu de Constantin, et depuis empereur +lui-même; élevé en Italie, et long-temps Gouverneur des Gaules, où le +latin était la langue dominante; il écrivit en grec ses ouvrages; et ce +fut en grec qu'il prononça ses panégyriques et ses autres discours +publics. Ces mêmes ouvrages, où des écrivains élevés dans des +préventions de religion et d'état contre Julien, ne peuvent se dispenser +de reconnaître un haut degré de mérite, et surtout un sel et une finesse +qu'on ne trouve peut-être dans aucun auteur depuis Lucien[80], prouvent +que les lettres grecques, quoique déchues, étaient encore loin d'une +ruine totale. + + [79] _Idem, ibid._ + + [80] _Id. ibid._, c. 35. + +Si la poésie en général était presque entièrement éclipsée, si surtout +la passion effrénée pour les jeux du Cirque avait entièrement étouffé la +poésie dramatique; si l'éloquence délibérative et politique ne pouvait +plus se relever sous le gouvernement despotique d'un seul[81], un +Thémistius, un Libanius dans la rhétorique et l'art oratoire; un +Porphyre, un Iamblique dans la philosophie, n'étaient point encore des +écrivains à dédaigner; quelques historiens, et quelques autres auteurs +dans différents genres, écrivaient encore avec bien plus de talent et de +goût, que ne le firent et que ne le pouvaient faire en latin, ceux qui, +dans la malheureuse Italie, écrivirent pendant le quatrième siècle et +surtout pendant le cinquième. + + [81] Denina, _Vicend. della, Letter._, liv. I, c. 39. + +Les Goths étaient déjà venus, il est vrai, attaquer l'empire d'Orient; +ils y avaient porté le ravage et brûlé vif, dans une maison où il +s'était réfugié, l'empereur Valens; mais ils avaient été promptement +repoussés jusqu'au-delà du Danube par Théodose, alors général, et qui, +pour récompense, eut l'Empire; et ces Barbares n'avaient pas eu le temps +de corrompre la langue, et de substituer l'esprit militaire à ce qui +restait encore de goût pour les lettres. Ce qui, joint à d'autres causes +que j'ai indiquées, avait rétréci les esprits, affaibli et rapetissé les +talents, c'étaient les disputes de Théologie scolastique, les querelles +de l'Arianisme, celles des deux Natures, élevées entre les Patriarches +d'Alexandrie et de Constantinople[82]; l'hérésie d'_Eutychès_, +substituée à celle de _Nestorius_[83], le scandale contradictoire des +deux conciles d'Ephèse[84], mal effacé par celui de Calcédoine[85], le +Formulaire de l'empereur Zénon, le Manichéisme[86], le Monophysisme, le +Monothélisme[87] et d'autres questions inintelligibles, et par cela même +interminables, qui étaient devenus l'objet des écrits, des +conversations, des études, et qui ne pouvaient y porter que le trouble +et les ténèbres. + + [82] Cyrille et Nestorius. + + [83] Voy. ces deux mots dans le Dictionnaire des Hérésies. + + [84] L'un général en 431, où Nestorius fut condamné, déposé + et exilé; l'autre particulier, en 450, que l'abbé Pluquet, + dans son Dictionnaire, appelle le brigandage d'Ephèse. + + [85] En 451. + + [86] Voy. les mots _Manès_ et _Manichéens, ub. supr._ + + [87] Voy. ce mot, _ub. sup._ + +Dans l'Occident, où l'on ressentait le contrecoup de ces vaines +disputes, et où tant d'autres causes se réunissaient pour éteindre dans +leurs derniers germes l'amour et la connaissance des lettres, elles +avaient de plus contre elles ce déluge de Barbares, dont l'Italie, +inondée à plusieurs reprises, était enfin restée la proie. Dès le +commencement du cinquième siècle, ils s'y étaient débordés sous le +faible Honorius. Stilicon les repoussa par sa bravoure, et les y rappela +par trahison. Honorius se délivra de lui, mais non des Goths. Alaric +entré à Rome[88], à la tête d'une armée innombrable, la saccagea pendant +trois jours. Attila avec ses Huns, n'y entra pas[89]: le Pape Léon +l'arrêta par son éloquence, ou plutôt en mettant à ses pieds tout l'or +des Romains pour la rançon de Rome, ou, si l'on ne veut point de ces +moyens naturels, en lui parlant en maître, lui, pauvre évêque, suivi de +son clergé pour toute armée, mais escorté dans l'air par deux apôtres, +armés de glaives flamboyants. + + [88] En 409, selon Muratori, et selon d'autres, 410. + + [89] En 452. + +Rome fut donc sauvée pour cette fois, mais le reste de l'Italie fut +ravagé, brûlé, mis au pillage; et Rome elle-même, prise cinq ou six ans +après par Genseric et ses Vandales, fut saccagée pendant quatorze jours. +Enfin, vers la fin de ce malheureux siècle, les Barbares, qui avaient eu +le loisir d'étendre leurs conquêtes pendant des règnes que l'Histoire +aperçoit à peine, et des interrègnes non moins nuls et non moins +désastreux, osèrent demander à un simulacre d'empereur[90], la moitié +des terres d'Italie en toute propriété. Le refus sur lequel ils +comptaient, les rendit maîtres du tout, et Odoacre leur roi, se fit +couronner à Rome roi d'Italie. Ainsi finit l'Empire d'Occident entre les +mains de Barbares, à peine désormais plus barbares que les descendants +dégénérés des conquérants du monde. + + [90] Augustule. + +Quel pouvait être le sort des lettres dans de tels bouleversements? +Liées à celui de l'Empire, elles s'écroulèrent entièrement avec lui; ou +plutôt déjà renversées et détruites, elles restèrent sans espoir et sans +moyens de renaissance, abattus et comme gissantes parmi des ruines. + + + + +CHAPITRE II. + +_État des Lettres en Italie sous les Rois Goths; sous les Lombards; sous +l'Empire de Charlemagne et de ses descendants. Onzième siècle; première +époque de la renaissance des Lettres_ + + +L'Italie, dans l'état misérable où nous l'avons vue réduite, était loin +encore d'être parvenue au dernier degré de malheur que lui réservait la +fortune. Peut-être même en y regardant de plus près, reconnaît-on que +sous le roi Goth Odoacre[91], et plus encore sous l'Ostrogoth Théodoric, +qui le détrôna[92], elle fut moins agitée, moins avilie et tenue moins +éloignée des études, telles qu'on en pouvait faire alors, qu'elle ne +l'avait été depuis un demi-siècle, sous ce fantôme d'Empire d'Occident, +qui n'était qu'une sanglante anarchie. Théodoric avait été élevé à +Constantinople: l'éducation grecque qu'il y avait reçue, dit l'historien +Denina[93], ne l'avait pas rendu lettré, mais aussi ami des lettres +qu'on peut raisonnablement l'attendre d'un soldat. Il est bon de savoir +jusqu'où allait, malgré cette éducation, l'ignorance d'un Prince, dont +le nom est pourtant inscrit parmi ceux des bienfaiteurs des lettres. Il +ne savait pas écrire, ni même signer. Il fallut fabriquer une lame d'or, +percée de manière que les trous formaient les cinq premières lettres de +son nom THÉOD.; et c'était en conduisant sa plume dans les ouvertures de +ces trous, qu'il signait les lettres et les édits[94]. Ce trait +caractérise à la fois et Théodoric et son siècle. + + [91] 476. + + [92] 493. + + [93] _Vic. della Lett._, liv. c. 37. + + [94] Tiraboschi, _St. della Lett., ital._, tom. III, liv. I, + c. 1, où il cite l'Anonyme de Valois. Voyez cet auteur, à la + fin de l'histoire d'Ammien Marcellin, édit. de 1693, pag. + 512. + +Ces lettres et ces édits, qu'il avait tant de peine à signer, il n'en +avait aucune à les faire. C'était l'ouvrage du savant Cassiodore, qu'il +eut le bonheur de rencontrer, et le bon esprit de charger de cet emploi. +Cassiodore est une des deux dernières lumières, qui jettent encore un +reste d'éclat dans ces temps obscurs. Ce fut lui qui, profitant du +crédit que lui donnait l'intimité de ses fonctions, contribua beaucoup à +inspirer à Théodoric ce goût pour les sciences et pour les arts, qui +nous étonne dans un Barbare. On voit dans les lettres qu'il écrivait au +nom de ce Roi, et qui nous sont restées, les expressions honorables dont +il se servait en parlant aux hommes distingués par quelque savoir, les +encouragements de toute espèce qu'il leur procurait, les emplois dont il +se plaisait à les faire revêtir. Il conserva le sien et toute son +influence auprès des successeurs de Théodoric. Quand la guerre vint +troubler et bouleverser de nouveau l'Italie, il se retira de la cour et +du monde, et partagea le reste de sa vie entre les exercices du cloître +et la culture des lettres. Outre des ouvrages purement religieux, il a +laissé des _Institutions_, des _Lettres divines et humaines_, plusieurs +autres livres qu'on peut appeler élémentaires, un recueil considérable +de lettres, et l'_Historia tripartita_, abrégé des histoires +ecclésiastiques, écrites en grec par Socrate, Sozomène et Théodoret, et +traduites en latin, d'après son conseil, par Ephiphane le +Scolastique[95]. Nous voyons par ses lettres, que son heureuse influence +ne s'étendait pas moins sur les arts que sur les sciences, et qu'inspiré +par un si bon esprit, Théodoric n'épargna rien, ni pour la conservation +et la restauration des anciens monuments, ni pour en élever lui-même de +nouveaux et de magnifiques. Le mauvais goût qu'on y remarque, ne peut +lui être reproché[96]. C'était ce goût qui dominait de son temps; +c'étaient ces formes tourmentées, élancées et bizarres, qui étaient +seules en faveur; un Roi ne pouvait de son chef ni les commander ni les +proscrire; et, malgré tous les vices de leurs formes, ces édifices +attestent encore et le génie hardi des architectes qui les bâtirent, et +la magnificence du prince qui les fit élever[97]. + + [95] Il n'est pas sûr que cet Abrégé soit de lui. (Voyez + Tirab., t. III, liv. I, c. II. 5.) + + [96] Voy. Muratori, _Antich. Ital._ Dissert. XXIII et XXIV. + + [97] C'est l'architecture qu'on appelle gothique. Muratori + (_Dissert._ 23 et 24) et d'autres auteurs ne veulent point + qu'elle appartienne aux Goths; et il n'est pas vraisemblable, + en effet, que ces peuples, qui ignoraient presque entièrement + les arts, fussent aussi avancés en architecture. Quelques-uns + l'attribuent aux Sarrazins; d'autres lui donnent, avec plus + de vraisemblance, pour unique origine la dépravation + progressive du goût dans les arts. Maffei (_Verona Illust._, + Ire. part., liv. XI) avoue que, sous le règne des Goths, + l'architecture conserva autant de grandeur, de magnificence + et de solidité qu'elle en avait eu sous les empereurs + Romains; il ajoute qu'il y a en Italie beaucoup d'édifices + antérieurs à la renaissance des arts, dans lesquels, si l'on + en pouvait retrancher les _arcs en pointe_ et l'_irrégularité + des colonnes et des chapiteaux_, non-seulement la + construction est très-bonne, mais les ornements même ne + manquent ni de grandeur, ni de grâce. Or, ces arcs aigus ou + en pointe, et ces colonnes irrégulières, et ces chapiteaux + non moins irréguliers, qu'est-ce autre chose que ce qu'on + appelle architecture gothique? Mais ce mauvais goût + d'architecture remonte-t-il jusqu'au temps des Goths? Cette + question a occasioné, en Italie, une longue et bruyante + controverse dans le dernier siècle. Voici cependant un + passage de Cassiodore qui ne paraît devoir laisser aucun + doute. Dans la formule XV du liv. VI de ses_ Variarum, de + Fabricis et Architectis_, je lis ces mots: «_Quid dicamus + columnarum junceam proceritatem? Moles illas sublimissimas + fabricarum, quasi quibusdam erectis hastilibus contineri, et + substantiÅ“ qualitates concavis canalibus excavatÅ“, ut magis + ipsas Å“stimes fuisse transfusas, alias ceris indices factum + quod metallis durissimis videas expolitum_». Cette hauteur et + cette ténuité des colonnes qui les fait ressembler à des + joncs, _junceam proceritatem_, ces masses d'édifices si + élevées qui paraissent soutenues, sur des piques plantées + debout, _quasi quibusdam hastilibus contineri_, et ces canaux + concaves creusés dans le corps même de la pierre, _substantiÅ“ + qualitates concavis canalibus excavatÅ“_, etc. etc.; tout cela + ne peut convenir qu'à l'architecture que l'on appelle + gothique, parce que tel était devenu le style des architectes + au temps des Goths. + +Sous son règne et à sa cour florissait en même temps que Cassiodore, un +écrivain qui lui était supérieur, le dernier que les hommes studieux de +la langue et de la littérature latines, puissent encore lire avec +plaisir, le philosophe Boëce[98]. Revêtu deux fois de la dignité +consulaire, que les Empereurs, et après eux les Rois Goths, avaient eu +la politique de laisser toujours aux Romains, ainsi que les titres et le +simulacre de toutes leurs autres magistratures, il fut l'homme le plus +éloquent de son temps, le plus instruit de la philosophie antique, le +plus familiarisé avec les grands modèles de l'ancienne Grèce et de +l'ancienne Rome. Ce n'est ni pour avoir traduit et commenté les ouvrages +de dialectique d'Aristote et de Porphyre, et des ouvrages sur la musique +ancienne, qui servent pourtant à l'Histoire de cet art, ni pour avoir +naturalisé dans la langue latine la philosophie sophistique des Grecs, +ni encore moins pour avoir introduit le premier cette philosophie dans +la Théologie, qu'il est cher aux amis de la raison et des lettres, mais +pour _sa Consolation de la Philosophie_, qu'il écrivit dans les fers. +Cet ouvrage est mêlé de morceaux de prose et de pièces de vers de +différentes mesures; la prose est trop infectée peut-être de vices +introduits alors dans le langage, mais les vers rappelent souvent ceux +des bons siècles, et sont au moins fort au-dessus de tout ce qui nous +est resté du quatrième et du cinquième. + + [98] Anicius Manlius Torquatus Severinus Boëtius. + +L'ouvrage est divisé en cinq livres. La fiction qui en fait le fond est +fort simple. Boëce, accablé par son infortune, avait appelé les Muses à +son secours. Elles l'entouraient dans sa prison, et commençaient à lui +dicter des chants plaintifs. Une femme lui apparaît. Sa figure était +vénérable; ses yeux étaient ardents, et plus pénétrants que ne le sont +ceux de l'homme. Son teint était animé, sa vigueur infatigable, +quoiqu'elle fût si âgée qu'on voyait bien qu'elle était née dans un +autre siècle. Sa stature était changeante: tantôt elle se réduisait à la +mesure commune des hommes, tantôt elle paraissait frapper le ciel du +sommet de sa tète. Sa tête pénétrait dans le ciel même, et alors elle +échappait aux regards des mortels. C'est la Philosophie. Elle chasse les +Muses, comme de trop faibles consolatrices, moins propres à fortifier +l'âme contre le malheur qu'a l'amollir. Elle prend leur place, et remet +peu à peu par ses discours le calme dans l'âme agitée de son disciple. +Et en effet, quelles consolations plus douces et plus puissantes que les +siennes, pour ceux du moins qui la suivent avec sincérité de cÅ“ur. Elle +leur apprend à supporter les malheurs mêmes qu'elle leur attire; et dans +un temps où, par des malentendus volontaires, on imputerait à la +Philosophie des maux qu'elle s'était efforcée de prévenir, des crimes +qu'elle abhorre, des proscriptions exercées par ses plus cruels ennemis +et surtout dirigées contre elle, ce serait encore en elle seule que ses +disciples fidèles chercheraient leur consolation et leur refuge. + +Elle apprit à Boëce à supporter son sort; mais elle ne put le lui faire +éviter. Condamné injustement et sans être entendu par ce même Théodoric, +qui l'avait comblé d'honneurs, il souffrit avec courage les tourments +recherchés d'une mort lente et cruelle[99]. Son meurtrier ne lui +survécut que de deux ans, et souilla par d'autres cruautés la gloire de +trente ans de règne. Né barbare, il était devenu un grand prince; mais, +par un retour de cette force du naturel, qui semble n'avoir jamais plus +d'empire que lorsque c'est au mal qu'elle nous ramène, le grand prince, +avant de mourir, redevint un barbare. + + [99] On lui serra le front avec une corde jusqu'à faire + sortir les yeux de la tête; enfin, après d'autres tortures, + on le fit expirer sous le bâton. _Anonym. Vales. ad Amm. + Marcel_. 1693. + +Sous la régence de sa fille Amalasonte, et les règnes courts, violents +et honteux de son petit-fils et son neveu[100] l'influence de Cassiodore +maintint dans leur cour l'habitude d'encourager ce qui restait encore +d'hommes de quelque talent et de quelque instruction, de réchauffer, +autant que cela était possible, les restes presque éteints du feu sacré +des études. Mais ce fut alors qu'un autre feu s'alluma de nouveau en +Italie, et qu'une guerre terrible la plongea dans des malheurs, dont +tous ceux qu'elle avait éprouvés jusqu'alors, n'étaient en quelque sorte +que le prélude, et dont il lui fallut plusieurs siècles pour effacer les +funestes suites. L'empereur d'Orient, Justinien, résolut enfin de la +délivrer du joug des Goths. L'illustre Bélisaire y fit triompher ses +armes. Après qu'il en eût été payé par une disgrâce non moins célèbre +que ses victoires[101], Narsès qui le remplaça, continua d'attaquer les +Rois Ostrogoths, qui continuaient de se défendre. Il les renversa enfin +du trône, et détruisit leur domination, qui avait duré soixante-quatre +ans en Italie, Mais bientôt il eut à repousser des essaims armés de +Germains et de Francs, que l'espoir du butin y attirait de leur pays +encore sauvage. Rappelé par l'empereur Justin, aussi ingrat envers lui, +que Justinien l'avait été envers Bélisaire, il mourut à Rome, âgé de +quatre-vingt-quinze ans, lorsqu'il se préparait à repasser à +Constantinople; tandis que les Lombards, comme chargés de sa vengeance, +mais qu'il n'y avait pas sans doute appelés[102], venaient à leur tour +ravager, envahir le pays qu'il avait sauvé, donner leur nom à ce pays +même, et y fonder une nouvelle dynastie de Barbares. + + [100] Atalaric et Théodat. + + [101] Je ne prétends point adopter, par cet expression, le + roman moral, mais fabuleux, de la fin cruelle et infortunée + de Bélisaire. Justinien le rappela en effet en 540, mais il + l'envoya commander en Perse. Les succès de Bélisaire y furent + moins brillants qu'en Italie; il fut alors rappelé, disgracié + et dépouillé du généralat. Renvoyé en Italie, à la tête des + armées, il retourna quatre ans après à Constantinople, et y + jouit pendant quinze ans de ses immenses richesses. + Enveloppé, en 563, dans une conspiration contre l'Empereur, + il fut privé de toutes ses charges et dignités, et consigné + prisonnier dans sa maison. La suite du procès l'ayant + justifié, il fut rétabli dans tous ses honneurs et dans les + bonnes grâces de Justinien. Il mourut en 565, dans une + extrême vieillesse, huit mois seulement avant l'Empereur, qui + eut encore le temps de s'emparer, selon sa coutume, de tous + les trésors de Bélisaire, et de les réunir à celui qui ne + tarda pas à cesser d'être le sien. + + Théophanes, auteur grec contemporain, dans sa + _Chronographie_, Georges Cédrénus, dans son _Histoire_, sur + la 36e année du règne de Justinien, attestent ce retour de + Bélisaire à la faveur de l'Empereur, et sa mort paisible. Le + célèbre Alciat a aussi lavé de cette tache la mémoire de + Justinien. Le Grec Jean Tzetzès fut le premier, au douzième + siècle, qui mit en vers, dans sa troisième _Chiliade_, cette + fable et le mot célèbre: _Donnez une obole à Bélisaire_. P. + Crinitus, Pontadus, Volaterran et d'autres auteurs du + quinzième siècle, l'ont adoptée. Baronius l'a suivie dans ses + _Annales_, d'où elle s'est répandue sans examen dans + plusieurs histoires modernes. Le savant et judicieux Muratori + a rétabli les faits et invoqué l'autorité de Théophanes, de + Cédrénus et d'Alciat. Voyez ses _Annales d'Italie_ sur cette + époque. + + [102]Voy. Muratori, _Annal. d'Ital._, année 567. + +Ce n'étaient plus des essaims, de nombreuses armées, c'était une nation +entière, hommes, femmes, vieillards, enfants, conduits par Alboin, leur +roi, qui venaient y chercher une nouvelle patrie. Leur état, dont Pavie +fut la capitale, s'étendit depuis les Alpes jusqu'aux environs de Rome, +sans y comprendre les villes maritimes, les unes libres, les autres +encore défendues par les Grecs. Leur règne de fer remplit la fin du +sixième siècle, tout le septième, et la plus grande partie du huitième. +Leurs guerres meurtrières, tantôt entre leurs différents chefs, tantôt +avec les Grecs, restés maîtres de Rome, de quelques autres villes et de +l'Exarchat de Ravennes, tantôt enfin avec les Francs, toutes signalées +par d'horribles massacres, et par les ravages du fer et du feu, firent +pendant ce long espace, de la malheureuse Italie, à qui l'on est si +souvent forcé de donner cette triste épithète, un désert couvert de +ruines et inondé de sang. + +Chacun étant alors réduit au soin d'une vie individuelle, sans cesse +assiégée de terreurs, il n'y eut plus dans la vie commune, ni personne +occupé de s'instruire, ni instituteurs, ni livres même, pour ceux qui, +parmi tant de désastres, en auraient encore eu le désir. A peine +trouvait-on à Rome, à Pise, et peut être dans un petit nombre d'autres +villes, quelques écoles de grammaire et d'éléments de la science +ecclésiastique. Quant aux livres, ces guerres non interrompues, avaient +fait périr sous des décombres ou dans les flammes, ce qui s'était encore +conservé d'anciens manuscrits, et les copies mêmes qui en avaient été +tirées, principalement dans les monastères. + +L'opulence de nos grandes bibliothèques modernes, leur luxe surabondant, +les jouissances qu'elles nous procurent, la facilité que nous avons de +nous en composer à peu de frais de particulières, suffisantes pour nos +besoins et pour nos plaisirs, nous font trop oublier les difficultés que +l'on trouvait avant l'invention de l'imprimerie, à se procurer des +livres et surtout à en former de ces collections qu'on appèle +bibliothèques. L'état où nous avons vu précédemment l'Italie, les y +avait déjà rendus fort rares. Ils le devenaient chaque jour davantage. +Les bons copistes manquaient, les manuscrits anciens, usés par la +lecture, ou détruits par les bouleversements de la guerre, ne pouvaient +bientôt plus être remplacés, lorsque les institutions monastiques, qui +ont fait tant de mal à la raison humaine, mais qui rendirent alors plus +d'un service à la civilisation et aux lumières, leur rendirent surtout +celui de sauver d'une ruine totale les livres qui eu étaient le dépôt. +La philosophie, qui a mis les moines à leur place, cesserait d'être ce +qu'elle est, c'est-à -dire l'amour éclairé de la justice et de la vérité, +si elle n'aimait à reconnaître et à respecter partout où elle le trouve, +ce qui est bon en soi et utile aux hommes. + +Les monastères étaient devenus un asyle, où non seulement la piété, mais +le simple amour de la paix, au milieu de cet éternel fracas des armes, +conduisait la plupart des hommes qui conservaient quelque goût pour +l'étude. Presque toutes ces maisons avaient des bibliothèques, dans +lesquelles ce qu'on pouvait se procurer d'auteurs anciens était joint +aux livres de religion et de littérature ecclésiastique, qui en +faisaient le fond. Une règle fort sage de la plupart de ces +institutions, obligeait ceux qui les embrassaient à consacrer tous les +jours quelques heures au travail des mains. Tous ne pouvaient pas +travailler à la terre, ou s'occuper d'autres opérations manuelles qui +exigent la force du corps. Les moines faibles de santé, ceux du moins +qui avaient un peu d'instruction et une écriture lisible, obtinrent de +remplir leur tâche en copiant des livres. Cela devint bientôt un +exercice favori. Les abbés et les autres supérieurs encouragèrent ce +travail qui multipliait leurs richesses littéraires. De-là vint dans ces +ordres, le titre d'_antiquaire_ ou de _copiste_, mots synonimes, que +l'on trouve souvent employés l'un pour l'autre dans l'histoire +monastique du moyen âge. Ainsi, tandis que les barbares incendiaient, +dévastaient, saccageaient des provinces entières, détruisaient les +monuments des arts, les livres, les bibliothèques, des solitaires +laborieux s'occupaient de réparer au moins une partie de ces pertes; et +si nous possédons aujourd'hui un assez grand nombre d'ouvrages de +l'antiquité, c'est, avouons-le avec reconnaissance, presque uniquement à +eux que nous le devons[103]. + + [103] Tiraboschi, _Stor. della Lett. Ital._ t. III, l. I, c. + II. Je n'ignore pas que ces services rendus à la littérature + ancienne par les moines ne datent guère avec évidence que du + milieu du neuvième siècle (Voyez Denina, _Vicende della + Letter._, t. I, c. 38, à la fin). Mais en suivant ici + l'autorité de Tiraboschi, je ne cours d'autre risque que + d'avancer d'un siècle ces témoignages de gratitude. + +Les plus savants d'entre eux ne dédaignaient point cet exercice. +Cassiodore lui-même en faisait ses plaisirs. Entre tous les travaux du +corps, écrivait-il, c'est celui d'antiquaire, c'est-à -dire de copiste, +qui me plaît le plus[104]. On ne peut lire sans une sorte +d'attendrissement, les détails minutieux dans lesquels il descend pour +enseigner à ses moines cet art qu'il possédait si bien. Il appela dans +son couvent d'habiles ouvriers pour relier proprement les manuscrits. Il +dessinait lui-même les figures et les ornements dont il les +embellissait; enfin ce bon vieillard, plus que nonagénaire, ne trouva +point au-dessous de lui de composer un _Traité de l'Orthographe_, à +l'usage de ses religieux, pour leur apprendre à écrire +correctement[105]. Il paraît, par cette instruction, que, s'il était +savant, les autres moines ne l'étaient guère. Aussi est-ce le temps des +légendes, des histoires écrites en même style, et qui ne méritent pas +plus de foi, enfin, de toutes ces Å“uvres monacales qui déshonoreraient +l'esprit humain, si les siècles étaient solidaires entre eux, et si, +dans un siècle de lumières, il y avait d'autres esprits déshonorés, que +ceux qui voudraient y remettre en crédit les sottises les plus +grossières des temps d'ignorance et de ténèbres. + + [104] _De Institut. Divin. Litter._, c. 30. + + [105] Tirab. loc., cit., c. 2. + +Ces dépôts où étaient réunies, avec ce que le génie de l'homme avait +produit le plus sublime, les tristes fruits de sa dernière décadence, +avaient été assez généralement respectés pendant l'invasion des Goths; +il en périt un grand nombre dans leur guerre contre les armées de +Justinien, et un plus grand nombre encore dans l'irruption et sous la +domination des Lombards. Il est donc vrai qu'à cette déplorable époque, +malgré tant de travaux, on manquait presque généralement de livres. Les +papes eux-mêmes, qui n'étaient encore que les chefs spirituels de +l'église, et les évêques, non les souverains de Rome, avaient peine à se +former une bibliothèque. Grégoire Ier., qu'on appèle le Grand, n'en +avait, à ce qu'il paraît qu'une très-chétive[106], et cepandant c'était +un des plus savants hommes de son siècle: sans être aussi riche que les +papes l'ont été depuis, il disposait de plus de moyens que tous les +autres évêques, et il n'en négligeait sans doute aucun pour rassembler +auprès de lui tout ce qui pouvait servir à ses études. + +A entendre plusieurs critiques, il n'en fut pourtant pas ainsi. Ce pape +célèbre, ce réformateur du chant, cet auteur de tant d'ouvrages qui +l'ont fait placer au rang des pères de l'église, loin de s'appliquer à +former des bibliothèques, incendia celle qui existait avant lui. Le +savant Brucker, dans son _Histoire critique de la Philosophie_[107], +ouvrage aussi estimé pour son impartialité judicieuse que pour sa +profonde érudition, a joint à cette accusation formelle, qu'il appuie +principalement de l'autorité de Jean de Salisbury, celles d'avoir chassé +de sa cour les mathématiciens, d'avoir méprisé et même défendu l'étude +des belles-lettres; enfin, d'avoir détruit à Rome les plus beaux +monuments de l'antiquité profane. Mais ici, contre son ordinaire, +Brucker s'est peut-être laissé aller à des préjugés de secte. Tiraboschi +l'a réfuté avec autant de solidité que de modération[108]; et ceux qui +seraient tentés de suspecter le défenseur, parce qu'il était moine et +papiste, ne doivent pas oublier, pour être justes, que l'accusateur +était protestant. + + [106] Voy. Tirab., t. III, liv. I, c. I, 14. + + [107] Tom. III, p. 560. + + [108] _Stor. della lett. ital._, tom. III, liv. II, c. 2. + +Les lettres de ce pontife sont le seul de ses ouvrages qui ait +aujourd'hui quelque intérêt; celles des hommes célèbres de tous les +genres en ont toujours. Dans ces lettres, on voit bien que Grégoire est +uniquement occupé des affaires de la religion dont il est le chef, qu'il +proscrit même et qu'il écarte des études tout ce qui y est étranger. Il +reprend, par exemple, trés-sévèrement un évêque, parce qu'il enseignait +la grammaire, et que sans doute il expliquait à ses élèves les beautés +des anciens auteurs. Il ne veut pas que _les louanges de Jupiter et +celles du Christ sortent de la même bouche_; il regarde _comme un crime +grave_ que des évêques _osent chanter ce qui ne convient pas même à un +laïque s'il a de la religion_[109]. Voilà bien une preuve de plus de cet +esprit exclusif qui substitua peu à peu les études religieuses aux +études littéraires, et qui contribua si puissamment à la décadence, et +enfin à la ruine complète de ces dernières. L'apologiste de Grégoire est +lui-même obligé d'avouer ici qu'il se laissa trop emporter à son +zèle[110]; mais il y a loin de là aux actes dont on l'accusait. + + [109] Liv. XI, Epit. 54. + + [110] Tirab. loc. cit. + +Cependant voici un autre auteur non moins digne de foi, M. Denina, +l'historien des Révolutions d'Italie et de celles de la littérature, qui +ne regarde point la cause de Grégoire comme entièrement gagnée. «Je +crains, dit-il, à parler vrai, que l'autorité de Jean de Salisbury, +quoique postérieure de six siècles au siècle de Grégoire ne doive +laisser toujours quelque soupçon que le zélé pontife, pour exterminer +les monuments de l'idolâtrie, et pour attacher davantage la jeunesse +chrétienne, et spécialement les ecclésiastiques, à la lecture des saints +pères, n'eût cherché à supprimer le plus qu'il pouvait des auteurs +païens»[111]. Sans prétendre rien décider dans une question de cette +espèce, on ne peut nier que cette crainte d'un historien aussi sage ne +doive être de quelque poids. + + [111] _Vicende della Letter._, liv. I, c. 38. Vid. + Machiavelli, _discorsi_, liv. II, c. 5. + +Une autre lettre du même pape nous laisse entrevoir combien, tandis que +l'ignorance faisait de tels progrès en Occident, elle en avait fait +aussi dans l'Orient, ou du moins à quel point la langue et la +littérature latines y étaient redevenues étrangères. Grégoire assure, +dans cette lettre, qu'il ne se trouvait pas alors à Constantinople un +seul homme capable de bien traduire un écrit quelconque de grec en +latin, ou de latin en grec[112]. Mais la littérature grecque elle-même +continuait à décliner; chaque siècle ajoutait à sa décadence. Les +derniers bons poètes grecs, Muesée, Coluthus et Tryphiodore[113] avaient +brillé. Depuis long-temps qu'il n'y avait plus d'orateurs, et, à cette +époque, on ne trouve plus de philosophes; mais quelques historiens, tels +que Procope et Agathias, par qui les guerres de Justinien contre les +Perses, les Goths et d'autres Barbares en Asie, en Afrique et en Italie, +furent écrites, tiennent encore une place après les historiens des bons +siècles. + + [112] Liv. VII, Epit. 30. + + [113] Auteurs d'_Héro_ et _Léandre_, de l'_Enlèvement + d'Hélène_ et de _la Chute de Troie_, poëmes dont le premier + est plus connu que les deux autres. + +Cet empereur Justinien, conquérant et législateur, était surtout grand +théologien[114]; aussi ne manqua-t-il pas d'insérer dans son Code +plusieurs lois qui prononçaient, tantôt la peine de mort, tantôt la +confiscation, le bannissement, l'infamie, la privation des droits +successifs, etc., contre les hérétiques. Argumenter contre eux était +l'exercice habituel de son esprit; les persécuter, un des usages les +plus assidus de son autorité; les combattre même, un exploit qui ne lui +parut pas indigne de ses armes. Sa seule expédition contre les +Samaritains de la Palestine coûta cent mille sujets à l'Empire. C'était +une réfutation un peu chère de cette secte, si peu décidée dans ses +dogmes, qu'elle était traitée de juive par les païens, de schismatique +par les juifs, et d'idolâtre par les chrétiens[115]. + + [114] Gibbon, _History of decline and fall roman Emp._, c. + 47. + + [115] _Id. ibid._ + +La passion favorite de l'Empereur étant la théologie, elle le devint +aussi de tout l'Empire. L'esprit sophistique des Grecs fut tout occupé +d'ergoteries scholastiques qui firent éclore une foule d'hérésies +nouvelles. Les conciles et les synodes se multiplièrent; Justinien y +argumenta souvent de sa personne, et l'on doit penser qu'il eut +toujours raison. La foi ne s'en embrouilla que mieux: la sienne même, à +force de raffinements, s'égara; et ce fléau des hérétiques, devenu +hérétique à son tour, allait employer, pour soutenir son erreur, tous +les moyens dont il avait appuyé son orthodoxie, lorsqu'il mourut sans se +rétracter. + +La vie et les intrigues de sa femme Théodora paraissent avoir donné +naissance à un nouveau genre d'histoire particulière inconnue +jusqu'alors dans la littérature grecque, l'histoire secrète, +anecdotique, ou si l'on veut scandaleuse[116]. Procope surtout s'y +distingua, et n'a peut-être eu depuis que trop d'imitateurs. Avant lui, +Achille Tatius avait laissé un autre genre d'écrits, dont la première +origine date même de plus loin, je veux dire celui des romans d'amour. +Son roman de _Clitophon et Leucippe_ fut surpassé par _les Amours de +Théagène et de Chariclèe_, ou _les Ethiopiques_, de son contemporain +l'évêque Héliodore; genre agréable, sans doute, mais un peu étranger aux +travaux de l'épiscopat. Une observation qui n'a pas échappé au judicieux +Denina, c'est que, tandis qu'en Occident on commençait à composer des +légendes, des vies miraculeuses, et à inventer des récits de martyres +vrais ou supposés[117], l'évêque de Tricca composait, de son côté, ses +Fables éthiopiques. À cette observation, nous pouvons, nous autres +Français, en ajouter une autre: c'est que, par une destinée qui semble +attachée à ce roman, les deux premiers auteurs qui l'ont fait connaître +en France, furent, l'un, Octavien de St.-Gelais, évêque d'Angoulême, par +des morceaux traduits en vers; l'autre, le célèbre Amiot, évêque +d'Auxerre, par une traduction complète en prose. Disons de plus que ce +fut pour cette traduction qu'il eut sa première abbaye, et que celle +qu'il fit dans la suite, de _Daphnis et Chloé_, du sophiste Longus, +autre roman postérieur à celui d'Héliodore, inférieur pour la conduite, +et plus licencieux dans les détails, ne l'empêcha point d'être évêque, +ou contribua peut-être à lui faire avoir son évêché. + + [116] Denina, _Vicende della Letter._, liv. I, c. 39. + + [117] Denina, _Vicende della Letter._, liv. I, c. 40. + +La science qui avait alors le moins perdu en Orient et en Occident était +la jurisprudence. Après la théologie, c'était ce que Justinien aimait et +entendait le mieux. Il y porta la réforme, et c'est de lui, ou du moins +des légistes habiles qu'il employa, qu'est le corps des lois romaines +tel qu'il existe encore aujourd'hui. + +Ce ne fut pas un ouvrage fait du premier jet: dix jurisconsultes, à la +tête desquels était le célèbre Tribonien, furent d'abord chargés de +réunir, d'accorder, de compléter et de rassembler en un seul les trois +Codes qui servaient alors de règle, y compris celui de Théodose. Le même +Tribonien, et dix-sept jurisconsultes, firent ensuite un autre travail, +plus considérable et peut-être plus difficile, mais qui devait les +flatter, parce qu'il donnait de l'autorité et presque force de loi aux +décisions des jurisconsultes les plus célèbres qui les avaient précédés; +ce fut de rassembler ces décisions, de les diviser en cinquante livres, +et chacun de ces livres en plusieurs titres, selon les diverses +matières. Ce recueil reçut le nom de _Digeste_ ou de _Pandectes_. Enfin, +Tribonien et deux autres, dont les noms, quoique moins illustres, +méritent aussi d'être conservés, Théophile et Dorothée, composèrent, par +ordre de l'Empereur, les quatre livres des institutions, qu'on appelle +vulgairement les _Institutes_, ou éléments de la science du Droit. + +Le tout ensemble fut publié[118] six ans après le commencement du +premier travail, et promulgué pour avoir seul force de loi, et être +enseigné publiquement dans tout l'Empire. L'Empereur y joignit par la +suite les nouvelles lois qu'il porta, et qui sont connues sous le titre +de _Novelles_. Ainsi, le corps entier de la jurisprudence romaine resta +divisé en Digeste, Code et Novelles, outre les Institutes, qui en sont +comme le préambule[119]. Ces lois ne furent point adoptées en Italie +pendant la domination des Goths; le Code de Théodose continua d'y être +suivi; ce ne fut qu'après les dernières victoires de Narsès que ce +général y put mettre en vigueur celui de Justinien. + + [118] En 534. + + [119] Heinneccius, _Hist. Jur._, liv. I, c. 6; Terrasson, + _Hist. de la Jurisp._, p. III, et Tiraboschi, t. III, liv. I, + c. 6. + +Les Lombards n'eurent des lois pour eux-mêmes que long-temps après leur +conquête; et lorsqu'ils se furent donné un code, il fut encore permis +aux peuples qu'ils avaient soumis, de suivre des lois romaines. Les lois +lombardes ont été recueillies plus complètement et plus correctement +qu'elles ne l'avaient encore été, par le laborieux Muratori[120]. M. +Denina en a fait une exposition claire et méthodique dans son _Histoire +des Révolutions d'Italie_[121], et l'on y peut observer que, si elles +conservent des traces sensibles de l'ancienne barbarie de ces peuples, +elles prouvent aussi que, sur plusieurs points de civilisation, ils +avaient beaucoup gagné. + + [120] _Script. rer. Ital._ vol. I, part. II. + + [121] Tom. II, liv. 7. + +Sans doute ce beau climat et cette terre fertile commençaient à influer +sur eux, comme ils le font à la longue sur tous les hommes; mais ce +n'était pas à eux qu'il était réservé de faire faire à l'Italie les +premiers pas hors de la barbarie dans laquelle ils avaient achevé de la +plonger. Leur avant-dernier roi, Astolphe, ayant envahi Ravenne et +l'Exarchat, qui étaient jusqu'alors restés à l'Empire, et menaçant Rome +elle-même, attira l'attention de Pepin et ensuite de son fils +Charlemagne, qui avaient conçu, pour leur propre ambition, des projets +inconciliables avec ceux d'Astolphe. Les papes implorèrent leur secours, +et n'eurent pas de peine à l'obtenir. Ni Astolphe, ni son fils Didier, +qui lui succéda, ne purent résister aux Francs, successivement commandés +par ces deux héros; et le royaume des Lombards fut définitivement +détruit par Charlemagne, deux cent six ans après qu'ils eurent commencé +à opprimer l'Italie. + +Parmi les titres qu'obtint, et ce qui n'est pas toujours la même chose, +que mérita le fils de Pepin, nous ne devons considérer ici que celui de +restaurateur des lettres, le plus glorieux de tous. Sous ce point de +vue, Charlemagne appartient surtout à l'histoire de la littérature +française; mais il eut aussi sur l'Italie une influence qui fait époque +et qui exige que nous portions en même temps nos regards sur l'Italie, +sur la France et sur lui. + +La France avait oublié la gloire dont avaient anciennement joui les +Gaules. Les mêmes causes y avaient produit les mêmes et d'aussi +déplorables effets. Les Gaules ravagées, pendant le quatrième et le +cinquième siècle, par les irruptions des Quades, des Germains, des +Vandales, des Bourguignons, des Huns et des Goths, virent s'arrêter tout +à coup, et le cours des études, et l'émulation pour les lettres[122]. +Les Francs étaient d'autres Barbares, dont les invasions et les +conquêtes ne firent qu'augmenter le mal et accélérer la décadence de +tous les exercices de l'esprit. La langue latine s'éteignit, pour ainsi +dire, avec la puissance romaine, ou du moins ce ne fut plus qu'un jargon +au lieu d'une langue. Le goût pour les anciens, leurs ouvrages, leurs +noms mêmes disparurent presque entièrement. Pendant les deux siècles +suivants, le mal empira encore, par cette pente des choses humaines +qu'on y peut observer dans tous les temps. + + [122] Voy. le poëme de S. Prosper, _de Providentiâ_, v. + 15-60. + +Si l'on se représente la suite des siècles, comme un torrent où elles +sont entraînées, on y voit tantôt le mal et tantôt le bien roulant avec +une vitesse progressive, jusqu'à ce que quelque obstacle imprévu, ou +quelque moteur puissant, agissant en sens contraire, le cours change, le +bien ou le mal s'arrête d'abord, rétrograde ensuite lentement, cède +enfin; et les choses humaines reprennent avec la même vitesse le cours +opposé. Au huitième siècle, l'ignorance n'avait plus de progrès à faire +dans les Gaules: elle était parvenue à son comble. La faiblesse des +Rois, la tyrannie des Maires, déléguée en quelque sorte à tous les +gouverneurs des provinces, à tous les chefs militaires, dont ils avaient +besoin pour leurs projets, accroissaient et favorisaient tous les +désordres. La France enfin était toute barbare. Charlemagne vint: il +arrêta le torrent, et redonna aux esprits un mouvement vers les études +et vers la culture des lettres. L'ordre public et privé fut rétabli, et +avec les études et les mÅ“urs revinrent la sécurité intérieure et la +prospérité de l'état. + +Charlemagne put concevoir, mais ne pouvait exécuter seul ce grand +ouvrage. Ne trouvant point de maîtres en France, il y en appela +d'étrangers. Les Français eux-mêmes l'avouent[123]. Les Italiens, jaloux +d'ajouter cette gloire à celle de leur patrie, attribuent avec assez de +vraisemblance le goût même que Charles prit pour l'instruction à son +séjour en Italie et aux savants qu'il y rencontra[124]. Son éducation +avait été plus que négligée: elle était tout-à -fait nulle, quand il +passa les Alpes pour la première fois[125]. Quoiqu'il eût alors +trente-un ans, et qu'il comptât six ans de règne, il ignorait même la +grammaire. De l'aveu de son historien Eginhard[126], il en reçut les +premiers éléments de Pierre de Pise, qui professait à Pavie quand +Charles s'en empara. Les leçons de ce maître le mirent en état de +profiter de celles du fameux Alcuin, de qui il apprit ensuite la +rhétorique, la dialectique, l'arithmétique, l'astronomie et même la +théologie. Mais ce célèbre Anglais, qu'il vit pour la première fois à +Parme, et qu'il engagea dès-lors à le suivre, il ne l'y trouva qu'en +780[127], six ans après la prise de Pavie, lorsqu'il avait déjà sans +doute pris le goût des lettres dans son commerce avec Pierre de Pise, +son maître, avec Paul Warnefrid, connu sous le nom de Paul Diacre, qu'il +avait aussi approché de lui, et avec un autre Paul ou Paulin, +grammairien habile pour ce temps, qu'il avait rencontré dans le Frioul, +et qu'il fit patriarche d'Aquilée. + + [123] Voy. l'Histoire littér. de la France, t. IV, Etat des + lettres au huitième siècle. + + [124] Voy. Tirab., _Ist. della Lett. Ital._, t. III, liv. + III, c. I. + + [125] En 774. + + [126] C. 25. + + [127] Voy. les preuves que le P. Mabillon donne de cette + date, dans ses Notes sur la Vie d'Alcuin, insérées dans ses + _Acta SS. Ord. S. Bened._, sæc IV, p. I. + +Charlemagne entouré de toutes ces lumières de son siècle, donna lui-même +l'exemple de l'ardeur à s'en éclairer. Il consacrait chaque jour +quelques heures à l'étude. Il voulut que ses enfants fussent instruits +dans toutes les sciences qu'il cultivait. Il réunit dans son palais tous +ces habiles professeurs et d'autres savants qui ne tardèrent pas à se +montrer. Ils composaient auprès du Prince une sorte d'école ou +d'académie suivant la cour, et qui se transportait partout avec +elle[128]. On prétend que chaque membre de cette académie, prenait le +nom d'un ancien auteur, qu'Alcuin, grand admirateur d'Horace, portait +celui de Flaccus; que le jeune Angilbert, qui n'avait sûrement rien +d'homérique, se nommait pourtant Homère; Adhalard, ou Adelard, évêque de +Corbie, Augustin; Wala son frère, Jérémie; Riculfe, archevêque de +Mayence, on ne sait par quelle fantaisie, DamÅ“tas; qu'enfin, Charles +lui-même, soit à cause de la royauté, ou de son goût pour la poésie +hébraïque, avait pris le nom de David. Tout cela est un peu bizarre, et +l'on a peine à se faire une idée des conférences académiques qui +pouvaient se tenir entre David, Homère, Horace, Jérémie, DamÅ“tas et S. +Augustin; mais enfin c'était beaucoup pour le temps, et il était +impossible que les esprits restassent engourdis autour de ce centre de +mouvement et d'activité scientifique. + + [128] Hist. litt. de la France, _ub. sup._ + +«Le goût du Roi, comme il arrive toujours, dit le président +Hénault[129], mit les sciences à la mode». Mais Charlemagne ne se borna +pas à montrer ce goût; il s'efforça de le répandre dans l'immense +étendue de son empire et de ses conquêtes, autant que le lui permettait +l'état où il trouvait les peuples. Il fonda un grand nombre de +monastères et d'églises: il y attacha des écoles: il prit l'habitude +d'adresser lui-même aux ecclésiastiques des questions sur le dogme, sur +la discipline, l'histoire ecclésiastique, la morale, et d'en exiger des +réponses; et cet usage remit la science en vigueur, parmi le clergé. Il +ordonna que chaque évêque, chaque abbé, chaque comte, eût un notaire ou +secrétaire, pour copier correctement les actes; que l'on copiât de même +les évangiles, le psautier, le missel. Il fit corriger pour ainsi dire +sous ses yeux les exemplaires incorrects de la Bible. On recommença donc +à avoir des textes purs de l'Ecriture-Sainte et des Pères. La +calligraphie fut encouragée, ainsi que l'orthographe. On reprit le petit +caractère romain et bientôt après le grand, à la place de l'écriture +mérovingienne, qui était barbare. Les couvents, les abbayes devinrent +des écoles de cet art et des fabriques actives de manuscrits. Le style +commença aussi à s'épurer. Il y eut des historiens, des orateurs et +surtout des poètes: Alcuin et Théodulphe, que l'empereur avait aussi +amenés d'Italie, se piquèrent de l'être; on le fut à leur exemple, mais +il est vrai, sans imagination, sans goût, sans poésie de style, et la +plupart du temps sans exacte mesure de vers. + + [129] Abr. chr. de l'Hist. de Fr., année 789. + +Toute grossière qu'était cette poésie, elle faisait les délices des gens +bien élevés et même de l'Empereur; il se plaisait surtout à entendre des +chansons en langue tudesque ou théotisque, qui était sa langue +naturelle. La préférence qu'il lui accordait la rendit la langue +dominante dans la plus grande partie de la France. Le roman qui se +formait dans l'autre partie était moins encouragé. Même après +Charlemagne, le roman ne régna guère que dans les états des rois +d'Aquitaine; tout le reste parla long-temps théotisque ou tudesque. +Charles aimait tant cette langue, qu'il en avait composé une grammaire. +Quand Eginhard semble dire qu'un souverain si instruit, que ce +restaurateur des lettres et des études ne savait pas écrire[130], cela +doit apparemment s'entendre du grand caractère romain, dont on +renouvellait alors l'usage. En effet, malgré les efforts qu'il fit pour +l'apprendre, il n'y put jamais réussir. Il signait avec un monogramme, +gravé sur le pommeau de son épée. Il disait: je l'ai signé du pommeau; +je le maintiendrai, avec la pointe: mais on assure qu'il écrivait +facilement en d'autres caractères, soit théotisque, soit petit +romain[131]. + + [130] _Tentabat et scribere, tabulasque et codicillos ad hoc + in lectulo suo cervicalibus circumferre solebat, ut cum + vacuum tempus esset, manum effigiendis litteris usuefaceret: + sed parum prosperè successit labor, prÅ“posterus ac serò + inchoatus_. + + (EGINHARD, Vit. Car. Mag.) + + [131] Hist. Litt. de la France, _ub. sup._ + +Charlemagne voulut aussi qu'en France on sût mieux la musique, et que +l'on chantât plus humainement qu'on ne faisait alors, entreprise +toujours difficile et qui, comme on voit, l'était il y a long-temps. On +sait qu'il s'éleva une grande dispute à Rome, en sa présence, entre ses +chantres et les chantres romains. Il eut assez de goût et de +discernement pour prononcer en faveur de ces derniers: il en amena deux +en France pour y enseigner un chant moins barbare et surtout l'art +d'organiser, c'est-à -dire, de pratiquer à la fin des phrases du +plain-chant, quelques chétifs accords de tierce, car c'était à cela que +se bornait alors toute la science de l'harmonie même au-delà des Alpes, +et elle ne s'était pas encore étendue si loin en deçà [132]. + + [132] Je ne puis me dispenser de relever ici une erreur où le + savant Tiraboschi est tombé (t. III, p. 134). Il cite ce + passage d'un anonyme d'Angoulême, dans sa Vie de Charlemagne, + publiée par Fauchet (_Script. Hist. Franc._): _Similiter + erudierunt Romani cantores Francorum in arte organandi_; et + comme il n'a pas compris le sens de ce mot _organandi_, il ne + trouve pas bien clair, dit-il, si l'auteur veut dire que les + Romains enseignèrent aux Français à construire des orgues, ou + simplement à en jouer; et là -dessus il s'étend assez au long + sur l'antiquité dont les orgues étaient en Italie, et sur + celle dont ils étaient en France. Il ne s'agit ici ni de + jouer des orgues ni d'en faire, _organari_ se réduisant au + sens très-simple que je lui donne. (Voy. le Dictionnaire de + Musique de J.-J. Rousseau, au mot _organiser_.) + +L'Italie, qui avait fourni à Charlemagne les principaux instruments de +la révolution qu'il voulait opérer dans les esprits, y participa aussi, +mais moins sensiblement que la France. Quelques universités italiennes, +entre autres celles de Pavie et de Bologne, le réclament pour leur +fondateur. Il y encouragea sans doute les études; il put y rassembler +quelques professeurs, mais il n'existe aucune trace ni le plus léger +indice qu'il les ait réunis en corps, qu'il ait distribué entre eux +l'enseignement des diverses sciences, ni qu'il leur ait donné, ou des +réglements, ou des priviléges, ou quoique ce soit enfin de ce qui +constitue ce qu'on appelle université, ou tout autre fondation +pareille[133]. + + [133] Tirab., t. III, p. 131 et suiv. + +Quant à ces hommes si célèbres dans leur temps, dont Charles se servit +pour acquérir et pour répandre l'instruction (je ne parle que de ceux +qui étaient Italiens), ils nous donnent, par le genre et le mérite de +leurs connaissances et de leurs ouvrages, une idée de l'état où les +sciences étaient alors. Pierre de Pise, qui passa le premier en France, +lorsqu'il était déjà vieux[134], et qui peut être regardé, selon +l'expression de du Boulay[135], comme le premier fondateur de l'école +palatine et royale, n'enseignait que la grammaire à Pavie, quand +Charlemagne l'y trouva, et ce fut aussi la seule science qu'il apprit au +roi et qu'il fut chargé de professer dans son palais; mais il était de +plus, en sa qualité de diacre, très-savant théologien. Alcuin dans une +de ses lettres à l'Empereur, rapporte qu'il avait autrefois rencontré +Pierre dans cette même ville, soutenant sur la religion, contre un juif, +une dispute publique[136]. Enfin, quoiqu'il ne soit pas ordinairement +compté parmi les poètes nombreux de ce siècle, il faisait aussi des +vers, comme nous le verrons bientôt. Mais surtout il aimait les lettres +et leur enseignement: il y fut livré toute sa vie; et son âge, et ses +longs services lui donnaient beaucoup d'autorité. On ne parle point de +son retour dans sa patrie; comme il était vieux quand il vint en France, +il est probable qu'il y mourût. + + [134] Eginhard dit qu'il l'était quand Charlemagne le prit + pour maître: _In discendâ grammaticâ Petrum Pisanum diaconum + senem audivit_. (De Vitâ Car. Mag.) + + [135] _Itaque Petrus ille merito dici potest primus scholÅ“ + palatinÅ“ et regiÅ“ institutor_. (Hist. Univers. Paris, t. I, + p. 626.) + + [136] Epist. XV, _ad Carol. Mag._ + +Paul Diacre, que l'on ne désigne ordinairement que par cette qualité, +mais dont le nom était Paul Warnefrid, était autrement placé dans le +monde, et y jouait un rôle distingué, quand il fut connu de Charlemagne. +Il était né dans le Frioul, de parents d'origine lombarde. Après avoir +fait ses études à Pavie, il avait été ordonné diacre, et s'était déjà +fait sans doute une réputation, lorsque Didier monta sur le trône des +Lombards, d'où il devait bientôt descendre. Le nouveau roi appela Paul +auprès de lui, le fit son conseiller intime et son chancelier[137]. +Charlemagne ayant pris Pavie et détrôné Didier, offrit, dit-on, à Paul +ses bonnes grâces; mais, par attachement pour son roi, il aima mieux se +retirer de la cour, et peu de temps après il se fit moine au monastère +du mont Cassin. Lorsque Charlemagne, en 781, se fit couronner à Rome +empereur d'Occident, Paul lui adressa une élégie latine, pour lui +demander la liberté de son frère, détenu depuis sept ans prisonnier en +France; et ce fut sans doute cette pièce, très-élégante pour ce +temps-là , qui détermina l'empereur, alors fortement occupé de rétablir +les études en France, à y amener Paul avec lui[138]. Il n'y resta que +cinq ou six ans, mais on ne peut douter qu'un homme aussi supérieur à +son siècle qu'il l'était à beaucoup d'égards, ne contribuât partout où +il séjournait pendant quelque temps à y réveiller le goût des lettres. +De retour au mont Cassin, dont il avait toujours regretté la solitude +paisible, il y mourut dix ou onze ans après[139]. + + [137] Tirab. _ub. sup._, p. 183, 184. + + [138] _Ibid._ p. 184-190. + + [139] En 799, _ibid_, p. 191. + +On dit que Paul savait la langue grecque, et que Charlemagne le chargea +d'y instruire les clercs ou ecclésiastiques, qui devaient accompagner, +en Orient, Rotrude, sa fille, promise à Constantin, fils de +l'impératrice Irène[140]. C'est ici le lieu d'observer que, malgré la +décadence des lettres, l'étude du grec n'était pas entièrement +abandonnée en Italie, surtout à Rome, où les papes étaient obligés à une +correspondance suivie avec les empereurs et les évêques grecs, et ne +pouvaient l'entretenir que par des interprètes fixés auprès d'eux, et +capables d'écrire facilement dans cette langue[141]. Aussi vit-on au +huitième siècle, le pape Paul Ier. fonder à Rome un monastère dont il +exigea que les moines officiassent en grec. Plusieurs Papes firent la +même chose dans le siècle suivant, surtout Etienne V et Léon IV[142]; +mais les études de ces hellénistes du neuvième siècle, ne s'étendaient +pas plus loin qu'à ce qu'exigeaient les besoins de la cour de Rome, et +peut-être à la lecture de quelques-uns des Pères grecs. + + [140] Tirab., _ub. supr._, p. 188. + + [141] _Ibid_, p. 109. + + [142] _Ibid_, p. 180. + +C'est surtout comme historien et comme poète, que Paul Diacre se rendit +célèbre: il ne conserve aujourd'hui quelque célébrité que comme +historien. Il était cependant (si l'on en veut croire les éloges que +Pierre de Pise lui adressait en vers au nom de l'Empereur lui-même), un +Homère dans la langue grecque, dans le latin un Virgile, dans l'hébreu +un Philon, un Horace en poésie, etc.[143]; mais on sait combien il faut +rabattre de toutes ces louanges, et Paul nous le dit lui-même, en +répondant à Pierre, ou plutôt à Charlemagne, qu'il ne sait point le +grec, qu'il ignore l'hébreu, que toute sa gloire dans ces deux langues, +consiste en trois ou quatre syllabus qu'il avait apprises dans les +écoles[144]. Mais peut-être sa modestie exagère-t-elle ici dans le sens +contraire, surtout à l'égard du grec. Parmi les ouvrages historiques +qu'il a laissés, on distingue principalement son _Histoire des +Lombards_[145]. C'est la seule que nous ayons de ces peuples, et +quoiqu'elle soit aussi décriée par le défaut de critique, les récits +fabuleux et l'inexactitude chronologique, que par son style, on est +heureux de l'avoir, puisque sans elle on ignorerait une multitude de +faits et de détails importants. Ce prétendu rival d'Horace, composa +plusieurs hymnes. Le plus connu, est celui de saint Jean-Baptiste, _Ut +queant laxis resonare fibris_, qui n'est pas un chef-d'Å“uvre de poésie, +mais qui est devenu, comme nous le verrons, une sorte de monument en +musique. + + [143] + + _GrÅ“câ cerneris Homerus, + Latinâ Virgilius: + In Hebrω quoque Philo, + Tertullus in artibus; + Flaccus crederis in metris, + Tibullus eloquio_. + + [144] + + _GrÅ“cam nescio loquelam, + Ignoro HebraiÅ“m; + Tres aut quatuor in scholis + Quas didici syllabas, + Ex his mihi est ferendus + Manipulus adorea_. + + [145] _De gestis Langobardorum libri sex_. Elle comprend + l'histoire de ces peuples, depuis leur sortie de la + Scandinavie jusqu'à la mort de leur roi Liutprand, en 744. + Muratori l'a recueillie dans sa grande collection, t. I, + part. I. Cette histoire fut continuée dans le même siècle par + Erchempert, qui était, comme Paul Diacre, lombard d'origine, + et moine du mont Cassin. Il écrivit les gestes des princes + lombards de Bénévent (_de gestis principum Beneventanorum + Epitome chronologica_), depuis l'époque où Paul l'avait + laissée jusqu'en 888. Elle est dans la même collection, t. + II, part. I. Enfin, dans le dixième siècle, l'anonyme de + Salerne et l'anonyme de Bénévent suivirent l'histoire des + Lombards jusqu'à l'extinction des petites principautés qu'ils + s'étaient faites à l'extrémité de l'Italie; le premier + jusqu'en 980, et le second en 996. On trouve ces fragments + dans le même volume de la collection de Muratori. + +Paulin, que l'on nommait le grammairien, dont Charlemagne fit un +patriarche d'Aquilée; et dont l'église a fait un Saint, n'était point né +en Austrasie ni en Autriche, comme quelques auteurs l'ont prétendu, mais +dans le Frioul, où il enseignait depuis long-temps la grammaire, quand +Charles s'empara de cette province[146]. Il ne suivit point en France le +conquérant de l'Italie. Revêtu de l'une des grandes dignités de +l'église, il en remplit les devoirs utilement pour son nouveau +Souverain. Il fut appelé à tous les synodes que l'Empereur fit assembler +en Allemagne, en France et en Italie, et rédigea les décrets de +plusieurs. Charles et Alcuin lui-même avaient la plus grande estime pour +lui, le consultaient dans les affaires et dans les questions délicates, +et l'engagèrent à composer divers ouvrages contre les hérésies de ce +temps. Les Italiens et les Français reconnaissent en lui un des hommes +qui contribuèrent le plus à entretenir dans Charlemagne l'amour des +sciences, et à en répandre le goût par ses discours et par son exemple. + + [146] En 776. Paulin avait alors 46 ans. Les savants auteurs + de l'Hist. Littér. de la France l'ont fait naître en + Austrasie (t. IV de leur hist.) Ughelli (_Ital. sacr._, t. + V), et d'après lui d'autres Italiens, en Autriche; mais + Tiraboschi, fondé sur de très-bonnes autorités, l'a rendu au + Frioul, et par conséquent à l'Italie, t. III, p. 152. + +Théodulphe était Goth d'origine et né en Italie. La réputation qu'il y +avait acquise dans les lettres, engagea Charlemagne à l'appeler en +France. Il lui donna l'évêché d'Orléans, bientôt après l'abbaye de +Fleury: il le combla de richesses, d'honneurs et de témoignages de +confiance. Théodulphe ne se montra point ingrat pendant la vie de +Charles; mais après sa mort il fut enveloppé dans la révolte de Bernard, +roi d'Italie, contre Louis-le-Débonnaire, et dans sa ruine. Malgré +toutes les protestations qu'il fit de son innocence, il fut arrêté, +comme tous les autres évêques qui avaient pris part à cette révolte, et +renfermé à Angers dans un couvent; il mourut en 821, au moment où, ayant +obtenu sa grâce, ainsi que tous ses complices, il se disposait à +retourner dans son évêché. Outre plusieurs ouvrages de sa profession, +écrits en prose latine qu'on ne peut lire, on a conservé de lui six +livres de vers, tant sacrés que profanes, aussi illisibles que sa prose. +Entre plusieurs élégies qu'il composa pendant sa captivité, on en +distingue une, qui est devenue un hymne de l'église, et dont les vers +sont rimés du milieu à la fin, comme il était déjà d'usage dans cette +poésie latine dégénérée. Elle commence par ce vers: + + _Gloria, laus et honor, tibi sit rex Christe redemptor_[147]. + + [147] L'église romaine chante cet hymne pendant la + procession, le jour des Rameaux. + +On a prétendu que, s'étant mis à chanter à pleine voix cette élégie dans +sa prison, lorsque l'empereur Louis passait dans la rue, ce fut ce qui +lui fit obtenir sa liberté: mais c'est une fable sans vraisemblance. + +Malgré l'exemple et les travaux de ces savants et de plusieurs autres, +répandus dans les différentes parties de l'Italie, l'impulsion donnée +aux études par Charlemagne, fut passagère et ne lui survécut pas. Elle +eût été plus durable, peut-être dès ce moment l'Italie aurait vu le +génie des lettres reprendre son essor, si elle eût été moins +profondément ensevelie sous ses propres débris, et si Charlemagne eût +fait un plus long séjour au-delà des Alpes. Mais trop d'objets, trop de +pays divers, trop de parties de son vaste Empire l'appelaient à la fois; +il encouragea, honora et récompensa les savants; le reste il le laissa +tout entier à faire, et, malgré le mouvement qu'il avait imprimé aux +esprits, ils croupirent long-temps encore, ou plutôt ils s'enfoncèrent +bientôt plus avant que jamais dans l'invincible ignorance où les +retenaient et le manque absolu de bons livres, et les traces profondes +que laissaient après eux plusieurs siècles de barbarie. + +Une autre raison s'opposait encore à ce que les germes semés par +Charlemagne, produisissent pour les lettres en général des fruits réels +et surtout durables. «Si je pénètre, avec attention, dit l'ingénieux +Bettinelli[148], dans le secret de ces temps et de leurs mÅ“urs, je crois +trouver, outre les maux causés par les successeurs de ce monarque, une +raison du triste succès de tant d'espérances. Réformer des peuples et +des états lui parut être, comme en effet ce l'est et le fut toujours, +une grande, mais très-difficile entreprise; il pensa que la religion +était le moyen le plus facile et le plus efficace pour contenir et +assujétir les peuples les plus féroces, quand il les avait conquis; +c'est donc de ce côté qu'il tourna toutes ses vues. Ses conseillers +furent des hommes religieux; et le moine Alcuin fut le premier de ses +confidents. Leur zèle n'ayant pour objet que les études sacrées, leur +donna des préventions contre les anciens auteurs grecs et latins, qu'ils +regardèrent comme des corrupteurs de la morale chrétienne et ils les +bannirent des écoles, tellement que Sigulfe, disciple d'Alcuin, et moins +scrupuleux que lui, eut ensuite beaucoup de peine à les remettre en +crédit. Si Charlemagne eût moins méprisé les anciens[149], il lui eût +été plus facile de faire aux arts et aux études un bien durable, par +l'attrait du plaisir, et par les exemples de bon goût et de bon style +que fournissent les langues mortes». + + [148] _Risorgimento d'Italia_, c. I. + + [149] Il serait plus exact de dire, s'ils les eût connus. + +Le savant abbé Andrès est de la même opinion, et lui a donné plus de +développements[150]. L'Empereur, Alcuin, Théodulphe et tous les autres +qui travaillèrent à la réforme des études, n'avaient, dit-il, d'autre +objet en vue que le service de l'église; ils n'avaient pas tant à cÅ“ur +de faire d'habiles littérateurs, que d'élever de bons ecclésiastiques. +Aussi, dans toutes les écoles qu'ils fondèrent, on n'apprenait guère que +la grammaire et le chant de l'église....... Si dans quelques-unes on +s'occupait des arts libéraux, c'était uniquement pour aider à +l'intelligence des lettres sacrées...... Les maîtres eux-mêmes n'en +savaient pas davantage, et ne pouvaient enseigner autre chose à leurs +disciples. Le grand Alcuin dont les auteurs contemporains ne parlent que +comme d'un prodige de science, n'était après tout qu'un médiocre +théologien, et ses connaissances si vantées, en philosophie et en +mathématiques, ne s'étendaient qu'a quelques subtilités de dialectique, +et à ces premiers éléments de musique, d'arithmétique et d'astronomie, +nécessaires pour le chant et pour le comput ecclésiastiques.... + + [150] _Dell' Orig. progr. e st. att. d'ogni Lett._, t. I, c. + 7, p. 108 et suiv. + +«Les promoteurs des études et les maîtres ayant donc des idées si +étroites des sciences, quels progrès pouvait-on espérer de leurs soins +et de leurs leçons? On fondait des écoles; mais pour apprendre à lire, +à chanter, à compter et presque rien de plus: on établissait des +maîtres; mais il suffisait qu'ils sussent la Grammaire; si quelqu'un +d'eux allait jusqu'à entendre un peu de mathématiques et d'astronomie, +il était regardé comme un oracle. On recherchait des livres, mais +seulement des livres ecclésiastiques; il n'y avait pas dans toute la +France, un Térence, un Cicéron, un Quintilien.....[151]. Les hymnes de +l'église et les ouvrages de quelques Pères étaient pris pour modèles du +bon goût dans l'art d'écrire en prose et en vers, et celui qui +s'approchait le plus en latin du style de S. Jérôme ou de Cassiodore, +passait pour un Cicéron.... + + [151] L'auteur italien paraîtra sans doute exagéré dans cette + assertion; mais elle est autorisée par une lettre de Loup de + Ferrières au pape Benoît III, par laquelle ce savant abbé lui + demandait des livres, et entre autres ceux du l'orateur de + Cicéron, les douze livres des institutions de Quintilien, + dont on ne trouvait, disait il, en France que des copies + imparfaites, et enfin le commentaire de Donat sur les + comédies de Térence. (Voy. _Lupi Ferrar._, Ep. 103.) + +«Si Charlemagne et Alcuin avaient conçu de plus justes idées de la +littérature, au lieu de tant de peines, de voyages et de dépenses +inutiles, combien ne leur eût-il pas mieux réussi de se procurer et de +multiplier les copies des auteurs des bons siècles, de ressusciter +l'étude si nécessaire de la langue grecque? En apprenant à goûter dans +les écoles les grands poètes et les grands orateurs, on aurait pu faire +renaître la belle poésie et la solide éloquence. On aurait appris à bien +penser et à bien écrire; et les études ecclésiastiques elles-mêmes y +auraient autant gagné que les études purement littéraires.» + +Ces réflexions judicieuses de deux très-bons esprits, et de deux auteurs +très-orthodoxes, n'ont point eu de contradicteurs en Italie. Des +écrivains français, non moins orthodoxes qu'eux, les Bénédictins, +auteurs de l'_Histoire littéraire de la France_, ont pensé la même chose +et ont écrit dans le même sens. Ils disent plus positivement encore[152] +que dans l'école de S. Martin de Tours, l'une des plus florissantes que +Charlemagne fit établir, Alcuin défendit à Sigulfe, son disciple, de +lire Virgile aux élèves, _de peur que cette lecture ne leur corrompît le +cÅ“ur_. Ce ne fut qu'après la mort de ce rigide président des études, que +Sigulfe put donner un libre essor à son goût pour les bons modèles. +L'école de Ferrières dans le Gâtinais, s'éleva bientôt au-dessus de +toutes les autres, par l'étude qu'on y fit des anciens. Le célèbre abbé +Loup, qu'on appelle Loup de Ferrières, eut pour eux une prédilection, +dont on aperçoit les traces dans ses écrits. De toutes les lettres +latines de ce temps, qui se sont conservées, les siennes sont les +seules où il y ait quelque idée de bon style. «Il semble, dit +expressément D. Rivet[153], que nos autres écrivains auraient pu mieux +réussir qu'ils n'ont fait, s'ils avaient eu autant d'attention que lui à +former leur style sur celui des anciens». Mais dans tous les soins que +se donna l'Empereur, et que prirent sous ses ordres les ministres de ses +volontés, pour rétablir une belle écriture, pour se procurer et rendre +plus communs de bons et de beaux manuscrits, soins qui furent pris à +grands frais, et portés quelquefois jusqu'à la plus grande magnificence, +on voit qu'il n'était jamais question que de bibles, d'évangiles, de +missels, d'antiphonaires, de pénitentiels, de sacramentaires, de +psautiers: on n'entend point parler d'un manuscrit de Cicéron ou de +Virgile. + + [152] Tom. IV, Disc. sur l'état des Lettres au huitième + siècle. + + [153] Loc. cit. + +Les mêmes effets furent encore une fois le résultat des mêmes causes. +Les lettres encouragées et renouvellées en France par Charlemagne, mais, +trop exclusivement consacrées à un seul objet, n'eurent pas le temps de +jeter de racines; elles ne produisirent presque aucun fruit: elles se +retrouvèrent, après ce grand effort, telles qu'elles étaient auparavant, +et dans le même état d'inertie et de nullité. Elles se soutinrent un peu +pendant les premières années du neuvième siècle: dans les suivantes, +elles commencèrent à déchoir: le milieu du siècle leur fut encore plus +fatal: elles disparurent de nouveau entièrement à la fin[154]. + + [154] Hist. Litt. de la France, _ub. sup._ + +Ce ne fut pas non plus à Charlemagne, ce fut encore moins à son fils +Louis, qu'en France on nomme le débonnaire, en Italie le pieux, et qu'on +devrait partout appeler le faible, comme Voltaire, mais ce fut à +Lothaire, fils de Louis, que l'Italie dut ses premiers établissements +fixes d'instruction, et ses premiers pas marqués vers la renaissance. Un +de ses capitulaires, qui n'a été publié que dans le dix-huitième +siècle[155], établit à Pavie et dans huit autres villes, des écoles dont +il fixe l'arrondissement. Mais son règne agité, ceux des autres +empereurs de sa maison plus agités et plus faibles encore, ne furent pas +propres à faire fleurir ces écoles naissantes. Après la mort du dernier +d'entre eux, Charles-le-Gros, les guerres civiles et tous les maux +qu'elles entraînent, déchirèrent de nouveau l'Italie, et la +replongèrent, avant la fin du neuvième siècle, dans cet abîme de +barbarie et d'infortunes, d'où elle commençait à peine à espérer de +sortir. + + [155] Dans le grand recueil de Muratori, _Script. rer. + Ital._, t. I, partie II, p. 151. + +On doute si l'on doit compter parmi le peu d'hommes qui se distinguèrent +encore dans les lettres pendant cette triste époque, un prêtre de +Ravenne, nommé Agnello, que l'on appelle aussi André. Il a laissé un +recueil de vies des évêques de cette église, qui n'ont d'autre mérite +que de nous avoir conservé plusieurs faits de l'histoire sacrée et +profane, et plusieurs traits relatifs aux mÅ“urs de ce temps, que l'on ne +trouve point ailleurs[156]. Il y eut aussi alors un Jean, Diacre de +l'église romaine, auteur de la vie de Grégoire le-Grand et de quelques +autres écrits. Un autre Jean, Diacre de l'église de Saint-Janvier à +Naples, avait précédemment écrit les vies des évêques de cette ville, +depuis l'origine, jusque vers la fin du neuvième siècle où il vivait. +Muratori les a publiées le premier dans sa grande collection[157]. Il y +a inséré, ce semble, à plus juste titre l'ouvrage d'Anastase, surnommé +le Bibliothécaire, qu'il ne faut pas confondre, comme l'ont fait +quelques auteurs[158], avec un autre Anastase, cardinal du titre de +Saint-Michel, qui troubla alors l'église par ses prétentions au +souverain pontificat. Anastase, garde de la bibliothèque pontificale, et +qu'on désigne toujours par le titre de cet emploi, ne fut point +cardinal. Il était abbé d'un monastère de Rome, lorsqu'il fut envoyé à +Constantinople par Louis II, dit le Germanique, pour traiter du mariage +de sa fille avec le fils de Basile, empereur d'Orient. Il assista au +concile où le patriarche Photius fut condamné. Les légats du pape lui en +donnèrent à examiner les actes avant de les souscrire. La connaissance +parfaite qu'il avait de la langue grecque, lui fit découvrir dans cette +révision plusieurs piéges que la subtilité grecque avait tendus à ce +qu'on nommait alors la simplicité italienne. Ce fut sans doute à son +retour à Rome, qu'il eut pour récompense des services qu'il avait +rendus, la place de bibliothécaire du Vatican. + + [156] Muratori les a insérées dans sa collection; _Scriptor. + rer. ital._, t. II, part. I. Vossius (_de Hist. Lat._, liv. + III, c. 4) a mal à propos confondu cet Agnello avec un + archevêque de Ravenne du même nom, qui vécut plus de trois + siècles auparavant. Voy. Tirab., t. III, p. 168. + + [157] Tom. I, part. II. + + [158] Voy. là -dessus Mazzuchelli, _Scrit. Ital._, t, I, part. + II. + +La collection qui fut confiée à ses soins, n'était pas considérable, et +ne l'avait jamais été. C'étaient d'abord de simples archives. On y +joignit ensuite quelques livres, la plupart de théologie. Dans le +huitième siècle[159] le pape Paul Ier avait envoyé au roi Pepin tous les +livres qu'il put trouver. Or, en quoi consistait cette bibliothèque +envoyée par un pape à un roi de France? Le catalogue en est dans la +lettre même. C'est un _Antiphonaire_, un _Responsal_, ou livre de +répons, et de plus la grammaire d'Aristote (il faut sans doute lire la +logique, ou la dialectique; car Aristote n'a point fait de grammaire); +les livres de Denis l'aréopagite, la géométrie, l'orthographe, la +grammaire, tous livres grecs[160]. Les livres étaient devenus rares de +plus en plus, et il est probable que la bibliothèque pontificale +participait à cette disette; elle eut cependant toujours un +bibliothécaire en titre, quoique peut-être souvent sans fonctions[161]. + + [159] En 757. + + [160] Tirab., t. III, p. 80. + + [161] On en voit la liste, à remonter jusqu'au sixième + siècle, dans la Préface du Catalogue imprimé de la + Bibliothèque du Vatican. + +Les premiers ouvrages d'Anastase furent des traductions du grec: elles +sont en grand nombre, la plupart peu intéressantes pour le commun des +lecteurs, et plus recommandables par la fidélité que par le style[162]; +mais l'ouvrage qui a fait sa réputation, est son _Livre pontifical_ ou +_Recueil des vies des pontifes romains_[163]. On a longuement et +fortement discuté la question de savoir si Anastase en était +véritablement l'auteur. Le résultat le plus certain paraît être qu'il +avait tiré ces vies des anciens catalogues des pontifes romains, des +actes des martyrs que l'on conservait soigneusement dans l'église +romaine, et d'autres mémoires déposés dans les archives de différentes +églises de Rome[164]. L'ouvrage ne lui en appartient pas moins, et n'en +paraît que revêtu de plus d'autorité. Ce n'est du moins pas l'auteur que +l'on doit accuser de ce qu'on y peut trouver d'inexact. Son seul tort +est d'avoir manqué de critique dans un siècle où la critique n'était pas +connue; ce qu'on ne peut pas plus lui reprocher que l'inélégance de son +style. + + [162] Voyez-en les titres dans les _Scrittori ital._ du comte + Mazzuchelli, t. I, partie II. + + [163] Muratori l'a inséré dans sa grande collection. _Script. + rer. ital._, t. III, partie I. La première édition avait été + donnée par le Jésuite Busée; Mayence, 1602, in-4°.: il y en a + eu, depuis, plusieurs autres. + + [164] Voyez toutes les pièces de ce procès, placées par + Muratori à la tête du _Liber Pontificalis, ub. supr._ + +Le dixième siècle fut encore plus malheureux. Les invasions et les +dévastations des Hongrois et des Sarrazins, le règne anarchique de +Bérenger, qui les combattit, et qui n'eut pas moins de peine à combattre +les ducs, les marquis et les comtes, chefs des petits états d'Italie, +formés des débris de la monarchie Carlovingienne, enfin le règne de +Hugues de Provence, qui abaissa ces petites puissances, mais qui +n'établit la sienne que par des vexations et par des crimes, et fut +obligé de la céder à un autre Bérenger, marquis d'Ivrée, toutes ces +causes destructives remplirent la moitié du dixième siècle de +convulsions et de boulversements. Alors l'anarchie fut complète. Le +règne des Othon ne la termina qu'en apparence, et ne put, dans le reste +de ce siècle, rouvrir de nouvelles chances pour la renaissance des +lettres. Le premier de ces empereurs, justement honoré du nom de Grand, +accorda aux villes italiennes un bienfait d'un grand prix, le +gouvernement municipal, premier pas qu'elles eussent fait depuis +long-temps vers la liberté. Le troisième Othon, au contraire, qui paya +bientôt de sa vie cette violation de la foi jurée, éteignit à Rome, par +trahison, dans le sang de Crescentius et de ses partisans, un simulacre +de république romaine, qui s'était ranimé à la voix de ce consul[165]. + + [165] Crescentius, assiégé dans le môle d'Adrien par Othon + III, ne capitula que sur la _parole royale_ que lui donna cet + empereur de respecter sa vie et les droits de ses + concitoyens. Dès qu'il les eût en son pouvoir, il fit + trancher la tête à Crescentius et aux principaux de son + parti. Othon n'avait que vingt-deux ans. Peu de temps après, + il mourut empoisonné par la veuve de Crescentius, qu'il avait + fait violer par ses soldats. + +Pendant ce temps, les papes dominés dans Rome, où ils ne régnaient pas +encore, pressés tantôt par les Sarrazins, qui s'étaient jetés de la +Sicile sur l'Italie, tantôt par les Allemands ou par les Romains +eux-mêmes, ne pouvaient faire ce que les empereurs ne faisaient pas. +Plus occupés de s'agrandir que d'éclairer les peuples, engagés dans des +luttes éternelles avec l'Empire, et trop souvent donnant par la +dissolution des mÅ“urs un spectacle dont, non seulement la piété, mais +la philosophie est forcée de détourner les yeux[166], ils laissèrent les +ténèbres de l'ignorance s'épaissir de plus en plus. + + [166] C'était le temps où une Théodora et sa fille Marosie, + maîtresses dans Rome, faisaient papes, l'une son amant, + l'autre son fils (Jean X et Jean XI), et entouraient le + saint-siége de tous les genres de scandales; où Jean XII + mourait d'un coup reçu à la tempe, dans un rendez-vous + nocturne avec une femme mariée, etc. Voyez tous les + historiens. + +Deux évêques forment en Italie presque toute la littérature +ecclésiastique de ce siècle: l'un est Atton, évêque de Verceil, que les +savants auteurs de notre Histoire Littéraire ont trop légèrement soutenu +appartenir à la France[167]; l'autre Ratérius, évêque de Vérone, né à +Liége, mais conduit jeune en Italie, dont la vie fut une suite d'orages +et de vicissitudes, et qui, ramené plusieurs fois de Vérone à Liége, en +France, en Allemagne, destitué, chassé, rétabli, incarcéré, délivré tour +à tour, se trouva enfin trop heureux d'aller finir tant d'agitations à +Namur, obscurément chargé de gouverner quelques petites abbayes[168]. +C'étaient deux savants qui auraient peut-être brillé, même avant que les +lettres fussent tombées dans une si entière décadence. On a donné dans +le dernier siècle, des éditions de leurs Å“uvres[169]. Elles +appartiennent toutes à leur état, ou aux circonstances de leur vie. +Ratérius, surtout, eut souvent besoin d'apologies pour sa conduite +ambitieuse et inconstante, et il ne les épargna pas. On trouve dans ses +lettres, et dans ses autres ouvrages, de fréquentes citations des +anciens, qui prouvent qu'il alliait dans ses études, plus qu'on ne le +faisait de son temps, les auteurs sacrés et profanes. + + [167] Tom. VI, p. 281. Voy. Tiraboschi, t. III, p. 175. + + [168] Il y mourut en 974, _id. ibid._ p. 177. + + [169] Celles d'Atton parurent en 1768; celles de Ratérius en + 1765. Chacune de ces éditions est précédée d'une Vie pleine + d'érudition, de bonne critique, et où l'on réfute plusieurs + erreurs accréditées sur ces deux savants du dixième siècle + (Tirab. loc. cit.) + +Nous parlerons plus loin de l'historien Liutprand, qui appartient à +cette époque, mais qui tient, par les missions politiques dont il fut +chargé, au tableau de l'état où était alors l'empereur d'Orient. C'est +au neuvième siècle qu'il faut placer l'Anonyme de Ravenne, auteur d'une +Géographie en cinq livres, que l'on a tirée, en 1688, des manuscrits de +la Bibliothèque du roi, et de l'oubli où elle avait été justement +laissée[170]; mais nous ne nous y arrêterons pas. Tiraboschi, quelque +peu disposé qu'il fût à une critique sévère, a traité avec le dernier +mépris[171] cet ouvrage, que d'autres savants n'ont cependant pas cru +indigne de leur attention et de leurs recherches. Il reproche à +l'Anonyme d'avoir le style le plus barbare et le plus obscur, où l'on +ait peut-être jamais écrit; de confondre souvent les noms de villes, de +fleuves et de montagnes[172]; de citer comme autorités des auteurs qui +n'existèrent jamais que dans sa tête; de n'être qu'un imposteur +ignorant, qu'un misérable copiste de la carte de Peutinger[173], et de +quelques autres géographies plus anciennes: il trouve enfin que c'est +perdre du temps que d'examiner, comme d'autres se sont donné la peine de +le faire, si ce fut vraiment dans l'un de ces deux siècles, ou même plus +tard, que cet auteur a vécu, ou si ce ne fut point dans le septième ou +huitième; si cet auteur est, ou n'est pas, un certain prêtre de Ravenne, +nommé Guido, qui avait, dit-on, écrit quelques ouvrages historiques; +enfin, si cette géographie est telle qu'il l'avait écrite, ou si elle en +est seulement un abrégé; toutes questions intéressantes à faire sur un +bon livre, mais nullement sur un aussi mauvais. + + [170] Elle fut publiée alors pour la première fois, avec de + savantes notes, par le P. Porcheron, bénédictin, qui fait + vivre l'Anonyme au septième siècle; mais il est certainement + du neuvième. Voy. Cl. Beretta, _de Ital. med. Å“vi_; et + Fabricius, _Bibl. lat. med. Å“vi_, édition de Mansi. + + [171] _Ub. supr._, p. 200. + + [172] Je dois à la justice d'observer que Tiraboschi se + trompe dans l'un des reproches qu'il fait au géographe de + Ravenne. Il l'accuse d'avoir dit que les Alpes grecques + (_graïœ_) sont une ville. L'anonyme, dans le passage cité par + Tiraboschi lui-même, dit: _Juxtà Alpes est civitas quÅ“ + dicitur graïa_; «Près des Alpes est une ville que l'on + appelle grecque (_graïa_)»: ce qui est bien différent. + + [173] C'est-à -dire de l'ancienne carte romaine possédée + depuis par Conrard Peutinger, savant du quinzième et du + seizième siècles, qui lui a donné son nom. On croit qu'elle + fut dressée au temps de Théodore Ier non pas par un + géographe, mais par un soldat ou un officier, qui ne voulut + que tracer un tableau des routes militaires de l'empire + d'Occident, et y marquer les noms et à peu près les positions + des villes, des provinces, des campements, etc., sans aucun + égard à la configuration ni à la disposition respective des + terres, des mers et rivages. Elle fut trouvée dans un couvent + d'Allemagne par Conrard Celtes, poète latin qui florissait à + la fin du quinzième siècle. Il la laissa à son ami Peutinger, + alors secrétaire du Sénat d'Augsbourg. Peutinger la conserva + soigneusement jusqu'à sa mort, arrivée en 1547. Elle fut + publiée, pour la première fois, à Augsbourg, en 1598. + Christophe de Scheib en a donné une édition à Vienne, en + 1753, _in-folio_, parfaitement conforme à l'original, avec + une savante dissertation et des notes. Comme on n'a pu + connaître le nom de l'auteur de cette carte, on lui a + conservé le nom de Peutinger. Pour que l'Anonyme de Ravenne + l'ait copiée, comme Tiraboschi l'en accuse formellement, il + faut, ou que cet Anonyme ait voyagé en Allemagne, et y ait + rencontré cette carte, ce qu'on ne peut ni assurer, ni nier, + puisqu'on ne le connaît pas, ou qu'elle fût encore en Italie + de son temps, et qu'elle n'ait été transportée que depuis le + dixième siècle dans le couvent où Conrard Celtes la trouva + vers la fin du quinzième. + +Tel était donc le triste état où languissaient toutes les branches de la +littérature, moins de deux siècles après que Charlemagne eût produit +cette grande révolution qu'on lui attribue, qui fut réelle, mais +passagère, et qui a plus servi à la gloire de son nom qu'aux progrès de +l'esprit humain. Le commencement d'un nouveau siècle fut comme l'aurore +du jour qui devait dissiper une si longue et si épaisse nuit. + +Ce n'est pas que l'Italie ne fût alors aussi troublée que jamais. Depuis +les Alpes jusqu'à Rome, les tentatives inutiles pour se donner un roi +indépendant; les guerres qu'elles occasionèrent avec les Empereurs, et +celles qui, pour la première fois, armèrent différentes villes les unes +contre les autres, selon qu'elles prenaient parti, ou pour +l'indépendance, ou pour la soumission à l'Empire; les querelles, de plus +en plus animées, des papes et des empereurs, nouveau sujet de divisions +entre les évêques, entre les seigneurs et entre les villes; les +élections achetées[174] ou forcées[175]; les schismes, les papautés +doubles et triples; partout des désastres, des barbaries et des +scandales: dans ce qui est au-delà de Rome, la lutte sanglante d'un +reste de Grecs, d'un reste de Lombards[176]; et de quelques brigands +Sarrazins, terminée par l'épée des aventuriers Normands, qui soumirent +les uns et les autres, et fondèrent un état puissant; les républiques +florissantes de Naples, de Gaëte et d'Amalphi, les premières dont +l'histoire moderne consacre le souvenir, disparaissant dans cette lutte, +et Robert Guiscard, le plus célèbre de ces aventuriers, brûlant et +saccageant Rome même, pour sauver de la vengeance de l'empereur Henri +IV, l'orgueilleux pape Grégoire VII: telle fut, dans le onzième siècle, +la position générale de l'Italie; et l'on ne voit pas ce qu'elle pouvait +avoir de favorable à la régénération des lettres. + + [174] Telles que celles de Benoît VIII, Jean XIX son frère, + et Benoît IX leur neveu, tous trois descendants de Marosie. + Ils achetèrent successivement, ou leur famille acheta pour + eux, les suffrages du peuple, qui était encore en possession + d'élire les papes. Le dernier des trois, qui était + très-jeune, et même, selon quelques historiens, encore + enfant, souilla pendant douze ans le siège pontifical par + tout ce que les vols, les massacres et l'impudicité ont de + plus horrible. Il le vendit ensuite à l'archiprêtre Jean, qui + prit le nom de Grégoire VI; et il alla se livrer sans + contrainte, dans ses châteaux, à la vie crapuleuse qui était + seule de son goût. C'est ce que raconte un de ses + successeurs, Victor III, dans un Dialogue rapporté en + Appendix à la chronique du mont Cassin, liv. II, t. IV, p. + 396. Ce sont là des faits historiques que l'auteur de cet + ouvrage dissimulait dans ses leçons publiques, et qu'il ne + faisait que désigner par des expressions générales, dans le + temps qu'on l'accusait de rechercher avec une affectation + maligne tout ce qui pouvait être défavorable à la papauté. + + [175] L'empereur Henri III se ressaisit du droit d'intervenir + dans la nomination des papes, qu'avaient eu les empereurs + Grecs et les Carlovingiens. Il présenta Clément II à + l'élection du peuple, et ensuite élut de son autorité Damase + II, Léon IX et Victor II; ce dernier en 1055. Après sa mort, + le peuple et l'église nommèrent, en 1057, Etienne X; et ce + fut sous son successeur, Nicolas II, que le concile de Latran + attribua, pour l'avenir, l'élection des papes aux cardinaux. + Vinrent ensuite le pontificat de Grégoire VII, la donation de + la comtesse Mathilde, les démêlés trop fameux de ce pape avec + l'empereur Henri IV, etc.; époque de la puissance temporelle + des papes, et de l'avilissement des empereurs et des rois. + + [176] Ceux qui avaient fondé le duché de Bénévent. + +C'est une époque bien remarquable dans l'histoire de la papauté, que +celle où cet archidiacre Hildebrand, devenu pape sous le nom de Grégoire +VII[177], entreprit d'élever le saint-siége au-dessus de tous les +trônes, et où, pour le malheur de l'Europe entière, il réussit dans +cette entreprise! Il la poursuivit avec toute la ténacité de son +caractère, toute l'énergie de son ambition et de son courage. Il voulut +d'abord que les papes, qui n'étaient point encore souverains dans Rome, +eussent une souveraineté réelle et territoriale, qui leur donnât un rang +parmi les puissances; et il trouva dans la comtesse Mathilde, dans sa +docilité crédule pour un pontife devenu directeur de sa conscience, dans +sa haine et ses ressentiments héréditaires contre les empereurs +d'Allemagne[178], tous les moyens d'y parvenir. Il eut l'art d'obtenir +d'elle la donation de tous ses états, dont elle ne se réserva que +l'usufruit. Le pouvoir des passions auxquelles elle obéissait, est tel, +qu'il a mis en quelque sorte à couvert la réputation des mÅ“urs de +Grégoire VII. L'écrivain le moins habitué à ménager les papes vicieux et +corrompus, Voltaire, a reconnu lui-même[179], qu'aucun fait, ni même +aucun indice, n'a jamais confirmé les soupçons qu'avaient pu faire +naître les liaisons intimes, la fréquentation assidue du pape, et +l'immense libéralité de la comtesse. + + [177] En 1073. + + [178] La mère de Mathilde, femme du marquis Boniface, comte + ou duc de Toscane, et sÅ“ur de l'empereur Henri III, souleva + contre son frère toutes les parties de l'Italie où s'étendait + son pouvoir, et qui formaient l'héritage de sa fille, + c'est-à -dire, la Toscane, les états de Mantoue, de Modène, de + Parme, de Ferrare, de Vérone, une partie de l'Ombrie, de la + Marche d'Ancône, et presque tout ce qui a été nommé depuis le + patrimoine de S. Pierre. Ayant fait imprudemment un voyage à + la cour de l'empereur, elle fut arrêtée, et resta long-temps + prisonnière; elle laissa, en mourant, à sa fille Mathilde, + ses ressentiments avec tous ses biens. + + [179] _Essai sur les MÅ“urs et sur l'Esprit des Nations_, ch. + 46. + +Grégoire suivait en même temps, avec autant d'ardeur que d'audace, +l'autre partie de son plan. Il arrachait ou disputait à outrance aux +rois l'investiture des bénéfices. Il écrivait en maître à ceux +d'Angleterre, de Danemark et de France. Lui, qui ne s'était cru pape, +que lorsque l'empereur Henri IV eut confirmé sa nomination, il +excommuniait, il déclarait déchu cet empereur même, il le forçait de se +soumettre aux épreuves les plus pénibles et les plus honteuses[180], et +foulait aux pieds, dans sa personne, la tête humiliée de tous les rois. + +Les lettres de ce pontife existent[181]. Elles déposent de la hardiesse +de ses projets et de la force de son génie, en même temps qu'elles sont +des pièces importantes pour l'histoire de la souveraineté temporelle des +papes[182]. Elles donnent à celui-ci, quant au style, une place peu +distinguée dans l'Histoire littéraire. Il n'en a une, comme bienfaiteur +des lettres, ou du moins des études, que par l'ordre qu'il donna aux +évêques, dans un synode tenu à Rome[183], d'entretenir, chacun dans +leurs églises, une école pour l'enseignement des lettres[184]; mais il +n'entendait par là que ce qu'on avait entendu jusqu'alors: cet +enseignement des lettres n'avait rien de littéraire; et l'on ne voit +encore là , pour le onzième siècle, aucun avantage sur les précédents. + + [180] On sait la manière dont ce pape, enfermé dans la + forteresse de Canosse, avec la comtesse Mathilde, y reçut + l'espèce d'amende honorable que vint lui faire l'empereur. + Voyez, sur cette scène déshonorante pour l'Empire, tous les + historiens; et cherchez dans tous les livres qui peuvent + faire autorité en matière de religion, quelque chose qui la + justifie. + + [181] Dans la collection des conciles du P. Labbe, t. X. + + [182] Depuis que ceci est écrit, il a paru un jugement plein + d'équité sur ces lettres, sur le caractère, les plans et la + conduite de leur auteur, dans l'excellent ouvrage de M. le + professeur Heeren, traduit de l'allemand en français, par M. + Charles Villers, et qui a partagé, en 1808, le prix proposé + par la classe d'histoire et de littérature ancienne de + l'Institut de France, sur la belle question _de l'influence + des croisades_. Voyez cet ouvrage, p. 73-90. + + [183] En 1078. + + [184] _Concil. collect. Harduin_. t. VI, part. I, p. 1580, + cité par Tiraboschi, t. III. p. 218. + +C'est à ce siècle, cependant, que les Italiens assignent les premiers +mouvements de la renaissance: c'est l'époque qu'ils désignent par le nom +de ce siècle même, et qu'ils appellent avec respect le Mille, _il +Mille_. Mais le cours du mal, suspendu seulement par Charlemagne, devenu +plus rapide depuis sa mort, était arrivé à l'extrême: il n'y avait, pour +ainsi dire, plus de degrés d'ignorance, où les esprits pussent encore +descendre. Il fallait qu'ils suivissent enfin cette loi d'instabilité +qui les entraîne; que les sciences et les arts sortissent de leurs +ruines, et recommençassent à s'élever, jusqu'à ce qu'ayant repris toute +leur splendeur, de nouvelles causes ramenassent un jour une dégénération +nouvelle. + +Parmi celles qui devaient les faire renaître, il en est qu'on a peu +observées, mais qui ne laissèrent pas d'influer puissamment sur l'esprit +de ce siècle. C'est, par exemple, une circonstance qui paraît peu +importante, que cette opinion de la prochaine fin du monde, répandue par +le fanatisme intéressé des moines, et dont les imaginations étaient +préoccupées. Cependant on ne saurait croire combien elle fit de mal +jusqu'au dernier jour du dixième siècle, et quel bien résulta de +l'apparition naturelle, mais inattendue, du jour qui commença le +onzième[185]. L'horreur toujours présente d'une désolation universelle, +fondée sur des prédictions répandues et interprétées par les moines qui +en retiraient d'opulentes donations, avait en quelque sorte éteint toute +espérance, toute pensée relative à un avenir, où personne ne comptait +plus ni exister même de nom, ni revivre dans ses descendants, et dans la +mémoire des hommes, tous destinés à périr à -la-fois. Ce désespoir devait +ne permettre d'autre sentiment que celui de la terreur; il devait +tourner toutes les idées vers une autre vie, et n'inspirer, pour les +choses de ce monde, qu'indifférence et abandon. Mais quand le terme +fatal fut passé, et que chacun se trouva, comme après une tempête, en +sûreté sur le rivage, ce fut comme une vie nouvelle, un nouveau jour, et +de nouvelles espérances. Le courage, la force, l'activité durent +renaître, et les idées se tourner d'elles-même vers tout ce qui pouvait +leur servir de but et d'aliment. + + [185] Bettinelli, _Risorgim. d'Ital._, c. 2. + +C'est une circonstance peu remarquée dans un autre genre que d'avoir du +papier ou d'en manquer; et cependant plusieurs auteurs graves[186] ont +observé que la disette qui s'en fit sentir, au dixième siècle, avait +beaucoup contribué à prolonger le règne de la barbarie. Le papyrus +d'Égypte, dont on se servait encore, et qui était à fort bon compte, +cessa de s'y fabriquer quand les Sarrazins y eurent porté leurs ravages, +quand ils y eurent détruit les arts, le commerce, renversé les écoles et +brûlé les bibliothèques. Le papier était donc devenu, depuis près de +trois siècles, très-rare et très-cher en Occident[187]. Le prix du +parchemin était au-dessus des facultés, et des particuliers qui +pouvaient encore écrire, et des moines. Il en résulta un cruel dommage; +les copistes, pour ne pas rester oisifs, effaçaient d'anciens ouvrages +écrits sur parchemin, et en écrivaient de nouveaux à la place. Muratori +rapporte en avoir vu plusieurs de cette espèce à Milan, dans la +bibliothèque Ambroisienne. L'un d'eux contenait les Å“uvres du vénérable +Bède. «Ce qui me parut digne d'une attention particulière, dit-il, c'est +que l'écrivain s'était servi de ces parchemins, en effaçant la plus +ancienne écriture, pour écrire un livre nouveau. Il restait cependant un +grand nombre de mots visibles, et tracés depuis tant de siècles, en +caractères majuscules, dont la forme indiquait qu'ils avaient plus de +mille ans d'antiquité»[188]. Il est vrai que ce livre effacé était un +livre d'église, mais on ne peut douter que cette méthode, une fois +adoptée par le besoin, ne s'exerçât au moins indifféremment sur le sacré +et sur le profane; et rien n'est en même temps et plus douloureux et +plus croyable que ce que dit notre savant Mabillon[189], que les Grecs, +comme les Latins, manquant de parchemin pour leurs livres d'église, se +mirent à effacer les premiers manuscrits qui leur tombaient sous la +main, et changèrent des Polybes, des Dion, des Diodore de Sicile, en +Antiphonaires, en Pentecostaires, et en recueils d'Homélies. Mais le +besoin excite à la fin l'industrie. Dans l'incertitude où sont les +érudits sur l'époque précise de l'invention du papier d'Europe, le P. +Montfaucon, suivi par Maffei, par Muratori et par d'autres qui font +autorité, la fait remonter au onzième siècle[190]; et cette invention, +l'abondance et le bas prix qui durent en être la suite, peuvent être +comptés parmi les heureuses circonstances de cette époque. + + [186] Muratori, _Antichità Ital._, Dissert. 43; Andrès, + _Orig. Progr. e stat. att. d'ogni Lett._, c. 7; Bettinelli, + _Risorg. d'Ital._, c. 2. + + [187] Muratori, loc. cit. + + [188] Muratori, loc. cit. + + [189] _De re Diplomaticâ_, cité par Bettin., _Risorg. + d'Ital._, c. 2. + + [190] Voy. Montfaucon, _PalÅ“ogr. GrÅ“ca_, l. I, c. 2; le même, + tome IX de l'Acad. des Inscr., _Dissertation sur le papier_; + Maffei, _Histor. Diplomatica_, p. 77; Muratori, _Antich. + d'Ital._, Dissert. 43. Il est vrai que Tiraboschi recule + jusqu'au quatorzième siècle, l'invention du pap. de lin; t, + V, l. I, c. 4, p. 76. + +Les guerres et les troubles y furent presque continuels, mais ils eurent +en partie pour objet une sorte d'élan vers la liberté qui, pour la +première fois depuis tant de siècles, se faisait sentir en Italie. +L'extinction de la maison de Saxe[191] lui avait donné l'idée de +s'affranchir; et de même que les sentiments vils qu'inspire l'esclavage, +énervent et abrutissent l'esprit, de même aussi les affections nobles +qui tendent vers la liberté le renforcent et le relèvent. Ce fut +vraisemblablement un assez pauvre roi d'Italie, que cet Hardoin, marquis +d'Ivrée, qui ne put résister long-temps aux armes de l'empereur Henri de +Bavière; mais les évêques, les princes et les seigneurs italiens +l'avaient élu[192]. Ce mouvement d'indépendance annonçait déjà une +révolution heureuse, et ce roi italien dut paraître, et se montra, en +effet, ambitieux du titre de restaurateur de sa patrie[193], autant du +moins que put le lui permettre le peu de pouvoir dont il jouit. Les +guerres civiles entre la noblesse et le peuple de Milan, qui +commencèrent alors, causèrent, il est vrai, beaucoup de maux, publics et +particuliers; mais tandis que les nobles voulaient, dans d'autres +villes, secouer le joug des empereurs, le peuple voulait ici briser +celui des nobles. Ces querelles, qui furent longues et obstinées, +prouvent que le mouvement gagnait de proche en proche, et devenait +universel. + + [191] Dans la personne d'Othon III, mort en Italie, à la + fleur de son âge, en 1002. + + [192] À Pavie, cette même année. + + [193] Bettinelli, _Risorg. d'Ital._, c. 2, dit expressément: + _Sicche un italiano poté sembrare, ad ei mostrò voler esser + lo, un ristorator della patria_. + +L'agrandissement du pouvoir des évêques de Rome donnait beaucoup +d'importance aux dispositions que chacun d'eux annonçait à l'égard des +lettres; et ce siècle s'ouvrit sous le pontificat de Sylvestre II, +long-temps célèbre, sous le nom de Gerbert, par son savoir et surtout par +son zèle ardent pour les sciences. La France doit s'honorer de l'avoir +produit. Il était si savant que, dans ce siècle, qui ne l'était guère, +il passa pour magicien, et finit par devenir Pape. C'était un des plus +habiles mathématiciens et le plus fort dialectitien de son temps. +L'union qu'il établit dans ses écoles, entre ces deux sciences, tandis +qu'il professa publiquement, donnait à ses élèves une supériorité +marquée; et le savant Bruker ne craint pas de dire, que si, dans le +onzième siècle, les ténèbres qui avaient couvert les précédents, +commencèrent à se dissiper, on le dut principalement à la méthode de +Gerbert, qui joignit aux exercices de la dialectique ceux des sciences +mathématiques, et donna ainsi plus de force et de pénétration aux +esprits[194]. + + [194] Bruker, _Hist. Art. Phil._, t. III, l. II, c. 2. + +Cette même comtesse Mathilde, à qui l'on peut reprocher d'avoir +alimenté l'ambition violente et l'audace effrénée de Grégoire VII, +d'avoir donné un fondement trop réel à la puissance politique des Papes, +et d'avoir trop contribué à élever sur des bases solides ce pouvoir +colossal qui, depuis, a si long-temps pesé sur l'Europe, doit être +d'ailleurs comptée parmi les causes de cette heureuse révolution des +connaissances humaines. Son autorité, plus étendue que ne l'avait été +celle d'aucun prince depuis la chute de Rome, lui servit à encourager +l'étude des sciences, auxquelles elle n'était pas elle-même étrangère; +et si, au commencement du siècle suivant, l'étude du droit surtout prit +à Bologne un si grand essort, si la jurisprudence romaine régit de +nouveau d'Italie, et si le code de Justinien en bannit enfin les lois +bavaroises, lombardes et tudesques, qui y avaient régné tour-à -tour, on +le dut peut-être au soin que prit Mathilde de faire revoir ce code et +d'engager par des récompenses un jurisconsulte célèbre à cet utile +travail[195]. + + [195] Bettinelli, _loc. cit._ Ce jurisconsulte est le fameux + Irnerius ou Garnier. Voy. le chapitre suivant. + +Enfin des divers ports d'Italie, on commençait à naviguer chez des +nations étrangères; on rapportait des connaissances acquises et le désir +d'en acquérir de nouvelles. On trouvait en Orient les lettres et +quelques parties de la philosophie, jouissant encore d'une sorte +d'honneur; on voyait fleurir en Espagne, parmi les Maures, dont la +domination y était alors prospère et fastueuse, une littérature +nouvelle, l'étude et l'admiration des sciences et de la philosophie +grecque; et l'on revenait de Constantinople avec des manuscrits grecs, +et d'Espagne avec des manuscrits arabes, soit originaux dans cette +langue, soit traduits du grec. + +Ce fut par des traductions de cette espèce qu'Hippocrate commença d'être +connu; que ses ouvrages et d'autres, tant grecs qu'arabes, sur la +médecine, se répandirent dans l'Italie méridionale. Ils y furent +apportés et interprétés par un aventurier savant et laborieux, nommé +Constantin, et donnèrent naissance à la fameuse école de Salerne, ou du +moins commencèrent sa célébrité. On en fait remonter beaucoup plus haut +l'existence. Ce qu'il y a de certain, c'est que, dès la fin du dixième +siècle, on allait à Salerne consulter sur ses maladies et rétablir sa +santé. Un historien du douzième siècle (Orderic Vital), parle aussi de +cette école de médecine, comme étant déjà fort ancienne. L'opinion la +plus probable est que les Arabes ou Sarrazins, qui occupèrent une grande +partie de ces provinces, y apportèrent leurs sciences et leurs livres, +parmi lesquels il s'en trouvait beaucoup de médecine. Ils réveillèrent +dans ces contrées le goût pour cette science, et l'arrivée de Constantin +y donna une nouvelle activité. + +Il était Africain et né à Carthage. L'ardeur de s'instruire dans toutes +les sciences le conduisit chez tous les peuples qui les cultivaient +alors. Il étudia long-tems à Bagdad, où il apprit la grammaire, la +dialectique, la physique, la médecine, l'arithmétique, la géométrie, les +mathématiques, l'astronomie, la nécromancie, la musique des Caldéens, +des Arabes, des Persans et des Sarrazins. De là il passa dans les Indes, +et s'instruisit encore de toutes les sciences de ces peuples. Il en fit +autant en Égypte. Enfin, après 39 ans de voyages et d'études, il revint +à Carthage. La science presque universelle, qui lui avait coûté tant de +peines à acquérir, le fit prendre dans son pays, comme Gerbert dans le +nôtre, pour un magicien. On voulut se défaire de lui; il le sut, prit la +fuite et passa secrètement à Salerne. Il y obtint la faveur du fameux +prince normand, Robert Guiscard. Mais ensuite dégoûté du monde, il se +retira au Mont Cassin, où il prit l'habit religieux. Il s'y occupa le +reste de sa vie à traduire de l'arabe, du grec et du latin des livres de +médecine, et à en composer lui-même. Ils lui firent alors une grande +réputation[196]. Ils répandirent de plus en plus à Salerne la passion +pour la médecine, et les moyens de la mieux étudier. C'est dans ce sens +que Constantin peut être regardé comme l'un des créateurs de cette +école, comme l'une des causes de sa célébrité, et que l'on peut voir +aussi dans les Arabes, de qui il avait tant appris, une influence +favorable à la renaissance des lettres. Ces mêmes Sarrazins que nous +n'avons nommés jusqu'ici que comme des barbares, destructeurs actifs des +lumières partout où ils étendaient leurs conquêtes, nous les voyons donc +figurer ici parmi les causes qui rallumèrent le flambeau qu'ils avaient +ailleurs contribué à éteindre; et bientôt nous fixerons plus +spécialement notre attention sur cette révolution particulière, qui se +fait apercevoir dans la grande révolution générale. + + [196] Ses Å“uvres ont été en partie publiées à Bâle, en 1536, + et sont en partie restées inédites. (Voy. Oudin, _de Script. + Eccl._, t. II, p. 694, etc.) Constantin l'Africain florissait + vers l'an 1060. + +Quant aux Grecs de Constantinople, après un long sommeil, les sciences +et les lettres semblaient aussi renaître parmi eux. Pendant le huitième +siècle, les sanglantes querelles entre les iconoclastes et les +adorateurs des images, avaient servi de prétexte à la destruction des +monuments des arts et des lettres, et détourné de plus en plus des +études utiles et paisibles, par des argumentations bruyantes, soutenues +à main armée. Mais au neuvième, après que la dynastie des Basilides eût +renversé la race Isaurienne, qui avait remplacé les descendants +d'Héraclius, les esprits, ayant repris un peu de calme, se reportèrent +vers les études. + +Ils y furent excités par un nouveau mobile. Lorsque les Arabes, +destructeurs des écoles d'Athènes et d'Alexandrie, rassasiés de +conquêtes sanglantes, et voulant en faire de plus douces, recherchèrent +ces mêmes productions de l'ancienne Grèce, qu'ils avaient autrefois +livrées aux flammes, les Grecs, qui les avaient eux-mêmes oubliées +depuis long-temps[197], rapprirent à en connaître le prix. Occupés de +les copier et de les vendre, ils voulurent aussi les étudier. Quelques +écoles furent rétablies, et le peu d'hommes qui cultivaient encore, dans +l'obscurité, les lettres et la philosophie, furent encouragés et +honorés. + + [197] Gibbon, _Fall. of Rom. Emp._, c. 53. + +Le savant patriarche Photius, célèbre par le schisme dont il fut la +cause, et qui, sans changer d'opinion, fut excommunié par un grand +concile, absous par un autre, et derechef excommunié par un troisième, +fut l'homme le plus éclairé et le plus éloquent de son siècle; il eut +pour élève un empereur qui s'honora du surnom de Philosophe[198]; et il +nous a laissé dans son ouvrage, connu sous le titre de _Bibliothèque_, +des preuves de son amour pour l'étude, de son savoir, et de +l'indépendance de son esprit. Vers le même temps, ou un peu plus tard, +dans le dixième siècle, Suidas écrivit le plus ancien Lexique qui nous +soit parvenu, nécessaire pour l'intelligence des anciens classiques +grecs, et qui contient un grand nombre de fragments d'auteurs qui +auraient aussi été classiques, mais que le temps a dévorés. Ils +existaient encore alors: la Bibliothèque de Photius nous l'atteste. +Constantinople possédait l'histoire de Théopompe, les oraisons +d'IIyperide, les comédies de Ménandre, les odes d'Alcée et de Sapho, et +les ouvrages d'une foule d'autres auteurs, poètes, orateurs, historiens, +philosophes, que nous n'avons plus. + + [198] Léon VI, fils et successeur de Basile. + +Constantin Porhyrogénète suivit la route que son père, +Léon-le-Philosophe, lui avait tracée, et s'y avança plus loin que lui. +Ce fut un homme de lettres sur le trône. Il a laissé plusieurs ouvrages, +l'un sur l'administration de l'Empire, l'autre contenant une description +de ses provinces, un troisième sur la tactique et les opérations +militaires. Le quatrième est un assez gros livre sur un sujet moins +important, sur le cérémonial de la cour de Bysance; mais enfin il +cultiva les lettres, la musique, la peinture; et lorsque Romain +Lecapenus l'eut renversé du trône, où il remonta ensuite, il sut, +dit-on, se faire une ressource de ses talents et de la vente de ses +tableaux; ressource que peu de Souverains pourraient se procurer en +pareil cas. + +Ce fut vers lui que fut envoyé en ambassade, par Bérenger II, roi +d'Italie, un jeune littérateur, devenu depuis un historien de quelque +célébrité. Liutprand, dont c'est ici l'occasion de parler, était né à +Pavie, d'un père qui avait été député vers la même cour par le roi +Hugues, prédécesseur de Bérenger. Hugues conserva au fils la protection +qu'il avait accordée au père. Les talents qu'annonçait le jeune +Liutprand, favorisèrent ces dispositions, surtout la beauté de sa voix, +que ce roi, qui aimait la musique, se plaisait beaucoup à entendre. +Quand Bérenger, marquis d'Ivrée, eut forcé Hugues à lui céder son trône, +il garda auprès de lui Liutprand, le fit son secrétaire, et l'envoya +quelques années après[199], à Constantinople, en qualité d'ambassadeur. +Liutprand profita de cette mission pour apprendre le grec, et ce fut à +peu près tout le fruit qu'il en retira. De cette haute faveur où il +était, il tomba tout-à -coup dans la disgrâce, et fut obligé de se +retirer en Allemagne. C'est dans cet exil qu'il composa l'histoire de +son temps[200]. Il était alors chanoine de l'église de Pavie, titre +qu'il prend au commencement de chacun des livres de son histoire. Elle +est écrite avec esprit, en latin meilleur que celui des autres écrivains +du dixième siècle, et avec une petite pointe de malignité satirique, qui +passe même la mesure quand il est question de Bérenger et de sa femme. +L'accueil distingué que Liutprand reçut de Constantin Porphyrogénète, +fut accordé à son mérite autant qu'à son titre; et il nous a laissé, +outre l'histoire dont on vient de parler, une relation piquante de son +voyage et de son ambassade[201], ou plutôt de ses ambassades, car il en +fit une seconde assez long-temps après[202], dont il fut moins content +que de la première; de simple chanoine il était pourtant devenu évêque +de Crémone; il était envoyé par un puissant empereur, Othon Ier; à qui +il devait la chute de Bérenger, son persécuteur, son rappel dans sa +patrie, le rétablissement de sa fortune, et son avancement; mais +Porphyrogénète n'était plus là pour le recevoir[203]. + + [199] En 946. + + [200] _Liutprandi Ticinensis Historia_. Elle s'étend jusqu'à + l'avénement de Bérenger II, vers le milieu du dixième + siècle. + + [201] _Legatio Liutprandi ad Constantin. Porphyr._ + + [202] En 968. + + [203] _Legatio Liutprandi ad Nicephorum Phocam._ Il paraît + qu'il mourut peu d'années après son retour de cette seconde + légation (Voy. Tirab., t. III, p. 200). + +Les exemples donnés par ce prince et par son père, quoiqu'ils ne fussent +rien moins que de grands princes, contribuèrent cependant beaucoup à +ranimer dans l'Orient le goût des études. L'effet s'en prolongea, pour +ainsi dire, pendant les règnes tantôt violents, tantôt faibles, toujours +étrangers aux lettres, qui suivirent le leur, jusqu'à ce que celui des +Comnène vînt, au milieu du onzième siècle, rallumer momentanément +l'émulation presque éteinte. + +A défaut d'ouvrages de génie, ce fut le temps des recherches et de +l'érudition. Dans ce siècle et dans le douzième, on compte des +commentateurs tels qu'Eustathe sur Homère, Eustrate sur Aristote; le +premier, évêque de Thessalonique; le second, de Nicée, et plusieurs +autres. J'ai dit à défaut d'ouvrages de génie, car on ne mettra pas, +sans doute, de ce nombre les _Chiliades_[204] de Tzetzès, qui écrivit en +douze mille vers lâches, prolixes et cependant obscurs, sur six cents +sujets différents. Alors aussi commence la série des auteurs de +l'histoire Bysantine, peu recommandables, si on les compare aux +Xénophons et aux Thucydides; mais qu'on se félicite encore de trouver +parmi les ténèbres de ces temps barbares. Ils forment du moins dans la +même langue une suite presque ininterrompue depuis les auteurs des bons +siècles. + + [204] On prononce _Kiliades_. + +Cette langue, altérée dans ses mots et dans ses tours, était pourtant +encore matériellement la langue d'Homère et de Démosthène, au lieu qu'on +oserait à peine dire, en parlant du langage corrompu dans lequel on +écrivait alors à Rome et dans l'Italie, comme en France et dans l'Europe +entière, que ce fut la langue de Cicéron et de Virgile. Aussi, malgré +la place honorable que ce siècle conserve dans l'Histoire littéraire +d'Italie, quels monuments latins a-t-il laissés? de quels auteurs +peut-il citer les productions? Quels sont ceux qui, dans cette +dépravation générale, montrèrent du moins un bon esprit et quelques +traces d'un meilleur style? + +Les deux plus grands génies de ce siècle, qui remplirent de leur +renommée l'Italie, la France et l'Angleterre, furent Lanfranc et +Anselme. Le premier surtout, qui fut le maître du second, eut la plus +forte et la plus heureuse influence sur l'amélioration des études. Né à +Pavie[205], vers le commencement du siècle, il y brilla dès sa première +jeunesse dans les exercices du barreau, passa en France, se retira du +monde, jeune encore, et entra dans une abbaye qu'il rendit célèbre, +l'abbaye du Bec en Normandie. L'école qu'il y ouvrit devint fameuse, et +la philosophie du Bec passa, pour ainsi dire, en proverbe[206]. La +dialectique de Lanfranc et sa manière d'écrire en latin, étaient en +grande partie dégagées de la rouille de l'école. Le premier, depuis les +siècles de barbarie, il essaya de faire renaître la science de la +critique. Les ouvrages des pères de l'église, et même les livres saints +(car on ne connaissait guère alors d'autre littérature), altérés et +corrompus par l'ignorance des copistes, reprenaient, en passant sous ses +yeux, leur pureté originelle. Il les examinait, les collationnait, les +corrigeait de sa main, et ces copies ainsi restituées, devenaient des +manuscrits authentiques et dignes de foi. + + [205] Tiraboschi, t. III, p. 227 et suiv. + + [206] Launoi, _de Scholis celebribus_, ch. 42. + +Guillaume, alors duc de Normandie, ayant acquis par la conquête de +l'Angleterre, le surnom de Conquérant, voulut attirer Lanfranc dans ses +nouveaux états, et le fit archevêque de Cantorbéry. Lanfranc occupa ce +siège pendant dix-neuf ans. Sa vertu y fut mise à l'épreuve, et la +faveur dont il jouissait fut troublée par les querelles qui s'élevèrent +entre son roi et le pape Grégoire VII, à l'occasion des investitures; il +ne cessa d'être un sujet soumis qu'autant qu'il le fallait pour obéir au +souverain pontife, qui étendait sur toutes les couronnes ses prétentions +de souveraineté. Sa résistance n'eut rien de séditieux, et sa modération +éclata jusque dans l'exécution des ordres violents, auxquels il ne se +croyait pas permis de résister. Elle ne brilla pas moins dans un concile +tenu à Rome[207], où il fut appelé par le pape. L'hérésiarque Bérenger y +fut cité pour ses erreurs. L'archevêque, chargé de le combattre, fit +mieux, il le persuada, et le convertit. + + [207] En 1078. + +Lanfranc, mort en 1089, n'a laissé qu'un traité de l'Eucharistie contre +l'hérésie de Bérenger, et des lettres écrites, les unes avant, les +autres pendant son épiscopat. Ce fut donc moins par ses ouvrages que par +sa méthode d'enseignement qu'il servit au progrès de la philosophie et +des lettres. C'est dans l'école qu'il tint au milieu de la forêt du Bec, +que sont ses plus beaux titres de gloire. Parmi les personnages +illustres qui en sortirent, il suffit de citer Ives de Chartres, regardé +comme le restaurateur du droit canonique en France, et dont les lettres +sont si précieuses pour notre histoire; Anselme, qui devint Pape sous le +nom d'Alexandre II, et cet autre Anselme, dont la renommée littéraire +égala celle de son maître. + +Il était né en 1034, dans la ville d'Aoste, en Piémont[208]. La +réputation dont jouissait l'école du Bec, l'y attira de bonne heure. Il +profita si bien des leçons de Lanfranc, qu'ayant embrassé la vie +monastique, il fut, trois ans après, élu prieur, et ensuite abbé de +cette maison. Quatre ou cinq ans après la mort de son maître, il fut +appelé à lui succéder dans l'archevêché de Cantorbéry[209]. +Guillaume-le-Roux régnait alors. Il ne valait pas son père, mais il fut +aussi ferme que lui sur l'article des investitures. Anselme ne se montra +pas moins zélé pour la cause du Pape; il en résulta pour lui des +querelles très-vives et un exil. Il se rendit en Italie auprès d'Urbain +II. Il assista au concile de Bari[210], où il terrassa par sa +dialectique les Grecs, entêtés à soutenir que dans la Trinité, le S. +Esprit, ne procède uniquement que du père. + + [208] Tiraboschi, _ub. supr._, p. 230 et suiv. + + [209] En 1092. + + [210] En 1098. + +Rappelé en Angleterre par Henri Ier, Anselme s'y rendit; mais bientôt +les intérêts de la cour de Rome qu'il voulut servir, le brouillèrent +avec ce roi. Il repassa sur le continent, et peu de temps après revint +se fixer dans l'abbaye du Bec. Ce fut à l'invitation de Henri lui-même, +qui, désirant enfin s'accorder avec le Pape, se rendit plusieurs fois +dans cet abbaye pour conférer avec Anselme. Le prélat ayant réussi dans +cette négociation, retourna auprès du roi, rentra en possession de son +archevêché, de ses dignités, de ses biens, et mourut deux ans +après[211], laissant dans l'Europe chrétienne de vifs regrets et une +grande renommée de sainteté, d'éloquence et de savoir. + + [211] En 1109. + +Tous ses ouvrages sont théologiques ou ascétiques; il passe pour avoir +appliqué, plus qu'aucun de ses prédécesseurs, les subtilités de la +dialectique à la théologie[212]. Le dessein qu'il avait formé de +démontrer, non seulement par l'autorité de l'Écriture et de la +tradition, mais par la raison même, les dogmes et les mystères de la +religion chrétienne, lui rendait ces subtilités nécessaires. Il ne +s'enfonça pas moins avant dans les profondeurs de la métaphysique, dont +il est regardé comme le restaurateur. On le regardait avec plus de +raison comme le père de la théologie scolastique, dont il n'enveloppa +cependant pas les obscurités dans le style barbare qu'on y introduisit +après lui[213]. On sait que Leibnitz a reproché à Descartes d'avoir pris +à Anselme sa preuve de l'existence de Dieu par l'idée de l'infini; mais +sans se croire obligé de lire le _Monologium_ ni le _Proslogium_ de ce +saint docteur, deux traités de théologie naturelle, dans l'un desquels +cette démonstration doit être, on peut penser que le génie de Descartes, +qui a trouvé tant d'autres choses, l'a trouvée aussi de son côté[214]. + + [212] Voy. Tirab., _ub. supr._, p. 232. Voy. aussi M. Giamb. + Corniani, dans l'ouvrage intitulé, _I Secoli della + Letteratura italiana dopo il suo Risorgimento_, t, I, p. 54. + + [213] Tirab., _loc. cit._ + + [214] Giambat. Corniani, _ub. supr._, p. 57. + +Ce dont on doit peut-être savoir le plus de gré à Anselme, c'est d'avoir +eu sur l'éducation des enfants, des notions supérieures à son siècle. Un +abbé de moines qui était en grande réputation de piété, se plaignait un +jour à lui de la mauvaise conduite des enfants qu'on élevait dans son +monastère. Nous les fouettons continuellement, disait-il, et ils n'en +deviennent que plus obstinés et plus méchants. Et quand ils sont grands, +demanda le bon Anselme, que deviennent-ils? Parfaitement stupides, lui +répondit l'abbé. Voilà , reprit Anselme, une excellente méthode +d'éducation qui change les hommes en bêtes! Il se servit ensuite de +diverses comparaisons, pour lui faire entendre qu'il en est des hommes +comme des arbres, qui ne peuvent prospérer, se développer et croître à +la hauteur que la nature leur destine, s'ils sont comprimés dès leur +naissance, si leurs rameaux sont pressés, leur sève étouffée, leur +direction gênée, interrompue; qu'il en est encore comme des métaux d'or +et d'argent, qu'on ne peut réduire à des formes élégantes et nobles, si +l'artiste ne fait que les battre à grands coups de marteau, etc.[215]. + + [215] Giambat. Corniani, _ut. supr._ + +L'école fondée en France par Lanfranc et par Anselme, devint une +pépinière féconde d'hommes instruits, non seulement pour la France, mais +pour l'Italie, d'où un grand nombre de jeunes gens y accouraient prendre +des leçons. Les auteurs de notre Histoire littéraire relèvent avec un +orgueil très-pardonnable ces secours que l'Italie recevait de la +France[216]; mais ils oublient trop peut-être que les deux chefs de +cette fameuse école étaient Italiens, et que ce fut encore à l'Italie +que la France dut ce second mouvement de renaissance des lettres, plus +durable que le premier. L'historien de la littérature italienne, après +avoir réclamé ce qu'il croit appartenir à sa patrie, dit avec son bon +sens et son équité ordinaires[217]: «Ainsi la France et l'Italie se +prêtaient mutuellement des secours; celle-ci, en fournissant à la +France, et de savants professeurs qui donnaient le plus grand éclat aux +écoles, et de jeunes étudiants qui ajoutaient à ces écoles un nouveau +lustre; celle-là , en offrant un sûr et doux asyle aux Italiens, qui se +seraient difficilement livrés à l'étude au milieu des troubles de leur +patrie». + + [216] T. IX, p. 77. + + [217] Tiraboschi, t. III, p. 242. + +Mais enfin ni les ouvrages d'Anselme, ni ceux de Lanfranc son maître, ni +ceux de leurs nombreux disciples, n'ont plus de lecteurs depuis +long-temps. Il en est ainsi d'un Fulbert, évêque de Chartres, dont la +France et l'Italie se sont disputé la naissance[218], mais qu'on ne lit +plus, qu'on ne lira jamais plus, ni en Italie, ni en France[219]. Il en +est encore ainsi d'un Pierre Damien, l'un des plus savants et des plus +élégants écrivains de son temps; d'un Pierre Diacre, d'un Brunon, évêque +de Segni, d'un troisième Anselme, évêque de Lucques, d'un Arnolphe, d'un +Landolphe, et dune foule d'autres théologiens ou dialecticiens plus ou +moins célèbres dans ce siècle, mais également ignorés et dignes de +l'être dans le nôtre. Il faut distinguer parmi eux les auteurs +d'histoires et de chroniques, la plupart recueillies dans la volumineuse +et savante collection de Muratori, tels entre autres que cet Arnolphe et +ce Landolphe qu'on vient de nommer[220]. Méprisables comme écrivains, +ils sont précieux pour l'histoire, dont ils sont les seules lumières +dans ces temps de profonde obscurité. + + [218] Selon Fleury, _Hist. Eccl._, l. LVIII, n°. 57, et + Mabillon, _Act. SS._ etc. t. VII, pr. n°. 43; il était + Romain, d'après un endroit de ses propres écrits; mais cet + endroit est mal interprété, selon les auteurs de l'_Hist. + litter. de France_, t. VII, p. 262; ils croient plutôt que + Fulbert était d'Aquitaine, ou même particulièrement de + Poitou. Tiraboschi est venu ensuite, et a démontré que les + Bénédictins se sont trompés dans ce point d'histoire, et que + Fulbert, qui dut à la France son instruction, puisqu'il y fut + élève de Gerbert, ne lui doit pas du moins la naissance. Il + rend à l'Italie l'honneur de l'avoir produit, t. III, p. 225 + et 226. + + [219] Cela est rigoureusement vrai de ses Sermons; ses + Lettres peuvent être, sinon lues, du moins consultées pour + l'histoire. + + [220] _Arnolphi Hist. Mediolanensis_, etc. _Landolphi + senioris. Mediolan. Historia_, etc. Voy. _Rerum ital. + Script._, t. IV. + +Ce sont tous, il est vrai, de ces auteurs que, dans la littérature de +leur pays, on appelle sacrés; mais il en eut alors encore moins de +profanes que l'on puisse citer: la raison en est simple. L'église latine +était sans cesse, depuis le schisme, en controverse avec l'église +grecque. Il fallait toujours se tenir prêt à argumenter, dans des +conférences, contre ces Grecs, si rusés dialecticiens et si déterminés +sophistes. Les querelles entre le sacerdoce et l'Empire ne se vidaient +pas seulement avec l'épée, mais avec la plume. En écrivant sur ces +matières, on pouvait espérer de la part de celle des deux puissances +dont on se déclarait le champion, des faveurs et des récompenses. +C'étaient des motifs assez forts d'émulation pour s'adonner à la +théologie et au droit canon; mais il n'y en avait aucun qui pût engager +à cultiver les lettres proprement dites. Elles continuaient donc de +languir, et tout ce qu'elles peuvent se vanter d'avoir produit qui +puisse être encore de quelque utilité, est une espèce de lexique latin, +composé par un certain Papias, très-habile dans la langue grecque, et le +meilleur grammairien de son temps[221]. + + [221] Ce lexique ou vocabulaire, imprimé pour la première + fois à Milan, en 1476, sous le titre de _Papias Vocabulista_, + l'a été plusieurs autres depuis. Il avait été publié par + l'auteur vers l'an 1053. Voyez Tiraboschi, t. III, p, 263. + +Un moine Bénédictin de _la Pomposa_, célèbre abbaye près de Ravenne, +s'immortalisa par une découverte en musique, qui facilita et abrégea +considérablement l'étude de cet art, borné cependant au chant de +l'église. On ne laissait pas, faute de signes et de méthode, d'employer +une dizaine d'années pour apprendre à chanter passablement au lutrin. +_Guido_, ou, comme nous le nommons en français, Gui d'Arezzo, inventa +des signes et créa une méthode qui réduisirent à un, ou tout au plus +deux ans cet apprentissage. D'autres ont écrit qu'il ne fallait que +quelques mois[222]; mais c'est un ou deux ans que dit Gui d'Arezzo +lui-même dans une lettre qui nous est restée de lui. On y voit aussi les +seuls événements de sa vie que nous sachions, et qu'il soit intéressant +de savoir. Les moines de son couvent, loin de lui avoir gré de sa +découverte et du soin qu'il avait pris de les instruire, le +persécutèrent. Il leur parut blesser l'égalité de leur institution, +parce qu'il n'était pas leur égal en ignorance[223]. L'abbé lui même +écouta leurs suggestions, épousa leurs haines et fit éprouver à Gui des +désagréments qui le forcèrent enfin à s'exiler du monastère. Il vécut +alors des leçons de chant qu'il allait donner d'église en église. +Théodalde, évêque d'Arezzo, sa patrie, l'appela auprès de lui, et l'y +retint quelque temps. Sa réputation parvint au Pape Jean XX, à qui elle +inspira le désir de le connaître. Il députa vers lui trois envoyés pour +l'engager à se rendre à Rome[224]. Le pontife voulut éprouver sur +lui-même la bonté de la nouvelle méthode. À son grand étonnement, il +apprit sur-le-champ à lire et à chanter un verset qu'il n'avait jamais +entendu auparavant. La faveur à laquelle Gui parvint auprès du Pape, +l'aurait retenu à Rome, si le climat ne lui en eût pas été aussi +contraire, surtout pendant l'été. Il venait d'obtenir la permission de +s'en éloigner, sous la condition expresse d'y revenir pendant l'hiver, +instruire le clergé romain, lorsque l'abbé de _la Pomposa_ y fut amené +par les affaires de son ordre. Gui l'alla visiter comme son supérieur, +malgré les mauvais traitements qu'il en avait reçus. Il lui fit +connaître si clairement la régularité de sa conduite et l'excellence de +sa méthode, que l'abbé, de retour dans son couvent, l'invita de la +manière la plus pressante à y revenir. La principale raison qui engagea +ce bon religieux à céder à ses instances, fut que, presque tous les +évêques étant simoniaques, et par conséquent damnés, il devait craindre +toute communication avec eux[225]. Il paraît donc qu'il retourna dans +son premier asyle, et qu'il y finit paisiblement ses jours. C'est vers +l'an 1030 qu'il florissait. + + [222] _Pochi mesi_: c'est l'expression dont se sert M. + Giambat. Corniani, dans ses _Secoli della Letteratura ital._, + etc. t. 1, p. 34. + + [223] _Id. ibid._ + + [224] Tiraboschi, t. III, p. 300. + + [225] _Cum prÅ“sertim simoniacâ hÅ“resi modo propè cunctis + damnatis episcopis timeam in aliquo communicadi_. Guidonis + Epistola _Michaeli monacho de ignoto cantu directa_. + +On a imprimé, mais depuis asez peu d'années[226], l'ouvrage intitulé +_Micrologus_, où il consigna sa découverte et son système: on ne le +posséda long-temps qu'en manuscrit dans quelques bibliothèques[227]. Sa +gamme et sa manière de la noter se répandirent, et se sont perpétuées +par la tradition. Une idée étendue et détaillée de ce système +appartiendrait à l'histoire de la musique, et non à celle de la +littérature. Ce qu'il suffit de rappeler ici, c'est qu'il substitua les +points placés sur des lignes à la confusion de lettres et d'autres +caractères qui avait régné jusqu'alors, et qu'il désigna les notes de la +gamme par les syllabes placées au commencement et au milieu des vers, +dans la première strophe de l'hymne _Ut queant taxis_, devenu fameux par +cet emploi, auquel Paul Diacre, son auteur, n'avait pas songé. On +commença enfin à se reconnaître dans ce dédale; et le nom de Gui +d'Arezzo est honorablement placé en tête de la liste des créateurs et +des bienfaiteurs de la musique moderne. + + [226] Martin Gerbert, abbé de Saint-Blaise, l'a donné dans le + vol. II de ses _Scriptores ecclesiastici de musicâ sacrâ + potissimum. Typis San-Blasianis_, 1784, 3 vol. in-4°. On y + trouve aussi la lettre de Gui au moine Michel, d'où sont + tirés les détails précédents. + + [227] À Milan, dans l'Ambroisienne; à Pistoja, chez les + chanoines, à Florence, dans la Laurentienne. On en possède + trois en France à la Bibliothèque impériale. Il y en avait un + à l'abbaye de Saint-Evroult (diocèse de Lizieux); ce dernier + passait pour le plus complet de tous: (Voy. La Borde, _Essai + sur la Musique_, t. III, p. 346.) il est perdu. + +C'est aussi vers la fin de ce siècle que l'école de Salerne produisit ce +petit poëme qui lui a fait plus de réputation que les gros ouvrages de +Constantin, et ceux de ses plus savants docteurs[228]. Les vers en sont +encore cités comme des adages, quelquefois même comme des autorités. Ce +sont assurément de mauvais vers, presque tous léonins ou rimés, selon la +coutume de ce temps; mais ils ne manquent pourtant pas d'une certaine +concision technique, qui est un des mérites du genre. Ce poëme fut +présenté au nom de l'école même, à un roi d'Angleterre[229]. On a cru +que c'était saint Édouard qui, peu de temps avant sa mort, arrivée en +1066, avait consulté par écrit l'école de Salerne sur sa santé, et en +avait reçu cette réponse. Muratori lui-même est de cette opinion[230]; +mais Tiraboschi conjecture, avec plus de vraisemblance, que Robert[231], +duc de Normandie, l'un des fils de Guillaume-le-Conquérant, à son retour +de la première croisade, en 1100, vint dans la Pouille, où il fut +amicalement reçu par le duc Roger, qui en était alors maître; qu'il y +épousa Sibylle, fille d'un seigneur du pays; qu'il y apprit la mort de +son frère Guillaume II[232], tué à la chasse cette même année, et +l'usurpation de son jeune frère Henri, qui s'était emparé du trône +d'Angleterre, en son absence; qu'ayant dès lors formé le projet de lui +disputer la couronne, il avait commencé par prendre le titre de Roi; et +que, se trouvant à Salerne même, avec ce titre, et sans doute avec un +cortége royal, l'école, soit qu'il l'eût consultée ou non, n'ayant rien +à craindre de Henri, dédia ce poëme à Robert, en lui donnant le titre de +roi d'Angleterre, qui flattait ses espérances et son orgueil.[233] + + [228] Voy. sur cette école et sur Constantin l'Africain, + ci-dessus, page 118. + + [229] Quelques auteurs ont prétendu qu'il avait été dédié à + Charlemagne, et se sont fondés sur des manuscrits, qui + portent pour titre: _ScholÅ“ SalernitanÅ“ versûs medicinales + inscripti Carolomagno Francorum regi_, etc.; et pour premier + vers: + + _Francorum regi scribit tota schola Salerni_. + + Mais c'est une altération prouvée du texte, qui ne peut être + venue que du caprice d'un copiste. Charlemagne n'étendit + point ses conquêtes vers Salerne, et n'eut jamais d'influence + sur ce pays-là . Dans tous les autres manuscrits, ces vers + sont adressés à un roi d'Angleterre, _Anglorum Regi scribit_, + etc. Voy. sur tout ceci, Tiraboschi, t. III, p. 308 et suiv. + + [230] _Antichità ital._, t. III. + + [231] Surnommé _Courte-cuisse_. + + [232] Surnommé _le Roux_. + + [233] On peut citer, à l'appui de cette conjecture, le titre + que porte ce poëme dans un des manuscrits de notre + Bibliothèque impériale; il y est intitulé: _SalernitanÅ“ + scholÅ“ versûs ad regem Robertum_. (Catalog. codd. manusc. + Bibl. Reg. Paris, t. IV, p. 295, n°. 6941). On sait, au + reste, que Robert ne fut roi qu'en idée; qu'il descendit + l'année suivante en Angleterre avec une forte armée, mais + qu'ayant été vaincu, il fut forcé de se contenter de son + duché de Normandie et d'une somme d'argent que Henri + consentit à lui payer; que la guerre s'étant rallumée en + 1106, entre les deux frères, Robert, vaincu de nouveau, + perdit son duché, fut emmené en Angleterre, et renfermé dans + une prison, où il resta jusqu'à sa mort. + +Il est probable que l'un des professeurs de l'école fut chargé de +rédiger l'ouvrage, et que les autres ne firent que l'approuver. On +désigne communément ce rédacteur par le nom de _Giovanni_, ou Jean de +Milan, sans que l'on sache rien autre chose de lui, sinon que son nom se +trouve, dit-on, à la tête de l'un des manuscrits de ce poëme[234]. Cette +raison de le lui attribuer est faible; mais on ne connaît ni aucun autre +manuscrit qui la confirme, ni aucune indication quelconque d'un autre +auteur[235]. + +Divers recueils d'érudition[236] contiennent des poésies latines d'un +archevêque de Salerne, nommé _Alfanus_, qui ne valent pas les vers des +médecins de son diocèse. On trouve dans d'autres recueils[237] un poëme +entier en cinq livres, sur les expéditions des princes Normands en +Italie, par Guillaume de Pouille[238], et quelques autres poésies du +même temps[239]. L'historien y peut rechercher des faits dont il ne +trouverait nulle part ailleurs aucune trace; mais l'homme de goût y +chercherait en vain quelques vers dont il pût être satisfait. + + [234] C'est Zacharie Silvius qui assure, dans sa préface, _ad + schol. Salernit._, avoir vu un manuscrit finissant par ces + mots _Explicat._ (lisez _explicit_) _tractatus qui dicitur + Flores medicinÅ“ compilatus in studio Salerni, à Mag. Joan. de + Medialano_, etc. Ce poëme a eu un grand nombre d'éditions, + sous différents titres: _Medicina Salernitana; de Conservandâ + bonâ valetudine; Regimen sanitatis Salerni; Flos MedicinÅ“_, + etc. Plusieurs de ces éditions sont accompagnées de notes; + celles de René Moreau, Paris, 1525, in-8., passent pour les + meilleures. + + [235] Tiraboschi, _loc. cit._ + + [236] Entre autres Mabillon, _Acta SS. Ordin. S. Benedicts_, + vol. I. Baronius, _Annal. Eccl._ an MCXI. + + [237] Muratori, _Rer. ital. Script._, t. V. + + [238] _Guillelmi Appuli de rebus Normannor. poema_, ibid. + + [239] Tels que _Laurentius Verniensis, Rerum Pisanarum; + Magister Moses, de laudibus Bergomi_, etc. ibid. + +Il serait inutile de nous traîner sur des noms et sur des ouvrages +ignorés et illisibles. Rien n'y annonçait encore une résurrection +prochaine: la semence en était jetée, mais rien ne germait et surtout ne +fructifiait encore. En voyant avec quelle lenteur et avec combien de +peine l'esprit humain se dégage de la rouille que la barbarie lui a une +fois imprimée, on apprend à sentir de plus en plus les bienfaits de +l'instruction, à chérir davantage les sciences, la philosophie et les +lettres; à respecter, à garder précieusement, à désirer d'augmenter +chaque jour le trésor sacré des lumières. + + + +CHAPITRE III. + +_Situation politique et littéraire de l'Italie, au douzième siècle; +Universités; Études scolastiques; Langue Grecque; Histoire; Naissance +des Langues modernes, et en particulier de la Langue Italienne; +Troubadours Provençaux; Sarrazins d'Espagne_. + + +L'esprit de liberté qui s'était annoncé en Italie dès le onzième siècle, +y fit dans le deuxième de nouveaux progrès. Les villes de la Lombardie, +profitant des orages du règne de l'empereur Henri IV, s'étaient presque +toutes déclarées indépendantes. Les guerres acharnées qu'elles se firent +entre elles pendant celui de Henri V, exercèrent le courage de cette +multitude de républiques, et ne furent d'aucun danger pour leur liberté. +Cet état subsista sous Lothaire II, dernier empereur de la maison de +Franconie, et de Conrad III, en qui commença celle de Souabe, +c'est-à -dire, jusqu'au milieu de ce siècle. Il n'en fut pas ainsi, quand +un empereur jeune, ambitieux et guerrier, quand Frédéric Barberousse +eut succédé à Conrad[240]. Instruites alors par de premiers revers, par +les barbaries qu'exerçait contre elles un vainqueur irrité qui les +traitait en rebelles[241], et surtout par la ruine déplorable de la plus +florissante de ces villes, de Milan, deux fois prise, rasée et détruite +de fond en comble par Frédéric, elles renoncèrent à leurs inimitiés, et +formèrent entre elles cette célèbre ligue lombarde, contre laquelle se +brisèrent toutes les forces de l'Empire, et tout le courage de +l'Empereur. Dans le cours de vingt-deux ans, il conduisit en Italie sept +formidables armées de ses Allemands: elles y périrent toutes, soit par +les maladies, soit par le fer, après des effusions incalculables de ce +généreux sang italien. Frédéric, vaincu en bataille rangée[242], mis en +pleine déroute, et ne devant la vie qu'au bruit qui se répandit de sa +mort, se vit réduit à négocier avec les républiques victorieuses. Après +une trêve de six ans, qu'il employa en vain à vouloir reprendre par la +ruse les avantages qu'il avait perdus, il reconnut enfin, par un traité +célèbre[243], et par un rescrit impérial, leur indépendance, que lui et +ses prédécesseurs avaient taxée jusqu'alors de révolte et de +perfidie[244]. + + [240] En 1152. Frédéric était né en 1121. + + [241] Comme au siége de Crême; pendant lequel l'Empereur, + après avoir fait pendre des prisonniers et des otages, fit + attacher des enfants, qui étaient au nombre de ces derniers, + en dehors d'une tour qu'il faisait avancer contre la ville, + pour empêcher les parents de ces malheureuses victimes de + faire jouer les machines destinées à repousser cette tour; + mais les Crémasques aimèrent mieux écraser leurs propres + enfants, que de se rendre. On ne peut pas reprocher à + l'historien Radevic de raconter froidement ces horreurs: «_O + facinus_, dit-il, _videres illuc liberos machinis annexos, + parentes implorare, crudelitatem et immanitatem aut verbis, + aut nutibus objectare, è contra infelices patres pro infaustâ + prole lamentari, sese miserrimos clamare, nec tamen ab + impulsionibus cessare_, etc.». Radevicus Frising., l. II, c. + 47 Au siége de Milan, Frédéric faisait couper les mains aux + prisonniers, ou les faisait pendre, etc. + + [242] À Lignano dans le Milanais, an 1176. + + [243] À la paix de Constance, en 1183. Bettinelli, _Risorgim. + d'Ital._ se trompe en plaçant ce traité en 1185. + + [244] Tirab., _St. della Lett., ital._, tom. III, liv. IV, c. + I. + +Dans cette longue et violente fermentation de liberté, il était +impossible que les esprits n'acquissent pas plus d'activité, de +curiosité, d'élévation et de force. Alors, dit un auteur italien[245], +la servitude des particuliers fut abolie, tous furent reconnus citoyens, +c'est-à -dire, membres de la patrie, tous participèrent à la législation +et au bien public... Avec l'idée de république et de liberté, chaque +Italien pensa être devenu Romain, et l'on vit dans l'ordre de +l'administration et dans les fonctions des magistrats, une image de +l'ancienne République romaine...... De tout cela, conclut le même +auteur, il résulta un grand bien pour les études: non seulement on se +livra de plus de plus à celle des lois, nécessaire pour établir, +consolider, et faire prospérer les nouveaux gouvernements; mais des +écoles de toute espèce s'élevèrent, et furent honorées: il y eut entre +ces cités rivales une émulation de gloire et d'avantages de toute +espèce; et bientôt plusieurs d'entre elles fondèrent des établissements +d'instruction publique et des universités[246]». + + [245] Bettinelli, _Risorg. d'Ital._, c. 3. + + [246] Bettinelli, _Risorg. d'Ital._, c. 3. + +Une passion très-différente de celle de l'étude agitait alors l'Italie +et l'Europe entière; c'était la passion des croisades. À la fin du +dernier siècle, la voix d'un pauvre Ermite fanatique[247], et celle d'un +Pape ambitieux[248] en avaient donné le signal[249]. Ce signal +continuait de retentir, répété par d'autres pontifes, et par la voix +plus éloquente et non moins fanatique de Saint-Bernard. Il n'était que +trop entendu. L'Europe se dépeuplait pour aller dévaster l'Asie. +L'histoire de ces croisades existe: leur tableau sanglant n'a pas besoin +de nouvelles couleurs. Toutes les questions que présente cette frénésie +pieuse et meurtrière ont été examinées, et décidées au tribunal de la +raison et de l'humanité[250]. La politique et l'autorité de quelques +gouvernements, et surtout l'ambition des Papes qui les avaient suscités, +en profitèrent. Les peuples, ou du moins les classes industrieuses des +peuples y gagnèrent aussi sans doute: elles y gagnèrent de recevoir un +nouveau ferment d'activité, et d'étendre un peu la sphère alors si +étroite, de leurs idées, de leurs arts et de leurs jouissances, par le +mouvement, les voyages et les communications étrangères. Mais si l'on +était tenté de mettre en compensation avec l'effusion du sang de +plusieurs millions d'hommes, ces avantages qui eussent pu être produits +par des moyens plus lents, mais moins désastreux pour l'humanité, et si, +pour nous renfermer dans le sujet particulier qui nous occupe, l'intérêt +assez douteux des lumières l'emportait ici sur un intérêt plus évident +et encore plus sacré, on serait arrêté dans ce calcul même, en pensant +au résultat de la quatrième de ces expéditions lointaines. + + [247] Pierre l'Ermite, ainsi nommé, soit à cause de son état, soit + de son nom de famille, comme Tristan l'Ermite ou l'Hermite. Il + était Picard, et avait été soldat, marié et prêtre; au reste, + dit-on, bon gentilhomme. + + [248] Urbain II. + + [249] En 1095, au concile de Clermont. + + [250] Elles étaient bien loin de l'être, lorsque j'écrivais + ceci, aussi complètement qu'elles l'ont été depuis, dans les + deux Mémoires de M. le professeur Heeren, et de M. de + Choiseuil-Daillecourt, qui ont partagé le prix à l'institut, + sur la question de _l'influence des Croisades_, et auxquels + il faudra renvoyer désormais pour tous les résultats de cette + grande époque de l'histoire. + +L'Empire grec était le dernier asyle des lettres: c'était là qu'en +existaient encore les monuments; c'est là qu'elles pouvaient renaître de +leurs cendres, et sortir de leur silence par l'organe d'une langue +toujours restée la même, et toujours la plus belles des langues. Des +chrétiens croisés contre les mahométans abattirent cet empire chrétien, +qui les appelait à son secours, brûlèrent à trois reprises consécutives, +pillèrent et dévastèrent pendant huit jours entiers la ville de +Constantin[251], brisèrent les statues, restes vénérables de l'art +antique, renversèrent les édifices, incendièrent les bibliothèques, +précieux dépôts où périrent peut-être des exemplaires uniques d'ouvrages +anciens qui n'ont plus reparu depuis, furent enfin dans l'Orient, au +commencement du treizième siècle[252], plus barbares que les Goths, ou +plutôt que les Lombards ne l'avaient été en Occident au sixième. Mais +ils firent un mal plus grand encore que ces dévastations. La dynastie +des empereurs latins, fondée par eux, fut éphémère; le coup qu'ils +avaient porté à l'empire grec ne le fut pas. Il ne s'en releva jamais; +et quand plus de deux siècles après, Constantinople tomba sous le fer +des musulmans, elle ne fit que terminer la longue et pénible agonie où +elle se débattait depuis la blessure qu'elle avait reçue de Baudouin et +de ses croisés. + + [251] Voyez le grec Nicetas et notre vieux Villehardouin; + voy. aussi Gibbon, _Decline and fall of Roman Emp._, c. 60. + + [252] En 1204. + +L'accroissement du pouvoir extérieur des papes à cette époque, et +l'usage qu'ils en firent souvent ne furent que trop funestes à l'Europe; +en Italie, à Rome même, ce pouvoir leur était souvent disputé. Plus +d'une fois, dans ce siècle, des mouvements populaires ébranlèrent leur +trône, et attaquèrent leur personne. Les schismes multipliés et +l'intervention du glaive dans les décisions sur la légitimité des papes, +avaient porté dans l'esprit du peuple de Rome, à l'autorité pontificale, +un coup dont elle ne pouvait revenir. Ce peuple, que Grégoire VII et +quelques-uns de ses successeurs avaient dépouillé de ses prérogatives, +saisit l'occasion de les reprendre. Un tribun en habit de moine, +l'éloquent et impétueux Arnaud de Brescia, rétablit à Rome un fantôme de +république, qui ne se dissipa qu'au bout de dix années, à la lueur des +flammes de son bûcher. Le pape Adrien IV s'aida pour cette exécution des +armes de Frédéric Barberousse, qui se prévalut de ce service pour +obtenir de lui la couronne impériale. Arnaud fut brûlé vif, non comme +séditieux, mais comme hérétique[253]; et Adrien, en rétablissant son +autorité, n'eut l'air que de venger l'orthodoxie. + + [253] En 1155. + +Après sa mort, les schismes recommencèrent. Alexandre III, son +successeur, fugitif, quoique légitime, vit quatre anti-papes soutenus +par Frédéric, lui disputer successivement la thiare. Après six ans +d'exil, il fut rappelé de France à Rome par le parti même de la liberté: +il devint en quelque sorte le chef des républiques italiennes; et +lorsque la ligue lombarde fonda une ville nouvelle, pour opposer un +rempart de plus aux prétentions de Frédéric, elle signala son dévouement +aux intérêts du pape, en nommant cette ville Alexandrie. + +Au milieu de ces agitations, il était difficile que les souverains +pontifes s'occupassent de l'encouragement des lettres. Les écoles +languissaient; il ne s'en formait point de nouvelles, et celles mêmes +qui se seraient ouvertes auraient peu avancé les lumières. Le réveil des +sciences commençait, mais les lettres sommeillaient encore. À Rome, +comme dans les autres états d'Italie, comme dans le reste de l'Europe, +le _Trivium_ et le _Quadrivium_, ou les sept arts classés sous ces +dénominations barbares, formaient le cercle entier des connaissances +humaines. Le _Trivium_ comprenait la grammaire, la rhétorique et la +dialectique; mais que pouvaient être la grammaire et la rhétorique sans +modèles d'un style pur et sans exemples d'éloquence? et qu'était alors +la dialectique, sinon une méthode pour embrouiller et pour obscurcir la +raison? Quant au _Quadrivium_, composé de l'arithmétique, de la +géométrie, de la musique et de l'astronomie, on n'ignore pas que les +deux premières se bornaient à de faibles éléments, que la troisième +n'allait pas plus loin que la lecture des chants d'église, que +l'astronomie ne s'arrêtait pas toujours aux bornes qu'avait alors la +science, et qu'elle ouvrait souvent la porte à une superstition de plus. + +Parmi ces sciences, la dialectique était celle qui dominait sur toutes +les autres, et qui obtenait cet empire par celui qu'elle exerçait sur +tous les esprits. Lorsqu'Aristote imagina ses classifications +ingénieuses, les divisions et subdivisions des opérations de +l'entendement, les règles subtiles de l'art de raisonner juste, et les +moyens non moins subtils de reconnaître et de combattre les +raisonnements faux, il ne s'attendait pas sans doute à l'abus qu'en +firent les péripatéticiens, ses disciples, et les stoïciens; mais il +s'attendait encore moins à voir cette méthode, qu'il avait imaginée pour +rectifier et pour guider l'esprit, devenir la base et le premier type +des méthodes les plus propres à le fausser et à l'égarer. Ce qui était +obscur en soi engendra d'impénétrables ténèbres, quand il eut fermenté +dans les têtes avec le fanatisme religieux; et les questions de +l'hypostase et de la nature, de la matière et de la forme, appliquées +aux mystères du christianisme, devinrent une source fertile de sophismes +infinis en même temps que d'hérésies nombreuses. + +Les orthodoxes crurent avoir besoin, pour se défendre, des mêmes armes +avec lesquelles on les attaquait; et ce fut alors dans tous les partis +un cahos de subtilités sophistiques, où l'on perdit de vue les choses +pour ne plus songer qu'aux mots. Les mots se rangeaient, pour ainsi +dire, en bataille les uns contre les autres, sans que l'on fit aucune +attention aux choses; et les rangs de mots vainqueurs n'étaient ni plus +raisonnables, ni plus intelligibles que les vaincus. Les _universaux_ de +Porphyre engendrèrent les _nominaux_, ennemis des _réaux_, et tous +ensemble ennemis irréconciliables du bon sens et de la raison. Quand on +vous dit que tel ou tel savant du sixième, du septième, et des quatre ou +cinq siècles suivants, était un profond dialecticien, c'est dans toutes +ces belles choses que vous devez entendre qu'il était profondément +habile. On les désigne tous dans l'histoire de la philosophie, par le +nom de _scolastiques_; et il est aisé de voir à quel rang ils y doivent +être placés. + +Ces vains combats de l'esprit étaient presque le seul usage qu'il fit +alors de ses forces. Ils passaient des bancs de l'école dans le monde, +et même dans les cours; et les princes qui eurent alors la réputation +d'aimer la philosophie et les lettres, n'aimèrent au fond guère autre +chose que l'application ou l'emploi de ces obscurs raffinements. Voici +un exemple de ce qui faisait leur admiration, leurs délices, +l'occupation et le triomphe des prétendus lettrés qu'ils admettaient +auprès d'eux. L'empereur Conrad III en avait plusieurs à sa table; il +était émerveillé des attaques qu'ils se livraient, et des choses +absurdes qu'ils parvenaient pourtant à prouver, telles que celles-ci: ce +que vous n'avez pas perdu, vous l'avez; vous n'avez pas perdu des +cornes, donc, vous avez des cornes; et beaucoup d'autres de ce genre. +Enfin, dit l'Empereur, on ne me prouvera pas qu'un âne est un homme. Un +des docteurs lui fit entendre qu'il ne faudrait pas l'en défier. +«Avez-vous un Å“il? lui demanda-t-il.--Oui certainement, répondit +l'Empereur.--Avez-vous deux yeux?--Oui sans doute.--Un et deux font +trois; vous avez donc trois yeux». Conrad, pris comme dans un piége, +soutint toujours qu'il n'en avait que deux; mais lorsqu'on lui eut +expliqué l'artifice de cette logique, il convint que les gens de lettres +menaient une vie bien agréable[254]. + + [254] _Jucundam vitam dicebat habere Litteratos_. Voy. le + second tome du Recueil des PP. Martène et Durand, intitulé + _Collectio veter. scriptor._ Andrès, _Origen. e Progr._, etc. + II. + +Il faut ajouter au _trivium_ et au _quadrivium_, ou aux sept arts, une +science qui prenait alors de grands et rapides accroissements, et qui, +fondée sur des réalités, donnait du moins à l'esprit une nourriture +plus substantielle et plus saine, quoique les arguties de la scolastique +s'y mêlassent encore. + +Dès le onzième siècle, la nécessité, dont on a vu qu'était devenue +l'étude des lois à ce grand nombre de petites républiques nouvellement +formées, pour débattre leurs intérêts communs, et plus souvent encore +leurs intérêts opposés, avait tourné de ce côté l'attention, parce +qu'elle y attachait l'espoir des distinctions et des récompenses. +L'ardeur pour ce genre d'étude augmenta encore dans le douzième +siècle[255]. Comme il y avait eu en Italie une multitude de nations +diverses, il y avait aussi une grande multiplicité de lois. Les rois +Lombards, et même ensuite les empereurs, avaient permis à chacun de +suivre celle qu'il lui plairait. Dans tous les actes, on déclarait de +quelle nation l'on était, et quelle loi on voulait suivre. Il eût été +difficile qu'un seul homme pût connaître tant de lois différentes les +unes des autres, et souvent contradictoires, et il était rare d'en +trouver des copies complètes, principalement des lois romaines: on avait +donc formé de certains abrégés, où l'on avait réuni les plus importantes +et les plus utiles, pour servir de règle aux jugements. Il fallait qu'un +jurisconsulte fût instruit de cette législation si variée, et qu'il le +fût surtout des lois romaines et les lois lombardes, qui étaient les +plus généralement suivies. + + [255] Tirab., t. III, p. 317 et suiv. + +Les choses restèrent en cet état jusque vers l'an 1135, mais alors, +selon un grand nombre d'auteurs, la jurisprudence éprouva une révolution +en Italie. Les Pisans, disent-ils[256], ayant, cette année-là , pris et +saccagé Amalfi, trouvèrent dans cette ville un ancien manuscrit des +_Pandectes_ de Justinien, qu'ils emportèrent en triomphe à Pise, où il +resta jusqu'au commencement du quinzième siècle, époque à laquelle les +Florentins s'en emparèrent à leur tour. C'était le premier exemplaire +des Pandectes que l'on eût vu depuis long-temps en Italie, et la mémoire +y en était presque effacée. L'empereur Lothaire II, qui régnait alors, +abolit toutes les autres lois, et ordonna par un édit qu'à l'avenir on +n'obéît plus qu'aux lois romaines. Il ne peut y avoir de doute sur +l'existence très-ancienne des Pandectes à Pise, ni sur leur translation +à Florence au quinzième siècle; il n'y en a que sur la première conquête +qu'en firent les Pisans dans la ville d'Amalfi, au douzième, et sur le +décret ou l'édit de Lothaire II. + + [256] Sigonius l'a dit le premier (_de regno ItaliÅ“_, liv. + XI, ad ann. 1137); d'autres l'ont redit ensuite sans examen. + +Tiraboschi doute de l'une et nie l'autre. Il discute cette question avec +beaucoup de justesse et d'impartialité[257]. Le manuscrit d'Almalfi, +dit-il, ne pouvait être unique, ni par conséquent être assez précieux +pour que les Pisans triomphassent ainsi de sa conquête. En France, où +les livres étaient alors moins communs, il y avait certainement une +autre copie des Pandectes. Ives de Chartres, qui florissait au +commencement du douzième siècle, en fait mention dans deux de ses +lettres[258]. Muratori prouve par deux titres, l'un de 752, l'autre de +767, qu'il y en avait en Italie dès le huitième siècle, et les plus +grands ravages que ce pays eût éprouvés étaient antérieurs à cette +époque. Enfin il y eut, comme nous le verrons bientôt, une glose sur les +Pandectes, écrite avant 1135. Si les Pisans trouvèrent dans Amalfi, et +emportèrent avec eux un vieux manuscrit de ces lois, il purent donc bien +se vanter d'avoir un exemplaire précieux par son antiquité, mais non pas +tel qu'il n'en existât alors aucun autre: mais on peut douter même de +cette conquête du manuscrit, faite par les Pisans, à la prise d'Amalfi. + + [257] _Ubi supr._ + + [258] La 45e et la 49e. + +Le premier qui ait énoncé ce doute est un Italien[259], qui publia à +Naples, en 1722, un savant traité, sur l'usage et l'autorité du droit +civil dans les provinces de l'empire d'Occident. Quelques années après, +un Pisan même[260], et depuis, plusieurs autres Italiens ont écrit dans +le même sens. Enfin la chose, de certaine qu'elle paraissait, est +devenue si problématique que le savant Muratori n'a point voulu décider +la question[261]. Le plus ancien témoignage que l'on allègue est dans un +mauvais poëme latin du quatorzième siècle, sur les guerres de la +Toscane[262]. Un autre se trouve dans une vieille chronique écrite en +italien, et qui ne peut par conséquent l'avoir été que vers la fin du +treizième siècle. Ne serait-il pas étonnant que pendant plus d'un siècle +et demi aucun autre auteur n'eût parlé de cet événement, qui aurait du +faire tant de bruit? Des chroniques pisanes beaucoup plus anciennes +racontent le sac d'Amalfi, et ne disent pas un mot des Pandectes. +D'autres tout aussi anciennes, écrites dans des pays voisins d'Amalfi, +font le même récit, et observent le même silence. Ces preuves ne sont +que négatives, mais semblent avoir plus de force que les preuves de +cette espèce n'en ont ordinairement. Tiraboschi ne décide pourtant pas +plus que Muratori, et dit avec raison, en finissant[263], que les Pisans +sont au fond peu intéressés à cette question. On ne peut leur contester +la gloire d'avoir possédé pendant plusieurs siècles le plus ancien +manuscrit des Pandectes qui existe dans le monde, et de l'avoir +soigneusement conservé tant qu'il leur a été possible; peu doit leur +importer l'occasion et le lieu où ils l'avaient acquis. + + [259] L'avocat Donato Antonio d'Asti, cité par Tirab., _ub. + sup._ + + [260] L'abbé D. Guido Grandi. + + [261] Voy. _Annal. d'Ital._, ann. 1135. + + [262] Muratori, _Script. Rer. Italic._, vol XI., p. 314. + + [263] _Ubi supr._, p. 321. + +Quant à l'édit attribué à Lothaire II, ces deux excellents critiques +sont moins réservés: ils en nient formellement l'existence, qui n'est en +effet attestée par aucune pièce ou copie authentique. Les Italiens +conservèrent long-tems après l'an 1135, le droit de choisir entre les +lois romaines et lombardes. Muratori donne pour preuves, des contrats et +des actes passés à la fin du douzième siècle[264]: on en peut même citer +des exemplaires très-avant dans le treizième[265]. Mais enfin les lois +romaines prévalurent, surtout lorsqu'elles eurent été expliquées et +commentées par des jurisconsultes habiles; et les lois lombardes, et à +plus forte raison toutes les autres qui avaient eu de l'autorité, la +perdirent entièrement. + + [264] Préface sur les lois lombardes, _Script. Rer. Ital._, + vol. I, part. II. + + [265] Tirab., _loc. cit._, p. 322. + +On accorde généralement à Bologne l'honneur d'avoir été la plus célèbre +et la plus ancienne école où l'on ait enseigné publiquement les lois. +Cette ville devint en quelque sorte, pour l'Europe entière, la +métropole, ou, comme on le voit inscrit sur une ancienne médaille, _la +mère commune des études_[266]. Warnier ou Garnier, en latin _Irnerius_, +né à Bologne[267], vers le milieu du onzième siècle, fut le premier à y +professer avec éclat le droit romain. Il avait commencé par enseigner la +grammaire et la philosophie. On attribue à différents motifs la +préférence qu'il donna ensuite à l'étude et à l'enseignement des lois. +Il n'y en eut peut-être point d'autre que la nouvelle faveur dont il vit +qu'elles étaient l'objet. Il ne se borna pas à des leçons verbales sur +toutes les parties des Pandectes; il les commenta dans une glose que +l'on dit avoir été claire et précise[268], exemple rarement suivi par +les autres glossateurs. Ce travail lui fit donner les titres de +restaurateur, même de créateur de la science des lois, et de lampe, ou +flambeau du droit[269]. Sa réputation le fit appeler dans plusieurs +circonstances par la comtesse Mathilde, et par l'empereur Henri V, pour +leur donner ses avis. C'est à l'invitation de la comtesse qu'il avait +entrepris de revoir et d'expliquer la collection des lois de Justinien. +Il suivit, en 1118, à Rome, l'Empereur, qui se servit de lui pour +engager les Romains à élire son anti-pape Burdino, qu'il opposa au pape +Gelase II. Ce n'est pas sans doute la plus belle action d'Irnérius, et +c'est la dernière date que fournit sa vie. Il est donc probable qu'il +florissait à Bologne dès le commencement du douzième siècle, et qu'il y +avait donné ses leçons et publié sa glose plusieurs années avant la fin +du siècle précédent. + + [266] _Mater studiorum_. Voyez l'ouvrage du P. Sarti, + intitulé: _de Claris professoribus Bononiensibus_. + + [267] Voy. _ibid._, et Tirab. _ubi supr._ p. 327. + + [268] Voy. le Père Sarti, _ubi supr._ + + [269] _Lucerna juris._ + +On attribue à Irnérius l'invention des degrés qui conduisent au +doctorat, des titres de bachelier et de docteur, du bonnet et des autres +ornements, qui sont les marques de ces différents degrés. Il crut qu'en +frappant ainsi l'imagination par les yeux il concilierait plus de +respect à la science[270]. C'était pour son école de droit qu'il avait +imaginé ces distinctions; celles de théologie les adoptèrent, et bientôt +elles se répandirent dans toutes les autres universités. + + [270] Giamb. Corniani, _Secoli della Lett. ital._, etc., t. + I, p. 65. + +Irnérius laissa des disciples qui rendirent après lui l'école de Bologne +de plus en plus célèbre. Les lois romaines furent enseignées non +seulement en Italie, mais en Angleterre et en France par des Italiens. +Un certain Vacarius, né en Lombardie, fut appelé, vers le milieu de ce +siècle, en Angleterre, par un archevêque de Cantorbéry, pour y répandre +ce genre d'instruction. Le célèbre Placentino vint en France, où on +l'appelle Plaisantin, et ouvrit à Montpellier une école de droit romain. +Il paraît qu'il était de Plaisance, et que c'est de là qu'il tira son +nom: on ne lui connaît en effet ni d'autre nom ni d'autre patrie. C'est +à Montpellier qu'il écrivit une Introduction à l'étude des lois, la +Somme des institutes de Justinien, et plusieurs autres ouvrages. Il +retourna en Italie, fut appelé deux fois pour professer à Bologne, +revint enfin à Montpellier, et y mourut en 1192[271]. + + [271] Tirab., t. III, p. 344. + +Les Empereurs et les Papes accordaient, comme à l'envi, des +encouragements à l'école de Bologne, et les étrangers y accouraient de +toutes parts. À Modène, à Mantoue, à Pise et dans plusieurs autres +villes, l'émulation éleva des écoles rivales; mais Bologne l'emporta +toujours sur elles, principalement dans une branche du droit qui avait +acquis peu à peu une grande importance, sans qu'il soit bien démontré +que le bonheur des hommes, la bonne constitution des sociétés, ni les +vraies lumières de l'esprit y eussent beaucoup gagné. Déjà plusieurs +recueils de canons, de décrétales et d'autres pièces dont la +jurisprudence canonique se compose, avaient été formés. Depuis la +fameuse collection des fausses décrétales des Papes prédécesseurs de +Sirice, donnée sous le nom d'Isidore de Séville, puis attribuée à un +certain Isidore _Mercator_, que d'autres nomment _Peccator_, mauvais +écrivain du huitième siècle, on avait eu les collections de +Reginon[272], de Burcard de Worms[273], d'Ives de Chartres[274], le seul +de tous ces canonistes qui eût montré quelque esprit de critique et des +lumières: mais dans tous ces recueils on trouvait des obscurités et des +contradictions sans nombre. Les vraies et les fausses décrétales y +étaient confusément placées, sans ordre et sans discernement. Un moine, +Toscan de naissance, mais professeur à Bologne, nommé Gratien, se +chargea de l'immense travail de tout revoir, de tout éclaircir, et, s'il +pouvait, de tout concilier. Dans ce recueil, fruit de vingt-quatre +années de travail, il laissa beaucoup d'erreurs et il en commit de +nouvelles. La plus grave fut l'adoption qu'il fit des fausses +décrétales; ce qui en affermit et en étendit l'autorité[275]. On donna +le nom de Décret à sa compilation. Il la publia à Rome vers le milieu du +douzième siècle[276]. Le Décret de Gratien eut bientôt en Europe autant +d'autorité que le Code de Justinien; et la critique des siècles +suivants, qui en a relevé les nombreuses erreurs, n'en a point encore +détruit toute la célébrité. + + [272] Bénédictin, abbé d'une abbaye de son ordre, dans le + diocèse de Trêves. Son recueil de canons, publié au neuvième + siècle, est intitulé: _de Disciplinis Ecclesiasticis et de + Religione Christianâ_. + + [273] Cet évêque de Worms publia sa collection de canons au + commencement du onzième siècle. + + [274] Ce nom est célèbre dans notre littérature du onzième et + du douzième siècle. + + [275] Voy. le cinquième Discours de Fleury, sur l'Hist. + Eccl. + + [276] Le P. Sarti, dans son Traité _de Cl. Prof. Bonon._, t. + I, part. I, p. 260, prouve que ce fut vers l'an 1140, et + Tiraboschi est de cet avis, t. III, p. 346. + +Du reste, si nous voulons interroger ce siècle et chercher dans ses +productions à nous rendre compte de ses progrès, nous les trouverons +encore peu sensibles. Nous verrons, comme dans le précédent, des +théologiens et des dialecticiens formidables. Nous distinguerons surtout +parmi eux Pierre Lombard, que l'Italie donna à la France[277], comme +elle lui avait donné Lanfranc et Anselme, qui fut même évêque de Paris, +célèbre par un _Livre des sentences_[278], qu'on prendrait à ce titre +pour un livre de philosophie morale, et qui n'est qu'un système complet +et serré de théologie scolastique, mais qui n'en procura pas moins à son +auteur le titre révéré de _Maître des sentences_. Sans doute il donna ce +titre à son ouvrage, parce que les matières y sont traitées par +paragraphes et par aphorismes ou sentences, plus qu'en style +démonstratif. L'auteur visa surtout à l'élégance, telle qu'on pouvait +l'atteindre alors, et à la clarté. Il prétendit en mettre même dans des +questions telles que celles-ci: si Dieu le père, en engendrant son fils, +s'est engendré lui-même, ou un autre dieu[279]; s'il l'a engendré par +nécessité ou par volonté; s'il est Dieu lui-même, volontairement ou sans +le vouloir[280]; si Jésus-Christ pouvait naître d'une espèce d'hommes +différente de celle des descendants d'Adam; s'il pouvait prendre le sexe +féminin[281], etc. Il examine dans un autre endroit si Jésus-Christ +était une personne ou quelque chose, et, après avoir beaucoup argumenté +sur l'une et l'autre proposition, il paraît conclure que ce n'était pas +quelque chose; conclusion dénoncée peu de temps après au concile de +Tours et au pape Alexandre III, qui la condamnèrent. Ce ne fut pas sa +seule erreur. L'abbé Racine, dans son Abrégé de l'histoire +ecclésiastique[282], ne lui en reproche pas moins de vingt-six. Mais il +eut encore un plus grand nombre de commentateurs. Le même Racine lui en +donne deux cent quarante-quatre; et le comte San Raphaël, qui a écrit sa +vie, ajoute qu'on pourrait facilement doubler ce nombre[283]. + + [277] Il était né à Novare, ou dans les environs. + + [278] _Liber Sententiarum_. + + [279] Liv. I, sect. 4. + + [280] _An volens vel nolens sit Deus_, ibid. sect. 6. + + [281] Liv. III, sect. 12. + + [282] Tom. V. + + [283] _Piemontesi illustri_, t. I. + +Nous ne mettrons pas sans doute assez d'importance à Pierre-le-Mangeur, +autre théologien fameux de ce siècle, et auteur d'une mauvaise histoire +ecclésiastique, pour examiner s'il était Français, et né à Troyes, ou +s'il était Toscan, comme le veut un savant Italien[284]. Si son nom de +_Manducator_, plus élégamment changé dans la suite en celui de +_Comestor_, et l'ancienne existence à _San-Miniato_, en Toscane, d'une +famille de _Mangiatori_, sont les seules raisons de l'enlever à la +France, elles sont faibles; mais son livre, où il a mêlé en très-mauvais +style, aux récits de la Bible les explications des interprètes et des +commentateurs, les opinions des théologiens et des philosophes, des +citations de Platon, d'Aristote, de Josephe, des traits de l'histoire +profane, et des fables dignes des chroniques les plus discréditées, doit +ôter toute envie d'entrer dans cette discussion. Il n'y en a point sur +la patrie de Leudalde ou Leudolphe, qui enseigna aussi la théologie en +France. On convient qu'il était Lombard, et de la ville de Novare. Enfin +Bernard de Pise, qui professa la même science à Paris, avec quelque +célébrité, était né dans la ville dont il porte le nom. Tout cela, il en +faut convenir, importe assez peu aujourd'hui à la gloire littéraire de +Pise, de Novare et de Paris. + + [284] Le P. Sarti, dans son ouvrage déjà cité, _de Cl. Prof. + Bon._ + +Ce n'est pas un théologien mais un philosophe, un savant en grec et en +arabe que l'Italie fournit alors à l'Espagne. Gherardo était de Crémone. +Plusieurs livres de philosophie et de mathématiques qu'il traduisit de +l'arabe, portant le nom de sa patrie avec le sien. Sur d'autres on lit +_Carmonensis_, au lieu de _Cremonensis_. De-là quelques Espagnols[285] +ont prétendu qu'il était de Carmone en Espagne, et non de Crémone en +Italie. Des Italiens même ont été de cet avis[286]. Mais Tiraboschi, +appuyé de Muratori, a rendu à Crémone la gloire qui peut lui revenir +d'avoir donné naissance à Gherardo[287]. Ce savant s'était senti dès sa +jeunesse un attrait particulier pour traduire du grec en latin des +livres de philosophie et de mathématiques. Mais ces livres étaient rares +en Italie. Il sut que les Arabes d'Espagne en avaient un grand nombre +traduits en leur langue. C'est ce qui le fit partir pour Tolède, où il +se fixa. Il y apprit l'arabe, et se mit aussitôt à traduire les Å“uvres +d'Avicenne, puis des traductions arabes de livres grecs, dont les +originaux n'existent plus; l'Almageste de Ptolomée et plusieurs autres. +On n'en compte pas moins de soixante-seize traduits par cet homme +laborieux. Quelques uns ont été imprimés: d'autres sont en manuscrit +dans les bibliothèques de France et d'Espagne, mais une partie, +consistant surtout en livres d'astronomie et de médecine, doit être +attribuée à un second Gherardo, qui vécut un siècle plus tard, et qui +était aussi de Crémone[288]. + + [285] Nicol. Antoine, _Bibl. Hisp. vet._ t. II, p. 263, etc. + + [286] Les auteurs du _Giornale de' Letterati_, 1713. + + [287] Tom. III, p. 293-296. + + [288] Tirab., t. III, p. 297. + +Les erreurs des Grecs schismatiques eurent alors une multitude +d'antagonistes qui passèrent pour des prodiges de dialectique et +d'éloquence, mais dont les victoires sont ensevelies sous la même +poussière qui couvre les défaites de leurs ennemis. Un heureux effet de +ces disputes était la nécessité où l'on était toujours en Italie, de +cultiver la langue grecque. On avait vu dans le onzième siècle un +Italien, nommé Jean, aller à Constantinople étudier la philosophie sous +le savant Michel Psellus, disputer bientôt en grec contre son maître +lui-même, le remplacer ensuite, expliquer les livres d'Aristote et de +Platon, et se faire, au milieu de tous ces Grecs, la réputation du plus +grand philosophe, c'est-à -dire, du plus redoutable dialecticien de son +temps. Ce n'étaient pas seulement ses raisonnements que l'on pouvait +craindre. Il y joignait souvent une action fort incommode pour ses +adversaires. Après les avoir réduits au silence, il les prenait par la +barbe, la secouait rudement, et traînait comme en triomphe, après lui, les +vaincus[289]. Cette manière d'argumenter, excita plus d'une fois des +troubles dans son école, en éloigna les hommes paisibles, et lui fit +beaucoup d'ennemis. On l'accusa d'hérésie. Il soutint ses opinions +contre le patriarche lui-même, qui finit par les embrasser. Le peuple, +excité sans doute contre lui, se souleva. L'empereur Alexis Comnène +obligea la vainqueur à se rétracter publiquement, pour apaiser cette +émeute théologique. L'historienne Anne Comnène, qui raconte les +aventures de ce Jean, ne l'appelle que l'Italien. Il a laissé plusieurs +ouvrages philosophiques écrits en grec, et conservés en manuscrits dans +les grandes bibliothèques de Paris, de Vienne, de Venise et de Florence. +Aucun n'a été imprimé. + + [289] Tirab., t. III, p. 291. + +Peu de temps après lui, d'autres Italiens firent aussi du bruit à +Constantinople. Un des principaux fut un archevêque de Milan, Pierre +Grossolano, qui, pour se donner un air plus grec, se faisait appeler +Chrysolaüs. Ce fut aussi un homme à singulières aventures. Tiré du fond +d'un bois, où il faisait le métier d'ermite, pour devenir évêque de +Savone, et vicaire de l'archevêque de Milan, qui partait pour la +croisade, il se trouva tout porté pour être archevêque lui-même, quand +on apprit que celui de Milan était mort outre-mer. Mais il fut accusé de +simonie, en chaire, par un prêtre, ou plutôt par une espèce de spectre, +qui s'était déjà fait couper le nez et les oreilles par des accusations +semblables, et qui n'en avait que plus d'ardeur et plus de crédit. +Voyant que l'archevêque méprisait ses déclamations, ce prêtre mutilé le +cita au jugement de Dieu, s'offrit à prouver sa simonie en passant au +travers des flammes, le força d'accepter l'épreuve, la subit +publiquement sur la place Saint-Ambroise; sortit du feu comme il y était +entré; et simoniaque ou non, l'archevêque fut forcé de s'enfuir à Rome. +Quoique absous par le pape Pascal II, dans un concile, il ne put +remonter sur son siège, et prit le parti de faire un voyage en +Terre-Sainte. Arrivé à Constantinople, lorsque la controverse entre les +Latins et les Grecs y étaient la plus animée, il y brilla par son double +savoir en théologie et en grec: il disputa publiquement, de bouche et +par écrit, avec les Grecs les plus habiles. L'empereur Alexis Comnène, +qui voulait passer pour un profond théologien, quoique dans l'état où +était son empire il eût pu s'occuper d'autre chose, entra lui-même en +lice avec le savant Prélat. Celui-ci ne put, à son retour en Italie, +rentrer dans son archévêché. Le même Pape, auquel il eut recours, le +condamna dans un second concile, et ne lui laissa que son premier évêché +de Savone, qui était sans doute moins envié. Grossolano ne voulut pas +déchoir: il aima mieux rester à Rome, où il mourut un an après[290]. + + [290] En 1117. Voy. Tirab., _ub. supr._, p. 251 et suiv. + +On cite encore, pour leur habileté dans la langue grecque, un Ambrogio +Biffi, un André, prêtre de Milan, un Hugues Eteriano, et son frère Léon, +interprète des lois impériales à la cour de Manuel Comnène; on cite +enfin un Moïse de Bergame, un Jacopo, prêtre de Venise, que l'on croit +le premier traducteur latin de quelques ouvrages d'Aristote[291], un +Burgondio, juge et jurisconsulte de Pise, traducteur de plusieurs +ouvrages des pères grecs, trois Italiens qui assistèrent et +argumentèrent dans la capitale de l'empire grec aux conférences tenues +pour la réunion des deux églises, et dont le dernier fut aussi présent à +Rome, au concile assemblé pour le même objet[292]. + + [291] Tirab., t. IV, p. 127. + + [292] En 1179. Tirab., t. III, p. 264, 265. + +Dans ce siècle, il n'y eut presque aucun monastère, pas le plus petit +couvent, à plus forte raison pas une ville d'Italie, qui n'eût son +historien et sa prolixe histoire. Muratori, dont on ne peut trop louer +le zèle infatigable, a recueilli dans sa grande collection[293] tous +ceux de ces anciens chroniqueurs qui peuvent jeter des lumières sur +l'histoire de sa patrie. Il faut dans tous ces écrivains savoir démêler +la vérité à travers les passions et l'esprit de parti. C'est l'Å“uvre de +la saine critique, l'une des premières qualités de l'historien, et dont +l'exercice lui devient d'autant plus difficile qu'elle manque davantage +aux sources où il doit puiser. Othon de Frisingue, dont l'histoire ne va +pas jusqu'au temps de l'expédition de Frédéric Ier en Italie[294], est +encore plus impartial sur le compte de cet empereur, qu'on ne devrait +l'attendre d'un sujet et d'un parent; mais on doit suivre avec +précaution son continuateur Radevic, chanoine du même chapitre, +magistrat de Lodi, mais magistrat de la nomination de Frédéric, et dont +la plume n'est pas seulement partiale, mais servile. D'une autre part, +il faut se défier de Radulphe ou Raoul, Milanais et historien de Milan, +ardent républicain, toujours violemment opposé à l'ennemi des +républiques. On ne doit non plus une foi aveugle ni à la vie d'Alexandre +III, ce courageux ennemi de Frédéric, recueillie par le cardinal +d'Aragon, ni aux histoires particulières des villes de Lombardie qui +soutinrent et gagnèrent contre cet empereur la cause de leur liberté. +C'est du choc de ces passions opposées, et de ces narrations souvent +contradictoires, qu'il faut savoir tirer et faire jaillir la +vérité[295]. + + [293] _Rerum Italic. Script._, 29 vol. in-fol. + + [294] Ce qu'il a écrit de cette histoire ne s'étend que + jusqu'en 1156, et la première expédition italienne de + Frédéric est de 1161. + + [295] C'est ce qu'a fait avec beaucoup de succès M. Simonde + Sismondi, dans son estimable _Histoire des Républiques + italiennes du moyen âge_. + +Parmi toutes ces histoires plus ou moins suspectes, il en est une dont +le caractère inspire plus de confiance, et qui, quoique souvent partiale +encore, a cependant plus de poids et d'autorité: c'est la Chronique de +la république de Gênes, commencée à cette époque par ordre de la +république elle-même, et par un homme qui y remplissait honorablement +les premières fonctions politiques et militaires. Il se nommait Caffaro. +Il commença son récit à la première année du siècle, et le suivit sans +interruption jusqu'à celle de sa mort[295b]. Ses continuateurs furent +comme lui versés dans les affaires. C'est le premier exemple d'une +histoire écrite par décret public. On doit penser[296] qu'un corps +d'histoire, écrit ainsi par des personnages graves et contemporains, +approuvé par l'autorité publique, dans un pays libre, mérite une +considération particulière. En effet, on ne trouve point ici les +vieilles fables populaires dont les histoires de ce temps-là sont +communément remplies. Les faits y sont racontés dans un style qui n'est +certainement pas élégant, mais simple et naturel, et dont la simplicité +même est un garant de plus de la vérité des faits[297]. + + [295b] Il mourut en 1164, âgé de 86 ans. + + [296] Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. III, liv. + IV, c. 3. + + [297] Voy. Muratori, _Script. Rer. ital._, vol. VI. + +Les nouveaux états de Naples et de Sicile eurent aussi des historiens et +des chroniqueurs, dont quelques-uns écrivirent par ordre des princes +Normands, leurs nouveaux maîtres; ce qui n'inspire pas tout-à -fait le +même degré de confiance. L'un d'eux, nommé Godefroy[298], n'était pas +même Italien; il était Normand. On cite de son continuateur Alexandre, +abbé d'un monastère de St.-Salvador[299], un trait qui peut nous faire +juger; tandis que nous cherchons à débrouiller l'histoire littéraire +moderne, de quelle manière ces écrivains du douzième siècle savaient ou +habillaient les faits de l'histoire littéraire ancienne. Cet Alexandre, +en finissant son ouvrage, s'adresse à Roger, roi de Sicile, et le prie +de le récompenser de son travail, en honorant de sa protection royale le +monastère dont il était abbé. «Si Virgile, lui dit-il, le plus grand des +poëtes, eut pour prix de deux vers qu'il avait faits en l'honneur +d'Octave Auguste, la seigneurie de Naples et de la Calabre, à combien +plus forte raison, etc.»[300]. On sent toute la justesse de cet _à +fortiori_, mais on ne voit pas facilement dans quelle tradition cet +historien avait trouvé ce trait de libéralité d'Auguste, et cette +seigneurie de Virgile. + + [298] _Goffredo Malaterra_. Il écrivit, par ordre du roi + Roger, une histoire de Sicile, en quatre livres, qu'il + conduit jusqu'à la fin du onzième siècle. + + [299] _In Telese_, dans le royaume de Naples. Il reprit + l'histoire de Sicile, depuis 1127 jusqu'en 1135. C'est à la + prière de Mathilde, sÅ“ur du roi Roger, qu'il dit l'avoir + écrite. + + [300] Tirab., t. III, liv. IV, c. 3. + +Quatre principaux chroniqueurs se distinguent parmi un plus grand nombre +que ces mêmes états eurent alors; _Lupo_, surnommé _Protospata_, natif +de la Pouille, qui raconta les événements et les révolutions arrivées à +Naples et en Sicile, depuis la fin du neuvième siècle jusqu'au +commencement du douzième; _Falcone_, de Bénevent, son continuateur +jusqu'à l'an 1140, _Romoald_, archevêque de Salerne, personnage +très-important de ce siècle, qui embrassa dans sa chronique l'histoire +universelle, depuis le commencement du monde jusqu'à l'année 1178; enfin +Hugues _Falcandus_, auteur d'une histoire de Sicile, où il raconte +surtout fort en détail les désastres que ce malheureux pays éprouva +depuis 1154 jusqu'en 1169, sous ses deux rois Guillaume. + +En rendant justice au zèle patriotique du savant Muratori, qui a +recueilli et publié tous ces vieux historiens d'Italie, on ne peut se +faire illusion sur des siècles qui n'avaient pas d'autres monuments +historiques, ni presque d'autre littérature; car on n'oserait donner ce +nom aux poëmes latins, peut-être encore plus grossiers que ceux du +siècle précédent, qu'on trouve dans le même recueil, et qui ne méritent +même pas qu'on les nomme. + +Si l'on recherche avec attention ce qui pouvait arrêter si long-temps +dans ses progrès une nation naturellement ingénieuse, on trouvera un +grand obstacle, dont il est temps de parler au moment où nous sommes +prêts à le voir disparaître. + +On s'est beaucoup et utilement occupé, dans ces derniers temps, de +l'influence des signes sur les idées. Sans aller peut-être aussi loin à +cet égard que quelques-uns de nos philosophes, on ne peut nier ni la +force, ni l'étendue de cette influence. Deux choses paraissent également +démontrées, c'est qu'il faut qu'un peuple soit déjà très-avancé pour que +sa langue devienne capable de s'élever au rang des langues littéraires, +et que ce n'est qu'après que sa langue est devenue telle, que ce peuple +peut faire dans les lettres de véritables progrès. À quel état, sous ce +point de vue, l'Italie était-elle réduite? Depuis plusieurs siècles, la +langue latine proprement dite n'y existait plus, et une autre langue n'y +existait pas encore. Les étrangers qui remplissaient Rome sous ses +derniers empereurs, les Goths et les Ostrogoths qui la conquirent, les +Lombards, et après eux les Francs, les Allemands, les Hongrois, les +Sarrazins, avaient successivement apporté tant d'altération dans le +langage national, que ce n'était plus le même langage. On cherchait +encore à l'écrire, on n'écrivait même pas autrement, mais excepté dans +les écoles, on ne le parlait plus. On ne l'y parlait pas, on ne +l'écrivait pas savamment; c'était pourtant une langue savante, ou plutôt +une langue morte. Tous les auteurs dont nous avons parlé jusqu'ici, sont +latins, ou tâchèrent de l'être, et l'on peut dire que, du moins quant au +langage, il n'y avait point encore d'Italiens en Italie. + +Comment et de quels éléments se forma cette belle langue, reconnue pour +la première des langues modernes, et qui maintenant fixée depuis cinq +siècles, par des écrivains demeurés classiques, a, pour ainsi dire, pris +place parmi les anciennes? L'apparition de ce phénomène mérite de nous +arrêter quelques instants. + +Soit qu'il n'y ait eu qu'une langue primitive, dont toutes les autres +aient été des dérivations et des produits, soit que les diverses +peuplades humaines se soient fait d'abord chacune leur langue, et que, +par des combinaisons multipliées, et après une longue suite de siècles, +ces divers idiomes particuliers se soient fondus dans un idiome général, +qui se sera ensuite divisé et subdivisé de nouveau en langues et en +dialectes, il est peu de sujets plus dignes de l'attention du philosophe +que ces formations, ces séparations et ces réunions de langages, qui +marquent les principales époques de la formation, de la séparation et de +la réunion des peuples. Ce n'était pas la première fois que l'Italie +subissait une de ces grandes révolutions. L'idiome latin que celle-ci +faisait disparaître, avait été dans une antiquité reculée, le produit +d'une révolution pareille. Voici l'idée générale que nous en donnent +quelques savants[301]. + + [301] Simon Pelloutier, dans son _Histoire de Celtes_, + édition de Paris, 8 vol. in-12, 1770, 1771; Bullet, dans ses + _Mémoires sur la langue celtique_, 3 vol. in-fol., Besançon, + 1754, etc. Bullet, moins connu que Pelloutier, était + professeur royal et doyen de la faculté de théologie de + l'Université de Besançon, de l'Académie des sciences, + belles-lettres et arts de la même ville. Son ouvrage + contient, I°. l'histoire de la langue Celtique, et une + indication des sources où l'on peut la trouver aujourd'hui; + 2°. une description étymologique des villes, rivières, + montagnes, forêts, curiosités naturelles des Gaules, et des + autres pays dont les Gaulois ou Celtes ont été les premiers + habitants; 3°. un Dictionnaire Celtique, renfermant tous les + termes de cette langue. + +Lorsqu'à une époque prodigieusement reculée, les anciens Celtes ou +Celto-Scythes, dont la langue, si elle n'est pas primitive dans un sens +absolu, l'est au moins relativement à presque toutes les langues +connues, se furent répandus d'une part dans l'Asie occidentale, et de +l'autre en Europe, ils s'étendirent dans cette dernière partie, les uns +au nord, les autres le long du Danube. La postérité de ceux-ci, +remontant ce fleuve, arriva ensuite aux bords du Rhin, le franchit et +remplit de ses populations nombreuses tout l'intervalle qui s'étend des +Alpes aux Pyrénées et aux deux mers: partout la langue des Celtes se +mêlant avec les idiomes indigènes, forma des combinaisons où elle domina +sensiblement: et même dans des cantons qu'ils avaient trouvés déserts, +ou dont ils avaient fait disparaître les habitants, le celtique se +conserva dans sa pureté originelle. + +Quelques siècles après, la population toujours croissante de ces Celtes +ou Gaulois, les força de passer et les Pyrénées et les Alpes. En Italie, +après avoir occupé d'abord tout ce qui est au pied des montagnes, ils +s'étendirent de proche en proche dans l'Insubrie, dans l'Ombrie, dans le +pays des Sabins, des Étrusques, des Osques, etc. Dans ce même temps, des +Grecs abordaient à l'extrémité orientale de l'Italie; ils y formaient +des colonies et des établissements. Ils quittèrent bientôt les bords de +la mer, et s'avançant toujours, ils rencontrèrent enfin les Celtes, qui, +de leur côté, continuaient aussi de s'avancer. + +Après quelques guerres sans doute, car tel a toujours été l'abord de +deux peuples qui se rencontrent, ils se réunirent dans l'ancien Latium, +et n'y formèrent plus qu'une société qui prit le nom de peuple Latin. +Les langues des deux nations se mêlèrent, se combinèrent arec celles des +habitants primitifs. N'oublions pas de remarquer, que, dans cet +amalgame, le celtique avait un grand avantage. Le grec, qui n'était pas +encore à beaucoup près la langue d'Homère et de Platon, devait de son +côté la naissance à un mélange de marchands Phéniciens, d'aventuriers de +Phrygie, de Macédoine, d'Illyrie, et de ces anciens Celto-Scythes, qui, +tandis que leurs compatriotes se précipitaient en Europe, s'étaient +jetés sur l'Asie occidentale, d'où ils étaient ensuite descendus +jusqu'au pays qui fut la Grèce; il y avait donc déjà du celtique altéré +dans ce grec qui se combinait de nouveau avec le celtique. C'est de +cette combinaison multiple que naquit cette langue latine, qui, +grossière dans l'origine, mais polie et perfectionnée par le temps, +devint enfin la langue des Térences, des Cicérons, des Horaces et des +Virgiles; et c'est cette même langue latine qui, après un si beau règne, +terminé par un long et triste déclin, venait s'amalgamer encore une fois +avec le celtique, source commune des dialectes barbares des Goths, des +Lombards, des Francs et des Germains, pour devenir, peu de temps après, +la langue du Dante, de Pétrarque et de Boccace. + +«Les invasions, dit ingénieusement le président de Brosses, sont le +fléau des idiomes comme celui des peuples, mais non pas tout-à -fait +dans le même ordre. Le peuple le plus fort prend toujours l'empire, la +langue la plus forte le prend aussi, et souvent c'est celle du vaincu +qui soumet celle du conquérant. La première espèce de conquête se décide +par la force du corps; la seconde par celle de l'esprit. Quand les +Romains conquirent les Gaules, le celtique était barbare; il fut soumis +par le latin. Lorsque ensuite les Francs y firent leur invasion, le +francisque des vainqueurs était barbare; il fut encore subjugué par le +latin. Cette collision de langues étouffe la plus faible et blesse la +plus forte: cependant celle qui n'avait guère y acquiert beaucoup, c'est +pour elle un accroissement; et celle qui était bien faite se déforme, +c'est pour elle un déclin: ou bien le choc se fait au profit d'un tiers +langage qui résulte de cet accouplement, et qui tient de l'un et de +l'autre en proportion de ce que chacun des deux a contribué à sa +génération»[302]. On voit que ce dernier cas est exactement celui de la +langue italienne sortant du choc ou de la collision de deux ou de +plusieurs langues, les unes encore barbares, l'autre affaiblie par une +longue décadence. Léonardo Bruni d'Arezzo, le plus ancien auteur qui +écrit en italien sur ces matières[303], entreprit de prouver que +l'italien était aussi ancien que le latin, qu'ils furent tous deux en +usage à Rome en même temps: le premier parmi le peuple des dernières +classes et pour les entretiens familiers; le second pour les savants +dans leurs ouvrages, et pour les discours prononcés dans les assemblées +publiques. Le cardinal Bembo soutint depuis la même opinion dans ses +dialogues[304], et d'autres encore l'ont adoptée après lui[305]. Scipion +Maffei, le même dont la _Mérope_ a si heureusement inspiré le génie de +Voltaire, mais qui est encore plus célèbre, dans sa patrie, comme érudit +que comme poète, en rejetant cette prétention, en a élevé une autre qui +ne paraît guère plus raisonnable. Il veut[306] que la langue latine, +noble, grammaticale et correcte, se soit corrompue d'elle-même peu à peu +par ce mélange avec le langage populaire, irrégulier, et par ces +prononciations vicieuses qui durent exister à Rome comme partout +ailleurs. Chaque mot s'altérant de cette manière, et prenant des formes +ou des inflexions nouvelles, une nouvelle langue, selon lui, se forma +ainsi avec le temps, sans que ces altérations aient été en rien le +produit du commerce avec les Barbares. + + [302] _Traité de la format. mécan. des Langues_, c. 9, n°. + 162. + + [303] C'est aussi le premier qui, en raison de sa patrie, ait + eu le surnom d'_Aretino_. Voyez ses Lettres, liv. VI, Epist. + 10. + + [304] _Prose_, liv. I. + + [305] Entre autres le _Quadrio Stor. d'ogni poesia_, t. I, p. + 41. + + [306] _Verona illustr._, p. I, liv. XI. + +Les langues, comme on voit, ont, aussi bien que les nations et les +familles, leurs préjugés de naissance: elles affectent une antique +origine, et repoussent les mésalliances; mais toutes ces idées +romanesques disparaissent devant la raison appuyée sur les faits. Le +savant Muratori a reconnu positivement la coopération immédiate des +langues barbares dans la formation de la langue italienne[307]. Selon +lui, le latin, déjà corrompu depuis plusieurs siècles et par différentes +causes, ne cessa point d'être la langue commune lors des irruptions +successibles des peuples du Nord. Les vainqueurs, toujours en moindre +nombre que les vaincus, apprirent la langue du pays, plus douce que la +leur, et nécessaire pour toutes leurs transactions sociales; mais ils la +parlèrent mal, et avec des mots et des tours de leurs idiomes barbares. +Ils y introduisirent les articles, substituèrent les prépositions aux +désinences variées de déclinaisons, et les verbes auxiliaires à celles +des conjugaisons. Ils donnèrent des terminaisons latines à un grand +nombre de mots celtiques, francs, germains et lombards, et souvent aussi +les terminaisons de ces langues à des mots latins. Les Latins d'Italie +n'étant plus retenus dans les limites de leur langue par l'autorité ni +par l'usage, ou plutôt les ayant franchies depuis long-temps, adoptèrent +sans effort, et même sans projet, cette corruption totale. Entraînés par +une pente insensible pendant le cours de plusieurs siècles, ils +croyaient n'avoir point changé de langage, quand toutes les formes et +les constructions même de l'ancien étaient changées; ils appelaient +toujours latine une langue qui ne l'était plus. + + [307] _Antich. ital._, Dissert. XXXII. + +On l'écrivait fort mal; mais on l'écrivait cependant encore dans les +livres, et même dans les actes publics: les notaires étaient obligés de +savoir le latin, et de rédiger dans cette langue toutes leurs pièces +officielles; mais on peut penser ce qu'était le plus souvent ce latin de +notaire. Les mots du langage du peuple s'y introduisaient en foule, et +notre patient antiquaire[308] a trouvé dans plusieurs de ces contrats +latins, non seulement du onzième et du douzième siècle, mais de temps +antérieurs, un grand nombre de mots non latins restés depuis dans la +langue italienne. + + [308] Muratori, _ubi supra_. + +Maintenant, si nous considérons avec lui la nature des langues, qui est +de faire peu à peu leurs changements, nous verrons que plus la langue +italienne fut voisine encore de sa mère, la langue latine, moins elle se +distingua d'elle, et moins elle eut de nouveauté; que plus elle s'en +éloigna par le cours du temps, plus elle perdit de sa ressemblance, et +qu'enfin, à force de mots nouveaux et de terminaisons étrangères, elle +se trouva revêtue des couleurs d'une langue tout-à -fait nouvelle. On la +nomma vulgaire pour la distinguer du latin; et elle en était tellement +distincte, qu'un patriarche d'Aquilée[309], vers la fin du douzième +siècle, ayant prononcé devant le peuple une homélie latine, l'évêque de +Padoue l'expliqua ensuite au même peuple en langage vulgaire[310]. +Fontanini, dans son _Traité de l'Eloquence italienne_, adopte la même +opinion, et reconnaît la même origine et les mêmes degrés d'altération +insensible et de formation nouvelle[311]. C'est aujourd'hui le sentiment +commun de tous les philologues italiens. + + [309] _Gotifredus_, ou Godefroy. + + [310] Muratori, _loc. cit._ + + [311] Liv. I, n°. VII. + +L'esprit sage et la saine critique de Tiraboschi ne pouvaient pas s'y +tromper. C'est de cette union d'étrangers barbares avec les nationaux et +de leur long commerce, qu'il fait naître un langage, d'abord informe et +grossier, sans lois fixes, sans modèles à imiter, et livré aux caprices +du peuple[312]; il ne faut donc pas s'étonner, dit-il, si, pendant +plusieurs siècles, on n'essaya point d'écrire dans cette langue. D'abord +il lui fallut beaucoup de temps pour se séparer totalement du latin, et +pour devenir une langue à part. Ensuite, comme elle n'était en usage que +parmi le peuple, les savants ne daignèrent pas l'introduire dans les +livres; mais il s'en trouva enfin qui eurent le courage de le tenter, et +qui osèrent employer, en écrivant, un langage qui jusqu'alors n'avait +pas paru digne de cet honneur. + + [312] _Stor. della Letter. Ital._, t. III, pref. + +Ce fut, comme dans toutes les langues, la poésie qui l'osa la première. +On en fait remonter les premiers essais jusqu'à la fin du douzième +siècle; mais ils sont si informes, et ceux mêmes d'une partie du +treizième, ressemblent encore si peu à la véritable poésie italienne, +qu'il paraît convenable de n'en fixer la naissance qu'au commencement du +dernier de ces deux siècles[313]. À cette époque, où plusieurs autres +langues européennes commençaient aussi à se former, mais sous de moins +heureux auspices, il en existait une qui avait fait des progrès rapides, +qui citait déjà depuis un siècle des productions nombreuses, objets +d'une admiration générale, et qui, si l'on eût alors tiré l'horoscope +des langues naissantes, aurait sans doute paru destinée à vivre plus +long-temps et avec plus de gloire que toutes les langues ses cadettes ou +ses contemporaines. C'est la langue _Romance_ ou provençale, la langue +des anciens Troubadours. + + [313] Voy. Muratori, _Antich. ital._, Dissertaz. XXXII, id. + _della perfetta poësia_, lib. I, c. 3. Tiraboschi, t. III, + liv. IV, c. 4, etc. + +À ce nom qui intéresse notre gloire nationale, au nom des joyeux +inventeurs de la _science gaie_[314], il semble qu'un rayon vient enfin +de luire, dans cette épaisse nuit où nous faisons un si long, et +peut-être malgré mes efforts, un si pénible voyage. Il semble qu'à ce +nom un charme malfaisant se dissipe; que l'amour, la valeur, les +solennités galantes, les combats de l'esprit, les doux chants, réveillés +tout à coup et comme réunis en un talisman invincible, ont rompu le +funeste talisman de l'ignorance, de la barbarie et des tristes +superstitions. Dans l'enfance du monde, si nous en croyons une +ingénieuse allégorie, quelle fut l'arme victorieuse qui força les +humains, encore sauvages, à quitter leurs forêts, à se réunir dans les +villes, à subir le joug heureux des institutions sociales? Cette arme, +ce fut une lyre; ce vainqueur ou plutôt ce premier instituteur des +hommes, ce fut un poète. Depuis plusieurs siècles, l'Europe était +retombée dans un état sauvage, plus affligeant et plus honteux que le +premier. Depuis ce temps, aucun poète, aucune lyre ne s'était fait +entendre. On dirait qu'à leurs premiers sons les esprits durent +s'adoucir, les mÅ“urs se polir, les affections nobles se ranimer, le +génie reprendre son essor, et la société tous ses charmes. Si c'est une +illusion, elle est consolante, elle soulage l'âme oppressée par de +tristes réalités. Mais tout n'est pas illusion dans ce tableau; et si +les chants des Troubadours n'eurent pas sur les mÅ“urs toute l'influence +que désirerait un ami des hommes, ils en eurent une incontestable sur +les productions de l'esprit, qui peut encore justifier la reconnaissance +et l'enthousiasme d'un ami de lettres. + + [314] _Lou gai saber_. On entendait par ce mot, non seulement + l'art des Troubadours, mais ce mélange de politesse, d'esprit + et de galanterie qui régnait en Provence dans le siècle où + ils fleurirent. + +Mais les Provençaux avaient eux-mêmes reçu cette influence d'un peuple +devenu leur voisin par la conquête de l'Espagne. La littérature des +Arabes précéda de long-temps celle des Troubadours. Avant de nous +occuper de ces derniers, nous devons donc fixer les yeux sur leurs +devanciers et leurs modèles. Le règne de la littérature Arabe se +prolongea pendant près de cinq siècles; et, par une combinaison +remarquable d'événements, il remplit à peu près le vide que forment les +siècles de barbarie dans l'histoire de l'esprit humain. On ne peut bien +connaître toutes les causes qui contribuèrent à la renaissance des +lettres, sans prendre au moins une idée générale de l'histoire +littéraire de ce peuple conquérant, ingénieux et singulier. + + + + +CHAPITRE IV. + +_De la Littérature des Arabes, et de son influence sur la renaissance +des Lettres en Europe_[315]. + + [315] Ce chapitre a été lu dans deux séances de la Classe + d'histoire et de littérature ancienne de l'Institut. «Le but + de l'auteur (comme je l'ai dit, pag. 43 de mon Rapport, fait + en séance publique, le Ier. juillet 1808, sur les travaux de + cette Classe) était de solliciter les avis et les + instructions de ses savants confrères, et surtout des + célèbres orientalistes que la Classe renferme dans son sein, + et il avoue avec reconnaissance qu'il a eu le bonheur de les + obtenir.» En réimprimant ici ce passage, j'ai voulu donner en + même temps, et plus de publicité à ma gratitude, et plus + d'autorité à cette partie de mon travail. + + +Dans cette partie de l'immense presqu'île de l'Arabie, à qui l'on a +donné le nom d'heureuse, des peuplades d'hommes nomades, mais guerriers; +hospitaliers et généreux, quoique adonnés au brigandage; simples dans +leur religion comme dans leurs mÅ“urs, livrés entre eux à des guerres +continuelles, à d'implacables vengeances, mais forts et réunis contre +tout ennemi commun; libres, et trop amis de l'indépendance pour être +possédés de l'esprit de conquête, vivaient depuis un nombre de siècles +que l'on n'a plus la présomption de compter, soumis aux mêmes usages qui +leur tenaient lieu de lois. Peu connus des nations voisines, ils les +connaissaient encore moins, et n'étaient pour elles d'aucun danger, +parce qu'ils ne leur portaient aucune envie. Tout-à -coup s'élève parmi +eux un de ces hommes que la nature semble produire quand elle est lasse +du repos. Il crée pour eux une religion exclusive et intolérante, et +leur inspire le double fanatisme de la superstition et de la guerre. Il +persuade à ses nouveaux sectateurs, nés dans le sein de l'idolâtrie, +qu'ils sont nés pour convertir ou pour exterminer tous les idolâtres. À +la tête d'un petit nombre de fanatiques, Mahomet conquit et convertit +d'abord son pays même; il y devint bientôt maître absolu, et quand il +fut à la tête de tribus nombreuses, quand il en eut fait des armées, +quand il leur eut fait croire que chaque soldat était un apôtre, et +qu'au défaut de la victoire la gloire des martyrs et d'éternelles +récompenses les attendaient, il n'y eut plus de repos ni de paix à +espérer, partout où ses armées pouvaient atteindre. Les califes ses +successeurs, pontifes et conquérants comme lui, ne laissèrent pas se +refroidir un instant le fanatisme militaire de leurs sujets; et un +siècle après la naissance de cette religion fatale; ils avaient soumis +par leurs lieutenants, depuis les frontières de l'Inde jusqu'à l'océan +Atlantique; la Perse, la Syrie, l'Égypte, l'Afrique occidentale et +l'Espagne[316]. + + [316] Gibbon, _Hist., of decline and fall_, etc., ch. 41. + +Une autre cause que l'influence du génie de Mahomet et de sa religion, +se fait sentir dans la conquête de celles de ces contrées qui +obéissaient encore à l'empire d'Orient, c'est la faiblesse des +successeurs des Césars. Les timides irrésolutions d'Héraclius ne +contribuèrent pas moins à la ruine de la Syrie et de l'Égypte, que +l'active et féroce valeur de Caled et d'Amrou. + +Le nom de ce dernier et celui du calife Omar, son maître, rappellent une +des pertes les plus célèbres et les plus douloureuses que les lettres +aient jamais faites, celle de la riche bibliothèque d'Alexandrie: mais +dans notre siècle, où l'on examine tout, où l'on ne croit plus ni le +bien, ni même le mal, sans preuves, on a révoqué en doute l'ordre +d'Omar, et la distribution des volumes grecs entre les 4,000 bains de la +ville, et le feu de ces bains entretenu pendant plus de six mois par +l'incendie de ces volumes. Il importe peu qu'Omar et son lieutenant +Amrou aient commis, il y a près de douze siècles, en Égypte, un acte de +barbarie de plus ou de moins; mais il importe beaucoup de fixer les +idées des amis des lettres sur une perte aussi cruelle, et de leur +faire au moins entrevoir quel est le fondement réel, et quelle doit être +l'étendue de leurs regrets. + +D'abord il faut faire remonter beaucoup plus haut le dommage. César, qui +était un conquérant mais non pas un barbare, est le premier coupable; ce +fut lui qui, assiégé dans Alexandrie, brûla, sans le vouloir, en se +défendant, la grande bibliothèque de 700,000 volumes, fondée par les +Ptolémées[317]. Il en existait une seconde qui était comme un supplément +de la première, et placée dans le _Serapium_, ou Temple de Jupiter +Sérapis. On y réunit 200,000 volumes, qu'Antoine avait trouvés à +Pergame, dans la bibliothèque fondée par les Attales, et dont il fit +présent à Cléopâtre. Auguste en fonda une troisième, dont on vante la +richesse, l'emplacement et les magnifiques accessoires. Elle fut +détruite sous l'empereur Aurélien, dans les troubles civils +d'Alexandrie, au troisième siècle. Ce qu'on put sauver de livres, fut +joint à la bibliothèque du Sérapium. Environ un siècle après, vint +l'expédition fanatique du patriarche Théophile, dont j'ai parlé dans le +premier chapitre de cet ouvrage, et qui ne laissa plus aucune trace de +livres anciens dans Alexandrie. + + [317] Placée dans la quartier qu'on appelait le _Bruchium_. + +Tandis qu'un zèle aveugle exterminait ainsi les productions païennes, la +fureur des Ariens, secte violente et destructive, en faisait autant des +livres chrétiens. Les richesses littéraires de tout genre qui y avaient +été accumulées à différentes époques, en avaient donc entièrement +disparu, à la fin du quatrième siècle. Il est impossible, il est vrai, +que quelques livres n'aient pas échappé à ces ravages. Pendant les deux +siècles et demi qui suivirent, jusqu'à l'invasion des Arabes, on +s'occupa encore en Égypte de philosophie, de sciences, de littérature. +L'astronomie, la médecine, l'alchimie, la théologie, et surtout la +controverse y furent cultivées avec autant d'activité que jamais. Les +habitants d'Alexandrie continuèrent le commerce, très-lucratif pour eux, +de papier d'Égypte et de livres; tout n'était donc pas anéanti. De +nouveaux ouvrages sans doute augmentaient encore peu à peu ce nouveau +trésor, et sans être, par sa composition, aussi précieux que les +anciens, peut-être cependant, avait-il, au moins par sa masse, quelque +chose d'imposant, lors de la conquête d'Amrou. + +J'ai pour garants d'une partie de ces faits les recherches de deux de +mes savants confrères, MM. de Sainte-Croix et Langlès[318]. L'historien +Gibbon, qui pense comme eux, ajoute que la métropole et la résidence des +patriarches avait peut-être en effet une bibliothèque, mais que si les +volumineux ouvrages des controversistes chauffèrent alors les bains +publics, ce sacrifice utile au genre humain, peut exciter le sourire du +philosophe[319]; mais il va plus loin, et révoque en doute le fait en +lui-même. Un des deux savants que j'ai cités[320] le rejette comme lui, +tandis que l'autre trouve dans sa vaste érudition orientale des motifs +pour l'admettre, en le réduisant à ces termes[321]. Mais il faut avouer +qu'ainsi réduit, il perd presque toute son importance, et qu'après les +autres désastres que nous avons vu les sciences éprouver dans ce même +lieu, si le philosophe ne va pas pour celui-ci jusqu'au sourire de +Gibbon, il peut du moins aller jusqu'à une sorte d'indifférence. + + [318] M. de Ste.-Croix, Rem. sur les anciennes biblioth. + d'Alex., _Magaz. encyc._, Ve. année, t. IV, p. 433; M. + Langlès, Notes et Éclaircissem. sur le voyage de Norden, + _in_-4°, t. III, p. 169 et suiv. + + [319] Ch. 51. + + [320] M. de Ste.-Croix. + + [321] M. Langlès, _ub. supr._ + +L'immense pouvoir des califes, et l'étendue démesurée de leur empire, +eurent leurs suites ordinaires, le luxe, les factions rivales, et les +démembrements. Le grand schisme qui divisa les Alides et les Ommiades, +ne fut pas l'unique source des guerres civiles. Les Abassides +renversèrent les Ommiades. Un Ommiade[322], échappé au massacre de sa +famille, enleva l'Espagne aux Abassides. Les Fatimites s'établirent plus +tard en Afrique, mais n'y régnèrent pas avec moins d'éclat. Les califes +de Bagdad; de Cordoue et de Cairoan s'excommuniaient mutuellement comme +vicaires du Prophète, comme chefs de la religion, et comme auraient pu +faire dans la nôtre, des papes et des anti-papes; mais ils rivalisèrent +aussi de pouvoir, de goût et de magnificence. Les Abassides furent les +premiers qui mirent au nombre de leurs jouissances les plaisirs de +l'esprit. Les savants se rappellent encore, et aucun siècle n'effacera +jamais les noms illustres d'Almansor, d'Haroun-al-Raschid et surtout de +son fils Almamon[323]. + + [322] Abderame. + + [323] _Specimen poeseos persicÅ“_; Vindobonæ, 1771, _in + proÅ“mio_, p. 13. + +Dès l'antiquité la plus reculée, les Arabes eurent un goût particulier +pour la poésie, qui, chez presque tous les peuples, a ouvert la route +aux études les plus relevées et les plus abstraites. Leur langue riche, +souple et abondante, favorisait leur imagination féconde, leur esprit +vif et sententieux; leur éloquence naturelle et dépourvue d'art[324]. +Ils déclamaient avec énergie les morceaux qu'ils avaient le plus +travaillés; ou plutôt ils les chantaient, accompagnés d'instruments, et +sur des airs très-expressifs[325]; car ils ne conçoivent point l'art des +vers, séparé de ce cortége lyrique, qu'ils regardent comme de son +essence. Ces poésies faisaient sur des auditeurs simples et sensibles, +un effet prodigieux. Un poète naissant recevait des éloges de sa tribu +et des tribus alliées, qui célébraient son génie et son mérite. On +préparait un festin solennel. Des femmes vêtues de leurs plus beaux +habits de fêtes, chantaient en chÅ“ur, devant leurs fils et leurs époux, +le bonheur de leur tribu. + + [324] Gibbon, _Decline and fall_, etc., c. 50. + + [325] Il existe une volumineuse collection de ces anciennes + chansons nationales des Arabes, intitulée _Aghâny_, et formée + par Aboul-Faradge Aly, fils d'Al-Hhoiéïn, natif d'Ispahan, + mort en 966 de l'ère vulgaire. Ce savant a ajouté, à la + plupart des chansons des commentaires qui contiennent les + renseignements les plus curieux et les plus exacts sur les + mÅ“urs des anciens Arabes. M. Langlès a acquis, il y a peu + d'années, pour la Bibliothèque impériale, un exemplaire de ce + précieux recueil, en 4 gros vol. in-folio. + +Pendant une foire annuelle, où se rendaient les tribus éloignées ou même +ennemies, on employait trente jours, non-seulement aux échanges du +commerce, mais à réciter des morceaux d'éloquence et de poésie. Les +poètes s'y disputaient le prix; et les ouvrages couronnés étaient +déposés dans les archives des princes et des émirs. Les meilleurs +étaient peints ou brodés en lettres d'or, sur des étoffes de soie, et +suspendus au temple de la Mecque. Sept de ces poëmes avaient obtenu cet +honneur au temps de Mahomet. Ils existent encore aujourd'hui[326] les +savants les regardent comme des chefs-d'Å“uvre d'éloquence arabe; et l'on +sait que Mahomet lui-même fut flatté de voir un des chapitres du Koran +comparé à ces sept poëmes, et jugé digne d'être affiché avec eux. + + [326] Il ont été traduits en anglais par le célèbre William + Jones. + +Pendant les premiers siècles du mahométisme, les Musulmans, emportés, +comme il arrive d'ordinaire, par le zèle fanatique d'une religion +nouvelle, et par une férocité contractée dans le fracas des armes, +suivirent partout un système de destruction, et sévirent également +contre la religion des infidèles, et contre les productions de leur +esprit, qu'ils regardaient toutes comme infectées de leurs erreurs. Ce +fut lorsque les califes se furent affermis, lorsqu'ils jouirent, au +centre d'une immense domination, des douceurs de la paix, d'une opulence +et d'une autorité sans bornes, qu'ils purent cultiver les dispositions +naturelles de leurs peuples, avec tous les avantages que leur donnaient +leur position, leurs nouvelles mÅ“urs et leur puissance. + +Almansor[327], qui fut le second des Abassides, aimait la poésie et les +lettres, était très-savant dans les lois, cultivait la philosophie, et +particulièrement l'astronomie. On dit qu'en bâtissant sur les bords de +l'Euphrate la fameuse ville de Bagdad, il prit pour l'exposition des +principaux édifices, les conseils de ses astronomes. Abulfarage raconte +qu'un médecin chrétien, nommé Georges Bakhtishua, ayant guéri ce calife +des suites dangereuses d'une indigestion, reçut de lui les plus grandes +distinctions et les traitements les plus honorables: ce fut ce qui +introduisit parmi les Arabes l'étude de la médecine. Ce médecin était +très-versé dans les langues syriaque, grecque, et persanne. Almansor lui +ordonna de traduire plusieurs bons livres de médecine, écrits dans ces +trois langues; et il enrichit ses états de ces traductions. Jamais +indigestion d'un souverain n'eut une telle influence sur son empire. + + [327] Voy. Andrès, _Orig. Progr._ etc., c. 8. Le véritable + nom de ce calife ou khalife est Abou Djafar Mansour; mais je + l'écris comme on est habitué à l'écrire et à le prononcer en + France. + +Haroun-al-Raschid régna peu de temps après. Sa renommée a rempli le +monde. Son amour pour les lettres, et pour ceux qui les cultivent, était +si grand, que, selon le témoignage de l'historien Elmacin, il ne se +mettait jamais en voyage, sans emmener avec lui un grand nombre de +savants. Il appela auprès de lui tous ceux qu'il put découvrir, et les +combla de bienfaits. La poésie fit ses délices; on le vit plus d'une +fois verser des larmes d'attendrissement en lisant de beaux vers, et ce +qui fit faire à sa nation encore plus de progrès, c'est qu'en faisant +bâtir des mosquées, il joignit à chacune une école publique. + +Mais le véritable protecteur, le père chéri des lettres, fut le fils et +le successeur d'Haroun, le fameux Almamon[328]. Poètes, philosophes, +médecins, mathématiciens trouvèrent en lui une protection égale. Il prit +un soin particulier du progrès de toutes les sciences, et ne négligea +aucun moyen de les encourager et de les répandre dans ses états. + + [328] Abdallah-Mâmoun. + +Le Koran était alors la principale lecture des Arabes[329]. Abou-Beker, +successeur immédiat du Prophète, en avait le premier rassemblé les +feuilles éparses; mais à mesure que les copies s'en multipliaient, elles +devenaient plus irrégulières. Les points, sans lesquels, dans la langue +arabe, il est souvent difficile de déterminer la prononciation des mots +et le sens des phrases, étaient dans la plus grande confusion. Les +grammairiens les plus habiles, et les plus célèbres imans, furent +employés à rétablir le texte dans sa première pureté. Ils durent le +faire avec beaucoup de scrupule; puisque Mahomet avait menacé les +grammairiens du feu éternel pour le déplacement d'une seule lettre. La +langue elle-même était corrompue par le mélange des dialectes; les +caractères en étaient presque dénaturés. Almamon fit épurer la langue et +réformer les caractères. Il anoblit l'étude de la grammaire par les +distinctions qu'il accorda aux grammairiens. Il les admettait à ses +entretiens familiers, se montrait passionné pour les beautés de la +langue arabe, et souffrait impatiemment qu'on l'altérât en sa présence. +Il ne damnait pas comme Mahomet, mais il aurait presque disgracié un +courtisan pour une faute de langue. + + [329] Quelques-uns des détails suivants sont extraits d'un + mémoire manuscrit _sur l'État des Sciences et Arts chez les + Arabes_, etc., par M. Pigeon de Sante-Paterne, mémoire + couronné à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, en + 1781, et dont j'ai dû la communication à l'obligeance de mon + confrère, M. Dacier, alors secrétaire perpétuel de cette + compagnie, et maintenant de la classe d'Histoire et de + Littérature ancienne de l'Institut. + +Il s'occupa avec moins de succès de la théologie. La _Sounna_, ou le +recueil des traditions de Mahomet, divisait alors les croyants. Chaque +iman prétendait à l'honneur de former une secte. Les plus savants +d'entre eux, et ceux qu'on crut les plus sages, furent chargés du soin +de ramener les incrédules. Abou-Abdallah publia, en dix gros volumes, +les traditions de Mahomet et des autres chefs de l'islamisme. Elles +étaient au nombre de 267,000. Cet ouvrage énorme ne fit qu'augmenter le +schisme. La théologie mystique s'éleva de toutes parts. Les traités +ascétiques se multiplièrent. Les derviches inventèrent des amulettes et +des prières mystérieuses, qu'ils attribuèrent à Mahomet, à sa femme +Cadige, à Ali. Ils attribuèrent même quelques-unes de ces formules à +David, à Salomon, et à Jésus-Christ. On entassa volumes sur volumes, et +la Bibliothèque des controversistes musulmans, ne le céda ni en nombre, +ni en obscurité, à la Bibliothèque des nôtres. + +Almamon avait fait, dès sa jeunesse, une étude particulière du droit, +sous un jurisconsulte célèbre[330]; et l'on doit penser qu'il ne se +refroidit pas pour la science des lois, lorsqu'il fut devenu le +législateur d'un grand peuple. La médecine lui dut aussi un nouvel +éclat. Il acheva ce qu'avaient commencé Almansor et Haroun. Il enrichit +l'école de médecine de nouveaux dons et de nouveaux livres. Il pensionna +des médecins pour traduire les ouvrages qui n'étaient point encore +traduits, et pour en écrire d'originaux dans leur langue. Il en fit même +composer un sur l'utilité des animaux, où l'on vit, pour la première +fois, des figures dessinées de quadrupèdes, de volatiles et de poissons; +mais son étude de prédilection fut celle de l'astronomie. Il fit +traduire pour son usage, tous les ouvrages grecs qui traitaient de cette +science. Il combla les traducteurs de bienfaits particuliers; et +l'espoir des distinctions et des récompenses, fit éclore de tous côtés +des astronomes. Almamon fit construire, près de Bagdad, un magnifique +observatoire, et un autre dans le voisinage de Damas. Son exemple fut +suivi par sa fille, princesse aussi célèbre par son esprit et son savoir +que par sa beauté[331]. Elle fit bâtir une tour sur la rive orientale du +Tigre. Elle employa les plus habiles architectes à sa construction. +Plusieurs savants riches devinrent les émules du calife et de sa fille. +Ces édifices se multiplièrent à Bagdad et dans son territoire, et l'on y +vit s'élever un grand nombre d'observatoires qui portèrent les noms de +leurs savants fondateurs. L'observatoire du calife n'était jamais +vacant; il y passait souvent les nuits à observer. Il fit rédiger sous +ses yeux des tables astronomiques, les plus parfaites que l'on ait eues +jusqu'alors. On perfectionna, par ses ordres, le Quart-de-cercle et +l'Astrolabe. L'Almageste de Ptolomée fut traduit du grec en arabe, par +l'astronome Ben-Honaïn[332]. Les ouvrages élémentaires devinrent +meilleurs et plus nombreux; enfin Almamon dirigea et paya généreusement +la grande opération de la mesure d'un degré du méridien, pour déterminer +avec précision la grandeur de la terre; et Bailly, dans son Histoire de +l'astronomie, parle d'un sextant de métal, avec lequel fut observée +l'obliquité de l'écliptique, et qui avait quarante coudées de +rayon[333]. + + [330] Kossa. + + [331] Le mémoire manuscrit, d'où ce fait est tiré, nomme + cette princesse _Isma_; mais les orientalistes assurent que + l'auteur s'est trompé, que ce n'est point là un nom arabe, et + que, si le fait est vrai, ce nom, du moins, ne l'est pas. + + [332] Voltaire, _Essai sur les MÅ“urs_, etc., ch. 6. + + [333] Bailly les évalue à 57 pieds 9 p. + +Deux sciences qui tiennent à l'astronomie, eurent part aussi aux +générosités d'Almamon: la géographie, qui était encore très-imparfaite, +et malheureusement l'astrologie judiciaire, qui n'était déjà que trop en +crédit. On croit cependant qu'il n'encouragea point cette partie de la +prétendue science, qui se donne pour disposer de la destinée des hommes, +mais celle qui, d'après le lever et le coucher des astres, croit pouvoir +annoncer les températures et l'état du ciel. Il ne crut point aux +cabalistes, mais seulement aux faiseurs d'éphémérides[334], ce qui est +encore beaucoup trop. + + [334] J'entends des Éphémérides astrologiques, dans + lesquelles on prétend annoncer d'avance les températures et + les phénomènes de chaque jour, telles que celles de notre + Antoine Mizauld, par exemple: _Ephemerides aëris perpetuÅ“, + seu popularis et rustica tempestatum astrologia_, etc. Ce + Mizauld était un médecin du seizième siècle, né à Montluçon, + dans le Bourbonnais. Il a laissé plusieurs autres ouvrages du + même genre que celui-ci. + +Un grand nombre de savants chrétiens, chassés de Constantinople par les +querelles de religion et par les troubles de l'Empire, se réfugièrent +auprès des califes de Bagdad, emportant avec eux leurs manuscrits. La +plupart étaient Syriens d'origine. Haroun, et surtout Almamon, les +employèrent à traduire du grec en syriaque et en arabe, des livres de +science et de philosophie. Les Å“uvres d'Aristote et des fragments +considérables de Platon se répandirent ainsi chez les Arabes. Ces +traductions, accompagnées de commentaires, furent bientôt entre les +mains de tous les hommes lettrés. Aristote et Platon partageaient avec +Socrate et Pythagore le surnom de Divin. Almamon était passionné pour +leur étude, et les savants à qui leur philosophie était familière, ou +qui en avaient fait le sujet de quelque ouvrage, étaient ceux dont il +préférait l'entretien, et qu'il paraissait distinguer le plus. Ces +distinctions furent si marquées, qu'elles excitèrent les plaintes des +zélés Musulmans[335]. À les entendre, ce genre d'étude pouvait refroidir +la pitié, peut-être même égarer la religion des fidèles. Il les laissa +se plaindre, et continua de cultiver et d'honorer la philosophie et les +philosophes. + + [335] Andrès, _Orig. Progr._, etc., c. 8. + +L'Inde avait concouru avec la Grèce à donner des leçons de sagesse aux +Arabes; ils possédaient dans leur langue, une traduction des fables +indiennes de Bidpaï, où la philosophie morale et politique était tracée +avec une simplicité noble et touchante, dans les dialogues entre +différents animaux. On connaissait aussi depuis long-temps à Bagdad des +fables de Lokman, que quelques auteurs ont cru le même qu'Esope[336]. On +savait que l'apologue était né dans l'Orient; mais, dit un savant +orientaliste[337], on ne croyait pas, comme nous l'avons imaginé, qu'il +dût sa naissance aux misères de l'esclavage. La servitude, ajoute-t-il, +flétrit en même temps le corps et l'âme, et il est plus naturel de +penser que le premier sage qui put persuader au peuple, qu'il +renouvelait le prodige de Salomon et d'Apollonius de Thyane, à qui les +anciens attribuaient le talent d'entendre le langage des animaux, se +servit de cette arme ingénieuse pour faire la guerre aux vices et aux +ridicules de son temps. + + [336] M. Sylvestre de Sacy croit que les Fables connues sous + le nom de Lokman, transplantées de l'Inde ou de la Grèce sur + le sol de l'Arabie, long-temps après Mahomet, furent + attribuées à Lokman, à cause de sa réputation de sagesse, et + qui le fit surnommer le _Sage_. Il distingue, ainsi que les + Arabes eux-mêmes, ce Lokman de l'ancien Lokman, fils d'Ad, + dont la sagesse était célèbre dès le temps de Mahomet. M. de + Sacy donne aussi d'excellentes raisons pour ne pas admettre + l'opinion que ces Fables sont nées en Arabie. Voyez sa Notice + sur les Fables de Lokman, traduites par M. Marcel, dans le + _Magasin encyclopédique_, IXe. année, t. I, p. 382. Nous + reviendrons bientôt, avec plus de détail, sur les Fables de + Bidpaï. + + [337] M. Pigeon de Sainte-Paterne, dans le Mémoire déjà cité. + +Almamon se plaisait à ces récits. On composait, pour lui faire la cour, +des dialogues de même genre; tantôt entre le bÅ“uf et le renard, tantôt +entre un chat et un singe, ou entre un perroquet et un moineau. Le génie +des Arabes porté à l'invention et au merveilleux, imagina de mettre en +narration les tableaux de la vie humaine, en y ajoutant des couleurs +empruntées de la fable; et c'est à l'histoire, ainsi altérée, que l'on +attribue la naissance du roman. Telles furent _les Aventures de la ville +d'Airain_, et celles du jeune esclave _Touvadoud_. La dévotion ajouta +ses visions aux fictions romanesques. On représenta un des compagnons de +Mahomet, transporté sur les cornes d'un taureau, dans une île +mystérieuse[338]. La fécondité du génie oriental se manifesta dans des +contes de génies et de fées, tels que les voyages imaginaires de +_Sin-bad_ et de _Hind-bad_, qu'on feignit avoir été, l'un un célèbre +navigateur, l'autre un porte-fardeaux, et qui représentaient +allégoriquement, dit-on, le premier, le vent du _Sind_ ou du Mackeran; +et le second, le vent de l'Inde. Il faut avouer qu'en lisant ce conte +dans la traduction du bonhomme Galland, on saisit difficilement +l'allégorie; mais cela n'ôte rien à l'agrément de la narration. C'est de +récits fabuleux de cette espèce, inventés par différents auteurs, qu'on +forma ensuite le recueil si connu sous le titre des _Mille et une +nuits_, recueil composé de trente-six parties dans l'original arabe, et +si volumineux, que les six tomes de la traduction française, donnée par +Galland, n'en contiennent que la première. + + [338] Roman de Tamim-Addar. + +J'ai parlé du goût passionné que les Arabes eurent de tous temps pour la +poésie. Les troubles et les guerres civiles l'avaient refroidi. Haroun +et son fils le ranimèrent. La cour d'Almamon retentissait chaque jour du +chant des poètes, et de leurs combats lyriques, dont il payait +libéralement le prix. Enfin il n'y eut aucune partie des sciences et de +la littérature, pour laquelle ce calife illustre ne montrât autant de +goût que s'il s'en était exclusivement occupé. Sous son règne, Bagdad +devint un vrai foyer de lumières. On ne s'y occupait que d'études, de +livres, de littérature. Les lettrés seuls pouvaient obtenir la faveur du +calife; tous les savants dont il avait connaissance, il les appelait à +sa cour, et les y comblait de récompenses, de distinctions et +d'honneurs. Le principal emploi de ses ministres était de protéger les +sciences. La Syrie, l'Arménie, l'Égypte, tous les pays qui possédaient +des livres de quelque importance, devenaient tributaires de son amour +pour les lettres; il y envoyait ses ministres pour y recueillir et en +rapporter à tout prix ces richesses littéraires. On voyait entrer à +Bagdad des chameaux, uniquement chargés de livres; et tous ceux de ces +livres étrangers, que les savants jugeaient dignes d'être mis à la portée +du peuple, il les faisait traduire en arabe, et répandre avec profusion. +Sa cour était composée de maîtres dans tous les arts, d'examinateurs, de +traducteurs, de collecteurs de livres; elle ressemblait plutôt à une +académie de sciences, qu'à la cour d'un monarque guerrier; et lorsqu'il +fit, en vainqueur, la paix avec l'empereur de Bysance, Michel III, il +exigea de lui, comme une des conditions du traité, des livres grecs de +toute espèce. + +Bientôt la nation entière obéit à cette impulsion puissante. Des écoles, +des colléges, des sociétés savantes s'élevaient dans toutes les villes; +des hommes instruits semblaient germer de toutes parts. Il se forma des +académies célèbres, d'où sortaient chaque jour les compositions les plus +élégantes en prose et en vers, et qui eurent pour membres des hommes +illustres dans toutes les branches de la littérature et des sciences. +L'Afrique et l'Égypte suivirent cet exemple. Alexandrie fut vengée par +les Arabes, amis des lettres, des maux que lui avaient faits leurs +ancêtres encore barbares. Elle eut jusqu'à vingt écoles à -la-fois, où +accouraient de toutes les parties de l'Orient les amateurs de la +philosophie et des sciences. En un mot, elle vit presque renaître sous +les fatimites, les beaux jours des Ptolemées. Fez et Maroc, aujourd'hui +retombées dans un état presque sauvage, devinrent des villes toutes +lettrées. De superbes établissements, des édifices magnifiques y furent +élevés en faveur des sciences; et l'érudition européenne garde le +souvenir de leurs opulentes bibliothèques, qui ont enrichi les nôtres de +manuscrits si précieux, et nous ont fourni des connaissances si +curieuses et si utiles. + +Mais c'est peut-être en Espagne que les sciences des Arabes eurent le +plus d'éclat; c'est là que se fixa, pour ainsi dire, le règne de leur +littérature et de leurs arts. Cordoue, Grenade, Valence, Séville se +distinguèrent à l'envi par des écoles, des colléges, des académies, et +par tous les genres d'établissements qui peuvent favoriser les progrès +des lettres. L'Espagne possédait soixante-dix bibliothèques ouvertes au +public, dans différentes villes, quand tout le reste de l'Europe, sans +livres, sans lettres, sans culture, était enseveli dans l'ignorance la +plus honteuse. Une foule d'écrivains célèbres enrichit dans tous les +genres la littérature arabico-espagnole; et l'ouvrage qui contient les +titres et les notices de leurs innombrables productions en médecine, en +philosophie, dans toutes les parties des mathématiques, en histoire, et +principalement en poésie, forme en Espagne une volumineuse Bibliothèque. + +L'influence des Arabes sur les sciences et les lettres, se répandit +bientôt dans l'Europe entière. C'est à eux qu'elle doit aussi plusieurs +inventions utiles. L'abbé Andrès a prouvé très-longuement[339], mais à +ce qu'il me paraît avec autant d'évidence que d'étendue, qu'elle leur +doit le papier de coton et le papier de lin, qui remplacèrent si +heureusement le papyrus d'Égypte. Depuis notre savant Huet[340], dont +l'opinion n'a pas eu de sectateurs, personne ne leur conteste le don +qu'ils nous ont fait des chiffres, et de la manière de compter qu'ils +avaient, de leur propre aveu, appris des savants de l'Inde. Les +premiers, depuis les anciens, ils bâtirent des observatoires, +c'est-à -dire, des édifices élevés et construits exprès pour exécuter +avec exactitude et commodité les observations astronomiques. Outre ceux +qu'ils élevèrent en si grand nombre à Bagdad et à Damas, la fameuse tour +de Séville, qui résiste encore aux coups du temps, prouve qu'ils en +bâtirent aussi en Espagne. Ils eurent en architecture un style qui leur +appartient, et qui réunit la hardiesse et l'élégance à la plus étonnante +solidité. Partout où l'on a laissé le temps seul agir contre les +monuments d'architecture moresque, il n'a pu encore les détruire: +partout où l'on a voulu ajouter à ces monuments des constructions +modernes, quelques siècles ont suffi pour ruiner ces constructions, et +la partie moresque des édifices est encore debout. + + [339] Dans son dixième chapitre; il y emploie 24 pages in-4°. + Je voudrais bien que quelqu'un essayât de faire lire en + France une dissertation de cette étendue, sur un objet + particulier, dans une Histoire générale. + + [340] Dem. Evang. prop. IV. + +La chimie leur dut non-seulement ses progrès, mais sa naissance, +puisqu'ils inventèrent l'alambic de distillation, qu'ils analysèrent les +premiers les substances des trois règnes, et qu'aussi les premiers, ils +observèrent les distinctions et les affinités des alcalis et des acides, +et apprirent à tirer de minéraux et d'autres substances, destructives de +la vie et de la santé, des remèdes pour sauver l'une et rétablir +l'autre. Quelque bien et quelque mal qu'on puisse dire de l'invention de +la poudre à feu, si l'on en recherche l'origine, on verra qu'elle est +assez communément donnée à un moine allemand, nommé Schwartz; les +Anglais la réclament pour leur Roger Bacon; d'autres l'attribuent aux +Indiens ou aux Chinois; mais l'abbé Andrès soutient qu'elle appartient +aux Arabes, ou du moins que c'est en combattant contre eux, en Égypte, +que les Européens en ont connu, pour la première fois, les effets[341]. +Il ne balance point à leur faire honneur de l'invention de l'aiguille +aimantée et de la boussole, et non pas à Gioja d'Amalfi, ni à Paul de +Venise, ni à aucun autre Italien, encore moins à quelque Allemand, +Anglais ou Français que ce puisse être: et sur ce point il a pour +garant, outre toutes les autorités qu'il allègue, celle d'un auteur +italien, extrêmement jaloux de la gloire de son pays, et qui montre dans +tout son ouvrage, autant de jugement et d'impartialité que de savoir, je +veux dire le savant Tiraboschi[342]. Andrès ne s'arrête pas là , il +prétend que l'usage du pendule pour la mesure du temps, dont l'Italie et +la Hollande se disputent l'invention, était connu des Arabes avant +l'existence de Galilée et de Huighens, et il rapporte entre autres +preuves, un passage des _Transactions philosophiques_[343], qui +l'affirme positivement. + + [341] Andrès, chap. 10. M. Langlès a démontré, dans une + _Notice sur l'origine de la Poudre à canon_, insérée dans le + _Magasin Encyclopédique_, 4e. année (1798), t. I., p. 333, + que les Maures d'Espagne connaissaient, dès le treizième + siècle, l'usage de la poudre pour lancer des pierres et des + boulets de fer, et qu'ils en faisaient usage dans leurs + guerres contre les Espagnols. M. Koch, dans son _Tableau des + Révolutions de l'Europe_, est de la même opinion, qu'il + appuie sur les mêmes faits, et pense que de l'Espagne cette + invention passa en France; t. II, p. 30 et 31. On sait que la + poudre ne fut connue en France qu'en 1338. + + [342] Tom. IV, liv. II, c. II. + + [343] Dans une lettre latine, écrite par le célèbre astronome + Édouard Bernard, en 1684. _Trans. phil._, n°. 158. + +Mais l'Europe leur eut des obligations plus évidentes et plus faciles à +prouver. L'Italie et la France étaient alors égarées plutôt que +conduites par une dialectique barbare, dont il faut avouer que les +Arabes eux-mêmes augmentèrent les ténèbres par leurs obscurs +commentaires sur les obscurités d'Aristote; mais elles reçurent d'eux, +comme en dédommagement, Hippocrate, Dioscoride, Euclide, Ptolémée et +d'autres lumières des sciences; elles apprirent à se diriger dans les +observations astronomiques; à examiner et à décrire les productions de +la nature; à en tirer les éléments de la matière médicale, et rouvrirent +au charme des vers et des inventions poétiques, des oreilles endurcies +par les cris de l'école, et par le bruit des armes. + +Il n'est pas inutile de remarquer que parmi tant de livres de sciences, +traduits du grec par les Arabes, et qu'ils firent les premiers connaître +aux peuples modernes, il ne s'en trouve, pour ainsi dire, aucun de +littérature. Homère, lui-même, qui cependant fut traduit en syriaque, +sous l'empire d'Haroun-al-Raschid, ne le fut, dit-on, jamais en arabe. +On n'y fit passer ni Sophocle, ni Euripide, ni Sapho, ni Anacréon, +malgré la passion des poëtes arabes pour les sujets d'amour; ni Hésiode, +ni Aratus, malgré leur penchant à traiter les sujets didactiques; ni +Isocrate, ni Démosthène; enfin aucun orateur, aucun historien, excepté +Plutarque; aucun poëte, aucun auteur purement littéraire[344]. Quelle +que soit la cause de cette singularité[345], le résultat fut que leur +littérature garda son caractère original, que ses beautés comme ses +défauts lui appartinrent, et qu'au lieu d'avoir une littérature grecque +en caractères arabes, comme on en avait eu une, ou à peu près en +caractères latins, l'on eut, et l'on a encore, une littérature +proprement et spécialement arabe. + + [344] Andrès, _Orig. Progr._, etc. II. + + [345] Selon une observation de mon savant confrère, M. + Sylvestre de Sacy, recueillie et citée par M. Å’lsner, dans + son Mémoire sur les effets de la religion de Mohammed, + couronné en 1809 à l'Institut, par la classe d'histoire et de + littérature ancienne, cette indifférence pour les poètes + grecs naissait, dans les Sarrazins, de l'horreur qu'ils + avaient pour l'idolâtrie; elle était telle, qu'ils n'osaient + pas même prononcer les noms des faux dieux. Voyez _Des Effets + de la Rel. de Moham._ Paris, 1810, p. 133. D'autres pensent, + et M. Langlès est notamment de cet avis, que l'horreur pour + l'idolâtrie n'ayant pas empêché les Musulmans de conserver + des documents sur la religion et les idoles des Arabes avant + Mahomet, ni d'étudier la religion des Hindous, leur ignorance + dans la mythologie grecque ne doit être attribuée qu'à + l'impossibilité où ils étaient de connaître les ouvrages + originaux. «Toutes les traductions arabes des ouvrages grecs + ont été faites sur de très-mauvaises versions syriaques. Les + textes ne sont pas moins défigurés que les noms propres. Il + n'existe peut-être pas un seul ouvrage traduit immédiatement + du grec en arabe. Toutes les traductions arabes que l'on + connaît semblent faites en dépit du sens commun, et ne + peuvent donner aucune idée des auteurs originaux». (_Note + manuscrite de M. Langlès_.) + +Ils conservèrent aussi dans toute sa pureté le genre de leur musique, +art dans lequel on prétend qu'ils excellèrent, et dont la théorie était +chez eux fort compliquée, quoiqu'elle le fût moins que chez les Chinois. +Leurs ouvrages sont remplis d'éloges de la musique et de ses merveilleux +effets. Ils en attribuaient de très-puissants, non-seulement à la +musique chantée, mais aux sons de quelques instruments, à certaines +cordes instrumentales, comme à certaines inflexions de la voix. Ils +raffinèrent beaucoup sur la musique; mais quoiqu'on ait tâché de nous +faire connaître la manière dont ils la pratiquaient, c'est celui de +leurs arts que nous connaissons le moins[346]. + + [346] On trouve un très-long chapitre sur la Musique arabe, + dans l'_Essai_ de M. de La Borde, t. I., p. 175; il est de M. + Pigeon de Sainte-Paterne, alors interprète des langues + orientales, le même dont j'ai cité plus haut un Mémoire + manuscrit. Ce chapitre est peu utile pour ceux qui ne savent + pas l'arabe, et peu satisfaisant, dit-on, pour ceux qui le + savent. Casiri, t. I de sa Bibliothèque, donne les titres de + plusieurs ouvrages arabes sur la pratique et sur la théorie + de cet art. + +C'est principalement par leurs fables ou romans, et par leur poésie, +qu'ils ont influé sur le goût de la littérature moderne, comme ils ont +influé par leurs traductions sur les sciences. Quelques discussions se +sont élevées au sujet des romans. Saumaise leur en attribue l'invention. +Huet la leur dispute, et veut qu'elle appartienne aux Anglais ou aux +Français; et des auteurs français plus récents, ont exclusivement +réclamé cet honneur pour la France. Quoiqu'il en soit de ce point de +critique, sur lequel nous aurons occasion de revenir, on ne saurait nier +que le goût des inventions fabuleuses ne fût très-ancien chez les +Arabes, ni que la plupart des auteurs de romans, de contes et de +nouvelles, ne leur aient emprunté un nombre infini de fictions et +d'aventures. Quant à leur poésie, sans nous étendre autant que +l'exigerait peut-être un sujet aussi riche, mais qui ne se présente à +nous que comme accessoire, essayons du moins d'en donner une idée, et +d'en tracer les principaux caractères. + +Il y en a un général et commun à toute la poésie orientale; et ce +caractère, ou ce génie, est encore assez imparfaitement connu en Europe, +où l'on en a un tout contraire. Nous prenons soin d'adoucir, de mitiger +les expressions figurées; les Asiatiques s'étudient à leur donner plus +d'audace et plus de témérité: nous exigeons que les métaphores aient une +sorte de retenue, et qu'elles s'insinuent, pour ainsi dire, sans effort: +ils aiment qu'elles se précipitent avec violence. Nous voulons qu'elles +aient non seulement de l'éclat, mais de la facilité, de la grâce, et +qu'elles ne soient pas tirées de trop loin: ils négligent les objets, +les circonstances qui sont à la portée de tout le monde, et vont +quelquefois prendre très-loin des images qu'ils entassent jusqu'à la +satiété. Enfin les poètes européens recherchent surtout le naturel, +l'agrément, la clarté; les poètes asiatiques, la grandeur, le luxe, +l'exagération. Il s'ensuit que si l'on compare avec des poésies arabes +ou persannes, les poésies les plus sublimes de notre Europe, des yeux +européens voient les premières gonflées, gigantesques et presque folles, +tandis qu'à des yeux orientaux, les secondes semblent couler terre à +terre, timides et presque rampantes[347]. + + [347] Williams Jones, _Poëseos AsiaticÅ“ Comment._, cap. I, + éd. de Leipsick, 1777, p. 2. + +Le monument le plus ancien qui existe de la poésie des Indiens, qui sont +eux-mêmes les plus anciens peuples de l'Asie, est celui dont j'ai déjà +parlé, et qui est principalement connu en Europe sous le nom de Fables +de Bidpay. Il n'y a point d'ouvrage qui ait éprouvé plus de +vicissitudes. Je dois les rappeler ici, quoiqu'elles soient assez +connues. Bidpay était, dit-on, un brachmane, ami de Dabychelim, roi de +l'Inde, successeur de ce Porus, qui fut vaincu par Alexandre. Il composa +ce livre pour diriger le roi, son ami, dans le chemin de la sagesse. Le +livre resta caché dans la famille des descendants de ce roi, pendant +plusieurs générations; mais enfin la renommée s'en répandit dans tout +l'Orient. Le fameux roi de Perse Khosrou Nouchirwan, ou Cosroës, voulut +le connaître; il chargea son médecin Busurviah de faire un voyage dans +l'Inde, pour s'en procurer une copie à tout prix. Busurviah n'y réussit +qu'après plusieurs années de séjour. Il le traduisit aussitôt en pehlvy, +qui était l'ancienne langue persanne, et vint le présenter à Khosrou, +qui le combla de dignités et de récompenses. Après la mort de ce +monarque, l'ouvrage fut conservé d'abord dans sa famille, d'où il se +répandit ensuite dans la Perse, et de là chez les Arabes. Le second +calife Abasside, Aboujafar, le fit traduire du pehlvy, et sur cette +version arabe, il en fut fait une autre en persan moderne, puis une +seconde, et enfin une troisième. Il fut aussi traduit en langue turque, +et l'a été dans presque toutes les langues de l'Europe. C'est dans ces +traductions successives qu'il a pris la parure poétique et les ornements +merveilleux dont il est embelli. Dans la première version arabe, qui est +exacte et littérale, on dit qu'il manque absolument de couleur et de +poésie. Cela tient sans doute à son extrême antiquité; car l'on assure +qu'elle remonte beaucoup plus haut que Bidpay; que ce nom même est +supposé, et que tout le fond de l'ouvrage appartient à l'ancien +brachmane, _Vichmou-Sarma_, qui, dans son livre intitulé _Hitopadès_, +conçut le premier l'idée de faire donner aux hommes, par des bêtes, des +préceptes qu'ils n'auraient pas écoutés de la bouche de leurs +semblables[348]. Ce livre existe: il a été traduit en anglais; et une +partie l'a aussi été dans notre langue, par M. Langlès. On y reconnaît +le premier type des fables attribuées à Bidpay, à Lokman et à Esope. +C'est sans doute dans ces fictions antiques et ingénieuses, que nos +vieux auteurs du treizième siècle avaient pris le sujet de leur roman du +Renard,[349], roman mis en vers allemands par le célèbre Goëthe, traduit +depuis de l'allemand en français, et publié comme si l'original eût été +une production germanique; c'est là aussi sans doute que le célèbre +Casti avait puisé la première idée de son poëme ou de sa satyre +politique, intitulée: _Les animaux parlants_. + + [348] M. Langlès, Fables et Contes Indiens, nouvellement + traduits, 1790; Disc. prél. + + [349] Voyez _Fabliaux_ traduits par le grand Daussy, t. I, + éd. in-8°., p. 393. + +Les Indiens Musulmans, ou modernes, qu'il faut bien distinguer des +Hindous, habitants autochtones de l'Inde, ont tout écrit en langue +persanne depuis la dynastie des Mogols, établie par les descendants de +Timour[350]; ainsi l'on ne doit point séparer leur poésie de la poésie +des Persans, celui peut-être de tous les peuples, à l'exception des +Arabes, qui a le plus cultivé cet art. Les Arabes et les Persans ont eu +un si grand nombre de poètes, que la vie d'un homme ne suffirait pas, à +ce qu'on assure, pour parcourir tous leurs ouvrages. + + [350] William Jones, _ub. supr._, p. 8. + +Le climat habité par ces deux peuples, paraît avoir eu la plus grande +influence sur le caractère de leur poésie. Il est impossible que les +images les plus agréables ne s'offrent pas abondamment à des poètes qui +passent leur vie dans des champs, des bois, des jardins délicieux, qui +se livrent tout entiers aux voluptés et à l'amour, qui habitent des +contrées où l'éclat et la sérénité du ciel sont rarement obscurcis par +des nuages, où la nature comblée, pour ainsi dire, d'une surabondance de +fleurs et de fruits, n'étale que luxe et jouissances; où enfin, comme le +dit un ancien poète latin, on voit de toutes parts les moissons offrir +leurs richesses, les arbres fleurir, les sources jaillir, les prés se +revêtir d'herbes et de fleurs[351]. La plupart des ornements de la +poésie se tirent des images prises dans les choses naturelles; or, la +plus grande partie de la Perse et toute cette Arabie qui reçut des +anciens le surnom d'Heureuse, sont les régions du monde les plus +fertiles, les plus riantes, les plus fécondes en toutes sortes de +délices. L'Arabie qu'on appelle Déserte est, au contraire, remplie +d'objets d'où l'on peut tirer les images de crainte et de terreur, et +qui n'en sont que plus propres à inspirer le sublime. Aussi voit-on +souvent dans les poëmes des anciens Arabes, des héros marchant à travers +des routes escarpées, des cavernes formées de rocs hérissés, suspendus, +énormes, et remplis de ténèbres épaisses qui ne se dissipent +jamais[352]. + + [351] + + _Segetes largiri fruges, florere omnia, + Fontes scatere, herbis prata convestirier_; + + passage d'Ennius cité par Cicéron, _Tuscul. QuÅ“stion._, lib. + I. William Jones, _ub. supr._, p. 4. + + [352] + + _Viâ altâ atque arduâ + Per speluncas saxis structas, asperis, pendentibus, + Maximis, ubi rigida constat crassa Caligo_; + + autre passage du même poète, cité _ibid._ + +C'est à ces propriétés de la nature qui les environne, et à leur manière +de vivre, que les Arabes et les Persans durent, selon le célèbre +orientaliste William Jones[353], cette profusion d'images et de figures, +dont ils sont si prodigues, et c'est pour les mêmes causes qu'ils +cultivèrent avec tant d'ardeur la poésie, qui se nourrit surtout de +figures et d'images. + + [353] _Ub. supr._, p. 4 et 5. + +Les Persans emploient, pour signifier l'art des vers, une expression +figurée très-belle dans leur langue, et qui veut dire _former un fil de +perles_. Leur goût pour cet art est très-ancien; mais ils n'en ont +conservé aucun monument antérieur au septième siècle. Quand ils furent +conquis par les Arabes, les mÅ“urs, les usages, les lois, la religion, +tout fut modifié et réglé par les vainqueurs: quant aux sciences et aux +lettres, tout fut d'abord détruit, et ne put renaître que quand les +Arabes en donnèrent le signal dans tout leur vaste Empire. L'écriture +antique et indigène fut elle-même changée en caractères arabes, et +beaucoup de mots arabes furent introduits dans la langue. Aucun des +livres qui existent en langue persanne ne doit donc être rapporté à un +temps antérieur à cette époque, si l'on en excepte cependant un petit +nombre d'ouvrages, écrits dans l'ancienne langue appelée pehlvi, et +attribués aux anciens mages, tels que Zend-Avesta[354] et le _Sadder_, +qui contiennent les dogmes et les préceptes de l'antique religion des +Guèbres, et dont quelques-uns de nos savants ont, presque avec aussi peu +de succès que les savants du pays même, tâché d'éclaircir les épaisses +ténèbres. La poésie persanne, telle qu'elle existe, n'a donc d'autre +origine que la poésie arabe. Les principes de l'art métrique y sont les +mêmes, et il y a presque autant de ressemblances dans le génie des +poètes que dans les genres de poésie et dans la mesure des vers[355]. + + [354] Rezwiisky, _Specimen poës. persicÅ“_, révoque en doute + leur haute antiquité: _Paucis monumentis exceptis, iisque + dubiis, quÅ“ in antiquo idiomate_ pehlvi _dicto scripta, et à + residuis adhuc ignicolis servata doctorum nonnulli è tenebris + in lucem vucare sunt conati_. In proÅ“mio, p. II. + + [355] Rezwiisky, _loc. cit._ + +Mais avec ces rapports communs, ils ont aussi des différences. Il en +existe surtout dans les deux langues. La langue arabe est expressive, +forte et sonore; la persanne, remplie de douceur et d'harmonie[356]. +Joignant à sa propre richesse les mots qu'elle a reçus de la langue +arabe, elle a sur celle-ci l'avantage des mots composés, auxquels les +Arabes sont si contraires, qu'ils emploient pour les éviter de longues +circonlocutions. Les lois de la rime leur sont communes, mais dans les +deux langues, la quantité des rimes est si abondante, qu'elle gêne peu +le poète, et ne fait que donner un utile aiguillon à son génie. C'est +pour cela qu'ils excellent plus qu'aucune autre nation, et peut-être +être plus que les Italiens eux-mêmes, à faire des vers impromptus. + + [356] William Jones, Traité _sur la poésie orientale_, à la + suite de son histoire de Nadir-Shah, écrite en français, et + publiée Londres en 1770, in-4°. + +Mais voici une contradiction assez forte entre les Orientalistes. Les +uns vantent cette facilité des compositions poétiques et en citent des +exemples; les autres expliquent les règles de la poésie arabe de manière +à y faire voir les plus grandes difficultés[357]. On peut les accorder, +en disant que dans les poésies soutenues et faites à loisir, les poètes +suivent toutes ces règles; mais que dans les impromptus, à l'exception +de la rime, il s'en dispensent. En effet, le vers arabe est composé de +pieds d'une mesure et d'un nombre déterminés[358]. Il a cette +ressemblance avec l'ancienne poésie des Grecs et des Latins, et cette +supériorité sur la versification moderne, dont il ne se rapproche que +par la rime, ou plutôt qui l'a empruntée de lui. Elle a chez les Arabes +des difficultés particulières. On exige à la fin de leurs vers la +consonnance de plusieurs syllabes, et quelquefois même de cinq. De plus, +dans certains poëmes, composés d'un assez grand nombre de distiques, la +rime doit être constamment la même. Quant aux pieds et aux mesures, ils +admettent vingt-cinq combinaisons diverses de pieds, tant simples que +composés, dont ils forment jusqu'à seize différentes espèces de +vers[359]. Ce ne sont pas là des entraves dont on puisse se jouer dans +des poésies improvisées; mais si elles sont pénibles pour le poëte, il +faut avouer qu'elles doivent produire, pour des oreilles exercées à les +sentir, beaucoup d'harmonie et de variété. + + [357] Rezwiisky, _Specim. poës. pers._, et William Jones + lui-même, _Poëseos AsiaticÅ“ Comment._ + + [358] Rezwiisky, _ub supr._, p. 43. + + [359] Will. Jones, _Poës. Asiat. Com._, c. 2. + +De toutes ces sortes de vers, ils forment des poëmes de plusieurs +espèces. La _Casside_ est une des plus anciennes. C'est une espèce +d'idylle ou d'élégie; mais dans l'acception étendue que les anciens +donnaient à ces deux titres, et qui peut, en quelque façon, convenir à +toutes sortes de sujets. Les deux premiers vers riment ensemble, et +ensuite, dans tout le cours du poëme, la même rime revient à chaque +second vers. On n'a point d'égard au premier, qui n'est regardé que +comme un hémistiche. Le poëme ne doit pas avoir plus de cent distiques, +ni moins de vingt. L'amour en est le sujet le plus ordinaire. La vie +nomade et guerrière des Arabes, les obligeait à des déplacements +continuels: aussi, la plupart des cassides commencent par les regrets +d'un amant séparé de sa maîtresse. Ses amis essayent de le consoler, +mais il repousse leurs secours. Il décrit la beauté de celle qu'il aime. +Il ira la visiter dans la nouvelle demeure de sa tribu, dût-il en +trouver les passages défendus par des lions ou gardés par des guerriers +jaloux. Alors il amène ordinairement la description de son chameau ou de +son cheval; et ce n'est qu'après tout cet exorde qu'il en vient à son +principal objet. Les sept poëmes suspendus au temple de la Mecque sont +presque tous de ce genre. On vante surtout celui qui commence ainsi: +«Demeurons, donnons quelques larmes au souvenir du séjour de notre +bien-aimée dans les vallées sablonneuses qui sont entre Dahul et +Houmel». Le dessin en est absolument conforme à celui que je viens de +tracer. On y trouve cette jolie comparaison: «Quand ces deux jeunes +filles se levèrent, elles répandirent une agréable odeur, comme le +zéphir lorsqu'il apporte le parfum des fleurs de l'Inde[360]». Le poëte +trouve le moyen d'amener le récit d'une aventure galante de sa jeunesse, +qu'il décrit avec toute la vivacité et tous les ornements de la langue +arabe. Parmi les autres descriptions, celles de son passage à travers un +désert, de son cheval, de sa chasse, d'un orage, sont d'une beauté que +les Orientaux ne se lassent point d'admirer. + + [360] Will. Jones, _ub. supr._, c. 3, p. 75. + +La Ghazèle est une espèce d'ode amoureuse ou galante, semée d'images et +de pensées fleuries. Le sujet en est ordinairement enjoué. Il respire, +en quelque sorte, les parfums et le vin. Les maximes qu'on y professe +sont celles d'une volupté philosophique. Elle conclut de la brièveté de +la vie que nous ne devons en laisser échapper aucune fleur, sans la +connaître et sans en jouir[361]. C'est, comme on voit, précisément le +genre de l'ode anacréontique, et quoiqu'on assure qu'Anacréon n'a jamais +été traduit en arabe ni en persan, il est probable que les premiers +poëtes persans ou arabes qui donnèrent ce caractère à la ghazèle, +avaient eu quelque connaissance des poésies du vieillard de Théos. + + [361] John Nott. select odes from the Persian poet Hafiz, + etc. London, 1787. + +La mesure des vers et la disposition des rimes sont absolument les +mêmes[362] dans la ghazèle que dans la casside; mais la première ne doit +pas s'étendre au-delà de treize distiques. Le désordre est tellement de +sa nature, que chacun de ces distiques doit renfermer un sens entier, et +n'a presque jamais aucun rapport avec ceux qui précèdent et qui suivent. +Il est probable[363] que ce désordre est venu de ce que ce genre de +poésie étant ordinairement né parmi la joie et la bonne chère, le génie +du poëte, échauffé par le vin, saisissait tout à coup chaque image qui +s'offrait à lui, la quittait pour une autre, et celle-ci pour une autre +encore, sans garder aucun ordre entre elles. Il est encore du caractère +particulier de ce poëme qu'au dernier distique le poëte s'adresse la +parole à lui-même, en s'appelant par son nom. Il tâche de mettre dans +cette apostrophe une finesse et une élégance particulières. Ce peut +avoir été le premier modèle de l'envoi qui terminait toutes les chansons +provençales, et d'où les Italiens ont pris l'usage de terminer leurs +odes, ou _canzoni_, par une apostrophe adressée à l'ode elle-même, comme +ils le font presque toujours. Le sonnet est un autre emprunt que les +Provençaux, et ensuite les Italiens ont fait, dit-on, à ce genre de +poésie. Souvent la ghazèle, et même la casside, n'ont que quatorze vers, +et c'est là ce qui a pu donner l'idée du sonnet. Nous verrons plus +clairement ailleurs son origine: observons seulement ici que les +quatorze vers du sonnet sont partagés en deux quatrains et deux tercets, +tandis que ceux de l'ode arabe procèdent toujours par distiques; or, +c'est plutôt l'arrangement des vers qui caractérise un genre de poésie +que leur nombre. + + [362] _Specimen poës. pers._, p. 45. + + [363] _Ibid._, p. 46. + +La ghazèle appartient plus aux Persans qu'aux Arabes; ils l'ont cultivée +avec une sorte de prédilection, tandis que les Arabes, plus graves et +plus portés à la mélancolie, lui ont préféré la casside. On appelle +_Divan_, une collection nombreuse de ghazèles, différentes par la +terminaison ou la rime. Le divan est parfait lorsque le poëte a +régulièrement suivi, dans les rimes de ses ghazèles, toutes les lettres +de l'alphabet. Le divan d'Hafiz, le plus célèbre des poëtes persans dans +ce genre, contient près de 600 ghazèles[364]. Les ghazèles de chacune +des divisions de ce divan ont tous leurs vers terminés par la même +lettre; et la série de toutes ces divisions forme l'alphabet entier. +Presque tous les poëtes italiens ont eu aussi l'ambition de former leur +divan, qu'ils nomment _canzonière_, mais ils se sont épargné la +contrainte et l'espèce de ridicule de cette tâche alphabétique. + + [364] _Carmina Haphyzi in unum volumen seu Divanum Collecta + ghazelas 569 circiter comprehendunt variis temporibus + compositas_, etc. Rezwiisky, _de Dicano et Ghazelâ_, ub. sup. + p. 47. + +Les poésies amoureuses des Arabes ont en général moins de mollesse, un +caractère moins efféminé que celles des Persans. Des images guerrières +s'y mêlent souvent aux sentiments d'amour et aux idées de galanterie, et +quelquefois avec plus de bizarrerie que de goût, comme dans ces +vers[365]: «Je me souvenais de toi, quand les lances ennemies et les +glaives de l'Inde buvaient mon sang; je souhaitais ardemment de baiser +les épées meurtrières, parce qu'elles brillaient, comme les dents +éclatent quand tu souris». Voici un morceau d'un meilleur goût, et qui +se rapproche davantage de la poésie d'Anacréon et d'Hafiz. C'est une de +ces pièces en quatorze vers, que l'on veut qui aient servi de premier +modèle au sonnet; et il y a peu de sonnets meilleurs. + + [365] William Jones, _Poës. Asiat. Comment._, p. 295. + +«Les banquets, l'ivresse, la marche ferme et légère d'un chameau +vigoureux, sur lequel s'appuie péniblement son maître blessé par l'Amour +en traversant une étroite vallée; + +«De jeunes filles d'une blancheur éclatante, marchant avec délicatesse, +semblables à des statues d'ivoire, couvertes de voiles de soie brodés +d'or, et gardées soigneusement; + +«L'abondance, la tranquille sécurité, et le son des lyres plaintives, +sont les vraies douceurs de la vie; + +«Car l'homme est l'esclave de la fortune, et la fortune est changeante. +Les choses heureuses et contraires, la richesse et la pauvreté sont +égales, et tout homme vivant se doit à la mort»[366]. + + [366] William Jones, _ibid._, p. 304. + +La comparaison de ces jeunes filles avec des statues d'ivoire est un +trait plein de délicatesse et de grâce. La comparaison ou similitude est +la figure favorite des Arabes; mais ils les tirent plus souvent des +objets de la Nature que de ceux de l'art. Leurs habitudes et leurs mÅ“urs +expliquent cette préférence. En faisant le portrait de leurs belles, ils +comparent leurs boucles de cheveux à l'hyacinthe; leurs joues à la rose, +leurs yeux, ou pour la couleur, aux violettes, ou pour l'aimable +langueur, aux narcisses; leurs dents aux perles; leur sein aux pommes; +leurs baisers au miel et au vin; leurs lèvres aux rubis; leur taille au +cyprès; leur marche aux mouvements du cyprès agité par le vent; leur +visage au soleil; leurs cheveux noirs à la nuit; leur front à l'aurore; +elles-mêmes enfin aux chevreaux ou aux petits du chevreuil[367]. + + [367] _Id. ibid._, p. 148. + +Les meilleurs poëtes arabes se plaisent à décrire les productions de la +nature, et surtout les fleurs et les fruits; et de même qu'ils les +emploient dans leurs comparaisons pour servir de parure à la beauté, de +même ils se servent de la beauté humaine pour embellir, par des +comparaisons, les fleurs ou les fruits qu'ils décrivent. «Ce fruit, dit +l'un d'eux, est d'un côté blanc comme le lys; de l'autre, aussi vermeil +que la pêche ou que l'anémone, comme si l'amour avait réuni la joue +d'une jeune fille à celle de son amant»[368]. Un autre compare la +narcisse qui vient d'éclore aux dents blanches d'une jeune fille qui +mord une pomme d'Arménie[369]. + + [368] William Jones, _ibid._ p. 156. + + [369] _Id. ibid._, p. 161. + +Dans le genre héroïque, leurs comparaisons ont quelquefois la force et +la grandeur de celles d'Homère. Ils disent d'une troupe de guerriers: +«Ils se précipitent comme un torrent rapide quand la nue ténébreuse, et +tombant avec violence, a gonflé ses eaux»[370]. Ils disent à un général +marchant à la tête de ses troupes: «Ton armée agitait autour de toi ses +deux ailes, comme un aigle noir qui prend son vol»[371]. Un guerrier +s'avance comme un éléphant farouche; il s'élance comme un lion au milieu +d'un troupeau. Enfin, dans ces moments terribles où Homère entasse +comparaisons sur comparaisons pour mieux exprimer l'ardeur et le +désordre des combats, il n'a rien de plus chaud ni de plus animé que ce +tableau de Ferdoussy représentant un héros dans la mêlée. «Tantôt il se +courbe sur son coursier; tantôt, s'élevant comme une montagne, il frappe +de sa lance ou de son épée dure comme le diamant; tantôt il s'avance +comme le nuage qui verse la pluie. Vous diriez: est-ce le ciel, ou le +jour, ou l'éclair, ou le torrent des eaux printannières? Vous diriez: +c'est un arbre chargé de fer; il agite ses deux bras comme les ruisseaux +du platane»[372]. + + [370] _Id. ibid._, p. 151. + + [371] _Id. ibid._, p. 152. + + [372] William Jones, _ibid._ p. 154. + +Ils ne sont pas moins féconds en métaphores, ou plutôt ils parlent +presque toujours métaphoriquement: tout ce qui vient d'un objet est chez +eux son fils ou sa fille; tout ce qui produit une chose est son père ou +sa mère: les choses liées ou semblables entre elles sont frères ou +sÅ“urs. Un poëte appelle le chant des colombes _le fils de la tristesse_; +les mots sont _les fils de la bouche_; les larmes, _les filles des +jeux_; l'eau est _la fille des nuages_; le vin, _le fils des grappes_; +et l'hymen du fils des grappes avec la fille des nuages n'est que du vin +trempé d'eau. Ils disent _l'odeur et le doux parfum_ de la victoire; ils +font un fréquent et singulier usage des verbes _verser_ et _puiser_; ils +osent dire: «L'échanson de la mort s'approcha d'eux avec la coupe du +trépas: il en arrosa le jardin de leur vie, et ils furent +anéantis»[373]. + + [373] William Jones, _ibid._, cap. 6, p. 138. + +Presque toutes les autres figures de pensées et de mots sont connues des +Arabes. Leur langue se prête singulièrement à ces dernières. Celle qui +consiste à prendre le même mot dans deux acceptions différentes, ou à +faire jouer ensemble deux mots presque semblables, revient +très-fréquemment dans leurs vers; mais cette figure, ou plutôt ce jeu de +mots, disparaît dans les traductions. Parmi les figures de pensées, la +prosopopée est une de celles qu'ils emploient le plus heureusement et le +plus souvent. Ils lui donnent une vivacité merveilleuse, et une grâce +presque magique[374]. Chez eux, tout est vivant et animé. Les fleurs, +les oiseaux, les arbres parlent; les qualités abstraites, la beauté, la +justice, la gaîté, la tristesse, sont personnifiées; les prés rient; les +forêts chantent; le ciel se réjouit; la rose charge le zéphyr de +messages pour le rossignol; le rossignol décrit les beautés de la rose; +les amours de rose et du rossignol forment une mythologie charmante qui +revient à chaque instant dans leurs vers; la Nature entière est comme un +théâtre où il n'y a plus rien d'inanimé, de muet ni d'insensible. + + [374] _Ibid._, cap. 8, p. 168. + +On a vu, par quelques citations, qu'ils connaissent la poésie héroïque. +Il n'ont point cependant de véritables épopées. Leurs poëmes héroïques +ne sont que des histoires écrites en vers élégants, et ornées de toutes +les couleurs de la poésie: telle est surtout leur grande histoire, ou, +si l'on veut, leur poëme en prose dont Timour ou Tamerlan est le héros, +et dont on vante les riches images, les narrations, les descriptions, +les sentiments élevés, les figures hardies, les peintures de mÅ“urs et +l'inépuisable variété[375]. + + [375] William Jones, _ibid._, donne l'analyse de ce poëme, + chap. 12, p. 238. + +Les Persans et les Turcs ont un nombre infini de ces poëmes sur les +exploits et les aventures de leurs plus fameux guerriers; mais les +fables extravagantes dont ils sont remplis, les font plutôt considérer +comme des romans et des contes que comme des poëmes héroïques[376]. On +en excepte cependant les ouvrages du persan Ferdoussy, qui contiennent +l'histoire de Perse, dans une suite de très-beaux poëmes. William Jones, +sans vouloir le comparer à Homère, avec lequel nous venons de voir, +cependant, qu'il a des traits de ressemblance, trouve de commun entre +eux et le génie créateur et l'originalité. Ils puisèrent tous deux, +dit-il, leurs images dans la nature elle-même; ils ne les ont pas +saisies par imitation, par reflet; ils n'ont pas peint, comme les poëtes +modernes, la ressemblance de la ressemblance. Au reste, les fées, les +génies, les griffons-fées forment le merveilleux de ces poëmes, d'où il +est évident qu'ils ont passé dans les nôtres. + + [376] Le même, dans son Traité _de la Poésie orientale_, à la + suite de l'histoire de Nadir-Shah. + +Les Arabes ont un genre ou la teinte habituelle de leur imagination les +rend très-propres à réussir; c'est la poésie funèbre. Ils y célèbrent +par des distiques ou d'autres petits poëmes, les personnes qui leur +étaient chères, ou les personnages célèbres. D'Herbelot rapporte +celui-ci[377]: «Mes amis me disaient: Si tu allais, pour te soulager, +visiter le tombeau de ton ami. Je répondis: A-t-elle donc un autre +tombeau que mon cÅ“ur»? + + [377] Bibl. orient., citée par William Jones, _Poës. Asiat. + Comment._, ch. 13, p. 258. + +J'en ajouterai un autre d'un genre tout différent, et tout-à -fait +extraordinaire, c'est l'épitaphe du libéral et vaillant Maâni[378]. + + [378] William Jones, _ibid._, p. 261. + +«Approchez, mes amis, approchez de Maâni, et dites à son tombeau: Que +les nuages du matin t'arrosent de pluies continuelles! + +«O tombeau de Maâni! toi qui n'étais qu'une fosse creusée dans la terre, +tu es maintenant le lit de la bienfaisance. O tombeau de Maâni! comment +as-tu pu contenir la libéralité qui remplissait la terre et les mers? +Que dis-je, tu as reçu la libéralité, mais morte: si elle eût été +vivante, tu aurais été si étroit que tu te serais brisé. + +«Il existait un jeune homme, que sa générosité fait vivre encore après +sa mort, comme la prairie, quand un ruisseau l'a parcourue, reverdit +avec plus d'éclat. + +«Mais à la mort de Maâni, la libéralité est morte, et le faîte de la +noblesse d'âme est abattu». + +Je cite de pareilles singularités, non certes comme des objets +d'imitation, mais pour que nous sachions dans la suite à qui attribuer +ce faux goût, si contraire à la nature, que les anciens ne connurent +jamais, et qui a si long-temps infecté le style moderne. + +La poésie morale des Arabes est célèbre, ainsi que leur esprit +naturellement sentencieux. Ils ont un grand nombre de vers qui +renferment des pensées qu'ils aiment à citer à tout propos; et ils ne +s'y livrent pas moins que dans les autres genres aux écarts de +l'imagination et aux bizarreries du style. «Le cours de cette vie, dit +un poëte, ressemble à une mer profonde, remplie de crocodiles; qu'ils +sont tranquilles, les hommes assez sages pour demeurer sur le bord[379]! +La vie humaine, dit un autre, n'est qu'une ivresse; ce qu'elle a +d'agréable s'évapore promptement, et la crapule reste»[380]. Quelquefois +ce ne sont que des espèces de proverbes, quelquefois ils ont plus +d'étendue, et ce sont de petits poëmes remplis d'esprit, d'images, +d'oppositions inattendues. Le génie des Persans diffère encore ici de +celui des Arabes. On connaît assez les belles fables de Sadi, et son +_Gulistan_ ou Jardin des roses, où il les a en effet semées comme des +fleurs. Il est le premier des poëtes dans ce genre, mais il n'est pas le +seul, et les muses persannes ne sont pas moins fertiles en leçons de +sagesse que de plaisir. + + [379] William Jones, _ibid._, cap. 15, p. 276. + + [380] William Jones, _ibid._, cap. 15, p. 276. + +Les deux peuples excèlent également dans un autre genre, qui est le +panégyrique ou l'éloge. Leur usage est de commencer leurs grands poëmes +par louer Dieu, sa bonté, sa miséricorde, sa puissance; ensuite le +prophète et sa famille; enfin ils élèvent aux nues les vertus de leur +roi et des grands de sa cour: vertueux ou non, c'est une étiquette +poétique qu'ils ne manquent point de suivre[383]. Mais ils ont aussi des +morceaux qui ont d'autre objet que la louange, et ce sont ceux où ils +entassent avec le plus de profusion les idées gigantesques, les +exagérations, nous dirions presque, nous autres occidentaux, les folies. +Quel autre nom donner, par exemple, à ce trait d'un poëte, non pas +Arabe, ni Persan, mais Indien, soit que les Indiens aient pris ce goût +des Persans, ou que les Persans l'aient pris chez eux, et l'aient +reporté chez les Arabes, ou plutôt qu'il soit commun à tous les peuples +de l'Orient. Ce poëte, pour louer un prince distingué par son savoir +autant que par sa dignité, lui dit en vers boursoufflés: «Dès que tu +presses les flancs de ton coursier rapide, la terre s'agite et tremble; +et les huit éléphants, ces vastes soutiens du monde, se courbent sous un +si noble poids». Notre médecin voyageur Bernier, homme aussi enjoué que +savant, se trouvait à cette audience, et conservant son caractère +français, il dit à l'oreille du prince: «Gardez-vous bien, seigneur, de +monter trop souvent à cheval: vos pauvres peuples souffriraient trop de +si fréquents tremblements de terre». Le prince entendit la plaisanterie, +et y répondit comme aurait fait un Français même: C'est pour cela, +dit-il à Bernier, que je vais presque toujours en palanquin[384]. + + [383] _Ac deinceps regis atque optimatum virtutes, seu veras, + sive adulationis causâ fictas, immortalitati commendant_. Id. + ib. cap. 16, p. 306. + + [384] Bernier rapporte lui-même ce trait dans sa _Description + des états du Grand-Mogol_. + +Les Arabes et les Persans se dédommagent en quelque sorte de leurs +adulations poétiques par des satyres violentes; on pourrait plutôt les +nommer des invectives que des satyres. C'est un guerrier que le poëte +accuse d'être lâche; c'est un homme puissant à qui il reproche d'être +injuste, ou même un roi qu'il taxe de vices honteux. Dans le poëme arabe +des _Amours d'Antara et d'Abla_[385], on trouve, dès le commencement, +une satyre mordante que les orientalistes admirent[386]. Les esclaves +d'Abla l'adressent, en chantant, à Almarah, qui aime aussi leur +maîtresse, et veut supplanter Antara. «Almarah! renonce à l'amour des +jeunes vierges; cesse de te présenter aux yeux de la beauté. Tu ne sais +pas repousser l'ennemi; tu n'es pas un brave cavalier au jour du combat. +Ne désire pas de voir _Abla_: tu verras plutôt le lion de la vallée qui +répand la terreur. Ni les brillantes épées, ni les noires lances +poussées avec force ne peuvent approcher d'elle. Abla est une jeune +chevrette qui prend le lion à la chasse avec ses yeux languissants. Mais +toi, tu ne t'occupes que de ton amour pour elle, et tu remplis tous ces +lieux de tes plaintes. Cesse de la poursuivre avec importunité, ou +_Antara_ versera sur toi la coupe de la mort. Tu ne te lasses point de +la chercher: tu te présentes couvert d'armes par-dessus tes riches +habits. Les jeunes filles rient de toi, comme à l'envi; l'écho des +collines et des vallées leur répond: tu es devenu la fable de tous ceux +qui les écoutent, et leur jouet soir et matin. Tu reviens à nous avec +des habits plus magnifiques; elles redoublent leurs ris et leurs +plaisanteries. Si tu t'approches encore, il viendra le lion que +craignent les lions de la vallée: il ne te laissera pour ton partage que +la haine, et tu retourneras couvert de mépris, etc.». + + [385] Antara était guerrier et poëte; c'est de lui qu'était + la cinquième des sept idylles affichées au temple de la + Mecque. Abla était la fille d'un roi, la plus belle qu'on eût + jamais vue, qu'il aimait éperdument. + + [386] William Jones, ch. 17, p. 325 et 326. + +Le même Ferdoussy, célèbre par son grand poëme historique, s'est aussi +distingué parmi les satyriques persans. C'est par ordre de son roi +Mahmoud, qu'il avait composé ce poëme; il y employa trente années, et il +en attendait de grandes récompenses. Mais ce Mahmoud, surnommé le +Gaznevide, grand roi, grand homme de guerre, le premier pour qui fut +inventé le titre de sultan, était un homme sans goût et excessivement +avare. Fils d'un esclave, il conservait des inclinations moins conformes +à son rang qu'à sa naissance; il écouta des ennemis du poëte. Bref, il +ne lui donna rien, ou si peu de chose, que c'était plutôt une marque de +mépris que de munificence. Le poëte irrité ne put contenir sa colère; +elle lui dicta, contre le sultan, une virulente satyre qu'il lui fit +remettre cachetée, mais après avoir pris la précaution de se sauver à +Bagdad. «La chose la plus vile, dit-il, est meilleure qu'un pareil roi +qui n'a ni piété, ni religion, ni mÅ“urs. Mahmoud n'a point +d'intelligence, puisque son âme est ennemie de la libéralité. Le fils +d'un esclave a beau être père de plusieurs princes, il ne peut agir +comme un homme libre. Vouloir agrandir, par des éloges, la tête étroite +des méchants, c'est jeter de la poudre dans ses yeux, ou réchauffer dans +son sein un serpent. «Ici il entasse les figures pour dire qu'un arbre, +dont les fruits sont d'une espèce amère, quand même il serait +transplanté dans le jardin du Paradis pour y recevoir une culture +miraculeuse et toute céleste, ne donnerait pourtant à la fin que des +fruits amers; qu'un Å“uf de corneille, quand il serait placé sous le paon +du jardin des cieux, ne produirait jamais qu'une corneille; que la +vipère qu'on a trouvée dans un chemin, on a beau la nourrir de fleurs et +lui donner tout ce qu'il lui plaît, elle n'en vaudra pas mieux, et n'en +finira pas moins par piquer et empoisonner son bienfaiteur; que si un +jardinier prend le petit d'un hibou, et le couche pendant la nuit sur un +lit de roses et d'hyacinthes, l'oiseau, dès le point du jour, ne +s'enfuira pas moins dans un trou»[387]. Il faut convenir que ce n'est +pas là tout-à -fait la satyre d'Horace ni celle de Boileau. + + [387] William Jones, _ibid._, p. 332. + +Je pourrais ainsi parcourir tous les différents genres que ces peuples +ont traités, et montrer, par des citations choisies, quel caractère le +génie oriental leur a donné; mais ce serait me jeter dans trop de +longueurs, et trop m'écarter du but que je me suis proposé. Cette +littérature est un champ immense que je n'ai pas eu la présomption de +parcourir. J'ai voulu seulement donner un léger aperçu de son histoire, +des richesses qu'elle renferme, du goût particulier qui y règne, et de +l'influence qu'elle a exercée sur la littérature moderne, à laquelle il +est temps de revenir. + + + + +CHAPITRE V.[388] + +_Des Troubadours provençaux, et de leur influence sur la renaissance des +lettres en Italie_. + + [388] Ce chapitre a été considérablement augmenté; il est ici double + de ce qu'il était quand je le lus à l'Athénée de Paris, et j'ai dû + le partager en deux sections. L'obligation où j'ai été, pour un + autre travail, de recourir aux sources et aux manuscrits provençaux, + m'a engagé à lui donner cette étendue, et m'en a fourni les moyens. + + + +SECTION Ire. + +_Historiens des Troubadours; origine et révolutions de leur poésie; +naissance de la rime; Troubadours de tous les rangs; leurs aventures; +leur célébrité; décadence et courte durée de la poésie des Troubadours_. + + +La plus ancienne histoire des Troubadours qui ait été écrite en +français, est celle de Jean de Notre-Dame, ou Nostradamus, procureur au +parlement de Provence, frère du célèbre médecin et astrologue Michel +Nostradamus, et oncle de César Nostradamus, auteur d'une histoire de +Provence, où il a fondu tout ce que cet oncle avait inséré dans ses +Vies des Poëtes provençaux[389]. Jean Nostradamus les publia la seconde +année du règne de Henri III[390]; c'est plutôt un roman qu'une histoire. +L'auteur y a rassemblé sans discernement, et sans le plus léger esprit +de critique, les récits les plus fabuleux et souvent les plus +contradictoires, sans égard pour la chronologie, et sans respect pour la +vraisemblance. Il invoque cependant un garant de ce qu'il raconte: c'est +l'ouvrage d'un bon religieux connu dans la littérature provençale, sous +le nom de Monge, ou moine des Isles-d'Or. Ce moine, qui florissait vers +la fin du quatorzième siècle, était de l'ancienne et noble famille +génoise des Cibo. L'amour de l'étude l'engagea, dès sa jeunesse, à +entrer dans le monastère de Saint-Honorat, sur les côtes de Provence, +dans l'une des deux îles de Lerins[391]. Son savoir et ses talents le +firent mettre à la tête de la bibliothèque du couvent, autrefois remplie +des livres les plus précieux et les plus rares, mais qui avait été +bouleversée et dilapidée pendant les guerres de Provence. Il parvint en +peu de temps à y remettre l'ordre, et même à y rétablir les manuscrits +qui en avaient été distraits. + + [389] Cette Histoire fut imprimée en 1614, en un gros vol. + in-fol. + + [390] Lyon, 1575, petit in-8°. + + [391] L'autre est l'île de Sainte-Marguerite. + +L'un des plus curieux qu'il y trouva était un recueil qu'Alphonse II, +roi d'Aragon et comte de Provence[392], avait autrefois fait rédiger par +un autre moine de ce couvent nommé Hermentère. L'orgueil avait présidé à +la première partie de ce recueil: elle contenait les titres, les +alliances et les armoiries de toutes les nobles et illustres familles de +Provence, d'Aragon, d'Italie et de France; les goûts poétiques de ce roi +troubadour avaient fait réunir dans la seconde les Å“uvres des meilleurs +poëtes provençaux, avec un abrégé de leurs vies. Le moine des Isles-d'Or +possédait entre autres talents celui d'écrire, dessiner, et enluminer +avec une grande perfection. Son ordre avait, aux îles d'Hières, un +hermitage et une petite église qu'on lui donna à desservir. Il s'y +retirait pendant quelques jours, au printemps et à l'automne, avec un +autre religieux qui avait les mêmes goûts que lui, «pour ouïr, dit +l'auteur de sa vie, le doux et plaisant murmure des petits ruisseaux et +fontaines, le chant des oiseaux; contemplant la diversité de leurs +plumages, et les petits animaux tous différents de ceux de la mer, les +contrefaisant au naturel». + + [392] Mort en 1196. + +Il peignit ainsi un recueil considérable d'oiseaux, d'animaux, de +paysages, et de vues des côtes délicieuses de ces îles, que l'on trouva +parmi ses livres après sa mort[393]; mais il prit un soin particulier +de copier et d'embellir, de tous les ornements de son art, les poésies +et les vies des poëtes provençaux qu'il avait trouvées dans le recueil +d'Hermentère. Il en épura le texte qui était fort corrompu. Les vies +étaient écrites en rouge, et les poésies en noir, sur parchemin, le tout +orné de figures enluminées en or, rouge et azur, selon le luxe de ce +temps-là . Il envoya une de ces copies à Louis II, père du fameux René, +roi de Naples, de Sicile, et comte de Provence. La cour provençale fut +enchantée de cet ouvrage, et plusieurs gentilshommes, qui conservaient +du goût pour leur ancienne poésie, obtinrent la permission de le faire +copier dans la même forme et avec les mêmes ornements. + + [393] Il mourut en 1408. + +Il est vraisemblable que ce sont ces élégantes copies, faites d'après +celle du moine des Isles-d'Or, qui se répandirent ensuite à Naples et en +Sicile, et dans le reste de l'Italie. Crescimbeni croit[394] que c'est +l'original même, écrit de la main du moine des Isles-d'Or, qui se +trouvait dans la bibliothèque Vaticane sous le N°. 3204. Mais ce +manuscrit avait appartenu à Pétrarque, ensuite au cardinal Bembo, et est +enrichi de quelques notes de ces deux hommes célèbres. Or, on sait que +Pétrarque mourut en 1374, et le moine des Isles-d'Or ne fleurit, selon +Crescimbeni lui-même[395], que plusieurs années après. Quoi qu'il en +soit, ce manuscrit était, dans la bibliothèque du Vatican, le monument +le plus curieux de l'ancienne poésie provençale[396]. On en était si +jaloux à Rome, que les pères Mabillon et Montfaucon n'avaient pu en +obtenir la communication, et qu'il fallut un bref spécial du pape pour +l'accorder à M. de Sainte-Palaye. Il est maintenant déposé à notre +Bibliothèque impériale[397], et ce n'est pas un des fruits les moins +précieux que nous ait procurés la victoire. + + [394] T. II, p. 162, note 2. + + [395] _Ibid._, note 1. + + [396] Les Vies des Troubadours et les titres y sont de même + écrits en rouge, les poésies en noir; les lettres initiales + des pièces et de chaque couplet historiées et enluminées, et + le portrait en pied de chaque Troubadour peint sur un fond + d'or en couleurs vives et bien conservées. + + [397] Sous le même numéro que dans la Vaticane. + +Depuis le seizième siècle, on avait cessé en France de s'occuper des +Troubadours. Un savant qu'on pourrait dire tout Français, ce même +Sainte-Palaye que je viens de nommer, en fit dans le dernier siècle +l'objet constant de ses recherches, de ses voyages, de ses travaux. Tout +ce qui restait d'eux, disséminé dans les bibliothèques de France et +d'Italie, fut rassemblé dans ses immenses recueils, expliqué par des +notes, par des dissertations sur leur langage, par des glossaires, des +tables raisonnées, et des vies de tous les poëtes provençaux. Mais tout +restait enseveli dans vingt-cinq volumes in-folio de manuscrits[398] qui +n'avaient pu voir le jour. L'abbé Millot rendit aux lettres le service +d'en publier un extrait. Son Histoire littéraire des Troubadours[399], +quoique très-imparfaite, peut donner cependant une idée générale de +cette littérature singulière. + + [398] Les pièces provençales seules, avec leurs variantes, + remplissent quinze volumes; huit autres sont remplis + d'extraits, de traductions, etc. + + [399] Trois vol. in-12, Paris, 1774. + +Avant eux, et presque au commencement du dix-huitième siècle, +Crescimbeni avait donné en italien, dans le second volume de son +Histoire de la Poésie vulgaire, une traduction de l'ouvrage de +Nostradamus, avec des notes et des additions considérables tirées de +divers manuscrits[400]. Ces secours seraient insuffisants pour qui +voudrait donner une histoire complète des Troubadours: il lui faudrait +s'enfoncer de nouveau dans les manuscrits originaux et dans la +volumineuse collection de Sainte-Palaye. Mais pour le but que je me +propose, c'est-à -dire, pour faire connaître le génie de la poésie +provençale, ses différentes formes, et surtout son influence sur les +premiers essais de la poésie italienne, c'est assez d'avoir sous les +yeux les Vies de Nostradamus; quoiqu'il faille y avoir peu de foi, la +traduction, ou plutôt les notes et les additions de Crescimbeni, +l'Histoire de l'abbé Millot, et seulement quelques uns des meilleurs +manuscrits. + + [400] Ce second volume de l'_Istoria della volgar poesia_ de + _Giovan Mario Crescimbeni_, parut en 1710; le premier avait + paru dès 1698. On avait déjà une traduction italienne des + _Vies de Nostradamus_, par Giovan. Giudice, imprimée à Lyon + la même année que l'ouvrage original, 1575, mais si mal + écrite et si remplie de fautes, ajoutées à celles de l'auteur + français, qu'elle ne pouvait être d'aucun usage. _Voyez_ la + préface de Crescimbeni. + +Il est inutile de répéter tout ce qu'ont écrit nos antiquaires sur +l'origine de la langue romance ou romane[401]. Formée des combinaisons +de la langue latique avec divers dialectes du celtique, elle était +devenue celle de toute la Gaule. On fait remonter jusqu'à Hugues Capet +sa séparation en plusieurs espèces de langage _roman_. Les seigneurs, +les hauts barons qui l'avaient aidé à monter sur le trône, étaient +presque aussi puissants que lui. Chacun d'eux resta dans sa seigneurie, +ou si l'on veut dans ses états, les uns au nord de la France, où se +forma le _roman_ wallon; les autres au midi, où naquit le _roman_ +provençal; tandis qu'au centre, où Hugues Capet avait un petit royaume, +que sa politique et celle de ses descendants trouvèrent bientôt le moyen +d'agrandir, le _roman_, proprement dit, par des combinaisons nouvelles, +devenait peu à peu le français[402]. Le roman provençal, qui se parlait +dans tout le midi de la France, déjà enrichi d'un grand nombre de mots +grecs, anciennement apportés par les Phocéens, ne tarda pas à s'enrichir +encore par le commerce de ces provinces avec l'Orient, avec l'Italie, +surtout avec l'Espagne, où l'on commençait aussi à cultiver une langue +nationale, et avec les Arabes ou Sarrazins qui y faisaient fleurir les +arts du luxe, les sciences et les lettres. + + [401] Nous devons à M. Roquefort, jeune homme très-instruit + dans nos antiquités littéraires, un bon Glossaire de la + Langue romane (Paris, 1808, deux forts volumes in-8°.) + ouvrage qu'il se propose encore d'améliorer. + + [402] Fauchet, _de l'Origine de la Langue et Poésie + françaises_, liv. I, ch. 4. + +Lorsqu'au onzième siècle[403], plusieurs seigneurs français, appelés par +le roi de Castille, Alphonse VI, qui avait épousé une Française[404], +l'eurent aidé à faire la guerre aux Maures et à leur reprendre +Tolède[405], un grand nombre de Français, Gascons, Languedociens, +Provençaux, s'établirent en Espagne. Alphonse y appela des moines +français, qui fondèrent un monastère auprès de Tolède. Bernard, +archevêque de cette métropole, fut nommé primat d'Espagne et de cette +partie des Gaules. Il tint en cette qualité à Toulouse un concile +d'évêques français; enfin il s'établit entre l'Espagne et la France +méridionale des communications de toute espèce. Or, les Arabes vaincus +dans Tolède n'en étaient point sortis; ils y étaient restés soumis à la +domination espagnole. Les écoles célèbres qu'ils y avaient fondées +continuaient de fleurir; leurs coutumes, leurs mÅ“urs nationales s'y +conservaient; la poésie, le chant, était de l'essence de ces mÅ“urs; et +les Espagnols et les Français provençaux qui s'y établirent, purent +également profiter, sous ce rapport, de leur commerce avec eux. En +effet, c'est à cette époque que remontent peut-être les premiers essais +poétiques de l'Espagne, et que remontent sûrement les premiers chants de +nos Troubadours. Mais la destinée de ces deux poésies nées de la même +source, fut très-différente. Ces antiques productions des muses +castillanes, si elles furent différentes de celles mêmes des +Troubadours[406], restèrent tout-à -fait inconnues; tandis que la poésie +provençale remplissait de ses productions ou de sa renommée toute +l'Europe, et prenait chez les autres nations un tel empire, qu'un savant +espagnol n'hésite pas à la regarder comme la mère de la poésie, et même +de toute la littérature moderne[407]. Il est vrai qu'il ajoute que cette +langue et cette poésie provençales, mères et maîtresses des langues et +de la poésie modernes, sont originairement espagnoles; et il serait +aussi injuste de lui faire un crime de ce mouvement d'orgueil national, +que difficile de lui contester les faits dont il s'appuie. Mais pour +être tout-à -fait juste, il faut remonter un degré plus haut, et +reconnaître dans la poésie arabe la mère et la maîtresse commune de +l'espagnole et de la provençale. + + [403] Andrès, _Orig. Progr. e St. at. d'ogni Lett._, t. I, c. + II. + + [404] Constance, fille de Robert Ier, duc de Bourgogne. + + [405] Le 25 mai 1085. Ce n'est donc pas au milieu du onzième + siècle, comme le dit Andrès, mais vers la fin. + + [406] «Les Espagnols, dit l'estimable auteur de l'_Essai sur + la Littérature Espagnole_ (Paris, 1810, in-8°.), se + glorifient d'avoir eu parmi eux des Troubadours, dès les + douzième et treizième siècles. Raymon Vidal et Guillaume de + Berguedan, tous les deux Catalans, étaient des Troubadours, + ainsi que Nun (c'est-à -dire Hugues) de Mataplana». Mais ces + trois poëtes, dont nous avons les chansons, écrivirent en + langue provençale; et il paraît prouvé par le recueil même + intitulé _Poësias antiguas_, imprimé à Madrid, 4 vol. in-8°., + que les poésies espagnoles les plus anciennes sont du + quatorzième siècle. + + [407] Andrès, _ub. supr._ + +On aperçoit dans la poésie des Troubadours les traces de cette +filiation, et l'on n'y voit aucuns vestiges de la poésie grecque ou +latine. La rime, l'un des caractères qui distinguent le plus la poésie +moderne de l'ancienne, paraît nous être venue des Arabes par les +Provençaux. Deux savants Français, Huet et Massieu[408], le Quadrio +chez les Italiens[409], et une foule d'autres auteurs l'ont reconnu. Ce +n'est pas que cette opinion n'ait eu des contradicteurs, parmi lesquels +Lévêque de la Ravaillière, la Borde, et l'abbé le BÅ“uf, peuvent faire +autorité. Les uns attribuent l'invention de la rime aux Goths; d'autres +aux Scandinaves; quelques uns veulent qu'elle soit venue des vers latins +rimés, et de ceux qu'on appelle léonins. Il sera toujours difficile de +juger définitivement la question. Voici, en attendant, à ce qu'il me +semble, les faits essentiels qui peuvent l'éclairer. + + [408] L'un dans sa lettre à Segrais, _sur l'origine des + Romans_; l'autre dans son _Histoire de la Poésie française_, + ouvrage agréable, mais de peu de fonds, et dont j'avoue qu'on + ne peut s'appuyer que faiblement. + + [409] _Stor. e rag. d'ogni Poes._, t. VI, lib. II, p. 299. + +L'on ne remarque rien dans l'ancienne poésie des Grecs, qui indique en +eux du goût pour la consonnance de plusieurs mots dans le même vers, ou +de plusieurs vers entre eux; si ce n'est peut-être dans quelques pièces +de l'anthologie où cela peut avoir été un pur effet du hasard. Il n'en +est pas ainsi des Latins. Les fragments de leurs plus anciens poëtes ont +de ces consonnances si marquées, qu'elles auraient été des défauts +insupportables si elles n'eussent pas été regardées comme des beautés. +Cicéron, dans sa première Tusculane, cite deux passages du vieil Ennius, +chacun de trois vers: les vers du premier finissent par trois verbes +terminés en _escere_[410]; ceux du second, par trois verbes terminés en +_ari_[411]. Ce ne peut avoir été une distraction du poëte; et s'il y mit +de l'intention, il regardait donc cette consonnance comme un moyen de +plaire ou de produire un effet quelconque. Dans les poëtes du meilleur +temps, on trouve des vers dont le milieu forme consonnance avec la fin, +ou deux vers de suite dont les derniers mots ont le même son. La +consonnance entre le milieu et la fin est surtout très-fréquente dans le +petit vers élégiaque. Il suffit, pour en trouver, d'ouvrir presque au +hasard Tibulle, Properce ou Ovide. Il est impossible que des poëtes si +soignés aient eu cette négligence ou cette affectation, si ce n'était +pas une beauté. + +À mesure qu'on s'éloigna des bons siècles, la cadence des vers latins +devint moins régulière, les règles de la quantité furent moins +observées, et dans le moyen âge les vers rhythmiques, où l'on n'avait +égard qu'au nombre des syllabes et non point à leur durée, prirent +presque entièrement la place des vers métriques. Les consonnances y +devinrent alors plus fréquentes, comme si leur effet, facile à saisir, +eût tenu lieu, pour des oreilles moins délicates, des combinaisons +harmonieuses et souvent imitatives du mètre. On écrivit des poëmes +entiers en vers qu'on appelle _léonins_, dont le milieu était toujours +en consonnance avec la fin. On a prétendu que ce nom de léonins leur +vint d'un certain Léon, Parisien, moine de St.-Victor, qui les inventa +et en fit un grand usage au douzième siècle; mais les exemples de ces +sortes de compositions rimées datent de beaucoup plus haut, et Léon ne +peut avoir eu tout au plus que la gloire de perfectionner cette +invention. + + [410] + + _CÅ“lum nitescere, arbores frondescere, + Vites lÅ“tificÅ“ pampinis pubescere, + Rami baccarum ubertate incurvescere_, etc. + + [411] + + _HÅ“c omnia vidi inflammari, + Priamo vi vitam evitari, + Jovis aram sanguine turpari_. + +Fauchet fait remonter l'usage de la rime jusqu'à la langue thioise ou +théotisque, qui est la source de la nôtre. Il rapporte[412] un long +passage d'Ottfrid, moine de Wissembourg, écrivain du neuvième siècle, +qui avait traduit en vers thiois les évangiles. Cet Ottfrid dit, dans le +prologue latin de sa traduction, que la langue thioise affecte +continuellement la figure _omoioteleuton_, c'est-à -dire, finissant de +même; et que dans ces sortes de compositions les mots cherchent toujours +une consonnance agréable. Plus loin, le même Fauchet dit[413] que la +rime est peut-être une invention des peuples septentrionaux; que c'est +depuis leur descente en Italie, pour détruire l'empire romain, que la +rime a eu cours et a été reçue tant dans les hymnes de l'église, que +dans les chansons et autres compositions amoureuses; et il attribue +cette invention à ce que la quantité des syllabes étant alors ignorée, +et la langue corrompue par la mauvaise prononciation de tant de +barbares, _la consonnance leur toucha plus les oreilles_. Les Germains +et les Francs écrivaient leurs guerres et leurs victoires en rhytmes ou +rimes: Charlemagne ordonna d'en faire un recueil: Eginhart nous apprend +qu'il se plaisait singulièrement à les entendre, et ce n'étaient pour la +plupart que des vers thiois ou théotisques rimés. Enfin, quatre vers que +Fauchet cite de la préface de cette traduction d'Ottfrid dont il a +parlé, sont en langue thioise et rimés deux à deux[414]. + + [412] _De la Langue et Poésie françaises_, liv. I, c. 3. + + [413] _Ibid._, c. 7. + + [414] _De la Langue et Poésie françaises_. Cette traduction + se trouve dans _Thesaurus antiquitatum Teutonicarum_, avec + beaucoup d'autres poésies latines du neuvième siècle, toutes + rimées. Voici les quatre vers cités par Fauchet: + + Nu vuill ih scriban unser heil + Evangeliono deil, + So vuir nu hiar Bigunnun + In frankisga zungun; + + c'est-à -dire, selon Fauchet: + + Je veux maintenant écrire notre salut, + Qui consiste dans l'évangile; + Ce que nous avons commencé + En langage français. + +Pasquier[415] cite cette même préface de la traduction thioise des +évangiles, dans un passage de _Beatus Rhenanus_, savant du seizième +siècle[416]. Ce passage en contient même un plus grand nombre de vers, +tous rimés de deux en deux[417]. Pasquier en conclut aussi que la rime +était dès lors connue en Germanie, d'où elle passa en France. + + [415] _Recherches de la France_, liv. VII, c. 3. + + [416] C'est un passage de son histoire de Germanie, _Res. + GermanicÅ“_, imprimée en 1693. + + [417] Pasquier les traduit tous mot à mot; selon lui, les + quatre premiers sont littéralement ainsi: + + Ores veux-je écrire notre salut. + De l'évangile partie, + Que nous ici commençons + En françoise langue. + +Muratori[418] cite un rhythme de S. Colomban, qui date du sixième +siècle, et qui procède par distiques rimés; un autre de S. Boniface, en +petits vers, aussi rimés de deux en deux; plusieurs autres, tirés d'un +vieil antiphonaire du septième ou huitième siècle; et enfin un grand +nombre d'exemples tirés d'anciennes inscriptions, épitaphes et autres +monuments du moyen âge, tous antérieurs de plusieurs siècles à celui de +Léon. Ces exemples deviennent plus fréquents à mesure qu'on approche du +douzième siècle. C'est alors que l'usage de ces rimes, tant du milieu du +vers avec la fin que des deux vers entre eux, devient presque général. +On ne voit presque plus d'épitaphes, d'inscriptions, d'hymnes, ni de +poëmes dont la rime ne fasse le principal ornement. C'est dans ce +temps-là même que naquit la poésie provençale et, peu après, la poésie +italienne. Il serait possible que ces vers latins rimés, qu'on entendait +dans les hymnes de l'église, eussent donné l'idée de rimer aussi les +vers provençaux et les vers italiens. Mais la communication entre les +Arabes et les Provençaux est évidente et immédiate: les premiers +offraient aux seconds des objets d'imitation plus attrayants: ce fut +certainement des Arabes que les Provençaux prirent leur goût pour la +poésie, accompagnée de chant et d'instruments; et il est probable que, +frappés surtout de la rime, dont ils n'avaient jusque-là connu l'emploi +que dans les chants sévères de l'église, ils l'admirent aussi dans leurs +vers. + + [418] _Antich. ital. Dissertaz._ 40, t. II, p. 437. + +Ce n'est pas là , d'ailleurs, à beaucoup près, le seul rapport qu'on +trouve entre les deux poésies. + +Le goût des récits fabuleux d'aventures chevaleresques ou galantes, et +celui des narrations d'où l'on fait ressortir quelque vérité morale, +dominaient de tous temps dans la littérature arabe; et ce qui nous reste +de poésies provençales offre beaucoup de ces récits romanesques et de +ces moralités. C'était un usage presque général chez les poëtes arabes +de finir leurs pièces galantes par une apostrophe, qu'ils s'adressaient +le plus souvent à eux-mêmes; la plupart des chansons provençales +finissent par un envoi: le Troubadour y adresse aussi la parole, ou à sa +chanson elle-même, ou au jongleur qui doit la chanter, ou à la dame pour +qui il l'a faite, ou au messager qui la lui porte. Rien ne devait être +plus piquant dans la poésie provençale, que ces espèces de luttes entre +deux Troubadours qui s'attaquaient et se répondaient, l'un soutenant une +opinion, l'autre l'opinion contraire: ces combats poétiques étaient +tellement en vogue chez les Arabes, qu'il n'y a presque aucun de leurs +poëtes dont on ne raconte quelque particularité remarquable, et quelque +trait piquant dans des circonstances de cette espèce[419]. + + [419] Voyez Andres, _ub. supr._ t. I, c. II. + +On peut ajouter aux ressemblances entre les formes poétiques, celles qui +existaient entre les mÅ“urs et la vie des poëtes. Chez les Arabes, +plusieurs princes cultivèrent la poésie; il en fut de même chez les +Provençaux, surtout parmi ceux qui firent la guerre en Espagne, et qui +avaient eu des objets vivants d'émulation sous les yeux. Chez les +Provençaux comme chez les Arabes, le talent de la poésie était pour les +personnes pauvres et de basse condition un moyen sûr d'avoir accès +auprès des grands, et d'en obtenir des honneurs et des récompenses. +Quelques princes arabes avaient pour usage de donner aux poëtes qui +leur récitaient des vers, leurs propres habits pour récompense; les +troubadours en recevaient souvent de pareilles des seigneurs dont ils +visitaient les cours, et dont ils savaient flatter l'amour propre et +amuser les loisirs[420]. Enfin chez les deux nations, ainsi que chez les +Espagnols, il n'y eut pas seulement des Troubadours, trouvères ou +poëtes, mais des jongleurs, jugleors ou chanteurs, qui exécutaient les +chants des poëtes, en s'accompagnant de la viole ou de quelques autres +instruments. + + [420] «Nos Trouvères, dit le président Fauchet, allaient par + les cours resjouir les princes; meslans quelquefois des + fabliaux qui étoient contes faits à plaisir, ainsi que des + nouvelles, des servantois aussi, esquels ils reprenaient les + vices, ainsi qu'en des satyres, des chansons, lais, virelais, + sonnets, ballades, traitans volontiers d'amours, et par fois + à l'honneur de Dieu; remportant de grandes récompenses des + seigneurs, qui bien souvent leur donnaient jusques aux robes + qu'ils avaient vestues; lesquelles ces jugliors ne failloient + de porter aux autres cours, afin d'inviter les seigneurs à + pareille libéralité». _De la Langue et Poésie françaises_, l. + I, c. 8. + +Des traits si multipliés de ressemblance peuvent-ils laisser le moindre +doute, et ne reste-t-il pas prouvé que la poésie des Troubadours +provençaux dut sa naissance et quelques uns de ses caractères au +voisinage de l'Espagne et à l'exemple des Arabes; que leur langue se +sentit aussi de ce commerce; qu'elle n'en profita peut-être guère moins +que de ses anciens rapports avec le grec de Marseille, et que ces causes +réunies lui donnèrent cette supériorité qu'aucune langue moderne ne +pouvait lui disputer alors, mais qu'elle ne devait pas garder +long-temps. + +Si l'on veut avoir une idée juste de cette poésie, dont la destinée fut +si brillante et si fugitive, il ne faut pas se figurer les Troubadours +comme ayant toujours eu pendant ce peu de durée le même genre de talent, +la même existence dans le monde et le même succès. L'art de faire des +vers et celui de les chanter n'étaient point d'abord séparés. Les poëtes +étaient Troubadours et jongleurs à -la-fois. Ce dernier titre fut même le +seul qu'ils portèrent dans les premiers temps; et le mot _jonglerie_, +qui fut pris ensuite dans un sens si défavorable, désignait alors le +plus noble des talents et le premier des arts. C'est ce que nous voyons +très-positivement dans un morceau précieux d'un Troubadour du treizième +siècle[421], qui déplore la dépravation et l'avilissement de la +jonglerie. Il demande s'il convient de nommer jongleurs des gens dont +l'unique métier est de faire des tours, de faire jouer des singes et +autres bêtes. «La jonglerie, dit-il, a été instituée par des hommes +d'esprit et de savoir, pour mettre les bons dans le chemin de la joie et +de l'honneur, moyennant le plaisir que fait un instrument touché par des +mains habiles. Ensuite vinrent les Troubadours pour chanter les +histoires des temps passés, et pour exciter le courage des braves en +célébrant la bravoure des anciens. Mais depuis long-temps tout est +changé. Il s'est élevé une race de gens qui, sans talents et sans +esprit, prennent l'état de chanteur, de joueur d'instruments et de +Troubadour, afin de dérober le salaire aux gens de mérite qu'ils +s'efforcent de décrier. C'est une infamie que de pareilles espèces +l'emportent sur les bons jongleurs; et la jonglerie tombe ainsi dans +l'avilissement». + +[421] Giraut Riquier. Il était de Narbonne, et fut très-favorisé du roi +de Castille Alphonse X; c'est à peu près tout ce qu'on sait de lui. Le +passage cité est tiré d'une pièce très-curieuse adressée à ce roi, sous +le titre de _Supplication au roi de Castille, au nom des jongleurs_. +Voyez Millot, t. III, P. 356. + +On s'était si fort habitué à voir les jongleurs faire des tours +d'adresse ou de passe-passe, qu'un autre Troubadour du même siècle[422] +donnant dans une de ses pièces des conseils à un jongleur, lui +recommande de joindre ce talent à tous les autres. «Sache, lui dit-il, +bien trouver, bien rimer, bien proposer un jeu parti. Sache jouer du +tambour et des cimbales, et faire retentir la symphonie. Sache jeter et +retenir de petites pommes avec des couteaux; imiter le chant des +oiseaux; faire des tours avec des corbeilles; faire attaquer des +châteaux, faire sauter[423] au travers de quatre cerceaux, jouer de la +citole[424] et de la mandore, manier la manicarde[425] et la guitare, +garnir la roue avec dix-sept cordes[426], jouer de la harpe, et bien +accorder la gigue[427] pour égayer l'air du psaltérion. Jongleur, tu +feras préparer neuf instruments de dix cordes. Si tu apprends à en bien +jouer, ils fourniront à tous tes besoins. Fais aussi retentir les lyres +et résonner les grelots[428]». + + [422] Girant de Calanson; il était de Gascogne, et n'est + connu lui-même que sous le titre de jongleur. Voy. Millot, t. + II, p. 28. + + [423] Sans doute des singes. + + [424] Et non pas _citales_, comme on le lit dans Millot + (_Voyez_ le _Glossaire de la Langue Romane_, de M. Roquefort, + au mot _citole_.) + + [425] Lisez le _manicorde_ ou _manichordion_: c'était une + sorte d'épinette. (Voyez La Borde, _Essai sur la Musique_, t. + I, p. 301.) + + [426] Millot pense que c'était une espèce de vielle. Ce + serait une horrible cacophonie, que dix-sept cordes de tons + différents, touchées à la fois par des roues de vielles. L'un + des dessins de la _Danse aux aveugles_, manuscrit du + quinzième siècle, qui est à la bibliothèque impériale, + représente une femme tournant de la main gauche une roue + attachée par son centre à une colonne, et dont deux jantes + paraissent porter des cordes tendues dans leur longueur; elle + tient de la main droite une longue baguette appuyée sur son + épaule, mais dont on peut croire qu'elle frappe de temps en + temps les cordes tendues sur les deux jantes de la roue. La + Borde, qui a fait graver très-imparfaitement ce dessin dans + son _Essai sur la Musique_, t. I., p. 275, ne dit rien de + cette roue, sinon que c'est un _instrument circulaire qui lui + est inconnu_. Ce serait peut-être la roue à dix-sept cordes + dont il est ici question. Si, ce qui est plus vraisemblable, + la Roue, ou Rote, était en effet une vielle, il y a ici + erreur de nombre. Le texte copié par Millot portait peut-être + _avec ses sept cordes_, au lieu de _avec dix-sept cordes_; et + l'on conviendra que ce serait encore beaucoup. + + [427] Espèce de musette, selon quelques-uns, ou plutôt + instrument à cordes qui s'accordait fort bien avec la harpe, + comme on le voit par ces vers du Dante, cités par La Crusca, + dans son Vocabulaire, au mot _Giga_: + + _E come giga ed arpa, in tempra tesa + Di molte corde, fan dolce tintinno + A tal da cui la nota non è intesa_. + PARAD., c. 14. + + [428] Millot, loc. cit. + +Pierre Vidal, au contraire[429], dans la plus longue et la meilleure +pièce qui nous reste de lui, donnant aussi des conseils à un jongleur, +voudrait ramener l'art à sa dignité, et ne voit que la jonglerie qui +puisse corriger les vices et la corruption du siècle. Il le dit +très-positivement. Ces vices ont passé des rois et des comtes à leurs +vassaux. «Le sens et le savoir ont disparu chez les uns comme chez les +autres; et les chevaliers, autrefois loyaux et vaillants, sont devenus +perfides et trompeurs. Je ne vois qu'un remède au désordre: _c'est la +jonglerie_; cet état demande de la gaîté, de la franchise, de la douceur +et la de prudence..... N'imitez point ces insipides jongleurs qui +affadissent tout le monde par leurs chants amoureux et plaintifs. + + [429] Voyez sa Vie dans Nostradamus et dans Crescimbeni, Vie + 26; Millot, t. II, p. 266. + +Il faut varier ses chansons..., se proportionner à la tristesse et à la +gaîté des auditeurs éviter seulement de se rendre méprisable par des +récits bas et ignobles[430]». + + [430] Millot, _ub. supr._, p. 290. + +Mais il ne reste point de monuments de ces temps primitifs de la poésie +provençale, où le titre de jongleur annonçait ce qu'on entendit ensuite +par celui de Troubadour. Ce n'est qu'à cette seconde époque de l'art que +l'on en peut commencer l'histoire; et ce sont des têtes couronnées que +l'on trouve, pour ainsi dire, à l'ouverture de cette ère poétique. + +On met peut-être un peu gratuitement au nombre des Troubadours cet +empereur Frédéric Barberousse qui, après avoir si mal employé pendant un +long règne ses grands talents militaires et son courage, se croisa dans +sa vieillesse, passa en Asie, à la tête de quatre-vingt-dix mille +hommes, et mourut de saisissement pour s'être baigné dans un petit +fleuve de Silicie, dont les eaux étaient trop froides, comme autrefois +Alexandre dans le Cydnus[431]. Frédéric passait pour aimer la poésie et +les poëtes. Lorsqu'après avoir ravagé la Lombardie, et rasé pour la +seconde fois Milan, il fut reçu à Turin par Raymond Bérenger le jeune, +comte de Provence, Raymond l'alla visiter, suivi d'une troupe nombreuse +de gentilshommes, d'orateurs et de poëtes provençaux, et fit chanter +devant lui par ses poëtes plusieurs chansons provençales. «L'empereur, +dit dans son vieux langage l'historien des Troubadours, estant esbay de +leurs belles et plaisantes inventions et façon de rhythmer, leur feist +des beaux présens, et feist un épigramme en langue provensale à la +louange de toutes les nations qu'il avait suivies en ses victoires». + + [431] Le désir de comparer deux grands hommes a fait, dit + Gibbon, que plusieurs historiens ont noyé Frédéric dans le + Cydnus, où Alexandre s'était imprudemment baigné. Mais la + marche de cet empereur fait plutôt juger que le Saleph, dans + lequel il se jeta, est le Calycadnus, ruisseau dont la + renommée est moins grande, mais le cours plus long. _Decline + and fall_, etc., chap. 59, note 26. Ferrari, dans son + Dictionnaire géographique, au mot _Calycadnus_, n'appelle + point ce fleuve Saleph, mais Saleseus ou Salès, fleuve de + Cilicie, qui traversait la ville de Séleucie, et se jetait + dans la mer entre les promontoires Sarpédon et Zéphyrium. + +Cette épigramme, ou plutôt ce couplet, est de dix vers sur deux seules +rimes. Le galant empereur ne fait qu'exprimer dans chaque vers ce qui +lui plaît le plus dans chaque nation. + + Plas my cavalier françès + E la donna Catalana, + E l'onrar[432] del Ginoès, + E la court de Castellana. + Lou cantar Provensalès + E la dansa trivisana + E lou corps Aragonnès + E la perla Julliana[433] + La mans e kara[434] d'Anglès, + E lou donzel de Thuscana. + + [432] C'est-à -dire, l'accueil honorable, le salut, la manière + de témoigner le respect et les égards. Quelques-uns lisent + l'_ourar_, comme Voltaire dans le chapitre 82 de son _Essai + sur les MÅ“urs_, etc., où il donne, par erreur, Frédéric II + pour auteur de ce couplet, au lieu de Frédéric I: cela + signifierait alors l'industrie, la manière d'ouvrer du + Génois; mais l'autre leçon est préférable; il n'est ici + question que des avantages extérieurs et des manières. + + [433] On ne sait ce que signifie cette perle julienne. + + [434] La main et la figure, _la ciera_. + +Cela prouve bien que Frédéric savait conserver, au milieu des ravages et +des désastres de la guerre, beaucoup de politesse et de liberté +d'esprit; mais nous n'avons de lui que cet impromptu, et ce n'est pas +assez pour le mettre au rang des poëtes. + +Le plus ancien Troubadour, dont il nous soit resté des ouvrages, est un +prince; c'est Guillaume IX, comte de Poitou et duc d'Aquitaine, mort en +1127. On compte parmi eux un roi d'Angleterre, Richard Ier; deux rois +d'Aragon, Alphonse II et Pierre III; un roi de Sicile, Frédéric III; un +dauphin d'Auvergne, un comte de Foix[435], un prince d'Orange[436], etc. +Ces poëtes couronnés qui figurèrent dans les événements publics de leur +siècle, offrent quelquefois dans leurs poésies des circonstances qui ont +échappé à l'histoire. Le premier de tous, cependant, Guillaume IX, ne +paraît guère dans les siennes que comme un franc Troubadour, et s'y +montre tel qu'il fut dans sa vie licencieuse et déréglée. Ce qui ne +l'empêcha point de partir pour la Terre-Sainte, où l'on dit que, malgré +les fatigues et les dangers d'une croisade malheureuse, son humeur gaie +et même un peu bouffonne ne l'abandonna pas[437]. + + [435] Roger Bernard III. Voyez Millot, t. II, p. 470. + + [436] Guillaume de Baux. Voyez _idem_, t. III, p. 52. + + [437] Voyez Crescimbeni, _Giunta alle vite de' poeti + provenzali_, où il le nomme Guillaume VIII; et Millot, t. I, + p. I. + +On sait assez quels malheurs éprouvèrent le courage bouillant de cet +autre croisé célèbre, Richard, surnommé CÅ“ur-de-Lion[438]. Dans la +prison où il fut jeté à son retour, il se consola par un sirvente (sorte +de poésie satirique), où il n'épargne pas les amis froids qui le +laissaient languir dans cette dure captivité[439]. Dans une autre pièce +du même genre, composée plusieurs années après qu'il eut recouvré sa +liberté, il reproche au dauphin d'Auvergne et au comte Gui, son cousin, +de ne se pas déclarer pour lui contre le roi Philippe Auguste, comme ils +l'avaient fait une autre fois[440]. Mais en attaquant le dauphin +d'Auvergne, il provoquait un de ses rivaux en poésie, plus exercé que +lui à ce genre de combats. Le dauphin ne manqua pas de répondre. Son +sirvente est assaisonné de plaisanteries assez fines, et qui ne durent +pas être sans amertume pour le poëte roi. Tout cela était de bonne +guerre, et fournit sur les mÅ“urs de ce siècle, sur le ton de franchise +et de liberté qu'un simple seigneur pouvait se permettre avec un roi, +quand il ne voyait pas en lui son suzerain, des traits qui ne sont pas +indifférents pour l'histoire[441]. + + [438] Voyez Crescimbeni, Vie XLI; Millot, t. I, p. 54. + + [439] Le premier vers de ce sirvente est: + + _Ja nus hom pris non dira sa raison_. + + Le roi dit dans une autre couplet: + + Or sachan ben mos homs e mos barons + Anglez, Normans, Peytavins e Gascons + Qu'yeu non ay ia si povre compagnon + Que per aver lou laissesse' en prison. + + Ce langage est plus français que provençal; et l'on voit que + Richard était plutôt un Trouvère qu'un Troubadour. + + [440] Ils n'y avaient gagné que le ravage de leurs terres, + Richard les ayant abandonnés, et eux n'étant pas assez forts + pour résister seuls au roi de France. + + [441] Voyez, sur le dauphin d'Auvergne, Crescimbeni, _Giunta + alle Vite_, etc.; Millot, t. I, p. 303. + +Les deux rois d'Arragon, Alphonse II et Pierre III, n'ont de rang parmi +les Troubadours, l'un que pour une chanson d'amour, l'autre que pour une +espèce de sirvente relatif à des circonstances politiques et militaires; +mais tous deux furent grands protecteurs des Troubadours, qui les en ont +payés par d'excessives louanges. La mémoire de ces deux rois serait +peut-être aussi honorée que celle d'Auguste, si les poètes qu'ils +protégèrent avaient été des Virgiles; mais on ne lit plus ces poètes, et +le souvenir des actes de mauvaise foi et des vices d'Alphonse II vit +encore; et toutes les rimes provençales ne peuvent faire oublier, +surtout à des Français, que Pierre III fut l'auteur des vêpres +siciliennes[442]. + + [442] Voyez, sur Alphonse II, considéré comme Troubadour, + Crescimbeni, _Giunta alle Vite_, etc., p. 167 (il l'y nomme + Alphonse I), et Millot, t. I, p. 131; sur Pierre III, + Crescimbeni, vers la fin de l'article ci-dessus, p. 169; + Millot, t. III, p. 150. Pierre composa le sirvente qui nous + est resté, dans le temps ou Philippe le Hardi, roi de France, + marchait contre lui, en vertu de l'excommunication lancée par + le pape Martin IV. Pierre III y paraît peu effrayé de cette + guerre, qui en effet ne fut pas heureuse pour Philippe; ce + roi mourut en revenant, Pierre III la même année, 1285, et le + pape Martin aussi. + +Le troisième possesseur d'un trône acquis par ce grand crime politique, +Frédéric III, se voyait attaqué en Sicile par le parti de la France et +du pape, et par son propre frère Jacques II, roi d'Arragon, qui feignit +d'entrer dans cette ligue par crainte du terrible pontife Boniface VIII. +Son courage ne l'abandonna point, et le tour d'esprit poétique, +héréditaire dans sa famille, lui dicta un sirvente où il parle en homme +de cÅ“ur et en roi. «Je ne dois pas, dit-il, me mettre en peine de la +guerre, et j'aurais tort de me plaindre de mes amis. Je vois une foule +de guerriers venir à mon secours, etc.». Ce style ferme, sans parure et +qui va droit au fait, dans la bouche d'un roi et dans des circonstances +périlleuses, donne à cette pièce un intérêt indépendant de son mérite +poétique[443]. + + [443] Voyez, sur Frédéric III, Crescimbeni, _Giunta alle + Vite_, etc., p. 185, et Millot, t. III, p. 23. + +C'est une circonstance bien remarquable de cette époque de la +littérature provençale, et sur laquelle on n'a peut-être pas assez +réfléchi, que, dans un siècle de barbarie et d'ignorance, dans un pays +où l'on peut dire qu'à proprement parler il n'y avait point de +littérature, il se fût tout à coup déclaré une espèce d'épidémie +poétique si générale, qu'elle atteignait jusqu'aux plus grands seigneurs +et jusqu'aux rois. Non seulement dans leurs amours, mais dans leurs +affaires politiques et dans leurs guerres, ils s'exprimaient en vers: +ils s'attaquaient, se répondaient; et si, comme dans les temps +homériques, ils s'adressaient des ironies piquantes et des injures, ce +n'est plus un poëte inventeur et suspect qui nous l'apprend, et qui les +leur prête sans doute, c'est eux-mêmes que nous entendons, et dont nous +pouvons juger le degré de politesse aussi bien que le courage et le +talent. + +Les dames elles-mêmes, à qui les fruits de cette épidémie procuraient du +plaisir et de la gloire, n'en furent pas exemptes; et l'un des plus +grands poëtes de nos jours[444], qui refusait aux femmes l'exercice de +l'art des vers, aurait eu, cinq ou six siècles plutôt, la même querelle +à leur faire. On trouve parmi les Troubadours une comtesse de Die[445], +éprise et aimée de Rambaud, prince d'Orange, célèbre Troubadour +lui-même, et brave chevalier, mais inconstant, libertin, et qui la +réduisit souvent à se plaindre dans ses vers des infidélités de son +amant; une Azalaïs de Porcairagues, qui, tout en aimant un autre +chevalier dont le nom n'est pas heureux pour la poésie[446], se plaint +aussi d'une infidélité de ce même prince d'Orange, une comtesse de +Provence[447]; une dame Clara d'Anduse[448]; une dona Castelloza, bien +tendrement éprise d'un ingrat[449] à qui elle déclare que, s'il la +laisse mourir, il fera un grand péché _devant Dieu et devant les +hommes_; une certaine dame Tiberge, les Italiens _dona Tiburtia_, les +Provençaux, par corruption, _Natibors_[450], qui a laissé peu de vers, +mais qui fit beaucoup de bruit dans le monde par ses galanteries, +l'amour qu'eurent pour elle un grand nombre d'hommes, la haine d'un +grand nombre de femmes, et la réputation de sa beauté et de son esprit. + + [444] Le Brun. + + [445] Millot, t. I, p. 170. + + [446] Il se nommait Gui-Guérujat ou Guerjat, et était de la + maison de Montpellier, _ibid._, p. 110. + + [447] _Ibid._, t. II, p. 223. + + [448] _Ibid._, p. 477. + + [449] Armand de Bréon, _ibid._, p. 404. + + [450] Tom. III, p. 321. + +Beaucoup de chevaliers riches, seigneurs de terres et de châteaux, +suivirent l'exemple que leur donnaient des princes et des rois +Troubadours, tandis qu'une foule presque innombrable de poëtes, nés dans +une condition commune, trouvait, dans les habitudes et les usages du +régime féodal, des moyens de subsister, par ses talents, avec aisance et +avec honneur. Tous trouvèrent dans les mÅ“urs de leur siècle une ample +matière à leurs poésies galantes et licencieuses, et dans les événement +publics une source inépuisable de sujets pour leurs pièces historiques +et leurs satires. + +Autant de hautes seigneuries, baronies ou comtés, autant de châteaux et +presque de gentilhommières, autant il y avait de grandes et petites +cours, où chacun s'efforçait d'étaler, selon ses moyens, le luxe que ce +temps permettait, et d'attirer les seigneurs voisins et les chevaliers +voyageurs par des divertissements et par des fêtes. Les Troubadours +parcouraient avec leurs jongleurs ces séjours de guerre et de plaisirs. +Les châtelains les plus riches s'efforçaient de les y fixer. Leurs +femmes ou leurs filles, lorsqu'elles étaient jolies, n'y contribuaient +pas moins que leurs richesses. Ils s'en inquiétaient peu, pourvu qu'à +leurs tables, et dans les longues soirées d'hiver, ils fussent défrayés +de chants guerriers, de récits romanesques, de jolies chansons et de +contes merveilleux ou gaillards. + +Souvent, après avoir ainsi fait admirer et payer leurs chants dans tout +le midi de la France, nos Troubadours visitaient l'Italie et l'Espagne. +Leur réputation les précédait et s'y accroissait encore. En Italie +surtout, les petites cours qui s'y élevèrent bientôt sur les débris des +républiques, leur offraient les mêmes amusements et les mêmes avantages +que celles de France. Pour mieux goûter leurs chants, on apprenait leur +langue; et les noms et les vers de plusieurs poëtes nés italiens et +espagnols, sont placés honorablement parmi les noms et les vers des +Troubadours[451]. + + [451] Tels sont le fameux Sordel de Mantoue, Barthélemi + Giorgi de Venise, Boniface Calvo de Gênes, etc. Voyez leurs + articles dans Crescimbeni et dans Millot. + +Souvent aussi l'esprit religieux et aventurier qui dominait leur siècle +se saisissait d'eux, les entraînait dans des pélerinages lointains, et, +le bourdon sur l'épaule, la croix sur la poitrine et le bâton à la main, +ils allaient chercher dans la Palestine et la Syrie des indulgences +pour leurs aventures passées et de nouvelles aventures. C'est ainsi que +Geoffroy Rudel, épris d'amour pour une belle princesse de Tripoli, en +fait le sujet de ses chansons, quitte une cour où il jouissait du sort +le plus heureux[452], prend la croix, s'embarque avec un autre poëte +provençal son ami[453], tombe malade dans la traversée, arrive mourant à +Tripoli de Syrie, fait annoncer à la princesse son arrivée et son +malheur. Touché de tant d'amour et d'infortune, elle va le voir sur son +vaisseau, et il meurt du saisissement que lui cause cette visite +inespérée[454]. + + [452] La cour de Geoffroy, comte de Bretagne, fils de Henri + II, roi d'Angleterre. + + [453] Bertrand d'Alamanon. + + [454] Voyez Nostradamus et Crescembeni, Vie I; Millot, t. I, + pag. 85. + +Pierre Vidal, maître fou s'il en fut jamais, malheureux dans ses amours, +exilé par une grande dame qu'il avait aimée plus et autrement qu'elle ne +voulait l'être, va se distraire à la croisade où périt Frédéric Ier; +mais il y perd le peu qu'il avait de raison; sa tête se remplit de +fantômes chevaleresques; il se croit un héros, ne fait plus que des +chansons guerrières, où il paraîtrait avoir donné le premier modèle des +matamores de comédie et des capitaines Tempête[455]. On se moque de lui; +on lui joue un des ces tours que l'on a, de nos jours, appelés +_mystifications_. On lui fait épouser une Grecque, nièce prétendue de +l'empereur d'Orient, et qui doit, dit-on, lui transmettre des droits à +l'Empire. On le voit alors prendre le titre d'empereur, donner celui +d'impératrice à sa femme, se revêtir des marques de cette dignité, faire +porter un trône devant lui[456], épargner ce qu'il peut pour la conquête +de son Empire, et fait cent autres folies, aussi peu dignes du caractère +d'un soldat chrétien que des talents d'un Troubadour. + + [455] Voyez Millot, t. II, p. 271 et 272. + + [456] Cette folie n'était que ridicule. Après son retour en + Europe, il en eut une plus dangereuse pour lui: amoureux + d'une dame de Carcassonne, nommée _Louve_ de Penautier, il se + faisait appeler _Loup_ en son honneur. Pour l'honorer + davantage, il s'habilla d'une peau de loup; des bergers, avec + des lévriers et des mâtins, le chassèrent dans les montagnes, + le poursuivirent, le traitèrent si mal, qu'on le porta pour + mort chez sa maîtresse. _Idem. ibid._ p. 278. + +Plusieurs autres de ces poëtes, sans se donner ainsi en spectacle, et +sans porter dans ces pieuses expéditions des têtes aussi malades, y +partagèrent du moins la folie commune. Les uns célébraient les exploits +dont ils étaient témoins, les autres reprenaient dans leurs sirventes +les vices et les fautes des croisés, d'autres chantaient en même temps +les triomphes de la croix et les plaisirs ou les peines de leurs amours. +C'était une singularité de plus dans le tableau déjà si singulier de ces +saintes armées; il est à regretter que le Tasse, ce peintre si fidèle +des mÅ“urs de la chevalerie chrétienne, n'ait pas ajouté à ses peintures +ce trait piquant de ressemblance, et n'ait pas, à l'exemple d'Homère et +de Virgile, placé parmi les guerriers de Godefroy quelque Phémius ou +quelque Iopas provençal, dont son génie élevé aurait bien su ennoblir et +les pensées et le langage. + +Mais sans même s'expatrier, la plupart des Troubadours trouvaient en +Provence et dans les régions circonvoisines assez d'emploi pour leur +humeur chevaleresque, et de sujets pour leurs romans. + +Bernard de Ventadour, né dans le rang le plus bas, s'élève par son +talent jusqu'à la faveur de la petite cour où son père avait été +domestique. Bien vu du seigneur, il l'est encore mieux de la dame. Une +légère indiscrétion trahit le secret de leurs amours. Le Troubadour est +banni du château; la châtelaine y est renfermée et gardée étroitement. +Bernard se désole d'abord, puis va se consoler auprès d'une plus grande +dame, la fameuse Eléonore de Guienne, duchesse de Normandie depuis son +divorce avec Louis-le-Jeune, et dont le second époux Henri fut bientôt +après roi d'Angleterre. Bernard osa l'aimer; Eléonore ne passa point +pour avoir été cruelle; et quand elle fut partie pour aller régner en +Angleterre, il la regretta dans ses chansons comme on ne regrette que +l'objet d'un amour heureux. Tel était donc alors l'empire du talent que +le fils d'un simple domestique obtint, par cette seule puissance, les +bontés d'une princesse deux fois reine. + +Telle était aussi la facilité des mÅ“urs dans ces bons siècles de nos +pères, que les belles dames aimées par les Troubadours, qui joignaient +au talent de Bernard l'avantage de la naissance qu'il n'avait pas, leur +jouaient des tours qu'oseraient à peine se permettre les femmes de la +meilleure compagnie, dans les siècles les plus corrompus. Je ne parle +point d'espiègleries telles que celle de la dame de Benanguès, qui +retint en secret pour son chevalier chacun des trois rivaux dont elle +était priée d'amour; placée entre eux, et pressée par tous trois à la +fois, elle regarda si tendrement l'un, pressa si doucement la main à +l'autre, marcha si expressivement sur le pied du troisième que tous se +retirèrent satisfaits. Il n'y a là , quand ils se sont fait leur +confidence, que de quoi donner sujet à une tenson, où chacun des trois +soutient la prééminence que doit avoir en amour la faveur qu'il a +reçue[457]: mais voici quelque chose de plus fort. + + [457] Voyez Millot, t. II, article de Savary de Mauléon, p. + 106. + +Guillaume de Saint-Didier, bon chevalier, châtelain riche, et ingénieux +troubadour, aime la marquise de Polignac, très-belle et très-noble +dame. D'abord elle trouve plaisant de ne lui vouloir accorder ce qu'il +demande que lorsqu'elle en sera sollicitée par son mari. Ce Polignac +était si bon homme, il aimait tant les vers et la musique qu'il citait +et chantait volontiers les chansons de Saint-Didier. Celui-ci en compose +une où il introduit un mari faisant à sa femme la prière que la marquise +exigeait du sien, et il confie au bon seigneur son ami, en ne lui +cachant que les noms, le cas où il est, la ruse qu'il est obligé +d'employer et le succès qu'il en espère. Polignac trouve le tour +plaisant, la chanson très-jolie, l'apprend par cÅ“ur comme les autres, va +la chanter à sa femme, rit avec elle du stratagème, et lui soutient que +la beauté pour qui la chanson est faite ne peut, après l'avoir entendue, +rien refuser au Troubadour. Aussi lui accorde-t-elle tout en sûreté de +conscience. Mais ce n'est encore là que le premier acte de la comédie. + +Pour mieux couvrir sa véritable intrigue, le troubadour feignit d'en +avoir d'autres; mais il le feignit si bien que la marquise en fut +jalouse et résolut de s'en venger. C'est cette vengeance surtout qui +peut nous faire juger des mÅ“urs de ce bon temps. Sa liaison avec +Saint-Didier avait eu besoin d'un confident. Il était aimable; elle le +fait venir, lui déclare qu'elle veut le faire passer de la seconde place +à la première: ils iront à un certain pélerinage; car les pélerinages, +les tours joués, aux maris et aux amants, tout cela s'arrangeait à +merveille; ils passeront en chemin par le château de Saint-Didier, qui +n'y était pas, et c'est dans ce château, dans son lit même qu'elle +couronnera son successeur. Les ordres sont donnés pour le voyage. Grand +cortége de dames, de demoiselles et de chevaliers, à la tête desquels +marche le nouvel amant. Dans l'absence du châtelain tous les honneurs +sont rendus à sa dame, à son ami et à leur suite. Une table splendide +est servie; tout est en joie et en fête. Les appartements sont préparés; +on se retire, et la dame de Polignac passe la nuit comme elle se l'était +promis. Tout le pays fut instruit de l'aventure. Saint-Didier en fut +d'abord au désespoir; il se consola ensuite en galant homme, +c'est-à -dire, en faisant à son tour un autre choix. + +Des aventures tragiques se mêlent à ces joyeuses anecdotes. Tous les +maris n'étaient pas d'aussi bonne humeur. Raimond de Castel Roussillon +avait placé l'aimable Cabestaing auprès de sa femme, en qualité +d'écuyer. S'étant aperçu qu'il y remplissait secrètement d'autres +fonctions, il l'attire hors de son château sous un faux prétexte, le +poignarde, lui arrache le cÅ“ur, fait servir sur sa table ce mets déguisé +par l'assaisonnement, en fait manger à sa malheureuse femme, et +découvrant alors à ses yeux la tête de son amant, lui apprend avec un +joie féroce quel horrible repas elle a fait; trait affreux de jalousie +et de vengeance, dont le barbare Fayel offrit vers le même temps un +second exemple, si l'on n'aime mieux croire, pour l'honneur de +l'humanité, que le dernier trait est emprunté du premier, au moins dans +sa plus horrible circonstance[458]. + + [458] L'abbé Millot pense en effet qu'il est possible que le + sire de Coucy, blessé à mort au siège d'Acre, ait réellement + donné à son écuyer la commission de porter son cÅ“ur à la dame + de Fayel; qu'elle soit morte de douleur en recevant ce triste + gage, et qu'un romancier ait orné ce simple fait de + circonstances empruntées de l'aventure de Cabestaing; t. I, + p. 151. On fait aussi remonter à la même époque le _Loi + d'Ignaurès_, ancien fabliau français, où l'on trouve répétée, + et en quelque sorte multipliée la même aventure. Douze femmes + rendent heureux ce jeune et beau chevalier; les douze maris + s'accordent à en tirer la même vengeance, et font manger dans + un repas, à leurs douze femmes, le cÅ“ur du malheureux + Ignaurès. _Voyez_ Fabliaux ou Contes du douzième et du + treizième siècles (par le Grand d'Aussy), t. III, p. 265 et + suiv. + +La renommée que les Troubadours acquéraient par leurs talents donnait de +la célébrité à des aventures singulières, à des traits de passion portée +jusqu'à une sorte d'extravagance, dont on les croyait plus susceptibles +que les autres hommes. L'un[459] perd en Lombardie une femme qu'il avait +enlevée à son mari; il reste pendant dix jours comme cloué sur sa tombe, +l'en retire tous les soirs, la regarde, l'interroge, l'embrasse, la +conjure de revenir à lui. Chassé de la ville de Côme, il va errant dans +les campagnes, consulte des devins pour savoir si sa maîtresse lui sera +rendue, subit pendant une année les plus dures épreuves dans l'espérance +de la ramener à la vie, et, trompé dans cette attente, meurt de +désespoir. L'autre[460], coupable d'une infidélité, n'en pouvant obtenir +le pardon, se retire dans un bois, s'y bâtit une chaumière, déclare +qu'il n'en sortira plus, à moins que sa dame ne le reçoive en grâce. Les +chevaliers du pays le regrettent; ils viennent au bout de deux ans le +prier de quitter sa retraite, et ils l'en conjurent vainement. Les +chevaliers et les dames s'adressent à la dame qu'il a offensée, et +sollicitent son pardon. Elle y met pour condition que cent dames et cent +chevaliers, s'aimant d'amour, viendront le demander à genoux, les mains +jointes, et lui criant merci. Aimer d'amour était alors chose si commune +que l'on parvient à compléter le nombre requis; on se rend ainsi par +couples au château de la dame, et c'est au milieu de cette solennité, +peut-être unique dans son espèce, qu'elle prononce la grâce du +Troubadour. + + [459] Guillaume de La Tour. Voy. Millot, t. II, p. 148. + + [460] Richard de Barbésieu, _Idem._, t. III, p. 86. + +On conçoit que de pareilles scènes devaient produire une forte sensation +dans le pays qui en était le théâtre, et qu'en se répandant au dehors +elles contribuaient à fixer sur les Troubadours en général l'attention +publique. L'opinion que l'on avait d'eux ajoutait à l'effet de leurs +chants et à l'éclat de leurs succès; mais bientôt ces succès mêmes +amenèrent parmi eux un tel degré de corruption; les poëtes inventeurs ou +vrais Troubadours étant devenus plus rares, les jongleurs ou chanteurs +plus communs, ceux-ci se livrèrent à de tels désordres et tombèrent dans +un tel avilissement qu'ils furent presque partout chassés avec opprobre. + +D'ailleurs la cour des comtes de Provence et les autres cours du Midi, +qui avaient eu pendant le douzième siècle une existence si brillante, +furent livrées dans le treizième à des guerres, des proscriptions et des +révolutions sanglantes. Tout ce beau pays fut couvert de massacres et de +ruines, lorsqu'un souverain pontife (Innocent III), non content +d'envoyer, comme ses prédécesseurs, des croisés européens exterminer au +nom de Dieu les Africains et les Asiatiques, arma des chrétiens du fer +et du feu contre de malheureux chrétiens qui différaient avec eux sur +quelques points de doctrine; lorsque l'Inquisition, créée à cette époque +et pour cette Å“uvre, eut livré aux bûchers tous ceux de ces pauvres +Albigeois qui échappaient au glaive; qu'elle eut même ordonné au glaive +de frapper au besoin les orthodoxes comme les hérétiques, laissant à +Dieu le soin de reconnaître ceux qui étaient à lui[461]; lorsqu'enfin +des passions toutes profanes et des ambitions toutes politiques eurent +donné au monde cet effroyable spectacle et ces horribles exemples, qui +n'étaient pas les premiers, et qui ne furent que trop suivis, alors les +doux loisirs, la gaîté, les fêtes, les jeux de l'esprit furent exilés de +cette terre couverte de sang, et les Troubadours avec eux. Ayant perdu +leur centre commun, qui était cette galante cour de Provence, ils +restèrent épars, muets et découragés, ou s'ils se firent encore +entendre, ce fut, comme nous le verrons bientôt, avec des sons et dans +un style qui ne se ressentaient que trop de ces lugubres événements. + + [461] L'histoire attribue ce mot affreux à Arnauld ou Arnold, + abbé de Citeaux, l'un des trois plus fougueux prédicateurs de + cette croisade. Ce fut au siége de Béziers, en 1209. + +Une cause puissante contribua encore à leur ruine. Leur langue avait +long-temps régné seule. Les langues française, espagnole et italienne +s'élevèrent presque à la fois. Les Français, qui avaient leurs +trouvères, s'étaient, dès l'origine, peu occupés des Troubadours, et +s'en occupèrent encore moins: les Espagnols préférèrent chez eux leurs +poésies à celles de ces étrangers: les Italiens encore davantage, et à +plus juste titre; et la langue s'étant fixée dès le quatorzième siècle +en Italie, dès lors aussi disparut toute cette grande réputation des +Provençaux; leur langue cessa d'être entendue, et leurs poésies furent +reléguées dans les bibliothèques ou dans les portefeuilles des curieux. +Ce fut une source où le génie étranger put dès lors puiser d'autant plus +sûrement qu'elle était cachée. + +Une académie ou société de Troubadours existait, il est vrai, toujours à +Toulouse. On y faisait toujours des chansons; les Jeux floraux +entretinrent quelque souvenir de la _Science gaie_, mais ce n'était plus +qu'une faible image de son ancienne gloire. Ce fut cependant alors qu'un +roi de Portugal, Jean Ier, s'avisa d'envoyer en France une embassade +solennelle[462] pour demander au roi des poëtes et des chansonniers +provençaux[463]. Si Charles VI n'avait point encore éprouvé l'étrange +accident qui le priva entièrement de sa raison[464], il put, malgré le +goût excessif des plaisirs qu'Isabeau de Bavière entretenait à sa cour, +trouver cette ambassade peu sage. La demande fut accordée. Les députés +se rendirent à Toulouse. La société, fière d'être sollicitée au nom d'un +roi, nomma deux de ses membres qui allèrent à Barcelonne fonder une +société pareille, et lui donner des règlements. + + [462] Vers la fin du quatorzième siècle. Jean Ier mourut en + 1395. + + [453] _Abrégé chron. de l'Hist. d'Espagne_, Paris, 1777, t. + I, p. 561. + + [464] On place en 1392, au mois d'août, la rencontre que fit + le roi, dans la forêt du Mans, de ce spectre vivant, qui se + jetta à la bride de son cheval, et dont l'apparition subite + décida tout-à -fait sa maladie; mais il en avait senti des + atteintes quelques mois auparavant. + +Les Espagnols prirent l'habitude d'appeler _Gaya Sciencia_ la poésie, la +rhétorique et l'éloquence même. L'un des livres les plus estimés de leur +ancienne littérature, celui du marquis de Villena, nous l'atteste. +L'auteur y donne encore comme un modèle à suivre, au commencement du +quinzième siècle[465], les séances publiques des Troubadours, les formes +qu'il y observaient et toutes leurs cérémonies. Les anciens Troubadours +auraient vu en pitié tout cet appareil académique. On s'efforcait en +vain de conserver dans leur patrie et de transporter à l'étranger cette +science qu'ils avaient créée, et qu'ils exerçaient si librement. Le +génie, les mÅ“urs, la langue même avaient changé. + + [465] Le marquis de Villena mourut en 1434; il était du sang + royal d'Aragon, grand-maître de l'ordre de Calatrava, etc. Il + cultiva les lettres avec ardeur, traduisit le Dante, commenta + Virgile, et composa une espèce de poétique et de rhétorique + sous le titre de _Gaya sciencia_. Il fut accusé de magie; + sous ce prétexte, on brûla sa bibliothèque après sa mort. + L'évêque de Ségovie, confesseur du roi, fut chargé de + l'exécution; des gens, qui lui supposent plus d'esprit que de + conscience, l'ont soupçonné d'avoir détourné les meilleurs + livres à son profit. Voyez _Essai sur la Littérature + espagnole_, Paris, 1810, p. 22. + +Chose bien remarquable que cette destinée si courte et si brillante de +la langue et de la poésie des Troubadours! deux siècles la virent +naître et mourir. Il lui manqua pour une plus longue durée, un grand +état, ou du moins un état indépendant, où cette langue +romance-provençale, qui n'est point le provençal d'aujourd'hui, restât +langue nationale, et peut-être plus encore des auteurs d'un vrai génie +capables de la fixer. Il faut bien que malgré leur succès cette dernière +condition leur ait manqué, puisque, chez la nation même qui pouvait +s'énorguellir de leur gloire, leurs productions sont tombées dans +l'oubli, et qu'il a fallu toute la patience, disons mieux, toute +l'obstination d'un érudit infatigable[466], pour les retirer du néant où +ils étaient comme ensevelis dans une langue que personne n'entendait +plus et ne se souciait plus d'entendre. Mais enfin l'admiration qu'ils +excitèrent pendant deux siècles ne peut pas avoir été toute entière +l'effet d'une illusion, et il faut nécessairement aussi qu'à travers +leurs défauts il y ait eu en eux un mérite réel et des qualités +brillantes. + + [466] M. La Curne de Ste.-Palaye. + + + +SECTION DEUXIÈME. + +_Poétique des Troubadours; formes variées de leur poésie; ses +caractères; composition des strophes; retour et croisement des rimes; +titres et différentes espèces des poëmes provençaux_. + + +L'une des qualités qui brillent le plus dans la poésie des Troubadours, +et que l'on y peut le plus facilement apercevoir, est le sentiment +d'harmonie qui leur fit imaginer tant de différentes mesures de vers, +tant de manières de les combiner entre eux, et d'en entrelacer les rimes +pour en former des strophes arrondies et sonores, propres à recevoir des +chants variés presque à l'infini. J'ai eu la patience d'extraire de l'un +de ces manuscrits, contenant environ quatre cents morceaux de tout +genre, toutes celles de ces diverses formes lyriques qui ont entre elles +des différences sensibles, et j'en ai trouvé près de cent. À quelque +opinion que l'on s'arrête sur la source où ils prirent l'idée de la +rime, on conviendra du moins que rien ne leur put offrir le modèle d'une +si prodigieuse variété. Ce ne furent assurément pas les hymnes de +l'église, réduites à un petit nombre de chants uniformes, sans rhythme +et sans harmonie; ce ne fut pas non plus la poésie des Arabes, où ni la +rime ni la mesure ne varient dans les mêmes pièces[467]; ce fut donc à +leur propre génie, à leur organisation favorisée, à l'instinct poétique +le plus heureux, que les poëtes provençaux durent l'invention de ces +formes harmonieuses, et leur étonnante diversité. + + [467] Les odes ou ghazèles des Arabes et des Persans, sont + divisées par distiques: les deux vers du premier distique + riment ensemble; le second vers de chacun des distiques + suivants rime avec ces deux là , tandis que le premier vers, + qui n'est en quelque sorte qu'un hémistiche, est sans rime. + +Les éléments dont ils la formèrent sont la mesure des vers, leur nombre +dans la strophe, la combinaison des mesures et la disposition des rimes. +C'est avec ces moyens simples, mais féconds, qu'ils parvinrent, non à +lutter contre les lyriques anciens qu'ils ne connaissaient pas, mais à +créer presque tous les rhythmes de la poésie moderne que les langues les +plus poétiques de l'Europe reçurent d'eux, et qu'elles conservent +encore. Essayons, sans entrer dans trop de détails et sans les trop +étendre, de donner un aperçu de cette poétique des Troubadours, à +laquelle aucun des auteurs qui ont écrit sur eux jusqu'à présent ne +paraît avoir fait attention. + +1°. Les vers provençaux sont composés de tous les nombres de syllabes, +depuis deux jusqu'à douze, et même depuis une, si l'on veut compter pour +des vers ces monosyllabes placés quelquefois en rime et comme en écho +après un plus grand vers. Il faut pourtant excepter des vers de neuf +syllabes, dont je n'ai point trouvé d'exemples, et observer que les vers +de onze syllabes et ceux de douze sont assez rares. + +2°. Le nombre des vers dans chaque strophe s'étend depuis quatre jusqu'à +vingt-deux et même davantage: dans le manuscrit que j'ai le plus +examiné, il se trouve une pièce dont les strophes sont de vingt-huit +vers, et même une autre de vingt-neuf. Ce qui est peut-être encore plus +remarquable, c'est que dans un recueil de quatre cents chansons il n'y +en a que deux qui soient en quatrains. + +3°. L'emploi et la combinaison des différentes mesures de vers dans les +strophes est la source la plus abondante de leur diversité. Les strophes +sont composées de vers égaux ou inégaux entre eux; égaux, depuis les +vers de douze et de dix syllabes, jusqu'à ceux de cinq (en exceptant +toujours les vers de neuf syllabes); inégaux de toute espèce de mesures. +On ne trouve point de strophes en vers égaux de onze, de quatre, de +trois ni de deux syllabes; ils ne sont employés que dans les strophes en +vers inégaux. Les strophes en vers égaux de douze, de dix et de huit +syllabes n'ont jamais plus de dix vers; celles qui en ont davantage sont +composées ou de petits vers égaux, ou plus souvent de vers inégaux de +toutes les mesures. Les vers sont masculins ou féminins, selon la +syllabe qui les termine, et dans les vers féminins la dernière syllabe +est muette et ne se compte point, comme dans nos vers féminins terminés +par un _e_ muet[468]. On voit combien de variétés peuvent fournir tant +de sortes de strophes multipliées par tant de mesures de vers. + + [468] Ainsi, ce vers masculin, + + _Amor, merce no mucira tan soven_, + + est de dix syllabes, et ce vers féminin qui le suit, + + _Que ia'm podetz vias de tot aucire_, + + n'est non plus que dix. Il y en a matériellement onze, mais + la dernière est muette. La voyelle _a_ est aussi regardée + comme muette, quand elle forme une terminaison féminine, + comme dans ce vers: + + _Trop mes m'amigua longhdana_. + + Et dans celui-ci: + + _La gensor e la pus gaya_, + + qui ne sont que de sept syllabes. C'est ce que n'ont point + adopté les Italiens, qui font entrer dans le nombre des + syllabes constitutives de leurs vers, les voyelles tombantes + et à peu près muettes qui les terminent presque tous. Mais + dans les vers provençaux l'_a_ est quelquefois masculin à la + fin des mots, comme dans ce vers, qui est de huit syllabes + pleines: + + _Ab cor lial fin e certa_. + +4°. La disposition et l'entrelacement des rimes est un dernier moyen +dont les Provençaux tirèrent le plus grand parti. Ils rimèrent soit à +rimes plates ou deux par deux, soit à rimes croisées; ils croisèrent non +seulement les rimes masculines avec les féminines, mais les masculines +entre elles et les féminines aussi entre elles; ils firent correspondre +les rimes d'une de leurs strophes avec celles des autres strophes de la +même chanson, tantôt dans le même ordre (et c'est même pour eux une +règle générale qui ne souffre que peu d'exceptions), tantôt en ordre +rétrograde, ou avec d'autres entrelacements et d'autres retours; ils se +donnèrent enfin toutes les entraves qu'ils purent imaginer pour joindre +aux plaisirs de l'esprit la surprise et le plaisir de l'oreille, et +souvent aussi pour étonner plus que pour plaire. + +Avec ces rimes et ces mesures de vers si péniblement entrelacées, avec +ces entraves qui devaient être si embarrassantes pour le génie, et si +peu favorables à l'expression du sentiment, l'amour et la galanterie +étaient cependant le sujet le plus ordinaire de leurs chants. Souvent, +il est vrai, dans leurs poésies galantes ils se perdaient en éloges et +en sentiments alambiqués; mais quelquefois aussi la finesse et la +concision, le naturel et la simplicité la plus aimable brillaient +ensemble dans leurs vers. On y trouve, par exemple, des traits tels que +celui-ci, tiré d'une chanson d'Arnaud de Marveil[469]; mais il faut +convenir qu'ils y sont rares: + + [469] C'est lui que Pétrarque appelle _il men famoso + Arnaldo_, pour distinguer d'Arnaud Daniel, qui avait plus de + réputation que lui. Nostradamus et Crescimbeni, Vie V; + Millot, tom. I, pag. 69. + +«Grâce aux exagérations des Troubadours je puis louer madame autant +qu'elle en est digne, je puis dire impunément qu'elle est la plus belle +dame de l'univers. S'ils n'avaient pas cent fois prodigué cet éloge à +qui ne le méritait point, je n'oserais le donner à celle que j'aime: ce +serait la nommer». + +Quelquefois une tendresse naïve y est revêtue d'une expression piquante, +comme dans cette pièce intitulée demi-chanson: «On veut savoir pourquoi +je fais une demi-chanson, c'est que je n'ai qu'un demi sujet de chanter. +Il n'y a d'amour que de ma part; la dame que j'aime ne veut pas m'aimer; +mais au défaut des _oui_ qu'elle me refuse, je prendrai les _non_ +qu'elle me prodigue. Espérer auprès d'elle vaut mieux que jouir avec +toute autre[470]». + + [470] _Id. ibid._, p. 393. Cette pièce est de Bertrand + d'Allamanon. V. Nostradamus, Vie. LI; Crescembeni, _idem_.; + Millot, tom. I, p. 390. Quelques manuscrits l'attribuent à + Pierre Bermon Ricas Novas. Voici le premier couplet: + + _Pus que tug volon saber + Per que fas mieia chanso, + Ieu lur en dirai lo uer + Quar l'ai de mieia razo, + Perque dey mon chan mieiadar + Quar tals am que no'm uol amar, + Et pus d'amor non ai mas la meytatz + Ben deu esser totz mos chans meitadatz_. + +Sans connaître, selon toute apparence, les poëtes ni grecs ni latins, ni +par conséquent l'emploi qu'ils faisaient dans quelques genres de poésie +d'un vers intercallaire qui revenait en forme de refrain, quelques +Troubadours employèrent ce retour périodique d'un vers à la fin de +toutes les strophes d'une chanson; c'est ce qu'on appela ensuite +_ballade_, parce que les chansons qui accompagnaient la danse +s'emparèrent de cette forme; genre que les Italiens crurent avoir +inventé, mais qu'ils avaient emprunté des Provençaux. Telle est cette +agréable chanson de Sordel[471], dont les cinq couplets finissent par le +vers qui la commence. + + [471] Ce poëte était italien et né à Mantoue; mais ce fut + principalement par ses poésies provençales, qu'il se rendit + célèbre, et il est compté parmi les principaux Troubadours. + Nostradamus, Vie XLVI; Crescimbeni, _idem_; Millot, t. II, P. + 79. + +«_Hélas à quoi me servent mes jeux_[472], s'ils ne voient pas celle que +je désire, maintenant que la saison se renouvelle et que la nature se +pare de fleurs? Mais puisque celle qui est la dame de mes plaisirs m'en +prie, et qu'il lui déplaît que je chante des airs plaintifs, je ne +chanterai plus que d'amour. Cependant je meurs, tant je l'aime de bonne +foi, et tant je vois peu celle que j'adore. _Hélas! à quoi me servent +mes yeux_? Ce même vers se répète à la fin des quatre autres couplets. + + [472] + + _Aylas e que'm fan miey huelh? + Quar no uezon so quieu auelh, + Er quan renouella e gensa + Estius ab fuelh et ab flor. + Pus mi fai precx n'il agensa + Qu'ieu chantan lais de dolor + Silh qu'es domna de plazenza, + Chanterai si tot d'amor: + Muer, quar l'am tant ses falhensa, + E pauc uey lieys qu'ieu azor, + Aylas e que'm fan miey huelh_? + +Quelquefois ces poëtes, qui ne connaissaient ni Anacréon ni les autres +anciens, donnaient à leurs inventions galantes un tour digne des anciens +et d'Anacréon lui-même. C'est ainsi que Pierre d'Auvergne prend pour +interprète un rossignol qui se rend auprès de sa belle, lui parle en son +nom, et lui rapporte la réponse[473]; mais on pourrait reconnaître ici +le goût oriental et l'imitation des poëtes arabes, qui eurent tant +d'influence sur le génie des Provençaux. + +On trouve aussi dans leurs poésies galantes des traits originaux qui +peignent les mÅ“urs guerrières de leur temps, comme ce serment qui +termine les divers couplets de la chanson d'un chevalier[474]. + + [473] Millot, t. II, p. 16. + + [474] Bertrand de Born, l'un des plus braves chevaliers et + des plus illustres Troubadours du douzième siècle, et dont + Nostradamus ne parle pas. Voyez Millot, t. I, p. 210. + + _Al premier get perdieu mon esparvier + O'l m'aucion al poing falcon lainier, + E porton l'en qu'il lor veia plumar, + S'ieu non am mais de vos lo cossirier + Que de nuill outra aver mon desirier + Que'm don s'amor ni' m reteigna al colgar_. + .............................................. + _Escut a col cavalch'ieu ab tempier + E port sailat capairon traversier + E renhas breus qu'on non posca alongar + Et estrepeus lonc cuval bas trotier + Et a l'ostal truep irat lo stalier + Si no' us menti qui us o anet comtar. + .............................................. + E failla 'm vens quam serai sobre mar, + E'n cort de Rey mi batan li portier + Et encocha fassa 'l fugir primier, + Si na' us menti qui us o anet comtar_. + +«Qu'au premier vol je perde mon épervier; que des faucons me l'enlèvent +sur le poing et le plument à mes yeux, si je n'aime mieux rêver à vous +que d'être aimé de toute autre et d'en obtenir les faveurs!... Que je +sois à cheval, le bouclier au cou, pendant l'orage; que l'eau traverse +mon casque et mon chaperon; que mes rênes trop courtes ne puissent +s'alonger; qu'a l'auberge je trouve l'hôte de mauvaise humeur, si celui +qui m'accuse auprès de vous n'en a pas menti!... Que le vent me manque +en mer; que je sois battu par les portiers quand j'irai à la cour du +roi; qu'au combat je sois le premier à fuir, si ce médisant n'est pas un +imposteur, etc.»! + +Ces chants d'amour étaient de plusieurs espèces, la plupart d'invention +provençale, et qui, nés parmi les Troubadours, reçurent d'eux leurs noms +et leurs différents caractères. Ils donnèrent d'abord le simple titre de +_vers_ à presque toutes leurs pièces. On attribue à Giraut de Borneil, +qui florissait au commencement du treizième siècle, l'honneur d'y avoir +substitué le premier le titre de _chanson_, ou, en provençal, _canzo_ et +_canzos_, qui signifiait poésie chantée, comme l'_ode_ des Grecs. Les +formes de ces chansons étaient extrêmement variées. Les Italiens dans +leurs _canzoni_ imitèrent de préférence celles dont les strophes se +composaient d'un plus grand nombre de vers; ils les imitèrent d'abord et +les perfectionnèrent ensuite. + +Les Provençaux appelèrent _sonnets_ des pièces dont le chant était +accompagné du son des instruments; ce mot n'indiquait aucune forme, +aucune combinaison particulière dans les strophes. Nous verrons dans la +suite que les _sonnets_ italiens n'y ressemblaient que par le titre; +qu'ils en différaient par le nombre fixe des vers, par leur +distribution, par l'entrelacement des rimes; qu'enfin le _sonnet_, tel +qu'il est dans Pétrarque et dans les autres lyriques, est, au titre +près, une invention toute italienne. Les Troubadours donnaient +quelquefois le titre de _coblas_ aux strophes de leurs chansons, sans +qu'il paraisse que ces strophes eussent pour cela rien de +particulier[475]. C'est de ce mot que les Italiens ont fait le mot +_cobola_ ou _cobbola_, ancienne forme de poésie aussi divisée par +strophes, et que nous avons fait le mot _couplets_. + + [475] On trouve, par exemple, dans les manuscrits provençaux, + deux strophes ainsi intitulées, _So son II coblas que fas R. + Gaucelm de'l senhor Dusell_ (d'Usez) _que avia nom aissy com + elh R. Gaucel_. «Ici sont deux couplets (_coblas_), que fit + Raimond Gaucelm sur le seigneur d'Usez, qui se nommait + Raimond Gaucelm comme lui». Soit que les Provençaux eussent + donné ce mot aux Espagnols, soit qu'ils l'eussent emprunté + d'eux, on le trouve avec une légère altération dans la poésie + espagnole. On y appelle _copla_ toute espèce de combinaison + métrique; et l'on donne à ce mot, pour étymologie, le mot + latin _copulare_ ou _adcopulare rhythmos_. (_Essai sur la + poésie espagnole_, p. 41.) + +Les _albas_ et les _serenas_ étaient des chansons dans lesquelles un +amant exprimait ou l'attente de l'aube du jour, ou l'effet que +produisait en lui le retour du soir. Il avait soin de ramener en refrain +à chaque couplet ou strophe, dans l'une le mot _alba_, aube, et dans +l'autre _el sers_, le soir[476]. La _retroencha_ consistait aussi dans +un refrain qui se répétait à la fin de chaque strophe[477]. La _redonda_ +était une des formes de chanson la plus travaillée, une de celles où les +rimes se renversaient d'une strophe à l'autre dans l'ordre le plus +gênant et le plus singulier[478]. + + [476] Voici une _alba_ de Giraut Riquier; + + _Al plazen + Pessamen_[A] + _Amoros + Ai cozen_[B] + _Mal talen + Cossiros + Tan qu'el ser non puese durmir + Ans torney e vuelf e vir_ (je me tourne et retourne) + _E dezir + Vezer l'alba_. + + Toutes les strophes finissent par ce dernier vers. + + _serena_ du même poëte, les quatre derniers vers de la + strophe qui servent de refrain, ont bien le caractère + mélancolique de ce genre de poésie: + + _E dizia sospiran: + Iorns, ben creyssetz a mon dan, + E'l sers + Aussi me'ssos lonc espers_. + + C'est-à -dire, ou à peu près: + + Et je disais en soupirant: + O jour! tu crois pour mon tourment, + Et le soir + Je meurs d'un si long espoir. + + On trouve dans cette _serena_ ces deux vers pleins de + sentiment et de naïveté: + + _Nulhs hom non era de latz + A l'aman que sa dolor_. + + Le pauvre amant n'a personne + Près de lui que sa douleur. + + [A] Pensée, ou, comme on disait en vieux français, + _pensement_, en italien et en espagnol, _pensamento_ et + _pensamiento_. + + [B] _Cocente_, cuisant. + + [477] Telle est une _retroencha_ de Jean Estève, en six + couplets, d'un singulier entrelacement de mesures et de rimes + qu'il serait trop long d'expliquer, et finissant tous par ces + deux vers: + + _Ben dey chantar gayamen + Pus ay tan gay iauzimen_. + + [478] J'en trouve une de Giraut Riquier, dont les strophes + sont de douze vers, sur trois seules rimes féminines + entremêlées. Deux de ces rimes sont conservées dans la + seconde strophe; la troisième rime disparaît et fait place à + une nouvelle rime, aussi féminine: ainsi de suite dans toutes + les autres strophes. De plus, le premier vers de chaque + strophe prend la rime du dernier de la strophe précédente; le + second celle du pénultième, et la nouvelle rime est toujours + au troisième vers. Je n'ai trouvé qu'un exemple de cette + forme de chanson dans les manuscrits, non plus que du _Breu + double_ ou au bref double, dont je ne sache pas que personne + ait parlé. Celui-ci consiste en strophes de quatre vers + masculins de dix syllabes à rimes croisées, suivis d'un vers + féminin de six. Il n'a que trois strophes, toutes sur les + mêmes rimes; et c'est peut-être cette _brièveté_ et cette + répétition, ou ce _redoublement_ de rimes, qui l'avait fait + appeler _breu_ ou _bref_ double. Cette chanson est encore de + Giraut Riquier, l'un de nos Troubadours qui paraît avoir été + le plus fécond en petites recherches de ce genre. + +Le _descort_ ou _descors_ a été mal défini par tous ceux qui ont écrit +sur la poésie provençale, Crescimbeni, dans ses _giunte_ ou additions +aux vies des poëtes provençeaux, avait d'abord cru que ce mot signifiait +brouillerie, querelle, _discordi_, _sdegni_ comme notre vieux mot +français _discord_. Il attribua ensuite ce titre à la musique, et +entendit par _descors_ une différence de sons[479] L'abbé Millot a +adopté cette explication. Voici, je crois, la véritable. On a vu que le +plus souvent tous les couplets d'une chanson provençale étaient sur les +mêmes rimes que le premier. Cette loi, empruntée de la poésie arabe, +était tellement générale qu'il fallut un titre particulier pour annoncer +au commencement d'une pièce que les différents couplets ou strophes +étaient sur des rimes différentes, que les vers de chaque strophe ne +s'accordaient point, qu'ils discordaient en quelque sorte avec les vers +correspondants des autres strophes, et c'est tout simplement ce que +signifie le mot _descors_. Quelquefois la discordance allait plus loin; +à chacune des strophes, la mesure des vers était différente, ainsi que +les rimes, et c'était seulement alors que la musique devait aussi +changer à chaque strophe[480]. + + [479] C'est en interprétant mal un article d'un Glossaire + manuscrit provençal-latin de la bibliothèque Laurentienne à + Florence, que Crescimbeni a fait cette seconde faute. Le + Glossaire dit: DESCORS, _discordes_, _discordia_; V. + _Cantilena habeus sonos diversos. Sonos_ signifie ici les + rimes, les sons qui terminaient les vers, et non pas les sons + ou la musique composée sur ces vers. + + [480] Presque toutes les chansons qui sont intitulées + _Descors_ dans nos manuscrits, sont dans le premier de ces + deux cas. Je puis citer pour exemple du second ce _Descors_ + d'Aymeric de Bellenvey. + + PREMIÈRE STROPHE. + + _S'a mi Dons plazia + Cuy am ses bauzia + Gay Descort faria_, etc. + + La strophe est de douze vers de mesure égale, et tous sur la + même rime. + + DEUXIÈME. + + _Malay + Que'm fay + Tan gran erguelh dire + De lay + On ay + Mon maior desire_, etc. etc. + + Cette strophe est de dix-huit vers; les douze autres vers + sont mesurés et rimés de même. + + La troisième strophe a un autre nombre de vers, d'autres + mesures et d'autres rimes; il y a six strophes, sans compter + l'envoi, dont chacune varie de même. + +La _sixtine_ est, sans contredit, celle de ces formes provençales qui +était la plus recherchée et la plus difficile. Les strophes y sont +composées de six vers qui ne riment point entre eux, mais qui donnent +aux strophes suivantes des bouts-rimés plutôt que des rimes. Dans la +seconde strophe le mot final ou bout-rimé de chaque vers de la première +se renverse dans l'ordre le plus bizarre et le plus gênant[481]. La +troisième strophe en fait autant à l'égard de la seconde, la quatrième à +l'égard de la troisième, et ainsi jusqu'à la sixième, dans laquelle +toutes les combinaisons des six vers de la première se trouvent +épuisées. Les Italiens adoptèrent avec une sorte de passion cette espèce +de poésie contrainte. Pétrarque l'employa souvent, et l'on trouve dans +son _canzoniere_ plusieurs sixtines qui étonnent par la difficulté +vaincue, mais qui ajoutent peu au plaisir de ses lecteurs et à sa +gloire. + + [481] Le mot final du sixième vers de la première strophe est + reporté au premier vers de la seconde; celui du premier vers + l'est au second; celui du cinquième au troisième; celui du + second au quatrième; celui du quatrième au cinquième, et + celui du troisième au sixième et dernier. On peut juger de la + contrainte et de la difficulté de ce singulier retour de + mots, surtout quand le poëte s'étudiait à mettre de la + singularité dans les mots mêmes, comme on le fait dans les + bouts-rimés les plus bizarres, et comme on le faisait assez + ordinairement Arnaud Daniel, qui passe pour l'inventeur de la + sixtine. Voici, pour exemple, la première strophe de l'une de + celle qu'on trouve dans son Recueil: + + _Lo ferm voler q'el cor m'intra + Nom pot ges becx escoyssendre ni ongla, + De lausengiers si tot de mal dir s'arma, + Et pos nols aus batre ab ram ni ab verga + Si vals a frau lai on non avrai oncle + Jauzirai joi in verzer o dinz cambra_. + + Dans la seconde strophe, les rimes, ou mots servant de + bouts-rimés, se rangent ainsi à la fin des vers; + + _cambra + intra + oncle + ongla + verga + arma_. + + Dans la troisième, leur renversement produit: + + _arma + cambra + verga + intra + ongla + oncle_ + + Ainsi des autres. Le superfin de toute cette recherche était + que la dame, à qui s'adressait cette sixtine, s'appelait + madame d'Ongle. + +On a vu plus haut ce que c'était à peu près que la _ballade_; il y faut +ajouter un entrelacement de rimes et de mesures de vers, qui ne pouvait +avoir d'autre mérite que la difficulté vaincue. Cette difficulté qui +avait piqué les Provençaux, ne rebuta point les Italiens, ni même les +Français, mais ce vers dédaigneux de Molière[482]: + + La ballade à mon goût est une chose fade, + +fut un arrêt qui la bannit de France, où elle n'a plus osé se remontrer +depuis. + + [482] Dans les _Femmes Savantes_. + +La _tenson_, espèce de lutte ou de combat poétique, était un dialogue +vif et serré entre deux Troubadours qui s'attaquaient et se répondaient +par distiques ou par quatrains, sur des questions d'amour ou de +chevalerie[483]. C'est ce qu'on nommait autrement _jeu-parti_. Ces +combats d'esprit faisaient un des principaux amusements des princes et +des grands dans leurs fêtes et leurs cours plénières. Les poëtes qui +montraient le plus de talent, dont les vers étaient les meilleurs et les +réparties les plus vives, obtenaient des prix, et les recevaient de la +main des dames. Les questions souvent très-recherchées de la +métaphysique d'amour, ainsi traitées devant elles, et sur lesquelles le +prix même qu'elles décernaient était une sorte de jugement, donnèrent +par la suite naissance aux cours d'amour, qui, quoi que l'on en ait +dit[484], sont d'une institution postérieure, sinon à l'existence des +Troubadours, du moins à tout le premier siècle où ils fleurirent[485]. + + [483] C'est sans doute de ce mot _tenson_ que las Italiens + ont pris leur mot _tenzone_, lutte, dispute, querelle. + + [484] Cazeneuve, _De l'Origine des Jeux Floraux_. + + [485] C'est-à -dire, au douzième siècle. L'abbé Millot a eu + raison d'être d'un avis contraire à celui de Cazeneuve, sur + la haute antiquité des cours d'amour; mais il va trop loin + (t. I, p. 12), en disant qu'aucun Troubadour n'a parlé de ces + tribunaux de galanterie; d'où il paraît conclure que ces + cours n'existèrent qu'après l'extinction des Troubadours et + de la poésie provençale. Quelque défiance qui soit due aux + assertions de Nostradamus, on peut cependant le croire quand + il cite un livre qui existait de son temps, qu'il avait lu, + et dans lequel il a recueilli beaucoup de faits; c'est celui + du Monge ou Moine des Iles d'Or, écrit, comme on l'a vu plus + haut, dans le quatorzième siècle, et d'après un Recueil + rédigé, dès le douzième, par les ordres du roi d'Arragon et + comte de Provence, Alphonse II. Or, nous trouvons dans + Nostradamus (Vie de Geoffroy Rudel), que le Moine des Iles + d'Or, dans le Catalogue qu'il a fait des poëtes Provençaux, + parle d'un dialogue ou jeu-parti, entre Gérard et Peyronet, + au sujet d'une question d'amour; question qui parut si haute + et si difficile, qu'ils la renvoyèrent aux dames illustres + tenant cour d'amour à Pierre-Feu et à Signa. Il donne même la + liste des dames qui y présidaient, et qui sont toutes connues + pour avoir vécu dans le commencement du treizième siècle, + pendant que les Troubadours florissaient, et au temps même de + leur plus grand éclat. Nostradamus cite cette même cour + d'amour dans la Vie de Guillaume Adhémar et dans celle de + Raimon de Miraval. Dans la Vie de Perceval Doria, il parle + d'une autre cour d'amour, celle des dames de Romanin, qui + était contemporaine de la première. Voyez ces différentes + Vies dans le vieux historien des Troubadours. + +C'est aux Arabes, comme nous l'avons dit, qu'ils empruntèrent les +tensons ou combats poétiques, espèces d'assaut d'esprit qui, chez ces +peuples ingénieux, roulaient pour la plupart sur des points délicats de +galanterie ou de philosophie traités avec toutes les recherches de l'art +et toutes les finesses du langage. Trop souvent les Troubadours +s'écartèrent de la route qui leur était tracée, et leurs tensons ne +furent que des luttes de grossièretés et d'injures; mais souvent aussi +ils imitaient la vivacité spirituelle et la délicatesse de leurs +modèles, ou ils les remplaçaient par un ton original de franchise et de +naïveté. Par exemple, Gaucelm propose cette question à un autre +Troubadour nommé Hugues[486]. «J'aime sincèrement une dame qui a un ami +qu'elle ne veut pas quitter. Elle refuse de m'aimer si je ne consens +qu'elle continue de lui donner publiquement des marques d'amour, tandis +que dans le particulier je ferai d'elle tout ce que je voudrai: telle +est la condition qu'elle m'impose». Hugues répond: «Prenez toujours ce +que la jolie dame vous offre, et plus encore quand elle voudra. Avec de +la patience on vient à bout de tout, et c'est ainsi que bien des pauvres +sont devenus riches». Gaucelm n'est pas de cet avis. «J'aime mieux cent +fois, dit-il, n'avoir aucun plaisir et rester sans amour que de donner à +ma Dame la permission extravagante d'avoir un autre amant qui la +possède. Je ne le trouve déjà pas trop bon de son mari; jugez si je le +souffrirais patiemment d'un autre. J'en mourrais de jalousie, et à mon +avis il n'est pas de plus cruel genre de mort.» Hugues insiste. «Celui +qui dispose en secret d'une jolie dame a bien envie de mourir, s'il en +meurt. J'aimerais mieux l'avoir à cette condition que de n'avoir rien du +tout». La dispute continue, et les deux Troubadours conviennent de s'en +rapporter à de belles dames, dont on ignore la décision. + + [486] Gaucelm Faidit et Hugues Bacalaria. Voyez, sur le + premier, Millot, t. I, p. 354: il ne fait que nommer le + second en rapportant cette tenson, p. 374. Nostradamus nomme + Gaucelm _Anselme Faydit_, Vie XIV; il ne dit rien de Hugues. + Crescimbeni, son traducteur, appelle comme lui Gaucelm, + _Anselme Faidit_, aussi Vie XIV; il donne de plus une petite + notice sur Hugues, à la fin de sa _Giunta alle Vite de + Provenzali_, sur le mot _Ugo della Baccalaria_. Voyez cette + _Giunta_, p. 220. Je ne cite plus ici les textes provençaux, + parce qu'il ne s'agit plus des formes que ces citations + pouvaient seules faire connaître. + +Ces galantes futilités seraient traitées maintenant avec plus de finesse +et de talent qu'elles ne le furent alors; mais les femmes les plus +décidées d'aujourd'hui ne feraient peut-être rien de plus fort ou du +moins de plus franc que la proposition de la dame, et l'on voit qu'au +fond, depuis six ou sept siècles, l'art des vers a fait chez nous +beaucoup plus de progrès que la corruption des mÅ“urs. + +Les contes ou _novelles_ ne sont pas en aussi grand nombre dans les +poésies des Troubadours que dans celles des Trouvères, ou anciens poëtes +français, dont on n'a guère publié jusqu'ici que les nombreux et +prolixes fabliaux. Dans les novelles provençales on reconnaît toujours +une imagination galante et poétique, et leurs inventions sont souvent un +mélange des fictions orientales avec les fables chevaleresques d'Europe +et la métaphysique d'amour. Tel est ce conte de Pierre Vidal[487], qui +marchait suivi de ses chevaliers et de leurs écuyers lorsqu'ils +rencontrent un chevalier, beau, grand, vigoureux, équippé et habillé de +la manière la plus brillante, conduisant une dame mille fois plus belle +encore, tous deux montés sur des palafrois richement enharnachés et de +couleurs si variées qu'il n'y avait pas deux de leurs membres ou des +parties de leurs corps qui fussent du même poil et de la même couleur. +Ils étaient suivis d'un écuyer et d'une demoiselle, remarquables par une +parure et une beauté particulières. Une conversation s'engage. Pierre +Vidal invite le beau chevalier et la belle dame à se reposer. La dame, +qui n'aime point les châteaux, préfère un lieu champêtre et agréable, +dans un verger délicieux, près d'une claire fontaine. Là , le chevalier +se fait connaître à lui, sa compagne et sa suite. La dame se nomme +Merci, la demoiselle Pudeur, l'écuyer Loyauté, et lui, qui est l'Amour, +emmène, de la cour du roi de Castille, Merci, Pudeur et Loyauté. Ce +compte n'est pas fini, et c'est dommage; le fragment est fort long, +plein de descriptions riches, d'entretiens et de solutions de questions +d'amour. + + [487] Millot, t. II, p. 297. + +En voici un[488] dont le commencement, presque anacréontique, n'annonce +guère la fin; cette fin n'est, à proprement parler, dans aucun genre, et +l'extravagance du dénoûment serait remarquée même dans les _Mille et une +Nuits_. Un perroquet arrive de loin pour saluer une dame de la part +d'Antiphanon, fils du roi, et la prier de soulager le mal dont elle le +fait languir. La dame aime trop son mari pour écouter un amant. Le +perroquet plaide la cause de son maître et celle de l'amour aux dépens +du mariage. Il commence à persuader. On lui donne, pour le chevalier qui +l'envoie, un anneau et un cordon tissu d'or, avec de tendres +compliments. Il va rendre compte de son message, encourage l'amant dans +ses espérances, et lui propose de l'introduire auprès de sa maîtresse; +on ne devinerait pas par quel moyen: en mettant le feu au toit du +château. Il retourne vers la dame et lui annonce Antiphanon. Mais +comment le faire entrer? le jardin toujours fermé, des gardes à toutes +les portes. Le perroquet lui fait part de son stratagème, et, ce qu'il y +a de merveilleux, elle consent à l'employer. Il revient à son maître qui +lui fait donner du feu grégeois dans un vase de fer. Le perroquet le +prend dans sa patte, vole à la tour, et y met le feu, près des archives, +en quatre endroits. On crie _au feu_; tout le monde est sur pied pour +l'éteindre. La dame profite de ce désordre pour descendre au jardin, +Antiphanon pour y entrer, et bientôt selon l'expression du poëte, ils +crurent être en paradis. Mais on éteint le feu _à force de vinaigre_. Le +perroquet, qui faisait sentinelle, avertit les deux amans; ils se +quittent, et ce n'est pas sans que la dame, mêlant de la morale à cette +étrange immoralité, ne recommande au chevalier en se jetant à son cou et +le baisant trois fois, de faire les plus belles actions pour l'amour +d'elle. Sans vouloir comparer sans cesse un siècle à l'autre, on +conviendra que dans celui-ci, du moins, les châteaux ne courent pas +autant de risques, et qu'il en coûte moins cher aux maris. + + [488] Il est d'Arnauo de Carcassès, troubadour inconnu, + dont on n'a que un seul morceau. Voyez Millot, t. II, p. 390. + +On trouve dans une autre novelle[489] l'original d'un conte plaisant de +Boccace, à moins que ce conte, n'ait comme tant d'autres, une origine +orientale, et que Boccace et le Troubadour n'aient puisé dans une source +commune. C'est celui auquel La Fontaine, en l'imitant, a donné pour +titre trois qualités, dont la première procure à un mari le désagrément +d'être _battu_, mais ne l'empêche pas d'être _content_. Il y a cette +différence que ce sont ici des chevaliers et une grande dame, et que +l'histoire est racontée par un jongleur au roi de Castille, Alphonse IX, +au milieu de sa cour. Boccace et La Fontaine ont mieux aimé prendre +leurs acteurs dans la condition commune, sans doute pour qu'on +n'imaginât pas que la chose ne pût arriver que dans une classe qui fait +exception. + + [489] L'auteur est Raimond Vidal de Besaudun, que l'abbé + Millot, tom. III, pag. 277, soupçonne être fils de Pierre + Vidal. + +Ces contes sont pour la plupart remplis de traits naïfs, agréables et +quelquefois piquants; mais la prolixité les tue; tout y annonce +l'enfance de l'art; tout y respire une licence qui ne blesse pas moins +le goût que la morale, et ce que les auteurs savent le moins, c'est se +borner et finir. + +Il y a peut-être encore moins d'art dans leurs _pastourelles_. C'est +presque toujours le poëte qui raconte lui-même que, se promenant seul +dans une campagne fleurie, il a trouvé une jolie bergère qui gardait ses +moutons, ou qui cueillait des fleurs en suivant son troupeau. Ce qu'il +dit à la bergère et ce qu'elle lui répond est tout le sujet de la pièce. +Une simplicité quelquefois assez fine en fait le mérite. Le dialogue +procède de trois en trois vers, ou de deux en deux, ou vers par vers, +comme celui de quelques Eglogues de Théocrite et de Virgile. L'entretien +roule sur l'amour; quelquefois, le poëte se représente fort épris de la +bergère, prêt à céder à la tentation, puis s'arrêtant tout à coup au +souvenir de sa dame à qui il ne veut pas faire une infidélité[490]; +quelquefois aussi il succombe, et la bergère ne résiste qu'autant qu'il +faut pour que la _pastourelle_ ait une étendue raisonnable[491]. Il faut +savoir quelque gré aux Troubadours d'avoir entrevu ce genre aimable, +sans connaître les modèles que l'antiquité nous a laissés, et de s'y +être borné à des scènes galantes et naïves. Ni leurs idées ni la langue +elle-même ne s'étendaient beaucoup plus loin. + + [490] Pastourelle de Giraut Riquier; Millot, tom. III, p. + 333. Il y en a, dans les manuscrits, quatre du même auteur. + + [491] Voyez l'article de Jean Estève; Millot, tom. III, p. + 379. + +Le _sirvente_, _servantèse_ ou _servantois_ était presque le seul genre +qui roulât ordinairement sur d'autres sujets que la galanterie; il était +historique ou satirique. Le poëte y célébrait, ou ses propres exploits, +s'il était chevalier, ou les exploits des chevaliers qui l'admettaient à +leur table, ou les traits de bravoure, de générosité, de vertu qu'il +jugeait dignes de sa muse; ou bien il y reprenait, soit les vices en +général, soit en particulier ceux des ennemis, des rivaux et même des +grands dont il avait à se plaindre. Quelquefois, ce qui produisait des +oppositions et des contrastes, la galanterie se mêlait à la satire, +comme dans ce sirvente, dont chaque strophe commence par un trait +satirique contre Henri II, roi d'Angleterre, à qui Louis-le-Jeune avait +fait lever le siége de Toulouse, et finit par une apostrophe galante à +la maîtresse de l'auteur[492]. + + [492] Il se nommait Bernard Arnaud de Montcuc, Voyez Millot, + _ub. supr._, p. 97. Les autres auteurs qui ont écrit sur la + poésie provençale n'en parlent pas. + +«Quand la nature renaît, et que les rosiers sont en fleur, les méchants +barons s'empressent d'aller à la chasse. Il me prend envie de faire +contre eux un sirvente et de censurer aigrement ces ennemis de toute +vertu et de tout honneur; mais amour répand la gaîté dans mon âme autant +que les beaux jours de mai. Je conserverai ma joie malgré tant de sujets +de tristesse». Il désigne ensuite le preux roi avec sa nombreuse +cavalerie, qui se vante de l'emporter en gloire et en mérite; mais, +dit-il, les Français n'en ont pas peur; et se tournant vers sa dame, il +l'assure qu'il la redoute davantage, et qu'il a une bien autre crainte +de ses rigueurs. «Je fais plus de cas, poursuit-il, d'un coursier sellé +et armé, d'un écu, d'une lance et d'une guerre prochaine, que des airs +hautains d'un prince qui consent à la paix en sacrifiant une partie de +ses droits et de ses terres. Pour vous, beauté que j'adore, vous que +j'aurai ou j'en mourrai, je m'estime plus heureux d'attaquer vos refus +que d'être accepté par une autre. J'aime les archers quand ils lancent +des pierres et renversent des murailles; j'aime l'armée qui s'assemble +et se forme dans la plaine; je voudrais que le roi d'Angleterre se plût +autant à combattre que je me plais, madame, à me retracer l'image de +votre beauté et de votre jeunesse, etc.». Cela est original, il en faut +convenir. Cela était inspiré par le moment, et n'avait de modèle ni +parmi les Arabes, ni parmi les Anciens, dont ce bon Troubadour et ses +confrères ne soupçonnaient pas même l'existence. + +Une satire plus originale encore, ou, si l'on veut, plus bizarre, est +celle-ci. Blacas est mort; c'était un baron riche, généreux, brave, et +de plus très-bon Troubadour. Sordel[493], l'un des Italiens les plus +célèbres qui se soient adonnés à la poésie provençale, fait son éloge +funèbre; mais chaque trait de cet éloge est un trait de satire contre +quelque prince. «Ce malheur est si grand, dit-il, qu'il n'y a d'autre +ressource que de prendre le cÅ“ur de Blacas pour le donner à manger aux +barons qui en manquent; dès lors ils en auront assez. Que l'empereur de +Rome (Frédéric II) en mange le premier; il en a besoin s'il veut +recouvrer sur les Milanais les pays qu'ils lui ont enlevés en dépit de +ses Allemands.--Après lui en mangera le noble roi de France (Louis IX), +pour reprendre la Castille qu'il perd par sa sottise; mais si sa mère le +sait il n'en mangera point; car il craint en tout de lui déplaire.--Le +roi d'Angleterre (Henri III) en doit manger un bon morceau. Il a peu de +cÅ“ur; il en aura beaucoup alors, et reprendra les terres qu'il a +honteusement laissé usurper.--Il faut que le roi de Castille (Ferdinand +III) en mange pour deux; car il a deux royaumes, et n'est pas bon pour +en gouverner un seul; mais s'il en mange, qu'il se cache de sa mère; +elle lui donnerait des coups de bâton.--Je veux qu'après lui en mange le +roi de Navarre (Thibault, comte de Champagne), qui, selon ce que +j'entends dire, valait mieux comte que roi». Ainsi du reste. + + [493] Voyez sa vie dans Millot, t. II, p. 79. Sa chanson sur + la mort de Blacas est dans la vie de ce dernier, tom. I, p. + 452. + +Les sirventes, où la satire ne s'exerçait que sur les mÅ“urs, ont +l'avantage de nous apprendre des usages et des folies de ce temps qui se +rapprochent souvent de ce que l'on voit dans le nôtre. Le trait suivant, +par exemple, nous dit quelle espèce de fard les vieilles femmes +mettaient alors + + Pour réparer des ans l'irréparable outrage. + +«Je ne peux souffrir le teint blanc et rouge que les vieilles se font +avec l'onguent d'un Å“uf battu qu'elles s'appliquent sur le visage, et du +blanc par-dessus, ce qui les fait paraître éclatantes depuis le front +jusqu'au-dessous de l'aisselle[494]». Ces derniers mots prouvent aussi +que l'habillement des femmes n'était pas plus modeste alors +qu'aujourd'hui, même quand un autre intérêt que celui de la modestie +l'aurait exigé d'elles. + + [494] Ce trait est tiré d'un sirvente d'Ogier ou Augier. + Millot, t. I, p. 340. + +D'ailleurs on ne voit ici que du blanc, ce qui les aurait fait +ressembler à des spectres; mais elles mettaient aussi beaucoup de rouge, +comme une autre satire nous l'atteste. Elle est d'un certain moine de +Montaudon, poëte satirique par excellence, qui n'épargnait personne dans +ses sirventes, ni les femmes, ni les moines, ni même les +Troubadours[495]. Le tour qu'il prend est vif et ingénieux. Les dames et +les moines paraissent devant Dieu, se disputent entre eux et plaident en +forme. «Tout est perdu, disent les moines; mesdames, vous nous faites +grand tort en nous enlevant les peintures. C'est un péché de vous +peindre si fort et de vous déguiser de la sorte; car jamais l'usage de +la peinture ne fut inventé que pour nous, et vous vous rougissez +tellement que vous effacez les images qu'on suspend dans nos +chapelles.--Les dames répondent: La peinture nous a été donnée bien +avant qu'on inventât les _ex voto_ pour les moines grands et petits. Je +ne vous ôte rien, dit une dame, en peignant les rides qui sont +au-dessous de mes yeux, et en les effaçant de manière à pouvoir traiter +encore avec hauteur ceux qui s'affolent de moi. + + [495] Nostradamus n'a point parlé de lui. Voyez Crescimbeni, + _Giunta alle Vite_, pag. 200, et Millot, tom. III, pag. 156. + +Dieu dit aux moines: _Si vous le trouvez bon_, je donne vingt ans pour +se peindre aux femmes qui en ont plus de vingt-cinq; soyez plus généreux +que moi, donnez-leur en trente.--Nous n'en ferons rien, répondent les +moines, nous leur en donnerons dix _par complaisance pour vous_; mais +sachez qu'après ce temps nous voulons être sûrs qu'elles nous laisseront +en paix. Alors vinrent Saint-Pierre et Saint-Laurent, qui firent une +bonne et ferme paix entre les parties, l'un et l'autre ayant juré de la +maintenir. Ils retranchèrent cinq ans des vingt, et en ajoutèrent cinq +aux dix. Ainsi fut vidé le procès, et les parties demeurèrent d'accord. + +Mais le poëte s'écrie que le serment est violé, que les femmes se +mettent tant de blanc et de vermillon sur le visage, que jamais on n'en +vit plus aux _ex voto_. Il nomme une quantité de drogues dont elles se +servent, la plupart inconnues aujourd'hui. «Elles mêlent, dit-il, avec +du vif-argent du cafera, du tifrigon, de l'angelot, du berruis, et s'en +peignent sans mesure. Elles mêlent avec du lait de jument, des fèves, +nourriture des anciens moines et la seule chose qu'ils demandent, par +droit ou par charité, de sorte qu'il ne leur en reste plus rien[496]. +Elles ont encore fait pis que tout cela; elles ont amassé provision de +safran, et l'ont fait tellement enchérir qu'on s'en plaint outre-mer: +mieux vaudrait-il qu'on le mangeât en ragoûts et en sauces que de le +perdre ainsi. Il conviendrait du moins qu'elles prissent les étendards +et les armes des croisés pour aller chercher outre-mer le safran +qu'elles ont tant d'envie d'avoir». On voit par là que l'on tirait le +safran de l'Orient, qu'on s'en servait pour la cuisine, et, ce qu'il est +assez difficile de concevoir, qu'il entrait, même en très-grande +quantité, dans la toilette des dames, avec le blanc, le rouge et encore +d'autres couleurs[497]. + + [496] L'abbé Millot observe ici très-gravement qu'ils + demandaient alors autre chose que des fèves. + + [497] Le moine de Montaudon en voulait au rouge des femmes. + J'ai trouvé un autre dialogue sur le même sujet, entre Dieu + et lui dans un manuscrit de la Bibliothèque impériale, n°. + 7226. + +Le même poëte prend un tour à peu près semblable, et qui n'est pas moins +vif, pour se venger apparemment de mauvaises réceptions qui lui avaient +été faites dans quelques provinces, et montrer sa satisfaction du bon +accueil qu'il avait reçu dans d'autres. Il était monté au ciel pour +parler à Saint-Michel, qui l'avait mandé; il entendit Saint-Julien qui +se plaignait à Dieu d'avoir été dépouillé de son fief et de tous ses +droits. Autrefois quiconque voulait avoir bon gîte lui adressait le +matin sa prière; mais avec les méchants seigneurs qui vivent à présent +il ne reçoit plus de prière ni le matin ni le soir. Ils refusent +l'hospitalité à tout le monde, ou laissent partir à jeûn le matin ceux à +qui ils donnent à coucher; il est pourtant encore assez content des +Toulousains, des Carcassonnois, des Albigeois; il n'a ni à se plaindre +ni à se louer de quelques autres; enfin Saint-Julien, patron de +l'hospitalité, distribue la louange ou le blâme selon que le poëte a été +bien ou mal reçu. + +Folquet de Lunel[498], poëte très-dévot, fait, _au nom du Père glorieux +qui forma l'homme à son image_, une satire générale des mÅ“urs de tous +les états, depuis l'empereur jusqu'aux aubergistes de village. +«L'empereur, dit-il, exerce des injustices contre les rois, les rois +contre les comtes; les comtes dépouillent les barons, ceux-ci leurs +vassaux et leurs paysans. Les laboureurs, les bergers font à leur tour +d'autres injustices. Les gens de journée ne gagnent point l'argent +qu'ils exigent. Les médecins tuent au lieu de guérir, et ne s'en font +pas moins payer. Les marchands, les artisans sont menteurs et voleurs, +etc.». + + [498] Crescimbeni ne parle pas de lui. Voyez Millot, t. II, + p. 138. + +Dans une autre satire ou sirvente satirique, Marcabres[499] s'en prend +aux seigneurs, aux barons, à leurs femmes, aux Troubadours, à tout le +monde, à qui il reproche une horrible corruption de mÅ“urs. On y trouve +cette image gigantesque, mais singulière. «Le monde est couvert d'un +gros arbre touffu qui s'est étendu si prodigieusement qu'il embrasse +tout l'Univers. Il a jeté de si profondes racines qu'il est impossible +de l'abattre. Cet arbre est la méchanceté. Pour peu qu'on y touche ceux +qui devraient protéger la vertu jettent les hauts cris. Comtes, rois, +amiraux, princes, sont pendus à cet arbre par le lien de l'avarice, si +fort qu'on ne saurait les détacher». + + [499] Nostradamus n'a donné sur ce poète qu'un tissu + d'erreurs; Crescimbeni en corrige quelques-unes dans ses + notes, mais non pas toutes. Voyez Millot, _ub. supr._, p. + 250. + +Le clergé était alors dans toute sa puissance, et il en abusait. Les +Troubadours ne l'épargnaient pas; quelques uns même lui prodiguaient des +injures violentes et grossières. «Ah! faux clergé, lui dit Bertrand +Carbonel[500], traître, menteur, parjure, voleur, débauché, mécréant, tu +commets chaque jour tant de désordres publics que le monde est dans le +trouble et la confusion. Saint-Pierre n'eut jamais rentes, châteaux ni +domaines; jamais il ne prononça d'excommunications ou d'interdits. Vous +ne faites pas de même, vous qui pour l'or excommuniez sans raison, etc. +Que le Saint-Esprit qui prit chair humaine écoute mes vÅ“ux, dit +Guillaume Figuiera[501], et qu'il te brise le bec, Rome; je ne puis +comprendre combien tu es fourbe envers nous et envers les Grecs. Rome, +tu traînes avec toi les aveugles dans le précipice; tu franchis les +bornes que Dieu t'a données, car tu absous les péchés à prix d'argent, +et tu te charges d'un fardeau plus fort qu'il ne t'appartient....... +Dieu te confonde, Rome....! Rome de mauvaises mÅ“urs et de mauvaise foi, +etc.». + +[500] Voyez Nostradamus et Crescimbeni, corrigés par Millot, _ub. +supr._, p. 432. + +[501] Millot, _ibid._, p. 448. Je rectifie sa traduction, qui n'est +nullement conforme au texte; il en a fallu faire autant de plusieurs +autres passages. + + _Lo Sain Esperitz + Que receup cara humana + Entenda mos precs_ + + _E fraigna tos becs, + Roma; no'm entrecs + Com' es falsa e trafana + Vas nos e va'ls Grecs_. + +Pierre Cardinal, l'un des censeurs les plus âpres de mÅ“urs de son +siècle[502], n'a pas épargné les prêtres et les moines dans ses satires. +«Indulgences, pardons, Dieu et le diable, ils mettent, dit-il, tout en +usage. À ceux-là , ils accordent le paradis par leurs pardons; ils +envoyent ceux-ci en enfer par leurs excommunications; ils portent des +coups qu'on ne peut pas parer, et nul ne sait si bien forger des +tromperies qu'ils ne le trompent encore mieux». Et plus loin: «Il n'est +point de vautour qui évente de si loin une charogne que les gens +d'église et les prédicateurs sentent un homme riche. Aussitôt ils en +font leur ami; et quand il lui survient une maladie, ils lui font faire +une donation qui dépouille ses parents.... Vous les voyez sortir tête +levée des mauvais lieux pour aller à l'autel. Rois, empereurs, ducs, +comtes et chevaliers avaient coutume de gouverner les états; les clercs +ont usurpé sur eux cette autorité, soit à force ouverte, soit par leur +hypocrisie et leurs prédications, etc.». + + [502] Millot, t. III, p. 236 et suiv. + +Mais ce n'était pas seulement sur le clergé que la liberté des +Troubadours s'exerçait; elle n'épargnait pas les objets les plus sacrés; +et dans ce siècle où la religion avait tant d'empire sur les opinions et +si peu sur les mÅ“urs, où elle armait les croyants contre les incrédules, +et même contre les croyants quand l'intérêt temporel de ses chefs le +voulait ainsi, elle n'était guère plus respectée des poëtes dans leurs +vers, que des moines dans leur conduite. C'était pour eux, même dans +leurs poésies amoureuses, un sujet de figures, d'apostrophes ou de +comparaisons comme les autres, et dont ils usaient tout aussi librement. + +L'un compare un baiser de sa dame[503] aux plus douces joies du Paradis; +l'autre abandonnerait sans façon sa part de ce lieu de délices pour les +faveurs de la sienne; un troisième[504], si Dieu le laisse jouir de son +amour, croira que le Paradis est privé de liesse et de joie; un autre, +quand il est auprès de sa maîtresse, fait le signe de la croix, tant il +est émerveillé de la voir[505]; un autre encore assure que, s'il obtient +le bonheur qu'il désire, il éprouvera ce que dit la Bible, qu'en bonne +aventure un jour vaut bien cent, allusion très-profane à des paroles du +psalmiste[506]; un autre enfin se croit en amour l'égal des grands et +des rois: ces vaines distinctions de rang disparaissent, dit-il, devant +Dieu, qui ne juge que les cÅ“urs; puis s'adressant à sa dame: «O parfaite +image de la Divinité, que n'imitez-vous votre modèle[507]»! Plusieurs, +lorsqu'ils sont guéris de leur passion pour une femme mariée, ne croient +pouvoir la quitter qu'en se faisant délier de leurs serments par un +prêtre, et le prêtre vient très-sérieusement les dispenser de +l'adultère[508]; d'autres, maltraités par leur dame, font dire des +messes, brûler des cierges et des lampes pour se la rendre +favorable[509]. + + [503] + + _E mi baisa la boqu'els huels amdos + Don mi sembla lo ioy de Paradis_. + BENARD DE VENTADUR. + + [504] Arnaud de Marveil: + + _Que si m'lais Dieus s'amor iauzir, + Semblaria'm, tan la dezir, + Ab lyeis Paradisus desertz_. + + [505] Arnaud Catalans. + + [506] + + _Dies una in atriis tuis super millia_. + + L'auteur de ce trait est Bernard de Ventadour. + + [507] Arnaud de Marveil. + + [508] Entre autres, Pierre de Barjac. Millot, t. I, p. 122. + + [509] Arnaud Daniel, dans Millot, t. II, p. 485. Dans + Nostradamus, cela est plus fort, il entend mille messes par + jour, priant Dieu de pouvoir acquérir la grâce de sa dame; p. + 42. Dans le texte provençal, six messes selon quelques + manuscrits, et mille messes selon d'autres. + + _Sis { + {messas naug en perferi + Mill { + En art lum de ser e d'oli + Che Dieus me don bon afert_. + +Dans des sujets plus graves, l'un[510], regrettant un Troubadour[511] +que la mort vient d'enlever, dit que _Dieu l'a pris pour son usage_. Si +la Vierge aime les gens courtois, ajoute-t-il, qu'_elle prenne +celui-là _. L'autre[512], ayant perdu sa maîtresse, dit qu'il ne prie pas +Dieu de la recevoir dans son Paradis; sans elle, le Paradis lui +paraîtrait mal meublé de courtoisie. Raimond de Castelnau, dans une +satire dirigée principalement contre les moines, dit que «si Dieu sauve, +pour bien manger et avoir des femmes, les moines noirs, les moines +blancs, les templiers, les hospitaliers et les chanoines auront le +Paradis, et que S. Pierre et S. Paul sont bien dupes d'avoir tant +souffert de tourments pour un Paradis qui coûte si peu aux autres[513]». +Dans une pièce dévote consacrée à la Vierge, Peyre, ou Pierre de +Corbian, affirme que tous les chrétiens savent et croient ce que l'ange +lui dit _quand elle reçut par l'oreille Dieu qu'elle enfanta +vierge_[514]. Il compare la merveille de son enfantement à l'action du +soleil, dont la lumière traverse le verre sans le corrompre, comparaison +qui a été répétée par d'autres poëtes, et même, je crois, par des +docteurs. Peyre Cardinal tient un plaidoyer tout prêt pour le jour du +jugement, en cas que Dieu veuille le damner[515]. Il dira à Dieu que +_Dieu a grand tort_ de perdre ce qu'il peut gagner, et de ne pas remplir +son Paradis autant qu'il peut; à saint Pierre, qui en est le portier, +que la porte d'une cour doit être ouverte à tout le monde. Il prouvera +enfin à Dieu, par de bons arguments, qu'il ne doit pas le damner pour +des péchés qu'il n'eût pas commis s'il n'avait pas été au monde; mais il +prie la sainte Vierge d'obtenir qu'il ne soit pas obligé d'en venir là +avec son fils. + + [510] Deudes de Prades. + + [511] Hugues Brunet; Millot, t. I, p. 315. + + [512] Boniface Calvo, _ibid._, t. II, p. 366. + + [513] Boniface Calvo, p. 77. Le texte provençal dit; + + _Si monge nier vol Dieu que si an sal + Per pro maniar ni per femnas tenir, + Ni monge blanc per boulas amentir, + Ni per erguelh temple ni l'ospital_, + + _Ni canonge per prestar a renieu, + Ben tenc per folh sanh Peyre, sanh Andrieu + Que sofriro per Dieu aital turmen, + S'aiquest s'en uen aissi a salvamen_. + + [514] Millot, t. III, p. 233. + + [515] _ibid._, p. 268. + +Un Troubadour qui servait dans une croisade[516], mécontent du tour que +les affaires y avaient pris, s'écrie: «Seigneur Dieu, si vous m'en +croyiez, vous prendriez bien garde à qui vous donneriez les empires, les +royaumes, les châteaux et les tours». Un autre[517], désespéré de la +mort du bon roi saint Louis, si ardent à servir Dieu, maudit les +croisades et le clergé, promoteur de la guerre sainte; il maudit Dieu +lui-même qui pouvait le rendre heureux; il voudrait que les chrétiens se +fissent mahométans, puisque Dieu est pour les infidèles. Dans une tenson +de Peguilain, il propose à Elias, son interlocuteur, cette question à +résoudre. Sa dame lui a permis de passer une nuit avec elle, mais sous +promesse de ne faire que ce qu'elle voudra; il se croit obligé d'être +fidèle à son serment. J'aimerais mieux le rompre, répond Elias; j'en +serais quitte pour aller chercher des pardons en Syrie[518]; trait de +lumière sur l'efficacité morale des pélerinages à la Terre-Sainte, des +indulgences, des pardons et de toutes les superstitions de cette espèce. +Dans une autre tenson entre Granet et Bertrand[519], deux Troubadours +peu célèbres, Granet exhorte Bertrand à renoncer à l'amour et à +travailler au salut de son âme en passant outre-mer, où l'antechrist est +sur le point de détruire ceux qui y sont allés pour convertir les +infidèles. Bertrand répond qu'il est fort aise du succès de +l'antechrist; qu'il est prêt à croire en lui, dans l'espérance qu'il +fléchira en sa faveur le cÅ“ur de sa maîtresse. Granet lui reproche +l'indigne voie par laquelle il veut parvenir à son but. Ce bien, lui +dit-il, serait payé trop cher par votre damnation. Tout est légitime +pour sauver ma vie, répond Bertrand; je meurs pour la plus aimable des +femmes, et ayant perdu l'esprit, si je pèche en me jetant dans les bras +de l'antechrist, Dieu doit me le pardonner[520]». + + [516] Peyrols d'Auvergne; Millot, t. I, p. 322. + + [517] Austan d'Orlach, qui n'est connu que par cette pièce; + Millot, t. II, p. 430. + + [518] Millot, t. II, p. 240. + + [519] _Ibid._, p. 133. + + [520] Millot, t. II, p. 135. + +Cette folie des croisades d'outre-mer fut souvent l'objet de leurs +chants, et la croisade barbare contre les malheureux Albigeois, dont ils +voyoient sous leurs yeux les horreurs, fut celui de leurs satires. Ils +ne ménagent ni les guerriers qui massacraient des populations entières +par ordre d'un pontife, ni les inquisiteurs qui livraient aux bûchers ce +que le fer avait épargné, ni les moines, ni le clergé leurs complices, +ni les papes moteurs intéressés et politiques de ce carnage religieux. +La liberté de leurs expressions passe tout ce qu'on s'est permis dans +des siècles à qui l'on fait un grand reproche de n'avoir pas respecté +des superstitions sanguinaires. Mais ces horreurs eurent aussi parmi +eux des apologistes. Il se trouva des Troubadours qui ne rougirent point +de les chanter. Folquet de Marseille fit plus[521], il ne chanta point +la croisade; il la suscita, la soutint, en attisa en quelque sorte les +bûchers et les fureurs. Folquet avait dans sa jeunesse aimé, rimé, mené +une vie errante et adonnée au plaisir, comme les Troubadours ses +confrères. Sa tête ardente avait passé subitement à d'autres extrémités. +Devenu moine de Citeaux, bientôt abbé, et peu de temps après évêque de +Toulouse dès qu'il vit la persécution et la proscription s'élever contre +les Albigeois et contre le comte de Toulouse, il se joignit aux +persécuteurs. Il servit de son influence, de ses conseils, de ses +prédications violentes les croisés et leur chef, le trop fameux comte de +Montfort. Après avoir vaincu par les armes du fanatisme le comte son +seigneur, dans Toulouse même, capitale de ses états, il alla présenter +au pape le fondateur des Dominicains et de l'Inquisition, qu'il établit +solidement dans son diocèse, et qui y a régné si long-temps. Perdigon, +simple Troubadour, élevé par son talent à la dignité de chevalier et à +la fortune[522], le déshonora par la part qu'il prit aux intrigues et +aux violences de Folquet. Il chanta même la défaite et la mort du roi +d'Arragon son bienfaiteur, défenseur du comte Raimond, à la bataille de +Muret[523]. Vers la fin du même siècle, lorsque les bûchers étaient +éteints, l'imagination d'un comte de Foix[524] les rallumait encore, et +en menaçait tous ceux qui se renommeraient de l'Arragon. «Leurs cendres, +disait-il, seront jetées au vent, leurs âmes envoyées en enfer». + + [521] Millot, t. I, p. 179 et suiv. + + [522] Millot, t. I, p. 428. + + [523] En 1213. + + [524] Roger Bernard III; Millot, t. II, p. 472. + +Mais rien dans tout cela n'est aussi fort et ne peint aussi bien les +fureurs de l'inquisition que ce qu'un naïf inquisiteur fit lui-même, ne +croyant sans doute laisser qu'un monument des victoires de sa +dialectique et des triomphes de la foi. C'est un dominicain nommé +Izarn[525], l'un des suppôts les plus actifs de ce tribunal exécrable, +et chez qui l'on voit avec regret la lyre d'un Troubadour dans les mains +d'un brûleur d'hommes. La pièce qu'il nous a laissée est un monument +précieux[526]; c'est une controverse entre lui et un théologien +albigeois; elle n'a pas moins de huit cents vers alexandrins. Il lui +prouve d'abord très-sérieusement par des passages latins de la Bible que +ce n'est point le diable, mais Dieu qui a créé l'homme; ensuite il le +plaisante à sa manière sur les assemblées de ses prosélytes et sur la +façon dont ils se communiquaient le saint-esprit; puis il reprend ses +argumentations, et pour leur donner plus de force il ajoute en propres +mots: «Si tu refuses de me croire, _voilà le feu qui brûle tes +compagnons tout prêt à te consumer_[527]». Après de nouveaux efforts de +dialectique, il lui dit encore: «_Ou tu seras jeté dans le feu_, ou tu +te rangeras de notre côté, nous qui avons la foi pure avec ses sept +échelons appelés sacrements». De l'explication des dogmes il passe à la +défense du mariage, et supposant que son antagoniste n'est pas sur ce +point de l'avis de Dieu et de Saint-Paul: «On apprête le feu, dit-il, et +la poix et les tourments où tu dois passer[528]..... Avant que je te +donne ton congé, dit-il encore, et que je te laisse entrer dans le +feu[529], je veux disputer avec toi sur la résurrection au jugement +dernier. Tu n'y crois pas; cependant rien n'est plus certain». Et c'est +en effet avec le ton de la certitude qu'il lui donne pour preuve ce que +les incrédules présentent comme objection. «Si la tête d'un homme était +outre-mer, un de ses pieds à Alexandrie, l'autre au mont Calvaire, une +main en France et l'autre à Haut-Vilar[530], que le corps fût en +Espagne, où on l'eût fait porter, qu'il fût brûlé et mis en cendres, et +qu'on pût le jeter au vent, il faut qu'au jour du jugement tout se +rassemble et reprenne la forme qu'il avait au baptême; la preuve en est +dans le livre de Job, etc.». Il ne cesse de lui répéter le plus fort de +ses arguments, celui du feu. «Hérétique, lui dit-il, avant que le feu te +saisisse et que tu sentes la flamme, puisque notre croyance est +meilleure que la tienne, je voudrais bien que tu me dises pour quelle +raison tu nies notre baptême[531]....» Enfin, pour péroraison, avant que +le pauvre hérétique réponde, il lui montre le feu qui s'allume[532] +«Ecoute, ajoute-t-il le cor va déjà par la ville, le peuple s'assemble +pour voir la justice qui va se faire et comment tu vas être brûlé». Ce +ne sont plus ici des forfaits imputés à l'inquisition naissante que l'on +ose nier et dont on essaie de la défendre, c'est l'inquisition elle-même +qui nous apparaît en personne, qui proclame, en chantant, ses triomphes, +et qui prononce, avec le sourire du tigre, ses épouvantables arrêts. + + [525] Ni Nostradamus, ni Crescimbeni n'ont parlé de cet + inquisiteur poëte. Voyez Millot, t. II, p. 42 et suiv. + + [526] Ce poëme est à la Bibliothèque impériale, dans un + manuscrit provençal du fond de d'Urfé; il est intitulé: _Aiso + fon las novas del Heretic_. En voici les premiers vers: + + _Diguas me tu heretic, parl'ap me un petit, + Que tu non parlaras gaire que iat sia grazit, + Si per forsa n'ot ve, segon c'avenz auzit. + Segon lo mieu veiaire ben as Dieu escarnit + Tan fe e ton baptisme renegat e guerpit_ + _Car crezes que Diables t'a format e bastit + E tan mal a obrat e tan mal a ordit + Pot dar salvatios falsamen as mentit. + Veramen fetz Dieu home et el l'a establit + E'l formet de sas mas aisi com es escrit_: + Manus tuÅ“ fecerunt me et plasmaverunt me. + + [527] + + _E s'aquest no vols creyre vec t'el foc arzirat + Que art tos companhos........., + Si cauziras el foc o remanras ab nos + C'avem la fe novela ab los sept escalos + Que son ditz sacramens los cals mostra razos + Que devem creyre tug a salvamen de nos_. + + [528] + + _E tu malvat her'tic iest tant desconoissens + Que nulla re qui es mostr' per tant de bos guirens, + Con es de Dieu e san Paul non iest obédiens, + Nit' pot entrar en cor ni passar per las dens + Per qu'el foc s'aparelha e la peis el turmens + Per on deu espassar_.......... + + [529] + + _Ans que ti don comiat nit' lais el foc intrar + De resurrectio vuelh ab tu disputar...... + ......................................... + Si la testa de l'hom era lai otramar. + L'us pos en Alissandria, l'autr'eg Monti-Calvar, + La una ma en Fransa, l'autra en Autvilar, + El cors fos en Espanha que si fos fag portar, + Que fos ars e fos cenres c'om to poques ventar + Lo dia del judizi coven apparelhar + En eissa quela forma que fon al bateiar. + En la sant escriptura o podes a trobar: + Job_, etc. + + [530] Millot, qui ne fait ici, comme à son ordinaire, que + copier la traduction de Sainte-Palaye, traduction que l'on + est souvent obligé de rectifier quand on la rapproche du + texte, met après ce mot _Haut-Vilar_ (lieu inconnu); et en + effet il serait difficile de deviner ce que veut dire ce + _Aut-Vilar_, opposé à la France: mais on peut très-bien se + passer de le savoir. + + [531] + + _Heretic, be volria ans qu'el foc te prezes, + Ni sentisses la flamma, fin est mieg nostre cres, + Que diguas lo veiaire per cal razo descies + Lo nostre baptisti li que bos essanct es_. + + [532] + + _Si ara not confessas, lo foc es alucatz, + El corn va per la vil al pobl' es amassatz + Per vezer la justizia, c'adès seras crematz_. + +À ne considérer les Troubadours que sous le point de vue littéraire, et +plus particulièrement sous celui qui nous a conduits à parler d'eux, on +voit dans leurs poésies des traces de l'imitation des poésies arabes et +le modèle des premières formes qu'eut en naissant la poésie moderne. Un +grand nombre de chansons et de sirventes commencent par des descriptions +du printemps ou des comparaisons tirées des fleurs, de la verdure, du +chant des oiseaux, du cours des ruisseaux, de la fraîcheur des +fontaines. Tout cela est oriental, ainsi que l'emploi assez fréquent du +rossignol dans des descriptions poétiques ou dans des messages d'amour. +C'est aussi dans leurs chansons que se trouvent pour la première fois +ces recherches de pensées et d'images galantes inconnues aux poëtes +anciens. C'est là qu'on entend un amant dire, en parlant des yeux de sa +dame: «Un doux regard qu'ils me lancèrent à la dérobée fraya le chemin à +l'amour pour passer à travers mes yeux au fond de mon cÅ“ur». C'est là +qu'un autre amant dit que ses yeux ont vaincu son cÅ“ur, et que son cÅ“ur +l'a vaincu lui-même[533]; que ses yeux en meurent, et que lui et son +cÅ“ur en meurent aussi; car ses yeux le font mourir de tristesse, d'envie +et de souffrance; ils meurent eux-mêmes de douleur et son cÅ“ur de +désir[534] qu'un autre enfin assure que la main de sa dame, qu'il vit +quand elle ôta son gant, lui enleva le cÅ“ur, et que ce gant a rompu la +serrure dont il avait fermé son cÅ“ur contre l'amour[535]. + + [533] Hugues de Saint-Cyr; Millot, t. II, p. 178. + + [534] Millot s'en est tenu à la première phrase, et a + dissimulé le reste; le manuscrit provençal porte + littéralement: + + _Gent an sauput mey huelh uenser mon cor + E'l cor a uensut me_. + .......................................... + _Moron miey huelh, el ieu e'l cor en mor_. + .......................................... + _Que'm fan mos huelhs qu'aissy'm uolon aucire + De pessamen, d'enuey e de cossir, + E'ls huelhs de dol e mon cor de dezir_. + + [535] Aimery de Belenvei; Millot, t. II, p. 334. + +Ailleurs, il s'élève une dispute entre le cÅ“ur d'un poëte et sa raison +au sujet des plaintes que font les amants contre les dames, et chacun +défend sa cause avec toutes les ressources de l'esprit. L'amour qui fait +veiller en dormant, qui peut brûler dans l'eau, noyer dans le feu, lier +sans chaîne, blesser sans faire de plaie; tout cela est littéralement +dans des chansons de Troubadours[536]. Quand nous retrouverons par la +suite ces sortes de subtilités dans les meilleurs poëtes italiens, nous +n'aurons donc pas de peine à en reconnaître la source. Elle découle +originairement de la poésie des Arabes, qui en est remplie. Les +Provençaux en les prenant pour modèles n'avaient ni le goût formé ni les +exemples d'un meilleur style qui auraient pu les en garantir, et quand +ils portèrent cette contagion en Italie, rien ne pouvait non plus y en +arrêter les progrès. + + [536] Dans une pièce de Pierre Vidal. + + + + +CHAPITRE VI. + +_État des Lettres en Italie au treizième siècle; commencement de la +Poésie italienne; Poëtes siciliens; L'empereur Frédéric II; Pierre des +Vignes; Nouveaux troubles en Italie après la mort de Frédéric; Écoles et +Universités; Grammairiens; Historiens; Poésie latine; Poëtes siciliens +depuis Frédéric; Poëtes italiens avant le Dante_. + + +Nous avons vu quel fut, chez les Arabes ou Sarrazins, le sort des +sciences et des lettres. Nous avons aperçu dans les communications +immédiates de ces conquérants de l'Espagne avec les provinces +méridionales de la France, la cause, sinon absolue, du moins +occasionnelle et puissamment déterminante de l'amour des Provençaux pour +la poésie, l'origine d'une partie de leurs fictions romanesques, de +leurs formes poétiques et des défauts brillants de leur style; nous +avons ensuite vu les Troubadours se répandre avec leur nouvel art dans +les petites cours féodales de la France, de l'Espagne et de l'Italie, +exciter l'admiration, chanter l'amour, inspirer la joie, devenir l'âme +des plaisirs et des fêtes, et recueillir pour récompense des honneurs, +des présents, la faveur des souverains, et, ce qui était souvent d'un +plus grand prix à leurs yeux, les faveurs des belles. Leur fréquentation +dans les cours de la Lombardie au douzième siècle est certaine; leurs +succès et l'estime que l'on y fit d'eux ne le sont pas moins; le soin +qu'on y prit d'apprendre le provençal pour les mieux entendre et +l'empressement qu'avaient un assez grand nombre d'Italiens qui se +sentaient le génie poétique, mais à qui il manquait une langue, de faire +des vers provençaux et de se mettre eux-mêmes au rang des Troubadours, +en sont des preuves incontestables. Sans cela, _Calvi_ de Gênes, +_Giorgi_ de Venise, Percival _Doria_, dont le nom dit assez la patrie, +le fameux _Sordel_ et plusieurs autres ne grossiraient pas leur liste. +Quand la langue italienne naquit et qu'elle put subir le joug de la +mesure et de la rime, il n'est pas douteux encore que l'exemple des +Troubadours ne servît de règle et d'objet d'émulation partout où l'on +avait pu entendre ou lire leurs productions. Les deux langues furent +quelque temps rivales, et parurent se disputer l'empire[537]; mais +l'italien resta bientôt maître du champ de bataille, et le provençal +disparut avec la gloire passagère des Troubadours. + + [537] Tiraboschi, t. IV, liv. III, chap. 3. + +Ce ne fut cependant pas en Lombardie que se firent entendre les +premiers essais de poésie en langue italienne; il est vrai du moins que +ce n'est pas de ceux qui purent y paraître que se sont conservés les +plus anciens fragments connus. C'est en Sicile qu'ils reçurent la +naissance; c'est dans ce pays, successivement occupé par les Grecs, par +les Sarrazins, par les Normands, visité par les Provençaux, et où +régnait alors l'empereur d'Allemagne Frédéric II, que la lyre italienne +bégaya ses premiers accords; et une circonstance qui ajoute à la gloire +poétique de cet empereur, c'est qu'il fut en quelque sorte le premier à +donner le tort et l'exemple. Les recueils d'anciennes poésies +contiennent bien quelques morceaux qui peuvent être antérieurs de peu de +temps à ce qui nous reste de Frédéric. On cite surtout une chanson d'un +certain _Ciullo d'Alcamo_, sicilien; mais on ne sait rien de ce +_Ciullo_, sinon qu'il vivait à la fin du douzième siècle, et sa chanson, +qui est en strophes de cinq vers d'une construction bizarre, écrite dans +un jargon plus sicilien qu'italien, mérite à peine d'être comptée[538]. +L'honneur de la priorité reste donc à Frédéric II. On sentira mieux le +mérite qu'il eut à s'occuper des lettres, si l'on se rappelle les +principales circonstances de sa vie et l'agitation où furent pendant son +règne et l'Italie et ses autres états. + + [538] Cette chanson, telle que la rapporte l'Allacci, _Poeti + Antichi_, p. 408 et suiv., est composée de trente-deux + strophes, qui paraissent en effet de cinq vers; mais alors il + faut que les trois premiers soient de quinze syllabes. On a + eu beau les comparer aux vers politiques des Grecs, ou à nos + vers alexandrins, ils ne ressemblent réellement ni aux uns ni + aux autres, ni à aucune espèce de vers connus. En voici la + première strophe: + + _Rosa fresca aulentissima capari in ver l'estate + Le Donne te desiano pulcelle e maritate + Traheme deste focora se teste a bolontate + Per te non aio abento nocte e dia + Pensando pur di voi Madonna mia_. + + Il est aisé de voir que chacun des trois premiers vers doit + se diviser en deux, dont le premier est un vers de huit + syllabes, de ceux qu'on appelle _sdruccioli_, et le second un + vers de sept syllabes. L'usage d'écrire de suite, non + seulement deux vers, mais tous les vers d'une strophe, est + commun dans les anciens manuscrits italiens et provençaux; + c'est donc ainsi que ces premiers vers doivent être écrits: + + _Rosa fresca aulentissima + Capari in ver l'estate + Le donne te desiano + Pulcelle e maritate + Traheme deste focora + Se teste a bolontate + Per te non aio_, etc. + + La strophe est ainsi de huit vers; la forme en est toute + provençale, entremêlée de vers de différentes mesures et de + vers rimés et non rimés. Cette chanson, écrite comme elle + doit l'être, est une preuve de plus de l'influence de la + poésie provençale sur les premiers essais de poésie + italienne. (Voy. Crescimbeni, _Ist. della volgar Poes._, t. + III, p. 7.) + +Frédéric Barberousse avait laissé pour héritier son fils Henri VI, marié +avec l'héritière du royaume de Sicile, et qui devint, par l'extinction +des derniers restes de la race normande, le maître de ce royaume. +Lorsque Henri mourut, lorsque sa femme Constance le suivit un an après, +Frédéric leur fils était encore enfant. Une combinaison singulière de +circonstances avait engagé sa mère à lui donner en mourant pour tuteur +Innocent III, et fit croître à l'ombre du trône pontifical le futur +successeur de tant de souverains, ennemis en quelque sorte naturels des +papes, et destiné à l'être lui-même plus qu'aucun d'eux. Deux noms +rivaux étaient nés en Allemagne des divisions de l'Empire, et +contribuaient à perpétuer ces divisions[539]. Un fief ou château de +Conrad le Salique, appelé Gheibeling ou Waibling, et situé dans le +diocèse d'Augsbourg, avait transmis à la famille de cet empereur le nom +de Gheibelings ou Gibelins. L'ancienne famille des Guelfes ou Welf, qui +possédait alors la Bavière, ayant eu plusieurs démêlés avec les +empereurs descendants de Conrad, ce nom de Guelfe était devenu celui +d'un parti d'opposition dans l'Empire. Plusieurs empereurs de la maison +Gheibeling avaient fait la guerre aux chefs de l'église; les Guelfes +leurs antagonistes avaient pris la défense des papes, et dès-lors les +noms de Gibelins et de Guelfes s'étaient étendus dans l'Empire et dans +l'Italie, le premier aux ennemis du St.-Siège, et le second à ses +partisans. + + [539] Muratori, _Antich. ital._, Dissert. 41. + +Lorsqu'après un interrègne de dix ans, Othon, chef du parti Guelfe en +Allemagne, obtint l'Empire sans qu'il eût été même question de Frédéric, +nommé cependant roi des Romains du vivant de son père, Othon IV, devenu +Gibelin en devenant empereur, vit le pape lui opposer le jeune Frédéric, +dernier rejeton du sang des Gibelins, et Guelfe par sa position, en +attendant qu'il devînt Gibelin à son tour par son élévation à l'Empire. +Innocent traita Othon d'usurpateur, dès qu'Othon voulut s'opposer aux +usurpations du St.-Siège. Il prétexta contre lui les intérêts de son +pupille, à qui il donna pour appui les rois d'Arragon et de France, afin +de les donner à Othon pour ennemis. Mais il mourut avant d'avoir pu +abattre l'un par l'autre. Le règne de ce pontife ambitieux est marqué +par l'accroissement du pouvoir des papes, quoique ce pouvoir ne s'élevât +point encore jusqu'à la souveraineté de Rome; il l'est aussi par cette +fatale croisade qui ruina l'Empire grec et en prépara la destruction +totale, et par cette autre croisade non moins funeste et plus horrible +dont le midi de la France fut le théâtre, dont des milliers de chrétiens +furent les victimes pour quelques différences d'opinion[540], et dans +laquelle le fer et le feu des combats eurent pour auxiliaire le feu +nouvellement allumé des bûchers de l'inquisition. + + [540] On accusait les malheureux Albigeois d'avoir adopté + l'hérésie des Pauliciens, qui tenait du manichéisme ou de la + doctrine des deux principes. Leurs partisans nient qu'ils + l'eussent adoptée; les partisans des Pauliciens nient même + qu'ils professassent cette doctrine; mais ce n'est pas là la + question. La question est de savoir si cette opinion des deux + principes, ou toute autre de même nature, peut légitimer les + exécrables barbaries qu'exercèrent sur les Albigeois des gens + qui prétendaient croire en Dieu, mais bien dignes de ne + croire qu'au diable. + +Son successeur Honorius III ne voulut, même après la mort d'Othon, +couronner Frédéric empereur qu'après avoir exigé de lui le vÅ“u d'aller à +la tête d'une nouvelle croisade reconquérir la Palestine; mais Frédéric, +alors âgé de vingt-six ans[541], et père d'un fils qui en avait +dix[542], voyant que l'Allemagne avait besoin de sa présence, et dans +quelle anarchie étaient ses états de Sicile et de Naples, se montra peu +empressé d'accomplir ce vÅ“u. On lui attribue même des vues plus grandes +et plus solides. Il avait, dit-on, conçu le projet de réunir dans un +seul état l'Italie entière[543], projet qui occupa dans tous les temps +ceux qui s'intéressèrent véritablement à la prospérité de ce beau pays, +mais auquel l'intérêt particulier des papes s'opposa toujours. Sommé +plusieurs fois de tenir sa parole, et devenu même, par son second +mariage[544], héritier éventuel du royaume de Jérusalem, dont les +Sarrazins étaient les maîtres, il se dispose enfin à partir avec une +armée[545]; mais une épidémie se déclare parmi ses troupes; il en est +atteint lui-même; il remet son entreprise à l'année suivante. Grégoire +IX, plus impatient encore qu'Honorius de voir l'empereur quitter +l'Italie, l'excommunie pour ce délai. Frédéric part[546]: Grégoire +l'excommunie de nouveau, et qui pis est, fait prêcher contre lui, dans +ses états de Naples, une croisade. Frédéric réussit dans la sienne à +Jérusalem mieux qu'on ne le voulait à Rome. Il revient enfin, après des +difficultés, des désagréments sans nombre et des périls personnels où +son excommunication l'avait jeté[547]. Il en éprouve de nouveaux en +Italie, et se voit forcé de se battre avec ses croisés contre les +croisés du pape. Le pontife vaincu[548] a recours aux armes de sa +profession. Il l'accuse d'hérésie dans des lettres pastorales. Il fait +plus: il soulève contre lui une nouvelle ligue lombarde qu'il soutient +pendant près de dix ans par ses exhortations et par ses intrigues. + + [541] C'était en 1228, deux ans après la mort d'Othon. + + [542] Henri, qu'il fit couronner roi des Romains. + + [543] Voltaire, _Essai sur les MÅ“urs_, etc. ch. 52; Gibbon, + _Decline and fall_, etc., c. 59. + + [544] Après la mort de Constance d'Arragon, sa première + femme, il épousa la fille de Jean de Brienne, roi titulaire + de Jérusalem. + + [545] 1227. + + [546] Août 1228. + + [547] La position où le mit l'obstination du pape à le + poursuivre comme excommunié jusque dans Jérusalem même, est + si singulière, que le bon Muratori, en rapportant dans ses + Annales ces faits étranges, ne peut s'empêcher de dire: _Non + potrà di meno di non istrignersi nelle spalle, chi legge si + futte vicende_. Ann. 1229. + + [548] 1230. + +Le pontife qui le remplace après la courte apparition de Célestin IV sur +le trône papal[549], Innocent IV va plus loin, et dépose formellement +Frédéric à Lyon en plein concile[550]. Il déclare l'Empire vacant, et +fait élire successivement à sa place deux prétendus empereurs. Frédéric +dans ses états d'Italie tient tête en homme de courage; mais sa vie est +troublée jusqu'à la fin, et si l'on en croit même quelques auteurs, elle +est abrégée par un parricide[551]. + + [549] Grégoire IX étant mort le 21 août 1241, Célestin IV qui + lui succéda, mourut dix-sept ou dix-huit jours après; + Innocent IV le remplaça, le 26 juin 1243, après un long + interrègne, causé par les dissensions qui agitaient alors le + sacré collège. + + [550] Le 17 juillet 1245: ce fut après l'avoir fait accuser, + par un évêque italien, et par un archevêque espagnol, d'être + hérétique, épicurien et athée. (Voyez les Annales de + Muratori.) + + [551] Ces auteurs accusent Mainfroy, fils naturel de + Frédéric, de l'avoir étouffé dans sa dernière maladie, + Voltaire (_Essai sur les MÅ“urs_, etc., chap. 51) croit que ce + fait est faux, et les historiens italiens les plus sensés + pensent de même. + +Les historiens d'Italie[552], quoique prévenus contre lui à cause de ses +querelles avec Rome, conviennent de ses grandes qualités, de ses talents +et de l'étendue de ses connaissances. Il savait, outre la langue +italienne, telle qu'elle était alors, le latin, le français, l'allemand, +le grec et l'arabe. La philosophie, du moins celle de son temps, lui +était familière, et il en encouragea l'étude dans toute l'étendue de ses +états. Avant lui, la Sicile était privée de tout établissement +littéraire; il y fonda des écoles, et appela du continent des savants et +des gens de lettres; il créa l'université de Naples, qui devint presque +dès sa naissance la rivale de la célèbre université de Bologne. Il +redonna un nouvel éclat à l'école de Salerne, qui languissait, et +pourvut par des lois utiles aux abus qui s'étaient introduits dans la +médecine. Il fit traduire du grec et de l'arabe plusieurs livres +intéressants pour cette science, qui n'avaient point encore été +traduits: il en fit autant de quelques ouvrages d'Aristote, dont il +ordonna l'étude dans ses états de Naples, et même dans les universités +de Lombardie. Sa cour, dit un ancien auteur[553], était le rendez-vous +des poëtes, des joueurs d'instruments, des orateurs, des hommes +distingués dans tous les arts. Il établit à Palerme une académie +poétique, et se fit un honneur d'y être admis avec ses deux fils, Enzo +et Mainfroy, qui cultivaient aussi la poésie. Une des études favorites +de Frédéric était celle de l'histoire naturelle; on retrouve une partie +des connaissances qu'il y avait acquises dans un traité qu'il nous a +laissé de la chasse à l'oiseau[554]. Il n'y traite pas seulement des +oiseaux dressés à la chasse, mais de toutes les espèces en général; des +oiseaux d'eau, de ceux de terre, de ceux qu'il appelle moyens, et des +oiseaux de passage. Il parle de la nourriture de ces différentes +espèces, et de ce qu'elles font pour se la procurer. Il décrit les +parties de leurs corps, leur plumage, le mécanisme de leurs ailes, leurs +moyens de défense et d'attaque. Ce n'est que dans le second livre qu'il +en vient aux oiseaux de proie, et qu'il enseigne l'art de les choisir, +de les nourrir, de les former à tous les exercices qui en font des +oiseaux chasseurs, et qui font servir au plaisir de l'homme, plus vorace +qu'eux, l'instinct de voracité qu'ils ont reçu de la nature. + + [552] Ricordano Malespini, _Stor. fior._ Giov. Villani, + _Stor._ Tiraboschi, _Stor. della Lett. ital._, t. IV, liv. + III, etc. + + [553] _Cento Novelle Antich. nov._ 20. + + [554] _De Arte venandi cum avibus_. Ce traité, divisé en + deux livres, ne s'est point conservé en entier. Mainfroy, + fils de Frédéric, en avait suppléé plusieurs parties et des + chapitres entiers. C'est sur un manuscrit rempli de lacunes, + qui appartenait au savant Joachim Camérarius, qu'il fut + imprimé à Augsbourg (_AugustÅ“ vendelicorum_) en 1569, in-8º. + +Il n'est resté de poésies de Frédéric II, qu'une ode ou chanson galante, +dans le genre de celles des Provençaux, et que l'on croit un ouvrage de +sa jeunesse: on y voit la langue italienne à sa naissance, encore mêlée +d'idiotismes siciliens[555], et de mots fraîchement éclos du latin, qui +en gardaient encore la trace[556]. L'ode est composée de trois strophes, +chacune de quatorze vers, l'entralacement des rimes est bien entendu et +tel que les lyriques italiens le pratiquent souvent encore. Les pensées +en sont communes, et les sentiments délayés dans un style lâche et +verbeux, mais cela n'est pas mal pour le temps et pour un roi, qui avait +tant d'autres choses à faire que des vers[557]. Nous avons vu un autre +Frédéric en faire de meilleurs, mais plus de cinq cents ans après; et le +Frédéric de Sicile n'avait pas, comme celui de Prusse, un Voltaire pour +confident et pour maître. + +[555] Tiraboschi, t. IV, liv. III, ch. 3; Crescimbeni, _Istoria della +volgar poesia_, t. III. + +[556] Comme _eo_ venu d'_ego_, moi, qui était prêt à devenir _io_, et +_meo_, mien, qui est le mot latin même, et qui devint peu de temps après +_mio_. + + [557] Voici la première strophe de sa _canzone_: + + _Poiche ti piace, amore, + Ch'eo deggia trovare_ + _Faron de mia possanza + Ch'eo vegna a compimento. + Dato haggio lo meo core + In voi, Madonna, amare; + E tutta mia speranza + In vostro piacimento. + E no mi partiraggio + Da voi, donna valente; + Ch'eo v'amo dolcemente: + E piace a voi ch'eo hoggia intendimento; + Valimento mi date, donna fina; + Che lo meo core adesso a voi s'inchina_. + + La forme de cette strophe, l'entrelacement des vers et des + rimes, le mot _trovare_, trouver, employé au deuxième vers, + pour rimer, faire des vers, etc., tout annonce ici + l'imitation de la poésie des troubadours. + +Il avait pourtant un secours à peu près de même espèce dans son célèbre +chancelier Pierre des Vignes, homme d'un grand savoir, d'une haute +capacité dans les affaires, et de plus philosophe, jurisconsulte, +orateur et poëte. Né à Capoue d'une extraction commune, il étudiait à +Bologne dans l'état de fortune le plus misérable. Le hasard le fit +connaître de Frédéric, qui l'apprécia, l'emmena à sa cour, et l'éleva +successivement aux emplois de la plus intime confiance et aux plus +hautes dignités. Pierre des Vignes partagea les vicissitudes et les +agitations de sa fortune. Les ambassades les plus importantes et les +commissions les plus délicates exercèrent ses talens et son zèle. Dans +une circonstance solennelle, devant le peuple de Padoue, et en présence +de l'empereur même, il combattit en sa faveur les effets de l'injuste +excommunication du pape, avec des vers d'Ovide, d'où il tira le texte de +son discours[558]. Cela prouve que les bons poëtes latins lui étaient +familiers, et l'on s'en apercoit au style d'une de ses _canzoni_ qui +nous a été conservée[559]. Elle est en cinq strophes de huit vers +en décasyllabes. On y voit plusieurs comparaisons qui relèvent un peu +l'uniformité des idées et des sentiments. Il se compare à un homme qui +est en mer, et qui a l'espérance de faire route quand il voit le beau +temps[560]. Il voudrait ensuite, ce qui n'est pas d'une poésie trop +noble, pouvoir se rendre auprès de sa maîtresse en cachette comme un +larron, et qu'il n'y parût pas[561]; s'il pouvait lui parler à loisir, +il lui dirait comment il l'aime depuis long-temps, plus tendrement que +Pirame n'aima Tisbé. On reconnaît ici son goût pour Ovide. Dans la +dernière strophe, il s'adresse à sa chanson même, comme les Troubadours +le faisaient quelquefois et comme les poëtes italiens l'ont presque +toujours fait depuis. + + [558] + + _Leniter ex merito quidquid patiare ferendum est: + QuÅ“ venit indignè pÅ“na, dolenda venit_. + (OVIDE.) + + [559] Elle parut pour la première fois dans le Recueil des + _Rime Antiche_, donné par Corbinelli, à la suite de la _Bella + mano_ de Giuste de' Conti, Paris, 1595, in-8°. On la trouve + aussi dans Crescimbeni, _Istor. della volg. poes._, t. I, p. + 130 et ailleurs. + + [560] + + _Come uom che è in mare ed ha speme di gire + Quando vede lo tempo, ed ello spanna_, etc. + + [561] + + _Or potess' io venire a voi, amorosa, + Come il ladron ascoso, e non paresse; + Ben lo mi terria in gioja avventurosa + Se l'amor tanto di ben mi facesse. + Si bel parlare, donna, con voi fora; + E direi come v'amai lungamente, + Più che Piramo Tisbe dolcemente + E v'ameraggio, in fin ch'io vivo, ancora_. + +Il est resté de lui une autre _canzone_ en cinq strophes de neuf vers +d'inégales mesures et en rimes croisées[562]: mais elle ne vaut pas la +première, et il est inutile d'en rien dire de plus. Il ne l'est pas au +contraire de parler d'une troisième pièce, moins étendue, et dont le +mérite poétique est tout aussi médiocre, mais dont la forme exige qu'on +y fasse quelque attention. Quatorze vers y sont partagés en deux +quatrains suivis de deux tercets. Dans les deux quatrains, + + La rime avec deux sons frappe huit fois l'oreille. + + [562] On la trouve dans le Recueil des _Diversi poeti Antichi + Toscani_, donné par les Giunti, en 1527. + +Deux nouvelles rimes servent pour les deux tercets; enfin c'est un +véritable sonnet, et, à très-peu de chose près, construit comme ceux de +Pétrarque. Nouvelle preuve que cette forme de poésie, ignorée des +Provençaux, quoiqu'ils en connussent le titre, est d'origine sicilienne, +et remonte jusqu'au treizième siècle[563]. + + [563] Voici cette pièce, qui, malgré la médiocrité des idées + et la grossièreté du style, forme un monument curieux; elle a + été publiée par l'Allacci, _Poeti Antichi_, etc. + + _Peroch' amore no se po vedere + E no si trata corporalemente, + Quanti ne son de si fole sapere + Che credono ch'amor sia niente. + + Ma poch' amore si faze sentere, + Dentro dal cor signorezar la zente, + Molto mazore presio de avere + Che sel vedesse vesibilemente. + + Per la vertute de la calamita + Come lo ferro atra' non se vede + Ma si lo tira signorevolmente. + + E questa cosa a credere me'noita + Ch'amore sia e dame grande fede, + Che tutt'or fia creduto fra la zente_. + + La seule différence qu'il y ait, quant à la forme, entre ces + deux tercets et ceux des sonnets les plus réguliers, est que + l'une des deux rimes des quatrains, _ente_, y est conservée, + et que les tercets sont ainsi sur trois rimes, au lieu de + n'être que deux. Les mots _la zente_ y sont aussi répétés à + la fin de deux vers, ce qui pèche contre la règle qui défend + qu'_un mot déjà mis ose s'y remontrer_; règle qui est de + rigueur en Italie comme en France. On peut remarquer dans ce + sonnet le _z_ vénitien, employé plusieurs fois au lieu du + _ci_ et du _gi_, comme _faze_, _signorezar_, _la zente_; soit + que l'on prononçât alors ainsi en Sicile, soit que ces vers + nous aient d'abord été transmis par un copiste vénitien. + +On a de Pierre des Vignes six livres de lettres écrites en latin, soit +en son nom, soit en plus grand nombre au nom de son empereur, et qui ont +été imprimées plusieurs fois[564]. Elles sont intéressantes pour +l'histoire: on y voit, comme dans un tableau vivant, et les obstacles +suscités sans cesse contre Frédéric par la cour de Rome, et son +infatigable activité à les vaincre. On y voit avec plus de plaisir +quelques traces de la protection accordée aux lettres par l'empereur et +par son chancelier. On a long-temps attribué, ou à l'un ou à l'autre, +car on se partageait entre eux, un ouvrage dont le titre seul a causé un +grand scandale; je dis le titre seul, puisqu'il paraît constant, non +seulement que le livre n'est ni de Frédéric, ni de Pierre, mais qu'il +n'exista jamais. C'est le fameux livre des _trois Imposteurs_. Entre les +calomnies que Grégoire IX répandit contre le roi de Sicile, il l'accusa +dans une circulaire à tous les princes et à tous les évêques, d'avoir +dit hautement que le monde avait été trompé par trois imposteurs, Moïse, +Jésus et Mahomet. Frédéric répondit à cette circulaire par une autre, où +il nia formellement qu'il eût tenu ce propos. L'accusation acquit par là +plus de publicité, et comme c'est toujours en croissant que la calomnie +se propage, d'un propos on fit bientôt un livre, dont on accusa +l'empereur, ou par accommodement son chancelier. + + [564] La première édition fut faite à Bâle en 1566; la + seconde à Amberg, en 1609, etc. + +Ce dernier eût été heureux s'il n'eût jamais été en butte à d'autres +calomnies, et il serait heureux pour la mémoire de Frédéric, que cet +empereur n'eût pas prêté l'oreille à celles qui s'élevèrent dans sa +cour. Elles se sont renouvelées depuis sous plusieurs formes, et ont +subsisté long-temps; on ne pouvait croire qu'une faveur si haute et si +bien méritée, pût être suivie d'une si épouvantable disgrâce et d'un +traitement si cruel. Il paraissait impossible qu'un prince tel que +Frédéric, eût fait crever les yeux à un ministre tel que Pierre des +Vignes, et l'eût fait jeter dans une prison fétide, où le malheureux +s'était tué de désespoir, s'il n'y avait été forcé par une trahison, ou +peut-être par de plus criminels attentats; mais c'était oublier les +retours de cette nature si fréquents dans la faveur des rois. Les +auteurs les plus estimés par leur saine critique et par leur +impartialité, en jugent mieux aujourd'hui; et le sage Tiraboschi, après +avoir attentivement examiné la question, ne balance pas à conclure que +Pierre des Vignes ne fut coupable d'aucun crime; que ce fut l'envie des +courtisans qui le perdit; que l'empereur, trompé par eux, le condamna à +perdre la vue et la liberté, et que Pierre au désespoir se donna la +mort.[565] + + [565] _Stor. della Letter. ital._, t. IV, l. I, c. 2. + +Frédéric mourut lui-même deux ans après[566], laissant, dit Voltaire, le +monde aussi troublé à sa mort qu'à sa naissance[567]. Pendant sa vie, +comme auparavant, la principale cause de ces troubles fut toujours la +lutte établie entre l'empereur et les papes. Les villes, et quelquefois +dans la même ville, les familles étaient partagées entre les deux +factions, et rangées sous les deux noms ennemis de Guelfes et de +Gibelins, comme sous deux bannières. Ces noms, comme nous l'avons vu, +existaient depuis long-temps; mais ce fut surtout alors qu'ils +s'étendirent en Italie et qu'ils y devinrent les enseignes de deux +factions implacables et acharnées. Presque toutes les villes de +Lombardie et de Toscane prirent l'un ou l'autre parti. Dans plusieurs, +comme à Florence, il y avait partage: des familles puissantes suivaient +une des enseignes, tandis que des familles non moins puissantes +suivaient l'autre; et souvent encore, dans les mêmes familles, le père +était Guelfe et ses fils Gibelins un frère servait Rome, et l'autre +l'Empire. On doit penser quelle exaspération donnèrent à leurs haines +les excès où la vengeance des papes se porta contre Frédéric II, le +bruit de leurs excommunications et la prédication de leurs croisades. +Jamais il n'y eut de guerre civile plus compliquée, s'il y en eut de +plus terrible. + + [566] Le 13 décembre 1250. + + [567] _Essai sur les MÅ“urs_, etc., c. 53. + +La mort de Frédéric et le long interrègne qui la suivit, furent, pour la +plupart des villes qui lui avaient été attachées, le signal de +l'indépendance. Alors se formèrent beaucoup de petites principautés, qui +s'étendirent et s'affermirent dans la suite. Plusieurs des villes qui +avaient été du parti des papes, suivirent cet exemple. Mais les nouveaux +princes n'en furent que plus ardents à se faire la guerre quand ils la +firent pour leur propre compte. En Lombardie, et dans la marche +Trévisane, le pouvoir monstrueux d'Eccellino[568], cimenté par le sang +et par tous les excès de la tyrannie, ne s'écroula que sous les coups +d'une ligue, presque générale, et même d'une croisade[569] qui, cette +fois du moins, ne parut armée par la religion que pour venger +l'humanité. La puissance plus modérée des marquis d'Est s'étendait peu à +peu de Ferrare à Modène et à Reggio. À Milan, les querelles du peuple +avec les nobles mettaient le pouvoir aux mains des _de la Torre_, nobles +qui se disaient populaires, et qui préparaient, en s'y opposant +toujours, la domination des Visconti. Dans l'état de Naples et de +Sicile, Mainfroy, occupé de reconquérir ce royaume sur les papes, qui en +avaient envahi la suzeraineté, l'était aussi d'en usurper la couronne +sur le jeune Conradin, seul rejeton légitime du sang de Frédéric II. +Heureux dans son usurpation, il se trouva bientôt assez de forces pour +envoyer ses Allemands au secours de l'un des deux partis qui déchiraient +la république de Florence. Il y releva les Gibelins battus et bannis, et +abattit dans le parti des Guelfes[570] celui des papes, ses plus +dangereux ennemis. Mais les papes avaient juré la perte de la maison de +Souabe, indocile à recevoir leur joug. Urbain IV, à peine élevé sur le +siége pontifical[571], reprit tous les projets d'Innocent IV, les suivit +même avec plus de violence, et en transmit l'exécution à Martin IV, son +successeur. Ce second pape français[572], investit du royaume de Naples, +qui ne lui appartenait pas, le prince français Charles d'Anjou, qui n'y +avait aucun droit[573]. Mainfroy vaincu, périt les armes à la main. On +vit le frère d'un saint roi de France usurper cette couronne étrangère, +souiller ce trône par l'assassinat juridique de l'héritier légitime, du +jeune et infortuné Conradin[574]. Le crime plus grand des vêpres +siciliennes fit porter la peine de ce crime aux malheureux Français, et +fit passer, pour un temps, la Sicile au pouvoir des rois d'Arragon, sans +arracher Naples au roi Charles, qui, d'une main violente, mais ferme, y +établit et y maintint le règne de sa maison. + + [568] De la maison de Romano. + + [569] En 1259. + + [570] À la bataille de Monte-Aperto, en 1260. + + [571] Il y remplaça, en 1261, Alexandre IV qui, pendant un + règne de six ans, avait laissé respirer Mainfroy. + + [572] Urbain était Champenois, et Martin Provençal. + + [573] En 1265. + + [574] L'auteur des Vies des rois de Naples ajoute un trait de + plus à cette scène horrible. Il dit que quand le bourreau eut + fait tomber la tête du jeune Conradin, un autre bourreau, qui + se tenait prêt tua le premier d'un coup de poignard, afin, + dit l'historien, qu'on ne laissât pas en vie un vil ministre + qui avait versé le sang d'un roi: _Acciò vivo non rimanesse + un vile ministro che aveva versato il sangue d'un rè_. + Biancardi, _le Vite de' rè di Napoli_, Venezia, 1737, in-4°. + _Vita di Carlo d'Angiò_, p. 134. + +Pendant ce temps, vers le nord de l'Italie, deux puissantes républiques, +Gênes et Pise, se disputaient l'empire des mers, équipaient des flottes +formidables et se livraient des batailles sanglantes. Pise, écrasée par +ses pertes[575], et peu généreusement attaquée par les Florentins, parce +qu'elle était Gibeline, et que les Guelfes dominaient alors à Florence, +attaquée en même temps par les Lucquois, ne se laisse point abattre, +mais confie imprudemment sa défense au trop fameux comte Ugolin, dont +l'avide et astucieuse tyrannie fournit des pages sanglantes à +l'histoire, et dont la plus haute poésie a consacré l'horrible supplice. +Alors aussi Florence, Sienne, Arezzo, se firent des guerres acharnées. +Du milieu de ces convulsions, Florence fit éclore la constitution +républicaine[576] sous laquelle on vit les lettres et les arts renaître +spontanément dans son sein, mais qui n'y put ramener la paix intérieure, +radicalement troublée par la violence des haines et la fureur des +partis. + + [575] Surtout à la bataille de la Meloria, le 6 août 1284. + + [576] Les six prieurs des arts et de la liberté, le capitaine + du peuple et le gonfalonier de justice. V. Machiavel, _Istor. + fiorent_, liv. II, et tous les autres historiens. + +Au pied des Alpes, le marquis de Montferrat[577] s'était fait un état +puissant, par la réunion de plusieurs petits états, ou, ce qui était +alors la même chose, de plusieurs villes importantes[578] qui l'avaient +nommé, l'un après l'autre, leur capitaine général. Mais ce pouvoir +devenu tyrannique, quoiqu'il le fût moins que celui d'Eccellino, fut +détruit avec moins de peine, et le fut plus cruellement. Enfermé dans +une cage de fer par les habitants d'Alexandrie, le gendre d'Alphonse, +roi de Castille, le beau-père de l'empereur grec Andronic Paléologue, y +mourut[579] après deux ans de la plus dure et de la plus humiliante +captivité. Après lui, toutes ces villes, tantôt divisées et tantôt +réunies entre elles, continuèrent de s'agiter comme les autres villes +lombardes, comme celles de l'Italie entière, les unes Gibelines, +c'est-à -dire impériales, lors même qu'il n'y a pas d'empereur; les +autres Guelfes, c'est-à -dire armées pour les papes contre les empereurs, +lorsque l'interrègne de l'empire se prolongeant, le pouvoir des papes, +si leur ambition eût eu des bornes, n'aurait plus eu de rival. Les +factions survivant aux intérêts qui les avaient fait naître, se +multiplièrent par ce qu'il y avait même de vague dans leur objet. Elles +s'envenimèrent de plus en plus, et l'Italie parut prête à retomber dans +l'anarchie et dans le chaos. + + [577] Guillaume. + + [578] Pavie, Novare, Asti, Turin, Albe, Ivrée, Alexandrie, + Tortone, Casal, et même pendant quelque temps Milan. + Tiraboschi, t. IV, liv. I, p. 9. + + [579] En 1292. + +Pendant tout le cours de ce siècle, les écoles et les universités qui +commençaient à fleurir, se ressentirent de ces agitations. Souvent elles +furent obligées de se déplacer, soit pour éviter les désastres de la +guerre, soit pour obéir à l'un ou à l'autre des partis, occupés à saisir +tous les moyens de se nuire. On les représente comme des voyageuses sans +demeure fixe, tantôt campant dans une ville, et y étalant les trésors de +l'instruction, tantôt décampant à l'improviste pour les transporter +ailleurs; les professeurs, forcés à faire serment de ne point quitter +leur poste, et pourtant errant çà et là , traînant avec eux la foule de +leurs disciples et de leurs admirateurs[580]. Celle de Bologne, qui +était la plus célèbre, souffrit plus que tout autre de ses vicissitudes; +Modène, Reggio, Vicence, Padoue en profitèrent; et les démembrements de +l'université Bolonaise y firent naître de nouvelles universités, ou +enrichirent à ses dépens celles qui existaient déjà . Frédéric II, +mécontent des Bolonais, et voulant aussi favoriser son université de +Naples, avait ordonné à celle de Bologne de cesser ses cours, et à tous +les écoliers de venir à Naples suivre leurs études; mais Bologne, liguée +contre lui avec d'autres villes de Lombardie, était en état de résister +à cet ordre, et Frédéric fut obligé de le révoquer deux ans après. + + [580] Tiraboschi, t. IV, l. I, c. 3. + +Les papes, de leur côté, enveloppaient les études dans leurs +proscriptions sacrées; et l'interdit qui frappait les villes, atteignait +aussi les universités. Mais tous ces mouvements, et toutes ces +révolutions scolaires, prouvent l'attention qu'on portait aux études, +l'affluence et le zèle de la jeunesse, la célébrité des professeurs, +l'importance qu'avaient les écoles pour les villes et pour les +gouvernements. Il y avait donc à la fois dans les esprits, comme il +arrive souvent, agitation et progrès. Mais s'il y avait du progrès dans +les esprits, y en avait-il un réel dans les études? C'est ce qu'il +s'agit d'examiner. + +La théologie scolastique avait toujours les premiers honneurs. Toutes +les métropoles possédaient au moins une chaire de théologie; il en avait +une dans toutes les universités et dans tous les couvents de moines. Le +nombre de ces couvents s'accrut alors de deux ordres nouveaux, fondés +l'un par saint Dominique, qui donna au monde les Dominicains et +l'Inquisition; l'autre par saint François, qui ne laissa que les +Franciscains, mais que les Italiens mettent au nombre de leurs plus +anciens poëtes, et qui, le premier, en effet, composa de cantiques en +langue vulgaire. Celui qui s'est conservé ne manque ni de verve, ni de +chaleur; c'est une paraphrase du psaume qui invite tous les éléments, et +le soleil, et les cieux, et la terre, et tous les êtres créés à louer le +Créateur. Il est en vers irréguliers, et non rimés[581]. Il fut mis en +musique par un des premiers disciples du saint, qui fut, aussi lui, +saint et poëte, et qui de plus était un des meilleurs musiciens de son +temps. On le nommait frère Pacifique; il faisait chanter ce cantique aux +religieux ses nouveaux frères. Cela ne paraîtrait sans doute aujourd'hui +ni de belle poësie, ni de bonne musique; mais il y a pourtant quelque +chose dans cette particularité qui doit intéresser les musiciens et les +poëtes. + + [581] Ce Cantique, que l'on intitule ordinairement _Cantico + del Sole_, est écrit en prose dans les chroniques de l'ordre + des Franciscains, tant manuscrites qu'imprimées; les lignes y + sont toutes égales et sans nulle distinction qui indique le + commencement ni la fin des vers. Crescimbeni le croit + cependant écrit en vers, presque tous de sept ou de onze + syllabes. En voici le commencement, réduit à la mesure des + vers et à l'orthographe moderne. + + _Altissimo signore, + Vostre sono le lodi, + La gloria e gli onori; + Ed a voi solo s'anno a riferire + Tutte le grazie; e nessun vomo è + Degno di nominarvi. + Siate laudato, Dio, ed esaltato, + Signore mio, da tutte le creature, + Ed in particolar dal somma Sole + Vostra fattura, signore, il qual fa + Chiaro il giorno che c'illumina, etc._ + + Le cinquième et le dixième vers sont des endécasyllabes + _tronchi_, ou diminués de la syllabe féminine qui les termine + ordinairement: les autres sont en effet presque tous ou de + sept ou de onze, et il serait difficile que le hasard seul + eût produit dans de la prose cette régularité de rhythme. On + ajoute que puisque ce morceau était mis en chant, il devoit + nécessairement être en vers. Cependant on chante les Psaumes, + qui sont en prose, et le chant de frère Pacifique devait + beaucoup ressembler à celui-là . Voyez Crescimbeni, _Istor. + della volg. poes._, t. I, p. 122. Outre ce Cantique, on + trouve encore quelques autres poésies de saint François, dans + ses Opuscules, publiés à Naples en 1635. Le Quadrio, _Stor. e + rag. d'ogni poes._ t. II, p. 156. + +La théologie eut alors une lumière plus brillante; un docteur fameux, +qui avait aussi de la poésie dans la tête, quoiqu'il n'ait écrit qu'en +prose ses gros et nombreux ouvrages, Fontenelle, qui exagérait peu, a +sans doute exagéré quand il a dit que saint Thomas, dans un autre siècle +et dans d'autres circonstances, était Descartes[582]; Les légèretés de +Voltaire, l'Ange de l'école[583], sont sans doute aussi des +exagérations. Pour faire un choix entre ces deux extrêmes, ou pour +prendre en connaissance de cause un juste milieu, il faudrait faire ce +que, selon toute apparence, ni Voltaire, ni Fontenelle n'ont fait; il +faudrait lire et la Somme théologique, et le commentaire sur les +sentences de Pierre Lombard, et les ouvrages contre les Gentils et +contre les Juifs, et des _in-folio_ intitulés _Opuscules_, ou, pour le +moins, les amples et subtils commentaires sur la philosophie d'Aristote; +bien des gens aimeront sans doute mieux croire ce qu'on voudra que de +faire un tel emploi de leur temps. + + [582] _Eloges_, t. II, p. 483, première édit., citée par + Tiraboschi, d'après Crévier, _Hist. de l'Univ. de Paris_, t. + I., p. 457. Ce trait se trouve dans l'Eloge de Marsigli, t. + VI des _Å’uvres de Fontenelle_, Paris, 1766, in-12, p. 415 et + 416. + + [583] + + Thomas le jacobin, l'ange de notre école, + Qui de vingt arguments se tira toujours bien, + Et répondit à tout, sans se douter de rien, etc. + + (VOLTAIRE, _Systèmes_.) + +Quoi qu'il en soit, Thomas, fils de Landolphe, comte d'Aquin, né en +1226, dans un château[584] appartenant à cette noble famille, entré en +dépit d'elle à 17 ans chez les Dominicains, résista constamment aux +larmes de sa mère, aux violences de ses frères, officiers au service de +Frédéric II, qui enlevèrent le jeune novice l'enfermèrent dans un +château et l'y retinrent malgré le pape, aux caresses de leurs deux +jeunes sÅ“urs, que Thomas aimait tendrement, et qui, au lieu de le rendre +au monde, y renoncèrent et se firent religieuses à son exemple; aux +caresses plus vives et plus dangereuses d'une autre femme qui n'était +point sa sÅ“ur, et qui ne retira d'autre fruit de ses avances trop +pressantes, que d'être chassée et poursuivie avec un tison enflammé: +vainqueur de tous ces obstacles, il rentra enfin dans l'ordre dont il +devint bientôt la gloire. C'est dans l'université de Paris qu'il prit +ses degrés en théologie, sous le fameux Albert, qu'on nommait alors le +Grand. Il voulut professer à son tour. Mais de bruyantes querelles +s'étaient élevées entre les ordres Mendiants et l'Université. Celle-ci +prétendait qu'il n'appartenait pas aux ordres Mendiants de professer +publiquement. Ces différents, qui occupent beaucoup de place dans +l'histoire des Dominicains, des Franciscains et de l'université de +Paris, doivent en remplir une très-petite dans l'histoire des progrès de +l'esprit humain. + + [584] Le château de _Rocca-Secca_. + +Lorsqu'ils furent apaisés, Thomas revint, comme en triomphe, recevoir le +doctorat et ouvrir une école de théologie et de philosophie scolastique, +dans cette même université, qui a tenu depuis à grand honneur de l'avoir +eu dans son sein. Son enseignement et ses ouvrages forment une époque +dans ces deux sciences, où il apporta de nouvelles méthodes, si ce ne +fut pas de nouvelles lumières. De Paris, il alla professer à Rome, en +1260, et huit ou neuf ans après à Naples, où il se fixa, à la prière du +roi Charles d'Anjou. Appelé, en 1274, au concile de Lyon, par le pape +Grégoire X, il tomba malade en route, et fut enlevé en peu de jours. Il +n'avait que 48 ou 49 ans, ce qui paraît vraiment merveilleux au seul +aspect de l'énorme collection de ses Å“uvres. + +On joint historiquement à saint Thomas, saint Bonaventure, son +contemporain, et né italien comme lui[585], mais enrôlé sous les +étendards de saint François. Envoyé, par ses supérieurs, à l'université +de Paris, qui était alors la plus célèbre de l'Europe, il y prit +rapidement ses degrés; mais il fut arrêté au dernier, comme saint +Thomas, par les misérables querelles qui s'élevèrent entre les ordres +Mendiants et les professeurs parisiens. Ce ne fut que cinq ans après, +que toutes les difficultés furent levées, et qu'il reçut, dans +l'université, les honneurs du doctorat. Enfin, nommé cardinal par +Grégoire X, qu'il avait fait nommer pape[586], il mourut en 1274, à ce +même concile de Lyon où saint Thomas n'avait pu arriver. Ses funérailles +y furent faites avec une pompe extraordinaire, et le pape, lui-même, +prononça son oraison funèbre. Ses écrits, tous théologiques, mais pour +la plupart d'une théologie mystique plutôt qu'argumentative[587], +passent pour moins obscurs que ceux du docteur Angélique. On le nomma, +lui, le docteur Séraphique. On s'est moqué du titre de quelques-uns de +ses ouvrages[588], tels que _le Miroir de l'Ame_, _le Rossignol de la +Passion_, _la Diète du Salut_, _le Bois de vie_, _l'Aiguillon de +l'Amour_, _les Flammes de l'Amour_, _l'Art d'aimer_, _les sept Chemins +de l'Éternité_, _les six Ailes des Chérubins_, _les six Ailes des +Séraphins_, etc.; mais ses biographes assurent que ce sont tous des +écrits supposés qui se sont glissés parmi ses Å“uvres; il n'y a aucun +inconvénient à les en croire. La pureté de sa doctrine et ses autres +mérites l'ont fait mettre, trois siècles après, au rang des principaux +docteurs de l'Église, par Sixte V; et ce pape, qui n'aimait pas qu'on le +contredit de son vivant, n'a été contredit par personne, sur ce point, +après sa mort. + + [585] En 1221, au château de _Bagnarca_, dans le territoire + d'Orviète; son père se nommait Giovanni Fidanza. + + [586] Après la mort de Clément IV, les cardinaux restèrent + assemblés près de quatre ans en conclave: tous prétendant à + la thiare, les suffrages ne se réunissaient sur aucun. Les + exhortations de Bonaventure firent enfin cesser ce scandale; + il parvint à concilier toutes les voix en faveur de Tedaldo, + des Visconti de Plaisance, qui n'était ni cardinal, ni + évêque, mais simple archidiacre de Liége, et qui prit le nom + de Grégoire X. + + [587] Voyez Condillac, _Cours d'Études_, t. XII, liv. XX, c. + 5. + + [588] Voltaire, _Systèmes_, note C. + +La philosophie n'était autre dans ce siècle que ce qu'elle avait été +dans le précédent; la dialectique d'Aristote, embrouillée par les +scolastiques, et qui devenait plus obscure et plus minutieuse à mesure +qu'on la commentait davantage. S. Thomas n'avait pas contribué à +l'éclaircir. Après lui, s'éleva un Franciscain écossais, nommé Jean +Duns, et surnommé _Scotus_, à cause de sa patrie, qui écrivit sur les +mêmes sujets que lui, et prit toujours à tâche de soutenir l'opinion +contraire. Les Franciscains, fiers d'avoir pour général cet Écossais, +que nous nommons _Scot_, comme si c'était son nom et non celui de son +pays, formèrent, sous son enseigne, une espèce d'armée, tandis que les +Dominicains en formèrent une autre, à la tête de laquelle ils placèrent +saint Thomas. Ainsi, non seulement la théologie, mais la philosophie, se +divisa en Thomistes et en Scotistes, qui firent, dans les âges +suivants, retentir toutes les écoles de leurs discordantes +clameurs[589]. + + [589] Giamb. Corniani, _i Secoli della Letteratura italiana_, + etc. Brescia, 1804, t. I, p. 133. + +Les mathématiques étaient cultivées; mais elles n'avaient point encore +pris l'essor. L'astronomie n'allait point sans les rêveries de +l'astrologie judiciaire. Frédéric II, lui-même, malgré la trempe assez +forte de son esprit, n'avait pu se soustraire à cette faiblesse de son +temps, et il ne formait presque jamais d'entreprise sans consulter ses +astrologues et ses livres. Les sciences naturelles étaient ignorées, +excepté ce qui en était indispensable pour la médecine et la chirurgie, +dont les imperfections et les erreurs venaient surtout de l'état +d'enfance ou plutôt de l'oubli où languissait la science de la nature. + +La jurisprudence civile et canonique semblait tirer des troubles mêmes +de l'Italie de nouvelles forces, ou du moins un nouveau crédit. Le droit +civil enseigné dans presque toutes les universités, l'était surtout à +Bologne avec beaucoup d'ardeur et avec un éclat qui se répandait dans +toute l'Europe, et y attirait de toutes parts les étrangers. On y +comptait alors près de cent jurisconsultes plus ou moins célèbres. Le +droit romain était resté seul depuis l'abolition des lois lombardes et +saliques, lorsqu'après la paix de Constance, la division de la +Lombardie en autant de petits états que de villes ayant produit à peu +près autant de législations que d'états, il en résulta une confusion +difficile à dissiper. On attribue la gloire d'en être venu à bout à un +moine dominicain nommé frère Jean de Vicence, qui prêchait alors avec un +éclat extraordinaire, et qui faisait dans toutes les villes des +conversions et des miracles[590]. Celui d'avoir débrouillé ce chaos +n'est sans doute pas un des moindres. On peut se dispenser de nier les +autres comme d'y croire. + + [590] Tiraboschi, t. IV, l. II, c. 4. + +Pour ce miracle-ci ses moyens étaient humains et naturels. +L'enthousiasme qu'il excitait à Bologne engagea les citoyens et les +magistrats à lui soumettre leurs statuts pour les réformer. Il +s'adjoignit plusieurs jurisconsultes habiles, et parvint, de concert +avec eux, à la réforme désirée. Il en fit autant dans les autres villes, +à Padoue, à Trévise, à Feltre, à Bellune, à Mantoue, à Vicence, à +Vérone, à Brescia, qui suivirent l'exemple de Bologne. En parcourant +toutes ces villes, il fit un second miracle, plus utile encore que le +premier, s'il eût été durable; ce fut d'apaiser leurs haines et de +terminer leurs dissensions. Il conclut entre elles une paix solennelle +dans une assemblée publique auprès de Vérone[591], au milieu d'un +concours innombrable, et que quelques historiens font monter à plus de +quatre cent mille personnes[592], accourues de toutes les parties de la +Lombardie à la voix du pacificateur. + + [591] Dans une plaine, sur les bords de l'Adige. Cette + assemblée se tint le 28 août 1233. Muratori a publié dans ses + _Antiquit. ital._, le traité ou acte authentique de cette + paix. + + [592] Entr'autres Parisio da Cereta, auteur contemporain, + Muratori, _Script. rer. ital._, t. VIII; Tiraboschi, _loc. + cit._, regarde ce nombre comme fort exagéré; mais le + judicieux auteur de l'_Histoire des Républiques italiennes du + moyen âge_, M. Simonde Sismondi, ne voit pas de raison pour + le révoquer en doute, t. II, p. 483. Ce n'étaient pas + seulement les peuples de Vérone, Mantoue, Brescia, Vicence, + Padoue, Trévise, Feltre, Bellune, Bologne, Ferrare, Modène, + Reggio et Parme, qui se rendirent dans cette plaine immense, + chaque ville avec son _carroccio_, ou char de bataille où + flottait son étendard; mais tous les évêques de ces villes, + en habits pontificaux, et un grand nombre de seigneurs et de + chefs militaires, tant Guelfes que Gibelins, le patriarche + d'Aquilée, le marquis d'Est, Eccelino de Romano, déjà maître, + ou plutôt exécrable tyran de Padoue, Albéric, son frère, etc. + Tous étaient sans armes, dit Muratori, dans ses _Annales_ (an + 1233), et le plus grand nombre pieds nus, en signe de + pénitence. Pour consolider cette paix, Jean de Vicence + proposa le mariage de Renaud, fils d'Azon VII, marquis d'Est, + chef des Guelfes, avec Adélaïde, fille d'Albéric de Romano, + dont le frère Eccellino était chef des Gibelins; ce qui fut + accepté et généralement approuvé. _Id. ibid._ + +Mais il voulut faire un troisième miracle, où il ne réussit pas si bien. +Soit qu'il eût eu dès le commencement cette vue profonde, soit qu'elle +lui fût venue chemin faisant, il lui prit envie de changer en puissance +politique son pouvoir jusque-là tout spirituel. Il se rendit à Vicence +sa patrie, déclara en plein conseil qu'il voulait être seigneur et comte +de la ville, et y tout régler à son plaisir: cela ne souffrit aucune +difficulté. Il rencontra plus d'obstacles à Vérone; mais il exigea des +otages: on lui en donna. Il accusa d'hérésie les opposants, et en sa +qualité de dominicain il les fit arrêter et brûler vifs, au nombre +d'environ soixante, hommes et femmes, des plus considérables de la +ville. On le laissa faire, et alors il fut le maître à Vérone comme à +Vicence. + +Vicence fut jalouse de le voir prolonger son séjour à Vérone, et se +révolta contre lui. Frère Jean prit les armes, et marcha intrépidement +pour la soumettre; mais il fut vaincu et fait prisonnier. Grégoire IX +trouva fort mauvais qu'on traitât ainsi ce brave moine. Il lui adressa +un bref pour le consoler dans sa prison. Il écrivit en même temps à +l'évêque de Vicence, et lui ordonna de sévir contre les auteurs de cet +attentat. Soit crainte, soit tout autre motif, frère Jean fut mis en +liberté. De retour à Vérone il y tomba en discrédit, et se vit obligé de +rendre les otages qui lui avaient été remis. Son comté, sa seigneurie, +son existence politique, ses miracles s'évanouirent[593]; et après ce +songe bruyant et scandaleux, s'étant retiré à Bologne, il y mourut +obscurément. + + [593] Muratori, _ub. supr._ + +La réforme qu'il avait faite dans les lois est le seul bien un peu +durable qu'il ait produit; car les villes réconciliées par lui ne se +haïrent et ne se battirent pas moins[594]. On sent combien, au milieu de +tout ce désordre, l'étude des lois avait de difficultés. Leurs +contradictions et leur obscurité engageaient les jurisconsultes les plus +forts à y faire des gloses, et toutes ces gloses contradictoires entre +elles augmentaient les ténèbres au lieu de les dissiper. On en comptait +déjà plus de trente. Il en fallait une qui les remplaçât toutes, et qui +devînt la règle générale. C'était un travail effrayant. Accurse[595] eut +le courage de l'entreprendre et la gloire de l'achever. + + [594] _Mà quanto durò questa concordia? non più che cinque o + sei giorni.... così ripullulò la discordia come prima fra que + popoli: anzi parve che si scatenassero le furie per lacerar + da li innanzi tutta la Lombardia_. Muratori, _Annal. ub. + supr._ + + [595] En italien _Accorso_ ou _Accursio_, du nom latin + _Accursius_. + +Né en 1182, de parents pauvres, dans les environs de Florence[596], il +avait étudié à Bologne, sous le célèbre jurisconsulte Azon, et y était +devenu professeur en droit après lui. Sa renommée effaça celle de son +maître, et le conduisit à la fortune. Il possédait à Bologne un palais +magnifique, et à la campagne une délicieuse _villa_, où il passa ses +dernières années dans un repos environné d'honneurs et de considération +publique. Il y mourut vers l'an 1260. Sa glose, généralement adoptée, +fut bientôt dans les écoles et dans les tribunaux la seule +interprétation reçue, et même au besoin le supplément des lois. Elle +jouit de cet honneur pendant trois siècles, c'est-à -dire, jusqu'au +moment où le travail d'Alciat la relégua parmi les monuments des temps +barbares. + + [596] Sa famille était si obscure qu'on n'en sait pas même + le nom. Ce fut lui même qui se donna celui d'_Accursius_, + comme il le dit dans un endroit de sa glose, parce qu'il + était _accouru_ pour dissiper les ténèbres du droit civil. + Giamb. Corniani, _i secoli della Lett. ital._, t. I, p. 86. + +Accurse, nommé par excellence _le Glossateur_, laissa trois fils[597], +qui marchèrent sur ses traces, et dont l'aîné surtout égala presque, +dans la science des lois, la réputation de son père; on dit aussi, mais +le fait est moins certain, qu'il eut une fille jurisconsulte, docteur et +professeur en droit comme son père et ses frères[598]. Un vieux +calendrier de l'université de Bologne accorde le même honneur à une +autre femme du même temps, nommée Betisie Gozzadini, et l'on sait que ce +phénomène a été moins rare en Italie que partout ailleurs; en France il +nous paraîtrait contre nature. Nous avons bien de la peine à permettre +aux femmes un habit de Muse; comment pourrions leur souffrir un bonnet +de docteur? + + [597] _Francesco, Cervotto et Guglielmo_. Tirab. t. IV, lib. + II, p. 218. + + [598] _Id. Ibid._, p. 225. + +La ferveur n'était pas moins grande pour le droit canon que pour le +droit civil. Depuis le Décret de Gratien, cinq autres recueils de canon +et de décrétales avaient paru, faisaient loi, et recevaient, sans en +devenir plus clairs, des interprétations, des commentaires et des +gloses. Grégoire IX fit débrouiller ce chaos par le fameux Raimond de +Pennafort, né à Barcelone, mais élevé dans l'université de Bologne. Le +recueil en cinq livres, publié par ce pape, abolit et remplaça tous les +autres, excepté le Décret de Gratien; vers la fin de ce siècle, Boniface +VIII y ajouta un sixième livre: c'était-là le corps de doctrine, +fondement de l'autorité que le trône pontifical affectait sur tous les +trônes; et c'était là l'ample matière sur laquelle devaient s'exercer la +patience des canonistes et leur sagacité. + +Cette étude ouvrait la route à tous les honneurs. Plusieurs Papes lui +durent même leur élévation. Innocent IV fut un des plus célèbres. On a +de lui, dit-on, de fort belles décrétales, et d'amples commentaires sur +celles de Grégoire IX. Tiraboschi dit de cet ouvrage, je ne sais si +c'est avec simplicité ou avec malice, que quelques uns y trouvent par +fois de l'obscurité et des contradictions; mais qu'il n'en a pas été +moins tenu en grande estime, et n'en a pas moins mérité à son auteur les +titres glorieux de monarque du droit, de lumière resplendissante des +canons, de père et d'organe de la vérité[599]. + + [599] _Opera laquale, benche alcuni vi ritrovin talvolta + oscurità è contraddizione, è stata non dimeno avuta sempre in + gran pregio, e che al suo autore ha meritato da molti + giureconsulti i gloriosi titoli di monarca del Diritto, di + lume risplendentissimo de' canoni, di padre ed organo della + verità _. Ibid. p. 246. + +Au moment où nous arrivons à un siècle plus heureux pour les lettres, où +leurs productions et leur histoire, principal objet de nos recherches, +vont nous occuper trop pour que nous puissions donner à ce qui n'est pas +proprement littérature la même attention que nous y avons donné +jusqu'ici, retournons-nous vers le passé; jetons un coup-d'Å“il rapide +sur ces trois sciences que nous voyons marcher depuis tant de siècles, +pour ainsi dire, de front, remplir, ou séparément ou ensemble, la vie +des hommes studieux, exciter presque seules l'émulation de la jeunesse, +absorber toutes ses facultés, et donner à l'esprit de l'homme ces +premières et profondes habitudes qui en constituent pour toujours le +goût dominant et la trempe. + +Si c'est principalement comme bases de la morale que l'on doit +considérer les religions; si la religion la mieux adaptée à cette +destination respectable est celle dont le dogme est le plus simple et +qui s'occupe le plus de la morale; si enfin, comme on n'en doit pas +douter, le christianisme est cette religion, en était-il ainsi de cette +théologie scolastique, épineuse, énigmatique, hérissée d'argumentations +vaines, de sophismes et de distinctions inintelligibles, fertile en +hérésies et en schismes; source d'intolérance, de haines, de guerres +sanglantes et de proscriptions? Qu'est-ce que tout cet échafaudage avait +à faire avec la morale? Et s'il ne servait de rien à la morale, s'il ne +tendait pas à rendre les hommes meilleurs, plus sages, plus indulgents +les uns pour les autres, plus compatissants, plus attachés à leurs +devoirs, à leur patrie, et, par tous ces moyens-là , plus heureux, à quoi +donc servait-il? Convenons que tout fut perdu, non seulement pour la +morale, mais pour la religion même, dès qu'on eut fait de la religion +une science. + +Les lois sont sans doute la plus belle des institutions humaines: les +anciens, dans leur style figuré, les appelaient Filles des Dieux, et +rien en effet ne devrait être plus sacré parmi les hommes. Mais pour +qu'elles soient toutes puissantes, pour qu'elles exercent ce despotisme +salutaire auquel les hommes libres sont ceux qui obéissent le mieux, il +faut aussi qu'elles soient simples, claires, appropriées à la +constitution politique, et le moins nombreuses que le permet l'état de +la civilisation chez le peuple qu'elles ont à gouverner. Mais si vous +soumettez une nation aux lois faites pour une autre; si ces lois +volumineuses se compliquent avec des volumes d'autres lois; si vous +ordonnez, si vous souffrez qu'on les étudie publiquement dans cet état +d'imperfection, de contradiction, d'incohérence; s'il est permis à ceux +qui les enseignent de les interpréter, de les commenter, même de les +étendre; si les arguties de l'école peuvent s'emparer d'elles, en +obscurcir de plus en plus le dédale, embarrasser et entremêler chaque +jour davantage les routes et les détours du labyrinthe, je vois bien là +un exercice difficile pour l'esprit, des triomphes pour l'amour-propre, +des chaires, des bancs, des thèses, des doctorats, une nomologie qui est +aux lois ce que la théologie est à la religion; je vois là , si l'on +veut, une science, mais je n'y vois plus de lois. Que dire, si l'on +entreprend de créer un état, non pas dans l'état, mais dans tous les +états; si les chefs spirituels d'une religion, devenus souverains +temporels dans un pays, aspirent à le devenir dans tous les autres; +s'ils y ont leurs lois, leurs arrêts, leur digeste, un droit à eux; +s'ils font aussi de tout cela une science qui ait ses professeurs, ses +exercices, ses dignités, ses solennités, et surtout ses récompenses? Par +quelle expression rendre ce qu'un pareil état de choses offre d'abusif +et d'absurde aux yeux de la saine raison? + +Enfin, quoique cette raison soit l'attribut naturel de l'homme, rien de +moins conforme à sa nature que d'aller droit et loin, sans appui et sans +guide. C'est pour l'appuyer et la guider qu'on a créé l'art du +raisonnement ou la logique. Cet art s'était déjà bien écarté de son but +dans l'ingénieuse méthode du père de toutes les méthodes, d'Aristote: +mais quel abus n'en firent pas ses disciples? quelles suites +malheureuses n'eurent pas ces abus dans les pointilleries, les +subtilités, les disputes sophistiques des écoles philosophiques qui +s'élevèrent depuis dans la Grèce? Combien le mal ne s'accrut-il pas +lorsque l'esprit subtil des Arabes vint se compliquer avec celui +d'Aristote et des Aristotéliciens? Et quel surcroît de malheur, +d'égarement et de désordre quand la science composée de tous ses obscurs +éléments, se mêla et se croisa, pour ainsi dire, avec les éléments non +moins obscurs des deux autres sciences, quand le fatras théologique et +le fatras judiciaire s'accrurent du fatras des dialecticiens de l'école; +quand la scolastique, avec ses faux-fuyants, ses ruses et ses tours +d'escamotage, pénétra tout, s'introduisit partout devant l'interprète +des dogmes qu'il fallait croire et des lois qu'il fallait suivre, et +qu'enfin ces trois levains empoisonnés fermentèrent ensemble dans tous +les esprits, devinrent leur nourriture habituelle, et presque les seuls +éléments de leur substance? + +Voilà pourtant quel fut au vrai l'état et l'objet des études pendant une +si longue suite de siècles; voilà quelle fut la matière de +l'enseignement depuis le moment où l'on en rouvrit les sources. Ne +serait-il pas à désirer que pendant cette pénible époque elles eussent +toujours été fermées? Quel est le degré d'ignorance qui aurait pu faire +aux hommes autant de mal que tout ce faux savoir? + +Pour juger de l'étendue et de l'excès de ce mal, pour apprécier une fois +l'influence des superstitions et des fausses doctrines sur la morale +publique, il suffit de parcourir l'histoire de ces temps affreux, +l'histoire écrite, je ne dirai pas cette fois par des philosophes, mais +par les esprits les plus simples et les auteurs les plus ingénus. Voyez +que de crimes, d'empoisonnements, d'assassinats, de brigandages! Quelles +mÅ“urs dans le peuple, dans ses chefs, dans les chefs de la religion, +dans les prêtres ses ministres, dans les moines, suppôts non de la +religion elle-même, mais des plus grossières et des plus dangereuses +superstitions! Ce n'est pas pour échapper à des traits dont rien ne peut +ni garantir un ami de la raison, ni lui faire redouter les atteintes, +c'est pour ne pas offrir aux âmes sensibles, c'est pour épargner à la +sienne un spectacle dégoûtant et hideux, qu'il prend soin d'adoucir et +de laisser à peine entrevoir ces tableaux affligeants de la dépravation +morale la plus scandaleuse, en même temps que de la superstition la +plus profonde et la plus universelle qui fut jamais. + +Depuis environ un siècle, on joignait cependant aux autres études +quelques études littéraires; et c'est ici que devrait se faire sentir le +progrès; mais c'est ici que l'on voit combien il était faible encore. +L'université de Bologne est la première où l'on puisse l'apercevoir; on +y voit, vers la fin du douzième siècle, quelques professeurs de +grammaire. Dans le treizième siècle, un Florentin, nommé _Buoncompagno_ +y eut des succès qui jusques-là n'avaient été accordés qu'à la +jurisprudence et à la théologie. Il en obtint même de plus grands: un de +ses ouvrages fut couronné de lauriers, après qu'il en eut fait lecture +dans une assemblée nombreuse de professeurs et de docteurs. Il est vrai +que cet ouvrage lauréat nous paraîtrait aujourd'hui détestable. Il est +intitulé: _Forme des lettres scolastiques_[600], et traite de la manière +dont on doit écrire aux papes, aux princes, aux prélats, aux nobles et +aux personnes de tout rang. Ces protocoles, exprimés en latin de ce +temps-là , c'est tout dire, au lieu d'exciter l'enthousiasme, ne nous +donneraient que du dégoût et de l'ennui; mais l'auteur avait mis sans +doute dans son style des recherches que ses contemporains ne +connaissaient pas avant lui: le sujet de son livre était alors nouveau, +et cela même était une nouveauté remarquable, que l'on rassemblât tous +ces docteurs pour leur lire autre chose que de la dialectique, de la +théologie ou du droit. + + [600] _Forma litterarum scholasticarum_. Le P. Sarti avait + trouvé cet ouvrage, divisé en six livres, dans les archives + des chanoines de Saint-Pierre de Rome. Il en a donné des + extraits dans son savant ouvrage de _Professoribus + Bononiensibus_, t. I, part. II, p. 220. Tiraboschi, tom. IV, + liv. III, p. 362. + +Dans la préface de ce même ouvrage, _Buoncompagno_ donne la notice de +onze autres livres ou traités de sa composition, sur divers sujets de +grammaire, de morale et de jurisprudence: plusieurs ont des titres et +des énoncés bizarres, selon la mode de ce temps: l'un est un Traité _des +Vertus_, mais c'est des vertus et des vices du langage qu'il traite; +l'autre est intitulé _l'Olivier_, et renferme complètement, dit +l'auteur, le dogme des priviléges et des confirmations; un autre, dont +le titre est _le Cèdre_, donne la connaissance des statuts généraux; _la +Myrrhe_ enseigne à faire les testaments[601]. Il y en a un sur +_l'Amitié_, dans lequel l'auteur annonce qu'il distinguera vingt-six +genres d'amis; et un autre plus singulier, pour un grammairien du +treizième siècle, intitulé _la Roue_, et qui traite des plaisirs de +Vénus, et des faits et gestes des amants[602]. Rien de tout cela +n'existe plus, et l'on peut se consoler de cette perte. Un seul écrit de +cet auteur pouvait être utile pour l'histoire, de quelque manière qu'il +soit écrit, c'est celui qu'il composa sur le siége soutenu, dans le +siècle précédent[603], par la ville d'Ancône, contre l'empereur Frédéric +Ier., Muratori nous l'a conservé, en l'insérant dans son grand +recueil[604]. + + [601] _Tractatus virtutum exponit virtutes et vicia + dictionum:....... in libro qui dicitur Oliva privilegiorum et + confirmationum dogma plenissimè continetur. Cedrus dat + notitiam generalium statutorum. Myrrha docet ficri + testamenta_, etc. Sarti et Tirab. _ubi supra_. + + [602] _Rota Veneris lasciviam, et amantium gesta demonstrat_. + Ibid. + + [603] En 1172. + + [604] _Script. rer. ital_. v. VI. + +Du reste ce _Buoncompagno_ était, à ce qu'il semble, à peu près ce que +son nom signifierait en français, un homme jovial et un peu malin. Il se +moqua des miracles de Jean de Vicence, et fit sur lui une chanson latine +en vers rimés. Il se moqua aussi des Bolonais, qui croyaient aux +miracles de Jean. Il annonça qu'à tel jour, lui _Buoncompagno_ prendrait +son vol du haut d'une montagne qui est près de Bologne, et s'élèverait +dans les airs. Toute la ville y courut; il parut sur la montagne avec +des ailes attachées à ses épaules, et après avoir fait attendre +long-temps ce qu'il allait faire, il éleva la voix et congédia +l'assemblée, en disant qu'elle devait être contente et qu'elle l'avait +assez vu. Il joua plusieurs tours de cette espèce qui lui firent +beaucoup d'ennemis. Il vécut et vieillit pauvre, et ayant fait à Rome un +voyage inutile pour sa fortune, il alla mourir de misère à Florence dans +un hôpital[605]. + + [605] Tiraboschi, t. IV, liv. III, c. 5. + +Un autre professeur de grammaire et de belles-lettres dans la même +université, nommé _Galeotto_ ou _Guidotto_, fut le premier traducteur +d'un ouvrage de Cicéron en italien. Sa traduction a été imprimée dans le +quinzième siècle[606], et réimprimée ensuite avec quelques variations +dans le titre; ce n'est au fond qu'une version très-abregée du traité de +l'_Invention_; mais le temps où elle fut écrite en fait un monument +littéraire, et celui où elle fut imprimée, une curiosité typographique. + + [606] Sous ce titre: _Rettorica nova di M. Tullio Cicerone + translata di latino in volgare per lo eximio maestro Galeotto + da Bologna_, 1478. (Tiraboschi, loc. cit.) + +Presque toutes les universités avaient alors, comme celle de Bologne, +des professeurs de grammaire et de rhétorique. Florence eut un +grammairien dont la renommée effaça celle de tous les autres; c'est +_Brunetto Latini_. Il était d'une famille noble, et dans ce temps où la +ville était déchirée par deux factions rivales, il était du parti des +Guelfes. Ils eurent d'abord l'avantage, et chassèrent les Gibelins; mais +ceux-ci implorèrent Mainfroy, roi de Sicile[607], qui leur envoya du +secours. Les Guelfes voulurent lui opposer Alphonse, roi de Castille, +auprès duquel ils députèrent _Brunetto_. En revenant de son ambassade, +il apprit que les Gibelins, aidés par les soldats de Mainfroy, étaient +rentrés dans Florence, et en avaient à leur tour chassé les Guelfes. Il +se réfugia en France, y resta plusieurs années, revint ensuite dans sa +patrie, où il remplit avec honneur des emplois publics, et y mourut +environ dix ans après[608]. L'historien Jean Villani lui attribue la +gloire d'avoir dégrossi le premier les Florentins, de leur avoir appris +à bien parler et à conduire sagement les affaires publiques[609]. + + [607] Voyez ci-dessus, p. 355. + + [608] En 1294. + + [609] _Istor. fior._ c. 162. + +L'ouvrage qui contribua le plus à sa célébrité est celui qu'il intitula +le _Trésor_; il l'écrivit en France, et de plus en français[610]. C'est +une espèce d'abrégé d'une partie de la Bible, de Pline le naturaliste, +de Solin et de quelques autres auteurs qui ont traité de diverses +sciences. Il est divisé en trois parties, et chaque partie en plusieurs +livres. Les cinq de la première partie contiennent l'histoire de +l'ancien et du nouveau Testament, la description des éléments et du +ciel, celle de la terre ou la géographie, enfin celle des poissons, des +serpents, des oiseaux et des quadrupèdes. La seconde partie n'a que deux +livres, qui renferment un abrégé de la morale d'Aristote, et un Traité +des vertus et des vices. La troisième, aussi divisée en deux livres, +traite premièrement de l'art de bien parler, et ensuite de la manière de +bien gouverner la république[611]. C'est, comme on voit, une espèce +d'encyclopédie, où l'auteur a voulu rassembler, comme dans un trésor, +toutes les connaissances que l'on possédait de son temps. + + [610] _Brunetto_ donne ainsi lui-même le motif qui l'a engagé + à écrire en français: «Et se aucuns demandoit pourquoi chis + livre est ecris en roumans, selon la raison de France, pour + chou que nous sommes ytalien, je diroie que, ch'est pour chou + que nous sommes en France; l'autre pour chou que la parleure + en est plus délitable et plus commune à toutes gens». L'abbé + Mehus, dans sa vie d'Ambroise le Camaldule, parle d'un + manuscrit que l'on conserve à Florence, dans la + _Riccardiana_, et qui contient l'histoire de Venise, depuis + l'origine de cette ville jusqu'en 1275, écrite, ou plutôt + traduite d'anciennes chroniques latines en langue française, + par maître Martin de Canale, qui dit aussi dans son + introduction, qu'il a choisi cette langue, «parce que la + langue franceise corte, parmi le monde, et est la plus + délitable à lire et à oïr que nulle autre». + + [611] On n'a imprimé en Italie que la traduction italienne + qui en fut faite vers le même temps, par _Buono Giamboni_; + Tiraboschi, t. IV, p. 381. Notre Bibliothèque impériale + possède jusqu'à douze copies de l'original français. Il s'en + trouvait une fort belle, couverte en velours cramoisi, dans + la Bibliothèque du Vatican, avec quelques notes de la main de + Pétrarque. Elle avait appartenu, dans le quinzième siècle, à + Bernardo Bembo, qui l'avait achetée en Gascogne, selon ce que + porte une note de sa main, écrite sur la première feuille. + Crescimbeni, qui nous apprend ces particularités dans + l'article de Pierre, ou Peyre de Corbiac, (Additions aux vies + des poëtes provençaux, _Stor. dell. volg. poes_. t. II, p. + 205.), dit, dans ce même article, que le manuscrit 3206 de la + Vaticane, fol o 126 à 135, contient un poëme de ce + Troubadour, intitulé _le Trésor_ (_lo Tesor_), qui traite de + toutes les sciences et de tous les arts. «C'est de ce Trésor, + ajoute-t-il, que Brunetto Latini, Florentin, prit l'idée de + ceux qu'il composa, c'est-à -dire du _Tesoretto_, en vers + italiens, et du _Trésor_ en prose française». On va voir que + Crescimbeni se trompe ici sur le _Tesoretto_, comme plusieurs + autres auteurs italiens. + +Le _Tesoretto_ ou le petit Trésor, que _Brunetto_ écrivit en italien +après son retour à Florence, n'est point comme on l'a cru, l'abrégé de +son grand Trésor, mais seulement un recueil de préceptes de morale en +vers de sept syllabes, rimés de deux en deux. C'est là du moins tout ce +qu'en dit Tiraboschi, et sans doute cet auteur si exact n'avait pas eu +sous les yeux l'édition assez rare qui en fut donnée au seizième siècle, +ni la réimpression faite dans le dix-septième. J'en dirai bientôt +davantage; j'entrerai sur le _Tesoretto_ dans des détails qui +n'existent chez aucun auteur italien, que je sache, et qui auront un +autre motif qu'une vaine curiosité. + +On a aussi de _Brunetto_ une partie du traité de l'_Invention_ de +Cicéron, traduit en italien, avec des commentaires[612]; mais ce qui +fait le plus d'honneur à ce Grammairien philosophe, c'est qu'il fut le +maître du Dante. Ce ne fut pas sans doute en poésie, du moins pour le +style; il y en a peu dans ses vers du _Tesoretto_, et dans un chétif +sonnet qui s'est aussi conservé[613]. Quelques bibliothèques d'Italie +possèdent de lui en manuscrit un assez long morceau, dont le titre est +singulier et le style inintelligible. C'est un tissu de proverbes et de +jeux de mots florentins de ce temps-là , que personne n'entend plus, même +à Florence, et que l'auteur, on ne sait pourquoi, a intitulé _Pataffio_, +épitaphe. Le bon Tiraboschi se félicitait de ce qu'il n'avait jamais été +imprimé, ni, ce qui eût été bien pis, expliqué par des commentaires: +cela n'a pas empêché qu'il ne l'ait été depuis, à Naples, avec un +commentaire de Ridolfi[614]. + + [612] Il dit lui-même qu'il fit cette traduction à la prière + d'un de ses concitoyens, homme riche et considérable, qu'il + trouva en France, et dont il fut généreusement accueilli et + secouru dans son malheur. M.J.B. Corniani s'est trompé ici en + disant que cette traduction est celle d'une partie du premier + livre de l'_Orateur_ de Cicéron, où on commence à traiter de + l'invention. _Secoli della letteratura italiana_, etc., t. I, + p. 165. Dans le premier livre du traité _De Oratore_, Cicéron + ne traite point de l'invention. Le livre intitulé _Orator_ + n'en traite point non plus. Giov. Villani, parlant de + Brunetto Latini, dit: _E fu quegli ch'espose la Rhetorica di + Tullio_, etc. C'est, selon Tiraboschi, _loc. cit._, une + traduction en langue italienne, d'une partie du premier livre + _De Inventione_, avec des commentaires. Cette traduction a + été imprimée plusieurs fois; et les Académiciens de la Crusca + la citent souvent. + + [613] V. Crescimbeni, t. III, p. 65. + + [614] Mazzuchelli, _Scritt, ital._, t. II, part. II, donne + les trois premiers vers de cette inconcevable production, + pour échantillon de tout le reste: + + _Squasimo Deo introcque, e a fusone + Ne hai, ne hai pilorci con mattana, + Al can la tigna, egli è mazzamarrone_. + + _Buon per noi_, dit Tiraboschi, _che a niuno è venuto in + pensiera di pubblicarlo, e, ciò che peggio sarebbe, di + darcelo illustrato con ampi commenti._, t. IV, p. 382. + L'édition donnée à Naples, 1788, in-12, est citée par Gamba, + _Serie de' testi di lingua_, Bassano, 1805, in-8°., p. 91. + +L'histoire était encore alors écrite en latin barbare. L'histoire +ecclésiastique ne produisait que quelques chroniques de couvents, +quelques vies de papes et de saints; mais un plus grand travail, et qui +a fait plus de bruit dans le monde, est celui d'un certain Jacques, +qu'on appelle en latin _de Voragine_, parce qu'il était de _Voragio_ ou +_Varagio_, dans l'état de Gênes[615]. Il recueillit soigneusement toutes +les vies des pères du désert et des autres saints, composées jusqu'alors +par différents auteurs, et les réunit en corps d'ouvrage. Le succès +qu'obtint ce recueil lui fit donner le nom de _Legenda aurea_, que nous +traduisons en français par _Légende dorée_; mais nous en rabaissons le +prix par cette traduction infidèle: nous mettons la couleur au lieu de +la matière; il faudrait dire légende d'or. + + [615] Tirab., t. IV, l. II, c. 1. + +Ce moine Dominicain, né vers l'an 1230, après avoir prêché et professé +plusieurs années, fut provincial de son ordre, en Lombardie, et ensuite +archevêque de Gênes, où il mourut en 1298. Il laissa, outre sa +_Légende_, un grand nombre de Sermons, et un livre à la louange de la +Vierge Marie, intitulé _Mariale_, qui ont tous été imprimés. Il écrivit +encore une longue chronique de Gênes, depuis l'origine la plus reculée +jusqu'à l'an 1297; on peut penser de combien de fables elle était +remplie; Muratori a rendu à l'auteur et au public le service de n'en +insérer qu'un extrait dans sa grande collection historique[616]. + + [616] _Script. rer. ital._, vol. IX. + +C'était ainsi généralement qu'on écrivait alors l'histoire. Aucun auteur +n'y employait un autre style, et n'y mettait plus de critique, ou plus +de fidélité. On ne peut donc s'arrêter ni aux deux grandes Chroniques +universelles, l'une de Godefroy de Viterbe, selon les uns, et de +Wittemberg, selon les autres, que l'auteur ou les copistes appelèrent +fastueusement le _Panthéon_, l'autre de Sicard, évêque de Crémone; ni à +une troisième Histoire universelle que Ricobald de Ferrare intitula +_Pomarium_, le Verger; ni à la prétendue Histoire du siége de Troie, +écrite par _Guido delle Colonne_, ou Gui des Colonnes, juge de Messine, +sa patrie[617]; ouvrage divisé en 35 livres, tiré des Histoires +supposées de Dictys de Crète et de Darès de Phrygie, auxquelles il +ajouta des faits puisés dans les poëtes[618]; ni à aucune des histoires +particulières qui furent alors écrites soit en Sicile ou à Naples, soit +dans les autres états italiens. Il faut toujours excepter une Histoire +de Gênes, bien différente de la Chronique de Jacques _de Voragine_, +celle que nous avons vue commencée par Caffaro, au douzième siècle, et +qui fut continuée après lui, par décret public, jusque vers la fin du +treizième siècle. + + [617] Il y naquit en 1276. La charge qu'il occupa lui fit + donner quelquefois le titre de _Guido Guidice_. + + [618] On a une traduction italienne de cette histoire, que + les Académiciens de la Crusca ont adoptée pour leur + vocabulaire, et que plusieurs auteurs attribuaient à Guido + lui-même; elle a été imprimée sous son nom, à Venise en 1481; + mais le savant Apostolo Zeno a démontré, dans ses notes sur + Fontanini, que c'était une erreur. + +Deux autres histoires méritent aussi d'être remarquées, parce que ce +sont les premières que des Italiens aient écrites dans leur langue, et +qu'elles tiennent par-là plus intimement à la littérature italienne; +c'est l'Histoire de _Matteo Spinello_, né près de Bari, au royaume de +Naples, dans laquelle il décrit les événements de son temps; et celle de +_Ricordano Malespini_, Florentin, où il entreprend d'embrasser les temps +anciens et les temps modernes; il y traite de l'origine de Florence, et +conduit ses récits jusqu'à l'année même de sa mort[619]. La première +partie est un tissu de fables ridicules; la dernière mérite plus de foi, +et la naïveté du style la fait lire avec quelque plaisir. + + [619] 1281. Son neveu, _Giachetto Malespini_, y ajouta une + suite de peu d'étendue, puisqu'elle ne va que jusqu'en 1286. + Le tout fut imprimé, pour la première fois, à Florence, par + les Giunti, en 1568, in-4°. Les éditeurs disent dans leur + avertissement, qu'ils donnent cet ouvrage au public parce que + l'auteur est peut-être le premier Florentin qui ait écrit, et + qu'il leur a paru raisonnable de lui rendre ce que Villani + (historien du siècle suivant) lui avait presque enlevé, en + s'attribuant à lui-même la gloire qui était due à Malespini. + Ils n'ont pas cru devoir être détournés de leur dessein par + les commencements fabuleux de cette histoire, ni parce que + Villani, qui avait jusqu'alors tenu le premier rang, avait + raconté en partie les mêmes choses, attendu que les vrais + connaisseurs aiment mieux voir les premières images des + objets, que les secondes, faites d'après les premières, etc. + +Je tirerai encore de la foule, par un autre motif, une chronique latine +de la ville d'Asti, écrite par un auteur dont le nom n'excita peut-être +pendant long-temps que peu d'intérêt; mais ce nom est devenu, dans le +dernier siècle, cher aux amis des arts, des lettres, et surtout de l'art +dramatique: cet auteur se nommait Alfiéri; son nom et sa patrie, dont il +écrivit l'histoire, ne permettent pas de douter qu'il ne soit un des +ancêtres du grand poëte dont l'Italie pleure la perte récente, et dont +la France, qui eut le malheur d'éprouver sa vengeance poétique, et le +malheur plus grand de la mériter, ne doit perdre aucune occasion de +prononcer le nom avec regret et avec honneur[620]. + + [620] Depuis que ceci est écrit, les Å“uvres posthumes + d'Alfiéri ont paru, et dans ces Å“uvres, un volume de satires + violentes contre les rois, les grands, les petits, la classe + moyenne, enfin contre tout le monde, et surtout contre les + Français. Elles leur font moins de tort qu'à la gloire de + l'auteur, mais elle n'ont pu me rien faire changer à ce que + j'ai écrit et à ce que je pense de lui. C'est _Benedetto_ + Alfiéri, oncle du poëte et célèbre architecte, qui a rendu ce + nom cher aux amis des arts. + +Cette note fut écrite avant que les derniers volumes des _Å“uvres +posthumes_ eussent paru. La Vie d'Alfiéri, écrite par lui-même, en +remplit les deux derniers volumes. Il y persiste dans cette haine +aveugle et violente contre les Français, et se rend coupable +particulièrement envers moi, d'un trait odieux de noirceur et +d'ingratitude, pour récompense d'un très-grand service que je lui avais +rendu. Je n'en laisserai pas moins subsister ici ce que j'écrivis et +prononçai publiquement en 1804. Chacun a sa manière de se venger: c'est +là la mienne. + +Alfiéri nous ramène à la poésie par une transition naturelle. Dans les +siècles précédents, en Italie, comme dans le reste de l'Europe, on n'en +avait point cultivé d'autre que la poésie latine. Les poëtes latins +étaient nombreux, ou plutôt presque innombrables, sans qu'il y en eût un +seul qui fût véritablement poëte, ou qui écrivît réellement en latin. +Mais dès la fin du douzième siècle, et dans tout le cours du treizième, +la langue provençale d'abord, et ensuite la langue italienne qui venait +de naître, attirèrent à elles, tous ceux qui se sentaient ou croyaient +se sentir quelque talent poétique; et il n'y en eut plus que très-peu +qui s'obstinassent à faire des vers latins[621]. Henri de Septimello est +le plus ancien, et fut, dans son temps, le plus célèbre. Il fleurit dès +le commencement de ce siècle et même à la fin du précédent. Sa naissance +était obscure: il naquit de pauvres paysans à Settimello, village situé +à sept milles de Florence; il se sentit cependant, dès l'enfance, du +penchant pour la poésie et les lettres. Il fit d'excellentes études à +Bologne; ses succès lui procurèrent des amis puissants, et ayant reçu +les premiers ordres, il obtint un riche bénéfice. Ce fut la cause de sa +ruine. Ce bénéfice lui occasiona un procès avec l'évêque de Florence, +qui voulut le lui ôter, pour le donner à l'un de ses parents. La partie +n'était pas égale: le pauvre Henri, après avoir mangé en plaidoiries +tout son mince patrimoine, fut obligé de céder, resta plongé dans la +misère et réduit à la mendicité[622]. Ce fut son malheur même qu'il prit +pour sujet du poëme qui lui fit le plus de réputation. Il est en vers +élégiaques, divisé en quatre livres, et intitulé _De l'inconstance de la +fortune et des consolations de la philosophie_[623]. Le poëte, dans les +deux premiers, se plaint de ses infortunes; dans les deux autres, à +l'imitation de Boëce, il introduit la Philosophie, qui lui reproche sa +faiblesse et lui apporte des consolations. Ce poëme jouit d'une telle +estime, pendant la vie de l'auteur, qu'on le lisait publiquement dans +les écoles. «Quels étaient donc, s'écrie avec raison Tiraboschi[624], +quels étaient donc ces siècles, où tant d'honneurs étaient accordés à un +versificateur aussi barbare»? Mais on revint bientôt de cette +admiration: le poëme, la réputation du poëte, et même son nom, restèrent +ensevelis dans quelques bibliothèques. L'ouvrage ne parut au jour que +dans le dernier siècle, en 1721[625]. Il a été réimprimé depuis avec une +traduction italienne, très-estimée, que l'on ne croit postérieure que +d'un siècle au poëme latin[626]; mais auprès de cette traduction, le +texte original n'en paraît que plus inculte et moins digne de la +réputation dont il a joui. + + [621] Tiraboschi, t. IV, l. III, c. 4. + + [622] Voy. Philippe Villani, _Vite d'uomini illustri + fiorentini_, traduites du latin en italien, par Mazzuchelli, + p. 61; et Tirab. _ub. supr._ + + [623] _Elegia de diversitate fortunÅ“ et philosophiÅ“ + consolatione_. Il est bon d'observer que dans tout ce poëme, + où l'auteur se plaint sans cesse, il ne dit rien de la cause + de ses malheurs; il le termine même en s'adressant à l'évêque + de Florence, à qui il fait des protestations d'un attachement + éternel. Tiraboschi en conclut que ses infortunes avaient une + tout autre cause que celle qui est rapportée par Villani, + quoiqu'il soit impossible de conjecturer ce que ce pouvait + être. Il est vrai que ces protestations d'attachement qui + remplissent les huit derniers vers, sont très-fortes, et ne + sont mêlées d'aucun reproche apparent; peut-être cependant + l'exagération même équivaut-elle ici à un reproche, car on ne + voit non plus ni dans cette pièce ni ailleurs, quelles si + grandes obligations le poëte pouvait avoir à l'évêque, pour + lui dire: Adieu, je suis à vous; après ma mort, croyez que + mon âme sera encore à vous: vivant ou mort, je vous aimerai + toujours; mais l'amour d'un vivant vaudrait mieux que celui + d'un mourant. + + _Ergo vale, PrÅ“sul. Sum vester. Spiritus iste + Post mortem vester, credite, vester erit. + Vivus et extinctus te semper amabo; sed esset + Viventis melior quam morientis amor_. + + N'y a-t-il pas même dans cette fin une espèce d'ironie amère + qui renferme un reproche? Quel sel, et même quel sens peuvent + avoir ces deux derniers vers, si elle n'y est pas? + + [624] _Ubi supr._ p. 348. + + [625] La première édition devait paraître en Allemagne, en + 1684, in-4º., d'après un manuscrit de la Bibliothèque + Laurentienne de Florence, communiqué par le célèbre + Magliabecchi à Christian Daum; mais celui-ci mourut, + l'édition resta imparfaite, ou du moins n'a jamais paru. + Leiser fut donc le premier à publier ce poëme, dans son + _Historia poetarum medii ævi_, 1721, in-8º. Mazzuchelli nous + apprend, dans une note sur la vie de Henri de Settimello, + qu'il existe à Florence, un exemplaire de l'édition qui + devait paraître en 1684, avec des notes marginales de + Magliabecchi, dans la bibliothèque de ce savant, réunie à la + Laurentiennne. _Vite d'Uomini ill. Fior. Scritte da Filippo + Villani_, etc., pag. 63. + + [626] Cette dernière édition fut donnée par Manni, à + Florence, en 1730, in-4º. La traduction italienne lui donne + du prix; elle est souvent citée dans le Vocabulaire de la + Crusca. + +Les autres poésies latines du même siècle, ou poésies rhythmiques, comme +on les appelait alors, sont encore plus mauvaises; et comme elles n'ont +point usurpé la même renommée, nous pouvons nous dispenser d'en parler, +pour revenir à la poésie italienne. Nous l'avons vue naître en Sicile, +sous un poëte roi, et jeter, dès sa naissance, un grand éclat. Ce qui +peut en donner la plus haute idée, c'est que, dans le siècle suivant, un +auteur, dont le sentiment est d'un grand poids, Dante, disait que la +poésie et la littérature entière d'Italie s'appelait _Sicilienne_, parce +que tout ce qui s'écrivait de plus exquis venait de la cour de +Sicile[627]. + + [627] Dante Alighieri, _de Vulgari eloquentiâ_. + +L'exemple que donnait cette cour, l'accueil et les distinctions qu'elle +accordait aux poëtes, les multiplièrent. On a conservé les noms et +quelques poésies de plusieurs d'entre eux. Celles du commencement du +siècle ont les mêmes formes et à peu près le même style que celles de +Frédéric II et de son chancelier, dont nous avons parlé dans ce +chapitre. La plupart de ces noms sont obscurs. On n'y distingue guère +que ceux d'un _Odo delle Colonne_, frère ou cousin de _Guido_, +l'historien du siège de Troie, lequel était aussi poëte; d'un _Arrigo +Testa da Lentino_, qui était notaire; d'un _Jacopo_, du même lieu et de +la même profession; d'un _Stefano_, protonotaire de Messine; d'un +_Mazzeo di Ricco_, et quelques autres. Le savant Léon Allacci a réuni +leurs poésies à la fin de son recueil d'anciens poëtes[628]. On y voit, +comme dans celles de _Ciullo d'Alcamo_, de Frédéric II, et de Pierre des +Vignes, la langue et l'art des vers à leur berceau. Les pensées en sont +communes, le style incorrect et grossier, mêlé de sicilien et de +provençal. Les chansons ont presque toutes la forme que leur avaient +donnée les Troubadours; mais le sonnet a constamment celle qu'il a +conservée depuis, ce qui confirme l'opinion de son origine sicilienne. +On ne peut donner qu'une idée très-légère de ces premiers bégaiements +poétiques. Il faut, en les lisant, lutter à la fois contre la barbarie +et l'obscurité du langage, et contre les fautes typographiques les plus +grossières, et le texte le plus corrompu[629]. Bornons-nous à quelques +traits moins communs et un peu plus ingénieux ou plus singuliers que le +reste. + + [628] _Poeti antichi raccolti da codici manoscrit_, etc. + Napoli, 1661, in-8º. p° 8ª. + + [629] Il est presque incroyable qu'un savant tel que + l'Allacci, ait fait paraître sous son nom une édition si + honteusement irrégulière. On sait que ses ouvrages + d'érudition, qui sont tous en latin, portent le nom de _Leo + Allatius_. Ce recueil de poésies, et sa _Dramaturgie_, sont + les seuls qui aient paru avec son nom italien. Ayant été + successivement bibliothécaire du cardinal Barberini, et du + Vatican, sous Urbain VIII, qui était de cette maison, il + trouva parmi les manuscrits de ces deux bibliothèques, des + poésies italiennes du premier âge. Il les publia, avec une + préface qui contient des détails curieux; mais les originaux + étaient pleins de lacunes, et sans doute de fautes: il dut + les faire copier; les erreurs s'y multiplièrent: il négligea + probablement de revoir ces copies, et de corriger + l'impression. Il est impossible d'expliquer autrement le + nombre et la grossièreté des fautes qu'on y trouve. Il eût + suffi, pour en éviter une partie, de faire attention à la + rime. Par exemple, dans une chanson de _Guido delle Colonne_, + dont les strophes sont de neuf vers, et dont les deux + derniers vers riment ensemble, on lit à la fin de la + quatrième strophe, p. 422: + + _Che se Morgana fosse infru la gente + In vero madonna non paria natare_; + + Ce qui est absolument dépourvu de sens; mais lisez au dernier + vers: + + _In ver madonna non paria neinte_, + + comme on disait alors au lieu de _niente_; vous entendrez + facilement ce que dit le poète, que si Morgane (la plus belle + des fées) était encore au monde, elle ne paraîtrait rien au + prix de sa Dame. Ce qui devait forcer, en quelque sorte, + l'éditeur de rétablir cette leçon, c'est que dans cette + chanson chaque strophe reprend pour son premier mot le + dernier mot de la strophe précédente, forme toute provençale, + et que la cinquième strophe, qui est la dernière a pour + premier vers: + + _Neinte vole amor senza penare_. + + On pouvait, au simple coup-d'Å“il, et par la même méthode, + corriger une grande partie des fautes à peu près de même + espèce qui défigurent cette édition, devenue rare, et + toujours précieuse par un grand nombre d'anciennes pièces + qu'on ne trouve point ailleurs. + +_Mazzeo di Ricco_ paraît être le plus ancien de ces poëtes, à en juger +du moins par son style qui est le plus grossier, le plus près de +l'origine de la langue, le moins italien de tous. De ses six chansons ou +_canzoni_ que l'Allacci nous a conservées, il n'y en a que deux qui +exigent quelque attention; encore n'est-ce pas par leur mérite, mais +parce que la forme provençale y est évidemment empreinte. L'une est un +dialogue entre une dame et son amant. La dame dit une strophe, l'amant +répond par une autre, comme dans les _pastourelles_ des Troubadours. +«Messire, dit la dame, mon cÅ“ur amoureux se plaint et fait pleurer mes +yeux; il se tient éloigné de moi, et il me tourmente en venant à vous +mille fois le jour, tant il vous désire. Il reste auprès de vous, et ne +revient plus à moi. Je vous le recommande: ne lui donnez ni jalousie ni +chagrin.--Madame, répond l'amant, si vous m'envoyez votre cÅ“ur amoureux, +sachez que je vous envoie aussi le mien. Je languis, je sens de vives +peines pour vous, rose vermeille; je n'ai plus d'existence que pour +désirer de me rendre auprès de vous». Dans les deux autres strophes, la +dame est enchantée de Messire: elle l'engage à venir; mais elle craint +qu'il ne change, qu'il ne la quitte pour une autre belle. Messire la +rassure. Un homme ne peut diriger ses yeux de manière à voir deux +personnes dans une seule figure. Rien ne pouvait engager son cÅ“ur à se +rendre ailleurs que chez elle; l'amour l'y attache si fortement, qu'il y +retournerait toujours. Tout cela est en même temps commun et recherché +quant aux pensées; et l'expression ne le relève pas[630]. + + [630] + + _Lo core inamorato, + Messere, si lamenta + E fa pianger gli occhi di pietate, + Da me' esta lungiato_, etc. + _Donna, se mi mandate + Lo vostro dolze core + Inamorato si come lo meo, + Sacciate in veritate_, etc. + +La seconde chanson qui a du rapport avec les chansons provençales, est +composée de quatre strophes, et les strophes de douze vers inégaux. Le +dernier mot de chaque strophe est repris dans le premier vers de la +strophe suivante, et l'on se rappelle que cette forme est entièrement +provençale. La seconde strophe contient une argumentation en forme. +L'auteur se plaint, dans la première, de n'être plus son maître, et dit, +en terminant, d'un ton sententieux, que celui-là possède un assez grand +empire[631], qui peut se maîtriser lui-même. «Puisque je ne puis plus me +maîtriser, reprend-il, c'est l'amour qui me maîtrise; l'amour est donc +certainement mon maître; mais je ne puis jamais considérer dans l'amour +qu'un vif désir, et si l'amour est un vif désir, au nom de Dieu, +considérez ici, madame, que l'amour ne me prend point d'une manière +visible, mais qu'il paraît naître naturellement; et puisque l'amour est +une chose naturelle, vous devez avoir pitié de mes maux». On ne sait pas +ce que la dame put penser de cette logique; mais on voit assez ce qu'il +faut penser de cette poésie, même dans une traduction, et on le sent +encore mieux en lisant le texte. + + [631] + + _C'assai gran regno regie, cio mi pare, + Chi se medesimo puo sengnoregiare. + Poiche non posso me sengnoregiare, + Amor mi sengnoria: + Dunque e amore sengnore ciertamente; + Ma non pono già mai considerare + Che l'amore altro sia. + Se non distretta volglia solamente; + E s'amore e distretta voluntate, + Per Deo, madonna, in ciò considerate, + C'amor no'm prende visibilemente, + Ma pare che nasca naturalemente, + E poi c'amore e cosa naturale + Merze dovete avere de lo meo male_. + + La strophe suivante commence par ces derniers mots: + + _De lo meo male ch'e tanto amoroso_, etc. + + Elle finit par ce vers: + + _Che di piccola gioia processione_; + + Et le premier vers de la quatrième strophe est: + + _D'alta processione e gioia plagiente_. + + Cette façon de reprendre un mot est tout-à -fait provençale. + +_Guido delle colonne_, qui ne passe que pour historien, a ici deux +chansons qu'on pourrait préférer aux deux que l'on y trouve d'_Odo_ son +cousin ou son frère[632]. On y voit du moins quelques pensées et des +bizarreries qui valent encore mieux qu'une entière nullité de sentiments +et d'idées. Dans l'une de ces chansons, il compare la belle Morgane à sa +dame, à qui cette fée, si elle était encore au monde, cèderait en +beauté[633]; dans l'autre, il emploie des comparaisons plus singulières: +«Votre teint frais, dit-il, surpasse les roses et les fleurs; il est +plus brillant qu'un autre, et votre bouche parfumée exhale une odeur +plus agréable que ne fait un animal qu'on nomme la panthère[634]». Il +n'est pas aisé de comprendre ce que c'est que l'agréable odeur que rend +une panthère, ni de saisir la justesse de cette comparaison. Celle qui +termine cette strophe est plus claire, mais n'est guère moins bizarre. +«Je suis votre esclave, dit le poëte, plus loyal et plus dévoué que +l'assassin n'est à son maître[635]». + + [632] Ils nacquirent tous deux sous le règne de Frédéric II, + et fleurirent vers la fin de ce règne; c'est-à -dire, de 1240 + à 1250. On aperçoit dans leur style et dans leur + versification quelque progrès. + + [633] Voyez ci-dessus, p. 397, le texte et la correction de + ce passage. + + [634] + + _Ben passa rose e fiori + La vostra fresca cera, + Lucente più che spera: + E la bocca auhtusa + Più rende aulente audore + Che non fa una fera + C'ha nome la Pantera_. + + [635] + + _Perche son vostro più leale e fino + Che non è al suo signore l'assassino_. + + Je ne crois pas qu'il soit ici question d'un assassin + vulgaire, salarié pour une vengeance privée, mais de ses + sujets fanatiques du Vieux de la Montagne, qui allaient + partout exécuter avec dévouement ses ordres sanguinaires. On + les nommait en Orient, _haschischin_, dont on a fait + _heissessini_, _assessini_, _assassini_, assassins, comme l'a + démontré M. Sylvestre de Sacy, dans un mémoire dont j'ai + donné l'extrait dans mon Rapport imprimé sur les travaux de + notre classe; juillet 1809. On parlait beaucoup alors, depuis + les croisades, de ses sectaires et de leur chef. + +Le notaire _Jacopo_ ou _Giacomo da Lentino_ est le meilleur de ces +poëtes, et celui dont il s'est conservé le plus de vers: il n'écrivit +qu'au milieu du siècle, lorsque dans l'Italie entière on commençait à +cultiver la poésie, et que surtout _Guittone d'Arrezo_, comme nous le +verrons bientôt, polissait le langage et rendait les formes poétiques +plus régulières. _Jacopo da Lentino_ connut ces progrès, et y prit part; +on s'en apperçoit à son style, et surtout à la forme de ses sonnets. Ce +recueil en contient quinze, et quatorze de ses chansons. La plus +remarquable est celle où il se compare à un peintre qui a fait un +portrait, et qui le regarde en l'absence du modèle. En voici à peu près +le sens: «La merveilleuse puissance de l'amour m'enchaîne; et souvent, à +toute heure, comme un homme qui fixe sa pensée ailleurs que sur ce qui +l'environne, et qui peint un portrait ressemblant, je ne pense qu'à +vous, madame, et c'est dans mon cÅ“ur que je porte votre figure[636]..... +Poussé par un vif désir, j'ai peint un objet qui vous ressemble; quand +je ne vous vois pas, je regarde ce portrait, etc.[637]». La dernière +strophe, adressée à la chanson même, est naïve, et se termine en quelque +sorte par la signature de l'auteur. «Ma jolie chanson, lui dit-il, +chante une chose nouvelle: va le matin trouver la plus belle fleur de +tout le jardin d'amour, et dis-lui: Vous qui êtes plus blonde que l'or +fin; votre amour, qui est d'un si haut prix, donnez-le au notaire natif +de Lentino[638]». + + [636] + + _Maravigliosamente + Un amor mi distringe_[C], + _E soven, ad ogn' hora + Com' omo che ten mente + In altra parte, e pigne + La simile pintura, + Cosi, bella, faccio eo; + Dentro a lo core meo + Porto la tua figura_. + + [C] Il faudrait ici _distrigne_, à cause de la rime du + troisième vers suivant, ou bien à ce troisième vers, il + faudrait _pinge_, et non pas _pigne_. + + [637] + + _Havendo gran disio + Dipinsi una figura, + Bella, voi somigliante; + E quando voi non vio, + Guardo quella pintura_, etc. + + [638] + + _Mia canzonetta fina, + Tu canta nova cosa: + Muoviti la mattina + Davanti alla più fina + Fiore d'ogni amoranza. + Bionda più che auro fino, + Lo vostro amor da caro + Donate lo al notaro + Ch'è nato da Lentino_. + +Les sonnets ont, comme je l'ai dit, la forme à peu près aussi régulière +que ce genre de poésie l'eut dans le siècle suivant. Seulement, entre +les imperfections du style, l'idée n'y est pas aussi bien conduite, et +les tercets tombent presque toujours languissamment et gauchement. Déjà +aussi, l'on y remarque une certaine recherche de pensées, un goût pour +des similitudes peu naturelles et pour des comparaisons tirées de loin, +qui naquit pour ainsi dire avec ce genre, d'où il se répandit dans tous +les autres. «Celui qui n'aurait jamais vu de feu, dit le notaire poëte +dans son premier sonnet, ne croirait pas qu'il pût brûler; son éclat, +lorsqu'il l'apercevrait, lui paraîtrait au contraire un objet +d'amusement et un jeu; mais, s'il le touche en quelque endroit, il verra +bien qu'il brûle cruellement. Le feu d'amour m'a un peu touché; +maintenant il me brûle, etc.[639]. En regardant, dit-il, dans le second, +le basilic venimeux qui fait périr l'homme par son regard, et l'aspic, +cet envieux serpent, qui, par ruse, donne la mort, et le dragon qui est +si rempli d'orgueil qu'il ne laisse jamais échapper ceux qu'il a pu +saisir, je leur compare l'amour, qui est une source de douleur, qui +tourmente et fait languir[640]». Dans le troisième, une dame et l'amour +passent, en courant, par ses yeux, et pénètrent dans son âme avec tant +de force que l'âme sent la dame aller se reposer dans son cÅ“ur; et cette +âme charge un soupir douloureux d'aller annoncer au dehors ce qu'elle a +souffert, lui qui en a été témoin[641]. Dans plusieurs autres sonnets, +il s'exprime d'une manière aussi métaphysiquement alambiquée que +quelques Troubadours, comme nous l'avons vu, l'avaient fait avant lui, +et que le firent malheureusement, depuis, les meilleurs lyriques +italiens, sans en excepter le plus grand de tous. + + [639] + + _Chi non havesse mai veduto foco + Non crederia che cocer potesse; + Anzi li sembreria solazzo e gioco + Lo suo splendor, quando lo vedesse: + Ma se lo toccasse in alcun loco + Ben gli sembreria che forte cocesse. + Quello d'amore m'a toccato un poco, + Molto mi coce_, etc. + + [640] + + _Guardando il basilisco velenoso + Col suo guardare face l'huom perire, + E l'aspide, serpente invidioso + Che per ingegno altrui mette a morire, + E lo dracone che è si orgoglioso, + Cui elli prende non lassa partire, + Alloro assembro l'amor che è doglioso + Che altrui tormentando fa languire_. + + [641] + + _Per gli occhi mei una donna ed amore + Passar correndo e giunser nella mente + Per si gran forza che l'anima sente_ + _Andar la donna riposar nel core_. + _Pero si move a dir: sospir dolente + Vacci fuor tu ch'udisti quel dolore_, etc. + +Nous avons vu aussi des Troubadours mêler le sacré avec le profane, +préférer la présence de leur dame aux joies du paradis, et renoncer à ce +lieu de délices, s'il faut qu'ils ne l'y voient pas. Un sonnet du même +poëte dit absolument la même chose: il y déclare que, sans sa dame, le +paradis ne lui ferait aucun plaisir. «J'ai résolu dans mon cÅ“ur, dit-il, +de servir Dieu, afin de pouvoir aller en paradis, dans ce saint lieu où +j'ai entendu dire qu'existent pour toujours le plaisir, les jeux et les +ris. Je n'y voudrais pourtant pas aller sans ma dame, sans celle qui a +la tête blonde et un si beau teint, car je ne pourrais jouir de rien si +j'étais séparé d'elle. Je ne dis pas que je voulusse y faire d'autre +péché que de voir son noble maintien, son beau visage et son tendre +regard; mais j'éprouverais un grand bonheur à la voir elle-même comblée +de joie[642]. + + [642] Je mettrai ici le sonnet entier, tant à cause de sa + singularité, que parce que, si le style en a vieilli, la + forme en est meilleure, et la conduite mieux soutenue que + celle des autres. + + _Io m'agio posto in core a Dio servire + Com'io potesse gire in Paradiso, + Al santo loco c'agio audito dire + Ove si mantiene sollazzo, gioco e riso_. + + _Senza la mia donna non vi vorria gire + Quella c'a la blonda testa el claro viso, + Che senza lei non porzeria gaudire + Estando da la mia donna diviso. + + Ma non lo dico a tale intendimento + Perche peccato ci volesse fare + Se non vedere lo suo bello portamento. + + E lo bello viso el morbido sguardare; + Che lo mi tiria in gran consolamento + Vegendo la mia donna in gioia stare_. + +En voilà plus qu'il n'en fallait peut-être pour donner une idée de ces +anciens poëtes siciliens, que les Italiens reconnaissent pour les fils +aînés de la Muse italienne. Mais on doit ajouter à leurs noms peu +célèbres le nom plus doux et plus aimable d'une certaine Nina[643], que +son amour pour la poésie rendit amoureuse d'un poëte qu'elle n'avait +jamais vu. Il était de Majano en Toscane, et s'appelait _Dante_, +quoiqu'il n'eût rien de commun avec le grand poëte de ce nom. Ses +poésies avaient alors beaucoup de réputation: elles touchèrent le cÅ“ur +de Nina, qui composa pour lui des vers fort tendres, et qui était si +fière de son amant, qu'elle se faisait appeler _la Nina di Dante_[644]. + + [643] C'était, dit Crescimbeni, la plus belle personne de son + pays et de son temps. On la regarde comme la première femme + qui ait fait des vers italiens. _Stor. della volg. poesia_, + t. III, p. 84. + + [644] Il s'est conservé fort peu de ses poésies. Crescimbeni, + _ubi suprà _, en cite un seul sonnet. C'est une réponse que + Nina fait au poëte qui lui avait adressé le premier, sans se + nommer, une déclaration d'amour en vers. On y voit en effet, + à travers les expressions surannées, beaucoup de douceur et + de tendresse. + + _Qual sete voi, si cara proferenza + Che fate a me senza voi mostrare? + Molto m'agenzeria vostra parvenza + Perche meo cor podesse dichiarare_, etc. + +Le signal donné par la Sicile avait été bientôt suivi sur le continent. +Des poëtes italiens s'étaient fait entendre à Bologne, à Pérouse, à +Florence, à Padoue et dans plusieurs villes de Lombardie. Parmi les +poëtes de Bologne, on distingue surtout _Guido Guinizzelli_, qui, selon +la croyance commune, partage avec _Brunetto Latini_ l'honneur d'avoir +été le maître du véritable Dante. On ne sait rien de la vie de ce poëte, +qui florissait avant la moitié du treizième siècle, sinon qu'il était +homme de guerre et d'une famille noble de Bologne, qui en fut chassée +pour son attachement au parti de l'empereur[645]. Il fut le premier à +donner au style poétique plus de force et de noblesse. Quoiqu'il ne +traitât guère, selon le goût du temps, que des sujets d'amour, il +répandit dans ses poésies des sentiments élevés et des maximes de +philosophie platonique[646] adaptées à cette passion; c'est sans doute +ce qui lui fit donner le titre de très-grand (_Massimo_) par son +élève[647], qui devait bientôt mériter ce titre mieux que lui. + + [645] _Benvenuto da Imola_, cité par Tirab., t. IV, l. III, + c. 3. + + [646] Crescimbeni, t. I. _Comment._ l. I, c. 12. + + [647] Dante, _de Vulg. Eloq._ En appelant ici le Dante élève + de Guido, je parle selon l'opinion commune; je dois dire + cependant que Crescimbeni, loin de l'adopter, prouve qu'elle + est fausse, par le passage même du Dante, dont on se sert + pour la soutenir. Le poëte trouve Guido dans le purgatoire, + cant. 26. Dès qu'il l'a entendu se nommer, il l'appelle son + père, et celui des autres poëtes qui ont composé des vers + d'amour pleins de douceur et de grâce: + + _Quando i' udi nomar se stesso il padre + Mio e d'altri miei miglior, che mai + Rime d'amore usar dolci e leggiadre_. + + Guido lui demande quelle est la cause qui le fait lui parler + et le regarder avec tant de tendresse: «Ce sont, lui répond + le Dante, vos doux écrits, qu'on ne cessera d'aimer tant que + durera le style moderne: + + _Dimmi che è cagion perchè dimostri + Nel dire e nel guardar d'avermi caro? + Ed io a lui: li dolci detti vostri, + Che quanto durerà l'uso moderno, + Faranno cari ancora i loro inchiostri_. + + On s'est arrêté au premier de ces deux traits, et l'on n'a + pas vu que le dernier prouve évidemment que le Dante, non + seulement n'avait pas eu Guido pour maître, mais qu'il ne + l'avait jamais vu, et qu'il n'avait appris de lui à rimer, + qu'en lisant ses vers. + +On nous a conservé de _Guido Guinizzelli_ quelques sonnets et quatre +_Canzoni_[648]. (Je demande la permission d'employer désormais ce mot, +que celui de Chanson, en français, ne rend pas). Dans presque tous ses +sonnets, l'idée principale est une comparaison; ce sont même souvent +plusieurs comparaisons de suite, dont on voit que l'une a fait naître +dans son esprit l'idée de l'autre, sans qu'il y ait pourtant de grands +rapports entre les deux. Dans l'un, c'est le trait de l'amour qui, pour +aller à son cÅ“ur, passe par ses yeux, comme le tonnerre qui entre par la +fenêtre d'une tour, et qui fend et met en pièces tout ce qu'il trouve au +dedans. «Je reste, dit le poëte, comme une statue de bronze où il n'y a +ni âme ni vie, si ce n'est qu'elle imite une figure d'homme[649]». Dans +l'autre, après avoir comparé sa maîtresse à l'astre de Diane, qui a pris +la forme d'une face humaine, l'éclat de son teint lui donne l'idée d'un +visage de neige coloré de grenade[650]. Dans un troisième, il est abattu +et renversé par la rencontre de l'amour, comme le tonnerre frappe un mur +(on voit que cette idée du tonnerre le poursuit), ou comme le vent abat +les arbres par ses coups redoublés. Le même quatrain, dont les deux +premiers vers contiennent ces deux comparaisons, offre dans les deux +derniers une querelle entre les yeux et le cÅ“ur. «Le cÅ“ur dit aux yeux: +C'est par vous que je meurs; les yeux disent au cÅ“ur: C'est toi qui nous +as perdus[651]». Assurément le défaut de cette poésie n'est ni le vide +ni la prolixité. + + [648] Une _Canzone_ dans le Recueil de Giunti, l. IX; une + dans celui de l'Allacci, deux _canzoni_ et cinq sonnets à la + fin de la _Bella Mano_. + + [649] + + _Per gli occhi passa, come fa lo trono, + Che fer per la finestra della torre, + E ciò che dentro trova spezza e fende. + + Rimango come statua d'ottono, + Ove vita nè spirto non ricorre, + Se non che la figura d'uomo rende_. + + [650] + + _Viso di neve colorato in grana_. + + [651] + + _Come lo trono che fere lo muro, + E il vento gli albor per li forti tratti: + Dice lo core agli occhi, per voi moro: + Gli occhi dicono al cor, tu n'hai disfatti_. + +Ce poëte conserve dans ses _canzoni_ le même goût pour les comparaisons. +Il y en a une qui commence ainsi: «Dans ces régions placées sous +l'étoile du nord se trouvent les montagnes d'aimant qui donnent à l'air +la propriété d'attirer le fer; mais parce que cet aimant est éloigné, il +a besoin du secours d'une pierre de même nature pour le faire agir et +diriger l'aiguille vers l'étoile polaire. Vous, madame, vous possédez +les sources fécondes de toutes les qualités qui peuvent inspirer +l'amour, et l'éloignement n'en détruit pas la force; car elles agissent +de loin et sans secours[652]». Ce n'est là ni de la saine physique ni de +la poésie naturelle; mais cela ne laisse pas d'être ingénieux, et l'on +est surtout frappé, en lisant le texte italien, du progrès qu'avait déjà +fait cette langue, née depuis moins d'un siècle, et à qui il fallait +moins de temps encore pour se perfectionner et se fixer. + + [652] + + _In quelle parti sotto tramontana + Sono li monti della calamita_, + _Che dan virtute all' aere[D] + Di trarre il ferro; ma perchè lontana, + Vole di simil pietra aver aita, + A far la adoperare, + E dirizzar lo ago in ver la stella. + Ma voi pur sete quella + Che possedete i monti del valore[E] + Onde si spande amore: + E già per lontananza non è vano, + Che senza aita adopera lontano_. + + [D] On prononçait _âre_. + + [E] Mot à mot: _C'est vous qui possédez les montagnes du + mérite_. Cela serait ridicule en français; mais cela marque + mieux le rapport bizarre exprimé par cette comparaison. + +Mais ce qui nous est resté de meilleur de Guinizelli est une autre de +ses _canzoni_, dont je ne puis me dispenser de citer les quatre +premières strophes[653]. «C'est toujours dans un noble cÅ“ur que se +réfugie l'amour, comme dans une forêt un oiseau, se réfugie sous la +verdure[654]. La nature ne créa point l'amour avant un cÅ“ur noble, ni de +cÅ“ur noble avant l'amour, c'est ainsi qu'aussitôt que le soleil exista, +aussitôt resplendit la lumière, et qu'elle ne fut point avant le soleil; +l'amour prend naissance dans la noblesse du cÅ“ur, précisément comme la +chaleur dans la clarté du feu. + + [653] C'est celle qui se trouve dans le neuvième livre du + Recueil de Giunti. + + [654] + + _Al cor gentil ripara sempre amore + Si come augello in selva a la verdura: + Non fe amore anzi che gentil core + Ne gentil core anzi ch' amor, natura. + Ch' adesso com' fu'l sole + Si tosto lo splendore fue lucente; + Nè fue davanti al' sole: + E prende amore in gentillezza luoco, + Cosi propiamente + Com' il calore in clarità del foco. + + Fuoco d'amore in gentil cor s'apprende + Come vertute in pietra preziosa; + Che da la stella valor non discende + Anzi che'l sol la faccia gentil cosa_, etc. + +«Le feu d'amour naît dans un noble cÅ“ur, comme la vertu cachée dans une +pierre précieuse; cette vertu ne descend point des étoiles avant que le +soleil ait ennobli la pierre qui doit la recevoir. Après qu'il en a tiré +par la force de ses rayons ce qui était vil, les étoiles lui +communiquent leur vertu; ainsi quand la nature a rendu un cÅ“ur délicat, +noble et pur, la femme, comme une étoile, lui communique l'amour. + +«L'amour est placé dans un cÅ“ur noble comme la flamme au sommet d'un +flambleau[655]; il brille pour ce qu'il aime d'un feu clair et délicat; +il ne pourrait se placer autrement, tant il a de fierté. Une nature +rebelle ne peut rien contre l'amour, pas plus que l'eau contre le feu, +que le froid rend plus ardent. L'amour fait son séjour dans un cÅ“ur +noble, parce que ce lieu est de même nature que lui, comme le diamant +dans une mine». + + [655] + + _Amor per tal ragion sta in cor gentile + Per qual lo fuoco in cima del doppiero: + Splende a lo suo diletto, clar, sottile, + Non li staria altra guisa, tanto è fiero_, etc. + +Dans la quatrième strophe le poëte perd de vue l'amour, et s'élève par +d'autres comparaisons à des sujets moraux d'un autre ordre. «Le soleil +frappe la fange pendant tout le jour[656]; elle reste vile, et le soleil +ne perd rien de sa chaleur. L'homme plein d'orgueil dit: Je deviens +noble de race; il ressemble à la fange, et la noble valeur au soleil. On +ne doit pas croire qu'il y ait de la noblesse sans courage, même dans la +dignité d'un roi, si la vertu ne lui donne pas un noble cÅ“ur. Il +ressemble à l'eau qui réfléchit des rayons; mais le ciel retient ses +étoiles et sa splendeur». + + [656] + + _Fere lo sol lo fango tutto il giorno, + Vile riman; ne'l sol perde colore. + Dice huomo alter: nobil per schiatta torno; + Lui sembra'l fango, e'l sol gentil valore. + Che non dè dare huom fè + Che grandezza sia fuor di coraggio + In degnità di Rè, + Se da vertute non ha gentil core. + Com' aigua porta raggio, + E'l ciel ritien le stelle e lo splendore_. + +Voilà sans doute un entassement de figures et de comparaisons fatigant +et de mauvais goût; mais voilà aussi des pensées nobles, des images +vives, une élévation et une force qui dans aucun siècle ne sont +communes, et qui, rendues comme elles le sont dans l'original, en +strophes de dix vers assez harmonieux et dans un style qui a déjà +beaucoup perdu de sa rudesse, doivent paraître fort surprenantes dans un +poëte du treizième siècle. + +La première forme de ces odes ou _canzoni_ était comme on l'a vu, +empruntée des Provençaux; à leur exemple, les poëtes italiens avaient, +dès l'origine, donné aux strophes des entrelacements harmonieux de rimes +et de mesures de vers; elles étaient dès lors telles à peu près qu'elles +sont restées depuis. Il n'en était pas ainsi du sonnet, né sicilien, et +qui, au commencement de ce siècle, était encore dans une sorte +d'enfance. Les plus anciens poëtes siciliens et italiens avaient d'abord +donné ce titre à une espèce particulière de poésie qui varia selon leur +caprice. Les uns y employaient deux quatrains suivis de deux tercets; +les autres, sous le nom de sonnets doubles, _doppii_ ou _rinterzati_, +mettaient deux strophes de six vers, ou une seule de douze, et ensuite +deux autres de six, de cinq ou de quatre vers[657]. Il paraît constant +que ce fut _Guittone d'Arezzo_ qui leur donna des formes plus fixes, et +qui enchaîna par des lois plus sévères la liberté dont les poëtes +avaient joui jusqu'alors. C'est à lui et non pas aux _rimeurs français_, +qu'Apollon dicta ces _rigoureuses lois_, que Boileau, en se trompant sur +ce point de fait, a exprimées en si beaux vers[658]. + + [657] Voy. sur ces formes irrégulières du sonnet, à son + origine, Fr. Redi, _Annotazioni al Ditirambo_, édit. de + Florence, 1685, in-4. p. 99--109. + + [658] + + On dit, à ce propos, qu'un jour ce dieu bizarre (Apollon) + Voulant pousser à bout tous les rimeurs françois, + Inventa du sonnet les rigoureuses lois; + Voulut qu'en deux quatrains de mesure pareille, + La rime avec deux sons frappât huit fois l'oreille, + Et qu'ensuite six vers, artistement rangés, + Fussent en deux tercets par le sens partagés. + + Le Menzini, dans son _Art poétique_, postérieur de peu + d'années à celui de Boileau, a aussi attribué à Apollon + l'invention du sonnet, non pour _pousser à bout_, mais pour + soumettre à la plus forte épreuve les poëtes du plus grand + génie. + + _Questo breve poema altrui propone_ + _Apollo stesso, come lidia pietra + Da porre i grandi ingegni al paragone_, l. IV. + +_Guittone d'Arezzo_, qui florissait dans le même temps que _Guido +Guinizzelli_, et peut-être même plutôt, est un des poëtes dont la +Toscane, s'honora le plus dans ce siècle. On l'appelle ordinairement +_Fra Guittone_, parce qu'il était d'un ordre religieux et militaire qui +s'est éteint[659]. Il nous reste de lui environ trente sonnets, où l'on +peut en effet remarquer plus de régularité dans la forme, et du progrès +dans le style. L'amour est, comme à l'ordinaire, le sujet de presque +tous; la dévotion, de quelques-uns, et, dans quelques uns aussi, la +dévotion et l'amour se trouvent ensemble; par exemple, s'il est arrivé à +l'auteur de nier son amour pour sa dame, il espère obtenir le pardon de +cette déloyauté, parce que saint Pierre avait renié Dieu tout puissant, +et que cependant il a obtenu le Paradis; parce que Paul devint un saint, +même après qu'il eut tué saint Etienne[660]. On reconnaît dans plusieurs +de ses sonnets un goût d'harmonie, une coupe de vers, et aussi un +certain tour sentimental qui n'étaient point connus avant lui, et qui +sembleraient avoir servi de modèle au style de Pétrarque. Ne dirait-on +pas que celui-ci serait un des sonnets de l'amant de Laure[661]? + + [659] C'était l'ordre des _Cavalieri Gaudenti_. Son origine + est funeste. Il fut institué en Langudoc, en 1208, pendant la + croisade barbare contre les Albigeois. Mais quand Guitton y + fut admis, la croisade était finie, et l'hérésie éteinte, + c'est-à -dire, les hérétiques exterminés. L'ordre des + _Gaudenti_, des Jouissants, fut sans doute ainsi nommé, parce + qu'on y jouissait en effet de la vie, et qu'il n'imposait + aucune privation. Il n'avait de sévérité que pour les preuves + de noblesse. C'est le premier ordre où les dames furent + admises, sous les titres de _Militisse_ et de _Cavalleresse_. + Giamb. Corniani, _i Secoli della letter. ital._ etc. t. I, p. + 154. + + [660] + + _Se di voi, donna, mi negai servente, + Pero'l mio cor da voi non fù diviso: + Che san Pietro nego'l padre potente, + E poi il fece haver del Paradiso; + E santo fece Paulo similmente + Da poi santo Stefano have' occiso_, etc. + + _Racolta de' Giunti_, 1527. Tout le huitième livre de ce + Recueil est de _Fra Guittone d'Arezzo_. + + [661] + + _Già mille volte quando amor m'ha stretto, + Eo son corso per darmi ultima morte_, etc. + +«Déjà mille fois pressé par l'amour, j'ai couru pour me donner la mort, +ne pouvant résister à la douleur âpre et cruelle que je sens dans mon +sein... Mais quand je suis prêt à m'en aller vers une autre vie, votre +immense bonté me retient et me dit: Ne presse pas ta fuite prématurée: +ta jeunesse et ta fidélité te le défendent; elle m'invite et me prie de +rester sur la terre. J'espère donc qu'avec le temps je pourrai goûter le +bonheur». En lisant surtout le texte des deux tercets, on est surpris de +leur ressemblance avec quelques vers de Pétrarque: + + Ma quando io son per gire all' altra vita, + Vostra immensa pietà mi tiene, e dice: + Non affrettar l'immatura partita. + La verde età , tua fideltà il disdisce; + Ed a ristar di quà mi priega, e'noita; + Sicch'eo[662] spero col tempo esser felice. + +Ces tercets d'un autre sonnet y ressemblent peut-être encore +davantage.[663]: + + _Ben forse alcun verrà doppo qualch'anno + Il qual leggendo i miei sospiri in rima, + Si dolerà della mia dura sorte. + E chi sa sei colei ch'or non mi estima + Visto con il mio mal giunto il suo danno, + Non deggia lagrimar della mia morte_? + + [662] _Eo_ pour _io_. + + [663] En y joignant les deux quatrains qui les précèdent, on + a un sonnet tout-à -fait _petrarquesque_, du moins pour le + tour des pensées, si ce n'est pour le style. + + _Quanto più mi destrugge il meo pensiero, + Chè la durezza altrui produsse al mondo, + Tanto ogahor, lasso, in lui più mi profondo, + E co'l fuggir de la speranza spero. + Eo parlo meco, e riconosco in vero + Chè mancherò sotto si grave pondo: + Ma'l meo fermo disio tant'è giocondo + Ch'eo bramo e seguo la cagion ch'eo pero. + Ben forse alcun_, etc. + +Peut-être, après quelques années, viendra-t-il quelqu'un qui, lisant mes +soupirs retracés dans mes vers, plaindra la cruauté de mon sort. Et qui +sait si celle qui maintenant ne fait de moi aucune estime, voyant, avec +ce que j'aurai souffert, la perte qu'elle aura faite, ne donnera point +de larmes à ma mort»? + +Trois grandes _canzoni_, sont jointes à ces sonnets. Le progrès de l'art +et celui de la langue y sont moins sensibles. Ce sont des strophes de +quatorze, seize et de dix-huit vers de différentes mesures, bien +combinés entre eux, et dont les rimes sont disposées assez +harmonieusement; mais pour ne dire, en cinq ou six de ces longues +strophes, que des choses assez communes, et pour les dire sans mouvement +et sans vivacité de style, sans idées piquantes et sans images +poétiques. Il est donc inutile d'en rien citer: il vaut mieux dire +quelque chose d'un ouvrage plus curieux, du même auteur. On a conservé +long-temps manuscrites, et enfin imprimé dans le dernier siècle, environ +quarante lettres de _Guittone d'Arezzo_, sur divers sujets de morale, et +quelquefois de simple amitié. C'est un des premiers, peut-être même le +premier monument de la prose italienne, et le recueil le plus ancien de +lettres que l'on ait rassemblé et publié en langue vulgaire. Elles sont +peu importantes pour le fond; mais elles servent à connaître plus +particulièrement ce qu'était la langue italienne dans ces premiers +temps. Le savant Bottari les a accompagnées de notes très-utiles pour +ce genre d'étude[664]. Parmi ces lettres, il s'en trouve quelques unes +en vers libres, ou rimés avec beaucoup de licence. C'est de la prose un +peu plus cadencée, ou de la poésie un peu plus que fugitive. + + [664] _Lettere di fra Guittone d'Arezzo con note_. Roma, + 1745, in-4°. Le volume est de 330 pages: les lettres n'en + occupent que 93: les notes philologiques et grammaticales + remplissent tout le reste. + +Un poëte de ce temps, qui eut encore plus de renommée, ce fut _Guido +Cavalcanti_. Sa famille était une des plus illustres et des plus +puissantes de Florence. _Guido_ fut un ardent Gibelin, et devint plus +ardent encore en épousant la fille de _Farinata degli Uberti_, alors +chef de cette faction. _Corso Donati_, chef du parti des Guelfes, homme +alors fort en crédit en Florence, et personnellement ennemi de _Guido_, +voulut le faire assassiner. _Guido_ l'ayant su, l'attaqua à force +ouverte; mais il fut abandonné de ceux qui étaient avec lui; _Corso_, +mieux accompagné, le repoussa et le mit en fuite. La commune de +Florence, fatiguée de ces dissensions, exila les chefs des deux partis. +_Guido Cavalcanti_ fut relégué à Sarzane, où l'air était très-malsain. +Il y tomba malade, et, ayant obtenu son rappel, il mourut à +Florence[665] de la maladie qu'il avait gagnée dans son exil. Il était +né d'un père[666] qui passait pour philosophe épicurien, et pour athée. +Quant à lui, quoique philosophe aussi, un fait démontre que, malgré les +bruits publics, il n'était pas de la même secte que son père[667]; quand +son ennemi voulut le faire assassiner, il allait en pélerinage à +Saint-Jacques en Galice, où les Epicuriens ne vont guère. Au reste, tout +le fruit que l'on croit qu'il tira de ce pélerinage fut de devenir +éperduement amoureux, à Toulouse, d'une certaine _Mandetta_, dont il fit +la dame de ses pensées, et, sans la nommer, si ce n'est peut-être une +seule fois, l'objet de ses vers. + + [665] En 1300. + + [666] Il se nommait _Cavalcante de' Cavalcanti_. + + [667] Boccace dit plaisamment de lui, qu'étant sans cesse + plongé dans des méditations philosophiques, et passant pour + épicurien, le peuple disait que ses méditations n'avaient + pour objet que de chercher si l'on pouvait trouver que Dieu + n'existait pas. _Si diceva fra la gente volgare, che queste + sue speculazioni eran solo in cercare se trovar si potesse + che Idio non fosse_. Decam. Giorn. VI, nov 9. + +Ils ont, comme tous ceux de ce temps-là , pour unique sujet l'amour et la +galanterie; mais avec une teinte de mélancolie et quelquefois de +bizarrerie poétique qui leur donne un caractère particulier[668]. On +reconnaît l'une et l'autre à la manière dont est amenée l'idée de la +mort dans le sonnet suivant[669]: «Madame, avez-vous vu celui qui tenait +la main sur mon cÅ“ur, quand je vous répondais si faiblement et si bas, +par la crainte que j'avais de ses coups? C'était l'amour, qui, vous +ayant trouvée, s'arrêta près de moi. Il venait de loin, comme un léger +archer de Syrie, qui se prépare à tuer quelqu'un avec ses traits. Il +tira ensuite de mes yeux des soupirs, qui se jetèrent avec tant de force +hors de mon cÅ“ur, que je partis en fuyant et rempli d'effroi. Alors il +me sembla que je suivais la mort, accompagné de ces souffrances qui nous +consument en nous faisant verser des larmes». + + [668] V. le Recueil, déjà cité, des _Giunti_. Les poésies de + _Guido Cavalcanti_ en remplissent le sixième livre. + + [669] + + _O donna mia, non vedestù colui + Che sù lo core mi tenea la mano_, etc. + +La bizarrerie, il en faut convenir, va souvent jusqu'à l'extravagance; +par exemple, il dit, en finissant un sonnet, que son âme affligée et +pleine de crainte, pleure sur les soupirs qu'elle trouve dans son cÅ“ur; +qu'ils en sortent baignés de larmes, et il ajoute: Alors il me semble +que je sens tomber dans ma pensée une figure de femme pensive, qui vient +pour voir mourir mon cÅ“ur[670]». + + [670] + + _L'anima mia dolente e paurosa + Piange ne i sospiri che nel cor trova + Si che bagnati di pianto escon fora_. + _Allor mi par elle nella mente piova + Una figura di donna pensosa + Che vegna per veder morir lo core_. + +L'auteur est plus naturel et plus simple dans ses Ballades, genre de +poésie qu'il semble avoir affectionnée, car on en trouve ici dix à +douze. C'est dans l'une de ces ballades qu'il nomme sa jolie +Toulousaine. Il était tout occupé de ses pensées d'amour quand il +rencontre deux bergerettes qui lui font quelques agaceries. Ne me +méprisez pas, leur dit-il, pour le coup que j'ai reçu; mon cÅ“ur est mort +au plaisir depuis mon voyage de Toulouse[671]. L'une des deux se moque +de lui, l'autre le plaint. Celle-ci lui demande s'il a conservé un +fidèle souvenir des yeux de sa belle: «Je me souviens, répond-il, qu'à +Toulouse, je vis paraître une dame élégamment parce, à qui l'Amour donne +le nom de _Mandetta_, etc.[672]». Mais il paraît que l'absence eut sur +lui son effet ordinaire, et que _Mandetta_ fit place à une autre, ou +plutôt à d'autres beautés. Une de ses ballades, qui ressemble +tout-à -fait aux pastourelles provençales, nous le représente rencontrant +dans un bosquet une bergère plus belle à ses yeux que l'étoile du matin: +ses cheveux étaient blonds et légèrement bouclés; son teint, de rose: +une houlette à la main, elle menait paître ses agneaux, sans chaussure, +et les pieds baignés de rosée, chantant d'une voix amoureuse, ornée +enfin de tout ce qui peut inviter au plaisir[673]: il l'aborde, il +l'interroge: elle répond et avoue que quand les oiseaux chantent, son +cÅ“ur désire un amant. Ils entrent sous le feuillage: les oiseaux se +mettent à chanter; tous deux entendent ce signal, et s'empressent d'y +obéir. + + [671] + + _Era in pensier d'amor: quand' io trovai + Due forosette nove: + L'una cantava: e' piove + Gioco d'amor in noi_: etc + ........................................ + _Deh! forosette, non mi haggiate a vile + Per lo colpo ch'io porto; + Questo cor mi fu morto + Poich e'n Tolosa fui_. + + [672] + + _Io dissi: e' mi ricorda, che'n Tolosa + Donna m'apparve accorelata e stretta, + Amore la qual chiama la Mandetta_. + + [673] + + _In un boschetto trovai pastorella + Più che la stella bella a'l mio parere; + Capegli havea biondetti e ricciutelli; + E gli occhi pien d'amor, cera rosata: + Con sua verghetta pastorava agnelli, + E scalza, e di rugiada era bagnata: + Cantava come fosse innamorata; + Era adornata di tutto piacere_, etc. + +Celle de ses ballades où il y a le plus de naturel, et même de +sentiment, est celle qu'il paraît avoir faite à Sarzane pendant la +maladie qui le fit rappeler de son exil, circonstance que je ne crois +pas avoir encore été remarquée, et qui contribue à rendre cette petite +pièce intéressante. C'est à sa ballade même qu'il s'adresse: «Puisque je +n'espère plus, dit-il, retourner jamais en Toscane, va légèrement et +doucement trouver ma dame, qui te fera un bon accueil[674]; tu lui +rendras compte de mes soupirs, pleins de tristesse et de crainte; mais +garde-toi d'être vu de personne qui soit ennemi des nobles penchants de +la nature: elle en souffrirait elle-même; elle t'en voudrait, et ce +serait pour moi un sujet de peine qui me suivrait jusqu'après ma mort. +Tu vois que la mort me presse, que la vie m'abandonne, etc.». Il +recommande à sa ballade de conduire son âme auprès de sa maîtresse, +quand elle s'échappera de son cÅ“ur, de la lui présenter, de lui dire: +«Cette âme, votre esclave, vient se fixer auprès de vous, ayant quitté +celui qui fut esclave de l'amour». Cela est encore excessivement +recherché, mais conforme aux idées d'amour et au langage de ce temps. + + [674] + + _Perch'io nò spero di tornar già mai, + Ballatetta, in Toscana, + Và tù leggiera e piana, + Dritta à la donna mia, + Cher per sua cortesia + Ti farà molto honore. + + Tu porterai novelle de' sospiri + Piene di doglia e di molta paura; + Ma guarda che persona non ti miri + Che sia nemica di gentil natura_. + ....................................... + _Tu senti, Ballatetta, che la morte + Mi stringe sì, che vita m'abbandona_, etc. + +La _canzone_ de _Guido Cavalcanti_, sur la nature de l'amour, où il +paraît avoir voulu rassembler et professer, pour ainsi dire, tout ce que +la doctrine de cette passion avait de plus abstrait[675], eut alors tant +de célébrité que plusieurs beaux esprits de son temps l'enrichirent de +commentaires. Elles en aurait un peu moins aujourd'hui. C'est une espèce +de traité métaphysique. L'auteur en propose le sujet dans une strophe, +et le développe méthodiquement dans les quatre autres. Ce sont des +définitions et des divisions subtiles, énoncées en termes qui sont +plutôt de la langue de l'école que de celle de l'amour[676]. C'est une +thèse, si l'on veut, et qui méritait, tout autant que bien d'autres, le +baccalaureat, ou même le doctorat; mais ce n'est ni du sentiment, ni de +la poésie: et comment se passer de l'un et de l'autre, quand on parle +d'amour en vers? Si j'en juge par deux des commentaires qui furent faits +sur cette pièce, l'un par le cardinal _Egidio Colonna_, qu'on appelait +de son temps le Prince des Théologiens[677]; l'autre par le chevalier +_Paolo del Rosso_; il s'en fallut beaucoup que la pièce en devînt plus +claire. Elle l'était si peu, qu'il resta indécis si l'auteur y traitait +de l'amour naturel ou de l'amour platonique. Philippe Villani, dans sa +Vie de _Guido_[678], est de la première opinion, tandis que Marsile +Ficin est de la seconde[679]. + + [675] Elle commence par ces vers: + + _Donna mi priega; perch'io voglio dire + D'uno accidente che sovente è fero, + Ed è si altero ch' è chiamato amore_. + + [676] + + _Vien da veduta forma, che s'intende, + Che prende nel possibile intelletto, + Come in suggetto, luoco e dimoranza. + In quella parte mai non ha posanza + Perchè da qualitate non discende_, etc. + + C'est sur ce ton que la pièce entière est écrite, et c'est + encore là un des endroits les moins obscurs. + + [677] Mazzuchelli, _Vite d'uomini illustri fiorentini_, note + 9, sur la vie de _Guido Cavalcanti_. + + [678] C'est la vingt-neuvième et dernière de ses _Vite + d'uomini illustri fiorentini_, traduites et publiées par le + comte Mazzuchelli, et citées plusieurs fois dans ce chapitre. + + [679] Dans son _Commentaire_ sur le _Convito_ du Dante. + +La Toscane eut, dans ce même temps, plusieurs autres poëtes, tels que +les deux _Buonagiunta_, l'un séculier, l'autre moine[680]; _Guido +Orlandi_, _Chiaro Davanzati_, _Salvino Doni_, d'autres encore, parmi +lesquels il faut distinguer _Dante da Majano_, si cher à sa Nina +sicilienne. C'est le dernier sur lequel nous nous arrêterons. On nous a +conservé un livre entier de ses poésies[681]; quarante sonnets, cinq +ballades et trois grandes _canzoni_, ne permettent pas de ne faire que +le nommer; mais on serait embarrassé pour trouver dans tant de pièces de +quoi justifier la réputation que l'auteur paraît avoir eue pendant sa +vie, et le tendre enthousiasme de Nina. + + [680] Le séculier était de Lucques, et son nom de famille + était _Urbicciani; Buonagiunta Urbicciani da Lucca_. + + [681] Le septième du Recueil de 1527. + +Dans ces poésies, toutes amoureuses, on sent toujours l'effort et le +travail, presque jamais le génie poétique ni l'amour. Son premier sonnet +annonce le projet de chanter pour prouver son savoir faire[682]; c'est +plutôt montrer, dès le début, qu'il en manquait absolument. La plupart +de ses sonnets ne contiennent que des éloges communs ou exagérés de sa +dame, des plaintes de ce qu'il souffre, des prières d'avoir pitié de ses +maux; des comparaisons qu'il fait d'elle avec les fleurs, les roses, +avec des peintures brillantes, et quelquefois aussi des comparaisons +historiques: il l'aime plus que Pâris n'aima Hélène[683]; ou bien elle +surpasse Iseult et Blanchefleur[684]. La fée Morgane était alors en si +grande réputation de beauté, comme nous l'avons déjà pu voir, que notre +auteur en fait un adjectif, et appelle _Gola morganata_ le cou de sa +maîtresse[685]. Nous avons aussi vu, sans pouvoir le comprendre, la +panthère figurer, pour la bonne odeur qu'elle exhale, dans des +comparaisons galantes; la voici employée dans un sonnet, pour la lumière +qu'elle répand: «Noble panthère, dit le poëte à celle qu'il aime, quand +je pense à votre lumière qui m'a élevé si haut que je suis véritablement +monté dans les airs, et que je porte la lumière du monde et l'astre du +jour[686]»! Exagérations hyperboliques avec lesquelles il est impossible +de voir le rapport que peut avoir une panthère. Quelquefois cependant il +y a de la délicatesse dans les sentiments et dans les expressions: «Je +ne vous demande pas autre chose, dit-il à la fin d'un sonnet, si non +qu'il ne vous soit pas désagréable que je vous aime et que je vous sois +fidèle: je craindrais d'en demander davantage; mais c'est faire un +double don à celui qui est dans le besoin que de lui donner sans qu'il +demande[687]». + + [682] + + _Convemmi dimostrar lo meo savere + E far parvenza s'io saccio cantare_. + + [683] + + Ond'eo di core più v'amo che Pare[F] + _Non fece Alena_[G] _co lo gran plagiere_[H]. + + [F] On a dit depuis _Paride_. + + [G] Pour _Elena_. + + [H] Dont on a fait ensuite _piacere_, plaisir. + + [684] + + _Nulla bellezza in voi è mancata, + Isotta ne passate e Blanzifiore_. + + [685] + + _Viso mirabile e Gola morganata_. + + On sait que nos vieux romanciers appelaient cette fée + Mourgue, ou Morgain. + + [686] + + _Quando haggio a mente, nobile pantera, + Vostra lumera, che m'ha si innalzato + Che son montato in aria veramente + E de lo mondo porto luce e spera_. + + [687] + + _Onde humil priego voi, viso gioioso, + Che non vi grevi e non vi sià pesanza + S'eo son di voi fedele e amoroso: + + Di più cherer son forte temeroso; + Ma doppio dono e' dona [I] per usanza, + Chi da senza cherere al bisognoso_. + + [I] Pour _egli dona_. On lit dans le texte que je copie _è + donna_, ce qui n'a aucun sens. Ce recueil des Giunti est + presque aussi rempli de fautes que celui de l'Allacci. + +Les ballades et les _canzoni_ du même poëte, n'ont rien de remarquable +que cette surabondance de vers et de rimes, vides d'idées, qui n'a été +que trop commune même dans de meilleurs temps, mais qui est plus +fatigante dans les poëtes de cette première époque, parce qu'ils ne +savaient point encore la déguiser par l'harmonie des vers et par les +grâces du langage. + +En finissant cette revue des premiers essais de poésie italienne, on ne +peut se dispenser de faire une réflexion. C'était beaucoup sans doute +que d'avoir enfin consacré par la poésie cette langue vulgaire qui +jusque-là ne servait qu'à l'usage du peuple, d'avoir abandonné aux +écoles, aux tribunaux et aux chancelleries le latin dégénéré qui y était +encore admis, et d'avoir, dès le treizième siècle, plié l'idiome +naissant à ces formes gracieuses qui devaient nécessairement le +perfectionner et le polir; mais quel dommage que, dans ces essais, un +peuple si sensible, et en général si susceptible d'affections vives et +de passions fortes, environné d'une nature si riche et placé sous un +ciel si beau, n'ait pas songé a célébrer les objets réels, les +mouvements et les vicissitudes de ces affections et de ces passions; à +peindre ce beau ciel, cette riche nature; et, si ce n'est dans des +descriptions suivies, à s'en servir au moins dans des comparaisons et +dans les autres ornements du style poétique et figuré. + +Les Arabes, malgré le désordre de leur imagination déréglée, au milieu +de leurs rêveries et de leurs contes extravagants, eurent de la passion +et de la vérité; ils peignirent admirablement les objets naturels, et +racontèrent de la manière la plus vraie et la plus animée, ou les +grandes actions ou les moindres faits. Les Provençaux eurent à peu près +les mêmes qualités, autant du moins que le leur permettaient des mÅ“urs +moins simples et moins grandes à -la-fois, une langue moins riche et +encore inculte, une galanterie plus rafinée. Ils chantèrent les exploits +guerriers, les aventures d'amour, les plaisirs de la vie. Ils furent +louangeurs adroits, satiriques mordants, conteurs licencieux, mais +pleins de sel et de vérité. Les premiers poëtes siciliens et italiens ne +furent rien de tout cela. Un seul sujet les occupe, c'est l'amour, non +tel que l'inspire la nature, mais tel qu'il était devenu dans les +froides extâses des chevaliers, passionnés pour des beautés imaginaires, +et dans les galantes futilités des cours d'amour. Chanter est une tâche +qu'ils remplissent; toujours force leur est de chanter, c'est leur dame +qui l'exige, ou c'est l'amour qui l'ordonne, et ils doivent dire +prolixement et en _canzoni_ bien longues et bien traînantes, ou en +sonnets rafinés et souvent obscurs, les incomparables beautés de la dame +et leur intolérable martyre. De temps en temps, ils laissent échapper +quelques expressions naïves, qui portent avec elles un certain charme; +mais le plus souvent, ce sont des ravissements ou des plaintes à ne +point finir, et des recherches amoureuses et platoniques à dégoûter de +Platon et de l'amour. Ils ont sous les yeux les mers et les volcans, une +végétation abondante et variée, les majestueux et mélancoliques débris +de l'antiquité, l'éclat d'un jour brûlant, des nuits fraîches et +magnifiques: leur siècle est fécond en guerres, en révolutions, en faits +d'armes; les mÅ“urs de leur temps provoquent les traits de la satire; et +ils chantent comme au milieu d'un désert, ne peignent rien de ce qui +les entoure, ne paraissent rien sentir ni rien voir. + +De tous les sujets traités par les Arabes et par les Troubadours ils +n'en choisissent qu'un seul; et dans ce sujet qui appartient à tous les +temps et à tous les hommes, ils n'empruntent de leurs modèles que ces +pointilleries et ces subtilités vagues qu'il aurait fallu leur laisser, +même en imitant tout le reste; ils ne peignent rien de vrai, d'existant; +on ne voit point leur maîtresse, on ne la connaît point: c'est un être +de raison, une sylphide si l'on veut, jamais une femme. On n'entend +point les mots qu'ils se sont dits, les serments qu'ils se sont faits, +leurs querelles, leurs raccommodements, leurs ruptures. On ne les voit +ni attendre rien de réel, ni jouir, ni regretter; et ils trouvent le +moyen de parler sans cesse d'amour, sans les espérances que l'amour +donne, sans transports et sans souvenirs. + +Ce fut là , pendant tout un siècle, la seule poésie connue en Italie; le +goût en étant devenu général, ce fut là aussi ce qui donna aux esprits +ce penchant pour l'exagéré, pour le vague et pour le faux, qui s'étendit +jusqu'aux opinions sur les choses et sur les faits, qui corrompit +l'histoire, écarta long-temps de l'étude de la nature, et ne s'attacha +qu'à des questions de mots, à des puérilités et à des riens sonores. À +mesure que la langue et le style se perfectionnaient, l'oreille apprit +à jouir seule, sans que l'esprit fût intéressé par des idées justes et +claires, ni l'âme par des sentiments vrais. Dans la suite, l'esprit et +l'âme eurent aussi leurs jouissances, mais peut-être toujours un peu +subordonnées à celles de l'oreille; et si, du moins en poésie, il y eut +trop souvent dans les plus beaux génies et dans les plus beaux siècles, +quelque chose dont un goût pur et sévère ne peut s'accommoder, quelque +chose d'étranger à ce beau simple et naturel que les anciens seuls ont +connu, et qu'ils nous apprennent à préférer à tout, il faut, pour en +trouver la cause, remonter jusqu'à ces premiers temps, et chercher dans +ces premiers hommes de la poésie italienne la tache originelle dont +leurs descendants ont eu tant de peine à se laver complètement. + + + + +CHAPITRE VII. + +LE DANTE. + +_Notice sur sa vie; Coup-d'Å“il général sur ses différents ouvrages; +Poésies diverses; la Vita nuova; Il Convito; Traités de la Monarchie et +de l'Éloquence vulgaire; la Divina Comedia; Idées préliminaires sur ce +Poëme_. + + +Dans le chapitre précédent on a vu plusieurs fois reparaître un de ces +noms auxquels s'attachent de grandes idées, le nom d'un de ces hommes +qui suffisent pour illustrer un siècle, une nation et toute une +littérature. J'ai nommé le Dante; j'ai parlé de ses maîtres en +philosophie et dans l'art des vers. Il est temps de le montrer lui-même, +et de nous élever avec lui jusqu'aux hauteurs du Parnasse italien, dont +les poëtes qui l'ont précédé n'occupèrent que les avenues. Il y marcha +quelque temps avec eux; mais, au milieu de sa carrière, il prit un vol +inattendu, et s'élança jusqu'au sommet, où aucun de ses rivaux n'a pu +l'atteindre. Je commencerai par une notice abrégée de sa vie, dont les +vicissitudes sont liées aux événements politiques de son temps. + +Dante Alighieri naquit à Florence, en 1265[688], d'une famille ancienne, +riche et considérée, attachée au parti des Guelfes, et qui avait été +chassée deux fois de sa patrie dans les mouvements de guerre civile que +les papes et les empereurs y entretenaient sans cesse[689]. Il reçut en +naissant le nom de _Durante_: on s'habitua pendant son enfance à y +substituer le petit nom de _Dante_ qui lui est resté[690]. L'astrologie +prétendit avoir tiré à sa naissance l'horoscope de sa gloire[691], et +l'on dit aussi que sa mère crut avoir fait un songe qui la lui +annonçait[692]. Il en a été ainsi de plusieurs grands hommes nés dans +des siècles superstitieux. Il semble que leurs contemporains, forcés de +reconnaître en eux une supériorité qui les humilie, s'en consolent en +les entourant de prodiges, et en les plaçant comme à part de l'ordre +ordinaire de la nature. + + [688] Pelli, _Memorie per servire alla vita di Dante + Alghieri_, vol. IV, part. II de la belle édition des Å“uvres + du Dante, Venise, 1757 et 1758, in-4°. + + [689] Selon quelques généalogistes florentins, le plus ancien + nom de la famille du Dante était des _Elisei_; ils lui + donnaient pour première tige un certain _Eliseus_ qui vint + s'établir à Florence au temps de Charlemagne; d'autres + reculent même cet _Eliseus_ jusqu'au temps de Jules-César. + L'un de ses descendans prit, dans le douzième siècle, le nom + de _Cacciaguida_; c'est lui que les généalogistes + raisonnables regardent comme la vraie tige de cette famille. + Le Dante lui-même le reconnaît pour tel en se faisant + adresser par lui ces deux vezs, _Parad._; c. XV, v. 88: + + _O fronda mia in che io compiacemmi, + Pure aspettando, io fui la tua radice_. + + Cacciaguida eut pour femme une _Aldighieri_ de Ferrare, et + les noms de famille n'étant pas encore fixes, leur fils fut + appelé _Aldighiero_, ou _Allighiero_, du nom de sa mère. L'un + des trois petit-fils de cet _Allighiero_ porta aussi le même + nom, en sorte que Dante, fils de ce petit-fils, était des + _Alighieri_ de Florence, au quatrième degré, depuis la femme + Cacciaguida. + + [690] Régulièrement, il faudrait donc l'appeler Dante et non + pas Le Dante, puisque l'article honorifique _il_ ne se met en + italien que devant les noms de famille. En Italie, on dit + toujours _Dante_ sans article, ou bien l'_Alighieri_: mais en + France, on est habitué à dire Le Dante. Il y a des cas où il + serait dur de parler autrement. De Dante et à Dante, par + exemple, produisent un son désagréable. Je me suis permis + d'écrire tantôt Dante, tantôt Le Dante, selon l'occasion. + + [691] Le soleil se trouvait dans la constellation des + gémeaux; _Brunetto Latini_, qui était alors à Florence, et + qui joignait à des connaissances réelles la science + imaginaire de l'astrologie, tira l'horoscope de l'enfant, et + lui pronostiqua une destinée glorieuse dans la carrière des + sciences et des talents. C'est pour cela sans doute que Dante + se fait dire par lui, dans la troisième partie de son poëme, + _Parad._, c. XV, v. 55: + + _Se tu segui tua stella, + Non puoi fallire a glorioso porto, + Se ben m'accorsi nella vita bella_. + + [692] Boccace raconte ce songe dans sa _Vie da Dante_, + ouvrage qui tient beaucoup plus du roman que de l'histoire. + +Dante était encore enfant lorsqu'il perdit son père. Sa mère _Bella_ eut +le plus grand soin de son éducation. Il eut pour maître dans ses études +_Brunetto Latini_, après que ce poëte philosophe fut revenu du voyage +qu'il avait fait en France. Il fit des progrès rapides en grammaire, en +philosophie, en théologie et dans les sciences politiques, où _Brunetto_ +excellait; quant aux belles-lettres et à la poésie, il y fut lui-même +son premier maître. Il se forma une très belle écriture, soin que les +gens de lettres négligent trop souvent, et cultiva les beaux arts dans +sa jeunesse, principalement la musique et le dessin, dont il semblerait +que le goût, assez rare parmi les poëtes, y dut être fort commun, +puisque la poésie est aussi une musique et une peinture. + +Ce fut l'amour qui lui dicta ses premiers vers; et en cela il ressemble +davantage à la plupart des autres poëtes. Dès l'âge de neuf ans[693] il +avait vu dans une fête de famille une jeune enfant du même âge, fille de +_Folco Portinari_, que ses parents nommaient _Bice_, diminutif du nom de +_Béatrice_, qu'il répéta depuis si souvent, et dans sa prose et dans ses +vers. Il prit pour elle un de ces goûts d'enfance que l'habitude de se +voir change souvent en passions. Il a décrit dans un de ses ouvrages et +dans plusieurs pièces de vers les agitations et les petits événements de +ce premier amour. Une mort prématurée lui en enleva l'objet. Ils +n'avaient que vingt-cinq ans l'un et l'autre quand Béatrix mourut. Dante +ne l'oublia jamais, et il lui a élevé dans son grand poëme un monument +que le temps ne peut effacer. + + [693] Boccace, _Origine, vita, studj e costumi di Dante + Allighieri_. + +Sa jeunesse se partagea donc toute entière entre les soins de son amour +et des études graves, adoucies par la culture des arts. Son tempérament +porté à la mélancolie lui faisait surtout un besoin de la musique, et +s'il eut des liaisons d'amitié avec _Guido Cavalcanti_ et d'autres +poëtes de son temps, avec le célèbre _Giotto_ et d'autres peintres par +qui l'art commençait à fleurir, il en eut aussi avec le musicien +_Casella_[694] et avec tout ce que Florence avait des musiciens habiles; +il se plaisait singulièrement à les entendre et à chanter ou jouer des +instruments avec eux. + + [694] On croit que ce Casella fut son maître de musique. Il + l'a placé de la manière la plus intéressante dans son poëme, + _Purgator._, c. II, v. 88. + +Ces occupations et ces amusements ne le détournèrent point du premier +devoir imposé à tout citoyen d'une république, celui de servir sa +patrie. + +Dès sa jeunesse, il se fit inscrire, ou, selon l'expression consacrée, +_immatriculer_ sur le registre de l'un des arts ou métiers entre +lesquels les lois de Florence exigeaient que se partageassent tous les +citoyens qui voulaient pouvoir être admis aux emplois publics[695]. Il +prit les armes dans une expédition que firent les Guelfes de Florence +contre les Gibelins d'Arezzo, et se distingua aux premiers rangs de la +cavalerie dans la bataille de Campaldino[696], où, après une résistance +opiniâtre, les Arétins furent vaincus. Il servit encore contre les +Pisans, l'année suivante, année fatale pour lui par la perte qu'il fit +de Béatrix. Il chercha, un an après, sa consolation dans un mariage qui +ne lui procura que des chagrins. Quelques historiens de sa vie assurent +que sa femme, qu'il avait prise dans l'une des plus puissantes familles +du parti guelfe[697], fut à peu près pour lui ce que Xantippe avait été +pour Socrate[698]; mais peut-être n'eut-il pas la même patience à la +souffrir. + + [695] Le nombre de ces arts ou métiers était d'abord de + quatorze, et s'éleva ensuite à vingt-un. On les distinguait + en majeurs et mineurs. Le sixième des arts majeurs était + celui des médecins et des pharmaciens. C'est celui dans + lequel Dante se fit inscrire, soit qu'il y eût dans sa + famille quelque pharmacien, soit qu'il eût eu d'abord le + dessein de professer la médecine, science à laquelle on dit + qu'il n'était pas étranger. + + [696] En 1289. + + [697] Les _Donati_: elle se nommait _Gemma_. + + [698] _Fuit admodum morosa, ut de Xantippe Socratis + philosophi conjuge scriptum esse legimus_. Giannozzo Manetti, + _De vitâ et moribus trium illustrium poetarum florentinorum_ + (Dante, Pétrarque et Boccace), publié par l'abbé Mehus avec + une savante préface, Florence, 1747, in-8°. + +Ses services militaires furent, dit-on, suivis de plusieurs ambassades +dans diverses cours ou républiques d'Italie; ce qui est le plus certain, +c'est qu'il fut élu à l'âge de trente-cinq ans l'un des magistrats +suprêmes de Florence, qui portaient alors le titre de _Prieurs_; mais +cet honneur eut pour lui des suites fatales, et fut la source tous ses +malheurs. + +Les Guelfes étaient depuis long-temps restés maîtres de Florence, et les +Gibelins en avaient été chassés; mais parmi les Guelfes mêmes il s'éleva +de nouveaux troubles entre les deux familles des _Cerchi_ et des +_Donati_. Il y en eut vers ce même temps de pareils à Pistoie entre deux +branches d'une seule famille (celle des _cancellieri_) qui, pour se +distinguer, elles et les deux factions qu'elles formèrent, prirent les +titres de _Blancs_ et de _Noirs_[699]. Les chefs des deux partis, +voulant, comme dit Machiavel[700], ou mettre fin à leurs divisions, ou +les accroître en les mêlant à des divisions étrangères, se rendirent à +Florence. Les Florentins, qui ne pouvaient s'accorder entre eux, +entreprirent d'accorder ceux de Pistoie. La première chose que firent +ceux-ci fut, comme on aurait dû le prévoir, de se lier, les Blancs avec +les _Cerchi_ et les Noirs avec les _Donati_, ce qui augmenta +considérablement la fermentation et le tumulte. Les deux partis enrôlés +désormais sous les noms de Blancs et de Noirs se livrèrent aux plus +grands excès. Les Noirs se réunirent dans l'église de la Trinité. Le +résultat de leur délibération fut quelque temps secret; mais on sut +ensuite qu'ils avaient traité avec le pape Boniface VIII, pour qu'il +engageât le frère de Philippe le Bel, Charles de Valois, que ce pontife +attirait en Italie dans d'autres vues[701], à venir à Florence apaiser +les troubles et réformer l'état. Les Blancs irrités de cette résolution, +s'assemblent, prennent les armes, vont trouver les prieurs, et accusent +leurs ennemis d'avoir, dans un conseil privé, osé délibérer sur l'état +de la république. Les Noirs s'arment de leur côté, vont se plaindre aux +prieurs de ce que leurs adversaires ont osé se réunir et s'armer sans +l'ordre des magistrats, et demandent qu'ils soient punis comme +perturbateurs du repos public. Les deux factions étaient sous les armes, +et la ville dans le trouble et dans la terreur. Les prieurs embarrassés +suivirent le conseil du Dante, qui montra dans cette occasion la +prudence et la fermeté d'un magistrat. Ils exilèrent les chefs de deux +partis, les Noirs à la Piève, près de Pérouse, et les Blancs à Sarzane. +Ces derniers eurent, peu de jours après, la permission de rentrer à +Florence, sous le prétexte que leur fournit la santé de _Guido +Cavalcanti_, l'un d'entre eux, qui était tombé malade à Sarzane[702]. +Les Noirs exilés à la Piève accusèrent le Dante de n'avoir songé dans +toute cette affaire qu'à favoriser les Blancs, dont il avait embrassé le +parti, et à rendre sans effet la délibération qui appelait à Florence +Charles de Valois. + + [699] On dit que l'une des deux branches était déjà + distinguée par le nom de Blanche, parce que leur ancêtre + commun avait eu deux femmes, dont l'une s'appelait Blanche. + «Les enfants de celle-ci avaient pris son nom, et avaient + donné aux enfants de l'autre le nom de la couleur opposée». + _Histor. des Répub. ital. du moyen âge_, ch. 24. + + [700] _Istor. fiorent_, l. II. + + [701] Boniface voulait se servir de ce prince pour chasser de + Sicile le jeune Frédéric d'Aragon, choisi pour roi par les + Siciliens, et qui y tenait tête au roi de Naples, Charles II, + protégé du pape. Celui-ci avait promis, pour récompense, à + Charles de Valois, de lui conférer le titre et la dignité de + roi des Romains, qu'il roulait ôter à Albert d'Autriche, et + de le mettre en possession de l'empire d'Orient, auquel + Charles avait cru acquérir des droits en épousant Catherine + de Courtenay, petite-fille du dernier empereur latin, + Baudouin II. Muratori, _Annal. d'Ital._, an. 1301. + + [702] Nous en avons parlé vers la fin du chapitre précédent. + Voyez ci-dessus, p. 427. + +Le vieux pape[703], qui voyait que les _Cerchi_ ou les Blancs prenaient +le dessus, et qui savait que parmi eux il y avait un assez grand nombre +de Gibelins, craignait que les _Donati_ ou les Noirs, qui étaient +presque tous Guelfes, ne succombassent entièrement et ne fussent enfin +écartés du gouvernement de la république; il avait donc résolu que +Charles de Valois entrerait à Florence avec ses troupes. Charles y +entra, et, au mépris des conventions faites, il s'y rendit maître +absolu. D'après le parti que Dante avait pris, il ne pouvait paraître +innocent ni au prince, ni moins encore aux _Donati_, qui étaient revenus +triomphants de leur exil. Il était alors en ambassade auprès du pape, +pour tâcher de le fléchir et de le ramener à des conseils de modération +et de paix. Tandis qu'il servait sa patrie à Rome, on excita contre lui +le peuple de Florence, qui courut à sa maison, la pilla, la rasa même +entièrement et dévasta ses propriétés. Sa perte une fois résolue, on lui +trouva facilement des crimes. Il fut condamné au bannissement, et à une +amende de 8,000 liv. N'ayant pu la payer, ses biens furent confisqués, +quoique déjà pillés d'avance. La fureur du parti victorieux ne fut point +encore assouvie par son exil et par sa ruine: une seconde sentence le +condamna par contumace, lui et ses adhérents, à être brûlés vifs[704]. +Aucun historien, aucun auteur impartial ne l'a cru coupable des +malversations qu'il fut accusé d'avoir commises dans l'exercice de sa +charge et qui servirent de prétexte à sa proscription; mais dans des +temps de troubles et de dissensions politiques, il n'y a rien d'étonnant +ni dans ces calomnies ni dans leur succès. + + [703] Il avait plus de quatre-vingts ans. + + [704] Cette seconde sentence fut rendue par le même juge que + la première. C'était un certain _Conte de' Gabrielli_, alors + potestat de Florence, qui s'intitule _Nobilem et potentem + militem_. C'était un _noble_ et _puissant_ juge de tribunal + révolutionnaire. Sa sentence, écrite en latin barbare et + presque macaronique, conservée dans les archives de Florence, + y fut découverte en 1772, par le comte Louis Savioli, + sénateur de Bologne; c'est de lui que Tiraboschi en tenait + une copie authentique. Il l'a insérée toute entière dans une + note de sa vie du Dante, _Stor. della Letter. ital._, t. V, + liv. III, p. 386. Il y est dit littéralement: _ut si quis + predictorum_ (Dante et ses quatorze co-accusés) _ullo tempore + in fortiam_ (au pouvoir) _dicti communis_ (de la commune de + Florence) _pervenerit, talis perveniens igne comburatur, sic + quod moriatur_. + +Au premier bruit de sa sentence, Dante partit de Rome, très irrité +contre Boniface, qu'il soupçonna de l'avoir arrêté auprès de lui, tandis +qu'il ourdissait cette trame à Florence. Si l'on se rappelle le +caractère de ce pape, on n'aura pas de peine à le croire. On voit comme +il se servait pour ses desseins de Charles de Valois, frère du roi de +France, et, dans ce même temps, il préparait contre ce roi des menées +sourdes, bientôt suivies de ces querelles scandaleuses qui finirent par +la captivité dans Anagni, par les accès de frénésie à Rome, et par la +mort violente de ce pontife ambitieux[705]. Dante se rendit d'abord à +Sienne, pour prendre une connaissance plus particulière des faits. Quand +il en fut instruit, il partit pour Arrezzo, où il joignît ceux du parti +des Blancs qui étaient exilés comme lui. C'est là qu'il se lia d'amitié +avec Boson de _Gubbio_, qui lui rendit quelque temps après de grands +services. Boson était Gibelin, et avait été lui-même chassé de Florence, +deux ans auparavant, avec ceux de ce parti. Dante et ses amis étaient +forcés, par les persécutions du pape, à devenir aussi Gibelins; +malheureuse condition d'hommes assez énergiques pour désirer +l'indépendance, mais trop faibles pour y atteindre sans l'appui d'un +pouvoir étranger! + + [705] Muratori, _Annal d'Ital._, an 1303. + +Quelque temps après[706], les exilés firent une tentative pour rentrer +dans leur patrie à main armée. Ils parvinrent à rassembler seize cents +cavaliers et neuf mille hommes de pied. Ils se présentèrent à deux +milles de Florence et y jetèrent l'épouvante; ils pénétrèrent même dans +la ville, mais les opérations furent mal dirigées, et la confusion +s'étant mise parmi les différents corps, ils furent définitivement +forcés à la retraite. On croit que Dante fut de cette expédition, dont +le mauvais succès lui ôta tout espoir de rentrer dans sa patrie. Alors +il se retira d'abord à Padoue, puis dans la Lunigiane, chez le marquis +Malaspina, ensuite à Gubbio, chez son ami le comte Boson; enfin à +Vérone, auprès des _Scaligeri_, ou des seigneurs de _la Scala_, qui y +tenaient une cour brillante[707]. Il reçut d'eux l'accueil et les +traitements les plus honorables; mais la fierté de son caractère, que le +malheur exaltait au lieu de l'abattre, le rendait peu propre à vivre +dans une cour. La liberté de ses manières, et plus encore celle de ses +discours ne tardèrent pas à déplaire. Un jour l'un des deux princes lui +demanda, au milieu d'un grand nombre de courtisans, pourquoi beaucoup de +gens trouvaient plus agréable un bouffon, sot et balourd, que lui qui +avait tant d'esprit et de sagesse. Dante répondit sans hésiter: Il n'y a +rien d'étonnant à cela, puisque c'est la sympathie et la ressemblance +des caractères qui engendre les amitiés[708]. Dès qu'il s'aperçut qu'on +se refroidissait pour lui, il se retira sans se brouiller, et conservant +tous ses sentiments pour l'un des Scaliger, célèbre sous le nom de _Can +grande_, il lui dédia la troisième partie de son poëme, comme il dédia +la seconde au marquis de Malaspina. + + [706] En 1304. + + [707] Ils étaient deux frères, _Alboino_ et _Cane_. Ce ne put + être que l'an 1308 au plus tôt, que Dante fut accueilli par + eux à Vérone, puisque ce fut cette année-là même que les deux + frères commencèrent à gouverner ensemble. Pelli, _Memorie per + la vita di Dante_, § XII. + + [708] Ce fait est rapporté par Pétrarque, _Rerum + memorabilium_ lib. IV. + +Cet ouvrage l'occupait alors tout entier; il changeait souvent de +séjour, et si plusieurs villes ne peuvent se disputer sa naissance, +comme autrefois celle d'Homère, plusieurs au moins se disputent la +gloire d'avoir en quelque sorte donné le jour au poëme qui, pendant +long-temps, a le plus honoré l'Italie. Florence prétend qu'il en avait +fait les sept premiers chants dans ses murs, avant son exil. Vérone +réclame la composition de la plus grande partie du poëme. Gubbio prouve, +par une inscription, qu'il y travailla chez son ami Boson; et, par une +autre, qu'il en fit aussi plusieurs chants dans un monastère des +environs[709], où l'on fait voir encore aux étrangers l'appartement du +Dante. D'autres donnent pour patrie à son poëme la ville d'Udine, ou un +château de Tolmino, dans le Frioul; d'autres, enfin, la ville de +Ravenne. + + [709] Celui de _Santa-Croce di fonte Avellana_. + +Au milieu de tous ces déplacements, qui prouvent une inquiétude +d'esprit, bien naturelle dans la position où était le Dante, mais qui +prouvent aussi l'empressement que mettaient à l'attirer chez eux les +amis que lui avaient fait ses talents et sa renommée, il vit briller un +nouveau rayon d'espérance. L'empereur Albert d'Autriche étant mort +assassiné, Philippe-le-Bel voulut faire passer la couronne impériale sur +la tête de son frère Charles de Valois, à qui Boniface VIII l'avait +promise: mais Clément V, quoiqu'il fût la créature de Philippe, et pour +ainsi dire, sous sa main[710], effrayé de cet accroissement de la maison +de France, et conseillé par le cardinal de Prato, amusa le roi par des +promesses, et dirigea secrètement le choix des électeurs sur Henri de +Luxembourg. Henri, en traversant l'Italie pour aller se faire couronner +à Rome, releva, dans toutes les villes de Lombardie, le courage des +Gibelins. Dante se crut encore une fois prêt de rentrer dans sa patrie. +Il quitta dès-lors avec les Florentins le ton suppliant qu'il avait pris +depuis son exil. Il avait écrit plusieurs fois, et à des membres du +gouvernement, et au peuple lui-même, pour solliciter son rappel. Dans +une de ses lettres, il empruntait ces mots du Prophète[711]: _O mon +peuple! que t'ai-je fait_? Mais alors il changea de langage, et ne fit +plus entendre que des reproches et des menaces. Il écrivit aux rois, aux +princes d'Italie, au sénat de Rome, pour les inviter à bien recevoir +Henri. Il écrivit à l'empereur lui-même, pour l'animer contre +Florence[712], et se rendit personnellement auprès de lui. + + [710] Il était à Avignon. Nous reviendrons sur ce pape, sur + son élection et sur la translation du Saint-Siége. + + [711] Michée, c. 6, v. 3. _Popu'e meus quid feci tibi_? etc. + + [712] En 1311. + +Le peu de succès qu'eut ce prince en Italie, et la mort qu'il y trouva +bientôt après[713], ôtèrent à notre poëte tout espoir de retour. On +croit que ce fut alors qu'il vint à Paris; il fréquenta l'université, et +y soutint publiquement une thèse, vivement disputée, sur différentes +questions de Théologie; ce qui est d'autant plus à remarquer, que Paris +était alors pour cette science, le théâtre le plus brillant de l'Europe. +De retour en Italie, il fut quelque temps sans se fixer: il séjourna +successivement dans les terres de plusieurs seigneurs. Vérone était +comme le point central où il revenait le plus souvent. Il y soutint au +commencement de l'an 1320, dans l'église de Sainte-Hélène, devant une +assemblée nombreuse, une thèse célèbre sur deux éléments, la terre et +l'eau[714]. La même année, il se rendit à Ravenne, chez _Guido Novello +da Polenta_, seigneur qui protégeait les lettres et les cultivait +lui-même. Là , il goûta enfin quelque repos. Devenu l'ami plutôt que le +protégé d'un prince éclairé et vertueux, il eut bientôt dans Ravenne une +existence honorable, des admirateurs, des disciples et des amis. + + [713] Le 24 août 1313, à _Buonconvento_, près de Sienne. + + [714] _De Duobus Elementis terrÅ“ et aquÅ“_. On l'a imprimée à + Venise en 1518. G.B. Corniani, t. I, p. 227. + +On a dû remarquer dans sa vie une fatalité singulière. Chaque bienfait +de la fortune était pour lui comme l'annonce d'un nouveau malheur. Son +élévation à la magistrature avait commencé le cours de ses disgrâces; +son ambassade auprès du pape avait été l'époque de sa ruine: une +nouvelle ambassade devint celle de sa mort. _Guido Novello_ était en +guerre avec les Vénitiens; il leur députa Dante pour traiter de la paix. +N'ayant pas réussi dans cette ambassade, il revint fort triste à +Ravenne. Le chagrin de n'avoir pu servir le prince son ami, dans cette +négociation importante, abrégea ses jours; il tomba malade, et mourut +peu de temps après, à l'âge de cinquante-six ans[715]. + + [715] 14 septembre 1321. + +_Guido Novello_ le fit enterrer honorablement, et, selon l'historien +Villani, en habit de poëte, quelque fût alors cet habit. Les citoyens +les plus distingués de Ravenne portèrent le corps jusqu'au couvent des +Frères Mineurs, où sa sépulture était préparée. Elle était simple et +sans inscriptions. _Guido_, après la cérémonie, prononça lui-même, dans +son palais, l'éloge du grand poëte qu'il avait accueilli, honoré et +chéri dans son infortune. Il comptait lui faire élever un magnifique +mausolée, mais les disgrâces où il se trouva bientôt enveloppé ne lui +permirent pas d'exécuter ce dessein. Bernard Bembo, père du célèbre +cardinal, remplit ce devoir plus de cent soixante ans après[716], +lorsqu'il eut été nommé préteur de Ravenne pour la république de Venise. +Le tombeau qu'il fit élever à la même place est orné d'inscriptions, +parmi lesquelles on distingue l'épitaphe en six vers latins rimés, +composés, selon Paul Jove, par Dante lui-même, dans sa dernière +maladie[717]. Avant la fin du siècle où il mourut, la république de +Florence, qui avait traité avec tant de rigueur ce citoyen illustre, eut +l'idée de lui consacrer un monument; mais ce projet n'eut point de +suite. Dans le quinzième et dans le seizième siècles, les Florentins +firent plusieurs tentatives pour obtenir des habitants de Ravenne un +trésor dont ils avaient appris enfin à sentir la valeur; mais ceux de +Ravenne, qui l'avaient sentie de tous temps, résistèrent à toutes les +instances; ainsi sont toujours restées hors de sa patrie les cendres +d'un grand homme qu'elle ne sut point honorer comme il le méritait +pendant sa vie, et qu'elle désira en vain de posséder après sa mort. + + [716] En 1483. + + [717] Paul Jove, _Elog. Doctor. vir._, c. 4. Voici les six + vers: + + _Jura monarchiÅ“, superos, phlegelonta, lacusque + Lustrando cecini voluerunt fata quousque: + Sed quia pars cessit melioribus hospita castris, + Auctoremque suum petiit felicior astris, + Hic Claudor Dantes patriis extorris ab oris, + Quem genuit parvi Florentia mater amoris_. + +Sa femme, _Gemma Donati_, qu'il ne voulut point emmener dans son exil, +ou qui ne voulut point l'y suivre, lui donna cinq fils, et une fille +qu'il nomma _Beatrix_, en mémoire de son premier amour. Trois de ses +fils moururent jeunes, et même en bas âge: _Pietro_, son fils aîné, +devint un jurisconsulte célèbre. Il cultiva la poésie, et fut le premier +commentateur du poëme de son père: son commentaire, écrit en latin, +n'existe qu'en manuscrit dans quelques bibliothèques. Son second fils, +_Jacopo_, commenta aussi la première partie de ce poëme, et en fit de +plus un abrégé en vers, de la même mesure que l'ouvrage. Malgré le +mérite de ces deux fils d'un grand homme, on peut leur appliquer, plus +justement que notre Louis Racine ne se l'appliquait à lui-même, ce vers +de son père, le grand Racine: + + Et moi fils inconnu d'un si glorieux père. + +L'histoire et les beaux-arts nous ont conservé les traits du Dante: tout +doit intéresser dans l'extérieur même d'un homme de ce génie et de ce +caractère. Il était d'une taille moyenne; dans ses dernières années, il +marchait un peu courbé, mais toujours d'un pas grave et plein de +dignité. Il avait le visage long, le teint brun, le nez grand et +aquilin, les yeux un peu gros, mais pleins d'expression et de feu, la +lèvre inférieure avancée, la barbe et les cheveux noirs, épais et +crépus; habituellement l'air pensif et mélancolique. Plusieurs médailles +frappées en son honneur, qui ornent les cabinets des curieux, et un +grand nombre de portraits, tant en marbre que sur la toile, qui se +trouvent à Florence, sont très ressemblants entre eux, et annoncent tous +le même caractère. Ses manières étaient nobles et polies: la hauteur et +le ton dédaigneux qu'on lui reproche[718] ne lui étaient point naturels, +et, s'il les eut, ce ne fut du moins que depuis ses malheurs; une +persécution injuste peut produire cet effet dans une âme élevée. + + [718] Gio. Villani, _Istor._, l. IX, c. 124. + +Il étudiait et travaillait beaucoup, parlait peu, mais ses réponses +étaient pleines de sens et de finesse. Il se plaisait dans la solitude, +loin des conversations communes, sans cesse appliqué à augmenter ses +connaissances et à perfectionner son talent; il était sujet à des +distractions fréquentes, surtout lorsqu'il était occupé de quelque +étude. À Sienne, étant entré dans la boutique d'un apothicaire, il y +trouva un livre qu'il cherchait depuis long-temps. Il se mit à le lire, +appuyé sur un banc qui était devant la boutique, et avec une telle +attention, qu'il resta immobile à la même place depuis midi jusqu'au +soir. Il ne s'aperçut même pas du grand bruit et du mouvement occasionés +par le cortège d'une noce, ou, selon Boccace, d'une fête publique, qui +vint à passer dans la rue. + +Il est difficile, dans l'éloignement où nous sommes, de prononcer entre +sa patrie et lui. Il est certain qu'il l'aima passionnément, qu'il la +servit de toutes ses facultés et au risque de sa vie; il l'est encore +qu'il en fut banni injustement, et pour avoir voulu la soustraire au +joug d'un prince étranger. Le reste doit être mis sur le compte des +passions et des ressentiments dont les esprits les plus sages, dans de +pareilles circonstances, savent si rarement se garantir. + +Doué d'un génie vaste, d'un esprit pénétrant et d'une imagination +ardente, il joignit à des connaissances étendues une vivacité de +pensées, une profondeur de sentiment, un art d'employer d'une manière +neuve des expressions communes, et d'en inventer de nouvelles, un talent +de peindre et d'imiter, un style serré, vigoureux, sublime, qui, malgré +les défauts qu'on ne doit imputer qu'au temps où il vécut, lui ont +toujours conservé la place que lui décerna l'admiration de son siècle. +L'ouvrage qui la lui a donnée mérite une attention ou plutôt une étude +particulière: je parlerai d'abord de ses autres productions. Elles sont +bien inférieures sans doute; mais rien de ce qui est sorti d'un génie +de cet ordre n'est indiffèrent pour l'histoire des lettres. + +Le Recueil des poésies du Dante ou de ses _rimes_[719] est composé, +selon l'usage, de sonnets et de _Canzoni_. Les sonnets n'ont en général +rien de bien remarquable; on peut tout au plus en distinguer deux ou +trois. Dans l'un il s'adresse à ses poésies elles-mêmes[720]; il paraît +désavouer un sonnet qui lui était attribué; il les engage à ne le pas +reconnaître pour leur frère, à se rendre auprès de sa dame, et à lui +dire: «Nous venons vous recommander celui qui se plaint, en répétant +sans cesse: où est celle que mes yeux désirent»? dans l'autre il est +brouillé avec sa maîtresse: il maudit le jour où il a vu pour la +première fois ses traîtres yeux, et l'instant où elle est venue tirer +son âme hors de lui[721]; il maudit l'amoureuse lime qui a poli les vers +qu'il a rimés pour elle, et qui la rendent à jamais célèbre dans le +monde; il maudit enfin son âme endurcie, qui s'obstine à garder en elle +ce qui le tue, etc. L'expression dans ce sonnet n'est pas toujours +naturelle, il s'en faut bien; mais le mouvement est passionné, c'est +beaucoup; dans les poëtes italiens, souvent la passion est vraie, même +quand l'expression ne l'est pas. + + [719] Elles remplissent les trois premiers livres du Recueil + des _Sonetti e canzoni di diversi antichi autori Toscani_. + Venise, Giunti, 1527. On les trouve aussi dans les éditions + complètes du Dante, Venise, Pasquali, 1741, in-8°. pic., + Venise, Zatta, 1757 et 1758, in-4°. gr., etc. + + [720] + + _O dolci rime che parlando andate + Della donna gentil que l'altre onora_, etc. + + [721] + + _Io maladico il dì ch'io vidi imprima + La luce de' vostri occhi traditori_. + + J'ai rendu littéralement ces deux vers; mais c'est ce que je + n'ai pu ni voulu faire des deux suivants: + + _E'l punto che veniste sulla cima + Del core, a trarne l'anima di fori_. + +Le mérite particulier des _canzoni_ du Dante, c'est une force, une +élévation jusqu'alors peu connues: elles sont d'un philosophe autant que +d'un poëte: on y apperçoit un style plus ferme, des pensées plus grandes +et plus claires, plus d'images, de comparaisons, en un mot de poésie, +que dans les vers de ses contemporains; et quand il n'eût pas fait sa +_Divina Commedia_, il serait encore au premier rang parmi les poëtes du +même âge. Ce n'est pas que dans sa manière de traiter l'amour, il ne se +perde quelquefois comme eux en jeux d'esprit et en vaine recherche +d'expressions; il s'étend avec complaisance sur des détails que le goût +doit abréger; mais le goût n'était pas né encore. Par exemple, c'est +dans une _canzone_ de cinq grandes strophes, chacune de dix-sept vers, +qu'il fait le portrait de la beauté qu'il aime. La première strophe est +toute entière sur les cheveux[722], la seconde sur la bouche, le front, +le regard, les dents, le nez, les cils des yeux[723]; son penser se fixe +surtout sur cette belle bouche, et lui en dit de si belles choses, qu'il +n'a rien au monde qu'il ne donnât pour qu'elle voulût bien lui dire un +_oui_[724]. Toute la troisième est sur le cou. Ici le poëte donne à ses +abstractions platoniques une direction moins idéale, et tant soit peu +matérielle. Son penser, qui l'enlève toujours à lui-même, lui dit que ce +serait un grand plaisir que de tenir ce cou, de le serrer et d'y +imprimer un petit signe. Ce même penser ajoute, en l'avertissant +d'écouter avec attention: «Si les parties extérieures sont si belles, +que doivent paraître celles qui sont couvertes et cachées? Ce sont les +beaux effets que produisent dans le ciel le soleil et les autres astres, +qui font croire que c'est là qu'est le Paradis; de même, si tu y +regardes bien, tu dois penser que tous les plaisirs de la terre se +trouvent dans ce que tu ne peux voir[725]». Dans la quatrième strophe ce +sont les bras, les mains, les doigts; et son penser lui dit encore: «Si +tu étais entre ces bras, dans ce lieu où ils se partagent, tu goûterais +un tel plaisir que je ne puis rien imaginer qui l'égale[726]». La +taille, la démarche et le maintien sont le sujet de la cinquième. Nous +n'aimerions pas en français qu'un poëte comparât sa maîtresse à un beau +paon, et encore moins qu'il la peignît droite _comme une grue_[727]; +mais il faut avoir égard à la différence des langues et à celle des +temps. + + [722] + + _Io miro i crespi e gli biondi capegli, + De' quali ha fato per me rete amore_, etc. + + Et notez que ce sont des strophes de dix-sept vers, tous de + onze syllabes, à l'exception de deux seuls vers de sept. + + [723] + + _Poi guardo l'amorosa e bella bocca, + La spaziosa fronte, e il vago piglio, + Li bianchi denti, e il dritto naso, e il ciglio + Polito e brun, tal che dipinto pare_. + + [724] + + _Cosi di quella bocca il pensier mio + Mi sprona perchè io + Non ho nel mondo cosa che non desse + A tal ch'un si con buon voler dicesse_. + + [725] + + _Apri lo'ngegno: + Se le parti di fuor son così belle, + L'altre che den parer che s'asconde e copre? + Che sol per le belle opre + Che fanno in cielo il sole e l'altre stelle + Dentro in lui si crede il Paradiso, + Così se guardi fiso, + Pensar ben dei ch'ogni terren piacere + Si trova dove tu non puoi vedere_. + + [726] On peut difficilement méconnaître dans tous ces + discours du _penser_ sur les beautés cachées, la source où le + Tasse a pris l'idée de cet _amoroso pensier_ qui pénètre dans + tous les secrets des beautés d'Armide, qui s'y étend, qui les + contemple, et vient ensuite les décrire et les raconter au + désir. _Gérusal. liber._, c. IV, st. 31 et 32. + + [727] + + _Soave a guisa va di un bel pavone, + Diritta sopra se, come una grua_. + +Dans une _canzone_, qu'on voit qu'il fit pendant la maladie de Béatrix, +il s'adresse à la Mort pour tâcher de la fléchir: chacune des cinq +grandes strophes, dont cette pièce remplie de très-beaux vers est +composée, commence par une invocation à la Mort, et contient toutes les +raisons que son esprit peut trouver pour arrêter le coup fatal. +«Hâte-toi, lui dit-il enfin, si tu dois te laisser toucher; car je vois +déjà le ciel s'ouvrir, et les anges de Dieu descendre pour emporter avec +eux l'âme sainte[728]». La Mort fut inflexible, et le poëte déplora +cette perte cruelle par une _canzone_, dont plusieurs vers dans chaque +strophe commencent par l'exclamation plaintive _Oimè_, hélas!--Hélas! +ces tresses blondes, dont l'or brillait avec tant d'éclat! Hélas! cette +belle figure et ces yeux au doux regard! hélas! cet aimable +sourire[729]! etc. Figure de style vive et expressive, si elle était +moins répétée, et que je remarque surtout ici, parce qu'elle paraît +avoir été imitée par Pétrarque, après la mort de Laure[730]. + + [728] + + _Morte, deh! non tardar mercè, se l'hai; + Che mi par già veder lo cielo aprire, + E gli angeli di Dio quaggiù venire + Per volerne portar l'anima santa_. + + [729] + + _Oimè lasso, quelle trecce bionde + Dalle quali rilucieno + D'aureo color gli poggi d'ogni intorno_; + _Oimè, la bella cera, e le dolci onde + Che nel cor mi sidieno + Di quei begli occhi al ben segnato giorno; + Oimè, il fresco ed adormo + E rilucente viso; + Oimè lo dolce riso_, etc. + + [730] + + _Oimè il bel viso, oimè il soave sguardo, + Oimè il leggiadro portamento altero, + Oimè'l parlar ch'ogni aspro ingegno e fero + Faceva humile e d'ogni huom vilgliardo; + Ed oimè il dolce riso_, etc. + + C'est le premier sonnet de la seconde partie. + +Une ode ou _canzone_ que Dante composa dans son exil contient une +fiction singulière, où l'on voit l'état de son âme, fière dans le +malheur, et qui le préfère au vice et à la honte. C'est un très-beau +morceau de poésie morale. L'amour habite dans son cÅ“ur, dont il est +toujours maître: trois femmes se présentent pour y chercher asyle[731]; +leurs habits sont déchirés; la douleur est peinte sur leur visage et +dans toute leur personne: on voit que tout leur manque à -la-fois; que la +noblesse et la vertu leur sont inutiles. Il y eut un temps où elles +furent honorées; mais, à les entendre, tout le monde aujourd'hui les +méprise; elles viennent se réfugier chez un ami[732]. L'amour les +interroge; l'une d'elles se fait connaître, elle et ses sÅ“urs: c'est la +Droiture; et les deux autres sont la Générosité et la Tempérance, +bannies et persécutées par les hommes, et réduites à une vie pauvre, +errante et malheureuse. L'amour les écoute, les accueille: «Et moi, dit +le poëte, qui entends, dans ce divin langage, se plaindre et se consoler +de si nobles exilées, je tiens pour honorable l'exil où je suis +condamné..... C'est un sort digne d'envie que de tomber avec les gens de +bien[733]». Belle maxime, et qui, dans les circonstances difficiles de +la vie, doit être celle de tout homme d'honneur et de courage! + + [731] + + _Tre donne intorno al cuor mi son venute, + E seggionsi di fuore + Che dentro siede amore + Lo quale è in signoria della mia vita_, etc. + + [732] + + _Tempo fù già nel quale + Secondo il lor parlar furon dilette; + Or sono a tutti in ira ed in non cale. + Queste così solette + Venute son, come a casa d'amico_, etc. + + [733] + + _Ed io ch'ascolto nel parlar divino + Consolarsi e dolersi così alti dispersi, + L'esilio che m'è dato onor mi tegno_. + ........................................... + _Cader tra' buoni è pur di lode degno_. + +On trouve parmi ses _canzoni_ une sixtine avec toute la régularité du +retour inverse des rimes dans les six strophes, telle que l'avaient +créée les poëtes provençaux[734]. Il paraît que c'est la première qui +ait été faite en langue italienne, du moins ne s'en trouve-t-il aucune +dans ce qui nous est resté des poëtes antérieurs au Dante, ni même de +ceux de son temps. Il était grand admirateur et imitateur des +Troubadours, dont il possédait parfaitement la langue, comme on le voit +dans plusieurs endroits de son poëme. On le voit aussi dans une de ses +_canzoni_, dont l'idée est plus bizarre qu'heureuse. Les vers de chaque +strophe sont alternativement provençaux, latins et italiens[735]; en la +finissant il s'adresse, selon l'usage, à sa chanson même; elle peut, +dit-il, aller partout le monde; il a parlé en trois langues pour que +tout le monde puisse apprendre et sentir ce qu'il souffre; peut-être +celle qui le tourmente en aura-t-elle pitié[736]. On ne voit pas trop ce +que sa dame pouvait trouver là de touchant; cela ne paraîtrait +aujourd'hui et ne parut peut-être même alors qu'une bigarrure de mauvais +goût. + + [734] Voyez ci-dessus, c. 5, p. 300 et 301. + + [735] Elle commence ainsi: + + Ahi faulx ris perqe trai haves + _Oculos meos, et quid tibi feci + Che fatto m'hui cosi spietata fraude_? + + [736] + + Canzos, vos pogues ir per tot le mon; + _Namque locutus sum in linguâ trinâ + Ut gravis mea spina + Si saccia per lo mondo, ogn'huomo il senta. + Forse pietà n'havrà chi mi tormenta_. + +Toutes ses poésies ne sont pas dans ce recueil. Celles de sa première +jeunesse sont insérées dans une espèce de roman qu'il composa peu de +temps après la mort de Béatrix, et qu'il intitula Vie nouvelle, _Vita +nuova_: c'est celui où il raconte toutes les circonstances de leurs +amours. Il met chacun à leur place, les sonnets et les autres pièces de +vers qu'il avait faits pour elle, et prend toujours soin de dire en +combien de parties ces pièces sont divisées, et ce qu'il a voulu dire +dans la première, et quelle est l'intention de la seconde, etc. On voit +en un mot qu'il n'a fait ce récit en prose que pour y encadrer ses vers, +et comme une espèce de monument élevé à la mémoire de celle qu'il avait +aimée; mais il trouve cet hommage trop peu digne d'elle, et il annonce, +en finissant, que s'il peut vivre quelques années, il dira d'elle des +choses qui n'ont jamais été dites d'une femme[737]. On sait qu'il +remplit cet engagement dans sa _Divina Commedia_; et s'il est vrai que +la _Vita nuova_ fut écrite en 1295[738], on voit par-là qu'il avait, dès +l'âge de trente ans, formé le dessein et peut-être même commencé +l'exécution de ce grand ouvrage. + + [737] _Sicchè, se piacere sarà di colui a cui tutte le cose + vivono, che la mia vita per alquanti anni perseveri, spero di + dire di lei quello che mai non fu detto d'alcuna_. + + [738] Voyez Pelli, _Memorie per la vita di Dante_, § XVII. + +Parmi des tableaux quelquefois intéressants par leur naïveté, +quelquefois aussi couverts d'une teinte de mélancolie qui était l'état +habituel de son âme, on trouve dans la _Vita nuova_ un songe tel qu'il +arrive à tout homme sensible d'en avoir, dans ces moments où le cÅ“ur, +rempli d'une passion profonde, imprime à l'imagination des couleurs +sombres ou riantes, au gré de tous ses mouvements. Peut-être, cependant, +aimera-t-on ce tableau; car c'est surtout aux hommes qui sont hors de +toute comparaison par le génie, qu'on aime à ressembler au moins par les +faiblesses. + +«Dante était tourmenté d'une maladie douloureuse, et s'en occupait moins +que de Béatrix. _S'il fallait qu'elle souffrit ce que je souffre!... si +j'étais réduit à la perdre_! Il s'endormit au milieu de ces idées, et +ses rêves furent tels que ceux d'un homme attaqué de phrénésie. «Je +voyais, dit-il, des femmes échevelées marcher autour de mon lit; l'une +me disait: _Tu mourras_; l'autre: _Tu es mort_; au même instant le +soleil s'obscurcit, la terre trembla. Un ami s'approcha de moi, et me +dit: _Béatrix n'est plus_. À ces mots je pleurai. Mon malheur n'était +qu'un songe; mes larmes étaient réelles, et coulaient en abondance. Je +jetai un cri; on vint à moi, je m'éveillai et racontai mon rêve; mais +je tus le nom de Béatrix[739]». Il fit de cette espèce de vision ou de +songe le sujet d'une _canzone_, l'une des meilleures de celles qu'il a +encadrées dans cet ouvrage[740]. Une autre encore qu'il écrivit peu de +temps après la mort de Béatrix[741] et quelques sonnets de la même +époque, ont du naturel, de la douceur, un ton de mélancolie et de +tristesse qu'il paraît avoir su donner, mieux que tout autre poëte avant +Pétrarque, à la poésie italienne. On ne reconnaît pas sans quelque +surprise que certaines figures de style, certains tours passionnés, qui +paraissent crées par Pétrarque, avaient été dictés long-temps avant lui +au Dante par une douleur peut-être plus profonde que la sienne, et par +un aussi véritable amour. + + [739] Je ne donne ici qu'une esquisse très-abrégée de ce + morceau, qui se trouve vers la moitié de la _Vita nuova_. + + [740] _Donna pietosa e di novella etate_, etc. + + [741] _Gli occhi dolenti per pietà del core_, etc. + +Dans un âge plus avancé, pendant son exil, et même, à ce qu'il paraît, +dans les dernières années de sa vie, Dante commença un autre ouvrage en +prose, auquel il donna le titre de Banquet, _Convivio_ ou _Convito_. +C'est un ouvrage de critique dans lequel il comptait donner un +commentaire sur quatorze de ses _canzoni_; mais il n'exécuta ce dessein +que sur trois seulement. Il voulut faire entendre par le titre que ce +serait une nourriture pour l'ignorance. Il semble en effet y étaler +comme à plaisir l'étendue de ses connaissances en philosophie +platonique, en astronomie et dans les autres sciences que l'on cultivait +de son temps. Les formes en sont toutes scholastiques; la lecture en est +fatigante; mais on le lit avec un intérêt de curiosité philosophique. On +aime à reconnaître l'effet des méthodes adoptées, dans le tour qu'elles +donnent aux esprits les plus distingués: or, cet ouvrage prouve très +évidemment que l'auteur avait une force d'esprit et des connaissances +au-dessus de son siècle, et que les méthodes suivies alors dans les +études étaient détestables. Voici un abrégé de la manière dont il +annonce le dessein de son ouvrage[742]. + + [742] Le _Convito_ remplit le premier volume entier de + l'édition des Å“uvres du Dante, donnée par Pasquali, Venise, + 1741, in-8°., à la suite de la _Divina Commedia_. Il est + aussi dans la première partie du quatrième volume de + l'édition de Zalta; Venise, 1758, in-4°., etc. + +«La science étant pour notre âme le dernier degré de perfection, et le +comble de la félicité, nous en avons tous naturellement le désir. Mais +plusieurs n'y peuvent atteindre par diverses raisons, dont les unes sont +dans l'homme, les autres hors de lui. Dans l'homme il peut y avoir deux +défauts: l'un vient du corps, l'autre de l'âme; le premier existe quand +les parties du corps sont mal disposées et ne peuvent rien recevoir, +comme dans les sourds et les muets; le second, quand les mauvais +penchants entraînent l'âme vers les plaisirs du vice, et la dégoûtent de +tout le reste. Hors de l'homme il peut de même y avoir deux causes, dont +la première engendre la nécessité, et la seconde la paresse. La première +de ces causes consiste dans les soins domestiques et civils, qui +enchaînent le plus grand nombre des hommes et leur ôtent le loisir de se +livrer aux études spéculatives: la seconde est dans le lieu où la +personne est née et nourrie, ce lieu étant quelquefois non seulement +privé de toute instruction, mais éloigné des gens instruits. Il en +résulte que ce n'est qu'un très-petit nombre d'hommes qui peut parvenir +à l'objet désiré, et que le nombre de ceux qui sont privés de cette +nourriture, faite pour tous, est innombrable. Heureux le petit nombre +qui s'assied à la table où l'on se nourrit du pain des anges; et +malheureux ceux qui ont avec les animaux une nourriture commune! Mais +ceux qui sont admis à la table choisie, ne voient pas sans pitié le +commun des hommes paître, comme de vils troupeaux, l'herbe et le gland; +et ils sont toujours disposés à leur faire part de leurs richesses. Pour +moi, ajoute-t-il, qui ne m'assieds point à cette table, mais qui fuis +cependant la pâture vulgaire, je ramasse, aux pieds de ceux qui y sont +assis, ce qu'ils laissent tomber. Je connais la vie misérable que mènent +ceux que j'ai laissés derrière moi, et sans m'oublier moi-même, j'ai +préparé pour eux un banquet général de tout ce que j'ai pu recueillir +ainsi». + +Il continue, sous cette même figure, d'expliquer les dispositions qu'il +faut apporter à son banquet, et quels sont les quatorze mets qu'il se +propose d'y servir. Si le repas n'est pas aussi splendide que pourraient +le désirer les convives, ce n'est point sa volonté qu'ils doivent en +accuser, mais sa faiblesse. Il s'excuse ensuite, mais avec des divisions +et d'autres formes de l'école qu'il serait trop long de citer; +premièrement, de ce qu'il ose parler de lui-même; secondement, de ce +qu'il va donner de ses propres ouvrages des explications trop +approfondies. Il ne dissimule point qu'a ce dernier égard il a +principalement pour but de se relever, aux yeux des hommes, de l'état +d'abaissement où on l'a plongé; et ici, quittant l'argumentation pour se +livrer au sentiment: «Ah! dit-il, plût au régulateur de l'univers que ce +qui fait mon excuse n'eût jamais existé, que l'on ne se fût pas rendu si +coupable envers moi, et que je n'eusse pas souffert injustement la peine +de l'exil et la pauvreté! Il a plu aux citoyens de Florence, de cette +belle et célèbre fille de Rome, de me jeter hors de son sein, où je suis +né, où j'ai été nourri toute ma vie, où enfin, si elle le permet, je +désire de tout mon cÅ“ur aller reposer mon ame fatiguée, et finir le peu +de temps qui m'est accordé. Dans tous les pays où l'on parle notre +langue, je me suis présenté errant, presque réduit à la mendicité, +montrant malgré moi les plaies que me fait la fortune, et qu'on a +souvent l'injustice d'imputer à celui qui les reçoit. J'étais +véritablement comme un vaisseau sans voiles, sans gouvernail, jeté dans +des ports, des golfes, et sur des rivages divers par le vent rigoureux +de la douleur et de la pauvreté. Je me suis montré aux yeux de beaucoup +d'hommes, à qui peut-être un peu de renommée avait donné une toute autre +idée de moi; et le spectacle que je leur ai offert a non-seulement avili +ma personne, mais peut-être rabaissé le prix de mes ouvrages..... C'est +pourquoi je veux relever ceux-ci autant que je pourrai par les pensées +et par le style, pour leur donner plus de poids et d'autorité». + +Il explique ensuite très-longuement pourquoi il a fait cet écrit, non en +latin, mais en langue vulgaire, et il donne de très-bonnes raisons de sa +préférence et de son attachement pour cette langue à laquelle il croit +avoir tant d'obligations, mais qui lui en a eu en effet de bien plus +grandes. C'est après tous ces préambules qu'il place enfin sa première +_canzone_[743], et qu'il en fait le commentaire. Je n'essaierai point +d'en donner ici une idée; l'extrait le plus resserré entraînerait trop +de longueurs, car il entreprend d'expliquer et le sens littéral et le +sens allégorique de chaque pièce, de chaque vers, et presque de chaque +mot. C'est ainsi qu'il a comme donné l'exemple de la terrible méthode +qu'ont suivie ses commentateurs. Si le texte du Dante se perd souvent et +disparaît en quelque sorte sous leurs prolixes commentaires, ils n'ont +fait sur sa _Divina Commedia_ que ce qu'il avait fait lui-même sur les +trois odes de son _Banquet_[744]. Mais ce qu'il est plus important de +remarquer, c'est qu'avant de s'engager dans ces explications, il prédit, +d'une manière claire et positive, quoique figurée, la gloire à laquelle +était sur le point de s'élever la langue italienne, encore si près de sa +naissance, gloire que lui présageait la chûte même de la langue latine, +qu'on ne parlait plus. «Telle est, dit-il, la nourriture solide dont des +milliers d'hommes vont se rassasier, et que je vais leur servir en +abondance; ou plutôt tel est le nouveau jour, le nouveau soleil qui +s'élèvera, dès que le soleil accoutumé sera parvenu à son déclin. Il +rendra la lumière à ceux qui sont dans les ténèbres, parceque l'ancien +soleil ne luit plus pour eux». + + [743] + + _Voi che'ntendendo, il terzo ciel movete, + Udite il ragionar ch'è nel mio core_, etc. + + Cette première _canzone_ n'a que quatre strophes de treize + vers. La deuxième, qui commence par ce vers: + + _Amor, che nella mente mi ragiona_, + + a cinq strophes de dix-huit vers. La troisième en a sept de + vingt vers; elle commence par ceux-ci: + + _Le dolci rime d'amor, ch'i sotia + Cercar ne' miei pensieri_. + + [744] La première _canzone_ a cinquante pages in 8°. de + commentaires (éd. de Venise, 1741). La deuxième en a + cinquante-huit, la troisième plus de cent. + +Quand cet illustre exilé crut que l'empereur Henri VII pourrait le faire +rentrer dans sa patrie, il employa, comme nous l'avons vu, toutes sortes +de moyens pour soutenir les prétentions de ce prince et renforcer son +parti en Italie. Un de ces moyens fut de composer en latin un traité +qu'il intitula _de Monarchiâ_, de la Monarchie[745]. Dans cet ouvrage, +divisé en trois livres, il examine: 1°. Si la monarchie (et par-là il +entendait la monarchie universelle) est nécessaire au bonheur du monde; +2°. si le peuple romain avait eu le droit d'exercer cette monarchie; 3°. +si l'autorité du monarque dépend de Dieu immédiatement, ou d'un autre +ministre ou vicaire de Dieu. Il décide affirmativement la première +question; il résout dans le même sens la seconde; mais c'est surtout +pour la troisième qu'il s'est fait, parmi les papistes italiens, un +grand nombre d'ennemis. Il y soutient la dépendance immédiate où le +monarque est de Dieu, et borne par conséquent la puissance du pape à son +autorité spirituelle. Il réfute l'un après l'autre tous les arguments +tirés de l'ancien et du nouveau Testament, de la prétendue donation de +Constantin et de celle de Charlemagne, dont s'étayaient les partisans de +la souveraineté temporelle des papes. Il prouve ensuite que l'autorité +ecclésiatique n'est pas la source de l'autorité impériale, puisque +l'église n'existant pas, ou n'opérant point encore, l'empire avait eu +toute sa force; et il le prouve par une argumentation réduite aux termes +du calcul, ou, comme on dit communément, par _A_ et par _B_[746]. + + [745] Ce traité, écrit en très-mauvais latin (c'était celui + du temps), a été réimprimé plusieurs fois. Il ne se trouve + point dans l'édition de Pasquali, citée ci-dessus; mais il + est dans celle de Zatta, à la fin du dernier volume. + + [746] _Sit ecclesia_ A, _imperium_ B, _autoritas sive virtus + imperii_ C. _Si non existente_ A, C _est in_ B, _impossibile + est_ A _esse caussam ejus quod est_ C _esse in_ B; _cum + impossibile sit effectum prÅ“cedere caussam in esse. Adhuc, si + nihil operante_ A, C _est in_ B, _necesse est_ A _non esse + caussam ejus quod_ est C _esse in_ B, _cum necesse sit ad + productionem effectus prÅ“operari caussam, prÅ“sertim + efficientem, de qua intenditur_. + +Ce livre fit beaucoup de bruit, et il en fit long-temps: près de vingt +ans après la mort du Dante, un légat du pape Jean XXII[747], voyant que +l'antipape Pierre Corvara, établi par l'empereur Louis de Bavière, se +servait de ce livre pour soutenir la validité de son élection, ne se +contenta pas de le prohiber et de soumettre tous ceux qui le liraient +aux censures de l'église, il voulut de plus que l'on exhumât les os de +son auteur, qu'on les jetât au feu, et qu'on imprimât à sa mémoire une +ignominie éternelle. Des gens sensés[748] s'opposèrent à cette violence; +et c'est à ce fougueux légat, plus qu'à la mémoire du Dante, qu'il +épargnèrent une ignominie. + + [747] Le cardinal Bertrand du Pujet. + + [748] On nomme un certain _Pino della Tosa, et M. Ostagio da + Polentano_. Voyez la vie du Dante, par Boccace. + +Un autre ouvrage du Dante, aussi écrit en latin, a donné lieu à des +disputes d'une autre espèce; c'est celui qui a pour titre _de Vulgari +Eloquentiâ_, de l'Éloquence vulgaire[749]. Il n'y avait guère plus d'un +siècle que la langue italienne était née, et déjà elle comptait un +nombre considérable d'écrivains et surtout de poëtes, qui lui avaient +fait faire de grands progrès, et l'un d'eux, dans un ouvrage immortel, +l'avait presque portée au terme où elle devait se fixer. C'était à lui, +sans doute, qu'il appartenait de parler de cette langue, d'apprécier les +hommes qui l'avaient rendue éloquente, et d'en présager les destinées. +Son ouvrage devait avoir quatre livres; mais il n'eut pas le temps de +l'achever, et les deux premiers livres seulement étaient faits lorsqu'il +mourut. Dans le premier, après des considérations générales sur les +langues, telles que l'état des connaissances de son siècle pouvait les +lui permettre, il recherche quel est celui de tous les dialectes +récemment nés dans toutes les parties de l'Italie, qui mérite par +excellence d'être appelé la langue italienne ou vulgaire. Il rejette +d'abord, même du concours, comme trop grossiers et tout-à -fait informes, +ceux des Romains, des Milanais, des Bergamasques et plusieurs autres, à +la base de l'Italie. + + [749] Il fut imprimé pour la première fois à Paris, en 1577, + sous ce titre: _Dantis Aligerii præcellentiss. poëtæ de + vulgari Eloquentiâ libri duo, nunc primum ad vetusti et unici + scripti codicis exemplar editi; ex libris Corbinelli_, etc. + Il est inséré dans les deux éditions de Venise, déjà citées, + avec la traduction italienne, dont il sera parlé plus bas. + +Les Toscans avaient dès-lors de grandes prétentions à la suprématie du +langage; Dante la leur refuse, et leur reproche avec aigreur des +locutions basses et corrompues comme leurs mÅ“urs; il rejette également +les Gênois, et passant à la partie gauche de l'Apennin, il ne traite pas +moins sévèrement la Romagne, Ancône, Mantoue, Vérone, Vicence, Padoue, +Venise. Il n'est tenté de se laisser fléchir que pour Bologne; mais +quoique le langage y fût meilleur (avantage que cette ville est bien +loin d'avoir conservé)[750] il ne reconnaît point encore là ce vulgaire +italien qu'il cherche. C'est que ce parler, dit-il enfin, n'appartient à +aucune ville en particulier, mais qu'il appartient à toutes, et qu'il +est comme une mesure commune avec laquelle on doit comparer tous les +autres. Il donne à ce parler les titres d'_illustre_, de _cardinal_, +c'est-à -dire fondamental, d'_aulique_, de _courtisan_, et il allégue +pour tous ces titres des raisons qu'il importe peu de savoir. C'est +celui-là qui est par excellence l'italien vulgaire; c'est celui qu'ont +employé dans leurs vers tous les poëtes siciliens, apuliens, toscans ou +lombards, et c'est par cette solution qu'il termine son premier livre. + + [750] Il ne faut pas oublier que _Guido Guinizzelli_, l'un + des poëtes les plus élégants du treizième siècle, était de + Bologne: c'est peut-être à lui que Dante fait allusion en cet + endroit. + +Dans le second, il examine l'emploi fait et à faire de ce langage, les +matières où il doit être employé, les auteurs qui en ont fait usage, les +genres de poésie qui ne doivent pas en avoir d'autres. Il met au premier +rang l'ode ou _canzone_, et, dans tout le reste du livre, il s'attache à +considérer en détail tout ce qui regarde ce poëme, le style, le nombre +des vers, leurs mesures diverses, l'entrelacement des rimes, la +structure variée de la strophe ou stance, en tirant toujours ses +exemples des poëtes alors les plus célèbres. Il aurait sans doute ainsi +traité de tous les autres genres de poésie, si la mort n'eût mis fin à +ses travaux et à ses malheurs. + +Cet ouvrage, resté imparfait, fut inconnu pendant deux siècles. Il en +parut une traduction italienne dans le seizième, et cette publication +causa de violents débats. La langue était alors perfectionnée et fixée. +Les Toscans prétendaient, non sans fondement, que c'était à eux qu'en +appartenait la gloire, qu'en un mot la langue italienne était leur +propre langue. On a vu comment Dante les avait traités dans son livre. +Plusieurs autres particularités de cet ouvrage, et l'idée même qui en +faisait la base leur déplaisaient également: ils prirent le parti de +nier que Dante en fut l'auteur: Gelli, Varchi, Borghini, plusieurs +autres savants critiques soutinrent cette négative. On joignit à la +traduction, la publication du texte même; ils écrivirent contre le texte +et contre la traduction: d'autres en prirent la défense. Les uns +voulaient que la prétendue traduction fût un original qu'on avait fait +exprès pour injurier la langue toscane, et que le prétendu original +latin, ne fût lui-même qu'une traduction; les autres, par un excès +contraire, assuraient que non seulement le texte latin était du Dante, +mais que c'était lui-même qui s'était traduit; et dans le dernier siècle +le savant Fontanini a encore soutenu cette opinion[751]; mais il est +enfin généralement reconnu que l'ouvrage latin est du Dante, et que la +traduction est du Trissin[752]. + + [751] _Dell' Eloquenza ital._, l. II, c. 22, 23, etc. + + [752] Elle est insérée avec le texte latin, dans le tome II + des Å“uvres de _Giovan. Giorgio Trissino_, Vérone, 1729, + in-4°., édition que l'on sait avoir été dirigée par le savant + Maffei. + +Pour ne rien oublier des productions de ce poëte, il faut rappeler même +sa Paraphrase des sept psaumes pénitentiaux, ouvrage de ses dernières +années, composé en tercets ou _terzine_, comme la _Divina Commedia_, +mais en style aussi languissant et aussi faible que celui de ce poëme +est fort et sublime[753]. On y joint ordinairement ce qu'on appèle le +_Credo_ du Dante; c'est un morceau du même genre et écrit en même style, +composé d'une paraphrase du _Credo_, de l'explication des sept +sacrements, de celle des sept péchés capitaux; enfin, de la paraphrase +du _Pater_ et de l'_Ave_. Tout cela mis à la suite l'un de l'autre, +forme un ensemble très-édifiant sans doute, mais d'une faiblesse +affligeante, et qu'on a peine à croire sorti de la même veine qui +produisait le poëme extraordinaire, dont il nous reste à parler. + + [753] On a cru long-temps que cette paraphrase n'avait point + été imprimée, et Crescimbeni n'en parle que comme d'un + ouvrage resté en manuscrit. _Stor. della vulg. poës._, v. I, + l. VI, p. 402. Elle avait été cependant publiée dans un + volume in-4°., où étaient réunis quelques autres écrits de + piété, sans date, ni nom d'imprimeur, mais que le _Quadrio_, + à qui un savant oratorien en donna connaissance, jugea être + d'environ l'an 1480. Voyez ce qu'il en dit _Stor. e rag. + d'ogni poesia_, v. VII, p. 120. Il publia lui-même ces + psaumes, ainsi que le _Credo_, etc., accompagnés du texte + latin, avec des sommaires, des explications et des notes; + Bologne, 1753, in-4°. Pic. Zatta a inséré cette publication + entière du _Quadrio_ dans son édition du Dante, vol. IV, + part. II, à la fin. + +Dante avait eu d'abord le projet de composer en latin ce poëme: il +l'avait même commencé; Boccace et d'autres auteurs en rapportent les +premiers vers[754]; mais soit qu'il se défiât d'autant plus de son style +dans cette langue, qu'il connaissait mieux et qu'il étudiait plus +assidûment Virgile; soit qu'il ambitionnât une gloire toute nouvelle, en +écrivant en langue vulgaire un grand ouvrage, ce dont personne n'avait +encore eu l'idée; soit enfin qu'il craignît que la langue vulgaire +s'accréditant tous les jours davantage en Italie, s'il écrivait dans une +langue qu'on ne parlait plus, il ne fût bientôt oublié comme elle, il +changea de pensée, et se mit à écrire en italien. J'ai dit, dans la +notice sur sa vie, qu'il avait commencé son poëme à Florence, et qu'il +en avait fait les sept premiers chants avant son exil. Boccace le dit +expressément. Il rapporte que ces sept chants s'étaient trouvés parmi +les papiers que la femme du Dante avait cachés quand le peuple, excité +contre lui, vint piller sa maison; elle les remit à un assez bon poëte +et historien de ce temps, nommé _Dino Compagni_, intime ami de son mari, +et qui les lui fit passer chez le marquis Malaspina, où il était +réfugié, pour qu'il pût continuer son ouvrage. Ce que Franco Sacchetti +raconte, dans deux de ses Nouvelles[755], de deux aventures que le Dante +eut avec un forgeron et avec un ânier qui, l'un en battant le fer, +l'autre en menant ses ânes, chantaient et estropiaient des morceaux de +son poëme, comme ils auraient fait des chansons des rues[756], prouve +qu'il s'était déjà répandu des copies de ce qu'il en avait fait, et +qu'elles couraient même parmi le peuple. S'il y a dans ces sept chants +quelques passages qui ne peuvent avoir été faits que depuis son exil, +c'est qu'ils furent ajoutés dans la suite, lorsqu'il eut repris son +travail, et à mesure que les circonstances de sa vie lui donnaient +l'idée de placer dans ces premiers chants de nouveaux personnages, ou +des allusions à de nouveaux faits[757]. + + [754] + + _Ultima regna canam fluido contermina mundo, + Spiritibus quÅ“ lata patent, quâ prima resolvunt + Pro meritis cujuscumque suis_, etc. + + [755] Nouvelles 114 et 115, éd. de Livourne, sous le titre de + Londres, 1795, t. II, p. 157. + + [756] Dante, s'approchant de la boutique du forgeron + chanteur, prit son marteau, ses tenailles, tous ses autres + outils, et les jeta, l'un après l'autre, dans la rue; puis il + dit: «Si tu ne veux pas que je gâte tes affaires, ne gâte pas + les miennes.--Que vous ai-je gâté, reprit le forgeron?--Tu + chantes mon livre, reprit le Dante, et tu ne le dis pas comme + je l'ai fait: ce sont mes outils, à moi, et tu me les gâtes». + Le forgeron, tout en colère, n'ayant rien à répondre, ramasse + ses outils et retourne à son ouvrage; et s'il voulut chanter + ensuite, ce fut les aventures de Tristan et de Lancelot. + Nouv. 114. Une autre fois, se promenant par la ville, le bras + armé, comme on l'avait alors, Dante rencontra un ânier qui, + tout en conduisant devant lui ses ânes, chantait aussi son + poëme; et quand il en avait chanté quelques vers, il + fouettait ses ânes, en disant _arri_! Dante lui donna un coup + de brassard sur les épaules, et lui dit: «Je ne l'ai pas mis + cet _arri_, etc.» nouv. 115. + + [757] Pelli, _Memorie per la vita di Dante_. + +Il y a eu parmi les auteurs italiens de grandes discussions sur le titre +de ce poëme et sur les raisons qui purent l'engager à intituler +_Comédie_ un ouvrage qui certainement n'a rien de comique. La +Tasse[758], Mafféi[759], et après eux Fontanini[760] paraissent en avoir +donné la véritable explication, qui rend inutile tout le verbiage des +autres dissertateurs. Dans son livre de l'_Éloquence vulgaire_[761] +Dante distingue trois styles différents, le tragique, le comique et +l'élégiaque; il entend, dit-il, par la tragédie le style sublime, par la +comédie celui qui est au-dessous, et par l'élégie le style plaintif, qui +convient aux malheureux. Il est clair, d'après ces définitions, qu'il a +donné à son poëme le titre de _Comédie_ parce qu'il croyoit en avoir +écrit la plus grande partie dans ce style moyen qui est au-dessous du +sublime et au-dessus de l'élégiaque. Il se défiait trop, et de son +propre génie, et de celui de cette langue vulgaire qui n'avait encore +traité que des sujets frivoles, à qui il donnait le premier une +destination plus noble, un caractère et un style assortis à cette +destination nouvelle; c'était un aigle qui ne s'apercevait en quelque +sorte ni de la hardiesse de son essor, ni de la hauteur de son vol. Ses +compatriotes ne tardèrent pas à lui rendre plus de justice qu'il ne s'en +était rendu lui-même. + + [758] Dans sa leçon sur le sonnet du Casa: _Questa vita + mortal_, etc. + + [759] _Prefat. all' opere del Trissino_. + + [760] _Dell' Etoquenza italiana_. + + [761] L. II, c. 4. + + Aussitôt que d'un trait de ses fatales mains, + La parque l'eût rayé du nombre des humains, + On reconnut le prix de sa muse éclipsée[762]. + +Son poëme parut, non-seulement si sublime par le style, mais tellement +rempli de connaissances rares, de conceptions profondes, d'abstractions +philosophiques, d'allusions cachées, d'allégories et presque de +mystères, que la république de Florence ordonna par un décret[763] qu'il +fût nommé un professeur payé par le trésor public pour lire et expliquer +ce poëme. Boccace, qui était alors regardé à juste titre comme un des +pères de la langue italienne, fut le premier jugé digne de cet honneur. +Après quelque résistance, il consentit à l'accepter, et moins de deux +mois après le décret[764] il ouvrit le cours de ses explications, un +dimanche dans une église[765]. Il remplit le même emploi jusqu'à sa +mort, arrivée deux ans après[766]; il nous est resté de son travail un +commentaire grammatical, philosophique et oratoire, seulement sur les +seize premiers chants de l'Enfer, et qui ne laisse pas de remplir deux +assez gros volumes. Après Boccace, d'autres furent nommés pour le +remplacer, et l'on compte parmi eux des écrivains d'un très-grand +mérite, tels que Philippe Villani, François Philelphe, etc. Dans des +temps postérieurs, l'académie florentine renouvela en quelque sorte cet +usage. Ses membres les plus distingués se firent gloire d'y lire des +explications, qu'ils appellent _Lezioni_, sur les endroits les plus +difficiles du Dante; la plupart de ces leçons sont imprimées. Il n'est +pas sûr qu'il n'y ait pas dans tout cela beaucoup de fatras, que souvent +même l'auteur expliqué n'en soit devenu plus obscur; mais cela prouve du +moins une admiration qui n'a existé pour aucun autre poëte moderne, et +un enthousiasme soutenu qui honore à la fois et le poëte et sa patrie. + + [762] Boileau, _Ép. à Racine_. + + [763] Du 9 août 1373. + + [764] 3 octobre, même année. + + [765]À St.-Etienne, près _le Ponte Vecchio_. + + [766] 20 décembre 1375. + +Ce ne fut pas seulement à Florence que de tels honneurs lui furent +rendus. Avant la fin du même siècle on voit à Bologne, à Pise, à Venise +et à Plaisance Dante expliqué dans les chaires publiques[767]. + + [767] A Bologne, en 1375, par _Benvenuto de' Rambaldi da_ + _Imola_, qui remplit dix ans cette chaire, et qui a laissé + sur Dante un ample commentaire latin; à Pise, en 1385, par + Fr. _di Bartolo da Buti_, dont on conserve à Florence les + commentaires manuscrits; à Venise, par Gabriel _Squaro_, de + Vérone; à Plaisance, en 1398, par _Filippo da Reggio_. Voy. + Tirab., t. V, p. 398. + +Bientôt les copies de son poëme furent dans toutes les bibliothèques +publiques et particulières; et avant même que l'invention de +l'imprimerie en eût pu rendre la multiplication plus grande et plus +rapide, il était partout en Italie l'objet des éloges, des études, des +disputes et des commentaires; l'imprimerie dès sa naissance s'en empara +avec une telle ardeur, que dans la seule année 1472 il s'en fit presque +à la fois trois éditions[768], et qu'on en a depuis compté plus de +soixante: avant la fin du quinzième siècle, il avait déjà paru avec +trois différents commentaires, et il y en a eu plusieurs autres depuis. +Ce serait un bon moyen, pour ne point entendre le Dante, que de les +consulter tous; car la plupart se contredisent, et dans les leçons +qu'ils suivent, et dans les explications qu'ils donnent. Si ce premier +des poëtes modernes jouit, au au moins dans sa patrie, du même respect +que les anciens, il partage avec eux le malheur d'être souvent devenu +moins intelligible par le pédantisme des interprètes et par leur nombre. + + [768]À Foligno, à Mantoue et à Vérone. + +Un autre sort commun entre lui et les anciens, c'est d'avoir été le +sujet des controverses les plus animées et des plus âcres disputes entre +les savants; elles furent surtout très-chaudes dans le seizième siècle. +Le Varchi y donna le premier sujet, en osant mettre, dans son +_Ercolano_, Dante au-dessus d'Homère. Un certain _Castravilla_, +personnage réel ou supposé, ce qu'on n'a jamais bien pu savoir, pour +venger Homère, mit le poëme du Dante non-seulement au-dessous de +l'_Illiade_ et de l'_Odyssée_, mais au-dessous des plus mauvais poëmes. +Mazzoni lui répondit par une défense en règle du Dante; Bulgarini +l'attaqua par des _considérations_; Mazzoni répliqua par un ouvrage plus +gros que le premier, qui lui attira une forte duplique; d'autres se +jetèrent dans la mêlée, les uns pour, les autres contre; enfin les +écrits qui attaquèrent et qui défendirent alors notre poëte, et ceux qui +l'ont attaqué ou défendu depuis, lui forment dans les bibliothèques +italiennes un cortége imposant et nombreux. Il serait infiniment réduit, +comme tous les cortéges de cette espèce, si l'on n'y voulait admettre +que des éclaircissements utiles, les objections fondées ou les réponses +péremptoires. + +Plusieurs auteurs italiens ont voulu découvrir où Dante avait pris +l'idée principale de son poëme; les uns, comme Fontanini[769], pensent +que de son temps il y avait plusieurs vieux romans déjà traduits en +italien, tels que ceux de la Table ronde, des Pairs de France, et celui +de _Guérin_, surnommé _il Meschino_. C'est dans ce dernier qu'un +certain puits de saint Patrice, très-célèbre en Irlande, pouvait avoir +donné au Dante, par sa forme, l'idée de celle de son Enfer. D'autres +croient, avec M. l'abbé Denina[770], qu'il a pu imiter deux de nos +anciens fabliaux du treizième siècle, l'un de Raoul de Houdan, intitulé +Songe ou _Voyage de l'Enfer_[771], où l'auteur feint être descendu et +avoir trouvé des gens qu'il nomme; l'autre, qui a pour titre du +_Jongleur qui va en Enfer_[772], le même M. Denina croit voir dans un +événement arrivé à Florence vers ce temps-là une autre source où Dante +put puiser[773]. Dans une fête publique, donnée pour célébrer l'arrivée +d'un légat du pape, on offrit au peuple un spectacle digne de ce siècle. +On représenta l'Enfer avec ses feux et tous ses supplices. Des hommes +étaient vêtus en démons et d'autres en âmes damnées. Les premiers +faisaient souffrir aux autres diverses sortes de tourments. + + [769] _Eloquenza italiana_, liv. II, c. 13. + + [770] _Vivende della Letter._, liv. II, c. 10. + + [771] Fabliaux ou Contes, par Le Grand d'Aussy, tom. II, p. + 27. Je reviendrai plus en détail, dans le chapitre suivant, + sur toutes ces prétendues sources des fictions du Dante. + + [772] _Id. ibid._, p. 36. + + [773] _Ubi supr._ + +Le théâtre était au milieu d'un pont de bois jeté sur l'Arno; le reste +du pont était rempli d'une foule de curieux. Il rompit sous le poids, et +il se noya beaucoup de monde, démons, damnés et spectateurs[774]. Ce +triste spectacle put, selon M. Denina, donner au poëte la première idée +de son Enfer; mais cette conjecture ne s'accorde point avec les dates. +L'événement arriva en 1304: Dante avait été banni de Florence plus de +deux ans auparavant, et nous avons vu que dès avant son exil il avait +fait les sept premiers chants de son poëme. Il est beaucoup plus +vraisemblable que ces sept chants, lus par _Dino Campagni_, avant qu'il +les renvoyât à leur auteur, et sans doute communiqués à plusieurs autres +personnes, exaltèrent l'imagination de ceux qui en entendirent parler, +et firent naître l'idée de cette étrange et malheureuse fête[775]. + + [774] Cet événement est raconté par Jean Villani, 1. VIII, c. 70 de + son Histoire. La fête avait été précédée d'une proclamation qui + invitait à se rendre sur ce pont et au bord de l'Arno, tous ceux qui + voudraient savoir des nouvelles de l'autre monde: l'historien tire + de cette annonce une plaisanterie par laquelle il termine le récit + de cette catastrophe, et qui n'est pas trop assortie au sujet, ni à + la dignité de l'histoire. «Ce qui n'était qu'un jeu et une moquerie, + dit-il, devint une chose sérieuse; et, comme on l'avait proclamé, + beaucoup de gens qui y périrent, allèrent savoir des nouvelles de + l'autre monde». _Siche il giuoco da beffe tornò a vero, come era ito + il bando, che molti per morte n'andarono a sapere dell' altro monde_. + + [775] C'est l'avis de M. Simonde Sismondi, dans son Histoire + déjà citée, t. IV, p. 194. + +Je m'étonne que jusqu'ici personne n'ait soupçonné une autre origine, +non pas, il est vrai, à la fiction particulière de l'Enfer, mais à la +fiction générale, qui est comme la machine poétique de tout l'ouvrage. +C'est le _Tesoretta_ ou petit Trésor de _Brunetto Latini_, maître du +Dante[776]. L'analyse que j'en ferai, en examinant toutes les sources où +le génie du Dante a pu puiser, ne laissera là -dessus aucun doute. + + [776] Un seul auteur italien l'a soupçonné, c'est M. Giam. Corniani, + dans ses _Secoli della Letter. ital._ Il y dit, vol l, p. 196, qu'il + n'est pas improbable que l'idée de l'introduction du poëme ait été + suggérée au Dante par le _Tesoretto_ de son maître _Brunetto Latini_; + mais l'ouvrage de M. Corniani n'a été imprimé qu'en 1804; et c'était + au commencement de cette même année que j'écrivais ceci, et que je le + lisais publiquement. + +Quoi qu'il en soit, l'idée générale d'un poëme dont toute l'action se +borne à une espèce de voyage dans l'Enfer, dans le Purgatoire et dans le +Paradis, est nécessairement triste, et paraît au premier coup-d'Å“il trop +différente des sujets traités par tous les autres grands poëtes; mais en +convenant de cette tristesse et de cette différence, le judicieux Denina +soutient que cette idée ne pouvait être plus heureuse si l'on considère +les temps où Dante écrivait[777]. J'en suis fâché pour les admirateurs +de ces temps et pour ceux qui, dès que l'on exprime ou son indignation +ou son mépris pour les opinions et les pratiques superstitieuses, crient +que c'est la religion qu'on attaque; mais voici les propres expressions +de ce très-religieux et très-sage écrivain. «Alors, dit-il, à la +crédulité la plus universelle et la plus profonde se joignaient toutes +sortes de vices et de crimes publics et particuliers. Dante ne pouvait +donc manquer de sujets célèbres à représenter dans les scènes de son +poëme. _La superstition dominante_ donnait à ses fictions la plus grande +probabilité». Voyons donc enfin quelles sont ces fictions et quelle est +la conception extraordinaire où elles sont employées. Examinons la +_Divina Commedia_ avec plus d'attention qu'on ne l'a fait jusqu'ici, +mais avec la défiance qu'on doit toujours avoir de soi-même en jugeant +un auteur célèbre, surtout quand cet auteur est étranger. + + [777] _Vicende della Letter._, l. II, c. 10. + + + + +NOTES AJOUTÉES. + +Page 100, ligne 10. «Et changèrent des Polybes, etc., en antiphonaires +et en recueils d'homélies».--C'est ainsi qu'en 1772, Paul-Jacques Bruns, +Anglais, examinant dans la Bibliothèque du Vatican un beau manuscrit, +timbré 24, qui paraît du huitième siècle, contenant les livres de Tobie, +de Job et d'Esther, s'aperçut que le texte en avait été écrit par-dessus +une écriture plus ancienne. Il reconnut que le vélin avait été arraché +de différents manuscrits, et qu'on trouvait dans ce livre des fragments +de plusieurs autres livres. Quelques feuillets contenaient autrefois des +Oraisons de Cicéron, mais rien qui n'ait été publié. Quatre autres +feuillets lui offrirent un fragment de l'un des livres de Tite-Live qui +nous manquent (le quatre-vingt-onzième). Il est clair que ces quatre +feuillets ont été arrachés d'un ancien manuscrit de Tite-Live, comme les +autres l'ont été d'un manuscrit de Cicéron, par un copiste du huitième +siècle qui manquait de vélin, ou pour qui il eût été trop cher. Ce +fragment fut imprimé à Paris en 1773, et réimprimé chez M.P. Didot +l'aîné, avec une traduction française, en 1794, in-12. Ajoutez ce trait +à tant d'autres semblables, vous verrez à qui est due l'entière +destruction d'une bonne partie des chefs-d'Å“uvre que nous regrettons. +Notre Bibliothèque impériale possède aussi plusieurs manuscrits grattés, +et sur lesquels des auteurs du moyen âge ont mis visiblement à la place +d'ouvrages des anciens, des vies de saints et autres productions de même +espèce. + +Page 121, ligne 4. «Mais c'est un ou deux ans que dit Gui d'Arezzo +lui-même dans une lettre qui nous est restée de lui». Cette lettre est +imprimée dans le recueil publié par Martin Gerbert, et cité deux pages +après ceci, p. 137, note 1. Voici le passage de la lettre: _Nam si illi +pro suis apud Deum devotissime intercedunt magistris, qui hactenus ab +eis vix decennio cantandi imperfectam scientiam consequi potuerunt, quid +putas pro nobis nostrisque adjutoribus fiet, qui annali spatio, aut si +multum biennio, perfectum cantorem efficimus?_ (_Epistola_ GUIDONIS +_Michaeli Monaco De ignoto cantu directa_.) + +Page 238, ligne 7.--«Dans les poëtes Latins du meilleur temps, on trouve +des vers dont le milieu forme consonnance avec la fin, ou deux vers de +suite dont les derniers mots ont le même son». J'ai surtout invoqué pour +preuves les vers élégiaques de Tibulle, de Properce et d'Ovide, qu'il +suffit en effet d'ouvrir pour en trouver. Je pouvais citer une autorité +plus forte encore, celle de Virgile. Comme cela est moins reconnu dans +les vers, et que ceux qui riment de cette manière sont épars dans ses +différents poëmes, j'en citerai ici quelques exemples, qui ne peuvent +laisser aucun doute. + +Vers de Virgile, dans lesquels le milieu rime avec la fin. + + _Poculaque inventis acheloïa miscuit uvis. + Totaque thuriferis Panchaïa pinguis arenis. + Hic vero subitum, ac dictu mirabile monstrum, + Confluere et lentis uvam demittere ramis. + Et premere et laxas sciret dare jussus habenas. + Atque rotis summas levibus perlabitur undas. + Nudus in ignotâ, Palinure, jacebis arenâ. + O nimium cÅ“lo et pelago confise serena_; etc. + +Rimes plus riches: + + _I nunc et verbis virtutem illude superbis. + Cornua velatarum obvertimus antennarum_. + +On ne trouve pas moins de rimes de cette espèce dans les vers lyriques. +En voici quelques exemples tirés d'Horace: + + _Metaque fervidis + Evitata rotis, palmaque nobilis, + Terrarum dominos evehit ad Deos. + Hunc si mobilium turba quiritium. + Illum si proprio condidit horreo + Quicquid de Libycis verritur areis, + Stratus nunc ad aquæ lene caput sacræ_. + +Observez que tous ces vers rimés sont dans une seule ode, la première. + + _Nec venenatis gravida sagittis. + Pone me pigris ubi nulla campis + Arbor Å“stivâ recreatur aurâ, + Aut in umbrosis Heliconis oris + Aut super Pindo gelidove in Hæmo_, etc. + +Je n'ai pas le faible mérite de rassembler ces exemples; je les ai +trouvés réunis dans la traduction d'une lettre anglaise _sur l'art des +vers_, imprimée en 1779, à Paris, dans un recueil intitulé: _Mélange de +traductions de différents Ouvrages grecs, latins et anglais_, etc., par +l'auteur de la traduction d'Eschyle (Lefranc de Pompignan). Je répéterai +ici que si l'on n'avait pas attaché à ces consonnances une certaine idée +de beauté, elles eussent été de véritables fautes. + +Page 244, addition à la note[1].--On voit que ce que j'ai dit des +Troubadours provençaux, Fauchet le dit, dans ce passage, des Trouvères +français. La ressemblance est égale sur beaucoup d'autres points. Mais +les Troubadours et les Trouvères, s'élevèrent-ils en même temps? Si ce +fut à l'imitation les uns des autres, lesquels servirent aux autres de +modèles? Ce sont là des questions souvent débattues, du moins en France, +et qui le seront peut-être long-temps encore. Je les laisse entières, et +n'ai pas voulu même y entrer. Les rapports dont il s'agit ici entre les +Troubadours et les Arabes sont certains: il est certain aussi que les +Arabes ou Sarrazins d'Espagne, n'empruntèrent rien des Provençaux, mais +bien les Provençaux des Sarrazins. Les conséquences ultérieures ne sont +pas de mon sujet. + +Page 395, ligne 2. «Des poëtes italiens s'étaient fait entendre à +Bologne, à Pérouse, etc.». L'ancien rimeur de Pérouse est _Cecco +Nuccoli_. L'Allacci a inséré vingt-neuf sonnets de lui dans son recueil. +La langue y est plus informe, plus mêlée de mots non encore assouplis au +nouvel idiôme, que dans la plupart des autres poésies de ce temps. Ils +sont d'ailleurs d'un genre tout particulier; c'est une espèce de +burlesque ou de plaisanterie satyrique; dont ce _Cecco_ paraît avoir +fait le premier essai. Il y en a d'amoureux, mais l'amour s'y exprime +plutôt avec originalité qu'avec tendresse. Par exemple, le poëte aime +une femme dont le nom commence par T. Il est plus amoureux de cette +lettre, qu'un enfant ne l'est des fruits: il veut la placer parmi les +lettres voyelles, et pour l'honorer davantage, l'entourer de perles; il +veut par-là plaire à l'amour dont il est l'esclave. Il ne lui demande +qu'une grâce, c'est de ne pas mourir des coups que ses traits lui +portent; de ne pas mourir surtout tandis qu'il gêle. + + _Io son del T si forte innamorato + Perch'è principio di ligiadro nome. + Son ne più vagho ch'el fanciul di pome + Tra lettere vocali ch'o l'o chiosato. + E per più honor de perle fegurato + Per piagere o cholul de chui io fome + Suo servidor de quel ch'io posso, chome + Cholui ch'aspetta d'esser meritato. + Solo una gratia t'adomando, amore: + Fa ch'io non pera sotto'l tuo pennello, + Però che vi seria grane, disonore_, + Sed io morisse d'um picciol quadrello. + Da poi che tu m'ai messo in tanto errore, + Fa ch'io non mora nel tenpo ch'è giello. + +Ce sonnet est celui de tous où la langue est le moins estropiée, et dont +le sens est le plus clair. D'autres ont trait à de petites circonstances +particulières à l'auteur; quelques-uns font allusion à des événements +publics; ce sont de vraies énigmes pour nous. Il y en a de si obscurs +qu'ils ressemblent à ces sonnets du _Burchiello_, inintelligibles à +dessein, et qui sont de vrais coq-à -l'âne. Comment, par exemple, trouver +un sens au sonnet suivant? On y voit bien que l'auteur est avec un +seigneur très-riche, très-généreux, qui fait une grande dépense, et chez +qui l'on fait très-bonne chère, mais ce ne sont que des à peu près, et +dans plusieurs endroits le sens précis des termes nous échappe. + + _Saper ti fo' chucho ch'io mi godo + E trago vita chiara in alto monte + E sto con Bartoluccio chiara fonte + Che cortesia spande in ogni modo. + + E se anguille, o tenche, o lucci, o pescie sodo + Si trova in Prosa gia non venne al ponte + Che'l sig. nostro spende più che conte + Che sia in crestentà perquel ch'io odo. + + Et ode diletto ch'io per confortarme + Ch'andando io per mangiare a lucielerte + E lasciamo a la porta le greve arme. + + Et ogni gitto fo poi le Incherte + Et tu al teber vai avisando e chupi. + Et io l'inglogliert fo come fan lupi. + + Lesist ghut ghot meh nengherte, + Elgli e il mio buon singnor di cui io fame + Che spende e spande chome fronde in rame_. + +Il y en a un autre, fait sans doute dans la première jeunesse de +l'auteur, dans lequel tout ce qu'on voit, c'est que son père +l'entretenait chichement, qu'il allait presque nu, qu'il avait perdu au +jeu une petite jument, que pour obtenir de ce père un habit, il avait +promis de ne plus jouer, et qu'il avait manqué à sa parole. C'est celui +qui commence par ce quatrain, page 220 du recueil. + + _Nel tempo santo non vidd' io mai peira + Nuda e scoperta come e'l mio farsecto; + E porto una gonella senza ochiecto + Che chi la mira lem par cosa tetra_. + +Mais en voici un pour lequel, du moins à ce qu'il me semble, il faudrait +être un Å’dipe. + + _Non morier tanti mai di calde febbre + Dal giorno in qua ch' el primo fanciul nacque + Quant' io o pention che del mi piacque + La scurità di quel che amar co l'ebbre. + + Eccho l'alpino trasmutato in tebbre + Fu per fortuna de le soperchie acque + Chosi io sono poi che'llocho giacque + Ove assagiai del bem del dolce tebbre. + + Che corre sempre chiaro chome tesino, + Questo fiume real sovr'ongne fiume + In fino al mare non perde il suo chamino. + + Risplende in esso un si lucente lume + Che di lui mira di corraggio fino + Puo dir ch'amor lui reggie in bel chostume. + + Si ch'io o lasciata l'aiera de le chiane + E voi la teverina per mio stallo, + Chambiando il visa adoro un chiar cristallo_. + +On doit remarquer que ces deux derniers sonnets ont trois tercets à la +fin, au lieu de deux. C'est un reste des libertés qu'on se donnait à la +naissance de cette sorte de poésie, avant que la forme en fût +entièrement fixée; c'est d'un autre côté l'origine des sonnets avec une +queue, _colla coda_, qu'on employa quelques siècles après, surtout dans +le genre burlesque et satirique, et dont il paraîtrait que _Cecco +Nuccoli_ eût fourni le premier modèle. + +Page 402, dernier alinéa.--«La première forme des odes ou _canzoni_, +était empruntée des Provençaux: à leur exemple, les poëtes italiens +avaient, des l'origine, donné aux strophes des entrelacements harmonieux +de rimes et de mesures de vers». + +Une chose qui mérite d'être observée, c'est que de toutes les formes de +strophes que les Italiens pouvaient emprunter des Provençaux, ils ne +choisirent que les plus longues et les plus graves. N'ayant cependant à +chanter que l'amour, ils négligèrent toutes ces formes brèves et +légères, flatteuses pour l'oreille et favorables au chant, mais qui leur +parurent apparemment trop frivoles pour le caractère qu'ils voulurent +donner dans leurs vers à cette passion. Quelques-uns des premiers poëtes +siciliens essayèrent de ces rhythmes plus vifs de six, de sept et de +neuf vers; mais les meilleurs poëtes du continent, _Guinizzelli, +Guittone d'Arezzo_ et les autres, contents d'avoir le sonnet pour petite +ode, ne donnèrent à leurs grandes _canzoni_ que des strophes de douze, +treize, quinze, dix-huit et vingt-un vers, parmi lesquels encore ils en +mirent plus souvent de grands que de petits. Dans leurs strophes bien +arrondies, les rimes et les mesures de vers, quoique harmonieusement +entrelacées, ne résonnèrent point aussi sensiblement, ne vibrèrent point +avec autant de force, et n'eurent point de retours aussi sonores que +dans ces petits couplets qui pouvaient exprimer la joie comme la +tendresse, et qui devaient inspirer aux chanteurs des airs aussi variés +que les rhythmes. On ne trouve dans leurs poésies rien qui ressemble à +ces jolies coupes de strophes: + + _Companho, te farai un vers covinen, + Et avray mais de fondatz n'oy a de sen; + Et er totz mesclatz d'amor + E de ioy el de ioven_. + +GUILLAUME IX, comte de Poitou, mort en 1127. + + _En Alvernhe part Lemozi + Men aniey totz sol a tapi, + Trobei la molher d'en Gari + E d'en Bernart, + Saluteron me francamen + Per san Launart_. + +Le même. + + _Be'm es plazen + E cossezen + Qui s'aysina de chantar, + Ab motz alqus + Serratz et clus + Qu'om temia de vergonhar_. + +PEYRE d'Auvergne. + + _Ben sai qu'asselh seria fer + Que'm blasmon quar tan soven chan, + Si lur costavon mei chantar + Mielhs m'estai + Plus li plai + Que'm ten lai + Qu'ieu non chan mia per aver + Qu'ieu m'enten en autre plazer_. + +RAMBAUD, prince d'Orange. + + _Dirai vos senes duplansa + D'aquest vers la comensansa + E'ls motz fan de ver sembumsa_ + _Escoutatz: + Qui de proëzas balansa + Semblansa fay de malvatz_. + +MARCABRUS. + + _Al plazen + Pessamen_, etc. + +Voyez cette strophe entière, citée, page 282, note 1. + +Observons encore que la langue italienne, dès sa naissance, ayant +presque entièrement rejeté de ses mots la terminaisons masculines, les +vers ne purent avoir, à peu d'exceptions près, que des rimes féminines +et des terminaisons tombantes, dont le croisement et la combinaison, +dans les _canzoni_ comme dans les sonnets, ne purent faire entièrement +disparaître l'uniformité, tandis que dans les chansons provençales, le +mélange des rimes masculines et féminines entretenait une variété +agréable, et que le plus souvent même des rimes toutes masculines, mais +croisées entr'elles, donnaient à la strophe plus de vigueur, et sans +doute au chant plus de caractère et d'originalité. + +Page 428, addition à la note[1].--En 1282, dit Giov. Villani, l. VII, c. +78, Florence étant gouvernée par quatorze magistrats, sous le titre de +Bons-hommes, _buoni Huomini_, il parut difficile de réunir, sans +confusion, en un seul esprit, tant d'esprits divisés entre eux, une +partie étant Guelfe et l'autre Gibeline. On abolit donc ce gouvernement, +et l'on en créa un nouveau, qu'on nomma les Prieurs des arts. Il y en +eut d'abord seulement trois, ensuite six, un pour chacun des six +quartiers ou _sesti_ de la ville: on y en ajouta d'autres de temps en +temps: ils s'élevèrent à douze, à quatorze, et enfin jusqu'à vingt-un, +autant qu'il y avait d'arts ou métiers. Le but de cette institution +populaire étant surtout l'abaissement des nobles, on exigea que tout +citoyen fût porté sur le registre ou la matricule de l'un de ces arts, +quand même il ne l'exercerait pas, afin, dit un autre historien, que les +nobles qui voudraient occuper quelque emploi déposassent, en prenant le +nom de l'un des métiers, une partie de l'arrogance que leur inspirait +cet orgueilleux mot de noblesse. _Giudicavano esser necessario che +almeno col nome che prendevano, deponessero parte dell'alterigia che +porgea loro quella boriosa voce della nobilità _.--Scipion Ammirato, +_Istor. fior._, l. III. Voyez sur cette même institution, Machiavel. +_Istor. fior._, l. II. + +Page 440.--A ce qui est dit dans les huit premières lignes de cette +page, sur le tombeau élevé au Dante par le père du cardinal Bembo, il +faut ajouter que dans le dernier siècle, en 1780, le cardinal Valenti +Gonzaga, étant légat du pape à Ravenne, en fit ériger un nouveau, +beaucoup plus magnifique que le premier, et digne enfin du grand homme à +qui il est consacré. + +Page 442.--«Le Dante avait le teint brun...... la barbe et les cheveux +noirs et crépus, habituellement l'air pensif et mélancolique». C'est le +portrait qu'en fait Boccace, _Vita e costumi di Dante_. Il rapporte à ce +sujet une petite anecdote. A Vérone, où son poëme, et surtout la +première partie intitulée l'_Enfer_, avaient déjà beaucoup de +réputation, et où il était lui-même généralement connu, parce qu'il y +séjournait souvent depuis son exil, il passait un jour devant une porte +où plusieurs femmes étaient assises. L'une d'elles dit aux autres à voix +basse, mais pourtant de façon à être entendue de lui et de ceux qui +l'accompagnaient: «Voyez-vous cet homme-là ? c'est celui qui va en enfer +et en revient quand il lui plaît, et rapporte sur la terre des nouvelles +de ceux qui sont là -bas». Une autre femme lui répondit avec simplicité: +«Ce que tu dis doit être vrai; ne vois-tu pas comme il a la barbe crépue +et le teint brun? C'est sans doute la chaleur et la fumée de là -bas qui +en sont la cause». Dante voyant qu'elle disait cela de bonne foi, et +n'étant pas fâché que ces femmes eussent de lui une semblable opinion, +sourit et passa son chemin. + + +FIN DU PREMIER VOLUME. + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire littéraire d'Italie (1/9), by +Pierre-Louis Ginguené + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITTÉRAIRE D'ITALIE (1/9) *** + +***** This file should be named 31432-0.txt or 31432-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/1/4/3/31432/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire littéraire d'Italie (1/9) + +Author: Pierre-Louis Ginguené + +Editor: Pierre-Claude-François Daunou + +Release Date: February 27, 2010 [EBook #31432] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITTÉRAIRE D'ITALIE (1/9) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + + +HISTOIRE LITTÉRAIRE +D'ITALIE. + + + + +[Illustration: GINGUENÉ, +_Membre de l'Institut de France_.] + + + + +HISTOIRE LITTÉRAIRE +D'ITALIE, + +par P. L. GINGUENÉ, +DE L'INSTITUT DE FRANCE. + +SECONDE ÉDITION, + +REVUE ET CORRIGÉE SUR LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR, +ORNÉE DE SON PORTRAIT, ET AUGMENTÉE D'UNE NOTICE HISTORIQUE +par M. DAUNOU. + + +TOME PREMIER. + + +A PARIS, +CHEZ L. G. MICHAUD, LIBRAIRE-EDITEUR, +PLACE DES VICTOIRES, N°. 3. + +M. DCCC. XXIV. + + + + +NOTICE +SUR +LA VIE ET LES OUVRAGES +DE M. GINGUENÉ. + + +Pierre-Louis Ginguené, né à Rennes, le 25 avril 1748, fit avec +distinction ses études au collège de cette ville: il y était condisciple +de Parny, au moment où les jésuites en furent expulsés[1]. Mais c'était +au sein de sa propre famille, peu riche et fort considérée, que Ginguené +avait puisé le sentiment du véritable honneur et le goût des lettres. + + [1] V. _son Épître à Parny_. + + Ton amitié m'est chère...... + De ce doux sentiment, le germe précieux + Dès long-temps dans nos coeurs naquit sous d'autres cieux. + Ton enfance enlevée à ton île africaine + Vint aborder gaîment la rive armoricaine: + Tu parus au lycée, où, docile écolier, + J'avais vu sans regret le bon Duchatelier + Aux enfans de Jésus enlever la férule. + + (Duchatelier avait été le premier principal du collège de + Rennes après l'expulsion des jésuites.) + +Il devait aux lumières et aux soins de son père ses progrès rapides et +la bonne direction de ses études. Ses autres maîtres lui avaient appris +les langues grecque et latine: il acquit de lui-même des connaissances +plus étendues et plus profondes; la littérature latine lui devint +familière; et entre les chefs-d'oeuvre modernes, il étudia surtout ceux +de l'Italie et de la France. Il lut aussi de très-bonne heure et dans +leur langue les meilleurs livres anglais, et avant 1772, son instruction +embrassait déjà presque tous les genres que l'on a coutume de comprendre +sous les noms de belles-lettres, d'histoire et de philosophie. Quand les +goûts littéraires sont à la fois si vifs et si heureusement dirigés, ils +prennent bientôt les caractères de la science et du talent. Ginguené, +dans sa jeunesse, et avant de sortir de Rennes, était un homme éclairé, +un littérateur habile, un écrivain exercé: il était de plus un +très-savant musicien; car il avait porté dans l'étude de cet art, qu'il +a toujours chéri, l'exactitude sévère qu'il donnait à ses autres +travaux. Il aimait mieux ignorer que savoir mal; il voulait jouir de ses +connaissances et non pas s'en glorifier. + +C'est depuis long-temps en France un résultat fâcheux des circonstances +ou des dispositions politiques, qu'un jeune homme d'un mérite éminent +soit presque toujours attiré par ce mérite même dans la capitale, et +qu'il y demeure fixé par ses succès. Ginguené arriva pour la première +fois à Paris en 1772. Il avait composé à Rennes, entre autres pièces de +vers, la _Confession de Zulme_; il la lut à quelques hommes de lettres, +particulièrement à l'académicien Rochefort. Elle circula bientôt dans +le monde; Pezai, Borde et un M. de la Fare se l'attribuèrent: on +l'imprima défigurée en 1777, dans la Gazette des Deux-Ponts. «Cela me +devint importun, dit Ginguené lui-même; je me déterminai à la publier +enfin sous mon nom et avec les seules fautes qui étaient de moi. Elle +parut dans l'Almanach des Muses de 1791. Je changeai tout le début, je +corrigeai quelques négligences un peu trop fortes; il en restait encore +plusieurs que j'ai tâché d'effacer depuis..... On a vu plusieurs fois +des plagiaires s'attribuer l'oeuvre d'autrui, mais non pas, que je sache, +attaquer le véritable auteur comme si c'était lui qui eût été le +plagiaire. C'est ce que fit pourtant M. Mérard de Saint-Just. Quelques +amis des vers s'en souviennent peut-être encore; les autres pourront +trouver, dans le Journal de Paris de janvier 1779, les pièces de ce +procès bizarre.» + +Ailleurs Ginguené nous apprend que, fort jeune encore, et dans la +première chaleur de son goût pour la poésie italienne, il entreprit de +tirer de l'énorme Adonis de Marini, un poëme français en cinq chants. Le +troisième, le quatrième et ce qu'il avait fait du dernier, lui ont été +dérobés: il a publié les deux premiers dans un recueil de poésies où se +retrouvent aussi plusieurs des pièces de vers qu'il a composées depuis +1773 jusqu'en 1789, et dont la plupart avaient été insérées dans des +journaux littéraires ou dans les Almanachs des Muses. La _Confession de +Zulmé_ conserve, à tous égards, le premier rang parmi ces compositions; +mais il y a de l'esprit, de la grâce, et un goût très-pur dans toutes +les autres. + +Dès 1775, il commença de publier dans les journaux des articles de +littérature, genre de travail auquel il a consacré, jusques dans les +dernières années de sa vie, les loisirs que lui laissaient de plus +importantes occupations. Ce sont en général d'excellens morceaux de +critique littéraire; et si l'on en formait un recueil bien choisi, comme +Ginguené lui-même s'était promis de le faire un jour, ce serait un +très-utile supplément aux meilleurs cours de littérature moderne; il +offrirait le modèle d'une critique ingénieuse et sévère, quelquefois +savante et profonde, souvent piquante et toujours décente. Durant +plusieurs années, Ginguené a travaillé au _Mercure de France_, avec +Marmontel, La Harpe, Chamfort, MM. Garat et Lacretelle aîné. + +Le célèbre compositeur Piccini, arrivé à Paris à la fin de l'année 1776, +parvint, non sans peine, à mettre sur le théâtre lyrique sa musique +nouvelle du Roland de Quinault. Une guerre s'alluma entre les partisans +de Piccini et ceux de Gluck, qui, depuis 1774, avait obtenu de brillans +succès sur la même scène, par les opéras d'Iphigénie en Aulide, +d'Alceste, d'Orphée, et d'Armide. Chacun des deux rivaux donna une +Iphigénie en Tauride en 1779. Depuis long-temps aucune querelle +littéraire ni même politique, n'avait pris en France un si violent +caractère. A la tête du parti, ou, comme dit La Harpe, de la faction +gluckiste, on distinguait Suard et l'abbé Arnauld, Marmontel, +Chastellux, et La Harpe lui-même se donnaient pour les chefs des +Piccinistes. Ginguené, qui embrassa vivement cette dernière cause, avait +sur ceux qui la combattaient et encore plus sur ceux qui la défendaient, +l'avantage de savoir parfaitement la musique. L'oubli profond où cette +querelle alors si bruyante est aujourd'hui ensevelie, couvre tous les +pamphlets qu'elle fit naître, y compris les lettres anonymes de Suard, +et même les écrits publiés à cette époque par Ginguené[2]; mais ce +qu'ils contenaient de plus instructif se retrouve dans la notice qu'il a +imprimée en 1801[3] sur la vie et les ouvrages de Piccini, qui venait de +mourir en 1800 et dont il était resté l'intime ami. + + [2] L'un des plus piquans est intitulé: _Lettre de + Mélophile_. Naples (Paris, chez Valleyre), 1783, 26 pages + in-8°. Ginguené a inséré plusieurs articles sur le même sujet + dans le Mercure de France. + + [3] Paris, chez la veuve Panckoucke, an IX, in-8°., 146 + pages, y compris les notes. + +En 1780, Ginguené obtint une place dans les bureaux du ministère des +finances, alors appelé contrôle général: il avait besoin d'employer +ainsi une partie de son temps pour être en état de consacrer l'autre à +des travaux littéraires. La fonction de simple commis pouvait sembler +fort au-dessous de ses talons: il la sut élever jusqu'à lui, en y +portant les habitudes honorables qui lui étaient naturelles, une +exactitude assidue, une probité inflexible, et un respect constant pour +les plus minutieux devoirs. Il s'y faisait remarquer par la netteté de +ses calculs et par une écriture élégante, qu'on a comparée à celle de +Jean-Jacques Rousseau, et avec un peu plus de justesse ou d'apparence +aux caractères de Baskerville. En acceptant cet emploi, Ginguené composa +une pièce de vers intitulée dans le recueil de ses poëmes. _Epître à mon +ami, lors de mon entrée_ DANS LES BUREAUX _du contrôle général_. Quand +la pièce parut en 1780, le titre portait: _lors de mon entrée_ AU +CONTRÔLE GÉNÉRAL; ce qui a donné lieu à quelques plaisanteries de +Rivarol et de Champcenets. + +Ginguené concourut sans succès, en 1787 et 1788, pour deux prix, l'un de +poésie, l'autre d'éloquence, proposés par l'Académie française. Il +s'agissait de célébrer en vers le dévouement du prince Léopold de +Brunswick, qui s'était précipité dans l'Oder, en voulant sauver des +malheureux. La pièce de Ginguené obtint d'autres suffrages que ceux des +académiciens; il eut toujours de la prédilection pour ce poëme, qui, +durant trois années, lui avait donné inutilement beaucoup de peine, et +dont il ne se dissimulait pas les défauts: il l'a inséré, en 1814, dans +le recueil de ses poésies diverses. Le sujet du prix d'éloquence était +national: on demandait un éloge de Louis XII. Le concours fut nombreux, +et Ginguené, déjà quadragénaire, se laissa entraîner dans cette lice par +ses affections patriotiques; il avait besoin de louer un roi dont la +mémoire était restée chère a tous les Français, et particulièrement aux +Bretons. Son ouvrage, imprimé avec des notes, en 1788[4], est +remarquable par une profonde connaissance du sujet, et par une +expression franche des plus honorables sentimens; mais il est possible +qu'au sein de l'Académie, l'auteur ait été reconnu par quelques-uns de +ses juges, dont il avait été l'antagoniste dans la querelle musicale; et +d'ailleurs, on doit convenir que cet éloge un peu long, et plus +instructif qu'académique, n'est pas ce que Ginguené a écrit de mieux en +prose; c'est néanmoins un fort bon discours, plein de raison et semé de +traits ingénieux. + + [4] A Paris, chez Debray, 86 pages in-8°.--Dans la Biographie + universelle (art. Louis XII), il est dit que «parmi les + ouvrages envoyés au concours, on a imprimé ceux de MM. Noël, + Barrère, Florian et Langloys». Il était décidé que celui de + Ginguené n'obtiendrait de mention nulle part. + +La conduite de Ginguené depuis 1789, au milieu des troubles civils, a +été si noble et si pure qu'on ne peut avoir aucun motif de dissimuler +ses opinions politiques. D'ailleurs on voudrait en vain s'en taire: ses +écrits antérieurs à cette époque respiraient déjà l'amour de la liberté, +et ceux qu'il composa depuis, tinrent toutes les promesses que l'auteur +avait données jusqu'alors. Il célébra par une ode l'ouverture des +états-généraux; et en même temps qu'il continuait d'insérer dans les +journaux des articles de littérature, et qu'avec Framery, il publiait +dans l'Encyclopédie méthodique, les premiers tomes du Dictionnaire de +musique, il coopérait avec Cérutti et Rabaud Saint-Étienne, à la +rédaction de la Feuille villageoise, destinée à répandre dans les +campagnes des notions d'économie domestique et rurale, et la plus saine +instruction civique. Les sages principes et le ton modéré de cette +feuille, contrastaient avec la violence ou la feinte exaltation de la +plupart des écrits périodiques du même temps. On attribue à Ginguené une +brochure (de 156 pages in-8°.) imprimée en 1791, et intitulée de +_l'autorité de Rabelais dans la révolution présente_; elle a eu, à cette +époque beaucoup de succès: c'était un tissu d'extraits de ce facétieux +écrivain, mais choisis avec goût, enchaînés avec art, et habilement +traduits ou commentés quand ils avoient besoin de l'être. Un plus +véritable ouvrage, publié sous le nom de Ginguené, en la même année, a +pour titre: _Lettres sur les confessions de J.-J. Rousseau_ (147 pages +in-8°.). Ces lettres sont au nombre de quatre, et suivies de notes +historiques: un éclatant et digne hommage y est rendu au génie et aux +infortunes du citoyen de Genève. On y pourrait désirer un peu plus +d'impartialité, et révoquer en doute les torts que Ginguené impute à +D'Alembert et à quelques autres personnages. Pour ceux de Voltaire, ils +sont publics; et ceux de Grimm, inexcusables: peut-être les uns et les +autres ne sont-ils nulle part plus franchement exposés que dans ces +lettres; mais il s'en faut que tous les soupçons de Jean-Jacques aient +été aussi bien fondés que ceux-là; et il était possible d'examiner de +plus près, de mieux éclaircir l'histoire des malheurs et des égaremens +de cet illustre écrivain. Ce qu'on avouera du moins, en relisant ces +quatre lettres, c'est qu'il y règne, malgré la douce élégance du style, +une morale très-austère. La Harpe y a répondu avec plus de sécheresse +que de logique, par des articles du Mercure de France, en 1792. + +Ginguené, dans cet ouvrage et dans la Feuille villageoise, avait trop +ouvertement professé l'amour de la justice, la haine du désordre et des +violences, pour échapper aux fureurs de l'ignoble tyrannie qui régna sur +la France en 1793 et 1794. Comme son ami Chamfort, comme la plupart des +hommes éclairés et vertueux de cette époque, il fut calomnié, espionné, +arrêté et jeté dans les cachots. Sa carrière allait finir, si le jour de +la délivrance se fût fait un peu plus long-temps attendre. Il sortit de +sa prison tel qu'il y était entré, ami des lettres, des lois et de la +liberté: comme il n'avait jamais fait de dithyrambe en l'honneur de +l'anarchie, il ne se crut pas tenu de redemander le despotisme; et +n'ayant jamais porté de bonnet rouge, il n'avait ni à déposer, ni à +prendre la livrée d'aucune faction. Il retrouvait une patrie: il +continua de la servir, et ne sentit pas le besoin de se venger autrement +des insensés qui l'avaient opprimé comme elle. + +Chamfort ne survivait point à cet effroyable désastre: le premier soin +de Ginguené fut d'honorer sa mémoire. Il recueillit et publia ses +oeuvres, en y joignant, sous le titre de notice, un tableau très-animé de +sa vie, de ses travaux littéraires et de son caractère moral. Il l'a +peint «excellent fils, ami sincère et dévoué, de la probité la plus +intacte et du commerce le plus sûr; officieux et d'une délicatesse +extrême dans la manière d'obliger, fier comme il faut l'être quand on +est pauvre, mais aussi éloigné de l'orgueil que de la bassesse; +désintéressé jusqu'à l'excès, et incapable de mettre un seul instant en +balance ses avantages avec ceux de la vérité et de la justice.» Il +appartient à ceux qui ont connu particulièrement Chamfort, de décider si +ce portrait est fidèle; mais c'est bien sûrement celui de Ginguené +lui-même. + +On avait commencé, en 1791, la collection des _Tableaux historiques de +la révolution française_, et Chamfort avait fourni le texte des treize +premières livraisons; Ginguené a continué ce travail jusqu'à la +vingt-cinquième, et n'a point coopéré aux quatre-vingt-huit suivantes. +Le projet de la _Décade philosophique_ remonte aussi aux derniers jours +de la vie de Chamfort, en avril 1793; Ginguené a été l'un des principaux +rédacteurs de ce journal littéraire depuis 1795 jusqu'en 1807. + +Aussitôt après la chute de l'horrible décemvirat, la carrière des +fonctions civiles s'ouvrit pour Ginguené: il devint membre de la +commission exécutive d'instruction publique, et demeura le directeur +général de cette branche d'administration, depuis le rétablissement du +ministère de l'intérieur à la fin de 1795 jusqu'en 1797. On lui dut la +réorganisation des écoles; et néanmoins, en remplissant des devoirs si +graves avec tout le zèle qu'ils exigeaient, il trouvait encore des +momens à consacrer à des compositions littéraires. Il a, dans cet +intervalle, publié des observations sur l'un des ouvrages de Necker[5], +et coopéré aux travaux de l'Institut. Au moment où se formait cette +société savante, il avait été appelé à y prendre place dans la classe +des sciences morales et politiques. Quelquefois il a rempli, au sein de +cette classe, la fonction de secrétaire, qui alors n'était point +perpétuelle, et il y a lu divers morceaux qui depuis ont été insérés +soit dans ses propres ouvrages, soit en des recueils académiques. Nous +trouvons par exemple dans le tome VII des _Notices des manuscrits_, les +résultats des recherches qu'il avait faites sur un poëme italien que +l'on croyait inédit, et qu'on attribuait à Fédérico Frezzi, l'auteur du +Quadrireggio, mais qui n'était réellement qu'une mauvaise copie du +_Dittamondo_, de Fazio degli Uberti, depuis long-temps imprimé. Les +erreurs commises sur ce point par le père Labbe, par le Quadrio, par +Tiraboschi, sont relevées dans cette courte dissertation, avec une +clarté parfaite et une élégance peu commune en de telles discussions. + + [5] _De M. Necker et de son livre, intitulé: De la Révolution + française, par P.L. Ginguené, de l'Institut national de + France_. Paris, an V, in-8°., 94 pages extraites en grande + partie de la Décade. Il y a dans cet écrit quelques idées qui + se ressentent un peu trop de l'époque où il a été composé; + mais la note au bas des pages 77 et 78 offre un exposé + sincère de la conduite et des opinions politiques de + Ginguené; et les pages suivantes contiennent une excellente + critique littéraire du style, souvent fort étrange, de M. + Necker. + +Ces deux années de la vie de Ginguené en ont été peut-être les plus +heureuses; car il n'était distrait de ses études que par des fonctions +publiques qui se rattachaient elles-mêmes aux sciences, aux lettres et +aux arts. Vers la fin de 1797, il partit pour Turin en qualité de +ministre plénipotentiaire de la France. S'il n'eût fallu, pour remplir +cette mission difficile, que beaucoup de sagacité, d'urbanité et de +franchise, il aurait pu s'y promettre des succès; mais s'il fallait de +l'astuce et de la souplesse, c'étaient là des talens qui devaient lui +manquer toujours et un art dont il n'avait pas fait l'apprentissage. Il +ne passa que sept mois en Piémont, et à l'exception d'un voyage de +quelques jours à Milan en 1798, il ne put exécuter le projet qu'il avait +dès long-temps formé, de visiter toutes les parties de l'Italie. Il a +exprimé ce regret en 1814 dans l'une des notes qui accompagnent ses +poésies diverses. «Des travaux, dit-il, dont j'avais l'idée, et que j'ai +publiés depuis, ont prouvé que ce n'était point une simple fantaisie de +curieux que je voulais satisfaire. Des milliers de Français ont été +envoyés dans cette Italie, dont la langue, les moeurs, la littérature, +les arts leur étaient totalement étrangers: il était écrit que je +n'aurais pas ce bonheur; et je mourrai probablement sans avoir vu le +beau pays dont je me suis occupé toute ma vie.» + +De retour à Paris et à sa campagne de St.-Prix, Ginguené avait repris le +cours de ses travaux paisibles, lorsqu'à la fin de l'année 1799, il fut +élu membre du tribunat. Le devoir qu'il avait à remplir en cette qualité +était de résister aux entreprises d'un ambitieux qui venait de s'emparer +à main armée d'une magistrature suprême, et qui aspirait à concentrer en +lui seul tous les droits et tous les pouvoirs. On voyait trop que ce +parvenu n'aurait assez ni de probité, ni de lumières, pour mettre de +lui-même un terme à ses usurpations au dedans, ni à ses conquêtes au +dehors; et, qu'abandonné à son audace aveugle, il allait courir de +succès en succès à sa perte, et compromettre, avec sa propre fortune, +des intérêts bien plus chers, la liberté publique, l'indépendance, et, +s'il se pouvait, l'honneur même de la nation française. Il s'agissait de +le contenir au moins dans les limites légales de l'autorité, déjà +beaucoup trop étendue, dont il venait de s'investir. Ginguené s'est +montré fidèle à cette obligation sacrée: son caractère, ses opinions, +ses habitudes morales l'entraînèrent et le fixèrent dans les rangs +périlleux de l'opposition. Inaccessible aux séductions et supérieur aux +menaces, il ne laissa aucun espoir d'obtenir de lui de lâches +complaisances. S'il avait pu être tenté d'en avoir, il en eût été assez +détourné par l'ignominie des faveurs même qui les devaient récompenser. +On s'abuserait néanmoins si l'on supposait que ses efforts et ceux de +ses collègues tendissent alors à renverser un gouvernement qu'ils +s'étaient engagés à maintenir. C'est une idée qui ne vient pas aux +hommes qui ont une conscience: leur respect pour les devoirs qu'ils ont +consenti à s'imposer est la plus sûre des fidélités. Les circonstances +déplacent les intérêts et les vains hommages; la loyauté seule enchaîne. +Le but auquel aspirait Ginguené en 1800, 1801 et 1802, au sein du +tribunat, était de conserver ce qui subsistait encore de lois, d'ordre +et de liberté en France. Voilà ce qu'il voulait inflexiblement, ce qu'il +réclamait en toute occasion, avec une énergie que l'on trouva +importune. Son discours contre l'établissement des tribunaux spéciaux, +c'est-à-dire inconstitutionnels et tyranniques, excita l'une des plus +violentes colères de cette époque, et provoqua, au lieu de réponse, une +invective grossière qui, dans le Journal de Paris, fut attribuée au +héros accoutumé à vaincre toutes les résistances et toutes les libertés. +Peu de mois après on commença l'épuration du tribunat, et Ginguené fut +compris parmi les vingt premiers éliminés. Le héros daigna garder contre +lui des ressentimens qui depuis s'amortirent tant soit peu, et ne +s'éteignirent jamais. Ginguené, dans les quatorze années suivantes de sa +vie, n'est plus rentré dans la carrière politique; mais il s'est élevé à +des rangs de plus en plus honorables dans la république des lettres. + +Il commença, dans l'hiver de 1802 à 1803, au sein de l'Athénée de Paris, +un cours de littérature italienne, qu'il reprit en 1805 et 1806, et qui +attira toujours une grande affluence d'auditeurs. Beaucoup de +littérateurs éclairés le suivaient assidûment, et y trouvaient, au +milieu des plus agréables détails, cette exactitude sévère qui +caractérise la véritable instruction, et dont les exemples avaient été +jusqu'alors fort rares dans les chaires de littérature. Quelques-unes de +ces leçons, celles qui se retrouvent dans une partie du premier volume +de l'Histoire littéraire d'Italie, avaient été prononcées à l'Athénée, +lorsqu'en 1803 un arrêté des consuls abrogea la loi qui avait organisé +l'Institut, abolit la classe des sciences morales et politiques, et +rétablit l'Académie française et l'Académie des inscriptions, sous les +noms de classe de la langue et de la littérature française, et de classe +d'histoire et de littérature ancienne. Peu de mois auparavant une +commission avait été formée au sein de l'ancien Institut, pour rédiger +un dictionnaire de la langue française; mais on feignit de trouver +étrange que cette commission, dont Ginguené était membre, n'eût point +achevé ce travail en une demi-année. On se plaignait sérieusement de +cette lenteur, surtout dans le Journal de Paris, et on la présentait +comme la plus décisive raison de ressusciter une académie française, qui +serait bien plus diligente, et qui en effet n'a cessé, depuis 1803 +jusqu'à ce jour, de préparer une édition nouvelle de ce dictionnaire. +Lorsqu'on publia en 1803 la première liste de la classe de littérature +française, plusieurs personnes croyaient y rencontrer le nom de +Ginguené, se figurant qu'il y était assez appelé par le genre de ses +talens, de ses études et de ses ouvrages; mais les rédacteurs de ces +listes en avaient jugé autrement. On pourrait observer que parmi les +membres de l'Institut, qui alors réglaient ainsi les rangs de leurs +confrères, figuraient quelques-uns de ceux qui depuis ont été exclus de +l'une et de l'autre de ces académies; mais remarquons seulement qu'ils +avaient omis le nom de Ginguené même sur le tableau des membres de la +classe d'histoire et de littérature ancienne, en sorte qu'il ne se +retrouvait nulle part; exclusion qui eût été par trop honorable, +puisqu'elle eût été l'unique[6]. Ce n'était qu'une inadvertance, malgré +le soin extrême qu'on avait apporté à cette classification. Il advint +que David Leroi et l'ex-bénédictin Poirier, compris dans ce premier +tableau, moururent fort peu de jours après sa publication, et laissèrent +deux places vacantes. On remplit l'une par le nom de Ginguené, et M. +Joseph Bonaparte fut appelé, _par voie d'élection_, à la seconde. + + [6] On dit qu'un homme de cour alors puissant, était allé + visiter dans les bureaux de l'intérieur la liste du nouvel + institut, et en avait effacé le nom de Ginguené pour y mettre + le sien propre. + +Ginguené, dès 1803, lut à la classe de littérature ancienne les premiers +chapitres de son histoire littéraire d'Italie; il voulait profiter des +lumières de ses collègues, surtout en ce qui concernait la littérature +arabe dans le quatrième de ces chapitres; et il eût continué ces +lectures, s'il n'eût craint de s'engager peut-être en d'inutiles +controverses: plus tard, il a lu à cette compagnie savante les articles +relatifs à Machiavel et à l'Alamanni, insérés depuis dans les tomes VIII +et IX de son ouvrage. La classe de littérature ancienne avait aussi +entendu la lecture de sa traduction en vers du poëme de Catulle sur les +noces de Thétis et de Pélée, ainsi que la préface qui contient +l'histoire critique de ce poëme. Tout ce travail a été publié en 1812 +avec des corrections, des additions, des notes et le texte latin[7]. + + [7] A Paris, chez MM. Michaud, in-18, 252 pages. + +La _Décade_, continuée depuis 1805, sous le titre de _Revue_, fut +supprimée en 1807, au grand regret de tous les amis des lettres et de la +saine critique. Ginguené a coopéré depuis à quelques autres journaux +littéraires; mais la classe de littérature ancienne le chargea, en cette +même année 1807, de travaux plus importans. L'un consistait à rédiger +chaque année l'analyse de tous les mémoires lus dans son sein; il a +pendant sept ans rempli cette tâche. Il lisait ces exposés aux séances +publiques annuelles, et leur donnait un peu plus d'étendue en les +livrant à l'impression Réunis, ils offrent un précis historique des +travaux de cette compagnie depuis 1807 jusqu'en 1813[8], et il serait +superflu d'ajouter que la clarté de la diction et l'élégance des formes +y conservent partout aux matières ce qu'elles ont d'importance et +d'intérêt. En même temps, Ginguené avait été nommé membre de la +commission établie pour continuer l'histoire littéraire de la France, +dont il existait douze tomes in-4°., publiés par les Bénédictins. Les +quatre derniers ne correspondaient encore qu'à la première moitié du +douzième siècle; et pour atteindre l'année 1200, sans changer de +méthode, il a fallu composer trois autres volumes qui ont paru en 1814, +1817 et 1820. Tous trois contiennent plusieurs morceaux de Ginguené; +morceaux qui par la nature même de leurs sujets, tiennent de plus près +que beaucoup d'autres aux annales de la littérature française proprement +dite; car ils concernent les trouvères et les troubadours. Ginguené +avait déjà rattaché l'histoire des poëtes provençaux à celle des poëtes +italiens, dans le troisième chapitre de son grand ouvrage: il fait ici +plus particulièrement connaître la vie et les productions d'environ +quarante troubadours du douzième siècle, tels que Guillaume IX, comte de +Poitou, Arnauld Daniel, Pierre Vidal, etc. Il a consacré dans ce même +recueil de pareils articles aux trouvères, c'est-à-dire aux poëtes +français ou anglo-normands de cette même époque, par exemple à Benoît de +Sainte-Maure, Chrétien de Troyes, Lambert Li-Cors, Alexandre de Paris. +Ajoutons que presque toutes les notices relatives à des poëtes latins +dans ces trois volumes sont aussi de Ginguené; on y peut distinguer +celles qui concernent Léonius, Pierre le Peintre, et Gautier, l'auteur +de l'Alexandréide. + + [8] Ces exposés analytiques ont été continués en 1814 et 1815 + par le rédacteur de cette notice. + +Pour se délasser d'études si sérieuses, Ginguené composait des fables +qu'il a publiées au nombre de cinquante en 1810[9]. Les sujets, presque +tous empruntés d'auteurs italiens, Capaccio, Pignotti, Bertola, Casti, +Gherardo de' Rossi, Giambattista Roberti, se sont revêtus, en passant +dans notre langue, de formes aimables et piquantes. En ce genre +difficile, la plus grande témérité est d'imiter Lafontaine; il est moins +périlleux et plus modeste d'essayer de faire autrement que lui, et c'est +ce qu'a tenté Ginguené, avec un succès peu éclatant, mais réel et +supérieur peut-être à celui qu'il s'était promis; car il n'avait cherché +que son propre amusement dans ces compositions ingénieuses. On s'aperçut +du caractère épigrammatique de ces apologues; le journal de Paris en +dénonça cinq ou six et accusa l'auteur d'avoir de l'humeur contre +quelqu'un. Ginguené avait pourtant soumis son recueil de fables à la +censure qui en avait supprimé six, et mutilé deux ou trois autres; il a +depuis, en 1814, réparé ces altérations et ces omissions en publiant dix +fables nouvelles[10] avec les poésies diverses ci-dessus indiquées. + + [9] A Paris, chez MM. Michaud frères, in-18, 247 pages. + + [10] Ibid. in-18, 306 pages. + +Une édition des poëmes d'Ossian, traduits par Letourneur, parut en 1810, +ayant pour préliminaire un mémoire de Ginguené sur l'état de la question +relative à l'authenticité de ces productions; c'est un excellent morceau +d'histoire littéraire[11] où tous les faits sont impartialement exposés, +et dont la conclusion est que probablement ces poésies ont été composées +en effet par un ancien barde. En 1811, il prit soin de l'édition des +OEuvres du poëte Lebrun, et y attacha une notice historique, où se +reconnaît le langage de la vérité et de la justice autant que celui de +l'amitié. Les quatre premiers volumes de la Biographie universelle, +publiés aussi en 1811, contenaient plusieurs articles de Ginguené, qui +n'a pas cessé depuis de coopérer à ce recueil, le plus vaste, le plus +riche, et le plus varié qui existe en ce genre. Les morceaux qu'il y a +fournis se prolongent jusqu'au trente-quatrième volume, imprimé en 1823. +Il est vrai que les sujets sont quelquefois les mêmes qu'en certaines +parties de son histoire littéraire d'Italie; mais cette histoire finit +avec le seizième siècle, et c'est fort souvent à des littérateurs +italiens des trois siècles suivans que se rapportent les articles qu'il +a insérés dans la Biographie[12]. Réunis et disposés dans l'ordre +chronologique, ils offriraient une esquisse des annales de la +littérature italienne depuis l'an 1600 jusqu'à nos jours et formeraient +une sorte de supplément au principal ouvrage de Ginguené. + + [11] Il en a été tiré des exemplaires particuliers en 36 + pages in-8°. + + [12] Tels sont les articles: L. Adimari, Alfieri, + Algarotti... Bandini, Bianchini... Calogera, Casti, Chiari... + Fabroni, Facciolato, Filangieri, Filicaia, Fontanini, + Forcellini... Galiani, Goldoni... et un très-grand nombre + d'autres. Ginguené a d'ailleurs fourni à ce recueil des + articles étrangers à la littérature italienne, par exemple + ceux de Chamfort et de Cabanis. + +Les trois premiers volumes de cet ouvrage ont paru en 1811; les deux +suivans, en 1812; le sixième, en 1813[13]; et les trois derniers, en +1819, après la mort de l'auteur. Le septième est tout entier de lui, à +l'exception de quelques pages. Mais il n'y a guère qu'une moitié, tant +du huitième que du neuvième, qui lui appartienne. L'autre moitié est de +M. Salfi, qui, par ces supplémens, et par un tome dixième de sa +composition, imprimé en 1823, a complété les annales littéraires de +l'Italie jusqu'à la fin du seizième siècle. L'accueil honorable que +l'ouvrage de Ginguené a reçu en France, en Italie, en Allemagne, en +Angleterre, les traductions qui en ont été faites, et la seconde édition +qu'on en donne aujourd'hui, quatre ans après la publication des derniers +tomes de la première, ne nous laissent rien à dire ici sur le mérite de +ces neuf volumes. Il paraît que le public leur assigne un rang fort +élevé parmi les livres composés en prose française au dix-neuvième +siècle; qu'il y trouve un heureux choix de détails et de résultats, de +faits historiques et d'observations littéraires. Tiraboschi, dans une +bien plus volumineuse histoire, n'avait guère recueilli que des faits; +Ginguené y a su joindre, en un bien moindre espace, des considérations +neuves et des analyses profondes. Il s'était donné une très-riche +matière: il l'a disposée avec méthode, et sans chercher à la parer, il +s'est appliqué et il a réussi à lui conserver toute sa beauté naturelle. + + [13] A cette époque, le vice roi d'Italie fit remettre à + Ginguené une médaille d'or où sont gravés ces mots: _Al + Cavaliere P.L. Ginguené, dell' Istituto di Francia, ben + merito dell' Italiana letteratura. Decretuta dal vice-ré + d'Italia, il di 28 maggio 1813._ + +Cependant lorsqu'après la publication et le succès des six premiers +volumes, quelques-uns de ses amis, membres de l'Académie française, +s'avisèrent de le porter à une place vacante dans cette compagnie, et +lorsque, l'ayant fait consentir à cette candidature, ils croyaient avoir +vaincu le plus grand obstacle, on ne le jugea pas digne encore d'un si +grand honneur; et puisqu'il le faut avouer, il fut si peu sensible à ce +déplaisir, que personne en vérité n'eut à regretter ni à se réjouir de +le lui avoir donné: on l'avait, de tout temps, fort accoutumé à ces +mésaventures. Présenté une fois par l'Institut, une autre fois par le +Collége royal de France, pour remplir des chaires vacantes dans ce +dernier établissement, il n'obtint ni l'une ni l'autre, quoiqu'il eût +déjà montré à l'Athénée de Paris comment il savait remplir ce genre de +fonctions. Quant aux pures faveurs, grandes ou petites, hautes ou +vulgaires, il ne songeait point à les demander, et l'on s'abstenait de +les lui offrir. Il n'était pas membre de la Légion-d'Honneur; mais enfin +pourtant on l'inscrivit dans l'ordre demi-étranger de la Réunion; et +cette distinction pouvait le flatter, comme moins prodiguée alors en +France, et comme ayant quelque analogie avec ses ouvrages. On permit +d'ailleurs aux académies de Turin et de la Crusca à Florence de le +placer au nombre de leurs associés. En ses qualités de Breton, et de +littérateur fort instruit, il était membre de l'académie celtique de +Paris et de plusieurs autres. + +Au milieu des bouleversemens politiques et des intrigues littéraires, il +a joui d'un bonheur inaltérable qu'il trouvait dans ses travaux, dans +ses livres, au sein de sa famille et dans la société de ses amis. Il +s'était composé une très-bonne plutôt qu'une très-belle bibliothèque, +qui embrassait tous les genres de ses études, et dont un tiers à peu +près consistait en livres italiens, au nombre d'environ 1,700 articles +ou 3,000 volumes. Floncel et d'autres particuliers avaient possédé des +collections plus amples, beaucoup plus riches et réellement bien moins +complètes. La bibliothèque entière de Ginguené a été vendue à un seul +acquéreur, qui l'a transportée en Angleterre. Elle était, avec sa +modeste habitation de Saint-Prix, à peu près toute sa fortune, acquise +par quarante-quatre années de travaux assidus, et par une conduite +constamment honorable. La liste des amis d'un homme tel que lui n'est +jamais bien longue; mais il eut le droit et le bonheur d'y compter +Chamfort, Piccini, Cabanis, Parny, Lebrun, Chénier, Ducis, Alphonse +Leroi, Volney, pour ne parler que de ceux qui ne sont plus et qui ont +laissé comme lui d'immortels souvenirs. Tous leurs succès étaient pour +lui, plus que les siens propres, de vives jouissances: mais il survivait +à la plupart d'entre eux, et ne s'en consolait que par les hommages +qu'obtenait leur mémoire, et qu'en voyant renaître dans les générations +nouvelles, des talens dignes de remplacer les leurs. Entre les +littérateurs jeunes encore, lorsqu'il achevait sa carrière, et dont les +essais lui inspiraient de hautes espérances, on ne se permettra de +nommer ici que M. Victorin Fabre, qu'il voyait avancer d'un pas rapide +et sûr dans la route des lumières, du vrai talent et de l'honneur. + +Ginguené n'avait point d'enfans; mais depuis 1805, il était devenu le +tuteur, le père d'un orphelin anglais. Ces soins, cette tendresse, et +les progrès de l'élève qui s'en montrait digne, ont jeté de nouveaux +charmes sur les onze dernières années de Ginguené. Le sort, qui l'avait +trop souvent maltraité, lui _devait cette indemnité_, dit-il lui-même, +dans l'une des trois épîtres en vers adressées par lui à James Parry: +c'est le nom de cet excellent pupille, dont les vertus aujourd'hui +viriles honorent et reproduisent celles de son bienfaiteur. Il lui +disait encore dans cette épître: + + Tu vis ton ami, sans faiblesse, + Subir un sort peu mérité, + Mais tu ne vis point sa fierté + Se soumettre à la vanité + Du pouvoir ou de la richesse; + Ni celle de qui la bonté, + L'esprit et l'amabilité + Sur mes jours répandent sans cesse + Une douce sérénité, + Flétrir, même par sa tristesse, + Notre honorable adversité. + +Ginguené avait choisi, dans sa propre famille, l'épouse que ces derniers +vers désignent, et à laquelle il n'a jamais cessé de rendre grâces de +tout ce qu'il avait retrouvé de paix, de bonheur même, au sein des +disgrâces et des infortunes. + +On s'est borné, dans cette notice, à recueillir les faits dont on avait +une connaissance immédiate, et surtout ceux que Ginguené atteste dans +ses propres écrits. Trois de ses amis, MM. Garat, Amaury Duval et Salfi, +ont déjà rendu de plus dignes hommages à sa mémoire: M. Garat, dans un +morceau imprimé à la tête du catalogue de la bibliothèque de +Ginguené[14]; M. Amaury Duval, dans les préliminaires du tome XIV de +_l'Histoire littéraire de la France_[15]; M. Salfi, à la fin du tome X +de l'_Histoire littéraire d'Italie_[16]. On doit infiniment plus de +confiance à ces trois notices qu'aux articles qui concernent Ginguené, +soit dans les recueils biographiques, soit aussi dans certains mémoires +particuliers; par exemple, dans les relations que lady Morgan a +intitulées _la France_. Cette dame, en 1816, a visité Ginguené dans son +village de Saint-Prix, qu'elle appelle Eaubonne. Elle rapporte que, +pressé de composer des vers contre Bonaparte déchu, il répondit qu'il +laissait ce soin à ceux qui l'avaient loué tout puissant; et il paraît +certain qu'il fit en effet cette réponse: elle convenait à son esprit et +à son caractère. Mais lady Morgan ajoute que dans les cercles de gens +éclairés, on ne prononçait jamais son nom qu'en y ajoutant une épithète +_charmante_, qu'on ne l'appelait que _le bon Ginguené_. Il était sans +doute du nombre des meilleurs hommes, mais non pas tout-à-fait de ceux +auxquels on attribue tant de bonhomie. Exempt de méchanceté, il ne +manquait ni de fierté ni de malice, et ne tolérait jamais dans ses +égaux, jamais surtout dans ceux qui se croyaient ses supérieurs, aucun +oubli des égards qui lui étaient dus, et que de son côté il avait +constamment pour eux; car personne ne portait plus loin cette politesse +exquise et véritablement française, qui n'est au fond que la plus noble +et la plus élégante expression de la bienveillance. On le disait fort +_susceptible_, à prendre ce mot dans une acception devenue, on ne sait +trop pourquoi, assez commune, et dans laquelle il l'a employé lui-même +en parlant de Jean-Jacques Rousseau. Mais quoiqu'il ait excusé les +soupçons et presque les visions de cet illustre infortuné, il n'avait +assurément pas les mêmes travers, et ne s'offensait que des torts réels. +Il ne souffrait aucun procédé équivoque, et voulait qu'on eût avec lui +autant de loyauté, autant de franchise, qu'il en portait lui-même dans +toutes les relations sociales. Il n'y avait là que de l'équité; mais +c'était, il faut en convenir, se montrer fort exigeant, ou fort en +arrière des progrès que la _civitisation_ venait de faire, de 1800 à +1814. + + [14] A Paris, chez Merlin, 1817, in-8°. Pages xxiv et 352. + + [15] A Paris, chez Firmin Didot, 1817, in-4°. Tous les + exemplaires de ce volume ne contiennent pas la notice de M. + Amaury Duval sur Ginguené. + + [16] P. 467-519. + +Sa constitution physique, quoique très-saine, n'était peut-être point +assez forte pour supporter sans relâche les travaux auxquels +l'enchaînaient ses goûts et ses besoins. Sa santé avait paru s'altérer, +peu après son retour de Turin. Un mal d'yeux en 1801 l'avait forcé +d'interrompre ses études chéries; l'affaiblissement d'un organe dont il +faisait un si grand usage, eût été pour lui un accablant revers: il dut +à son ami Alphonse Leroi une guérison prompte et complète; mais il +essuya en 1804 une maladie plus grave, et ne se rétablit qu'à Laon où il +passa un mois chez l'un de ses frères. Il retomba neuf ans plus tard +dans un état de dépérissement et de langueur dont il ne s'est point +relevé, et qui laissait néanmoins à ses facultés intellectuelles et +morales toute leur énergie et toute leur activité. Les événemens de 1814 +le délivrèrent de son plus mortel chagrin, et le ranimèrent en lui +inspirant de l'espoir. En 1815, il fit un voyage en Suisse, où il eût +retrouvé la santé, si le mouvement, les distractions et les soins de +l'amitié avaient pu la lui rendre. Il revint languissant, traversa +pourtant encore un hiver, durant lequel il composa quelques-uns des +derniers chapitres de son ouvrage. Au printemps de 1816, il revit sa +délicieuse campagne, qui n'avait rien de _romantique_, quoi qu'en dise +lady Morgan, mais dont l'heureuse _position était_, disait il, _toujours +nouvelle pour lui_. Selon sa coutume, il y prolongea son séjour jusqu'au +milieu de l'automne, et mourut à Paris, le 16 novembre 1816. Ses +funérailles ont été célébrées le 18, et l'un de ses confrères a prononcé +sur sa tombe le discours suivant: + +«Messieurs, l'un des services que M. Ginguené a rendu aux lettres a été +d'honorer la mémoire de plusieurs écrivains qui lui ressemblaient par +l'étendue des lumières et par les grâces de l'esprit, et qui avaient, +comme lui, consacré de longs travaux et de rares talens au maintien du +bon goût et aux progrès des connaissances utiles. Je laisse à ses +pareils le soin et l'honneur de le louer dignement; je voudrais +seulement exprimer les regrets profonds qui amènent ici ses amis et ses +confrères, et que vont partager en France, en Italie, tous les hommes de +bien qui cultivent et chérissent les lettres. Le monument qu'il a élevé +à la gloire de la littérature italienne enorgueillira aussi la nôtre, +alors même qu'il n'aurait pas eu le temps d'en achever les dernières +parties. Mais, quoique ce grand et bel ouvrage surpasse toutes ses +autres productions, il ne les effacera point; elles auraient suffi pour +assurer au nom de M. Ginguené un rang distingué parmi les noms des +critiques judicieux, des poëtes aimables et des écrivains habiles. +L'Académie dont il était membre sait quel intérêt il prenait aux +recherches savantes dont elle s'occupe. Il en a, durant sept années, +recueilli, rapproché, exposé les résultats. Ceux de ses confrères qui +travaillaient avec lui à l'histoire littéraire de la France, +n'oublieront jamais ce qu'il apportait dans leurs conférences, de +lumières et d'aménité, de sagesse et de modestie. Un esprit délicat, une +âme sensible, des affections douces tempéraient et n'altéraient point la +franchise de son caractère. Des fonctions publiques remplies avec une +probité sévère, des infortunes supportées sans faiblesse et sans +ostentation, des amitiés persévérantes à travers tant de vicissitudes, +toutes les épreuves et toutes les habitudes qui peuvent honorer la vie +d'un homme de lettres, ont rempli la sienne; et la veille du jour qui +l'a terminée, ses traits décolorés restaient empreints de la sérénité +d'une conscience pure. Les restes de sa gaîté douce et ingénieuse +animaient encore ses regards et ses discours. Mais on l'entendait +surtout rendre grâces à sa respectable épouse de tout le bonheur qu'elle +n'avait cessé de répandre sur sa vie, et qu'elle étendait sur ses +derniers momens. Je dis le bonheur, car je pense, à l'honneur des +lettres, de la probité, de l'amitié et des affections domestiques, que +M. Ginguené a été heureux, quoique les occasions de ne pas l'être ne lui +aient jamais manqué. Messieurs, nous déposons ici les restes de l'un des +meilleurs hommes que la nature et l'étude aient formés pour la gloire de +notre âge et pour l'instruction des âges futurs.» + +Le tombeau de Ginguené, au jardin du père La Chaise, est placé près de +ceux de Delille et de Parny; l'inscription qu'on y lit est celle qu'il +avait composée lui-même et qui termine l'une de ses pièces de vers: + + Celui dont la cendre est ici, + Ne sut, dans le cours de sa vie, + Qu'aimer ses amis, sa patrie, + Les arts, l'étude et sa Nancy[17]. + + [17] Prénom de madame Ginguené. + + + + +HISTOIRE LITTÉRAIRE +D'ITALIE. + + + + +PREMIÈRE PARTIE. + + + + +CHAPITRE Ier. + +_État de la littérature latine et grecque à l'avénement de Constantin; +effets de la translation du siége de l'empire; littérature +ecclésiastique; son influence; invasion des Barbares; ruine totale des +Lettres_. + + +On attribue généralement l'affaiblissement, et ensuite l'entière +destruction des lumières et des lettres en Europe, à trois causes: à la +translation du siége de l'Empire, faite par Constantin, de Rome à +Constantinople; à la chute de l'empire d'Occident, suite inévitable du +démembrement qu'il en avait fait; enfin aux invasions et à la longue +domination des Barbares en Italie. Mais avant Constantin, la décadence +étai déjà sensible. On serait tenté de croire, que, quand même aucune de +ces trois causes n'eût existé, les lettres n'en étaient pas moins +menacées d'une ruine totale, et que la barbarie eût enfin régné, même +sans l'intervention des Barbares. + +Sous cette longue suite d'Empereurs, qui depuis Commode, indigne fils du +sage Marc-Aurèle, montèrent sur le trône et en furent précipités, au gré +de la soldatesque prétorienne, devenue l'arbitre de l'Empire, il y eut +encore beaucoup de poètes, d'orateurs, d'historiens. Les lectures, les +récitations publiques dans l'Athénée de Rome, et la célébration, sous +Alexandre Sévère, des jeux du Capitole, dans lesquels les orateurs et +les poètes se disputaient des pris, et recevaient des couronnes; et les +traces que l'on retrouve de ces jeux sous Maximin, son successeur; et +les cent poètes que l'on voit employés sous Gallien à l'épithalame de +ses petits-fils, prouvent que la Poésie attirait encore les regards. +Mais que nous reste-t-il de tout ce qu'elle produisit alors? Un poëme +didactique de Sammonicus[18], ou plutôt un recueil de vers assez +médiocres sur la Médecine; un poëme beaucoup meilleur de Némésien sur la +Chasse, et ses quatre églogues que l'on y joint ordinairement; enfin les +sept églogues de Calpurnius, ami de Némésien, à qui il les a dédiées; +voilà tout ce qui nous reste d'un si long espace de temps; et, si l'on +en excepte les deux autres poëmes que ce même Némésien avait aussi +composés, l'un sur la Pêche, et l'autre sur la Navigation[19], nous ne +voyons de trace d'aucun autre ouvrage que nous ayons à regretter. + + [18] Q. Sérénus Sammonicus, qu'Antonin Caracalla admettait à + sa table, et qu'il y assassina lâchement. C'était alors le + plus savant des Romains. Il avait composé plusieurs ouvrages + de physique, de mathématiques et de philologie: son poëme + seul est resté. (Voy. Fabricius, _Bibl. lat._) + + [19] Vopiscus _in Caro_, c. II. + +Le changement qui s'était fait dans la forme du gouvernement avait +détruit l'Eloquence. Le panégyrique y est moins propre que les +discussions libres de la tribune sur les grands intérêts de la patrie. +Un certain Cornelius Fronton, l'un des panégyristes d'Antonin, fit +cependant école et même secte, puisqu'on appela Frontoniens ceux qui +voulaient imiter son style[20]. Un orateur du quatrième siècle[21] osa +bien l'appeler, _non le second, mais l'autre honneur de l'éloquence +romaine_[22]; mais il ne nous reste rien de ce Fronton qui puisse nous +servir de point de comparaison entre lui et l'Orateur dont le nom est +devenu celui de l'éloquence même. Il est à croire que les siècles +suivant y auront vu quelque différence, et qu'on se sera promptement +lassé de copier les panégyriques de l'un, tandis que les copies +multipliées des ouvrages de l'autre en ont dérobé la plus grande partie +aux ravages du temps. Aulu-Gelle et d'autres auteurs parlent bien encore +de quelques orateurs ou rhéteurs, mais il ne s'est conservé d'eux que +leurs noms, trop obscurs pour qu'il ne soit pas inutile de les rappeler +ici. Des sophistes grecs s'étaient alors emparés de toutes les écoles. +Leur exemple ne valait sans doute pas mieux que leurs leçons; et il est +probable qu'ils ressemblaient en éloquence à Démosthènes comme Frotnon à +Cicéron. + + [20] Sidon. Apollin., lib. I, Epist. I. + + [21] Eumène. + + [22] _Romanoe eloquentioe, non secundum, sed alterum decus_. + (Panegyr. Constantio, XIV.) + +Dans l'Histoire, les six auteurs de celle des empereurs[23], appelée +vulgairement l'histoire Auguste, sont tout ce qui nous reste en langue +latine, quoiqu'il en ait existé alors un plus grand nombre. Depuis que +Suétone avait donné l'exemple de transmettre à la postérité les petits +détails de la vie privée, il était naturel qu'il se trouvât plus +d'historiens, ou d'hommes qui se crussent capables de l'être; mais le +temps a fait justice d'eux et de leurs ouvrages. Il a respecté plusieurs +historiens grecs, qui écrivirent dans leur langue; mais à Rome, et dont +quelques uns prirent pour sujets les faits de l'histoire grecque, +d'autres les événements romains, soit des époques antérieures soit de +leur temps. Arrien de Nicomédie, Elien, Appien d'Alexandrie, Diogène +Laërce; Polyen, qui précédèrent de peu de temps cette époque, Dion +Cassius, Hérodien et quelques autres, sans pouvoir être comparés aux +premiers historiens de la Grèce, ont sur les latins du même temps une +grande supériorité. Leur belle langue du moins conservait encore son +génie et son éloquence, tandis que la langue latine s'altérait de jour +en jour par cette affluence d'étrangers qui remplissaient Rome, et que +des soldats étrangers créés empereurs y attiraient sans cesse à leur +suite. + + [23] Ælius Spartianus, Julius Capitolinus, Ælius Lampridius, + Vulcatius Gallicanus, Trebellius Pollion et Flavius Vopiscus. + +A l'égard des philosophes, on sait que plusieurs tenaient école à Rome, +que leurs disciples allaient tous les jours les entendre et disputer +entre eux dans le temple de la Paix[24]; mais rien n'est venu jusqu'à +nous, ni des écoliers ni des maîtres. C'est cependant au commencement de +cette époque que Plutarque, qui suffirait seul pour l'illustrer, +écrivait en grec à Rome; c'est alors que s'élevait à Alexandrie la +fameuse école des Electiques, fondée par Potamon et par Ammonius, dont +Plotin et Porphyre furent les disciples, école qui, secouant le joug de +toutes les anciennes sectes philosophiques, recueillait de chacune ce +qui lui paraissait le plus conforme à la raison et à la vérité. Elle fut +sans doute connue à Rome, mais on ne voit pas qu'aucun Romain en ait +soutenu les opinions. Les Romains n'avaient rien été qu'à l'imitation +des Grecs. Les lettres romaines n'existaient plus, et dans plusieurs +parties, les lettres grecques florissaient encore: c'était un ruisseau +tari avant sa source. + + [24] Gallien, _de libr. prop._ + +La Jurisprudence seule continuait de fleurir. Les lois se multipliant +avec les empereurs, la science dont elles étaient l'objet, devenait +malheureusement plus propre à exercer l'esprit. Entre plusieurs noms qui +furent illustres à cette époque et qui le sont encore, on distingue +surtout ceux de Papinien et d'Ulpien. Le premier, pour récompense de ses +travaux et plus encore de ses vertus, fut assassiné par l'ordre de +Caracalla; le second, exilé de la cour par Héliogabale, rappelé par +Alexandre Sévère, admis dans sa confiance la plus intime, ne put être +défendu par lui de la fureur des soldats prétoriens, qui le massacrèrent +sous les yeux de leur empereur, ou plutôt sous sa pourpre même, dont +Alexandre s'efforçait de le couvrir. + +Enfin la décadence littéraire, qui se faisait sentir dès le commencement +de cette époque, nous est prouvée par l'un des ouvrages mêmes les plus +précieux qui nous en soient restés, par les Nuits attiques du +grammairien Aulu-Gelle. A l'exception du philosophe Favorinus, son +maître, auteur de ce beau discours adressé aux mères pour les engager à +nourrir leurs enfans, de qui Aulu-Gelle nous parle-t-il, sinon de +quelques grammairiens ou rhéteurs, aujourd'hui très-obscurs, et qui, +faute d'orateurs et de poètes, occupaient alors l'attention publique? Ce +Sulpicius Apollinaire qu'il nous vante[25], et qui se vantait lui-même +d'être le seul qui pût alors entendre l'histoire de Salluste, nous +prouve par ce trait même, combien les Romains étaient déchus de leur +gloire littéraire, et, si j'ose ainsi parler, de leur propre langue. +Aulu-Gelle en déplore souvent la corruption et la décadence. Du reste, +tous les savants qui figurent dans ses Nuits attiques, et c'étaient les +plus célèbres, qui fussent alors à Rome, paraissaient presque toujours +occupés de recherches pénibles sur des questions purement grammaticales +de peu d'importance; et l'on y voit un certain esprit de petitesse, bien +éloigné de la manière de penser grande et sublime des anciens +Romains[26]. + + [25] Liv. XVIII, c. 4; liv. XX, c. 5. + + [26] Tiraboschi, _Stor. della Lett. ital._, t. II, liv. II, + c. 8. + +La science du grammairien embrassait alors tout ce que nous appelons +aujourd'hui la critique. Tandis que la critique s'occupe des auteurs +vivants, elle est une preuve de plus des richesses littéraires du temps: +elle est elle-même une branche de ces richesses, pourvu qu'elle soit +éclairée, équitable et décente. Mais lorsque chez une nation et à une +époque quelconque, la critique ne s'exerce plus que sur les anciens +auteurs, et sur ceux qui ont écrit, chez cette nation, à une époque +antérieure, elle est une preuve sensible de l'absence totale des grands +talents et de l'affaiblissement des esprits. + +Tel était donc le misérable état où les lettres étaient réduites à +l'avénement de Constantin. On voit que la pente qui les entraînait vers +une ruine totale était déjà bien établie, et qu'elle n'avait pas besoin +de devenir plus rapide. Elle le devint cependant lorsque cet empereur +eut transféré à Bysance le siége du gouvernement impérial. Les flatteurs +de Constantin l'ont appelé Grand: les chrétiens, dont il plaça la +religion sur le trône, l'en ont payé par le titre de Saint: les +philosophes sont venus, et lui ont reproché des petitesses et des crimes +qui attaquent également sa grandeur et sa sainteté: ce n'est sous aucun +de ces rapports que je dois le considérer, mais seulement quant aux +effets qu'il produisit sur les lettres et sur les lumières de son +siècle. + +Les auteurs ultramontains, qui ont écrit dans le pays où la religion de +Constantin a le plus de force, où sa mémoire est par conséquent presque +sacrée, ont eux-mêmes reconnu le mal irréparable que son établissement à +Bysance, et le soin qu'il prit d'élever et de faire fleurir cette +capitale nouvelle aux dépens de l'ancienne, avaient fait non seulement +à l'Italie mais aux lettres[27]. Les courtisans, les généraux, les +grands suivirent l'empereur, avec leurs richesses, leurs clients, leurs +esclaves. Les premiers magistrats, les conseillers, les ministres, +accompagnés de leurs familles et de leurs gens, formaient un peuple +innombrable, si l'on songe au luxe de Rome et à celui de cette cour. +L'argent, les arts, les manufactures suivirent cette première roue de +l'ordre politique, autour de laquelle, comme il arrive d'ordinaire dans +les états monarchiques, ils étaient forcés de tourner. La tête et la +force principale des armées, qui ne pouvait se séparer du chef suprême, +enfin tout ce qu'il y avait de plus important partit, et laissa en +Italie un vide immense d'hommes et d'argent; car le numéraire, passant +par les tributs publics dans le trésor impérial, et circulant autour du +trône, y entraîna avec lui le commerce et l'industrie, sans revenir +jamais, pendant plus de cinq siècles, au lieu d'où il était parti[28]. + + [27] Voy. Tiraboschi, _Stor. della Lett. ital._, t. II, liv. + IV, c. I; Muratori, _Antich. ital. Dissertaz._ I; Denina, + _Rivol. d'Ital._, liv. III, c. 6. + + [28] Bettinelli, _Risorgimento d'Italia_, c. I. + +Comment les lettres auraient-elles fleuri dans un pays dépouillé de tout +son éclat, de tous ses moyens de prospérité, soumis à un maître, et +privé de ses regards? Il n'y a que dans les pays libres, comme +autrefois dans la Grèce, comme depuis dans l'ancienne Rome, comme à +Florence parmi les modernes, que les lettres naissent d'elles-mêmes, et +prospèrent spontanément: ailleurs il leur faut l'oeil du maître, ses +récompenses, sa faveur. Mais autour de Constantin même, et sous +l'influence immédiate des grâces qu'il pouvait répandre, il était +survenu dans les études et dans les exercices de l'esprit, des +changements qui n'étaient pas propres à leur rendre leur ancienne +splendeur. + +Une littérature nouvelle était née depuis déjà près de deux siècles. +Elle parvint sous cet empereur à son plus haut degré de gloire: elle +compta parmi ses principaux auteurs, des hommes d'un grand caractère, +d'un grand talent et même d'un grand génie. Ils produisirent des +bibliothèques entières d'ouvrages volumineux, profonds, éloquents. Ils +forment dans l'histoire de l'esprit humain, une époque d'autant plus +remarquable, qu'elle a exercé la plus grande influence sur les époques +suivantes. + +Je ne répéterai ni ne contredirai les éloges que l'on a donnés aux +Basiles, aux Grégoires, aux Chrysostômes, aux Tertulliens, aux Cypriens, +aux Augustins, aux Ambroises. Je chercherai plutôt les causes qui +rendirent leurs productions inutiles au progrès de l'éloquence et des +lettres, qui firent que, dans un temps où florissaient de tels hommes, +elles continuèrent à se corrompre et à déchoir. Pour ne point alléguer +ici d'autorités suspectes, c'est encore dans les auteurs italiens, que +je puiserai les principaux traits dont je tâcherai de caractériser ce +qu'on est convenu d'appeler la littérature ecclésiastique. + +«La religion des anciens peuples ne formait pas une science qui fût +l'objet de l'étude et des méditations des hommes de lettres[29]. Les +philosophes contemplaient la nature des dieux, comme les métaphysiciens +modernes ont raisonné sur Dieu et sur les esprits dans la pneumatologie +et dans la théologie naturelle. Quant aux actions des dieux, et à +l'histoire de leurs exploits, on les abandonnait aux poètes..... Mais +une théologie, une science de la religion, une étude de ses dogmes et de +ses mystères étaient inconnues aux anciens[30]». La religion chrétienne +elle-même s'introduisit et se répandit d'abord par la prédication, et +dès qu'il y eut un peu de foi, par les miracles. Mais elle commença +bientôt à devenir l'objet de questions et de disputes; par conséquent à +occuper l'attention et l'étude des savants, et à former ainsi une partie +de la littérature. + + [29] Andrès, _dell' Origin. progr. e st. d'ogni Letteratura_, + t. I, c. 7. + + [30] Ceci est exactement emprunté de Voltaire, il est juste + de le lui rendre. «De pareils troubles, dit-il, n'avaient + point été connus dans l'ancienne religion des Grecs et des + Romains, que nous nommons le paganisme: la raison en est que + les païens, dans leurs erreurs grossières, n'avaient point de + dogmes, et que les prêtres des idoles, encore moins les + séculiers, ne s'assemblèrent jamais pour disputer». + + (_Essai sur l'Esprit et les Moeurs des nations_, c. 14.) + +Les combats que le christianisme eut à soutenir, la lutte qui s'établit +entre lui et les religions jusqu'alors dominantes, les persécutions qui +en furent la suite, obligèrent les plus savants d'entre les chrétiens à +répondre aux attaques, et à faire de fréquentes apologies de leur +religion. Dès le commencement du deuxième siècle, on voit de ces +apologies présentées à l'empereur Adrien; dans la suite, Justin, +Athénagore, Tertullien en adressèrent aux empereurs, au sénat romain, au +monde entier; on eut l'_Octavius_ de Minucius Félix; le savant Origène +écrivit contre Celsus; Lactance publia ses _Institutions divines_; +chacun d'eux mit dans ces sortes d'ouvrages, tout ce qu'il pouvait avoir +d'érudition, de jugement et d'éloquence. + +Les hérésies, qui ne tardèrent pas à s'élever dans le sein même du +christianisme, fournirent aux docteurs orthodoxes de nouvelles matières +d'études et de travaux, et surtout un vigoureux exercice à leurs +dialectiques. Avant la fin du second siècle, Irénée avait déjà fait un +gros ouvrage de la simple exposition des dogmes de toutes les hérésies +nées jusqu'alors, et de leur réfutation. Leur nombre s'accrut, les +objections se multiplièrent, et les écrits apologétiques en même +proportion. Le texte de l'Écriture attaqué dans un sens, défendu dans un +autre, était le sujet ordinaire de ces violents combats. Il fallut donc +étudier ce texte, le méditer, le corriger, l'interpréter, le commenter +sans cesse. Dans la foule de ces champions infatigables, on distingue +surtout Clément d'Alexandrie, Tertullien et Origène. + +Les vicissitudes du christianisme, sa propagation rapide, les actes de +ses défenseurs, les miracles qu'il certifiait et qui lui servaient de +preuves, devinrent bientôt aux yeux des chrétiens un sujet digne de +l'Histoire. Hégésippe, dont il n'est resté que quelques fragments, fut +leur premier historien, et il eut dans peu des imitateurs. + +Ce furent autant de branches de cette littérature nouvelle, qui eut des +écoles et des bibliothèques, en Egypte, en Perse, en Palestine, en +Afrique[31]. C'est là que s'instruisirent et que commencèrent à +s'exercer les grands hommes, qui firent du quatrième siècle ce qu'on +appelle le siècle d'or de la littérature ecclésiastique. Arnobe, +Lactance, Eusèbe de Césarée, Athanase, Hilaire, Basile, les deux +Grégoire de Nicée et de Nazianze, Ambroise, Jérôme, Augustin, +Chrisostôme, remplirent un siècle entier de leur gloire. Des conciles +nombreux et célèbres furent aussi, dans ce siècle, un vaste champ pour +l'argumentation et pour la sorte d'éloquence qui pouvait s'y exercer. +Leurs décisions compliquèrent encore la doctrine, et exigèrent de +nouveaux efforts des étudians et des docteurs. Le droit canon prit +naissance: il y eut un code de lois ecclésiastiques, qui s'est beaucoup +accru depuis, mais qui servit dès-lors de noyau et comme de fondement à +cette partie de la science. + + [31] Les écoles et les bibliothèques d'Alexandrie, d'Édesse, + de Jérusalem, d'Hippone, etc. + +Maintenant, le reproche que l'on fait à cette littérature d'avoir +étouffé l'autre et d'en avoir complété la décadence, est-il mérité? +est-il injuste? C'est une question qui se présente naturellement, et sur +laquelle on ne peut ni se taire, ni s'appesantir. De quelque manière +qu'on entende un passage des Actes des Apôtres, où il est dit, qu'à +Ephèse plusieurs de ceux qui s'étaient adonnés à d'autres sciences, +apportèrent et jetèrent au feu leurs livres, après une prédication de S. +Paul[32], il est certain que voilà déjà un bon nombre de livres brûlés. +Les auteurs chrétiens des premiers siècles montrent, dit-on, dans leurs +écrits une grande connaissance des ouvrages, des pensées et des systèmes +philosophiques des anciens auteurs: une multitude de morceaux et de +passages ne s'en sont même conservés que dans leurs écrits; et en effet +il fallait bien qu'ils en eussent fait une étude très-attentive, pour se +mettre en état de les combattre[33]. Oui, mais ne voit-on pas que, dans +cette disposition d'esprit, tout occupés des erreurs ils l'étaient fort +peu des beautés; qu'ils devaient mettre peu de zèle à en recommander +l'étude; que le peu qu'ils en souffraient encore, recevait d'eux une +direction plus religieuse que littéraire, et qu'il n'y avait pas loin +entre se croire obligés de les combattre et de les réfuter +continuellement et les écarter des mains de la jeunesse, les reléguer +dans les bibliothèques, et enfin les proscrire? + + [32] Ch. XIX, v. 19. C'est le sujet du beau tableau de Le + Sueur qui est dans la galerie du Muséum. + + [33] Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. Il, l. 3, c. + 2. + +Par un canon d'un ancien concile[34], il est défendu aux évêques de lire +les auteurs païens. On a beau dire que cela ne regardait que les +évêques, dont la principale sollicitude devait être occupée du bien de +leur troupeau[35], comment l'un des objets de leur sollicitude n'eût-il +pas été de détourner les brebis de ce troupeau, d'une pâture qui leur +était défendue à eux-mêmes, comme dangereuse et mortelle? + +S. Jérôme se plaint amèrement[36] de ce que les prêtres, laissant à part +les évangiles et les prophètes, lisaient des comédies, chantaient des +églogues amoureuses, et avaient souvent en main Virgile. Il est, dit-on, +très-évident qu'il n'est ici question que de réprimer un excès et un +abus[37]; mais qui nous fera connaître où le zèle de ce Père de l'église +trouvait que commençât l'abus, et à quelle étude des anciens les jeunes +ecclésiastiques auraient dû s'arrêter pour qu'il ne s'en effarouchât +pas? + + [34] Concile de Carthage, IV, c. 16. + + [35] Tiraboschi, _ubi supra._ + + [36] Ep. XXI, édition de Vérone. + + [37] Tiraboschi, loc. cit. + +Lui-même, insiste-t-on, nomme et cite souvent les auteurs profanes[38]. +Fort bien; mais dans quel esprit? Jugeons-en par un autre passage où il +dit: «Que s'il est forcé quelquefois à se rappeler les études profanes +_qu'il avait abandonnées_, ce n'est pas de sa propre volonté, mais, pour +ainsi dire, par la nécessité seule, et pour montrer que les choses +prédites, il y a plusieurs siècles par les prophètes, se trouvent aussi +dans les livres des Grecs, des Latins et des autres nations[39]». Ce +passage, et plusieurs autres pareils qu'on y pourrait joindre, prouvent +bien, il est vrai, que la lecture des écrivains profanes n'était pas +entièrement défendue aux chrétiens, et qu'on voulait seulement qu'ils ne +s'y livrassent que pour en découvrir et en réfuter les erreurs, et pour +faire éclater en opposition les vérités du christianisme[40]. Mais ou je +me trompe fort, ou de pareils traits établissent dans toute leur force +les reproches qu'on a voulu combattre, laissent sans réponse les +objections, et font toucher au doigt le mal qu'on a voulu cacher. + + [38] _Id. ibid._ + + [39] _Proleg. in Daniel_. + + [40] Tirab. loc. cit. + +On ne sait que trop quels furent dans ce siècle même, les funestes +effets d'un faux zèle que la religion désavoue aujourd'hui. La +destruction générale des temples du paganisme n'entraîna pas seulement +la perte à jamais déplorable d'édifices, où le génie des arts avait +prodigué ses merveilles: les collections de livres se trouvaient +ordinairement placées, aussi bien que les statues, dans l'intérieur ou +le voisinage des temples, et périssaient avec eux. Le sort de la +bibliothèque d'Alexandrie est connu. Un patriarche fanatique, Théophile, +appela sur le temple de Sérapis les rigueurs du crédule Théodose; le +temple fut abattu, la riche bibliothèque qu'il renfermait fut détruite. +Orose, qui était chrétien, atteste avoir trouvé, vingt ans après, +absolument vides les armoires et les caisses qui contenaient des livres +dans les temples d'Alexandrie; et c'étaient, de son aveu, ses +contemporains qui les avaient détruits[41]. Enfin la barbarie de +Théophile, dont on parle peu, ne laissa presque rien à faire, plusieurs +siècles après, à celle des Sarrazins, dont on a fait tant de bruit. On +ne peut douter que ces ravages ne se soient étendus partout où +s'exerçait le même zèle, et que les expéditions destructives de l'évêque +Marcel contre les temples de Syrie[42], de l'évêque Martin contre les +temples des Gaules[43], et de tant d'autres, n'aient eu les mêmes +effets. + + [41] Orose, lib. VI, c. 15. + + [42] Sozomène, liv. VII, c. 15. + + [43] Sulpice Sévère, _de Martini vitâ_, c. 9, 14. + +Alcionius fait dire au cardinal Jean de Médicis (depuis Léon X), dans +son dialogue _de Exilio_: «J'ai ouï dire dans mon enfance à Démétrius +Chalcondyle, homme très-instruit de tout ce qui regarde la Grèce, que +les prêtres avaient eu assez d'influence sur les empereurs de +Constantinople, pour les engager à brûler les ouvrages de plusieurs +anciens poètes grecs, et en particulier de ceux qui parlaient des +amours, des voluptés, des jouissances des amants, et que c'est ainsi +qu'ont été détruites les comédies de Ménandre, Diphile, Apollodore, +Philémon, Alexis, et les poésies lyriques de Sapho, Corinne, Anacréon, +Mimnerme, Bion, Aleman et Alecée; qu'on y substitua les poëmes de S. +Grégoire de Nazianze, qui, bien qu'ils excitent nos coeurs à un amour +plus ardent de la religion, ne nous apprennent pas cependant la +propriété des termes attiques, et l'élégance de la langue grecque. Ces +prêtres sans doute montrèrent une malveillance honteuse envers les +anciens poètes; mais ils donnèrent une grande preuve d'intégrité, de +probité et de religion[44]». + + [44] _Turpiter quidem sacerdotes isli in veteres groecos + malevoli fuerunt, sed integritatis, probitatis, et religionis + maximum dedere testimonium_ (ALCYONIUS. _Medices legatus + prior_, p. 69, ed. de Mencken. Leipsick. 1707.) + +Ces funestes effets d'un zèle mal entendu ne pouvaient être compensés +par les moyens d'instruction employés dans les écoles. Il y en avait de +particulières auprès de chaque église, où les jeunes ecclésiastiques +étaient instruits, dit-on, dans les sciences divines et humaines[45]; +mais ce qui précède fait assez voir ce qu'on doit entendre par ces +sortes d'humanités. Outre ces écoles privées, il y en avait un grand +nombre de publiques, destinées à former de vaillants athlètes qui +puissent défendre avec vigueur la foi et l'orthodoxie contre les +hérétiques, les juifs et les gentils[46]: or cette direction donnée aux +écoles publiques par une religion dominante et exclusive, dut en peu de +temps réduire toute l'instruction de la jeunesse à des questions de +controverse et en bannir toutes les études, qui ne font que polir +l'esprit, aggrandir l'âme, et l'élever de la connaissance au sentiment +et à l'amour du beau. On sait que quand une fois le goût des lettres a +commencé à se corrompre et à décliner chez un peuple, tous les efforts +de la Puissance, toutes les influences dont elle dispose, suffisent à +peine pour en retarder la chûte totale; qu'est-ce donc lorsque les +choses en sont au point où nous les avons vues avant Constantin, et que +les esprits reçoivent tout à coup une telle impulsion, qu'ils la +reçoivent universelle et qu'elle reste permanente? + + [45] Andrès, _Orig. propr._, etc., cap. 7. + + [46] _Id. ibid._ + +Mais qu'arriva-t-il de cette révolution? ce qui était inévitable: c'est +que les études ecclésiastiques elles-mêmes déchurent et tombèrent +bientôt. On ne vit pas que ceux qui en avaient été les lumières +s'étaient, dans leur jeunesse, nourris du suc littéraire qu'on ne peut +tirer que de ces auteurs qu'on appelait profanes, comme si ce titre +avait jamais pu s'appliquer à un Platon, à un Cicéron, à un Virgile, à +un Sophocle, ou au divin Homère; qu'en retranchant aux esprits cette +nourriture, pour les alimenter de questions de controverse, on leur +faisait perdre non seulement la grâce, toujours nécessaire à la force, +mais la force elle-même; qu'enfin les lettres ecclésiastiques étaient +bien une branche de la littérature, et si l'on veut, la plus précieuse +et la plus belle, mais que si l'on abattait, ou si on laissait dépérir +le tronc, cette branche ne tarderait pas à éprouver le même sort. + +Aussi, dès le siècle suivant[47], vit-on commencer à se ternir ce grand +éclat qu'avait jeté celui de Constantin et de Théodose[48]. On y +aperçoit encore un Cyrille, un Théodoret, un Léon et quelques +autres[49]; mais les connaisseurs dans ces matières voient en eux une +grande infériorité; et une époque dont ils font toute la gloire, en est +sûrement une de décadence et d'appauvrissement. + + [47] Le cinquième siècle. + + [48] On appelle ainsi le quatrième, quoique Constantin soit + mort en 336, et que Théodose n'ait régné que depuis 379 + jusqu'en 394. + + [49] Chrysostôme vécut jusqu'en 407, treizième année du règne + d'Arcadius et d'Honorius; mais il appartient au quatrième + siècle. + +Quant aux lettres, que nous n'appellerons point profanes, mais purement +humaines, au milieu de leur décadence rapide, quelques noms surnagent +encore dans les derniers siècles que nous venons de parcourir. Je ne +parlerai point de Victorin le rhéteur[50], à qui pourtant on éleva de +son vivant des statues publiques, et dont tous les auteurs de ce temps, +S. Augustin entre autres[51] font des éloges sans mesure, mais qui nous +a laissé des ouvrages de rhétorique et de grammaire, un commentaire sur +deux livres de Cicéron[52], quelques écrits religieux, et un petit poëme +sur les Machabées, où la grossièreté et l'obscurité du style, la +médiocrité des idées, en un mot le défaut absolu de talent, déposent +vigoureusement contre ces éloges et contre ces statues, ou plutôt nous +attestent de la manière la moins suspecte quelle était la misère et la +honte littéraire de ce temps. Un certain sophiste grec, nommé +Proérésius, eut encore plus de renommée: des statues furent aussi +dressées en son honneur, non seulement à Rome mais à Athènes. Celle de +Rome portait une inscription qu'on peut rendre ainsi[53]: + + Rome, Reine du monde, au Roi de l'éloquence: + + [50] Marius Victorinus Africanus. + + [51] _Confess._, liv. VIII, c. 11. + + [52] Les livres _de Inventione rhetor._ + + [53] _Regina Rerum, Roma, Regi eloquentioe_. + + Une des beautés de cette inscription est sans doute dans les + quatre _R_ initiales. Je n'en ai pu mettre que trois dans mon + vers français. + +Sa vie a été longuement et pompeusement écrite[54]: ses contemporains ne +tarissent point sur sa louange. Il était chrétien, et cependant +l'empereur Julien lui écrivit dans les termes de l'admiration la plus +exagérée[55]. Mais ce qu'il y a peut être de plus heureux pour lui, +c'est qu'il ne nous est resté que ces éloges, et que nous n'avons aucun +ouvrage de lui pour les démentir. + + [54] Par Eunapius, _Vit. Sophist._, c. 8. + + [55] Julian., _Epist._ II. + +L'art oratoire était réduit alors aux panégyriques directs et prononcés +en présence, genre misérable, où l'orateur ne peut le plus souvent +satisfaire l'orgueil, pas plus que blesser la modestie, ou même un reste +de pudeur. Ceux qui se sont conservés et qu'on joint souvent au +panégyrique par lequel Pline le jeune outragea l'amitié qui l'unissait +avec Trajan, sans pouvoir lasser sa patience, sont bien au-dessous de ce +chef-d'oeuvre de l'adulation antique. Claude Mamertin, Eumène, Nazaire, +Latinus Pacatus, les prononcèrent dans des occasions solennelles; le +temps qui a dévoré tant de chefs-d'oeuvre les a respectés, mais s'ils +sont de quelque utilité pour l'Histoire civile et littéraire, ils en ont +peu pour l'étude de l'art oratoire et pour la gloire de ces orateurs. + +Symmaque[56] plus célèbre qu'eux tous, passa du plus haut degré de +faveur et de gloire au comble de l'infortune. Théodose avait trouvé fort +bon qu'il prononçât devant lui son panégyrique; mais lorsqu'il apprit +que Symmaque avait aussi prononcé celui de ce tyran Maxime, qui avait +régné quelque temps avant lui et qu'il avait, par politique, reconnu +lui-même, il exila ce panégyriste trop flexible, le persécuta et le +réduisit à se réfugier, quoique païen, dans une église chrétienne, pour +mettre sa vie en sûreté[57]. A entendre le poète Prudence, qui a +pourtant écrit deux livres contre lui, ce Symmaque était un homme d'une +éloquence prodigieuse[58], et supérieur à Cicéron lui-même: Macrobe le +propose pour modèle du genre fleuri[59]; d'autres auteurs renchérissent +encore sur cet éloge; et cependant si nous voulons y souscrire, il faut +nous dispenser de lire les dix livres de lettres qui nous restent seuls +de lui. Cette lecture rend tout-à-fait inconcevables les louanges +prodiguées à leur auteur[60]. + + [56] Q. Aurelius Symmachus. + + [57] Voy. Cassiodore, _Hist. tripart._, liv. 9, c. 23. + + [58] Prudent. _in Symmachum_, liv. I. + + [59] Saturnal. liv. V, c. 1. + + [60] Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. II, liv. IV, + c. 3. + +Deux recueils d'un autre genre renferment plusieurs productions +littéraires de cette triste époque: ce sont ceux des anciens +grammairiens, Ælius Donatus, Diomède, Priscien, Charisius de Pompéius +Festus, Nonius Marcellus, etc.[61]. Leur nom n'est guère connu que des +érudits de profession, qui parlent d'eux plus encore qu'ils ne s'en +servent. Il n'en est pas ainsi de Macrobe[62], dont nous avons des +dialogues intitulés _les Saturnales_[63], remplis de détails curieux sur +divers sujets d'antiquité, de mythologie, de poésie, d'histoire. C'est +un recueil peu recommandable par le style (ce qui n'est pas étonnant, +puisque la langue était déjà fort altérée et que de plus l'auteur[64] +était étranger); mais il est précieux par l'explication d'un grand +nombre de passages des auteurs classiques, principalement de Virgile, +par des citations de lois et de coutumes anciennes enfin par des +recherches curieuses et une grande variété d'objets. Ses deux livres de +commentaires sur le fragment de Cicéron, connu sous le titre de _Songe +de Scipion_, nous le montrent comme très-versé dans la philosophie +platonicienne. Nous y voyons aussi qu'il savait en astronomie tout ce +qu'on savait de son temps, et que de son temps on savait peu. + + [61] Ils ont été recueillis par Putchius, _Hanov_. 1605, + _in_-4°.; et par Godefroy, _Genève_, 1595, 1622, _in_-4°. + + [62] Macrobius Ambrosius Aurelius Theodosius. + + [63] _Saturnalium Conviviorum_ libri VII. + + [64] Il l'avoue lui-même dans la préface des _Saturnales_. + +Marcian Capella[65] dont il faut bien dire un mot, nous a laissé un +ouvrage latin en neuf livres, mêlé de prose et de vers, sous le titre +bizarre de _Noces de la Philologie et de Mercure_, où, à propos de ce +mariage qu'il imagine, il traite des sept sciences[66], qu'on appelait +alors, et que l'on a appelées long-temps depuis, _les sept arts_: il en +explique de son mieux les principes: son style est inculte et même +souvent barbare, surtout dans la prose: dans les vers, il l'est moins +que celui de la plupart des écrivains de Marcian Capella lui-même. Il est +à remarquer[67] que la poésie se soutient encore à cette époque, non +pas, et il s'en faut de beaucoup, au niveau de ce qu'elle était dans les +siècles précédents, mais infiniment au-dessous de la prose. Les poètes +paraissaient en quelque sorte d'un autre temps que les grammairiens et +même que les orateurs. C'est un service que leur rendait la difficulté +du mètre et l'effort d'esprit nécessaire pour faire des vers, même +médiocres. Les étrangers et les barbares inondaient alors l'Italie. Ils +voulaient parler latin pour se faire entendre, et croyaient y être +parvenus, quand ils avaient donné aux mots de leurs jargons une +terminaison latine. Les nationaux, en conversant avec eux, apprirent +bientôt, par crainte, par égard, par habitude, à parler comme eux, +c'est-à-dire à défigurer leur propre langue. Or le parler de la +conversation et ses locutions corrompues se glissent facilement dans le +style, quand on écrit en prose, et qu'on ne trouve aucun obstacle qui +arrête la plume et la pensée. Mais dans les vers, surtout dans les vers +latins, soumis à la loi du mètre et de la quantité, cette loi sévère +contient l'intempérance de l'écrivain, lui interdit les distractions, le +force à réfléchir, à examiner, à corriger, à changer ses expressions, +souvent en prose du même temps, et les effacer, et par conséquent à y +mettre toujours de l'intention et du choix. + + [65] Marcianus Mineus Felix Capella. + + [66] Grammaire, dialectique, rhétorique, arithmétique, + géométrie, astronomie et musique. + + [67] Tiraboschi, _ub. sup._, c. 4. + +Les fables d'Avien[68] n'ont certainement pas la grâce et l'élégante +simplicité de celles de Phèdre; mais leur auteur tient encore un rang +honorable parmi les fabulistes. Sa traduction des phénomènes d'Aratus, +et celle du poëme géographique de Denys Périégète[69] en vers +hexamètres, prouvent qu'il savait s'élever à de plus hauts sujets[70]. +Selon Servius[71], il avait rempli une tâche plus laborieuse, et dont il +n'est pas aisé d'apercevoir l'utilité; c'était de traduire en vers +ïambes toute l'Histoire de Tite-Live. Claudien[72] eut Stilicon pour +Mécène auprès d'Honorius. Il l'en paya par de longs panégyriques et par +des satires violentes contre Eutrope et Ruffin, ennemis de ce ministre. +Deux poëmes sur la guerre contre Gildon et contre les Goths, et plus +encore son poëme de l'Enlèvement de Proserpine, ne l'ont pas mis dans +l'Epopée, de pair avec les poètes latins du grand siècle, ni même, quoi +qu'on en dise, avec ceux de l'âge suivant, Lucain, Stace et Silius, mais +immédiatement après eux, et c'est encore une assez belle gloire. +Numatien[73] n'a laissé qu'une espèce de poëme en vers élégiaques, où il +raconte son voyage de Rome dans les Gaules, sa patrie. Le style en est +sans élégance, mais on peut répéter encore qu'il vaut mieux que celui de +la prose du même temps. Le faible, mais assez élégant Ausone, et le +prolixe panégyriste Sidoine Apollinaire, et même Prudence et S. Prosper, +quoiqu'il y ait dans leurs tristes vers, plus de piété que de +poésie[74], sont des auteurs qu'on ne lit guère, mais qui se +maintiennent pourtant dans toutes les bibliothèques. On y trouve moins +souvent un certain Porphyre, non le philosophe, mais le poète[75], qui +vivait sous Constantin, et qui a adressé à cet empereur un poëme en +acrostiches, en lettres croisées et autres inventions pareilles, dont on +croit qu'il fut le premier à donner le ridicule exemple. + + [68] Rufus Festus Avienus. + + [69] _Orbis terroe descriptio_. + + [70] Ces deux poëmes furent imprimés pour la première fois à + Venise, en 1488, in-4º. (V. FABRICIUS. _Bibl. lat._) + + [71] _Ad. X Æneid_. v. 388. + + [72] Claudius Claudianus. + + [73] Claudius Rutilius Numatianus. + + [74] _Queste opere tutte_ (del Prudenzio) _sono più di zelo + religioso ripiene che di artifiziosa ornamenti_. (Il Quadrio, + t. II, pag. 80.) + + [75] Publius Optatianus Porphyrius. + +Je pourrais citer encore ici d'autres noms de poètes, qui firent dans +leur temps quelque bruit, et heureusement oubliés dans le nôtre; mais je +les laisse ensevelis dans les livres, où sont laborieusement entassés +des noms d'auteurs obscurs et des titres d'ouvrages que personne ne +connaît s'ils existent, et que personne ne regrette s'ils n'existent +plus. + +Celui de tous les genres en prose, qui était le moins déchu, était +l'Histoire. Aurélius Victor, Eutrope, et surtout Ammien Marcellin, ne +sont pas sans quelque mérite, quoique bien inférieurs aux historiens +même du second rang, et quoique les temps où ils vécurent, semblassent, +du moins au premier coup-d'oeil, faits pour inspirer mieux la Muse +historique. Il est certain que jamais époque ne fut plus féconde en +événements. En voyant les rapides successions d'empereurs, leur vie +agitée et leur mort presque toujours tragique, les divisions et les +réunions de l'Empire, les guerres intestines et étrangères, les +invasions multipliées des Barbares, les maux affreux où l'Orient et +l'Occident furent plongés par ces hordes féroces et par la faiblesse de +leurs défenseurs, qui semblait augmenter à mesure que se multipliaient +les dangers, on croirait que le pinceau de l'Histoire avait la matière à +de grands tableaux, et que si un Polybe, un Salluste, un Tite-Live +avaient alors vécu, ils auraient eu une vaste carrière où exercer leurs +talents. Mais il semble, au contraire, que le désordre et la confusion +qui régnaient dans l'Empire, se communiquaient à ceux qui en écrivaient +l'histoire; si ces grands historiens eussent vécu, s'ils eussent vu la +chaise curule changée en trône, ce trône transféré, démembré, souillé +de crimes, ensanglanté d'assassinats; la belle Italie déchirée, +dépeuplée, occupée de pointilleries théologiques, assaillie, ravagée, +dominée par des Goths, des Vandales, des Erules, des Alains, des Suèves +et d'autres peuplades ignorantes et barbares; son culte changé, ses +institutions détruites, sa langue viciée par un mélange impur avec +celles de ses vainqueurs; en un mot, si, dans le même pays, ils +s'étaient trouvés comme transportés au milieu d'un tout autre ordre de +choses, et parmi une tout autre race d'hommes, est-il sûr, ou plutôt +est-il croyable qu'ils eussent retrouvé leur génie et leur talent? Ce +n'est pas toujours la multiplicité des événements, leur agitation, leur +fracas, qui est favorable au génie de l'Histoire, c'est leur caractère +et celui des Personnages qui en sont les acteurs, ce sont aussi leurs +résultats. Quand ces résultats sont des maux irrémédiables et toujours +croissants, quand ce caractère manque aux hommes et aux choses, les +événements se multiplient, se compliquent et se succèdent en vain: il y +aura des mémoires, si l'on veut, mais point d'Histoire. + +La division des empires d'Orient et d'Occident, avait interrompu presque +tout commerce entre les Grecs et les latins, et semblait avoir privé les +uns et les autres de la mutuelle communication des lumières[76]; mais +c'étaient en effet les Latins qui avaient tout perdu. Ils restèrent +dépouillés des grands modèles de la littérature grecque, et des livres +où étaient déposés les éléments de toutes les sciences. La langue +grecque leur devint bientôt entièrement étrangère. La lecture de Platon, +d'Aristote, d'Hippocrate, d'Euclide, d'Archimède, leur fut interdite, +aussi bien que celle d'Homère, d'Anacréon, d'Euripide et de Théocrite; +tandis que le progrès des idées religieuses et de l'enseignement +sacerdotal, reléguait pour eux par degrés les grands écrivains qui +avaient illustré la littérature latine, au même rang et dans la même +obscurité que les auteurs grecs; tandis que[77] S. Augustin, Marcian +Capella, S. Isidore, et quelques autres écrivains de la basse latinité, +avaient pris dans le peu d'écoles qui subsistaient encore, la place de +ces sublimes instituteurs du monde. Enfin l'Italie était réduite au +point, que, parmi le peu d'auteurs qui y jetaient encore quelques rayons +de gloire littéraire, presque tous étaient étrangers; Claudien, +égyptien; Ausone, Prosper et Sidoine Apollinaire, nés dans les Gaules; +Prudence, espagnol; Aurélius Victor, africain; Ammien Marcellin, grec, +natif d'Antioche, etc. + + [76] Andrès, _Orig. Progr._, etc., c. 7. + + [77] Andrès, _ubi supra_. + +En Orient, au contraire, les grands modèles existaient dans la langue +qui continuait d'être celle du pays même, et de plus, on s'enrichit à +cette époque des bons auteurs latins qu'on y avait presque entièrement +ignorés jusqu'alors. Une cour formée à Rome, un conseil d'état et un +Tribunal suprême, composés de praticiens et de jurisconsultes venus de +Rome ou du moins d'Italie, les y transportèrent avec eux[78]. Mais ce +grand nombre de Romains et d'Italiens qui s'y établirent, ne pouvait +égaler ni contrebalancer celui des Grecs et des Asiatiques qui parlaient +la langue grecque. Les auteurs latins, quoique mieux connus, restèrent +toujours au second rang dans l'opinion. + + [78] Denina, _Vicend. della Letter._, liv. I, c. 36. + +La place même qu'occupait Constantinople, siège du nouvel Empire, entre +la Grèce et l'Asie, était très-propre à faire fleurir la langue grecque, +commune depuis plusieurs siècles entre ces deux parties du monde. Cette +situation devait augmenter l'obstination de ces peuples à ne faire usage +que de leur ancienne langue[79]. Enfin la cour elle-même, quoique venue +de l'Occident, cultiva bientôt le grec aux dépens du latin; la preuve en +est dans les écrits de Julien, neveu de Constantin, et depuis empereur +lui-même; élevé en Italie, et long-temps Gouverneur des Gaules, où le +latin était la langue dominante; il écrivit en grec ses ouvrages; et ce +fut en grec qu'il prononça ses panégyriques et ses autres discours +publics. Ces mêmes ouvrages, où des écrivains élevés dans des +préventions de religion et d'état contre Julien, ne peuvent se dispenser +de reconnaître un haut degré de mérite, et surtout un sel et une finesse +qu'on ne trouve peut-être dans aucun auteur depuis Lucien[80], prouvent +que les lettres grecques, quoique déchues, étaient encore loin d'une +ruine totale. + + [79] _Idem, ibid._ + + [80] _Id. ibid._, c. 35. + +Si la poésie en général était presque entièrement éclipsée, si surtout +la passion effrénée pour les jeux du Cirque avait entièrement étouffé la +poésie dramatique; si l'éloquence délibérative et politique ne pouvait +plus se relever sous le gouvernement despotique d'un seul[81], un +Thémistius, un Libanius dans la rhétorique et l'art oratoire; un +Porphyre, un Iamblique dans la philosophie, n'étaient point encore des +écrivains à dédaigner; quelques historiens, et quelques autres auteurs +dans différents genres, écrivaient encore avec bien plus de talent et de +goût, que ne le firent et que ne le pouvaient faire en latin, ceux qui, +dans la malheureuse Italie, écrivirent pendant le quatrième siècle et +surtout pendant le cinquième. + + [81] Denina, _Vicend. della, Letter._, liv. I, c. 39. + +Les Goths étaient déjà venus, il est vrai, attaquer l'empire d'Orient; +ils y avaient porté le ravage et brûlé vif, dans une maison où il +s'était réfugié, l'empereur Valens; mais ils avaient été promptement +repoussés jusqu'au-delà du Danube par Théodose, alors général, et qui, +pour récompense, eut l'Empire; et ces Barbares n'avaient pas eu le temps +de corrompre la langue, et de substituer l'esprit militaire à ce qui +restait encore de goût pour les lettres. Ce qui, joint à d'autres causes +que j'ai indiquées, avait rétréci les esprits, affaibli et rapetissé les +talents, c'étaient les disputes de Théologie scolastique, les querelles +de l'Arianisme, celles des deux Natures, élevées entre les Patriarches +d'Alexandrie et de Constantinople[82]; l'hérésie d'_Eutychès_, +substituée à celle de _Nestorius_[83], le scandale contradictoire des +deux conciles d'Ephèse[84], mal effacé par celui de Calcédoine[85], le +Formulaire de l'empereur Zénon, le Manichéisme[86], le Monophysisme, le +Monothélisme[87] et d'autres questions inintelligibles, et par cela même +interminables, qui étaient devenus l'objet des écrits, des +conversations, des études, et qui ne pouvaient y porter que le trouble +et les ténèbres. + + [82] Cyrille et Nestorius. + + [83] Voy. ces deux mots dans le Dictionnaire des Hérésies. + + [84] L'un général en 431, où Nestorius fut condamné, déposé + et exilé; l'autre particulier, en 450, que l'abbé Pluquet, + dans son Dictionnaire, appelle le brigandage d'Ephèse. + + [85] En 451. + + [86] Voy. les mots _Manès_ et _Manichéens, ub. supr._ + + [87] Voy. ce mot, _ub. sup._ + +Dans l'Occident, où l'on ressentait le contrecoup de ces vaines +disputes, et où tant d'autres causes se réunissaient pour éteindre dans +leurs derniers germes l'amour et la connaissance des lettres, elles +avaient de plus contre elles ce déluge de Barbares, dont l'Italie, +inondée à plusieurs reprises, était enfin restée la proie. Dès le +commencement du cinquième siècle, ils s'y étaient débordés sous le +faible Honorius. Stilicon les repoussa par sa bravoure, et les y rappela +par trahison. Honorius se délivra de lui, mais non des Goths. Alaric +entré à Rome[88], à la tête d'une armée innombrable, la saccagea pendant +trois jours. Attila avec ses Huns, n'y entra pas[89]: le Pape Léon +l'arrêta par son éloquence, ou plutôt en mettant à ses pieds tout l'or +des Romains pour la rançon de Rome, ou, si l'on ne veut point de ces +moyens naturels, en lui parlant en maître, lui, pauvre évêque, suivi de +son clergé pour toute armée, mais escorté dans l'air par deux apôtres, +armés de glaives flamboyants. + + [88] En 409, selon Muratori, et selon d'autres, 410. + + [89] En 452. + +Rome fut donc sauvée pour cette fois, mais le reste de l'Italie fut +ravagé, brûlé, mis au pillage; et Rome elle-même, prise cinq ou six ans +après par Genseric et ses Vandales, fut saccagée pendant quatorze jours. +Enfin, vers la fin de ce malheureux siècle, les Barbares, qui avaient eu +le loisir d'étendre leurs conquêtes pendant des règnes que l'Histoire +aperçoit à peine, et des interrègnes non moins nuls et non moins +désastreux, osèrent demander à un simulacre d'empereur[90], la moitié +des terres d'Italie en toute propriété. Le refus sur lequel ils +comptaient, les rendit maîtres du tout, et Odoacre leur roi, se fit +couronner à Rome roi d'Italie. Ainsi finit l'Empire d'Occident entre les +mains de Barbares, à peine désormais plus barbares que les descendants +dégénérés des conquérants du monde. + + [90] Augustule. + +Quel pouvait être le sort des lettres dans de tels bouleversements? +Liées à celui de l'Empire, elles s'écroulèrent entièrement avec lui; ou +plutôt déjà renversées et détruites, elles restèrent sans espoir et sans +moyens de renaissance, abattus et comme gissantes parmi des ruines. + + + + +CHAPITRE II. + +_État des Lettres en Italie sous les Rois Goths; sous les Lombards; sous +l'Empire de Charlemagne et de ses descendants. Onzième siècle; première +époque de la renaissance des Lettres_ + + +L'Italie, dans l'état misérable où nous l'avons vue réduite, était loin +encore d'être parvenue au dernier degré de malheur que lui réservait la +fortune. Peut-être même en y regardant de plus près, reconnaît-on que +sous le roi Goth Odoacre[91], et plus encore sous l'Ostrogoth Théodoric, +qui le détrôna[92], elle fut moins agitée, moins avilie et tenue moins +éloignée des études, telles qu'on en pouvait faire alors, qu'elle ne +l'avait été depuis un demi-siècle, sous ce fantôme d'Empire d'Occident, +qui n'était qu'une sanglante anarchie. Théodoric avait été élevé à +Constantinople: l'éducation grecque qu'il y avait reçue, dit l'historien +Denina[93], ne l'avait pas rendu lettré, mais aussi ami des lettres +qu'on peut raisonnablement l'attendre d'un soldat. Il est bon de savoir +jusqu'où allait, malgré cette éducation, l'ignorance d'un Prince, dont +le nom est pourtant inscrit parmi ceux des bienfaiteurs des lettres. Il +ne savait pas écrire, ni même signer. Il fallut fabriquer une lame d'or, +percée de manière que les trous formaient les cinq premières lettres de +son nom THÉOD.; et c'était en conduisant sa plume dans les ouvertures de +ces trous, qu'il signait les lettres et les édits[94]. Ce trait +caractérise à la fois et Théodoric et son siècle. + + [91] 476. + + [92] 493. + + [93] _Vic. della Lett._, liv. c. 37. + + [94] Tiraboschi, _St. della Lett., ital._, tom. III, liv. I, + c. 1, où il cite l'Anonyme de Valois. Voyez cet auteur, à la + fin de l'histoire d'Ammien Marcellin, édit. de 1693, pag. + 512. + +Ces lettres et ces édits, qu'il avait tant de peine à signer, il n'en +avait aucune à les faire. C'était l'ouvrage du savant Cassiodore, qu'il +eut le bonheur de rencontrer, et le bon esprit de charger de cet emploi. +Cassiodore est une des deux dernières lumières, qui jettent encore un +reste d'éclat dans ces temps obscurs. Ce fut lui qui, profitant du +crédit que lui donnait l'intimité de ses fonctions, contribua beaucoup à +inspirer à Théodoric ce goût pour les sciences et pour les arts, qui +nous étonne dans un Barbare. On voit dans les lettres qu'il écrivait au +nom de ce Roi, et qui nous sont restées, les expressions honorables dont +il se servait en parlant aux hommes distingués par quelque savoir, les +encouragements de toute espèce qu'il leur procurait, les emplois dont il +se plaisait à les faire revêtir. Il conserva le sien et toute son +influence auprès des successeurs de Théodoric. Quand la guerre vint +troubler et bouleverser de nouveau l'Italie, il se retira de la cour et +du monde, et partagea le reste de sa vie entre les exercices du cloître +et la culture des lettres. Outre des ouvrages purement religieux, il a +laissé des _Institutions_, des _Lettres divines et humaines_, plusieurs +autres livres qu'on peut appeler élémentaires, un recueil considérable +de lettres, et l'_Historia tripartita_, abrégé des histoires +ecclésiastiques, écrites en grec par Socrate, Sozomène et Théodoret, et +traduites en latin, d'après son conseil, par Ephiphane le +Scolastique[95]. Nous voyons par ses lettres, que son heureuse influence +ne s'étendait pas moins sur les arts que sur les sciences, et qu'inspiré +par un si bon esprit, Théodoric n'épargna rien, ni pour la conservation +et la restauration des anciens monuments, ni pour en élever lui-même de +nouveaux et de magnifiques. Le mauvais goût qu'on y remarque, ne peut +lui être reproché[96]. C'était ce goût qui dominait de son temps; +c'étaient ces formes tourmentées, élancées et bizarres, qui étaient +seules en faveur; un Roi ne pouvait de son chef ni les commander ni les +proscrire; et, malgré tous les vices de leurs formes, ces édifices +attestent encore et le génie hardi des architectes qui les bâtirent, et +la magnificence du prince qui les fit élever[97]. + + [95] Il n'est pas sûr que cet Abrégé soit de lui. (Voyez + Tirab., t. III, liv. I, c. II. 5.) + + [96] Voy. Muratori, _Antich. Ital._ Dissert. XXIII et XXIV. + + [97] C'est l'architecture qu'on appelle gothique. Muratori + (_Dissert._ 23 et 24) et d'autres auteurs ne veulent point + qu'elle appartienne aux Goths; et il n'est pas vraisemblable, + en effet, que ces peuples, qui ignoraient presque entièrement + les arts, fussent aussi avancés en architecture. Quelques-uns + l'attribuent aux Sarrazins; d'autres lui donnent, avec plus + de vraisemblance, pour unique origine la dépravation + progressive du goût dans les arts. Maffei (_Verona Illust._, + Ire. part., liv. XI) avoue que, sous le règne des Goths, + l'architecture conserva autant de grandeur, de magnificence + et de solidité qu'elle en avait eu sous les empereurs + Romains; il ajoute qu'il y a en Italie beaucoup d'édifices + antérieurs à la renaissance des arts, dans lesquels, si l'on + en pouvait retrancher les _arcs en pointe_ et l'_irrégularité + des colonnes et des chapiteaux_, non-seulement la + construction est très-bonne, mais les ornements même ne + manquent ni de grandeur, ni de grâce. Or, ces arcs aigus ou + en pointe, et ces colonnes irrégulières, et ces chapiteaux + non moins irréguliers, qu'est-ce autre chose que ce qu'on + appelle architecture gothique? Mais ce mauvais goût + d'architecture remonte-t-il jusqu'au temps des Goths? Cette + question a occasioné, en Italie, une longue et bruyante + controverse dans le dernier siècle. Voici cependant un + passage de Cassiodore qui ne paraît devoir laisser aucun + doute. Dans la formule XV du liv. VI de ses_ Variarum, de + Fabricis et Architectis_, je lis ces mots: «_Quid dicamus + columnarum junceam proceritatem? Moles illas sublimissimas + fabricarum, quasi quibusdam erectis hastilibus contineri, et + substantioe qualitates concavis canalibus excavatoe, ut magis + ipsas oestimes fuisse transfusas, alias ceris indices factum + quod metallis durissimis videas expolitum_». Cette hauteur et + cette ténuité des colonnes qui les fait ressembler à des + joncs, _junceam proceritatem_, ces masses d'édifices si + élevées qui paraissent soutenues, sur des piques plantées + debout, _quasi quibusdam hastilibus contineri_, et ces canaux + concaves creusés dans le corps même de la pierre, _substantioe + qualitates concavis canalibus excavatoe_, etc. etc.; tout cela + ne peut convenir qu'à l'architecture que l'on appelle + gothique, parce que tel était devenu le style des architectes + au temps des Goths. + +Sous son règne et à sa cour florissait en même temps que Cassiodore, un +écrivain qui lui était supérieur, le dernier que les hommes studieux de +la langue et de la littérature latines, puissent encore lire avec +plaisir, le philosophe Boëce[98]. Revêtu deux fois de la dignité +consulaire, que les Empereurs, et après eux les Rois Goths, avaient eu +la politique de laisser toujours aux Romains, ainsi que les titres et le +simulacre de toutes leurs autres magistratures, il fut l'homme le plus +éloquent de son temps, le plus instruit de la philosophie antique, le +plus familiarisé avec les grands modèles de l'ancienne Grèce et de +l'ancienne Rome. Ce n'est ni pour avoir traduit et commenté les ouvrages +de dialectique d'Aristote et de Porphyre, et des ouvrages sur la musique +ancienne, qui servent pourtant à l'Histoire de cet art, ni pour avoir +naturalisé dans la langue latine la philosophie sophistique des Grecs, +ni encore moins pour avoir introduit le premier cette philosophie dans +la Théologie, qu'il est cher aux amis de la raison et des lettres, mais +pour _sa Consolation de la Philosophie_, qu'il écrivit dans les fers. +Cet ouvrage est mêlé de morceaux de prose et de pièces de vers de +différentes mesures; la prose est trop infectée peut-être de vices +introduits alors dans le langage, mais les vers rappelent souvent ceux +des bons siècles, et sont au moins fort au-dessus de tout ce qui nous +est resté du quatrième et du cinquième. + + [98] Anicius Manlius Torquatus Severinus Boëtius. + +L'ouvrage est divisé en cinq livres. La fiction qui en fait le fond est +fort simple. Boëce, accablé par son infortune, avait appelé les Muses à +son secours. Elles l'entouraient dans sa prison, et commençaient à lui +dicter des chants plaintifs. Une femme lui apparaît. Sa figure était +vénérable; ses yeux étaient ardents, et plus pénétrants que ne le sont +ceux de l'homme. Son teint était animé, sa vigueur infatigable, +quoiqu'elle fût si âgée qu'on voyait bien qu'elle était née dans un +autre siècle. Sa stature était changeante: tantôt elle se réduisait à la +mesure commune des hommes, tantôt elle paraissait frapper le ciel du +sommet de sa tète. Sa tête pénétrait dans le ciel même, et alors elle +échappait aux regards des mortels. C'est la Philosophie. Elle chasse les +Muses, comme de trop faibles consolatrices, moins propres à fortifier +l'âme contre le malheur qu'a l'amollir. Elle prend leur place, et remet +peu à peu par ses discours le calme dans l'âme agitée de son disciple. +Et en effet, quelles consolations plus douces et plus puissantes que les +siennes, pour ceux du moins qui la suivent avec sincérité de coeur. Elle +leur apprend à supporter les malheurs mêmes qu'elle leur attire; et dans +un temps où, par des malentendus volontaires, on imputerait à la +Philosophie des maux qu'elle s'était efforcée de prévenir, des crimes +qu'elle abhorre, des proscriptions exercées par ses plus cruels ennemis +et surtout dirigées contre elle, ce serait encore en elle seule que ses +disciples fidèles chercheraient leur consolation et leur refuge. + +Elle apprit à Boëce à supporter son sort; mais elle ne put le lui faire +éviter. Condamné injustement et sans être entendu par ce même Théodoric, +qui l'avait comblé d'honneurs, il souffrit avec courage les tourments +recherchés d'une mort lente et cruelle[99]. Son meurtrier ne lui +survécut que de deux ans, et souilla par d'autres cruautés la gloire de +trente ans de règne. Né barbare, il était devenu un grand prince; mais, +par un retour de cette force du naturel, qui semble n'avoir jamais plus +d'empire que lorsque c'est au mal qu'elle nous ramène, le grand prince, +avant de mourir, redevint un barbare. + + [99] On lui serra le front avec une corde jusqu'à faire + sortir les yeux de la tête; enfin, après d'autres tortures, + on le fit expirer sous le bâton. _Anonym. Vales. ad Amm. + Marcel_. 1693. + +Sous la régence de sa fille Amalasonte, et les règnes courts, violents +et honteux de son petit-fils et son neveu[100] l'influence de Cassiodore +maintint dans leur cour l'habitude d'encourager ce qui restait encore +d'hommes de quelque talent et de quelque instruction, de réchauffer, +autant que cela était possible, les restes presque éteints du feu sacré +des études. Mais ce fut alors qu'un autre feu s'alluma de nouveau en +Italie, et qu'une guerre terrible la plongea dans des malheurs, dont +tous ceux qu'elle avait éprouvés jusqu'alors, n'étaient en quelque sorte +que le prélude, et dont il lui fallut plusieurs siècles pour effacer les +funestes suites. L'empereur d'Orient, Justinien, résolut enfin de la +délivrer du joug des Goths. L'illustre Bélisaire y fit triompher ses +armes. Après qu'il en eût été payé par une disgrâce non moins célèbre +que ses victoires[101], Narsès qui le remplaça, continua d'attaquer les +Rois Ostrogoths, qui continuaient de se défendre. Il les renversa enfin +du trône, et détruisit leur domination, qui avait duré soixante-quatre +ans en Italie, Mais bientôt il eut à repousser des essaims armés de +Germains et de Francs, que l'espoir du butin y attirait de leur pays +encore sauvage. Rappelé par l'empereur Justin, aussi ingrat envers lui, +que Justinien l'avait été envers Bélisaire, il mourut à Rome, âgé de +quatre-vingt-quinze ans, lorsqu'il se préparait à repasser à +Constantinople; tandis que les Lombards, comme chargés de sa vengeance, +mais qu'il n'y avait pas sans doute appelés[102], venaient à leur tour +ravager, envahir le pays qu'il avait sauvé, donner leur nom à ce pays +même, et y fonder une nouvelle dynastie de Barbares. + + [100] Atalaric et Théodat. + + [101] Je ne prétends point adopter, par cet expression, le + roman moral, mais fabuleux, de la fin cruelle et infortunée + de Bélisaire. Justinien le rappela en effet en 540, mais il + l'envoya commander en Perse. Les succès de Bélisaire y furent + moins brillants qu'en Italie; il fut alors rappelé, disgracié + et dépouillé du généralat. Renvoyé en Italie, à la tête des + armées, il retourna quatre ans après à Constantinople, et y + jouit pendant quinze ans de ses immenses richesses. + Enveloppé, en 563, dans une conspiration contre l'Empereur, + il fut privé de toutes ses charges et dignités, et consigné + prisonnier dans sa maison. La suite du procès l'ayant + justifié, il fut rétabli dans tous ses honneurs et dans les + bonnes grâces de Justinien. Il mourut en 565, dans une + extrême vieillesse, huit mois seulement avant l'Empereur, qui + eut encore le temps de s'emparer, selon sa coutume, de tous + les trésors de Bélisaire, et de les réunir à celui qui ne + tarda pas à cesser d'être le sien. + + Théophanes, auteur grec contemporain, dans sa + _Chronographie_, Georges Cédrénus, dans son _Histoire_, sur + la 36e année du règne de Justinien, attestent ce retour de + Bélisaire à la faveur de l'Empereur, et sa mort paisible. Le + célèbre Alciat a aussi lavé de cette tache la mémoire de + Justinien. Le Grec Jean Tzetzès fut le premier, au douzième + siècle, qui mit en vers, dans sa troisième _Chiliade_, cette + fable et le mot célèbre: _Donnez une obole à Bélisaire_. P. + Crinitus, Pontadus, Volaterran et d'autres auteurs du + quinzième siècle, l'ont adoptée. Baronius l'a suivie dans ses + _Annales_, d'où elle s'est répandue sans examen dans + plusieurs histoires modernes. Le savant et judicieux Muratori + a rétabli les faits et invoqué l'autorité de Théophanes, de + Cédrénus et d'Alciat. Voyez ses _Annales d'Italie_ sur cette + époque. + + [102]Voy. Muratori, _Annal. d'Ital._, année 567. + +Ce n'étaient plus des essaims, de nombreuses armées, c'était une nation +entière, hommes, femmes, vieillards, enfants, conduits par Alboin, leur +roi, qui venaient y chercher une nouvelle patrie. Leur état, dont Pavie +fut la capitale, s'étendit depuis les Alpes jusqu'aux environs de Rome, +sans y comprendre les villes maritimes, les unes libres, les autres +encore défendues par les Grecs. Leur règne de fer remplit la fin du +sixième siècle, tout le septième, et la plus grande partie du huitième. +Leurs guerres meurtrières, tantôt entre leurs différents chefs, tantôt +avec les Grecs, restés maîtres de Rome, de quelques autres villes et de +l'Exarchat de Ravennes, tantôt enfin avec les Francs, toutes signalées +par d'horribles massacres, et par les ravages du fer et du feu, firent +pendant ce long espace, de la malheureuse Italie, à qui l'on est si +souvent forcé de donner cette triste épithète, un désert couvert de +ruines et inondé de sang. + +Chacun étant alors réduit au soin d'une vie individuelle, sans cesse +assiégée de terreurs, il n'y eut plus dans la vie commune, ni personne +occupé de s'instruire, ni instituteurs, ni livres même, pour ceux qui, +parmi tant de désastres, en auraient encore eu le désir. A peine +trouvait-on à Rome, à Pise, et peut être dans un petit nombre d'autres +villes, quelques écoles de grammaire et d'éléments de la science +ecclésiastique. Quant aux livres, ces guerres non interrompues, avaient +fait périr sous des décombres ou dans les flammes, ce qui s'était encore +conservé d'anciens manuscrits, et les copies mêmes qui en avaient été +tirées, principalement dans les monastères. + +L'opulence de nos grandes bibliothèques modernes, leur luxe surabondant, +les jouissances qu'elles nous procurent, la facilité que nous avons de +nous en composer à peu de frais de particulières, suffisantes pour nos +besoins et pour nos plaisirs, nous font trop oublier les difficultés que +l'on trouvait avant l'invention de l'imprimerie, à se procurer des +livres et surtout à en former de ces collections qu'on appèle +bibliothèques. L'état où nous avons vu précédemment l'Italie, les y +avait déjà rendus fort rares. Ils le devenaient chaque jour davantage. +Les bons copistes manquaient, les manuscrits anciens, usés par la +lecture, ou détruits par les bouleversements de la guerre, ne pouvaient +bientôt plus être remplacés, lorsque les institutions monastiques, qui +ont fait tant de mal à la raison humaine, mais qui rendirent alors plus +d'un service à la civilisation et aux lumières, leur rendirent surtout +celui de sauver d'une ruine totale les livres qui eu étaient le dépôt. +La philosophie, qui a mis les moines à leur place, cesserait d'être ce +qu'elle est, c'est-à-dire l'amour éclairé de la justice et de la vérité, +si elle n'aimait à reconnaître et à respecter partout où elle le trouve, +ce qui est bon en soi et utile aux hommes. + +Les monastères étaient devenus un asyle, où non seulement la piété, mais +le simple amour de la paix, au milieu de cet éternel fracas des armes, +conduisait la plupart des hommes qui conservaient quelque goût pour +l'étude. Presque toutes ces maisons avaient des bibliothèques, dans +lesquelles ce qu'on pouvait se procurer d'auteurs anciens était joint +aux livres de religion et de littérature ecclésiastique, qui en +faisaient le fond. Une règle fort sage de la plupart de ces +institutions, obligeait ceux qui les embrassaient à consacrer tous les +jours quelques heures au travail des mains. Tous ne pouvaient pas +travailler à la terre, ou s'occuper d'autres opérations manuelles qui +exigent la force du corps. Les moines faibles de santé, ceux du moins +qui avaient un peu d'instruction et une écriture lisible, obtinrent de +remplir leur tâche en copiant des livres. Cela devint bientôt un +exercice favori. Les abbés et les autres supérieurs encouragèrent ce +travail qui multipliait leurs richesses littéraires. De-là vint dans ces +ordres, le titre d'_antiquaire_ ou de _copiste_, mots synonimes, que +l'on trouve souvent employés l'un pour l'autre dans l'histoire +monastique du moyen âge. Ainsi, tandis que les barbares incendiaient, +dévastaient, saccageaient des provinces entières, détruisaient les +monuments des arts, les livres, les bibliothèques, des solitaires +laborieux s'occupaient de réparer au moins une partie de ces pertes; et +si nous possédons aujourd'hui un assez grand nombre d'ouvrages de +l'antiquité, c'est, avouons-le avec reconnaissance, presque uniquement à +eux que nous le devons[103]. + + [103] Tiraboschi, _Stor. della Lett. Ital._ t. III, l. I, c. + II. Je n'ignore pas que ces services rendus à la littérature + ancienne par les moines ne datent guère avec évidence que du + milieu du neuvième siècle (Voyez Denina, _Vicende della + Letter._, t. I, c. 38, à la fin). Mais en suivant ici + l'autorité de Tiraboschi, je ne cours d'autre risque que + d'avancer d'un siècle ces témoignages de gratitude. + +Les plus savants d'entre eux ne dédaignaient point cet exercice. +Cassiodore lui-même en faisait ses plaisirs. Entre tous les travaux du +corps, écrivait-il, c'est celui d'antiquaire, c'est-à-dire de copiste, +qui me plaît le plus[104]. On ne peut lire sans une sorte +d'attendrissement, les détails minutieux dans lesquels il descend pour +enseigner à ses moines cet art qu'il possédait si bien. Il appela dans +son couvent d'habiles ouvriers pour relier proprement les manuscrits. Il +dessinait lui-même les figures et les ornements dont il les +embellissait; enfin ce bon vieillard, plus que nonagénaire, ne trouva +point au-dessous de lui de composer un _Traité de l'Orthographe_, à +l'usage de ses religieux, pour leur apprendre à écrire +correctement[105]. Il paraît, par cette instruction, que, s'il était +savant, les autres moines ne l'étaient guère. Aussi est-ce le temps des +légendes, des histoires écrites en même style, et qui ne méritent pas +plus de foi, enfin, de toutes ces oeuvres monacales qui déshonoreraient +l'esprit humain, si les siècles étaient solidaires entre eux, et si, +dans un siècle de lumières, il y avait d'autres esprits déshonorés, que +ceux qui voudraient y remettre en crédit les sottises les plus +grossières des temps d'ignorance et de ténèbres. + + [104] _De Institut. Divin. Litter._, c. 30. + + [105] Tirab. loc., cit., c. 2. + +Ces dépôts où étaient réunies, avec ce que le génie de l'homme avait +produit le plus sublime, les tristes fruits de sa dernière décadence, +avaient été assez généralement respectés pendant l'invasion des Goths; +il en périt un grand nombre dans leur guerre contre les armées de +Justinien, et un plus grand nombre encore dans l'irruption et sous la +domination des Lombards. Il est donc vrai qu'à cette déplorable époque, +malgré tant de travaux, on manquait presque généralement de livres. Les +papes eux-mêmes, qui n'étaient encore que les chefs spirituels de +l'église, et les évêques, non les souverains de Rome, avaient peine à se +former une bibliothèque. Grégoire Ier., qu'on appèle le Grand, n'en +avait, à ce qu'il paraît qu'une très-chétive[106], et cepandant c'était +un des plus savants hommes de son siècle: sans être aussi riche que les +papes l'ont été depuis, il disposait de plus de moyens que tous les +autres évêques, et il n'en négligeait sans doute aucun pour rassembler +auprès de lui tout ce qui pouvait servir à ses études. + +A entendre plusieurs critiques, il n'en fut pourtant pas ainsi. Ce pape +célèbre, ce réformateur du chant, cet auteur de tant d'ouvrages qui +l'ont fait placer au rang des pères de l'église, loin de s'appliquer à +former des bibliothèques, incendia celle qui existait avant lui. Le +savant Brucker, dans son _Histoire critique de la Philosophie_[107], +ouvrage aussi estimé pour son impartialité judicieuse que pour sa +profonde érudition, a joint à cette accusation formelle, qu'il appuie +principalement de l'autorité de Jean de Salisbury, celles d'avoir chassé +de sa cour les mathématiciens, d'avoir méprisé et même défendu l'étude +des belles-lettres; enfin, d'avoir détruit à Rome les plus beaux +monuments de l'antiquité profane. Mais ici, contre son ordinaire, +Brucker s'est peut-être laissé aller à des préjugés de secte. Tiraboschi +l'a réfuté avec autant de solidité que de modération[108]; et ceux qui +seraient tentés de suspecter le défenseur, parce qu'il était moine et +papiste, ne doivent pas oublier, pour être justes, que l'accusateur +était protestant. + + [106] Voy. Tirab., t. III, liv. I, c. I, 14. + + [107] Tom. III, p. 560. + + [108] _Stor. della lett. ital._, tom. III, liv. II, c. 2. + +Les lettres de ce pontife sont le seul de ses ouvrages qui ait +aujourd'hui quelque intérêt; celles des hommes célèbres de tous les +genres en ont toujours. Dans ces lettres, on voit bien que Grégoire est +uniquement occupé des affaires de la religion dont il est le chef, qu'il +proscrit même et qu'il écarte des études tout ce qui y est étranger. Il +reprend, par exemple, trés-sévèrement un évêque, parce qu'il enseignait +la grammaire, et que sans doute il expliquait à ses élèves les beautés +des anciens auteurs. Il ne veut pas que _les louanges de Jupiter et +celles du Christ sortent de la même bouche_; il regarde _comme un crime +grave_ que des évêques _osent chanter ce qui ne convient pas même à un +laïque s'il a de la religion_[109]. Voilà bien une preuve de plus de cet +esprit exclusif qui substitua peu à peu les études religieuses aux +études littéraires, et qui contribua si puissamment à la décadence, et +enfin à la ruine complète de ces dernières. L'apologiste de Grégoire est +lui-même obligé d'avouer ici qu'il se laissa trop emporter à son +zèle[110]; mais il y a loin de là aux actes dont on l'accusait. + + [109] Liv. XI, Epit. 54. + + [110] Tirab. loc. cit. + +Cependant voici un autre auteur non moins digne de foi, M. Denina, +l'historien des Révolutions d'Italie et de celles de la littérature, qui +ne regarde point la cause de Grégoire comme entièrement gagnée. «Je +crains, dit-il, à parler vrai, que l'autorité de Jean de Salisbury, +quoique postérieure de six siècles au siècle de Grégoire ne doive +laisser toujours quelque soupçon que le zélé pontife, pour exterminer +les monuments de l'idolâtrie, et pour attacher davantage la jeunesse +chrétienne, et spécialement les ecclésiastiques, à la lecture des saints +pères, n'eût cherché à supprimer le plus qu'il pouvait des auteurs +païens»[111]. Sans prétendre rien décider dans une question de cette +espèce, on ne peut nier que cette crainte d'un historien aussi sage ne +doive être de quelque poids. + + [111] _Vicende della Letter._, liv. I, c. 38. Vid. + Machiavelli, _discorsi_, liv. II, c. 5. + +Une autre lettre du même pape nous laisse entrevoir combien, tandis que +l'ignorance faisait de tels progrès en Occident, elle en avait fait +aussi dans l'Orient, ou du moins à quel point la langue et la +littérature latines y étaient redevenues étrangères. Grégoire assure, +dans cette lettre, qu'il ne se trouvait pas alors à Constantinople un +seul homme capable de bien traduire un écrit quelconque de grec en +latin, ou de latin en grec[112]. Mais la littérature grecque elle-même +continuait à décliner; chaque siècle ajoutait à sa décadence. Les +derniers bons poètes grecs, Muesée, Coluthus et Tryphiodore[113] avaient +brillé. Depuis long-temps qu'il n'y avait plus d'orateurs, et, à cette +époque, on ne trouve plus de philosophes; mais quelques historiens, tels +que Procope et Agathias, par qui les guerres de Justinien contre les +Perses, les Goths et d'autres Barbares en Asie, en Afrique et en Italie, +furent écrites, tiennent encore une place après les historiens des bons +siècles. + + [112] Liv. VII, Epit. 30. + + [113] Auteurs d'_Héro_ et _Léandre_, de l'_Enlèvement + d'Hélène_ et de _la Chute de Troie_, poëmes dont le premier + est plus connu que les deux autres. + +Cet empereur Justinien, conquérant et législateur, était surtout grand +théologien[114]; aussi ne manqua-t-il pas d'insérer dans son Code +plusieurs lois qui prononçaient, tantôt la peine de mort, tantôt la +confiscation, le bannissement, l'infamie, la privation des droits +successifs, etc., contre les hérétiques. Argumenter contre eux était +l'exercice habituel de son esprit; les persécuter, un des usages les +plus assidus de son autorité; les combattre même, un exploit qui ne lui +parut pas indigne de ses armes. Sa seule expédition contre les +Samaritains de la Palestine coûta cent mille sujets à l'Empire. C'était +une réfutation un peu chère de cette secte, si peu décidée dans ses +dogmes, qu'elle était traitée de juive par les païens, de schismatique +par les juifs, et d'idolâtre par les chrétiens[115]. + + [114] Gibbon, _History of decline and fall roman Emp._, c. + 47. + + [115] _Id. ibid._ + +La passion favorite de l'Empereur étant la théologie, elle le devint +aussi de tout l'Empire. L'esprit sophistique des Grecs fut tout occupé +d'ergoteries scholastiques qui firent éclore une foule d'hérésies +nouvelles. Les conciles et les synodes se multiplièrent; Justinien y +argumenta souvent de sa personne, et l'on doit penser qu'il eut +toujours raison. La foi ne s'en embrouilla que mieux: la sienne même, à +force de raffinements, s'égara; et ce fléau des hérétiques, devenu +hérétique à son tour, allait employer, pour soutenir son erreur, tous +les moyens dont il avait appuyé son orthodoxie, lorsqu'il mourut sans se +rétracter. + +La vie et les intrigues de sa femme Théodora paraissent avoir donné +naissance à un nouveau genre d'histoire particulière inconnue +jusqu'alors dans la littérature grecque, l'histoire secrète, +anecdotique, ou si l'on veut scandaleuse[116]. Procope surtout s'y +distingua, et n'a peut-être eu depuis que trop d'imitateurs. Avant lui, +Achille Tatius avait laissé un autre genre d'écrits, dont la première +origine date même de plus loin, je veux dire celui des romans d'amour. +Son roman de _Clitophon et Leucippe_ fut surpassé par _les Amours de +Théagène et de Chariclèe_, ou _les Ethiopiques_, de son contemporain +l'évêque Héliodore; genre agréable, sans doute, mais un peu étranger aux +travaux de l'épiscopat. Une observation qui n'a pas échappé au judicieux +Denina, c'est que, tandis qu'en Occident on commençait à composer des +légendes, des vies miraculeuses, et à inventer des récits de martyres +vrais ou supposés[117], l'évêque de Tricca composait, de son côté, ses +Fables éthiopiques. À cette observation, nous pouvons, nous autres +Français, en ajouter une autre: c'est que, par une destinée qui semble +attachée à ce roman, les deux premiers auteurs qui l'ont fait connaître +en France, furent, l'un, Octavien de St.-Gelais, évêque d'Angoulême, par +des morceaux traduits en vers; l'autre, le célèbre Amiot, évêque +d'Auxerre, par une traduction complète en prose. Disons de plus que ce +fut pour cette traduction qu'il eut sa première abbaye, et que celle +qu'il fit dans la suite, de _Daphnis et Chloé_, du sophiste Longus, +autre roman postérieur à celui d'Héliodore, inférieur pour la conduite, +et plus licencieux dans les détails, ne l'empêcha point d'être évêque, +ou contribua peut-être à lui faire avoir son évêché. + + [116] Denina, _Vicende della Letter._, liv. I, c. 39. + + [117] Denina, _Vicende della Letter._, liv. I, c. 40. + +La science qui avait alors le moins perdu en Orient et en Occident était +la jurisprudence. Après la théologie, c'était ce que Justinien aimait et +entendait le mieux. Il y porta la réforme, et c'est de lui, ou du moins +des légistes habiles qu'il employa, qu'est le corps des lois romaines +tel qu'il existe encore aujourd'hui. + +Ce ne fut pas un ouvrage fait du premier jet: dix jurisconsultes, à la +tête desquels était le célèbre Tribonien, furent d'abord chargés de +réunir, d'accorder, de compléter et de rassembler en un seul les trois +Codes qui servaient alors de règle, y compris celui de Théodose. Le même +Tribonien, et dix-sept jurisconsultes, firent ensuite un autre travail, +plus considérable et peut-être plus difficile, mais qui devait les +flatter, parce qu'il donnait de l'autorité et presque force de loi aux +décisions des jurisconsultes les plus célèbres qui les avaient précédés; +ce fut de rassembler ces décisions, de les diviser en cinquante livres, +et chacun de ces livres en plusieurs titres, selon les diverses +matières. Ce recueil reçut le nom de _Digeste_ ou de _Pandectes_. Enfin, +Tribonien et deux autres, dont les noms, quoique moins illustres, +méritent aussi d'être conservés, Théophile et Dorothée, composèrent, par +ordre de l'Empereur, les quatre livres des institutions, qu'on appelle +vulgairement les _Institutes_, ou éléments de la science du Droit. + +Le tout ensemble fut publié[118] six ans après le commencement du +premier travail, et promulgué pour avoir seul force de loi, et être +enseigné publiquement dans tout l'Empire. L'Empereur y joignit par la +suite les nouvelles lois qu'il porta, et qui sont connues sous le titre +de _Novelles_. Ainsi, le corps entier de la jurisprudence romaine resta +divisé en Digeste, Code et Novelles, outre les Institutes, qui en sont +comme le préambule[119]. Ces lois ne furent point adoptées en Italie +pendant la domination des Goths; le Code de Théodose continua d'y être +suivi; ce ne fut qu'après les dernières victoires de Narsès que ce +général y put mettre en vigueur celui de Justinien. + + [118] En 534. + + [119] Heinneccius, _Hist. Jur._, liv. I, c. 6; Terrasson, + _Hist. de la Jurisp._, p. III, et Tiraboschi, t. III, liv. I, + c. 6. + +Les Lombards n'eurent des lois pour eux-mêmes que long-temps après leur +conquête; et lorsqu'ils se furent donné un code, il fut encore permis +aux peuples qu'ils avaient soumis, de suivre des lois romaines. Les lois +lombardes ont été recueillies plus complètement et plus correctement +qu'elles ne l'avaient encore été, par le laborieux Muratori[120]. M. +Denina en a fait une exposition claire et méthodique dans son _Histoire +des Révolutions d'Italie_[121], et l'on y peut observer que, si elles +conservent des traces sensibles de l'ancienne barbarie de ces peuples, +elles prouvent aussi que, sur plusieurs points de civilisation, ils +avaient beaucoup gagné. + + [120] _Script. rer. Ital._ vol. I, part. II. + + [121] Tom. II, liv. 7. + +Sans doute ce beau climat et cette terre fertile commençaient à influer +sur eux, comme ils le font à la longue sur tous les hommes; mais ce +n'était pas à eux qu'il était réservé de faire faire à l'Italie les +premiers pas hors de la barbarie dans laquelle ils avaient achevé de la +plonger. Leur avant-dernier roi, Astolphe, ayant envahi Ravenne et +l'Exarchat, qui étaient jusqu'alors restés à l'Empire, et menaçant Rome +elle-même, attira l'attention de Pepin et ensuite de son fils +Charlemagne, qui avaient conçu, pour leur propre ambition, des projets +inconciliables avec ceux d'Astolphe. Les papes implorèrent leur secours, +et n'eurent pas de peine à l'obtenir. Ni Astolphe, ni son fils Didier, +qui lui succéda, ne purent résister aux Francs, successivement commandés +par ces deux héros; et le royaume des Lombards fut définitivement +détruit par Charlemagne, deux cent six ans après qu'ils eurent commencé +à opprimer l'Italie. + +Parmi les titres qu'obtint, et ce qui n'est pas toujours la même chose, +que mérita le fils de Pepin, nous ne devons considérer ici que celui de +restaurateur des lettres, le plus glorieux de tous. Sous ce point de +vue, Charlemagne appartient surtout à l'histoire de la littérature +française; mais il eut aussi sur l'Italie une influence qui fait époque +et qui exige que nous portions en même temps nos regards sur l'Italie, +sur la France et sur lui. + +La France avait oublié la gloire dont avaient anciennement joui les +Gaules. Les mêmes causes y avaient produit les mêmes et d'aussi +déplorables effets. Les Gaules ravagées, pendant le quatrième et le +cinquième siècle, par les irruptions des Quades, des Germains, des +Vandales, des Bourguignons, des Huns et des Goths, virent s'arrêter tout +à coup, et le cours des études, et l'émulation pour les lettres[122]. +Les Francs étaient d'autres Barbares, dont les invasions et les +conquêtes ne firent qu'augmenter le mal et accélérer la décadence de +tous les exercices de l'esprit. La langue latine s'éteignit, pour ainsi +dire, avec la puissance romaine, ou du moins ce ne fut plus qu'un jargon +au lieu d'une langue. Le goût pour les anciens, leurs ouvrages, leurs +noms mêmes disparurent presque entièrement. Pendant les deux siècles +suivants, le mal empira encore, par cette pente des choses humaines +qu'on y peut observer dans tous les temps. + + [122] Voy. le poëme de S. Prosper, _de Providentiâ_, v. + 15-60. + +Si l'on se représente la suite des siècles, comme un torrent où elles +sont entraînées, on y voit tantôt le mal et tantôt le bien roulant avec +une vitesse progressive, jusqu'à ce que quelque obstacle imprévu, ou +quelque moteur puissant, agissant en sens contraire, le cours change, le +bien ou le mal s'arrête d'abord, rétrograde ensuite lentement, cède +enfin; et les choses humaines reprennent avec la même vitesse le cours +opposé. Au huitième siècle, l'ignorance n'avait plus de progrès à faire +dans les Gaules: elle était parvenue à son comble. La faiblesse des +Rois, la tyrannie des Maires, déléguée en quelque sorte à tous les +gouverneurs des provinces, à tous les chefs militaires, dont ils avaient +besoin pour leurs projets, accroissaient et favorisaient tous les +désordres. La France enfin était toute barbare. Charlemagne vint: il +arrêta le torrent, et redonna aux esprits un mouvement vers les études +et vers la culture des lettres. L'ordre public et privé fut rétabli, et +avec les études et les moeurs revinrent la sécurité intérieure et la +prospérité de l'état. + +Charlemagne put concevoir, mais ne pouvait exécuter seul ce grand +ouvrage. Ne trouvant point de maîtres en France, il y en appela +d'étrangers. Les Français eux-mêmes l'avouent[123]. Les Italiens, jaloux +d'ajouter cette gloire à celle de leur patrie, attribuent avec assez de +vraisemblance le goût même que Charles prit pour l'instruction à son +séjour en Italie et aux savants qu'il y rencontra[124]. Son éducation +avait été plus que négligée: elle était tout-à-fait nulle, quand il +passa les Alpes pour la première fois[125]. Quoiqu'il eût alors +trente-un ans, et qu'il comptât six ans de règne, il ignorait même la +grammaire. De l'aveu de son historien Eginhard[126], il en reçut les +premiers éléments de Pierre de Pise, qui professait à Pavie quand +Charles s'en empara. Les leçons de ce maître le mirent en état de +profiter de celles du fameux Alcuin, de qui il apprit ensuite la +rhétorique, la dialectique, l'arithmétique, l'astronomie et même la +théologie. Mais ce célèbre Anglais, qu'il vit pour la première fois à +Parme, et qu'il engagea dès-lors à le suivre, il ne l'y trouva qu'en +780[127], six ans après la prise de Pavie, lorsqu'il avait déjà sans +doute pris le goût des lettres dans son commerce avec Pierre de Pise, +son maître, avec Paul Warnefrid, connu sous le nom de Paul Diacre, qu'il +avait aussi approché de lui, et avec un autre Paul ou Paulin, +grammairien habile pour ce temps, qu'il avait rencontré dans le Frioul, +et qu'il fit patriarche d'Aquilée. + + [123] Voy. l'Histoire littér. de la France, t. IV, Etat des + lettres au huitième siècle. + + [124] Voy. Tirab., _Ist. della Lett. Ital._, t. III, liv. + III, c. I. + + [125] En 774. + + [126] C. 25. + + [127] Voy. les preuves que le P. Mabillon donne de cette + date, dans ses Notes sur la Vie d'Alcuin, insérées dans ses + _Acta SS. Ord. S. Bened._, sæc IV, p. I. + +Charlemagne entouré de toutes ces lumières de son siècle, donna lui-même +l'exemple de l'ardeur à s'en éclairer. Il consacrait chaque jour +quelques heures à l'étude. Il voulut que ses enfants fussent instruits +dans toutes les sciences qu'il cultivait. Il réunit dans son palais tous +ces habiles professeurs et d'autres savants qui ne tardèrent pas à se +montrer. Ils composaient auprès du Prince une sorte d'école ou +d'académie suivant la cour, et qui se transportait partout avec +elle[128]. On prétend que chaque membre de cette académie, prenait le +nom d'un ancien auteur, qu'Alcuin, grand admirateur d'Horace, portait +celui de Flaccus; que le jeune Angilbert, qui n'avait sûrement rien +d'homérique, se nommait pourtant Homère; Adhalard, ou Adelard, évêque de +Corbie, Augustin; Wala son frère, Jérémie; Riculfe, archevêque de +Mayence, on ne sait par quelle fantaisie, Damoetas; qu'enfin, Charles +lui-même, soit à cause de la royauté, ou de son goût pour la poésie +hébraïque, avait pris le nom de David. Tout cela est un peu bizarre, et +l'on a peine à se faire une idée des conférences académiques qui +pouvaient se tenir entre David, Homère, Horace, Jérémie, Damoetas et S. +Augustin; mais enfin c'était beaucoup pour le temps, et il était +impossible que les esprits restassent engourdis autour de ce centre de +mouvement et d'activité scientifique. + + [128] Hist. litt. de la France, _ub. sup._ + +«Le goût du Roi, comme il arrive toujours, dit le président +Hénault[129], mit les sciences à la mode». Mais Charlemagne ne se borna +pas à montrer ce goût; il s'efforça de le répandre dans l'immense +étendue de son empire et de ses conquêtes, autant que le lui permettait +l'état où il trouvait les peuples. Il fonda un grand nombre de +monastères et d'églises: il y attacha des écoles: il prit l'habitude +d'adresser lui-même aux ecclésiastiques des questions sur le dogme, sur +la discipline, l'histoire ecclésiastique, la morale, et d'en exiger des +réponses; et cet usage remit la science en vigueur, parmi le clergé. Il +ordonna que chaque évêque, chaque abbé, chaque comte, eût un notaire ou +secrétaire, pour copier correctement les actes; que l'on copiât de même +les évangiles, le psautier, le missel. Il fit corriger pour ainsi dire +sous ses yeux les exemplaires incorrects de la Bible. On recommença donc +à avoir des textes purs de l'Ecriture-Sainte et des Pères. La +calligraphie fut encouragée, ainsi que l'orthographe. On reprit le petit +caractère romain et bientôt après le grand, à la place de l'écriture +mérovingienne, qui était barbare. Les couvents, les abbayes devinrent +des écoles de cet art et des fabriques actives de manuscrits. Le style +commença aussi à s'épurer. Il y eut des historiens, des orateurs et +surtout des poètes: Alcuin et Théodulphe, que l'empereur avait aussi +amenés d'Italie, se piquèrent de l'être; on le fut à leur exemple, mais +il est vrai, sans imagination, sans goût, sans poésie de style, et la +plupart du temps sans exacte mesure de vers. + + [129] Abr. chr. de l'Hist. de Fr., année 789. + +Toute grossière qu'était cette poésie, elle faisait les délices des gens +bien élevés et même de l'Empereur; il se plaisait surtout à entendre des +chansons en langue tudesque ou théotisque, qui était sa langue +naturelle. La préférence qu'il lui accordait la rendit la langue +dominante dans la plus grande partie de la France. Le roman qui se +formait dans l'autre partie était moins encouragé. Même après +Charlemagne, le roman ne régna guère que dans les états des rois +d'Aquitaine; tout le reste parla long-temps théotisque ou tudesque. +Charles aimait tant cette langue, qu'il en avait composé une grammaire. +Quand Eginhard semble dire qu'un souverain si instruit, que ce +restaurateur des lettres et des études ne savait pas écrire[130], cela +doit apparemment s'entendre du grand caractère romain, dont on +renouvellait alors l'usage. En effet, malgré les efforts qu'il fit pour +l'apprendre, il n'y put jamais réussir. Il signait avec un monogramme, +gravé sur le pommeau de son épée. Il disait: je l'ai signé du pommeau; +je le maintiendrai, avec la pointe: mais on assure qu'il écrivait +facilement en d'autres caractères, soit théotisque, soit petit +romain[131]. + + [130] _Tentabat et scribere, tabulasque et codicillos ad hoc + in lectulo suo cervicalibus circumferre solebat, ut cum + vacuum tempus esset, manum effigiendis litteris usuefaceret: + sed parum prosperè successit labor, proeposterus ac serò + inchoatus_. + + (EGINHARD, Vit. Car. Mag.) + + [131] Hist. Litt. de la France, _ub. sup._ + +Charlemagne voulut aussi qu'en France on sût mieux la musique, et que +l'on chantât plus humainement qu'on ne faisait alors, entreprise +toujours difficile et qui, comme on voit, l'était il y a long-temps. On +sait qu'il s'éleva une grande dispute à Rome, en sa présence, entre ses +chantres et les chantres romains. Il eut assez de goût et de +discernement pour prononcer en faveur de ces derniers: il en amena deux +en France pour y enseigner un chant moins barbare et surtout l'art +d'organiser, c'est-à-dire, de pratiquer à la fin des phrases du +plain-chant, quelques chétifs accords de tierce, car c'était à cela que +se bornait alors toute la science de l'harmonie même au-delà des Alpes, +et elle ne s'était pas encore étendue si loin en deçà[132]. + + [132] Je ne puis me dispenser de relever ici une erreur où le + savant Tiraboschi est tombé (t. III, p. 134). Il cite ce + passage d'un anonyme d'Angoulême, dans sa Vie de Charlemagne, + publiée par Fauchet (_Script. Hist. Franc._): _Similiter + erudierunt Romani cantores Francorum in arte organandi_; et + comme il n'a pas compris le sens de ce mot _organandi_, il ne + trouve pas bien clair, dit-il, si l'auteur veut dire que les + Romains enseignèrent aux Français à construire des orgues, ou + simplement à en jouer; et là-dessus il s'étend assez au long + sur l'antiquité dont les orgues étaient en Italie, et sur + celle dont ils étaient en France. Il ne s'agit ici ni de + jouer des orgues ni d'en faire, _organari_ se réduisant au + sens très-simple que je lui donne. (Voy. le Dictionnaire de + Musique de J.-J. Rousseau, au mot _organiser_.) + +L'Italie, qui avait fourni à Charlemagne les principaux instruments de +la révolution qu'il voulait opérer dans les esprits, y participa aussi, +mais moins sensiblement que la France. Quelques universités italiennes, +entre autres celles de Pavie et de Bologne, le réclament pour leur +fondateur. Il y encouragea sans doute les études; il put y rassembler +quelques professeurs, mais il n'existe aucune trace ni le plus léger +indice qu'il les ait réunis en corps, qu'il ait distribué entre eux +l'enseignement des diverses sciences, ni qu'il leur ait donné, ou des +réglements, ou des priviléges, ou quoique ce soit enfin de ce qui +constitue ce qu'on appelle université, ou tout autre fondation +pareille[133]. + + [133] Tirab., t. III, p. 131 et suiv. + +Quant à ces hommes si célèbres dans leur temps, dont Charles se servit +pour acquérir et pour répandre l'instruction (je ne parle que de ceux +qui étaient Italiens), ils nous donnent, par le genre et le mérite de +leurs connaissances et de leurs ouvrages, une idée de l'état où les +sciences étaient alors. Pierre de Pise, qui passa le premier en France, +lorsqu'il était déjà vieux[134], et qui peut être regardé, selon +l'expression de du Boulay[135], comme le premier fondateur de l'école +palatine et royale, n'enseignait que la grammaire à Pavie, quand +Charlemagne l'y trouva, et ce fut aussi la seule science qu'il apprit au +roi et qu'il fut chargé de professer dans son palais; mais il était de +plus, en sa qualité de diacre, très-savant théologien. Alcuin dans une +de ses lettres à l'Empereur, rapporte qu'il avait autrefois rencontré +Pierre dans cette même ville, soutenant sur la religion, contre un juif, +une dispute publique[136]. Enfin, quoiqu'il ne soit pas ordinairement +compté parmi les poètes nombreux de ce siècle, il faisait aussi des +vers, comme nous le verrons bientôt. Mais surtout il aimait les lettres +et leur enseignement: il y fut livré toute sa vie; et son âge, et ses +longs services lui donnaient beaucoup d'autorité. On ne parle point de +son retour dans sa patrie; comme il était vieux quand il vint en France, +il est probable qu'il y mourût. + + [134] Eginhard dit qu'il l'était quand Charlemagne le prit + pour maître: _In discendâ grammaticâ Petrum Pisanum diaconum + senem audivit_. (De Vitâ Car. Mag.) + + [135] _Itaque Petrus ille merito dici potest primus scholoe + palatinoe et regioe institutor_. (Hist. Univers. Paris, t. I, + p. 626.) + + [136] Epist. XV, _ad Carol. Mag._ + +Paul Diacre, que l'on ne désigne ordinairement que par cette qualité, +mais dont le nom était Paul Warnefrid, était autrement placé dans le +monde, et y jouait un rôle distingué, quand il fut connu de Charlemagne. +Il était né dans le Frioul, de parents d'origine lombarde. Après avoir +fait ses études à Pavie, il avait été ordonné diacre, et s'était déjà +fait sans doute une réputation, lorsque Didier monta sur le trône des +Lombards, d'où il devait bientôt descendre. Le nouveau roi appela Paul +auprès de lui, le fit son conseiller intime et son chancelier[137]. +Charlemagne ayant pris Pavie et détrôné Didier, offrit, dit-on, à Paul +ses bonnes grâces; mais, par attachement pour son roi, il aima mieux se +retirer de la cour, et peu de temps après il se fit moine au monastère +du mont Cassin. Lorsque Charlemagne, en 781, se fit couronner à Rome +empereur d'Occident, Paul lui adressa une élégie latine, pour lui +demander la liberté de son frère, détenu depuis sept ans prisonnier en +France; et ce fut sans doute cette pièce, très-élégante pour ce +temps-là, qui détermina l'empereur, alors fortement occupé de rétablir +les études en France, à y amener Paul avec lui[138]. Il n'y resta que +cinq ou six ans, mais on ne peut douter qu'un homme aussi supérieur à +son siècle qu'il l'était à beaucoup d'égards, ne contribuât partout où +il séjournait pendant quelque temps à y réveiller le goût des lettres. +De retour au mont Cassin, dont il avait toujours regretté la solitude +paisible, il y mourut dix ou onze ans après[139]. + + [137] Tirab. _ub. sup._, p. 183, 184. + + [138] _Ibid._ p. 184-190. + + [139] En 799, _ibid_, p. 191. + +On dit que Paul savait la langue grecque, et que Charlemagne le chargea +d'y instruire les clercs ou ecclésiastiques, qui devaient accompagner, +en Orient, Rotrude, sa fille, promise à Constantin, fils de +l'impératrice Irène[140]. C'est ici le lieu d'observer que, malgré la +décadence des lettres, l'étude du grec n'était pas entièrement +abandonnée en Italie, surtout à Rome, où les papes étaient obligés à une +correspondance suivie avec les empereurs et les évêques grecs, et ne +pouvaient l'entretenir que par des interprètes fixés auprès d'eux, et +capables d'écrire facilement dans cette langue[141]. Aussi vit-on au +huitième siècle, le pape Paul Ier. fonder à Rome un monastère dont il +exigea que les moines officiassent en grec. Plusieurs Papes firent la +même chose dans le siècle suivant, surtout Etienne V et Léon IV[142]; +mais les études de ces hellénistes du neuvième siècle, ne s'étendaient +pas plus loin qu'à ce qu'exigeaient les besoins de la cour de Rome, et +peut-être à la lecture de quelques-uns des Pères grecs. + + [140] Tirab., _ub. supr._, p. 188. + + [141] _Ibid_, p. 109. + + [142] _Ibid_, p. 180. + +C'est surtout comme historien et comme poète, que Paul Diacre se rendit +célèbre: il ne conserve aujourd'hui quelque célébrité que comme +historien. Il était cependant (si l'on en veut croire les éloges que +Pierre de Pise lui adressait en vers au nom de l'Empereur lui-même), un +Homère dans la langue grecque, dans le latin un Virgile, dans l'hébreu +un Philon, un Horace en poésie, etc.[143]; mais on sait combien il faut +rabattre de toutes ces louanges, et Paul nous le dit lui-même, en +répondant à Pierre, ou plutôt à Charlemagne, qu'il ne sait point le +grec, qu'il ignore l'hébreu, que toute sa gloire dans ces deux langues, +consiste en trois ou quatre syllabus qu'il avait apprises dans les +écoles[144]. Mais peut-être sa modestie exagère-t-elle ici dans le sens +contraire, surtout à l'égard du grec. Parmi les ouvrages historiques +qu'il a laissés, on distingue principalement son _Histoire des +Lombards_[145]. C'est la seule que nous ayons de ces peuples, et +quoiqu'elle soit aussi décriée par le défaut de critique, les récits +fabuleux et l'inexactitude chronologique, que par son style, on est +heureux de l'avoir, puisque sans elle on ignorerait une multitude de +faits et de détails importants. Ce prétendu rival d'Horace, composa +plusieurs hymnes. Le plus connu, est celui de saint Jean-Baptiste, _Ut +queant laxis resonare fibris_, qui n'est pas un chef-d'oeuvre de poésie, +mais qui est devenu, comme nous le verrons, une sorte de monument en +musique. + + [143] + + _Groecâ cerneris Homerus, + Latinâ Virgilius: + In Hebroeâ quoque Philo, + Tertullus in artibus; + Flaccus crederis in metris, + Tibullus eloquio_. + + [144] + + _Groecam nescio loquelam, + Ignoro Hebraioem; + Tres aut quatuor in scholis + Quas didici syllabas, + Ex his mihi est ferendus + Manipulus adorea_. + + [145] _De gestis Langobardorum libri sex_. Elle comprend + l'histoire de ces peuples, depuis leur sortie de la + Scandinavie jusqu'à la mort de leur roi Liutprand, en 744. + Muratori l'a recueillie dans sa grande collection, t. I, + part. I. Cette histoire fut continuée dans le même siècle par + Erchempert, qui était, comme Paul Diacre, lombard d'origine, + et moine du mont Cassin. Il écrivit les gestes des princes + lombards de Bénévent (_de gestis principum Beneventanorum + Epitome chronologica_), depuis l'époque où Paul l'avait + laissée jusqu'en 888. Elle est dans la même collection, t. + II, part. I. Enfin, dans le dixième siècle, l'anonyme de + Salerne et l'anonyme de Bénévent suivirent l'histoire des + Lombards jusqu'à l'extinction des petites principautés qu'ils + s'étaient faites à l'extrémité de l'Italie; le premier + jusqu'en 980, et le second en 996. On trouve ces fragments + dans le même volume de la collection de Muratori. + +Paulin, que l'on nommait le grammairien, dont Charlemagne fit un +patriarche d'Aquilée; et dont l'église a fait un Saint, n'était point né +en Austrasie ni en Autriche, comme quelques auteurs l'ont prétendu, mais +dans le Frioul, où il enseignait depuis long-temps la grammaire, quand +Charles s'empara de cette province[146]. Il ne suivit point en France le +conquérant de l'Italie. Revêtu de l'une des grandes dignités de +l'église, il en remplit les devoirs utilement pour son nouveau +Souverain. Il fut appelé à tous les synodes que l'Empereur fit assembler +en Allemagne, en France et en Italie, et rédigea les décrets de +plusieurs. Charles et Alcuin lui-même avaient la plus grande estime pour +lui, le consultaient dans les affaires et dans les questions délicates, +et l'engagèrent à composer divers ouvrages contre les hérésies de ce +temps. Les Italiens et les Français reconnaissent en lui un des hommes +qui contribuèrent le plus à entretenir dans Charlemagne l'amour des +sciences, et à en répandre le goût par ses discours et par son exemple. + + [146] En 776. Paulin avait alors 46 ans. Les savants auteurs + de l'Hist. Littér. de la France l'ont fait naître en + Austrasie (t. IV de leur hist.) Ughelli (_Ital. sacr._, t. + V), et d'après lui d'autres Italiens, en Autriche; mais + Tiraboschi, fondé sur de très-bonnes autorités, l'a rendu au + Frioul, et par conséquent à l'Italie, t. III, p. 152. + +Théodulphe était Goth d'origine et né en Italie. La réputation qu'il y +avait acquise dans les lettres, engagea Charlemagne à l'appeler en +France. Il lui donna l'évêché d'Orléans, bientôt après l'abbaye de +Fleury: il le combla de richesses, d'honneurs et de témoignages de +confiance. Théodulphe ne se montra point ingrat pendant la vie de +Charles; mais après sa mort il fut enveloppé dans la révolte de Bernard, +roi d'Italie, contre Louis-le-Débonnaire, et dans sa ruine. Malgré +toutes les protestations qu'il fit de son innocence, il fut arrêté, +comme tous les autres évêques qui avaient pris part à cette révolte, et +renfermé à Angers dans un couvent; il mourut en 821, au moment où, ayant +obtenu sa grâce, ainsi que tous ses complices, il se disposait à +retourner dans son évêché. Outre plusieurs ouvrages de sa profession, +écrits en prose latine qu'on ne peut lire, on a conservé de lui six +livres de vers, tant sacrés que profanes, aussi illisibles que sa prose. +Entre plusieurs élégies qu'il composa pendant sa captivité, on en +distingue une, qui est devenue un hymne de l'église, et dont les vers +sont rimés du milieu à la fin, comme il était déjà d'usage dans cette +poésie latine dégénérée. Elle commence par ce vers: + + _Gloria, laus et honor, tibi sit rex Christe redemptor_[147]. + + [147] L'église romaine chante cet hymne pendant la + procession, le jour des Rameaux. + +On a prétendu que, s'étant mis à chanter à pleine voix cette élégie dans +sa prison, lorsque l'empereur Louis passait dans la rue, ce fut ce qui +lui fit obtenir sa liberté: mais c'est une fable sans vraisemblance. + +Malgré l'exemple et les travaux de ces savants et de plusieurs autres, +répandus dans les différentes parties de l'Italie, l'impulsion donnée +aux études par Charlemagne, fut passagère et ne lui survécut pas. Elle +eût été plus durable, peut-être dès ce moment l'Italie aurait vu le +génie des lettres reprendre son essor, si elle eût été moins +profondément ensevelie sous ses propres débris, et si Charlemagne eût +fait un plus long séjour au-delà des Alpes. Mais trop d'objets, trop de +pays divers, trop de parties de son vaste Empire l'appelaient à la fois; +il encouragea, honora et récompensa les savants; le reste il le laissa +tout entier à faire, et, malgré le mouvement qu'il avait imprimé aux +esprits, ils croupirent long-temps encore, ou plutôt ils s'enfoncèrent +bientôt plus avant que jamais dans l'invincible ignorance où les +retenaient et le manque absolu de bons livres, et les traces profondes +que laissaient après eux plusieurs siècles de barbarie. + +Une autre raison s'opposait encore à ce que les germes semés par +Charlemagne, produisissent pour les lettres en général des fruits réels +et surtout durables. «Si je pénètre, avec attention, dit l'ingénieux +Bettinelli[148], dans le secret de ces temps et de leurs moeurs, je crois +trouver, outre les maux causés par les successeurs de ce monarque, une +raison du triste succès de tant d'espérances. Réformer des peuples et +des états lui parut être, comme en effet ce l'est et le fut toujours, +une grande, mais très-difficile entreprise; il pensa que la religion +était le moyen le plus facile et le plus efficace pour contenir et +assujétir les peuples les plus féroces, quand il les avait conquis; +c'est donc de ce côté qu'il tourna toutes ses vues. Ses conseillers +furent des hommes religieux; et le moine Alcuin fut le premier de ses +confidents. Leur zèle n'ayant pour objet que les études sacrées, leur +donna des préventions contre les anciens auteurs grecs et latins, qu'ils +regardèrent comme des corrupteurs de la morale chrétienne et ils les +bannirent des écoles, tellement que Sigulfe, disciple d'Alcuin, et moins +scrupuleux que lui, eut ensuite beaucoup de peine à les remettre en +crédit. Si Charlemagne eût moins méprisé les anciens[149], il lui eût +été plus facile de faire aux arts et aux études un bien durable, par +l'attrait du plaisir, et par les exemples de bon goût et de bon style +que fournissent les langues mortes». + + [148] _Risorgimento d'Italia_, c. I. + + [149] Il serait plus exact de dire, s'ils les eût connus. + +Le savant abbé Andrès est de la même opinion, et lui a donné plus de +développements[150]. L'Empereur, Alcuin, Théodulphe et tous les autres +qui travaillèrent à la réforme des études, n'avaient, dit-il, d'autre +objet en vue que le service de l'église; ils n'avaient pas tant à coeur +de faire d'habiles littérateurs, que d'élever de bons ecclésiastiques. +Aussi, dans toutes les écoles qu'ils fondèrent, on n'apprenait guère que +la grammaire et le chant de l'église....... Si dans quelques-unes on +s'occupait des arts libéraux, c'était uniquement pour aider à +l'intelligence des lettres sacrées...... Les maîtres eux-mêmes n'en +savaient pas davantage, et ne pouvaient enseigner autre chose à leurs +disciples. Le grand Alcuin dont les auteurs contemporains ne parlent que +comme d'un prodige de science, n'était après tout qu'un médiocre +théologien, et ses connaissances si vantées, en philosophie et en +mathématiques, ne s'étendaient qu'a quelques subtilités de dialectique, +et à ces premiers éléments de musique, d'arithmétique et d'astronomie, +nécessaires pour le chant et pour le comput ecclésiastiques.... + + [150] _Dell' Orig. progr. e st. att. d'ogni Lett._, t. I, c. + 7, p. 108 et suiv. + +«Les promoteurs des études et les maîtres ayant donc des idées si +étroites des sciences, quels progrès pouvait-on espérer de leurs soins +et de leurs leçons? On fondait des écoles; mais pour apprendre à lire, +à chanter, à compter et presque rien de plus: on établissait des +maîtres; mais il suffisait qu'ils sussent la Grammaire; si quelqu'un +d'eux allait jusqu'à entendre un peu de mathématiques et d'astronomie, +il était regardé comme un oracle. On recherchait des livres, mais +seulement des livres ecclésiastiques; il n'y avait pas dans toute la +France, un Térence, un Cicéron, un Quintilien.....[151]. Les hymnes de +l'église et les ouvrages de quelques Pères étaient pris pour modèles du +bon goût dans l'art d'écrire en prose et en vers, et celui qui +s'approchait le plus en latin du style de S. Jérôme ou de Cassiodore, +passait pour un Cicéron.... + + [151] L'auteur italien paraîtra sans doute exagéré dans cette + assertion; mais elle est autorisée par une lettre de Loup de + Ferrières au pape Benoît III, par laquelle ce savant abbé lui + demandait des livres, et entre autres ceux du l'orateur de + Cicéron, les douze livres des institutions de Quintilien, + dont on ne trouvait, disait il, en France que des copies + imparfaites, et enfin le commentaire de Donat sur les + comédies de Térence. (Voy. _Lupi Ferrar._, Ep. 103.) + +«Si Charlemagne et Alcuin avaient conçu de plus justes idées de la +littérature, au lieu de tant de peines, de voyages et de dépenses +inutiles, combien ne leur eût-il pas mieux réussi de se procurer et de +multiplier les copies des auteurs des bons siècles, de ressusciter +l'étude si nécessaire de la langue grecque? En apprenant à goûter dans +les écoles les grands poètes et les grands orateurs, on aurait pu faire +renaître la belle poésie et la solide éloquence. On aurait appris à bien +penser et à bien écrire; et les études ecclésiastiques elles-mêmes y +auraient autant gagné que les études purement littéraires.» + +Ces réflexions judicieuses de deux très-bons esprits, et de deux auteurs +très-orthodoxes, n'ont point eu de contradicteurs en Italie. Des +écrivains français, non moins orthodoxes qu'eux, les Bénédictins, +auteurs de l'_Histoire littéraire de la France_, ont pensé la même chose +et ont écrit dans le même sens. Ils disent plus positivement encore[152] +que dans l'école de S. Martin de Tours, l'une des plus florissantes que +Charlemagne fit établir, Alcuin défendit à Sigulfe, son disciple, de +lire Virgile aux élèves, _de peur que cette lecture ne leur corrompît le +coeur_. Ce ne fut qu'après la mort de ce rigide président des études, que +Sigulfe put donner un libre essor à son goût pour les bons modèles. +L'école de Ferrières dans le Gâtinais, s'éleva bientôt au-dessus de +toutes les autres, par l'étude qu'on y fit des anciens. Le célèbre abbé +Loup, qu'on appelle Loup de Ferrières, eut pour eux une prédilection, +dont on aperçoit les traces dans ses écrits. De toutes les lettres +latines de ce temps, qui se sont conservées, les siennes sont les +seules où il y ait quelque idée de bon style. «Il semble, dit +expressément D. Rivet[153], que nos autres écrivains auraient pu mieux +réussir qu'ils n'ont fait, s'ils avaient eu autant d'attention que lui à +former leur style sur celui des anciens». Mais dans tous les soins que +se donna l'Empereur, et que prirent sous ses ordres les ministres de ses +volontés, pour rétablir une belle écriture, pour se procurer et rendre +plus communs de bons et de beaux manuscrits, soins qui furent pris à +grands frais, et portés quelquefois jusqu'à la plus grande magnificence, +on voit qu'il n'était jamais question que de bibles, d'évangiles, de +missels, d'antiphonaires, de pénitentiels, de sacramentaires, de +psautiers: on n'entend point parler d'un manuscrit de Cicéron ou de +Virgile. + + [152] Tom. IV, Disc. sur l'état des Lettres au huitième + siècle. + + [153] Loc. cit. + +Les mêmes effets furent encore une fois le résultat des mêmes causes. +Les lettres encouragées et renouvellées en France par Charlemagne, mais, +trop exclusivement consacrées à un seul objet, n'eurent pas le temps de +jeter de racines; elles ne produisirent presque aucun fruit: elles se +retrouvèrent, après ce grand effort, telles qu'elles étaient auparavant, +et dans le même état d'inertie et de nullité. Elles se soutinrent un peu +pendant les premières années du neuvième siècle: dans les suivantes, +elles commencèrent à déchoir: le milieu du siècle leur fut encore plus +fatal: elles disparurent de nouveau entièrement à la fin[154]. + + [154] Hist. Litt. de la France, _ub. sup._ + +Ce ne fut pas non plus à Charlemagne, ce fut encore moins à son fils +Louis, qu'en France on nomme le débonnaire, en Italie le pieux, et qu'on +devrait partout appeler le faible, comme Voltaire, mais ce fut à +Lothaire, fils de Louis, que l'Italie dut ses premiers établissements +fixes d'instruction, et ses premiers pas marqués vers la renaissance. Un +de ses capitulaires, qui n'a été publié que dans le dix-huitième +siècle[155], établit à Pavie et dans huit autres villes, des écoles dont +il fixe l'arrondissement. Mais son règne agité, ceux des autres +empereurs de sa maison plus agités et plus faibles encore, ne furent pas +propres à faire fleurir ces écoles naissantes. Après la mort du dernier +d'entre eux, Charles-le-Gros, les guerres civiles et tous les maux +qu'elles entraînent, déchirèrent de nouveau l'Italie, et la +replongèrent, avant la fin du neuvième siècle, dans cet abîme de +barbarie et d'infortunes, d'où elle commençait à peine à espérer de +sortir. + + [155] Dans le grand recueil de Muratori, _Script. rer. + Ital._, t. I, partie II, p. 151. + +On doute si l'on doit compter parmi le peu d'hommes qui se distinguèrent +encore dans les lettres pendant cette triste époque, un prêtre de +Ravenne, nommé Agnello, que l'on appelle aussi André. Il a laissé un +recueil de vies des évêques de cette église, qui n'ont d'autre mérite +que de nous avoir conservé plusieurs faits de l'histoire sacrée et +profane, et plusieurs traits relatifs aux moeurs de ce temps, que l'on ne +trouve point ailleurs[156]. Il y eut aussi alors un Jean, Diacre de +l'église romaine, auteur de la vie de Grégoire le-Grand et de quelques +autres écrits. Un autre Jean, Diacre de l'église de Saint-Janvier à +Naples, avait précédemment écrit les vies des évêques de cette ville, +depuis l'origine, jusque vers la fin du neuvième siècle où il vivait. +Muratori les a publiées le premier dans sa grande collection[157]. Il y +a inséré, ce semble, à plus juste titre l'ouvrage d'Anastase, surnommé +le Bibliothécaire, qu'il ne faut pas confondre, comme l'ont fait +quelques auteurs[158], avec un autre Anastase, cardinal du titre de +Saint-Michel, qui troubla alors l'église par ses prétentions au +souverain pontificat. Anastase, garde de la bibliothèque pontificale, et +qu'on désigne toujours par le titre de cet emploi, ne fut point +cardinal. Il était abbé d'un monastère de Rome, lorsqu'il fut envoyé à +Constantinople par Louis II, dit le Germanique, pour traiter du mariage +de sa fille avec le fils de Basile, empereur d'Orient. Il assista au +concile où le patriarche Photius fut condamné. Les légats du pape lui en +donnèrent à examiner les actes avant de les souscrire. La connaissance +parfaite qu'il avait de la langue grecque, lui fit découvrir dans cette +révision plusieurs piéges que la subtilité grecque avait tendus à ce +qu'on nommait alors la simplicité italienne. Ce fut sans doute à son +retour à Rome, qu'il eut pour récompense des services qu'il avait +rendus, la place de bibliothécaire du Vatican. + + [156] Muratori les a insérées dans sa collection; _Scriptor. + rer. ital._, t. II, part. I. Vossius (_de Hist. Lat._, liv. + III, c. 4) a mal à propos confondu cet Agnello avec un + archevêque de Ravenne du même nom, qui vécut plus de trois + siècles auparavant. Voy. Tirab., t. III, p. 168. + + [157] Tom. I, part. II. + + [158] Voy. là-dessus Mazzuchelli, _Scrit. Ital._, t, I, part. + II. + +La collection qui fut confiée à ses soins, n'était pas considérable, et +ne l'avait jamais été. C'étaient d'abord de simples archives. On y +joignit ensuite quelques livres, la plupart de théologie. Dans le +huitième siècle[159] le pape Paul Ier avait envoyé au roi Pepin tous les +livres qu'il put trouver. Or, en quoi consistait cette bibliothèque +envoyée par un pape à un roi de France? Le catalogue en est dans la +lettre même. C'est un _Antiphonaire_, un _Responsal_, ou livre de +répons, et de plus la grammaire d'Aristote (il faut sans doute lire la +logique, ou la dialectique; car Aristote n'a point fait de grammaire); +les livres de Denis l'aréopagite, la géométrie, l'orthographe, la +grammaire, tous livres grecs[160]. Les livres étaient devenus rares de +plus en plus, et il est probable que la bibliothèque pontificale +participait à cette disette; elle eut cependant toujours un +bibliothécaire en titre, quoique peut-être souvent sans fonctions[161]. + + [159] En 757. + + [160] Tirab., t. III, p. 80. + + [161] On en voit la liste, à remonter jusqu'au sixième + siècle, dans la Préface du Catalogue imprimé de la + Bibliothèque du Vatican. + +Les premiers ouvrages d'Anastase furent des traductions du grec: elles +sont en grand nombre, la plupart peu intéressantes pour le commun des +lecteurs, et plus recommandables par la fidélité que par le style[162]; +mais l'ouvrage qui a fait sa réputation, est son _Livre pontifical_ ou +_Recueil des vies des pontifes romains_[163]. On a longuement et +fortement discuté la question de savoir si Anastase en était +véritablement l'auteur. Le résultat le plus certain paraît être qu'il +avait tiré ces vies des anciens catalogues des pontifes romains, des +actes des martyrs que l'on conservait soigneusement dans l'église +romaine, et d'autres mémoires déposés dans les archives de différentes +églises de Rome[164]. L'ouvrage ne lui en appartient pas moins, et n'en +paraît que revêtu de plus d'autorité. Ce n'est du moins pas l'auteur que +l'on doit accuser de ce qu'on y peut trouver d'inexact. Son seul tort +est d'avoir manqué de critique dans un siècle où la critique n'était pas +connue; ce qu'on ne peut pas plus lui reprocher que l'inélégance de son +style. + + [162] Voyez-en les titres dans les _Scrittori ital._ du comte + Mazzuchelli, t. I, partie II. + + [163] Muratori l'a inséré dans sa grande collection. _Script. + rer. ital._, t. III, partie I. La première édition avait été + donnée par le Jésuite Busée; Mayence, 1602, in-4°.: il y en a + eu, depuis, plusieurs autres. + + [164] Voyez toutes les pièces de ce procès, placées par + Muratori à la tête du _Liber Pontificalis, ub. supr._ + +Le dixième siècle fut encore plus malheureux. Les invasions et les +dévastations des Hongrois et des Sarrazins, le règne anarchique de +Bérenger, qui les combattit, et qui n'eut pas moins de peine à combattre +les ducs, les marquis et les comtes, chefs des petits états d'Italie, +formés des débris de la monarchie Carlovingienne, enfin le règne de +Hugues de Provence, qui abaissa ces petites puissances, mais qui +n'établit la sienne que par des vexations et par des crimes, et fut +obligé de la céder à un autre Bérenger, marquis d'Ivrée, toutes ces +causes destructives remplirent la moitié du dixième siècle de +convulsions et de boulversements. Alors l'anarchie fut complète. Le +règne des Othon ne la termina qu'en apparence, et ne put, dans le reste +de ce siècle, rouvrir de nouvelles chances pour la renaissance des +lettres. Le premier de ces empereurs, justement honoré du nom de Grand, +accorda aux villes italiennes un bienfait d'un grand prix, le +gouvernement municipal, premier pas qu'elles eussent fait depuis +long-temps vers la liberté. Le troisième Othon, au contraire, qui paya +bientôt de sa vie cette violation de la foi jurée, éteignit à Rome, par +trahison, dans le sang de Crescentius et de ses partisans, un simulacre +de république romaine, qui s'était ranimé à la voix de ce consul[165]. + + [165] Crescentius, assiégé dans le môle d'Adrien par Othon + III, ne capitula que sur la _parole royale_ que lui donna cet + empereur de respecter sa vie et les droits de ses + concitoyens. Dès qu'il les eût en son pouvoir, il fit + trancher la tête à Crescentius et aux principaux de son + parti. Othon n'avait que vingt-deux ans. Peu de temps après, + il mourut empoisonné par la veuve de Crescentius, qu'il avait + fait violer par ses soldats. + +Pendant ce temps, les papes dominés dans Rome, où ils ne régnaient pas +encore, pressés tantôt par les Sarrazins, qui s'étaient jetés de la +Sicile sur l'Italie, tantôt par les Allemands ou par les Romains +eux-mêmes, ne pouvaient faire ce que les empereurs ne faisaient pas. +Plus occupés de s'agrandir que d'éclairer les peuples, engagés dans des +luttes éternelles avec l'Empire, et trop souvent donnant par la +dissolution des moeurs un spectacle dont, non seulement la piété, mais +la philosophie est forcée de détourner les yeux[166], ils laissèrent les +ténèbres de l'ignorance s'épaissir de plus en plus. + + [166] C'était le temps où une Théodora et sa fille Marosie, + maîtresses dans Rome, faisaient papes, l'une son amant, + l'autre son fils (Jean X et Jean XI), et entouraient le + saint-siége de tous les genres de scandales; où Jean XII + mourait d'un coup reçu à la tempe, dans un rendez-vous + nocturne avec une femme mariée, etc. Voyez tous les + historiens. + +Deux évêques forment en Italie presque toute la littérature +ecclésiastique de ce siècle: l'un est Atton, évêque de Verceil, que les +savants auteurs de notre Histoire Littéraire ont trop légèrement soutenu +appartenir à la France[167]; l'autre Ratérius, évêque de Vérone, né à +Liége, mais conduit jeune en Italie, dont la vie fut une suite d'orages +et de vicissitudes, et qui, ramené plusieurs fois de Vérone à Liége, en +France, en Allemagne, destitué, chassé, rétabli, incarcéré, délivré tour +à tour, se trouva enfin trop heureux d'aller finir tant d'agitations à +Namur, obscurément chargé de gouverner quelques petites abbayes[168]. +C'étaient deux savants qui auraient peut-être brillé, même avant que les +lettres fussent tombées dans une si entière décadence. On a donné dans +le dernier siècle, des éditions de leurs oeuvres[169]. Elles +appartiennent toutes à leur état, ou aux circonstances de leur vie. +Ratérius, surtout, eut souvent besoin d'apologies pour sa conduite +ambitieuse et inconstante, et il ne les épargna pas. On trouve dans ses +lettres, et dans ses autres ouvrages, de fréquentes citations des +anciens, qui prouvent qu'il alliait dans ses études, plus qu'on ne le +faisait de son temps, les auteurs sacrés et profanes. + + [167] Tom. VI, p. 281. Voy. Tiraboschi, t. III, p. 175. + + [168] Il y mourut en 974, _id. ibid._ p. 177. + + [169] Celles d'Atton parurent en 1768; celles de Ratérius en + 1765. Chacune de ces éditions est précédée d'une Vie pleine + d'érudition, de bonne critique, et où l'on réfute plusieurs + erreurs accréditées sur ces deux savants du dixième siècle + (Tirab. loc. cit.) + +Nous parlerons plus loin de l'historien Liutprand, qui appartient à +cette époque, mais qui tient, par les missions politiques dont il fut +chargé, au tableau de l'état où était alors l'empereur d'Orient. C'est +au neuvième siècle qu'il faut placer l'Anonyme de Ravenne, auteur d'une +Géographie en cinq livres, que l'on a tirée, en 1688, des manuscrits de +la Bibliothèque du roi, et de l'oubli où elle avait été justement +laissée[170]; mais nous ne nous y arrêterons pas. Tiraboschi, quelque +peu disposé qu'il fût à une critique sévère, a traité avec le dernier +mépris[171] cet ouvrage, que d'autres savants n'ont cependant pas cru +indigne de leur attention et de leurs recherches. Il reproche à +l'Anonyme d'avoir le style le plus barbare et le plus obscur, où l'on +ait peut-être jamais écrit; de confondre souvent les noms de villes, de +fleuves et de montagnes[172]; de citer comme autorités des auteurs qui +n'existèrent jamais que dans sa tête; de n'être qu'un imposteur +ignorant, qu'un misérable copiste de la carte de Peutinger[173], et de +quelques autres géographies plus anciennes: il trouve enfin que c'est +perdre du temps que d'examiner, comme d'autres se sont donné la peine de +le faire, si ce fut vraiment dans l'un de ces deux siècles, ou même plus +tard, que cet auteur a vécu, ou si ce ne fut point dans le septième ou +huitième; si cet auteur est, ou n'est pas, un certain prêtre de Ravenne, +nommé Guido, qui avait, dit-on, écrit quelques ouvrages historiques; +enfin, si cette géographie est telle qu'il l'avait écrite, ou si elle en +est seulement un abrégé; toutes questions intéressantes à faire sur un +bon livre, mais nullement sur un aussi mauvais. + + [170] Elle fut publiée alors pour la première fois, avec de + savantes notes, par le P. Porcheron, bénédictin, qui fait + vivre l'Anonyme au septième siècle; mais il est certainement + du neuvième. Voy. Cl. Beretta, _de Ital. med. oevi_; et + Fabricius, _Bibl. lat. med. oevi_, édition de Mansi. + + [171] _Ub. supr._, p. 200. + + [172] Je dois à la justice d'observer que Tiraboschi se + trompe dans l'un des reproches qu'il fait au géographe de + Ravenne. Il l'accuse d'avoir dit que les Alpes grecques + (_graïoe_) sont une ville. L'anonyme, dans le passage cité par + Tiraboschi lui-même, dit: _Juxtà Alpes est civitas quoe + dicitur graïa_; «Près des Alpes est une ville que l'on + appelle grecque (_graïa_)»: ce qui est bien différent. + + [173] C'est-à-dire de l'ancienne carte romaine possédée + depuis par Conrard Peutinger, savant du quinzième et du + seizième siècles, qui lui a donné son nom. On croit qu'elle + fut dressée au temps de Théodore Ier non pas par un + géographe, mais par un soldat ou un officier, qui ne voulut + que tracer un tableau des routes militaires de l'empire + d'Occident, et y marquer les noms et à peu près les positions + des villes, des provinces, des campements, etc., sans aucun + égard à la configuration ni à la disposition respective des + terres, des mers et rivages. Elle fut trouvée dans un couvent + d'Allemagne par Conrard Celtes, poète latin qui florissait à + la fin du quinzième siècle. Il la laissa à son ami Peutinger, + alors secrétaire du Sénat d'Augsbourg. Peutinger la conserva + soigneusement jusqu'à sa mort, arrivée en 1547. Elle fut + publiée, pour la première fois, à Augsbourg, en 1598. + Christophe de Scheib en a donné une édition à Vienne, en + 1753, _in-folio_, parfaitement conforme à l'original, avec + une savante dissertation et des notes. Comme on n'a pu + connaître le nom de l'auteur de cette carte, on lui a + conservé le nom de Peutinger. Pour que l'Anonyme de Ravenne + l'ait copiée, comme Tiraboschi l'en accuse formellement, il + faut, ou que cet Anonyme ait voyagé en Allemagne, et y ait + rencontré cette carte, ce qu'on ne peut ni assurer, ni nier, + puisqu'on ne le connaît pas, ou qu'elle fût encore en Italie + de son temps, et qu'elle n'ait été transportée que depuis le + dixième siècle dans le couvent où Conrard Celtes la trouva + vers la fin du quinzième. + +Tel était donc le triste état où languissaient toutes les branches de la +littérature, moins de deux siècles après que Charlemagne eût produit +cette grande révolution qu'on lui attribue, qui fut réelle, mais +passagère, et qui a plus servi à la gloire de son nom qu'aux progrès de +l'esprit humain. Le commencement d'un nouveau siècle fut comme l'aurore +du jour qui devait dissiper une si longue et si épaisse nuit. + +Ce n'est pas que l'Italie ne fût alors aussi troublée que jamais. Depuis +les Alpes jusqu'à Rome, les tentatives inutiles pour se donner un roi +indépendant; les guerres qu'elles occasionèrent avec les Empereurs, et +celles qui, pour la première fois, armèrent différentes villes les unes +contre les autres, selon qu'elles prenaient parti, ou pour +l'indépendance, ou pour la soumission à l'Empire; les querelles, de plus +en plus animées, des papes et des empereurs, nouveau sujet de divisions +entre les évêques, entre les seigneurs et entre les villes; les +élections achetées[174] ou forcées[175]; les schismes, les papautés +doubles et triples; partout des désastres, des barbaries et des +scandales: dans ce qui est au-delà de Rome, la lutte sanglante d'un +reste de Grecs, d'un reste de Lombards[176]; et de quelques brigands +Sarrazins, terminée par l'épée des aventuriers Normands, qui soumirent +les uns et les autres, et fondèrent un état puissant; les républiques +florissantes de Naples, de Gaëte et d'Amalphi, les premières dont +l'histoire moderne consacre le souvenir, disparaissant dans cette lutte, +et Robert Guiscard, le plus célèbre de ces aventuriers, brûlant et +saccageant Rome même, pour sauver de la vengeance de l'empereur Henri +IV, l'orgueilleux pape Grégoire VII: telle fut, dans le onzième siècle, +la position générale de l'Italie; et l'on ne voit pas ce qu'elle pouvait +avoir de favorable à la régénération des lettres. + + [174] Telles que celles de Benoît VIII, Jean XIX son frère, + et Benoît IX leur neveu, tous trois descendants de Marosie. + Ils achetèrent successivement, ou leur famille acheta pour + eux, les suffrages du peuple, qui était encore en possession + d'élire les papes. Le dernier des trois, qui était + très-jeune, et même, selon quelques historiens, encore + enfant, souilla pendant douze ans le siège pontifical par + tout ce que les vols, les massacres et l'impudicité ont de + plus horrible. Il le vendit ensuite à l'archiprêtre Jean, qui + prit le nom de Grégoire VI; et il alla se livrer sans + contrainte, dans ses châteaux, à la vie crapuleuse qui était + seule de son goût. C'est ce que raconte un de ses + successeurs, Victor III, dans un Dialogue rapporté en + Appendix à la chronique du mont Cassin, liv. II, t. IV, p. + 396. Ce sont là des faits historiques que l'auteur de cet + ouvrage dissimulait dans ses leçons publiques, et qu'il ne + faisait que désigner par des expressions générales, dans le + temps qu'on l'accusait de rechercher avec une affectation + maligne tout ce qui pouvait être défavorable à la papauté. + + [175] L'empereur Henri III se ressaisit du droit d'intervenir + dans la nomination des papes, qu'avaient eu les empereurs + Grecs et les Carlovingiens. Il présenta Clément II à + l'élection du peuple, et ensuite élut de son autorité Damase + II, Léon IX et Victor II; ce dernier en 1055. Après sa mort, + le peuple et l'église nommèrent, en 1057, Etienne X; et ce + fut sous son successeur, Nicolas II, que le concile de Latran + attribua, pour l'avenir, l'élection des papes aux cardinaux. + Vinrent ensuite le pontificat de Grégoire VII, la donation de + la comtesse Mathilde, les démêlés trop fameux de ce pape avec + l'empereur Henri IV, etc.; époque de la puissance temporelle + des papes, et de l'avilissement des empereurs et des rois. + + [176] Ceux qui avaient fondé le duché de Bénévent. + +C'est une époque bien remarquable dans l'histoire de la papauté, que +celle où cet archidiacre Hildebrand, devenu pape sous le nom de Grégoire +VII[177], entreprit d'élever le saint-siége au-dessus de tous les +trônes, et où, pour le malheur de l'Europe entière, il réussit dans +cette entreprise! Il la poursuivit avec toute la ténacité de son +caractère, toute l'énergie de son ambition et de son courage. Il voulut +d'abord que les papes, qui n'étaient point encore souverains dans Rome, +eussent une souveraineté réelle et territoriale, qui leur donnât un rang +parmi les puissances; et il trouva dans la comtesse Mathilde, dans sa +docilité crédule pour un pontife devenu directeur de sa conscience, dans +sa haine et ses ressentiments héréditaires contre les empereurs +d'Allemagne[178], tous les moyens d'y parvenir. Il eut l'art d'obtenir +d'elle la donation de tous ses états, dont elle ne se réserva que +l'usufruit. Le pouvoir des passions auxquelles elle obéissait, est tel, +qu'il a mis en quelque sorte à couvert la réputation des moeurs de +Grégoire VII. L'écrivain le moins habitué à ménager les papes vicieux et +corrompus, Voltaire, a reconnu lui-même[179], qu'aucun fait, ni même +aucun indice, n'a jamais confirmé les soupçons qu'avaient pu faire +naître les liaisons intimes, la fréquentation assidue du pape, et +l'immense libéralité de la comtesse. + + [177] En 1073. + + [178] La mère de Mathilde, femme du marquis Boniface, comte + ou duc de Toscane, et soeur de l'empereur Henri III, souleva + contre son frère toutes les parties de l'Italie où s'étendait + son pouvoir, et qui formaient l'héritage de sa fille, + c'est-à-dire, la Toscane, les états de Mantoue, de Modène, de + Parme, de Ferrare, de Vérone, une partie de l'Ombrie, de la + Marche d'Ancône, et presque tout ce qui a été nommé depuis le + patrimoine de S. Pierre. Ayant fait imprudemment un voyage à + la cour de l'empereur, elle fut arrêtée, et resta long-temps + prisonnière; elle laissa, en mourant, à sa fille Mathilde, + ses ressentiments avec tous ses biens. + + [179] _Essai sur les Moeurs et sur l'Esprit des Nations_, ch. + 46. + +Grégoire suivait en même temps, avec autant d'ardeur que d'audace, +l'autre partie de son plan. Il arrachait ou disputait à outrance aux +rois l'investiture des bénéfices. Il écrivait en maître à ceux +d'Angleterre, de Danemark et de France. Lui, qui ne s'était cru pape, +que lorsque l'empereur Henri IV eut confirmé sa nomination, il +excommuniait, il déclarait déchu cet empereur même, il le forçait de se +soumettre aux épreuves les plus pénibles et les plus honteuses[180], et +foulait aux pieds, dans sa personne, la tête humiliée de tous les rois. + +Les lettres de ce pontife existent[181]. Elles déposent de la hardiesse +de ses projets et de la force de son génie, en même temps qu'elles sont +des pièces importantes pour l'histoire de la souveraineté temporelle des +papes[182]. Elles donnent à celui-ci, quant au style, une place peu +distinguée dans l'Histoire littéraire. Il n'en a une, comme bienfaiteur +des lettres, ou du moins des études, que par l'ordre qu'il donna aux +évêques, dans un synode tenu à Rome[183], d'entretenir, chacun dans +leurs églises, une école pour l'enseignement des lettres[184]; mais il +n'entendait par là que ce qu'on avait entendu jusqu'alors: cet +enseignement des lettres n'avait rien de littéraire; et l'on ne voit +encore là, pour le onzième siècle, aucun avantage sur les précédents. + + [180] On sait la manière dont ce pape, enfermé dans la + forteresse de Canosse, avec la comtesse Mathilde, y reçut + l'espèce d'amende honorable que vint lui faire l'empereur. + Voyez, sur cette scène déshonorante pour l'Empire, tous les + historiens; et cherchez dans tous les livres qui peuvent + faire autorité en matière de religion, quelque chose qui la + justifie. + + [181] Dans la collection des conciles du P. Labbe, t. X. + + [182] Depuis que ceci est écrit, il a paru un jugement plein + d'équité sur ces lettres, sur le caractère, les plans et la + conduite de leur auteur, dans l'excellent ouvrage de M. le + professeur Heeren, traduit de l'allemand en français, par M. + Charles Villers, et qui a partagé, en 1808, le prix proposé + par la classe d'histoire et de littérature ancienne de + l'Institut de France, sur la belle question _de l'influence + des croisades_. Voyez cet ouvrage, p. 73-90. + + [183] En 1078. + + [184] _Concil. collect. Harduin_. t. VI, part. I, p. 1580, + cité par Tiraboschi, t. III. p. 218. + +C'est à ce siècle, cependant, que les Italiens assignent les premiers +mouvements de la renaissance: c'est l'époque qu'ils désignent par le nom +de ce siècle même, et qu'ils appellent avec respect le Mille, _il +Mille_. Mais le cours du mal, suspendu seulement par Charlemagne, devenu +plus rapide depuis sa mort, était arrivé à l'extrême: il n'y avait, pour +ainsi dire, plus de degrés d'ignorance, où les esprits pussent encore +descendre. Il fallait qu'ils suivissent enfin cette loi d'instabilité +qui les entraîne; que les sciences et les arts sortissent de leurs +ruines, et recommençassent à s'élever, jusqu'à ce qu'ayant repris toute +leur splendeur, de nouvelles causes ramenassent un jour une dégénération +nouvelle. + +Parmi celles qui devaient les faire renaître, il en est qu'on a peu +observées, mais qui ne laissèrent pas d'influer puissamment sur l'esprit +de ce siècle. C'est, par exemple, une circonstance qui paraît peu +importante, que cette opinion de la prochaine fin du monde, répandue par +le fanatisme intéressé des moines, et dont les imaginations étaient +préoccupées. Cependant on ne saurait croire combien elle fit de mal +jusqu'au dernier jour du dixième siècle, et quel bien résulta de +l'apparition naturelle, mais inattendue, du jour qui commença le +onzième[185]. L'horreur toujours présente d'une désolation universelle, +fondée sur des prédictions répandues et interprétées par les moines qui +en retiraient d'opulentes donations, avait en quelque sorte éteint toute +espérance, toute pensée relative à un avenir, où personne ne comptait +plus ni exister même de nom, ni revivre dans ses descendants, et dans la +mémoire des hommes, tous destinés à périr à-la-fois. Ce désespoir devait +ne permettre d'autre sentiment que celui de la terreur; il devait +tourner toutes les idées vers une autre vie, et n'inspirer, pour les +choses de ce monde, qu'indifférence et abandon. Mais quand le terme +fatal fut passé, et que chacun se trouva, comme après une tempête, en +sûreté sur le rivage, ce fut comme une vie nouvelle, un nouveau jour, et +de nouvelles espérances. Le courage, la force, l'activité durent +renaître, et les idées se tourner d'elles-même vers tout ce qui pouvait +leur servir de but et d'aliment. + + [185] Bettinelli, _Risorgim. d'Ital._, c. 2. + +C'est une circonstance peu remarquée dans un autre genre que d'avoir du +papier ou d'en manquer; et cependant plusieurs auteurs graves[186] ont +observé que la disette qui s'en fit sentir, au dixième siècle, avait +beaucoup contribué à prolonger le règne de la barbarie. Le papyrus +d'Égypte, dont on se servait encore, et qui était à fort bon compte, +cessa de s'y fabriquer quand les Sarrazins y eurent porté leurs ravages, +quand ils y eurent détruit les arts, le commerce, renversé les écoles et +brûlé les bibliothèques. Le papier était donc devenu, depuis près de +trois siècles, très-rare et très-cher en Occident[187]. Le prix du +parchemin était au-dessus des facultés, et des particuliers qui +pouvaient encore écrire, et des moines. Il en résulta un cruel dommage; +les copistes, pour ne pas rester oisifs, effaçaient d'anciens ouvrages +écrits sur parchemin, et en écrivaient de nouveaux à la place. Muratori +rapporte en avoir vu plusieurs de cette espèce à Milan, dans la +bibliothèque Ambroisienne. L'un d'eux contenait les oeuvres du vénérable +Bède. «Ce qui me parut digne d'une attention particulière, dit-il, c'est +que l'écrivain s'était servi de ces parchemins, en effaçant la plus +ancienne écriture, pour écrire un livre nouveau. Il restait cependant un +grand nombre de mots visibles, et tracés depuis tant de siècles, en +caractères majuscules, dont la forme indiquait qu'ils avaient plus de +mille ans d'antiquité»[188]. Il est vrai que ce livre effacé était un +livre d'église, mais on ne peut douter que cette méthode, une fois +adoptée par le besoin, ne s'exerçât au moins indifféremment sur le sacré +et sur le profane; et rien n'est en même temps et plus douloureux et +plus croyable que ce que dit notre savant Mabillon[189], que les Grecs, +comme les Latins, manquant de parchemin pour leurs livres d'église, se +mirent à effacer les premiers manuscrits qui leur tombaient sous la +main, et changèrent des Polybes, des Dion, des Diodore de Sicile, en +Antiphonaires, en Pentecostaires, et en recueils d'Homélies. Mais le +besoin excite à la fin l'industrie. Dans l'incertitude où sont les +érudits sur l'époque précise de l'invention du papier d'Europe, le P. +Montfaucon, suivi par Maffei, par Muratori et par d'autres qui font +autorité, la fait remonter au onzième siècle[190]; et cette invention, +l'abondance et le bas prix qui durent en être la suite, peuvent être +comptés parmi les heureuses circonstances de cette époque. + + [186] Muratori, _Antichità Ital._, Dissert. 43; Andrès, + _Orig. Progr. e stat. att. d'ogni Lett._, c. 7; Bettinelli, + _Risorg. d'Ital._, c. 2. + + [187] Muratori, loc. cit. + + [188] Muratori, loc. cit. + + [189] _De re Diplomaticâ_, cité par Bettin., _Risorg. + d'Ital._, c. 2. + + [190] Voy. Montfaucon, _Paloeogr. Groeca_, l. I, c. 2; le même, + tome IX de l'Acad. des Inscr., _Dissertation sur le papier_; + Maffei, _Histor. Diplomatica_, p. 77; Muratori, _Antich. + d'Ital._, Dissert. 43. Il est vrai que Tiraboschi recule + jusqu'au quatorzième siècle, l'invention du pap. de lin; t, + V, l. I, c. 4, p. 76. + +Les guerres et les troubles y furent presque continuels, mais ils eurent +en partie pour objet une sorte d'élan vers la liberté qui, pour la +première fois depuis tant de siècles, se faisait sentir en Italie. +L'extinction de la maison de Saxe[191] lui avait donné l'idée de +s'affranchir; et de même que les sentiments vils qu'inspire l'esclavage, +énervent et abrutissent l'esprit, de même aussi les affections nobles +qui tendent vers la liberté le renforcent et le relèvent. Ce fut +vraisemblablement un assez pauvre roi d'Italie, que cet Hardoin, marquis +d'Ivrée, qui ne put résister long-temps aux armes de l'empereur Henri de +Bavière; mais les évêques, les princes et les seigneurs italiens +l'avaient élu[192]. Ce mouvement d'indépendance annonçait déjà une +révolution heureuse, et ce roi italien dut paraître, et se montra, en +effet, ambitieux du titre de restaurateur de sa patrie[193], autant du +moins que put le lui permettre le peu de pouvoir dont il jouit. Les +guerres civiles entre la noblesse et le peuple de Milan, qui +commencèrent alors, causèrent, il est vrai, beaucoup de maux, publics et +particuliers; mais tandis que les nobles voulaient, dans d'autres +villes, secouer le joug des empereurs, le peuple voulait ici briser +celui des nobles. Ces querelles, qui furent longues et obstinées, +prouvent que le mouvement gagnait de proche en proche, et devenait +universel. + + [191] Dans la personne d'Othon III, mort en Italie, à la + fleur de son âge, en 1002. + + [192] À Pavie, cette même année. + + [193] Bettinelli, _Risorg. d'Ital._, c. 2, dit expressément: + _Sicche un italiano poté sembrare, ad ei mostrò voler esser + lo, un ristorator della patria_. + +L'agrandissement du pouvoir des évêques de Rome donnait beaucoup +d'importance aux dispositions que chacun d'eux annonçait à l'égard des +lettres; et ce siècle s'ouvrit sous le pontificat de Sylvestre II, +long-temps célèbre, sous le nom de Gerbert, par son savoir et surtout par +son zèle ardent pour les sciences. La France doit s'honorer de l'avoir +produit. Il était si savant que, dans ce siècle, qui ne l'était guère, +il passa pour magicien, et finit par devenir Pape. C'était un des plus +habiles mathématiciens et le plus fort dialectitien de son temps. +L'union qu'il établit dans ses écoles, entre ces deux sciences, tandis +qu'il professa publiquement, donnait à ses élèves une supériorité +marquée; et le savant Bruker ne craint pas de dire, que si, dans le +onzième siècle, les ténèbres qui avaient couvert les précédents, +commencèrent à se dissiper, on le dut principalement à la méthode de +Gerbert, qui joignit aux exercices de la dialectique ceux des sciences +mathématiques, et donna ainsi plus de force et de pénétration aux +esprits[194]. + + [194] Bruker, _Hist. Art. Phil._, t. III, l. II, c. 2. + +Cette même comtesse Mathilde, à qui l'on peut reprocher d'avoir +alimenté l'ambition violente et l'audace effrénée de Grégoire VII, +d'avoir donné un fondement trop réel à la puissance politique des Papes, +et d'avoir trop contribué à élever sur des bases solides ce pouvoir +colossal qui, depuis, a si long-temps pesé sur l'Europe, doit être +d'ailleurs comptée parmi les causes de cette heureuse révolution des +connaissances humaines. Son autorité, plus étendue que ne l'avait été +celle d'aucun prince depuis la chute de Rome, lui servit à encourager +l'étude des sciences, auxquelles elle n'était pas elle-même étrangère; +et si, au commencement du siècle suivant, l'étude du droit surtout prit +à Bologne un si grand essort, si la jurisprudence romaine régit de +nouveau d'Italie, et si le code de Justinien en bannit enfin les lois +bavaroises, lombardes et tudesques, qui y avaient régné tour-à-tour, on +le dut peut-être au soin que prit Mathilde de faire revoir ce code et +d'engager par des récompenses un jurisconsulte célèbre à cet utile +travail[195]. + + [195] Bettinelli, _loc. cit._ Ce jurisconsulte est le fameux + Irnerius ou Garnier. Voy. le chapitre suivant. + +Enfin des divers ports d'Italie, on commençait à naviguer chez des +nations étrangères; on rapportait des connaissances acquises et le désir +d'en acquérir de nouvelles. On trouvait en Orient les lettres et +quelques parties de la philosophie, jouissant encore d'une sorte +d'honneur; on voyait fleurir en Espagne, parmi les Maures, dont la +domination y était alors prospère et fastueuse, une littérature +nouvelle, l'étude et l'admiration des sciences et de la philosophie +grecque; et l'on revenait de Constantinople avec des manuscrits grecs, +et d'Espagne avec des manuscrits arabes, soit originaux dans cette +langue, soit traduits du grec. + +Ce fut par des traductions de cette espèce qu'Hippocrate commença d'être +connu; que ses ouvrages et d'autres, tant grecs qu'arabes, sur la +médecine, se répandirent dans l'Italie méridionale. Ils y furent +apportés et interprétés par un aventurier savant et laborieux, nommé +Constantin, et donnèrent naissance à la fameuse école de Salerne, ou du +moins commencèrent sa célébrité. On en fait remonter beaucoup plus haut +l'existence. Ce qu'il y a de certain, c'est que, dès la fin du dixième +siècle, on allait à Salerne consulter sur ses maladies et rétablir sa +santé. Un historien du douzième siècle (Orderic Vital), parle aussi de +cette école de médecine, comme étant déjà fort ancienne. L'opinion la +plus probable est que les Arabes ou Sarrazins, qui occupèrent une grande +partie de ces provinces, y apportèrent leurs sciences et leurs livres, +parmi lesquels il s'en trouvait beaucoup de médecine. Ils réveillèrent +dans ces contrées le goût pour cette science, et l'arrivée de Constantin +y donna une nouvelle activité. + +Il était Africain et né à Carthage. L'ardeur de s'instruire dans toutes +les sciences le conduisit chez tous les peuples qui les cultivaient +alors. Il étudia long-tems à Bagdad, où il apprit la grammaire, la +dialectique, la physique, la médecine, l'arithmétique, la géométrie, les +mathématiques, l'astronomie, la nécromancie, la musique des Caldéens, +des Arabes, des Persans et des Sarrazins. De là il passa dans les Indes, +et s'instruisit encore de toutes les sciences de ces peuples. Il en fit +autant en Égypte. Enfin, après 39 ans de voyages et d'études, il revint +à Carthage. La science presque universelle, qui lui avait coûté tant de +peines à acquérir, le fit prendre dans son pays, comme Gerbert dans le +nôtre, pour un magicien. On voulut se défaire de lui; il le sut, prit la +fuite et passa secrètement à Salerne. Il y obtint la faveur du fameux +prince normand, Robert Guiscard. Mais ensuite dégoûté du monde, il se +retira au Mont Cassin, où il prit l'habit religieux. Il s'y occupa le +reste de sa vie à traduire de l'arabe, du grec et du latin des livres de +médecine, et à en composer lui-même. Ils lui firent alors une grande +réputation[196]. Ils répandirent de plus en plus à Salerne la passion +pour la médecine, et les moyens de la mieux étudier. C'est dans ce sens +que Constantin peut être regardé comme l'un des créateurs de cette +école, comme l'une des causes de sa célébrité, et que l'on peut voir +aussi dans les Arabes, de qui il avait tant appris, une influence +favorable à la renaissance des lettres. Ces mêmes Sarrazins que nous +n'avons nommés jusqu'ici que comme des barbares, destructeurs actifs des +lumières partout où ils étendaient leurs conquêtes, nous les voyons donc +figurer ici parmi les causes qui rallumèrent le flambeau qu'ils avaient +ailleurs contribué à éteindre; et bientôt nous fixerons plus +spécialement notre attention sur cette révolution particulière, qui se +fait apercevoir dans la grande révolution générale. + + [196] Ses oeuvres ont été en partie publiées à Bâle, en 1536, + et sont en partie restées inédites. (Voy. Oudin, _de Script. + Eccl._, t. II, p. 694, etc.) Constantin l'Africain florissait + vers l'an 1060. + +Quant aux Grecs de Constantinople, après un long sommeil, les sciences +et les lettres semblaient aussi renaître parmi eux. Pendant le huitième +siècle, les sanglantes querelles entre les iconoclastes et les +adorateurs des images, avaient servi de prétexte à la destruction des +monuments des arts et des lettres, et détourné de plus en plus des +études utiles et paisibles, par des argumentations bruyantes, soutenues +à main armée. Mais au neuvième, après que la dynastie des Basilides eût +renversé la race Isaurienne, qui avait remplacé les descendants +d'Héraclius, les esprits, ayant repris un peu de calme, se reportèrent +vers les études. + +Ils y furent excités par un nouveau mobile. Lorsque les Arabes, +destructeurs des écoles d'Athènes et d'Alexandrie, rassasiés de +conquêtes sanglantes, et voulant en faire de plus douces, recherchèrent +ces mêmes productions de l'ancienne Grèce, qu'ils avaient autrefois +livrées aux flammes, les Grecs, qui les avaient eux-mêmes oubliées +depuis long-temps[197], rapprirent à en connaître le prix. Occupés de +les copier et de les vendre, ils voulurent aussi les étudier. Quelques +écoles furent rétablies, et le peu d'hommes qui cultivaient encore, dans +l'obscurité, les lettres et la philosophie, furent encouragés et +honorés. + + [197] Gibbon, _Fall. of Rom. Emp._, c. 53. + +Le savant patriarche Photius, célèbre par le schisme dont il fut la +cause, et qui, sans changer d'opinion, fut excommunié par un grand +concile, absous par un autre, et derechef excommunié par un troisième, +fut l'homme le plus éclairé et le plus éloquent de son siècle; il eut +pour élève un empereur qui s'honora du surnom de Philosophe[198]; et il +nous a laissé dans son ouvrage, connu sous le titre de _Bibliothèque_, +des preuves de son amour pour l'étude, de son savoir, et de +l'indépendance de son esprit. Vers le même temps, ou un peu plus tard, +dans le dixième siècle, Suidas écrivit le plus ancien Lexique qui nous +soit parvenu, nécessaire pour l'intelligence des anciens classiques +grecs, et qui contient un grand nombre de fragments d'auteurs qui +auraient aussi été classiques, mais que le temps a dévorés. Ils +existaient encore alors: la Bibliothèque de Photius nous l'atteste. +Constantinople possédait l'histoire de Théopompe, les oraisons +d'IIyperide, les comédies de Ménandre, les odes d'Alcée et de Sapho, et +les ouvrages d'une foule d'autres auteurs, poètes, orateurs, historiens, +philosophes, que nous n'avons plus. + + [198] Léon VI, fils et successeur de Basile. + +Constantin Porhyrogénète suivit la route que son père, +Léon-le-Philosophe, lui avait tracée, et s'y avança plus loin que lui. +Ce fut un homme de lettres sur le trône. Il a laissé plusieurs ouvrages, +l'un sur l'administration de l'Empire, l'autre contenant une description +de ses provinces, un troisième sur la tactique et les opérations +militaires. Le quatrième est un assez gros livre sur un sujet moins +important, sur le cérémonial de la cour de Bysance; mais enfin il +cultiva les lettres, la musique, la peinture; et lorsque Romain +Lecapenus l'eut renversé du trône, où il remonta ensuite, il sut, +dit-on, se faire une ressource de ses talents et de la vente de ses +tableaux; ressource que peu de Souverains pourraient se procurer en +pareil cas. + +Ce fut vers lui que fut envoyé en ambassade, par Bérenger II, roi +d'Italie, un jeune littérateur, devenu depuis un historien de quelque +célébrité. Liutprand, dont c'est ici l'occasion de parler, était né à +Pavie, d'un père qui avait été député vers la même cour par le roi +Hugues, prédécesseur de Bérenger. Hugues conserva au fils la protection +qu'il avait accordée au père. Les talents qu'annonçait le jeune +Liutprand, favorisèrent ces dispositions, surtout la beauté de sa voix, +que ce roi, qui aimait la musique, se plaisait beaucoup à entendre. +Quand Bérenger, marquis d'Ivrée, eut forcé Hugues à lui céder son trône, +il garda auprès de lui Liutprand, le fit son secrétaire, et l'envoya +quelques années après[199], à Constantinople, en qualité d'ambassadeur. +Liutprand profita de cette mission pour apprendre le grec, et ce fut à +peu près tout le fruit qu'il en retira. De cette haute faveur où il +était, il tomba tout-à-coup dans la disgrâce, et fut obligé de se +retirer en Allemagne. C'est dans cet exil qu'il composa l'histoire de +son temps[200]. Il était alors chanoine de l'église de Pavie, titre +qu'il prend au commencement de chacun des livres de son histoire. Elle +est écrite avec esprit, en latin meilleur que celui des autres écrivains +du dixième siècle, et avec une petite pointe de malignité satirique, qui +passe même la mesure quand il est question de Bérenger et de sa femme. +L'accueil distingué que Liutprand reçut de Constantin Porphyrogénète, +fut accordé à son mérite autant qu'à son titre; et il nous a laissé, +outre l'histoire dont on vient de parler, une relation piquante de son +voyage et de son ambassade[201], ou plutôt de ses ambassades, car il en +fit une seconde assez long-temps après[202], dont il fut moins content +que de la première; de simple chanoine il était pourtant devenu évêque +de Crémone; il était envoyé par un puissant empereur, Othon Ier; à qui +il devait la chute de Bérenger, son persécuteur, son rappel dans sa +patrie, le rétablissement de sa fortune, et son avancement; mais +Porphyrogénète n'était plus là pour le recevoir[203]. + + [199] En 946. + + [200] _Liutprandi Ticinensis Historia_. Elle s'étend jusqu'à + l'avénement de Bérenger II, vers le milieu du dixième + siècle. + + [201] _Legatio Liutprandi ad Constantin. Porphyr._ + + [202] En 968. + + [203] _Legatio Liutprandi ad Nicephorum Phocam._ Il paraît + qu'il mourut peu d'années après son retour de cette seconde + légation (Voy. Tirab., t. III, p. 200). + +Les exemples donnés par ce prince et par son père, quoiqu'ils ne fussent +rien moins que de grands princes, contribuèrent cependant beaucoup à +ranimer dans l'Orient le goût des études. L'effet s'en prolongea, pour +ainsi dire, pendant les règnes tantôt violents, tantôt faibles, toujours +étrangers aux lettres, qui suivirent le leur, jusqu'à ce que celui des +Comnène vînt, au milieu du onzième siècle, rallumer momentanément +l'émulation presque éteinte. + +A défaut d'ouvrages de génie, ce fut le temps des recherches et de +l'érudition. Dans ce siècle et dans le douzième, on compte des +commentateurs tels qu'Eustathe sur Homère, Eustrate sur Aristote; le +premier, évêque de Thessalonique; le second, de Nicée, et plusieurs +autres. J'ai dit à défaut d'ouvrages de génie, car on ne mettra pas, +sans doute, de ce nombre les _Chiliades_[204] de Tzetzès, qui écrivit en +douze mille vers lâches, prolixes et cependant obscurs, sur six cents +sujets différents. Alors aussi commence la série des auteurs de +l'histoire Bysantine, peu recommandables, si on les compare aux +Xénophons et aux Thucydides; mais qu'on se félicite encore de trouver +parmi les ténèbres de ces temps barbares. Ils forment du moins dans la +même langue une suite presque ininterrompue depuis les auteurs des bons +siècles. + + [204] On prononce _Kiliades_. + +Cette langue, altérée dans ses mots et dans ses tours, était pourtant +encore matériellement la langue d'Homère et de Démosthène, au lieu qu'on +oserait à peine dire, en parlant du langage corrompu dans lequel on +écrivait alors à Rome et dans l'Italie, comme en France et dans l'Europe +entière, que ce fut la langue de Cicéron et de Virgile. Aussi, malgré +la place honorable que ce siècle conserve dans l'Histoire littéraire +d'Italie, quels monuments latins a-t-il laissés? de quels auteurs +peut-il citer les productions? Quels sont ceux qui, dans cette +dépravation générale, montrèrent du moins un bon esprit et quelques +traces d'un meilleur style? + +Les deux plus grands génies de ce siècle, qui remplirent de leur +renommée l'Italie, la France et l'Angleterre, furent Lanfranc et +Anselme. Le premier surtout, qui fut le maître du second, eut la plus +forte et la plus heureuse influence sur l'amélioration des études. Né à +Pavie[205], vers le commencement du siècle, il y brilla dès sa première +jeunesse dans les exercices du barreau, passa en France, se retira du +monde, jeune encore, et entra dans une abbaye qu'il rendit célèbre, +l'abbaye du Bec en Normandie. L'école qu'il y ouvrit devint fameuse, et +la philosophie du Bec passa, pour ainsi dire, en proverbe[206]. La +dialectique de Lanfranc et sa manière d'écrire en latin, étaient en +grande partie dégagées de la rouille de l'école. Le premier, depuis les +siècles de barbarie, il essaya de faire renaître la science de la +critique. Les ouvrages des pères de l'église, et même les livres saints +(car on ne connaissait guère alors d'autre littérature), altérés et +corrompus par l'ignorance des copistes, reprenaient, en passant sous ses +yeux, leur pureté originelle. Il les examinait, les collationnait, les +corrigeait de sa main, et ces copies ainsi restituées, devenaient des +manuscrits authentiques et dignes de foi. + + [205] Tiraboschi, t. III, p. 227 et suiv. + + [206] Launoi, _de Scholis celebribus_, ch. 42. + +Guillaume, alors duc de Normandie, ayant acquis par la conquête de +l'Angleterre, le surnom de Conquérant, voulut attirer Lanfranc dans ses +nouveaux états, et le fit archevêque de Cantorbéry. Lanfranc occupa ce +siège pendant dix-neuf ans. Sa vertu y fut mise à l'épreuve, et la +faveur dont il jouissait fut troublée par les querelles qui s'élevèrent +entre son roi et le pape Grégoire VII, à l'occasion des investitures; il +ne cessa d'être un sujet soumis qu'autant qu'il le fallait pour obéir au +souverain pontife, qui étendait sur toutes les couronnes ses prétentions +de souveraineté. Sa résistance n'eut rien de séditieux, et sa modération +éclata jusque dans l'exécution des ordres violents, auxquels il ne se +croyait pas permis de résister. Elle ne brilla pas moins dans un concile +tenu à Rome[207], où il fut appelé par le pape. L'hérésiarque Bérenger y +fut cité pour ses erreurs. L'archevêque, chargé de le combattre, fit +mieux, il le persuada, et le convertit. + + [207] En 1078. + +Lanfranc, mort en 1089, n'a laissé qu'un traité de l'Eucharistie contre +l'hérésie de Bérenger, et des lettres écrites, les unes avant, les +autres pendant son épiscopat. Ce fut donc moins par ses ouvrages que par +sa méthode d'enseignement qu'il servit au progrès de la philosophie et +des lettres. C'est dans l'école qu'il tint au milieu de la forêt du Bec, +que sont ses plus beaux titres de gloire. Parmi les personnages +illustres qui en sortirent, il suffit de citer Ives de Chartres, regardé +comme le restaurateur du droit canonique en France, et dont les lettres +sont si précieuses pour notre histoire; Anselme, qui devint Pape sous le +nom d'Alexandre II, et cet autre Anselme, dont la renommée littéraire +égala celle de son maître. + +Il était né en 1034, dans la ville d'Aoste, en Piémont[208]. La +réputation dont jouissait l'école du Bec, l'y attira de bonne heure. Il +profita si bien des leçons de Lanfranc, qu'ayant embrassé la vie +monastique, il fut, trois ans après, élu prieur, et ensuite abbé de +cette maison. Quatre ou cinq ans après la mort de son maître, il fut +appelé à lui succéder dans l'archevêché de Cantorbéry[209]. +Guillaume-le-Roux régnait alors. Il ne valait pas son père, mais il fut +aussi ferme que lui sur l'article des investitures. Anselme ne se montra +pas moins zélé pour la cause du Pape; il en résulta pour lui des +querelles très-vives et un exil. Il se rendit en Italie auprès d'Urbain +II. Il assista au concile de Bari[210], où il terrassa par sa +dialectique les Grecs, entêtés à soutenir que dans la Trinité, le S. +Esprit, ne procède uniquement que du père. + + [208] Tiraboschi, _ub. supr._, p. 230 et suiv. + + [209] En 1092. + + [210] En 1098. + +Rappelé en Angleterre par Henri Ier, Anselme s'y rendit; mais bientôt +les intérêts de la cour de Rome qu'il voulut servir, le brouillèrent +avec ce roi. Il repassa sur le continent, et peu de temps après revint +se fixer dans l'abbaye du Bec. Ce fut à l'invitation de Henri lui-même, +qui, désirant enfin s'accorder avec le Pape, se rendit plusieurs fois +dans cet abbaye pour conférer avec Anselme. Le prélat ayant réussi dans +cette négociation, retourna auprès du roi, rentra en possession de son +archevêché, de ses dignités, de ses biens, et mourut deux ans +après[211], laissant dans l'Europe chrétienne de vifs regrets et une +grande renommée de sainteté, d'éloquence et de savoir. + + [211] En 1109. + +Tous ses ouvrages sont théologiques ou ascétiques; il passe pour avoir +appliqué, plus qu'aucun de ses prédécesseurs, les subtilités de la +dialectique à la théologie[212]. Le dessein qu'il avait formé de +démontrer, non seulement par l'autorité de l'Écriture et de la +tradition, mais par la raison même, les dogmes et les mystères de la +religion chrétienne, lui rendait ces subtilités nécessaires. Il ne +s'enfonça pas moins avant dans les profondeurs de la métaphysique, dont +il est regardé comme le restaurateur. On le regardait avec plus de +raison comme le père de la théologie scolastique, dont il n'enveloppa +cependant pas les obscurités dans le style barbare qu'on y introduisit +après lui[213]. On sait que Leibnitz a reproché à Descartes d'avoir pris +à Anselme sa preuve de l'existence de Dieu par l'idée de l'infini; mais +sans se croire obligé de lire le _Monologium_ ni le _Proslogium_ de ce +saint docteur, deux traités de théologie naturelle, dans l'un desquels +cette démonstration doit être, on peut penser que le génie de Descartes, +qui a trouvé tant d'autres choses, l'a trouvée aussi de son côté[214]. + + [212] Voy. Tirab., _ub. supr._, p. 232. Voy. aussi M. Giamb. + Corniani, dans l'ouvrage intitulé, _I Secoli della + Letteratura italiana dopo il suo Risorgimento_, t, I, p. 54. + + [213] Tirab., _loc. cit._ + + [214] Giambat. Corniani, _ub. supr._, p. 57. + +Ce dont on doit peut-être savoir le plus de gré à Anselme, c'est d'avoir +eu sur l'éducation des enfants, des notions supérieures à son siècle. Un +abbé de moines qui était en grande réputation de piété, se plaignait un +jour à lui de la mauvaise conduite des enfants qu'on élevait dans son +monastère. Nous les fouettons continuellement, disait-il, et ils n'en +deviennent que plus obstinés et plus méchants. Et quand ils sont grands, +demanda le bon Anselme, que deviennent-ils? Parfaitement stupides, lui +répondit l'abbé. Voilà, reprit Anselme, une excellente méthode +d'éducation qui change les hommes en bêtes! Il se servit ensuite de +diverses comparaisons, pour lui faire entendre qu'il en est des hommes +comme des arbres, qui ne peuvent prospérer, se développer et croître à +la hauteur que la nature leur destine, s'ils sont comprimés dès leur +naissance, si leurs rameaux sont pressés, leur sève étouffée, leur +direction gênée, interrompue; qu'il en est encore comme des métaux d'or +et d'argent, qu'on ne peut réduire à des formes élégantes et nobles, si +l'artiste ne fait que les battre à grands coups de marteau, etc.[215]. + + [215] Giambat. Corniani, _ut. supr._ + +L'école fondée en France par Lanfranc et par Anselme, devint une +pépinière féconde d'hommes instruits, non seulement pour la France, mais +pour l'Italie, d'où un grand nombre de jeunes gens y accouraient prendre +des leçons. Les auteurs de notre Histoire littéraire relèvent avec un +orgueil très-pardonnable ces secours que l'Italie recevait de la +France[216]; mais ils oublient trop peut-être que les deux chefs de +cette fameuse école étaient Italiens, et que ce fut encore à l'Italie +que la France dut ce second mouvement de renaissance des lettres, plus +durable que le premier. L'historien de la littérature italienne, après +avoir réclamé ce qu'il croit appartenir à sa patrie, dit avec son bon +sens et son équité ordinaires[217]: «Ainsi la France et l'Italie se +prêtaient mutuellement des secours; celle-ci, en fournissant à la +France, et de savants professeurs qui donnaient le plus grand éclat aux +écoles, et de jeunes étudiants qui ajoutaient à ces écoles un nouveau +lustre; celle-là, en offrant un sûr et doux asyle aux Italiens, qui se +seraient difficilement livrés à l'étude au milieu des troubles de leur +patrie». + + [216] T. IX, p. 77. + + [217] Tiraboschi, t. III, p. 242. + +Mais enfin ni les ouvrages d'Anselme, ni ceux de Lanfranc son maître, ni +ceux de leurs nombreux disciples, n'ont plus de lecteurs depuis +long-temps. Il en est ainsi d'un Fulbert, évêque de Chartres, dont la +France et l'Italie se sont disputé la naissance[218], mais qu'on ne lit +plus, qu'on ne lira jamais plus, ni en Italie, ni en France[219]. Il en +est encore ainsi d'un Pierre Damien, l'un des plus savants et des plus +élégants écrivains de son temps; d'un Pierre Diacre, d'un Brunon, évêque +de Segni, d'un troisième Anselme, évêque de Lucques, d'un Arnolphe, d'un +Landolphe, et dune foule d'autres théologiens ou dialecticiens plus ou +moins célèbres dans ce siècle, mais également ignorés et dignes de +l'être dans le nôtre. Il faut distinguer parmi eux les auteurs +d'histoires et de chroniques, la plupart recueillies dans la volumineuse +et savante collection de Muratori, tels entre autres que cet Arnolphe et +ce Landolphe qu'on vient de nommer[220]. Méprisables comme écrivains, +ils sont précieux pour l'histoire, dont ils sont les seules lumières +dans ces temps de profonde obscurité. + + [218] Selon Fleury, _Hist. Eccl._, l. LVIII, n°. 57, et + Mabillon, _Act. SS._ etc. t. VII, pr. n°. 43; il était + Romain, d'après un endroit de ses propres écrits; mais cet + endroit est mal interprété, selon les auteurs de l'_Hist. + litter. de France_, t. VII, p. 262; ils croient plutôt que + Fulbert était d'Aquitaine, ou même particulièrement de + Poitou. Tiraboschi est venu ensuite, et a démontré que les + Bénédictins se sont trompés dans ce point d'histoire, et que + Fulbert, qui dut à la France son instruction, puisqu'il y fut + élève de Gerbert, ne lui doit pas du moins la naissance. Il + rend à l'Italie l'honneur de l'avoir produit, t. III, p. 225 + et 226. + + [219] Cela est rigoureusement vrai de ses Sermons; ses + Lettres peuvent être, sinon lues, du moins consultées pour + l'histoire. + + [220] _Arnolphi Hist. Mediolanensis_, etc. _Landolphi + senioris. Mediolan. Historia_, etc. Voy. _Rerum ital. + Script._, t. IV. + +Ce sont tous, il est vrai, de ces auteurs que, dans la littérature de +leur pays, on appelle sacrés; mais il en eut alors encore moins de +profanes que l'on puisse citer: la raison en est simple. L'église latine +était sans cesse, depuis le schisme, en controverse avec l'église +grecque. Il fallait toujours se tenir prêt à argumenter, dans des +conférences, contre ces Grecs, si rusés dialecticiens et si déterminés +sophistes. Les querelles entre le sacerdoce et l'Empire ne se vidaient +pas seulement avec l'épée, mais avec la plume. En écrivant sur ces +matières, on pouvait espérer de la part de celle des deux puissances +dont on se déclarait le champion, des faveurs et des récompenses. +C'étaient des motifs assez forts d'émulation pour s'adonner à la +théologie et au droit canon; mais il n'y en avait aucun qui pût engager +à cultiver les lettres proprement dites. Elles continuaient donc de +languir, et tout ce qu'elles peuvent se vanter d'avoir produit qui +puisse être encore de quelque utilité, est une espèce de lexique latin, +composé par un certain Papias, très-habile dans la langue grecque, et le +meilleur grammairien de son temps[221]. + + [221] Ce lexique ou vocabulaire, imprimé pour la première + fois à Milan, en 1476, sous le titre de _Papias Vocabulista_, + l'a été plusieurs autres depuis. Il avait été publié par + l'auteur vers l'an 1053. Voyez Tiraboschi, t. III, p, 263. + +Un moine Bénédictin de _la Pomposa_, célèbre abbaye près de Ravenne, +s'immortalisa par une découverte en musique, qui facilita et abrégea +considérablement l'étude de cet art, borné cependant au chant de +l'église. On ne laissait pas, faute de signes et de méthode, d'employer +une dizaine d'années pour apprendre à chanter passablement au lutrin. +_Guido_, ou, comme nous le nommons en français, Gui d'Arezzo, inventa +des signes et créa une méthode qui réduisirent à un, ou tout au plus +deux ans cet apprentissage. D'autres ont écrit qu'il ne fallait que +quelques mois[222]; mais c'est un ou deux ans que dit Gui d'Arezzo +lui-même dans une lettre qui nous est restée de lui. On y voit aussi les +seuls événements de sa vie que nous sachions, et qu'il soit intéressant +de savoir. Les moines de son couvent, loin de lui avoir gré de sa +découverte et du soin qu'il avait pris de les instruire, le +persécutèrent. Il leur parut blesser l'égalité de leur institution, +parce qu'il n'était pas leur égal en ignorance[223]. L'abbé lui même +écouta leurs suggestions, épousa leurs haines et fit éprouver à Gui des +désagréments qui le forcèrent enfin à s'exiler du monastère. Il vécut +alors des leçons de chant qu'il allait donner d'église en église. +Théodalde, évêque d'Arezzo, sa patrie, l'appela auprès de lui, et l'y +retint quelque temps. Sa réputation parvint au Pape Jean XX, à qui elle +inspira le désir de le connaître. Il députa vers lui trois envoyés pour +l'engager à se rendre à Rome[224]. Le pontife voulut éprouver sur +lui-même la bonté de la nouvelle méthode. À son grand étonnement, il +apprit sur-le-champ à lire et à chanter un verset qu'il n'avait jamais +entendu auparavant. La faveur à laquelle Gui parvint auprès du Pape, +l'aurait retenu à Rome, si le climat ne lui en eût pas été aussi +contraire, surtout pendant l'été. Il venait d'obtenir la permission de +s'en éloigner, sous la condition expresse d'y revenir pendant l'hiver, +instruire le clergé romain, lorsque l'abbé de _la Pomposa_ y fut amené +par les affaires de son ordre. Gui l'alla visiter comme son supérieur, +malgré les mauvais traitements qu'il en avait reçus. Il lui fit +connaître si clairement la régularité de sa conduite et l'excellence de +sa méthode, que l'abbé, de retour dans son couvent, l'invita de la +manière la plus pressante à y revenir. La principale raison qui engagea +ce bon religieux à céder à ses instances, fut que, presque tous les +évêques étant simoniaques, et par conséquent damnés, il devait craindre +toute communication avec eux[225]. Il paraît donc qu'il retourna dans +son premier asyle, et qu'il y finit paisiblement ses jours. C'est vers +l'an 1030 qu'il florissait. + + [222] _Pochi mesi_: c'est l'expression dont se sert M. + Giambat. Corniani, dans ses _Secoli della Letteratura ital._, + etc. t. 1, p. 34. + + [223] _Id. ibid._ + + [224] Tiraboschi, t. III, p. 300. + + [225] _Cum proesertim simoniacâ hoeresi modo propè cunctis + damnatis episcopis timeam in aliquo communicadi_. Guidonis + Epistola _Michaeli monacho de ignoto cantu directa_. + +On a imprimé, mais depuis asez peu d'années[226], l'ouvrage intitulé +_Micrologus_, où il consigna sa découverte et son système: on ne le +posséda long-temps qu'en manuscrit dans quelques bibliothèques[227]. Sa +gamme et sa manière de la noter se répandirent, et se sont perpétuées +par la tradition. Une idée étendue et détaillée de ce système +appartiendrait à l'histoire de la musique, et non à celle de la +littérature. Ce qu'il suffit de rappeler ici, c'est qu'il substitua les +points placés sur des lignes à la confusion de lettres et d'autres +caractères qui avait régné jusqu'alors, et qu'il désigna les notes de la +gamme par les syllabes placées au commencement et au milieu des vers, +dans la première strophe de l'hymne _Ut queant taxis_, devenu fameux par +cet emploi, auquel Paul Diacre, son auteur, n'avait pas songé. On +commença enfin à se reconnaître dans ce dédale; et le nom de Gui +d'Arezzo est honorablement placé en tête de la liste des créateurs et +des bienfaiteurs de la musique moderne. + + [226] Martin Gerbert, abbé de Saint-Blaise, l'a donné dans le + vol. II de ses _Scriptores ecclesiastici de musicâ sacrâ + potissimum. Typis San-Blasianis_, 1784, 3 vol. in-4°. On y + trouve aussi la lettre de Gui au moine Michel, d'où sont + tirés les détails précédents. + + [227] À Milan, dans l'Ambroisienne; à Pistoja, chez les + chanoines, à Florence, dans la Laurentienne. On en possède + trois en France à la Bibliothèque impériale. Il y en avait un + à l'abbaye de Saint-Evroult (diocèse de Lizieux); ce dernier + passait pour le plus complet de tous: (Voy. La Borde, _Essai + sur la Musique_, t. III, p. 346.) il est perdu. + +C'est aussi vers la fin de ce siècle que l'école de Salerne produisit ce +petit poëme qui lui a fait plus de réputation que les gros ouvrages de +Constantin, et ceux de ses plus savants docteurs[228]. Les vers en sont +encore cités comme des adages, quelquefois même comme des autorités. Ce +sont assurément de mauvais vers, presque tous léonins ou rimés, selon la +coutume de ce temps; mais ils ne manquent pourtant pas d'une certaine +concision technique, qui est un des mérites du genre. Ce poëme fut +présenté au nom de l'école même, à un roi d'Angleterre[229]. On a cru +que c'était saint Édouard qui, peu de temps avant sa mort, arrivée en +1066, avait consulté par écrit l'école de Salerne sur sa santé, et en +avait reçu cette réponse. Muratori lui-même est de cette opinion[230]; +mais Tiraboschi conjecture, avec plus de vraisemblance, que Robert[231], +duc de Normandie, l'un des fils de Guillaume-le-Conquérant, à son retour +de la première croisade, en 1100, vint dans la Pouille, où il fut +amicalement reçu par le duc Roger, qui en était alors maître; qu'il y +épousa Sibylle, fille d'un seigneur du pays; qu'il y apprit la mort de +son frère Guillaume II[232], tué à la chasse cette même année, et +l'usurpation de son jeune frère Henri, qui s'était emparé du trône +d'Angleterre, en son absence; qu'ayant dès lors formé le projet de lui +disputer la couronne, il avait commencé par prendre le titre de Roi; et +que, se trouvant à Salerne même, avec ce titre, et sans doute avec un +cortége royal, l'école, soit qu'il l'eût consultée ou non, n'ayant rien +à craindre de Henri, dédia ce poëme à Robert, en lui donnant le titre de +roi d'Angleterre, qui flattait ses espérances et son orgueil.[233] + + [228] Voy. sur cette école et sur Constantin l'Africain, + ci-dessus, page 118. + + [229] Quelques auteurs ont prétendu qu'il avait été dédié à + Charlemagne, et se sont fondés sur des manuscrits, qui + portent pour titre: _Scholoe Salernitanoe versûs medicinales + inscripti Carolomagno Francorum regi_, etc.; et pour premier + vers: + + _Francorum regi scribit tota schola Salerni_. + + Mais c'est une altération prouvée du texte, qui ne peut être + venue que du caprice d'un copiste. Charlemagne n'étendit + point ses conquêtes vers Salerne, et n'eut jamais d'influence + sur ce pays-là. Dans tous les autres manuscrits, ces vers + sont adressés à un roi d'Angleterre, _Anglorum Regi scribit_, + etc. Voy. sur tout ceci, Tiraboschi, t. III, p. 308 et suiv. + + [230] _Antichità ital._, t. III. + + [231] Surnommé _Courte-cuisse_. + + [232] Surnommé _le Roux_. + + [233] On peut citer, à l'appui de cette conjecture, le titre + que porte ce poëme dans un des manuscrits de notre + Bibliothèque impériale; il y est intitulé: _Salernitanoe + scholoe versûs ad regem Robertum_. (Catalog. codd. manusc. + Bibl. Reg. Paris, t. IV, p. 295, n°. 6941). On sait, au + reste, que Robert ne fut roi qu'en idée; qu'il descendit + l'année suivante en Angleterre avec une forte armée, mais + qu'ayant été vaincu, il fut forcé de se contenter de son + duché de Normandie et d'une somme d'argent que Henri + consentit à lui payer; que la guerre s'étant rallumée en + 1106, entre les deux frères, Robert, vaincu de nouveau, + perdit son duché, fut emmené en Angleterre, et renfermé dans + une prison, où il resta jusqu'à sa mort. + +Il est probable que l'un des professeurs de l'école fut chargé de +rédiger l'ouvrage, et que les autres ne firent que l'approuver. On +désigne communément ce rédacteur par le nom de _Giovanni_, ou Jean de +Milan, sans que l'on sache rien autre chose de lui, sinon que son nom se +trouve, dit-on, à la tête de l'un des manuscrits de ce poëme[234]. Cette +raison de le lui attribuer est faible; mais on ne connaît ni aucun autre +manuscrit qui la confirme, ni aucune indication quelconque d'un autre +auteur[235]. + +Divers recueils d'érudition[236] contiennent des poésies latines d'un +archevêque de Salerne, nommé _Alfanus_, qui ne valent pas les vers des +médecins de son diocèse. On trouve dans d'autres recueils[237] un poëme +entier en cinq livres, sur les expéditions des princes Normands en +Italie, par Guillaume de Pouille[238], et quelques autres poésies du +même temps[239]. L'historien y peut rechercher des faits dont il ne +trouverait nulle part ailleurs aucune trace; mais l'homme de goût y +chercherait en vain quelques vers dont il pût être satisfait. + + [234] C'est Zacharie Silvius qui assure, dans sa préface, _ad + schol. Salernit._, avoir vu un manuscrit finissant par ces + mots _Explicat._ (lisez _explicit_) _tractatus qui dicitur + Flores medicinoe compilatus in studio Salerni, à Mag. Joan. de + Medialano_, etc. Ce poëme a eu un grand nombre d'éditions, + sous différents titres: _Medicina Salernitana; de Conservandâ + bonâ valetudine; Regimen sanitatis Salerni; Flos Medicinoe_, + etc. Plusieurs de ces éditions sont accompagnées de notes; + celles de René Moreau, Paris, 1525, in-8., passent pour les + meilleures. + + [235] Tiraboschi, _loc. cit._ + + [236] Entre autres Mabillon, _Acta SS. Ordin. S. Benedicts_, + vol. I. Baronius, _Annal. Eccl._ an MCXI. + + [237] Muratori, _Rer. ital. Script._, t. V. + + [238] _Guillelmi Appuli de rebus Normannor. poema_, ibid. + + [239] Tels que _Laurentius Verniensis, Rerum Pisanarum; + Magister Moses, de laudibus Bergomi_, etc. ibid. + +Il serait inutile de nous traîner sur des noms et sur des ouvrages +ignorés et illisibles. Rien n'y annonçait encore une résurrection +prochaine: la semence en était jetée, mais rien ne germait et surtout ne +fructifiait encore. En voyant avec quelle lenteur et avec combien de +peine l'esprit humain se dégage de la rouille que la barbarie lui a une +fois imprimée, on apprend à sentir de plus en plus les bienfaits de +l'instruction, à chérir davantage les sciences, la philosophie et les +lettres; à respecter, à garder précieusement, à désirer d'augmenter +chaque jour le trésor sacré des lumières. + + + +CHAPITRE III. + +_Situation politique et littéraire de l'Italie, au douzième siècle; +Universités; Études scolastiques; Langue Grecque; Histoire; Naissance +des Langues modernes, et en particulier de la Langue Italienne; +Troubadours Provençaux; Sarrazins d'Espagne_. + + +L'esprit de liberté qui s'était annoncé en Italie dès le onzième siècle, +y fit dans le deuxième de nouveaux progrès. Les villes de la Lombardie, +profitant des orages du règne de l'empereur Henri IV, s'étaient presque +toutes déclarées indépendantes. Les guerres acharnées qu'elles se firent +entre elles pendant celui de Henri V, exercèrent le courage de cette +multitude de républiques, et ne furent d'aucun danger pour leur liberté. +Cet état subsista sous Lothaire II, dernier empereur de la maison de +Franconie, et de Conrad III, en qui commença celle de Souabe, +c'est-à-dire, jusqu'au milieu de ce siècle. Il n'en fut pas ainsi, quand +un empereur jeune, ambitieux et guerrier, quand Frédéric Barberousse +eut succédé à Conrad[240]. Instruites alors par de premiers revers, par +les barbaries qu'exerçait contre elles un vainqueur irrité qui les +traitait en rebelles[241], et surtout par la ruine déplorable de la plus +florissante de ces villes, de Milan, deux fois prise, rasée et détruite +de fond en comble par Frédéric, elles renoncèrent à leurs inimitiés, et +formèrent entre elles cette célèbre ligue lombarde, contre laquelle se +brisèrent toutes les forces de l'Empire, et tout le courage de +l'Empereur. Dans le cours de vingt-deux ans, il conduisit en Italie sept +formidables armées de ses Allemands: elles y périrent toutes, soit par +les maladies, soit par le fer, après des effusions incalculables de ce +généreux sang italien. Frédéric, vaincu en bataille rangée[242], mis en +pleine déroute, et ne devant la vie qu'au bruit qui se répandit de sa +mort, se vit réduit à négocier avec les républiques victorieuses. Après +une trêve de six ans, qu'il employa en vain à vouloir reprendre par la +ruse les avantages qu'il avait perdus, il reconnut enfin, par un traité +célèbre[243], et par un rescrit impérial, leur indépendance, que lui et +ses prédécesseurs avaient taxée jusqu'alors de révolte et de +perfidie[244]. + + [240] En 1152. Frédéric était né en 1121. + + [241] Comme au siége de Crême; pendant lequel l'Empereur, + après avoir fait pendre des prisonniers et des otages, fit + attacher des enfants, qui étaient au nombre de ces derniers, + en dehors d'une tour qu'il faisait avancer contre la ville, + pour empêcher les parents de ces malheureuses victimes de + faire jouer les machines destinées à repousser cette tour; + mais les Crémasques aimèrent mieux écraser leurs propres + enfants, que de se rendre. On ne peut pas reprocher à + l'historien Radevic de raconter froidement ces horreurs: «_O + facinus_, dit-il, _videres illuc liberos machinis annexos, + parentes implorare, crudelitatem et immanitatem aut verbis, + aut nutibus objectare, è contra infelices patres pro infaustâ + prole lamentari, sese miserrimos clamare, nec tamen ab + impulsionibus cessare_, etc.». Radevicus Frising., l. II, c. + 47 Au siége de Milan, Frédéric faisait couper les mains aux + prisonniers, ou les faisait pendre, etc. + + [242] À Lignano dans le Milanais, an 1176. + + [243] À la paix de Constance, en 1183. Bettinelli, _Risorgim. + d'Ital._ se trompe en plaçant ce traité en 1185. + + [244] Tirab., _St. della Lett., ital._, tom. III, liv. IV, c. + I. + +Dans cette longue et violente fermentation de liberté, il était +impossible que les esprits n'acquissent pas plus d'activité, de +curiosité, d'élévation et de force. Alors, dit un auteur italien[245], +la servitude des particuliers fut abolie, tous furent reconnus citoyens, +c'est-à-dire, membres de la patrie, tous participèrent à la législation +et au bien public... Avec l'idée de république et de liberté, chaque +Italien pensa être devenu Romain, et l'on vit dans l'ordre de +l'administration et dans les fonctions des magistrats, une image de +l'ancienne République romaine...... De tout cela, conclut le même +auteur, il résulta un grand bien pour les études: non seulement on se +livra de plus de plus à celle des lois, nécessaire pour établir, +consolider, et faire prospérer les nouveaux gouvernements; mais des +écoles de toute espèce s'élevèrent, et furent honorées: il y eut entre +ces cités rivales une émulation de gloire et d'avantages de toute +espèce; et bientôt plusieurs d'entre elles fondèrent des établissements +d'instruction publique et des universités[246]». + + [245] Bettinelli, _Risorg. d'Ital._, c. 3. + + [246] Bettinelli, _Risorg. d'Ital._, c. 3. + +Une passion très-différente de celle de l'étude agitait alors l'Italie +et l'Europe entière; c'était la passion des croisades. À la fin du +dernier siècle, la voix d'un pauvre Ermite fanatique[247], et celle d'un +Pape ambitieux[248] en avaient donné le signal[249]. Ce signal +continuait de retentir, répété par d'autres pontifes, et par la voix +plus éloquente et non moins fanatique de Saint-Bernard. Il n'était que +trop entendu. L'Europe se dépeuplait pour aller dévaster l'Asie. +L'histoire de ces croisades existe: leur tableau sanglant n'a pas besoin +de nouvelles couleurs. Toutes les questions que présente cette frénésie +pieuse et meurtrière ont été examinées, et décidées au tribunal de la +raison et de l'humanité[250]. La politique et l'autorité de quelques +gouvernements, et surtout l'ambition des Papes qui les avaient suscités, +en profitèrent. Les peuples, ou du moins les classes industrieuses des +peuples y gagnèrent aussi sans doute: elles y gagnèrent de recevoir un +nouveau ferment d'activité, et d'étendre un peu la sphère alors si +étroite, de leurs idées, de leurs arts et de leurs jouissances, par le +mouvement, les voyages et les communications étrangères. Mais si l'on +était tenté de mettre en compensation avec l'effusion du sang de +plusieurs millions d'hommes, ces avantages qui eussent pu être produits +par des moyens plus lents, mais moins désastreux pour l'humanité, et si, +pour nous renfermer dans le sujet particulier qui nous occupe, l'intérêt +assez douteux des lumières l'emportait ici sur un intérêt plus évident +et encore plus sacré, on serait arrêté dans ce calcul même, en pensant +au résultat de la quatrième de ces expéditions lointaines. + + [247] Pierre l'Ermite, ainsi nommé, soit à cause de son état, soit + de son nom de famille, comme Tristan l'Ermite ou l'Hermite. Il + était Picard, et avait été soldat, marié et prêtre; au reste, + dit-on, bon gentilhomme. + + [248] Urbain II. + + [249] En 1095, au concile de Clermont. + + [250] Elles étaient bien loin de l'être, lorsque j'écrivais + ceci, aussi complètement qu'elles l'ont été depuis, dans les + deux Mémoires de M. le professeur Heeren, et de M. de + Choiseuil-Daillecourt, qui ont partagé le prix à l'institut, + sur la question de _l'influence des Croisades_, et auxquels + il faudra renvoyer désormais pour tous les résultats de cette + grande époque de l'histoire. + +L'Empire grec était le dernier asyle des lettres: c'était là qu'en +existaient encore les monuments; c'est là qu'elles pouvaient renaître de +leurs cendres, et sortir de leur silence par l'organe d'une langue +toujours restée la même, et toujours la plus belles des langues. Des +chrétiens croisés contre les mahométans abattirent cet empire chrétien, +qui les appelait à son secours, brûlèrent à trois reprises consécutives, +pillèrent et dévastèrent pendant huit jours entiers la ville de +Constantin[251], brisèrent les statues, restes vénérables de l'art +antique, renversèrent les édifices, incendièrent les bibliothèques, +précieux dépôts où périrent peut-être des exemplaires uniques d'ouvrages +anciens qui n'ont plus reparu depuis, furent enfin dans l'Orient, au +commencement du treizième siècle[252], plus barbares que les Goths, ou +plutôt que les Lombards ne l'avaient été en Occident au sixième. Mais +ils firent un mal plus grand encore que ces dévastations. La dynastie +des empereurs latins, fondée par eux, fut éphémère; le coup qu'ils +avaient porté à l'empire grec ne le fut pas. Il ne s'en releva jamais; +et quand plus de deux siècles après, Constantinople tomba sous le fer +des musulmans, elle ne fit que terminer la longue et pénible agonie où +elle se débattait depuis la blessure qu'elle avait reçue de Baudouin et +de ses croisés. + + [251] Voyez le grec Nicetas et notre vieux Villehardouin; + voy. aussi Gibbon, _Decline and fall of Roman Emp._, c. 60. + + [252] En 1204. + +L'accroissement du pouvoir extérieur des papes à cette époque, et +l'usage qu'ils en firent souvent ne furent que trop funestes à l'Europe; +en Italie, à Rome même, ce pouvoir leur était souvent disputé. Plus +d'une fois, dans ce siècle, des mouvements populaires ébranlèrent leur +trône, et attaquèrent leur personne. Les schismes multipliés et +l'intervention du glaive dans les décisions sur la légitimité des papes, +avaient porté dans l'esprit du peuple de Rome, à l'autorité pontificale, +un coup dont elle ne pouvait revenir. Ce peuple, que Grégoire VII et +quelques-uns de ses successeurs avaient dépouillé de ses prérogatives, +saisit l'occasion de les reprendre. Un tribun en habit de moine, +l'éloquent et impétueux Arnaud de Brescia, rétablit à Rome un fantôme de +république, qui ne se dissipa qu'au bout de dix années, à la lueur des +flammes de son bûcher. Le pape Adrien IV s'aida pour cette exécution des +armes de Frédéric Barberousse, qui se prévalut de ce service pour +obtenir de lui la couronne impériale. Arnaud fut brûlé vif, non comme +séditieux, mais comme hérétique[253]; et Adrien, en rétablissant son +autorité, n'eut l'air que de venger l'orthodoxie. + + [253] En 1155. + +Après sa mort, les schismes recommencèrent. Alexandre III, son +successeur, fugitif, quoique légitime, vit quatre anti-papes soutenus +par Frédéric, lui disputer successivement la thiare. Après six ans +d'exil, il fut rappelé de France à Rome par le parti même de la liberté: +il devint en quelque sorte le chef des républiques italiennes; et +lorsque la ligue lombarde fonda une ville nouvelle, pour opposer un +rempart de plus aux prétentions de Frédéric, elle signala son dévouement +aux intérêts du pape, en nommant cette ville Alexandrie. + +Au milieu de ces agitations, il était difficile que les souverains +pontifes s'occupassent de l'encouragement des lettres. Les écoles +languissaient; il ne s'en formait point de nouvelles, et celles mêmes +qui se seraient ouvertes auraient peu avancé les lumières. Le réveil des +sciences commençait, mais les lettres sommeillaient encore. À Rome, +comme dans les autres états d'Italie, comme dans le reste de l'Europe, +le _Trivium_ et le _Quadrivium_, ou les sept arts classés sous ces +dénominations barbares, formaient le cercle entier des connaissances +humaines. Le _Trivium_ comprenait la grammaire, la rhétorique et la +dialectique; mais que pouvaient être la grammaire et la rhétorique sans +modèles d'un style pur et sans exemples d'éloquence? et qu'était alors +la dialectique, sinon une méthode pour embrouiller et pour obscurcir la +raison? Quant au _Quadrivium_, composé de l'arithmétique, de la +géométrie, de la musique et de l'astronomie, on n'ignore pas que les +deux premières se bornaient à de faibles éléments, que la troisième +n'allait pas plus loin que la lecture des chants d'église, que +l'astronomie ne s'arrêtait pas toujours aux bornes qu'avait alors la +science, et qu'elle ouvrait souvent la porte à une superstition de plus. + +Parmi ces sciences, la dialectique était celle qui dominait sur toutes +les autres, et qui obtenait cet empire par celui qu'elle exerçait sur +tous les esprits. Lorsqu'Aristote imagina ses classifications +ingénieuses, les divisions et subdivisions des opérations de +l'entendement, les règles subtiles de l'art de raisonner juste, et les +moyens non moins subtils de reconnaître et de combattre les +raisonnements faux, il ne s'attendait pas sans doute à l'abus qu'en +firent les péripatéticiens, ses disciples, et les stoïciens; mais il +s'attendait encore moins à voir cette méthode, qu'il avait imaginée pour +rectifier et pour guider l'esprit, devenir la base et le premier type +des méthodes les plus propres à le fausser et à l'égarer. Ce qui était +obscur en soi engendra d'impénétrables ténèbres, quand il eut fermenté +dans les têtes avec le fanatisme religieux; et les questions de +l'hypostase et de la nature, de la matière et de la forme, appliquées +aux mystères du christianisme, devinrent une source fertile de sophismes +infinis en même temps que d'hérésies nombreuses. + +Les orthodoxes crurent avoir besoin, pour se défendre, des mêmes armes +avec lesquelles on les attaquait; et ce fut alors dans tous les partis +un cahos de subtilités sophistiques, où l'on perdit de vue les choses +pour ne plus songer qu'aux mots. Les mots se rangeaient, pour ainsi +dire, en bataille les uns contre les autres, sans que l'on fit aucune +attention aux choses; et les rangs de mots vainqueurs n'étaient ni plus +raisonnables, ni plus intelligibles que les vaincus. Les _universaux_ de +Porphyre engendrèrent les _nominaux_, ennemis des _réaux_, et tous +ensemble ennemis irréconciliables du bon sens et de la raison. Quand on +vous dit que tel ou tel savant du sixième, du septième, et des quatre ou +cinq siècles suivants, était un profond dialecticien, c'est dans toutes +ces belles choses que vous devez entendre qu'il était profondément +habile. On les désigne tous dans l'histoire de la philosophie, par le +nom de _scolastiques_; et il est aisé de voir à quel rang ils y doivent +être placés. + +Ces vains combats de l'esprit étaient presque le seul usage qu'il fit +alors de ses forces. Ils passaient des bancs de l'école dans le monde, +et même dans les cours; et les princes qui eurent alors la réputation +d'aimer la philosophie et les lettres, n'aimèrent au fond guère autre +chose que l'application ou l'emploi de ces obscurs raffinements. Voici +un exemple de ce qui faisait leur admiration, leurs délices, +l'occupation et le triomphe des prétendus lettrés qu'ils admettaient +auprès d'eux. L'empereur Conrad III en avait plusieurs à sa table; il +était émerveillé des attaques qu'ils se livraient, et des choses +absurdes qu'ils parvenaient pourtant à prouver, telles que celles-ci: ce +que vous n'avez pas perdu, vous l'avez; vous n'avez pas perdu des +cornes, donc, vous avez des cornes; et beaucoup d'autres de ce genre. +Enfin, dit l'Empereur, on ne me prouvera pas qu'un âne est un homme. Un +des docteurs lui fit entendre qu'il ne faudrait pas l'en défier. +«Avez-vous un oeil? lui demanda-t-il.--Oui certainement, répondit +l'Empereur.--Avez-vous deux yeux?--Oui sans doute.--Un et deux font +trois; vous avez donc trois yeux». Conrad, pris comme dans un piége, +soutint toujours qu'il n'en avait que deux; mais lorsqu'on lui eut +expliqué l'artifice de cette logique, il convint que les gens de lettres +menaient une vie bien agréable[254]. + + [254] _Jucundam vitam dicebat habere Litteratos_. Voy. le + second tome du Recueil des PP. Martène et Durand, intitulé + _Collectio veter. scriptor._ Andrès, _Origen. e Progr._, etc. + II. + +Il faut ajouter au _trivium_ et au _quadrivium_, ou aux sept arts, une +science qui prenait alors de grands et rapides accroissements, et qui, +fondée sur des réalités, donnait du moins à l'esprit une nourriture +plus substantielle et plus saine, quoique les arguties de la scolastique +s'y mêlassent encore. + +Dès le onzième siècle, la nécessité, dont on a vu qu'était devenue +l'étude des lois à ce grand nombre de petites républiques nouvellement +formées, pour débattre leurs intérêts communs, et plus souvent encore +leurs intérêts opposés, avait tourné de ce côté l'attention, parce +qu'elle y attachait l'espoir des distinctions et des récompenses. +L'ardeur pour ce genre d'étude augmenta encore dans le douzième +siècle[255]. Comme il y avait eu en Italie une multitude de nations +diverses, il y avait aussi une grande multiplicité de lois. Les rois +Lombards, et même ensuite les empereurs, avaient permis à chacun de +suivre celle qu'il lui plairait. Dans tous les actes, on déclarait de +quelle nation l'on était, et quelle loi on voulait suivre. Il eût été +difficile qu'un seul homme pût connaître tant de lois différentes les +unes des autres, et souvent contradictoires, et il était rare d'en +trouver des copies complètes, principalement des lois romaines: on avait +donc formé de certains abrégés, où l'on avait réuni les plus importantes +et les plus utiles, pour servir de règle aux jugements. Il fallait qu'un +jurisconsulte fût instruit de cette législation si variée, et qu'il le +fût surtout des lois romaines et les lois lombardes, qui étaient les +plus généralement suivies. + + [255] Tirab., t. III, p. 317 et suiv. + +Les choses restèrent en cet état jusque vers l'an 1135, mais alors, +selon un grand nombre d'auteurs, la jurisprudence éprouva une révolution +en Italie. Les Pisans, disent-ils[256], ayant, cette année-là, pris et +saccagé Amalfi, trouvèrent dans cette ville un ancien manuscrit des +_Pandectes_ de Justinien, qu'ils emportèrent en triomphe à Pise, où il +resta jusqu'au commencement du quinzième siècle, époque à laquelle les +Florentins s'en emparèrent à leur tour. C'était le premier exemplaire +des Pandectes que l'on eût vu depuis long-temps en Italie, et la mémoire +y en était presque effacée. L'empereur Lothaire II, qui régnait alors, +abolit toutes les autres lois, et ordonna par un édit qu'à l'avenir on +n'obéît plus qu'aux lois romaines. Il ne peut y avoir de doute sur +l'existence très-ancienne des Pandectes à Pise, ni sur leur translation +à Florence au quinzième siècle; il n'y en a que sur la première conquête +qu'en firent les Pisans dans la ville d'Amalfi, au douzième, et sur le +décret ou l'édit de Lothaire II. + + [256] Sigonius l'a dit le premier (_de regno Italioe_, liv. + XI, ad ann. 1137); d'autres l'ont redit ensuite sans examen. + +Tiraboschi doute de l'une et nie l'autre. Il discute cette question avec +beaucoup de justesse et d'impartialité[257]. Le manuscrit d'Almalfi, +dit-il, ne pouvait être unique, ni par conséquent être assez précieux +pour que les Pisans triomphassent ainsi de sa conquête. En France, où +les livres étaient alors moins communs, il y avait certainement une +autre copie des Pandectes. Ives de Chartres, qui florissait au +commencement du douzième siècle, en fait mention dans deux de ses +lettres[258]. Muratori prouve par deux titres, l'un de 752, l'autre de +767, qu'il y en avait en Italie dès le huitième siècle, et les plus +grands ravages que ce pays eût éprouvés étaient antérieurs à cette +époque. Enfin il y eut, comme nous le verrons bientôt, une glose sur les +Pandectes, écrite avant 1135. Si les Pisans trouvèrent dans Amalfi, et +emportèrent avec eux un vieux manuscrit de ces lois, il purent donc bien +se vanter d'avoir un exemplaire précieux par son antiquité, mais non pas +tel qu'il n'en existât alors aucun autre: mais on peut douter même de +cette conquête du manuscrit, faite par les Pisans, à la prise d'Amalfi. + + [257] _Ubi supr._ + + [258] La 45e et la 49e. + +Le premier qui ait énoncé ce doute est un Italien[259], qui publia à +Naples, en 1722, un savant traité, sur l'usage et l'autorité du droit +civil dans les provinces de l'empire d'Occident. Quelques années après, +un Pisan même[260], et depuis, plusieurs autres Italiens ont écrit dans +le même sens. Enfin la chose, de certaine qu'elle paraissait, est +devenue si problématique que le savant Muratori n'a point voulu décider +la question[261]. Le plus ancien témoignage que l'on allègue est dans un +mauvais poëme latin du quatorzième siècle, sur les guerres de la +Toscane[262]. Un autre se trouve dans une vieille chronique écrite en +italien, et qui ne peut par conséquent l'avoir été que vers la fin du +treizième siècle. Ne serait-il pas étonnant que pendant plus d'un siècle +et demi aucun autre auteur n'eût parlé de cet événement, qui aurait du +faire tant de bruit? Des chroniques pisanes beaucoup plus anciennes +racontent le sac d'Amalfi, et ne disent pas un mot des Pandectes. +D'autres tout aussi anciennes, écrites dans des pays voisins d'Amalfi, +font le même récit, et observent le même silence. Ces preuves ne sont +que négatives, mais semblent avoir plus de force que les preuves de +cette espèce n'en ont ordinairement. Tiraboschi ne décide pourtant pas +plus que Muratori, et dit avec raison, en finissant[263], que les Pisans +sont au fond peu intéressés à cette question. On ne peut leur contester +la gloire d'avoir possédé pendant plusieurs siècles le plus ancien +manuscrit des Pandectes qui existe dans le monde, et de l'avoir +soigneusement conservé tant qu'il leur a été possible; peu doit leur +importer l'occasion et le lieu où ils l'avaient acquis. + + [259] L'avocat Donato Antonio d'Asti, cité par Tirab., _ub. + sup._ + + [260] L'abbé D. Guido Grandi. + + [261] Voy. _Annal. d'Ital._, ann. 1135. + + [262] Muratori, _Script. Rer. Italic._, vol XI., p. 314. + + [263] _Ubi supr._, p. 321. + +Quant à l'édit attribué à Lothaire II, ces deux excellents critiques +sont moins réservés: ils en nient formellement l'existence, qui n'est en +effet attestée par aucune pièce ou copie authentique. Les Italiens +conservèrent long-tems après l'an 1135, le droit de choisir entre les +lois romaines et lombardes. Muratori donne pour preuves, des contrats et +des actes passés à la fin du douzième siècle[264]: on en peut même citer +des exemplaires très-avant dans le treizième[265]. Mais enfin les lois +romaines prévalurent, surtout lorsqu'elles eurent été expliquées et +commentées par des jurisconsultes habiles; et les lois lombardes, et à +plus forte raison toutes les autres qui avaient eu de l'autorité, la +perdirent entièrement. + + [264] Préface sur les lois lombardes, _Script. Rer. Ital._, + vol. I, part. II. + + [265] Tirab., _loc. cit._, p. 322. + +On accorde généralement à Bologne l'honneur d'avoir été la plus célèbre +et la plus ancienne école où l'on ait enseigné publiquement les lois. +Cette ville devint en quelque sorte, pour l'Europe entière, la +métropole, ou, comme on le voit inscrit sur une ancienne médaille, _la +mère commune des études_[266]. Warnier ou Garnier, en latin _Irnerius_, +né à Bologne[267], vers le milieu du onzième siècle, fut le premier à y +professer avec éclat le droit romain. Il avait commencé par enseigner la +grammaire et la philosophie. On attribue à différents motifs la +préférence qu'il donna ensuite à l'étude et à l'enseignement des lois. +Il n'y en eut peut-être point d'autre que la nouvelle faveur dont il vit +qu'elles étaient l'objet. Il ne se borna pas à des leçons verbales sur +toutes les parties des Pandectes; il les commenta dans une glose que +l'on dit avoir été claire et précise[268], exemple rarement suivi par +les autres glossateurs. Ce travail lui fit donner les titres de +restaurateur, même de créateur de la science des lois, et de lampe, ou +flambeau du droit[269]. Sa réputation le fit appeler dans plusieurs +circonstances par la comtesse Mathilde, et par l'empereur Henri V, pour +leur donner ses avis. C'est à l'invitation de la comtesse qu'il avait +entrepris de revoir et d'expliquer la collection des lois de Justinien. +Il suivit, en 1118, à Rome, l'Empereur, qui se servit de lui pour +engager les Romains à élire son anti-pape Burdino, qu'il opposa au pape +Gelase II. Ce n'est pas sans doute la plus belle action d'Irnérius, et +c'est la dernière date que fournit sa vie. Il est donc probable qu'il +florissait à Bologne dès le commencement du douzième siècle, et qu'il y +avait donné ses leçons et publié sa glose plusieurs années avant la fin +du siècle précédent. + + [266] _Mater studiorum_. Voyez l'ouvrage du P. Sarti, + intitulé: _de Claris professoribus Bononiensibus_. + + [267] Voy. _ibid._, et Tirab. _ubi supr._ p. 327. + + [268] Voy. le Père Sarti, _ubi supr._ + + [269] _Lucerna juris._ + +On attribue à Irnérius l'invention des degrés qui conduisent au +doctorat, des titres de bachelier et de docteur, du bonnet et des autres +ornements, qui sont les marques de ces différents degrés. Il crut qu'en +frappant ainsi l'imagination par les yeux il concilierait plus de +respect à la science[270]. C'était pour son école de droit qu'il avait +imaginé ces distinctions; celles de théologie les adoptèrent, et bientôt +elles se répandirent dans toutes les autres universités. + + [270] Giamb. Corniani, _Secoli della Lett. ital._, etc., t. + I, p. 65. + +Irnérius laissa des disciples qui rendirent après lui l'école de Bologne +de plus en plus célèbre. Les lois romaines furent enseignées non +seulement en Italie, mais en Angleterre et en France par des Italiens. +Un certain Vacarius, né en Lombardie, fut appelé, vers le milieu de ce +siècle, en Angleterre, par un archevêque de Cantorbéry, pour y répandre +ce genre d'instruction. Le célèbre Placentino vint en France, où on +l'appelle Plaisantin, et ouvrit à Montpellier une école de droit romain. +Il paraît qu'il était de Plaisance, et que c'est de là qu'il tira son +nom: on ne lui connaît en effet ni d'autre nom ni d'autre patrie. C'est +à Montpellier qu'il écrivit une Introduction à l'étude des lois, la +Somme des institutes de Justinien, et plusieurs autres ouvrages. Il +retourna en Italie, fut appelé deux fois pour professer à Bologne, +revint enfin à Montpellier, et y mourut en 1192[271]. + + [271] Tirab., t. III, p. 344. + +Les Empereurs et les Papes accordaient, comme à l'envi, des +encouragements à l'école de Bologne, et les étrangers y accouraient de +toutes parts. À Modène, à Mantoue, à Pise et dans plusieurs autres +villes, l'émulation éleva des écoles rivales; mais Bologne l'emporta +toujours sur elles, principalement dans une branche du droit qui avait +acquis peu à peu une grande importance, sans qu'il soit bien démontré +que le bonheur des hommes, la bonne constitution des sociétés, ni les +vraies lumières de l'esprit y eussent beaucoup gagné. Déjà plusieurs +recueils de canons, de décrétales et d'autres pièces dont la +jurisprudence canonique se compose, avaient été formés. Depuis la +fameuse collection des fausses décrétales des Papes prédécesseurs de +Sirice, donnée sous le nom d'Isidore de Séville, puis attribuée à un +certain Isidore _Mercator_, que d'autres nomment _Peccator_, mauvais +écrivain du huitième siècle, on avait eu les collections de +Reginon[272], de Burcard de Worms[273], d'Ives de Chartres[274], le seul +de tous ces canonistes qui eût montré quelque esprit de critique et des +lumières: mais dans tous ces recueils on trouvait des obscurités et des +contradictions sans nombre. Les vraies et les fausses décrétales y +étaient confusément placées, sans ordre et sans discernement. Un moine, +Toscan de naissance, mais professeur à Bologne, nommé Gratien, se +chargea de l'immense travail de tout revoir, de tout éclaircir, et, s'il +pouvait, de tout concilier. Dans ce recueil, fruit de vingt-quatre +années de travail, il laissa beaucoup d'erreurs et il en commit de +nouvelles. La plus grave fut l'adoption qu'il fit des fausses +décrétales; ce qui en affermit et en étendit l'autorité[275]. On donna +le nom de Décret à sa compilation. Il la publia à Rome vers le milieu du +douzième siècle[276]. Le Décret de Gratien eut bientôt en Europe autant +d'autorité que le Code de Justinien; et la critique des siècles +suivants, qui en a relevé les nombreuses erreurs, n'en a point encore +détruit toute la célébrité. + + [272] Bénédictin, abbé d'une abbaye de son ordre, dans le + diocèse de Trêves. Son recueil de canons, publié au neuvième + siècle, est intitulé: _de Disciplinis Ecclesiasticis et de + Religione Christianâ_. + + [273] Cet évêque de Worms publia sa collection de canons au + commencement du onzième siècle. + + [274] Ce nom est célèbre dans notre littérature du onzième et + du douzième siècle. + + [275] Voy. le cinquième Discours de Fleury, sur l'Hist. + Eccl. + + [276] Le P. Sarti, dans son Traité _de Cl. Prof. Bonon._, t. + I, part. I, p. 260, prouve que ce fut vers l'an 1140, et + Tiraboschi est de cet avis, t. III, p. 346. + +Du reste, si nous voulons interroger ce siècle et chercher dans ses +productions à nous rendre compte de ses progrès, nous les trouverons +encore peu sensibles. Nous verrons, comme dans le précédent, des +théologiens et des dialecticiens formidables. Nous distinguerons surtout +parmi eux Pierre Lombard, que l'Italie donna à la France[277], comme +elle lui avait donné Lanfranc et Anselme, qui fut même évêque de Paris, +célèbre par un _Livre des sentences_[278], qu'on prendrait à ce titre +pour un livre de philosophie morale, et qui n'est qu'un système complet +et serré de théologie scolastique, mais qui n'en procura pas moins à son +auteur le titre révéré de _Maître des sentences_. Sans doute il donna ce +titre à son ouvrage, parce que les matières y sont traitées par +paragraphes et par aphorismes ou sentences, plus qu'en style +démonstratif. L'auteur visa surtout à l'élégance, telle qu'on pouvait +l'atteindre alors, et à la clarté. Il prétendit en mettre même dans des +questions telles que celles-ci: si Dieu le père, en engendrant son fils, +s'est engendré lui-même, ou un autre dieu[279]; s'il l'a engendré par +nécessité ou par volonté; s'il est Dieu lui-même, volontairement ou sans +le vouloir[280]; si Jésus-Christ pouvait naître d'une espèce d'hommes +différente de celle des descendants d'Adam; s'il pouvait prendre le sexe +féminin[281], etc. Il examine dans un autre endroit si Jésus-Christ +était une personne ou quelque chose, et, après avoir beaucoup argumenté +sur l'une et l'autre proposition, il paraît conclure que ce n'était pas +quelque chose; conclusion dénoncée peu de temps après au concile de +Tours et au pape Alexandre III, qui la condamnèrent. Ce ne fut pas sa +seule erreur. L'abbé Racine, dans son Abrégé de l'histoire +ecclésiastique[282], ne lui en reproche pas moins de vingt-six. Mais il +eut encore un plus grand nombre de commentateurs. Le même Racine lui en +donne deux cent quarante-quatre; et le comte San Raphaël, qui a écrit sa +vie, ajoute qu'on pourrait facilement doubler ce nombre[283]. + + [277] Il était né à Novare, ou dans les environs. + + [278] _Liber Sententiarum_. + + [279] Liv. I, sect. 4. + + [280] _An volens vel nolens sit Deus_, ibid. sect. 6. + + [281] Liv. III, sect. 12. + + [282] Tom. V. + + [283] _Piemontesi illustri_, t. I. + +Nous ne mettrons pas sans doute assez d'importance à Pierre-le-Mangeur, +autre théologien fameux de ce siècle, et auteur d'une mauvaise histoire +ecclésiastique, pour examiner s'il était Français, et né à Troyes, ou +s'il était Toscan, comme le veut un savant Italien[284]. Si son nom de +_Manducator_, plus élégamment changé dans la suite en celui de +_Comestor_, et l'ancienne existence à _San-Miniato_, en Toscane, d'une +famille de _Mangiatori_, sont les seules raisons de l'enlever à la +France, elles sont faibles; mais son livre, où il a mêlé en très-mauvais +style, aux récits de la Bible les explications des interprètes et des +commentateurs, les opinions des théologiens et des philosophes, des +citations de Platon, d'Aristote, de Josephe, des traits de l'histoire +profane, et des fables dignes des chroniques les plus discréditées, doit +ôter toute envie d'entrer dans cette discussion. Il n'y en a point sur +la patrie de Leudalde ou Leudolphe, qui enseigna aussi la théologie en +France. On convient qu'il était Lombard, et de la ville de Novare. Enfin +Bernard de Pise, qui professa la même science à Paris, avec quelque +célébrité, était né dans la ville dont il porte le nom. Tout cela, il en +faut convenir, importe assez peu aujourd'hui à la gloire littéraire de +Pise, de Novare et de Paris. + + [284] Le P. Sarti, dans son ouvrage déjà cité, _de Cl. Prof. + Bon._ + +Ce n'est pas un théologien mais un philosophe, un savant en grec et en +arabe que l'Italie fournit alors à l'Espagne. Gherardo était de Crémone. +Plusieurs livres de philosophie et de mathématiques qu'il traduisit de +l'arabe, portant le nom de sa patrie avec le sien. Sur d'autres on lit +_Carmonensis_, au lieu de _Cremonensis_. De-là quelques Espagnols[285] +ont prétendu qu'il était de Carmone en Espagne, et non de Crémone en +Italie. Des Italiens même ont été de cet avis[286]. Mais Tiraboschi, +appuyé de Muratori, a rendu à Crémone la gloire qui peut lui revenir +d'avoir donné naissance à Gherardo[287]. Ce savant s'était senti dès sa +jeunesse un attrait particulier pour traduire du grec en latin des +livres de philosophie et de mathématiques. Mais ces livres étaient rares +en Italie. Il sut que les Arabes d'Espagne en avaient un grand nombre +traduits en leur langue. C'est ce qui le fit partir pour Tolède, où il +se fixa. Il y apprit l'arabe, et se mit aussitôt à traduire les oeuvres +d'Avicenne, puis des traductions arabes de livres grecs, dont les +originaux n'existent plus; l'Almageste de Ptolomée et plusieurs autres. +On n'en compte pas moins de soixante-seize traduits par cet homme +laborieux. Quelques uns ont été imprimés: d'autres sont en manuscrit +dans les bibliothèques de France et d'Espagne, mais une partie, +consistant surtout en livres d'astronomie et de médecine, doit être +attribuée à un second Gherardo, qui vécut un siècle plus tard, et qui +était aussi de Crémone[288]. + + [285] Nicol. Antoine, _Bibl. Hisp. vet._ t. II, p. 263, etc. + + [286] Les auteurs du _Giornale de' Letterati_, 1713. + + [287] Tom. III, p. 293-296. + + [288] Tirab., t. III, p. 297. + +Les erreurs des Grecs schismatiques eurent alors une multitude +d'antagonistes qui passèrent pour des prodiges de dialectique et +d'éloquence, mais dont les victoires sont ensevelies sous la même +poussière qui couvre les défaites de leurs ennemis. Un heureux effet de +ces disputes était la nécessité où l'on était toujours en Italie, de +cultiver la langue grecque. On avait vu dans le onzième siècle un +Italien, nommé Jean, aller à Constantinople étudier la philosophie sous +le savant Michel Psellus, disputer bientôt en grec contre son maître +lui-même, le remplacer ensuite, expliquer les livres d'Aristote et de +Platon, et se faire, au milieu de tous ces Grecs, la réputation du plus +grand philosophe, c'est-à-dire, du plus redoutable dialecticien de son +temps. Ce n'étaient pas seulement ses raisonnements que l'on pouvait +craindre. Il y joignait souvent une action fort incommode pour ses +adversaires. Après les avoir réduits au silence, il les prenait par la +barbe, la secouait rudement, et traînait comme en triomphe, après lui, les +vaincus[289]. Cette manière d'argumenter, excita plus d'une fois des +troubles dans son école, en éloigna les hommes paisibles, et lui fit +beaucoup d'ennemis. On l'accusa d'hérésie. Il soutint ses opinions +contre le patriarche lui-même, qui finit par les embrasser. Le peuple, +excité sans doute contre lui, se souleva. L'empereur Alexis Comnène +obligea la vainqueur à se rétracter publiquement, pour apaiser cette +émeute théologique. L'historienne Anne Comnène, qui raconte les +aventures de ce Jean, ne l'appelle que l'Italien. Il a laissé plusieurs +ouvrages philosophiques écrits en grec, et conservés en manuscrits dans +les grandes bibliothèques de Paris, de Vienne, de Venise et de Florence. +Aucun n'a été imprimé. + + [289] Tirab., t. III, p. 291. + +Peu de temps après lui, d'autres Italiens firent aussi du bruit à +Constantinople. Un des principaux fut un archevêque de Milan, Pierre +Grossolano, qui, pour se donner un air plus grec, se faisait appeler +Chrysolaüs. Ce fut aussi un homme à singulières aventures. Tiré du fond +d'un bois, où il faisait le métier d'ermite, pour devenir évêque de +Savone, et vicaire de l'archevêque de Milan, qui partait pour la +croisade, il se trouva tout porté pour être archevêque lui-même, quand +on apprit que celui de Milan était mort outre-mer. Mais il fut accusé de +simonie, en chaire, par un prêtre, ou plutôt par une espèce de spectre, +qui s'était déjà fait couper le nez et les oreilles par des accusations +semblables, et qui n'en avait que plus d'ardeur et plus de crédit. +Voyant que l'archevêque méprisait ses déclamations, ce prêtre mutilé le +cita au jugement de Dieu, s'offrit à prouver sa simonie en passant au +travers des flammes, le força d'accepter l'épreuve, la subit +publiquement sur la place Saint-Ambroise; sortit du feu comme il y était +entré; et simoniaque ou non, l'archevêque fut forcé de s'enfuir à Rome. +Quoique absous par le pape Pascal II, dans un concile, il ne put +remonter sur son siège, et prit le parti de faire un voyage en +Terre-Sainte. Arrivé à Constantinople, lorsque la controverse entre les +Latins et les Grecs y étaient la plus animée, il y brilla par son double +savoir en théologie et en grec: il disputa publiquement, de bouche et +par écrit, avec les Grecs les plus habiles. L'empereur Alexis Comnène, +qui voulait passer pour un profond théologien, quoique dans l'état où +était son empire il eût pu s'occuper d'autre chose, entra lui-même en +lice avec le savant Prélat. Celui-ci ne put, à son retour en Italie, +rentrer dans son archévêché. Le même Pape, auquel il eut recours, le +condamna dans un second concile, et ne lui laissa que son premier évêché +de Savone, qui était sans doute moins envié. Grossolano ne voulut pas +déchoir: il aima mieux rester à Rome, où il mourut un an après[290]. + + [290] En 1117. Voy. Tirab., _ub. supr._, p. 251 et suiv. + +On cite encore, pour leur habileté dans la langue grecque, un Ambrogio +Biffi, un André, prêtre de Milan, un Hugues Eteriano, et son frère Léon, +interprète des lois impériales à la cour de Manuel Comnène; on cite +enfin un Moïse de Bergame, un Jacopo, prêtre de Venise, que l'on croit +le premier traducteur latin de quelques ouvrages d'Aristote[291], un +Burgondio, juge et jurisconsulte de Pise, traducteur de plusieurs +ouvrages des pères grecs, trois Italiens qui assistèrent et +argumentèrent dans la capitale de l'empire grec aux conférences tenues +pour la réunion des deux églises, et dont le dernier fut aussi présent à +Rome, au concile assemblé pour le même objet[292]. + + [291] Tirab., t. IV, p. 127. + + [292] En 1179. Tirab., t. III, p. 264, 265. + +Dans ce siècle, il n'y eut presque aucun monastère, pas le plus petit +couvent, à plus forte raison pas une ville d'Italie, qui n'eût son +historien et sa prolixe histoire. Muratori, dont on ne peut trop louer +le zèle infatigable, a recueilli dans sa grande collection[293] tous +ceux de ces anciens chroniqueurs qui peuvent jeter des lumières sur +l'histoire de sa patrie. Il faut dans tous ces écrivains savoir démêler +la vérité à travers les passions et l'esprit de parti. C'est l'oeuvre de +la saine critique, l'une des premières qualités de l'historien, et dont +l'exercice lui devient d'autant plus difficile qu'elle manque davantage +aux sources où il doit puiser. Othon de Frisingue, dont l'histoire ne va +pas jusqu'au temps de l'expédition de Frédéric Ier en Italie[294], est +encore plus impartial sur le compte de cet empereur, qu'on ne devrait +l'attendre d'un sujet et d'un parent; mais on doit suivre avec +précaution son continuateur Radevic, chanoine du même chapitre, +magistrat de Lodi, mais magistrat de la nomination de Frédéric, et dont +la plume n'est pas seulement partiale, mais servile. D'une autre part, +il faut se défier de Radulphe ou Raoul, Milanais et historien de Milan, +ardent républicain, toujours violemment opposé à l'ennemi des +républiques. On ne doit non plus une foi aveugle ni à la vie d'Alexandre +III, ce courageux ennemi de Frédéric, recueillie par le cardinal +d'Aragon, ni aux histoires particulières des villes de Lombardie qui +soutinrent et gagnèrent contre cet empereur la cause de leur liberté. +C'est du choc de ces passions opposées, et de ces narrations souvent +contradictoires, qu'il faut savoir tirer et faire jaillir la +vérité[295]. + + [293] _Rerum Italic. Script._, 29 vol. in-fol. + + [294] Ce qu'il a écrit de cette histoire ne s'étend que + jusqu'en 1156, et la première expédition italienne de + Frédéric est de 1161. + + [295] C'est ce qu'a fait avec beaucoup de succès M. Simonde + Sismondi, dans son estimable _Histoire des Républiques + italiennes du moyen âge_. + +Parmi toutes ces histoires plus ou moins suspectes, il en est une dont +le caractère inspire plus de confiance, et qui, quoique souvent partiale +encore, a cependant plus de poids et d'autorité: c'est la Chronique de +la république de Gênes, commencée à cette époque par ordre de la +république elle-même, et par un homme qui y remplissait honorablement +les premières fonctions politiques et militaires. Il se nommait Caffaro. +Il commença son récit à la première année du siècle, et le suivit sans +interruption jusqu'à celle de sa mort[295b]. Ses continuateurs furent +comme lui versés dans les affaires. C'est le premier exemple d'une +histoire écrite par décret public. On doit penser[296] qu'un corps +d'histoire, écrit ainsi par des personnages graves et contemporains, +approuvé par l'autorité publique, dans un pays libre, mérite une +considération particulière. En effet, on ne trouve point ici les +vieilles fables populaires dont les histoires de ce temps-là sont +communément remplies. Les faits y sont racontés dans un style qui n'est +certainement pas élégant, mais simple et naturel, et dont la simplicité +même est un garant de plus de la vérité des faits[297]. + + [295b] Il mourut en 1164, âgé de 86 ans. + + [296] Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. III, liv. + IV, c. 3. + + [297] Voy. Muratori, _Script. Rer. ital._, vol. VI. + +Les nouveaux états de Naples et de Sicile eurent aussi des historiens et +des chroniqueurs, dont quelques-uns écrivirent par ordre des princes +Normands, leurs nouveaux maîtres; ce qui n'inspire pas tout-à-fait le +même degré de confiance. L'un d'eux, nommé Godefroy[298], n'était pas +même Italien; il était Normand. On cite de son continuateur Alexandre, +abbé d'un monastère de St.-Salvador[299], un trait qui peut nous faire +juger; tandis que nous cherchons à débrouiller l'histoire littéraire +moderne, de quelle manière ces écrivains du douzième siècle savaient ou +habillaient les faits de l'histoire littéraire ancienne. Cet Alexandre, +en finissant son ouvrage, s'adresse à Roger, roi de Sicile, et le prie +de le récompenser de son travail, en honorant de sa protection royale le +monastère dont il était abbé. «Si Virgile, lui dit-il, le plus grand des +poëtes, eut pour prix de deux vers qu'il avait faits en l'honneur +d'Octave Auguste, la seigneurie de Naples et de la Calabre, à combien +plus forte raison, etc.»[300]. On sent toute la justesse de cet _à +fortiori_, mais on ne voit pas facilement dans quelle tradition cet +historien avait trouvé ce trait de libéralité d'Auguste, et cette +seigneurie de Virgile. + + [298] _Goffredo Malaterra_. Il écrivit, par ordre du roi + Roger, une histoire de Sicile, en quatre livres, qu'il + conduit jusqu'à la fin du onzième siècle. + + [299] _In Telese_, dans le royaume de Naples. Il reprit + l'histoire de Sicile, depuis 1127 jusqu'en 1135. C'est à la + prière de Mathilde, soeur du roi Roger, qu'il dit l'avoir + écrite. + + [300] Tirab., t. III, liv. IV, c. 3. + +Quatre principaux chroniqueurs se distinguent parmi un plus grand nombre +que ces mêmes états eurent alors; _Lupo_, surnommé _Protospata_, natif +de la Pouille, qui raconta les événements et les révolutions arrivées à +Naples et en Sicile, depuis la fin du neuvième siècle jusqu'au +commencement du douzième; _Falcone_, de Bénevent, son continuateur +jusqu'à l'an 1140, _Romoald_, archevêque de Salerne, personnage +très-important de ce siècle, qui embrassa dans sa chronique l'histoire +universelle, depuis le commencement du monde jusqu'à l'année 1178; enfin +Hugues _Falcandus_, auteur d'une histoire de Sicile, où il raconte +surtout fort en détail les désastres que ce malheureux pays éprouva +depuis 1154 jusqu'en 1169, sous ses deux rois Guillaume. + +En rendant justice au zèle patriotique du savant Muratori, qui a +recueilli et publié tous ces vieux historiens d'Italie, on ne peut se +faire illusion sur des siècles qui n'avaient pas d'autres monuments +historiques, ni presque d'autre littérature; car on n'oserait donner ce +nom aux poëmes latins, peut-être encore plus grossiers que ceux du +siècle précédent, qu'on trouve dans le même recueil, et qui ne méritent +même pas qu'on les nomme. + +Si l'on recherche avec attention ce qui pouvait arrêter si long-temps +dans ses progrès une nation naturellement ingénieuse, on trouvera un +grand obstacle, dont il est temps de parler au moment où nous sommes +prêts à le voir disparaître. + +On s'est beaucoup et utilement occupé, dans ces derniers temps, de +l'influence des signes sur les idées. Sans aller peut-être aussi loin à +cet égard que quelques-uns de nos philosophes, on ne peut nier ni la +force, ni l'étendue de cette influence. Deux choses paraissent également +démontrées, c'est qu'il faut qu'un peuple soit déjà très-avancé pour que +sa langue devienne capable de s'élever au rang des langues littéraires, +et que ce n'est qu'après que sa langue est devenue telle, que ce peuple +peut faire dans les lettres de véritables progrès. À quel état, sous ce +point de vue, l'Italie était-elle réduite? Depuis plusieurs siècles, la +langue latine proprement dite n'y existait plus, et une autre langue n'y +existait pas encore. Les étrangers qui remplissaient Rome sous ses +derniers empereurs, les Goths et les Ostrogoths qui la conquirent, les +Lombards, et après eux les Francs, les Allemands, les Hongrois, les +Sarrazins, avaient successivement apporté tant d'altération dans le +langage national, que ce n'était plus le même langage. On cherchait +encore à l'écrire, on n'écrivait même pas autrement, mais excepté dans +les écoles, on ne le parlait plus. On ne l'y parlait pas, on ne +l'écrivait pas savamment; c'était pourtant une langue savante, ou plutôt +une langue morte. Tous les auteurs dont nous avons parlé jusqu'ici, sont +latins, ou tâchèrent de l'être, et l'on peut dire que, du moins quant au +langage, il n'y avait point encore d'Italiens en Italie. + +Comment et de quels éléments se forma cette belle langue, reconnue pour +la première des langues modernes, et qui maintenant fixée depuis cinq +siècles, par des écrivains demeurés classiques, a, pour ainsi dire, pris +place parmi les anciennes? L'apparition de ce phénomène mérite de nous +arrêter quelques instants. + +Soit qu'il n'y ait eu qu'une langue primitive, dont toutes les autres +aient été des dérivations et des produits, soit que les diverses +peuplades humaines se soient fait d'abord chacune leur langue, et que, +par des combinaisons multipliées, et après une longue suite de siècles, +ces divers idiomes particuliers se soient fondus dans un idiome général, +qui se sera ensuite divisé et subdivisé de nouveau en langues et en +dialectes, il est peu de sujets plus dignes de l'attention du philosophe +que ces formations, ces séparations et ces réunions de langages, qui +marquent les principales époques de la formation, de la séparation et de +la réunion des peuples. Ce n'était pas la première fois que l'Italie +subissait une de ces grandes révolutions. L'idiome latin que celle-ci +faisait disparaître, avait été dans une antiquité reculée, le produit +d'une révolution pareille. Voici l'idée générale que nous en donnent +quelques savants[301]. + + [301] Simon Pelloutier, dans son _Histoire de Celtes_, + édition de Paris, 8 vol. in-12, 1770, 1771; Bullet, dans ses + _Mémoires sur la langue celtique_, 3 vol. in-fol., Besançon, + 1754, etc. Bullet, moins connu que Pelloutier, était + professeur royal et doyen de la faculté de théologie de + l'Université de Besançon, de l'Académie des sciences, + belles-lettres et arts de la même ville. Son ouvrage + contient, I°. l'histoire de la langue Celtique, et une + indication des sources où l'on peut la trouver aujourd'hui; + 2°. une description étymologique des villes, rivières, + montagnes, forêts, curiosités naturelles des Gaules, et des + autres pays dont les Gaulois ou Celtes ont été les premiers + habitants; 3°. un Dictionnaire Celtique, renfermant tous les + termes de cette langue. + +Lorsqu'à une époque prodigieusement reculée, les anciens Celtes ou +Celto-Scythes, dont la langue, si elle n'est pas primitive dans un sens +absolu, l'est au moins relativement à presque toutes les langues +connues, se furent répandus d'une part dans l'Asie occidentale, et de +l'autre en Europe, ils s'étendirent dans cette dernière partie, les uns +au nord, les autres le long du Danube. La postérité de ceux-ci, +remontant ce fleuve, arriva ensuite aux bords du Rhin, le franchit et +remplit de ses populations nombreuses tout l'intervalle qui s'étend des +Alpes aux Pyrénées et aux deux mers: partout la langue des Celtes se +mêlant avec les idiomes indigènes, forma des combinaisons où elle domina +sensiblement: et même dans des cantons qu'ils avaient trouvés déserts, +ou dont ils avaient fait disparaître les habitants, le celtique se +conserva dans sa pureté originelle. + +Quelques siècles après, la population toujours croissante de ces Celtes +ou Gaulois, les força de passer et les Pyrénées et les Alpes. En Italie, +après avoir occupé d'abord tout ce qui est au pied des montagnes, ils +s'étendirent de proche en proche dans l'Insubrie, dans l'Ombrie, dans le +pays des Sabins, des Étrusques, des Osques, etc. Dans ce même temps, des +Grecs abordaient à l'extrémité orientale de l'Italie; ils y formaient +des colonies et des établissements. Ils quittèrent bientôt les bords de +la mer, et s'avançant toujours, ils rencontrèrent enfin les Celtes, qui, +de leur côté, continuaient aussi de s'avancer. + +Après quelques guerres sans doute, car tel a toujours été l'abord de +deux peuples qui se rencontrent, ils se réunirent dans l'ancien Latium, +et n'y formèrent plus qu'une société qui prit le nom de peuple Latin. +Les langues des deux nations se mêlèrent, se combinèrent arec celles des +habitants primitifs. N'oublions pas de remarquer, que, dans cet +amalgame, le celtique avait un grand avantage. Le grec, qui n'était pas +encore à beaucoup près la langue d'Homère et de Platon, devait de son +côté la naissance à un mélange de marchands Phéniciens, d'aventuriers de +Phrygie, de Macédoine, d'Illyrie, et de ces anciens Celto-Scythes, qui, +tandis que leurs compatriotes se précipitaient en Europe, s'étaient +jetés sur l'Asie occidentale, d'où ils étaient ensuite descendus +jusqu'au pays qui fut la Grèce; il y avait donc déjà du celtique altéré +dans ce grec qui se combinait de nouveau avec le celtique. C'est de +cette combinaison multiple que naquit cette langue latine, qui, +grossière dans l'origine, mais polie et perfectionnée par le temps, +devint enfin la langue des Térences, des Cicérons, des Horaces et des +Virgiles; et c'est cette même langue latine qui, après un si beau règne, +terminé par un long et triste déclin, venait s'amalgamer encore une fois +avec le celtique, source commune des dialectes barbares des Goths, des +Lombards, des Francs et des Germains, pour devenir, peu de temps après, +la langue du Dante, de Pétrarque et de Boccace. + +«Les invasions, dit ingénieusement le président de Brosses, sont le +fléau des idiomes comme celui des peuples, mais non pas tout-à-fait +dans le même ordre. Le peuple le plus fort prend toujours l'empire, la +langue la plus forte le prend aussi, et souvent c'est celle du vaincu +qui soumet celle du conquérant. La première espèce de conquête se décide +par la force du corps; la seconde par celle de l'esprit. Quand les +Romains conquirent les Gaules, le celtique était barbare; il fut soumis +par le latin. Lorsque ensuite les Francs y firent leur invasion, le +francisque des vainqueurs était barbare; il fut encore subjugué par le +latin. Cette collision de langues étouffe la plus faible et blesse la +plus forte: cependant celle qui n'avait guère y acquiert beaucoup, c'est +pour elle un accroissement; et celle qui était bien faite se déforme, +c'est pour elle un déclin: ou bien le choc se fait au profit d'un tiers +langage qui résulte de cet accouplement, et qui tient de l'un et de +l'autre en proportion de ce que chacun des deux a contribué à sa +génération»[302]. On voit que ce dernier cas est exactement celui de la +langue italienne sortant du choc ou de la collision de deux ou de +plusieurs langues, les unes encore barbares, l'autre affaiblie par une +longue décadence. Léonardo Bruni d'Arezzo, le plus ancien auteur qui +écrit en italien sur ces matières[303], entreprit de prouver que +l'italien était aussi ancien que le latin, qu'ils furent tous deux en +usage à Rome en même temps: le premier parmi le peuple des dernières +classes et pour les entretiens familiers; le second pour les savants +dans leurs ouvrages, et pour les discours prononcés dans les assemblées +publiques. Le cardinal Bembo soutint depuis la même opinion dans ses +dialogues[304], et d'autres encore l'ont adoptée après lui[305]. Scipion +Maffei, le même dont la _Mérope_ a si heureusement inspiré le génie de +Voltaire, mais qui est encore plus célèbre, dans sa patrie, comme érudit +que comme poète, en rejetant cette prétention, en a élevé une autre qui +ne paraît guère plus raisonnable. Il veut[306] que la langue latine, +noble, grammaticale et correcte, se soit corrompue d'elle-même peu à peu +par ce mélange avec le langage populaire, irrégulier, et par ces +prononciations vicieuses qui durent exister à Rome comme partout +ailleurs. Chaque mot s'altérant de cette manière, et prenant des formes +ou des inflexions nouvelles, une nouvelle langue, selon lui, se forma +ainsi avec le temps, sans que ces altérations aient été en rien le +produit du commerce avec les Barbares. + + [302] _Traité de la format. mécan. des Langues_, c. 9, n°. + 162. + + [303] C'est aussi le premier qui, en raison de sa patrie, ait + eu le surnom d'_Aretino_. Voyez ses Lettres, liv. VI, Epist. + 10. + + [304] _Prose_, liv. I. + + [305] Entre autres le _Quadrio Stor. d'ogni poesia_, t. I, p. + 41. + + [306] _Verona illustr._, p. I, liv. XI. + +Les langues, comme on voit, ont, aussi bien que les nations et les +familles, leurs préjugés de naissance: elles affectent une antique +origine, et repoussent les mésalliances; mais toutes ces idées +romanesques disparaissent devant la raison appuyée sur les faits. Le +savant Muratori a reconnu positivement la coopération immédiate des +langues barbares dans la formation de la langue italienne[307]. Selon +lui, le latin, déjà corrompu depuis plusieurs siècles et par différentes +causes, ne cessa point d'être la langue commune lors des irruptions +successibles des peuples du Nord. Les vainqueurs, toujours en moindre +nombre que les vaincus, apprirent la langue du pays, plus douce que la +leur, et nécessaire pour toutes leurs transactions sociales; mais ils la +parlèrent mal, et avec des mots et des tours de leurs idiomes barbares. +Ils y introduisirent les articles, substituèrent les prépositions aux +désinences variées de déclinaisons, et les verbes auxiliaires à celles +des conjugaisons. Ils donnèrent des terminaisons latines à un grand +nombre de mots celtiques, francs, germains et lombards, et souvent aussi +les terminaisons de ces langues à des mots latins. Les Latins d'Italie +n'étant plus retenus dans les limites de leur langue par l'autorité ni +par l'usage, ou plutôt les ayant franchies depuis long-temps, adoptèrent +sans effort, et même sans projet, cette corruption totale. Entraînés par +une pente insensible pendant le cours de plusieurs siècles, ils +croyaient n'avoir point changé de langage, quand toutes les formes et +les constructions même de l'ancien étaient changées; ils appelaient +toujours latine une langue qui ne l'était plus. + + [307] _Antich. ital._, Dissert. XXXII. + +On l'écrivait fort mal; mais on l'écrivait cependant encore dans les +livres, et même dans les actes publics: les notaires étaient obligés de +savoir le latin, et de rédiger dans cette langue toutes leurs pièces +officielles; mais on peut penser ce qu'était le plus souvent ce latin de +notaire. Les mots du langage du peuple s'y introduisaient en foule, et +notre patient antiquaire[308] a trouvé dans plusieurs de ces contrats +latins, non seulement du onzième et du douzième siècle, mais de temps +antérieurs, un grand nombre de mots non latins restés depuis dans la +langue italienne. + + [308] Muratori, _ubi supra_. + +Maintenant, si nous considérons avec lui la nature des langues, qui est +de faire peu à peu leurs changements, nous verrons que plus la langue +italienne fut voisine encore de sa mère, la langue latine, moins elle se +distingua d'elle, et moins elle eut de nouveauté; que plus elle s'en +éloigna par le cours du temps, plus elle perdit de sa ressemblance, et +qu'enfin, à force de mots nouveaux et de terminaisons étrangères, elle +se trouva revêtue des couleurs d'une langue tout-à-fait nouvelle. On la +nomma vulgaire pour la distinguer du latin; et elle en était tellement +distincte, qu'un patriarche d'Aquilée[309], vers la fin du douzième +siècle, ayant prononcé devant le peuple une homélie latine, l'évêque de +Padoue l'expliqua ensuite au même peuple en langage vulgaire[310]. +Fontanini, dans son _Traité de l'Eloquence italienne_, adopte la même +opinion, et reconnaît la même origine et les mêmes degrés d'altération +insensible et de formation nouvelle[311]. C'est aujourd'hui le sentiment +commun de tous les philologues italiens. + + [309] _Gotifredus_, ou Godefroy. + + [310] Muratori, _loc. cit._ + + [311] Liv. I, n°. VII. + +L'esprit sage et la saine critique de Tiraboschi ne pouvaient pas s'y +tromper. C'est de cette union d'étrangers barbares avec les nationaux et +de leur long commerce, qu'il fait naître un langage, d'abord informe et +grossier, sans lois fixes, sans modèles à imiter, et livré aux caprices +du peuple[312]; il ne faut donc pas s'étonner, dit-il, si, pendant +plusieurs siècles, on n'essaya point d'écrire dans cette langue. D'abord +il lui fallut beaucoup de temps pour se séparer totalement du latin, et +pour devenir une langue à part. Ensuite, comme elle n'était en usage que +parmi le peuple, les savants ne daignèrent pas l'introduire dans les +livres; mais il s'en trouva enfin qui eurent le courage de le tenter, et +qui osèrent employer, en écrivant, un langage qui jusqu'alors n'avait +pas paru digne de cet honneur. + + [312] _Stor. della Letter. Ital._, t. III, pref. + +Ce fut, comme dans toutes les langues, la poésie qui l'osa la première. +On en fait remonter les premiers essais jusqu'à la fin du douzième +siècle; mais ils sont si informes, et ceux mêmes d'une partie du +treizième, ressemblent encore si peu à la véritable poésie italienne, +qu'il paraît convenable de n'en fixer la naissance qu'au commencement du +dernier de ces deux siècles[313]. À cette époque, où plusieurs autres +langues européennes commençaient aussi à se former, mais sous de moins +heureux auspices, il en existait une qui avait fait des progrès rapides, +qui citait déjà depuis un siècle des productions nombreuses, objets +d'une admiration générale, et qui, si l'on eût alors tiré l'horoscope +des langues naissantes, aurait sans doute paru destinée à vivre plus +long-temps et avec plus de gloire que toutes les langues ses cadettes ou +ses contemporaines. C'est la langue _Romance_ ou provençale, la langue +des anciens Troubadours. + + [313] Voy. Muratori, _Antich. ital._, Dissertaz. XXXII, id. + _della perfetta poësia_, lib. I, c. 3. Tiraboschi, t. III, + liv. IV, c. 4, etc. + +À ce nom qui intéresse notre gloire nationale, au nom des joyeux +inventeurs de la _science gaie_[314], il semble qu'un rayon vient enfin +de luire, dans cette épaisse nuit où nous faisons un si long, et +peut-être malgré mes efforts, un si pénible voyage. Il semble qu'à ce +nom un charme malfaisant se dissipe; que l'amour, la valeur, les +solennités galantes, les combats de l'esprit, les doux chants, réveillés +tout à coup et comme réunis en un talisman invincible, ont rompu le +funeste talisman de l'ignorance, de la barbarie et des tristes +superstitions. Dans l'enfance du monde, si nous en croyons une +ingénieuse allégorie, quelle fut l'arme victorieuse qui força les +humains, encore sauvages, à quitter leurs forêts, à se réunir dans les +villes, à subir le joug heureux des institutions sociales? Cette arme, +ce fut une lyre; ce vainqueur ou plutôt ce premier instituteur des +hommes, ce fut un poète. Depuis plusieurs siècles, l'Europe était +retombée dans un état sauvage, plus affligeant et plus honteux que le +premier. Depuis ce temps, aucun poète, aucune lyre ne s'était fait +entendre. On dirait qu'à leurs premiers sons les esprits durent +s'adoucir, les moeurs se polir, les affections nobles se ranimer, le +génie reprendre son essor, et la société tous ses charmes. Si c'est une +illusion, elle est consolante, elle soulage l'âme oppressée par de +tristes réalités. Mais tout n'est pas illusion dans ce tableau; et si +les chants des Troubadours n'eurent pas sur les moeurs toute l'influence +que désirerait un ami des hommes, ils en eurent une incontestable sur +les productions de l'esprit, qui peut encore justifier la reconnaissance +et l'enthousiasme d'un ami de lettres. + + [314] _Lou gai saber_. On entendait par ce mot, non seulement + l'art des Troubadours, mais ce mélange de politesse, d'esprit + et de galanterie qui régnait en Provence dans le siècle où + ils fleurirent. + +Mais les Provençaux avaient eux-mêmes reçu cette influence d'un peuple +devenu leur voisin par la conquête de l'Espagne. La littérature des +Arabes précéda de long-temps celle des Troubadours. Avant de nous +occuper de ces derniers, nous devons donc fixer les yeux sur leurs +devanciers et leurs modèles. Le règne de la littérature Arabe se +prolongea pendant près de cinq siècles; et, par une combinaison +remarquable d'événements, il remplit à peu près le vide que forment les +siècles de barbarie dans l'histoire de l'esprit humain. On ne peut bien +connaître toutes les causes qui contribuèrent à la renaissance des +lettres, sans prendre au moins une idée générale de l'histoire +littéraire de ce peuple conquérant, ingénieux et singulier. + + + + +CHAPITRE IV. + +_De la Littérature des Arabes, et de son influence sur la renaissance +des Lettres en Europe_[315]. + + [315] Ce chapitre a été lu dans deux séances de la Classe + d'histoire et de littérature ancienne de l'Institut. «Le but + de l'auteur (comme je l'ai dit, pag. 43 de mon Rapport, fait + en séance publique, le Ier. juillet 1808, sur les travaux de + cette Classe) était de solliciter les avis et les + instructions de ses savants confrères, et surtout des + célèbres orientalistes que la Classe renferme dans son sein, + et il avoue avec reconnaissance qu'il a eu le bonheur de les + obtenir.» En réimprimant ici ce passage, j'ai voulu donner en + même temps, et plus de publicité à ma gratitude, et plus + d'autorité à cette partie de mon travail. + + +Dans cette partie de l'immense presqu'île de l'Arabie, à qui l'on a +donné le nom d'heureuse, des peuplades d'hommes nomades, mais guerriers; +hospitaliers et généreux, quoique adonnés au brigandage; simples dans +leur religion comme dans leurs moeurs, livrés entre eux à des guerres +continuelles, à d'implacables vengeances, mais forts et réunis contre +tout ennemi commun; libres, et trop amis de l'indépendance pour être +possédés de l'esprit de conquête, vivaient depuis un nombre de siècles +que l'on n'a plus la présomption de compter, soumis aux mêmes usages qui +leur tenaient lieu de lois. Peu connus des nations voisines, ils les +connaissaient encore moins, et n'étaient pour elles d'aucun danger, +parce qu'ils ne leur portaient aucune envie. Tout-à-coup s'élève parmi +eux un de ces hommes que la nature semble produire quand elle est lasse +du repos. Il crée pour eux une religion exclusive et intolérante, et +leur inspire le double fanatisme de la superstition et de la guerre. Il +persuade à ses nouveaux sectateurs, nés dans le sein de l'idolâtrie, +qu'ils sont nés pour convertir ou pour exterminer tous les idolâtres. À +la tête d'un petit nombre de fanatiques, Mahomet conquit et convertit +d'abord son pays même; il y devint bientôt maître absolu, et quand il +fut à la tête de tribus nombreuses, quand il en eut fait des armées, +quand il leur eut fait croire que chaque soldat était un apôtre, et +qu'au défaut de la victoire la gloire des martyrs et d'éternelles +récompenses les attendaient, il n'y eut plus de repos ni de paix à +espérer, partout où ses armées pouvaient atteindre. Les califes ses +successeurs, pontifes et conquérants comme lui, ne laissèrent pas se +refroidir un instant le fanatisme militaire de leurs sujets; et un +siècle après la naissance de cette religion fatale; ils avaient soumis +par leurs lieutenants, depuis les frontières de l'Inde jusqu'à l'océan +Atlantique; la Perse, la Syrie, l'Égypte, l'Afrique occidentale et +l'Espagne[316]. + + [316] Gibbon, _Hist., of decline and fall_, etc., ch. 41. + +Une autre cause que l'influence du génie de Mahomet et de sa religion, +se fait sentir dans la conquête de celles de ces contrées qui +obéissaient encore à l'empire d'Orient, c'est la faiblesse des +successeurs des Césars. Les timides irrésolutions d'Héraclius ne +contribuèrent pas moins à la ruine de la Syrie et de l'Égypte, que +l'active et féroce valeur de Caled et d'Amrou. + +Le nom de ce dernier et celui du calife Omar, son maître, rappellent une +des pertes les plus célèbres et les plus douloureuses que les lettres +aient jamais faites, celle de la riche bibliothèque d'Alexandrie: mais +dans notre siècle, où l'on examine tout, où l'on ne croit plus ni le +bien, ni même le mal, sans preuves, on a révoqué en doute l'ordre +d'Omar, et la distribution des volumes grecs entre les 4,000 bains de la +ville, et le feu de ces bains entretenu pendant plus de six mois par +l'incendie de ces volumes. Il importe peu qu'Omar et son lieutenant +Amrou aient commis, il y a près de douze siècles, en Égypte, un acte de +barbarie de plus ou de moins; mais il importe beaucoup de fixer les +idées des amis des lettres sur une perte aussi cruelle, et de leur +faire au moins entrevoir quel est le fondement réel, et quelle doit être +l'étendue de leurs regrets. + +D'abord il faut faire remonter beaucoup plus haut le dommage. César, qui +était un conquérant mais non pas un barbare, est le premier coupable; ce +fut lui qui, assiégé dans Alexandrie, brûla, sans le vouloir, en se +défendant, la grande bibliothèque de 700,000 volumes, fondée par les +Ptolémées[317]. Il en existait une seconde qui était comme un supplément +de la première, et placée dans le _Serapium_, ou Temple de Jupiter +Sérapis. On y réunit 200,000 volumes, qu'Antoine avait trouvés à +Pergame, dans la bibliothèque fondée par les Attales, et dont il fit +présent à Cléopâtre. Auguste en fonda une troisième, dont on vante la +richesse, l'emplacement et les magnifiques accessoires. Elle fut +détruite sous l'empereur Aurélien, dans les troubles civils +d'Alexandrie, au troisième siècle. Ce qu'on put sauver de livres, fut +joint à la bibliothèque du Sérapium. Environ un siècle après, vint +l'expédition fanatique du patriarche Théophile, dont j'ai parlé dans le +premier chapitre de cet ouvrage, et qui ne laissa plus aucune trace de +livres anciens dans Alexandrie. + + [317] Placée dans la quartier qu'on appelait le _Bruchium_. + +Tandis qu'un zèle aveugle exterminait ainsi les productions païennes, la +fureur des Ariens, secte violente et destructive, en faisait autant des +livres chrétiens. Les richesses littéraires de tout genre qui y avaient +été accumulées à différentes époques, en avaient donc entièrement +disparu, à la fin du quatrième siècle. Il est impossible, il est vrai, +que quelques livres n'aient pas échappé à ces ravages. Pendant les deux +siècles et demi qui suivirent, jusqu'à l'invasion des Arabes, on +s'occupa encore en Égypte de philosophie, de sciences, de littérature. +L'astronomie, la médecine, l'alchimie, la théologie, et surtout la +controverse y furent cultivées avec autant d'activité que jamais. Les +habitants d'Alexandrie continuèrent le commerce, très-lucratif pour eux, +de papier d'Égypte et de livres; tout n'était donc pas anéanti. De +nouveaux ouvrages sans doute augmentaient encore peu à peu ce nouveau +trésor, et sans être, par sa composition, aussi précieux que les +anciens, peut-être cependant, avait-il, au moins par sa masse, quelque +chose d'imposant, lors de la conquête d'Amrou. + +J'ai pour garants d'une partie de ces faits les recherches de deux de +mes savants confrères, MM. de Sainte-Croix et Langlès[318]. L'historien +Gibbon, qui pense comme eux, ajoute que la métropole et la résidence des +patriarches avait peut-être en effet une bibliothèque, mais que si les +volumineux ouvrages des controversistes chauffèrent alors les bains +publics, ce sacrifice utile au genre humain, peut exciter le sourire du +philosophe[319]; mais il va plus loin, et révoque en doute le fait en +lui-même. Un des deux savants que j'ai cités[320] le rejette comme lui, +tandis que l'autre trouve dans sa vaste érudition orientale des motifs +pour l'admettre, en le réduisant à ces termes[321]. Mais il faut avouer +qu'ainsi réduit, il perd presque toute son importance, et qu'après les +autres désastres que nous avons vu les sciences éprouver dans ce même +lieu, si le philosophe ne va pas pour celui-ci jusqu'au sourire de +Gibbon, il peut du moins aller jusqu'à une sorte d'indifférence. + + [318] M. de Ste.-Croix, Rem. sur les anciennes biblioth. + d'Alex., _Magaz. encyc._, Ve. année, t. IV, p. 433; M. + Langlès, Notes et Éclaircissem. sur le voyage de Norden, + _in_-4°, t. III, p. 169 et suiv. + + [319] Ch. 51. + + [320] M. de Ste.-Croix. + + [321] M. Langlès, _ub. supr._ + +L'immense pouvoir des califes, et l'étendue démesurée de leur empire, +eurent leurs suites ordinaires, le luxe, les factions rivales, et les +démembrements. Le grand schisme qui divisa les Alides et les Ommiades, +ne fut pas l'unique source des guerres civiles. Les Abassides +renversèrent les Ommiades. Un Ommiade[322], échappé au massacre de sa +famille, enleva l'Espagne aux Abassides. Les Fatimites s'établirent plus +tard en Afrique, mais n'y régnèrent pas avec moins d'éclat. Les califes +de Bagdad; de Cordoue et de Cairoan s'excommuniaient mutuellement comme +vicaires du Prophète, comme chefs de la religion, et comme auraient pu +faire dans la nôtre, des papes et des anti-papes; mais ils rivalisèrent +aussi de pouvoir, de goût et de magnificence. Les Abassides furent les +premiers qui mirent au nombre de leurs jouissances les plaisirs de +l'esprit. Les savants se rappellent encore, et aucun siècle n'effacera +jamais les noms illustres d'Almansor, d'Haroun-al-Raschid et surtout de +son fils Almamon[323]. + + [322] Abderame. + + [323] _Specimen poeseos persicoe_; Vindobonæ, 1771, _in + prooemio_, p. 13. + +Dès l'antiquité la plus reculée, les Arabes eurent un goût particulier +pour la poésie, qui, chez presque tous les peuples, a ouvert la route +aux études les plus relevées et les plus abstraites. Leur langue riche, +souple et abondante, favorisait leur imagination féconde, leur esprit +vif et sententieux; leur éloquence naturelle et dépourvue d'art[324]. +Ils déclamaient avec énergie les morceaux qu'ils avaient le plus +travaillés; ou plutôt ils les chantaient, accompagnés d'instruments, et +sur des airs très-expressifs[325]; car ils ne conçoivent point l'art des +vers, séparé de ce cortége lyrique, qu'ils regardent comme de son +essence. Ces poésies faisaient sur des auditeurs simples et sensibles, +un effet prodigieux. Un poète naissant recevait des éloges de sa tribu +et des tribus alliées, qui célébraient son génie et son mérite. On +préparait un festin solennel. Des femmes vêtues de leurs plus beaux +habits de fêtes, chantaient en choeur, devant leurs fils et leurs époux, +le bonheur de leur tribu. + + [324] Gibbon, _Decline and fall_, etc., c. 50. + + [325] Il existe une volumineuse collection de ces anciennes + chansons nationales des Arabes, intitulée _Aghâny_, et formée + par Aboul-Faradge Aly, fils d'Al-Hhoiéïn, natif d'Ispahan, + mort en 966 de l'ère vulgaire. Ce savant a ajouté, à la + plupart des chansons des commentaires qui contiennent les + renseignements les plus curieux et les plus exacts sur les + moeurs des anciens Arabes. M. Langlès a acquis, il y a peu + d'années, pour la Bibliothèque impériale, un exemplaire de ce + précieux recueil, en 4 gros vol. in-folio. + +Pendant une foire annuelle, où se rendaient les tribus éloignées ou même +ennemies, on employait trente jours, non-seulement aux échanges du +commerce, mais à réciter des morceaux d'éloquence et de poésie. Les +poètes s'y disputaient le prix; et les ouvrages couronnés étaient +déposés dans les archives des princes et des émirs. Les meilleurs +étaient peints ou brodés en lettres d'or, sur des étoffes de soie, et +suspendus au temple de la Mecque. Sept de ces poëmes avaient obtenu cet +honneur au temps de Mahomet. Ils existent encore aujourd'hui[326] les +savants les regardent comme des chefs-d'oeuvre d'éloquence arabe; et l'on +sait que Mahomet lui-même fut flatté de voir un des chapitres du Koran +comparé à ces sept poëmes, et jugé digne d'être affiché avec eux. + + [326] Il ont été traduits en anglais par le célèbre William + Jones. + +Pendant les premiers siècles du mahométisme, les Musulmans, emportés, +comme il arrive d'ordinaire, par le zèle fanatique d'une religion +nouvelle, et par une férocité contractée dans le fracas des armes, +suivirent partout un système de destruction, et sévirent également +contre la religion des infidèles, et contre les productions de leur +esprit, qu'ils regardaient toutes comme infectées de leurs erreurs. Ce +fut lorsque les califes se furent affermis, lorsqu'ils jouirent, au +centre d'une immense domination, des douceurs de la paix, d'une opulence +et d'une autorité sans bornes, qu'ils purent cultiver les dispositions +naturelles de leurs peuples, avec tous les avantages que leur donnaient +leur position, leurs nouvelles moeurs et leur puissance. + +Almansor[327], qui fut le second des Abassides, aimait la poésie et les +lettres, était très-savant dans les lois, cultivait la philosophie, et +particulièrement l'astronomie. On dit qu'en bâtissant sur les bords de +l'Euphrate la fameuse ville de Bagdad, il prit pour l'exposition des +principaux édifices, les conseils de ses astronomes. Abulfarage raconte +qu'un médecin chrétien, nommé Georges Bakhtishua, ayant guéri ce calife +des suites dangereuses d'une indigestion, reçut de lui les plus grandes +distinctions et les traitements les plus honorables: ce fut ce qui +introduisit parmi les Arabes l'étude de la médecine. Ce médecin était +très-versé dans les langues syriaque, grecque, et persanne. Almansor lui +ordonna de traduire plusieurs bons livres de médecine, écrits dans ces +trois langues; et il enrichit ses états de ces traductions. Jamais +indigestion d'un souverain n'eut une telle influence sur son empire. + + [327] Voy. Andrès, _Orig. Progr._ etc., c. 8. Le véritable + nom de ce calife ou khalife est Abou Djafar Mansour; mais je + l'écris comme on est habitué à l'écrire et à le prononcer en + France. + +Haroun-al-Raschid régna peu de temps après. Sa renommée a rempli le +monde. Son amour pour les lettres, et pour ceux qui les cultivent, était +si grand, que, selon le témoignage de l'historien Elmacin, il ne se +mettait jamais en voyage, sans emmener avec lui un grand nombre de +savants. Il appela auprès de lui tous ceux qu'il put découvrir, et les +combla de bienfaits. La poésie fit ses délices; on le vit plus d'une +fois verser des larmes d'attendrissement en lisant de beaux vers, et ce +qui fit faire à sa nation encore plus de progrès, c'est qu'en faisant +bâtir des mosquées, il joignit à chacune une école publique. + +Mais le véritable protecteur, le père chéri des lettres, fut le fils et +le successeur d'Haroun, le fameux Almamon[328]. Poètes, philosophes, +médecins, mathématiciens trouvèrent en lui une protection égale. Il prit +un soin particulier du progrès de toutes les sciences, et ne négligea +aucun moyen de les encourager et de les répandre dans ses états. + + [328] Abdallah-Mâmoun. + +Le Koran était alors la principale lecture des Arabes[329]. Abou-Beker, +successeur immédiat du Prophète, en avait le premier rassemblé les +feuilles éparses; mais à mesure que les copies s'en multipliaient, elles +devenaient plus irrégulières. Les points, sans lesquels, dans la langue +arabe, il est souvent difficile de déterminer la prononciation des mots +et le sens des phrases, étaient dans la plus grande confusion. Les +grammairiens les plus habiles, et les plus célèbres imans, furent +employés à rétablir le texte dans sa première pureté. Ils durent le +faire avec beaucoup de scrupule; puisque Mahomet avait menacé les +grammairiens du feu éternel pour le déplacement d'une seule lettre. La +langue elle-même était corrompue par le mélange des dialectes; les +caractères en étaient presque dénaturés. Almamon fit épurer la langue et +réformer les caractères. Il anoblit l'étude de la grammaire par les +distinctions qu'il accorda aux grammairiens. Il les admettait à ses +entretiens familiers, se montrait passionné pour les beautés de la +langue arabe, et souffrait impatiemment qu'on l'altérât en sa présence. +Il ne damnait pas comme Mahomet, mais il aurait presque disgracié un +courtisan pour une faute de langue. + + [329] Quelques-uns des détails suivants sont extraits d'un + mémoire manuscrit _sur l'État des Sciences et Arts chez les + Arabes_, etc., par M. Pigeon de Sante-Paterne, mémoire + couronné à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, en + 1781, et dont j'ai dû la communication à l'obligeance de mon + confrère, M. Dacier, alors secrétaire perpétuel de cette + compagnie, et maintenant de la classe d'Histoire et de + Littérature ancienne de l'Institut. + +Il s'occupa avec moins de succès de la théologie. La _Sounna_, ou le +recueil des traditions de Mahomet, divisait alors les croyants. Chaque +iman prétendait à l'honneur de former une secte. Les plus savants +d'entre eux, et ceux qu'on crut les plus sages, furent chargés du soin +de ramener les incrédules. Abou-Abdallah publia, en dix gros volumes, +les traditions de Mahomet et des autres chefs de l'islamisme. Elles +étaient au nombre de 267,000. Cet ouvrage énorme ne fit qu'augmenter le +schisme. La théologie mystique s'éleva de toutes parts. Les traités +ascétiques se multiplièrent. Les derviches inventèrent des amulettes et +des prières mystérieuses, qu'ils attribuèrent à Mahomet, à sa femme +Cadige, à Ali. Ils attribuèrent même quelques-unes de ces formules à +David, à Salomon, et à Jésus-Christ. On entassa volumes sur volumes, et +la Bibliothèque des controversistes musulmans, ne le céda ni en nombre, +ni en obscurité, à la Bibliothèque des nôtres. + +Almamon avait fait, dès sa jeunesse, une étude particulière du droit, +sous un jurisconsulte célèbre[330]; et l'on doit penser qu'il ne se +refroidit pas pour la science des lois, lorsqu'il fut devenu le +législateur d'un grand peuple. La médecine lui dut aussi un nouvel +éclat. Il acheva ce qu'avaient commencé Almansor et Haroun. Il enrichit +l'école de médecine de nouveaux dons et de nouveaux livres. Il pensionna +des médecins pour traduire les ouvrages qui n'étaient point encore +traduits, et pour en écrire d'originaux dans leur langue. Il en fit même +composer un sur l'utilité des animaux, où l'on vit, pour la première +fois, des figures dessinées de quadrupèdes, de volatiles et de poissons; +mais son étude de prédilection fut celle de l'astronomie. Il fit +traduire pour son usage, tous les ouvrages grecs qui traitaient de cette +science. Il combla les traducteurs de bienfaits particuliers; et +l'espoir des distinctions et des récompenses, fit éclore de tous côtés +des astronomes. Almamon fit construire, près de Bagdad, un magnifique +observatoire, et un autre dans le voisinage de Damas. Son exemple fut +suivi par sa fille, princesse aussi célèbre par son esprit et son savoir +que par sa beauté[331]. Elle fit bâtir une tour sur la rive orientale du +Tigre. Elle employa les plus habiles architectes à sa construction. +Plusieurs savants riches devinrent les émules du calife et de sa fille. +Ces édifices se multiplièrent à Bagdad et dans son territoire, et l'on y +vit s'élever un grand nombre d'observatoires qui portèrent les noms de +leurs savants fondateurs. L'observatoire du calife n'était jamais +vacant; il y passait souvent les nuits à observer. Il fit rédiger sous +ses yeux des tables astronomiques, les plus parfaites que l'on ait eues +jusqu'alors. On perfectionna, par ses ordres, le Quart-de-cercle et +l'Astrolabe. L'Almageste de Ptolomée fut traduit du grec en arabe, par +l'astronome Ben-Honaïn[332]. Les ouvrages élémentaires devinrent +meilleurs et plus nombreux; enfin Almamon dirigea et paya généreusement +la grande opération de la mesure d'un degré du méridien, pour déterminer +avec précision la grandeur de la terre; et Bailly, dans son Histoire de +l'astronomie, parle d'un sextant de métal, avec lequel fut observée +l'obliquité de l'écliptique, et qui avait quarante coudées de +rayon[333]. + + [330] Kossa. + + [331] Le mémoire manuscrit, d'où ce fait est tiré, nomme + cette princesse _Isma_; mais les orientalistes assurent que + l'auteur s'est trompé, que ce n'est point là un nom arabe, et + que, si le fait est vrai, ce nom, du moins, ne l'est pas. + + [332] Voltaire, _Essai sur les Moeurs_, etc., ch. 6. + + [333] Bailly les évalue à 57 pieds 9 p. + +Deux sciences qui tiennent à l'astronomie, eurent part aussi aux +générosités d'Almamon: la géographie, qui était encore très-imparfaite, +et malheureusement l'astrologie judiciaire, qui n'était déjà que trop en +crédit. On croit cependant qu'il n'encouragea point cette partie de la +prétendue science, qui se donne pour disposer de la destinée des hommes, +mais celle qui, d'après le lever et le coucher des astres, croit pouvoir +annoncer les températures et l'état du ciel. Il ne crut point aux +cabalistes, mais seulement aux faiseurs d'éphémérides[334], ce qui est +encore beaucoup trop. + + [334] J'entends des Éphémérides astrologiques, dans + lesquelles on prétend annoncer d'avance les températures et + les phénomènes de chaque jour, telles que celles de notre + Antoine Mizauld, par exemple: _Ephemerides aëris perpetuoe, + seu popularis et rustica tempestatum astrologia_, etc. Ce + Mizauld était un médecin du seizième siècle, né à Montluçon, + dans le Bourbonnais. Il a laissé plusieurs autres ouvrages du + même genre que celui-ci. + +Un grand nombre de savants chrétiens, chassés de Constantinople par les +querelles de religion et par les troubles de l'Empire, se réfugièrent +auprès des califes de Bagdad, emportant avec eux leurs manuscrits. La +plupart étaient Syriens d'origine. Haroun, et surtout Almamon, les +employèrent à traduire du grec en syriaque et en arabe, des livres de +science et de philosophie. Les oeuvres d'Aristote et des fragments +considérables de Platon se répandirent ainsi chez les Arabes. Ces +traductions, accompagnées de commentaires, furent bientôt entre les +mains de tous les hommes lettrés. Aristote et Platon partageaient avec +Socrate et Pythagore le surnom de Divin. Almamon était passionné pour +leur étude, et les savants à qui leur philosophie était familière, ou +qui en avaient fait le sujet de quelque ouvrage, étaient ceux dont il +préférait l'entretien, et qu'il paraissait distinguer le plus. Ces +distinctions furent si marquées, qu'elles excitèrent les plaintes des +zélés Musulmans[335]. À les entendre, ce genre d'étude pouvait refroidir +la pitié, peut-être même égarer la religion des fidèles. Il les laissa +se plaindre, et continua de cultiver et d'honorer la philosophie et les +philosophes. + + [335] Andrès, _Orig. Progr._, etc., c. 8. + +L'Inde avait concouru avec la Grèce à donner des leçons de sagesse aux +Arabes; ils possédaient dans leur langue, une traduction des fables +indiennes de Bidpaï, où la philosophie morale et politique était tracée +avec une simplicité noble et touchante, dans les dialogues entre +différents animaux. On connaissait aussi depuis long-temps à Bagdad des +fables de Lokman, que quelques auteurs ont cru le même qu'Esope[336]. On +savait que l'apologue était né dans l'Orient; mais, dit un savant +orientaliste[337], on ne croyait pas, comme nous l'avons imaginé, qu'il +dût sa naissance aux misères de l'esclavage. La servitude, ajoute-t-il, +flétrit en même temps le corps et l'âme, et il est plus naturel de +penser que le premier sage qui put persuader au peuple, qu'il +renouvelait le prodige de Salomon et d'Apollonius de Thyane, à qui les +anciens attribuaient le talent d'entendre le langage des animaux, se +servit de cette arme ingénieuse pour faire la guerre aux vices et aux +ridicules de son temps. + + [336] M. Sylvestre de Sacy croit que les Fables connues sous + le nom de Lokman, transplantées de l'Inde ou de la Grèce sur + le sol de l'Arabie, long-temps après Mahomet, furent + attribuées à Lokman, à cause de sa réputation de sagesse, et + qui le fit surnommer le _Sage_. Il distingue, ainsi que les + Arabes eux-mêmes, ce Lokman de l'ancien Lokman, fils d'Ad, + dont la sagesse était célèbre dès le temps de Mahomet. M. de + Sacy donne aussi d'excellentes raisons pour ne pas admettre + l'opinion que ces Fables sont nées en Arabie. Voyez sa Notice + sur les Fables de Lokman, traduites par M. Marcel, dans le + _Magasin encyclopédique_, IXe. année, t. I, p. 382. Nous + reviendrons bientôt, avec plus de détail, sur les Fables de + Bidpaï. + + [337] M. Pigeon de Sainte-Paterne, dans le Mémoire déjà cité. + +Almamon se plaisait à ces récits. On composait, pour lui faire la cour, +des dialogues de même genre; tantôt entre le boeuf et le renard, tantôt +entre un chat et un singe, ou entre un perroquet et un moineau. Le génie +des Arabes porté à l'invention et au merveilleux, imagina de mettre en +narration les tableaux de la vie humaine, en y ajoutant des couleurs +empruntées de la fable; et c'est à l'histoire, ainsi altérée, que l'on +attribue la naissance du roman. Telles furent _les Aventures de la ville +d'Airain_, et celles du jeune esclave _Touvadoud_. La dévotion ajouta +ses visions aux fictions romanesques. On représenta un des compagnons de +Mahomet, transporté sur les cornes d'un taureau, dans une île +mystérieuse[338]. La fécondité du génie oriental se manifesta dans des +contes de génies et de fées, tels que les voyages imaginaires de +_Sin-bad_ et de _Hind-bad_, qu'on feignit avoir été, l'un un célèbre +navigateur, l'autre un porte-fardeaux, et qui représentaient +allégoriquement, dit-on, le premier, le vent du _Sind_ ou du Mackeran; +et le second, le vent de l'Inde. Il faut avouer qu'en lisant ce conte +dans la traduction du bonhomme Galland, on saisit difficilement +l'allégorie; mais cela n'ôte rien à l'agrément de la narration. C'est de +récits fabuleux de cette espèce, inventés par différents auteurs, qu'on +forma ensuite le recueil si connu sous le titre des _Mille et une +nuits_, recueil composé de trente-six parties dans l'original arabe, et +si volumineux, que les six tomes de la traduction française, donnée par +Galland, n'en contiennent que la première. + + [338] Roman de Tamim-Addar. + +J'ai parlé du goût passionné que les Arabes eurent de tous temps pour la +poésie. Les troubles et les guerres civiles l'avaient refroidi. Haroun +et son fils le ranimèrent. La cour d'Almamon retentissait chaque jour du +chant des poètes, et de leurs combats lyriques, dont il payait +libéralement le prix. Enfin il n'y eut aucune partie des sciences et de +la littérature, pour laquelle ce calife illustre ne montrât autant de +goût que s'il s'en était exclusivement occupé. Sous son règne, Bagdad +devint un vrai foyer de lumières. On ne s'y occupait que d'études, de +livres, de littérature. Les lettrés seuls pouvaient obtenir la faveur du +calife; tous les savants dont il avait connaissance, il les appelait à +sa cour, et les y comblait de récompenses, de distinctions et +d'honneurs. Le principal emploi de ses ministres était de protéger les +sciences. La Syrie, l'Arménie, l'Égypte, tous les pays qui possédaient +des livres de quelque importance, devenaient tributaires de son amour +pour les lettres; il y envoyait ses ministres pour y recueillir et en +rapporter à tout prix ces richesses littéraires. On voyait entrer à +Bagdad des chameaux, uniquement chargés de livres; et tous ceux de ces +livres étrangers, que les savants jugeaient dignes d'être mis à la portée +du peuple, il les faisait traduire en arabe, et répandre avec profusion. +Sa cour était composée de maîtres dans tous les arts, d'examinateurs, de +traducteurs, de collecteurs de livres; elle ressemblait plutôt à une +académie de sciences, qu'à la cour d'un monarque guerrier; et lorsqu'il +fit, en vainqueur, la paix avec l'empereur de Bysance, Michel III, il +exigea de lui, comme une des conditions du traité, des livres grecs de +toute espèce. + +Bientôt la nation entière obéit à cette impulsion puissante. Des écoles, +des colléges, des sociétés savantes s'élevaient dans toutes les villes; +des hommes instruits semblaient germer de toutes parts. Il se forma des +académies célèbres, d'où sortaient chaque jour les compositions les plus +élégantes en prose et en vers, et qui eurent pour membres des hommes +illustres dans toutes les branches de la littérature et des sciences. +L'Afrique et l'Égypte suivirent cet exemple. Alexandrie fut vengée par +les Arabes, amis des lettres, des maux que lui avaient faits leurs +ancêtres encore barbares. Elle eut jusqu'à vingt écoles à-la-fois, où +accouraient de toutes les parties de l'Orient les amateurs de la +philosophie et des sciences. En un mot, elle vit presque renaître sous +les fatimites, les beaux jours des Ptolemées. Fez et Maroc, aujourd'hui +retombées dans un état presque sauvage, devinrent des villes toutes +lettrées. De superbes établissements, des édifices magnifiques y furent +élevés en faveur des sciences; et l'érudition européenne garde le +souvenir de leurs opulentes bibliothèques, qui ont enrichi les nôtres de +manuscrits si précieux, et nous ont fourni des connaissances si +curieuses et si utiles. + +Mais c'est peut-être en Espagne que les sciences des Arabes eurent le +plus d'éclat; c'est là que se fixa, pour ainsi dire, le règne de leur +littérature et de leurs arts. Cordoue, Grenade, Valence, Séville se +distinguèrent à l'envi par des écoles, des colléges, des académies, et +par tous les genres d'établissements qui peuvent favoriser les progrès +des lettres. L'Espagne possédait soixante-dix bibliothèques ouvertes au +public, dans différentes villes, quand tout le reste de l'Europe, sans +livres, sans lettres, sans culture, était enseveli dans l'ignorance la +plus honteuse. Une foule d'écrivains célèbres enrichit dans tous les +genres la littérature arabico-espagnole; et l'ouvrage qui contient les +titres et les notices de leurs innombrables productions en médecine, en +philosophie, dans toutes les parties des mathématiques, en histoire, et +principalement en poésie, forme en Espagne une volumineuse Bibliothèque. + +L'influence des Arabes sur les sciences et les lettres, se répandit +bientôt dans l'Europe entière. C'est à eux qu'elle doit aussi plusieurs +inventions utiles. L'abbé Andrès a prouvé très-longuement[339], mais à +ce qu'il me paraît avec autant d'évidence que d'étendue, qu'elle leur +doit le papier de coton et le papier de lin, qui remplacèrent si +heureusement le papyrus d'Égypte. Depuis notre savant Huet[340], dont +l'opinion n'a pas eu de sectateurs, personne ne leur conteste le don +qu'ils nous ont fait des chiffres, et de la manière de compter qu'ils +avaient, de leur propre aveu, appris des savants de l'Inde. Les +premiers, depuis les anciens, ils bâtirent des observatoires, +c'est-à-dire, des édifices élevés et construits exprès pour exécuter +avec exactitude et commodité les observations astronomiques. Outre ceux +qu'ils élevèrent en si grand nombre à Bagdad et à Damas, la fameuse tour +de Séville, qui résiste encore aux coups du temps, prouve qu'ils en +bâtirent aussi en Espagne. Ils eurent en architecture un style qui leur +appartient, et qui réunit la hardiesse et l'élégance à la plus étonnante +solidité. Partout où l'on a laissé le temps seul agir contre les +monuments d'architecture moresque, il n'a pu encore les détruire: +partout où l'on a voulu ajouter à ces monuments des constructions +modernes, quelques siècles ont suffi pour ruiner ces constructions, et +la partie moresque des édifices est encore debout. + + [339] Dans son dixième chapitre; il y emploie 24 pages in-4°. + Je voudrais bien que quelqu'un essayât de faire lire en + France une dissertation de cette étendue, sur un objet + particulier, dans une Histoire générale. + + [340] Dem. Evang. prop. IV. + +La chimie leur dut non-seulement ses progrès, mais sa naissance, +puisqu'ils inventèrent l'alambic de distillation, qu'ils analysèrent les +premiers les substances des trois règnes, et qu'aussi les premiers, ils +observèrent les distinctions et les affinités des alcalis et des acides, +et apprirent à tirer de minéraux et d'autres substances, destructives de +la vie et de la santé, des remèdes pour sauver l'une et rétablir +l'autre. Quelque bien et quelque mal qu'on puisse dire de l'invention de +la poudre à feu, si l'on en recherche l'origine, on verra qu'elle est +assez communément donnée à un moine allemand, nommé Schwartz; les +Anglais la réclament pour leur Roger Bacon; d'autres l'attribuent aux +Indiens ou aux Chinois; mais l'abbé Andrès soutient qu'elle appartient +aux Arabes, ou du moins que c'est en combattant contre eux, en Égypte, +que les Européens en ont connu, pour la première fois, les effets[341]. +Il ne balance point à leur faire honneur de l'invention de l'aiguille +aimantée et de la boussole, et non pas à Gioja d'Amalfi, ni à Paul de +Venise, ni à aucun autre Italien, encore moins à quelque Allemand, +Anglais ou Français que ce puisse être: et sur ce point il a pour +garant, outre toutes les autorités qu'il allègue, celle d'un auteur +italien, extrêmement jaloux de la gloire de son pays, et qui montre dans +tout son ouvrage, autant de jugement et d'impartialité que de savoir, je +veux dire le savant Tiraboschi[342]. Andrès ne s'arrête pas là, il +prétend que l'usage du pendule pour la mesure du temps, dont l'Italie et +la Hollande se disputent l'invention, était connu des Arabes avant +l'existence de Galilée et de Huighens, et il rapporte entre autres +preuves, un passage des _Transactions philosophiques_[343], qui +l'affirme positivement. + + [341] Andrès, chap. 10. M. Langlès a démontré, dans une + _Notice sur l'origine de la Poudre à canon_, insérée dans le + _Magasin Encyclopédique_, 4e. année (1798), t. I., p. 333, + que les Maures d'Espagne connaissaient, dès le treizième + siècle, l'usage de la poudre pour lancer des pierres et des + boulets de fer, et qu'ils en faisaient usage dans leurs + guerres contre les Espagnols. M. Koch, dans son _Tableau des + Révolutions de l'Europe_, est de la même opinion, qu'il + appuie sur les mêmes faits, et pense que de l'Espagne cette + invention passa en France; t. II, p. 30 et 31. On sait que la + poudre ne fut connue en France qu'en 1338. + + [342] Tom. IV, liv. II, c. II. + + [343] Dans une lettre latine, écrite par le célèbre astronome + Édouard Bernard, en 1684. _Trans. phil._, n°. 158. + +Mais l'Europe leur eut des obligations plus évidentes et plus faciles à +prouver. L'Italie et la France étaient alors égarées plutôt que +conduites par une dialectique barbare, dont il faut avouer que les +Arabes eux-mêmes augmentèrent les ténèbres par leurs obscurs +commentaires sur les obscurités d'Aristote; mais elles reçurent d'eux, +comme en dédommagement, Hippocrate, Dioscoride, Euclide, Ptolémée et +d'autres lumières des sciences; elles apprirent à se diriger dans les +observations astronomiques; à examiner et à décrire les productions de +la nature; à en tirer les éléments de la matière médicale, et rouvrirent +au charme des vers et des inventions poétiques, des oreilles endurcies +par les cris de l'école, et par le bruit des armes. + +Il n'est pas inutile de remarquer que parmi tant de livres de sciences, +traduits du grec par les Arabes, et qu'ils firent les premiers connaître +aux peuples modernes, il ne s'en trouve, pour ainsi dire, aucun de +littérature. Homère, lui-même, qui cependant fut traduit en syriaque, +sous l'empire d'Haroun-al-Raschid, ne le fut, dit-on, jamais en arabe. +On n'y fit passer ni Sophocle, ni Euripide, ni Sapho, ni Anacréon, +malgré la passion des poëtes arabes pour les sujets d'amour; ni Hésiode, +ni Aratus, malgré leur penchant à traiter les sujets didactiques; ni +Isocrate, ni Démosthène; enfin aucun orateur, aucun historien, excepté +Plutarque; aucun poëte, aucun auteur purement littéraire[344]. Quelle +que soit la cause de cette singularité[345], le résultat fut que leur +littérature garda son caractère original, que ses beautés comme ses +défauts lui appartinrent, et qu'au lieu d'avoir une littérature grecque +en caractères arabes, comme on en avait eu une, ou à peu près en +caractères latins, l'on eut, et l'on a encore, une littérature +proprement et spécialement arabe. + + [344] Andrès, _Orig. Progr._, etc. II. + + [345] Selon une observation de mon savant confrère, M. + Sylvestre de Sacy, recueillie et citée par M. OElsner, dans + son Mémoire sur les effets de la religion de Mohammed, + couronné en 1809 à l'Institut, par la classe d'histoire et de + littérature ancienne, cette indifférence pour les poètes + grecs naissait, dans les Sarrazins, de l'horreur qu'ils + avaient pour l'idolâtrie; elle était telle, qu'ils n'osaient + pas même prononcer les noms des faux dieux. Voyez _Des Effets + de la Rel. de Moham._ Paris, 1810, p. 133. D'autres pensent, + et M. Langlès est notamment de cet avis, que l'horreur pour + l'idolâtrie n'ayant pas empêché les Musulmans de conserver + des documents sur la religion et les idoles des Arabes avant + Mahomet, ni d'étudier la religion des Hindous, leur ignorance + dans la mythologie grecque ne doit être attribuée qu'à + l'impossibilité où ils étaient de connaître les ouvrages + originaux. «Toutes les traductions arabes des ouvrages grecs + ont été faites sur de très-mauvaises versions syriaques. Les + textes ne sont pas moins défigurés que les noms propres. Il + n'existe peut-être pas un seul ouvrage traduit immédiatement + du grec en arabe. Toutes les traductions arabes que l'on + connaît semblent faites en dépit du sens commun, et ne + peuvent donner aucune idée des auteurs originaux». (_Note + manuscrite de M. Langlès_.) + +Ils conservèrent aussi dans toute sa pureté le genre de leur musique, +art dans lequel on prétend qu'ils excellèrent, et dont la théorie était +chez eux fort compliquée, quoiqu'elle le fût moins que chez les Chinois. +Leurs ouvrages sont remplis d'éloges de la musique et de ses merveilleux +effets. Ils en attribuaient de très-puissants, non-seulement à la +musique chantée, mais aux sons de quelques instruments, à certaines +cordes instrumentales, comme à certaines inflexions de la voix. Ils +raffinèrent beaucoup sur la musique; mais quoiqu'on ait tâché de nous +faire connaître la manière dont ils la pratiquaient, c'est celui de +leurs arts que nous connaissons le moins[346]. + + [346] On trouve un très-long chapitre sur la Musique arabe, + dans l'_Essai_ de M. de La Borde, t. I., p. 175; il est de M. + Pigeon de Sainte-Paterne, alors interprète des langues + orientales, le même dont j'ai cité plus haut un Mémoire + manuscrit. Ce chapitre est peu utile pour ceux qui ne savent + pas l'arabe, et peu satisfaisant, dit-on, pour ceux qui le + savent. Casiri, t. I de sa Bibliothèque, donne les titres de + plusieurs ouvrages arabes sur la pratique et sur la théorie + de cet art. + +C'est principalement par leurs fables ou romans, et par leur poésie, +qu'ils ont influé sur le goût de la littérature moderne, comme ils ont +influé par leurs traductions sur les sciences. Quelques discussions se +sont élevées au sujet des romans. Saumaise leur en attribue l'invention. +Huet la leur dispute, et veut qu'elle appartienne aux Anglais ou aux +Français; et des auteurs français plus récents, ont exclusivement +réclamé cet honneur pour la France. Quoiqu'il en soit de ce point de +critique, sur lequel nous aurons occasion de revenir, on ne saurait nier +que le goût des inventions fabuleuses ne fût très-ancien chez les +Arabes, ni que la plupart des auteurs de romans, de contes et de +nouvelles, ne leur aient emprunté un nombre infini de fictions et +d'aventures. Quant à leur poésie, sans nous étendre autant que +l'exigerait peut-être un sujet aussi riche, mais qui ne se présente à +nous que comme accessoire, essayons du moins d'en donner une idée, et +d'en tracer les principaux caractères. + +Il y en a un général et commun à toute la poésie orientale; et ce +caractère, ou ce génie, est encore assez imparfaitement connu en Europe, +où l'on en a un tout contraire. Nous prenons soin d'adoucir, de mitiger +les expressions figurées; les Asiatiques s'étudient à leur donner plus +d'audace et plus de témérité: nous exigeons que les métaphores aient une +sorte de retenue, et qu'elles s'insinuent, pour ainsi dire, sans effort: +ils aiment qu'elles se précipitent avec violence. Nous voulons qu'elles +aient non seulement de l'éclat, mais de la facilité, de la grâce, et +qu'elles ne soient pas tirées de trop loin: ils négligent les objets, +les circonstances qui sont à la portée de tout le monde, et vont +quelquefois prendre très-loin des images qu'ils entassent jusqu'à la +satiété. Enfin les poètes européens recherchent surtout le naturel, +l'agrément, la clarté; les poètes asiatiques, la grandeur, le luxe, +l'exagération. Il s'ensuit que si l'on compare avec des poésies arabes +ou persannes, les poésies les plus sublimes de notre Europe, des yeux +européens voient les premières gonflées, gigantesques et presque folles, +tandis qu'à des yeux orientaux, les secondes semblent couler terre à +terre, timides et presque rampantes[347]. + + [347] Williams Jones, _Poëseos Asiaticoe Comment._, cap. I, + éd. de Leipsick, 1777, p. 2. + +Le monument le plus ancien qui existe de la poésie des Indiens, qui sont +eux-mêmes les plus anciens peuples de l'Asie, est celui dont j'ai déjà +parlé, et qui est principalement connu en Europe sous le nom de Fables +de Bidpay. Il n'y a point d'ouvrage qui ait éprouvé plus de +vicissitudes. Je dois les rappeler ici, quoiqu'elles soient assez +connues. Bidpay était, dit-on, un brachmane, ami de Dabychelim, roi de +l'Inde, successeur de ce Porus, qui fut vaincu par Alexandre. Il composa +ce livre pour diriger le roi, son ami, dans le chemin de la sagesse. Le +livre resta caché dans la famille des descendants de ce roi, pendant +plusieurs générations; mais enfin la renommée s'en répandit dans tout +l'Orient. Le fameux roi de Perse Khosrou Nouchirwan, ou Cosroës, voulut +le connaître; il chargea son médecin Busurviah de faire un voyage dans +l'Inde, pour s'en procurer une copie à tout prix. Busurviah n'y réussit +qu'après plusieurs années de séjour. Il le traduisit aussitôt en pehlvy, +qui était l'ancienne langue persanne, et vint le présenter à Khosrou, +qui le combla de dignités et de récompenses. Après la mort de ce +monarque, l'ouvrage fut conservé d'abord dans sa famille, d'où il se +répandit ensuite dans la Perse, et de là chez les Arabes. Le second +calife Abasside, Aboujafar, le fit traduire du pehlvy, et sur cette +version arabe, il en fut fait une autre en persan moderne, puis une +seconde, et enfin une troisième. Il fut aussi traduit en langue turque, +et l'a été dans presque toutes les langues de l'Europe. C'est dans ces +traductions successives qu'il a pris la parure poétique et les ornements +merveilleux dont il est embelli. Dans la première version arabe, qui est +exacte et littérale, on dit qu'il manque absolument de couleur et de +poésie. Cela tient sans doute à son extrême antiquité; car l'on assure +qu'elle remonte beaucoup plus haut que Bidpay; que ce nom même est +supposé, et que tout le fond de l'ouvrage appartient à l'ancien +brachmane, _Vichmou-Sarma_, qui, dans son livre intitulé _Hitopadès_, +conçut le premier l'idée de faire donner aux hommes, par des bêtes, des +préceptes qu'ils n'auraient pas écoutés de la bouche de leurs +semblables[348]. Ce livre existe: il a été traduit en anglais; et une +partie l'a aussi été dans notre langue, par M. Langlès. On y reconnaît +le premier type des fables attribuées à Bidpay, à Lokman et à Esope. +C'est sans doute dans ces fictions antiques et ingénieuses, que nos +vieux auteurs du treizième siècle avaient pris le sujet de leur roman du +Renard,[349], roman mis en vers allemands par le célèbre Goëthe, traduit +depuis de l'allemand en français, et publié comme si l'original eût été +une production germanique; c'est là aussi sans doute que le célèbre +Casti avait puisé la première idée de son poëme ou de sa satyre +politique, intitulée: _Les animaux parlants_. + + [348] M. Langlès, Fables et Contes Indiens, nouvellement + traduits, 1790; Disc. prél. + + [349] Voyez _Fabliaux_ traduits par le grand Daussy, t. I, + éd. in-8°., p. 393. + +Les Indiens Musulmans, ou modernes, qu'il faut bien distinguer des +Hindous, habitants autochtones de l'Inde, ont tout écrit en langue +persanne depuis la dynastie des Mogols, établie par les descendants de +Timour[350]; ainsi l'on ne doit point séparer leur poésie de la poésie +des Persans, celui peut-être de tous les peuples, à l'exception des +Arabes, qui a le plus cultivé cet art. Les Arabes et les Persans ont eu +un si grand nombre de poètes, que la vie d'un homme ne suffirait pas, à +ce qu'on assure, pour parcourir tous leurs ouvrages. + + [350] William Jones, _ub. supr._, p. 8. + +Le climat habité par ces deux peuples, paraît avoir eu la plus grande +influence sur le caractère de leur poésie. Il est impossible que les +images les plus agréables ne s'offrent pas abondamment à des poètes qui +passent leur vie dans des champs, des bois, des jardins délicieux, qui +se livrent tout entiers aux voluptés et à l'amour, qui habitent des +contrées où l'éclat et la sérénité du ciel sont rarement obscurcis par +des nuages, où la nature comblée, pour ainsi dire, d'une surabondance de +fleurs et de fruits, n'étale que luxe et jouissances; où enfin, comme le +dit un ancien poète latin, on voit de toutes parts les moissons offrir +leurs richesses, les arbres fleurir, les sources jaillir, les prés se +revêtir d'herbes et de fleurs[351]. La plupart des ornements de la +poésie se tirent des images prises dans les choses naturelles; or, la +plus grande partie de la Perse et toute cette Arabie qui reçut des +anciens le surnom d'Heureuse, sont les régions du monde les plus +fertiles, les plus riantes, les plus fécondes en toutes sortes de +délices. L'Arabie qu'on appelle Déserte est, au contraire, remplie +d'objets d'où l'on peut tirer les images de crainte et de terreur, et +qui n'en sont que plus propres à inspirer le sublime. Aussi voit-on +souvent dans les poëmes des anciens Arabes, des héros marchant à travers +des routes escarpées, des cavernes formées de rocs hérissés, suspendus, +énormes, et remplis de ténèbres épaisses qui ne se dissipent +jamais[352]. + + [351] + + _Segetes largiri fruges, florere omnia, + Fontes scatere, herbis prata convestirier_; + + passage d'Ennius cité par Cicéron, _Tuscul. Quoestion._, lib. + I. William Jones, _ub. supr._, p. 4. + + [352] + + _Viâ altâ atque arduâ + Per speluncas saxis structas, asperis, pendentibus, + Maximis, ubi rigida constat crassa Caligo_; + + autre passage du même poète, cité _ibid._ + +C'est à ces propriétés de la nature qui les environne, et à leur manière +de vivre, que les Arabes et les Persans durent, selon le célèbre +orientaliste William Jones[353], cette profusion d'images et de figures, +dont ils sont si prodigues, et c'est pour les mêmes causes qu'ils +cultivèrent avec tant d'ardeur la poésie, qui se nourrit surtout de +figures et d'images. + + [353] _Ub. supr._, p. 4 et 5. + +Les Persans emploient, pour signifier l'art des vers, une expression +figurée très-belle dans leur langue, et qui veut dire _former un fil de +perles_. Leur goût pour cet art est très-ancien; mais ils n'en ont +conservé aucun monument antérieur au septième siècle. Quand ils furent +conquis par les Arabes, les moeurs, les usages, les lois, la religion, +tout fut modifié et réglé par les vainqueurs: quant aux sciences et aux +lettres, tout fut d'abord détruit, et ne put renaître que quand les +Arabes en donnèrent le signal dans tout leur vaste Empire. L'écriture +antique et indigène fut elle-même changée en caractères arabes, et +beaucoup de mots arabes furent introduits dans la langue. Aucun des +livres qui existent en langue persanne ne doit donc être rapporté à un +temps antérieur à cette époque, si l'on en excepte cependant un petit +nombre d'ouvrages, écrits dans l'ancienne langue appelée pehlvi, et +attribués aux anciens mages, tels que Zend-Avesta[354] et le _Sadder_, +qui contiennent les dogmes et les préceptes de l'antique religion des +Guèbres, et dont quelques-uns de nos savants ont, presque avec aussi peu +de succès que les savants du pays même, tâché d'éclaircir les épaisses +ténèbres. La poésie persanne, telle qu'elle existe, n'a donc d'autre +origine que la poésie arabe. Les principes de l'art métrique y sont les +mêmes, et il y a presque autant de ressemblances dans le génie des +poètes que dans les genres de poésie et dans la mesure des vers[355]. + + [354] Rezwiisky, _Specimen poës. persicoe_, révoque en doute + leur haute antiquité: _Paucis monumentis exceptis, iisque + dubiis, quoe in antiquo idiomate_ pehlvi _dicto scripta, et à + residuis adhuc ignicolis servata doctorum nonnulli è tenebris + in lucem vucare sunt conati_. In prooemio, p. II. + + [355] Rezwiisky, _loc. cit._ + +Mais avec ces rapports communs, ils ont aussi des différences. Il en +existe surtout dans les deux langues. La langue arabe est expressive, +forte et sonore; la persanne, remplie de douceur et d'harmonie[356]. +Joignant à sa propre richesse les mots qu'elle a reçus de la langue +arabe, elle a sur celle-ci l'avantage des mots composés, auxquels les +Arabes sont si contraires, qu'ils emploient pour les éviter de longues +circonlocutions. Les lois de la rime leur sont communes, mais dans les +deux langues, la quantité des rimes est si abondante, qu'elle gêne peu +le poète, et ne fait que donner un utile aiguillon à son génie. C'est +pour cela qu'ils excellent plus qu'aucune autre nation, et peut-être +être plus que les Italiens eux-mêmes, à faire des vers impromptus. + + [356] William Jones, Traité _sur la poésie orientale_, à la + suite de son histoire de Nadir-Shah, écrite en français, et + publiée Londres en 1770, in-4°. + +Mais voici une contradiction assez forte entre les Orientalistes. Les +uns vantent cette facilité des compositions poétiques et en citent des +exemples; les autres expliquent les règles de la poésie arabe de manière +à y faire voir les plus grandes difficultés[357]. On peut les accorder, +en disant que dans les poésies soutenues et faites à loisir, les poètes +suivent toutes ces règles; mais que dans les impromptus, à l'exception +de la rime, il s'en dispensent. En effet, le vers arabe est composé de +pieds d'une mesure et d'un nombre déterminés[358]. Il a cette +ressemblance avec l'ancienne poésie des Grecs et des Latins, et cette +supériorité sur la versification moderne, dont il ne se rapproche que +par la rime, ou plutôt qui l'a empruntée de lui. Elle a chez les Arabes +des difficultés particulières. On exige à la fin de leurs vers la +consonnance de plusieurs syllabes, et quelquefois même de cinq. De plus, +dans certains poëmes, composés d'un assez grand nombre de distiques, la +rime doit être constamment la même. Quant aux pieds et aux mesures, ils +admettent vingt-cinq combinaisons diverses de pieds, tant simples que +composés, dont ils forment jusqu'à seize différentes espèces de +vers[359]. Ce ne sont pas là des entraves dont on puisse se jouer dans +des poésies improvisées; mais si elles sont pénibles pour le poëte, il +faut avouer qu'elles doivent produire, pour des oreilles exercées à les +sentir, beaucoup d'harmonie et de variété. + + [357] Rezwiisky, _Specim. poës. pers._, et William Jones + lui-même, _Poëseos Asiaticoe Comment._ + + [358] Rezwiisky, _ub supr._, p. 43. + + [359] Will. Jones, _Poës. Asiat. Com._, c. 2. + +De toutes ces sortes de vers, ils forment des poëmes de plusieurs +espèces. La _Casside_ est une des plus anciennes. C'est une espèce +d'idylle ou d'élégie; mais dans l'acception étendue que les anciens +donnaient à ces deux titres, et qui peut, en quelque façon, convenir à +toutes sortes de sujets. Les deux premiers vers riment ensemble, et +ensuite, dans tout le cours du poëme, la même rime revient à chaque +second vers. On n'a point d'égard au premier, qui n'est regardé que +comme un hémistiche. Le poëme ne doit pas avoir plus de cent distiques, +ni moins de vingt. L'amour en est le sujet le plus ordinaire. La vie +nomade et guerrière des Arabes, les obligeait à des déplacements +continuels: aussi, la plupart des cassides commencent par les regrets +d'un amant séparé de sa maîtresse. Ses amis essayent de le consoler, +mais il repousse leurs secours. Il décrit la beauté de celle qu'il aime. +Il ira la visiter dans la nouvelle demeure de sa tribu, dût-il en +trouver les passages défendus par des lions ou gardés par des guerriers +jaloux. Alors il amène ordinairement la description de son chameau ou de +son cheval; et ce n'est qu'après tout cet exorde qu'il en vient à son +principal objet. Les sept poëmes suspendus au temple de la Mecque sont +presque tous de ce genre. On vante surtout celui qui commence ainsi: +«Demeurons, donnons quelques larmes au souvenir du séjour de notre +bien-aimée dans les vallées sablonneuses qui sont entre Dahul et +Houmel». Le dessin en est absolument conforme à celui que je viens de +tracer. On y trouve cette jolie comparaison: «Quand ces deux jeunes +filles se levèrent, elles répandirent une agréable odeur, comme le +zéphir lorsqu'il apporte le parfum des fleurs de l'Inde[360]». Le poëte +trouve le moyen d'amener le récit d'une aventure galante de sa jeunesse, +qu'il décrit avec toute la vivacité et tous les ornements de la langue +arabe. Parmi les autres descriptions, celles de son passage à travers un +désert, de son cheval, de sa chasse, d'un orage, sont d'une beauté que +les Orientaux ne se lassent point d'admirer. + + [360] Will. Jones, _ub. supr._, c. 3, p. 75. + +La Ghazèle est une espèce d'ode amoureuse ou galante, semée d'images et +de pensées fleuries. Le sujet en est ordinairement enjoué. Il respire, +en quelque sorte, les parfums et le vin. Les maximes qu'on y professe +sont celles d'une volupté philosophique. Elle conclut de la brièveté de +la vie que nous ne devons en laisser échapper aucune fleur, sans la +connaître et sans en jouir[361]. C'est, comme on voit, précisément le +genre de l'ode anacréontique, et quoiqu'on assure qu'Anacréon n'a jamais +été traduit en arabe ni en persan, il est probable que les premiers +poëtes persans ou arabes qui donnèrent ce caractère à la ghazèle, +avaient eu quelque connaissance des poésies du vieillard de Théos. + + [361] John Nott. select odes from the Persian poet Hafiz, + etc. London, 1787. + +La mesure des vers et la disposition des rimes sont absolument les +mêmes[362] dans la ghazèle que dans la casside; mais la première ne doit +pas s'étendre au-delà de treize distiques. Le désordre est tellement de +sa nature, que chacun de ces distiques doit renfermer un sens entier, et +n'a presque jamais aucun rapport avec ceux qui précèdent et qui suivent. +Il est probable[363] que ce désordre est venu de ce que ce genre de +poésie étant ordinairement né parmi la joie et la bonne chère, le génie +du poëte, échauffé par le vin, saisissait tout à coup chaque image qui +s'offrait à lui, la quittait pour une autre, et celle-ci pour une autre +encore, sans garder aucun ordre entre elles. Il est encore du caractère +particulier de ce poëme qu'au dernier distique le poëte s'adresse la +parole à lui-même, en s'appelant par son nom. Il tâche de mettre dans +cette apostrophe une finesse et une élégance particulières. Ce peut +avoir été le premier modèle de l'envoi qui terminait toutes les chansons +provençales, et d'où les Italiens ont pris l'usage de terminer leurs +odes, ou _canzoni_, par une apostrophe adressée à l'ode elle-même, comme +ils le font presque toujours. Le sonnet est un autre emprunt que les +Provençaux, et ensuite les Italiens ont fait, dit-on, à ce genre de +poésie. Souvent la ghazèle, et même la casside, n'ont que quatorze vers, +et c'est là ce qui a pu donner l'idée du sonnet. Nous verrons plus +clairement ailleurs son origine: observons seulement ici que les +quatorze vers du sonnet sont partagés en deux quatrains et deux tercets, +tandis que ceux de l'ode arabe procèdent toujours par distiques; or, +c'est plutôt l'arrangement des vers qui caractérise un genre de poésie +que leur nombre. + + [362] _Specimen poës. pers._, p. 45. + + [363] _Ibid._, p. 46. + +La ghazèle appartient plus aux Persans qu'aux Arabes; ils l'ont cultivée +avec une sorte de prédilection, tandis que les Arabes, plus graves et +plus portés à la mélancolie, lui ont préféré la casside. On appelle +_Divan_, une collection nombreuse de ghazèles, différentes par la +terminaison ou la rime. Le divan est parfait lorsque le poëte a +régulièrement suivi, dans les rimes de ses ghazèles, toutes les lettres +de l'alphabet. Le divan d'Hafiz, le plus célèbre des poëtes persans dans +ce genre, contient près de 600 ghazèles[364]. Les ghazèles de chacune +des divisions de ce divan ont tous leurs vers terminés par la même +lettre; et la série de toutes ces divisions forme l'alphabet entier. +Presque tous les poëtes italiens ont eu aussi l'ambition de former leur +divan, qu'ils nomment _canzonière_, mais ils se sont épargné la +contrainte et l'espèce de ridicule de cette tâche alphabétique. + + [364] _Carmina Haphyzi in unum volumen seu Divanum Collecta + ghazelas 569 circiter comprehendunt variis temporibus + compositas_, etc. Rezwiisky, _de Dicano et Ghazelâ_, ub. sup. + p. 47. + +Les poésies amoureuses des Arabes ont en général moins de mollesse, un +caractère moins efféminé que celles des Persans. Des images guerrières +s'y mêlent souvent aux sentiments d'amour et aux idées de galanterie, et +quelquefois avec plus de bizarrerie que de goût, comme dans ces +vers[365]: «Je me souvenais de toi, quand les lances ennemies et les +glaives de l'Inde buvaient mon sang; je souhaitais ardemment de baiser +les épées meurtrières, parce qu'elles brillaient, comme les dents +éclatent quand tu souris». Voici un morceau d'un meilleur goût, et qui +se rapproche davantage de la poésie d'Anacréon et d'Hafiz. C'est une de +ces pièces en quatorze vers, que l'on veut qui aient servi de premier +modèle au sonnet; et il y a peu de sonnets meilleurs. + + [365] William Jones, _Poës. Asiat. Comment._, p. 295. + +«Les banquets, l'ivresse, la marche ferme et légère d'un chameau +vigoureux, sur lequel s'appuie péniblement son maître blessé par l'Amour +en traversant une étroite vallée; + +«De jeunes filles d'une blancheur éclatante, marchant avec délicatesse, +semblables à des statues d'ivoire, couvertes de voiles de soie brodés +d'or, et gardées soigneusement; + +«L'abondance, la tranquille sécurité, et le son des lyres plaintives, +sont les vraies douceurs de la vie; + +«Car l'homme est l'esclave de la fortune, et la fortune est changeante. +Les choses heureuses et contraires, la richesse et la pauvreté sont +égales, et tout homme vivant se doit à la mort»[366]. + + [366] William Jones, _ibid._, p. 304. + +La comparaison de ces jeunes filles avec des statues d'ivoire est un +trait plein de délicatesse et de grâce. La comparaison ou similitude est +la figure favorite des Arabes; mais ils les tirent plus souvent des +objets de la Nature que de ceux de l'art. Leurs habitudes et leurs moeurs +expliquent cette préférence. En faisant le portrait de leurs belles, ils +comparent leurs boucles de cheveux à l'hyacinthe; leurs joues à la rose, +leurs yeux, ou pour la couleur, aux violettes, ou pour l'aimable +langueur, aux narcisses; leurs dents aux perles; leur sein aux pommes; +leurs baisers au miel et au vin; leurs lèvres aux rubis; leur taille au +cyprès; leur marche aux mouvements du cyprès agité par le vent; leur +visage au soleil; leurs cheveux noirs à la nuit; leur front à l'aurore; +elles-mêmes enfin aux chevreaux ou aux petits du chevreuil[367]. + + [367] _Id. ibid._, p. 148. + +Les meilleurs poëtes arabes se plaisent à décrire les productions de la +nature, et surtout les fleurs et les fruits; et de même qu'ils les +emploient dans leurs comparaisons pour servir de parure à la beauté, de +même ils se servent de la beauté humaine pour embellir, par des +comparaisons, les fleurs ou les fruits qu'ils décrivent. «Ce fruit, dit +l'un d'eux, est d'un côté blanc comme le lys; de l'autre, aussi vermeil +que la pêche ou que l'anémone, comme si l'amour avait réuni la joue +d'une jeune fille à celle de son amant»[368]. Un autre compare la +narcisse qui vient d'éclore aux dents blanches d'une jeune fille qui +mord une pomme d'Arménie[369]. + + [368] William Jones, _ibid._ p. 156. + + [369] _Id. ibid._, p. 161. + +Dans le genre héroïque, leurs comparaisons ont quelquefois la force et +la grandeur de celles d'Homère. Ils disent d'une troupe de guerriers: +«Ils se précipitent comme un torrent rapide quand la nue ténébreuse, et +tombant avec violence, a gonflé ses eaux»[370]. Ils disent à un général +marchant à la tête de ses troupes: «Ton armée agitait autour de toi ses +deux ailes, comme un aigle noir qui prend son vol»[371]. Un guerrier +s'avance comme un éléphant farouche; il s'élance comme un lion au milieu +d'un troupeau. Enfin, dans ces moments terribles où Homère entasse +comparaisons sur comparaisons pour mieux exprimer l'ardeur et le +désordre des combats, il n'a rien de plus chaud ni de plus animé que ce +tableau de Ferdoussy représentant un héros dans la mêlée. «Tantôt il se +courbe sur son coursier; tantôt, s'élevant comme une montagne, il frappe +de sa lance ou de son épée dure comme le diamant; tantôt il s'avance +comme le nuage qui verse la pluie. Vous diriez: est-ce le ciel, ou le +jour, ou l'éclair, ou le torrent des eaux printannières? Vous diriez: +c'est un arbre chargé de fer; il agite ses deux bras comme les ruisseaux +du platane»[372]. + + [370] _Id. ibid._, p. 151. + + [371] _Id. ibid._, p. 152. + + [372] William Jones, _ibid._ p. 154. + +Ils ne sont pas moins féconds en métaphores, ou plutôt ils parlent +presque toujours métaphoriquement: tout ce qui vient d'un objet est chez +eux son fils ou sa fille; tout ce qui produit une chose est son père ou +sa mère: les choses liées ou semblables entre elles sont frères ou +soeurs. Un poëte appelle le chant des colombes _le fils de la tristesse_; +les mots sont _les fils de la bouche_; les larmes, _les filles des +jeux_; l'eau est _la fille des nuages_; le vin, _le fils des grappes_; +et l'hymen du fils des grappes avec la fille des nuages n'est que du vin +trempé d'eau. Ils disent _l'odeur et le doux parfum_ de la victoire; ils +font un fréquent et singulier usage des verbes _verser_ et _puiser_; ils +osent dire: «L'échanson de la mort s'approcha d'eux avec la coupe du +trépas: il en arrosa le jardin de leur vie, et ils furent +anéantis»[373]. + + [373] William Jones, _ibid._, cap. 6, p. 138. + +Presque toutes les autres figures de pensées et de mots sont connues des +Arabes. Leur langue se prête singulièrement à ces dernières. Celle qui +consiste à prendre le même mot dans deux acceptions différentes, ou à +faire jouer ensemble deux mots presque semblables, revient +très-fréquemment dans leurs vers; mais cette figure, ou plutôt ce jeu de +mots, disparaît dans les traductions. Parmi les figures de pensées, la +prosopopée est une de celles qu'ils emploient le plus heureusement et le +plus souvent. Ils lui donnent une vivacité merveilleuse, et une grâce +presque magique[374]. Chez eux, tout est vivant et animé. Les fleurs, +les oiseaux, les arbres parlent; les qualités abstraites, la beauté, la +justice, la gaîté, la tristesse, sont personnifiées; les prés rient; les +forêts chantent; le ciel se réjouit; la rose charge le zéphyr de +messages pour le rossignol; le rossignol décrit les beautés de la rose; +les amours de rose et du rossignol forment une mythologie charmante qui +revient à chaque instant dans leurs vers; la Nature entière est comme un +théâtre où il n'y a plus rien d'inanimé, de muet ni d'insensible. + + [374] _Ibid._, cap. 8, p. 168. + +On a vu, par quelques citations, qu'ils connaissent la poésie héroïque. +Il n'ont point cependant de véritables épopées. Leurs poëmes héroïques +ne sont que des histoires écrites en vers élégants, et ornées de toutes +les couleurs de la poésie: telle est surtout leur grande histoire, ou, +si l'on veut, leur poëme en prose dont Timour ou Tamerlan est le héros, +et dont on vante les riches images, les narrations, les descriptions, +les sentiments élevés, les figures hardies, les peintures de moeurs et +l'inépuisable variété[375]. + + [375] William Jones, _ibid._, donne l'analyse de ce poëme, + chap. 12, p. 238. + +Les Persans et les Turcs ont un nombre infini de ces poëmes sur les +exploits et les aventures de leurs plus fameux guerriers; mais les +fables extravagantes dont ils sont remplis, les font plutôt considérer +comme des romans et des contes que comme des poëmes héroïques[376]. On +en excepte cependant les ouvrages du persan Ferdoussy, qui contiennent +l'histoire de Perse, dans une suite de très-beaux poëmes. William Jones, +sans vouloir le comparer à Homère, avec lequel nous venons de voir, +cependant, qu'il a des traits de ressemblance, trouve de commun entre +eux et le génie créateur et l'originalité. Ils puisèrent tous deux, +dit-il, leurs images dans la nature elle-même; ils ne les ont pas +saisies par imitation, par reflet; ils n'ont pas peint, comme les poëtes +modernes, la ressemblance de la ressemblance. Au reste, les fées, les +génies, les griffons-fées forment le merveilleux de ces poëmes, d'où il +est évident qu'ils ont passé dans les nôtres. + + [376] Le même, dans son Traité _de la Poésie orientale_, à la + suite de l'histoire de Nadir-Shah. + +Les Arabes ont un genre ou la teinte habituelle de leur imagination les +rend très-propres à réussir; c'est la poésie funèbre. Ils y célèbrent +par des distiques ou d'autres petits poëmes, les personnes qui leur +étaient chères, ou les personnages célèbres. D'Herbelot rapporte +celui-ci[377]: «Mes amis me disaient: Si tu allais, pour te soulager, +visiter le tombeau de ton ami. Je répondis: A-t-elle donc un autre +tombeau que mon coeur»? + + [377] Bibl. orient., citée par William Jones, _Poës. Asiat. + Comment._, ch. 13, p. 258. + +J'en ajouterai un autre d'un genre tout différent, et tout-à-fait +extraordinaire, c'est l'épitaphe du libéral et vaillant Maâni[378]. + + [378] William Jones, _ibid._, p. 261. + +«Approchez, mes amis, approchez de Maâni, et dites à son tombeau: Que +les nuages du matin t'arrosent de pluies continuelles! + +«O tombeau de Maâni! toi qui n'étais qu'une fosse creusée dans la terre, +tu es maintenant le lit de la bienfaisance. O tombeau de Maâni! comment +as-tu pu contenir la libéralité qui remplissait la terre et les mers? +Que dis-je, tu as reçu la libéralité, mais morte: si elle eût été +vivante, tu aurais été si étroit que tu te serais brisé. + +«Il existait un jeune homme, que sa générosité fait vivre encore après +sa mort, comme la prairie, quand un ruisseau l'a parcourue, reverdit +avec plus d'éclat. + +«Mais à la mort de Maâni, la libéralité est morte, et le faîte de la +noblesse d'âme est abattu». + +Je cite de pareilles singularités, non certes comme des objets +d'imitation, mais pour que nous sachions dans la suite à qui attribuer +ce faux goût, si contraire à la nature, que les anciens ne connurent +jamais, et qui a si long-temps infecté le style moderne. + +La poésie morale des Arabes est célèbre, ainsi que leur esprit +naturellement sentencieux. Ils ont un grand nombre de vers qui +renferment des pensées qu'ils aiment à citer à tout propos; et ils ne +s'y livrent pas moins que dans les autres genres aux écarts de +l'imagination et aux bizarreries du style. «Le cours de cette vie, dit +un poëte, ressemble à une mer profonde, remplie de crocodiles; qu'ils +sont tranquilles, les hommes assez sages pour demeurer sur le bord[379]! +La vie humaine, dit un autre, n'est qu'une ivresse; ce qu'elle a +d'agréable s'évapore promptement, et la crapule reste»[380]. Quelquefois +ce ne sont que des espèces de proverbes, quelquefois ils ont plus +d'étendue, et ce sont de petits poëmes remplis d'esprit, d'images, +d'oppositions inattendues. Le génie des Persans diffère encore ici de +celui des Arabes. On connaît assez les belles fables de Sadi, et son +_Gulistan_ ou Jardin des roses, où il les a en effet semées comme des +fleurs. Il est le premier des poëtes dans ce genre, mais il n'est pas le +seul, et les muses persannes ne sont pas moins fertiles en leçons de +sagesse que de plaisir. + + [379] William Jones, _ibid._, cap. 15, p. 276. + + [380] William Jones, _ibid._, cap. 15, p. 276. + +Les deux peuples excèlent également dans un autre genre, qui est le +panégyrique ou l'éloge. Leur usage est de commencer leurs grands poëmes +par louer Dieu, sa bonté, sa miséricorde, sa puissance; ensuite le +prophète et sa famille; enfin ils élèvent aux nues les vertus de leur +roi et des grands de sa cour: vertueux ou non, c'est une étiquette +poétique qu'ils ne manquent point de suivre[383]. Mais ils ont aussi des +morceaux qui ont d'autre objet que la louange, et ce sont ceux où ils +entassent avec le plus de profusion les idées gigantesques, les +exagérations, nous dirions presque, nous autres occidentaux, les folies. +Quel autre nom donner, par exemple, à ce trait d'un poëte, non pas +Arabe, ni Persan, mais Indien, soit que les Indiens aient pris ce goût +des Persans, ou que les Persans l'aient pris chez eux, et l'aient +reporté chez les Arabes, ou plutôt qu'il soit commun à tous les peuples +de l'Orient. Ce poëte, pour louer un prince distingué par son savoir +autant que par sa dignité, lui dit en vers boursoufflés: «Dès que tu +presses les flancs de ton coursier rapide, la terre s'agite et tremble; +et les huit éléphants, ces vastes soutiens du monde, se courbent sous un +si noble poids». Notre médecin voyageur Bernier, homme aussi enjoué que +savant, se trouvait à cette audience, et conservant son caractère +français, il dit à l'oreille du prince: «Gardez-vous bien, seigneur, de +monter trop souvent à cheval: vos pauvres peuples souffriraient trop de +si fréquents tremblements de terre». Le prince entendit la plaisanterie, +et y répondit comme aurait fait un Français même: C'est pour cela, +dit-il à Bernier, que je vais presque toujours en palanquin[384]. + + [383] _Ac deinceps regis atque optimatum virtutes, seu veras, + sive adulationis causâ fictas, immortalitati commendant_. Id. + ib. cap. 16, p. 306. + + [384] Bernier rapporte lui-même ce trait dans sa _Description + des états du Grand-Mogol_. + +Les Arabes et les Persans se dédommagent en quelque sorte de leurs +adulations poétiques par des satyres violentes; on pourrait plutôt les +nommer des invectives que des satyres. C'est un guerrier que le poëte +accuse d'être lâche; c'est un homme puissant à qui il reproche d'être +injuste, ou même un roi qu'il taxe de vices honteux. Dans le poëme arabe +des _Amours d'Antara et d'Abla_[385], on trouve, dès le commencement, +une satyre mordante que les orientalistes admirent[386]. Les esclaves +d'Abla l'adressent, en chantant, à Almarah, qui aime aussi leur +maîtresse, et veut supplanter Antara. «Almarah! renonce à l'amour des +jeunes vierges; cesse de te présenter aux yeux de la beauté. Tu ne sais +pas repousser l'ennemi; tu n'es pas un brave cavalier au jour du combat. +Ne désire pas de voir _Abla_: tu verras plutôt le lion de la vallée qui +répand la terreur. Ni les brillantes épées, ni les noires lances +poussées avec force ne peuvent approcher d'elle. Abla est une jeune +chevrette qui prend le lion à la chasse avec ses yeux languissants. Mais +toi, tu ne t'occupes que de ton amour pour elle, et tu remplis tous ces +lieux de tes plaintes. Cesse de la poursuivre avec importunité, ou +_Antara_ versera sur toi la coupe de la mort. Tu ne te lasses point de +la chercher: tu te présentes couvert d'armes par-dessus tes riches +habits. Les jeunes filles rient de toi, comme à l'envi; l'écho des +collines et des vallées leur répond: tu es devenu la fable de tous ceux +qui les écoutent, et leur jouet soir et matin. Tu reviens à nous avec +des habits plus magnifiques; elles redoublent leurs ris et leurs +plaisanteries. Si tu t'approches encore, il viendra le lion que +craignent les lions de la vallée: il ne te laissera pour ton partage que +la haine, et tu retourneras couvert de mépris, etc.». + + [385] Antara était guerrier et poëte; c'est de lui qu'était + la cinquième des sept idylles affichées au temple de la + Mecque. Abla était la fille d'un roi, la plus belle qu'on eût + jamais vue, qu'il aimait éperdument. + + [386] William Jones, ch. 17, p. 325 et 326. + +Le même Ferdoussy, célèbre par son grand poëme historique, s'est aussi +distingué parmi les satyriques persans. C'est par ordre de son roi +Mahmoud, qu'il avait composé ce poëme; il y employa trente années, et il +en attendait de grandes récompenses. Mais ce Mahmoud, surnommé le +Gaznevide, grand roi, grand homme de guerre, le premier pour qui fut +inventé le titre de sultan, était un homme sans goût et excessivement +avare. Fils d'un esclave, il conservait des inclinations moins conformes +à son rang qu'à sa naissance; il écouta des ennemis du poëte. Bref, il +ne lui donna rien, ou si peu de chose, que c'était plutôt une marque de +mépris que de munificence. Le poëte irrité ne put contenir sa colère; +elle lui dicta, contre le sultan, une virulente satyre qu'il lui fit +remettre cachetée, mais après avoir pris la précaution de se sauver à +Bagdad. «La chose la plus vile, dit-il, est meilleure qu'un pareil roi +qui n'a ni piété, ni religion, ni moeurs. Mahmoud n'a point +d'intelligence, puisque son âme est ennemie de la libéralité. Le fils +d'un esclave a beau être père de plusieurs princes, il ne peut agir +comme un homme libre. Vouloir agrandir, par des éloges, la tête étroite +des méchants, c'est jeter de la poudre dans ses yeux, ou réchauffer dans +son sein un serpent. «Ici il entasse les figures pour dire qu'un arbre, +dont les fruits sont d'une espèce amère, quand même il serait +transplanté dans le jardin du Paradis pour y recevoir une culture +miraculeuse et toute céleste, ne donnerait pourtant à la fin que des +fruits amers; qu'un oeuf de corneille, quand il serait placé sous le paon +du jardin des cieux, ne produirait jamais qu'une corneille; que la +vipère qu'on a trouvée dans un chemin, on a beau la nourrir de fleurs et +lui donner tout ce qu'il lui plaît, elle n'en vaudra pas mieux, et n'en +finira pas moins par piquer et empoisonner son bienfaiteur; que si un +jardinier prend le petit d'un hibou, et le couche pendant la nuit sur un +lit de roses et d'hyacinthes, l'oiseau, dès le point du jour, ne +s'enfuira pas moins dans un trou»[387]. Il faut convenir que ce n'est +pas là tout-à-fait la satyre d'Horace ni celle de Boileau. + + [387] William Jones, _ibid._, p. 332. + +Je pourrais ainsi parcourir tous les différents genres que ces peuples +ont traités, et montrer, par des citations choisies, quel caractère le +génie oriental leur a donné; mais ce serait me jeter dans trop de +longueurs, et trop m'écarter du but que je me suis proposé. Cette +littérature est un champ immense que je n'ai pas eu la présomption de +parcourir. J'ai voulu seulement donner un léger aperçu de son histoire, +des richesses qu'elle renferme, du goût particulier qui y règne, et de +l'influence qu'elle a exercée sur la littérature moderne, à laquelle il +est temps de revenir. + + + + +CHAPITRE V.[388] + +_Des Troubadours provençaux, et de leur influence sur la renaissance des +lettres en Italie_. + + [388] Ce chapitre a été considérablement augmenté; il est ici double + de ce qu'il était quand je le lus à l'Athénée de Paris, et j'ai dû + le partager en deux sections. L'obligation où j'ai été, pour un + autre travail, de recourir aux sources et aux manuscrits provençaux, + m'a engagé à lui donner cette étendue, et m'en a fourni les moyens. + + + +SECTION Ire. + +_Historiens des Troubadours; origine et révolutions de leur poésie; +naissance de la rime; Troubadours de tous les rangs; leurs aventures; +leur célébrité; décadence et courte durée de la poésie des Troubadours_. + + +La plus ancienne histoire des Troubadours qui ait été écrite en +français, est celle de Jean de Notre-Dame, ou Nostradamus, procureur au +parlement de Provence, frère du célèbre médecin et astrologue Michel +Nostradamus, et oncle de César Nostradamus, auteur d'une histoire de +Provence, où il a fondu tout ce que cet oncle avait inséré dans ses +Vies des Poëtes provençaux[389]. Jean Nostradamus les publia la seconde +année du règne de Henri III[390]; c'est plutôt un roman qu'une histoire. +L'auteur y a rassemblé sans discernement, et sans le plus léger esprit +de critique, les récits les plus fabuleux et souvent les plus +contradictoires, sans égard pour la chronologie, et sans respect pour la +vraisemblance. Il invoque cependant un garant de ce qu'il raconte: c'est +l'ouvrage d'un bon religieux connu dans la littérature provençale, sous +le nom de Monge, ou moine des Isles-d'Or. Ce moine, qui florissait vers +la fin du quatorzième siècle, était de l'ancienne et noble famille +génoise des Cibo. L'amour de l'étude l'engagea, dès sa jeunesse, à +entrer dans le monastère de Saint-Honorat, sur les côtes de Provence, +dans l'une des deux îles de Lerins[391]. Son savoir et ses talents le +firent mettre à la tête de la bibliothèque du couvent, autrefois remplie +des livres les plus précieux et les plus rares, mais qui avait été +bouleversée et dilapidée pendant les guerres de Provence. Il parvint en +peu de temps à y remettre l'ordre, et même à y rétablir les manuscrits +qui en avaient été distraits. + + [389] Cette Histoire fut imprimée en 1614, en un gros vol. + in-fol. + + [390] Lyon, 1575, petit in-8°. + + [391] L'autre est l'île de Sainte-Marguerite. + +L'un des plus curieux qu'il y trouva était un recueil qu'Alphonse II, +roi d'Aragon et comte de Provence[392], avait autrefois fait rédiger par +un autre moine de ce couvent nommé Hermentère. L'orgueil avait présidé à +la première partie de ce recueil: elle contenait les titres, les +alliances et les armoiries de toutes les nobles et illustres familles de +Provence, d'Aragon, d'Italie et de France; les goûts poétiques de ce roi +troubadour avaient fait réunir dans la seconde les oeuvres des meilleurs +poëtes provençaux, avec un abrégé de leurs vies. Le moine des Isles-d'Or +possédait entre autres talents celui d'écrire, dessiner, et enluminer +avec une grande perfection. Son ordre avait, aux îles d'Hières, un +hermitage et une petite église qu'on lui donna à desservir. Il s'y +retirait pendant quelques jours, au printemps et à l'automne, avec un +autre religieux qui avait les mêmes goûts que lui, «pour ouïr, dit +l'auteur de sa vie, le doux et plaisant murmure des petits ruisseaux et +fontaines, le chant des oiseaux; contemplant la diversité de leurs +plumages, et les petits animaux tous différents de ceux de la mer, les +contrefaisant au naturel». + + [392] Mort en 1196. + +Il peignit ainsi un recueil considérable d'oiseaux, d'animaux, de +paysages, et de vues des côtes délicieuses de ces îles, que l'on trouva +parmi ses livres après sa mort[393]; mais il prit un soin particulier +de copier et d'embellir, de tous les ornements de son art, les poésies +et les vies des poëtes provençaux qu'il avait trouvées dans le recueil +d'Hermentère. Il en épura le texte qui était fort corrompu. Les vies +étaient écrites en rouge, et les poésies en noir, sur parchemin, le tout +orné de figures enluminées en or, rouge et azur, selon le luxe de ce +temps-là. Il envoya une de ces copies à Louis II, père du fameux René, +roi de Naples, de Sicile, et comte de Provence. La cour provençale fut +enchantée de cet ouvrage, et plusieurs gentilshommes, qui conservaient +du goût pour leur ancienne poésie, obtinrent la permission de le faire +copier dans la même forme et avec les mêmes ornements. + + [393] Il mourut en 1408. + +Il est vraisemblable que ce sont ces élégantes copies, faites d'après +celle du moine des Isles-d'Or, qui se répandirent ensuite à Naples et en +Sicile, et dans le reste de l'Italie. Crescimbeni croit[394] que c'est +l'original même, écrit de la main du moine des Isles-d'Or, qui se +trouvait dans la bibliothèque Vaticane sous le N°. 3204. Mais ce +manuscrit avait appartenu à Pétrarque, ensuite au cardinal Bembo, et est +enrichi de quelques notes de ces deux hommes célèbres. Or, on sait que +Pétrarque mourut en 1374, et le moine des Isles-d'Or ne fleurit, selon +Crescimbeni lui-même[395], que plusieurs années après. Quoi qu'il en +soit, ce manuscrit était, dans la bibliothèque du Vatican, le monument +le plus curieux de l'ancienne poésie provençale[396]. On en était si +jaloux à Rome, que les pères Mabillon et Montfaucon n'avaient pu en +obtenir la communication, et qu'il fallut un bref spécial du pape pour +l'accorder à M. de Sainte-Palaye. Il est maintenant déposé à notre +Bibliothèque impériale[397], et ce n'est pas un des fruits les moins +précieux que nous ait procurés la victoire. + + [394] T. II, p. 162, note 2. + + [395] _Ibid._, note 1. + + [396] Les Vies des Troubadours et les titres y sont de même + écrits en rouge, les poésies en noir; les lettres initiales + des pièces et de chaque couplet historiées et enluminées, et + le portrait en pied de chaque Troubadour peint sur un fond + d'or en couleurs vives et bien conservées. + + [397] Sous le même numéro que dans la Vaticane. + +Depuis le seizième siècle, on avait cessé en France de s'occuper des +Troubadours. Un savant qu'on pourrait dire tout Français, ce même +Sainte-Palaye que je viens de nommer, en fit dans le dernier siècle +l'objet constant de ses recherches, de ses voyages, de ses travaux. Tout +ce qui restait d'eux, disséminé dans les bibliothèques de France et +d'Italie, fut rassemblé dans ses immenses recueils, expliqué par des +notes, par des dissertations sur leur langage, par des glossaires, des +tables raisonnées, et des vies de tous les poëtes provençaux. Mais tout +restait enseveli dans vingt-cinq volumes in-folio de manuscrits[398] qui +n'avaient pu voir le jour. L'abbé Millot rendit aux lettres le service +d'en publier un extrait. Son Histoire littéraire des Troubadours[399], +quoique très-imparfaite, peut donner cependant une idée générale de +cette littérature singulière. + + [398] Les pièces provençales seules, avec leurs variantes, + remplissent quinze volumes; huit autres sont remplis + d'extraits, de traductions, etc. + + [399] Trois vol. in-12, Paris, 1774. + +Avant eux, et presque au commencement du dix-huitième siècle, +Crescimbeni avait donné en italien, dans le second volume de son +Histoire de la Poésie vulgaire, une traduction de l'ouvrage de +Nostradamus, avec des notes et des additions considérables tirées de +divers manuscrits[400]. Ces secours seraient insuffisants pour qui +voudrait donner une histoire complète des Troubadours: il lui faudrait +s'enfoncer de nouveau dans les manuscrits originaux et dans la +volumineuse collection de Sainte-Palaye. Mais pour le but que je me +propose, c'est-à-dire, pour faire connaître le génie de la poésie +provençale, ses différentes formes, et surtout son influence sur les +premiers essais de la poésie italienne, c'est assez d'avoir sous les +yeux les Vies de Nostradamus; quoiqu'il faille y avoir peu de foi, la +traduction, ou plutôt les notes et les additions de Crescimbeni, +l'Histoire de l'abbé Millot, et seulement quelques uns des meilleurs +manuscrits. + + [400] Ce second volume de l'_Istoria della volgar poesia_ de + _Giovan Mario Crescimbeni_, parut en 1710; le premier avait + paru dès 1698. On avait déjà une traduction italienne des + _Vies de Nostradamus_, par Giovan. Giudice, imprimée à Lyon + la même année que l'ouvrage original, 1575, mais si mal + écrite et si remplie de fautes, ajoutées à celles de l'auteur + français, qu'elle ne pouvait être d'aucun usage. _Voyez_ la + préface de Crescimbeni. + +Il est inutile de répéter tout ce qu'ont écrit nos antiquaires sur +l'origine de la langue romance ou romane[401]. Formée des combinaisons +de la langue latique avec divers dialectes du celtique, elle était +devenue celle de toute la Gaule. On fait remonter jusqu'à Hugues Capet +sa séparation en plusieurs espèces de langage _roman_. Les seigneurs, +les hauts barons qui l'avaient aidé à monter sur le trône, étaient +presque aussi puissants que lui. Chacun d'eux resta dans sa seigneurie, +ou si l'on veut dans ses états, les uns au nord de la France, où se +forma le _roman_ wallon; les autres au midi, où naquit le _roman_ +provençal; tandis qu'au centre, où Hugues Capet avait un petit royaume, +que sa politique et celle de ses descendants trouvèrent bientôt le moyen +d'agrandir, le _roman_, proprement dit, par des combinaisons nouvelles, +devenait peu à peu le français[402]. Le roman provençal, qui se parlait +dans tout le midi de la France, déjà enrichi d'un grand nombre de mots +grecs, anciennement apportés par les Phocéens, ne tarda pas à s'enrichir +encore par le commerce de ces provinces avec l'Orient, avec l'Italie, +surtout avec l'Espagne, où l'on commençait aussi à cultiver une langue +nationale, et avec les Arabes ou Sarrazins qui y faisaient fleurir les +arts du luxe, les sciences et les lettres. + + [401] Nous devons à M. Roquefort, jeune homme très-instruit + dans nos antiquités littéraires, un bon Glossaire de la + Langue romane (Paris, 1808, deux forts volumes in-8°.) + ouvrage qu'il se propose encore d'améliorer. + + [402] Fauchet, _de l'Origine de la Langue et Poésie + françaises_, liv. I, ch. 4. + +Lorsqu'au onzième siècle[403], plusieurs seigneurs français, appelés par +le roi de Castille, Alphonse VI, qui avait épousé une Française[404], +l'eurent aidé à faire la guerre aux Maures et à leur reprendre +Tolède[405], un grand nombre de Français, Gascons, Languedociens, +Provençaux, s'établirent en Espagne. Alphonse y appela des moines +français, qui fondèrent un monastère auprès de Tolède. Bernard, +archevêque de cette métropole, fut nommé primat d'Espagne et de cette +partie des Gaules. Il tint en cette qualité à Toulouse un concile +d'évêques français; enfin il s'établit entre l'Espagne et la France +méridionale des communications de toute espèce. Or, les Arabes vaincus +dans Tolède n'en étaient point sortis; ils y étaient restés soumis à la +domination espagnole. Les écoles célèbres qu'ils y avaient fondées +continuaient de fleurir; leurs coutumes, leurs moeurs nationales s'y +conservaient; la poésie, le chant, était de l'essence de ces moeurs; et +les Espagnols et les Français provençaux qui s'y établirent, purent +également profiter, sous ce rapport, de leur commerce avec eux. En +effet, c'est à cette époque que remontent peut-être les premiers essais +poétiques de l'Espagne, et que remontent sûrement les premiers chants de +nos Troubadours. Mais la destinée de ces deux poésies nées de la même +source, fut très-différente. Ces antiques productions des muses +castillanes, si elles furent différentes de celles mêmes des +Troubadours[406], restèrent tout-à-fait inconnues; tandis que la poésie +provençale remplissait de ses productions ou de sa renommée toute +l'Europe, et prenait chez les autres nations un tel empire, qu'un savant +espagnol n'hésite pas à la regarder comme la mère de la poésie, et même +de toute la littérature moderne[407]. Il est vrai qu'il ajoute que cette +langue et cette poésie provençales, mères et maîtresses des langues et +de la poésie modernes, sont originairement espagnoles; et il serait +aussi injuste de lui faire un crime de ce mouvement d'orgueil national, +que difficile de lui contester les faits dont il s'appuie. Mais pour +être tout-à-fait juste, il faut remonter un degré plus haut, et +reconnaître dans la poésie arabe la mère et la maîtresse commune de +l'espagnole et de la provençale. + + [403] Andrès, _Orig. Progr. e St. at. d'ogni Lett._, t. I, c. + II. + + [404] Constance, fille de Robert Ier, duc de Bourgogne. + + [405] Le 25 mai 1085. Ce n'est donc pas au milieu du onzième + siècle, comme le dit Andrès, mais vers la fin. + + [406] «Les Espagnols, dit l'estimable auteur de l'_Essai sur + la Littérature Espagnole_ (Paris, 1810, in-8°.), se + glorifient d'avoir eu parmi eux des Troubadours, dès les + douzième et treizième siècles. Raymon Vidal et Guillaume de + Berguedan, tous les deux Catalans, étaient des Troubadours, + ainsi que Nun (c'est-à-dire Hugues) de Mataplana». Mais ces + trois poëtes, dont nous avons les chansons, écrivirent en + langue provençale; et il paraît prouvé par le recueil même + intitulé _Poësias antiguas_, imprimé à Madrid, 4 vol. in-8°., + que les poésies espagnoles les plus anciennes sont du + quatorzième siècle. + + [407] Andrès, _ub. supr._ + +On aperçoit dans la poésie des Troubadours les traces de cette +filiation, et l'on n'y voit aucuns vestiges de la poésie grecque ou +latine. La rime, l'un des caractères qui distinguent le plus la poésie +moderne de l'ancienne, paraît nous être venue des Arabes par les +Provençaux. Deux savants Français, Huet et Massieu[408], le Quadrio +chez les Italiens[409], et une foule d'autres auteurs l'ont reconnu. Ce +n'est pas que cette opinion n'ait eu des contradicteurs, parmi lesquels +Lévêque de la Ravaillière, la Borde, et l'abbé le Boeuf, peuvent faire +autorité. Les uns attribuent l'invention de la rime aux Goths; d'autres +aux Scandinaves; quelques uns veulent qu'elle soit venue des vers latins +rimés, et de ceux qu'on appelle léonins. Il sera toujours difficile de +juger définitivement la question. Voici, en attendant, à ce qu'il me +semble, les faits essentiels qui peuvent l'éclairer. + + [408] L'un dans sa lettre à Segrais, _sur l'origine des + Romans_; l'autre dans son _Histoire de la Poésie française_, + ouvrage agréable, mais de peu de fonds, et dont j'avoue qu'on + ne peut s'appuyer que faiblement. + + [409] _Stor. e rag. d'ogni Poes._, t. VI, lib. II, p. 299. + +L'on ne remarque rien dans l'ancienne poésie des Grecs, qui indique en +eux du goût pour la consonnance de plusieurs mots dans le même vers, ou +de plusieurs vers entre eux; si ce n'est peut-être dans quelques pièces +de l'anthologie où cela peut avoir été un pur effet du hasard. Il n'en +est pas ainsi des Latins. Les fragments de leurs plus anciens poëtes ont +de ces consonnances si marquées, qu'elles auraient été des défauts +insupportables si elles n'eussent pas été regardées comme des beautés. +Cicéron, dans sa première Tusculane, cite deux passages du vieil Ennius, +chacun de trois vers: les vers du premier finissent par trois verbes +terminés en _escere_[410]; ceux du second, par trois verbes terminés en +_ari_[411]. Ce ne peut avoir été une distraction du poëte; et s'il y mit +de l'intention, il regardait donc cette consonnance comme un moyen de +plaire ou de produire un effet quelconque. Dans les poëtes du meilleur +temps, on trouve des vers dont le milieu forme consonnance avec la fin, +ou deux vers de suite dont les derniers mots ont le même son. La +consonnance entre le milieu et la fin est surtout très-fréquente dans le +petit vers élégiaque. Il suffit, pour en trouver, d'ouvrir presque au +hasard Tibulle, Properce ou Ovide. Il est impossible que des poëtes si +soignés aient eu cette négligence ou cette affectation, si ce n'était +pas une beauté. + +À mesure qu'on s'éloigna des bons siècles, la cadence des vers latins +devint moins régulière, les règles de la quantité furent moins +observées, et dans le moyen âge les vers rhythmiques, où l'on n'avait +égard qu'au nombre des syllabes et non point à leur durée, prirent +presque entièrement la place des vers métriques. Les consonnances y +devinrent alors plus fréquentes, comme si leur effet, facile à saisir, +eût tenu lieu, pour des oreilles moins délicates, des combinaisons +harmonieuses et souvent imitatives du mètre. On écrivit des poëmes +entiers en vers qu'on appelle _léonins_, dont le milieu était toujours +en consonnance avec la fin. On a prétendu que ce nom de léonins leur +vint d'un certain Léon, Parisien, moine de St.-Victor, qui les inventa +et en fit un grand usage au douzième siècle; mais les exemples de ces +sortes de compositions rimées datent de beaucoup plus haut, et Léon ne +peut avoir eu tout au plus que la gloire de perfectionner cette +invention. + + [410] + + _Coelum nitescere, arbores frondescere, + Vites loetificoe pampinis pubescere, + Rami baccarum ubertate incurvescere_, etc. + + [411] + + _Hoec omnia vidi inflammari, + Priamo vi vitam evitari, + Jovis aram sanguine turpari_. + +Fauchet fait remonter l'usage de la rime jusqu'à la langue thioise ou +théotisque, qui est la source de la nôtre. Il rapporte[412] un long +passage d'Ottfrid, moine de Wissembourg, écrivain du neuvième siècle, +qui avait traduit en vers thiois les évangiles. Cet Ottfrid dit, dans le +prologue latin de sa traduction, que la langue thioise affecte +continuellement la figure _omoioteleuton_, c'est-à-dire, finissant de +même; et que dans ces sortes de compositions les mots cherchent toujours +une consonnance agréable. Plus loin, le même Fauchet dit[413] que la +rime est peut-être une invention des peuples septentrionaux; que c'est +depuis leur descente en Italie, pour détruire l'empire romain, que la +rime a eu cours et a été reçue tant dans les hymnes de l'église, que +dans les chansons et autres compositions amoureuses; et il attribue +cette invention à ce que la quantité des syllabes étant alors ignorée, +et la langue corrompue par la mauvaise prononciation de tant de +barbares, _la consonnance leur toucha plus les oreilles_. Les Germains +et les Francs écrivaient leurs guerres et leurs victoires en rhytmes ou +rimes: Charlemagne ordonna d'en faire un recueil: Eginhart nous apprend +qu'il se plaisait singulièrement à les entendre, et ce n'étaient pour la +plupart que des vers thiois ou théotisques rimés. Enfin, quatre vers que +Fauchet cite de la préface de cette traduction d'Ottfrid dont il a +parlé, sont en langue thioise et rimés deux à deux[414]. + + [412] _De la Langue et Poésie françaises_, liv. I, c. 3. + + [413] _Ibid._, c. 7. + + [414] _De la Langue et Poésie françaises_. Cette traduction + se trouve dans _Thesaurus antiquitatum Teutonicarum_, avec + beaucoup d'autres poésies latines du neuvième siècle, toutes + rimées. Voici les quatre vers cités par Fauchet: + + Nu vuill ih scriban unser heil + Evangeliono deil, + So vuir nu hiar Bigunnun + In frankisga zungun; + + c'est-à-dire, selon Fauchet: + + Je veux maintenant écrire notre salut, + Qui consiste dans l'évangile; + Ce que nous avons commencé + En langage français. + +Pasquier[415] cite cette même préface de la traduction thioise des +évangiles, dans un passage de _Beatus Rhenanus_, savant du seizième +siècle[416]. Ce passage en contient même un plus grand nombre de vers, +tous rimés de deux en deux[417]. Pasquier en conclut aussi que la rime +était dès lors connue en Germanie, d'où elle passa en France. + + [415] _Recherches de la France_, liv. VII, c. 3. + + [416] C'est un passage de son histoire de Germanie, _Res. + Germanicoe_, imprimée en 1693. + + [417] Pasquier les traduit tous mot à mot; selon lui, les + quatre premiers sont littéralement ainsi: + + Ores veux-je écrire notre salut. + De l'évangile partie, + Que nous ici commençons + En françoise langue. + +Muratori[418] cite un rhythme de S. Colomban, qui date du sixième +siècle, et qui procède par distiques rimés; un autre de S. Boniface, en +petits vers, aussi rimés de deux en deux; plusieurs autres, tirés d'un +vieil antiphonaire du septième ou huitième siècle; et enfin un grand +nombre d'exemples tirés d'anciennes inscriptions, épitaphes et autres +monuments du moyen âge, tous antérieurs de plusieurs siècles à celui de +Léon. Ces exemples deviennent plus fréquents à mesure qu'on approche du +douzième siècle. C'est alors que l'usage de ces rimes, tant du milieu du +vers avec la fin que des deux vers entre eux, devient presque général. +On ne voit presque plus d'épitaphes, d'inscriptions, d'hymnes, ni de +poëmes dont la rime ne fasse le principal ornement. C'est dans ce +temps-là même que naquit la poésie provençale et, peu après, la poésie +italienne. Il serait possible que ces vers latins rimés, qu'on entendait +dans les hymnes de l'église, eussent donné l'idée de rimer aussi les +vers provençaux et les vers italiens. Mais la communication entre les +Arabes et les Provençaux est évidente et immédiate: les premiers +offraient aux seconds des objets d'imitation plus attrayants: ce fut +certainement des Arabes que les Provençaux prirent leur goût pour la +poésie, accompagnée de chant et d'instruments; et il est probable que, +frappés surtout de la rime, dont ils n'avaient jusque-là connu l'emploi +que dans les chants sévères de l'église, ils l'admirent aussi dans leurs +vers. + + [418] _Antich. ital. Dissertaz._ 40, t. II, p. 437. + +Ce n'est pas là, d'ailleurs, à beaucoup près, le seul rapport qu'on +trouve entre les deux poésies. + +Le goût des récits fabuleux d'aventures chevaleresques ou galantes, et +celui des narrations d'où l'on fait ressortir quelque vérité morale, +dominaient de tous temps dans la littérature arabe; et ce qui nous reste +de poésies provençales offre beaucoup de ces récits romanesques et de +ces moralités. C'était un usage presque général chez les poëtes arabes +de finir leurs pièces galantes par une apostrophe, qu'ils s'adressaient +le plus souvent à eux-mêmes; la plupart des chansons provençales +finissent par un envoi: le Troubadour y adresse aussi la parole, ou à sa +chanson elle-même, ou au jongleur qui doit la chanter, ou à la dame pour +qui il l'a faite, ou au messager qui la lui porte. Rien ne devait être +plus piquant dans la poésie provençale, que ces espèces de luttes entre +deux Troubadours qui s'attaquaient et se répondaient, l'un soutenant une +opinion, l'autre l'opinion contraire: ces combats poétiques étaient +tellement en vogue chez les Arabes, qu'il n'y a presque aucun de leurs +poëtes dont on ne raconte quelque particularité remarquable, et quelque +trait piquant dans des circonstances de cette espèce[419]. + + [419] Voyez Andres, _ub. supr._ t. I, c. II. + +On peut ajouter aux ressemblances entre les formes poétiques, celles qui +existaient entre les moeurs et la vie des poëtes. Chez les Arabes, +plusieurs princes cultivèrent la poésie; il en fut de même chez les +Provençaux, surtout parmi ceux qui firent la guerre en Espagne, et qui +avaient eu des objets vivants d'émulation sous les yeux. Chez les +Provençaux comme chez les Arabes, le talent de la poésie était pour les +personnes pauvres et de basse condition un moyen sûr d'avoir accès +auprès des grands, et d'en obtenir des honneurs et des récompenses. +Quelques princes arabes avaient pour usage de donner aux poëtes qui +leur récitaient des vers, leurs propres habits pour récompense; les +troubadours en recevaient souvent de pareilles des seigneurs dont ils +visitaient les cours, et dont ils savaient flatter l'amour propre et +amuser les loisirs[420]. Enfin chez les deux nations, ainsi que chez les +Espagnols, il n'y eut pas seulement des Troubadours, trouvères ou +poëtes, mais des jongleurs, jugleors ou chanteurs, qui exécutaient les +chants des poëtes, en s'accompagnant de la viole ou de quelques autres +instruments. + + [420] «Nos Trouvères, dit le président Fauchet, allaient par + les cours resjouir les princes; meslans quelquefois des + fabliaux qui étoient contes faits à plaisir, ainsi que des + nouvelles, des servantois aussi, esquels ils reprenaient les + vices, ainsi qu'en des satyres, des chansons, lais, virelais, + sonnets, ballades, traitans volontiers d'amours, et par fois + à l'honneur de Dieu; remportant de grandes récompenses des + seigneurs, qui bien souvent leur donnaient jusques aux robes + qu'ils avaient vestues; lesquelles ces jugliors ne failloient + de porter aux autres cours, afin d'inviter les seigneurs à + pareille libéralité». _De la Langue et Poésie françaises_, l. + I, c. 8. + +Des traits si multipliés de ressemblance peuvent-ils laisser le moindre +doute, et ne reste-t-il pas prouvé que la poésie des Troubadours +provençaux dut sa naissance et quelques uns de ses caractères au +voisinage de l'Espagne et à l'exemple des Arabes; que leur langue se +sentit aussi de ce commerce; qu'elle n'en profita peut-être guère moins +que de ses anciens rapports avec le grec de Marseille, et que ces causes +réunies lui donnèrent cette supériorité qu'aucune langue moderne ne +pouvait lui disputer alors, mais qu'elle ne devait pas garder +long-temps. + +Si l'on veut avoir une idée juste de cette poésie, dont la destinée fut +si brillante et si fugitive, il ne faut pas se figurer les Troubadours +comme ayant toujours eu pendant ce peu de durée le même genre de talent, +la même existence dans le monde et le même succès. L'art de faire des +vers et celui de les chanter n'étaient point d'abord séparés. Les poëtes +étaient Troubadours et jongleurs à-la-fois. Ce dernier titre fut même le +seul qu'ils portèrent dans les premiers temps; et le mot _jonglerie_, +qui fut pris ensuite dans un sens si défavorable, désignait alors le +plus noble des talents et le premier des arts. C'est ce que nous voyons +très-positivement dans un morceau précieux d'un Troubadour du treizième +siècle[421], qui déplore la dépravation et l'avilissement de la +jonglerie. Il demande s'il convient de nommer jongleurs des gens dont +l'unique métier est de faire des tours, de faire jouer des singes et +autres bêtes. «La jonglerie, dit-il, a été instituée par des hommes +d'esprit et de savoir, pour mettre les bons dans le chemin de la joie et +de l'honneur, moyennant le plaisir que fait un instrument touché par des +mains habiles. Ensuite vinrent les Troubadours pour chanter les +histoires des temps passés, et pour exciter le courage des braves en +célébrant la bravoure des anciens. Mais depuis long-temps tout est +changé. Il s'est élevé une race de gens qui, sans talents et sans +esprit, prennent l'état de chanteur, de joueur d'instruments et de +Troubadour, afin de dérober le salaire aux gens de mérite qu'ils +s'efforcent de décrier. C'est une infamie que de pareilles espèces +l'emportent sur les bons jongleurs; et la jonglerie tombe ainsi dans +l'avilissement». + +[421] Giraut Riquier. Il était de Narbonne, et fut très-favorisé du roi +de Castille Alphonse X; c'est à peu près tout ce qu'on sait de lui. Le +passage cité est tiré d'une pièce très-curieuse adressée à ce roi, sous +le titre de _Supplication au roi de Castille, au nom des jongleurs_. +Voyez Millot, t. III, P. 356. + +On s'était si fort habitué à voir les jongleurs faire des tours +d'adresse ou de passe-passe, qu'un autre Troubadour du même siècle[422] +donnant dans une de ses pièces des conseils à un jongleur, lui +recommande de joindre ce talent à tous les autres. «Sache, lui dit-il, +bien trouver, bien rimer, bien proposer un jeu parti. Sache jouer du +tambour et des cimbales, et faire retentir la symphonie. Sache jeter et +retenir de petites pommes avec des couteaux; imiter le chant des +oiseaux; faire des tours avec des corbeilles; faire attaquer des +châteaux, faire sauter[423] au travers de quatre cerceaux, jouer de la +citole[424] et de la mandore, manier la manicarde[425] et la guitare, +garnir la roue avec dix-sept cordes[426], jouer de la harpe, et bien +accorder la gigue[427] pour égayer l'air du psaltérion. Jongleur, tu +feras préparer neuf instruments de dix cordes. Si tu apprends à en bien +jouer, ils fourniront à tous tes besoins. Fais aussi retentir les lyres +et résonner les grelots[428]». + + [422] Girant de Calanson; il était de Gascogne, et n'est + connu lui-même que sous le titre de jongleur. Voy. Millot, t. + II, p. 28. + + [423] Sans doute des singes. + + [424] Et non pas _citales_, comme on le lit dans Millot + (_Voyez_ le _Glossaire de la Langue Romane_, de M. Roquefort, + au mot _citole_.) + + [425] Lisez le _manicorde_ ou _manichordion_: c'était une + sorte d'épinette. (Voyez La Borde, _Essai sur la Musique_, t. + I, p. 301.) + + [426] Millot pense que c'était une espèce de vielle. Ce + serait une horrible cacophonie, que dix-sept cordes de tons + différents, touchées à la fois par des roues de vielles. L'un + des dessins de la _Danse aux aveugles_, manuscrit du + quinzième siècle, qui est à la bibliothèque impériale, + représente une femme tournant de la main gauche une roue + attachée par son centre à une colonne, et dont deux jantes + paraissent porter des cordes tendues dans leur longueur; elle + tient de la main droite une longue baguette appuyée sur son + épaule, mais dont on peut croire qu'elle frappe de temps en + temps les cordes tendues sur les deux jantes de la roue. La + Borde, qui a fait graver très-imparfaitement ce dessin dans + son _Essai sur la Musique_, t. I., p. 275, ne dit rien de + cette roue, sinon que c'est un _instrument circulaire qui lui + est inconnu_. Ce serait peut-être la roue à dix-sept cordes + dont il est ici question. Si, ce qui est plus vraisemblable, + la Roue, ou Rote, était en effet une vielle, il y a ici + erreur de nombre. Le texte copié par Millot portait peut-être + _avec ses sept cordes_, au lieu de _avec dix-sept cordes_; et + l'on conviendra que ce serait encore beaucoup. + + [427] Espèce de musette, selon quelques-uns, ou plutôt + instrument à cordes qui s'accordait fort bien avec la harpe, + comme on le voit par ces vers du Dante, cités par La Crusca, + dans son Vocabulaire, au mot _Giga_: + + _E come giga ed arpa, in tempra tesa + Di molte corde, fan dolce tintinno + A tal da cui la nota non è intesa_. + PARAD., c. 14. + + [428] Millot, loc. cit. + +Pierre Vidal, au contraire[429], dans la plus longue et la meilleure +pièce qui nous reste de lui, donnant aussi des conseils à un jongleur, +voudrait ramener l'art à sa dignité, et ne voit que la jonglerie qui +puisse corriger les vices et la corruption du siècle. Il le dit +très-positivement. Ces vices ont passé des rois et des comtes à leurs +vassaux. «Le sens et le savoir ont disparu chez les uns comme chez les +autres; et les chevaliers, autrefois loyaux et vaillants, sont devenus +perfides et trompeurs. Je ne vois qu'un remède au désordre: _c'est la +jonglerie_; cet état demande de la gaîté, de la franchise, de la douceur +et la de prudence..... N'imitez point ces insipides jongleurs qui +affadissent tout le monde par leurs chants amoureux et plaintifs. + + [429] Voyez sa Vie dans Nostradamus et dans Crescimbeni, Vie + 26; Millot, t. II, p. 266. + +Il faut varier ses chansons..., se proportionner à la tristesse et à la +gaîté des auditeurs éviter seulement de se rendre méprisable par des +récits bas et ignobles[430]». + + [430] Millot, _ub. supr._, p. 290. + +Mais il ne reste point de monuments de ces temps primitifs de la poésie +provençale, où le titre de jongleur annonçait ce qu'on entendit ensuite +par celui de Troubadour. Ce n'est qu'à cette seconde époque de l'art que +l'on en peut commencer l'histoire; et ce sont des têtes couronnées que +l'on trouve, pour ainsi dire, à l'ouverture de cette ère poétique. + +On met peut-être un peu gratuitement au nombre des Troubadours cet +empereur Frédéric Barberousse qui, après avoir si mal employé pendant un +long règne ses grands talents militaires et son courage, se croisa dans +sa vieillesse, passa en Asie, à la tête de quatre-vingt-dix mille +hommes, et mourut de saisissement pour s'être baigné dans un petit +fleuve de Silicie, dont les eaux étaient trop froides, comme autrefois +Alexandre dans le Cydnus[431]. Frédéric passait pour aimer la poésie et +les poëtes. Lorsqu'après avoir ravagé la Lombardie, et rasé pour la +seconde fois Milan, il fut reçu à Turin par Raymond Bérenger le jeune, +comte de Provence, Raymond l'alla visiter, suivi d'une troupe nombreuse +de gentilshommes, d'orateurs et de poëtes provençaux, et fit chanter +devant lui par ses poëtes plusieurs chansons provençales. «L'empereur, +dit dans son vieux langage l'historien des Troubadours, estant esbay de +leurs belles et plaisantes inventions et façon de rhythmer, leur feist +des beaux présens, et feist un épigramme en langue provensale à la +louange de toutes les nations qu'il avait suivies en ses victoires». + + [431] Le désir de comparer deux grands hommes a fait, dit + Gibbon, que plusieurs historiens ont noyé Frédéric dans le + Cydnus, où Alexandre s'était imprudemment baigné. Mais la + marche de cet empereur fait plutôt juger que le Saleph, dans + lequel il se jeta, est le Calycadnus, ruisseau dont la + renommée est moins grande, mais le cours plus long. _Decline + and fall_, etc., chap. 59, note 26. Ferrari, dans son + Dictionnaire géographique, au mot _Calycadnus_, n'appelle + point ce fleuve Saleph, mais Saleseus ou Salès, fleuve de + Cilicie, qui traversait la ville de Séleucie, et se jetait + dans la mer entre les promontoires Sarpédon et Zéphyrium. + +Cette épigramme, ou plutôt ce couplet, est de dix vers sur deux seules +rimes. Le galant empereur ne fait qu'exprimer dans chaque vers ce qui +lui plaît le plus dans chaque nation. + + Plas my cavalier françès + E la donna Catalana, + E l'onrar[432] del Ginoès, + E la court de Castellana. + Lou cantar Provensalès + E la dansa trivisana + E lou corps Aragonnès + E la perla Julliana[433] + La mans e kara[434] d'Anglès, + E lou donzel de Thuscana. + + [432] C'est-à-dire, l'accueil honorable, le salut, la manière + de témoigner le respect et les égards. Quelques-uns lisent + l'_ourar_, comme Voltaire dans le chapitre 82 de son _Essai + sur les Moeurs_, etc., où il donne, par erreur, Frédéric II + pour auteur de ce couplet, au lieu de Frédéric I: cela + signifierait alors l'industrie, la manière d'ouvrer du + Génois; mais l'autre leçon est préférable; il n'est ici + question que des avantages extérieurs et des manières. + + [433] On ne sait ce que signifie cette perle julienne. + + [434] La main et la figure, _la ciera_. + +Cela prouve bien que Frédéric savait conserver, au milieu des ravages et +des désastres de la guerre, beaucoup de politesse et de liberté +d'esprit; mais nous n'avons de lui que cet impromptu, et ce n'est pas +assez pour le mettre au rang des poëtes. + +Le plus ancien Troubadour, dont il nous soit resté des ouvrages, est un +prince; c'est Guillaume IX, comte de Poitou et duc d'Aquitaine, mort en +1127. On compte parmi eux un roi d'Angleterre, Richard Ier; deux rois +d'Aragon, Alphonse II et Pierre III; un roi de Sicile, Frédéric III; un +dauphin d'Auvergne, un comte de Foix[435], un prince d'Orange[436], etc. +Ces poëtes couronnés qui figurèrent dans les événements publics de leur +siècle, offrent quelquefois dans leurs poésies des circonstances qui ont +échappé à l'histoire. Le premier de tous, cependant, Guillaume IX, ne +paraît guère dans les siennes que comme un franc Troubadour, et s'y +montre tel qu'il fut dans sa vie licencieuse et déréglée. Ce qui ne +l'empêcha point de partir pour la Terre-Sainte, où l'on dit que, malgré +les fatigues et les dangers d'une croisade malheureuse, son humeur gaie +et même un peu bouffonne ne l'abandonna pas[437]. + + [435] Roger Bernard III. Voyez Millot, t. II, p. 470. + + [436] Guillaume de Baux. Voyez _idem_, t. III, p. 52. + + [437] Voyez Crescimbeni, _Giunta alle vite de' poeti + provenzali_, où il le nomme Guillaume VIII; et Millot, t. I, + p. I. + +On sait assez quels malheurs éprouvèrent le courage bouillant de cet +autre croisé célèbre, Richard, surnommé Coeur-de-Lion[438]. Dans la +prison où il fut jeté à son retour, il se consola par un sirvente (sorte +de poésie satirique), où il n'épargne pas les amis froids qui le +laissaient languir dans cette dure captivité[439]. Dans une autre pièce +du même genre, composée plusieurs années après qu'il eut recouvré sa +liberté, il reproche au dauphin d'Auvergne et au comte Gui, son cousin, +de ne se pas déclarer pour lui contre le roi Philippe Auguste, comme ils +l'avaient fait une autre fois[440]. Mais en attaquant le dauphin +d'Auvergne, il provoquait un de ses rivaux en poésie, plus exercé que +lui à ce genre de combats. Le dauphin ne manqua pas de répondre. Son +sirvente est assaisonné de plaisanteries assez fines, et qui ne durent +pas être sans amertume pour le poëte roi. Tout cela était de bonne +guerre, et fournit sur les moeurs de ce siècle, sur le ton de franchise +et de liberté qu'un simple seigneur pouvait se permettre avec un roi, +quand il ne voyait pas en lui son suzerain, des traits qui ne sont pas +indifférents pour l'histoire[441]. + + [438] Voyez Crescimbeni, Vie XLI; Millot, t. I, p. 54. + + [439] Le premier vers de ce sirvente est: + + _Ja nus hom pris non dira sa raison_. + + Le roi dit dans une autre couplet: + + Or sachan ben mos homs e mos barons + Anglez, Normans, Peytavins e Gascons + Qu'yeu non ay ia si povre compagnon + Que per aver lou laissesse' en prison. + + Ce langage est plus français que provençal; et l'on voit que + Richard était plutôt un Trouvère qu'un Troubadour. + + [440] Ils n'y avaient gagné que le ravage de leurs terres, + Richard les ayant abandonnés, et eux n'étant pas assez forts + pour résister seuls au roi de France. + + [441] Voyez, sur le dauphin d'Auvergne, Crescimbeni, _Giunta + alle Vite_, etc.; Millot, t. I, p. 303. + +Les deux rois d'Arragon, Alphonse II et Pierre III, n'ont de rang parmi +les Troubadours, l'un que pour une chanson d'amour, l'autre que pour une +espèce de sirvente relatif à des circonstances politiques et militaires; +mais tous deux furent grands protecteurs des Troubadours, qui les en ont +payés par d'excessives louanges. La mémoire de ces deux rois serait +peut-être aussi honorée que celle d'Auguste, si les poètes qu'ils +protégèrent avaient été des Virgiles; mais on ne lit plus ces poètes, et +le souvenir des actes de mauvaise foi et des vices d'Alphonse II vit +encore; et toutes les rimes provençales ne peuvent faire oublier, +surtout à des Français, que Pierre III fut l'auteur des vêpres +siciliennes[442]. + + [442] Voyez, sur Alphonse II, considéré comme Troubadour, + Crescimbeni, _Giunta alle Vite_, etc., p. 167 (il l'y nomme + Alphonse I), et Millot, t. I, p. 131; sur Pierre III, + Crescimbeni, vers la fin de l'article ci-dessus, p. 169; + Millot, t. III, p. 150. Pierre composa le sirvente qui nous + est resté, dans le temps ou Philippe le Hardi, roi de France, + marchait contre lui, en vertu de l'excommunication lancée par + le pape Martin IV. Pierre III y paraît peu effrayé de cette + guerre, qui en effet ne fut pas heureuse pour Philippe; ce + roi mourut en revenant, Pierre III la même année, 1285, et le + pape Martin aussi. + +Le troisième possesseur d'un trône acquis par ce grand crime politique, +Frédéric III, se voyait attaqué en Sicile par le parti de la France et +du pape, et par son propre frère Jacques II, roi d'Arragon, qui feignit +d'entrer dans cette ligue par crainte du terrible pontife Boniface VIII. +Son courage ne l'abandonna point, et le tour d'esprit poétique, +héréditaire dans sa famille, lui dicta un sirvente où il parle en homme +de coeur et en roi. «Je ne dois pas, dit-il, me mettre en peine de la +guerre, et j'aurais tort de me plaindre de mes amis. Je vois une foule +de guerriers venir à mon secours, etc.». Ce style ferme, sans parure et +qui va droit au fait, dans la bouche d'un roi et dans des circonstances +périlleuses, donne à cette pièce un intérêt indépendant de son mérite +poétique[443]. + + [443] Voyez, sur Frédéric III, Crescimbeni, _Giunta alle + Vite_, etc., p. 185, et Millot, t. III, p. 23. + +C'est une circonstance bien remarquable de cette époque de la +littérature provençale, et sur laquelle on n'a peut-être pas assez +réfléchi, que, dans un siècle de barbarie et d'ignorance, dans un pays +où l'on peut dire qu'à proprement parler il n'y avait point de +littérature, il se fût tout à coup déclaré une espèce d'épidémie +poétique si générale, qu'elle atteignait jusqu'aux plus grands seigneurs +et jusqu'aux rois. Non seulement dans leurs amours, mais dans leurs +affaires politiques et dans leurs guerres, ils s'exprimaient en vers: +ils s'attaquaient, se répondaient; et si, comme dans les temps +homériques, ils s'adressaient des ironies piquantes et des injures, ce +n'est plus un poëte inventeur et suspect qui nous l'apprend, et qui les +leur prête sans doute, c'est eux-mêmes que nous entendons, et dont nous +pouvons juger le degré de politesse aussi bien que le courage et le +talent. + +Les dames elles-mêmes, à qui les fruits de cette épidémie procuraient du +plaisir et de la gloire, n'en furent pas exemptes; et l'un des plus +grands poëtes de nos jours[444], qui refusait aux femmes l'exercice de +l'art des vers, aurait eu, cinq ou six siècles plutôt, la même querelle +à leur faire. On trouve parmi les Troubadours une comtesse de Die[445], +éprise et aimée de Rambaud, prince d'Orange, célèbre Troubadour +lui-même, et brave chevalier, mais inconstant, libertin, et qui la +réduisit souvent à se plaindre dans ses vers des infidélités de son +amant; une Azalaïs de Porcairagues, qui, tout en aimant un autre +chevalier dont le nom n'est pas heureux pour la poésie[446], se plaint +aussi d'une infidélité de ce même prince d'Orange, une comtesse de +Provence[447]; une dame Clara d'Anduse[448]; une dona Castelloza, bien +tendrement éprise d'un ingrat[449] à qui elle déclare que, s'il la +laisse mourir, il fera un grand péché _devant Dieu et devant les +hommes_; une certaine dame Tiberge, les Italiens _dona Tiburtia_, les +Provençaux, par corruption, _Natibors_[450], qui a laissé peu de vers, +mais qui fit beaucoup de bruit dans le monde par ses galanteries, +l'amour qu'eurent pour elle un grand nombre d'hommes, la haine d'un +grand nombre de femmes, et la réputation de sa beauté et de son esprit. + + [444] Le Brun. + + [445] Millot, t. I, p. 170. + + [446] Il se nommait Gui-Guérujat ou Guerjat, et était de la + maison de Montpellier, _ibid._, p. 110. + + [447] _Ibid._, t. II, p. 223. + + [448] _Ibid._, p. 477. + + [449] Armand de Bréon, _ibid._, p. 404. + + [450] Tom. III, p. 321. + +Beaucoup de chevaliers riches, seigneurs de terres et de châteaux, +suivirent l'exemple que leur donnaient des princes et des rois +Troubadours, tandis qu'une foule presque innombrable de poëtes, nés dans +une condition commune, trouvait, dans les habitudes et les usages du +régime féodal, des moyens de subsister, par ses talents, avec aisance et +avec honneur. Tous trouvèrent dans les moeurs de leur siècle une ample +matière à leurs poésies galantes et licencieuses, et dans les événement +publics une source inépuisable de sujets pour leurs pièces historiques +et leurs satires. + +Autant de hautes seigneuries, baronies ou comtés, autant de châteaux et +presque de gentilhommières, autant il y avait de grandes et petites +cours, où chacun s'efforçait d'étaler, selon ses moyens, le luxe que ce +temps permettait, et d'attirer les seigneurs voisins et les chevaliers +voyageurs par des divertissements et par des fêtes. Les Troubadours +parcouraient avec leurs jongleurs ces séjours de guerre et de plaisirs. +Les châtelains les plus riches s'efforçaient de les y fixer. Leurs +femmes ou leurs filles, lorsqu'elles étaient jolies, n'y contribuaient +pas moins que leurs richesses. Ils s'en inquiétaient peu, pourvu qu'à +leurs tables, et dans les longues soirées d'hiver, ils fussent défrayés +de chants guerriers, de récits romanesques, de jolies chansons et de +contes merveilleux ou gaillards. + +Souvent, après avoir ainsi fait admirer et payer leurs chants dans tout +le midi de la France, nos Troubadours visitaient l'Italie et l'Espagne. +Leur réputation les précédait et s'y accroissait encore. En Italie +surtout, les petites cours qui s'y élevèrent bientôt sur les débris des +républiques, leur offraient les mêmes amusements et les mêmes avantages +que celles de France. Pour mieux goûter leurs chants, on apprenait leur +langue; et les noms et les vers de plusieurs poëtes nés italiens et +espagnols, sont placés honorablement parmi les noms et les vers des +Troubadours[451]. + + [451] Tels sont le fameux Sordel de Mantoue, Barthélemi + Giorgi de Venise, Boniface Calvo de Gênes, etc. Voyez leurs + articles dans Crescimbeni et dans Millot. + +Souvent aussi l'esprit religieux et aventurier qui dominait leur siècle +se saisissait d'eux, les entraînait dans des pélerinages lointains, et, +le bourdon sur l'épaule, la croix sur la poitrine et le bâton à la main, +ils allaient chercher dans la Palestine et la Syrie des indulgences +pour leurs aventures passées et de nouvelles aventures. C'est ainsi que +Geoffroy Rudel, épris d'amour pour une belle princesse de Tripoli, en +fait le sujet de ses chansons, quitte une cour où il jouissait du sort +le plus heureux[452], prend la croix, s'embarque avec un autre poëte +provençal son ami[453], tombe malade dans la traversée, arrive mourant à +Tripoli de Syrie, fait annoncer à la princesse son arrivée et son +malheur. Touché de tant d'amour et d'infortune, elle va le voir sur son +vaisseau, et il meurt du saisissement que lui cause cette visite +inespérée[454]. + + [452] La cour de Geoffroy, comte de Bretagne, fils de Henri + II, roi d'Angleterre. + + [453] Bertrand d'Alamanon. + + [454] Voyez Nostradamus et Crescembeni, Vie I; Millot, t. I, + pag. 85. + +Pierre Vidal, maître fou s'il en fut jamais, malheureux dans ses amours, +exilé par une grande dame qu'il avait aimée plus et autrement qu'elle ne +voulait l'être, va se distraire à la croisade où périt Frédéric Ier; +mais il y perd le peu qu'il avait de raison; sa tête se remplit de +fantômes chevaleresques; il se croit un héros, ne fait plus que des +chansons guerrières, où il paraîtrait avoir donné le premier modèle des +matamores de comédie et des capitaines Tempête[455]. On se moque de lui; +on lui joue un des ces tours que l'on a, de nos jours, appelés +_mystifications_. On lui fait épouser une Grecque, nièce prétendue de +l'empereur d'Orient, et qui doit, dit-on, lui transmettre des droits à +l'Empire. On le voit alors prendre le titre d'empereur, donner celui +d'impératrice à sa femme, se revêtir des marques de cette dignité, faire +porter un trône devant lui[456], épargner ce qu'il peut pour la conquête +de son Empire, et fait cent autres folies, aussi peu dignes du caractère +d'un soldat chrétien que des talents d'un Troubadour. + + [455] Voyez Millot, t. II, p. 271 et 272. + + [456] Cette folie n'était que ridicule. Après son retour en + Europe, il en eut une plus dangereuse pour lui: amoureux + d'une dame de Carcassonne, nommée _Louve_ de Penautier, il se + faisait appeler _Loup_ en son honneur. Pour l'honorer + davantage, il s'habilla d'une peau de loup; des bergers, avec + des lévriers et des mâtins, le chassèrent dans les montagnes, + le poursuivirent, le traitèrent si mal, qu'on le porta pour + mort chez sa maîtresse. _Idem. ibid._ p. 278. + +Plusieurs autres de ces poëtes, sans se donner ainsi en spectacle, et +sans porter dans ces pieuses expéditions des têtes aussi malades, y +partagèrent du moins la folie commune. Les uns célébraient les exploits +dont ils étaient témoins, les autres reprenaient dans leurs sirventes +les vices et les fautes des croisés, d'autres chantaient en même temps +les triomphes de la croix et les plaisirs ou les peines de leurs amours. +C'était une singularité de plus dans le tableau déjà si singulier de ces +saintes armées; il est à regretter que le Tasse, ce peintre si fidèle +des moeurs de la chevalerie chrétienne, n'ait pas ajouté à ses peintures +ce trait piquant de ressemblance, et n'ait pas, à l'exemple d'Homère et +de Virgile, placé parmi les guerriers de Godefroy quelque Phémius ou +quelque Iopas provençal, dont son génie élevé aurait bien su ennoblir et +les pensées et le langage. + +Mais sans même s'expatrier, la plupart des Troubadours trouvaient en +Provence et dans les régions circonvoisines assez d'emploi pour leur +humeur chevaleresque, et de sujets pour leurs romans. + +Bernard de Ventadour, né dans le rang le plus bas, s'élève par son +talent jusqu'à la faveur de la petite cour où son père avait été +domestique. Bien vu du seigneur, il l'est encore mieux de la dame. Une +légère indiscrétion trahit le secret de leurs amours. Le Troubadour est +banni du château; la châtelaine y est renfermée et gardée étroitement. +Bernard se désole d'abord, puis va se consoler auprès d'une plus grande +dame, la fameuse Eléonore de Guienne, duchesse de Normandie depuis son +divorce avec Louis-le-Jeune, et dont le second époux Henri fut bientôt +après roi d'Angleterre. Bernard osa l'aimer; Eléonore ne passa point +pour avoir été cruelle; et quand elle fut partie pour aller régner en +Angleterre, il la regretta dans ses chansons comme on ne regrette que +l'objet d'un amour heureux. Tel était donc alors l'empire du talent que +le fils d'un simple domestique obtint, par cette seule puissance, les +bontés d'une princesse deux fois reine. + +Telle était aussi la facilité des moeurs dans ces bons siècles de nos +pères, que les belles dames aimées par les Troubadours, qui joignaient +au talent de Bernard l'avantage de la naissance qu'il n'avait pas, leur +jouaient des tours qu'oseraient à peine se permettre les femmes de la +meilleure compagnie, dans les siècles les plus corrompus. Je ne parle +point d'espiègleries telles que celle de la dame de Benanguès, qui +retint en secret pour son chevalier chacun des trois rivaux dont elle +était priée d'amour; placée entre eux, et pressée par tous trois à la +fois, elle regarda si tendrement l'un, pressa si doucement la main à +l'autre, marcha si expressivement sur le pied du troisième que tous se +retirèrent satisfaits. Il n'y a là, quand ils se sont fait leur +confidence, que de quoi donner sujet à une tenson, où chacun des trois +soutient la prééminence que doit avoir en amour la faveur qu'il a +reçue[457]: mais voici quelque chose de plus fort. + + [457] Voyez Millot, t. II, article de Savary de Mauléon, p. + 106. + +Guillaume de Saint-Didier, bon chevalier, châtelain riche, et ingénieux +troubadour, aime la marquise de Polignac, très-belle et très-noble +dame. D'abord elle trouve plaisant de ne lui vouloir accorder ce qu'il +demande que lorsqu'elle en sera sollicitée par son mari. Ce Polignac +était si bon homme, il aimait tant les vers et la musique qu'il citait +et chantait volontiers les chansons de Saint-Didier. Celui-ci en compose +une où il introduit un mari faisant à sa femme la prière que la marquise +exigeait du sien, et il confie au bon seigneur son ami, en ne lui +cachant que les noms, le cas où il est, la ruse qu'il est obligé +d'employer et le succès qu'il en espère. Polignac trouve le tour +plaisant, la chanson très-jolie, l'apprend par coeur comme les autres, va +la chanter à sa femme, rit avec elle du stratagème, et lui soutient que +la beauté pour qui la chanson est faite ne peut, après l'avoir entendue, +rien refuser au Troubadour. Aussi lui accorde-t-elle tout en sûreté de +conscience. Mais ce n'est encore là que le premier acte de la comédie. + +Pour mieux couvrir sa véritable intrigue, le troubadour feignit d'en +avoir d'autres; mais il le feignit si bien que la marquise en fut +jalouse et résolut de s'en venger. C'est cette vengeance surtout qui +peut nous faire juger des moeurs de ce bon temps. Sa liaison avec +Saint-Didier avait eu besoin d'un confident. Il était aimable; elle le +fait venir, lui déclare qu'elle veut le faire passer de la seconde place +à la première: ils iront à un certain pélerinage; car les pélerinages, +les tours joués, aux maris et aux amants, tout cela s'arrangeait à +merveille; ils passeront en chemin par le château de Saint-Didier, qui +n'y était pas, et c'est dans ce château, dans son lit même qu'elle +couronnera son successeur. Les ordres sont donnés pour le voyage. Grand +cortége de dames, de demoiselles et de chevaliers, à la tête desquels +marche le nouvel amant. Dans l'absence du châtelain tous les honneurs +sont rendus à sa dame, à son ami et à leur suite. Une table splendide +est servie; tout est en joie et en fête. Les appartements sont préparés; +on se retire, et la dame de Polignac passe la nuit comme elle se l'était +promis. Tout le pays fut instruit de l'aventure. Saint-Didier en fut +d'abord au désespoir; il se consola ensuite en galant homme, +c'est-à-dire, en faisant à son tour un autre choix. + +Des aventures tragiques se mêlent à ces joyeuses anecdotes. Tous les +maris n'étaient pas d'aussi bonne humeur. Raimond de Castel Roussillon +avait placé l'aimable Cabestaing auprès de sa femme, en qualité +d'écuyer. S'étant aperçu qu'il y remplissait secrètement d'autres +fonctions, il l'attire hors de son château sous un faux prétexte, le +poignarde, lui arrache le coeur, fait servir sur sa table ce mets déguisé +par l'assaisonnement, en fait manger à sa malheureuse femme, et +découvrant alors à ses yeux la tête de son amant, lui apprend avec un +joie féroce quel horrible repas elle a fait; trait affreux de jalousie +et de vengeance, dont le barbare Fayel offrit vers le même temps un +second exemple, si l'on n'aime mieux croire, pour l'honneur de +l'humanité, que le dernier trait est emprunté du premier, au moins dans +sa plus horrible circonstance[458]. + + [458] L'abbé Millot pense en effet qu'il est possible que le + sire de Coucy, blessé à mort au siège d'Acre, ait réellement + donné à son écuyer la commission de porter son coeur à la dame + de Fayel; qu'elle soit morte de douleur en recevant ce triste + gage, et qu'un romancier ait orné ce simple fait de + circonstances empruntées de l'aventure de Cabestaing; t. I, + p. 151. On fait aussi remonter à la même époque le _Loi + d'Ignaurès_, ancien fabliau français, où l'on trouve répétée, + et en quelque sorte multipliée la même aventure. Douze femmes + rendent heureux ce jeune et beau chevalier; les douze maris + s'accordent à en tirer la même vengeance, et font manger dans + un repas, à leurs douze femmes, le coeur du malheureux + Ignaurès. _Voyez_ Fabliaux ou Contes du douzième et du + treizième siècles (par le Grand d'Aussy), t. III, p. 265 et + suiv. + +La renommée que les Troubadours acquéraient par leurs talents donnait de +la célébrité à des aventures singulières, à des traits de passion portée +jusqu'à une sorte d'extravagance, dont on les croyait plus susceptibles +que les autres hommes. L'un[459] perd en Lombardie une femme qu'il avait +enlevée à son mari; il reste pendant dix jours comme cloué sur sa tombe, +l'en retire tous les soirs, la regarde, l'interroge, l'embrasse, la +conjure de revenir à lui. Chassé de la ville de Côme, il va errant dans +les campagnes, consulte des devins pour savoir si sa maîtresse lui sera +rendue, subit pendant une année les plus dures épreuves dans l'espérance +de la ramener à la vie, et, trompé dans cette attente, meurt de +désespoir. L'autre[460], coupable d'une infidélité, n'en pouvant obtenir +le pardon, se retire dans un bois, s'y bâtit une chaumière, déclare +qu'il n'en sortira plus, à moins que sa dame ne le reçoive en grâce. Les +chevaliers du pays le regrettent; ils viennent au bout de deux ans le +prier de quitter sa retraite, et ils l'en conjurent vainement. Les +chevaliers et les dames s'adressent à la dame qu'il a offensée, et +sollicitent son pardon. Elle y met pour condition que cent dames et cent +chevaliers, s'aimant d'amour, viendront le demander à genoux, les mains +jointes, et lui criant merci. Aimer d'amour était alors chose si commune +que l'on parvient à compléter le nombre requis; on se rend ainsi par +couples au château de la dame, et c'est au milieu de cette solennité, +peut-être unique dans son espèce, qu'elle prononce la grâce du +Troubadour. + + [459] Guillaume de La Tour. Voy. Millot, t. II, p. 148. + + [460] Richard de Barbésieu, _Idem._, t. III, p. 86. + +On conçoit que de pareilles scènes devaient produire une forte sensation +dans le pays qui en était le théâtre, et qu'en se répandant au dehors +elles contribuaient à fixer sur les Troubadours en général l'attention +publique. L'opinion que l'on avait d'eux ajoutait à l'effet de leurs +chants et à l'éclat de leurs succès; mais bientôt ces succès mêmes +amenèrent parmi eux un tel degré de corruption; les poëtes inventeurs ou +vrais Troubadours étant devenus plus rares, les jongleurs ou chanteurs +plus communs, ceux-ci se livrèrent à de tels désordres et tombèrent dans +un tel avilissement qu'ils furent presque partout chassés avec opprobre. + +D'ailleurs la cour des comtes de Provence et les autres cours du Midi, +qui avaient eu pendant le douzième siècle une existence si brillante, +furent livrées dans le treizième à des guerres, des proscriptions et des +révolutions sanglantes. Tout ce beau pays fut couvert de massacres et de +ruines, lorsqu'un souverain pontife (Innocent III), non content +d'envoyer, comme ses prédécesseurs, des croisés européens exterminer au +nom de Dieu les Africains et les Asiatiques, arma des chrétiens du fer +et du feu contre de malheureux chrétiens qui différaient avec eux sur +quelques points de doctrine; lorsque l'Inquisition, créée à cette époque +et pour cette oeuvre, eut livré aux bûchers tous ceux de ces pauvres +Albigeois qui échappaient au glaive; qu'elle eut même ordonné au glaive +de frapper au besoin les orthodoxes comme les hérétiques, laissant à +Dieu le soin de reconnaître ceux qui étaient à lui[461]; lorsqu'enfin +des passions toutes profanes et des ambitions toutes politiques eurent +donné au monde cet effroyable spectacle et ces horribles exemples, qui +n'étaient pas les premiers, et qui ne furent que trop suivis, alors les +doux loisirs, la gaîté, les fêtes, les jeux de l'esprit furent exilés de +cette terre couverte de sang, et les Troubadours avec eux. Ayant perdu +leur centre commun, qui était cette galante cour de Provence, ils +restèrent épars, muets et découragés, ou s'ils se firent encore +entendre, ce fut, comme nous le verrons bientôt, avec des sons et dans +un style qui ne se ressentaient que trop de ces lugubres événements. + + [461] L'histoire attribue ce mot affreux à Arnauld ou Arnold, + abbé de Citeaux, l'un des trois plus fougueux prédicateurs de + cette croisade. Ce fut au siége de Béziers, en 1209. + +Une cause puissante contribua encore à leur ruine. Leur langue avait +long-temps régné seule. Les langues française, espagnole et italienne +s'élevèrent presque à la fois. Les Français, qui avaient leurs +trouvères, s'étaient, dès l'origine, peu occupés des Troubadours, et +s'en occupèrent encore moins: les Espagnols préférèrent chez eux leurs +poésies à celles de ces étrangers: les Italiens encore davantage, et à +plus juste titre; et la langue s'étant fixée dès le quatorzième siècle +en Italie, dès lors aussi disparut toute cette grande réputation des +Provençaux; leur langue cessa d'être entendue, et leurs poésies furent +reléguées dans les bibliothèques ou dans les portefeuilles des curieux. +Ce fut une source où le génie étranger put dès lors puiser d'autant plus +sûrement qu'elle était cachée. + +Une académie ou société de Troubadours existait, il est vrai, toujours à +Toulouse. On y faisait toujours des chansons; les Jeux floraux +entretinrent quelque souvenir de la _Science gaie_, mais ce n'était plus +qu'une faible image de son ancienne gloire. Ce fut cependant alors qu'un +roi de Portugal, Jean Ier, s'avisa d'envoyer en France une embassade +solennelle[462] pour demander au roi des poëtes et des chansonniers +provençaux[463]. Si Charles VI n'avait point encore éprouvé l'étrange +accident qui le priva entièrement de sa raison[464], il put, malgré le +goût excessif des plaisirs qu'Isabeau de Bavière entretenait à sa cour, +trouver cette ambassade peu sage. La demande fut accordée. Les députés +se rendirent à Toulouse. La société, fière d'être sollicitée au nom d'un +roi, nomma deux de ses membres qui allèrent à Barcelonne fonder une +société pareille, et lui donner des règlements. + + [462] Vers la fin du quatorzième siècle. Jean Ier mourut en + 1395. + + [453] _Abrégé chron. de l'Hist. d'Espagne_, Paris, 1777, t. + I, p. 561. + + [464] On place en 1392, au mois d'août, la rencontre que fit + le roi, dans la forêt du Mans, de ce spectre vivant, qui se + jetta à la bride de son cheval, et dont l'apparition subite + décida tout-à-fait sa maladie; mais il en avait senti des + atteintes quelques mois auparavant. + +Les Espagnols prirent l'habitude d'appeler _Gaya Sciencia_ la poésie, la +rhétorique et l'éloquence même. L'un des livres les plus estimés de leur +ancienne littérature, celui du marquis de Villena, nous l'atteste. +L'auteur y donne encore comme un modèle à suivre, au commencement du +quinzième siècle[465], les séances publiques des Troubadours, les formes +qu'il y observaient et toutes leurs cérémonies. Les anciens Troubadours +auraient vu en pitié tout cet appareil académique. On s'efforcait en +vain de conserver dans leur patrie et de transporter à l'étranger cette +science qu'ils avaient créée, et qu'ils exerçaient si librement. Le +génie, les moeurs, la langue même avaient changé. + + [465] Le marquis de Villena mourut en 1434; il était du sang + royal d'Aragon, grand-maître de l'ordre de Calatrava, etc. Il + cultiva les lettres avec ardeur, traduisit le Dante, commenta + Virgile, et composa une espèce de poétique et de rhétorique + sous le titre de _Gaya sciencia_. Il fut accusé de magie; + sous ce prétexte, on brûla sa bibliothèque après sa mort. + L'évêque de Ségovie, confesseur du roi, fut chargé de + l'exécution; des gens, qui lui supposent plus d'esprit que de + conscience, l'ont soupçonné d'avoir détourné les meilleurs + livres à son profit. Voyez _Essai sur la Littérature + espagnole_, Paris, 1810, p. 22. + +Chose bien remarquable que cette destinée si courte et si brillante de +la langue et de la poésie des Troubadours! deux siècles la virent +naître et mourir. Il lui manqua pour une plus longue durée, un grand +état, ou du moins un état indépendant, où cette langue +romance-provençale, qui n'est point le provençal d'aujourd'hui, restât +langue nationale, et peut-être plus encore des auteurs d'un vrai génie +capables de la fixer. Il faut bien que malgré leur succès cette dernière +condition leur ait manqué, puisque, chez la nation même qui pouvait +s'énorguellir de leur gloire, leurs productions sont tombées dans +l'oubli, et qu'il a fallu toute la patience, disons mieux, toute +l'obstination d'un érudit infatigable[466], pour les retirer du néant où +ils étaient comme ensevelis dans une langue que personne n'entendait +plus et ne se souciait plus d'entendre. Mais enfin l'admiration qu'ils +excitèrent pendant deux siècles ne peut pas avoir été toute entière +l'effet d'une illusion, et il faut nécessairement aussi qu'à travers +leurs défauts il y ait eu en eux un mérite réel et des qualités +brillantes. + + [466] M. La Curne de Ste.-Palaye. + + + +SECTION DEUXIÈME. + +_Poétique des Troubadours; formes variées de leur poésie; ses +caractères; composition des strophes; retour et croisement des rimes; +titres et différentes espèces des poëmes provençaux_. + + +L'une des qualités qui brillent le plus dans la poésie des Troubadours, +et que l'on y peut le plus facilement apercevoir, est le sentiment +d'harmonie qui leur fit imaginer tant de différentes mesures de vers, +tant de manières de les combiner entre eux, et d'en entrelacer les rimes +pour en former des strophes arrondies et sonores, propres à recevoir des +chants variés presque à l'infini. J'ai eu la patience d'extraire de l'un +de ces manuscrits, contenant environ quatre cents morceaux de tout +genre, toutes celles de ces diverses formes lyriques qui ont entre elles +des différences sensibles, et j'en ai trouvé près de cent. À quelque +opinion que l'on s'arrête sur la source où ils prirent l'idée de la +rime, on conviendra du moins que rien ne leur put offrir le modèle d'une +si prodigieuse variété. Ce ne furent assurément pas les hymnes de +l'église, réduites à un petit nombre de chants uniformes, sans rhythme +et sans harmonie; ce ne fut pas non plus la poésie des Arabes, où ni la +rime ni la mesure ne varient dans les mêmes pièces[467]; ce fut donc à +leur propre génie, à leur organisation favorisée, à l'instinct poétique +le plus heureux, que les poëtes provençaux durent l'invention de ces +formes harmonieuses, et leur étonnante diversité. + + [467] Les odes ou ghazèles des Arabes et des Persans, sont + divisées par distiques: les deux vers du premier distique + riment ensemble; le second vers de chacun des distiques + suivants rime avec ces deux là, tandis que le premier vers, + qui n'est en quelque sorte qu'un hémistiche, est sans rime. + +Les éléments dont ils la formèrent sont la mesure des vers, leur nombre +dans la strophe, la combinaison des mesures et la disposition des rimes. +C'est avec ces moyens simples, mais féconds, qu'ils parvinrent, non à +lutter contre les lyriques anciens qu'ils ne connaissaient pas, mais à +créer presque tous les rhythmes de la poésie moderne que les langues les +plus poétiques de l'Europe reçurent d'eux, et qu'elles conservent +encore. Essayons, sans entrer dans trop de détails et sans les trop +étendre, de donner un aperçu de cette poétique des Troubadours, à +laquelle aucun des auteurs qui ont écrit sur eux jusqu'à présent ne +paraît avoir fait attention. + +1°. Les vers provençaux sont composés de tous les nombres de syllabes, +depuis deux jusqu'à douze, et même depuis une, si l'on veut compter pour +des vers ces monosyllabes placés quelquefois en rime et comme en écho +après un plus grand vers. Il faut pourtant excepter des vers de neuf +syllabes, dont je n'ai point trouvé d'exemples, et observer que les vers +de onze syllabes et ceux de douze sont assez rares. + +2°. Le nombre des vers dans chaque strophe s'étend depuis quatre jusqu'à +vingt-deux et même davantage: dans le manuscrit que j'ai le plus +examiné, il se trouve une pièce dont les strophes sont de vingt-huit +vers, et même une autre de vingt-neuf. Ce qui est peut-être encore plus +remarquable, c'est que dans un recueil de quatre cents chansons il n'y +en a que deux qui soient en quatrains. + +3°. L'emploi et la combinaison des différentes mesures de vers dans les +strophes est la source la plus abondante de leur diversité. Les strophes +sont composées de vers égaux ou inégaux entre eux; égaux, depuis les +vers de douze et de dix syllabes, jusqu'à ceux de cinq (en exceptant +toujours les vers de neuf syllabes); inégaux de toute espèce de mesures. +On ne trouve point de strophes en vers égaux de onze, de quatre, de +trois ni de deux syllabes; ils ne sont employés que dans les strophes en +vers inégaux. Les strophes en vers égaux de douze, de dix et de huit +syllabes n'ont jamais plus de dix vers; celles qui en ont davantage sont +composées ou de petits vers égaux, ou plus souvent de vers inégaux de +toutes les mesures. Les vers sont masculins ou féminins, selon la +syllabe qui les termine, et dans les vers féminins la dernière syllabe +est muette et ne se compte point, comme dans nos vers féminins terminés +par un _e_ muet[468]. On voit combien de variétés peuvent fournir tant +de sortes de strophes multipliées par tant de mesures de vers. + + [468] Ainsi, ce vers masculin, + + _Amor, merce no mucira tan soven_, + + est de dix syllabes, et ce vers féminin qui le suit, + + _Que ia'm podetz vias de tot aucire_, + + n'est non plus que dix. Il y en a matériellement onze, mais + la dernière est muette. La voyelle _a_ est aussi regardée + comme muette, quand elle forme une terminaison féminine, + comme dans ce vers: + + _Trop mes m'amigua longhdana_. + + Et dans celui-ci: + + _La gensor e la pus gaya_, + + qui ne sont que de sept syllabes. C'est ce que n'ont point + adopté les Italiens, qui font entrer dans le nombre des + syllabes constitutives de leurs vers, les voyelles tombantes + et à peu près muettes qui les terminent presque tous. Mais + dans les vers provençaux l'_a_ est quelquefois masculin à la + fin des mots, comme dans ce vers, qui est de huit syllabes + pleines: + + _Ab cor lial fin e certa_. + +4°. La disposition et l'entrelacement des rimes est un dernier moyen +dont les Provençaux tirèrent le plus grand parti. Ils rimèrent soit à +rimes plates ou deux par deux, soit à rimes croisées; ils croisèrent non +seulement les rimes masculines avec les féminines, mais les masculines +entre elles et les féminines aussi entre elles; ils firent correspondre +les rimes d'une de leurs strophes avec celles des autres strophes de la +même chanson, tantôt dans le même ordre (et c'est même pour eux une +règle générale qui ne souffre que peu d'exceptions), tantôt en ordre +rétrograde, ou avec d'autres entrelacements et d'autres retours; ils se +donnèrent enfin toutes les entraves qu'ils purent imaginer pour joindre +aux plaisirs de l'esprit la surprise et le plaisir de l'oreille, et +souvent aussi pour étonner plus que pour plaire. + +Avec ces rimes et ces mesures de vers si péniblement entrelacées, avec +ces entraves qui devaient être si embarrassantes pour le génie, et si +peu favorables à l'expression du sentiment, l'amour et la galanterie +étaient cependant le sujet le plus ordinaire de leurs chants. Souvent, +il est vrai, dans leurs poésies galantes ils se perdaient en éloges et +en sentiments alambiqués; mais quelquefois aussi la finesse et la +concision, le naturel et la simplicité la plus aimable brillaient +ensemble dans leurs vers. On y trouve, par exemple, des traits tels que +celui-ci, tiré d'une chanson d'Arnaud de Marveil[469]; mais il faut +convenir qu'ils y sont rares: + + [469] C'est lui que Pétrarque appelle _il men famoso + Arnaldo_, pour distinguer d'Arnaud Daniel, qui avait plus de + réputation que lui. Nostradamus et Crescimbeni, Vie V; + Millot, tom. I, pag. 69. + +«Grâce aux exagérations des Troubadours je puis louer madame autant +qu'elle en est digne, je puis dire impunément qu'elle est la plus belle +dame de l'univers. S'ils n'avaient pas cent fois prodigué cet éloge à +qui ne le méritait point, je n'oserais le donner à celle que j'aime: ce +serait la nommer». + +Quelquefois une tendresse naïve y est revêtue d'une expression piquante, +comme dans cette pièce intitulée demi-chanson: «On veut savoir pourquoi +je fais une demi-chanson, c'est que je n'ai qu'un demi sujet de chanter. +Il n'y a d'amour que de ma part; la dame que j'aime ne veut pas m'aimer; +mais au défaut des _oui_ qu'elle me refuse, je prendrai les _non_ +qu'elle me prodigue. Espérer auprès d'elle vaut mieux que jouir avec +toute autre[470]». + + [470] _Id. ibid._, p. 393. Cette pièce est de Bertrand + d'Allamanon. V. Nostradamus, Vie. LI; Crescembeni, _idem_.; + Millot, tom. I, p. 390. Quelques manuscrits l'attribuent à + Pierre Bermon Ricas Novas. Voici le premier couplet: + + _Pus que tug volon saber + Per que fas mieia chanso, + Ieu lur en dirai lo uer + Quar l'ai de mieia razo, + Perque dey mon chan mieiadar + Quar tals am que no'm uol amar, + Et pus d'amor non ai mas la meytatz + Ben deu esser totz mos chans meitadatz_. + +Sans connaître, selon toute apparence, les poëtes ni grecs ni latins, ni +par conséquent l'emploi qu'ils faisaient dans quelques genres de poésie +d'un vers intercallaire qui revenait en forme de refrain, quelques +Troubadours employèrent ce retour périodique d'un vers à la fin de +toutes les strophes d'une chanson; c'est ce qu'on appela ensuite +_ballade_, parce que les chansons qui accompagnaient la danse +s'emparèrent de cette forme; genre que les Italiens crurent avoir +inventé, mais qu'ils avaient emprunté des Provençaux. Telle est cette +agréable chanson de Sordel[471], dont les cinq couplets finissent par le +vers qui la commence. + + [471] Ce poëte était italien et né à Mantoue; mais ce fut + principalement par ses poésies provençales, qu'il se rendit + célèbre, et il est compté parmi les principaux Troubadours. + Nostradamus, Vie XLVI; Crescimbeni, _idem_; Millot, t. II, P. + 79. + +«_Hélas à quoi me servent mes jeux_[472], s'ils ne voient pas celle que +je désire, maintenant que la saison se renouvelle et que la nature se +pare de fleurs? Mais puisque celle qui est la dame de mes plaisirs m'en +prie, et qu'il lui déplaît que je chante des airs plaintifs, je ne +chanterai plus que d'amour. Cependant je meurs, tant je l'aime de bonne +foi, et tant je vois peu celle que j'adore. _Hélas! à quoi me servent +mes yeux_? Ce même vers se répète à la fin des quatre autres couplets. + + [472] + + _Aylas e que'm fan miey huelh? + Quar no uezon so quieu auelh, + Er quan renouella e gensa + Estius ab fuelh et ab flor. + Pus mi fai precx n'il agensa + Qu'ieu chantan lais de dolor + Silh qu'es domna de plazenza, + Chanterai si tot d'amor: + Muer, quar l'am tant ses falhensa, + E pauc uey lieys qu'ieu azor, + Aylas e que'm fan miey huelh_? + +Quelquefois ces poëtes, qui ne connaissaient ni Anacréon ni les autres +anciens, donnaient à leurs inventions galantes un tour digne des anciens +et d'Anacréon lui-même. C'est ainsi que Pierre d'Auvergne prend pour +interprète un rossignol qui se rend auprès de sa belle, lui parle en son +nom, et lui rapporte la réponse[473]; mais on pourrait reconnaître ici +le goût oriental et l'imitation des poëtes arabes, qui eurent tant +d'influence sur le génie des Provençaux. + +On trouve aussi dans leurs poésies galantes des traits originaux qui +peignent les moeurs guerrières de leur temps, comme ce serment qui +termine les divers couplets de la chanson d'un chevalier[474]. + + [473] Millot, t. II, p. 16. + + [474] Bertrand de Born, l'un des plus braves chevaliers et + des plus illustres Troubadours du douzième siècle, et dont + Nostradamus ne parle pas. Voyez Millot, t. I, p. 210. + + _Al premier get perdieu mon esparvier + O'l m'aucion al poing falcon lainier, + E porton l'en qu'il lor veia plumar, + S'ieu non am mais de vos lo cossirier + Que de nuill outra aver mon desirier + Que'm don s'amor ni' m reteigna al colgar_. + .............................................. + _Escut a col cavalch'ieu ab tempier + E port sailat capairon traversier + E renhas breus qu'on non posca alongar + Et estrepeus lonc cuval bas trotier + Et a l'ostal truep irat lo stalier + Si no' us menti qui us o anet comtar. + .............................................. + E failla 'm vens quam serai sobre mar, + E'n cort de Rey mi batan li portier + Et encocha fassa 'l fugir primier, + Si na' us menti qui us o anet comtar_. + +«Qu'au premier vol je perde mon épervier; que des faucons me l'enlèvent +sur le poing et le plument à mes yeux, si je n'aime mieux rêver à vous +que d'être aimé de toute autre et d'en obtenir les faveurs!... Que je +sois à cheval, le bouclier au cou, pendant l'orage; que l'eau traverse +mon casque et mon chaperon; que mes rênes trop courtes ne puissent +s'alonger; qu'a l'auberge je trouve l'hôte de mauvaise humeur, si celui +qui m'accuse auprès de vous n'en a pas menti!... Que le vent me manque +en mer; que je sois battu par les portiers quand j'irai à la cour du +roi; qu'au combat je sois le premier à fuir, si ce médisant n'est pas un +imposteur, etc.»! + +Ces chants d'amour étaient de plusieurs espèces, la plupart d'invention +provençale, et qui, nés parmi les Troubadours, reçurent d'eux leurs noms +et leurs différents caractères. Ils donnèrent d'abord le simple titre de +_vers_ à presque toutes leurs pièces. On attribue à Giraut de Borneil, +qui florissait au commencement du treizième siècle, l'honneur d'y avoir +substitué le premier le titre de _chanson_, ou, en provençal, _canzo_ et +_canzos_, qui signifiait poésie chantée, comme l'_ode_ des Grecs. Les +formes de ces chansons étaient extrêmement variées. Les Italiens dans +leurs _canzoni_ imitèrent de préférence celles dont les strophes se +composaient d'un plus grand nombre de vers; ils les imitèrent d'abord et +les perfectionnèrent ensuite. + +Les Provençaux appelèrent _sonnets_ des pièces dont le chant était +accompagné du son des instruments; ce mot n'indiquait aucune forme, +aucune combinaison particulière dans les strophes. Nous verrons dans la +suite que les _sonnets_ italiens n'y ressemblaient que par le titre; +qu'ils en différaient par le nombre fixe des vers, par leur +distribution, par l'entrelacement des rimes; qu'enfin le _sonnet_, tel +qu'il est dans Pétrarque et dans les autres lyriques, est, au titre +près, une invention toute italienne. Les Troubadours donnaient +quelquefois le titre de _coblas_ aux strophes de leurs chansons, sans +qu'il paraisse que ces strophes eussent pour cela rien de +particulier[475]. C'est de ce mot que les Italiens ont fait le mot +_cobola_ ou _cobbola_, ancienne forme de poésie aussi divisée par +strophes, et que nous avons fait le mot _couplets_. + + [475] On trouve, par exemple, dans les manuscrits provençaux, + deux strophes ainsi intitulées, _So son II coblas que fas R. + Gaucelm de'l senhor Dusell_ (d'Usez) _que avia nom aissy com + elh R. Gaucel_. «Ici sont deux couplets (_coblas_), que fit + Raimond Gaucelm sur le seigneur d'Usez, qui se nommait + Raimond Gaucelm comme lui». Soit que les Provençaux eussent + donné ce mot aux Espagnols, soit qu'ils l'eussent emprunté + d'eux, on le trouve avec une légère altération dans la poésie + espagnole. On y appelle _copla_ toute espèce de combinaison + métrique; et l'on donne à ce mot, pour étymologie, le mot + latin _copulare_ ou _adcopulare rhythmos_. (_Essai sur la + poésie espagnole_, p. 41.) + +Les _albas_ et les _serenas_ étaient des chansons dans lesquelles un +amant exprimait ou l'attente de l'aube du jour, ou l'effet que +produisait en lui le retour du soir. Il avait soin de ramener en refrain +à chaque couplet ou strophe, dans l'une le mot _alba_, aube, et dans +l'autre _el sers_, le soir[476]. La _retroencha_ consistait aussi dans +un refrain qui se répétait à la fin de chaque strophe[477]. La _redonda_ +était une des formes de chanson la plus travaillée, une de celles où les +rimes se renversaient d'une strophe à l'autre dans l'ordre le plus +gênant et le plus singulier[478]. + + [476] Voici une _alba_ de Giraut Riquier; + + _Al plazen + Pessamen_[A] + _Amoros + Ai cozen_[B] + _Mal talen + Cossiros + Tan qu'el ser non puese durmir + Ans torney e vuelf e vir_ (je me tourne et retourne) + _E dezir + Vezer l'alba_. + + Toutes les strophes finissent par ce dernier vers. + + _serena_ du même poëte, les quatre derniers vers de la + strophe qui servent de refrain, ont bien le caractère + mélancolique de ce genre de poésie: + + _E dizia sospiran: + Iorns, ben creyssetz a mon dan, + E'l sers + Aussi me'ssos lonc espers_. + + C'est-à-dire, ou à peu près: + + Et je disais en soupirant: + O jour! tu crois pour mon tourment, + Et le soir + Je meurs d'un si long espoir. + + On trouve dans cette _serena_ ces deux vers pleins de + sentiment et de naïveté: + + _Nulhs hom non era de latz + A l'aman que sa dolor_. + + Le pauvre amant n'a personne + Près de lui que sa douleur. + + [A] Pensée, ou, comme on disait en vieux français, + _pensement_, en italien et en espagnol, _pensamento_ et + _pensamiento_. + + [B] _Cocente_, cuisant. + + [477] Telle est une _retroencha_ de Jean Estève, en six + couplets, d'un singulier entrelacement de mesures et de rimes + qu'il serait trop long d'expliquer, et finissant tous par ces + deux vers: + + _Ben dey chantar gayamen + Pus ay tan gay iauzimen_. + + [478] J'en trouve une de Giraut Riquier, dont les strophes + sont de douze vers, sur trois seules rimes féminines + entremêlées. Deux de ces rimes sont conservées dans la + seconde strophe; la troisième rime disparaît et fait place à + une nouvelle rime, aussi féminine: ainsi de suite dans toutes + les autres strophes. De plus, le premier vers de chaque + strophe prend la rime du dernier de la strophe précédente; le + second celle du pénultième, et la nouvelle rime est toujours + au troisième vers. Je n'ai trouvé qu'un exemple de cette + forme de chanson dans les manuscrits, non plus que du _Breu + double_ ou au bref double, dont je ne sache pas que personne + ait parlé. Celui-ci consiste en strophes de quatre vers + masculins de dix syllabes à rimes croisées, suivis d'un vers + féminin de six. Il n'a que trois strophes, toutes sur les + mêmes rimes; et c'est peut-être cette _brièveté_ et cette + répétition, ou ce _redoublement_ de rimes, qui l'avait fait + appeler _breu_ ou _bref_ double. Cette chanson est encore de + Giraut Riquier, l'un de nos Troubadours qui paraît avoir été + le plus fécond en petites recherches de ce genre. + +Le _descort_ ou _descors_ a été mal défini par tous ceux qui ont écrit +sur la poésie provençale, Crescimbeni, dans ses _giunte_ ou additions +aux vies des poëtes provençeaux, avait d'abord cru que ce mot signifiait +brouillerie, querelle, _discordi_, _sdegni_ comme notre vieux mot +français _discord_. Il attribua ensuite ce titre à la musique, et +entendit par _descors_ une différence de sons[479] L'abbé Millot a +adopté cette explication. Voici, je crois, la véritable. On a vu que le +plus souvent tous les couplets d'une chanson provençale étaient sur les +mêmes rimes que le premier. Cette loi, empruntée de la poésie arabe, +était tellement générale qu'il fallut un titre particulier pour annoncer +au commencement d'une pièce que les différents couplets ou strophes +étaient sur des rimes différentes, que les vers de chaque strophe ne +s'accordaient point, qu'ils discordaient en quelque sorte avec les vers +correspondants des autres strophes, et c'est tout simplement ce que +signifie le mot _descors_. Quelquefois la discordance allait plus loin; +à chacune des strophes, la mesure des vers était différente, ainsi que +les rimes, et c'était seulement alors que la musique devait aussi +changer à chaque strophe[480]. + + [479] C'est en interprétant mal un article d'un Glossaire + manuscrit provençal-latin de la bibliothèque Laurentienne à + Florence, que Crescimbeni a fait cette seconde faute. Le + Glossaire dit: DESCORS, _discordes_, _discordia_; V. + _Cantilena habeus sonos diversos. Sonos_ signifie ici les + rimes, les sons qui terminaient les vers, et non pas les sons + ou la musique composée sur ces vers. + + [480] Presque toutes les chansons qui sont intitulées + _Descors_ dans nos manuscrits, sont dans le premier de ces + deux cas. Je puis citer pour exemple du second ce _Descors_ + d'Aymeric de Bellenvey. + + PREMIÈRE STROPHE. + + _S'a mi Dons plazia + Cuy am ses bauzia + Gay Descort faria_, etc. + + La strophe est de douze vers de mesure égale, et tous sur la + même rime. + + DEUXIÈME. + + _Malay + Que'm fay + Tan gran erguelh dire + De lay + On ay + Mon maior desire_, etc. etc. + + Cette strophe est de dix-huit vers; les douze autres vers + sont mesurés et rimés de même. + + La troisième strophe a un autre nombre de vers, d'autres + mesures et d'autres rimes; il y a six strophes, sans compter + l'envoi, dont chacune varie de même. + +La _sixtine_ est, sans contredit, celle de ces formes provençales qui +était la plus recherchée et la plus difficile. Les strophes y sont +composées de six vers qui ne riment point entre eux, mais qui donnent +aux strophes suivantes des bouts-rimés plutôt que des rimes. Dans la +seconde strophe le mot final ou bout-rimé de chaque vers de la première +se renverse dans l'ordre le plus bizarre et le plus gênant[481]. La +troisième strophe en fait autant à l'égard de la seconde, la quatrième à +l'égard de la troisième, et ainsi jusqu'à la sixième, dans laquelle +toutes les combinaisons des six vers de la première se trouvent +épuisées. Les Italiens adoptèrent avec une sorte de passion cette espèce +de poésie contrainte. Pétrarque l'employa souvent, et l'on trouve dans +son _canzoniere_ plusieurs sixtines qui étonnent par la difficulté +vaincue, mais qui ajoutent peu au plaisir de ses lecteurs et à sa +gloire. + + [481] Le mot final du sixième vers de la première strophe est + reporté au premier vers de la seconde; celui du premier vers + l'est au second; celui du cinquième au troisième; celui du + second au quatrième; celui du quatrième au cinquième, et + celui du troisième au sixième et dernier. On peut juger de la + contrainte et de la difficulté de ce singulier retour de + mots, surtout quand le poëte s'étudiait à mettre de la + singularité dans les mots mêmes, comme on le fait dans les + bouts-rimés les plus bizarres, et comme on le faisait assez + ordinairement Arnaud Daniel, qui passe pour l'inventeur de la + sixtine. Voici, pour exemple, la première strophe de l'une de + celle qu'on trouve dans son Recueil: + + _Lo ferm voler q'el cor m'intra + Nom pot ges becx escoyssendre ni ongla, + De lausengiers si tot de mal dir s'arma, + Et pos nols aus batre ab ram ni ab verga + Si vals a frau lai on non avrai oncle + Jauzirai joi in verzer o dinz cambra_. + + Dans la seconde strophe, les rimes, ou mots servant de + bouts-rimés, se rangent ainsi à la fin des vers; + + _cambra + intra + oncle + ongla + verga + arma_. + + Dans la troisième, leur renversement produit: + + _arma + cambra + verga + intra + ongla + oncle_ + + Ainsi des autres. Le superfin de toute cette recherche était + que la dame, à qui s'adressait cette sixtine, s'appelait + madame d'Ongle. + +On a vu plus haut ce que c'était à peu près que la _ballade_; il y faut +ajouter un entrelacement de rimes et de mesures de vers, qui ne pouvait +avoir d'autre mérite que la difficulté vaincue. Cette difficulté qui +avait piqué les Provençaux, ne rebuta point les Italiens, ni même les +Français, mais ce vers dédaigneux de Molière[482]: + + La ballade à mon goût est une chose fade, + +fut un arrêt qui la bannit de France, où elle n'a plus osé se remontrer +depuis. + + [482] Dans les _Femmes Savantes_. + +La _tenson_, espèce de lutte ou de combat poétique, était un dialogue +vif et serré entre deux Troubadours qui s'attaquaient et se répondaient +par distiques ou par quatrains, sur des questions d'amour ou de +chevalerie[483]. C'est ce qu'on nommait autrement _jeu-parti_. Ces +combats d'esprit faisaient un des principaux amusements des princes et +des grands dans leurs fêtes et leurs cours plénières. Les poëtes qui +montraient le plus de talent, dont les vers étaient les meilleurs et les +réparties les plus vives, obtenaient des prix, et les recevaient de la +main des dames. Les questions souvent très-recherchées de la +métaphysique d'amour, ainsi traitées devant elles, et sur lesquelles le +prix même qu'elles décernaient était une sorte de jugement, donnèrent +par la suite naissance aux cours d'amour, qui, quoi que l'on en ait +dit[484], sont d'une institution postérieure, sinon à l'existence des +Troubadours, du moins à tout le premier siècle où ils fleurirent[485]. + + [483] C'est sans doute de ce mot _tenson_ que las Italiens + ont pris leur mot _tenzone_, lutte, dispute, querelle. + + [484] Cazeneuve, _De l'Origine des Jeux Floraux_. + + [485] C'est-à-dire, au douzième siècle. L'abbé Millot a eu + raison d'être d'un avis contraire à celui de Cazeneuve, sur + la haute antiquité des cours d'amour; mais il va trop loin + (t. I, p. 12), en disant qu'aucun Troubadour n'a parlé de ces + tribunaux de galanterie; d'où il paraît conclure que ces + cours n'existèrent qu'après l'extinction des Troubadours et + de la poésie provençale. Quelque défiance qui soit due aux + assertions de Nostradamus, on peut cependant le croire quand + il cite un livre qui existait de son temps, qu'il avait lu, + et dans lequel il a recueilli beaucoup de faits; c'est celui + du Monge ou Moine des Iles d'Or, écrit, comme on l'a vu plus + haut, dans le quatorzième siècle, et d'après un Recueil + rédigé, dès le douzième, par les ordres du roi d'Arragon et + comte de Provence, Alphonse II. Or, nous trouvons dans + Nostradamus (Vie de Geoffroy Rudel), que le Moine des Iles + d'Or, dans le Catalogue qu'il a fait des poëtes Provençaux, + parle d'un dialogue ou jeu-parti, entre Gérard et Peyronet, + au sujet d'une question d'amour; question qui parut si haute + et si difficile, qu'ils la renvoyèrent aux dames illustres + tenant cour d'amour à Pierre-Feu et à Signa. Il donne même la + liste des dames qui y présidaient, et qui sont toutes connues + pour avoir vécu dans le commencement du treizième siècle, + pendant que les Troubadours florissaient, et au temps même de + leur plus grand éclat. Nostradamus cite cette même cour + d'amour dans la Vie de Guillaume Adhémar et dans celle de + Raimon de Miraval. Dans la Vie de Perceval Doria, il parle + d'une autre cour d'amour, celle des dames de Romanin, qui + était contemporaine de la première. Voyez ces différentes + Vies dans le vieux historien des Troubadours. + +C'est aux Arabes, comme nous l'avons dit, qu'ils empruntèrent les +tensons ou combats poétiques, espèces d'assaut d'esprit qui, chez ces +peuples ingénieux, roulaient pour la plupart sur des points délicats de +galanterie ou de philosophie traités avec toutes les recherches de l'art +et toutes les finesses du langage. Trop souvent les Troubadours +s'écartèrent de la route qui leur était tracée, et leurs tensons ne +furent que des luttes de grossièretés et d'injures; mais souvent aussi +ils imitaient la vivacité spirituelle et la délicatesse de leurs +modèles, ou ils les remplaçaient par un ton original de franchise et de +naïveté. Par exemple, Gaucelm propose cette question à un autre +Troubadour nommé Hugues[486]. «J'aime sincèrement une dame qui a un ami +qu'elle ne veut pas quitter. Elle refuse de m'aimer si je ne consens +qu'elle continue de lui donner publiquement des marques d'amour, tandis +que dans le particulier je ferai d'elle tout ce que je voudrai: telle +est la condition qu'elle m'impose». Hugues répond: «Prenez toujours ce +que la jolie dame vous offre, et plus encore quand elle voudra. Avec de +la patience on vient à bout de tout, et c'est ainsi que bien des pauvres +sont devenus riches». Gaucelm n'est pas de cet avis. «J'aime mieux cent +fois, dit-il, n'avoir aucun plaisir et rester sans amour que de donner à +ma Dame la permission extravagante d'avoir un autre amant qui la +possède. Je ne le trouve déjà pas trop bon de son mari; jugez si je le +souffrirais patiemment d'un autre. J'en mourrais de jalousie, et à mon +avis il n'est pas de plus cruel genre de mort.» Hugues insiste. «Celui +qui dispose en secret d'une jolie dame a bien envie de mourir, s'il en +meurt. J'aimerais mieux l'avoir à cette condition que de n'avoir rien du +tout». La dispute continue, et les deux Troubadours conviennent de s'en +rapporter à de belles dames, dont on ignore la décision. + + [486] Gaucelm Faidit et Hugues Bacalaria. Voyez, sur le + premier, Millot, t. I, p. 354: il ne fait que nommer le + second en rapportant cette tenson, p. 374. Nostradamus nomme + Gaucelm _Anselme Faydit_, Vie XIV; il ne dit rien de Hugues. + Crescimbeni, son traducteur, appelle comme lui Gaucelm, + _Anselme Faidit_, aussi Vie XIV; il donne de plus une petite + notice sur Hugues, à la fin de sa _Giunta alle Vite de + Provenzali_, sur le mot _Ugo della Baccalaria_. Voyez cette + _Giunta_, p. 220. Je ne cite plus ici les textes provençaux, + parce qu'il ne s'agit plus des formes que ces citations + pouvaient seules faire connaître. + +Ces galantes futilités seraient traitées maintenant avec plus de finesse +et de talent qu'elles ne le furent alors; mais les femmes les plus +décidées d'aujourd'hui ne feraient peut-être rien de plus fort ou du +moins de plus franc que la proposition de la dame, et l'on voit qu'au +fond, depuis six ou sept siècles, l'art des vers a fait chez nous +beaucoup plus de progrès que la corruption des moeurs. + +Les contes ou _novelles_ ne sont pas en aussi grand nombre dans les +poésies des Troubadours que dans celles des Trouvères, ou anciens poëtes +français, dont on n'a guère publié jusqu'ici que les nombreux et +prolixes fabliaux. Dans les novelles provençales on reconnaît toujours +une imagination galante et poétique, et leurs inventions sont souvent un +mélange des fictions orientales avec les fables chevaleresques d'Europe +et la métaphysique d'amour. Tel est ce conte de Pierre Vidal[487], qui +marchait suivi de ses chevaliers et de leurs écuyers lorsqu'ils +rencontrent un chevalier, beau, grand, vigoureux, équippé et habillé de +la manière la plus brillante, conduisant une dame mille fois plus belle +encore, tous deux montés sur des palafrois richement enharnachés et de +couleurs si variées qu'il n'y avait pas deux de leurs membres ou des +parties de leurs corps qui fussent du même poil et de la même couleur. +Ils étaient suivis d'un écuyer et d'une demoiselle, remarquables par une +parure et une beauté particulières. Une conversation s'engage. Pierre +Vidal invite le beau chevalier et la belle dame à se reposer. La dame, +qui n'aime point les châteaux, préfère un lieu champêtre et agréable, +dans un verger délicieux, près d'une claire fontaine. Là, le chevalier +se fait connaître à lui, sa compagne et sa suite. La dame se nomme +Merci, la demoiselle Pudeur, l'écuyer Loyauté, et lui, qui est l'Amour, +emmène, de la cour du roi de Castille, Merci, Pudeur et Loyauté. Ce +compte n'est pas fini, et c'est dommage; le fragment est fort long, +plein de descriptions riches, d'entretiens et de solutions de questions +d'amour. + + [487] Millot, t. II, p. 297. + +En voici un[488] dont le commencement, presque anacréontique, n'annonce +guère la fin; cette fin n'est, à proprement parler, dans aucun genre, et +l'extravagance du dénoûment serait remarquée même dans les _Mille et une +Nuits_. Un perroquet arrive de loin pour saluer une dame de la part +d'Antiphanon, fils du roi, et la prier de soulager le mal dont elle le +fait languir. La dame aime trop son mari pour écouter un amant. Le +perroquet plaide la cause de son maître et celle de l'amour aux dépens +du mariage. Il commence à persuader. On lui donne, pour le chevalier qui +l'envoie, un anneau et un cordon tissu d'or, avec de tendres +compliments. Il va rendre compte de son message, encourage l'amant dans +ses espérances, et lui propose de l'introduire auprès de sa maîtresse; +on ne devinerait pas par quel moyen: en mettant le feu au toit du +château. Il retourne vers la dame et lui annonce Antiphanon. Mais +comment le faire entrer? le jardin toujours fermé, des gardes à toutes +les portes. Le perroquet lui fait part de son stratagème, et, ce qu'il y +a de merveilleux, elle consent à l'employer. Il revient à son maître qui +lui fait donner du feu grégeois dans un vase de fer. Le perroquet le +prend dans sa patte, vole à la tour, et y met le feu, près des archives, +en quatre endroits. On crie _au feu_; tout le monde est sur pied pour +l'éteindre. La dame profite de ce désordre pour descendre au jardin, +Antiphanon pour y entrer, et bientôt selon l'expression du poëte, ils +crurent être en paradis. Mais on éteint le feu _à force de vinaigre_. Le +perroquet, qui faisait sentinelle, avertit les deux amans; ils se +quittent, et ce n'est pas sans que la dame, mêlant de la morale à cette +étrange immoralité, ne recommande au chevalier en se jetant à son cou et +le baisant trois fois, de faire les plus belles actions pour l'amour +d'elle. Sans vouloir comparer sans cesse un siècle à l'autre, on +conviendra que dans celui-ci, du moins, les châteaux ne courent pas +autant de risques, et qu'il en coûte moins cher aux maris. + + [488] Il est d'Arnauo de Carcassès, troubadour inconnu, + dont on n'a que un seul morceau. Voyez Millot, t. II, p. 390. + +On trouve dans une autre novelle[489] l'original d'un conte plaisant de +Boccace, à moins que ce conte, n'ait comme tant d'autres, une origine +orientale, et que Boccace et le Troubadour n'aient puisé dans une source +commune. C'est celui auquel La Fontaine, en l'imitant, a donné pour +titre trois qualités, dont la première procure à un mari le désagrément +d'être _battu_, mais ne l'empêche pas d'être _content_. Il y a cette +différence que ce sont ici des chevaliers et une grande dame, et que +l'histoire est racontée par un jongleur au roi de Castille, Alphonse IX, +au milieu de sa cour. Boccace et La Fontaine ont mieux aimé prendre +leurs acteurs dans la condition commune, sans doute pour qu'on +n'imaginât pas que la chose ne pût arriver que dans une classe qui fait +exception. + + [489] L'auteur est Raimond Vidal de Besaudun, que l'abbé + Millot, tom. III, pag. 277, soupçonne être fils de Pierre + Vidal. + +Ces contes sont pour la plupart remplis de traits naïfs, agréables et +quelquefois piquants; mais la prolixité les tue; tout y annonce +l'enfance de l'art; tout y respire une licence qui ne blesse pas moins +le goût que la morale, et ce que les auteurs savent le moins, c'est se +borner et finir. + +Il y a peut-être encore moins d'art dans leurs _pastourelles_. C'est +presque toujours le poëte qui raconte lui-même que, se promenant seul +dans une campagne fleurie, il a trouvé une jolie bergère qui gardait ses +moutons, ou qui cueillait des fleurs en suivant son troupeau. Ce qu'il +dit à la bergère et ce qu'elle lui répond est tout le sujet de la pièce. +Une simplicité quelquefois assez fine en fait le mérite. Le dialogue +procède de trois en trois vers, ou de deux en deux, ou vers par vers, +comme celui de quelques Eglogues de Théocrite et de Virgile. L'entretien +roule sur l'amour; quelquefois, le poëte se représente fort épris de la +bergère, prêt à céder à la tentation, puis s'arrêtant tout à coup au +souvenir de sa dame à qui il ne veut pas faire une infidélité[490]; +quelquefois aussi il succombe, et la bergère ne résiste qu'autant qu'il +faut pour que la _pastourelle_ ait une étendue raisonnable[491]. Il faut +savoir quelque gré aux Troubadours d'avoir entrevu ce genre aimable, +sans connaître les modèles que l'antiquité nous a laissés, et de s'y +être borné à des scènes galantes et naïves. Ni leurs idées ni la langue +elle-même ne s'étendaient beaucoup plus loin. + + [490] Pastourelle de Giraut Riquier; Millot, tom. III, p. + 333. Il y en a, dans les manuscrits, quatre du même auteur. + + [491] Voyez l'article de Jean Estève; Millot, tom. III, p. + 379. + +Le _sirvente_, _servantèse_ ou _servantois_ était presque le seul genre +qui roulât ordinairement sur d'autres sujets que la galanterie; il était +historique ou satirique. Le poëte y célébrait, ou ses propres exploits, +s'il était chevalier, ou les exploits des chevaliers qui l'admettaient à +leur table, ou les traits de bravoure, de générosité, de vertu qu'il +jugeait dignes de sa muse; ou bien il y reprenait, soit les vices en +général, soit en particulier ceux des ennemis, des rivaux et même des +grands dont il avait à se plaindre. Quelquefois, ce qui produisait des +oppositions et des contrastes, la galanterie se mêlait à la satire, +comme dans ce sirvente, dont chaque strophe commence par un trait +satirique contre Henri II, roi d'Angleterre, à qui Louis-le-Jeune avait +fait lever le siége de Toulouse, et finit par une apostrophe galante à +la maîtresse de l'auteur[492]. + + [492] Il se nommait Bernard Arnaud de Montcuc, Voyez Millot, + _ub. supr._, p. 97. Les autres auteurs qui ont écrit sur la + poésie provençale n'en parlent pas. + +«Quand la nature renaît, et que les rosiers sont en fleur, les méchants +barons s'empressent d'aller à la chasse. Il me prend envie de faire +contre eux un sirvente et de censurer aigrement ces ennemis de toute +vertu et de tout honneur; mais amour répand la gaîté dans mon âme autant +que les beaux jours de mai. Je conserverai ma joie malgré tant de sujets +de tristesse». Il désigne ensuite le preux roi avec sa nombreuse +cavalerie, qui se vante de l'emporter en gloire et en mérite; mais, +dit-il, les Français n'en ont pas peur; et se tournant vers sa dame, il +l'assure qu'il la redoute davantage, et qu'il a une bien autre crainte +de ses rigueurs. «Je fais plus de cas, poursuit-il, d'un coursier sellé +et armé, d'un écu, d'une lance et d'une guerre prochaine, que des airs +hautains d'un prince qui consent à la paix en sacrifiant une partie de +ses droits et de ses terres. Pour vous, beauté que j'adore, vous que +j'aurai ou j'en mourrai, je m'estime plus heureux d'attaquer vos refus +que d'être accepté par une autre. J'aime les archers quand ils lancent +des pierres et renversent des murailles; j'aime l'armée qui s'assemble +et se forme dans la plaine; je voudrais que le roi d'Angleterre se plût +autant à combattre que je me plais, madame, à me retracer l'image de +votre beauté et de votre jeunesse, etc.». Cela est original, il en faut +convenir. Cela était inspiré par le moment, et n'avait de modèle ni +parmi les Arabes, ni parmi les Anciens, dont ce bon Troubadour et ses +confrères ne soupçonnaient pas même l'existence. + +Une satire plus originale encore, ou, si l'on veut, plus bizarre, est +celle-ci. Blacas est mort; c'était un baron riche, généreux, brave, et +de plus très-bon Troubadour. Sordel[493], l'un des Italiens les plus +célèbres qui se soient adonnés à la poésie provençale, fait son éloge +funèbre; mais chaque trait de cet éloge est un trait de satire contre +quelque prince. «Ce malheur est si grand, dit-il, qu'il n'y a d'autre +ressource que de prendre le coeur de Blacas pour le donner à manger aux +barons qui en manquent; dès lors ils en auront assez. Que l'empereur de +Rome (Frédéric II) en mange le premier; il en a besoin s'il veut +recouvrer sur les Milanais les pays qu'ils lui ont enlevés en dépit de +ses Allemands.--Après lui en mangera le noble roi de France (Louis IX), +pour reprendre la Castille qu'il perd par sa sottise; mais si sa mère le +sait il n'en mangera point; car il craint en tout de lui déplaire.--Le +roi d'Angleterre (Henri III) en doit manger un bon morceau. Il a peu de +coeur; il en aura beaucoup alors, et reprendra les terres qu'il a +honteusement laissé usurper.--Il faut que le roi de Castille (Ferdinand +III) en mange pour deux; car il a deux royaumes, et n'est pas bon pour +en gouverner un seul; mais s'il en mange, qu'il se cache de sa mère; +elle lui donnerait des coups de bâton.--Je veux qu'après lui en mange le +roi de Navarre (Thibault, comte de Champagne), qui, selon ce que +j'entends dire, valait mieux comte que roi». Ainsi du reste. + + [493] Voyez sa vie dans Millot, t. II, p. 79. Sa chanson sur + la mort de Blacas est dans la vie de ce dernier, tom. I, p. + 452. + +Les sirventes, où la satire ne s'exerçait que sur les moeurs, ont +l'avantage de nous apprendre des usages et des folies de ce temps qui se +rapprochent souvent de ce que l'on voit dans le nôtre. Le trait suivant, +par exemple, nous dit quelle espèce de fard les vieilles femmes +mettaient alors + + Pour réparer des ans l'irréparable outrage. + +«Je ne peux souffrir le teint blanc et rouge que les vieilles se font +avec l'onguent d'un oeuf battu qu'elles s'appliquent sur le visage, et du +blanc par-dessus, ce qui les fait paraître éclatantes depuis le front +jusqu'au-dessous de l'aisselle[494]». Ces derniers mots prouvent aussi +que l'habillement des femmes n'était pas plus modeste alors +qu'aujourd'hui, même quand un autre intérêt que celui de la modestie +l'aurait exigé d'elles. + + [494] Ce trait est tiré d'un sirvente d'Ogier ou Augier. + Millot, t. I, p. 340. + +D'ailleurs on ne voit ici que du blanc, ce qui les aurait fait +ressembler à des spectres; mais elles mettaient aussi beaucoup de rouge, +comme une autre satire nous l'atteste. Elle est d'un certain moine de +Montaudon, poëte satirique par excellence, qui n'épargnait personne dans +ses sirventes, ni les femmes, ni les moines, ni même les +Troubadours[495]. Le tour qu'il prend est vif et ingénieux. Les dames et +les moines paraissent devant Dieu, se disputent entre eux et plaident en +forme. «Tout est perdu, disent les moines; mesdames, vous nous faites +grand tort en nous enlevant les peintures. C'est un péché de vous +peindre si fort et de vous déguiser de la sorte; car jamais l'usage de +la peinture ne fut inventé que pour nous, et vous vous rougissez +tellement que vous effacez les images qu'on suspend dans nos +chapelles.--Les dames répondent: La peinture nous a été donnée bien +avant qu'on inventât les _ex voto_ pour les moines grands et petits. Je +ne vous ôte rien, dit une dame, en peignant les rides qui sont +au-dessous de mes yeux, et en les effaçant de manière à pouvoir traiter +encore avec hauteur ceux qui s'affolent de moi. + + [495] Nostradamus n'a point parlé de lui. Voyez Crescimbeni, + _Giunta alle Vite_, pag. 200, et Millot, tom. III, pag. 156. + +Dieu dit aux moines: _Si vous le trouvez bon_, je donne vingt ans pour +se peindre aux femmes qui en ont plus de vingt-cinq; soyez plus généreux +que moi, donnez-leur en trente.--Nous n'en ferons rien, répondent les +moines, nous leur en donnerons dix _par complaisance pour vous_; mais +sachez qu'après ce temps nous voulons être sûrs qu'elles nous laisseront +en paix. Alors vinrent Saint-Pierre et Saint-Laurent, qui firent une +bonne et ferme paix entre les parties, l'un et l'autre ayant juré de la +maintenir. Ils retranchèrent cinq ans des vingt, et en ajoutèrent cinq +aux dix. Ainsi fut vidé le procès, et les parties demeurèrent d'accord. + +Mais le poëte s'écrie que le serment est violé, que les femmes se +mettent tant de blanc et de vermillon sur le visage, que jamais on n'en +vit plus aux _ex voto_. Il nomme une quantité de drogues dont elles se +servent, la plupart inconnues aujourd'hui. «Elles mêlent, dit-il, avec +du vif-argent du cafera, du tifrigon, de l'angelot, du berruis, et s'en +peignent sans mesure. Elles mêlent avec du lait de jument, des fèves, +nourriture des anciens moines et la seule chose qu'ils demandent, par +droit ou par charité, de sorte qu'il ne leur en reste plus rien[496]. +Elles ont encore fait pis que tout cela; elles ont amassé provision de +safran, et l'ont fait tellement enchérir qu'on s'en plaint outre-mer: +mieux vaudrait-il qu'on le mangeât en ragoûts et en sauces que de le +perdre ainsi. Il conviendrait du moins qu'elles prissent les étendards +et les armes des croisés pour aller chercher outre-mer le safran +qu'elles ont tant d'envie d'avoir». On voit par là que l'on tirait le +safran de l'Orient, qu'on s'en servait pour la cuisine, et, ce qu'il est +assez difficile de concevoir, qu'il entrait, même en très-grande +quantité, dans la toilette des dames, avec le blanc, le rouge et encore +d'autres couleurs[497]. + + [496] L'abbé Millot observe ici très-gravement qu'ils + demandaient alors autre chose que des fèves. + + [497] Le moine de Montaudon en voulait au rouge des femmes. + J'ai trouvé un autre dialogue sur le même sujet, entre Dieu + et lui dans un manuscrit de la Bibliothèque impériale, n°. + 7226. + +Le même poëte prend un tour à peu près semblable, et qui n'est pas moins +vif, pour se venger apparemment de mauvaises réceptions qui lui avaient +été faites dans quelques provinces, et montrer sa satisfaction du bon +accueil qu'il avait reçu dans d'autres. Il était monté au ciel pour +parler à Saint-Michel, qui l'avait mandé; il entendit Saint-Julien qui +se plaignait à Dieu d'avoir été dépouillé de son fief et de tous ses +droits. Autrefois quiconque voulait avoir bon gîte lui adressait le +matin sa prière; mais avec les méchants seigneurs qui vivent à présent +il ne reçoit plus de prière ni le matin ni le soir. Ils refusent +l'hospitalité à tout le monde, ou laissent partir à jeûn le matin ceux à +qui ils donnent à coucher; il est pourtant encore assez content des +Toulousains, des Carcassonnois, des Albigeois; il n'a ni à se plaindre +ni à se louer de quelques autres; enfin Saint-Julien, patron de +l'hospitalité, distribue la louange ou le blâme selon que le poëte a été +bien ou mal reçu. + +Folquet de Lunel[498], poëte très-dévot, fait, _au nom du Père glorieux +qui forma l'homme à son image_, une satire générale des moeurs de tous +les états, depuis l'empereur jusqu'aux aubergistes de village. +«L'empereur, dit-il, exerce des injustices contre les rois, les rois +contre les comtes; les comtes dépouillent les barons, ceux-ci leurs +vassaux et leurs paysans. Les laboureurs, les bergers font à leur tour +d'autres injustices. Les gens de journée ne gagnent point l'argent +qu'ils exigent. Les médecins tuent au lieu de guérir, et ne s'en font +pas moins payer. Les marchands, les artisans sont menteurs et voleurs, +etc.». + + [498] Crescimbeni ne parle pas de lui. Voyez Millot, t. II, + p. 138. + +Dans une autre satire ou sirvente satirique, Marcabres[499] s'en prend +aux seigneurs, aux barons, à leurs femmes, aux Troubadours, à tout le +monde, à qui il reproche une horrible corruption de moeurs. On y trouve +cette image gigantesque, mais singulière. «Le monde est couvert d'un +gros arbre touffu qui s'est étendu si prodigieusement qu'il embrasse +tout l'Univers. Il a jeté de si profondes racines qu'il est impossible +de l'abattre. Cet arbre est la méchanceté. Pour peu qu'on y touche ceux +qui devraient protéger la vertu jettent les hauts cris. Comtes, rois, +amiraux, princes, sont pendus à cet arbre par le lien de l'avarice, si +fort qu'on ne saurait les détacher». + + [499] Nostradamus n'a donné sur ce poète qu'un tissu + d'erreurs; Crescimbeni en corrige quelques-unes dans ses + notes, mais non pas toutes. Voyez Millot, _ub. supr._, p. + 250. + +Le clergé était alors dans toute sa puissance, et il en abusait. Les +Troubadours ne l'épargnaient pas; quelques uns même lui prodiguaient des +injures violentes et grossières. «Ah! faux clergé, lui dit Bertrand +Carbonel[500], traître, menteur, parjure, voleur, débauché, mécréant, tu +commets chaque jour tant de désordres publics que le monde est dans le +trouble et la confusion. Saint-Pierre n'eut jamais rentes, châteaux ni +domaines; jamais il ne prononça d'excommunications ou d'interdits. Vous +ne faites pas de même, vous qui pour l'or excommuniez sans raison, etc. +Que le Saint-Esprit qui prit chair humaine écoute mes voeux, dit +Guillaume Figuiera[501], et qu'il te brise le bec, Rome; je ne puis +comprendre combien tu es fourbe envers nous et envers les Grecs. Rome, +tu traînes avec toi les aveugles dans le précipice; tu franchis les +bornes que Dieu t'a données, car tu absous les péchés à prix d'argent, +et tu te charges d'un fardeau plus fort qu'il ne t'appartient....... +Dieu te confonde, Rome....! Rome de mauvaises moeurs et de mauvaise foi, +etc.». + +[500] Voyez Nostradamus et Crescimbeni, corrigés par Millot, _ub. +supr._, p. 432. + +[501] Millot, _ibid._, p. 448. Je rectifie sa traduction, qui n'est +nullement conforme au texte; il en a fallu faire autant de plusieurs +autres passages. + + _Lo Sain Esperitz + Que receup cara humana + Entenda mos precs_ + + _E fraigna tos becs, + Roma; no'm entrecs + Com' es falsa e trafana + Vas nos e va'ls Grecs_. + +Pierre Cardinal, l'un des censeurs les plus âpres de moeurs de son +siècle[502], n'a pas épargné les prêtres et les moines dans ses satires. +«Indulgences, pardons, Dieu et le diable, ils mettent, dit-il, tout en +usage. À ceux-là, ils accordent le paradis par leurs pardons; ils +envoyent ceux-ci en enfer par leurs excommunications; ils portent des +coups qu'on ne peut pas parer, et nul ne sait si bien forger des +tromperies qu'ils ne le trompent encore mieux». Et plus loin: «Il n'est +point de vautour qui évente de si loin une charogne que les gens +d'église et les prédicateurs sentent un homme riche. Aussitôt ils en +font leur ami; et quand il lui survient une maladie, ils lui font faire +une donation qui dépouille ses parents.... Vous les voyez sortir tête +levée des mauvais lieux pour aller à l'autel. Rois, empereurs, ducs, +comtes et chevaliers avaient coutume de gouverner les états; les clercs +ont usurpé sur eux cette autorité, soit à force ouverte, soit par leur +hypocrisie et leurs prédications, etc.». + + [502] Millot, t. III, p. 236 et suiv. + +Mais ce n'était pas seulement sur le clergé que la liberté des +Troubadours s'exerçait; elle n'épargnait pas les objets les plus sacrés; +et dans ce siècle où la religion avait tant d'empire sur les opinions et +si peu sur les moeurs, où elle armait les croyants contre les incrédules, +et même contre les croyants quand l'intérêt temporel de ses chefs le +voulait ainsi, elle n'était guère plus respectée des poëtes dans leurs +vers, que des moines dans leur conduite. C'était pour eux, même dans +leurs poésies amoureuses, un sujet de figures, d'apostrophes ou de +comparaisons comme les autres, et dont ils usaient tout aussi librement. + +L'un compare un baiser de sa dame[503] aux plus douces joies du Paradis; +l'autre abandonnerait sans façon sa part de ce lieu de délices pour les +faveurs de la sienne; un troisième[504], si Dieu le laisse jouir de son +amour, croira que le Paradis est privé de liesse et de joie; un autre, +quand il est auprès de sa maîtresse, fait le signe de la croix, tant il +est émerveillé de la voir[505]; un autre encore assure que, s'il obtient +le bonheur qu'il désire, il éprouvera ce que dit la Bible, qu'en bonne +aventure un jour vaut bien cent, allusion très-profane à des paroles du +psalmiste[506]; un autre enfin se croit en amour l'égal des grands et +des rois: ces vaines distinctions de rang disparaissent, dit-il, devant +Dieu, qui ne juge que les coeurs; puis s'adressant à sa dame: «O parfaite +image de la Divinité, que n'imitez-vous votre modèle[507]»! Plusieurs, +lorsqu'ils sont guéris de leur passion pour une femme mariée, ne croient +pouvoir la quitter qu'en se faisant délier de leurs serments par un +prêtre, et le prêtre vient très-sérieusement les dispenser de +l'adultère[508]; d'autres, maltraités par leur dame, font dire des +messes, brûler des cierges et des lampes pour se la rendre +favorable[509]. + + [503] + + _E mi baisa la boqu'els huels amdos + Don mi sembla lo ioy de Paradis_. + BENARD DE VENTADUR. + + [504] Arnaud de Marveil: + + _Que si m'lais Dieus s'amor iauzir, + Semblaria'm, tan la dezir, + Ab lyeis Paradisus desertz_. + + [505] Arnaud Catalans. + + [506] + + _Dies una in atriis tuis super millia_. + + L'auteur de ce trait est Bernard de Ventadour. + + [507] Arnaud de Marveil. + + [508] Entre autres, Pierre de Barjac. Millot, t. I, p. 122. + + [509] Arnaud Daniel, dans Millot, t. II, p. 485. Dans + Nostradamus, cela est plus fort, il entend mille messes par + jour, priant Dieu de pouvoir acquérir la grâce de sa dame; p. + 42. Dans le texte provençal, six messes selon quelques + manuscrits, et mille messes selon d'autres. + + _Sis { + {messas naug en perferi + Mill { + En art lum de ser e d'oli + Che Dieus me don bon afert_. + +Dans des sujets plus graves, l'un[510], regrettant un Troubadour[511] +que la mort vient d'enlever, dit que _Dieu l'a pris pour son usage_. Si +la Vierge aime les gens courtois, ajoute-t-il, qu'_elle prenne +celui-là_. L'autre[512], ayant perdu sa maîtresse, dit qu'il ne prie pas +Dieu de la recevoir dans son Paradis; sans elle, le Paradis lui +paraîtrait mal meublé de courtoisie. Raimond de Castelnau, dans une +satire dirigée principalement contre les moines, dit que «si Dieu sauve, +pour bien manger et avoir des femmes, les moines noirs, les moines +blancs, les templiers, les hospitaliers et les chanoines auront le +Paradis, et que S. Pierre et S. Paul sont bien dupes d'avoir tant +souffert de tourments pour un Paradis qui coûte si peu aux autres[513]». +Dans une pièce dévote consacrée à la Vierge, Peyre, ou Pierre de +Corbian, affirme que tous les chrétiens savent et croient ce que l'ange +lui dit _quand elle reçut par l'oreille Dieu qu'elle enfanta +vierge_[514]. Il compare la merveille de son enfantement à l'action du +soleil, dont la lumière traverse le verre sans le corrompre, comparaison +qui a été répétée par d'autres poëtes, et même, je crois, par des +docteurs. Peyre Cardinal tient un plaidoyer tout prêt pour le jour du +jugement, en cas que Dieu veuille le damner[515]. Il dira à Dieu que +_Dieu a grand tort_ de perdre ce qu'il peut gagner, et de ne pas remplir +son Paradis autant qu'il peut; à saint Pierre, qui en est le portier, +que la porte d'une cour doit être ouverte à tout le monde. Il prouvera +enfin à Dieu, par de bons arguments, qu'il ne doit pas le damner pour +des péchés qu'il n'eût pas commis s'il n'avait pas été au monde; mais il +prie la sainte Vierge d'obtenir qu'il ne soit pas obligé d'en venir là +avec son fils. + + [510] Deudes de Prades. + + [511] Hugues Brunet; Millot, t. I, p. 315. + + [512] Boniface Calvo, _ibid._, t. II, p. 366. + + [513] Boniface Calvo, p. 77. Le texte provençal dit; + + _Si monge nier vol Dieu que si an sal + Per pro maniar ni per femnas tenir, + Ni monge blanc per boulas amentir, + Ni per erguelh temple ni l'ospital_, + + _Ni canonge per prestar a renieu, + Ben tenc per folh sanh Peyre, sanh Andrieu + Que sofriro per Dieu aital turmen, + S'aiquest s'en uen aissi a salvamen_. + + [514] Millot, t. III, p. 233. + + [515] _ibid._, p. 268. + +Un Troubadour qui servait dans une croisade[516], mécontent du tour que +les affaires y avaient pris, s'écrie: «Seigneur Dieu, si vous m'en +croyiez, vous prendriez bien garde à qui vous donneriez les empires, les +royaumes, les châteaux et les tours». Un autre[517], désespéré de la +mort du bon roi saint Louis, si ardent à servir Dieu, maudit les +croisades et le clergé, promoteur de la guerre sainte; il maudit Dieu +lui-même qui pouvait le rendre heureux; il voudrait que les chrétiens se +fissent mahométans, puisque Dieu est pour les infidèles. Dans une tenson +de Peguilain, il propose à Elias, son interlocuteur, cette question à +résoudre. Sa dame lui a permis de passer une nuit avec elle, mais sous +promesse de ne faire que ce qu'elle voudra; il se croit obligé d'être +fidèle à son serment. J'aimerais mieux le rompre, répond Elias; j'en +serais quitte pour aller chercher des pardons en Syrie[518]; trait de +lumière sur l'efficacité morale des pélerinages à la Terre-Sainte, des +indulgences, des pardons et de toutes les superstitions de cette espèce. +Dans une autre tenson entre Granet et Bertrand[519], deux Troubadours +peu célèbres, Granet exhorte Bertrand à renoncer à l'amour et à +travailler au salut de son âme en passant outre-mer, où l'antechrist est +sur le point de détruire ceux qui y sont allés pour convertir les +infidèles. Bertrand répond qu'il est fort aise du succès de +l'antechrist; qu'il est prêt à croire en lui, dans l'espérance qu'il +fléchira en sa faveur le coeur de sa maîtresse. Granet lui reproche +l'indigne voie par laquelle il veut parvenir à son but. Ce bien, lui +dit-il, serait payé trop cher par votre damnation. Tout est légitime +pour sauver ma vie, répond Bertrand; je meurs pour la plus aimable des +femmes, et ayant perdu l'esprit, si je pèche en me jetant dans les bras +de l'antechrist, Dieu doit me le pardonner[520]». + + [516] Peyrols d'Auvergne; Millot, t. I, p. 322. + + [517] Austan d'Orlach, qui n'est connu que par cette pièce; + Millot, t. II, p. 430. + + [518] Millot, t. II, p. 240. + + [519] _Ibid._, p. 133. + + [520] Millot, t. II, p. 135. + +Cette folie des croisades d'outre-mer fut souvent l'objet de leurs +chants, et la croisade barbare contre les malheureux Albigeois, dont ils +voyoient sous leurs yeux les horreurs, fut celui de leurs satires. Ils +ne ménagent ni les guerriers qui massacraient des populations entières +par ordre d'un pontife, ni les inquisiteurs qui livraient aux bûchers ce +que le fer avait épargné, ni les moines, ni le clergé leurs complices, +ni les papes moteurs intéressés et politiques de ce carnage religieux. +La liberté de leurs expressions passe tout ce qu'on s'est permis dans +des siècles à qui l'on fait un grand reproche de n'avoir pas respecté +des superstitions sanguinaires. Mais ces horreurs eurent aussi parmi +eux des apologistes. Il se trouva des Troubadours qui ne rougirent point +de les chanter. Folquet de Marseille fit plus[521], il ne chanta point +la croisade; il la suscita, la soutint, en attisa en quelque sorte les +bûchers et les fureurs. Folquet avait dans sa jeunesse aimé, rimé, mené +une vie errante et adonnée au plaisir, comme les Troubadours ses +confrères. Sa tête ardente avait passé subitement à d'autres extrémités. +Devenu moine de Citeaux, bientôt abbé, et peu de temps après évêque de +Toulouse dès qu'il vit la persécution et la proscription s'élever contre +les Albigeois et contre le comte de Toulouse, il se joignit aux +persécuteurs. Il servit de son influence, de ses conseils, de ses +prédications violentes les croisés et leur chef, le trop fameux comte de +Montfort. Après avoir vaincu par les armes du fanatisme le comte son +seigneur, dans Toulouse même, capitale de ses états, il alla présenter +au pape le fondateur des Dominicains et de l'Inquisition, qu'il établit +solidement dans son diocèse, et qui y a régné si long-temps. Perdigon, +simple Troubadour, élevé par son talent à la dignité de chevalier et à +la fortune[522], le déshonora par la part qu'il prit aux intrigues et +aux violences de Folquet. Il chanta même la défaite et la mort du roi +d'Arragon son bienfaiteur, défenseur du comte Raimond, à la bataille de +Muret[523]. Vers la fin du même siècle, lorsque les bûchers étaient +éteints, l'imagination d'un comte de Foix[524] les rallumait encore, et +en menaçait tous ceux qui se renommeraient de l'Arragon. «Leurs cendres, +disait-il, seront jetées au vent, leurs âmes envoyées en enfer». + + [521] Millot, t. I, p. 179 et suiv. + + [522] Millot, t. I, p. 428. + + [523] En 1213. + + [524] Roger Bernard III; Millot, t. II, p. 472. + +Mais rien dans tout cela n'est aussi fort et ne peint aussi bien les +fureurs de l'inquisition que ce qu'un naïf inquisiteur fit lui-même, ne +croyant sans doute laisser qu'un monument des victoires de sa +dialectique et des triomphes de la foi. C'est un dominicain nommé +Izarn[525], l'un des suppôts les plus actifs de ce tribunal exécrable, +et chez qui l'on voit avec regret la lyre d'un Troubadour dans les mains +d'un brûleur d'hommes. La pièce qu'il nous a laissée est un monument +précieux[526]; c'est une controverse entre lui et un théologien +albigeois; elle n'a pas moins de huit cents vers alexandrins. Il lui +prouve d'abord très-sérieusement par des passages latins de la Bible que +ce n'est point le diable, mais Dieu qui a créé l'homme; ensuite il le +plaisante à sa manière sur les assemblées de ses prosélytes et sur la +façon dont ils se communiquaient le saint-esprit; puis il reprend ses +argumentations, et pour leur donner plus de force il ajoute en propres +mots: «Si tu refuses de me croire, _voilà le feu qui brûle tes +compagnons tout prêt à te consumer_[527]». Après de nouveaux efforts de +dialectique, il lui dit encore: «_Ou tu seras jeté dans le feu_, ou tu +te rangeras de notre côté, nous qui avons la foi pure avec ses sept +échelons appelés sacrements». De l'explication des dogmes il passe à la +défense du mariage, et supposant que son antagoniste n'est pas sur ce +point de l'avis de Dieu et de Saint-Paul: «On apprête le feu, dit-il, et +la poix et les tourments où tu dois passer[528]..... Avant que je te +donne ton congé, dit-il encore, et que je te laisse entrer dans le +feu[529], je veux disputer avec toi sur la résurrection au jugement +dernier. Tu n'y crois pas; cependant rien n'est plus certain». Et c'est +en effet avec le ton de la certitude qu'il lui donne pour preuve ce que +les incrédules présentent comme objection. «Si la tête d'un homme était +outre-mer, un de ses pieds à Alexandrie, l'autre au mont Calvaire, une +main en France et l'autre à Haut-Vilar[530], que le corps fût en +Espagne, où on l'eût fait porter, qu'il fût brûlé et mis en cendres, et +qu'on pût le jeter au vent, il faut qu'au jour du jugement tout se +rassemble et reprenne la forme qu'il avait au baptême; la preuve en est +dans le livre de Job, etc.». Il ne cesse de lui répéter le plus fort de +ses arguments, celui du feu. «Hérétique, lui dit-il, avant que le feu te +saisisse et que tu sentes la flamme, puisque notre croyance est +meilleure que la tienne, je voudrais bien que tu me dises pour quelle +raison tu nies notre baptême[531]....» Enfin, pour péroraison, avant que +le pauvre hérétique réponde, il lui montre le feu qui s'allume[532] +«Ecoute, ajoute-t-il le cor va déjà par la ville, le peuple s'assemble +pour voir la justice qui va se faire et comment tu vas être brûlé». Ce +ne sont plus ici des forfaits imputés à l'inquisition naissante que l'on +ose nier et dont on essaie de la défendre, c'est l'inquisition elle-même +qui nous apparaît en personne, qui proclame, en chantant, ses triomphes, +et qui prononce, avec le sourire du tigre, ses épouvantables arrêts. + + [525] Ni Nostradamus, ni Crescimbeni n'ont parlé de cet + inquisiteur poëte. Voyez Millot, t. II, p. 42 et suiv. + + [526] Ce poëme est à la Bibliothèque impériale, dans un + manuscrit provençal du fond de d'Urfé; il est intitulé: _Aiso + fon las novas del Heretic_. En voici les premiers vers: + + _Diguas me tu heretic, parl'ap me un petit, + Que tu non parlaras gaire que iat sia grazit, + Si per forsa n'ot ve, segon c'avenz auzit. + Segon lo mieu veiaire ben as Dieu escarnit + Tan fe e ton baptisme renegat e guerpit_ + _Car crezes que Diables t'a format e bastit + E tan mal a obrat e tan mal a ordit + Pot dar salvatios falsamen as mentit. + Veramen fetz Dieu home et el l'a establit + E'l formet de sas mas aisi com es escrit_: + Manus tuoe fecerunt me et plasmaverunt me. + + [527] + + _E s'aquest no vols creyre vec t'el foc arzirat + Que art tos companhos........., + Si cauziras el foc o remanras ab nos + C'avem la fe novela ab los sept escalos + Que son ditz sacramens los cals mostra razos + Que devem creyre tug a salvamen de nos_. + + [528] + + _E tu malvat her'tic iest tant desconoissens + Que nulla re qui es mostr' per tant de bos guirens, + Con es de Dieu e san Paul non iest obédiens, + Nit' pot entrar en cor ni passar per las dens + Per qu'el foc s'aparelha e la peis el turmens + Per on deu espassar_.......... + + [529] + + _Ans que ti don comiat nit' lais el foc intrar + De resurrectio vuelh ab tu disputar...... + ......................................... + Si la testa de l'hom era lai otramar. + L'us pos en Alissandria, l'autr'eg Monti-Calvar, + La una ma en Fransa, l'autra en Autvilar, + El cors fos en Espanha que si fos fag portar, + Que fos ars e fos cenres c'om to poques ventar + Lo dia del judizi coven apparelhar + En eissa quela forma que fon al bateiar. + En la sant escriptura o podes a trobar: + Job_, etc. + + [530] Millot, qui ne fait ici, comme à son ordinaire, que + copier la traduction de Sainte-Palaye, traduction que l'on + est souvent obligé de rectifier quand on la rapproche du + texte, met après ce mot _Haut-Vilar_ (lieu inconnu); et en + effet il serait difficile de deviner ce que veut dire ce + _Aut-Vilar_, opposé à la France: mais on peut très-bien se + passer de le savoir. + + [531] + + _Heretic, be volria ans qu'el foc te prezes, + Ni sentisses la flamma, fin est mieg nostre cres, + Que diguas lo veiaire per cal razo descies + Lo nostre baptisti li que bos essanct es_. + + [532] + + _Si ara not confessas, lo foc es alucatz, + El corn va per la vil al pobl' es amassatz + Per vezer la justizia, c'adès seras crematz_. + +À ne considérer les Troubadours que sous le point de vue littéraire, et +plus particulièrement sous celui qui nous a conduits à parler d'eux, on +voit dans leurs poésies des traces de l'imitation des poésies arabes et +le modèle des premières formes qu'eut en naissant la poésie moderne. Un +grand nombre de chansons et de sirventes commencent par des descriptions +du printemps ou des comparaisons tirées des fleurs, de la verdure, du +chant des oiseaux, du cours des ruisseaux, de la fraîcheur des +fontaines. Tout cela est oriental, ainsi que l'emploi assez fréquent du +rossignol dans des descriptions poétiques ou dans des messages d'amour. +C'est aussi dans leurs chansons que se trouvent pour la première fois +ces recherches de pensées et d'images galantes inconnues aux poëtes +anciens. C'est là qu'on entend un amant dire, en parlant des yeux de sa +dame: «Un doux regard qu'ils me lancèrent à la dérobée fraya le chemin à +l'amour pour passer à travers mes yeux au fond de mon coeur». C'est là +qu'un autre amant dit que ses yeux ont vaincu son coeur, et que son coeur +l'a vaincu lui-même[533]; que ses yeux en meurent, et que lui et son +coeur en meurent aussi; car ses yeux le font mourir de tristesse, d'envie +et de souffrance; ils meurent eux-mêmes de douleur et son coeur de +désir[534] qu'un autre enfin assure que la main de sa dame, qu'il vit +quand elle ôta son gant, lui enleva le coeur, et que ce gant a rompu la +serrure dont il avait fermé son coeur contre l'amour[535]. + + [533] Hugues de Saint-Cyr; Millot, t. II, p. 178. + + [534] Millot s'en est tenu à la première phrase, et a + dissimulé le reste; le manuscrit provençal porte + littéralement: + + _Gent an sauput mey huelh uenser mon cor + E'l cor a uensut me_. + .......................................... + _Moron miey huelh, el ieu e'l cor en mor_. + .......................................... + _Que'm fan mos huelhs qu'aissy'm uolon aucire + De pessamen, d'enuey e de cossir, + E'ls huelhs de dol e mon cor de dezir_. + + [535] Aimery de Belenvei; Millot, t. II, p. 334. + +Ailleurs, il s'élève une dispute entre le coeur d'un poëte et sa raison +au sujet des plaintes que font les amants contre les dames, et chacun +défend sa cause avec toutes les ressources de l'esprit. L'amour qui fait +veiller en dormant, qui peut brûler dans l'eau, noyer dans le feu, lier +sans chaîne, blesser sans faire de plaie; tout cela est littéralement +dans des chansons de Troubadours[536]. Quand nous retrouverons par la +suite ces sortes de subtilités dans les meilleurs poëtes italiens, nous +n'aurons donc pas de peine à en reconnaître la source. Elle découle +originairement de la poésie des Arabes, qui en est remplie. Les +Provençaux en les prenant pour modèles n'avaient ni le goût formé ni les +exemples d'un meilleur style qui auraient pu les en garantir, et quand +ils portèrent cette contagion en Italie, rien ne pouvait non plus y en +arrêter les progrès. + + [536] Dans une pièce de Pierre Vidal. + + + + +CHAPITRE VI. + +_État des Lettres en Italie au treizième siècle; commencement de la +Poésie italienne; Poëtes siciliens; L'empereur Frédéric II; Pierre des +Vignes; Nouveaux troubles en Italie après la mort de Frédéric; Écoles et +Universités; Grammairiens; Historiens; Poésie latine; Poëtes siciliens +depuis Frédéric; Poëtes italiens avant le Dante_. + + +Nous avons vu quel fut, chez les Arabes ou Sarrazins, le sort des +sciences et des lettres. Nous avons aperçu dans les communications +immédiates de ces conquérants de l'Espagne avec les provinces +méridionales de la France, la cause, sinon absolue, du moins +occasionnelle et puissamment déterminante de l'amour des Provençaux pour +la poésie, l'origine d'une partie de leurs fictions romanesques, de +leurs formes poétiques et des défauts brillants de leur style; nous +avons ensuite vu les Troubadours se répandre avec leur nouvel art dans +les petites cours féodales de la France, de l'Espagne et de l'Italie, +exciter l'admiration, chanter l'amour, inspirer la joie, devenir l'âme +des plaisirs et des fêtes, et recueillir pour récompense des honneurs, +des présents, la faveur des souverains, et, ce qui était souvent d'un +plus grand prix à leurs yeux, les faveurs des belles. Leur fréquentation +dans les cours de la Lombardie au douzième siècle est certaine; leurs +succès et l'estime que l'on y fit d'eux ne le sont pas moins; le soin +qu'on y prit d'apprendre le provençal pour les mieux entendre et +l'empressement qu'avaient un assez grand nombre d'Italiens qui se +sentaient le génie poétique, mais à qui il manquait une langue, de faire +des vers provençaux et de se mettre eux-mêmes au rang des Troubadours, +en sont des preuves incontestables. Sans cela, _Calvi_ de Gênes, +_Giorgi_ de Venise, Percival _Doria_, dont le nom dit assez la patrie, +le fameux _Sordel_ et plusieurs autres ne grossiraient pas leur liste. +Quand la langue italienne naquit et qu'elle put subir le joug de la +mesure et de la rime, il n'est pas douteux encore que l'exemple des +Troubadours ne servît de règle et d'objet d'émulation partout où l'on +avait pu entendre ou lire leurs productions. Les deux langues furent +quelque temps rivales, et parurent se disputer l'empire[537]; mais +l'italien resta bientôt maître du champ de bataille, et le provençal +disparut avec la gloire passagère des Troubadours. + + [537] Tiraboschi, t. IV, liv. III, chap. 3. + +Ce ne fut cependant pas en Lombardie que se firent entendre les +premiers essais de poésie en langue italienne; il est vrai du moins que +ce n'est pas de ceux qui purent y paraître que se sont conservés les +plus anciens fragments connus. C'est en Sicile qu'ils reçurent la +naissance; c'est dans ce pays, successivement occupé par les Grecs, par +les Sarrazins, par les Normands, visité par les Provençaux, et où +régnait alors l'empereur d'Allemagne Frédéric II, que la lyre italienne +bégaya ses premiers accords; et une circonstance qui ajoute à la gloire +poétique de cet empereur, c'est qu'il fut en quelque sorte le premier à +donner le tort et l'exemple. Les recueils d'anciennes poésies +contiennent bien quelques morceaux qui peuvent être antérieurs de peu de +temps à ce qui nous reste de Frédéric. On cite surtout une chanson d'un +certain _Ciullo d'Alcamo_, sicilien; mais on ne sait rien de ce +_Ciullo_, sinon qu'il vivait à la fin du douzième siècle, et sa chanson, +qui est en strophes de cinq vers d'une construction bizarre, écrite dans +un jargon plus sicilien qu'italien, mérite à peine d'être comptée[538]. +L'honneur de la priorité reste donc à Frédéric II. On sentira mieux le +mérite qu'il eut à s'occuper des lettres, si l'on se rappelle les +principales circonstances de sa vie et l'agitation où furent pendant son +règne et l'Italie et ses autres états. + + [538] Cette chanson, telle que la rapporte l'Allacci, _Poeti + Antichi_, p. 408 et suiv., est composée de trente-deux + strophes, qui paraissent en effet de cinq vers; mais alors il + faut que les trois premiers soient de quinze syllabes. On a + eu beau les comparer aux vers politiques des Grecs, ou à nos + vers alexandrins, ils ne ressemblent réellement ni aux uns ni + aux autres, ni à aucune espèce de vers connus. En voici la + première strophe: + + _Rosa fresca aulentissima capari in ver l'estate + Le Donne te desiano pulcelle e maritate + Traheme deste focora se teste a bolontate + Per te non aio abento nocte e dia + Pensando pur di voi Madonna mia_. + + Il est aisé de voir que chacun des trois premiers vers doit + se diviser en deux, dont le premier est un vers de huit + syllabes, de ceux qu'on appelle _sdruccioli_, et le second un + vers de sept syllabes. L'usage d'écrire de suite, non + seulement deux vers, mais tous les vers d'une strophe, est + commun dans les anciens manuscrits italiens et provençaux; + c'est donc ainsi que ces premiers vers doivent être écrits: + + _Rosa fresca aulentissima + Capari in ver l'estate + Le donne te desiano + Pulcelle e maritate + Traheme deste focora + Se teste a bolontate + Per te non aio_, etc. + + La strophe est ainsi de huit vers; la forme en est toute + provençale, entremêlée de vers de différentes mesures et de + vers rimés et non rimés. Cette chanson, écrite comme elle + doit l'être, est une preuve de plus de l'influence de la + poésie provençale sur les premiers essais de poésie + italienne. (Voy. Crescimbeni, _Ist. della volgar Poes._, t. + III, p. 7.) + +Frédéric Barberousse avait laissé pour héritier son fils Henri VI, marié +avec l'héritière du royaume de Sicile, et qui devint, par l'extinction +des derniers restes de la race normande, le maître de ce royaume. +Lorsque Henri mourut, lorsque sa femme Constance le suivit un an après, +Frédéric leur fils était encore enfant. Une combinaison singulière de +circonstances avait engagé sa mère à lui donner en mourant pour tuteur +Innocent III, et fit croître à l'ombre du trône pontifical le futur +successeur de tant de souverains, ennemis en quelque sorte naturels des +papes, et destiné à l'être lui-même plus qu'aucun d'eux. Deux noms +rivaux étaient nés en Allemagne des divisions de l'Empire, et +contribuaient à perpétuer ces divisions[539]. Un fief ou château de +Conrad le Salique, appelé Gheibeling ou Waibling, et situé dans le +diocèse d'Augsbourg, avait transmis à la famille de cet empereur le nom +de Gheibelings ou Gibelins. L'ancienne famille des Guelfes ou Welf, qui +possédait alors la Bavière, ayant eu plusieurs démêlés avec les +empereurs descendants de Conrad, ce nom de Guelfe était devenu celui +d'un parti d'opposition dans l'Empire. Plusieurs empereurs de la maison +Gheibeling avaient fait la guerre aux chefs de l'église; les Guelfes +leurs antagonistes avaient pris la défense des papes, et dès-lors les +noms de Gibelins et de Guelfes s'étaient étendus dans l'Empire et dans +l'Italie, le premier aux ennemis du St.-Siège, et le second à ses +partisans. + + [539] Muratori, _Antich. ital._, Dissert. 41. + +Lorsqu'après un interrègne de dix ans, Othon, chef du parti Guelfe en +Allemagne, obtint l'Empire sans qu'il eût été même question de Frédéric, +nommé cependant roi des Romains du vivant de son père, Othon IV, devenu +Gibelin en devenant empereur, vit le pape lui opposer le jeune Frédéric, +dernier rejeton du sang des Gibelins, et Guelfe par sa position, en +attendant qu'il devînt Gibelin à son tour par son élévation à l'Empire. +Innocent traita Othon d'usurpateur, dès qu'Othon voulut s'opposer aux +usurpations du St.-Siège. Il prétexta contre lui les intérêts de son +pupille, à qui il donna pour appui les rois d'Arragon et de France, afin +de les donner à Othon pour ennemis. Mais il mourut avant d'avoir pu +abattre l'un par l'autre. Le règne de ce pontife ambitieux est marqué +par l'accroissement du pouvoir des papes, quoique ce pouvoir ne s'élevât +point encore jusqu'à la souveraineté de Rome; il l'est aussi par cette +fatale croisade qui ruina l'Empire grec et en prépara la destruction +totale, et par cette autre croisade non moins funeste et plus horrible +dont le midi de la France fut le théâtre, dont des milliers de chrétiens +furent les victimes pour quelques différences d'opinion[540], et dans +laquelle le fer et le feu des combats eurent pour auxiliaire le feu +nouvellement allumé des bûchers de l'inquisition. + + [540] On accusait les malheureux Albigeois d'avoir adopté + l'hérésie des Pauliciens, qui tenait du manichéisme ou de la + doctrine des deux principes. Leurs partisans nient qu'ils + l'eussent adoptée; les partisans des Pauliciens nient même + qu'ils professassent cette doctrine; mais ce n'est pas là la + question. La question est de savoir si cette opinion des deux + principes, ou toute autre de même nature, peut légitimer les + exécrables barbaries qu'exercèrent sur les Albigeois des gens + qui prétendaient croire en Dieu, mais bien dignes de ne + croire qu'au diable. + +Son successeur Honorius III ne voulut, même après la mort d'Othon, +couronner Frédéric empereur qu'après avoir exigé de lui le voeu d'aller à +la tête d'une nouvelle croisade reconquérir la Palestine; mais Frédéric, +alors âgé de vingt-six ans[541], et père d'un fils qui en avait +dix[542], voyant que l'Allemagne avait besoin de sa présence, et dans +quelle anarchie étaient ses états de Sicile et de Naples, se montra peu +empressé d'accomplir ce voeu. On lui attribue même des vues plus grandes +et plus solides. Il avait, dit-on, conçu le projet de réunir dans un +seul état l'Italie entière[543], projet qui occupa dans tous les temps +ceux qui s'intéressèrent véritablement à la prospérité de ce beau pays, +mais auquel l'intérêt particulier des papes s'opposa toujours. Sommé +plusieurs fois de tenir sa parole, et devenu même, par son second +mariage[544], héritier éventuel du royaume de Jérusalem, dont les +Sarrazins étaient les maîtres, il se dispose enfin à partir avec une +armée[545]; mais une épidémie se déclare parmi ses troupes; il en est +atteint lui-même; il remet son entreprise à l'année suivante. Grégoire +IX, plus impatient encore qu'Honorius de voir l'empereur quitter +l'Italie, l'excommunie pour ce délai. Frédéric part[546]: Grégoire +l'excommunie de nouveau, et qui pis est, fait prêcher contre lui, dans +ses états de Naples, une croisade. Frédéric réussit dans la sienne à +Jérusalem mieux qu'on ne le voulait à Rome. Il revient enfin, après des +difficultés, des désagréments sans nombre et des périls personnels où +son excommunication l'avait jeté[547]. Il en éprouve de nouveaux en +Italie, et se voit forcé de se battre avec ses croisés contre les +croisés du pape. Le pontife vaincu[548] a recours aux armes de sa +profession. Il l'accuse d'hérésie dans des lettres pastorales. Il fait +plus: il soulève contre lui une nouvelle ligue lombarde qu'il soutient +pendant près de dix ans par ses exhortations et par ses intrigues. + + [541] C'était en 1228, deux ans après la mort d'Othon. + + [542] Henri, qu'il fit couronner roi des Romains. + + [543] Voltaire, _Essai sur les Moeurs_, etc. ch. 52; Gibbon, + _Decline and fall_, etc., c. 59. + + [544] Après la mort de Constance d'Arragon, sa première + femme, il épousa la fille de Jean de Brienne, roi titulaire + de Jérusalem. + + [545] 1227. + + [546] Août 1228. + + [547] La position où le mit l'obstination du pape à le + poursuivre comme excommunié jusque dans Jérusalem même, est + si singulière, que le bon Muratori, en rapportant dans ses + Annales ces faits étranges, ne peut s'empêcher de dire: _Non + potrà di meno di non istrignersi nelle spalle, chi legge si + futte vicende_. Ann. 1229. + + [548] 1230. + +Le pontife qui le remplace après la courte apparition de Célestin IV sur +le trône papal[549], Innocent IV va plus loin, et dépose formellement +Frédéric à Lyon en plein concile[550]. Il déclare l'Empire vacant, et +fait élire successivement à sa place deux prétendus empereurs. Frédéric +dans ses états d'Italie tient tête en homme de courage; mais sa vie est +troublée jusqu'à la fin, et si l'on en croit même quelques auteurs, elle +est abrégée par un parricide[551]. + + [549] Grégoire IX étant mort le 21 août 1241, Célestin IV qui + lui succéda, mourut dix-sept ou dix-huit jours après; + Innocent IV le remplaça, le 26 juin 1243, après un long + interrègne, causé par les dissensions qui agitaient alors le + sacré collège. + + [550] Le 17 juillet 1245: ce fut après l'avoir fait accuser, + par un évêque italien, et par un archevêque espagnol, d'être + hérétique, épicurien et athée. (Voyez les Annales de + Muratori.) + + [551] Ces auteurs accusent Mainfroy, fils naturel de + Frédéric, de l'avoir étouffé dans sa dernière maladie, + Voltaire (_Essai sur les Moeurs_, etc., chap. 51) croit que ce + fait est faux, et les historiens italiens les plus sensés + pensent de même. + +Les historiens d'Italie[552], quoique prévenus contre lui à cause de ses +querelles avec Rome, conviennent de ses grandes qualités, de ses talents +et de l'étendue de ses connaissances. Il savait, outre la langue +italienne, telle qu'elle était alors, le latin, le français, l'allemand, +le grec et l'arabe. La philosophie, du moins celle de son temps, lui +était familière, et il en encouragea l'étude dans toute l'étendue de ses +états. Avant lui, la Sicile était privée de tout établissement +littéraire; il y fonda des écoles, et appela du continent des savants et +des gens de lettres; il créa l'université de Naples, qui devint presque +dès sa naissance la rivale de la célèbre université de Bologne. Il +redonna un nouvel éclat à l'école de Salerne, qui languissait, et +pourvut par des lois utiles aux abus qui s'étaient introduits dans la +médecine. Il fit traduire du grec et de l'arabe plusieurs livres +intéressants pour cette science, qui n'avaient point encore été +traduits: il en fit autant de quelques ouvrages d'Aristote, dont il +ordonna l'étude dans ses états de Naples, et même dans les universités +de Lombardie. Sa cour, dit un ancien auteur[553], était le rendez-vous +des poëtes, des joueurs d'instruments, des orateurs, des hommes +distingués dans tous les arts. Il établit à Palerme une académie +poétique, et se fit un honneur d'y être admis avec ses deux fils, Enzo +et Mainfroy, qui cultivaient aussi la poésie. Une des études favorites +de Frédéric était celle de l'histoire naturelle; on retrouve une partie +des connaissances qu'il y avait acquises dans un traité qu'il nous a +laissé de la chasse à l'oiseau[554]. Il n'y traite pas seulement des +oiseaux dressés à la chasse, mais de toutes les espèces en général; des +oiseaux d'eau, de ceux de terre, de ceux qu'il appelle moyens, et des +oiseaux de passage. Il parle de la nourriture de ces différentes +espèces, et de ce qu'elles font pour se la procurer. Il décrit les +parties de leurs corps, leur plumage, le mécanisme de leurs ailes, leurs +moyens de défense et d'attaque. Ce n'est que dans le second livre qu'il +en vient aux oiseaux de proie, et qu'il enseigne l'art de les choisir, +de les nourrir, de les former à tous les exercices qui en font des +oiseaux chasseurs, et qui font servir au plaisir de l'homme, plus vorace +qu'eux, l'instinct de voracité qu'ils ont reçu de la nature. + + [552] Ricordano Malespini, _Stor. fior._ Giov. Villani, + _Stor._ Tiraboschi, _Stor. della Lett. ital._, t. IV, liv. + III, etc. + + [553] _Cento Novelle Antich. nov._ 20. + + [554] _De Arte venandi cum avibus_. Ce traité, divisé en + deux livres, ne s'est point conservé en entier. Mainfroy, + fils de Frédéric, en avait suppléé plusieurs parties et des + chapitres entiers. C'est sur un manuscrit rempli de lacunes, + qui appartenait au savant Joachim Camérarius, qu'il fut + imprimé à Augsbourg (_Augustoe vendelicorum_) en 1569, in-8º. + +Il n'est resté de poésies de Frédéric II, qu'une ode ou chanson galante, +dans le genre de celles des Provençaux, et que l'on croit un ouvrage de +sa jeunesse: on y voit la langue italienne à sa naissance, encore mêlée +d'idiotismes siciliens[555], et de mots fraîchement éclos du latin, qui +en gardaient encore la trace[556]. L'ode est composée de trois strophes, +chacune de quatorze vers, l'entralacement des rimes est bien entendu et +tel que les lyriques italiens le pratiquent souvent encore. Les pensées +en sont communes, et les sentiments délayés dans un style lâche et +verbeux, mais cela n'est pas mal pour le temps et pour un roi, qui avait +tant d'autres choses à faire que des vers[557]. Nous avons vu un autre +Frédéric en faire de meilleurs, mais plus de cinq cents ans après; et le +Frédéric de Sicile n'avait pas, comme celui de Prusse, un Voltaire pour +confident et pour maître. + +[555] Tiraboschi, t. IV, liv. III, ch. 3; Crescimbeni, _Istoria della +volgar poesia_, t. III. + +[556] Comme _eo_ venu d'_ego_, moi, qui était prêt à devenir _io_, et +_meo_, mien, qui est le mot latin même, et qui devint peu de temps après +_mio_. + + [557] Voici la première strophe de sa _canzone_: + + _Poiche ti piace, amore, + Ch'eo deggia trovare_ + _Faron de mia possanza + Ch'eo vegna a compimento. + Dato haggio lo meo core + In voi, Madonna, amare; + E tutta mia speranza + In vostro piacimento. + E no mi partiraggio + Da voi, donna valente; + Ch'eo v'amo dolcemente: + E piace a voi ch'eo hoggia intendimento; + Valimento mi date, donna fina; + Che lo meo core adesso a voi s'inchina_. + + La forme de cette strophe, l'entrelacement des vers et des + rimes, le mot _trovare_, trouver, employé au deuxième vers, + pour rimer, faire des vers, etc., tout annonce ici + l'imitation de la poésie des troubadours. + +Il avait pourtant un secours à peu près de même espèce dans son célèbre +chancelier Pierre des Vignes, homme d'un grand savoir, d'une haute +capacité dans les affaires, et de plus philosophe, jurisconsulte, +orateur et poëte. Né à Capoue d'une extraction commune, il étudiait à +Bologne dans l'état de fortune le plus misérable. Le hasard le fit +connaître de Frédéric, qui l'apprécia, l'emmena à sa cour, et l'éleva +successivement aux emplois de la plus intime confiance et aux plus +hautes dignités. Pierre des Vignes partagea les vicissitudes et les +agitations de sa fortune. Les ambassades les plus importantes et les +commissions les plus délicates exercèrent ses talens et son zèle. Dans +une circonstance solennelle, devant le peuple de Padoue, et en présence +de l'empereur même, il combattit en sa faveur les effets de l'injuste +excommunication du pape, avec des vers d'Ovide, d'où il tira le texte de +son discours[558]. Cela prouve que les bons poëtes latins lui étaient +familiers, et l'on s'en apercoit au style d'une de ses _canzoni_ qui +nous a été conservée[559]. Elle est en cinq strophes de huit vers +en décasyllabes. On y voit plusieurs comparaisons qui relèvent un peu +l'uniformité des idées et des sentiments. Il se compare à un homme qui +est en mer, et qui a l'espérance de faire route quand il voit le beau +temps[560]. Il voudrait ensuite, ce qui n'est pas d'une poésie trop +noble, pouvoir se rendre auprès de sa maîtresse en cachette comme un +larron, et qu'il n'y parût pas[561]; s'il pouvait lui parler à loisir, +il lui dirait comment il l'aime depuis long-temps, plus tendrement que +Pirame n'aima Tisbé. On reconnaît ici son goût pour Ovide. Dans la +dernière strophe, il s'adresse à sa chanson même, comme les Troubadours +le faisaient quelquefois et comme les poëtes italiens l'ont presque +toujours fait depuis. + + [558] + + _Leniter ex merito quidquid patiare ferendum est: + Quoe venit indignè poena, dolenda venit_. + (OVIDE.) + + [559] Elle parut pour la première fois dans le Recueil des + _Rime Antiche_, donné par Corbinelli, à la suite de la _Bella + mano_ de Giuste de' Conti, Paris, 1595, in-8°. On la trouve + aussi dans Crescimbeni, _Istor. della volg. poes._, t. I, p. + 130 et ailleurs. + + [560] + + _Come uom che è in mare ed ha speme di gire + Quando vede lo tempo, ed ello spanna_, etc. + + [561] + + _Or potess' io venire a voi, amorosa, + Come il ladron ascoso, e non paresse; + Ben lo mi terria in gioja avventurosa + Se l'amor tanto di ben mi facesse. + Si bel parlare, donna, con voi fora; + E direi come v'amai lungamente, + Più che Piramo Tisbe dolcemente + E v'ameraggio, in fin ch'io vivo, ancora_. + +Il est resté de lui une autre _canzone_ en cinq strophes de neuf vers +d'inégales mesures et en rimes croisées[562]: mais elle ne vaut pas la +première, et il est inutile d'en rien dire de plus. Il ne l'est pas au +contraire de parler d'une troisième pièce, moins étendue, et dont le +mérite poétique est tout aussi médiocre, mais dont la forme exige qu'on +y fasse quelque attention. Quatorze vers y sont partagés en deux +quatrains suivis de deux tercets. Dans les deux quatrains, + + La rime avec deux sons frappe huit fois l'oreille. + + [562] On la trouve dans le Recueil des _Diversi poeti Antichi + Toscani_, donné par les Giunti, en 1527. + +Deux nouvelles rimes servent pour les deux tercets; enfin c'est un +véritable sonnet, et, à très-peu de chose près, construit comme ceux de +Pétrarque. Nouvelle preuve que cette forme de poésie, ignorée des +Provençaux, quoiqu'ils en connussent le titre, est d'origine sicilienne, +et remonte jusqu'au treizième siècle[563]. + + [563] Voici cette pièce, qui, malgré la médiocrité des idées + et la grossièreté du style, forme un monument curieux; elle a + été publiée par l'Allacci, _Poeti Antichi_, etc. + + _Peroch' amore no se po vedere + E no si trata corporalemente, + Quanti ne son de si fole sapere + Che credono ch'amor sia niente. + + Ma poch' amore si faze sentere, + Dentro dal cor signorezar la zente, + Molto mazore presio de avere + Che sel vedesse vesibilemente. + + Per la vertute de la calamita + Come lo ferro atra' non se vede + Ma si lo tira signorevolmente. + + E questa cosa a credere me'noita + Ch'amore sia e dame grande fede, + Che tutt'or fia creduto fra la zente_. + + La seule différence qu'il y ait, quant à la forme, entre ces + deux tercets et ceux des sonnets les plus réguliers, est que + l'une des deux rimes des quatrains, _ente_, y est conservée, + et que les tercets sont ainsi sur trois rimes, au lieu de + n'être que deux. Les mots _la zente_ y sont aussi répétés à + la fin de deux vers, ce qui pèche contre la règle qui défend + qu'_un mot déjà mis ose s'y remontrer_; règle qui est de + rigueur en Italie comme en France. On peut remarquer dans ce + sonnet le _z_ vénitien, employé plusieurs fois au lieu du + _ci_ et du _gi_, comme _faze_, _signorezar_, _la zente_; soit + que l'on prononçât alors ainsi en Sicile, soit que ces vers + nous aient d'abord été transmis par un copiste vénitien. + +On a de Pierre des Vignes six livres de lettres écrites en latin, soit +en son nom, soit en plus grand nombre au nom de son empereur, et qui ont +été imprimées plusieurs fois[564]. Elles sont intéressantes pour +l'histoire: on y voit, comme dans un tableau vivant, et les obstacles +suscités sans cesse contre Frédéric par la cour de Rome, et son +infatigable activité à les vaincre. On y voit avec plus de plaisir +quelques traces de la protection accordée aux lettres par l'empereur et +par son chancelier. On a long-temps attribué, ou à l'un ou à l'autre, +car on se partageait entre eux, un ouvrage dont le titre seul a causé un +grand scandale; je dis le titre seul, puisqu'il paraît constant, non +seulement que le livre n'est ni de Frédéric, ni de Pierre, mais qu'il +n'exista jamais. C'est le fameux livre des _trois Imposteurs_. Entre les +calomnies que Grégoire IX répandit contre le roi de Sicile, il l'accusa +dans une circulaire à tous les princes et à tous les évêques, d'avoir +dit hautement que le monde avait été trompé par trois imposteurs, Moïse, +Jésus et Mahomet. Frédéric répondit à cette circulaire par une autre, où +il nia formellement qu'il eût tenu ce propos. L'accusation acquit par là +plus de publicité, et comme c'est toujours en croissant que la calomnie +se propage, d'un propos on fit bientôt un livre, dont on accusa +l'empereur, ou par accommodement son chancelier. + + [564] La première édition fut faite à Bâle en 1566; la + seconde à Amberg, en 1609, etc. + +Ce dernier eût été heureux s'il n'eût jamais été en butte à d'autres +calomnies, et il serait heureux pour la mémoire de Frédéric, que cet +empereur n'eût pas prêté l'oreille à celles qui s'élevèrent dans sa +cour. Elles se sont renouvelées depuis sous plusieurs formes, et ont +subsisté long-temps; on ne pouvait croire qu'une faveur si haute et si +bien méritée, pût être suivie d'une si épouvantable disgrâce et d'un +traitement si cruel. Il paraissait impossible qu'un prince tel que +Frédéric, eût fait crever les yeux à un ministre tel que Pierre des +Vignes, et l'eût fait jeter dans une prison fétide, où le malheureux +s'était tué de désespoir, s'il n'y avait été forcé par une trahison, ou +peut-être par de plus criminels attentats; mais c'était oublier les +retours de cette nature si fréquents dans la faveur des rois. Les +auteurs les plus estimés par leur saine critique et par leur +impartialité, en jugent mieux aujourd'hui; et le sage Tiraboschi, après +avoir attentivement examiné la question, ne balance pas à conclure que +Pierre des Vignes ne fut coupable d'aucun crime; que ce fut l'envie des +courtisans qui le perdit; que l'empereur, trompé par eux, le condamna à +perdre la vue et la liberté, et que Pierre au désespoir se donna la +mort.[565] + + [565] _Stor. della Letter. ital._, t. IV, l. I, c. 2. + +Frédéric mourut lui-même deux ans après[566], laissant, dit Voltaire, le +monde aussi troublé à sa mort qu'à sa naissance[567]. Pendant sa vie, +comme auparavant, la principale cause de ces troubles fut toujours la +lutte établie entre l'empereur et les papes. Les villes, et quelquefois +dans la même ville, les familles étaient partagées entre les deux +factions, et rangées sous les deux noms ennemis de Guelfes et de +Gibelins, comme sous deux bannières. Ces noms, comme nous l'avons vu, +existaient depuis long-temps; mais ce fut surtout alors qu'ils +s'étendirent en Italie et qu'ils y devinrent les enseignes de deux +factions implacables et acharnées. Presque toutes les villes de +Lombardie et de Toscane prirent l'un ou l'autre parti. Dans plusieurs, +comme à Florence, il y avait partage: des familles puissantes suivaient +une des enseignes, tandis que des familles non moins puissantes +suivaient l'autre; et souvent encore, dans les mêmes familles, le père +était Guelfe et ses fils Gibelins un frère servait Rome, et l'autre +l'Empire. On doit penser quelle exaspération donnèrent à leurs haines +les excès où la vengeance des papes se porta contre Frédéric II, le +bruit de leurs excommunications et la prédication de leurs croisades. +Jamais il n'y eut de guerre civile plus compliquée, s'il y en eut de +plus terrible. + + [566] Le 13 décembre 1250. + + [567] _Essai sur les Moeurs_, etc., c. 53. + +La mort de Frédéric et le long interrègne qui la suivit, furent, pour la +plupart des villes qui lui avaient été attachées, le signal de +l'indépendance. Alors se formèrent beaucoup de petites principautés, qui +s'étendirent et s'affermirent dans la suite. Plusieurs des villes qui +avaient été du parti des papes, suivirent cet exemple. Mais les nouveaux +princes n'en furent que plus ardents à se faire la guerre quand ils la +firent pour leur propre compte. En Lombardie, et dans la marche +Trévisane, le pouvoir monstrueux d'Eccellino[568], cimenté par le sang +et par tous les excès de la tyrannie, ne s'écroula que sous les coups +d'une ligue, presque générale, et même d'une croisade[569] qui, cette +fois du moins, ne parut armée par la religion que pour venger +l'humanité. La puissance plus modérée des marquis d'Est s'étendait peu à +peu de Ferrare à Modène et à Reggio. À Milan, les querelles du peuple +avec les nobles mettaient le pouvoir aux mains des _de la Torre_, nobles +qui se disaient populaires, et qui préparaient, en s'y opposant +toujours, la domination des Visconti. Dans l'état de Naples et de +Sicile, Mainfroy, occupé de reconquérir ce royaume sur les papes, qui en +avaient envahi la suzeraineté, l'était aussi d'en usurper la couronne +sur le jeune Conradin, seul rejeton légitime du sang de Frédéric II. +Heureux dans son usurpation, il se trouva bientôt assez de forces pour +envoyer ses Allemands au secours de l'un des deux partis qui déchiraient +la république de Florence. Il y releva les Gibelins battus et bannis, et +abattit dans le parti des Guelfes[570] celui des papes, ses plus +dangereux ennemis. Mais les papes avaient juré la perte de la maison de +Souabe, indocile à recevoir leur joug. Urbain IV, à peine élevé sur le +siége pontifical[571], reprit tous les projets d'Innocent IV, les suivit +même avec plus de violence, et en transmit l'exécution à Martin IV, son +successeur. Ce second pape français[572], investit du royaume de Naples, +qui ne lui appartenait pas, le prince français Charles d'Anjou, qui n'y +avait aucun droit[573]. Mainfroy vaincu, périt les armes à la main. On +vit le frère d'un saint roi de France usurper cette couronne étrangère, +souiller ce trône par l'assassinat juridique de l'héritier légitime, du +jeune et infortuné Conradin[574]. Le crime plus grand des vêpres +siciliennes fit porter la peine de ce crime aux malheureux Français, et +fit passer, pour un temps, la Sicile au pouvoir des rois d'Arragon, sans +arracher Naples au roi Charles, qui, d'une main violente, mais ferme, y +établit et y maintint le règne de sa maison. + + [568] De la maison de Romano. + + [569] En 1259. + + [570] À la bataille de Monte-Aperto, en 1260. + + [571] Il y remplaça, en 1261, Alexandre IV qui, pendant un + règne de six ans, avait laissé respirer Mainfroy. + + [572] Urbain était Champenois, et Martin Provençal. + + [573] En 1265. + + [574] L'auteur des Vies des rois de Naples ajoute un trait de + plus à cette scène horrible. Il dit que quand le bourreau eut + fait tomber la tête du jeune Conradin, un autre bourreau, qui + se tenait prêt tua le premier d'un coup de poignard, afin, + dit l'historien, qu'on ne laissât pas en vie un vil ministre + qui avait versé le sang d'un roi: _Acciò vivo non rimanesse + un vile ministro che aveva versato il sangue d'un rè_. + Biancardi, _le Vite de' rè di Napoli_, Venezia, 1737, in-4°. + _Vita di Carlo d'Angiò_, p. 134. + +Pendant ce temps, vers le nord de l'Italie, deux puissantes républiques, +Gênes et Pise, se disputaient l'empire des mers, équipaient des flottes +formidables et se livraient des batailles sanglantes. Pise, écrasée par +ses pertes[575], et peu généreusement attaquée par les Florentins, parce +qu'elle était Gibeline, et que les Guelfes dominaient alors à Florence, +attaquée en même temps par les Lucquois, ne se laisse point abattre, +mais confie imprudemment sa défense au trop fameux comte Ugolin, dont +l'avide et astucieuse tyrannie fournit des pages sanglantes à +l'histoire, et dont la plus haute poésie a consacré l'horrible supplice. +Alors aussi Florence, Sienne, Arezzo, se firent des guerres acharnées. +Du milieu de ces convulsions, Florence fit éclore la constitution +républicaine[576] sous laquelle on vit les lettres et les arts renaître +spontanément dans son sein, mais qui n'y put ramener la paix intérieure, +radicalement troublée par la violence des haines et la fureur des +partis. + + [575] Surtout à la bataille de la Meloria, le 6 août 1284. + + [576] Les six prieurs des arts et de la liberté, le capitaine + du peuple et le gonfalonier de justice. V. Machiavel, _Istor. + fiorent_, liv. II, et tous les autres historiens. + +Au pied des Alpes, le marquis de Montferrat[577] s'était fait un état +puissant, par la réunion de plusieurs petits états, ou, ce qui était +alors la même chose, de plusieurs villes importantes[578] qui l'avaient +nommé, l'un après l'autre, leur capitaine général. Mais ce pouvoir +devenu tyrannique, quoiqu'il le fût moins que celui d'Eccellino, fut +détruit avec moins de peine, et le fut plus cruellement. Enfermé dans +une cage de fer par les habitants d'Alexandrie, le gendre d'Alphonse, +roi de Castille, le beau-père de l'empereur grec Andronic Paléologue, y +mourut[579] après deux ans de la plus dure et de la plus humiliante +captivité. Après lui, toutes ces villes, tantôt divisées et tantôt +réunies entre elles, continuèrent de s'agiter comme les autres villes +lombardes, comme celles de l'Italie entière, les unes Gibelines, +c'est-à-dire impériales, lors même qu'il n'y a pas d'empereur; les +autres Guelfes, c'est-à-dire armées pour les papes contre les empereurs, +lorsque l'interrègne de l'empire se prolongeant, le pouvoir des papes, +si leur ambition eût eu des bornes, n'aurait plus eu de rival. Les +factions survivant aux intérêts qui les avaient fait naître, se +multiplièrent par ce qu'il y avait même de vague dans leur objet. Elles +s'envenimèrent de plus en plus, et l'Italie parut prête à retomber dans +l'anarchie et dans le chaos. + + [577] Guillaume. + + [578] Pavie, Novare, Asti, Turin, Albe, Ivrée, Alexandrie, + Tortone, Casal, et même pendant quelque temps Milan. + Tiraboschi, t. IV, liv. I, p. 9. + + [579] En 1292. + +Pendant tout le cours de ce siècle, les écoles et les universités qui +commençaient à fleurir, se ressentirent de ces agitations. Souvent elles +furent obligées de se déplacer, soit pour éviter les désastres de la +guerre, soit pour obéir à l'un ou à l'autre des partis, occupés à saisir +tous les moyens de se nuire. On les représente comme des voyageuses sans +demeure fixe, tantôt campant dans une ville, et y étalant les trésors de +l'instruction, tantôt décampant à l'improviste pour les transporter +ailleurs; les professeurs, forcés à faire serment de ne point quitter +leur poste, et pourtant errant çà et là, traînant avec eux la foule de +leurs disciples et de leurs admirateurs[580]. Celle de Bologne, qui +était la plus célèbre, souffrit plus que tout autre de ses vicissitudes; +Modène, Reggio, Vicence, Padoue en profitèrent; et les démembrements de +l'université Bolonaise y firent naître de nouvelles universités, ou +enrichirent à ses dépens celles qui existaient déjà. Frédéric II, +mécontent des Bolonais, et voulant aussi favoriser son université de +Naples, avait ordonné à celle de Bologne de cesser ses cours, et à tous +les écoliers de venir à Naples suivre leurs études; mais Bologne, liguée +contre lui avec d'autres villes de Lombardie, était en état de résister +à cet ordre, et Frédéric fut obligé de le révoquer deux ans après. + + [580] Tiraboschi, t. IV, l. I, c. 3. + +Les papes, de leur côté, enveloppaient les études dans leurs +proscriptions sacrées; et l'interdit qui frappait les villes, atteignait +aussi les universités. Mais tous ces mouvements, et toutes ces +révolutions scolaires, prouvent l'attention qu'on portait aux études, +l'affluence et le zèle de la jeunesse, la célébrité des professeurs, +l'importance qu'avaient les écoles pour les villes et pour les +gouvernements. Il y avait donc à la fois dans les esprits, comme il +arrive souvent, agitation et progrès. Mais s'il y avait du progrès dans +les esprits, y en avait-il un réel dans les études? C'est ce qu'il +s'agit d'examiner. + +La théologie scolastique avait toujours les premiers honneurs. Toutes +les métropoles possédaient au moins une chaire de théologie; il en avait +une dans toutes les universités et dans tous les couvents de moines. Le +nombre de ces couvents s'accrut alors de deux ordres nouveaux, fondés +l'un par saint Dominique, qui donna au monde les Dominicains et +l'Inquisition; l'autre par saint François, qui ne laissa que les +Franciscains, mais que les Italiens mettent au nombre de leurs plus +anciens poëtes, et qui, le premier, en effet, composa de cantiques en +langue vulgaire. Celui qui s'est conservé ne manque ni de verve, ni de +chaleur; c'est une paraphrase du psaume qui invite tous les éléments, et +le soleil, et les cieux, et la terre, et tous les êtres créés à louer le +Créateur. Il est en vers irréguliers, et non rimés[581]. Il fut mis en +musique par un des premiers disciples du saint, qui fut, aussi lui, +saint et poëte, et qui de plus était un des meilleurs musiciens de son +temps. On le nommait frère Pacifique; il faisait chanter ce cantique aux +religieux ses nouveaux frères. Cela ne paraîtrait sans doute aujourd'hui +ni de belle poësie, ni de bonne musique; mais il y a pourtant quelque +chose dans cette particularité qui doit intéresser les musiciens et les +poëtes. + + [581] Ce Cantique, que l'on intitule ordinairement _Cantico + del Sole_, est écrit en prose dans les chroniques de l'ordre + des Franciscains, tant manuscrites qu'imprimées; les lignes y + sont toutes égales et sans nulle distinction qui indique le + commencement ni la fin des vers. Crescimbeni le croit + cependant écrit en vers, presque tous de sept ou de onze + syllabes. En voici le commencement, réduit à la mesure des + vers et à l'orthographe moderne. + + _Altissimo signore, + Vostre sono le lodi, + La gloria e gli onori; + Ed a voi solo s'anno a riferire + Tutte le grazie; e nessun vomo è + Degno di nominarvi. + Siate laudato, Dio, ed esaltato, + Signore mio, da tutte le creature, + Ed in particolar dal somma Sole + Vostra fattura, signore, il qual fa + Chiaro il giorno che c'illumina, etc._ + + Le cinquième et le dixième vers sont des endécasyllabes + _tronchi_, ou diminués de la syllabe féminine qui les termine + ordinairement: les autres sont en effet presque tous ou de + sept ou de onze, et il serait difficile que le hasard seul + eût produit dans de la prose cette régularité de rhythme. On + ajoute que puisque ce morceau était mis en chant, il devoit + nécessairement être en vers. Cependant on chante les Psaumes, + qui sont en prose, et le chant de frère Pacifique devait + beaucoup ressembler à celui-là. Voyez Crescimbeni, _Istor. + della volg. poes._, t. I, p. 122. Outre ce Cantique, on + trouve encore quelques autres poésies de saint François, dans + ses Opuscules, publiés à Naples en 1635. Le Quadrio, _Stor. e + rag. d'ogni poes._ t. II, p. 156. + +La théologie eut alors une lumière plus brillante; un docteur fameux, +qui avait aussi de la poésie dans la tête, quoiqu'il n'ait écrit qu'en +prose ses gros et nombreux ouvrages, Fontenelle, qui exagérait peu, a +sans doute exagéré quand il a dit que saint Thomas, dans un autre siècle +et dans d'autres circonstances, était Descartes[582]; Les légèretés de +Voltaire, l'Ange de l'école[583], sont sans doute aussi des +exagérations. Pour faire un choix entre ces deux extrêmes, ou pour +prendre en connaissance de cause un juste milieu, il faudrait faire ce +que, selon toute apparence, ni Voltaire, ni Fontenelle n'ont fait; il +faudrait lire et la Somme théologique, et le commentaire sur les +sentences de Pierre Lombard, et les ouvrages contre les Gentils et +contre les Juifs, et des _in-folio_ intitulés _Opuscules_, ou, pour le +moins, les amples et subtils commentaires sur la philosophie d'Aristote; +bien des gens aimeront sans doute mieux croire ce qu'on voudra que de +faire un tel emploi de leur temps. + + [582] _Eloges_, t. II, p. 483, première édit., citée par + Tiraboschi, d'après Crévier, _Hist. de l'Univ. de Paris_, t. + I., p. 457. Ce trait se trouve dans l'Eloge de Marsigli, t. + VI des _OEuvres de Fontenelle_, Paris, 1766, in-12, p. 415 et + 416. + + [583] + + Thomas le jacobin, l'ange de notre école, + Qui de vingt arguments se tira toujours bien, + Et répondit à tout, sans se douter de rien, etc. + + (VOLTAIRE, _Systèmes_.) + +Quoi qu'il en soit, Thomas, fils de Landolphe, comte d'Aquin, né en +1226, dans un château[584] appartenant à cette noble famille, entré en +dépit d'elle à 17 ans chez les Dominicains, résista constamment aux +larmes de sa mère, aux violences de ses frères, officiers au service de +Frédéric II, qui enlevèrent le jeune novice l'enfermèrent dans un +château et l'y retinrent malgré le pape, aux caresses de leurs deux +jeunes soeurs, que Thomas aimait tendrement, et qui, au lieu de le rendre +au monde, y renoncèrent et se firent religieuses à son exemple; aux +caresses plus vives et plus dangereuses d'une autre femme qui n'était +point sa soeur, et qui ne retira d'autre fruit de ses avances trop +pressantes, que d'être chassée et poursuivie avec un tison enflammé: +vainqueur de tous ces obstacles, il rentra enfin dans l'ordre dont il +devint bientôt la gloire. C'est dans l'université de Paris qu'il prit +ses degrés en théologie, sous le fameux Albert, qu'on nommait alors le +Grand. Il voulut professer à son tour. Mais de bruyantes querelles +s'étaient élevées entre les ordres Mendiants et l'Université. Celle-ci +prétendait qu'il n'appartenait pas aux ordres Mendiants de professer +publiquement. Ces différents, qui occupent beaucoup de place dans +l'histoire des Dominicains, des Franciscains et de l'université de +Paris, doivent en remplir une très-petite dans l'histoire des progrès de +l'esprit humain. + + [584] Le château de _Rocca-Secca_. + +Lorsqu'ils furent apaisés, Thomas revint, comme en triomphe, recevoir le +doctorat et ouvrir une école de théologie et de philosophie scolastique, +dans cette même université, qui a tenu depuis à grand honneur de l'avoir +eu dans son sein. Son enseignement et ses ouvrages forment une époque +dans ces deux sciences, où il apporta de nouvelles méthodes, si ce ne +fut pas de nouvelles lumières. De Paris, il alla professer à Rome, en +1260, et huit ou neuf ans après à Naples, où il se fixa, à la prière du +roi Charles d'Anjou. Appelé, en 1274, au concile de Lyon, par le pape +Grégoire X, il tomba malade en route, et fut enlevé en peu de jours. Il +n'avait que 48 ou 49 ans, ce qui paraît vraiment merveilleux au seul +aspect de l'énorme collection de ses oeuvres. + +On joint historiquement à saint Thomas, saint Bonaventure, son +contemporain, et né italien comme lui[585], mais enrôlé sous les +étendards de saint François. Envoyé, par ses supérieurs, à l'université +de Paris, qui était alors la plus célèbre de l'Europe, il y prit +rapidement ses degrés; mais il fut arrêté au dernier, comme saint +Thomas, par les misérables querelles qui s'élevèrent entre les ordres +Mendiants et les professeurs parisiens. Ce ne fut que cinq ans après, +que toutes les difficultés furent levées, et qu'il reçut, dans +l'université, les honneurs du doctorat. Enfin, nommé cardinal par +Grégoire X, qu'il avait fait nommer pape[586], il mourut en 1274, à ce +même concile de Lyon où saint Thomas n'avait pu arriver. Ses funérailles +y furent faites avec une pompe extraordinaire, et le pape, lui-même, +prononça son oraison funèbre. Ses écrits, tous théologiques, mais pour +la plupart d'une théologie mystique plutôt qu'argumentative[587], +passent pour moins obscurs que ceux du docteur Angélique. On le nomma, +lui, le docteur Séraphique. On s'est moqué du titre de quelques-uns de +ses ouvrages[588], tels que _le Miroir de l'Ame_, _le Rossignol de la +Passion_, _la Diète du Salut_, _le Bois de vie_, _l'Aiguillon de +l'Amour_, _les Flammes de l'Amour_, _l'Art d'aimer_, _les sept Chemins +de l'Éternité_, _les six Ailes des Chérubins_, _les six Ailes des +Séraphins_, etc.; mais ses biographes assurent que ce sont tous des +écrits supposés qui se sont glissés parmi ses oeuvres; il n'y a aucun +inconvénient à les en croire. La pureté de sa doctrine et ses autres +mérites l'ont fait mettre, trois siècles après, au rang des principaux +docteurs de l'Église, par Sixte V; et ce pape, qui n'aimait pas qu'on le +contredit de son vivant, n'a été contredit par personne, sur ce point, +après sa mort. + + [585] En 1221, au château de _Bagnarca_, dans le territoire + d'Orviète; son père se nommait Giovanni Fidanza. + + [586] Après la mort de Clément IV, les cardinaux restèrent + assemblés près de quatre ans en conclave: tous prétendant à + la thiare, les suffrages ne se réunissaient sur aucun. Les + exhortations de Bonaventure firent enfin cesser ce scandale; + il parvint à concilier toutes les voix en faveur de Tedaldo, + des Visconti de Plaisance, qui n'était ni cardinal, ni + évêque, mais simple archidiacre de Liége, et qui prit le nom + de Grégoire X. + + [587] Voyez Condillac, _Cours d'Études_, t. XII, liv. XX, c. + 5. + + [588] Voltaire, _Systèmes_, note C. + +La philosophie n'était autre dans ce siècle que ce qu'elle avait été +dans le précédent; la dialectique d'Aristote, embrouillée par les +scolastiques, et qui devenait plus obscure et plus minutieuse à mesure +qu'on la commentait davantage. S. Thomas n'avait pas contribué à +l'éclaircir. Après lui, s'éleva un Franciscain écossais, nommé Jean +Duns, et surnommé _Scotus_, à cause de sa patrie, qui écrivit sur les +mêmes sujets que lui, et prit toujours à tâche de soutenir l'opinion +contraire. Les Franciscains, fiers d'avoir pour général cet Écossais, +que nous nommons _Scot_, comme si c'était son nom et non celui de son +pays, formèrent, sous son enseigne, une espèce d'armée, tandis que les +Dominicains en formèrent une autre, à la tête de laquelle ils placèrent +saint Thomas. Ainsi, non seulement la théologie, mais la philosophie, se +divisa en Thomistes et en Scotistes, qui firent, dans les âges +suivants, retentir toutes les écoles de leurs discordantes +clameurs[589]. + + [589] Giamb. Corniani, _i Secoli della Letteratura italiana_, + etc. Brescia, 1804, t. I, p. 133. + +Les mathématiques étaient cultivées; mais elles n'avaient point encore +pris l'essor. L'astronomie n'allait point sans les rêveries de +l'astrologie judiciaire. Frédéric II, lui-même, malgré la trempe assez +forte de son esprit, n'avait pu se soustraire à cette faiblesse de son +temps, et il ne formait presque jamais d'entreprise sans consulter ses +astrologues et ses livres. Les sciences naturelles étaient ignorées, +excepté ce qui en était indispensable pour la médecine et la chirurgie, +dont les imperfections et les erreurs venaient surtout de l'état +d'enfance ou plutôt de l'oubli où languissait la science de la nature. + +La jurisprudence civile et canonique semblait tirer des troubles mêmes +de l'Italie de nouvelles forces, ou du moins un nouveau crédit. Le droit +civil enseigné dans presque toutes les universités, l'était surtout à +Bologne avec beaucoup d'ardeur et avec un éclat qui se répandait dans +toute l'Europe, et y attirait de toutes parts les étrangers. On y +comptait alors près de cent jurisconsultes plus ou moins célèbres. Le +droit romain était resté seul depuis l'abolition des lois lombardes et +saliques, lorsqu'après la paix de Constance, la division de la +Lombardie en autant de petits états que de villes ayant produit à peu +près autant de législations que d'états, il en résulta une confusion +difficile à dissiper. On attribue la gloire d'en être venu à bout à un +moine dominicain nommé frère Jean de Vicence, qui prêchait alors avec un +éclat extraordinaire, et qui faisait dans toutes les villes des +conversions et des miracles[590]. Celui d'avoir débrouillé ce chaos +n'est sans doute pas un des moindres. On peut se dispenser de nier les +autres comme d'y croire. + + [590] Tiraboschi, t. IV, l. II, c. 4. + +Pour ce miracle-ci ses moyens étaient humains et naturels. +L'enthousiasme qu'il excitait à Bologne engagea les citoyens et les +magistrats à lui soumettre leurs statuts pour les réformer. Il +s'adjoignit plusieurs jurisconsultes habiles, et parvint, de concert +avec eux, à la réforme désirée. Il en fit autant dans les autres villes, +à Padoue, à Trévise, à Feltre, à Bellune, à Mantoue, à Vicence, à +Vérone, à Brescia, qui suivirent l'exemple de Bologne. En parcourant +toutes ces villes, il fit un second miracle, plus utile encore que le +premier, s'il eût été durable; ce fut d'apaiser leurs haines et de +terminer leurs dissensions. Il conclut entre elles une paix solennelle +dans une assemblée publique auprès de Vérone[591], au milieu d'un +concours innombrable, et que quelques historiens font monter à plus de +quatre cent mille personnes[592], accourues de toutes les parties de la +Lombardie à la voix du pacificateur. + + [591] Dans une plaine, sur les bords de l'Adige. Cette + assemblée se tint le 28 août 1233. Muratori a publié dans ses + _Antiquit. ital._, le traité ou acte authentique de cette + paix. + + [592] Entr'autres Parisio da Cereta, auteur contemporain, + Muratori, _Script. rer. ital._, t. VIII; Tiraboschi, _loc. + cit._, regarde ce nombre comme fort exagéré; mais le + judicieux auteur de l'_Histoire des Républiques italiennes du + moyen âge_, M. Simonde Sismondi, ne voit pas de raison pour + le révoquer en doute, t. II, p. 483. Ce n'étaient pas + seulement les peuples de Vérone, Mantoue, Brescia, Vicence, + Padoue, Trévise, Feltre, Bellune, Bologne, Ferrare, Modène, + Reggio et Parme, qui se rendirent dans cette plaine immense, + chaque ville avec son _carroccio_, ou char de bataille où + flottait son étendard; mais tous les évêques de ces villes, + en habits pontificaux, et un grand nombre de seigneurs et de + chefs militaires, tant Guelfes que Gibelins, le patriarche + d'Aquilée, le marquis d'Est, Eccelino de Romano, déjà maître, + ou plutôt exécrable tyran de Padoue, Albéric, son frère, etc. + Tous étaient sans armes, dit Muratori, dans ses _Annales_ (an + 1233), et le plus grand nombre pieds nus, en signe de + pénitence. Pour consolider cette paix, Jean de Vicence + proposa le mariage de Renaud, fils d'Azon VII, marquis d'Est, + chef des Guelfes, avec Adélaïde, fille d'Albéric de Romano, + dont le frère Eccellino était chef des Gibelins; ce qui fut + accepté et généralement approuvé. _Id. ibid._ + +Mais il voulut faire un troisième miracle, où il ne réussit pas si bien. +Soit qu'il eût eu dès le commencement cette vue profonde, soit qu'elle +lui fût venue chemin faisant, il lui prit envie de changer en puissance +politique son pouvoir jusque-là tout spirituel. Il se rendit à Vicence +sa patrie, déclara en plein conseil qu'il voulait être seigneur et comte +de la ville, et y tout régler à son plaisir: cela ne souffrit aucune +difficulté. Il rencontra plus d'obstacles à Vérone; mais il exigea des +otages: on lui en donna. Il accusa d'hérésie les opposants, et en sa +qualité de dominicain il les fit arrêter et brûler vifs, au nombre +d'environ soixante, hommes et femmes, des plus considérables de la +ville. On le laissa faire, et alors il fut le maître à Vérone comme à +Vicence. + +Vicence fut jalouse de le voir prolonger son séjour à Vérone, et se +révolta contre lui. Frère Jean prit les armes, et marcha intrépidement +pour la soumettre; mais il fut vaincu et fait prisonnier. Grégoire IX +trouva fort mauvais qu'on traitât ainsi ce brave moine. Il lui adressa +un bref pour le consoler dans sa prison. Il écrivit en même temps à +l'évêque de Vicence, et lui ordonna de sévir contre les auteurs de cet +attentat. Soit crainte, soit tout autre motif, frère Jean fut mis en +liberté. De retour à Vérone il y tomba en discrédit, et se vit obligé de +rendre les otages qui lui avaient été remis. Son comté, sa seigneurie, +son existence politique, ses miracles s'évanouirent[593]; et après ce +songe bruyant et scandaleux, s'étant retiré à Bologne, il y mourut +obscurément. + + [593] Muratori, _ub. supr._ + +La réforme qu'il avait faite dans les lois est le seul bien un peu +durable qu'il ait produit; car les villes réconciliées par lui ne se +haïrent et ne se battirent pas moins[594]. On sent combien, au milieu de +tout ce désordre, l'étude des lois avait de difficultés. Leurs +contradictions et leur obscurité engageaient les jurisconsultes les plus +forts à y faire des gloses, et toutes ces gloses contradictoires entre +elles augmentaient les ténèbres au lieu de les dissiper. On en comptait +déjà plus de trente. Il en fallait une qui les remplaçât toutes, et qui +devînt la règle générale. C'était un travail effrayant. Accurse[595] eut +le courage de l'entreprendre et la gloire de l'achever. + + [594] _Mà quanto durò questa concordia? non più che cinque o + sei giorni.... così ripullulò la discordia come prima fra que + popoli: anzi parve che si scatenassero le furie per lacerar + da li innanzi tutta la Lombardia_. Muratori, _Annal. ub. + supr._ + + [595] En italien _Accorso_ ou _Accursio_, du nom latin + _Accursius_. + +Né en 1182, de parents pauvres, dans les environs de Florence[596], il +avait étudié à Bologne, sous le célèbre jurisconsulte Azon, et y était +devenu professeur en droit après lui. Sa renommée effaça celle de son +maître, et le conduisit à la fortune. Il possédait à Bologne un palais +magnifique, et à la campagne une délicieuse _villa_, où il passa ses +dernières années dans un repos environné d'honneurs et de considération +publique. Il y mourut vers l'an 1260. Sa glose, généralement adoptée, +fut bientôt dans les écoles et dans les tribunaux la seule +interprétation reçue, et même au besoin le supplément des lois. Elle +jouit de cet honneur pendant trois siècles, c'est-à-dire, jusqu'au +moment où le travail d'Alciat la relégua parmi les monuments des temps +barbares. + + [596] Sa famille était si obscure qu'on n'en sait pas même + le nom. Ce fut lui même qui se donna celui d'_Accursius_, + comme il le dit dans un endroit de sa glose, parce qu'il + était _accouru_ pour dissiper les ténèbres du droit civil. + Giamb. Corniani, _i secoli della Lett. ital._, t. I, p. 86. + +Accurse, nommé par excellence _le Glossateur_, laissa trois fils[597], +qui marchèrent sur ses traces, et dont l'aîné surtout égala presque, +dans la science des lois, la réputation de son père; on dit aussi, mais +le fait est moins certain, qu'il eut une fille jurisconsulte, docteur et +professeur en droit comme son père et ses frères[598]. Un vieux +calendrier de l'université de Bologne accorde le même honneur à une +autre femme du même temps, nommée Betisie Gozzadini, et l'on sait que ce +phénomène a été moins rare en Italie que partout ailleurs; en France il +nous paraîtrait contre nature. Nous avons bien de la peine à permettre +aux femmes un habit de Muse; comment pourrions leur souffrir un bonnet +de docteur? + + [597] _Francesco, Cervotto et Guglielmo_. Tirab. t. IV, lib. + II, p. 218. + + [598] _Id. Ibid._, p. 225. + +La ferveur n'était pas moins grande pour le droit canon que pour le +droit civil. Depuis le Décret de Gratien, cinq autres recueils de canon +et de décrétales avaient paru, faisaient loi, et recevaient, sans en +devenir plus clairs, des interprétations, des commentaires et des +gloses. Grégoire IX fit débrouiller ce chaos par le fameux Raimond de +Pennafort, né à Barcelone, mais élevé dans l'université de Bologne. Le +recueil en cinq livres, publié par ce pape, abolit et remplaça tous les +autres, excepté le Décret de Gratien; vers la fin de ce siècle, Boniface +VIII y ajouta un sixième livre: c'était-là le corps de doctrine, +fondement de l'autorité que le trône pontifical affectait sur tous les +trônes; et c'était là l'ample matière sur laquelle devaient s'exercer la +patience des canonistes et leur sagacité. + +Cette étude ouvrait la route à tous les honneurs. Plusieurs Papes lui +durent même leur élévation. Innocent IV fut un des plus célèbres. On a +de lui, dit-on, de fort belles décrétales, et d'amples commentaires sur +celles de Grégoire IX. Tiraboschi dit de cet ouvrage, je ne sais si +c'est avec simplicité ou avec malice, que quelques uns y trouvent par +fois de l'obscurité et des contradictions; mais qu'il n'en a pas été +moins tenu en grande estime, et n'en a pas moins mérité à son auteur les +titres glorieux de monarque du droit, de lumière resplendissante des +canons, de père et d'organe de la vérité[599]. + + [599] _Opera laquale, benche alcuni vi ritrovin talvolta + oscurità è contraddizione, è stata non dimeno avuta sempre in + gran pregio, e che al suo autore ha meritato da molti + giureconsulti i gloriosi titoli di monarca del Diritto, di + lume risplendentissimo de' canoni, di padre ed organo della + verità_. Ibid. p. 246. + +Au moment où nous arrivons à un siècle plus heureux pour les lettres, où +leurs productions et leur histoire, principal objet de nos recherches, +vont nous occuper trop pour que nous puissions donner à ce qui n'est pas +proprement littérature la même attention que nous y avons donné +jusqu'ici, retournons-nous vers le passé; jetons un coup-d'oeil rapide +sur ces trois sciences que nous voyons marcher depuis tant de siècles, +pour ainsi dire, de front, remplir, ou séparément ou ensemble, la vie +des hommes studieux, exciter presque seules l'émulation de la jeunesse, +absorber toutes ses facultés, et donner à l'esprit de l'homme ces +premières et profondes habitudes qui en constituent pour toujours le +goût dominant et la trempe. + +Si c'est principalement comme bases de la morale que l'on doit +considérer les religions; si la religion la mieux adaptée à cette +destination respectable est celle dont le dogme est le plus simple et +qui s'occupe le plus de la morale; si enfin, comme on n'en doit pas +douter, le christianisme est cette religion, en était-il ainsi de cette +théologie scolastique, épineuse, énigmatique, hérissée d'argumentations +vaines, de sophismes et de distinctions inintelligibles, fertile en +hérésies et en schismes; source d'intolérance, de haines, de guerres +sanglantes et de proscriptions? Qu'est-ce que tout cet échafaudage avait +à faire avec la morale? Et s'il ne servait de rien à la morale, s'il ne +tendait pas à rendre les hommes meilleurs, plus sages, plus indulgents +les uns pour les autres, plus compatissants, plus attachés à leurs +devoirs, à leur patrie, et, par tous ces moyens-là, plus heureux, à quoi +donc servait-il? Convenons que tout fut perdu, non seulement pour la +morale, mais pour la religion même, dès qu'on eut fait de la religion +une science. + +Les lois sont sans doute la plus belle des institutions humaines: les +anciens, dans leur style figuré, les appelaient Filles des Dieux, et +rien en effet ne devrait être plus sacré parmi les hommes. Mais pour +qu'elles soient toutes puissantes, pour qu'elles exercent ce despotisme +salutaire auquel les hommes libres sont ceux qui obéissent le mieux, il +faut aussi qu'elles soient simples, claires, appropriées à la +constitution politique, et le moins nombreuses que le permet l'état de +la civilisation chez le peuple qu'elles ont à gouverner. Mais si vous +soumettez une nation aux lois faites pour une autre; si ces lois +volumineuses se compliquent avec des volumes d'autres lois; si vous +ordonnez, si vous souffrez qu'on les étudie publiquement dans cet état +d'imperfection, de contradiction, d'incohérence; s'il est permis à ceux +qui les enseignent de les interpréter, de les commenter, même de les +étendre; si les arguties de l'école peuvent s'emparer d'elles, en +obscurcir de plus en plus le dédale, embarrasser et entremêler chaque +jour davantage les routes et les détours du labyrinthe, je vois bien là +un exercice difficile pour l'esprit, des triomphes pour l'amour-propre, +des chaires, des bancs, des thèses, des doctorats, une nomologie qui est +aux lois ce que la théologie est à la religion; je vois là, si l'on +veut, une science, mais je n'y vois plus de lois. Que dire, si l'on +entreprend de créer un état, non pas dans l'état, mais dans tous les +états; si les chefs spirituels d'une religion, devenus souverains +temporels dans un pays, aspirent à le devenir dans tous les autres; +s'ils y ont leurs lois, leurs arrêts, leur digeste, un droit à eux; +s'ils font aussi de tout cela une science qui ait ses professeurs, ses +exercices, ses dignités, ses solennités, et surtout ses récompenses? Par +quelle expression rendre ce qu'un pareil état de choses offre d'abusif +et d'absurde aux yeux de la saine raison? + +Enfin, quoique cette raison soit l'attribut naturel de l'homme, rien de +moins conforme à sa nature que d'aller droit et loin, sans appui et sans +guide. C'est pour l'appuyer et la guider qu'on a créé l'art du +raisonnement ou la logique. Cet art s'était déjà bien écarté de son but +dans l'ingénieuse méthode du père de toutes les méthodes, d'Aristote: +mais quel abus n'en firent pas ses disciples? quelles suites +malheureuses n'eurent pas ces abus dans les pointilleries, les +subtilités, les disputes sophistiques des écoles philosophiques qui +s'élevèrent depuis dans la Grèce? Combien le mal ne s'accrut-il pas +lorsque l'esprit subtil des Arabes vint se compliquer avec celui +d'Aristote et des Aristotéliciens? Et quel surcroît de malheur, +d'égarement et de désordre quand la science composée de tous ses obscurs +éléments, se mêla et se croisa, pour ainsi dire, avec les éléments non +moins obscurs des deux autres sciences, quand le fatras théologique et +le fatras judiciaire s'accrurent du fatras des dialecticiens de l'école; +quand la scolastique, avec ses faux-fuyants, ses ruses et ses tours +d'escamotage, pénétra tout, s'introduisit partout devant l'interprète +des dogmes qu'il fallait croire et des lois qu'il fallait suivre, et +qu'enfin ces trois levains empoisonnés fermentèrent ensemble dans tous +les esprits, devinrent leur nourriture habituelle, et presque les seuls +éléments de leur substance? + +Voilà pourtant quel fut au vrai l'état et l'objet des études pendant une +si longue suite de siècles; voilà quelle fut la matière de +l'enseignement depuis le moment où l'on en rouvrit les sources. Ne +serait-il pas à désirer que pendant cette pénible époque elles eussent +toujours été fermées? Quel est le degré d'ignorance qui aurait pu faire +aux hommes autant de mal que tout ce faux savoir? + +Pour juger de l'étendue et de l'excès de ce mal, pour apprécier une fois +l'influence des superstitions et des fausses doctrines sur la morale +publique, il suffit de parcourir l'histoire de ces temps affreux, +l'histoire écrite, je ne dirai pas cette fois par des philosophes, mais +par les esprits les plus simples et les auteurs les plus ingénus. Voyez +que de crimes, d'empoisonnements, d'assassinats, de brigandages! Quelles +moeurs dans le peuple, dans ses chefs, dans les chefs de la religion, +dans les prêtres ses ministres, dans les moines, suppôts non de la +religion elle-même, mais des plus grossières et des plus dangereuses +superstitions! Ce n'est pas pour échapper à des traits dont rien ne peut +ni garantir un ami de la raison, ni lui faire redouter les atteintes, +c'est pour ne pas offrir aux âmes sensibles, c'est pour épargner à la +sienne un spectacle dégoûtant et hideux, qu'il prend soin d'adoucir et +de laisser à peine entrevoir ces tableaux affligeants de la dépravation +morale la plus scandaleuse, en même temps que de la superstition la +plus profonde et la plus universelle qui fut jamais. + +Depuis environ un siècle, on joignait cependant aux autres études +quelques études littéraires; et c'est ici que devrait se faire sentir le +progrès; mais c'est ici que l'on voit combien il était faible encore. +L'université de Bologne est la première où l'on puisse l'apercevoir; on +y voit, vers la fin du douzième siècle, quelques professeurs de +grammaire. Dans le treizième siècle, un Florentin, nommé _Buoncompagno_ +y eut des succès qui jusques-là n'avaient été accordés qu'à la +jurisprudence et à la théologie. Il en obtint même de plus grands: un de +ses ouvrages fut couronné de lauriers, après qu'il en eut fait lecture +dans une assemblée nombreuse de professeurs et de docteurs. Il est vrai +que cet ouvrage lauréat nous paraîtrait aujourd'hui détestable. Il est +intitulé: _Forme des lettres scolastiques_[600], et traite de la manière +dont on doit écrire aux papes, aux princes, aux prélats, aux nobles et +aux personnes de tout rang. Ces protocoles, exprimés en latin de ce +temps-là, c'est tout dire, au lieu d'exciter l'enthousiasme, ne nous +donneraient que du dégoût et de l'ennui; mais l'auteur avait mis sans +doute dans son style des recherches que ses contemporains ne +connaissaient pas avant lui: le sujet de son livre était alors nouveau, +et cela même était une nouveauté remarquable, que l'on rassemblât tous +ces docteurs pour leur lire autre chose que de la dialectique, de la +théologie ou du droit. + + [600] _Forma litterarum scholasticarum_. Le P. Sarti avait + trouvé cet ouvrage, divisé en six livres, dans les archives + des chanoines de Saint-Pierre de Rome. Il en a donné des + extraits dans son savant ouvrage de _Professoribus + Bononiensibus_, t. I, part. II, p. 220. Tiraboschi, tom. IV, + liv. III, p. 362. + +Dans la préface de ce même ouvrage, _Buoncompagno_ donne la notice de +onze autres livres ou traités de sa composition, sur divers sujets de +grammaire, de morale et de jurisprudence: plusieurs ont des titres et +des énoncés bizarres, selon la mode de ce temps: l'un est un Traité _des +Vertus_, mais c'est des vertus et des vices du langage qu'il traite; +l'autre est intitulé _l'Olivier_, et renferme complètement, dit +l'auteur, le dogme des priviléges et des confirmations; un autre, dont +le titre est _le Cèdre_, donne la connaissance des statuts généraux; _la +Myrrhe_ enseigne à faire les testaments[601]. Il y en a un sur +_l'Amitié_, dans lequel l'auteur annonce qu'il distinguera vingt-six +genres d'amis; et un autre plus singulier, pour un grammairien du +treizième siècle, intitulé _la Roue_, et qui traite des plaisirs de +Vénus, et des faits et gestes des amants[602]. Rien de tout cela +n'existe plus, et l'on peut se consoler de cette perte. Un seul écrit de +cet auteur pouvait être utile pour l'histoire, de quelque manière qu'il +soit écrit, c'est celui qu'il composa sur le siége soutenu, dans le +siècle précédent[603], par la ville d'Ancône, contre l'empereur Frédéric +Ier., Muratori nous l'a conservé, en l'insérant dans son grand +recueil[604]. + + [601] _Tractatus virtutum exponit virtutes et vicia + dictionum:....... in libro qui dicitur Oliva privilegiorum et + confirmationum dogma plenissimè continetur. Cedrus dat + notitiam generalium statutorum. Myrrha docet ficri + testamenta_, etc. Sarti et Tirab. _ubi supra_. + + [602] _Rota Veneris lasciviam, et amantium gesta demonstrat_. + Ibid. + + [603] En 1172. + + [604] _Script. rer. ital_. v. VI. + +Du reste ce _Buoncompagno_ était, à ce qu'il semble, à peu près ce que +son nom signifierait en français, un homme jovial et un peu malin. Il se +moqua des miracles de Jean de Vicence, et fit sur lui une chanson latine +en vers rimés. Il se moqua aussi des Bolonais, qui croyaient aux +miracles de Jean. Il annonça qu'à tel jour, lui _Buoncompagno_ prendrait +son vol du haut d'une montagne qui est près de Bologne, et s'élèverait +dans les airs. Toute la ville y courut; il parut sur la montagne avec +des ailes attachées à ses épaules, et après avoir fait attendre +long-temps ce qu'il allait faire, il éleva la voix et congédia +l'assemblée, en disant qu'elle devait être contente et qu'elle l'avait +assez vu. Il joua plusieurs tours de cette espèce qui lui firent +beaucoup d'ennemis. Il vécut et vieillit pauvre, et ayant fait à Rome un +voyage inutile pour sa fortune, il alla mourir de misère à Florence dans +un hôpital[605]. + + [605] Tiraboschi, t. IV, liv. III, c. 5. + +Un autre professeur de grammaire et de belles-lettres dans la même +université, nommé _Galeotto_ ou _Guidotto_, fut le premier traducteur +d'un ouvrage de Cicéron en italien. Sa traduction a été imprimée dans le +quinzième siècle[606], et réimprimée ensuite avec quelques variations +dans le titre; ce n'est au fond qu'une version très-abregée du traité de +l'_Invention_; mais le temps où elle fut écrite en fait un monument +littéraire, et celui où elle fut imprimée, une curiosité typographique. + + [606] Sous ce titre: _Rettorica nova di M. Tullio Cicerone + translata di latino in volgare per lo eximio maestro Galeotto + da Bologna_, 1478. (Tiraboschi, loc. cit.) + +Presque toutes les universités avaient alors, comme celle de Bologne, +des professeurs de grammaire et de rhétorique. Florence eut un +grammairien dont la renommée effaça celle de tous les autres; c'est +_Brunetto Latini_. Il était d'une famille noble, et dans ce temps où la +ville était déchirée par deux factions rivales, il était du parti des +Guelfes. Ils eurent d'abord l'avantage, et chassèrent les Gibelins; mais +ceux-ci implorèrent Mainfroy, roi de Sicile[607], qui leur envoya du +secours. Les Guelfes voulurent lui opposer Alphonse, roi de Castille, +auprès duquel ils députèrent _Brunetto_. En revenant de son ambassade, +il apprit que les Gibelins, aidés par les soldats de Mainfroy, étaient +rentrés dans Florence, et en avaient à leur tour chassé les Guelfes. Il +se réfugia en France, y resta plusieurs années, revint ensuite dans sa +patrie, où il remplit avec honneur des emplois publics, et y mourut +environ dix ans après[608]. L'historien Jean Villani lui attribue la +gloire d'avoir dégrossi le premier les Florentins, de leur avoir appris +à bien parler et à conduire sagement les affaires publiques[609]. + + [607] Voyez ci-dessus, p. 355. + + [608] En 1294. + + [609] _Istor. fior._ c. 162. + +L'ouvrage qui contribua le plus à sa célébrité est celui qu'il intitula +le _Trésor_; il l'écrivit en France, et de plus en français[610]. C'est +une espèce d'abrégé d'une partie de la Bible, de Pline le naturaliste, +de Solin et de quelques autres auteurs qui ont traité de diverses +sciences. Il est divisé en trois parties, et chaque partie en plusieurs +livres. Les cinq de la première partie contiennent l'histoire de +l'ancien et du nouveau Testament, la description des éléments et du +ciel, celle de la terre ou la géographie, enfin celle des poissons, des +serpents, des oiseaux et des quadrupèdes. La seconde partie n'a que deux +livres, qui renferment un abrégé de la morale d'Aristote, et un Traité +des vertus et des vices. La troisième, aussi divisée en deux livres, +traite premièrement de l'art de bien parler, et ensuite de la manière de +bien gouverner la république[611]. C'est, comme on voit, une espèce +d'encyclopédie, où l'auteur a voulu rassembler, comme dans un trésor, +toutes les connaissances que l'on possédait de son temps. + + [610] _Brunetto_ donne ainsi lui-même le motif qui l'a engagé + à écrire en français: «Et se aucuns demandoit pourquoi chis + livre est ecris en roumans, selon la raison de France, pour + chou que nous sommes ytalien, je diroie que, ch'est pour chou + que nous sommes en France; l'autre pour chou que la parleure + en est plus délitable et plus commune à toutes gens». L'abbé + Mehus, dans sa vie d'Ambroise le Camaldule, parle d'un + manuscrit que l'on conserve à Florence, dans la + _Riccardiana_, et qui contient l'histoire de Venise, depuis + l'origine de cette ville jusqu'en 1275, écrite, ou plutôt + traduite d'anciennes chroniques latines en langue française, + par maître Martin de Canale, qui dit aussi dans son + introduction, qu'il a choisi cette langue, «parce que la + langue franceise corte, parmi le monde, et est la plus + délitable à lire et à oïr que nulle autre». + + [611] On n'a imprimé en Italie que la traduction italienne + qui en fut faite vers le même temps, par _Buono Giamboni_; + Tiraboschi, t. IV, p. 381. Notre Bibliothèque impériale + possède jusqu'à douze copies de l'original français. Il s'en + trouvait une fort belle, couverte en velours cramoisi, dans + la Bibliothèque du Vatican, avec quelques notes de la main de + Pétrarque. Elle avait appartenu, dans le quinzième siècle, à + Bernardo Bembo, qui l'avait achetée en Gascogne, selon ce que + porte une note de sa main, écrite sur la première feuille. + Crescimbeni, qui nous apprend ces particularités dans + l'article de Pierre, ou Peyre de Corbiac, (Additions aux vies + des poëtes provençaux, _Stor. dell. volg. poes_. t. II, p. + 205.), dit, dans ce même article, que le manuscrit 3206 de la + Vaticane, fol o 126 à 135, contient un poëme de ce + Troubadour, intitulé _le Trésor_ (_lo Tesor_), qui traite de + toutes les sciences et de tous les arts. «C'est de ce Trésor, + ajoute-t-il, que Brunetto Latini, Florentin, prit l'idée de + ceux qu'il composa, c'est-à-dire du _Tesoretto_, en vers + italiens, et du _Trésor_ en prose française». On va voir que + Crescimbeni se trompe ici sur le _Tesoretto_, comme plusieurs + autres auteurs italiens. + +Le _Tesoretto_ ou le petit Trésor, que _Brunetto_ écrivit en italien +après son retour à Florence, n'est point comme on l'a cru, l'abrégé de +son grand Trésor, mais seulement un recueil de préceptes de morale en +vers de sept syllabes, rimés de deux en deux. C'est là du moins tout ce +qu'en dit Tiraboschi, et sans doute cet auteur si exact n'avait pas eu +sous les yeux l'édition assez rare qui en fut donnée au seizième siècle, +ni la réimpression faite dans le dix-septième. J'en dirai bientôt +davantage; j'entrerai sur le _Tesoretto_ dans des détails qui +n'existent chez aucun auteur italien, que je sache, et qui auront un +autre motif qu'une vaine curiosité. + +On a aussi de _Brunetto_ une partie du traité de l'_Invention_ de +Cicéron, traduit en italien, avec des commentaires[612]; mais ce qui +fait le plus d'honneur à ce Grammairien philosophe, c'est qu'il fut le +maître du Dante. Ce ne fut pas sans doute en poésie, du moins pour le +style; il y en a peu dans ses vers du _Tesoretto_, et dans un chétif +sonnet qui s'est aussi conservé[613]. Quelques bibliothèques d'Italie +possèdent de lui en manuscrit un assez long morceau, dont le titre est +singulier et le style inintelligible. C'est un tissu de proverbes et de +jeux de mots florentins de ce temps-là, que personne n'entend plus, même +à Florence, et que l'auteur, on ne sait pourquoi, a intitulé _Pataffio_, +épitaphe. Le bon Tiraboschi se félicitait de ce qu'il n'avait jamais été +imprimé, ni, ce qui eût été bien pis, expliqué par des commentaires: +cela n'a pas empêché qu'il ne l'ait été depuis, à Naples, avec un +commentaire de Ridolfi[614]. + + [612] Il dit lui-même qu'il fit cette traduction à la prière + d'un de ses concitoyens, homme riche et considérable, qu'il + trouva en France, et dont il fut généreusement accueilli et + secouru dans son malheur. M.J.B. Corniani s'est trompé ici en + disant que cette traduction est celle d'une partie du premier + livre de l'_Orateur_ de Cicéron, où on commence à traiter de + l'invention. _Secoli della letteratura italiana_, etc., t. I, + p. 165. Dans le premier livre du traité _De Oratore_, Cicéron + ne traite point de l'invention. Le livre intitulé _Orator_ + n'en traite point non plus. Giov. Villani, parlant de + Brunetto Latini, dit: _E fu quegli ch'espose la Rhetorica di + Tullio_, etc. C'est, selon Tiraboschi, _loc. cit._, une + traduction en langue italienne, d'une partie du premier livre + _De Inventione_, avec des commentaires. Cette traduction a + été imprimée plusieurs fois; et les Académiciens de la Crusca + la citent souvent. + + [613] V. Crescimbeni, t. III, p. 65. + + [614] Mazzuchelli, _Scritt, ital._, t. II, part. II, donne + les trois premiers vers de cette inconcevable production, + pour échantillon de tout le reste: + + _Squasimo Deo introcque, e a fusone + Ne hai, ne hai pilorci con mattana, + Al can la tigna, egli è mazzamarrone_. + + _Buon per noi_, dit Tiraboschi, _che a niuno è venuto in + pensiera di pubblicarlo, e, ciò che peggio sarebbe, di + darcelo illustrato con ampi commenti._, t. IV, p. 382. + L'édition donnée à Naples, 1788, in-12, est citée par Gamba, + _Serie de' testi di lingua_, Bassano, 1805, in-8°., p. 91. + +L'histoire était encore alors écrite en latin barbare. L'histoire +ecclésiastique ne produisait que quelques chroniques de couvents, +quelques vies de papes et de saints; mais un plus grand travail, et qui +a fait plus de bruit dans le monde, est celui d'un certain Jacques, +qu'on appelle en latin _de Voragine_, parce qu'il était de _Voragio_ ou +_Varagio_, dans l'état de Gênes[615]. Il recueillit soigneusement toutes +les vies des pères du désert et des autres saints, composées jusqu'alors +par différents auteurs, et les réunit en corps d'ouvrage. Le succès +qu'obtint ce recueil lui fit donner le nom de _Legenda aurea_, que nous +traduisons en français par _Légende dorée_; mais nous en rabaissons le +prix par cette traduction infidèle: nous mettons la couleur au lieu de +la matière; il faudrait dire légende d'or. + + [615] Tirab., t. IV, l. II, c. 1. + +Ce moine Dominicain, né vers l'an 1230, après avoir prêché et professé +plusieurs années, fut provincial de son ordre, en Lombardie, et ensuite +archevêque de Gênes, où il mourut en 1298. Il laissa, outre sa +_Légende_, un grand nombre de Sermons, et un livre à la louange de la +Vierge Marie, intitulé _Mariale_, qui ont tous été imprimés. Il écrivit +encore une longue chronique de Gênes, depuis l'origine la plus reculée +jusqu'à l'an 1297; on peut penser de combien de fables elle était +remplie; Muratori a rendu à l'auteur et au public le service de n'en +insérer qu'un extrait dans sa grande collection historique[616]. + + [616] _Script. rer. ital._, vol. IX. + +C'était ainsi généralement qu'on écrivait alors l'histoire. Aucun auteur +n'y employait un autre style, et n'y mettait plus de critique, ou plus +de fidélité. On ne peut donc s'arrêter ni aux deux grandes Chroniques +universelles, l'une de Godefroy de Viterbe, selon les uns, et de +Wittemberg, selon les autres, que l'auteur ou les copistes appelèrent +fastueusement le _Panthéon_, l'autre de Sicard, évêque de Crémone; ni à +une troisième Histoire universelle que Ricobald de Ferrare intitula +_Pomarium_, le Verger; ni à la prétendue Histoire du siége de Troie, +écrite par _Guido delle Colonne_, ou Gui des Colonnes, juge de Messine, +sa patrie[617]; ouvrage divisé en 35 livres, tiré des Histoires +supposées de Dictys de Crète et de Darès de Phrygie, auxquelles il +ajouta des faits puisés dans les poëtes[618]; ni à aucune des histoires +particulières qui furent alors écrites soit en Sicile ou à Naples, soit +dans les autres états italiens. Il faut toujours excepter une Histoire +de Gênes, bien différente de la Chronique de Jacques _de Voragine_, +celle que nous avons vue commencée par Caffaro, au douzième siècle, et +qui fut continuée après lui, par décret public, jusque vers la fin du +treizième siècle. + + [617] Il y naquit en 1276. La charge qu'il occupa lui fit + donner quelquefois le titre de _Guido Guidice_. + + [618] On a une traduction italienne de cette histoire, que + les Académiciens de la Crusca ont adoptée pour leur + vocabulaire, et que plusieurs auteurs attribuaient à Guido + lui-même; elle a été imprimée sous son nom, à Venise en 1481; + mais le savant Apostolo Zeno a démontré, dans ses notes sur + Fontanini, que c'était une erreur. + +Deux autres histoires méritent aussi d'être remarquées, parce que ce +sont les premières que des Italiens aient écrites dans leur langue, et +qu'elles tiennent par-là plus intimement à la littérature italienne; +c'est l'Histoire de _Matteo Spinello_, né près de Bari, au royaume de +Naples, dans laquelle il décrit les événements de son temps; et celle de +_Ricordano Malespini_, Florentin, où il entreprend d'embrasser les temps +anciens et les temps modernes; il y traite de l'origine de Florence, et +conduit ses récits jusqu'à l'année même de sa mort[619]. La première +partie est un tissu de fables ridicules; la dernière mérite plus de foi, +et la naïveté du style la fait lire avec quelque plaisir. + + [619] 1281. Son neveu, _Giachetto Malespini_, y ajouta une + suite de peu d'étendue, puisqu'elle ne va que jusqu'en 1286. + Le tout fut imprimé, pour la première fois, à Florence, par + les Giunti, en 1568, in-4°. Les éditeurs disent dans leur + avertissement, qu'ils donnent cet ouvrage au public parce que + l'auteur est peut-être le premier Florentin qui ait écrit, et + qu'il leur a paru raisonnable de lui rendre ce que Villani + (historien du siècle suivant) lui avait presque enlevé, en + s'attribuant à lui-même la gloire qui était due à Malespini. + Ils n'ont pas cru devoir être détournés de leur dessein par + les commencements fabuleux de cette histoire, ni parce que + Villani, qui avait jusqu'alors tenu le premier rang, avait + raconté en partie les mêmes choses, attendu que les vrais + connaisseurs aiment mieux voir les premières images des + objets, que les secondes, faites d'après les premières, etc. + +Je tirerai encore de la foule, par un autre motif, une chronique latine +de la ville d'Asti, écrite par un auteur dont le nom n'excita peut-être +pendant long-temps que peu d'intérêt; mais ce nom est devenu, dans le +dernier siècle, cher aux amis des arts, des lettres, et surtout de l'art +dramatique: cet auteur se nommait Alfiéri; son nom et sa patrie, dont il +écrivit l'histoire, ne permettent pas de douter qu'il ne soit un des +ancêtres du grand poëte dont l'Italie pleure la perte récente, et dont +la France, qui eut le malheur d'éprouver sa vengeance poétique, et le +malheur plus grand de la mériter, ne doit perdre aucune occasion de +prononcer le nom avec regret et avec honneur[620]. + + [620] Depuis que ceci est écrit, les oeuvres posthumes + d'Alfiéri ont paru, et dans ces oeuvres, un volume de satires + violentes contre les rois, les grands, les petits, la classe + moyenne, enfin contre tout le monde, et surtout contre les + Français. Elles leur font moins de tort qu'à la gloire de + l'auteur, mais elle n'ont pu me rien faire changer à ce que + j'ai écrit et à ce que je pense de lui. C'est _Benedetto_ + Alfiéri, oncle du poëte et célèbre architecte, qui a rendu ce + nom cher aux amis des arts. + +Cette note fut écrite avant que les derniers volumes des _oeuvres +posthumes_ eussent paru. La Vie d'Alfiéri, écrite par lui-même, en +remplit les deux derniers volumes. Il y persiste dans cette haine +aveugle et violente contre les Français, et se rend coupable +particulièrement envers moi, d'un trait odieux de noirceur et +d'ingratitude, pour récompense d'un très-grand service que je lui avais +rendu. Je n'en laisserai pas moins subsister ici ce que j'écrivis et +prononçai publiquement en 1804. Chacun a sa manière de se venger: c'est +là la mienne. + +Alfiéri nous ramène à la poésie par une transition naturelle. Dans les +siècles précédents, en Italie, comme dans le reste de l'Europe, on n'en +avait point cultivé d'autre que la poésie latine. Les poëtes latins +étaient nombreux, ou plutôt presque innombrables, sans qu'il y en eût un +seul qui fût véritablement poëte, ou qui écrivît réellement en latin. +Mais dès la fin du douzième siècle, et dans tout le cours du treizième, +la langue provençale d'abord, et ensuite la langue italienne qui venait +de naître, attirèrent à elles, tous ceux qui se sentaient ou croyaient +se sentir quelque talent poétique; et il n'y en eut plus que très-peu +qui s'obstinassent à faire des vers latins[621]. Henri de Septimello est +le plus ancien, et fut, dans son temps, le plus célèbre. Il fleurit dès +le commencement de ce siècle et même à la fin du précédent. Sa naissance +était obscure: il naquit de pauvres paysans à Settimello, village situé +à sept milles de Florence; il se sentit cependant, dès l'enfance, du +penchant pour la poésie et les lettres. Il fit d'excellentes études à +Bologne; ses succès lui procurèrent des amis puissants, et ayant reçu +les premiers ordres, il obtint un riche bénéfice. Ce fut la cause de sa +ruine. Ce bénéfice lui occasiona un procès avec l'évêque de Florence, +qui voulut le lui ôter, pour le donner à l'un de ses parents. La partie +n'était pas égale: le pauvre Henri, après avoir mangé en plaidoiries +tout son mince patrimoine, fut obligé de céder, resta plongé dans la +misère et réduit à la mendicité[622]. Ce fut son malheur même qu'il prit +pour sujet du poëme qui lui fit le plus de réputation. Il est en vers +élégiaques, divisé en quatre livres, et intitulé _De l'inconstance de la +fortune et des consolations de la philosophie_[623]. Le poëte, dans les +deux premiers, se plaint de ses infortunes; dans les deux autres, à +l'imitation de Boëce, il introduit la Philosophie, qui lui reproche sa +faiblesse et lui apporte des consolations. Ce poëme jouit d'une telle +estime, pendant la vie de l'auteur, qu'on le lisait publiquement dans +les écoles. «Quels étaient donc, s'écrie avec raison Tiraboschi[624], +quels étaient donc ces siècles, où tant d'honneurs étaient accordés à un +versificateur aussi barbare»? Mais on revint bientôt de cette +admiration: le poëme, la réputation du poëte, et même son nom, restèrent +ensevelis dans quelques bibliothèques. L'ouvrage ne parut au jour que +dans le dernier siècle, en 1721[625]. Il a été réimprimé depuis avec une +traduction italienne, très-estimée, que l'on ne croit postérieure que +d'un siècle au poëme latin[626]; mais auprès de cette traduction, le +texte original n'en paraît que plus inculte et moins digne de la +réputation dont il a joui. + + [621] Tiraboschi, t. IV, l. III, c. 4. + + [622] Voy. Philippe Villani, _Vite d'uomini illustri + fiorentini_, traduites du latin en italien, par Mazzuchelli, + p. 61; et Tirab. _ub. supr._ + + [623] _Elegia de diversitate fortunoe et philosophioe + consolatione_. Il est bon d'observer que dans tout ce poëme, + où l'auteur se plaint sans cesse, il ne dit rien de la cause + de ses malheurs; il le termine même en s'adressant à l'évêque + de Florence, à qui il fait des protestations d'un attachement + éternel. Tiraboschi en conclut que ses infortunes avaient une + tout autre cause que celle qui est rapportée par Villani, + quoiqu'il soit impossible de conjecturer ce que ce pouvait + être. Il est vrai que ces protestations d'attachement qui + remplissent les huit derniers vers, sont très-fortes, et ne + sont mêlées d'aucun reproche apparent; peut-être cependant + l'exagération même équivaut-elle ici à un reproche, car on ne + voit non plus ni dans cette pièce ni ailleurs, quelles si + grandes obligations le poëte pouvait avoir à l'évêque, pour + lui dire: Adieu, je suis à vous; après ma mort, croyez que + mon âme sera encore à vous: vivant ou mort, je vous aimerai + toujours; mais l'amour d'un vivant vaudrait mieux que celui + d'un mourant. + + _Ergo vale, Proesul. Sum vester. Spiritus iste + Post mortem vester, credite, vester erit. + Vivus et extinctus te semper amabo; sed esset + Viventis melior quam morientis amor_. + + N'y a-t-il pas même dans cette fin une espèce d'ironie amère + qui renferme un reproche? Quel sel, et même quel sens peuvent + avoir ces deux derniers vers, si elle n'y est pas? + + [624] _Ubi supr._ p. 348. + + [625] La première édition devait paraître en Allemagne, en + 1684, in-4º., d'après un manuscrit de la Bibliothèque + Laurentienne de Florence, communiqué par le célèbre + Magliabecchi à Christian Daum; mais celui-ci mourut, + l'édition resta imparfaite, ou du moins n'a jamais paru. + Leiser fut donc le premier à publier ce poëme, dans son + _Historia poetarum medii ævi_, 1721, in-8º. Mazzuchelli nous + apprend, dans une note sur la vie de Henri de Settimello, + qu'il existe à Florence, un exemplaire de l'édition qui + devait paraître en 1684, avec des notes marginales de + Magliabecchi, dans la bibliothèque de ce savant, réunie à la + Laurentiennne. _Vite d'Uomini ill. Fior. Scritte da Filippo + Villani_, etc., pag. 63. + + [626] Cette dernière édition fut donnée par Manni, à + Florence, en 1730, in-4º. La traduction italienne lui donne + du prix; elle est souvent citée dans le Vocabulaire de la + Crusca. + +Les autres poésies latines du même siècle, ou poésies rhythmiques, comme +on les appelait alors, sont encore plus mauvaises; et comme elles n'ont +point usurpé la même renommée, nous pouvons nous dispenser d'en parler, +pour revenir à la poésie italienne. Nous l'avons vue naître en Sicile, +sous un poëte roi, et jeter, dès sa naissance, un grand éclat. Ce qui +peut en donner la plus haute idée, c'est que, dans le siècle suivant, un +auteur, dont le sentiment est d'un grand poids, Dante, disait que la +poésie et la littérature entière d'Italie s'appelait _Sicilienne_, parce +que tout ce qui s'écrivait de plus exquis venait de la cour de +Sicile[627]. + + [627] Dante Alighieri, _de Vulgari eloquentiâ_. + +L'exemple que donnait cette cour, l'accueil et les distinctions qu'elle +accordait aux poëtes, les multiplièrent. On a conservé les noms et +quelques poésies de plusieurs d'entre eux. Celles du commencement du +siècle ont les mêmes formes et à peu près le même style que celles de +Frédéric II et de son chancelier, dont nous avons parlé dans ce +chapitre. La plupart de ces noms sont obscurs. On n'y distingue guère +que ceux d'un _Odo delle Colonne_, frère ou cousin de _Guido_, +l'historien du siège de Troie, lequel était aussi poëte; d'un _Arrigo +Testa da Lentino_, qui était notaire; d'un _Jacopo_, du même lieu et de +la même profession; d'un _Stefano_, protonotaire de Messine; d'un +_Mazzeo di Ricco_, et quelques autres. Le savant Léon Allacci a réuni +leurs poésies à la fin de son recueil d'anciens poëtes[628]. On y voit, +comme dans celles de _Ciullo d'Alcamo_, de Frédéric II, et de Pierre des +Vignes, la langue et l'art des vers à leur berceau. Les pensées en sont +communes, le style incorrect et grossier, mêlé de sicilien et de +provençal. Les chansons ont presque toutes la forme que leur avaient +donnée les Troubadours; mais le sonnet a constamment celle qu'il a +conservée depuis, ce qui confirme l'opinion de son origine sicilienne. +On ne peut donner qu'une idée très-légère de ces premiers bégaiements +poétiques. Il faut, en les lisant, lutter à la fois contre la barbarie +et l'obscurité du langage, et contre les fautes typographiques les plus +grossières, et le texte le plus corrompu[629]. Bornons-nous à quelques +traits moins communs et un peu plus ingénieux ou plus singuliers que le +reste. + + [628] _Poeti antichi raccolti da codici manoscrit_, etc. + Napoli, 1661, in-8º. p° 8ª. + + [629] Il est presque incroyable qu'un savant tel que + l'Allacci, ait fait paraître sous son nom une édition si + honteusement irrégulière. On sait que ses ouvrages + d'érudition, qui sont tous en latin, portent le nom de _Leo + Allatius_. Ce recueil de poésies, et sa _Dramaturgie_, sont + les seuls qui aient paru avec son nom italien. Ayant été + successivement bibliothécaire du cardinal Barberini, et du + Vatican, sous Urbain VIII, qui était de cette maison, il + trouva parmi les manuscrits de ces deux bibliothèques, des + poésies italiennes du premier âge. Il les publia, avec une + préface qui contient des détails curieux; mais les originaux + étaient pleins de lacunes, et sans doute de fautes: il dut + les faire copier; les erreurs s'y multiplièrent: il négligea + probablement de revoir ces copies, et de corriger + l'impression. Il est impossible d'expliquer autrement le + nombre et la grossièreté des fautes qu'on y trouve. Il eût + suffi, pour en éviter une partie, de faire attention à la + rime. Par exemple, dans une chanson de _Guido delle Colonne_, + dont les strophes sont de neuf vers, et dont les deux + derniers vers riment ensemble, on lit à la fin de la + quatrième strophe, p. 422: + + _Che se Morgana fosse infru la gente + In vero madonna non paria natare_; + + Ce qui est absolument dépourvu de sens; mais lisez au dernier + vers: + + _In ver madonna non paria neinte_, + + comme on disait alors au lieu de _niente_; vous entendrez + facilement ce que dit le poète, que si Morgane (la plus belle + des fées) était encore au monde, elle ne paraîtrait rien au + prix de sa Dame. Ce qui devait forcer, en quelque sorte, + l'éditeur de rétablir cette leçon, c'est que dans cette + chanson chaque strophe reprend pour son premier mot le + dernier mot de la strophe précédente, forme toute provençale, + et que la cinquième strophe, qui est la dernière a pour + premier vers: + + _Neinte vole amor senza penare_. + + On pouvait, au simple coup-d'oeil, et par la même méthode, + corriger une grande partie des fautes à peu près de même + espèce qui défigurent cette édition, devenue rare, et + toujours précieuse par un grand nombre d'anciennes pièces + qu'on ne trouve point ailleurs. + +_Mazzeo di Ricco_ paraît être le plus ancien de ces poëtes, à en juger +du moins par son style qui est le plus grossier, le plus près de +l'origine de la langue, le moins italien de tous. De ses six chansons ou +_canzoni_ que l'Allacci nous a conservées, il n'y en a que deux qui +exigent quelque attention; encore n'est-ce pas par leur mérite, mais +parce que la forme provençale y est évidemment empreinte. L'une est un +dialogue entre une dame et son amant. La dame dit une strophe, l'amant +répond par une autre, comme dans les _pastourelles_ des Troubadours. +«Messire, dit la dame, mon coeur amoureux se plaint et fait pleurer mes +yeux; il se tient éloigné de moi, et il me tourmente en venant à vous +mille fois le jour, tant il vous désire. Il reste auprès de vous, et ne +revient plus à moi. Je vous le recommande: ne lui donnez ni jalousie ni +chagrin.--Madame, répond l'amant, si vous m'envoyez votre coeur amoureux, +sachez que je vous envoie aussi le mien. Je languis, je sens de vives +peines pour vous, rose vermeille; je n'ai plus d'existence que pour +désirer de me rendre auprès de vous». Dans les deux autres strophes, la +dame est enchantée de Messire: elle l'engage à venir; mais elle craint +qu'il ne change, qu'il ne la quitte pour une autre belle. Messire la +rassure. Un homme ne peut diriger ses yeux de manière à voir deux +personnes dans une seule figure. Rien ne pouvait engager son coeur à se +rendre ailleurs que chez elle; l'amour l'y attache si fortement, qu'il y +retournerait toujours. Tout cela est en même temps commun et recherché +quant aux pensées; et l'expression ne le relève pas[630]. + + [630] + + _Lo core inamorato, + Messere, si lamenta + E fa pianger gli occhi di pietate, + Da me' esta lungiato_, etc. + _Donna, se mi mandate + Lo vostro dolze core + Inamorato si come lo meo, + Sacciate in veritate_, etc. + +La seconde chanson qui a du rapport avec les chansons provençales, est +composée de quatre strophes, et les strophes de douze vers inégaux. Le +dernier mot de chaque strophe est repris dans le premier vers de la +strophe suivante, et l'on se rappelle que cette forme est entièrement +provençale. La seconde strophe contient une argumentation en forme. +L'auteur se plaint, dans la première, de n'être plus son maître, et dit, +en terminant, d'un ton sententieux, que celui-là possède un assez grand +empire[631], qui peut se maîtriser lui-même. «Puisque je ne puis plus me +maîtriser, reprend-il, c'est l'amour qui me maîtrise; l'amour est donc +certainement mon maître; mais je ne puis jamais considérer dans l'amour +qu'un vif désir, et si l'amour est un vif désir, au nom de Dieu, +considérez ici, madame, que l'amour ne me prend point d'une manière +visible, mais qu'il paraît naître naturellement; et puisque l'amour est +une chose naturelle, vous devez avoir pitié de mes maux». On ne sait pas +ce que la dame put penser de cette logique; mais on voit assez ce qu'il +faut penser de cette poésie, même dans une traduction, et on le sent +encore mieux en lisant le texte. + + [631] + + _C'assai gran regno regie, cio mi pare, + Chi se medesimo puo sengnoregiare. + Poiche non posso me sengnoregiare, + Amor mi sengnoria: + Dunque e amore sengnore ciertamente; + Ma non pono già mai considerare + Che l'amore altro sia. + Se non distretta volglia solamente; + E s'amore e distretta voluntate, + Per Deo, madonna, in ciò considerate, + C'amor no'm prende visibilemente, + Ma pare che nasca naturalemente, + E poi c'amore e cosa naturale + Merze dovete avere de lo meo male_. + + La strophe suivante commence par ces derniers mots: + + _De lo meo male ch'e tanto amoroso_, etc. + + Elle finit par ce vers: + + _Che di piccola gioia processione_; + + Et le premier vers de la quatrième strophe est: + + _D'alta processione e gioia plagiente_. + + Cette façon de reprendre un mot est tout-à-fait provençale. + +_Guido delle colonne_, qui ne passe que pour historien, a ici deux +chansons qu'on pourrait préférer aux deux que l'on y trouve d'_Odo_ son +cousin ou son frère[632]. On y voit du moins quelques pensées et des +bizarreries qui valent encore mieux qu'une entière nullité de sentiments +et d'idées. Dans l'une de ces chansons, il compare la belle Morgane à sa +dame, à qui cette fée, si elle était encore au monde, cèderait en +beauté[633]; dans l'autre, il emploie des comparaisons plus singulières: +«Votre teint frais, dit-il, surpasse les roses et les fleurs; il est +plus brillant qu'un autre, et votre bouche parfumée exhale une odeur +plus agréable que ne fait un animal qu'on nomme la panthère[634]». Il +n'est pas aisé de comprendre ce que c'est que l'agréable odeur que rend +une panthère, ni de saisir la justesse de cette comparaison. Celle qui +termine cette strophe est plus claire, mais n'est guère moins bizarre. +«Je suis votre esclave, dit le poëte, plus loyal et plus dévoué que +l'assassin n'est à son maître[635]». + + [632] Ils nacquirent tous deux sous le règne de Frédéric II, + et fleurirent vers la fin de ce règne; c'est-à-dire, de 1240 + à 1250. On aperçoit dans leur style et dans leur + versification quelque progrès. + + [633] Voyez ci-dessus, p. 397, le texte et la correction de + ce passage. + + [634] + + _Ben passa rose e fiori + La vostra fresca cera, + Lucente più che spera: + E la bocca auhtusa + Più rende aulente audore + Che non fa una fera + C'ha nome la Pantera_. + + [635] + + _Perche son vostro più leale e fino + Che non è al suo signore l'assassino_. + + Je ne crois pas qu'il soit ici question d'un assassin + vulgaire, salarié pour une vengeance privée, mais de ses + sujets fanatiques du Vieux de la Montagne, qui allaient + partout exécuter avec dévouement ses ordres sanguinaires. On + les nommait en Orient, _haschischin_, dont on a fait + _heissessini_, _assessini_, _assassini_, assassins, comme l'a + démontré M. Sylvestre de Sacy, dans un mémoire dont j'ai + donné l'extrait dans mon Rapport imprimé sur les travaux de + notre classe; juillet 1809. On parlait beaucoup alors, depuis + les croisades, de ses sectaires et de leur chef. + +Le notaire _Jacopo_ ou _Giacomo da Lentino_ est le meilleur de ces +poëtes, et celui dont il s'est conservé le plus de vers: il n'écrivit +qu'au milieu du siècle, lorsque dans l'Italie entière on commençait à +cultiver la poésie, et que surtout _Guittone d'Arrezo_, comme nous le +verrons bientôt, polissait le langage et rendait les formes poétiques +plus régulières. _Jacopo da Lentino_ connut ces progrès, et y prit part; +on s'en apperçoit à son style, et surtout à la forme de ses sonnets. Ce +recueil en contient quinze, et quatorze de ses chansons. La plus +remarquable est celle où il se compare à un peintre qui a fait un +portrait, et qui le regarde en l'absence du modèle. En voici à peu près +le sens: «La merveilleuse puissance de l'amour m'enchaîne; et souvent, à +toute heure, comme un homme qui fixe sa pensée ailleurs que sur ce qui +l'environne, et qui peint un portrait ressemblant, je ne pense qu'à +vous, madame, et c'est dans mon coeur que je porte votre figure[636]..... +Poussé par un vif désir, j'ai peint un objet qui vous ressemble; quand +je ne vous vois pas, je regarde ce portrait, etc.[637]». La dernière +strophe, adressée à la chanson même, est naïve, et se termine en quelque +sorte par la signature de l'auteur. «Ma jolie chanson, lui dit-il, +chante une chose nouvelle: va le matin trouver la plus belle fleur de +tout le jardin d'amour, et dis-lui: Vous qui êtes plus blonde que l'or +fin; votre amour, qui est d'un si haut prix, donnez-le au notaire natif +de Lentino[638]». + + [636] + + _Maravigliosamente + Un amor mi distringe_[C], + _E soven, ad ogn' hora + Com' omo che ten mente + In altra parte, e pigne + La simile pintura, + Cosi, bella, faccio eo; + Dentro a lo core meo + Porto la tua figura_. + + [C] Il faudrait ici _distrigne_, à cause de la rime du + troisième vers suivant, ou bien à ce troisième vers, il + faudrait _pinge_, et non pas _pigne_. + + [637] + + _Havendo gran disio + Dipinsi una figura, + Bella, voi somigliante; + E quando voi non vio, + Guardo quella pintura_, etc. + + [638] + + _Mia canzonetta fina, + Tu canta nova cosa: + Muoviti la mattina + Davanti alla più fina + Fiore d'ogni amoranza. + Bionda più che auro fino, + Lo vostro amor da caro + Donate lo al notaro + Ch'è nato da Lentino_. + +Les sonnets ont, comme je l'ai dit, la forme à peu près aussi régulière +que ce genre de poésie l'eut dans le siècle suivant. Seulement, entre +les imperfections du style, l'idée n'y est pas aussi bien conduite, et +les tercets tombent presque toujours languissamment et gauchement. Déjà +aussi, l'on y remarque une certaine recherche de pensées, un goût pour +des similitudes peu naturelles et pour des comparaisons tirées de loin, +qui naquit pour ainsi dire avec ce genre, d'où il se répandit dans tous +les autres. «Celui qui n'aurait jamais vu de feu, dit le notaire poëte +dans son premier sonnet, ne croirait pas qu'il pût brûler; son éclat, +lorsqu'il l'apercevrait, lui paraîtrait au contraire un objet +d'amusement et un jeu; mais, s'il le touche en quelque endroit, il verra +bien qu'il brûle cruellement. Le feu d'amour m'a un peu touché; +maintenant il me brûle, etc.[639]. En regardant, dit-il, dans le second, +le basilic venimeux qui fait périr l'homme par son regard, et l'aspic, +cet envieux serpent, qui, par ruse, donne la mort, et le dragon qui est +si rempli d'orgueil qu'il ne laisse jamais échapper ceux qu'il a pu +saisir, je leur compare l'amour, qui est une source de douleur, qui +tourmente et fait languir[640]». Dans le troisième, une dame et l'amour +passent, en courant, par ses yeux, et pénètrent dans son âme avec tant +de force que l'âme sent la dame aller se reposer dans son coeur; et cette +âme charge un soupir douloureux d'aller annoncer au dehors ce qu'elle a +souffert, lui qui en a été témoin[641]. Dans plusieurs autres sonnets, +il s'exprime d'une manière aussi métaphysiquement alambiquée que +quelques Troubadours, comme nous l'avons vu, l'avaient fait avant lui, +et que le firent malheureusement, depuis, les meilleurs lyriques +italiens, sans en excepter le plus grand de tous. + + [639] + + _Chi non havesse mai veduto foco + Non crederia che cocer potesse; + Anzi li sembreria solazzo e gioco + Lo suo splendor, quando lo vedesse: + Ma se lo toccasse in alcun loco + Ben gli sembreria che forte cocesse. + Quello d'amore m'a toccato un poco, + Molto mi coce_, etc. + + [640] + + _Guardando il basilisco velenoso + Col suo guardare face l'huom perire, + E l'aspide, serpente invidioso + Che per ingegno altrui mette a morire, + E lo dracone che è si orgoglioso, + Cui elli prende non lassa partire, + Alloro assembro l'amor che è doglioso + Che altrui tormentando fa languire_. + + [641] + + _Per gli occhi mei una donna ed amore + Passar correndo e giunser nella mente + Per si gran forza che l'anima sente_ + _Andar la donna riposar nel core_. + _Pero si move a dir: sospir dolente + Vacci fuor tu ch'udisti quel dolore_, etc. + +Nous avons vu aussi des Troubadours mêler le sacré avec le profane, +préférer la présence de leur dame aux joies du paradis, et renoncer à ce +lieu de délices, s'il faut qu'ils ne l'y voient pas. Un sonnet du même +poëte dit absolument la même chose: il y déclare que, sans sa dame, le +paradis ne lui ferait aucun plaisir. «J'ai résolu dans mon coeur, dit-il, +de servir Dieu, afin de pouvoir aller en paradis, dans ce saint lieu où +j'ai entendu dire qu'existent pour toujours le plaisir, les jeux et les +ris. Je n'y voudrais pourtant pas aller sans ma dame, sans celle qui a +la tête blonde et un si beau teint, car je ne pourrais jouir de rien si +j'étais séparé d'elle. Je ne dis pas que je voulusse y faire d'autre +péché que de voir son noble maintien, son beau visage et son tendre +regard; mais j'éprouverais un grand bonheur à la voir elle-même comblée +de joie[642]. + + [642] Je mettrai ici le sonnet entier, tant à cause de sa + singularité, que parce que, si le style en a vieilli, la + forme en est meilleure, et la conduite mieux soutenue que + celle des autres. + + _Io m'agio posto in core a Dio servire + Com'io potesse gire in Paradiso, + Al santo loco c'agio audito dire + Ove si mantiene sollazzo, gioco e riso_. + + _Senza la mia donna non vi vorria gire + Quella c'a la blonda testa el claro viso, + Che senza lei non porzeria gaudire + Estando da la mia donna diviso. + + Ma non lo dico a tale intendimento + Perche peccato ci volesse fare + Se non vedere lo suo bello portamento. + + E lo bello viso el morbido sguardare; + Che lo mi tiria in gran consolamento + Vegendo la mia donna in gioia stare_. + +En voilà plus qu'il n'en fallait peut-être pour donner une idée de ces +anciens poëtes siciliens, que les Italiens reconnaissent pour les fils +aînés de la Muse italienne. Mais on doit ajouter à leurs noms peu +célèbres le nom plus doux et plus aimable d'une certaine Nina[643], que +son amour pour la poésie rendit amoureuse d'un poëte qu'elle n'avait +jamais vu. Il était de Majano en Toscane, et s'appelait _Dante_, +quoiqu'il n'eût rien de commun avec le grand poëte de ce nom. Ses +poésies avaient alors beaucoup de réputation: elles touchèrent le coeur +de Nina, qui composa pour lui des vers fort tendres, et qui était si +fière de son amant, qu'elle se faisait appeler _la Nina di Dante_[644]. + + [643] C'était, dit Crescimbeni, la plus belle personne de son + pays et de son temps. On la regarde comme la première femme + qui ait fait des vers italiens. _Stor. della volg. poesia_, + t. III, p. 84. + + [644] Il s'est conservé fort peu de ses poésies. Crescimbeni, + _ubi suprà_, en cite un seul sonnet. C'est une réponse que + Nina fait au poëte qui lui avait adressé le premier, sans se + nommer, une déclaration d'amour en vers. On y voit en effet, + à travers les expressions surannées, beaucoup de douceur et + de tendresse. + + _Qual sete voi, si cara proferenza + Che fate a me senza voi mostrare? + Molto m'agenzeria vostra parvenza + Perche meo cor podesse dichiarare_, etc. + +Le signal donné par la Sicile avait été bientôt suivi sur le continent. +Des poëtes italiens s'étaient fait entendre à Bologne, à Pérouse, à +Florence, à Padoue et dans plusieurs villes de Lombardie. Parmi les +poëtes de Bologne, on distingue surtout _Guido Guinizzelli_, qui, selon +la croyance commune, partage avec _Brunetto Latini_ l'honneur d'avoir +été le maître du véritable Dante. On ne sait rien de la vie de ce poëte, +qui florissait avant la moitié du treizième siècle, sinon qu'il était +homme de guerre et d'une famille noble de Bologne, qui en fut chassée +pour son attachement au parti de l'empereur[645]. Il fut le premier à +donner au style poétique plus de force et de noblesse. Quoiqu'il ne +traitât guère, selon le goût du temps, que des sujets d'amour, il +répandit dans ses poésies des sentiments élevés et des maximes de +philosophie platonique[646] adaptées à cette passion; c'est sans doute +ce qui lui fit donner le titre de très-grand (_Massimo_) par son +élève[647], qui devait bientôt mériter ce titre mieux que lui. + + [645] _Benvenuto da Imola_, cité par Tirab., t. IV, l. III, + c. 3. + + [646] Crescimbeni, t. I. _Comment._ l. I, c. 12. + + [647] Dante, _de Vulg. Eloq._ En appelant ici le Dante élève + de Guido, je parle selon l'opinion commune; je dois dire + cependant que Crescimbeni, loin de l'adopter, prouve qu'elle + est fausse, par le passage même du Dante, dont on se sert + pour la soutenir. Le poëte trouve Guido dans le purgatoire, + cant. 26. Dès qu'il l'a entendu se nommer, il l'appelle son + père, et celui des autres poëtes qui ont composé des vers + d'amour pleins de douceur et de grâce: + + _Quando i' udi nomar se stesso il padre + Mio e d'altri miei miglior, che mai + Rime d'amore usar dolci e leggiadre_. + + Guido lui demande quelle est la cause qui le fait lui parler + et le regarder avec tant de tendresse: «Ce sont, lui répond + le Dante, vos doux écrits, qu'on ne cessera d'aimer tant que + durera le style moderne: + + _Dimmi che è cagion perchè dimostri + Nel dire e nel guardar d'avermi caro? + Ed io a lui: li dolci detti vostri, + Che quanto durerà l'uso moderno, + Faranno cari ancora i loro inchiostri_. + + On s'est arrêté au premier de ces deux traits, et l'on n'a + pas vu que le dernier prouve évidemment que le Dante, non + seulement n'avait pas eu Guido pour maître, mais qu'il ne + l'avait jamais vu, et qu'il n'avait appris de lui à rimer, + qu'en lisant ses vers. + +On nous a conservé de _Guido Guinizzelli_ quelques sonnets et quatre +_Canzoni_[648]. (Je demande la permission d'employer désormais ce mot, +que celui de Chanson, en français, ne rend pas). Dans presque tous ses +sonnets, l'idée principale est une comparaison; ce sont même souvent +plusieurs comparaisons de suite, dont on voit que l'une a fait naître +dans son esprit l'idée de l'autre, sans qu'il y ait pourtant de grands +rapports entre les deux. Dans l'un, c'est le trait de l'amour qui, pour +aller à son coeur, passe par ses yeux, comme le tonnerre qui entre par la +fenêtre d'une tour, et qui fend et met en pièces tout ce qu'il trouve au +dedans. «Je reste, dit le poëte, comme une statue de bronze où il n'y a +ni âme ni vie, si ce n'est qu'elle imite une figure d'homme[649]». Dans +l'autre, après avoir comparé sa maîtresse à l'astre de Diane, qui a pris +la forme d'une face humaine, l'éclat de son teint lui donne l'idée d'un +visage de neige coloré de grenade[650]. Dans un troisième, il est abattu +et renversé par la rencontre de l'amour, comme le tonnerre frappe un mur +(on voit que cette idée du tonnerre le poursuit), ou comme le vent abat +les arbres par ses coups redoublés. Le même quatrain, dont les deux +premiers vers contiennent ces deux comparaisons, offre dans les deux +derniers une querelle entre les yeux et le coeur. «Le coeur dit aux yeux: +C'est par vous que je meurs; les yeux disent au coeur: C'est toi qui nous +as perdus[651]». Assurément le défaut de cette poésie n'est ni le vide +ni la prolixité. + + [648] Une _Canzone_ dans le Recueil de Giunti, l. IX; une + dans celui de l'Allacci, deux _canzoni_ et cinq sonnets à la + fin de la _Bella Mano_. + + [649] + + _Per gli occhi passa, come fa lo trono, + Che fer per la finestra della torre, + E ciò che dentro trova spezza e fende. + + Rimango come statua d'ottono, + Ove vita nè spirto non ricorre, + Se non che la figura d'uomo rende_. + + [650] + + _Viso di neve colorato in grana_. + + [651] + + _Come lo trono che fere lo muro, + E il vento gli albor per li forti tratti: + Dice lo core agli occhi, per voi moro: + Gli occhi dicono al cor, tu n'hai disfatti_. + +Ce poëte conserve dans ses _canzoni_ le même goût pour les comparaisons. +Il y en a une qui commence ainsi: «Dans ces régions placées sous +l'étoile du nord se trouvent les montagnes d'aimant qui donnent à l'air +la propriété d'attirer le fer; mais parce que cet aimant est éloigné, il +a besoin du secours d'une pierre de même nature pour le faire agir et +diriger l'aiguille vers l'étoile polaire. Vous, madame, vous possédez +les sources fécondes de toutes les qualités qui peuvent inspirer +l'amour, et l'éloignement n'en détruit pas la force; car elles agissent +de loin et sans secours[652]». Ce n'est là ni de la saine physique ni de +la poésie naturelle; mais cela ne laisse pas d'être ingénieux, et l'on +est surtout frappé, en lisant le texte italien, du progrès qu'avait déjà +fait cette langue, née depuis moins d'un siècle, et à qui il fallait +moins de temps encore pour se perfectionner et se fixer. + + [652] + + _In quelle parti sotto tramontana + Sono li monti della calamita_, + _Che dan virtute all' aere[D] + Di trarre il ferro; ma perchè lontana, + Vole di simil pietra aver aita, + A far la adoperare, + E dirizzar lo ago in ver la stella. + Ma voi pur sete quella + Che possedete i monti del valore[E] + Onde si spande amore: + E già per lontananza non è vano, + Che senza aita adopera lontano_. + + [D] On prononçait _âre_. + + [E] Mot à mot: _C'est vous qui possédez les montagnes du + mérite_. Cela serait ridicule en français; mais cela marque + mieux le rapport bizarre exprimé par cette comparaison. + +Mais ce qui nous est resté de meilleur de Guinizelli est une autre de +ses _canzoni_, dont je ne puis me dispenser de citer les quatre +premières strophes[653]. «C'est toujours dans un noble coeur que se +réfugie l'amour, comme dans une forêt un oiseau, se réfugie sous la +verdure[654]. La nature ne créa point l'amour avant un coeur noble, ni de +coeur noble avant l'amour, c'est ainsi qu'aussitôt que le soleil exista, +aussitôt resplendit la lumière, et qu'elle ne fut point avant le soleil; +l'amour prend naissance dans la noblesse du coeur, précisément comme la +chaleur dans la clarté du feu. + + [653] C'est celle qui se trouve dans le neuvième livre du + Recueil de Giunti. + + [654] + + _Al cor gentil ripara sempre amore + Si come augello in selva a la verdura: + Non fe amore anzi che gentil core + Ne gentil core anzi ch' amor, natura. + Ch' adesso com' fu'l sole + Si tosto lo splendore fue lucente; + Nè fue davanti al' sole: + E prende amore in gentillezza luoco, + Cosi propiamente + Com' il calore in clarità del foco. + + Fuoco d'amore in gentil cor s'apprende + Come vertute in pietra preziosa; + Che da la stella valor non discende + Anzi che'l sol la faccia gentil cosa_, etc. + +«Le feu d'amour naît dans un noble coeur, comme la vertu cachée dans une +pierre précieuse; cette vertu ne descend point des étoiles avant que le +soleil ait ennobli la pierre qui doit la recevoir. Après qu'il en a tiré +par la force de ses rayons ce qui était vil, les étoiles lui +communiquent leur vertu; ainsi quand la nature a rendu un coeur délicat, +noble et pur, la femme, comme une étoile, lui communique l'amour. + +«L'amour est placé dans un coeur noble comme la flamme au sommet d'un +flambleau[655]; il brille pour ce qu'il aime d'un feu clair et délicat; +il ne pourrait se placer autrement, tant il a de fierté. Une nature +rebelle ne peut rien contre l'amour, pas plus que l'eau contre le feu, +que le froid rend plus ardent. L'amour fait son séjour dans un coeur +noble, parce que ce lieu est de même nature que lui, comme le diamant +dans une mine». + + [655] + + _Amor per tal ragion sta in cor gentile + Per qual lo fuoco in cima del doppiero: + Splende a lo suo diletto, clar, sottile, + Non li staria altra guisa, tanto è fiero_, etc. + +Dans la quatrième strophe le poëte perd de vue l'amour, et s'élève par +d'autres comparaisons à des sujets moraux d'un autre ordre. «Le soleil +frappe la fange pendant tout le jour[656]; elle reste vile, et le soleil +ne perd rien de sa chaleur. L'homme plein d'orgueil dit: Je deviens +noble de race; il ressemble à la fange, et la noble valeur au soleil. On +ne doit pas croire qu'il y ait de la noblesse sans courage, même dans la +dignité d'un roi, si la vertu ne lui donne pas un noble coeur. Il +ressemble à l'eau qui réfléchit des rayons; mais le ciel retient ses +étoiles et sa splendeur». + + [656] + + _Fere lo sol lo fango tutto il giorno, + Vile riman; ne'l sol perde colore. + Dice huomo alter: nobil per schiatta torno; + Lui sembra'l fango, e'l sol gentil valore. + Che non dè dare huom fè + Che grandezza sia fuor di coraggio + In degnità di Rè, + Se da vertute non ha gentil core. + Com' aigua porta raggio, + E'l ciel ritien le stelle e lo splendore_. + +Voilà sans doute un entassement de figures et de comparaisons fatigant +et de mauvais goût; mais voilà aussi des pensées nobles, des images +vives, une élévation et une force qui dans aucun siècle ne sont +communes, et qui, rendues comme elles le sont dans l'original, en +strophes de dix vers assez harmonieux et dans un style qui a déjà +beaucoup perdu de sa rudesse, doivent paraître fort surprenantes dans un +poëte du treizième siècle. + +La première forme de ces odes ou _canzoni_ était comme on l'a vu, +empruntée des Provençaux; à leur exemple, les poëtes italiens avaient, +dès l'origine, donné aux strophes des entrelacements harmonieux de rimes +et de mesures de vers; elles étaient dès lors telles à peu près qu'elles +sont restées depuis. Il n'en était pas ainsi du sonnet, né sicilien, et +qui, au commencement de ce siècle, était encore dans une sorte +d'enfance. Les plus anciens poëtes siciliens et italiens avaient d'abord +donné ce titre à une espèce particulière de poésie qui varia selon leur +caprice. Les uns y employaient deux quatrains suivis de deux tercets; +les autres, sous le nom de sonnets doubles, _doppii_ ou _rinterzati_, +mettaient deux strophes de six vers, ou une seule de douze, et ensuite +deux autres de six, de cinq ou de quatre vers[657]. Il paraît constant +que ce fut _Guittone d'Arezzo_ qui leur donna des formes plus fixes, et +qui enchaîna par des lois plus sévères la liberté dont les poëtes +avaient joui jusqu'alors. C'est à lui et non pas aux _rimeurs français_, +qu'Apollon dicta ces _rigoureuses lois_, que Boileau, en se trompant sur +ce point de fait, a exprimées en si beaux vers[658]. + + [657] Voy. sur ces formes irrégulières du sonnet, à son + origine, Fr. Redi, _Annotazioni al Ditirambo_, édit. de + Florence, 1685, in-4. p. 99--109. + + [658] + + On dit, à ce propos, qu'un jour ce dieu bizarre (Apollon) + Voulant pousser à bout tous les rimeurs françois, + Inventa du sonnet les rigoureuses lois; + Voulut qu'en deux quatrains de mesure pareille, + La rime avec deux sons frappât huit fois l'oreille, + Et qu'ensuite six vers, artistement rangés, + Fussent en deux tercets par le sens partagés. + + Le Menzini, dans son _Art poétique_, postérieur de peu + d'années à celui de Boileau, a aussi attribué à Apollon + l'invention du sonnet, non pour _pousser à bout_, mais pour + soumettre à la plus forte épreuve les poëtes du plus grand + génie. + + _Questo breve poema altrui propone_ + _Apollo stesso, come lidia pietra + Da porre i grandi ingegni al paragone_, l. IV. + +_Guittone d'Arezzo_, qui florissait dans le même temps que _Guido +Guinizzelli_, et peut-être même plutôt, est un des poëtes dont la +Toscane, s'honora le plus dans ce siècle. On l'appelle ordinairement +_Fra Guittone_, parce qu'il était d'un ordre religieux et militaire qui +s'est éteint[659]. Il nous reste de lui environ trente sonnets, où l'on +peut en effet remarquer plus de régularité dans la forme, et du progrès +dans le style. L'amour est, comme à l'ordinaire, le sujet de presque +tous; la dévotion, de quelques-uns, et, dans quelques uns aussi, la +dévotion et l'amour se trouvent ensemble; par exemple, s'il est arrivé à +l'auteur de nier son amour pour sa dame, il espère obtenir le pardon de +cette déloyauté, parce que saint Pierre avait renié Dieu tout puissant, +et que cependant il a obtenu le Paradis; parce que Paul devint un saint, +même après qu'il eut tué saint Etienne[660]. On reconnaît dans plusieurs +de ses sonnets un goût d'harmonie, une coupe de vers, et aussi un +certain tour sentimental qui n'étaient point connus avant lui, et qui +sembleraient avoir servi de modèle au style de Pétrarque. Ne dirait-on +pas que celui-ci serait un des sonnets de l'amant de Laure[661]? + + [659] C'était l'ordre des _Cavalieri Gaudenti_. Son origine + est funeste. Il fut institué en Langudoc, en 1208, pendant la + croisade barbare contre les Albigeois. Mais quand Guitton y + fut admis, la croisade était finie, et l'hérésie éteinte, + c'est-à-dire, les hérétiques exterminés. L'ordre des + _Gaudenti_, des Jouissants, fut sans doute ainsi nommé, parce + qu'on y jouissait en effet de la vie, et qu'il n'imposait + aucune privation. Il n'avait de sévérité que pour les preuves + de noblesse. C'est le premier ordre où les dames furent + admises, sous les titres de _Militisse_ et de _Cavalleresse_. + Giamb. Corniani, _i Secoli della letter. ital._ etc. t. I, p. + 154. + + [660] + + _Se di voi, donna, mi negai servente, + Pero'l mio cor da voi non fù diviso: + Che san Pietro nego'l padre potente, + E poi il fece haver del Paradiso; + E santo fece Paulo similmente + Da poi santo Stefano have' occiso_, etc. + + _Racolta de' Giunti_, 1527. Tout le huitième livre de ce + Recueil est de _Fra Guittone d'Arezzo_. + + [661] + + _Già mille volte quando amor m'ha stretto, + Eo son corso per darmi ultima morte_, etc. + +«Déjà mille fois pressé par l'amour, j'ai couru pour me donner la mort, +ne pouvant résister à la douleur âpre et cruelle que je sens dans mon +sein... Mais quand je suis prêt à m'en aller vers une autre vie, votre +immense bonté me retient et me dit: Ne presse pas ta fuite prématurée: +ta jeunesse et ta fidélité te le défendent; elle m'invite et me prie de +rester sur la terre. J'espère donc qu'avec le temps je pourrai goûter le +bonheur». En lisant surtout le texte des deux tercets, on est surpris de +leur ressemblance avec quelques vers de Pétrarque: + + Ma quando io son per gire all' altra vita, + Vostra immensa pietà mi tiene, e dice: + Non affrettar l'immatura partita. + La verde età, tua fideltà il disdisce; + Ed a ristar di quà mi priega, e'noita; + Sicch'eo[662] spero col tempo esser felice. + +Ces tercets d'un autre sonnet y ressemblent peut-être encore +davantage.[663]: + + _Ben forse alcun verrà doppo qualch'anno + Il qual leggendo i miei sospiri in rima, + Si dolerà della mia dura sorte. + E chi sa sei colei ch'or non mi estima + Visto con il mio mal giunto il suo danno, + Non deggia lagrimar della mia morte_? + + [662] _Eo_ pour _io_. + + [663] En y joignant les deux quatrains qui les précèdent, on + a un sonnet tout-à-fait _petrarquesque_, du moins pour le + tour des pensées, si ce n'est pour le style. + + _Quanto più mi destrugge il meo pensiero, + Chè la durezza altrui produsse al mondo, + Tanto ogahor, lasso, in lui più mi profondo, + E co'l fuggir de la speranza spero. + Eo parlo meco, e riconosco in vero + Chè mancherò sotto si grave pondo: + Ma'l meo fermo disio tant'è giocondo + Ch'eo bramo e seguo la cagion ch'eo pero. + Ben forse alcun_, etc. + +Peut-être, après quelques années, viendra-t-il quelqu'un qui, lisant mes +soupirs retracés dans mes vers, plaindra la cruauté de mon sort. Et qui +sait si celle qui maintenant ne fait de moi aucune estime, voyant, avec +ce que j'aurai souffert, la perte qu'elle aura faite, ne donnera point +de larmes à ma mort»? + +Trois grandes _canzoni_, sont jointes à ces sonnets. Le progrès de l'art +et celui de la langue y sont moins sensibles. Ce sont des strophes de +quatorze, seize et de dix-huit vers de différentes mesures, bien +combinés entre eux, et dont les rimes sont disposées assez +harmonieusement; mais pour ne dire, en cinq ou six de ces longues +strophes, que des choses assez communes, et pour les dire sans mouvement +et sans vivacité de style, sans idées piquantes et sans images +poétiques. Il est donc inutile d'en rien citer: il vaut mieux dire +quelque chose d'un ouvrage plus curieux, du même auteur. On a conservé +long-temps manuscrites, et enfin imprimé dans le dernier siècle, environ +quarante lettres de _Guittone d'Arezzo_, sur divers sujets de morale, et +quelquefois de simple amitié. C'est un des premiers, peut-être même le +premier monument de la prose italienne, et le recueil le plus ancien de +lettres que l'on ait rassemblé et publié en langue vulgaire. Elles sont +peu importantes pour le fond; mais elles servent à connaître plus +particulièrement ce qu'était la langue italienne dans ces premiers +temps. Le savant Bottari les a accompagnées de notes très-utiles pour +ce genre d'étude[664]. Parmi ces lettres, il s'en trouve quelques unes +en vers libres, ou rimés avec beaucoup de licence. C'est de la prose un +peu plus cadencée, ou de la poésie un peu plus que fugitive. + + [664] _Lettere di fra Guittone d'Arezzo con note_. Roma, + 1745, in-4°. Le volume est de 330 pages: les lettres n'en + occupent que 93: les notes philologiques et grammaticales + remplissent tout le reste. + +Un poëte de ce temps, qui eut encore plus de renommée, ce fut _Guido +Cavalcanti_. Sa famille était une des plus illustres et des plus +puissantes de Florence. _Guido_ fut un ardent Gibelin, et devint plus +ardent encore en épousant la fille de _Farinata degli Uberti_, alors +chef de cette faction. _Corso Donati_, chef du parti des Guelfes, homme +alors fort en crédit en Florence, et personnellement ennemi de _Guido_, +voulut le faire assassiner. _Guido_ l'ayant su, l'attaqua à force +ouverte; mais il fut abandonné de ceux qui étaient avec lui; _Corso_, +mieux accompagné, le repoussa et le mit en fuite. La commune de +Florence, fatiguée de ces dissensions, exila les chefs des deux partis. +_Guido Cavalcanti_ fut relégué à Sarzane, où l'air était très-malsain. +Il y tomba malade, et, ayant obtenu son rappel, il mourut à +Florence[665] de la maladie qu'il avait gagnée dans son exil. Il était +né d'un père[666] qui passait pour philosophe épicurien, et pour athée. +Quant à lui, quoique philosophe aussi, un fait démontre que, malgré les +bruits publics, il n'était pas de la même secte que son père[667]; quand +son ennemi voulut le faire assassiner, il allait en pélerinage à +Saint-Jacques en Galice, où les Epicuriens ne vont guère. Au reste, tout +le fruit que l'on croit qu'il tira de ce pélerinage fut de devenir +éperduement amoureux, à Toulouse, d'une certaine _Mandetta_, dont il fit +la dame de ses pensées, et, sans la nommer, si ce n'est peut-être une +seule fois, l'objet de ses vers. + + [665] En 1300. + + [666] Il se nommait _Cavalcante de' Cavalcanti_. + + [667] Boccace dit plaisamment de lui, qu'étant sans cesse + plongé dans des méditations philosophiques, et passant pour + épicurien, le peuple disait que ses méditations n'avaient + pour objet que de chercher si l'on pouvait trouver que Dieu + n'existait pas. _Si diceva fra la gente volgare, che queste + sue speculazioni eran solo in cercare se trovar si potesse + che Idio non fosse_. Decam. Giorn. VI, nov 9. + +Ils ont, comme tous ceux de ce temps-là, pour unique sujet l'amour et la +galanterie; mais avec une teinte de mélancolie et quelquefois de +bizarrerie poétique qui leur donne un caractère particulier[668]. On +reconnaît l'une et l'autre à la manière dont est amenée l'idée de la +mort dans le sonnet suivant[669]: «Madame, avez-vous vu celui qui tenait +la main sur mon coeur, quand je vous répondais si faiblement et si bas, +par la crainte que j'avais de ses coups? C'était l'amour, qui, vous +ayant trouvée, s'arrêta près de moi. Il venait de loin, comme un léger +archer de Syrie, qui se prépare à tuer quelqu'un avec ses traits. Il +tira ensuite de mes yeux des soupirs, qui se jetèrent avec tant de force +hors de mon coeur, que je partis en fuyant et rempli d'effroi. Alors il +me sembla que je suivais la mort, accompagné de ces souffrances qui nous +consument en nous faisant verser des larmes». + + [668] V. le Recueil, déjà cité, des _Giunti_. Les poésies de + _Guido Cavalcanti_ en remplissent le sixième livre. + + [669] + + _O donna mia, non vedestù colui + Che sù lo core mi tenea la mano_, etc. + +La bizarrerie, il en faut convenir, va souvent jusqu'à l'extravagance; +par exemple, il dit, en finissant un sonnet, que son âme affligée et +pleine de crainte, pleure sur les soupirs qu'elle trouve dans son coeur; +qu'ils en sortent baignés de larmes, et il ajoute: Alors il me semble +que je sens tomber dans ma pensée une figure de femme pensive, qui vient +pour voir mourir mon coeur[670]». + + [670] + + _L'anima mia dolente e paurosa + Piange ne i sospiri che nel cor trova + Si che bagnati di pianto escon fora_. + _Allor mi par elle nella mente piova + Una figura di donna pensosa + Che vegna per veder morir lo core_. + +L'auteur est plus naturel et plus simple dans ses Ballades, genre de +poésie qu'il semble avoir affectionnée, car on en trouve ici dix à +douze. C'est dans l'une de ces ballades qu'il nomme sa jolie +Toulousaine. Il était tout occupé de ses pensées d'amour quand il +rencontre deux bergerettes qui lui font quelques agaceries. Ne me +méprisez pas, leur dit-il, pour le coup que j'ai reçu; mon coeur est mort +au plaisir depuis mon voyage de Toulouse[671]. L'une des deux se moque +de lui, l'autre le plaint. Celle-ci lui demande s'il a conservé un +fidèle souvenir des yeux de sa belle: «Je me souviens, répond-il, qu'à +Toulouse, je vis paraître une dame élégamment parce, à qui l'Amour donne +le nom de _Mandetta_, etc.[672]». Mais il paraît que l'absence eut sur +lui son effet ordinaire, et que _Mandetta_ fit place à une autre, ou +plutôt à d'autres beautés. Une de ses ballades, qui ressemble +tout-à-fait aux pastourelles provençales, nous le représente rencontrant +dans un bosquet une bergère plus belle à ses yeux que l'étoile du matin: +ses cheveux étaient blonds et légèrement bouclés; son teint, de rose: +une houlette à la main, elle menait paître ses agneaux, sans chaussure, +et les pieds baignés de rosée, chantant d'une voix amoureuse, ornée +enfin de tout ce qui peut inviter au plaisir[673]: il l'aborde, il +l'interroge: elle répond et avoue que quand les oiseaux chantent, son +coeur désire un amant. Ils entrent sous le feuillage: les oiseaux se +mettent à chanter; tous deux entendent ce signal, et s'empressent d'y +obéir. + + [671] + + _Era in pensier d'amor: quand' io trovai + Due forosette nove: + L'una cantava: e' piove + Gioco d'amor in noi_: etc + ........................................ + _Deh! forosette, non mi haggiate a vile + Per lo colpo ch'io porto; + Questo cor mi fu morto + Poich e'n Tolosa fui_. + + [672] + + _Io dissi: e' mi ricorda, che'n Tolosa + Donna m'apparve accorelata e stretta, + Amore la qual chiama la Mandetta_. + + [673] + + _In un boschetto trovai pastorella + Più che la stella bella a'l mio parere; + Capegli havea biondetti e ricciutelli; + E gli occhi pien d'amor, cera rosata: + Con sua verghetta pastorava agnelli, + E scalza, e di rugiada era bagnata: + Cantava come fosse innamorata; + Era adornata di tutto piacere_, etc. + +Celle de ses ballades où il y a le plus de naturel, et même de +sentiment, est celle qu'il paraît avoir faite à Sarzane pendant la +maladie qui le fit rappeler de son exil, circonstance que je ne crois +pas avoir encore été remarquée, et qui contribue à rendre cette petite +pièce intéressante. C'est à sa ballade même qu'il s'adresse: «Puisque je +n'espère plus, dit-il, retourner jamais en Toscane, va légèrement et +doucement trouver ma dame, qui te fera un bon accueil[674]; tu lui +rendras compte de mes soupirs, pleins de tristesse et de crainte; mais +garde-toi d'être vu de personne qui soit ennemi des nobles penchants de +la nature: elle en souffrirait elle-même; elle t'en voudrait, et ce +serait pour moi un sujet de peine qui me suivrait jusqu'après ma mort. +Tu vois que la mort me presse, que la vie m'abandonne, etc.». Il +recommande à sa ballade de conduire son âme auprès de sa maîtresse, +quand elle s'échappera de son coeur, de la lui présenter, de lui dire: +«Cette âme, votre esclave, vient se fixer auprès de vous, ayant quitté +celui qui fut esclave de l'amour». Cela est encore excessivement +recherché, mais conforme aux idées d'amour et au langage de ce temps. + + [674] + + _Perch'io nò spero di tornar già mai, + Ballatetta, in Toscana, + Và tù leggiera e piana, + Dritta à la donna mia, + Cher per sua cortesia + Ti farà molto honore. + + Tu porterai novelle de' sospiri + Piene di doglia e di molta paura; + Ma guarda che persona non ti miri + Che sia nemica di gentil natura_. + ....................................... + _Tu senti, Ballatetta, che la morte + Mi stringe sì, che vita m'abbandona_, etc. + +La _canzone_ de _Guido Cavalcanti_, sur la nature de l'amour, où il +paraît avoir voulu rassembler et professer, pour ainsi dire, tout ce que +la doctrine de cette passion avait de plus abstrait[675], eut alors tant +de célébrité que plusieurs beaux esprits de son temps l'enrichirent de +commentaires. Elles en aurait un peu moins aujourd'hui. C'est une espèce +de traité métaphysique. L'auteur en propose le sujet dans une strophe, +et le développe méthodiquement dans les quatre autres. Ce sont des +définitions et des divisions subtiles, énoncées en termes qui sont +plutôt de la langue de l'école que de celle de l'amour[676]. C'est une +thèse, si l'on veut, et qui méritait, tout autant que bien d'autres, le +baccalaureat, ou même le doctorat; mais ce n'est ni du sentiment, ni de +la poésie: et comment se passer de l'un et de l'autre, quand on parle +d'amour en vers? Si j'en juge par deux des commentaires qui furent faits +sur cette pièce, l'un par le cardinal _Egidio Colonna_, qu'on appelait +de son temps le Prince des Théologiens[677]; l'autre par le chevalier +_Paolo del Rosso_; il s'en fallut beaucoup que la pièce en devînt plus +claire. Elle l'était si peu, qu'il resta indécis si l'auteur y traitait +de l'amour naturel ou de l'amour platonique. Philippe Villani, dans sa +Vie de _Guido_[678], est de la première opinion, tandis que Marsile +Ficin est de la seconde[679]. + + [675] Elle commence par ces vers: + + _Donna mi priega; perch'io voglio dire + D'uno accidente che sovente è fero, + Ed è si altero ch' è chiamato amore_. + + [676] + + _Vien da veduta forma, che s'intende, + Che prende nel possibile intelletto, + Come in suggetto, luoco e dimoranza. + In quella parte mai non ha posanza + Perchè da qualitate non discende_, etc. + + C'est sur ce ton que la pièce entière est écrite, et c'est + encore là un des endroits les moins obscurs. + + [677] Mazzuchelli, _Vite d'uomini illustri fiorentini_, note + 9, sur la vie de _Guido Cavalcanti_. + + [678] C'est la vingt-neuvième et dernière de ses _Vite + d'uomini illustri fiorentini_, traduites et publiées par le + comte Mazzuchelli, et citées plusieurs fois dans ce chapitre. + + [679] Dans son _Commentaire_ sur le _Convito_ du Dante. + +La Toscane eut, dans ce même temps, plusieurs autres poëtes, tels que +les deux _Buonagiunta_, l'un séculier, l'autre moine[680]; _Guido +Orlandi_, _Chiaro Davanzati_, _Salvino Doni_, d'autres encore, parmi +lesquels il faut distinguer _Dante da Majano_, si cher à sa Nina +sicilienne. C'est le dernier sur lequel nous nous arrêterons. On nous a +conservé un livre entier de ses poésies[681]; quarante sonnets, cinq +ballades et trois grandes _canzoni_, ne permettent pas de ne faire que +le nommer; mais on serait embarrassé pour trouver dans tant de pièces de +quoi justifier la réputation que l'auteur paraît avoir eue pendant sa +vie, et le tendre enthousiasme de Nina. + + [680] Le séculier était de Lucques, et son nom de famille + était _Urbicciani; Buonagiunta Urbicciani da Lucca_. + + [681] Le septième du Recueil de 1527. + +Dans ces poésies, toutes amoureuses, on sent toujours l'effort et le +travail, presque jamais le génie poétique ni l'amour. Son premier sonnet +annonce le projet de chanter pour prouver son savoir faire[682]; c'est +plutôt montrer, dès le début, qu'il en manquait absolument. La plupart +de ses sonnets ne contiennent que des éloges communs ou exagérés de sa +dame, des plaintes de ce qu'il souffre, des prières d'avoir pitié de ses +maux; des comparaisons qu'il fait d'elle avec les fleurs, les roses, +avec des peintures brillantes, et quelquefois aussi des comparaisons +historiques: il l'aime plus que Pâris n'aima Hélène[683]; ou bien elle +surpasse Iseult et Blanchefleur[684]. La fée Morgane était alors en si +grande réputation de beauté, comme nous l'avons déjà pu voir, que notre +auteur en fait un adjectif, et appelle _Gola morganata_ le cou de sa +maîtresse[685]. Nous avons aussi vu, sans pouvoir le comprendre, la +panthère figurer, pour la bonne odeur qu'elle exhale, dans des +comparaisons galantes; la voici employée dans un sonnet, pour la lumière +qu'elle répand: «Noble panthère, dit le poëte à celle qu'il aime, quand +je pense à votre lumière qui m'a élevé si haut que je suis véritablement +monté dans les airs, et que je porte la lumière du monde et l'astre du +jour[686]»! Exagérations hyperboliques avec lesquelles il est impossible +de voir le rapport que peut avoir une panthère. Quelquefois cependant il +y a de la délicatesse dans les sentiments et dans les expressions: «Je +ne vous demande pas autre chose, dit-il à la fin d'un sonnet, si non +qu'il ne vous soit pas désagréable que je vous aime et que je vous sois +fidèle: je craindrais d'en demander davantage; mais c'est faire un +double don à celui qui est dans le besoin que de lui donner sans qu'il +demande[687]». + + [682] + + _Convemmi dimostrar lo meo savere + E far parvenza s'io saccio cantare_. + + [683] + + Ond'eo di core più v'amo che Pare[F] + _Non fece Alena_[G] _co lo gran plagiere_[H]. + + [F] On a dit depuis _Paride_. + + [G] Pour _Elena_. + + [H] Dont on a fait ensuite _piacere_, plaisir. + + [684] + + _Nulla bellezza in voi è mancata, + Isotta ne passate e Blanzifiore_. + + [685] + + _Viso mirabile e Gola morganata_. + + On sait que nos vieux romanciers appelaient cette fée + Mourgue, ou Morgain. + + [686] + + _Quando haggio a mente, nobile pantera, + Vostra lumera, che m'ha si innalzato + Che son montato in aria veramente + E de lo mondo porto luce e spera_. + + [687] + + _Onde humil priego voi, viso gioioso, + Che non vi grevi e non vi sià pesanza + S'eo son di voi fedele e amoroso: + + Di più cherer son forte temeroso; + Ma doppio dono e' dona [I] per usanza, + Chi da senza cherere al bisognoso_. + + [I] Pour _egli dona_. On lit dans le texte que je copie _è + donna_, ce qui n'a aucun sens. Ce recueil des Giunti est + presque aussi rempli de fautes que celui de l'Allacci. + +Les ballades et les _canzoni_ du même poëte, n'ont rien de remarquable +que cette surabondance de vers et de rimes, vides d'idées, qui n'a été +que trop commune même dans de meilleurs temps, mais qui est plus +fatigante dans les poëtes de cette première époque, parce qu'ils ne +savaient point encore la déguiser par l'harmonie des vers et par les +grâces du langage. + +En finissant cette revue des premiers essais de poésie italienne, on ne +peut se dispenser de faire une réflexion. C'était beaucoup sans doute +que d'avoir enfin consacré par la poésie cette langue vulgaire qui +jusque-là ne servait qu'à l'usage du peuple, d'avoir abandonné aux +écoles, aux tribunaux et aux chancelleries le latin dégénéré qui y était +encore admis, et d'avoir, dès le treizième siècle, plié l'idiome +naissant à ces formes gracieuses qui devaient nécessairement le +perfectionner et le polir; mais quel dommage que, dans ces essais, un +peuple si sensible, et en général si susceptible d'affections vives et +de passions fortes, environné d'une nature si riche et placé sous un +ciel si beau, n'ait pas songé a célébrer les objets réels, les +mouvements et les vicissitudes de ces affections et de ces passions; à +peindre ce beau ciel, cette riche nature; et, si ce n'est dans des +descriptions suivies, à s'en servir au moins dans des comparaisons et +dans les autres ornements du style poétique et figuré. + +Les Arabes, malgré le désordre de leur imagination déréglée, au milieu +de leurs rêveries et de leurs contes extravagants, eurent de la passion +et de la vérité; ils peignirent admirablement les objets naturels, et +racontèrent de la manière la plus vraie et la plus animée, ou les +grandes actions ou les moindres faits. Les Provençaux eurent à peu près +les mêmes qualités, autant du moins que le leur permettaient des moeurs +moins simples et moins grandes à-la-fois, une langue moins riche et +encore inculte, une galanterie plus rafinée. Ils chantèrent les exploits +guerriers, les aventures d'amour, les plaisirs de la vie. Ils furent +louangeurs adroits, satiriques mordants, conteurs licencieux, mais +pleins de sel et de vérité. Les premiers poëtes siciliens et italiens ne +furent rien de tout cela. Un seul sujet les occupe, c'est l'amour, non +tel que l'inspire la nature, mais tel qu'il était devenu dans les +froides extâses des chevaliers, passionnés pour des beautés imaginaires, +et dans les galantes futilités des cours d'amour. Chanter est une tâche +qu'ils remplissent; toujours force leur est de chanter, c'est leur dame +qui l'exige, ou c'est l'amour qui l'ordonne, et ils doivent dire +prolixement et en _canzoni_ bien longues et bien traînantes, ou en +sonnets rafinés et souvent obscurs, les incomparables beautés de la dame +et leur intolérable martyre. De temps en temps, ils laissent échapper +quelques expressions naïves, qui portent avec elles un certain charme; +mais le plus souvent, ce sont des ravissements ou des plaintes à ne +point finir, et des recherches amoureuses et platoniques à dégoûter de +Platon et de l'amour. Ils ont sous les yeux les mers et les volcans, une +végétation abondante et variée, les majestueux et mélancoliques débris +de l'antiquité, l'éclat d'un jour brûlant, des nuits fraîches et +magnifiques: leur siècle est fécond en guerres, en révolutions, en faits +d'armes; les moeurs de leur temps provoquent les traits de la satire; et +ils chantent comme au milieu d'un désert, ne peignent rien de ce qui +les entoure, ne paraissent rien sentir ni rien voir. + +De tous les sujets traités par les Arabes et par les Troubadours ils +n'en choisissent qu'un seul; et dans ce sujet qui appartient à tous les +temps et à tous les hommes, ils n'empruntent de leurs modèles que ces +pointilleries et ces subtilités vagues qu'il aurait fallu leur laisser, +même en imitant tout le reste; ils ne peignent rien de vrai, d'existant; +on ne voit point leur maîtresse, on ne la connaît point: c'est un être +de raison, une sylphide si l'on veut, jamais une femme. On n'entend +point les mots qu'ils se sont dits, les serments qu'ils se sont faits, +leurs querelles, leurs raccommodements, leurs ruptures. On ne les voit +ni attendre rien de réel, ni jouir, ni regretter; et ils trouvent le +moyen de parler sans cesse d'amour, sans les espérances que l'amour +donne, sans transports et sans souvenirs. + +Ce fut là, pendant tout un siècle, la seule poésie connue en Italie; le +goût en étant devenu général, ce fut là aussi ce qui donna aux esprits +ce penchant pour l'exagéré, pour le vague et pour le faux, qui s'étendit +jusqu'aux opinions sur les choses et sur les faits, qui corrompit +l'histoire, écarta long-temps de l'étude de la nature, et ne s'attacha +qu'à des questions de mots, à des puérilités et à des riens sonores. À +mesure que la langue et le style se perfectionnaient, l'oreille apprit +à jouir seule, sans que l'esprit fût intéressé par des idées justes et +claires, ni l'âme par des sentiments vrais. Dans la suite, l'esprit et +l'âme eurent aussi leurs jouissances, mais peut-être toujours un peu +subordonnées à celles de l'oreille; et si, du moins en poésie, il y eut +trop souvent dans les plus beaux génies et dans les plus beaux siècles, +quelque chose dont un goût pur et sévère ne peut s'accommoder, quelque +chose d'étranger à ce beau simple et naturel que les anciens seuls ont +connu, et qu'ils nous apprennent à préférer à tout, il faut, pour en +trouver la cause, remonter jusqu'à ces premiers temps, et chercher dans +ces premiers hommes de la poésie italienne la tache originelle dont +leurs descendants ont eu tant de peine à se laver complètement. + + + + +CHAPITRE VII. + +LE DANTE. + +_Notice sur sa vie; Coup-d'oeil général sur ses différents ouvrages; +Poésies diverses; la Vita nuova; Il Convito; Traités de la Monarchie et +de l'Éloquence vulgaire; la Divina Comedia; Idées préliminaires sur ce +Poëme_. + + +Dans le chapitre précédent on a vu plusieurs fois reparaître un de ces +noms auxquels s'attachent de grandes idées, le nom d'un de ces hommes +qui suffisent pour illustrer un siècle, une nation et toute une +littérature. J'ai nommé le Dante; j'ai parlé de ses maîtres en +philosophie et dans l'art des vers. Il est temps de le montrer lui-même, +et de nous élever avec lui jusqu'aux hauteurs du Parnasse italien, dont +les poëtes qui l'ont précédé n'occupèrent que les avenues. Il y marcha +quelque temps avec eux; mais, au milieu de sa carrière, il prit un vol +inattendu, et s'élança jusqu'au sommet, où aucun de ses rivaux n'a pu +l'atteindre. Je commencerai par une notice abrégée de sa vie, dont les +vicissitudes sont liées aux événements politiques de son temps. + +Dante Alighieri naquit à Florence, en 1265[688], d'une famille ancienne, +riche et considérée, attachée au parti des Guelfes, et qui avait été +chassée deux fois de sa patrie dans les mouvements de guerre civile que +les papes et les empereurs y entretenaient sans cesse[689]. Il reçut en +naissant le nom de _Durante_: on s'habitua pendant son enfance à y +substituer le petit nom de _Dante_ qui lui est resté[690]. L'astrologie +prétendit avoir tiré à sa naissance l'horoscope de sa gloire[691], et +l'on dit aussi que sa mère crut avoir fait un songe qui la lui +annonçait[692]. Il en a été ainsi de plusieurs grands hommes nés dans +des siècles superstitieux. Il semble que leurs contemporains, forcés de +reconnaître en eux une supériorité qui les humilie, s'en consolent en +les entourant de prodiges, et en les plaçant comme à part de l'ordre +ordinaire de la nature. + + [688] Pelli, _Memorie per servire alla vita di Dante + Alghieri_, vol. IV, part. II de la belle édition des oeuvres + du Dante, Venise, 1757 et 1758, in-4°. + + [689] Selon quelques généalogistes florentins, le plus ancien + nom de la famille du Dante était des _Elisei_; ils lui + donnaient pour première tige un certain _Eliseus_ qui vint + s'établir à Florence au temps de Charlemagne; d'autres + reculent même cet _Eliseus_ jusqu'au temps de Jules-César. + L'un de ses descendans prit, dans le douzième siècle, le nom + de _Cacciaguida_; c'est lui que les généalogistes + raisonnables regardent comme la vraie tige de cette famille. + Le Dante lui-même le reconnaît pour tel en se faisant + adresser par lui ces deux vezs, _Parad._; c. XV, v. 88: + + _O fronda mia in che io compiacemmi, + Pure aspettando, io fui la tua radice_. + + Cacciaguida eut pour femme une _Aldighieri_ de Ferrare, et + les noms de famille n'étant pas encore fixes, leur fils fut + appelé _Aldighiero_, ou _Allighiero_, du nom de sa mère. L'un + des trois petit-fils de cet _Allighiero_ porta aussi le même + nom, en sorte que Dante, fils de ce petit-fils, était des + _Alighieri_ de Florence, au quatrième degré, depuis la femme + Cacciaguida. + + [690] Régulièrement, il faudrait donc l'appeler Dante et non + pas Le Dante, puisque l'article honorifique _il_ ne se met en + italien que devant les noms de famille. En Italie, on dit + toujours _Dante_ sans article, ou bien l'_Alighieri_: mais en + France, on est habitué à dire Le Dante. Il y a des cas où il + serait dur de parler autrement. De Dante et à Dante, par + exemple, produisent un son désagréable. Je me suis permis + d'écrire tantôt Dante, tantôt Le Dante, selon l'occasion. + + [691] Le soleil se trouvait dans la constellation des + gémeaux; _Brunetto Latini_, qui était alors à Florence, et + qui joignait à des connaissances réelles la science + imaginaire de l'astrologie, tira l'horoscope de l'enfant, et + lui pronostiqua une destinée glorieuse dans la carrière des + sciences et des talents. C'est pour cela sans doute que Dante + se fait dire par lui, dans la troisième partie de son poëme, + _Parad._, c. XV, v. 55: + + _Se tu segui tua stella, + Non puoi fallire a glorioso porto, + Se ben m'accorsi nella vita bella_. + + [692] Boccace raconte ce songe dans sa _Vie da Dante_, + ouvrage qui tient beaucoup plus du roman que de l'histoire. + +Dante était encore enfant lorsqu'il perdit son père. Sa mère _Bella_ eut +le plus grand soin de son éducation. Il eut pour maître dans ses études +_Brunetto Latini_, après que ce poëte philosophe fut revenu du voyage +qu'il avait fait en France. Il fit des progrès rapides en grammaire, en +philosophie, en théologie et dans les sciences politiques, où _Brunetto_ +excellait; quant aux belles-lettres et à la poésie, il y fut lui-même +son premier maître. Il se forma une très belle écriture, soin que les +gens de lettres négligent trop souvent, et cultiva les beaux arts dans +sa jeunesse, principalement la musique et le dessin, dont il semblerait +que le goût, assez rare parmi les poëtes, y dut être fort commun, +puisque la poésie est aussi une musique et une peinture. + +Ce fut l'amour qui lui dicta ses premiers vers; et en cela il ressemble +davantage à la plupart des autres poëtes. Dès l'âge de neuf ans[693] il +avait vu dans une fête de famille une jeune enfant du même âge, fille de +_Folco Portinari_, que ses parents nommaient _Bice_, diminutif du nom de +_Béatrice_, qu'il répéta depuis si souvent, et dans sa prose et dans ses +vers. Il prit pour elle un de ces goûts d'enfance que l'habitude de se +voir change souvent en passions. Il a décrit dans un de ses ouvrages et +dans plusieurs pièces de vers les agitations et les petits événements de +ce premier amour. Une mort prématurée lui en enleva l'objet. Ils +n'avaient que vingt-cinq ans l'un et l'autre quand Béatrix mourut. Dante +ne l'oublia jamais, et il lui a élevé dans son grand poëme un monument +que le temps ne peut effacer. + + [693] Boccace, _Origine, vita, studj e costumi di Dante + Allighieri_. + +Sa jeunesse se partagea donc toute entière entre les soins de son amour +et des études graves, adoucies par la culture des arts. Son tempérament +porté à la mélancolie lui faisait surtout un besoin de la musique, et +s'il eut des liaisons d'amitié avec _Guido Cavalcanti_ et d'autres +poëtes de son temps, avec le célèbre _Giotto_ et d'autres peintres par +qui l'art commençait à fleurir, il en eut aussi avec le musicien +_Casella_[694] et avec tout ce que Florence avait des musiciens habiles; +il se plaisait singulièrement à les entendre et à chanter ou jouer des +instruments avec eux. + + [694] On croit que ce Casella fut son maître de musique. Il + l'a placé de la manière la plus intéressante dans son poëme, + _Purgator._, c. II, v. 88. + +Ces occupations et ces amusements ne le détournèrent point du premier +devoir imposé à tout citoyen d'une république, celui de servir sa +patrie. + +Dès sa jeunesse, il se fit inscrire, ou, selon l'expression consacrée, +_immatriculer_ sur le registre de l'un des arts ou métiers entre +lesquels les lois de Florence exigeaient que se partageassent tous les +citoyens qui voulaient pouvoir être admis aux emplois publics[695]. Il +prit les armes dans une expédition que firent les Guelfes de Florence +contre les Gibelins d'Arezzo, et se distingua aux premiers rangs de la +cavalerie dans la bataille de Campaldino[696], où, après une résistance +opiniâtre, les Arétins furent vaincus. Il servit encore contre les +Pisans, l'année suivante, année fatale pour lui par la perte qu'il fit +de Béatrix. Il chercha, un an après, sa consolation dans un mariage qui +ne lui procura que des chagrins. Quelques historiens de sa vie assurent +que sa femme, qu'il avait prise dans l'une des plus puissantes familles +du parti guelfe[697], fut à peu près pour lui ce que Xantippe avait été +pour Socrate[698]; mais peut-être n'eut-il pas la même patience à la +souffrir. + + [695] Le nombre de ces arts ou métiers était d'abord de + quatorze, et s'éleva ensuite à vingt-un. On les distinguait + en majeurs et mineurs. Le sixième des arts majeurs était + celui des médecins et des pharmaciens. C'est celui dans + lequel Dante se fit inscrire, soit qu'il y eût dans sa + famille quelque pharmacien, soit qu'il eût eu d'abord le + dessein de professer la médecine, science à laquelle on dit + qu'il n'était pas étranger. + + [696] En 1289. + + [697] Les _Donati_: elle se nommait _Gemma_. + + [698] _Fuit admodum morosa, ut de Xantippe Socratis + philosophi conjuge scriptum esse legimus_. Giannozzo Manetti, + _De vitâ et moribus trium illustrium poetarum florentinorum_ + (Dante, Pétrarque et Boccace), publié par l'abbé Mehus avec + une savante préface, Florence, 1747, in-8°. + +Ses services militaires furent, dit-on, suivis de plusieurs ambassades +dans diverses cours ou républiques d'Italie; ce qui est le plus certain, +c'est qu'il fut élu à l'âge de trente-cinq ans l'un des magistrats +suprêmes de Florence, qui portaient alors le titre de _Prieurs_; mais +cet honneur eut pour lui des suites fatales, et fut la source tous ses +malheurs. + +Les Guelfes étaient depuis long-temps restés maîtres de Florence, et les +Gibelins en avaient été chassés; mais parmi les Guelfes mêmes il s'éleva +de nouveaux troubles entre les deux familles des _Cerchi_ et des +_Donati_. Il y en eut vers ce même temps de pareils à Pistoie entre deux +branches d'une seule famille (celle des _cancellieri_) qui, pour se +distinguer, elles et les deux factions qu'elles formèrent, prirent les +titres de _Blancs_ et de _Noirs_[699]. Les chefs des deux partis, +voulant, comme dit Machiavel[700], ou mettre fin à leurs divisions, ou +les accroître en les mêlant à des divisions étrangères, se rendirent à +Florence. Les Florentins, qui ne pouvaient s'accorder entre eux, +entreprirent d'accorder ceux de Pistoie. La première chose que firent +ceux-ci fut, comme on aurait dû le prévoir, de se lier, les Blancs avec +les _Cerchi_ et les Noirs avec les _Donati_, ce qui augmenta +considérablement la fermentation et le tumulte. Les deux partis enrôlés +désormais sous les noms de Blancs et de Noirs se livrèrent aux plus +grands excès. Les Noirs se réunirent dans l'église de la Trinité. Le +résultat de leur délibération fut quelque temps secret; mais on sut +ensuite qu'ils avaient traité avec le pape Boniface VIII, pour qu'il +engageât le frère de Philippe le Bel, Charles de Valois, que ce pontife +attirait en Italie dans d'autres vues[701], à venir à Florence apaiser +les troubles et réformer l'état. Les Blancs irrités de cette résolution, +s'assemblent, prennent les armes, vont trouver les prieurs, et accusent +leurs ennemis d'avoir, dans un conseil privé, osé délibérer sur l'état +de la république. Les Noirs s'arment de leur côté, vont se plaindre aux +prieurs de ce que leurs adversaires ont osé se réunir et s'armer sans +l'ordre des magistrats, et demandent qu'ils soient punis comme +perturbateurs du repos public. Les deux factions étaient sous les armes, +et la ville dans le trouble et dans la terreur. Les prieurs embarrassés +suivirent le conseil du Dante, qui montra dans cette occasion la +prudence et la fermeté d'un magistrat. Ils exilèrent les chefs de deux +partis, les Noirs à la Piève, près de Pérouse, et les Blancs à Sarzane. +Ces derniers eurent, peu de jours après, la permission de rentrer à +Florence, sous le prétexte que leur fournit la santé de _Guido +Cavalcanti_, l'un d'entre eux, qui était tombé malade à Sarzane[702]. +Les Noirs exilés à la Piève accusèrent le Dante de n'avoir songé dans +toute cette affaire qu'à favoriser les Blancs, dont il avait embrassé le +parti, et à rendre sans effet la délibération qui appelait à Florence +Charles de Valois. + + [699] On dit que l'une des deux branches était déjà + distinguée par le nom de Blanche, parce que leur ancêtre + commun avait eu deux femmes, dont l'une s'appelait Blanche. + «Les enfants de celle-ci avaient pris son nom, et avaient + donné aux enfants de l'autre le nom de la couleur opposée». + _Histor. des Répub. ital. du moyen âge_, ch. 24. + + [700] _Istor. fiorent_, l. II. + + [701] Boniface voulait se servir de ce prince pour chasser de + Sicile le jeune Frédéric d'Aragon, choisi pour roi par les + Siciliens, et qui y tenait tête au roi de Naples, Charles II, + protégé du pape. Celui-ci avait promis, pour récompense, à + Charles de Valois, de lui conférer le titre et la dignité de + roi des Romains, qu'il roulait ôter à Albert d'Autriche, et + de le mettre en possession de l'empire d'Orient, auquel + Charles avait cru acquérir des droits en épousant Catherine + de Courtenay, petite-fille du dernier empereur latin, + Baudouin II. Muratori, _Annal. d'Ital._, an. 1301. + + [702] Nous en avons parlé vers la fin du chapitre précédent. + Voyez ci-dessus, p. 427. + +Le vieux pape[703], qui voyait que les _Cerchi_ ou les Blancs prenaient +le dessus, et qui savait que parmi eux il y avait un assez grand nombre +de Gibelins, craignait que les _Donati_ ou les Noirs, qui étaient +presque tous Guelfes, ne succombassent entièrement et ne fussent enfin +écartés du gouvernement de la république; il avait donc résolu que +Charles de Valois entrerait à Florence avec ses troupes. Charles y +entra, et, au mépris des conventions faites, il s'y rendit maître +absolu. D'après le parti que Dante avait pris, il ne pouvait paraître +innocent ni au prince, ni moins encore aux _Donati_, qui étaient revenus +triomphants de leur exil. Il était alors en ambassade auprès du pape, +pour tâcher de le fléchir et de le ramener à des conseils de modération +et de paix. Tandis qu'il servait sa patrie à Rome, on excita contre lui +le peuple de Florence, qui courut à sa maison, la pilla, la rasa même +entièrement et dévasta ses propriétés. Sa perte une fois résolue, on lui +trouva facilement des crimes. Il fut condamné au bannissement, et à une +amende de 8,000 liv. N'ayant pu la payer, ses biens furent confisqués, +quoique déjà pillés d'avance. La fureur du parti victorieux ne fut point +encore assouvie par son exil et par sa ruine: une seconde sentence le +condamna par contumace, lui et ses adhérents, à être brûlés vifs[704]. +Aucun historien, aucun auteur impartial ne l'a cru coupable des +malversations qu'il fut accusé d'avoir commises dans l'exercice de sa +charge et qui servirent de prétexte à sa proscription; mais dans des +temps de troubles et de dissensions politiques, il n'y a rien d'étonnant +ni dans ces calomnies ni dans leur succès. + + [703] Il avait plus de quatre-vingts ans. + + [704] Cette seconde sentence fut rendue par le même juge que + la première. C'était un certain _Conte de' Gabrielli_, alors + potestat de Florence, qui s'intitule _Nobilem et potentem + militem_. C'était un _noble_ et _puissant_ juge de tribunal + révolutionnaire. Sa sentence, écrite en latin barbare et + presque macaronique, conservée dans les archives de Florence, + y fut découverte en 1772, par le comte Louis Savioli, + sénateur de Bologne; c'est de lui que Tiraboschi en tenait + une copie authentique. Il l'a insérée toute entière dans une + note de sa vie du Dante, _Stor. della Letter. ital._, t. V, + liv. III, p. 386. Il y est dit littéralement: _ut si quis + predictorum_ (Dante et ses quatorze co-accusés) _ullo tempore + in fortiam_ (au pouvoir) _dicti communis_ (de la commune de + Florence) _pervenerit, talis perveniens igne comburatur, sic + quod moriatur_. + +Au premier bruit de sa sentence, Dante partit de Rome, très irrité +contre Boniface, qu'il soupçonna de l'avoir arrêté auprès de lui, tandis +qu'il ourdissait cette trame à Florence. Si l'on se rappelle le +caractère de ce pape, on n'aura pas de peine à le croire. On voit comme +il se servait pour ses desseins de Charles de Valois, frère du roi de +France, et, dans ce même temps, il préparait contre ce roi des menées +sourdes, bientôt suivies de ces querelles scandaleuses qui finirent par +la captivité dans Anagni, par les accès de frénésie à Rome, et par la +mort violente de ce pontife ambitieux[705]. Dante se rendit d'abord à +Sienne, pour prendre une connaissance plus particulière des faits. Quand +il en fut instruit, il partit pour Arrezzo, où il joignît ceux du parti +des Blancs qui étaient exilés comme lui. C'est là qu'il se lia d'amitié +avec Boson de _Gubbio_, qui lui rendit quelque temps après de grands +services. Boson était Gibelin, et avait été lui-même chassé de Florence, +deux ans auparavant, avec ceux de ce parti. Dante et ses amis étaient +forcés, par les persécutions du pape, à devenir aussi Gibelins; +malheureuse condition d'hommes assez énergiques pour désirer +l'indépendance, mais trop faibles pour y atteindre sans l'appui d'un +pouvoir étranger! + + [705] Muratori, _Annal d'Ital._, an 1303. + +Quelque temps après[706], les exilés firent une tentative pour rentrer +dans leur patrie à main armée. Ils parvinrent à rassembler seize cents +cavaliers et neuf mille hommes de pied. Ils se présentèrent à deux +milles de Florence et y jetèrent l'épouvante; ils pénétrèrent même dans +la ville, mais les opérations furent mal dirigées, et la confusion +s'étant mise parmi les différents corps, ils furent définitivement +forcés à la retraite. On croit que Dante fut de cette expédition, dont +le mauvais succès lui ôta tout espoir de rentrer dans sa patrie. Alors +il se retira d'abord à Padoue, puis dans la Lunigiane, chez le marquis +Malaspina, ensuite à Gubbio, chez son ami le comte Boson; enfin à +Vérone, auprès des _Scaligeri_, ou des seigneurs de _la Scala_, qui y +tenaient une cour brillante[707]. Il reçut d'eux l'accueil et les +traitements les plus honorables; mais la fierté de son caractère, que le +malheur exaltait au lieu de l'abattre, le rendait peu propre à vivre +dans une cour. La liberté de ses manières, et plus encore celle de ses +discours ne tardèrent pas à déplaire. Un jour l'un des deux princes lui +demanda, au milieu d'un grand nombre de courtisans, pourquoi beaucoup de +gens trouvaient plus agréable un bouffon, sot et balourd, que lui qui +avait tant d'esprit et de sagesse. Dante répondit sans hésiter: Il n'y a +rien d'étonnant à cela, puisque c'est la sympathie et la ressemblance +des caractères qui engendre les amitiés[708]. Dès qu'il s'aperçut qu'on +se refroidissait pour lui, il se retira sans se brouiller, et conservant +tous ses sentiments pour l'un des Scaliger, célèbre sous le nom de _Can +grande_, il lui dédia la troisième partie de son poëme, comme il dédia +la seconde au marquis de Malaspina. + + [706] En 1304. + + [707] Ils étaient deux frères, _Alboino_ et _Cane_. Ce ne put + être que l'an 1308 au plus tôt, que Dante fut accueilli par + eux à Vérone, puisque ce fut cette année-là même que les deux + frères commencèrent à gouverner ensemble. Pelli, _Memorie per + la vita di Dante_, § XII. + + [708] Ce fait est rapporté par Pétrarque, _Rerum + memorabilium_ lib. IV. + +Cet ouvrage l'occupait alors tout entier; il changeait souvent de +séjour, et si plusieurs villes ne peuvent se disputer sa naissance, +comme autrefois celle d'Homère, plusieurs au moins se disputent la +gloire d'avoir en quelque sorte donné le jour au poëme qui, pendant +long-temps, a le plus honoré l'Italie. Florence prétend qu'il en avait +fait les sept premiers chants dans ses murs, avant son exil. Vérone +réclame la composition de la plus grande partie du poëme. Gubbio prouve, +par une inscription, qu'il y travailla chez son ami Boson; et, par une +autre, qu'il en fit aussi plusieurs chants dans un monastère des +environs[709], où l'on fait voir encore aux étrangers l'appartement du +Dante. D'autres donnent pour patrie à son poëme la ville d'Udine, ou un +château de Tolmino, dans le Frioul; d'autres, enfin, la ville de +Ravenne. + + [709] Celui de _Santa-Croce di fonte Avellana_. + +Au milieu de tous ces déplacements, qui prouvent une inquiétude +d'esprit, bien naturelle dans la position où était le Dante, mais qui +prouvent aussi l'empressement que mettaient à l'attirer chez eux les +amis que lui avaient fait ses talents et sa renommée, il vit briller un +nouveau rayon d'espérance. L'empereur Albert d'Autriche étant mort +assassiné, Philippe-le-Bel voulut faire passer la couronne impériale sur +la tête de son frère Charles de Valois, à qui Boniface VIII l'avait +promise: mais Clément V, quoiqu'il fût la créature de Philippe, et pour +ainsi dire, sous sa main[710], effrayé de cet accroissement de la maison +de France, et conseillé par le cardinal de Prato, amusa le roi par des +promesses, et dirigea secrètement le choix des électeurs sur Henri de +Luxembourg. Henri, en traversant l'Italie pour aller se faire couronner +à Rome, releva, dans toutes les villes de Lombardie, le courage des +Gibelins. Dante se crut encore une fois prêt de rentrer dans sa patrie. +Il quitta dès-lors avec les Florentins le ton suppliant qu'il avait pris +depuis son exil. Il avait écrit plusieurs fois, et à des membres du +gouvernement, et au peuple lui-même, pour solliciter son rappel. Dans +une de ses lettres, il empruntait ces mots du Prophète[711]: _O mon +peuple! que t'ai-je fait_? Mais alors il changea de langage, et ne fit +plus entendre que des reproches et des menaces. Il écrivit aux rois, aux +princes d'Italie, au sénat de Rome, pour les inviter à bien recevoir +Henri. Il écrivit à l'empereur lui-même, pour l'animer contre +Florence[712], et se rendit personnellement auprès de lui. + + [710] Il était à Avignon. Nous reviendrons sur ce pape, sur + son élection et sur la translation du Saint-Siége. + + [711] Michée, c. 6, v. 3. _Popu'e meus quid feci tibi_? etc. + + [712] En 1311. + +Le peu de succès qu'eut ce prince en Italie, et la mort qu'il y trouva +bientôt après[713], ôtèrent à notre poëte tout espoir de retour. On +croit que ce fut alors qu'il vint à Paris; il fréquenta l'université, et +y soutint publiquement une thèse, vivement disputée, sur différentes +questions de Théologie; ce qui est d'autant plus à remarquer, que Paris +était alors pour cette science, le théâtre le plus brillant de l'Europe. +De retour en Italie, il fut quelque temps sans se fixer: il séjourna +successivement dans les terres de plusieurs seigneurs. Vérone était +comme le point central où il revenait le plus souvent. Il y soutint au +commencement de l'an 1320, dans l'église de Sainte-Hélène, devant une +assemblée nombreuse, une thèse célèbre sur deux éléments, la terre et +l'eau[714]. La même année, il se rendit à Ravenne, chez _Guido Novello +da Polenta_, seigneur qui protégeait les lettres et les cultivait +lui-même. Là, il goûta enfin quelque repos. Devenu l'ami plutôt que le +protégé d'un prince éclairé et vertueux, il eut bientôt dans Ravenne une +existence honorable, des admirateurs, des disciples et des amis. + + [713] Le 24 août 1313, à _Buonconvento_, près de Sienne. + + [714] _De Duobus Elementis terroe et aquoe_. On l'a imprimée à + Venise en 1518. G.B. Corniani, t. I, p. 227. + +On a dû remarquer dans sa vie une fatalité singulière. Chaque bienfait +de la fortune était pour lui comme l'annonce d'un nouveau malheur. Son +élévation à la magistrature avait commencé le cours de ses disgrâces; +son ambassade auprès du pape avait été l'époque de sa ruine: une +nouvelle ambassade devint celle de sa mort. _Guido Novello_ était en +guerre avec les Vénitiens; il leur députa Dante pour traiter de la paix. +N'ayant pas réussi dans cette ambassade, il revint fort triste à +Ravenne. Le chagrin de n'avoir pu servir le prince son ami, dans cette +négociation importante, abrégea ses jours; il tomba malade, et mourut +peu de temps après, à l'âge de cinquante-six ans[715]. + + [715] 14 septembre 1321. + +_Guido Novello_ le fit enterrer honorablement, et, selon l'historien +Villani, en habit de poëte, quelque fût alors cet habit. Les citoyens +les plus distingués de Ravenne portèrent le corps jusqu'au couvent des +Frères Mineurs, où sa sépulture était préparée. Elle était simple et +sans inscriptions. _Guido_, après la cérémonie, prononça lui-même, dans +son palais, l'éloge du grand poëte qu'il avait accueilli, honoré et +chéri dans son infortune. Il comptait lui faire élever un magnifique +mausolée, mais les disgrâces où il se trouva bientôt enveloppé ne lui +permirent pas d'exécuter ce dessein. Bernard Bembo, père du célèbre +cardinal, remplit ce devoir plus de cent soixante ans après[716], +lorsqu'il eut été nommé préteur de Ravenne pour la république de Venise. +Le tombeau qu'il fit élever à la même place est orné d'inscriptions, +parmi lesquelles on distingue l'épitaphe en six vers latins rimés, +composés, selon Paul Jove, par Dante lui-même, dans sa dernière +maladie[717]. Avant la fin du siècle où il mourut, la république de +Florence, qui avait traité avec tant de rigueur ce citoyen illustre, eut +l'idée de lui consacrer un monument; mais ce projet n'eut point de +suite. Dans le quinzième et dans le seizième siècles, les Florentins +firent plusieurs tentatives pour obtenir des habitants de Ravenne un +trésor dont ils avaient appris enfin à sentir la valeur; mais ceux de +Ravenne, qui l'avaient sentie de tous temps, résistèrent à toutes les +instances; ainsi sont toujours restées hors de sa patrie les cendres +d'un grand homme qu'elle ne sut point honorer comme il le méritait +pendant sa vie, et qu'elle désira en vain de posséder après sa mort. + + [716] En 1483. + + [717] Paul Jove, _Elog. Doctor. vir._, c. 4. Voici les six + vers: + + _Jura monarchioe, superos, phlegelonta, lacusque + Lustrando cecini voluerunt fata quousque: + Sed quia pars cessit melioribus hospita castris, + Auctoremque suum petiit felicior astris, + Hic Claudor Dantes patriis extorris ab oris, + Quem genuit parvi Florentia mater amoris_. + +Sa femme, _Gemma Donati_, qu'il ne voulut point emmener dans son exil, +ou qui ne voulut point l'y suivre, lui donna cinq fils, et une fille +qu'il nomma _Beatrix_, en mémoire de son premier amour. Trois de ses +fils moururent jeunes, et même en bas âge: _Pietro_, son fils aîné, +devint un jurisconsulte célèbre. Il cultiva la poésie, et fut le premier +commentateur du poëme de son père: son commentaire, écrit en latin, +n'existe qu'en manuscrit dans quelques bibliothèques. Son second fils, +_Jacopo_, commenta aussi la première partie de ce poëme, et en fit de +plus un abrégé en vers, de la même mesure que l'ouvrage. Malgré le +mérite de ces deux fils d'un grand homme, on peut leur appliquer, plus +justement que notre Louis Racine ne se l'appliquait à lui-même, ce vers +de son père, le grand Racine: + + Et moi fils inconnu d'un si glorieux père. + +L'histoire et les beaux-arts nous ont conservé les traits du Dante: tout +doit intéresser dans l'extérieur même d'un homme de ce génie et de ce +caractère. Il était d'une taille moyenne; dans ses dernières années, il +marchait un peu courbé, mais toujours d'un pas grave et plein de +dignité. Il avait le visage long, le teint brun, le nez grand et +aquilin, les yeux un peu gros, mais pleins d'expression et de feu, la +lèvre inférieure avancée, la barbe et les cheveux noirs, épais et +crépus; habituellement l'air pensif et mélancolique. Plusieurs médailles +frappées en son honneur, qui ornent les cabinets des curieux, et un +grand nombre de portraits, tant en marbre que sur la toile, qui se +trouvent à Florence, sont très ressemblants entre eux, et annoncent tous +le même caractère. Ses manières étaient nobles et polies: la hauteur et +le ton dédaigneux qu'on lui reproche[718] ne lui étaient point naturels, +et, s'il les eut, ce ne fut du moins que depuis ses malheurs; une +persécution injuste peut produire cet effet dans une âme élevée. + + [718] Gio. Villani, _Istor._, l. IX, c. 124. + +Il étudiait et travaillait beaucoup, parlait peu, mais ses réponses +étaient pleines de sens et de finesse. Il se plaisait dans la solitude, +loin des conversations communes, sans cesse appliqué à augmenter ses +connaissances et à perfectionner son talent; il était sujet à des +distractions fréquentes, surtout lorsqu'il était occupé de quelque +étude. À Sienne, étant entré dans la boutique d'un apothicaire, il y +trouva un livre qu'il cherchait depuis long-temps. Il se mit à le lire, +appuyé sur un banc qui était devant la boutique, et avec une telle +attention, qu'il resta immobile à la même place depuis midi jusqu'au +soir. Il ne s'aperçut même pas du grand bruit et du mouvement occasionés +par le cortège d'une noce, ou, selon Boccace, d'une fête publique, qui +vint à passer dans la rue. + +Il est difficile, dans l'éloignement où nous sommes, de prononcer entre +sa patrie et lui. Il est certain qu'il l'aima passionnément, qu'il la +servit de toutes ses facultés et au risque de sa vie; il l'est encore +qu'il en fut banni injustement, et pour avoir voulu la soustraire au +joug d'un prince étranger. Le reste doit être mis sur le compte des +passions et des ressentiments dont les esprits les plus sages, dans de +pareilles circonstances, savent si rarement se garantir. + +Doué d'un génie vaste, d'un esprit pénétrant et d'une imagination +ardente, il joignit à des connaissances étendues une vivacité de +pensées, une profondeur de sentiment, un art d'employer d'une manière +neuve des expressions communes, et d'en inventer de nouvelles, un talent +de peindre et d'imiter, un style serré, vigoureux, sublime, qui, malgré +les défauts qu'on ne doit imputer qu'au temps où il vécut, lui ont +toujours conservé la place que lui décerna l'admiration de son siècle. +L'ouvrage qui la lui a donnée mérite une attention ou plutôt une étude +particulière: je parlerai d'abord de ses autres productions. Elles sont +bien inférieures sans doute; mais rien de ce qui est sorti d'un génie +de cet ordre n'est indiffèrent pour l'histoire des lettres. + +Le Recueil des poésies du Dante ou de ses _rimes_[719] est composé, +selon l'usage, de sonnets et de _Canzoni_. Les sonnets n'ont en général +rien de bien remarquable; on peut tout au plus en distinguer deux ou +trois. Dans l'un il s'adresse à ses poésies elles-mêmes[720]; il paraît +désavouer un sonnet qui lui était attribué; il les engage à ne le pas +reconnaître pour leur frère, à se rendre auprès de sa dame, et à lui +dire: «Nous venons vous recommander celui qui se plaint, en répétant +sans cesse: où est celle que mes yeux désirent»? dans l'autre il est +brouillé avec sa maîtresse: il maudit le jour où il a vu pour la +première fois ses traîtres yeux, et l'instant où elle est venue tirer +son âme hors de lui[721]; il maudit l'amoureuse lime qui a poli les vers +qu'il a rimés pour elle, et qui la rendent à jamais célèbre dans le +monde; il maudit enfin son âme endurcie, qui s'obstine à garder en elle +ce qui le tue, etc. L'expression dans ce sonnet n'est pas toujours +naturelle, il s'en faut bien; mais le mouvement est passionné, c'est +beaucoup; dans les poëtes italiens, souvent la passion est vraie, même +quand l'expression ne l'est pas. + + [719] Elles remplissent les trois premiers livres du Recueil + des _Sonetti e canzoni di diversi antichi autori Toscani_. + Venise, Giunti, 1527. On les trouve aussi dans les éditions + complètes du Dante, Venise, Pasquali, 1741, in-8°. pic., + Venise, Zatta, 1757 et 1758, in-4°. gr., etc. + + [720] + + _O dolci rime che parlando andate + Della donna gentil que l'altre onora_, etc. + + [721] + + _Io maladico il dì ch'io vidi imprima + La luce de' vostri occhi traditori_. + + J'ai rendu littéralement ces deux vers; mais c'est ce que je + n'ai pu ni voulu faire des deux suivants: + + _E'l punto che veniste sulla cima + Del core, a trarne l'anima di fori_. + +Le mérite particulier des _canzoni_ du Dante, c'est une force, une +élévation jusqu'alors peu connues: elles sont d'un philosophe autant que +d'un poëte: on y apperçoit un style plus ferme, des pensées plus grandes +et plus claires, plus d'images, de comparaisons, en un mot de poésie, +que dans les vers de ses contemporains; et quand il n'eût pas fait sa +_Divina Commedia_, il serait encore au premier rang parmi les poëtes du +même âge. Ce n'est pas que dans sa manière de traiter l'amour, il ne se +perde quelquefois comme eux en jeux d'esprit et en vaine recherche +d'expressions; il s'étend avec complaisance sur des détails que le goût +doit abréger; mais le goût n'était pas né encore. Par exemple, c'est +dans une _canzone_ de cinq grandes strophes, chacune de dix-sept vers, +qu'il fait le portrait de la beauté qu'il aime. La première strophe est +toute entière sur les cheveux[722], la seconde sur la bouche, le front, +le regard, les dents, le nez, les cils des yeux[723]; son penser se fixe +surtout sur cette belle bouche, et lui en dit de si belles choses, qu'il +n'a rien au monde qu'il ne donnât pour qu'elle voulût bien lui dire un +_oui_[724]. Toute la troisième est sur le cou. Ici le poëte donne à ses +abstractions platoniques une direction moins idéale, et tant soit peu +matérielle. Son penser, qui l'enlève toujours à lui-même, lui dit que ce +serait un grand plaisir que de tenir ce cou, de le serrer et d'y +imprimer un petit signe. Ce même penser ajoute, en l'avertissant +d'écouter avec attention: «Si les parties extérieures sont si belles, +que doivent paraître celles qui sont couvertes et cachées? Ce sont les +beaux effets que produisent dans le ciel le soleil et les autres astres, +qui font croire que c'est là qu'est le Paradis; de même, si tu y +regardes bien, tu dois penser que tous les plaisirs de la terre se +trouvent dans ce que tu ne peux voir[725]». Dans la quatrième strophe ce +sont les bras, les mains, les doigts; et son penser lui dit encore: «Si +tu étais entre ces bras, dans ce lieu où ils se partagent, tu goûterais +un tel plaisir que je ne puis rien imaginer qui l'égale[726]». La +taille, la démarche et le maintien sont le sujet de la cinquième. Nous +n'aimerions pas en français qu'un poëte comparât sa maîtresse à un beau +paon, et encore moins qu'il la peignît droite _comme une grue_[727]; +mais il faut avoir égard à la différence des langues et à celle des +temps. + + [722] + + _Io miro i crespi e gli biondi capegli, + De' quali ha fato per me rete amore_, etc. + + Et notez que ce sont des strophes de dix-sept vers, tous de + onze syllabes, à l'exception de deux seuls vers de sept. + + [723] + + _Poi guardo l'amorosa e bella bocca, + La spaziosa fronte, e il vago piglio, + Li bianchi denti, e il dritto naso, e il ciglio + Polito e brun, tal che dipinto pare_. + + [724] + + _Cosi di quella bocca il pensier mio + Mi sprona perchè io + Non ho nel mondo cosa che non desse + A tal ch'un si con buon voler dicesse_. + + [725] + + _Apri lo'ngegno: + Se le parti di fuor son così belle, + L'altre che den parer che s'asconde e copre? + Che sol per le belle opre + Che fanno in cielo il sole e l'altre stelle + Dentro in lui si crede il Paradiso, + Così se guardi fiso, + Pensar ben dei ch'ogni terren piacere + Si trova dove tu non puoi vedere_. + + [726] On peut difficilement méconnaître dans tous ces + discours du _penser_ sur les beautés cachées, la source où le + Tasse a pris l'idée de cet _amoroso pensier_ qui pénètre dans + tous les secrets des beautés d'Armide, qui s'y étend, qui les + contemple, et vient ensuite les décrire et les raconter au + désir. _Gérusal. liber._, c. IV, st. 31 et 32. + + [727] + + _Soave a guisa va di un bel pavone, + Diritta sopra se, come una grua_. + +Dans une _canzone_, qu'on voit qu'il fit pendant la maladie de Béatrix, +il s'adresse à la Mort pour tâcher de la fléchir: chacune des cinq +grandes strophes, dont cette pièce remplie de très-beaux vers est +composée, commence par une invocation à la Mort, et contient toutes les +raisons que son esprit peut trouver pour arrêter le coup fatal. +«Hâte-toi, lui dit-il enfin, si tu dois te laisser toucher; car je vois +déjà le ciel s'ouvrir, et les anges de Dieu descendre pour emporter avec +eux l'âme sainte[728]». La Mort fut inflexible, et le poëte déplora +cette perte cruelle par une _canzone_, dont plusieurs vers dans chaque +strophe commencent par l'exclamation plaintive _Oimè_, hélas!--Hélas! +ces tresses blondes, dont l'or brillait avec tant d'éclat! Hélas! cette +belle figure et ces yeux au doux regard! hélas! cet aimable +sourire[729]! etc. Figure de style vive et expressive, si elle était +moins répétée, et que je remarque surtout ici, parce qu'elle paraît +avoir été imitée par Pétrarque, après la mort de Laure[730]. + + [728] + + _Morte, deh! non tardar mercè, se l'hai; + Che mi par già veder lo cielo aprire, + E gli angeli di Dio quaggiù venire + Per volerne portar l'anima santa_. + + [729] + + _Oimè lasso, quelle trecce bionde + Dalle quali rilucieno + D'aureo color gli poggi d'ogni intorno_; + _Oimè, la bella cera, e le dolci onde + Che nel cor mi sidieno + Di quei begli occhi al ben segnato giorno; + Oimè, il fresco ed adormo + E rilucente viso; + Oimè lo dolce riso_, etc. + + [730] + + _Oimè il bel viso, oimè il soave sguardo, + Oimè il leggiadro portamento altero, + Oimè'l parlar ch'ogni aspro ingegno e fero + Faceva humile e d'ogni huom vilgliardo; + Ed oimè il dolce riso_, etc. + + C'est le premier sonnet de la seconde partie. + +Une ode ou _canzone_ que Dante composa dans son exil contient une +fiction singulière, où l'on voit l'état de son âme, fière dans le +malheur, et qui le préfère au vice et à la honte. C'est un très-beau +morceau de poésie morale. L'amour habite dans son coeur, dont il est +toujours maître: trois femmes se présentent pour y chercher asyle[731]; +leurs habits sont déchirés; la douleur est peinte sur leur visage et +dans toute leur personne: on voit que tout leur manque à-la-fois; que la +noblesse et la vertu leur sont inutiles. Il y eut un temps où elles +furent honorées; mais, à les entendre, tout le monde aujourd'hui les +méprise; elles viennent se réfugier chez un ami[732]. L'amour les +interroge; l'une d'elles se fait connaître, elle et ses soeurs: c'est la +Droiture; et les deux autres sont la Générosité et la Tempérance, +bannies et persécutées par les hommes, et réduites à une vie pauvre, +errante et malheureuse. L'amour les écoute, les accueille: «Et moi, dit +le poëte, qui entends, dans ce divin langage, se plaindre et se consoler +de si nobles exilées, je tiens pour honorable l'exil où je suis +condamné..... C'est un sort digne d'envie que de tomber avec les gens de +bien[733]». Belle maxime, et qui, dans les circonstances difficiles de +la vie, doit être celle de tout homme d'honneur et de courage! + + [731] + + _Tre donne intorno al cuor mi son venute, + E seggionsi di fuore + Che dentro siede amore + Lo quale è in signoria della mia vita_, etc. + + [732] + + _Tempo fù già nel quale + Secondo il lor parlar furon dilette; + Or sono a tutti in ira ed in non cale. + Queste così solette + Venute son, come a casa d'amico_, etc. + + [733] + + _Ed io ch'ascolto nel parlar divino + Consolarsi e dolersi così alti dispersi, + L'esilio che m'è dato onor mi tegno_. + ........................................... + _Cader tra' buoni è pur di lode degno_. + +On trouve parmi ses _canzoni_ une sixtine avec toute la régularité du +retour inverse des rimes dans les six strophes, telle que l'avaient +créée les poëtes provençaux[734]. Il paraît que c'est la première qui +ait été faite en langue italienne, du moins ne s'en trouve-t-il aucune +dans ce qui nous est resté des poëtes antérieurs au Dante, ni même de +ceux de son temps. Il était grand admirateur et imitateur des +Troubadours, dont il possédait parfaitement la langue, comme on le voit +dans plusieurs endroits de son poëme. On le voit aussi dans une de ses +_canzoni_, dont l'idée est plus bizarre qu'heureuse. Les vers de chaque +strophe sont alternativement provençaux, latins et italiens[735]; en la +finissant il s'adresse, selon l'usage, à sa chanson même; elle peut, +dit-il, aller partout le monde; il a parlé en trois langues pour que +tout le monde puisse apprendre et sentir ce qu'il souffre; peut-être +celle qui le tourmente en aura-t-elle pitié[736]. On ne voit pas trop ce +que sa dame pouvait trouver là de touchant; cela ne paraîtrait +aujourd'hui et ne parut peut-être même alors qu'une bigarrure de mauvais +goût. + + [734] Voyez ci-dessus, c. 5, p. 300 et 301. + + [735] Elle commence ainsi: + + Ahi faulx ris perqe trai haves + _Oculos meos, et quid tibi feci + Che fatto m'hui cosi spietata fraude_? + + [736] + + Canzos, vos pogues ir per tot le mon; + _Namque locutus sum in linguâ trinâ + Ut gravis mea spina + Si saccia per lo mondo, ogn'huomo il senta. + Forse pietà n'havrà chi mi tormenta_. + +Toutes ses poésies ne sont pas dans ce recueil. Celles de sa première +jeunesse sont insérées dans une espèce de roman qu'il composa peu de +temps après la mort de Béatrix, et qu'il intitula Vie nouvelle, _Vita +nuova_: c'est celui où il raconte toutes les circonstances de leurs +amours. Il met chacun à leur place, les sonnets et les autres pièces de +vers qu'il avait faits pour elle, et prend toujours soin de dire en +combien de parties ces pièces sont divisées, et ce qu'il a voulu dire +dans la première, et quelle est l'intention de la seconde, etc. On voit +en un mot qu'il n'a fait ce récit en prose que pour y encadrer ses vers, +et comme une espèce de monument élevé à la mémoire de celle qu'il avait +aimée; mais il trouve cet hommage trop peu digne d'elle, et il annonce, +en finissant, que s'il peut vivre quelques années, il dira d'elle des +choses qui n'ont jamais été dites d'une femme[737]. On sait qu'il +remplit cet engagement dans sa _Divina Commedia_; et s'il est vrai que +la _Vita nuova_ fut écrite en 1295[738], on voit par-là qu'il avait, dès +l'âge de trente ans, formé le dessein et peut-être même commencé +l'exécution de ce grand ouvrage. + + [737] _Sicchè, se piacere sarà di colui a cui tutte le cose + vivono, che la mia vita per alquanti anni perseveri, spero di + dire di lei quello che mai non fu detto d'alcuna_. + + [738] Voyez Pelli, _Memorie per la vita di Dante_, § XVII. + +Parmi des tableaux quelquefois intéressants par leur naïveté, +quelquefois aussi couverts d'une teinte de mélancolie qui était l'état +habituel de son âme, on trouve dans la _Vita nuova_ un songe tel qu'il +arrive à tout homme sensible d'en avoir, dans ces moments où le coeur, +rempli d'une passion profonde, imprime à l'imagination des couleurs +sombres ou riantes, au gré de tous ses mouvements. Peut-être, cependant, +aimera-t-on ce tableau; car c'est surtout aux hommes qui sont hors de +toute comparaison par le génie, qu'on aime à ressembler au moins par les +faiblesses. + +«Dante était tourmenté d'une maladie douloureuse, et s'en occupait moins +que de Béatrix. _S'il fallait qu'elle souffrit ce que je souffre!... si +j'étais réduit à la perdre_! Il s'endormit au milieu de ces idées, et +ses rêves furent tels que ceux d'un homme attaqué de phrénésie. «Je +voyais, dit-il, des femmes échevelées marcher autour de mon lit; l'une +me disait: _Tu mourras_; l'autre: _Tu es mort_; au même instant le +soleil s'obscurcit, la terre trembla. Un ami s'approcha de moi, et me +dit: _Béatrix n'est plus_. À ces mots je pleurai. Mon malheur n'était +qu'un songe; mes larmes étaient réelles, et coulaient en abondance. Je +jetai un cri; on vint à moi, je m'éveillai et racontai mon rêve; mais +je tus le nom de Béatrix[739]». Il fit de cette espèce de vision ou de +songe le sujet d'une _canzone_, l'une des meilleures de celles qu'il a +encadrées dans cet ouvrage[740]. Une autre encore qu'il écrivit peu de +temps après la mort de Béatrix[741] et quelques sonnets de la même +époque, ont du naturel, de la douceur, un ton de mélancolie et de +tristesse qu'il paraît avoir su donner, mieux que tout autre poëte avant +Pétrarque, à la poésie italienne. On ne reconnaît pas sans quelque +surprise que certaines figures de style, certains tours passionnés, qui +paraissent crées par Pétrarque, avaient été dictés long-temps avant lui +au Dante par une douleur peut-être plus profonde que la sienne, et par +un aussi véritable amour. + + [739] Je ne donne ici qu'une esquisse très-abrégée de ce + morceau, qui se trouve vers la moitié de la _Vita nuova_. + + [740] _Donna pietosa e di novella etate_, etc. + + [741] _Gli occhi dolenti per pietà del core_, etc. + +Dans un âge plus avancé, pendant son exil, et même, à ce qu'il paraît, +dans les dernières années de sa vie, Dante commença un autre ouvrage en +prose, auquel il donna le titre de Banquet, _Convivio_ ou _Convito_. +C'est un ouvrage de critique dans lequel il comptait donner un +commentaire sur quatorze de ses _canzoni_; mais il n'exécuta ce dessein +que sur trois seulement. Il voulut faire entendre par le titre que ce +serait une nourriture pour l'ignorance. Il semble en effet y étaler +comme à plaisir l'étendue de ses connaissances en philosophie +platonique, en astronomie et dans les autres sciences que l'on cultivait +de son temps. Les formes en sont toutes scholastiques; la lecture en est +fatigante; mais on le lit avec un intérêt de curiosité philosophique. On +aime à reconnaître l'effet des méthodes adoptées, dans le tour qu'elles +donnent aux esprits les plus distingués: or, cet ouvrage prouve très +évidemment que l'auteur avait une force d'esprit et des connaissances +au-dessus de son siècle, et que les méthodes suivies alors dans les +études étaient détestables. Voici un abrégé de la manière dont il +annonce le dessein de son ouvrage[742]. + + [742] Le _Convito_ remplit le premier volume entier de + l'édition des oeuvres du Dante, donnée par Pasquali, Venise, + 1741, in-8°., à la suite de la _Divina Commedia_. Il est + aussi dans la première partie du quatrième volume de + l'édition de Zalta; Venise, 1758, in-4°., etc. + +«La science étant pour notre âme le dernier degré de perfection, et le +comble de la félicité, nous en avons tous naturellement le désir. Mais +plusieurs n'y peuvent atteindre par diverses raisons, dont les unes sont +dans l'homme, les autres hors de lui. Dans l'homme il peut y avoir deux +défauts: l'un vient du corps, l'autre de l'âme; le premier existe quand +les parties du corps sont mal disposées et ne peuvent rien recevoir, +comme dans les sourds et les muets; le second, quand les mauvais +penchants entraînent l'âme vers les plaisirs du vice, et la dégoûtent de +tout le reste. Hors de l'homme il peut de même y avoir deux causes, dont +la première engendre la nécessité, et la seconde la paresse. La première +de ces causes consiste dans les soins domestiques et civils, qui +enchaînent le plus grand nombre des hommes et leur ôtent le loisir de se +livrer aux études spéculatives: la seconde est dans le lieu où la +personne est née et nourrie, ce lieu étant quelquefois non seulement +privé de toute instruction, mais éloigné des gens instruits. Il en +résulte que ce n'est qu'un très-petit nombre d'hommes qui peut parvenir +à l'objet désiré, et que le nombre de ceux qui sont privés de cette +nourriture, faite pour tous, est innombrable. Heureux le petit nombre +qui s'assied à la table où l'on se nourrit du pain des anges; et +malheureux ceux qui ont avec les animaux une nourriture commune! Mais +ceux qui sont admis à la table choisie, ne voient pas sans pitié le +commun des hommes paître, comme de vils troupeaux, l'herbe et le gland; +et ils sont toujours disposés à leur faire part de leurs richesses. Pour +moi, ajoute-t-il, qui ne m'assieds point à cette table, mais qui fuis +cependant la pâture vulgaire, je ramasse, aux pieds de ceux qui y sont +assis, ce qu'ils laissent tomber. Je connais la vie misérable que mènent +ceux que j'ai laissés derrière moi, et sans m'oublier moi-même, j'ai +préparé pour eux un banquet général de tout ce que j'ai pu recueillir +ainsi». + +Il continue, sous cette même figure, d'expliquer les dispositions qu'il +faut apporter à son banquet, et quels sont les quatorze mets qu'il se +propose d'y servir. Si le repas n'est pas aussi splendide que pourraient +le désirer les convives, ce n'est point sa volonté qu'ils doivent en +accuser, mais sa faiblesse. Il s'excuse ensuite, mais avec des divisions +et d'autres formes de l'école qu'il serait trop long de citer; +premièrement, de ce qu'il ose parler de lui-même; secondement, de ce +qu'il va donner de ses propres ouvrages des explications trop +approfondies. Il ne dissimule point qu'a ce dernier égard il a +principalement pour but de se relever, aux yeux des hommes, de l'état +d'abaissement où on l'a plongé; et ici, quittant l'argumentation pour se +livrer au sentiment: «Ah! dit-il, plût au régulateur de l'univers que ce +qui fait mon excuse n'eût jamais existé, que l'on ne se fût pas rendu si +coupable envers moi, et que je n'eusse pas souffert injustement la peine +de l'exil et la pauvreté! Il a plu aux citoyens de Florence, de cette +belle et célèbre fille de Rome, de me jeter hors de son sein, où je suis +né, où j'ai été nourri toute ma vie, où enfin, si elle le permet, je +désire de tout mon coeur aller reposer mon ame fatiguée, et finir le peu +de temps qui m'est accordé. Dans tous les pays où l'on parle notre +langue, je me suis présenté errant, presque réduit à la mendicité, +montrant malgré moi les plaies que me fait la fortune, et qu'on a +souvent l'injustice d'imputer à celui qui les reçoit. J'étais +véritablement comme un vaisseau sans voiles, sans gouvernail, jeté dans +des ports, des golfes, et sur des rivages divers par le vent rigoureux +de la douleur et de la pauvreté. Je me suis montré aux yeux de beaucoup +d'hommes, à qui peut-être un peu de renommée avait donné une toute autre +idée de moi; et le spectacle que je leur ai offert a non-seulement avili +ma personne, mais peut-être rabaissé le prix de mes ouvrages..... C'est +pourquoi je veux relever ceux-ci autant que je pourrai par les pensées +et par le style, pour leur donner plus de poids et d'autorité». + +Il explique ensuite très-longuement pourquoi il a fait cet écrit, non en +latin, mais en langue vulgaire, et il donne de très-bonnes raisons de sa +préférence et de son attachement pour cette langue à laquelle il croit +avoir tant d'obligations, mais qui lui en a eu en effet de bien plus +grandes. C'est après tous ces préambules qu'il place enfin sa première +_canzone_[743], et qu'il en fait le commentaire. Je n'essaierai point +d'en donner ici une idée; l'extrait le plus resserré entraînerait trop +de longueurs, car il entreprend d'expliquer et le sens littéral et le +sens allégorique de chaque pièce, de chaque vers, et presque de chaque +mot. C'est ainsi qu'il a comme donné l'exemple de la terrible méthode +qu'ont suivie ses commentateurs. Si le texte du Dante se perd souvent et +disparaît en quelque sorte sous leurs prolixes commentaires, ils n'ont +fait sur sa _Divina Commedia_ que ce qu'il avait fait lui-même sur les +trois odes de son _Banquet_[744]. Mais ce qu'il est plus important de +remarquer, c'est qu'avant de s'engager dans ces explications, il prédit, +d'une manière claire et positive, quoique figurée, la gloire à laquelle +était sur le point de s'élever la langue italienne, encore si près de sa +naissance, gloire que lui présageait la chûte même de la langue latine, +qu'on ne parlait plus. «Telle est, dit-il, la nourriture solide dont des +milliers d'hommes vont se rassasier, et que je vais leur servir en +abondance; ou plutôt tel est le nouveau jour, le nouveau soleil qui +s'élèvera, dès que le soleil accoutumé sera parvenu à son déclin. Il +rendra la lumière à ceux qui sont dans les ténèbres, parceque l'ancien +soleil ne luit plus pour eux». + + [743] + + _Voi che'ntendendo, il terzo ciel movete, + Udite il ragionar ch'è nel mio core_, etc. + + Cette première _canzone_ n'a que quatre strophes de treize + vers. La deuxième, qui commence par ce vers: + + _Amor, che nella mente mi ragiona_, + + a cinq strophes de dix-huit vers. La troisième en a sept de + vingt vers; elle commence par ceux-ci: + + _Le dolci rime d'amor, ch'i sotia + Cercar ne' miei pensieri_. + + [744] La première _canzone_ a cinquante pages in 8°. de + commentaires (éd. de Venise, 1741). La deuxième en a + cinquante-huit, la troisième plus de cent. + +Quand cet illustre exilé crut que l'empereur Henri VII pourrait le faire +rentrer dans sa patrie, il employa, comme nous l'avons vu, toutes sortes +de moyens pour soutenir les prétentions de ce prince et renforcer son +parti en Italie. Un de ces moyens fut de composer en latin un traité +qu'il intitula _de Monarchiâ_, de la Monarchie[745]. Dans cet ouvrage, +divisé en trois livres, il examine: 1°. Si la monarchie (et par-là il +entendait la monarchie universelle) est nécessaire au bonheur du monde; +2°. si le peuple romain avait eu le droit d'exercer cette monarchie; 3°. +si l'autorité du monarque dépend de Dieu immédiatement, ou d'un autre +ministre ou vicaire de Dieu. Il décide affirmativement la première +question; il résout dans le même sens la seconde; mais c'est surtout +pour la troisième qu'il s'est fait, parmi les papistes italiens, un +grand nombre d'ennemis. Il y soutient la dépendance immédiate où le +monarque est de Dieu, et borne par conséquent la puissance du pape à son +autorité spirituelle. Il réfute l'un après l'autre tous les arguments +tirés de l'ancien et du nouveau Testament, de la prétendue donation de +Constantin et de celle de Charlemagne, dont s'étayaient les partisans de +la souveraineté temporelle des papes. Il prouve ensuite que l'autorité +ecclésiatique n'est pas la source de l'autorité impériale, puisque +l'église n'existant pas, ou n'opérant point encore, l'empire avait eu +toute sa force; et il le prouve par une argumentation réduite aux termes +du calcul, ou, comme on dit communément, par _A_ et par _B_[746]. + + [745] Ce traité, écrit en très-mauvais latin (c'était celui + du temps), a été réimprimé plusieurs fois. Il ne se trouve + point dans l'édition de Pasquali, citée ci-dessus; mais il + est dans celle de Zatta, à la fin du dernier volume. + + [746] _Sit ecclesia_ A, _imperium_ B, _autoritas sive virtus + imperii_ C. _Si non existente_ A, C _est in_ B, _impossibile + est_ A _esse caussam ejus quod est_ C _esse in_ B; _cum + impossibile sit effectum proecedere caussam in esse. Adhuc, si + nihil operante_ A, C _est in_ B, _necesse est_ A _non esse + caussam ejus quod_ est C _esse in_ B, _cum necesse sit ad + productionem effectus proeoperari caussam, proesertim + efficientem, de qua intenditur_. + +Ce livre fit beaucoup de bruit, et il en fit long-temps: près de vingt +ans après la mort du Dante, un légat du pape Jean XXII[747], voyant que +l'antipape Pierre Corvara, établi par l'empereur Louis de Bavière, se +servait de ce livre pour soutenir la validité de son élection, ne se +contenta pas de le prohiber et de soumettre tous ceux qui le liraient +aux censures de l'église, il voulut de plus que l'on exhumât les os de +son auteur, qu'on les jetât au feu, et qu'on imprimât à sa mémoire une +ignominie éternelle. Des gens sensés[748] s'opposèrent à cette violence; +et c'est à ce fougueux légat, plus qu'à la mémoire du Dante, qu'il +épargnèrent une ignominie. + + [747] Le cardinal Bertrand du Pujet. + + [748] On nomme un certain _Pino della Tosa, et M. Ostagio da + Polentano_. Voyez la vie du Dante, par Boccace. + +Un autre ouvrage du Dante, aussi écrit en latin, a donné lieu à des +disputes d'une autre espèce; c'est celui qui a pour titre _de Vulgari +Eloquentiâ_, de l'Éloquence vulgaire[749]. Il n'y avait guère plus d'un +siècle que la langue italienne était née, et déjà elle comptait un +nombre considérable d'écrivains et surtout de poëtes, qui lui avaient +fait faire de grands progrès, et l'un d'eux, dans un ouvrage immortel, +l'avait presque portée au terme où elle devait se fixer. C'était à lui, +sans doute, qu'il appartenait de parler de cette langue, d'apprécier les +hommes qui l'avaient rendue éloquente, et d'en présager les destinées. +Son ouvrage devait avoir quatre livres; mais il n'eut pas le temps de +l'achever, et les deux premiers livres seulement étaient faits lorsqu'il +mourut. Dans le premier, après des considérations générales sur les +langues, telles que l'état des connaissances de son siècle pouvait les +lui permettre, il recherche quel est celui de tous les dialectes +récemment nés dans toutes les parties de l'Italie, qui mérite par +excellence d'être appelé la langue italienne ou vulgaire. Il rejette +d'abord, même du concours, comme trop grossiers et tout-à-fait informes, +ceux des Romains, des Milanais, des Bergamasques et plusieurs autres, à +la base de l'Italie. + + [749] Il fut imprimé pour la première fois à Paris, en 1577, + sous ce titre: _Dantis Aligerii præcellentiss. poëtæ de + vulgari Eloquentiâ libri duo, nunc primum ad vetusti et unici + scripti codicis exemplar editi; ex libris Corbinelli_, etc. + Il est inséré dans les deux éditions de Venise, déjà citées, + avec la traduction italienne, dont il sera parlé plus bas. + +Les Toscans avaient dès-lors de grandes prétentions à la suprématie du +langage; Dante la leur refuse, et leur reproche avec aigreur des +locutions basses et corrompues comme leurs moeurs; il rejette également +les Gênois, et passant à la partie gauche de l'Apennin, il ne traite pas +moins sévèrement la Romagne, Ancône, Mantoue, Vérone, Vicence, Padoue, +Venise. Il n'est tenté de se laisser fléchir que pour Bologne; mais +quoique le langage y fût meilleur (avantage que cette ville est bien +loin d'avoir conservé)[750] il ne reconnaît point encore là ce vulgaire +italien qu'il cherche. C'est que ce parler, dit-il enfin, n'appartient à +aucune ville en particulier, mais qu'il appartient à toutes, et qu'il +est comme une mesure commune avec laquelle on doit comparer tous les +autres. Il donne à ce parler les titres d'_illustre_, de _cardinal_, +c'est-à-dire fondamental, d'_aulique_, de _courtisan_, et il allégue +pour tous ces titres des raisons qu'il importe peu de savoir. C'est +celui-là qui est par excellence l'italien vulgaire; c'est celui qu'ont +employé dans leurs vers tous les poëtes siciliens, apuliens, toscans ou +lombards, et c'est par cette solution qu'il termine son premier livre. + + [750] Il ne faut pas oublier que _Guido Guinizzelli_, l'un + des poëtes les plus élégants du treizième siècle, était de + Bologne: c'est peut-être à lui que Dante fait allusion en cet + endroit. + +Dans le second, il examine l'emploi fait et à faire de ce langage, les +matières où il doit être employé, les auteurs qui en ont fait usage, les +genres de poésie qui ne doivent pas en avoir d'autres. Il met au premier +rang l'ode ou _canzone_, et, dans tout le reste du livre, il s'attache à +considérer en détail tout ce qui regarde ce poëme, le style, le nombre +des vers, leurs mesures diverses, l'entrelacement des rimes, la +structure variée de la strophe ou stance, en tirant toujours ses +exemples des poëtes alors les plus célèbres. Il aurait sans doute ainsi +traité de tous les autres genres de poésie, si la mort n'eût mis fin à +ses travaux et à ses malheurs. + +Cet ouvrage, resté imparfait, fut inconnu pendant deux siècles. Il en +parut une traduction italienne dans le seizième, et cette publication +causa de violents débats. La langue était alors perfectionnée et fixée. +Les Toscans prétendaient, non sans fondement, que c'était à eux qu'en +appartenait la gloire, qu'en un mot la langue italienne était leur +propre langue. On a vu comment Dante les avait traités dans son livre. +Plusieurs autres particularités de cet ouvrage, et l'idée même qui en +faisait la base leur déplaisaient également: ils prirent le parti de +nier que Dante en fut l'auteur: Gelli, Varchi, Borghini, plusieurs +autres savants critiques soutinrent cette négative. On joignit à la +traduction, la publication du texte même; ils écrivirent contre le texte +et contre la traduction: d'autres en prirent la défense. Les uns +voulaient que la prétendue traduction fût un original qu'on avait fait +exprès pour injurier la langue toscane, et que le prétendu original +latin, ne fût lui-même qu'une traduction; les autres, par un excès +contraire, assuraient que non seulement le texte latin était du Dante, +mais que c'était lui-même qui s'était traduit; et dans le dernier siècle +le savant Fontanini a encore soutenu cette opinion[751]; mais il est +enfin généralement reconnu que l'ouvrage latin est du Dante, et que la +traduction est du Trissin[752]. + + [751] _Dell' Eloquenza ital._, l. II, c. 22, 23, etc. + + [752] Elle est insérée avec le texte latin, dans le tome II + des oeuvres de _Giovan. Giorgio Trissino_, Vérone, 1729, + in-4°., édition que l'on sait avoir été dirigée par le savant + Maffei. + +Pour ne rien oublier des productions de ce poëte, il faut rappeler même +sa Paraphrase des sept psaumes pénitentiaux, ouvrage de ses dernières +années, composé en tercets ou _terzine_, comme la _Divina Commedia_, +mais en style aussi languissant et aussi faible que celui de ce poëme +est fort et sublime[753]. On y joint ordinairement ce qu'on appèle le +_Credo_ du Dante; c'est un morceau du même genre et écrit en même style, +composé d'une paraphrase du _Credo_, de l'explication des sept +sacrements, de celle des sept péchés capitaux; enfin, de la paraphrase +du _Pater_ et de l'_Ave_. Tout cela mis à la suite l'un de l'autre, +forme un ensemble très-édifiant sans doute, mais d'une faiblesse +affligeante, et qu'on a peine à croire sorti de la même veine qui +produisait le poëme extraordinaire, dont il nous reste à parler. + + [753] On a cru long-temps que cette paraphrase n'avait point + été imprimée, et Crescimbeni n'en parle que comme d'un + ouvrage resté en manuscrit. _Stor. della vulg. poës._, v. I, + l. VI, p. 402. Elle avait été cependant publiée dans un + volume in-4°., où étaient réunis quelques autres écrits de + piété, sans date, ni nom d'imprimeur, mais que le _Quadrio_, + à qui un savant oratorien en donna connaissance, jugea être + d'environ l'an 1480. Voyez ce qu'il en dit _Stor. e rag. + d'ogni poesia_, v. VII, p. 120. Il publia lui-même ces + psaumes, ainsi que le _Credo_, etc., accompagnés du texte + latin, avec des sommaires, des explications et des notes; + Bologne, 1753, in-4°. Pic. Zatta a inséré cette publication + entière du _Quadrio_ dans son édition du Dante, vol. IV, + part. II, à la fin. + +Dante avait eu d'abord le projet de composer en latin ce poëme: il +l'avait même commencé; Boccace et d'autres auteurs en rapportent les +premiers vers[754]; mais soit qu'il se défiât d'autant plus de son style +dans cette langue, qu'il connaissait mieux et qu'il étudiait plus +assidûment Virgile; soit qu'il ambitionnât une gloire toute nouvelle, en +écrivant en langue vulgaire un grand ouvrage, ce dont personne n'avait +encore eu l'idée; soit enfin qu'il craignît que la langue vulgaire +s'accréditant tous les jours davantage en Italie, s'il écrivait dans une +langue qu'on ne parlait plus, il ne fût bientôt oublié comme elle, il +changea de pensée, et se mit à écrire en italien. J'ai dit, dans la +notice sur sa vie, qu'il avait commencé son poëme à Florence, et qu'il +en avait fait les sept premiers chants avant son exil. Boccace le dit +expressément. Il rapporte que ces sept chants s'étaient trouvés parmi +les papiers que la femme du Dante avait cachés quand le peuple, excité +contre lui, vint piller sa maison; elle les remit à un assez bon poëte +et historien de ce temps, nommé _Dino Compagni_, intime ami de son mari, +et qui les lui fit passer chez le marquis Malaspina, où il était +réfugié, pour qu'il pût continuer son ouvrage. Ce que Franco Sacchetti +raconte, dans deux de ses Nouvelles[755], de deux aventures que le Dante +eut avec un forgeron et avec un ânier qui, l'un en battant le fer, +l'autre en menant ses ânes, chantaient et estropiaient des morceaux de +son poëme, comme ils auraient fait des chansons des rues[756], prouve +qu'il s'était déjà répandu des copies de ce qu'il en avait fait, et +qu'elles couraient même parmi le peuple. S'il y a dans ces sept chants +quelques passages qui ne peuvent avoir été faits que depuis son exil, +c'est qu'ils furent ajoutés dans la suite, lorsqu'il eut repris son +travail, et à mesure que les circonstances de sa vie lui donnaient +l'idée de placer dans ces premiers chants de nouveaux personnages, ou +des allusions à de nouveaux faits[757]. + + [754] + + _Ultima regna canam fluido contermina mundo, + Spiritibus quoe lata patent, quâ prima resolvunt + Pro meritis cujuscumque suis_, etc. + + [755] Nouvelles 114 et 115, éd. de Livourne, sous le titre de + Londres, 1795, t. II, p. 157. + + [756] Dante, s'approchant de la boutique du forgeron + chanteur, prit son marteau, ses tenailles, tous ses autres + outils, et les jeta, l'un après l'autre, dans la rue; puis il + dit: «Si tu ne veux pas que je gâte tes affaires, ne gâte pas + les miennes.--Que vous ai-je gâté, reprit le forgeron?--Tu + chantes mon livre, reprit le Dante, et tu ne le dis pas comme + je l'ai fait: ce sont mes outils, à moi, et tu me les gâtes». + Le forgeron, tout en colère, n'ayant rien à répondre, ramasse + ses outils et retourne à son ouvrage; et s'il voulut chanter + ensuite, ce fut les aventures de Tristan et de Lancelot. + Nouv. 114. Une autre fois, se promenant par la ville, le bras + armé, comme on l'avait alors, Dante rencontra un ânier qui, + tout en conduisant devant lui ses ânes, chantait aussi son + poëme; et quand il en avait chanté quelques vers, il + fouettait ses ânes, en disant _arri_! Dante lui donna un coup + de brassard sur les épaules, et lui dit: «Je ne l'ai pas mis + cet _arri_, etc.» nouv. 115. + + [757] Pelli, _Memorie per la vita di Dante_. + +Il y a eu parmi les auteurs italiens de grandes discussions sur le titre +de ce poëme et sur les raisons qui purent l'engager à intituler +_Comédie_ un ouvrage qui certainement n'a rien de comique. La +Tasse[758], Mafféi[759], et après eux Fontanini[760] paraissent en avoir +donné la véritable explication, qui rend inutile tout le verbiage des +autres dissertateurs. Dans son livre de l'_Éloquence vulgaire_[761] +Dante distingue trois styles différents, le tragique, le comique et +l'élégiaque; il entend, dit-il, par la tragédie le style sublime, par la +comédie celui qui est au-dessous, et par l'élégie le style plaintif, qui +convient aux malheureux. Il est clair, d'après ces définitions, qu'il a +donné à son poëme le titre de _Comédie_ parce qu'il croyoit en avoir +écrit la plus grande partie dans ce style moyen qui est au-dessous du +sublime et au-dessus de l'élégiaque. Il se défiait trop, et de son +propre génie, et de celui de cette langue vulgaire qui n'avait encore +traité que des sujets frivoles, à qui il donnait le premier une +destination plus noble, un caractère et un style assortis à cette +destination nouvelle; c'était un aigle qui ne s'apercevait en quelque +sorte ni de la hardiesse de son essor, ni de la hauteur de son vol. Ses +compatriotes ne tardèrent pas à lui rendre plus de justice qu'il ne s'en +était rendu lui-même. + + [758] Dans sa leçon sur le sonnet du Casa: _Questa vita + mortal_, etc. + + [759] _Prefat. all' opere del Trissino_. + + [760] _Dell' Etoquenza italiana_. + + [761] L. II, c. 4. + + Aussitôt que d'un trait de ses fatales mains, + La parque l'eût rayé du nombre des humains, + On reconnut le prix de sa muse éclipsée[762]. + +Son poëme parut, non-seulement si sublime par le style, mais tellement +rempli de connaissances rares, de conceptions profondes, d'abstractions +philosophiques, d'allusions cachées, d'allégories et presque de +mystères, que la république de Florence ordonna par un décret[763] qu'il +fût nommé un professeur payé par le trésor public pour lire et expliquer +ce poëme. Boccace, qui était alors regardé à juste titre comme un des +pères de la langue italienne, fut le premier jugé digne de cet honneur. +Après quelque résistance, il consentit à l'accepter, et moins de deux +mois après le décret[764] il ouvrit le cours de ses explications, un +dimanche dans une église[765]. Il remplit le même emploi jusqu'à sa +mort, arrivée deux ans après[766]; il nous est resté de son travail un +commentaire grammatical, philosophique et oratoire, seulement sur les +seize premiers chants de l'Enfer, et qui ne laisse pas de remplir deux +assez gros volumes. Après Boccace, d'autres furent nommés pour le +remplacer, et l'on compte parmi eux des écrivains d'un très-grand +mérite, tels que Philippe Villani, François Philelphe, etc. Dans des +temps postérieurs, l'académie florentine renouvela en quelque sorte cet +usage. Ses membres les plus distingués se firent gloire d'y lire des +explications, qu'ils appellent _Lezioni_, sur les endroits les plus +difficiles du Dante; la plupart de ces leçons sont imprimées. Il n'est +pas sûr qu'il n'y ait pas dans tout cela beaucoup de fatras, que souvent +même l'auteur expliqué n'en soit devenu plus obscur; mais cela prouve du +moins une admiration qui n'a existé pour aucun autre poëte moderne, et +un enthousiasme soutenu qui honore à la fois et le poëte et sa patrie. + + [762] Boileau, _Ép. à Racine_. + + [763] Du 9 août 1373. + + [764] 3 octobre, même année. + + [765]À St.-Etienne, près _le Ponte Vecchio_. + + [766] 20 décembre 1375. + +Ce ne fut pas seulement à Florence que de tels honneurs lui furent +rendus. Avant la fin du même siècle on voit à Bologne, à Pise, à Venise +et à Plaisance Dante expliqué dans les chaires publiques[767]. + + [767] A Bologne, en 1375, par _Benvenuto de' Rambaldi da_ + _Imola_, qui remplit dix ans cette chaire, et qui a laissé + sur Dante un ample commentaire latin; à Pise, en 1385, par + Fr. _di Bartolo da Buti_, dont on conserve à Florence les + commentaires manuscrits; à Venise, par Gabriel _Squaro_, de + Vérone; à Plaisance, en 1398, par _Filippo da Reggio_. Voy. + Tirab., t. V, p. 398. + +Bientôt les copies de son poëme furent dans toutes les bibliothèques +publiques et particulières; et avant même que l'invention de +l'imprimerie en eût pu rendre la multiplication plus grande et plus +rapide, il était partout en Italie l'objet des éloges, des études, des +disputes et des commentaires; l'imprimerie dès sa naissance s'en empara +avec une telle ardeur, que dans la seule année 1472 il s'en fit presque +à la fois trois éditions[768], et qu'on en a depuis compté plus de +soixante: avant la fin du quinzième siècle, il avait déjà paru avec +trois différents commentaires, et il y en a eu plusieurs autres depuis. +Ce serait un bon moyen, pour ne point entendre le Dante, que de les +consulter tous; car la plupart se contredisent, et dans les leçons +qu'ils suivent, et dans les explications qu'ils donnent. Si ce premier +des poëtes modernes jouit, au au moins dans sa patrie, du même respect +que les anciens, il partage avec eux le malheur d'être souvent devenu +moins intelligible par le pédantisme des interprètes et par leur nombre. + + [768]À Foligno, à Mantoue et à Vérone. + +Un autre sort commun entre lui et les anciens, c'est d'avoir été le +sujet des controverses les plus animées et des plus âcres disputes entre +les savants; elles furent surtout très-chaudes dans le seizième siècle. +Le Varchi y donna le premier sujet, en osant mettre, dans son +_Ercolano_, Dante au-dessus d'Homère. Un certain _Castravilla_, +personnage réel ou supposé, ce qu'on n'a jamais bien pu savoir, pour +venger Homère, mit le poëme du Dante non-seulement au-dessous de +l'_Illiade_ et de l'_Odyssée_, mais au-dessous des plus mauvais poëmes. +Mazzoni lui répondit par une défense en règle du Dante; Bulgarini +l'attaqua par des _considérations_; Mazzoni répliqua par un ouvrage plus +gros que le premier, qui lui attira une forte duplique; d'autres se +jetèrent dans la mêlée, les uns pour, les autres contre; enfin les +écrits qui attaquèrent et qui défendirent alors notre poëte, et ceux qui +l'ont attaqué ou défendu depuis, lui forment dans les bibliothèques +italiennes un cortége imposant et nombreux. Il serait infiniment réduit, +comme tous les cortéges de cette espèce, si l'on n'y voulait admettre +que des éclaircissements utiles, les objections fondées ou les réponses +péremptoires. + +Plusieurs auteurs italiens ont voulu découvrir où Dante avait pris +l'idée principale de son poëme; les uns, comme Fontanini[769], pensent +que de son temps il y avait plusieurs vieux romans déjà traduits en +italien, tels que ceux de la Table ronde, des Pairs de France, et celui +de _Guérin_, surnommé _il Meschino_. C'est dans ce dernier qu'un +certain puits de saint Patrice, très-célèbre en Irlande, pouvait avoir +donné au Dante, par sa forme, l'idée de celle de son Enfer. D'autres +croient, avec M. l'abbé Denina[770], qu'il a pu imiter deux de nos +anciens fabliaux du treizième siècle, l'un de Raoul de Houdan, intitulé +Songe ou _Voyage de l'Enfer_[771], où l'auteur feint être descendu et +avoir trouvé des gens qu'il nomme; l'autre, qui a pour titre du +_Jongleur qui va en Enfer_[772], le même M. Denina croit voir dans un +événement arrivé à Florence vers ce temps-là une autre source où Dante +put puiser[773]. Dans une fête publique, donnée pour célébrer l'arrivée +d'un légat du pape, on offrit au peuple un spectacle digne de ce siècle. +On représenta l'Enfer avec ses feux et tous ses supplices. Des hommes +étaient vêtus en démons et d'autres en âmes damnées. Les premiers +faisaient souffrir aux autres diverses sortes de tourments. + + [769] _Eloquenza italiana_, liv. II, c. 13. + + [770] _Vivende della Letter._, liv. II, c. 10. + + [771] Fabliaux ou Contes, par Le Grand d'Aussy, tom. II, p. + 27. Je reviendrai plus en détail, dans le chapitre suivant, + sur toutes ces prétendues sources des fictions du Dante. + + [772] _Id. ibid._, p. 36. + + [773] _Ubi supr._ + +Le théâtre était au milieu d'un pont de bois jeté sur l'Arno; le reste +du pont était rempli d'une foule de curieux. Il rompit sous le poids, et +il se noya beaucoup de monde, démons, damnés et spectateurs[774]. Ce +triste spectacle put, selon M. Denina, donner au poëte la première idée +de son Enfer; mais cette conjecture ne s'accorde point avec les dates. +L'événement arriva en 1304: Dante avait été banni de Florence plus de +deux ans auparavant, et nous avons vu que dès avant son exil il avait +fait les sept premiers chants de son poëme. Il est beaucoup plus +vraisemblable que ces sept chants, lus par _Dino Campagni_, avant qu'il +les renvoyât à leur auteur, et sans doute communiqués à plusieurs autres +personnes, exaltèrent l'imagination de ceux qui en entendirent parler, +et firent naître l'idée de cette étrange et malheureuse fête[775]. + + [774] Cet événement est raconté par Jean Villani, 1. VIII, c. 70 de + son Histoire. La fête avait été précédée d'une proclamation qui + invitait à se rendre sur ce pont et au bord de l'Arno, tous ceux qui + voudraient savoir des nouvelles de l'autre monde: l'historien tire + de cette annonce une plaisanterie par laquelle il termine le récit + de cette catastrophe, et qui n'est pas trop assortie au sujet, ni à + la dignité de l'histoire. «Ce qui n'était qu'un jeu et une moquerie, + dit-il, devint une chose sérieuse; et, comme on l'avait proclamé, + beaucoup de gens qui y périrent, allèrent savoir des nouvelles de + l'autre monde». _Siche il giuoco da beffe tornò a vero, come era ito + il bando, che molti per morte n'andarono a sapere dell' altro monde_. + + [775] C'est l'avis de M. Simonde Sismondi, dans son Histoire + déjà citée, t. IV, p. 194. + +Je m'étonne que jusqu'ici personne n'ait soupçonné une autre origine, +non pas, il est vrai, à la fiction particulière de l'Enfer, mais à la +fiction générale, qui est comme la machine poétique de tout l'ouvrage. +C'est le _Tesoretta_ ou petit Trésor de _Brunetto Latini_, maître du +Dante[776]. L'analyse que j'en ferai, en examinant toutes les sources où +le génie du Dante a pu puiser, ne laissera là-dessus aucun doute. + + [776] Un seul auteur italien l'a soupçonné, c'est M. Giam. Corniani, + dans ses _Secoli della Letter. ital._ Il y dit, vol l, p. 196, qu'il + n'est pas improbable que l'idée de l'introduction du poëme ait été + suggérée au Dante par le _Tesoretto_ de son maître _Brunetto Latini_; + mais l'ouvrage de M. Corniani n'a été imprimé qu'en 1804; et c'était + au commencement de cette même année que j'écrivais ceci, et que je le + lisais publiquement. + +Quoi qu'il en soit, l'idée générale d'un poëme dont toute l'action se +borne à une espèce de voyage dans l'Enfer, dans le Purgatoire et dans le +Paradis, est nécessairement triste, et paraît au premier coup-d'oeil trop +différente des sujets traités par tous les autres grands poëtes; mais en +convenant de cette tristesse et de cette différence, le judicieux Denina +soutient que cette idée ne pouvait être plus heureuse si l'on considère +les temps où Dante écrivait[777]. J'en suis fâché pour les admirateurs +de ces temps et pour ceux qui, dès que l'on exprime ou son indignation +ou son mépris pour les opinions et les pratiques superstitieuses, crient +que c'est la religion qu'on attaque; mais voici les propres expressions +de ce très-religieux et très-sage écrivain. «Alors, dit-il, à la +crédulité la plus universelle et la plus profonde se joignaient toutes +sortes de vices et de crimes publics et particuliers. Dante ne pouvait +donc manquer de sujets célèbres à représenter dans les scènes de son +poëme. _La superstition dominante_ donnait à ses fictions la plus grande +probabilité». Voyons donc enfin quelles sont ces fictions et quelle est +la conception extraordinaire où elles sont employées. Examinons la +_Divina Commedia_ avec plus d'attention qu'on ne l'a fait jusqu'ici, +mais avec la défiance qu'on doit toujours avoir de soi-même en jugeant +un auteur célèbre, surtout quand cet auteur est étranger. + + [777] _Vicende della Letter._, l. II, c. 10. + + + + +NOTES AJOUTÉES. + +Page 100, ligne 10. «Et changèrent des Polybes, etc., en antiphonaires +et en recueils d'homélies».--C'est ainsi qu'en 1772, Paul-Jacques Bruns, +Anglais, examinant dans la Bibliothèque du Vatican un beau manuscrit, +timbré 24, qui paraît du huitième siècle, contenant les livres de Tobie, +de Job et d'Esther, s'aperçut que le texte en avait été écrit par-dessus +une écriture plus ancienne. Il reconnut que le vélin avait été arraché +de différents manuscrits, et qu'on trouvait dans ce livre des fragments +de plusieurs autres livres. Quelques feuillets contenaient autrefois des +Oraisons de Cicéron, mais rien qui n'ait été publié. Quatre autres +feuillets lui offrirent un fragment de l'un des livres de Tite-Live qui +nous manquent (le quatre-vingt-onzième). Il est clair que ces quatre +feuillets ont été arrachés d'un ancien manuscrit de Tite-Live, comme les +autres l'ont été d'un manuscrit de Cicéron, par un copiste du huitième +siècle qui manquait de vélin, ou pour qui il eût été trop cher. Ce +fragment fut imprimé à Paris en 1773, et réimprimé chez M.P. Didot +l'aîné, avec une traduction française, en 1794, in-12. Ajoutez ce trait +à tant d'autres semblables, vous verrez à qui est due l'entière +destruction d'une bonne partie des chefs-d'oeuvre que nous regrettons. +Notre Bibliothèque impériale possède aussi plusieurs manuscrits grattés, +et sur lesquels des auteurs du moyen âge ont mis visiblement à la place +d'ouvrages des anciens, des vies de saints et autres productions de même +espèce. + +Page 121, ligne 4. «Mais c'est un ou deux ans que dit Gui d'Arezzo +lui-même dans une lettre qui nous est restée de lui». Cette lettre est +imprimée dans le recueil publié par Martin Gerbert, et cité deux pages +après ceci, p. 137, note 1. Voici le passage de la lettre: _Nam si illi +pro suis apud Deum devotissime intercedunt magistris, qui hactenus ab +eis vix decennio cantandi imperfectam scientiam consequi potuerunt, quid +putas pro nobis nostrisque adjutoribus fiet, qui annali spatio, aut si +multum biennio, perfectum cantorem efficimus?_ (_Epistola_ GUIDONIS +_Michaeli Monaco De ignoto cantu directa_.) + +Page 238, ligne 7.--«Dans les poëtes Latins du meilleur temps, on trouve +des vers dont le milieu forme consonnance avec la fin, ou deux vers de +suite dont les derniers mots ont le même son». J'ai surtout invoqué pour +preuves les vers élégiaques de Tibulle, de Properce et d'Ovide, qu'il +suffit en effet d'ouvrir pour en trouver. Je pouvais citer une autorité +plus forte encore, celle de Virgile. Comme cela est moins reconnu dans +les vers, et que ceux qui riment de cette manière sont épars dans ses +différents poëmes, j'en citerai ici quelques exemples, qui ne peuvent +laisser aucun doute. + +Vers de Virgile, dans lesquels le milieu rime avec la fin. + + _Poculaque inventis acheloïa miscuit uvis. + Totaque thuriferis Panchaïa pinguis arenis. + Hic vero subitum, ac dictu mirabile monstrum, + Confluere et lentis uvam demittere ramis. + Et premere et laxas sciret dare jussus habenas. + Atque rotis summas levibus perlabitur undas. + Nudus in ignotâ, Palinure, jacebis arenâ. + O nimium coelo et pelago confise serena_; etc. + +Rimes plus riches: + + _I nunc et verbis virtutem illude superbis. + Cornua velatarum obvertimus antennarum_. + +On ne trouve pas moins de rimes de cette espèce dans les vers lyriques. +En voici quelques exemples tirés d'Horace: + + _Metaque fervidis + Evitata rotis, palmaque nobilis, + Terrarum dominos evehit ad Deos. + Hunc si mobilium turba quiritium. + Illum si proprio condidit horreo + Quicquid de Libycis verritur areis, + Stratus nunc ad aquæ lene caput sacræ_. + +Observez que tous ces vers rimés sont dans une seule ode, la première. + + _Nec venenatis gravida sagittis. + Pone me pigris ubi nulla campis + Arbor oestivâ recreatur aurâ, + Aut in umbrosis Heliconis oris + Aut super Pindo gelidove in Hæmo_, etc. + +Je n'ai pas le faible mérite de rassembler ces exemples; je les ai +trouvés réunis dans la traduction d'une lettre anglaise _sur l'art des +vers_, imprimée en 1779, à Paris, dans un recueil intitulé: _Mélange de +traductions de différents Ouvrages grecs, latins et anglais_, etc., par +l'auteur de la traduction d'Eschyle (Lefranc de Pompignan). Je répéterai +ici que si l'on n'avait pas attaché à ces consonnances une certaine idée +de beauté, elles eussent été de véritables fautes. + +Page 244, addition à la note[1].--On voit que ce que j'ai dit des +Troubadours provençaux, Fauchet le dit, dans ce passage, des Trouvères +français. La ressemblance est égale sur beaucoup d'autres points. Mais +les Troubadours et les Trouvères, s'élevèrent-ils en même temps? Si ce +fut à l'imitation les uns des autres, lesquels servirent aux autres de +modèles? Ce sont là des questions souvent débattues, du moins en France, +et qui le seront peut-être long-temps encore. Je les laisse entières, et +n'ai pas voulu même y entrer. Les rapports dont il s'agit ici entre les +Troubadours et les Arabes sont certains: il est certain aussi que les +Arabes ou Sarrazins d'Espagne, n'empruntèrent rien des Provençaux, mais +bien les Provençaux des Sarrazins. Les conséquences ultérieures ne sont +pas de mon sujet. + +Page 395, ligne 2. «Des poëtes italiens s'étaient fait entendre à +Bologne, à Pérouse, etc.». L'ancien rimeur de Pérouse est _Cecco +Nuccoli_. L'Allacci a inséré vingt-neuf sonnets de lui dans son recueil. +La langue y est plus informe, plus mêlée de mots non encore assouplis au +nouvel idiôme, que dans la plupart des autres poésies de ce temps. Ils +sont d'ailleurs d'un genre tout particulier; c'est une espèce de +burlesque ou de plaisanterie satyrique; dont ce _Cecco_ paraît avoir +fait le premier essai. Il y en a d'amoureux, mais l'amour s'y exprime +plutôt avec originalité qu'avec tendresse. Par exemple, le poëte aime +une femme dont le nom commence par T. Il est plus amoureux de cette +lettre, qu'un enfant ne l'est des fruits: il veut la placer parmi les +lettres voyelles, et pour l'honorer davantage, l'entourer de perles; il +veut par-là plaire à l'amour dont il est l'esclave. Il ne lui demande +qu'une grâce, c'est de ne pas mourir des coups que ses traits lui +portent; de ne pas mourir surtout tandis qu'il gêle. + + _Io son del T si forte innamorato + Perch'è principio di ligiadro nome. + Son ne più vagho ch'el fanciul di pome + Tra lettere vocali ch'o l'o chiosato. + E per più honor de perle fegurato + Per piagere o cholul de chui io fome + Suo servidor de quel ch'io posso, chome + Cholui ch'aspetta d'esser meritato. + Solo una gratia t'adomando, amore: + Fa ch'io non pera sotto'l tuo pennello, + Però che vi seria grane, disonore_, + Sed io morisse d'um picciol quadrello. + Da poi che tu m'ai messo in tanto errore, + Fa ch'io non mora nel tenpo ch'è giello. + +Ce sonnet est celui de tous où la langue est le moins estropiée, et dont +le sens est le plus clair. D'autres ont trait à de petites circonstances +particulières à l'auteur; quelques-uns font allusion à des événements +publics; ce sont de vraies énigmes pour nous. Il y en a de si obscurs +qu'ils ressemblent à ces sonnets du _Burchiello_, inintelligibles à +dessein, et qui sont de vrais coq-à-l'âne. Comment, par exemple, trouver +un sens au sonnet suivant? On y voit bien que l'auteur est avec un +seigneur très-riche, très-généreux, qui fait une grande dépense, et chez +qui l'on fait très-bonne chère, mais ce ne sont que des à peu près, et +dans plusieurs endroits le sens précis des termes nous échappe. + + _Saper ti fo' chucho ch'io mi godo + E trago vita chiara in alto monte + E sto con Bartoluccio chiara fonte + Che cortesia spande in ogni modo. + + E se anguille, o tenche, o lucci, o pescie sodo + Si trova in Prosa gia non venne al ponte + Che'l sig. nostro spende più che conte + Che sia in crestentà perquel ch'io odo. + + Et ode diletto ch'io per confortarme + Ch'andando io per mangiare a lucielerte + E lasciamo a la porta le greve arme. + + Et ogni gitto fo poi le Incherte + Et tu al teber vai avisando e chupi. + Et io l'inglogliert fo come fan lupi. + + Lesist ghut ghot meh nengherte, + Elgli e il mio buon singnor di cui io fame + Che spende e spande chome fronde in rame_. + +Il y en a un autre, fait sans doute dans la première jeunesse de +l'auteur, dans lequel tout ce qu'on voit, c'est que son père +l'entretenait chichement, qu'il allait presque nu, qu'il avait perdu au +jeu une petite jument, que pour obtenir de ce père un habit, il avait +promis de ne plus jouer, et qu'il avait manqué à sa parole. C'est celui +qui commence par ce quatrain, page 220 du recueil. + + _Nel tempo santo non vidd' io mai peira + Nuda e scoperta come e'l mio farsecto; + E porto una gonella senza ochiecto + Che chi la mira lem par cosa tetra_. + +Mais en voici un pour lequel, du moins à ce qu'il me semble, il faudrait +être un OEdipe. + + _Non morier tanti mai di calde febbre + Dal giorno in qua ch' el primo fanciul nacque + Quant' io o pention che del mi piacque + La scurità di quel che amar co l'ebbre. + + Eccho l'alpino trasmutato in tebbre + Fu per fortuna de le soperchie acque + Chosi io sono poi che'llocho giacque + Ove assagiai del bem del dolce tebbre. + + Che corre sempre chiaro chome tesino, + Questo fiume real sovr'ongne fiume + In fino al mare non perde il suo chamino. + + Risplende in esso un si lucente lume + Che di lui mira di corraggio fino + Puo dir ch'amor lui reggie in bel chostume. + + Si ch'io o lasciata l'aiera de le chiane + E voi la teverina per mio stallo, + Chambiando il visa adoro un chiar cristallo_. + +On doit remarquer que ces deux derniers sonnets ont trois tercets à la +fin, au lieu de deux. C'est un reste des libertés qu'on se donnait à la +naissance de cette sorte de poésie, avant que la forme en fût +entièrement fixée; c'est d'un autre côté l'origine des sonnets avec une +queue, _colla coda_, qu'on employa quelques siècles après, surtout dans +le genre burlesque et satirique, et dont il paraîtrait que _Cecco +Nuccoli_ eût fourni le premier modèle. + +Page 402, dernier alinéa.--«La première forme des odes ou _canzoni_, +était empruntée des Provençaux: à leur exemple, les poëtes italiens +avaient, des l'origine, donné aux strophes des entrelacements harmonieux +de rimes et de mesures de vers». + +Une chose qui mérite d'être observée, c'est que de toutes les formes de +strophes que les Italiens pouvaient emprunter des Provençaux, ils ne +choisirent que les plus longues et les plus graves. N'ayant cependant à +chanter que l'amour, ils négligèrent toutes ces formes brèves et +légères, flatteuses pour l'oreille et favorables au chant, mais qui leur +parurent apparemment trop frivoles pour le caractère qu'ils voulurent +donner dans leurs vers à cette passion. Quelques-uns des premiers poëtes +siciliens essayèrent de ces rhythmes plus vifs de six, de sept et de +neuf vers; mais les meilleurs poëtes du continent, _Guinizzelli, +Guittone d'Arezzo_ et les autres, contents d'avoir le sonnet pour petite +ode, ne donnèrent à leurs grandes _canzoni_ que des strophes de douze, +treize, quinze, dix-huit et vingt-un vers, parmi lesquels encore ils en +mirent plus souvent de grands que de petits. Dans leurs strophes bien +arrondies, les rimes et les mesures de vers, quoique harmonieusement +entrelacées, ne résonnèrent point aussi sensiblement, ne vibrèrent point +avec autant de force, et n'eurent point de retours aussi sonores que +dans ces petits couplets qui pouvaient exprimer la joie comme la +tendresse, et qui devaient inspirer aux chanteurs des airs aussi variés +que les rhythmes. On ne trouve dans leurs poésies rien qui ressemble à +ces jolies coupes de strophes: + + _Companho, te farai un vers covinen, + Et avray mais de fondatz n'oy a de sen; + Et er totz mesclatz d'amor + E de ioy el de ioven_. + +GUILLAUME IX, comte de Poitou, mort en 1127. + + _En Alvernhe part Lemozi + Men aniey totz sol a tapi, + Trobei la molher d'en Gari + E d'en Bernart, + Saluteron me francamen + Per san Launart_. + +Le même. + + _Be'm es plazen + E cossezen + Qui s'aysina de chantar, + Ab motz alqus + Serratz et clus + Qu'om temia de vergonhar_. + +PEYRE d'Auvergne. + + _Ben sai qu'asselh seria fer + Que'm blasmon quar tan soven chan, + Si lur costavon mei chantar + Mielhs m'estai + Plus li plai + Que'm ten lai + Qu'ieu non chan mia per aver + Qu'ieu m'enten en autre plazer_. + +RAMBAUD, prince d'Orange. + + _Dirai vos senes duplansa + D'aquest vers la comensansa + E'ls motz fan de ver sembumsa_ + _Escoutatz: + Qui de proëzas balansa + Semblansa fay de malvatz_. + +MARCABRUS. + + _Al plazen + Pessamen_, etc. + +Voyez cette strophe entière, citée, page 282, note 1. + +Observons encore que la langue italienne, dès sa naissance, ayant +presque entièrement rejeté de ses mots la terminaisons masculines, les +vers ne purent avoir, à peu d'exceptions près, que des rimes féminines +et des terminaisons tombantes, dont le croisement et la combinaison, +dans les _canzoni_ comme dans les sonnets, ne purent faire entièrement +disparaître l'uniformité, tandis que dans les chansons provençales, le +mélange des rimes masculines et féminines entretenait une variété +agréable, et que le plus souvent même des rimes toutes masculines, mais +croisées entr'elles, donnaient à la strophe plus de vigueur, et sans +doute au chant plus de caractère et d'originalité. + +Page 428, addition à la note[1].--En 1282, dit Giov. Villani, l. VII, c. +78, Florence étant gouvernée par quatorze magistrats, sous le titre de +Bons-hommes, _buoni Huomini_, il parut difficile de réunir, sans +confusion, en un seul esprit, tant d'esprits divisés entre eux, une +partie étant Guelfe et l'autre Gibeline. On abolit donc ce gouvernement, +et l'on en créa un nouveau, qu'on nomma les Prieurs des arts. Il y en +eut d'abord seulement trois, ensuite six, un pour chacun des six +quartiers ou _sesti_ de la ville: on y en ajouta d'autres de temps en +temps: ils s'élevèrent à douze, à quatorze, et enfin jusqu'à vingt-un, +autant qu'il y avait d'arts ou métiers. Le but de cette institution +populaire étant surtout l'abaissement des nobles, on exigea que tout +citoyen fût porté sur le registre ou la matricule de l'un de ces arts, +quand même il ne l'exercerait pas, afin, dit un autre historien, que les +nobles qui voudraient occuper quelque emploi déposassent, en prenant le +nom de l'un des métiers, une partie de l'arrogance que leur inspirait +cet orgueilleux mot de noblesse. _Giudicavano esser necessario che +almeno col nome che prendevano, deponessero parte dell'alterigia che +porgea loro quella boriosa voce della nobilità_.--Scipion Ammirato, +_Istor. fior._, l. III. Voyez sur cette même institution, Machiavel. +_Istor. fior._, l. II. + +Page 440.--A ce qui est dit dans les huit premières lignes de cette +page, sur le tombeau élevé au Dante par le père du cardinal Bembo, il +faut ajouter que dans le dernier siècle, en 1780, le cardinal Valenti +Gonzaga, étant légat du pape à Ravenne, en fit ériger un nouveau, +beaucoup plus magnifique que le premier, et digne enfin du grand homme à +qui il est consacré. + +Page 442.--«Le Dante avait le teint brun...... la barbe et les cheveux +noirs et crépus, habituellement l'air pensif et mélancolique». C'est le +portrait qu'en fait Boccace, _Vita e costumi di Dante_. Il rapporte à ce +sujet une petite anecdote. A Vérone, où son poëme, et surtout la +première partie intitulée l'_Enfer_, avaient déjà beaucoup de +réputation, et où il était lui-même généralement connu, parce qu'il y +séjournait souvent depuis son exil, il passait un jour devant une porte +où plusieurs femmes étaient assises. L'une d'elles dit aux autres à voix +basse, mais pourtant de façon à être entendue de lui et de ceux qui +l'accompagnaient: «Voyez-vous cet homme-là? c'est celui qui va en enfer +et en revient quand il lui plaît, et rapporte sur la terre des nouvelles +de ceux qui sont là-bas». Une autre femme lui répondit avec simplicité: +«Ce que tu dis doit être vrai; ne vois-tu pas comme il a la barbe crépue +et le teint brun? C'est sans doute la chaleur et la fumée de là-bas qui +en sont la cause». Dante voyant qu'elle disait cela de bonne foi, et +n'étant pas fâché que ces femmes eussent de lui une semblable opinion, +sourit et passa son chemin. + + +FIN DU PREMIER VOLUME. + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire littéraire d'Italie (1/9), by +Pierre-Louis Ginguené + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITTÉRAIRE D'ITALIE (1/9) *** + +***** This file should be named 31432-8.txt or 31432-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/1/4/3/31432/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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L. Guinguené</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} + +span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 20%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Histoire littéraire d'Italie (1/9), by +Pierre-Louis Ginguené + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire littéraire d'Italie (1/9) + +Author: Pierre-Louis Ginguené + +Editor: Pierre-Claude-François Daunou + +Release Date: February 27, 2010 [EBook #31432] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITTÉRAIRE D'ITALIE (1/9) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + +<h2>HISTOIRE LITTÉRAIRE</h2> + +<h1>D'ITALIE.</h1> + +<br><br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p> +<br><br> + +<h2>HISTOIRE LITTÉRAIRE</h2> + +<h1>D'ITALIE,</h1> + +<h2>par P. L. GINGUENÉ,</h2> + +<h4>DE L'INSTITUT DE FRANCE.</h4> + +<h3>SECONDE ÉDITION,</h3> + +<h5>REVUE ET CORRIGÉE SUR LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR,<br> + +ORNÉE DE SON PORTRAIT, ET AUGMENTÉE D'UNE NOTICE HISTORIQUE<br> + +par M. DAUNOU.</h5> +<br> + +<h3>TOME PREMIER.</h3> + +<br><br> + +<p class="mid">A PARIS,<br> +CHEZ L. G. MICHAUD, LIBRAIRE-EDITEUR,<br> +PLACE DES VICTOIRES, N°. 3.<br> +M. DCCC. XXIV.</p> + +<br><br><br> + +<hr class="full"> + +<h1>NOTICE</h1> + +<h5>SUR</h5> + +<h3>LA VIE ET LES OUVRAGES</h3> + +<h2>DE M. GINGUENÉ.</h2> + +<br><hr class="short"><br> + +<p>Pierre-Louis Ginguené, né à Rennes, le 25 avril 1748, fit avec +distinction ses études au collège de cette ville: il y était condisciple +de Parny, au moment où les jésuites en furent expulsés<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>. Mais c'était +au sein de sa propre famille, peu riche et fort considérée, que Ginguené +avait puisé le sentiment du véritable honneur et le goût des lettres.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" +name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1"> +(retour) </a> V. <i>son Épître à Parny</i>. + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i"> Ton amitié m'est chère......<br> + De ce doux sentiment, le germe précieux<br> + Dès long-temps dans nos cÅ“urs naquit sous d'autres cieux.<br> + Ton enfance enlevée à ton île africaine<br> + Vint aborder gaîment la rive armoricaine:<br> + Tu parus au lycée, où, docile écolier,<br> + J'avais vu sans regret le bon Duchatelier<br> + Aux enfans de Jésus enlever la férule.</span> +</div></div> + +<p> (Duchatelier avait été le premier principal du collège de + Rennes après l'expulsion des jésuites.)</p></blockquote> + +<p>Il devait aux lumières et aux soins de son père ses progrès rapides et +la bonne direction de ses études. Ses autres maîtres lui avaient appris +les langues grecque et latine: il acquit de lui-même des connaissances +plus étendues et plus profondes; la littérature latine lui devint +familière; et entre les chefs-d'Å“uvre modernes, il étudia surtout ceux +de l'Italie et de la France. Il lut aussi de très-bonne heure et dans +leur langue les meilleurs livres anglais, et avant 1772, son instruction +embrassait déjà presque tous les genres que l'on a coutume de comprendre +sous les noms de belles-lettres, d'histoire et de philosophie. Quand les +goûts littéraires sont à la fois si vifs et si heureusement dirigés, ils +prennent bientôt les caractères de la science et du talent. Ginguené, +dans sa jeunesse, et avant de sortir de Rennes, était un homme éclairé, +un littérateur habile, un écrivain exercé: il était de plus un +très-savant musicien; car il avait porté dans l'étude de cet art, qu'il +a toujours chéri, l'exactitude sévère qu'il donnait à ses autres +travaux. Il aimait mieux ignorer que savoir mal; il voulait jouir de ses +connaissances et non pas s'en glorifier.</p> + +<p>C'est depuis long-temps en France un résultat fâcheux des circonstances +ou des dispositions politiques, qu'un jeune homme d'un mérite éminent +soit presque toujours attiré par ce mérite même dans la capitale, et +qu'il y demeure fixé par ses succès. Ginguené arriva pour la première +fois à Paris en 1772. Il avait composé à Rennes, entre autres pièces de +vers, la <i>Confession de Zulme</i>; il la lut à quelques hommes de lettres, +particulièrement à l'académicien Rochefort. Elle circula bientôt dans +le monde; Pezai, Borde et un M. de la Fare se l'attribuèrent: on +l'imprima défigurée en 1777, dans la Gazette des Deux-Ponts. «Cela me +devint importun, dit Ginguené lui-même; je me déterminai à la publier +enfin sous mon nom et avec les seules fautes qui étaient de moi. Elle +parut dans l'Almanach des Muses de 1791. Je changeai tout le début, je +corrigeai quelques négligences un peu trop fortes; il en restait encore +plusieurs que j'ai tâché d'effacer depuis..... On a vu plusieurs fois +des plagiaires s'attribuer l'Å“uvre d'autrui, mais non pas, que je sache, +attaquer le véritable auteur comme si c'était lui qui eût été le +plagiaire. C'est ce que fit pourtant M. Mérard de Saint-Just. Quelques +amis des vers s'en souviennent peut-être encore; les autres pourront +trouver, dans le Journal de Paris de janvier 1779, les pièces de ce +procès bizarre.»</p> + +<p>Ailleurs Ginguené nous apprend que, fort jeune encore, et dans la +première chaleur de son goût pour la poésie italienne, il entreprit de +tirer de l'énorme Adonis de Marini, un poëme français en cinq chants. Le +troisième, le quatrième et ce qu'il avait fait du dernier, lui ont été +dérobés: il a publié les deux premiers dans un recueil de poésies où se +retrouvent aussi plusieurs des pièces de vers qu'il a composées depuis +1773 jusqu'en 1789, et dont la plupart avaient été insérées dans des +journaux littéraires ou dans les Almanachs des Muses. La <i>Confession de +Zulmé</i> conserve, à tous égards, le premier rang parmi ces compositions; +mais il y a de l'esprit, de la grâce, et un goût très-pur dans toutes +les autres.</p> + +<p>Dès 1775, il commença de publier dans les journaux des articles de +littérature, genre de travail auquel il a consacré, jusques dans les +dernières années de sa vie, les loisirs que lui laissaient de plus +importantes occupations. Ce sont en général d'excellens morceaux de +critique littéraire; et si l'on en formait un recueil bien choisi, comme +Ginguené lui-même s'était promis de le faire un jour, ce serait un +très-utile supplément aux meilleurs cours de littérature moderne; il +offrirait le modèle d'une critique ingénieuse et sévère, quelquefois +savante et profonde, souvent piquante et toujours décente. Durant +plusieurs années, Ginguené a travaillé au <i>Mercure de France</i>, avec +Marmontel, La Harpe, Chamfort, MM. Garat et Lacretelle aîné.</p> + +<p>Le célèbre compositeur Piccini, arrivé à Paris à la fin de l'année 1776, +parvint, non sans peine, à mettre sur le théâtre lyrique sa musique +nouvelle du Roland de Quinault. Une guerre s'alluma entre les partisans +de Piccini et ceux de Gluck, qui, depuis 1774, avait obtenu de brillans +succès sur la même scène, par les opéras d'Iphigénie en Aulide, +d'Alceste, d'Orphée, et d'Armide. Chacun des deux rivaux donna une +Iphigénie en Tauride en 1779. Depuis long-temps aucune querelle +littéraire ni même politique, n'avait pris en France un si violent +caractère. A la tête du parti, ou, comme dit La Harpe, de la faction +gluckiste, on distinguait Suard et l'abbé Arnauld, Marmontel, +Chastellux, et La Harpe lui-même se donnaient pour les chefs des +Piccinistes. Ginguené, qui embrassa vivement cette dernière cause, avait +sur ceux qui la combattaient et encore plus sur ceux qui la défendaient, +l'avantage de savoir parfaitement la musique. L'oubli profond où cette +querelle alors si bruyante est aujourd'hui ensevelie, couvre tous les +pamphlets qu'elle fit naître, y compris les lettres anonymes de Suard, +et même les écrits publiés à cette époque par Ginguené<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a> +<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>; mais ce +qu'ils contenaient de plus instructif se retrouve dans la notice qu'il a +imprimée en 1801<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a> +<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a> sur la vie et les ouvrages de Piccini, qui venait de +mourir en 1800 et dont il était resté l'intime ami.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" +name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2"> +(retour) </a> L'un des plus piquans est intitulé: <i>Lettre de + Mélophile</i>. Naples (Paris, chez Valleyre), 1783, 26 pages + in-8°. Ginguené a inséré plusieurs articles sur le même sujet + dans le Mercure de France.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" +name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3"> +(retour) </a> Paris, chez la veuve Panckoucke, an IX, in-8°., 146 + pages, y compris les notes.</blockquote> + +<p>En 1780, Ginguené obtint une place dans les bureaux du ministère des +finances, alors appelé contrôle général: il avait besoin d'employer +ainsi une partie de son temps pour être en état de consacrer l'autre à +des travaux littéraires. La fonction de simple commis pouvait sembler +fort au-dessous de ses talons: il la sut élever jusqu'à lui, en y +portant les habitudes honorables qui lui étaient naturelles, une +exactitude assidue, une probité inflexible, et un respect constant pour +les plus minutieux devoirs. Il s'y faisait remarquer par la netteté de +ses calculs et par une écriture élégante, qu'on a comparée à celle de +Jean-Jacques Rousseau, et avec un peu plus de justesse ou d'apparence +aux caractères de Baskerville. En acceptant cet emploi, Ginguené composa +une pièce de vers intitulée dans le recueil de ses poëmes. <i>Epître à mon +ami, lors de mon entrée</i> DANS LES BUREAUX <i>du contrôle général</i>. Quand +la pièce parut en 1780, le titre portait: <i>lors de mon entrée</i> AU +CONTRÔLE GÉNÉRAL; ce qui a donné lieu à quelques plaisanteries de +Rivarol et de Champcenets.</p> + +<p>Ginguené concourut sans succès, en 1787 et 1788, pour deux prix, l'un de +poésie, l'autre d'éloquence, proposés par l'Académie française. Il +s'agissait de célébrer en vers le dévouement du prince Léopold de +Brunswick, qui s'était précipité dans l'Oder, en voulant sauver des +malheureux. La pièce de Ginguené obtint d'autres suffrages que ceux des +académiciens; il eut toujours de la prédilection pour ce poëme, qui, +durant trois années, lui avait donné inutilement beaucoup de peine, et +dont il ne se dissimulait pas les défauts: il l'a inséré, en 1814, dans +le recueil de ses poésies diverses. Le sujet du prix d'éloquence était +national: on demandait un éloge de Louis XII. Le concours fut nombreux, +et Ginguené, déjà quadragénaire, se laissa entraîner dans cette lice par +ses affections patriotiques; il avait besoin de louer un roi dont la +mémoire était restée chère a tous les Français, et particulièrement aux +Bretons. Son ouvrage, imprimé avec des notes, en 1788<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a> +<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>, est +remarquable par une profonde connaissance du sujet, et par une +expression franche des plus honorables sentimens; mais il est possible +qu'au sein de l'Académie, l'auteur ait été reconnu par quelques-uns de +ses juges, dont il avait été l'antagoniste dans la querelle musicale; et +d'ailleurs, on doit convenir que cet éloge un peu long, et plus +instructif qu'académique, n'est pas ce que Ginguené a écrit de mieux en +prose; c'est néanmoins un fort bon discours, plein de raison et semé de +traits ingénieux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" +name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4"> +(retour) </a> A Paris, chez Debray, 86 pages in-8°.--Dans la Biographie + universelle (art. Louis XII), il est dit que «parmi les + ouvrages envoyés au concours, on a imprimé ceux de MM. Noël, + Barrère, Florian et Langloys». Il était décidé que celui de + Ginguené n'obtiendrait de mention nulle part.</blockquote> + +<p>La conduite de Ginguené depuis 1789, au milieu des troubles civils, a +été si noble et si pure qu'on ne peut avoir aucun motif de dissimuler +ses opinions politiques. D'ailleurs on voudrait en vain s'en taire: ses +écrits antérieurs à cette époque respiraient déjà l'amour de la liberté, +et ceux qu'il composa depuis, tinrent toutes les promesses que l'auteur +avait données jusqu'alors. Il célébra par une ode l'ouverture des +états-généraux; et en même temps qu'il continuait d'insérer dans les +journaux des articles de littérature, et qu'avec Framery, il publiait +dans l'Encyclopédie méthodique, les premiers tomes du Dictionnaire de +musique, il coopérait avec Cérutti et Rabaud Saint-Étienne, à la +rédaction de la Feuille villageoise, destinée à répandre dans les +campagnes des notions d'économie domestique et rurale, et la plus saine +instruction civique. Les sages principes et le ton modéré de cette +feuille, contrastaient avec la violence ou la feinte exaltation de la +plupart des écrits périodiques du même temps. On attribue à Ginguené une +brochure (de 156 pages in-8°.) imprimée en 1791, et intitulée de +<i>l'autorité de Rabelais dans la révolution présente</i>; elle a eu, à cette +époque beaucoup de succès: c'était un tissu d'extraits de ce facétieux +écrivain, mais choisis avec goût, enchaînés avec art, et habilement +traduits ou commentés quand ils avoient besoin de l'être. Un plus +véritable ouvrage, publié sous le nom de Ginguené, en la même année, a +pour titre: <i>Lettres sur les confessions de J.-J. Rousseau</i> (147 pages +in-8°.). Ces lettres sont au nombre de quatre, et suivies de notes +historiques: un éclatant et digne hommage y est rendu au génie et aux +infortunes du citoyen de Genève. On y pourrait désirer un peu plus +d'impartialité, et révoquer en doute les torts que Ginguené impute à +D'Alembert et à quelques autres personnages. Pour ceux de Voltaire, ils +sont publics; et ceux de Grimm, inexcusables: peut-être les uns et les +autres ne sont-ils nulle part plus franchement exposés que dans ces +lettres; mais il s'en faut que tous les soupçons de Jean-Jacques aient +été aussi bien fondés que ceux-là ; et il était possible d'examiner de +plus près, de mieux éclaircir l'histoire des malheurs et des égaremens +de cet illustre écrivain. Ce qu'on avouera du moins, en relisant ces +quatre lettres, c'est qu'il y règne, malgré la douce élégance du style, +une morale très-austère. La Harpe y a répondu avec plus de sécheresse +que de logique, par des articles du Mercure de France, en 1792.</p> + +<p>Ginguené, dans cet ouvrage et dans la Feuille villageoise, avait trop +ouvertement professé l'amour de la justice, la haine du désordre et des +violences, pour échapper aux fureurs de l'ignoble tyrannie qui régna sur +la France en 1793 et 1794. Comme son ami Chamfort, comme la plupart des +hommes éclairés et vertueux de cette époque, il fut calomnié, espionné, +arrêté et jeté dans les cachots. Sa carrière allait finir, si le jour de +la délivrance se fût fait un peu plus long-temps attendre. Il sortit de +sa prison tel qu'il y était entré, ami des lettres, des lois et de la +liberté: comme il n'avait jamais fait de dithyrambe en l'honneur de +l'anarchie, il ne se crut pas tenu de redemander le despotisme; et +n'ayant jamais porté de bonnet rouge, il n'avait ni à déposer, ni à +prendre la livrée d'aucune faction. Il retrouvait une patrie: il +continua de la servir, et ne sentit pas le besoin de se venger autrement +des insensés qui l'avaient opprimé comme elle.</p> + +<p>Chamfort ne survivait point à cet effroyable désastre: le premier soin +de Ginguené fut d'honorer sa mémoire. Il recueillit et publia ses +Å“uvres, en y joignant, sous le titre de notice, un tableau très-animé de +sa vie, de ses travaux littéraires et de son caractère moral. Il l'a +peint «excellent fils, ami sincère et dévoué, de la probité la plus +intacte et du commerce le plus sûr; officieux et d'une délicatesse +extrême dans la manière d'obliger, fier comme il faut l'être quand on +est pauvre, mais aussi éloigné de l'orgueil que de la bassesse; +désintéressé jusqu'à l'excès, et incapable de mettre un seul instant en +balance ses avantages avec ceux de la vérité et de la justice.» Il +appartient à ceux qui ont connu particulièrement Chamfort, de décider si +ce portrait est fidèle; mais c'est bien sûrement celui de Ginguené +lui-même.</p> + +<p>On avait commencé, en 1791, la collection des <i>Tableaux historiques de +la révolution française</i>, et Chamfort avait fourni le texte des treize +premières livraisons; Ginguené a continué ce travail jusqu'à la +vingt-cinquième, et n'a point coopéré aux quatre-vingt-huit suivantes. +Le projet de la <i>Décade philosophique</i> remonte aussi aux derniers jours +de la vie de Chamfort, en avril 1793; Ginguené a été l'un des principaux +rédacteurs de ce journal littéraire depuis 1795 jusqu'en 1807.</p> + +<p>Aussitôt après la chute de l'horrible décemvirat, la carrière des +fonctions civiles s'ouvrit pour Ginguené: il devint membre de la +commission exécutive d'instruction publique, et demeura le directeur +général de cette branche d'administration, depuis le rétablissement du +ministère de l'intérieur à la fin de 1795 jusqu'en 1797. On lui dut la +réorganisation des écoles; et néanmoins, en remplissant des devoirs si +graves avec tout le zèle qu'ils exigeaient, il trouvait encore des +momens à consacrer à des compositions littéraires. Il a, dans cet +intervalle, publié des observations sur l'un des ouvrages de Necker<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a> +<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>, +et coopéré aux travaux de l'Institut. Au moment où se formait cette +société savante, il avait été appelé à y prendre place dans la classe +des sciences morales et politiques. Quelquefois il a rempli, au sein de +cette classe, la fonction de secrétaire, qui alors n'était point +perpétuelle, et il y a lu divers morceaux qui depuis ont été insérés +soit dans ses propres ouvrages, soit en des recueils académiques. Nous +trouvons par exemple dans le tome VII des <i>Notices des manuscrits</i>, les +résultats des recherches qu'il avait faites sur un poëme italien que +l'on croyait inédit, et qu'on attribuait à Fédérico Frezzi, l'auteur du +Quadrireggio, mais qui n'était réellement qu'une mauvaise copie du +<i>Dittamondo</i>, de Fazio degli Uberti, depuis long-temps imprimé. Les +erreurs commises sur ce point par le père Labbe, par le Quadrio, par +Tiraboschi, sont relevées dans cette courte dissertation, avec une +clarté parfaite et une élégance peu commune en de telles discussions.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" +name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5"> +(retour) </a> <i>De M. Necker et de son livre, intitulé: De la Révolution + française, par P.L. Ginguené, de l'Institut national de + France</i>. Paris, an V, in-8°., 94 pages extraites en grande + partie de la Décade. Il y a dans cet écrit quelques idées qui + se ressentent un peu trop de l'époque où il a été composé; + mais la note au bas des pages 77 et 78 offre un exposé + sincère de la conduite et des opinions politiques de + Ginguené; et les pages suivantes contiennent une excellente + critique littéraire du style, souvent fort étrange, de M. + Necker.</blockquote> + +<p>Ces deux années de la vie de Ginguené en ont été peut-être les plus +heureuses; car il n'était distrait de ses études que par des fonctions +publiques qui se rattachaient elles-mêmes aux sciences, aux lettres et +aux arts. Vers la fin de 1797, il partit pour Turin en qualité de +ministre plénipotentiaire de la France. S'il n'eût fallu, pour remplir +cette mission difficile, que beaucoup de sagacité, d'urbanité et de +franchise, il aurait pu s'y promettre des succès; mais s'il fallait de +l'astuce et de la souplesse, c'étaient là des talens qui devaient lui +manquer toujours et un art dont il n'avait pas fait l'apprentissage. Il +ne passa que sept mois en Piémont, et à l'exception d'un voyage de +quelques jours à Milan en 1798, il ne put exécuter le projet qu'il avait +dès long-temps formé, de visiter toutes les parties de l'Italie. Il a +exprimé ce regret en 1814 dans l'une des notes qui accompagnent ses +poésies diverses. «Des travaux, dit-il, dont j'avais l'idée, et que j'ai +publiés depuis, ont prouvé que ce n'était point une simple fantaisie de +curieux que je voulais satisfaire. Des milliers de Français ont été +envoyés dans cette Italie, dont la langue, les mÅ“urs, la littérature, +les arts leur étaient totalement étrangers: il était écrit que je +n'aurais pas ce bonheur; et je mourrai probablement sans avoir vu le +beau pays dont je me suis occupé toute ma vie.»</p> + +<p>De retour à Paris et à sa campagne de St.-Prix, Ginguené avait repris le +cours de ses travaux paisibles, lorsqu'à la fin de l'année 1799, il fut +élu membre du tribunat. Le devoir qu'il avait à remplir en cette qualité +était de résister aux entreprises d'un ambitieux qui venait de s'emparer +à main armée d'une magistrature suprême, et qui aspirait à concentrer en +lui seul tous les droits et tous les pouvoirs. On voyait trop que ce +parvenu n'aurait assez ni de probité, ni de lumières, pour mettre de +lui-même un terme à ses usurpations au dedans, ni à ses conquêtes au +dehors; et, qu'abandonné à son audace aveugle, il allait courir de +succès en succès à sa perte, et compromettre, avec sa propre fortune, +des intérêts bien plus chers, la liberté publique, l'indépendance, et, +s'il se pouvait, l'honneur même de la nation française. Il s'agissait de +le contenir au moins dans les limites légales de l'autorité, déjà +beaucoup trop étendue, dont il venait de s'investir. Ginguené s'est +montré fidèle à cette obligation sacrée: son caractère, ses opinions, +ses habitudes morales l'entraînèrent et le fixèrent dans les rangs +périlleux de l'opposition. Inaccessible aux séductions et supérieur aux +menaces, il ne laissa aucun espoir d'obtenir de lui de lâches +complaisances. S'il avait pu être tenté d'en avoir, il en eût été assez +détourné par l'ignominie des faveurs même qui les devaient récompenser. +On s'abuserait néanmoins si l'on supposait que ses efforts et ceux de +ses collègues tendissent alors à renverser un gouvernement qu'ils +s'étaient engagés à maintenir. C'est une idée qui ne vient pas aux +hommes qui ont une conscience: leur respect pour les devoirs qu'ils ont +consenti à s'imposer est la plus sûre des fidélités. Les circonstances +déplacent les intérêts et les vains hommages; la loyauté seule enchaîne. +Le but auquel aspirait Ginguené en 1800, 1801 et 1802, au sein du +tribunat, était de conserver ce qui subsistait encore de lois, d'ordre +et de liberté en France. Voilà ce qu'il voulait inflexiblement, ce qu'il +réclamait en toute occasion, avec une énergie que l'on trouva +importune. Son discours contre l'établissement des tribunaux spéciaux, +c'est-à -dire inconstitutionnels et tyranniques, excita l'une des plus +violentes colères de cette époque, et provoqua, au lieu de réponse, une +invective grossière qui, dans le Journal de Paris, fut attribuée au +héros accoutumé à vaincre toutes les résistances et toutes les libertés. +Peu de mois après on commença l'épuration du tribunat, et Ginguené fut +compris parmi les vingt premiers éliminés. Le héros daigna garder contre +lui des ressentimens qui depuis s'amortirent tant soit peu, et ne +s'éteignirent jamais. Ginguené, dans les quatorze années suivantes de sa +vie, n'est plus rentré dans la carrière politique; mais il s'est élevé à +des rangs de plus en plus honorables dans la république des lettres.</p> + +<p>Il commença, dans l'hiver de 1802 à 1803, au sein de l'Athénée de Paris, +un cours de littérature italienne, qu'il reprit en 1805 et 1806, et qui +attira toujours une grande affluence d'auditeurs. Beaucoup de +littérateurs éclairés le suivaient assidûment, et y trouvaient, au +milieu des plus agréables détails, cette exactitude sévère qui +caractérise la véritable instruction, et dont les exemples avaient été +jusqu'alors fort rares dans les chaires de littérature. Quelques-unes de +ces leçons, celles qui se retrouvent dans une partie du premier volume +de l'Histoire littéraire d'Italie, avaient été prononcées à l'Athénée, +lorsqu'en 1803 un arrêté des consuls abrogea la loi qui avait organisé +l'Institut, abolit la classe des sciences morales et politiques, et +rétablit l'Académie française et l'Académie des inscriptions, sous les +noms de classe de la langue et de la littérature française, et de classe +d'histoire et de littérature ancienne. Peu de mois auparavant une +commission avait été formée au sein de l'ancien Institut, pour rédiger +un dictionnaire de la langue française; mais on feignit de trouver +étrange que cette commission, dont Ginguené était membre, n'eût point +achevé ce travail en une demi-année. On se plaignait sérieusement de +cette lenteur, surtout dans le Journal de Paris, et on la présentait +comme la plus décisive raison de ressusciter une académie française, qui +serait bien plus diligente, et qui en effet n'a cessé, depuis 1803 +jusqu'à ce jour, de préparer une édition nouvelle de ce dictionnaire. +Lorsqu'on publia en 1803 la première liste de la classe de littérature +française, plusieurs personnes croyaient y rencontrer le nom de +Ginguené, se figurant qu'il y était assez appelé par le genre de ses +talens, de ses études et de ses ouvrages; mais les rédacteurs de ces +listes en avaient jugé autrement. On pourrait observer que parmi les +membres de l'Institut, qui alors réglaient ainsi les rangs de leurs +confrères, figuraient quelques-uns de ceux qui depuis ont été exclus de +l'une et de l'autre de ces académies; mais remarquons seulement qu'ils +avaient omis le nom de Ginguené même sur le tableau des membres de la +classe d'histoire et de littérature ancienne, en sorte qu'il ne se +retrouvait nulle part; exclusion qui eût été par trop honorable, +puisqu'elle eût été l'unique<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a> +<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>. Ce n'était qu'une inadvertance, malgré +le soin extrême qu'on avait apporté à cette classification. Il advint +que David Leroi et l'ex-bénédictin Poirier, compris dans ce premier +tableau, moururent fort peu de jours après sa publication, et laissèrent +deux places vacantes. On remplit l'une par le nom de Ginguené, et M. +Joseph Bonaparte fut appelé, <i>par voie d'élection</i>, à la seconde.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" +name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a href="#footnotetag6"> +(retour) </a> On dit qu'un homme de cour alors puissant, était allé + visiter dans les bureaux de l'intérieur la liste du nouvel + institut, et en avait effacé le nom de Ginguené pour y mettre + le sien propre.</blockquote> + +<p>Ginguené, dès 1803, lut à la classe de littérature ancienne les premiers +chapitres de son histoire littéraire d'Italie; il voulait profiter des +lumières de ses collègues, surtout en ce qui concernait la littérature +arabe dans le quatrième de ces chapitres; et il eût continué ces +lectures, s'il n'eût craint de s'engager peut-être en d'inutiles +controverses: plus tard, il a lu à cette compagnie savante les articles +relatifs à Machiavel et à l'Alamanni, insérés depuis dans les tomes VIII +et IX de son ouvrage. La classe de littérature ancienne avait aussi +entendu la lecture de sa traduction en vers du poëme de Catulle sur les +noces de Thétis et de Pélée, ainsi que la préface qui contient +l'histoire critique de ce poëme. Tout ce travail a été publié en 1812 +avec des corrections, des additions, des notes et le texte latin<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a> +<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" +name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a href="#footnotetag7"> +(retour) </a> A Paris, chez MM. Michaud, in-18, 252 pages.</blockquote> + +<p>La <i>Décade</i>, continuée depuis 1805, sous le titre de <i>Revue</i>, fut +supprimée en 1807, au grand regret de tous les amis des lettres et de la +saine critique. Ginguené a coopéré depuis à quelques autres journaux +littéraires; mais la classe de littérature ancienne le chargea, en cette +même année 1807, de travaux plus importans. L'un consistait à rédiger +chaque année l'analyse de tous les mémoires lus dans son sein; il a +pendant sept ans rempli cette tâche. Il lisait ces exposés aux séances +publiques annuelles, et leur donnait un peu plus d'étendue en les +livrant à l'impression Réunis, ils offrent un précis historique des +travaux de cette compagnie depuis 1807 jusqu'en 1813<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a> +<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>, et il serait +superflu d'ajouter que la clarté de la diction et l'élégance des formes +y conservent partout aux matières ce qu'elles ont d'importance et +d'intérêt. En même temps, Ginguené avait été nommé membre de la +commission établie pour continuer l'histoire littéraire de la France, +dont il existait douze tomes in-4°., publiés par les Bénédictins. Les +quatre derniers ne correspondaient encore qu'à la première moitié du +douzième siècle; et pour atteindre l'année 1200, sans changer de +méthode, il a fallu composer trois autres volumes qui ont paru en 1814, +1817 et 1820. Tous trois contiennent plusieurs morceaux de Ginguené; +morceaux qui par la nature même de leurs sujets, tiennent de plus près +que beaucoup d'autres aux annales de la littérature française proprement +dite; car ils concernent les trouvères et les troubadours. Ginguené +avait déjà rattaché l'histoire des poëtes provençaux à celle des poëtes +italiens, dans le troisième chapitre de son grand ouvrage: il fait ici +plus particulièrement connaître la vie et les productions d'environ +quarante troubadours du douzième siècle, tels que Guillaume IX, comte de +Poitou, Arnauld Daniel, Pierre Vidal, etc. Il a consacré dans ce même +recueil de pareils articles aux trouvères, c'est-à -dire aux poëtes +français ou anglo-normands de cette même époque, par exemple à Benoît de +Sainte-Maure, Chrétien de Troyes, Lambert Li-Cors, Alexandre de Paris. +Ajoutons que presque toutes les notices relatives à des poëtes latins +dans ces trois volumes sont aussi de Ginguené; on y peut distinguer +celles qui concernent Léonius, Pierre le Peintre, et Gautier, l'auteur +de l'Alexandréide.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" +name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a href="#footnotetag8"> +(retour) </a> Ces exposés analytiques ont été continués en 1814 et 1815 + par le rédacteur de cette notice.</blockquote> + +<p>Pour se délasser d'études si sérieuses, Ginguené composait des fables +qu'il a publiées au nombre de cinquante en 1810<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a> +<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>. Les sujets, presque +tous empruntés d'auteurs italiens, Capaccio, Pignotti, Bertola, Casti, +Gherardo de' Rossi, Giambattista Roberti, se sont revêtus, en passant +dans notre langue, de formes aimables et piquantes. En ce genre +difficile, la plus grande témérité est d'imiter Lafontaine; il est moins +périlleux et plus modeste d'essayer de faire autrement que lui, et c'est +ce qu'a tenté Ginguené, avec un succès peu éclatant, mais réel et +supérieur peut-être à celui qu'il s'était promis; car il n'avait cherché +que son propre amusement dans ces compositions ingénieuses. On s'aperçut +du caractère épigrammatique de ces apologues; le journal de Paris en +dénonça cinq ou six et accusa l'auteur d'avoir de l'humeur contre +quelqu'un. Ginguené avait pourtant soumis son recueil de fables à la +censure qui en avait supprimé six, et mutilé deux ou trois autres; il a +depuis, en 1814, réparé ces altérations et ces omissions en publiant dix +fables nouvelles<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a> +<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a> avec les poésies diverses ci-dessus indiquées.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" +name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a href="#footnotetag9"> +(retour) </a> A Paris, chez MM. Michaud frères, in-18, 247 pages.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" +name="footnote10"><b>Note 10: </b></a><a href="#footnotetag10"> +(retour) </a> Ibid. in-18, 306 pages.</blockquote> + +<p>Une édition des poëmes d'Ossian, traduits par Letourneur, parut en 1810, +ayant pour préliminaire un mémoire de Ginguené sur l'état de la question +relative à l'authenticité de ces productions; c'est un excellent morceau +d'histoire littéraire<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a> +<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a> où tous les faits sont impartialement exposés, +et dont la conclusion est que probablement ces poésies ont été composées +en effet par un ancien barde. En 1811, il prit soin de l'édition des +Å’uvres du poëte Lebrun, et y attacha une notice historique, où se +reconnaît le langage de la vérité et de la justice autant que celui de +l'amitié. Les quatre premiers volumes de la Biographie universelle, +publiés aussi en 1811, contenaient plusieurs articles de Ginguené, qui +n'a pas cessé depuis de coopérer à ce recueil, le plus vaste, le plus +riche, et le plus varié qui existe en ce genre. Les morceaux qu'il y a +fournis se prolongent jusqu'au trente-quatrième volume, imprimé en 1823. +Il est vrai que les sujets sont quelquefois les mêmes qu'en certaines +parties de son histoire littéraire d'Italie; mais cette histoire finit +avec le seizième siècle, et c'est fort souvent à des littérateurs +italiens des trois siècles suivans que se rapportent les articles qu'il +a insérés dans la Biographie<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a> +<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>. Réunis et disposés dans l'ordre +chronologique, ils offriraient une esquisse des annales de la +littérature italienne depuis l'an 1600 jusqu'à nos jours et formeraient +une sorte de supplément au principal ouvrage de Ginguené.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" +name="footnote11"><b>Note 11: </b></a><a href="#footnotetag11"> +(retour) </a> Il en a été tiré des exemplaires particuliers en 36 + pages in-8°.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" +name="footnote12"><b>Note 12: </b></a><a href="#footnotetag12"> +(retour) </a> Tels sont les articles: L. Adimari, Alfieri, + Algarotti... Bandini, Bianchini... Calogera, Casti, Chiari... + Fabroni, Facciolato, Filangieri, Filicaia, Fontanini, + Forcellini... Galiani, Goldoni... et un très-grand nombre + d'autres. Ginguené a d'ailleurs fourni à ce recueil des + articles étrangers à la littérature italienne, par exemple + ceux de Chamfort et de Cabanis.</blockquote> + +<p>Les trois premiers volumes de cet ouvrage ont paru en 1811; les deux +suivans, en 1812; le sixième, en 1813<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a> +<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>; et les trois derniers, en +1819, après la mort de l'auteur. Le septième est tout entier de lui, à +l'exception de quelques pages. Mais il n'y a guère qu'une moitié, tant +du huitième que du neuvième, qui lui appartienne. L'autre moitié est de +M. Salfi, qui, par ces supplémens, et par un tome dixième de sa +composition, imprimé en 1823, a complété les annales littéraires de +l'Italie jusqu'à la fin du seizième siècle. L'accueil honorable que +l'ouvrage de Ginguené a reçu en France, en Italie, en Allemagne, en +Angleterre, les traductions qui en ont été faites, et la seconde édition +qu'on en donne aujourd'hui, quatre ans après la publication des derniers +tomes de la première, ne nous laissent rien à dire ici sur le mérite de +ces neuf volumes. Il paraît que le public leur assigne un rang fort +élevé parmi les livres composés en prose française au dix-neuvième +siècle; qu'il y trouve un heureux choix de détails et de résultats, de +faits historiques et d'observations littéraires. Tiraboschi, dans une +bien plus volumineuse histoire, n'avait guère recueilli que des faits; +Ginguené y a su joindre, en un bien moindre espace, des considérations +neuves et des analyses profondes. Il s'était donné une très-riche +matière: il l'a disposée avec méthode, et sans chercher à la parer, il +s'est appliqué et il a réussi à lui conserver toute sa beauté naturelle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" +name="footnote13"><b>Note 13: </b></a><a href="#footnotetag13"> +(retour) </a> A cette époque, le vice roi d'Italie fit remettre à + Ginguené une médaille d'or où sont gravés ces mots: <i>Al + Cavaliere P.L. Ginguené, dell' Istituto di Francia, ben + merito dell' Italiana letteratura. Decretuta dal vice-ré + d'Italia, il di 28 maggio 1813.</i></blockquote> + +<p>Cependant lorsqu'après la publication et le succès des six premiers +volumes, quelques-uns de ses amis, membres de l'Académie française, +s'avisèrent de le porter à une place vacante dans cette compagnie, et +lorsque, l'ayant fait consentir à cette candidature, ils croyaient avoir +vaincu le plus grand obstacle, on ne le jugea pas digne encore d'un si +grand honneur; et puisqu'il le faut avouer, il fut si peu sensible à ce +déplaisir, que personne en vérité n'eut à regretter ni à se réjouir de +le lui avoir donné: on l'avait, de tout temps, fort accoutumé à ces +mésaventures. Présenté une fois par l'Institut, une autre fois par le +Collége royal de France, pour remplir des chaires vacantes dans ce +dernier établissement, il n'obtint ni l'une ni l'autre, quoiqu'il eût +déjà montré à l'Athénée de Paris comment il savait remplir ce genre de +fonctions. Quant aux pures faveurs, grandes ou petites, hautes ou +vulgaires, il ne songeait point à les demander, et l'on s'abstenait de +les lui offrir. Il n'était pas membre de la Légion-d'Honneur; mais enfin +pourtant on l'inscrivit dans l'ordre demi-étranger de la Réunion; et +cette distinction pouvait le flatter, comme moins prodiguée alors en +France, et comme ayant quelque analogie avec ses ouvrages. On permit +d'ailleurs aux académies de Turin et de la Crusca à Florence de le +placer au nombre de leurs associés. En ses qualités de Breton, et de +littérateur fort instruit, il était membre de l'académie celtique de +Paris et de plusieurs autres.</p> + +<p>Au milieu des bouleversemens politiques et des intrigues littéraires, il +a joui d'un bonheur inaltérable qu'il trouvait dans ses travaux, dans +ses livres, au sein de sa famille et dans la société de ses amis. Il +s'était composé une très-bonne plutôt qu'une très-belle bibliothèque, +qui embrassait tous les genres de ses études, et dont un tiers à peu +près consistait en livres italiens, au nombre d'environ 1,700 articles +ou 3,000 volumes. Floncel et d'autres particuliers avaient possédé des +collections plus amples, beaucoup plus riches et réellement bien moins +complètes. La bibliothèque entière de Ginguené a été vendue à un seul +acquéreur, qui l'a transportée en Angleterre. Elle était, avec sa +modeste habitation de Saint-Prix, à peu près toute sa fortune, acquise +par quarante-quatre années de travaux assidus, et par une conduite +constamment honorable. La liste des amis d'un homme tel que lui n'est +jamais bien longue; mais il eut le droit et le bonheur d'y compter +Chamfort, Piccini, Cabanis, Parny, Lebrun, Chénier, Ducis, Alphonse +Leroi, Volney, pour ne parler que de ceux qui ne sont plus et qui ont +laissé comme lui d'immortels souvenirs. Tous leurs succès étaient pour +lui, plus que les siens propres, de vives jouissances: mais il survivait +à la plupart d'entre eux, et ne s'en consolait que par les hommages +qu'obtenait leur mémoire, et qu'en voyant renaître dans les générations +nouvelles, des talens dignes de remplacer les leurs. Entre les +littérateurs jeunes encore, lorsqu'il achevait sa carrière, et dont les +essais lui inspiraient de hautes espérances, on ne se permettra de +nommer ici que M. Victorin Fabre, qu'il voyait avancer d'un pas rapide +et sûr dans la route des lumières, du vrai talent et de l'honneur.</p> + +<p>Ginguené n'avait point d'enfans; mais depuis 1805, il était devenu le +tuteur, le père d'un orphelin anglais. Ces soins, cette tendresse, et +les progrès de l'élève qui s'en montrait digne, ont jeté de nouveaux +charmes sur les onze dernières années de Ginguené. Le sort, qui l'avait +trop souvent maltraité, lui <i>devait cette indemnité</i>, dit-il lui-même, +dans l'une des trois épîtres en vers adressées par lui à James Parry: +c'est le nom de cet excellent pupille, dont les vertus aujourd'hui +viriles honorent et reproduisent celles de son bienfaiteur. Il lui +disait encore dans cette épître:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + Tu vis ton ami, sans faiblesse,<br> + Subir un sort peu mérité,<br> + Mais tu ne vis point sa fierté<br> + Se soumettre à la vanité<br> + Du pouvoir ou de la richesse;<br> + Ni celle de qui la bonté,<br> + L'esprit et l'amabilité<br> + Sur mes jours répandent sans cesse<br> + Une douce sérénité,<br> + Flétrir, même par sa tristesse,<br> + Notre honorable adversité. +</div></div> + +<p>Ginguené avait choisi, dans sa propre famille, l'épouse que ces derniers +vers désignent, et à laquelle il n'a jamais cessé de rendre grâces de +tout ce qu'il avait retrouvé de paix, de bonheur même, au sein des +disgrâces et des infortunes.</p> + +<p>On s'est borné, dans cette notice, à recueillir les faits dont on avait +une connaissance immédiate, et surtout ceux que Ginguené atteste dans +ses propres écrits. Trois de ses amis, MM. Garat, Amaury Duval et Salfi, +ont déjà rendu de plus dignes hommages à sa mémoire: M. Garat, dans un +morceau imprimé à la tête du catalogue de la bibliothèque de +Ginguené<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a> +<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>; M. Amaury Duval, dans les préliminaires du tome XIV de +<i>l'Histoire littéraire de la France</i><a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a> +<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>; M. Salfi, à la fin du tome X +de l'<i>Histoire littéraire d'Italie</i><a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a> +<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>. On doit infiniment plus de +confiance à ces trois notices qu'aux articles qui concernent Ginguené, +soit dans les recueils biographiques, soit aussi dans certains mémoires +particuliers; par exemple, dans les relations que lady Morgan a +intitulées <i>la France</i>. Cette dame, en 1816, a visité Ginguené dans son +village de Saint-Prix, qu'elle appelle Eaubonne. Elle rapporte que, +pressé de composer des vers contre Bonaparte déchu, il répondit qu'il +laissait ce soin à ceux qui l'avaient loué tout puissant; et il paraît +certain qu'il fit en effet cette réponse: elle convenait à son esprit et +à son caractère. Mais lady Morgan ajoute que dans les cercles de gens +éclairés, on ne prononçait jamais son nom qu'en y ajoutant une épithète +<i>charmante</i>, qu'on ne l'appelait que <i>le bon Ginguené</i>. Il était sans +doute du nombre des meilleurs hommes, mais non pas tout-à -fait de ceux +auxquels on attribue tant de bonhomie. Exempt de méchanceté, il ne +manquait ni de fierté ni de malice, et ne tolérait jamais dans ses +égaux, jamais surtout dans ceux qui se croyaient ses supérieurs, aucun +oubli des égards qui lui étaient dus, et que de son côté il avait +constamment pour eux; car personne ne portait plus loin cette politesse +exquise et véritablement française, qui n'est au fond que la plus noble +et la plus élégante expression de la bienveillance. On le disait fort +<i>susceptible</i>, à prendre ce mot dans une acception devenue, on ne sait +trop pourquoi, assez commune, et dans laquelle il l'a employé lui-même +en parlant de Jean-Jacques Rousseau. Mais quoiqu'il ait excusé les +soupçons et presque les visions de cet illustre infortuné, il n'avait +assurément pas les mêmes travers, et ne s'offensait que des torts réels. +Il ne souffrait aucun procédé équivoque, et voulait qu'on eût avec lui +autant de loyauté, autant de franchise, qu'il en portait lui-même dans +toutes les relations sociales. Il n'y avait là que de l'équité; mais +c'était, il faut en convenir, se montrer fort exigeant, ou fort en +arrière des progrès que la <i>civitisation</i> venait de faire, de 1800 à +1814.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" +name="footnote14"><b>Note 14: </b></a><a href="#footnotetag14"> +(retour) </a> A Paris, chez Merlin, 1817, in-8°. Pages xxiv et 352.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" +name="footnote15"><b>Note 15: </b></a><a href="#footnotetag15"> +(retour) </a> A Paris, chez Firmin Didot, 1817, in-4°. Tous les + exemplaires de ce volume ne contiennent pas la notice de M. + Amaury Duval sur Ginguené.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" +name="footnote16"><b>Note 16: </b></a><a href="#footnotetag16"> +(retour) </a> P. 467-519.</blockquote> + +<p>Sa constitution physique, quoique très-saine, n'était peut-être point +assez forte pour supporter sans relâche les travaux auxquels +l'enchaînaient ses goûts et ses besoins. Sa santé avait paru s'altérer, +peu après son retour de Turin. Un mal d'yeux en 1801 l'avait forcé +d'interrompre ses études chéries; l'affaiblissement d'un organe dont il +faisait un si grand usage, eût été pour lui un accablant revers: il dut +à son ami Alphonse Leroi une guérison prompte et complète; mais il +essuya en 1804 une maladie plus grave, et ne se rétablit qu'à Laon où il +passa un mois chez l'un de ses frères. Il retomba neuf ans plus tard +dans un état de dépérissement et de langueur dont il ne s'est point +relevé, et qui laissait néanmoins à ses facultés intellectuelles et +morales toute leur énergie et toute leur activité. Les événemens de 1814 +le délivrèrent de son plus mortel chagrin, et le ranimèrent en lui +inspirant de l'espoir. En 1815, il fit un voyage en Suisse, où il eût +retrouvé la santé, si le mouvement, les distractions et les soins de +l'amitié avaient pu la lui rendre. Il revint languissant, traversa +pourtant encore un hiver, durant lequel il composa quelques-uns des +derniers chapitres de son ouvrage. Au printemps de 1816, il revit sa +délicieuse campagne, qui n'avait rien de <i>romantique</i>, quoi qu'en dise +lady Morgan, mais dont l'heureuse <i>position était</i>, disait il, <i>toujours +nouvelle pour lui</i>. Selon sa coutume, il y prolongea son séjour jusqu'au +milieu de l'automne, et mourut à Paris, le 16 novembre 1816. Ses +funérailles ont été célébrées le 18, et l'un de ses confrères a prononcé +sur sa tombe le discours suivant:</p> + +<p>«Messieurs, l'un des services que M. Ginguené a rendu aux lettres a été +d'honorer la mémoire de plusieurs écrivains qui lui ressemblaient par +l'étendue des lumières et par les grâces de l'esprit, et qui avaient, +comme lui, consacré de longs travaux et de rares talens au maintien du +bon goût et aux progrès des connaissances utiles. Je laisse à ses +pareils le soin et l'honneur de le louer dignement; je voudrais +seulement exprimer les regrets profonds qui amènent ici ses amis et ses +confrères, et que vont partager en France, en Italie, tous les hommes de +bien qui cultivent et chérissent les lettres. Le monument qu'il a élevé +à la gloire de la littérature italienne enorgueillira aussi la nôtre, +alors même qu'il n'aurait pas eu le temps d'en achever les dernières +parties. Mais, quoique ce grand et bel ouvrage surpasse toutes ses +autres productions, il ne les effacera point; elles auraient suffi pour +assurer au nom de M. Ginguené un rang distingué parmi les noms des +critiques judicieux, des poëtes aimables et des écrivains habiles. +L'Académie dont il était membre sait quel intérêt il prenait aux +recherches savantes dont elle s'occupe. Il en a, durant sept années, +recueilli, rapproché, exposé les résultats. Ceux de ses confrères qui +travaillaient avec lui à l'histoire littéraire de la France, +n'oublieront jamais ce qu'il apportait dans leurs conférences, de +lumières et d'aménité, de sagesse et de modestie. Un esprit délicat, une +âme sensible, des affections douces tempéraient et n'altéraient point la +franchise de son caractère. Des fonctions publiques remplies avec une +probité sévère, des infortunes supportées sans faiblesse et sans +ostentation, des amitiés persévérantes à travers tant de vicissitudes, +toutes les épreuves et toutes les habitudes qui peuvent honorer la vie +d'un homme de lettres, ont rempli la sienne; et la veille du jour qui +l'a terminée, ses traits décolorés restaient empreints de la sérénité +d'une conscience pure. Les restes de sa gaîté douce et ingénieuse +animaient encore ses regards et ses discours. Mais on l'entendait +surtout rendre grâces à sa respectable épouse de tout le bonheur qu'elle +n'avait cessé de répandre sur sa vie, et qu'elle étendait sur ses +derniers momens. Je dis le bonheur, car je pense, à l'honneur des +lettres, de la probité, de l'amitié et des affections domestiques, que +M. Ginguené a été heureux, quoique les occasions de ne pas l'être ne lui +aient jamais manqué. Messieurs, nous déposons ici les restes de l'un des +meilleurs hommes que la nature et l'étude aient formés pour la gloire de +notre âge et pour l'instruction des âges futurs.»</p> + +<p>Le tombeau de Ginguené, au jardin du père La Chaise, est placé près de +ceux de Delille et de Parny; l'inscription qu'on y lit est celle qu'il +avait composée lui-même et qui termine l'une de ses pièces de vers:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + Celui dont la cendre est ici,<br> + Ne sut, dans le cours de sa vie,<br> + Qu'aimer ses amis, sa patrie,<br> + Les arts, l'étude et sa Nancy<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a> +<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>.<br> +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" +name="footnote17"><b>Note 17: </b></a><a href="#footnotetag17"> +(retour) </a> Prénom de madame Ginguené.</blockquote> +<br><br><br> + +<h2>HISTOIRE LITTÉRAIRE</h2> + +<h1>D'ITALIE.</h1> +<hr class="full"><br> + +<h2>PREMIÈRE PARTIE.</h2> + +<br><hr class="short"><br> + +<h3>CHAPITRE I<sup>er</sup>.</h3> + +<p><i>État de la littérature latine et grecque à l'avénement de Constantin; +effets de la translation du siége de l'empire; littérature +ecclésiastique; son influence; invasion des Barbares; ruine totale des +Lettres</i>.</p> +<br> + +<p>On attribue généralement l'affaiblissement, et ensuite l'entière +destruction des lumières et des lettres en Europe, à trois causes: à la +translation du siége de l'Empire, faite par Constantin, de Rome à +Constantinople; à la chute de l'empire d'Occident, suite inévitable du +démembrement qu'il en avait fait; enfin aux invasions et à la longue +domination des Barbares en Italie. Mais avant Constantin, la décadence +étai déjà sensible. On serait tenté de croire, que, quand même aucune de +ces trois causes n'eût existé, les lettres n'en étaient pas moins +menacées d'une ruine totale, et que la barbarie eût enfin régné, même +sans l'intervention des Barbares.</p> + +<p>Sous cette longue suite d'Empereurs, qui depuis Commode, indigne fils du +sage Marc-Aurèle, montèrent sur le trône et en furent précipités, au gré +de la soldatesque prétorienne, devenue l'arbitre de l'Empire, il y eut +encore beaucoup de poètes, d'orateurs, d'historiens. Les lectures, les +récitations publiques dans l'Athénée de Rome, et la célébration, sous +Alexandre Sévère, des jeux du Capitole, dans lesquels les orateurs et +les poètes se disputaient des pris, et recevaient des couronnes; et les +traces que l'on retrouve de ces jeux sous Maximin, son successeur; et +les cent poètes que l'on voit employés sous Gallien à l'épithalame de +ses petits-fils, prouvent que la Poésie attirait encore les regards. +Mais que nous reste-t-il de tout ce qu'elle produisit alors? Un poëme +didactique de Sammonicus<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a> +<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>, ou plutôt un recueil de vers assez +médiocres sur la Médecine; un poëme beaucoup meilleur de Némésien sur la +Chasse, et ses quatre églogues que l'on y joint ordinairement; enfin les +sept églogues de Calpurnius, ami de Némésien, à qui il les a dédiées; +voilà tout ce qui nous reste d'un si long espace de temps; et, si l'on +en excepte les deux autres poëmes que ce même Némésien avait aussi +composés, l'un sur la Pêche, et l'autre sur la Navigation<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a> +<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>, nous ne +voyons de trace d'aucun autre ouvrage que nous ayons à regretter.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" +name="footnote18"><b>Note 18: </b></a><a href="#footnotetag18"> +(retour) </a> Q. Sérénus Sammonicus, qu'Antonin Caracalla admettait à + sa table, et qu'il y assassina lâchement. C'était alors le + plus savant des Romains. Il avait composé plusieurs ouvrages + de physique, de mathématiques et de philologie: son poëme + seul est resté. (Voy. Fabricius, <i>Bibl. lat.</i>)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" +name="footnote19"><b>Note 19: </b></a><a href="#footnotetag19"> +(retour) </a> Vopiscus <i>in Caro</i>, c. II.</blockquote> + +<p>Le changement qui s'était fait dans la forme du gouvernement avait +détruit l'Eloquence. Le panégyrique y est moins propre que les +discussions libres de la tribune sur les grands intérêts de la patrie. +Un certain Cornelius Fronton, l'un des panégyristes d'Antonin, fit +cependant école et même secte, puisqu'on appela Frontoniens ceux qui +voulaient imiter son style<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a> +<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>. Un orateur du quatrième siècle<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a> +<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a> osa +bien l'appeler, <i>non le second, mais l'autre honneur de l'éloquence +romaine</i><a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a> +<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>; mais il ne nous reste rien de ce Fronton qui puisse nous +servir de point de comparaison entre lui et l'Orateur dont le nom est +devenu celui de l'éloquence même. Il est à croire que les siècles +suivant y auront vu quelque différence, et qu'on se sera promptement +lassé de copier les panégyriques de l'un, tandis que les copies +multipliées des ouvrages de l'autre en ont dérobé la plus grande partie +aux ravages du temps. Aulu-Gelle et d'autres auteurs parlent bien encore +de quelques orateurs ou rhéteurs, mais il ne s'est conservé d'eux que +leurs noms, trop obscurs pour qu'il ne soit pas inutile de les rappeler +ici. Des sophistes grecs s'étaient alors emparés de toutes les écoles. +Leur exemple ne valait sans doute pas mieux que leurs leçons; et il est +probable qu'ils ressemblaient en éloquence à Démosthènes comme Frotnon à +Cicéron.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" +name="footnote20"><b>Note 20: </b></a><a href="#footnotetag20"> +(retour) </a> Sidon. Apollin., lib. I, Epist. I.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" +name="footnote21"><b>Note 21: </b></a><a href="#footnotetag21"> +(retour) </a> Eumène.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" +name="footnote22"><b>Note 22: </b></a><a href="#footnotetag22"> +(retour) </a> <i>RomanÅ“ eloquentiÅ“, non secundum, sed alterum decus</i>. + (Panegyr. Constantio, XIV.)</blockquote> + +<p>Dans l'Histoire, les six auteurs de celle des empereurs<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a> +<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>, appelée +vulgairement l'histoire Auguste, sont tout ce qui nous reste en langue +latine, quoiqu'il en ait existé alors un plus grand nombre. Depuis que +Suétone avait donné l'exemple de transmettre à la postérité les petits +détails de la vie privée, il était naturel qu'il se trouvât plus +d'historiens, ou d'hommes qui se crussent capables de l'être; mais le +temps a fait justice d'eux et de leurs ouvrages. Il a respecté plusieurs +historiens grecs, qui écrivirent dans leur langue; mais à Rome, et dont +quelques uns prirent pour sujets les faits de l'histoire grecque, +d'autres les événements romains, soit des époques antérieures soit de +leur temps. Arrien de Nicomédie, Elien, Appien d'Alexandrie, Diogène +Laërce; Polyen, qui précédèrent de peu de temps cette époque, Dion +Cassius, Hérodien et quelques autres, sans pouvoir être comparés aux +premiers historiens de la Grèce, ont sur les latins du même temps une +grande supériorité. Leur belle langue du moins conservait encore son +génie et son éloquence, tandis que la langue latine s'altérait de jour +en jour par cette affluence d'étrangers qui remplissaient Rome, et que +des soldats étrangers créés empereurs y attiraient sans cesse à leur +suite.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" +name="footnote23"><b>Note 23: </b></a><a href="#footnotetag23"> +(retour) </a> Ælius Spartianus, Julius Capitolinus, Ælius Lampridius, + Vulcatius Gallicanus, Trebellius Pollion et Flavius Vopiscus.</blockquote> + +<p>A l'égard des philosophes, on sait que plusieurs tenaient école à Rome, +que leurs disciples allaient tous les jours les entendre et disputer +entre eux dans le temple de la Paix<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a> +<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>; mais rien n'est venu jusqu'à +nous, ni des écoliers ni des maîtres. C'est cependant au commencement de +cette époque que Plutarque, qui suffirait seul pour l'illustrer, +écrivait en grec à Rome; c'est alors que s'élevait à Alexandrie la +fameuse école des Electiques, fondée par Potamon et par Ammonius, dont +Plotin et Porphyre furent les disciples, école qui, secouant le joug de +toutes les anciennes sectes philosophiques, recueillait de chacune ce +qui lui paraissait le plus conforme à la raison et à la vérité. Elle fut +sans doute connue à Rome, mais on ne voit pas qu'aucun Romain en ait +soutenu les opinions. Les Romains n'avaient rien été qu'à l'imitation +des Grecs. Les lettres romaines n'existaient plus, et dans plusieurs +parties, les lettres grecques florissaient encore: c'était un ruisseau +tari avant sa source.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" +name="footnote24"><b>Note 24: </b></a><a href="#footnotetag24"> +(retour) </a> Gallien, <i>de libr. prop.</i></blockquote> + +<p>La Jurisprudence seule continuait de fleurir. Les lois se multipliant +avec les empereurs, la science dont elles étaient l'objet, devenait +malheureusement plus propre à exercer l'esprit. Entre plusieurs noms qui +furent illustres à cette époque et qui le sont encore, on distingue +surtout ceux de Papinien et d'Ulpien. Le premier, pour récompense de ses +travaux et plus encore de ses vertus, fut assassiné par l'ordre de +Caracalla; le second, exilé de la cour par Héliogabale, rappelé par +Alexandre Sévère, admis dans sa confiance la plus intime, ne put être +défendu par lui de la fureur des soldats prétoriens, qui le massacrèrent +sous les yeux de leur empereur, ou plutôt sous sa pourpre même, dont +Alexandre s'efforçait de le couvrir.</p> + +<p>Enfin la décadence littéraire, qui se faisait sentir dès le commencement +de cette époque, nous est prouvée par l'un des ouvrages mêmes les plus +précieux qui nous en soient restés, par les Nuits attiques du +grammairien Aulu-Gelle. A l'exception du philosophe Favorinus, son +maître, auteur de ce beau discours adressé aux mères pour les engager à +nourrir leurs enfans, de qui Aulu-Gelle nous parle-t-il, sinon de +quelques grammairiens ou rhéteurs, aujourd'hui très-obscurs, et qui, +faute d'orateurs et de poètes, occupaient alors l'attention publique? Ce +Sulpicius Apollinaire qu'il nous vante<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a> +<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>, et qui se vantait lui-même +d'être le seul qui pût alors entendre l'histoire de Salluste, nous +prouve par ce trait même, combien les Romains étaient déchus de leur +gloire littéraire, et, si j'ose ainsi parler, de leur propre langue. +Aulu-Gelle en déplore souvent la corruption et la décadence. Du reste, +tous les savants qui figurent dans ses Nuits attiques, et c'étaient les +plus célèbres, qui fussent alors à Rome, paraissaient presque toujours +occupés de recherches pénibles sur des questions purement grammaticales +de peu d'importance; et l'on y voit un certain esprit de petitesse, bien +éloigné de la manière de penser grande et sublime des anciens +Romains<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a> +<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" +name="footnote25"><b>Note 25: </b></a><a href="#footnotetag25"> +(retour) </a> Liv. XVIII, c. 4; liv. XX, c. 5.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" +name="footnote26"><b>Note 26: </b></a><a href="#footnotetag26"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>Stor. della Lett. ital.</i>, t. II, liv. II, + c. 8.</blockquote> + +<p>La science du grammairien embrassait alors tout ce que nous appelons +aujourd'hui la critique. Tandis que la critique s'occupe des auteurs +vivants, elle est une preuve de plus des richesses littéraires du temps: +elle est elle-même une branche de ces richesses, pourvu qu'elle soit +éclairée, équitable et décente. Mais lorsque chez une nation et à une +époque quelconque, la critique ne s'exerce plus que sur les anciens +auteurs, et sur ceux qui ont écrit, chez cette nation, à une époque +antérieure, elle est une preuve sensible de l'absence totale des grands +talents et de l'affaiblissement des esprits.</p> + +<p>Tel était donc le misérable état où les lettres étaient réduites à +l'avénement de Constantin. On voit que la pente qui les entraînait vers +une ruine totale était déjà bien établie, et qu'elle n'avait pas besoin +de devenir plus rapide. Elle le devint cependant lorsque cet empereur +eut transféré à Bysance le siége du gouvernement impérial. Les flatteurs +de Constantin l'ont appelé Grand: les chrétiens, dont il plaça la +religion sur le trône, l'en ont payé par le titre de Saint: les +philosophes sont venus, et lui ont reproché des petitesses et des crimes +qui attaquent également sa grandeur et sa sainteté: ce n'est sous aucun +de ces rapports que je dois le considérer, mais seulement quant aux +effets qu'il produisit sur les lettres et sur les lumières de son +siècle.</p> + +<p>Les auteurs ultramontains, qui ont écrit dans le pays où la religion de +Constantin a le plus de force, où sa mémoire est par conséquent presque +sacrée, ont eux-mêmes reconnu le mal irréparable que son établissement à +Bysance, et le soin qu'il prit d'élever et de faire fleurir cette +capitale nouvelle aux dépens de l'ancienne, avaient fait non seulement +à l'Italie mais aux lettres<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a> +<a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>. Les courtisans, les généraux, les +grands suivirent l'empereur, avec leurs richesses, leurs clients, leurs +esclaves. Les premiers magistrats, les conseillers, les ministres, +accompagnés de leurs familles et de leurs gens, formaient un peuple +innombrable, si l'on songe au luxe de Rome et à celui de cette cour. +L'argent, les arts, les manufactures suivirent cette première roue de +l'ordre politique, autour de laquelle, comme il arrive d'ordinaire dans +les états monarchiques, ils étaient forcés de tourner. La tête et la +force principale des armées, qui ne pouvait se séparer du chef suprême, +enfin tout ce qu'il y avait de plus important partit, et laissa en +Italie un vide immense d'hommes et d'argent; car le numéraire, passant +par les tributs publics dans le trésor impérial, et circulant autour du +trône, y entraîna avec lui le commerce et l'industrie, sans revenir +jamais, pendant plus de cinq siècles, au lieu d'où il était parti<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a> +<a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" +name="footnote27"><b>Note 27: </b></a><a href="#footnotetag27"> +(retour) </a> Voy. Tiraboschi, <i>Stor. della Lett. ital.</i>, t. II, liv. + IV, c. I; Muratori, <i>Antich. ital. Dissertaz.</i> I; Denina, + <i>Rivol. d'Ital.</i>, liv. III, c. 6.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" +name="footnote28"><b>Note 28: </b></a><a href="#footnotetag28"> +(retour) </a> Bettinelli, <i>Risorgimento d'Italia</i>, c. I.</blockquote> + +<p>Comment les lettres auraient-elles fleuri dans un pays dépouillé de tout +son éclat, de tous ses moyens de prospérité, soumis à un maître, et +privé de ses regards? Il n'y a que dans les pays libres, comme +autrefois dans la Grèce, comme depuis dans l'ancienne Rome, comme à +Florence parmi les modernes, que les lettres naissent d'elles-mêmes, et +prospèrent spontanément: ailleurs il leur faut l'Å“il du maître, ses +récompenses, sa faveur. Mais autour de Constantin même, et sous +l'influence immédiate des grâces qu'il pouvait répandre, il était +survenu dans les études et dans les exercices de l'esprit, des +changements qui n'étaient pas propres à leur rendre leur ancienne +splendeur.</p> + +<p>Une littérature nouvelle était née depuis déjà près de deux siècles. +Elle parvint sous cet empereur à son plus haut degré de gloire: elle +compta parmi ses principaux auteurs, des hommes d'un grand caractère, +d'un grand talent et même d'un grand génie. Ils produisirent des +bibliothèques entières d'ouvrages volumineux, profonds, éloquents. Ils +forment dans l'histoire de l'esprit humain, une époque d'autant plus +remarquable, qu'elle a exercé la plus grande influence sur les époques +suivantes.</p> + +<p>Je ne répéterai ni ne contredirai les éloges que l'on a donnés aux +Basiles, aux Grégoires, aux Chrysostômes, aux Tertulliens, aux Cypriens, +aux Augustins, aux Ambroises. Je chercherai plutôt les causes qui +rendirent leurs productions inutiles au progrès de l'éloquence et des +lettres, qui firent que, dans un temps où florissaient de tels hommes, +elles continuèrent à se corrompre et à déchoir. Pour ne point alléguer +ici d'autorités suspectes, c'est encore dans les auteurs italiens, que +je puiserai les principaux traits dont je tâcherai de caractériser ce +qu'on est convenu d'appeler la littérature ecclésiastique.</p> + +<p>«La religion des anciens peuples ne formait pas une science qui fût +l'objet de l'étude et des méditations des hommes de lettres<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a> +<a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>. Les +philosophes contemplaient la nature des dieux, comme les métaphysiciens +modernes ont raisonné sur Dieu et sur les esprits dans la pneumatologie +et dans la théologie naturelle. Quant aux actions des dieux, et à +l'histoire de leurs exploits, on les abandonnait aux poètes..... Mais +une théologie, une science de la religion, une étude de ses dogmes et de +ses mystères étaient inconnues aux anciens<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a> +<a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>». La religion chrétienne +elle-même s'introduisit et se répandit d'abord par la prédication, et +dès qu'il y eut un peu de foi, par les miracles. Mais elle commença +bientôt à devenir l'objet de questions et de disputes; par conséquent à +occuper l'attention et l'étude des savants, et à former ainsi une partie +de la littérature.</p> + +<p class="mid">(<i>Essai sur l'Esprit et les MÅ“urs des nations</i>, c. 14.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" +name="footnote29"><b>Note 29: </b></a><a href="#footnotetag29"> +(retour) </a> Andrès, <i>dell' Origin. progr. e st. d'ogni Letteratura</i>, + t. I, c. 7.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" +name="footnote30"><b>Note 30: </b></a><a href="#footnotetag30"> +(retour) </a> Ceci est exactement emprunté de Voltaire, il est juste + de le lui rendre. «De pareils troubles, dit-il, n'avaient + point été connus dans l'ancienne religion des Grecs et des + Romains, que nous nommons le paganisme: la raison en est que + les païens, dans leurs erreurs grossières, n'avaient point de + dogmes, et que les prêtres des idoles, encore moins les + séculiers, ne s'assemblèrent jamais pour disputer».</blockquote> + +<p>Les combats que le christianisme eut à soutenir, la lutte qui s'établit +entre lui et les religions jusqu'alors dominantes, les persécutions qui +en furent la suite, obligèrent les plus savants d'entre les chrétiens à +répondre aux attaques, et à faire de fréquentes apologies de leur +religion. Dès le commencement du deuxième siècle, on voit de ces +apologies présentées à l'empereur Adrien; dans la suite, Justin, +Athénagore, Tertullien en adressèrent aux empereurs, au sénat romain, au +monde entier; on eut l'<i>Octavius</i> de Minucius Félix; le savant Origène +écrivit contre Celsus; Lactance publia ses <i>Institutions divines</i>; +chacun d'eux mit dans ces sortes d'ouvrages, tout ce qu'il pouvait avoir +d'érudition, de jugement et d'éloquence.</p> + +<p>Les hérésies, qui ne tardèrent pas à s'élever dans le sein même du +christianisme, fournirent aux docteurs orthodoxes de nouvelles matières +d'études et de travaux, et surtout un vigoureux exercice à leurs +dialectiques. Avant la fin du second siècle, Irénée avait déjà fait un +gros ouvrage de la simple exposition des dogmes de toutes les hérésies +nées jusqu'alors, et de leur réfutation. Leur nombre s'accrut, les +objections se multiplièrent, et les écrits apologétiques en même +proportion. Le texte de l'Écriture attaqué dans un sens, défendu dans un +autre, était le sujet ordinaire de ces violents combats. Il fallut donc +étudier ce texte, le méditer, le corriger, l'interpréter, le commenter +sans cesse. Dans la foule de ces champions infatigables, on distingue +surtout Clément d'Alexandrie, Tertullien et Origène.</p> + +<p>Les vicissitudes du christianisme, sa propagation rapide, les actes de +ses défenseurs, les miracles qu'il certifiait et qui lui servaient de +preuves, devinrent bientôt aux yeux des chrétiens un sujet digne de +l'Histoire. Hégésippe, dont il n'est resté que quelques fragments, fut +leur premier historien, et il eut dans peu des imitateurs.</p> + +<p>Ce furent autant de branches de cette littérature nouvelle, qui eut des +écoles et des bibliothèques, en Egypte, en Perse, en Palestine, en +Afrique<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a> +<a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>. C'est là que s'instruisirent et que commencèrent à +s'exercer les grands hommes, qui firent du quatrième siècle ce qu'on +appelle le siècle d'or de la littérature ecclésiastique. Arnobe, +Lactance, Eusèbe de Césarée, Athanase, Hilaire, Basile, les deux +Grégoire de Nicée et de Nazianze, Ambroise, Jérôme, Augustin, +Chrisostôme, remplirent un siècle entier de leur gloire. Des conciles +nombreux et célèbres furent aussi, dans ce siècle, un vaste champ pour +l'argumentation et pour la sorte d'éloquence qui pouvait s'y exercer. +Leurs décisions compliquèrent encore la doctrine, et exigèrent de +nouveaux efforts des étudians et des docteurs. Le droit canon prit +naissance: il y eut un code de lois ecclésiastiques, qui s'est beaucoup +accru depuis, mais qui servit dès-lors de noyau et comme de fondement à +cette partie de la science.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" +name="footnote31"><b>Note 31: </b></a><a href="#footnotetag31"> +(retour) </a> Les écoles et les bibliothèques d'Alexandrie, d'Édesse, + de Jérusalem, d'Hippone, etc.</blockquote> + +<p>Maintenant, le reproche que l'on fait à cette littérature d'avoir +étouffé l'autre et d'en avoir complété la décadence, est-il mérité? +est-il injuste? C'est une question qui se présente naturellement, et sur +laquelle on ne peut ni se taire, ni s'appesantir. De quelque manière +qu'on entende un passage des Actes des Apôtres, où il est dit, qu'à +Ephèse plusieurs de ceux qui s'étaient adonnés à d'autres sciences, +apportèrent et jetèrent au feu leurs livres, après une prédication de S. +Paul<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a> +<a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>, il est certain que voilà déjà un bon nombre de livres brûlés. +Les auteurs chrétiens des premiers siècles montrent, dit-on, dans leurs +écrits une grande connaissance des ouvrages, des pensées et des systèmes +philosophiques des anciens auteurs: une multitude de morceaux et de +passages ne s'en sont même conservés que dans leurs écrits; et en effet +il fallait bien qu'ils en eussent fait une étude très-attentive, pour se +mettre en état de les combattre<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a> +<a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a>. Oui, mais ne voit-on pas que, dans +cette disposition d'esprit, tout occupés des erreurs ils l'étaient fort +peu des beautés; qu'ils devaient mettre peu de zèle à en recommander +l'étude; que le peu qu'ils en souffraient encore, recevait d'eux une +direction plus religieuse que littéraire, et qu'il n'y avait pas loin +entre se croire obligés de les combattre et de les réfuter +continuellement et les écarter des mains de la jeunesse, les reléguer +dans les bibliothèques, et enfin les proscrire?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" +name="footnote32"><b>Note 32: </b></a><a href="#footnotetag32"> +(retour) </a> Ch. XIX, v. 19. C'est le sujet du beau tableau de Le + Sueur qui est dans la galerie du Muséum.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" +name="footnote33"><b>Note 33: </b></a><a href="#footnotetag33"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>Stor. della Letter. ital.</i>, t. Il, l. 3, c. + 2.</blockquote> + +<p>Par un canon d'un ancien concile<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a> +<a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a>, il est défendu aux évêques de lire +les auteurs païens. On a beau dire que cela ne regardait que les +évêques, dont la principale sollicitude devait être occupée du bien de +leur troupeau<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a> +<a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>, comment l'un des objets de leur sollicitude n'eût-il +pas été de détourner les brebis de ce troupeau, d'une pâture qui leur +était défendue à eux-mêmes, comme dangereuse et mortelle?</p> + +<p>S. Jérôme se plaint amèrement<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a> +<a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a> de ce que les prêtres, laissant à part +les évangiles et les prophètes, lisaient des comédies, chantaient des +églogues amoureuses, et avaient souvent en main Virgile. Il est, dit-on, +très-évident qu'il n'est ici question que de réprimer un excès et un +abus<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a> +<a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>; mais qui nous fera connaître où le zèle de ce Père de l'église +trouvait que commençât l'abus, et à quelle étude des anciens les jeunes +ecclésiastiques auraient dû s'arrêter pour qu'il ne s'en effarouchât +pas?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" +name="footnote34"><b>Note 34: </b></a><a href="#footnotetag34"> +(retour) </a> Concile de Carthage, IV, c. 16.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" +name="footnote35"><b>Note 35: </b></a><a href="#footnotetag35"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>ubi supra.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" +name="footnote36"><b>Note 36: </b></a><a href="#footnotetag36"> +(retour) </a> Ep. XXI, édition de Vérone.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" +name="footnote37"><b>Note 37: </b></a><a href="#footnotetag37"> +(retour) </a> Tiraboschi, loc. cit.</blockquote> + +<p>Lui-même, insiste-t-on, nomme et cite souvent les auteurs profanes<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a> +<a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>. +Fort bien; mais dans quel esprit? Jugeons-en par un autre passage où il +dit: «Que s'il est forcé quelquefois à se rappeler les études profanes +<i>qu'il avait abandonnées</i>, ce n'est pas de sa propre volonté, mais, pour +ainsi dire, par la nécessité seule, et pour montrer que les choses +prédites, il y a plusieurs siècles par les prophètes, se trouvent aussi +dans les livres des Grecs, des Latins et des autres nations<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a> +<a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>». Ce +passage, et plusieurs autres pareils qu'on y pourrait joindre, prouvent +bien, il est vrai, que la lecture des écrivains profanes n'était pas +entièrement défendue aux chrétiens, et qu'on voulait seulement qu'ils ne +s'y livrassent que pour en découvrir et en réfuter les erreurs, et pour +faire éclater en opposition les vérités du christianisme<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a> +<a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>. Mais ou je +me trompe fort, ou de pareils traits établissent dans toute leur force +les reproches qu'on a voulu combattre, laissent sans réponse les +objections, et font toucher au doigt le mal qu'on a voulu cacher.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" +name="footnote38"><b>Note 38: </b></a><a href="#footnotetag38"> +(retour) </a> <i>Id. ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" +name="footnote39"><b>Note 39: </b></a><a href="#footnotetag39"> +(retour) </a> <i>Proleg. in Daniel</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" +name="footnote40"><b>Note 40: </b></a><a href="#footnotetag40"> +(retour) </a> Tirab. loc. cit.</blockquote> + +<p>On ne sait que trop quels furent dans ce siècle même, les funestes +effets d'un faux zèle que la religion désavoue aujourd'hui. La +destruction générale des temples du paganisme n'entraîna pas seulement +la perte à jamais déplorable d'édifices, où le génie des arts avait +prodigué ses merveilles: les collections de livres se trouvaient +ordinairement placées, aussi bien que les statues, dans l'intérieur ou +le voisinage des temples, et périssaient avec eux. Le sort de la +bibliothèque d'Alexandrie est connu. Un patriarche fanatique, Théophile, +appela sur le temple de Sérapis les rigueurs du crédule Théodose; le +temple fut abattu, la riche bibliothèque qu'il renfermait fut détruite. +Orose, qui était chrétien, atteste avoir trouvé, vingt ans après, +absolument vides les armoires et les caisses qui contenaient des livres +dans les temples d'Alexandrie; et c'étaient, de son aveu, ses +contemporains qui les avaient détruits<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a> +<a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>. Enfin la barbarie de +Théophile, dont on parle peu, ne laissa presque rien à faire, plusieurs +siècles après, à celle des Sarrazins, dont on a fait tant de bruit. On +ne peut douter que ces ravages ne se soient étendus partout où +s'exerçait le même zèle, et que les expéditions destructives de l'évêque +Marcel contre les temples de Syrie<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a> +<a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a>, de l'évêque Martin contre les +temples des Gaules<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a> +<a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a>, et de tant d'autres, n'aient eu les mêmes +effets.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" +name="footnote41"><b>Note 41: </b></a><a href="#footnotetag41"> +(retour) </a> Orose, lib. VI, c. 15.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" +name="footnote42"><b>Note 42: </b></a><a href="#footnotetag42"> +(retour) </a> Sozomène, liv. VII, c. 15.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" +name="footnote43"><b>Note 43: </b></a><a href="#footnotetag43"> +(retour) </a> Sulpice Sévère, <i>de Martini vitâ</i>, c. 9, 14.</blockquote> + +<p>Alcionius fait dire au cardinal Jean de Médicis (depuis Léon X), dans +son dialogue <i>de Exilio</i>: «J'ai ouï dire dans mon enfance à Démétrius +Chalcondyle, homme très-instruit de tout ce qui regarde la Grèce, que +les prêtres avaient eu assez d'influence sur les empereurs de +Constantinople, pour les engager à brûler les ouvrages de plusieurs +anciens poètes grecs, et en particulier de ceux qui parlaient des +amours, des voluptés, des jouissances des amants, et que c'est ainsi +qu'ont été détruites les comédies de Ménandre, Diphile, Apollodore, +Philémon, Alexis, et les poésies lyriques de Sapho, Corinne, Anacréon, +Mimnerme, Bion, Aleman et Alecée; qu'on y substitua les poëmes de S. +Grégoire de Nazianze, qui, bien qu'ils excitent nos cÅ“urs à un amour +plus ardent de la religion, ne nous apprennent pas cependant la +propriété des termes attiques, et l'élégance de la langue grecque. Ces +prêtres sans doute montrèrent une malveillance honteuse envers les +anciens poètes; mais ils donnèrent une grande preuve d'intégrité, de +probité et de religion<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a> +<a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" +name="footnote44"><b>Note 44: </b></a><a href="#footnotetag44"> +(retour) </a> <i>Turpiter quidem sacerdotes isli in veteres grÅ“cos + malevoli fuerunt, sed integritatis, probitatis, et religionis + maximum dedere testimonium</i> (<span class="sc">Alcyonius</span>. <i>Medices legatus + prior</i>, p. 69, ed. de Mencken. Leipsick. 1707.)</blockquote> + +<p>Ces funestes effets d'un zèle mal entendu ne pouvaient être compensés +par les moyens d'instruction employés dans les écoles. Il y en avait de +particulières auprès de chaque église, où les jeunes ecclésiastiques +étaient instruits, dit-on, dans les sciences divines et humaines<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a> +<a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a>; +mais ce qui précède fait assez voir ce qu'on doit entendre par ces +sortes d'humanités. Outre ces écoles privées, il y en avait un grand +nombre de publiques, destinées à former de vaillants athlètes qui +puissent défendre avec vigueur la foi et l'orthodoxie contre les +hérétiques, les juifs et les gentils<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a> +<a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a>: or cette direction donnée aux +écoles publiques par une religion dominante et exclusive, dut en peu de +temps réduire toute l'instruction de la jeunesse à des questions de +controverse et en bannir toutes les études, qui ne font que polir +l'esprit, aggrandir l'âme, et l'élever de la connaissance au sentiment +et à l'amour du beau. On sait que quand une fois le goût des lettres a +commencé à se corrompre et à décliner chez un peuple, tous les efforts +de la Puissance, toutes les influences dont elle dispose, suffisent à +peine pour en retarder la chûte totale; qu'est-ce donc lorsque les +choses en sont au point où nous les avons vues avant Constantin, et que +les esprits reçoivent tout à coup une telle impulsion, qu'ils la +reçoivent universelle et qu'elle reste permanente?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" +name="footnote45"><b>Note 45: </b></a><a href="#footnotetag45"> +(retour) </a> Andrès, <i>Orig. propr.</i>, etc., cap. 7.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" +name="footnote46"><b>Note 46: </b></a><a href="#footnotetag46"> +(retour) </a> <i>Id. ibid.</i></blockquote> + +<p>Mais qu'arriva-t-il de cette révolution? ce qui était inévitable: c'est +que les études ecclésiastiques elles-mêmes déchurent et tombèrent +bientôt. On ne vit pas que ceux qui en avaient été les lumières +s'étaient, dans leur jeunesse, nourris du suc littéraire qu'on ne peut +tirer que de ces auteurs qu'on appelait profanes, comme si ce titre +avait jamais pu s'appliquer à un Platon, à un Cicéron, à un Virgile, à +un Sophocle, ou au divin Homère; qu'en retranchant aux esprits cette +nourriture, pour les alimenter de questions de controverse, on leur +faisait perdre non seulement la grâce, toujours nécessaire à la force, +mais la force elle-même; qu'enfin les lettres ecclésiastiques étaient +bien une branche de la littérature, et si l'on veut, la plus précieuse +et la plus belle, mais que si l'on abattait, ou si on laissait dépérir +le tronc, cette branche ne tarderait pas à éprouver le même sort.</p> + +<p>Aussi, dès le siècle suivant<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a> +<a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a>, vit-on commencer à se ternir ce grand +éclat qu'avait jeté celui de Constantin et de Théodose<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a> +<a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a>. On y +aperçoit encore un Cyrille, un Théodoret, un Léon et quelques +autres<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a> +<a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a>; mais les connaisseurs dans ces matières voient en eux une +grande infériorité; et une époque dont ils font toute la gloire, en est +sûrement une de décadence et d'appauvrissement.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" +name="footnote47"><b>Note 47: </b></a><a href="#footnotetag47"> +(retour) </a> Le cinquième siècle.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" +name="footnote48"><b>Note 48: </b></a><a href="#footnotetag48"> +(retour) </a> On appelle ainsi le quatrième, quoique Constantin soit + mort en 336, et que Théodose n'ait régné que depuis 379 + jusqu'en 394.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" +name="footnote49"><b>Note 49: </b></a><a href="#footnotetag49"> +(retour) </a> Chrysostôme vécut jusqu'en 407, treizième année du règne + d'Arcadius et d'Honorius; mais il appartient au quatrième + siècle.</blockquote> + +<p>Quant aux lettres, que nous n'appellerons point profanes, mais purement +humaines, au milieu de leur décadence rapide, quelques noms surnagent +encore dans les derniers siècles que nous venons de parcourir. Je ne +parlerai point de Victorin le rhéteur<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a> +<a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a>, à qui pourtant on éleva de +son vivant des statues publiques, et dont tous les auteurs de ce temps, +S. Augustin entre autres<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a> +<a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a> font des éloges sans mesure, mais qui nous +a laissé des ouvrages de rhétorique et de grammaire, un commentaire sur +deux livres de Cicéron<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a> +<a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a>, quelques écrits religieux, et un petit poëme +sur les Machabées, où la grossièreté et l'obscurité du style, la +médiocrité des idées, en un mot le défaut absolu de talent, déposent +vigoureusement contre ces éloges et contre ces statues, ou plutôt nous +attestent de la manière la moins suspecte quelle était la misère et la +honte littéraire de ce temps. Un certain sophiste grec, nommé +Proérésius, eut encore plus de renommée: des statues furent aussi +dressées en son honneur, non seulement à Rome mais à Athènes. Celle de +Rome portait une inscription qu'on peut rendre ainsi<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a> +<a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a>:</p> + +<p class="mid">Rome, Reine du monde, au Roi de l'éloquence:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" +name="footnote50"><b>Note 50: </b></a><a href="#footnotetag50"> +(retour) </a> Marius Victorinus Africanus.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" +name="footnote51"><b>Note 51: </b></a><a href="#footnotetag51"> +(retour) </a> <i>Confess.</i>, liv. VIII, c. 11.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" +name="footnote52"><b>Note 52: </b></a><a href="#footnotetag52"> +(retour) </a> Les livres <i>de Inventione rhetor.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" +name="footnote53"><b>Note 53: </b></a><a href="#footnotetag53"> +(retour) </a> <i>Regina Rerum, Roma, Regi eloquentiÅ“</i>.</blockquote> + +<p> Une des beautés de cette inscription est sans doute dans les + quatre <i>R</i> initiales. Je n'en ai pu mettre que trois dans mon + vers français.</p> + +<p>Sa vie a été longuement et pompeusement écrite<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a> +<a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a>: ses contemporains ne +tarissent point sur sa louange. Il était chrétien, et cependant +l'empereur Julien lui écrivit dans les termes de l'admiration la plus +exagérée<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a> +<a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a>. Mais ce qu'il y a peut être de plus heureux pour lui, +c'est qu'il ne nous est resté que ces éloges, et que nous n'avons aucun +ouvrage de lui pour les démentir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" +name="footnote54"><b>Note 54: </b></a><a href="#footnotetag54"> +(retour) </a> Par Eunapius, <i>Vit. Sophist.</i>, c. 8.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" +name="footnote55"><b>Note 55: </b></a><a href="#footnotetag55"> +(retour) </a> Julian., <i>Epist.</i> II.</blockquote> + +<p>L'art oratoire était réduit alors aux panégyriques directs et prononcés +en présence, genre misérable, où l'orateur ne peut le plus souvent +satisfaire l'orgueil, pas plus que blesser la modestie, ou même un reste +de pudeur. Ceux qui se sont conservés et qu'on joint souvent au +panégyrique par lequel Pline le jeune outragea l'amitié qui l'unissait +avec Trajan, sans pouvoir lasser sa patience, sont bien au-dessous de ce +chef-d'Å“uvre de l'adulation antique. Claude Mamertin, Eumène, Nazaire, +Latinus Pacatus, les prononcèrent dans des occasions solennelles; le +temps qui a dévoré tant de chefs-d'Å“uvre les a respectés, mais s'ils +sont de quelque utilité pour l'Histoire civile et littéraire, ils en ont +peu pour l'étude de l'art oratoire et pour la gloire de ces orateurs.</p> + +<p>Symmaque<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a> plus célèbre qu'eux tous, passa du plus haut degré de +faveur et de gloire au comble de l'infortune. Théodose avait trouvé fort +bon qu'il prononçât devant lui son panégyrique; mais lorsqu'il apprit +que Symmaque avait aussi prononcé celui de ce tyran Maxime, qui avait +régné quelque temps avant lui et qu'il avait, par politique, reconnu +lui-même, il exila ce panégyriste trop flexible, le persécuta et le +réduisit à se réfugier, quoique païen, dans une église chrétienne, pour +mettre sa vie en sûreté<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a> +<a href="#footnote57"><sup class="sml">57</sup></a>. A entendre le poète Prudence, qui a +pourtant écrit deux livres contre lui, ce Symmaque était un homme d'une +éloquence prodigieuse<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a> +<a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a>, et supérieur à Cicéron lui-même: Macrobe le +propose pour modèle du genre fleuri<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a> +<a href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a>; d'autres auteurs renchérissent +encore sur cet éloge; et cependant si nous voulons y souscrire, il faut +nous dispenser de lire les dix livres de lettres qui nous restent seuls +de lui. Cette lecture rend tout-à -fait inconcevables les louanges +prodiguées à leur auteur<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a> +<a href="#footnote60"><sup class="sml">60</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" +name="footnote56"><b>Note 56: </b></a><a href="#footnotetag56"> +(retour) </a> Q. Aurelius Symmachus.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" +name="footnote57"><b>Note 57: </b></a><a href="#footnotetag57"> +(retour) </a> Voy. Cassiodore, <i>Hist. tripart.</i>, liv. 9, c. 23.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" +name="footnote58"><b>Note 58: </b></a><a href="#footnotetag58"> +(retour) </a> Prudent. <i>in Symmachum</i>, liv. I.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" +name="footnote59"><b>Note 59: </b></a><a href="#footnotetag59"> +(retour) </a> Saturnal. liv. V, c. 1.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" +name="footnote60"><b>Note 60: </b></a><a href="#footnotetag60"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>Stor. della Letter. ital.</i>, t. II, liv. IV, + c. 3.</blockquote> + +<p>Deux recueils d'un autre genre renferment plusieurs productions +littéraires de cette triste époque: ce sont ceux des anciens +grammairiens, Ælius Donatus, Diomède, Priscien, Charisius de Pompéius +Festus, Nonius Marcellus, etc.<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a> +<a href="#footnote61"><sup class="sml">61</sup></a>. Leur nom n'est guère connu que des +érudits de profession, qui parlent d'eux plus encore qu'ils ne s'en +servent. Il n'en est pas ainsi de Macrobe<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a> +<a href="#footnote62"><sup class="sml">62</sup></a>, dont nous avons des +dialogues intitulés <i>les Saturnales</i><a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a> +<a href="#footnote63"><sup class="sml">63</sup></a>, remplis de détails curieux sur +divers sujets d'antiquité, de mythologie, de poésie, d'histoire. C'est +un recueil peu recommandable par le style (ce qui n'est pas étonnant, +puisque la langue était déjà fort altérée et que de plus l'auteur<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a> +<a href="#footnote64"><sup class="sml">64</sup></a> +était étranger); mais il est précieux par l'explication d'un grand +nombre de passages des auteurs classiques, principalement de Virgile, +par des citations de lois et de coutumes anciennes enfin par des +recherches curieuses et une grande variété d'objets. Ses deux livres de +commentaires sur le fragment de Cicéron, connu sous le titre de <i>Songe +de Scipion</i>, nous le montrent comme très-versé dans la philosophie +platonicienne. Nous y voyons aussi qu'il savait en astronomie tout ce +qu'on savait de son temps, et que de son temps on savait peu.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" +name="footnote61"><b>Note 61: </b></a><a href="#footnotetag61"> +(retour) </a> Ils ont été recueillis par Putchius, <i>Hanov</i>. 1605, + <i>in</i>-4°.; et par Godefroy, <i>Genève</i>, 1595, 1622, <i>in</i>-4°.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" +name="footnote62"><b>Note 62: </b></a><a href="#footnotetag62"> +(retour) </a> Macrobius Ambrosius Aurelius Theodosius.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" +name="footnote63"><b>Note 63: </b></a><a href="#footnotetag63"> +(retour) </a> <i>Saturnalium Conviviorum</i> libri VII.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" +name="footnote64"><b>Note 64: </b></a><a href="#footnotetag64"> +(retour) </a> Il l'avoue lui-même dans la préface des <i>Saturnales</i>.</blockquote> + +<p>Marcian Capella<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a> +<a href="#footnote65"><sup class="sml">65</sup></a> dont il faut bien dire un mot, nous a laissé un +ouvrage latin en neuf livres, mêlé de prose et de vers, sous le titre +bizarre de <i>Noces de la Philologie et de Mercure</i>, où, à propos de ce +mariage qu'il imagine, il traite des sept sciences<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a> +<a href="#footnote66"><sup class="sml">66</sup></a>, qu'on appelait +alors, et que l'on a appelées long-temps depuis, <i>les sept arts</i>: il en +explique de son mieux les principes: son style est inculte et même +souvent barbare, surtout dans la prose: dans les vers, il l'est moins +que celui de la plupart des écrivains de Marcian Capella lui-même. Il est +à remarquer<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a> +<a href="#footnote67"><sup class="sml">67</sup></a> que la poésie se soutient encore à cette époque, non +pas, et il s'en faut de beaucoup, au niveau de ce qu'elle était dans les +siècles précédents, mais infiniment au-dessous de la prose. Les poètes +paraissaient en quelque sorte d'un autre temps que les grammairiens et +même que les orateurs. C'est un service que leur rendait la difficulté +du mètre et l'effort d'esprit nécessaire pour faire des vers, même +médiocres. Les étrangers et les barbares inondaient alors l'Italie. Ils +voulaient parler latin pour se faire entendre, et croyaient y être +parvenus, quand ils avaient donné aux mots de leurs jargons une +terminaison latine. Les nationaux, en conversant avec eux, apprirent +bientôt, par crainte, par égard, par habitude, à parler comme eux, +c'est-à -dire à défigurer leur propre langue. Or le parler de la +conversation et ses locutions corrompues se glissent facilement dans le +style, quand on écrit en prose, et qu'on ne trouve aucun obstacle qui +arrête la plume et la pensée. Mais dans les vers, surtout dans les vers +latins, soumis à la loi du mètre et de la quantité, cette loi sévère +contient l'intempérance de l'écrivain, lui interdit les distractions, le +force à réfléchir, à examiner, à corriger, à changer ses expressions, +souvent en prose du même temps, et les effacer, et par conséquent à y +mettre toujours de l'intention et du choix.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" +name="footnote65"><b>Note 65: </b></a><a href="#footnotetag65"> +(retour) </a> Marcianus Mineus Felix Capella.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" +name="footnote66"><b>Note 66: </b></a><a href="#footnotetag66"> +(retour) </a> Grammaire, dialectique, rhétorique, arithmétique, + géométrie, astronomie et musique.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" +name="footnote67"><b>Note 67: </b></a><a href="#footnotetag67"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. sup.</i>, c. 4.</blockquote> + +<p>Les fables d'Avien<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a> +<a href="#footnote68"><sup class="sml">68</sup></a> n'ont certainement pas la grâce et l'élégante +simplicité de celles de Phèdre; mais leur auteur tient encore un rang +honorable parmi les fabulistes. Sa traduction des phénomènes d'Aratus, +et celle du poëme géographique de Denys Périégète<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a> +<a href="#footnote69"><sup class="sml">69</sup></a> en vers +hexamètres, prouvent qu'il savait s'élever à de plus hauts sujets<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a> +<a href="#footnote70"><sup class="sml">70</sup></a>. +Selon Servius<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a> +<a href="#footnote71"><sup class="sml">71</sup></a>, il avait rempli une tâche plus laborieuse, et dont il +n'est pas aisé d'apercevoir l'utilité; c'était de traduire en vers +ïambes toute l'Histoire de Tite-Live. Claudien<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a> +<a href="#footnote72"><sup class="sml">72</sup></a> eut Stilicon pour +Mécène auprès d'Honorius. Il l'en paya par de longs panégyriques et par +des satires violentes contre Eutrope et Ruffin, ennemis de ce ministre. +Deux poëmes sur la guerre contre Gildon et contre les Goths, et plus +encore son poëme de l'Enlèvement de Proserpine, ne l'ont pas mis dans +l'Epopée, de pair avec les poètes latins du grand siècle, ni même, quoi +qu'on en dise, avec ceux de l'âge suivant, Lucain, Stace et Silius, mais +immédiatement après eux, et c'est encore une assez belle gloire. +Numatien<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a> +<a href="#footnote73"><sup class="sml">73</sup></a> n'a laissé qu'une espèce de poëme en vers élégiaques, où il +raconte son voyage de Rome dans les Gaules, sa patrie. Le style en est +sans élégance, mais on peut répéter encore qu'il vaut mieux que celui de +la prose du même temps. Le faible, mais assez élégant Ausone, et le +prolixe panégyriste Sidoine Apollinaire, et même Prudence et S. Prosper, +quoiqu'il y ait dans leurs tristes vers, plus de piété que de +poésie<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a> +<a href="#footnote74"><sup class="sml">74</sup></a>, sont des auteurs qu'on ne lit guère, mais qui se +maintiennent pourtant dans toutes les bibliothèques. On y trouve moins +souvent un certain Porphyre, non le philosophe, mais le poète<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a> +<a href="#footnote75"><sup class="sml">75</sup></a>, qui +vivait sous Constantin, et qui a adressé à cet empereur un poëme en +acrostiches, en lettres croisées et autres inventions pareilles, dont on +croit qu'il fut le premier à donner le ridicule exemple.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" +name="footnote68"><b>Note 68: </b></a><a href="#footnotetag68"> +(retour) </a> Rufus Festus Avienus.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" +name="footnote69"><b>Note 69: </b></a><a href="#footnotetag69"> +(retour) </a> <i>Orbis terrÅ“ descriptio</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" +name="footnote70"><b>Note 70: </b></a><a href="#footnotetag70"> +(retour) </a> Ces deux poëmes furent imprimés pour la première fois à + Venise, en 1488, in-4º. (V. <span class="sc">Fabricius</span>. <i>Bibl. lat.</i>)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" +name="footnote71"><b>Note 71: </b></a><a href="#footnotetag71"> +(retour) </a> <i>Ad. X Æneid</i>. v. 388.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" +name="footnote72"><b>Note 72: </b></a><a href="#footnotetag72"> +(retour) </a> Claudius Claudianus.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" +name="footnote73"><b>Note 73: </b></a><a href="#footnotetag73"> +(retour) </a> Claudius Rutilius Numatianus.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" +name="footnote74"><b>Note 74: </b></a><a href="#footnotetag74"> +(retour) </a> <i>Queste opere tutte</i> (del Prudenzio) <i>sono più di zelo + religioso ripiene che di artifiziosa ornamenti</i>. (Il Quadrio, + t. II, pag. 80.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" +name="footnote75"><b>Note 75: </b></a><a href="#footnotetag75"> +(retour) </a> Publius Optatianus Porphyrius.</blockquote> + +<p>Je pourrais citer encore ici d'autres noms de poètes, qui firent dans +leur temps quelque bruit, et heureusement oubliés dans le nôtre; mais je +les laisse ensevelis dans les livres, où sont laborieusement entassés +des noms d'auteurs obscurs et des titres d'ouvrages que personne ne +connaît s'ils existent, et que personne ne regrette s'ils n'existent +plus.</p> + +<p>Celui de tous les genres en prose, qui était le moins déchu, était +l'Histoire. Aurélius Victor, Eutrope, et surtout Ammien Marcellin, ne +sont pas sans quelque mérite, quoique bien inférieurs aux historiens +même du second rang, et quoique les temps où ils vécurent, semblassent, +du moins au premier coup-d'Å“il, faits pour inspirer mieux la Muse +historique. Il est certain que jamais époque ne fut plus féconde en +événements. En voyant les rapides successions d'empereurs, leur vie +agitée et leur mort presque toujours tragique, les divisions et les +réunions de l'Empire, les guerres intestines et étrangères, les +invasions multipliées des Barbares, les maux affreux où l'Orient et +l'Occident furent plongés par ces hordes féroces et par la faiblesse de +leurs défenseurs, qui semblait augmenter à mesure que se multipliaient +les dangers, on croirait que le pinceau de l'Histoire avait la matière à +de grands tableaux, et que si un Polybe, un Salluste, un Tite-Live +avaient alors vécu, ils auraient eu une vaste carrière où exercer leurs +talents. Mais il semble, au contraire, que le désordre et la confusion +qui régnaient dans l'Empire, se communiquaient à ceux qui en écrivaient +l'histoire; si ces grands historiens eussent vécu, s'ils eussent vu la +chaise curule changée en trône, ce trône transféré, démembré, souillé +de crimes, ensanglanté d'assassinats; la belle Italie déchirée, +dépeuplée, occupée de pointilleries théologiques, assaillie, ravagée, +dominée par des Goths, des Vandales, des Erules, des Alains, des Suèves +et d'autres peuplades ignorantes et barbares; son culte changé, ses +institutions détruites, sa langue viciée par un mélange impur avec +celles de ses vainqueurs; en un mot, si, dans le même pays, ils +s'étaient trouvés comme transportés au milieu d'un tout autre ordre de +choses, et parmi une tout autre race d'hommes, est-il sûr, ou plutôt +est-il croyable qu'ils eussent retrouvé leur génie et leur talent? Ce +n'est pas toujours la multiplicité des événements, leur agitation, leur +fracas, qui est favorable au génie de l'Histoire, c'est leur caractère +et celui des Personnages qui en sont les acteurs, ce sont aussi leurs +résultats. Quand ces résultats sont des maux irrémédiables et toujours +croissants, quand ce caractère manque aux hommes et aux choses, les +événements se multiplient, se compliquent et se succèdent en vain: il y +aura des mémoires, si l'on veut, mais point d'Histoire.</p> + +<p>La division des empires d'Orient et d'Occident, avait interrompu presque +tout commerce entre les Grecs et les latins, et semblait avoir privé les +uns et les autres de la mutuelle communication des lumières<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a> +<a href="#footnote76"><sup class="sml">76</sup></a>; mais +c'étaient en effet les Latins qui avaient tout perdu. Ils restèrent +dépouillés des grands modèles de la littérature grecque, et des livres +où étaient déposés les éléments de toutes les sciences. La langue +grecque leur devint bientôt entièrement étrangère. La lecture de Platon, +d'Aristote, d'Hippocrate, d'Euclide, d'Archimède, leur fut interdite, +aussi bien que celle d'Homère, d'Anacréon, d'Euripide et de Théocrite; +tandis que le progrès des idées religieuses et de l'enseignement +sacerdotal, reléguait pour eux par degrés les grands écrivains qui +avaient illustré la littérature latine, au même rang et dans la même +obscurité que les auteurs grecs; tandis que<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a> +<a href="#footnote77"><sup class="sml">77</sup></a> S. Augustin, Marcian +Capella, S. Isidore, et quelques autres écrivains de la basse latinité, +avaient pris dans le peu d'écoles qui subsistaient encore, la place de +ces sublimes instituteurs du monde. Enfin l'Italie était réduite au +point, que, parmi le peu d'auteurs qui y jetaient encore quelques rayons +de gloire littéraire, presque tous étaient étrangers; Claudien, +égyptien; Ausone, Prosper et Sidoine Apollinaire, nés dans les Gaules; +Prudence, espagnol; Aurélius Victor, africain; Ammien Marcellin, grec, +natif d'Antioche, etc.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" +name="footnote76"><b>Note 76: </b></a><a href="#footnotetag76"> +(retour) </a> Andrès, <i>Orig. Progr.</i>, etc., c. 7.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" +name="footnote77"><b>Note 77: </b></a><a href="#footnotetag77"> +(retour) </a> Andrès, <i>ubi supra</i>.</blockquote> + +<p>En Orient, au contraire, les grands modèles existaient dans la langue +qui continuait d'être celle du pays même, et de plus, on s'enrichit à +cette époque des bons auteurs latins qu'on y avait presque entièrement +ignorés jusqu'alors. Une cour formée à Rome, un conseil d'état et un +Tribunal suprême, composés de praticiens et de jurisconsultes venus de +Rome ou du moins d'Italie, les y transportèrent avec eux<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a> +<a href="#footnote78"><sup class="sml">78</sup></a>. Mais ce +grand nombre de Romains et d'Italiens qui s'y établirent, ne pouvait +égaler ni contrebalancer celui des Grecs et des Asiatiques qui parlaient +la langue grecque. Les auteurs latins, quoique mieux connus, restèrent +toujours au second rang dans l'opinion.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" +name="footnote78"><b>Note 78: </b></a><a href="#footnotetag78"> +(retour) </a> Denina, <i>Vicend. della Letter.</i>, liv. I, c. 36.</blockquote> + +<p>La place même qu'occupait Constantinople, siège du nouvel Empire, entre +la Grèce et l'Asie, était très-propre à faire fleurir la langue grecque, +commune depuis plusieurs siècles entre ces deux parties du monde. Cette +situation devait augmenter l'obstination de ces peuples à ne faire usage +que de leur ancienne langue<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a> +<a href="#footnote79"><sup class="sml">79</sup></a>. Enfin la cour elle-même, quoique venue +de l'Occident, cultiva bientôt le grec aux dépens du latin; la preuve en +est dans les écrits de Julien, neveu de Constantin, et depuis empereur +lui-même; élevé en Italie, et long-temps Gouverneur des Gaules, où le +latin était la langue dominante; il écrivit en grec ses ouvrages; et ce +fut en grec qu'il prononça ses panégyriques et ses autres discours +publics. Ces mêmes ouvrages, où des écrivains élevés dans des +préventions de religion et d'état contre Julien, ne peuvent se dispenser +de reconnaître un haut degré de mérite, et surtout un sel et une finesse +qu'on ne trouve peut-être dans aucun auteur depuis Lucien<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a> +<a href="#footnote80"><sup class="sml">80</sup></a>, prouvent +que les lettres grecques, quoique déchues, étaient encore loin d'une +ruine totale.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" +name="footnote79"><b>Note 79: </b></a><a href="#footnotetag79"> +(retour) </a> <i>Idem, ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" +name="footnote80"><b>Note 80: </b></a><a href="#footnotetag80"> +(retour) </a> <i>Id. ibid.</i>, c. 35.</blockquote> + +<p>Si la poésie en général était presque entièrement éclipsée, si surtout +la passion effrénée pour les jeux du Cirque avait entièrement étouffé la +poésie dramatique; si l'éloquence délibérative et politique ne pouvait +plus se relever sous le gouvernement despotique d'un seul<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a> +<a href="#footnote81"><sup class="sml">81</sup></a>, un +Thémistius, un Libanius dans la rhétorique et l'art oratoire; un +Porphyre, un Iamblique dans la philosophie, n'étaient point encore des +écrivains à dédaigner; quelques historiens, et quelques autres auteurs +dans différents genres, écrivaient encore avec bien plus de talent et de +goût, que ne le firent et que ne le pouvaient faire en latin, ceux qui, +dans la malheureuse Italie, écrivirent pendant le quatrième siècle et +surtout pendant le cinquième.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" +name="footnote81"><b>Note 81: </b></a><a href="#footnotetag81"> +(retour) </a> Denina, <i>Vicend. della, Letter.</i>, liv. I, c. 39.</blockquote> + +<p>Les Goths étaient déjà venus, il est vrai, attaquer l'empire d'Orient; +ils y avaient porté le ravage et brûlé vif, dans une maison où il +s'était réfugié, l'empereur Valens; mais ils avaient été promptement +repoussés jusqu'au-delà du Danube par Théodose, alors général, et qui, +pour récompense, eut l'Empire; et ces Barbares n'avaient pas eu le temps +de corrompre la langue, et de substituer l'esprit militaire à ce qui +restait encore de goût pour les lettres. Ce qui, joint à d'autres causes +que j'ai indiquées, avait rétréci les esprits, affaibli et rapetissé les +talents, c'étaient les disputes de Théologie scolastique, les querelles +de l'Arianisme, celles des deux Natures, élevées entre les Patriarches +d'Alexandrie et de Constantinople<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a> +<a href="#footnote82"><sup class="sml">82</sup></a>; l'hérésie d'<i>Eutychès</i>, +substituée à celle de <i>Nestorius</i><a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a> +<a href="#footnote83"><sup class="sml">83</sup></a>, le scandale contradictoire des +deux conciles d'Ephèse<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a> +<a href="#footnote84"><sup class="sml">84</sup></a>, mal effacé par celui de Calcédoine<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a> +<a href="#footnote85"><sup class="sml">85</sup></a>, le +Formulaire de l'empereur Zénon, le Manichéisme<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a> +<a href="#footnote86"><sup class="sml">86</sup></a>, le Monophysisme, le +Monothélisme<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a> +<a href="#footnote87"><sup class="sml">87</sup></a> et d'autres questions inintelligibles, et par cela même +interminables, qui étaient devenus l'objet des écrits, des +conversations, des études, et qui ne pouvaient y porter que le trouble +et les ténèbres.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" +name="footnote82"><b>Note 82: </b></a><a href="#footnotetag82"> +(retour) </a> Cyrille et Nestorius.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" +name="footnote83"><b>Note 83: </b></a><a href="#footnotetag83"> +(retour) </a> Voy. ces deux mots dans le Dictionnaire des Hérésies.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" +name="footnote84"><b>Note 84: </b></a><a href="#footnotetag84"> +(retour) </a> L'un général en 431, où Nestorius fut condamné, déposé + et exilé; l'autre particulier, en 450, que l'abbé Pluquet, + dans son Dictionnaire, appelle le brigandage d'Ephèse.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" +name="footnote85"><b>Note 85: </b></a><a href="#footnotetag85"> +(retour) </a> En 451.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote86" +name="footnote86"><b>Note 86: </b></a><a href="#footnotetag86"> +(retour) </a> Voy. les mots <i>Manès</i> et <i>Manichéens, ub. supr.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote87" +name="footnote87"><b>Note 87: </b></a><a href="#footnotetag87"> +(retour) </a> Voy. ce mot, <i>ub. sup.</i></blockquote> + +<p>Dans l'Occident, où l'on ressentait le contrecoup de ces vaines +disputes, et où tant d'autres causes se réunissaient pour éteindre dans +leurs derniers germes l'amour et la connaissance des lettres, elles +avaient de plus contre elles ce déluge de Barbares, dont l'Italie, +inondée à plusieurs reprises, était enfin restée la proie. Dès le +commencement du cinquième siècle, ils s'y étaient débordés sous le +faible Honorius. Stilicon les repoussa par sa bravoure, et les y rappela +par trahison. Honorius se délivra de lui, mais non des Goths. Alaric +entré à Rome<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a> +<a href="#footnote88"><sup class="sml">88</sup></a>, à la tête d'une armée innombrable, la saccagea pendant +trois jours. Attila avec ses Huns, n'y entra pas<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a> +<a href="#footnote89"><sup class="sml">89</sup></a>: le Pape Léon +l'arrêta par son éloquence, ou plutôt en mettant à ses pieds tout l'or +des Romains pour la rançon de Rome, ou, si l'on ne veut point de ces +moyens naturels, en lui parlant en maître, lui, pauvre évêque, suivi de +son clergé pour toute armée, mais escorté dans l'air par deux apôtres, +armés de glaives flamboyants.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote88" +name="footnote88"><b>Note 88: </b></a><a href="#footnotetag88"> +(retour) </a> En 409, selon Muratori, et selon d'autres, 410.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote89" +name="footnote89"><b>Note 89: </b></a><a href="#footnotetag89"> +(retour) </a> En 452.</blockquote> + +<p>Rome fut donc sauvée pour cette fois, mais le reste de l'Italie fut +ravagé, brûlé, mis au pillage; et Rome elle-même, prise cinq ou six ans +après par Genseric et ses Vandales, fut saccagée pendant quatorze jours. +Enfin, vers la fin de ce malheureux siècle, les Barbares, qui avaient eu +le loisir d'étendre leurs conquêtes pendant des règnes que l'Histoire +aperçoit à peine, et des interrègnes non moins nuls et non moins +désastreux, osèrent demander à un simulacre d'empereur<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a> +<a href="#footnote90"><sup class="sml">90</sup></a>, la moitié +des terres d'Italie en toute propriété. Le refus sur lequel ils +comptaient, les rendit maîtres du tout, et Odoacre leur roi, se fit +couronner à Rome roi d'Italie. Ainsi finit l'Empire d'Occident entre les +mains de Barbares, à peine désormais plus barbares que les descendants +dégénérés des conquérants du monde.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote90" +name="footnote90"><b>Note 90: </b></a><a href="#footnotetag90"> +(retour) </a> Augustule.</blockquote> + +<p>Quel pouvait être le sort des lettres dans de tels bouleversements? +Liées à celui de l'Empire, elles s'écroulèrent entièrement avec lui; ou +plutôt déjà renversées et détruites, elles restèrent sans espoir et sans +moyens de renaissance, abattus et comme gissantes parmi des ruines.</p> + +<br><hr class="full"><br> + +<h3>CHAPITRE II.</h3> + +<p><i>État des Lettres en Italie sous les Rois Goths; sous les Lombards; sous +l'Empire de Charlemagne et de ses descendants. Onzième siècle; première +époque de la renaissance des Lettres</i></p> +<br> + +<p>L'Italie, dans l'état misérable où nous l'avons vue réduite, était loin +encore d'être parvenue au dernier degré de malheur que lui réservait la +fortune. Peut-être même en y regardant de plus près, reconnaît-on que +sous le roi Goth Odoacre<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a> +<a href="#footnote91"><sup class="sml">91</sup></a>, et plus encore sous l'Ostrogoth Théodoric, +qui le détrôna<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a> +<a href="#footnote92"><sup class="sml">92</sup></a>, elle fut moins agitée, moins avilie et tenue moins +éloignée des études, telles qu'on en pouvait faire alors, qu'elle ne +l'avait été depuis un demi-siècle, sous ce fantôme d'Empire d'Occident, +qui n'était qu'une sanglante anarchie. Théodoric avait été élevé à +Constantinople: l'éducation grecque qu'il y avait reçue, dit l'historien +Denina<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a> +<a href="#footnote93"><sup class="sml">93</sup></a>, ne l'avait pas rendu lettré, mais aussi ami des lettres +qu'on peut raisonnablement l'attendre d'un soldat. Il est bon de savoir +jusqu'où allait, malgré cette éducation, l'ignorance d'un Prince, dont +le nom est pourtant inscrit parmi ceux des bienfaiteurs des lettres. Il +ne savait pas écrire, ni même signer. Il fallut fabriquer une lame d'or, +percée de manière que les trous formaient les cinq premières lettres de +son nom <span class="sc">Théod</span>.; et c'était en conduisant sa plume dans les ouvertures de +ces trous, qu'il signait les lettres et les édits<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a> +<a href="#footnote94"><sup class="sml">94</sup></a>. Ce trait +caractérise à la fois et Théodoric et son siècle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote91" +name="footnote91"><b>Note 91: </b></a><a href="#footnotetag91"> +(retour) </a> 476.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote92" +name="footnote92"><b>Note 92: </b></a><a href="#footnotetag92"> +(retour) </a> 493.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote93" +name="footnote93"><b>Note 93: </b></a><a href="#footnotetag93"> +(retour) </a> <i>Vic. della Lett.</i>, liv. c. 37.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote94" +name="footnote94"><b>Note 94: </b></a><a href="#footnotetag94"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>St. della Lett., ital.</i>, tom. III, liv. I, + c. 1, où il cite l'Anonyme de Valois. Voyez cet auteur, à la + fin de l'histoire d'Ammien Marcellin, édit. de 1693, pag. + 512.</blockquote> + +<p>Ces lettres et ces édits, qu'il avait tant de peine à signer, il n'en +avait aucune à les faire. C'était l'ouvrage du savant Cassiodore, qu'il +eut le bonheur de rencontrer, et le bon esprit de charger de cet emploi. +Cassiodore est une des deux dernières lumières, qui jettent encore un +reste d'éclat dans ces temps obscurs. Ce fut lui qui, profitant du +crédit que lui donnait l'intimité de ses fonctions, contribua beaucoup à +inspirer à Théodoric ce goût pour les sciences et pour les arts, qui +nous étonne dans un Barbare. On voit dans les lettres qu'il écrivait au +nom de ce Roi, et qui nous sont restées, les expressions honorables dont +il se servait en parlant aux hommes distingués par quelque savoir, les +encouragements de toute espèce qu'il leur procurait, les emplois dont il +se plaisait à les faire revêtir. Il conserva le sien et toute son +influence auprès des successeurs de Théodoric. Quand la guerre vint +troubler et bouleverser de nouveau l'Italie, il se retira de la cour et +du monde, et partagea le reste de sa vie entre les exercices du cloître +et la culture des lettres. Outre des ouvrages purement religieux, il a +laissé des <i>Institutions</i>, des <i>Lettres divines et humaines</i>, plusieurs +autres livres qu'on peut appeler élémentaires, un recueil considérable +de lettres, et l'<i>Historia tripartita</i>, abrégé des histoires +ecclésiastiques, écrites en grec par Socrate, Sozomène et Théodoret, et +traduites en latin, d'après son conseil, par Ephiphane le +Scolastique<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a> +<a href="#footnote95"><sup class="sml">95</sup></a>. Nous voyons par ses lettres, que son heureuse influence +ne s'étendait pas moins sur les arts que sur les sciences, et qu'inspiré +par un si bon esprit, Théodoric n'épargna rien, ni pour la conservation +et la restauration des anciens monuments, ni pour en élever lui-même de +nouveaux et de magnifiques. Le mauvais goût qu'on y remarque, ne peut +lui être reproché<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a> +<a href="#footnote96"><sup class="sml">96</sup></a>. C'était ce goût qui dominait de son temps; +c'étaient ces formes tourmentées, élancées et bizarres, qui étaient +seules en faveur; un Roi ne pouvait de son chef ni les commander ni les +proscrire; et, malgré tous les vices de leurs formes, ces édifices +attestent encore et le génie hardi des architectes qui les bâtirent, et +la magnificence du prince qui les fit élever<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a> +<a href="#footnote97"><sup class="sml">97</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote95" +name="footnote95"><b>Note 95: </b></a><a href="#footnotetag95"> +(retour) </a> Il n'est pas sûr que cet Abrégé soit de lui. (Voyez + Tirab., t. III, liv. I, c. II. 5.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote96" +name="footnote96"><b>Note 96: </b></a><a href="#footnotetag96"> +(retour) </a> Voy. Muratori, <i>Antich. Ital.</i> Dissert. XXIII et XXIV.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote97" +name="footnote97"><b>Note 97: </b></a><a href="#footnotetag97"> +(retour) </a> C'est l'architecture qu'on appelle gothique. Muratori + (<i>Dissert.</i> 23 et 24) et d'autres auteurs ne veulent point + qu'elle appartienne aux Goths; et il n'est pas vraisemblable, + en effet, que ces peuples, qui ignoraient presque entièrement + les arts, fussent aussi avancés en architecture. Quelques-uns + l'attribuent aux Sarrazins; d'autres lui donnent, avec plus + de vraisemblance, pour unique origine la dépravation + progressive du goût dans les arts. Maffei (<i>Verona Illust.</i>, + Ire. part., liv. XI) avoue que, sous le règne des Goths, + l'architecture conserva autant de grandeur, de magnificence + et de solidité qu'elle en avait eu sous les empereurs + Romains; il ajoute qu'il y a en Italie beaucoup d'édifices + antérieurs à la renaissance des arts, dans lesquels, si l'on + en pouvait retrancher les <i>arcs en pointe</i> et l'<i>irrégularité + des colonnes et des chapiteaux</i>, non-seulement la + construction est très-bonne, mais les ornements même ne + manquent ni de grandeur, ni de grâce. Or, ces arcs aigus ou + en pointe, et ces colonnes irrégulières, et ces chapiteaux + non moins irréguliers, qu'est-ce autre chose que ce qu'on + appelle architecture gothique? Mais ce mauvais goût + d'architecture remonte-t-il jusqu'au temps des Goths? Cette + question a occasioné, en Italie, une longue et bruyante + controverse dans le dernier siècle. Voici cependant un + passage de Cassiodore qui ne paraît devoir laisser aucun + doute. Dans la formule XV du liv. VI de ses<i> Variarum, de + Fabricis et Architectis</i>, je lis ces mots: «<i>Quid dicamus + columnarum junceam proceritatem? Moles illas sublimissimas + fabricarum, quasi quibusdam erectis hastilibus contineri, et + substantiÅ“ qualitates concavis canalibus excavatÅ“, ut magis + ipsas Å“stimes fuisse transfusas, alias ceris indices factum + quod metallis durissimis videas expolitum</i>». Cette hauteur et + cette ténuité des colonnes qui les fait ressembler à des + joncs, <i>junceam proceritatem</i>, ces masses d'édifices si + élevées qui paraissent soutenues, sur des piques plantées + debout, <i>quasi quibusdam hastilibus contineri</i>, et ces canaux + concaves creusés dans le corps même de la pierre, <i>substantiÅ“ + qualitates concavis canalibus excavatÅ“</i>, etc. etc.; tout cela + ne peut convenir qu'à l'architecture que l'on appelle + gothique, parce que tel était devenu le style des architectes + au temps des Goths.</blockquote> + +<p>Sous son règne et à sa cour florissait en même temps que Cassiodore, un +écrivain qui lui était supérieur, le dernier que les hommes studieux de +la langue et de la littérature latines, puissent encore lire avec +plaisir, le philosophe Boëce<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a> +<a href="#footnote98"><sup class="sml">98</sup></a>. Revêtu deux fois de la dignité +consulaire, que les Empereurs, et après eux les Rois Goths, avaient eu +la politique de laisser toujours aux Romains, ainsi que les titres et le +simulacre de toutes leurs autres magistratures, il fut l'homme le plus +éloquent de son temps, le plus instruit de la philosophie antique, le +plus familiarisé avec les grands modèles de l'ancienne Grèce et de +l'ancienne Rome. Ce n'est ni pour avoir traduit et commenté les ouvrages +de dialectique d'Aristote et de Porphyre, et des ouvrages sur la musique +ancienne, qui servent pourtant à l'Histoire de cet art, ni pour avoir +naturalisé dans la langue latine la philosophie sophistique des Grecs, +ni encore moins pour avoir introduit le premier cette philosophie dans +la Théologie, qu'il est cher aux amis de la raison et des lettres, mais +pour <i>sa Consolation de la Philosophie</i>, qu'il écrivit dans les fers. +Cet ouvrage est mêlé de morceaux de prose et de pièces de vers de +différentes mesures; la prose est trop infectée peut-être de vices +introduits alors dans le langage, mais les vers rappelent souvent ceux +des bons siècles, et sont au moins fort au-dessus de tout ce qui nous +est resté du quatrième et du cinquième.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote98" +name="footnote98"><b>Note 98: </b></a><a href="#footnotetag98"> +(retour) </a> Anicius Manlius Torquatus Severinus Boëtius.</blockquote> + +<p>L'ouvrage est divisé en cinq livres. La fiction qui en fait le fond est +fort simple. Boëce, accablé par son infortune, avait appelé les Muses à +son secours. Elles l'entouraient dans sa prison, et commençaient à lui +dicter des chants plaintifs. Une femme lui apparaît. Sa figure était +vénérable; ses yeux étaient ardents, et plus pénétrants que ne le sont +ceux de l'homme. Son teint était animé, sa vigueur infatigable, +quoiqu'elle fût si âgée qu'on voyait bien qu'elle était née dans un +autre siècle. Sa stature était changeante: tantôt elle se réduisait à la +mesure commune des hommes, tantôt elle paraissait frapper le ciel du +sommet de sa tète. Sa tête pénétrait dans le ciel même, et alors elle +échappait aux regards des mortels. C'est la Philosophie. Elle chasse les +Muses, comme de trop faibles consolatrices, moins propres à fortifier +l'âme contre le malheur qu'a l'amollir. Elle prend leur place, et remet +peu à peu par ses discours le calme dans l'âme agitée de son disciple. +Et en effet, quelles consolations plus douces et plus puissantes que les +siennes, pour ceux du moins qui la suivent avec sincérité de cÅ“ur. Elle +leur apprend à supporter les malheurs mêmes qu'elle leur attire; et dans +un temps où, par des malentendus volontaires, on imputerait à la +Philosophie des maux qu'elle s'était efforcée de prévenir, des crimes +qu'elle abhorre, des proscriptions exercées par ses plus cruels ennemis +et surtout dirigées contre elle, ce serait encore en elle seule que ses +disciples fidèles chercheraient leur consolation et leur refuge.</p> + +<p>Elle apprit à Boëce à supporter son sort; mais elle ne put le lui faire +éviter. Condamné injustement et sans être entendu par ce même Théodoric, +qui l'avait comblé d'honneurs, il souffrit avec courage les tourments +recherchés d'une mort lente et cruelle<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a> +<a href="#footnote99"><sup class="sml">99</sup></a>. Son meurtrier ne lui +survécut que de deux ans, et souilla par d'autres cruautés la gloire de +trente ans de règne. Né barbare, il était devenu un grand prince; mais, +par un retour de cette force du naturel, qui semble n'avoir jamais plus +d'empire que lorsque c'est au mal qu'elle nous ramène, le grand prince, +avant de mourir, redevint un barbare.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote99" +name="footnote99"><b>Note 99: </b></a><a href="#footnotetag99"> +(retour) </a> On lui serra le front avec une corde jusqu'à faire + sortir les yeux de la tête; enfin, après d'autres tortures, + on le fit expirer sous le bâton. <i>Anonym. Vales. ad Amm. + Marcel</i>. 1693.</blockquote> + +<p>Sous la régence de sa fille Amalasonte, et les règnes courts, violents +et honteux de son petit-fils et son neveu<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a> +<a href="#footnote100"><sup class="sml">100</sup></a> l'influence de Cassiodore +maintint dans leur cour l'habitude d'encourager ce qui restait encore +d'hommes de quelque talent et de quelque instruction, de réchauffer, +autant que cela était possible, les restes presque éteints du feu sacré +des études. Mais ce fut alors qu'un autre feu s'alluma de nouveau en +Italie, et qu'une guerre terrible la plongea dans des malheurs, dont +tous ceux qu'elle avait éprouvés jusqu'alors, n'étaient en quelque sorte +que le prélude, et dont il lui fallut plusieurs siècles pour effacer les +funestes suites. L'empereur d'Orient, Justinien, résolut enfin de la +délivrer du joug des Goths. L'illustre Bélisaire y fit triompher ses +armes. Après qu'il en eût été payé par une disgrâce non moins célèbre +que ses victoires<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a> +<a href="#footnote101"><sup class="sml">101</sup></a>, Narsès qui le remplaça, continua d'attaquer les +Rois Ostrogoths, qui continuaient de se défendre. Il les renversa enfin +du trône, et détruisit leur domination, qui avait duré soixante-quatre +ans en Italie, Mais bientôt il eut à repousser des essaims armés de +Germains et de Francs, que l'espoir du butin y attirait de leur pays +encore sauvage. Rappelé par l'empereur Justin, aussi ingrat envers lui, +que Justinien l'avait été envers Bélisaire, il mourut à Rome, âgé de +quatre-vingt-quinze ans, lorsqu'il se préparait à repasser à +Constantinople; tandis que les Lombards, comme chargés de sa vengeance, +mais qu'il n'y avait pas sans doute appelés<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a> +<a href="#footnote102"><sup class="sml">102</sup></a>, venaient à leur tour +ravager, envahir le pays qu'il avait sauvé, donner leur nom à ce pays +même, et y fonder une nouvelle dynastie de Barbares.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote100" +name="footnote100"><b>Note 100: </b></a><a href="#footnotetag100"> +(retour) </a> Atalaric et Théodat.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote101" +name="footnote101"><b>Note 101: </b></a><a href="#footnotetag101"> +(retour) </a> Je ne prétends point adopter, par cet expression, le + roman moral, mais fabuleux, de la fin cruelle et infortunée + de Bélisaire. Justinien le rappela en effet en 540, mais il + l'envoya commander en Perse. Les succès de Bélisaire y furent + moins brillants qu'en Italie; il fut alors rappelé, disgracié + et dépouillé du généralat. Renvoyé en Italie, à la tête des + armées, il retourna quatre ans après à Constantinople, et y + jouit pendant quinze ans de ses immenses richesses. + Enveloppé, en 563, dans une conspiration contre l'Empereur, + il fut privé de toutes ses charges et dignités, et consigné + prisonnier dans sa maison. La suite du procès l'ayant + justifié, il fut rétabli dans tous ses honneurs et dans les + bonnes grâces de Justinien. Il mourut en 565, dans une + extrême vieillesse, huit mois seulement avant l'Empereur, qui + eut encore le temps de s'emparer, selon sa coutume, de tous + les trésors de Bélisaire, et de les réunir à celui qui ne + tarda pas à cesser d'être le sien. + +<p> Théophanes, auteur grec contemporain, dans sa + <i>Chronographie</i>, Georges Cédrénus, dans son <i>Histoire</i>, sur + la 36e année du règne de Justinien, attestent ce retour de + Bélisaire à la faveur de l'Empereur, et sa mort paisible. Le + célèbre Alciat a aussi lavé de cette tache la mémoire de + Justinien. Le Grec Jean Tzetzès fut le premier, au douzième + siècle, qui mit en vers, dans sa troisième <i>Chiliade</i>, cette + fable et le mot célèbre: <i>Donnez une obole à Bélisaire</i>. P. + Crinitus, Pontadus, Volaterran et d'autres auteurs du + quinzième siècle, l'ont adoptée. Baronius l'a suivie dans ses + <i>Annales</i>, d'où elle s'est répandue sans examen dans + plusieurs histoires modernes. Le savant et judicieux Muratori + a rétabli les faits et invoqué l'autorité de Théophanes, de + Cédrénus et d'Alciat. Voyez ses <i>Annales d'Italie</i> sur cette + époque.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote102" +name="footnote102"><b>Note 102: </b></a><a href="#footnotetag102"> +(retour) </a> Voy. Muratori, <i>Annal. d'Ital.</i>, année 567.</blockquote> + +<p>Ce n'étaient plus des essaims, de nombreuses armées, c'était une nation +entière, hommes, femmes, vieillards, enfants, conduits par Alboin, leur +roi, qui venaient y chercher une nouvelle patrie. Leur état, dont Pavie +fut la capitale, s'étendit depuis les Alpes jusqu'aux environs de Rome, +sans y comprendre les villes maritimes, les unes libres, les autres +encore défendues par les Grecs. Leur règne de fer remplit la fin du +sixième siècle, tout le septième, et la plus grande partie du huitième. +Leurs guerres meurtrières, tantôt entre leurs différents chefs, tantôt +avec les Grecs, restés maîtres de Rome, de quelques autres villes et de +l'Exarchat de Ravennes, tantôt enfin avec les Francs, toutes signalées +par d'horribles massacres, et par les ravages du fer et du feu, firent +pendant ce long espace, de la malheureuse Italie, à qui l'on est si +souvent forcé de donner cette triste épithète, un désert couvert de +ruines et inondé de sang.</p> + +<p>Chacun étant alors réduit au soin d'une vie individuelle, sans cesse +assiégée de terreurs, il n'y eut plus dans la vie commune, ni personne +occupé de s'instruire, ni instituteurs, ni livres même, pour ceux qui, +parmi tant de désastres, en auraient encore eu le désir. A peine +trouvait-on à Rome, à Pise, et peut être dans un petit nombre d'autres +villes, quelques écoles de grammaire et d'éléments de la science +ecclésiastique. Quant aux livres, ces guerres non interrompues, avaient +fait périr sous des décombres ou dans les flammes, ce qui s'était encore +conservé d'anciens manuscrits, et les copies mêmes qui en avaient été +tirées, principalement dans les monastères.</p> + +<p>L'opulence de nos grandes bibliothèques modernes, leur luxe surabondant, +les jouissances qu'elles nous procurent, la facilité que nous avons de +nous en composer à peu de frais de particulières, suffisantes pour nos +besoins et pour nos plaisirs, nous font trop oublier les difficultés que +l'on trouvait avant l'invention de l'imprimerie, à se procurer des +livres et surtout à en former de ces collections qu'on appèle +bibliothèques. L'état où nous avons vu précédemment l'Italie, les y +avait déjà rendus fort rares. Ils le devenaient chaque jour davantage. +Les bons copistes manquaient, les manuscrits anciens, usés par la +lecture, ou détruits par les bouleversements de la guerre, ne pouvaient +bientôt plus être remplacés, lorsque les institutions monastiques, qui +ont fait tant de mal à la raison humaine, mais qui rendirent alors plus +d'un service à la civilisation et aux lumières, leur rendirent surtout +celui de sauver d'une ruine totale les livres qui eu étaient le dépôt. +La philosophie, qui a mis les moines à leur place, cesserait d'être ce +qu'elle est, c'est-à -dire l'amour éclairé de la justice et de la vérité, +si elle n'aimait à reconnaître et à respecter partout où elle le trouve, +ce qui est bon en soi et utile aux hommes.</p> + +<p>Les monastères étaient devenus un asyle, où non seulement la piété, mais +le simple amour de la paix, au milieu de cet éternel fracas des armes, +conduisait la plupart des hommes qui conservaient quelque goût pour +l'étude. Presque toutes ces maisons avaient des bibliothèques, dans +lesquelles ce qu'on pouvait se procurer d'auteurs anciens était joint +aux livres de religion et de littérature ecclésiastique, qui en +faisaient le fond. Une règle fort sage de la plupart de ces +institutions, obligeait ceux qui les embrassaient à consacrer tous les +jours quelques heures au travail des mains. Tous ne pouvaient pas +travailler à la terre, ou s'occuper d'autres opérations manuelles qui +exigent la force du corps. Les moines faibles de santé, ceux du moins +qui avaient un peu d'instruction et une écriture lisible, obtinrent de +remplir leur tâche en copiant des livres. Cela devint bientôt un +exercice favori. Les abbés et les autres supérieurs encouragèrent ce +travail qui multipliait leurs richesses littéraires. De-là vint dans ces +ordres, le titre d'<i>antiquaire</i> ou de <i>copiste</i>, mots synonimes, que +l'on trouve souvent employés l'un pour l'autre dans l'histoire +monastique du moyen âge. Ainsi, tandis que les barbares incendiaient, +dévastaient, saccageaient des provinces entières, détruisaient les +monuments des arts, les livres, les bibliothèques, des solitaires +laborieux s'occupaient de réparer au moins une partie de ces pertes; et +si nous possédons aujourd'hui un assez grand nombre d'ouvrages de +l'antiquité, c'est, avouons-le avec reconnaissance, presque uniquement à +eux que nous le devons<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a> +<a href="#footnote103"><sup class="sml">103</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote103" +name="footnote103"><b>Note 103: </b></a><a href="#footnotetag103"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>Stor. della Lett. Ital.</i> t. III, l. I, c. + <span class="sc">ii</span>. Je n'ignore pas que ces services rendus à la littérature + ancienne par les moines ne datent guère avec évidence que du + milieu du neuvième siècle (Voyez Denina, <i>Vicende della + Letter.</i>, t. I, c. 38, à la fin). Mais en suivant ici + l'autorité de Tiraboschi, je ne cours d'autre risque que + d'avancer d'un siècle ces témoignages de gratitude.</blockquote> + +<p>Les plus savants d'entre eux ne dédaignaient point cet exercice. +Cassiodore lui-même en faisait ses plaisirs. Entre tous les travaux du +corps, écrivait-il, c'est celui d'antiquaire, c'est-à -dire de copiste, +qui me plaît le plus<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a> +<a href="#footnote104"><sup class="sml">104</sup></a>. On ne peut lire sans une sorte +d'attendrissement, les détails minutieux dans lesquels il descend pour +enseigner à ses moines cet art qu'il possédait si bien. Il appela dans +son couvent d'habiles ouvriers pour relier proprement les manuscrits. Il +dessinait lui-même les figures et les ornements dont il les +embellissait; enfin ce bon vieillard, plus que nonagénaire, ne trouva +point au-dessous de lui de composer un <i>Traité de l'Orthographe</i>, à +l'usage de ses religieux, pour leur apprendre à écrire +correctement<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a> +<a href="#footnote105"><sup class="sml">105</sup></a>. Il paraît, par cette instruction, que, s'il était +savant, les autres moines ne l'étaient guère. Aussi est-ce le temps des +légendes, des histoires écrites en même style, et qui ne méritent pas +plus de foi, enfin, de toutes ces Å“uvres monacales qui déshonoreraient +l'esprit humain, si les siècles étaient solidaires entre eux, et si, +dans un siècle de lumières, il y avait d'autres esprits déshonorés, que +ceux qui voudraient y remettre en crédit les sottises les plus +grossières des temps d'ignorance et de ténèbres.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote104" +name="footnote104"><b>Note 104: </b></a><a href="#footnotetag104"> +(retour) </a> <i>De Institut. Divin. Litter.</i>, c. 30.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote105" +name="footnote105"><b>Note 105: </b></a><a href="#footnotetag105"> +(retour) </a> Tirab. loc., cit., c. 2.</blockquote> + +<p>Ces dépôts où étaient réunies, avec ce que le génie de l'homme avait +produit le plus sublime, les tristes fruits de sa dernière décadence, +avaient été assez généralement respectés pendant l'invasion des Goths; +il en périt un grand nombre dans leur guerre contre les armées de +Justinien, et un plus grand nombre encore dans l'irruption et sous la +domination des Lombards. Il est donc vrai qu'à cette déplorable époque, +malgré tant de travaux, on manquait presque généralement de livres. Les +papes eux-mêmes, qui n'étaient encore que les chefs spirituels de +l'église, et les évêques, non les souverains de Rome, avaient peine à se +former une bibliothèque. Grégoire Ier., qu'on appèle le Grand, n'en +avait, à ce qu'il paraît qu'une très-chétive<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a> +<a href="#footnote106"><sup class="sml">106</sup></a>, et cepandant c'était +un des plus savants hommes de son siècle: sans être aussi riche que les +papes l'ont été depuis, il disposait de plus de moyens que tous les +autres évêques, et il n'en négligeait sans doute aucun pour rassembler +auprès de lui tout ce qui pouvait servir à ses études.</p> + +<p>A entendre plusieurs critiques, il n'en fut pourtant pas ainsi. Ce pape +célèbre, ce réformateur du chant, cet auteur de tant d'ouvrages qui +l'ont fait placer au rang des pères de l'église, loin de s'appliquer à +former des bibliothèques, incendia celle qui existait avant lui. Le +savant Brucker, dans son <i>Histoire critique de la Philosophie</i><a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a> +<a href="#footnote107"><sup class="sml">107</sup></a>, +ouvrage aussi estimé pour son impartialité judicieuse que pour sa +profonde érudition, a joint à cette accusation formelle, qu'il appuie +principalement de l'autorité de Jean de Salisbury, celles d'avoir chassé +de sa cour les mathématiciens, d'avoir méprisé et même défendu l'étude +des belles-lettres; enfin, d'avoir détruit à Rome les plus beaux +monuments de l'antiquité profane. Mais ici, contre son ordinaire, +Brucker s'est peut-être laissé aller à des préjugés de secte. Tiraboschi +l'a réfuté avec autant de solidité que de modération<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a> +<a href="#footnote108"><sup class="sml">108</sup></a>; et ceux qui +seraient tentés de suspecter le défenseur, parce qu'il était moine et +papiste, ne doivent pas oublier, pour être justes, que l'accusateur +était protestant.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote106" +name="footnote106"><b>Note 106: </b></a><a href="#footnotetag106"> +(retour) </a> Voy. Tirab., t. III, liv. I, c. <span class="sc">i</span>, 14.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote107" +name="footnote107"><b>Note 107: </b></a><a href="#footnotetag107"> +(retour) </a> Tom. III, p. 560.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote108" +name="footnote108"><b>Note 108: </b></a><a href="#footnotetag108"> +(retour) </a> <i>Stor. della lett. ital.</i>, tom. III, liv. II, c. 2.</blockquote> + +<p>Les lettres de ce pontife sont le seul de ses ouvrages qui ait +aujourd'hui quelque intérêt; celles des hommes célèbres de tous les +genres en ont toujours. Dans ces lettres, on voit bien que Grégoire est +uniquement occupé des affaires de la religion dont il est le chef, qu'il +proscrit même et qu'il écarte des études tout ce qui y est étranger. Il +reprend, par exemple, trés-sévèrement un évêque, parce qu'il enseignait +la grammaire, et que sans doute il expliquait à ses élèves les beautés +des anciens auteurs. Il ne veut pas que <i>les louanges de Jupiter et +celles du Christ sortent de la même bouche</i>; il regarde <i>comme un crime +grave</i> que des évêques <i>osent chanter ce qui ne convient pas même à un +laïque s'il a de la religion</i><a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a> +<a href="#footnote109"><sup class="sml">109</sup></a>. Voilà bien une preuve de plus de cet +esprit exclusif qui substitua peu à peu les études religieuses aux +études littéraires, et qui contribua si puissamment à la décadence, et +enfin à la ruine complète de ces dernières. L'apologiste de Grégoire est +lui-même obligé d'avouer ici qu'il se laissa trop emporter à son +zèle<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a> +<a href="#footnote110"><sup class="sml">110</sup></a>; mais il y a loin de là aux actes dont on l'accusait.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote109" +name="footnote109"><b>Note 109: </b></a><a href="#footnotetag109"> +(retour) </a> Liv. XI, Epit. 54.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote110" +name="footnote110"><b>Note 110: </b></a><a href="#footnotetag110"> +(retour) </a> Tirab. loc. cit.</blockquote> + +<p>Cependant voici un autre auteur non moins digne de foi, M. Denina, +l'historien des Révolutions d'Italie et de celles de la littérature, qui +ne regarde point la cause de Grégoire comme entièrement gagnée. «Je +crains, dit-il, à parler vrai, que l'autorité de Jean de Salisbury, +quoique postérieure de six siècles au siècle de Grégoire ne doive +laisser toujours quelque soupçon que le zélé pontife, pour exterminer +les monuments de l'idolâtrie, et pour attacher davantage la jeunesse +chrétienne, et spécialement les ecclésiastiques, à la lecture des saints +pères, n'eût cherché à supprimer le plus qu'il pouvait des auteurs +païens»<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a> +<a href="#footnote111"><sup class="sml">111</sup></a>. Sans prétendre rien décider dans une question de cette +espèce, on ne peut nier que cette crainte d'un historien aussi sage ne +doive être de quelque poids.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote111" +name="footnote111"><b>Note 111: </b></a><a href="#footnotetag111"> +(retour) </a> <i>Vicende della Letter.</i>, liv. I, c. 38. Vid. + Machiavelli, <i>discorsi</i>, liv. II, c. 5.</blockquote> + +<p>Une autre lettre du même pape nous laisse entrevoir combien, tandis que +l'ignorance faisait de tels progrès en Occident, elle en avait fait +aussi dans l'Orient, ou du moins à quel point la langue et la +littérature latines y étaient redevenues étrangères. Grégoire assure, +dans cette lettre, qu'il ne se trouvait pas alors à Constantinople un +seul homme capable de bien traduire un écrit quelconque de grec en +latin, ou de latin en grec<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a> +<a href="#footnote112"><sup class="sml">112</sup></a>. Mais la littérature grecque elle-même +continuait à décliner; chaque siècle ajoutait à sa décadence. Les +derniers bons poètes grecs, Muesée, Coluthus et Tryphiodore<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a> +<a href="#footnote113"><sup class="sml">113</sup></a> avaient +brillé. Depuis long-temps qu'il n'y avait plus d'orateurs, et, à cette +époque, on ne trouve plus de philosophes; mais quelques historiens, tels +que Procope et Agathias, par qui les guerres de Justinien contre les +Perses, les Goths et d'autres Barbares en Asie, en Afrique et en Italie, +furent écrites, tiennent encore une place après les historiens des bons +siècles.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote112" +name="footnote112"><b>Note 112: </b></a><a href="#footnotetag112"> +(retour) </a> Liv. VII, Epit. 30.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote113" +name="footnote113"><b>Note 113: </b></a><a href="#footnotetag113"> +(retour) </a> Auteurs d'<i>Héro</i> et <i>Léandre</i>, de l'<i>Enlèvement + d'Hélène</i> et de <i>la Chute de Troie</i>, poëmes dont le premier + est plus connu que les deux autres.</blockquote> + +<p>Cet empereur Justinien, conquérant et législateur, était surtout grand +théologien<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a> +<a href="#footnote114"><sup class="sml">114</sup></a>; aussi ne manqua-t-il pas d'insérer dans son Code +plusieurs lois qui prononçaient, tantôt la peine de mort, tantôt la +confiscation, le bannissement, l'infamie, la privation des droits +successifs, etc., contre les hérétiques. Argumenter contre eux était +l'exercice habituel de son esprit; les persécuter, un des usages les +plus assidus de son autorité; les combattre même, un exploit qui ne lui +parut pas indigne de ses armes. Sa seule expédition contre les +Samaritains de la Palestine coûta cent mille sujets à l'Empire. C'était +une réfutation un peu chère de cette secte, si peu décidée dans ses +dogmes, qu'elle était traitée de juive par les païens, de schismatique +par les juifs, et d'idolâtre par les chrétiens<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a> +<a href="#footnote115"><sup class="sml">115</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote114" +name="footnote114"><b>Note 114: </b></a><a href="#footnotetag114"> +(retour) </a> Gibbon, <i>History of decline and fall roman Emp.</i>, c. + 47.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote115" +name="footnote115"><b>Note 115: </b></a><a href="#footnotetag115"> +(retour) </a> <i>Id. ibid.</i></blockquote> + +<p>La passion favorite de l'Empereur étant la théologie, elle le devint +aussi de tout l'Empire. L'esprit sophistique des Grecs fut tout occupé +d'ergoteries scholastiques qui firent éclore une foule d'hérésies +nouvelles. Les conciles et les synodes se multiplièrent; Justinien y +argumenta souvent de sa personne, et l'on doit penser qu'il eut +toujours raison. La foi ne s'en embrouilla que mieux: la sienne même, à +force de raffinements, s'égara; et ce fléau des hérétiques, devenu +hérétique à son tour, allait employer, pour soutenir son erreur, tous +les moyens dont il avait appuyé son orthodoxie, lorsqu'il mourut sans se +rétracter.</p> + +<p>La vie et les intrigues de sa femme Théodora paraissent avoir donné +naissance à un nouveau genre d'histoire particulière inconnue +jusqu'alors dans la littérature grecque, l'histoire secrète, +anecdotique, ou si l'on veut scandaleuse<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a> +<a href="#footnote116"><sup class="sml">116</sup></a>. Procope surtout s'y +distingua, et n'a peut-être eu depuis que trop d'imitateurs. Avant lui, +Achille Tatius avait laissé un autre genre d'écrits, dont la première +origine date même de plus loin, je veux dire celui des romans d'amour. +Son roman de <i>Clitophon et Leucippe</i> fut surpassé par <i>les Amours de +Théagène et de Chariclèe</i>, ou <i>les Ethiopiques</i>, de son contemporain +l'évêque Héliodore; genre agréable, sans doute, mais un peu étranger aux +travaux de l'épiscopat. Une observation qui n'a pas échappé au judicieux +Denina, c'est que, tandis qu'en Occident on commençait à composer des +légendes, des vies miraculeuses, et à inventer des récits de martyres +vrais ou supposés<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a> +<a href="#footnote117"><sup class="sml">117</sup></a>, l'évêque de Tricca composait, de son côté, ses +Fables éthiopiques. À cette observation, nous pouvons, nous autres +Français, en ajouter une autre: c'est que, par une destinée qui semble +attachée à ce roman, les deux premiers auteurs qui l'ont fait connaître +en France, furent, l'un, Octavien de St.-Gelais, évêque d'Angoulême, par +des morceaux traduits en vers; l'autre, le célèbre Amiot, évêque +d'Auxerre, par une traduction complète en prose. Disons de plus que ce +fut pour cette traduction qu'il eut sa première abbaye, et que celle +qu'il fit dans la suite, de <i>Daphnis et Chloé</i>, du sophiste Longus, +autre roman postérieur à celui d'Héliodore, inférieur pour la conduite, +et plus licencieux dans les détails, ne l'empêcha point d'être évêque, +ou contribua peut-être à lui faire avoir son évêché.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote116" +name="footnote116"><b>Note 116: </b></a><a href="#footnotetag116"> +(retour) </a> Denina, <i>Vicende della Letter.</i>, liv. I, c. 39.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote117" +name="footnote117"><b>Note 117: </b></a><a href="#footnotetag117"> +(retour) </a> Denina, <i>Vicende della Letter.</i>, liv. I, c. 40.</blockquote> + +<p>La science qui avait alors le moins perdu en Orient et en Occident était +la jurisprudence. Après la théologie, c'était ce que Justinien aimait et +entendait le mieux. Il y porta la réforme, et c'est de lui, ou du moins +des légistes habiles qu'il employa, qu'est le corps des lois romaines +tel qu'il existe encore aujourd'hui.</p> + +<p>Ce ne fut pas un ouvrage fait du premier jet: dix jurisconsultes, à la +tête desquels était le célèbre Tribonien, furent d'abord chargés de +réunir, d'accorder, de compléter et de rassembler en un seul les trois +Codes qui servaient alors de règle, y compris celui de Théodose. Le même +Tribonien, et dix-sept jurisconsultes, firent ensuite un autre travail, +plus considérable et peut-être plus difficile, mais qui devait les +flatter, parce qu'il donnait de l'autorité et presque force de loi aux +décisions des jurisconsultes les plus célèbres qui les avaient précédés; +ce fut de rassembler ces décisions, de les diviser en cinquante livres, +et chacun de ces livres en plusieurs titres, selon les diverses +matières. Ce recueil reçut le nom de <i>Digeste</i> ou de <i>Pandectes</i>. Enfin, +Tribonien et deux autres, dont les noms, quoique moins illustres, +méritent aussi d'être conservés, Théophile et Dorothée, composèrent, par +ordre de l'Empereur, les quatre livres des institutions, qu'on appelle +vulgairement les <i>Institutes</i>, ou éléments de la science du Droit.</p> + +<p>Le tout ensemble fut publié<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a> +<a href="#footnote118"><sup class="sml">118</sup></a> six ans après le commencement du +premier travail, et promulgué pour avoir seul force de loi, et être +enseigné publiquement dans tout l'Empire. L'Empereur y joignit par la +suite les nouvelles lois qu'il porta, et qui sont connues sous le titre +de <i>Novelles</i>. Ainsi, le corps entier de la jurisprudence romaine resta +divisé en Digeste, Code et Novelles, outre les Institutes, qui en sont +comme le préambule<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a> +<a href="#footnote119"><sup class="sml">119</sup></a>. Ces lois ne furent point adoptées en Italie +pendant la domination des Goths; le Code de Théodose continua d'y être +suivi; ce ne fut qu'après les dernières victoires de Narsès que ce +général y put mettre en vigueur celui de Justinien.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote118" +name="footnote118"><b>Note 118: </b></a><a href="#footnotetag118"> +(retour) </a> En 534.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote119" +name="footnote119"><b>Note 119: </b></a><a href="#footnotetag119"> +(retour) </a> Heinneccius, <i>Hist. Jur.</i>, liv. I, c. 6; Terrasson, + <i>Hist. de la Jurisp.</i>, p. <span class="sc">iii</span>, et Tiraboschi, t. III, liv. I, + c. 6.</blockquote> + +<p>Les Lombards n'eurent des lois pour eux-mêmes que long-temps après leur +conquête; et lorsqu'ils se furent donné un code, il fut encore permis +aux peuples qu'ils avaient soumis, de suivre des lois romaines. Les lois +lombardes ont été recueillies plus complètement et plus correctement +qu'elles ne l'avaient encore été, par le laborieux Muratori<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a> +<a href="#footnote120"><sup class="sml">120</sup></a>. M. +Denina en a fait une exposition claire et méthodique dans son <i>Histoire +des Révolutions d'Italie</i><a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a> +<a href="#footnote121"><sup class="sml">121</sup></a>, et l'on y peut observer que, si elles +conservent des traces sensibles de l'ancienne barbarie de ces peuples, +elles prouvent aussi que, sur plusieurs points de civilisation, ils +avaient beaucoup gagné.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote120" +name="footnote120"><b>Note 120: </b></a><a href="#footnotetag120"> +(retour) </a> <i>Script. rer. Ital.</i> vol. I, part. II.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote121" +name="footnote121"><b>Note 121: </b></a><a href="#footnotetag121"> +(retour) </a> Tom. II, liv. 7.</blockquote> + +<p>Sans doute ce beau climat et cette terre fertile commençaient à influer +sur eux, comme ils le font à la longue sur tous les hommes; mais ce +n'était pas à eux qu'il était réservé de faire faire à l'Italie les +premiers pas hors de la barbarie dans laquelle ils avaient achevé de la +plonger. Leur avant-dernier roi, Astolphe, ayant envahi Ravenne et +l'Exarchat, qui étaient jusqu'alors restés à l'Empire, et menaçant Rome +elle-même, attira l'attention de Pepin et ensuite de son fils +Charlemagne, qui avaient conçu, pour leur propre ambition, des projets +inconciliables avec ceux d'Astolphe. Les papes implorèrent leur secours, +et n'eurent pas de peine à l'obtenir. Ni Astolphe, ni son fils Didier, +qui lui succéda, ne purent résister aux Francs, successivement commandés +par ces deux héros; et le royaume des Lombards fut définitivement +détruit par Charlemagne, deux cent six ans après qu'ils eurent commencé +à opprimer l'Italie.</p> + +<p>Parmi les titres qu'obtint, et ce qui n'est pas toujours la même chose, +que mérita le fils de Pepin, nous ne devons considérer ici que celui de +restaurateur des lettres, le plus glorieux de tous. Sous ce point de +vue, Charlemagne appartient surtout à l'histoire de la littérature +française; mais il eut aussi sur l'Italie une influence qui fait époque +et qui exige que nous portions en même temps nos regards sur l'Italie, +sur la France et sur lui.</p> + +<p>La France avait oublié la gloire dont avaient anciennement joui les +Gaules. Les mêmes causes y avaient produit les mêmes et d'aussi +déplorables effets. Les Gaules ravagées, pendant le quatrième et le +cinquième siècle, par les irruptions des Quades, des Germains, des +Vandales, des Bourguignons, des Huns et des Goths, virent s'arrêter tout +à coup, et le cours des études, et l'émulation pour les lettres<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a> +<a href="#footnote122"><sup class="sml">122</sup></a>. +Les Francs étaient d'autres Barbares, dont les invasions et les +conquêtes ne firent qu'augmenter le mal et accélérer la décadence de +tous les exercices de l'esprit. La langue latine s'éteignit, pour ainsi +dire, avec la puissance romaine, ou du moins ce ne fut plus qu'un jargon +au lieu d'une langue. Le goût pour les anciens, leurs ouvrages, leurs +noms mêmes disparurent presque entièrement. Pendant les deux siècles +suivants, le mal empira encore, par cette pente des choses humaines +qu'on y peut observer dans tous les temps.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote122" +name="footnote122"><b>Note 122: </b></a><a href="#footnotetag122"> +(retour) </a> Voy. le poëme de S. Prosper, <i>de Providentiâ</i>, v. + 15-60.</blockquote> + +<p>Si l'on se représente la suite des siècles, comme un torrent où elles +sont entraînées, on y voit tantôt le mal et tantôt le bien roulant avec +une vitesse progressive, jusqu'à ce que quelque obstacle imprévu, ou +quelque moteur puissant, agissant en sens contraire, le cours change, le +bien ou le mal s'arrête d'abord, rétrograde ensuite lentement, cède +enfin; et les choses humaines reprennent avec la même vitesse le cours +opposé. Au huitième siècle, l'ignorance n'avait plus de progrès à faire +dans les Gaules: elle était parvenue à son comble. La faiblesse des +Rois, la tyrannie des Maires, déléguée en quelque sorte à tous les +gouverneurs des provinces, à tous les chefs militaires, dont ils avaient +besoin pour leurs projets, accroissaient et favorisaient tous les +désordres. La France enfin était toute barbare. Charlemagne vint: il +arrêta le torrent, et redonna aux esprits un mouvement vers les études +et vers la culture des lettres. L'ordre public et privé fut rétabli, et +avec les études et les mÅ“urs revinrent la sécurité intérieure et la +prospérité de l'état.</p> + +<p>Charlemagne put concevoir, mais ne pouvait exécuter seul ce grand +ouvrage. Ne trouvant point de maîtres en France, il y en appela +d'étrangers. Les Français eux-mêmes l'avouent<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a> +<a href="#footnote123"><sup class="sml">123</sup></a>. Les Italiens, jaloux +d'ajouter cette gloire à celle de leur patrie, attribuent avec assez de +vraisemblance le goût même que Charles prit pour l'instruction à son +séjour en Italie et aux savants qu'il y rencontra<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a> +<a href="#footnote124"><sup class="sml">124</sup></a>. Son éducation +avait été plus que négligée: elle était tout-à -fait nulle, quand il +passa les Alpes pour la première fois<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a> +<a href="#footnote125"><sup class="sml">125</sup></a>. Quoiqu'il eût alors +trente-un ans, et qu'il comptât six ans de règne, il ignorait même la +grammaire. De l'aveu de son historien Eginhard<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a> +<a href="#footnote126"><sup class="sml">126</sup></a>, il en reçut les +premiers éléments de Pierre de Pise, qui professait à Pavie quand +Charles s'en empara. Les leçons de ce maître le mirent en état de +profiter de celles du fameux Alcuin, de qui il apprit ensuite la +rhétorique, la dialectique, l'arithmétique, l'astronomie et même la +théologie. Mais ce célèbre Anglais, qu'il vit pour la première fois à +Parme, et qu'il engagea dès-lors à le suivre, il ne l'y trouva qu'en +780<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a> +<a href="#footnote127"><sup class="sml">127</sup></a>, six ans après la prise de Pavie, lorsqu'il avait déjà sans +doute pris le goût des lettres dans son commerce avec Pierre de Pise, +son maître, avec Paul Warnefrid, connu sous le nom de Paul Diacre, qu'il +avait aussi approché de lui, et avec un autre Paul ou Paulin, +grammairien habile pour ce temps, qu'il avait rencontré dans le Frioul, +et qu'il fit patriarche d'Aquilée.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote123" +name="footnote123"><b>Note 123: </b></a><a href="#footnotetag123"> +(retour) </a> Voy. l'Histoire littér. de la France, t. IV, Etat des + lettres au huitième siècle.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote124" +name="footnote124"><b>Note 124: </b></a><a href="#footnotetag124"> +(retour) </a> Voy. Tirab., <i>Ist. della Lett. Ital.</i>, t. III, liv. + III, c. <span class="sc">i</span>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote125" +name="footnote125"><b>Note 125: </b></a><a href="#footnotetag125"> +(retour) </a> En 774.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote126" +name="footnote126"><b>Note 126: </b></a><a href="#footnotetag126"> +(retour) </a> C. 25.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote127" +name="footnote127"><b>Note 127: </b></a><a href="#footnotetag127"> +(retour) </a> Voy. les preuves que le P. Mabillon donne de cette + date, dans ses Notes sur la Vie d'Alcuin, insérées dans ses + <i>Acta SS. Ord. S. Bened.</i>, sæc IV, p. <span class="sc">i</span>.</blockquote> + +<p>Charlemagne entouré de toutes ces lumières de son siècle, donna lui-même +l'exemple de l'ardeur à s'en éclairer. Il consacrait chaque jour +quelques heures à l'étude. Il voulut que ses enfants fussent instruits +dans toutes les sciences qu'il cultivait. Il réunit dans son palais tous +ces habiles professeurs et d'autres savants qui ne tardèrent pas à se +montrer. Ils composaient auprès du Prince une sorte d'école ou +d'académie suivant la cour, et qui se transportait partout avec +elle<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a> +<a href="#footnote128"><sup class="sml">128</sup></a>. On prétend que chaque membre de cette académie, prenait le +nom d'un ancien auteur, qu'Alcuin, grand admirateur d'Horace, portait +celui de Flaccus; que le jeune Angilbert, qui n'avait sûrement rien +d'homérique, se nommait pourtant Homère; Adhalard, ou Adelard, évêque de +Corbie, Augustin; Wala son frère, Jérémie; Riculfe, archevêque de +Mayence, on ne sait par quelle fantaisie, DamÅ“tas; qu'enfin, Charles +lui-même, soit à cause de la royauté, ou de son goût pour la poésie +hébraïque, avait pris le nom de David. Tout cela est un peu bizarre, et +l'on a peine à se faire une idée des conférences académiques qui +pouvaient se tenir entre David, Homère, Horace, Jérémie, DamÅ“tas et S. +Augustin; mais enfin c'était beaucoup pour le temps, et il était +impossible que les esprits restassent engourdis autour de ce centre de +mouvement et d'activité scientifique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote128" +name="footnote128"><b>Note 128: </b></a><a href="#footnotetag128"> +(retour) </a> Hist. litt. de la France, <i>ub. sup.</i></blockquote> + +<p>«Le goût du Roi, comme il arrive toujours, dit le président +Hénault<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a> +<a href="#footnote129"><sup class="sml">129</sup></a>, mit les sciences à la mode». Mais Charlemagne ne se borna +pas à montrer ce goût; il s'efforça de le répandre dans l'immense +étendue de son empire et de ses conquêtes, autant que le lui permettait +l'état où il trouvait les peuples. Il fonda un grand nombre de +monastères et d'églises: il y attacha des écoles: il prit l'habitude +d'adresser lui-même aux ecclésiastiques des questions sur le dogme, sur +la discipline, l'histoire ecclésiastique, la morale, et d'en exiger des +réponses; et cet usage remit la science en vigueur, parmi le clergé. Il +ordonna que chaque évêque, chaque abbé, chaque comte, eût un notaire ou +secrétaire, pour copier correctement les actes; que l'on copiât de même +les évangiles, le psautier, le missel. Il fit corriger pour ainsi dire +sous ses yeux les exemplaires incorrects de la Bible. On recommença donc +à avoir des textes purs de l'Ecriture-Sainte et des Pères. La +calligraphie fut encouragée, ainsi que l'orthographe. On reprit le petit +caractère romain et bientôt après le grand, à la place de l'écriture +mérovingienne, qui était barbare. Les couvents, les abbayes devinrent +des écoles de cet art et des fabriques actives de manuscrits. Le style +commença aussi à s'épurer. Il y eut des historiens, des orateurs et +surtout des poètes: Alcuin et Théodulphe, que l'empereur avait aussi +amenés d'Italie, se piquèrent de l'être; on le fut à leur exemple, mais +il est vrai, sans imagination, sans goût, sans poésie de style, et la +plupart du temps sans exacte mesure de vers.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote129" +name="footnote129"><b>Note 129: </b></a><a href="#footnotetag129"> +(retour) </a> Abr. chr. de l'Hist. de Fr., année 789.</blockquote> + +<p>Toute grossière qu'était cette poésie, elle faisait les délices des gens +bien élevés et même de l'Empereur; il se plaisait surtout à entendre des +chansons en langue tudesque ou théotisque, qui était sa langue +naturelle. La préférence qu'il lui accordait la rendit la langue +dominante dans la plus grande partie de la France. Le roman qui se +formait dans l'autre partie était moins encouragé. Même après +Charlemagne, le roman ne régna guère que dans les états des rois +d'Aquitaine; tout le reste parla long-temps théotisque ou tudesque. +Charles aimait tant cette langue, qu'il en avait composé une grammaire. +Quand Eginhard semble dire qu'un souverain si instruit, que ce +restaurateur des lettres et des études ne savait pas écrire<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a> +<a href="#footnote130"><sup class="sml">130</sup></a>, cela +doit apparemment s'entendre du grand caractère romain, dont on +renouvellait alors l'usage. En effet, malgré les efforts qu'il fit pour +l'apprendre, il n'y put jamais réussir. Il signait avec un monogramme, +gravé sur le pommeau de son épée. Il disait: je l'ai signé du pommeau; +je le maintiendrai, avec la pointe: mais on assure qu'il écrivait +facilement en d'autres caractères, soit théotisque, soit petit +romain<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a> +<a href="#footnote131"><sup class="sml">131</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote130" +name="footnote130"><b>Note 130: </b></a><a href="#footnotetag130"> +(retour) </a> <i>Tentabat et scribere, tabulasque et codicillos ad hoc + in lectulo suo cervicalibus circumferre solebat, ut cum + vacuum tempus esset, manum effigiendis litteris usuefaceret: + sed parum prosperè successit labor, prÅ“posterus ac serò + inchoatus</i>. + +<span class="rig"> (<span class="sc">Eginhard</span>, Vit. Car. Mag.)</span></blockquote><br> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote131" +name="footnote131"><b>Note 131: </b></a><a href="#footnotetag131"> +(retour) </a> Hist. Litt. de la France, <i>ub. sup.</i></blockquote> + +<p>Charlemagne voulut aussi qu'en France on sût mieux la musique, et que +l'on chantât plus humainement qu'on ne faisait alors, entreprise +toujours difficile et qui, comme on voit, l'était il y a long-temps. On +sait qu'il s'éleva une grande dispute à Rome, en sa présence, entre ses +chantres et les chantres romains. Il eut assez de goût et de +discernement pour prononcer en faveur de ces derniers: il en amena deux +en France pour y enseigner un chant moins barbare et surtout l'art +d'organiser, c'est-à -dire, de pratiquer à la fin des phrases du +plain-chant, quelques chétifs accords de tierce, car c'était à cela que +se bornait alors toute la science de l'harmonie même au-delà des Alpes, +et elle ne s'était pas encore étendue si loin en deçà <a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a> +<a href="#footnote132"><sup class="sml">132</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote132" +name="footnote132"><b>Note 132: </b></a><a href="#footnotetag132"> +(retour) </a> Je ne puis me dispenser de relever ici une erreur où le + savant Tiraboschi est tombé (t. III, p. 134). Il cite ce + passage d'un anonyme d'Angoulême, dans sa Vie de Charlemagne, + publiée par Fauchet (<i>Script. Hist. Franc.</i>): <i>Similiter + erudierunt Romani cantores Francorum in arte organandi</i>; et + comme il n'a pas compris le sens de ce mot <i>organandi</i>, il ne + trouve pas bien clair, dit-il, si l'auteur veut dire que les + Romains enseignèrent aux Français à construire des orgues, ou + simplement à en jouer; et là -dessus il s'étend assez au long + sur l'antiquité dont les orgues étaient en Italie, et sur + celle dont ils étaient en France. Il ne s'agit ici ni de + jouer des orgues ni d'en faire, <i>organari</i> se réduisant au + sens très-simple que je lui donne. (Voy. le Dictionnaire de + Musique de J.-J. Rousseau, au mot <i>organiser</i>.)</blockquote> + +<p>L'Italie, qui avait fourni à Charlemagne les principaux instruments de +la révolution qu'il voulait opérer dans les esprits, y participa aussi, +mais moins sensiblement que la France. Quelques universités italiennes, +entre autres celles de Pavie et de Bologne, le réclament pour leur +fondateur. Il y encouragea sans doute les études; il put y rassembler +quelques professeurs, mais il n'existe aucune trace ni le plus léger +indice qu'il les ait réunis en corps, qu'il ait distribué entre eux +l'enseignement des diverses sciences, ni qu'il leur ait donné, ou des +réglements, ou des priviléges, ou quoique ce soit enfin de ce qui +constitue ce qu'on appelle université, ou tout autre fondation +pareille<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a> +<a href="#footnote133"><sup class="sml">133</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote133" +name="footnote133"><b>Note 133: </b></a><a href="#footnotetag133"> +(retour) </a> Tirab., t. III, p. 131 et suiv.</blockquote> + +<p>Quant à ces hommes si célèbres dans leur temps, dont Charles se servit +pour acquérir et pour répandre l'instruction (je ne parle que de ceux +qui étaient Italiens), ils nous donnent, par le genre et le mérite de +leurs connaissances et de leurs ouvrages, une idée de l'état où les +sciences étaient alors. Pierre de Pise, qui passa le premier en France, +lorsqu'il était déjà vieux<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a> +<a href="#footnote134"><sup class="sml">134</sup></a>, et qui peut être regardé, selon +l'expression de du Boulay<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a> +<a href="#footnote135"><sup class="sml">135</sup></a>, comme le premier fondateur de l'école +palatine et royale, n'enseignait que la grammaire à Pavie, quand +Charlemagne l'y trouva, et ce fut aussi la seule science qu'il apprit au +roi et qu'il fut chargé de professer dans son palais; mais il était de +plus, en sa qualité de diacre, très-savant théologien. Alcuin dans une +de ses lettres à l'Empereur, rapporte qu'il avait autrefois rencontré +Pierre dans cette même ville, soutenant sur la religion, contre un juif, +une dispute publique<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a> +<a href="#footnote136"><sup class="sml">136</sup></a>. Enfin, quoiqu'il ne soit pas ordinairement +compté parmi les poètes nombreux de ce siècle, il faisait aussi des +vers, comme nous le verrons bientôt. Mais surtout il aimait les lettres +et leur enseignement: il y fut livré toute sa vie; et son âge, et ses +longs services lui donnaient beaucoup d'autorité. On ne parle point de +son retour dans sa patrie; comme il était vieux quand il vint en France, +il est probable qu'il y mourût.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote134" +name="footnote134"><b>Note 134: </b></a><a href="#footnotetag135"> +(retour) </a> Eginhard dit qu'il l'était quand Charlemagne le prit + pour maître: <i>In discendâ grammaticâ Petrum Pisanum diaconum + senem audivit</i>. (De Vitâ Car. Mag.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote135" +name="footnote135"><b>Note 135: </b></a><a href="#footnotetag135"> +(retour) </a> <i>Itaque Petrus ille merito dici potest primus scholÅ“ + palatinÅ“ et regiÅ“ institutor</i>. (Hist. Univers. Paris, t. I, + p. 626.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote136" +name="footnote136"><b>Note 136: </b></a><a href="#footnotetag136"> +(retour) </a> Epist. XV, <i>ad Carol. Mag.</i></blockquote> + +<p>Paul Diacre, que l'on ne désigne ordinairement que par cette qualité, +mais dont le nom était Paul Warnefrid, était autrement placé dans le +monde, et y jouait un rôle distingué, quand il fut connu de Charlemagne. +Il était né dans le Frioul, de parents d'origine lombarde. Après avoir +fait ses études à Pavie, il avait été ordonné diacre, et s'était déjà +fait sans doute une réputation, lorsque Didier monta sur le trône des +Lombards, d'où il devait bientôt descendre. Le nouveau roi appela Paul +auprès de lui, le fit son conseiller intime et son chancelier<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a> +<a href="#footnote137"><sup class="sml">137</sup></a>. +Charlemagne ayant pris Pavie et détrôné Didier, offrit, dit-on, à Paul +ses bonnes grâces; mais, par attachement pour son roi, il aima mieux se +retirer de la cour, et peu de temps après il se fit moine au monastère +du mont Cassin. Lorsque Charlemagne, en 781, se fit couronner à Rome +empereur d'Occident, Paul lui adressa une élégie latine, pour lui +demander la liberté de son frère, détenu depuis sept ans prisonnier en +France; et ce fut sans doute cette pièce, très-élégante pour ce +temps-là , qui détermina l'empereur, alors fortement occupé de rétablir +les études en France, à y amener Paul avec lui<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a> +<a href="#footnote138"><sup class="sml">138</sup></a>. Il n'y resta que +cinq ou six ans, mais on ne peut douter qu'un homme aussi supérieur à +son siècle qu'il l'était à beaucoup d'égards, ne contribuât partout où +il séjournait pendant quelque temps à y réveiller le goût des lettres. +De retour au mont Cassin, dont il avait toujours regretté la solitude +paisible, il y mourut dix ou onze ans après<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a> +<a href="#footnote139"><sup class="sml">139</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote137" +name="footnote137"><b>Note 137: </b></a><a href="#footnotetag137"> +(retour) </a> <i>ub. sup.</i>, p. 183, 184.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote138" +name="footnote138"><b>Note 138: </b></a><a href="#footnotetag138"> +(retour) </a> <i>Ibid.</i> p. 184-190.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote139" +name="footnote139"><b>Note 139: </b></a><a href="#footnotetag139"> +(retour) </a> En 799, <i>ibid</i>, p. 191.</blockquote> + +<p>On dit que Paul savait la langue grecque, et que Charlemagne le chargea +d'y instruire les clercs ou ecclésiastiques, qui devaient accompagner, +en Orient, Rotrude, sa fille, promise à Constantin, fils de +l'impératrice Irène<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a> +<a href="#footnote140"><sup class="sml">140</sup></a>. C'est ici le lieu d'observer que, malgré la +décadence des lettres, l'étude du grec n'était pas entièrement +abandonnée en Italie, surtout à Rome, où les papes étaient obligés à une +correspondance suivie avec les empereurs et les évêques grecs, et ne +pouvaient l'entretenir que par des interprètes fixés auprès d'eux, et +capables d'écrire facilement dans cette langue<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a> +<a href="#footnote141"><sup class="sml">141</sup></a>. Aussi vit-on au +huitième siècle, le pape Paul Ier. fonder à Rome un monastère dont il +exigea que les moines officiassent en grec. Plusieurs Papes firent la +même chose dans le siècle suivant, surtout Etienne V et Léon IV<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a> +<a href="#footnote142"><sup class="sml">142</sup></a>; +mais les études de ces hellénistes du neuvième siècle, ne s'étendaient +pas plus loin qu'à ce qu'exigeaient les besoins de la cour de Rome, et +peut-être à la lecture de quelques-uns des Pères grecs.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote140" +name="footnote140"><b>Note 140: </b></a><a href="#footnotetag140"> +(retour) </a> Tirab., <i>ub. supr.</i>, p. 188.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote141" +name="footnote141"><b>Note 141: </b></a><a href="#footnotetag141"> +(retour) </a> <i>Ibid</i>, p. 109.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote142" +name="footnote142"><b>Note 142: </b></a><a href="#footnotetag142"> +(retour) </a> <i>Ibid</i>, p. 180.</blockquote> + +<p>C'est surtout comme historien et comme poète, que Paul Diacre se rendit +célèbre: il ne conserve aujourd'hui quelque célébrité que comme +historien. Il était cependant (si l'on en veut croire les éloges que +Pierre de Pise lui adressait en vers au nom de l'Empereur lui-même), un +Homère dans la langue grecque, dans le latin un Virgile, dans l'hébreu +un Philon, un Horace en poésie, etc.<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a> +<a href="#footnote143"><sup class="sml">143</sup></a>; mais on sait combien il faut +rabattre de toutes ces louanges, et Paul nous le dit lui-même, en +répondant à Pierre, ou plutôt à Charlemagne, qu'il ne sait point le +grec, qu'il ignore l'hébreu, que toute sa gloire dans ces deux langues, +consiste en trois ou quatre syllabus qu'il avait apprises dans les +écoles<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a> +<a href="#footnote144"><sup class="sml">144</sup></a>. Mais peut-être sa modestie exagère-t-elle ici dans le sens +contraire, surtout à l'égard du grec. Parmi les ouvrages historiques +qu'il a laissés, on distingue principalement son <i>Histoire des +Lombards</i><a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a> +<a href="#footnote145"><sup class="sml">145</sup></a>. C'est la seule que nous ayons de ces peuples, et +quoiqu'elle soit aussi décriée par le défaut de critique, les récits +fabuleux et l'inexactitude chronologique, que par son style, on est +heureux de l'avoir, puisque sans elle on ignorerait une multitude de +faits et de détails importants. Ce prétendu rival d'Horace, composa +plusieurs hymnes. Le plus connu, est celui de saint Jean-Baptiste, <i>Ut +queant laxis resonare fibris</i>, qui n'est pas un chef-d'Å“uvre de poésie, +mais qui est devenu, comme nous le verrons, une sorte de monument en +musique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote143" +name="footnote143"><b>Note 143: </b></a><a href="#footnotetag143"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>GrÅ“câ cerneris Homerus,<br> + Latinâ Virgilius:<br> + In Hebrω quoque Philo,<br> + Tertullus in artibus;<br> + Flaccus crederis in metris,<br> + Tibullus eloquio</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote144" +name="footnote144"><b>Note 144: </b></a><a href="#footnotetag144"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>GrÅ“cam nescio loquelam,<br> + Ignoro HebraiÅ“m;<br> + Tres aut quatuor in scholis<br> + Quas didici syllabas,<br> + Ex his mihi est ferendus<br> + Manipulus adorea</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote145" +name="footnote145"><b>Note 145: </b></a><a href="#footnotetag145"> +(retour) </a> <i>De gestis Langobardorum libri sex</i>. Elle comprend + l'histoire de ces peuples, depuis leur sortie de la + Scandinavie jusqu'à la mort de leur roi Liutprand, en 744. + Muratori l'a recueillie dans sa grande collection, t. I, + part. I. Cette histoire fut continuée dans le même siècle par + Erchempert, qui était, comme Paul Diacre, lombard d'origine, + et moine du mont Cassin. Il écrivit les gestes des princes + lombards de Bénévent (<i>de gestis principum Beneventanorum + Epitome chronologica</i>), depuis l'époque où Paul l'avait + laissée jusqu'en 888. Elle est dans la même collection, t. + II, part. I. Enfin, dans le dixième siècle, l'anonyme de + Salerne et l'anonyme de Bénévent suivirent l'histoire des + Lombards jusqu'à l'extinction des petites principautés qu'ils + s'étaient faites à l'extrémité de l'Italie; le premier + jusqu'en 980, et le second en 996. On trouve ces fragments + dans le même volume de la collection de Muratori.</blockquote> + +<p>Paulin, que l'on nommait le grammairien, dont Charlemagne fit un +patriarche d'Aquilée; et dont l'église a fait un Saint, n'était point né +en Austrasie ni en Autriche, comme quelques auteurs l'ont prétendu, mais +dans le Frioul, où il enseignait depuis long-temps la grammaire, quand +Charles s'empara de cette province<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a> +<a href="#footnote146"><sup class="sml">146</sup></a>. Il ne suivit point en France le +conquérant de l'Italie. Revêtu de l'une des grandes dignités de +l'église, il en remplit les devoirs utilement pour son nouveau +Souverain. Il fut appelé à tous les synodes que l'Empereur fit assembler +en Allemagne, en France et en Italie, et rédigea les décrets de +plusieurs. Charles et Alcuin lui-même avaient la plus grande estime pour +lui, le consultaient dans les affaires et dans les questions délicates, +et l'engagèrent à composer divers ouvrages contre les hérésies de ce +temps. Les Italiens et les Français reconnaissent en lui un des hommes +qui contribuèrent le plus à entretenir dans Charlemagne l'amour des +sciences, et à en répandre le goût par ses discours et par son exemple.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote146" +name="footnote146"><b>Note 146: </b></a><a href="#footnotetag146"> +(retour) </a> En 776. Paulin avait alors 46 ans. Les savants auteurs + de l'Hist. Littér. de la France l'ont fait naître en + Austrasie (t. IV de leur hist.) Ughelli (<i>Ital. sacr.</i>, t. + V), et d'après lui d'autres Italiens, en Autriche; mais + Tiraboschi, fondé sur de très-bonnes autorités, l'a rendu au + Frioul, et par conséquent à l'Italie, t. III, p. 152.</blockquote> + +<p>Théodulphe était Goth d'origine et né en Italie. La réputation qu'il y +avait acquise dans les lettres, engagea Charlemagne à l'appeler en +France. Il lui donna l'évêché d'Orléans, bientôt après l'abbaye de +Fleury: il le combla de richesses, d'honneurs et de témoignages de +confiance. Théodulphe ne se montra point ingrat pendant la vie de +Charles; mais après sa mort il fut enveloppé dans la révolte de Bernard, +roi d'Italie, contre Louis-le-Débonnaire, et dans sa ruine. Malgré +toutes les protestations qu'il fit de son innocence, il fut arrêté, +comme tous les autres évêques qui avaient pris part à cette révolte, et +renfermé à Angers dans un couvent; il mourut en 821, au moment où, ayant +obtenu sa grâce, ainsi que tous ses complices, il se disposait à +retourner dans son évêché. Outre plusieurs ouvrages de sa profession, +écrits en prose latine qu'on ne peut lire, on a conservé de lui six +livres de vers, tant sacrés que profanes, aussi illisibles que sa prose. +Entre plusieurs élégies qu'il composa pendant sa captivité, on en +distingue une, qui est devenue un hymne de l'église, et dont les vers +sont rimés du milieu à la fin, comme il était déjà d'usage dans cette +poésie latine dégénérée. Elle commence par ce vers:</p> + +<p class="mid"><i>Gloria, laus et honor, tibi sit rex Christe redemptor</i><a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a> +<a href="#footnote147"><sup class="sml">147</sup></a>. +</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote147" +name="footnote147"><b>Note 147: </b></a><a href="#footnotetag147"> +(retour) </a> L'église romaine chante cet hymne pendant la + procession, le jour des Rameaux.</blockquote> + +<p>On a prétendu que, s'étant mis à chanter à pleine voix cette élégie dans +sa prison, lorsque l'empereur Louis passait dans la rue, ce fut ce qui +lui fit obtenir sa liberté: mais c'est une fable sans vraisemblance.</p> + +<p>Malgré l'exemple et les travaux de ces savants et de plusieurs autres, +répandus dans les différentes parties de l'Italie, l'impulsion donnée +aux études par Charlemagne, fut passagère et ne lui survécut pas. Elle +eût été plus durable, peut-être dès ce moment l'Italie aurait vu le +génie des lettres reprendre son essor, si elle eût été moins +profondément ensevelie sous ses propres débris, et si Charlemagne eût +fait un plus long séjour au-delà des Alpes. Mais trop d'objets, trop de +pays divers, trop de parties de son vaste Empire l'appelaient à la fois; +il encouragea, honora et récompensa les savants; le reste il le laissa +tout entier à faire, et, malgré le mouvement qu'il avait imprimé aux +esprits, ils croupirent long-temps encore, ou plutôt ils s'enfoncèrent +bientôt plus avant que jamais dans l'invincible ignorance où les +retenaient et le manque absolu de bons livres, et les traces profondes +que laissaient après eux plusieurs siècles de barbarie.</p> + +<p>Une autre raison s'opposait encore à ce que les germes semés par +Charlemagne, produisissent pour les lettres en général des fruits réels +et surtout durables. «Si je pénètre, avec attention, dit l'ingénieux +Bettinelli<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a> +<a href="#footnote148"><sup class="sml">148</sup></a>, dans le secret de ces temps et de leurs mÅ“urs, je crois +trouver, outre les maux causés par les successeurs de ce monarque, une +raison du triste succès de tant d'espérances. Réformer des peuples et +des états lui parut être, comme en effet ce l'est et le fut toujours, +une grande, mais très-difficile entreprise; il pensa que la religion +était le moyen le plus facile et le plus efficace pour contenir et +assujétir les peuples les plus féroces, quand il les avait conquis; +c'est donc de ce côté qu'il tourna toutes ses vues. Ses conseillers +furent des hommes religieux; et le moine Alcuin fut le premier de ses +confidents. Leur zèle n'ayant pour objet que les études sacrées, leur +donna des préventions contre les anciens auteurs grecs et latins, qu'ils +regardèrent comme des corrupteurs de la morale chrétienne et ils les +bannirent des écoles, tellement que Sigulfe, disciple d'Alcuin, et moins +scrupuleux que lui, eut ensuite beaucoup de peine à les remettre en +crédit. Si Charlemagne eût moins méprisé les anciens<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a> +<a href="#footnote149"><sup class="sml">149</sup></a>, il lui eût +été plus facile de faire aux arts et aux études un bien durable, par +l'attrait du plaisir, et par les exemples de bon goût et de bon style +que fournissent les langues mortes».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote148" +name="footnote148"><b>Note 148: </b></a><a href="#footnotetag148"> +(retour) </a> <i>Risorgimento d'Italia</i>, c. <span class="sc">i</span>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote149" +name="footnote149"><b>Note 149: </b></a><a href="#footnotetag149"> +(retour) </a> Il serait plus exact de dire, s'ils les eût connus.</blockquote> + +<p>Le savant abbé Andrès est de la même opinion, et lui a donné plus de +développements<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a> +<a href="#footnote150"><sup class="sml">150</sup></a>. L'Empereur, Alcuin, Théodulphe et tous les autres +qui travaillèrent à la réforme des études, n'avaient, dit-il, d'autre +objet en vue que le service de l'église; ils n'avaient pas tant à cÅ“ur +de faire d'habiles littérateurs, que d'élever de bons ecclésiastiques. +Aussi, dans toutes les écoles qu'ils fondèrent, on n'apprenait guère que +la grammaire et le chant de l'église....... Si dans quelques-unes on +s'occupait des arts libéraux, c'était uniquement pour aider à +l'intelligence des lettres sacrées...... Les maîtres eux-mêmes n'en +savaient pas davantage, et ne pouvaient enseigner autre chose à leurs +disciples. Le grand Alcuin dont les auteurs contemporains ne parlent que +comme d'un prodige de science, n'était après tout qu'un médiocre +théologien, et ses connaissances si vantées, en philosophie et en +mathématiques, ne s'étendaient qu'a quelques subtilités de dialectique, +et à ces premiers éléments de musique, d'arithmétique et d'astronomie, +nécessaires pour le chant et pour le comput ecclésiastiques....</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote150" +name="footnote150"><b>Note 150: </b></a><a href="#footnotetag150"> +(retour) </a> <i>Dell' Orig. progr. e st. att. d'ogni Lett.</i>, t. I, c. + 7, p. 108 et suiv.</blockquote> + +<p>«Les promoteurs des études et les maîtres ayant donc des idées si +étroites des sciences, quels progrès pouvait-on espérer de leurs soins +et de leurs leçons? On fondait des écoles; mais pour apprendre à lire, +à chanter, à compter et presque rien de plus: on établissait des +maîtres; mais il suffisait qu'ils sussent la Grammaire; si quelqu'un +d'eux allait jusqu'à entendre un peu de mathématiques et d'astronomie, +il était regardé comme un oracle. On recherchait des livres, mais +seulement des livres ecclésiastiques; il n'y avait pas dans toute la +France, un Térence, un Cicéron, un Quintilien.....<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a> +<a href="#footnote151"><sup class="sml">151</sup></a>. Les hymnes de +l'église et les ouvrages de quelques Pères étaient pris pour modèles du +bon goût dans l'art d'écrire en prose et en vers, et celui qui +s'approchait le plus en latin du style de S. Jérôme ou de Cassiodore, +passait pour un Cicéron....</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote151" +name="footnote151"><b>Note 151: </b></a><a href="#footnotetag151"> +(retour) </a> L'auteur italien paraîtra sans doute exagéré dans cette + assertion; mais elle est autorisée par une lettre de Loup de + Ferrières au pape Benoît III, par laquelle ce savant abbé lui + demandait des livres, et entre autres ceux du l'orateur de + Cicéron, les douze livres des institutions de Quintilien, + dont on ne trouvait, disait il, en France que des copies + imparfaites, et enfin le commentaire de Donat sur les + comédies de Térence. (Voy. <i>Lupi Ferrar.</i>, Ep. 103.)</blockquote> + +<p>«Si Charlemagne et Alcuin avaient conçu de plus justes idées de la +littérature, au lieu de tant de peines, de voyages et de dépenses +inutiles, combien ne leur eût-il pas mieux réussi de se procurer et de +multiplier les copies des auteurs des bons siècles, de ressusciter +l'étude si nécessaire de la langue grecque? En apprenant à goûter dans +les écoles les grands poètes et les grands orateurs, on aurait pu faire +renaître la belle poésie et la solide éloquence. On aurait appris à bien +penser et à bien écrire; et les études ecclésiastiques elles-mêmes y +auraient autant gagné que les études purement littéraires.»</p> + +<p>Ces réflexions judicieuses de deux très-bons esprits, et de deux auteurs +très-orthodoxes, n'ont point eu de contradicteurs en Italie. Des +écrivains français, non moins orthodoxes qu'eux, les Bénédictins, +auteurs de l'<i>Histoire littéraire de la France</i>, ont pensé la même chose +et ont écrit dans le même sens. Ils disent plus positivement encore<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a> +<a href="#footnote152"><sup class="sml">152</sup></a> +que dans l'école de S. Martin de Tours, l'une des plus florissantes que +Charlemagne fit établir, Alcuin défendit à Sigulfe, son disciple, de +lire Virgile aux élèves, <i>de peur que cette lecture ne leur corrompît le +cÅ“ur</i>. Ce ne fut qu'après la mort de ce rigide président des études, que +Sigulfe put donner un libre essor à son goût pour les bons modèles. +L'école de Ferrières dans le Gâtinais, s'éleva bientôt au-dessus de +toutes les autres, par l'étude qu'on y fit des anciens. Le célèbre abbé +Loup, qu'on appelle Loup de Ferrières, eut pour eux une prédilection, +dont on aperçoit les traces dans ses écrits. De toutes les lettres +latines de ce temps, qui se sont conservées, les siennes sont les +seules où il y ait quelque idée de bon style. «Il semble, dit +expressément D. Rivet<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a> +<a href="#footnote153"><sup class="sml">153</sup></a>, que nos autres écrivains auraient pu mieux +réussir qu'ils n'ont fait, s'ils avaient eu autant d'attention que lui à +former leur style sur celui des anciens». Mais dans tous les soins que +se donna l'Empereur, et que prirent sous ses ordres les ministres de ses +volontés, pour rétablir une belle écriture, pour se procurer et rendre +plus communs de bons et de beaux manuscrits, soins qui furent pris à +grands frais, et portés quelquefois jusqu'à la plus grande magnificence, +on voit qu'il n'était jamais question que de bibles, d'évangiles, de +missels, d'antiphonaires, de pénitentiels, de sacramentaires, de +psautiers: on n'entend point parler d'un manuscrit de Cicéron ou de +Virgile.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote152" +name="footnote152"><b>Note 152: </b></a><a href="#footnotetag152"> +(retour) </a> Tom. IV, Disc. sur l'état des Lettres au huitième + siècle.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote153" +name="footnote153"><b>Note 153: </b></a><a href="#footnotetag153"> +(retour) </a> Loc. cit.</blockquote> + +<p>Les mêmes effets furent encore une fois le résultat des mêmes causes. +Les lettres encouragées et renouvellées en France par Charlemagne, mais, +trop exclusivement consacrées à un seul objet, n'eurent pas le temps de +jeter de racines; elles ne produisirent presque aucun fruit: elles se +retrouvèrent, après ce grand effort, telles qu'elles étaient auparavant, +et dans le même état d'inertie et de nullité. Elles se soutinrent un peu +pendant les premières années du neuvième siècle: dans les suivantes, +elles commencèrent à déchoir: le milieu du siècle leur fut encore plus +fatal: elles disparurent de nouveau entièrement à la fin<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a> +<a href="#footnote154"><sup class="sml">154</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote154" +name="footnote154"><b>Note 154: </b></a><a href="#footnotetag154"> +(retour) </a> Hist. Litt. de la France, <i>ub. sup.</i></blockquote> + +<p>Ce ne fut pas non plus à Charlemagne, ce fut encore moins à son fils +Louis, qu'en France on nomme le débonnaire, en Italie le pieux, et qu'on +devrait partout appeler le faible, comme Voltaire, mais ce fut à +Lothaire, fils de Louis, que l'Italie dut ses premiers établissements +fixes d'instruction, et ses premiers pas marqués vers la renaissance. Un +de ses capitulaires, qui n'a été publié que dans le dix-huitième +siècle<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a> +<a href="#footnote155"><sup class="sml">155</sup></a>, établit à Pavie et dans huit autres villes, des écoles dont +il fixe l'arrondissement. Mais son règne agité, ceux des autres +empereurs de sa maison plus agités et plus faibles encore, ne furent pas +propres à faire fleurir ces écoles naissantes. Après la mort du dernier +d'entre eux, Charles-le-Gros, les guerres civiles et tous les maux +qu'elles entraînent, déchirèrent de nouveau l'Italie, et la +replongèrent, avant la fin du neuvième siècle, dans cet abîme de +barbarie et d'infortunes, d'où elle commençait à peine à espérer de +sortir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote155" +name="footnote155"><b>Note 155: </b></a><a href="#footnotetag155"> +(retour) </a> Dans le grand recueil de Muratori, <i>Script. rer. + Ital.</i>, t. I, partie II, p. 151.</blockquote> + +<p>On doute si l'on doit compter parmi le peu d'hommes qui se distinguèrent +encore dans les lettres pendant cette triste époque, un prêtre de +Ravenne, nommé Agnello, que l'on appelle aussi André. Il a laissé un +recueil de vies des évêques de cette église, qui n'ont d'autre mérite +que de nous avoir conservé plusieurs faits de l'histoire sacrée et +profane, et plusieurs traits relatifs aux mÅ“urs de ce temps, que l'on ne +trouve point ailleurs<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a> +<a href="#footnote156"><sup class="sml">156</sup></a>. Il y eut aussi alors un Jean, Diacre de +l'église romaine, auteur de la vie de Grégoire le-Grand et de quelques +autres écrits. Un autre Jean, Diacre de l'église de Saint-Janvier à +Naples, avait précédemment écrit les vies des évêques de cette ville, +depuis l'origine, jusque vers la fin du neuvième siècle où il vivait. +Muratori les a publiées le premier dans sa grande collection<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a> +<a href="#footnote157"><sup class="sml">157</sup></a>. Il y +a inséré, ce semble, à plus juste titre l'ouvrage d'Anastase, surnommé +le Bibliothécaire, qu'il ne faut pas confondre, comme l'ont fait +quelques auteurs<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a> +<a href="#footnote158"><sup class="sml">158</sup></a>, avec un autre Anastase, cardinal du titre de +Saint-Michel, qui troubla alors l'église par ses prétentions au +souverain pontificat. Anastase, garde de la bibliothèque pontificale, et +qu'on désigne toujours par le titre de cet emploi, ne fut point +cardinal. Il était abbé d'un monastère de Rome, lorsqu'il fut envoyé à +Constantinople par Louis II, dit le Germanique, pour traiter du mariage +de sa fille avec le fils de Basile, empereur d'Orient. Il assista au +concile où le patriarche Photius fut condamné. Les légats du pape lui en +donnèrent à examiner les actes avant de les souscrire. La connaissance +parfaite qu'il avait de la langue grecque, lui fit découvrir dans cette +révision plusieurs piéges que la subtilité grecque avait tendus à ce +qu'on nommait alors la simplicité italienne. Ce fut sans doute à son +retour à Rome, qu'il eut pour récompense des services qu'il avait +rendus, la place de bibliothécaire du Vatican.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote156" +name="footnote156"><b>Note 156: </b></a><a href="#footnotetag156"> +(retour) </a> Muratori les a insérées dans sa collection; <i>Scriptor. + rer. ital.</i>, t. II, part. I. Vossius (<i>de Hist. Lat.</i>, liv. + III, c. 4) a mal à propos confondu cet Agnello avec un + archevêque de Ravenne du même nom, qui vécut plus de trois + siècles auparavant. Voy. Tirab., t. III, p. 168.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote157" +name="footnote157"><b>Note 157: </b></a><a href="#footnotetag157"> +(retour) </a> Tom. I, part. II.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote158" +name="footnote158"><b>Note 158: </b></a><a href="#footnotetag158"> +(retour) </a> Voy. là -dessus Mazzuchelli, <i>Scrit. Ital.</i>, t, I, part. + II.</blockquote> + +<p>La collection qui fut confiée à ses soins, n'était pas considérable, et +ne l'avait jamais été. C'étaient d'abord de simples archives. On y +joignit ensuite quelques livres, la plupart de théologie. Dans le +huitième siècle<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a> +<a href="#footnote159"><sup class="sml">159</sup></a> le pape Paul Ier avait envoyé au roi Pepin tous les +livres qu'il put trouver. Or, en quoi consistait cette bibliothèque +envoyée par un pape à un roi de France? Le catalogue en est dans la +lettre même. C'est un <i>Antiphonaire</i>, un <i>Responsal</i>, ou livre de +répons, et de plus la grammaire d'Aristote (il faut sans doute lire la +logique, ou la dialectique; car Aristote n'a point fait de grammaire); +les livres de Denis l'aréopagite, la géométrie, l'orthographe, la +grammaire, tous livres grecs<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a> +<a href="#footnote160"><sup class="sml">160</sup></a>. Les livres étaient devenus rares de +plus en plus, et il est probable que la bibliothèque pontificale +participait à cette disette; elle eut cependant toujours un +bibliothécaire en titre, quoique peut-être souvent sans fonctions<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a> +<a href="#footnote161"><sup class="sml">161</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote159" +name="footnote159"><b>Note 159: </b></a><a href="#footnotetag159"> +(retour) </a> En 757.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote160" +name="footnote160"><b>Note 160: </b></a><a href="#footnotetag160"> +(retour) </a> Tirab., t. III, p. 80.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote161" +name="footnote161"><b>Note 161: </b></a><a href="#footnotetag161"> +(retour) </a> On en voit la liste, à remonter jusqu'au sixième + siècle, dans la Préface du Catalogue imprimé de la + Bibliothèque du Vatican.</blockquote> + +<p>Les premiers ouvrages d'Anastase furent des traductions du grec: elles +sont en grand nombre, la plupart peu intéressantes pour le commun des +lecteurs, et plus recommandables par la fidélité que par le style<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a> +<a href="#footnote162"><sup class="sml">162</sup></a>; +mais l'ouvrage qui a fait sa réputation, est son <i>Livre pontifical</i> ou +<i>Recueil des vies des pontifes romains</i><a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a> +<a href="#footnote163"><sup class="sml">163</sup></a>. On a longuement et +fortement discuté la question de savoir si Anastase en était +véritablement l'auteur. Le résultat le plus certain paraît être qu'il +avait tiré ces vies des anciens catalogues des pontifes romains, des +actes des martyrs que l'on conservait soigneusement dans l'église +romaine, et d'autres mémoires déposés dans les archives de différentes +églises de Rome<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a> +<a href="#footnote164"><sup class="sml">164</sup></a>. L'ouvrage ne lui en appartient pas moins, et n'en +paraît que revêtu de plus d'autorité. Ce n'est du moins pas l'auteur que +l'on doit accuser de ce qu'on y peut trouver d'inexact. Son seul tort +est d'avoir manqué de critique dans un siècle où la critique n'était pas +connue; ce qu'on ne peut pas plus lui reprocher que l'inélégance de son +style.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote162" +name="footnote162"><b>Note 162: </b></a><a href="#footnotetag162"> +(retour) </a> Voyez-en les titres dans les <i>Scrittori ital.</i> du comte + Mazzuchelli, t. I, partie II.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote163" +name="footnote163"><b>Note 163: </b></a><a href="#footnotetag163"> +(retour) </a> Muratori l'a inséré dans sa grande collection. <i>Script. + rer. ital.</i>, t. III, partie I. La première édition avait été + donnée par le Jésuite Busée; Mayence, 1602, in-4°.: il y en a + eu, depuis, plusieurs autres.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote164" +name="footnote164"><b>Note 164: </b></a><a href="#footnotetag164"> +(retour) </a> Voyez toutes les pièces de ce procès, placées par + Muratori à la tête du <i>Liber Pontificalis, ub. supr.</i></blockquote> + +<p>Le dixième siècle fut encore plus malheureux. Les invasions et les +dévastations des Hongrois et des Sarrazins, le règne anarchique de +Bérenger, qui les combattit, et qui n'eut pas moins de peine à combattre +les ducs, les marquis et les comtes, chefs des petits états d'Italie, +formés des débris de la monarchie Carlovingienne, enfin le règne de +Hugues de Provence, qui abaissa ces petites puissances, mais qui +n'établit la sienne que par des vexations et par des crimes, et fut +obligé de la céder à un autre Bérenger, marquis d'Ivrée, toutes ces +causes destructives remplirent la moitié du dixième siècle de +convulsions et de boulversements. Alors l'anarchie fut complète. Le +règne des Othon ne la termina qu'en apparence, et ne put, dans le reste +de ce siècle, rouvrir de nouvelles chances pour la renaissance des +lettres. Le premier de ces empereurs, justement honoré du nom de Grand, +accorda aux villes italiennes un bienfait d'un grand prix, le +gouvernement municipal, premier pas qu'elles eussent fait depuis +long-temps vers la liberté. Le troisième Othon, au contraire, qui paya +bientôt de sa vie cette violation de la foi jurée, éteignit à Rome, par +trahison, dans le sang de Crescentius et de ses partisans, un simulacre +de république romaine, qui s'était ranimé à la voix de ce consul<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a> +<a href="#footnote165"><sup class="sml">165</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote165" +name="footnote165"><b>Note 165: </b></a><a href="#footnotetag165"> +(retour) </a> Crescentius, assiégé dans le môle d'Adrien par Othon + III, ne capitula que sur la <i>parole royale</i> que lui donna cet + empereur de respecter sa vie et les droits de ses + concitoyens. Dès qu'il les eût en son pouvoir, il fit + trancher la tête à Crescentius et aux principaux de son + parti. Othon n'avait que vingt-deux ans. Peu de temps après, + il mourut empoisonné par la veuve de Crescentius, qu'il avait + fait violer par ses soldats.</blockquote> + +<p>Pendant ce temps, les papes dominés dans Rome, où ils ne régnaient pas +encore, pressés tantôt par les Sarrazins, qui s'étaient jetés de la +Sicile sur l'Italie, tantôt par les Allemands ou par les Romains +eux-mêmes, ne pouvaient faire ce que les empereurs ne faisaient pas. +Plus occupés de s'agrandir que d'éclairer les peuples, engagés dans des +luttes éternelles avec l'Empire, et trop souvent donnant par la +dissolution des mÅ“urs un spectacle dont, non seulement la piété, mais +la philosophie est forcée de détourner les yeux<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a> +<a href="#footnote166"><sup class="sml">166</sup></a>, ils laissèrent les +ténèbres de l'ignorance s'épaissir de plus en plus.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote166" +name="footnote166"><b>Note 166: </b></a><a href="#footnotetag166"> +(retour) </a> C'était le temps où une Théodora et sa fille Marosie, + maîtresses dans Rome, faisaient papes, l'une son amant, + l'autre son fils (Jean X et Jean XI), et entouraient le + saint-siége de tous les genres de scandales; où Jean XII + mourait d'un coup reçu à la tempe, dans un rendez-vous + nocturne avec une femme mariée, etc. Voyez tous les + historiens.</blockquote> + +<p>Deux évêques forment en Italie presque toute la littérature +ecclésiastique de ce siècle: l'un est Atton, évêque de Verceil, que les +savants auteurs de notre Histoire Littéraire ont trop légèrement soutenu +appartenir à la France<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a> +<a href="#footnote167"><sup class="sml">167</sup></a>; l'autre Ratérius, évêque de Vérone, né à +Liége, mais conduit jeune en Italie, dont la vie fut une suite d'orages +et de vicissitudes, et qui, ramené plusieurs fois de Vérone à Liége, en +France, en Allemagne, destitué, chassé, rétabli, incarcéré, délivré tour +à tour, se trouva enfin trop heureux d'aller finir tant d'agitations à +Namur, obscurément chargé de gouverner quelques petites abbayes<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a> +<a href="#footnote168"><sup class="sml">168</sup></a>. +C'étaient deux savants qui auraient peut-être brillé, même avant que les +lettres fussent tombées dans une si entière décadence. On a donné dans +le dernier siècle, des éditions de leurs Å“uvres<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a> +<a href="#footnote169"><sup class="sml">169</sup></a>. Elles +appartiennent toutes à leur état, ou aux circonstances de leur vie. +Ratérius, surtout, eut souvent besoin d'apologies pour sa conduite +ambitieuse et inconstante, et il ne les épargna pas. On trouve dans ses +lettres, et dans ses autres ouvrages, de fréquentes citations des +anciens, qui prouvent qu'il alliait dans ses études, plus qu'on ne le +faisait de son temps, les auteurs sacrés et profanes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote167" +name="footnote167"><b>Note 167: </b></a><a href="#footnotetag167"> +(retour) </a> Tom. VI, p. 281. Voy. Tiraboschi, t. III, p. 175.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote168" +name="footnote168"><b>Note 168: </b></a><a href="#footnotetag168"> +(retour) </a> Il y mourut en 974, <i>id. ibid.</i> p. 177.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote169" +name="footnote169"><b>Note 169: </b></a><a href="#footnotetag169"> +(retour) </a> Celles d'Atton parurent en 1768; celles de Ratérius en + 1765. Chacune de ces éditions est précédée d'une Vie pleine + d'érudition, de bonne critique, et où l'on réfute plusieurs + erreurs accréditées sur ces deux savants du dixième siècle + (Tirab. loc. cit.)</blockquote> + +<p>Nous parlerons plus loin de l'historien Liutprand, qui appartient à +cette époque, mais qui tient, par les missions politiques dont il fut +chargé, au tableau de l'état où était alors l'empereur d'Orient. C'est +au neuvième siècle qu'il faut placer l'Anonyme de Ravenne, auteur d'une +Géographie en cinq livres, que l'on a tirée, en 1688, des manuscrits de +la Bibliothèque du roi, et de l'oubli où elle avait été justement +laissée<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a> +<a href="#footnote170"><sup class="sml">170</sup></a>; mais nous ne nous y arrêterons pas. Tiraboschi, quelque +peu disposé qu'il fût à une critique sévère, a traité avec le dernier +mépris<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a> +<a href="#footnote171"><sup class="sml">171</sup></a> cet ouvrage, que d'autres savants n'ont cependant pas cru +indigne de leur attention et de leurs recherches. Il reproche à +l'Anonyme d'avoir le style le plus barbare et le plus obscur, où l'on +ait peut-être jamais écrit; de confondre souvent les noms de villes, de +fleuves et de montagnes<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a> +<a href="#footnote172"><sup class="sml">172</sup></a>; de citer comme autorités des auteurs qui +n'existèrent jamais que dans sa tête; de n'être qu'un imposteur +ignorant, qu'un misérable copiste de la carte de Peutinger<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a> +<a href="#footnote173"><sup class="sml">173</sup></a>, et de +quelques autres géographies plus anciennes: il trouve enfin que c'est +perdre du temps que d'examiner, comme d'autres se sont donné la peine de +le faire, si ce fut vraiment dans l'un de ces deux siècles, ou même plus +tard, que cet auteur a vécu, ou si ce ne fut point dans le septième ou +huitième; si cet auteur est, ou n'est pas, un certain prêtre de Ravenne, +nommé Guido, qui avait, dit-on, écrit quelques ouvrages historiques; +enfin, si cette géographie est telle qu'il l'avait écrite, ou si elle en +est seulement un abrégé; toutes questions intéressantes à faire sur un +bon livre, mais nullement sur un aussi mauvais.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote170" +name="footnote170"><b>Note 170: </b></a><a href="#footnotetag170"> +(retour) </a> Elle fut publiée alors pour la première fois, avec de + savantes notes, par le P. Porcheron, bénédictin, qui fait + vivre l'Anonyme au septième siècle; mais il est certainement + du neuvième. Voy. Cl. Beretta, <i>de Ital. med. Å“vi</i>; et + Fabricius, <i>Bibl. lat. med. Å“vi</i>, édition de Mansi.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote171" +name="footnote171"><b>Note 171: </b></a><a href="#footnotetag171"> +(retour) </a> <i>Ub. supr.</i>, p. 200.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote172" +name="footnote172"><b>Note 172: </b></a><a href="#footnotetag172"> +(retour) </a> Je dois à la justice d'observer que Tiraboschi se + trompe dans l'un des reproches qu'il fait au géographe de + Ravenne. Il l'accuse d'avoir dit que les Alpes grecques + (<i>graïœ</i>) sont une ville. L'anonyme, dans le passage cité par + Tiraboschi lui-même, dit: <i>Juxtà Alpes est civitas quÅ“ + dicitur graïa</i>; «Près des Alpes est une ville que l'on + appelle grecque (<i>graïa</i>)»: ce qui est bien différent.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote173" +name="footnote173"><b>Note 173: </b></a><a href="#footnotetag173"> +(retour) </a> C'est-à -dire de l'ancienne carte romaine possédée + depuis par Conrard Peutinger, savant du quinzième et du + seizième siècles, qui lui a donné son nom. On croit qu'elle + fut dressée au temps de Théodore Ier non pas par un + géographe, mais par un soldat ou un officier, qui ne voulut + que tracer un tableau des routes militaires de l'empire + d'Occident, et y marquer les noms et à peu près les positions + des villes, des provinces, des campements, etc., sans aucun + égard à la configuration ni à la disposition respective des + terres, des mers et rivages. Elle fut trouvée dans un couvent + d'Allemagne par Conrard Celtes, poète latin qui florissait à + la fin du quinzième siècle. Il la laissa à son ami Peutinger, + alors secrétaire du Sénat d'Augsbourg. Peutinger la conserva + soigneusement jusqu'à sa mort, arrivée en 1547. Elle fut + publiée, pour la première fois, à Augsbourg, en 1598. + Christophe de Scheib en a donné une édition à Vienne, en + 1753, <i>in-folio</i>, parfaitement conforme à l'original, avec + une savante dissertation et des notes. Comme on n'a pu + connaître le nom de l'auteur de cette carte, on lui a + conservé le nom de Peutinger. Pour que l'Anonyme de Ravenne + l'ait copiée, comme Tiraboschi l'en accuse formellement, il + faut, ou que cet Anonyme ait voyagé en Allemagne, et y ait + rencontré cette carte, ce qu'on ne peut ni assurer, ni nier, + puisqu'on ne le connaît pas, ou qu'elle fût encore en Italie + de son temps, et qu'elle n'ait été transportée que depuis le + dixième siècle dans le couvent où Conrard Celtes la trouva + vers la fin du quinzième.</blockquote> + +<p>Tel était donc le triste état où languissaient toutes les branches de la +littérature, moins de deux siècles après que Charlemagne eût produit +cette grande révolution qu'on lui attribue, qui fut réelle, mais +passagère, et qui a plus servi à la gloire de son nom qu'aux progrès de +l'esprit humain. Le commencement d'un nouveau siècle fut comme l'aurore +du jour qui devait dissiper une si longue et si épaisse nuit.</p> + +<p>Ce n'est pas que l'Italie ne fût alors aussi troublée que jamais. Depuis +les Alpes jusqu'à Rome, les tentatives inutiles pour se donner un roi +indépendant; les guerres qu'elles occasionèrent avec les Empereurs, et +celles qui, pour la première fois, armèrent différentes villes les unes +contre les autres, selon qu'elles prenaient parti, ou pour +l'indépendance, ou pour la soumission à l'Empire; les querelles, de plus +en plus animées, des papes et des empereurs, nouveau sujet de divisions +entre les évêques, entre les seigneurs et entre les villes; les +élections achetées<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a> +<a href="#footnote174"><sup class="sml">174</sup></a> ou forcées<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a> +<a href="#footnote175"><sup class="sml">175</sup></a>; les schismes, les papautés +doubles et triples; partout des désastres, des barbaries et des +scandales: dans ce qui est au-delà de Rome, la lutte sanglante d'un +reste de Grecs, d'un reste de Lombards<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a> +<a href="#footnote176"><sup class="sml">176</sup></a>; et de quelques brigands +Sarrazins, terminée par l'épée des aventuriers Normands, qui soumirent +les uns et les autres, et fondèrent un état puissant; les républiques +florissantes de Naples, de Gaëte et d'Amalphi, les premières dont +l'histoire moderne consacre le souvenir, disparaissant dans cette lutte, +et Robert Guiscard, le plus célèbre de ces aventuriers, brûlant et +saccageant Rome même, pour sauver de la vengeance de l'empereur Henri +IV, l'orgueilleux pape Grégoire VII: telle fut, dans le onzième siècle, +la position générale de l'Italie; et l'on ne voit pas ce qu'elle pouvait +avoir de favorable à la régénération des lettres.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote174" +name="footnote174"><b>Note 174: </b></a><a href="#footnotetag174"> +(retour) </a> Telles que celles de Benoît VIII, Jean XIX son frère, + et Benoît IX leur neveu, tous trois descendants de Marosie. + Ils achetèrent successivement, ou leur famille acheta pour + eux, les suffrages du peuple, qui était encore en possession + d'élire les papes. Le dernier des trois, qui était + très-jeune, et même, selon quelques historiens, encore + enfant, souilla pendant douze ans le siège pontifical par + tout ce que les vols, les massacres et l'impudicité ont de + plus horrible. Il le vendit ensuite à l'archiprêtre Jean, qui + prit le nom de Grégoire VI; et il alla se livrer sans + contrainte, dans ses châteaux, à la vie crapuleuse qui était + seule de son goût. C'est ce que raconte un de ses + successeurs, Victor III, dans un Dialogue rapporté en + Appendix à la chronique du mont Cassin, liv. II, t. IV, p. + 396. Ce sont là des faits historiques que l'auteur de cet + ouvrage dissimulait dans ses leçons publiques, et qu'il ne + faisait que désigner par des expressions générales, dans le + temps qu'on l'accusait de rechercher avec une affectation + maligne tout ce qui pouvait être défavorable à la papauté.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote175" +name="footnote175"><b>Note 175: </b></a><a href="#footnotetag175"> +(retour) </a> L'empereur Henri III se ressaisit du droit d'intervenir + dans la nomination des papes, qu'avaient eu les empereurs + Grecs et les Carlovingiens. Il présenta Clément II à + l'élection du peuple, et ensuite élut de son autorité Damase + II, Léon IX et Victor II; ce dernier en 1055. Après sa mort, + le peuple et l'église nommèrent, en 1057, Etienne X; et ce + fut sous son successeur, Nicolas II, que le concile de Latran + attribua, pour l'avenir, l'élection des papes aux cardinaux. + Vinrent ensuite le pontificat de Grégoire VII, la donation de + la comtesse Mathilde, les démêlés trop fameux de ce pape avec + l'empereur Henri IV, etc.; époque de la puissance temporelle + des papes, et de l'avilissement des empereurs et des rois.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote176" +name="footnote176"><b>Note 176: </b></a><a href="#footnotetag176"> +(retour) </a> Ceux qui avaient fondé le duché de Bénévent.</blockquote> + +<p>C'est une époque bien remarquable dans l'histoire de la papauté, que +celle où cet archidiacre Hildebrand, devenu pape sous le nom de Grégoire +VII<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a> +<a href="#footnote177"><sup class="sml">177</sup></a>, entreprit d'élever le saint-siége au-dessus de tous les +trônes, et où, pour le malheur de l'Europe entière, il réussit dans +cette entreprise! Il la poursuivit avec toute la ténacité de son +caractère, toute l'énergie de son ambition et de son courage. Il voulut +d'abord que les papes, qui n'étaient point encore souverains dans Rome, +eussent une souveraineté réelle et territoriale, qui leur donnât un rang +parmi les puissances; et il trouva dans la comtesse Mathilde, dans sa +docilité crédule pour un pontife devenu directeur de sa conscience, dans +sa haine et ses ressentiments héréditaires contre les empereurs +d'Allemagne<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a> +<a href="#footnote178"><sup class="sml">178</sup></a>, tous les moyens d'y parvenir. Il eut l'art d'obtenir +d'elle la donation de tous ses états, dont elle ne se réserva que +l'usufruit. Le pouvoir des passions auxquelles elle obéissait, est tel, +qu'il a mis en quelque sorte à couvert la réputation des mÅ“urs de +Grégoire VII. L'écrivain le moins habitué à ménager les papes vicieux et +corrompus, Voltaire, a reconnu lui-même<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a> +<a href="#footnote179"><sup class="sml">179</sup></a>, qu'aucun fait, ni même +aucun indice, n'a jamais confirmé les soupçons qu'avaient pu faire +naître les liaisons intimes, la fréquentation assidue du pape, et +l'immense libéralité de la comtesse.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote177" +name="footnote177"><b>Note 177: </b></a><a href="#footnotetag177"> +(retour) </a> En 1073.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote178" +name="footnote178"><b>Note 178: </b></a><a href="#footnotetag178"> +(retour) </a> La mère de Mathilde, femme du marquis Boniface, comte + ou duc de Toscane, et sÅ“ur de l'empereur Henri III, souleva + contre son frère toutes les parties de l'Italie où s'étendait + son pouvoir, et qui formaient l'héritage de sa fille, + c'est-à -dire, la Toscane, les états de Mantoue, de Modène, de + Parme, de Ferrare, de Vérone, une partie de l'Ombrie, de la + Marche d'Ancône, et presque tout ce qui a été nommé depuis le + patrimoine de S. Pierre. Ayant fait imprudemment un voyage à + la cour de l'empereur, elle fut arrêtée, et resta long-temps + prisonnière; elle laissa, en mourant, à sa fille Mathilde, + ses ressentiments avec tous ses biens.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote179" +name="footnote179"><b>Note 179: </b></a><a href="#footnotetag179"> +(retour) </a> <i>Essai sur les MÅ“urs et sur l'Esprit des Nations</i>, ch. + 46.</blockquote> + +<p>Grégoire suivait en même temps, avec autant d'ardeur que d'audace, +l'autre partie de son plan. Il arrachait ou disputait à outrance aux +rois l'investiture des bénéfices. Il écrivait en maître à ceux +d'Angleterre, de Danemark et de France. Lui, qui ne s'était cru pape, +que lorsque l'empereur Henri IV eut confirmé sa nomination, il +excommuniait, il déclarait déchu cet empereur même, il le forçait de se +soumettre aux épreuves les plus pénibles et les plus honteuses<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a> +<a href="#footnote180"><sup class="sml">180</sup></a>, et +foulait aux pieds, dans sa personne, la tête humiliée de tous les rois.</p> + +<p>Les lettres de ce pontife existent<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a> +<a href="#footnote181"><sup class="sml">181</sup></a>. Elles déposent de la hardiesse +de ses projets et de la force de son génie, en même temps qu'elles sont +des pièces importantes pour l'histoire de la souveraineté temporelle des +papes<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a> +<a href="#footnote182"><sup class="sml">182</sup></a>. Elles donnent à celui-ci, quant au style, une place peu +distinguée dans l'Histoire littéraire. Il n'en a une, comme bienfaiteur +des lettres, ou du moins des études, que par l'ordre qu'il donna aux +évêques, dans un synode tenu à Rome<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a> +<a href="#footnote183"><sup class="sml">183</sup></a>, d'entretenir, chacun dans +leurs églises, une école pour l'enseignement des lettres<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a> +<a href="#footnote184"><sup class="sml">184</sup></a>; mais il +n'entendait par là que ce qu'on avait entendu jusqu'alors: cet +enseignement des lettres n'avait rien de littéraire; et l'on ne voit +encore là , pour le onzième siècle, aucun avantage sur les précédents.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote180" +name="footnote180"><b>Note 180: </b></a><a href="#footnotetag180"> +(retour) </a> On sait la manière dont ce pape, enfermé dans la + forteresse de Canosse, avec la comtesse Mathilde, y reçut + l'espèce d'amende honorable que vint lui faire l'empereur. + Voyez, sur cette scène déshonorante pour l'Empire, tous les + historiens; et cherchez dans tous les livres qui peuvent + faire autorité en matière de religion, quelque chose qui la + justifie.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote181" +name="footnote181"><b>Note 181: </b></a><a href="#footnotetag181"> +(retour) </a> Dans la collection des conciles du P. Labbe, t. X.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote182" +name="footnote182"><b>Note 182: </b></a><a href="#footnotetag182"> +(retour) </a> Depuis que ceci est écrit, il a paru un jugement plein + d'équité sur ces lettres, sur le caractère, les plans et la + conduite de leur auteur, dans l'excellent ouvrage de M. le + professeur Heeren, traduit de l'allemand en français, par M. + Charles Villers, et qui a partagé, en 1808, le prix proposé + par la classe d'histoire et de littérature ancienne de + l'Institut de France, sur la belle question <i>de l'influence + des croisades</i>. Voyez cet ouvrage, p. 73-90.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote183" +name="footnote183"><b>Note 183: </b></a><a href="#footnotetag183"> +(retour) </a> En 1078.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote184" +name="footnote184"><b>Note 184: </b></a><a href="#footnotetag184"> +(retour) </a> <i>Concil. collect. Harduin</i>. t. VI, part. I, p. 1580, + cité par Tiraboschi, t. III. p. 218.</blockquote> + +<p>C'est à ce siècle, cependant, que les Italiens assignent les premiers +mouvements de la renaissance: c'est l'époque qu'ils désignent par le nom +de ce siècle même, et qu'ils appellent avec respect le Mille, <i>il +Mille</i>. Mais le cours du mal, suspendu seulement par Charlemagne, devenu +plus rapide depuis sa mort, était arrivé à l'extrême: il n'y avait, pour +ainsi dire, plus de degrés d'ignorance, où les esprits pussent encore +descendre. Il fallait qu'ils suivissent enfin cette loi d'instabilité +qui les entraîne; que les sciences et les arts sortissent de leurs +ruines, et recommençassent à s'élever, jusqu'à ce qu'ayant repris toute +leur splendeur, de nouvelles causes ramenassent un jour une dégénération +nouvelle.</p> + +<p>Parmi celles qui devaient les faire renaître, il en est qu'on a peu +observées, mais qui ne laissèrent pas d'influer puissamment sur l'esprit +de ce siècle. C'est, par exemple, une circonstance qui paraît peu +importante, que cette opinion de la prochaine fin du monde, répandue par +le fanatisme intéressé des moines, et dont les imaginations étaient +préoccupées. Cependant on ne saurait croire combien elle fit de mal +jusqu'au dernier jour du dixième siècle, et quel bien résulta de +l'apparition naturelle, mais inattendue, du jour qui commença le +onzième<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a> +<a href="#footnote185"><sup class="sml">185</sup></a> +. L'horreur toujours présente d'une désolation universelle, +fondée sur des prédictions répandues et interprétées par les moines qui +en retiraient d'opulentes donations, avait en quelque sorte éteint toute +espérance, toute pensée relative à un avenir, où personne ne comptait +plus ni exister même de nom, ni revivre dans ses descendants, et dans la +mémoire des hommes, tous destinés à périr à -la-fois. Ce désespoir devait +ne permettre d'autre sentiment que celui de la terreur; il devait +tourner toutes les idées vers une autre vie, et n'inspirer, pour les +choses de ce monde, qu'indifférence et abandon. Mais quand le terme +fatal fut passé, et que chacun se trouva, comme après une tempête, en +sûreté sur le rivage, ce fut comme une vie nouvelle, un nouveau jour, et +de nouvelles espérances. Le courage, la force, l'activité durent +renaître, et les idées se tourner d'elles-même vers tout ce qui pouvait +leur servir de but et d'aliment.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote185" +name="footnote185"><b>Note 185: </b></a><a href="#footnotetag185"> +(retour) </a> Bettinelli, <i>Risorgim. d'Ital.</i>, c. 2.</blockquote> + +<p>C'est une circonstance peu remarquée dans un autre genre que d'avoir du +papier ou d'en manquer; et cependant plusieurs auteurs graves<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a> +<a href="#footnote186"><sup class="sml">186</sup></a> ont +observé que la disette qui s'en fit sentir, au dixième siècle, avait +beaucoup contribué à prolonger le règne de la barbarie. Le papyrus +d'Égypte, dont on se servait encore, et qui était à fort bon compte, +cessa de s'y fabriquer quand les Sarrazins y eurent porté leurs ravages, +quand ils y eurent détruit les arts, le commerce, renversé les écoles et +brûlé les bibliothèques. Le papier était donc devenu, depuis près de +trois siècles, très-rare et très-cher en Occident<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a> +<a href="#footnote187"><sup class="sml">187</sup></a>. Le prix du +parchemin était au-dessus des facultés, et des particuliers qui +pouvaient encore écrire, et des moines. Il en résulta un cruel dommage; +les copistes, pour ne pas rester oisifs, effaçaient d'anciens ouvrages +écrits sur parchemin, et en écrivaient de nouveaux à la place. Muratori +rapporte en avoir vu plusieurs de cette espèce à Milan, dans la +bibliothèque Ambroisienne. L'un d'eux contenait les Å“uvres du vénérable +Bède. «Ce qui me parut digne d'une attention particulière, dit-il, c'est +que l'écrivain s'était servi de ces parchemins, en effaçant la plus +ancienne écriture, pour écrire un livre nouveau. Il restait cependant un +grand nombre de mots visibles, et tracés depuis tant de siècles, en +caractères majuscules, dont la forme indiquait qu'ils avaient plus de +mille ans d'antiquité»<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a> +<a href="#footnote188"><sup class="sml">188</sup></a>. Il est vrai que ce livre effacé était un +livre d'église, mais on ne peut douter que cette méthode, une fois +adoptée par le besoin, ne s'exerçât au moins indifféremment sur le sacré +et sur le profane; et rien n'est en même temps et plus douloureux et +plus croyable que ce que dit notre savant Mabillon<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a> +<a href="#footnote189"><sup class="sml">189</sup></a>, que les Grecs, +comme les Latins, manquant de parchemin pour leurs livres d'église, se +mirent à effacer les premiers manuscrits qui leur tombaient sous la +main,<a name="na1" id="na1"></a> et changèrent des Polybes, des Dion, des Diodore de Sicile, en +Antiphonaires, en Pentecostaires, et en recueils d'Homélies. Mais le +besoin excite à la fin l'industrie. Dans l'incertitude où sont les +érudits sur l'époque précise de l'invention du papier d'Europe, le P. +Montfaucon, suivi par Maffei, par Muratori et par d'autres qui font +autorité, la fait remonter au onzième siècle<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a> +<a href="#footnote190"><sup class="sml">190</sup></a>; et cette invention, +l'abondance et le bas prix qui durent en être la suite, peuvent être +comptés parmi les heureuses circonstances de cette époque.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote186" +name="footnote186"><b>Note 186: </b></a><a href="#footnotetag186"> +(retour) </a> Muratori, <i>Antichità Ital.</i>, Dissert. 43; Andrès, + <i>Orig. Progr. e stat. att. d'ogni Lett.</i>, c. 7; Bettinelli, + <i>Risorg. d'Ital.</i>, c. 2.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote187" +name="footnote187"><b>Note 187: </b></a><a href="#footnotetag187"> +(retour) </a> Muratori, loc. cit.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote188" +name="footnote188"><b>Note 188: </b></a><a href="#footnotetag188"> +(retour) </a> Muratori, loc. cit.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote189" +name="footnote189"><b>Note 189: </b></a><a href="#footnotetag189"> +(retour) </a> <i>De re Diplomaticâ</i>, cité par Bettin., <i>Risorg. + d'Ital.</i>, c. 2.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote190" +name="footnote190"><b>Note 190: </b></a><a href="#footnotetag190"> +(retour) </a> Voy. Montfaucon, <i>PalÅ“ogr. GrÅ“ca</i>, l. I, c. 2; le même, + tome IX de l'Acad. des Inscr., <i>Dissertation sur le papier</i>; + Maffei, <i>Histor. Diplomatica</i>, p. 77; Muratori, <i>Antich. + d'Ital.</i>, Dissert. 43. Il est vrai que Tiraboschi recule + jusqu'au quatorzième siècle, l'invention du pap. de lin; t, + V, l. I, c. 4, p. 76.</blockquote> + +<p>Les guerres et les troubles y furent presque continuels, mais ils eurent +en partie pour objet une sorte d'élan vers la liberté qui, pour la +première fois depuis tant de siècles, se faisait sentir en Italie. +L'extinction de la maison de Saxe<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a> +<a href="#footnote191"><sup class="sml">191</sup></a> lui avait donné l'idée de +s'affranchir; et de même que les sentiments vils qu'inspire l'esclavage, +énervent et abrutissent l'esprit, de même aussi les affections nobles +qui tendent vers la liberté le renforcent et le relèvent. Ce fut +vraisemblablement un assez pauvre roi d'Italie, que cet Hardoin, marquis +d'Ivrée, qui ne put résister long-temps aux armes de l'empereur Henri de +Bavière; mais les évêques, les princes et les seigneurs italiens +l'avaient élu<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a> +<a href="#footnote192"><sup class="sml">192</sup></a>. Ce mouvement d'indépendance annonçait déjà une +révolution heureuse, et ce roi italien dut paraître, et se montra, en +effet, ambitieux du titre de restaurateur de sa patrie<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a> +<a href="#footnote193"><sup class="sml">193</sup></a>, autant du +moins que put le lui permettre le peu de pouvoir dont il jouit. Les +guerres civiles entre la noblesse et le peuple de Milan, qui +commencèrent alors, causèrent, il est vrai, beaucoup de maux, publics et +particuliers; mais tandis que les nobles voulaient, dans d'autres +villes, secouer le joug des empereurs, le peuple voulait ici briser +celui des nobles. Ces querelles, qui furent longues et obstinées, +prouvent que le mouvement gagnait de proche en proche, et devenait +universel.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote191" +name="footnote191"><b>Note 191: </b></a><a href="#footnotetag191"> +(retour) </a> Dans la personne d'Othon III, mort en Italie, à la + fleur de son âge, en 1002.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote192" +name="footnote192"><b>Note 192: </b></a><a href="#footnotetag192"> +(retour) </a> À Pavie, cette même année.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote193" +name="footnote193"><b>Note 193: </b></a><a href="#footnotetag193"> +(retour) </a> Bettinelli, <i>Risorg. d'Ital.</i>, c. 2, dit expressément: + <i>Sicche un italiano poté sembrare, ad ei mostrò voler esser + lo, un ristorator della patria</i>.</blockquote> + +<p>L'agrandissement du pouvoir des évêques de Rome donnait beaucoup +d'importance aux dispositions que chacun d'eux annonçait à l'égard des +lettres; et ce siècle s'ouvrit sous le pontificat de Sylvestre II, +long-temps célèbre, sous le nom de Gerbert, par son savoir et surtout par +son zèle ardent pour les sciences. La France doit s'honorer de l'avoir +produit. Il était si savant que, dans ce siècle, qui ne l'était guère, +il passa pour magicien, et finit par devenir Pape. C'était un des plus +habiles mathématiciens et le plus fort dialectitien de son temps. +L'union qu'il établit dans ses écoles, entre ces deux sciences, tandis +qu'il professa publiquement, donnait à ses élèves une supériorité +marquée; et le savant Bruker ne craint pas de dire, que si, dans le +onzième siècle, les ténèbres qui avaient couvert les précédents, +commencèrent à se dissiper, on le dut principalement à la méthode de +Gerbert, qui joignit aux exercices de la dialectique ceux des sciences +mathématiques, et donna ainsi plus de force et de pénétration aux +esprits<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a> +<a href="#footnote194"><sup class="sml">194</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote194" +name="footnote194"><b>Note 194: </b></a><a href="#footnotetag194"> +(retour) </a> Bruker, <i>Hist. Art. Phil.</i>, t. III, l. II, c. 2.</blockquote> + +<p>Cette même comtesse Mathilde, à qui l'on peut reprocher d'avoir +alimenté l'ambition violente et l'audace effrénée de Grégoire VII, +d'avoir donné un fondement trop réel à la puissance politique des Papes, +et d'avoir trop contribué à élever sur des bases solides ce pouvoir +colossal qui, depuis, a si long-temps pesé sur l'Europe, doit être +d'ailleurs comptée parmi les causes de cette heureuse révolution des +connaissances humaines. Son autorité, plus étendue que ne l'avait été +celle d'aucun prince depuis la chute de Rome, lui servit à encourager +l'étude des sciences, auxquelles elle n'était pas elle-même étrangère; +et si, au commencement du siècle suivant, l'étude du droit surtout prit +à Bologne un si grand essort, si la jurisprudence romaine régit de +nouveau d'Italie, et si le code de Justinien en bannit enfin les lois +bavaroises, lombardes et tudesques, qui y avaient régné tour-à -tour, on +le dut peut-être au soin que prit Mathilde de faire revoir ce code et +d'engager par des récompenses un jurisconsulte célèbre à cet utile +travail<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a> +<a href="#footnote195"><sup class="sml">195</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote195" +name="footnote195"><b>Note 195: </b></a><a href="#footnotetag195"> +(retour) </a> Bettinelli, <i>loc. cit.</i> Ce jurisconsulte est le fameux + Irnerius ou Garnier. Voy. le chapitre suivant.</blockquote> + +<p>Enfin des divers ports d'Italie, on commençait à naviguer chez des +nations étrangères; on rapportait des connaissances acquises et le désir +d'en acquérir de nouvelles. On trouvait en Orient les lettres et +quelques parties de la philosophie, jouissant encore d'une sorte +d'honneur; on voyait fleurir en Espagne, parmi les Maures, dont la +domination y était alors prospère et fastueuse, une littérature +nouvelle, l'étude et l'admiration des sciences et de la philosophie +grecque; et l'on revenait de Constantinople avec des manuscrits grecs, +et d'Espagne avec des manuscrits arabes, soit originaux dans cette +langue, soit traduits du grec.</p> + +<p>Ce fut par des traductions de cette espèce qu'Hippocrate commença d'être +connu; que ses ouvrages et d'autres, tant grecs qu'arabes, sur la +médecine, se répandirent dans l'Italie méridionale. Ils y furent +apportés et interprétés par un aventurier savant et laborieux, nommé +Constantin, et donnèrent naissance à la fameuse école de Salerne, ou du +moins commencèrent sa célébrité. On en fait remonter beaucoup plus haut +l'existence. Ce qu'il y a de certain, c'est que, dès la fin du dixième +siècle, on allait à Salerne consulter sur ses maladies et rétablir sa +santé. Un historien du douzième siècle (Orderic Vital), parle aussi de +cette école de médecine, comme étant déjà fort ancienne. L'opinion la +plus probable est que les Arabes ou Sarrazins, qui occupèrent une grande +partie de ces provinces, y apportèrent leurs sciences et leurs livres, +parmi lesquels il s'en trouvait beaucoup de médecine. Ils réveillèrent +dans ces contrées le goût pour cette science, et l'arrivée de Constantin +y donna une nouvelle activité.</p> + +<p>Il était Africain et né à Carthage. L'ardeur de s'instruire dans toutes +les sciences le conduisit chez tous les peuples qui les cultivaient +alors. Il étudia long-tems à Bagdad, où il apprit la grammaire, la +dialectique, la physique, la médecine, l'arithmétique, la géométrie, les +mathématiques, l'astronomie, la nécromancie, la musique des Caldéens, +des Arabes, des Persans et des Sarrazins. De là il passa dans les Indes, +et s'instruisit encore de toutes les sciences de ces peuples. Il en fit +autant en Égypte. Enfin, après 39 ans de voyages et d'études, il revint +à Carthage. La science presque universelle, qui lui avait coûté tant de +peines à acquérir, le fit prendre dans son pays, comme Gerbert dans le +nôtre, pour un magicien. On voulut se défaire de lui; il le sut, prit la +fuite et passa secrètement à Salerne. Il y obtint la faveur du fameux +prince normand, Robert Guiscard. Mais ensuite dégoûté du monde, il se +retira au Mont Cassin, où il prit l'habit religieux. Il s'y occupa le +reste de sa vie à traduire de l'arabe, du grec et du latin des livres de +médecine, et à en composer lui-même. Ils lui firent alors une grande +réputation<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a> +<a href="#footnote196"><sup class="sml">196</sup></a>. Ils répandirent de plus en plus à Salerne la passion +pour la médecine, et les moyens de la mieux étudier. C'est dans ce sens +que Constantin peut être regardé comme l'un des créateurs de cette +école, comme l'une des causes de sa célébrité, et que l'on peut voir +aussi dans les Arabes, de qui il avait tant appris, une influence +favorable à la renaissance des lettres. Ces mêmes Sarrazins que nous +n'avons nommés jusqu'ici que comme des barbares, destructeurs actifs des +lumières partout où ils étendaient leurs conquêtes, nous les voyons donc +figurer ici parmi les causes qui rallumèrent le flambeau qu'ils avaient +ailleurs contribué à éteindre; et bientôt nous fixerons plus +spécialement notre attention sur cette révolution particulière, qui se +fait apercevoir dans la grande révolution générale.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote196" +name="footnote196"><b>Note 196: </b></a><a href="#footnotetag196"> +(retour) </a> Ses Å“uvres ont été en partie publiées à Bâle, en 1536, + et sont en partie restées inédites. (Voy. Oudin, <i>de Script. + Eccl.</i>, t. II, p. 694, etc.) Constantin l'Africain florissait + vers l'an 1060.</blockquote> + +<p>Quant aux Grecs de Constantinople, après un long sommeil, les sciences +et les lettres semblaient aussi renaître parmi eux. Pendant le huitième +siècle, les sanglantes querelles entre les iconoclastes et les +adorateurs des images, avaient servi de prétexte à la destruction des +monuments des arts et des lettres, et détourné de plus en plus des +études utiles et paisibles, par des argumentations bruyantes, soutenues +à main armée. Mais au neuvième, après que la dynastie des Basilides eût +renversé la race Isaurienne, qui avait remplacé les descendants +d'Héraclius, les esprits, ayant repris un peu de calme, se reportèrent +vers les études.</p> + +<p>Ils y furent excités par un nouveau mobile. Lorsque les Arabes, +destructeurs des écoles d'Athènes et d'Alexandrie, rassasiés de +conquêtes sanglantes, et voulant en faire de plus douces, recherchèrent +ces mêmes productions de l'ancienne Grèce, qu'ils avaient autrefois +livrées aux flammes, les Grecs, qui les avaient eux-mêmes oubliées +depuis long-temps<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a> +<a href="#footnote197"><sup class="sml">197</sup></a>, rapprirent à en connaître le prix. Occupés de +les copier et de les vendre, ils voulurent aussi les étudier. Quelques +écoles furent rétablies, et le peu d'hommes qui cultivaient encore, dans +l'obscurité, les lettres et la philosophie, furent encouragés et +honorés.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote197" +name="footnote197"><b>Note 197: </b></a><a href="#footnotetag197"> +(retour) </a> Gibbon, <i>Fall. of Rom. Emp.</i>, c. 53.</blockquote> + +<p>Le savant patriarche Photius, célèbre par le schisme dont il fut la +cause, et qui, sans changer d'opinion, fut excommunié par un grand +concile, absous par un autre, et derechef excommunié par un troisième, +fut l'homme le plus éclairé et le plus éloquent de son siècle; il eut +pour élève un empereur qui s'honora du surnom de Philosophe<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a> +<a href="#footnote198"><sup class="sml">198</sup></a>; et il +nous a laissé dans son ouvrage, connu sous le titre de <i>Bibliothèque</i>, +des preuves de son amour pour l'étude, de son savoir, et de +l'indépendance de son esprit. Vers le même temps, ou un peu plus tard, +dans le dixième siècle, Suidas écrivit le plus ancien Lexique qui nous +soit parvenu, nécessaire pour l'intelligence des anciens classiques +grecs, et qui contient un grand nombre de fragments d'auteurs qui +auraient aussi été classiques, mais que le temps a dévorés. Ils +existaient encore alors: la Bibliothèque de Photius nous l'atteste. +Constantinople possédait l'histoire de Théopompe, les oraisons +d'IIyperide, les comédies de Ménandre, les odes d'Alcée et de Sapho, et +les ouvrages d'une foule d'autres auteurs, poètes, orateurs, historiens, +philosophes, que nous n'avons plus.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote198" +name="footnote198"><b>Note 198: </b></a><a href="#footnotetag198"> +(retour) </a> Léon VI, fils et successeur de Basile.</blockquote> + +<p>Constantin Porhyrogénète suivit la route que son père, +Léon-le-Philosophe, lui avait tracée, et s'y avança plus loin que lui. +Ce fut un homme de lettres sur le trône. Il a laissé plusieurs ouvrages, +l'un sur l'administration de l'Empire, l'autre contenant une description +de ses provinces, un troisième sur la tactique et les opérations +militaires. Le quatrième est un assez gros livre sur un sujet moins +important, sur le cérémonial de la cour de Bysance; mais enfin il +cultiva les lettres, la musique, la peinture; et lorsque Romain +Lecapenus l'eut renversé du trône, où il remonta ensuite, il sut, +dit-on, se faire une ressource de ses talents et de la vente de ses +tableaux; ressource que peu de Souverains pourraient se procurer en +pareil cas.</p> + +<p>Ce fut vers lui que fut envoyé en ambassade, par Bérenger II, roi +d'Italie, un jeune littérateur, devenu depuis un historien de quelque +célébrité. Liutprand, dont c'est ici l'occasion de parler, était né à +Pavie, d'un père qui avait été député vers la même cour par le roi +Hugues, prédécesseur de Bérenger. Hugues conserva au fils la protection +qu'il avait accordée au père. Les talents qu'annonçait le jeune +Liutprand, favorisèrent ces dispositions, surtout la beauté de sa voix, +que ce roi, qui aimait la musique, se plaisait beaucoup à entendre. +Quand Bérenger, marquis d'Ivrée, eut forcé Hugues à lui céder son trône, +il garda auprès de lui Liutprand, le fit son secrétaire, et l'envoya +quelques années après<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a> +<a href="#footnote199"><sup class="sml">199</sup></a>, à Constantinople, en qualité d'ambassadeur. +Liutprand profita de cette mission pour apprendre le grec, et ce fut à +peu près tout le fruit qu'il en retira. De cette haute faveur où il +était, il tomba tout-à -coup dans la disgrâce, et fut obligé de se +retirer en Allemagne. C'est dans cet exil qu'il composa l'histoire de +son temps<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a> +<a href="#footnote200"><sup class="sml">200</sup></a>. Il était alors chanoine de l'église de Pavie, titre +qu'il prend au commencement de chacun des livres de son histoire. Elle +est écrite avec esprit, en latin meilleur que celui des autres écrivains +du dixième siècle, et avec une petite pointe de malignité satirique, qui +passe même la mesure quand il est question de Bérenger et de sa femme. +L'accueil distingué que Liutprand reçut de Constantin Porphyrogénète, +fut accordé à son mérite autant qu'à son titre; et il nous a laissé, +outre l'histoire dont on vient de parler, une relation piquante de son +voyage et de son ambassade<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a> +<a href="#footnote201"><sup class="sml">201</sup></a>, ou plutôt de ses ambassades, car il en +fit une seconde assez long-temps après<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a> +<a href="#footnote202"><sup class="sml">202</sup></a>, dont il fut moins content +que de la première; de simple chanoine il était pourtant devenu évêque +de Crémone; il était envoyé par un puissant empereur, Othon Ier; à qui +il devait la chute de Bérenger, son persécuteur, son rappel dans sa +patrie, le rétablissement de sa fortune, et son avancement; mais +Porphyrogénète n'était plus là pour le recevoir<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a> +<a href="#footnote203"><sup class="sml">203</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote199" +name="footnote199"><b>Note 199: </b></a><a href="#footnotetag199"> +(retour) </a> En 946.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote200" +name="footnote200"><b>Note 200: </b></a><a href="#footnotetag200"> +(retour) </a> <i>Liutprandi Ticinensis Historia</i>. Elle s'étend jusqu'à + l'avénement de Bérenger II, vers le milieu du dixième + siècle.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote201" +name="footnote201"><b>Note 201: </b></a><a href="#footnotetag201"> +(retour) </a> <i>Legatio Liutprandi ad Constantin. Porphyr.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote202" +name="footnote202"><b>Note 202: </b></a><a href="#footnotetag202"> +(retour) </a> En 968.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote203" +name="footnote203"><b>Note 203: </b></a><a href="#footnotetag203"> +(retour) </a> <i>Legatio Liutprandi ad Nicephorum Phocam.</i> Il paraît + qu'il mourut peu d'années après son retour de cette seconde + légation (Voy. Tirab., t. III, p. 200).</blockquote> + +<p>Les exemples donnés par ce prince et par son père, quoiqu'ils ne fussent +rien moins que de grands princes, contribuèrent cependant beaucoup à +ranimer dans l'Orient le goût des études. L'effet s'en prolongea, pour +ainsi dire, pendant les règnes tantôt violents, tantôt faibles, toujours +étrangers aux lettres, qui suivirent le leur, jusqu'à ce que celui des +Comnène vînt, au milieu du onzième siècle, rallumer momentanément +l'émulation presque éteinte.</p> + +<p>A défaut d'ouvrages de génie, ce fut le temps des recherches et de +l'érudition. Dans ce siècle et dans le douzième, on compte des +commentateurs tels qu'Eustathe sur Homère, Eustrate sur Aristote; le +premier, évêque de Thessalonique; le second, de Nicée, et plusieurs +autres. J'ai dit à défaut d'ouvrages de génie, car on ne mettra pas, +sans doute, de ce nombre les <i>Chiliades</i><a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a> +<a href="#footnote204"><sup class="sml">204</sup></a> de Tzetzès, qui écrivit en +douze mille vers lâches, prolixes et cependant obscurs, sur six cents +sujets différents. Alors aussi commence la série des auteurs de +l'histoire Bysantine, peu recommandables, si on les compare aux +Xénophons et aux Thucydides; mais qu'on se félicite encore de trouver +parmi les ténèbres de ces temps barbares. Ils forment du moins dans la +même langue une suite presque ininterrompue depuis les auteurs des bons +siècles.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote204" +name="footnote204"><b>Note 204: </b></a><a href="#footnotetag204"> +(retour) </a> On prononce <i>Kiliades</i>.</blockquote> + +<p>Cette langue, altérée dans ses mots et dans ses tours, était pourtant +encore matériellement la langue d'Homère et de Démosthène, au lieu qu'on +oserait à peine dire, en parlant du langage corrompu dans lequel on +écrivait alors à Rome et dans l'Italie, comme en France et dans l'Europe +entière, que ce fut la langue de Cicéron et de Virgile. Aussi, malgré +la place honorable que ce siècle conserve dans l'Histoire littéraire +d'Italie, quels monuments latins a-t-il laissés? de quels auteurs +peut-il citer les productions? Quels sont ceux qui, dans cette +dépravation générale, montrèrent du moins un bon esprit et quelques +traces d'un meilleur style?</p> + +<p>Les deux plus grands génies de ce siècle, qui remplirent de leur +renommée l'Italie, la France et l'Angleterre, furent Lanfranc et +Anselme. Le premier surtout, qui fut le maître du second, eut la plus +forte et la plus heureuse influence sur l'amélioration des études. Né à +Pavie<a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a> +<a href="#footnote205"><sup class="sml">205</sup></a>, vers le commencementdu siècle, il y brilla dès sa première +jeunesse dans les exercices du barreau, passa en France, se retira du +monde, jeune encore, et entra dans une abbaye qu'il rendit célèbre, +l'abbaye du Bec en Normandie. L'école qu'il y ouvrit devint fameuse, et +la philosophie du Bec passa, pour ainsi dire, en proverbe<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a> +<a href="#footnote206"><sup class="sml">206</sup></a>. La +dialectique de Lanfranc et sa manière d'écrire en latin, étaient en +grande partie dégagées de la rouille de l'école. Le premier, depuis les +siècles de barbarie, il essaya de faire renaître la science de la +critique. Les ouvrages des pères de l'église, et même les livres saints +(car on ne connaissait guère alors d'autre littérature), altérés et +corrompus par l'ignorance des copistes, reprenaient, en passant sous ses +yeux, leur pureté originelle. Il les examinait, les collationnait, les +corrigeait de sa main, et ces copies ainsi restituées, devenaient des +manuscrits authentiques et dignes de foi.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote205" +name="footnote205"><b>Note 205: </b></a><a href="#footnotetag205"> +(retour) </a> Tiraboschi, t. III, p. 227 et suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote206" +name="footnote206"><b>Note 206: </b></a><a href="#footnotetag206"> +(retour) </a> Launoi, <i>de Scholis celebribus</i>, ch. 42.</blockquote> + +<p>Guillaume, alors duc de Normandie, ayant acquis par la conquête de +l'Angleterre, le surnom de Conquérant, voulut attirer Lanfranc dans ses +nouveaux états, et le fit archevêque de Cantorbéry. Lanfranc occupa ce +siège pendant dix-neuf ans. Sa vertu y fut mise à l'épreuve, et la +faveur dont il jouissait fut troublée par les querelles qui s'élevèrent +entre son roi et le pape Grégoire VII, à l'occasion des investitures; il +ne cessa d'être un sujet soumis qu'autant qu'il le fallait pour obéir au +souverain pontife, qui étendait sur toutes les couronnes ses prétentions +de souveraineté. Sa résistance n'eut rien de séditieux, et sa modération +éclata jusque dans l'exécution des ordres violents, auxquels il ne se +croyait pas permis de résister. Elle ne brilla pas moins dans un concile +tenu à Rome<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a> +<a href="#footnote207"><sup class="sml">207</sup></a>, où il fut appelé par le pape. L'hérésiarque Bérenger y +fut cité pour ses erreurs. L'archevêque, chargé de le combattre, fit +mieux, il le persuada, et le convertit.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote207" +name="footnote207"><b>Note 207: </b></a><a href="#footnotetag207"> +(retour) </a> En 1078.</blockquote> + +<p>Lanfranc, mort en 1089, n'a laissé qu'un traité de l'Eucharistie contre +l'hérésie de Bérenger, et des lettres écrites, les unes avant, les +autres pendant son épiscopat. Ce fut donc moins par ses ouvrages que par +sa méthode d'enseignement qu'il servit au progrès de la philosophie et +des lettres. C'est dans l'école qu'il tint au milieu de la forêt du Bec, +que sont ses plus beaux titres de gloire. Parmi les personnages +illustres qui en sortirent, il suffit de citer Ives de Chartres, regardé +comme le restaurateur du droit canonique en France, et dont les lettres +sont si précieuses pour notre histoire; Anselme, qui devint Pape sous le +nom d'Alexandre II, et cet autre Anselme, dont la renommée littéraire +égala celle de son maître.</p> + +<p>Il était né en 1034, dans la ville d'Aoste, en Piémont<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a> +<a href="#footnote208"><sup class="sml">208</sup></a>. La +réputation dont jouissait l'école du Bec, l'y attira de bonne heure. Il +profita si bien des leçons de Lanfranc, qu'ayant embrassé la vie +monastique, il fut, trois ans après, élu prieur, et ensuite abbé de +cette maison. Quatre ou cinq ans après la mort de son maître, il fut +appelé à lui succéder dans l'archevêché de Cantorbéry<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a> +<a href="#footnote209"><sup class="sml">209</sup></a>. +Guillaume-le-Roux régnait alors. Il ne valait pas son père, mais il fut +aussi ferme que lui sur l'article des investitures. Anselme ne se montra +pas moins zélé pour la cause du Pape; il en résulta pour lui des +querelles très-vives et un exil. Il se rendit en Italie auprès d'Urbain +II. Il assista au concile de Bari<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a> +<a href="#footnote210"><sup class="sml">210</sup></a>, où il terrassa par sa +dialectique les Grecs, entêtés à soutenir que dans la Trinité, le S. +Esprit, ne procède uniquement que du père.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote208" +name="footnote208"><b>Note 208: </b></a><a href="#footnotetag208"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 230 et suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote209" +name="footnote209"><b>Note 209: </b></a><a href="#footnotetag209"> +(retour) </a> En 1092.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote210" +name="footnote210"><b>Note 210: </b></a><a href="#footnotetag210"> +(retour) </a> En 1098.</blockquote> + +<p>Rappelé en Angleterre par Henri Ier, Anselme s'y rendit; mais bientôt +les intérêts de la cour de Rome qu'il voulut servir, le brouillèrent +avec ce roi. Il repassa sur le continent, et peu de temps après revint +se fixer dans l'abbaye du Bec. Ce fut à l'invitation de Henri lui-même, +qui, désirant enfin s'accorder avec le Pape, se rendit plusieurs fois +dans cet abbaye pour conférer avec Anselme. Le prélat ayant réussi dans +cette négociation, retourna auprès du roi, rentra en possession de son +archevêché, de ses dignités, de ses biens, et mourut deux ans +après<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a> +<a href="#footnote211"><sup class="sml">211</sup></a>, laissant dans l'Europe chrétienne de vifs regrets et une +grande renommée de sainteté, d'éloquence et de savoir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote211" +name="footnote211"><b>Note 211: </b></a><a href="#footnotetag211"> +(retour) </a> En 1109.</blockquote> + +<p>Tous ses ouvrages sont théologiques ou ascétiques; il passe pour avoir +appliqué, plus qu'aucun de ses prédécesseurs, les subtilités de la +dialectique à la théologie<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a> +<a href="#footnote212"><sup class="sml">212</sup></a>. Le dessein qu'il avait formé de +démontrer, non seulement par l'autorité de l'Écriture et de la +tradition, mais par la raison même, les dogmes et les mystères de la +religion chrétienne, lui rendait ces subtilités nécessaires. Il ne +s'enfonça pas moins avant dans les profondeurs de la métaphysique, dont +il est regardé comme le restaurateur. On le regardait avec plus de +raison comme le père de la théologie scolastique, dont il n'enveloppa +cependant pas les obscurités dans le style barbare qu'on y introduisit +après lui<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a> +<a href="#footnote213"><sup class="sml">213</sup></a>. On sait que Leibnitz a reproché à Descartes d'avoir pris +à Anselme sa preuve de l'existence de Dieu par l'idée de l'infini; mais +sans se croire obligé de lire le <i>Monologium</i> ni le <i>Proslogium</i> de ce +saint docteur, deux traités de théologie naturelle, dans l'un desquels +cette démonstration doit être, on peut penser que le génie de Descartes, +qui a trouvé tant d'autres choses, l'a trouvée aussi de son côté<a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a> +<a href="#footnote214"><sup class="sml">214</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote212" +name="footnote212"><b>Note 212: </b></a><a href="#footnotetag212"> +(retour) </a> Voy. Tirab., <i>ub. supr.</i>, p. 232. Voy. aussi M. Giamb. + Corniani, dans l'ouvrage intitulé, <i>I Secoli della + Letteratura italiana dopo il suo Risorgimento</i>, t, I, p. 54.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote213" +name="footnote213"><b>Note 213: </b></a><a href="#footnotetag213"> +(retour) </a> Tirab., <i>loc. cit.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote214" +name="footnote214"><b>Note 214: </b></a><a href="#footnotetag214"> +(retour) </a> Giambat. Corniani, <i>ub. supr.</i>, p. 57.</blockquote> + +<p>Ce dont on doit peut-être savoir le plus de gré à Anselme, c'est d'avoir +eu sur l'éducation des enfants, des notions supérieures à son siècle. Un +abbé de moines qui était en grande réputation de piété, se plaignait un +jour à lui de la mauvaise conduite des enfants qu'on élevait dans son +monastère. Nous les fouettons continuellement, disait-il, et ils n'en +deviennent que plus obstinés et plus méchants. Et quand ils sont grands, +demanda le bon Anselme, que deviennent-ils? Parfaitement stupides, lui +répondit l'abbé. Voilà , reprit Anselme, une excellente méthode +d'éducation qui change les hommes en bêtes! Il se servit ensuite de +diverses comparaisons, pour lui faire entendre qu'il en est des hommes +comme des arbres, qui ne peuvent prospérer, se développer et croître à +la hauteur que la nature leur destine, s'ils sont comprimés dès leur +naissance, si leurs rameaux sont pressés, leur sève étouffée, leur +direction gênée, interrompue; qu'il en est encore comme des métaux d'or +et d'argent, qu'on ne peut réduire à des formes élégantes et nobles, si +l'artiste ne fait que les battre à grands coups de marteau, etc.<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a> +<a href="#footnote215"><sup class="sml">215</sup></a>. + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote215" +name="footnote215"><b>Note 215: </b></a><a href="#footnotetag215"> +(retour) </a> Giambat. Corniani, <i>ut. supr.</i></blockquote> + +<p>L'école fondée en France par Lanfranc et par Anselme, devint une +pépinière féconde d'hommes instruits, non seulement pour la France, mais +pour l'Italie, d'où un grand nombre de jeunes gens y accouraient prendre +des leçons. Les auteurs de notre Histoire littéraire relèvent avec un +orgueil très-pardonnable ces secours que l'Italie recevait de la +France<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a> +<a href="#footnote216"><sup class="sml">216</sup></a>; mais ils oublient trop peut-être que les deux chefs de +cette fameuse école étaient Italiens, et que ce fut encore à l'Italie +que la France dut ce second mouvement de renaissance des lettres, plus +durable que le premier. L'historien de la littérature italienne, après +avoir réclamé ce qu'il croit appartenir à sa patrie, dit avec son bon +sens et son équité ordinaires<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a> +<a href="#footnote217"><sup class="sml">217</sup></a>: «Ainsi la France et l'Italie se +prêtaient mutuellement des secours; celle-ci, en fournissant à la +France, et de savants professeurs qui donnaient le plus grand éclat aux +écoles, et de jeunes étudiants qui ajoutaient à ces écoles un nouveau +lustre; celle-là , en offrant un sûr et doux asyle aux Italiens, qui se +seraient difficilement livrés à l'étude au milieu des troubles de leur +patrie».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote216" +name="footnote216"><b>Note 216: </b></a><a href="#footnotetag216"> +(retour) </a> T. IX, p. 77.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote217" +name="footnote217"><b>Note 217: </b></a><a href="#footnotetag217"> +(retour) </a> Tiraboschi, t. III, p. 242.</blockquote> + +<p>Mais enfin ni les ouvrages d'Anselme, ni ceux de Lanfranc son maître, ni +ceux de leurs nombreux disciples, n'ont plus de lecteurs depuis +long-temps. Il en est ainsi d'un Fulbert, évêque de Chartres, dont la +France et l'Italie se sont disputé la naissance<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a> +<a href="#footnote218"><sup class="sml">218</sup></a>, mais qu'on ne lit +plus, qu'on ne lira jamais plus, ni en Italie, ni en France<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a> +<a href="#footnote219"><sup class="sml">219</sup></a>. Il en +est encore ainsi d'un Pierre Damien, l'un des plus savants et des plus +élégants écrivains de son temps; d'un Pierre Diacre, d'un Brunon, évêque +de Segni, d'un troisième Anselme, évêque de Lucques, d'un Arnolphe, d'un +Landolphe, et dune foule d'autres théologiens ou dialecticiens plus ou +moins célèbres dans ce siècle, mais également ignorés et dignes de +l'être dans le nôtre. Il faut distinguer parmi eux les auteurs +d'histoires et de chroniques, la plupart recueillies dans la volumineuse +et savante collection de Muratori, tels entre autres que cet Arnolphe et +ce Landolphe qu'on vient de nommer<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a> +<a href="#footnote220"><sup class="sml">220</sup></a>. Méprisables comme écrivains, +ils sont précieux pour l'histoire, dont ils sont les seules lumières +dans ces temps de profonde obscurité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote218" +name="footnote218"><b>Note 218: </b></a><a href="#footnotetag218"> +(retour) </a> Selon Fleury, <i>Hist. Eccl.</i>, l. LVIII, n°. 57, et + Mabillon, <i>Act. SS.</i> etc. t. VII, pr. n°. 43; il était + Romain, d'après un endroit de ses propres écrits; mais cet + endroit est mal interprété, selon les auteurs de l'<i>Hist. + litter. de France</i>, t. VII, p. 262; ils croient plutôt que + Fulbert était d'Aquitaine, ou même particulièrement de + Poitou. Tiraboschi est venu ensuite, et a démontré que les + Bénédictins se sont trompés dans ce point d'histoire, et que + Fulbert, qui dut à la France son instruction, puisqu'il y fut + élève de Gerbert, ne lui doit pas du moins la naissance. Il + rend à l'Italie l'honneur de l'avoir produit, t. III, p. 225 + et 226.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote219" +name="footnote219"><b>Note 219: </b></a><a href="#footnotetag219"> +(retour) </a> Cela est rigoureusement vrai de ses Sermons; ses + Lettres peuvent être, sinon lues, du moins consultées pour + l'histoire.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote220" +name="footnote220"><b>Note 220: </b></a><a href="#footnotetag220"> +(retour) </a> <i>Arnolphi Hist. Mediolanensis</i>, etc. <i>Landolphi + senioris. Mediolan. Historia</i>, etc. Voy. <i>Rerum ital. + Script.</i>, t. IV.</blockquote> + +<p>Ce sont tous, il est vrai, de ces auteurs que, dans la littérature de +leur pays, on appelle sacrés; mais il en eut alors encore moins de +profanes que l'on puisse citer: la raison en est simple. L'église latine +était sans cesse, depuis le schisme, en controverse avec l'église +grecque. Il fallait toujours se tenir prêt à argumenter, dans des +conférences, contre ces Grecs, si rusés dialecticiens et si déterminés +sophistes. Les querelles entre le sacerdoce et l'Empire ne se vidaient +pas seulement avec l'épée, mais avec la plume. En écrivant sur ces +matières, on pouvait espérer de la part de celle des deux puissances +dont on se déclarait le champion, des faveurs et des récompenses. +C'étaient des motifs assez forts d'émulation pour s'adonner à la +théologie et au droit canon; mais il n'y en avait aucun qui pût engager +à cultiver les lettres proprement dites. Elles continuaient donc de +languir, et tout ce qu'elles peuvent se vanter d'avoir produit qui +puisse être encore de quelque utilité, est une espèce de lexique latin, +composé par un certain Papias, très-habile dans la langue grecque, et le +meilleur grammairien de son temps<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a> +<a href="#footnote221"><sup class="sml">221</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote221" +name="footnote221"><b>Note 221: </b></a><a href="#footnotetag221"> +(retour) </a> Ce lexique ou vocabulaire, imprimé pour la première + fois à Milan, en 1476, sous le titre de <i>Papias Vocabulista</i>, + l'a été plusieurs autres depuis. Il avait été publié par + l'auteur vers l'an 1053. Voyez Tiraboschi, t. III, p, 263.</blockquote> + +<p>Un moine Bénédictin de <i>la Pomposa</i>, célèbre abbaye près de Ravenne, +s'immortalisa par une découverte en musique, qui facilita et abrégea +considérablement l'étude de cet art, borné cependant au chant de +l'église. On ne laissait pas, faute de signes et de méthode, d'employer +une dizaine d'années pour apprendre à chanter passablement au lutrin. +<i>Guido</i>, ou, comme nous le nommons en français, Gui d'Arezzo, inventa +des signes et créa une méthode qui réduisirent à un, ou tout au plus +deux ans cet apprentissage. D'autres ont écrit qu'il ne fallait que +quelques mois<a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a> +<a href="#footnote222"><sup class="sml">222</sup></a>;<a name="na2" id="na2"></a> mais c'est un ou deux ans que dit Gui d'Arezzo +lui-même dans une lettre qui nous est restée de lui. On y voit aussi les +seuls événements de sa vie que nous sachions, et qu'il soit intéressant +de savoir. Les moines de son couvent, loin de lui avoir gré de sa +découverte et du soin qu'il avait pris de les instruire, le +persécutèrent. Il leur parut blesser l'égalité de leur institution, +parce qu'il n'était pas leur égal en ignorance<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a> +<a href="#footnote223"><sup class="sml">223</sup></a>. L'abbé lui même +écouta leurs suggestions, épousa leurs haines et fit éprouver à Gui des +désagréments qui le forcèrent enfin à s'exiler du monastère. Il vécut +alors des leçons de chant qu'il allait donner d'église en église. +Théodalde, évêque d'Arezzo, sa patrie, l'appela auprès de lui, et l'y +retint quelque temps. Sa réputation parvint au Pape Jean XX, à qui elle +inspira le désir de le connaître. Il députa vers lui trois envoyés pour +l'engager à se rendre à Rome<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a> +<a href="#footnote224"><sup class="sml">224</sup></a>. Le pontife voulut éprouver sur +lui-même la bonté de la nouvelle méthode. À son grand étonnement, il +apprit sur-le-champ à lire et à chanter un verset qu'il n'avait jamais +entendu auparavant. La faveur à laquelle Gui parvint auprès du Pape, +l'aurait retenu à Rome, si le climat ne lui en eût pas été aussi +contraire, surtout pendant l'été. Il venait d'obtenir la permission de +s'en éloigner, sous la condition expresse d'y revenir pendant l'hiver, +instruire le clergé romain, lorsque l'abbé de <i>la Pomposa</i> y fut amené +par les affaires de son ordre. Gui l'alla visiter comme son supérieur, +malgré les mauvais traitements qu'il en avait reçus. Il lui fit +connaître si clairement la régularité de sa conduite et l'excellence de +sa méthode, que l'abbé, de retour dans son couvent, l'invita de la +manière la plus pressante à y revenir. La principale raison qui engagea +ce bon religieux à céder à ses instances, fut que, presque tous les +évêques étant simoniaques, et par conséquent damnés, il devait craindre +toute communication avec eux<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a> +<a href="#footnote225"><sup class="sml">225</sup></a>. Il paraît donc qu'il retourna dans +son premier asyle, et qu'il y finit paisiblement ses jours. C'est vers +l'an 1030 qu'il florissait.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote222" +name="footnote222"><b>Note 222: </b></a><a href="#footnotetag222"> +(retour) </a> <i>Pochi mesi</i>: c'est l'expression dont se sert M. + Giambat. Corniani, dans ses <i>Secoli della Letteratura ital.</i>, + etc. t. 1, p. 34.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote223" +name="footnote223"><b>Note 223: </b></a><a href="#footnotetag223"> +(retour) </a> <i>Id. ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote224" +name="footnote224"><b>Note 224: </b></a><a href="#footnotetag224"> +(retour) </a> Tiraboschi, t. III, p. 300.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote225" +name="footnote225"><b>Note 225: </b></a><a href="#footnotetag225"> +(retour) </a> <i>Cum prÅ“sertim simoniacâ hÅ“resi modo propè cunctis + damnatis episcopis timeam in aliquo communicadi</i>. Guidonis + Epistola <i>Michaeli monacho de ignoto cantu directa</i>.</blockquote> + +<p>On a imprimé, mais depuis asez peu d'années<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a> +<a href="#footnote226"><sup class="sml">226</sup></a>, l'ouvrage intitulé +<i>Micrologus</i>, où il consigna sa découverte et son système: on ne le +posséda long-temps qu'en manuscrit dans quelques bibliothèques<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a> +<a href="#footnote227"><sup class="sml">227</sup></a>. Sa +gamme et sa manière de la noter se répandirent, et se sont perpétuées +par la tradition. Une idée étendue et détaillée de ce système +appartiendrait à l'histoire de la musique, et non à celle de la +littérature. Ce qu'il suffit de rappeler ici, c'est qu'il substitua les +points placés sur des lignes à la confusion de lettres et d'autres +caractères qui avait régné jusqu'alors, et qu'il désigna les notes de la +gamme par les syllabes placées au commencement et au milieu des vers, +dans la première strophe de l'hymne <i>Ut queant taxis</i>, devenu fameux par +cet emploi, auquel Paul Diacre, son auteur, n'avait pas songé. On +commença enfin à se reconnaître dans ce dédale; et le nom de Gui +d'Arezzo est honorablement placé en tête de la liste des créateurs et +des bienfaiteurs de la musique moderne.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote226" +name="footnote226"><b>Note 226: </b></a><a href="#footnotetag226"> +(retour) </a> Martin Gerbert, abbé de Saint-Blaise, l'a donné dans le + vol. II de ses <i>Scriptores ecclesiastici de musicâ sacrâ + potissimum. Typis San-Blasianis</i>, 1784, 3 vol. in-4°. On y + trouve aussi la lettre de Gui au moine Michel, d'où sont + tirés les détails précédents.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote227" +name="footnote227"><b>Note 227: </b></a><a href="#footnotetag227"> +(retour) </a> À Milan, dans l'Ambroisienne; à Pistoja, chez les + chanoines, à Florence, dans la Laurentienne. On en possède + trois en France à la Bibliothèque impériale. Il y en avait un + à l'abbaye de Saint-Evroult (diocèse de Lizieux); ce dernier + passait pour le plus complet de tous: (Voy. La Borde, <i>Essai + sur la Musique</i>, t. III, p. 346.) il est perdu.</blockquote> + +<p>C'est aussi vers la fin de ce siècle que l'école de Salerne produisit ce +petit poëme qui lui a fait plus de réputation que les gros ouvrages de +Constantin, et ceux de ses plus savants docteurs<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a> +<a href="#footnote228"><sup class="sml">228</sup></a>. Les vers en sont +encore cités comme des adages, quelquefois même comme des autorités. Ce +sont assurément de mauvais vers, presque tous léonins ou rimés, selon la +coutume de ce temps; mais ils ne manquent pourtant pas d'une certaine +concision technique, qui est un des mérites du genre. Ce poëme fut +présenté au nom de l'école même, à un roi d'Angleterre<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a> +<a href="#footnote229"><sup class="sml">229</sup></a>. On a cru +que c'était saint Édouard qui, peu de temps avant sa mort, arrivée en +1066, avait consulté par écrit l'école de Salerne sur sa santé, et en +avait reçu cette réponse. Muratori lui-même est de cette opinion<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a> +<a href="#footnote230"><sup class="sml">230</sup></a>; +mais Tiraboschi conjecture, avec plus de vraisemblance, que Robert<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a> +<a href="#footnote231"><sup class="sml">231</sup></a>, +duc de Normandie, l'un des fils de Guillaume-le-Conquérant, à son retour +de la première croisade, en 1100, vint dans la Pouille, où il fut +amicalement reçu par le duc Roger, qui en était alors maître; qu'il y +épousa Sibylle, fille d'un seigneur du pays; qu'il y apprit la mort de +son frère Guillaume II<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a> +<a href="#footnote232"><sup class="sml">232</sup></a>, tué à la chasse cette même année, et +l'usurpation de son jeune frère Henri, qui s'était emparé du trône +d'Angleterre, en son absence; qu'ayant dès lors formé le projet de lui +disputer la couronne, il avait commencé par prendre le titre de Roi; et +que, se trouvant à Salerne même, avec ce titre, et sans doute avec un +cortége royal, l'école, soit qu'il l'eût consultée ou non, n'ayant rien +à craindre de Henri, dédia ce poëme à Robert, en lui donnant le titre de +roi d'Angleterre, qui flattait ses espérances et son orgueil.<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a> +<a href="#footnote233"><sup class="sml">233</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote228" +name="footnote228"><b>Note 228: </b></a><a href="#footnotetag228"> +(retour) </a> Voy. sur cette école et sur Constantin l'Africain, + ci-dessus, page 118.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote229" +name="footnote229"><b>Note 229: </b></a><a href="#footnotetag229"> +(retour) </a> Quelques auteurs ont prétendu qu'il avait été dédié à + Charlemagne, et se sont fondés sur des manuscrits, qui + portent pour titre: <i>ScholÅ“ SalernitanÅ“ versûs medicinales + inscripti Carolomagno Francorum regi</i>, etc.; et pour premier + vers:<br> + +<p class="mid"> <i>Francorum regi scribit tota schola Salerni</i>.</p> + +<p> Mais c'est une altération prouvée du texte, qui ne peut être + venue que du caprice d'un copiste. Charlemagne n'étendit + point ses conquêtes vers Salerne, et n'eut jamais d'influence + sur ce pays-là . Dans tous les autres manuscrits, ces vers + sont adressés à un roi d'Angleterre, <i>Anglorum Regi scribit</i>, + etc. Voy. sur tout ceci, Tiraboschi, t. III, p. 308 et suiv.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote230" +name="footnote230"><b>Note 230: </b></a><a href="#footnotetag230"> +(retour) </a> <i>Antichità ital.</i>, t. III.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote231" +name="footnote231"><b>Note 231: </b></a><a href="#footnotetag231"> +(retour) </a> Surnommé <i>Courte-cuisse</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote232" +name="footnote232"><b>Note 232: </b></a><a href="#footnotetag232"> +(retour) </a> Surnommé <i>le Roux</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote233" +name="footnote233"><b>Note 233: </b></a><a href="#footnotetag233"> +(retour) </a> On peut citer, à l'appui de cette conjecture, le titre + que porte ce poëme dans un des manuscrits de notre + Bibliothèque impériale; il y est intitulé: <i>SalernitanÅ“ + scholÅ“ versûs ad regem Robertum</i>. (Catalog. codd. manusc. + Bibl. Reg. Paris, t. IV, p. 295, n°. 6941). On sait, au + reste, que Robert ne fut roi qu'en idée; qu'il descendit + l'année suivante en Angleterre avec une forte armée, mais + qu'ayant été vaincu, il fut forcé de se contenter de son + duché de Normandie et d'une somme d'argent que Henri + consentit à lui payer; que la guerre s'étant rallumée en + 1106, entre les deux frères, Robert, vaincu de nouveau, + perdit son duché, fut emmené en Angleterre, et renfermé dans + une prison, où il resta jusqu'à sa mort.</blockquote> + +<p>Il est probable que l'un des professeurs de l'école fut chargé de +rédiger l'ouvrage, et que les autres ne firent que l'approuver. On +désigne communément ce rédacteur par le nom de <i>Giovanni</i>, ou Jean de +Milan, sans que l'on sache rien autre chose de lui, sinon que son nom se +trouve, dit-on, à la tête de l'un des manuscrits de ce poëme<a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a> +<a href="#footnote234"><sup class="sml">234</sup></a>. Cette +raison de le lui attribuer est faible; mais on ne connaît ni aucun autre +manuscrit qui la confirme, ni aucune indication quelconque d'un autre +auteur<a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a> +<a href="#footnote235"><sup class="sml">235</sup></a>.</p> + +<p>Divers recueils d'érudition<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a> +<a href="#footnote236"><sup class="sml">236</sup></a> contiennent des poésies latines d'un +archevêque de Salerne, nommé <i>Alfanus</i>, qui ne valent pas les vers des +médecins de son diocèse. On trouve dans d'autres recueils<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a> +<a href="#footnote237"><sup class="sml">237</sup></a> un poëme +entier en cinq livres, sur les expéditions des princes Normands en +Italie, par Guillaume de Pouille<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a> +<a href="#footnote238"><sup class="sml">238</sup></a>, et quelques autres poésies du +même temps<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a> +<a href="#footnote239"><sup class="sml">239</sup></a>. L'historien y peut rechercher des faits dont il ne +trouverait nulle part ailleurs aucune trace; mais l'homme de goût y +chercherait en vain quelques vers dont il pût être satisfait.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote234" +name="footnote234"><b>Note 234: </b></a><a href="#footnotetag234"> +(retour) </a> C'est Zacharie Silvius qui assure, dans sa préface, <i>ad + schol. Salernit.</i>, avoir vu un manuscrit finissant par ces + mots <i>Explicat.</i> (lisez <i>explicit</i>) <i>tractatus qui dicitur + Flores medicinÅ“ compilatus in studio Salerni, à Mag. Joan. de + Medialano</i>, etc. Ce poëme a eu un grand nombre d'éditions, + sous différents titres: <i>Medicina Salernitana; de Conservandâ + bonâ valetudine; Regimen sanitatis Salerni; Flos MedicinÅ“</i>, + etc. Plusieurs de ces éditions sont accompagnées de notes; + celles de René Moreau, Paris, 1525, in-8., passent pour les + meilleures.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote235" +name="footnote235"><b>Note 235: </b></a><a href="#footnotetag235"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>loc. cit.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote236" +name="footnote236"><b>Note 236: </b></a><a href="#footnotetag236"> +(retour) </a> Entre autres Mabillon, <i>Acta SS. Ordin. S. Benedicts</i>, + vol. I. Baronius, <i>Annal. Eccl.</i> an MCXI.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote237" +name="footnote237"><b>Note 237: </b></a><a href="#footnotetag237"> +(retour) </a> Muratori, <i>Rer. ital. Script.</i>, t. V.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote238" +name="footnote238"><b>Note 238: </b></a><a href="#footnotetag238"> +(retour) </a> <i>Guillelmi Appuli de rebus Normannor. poema</i>, ibid.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote239" +name="footnote239"><b>Note 239: </b></a><a href="#footnotetag239"> +(retour) </a> Tels que <i>Laurentius Verniensis, Rerum Pisanarum; + Magister Moses, de laudibus Bergomi</i>, etc. ibid.</blockquote> + +<p>Il serait inutile de nous traîner sur des noms et sur des ouvrages +ignorés et illisibles. Rien n'y annonçait encore une résurrection +prochaine: la semence en était jetée, mais rien ne germait et surtout ne +fructifiait encore. En voyant avec quelle lenteur et avec combien de +peine l'esprit humain se dégage de la rouille que la barbarie lui a une +fois imprimée, on apprend à sentir de plus en plus les bienfaits de +l'instruction, à chérir davantage les sciences, la philosophie et les +lettres; à respecter, à garder précieusement, à désirer d'augmenter +chaque jour le trésor sacré des lumières.</p> + +<br><hr class="full"><br> + +<h3>CHAPITRE III.</h3> + +<p><i>Situation politique et littéraire de l'Italie, au douzième siècle; +Universités; Études scolastiques; Langue Grecque; Histoire; Naissance +des Langues modernes, et en particulier de la Langue Italienne; +Troubadours Provençaux; Sarrazins d'Espagne</i>.</p> +<br> + +<p>L'esprit de liberté qui s'était annoncé en Italie dès le onzième siècle, +y fit dans le deuxième de nouveaux progrès. Les villes de la Lombardie, +profitant des orages du règne de l'empereur Henri IV, s'étaient presque +toutes déclarées indépendantes. Les guerres acharnées qu'elles se firent +entre elles pendant celui de Henri V, exercèrent le courage de cette +multitude de républiques, et ne furent d'aucun danger pour leur liberté. +Cet état subsista sous Lothaire II, dernier empereur de la maison de +Franconie, et de Conrad III, en qui commença celle de Souabe, +c'est-à -dire, jusqu'au milieu de ce siècle. Il n'en fut pas ainsi, quand +un empereur jeune, ambitieux et guerrier, quand Frédéric Barberousse +eut succédé à Conrad<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a> +<a href="#footnote240"><sup class="sml">240</sup></a>. Instruites alors par de premiers revers, par +les barbaries qu'exerçait contre elles un vainqueur irrité qui les +traitait en rebelles<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a> +<a href="#footnote241"><sup class="sml">241</sup></a>, et surtout par la ruine déplorable de la plus +florissante de ces villes, de Milan, deux fois prise, rasée et détruite +de fond en comble par Frédéric, elles renoncèrent à leurs inimitiés, et +formèrent entre elles cette célèbre ligue lombarde, contre laquelle se +brisèrent toutes les forces de l'Empire, et tout le courage de +l'Empereur. Dans le cours de vingt-deux ans, il conduisit en Italie sept +formidables armées de ses Allemands: elles y périrent toutes, soit par +les maladies, soit par le fer, après des effusions incalculables de ce +généreux sang italien. Frédéric, vaincu en bataille rangée<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a> +<a href="#footnote242"><sup class="sml">242</sup></a>, mis en +pleine déroute, et ne devant la vie qu'au bruit qui se répandit de sa +mort, se vit réduit à négocier avec les républiques victorieuses. Après +une trêve de six ans, qu'il employa en vain à vouloir reprendre par la +ruse les avantages qu'il avait perdus, il reconnut enfin, par un traité +célèbre<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a> +<a href="#footnote243"><sup class="sml">243</sup></a>, et par un rescrit impérial, leur indépendance, que lui et +ses prédécesseurs avaient taxée jusqu'alors de révolte et de +perfidie<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a> +<a href="#footnote244"><sup class="sml">244</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote240" +name="footnote240"><b>Note 240: </b></a><a href="#footnotetag240"> +(retour) </a> En 1152. Frédéric était né en 1121.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote241" +name="footnote241"><b>Note 241: </b></a><a href="#footnotetag241"> +(retour) </a> Comme au siége de Crême; pendant lequel l'Empereur, + après avoir fait pendre des prisonniers et des otages, fit + attacher des enfants, qui étaient au nombre de ces derniers, + en dehors d'une tour qu'il faisait avancer contre la ville, + pour empêcher les parents de ces malheureuses victimes de + faire jouer les machines destinées à repousser cette tour; + mais les Crémasques aimèrent mieux écraser leurs propres + enfants, que de se rendre. On ne peut pas reprocher à + l'historien Radevic de raconter froidement ces horreurs: «<i>O + facinus</i>, dit-il, <i>videres illuc liberos machinis annexos, + parentes implorare, crudelitatem et immanitatem aut verbis, + aut nutibus objectare, è contra infelices patres pro infaustâ + prole lamentari, sese miserrimos clamare, nec tamen ab + impulsionibus cessare</i>, etc.». Radevicus Frising., l. II, c. + 47 Au siége de Milan, Frédéric faisait couper les mains aux + prisonniers, ou les faisait pendre, etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote242" +name="footnote242"><b>Note 242: </b></a><a href="#footnotetag242"> +(retour) </a> À Lignano dans le Milanais, an 1176.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote243" +name="footnote243"><b>Note 243: </b></a><a href="#footnotetag243"> +(retour) </a> À la paix de Constance, en 1183. Bettinelli, <i>Risorgim. + d'Ital.</i> se trompe en plaçant ce traité en 1185.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote244" +name="footnote244"><b>Note 244: </b></a><a href="#footnotetag244"> +(retour) </a> Tirab., <i>St. della Lett., ital.</i>, tom. III, liv. IV, c. + <span class="sc">i</span>.</blockquote> + +<p>Dans cette longue et violente fermentation de liberté, il était +impossible que les esprits n'acquissent pas plus d'activité, de +curiosité, d'élévation et de force. Alors, dit un auteur italien<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a> +<a href="#footnote245"><sup class="sml">245</sup></a>, +la servitude des particuliers fut abolie, tous furent reconnus citoyens, +c'est-à -dire, membres de la patrie, tous participèrent à la législation +et au bien public... Avec l'idée de république et de liberté, chaque +Italien pensa être devenu Romain, et l'on vit dans l'ordre de +l'administration et dans les fonctions des magistrats, une image de +l'ancienne République romaine...... De tout cela, conclut le même +auteur, il résulta un grand bien pour les études: non seulement on se +livra de plus de plus à celle des lois, nécessaire pour établir, +consolider, et faire prospérer les nouveaux gouvernements; mais des +écoles de toute espèce s'élevèrent, et furent honorées: il y eut entre +ces cités rivales une émulation de gloire et d'avantages de toute +espèce; et bientôt plusieurs d'entre elles fondèrent des établissements +d'instruction publique et des universités<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a> +<a href="#footnote246"><sup class="sml">246</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote245" +name="footnote245"><b>Note 245: </b></a><a href="#footnotetag245"> +(retour) </a> Bettinelli, <i>Risorg. d'Ital.</i>, c. 3.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote246" +name="footnote246"><b>Note 246: </b></a><a href="#footnotetag246"> +(retour) </a> Bettinelli, <i>Risorg. d'Ital.</i>, c. 3.</blockquote> + +<p>Une passion très-différente de celle de l'étude agitait alors l'Italie +et l'Europe entière; c'était la passion des croisades. À la fin du +dernier siècle, la voix d'un pauvre Ermite fanatique<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a> +<a href="#footnote247"><sup class="sml">247</sup></a>, et celle d'un +Pape ambitieux<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a> +<a href="#footnote248"><sup class="sml">248</sup></a> en avaient donné le signal<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a> +<a href="#footnote249"><sup class="sml">249</sup></a>. Ce signal +continuait de retentir, répété par d'autres pontifes, et par la voix +plus éloquente et non moins fanatique de Saint-Bernard. Il n'était que +trop entendu. L'Europe se dépeuplait pour aller dévaster l'Asie. +L'histoire de ces croisades existe: leur tableau sanglant n'a pas besoin +de nouvelles couleurs. Toutes les questions que présente cette frénésie +pieuse et meurtrière ont été examinées, et décidées au tribunal de la +raison et de l'humanité<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a> +<a href="#footnote250"><sup class="sml">250</sup></a>. La politique et l'autorité de quelques +gouvernements, et surtout l'ambition des Papes qui les avaient suscités, +en profitèrent. Les peuples, ou du moins les classes industrieuses des +peuples y gagnèrent aussi sans doute: elles y gagnèrent de recevoir un +nouveau ferment d'activité, et d'étendre un peu la sphère alors si +étroite, de leurs idées, de leurs arts et de leurs jouissances, par le +mouvement, les voyages et les communications étrangères. Mais si l'on +était tenté de mettre en compensation avec l'effusion du sang de +plusieurs millions d'hommes, ces avantages qui eussent pu être produits +par des moyens plus lents, mais moins désastreux pour l'humanité, et si, +pour nous renfermer dans le sujet particulier qui nous occupe, l'intérêt +assez douteux des lumières l'emportait ici sur un intérêt plus évident +et encore plus sacré, on serait arrêté dans ce calcul même, en pensant +au résultat de la quatrième de ces expéditions lointaines.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote247" +name="footnote247"><b>Note 247: </b></a><a href="#footnotetag247"> +(retour) </a> Pierre l'Ermite, ainsi nommé, soit à cause de son état, soit de +son nom de famille, comme Tristan l'Ermite ou l'Hermite. Il était +Picard, et avait été soldat, marié et prêtre; au reste, dit-on, bon +gentilhomme.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote248" +name="footnote248"><b>Note 248: </b></a><a href="#footnotetag248"> +(retour) </a> Urbain II.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote249" +name="footnote249"><b>Note 249: </b></a><a href="#footnotetag249"> +(retour) </a> En 1095, au concile de Clermont.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote250" +name="footnote250"><b>Note 250: </b></a><a href="#footnotetag250"> +(retour) </a> Elles étaient bien loin de l'être, lorsque j'écrivais + ceci, aussi complètement qu'elles l'ont été depuis, dans les + deux Mémoires de M. le professeur Heeren, et de M. de + Choiseuil-Daillecourt, qui ont partagé le prix à l'institut, + sur la question de <i>l'influence des Croisades</i>, et auxquels + il faudra renvoyer désormais pour tous les résultats de cette + grande époque de l'histoire.</blockquote> + +<p>L'Empire grec était le dernier asyle des lettres: c'était là qu'en +existaient encore les monuments; c'est là qu'elles pouvaient renaître de +leurs cendres, et sortir de leur silence par l'organe d'une langue +toujours restée la même, et toujours la plus belles des langues. Des +chrétiens croisés contre les mahométans abattirent cet empire chrétien, +qui les appelait à son secours, brûlèrent à trois reprises consécutives, +pillèrent et dévastèrent pendant huit jours entiers la ville de +Constantin<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a> +<a href="#footnote251"><sup class="sml">251</sup></a>, brisèrent les statues, restes vénérables de l'art +antique, renversèrent les édifices, incendièrent les bibliothèques, +précieux dépôts où périrent peut-être des exemplaires uniques d'ouvrages +anciens qui n'ont plus reparu depuis, furent enfin dans l'Orient, au +commencement du treizième siècle<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a> +<a href="#footnote252"><sup class="sml">252</sup></a>, plus barbares que les Goths, ou +plutôt que les Lombards ne l'avaient été en Occident au sixième. Mais +ils firent un mal plus grand encore que ces dévastations. La dynastie +des empereurs latins, fondée par eux, fut éphémère; le coup qu'ils +avaient porté à l'empire grec ne le fut pas. Il ne s'en releva jamais; +et quand plus de deux siècles après, Constantinople tomba sous le fer +des musulmans, elle ne fit que terminer la longue et pénible agonie où +elle se débattait depuis la blessure qu'elle avait reçue de Baudouin et +de ses croisés.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote251" +name="footnote251"><b>Note 251: </b></a><a href="#footnotetag251"> +(retour) </a> Voyez le grec Nicetas et notre vieux Villehardouin; + voy. aussi Gibbon, <i>Decline and fall of Roman Emp.</i>, c. 60.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote252" +name="footnote252"><b>Note 252: </b></a><a href="#footnotetag252"> +(retour) </a> En 1204.</blockquote> + +<p>L'accroissement du pouvoir extérieur des papes à cette époque, et +l'usage qu'ils en firent souvent ne furent que trop funestes à l'Europe; +en Italie, à Rome même, ce pouvoir leur était souvent disputé. Plus +d'une fois, dans ce siècle, des mouvements populaires ébranlèrent leur +trône, et attaquèrent leur personne. Les schismes multipliés et +l'intervention du glaive dans les décisions sur la légitimité des papes, +avaient porté dans l'esprit du peuple de Rome, à l'autorité pontificale, +un coup dont elle ne pouvait revenir. Ce peuple, que Grégoire VII et +quelques-uns de ses successeurs avaient dépouillé de ses prérogatives, +saisit l'occasion de les reprendre. Un tribun en habit de moine, +l'éloquent et impétueux Arnaud de Brescia, rétablit à Rome un fantôme de +république, qui ne se dissipa qu'au bout de dix années, à la lueur des +flammes de son bûcher. Le pape Adrien IV s'aida pour cette exécution des +armes de Frédéric Barberousse, qui se prévalut de ce service pour +obtenir de lui la couronne impériale. Arnaud fut brûlé vif, non comme +séditieux, mais comme hérétique<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a> +<a href="#footnote253"><sup class="sml">253</sup></a>; et Adrien, en rétablissant son +autorité, n'eut l'air que de venger l'orthodoxie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote253" +name="footnote253"><b>Note 253: </b></a><a href="#footnotetag253"> +(retour) </a> En 1155.</blockquote> + +<p>Après sa mort, les schismes recommencèrent. Alexandre III, son +successeur, fugitif, quoique légitime, vit quatre anti-papes soutenus +par Frédéric, lui disputer successivement la thiare. Après six ans +d'exil, il fut rappelé de France à Rome par le parti même de la liberté: +il devint en quelque sorte le chef des républiques italiennes; et +lorsque la ligue lombarde fonda une ville nouvelle, pour opposer un +rempart de plus aux prétentions de Frédéric, elle signala son dévouement +aux intérêts du pape, en nommant cette ville Alexandrie.</p> + +<p>Au milieu de ces agitations, il était difficile que les souverains +pontifes s'occupassent de l'encouragement des lettres. Les écoles +languissaient; il ne s'en formait point de nouvelles, et celles mêmes +qui se seraient ouvertes auraient peu avancé les lumières. Le réveil des +sciences commençait, mais les lettres sommeillaient encore. À Rome, +comme dans les autres états d'Italie, comme dans le reste de l'Europe, +le <i>Trivium</i> et le <i>Quadrivium</i>, ou les sept arts classés sous ces +dénominations barbares, formaient le cercle entier des connaissances +humaines. Le <i>Trivium</i> comprenait la grammaire, la rhétorique et la +dialectique; mais que pouvaient être la grammaire et la rhétorique sans +modèles d'un style pur et sans exemples d'éloquence? et qu'était alors +la dialectique, sinon une méthode pour embrouiller et pour obscurcir la +raison? Quant au <i>Quadrivium</i>, composé de l'arithmétique, de la +géométrie, de la musique et de l'astronomie, on n'ignore pas que les +deux premières se bornaient à de faibles éléments, que la troisième +n'allait pas plus loin que la lecture des chants d'église, que +l'astronomie ne s'arrêtait pas toujours aux bornes qu'avait alors la +science, et qu'elle ouvrait souvent la porte à une superstition de plus.</p> + +<p>Parmi ces sciences, la dialectique était celle qui dominait sur toutes +les autres, et qui obtenait cet empire par celui qu'elle exerçait sur +tous les esprits. Lorsqu'Aristote imagina ses classifications +ingénieuses, les divisions et subdivisions des opérations de +l'entendement, les règles subtiles de l'art de raisonner juste, et les +moyens non moins subtils de reconnaître et de combattre les +raisonnements faux, il ne s'attendait pas sans doute à l'abus qu'en +firent les péripatéticiens, ses disciples, et les stoïciens; mais il +s'attendait encore moins à voir cette méthode, qu'il avait imaginée pour +rectifier et pour guider l'esprit, devenir la base et le premier type +des méthodes les plus propres à le fausser et à l'égarer. Ce qui était +obscur en soi engendra d'impénétrables ténèbres, quand il eut fermenté +dans les têtes avec le fanatisme religieux; et les questions de +l'hypostase et de la nature, de la matière et de la forme, appliquées +aux mystères du christianisme, devinrent une source fertile de sophismes +infinis en même temps que d'hérésies nombreuses.</p> + +<p>Les orthodoxes crurent avoir besoin, pour se défendre, des mêmes armes +avec lesquelles on les attaquait; et ce fut alors dans tous les partis +un cahos de subtilités sophistiques, où l'on perdit de vue les choses +pour ne plus songer qu'aux mots. Les mots se rangeaient, pour ainsi +dire, en bataille les uns contre les autres, sans que l'on fit aucune +attention aux choses; et les rangs de mots vainqueurs n'étaient ni plus +raisonnables, ni plus intelligibles que les vaincus. Les <i>universaux</i> de +Porphyre engendrèrent les <i>nominaux</i>, ennemis des <i>réaux</i>, et tous +ensemble ennemis irréconciliables du bon sens et de la raison. Quand on +vous dit que tel ou tel savant du sixième, du septième, et des quatre ou +cinq siècles suivants, était un profond dialecticien, c'est dans toutes +ces belles choses que vous devez entendre qu'il était profondément +habile. On les désigne tous dans l'histoire de la philosophie, par le +nom de <i>scolastiques</i>; et il est aisé de voir à quel rang ils y doivent +être placés.</p> + +<p>Ces vains combats de l'esprit étaient presque le seul usage qu'il fit +alors de ses forces. Ils passaient des bancs de l'école dans le monde, +et même dans les cours; et les princes qui eurent alors la réputation +d'aimer la philosophie et les lettres, n'aimèrent au fond guère autre +chose que l'application ou l'emploi de ces obscurs raffinements. Voici +un exemple de ce qui faisait leur admiration, leurs délices, +l'occupation et le triomphe des prétendus lettrés qu'ils admettaient +auprès d'eux. L'empereur Conrad III en avait plusieurs à sa table; il +était émerveillé des attaques qu'ils se livraient, et des choses +absurdes qu'ils parvenaient pourtant à prouver, telles que celles-ci: ce +que vous n'avez pas perdu, vous l'avez; vous n'avez pas perdu des +cornes, donc, vous avez des cornes; et beaucoup d'autres de ce genre. +Enfin, dit l'Empereur, on ne me prouvera pas qu'un âne est un homme. Un +des docteurs lui fit entendre qu'il ne faudrait pas l'en défier. +«Avez-vous un Å“il? lui demanda-t-il.--Oui certainement, répondit +l'Empereur.--Avez-vous deux yeux?--Oui sans doute.--Un et deux font +trois; vous avez donc trois yeux». Conrad, pris comme dans un piége, +soutint toujours qu'il n'en avait que deux; mais lorsqu'on lui eut +expliqué l'artifice de cette logique, il convint que les gens de lettres +menaient une vie bien agréable<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a> +<a href="#footnote254"><sup class="sml">254</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote254" +name="footnote254"><b>Note 254: </b></a><a href="#footnotetag254"> +(retour) </a> <i>Jucundam vitam dicebat habere Litteratos</i>. Voy. le + second tome du Recueil des PP. Martène et Durand, intitulé + <i>Collectio veter. scriptor.</i> Andrès, <i>Origen. e Progr.</i>, etc. + <span class="sc">ii</span>.</blockquote> + +<p>Il faut ajouter au <i>trivium</i> et au <i>quadrivium</i>, ou aux sept arts, une +science qui prenait alors de grands et rapides accroissements, et qui, +fondée sur des réalités, donnait du moins à l'esprit une nourriture +plus substantielle et plus saine, quoique les arguties de la scolastique +s'y mêlassent encore.</p> + +<p>Dès le onzième siècle, la nécessité, dont on a vu qu'était devenue +l'étude des lois à ce grand nombre de petites républiques nouvellement +formées, pour débattre leurs intérêts communs, et plus souvent encore +leurs intérêts opposés, avait tourné de ce côté l'attention, parce +qu'elle y attachait l'espoir des distinctions et des récompenses. +L'ardeur pour ce genre d'étude augmenta encore dans le douzième +siècle<a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a> +<a href="#footnote255"><sup class="sml">255</sup></a>. Comme il y avait eu en Italie une multitude de nations +diverses, il y avait aussi une grande multiplicité de lois. Les rois +Lombards, et même ensuite les empereurs, avaient permis à chacun de +suivre celle qu'il lui plairait. Dans tous les actes, on déclarait de +quelle nation l'on était, et quelle loi on voulait suivre. Il eût été +difficile qu'un seul homme pût connaître tant de lois différentes les +unes des autres, et souvent contradictoires, et il était rare d'en +trouver des copies complètes, principalement des lois romaines: on avait +donc formé de certains abrégés, où l'on avait réuni les plus importantes +et les plus utiles, pour servir de règle aux jugements. Il fallait qu'un +jurisconsulte fût instruit de cette législation si variée, et qu'il le +fût surtout des lois romaines et les lois lombardes, qui étaient les +plus généralement suivies.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote255" +name="footnote255"><b>Note 255: </b></a><a href="#footnotetag255"> +(retour) </a> Tirab., t. III, p. 317 et suiv.</blockquote> + +<p>Les choses restèrent en cet état jusque vers l'an 1135, mais alors, +selon un grand nombre d'auteurs, la jurisprudence éprouva une révolution +en Italie. Les Pisans, disent-ils<a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a> +<a href="#footnote256"><sup class="sml">256</sup></a>, ayant, cette année-là , pris et +saccagé Amalfi, trouvèrent dans cette ville un ancien manuscrit des +<i>Pandectes</i> de Justinien, qu'ils emportèrent en triomphe à Pise, où il +resta jusqu'au commencement du quinzième siècle, époque à laquelle les +Florentins s'en emparèrent à leur tour. C'était le premier exemplaire +des Pandectes que l'on eût vu depuis long-temps en Italie, et la mémoire +y en était presque effacée. L'empereur Lothaire II, qui régnait alors, +abolit toutes les autres lois, et ordonna par un édit qu'à l'avenir on +n'obéît plus qu'aux lois romaines. Il ne peut y avoir de doute sur +l'existence très-ancienne des Pandectes à Pise, ni sur leur translation +à Florence au quinzième siècle; il n'y en a que sur la première conquête +qu'en firent les Pisans dans la ville d'Amalfi, au douzième, et sur le +décret ou l'édit de Lothaire II.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote256" +name="footnote256"><b>Note 256: </b></a><a href="#footnotetag256"> +(retour) </a> Sigonius l'a dit le premier (<i>de regno ItaliÅ“</i>, liv. + XI, ad ann. 1137); d'autres l'ont redit ensuite sans examen.</blockquote> + +<p>Tiraboschi doute de l'une et nie l'autre. Il discute cette question avec +beaucoup de justesse et d'impartialité<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a> +<a href="#footnote257"><sup class="sml">257</sup></a>. Le manuscrit d'Almalfi, +dit-il, ne pouvait être unique, ni par conséquent être assez précieux +pour que les Pisans triomphassent ainsi de sa conquête. En France, où +les livres étaient alors moins communs, il y avait certainement une +autre copie des Pandectes. Ives de Chartres, qui florissait au +commencement du douzième siècle, en fait mention dans deux de ses +lettres<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a> +<a href="#footnote258"><sup class="sml">258</sup></a>. Muratori prouve par deux titres, l'un de 752, l'autre de +767, qu'il y en avait en Italie dès le huitième siècle, et les plus +grands ravages que ce pays eût éprouvés étaient antérieurs à cette +époque. Enfin il y eut, comme nous le verrons bientôt, une glose sur les +Pandectes, écrite avant 1135. Si les Pisans trouvèrent dans Amalfi, et +emportèrent avec eux un vieux manuscrit de ces lois, il purent donc bien +se vanter d'avoir un exemplaire précieux par son antiquité, mais non pas +tel qu'il n'en existât alors aucun autre: mais on peut douter même de +cette conquête du manuscrit, faite par les Pisans, à la prise d'Amalfi.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote257" +name="footnote257"><b>Note 257: </b></a><a href="#footnotetag257"> +(retour) </a> <i>Ubi supr.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote258" +name="footnote258"><b>Note 258: </b></a><a href="#footnotetag258"> +(retour) </a> La 45e et la 49e.</blockquote> + +<p>Le premier qui ait énoncé ce doute est un Italien<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a> +<a href="#footnote259"><sup class="sml">259</sup></a>, qui publia à +Naples, en 1722, un savant traité, sur l'usage et l'autorité du droit +civil dans les provinces de l'empire d'Occident. Quelques années après, +un Pisan même<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a> +<a href="#footnote260"><sup class="sml">260</sup></a>, et depuis, plusieurs autres Italiens ont écrit dans +le même sens. Enfin la chose, de certaine qu'elle paraissait, est +devenue si problématique que le savant Muratori n'a point voulu décider +la question<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a> +<a href="#footnote261"><sup class="sml">261</sup></a>. Le plus ancien témoignage que l'on allègue est dans un +mauvais poëme latin du quatorzième siècle, sur les guerres de la +Toscane<a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a> +<a href="#footnote262"><sup class="sml">262</sup></a>. Un autre se trouve dans une vieille chronique écrite en +italien, et qui ne peut par conséquent l'avoir été que vers la fin du +treizième siècle. Ne serait-il pas étonnant que pendant plus d'un siècle +et demi aucun autre auteur n'eût parlé de cet événement, qui aurait du +faire tant de bruit? Des chroniques pisanes beaucoup plus anciennes +racontent le sac d'Amalfi, et ne disent pas un mot des Pandectes. +D'autres tout aussi anciennes, écrites dans des pays voisins d'Amalfi, +font le même récit, et observent le même silence. Ces preuves ne sont +que négatives, mais semblent avoir plus de force que les preuves de +cette espèce n'en ont ordinairement. Tiraboschi ne décide pourtant pas +plus que Muratori, et dit avec raison, en finissant<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a> +<a href="#footnote263"><sup class="sml">263</sup></a>, que les Pisans +sont au fond peu intéressés à cette question. On ne peut leur contester +la gloire d'avoir possédé pendant plusieurs siècles le plus ancien +manuscrit des Pandectes qui existe dans le monde, et de l'avoir +soigneusement conservé tant qu'il leur a été possible; peu doit leur +importer l'occasion et le lieu où ils l'avaient acquis.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote259" +name="footnote259"><b>Note 259: </b></a><a href="#footnotetag259"> +(retour) </a> L'avocat Donato Antonio d'Asti, cité par Tirab., <i>ub. + sup.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote260" +name="footnote260"><b>Note 260: </b></a><a href="#footnotetag260"> +(retour) </a> L'abbé D. Guido Grandi.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote261" +name="footnote261"><b>Note 261: </b></a><a href="#footnotetag261"> +(retour) </a> Voy. <i>Annal. d'Ital.</i>, ann. 1135.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote262" +name="footnote262"><b>Note 262: </b></a><a href="#footnotetag262"> +(retour) </a> Muratori, <i>Script. Rer. Italic.</i>, vol XI., p. 314.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote263" +name="footnote263"><b>Note 263: </b></a><a href="#footnotetag263"> +(retour) </a> <i>Ubi supr.</i>, p. 321.</blockquote> + +<p>Quant à l'édit attribué à Lothaire II, ces deux excellents critiques +sont moins réservés: ils en nient formellement l'existence, qui n'est en +effet attestée par aucune pièce ou copie authentique. Les Italiens +conservèrent long-tems après l'an 1135, le droit de choisir entre les +lois romaines et lombardes. Muratori donne pour preuves, des contrats et +des actes passés à la fin du douzième siècle<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a> +<a href="#footnote264"><sup class="sml">264</sup></a>: on en peut même citer +des exemplaires très-avant dans le treizième<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a> +<a href="#footnote265"><sup class="sml">265</sup></a>. Mais enfin les lois +romaines prévalurent, surtout lorsqu'elles eurent été expliquées et +commentées par des jurisconsultes habiles; et les lois lombardes, et à +plus forte raison toutes les autres qui avaient eu de l'autorité, la +perdirent entièrement.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote264" +name="footnote264"><b>Note 264: </b></a><a href="#footnotetag264"> +(retour) </a> Préface sur les lois lombardes, <i>Script. Rer. Ital.</i>, + vol. I, part. II.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote265" +name="footnote265"><b>Note 265: </b></a><a href="#footnotetag265"> +(retour) </a> Tirab., <i>loc. cit.</i>, p. 322.</blockquote> + +<p>On accorde généralement à Bologne l'honneur d'avoir été la plus célèbre +et la plus ancienne école où l'on ait enseigné publiquement les lois. +Cette ville devint en quelque sorte, pour l'Europe entière, la +métropole, ou, comme on le voit inscrit sur une ancienne médaille, <i>la +mère commune des études</i><a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a> +<a href="#footnote266"><sup class="sml">266</sup></a>. Warnier ou Garnier, en latin <i>Irnerius</i>, +né à Bologne<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a> +<a href="#footnote267"><sup class="sml">267</sup></a>, vers le milieu du onzième siècle, fut le premier à y +professer avec éclat le droit romain. Il avait commencé par enseigner la +grammaire et la philosophie. On attribue à différents motifs la +préférence qu'il donna ensuite à l'étude et à l'enseignement des lois. +Il n'y en eut peut-être point d'autre que la nouvelle faveur dont il vit +qu'elles étaient l'objet. Il ne se borna pas à des leçons verbales sur +toutes les parties des Pandectes; il les commenta dans une glose que +l'on dit avoir été claire et précise<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a> +<a href="#footnote268"><sup class="sml">268</sup></a>, exemple rarement suivi par +les autres glossateurs. Ce travail lui fit donner les titres de +restaurateur, même de créateur de la science des lois, et de lampe, ou +flambeau du droit<a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a> +<a href="#footnote269"><sup class="sml">269</sup></a>. Sa réputation le fit appeler dans plusieurs +circonstances par la comtesse Mathilde, et par l'empereur Henri V, pour +leur donner ses avis. C'est à l'invitation de la comtesse qu'il avait +entrepris de revoir et d'expliquer la collection des lois de Justinien. +Il suivit, en 1118, à Rome, l'Empereur, qui se servit de lui pour +engager les Romains à élire son anti-pape Burdino, qu'il opposa au pape +Gelase II. Ce n'est pas sans doute la plus belle action d'Irnérius, et +c'est la dernière date que fournit sa vie. Il est donc probable qu'il +florissait à Bologne dès le commencement du douzième siècle, et qu'il y +avait donné ses leçons et publié sa glose plusieurs années avant la fin +du siècle précédent.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote266" +name="footnote266"><b>Note 266: </b></a><a href="#footnotetag266"> +(retour) </a> <i>Mater studiorum</i>. Voyez l'ouvrage du P. Sarti, + intitulé: <i>de Claris professoribus Bononiensibus</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote267" +name="footnote267"><b>Note 267: </b></a><a href="#footnotetag267"> +(retour) </a> Voy. <i>ibid.</i>, et Tirab. <i>ubi supr.</i> p. 327.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote268" +name="footnote268"><b>Note 268: </b></a><a href="#footnotetag268"> +(retour) </a> Voy. le Père Sarti, <i>ubi supr.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote269" +name="footnote269"><b>Note 269: </b></a><a href="#footnotetag269"> +(retour) </a> <i>Lucerna juris.</i></blockquote> + +<p>On attribue à Irnérius l'invention des degrés qui conduisent au +doctorat, des titres de bachelier et de docteur, du bonnet et des autres +ornements, qui sont les marques de ces différents degrés. Il crut qu'en +frappant ainsi l'imagination par les yeux il concilierait plus de +respect à la science<a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a> +<a href="#footnote270"><sup class="sml">270</sup></a>. C'était pour son école de droit qu'il avait +imaginé ces distinctions; celles de théologie les adoptèrent, et bientôt +elles se répandirent dans toutes les autres universités.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote270" +name="footnote270"><b>Note 270: </b></a><a href="#footnotetag270"> +(retour) </a> Giamb. Corniani, <i>Secoli della Lett. ital.</i>, etc., t. + I, p. 65.</blockquote> + +<p>Irnérius laissa des disciples qui rendirent après lui l'école de Bologne +de plus en plus célèbre. Les lois romaines furent enseignées non +seulement en Italie, mais en Angleterre et en France par des Italiens. +Un certain Vacarius, né en Lombardie, fut appelé, vers le milieu de ce +siècle, en Angleterre, par un archevêque de Cantorbéry, pour y répandre +ce genre d'instruction. Le célèbre Placentino vint en France, où on +l'appelle Plaisantin, et ouvrit à Montpellier une école de droit romain. +Il paraît qu'il était de Plaisance, et que c'est de là qu'il tira son +nom: on ne lui connaît en effet ni d'autre nom ni d'autre patrie. C'est +à Montpellier qu'il écrivit une Introduction à l'étude des lois, la +Somme des institutes de Justinien, et plusieurs autres ouvrages. Il +retourna en Italie, fut appelé deux fois pour professer à Bologne, +revint enfin à Montpellier, et y mourut en 1192<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a> +<a href="#footnote271"><sup class="sml">271</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote271" +name="footnote271"><b>Note 271: </b></a><a href="#footnotetag271"> +(retour) </a> Tirab., t. III, p. 344.</blockquote> + +<p>Les Empereurs et les Papes accordaient, comme à l'envi, des +encouragements à l'école de Bologne, et les étrangers y accouraient de +toutes parts. À Modène, à Mantoue, à Pise et dans plusieurs autres +villes, l'émulation éleva des écoles rivales; mais Bologne l'emporta +toujours sur elles, principalement dans une branche du droit qui avait +acquis peu à peu une grande importance, sans qu'il soit bien démontré +que le bonheur des hommes, la bonne constitution des sociétés, ni les +vraies lumières de l'esprit y eussent beaucoup gagné. Déjà plusieurs +recueils de canons, de décrétales et d'autres pièces dont la +jurisprudence canonique se compose, avaient été formés. Depuis la +fameuse collection des fausses décrétales des Papes prédécesseurs de +Sirice, donnée sous le nom d'Isidore de Séville, puis attribuée à un +certain Isidore <i>Mercator</i>, que d'autres nomment <i>Peccator</i>, mauvais +écrivain du huitième siècle, on avait eu les collections de +Reginon<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a> +<a href="#footnote272"><sup class="sml">272</sup></a>, de Burcard de Worms<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a> +<a href="#footnote273"><sup class="sml">273</sup></a>, d'Ives de Chartres<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a> +<a href="#footnote274"><sup class="sml">274</sup></a>, le seul +de tous ces canonistes qui eût montré quelque esprit de critique et des +lumières: mais dans tous ces recueils on trouvait des obscurités et des +contradictions sans nombre. Les vraies et les fausses décrétales y +étaient confusément placées, sans ordre et sans discernement. Un moine, +Toscan de naissance, mais professeur à Bologne, nommé Gratien, se +chargea de l'immense travail de tout revoir, de tout éclaircir, et, s'il +pouvait, de tout concilier. Dans ce recueil, fruit de vingt-quatre +années de travail, il laissa beaucoup d'erreurs et il en commit de +nouvelles. La plus grave fut l'adoption qu'il fit des fausses +décrétales; ce qui en affermit et en étendit l'autorité<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a> +<a href="#footnote275"><sup class="sml">275</sup></a>. On donna +le nom de Décret à sa compilation. Il la publia à Rome vers le milieu du +douzième siècle<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a> +<a href="#footnote276"><sup class="sml">276</sup></a>. Le Décret de Gratien eut bientôt en Europe autant +d'autorité que le Code de Justinien; et la critique des siècles +suivants, qui en a relevé les nombreuses erreurs, n'en a point encore +détruit toute la célébrité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote272" +name="footnote272"><b>Note 272: </b></a><a href="#footnotetag272"> +(retour) </a> Bénédictin, abbé d'une abbaye de son ordre, dans le + diocèse de Trêves. Son recueil de canons, publié au neuvième + siècle, est intitulé: <i>de Disciplinis Ecclesiasticis et de + Religione Christianâ</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote273" +name="footnote273"><b>Note 273: </b></a><a href="#footnotetag273"> +(retour) </a> Cet évêque de Worms publia sa collection de canons au + commencement du onzième siècle.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote274" +name="footnote274"><b>Note 274: </b></a><a href="#footnotetag274"> +(retour) </a> Ce nom est célèbre dans notre littérature du onzième et + du douzième siècle.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote275" +name="footnote275"><b>Note 275: </b></a><a href="#footnotetag275"> +(retour) </a> Voy. le cinquième Discours de Fleury, sur l'Hist. + Eccl.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote276" +name="footnote276"><b>Note 276: </b></a><a href="#footnotetag276"> +(retour) </a> Le P. Sarti, dans son Traité <i>de Cl. Prof. Bonon.</i>, t. + I, part. I, p. 260, prouve que ce fut vers l'an 1140, et + Tiraboschi est de cet avis, t. III, p. 346.</blockquote> + +<p>Du reste, si nous voulons interroger ce siècle et chercher dans ses +productions à nous rendre compte de ses progrès, nous les trouverons +encore peu sensibles. Nous verrons, comme dans le précédent, des +théologiens et des dialecticiens formidables. Nous distinguerons surtout +parmi eux Pierre Lombard, que l'Italie donna à la France<a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a> +<a href="#footnote277"><sup class="sml">277</sup></a>, comme +elle lui avait donné Lanfranc et Anselme, qui fut même évêque de Paris, +célèbre par un <i>Livre des sentences</i><a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a> +<a href="#footnote278"><sup class="sml">278</sup></a>, qu'on prendrait à ce titre +pour un livre de philosophie morale, et qui n'est qu'un système complet +et serré de théologie scolastique, mais qui n'en procura pas moins à son +auteur le titre révéré de <i>Maître des sentences</i>. Sans doute il donna ce +titre à son ouvrage, parce que les matières y sont traitées par +paragraphes et par aphorismes ou sentences, plus qu'en style +démonstratif. L'auteur visa surtout à l'élégance, telle qu'on pouvait +l'atteindre alors, et à la clarté. Il prétendit en mettre même dans des +questions telles que celles-ci: si Dieu le père, en engendrant son fils, +s'est engendré lui-même, ou un autre dieu<a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a> +<a href="#footnote279"><sup class="sml">279</sup></a>; s'il l'a engendré par +nécessité ou par volonté; s'il est Dieu lui-même, volontairement ou sans +le vouloir<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a> +<a href="#footnote280"><sup class="sml">280</sup></a>; si Jésus-Christ pouvait naître d'une espèce d'hommes +différente de celle des descendants d'Adam; s'il pouvait prendre le sexe +féminin<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a> +<a href="#footnote281"><sup class="sml">281</sup></a>, etc. Il examine dans un autre endroit si Jésus-Christ +était une personne ou quelque chose, et, après avoir beaucoup argumenté +sur l'une et l'autre proposition, il paraît conclure que ce n'était pas +quelque chose; conclusion dénoncée peu de temps après au concile de +Tours et au pape Alexandre III, qui la condamnèrent. Ce ne fut pas sa +seule erreur. L'abbé Racine, dans son Abrégé de l'histoire +ecclésiastique<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a> +<a href="#footnote282"><sup class="sml">282</sup></a>, ne lui en reproche pas moins de vingt-six. Mais il +eut encore un plus grand nombre de commentateurs. Le même Racine lui en +donne deux cent quarante-quatre; et le comte San Raphaël, qui a écrit sa +vie, ajoute qu'on pourrait facilement doubler ce nombre<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a> +<a href="#footnote283"><sup class="sml">283</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote277" +name="footnote277"><b>Note 277: </b></a><a href="#footnotetag277"> +(retour) </a> Il était né à Novare, ou dans les environs.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote278" +name="footnote278"><b>Note 278: </b></a><a href="#footnotetag278"> +(retour) </a> <i>Liber Sententiarum</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote279" +name="footnote279"><b>Note 279: </b></a><a href="#footnotetag279"> +(retour) </a> Liv. I, sect. 4.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote280" +name="footnote280"><b>Note 280: </b></a><a href="#footnotetag280"> +(retour) </a> <i>An volens vel nolens sit Deus</i>, ibid. sect. 6.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote281" +name="footnote281"><b>Note 281: </b></a><a href="#footnotetag281"> +(retour) </a> Liv. III, sect. 12.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote282" +name="footnote282"><b>Note 282: </b></a><a href="#footnotetag282"> +(retour) </a> Tom. V.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote283" +name="footnote283"><b>Note 283: </b></a><a href="#footnotetag283"> +(retour) </a> <i>Piemontesi illustri</i>, t. I.</blockquote> + +<p>Nous ne mettrons pas sans doute assez d'importance à Pierre-le-Mangeur, +autre théologien fameux de ce siècle, et auteur d'une mauvaise histoire +ecclésiastique, pour examiner s'il était Français, et né à Troyes, ou +s'il était Toscan, comme le veut un savant Italien<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a> +<a href="#footnote284"><sup class="sml">284</sup></a>. Si son nom de +<i>Manducator</i>, plus élégamment changé dans la suite en celui de +<i>Comestor</i>, et l'ancienne existence à <i>San-Miniato</i>, en Toscane, d'une +famille de <i>Mangiatori</i>, sont les seules raisons de l'enlever à la +France, elles sont faibles; mais son livre, où il a mêlé en très-mauvais +style, aux récits de la Bible les explications des interprètes et des +commentateurs, les opinions des théologiens et des philosophes, des +citations de Platon, d'Aristote, de Josephe, des traits de l'histoire +profane, et des fables dignes des chroniques les plus discréditées, doit +ôter toute envie d'entrer dans cette discussion. Il n'y en a point sur +la patrie de Leudalde ou Leudolphe, qui enseigna aussi la théologie en +France. On convient qu'il était Lombard, et de la ville de Novare. Enfin +Bernard de Pise, qui professa la même science à Paris, avec quelque +célébrité, était né dans la ville dont il porte le nom. Tout cela, il en +faut convenir, importe assez peu aujourd'hui à la gloire littéraire de +Pise, de Novare et de Paris.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote284" +name="footnote284"><b>Note 284: </b></a><a href="#footnotetag284"> +(retour) </a> Le P. Sarti, dans son ouvrage déjà cité, <i>de Cl. Prof. + Bon.</i></blockquote> + +<p>Ce n'est pas un théologien mais un philosophe, un savant en grec et en +arabe que l'Italie fournit alors à l'Espagne. Gherardo était de Crémone. +Plusieurs livres de philosophie et de mathématiques qu'il traduisit de +l'arabe, portant le nom de sa patrie avec le sien. Sur d'autres on lit +<i>Carmonensis</i>, au lieu de <i>Cremonensis</i>. De-là quelques Espagnols<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a> +<a href="#footnote285"><sup class="sml">285</sup></a> +ont prétendu qu'il était de Carmone en Espagne, et non de Crémone en +Italie. Des Italiens même ont été de cet avis<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a> +<a href="#footnote286"><sup class="sml">286</sup></a>. Mais Tiraboschi, +appuyé de Muratori, a rendu à Crémone la gloire qui peut lui revenir +d'avoir donné naissance à Gherardo<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a> +<a href="#footnote287"><sup class="sml">287</sup></a>. Ce savant s'était senti dès sa +jeunesse un attrait particulier pour traduire du grec en latin des +livres de philosophie et de mathématiques. Mais ces livres étaient rares +en Italie. Il sut que les Arabes d'Espagne en avaient un grand nombre +traduits en leur langue. C'est ce qui le fit partir pour Tolède, où il +se fixa. Il y apprit l'arabe, et se mit aussitôt à traduire les Å“uvres +d'Avicenne, puis des traductions arabes de livres grecs, dont les +originaux n'existent plus; l'Almageste de Ptolomée et plusieurs autres. +On n'en compte pas moins de soixante-seize traduits par cet homme +laborieux. Quelques uns ont été imprimés: d'autres sont en manuscrit +dans les bibliothèques de France et d'Espagne, mais une partie, +consistant surtout en livres d'astronomie et de médecine, doit être +attribuée à un second Gherardo, qui vécut un siècle plus tard, et qui +était aussi de Crémone<a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a> +<a href="#footnote288"><sup class="sml">288</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote285" +name="footnote285"><b>Note 285: </b></a><a href="#footnotetag285"> +(retour) </a> Nicol. Antoine, <i>Bibl. Hisp. vet.</i> t. II, p. 263, etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote286" +name="footnote286"><b>Note 286: </b></a><a href="#footnotetag286"> +(retour) </a> Les auteurs du <i>Giornale de' Letterati</i>, 1713.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote287" +name="footnote287"><b>Note 287: </b></a><a href="#footnotetag287"> +(retour) </a> Tom. III, p. 293-296.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote288" +name="footnote288"><b>Note 288: </b></a><a href="#footnotetag288"> +(retour) </a> Tirab., t. III, p. 297.</blockquote> + +<p>Les erreurs des Grecs schismatiques eurent alors une multitude +d'antagonistes qui passèrent pour des prodiges de dialectique et +d'éloquence, mais dont les victoires sont ensevelies sous la même +poussière qui couvre les défaites de leurs ennemis. Un heureux effet de +ces disputes était la nécessité où l'on était toujours en Italie, de +cultiver la langue grecque. On avait vu dans le onzième siècle un +Italien, nommé Jean, aller à Constantinople étudier la philosophie sous +le savant Michel Psellus, disputer bientôt en grec contre son maître +lui-même, le remplacer ensuite, expliquer les livres d'Aristote et de +Platon, et se faire, au milieu de tous ces Grecs, la réputation du plus +grand philosophe, c'est-à -dire, du plus redoutable dialecticien de son +temps. Ce n'étaient pas seulement ses raisonnements que l'on pouvait +craindre. Il y joignait souvent une action fort incommode pour ses +adversaires. Après les avoir réduits au silence, il les prenait par la +barbe, la secouait rudement, et traînait comme en triomphe, après lui, les +vaincus<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a> +<a href="#footnote289"><sup class="sml">289</sup></a>. Cette manière d'argumenter, excita plus d'une fois des +troubles dans son école, en éloigna les hommes paisibles, et lui fit +beaucoup d'ennemis. On l'accusa d'hérésie. Il soutint ses opinions +contre le patriarche lui-même, qui finit par les embrasser. Le peuple, +excité sans doute contre lui, se souleva. L'empereur Alexis Comnène +obligea la vainqueur à se rétracter publiquement, pour apaiser cette +émeute théologique. L'historienne Anne Comnène, qui raconte les +aventures de ce Jean, ne l'appelle que l'Italien. Il a laissé plusieurs +ouvrages philosophiques écrits en grec, et conservés en manuscrits dans +les grandes bibliothèques de Paris, de Vienne, de Venise et de Florence. +Aucun n'a été imprimé.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote289" +name="footnote289"><b>Note 289: </b></a><a href="#footnotetag289"> +(retour) </a> Tirab., t. III, p. 291.</blockquote> + +<p>Peu de temps après lui, d'autres Italiens firent aussi du bruit à +Constantinople. Un des principaux fut un archevêque de Milan, Pierre +Grossolano, qui, pour se donner un air plus grec, se faisait appeler +Chrysolaüs. Ce fut aussi un homme à singulières aventures. Tiré du fond +d'un bois, où il faisait le métier d'ermite, pour devenir évêque de +Savone, et vicaire de l'archevêque de Milan, qui partait pour la +croisade, il se trouva tout porté pour être archevêque lui-même, quand +on apprit que celui de Milan était mort outre-mer. Mais il fut accusé de +simonie, en chaire, par un prêtre, ou plutôt par une espèce de spectre, +qui s'était déjà fait couper le nez et les oreilles par des accusations +semblables, et qui n'en avait que plus d'ardeur et plus de crédit. +Voyant que l'archevêque méprisait ses déclamations, ce prêtre mutilé le +cita au jugement de Dieu, s'offrit à prouver sa simonie en passant au +travers des flammes, le força d'accepter l'épreuve, la subit +publiquement sur la place Saint-Ambroise; sortit du feu comme il y était +entré; et simoniaque ou non, l'archevêque fut forcé de s'enfuir à Rome. +Quoique absous par le pape Pascal II, dans un concile, il ne put +remonter sur son siège, et prit le parti de faire un voyage en +Terre-Sainte. Arrivé à Constantinople, lorsque la controverse entre les +Latins et les Grecs y étaient la plus animée, il y brilla par son double +savoir en théologie et en grec: il disputa publiquement, de bouche et +par écrit, avec les Grecs les plus habiles. L'empereur Alexis Comnène, +qui voulait passer pour un profond théologien, quoique dans l'état où +était son empire il eût pu s'occuper d'autre chose, entra lui-même en +lice avec le savant Prélat. Celui-ci ne put, à son retour en Italie, +rentrer dans son archévêché. Le même Pape, auquel il eut recours, le +condamna dans un second concile, et ne lui laissa que son premier évêché +de Savone, qui était sans doute moins envié. Grossolano ne voulut pas +déchoir: il aima mieux rester à Rome, où il mourut un an après<a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a> +<a href="#footnote290"><sup class="sml">290</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote290" +name="footnote290"><b>Note 290: </b></a><a href="#footnotetag290"> +(retour) </a> En 1117. Voy. Tirab., <i>ub. supr.</i>, p. 251 et suiv.</blockquote> + +<p>On cite encore, pour leur habileté dans la langue grecque, un Ambrogio +Biffi, un André, prêtre de Milan, un Hugues Eteriano, et son frère Léon, +interprète des lois impériales à la cour de Manuel Comnène; on cite +enfin un Moïse de Bergame, un Jacopo, prêtre de Venise, que l'on croit +le premier traducteur latin de quelques ouvrages d'Aristote<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a> +<a href="#footnote291"><sup class="sml">291</sup></a>, un +Burgondio, juge et jurisconsulte de Pise, traducteur de plusieurs +ouvrages des pères grecs, trois Italiens qui assistèrent et +argumentèrent dans la capitale de l'empire grec aux conférences tenues +pour la réunion des deux églises, et dont le dernier fut aussi présent à +Rome, au concile assemblé pour le même objet<a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a> +<a href="#footnote292"><sup class="sml">292</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote291" +name="footnote291"><b>Note 291: </b></a><a href="#footnotetag291"> +(retour) </a> Tirab., t. IV, p. 127.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote292" +name="footnote292"><b>Note 292: </b></a><a href="#footnotetag292"> +(retour) </a> En 1179. Tirab., t. III, p. 264, 265.</blockquote> + +<p>Dans ce siècle, il n'y eut presque aucun monastère, pas le plus petit +couvent, à plus forte raison pas une ville d'Italie, qui n'eût son +historien et sa prolixe histoire. Muratori, dont on ne peut trop louer +le zèle infatigable, a recueilli dans sa grande collection<a id="footnotetag293" name="footnotetag293"></a> +<a href="#footnote293"><sup class="sml">293</sup></a> tous +ceux de ces anciens chroniqueurs qui peuvent jeter des lumières sur +l'histoire de sa patrie. Il faut dans tous ces écrivains savoir démêler +la vérité à travers les passions et l'esprit de parti. C'est l'Å“uvre de +la saine critique, l'une des premières qualités de l'historien, et dont +l'exercice lui devient d'autant plus difficile qu'elle manque davantage +aux sources où il doit puiser. Othon de Frisingue, dont l'histoire ne va +pas jusqu'au temps de l'expédition de Frédéric Ier en Italie<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a> +<a href="#footnote294"><sup class="sml">294</sup></a>, est +encore plus impartial sur le compte de cet empereur, qu'on ne devrait +l'attendre d'un sujet et d'un parent; mais on doit suivre avec +précaution son continuateur Radevic, chanoine du même chapitre, +magistrat de Lodi, mais magistrat de la nomination de Frédéric, et dont +la plume n'est pas seulement partiale, mais servile. D'une autre part, +il faut se défier de Radulphe ou Raoul, Milanais et historien de Milan, +ardent républicain, toujours violemment opposé à l'ennemi des +républiques. On ne doit non plus une foi aveugle ni à la vie d'Alexandre +III, ce courageux ennemi de Frédéric, recueillie par le cardinal +d'Aragon, ni aux histoires particulières des villes de Lombardie qui +soutinrent et gagnèrent contre cet empereur la cause de leur liberté. +C'est du choc de ces passions opposées, et de ces narrations souvent +contradictoires, qu'il faut savoir tirer et faire jaillir la +vérité<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a> +<a href="#footnote295"><sup class="sml">295</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote293" +name="footnote293"><b>Note 293: </b></a><a href="#footnotetag293"> +(retour) </a> <i>Rerum Italic. Script.</i>, 29 vol. in-fol.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote294" +name="footnote294"><b>Note 294: </b></a><a href="#footnotetag294"> +(retour) </a> Ce qu'il a écrit de cette histoire ne s'étend que + jusqu'en 1156, et la première expédition italienne de + Frédéric est de 1161.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote295" +name="footnote295"><b>Note 295: </b></a><a href="#footnotetag295"> +(retour) </a> C'est ce qu'a fait avec beaucoup de succès M. Simonde + Sismondi, dans son estimable <i>Histoire des Républiques + italiennes du moyen âge</i>.</blockquote> + +<p>Parmi toutes ces histoires plus ou moins suspectes, il en est une dont +le caractère inspire plus de confiance, et qui, quoique souvent partiale +encore, a cependant plus de poids et d'autorité: c'est la Chronique de +la république de Gênes, commencée à cette époque par ordre de la +république elle-même, et par un homme qui y remplissait honorablement +les premières fonctions politiques et militaires. Il se nommait Caffaro. +Il commença son récit à la première année du siècle, et le suivit sans +interruption jusqu'à celle de sa mort<a id="footnotetag295b" name="footnotetag295b"></a> +<a href="#footnote295b"><sup class="sml">295b</sup></a>. Ses continuateurs furent +comme lui versés dans les affaires. C'est le premier exemple d'une +histoire écrite par décret public. On doit penser<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a> +<a href="#footnote296"><sup class="sml">296</sup></a> qu'un corps +d'histoire, écrit ainsi par des personnages graves et contemporains, +approuvé par l'autorité publique, dans un pays libre, mérite une +considération particulière. En effet, on ne trouve point ici les +vieilles fables populaires dont les histoires de ce temps-là sont +communément remplies. Les faits y sont racontés dans un style qui n'est +certainement pas élégant, mais simple et naturel, et dont la simplicité +même est un garant de plus de la vérité des faits<a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a> +<a href="#footnote297"><sup class="sml">297</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote295b" +name="footnote295b"><b>Note 295b: </b></a><a href="#footnotetag295b"> +(retour) </a> Il mourut en 1164, âgé de 86 ans.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote296" +name="footnote296"><b>Note 296: </b></a><a href="#footnotetag296"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>Stor. della Letter. ital.</i>, t. III, liv. + IV, c. 3.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote297" +name="footnote297"><b>Note 297: </b></a><a href="#footnotetag297"> +(retour) </a> Voy. Muratori, <i>Script. Rer. ital.</i>, vol. VI.</blockquote> + +<p>Les nouveaux états de Naples et de Sicile eurent aussi des historiens et +des chroniqueurs, dont quelques-uns écrivirent par ordre des princes +Normands, leurs nouveaux maîtres; ce qui n'inspire pas tout-à -fait le +même degré de confiance. L'un d'eux, nommé Godefroy<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a> +<a href="#footnote298"><sup class="sml">298</sup></a>, n'était pas +même Italien; il était Normand. On cite de son continuateur Alexandre, +abbé d'un monastère de St.-Salvador<a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a> +<a href="#footnote299"><sup class="sml">299</sup></a>, un trait qui peut nous faire +juger; tandis que nous cherchons à débrouiller l'histoire littéraire +moderne, de quelle manière ces écrivains du douzième siècle savaient ou +habillaient les faits de l'histoire littéraire ancienne. Cet Alexandre, +en finissant son ouvrage, s'adresse à Roger, roi de Sicile, et le prie +de le récompenser de son travail, en honorant de sa protection royale le +monastère dont il était abbé. «Si Virgile, lui dit-il, le plus grand des +poëtes, eut pour prix de deux vers qu'il avait faits en l'honneur +d'Octave Auguste, la seigneurie de Naples et de la Calabre, à combien +plus forte raison, etc.»<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a> +<a href="#footnote300"><sup class="sml">300</sup></a>. On sent toute la justesse de cet <i>à +fortiori</i>, mais on ne voit pas facilement dans quelle tradition cet +historien avait trouvé ce trait de libéralité d'Auguste, et cette +seigneurie de Virgile.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote298" +name="footnote298"><b>Note 298: </b></a><a href="#footnotetag298"> +(retour) </a> <i>Goffredo Malaterra</i>. Il écrivit, par ordre du roi + Roger, une histoire de Sicile, en quatre livres, qu'il + conduit jusqu'à la fin du onzième siècle.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote299" +name="footnote299"><b>Note 299: </b></a><a href="#footnotetag299"> +(retour) </a> <i>In Telese</i>, dans le royaume de Naples. Il reprit + l'histoire de Sicile, depuis 1127 jusqu'en 1135. C'est à la + prière de Mathilde, sÅ“ur du roi Roger, qu'il dit l'avoir + écrite.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote300" +name="footnote300"><b>Note 300: </b></a><a href="#footnotetag300"> +(retour) </a> Tirab., t. III, liv. IV, c. 3.</blockquote> + +<p>Quatre principaux chroniqueurs se distinguent parmi un plus grand nombre +que ces mêmes états eurent alors; <i>Lupo</i>, surnommé <i>Protospata</i>, natif +de la Pouille, qui raconta les événements et les révolutions arrivées à +Naples et en Sicile, depuis la fin du neuvième siècle jusqu'au +commencement du douzième; <i>Falcone</i>, de Bénevent, son continuateur +jusqu'à l'an 1140, <i>Romoald</i>, archevêque de Salerne, personnage +très-important de ce siècle, qui embrassa dans sa chronique l'histoire +universelle, depuis le commencement du monde jusqu'à l'année 1178; enfin +Hugues <i>Falcandus</i>, auteur d'une histoire de Sicile, où il raconte +surtout fort en détail les désastres que ce malheureux pays éprouva +depuis 1154 jusqu'en 1169, sous ses deux rois Guillaume.</p> + +<p>En rendant justice au zèle patriotique du savant Muratori, qui a +recueilli et publié tous ces vieux historiens d'Italie, on ne peut se +faire illusion sur des siècles qui n'avaient pas d'autres monuments +historiques, ni presque d'autre littérature; car on n'oserait donner ce +nom aux poëmes latins, peut-être encore plus grossiers que ceux du +siècle précédent, qu'on trouve dans le même recueil, et qui ne méritent +même pas qu'on les nomme.</p> + +<p>Si l'on recherche avec attention ce qui pouvait arrêter si long-temps +dans ses progrès une nation naturellement ingénieuse, on trouvera un +grand obstacle, dont il est temps de parler au moment où nous sommes +prêts à le voir disparaître.</p> + +<p>On s'est beaucoup et utilement occupé, dans ces derniers temps, de +l'influence des signes sur les idées. Sans aller peut-être aussi loin à +cet égard que quelques-uns de nos philosophes, on ne peut nier ni la +force, ni l'étendue de cette influence. Deux choses paraissent également +démontrées, c'est qu'il faut qu'un peuple soit déjà très-avancé pour que +sa langue devienne capable de s'élever au rang des langues littéraires, +et que ce n'est qu'après que sa langue est devenue telle, que ce peuple +peut faire dans les lettres de véritables progrès. À quel état, sous ce +point de vue, l'Italie était-elle réduite? Depuis plusieurs siècles, la +langue latine proprement dite n'y existait plus, et une autre langue n'y +existait pas encore. Les étrangers qui remplissaient Rome sous ses +derniers empereurs, les Goths et les Ostrogoths qui la conquirent, les +Lombards, et après eux les Francs, les Allemands, les Hongrois, les +Sarrazins, avaient successivement apporté tant d'altération dans le +langage national, que ce n'était plus le même langage. On cherchait +encore à l'écrire, on n'écrivait même pas autrement, mais excepté dans +les écoles, on ne le parlait plus. On ne l'y parlait pas, on ne +l'écrivait pas savamment; c'était pourtant une langue savante, ou plutôt +une langue morte. Tous les auteurs dont nous avons parlé jusqu'ici, sont +latins, ou tâchèrent de l'être, et l'on peut dire que, du moins quant au +langage, il n'y avait point encore d'Italiens en Italie.</p> + +<p>Comment et de quels éléments se forma cette belle langue, reconnue pour +la première des langues modernes, et qui maintenant fixée depuis cinq +siècles, par des écrivains demeurés classiques, a, pour ainsi dire, pris +place parmi les anciennes? L'apparition de ce phénomène mérite de nous +arrêter quelques instants.</p> + +<p>Soit qu'il n'y ait eu qu'une langue primitive, dont toutes les autres +aient été des dérivations et des produits, soit que les diverses +peuplades humaines se soient fait d'abord chacune leur langue, et que, +par des combinaisons multipliées, et après une longue suite de siècles, +ces divers idiomes particuliers se soient fondus dans un idiome général, +qui se sera ensuite divisé et subdivisé de nouveau en langues et en +dialectes, il est peu de sujets plus dignes de l'attention du philosophe +que ces formations, ces séparations et ces réunions de langages, qui +marquent les principales époques de la formation, de la séparation et de +la réunion des peuples. Ce n'était pas la première fois que l'Italie +subissait une de ces grandes révolutions. L'idiome latin que celle-ci +faisait disparaître, avait été dans une antiquité reculée, le produit +d'une révolution pareille. Voici l'idée générale que nous en donnent +quelques savants<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a> +<a href="#footnote301"><sup class="sml">301</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote301" +name="footnote301"><b>Note 301: </b></a><a href="#footnotetag301"> +(retour) </a> Simon Pelloutier, dans son <i>Histoire de Celtes</i>, + édition de Paris, 8 vol. in-12, 1770, 1771; Bullet, dans ses + <i>Mémoires sur la langue celtique</i>, 3 vol. in-fol., Besançon, + 1754, etc. Bullet, moins connu que Pelloutier, était + professeur royal et doyen de la faculté de théologie de + l'Université de Besançon, de l'Académie des sciences, + belles-lettres et arts de la même ville. Son ouvrage + contient, I°. l'histoire de la langue Celtique, et une + indication des sources où l'on peut la trouver aujourd'hui; + 2°. une description étymologique des villes, rivières, + montagnes, forêts, curiosités naturelles des Gaules, et des + autres pays dont les Gaulois ou Celtes ont été les premiers + habitants; 3°. un Dictionnaire Celtique, renfermant tous les + termes de cette langue.</blockquote> + +<p>Lorsqu'à une époque prodigieusement reculée, les anciens Celtes ou +Celto-Scythes, dont la langue, si elle n'est pas primitive dans un sens +absolu, l'est au moins relativement à presque toutes les langues +connues, se furent répandus d'une part dans l'Asie occidentale, et de +l'autre en Europe, ils s'étendirent dans cette dernière partie, les uns +au nord, les autres le long du Danube. La postérité de ceux-ci, +remontant ce fleuve, arriva ensuite aux bords du Rhin, le franchit et +remplit de ses populations nombreuses tout l'intervalle qui s'étend des +Alpes aux Pyrénées et aux deux mers: partout la langue des Celtes se +mêlant avec les idiomes indigènes, forma des combinaisons où elle domina +sensiblement: et même dans des cantons qu'ils avaient trouvés déserts, +ou dont ils avaient fait disparaître les habitants, le celtique se +conserva dans sa pureté originelle.</p> + +<p>Quelques siècles après, la population toujours croissante de ces Celtes +ou Gaulois, les força de passer et les Pyrénées et les Alpes. En Italie, +après avoir occupé d'abord tout ce qui est au pied des montagnes, ils +s'étendirent de proche en proche dans l'Insubrie, dans l'Ombrie, dans le +pays des Sabins, des Étrusques, des Osques, etc. Dans ce même temps, des +Grecs abordaient à l'extrémité orientale de l'Italie; ils y formaient +des colonies et des établissements. Ils quittèrent bientôt les bords de +la mer, et s'avançant toujours, ils rencontrèrent enfin les Celtes, qui, +de leur côté, continuaient aussi de s'avancer.</p> + +<p>Après quelques guerres sans doute, car tel a toujours été l'abord de +deux peuples qui se rencontrent, ils se réunirent dans l'ancien Latium, +et n'y formèrent plus qu'une société qui prit le nom de peuple Latin. +Les langues des deux nations se mêlèrent, se combinèrent arec celles des +habitants primitifs. N'oublions pas de remarquer, que, dans cet +amalgame, le celtique avait un grand avantage. Le grec, qui n'était pas +encore à beaucoup près la langue d'Homère et de Platon, devait de son +côté la naissance à un mélange de marchands Phéniciens, d'aventuriers de +Phrygie, de Macédoine, d'Illyrie, et de ces anciens Celto-Scythes, qui, +tandis que leurs compatriotes se précipitaient en Europe, s'étaient +jetés sur l'Asie occidentale, d'où ils étaient ensuite descendus +jusqu'au pays qui fut la Grèce; il y avait donc déjà du celtique altéré +dans ce grec qui se combinait de nouveau avec le celtique. C'est de +cette combinaison multiple que naquit cette langue latine, qui, +grossière dans l'origine, mais polie et perfectionnée par le temps, +devint enfin la langue des Térences, des Cicérons, des Horaces et des +Virgiles; et c'est cette même langue latine qui, après un si beau règne, +terminé par un long et triste déclin, venait s'amalgamer encore une fois +avec le celtique, source commune des dialectes barbares des Goths, des +Lombards, des Francs et des Germains, pour devenir, peu de temps après, +la langue du Dante, de Pétrarque et de Boccace.</p> + +<p>«Les invasions, dit ingénieusement le président de Brosses, sont le +fléau des idiomes comme celui des peuples, mais non pas tout-à -fait +dans le même ordre. Le peuple le plus fort prend toujours l'empire, la +langue la plus forte le prend aussi, et souvent c'est celle du vaincu +qui soumet celle du conquérant. La première espèce de conquête se décide +par la force du corps; la seconde par celle de l'esprit. Quand les +Romains conquirent les Gaules, le celtique était barbare; il fut soumis +par le latin. Lorsque ensuite les Francs y firent leur invasion, le +francisque des vainqueurs était barbare; il fut encore subjugué par le +latin. Cette collision de langues étouffe la plus faible et blesse la +plus forte: cependant celle qui n'avait guère y acquiert beaucoup, c'est +pour elle un accroissement; et celle qui était bien faite se déforme, +c'est pour elle un déclin: ou bien le choc se fait au profit d'un tiers +langage qui résulte de cet accouplement, et qui tient de l'un et de +l'autre en proportion de ce que chacun des deux a contribué à sa +génération»<a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a> +<a href="#footnote302"><sup class="sml">302</sup></a>. On voit que ce dernier cas est exactement celui de la +langue italienne sortant du choc ou de la collision de deux ou de +plusieurs langues, les unes encore barbares, l'autre affaiblie par une +longue décadence. Léonardo Bruni d'Arezzo, le plus ancien auteur qui +écrit en italien sur ces matières<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a> +<a href="#footnote303"><sup class="sml">303</sup></a>, entreprit de prouver que +l'italien était aussi ancien que le latin, qu'ils furent tous deux en +usage à Rome en même temps: le premier parmi le peuple des dernières +classes et pour les entretiens familiers; le second pour les savants +dans leurs ouvrages, et pour les discours prononcés dans les assemblées +publiques. Le cardinal Bembo soutint depuis la même opinion dans ses +dialogues<a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a> +<a href="#footnote304"><sup class="sml">304</sup></a>, et d'autres encore l'ont adoptée après lui<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a> +<a href="#footnote305"><sup class="sml">305</sup></a>. Scipion +Maffei, le même dont la <i>Mérope</i> a si heureusement inspiré le génie de +Voltaire, mais qui est encore plus célèbre, dans sa patrie, comme érudit +que comme poète, en rejetant cette prétention, en a élevé une autre qui +ne paraît guère plus raisonnable. Il veut<a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a> +<a href="#footnote306"><sup class="sml">306</sup></a> que la langue latine, +noble, grammaticale et correcte, se soit corrompue d'elle-même peu à peu +par ce mélange avec le langage populaire, irrégulier, et par ces +prononciations vicieuses qui durent exister à Rome comme partout +ailleurs. Chaque mot s'altérant de cette manière, et prenant des formes +ou des inflexions nouvelles, une nouvelle langue, selon lui, se forma +ainsi avec le temps, sans que ces altérations aient été en rien le +produit du commerce avec les Barbares.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote302" +name="footnote302"><b>Note 302: </b></a><a href="#footnotetag302"> +(retour) </a> <i>Traité de la format. mécan. des Langues</i>, c. 9, n°. + 162.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote303" +name="footnote303"><b>Note 303: </b></a><a href="#footnotetag303"> +(retour) </a> C'est aussi le premier qui, en raison de sa patrie, ait + eu le surnom d'<i>Aretino</i>. Voyez ses Lettres, liv. VI, Epist. + 10.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote304" +name="footnote304"><b>Note 304: </b></a><a href="#footnotetag304"> +(retour) </a> <i>Prose</i>, liv. I.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote305" +name="footnote305"><b>Note 305: </b></a><a href="#footnotetag305"> +(retour) </a> Entre autres le <i>Quadrio Stor. d'ogni poesia</i>, t. I, p. + 41.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote306" +name="footnote306"><b>Note 306: </b></a><a href="#footnotetag306"> +(retour) </a> <i>Verona illustr.</i>, p. <span class="sc">i</span>, liv. XI.</blockquote> + +<p>Les langues, comme on voit, ont, aussi bien que les nations et les +familles, leurs préjugés de naissance: elles affectent une antique +origine, et repoussent les mésalliances; mais toutes ces idées +romanesques disparaissent devant la raison appuyée sur les faits. Le +savant Muratori a reconnu positivement la coopération immédiate des +langues barbares dans la formation de la langue italienne<a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a> +<a href="#footnote307"><sup class="sml">307</sup></a>. Selon +lui, le latin, déjà corrompu depuis plusieurs siècles et par différentes +causes, ne cessa point d'être la langue commune lors des irruptions +successibles des peuples du Nord. Les vainqueurs, toujours en moindre +nombre que les vaincus, apprirent la langue du pays, plus douce que la +leur, et nécessaire pour toutes leurs transactions sociales; mais ils la +parlèrent mal, et avec des mots et des tours de leurs idiomes barbares. +Ils y introduisirent les articles, substituèrent les prépositions aux +désinences variées de déclinaisons, et les verbes auxiliaires à celles +des conjugaisons. Ils donnèrent des terminaisons latines à un grand +nombre de mots celtiques, francs, germains et lombards, et souvent aussi +les terminaisons de ces langues à des mots latins. Les Latins d'Italie +n'étant plus retenus dans les limites de leur langue par l'autorité ni +par l'usage, ou plutôt les ayant franchies depuis long-temps, adoptèrent +sans effort, et même sans projet, cette corruption totale. Entraînés par +une pente insensible pendant le cours de plusieurs siècles, ils +croyaient n'avoir point changé de langage, quand toutes les formes et +les constructions même de l'ancien étaient changées; ils appelaient +toujours latine une langue qui ne l'était plus.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote307" +name="footnote307"><b>Note 307: </b></a><a href="#footnotetag307"> +(retour) </a> <i>Antich. ital.</i>, Dissert. XXXII.</blockquote> + +<p>On l'écrivait fort mal; mais on l'écrivait cependant encore dans les +livres, et même dans les actes publics: les notaires étaient obligés de +savoir le latin, et de rédiger dans cette langue toutes leurs pièces +officielles; mais on peut penser ce qu'était le plus souvent ce latin de +notaire. Les mots du langage du peuple s'y introduisaient en foule, et +notre patient antiquaire<a id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a> +<a href="#footnote308"><sup class="sml">308</sup></a> a trouvé dans plusieurs de ces contrats +latins, non seulement du onzième et du douzième siècle, mais de temps +antérieurs, un grand nombre de mots non latins restés depuis dans la +langue italienne.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote308" +name="footnote308"><b>Note 308: </b></a><a href="#footnotetag308"> +(retour) </a> Muratori, <i>ubi supra</i>.</blockquote> + +<p>Maintenant, si nous considérons avec lui la nature des langues, qui est +de faire peu à peu leurs changements, nous verrons que plus la langue +italienne fut voisine encore de sa mère, la langue latine, moins elle se +distingua d'elle, et moins elle eut de nouveauté; que plus elle s'en +éloigna par le cours du temps, plus elle perdit de sa ressemblance, et +qu'enfin, à force de mots nouveaux et de terminaisons étrangères, elle +se trouva revêtue des couleurs d'une langue tout-à -fait nouvelle. On la +nomma vulgaire pour la distinguer du latin; et elle en était tellement +distincte, qu'un patriarche d'Aquilée<a id="footnotetag309" name="footnotetag309"></a> +<a href="#footnote309"><sup class="sml">309</sup></a>, vers la fin du douzième +siècle, ayant prononcé devant le peuple une homélie latine, l'évêque de +Padoue l'expliqua ensuite au même peuple en langage vulgaire<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a> +<a href="#footnote310"><sup class="sml">310</sup></a>. +Fontanini, dans son <i>Traité de l'Eloquence italienne</i>, adopte la même +opinion, et reconnaît la même origine et les mêmes degrés d'altération +insensible et de formation nouvelle<a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a> +<a href="#footnote311"><sup class="sml">311</sup></a>. C'est aujourd'hui le sentiment +commun de tous les philologues italiens.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote309" +name="footnote309"><b>Note 309: </b></a><a href="#footnotetag309"> +(retour) </a> <i>Gotifredus</i>, ou Godefroy.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote310" +name="footnote310"><b>Note 310: </b></a><a href="#footnotetag310"> +(retour) </a> Muratori, <i>loc. cit.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote311" +name="footnote311"><b>Note 311: </b></a><a href="#footnotetag311"> +(retour) </a> Liv. I, n°. VII.</blockquote> + +<p>L'esprit sage et la saine critique de Tiraboschi ne pouvaient pas s'y +tromper. C'est de cette union d'étrangers barbares avec les nationaux et +de leur long commerce, qu'il fait naître un langage, d'abord informe et +grossier, sans lois fixes, sans modèles à imiter, et livré aux caprices +du peuple<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a> +<a href="#footnote312"><sup class="sml">312</sup></a>; il ne faut donc pas s'étonner, dit-il, si, pendant +plusieurs siècles, on n'essaya point d'écrire dans cette langue. D'abord +il lui fallut beaucoup de temps pour se séparer totalement du latin, et +pour devenir une langue à part. Ensuite, comme elle n'était en usage que +parmi le peuple, les savants ne daignèrent pas l'introduire dans les +livres; mais il s'en trouva enfin qui eurent le courage de le tenter, et +qui osèrent employer, en écrivant, un langage qui jusqu'alors n'avait +pas paru digne de cet honneur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote312" +name="footnote312"><b>Note 312: </b></a><a href="#footnotetag312"> +(retour) </a> <i>Stor. della Letter. Ital.</i>, t. III, pref.</blockquote> + +<p>Ce fut, comme dans toutes les langues, la poésie qui l'osa la première. +On en fait remonter les premiers essais jusqu'à la fin du douzième +siècle; mais ils sont si informes, et ceux mêmes d'une partie du +treizième, ressemblent encore si peu à la véritable poésie italienne, +qu'il paraît convenable de n'en fixer la naissance qu'au commencement du +dernier de ces deux siècles<a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a> +<a href="#footnote313"><sup class="sml">313</sup></a>. À cette époque, où plusieurs autres +langues européennes commençaient aussi à se former, mais sous de moins +heureux auspices, il en existait une qui avait fait des progrès rapides, +qui citait déjà depuis un siècle des productions nombreuses, objets +d'une admiration générale, et qui, si l'on eût alors tiré l'horoscope +des langues naissantes, aurait sans doute paru destinée à vivre plus +long-temps et avec plus de gloire que toutes les langues ses cadettes ou +ses contemporaines. C'est la langue <i>Romance</i> ou provençale, la langue +des anciens Troubadours.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote313" +name="footnote313"><b>Note 313: </b></a><a href="#footnotetag313"> +(retour) </a> Voy. Muratori, <i>Antich. ital.</i>, Dissertaz. XXXII, id. + <i>della perfetta poësia</i>, lib. I, c. 3. Tiraboschi, t. III, + liv. IV, c. 4, etc.</blockquote> + +<p>À ce nom qui intéresse notre gloire nationale, au nom des joyeux +inventeurs de la <i>science gaie</i><a id="footnotetag314" name="footnotetag314"></a> +<a href="#footnote314"><sup class="sml">314</sup></a>, il semble qu'un rayon vient enfin +de luire, dans cette épaisse nuit où nous faisons un si long, et +peut-être malgré mes efforts, un si pénible voyage. Il semble qu'à ce +nom un charme malfaisant se dissipe; que l'amour, la valeur, les +solennités galantes, les combats de l'esprit, les doux chants, réveillés +tout à coup et comme réunis en un talisman invincible, ont rompu le +funeste talisman de l'ignorance, de la barbarie et des tristes +superstitions. Dans l'enfance du monde, si nous en croyons une +ingénieuse allégorie, quelle fut l'arme victorieuse qui força les +humains, encore sauvages, à quitter leurs forêts, à se réunir dans les +villes, à subir le joug heureux des institutions sociales? Cette arme, +ce fut une lyre; ce vainqueur ou plutôt ce premier instituteur des +hommes, ce fut un poète. Depuis plusieurs siècles, l'Europe était +retombée dans un état sauvage, plus affligeant et plus honteux que le +premier. Depuis ce temps, aucun poète, aucune lyre ne s'était fait +entendre. On dirait qu'à leurs premiers sons les esprits durent +s'adoucir, les mÅ“urs se polir, les affections nobles se ranimer, le +génie reprendre son essor, et la société tous ses charmes. Si c'est une +illusion, elle est consolante, elle soulage l'âme oppressée par de +tristes réalités. Mais tout n'est pas illusion dans ce tableau; et si +les chants des Troubadours n'eurent pas sur les mÅ“urs toute l'influence +que désirerait un ami des hommes, ils en eurent une incontestable sur +les productions de l'esprit, qui peut encore justifier la reconnaissance +et l'enthousiasme d'un ami de lettres.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote314" +name="footnote314"><b>Note 314: </b></a><a href="#footnotetag314"> +(retour) </a> <i>Lou gai saber</i>. On entendait par ce mot, non seulement + l'art des Troubadours, mais ce mélange de politesse, d'esprit + et de galanterie qui régnait en Provence dans le siècle où + ils fleurirent.</blockquote> + +<p>Mais les Provençaux avaient eux-mêmes reçu cette influence d'un peuple +devenu leur voisin par la conquête de l'Espagne. La littérature des +Arabes précéda de long-temps celle des Troubadours. Avant de nous +occuper de ces derniers, nous devons donc fixer les yeux sur leurs +devanciers et leurs modèles. Le règne de la littérature Arabe se +prolongea pendant près de cinq siècles; et, par une combinaison +remarquable d'événements, il remplit à peu près le vide que forment les +siècles de barbarie dans l'histoire de l'esprit humain. On ne peut bien +connaître toutes les causes qui contribuèrent à la renaissance des +lettres, sans prendre au moins une idée générale de l'histoire +littéraire de ce peuple conquérant, ingénieux et singulier.</p> + +<br><hr class="full"><br> + +<h3>CHAPITRE IV.</h3> + +<p><i>De la Littérature des Arabes, et de son influence sur la renaissance +des Lettres en Europe</i><a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a> +<a href="#footnote315"><sup class="sml">315</sup></a>.</p> + +<br> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote315" +name="footnote315"><b>Note 315: </b></a><a href="#footnotetag315"> +(retour) </a> Ce chapitre a été lu dans deux séances de la Classe + d'histoire et de littérature ancienne de l'Institut. «Le but + de l'auteur (comme je l'ai dit, pag. 43 de mon Rapport, fait + en séance publique, le Ier. juillet 1808, sur les travaux de + cette Classe) était de solliciter les avis et les + instructions de ses savants confrères, et surtout des + célèbres orientalistes que la Classe renferme dans son sein, + et il avoue avec reconnaissance qu'il a eu le bonheur de les + obtenir.» En réimprimant ici ce passage, j'ai voulu donner en + même temps, et plus de publicité à ma gratitude, et plus + d'autorité à cette partie de mon travail.</blockquote> + +<p>Dans cette partie de l'immense presqu'île de l'Arabie, à qui l'on a +donné le nom d'heureuse, des peuplades d'hommes nomades, mais guerriers; +hospitaliers et généreux, quoique adonnés au brigandage; simples dans +leur religion comme dans leurs mÅ“urs, livrés entre eux à des guerres +continuelles, à d'implacables vengeances, mais forts et réunis contre +tout ennemi commun; libres, et trop amis de l'indépendance pour être +possédés de l'esprit de conquête, vivaient depuis un nombre de siècles +que l'on n'a plus la présomption de compter, soumis aux mêmes usages qui +leur tenaient lieu de lois. Peu connus des nations voisines, ils les +connaissaient encore moins, et n'étaient pour elles d'aucun danger, +parce qu'ils ne leur portaient aucune envie. Tout-à -coup s'élève parmi +eux un de ces hommes que la nature semble produire quand elle est lasse +du repos. Il crée pour eux une religion exclusive et intolérante, et +leur inspire le double fanatisme de la superstition et de la guerre. Il +persuade à ses nouveaux sectateurs, nés dans le sein de l'idolâtrie, +qu'ils sont nés pour convertir ou pour exterminer tous les idolâtres. À +la tête d'un petit nombre de fanatiques, Mahomet conquit et convertit +d'abord son pays même; il y devint bientôt maître absolu, et quand il +fut à la tête de tribus nombreuses, quand il en eut fait des armées, +quand il leur eut fait croire que chaque soldat était un apôtre, et +qu'au défaut de la victoire la gloire des martyrs et d'éternelles +récompenses les attendaient, il n'y eut plus de repos ni de paix à +espérer, partout où ses armées pouvaient atteindre. Les califes ses +successeurs, pontifes et conquérants comme lui, ne laissèrent pas se +refroidir un instant le fanatisme militaire de leurs sujets; et un +siècle après la naissance de cette religion fatale; ils avaient soumis +par leurs lieutenants, depuis les frontières de l'Inde jusqu'à l'océan +Atlantique; la Perse, la Syrie, l'Égypte, l'Afrique occidentale et +l'Espagne<a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a> +<a href="#footnote316"><sup class="sml">316</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote316" +name="footnote316"><b>Note 316: </b></a><a href="#footnotetag316"> +(retour) </a> Gibbon, <i>Hist., of decline and fall</i>, etc., ch. 41.</blockquote> + +<p>Une autre cause que l'influence du génie de Mahomet et de sa religion, +se fait sentir dans la conquête de celles de ces contrées qui +obéissaient encore à l'empire d'Orient, c'est la faiblesse des +successeurs des Césars. Les timides irrésolutions d'Héraclius ne +contribuèrent pas moins à la ruine de la Syrie et de l'Égypte, que +l'active et féroce valeur de Caled et d'Amrou.</p> + +<p>Le nom de ce dernier et celui du calife Omar, son maître, rappellent une +des pertes les plus célèbres et les plus douloureuses que les lettres +aient jamais faites, celle de la riche bibliothèque d'Alexandrie: mais +dans notre siècle, où l'on examine tout, où l'on ne croit plus ni le +bien, ni même le mal, sans preuves, on a révoqué en doute l'ordre +d'Omar, et la distribution des volumes grecs entre les 4,000 bains de la +ville, et le feu de ces bains entretenu pendant plus de six mois par +l'incendie de ces volumes. Il importe peu qu'Omar et son lieutenant +Amrou aient commis, il y a près de douze siècles, en Égypte, un acte de +barbarie de plus ou de moins; mais il importe beaucoup de fixer les +idées des amis des lettres sur une perte aussi cruelle, et de leur +faire au moins entrevoir quel est le fondement réel, et quelle doit être +l'étendue de leurs regrets.</p> + +<p>D'abord il faut faire remonter beaucoup plus haut le dommage. César, qui +était un conquérant mais non pas un barbare, est le premier coupable; ce +fut lui qui, assiégé dans Alexandrie, brûla, sans le vouloir, en se +défendant, la grande bibliothèque de 700,000 volumes, fondée par les +Ptolémées<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a> +<a href="#footnote317"><sup class="sml">317</sup></a>. Il en existait une seconde qui était comme un supplément +de la première, et placée dans le <i>Serapium</i>, ou Temple de Jupiter +Sérapis. On y réunit 200,000 volumes, qu'Antoine avait trouvés à +Pergame, dans la bibliothèque fondée par les Attales, et dont il fit +présent à Cléopâtre. Auguste en fonda une troisième, dont on vante la +richesse, l'emplacement et les magnifiques accessoires. Elle fut +détruite sous l'empereur Aurélien, dans les troubles civils +d'Alexandrie, au troisième siècle. Ce qu'on put sauver de livres, fut +joint à la bibliothèque du Sérapium. Environ un siècle après, vint +l'expédition fanatique du patriarche Théophile, dont j'ai parlé dans le +premier chapitre de cet ouvrage, et qui ne laissa plus aucune trace de +livres anciens dans Alexandrie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote317" +name="footnote317"><b>Note 317: </b></a><a href="#footnotetag317"> +(retour) </a> Placée dans la quartier qu'on appelait le <i>Bruchium</i>.</blockquote> + +<p>Tandis qu'un zèle aveugle exterminait ainsi les productions païennes, la +fureur des Ariens, secte violente et destructive, en faisait autant des +livres chrétiens. Les richesses littéraires de tout genre qui y avaient +été accumulées à différentes époques, en avaient donc entièrement +disparu, à la fin du quatrième siècle. Il est impossible, il est vrai, +que quelques livres n'aient pas échappé à ces ravages. Pendant les deux +siècles et demi qui suivirent, jusqu'à l'invasion des Arabes, on +s'occupa encore en Égypte de philosophie, de sciences, de littérature. +L'astronomie, la médecine, l'alchimie, la théologie, et surtout la +controverse y furent cultivées avec autant d'activité que jamais. Les +habitants d'Alexandrie continuèrent le commerce, très-lucratif pour eux, +de papier d'Égypte et de livres; tout n'était donc pas anéanti. De +nouveaux ouvrages sans doute augmentaient encore peu à peu ce nouveau +trésor, et sans être, par sa composition, aussi précieux que les +anciens, peut-être cependant, avait-il, au moins par sa masse, quelque +chose d'imposant, lors de la conquête d'Amrou.</p> + +<p>J'ai pour garants d'une partie de ces faits les recherches de deux de +mes savants confrères, MM. de Sainte-Croix et Langlès<a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a> +<a href="#footnote318"><sup class="sml">318</sup></a>. L'historien +Gibbon, qui pense comme eux, ajoute que la métropole et la résidence des +patriarches avait peut-être en effet une bibliothèque, mais que si les +volumineux ouvrages des controversistes chauffèrent alors les bains +publics, ce sacrifice utile au genre humain, peut exciter le sourire du +philosophe<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a> +<a href="#footnote319"><sup class="sml">319</sup></a>; mais il va plus loin, et révoque en doute le fait en +lui-même. Un des deux savants que j'ai cités<a id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a> +<a href="#footnote320"><sup class="sml">320</sup></a> le rejette comme lui, +tandis que l'autre trouve dans sa vaste érudition orientale des motifs +pour l'admettre, en le réduisant à ces termes<a id="footnotetag321" name="footnotetag321"></a> +<a href="#footnote321"><sup class="sml">321</sup></a>. Mais il faut avouer +qu'ainsi réduit, il perd presque toute son importance, et qu'après les +autres désastres que nous avons vu les sciences éprouver dans ce même +lieu, si le philosophe ne va pas pour celui-ci jusqu'au sourire de +Gibbon, il peut du moins aller jusqu'à une sorte d'indifférence.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote318" +name="footnote318"><b>Note 318: </b></a><a href="#footnotetag318"> +(retour) </a> M. de Ste.-Croix, Rem. sur les anciennes biblioth. + d'Alex., <i>Magaz. encyc.</i>, Ve. année, t. IV, p. 433; M. + Langlès, Notes et Éclaircissem. sur le voyage de Norden, + <i>in</i>-4°, t. III, p. 169 et suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote319" +name="footnote319"><b>Note 319: </b></a><a href="#footnotetag319"> +(retour) </a> Ch. 51.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote320" +name="footnote320"><b>Note 320: </b></a><a href="#footnotetag320"> +(retour) </a> M. de Ste.-Croix.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote321" +name="footnote321"><b>Note 321: </b></a><a href="#footnotetag321"> +(retour) </a> M. Langlès, <i>ub. supr.</i></blockquote> + +<p>L'immense pouvoir des califes, et l'étendue démesurée de leur empire, +eurent leurs suites ordinaires, le luxe, les factions rivales, et les +démembrements. Le grand schisme qui divisa les Alides et les Ommiades, +ne fut pas l'unique source des guerres civiles. Les Abassides +renversèrent les Ommiades. Un Ommiade<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a> +<a href="#footnote322"><sup class="sml">322</sup></a>, échappé au massacre de sa +famille, enleva l'Espagne aux Abassides. Les Fatimites s'établirent plus +tard en Afrique, mais n'y régnèrent pas avec moins d'éclat. Les califes +de Bagdad; de Cordoue et de Cairoan s'excommuniaient mutuellement comme +vicaires du Prophète, comme chefs de la religion, et comme auraient pu +faire dans la nôtre, des papes et des anti-papes; mais ils rivalisèrent +aussi de pouvoir, de goût et de magnificence. Les Abassides furent les +premiers qui mirent au nombre de leurs jouissances les plaisirs de +l'esprit. Les savants se rappellent encore, et aucun siècle n'effacera +jamais les noms illustres d'Almansor, d'Haroun-al-Raschid et surtout de +son fils Almamon<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a> +<a href="#footnote323"><sup class="sml">323</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote322" +name="footnote322"><b>Note 322: </b></a><a href="#footnotetag322"> +(retour) </a> Abderame.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote323" +name="footnote323"><b>Note 323: </b></a><a href="#footnotetag323"> +(retour) </a> <i>Specimen poeseos persicÅ“</i>; Vindobonæ, 1771, <i>in + proÅ“mio</i>, p. 13.</blockquote> + +<p>Dès l'antiquité la plus reculée, les Arabes eurent un goût particulier +pour la poésie, qui, chez presque tous les peuples, a ouvert la route +aux études les plus relevées et les plus abstraites. Leur langue riche, +souple et abondante, favorisait leur imagination féconde, leur esprit +vif et sententieux; leur éloquence naturelle et dépourvue d'art<a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a> +<a href="#footnote324"><sup class="sml">324</sup></a>. +Ils déclamaient avec énergie les morceaux qu'ils avaient le plus +travaillés; ou plutôt ils les chantaient, accompagnés d'instruments, et +sur des airs très-expressifs<a id="footnotetag325" name="footnotetag325"></a> +<a href="#footnote325"><sup class="sml">325</sup></a>; car ils ne conçoivent point l'art des +vers, séparé de ce cortége lyrique, qu'ils regardent comme de son +essence. Ces poésies faisaient sur des auditeurs simples et sensibles, +un effet prodigieux. Un poète naissant recevait des éloges de sa tribu +et des tribus alliées, qui célébraient son génie et son mérite. On +préparait un festin solennel. Des femmes vêtues de leurs plus beaux +habits de fêtes, chantaient en chÅ“ur, devant leurs fils et leurs époux, +le bonheur de leur tribu.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote324" +name="footnote324"><b>Note 324: </b></a><a href="#footnotetag324"> +(retour) </a> Gibbon, <i>Decline and fall</i>, etc., c. 50.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote325" +name="footnote325"><b>Note 325: </b></a><a href="#footnotetag325"> +(retour) </a> Il existe une volumineuse collection de ces anciennes + chansons nationales des Arabes, intitulée <i>Aghâny</i>, et formée + par Aboul-Faradge Aly, fils d'Al-Hhoiéïn, natif d'Ispahan, + mort en 966 de l'ère vulgaire. Ce savant a ajouté, à la + plupart des chansons des commentaires qui contiennent les + renseignements les plus curieux et les plus exacts sur les + mÅ“urs des anciens Arabes. M. Langlès a acquis, il y a peu + d'années, pour la Bibliothèque impériale, un exemplaire de ce + précieux recueil, en 4 gros vol. in-folio.</blockquote> + +<p>Pendant une foire annuelle, où se rendaient les tribus éloignées ou même +ennemies, on employait trente jours, non-seulement aux échanges du +commerce, mais à réciter des morceaux d'éloquence et de poésie. Les +poètes s'y disputaient le prix; et les ouvrages couronnés étaient +déposés dans les archives des princes et des émirs. Les meilleurs +étaient peints ou brodés en lettres d'or, sur des étoffes de soie, et +suspendus au temple de la Mecque. Sept de ces poëmes avaient obtenu cet +honneur au temps de Mahomet. Ils existent encore aujourd'hui<a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a> +<a href="#footnote326"><sup class="sml">326</sup></a> les +savants les regardent comme des chefs-d'Å“uvre d'éloquence arabe; et l'on +sait que Mahomet lui-même fut flatté de voir un des chapitres du Koran +comparé à ces sept poëmes, et jugé digne d'être affiché avec eux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote326" +name="footnote326"><b>Note 326: </b></a><a href="#footnotetag326"> +(retour) </a> Il ont été traduits en anglais par le célèbre William + Jones.</blockquote> + +<p>Pendant les premiers siècles du mahométisme, les Musulmans, emportés, +comme il arrive d'ordinaire, par le zèle fanatique d'une religion +nouvelle, et par une férocité contractée dans le fracas des armes, +suivirent partout un système de destruction, et sévirent également +contre la religion des infidèles, et contre les productions de leur +esprit, qu'ils regardaient toutes comme infectées de leurs erreurs. Ce +fut lorsque les califes se furent affermis, lorsqu'ils jouirent, au +centre d'une immense domination, des douceurs de la paix, d'une opulence +et d'une autorité sans bornes, qu'ils purent cultiver les dispositions +naturelles de leurs peuples, avec tous les avantages que leur donnaient +leur position, leurs nouvelles mÅ“urs et leur puissance.</p> + +<p>Almansor<a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a> +<a href="#footnote327"><sup class="sml">327</sup></a>, qui fut le second des Abassides, aimait la poésie et les +lettres, était très-savant dans les lois, cultivait la philosophie, et +particulièrement l'astronomie. On dit qu'en bâtissant sur les bords de +l'Euphrate la fameuse ville de Bagdad, il prit pour l'exposition des +principaux édifices, les conseils de ses astronomes. Abulfarage raconte +qu'un médecin chrétien, nommé Georges Bakhtishua, ayant guéri ce calife +des suites dangereuses d'une indigestion, reçut de lui les plus grandes +distinctions et les traitements les plus honorables: ce fut ce qui +introduisit parmi les Arabes l'étude de la médecine. Ce médecin était +très-versé dans les langues syriaque, grecque, et persanne. Almansor lui +ordonna de traduire plusieurs bons livres de médecine, écrits dans ces +trois langues; et il enrichit ses états de ces traductions. Jamais +indigestion d'un souverain n'eut une telle influence sur son empire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote327" +name="footnote327"><b>Note 327: </b></a><a href="#footnotetag327"> +(retour) </a> Voy. Andrès, <i>Orig. Progr.</i> etc., c. 8. Le véritable + nom de ce calife ou khalife est Abou Djafar Mansour; mais je + l'écris comme on est habitué à l'écrire et à le prononcer en + France.</blockquote> + +<p>Haroun-al-Raschid régna peu de temps après. Sa renommée a rempli le +monde. Son amour pour les lettres, et pour ceux qui les cultivent, était +si grand, que, selon le témoignage de l'historien Elmacin, il ne se +mettait jamais en voyage, sans emmener avec lui un grand nombre de +savants. Il appela auprès de lui tous ceux qu'il put découvrir, et les +combla de bienfaits. La poésie fit ses délices; on le vit plus d'une +fois verser des larmes d'attendrissement en lisant de beaux vers, et ce +qui fit faire à sa nation encore plus de progrès, c'est qu'en faisant +bâtir des mosquées, il joignit à chacune une école publique.</p> + +<p>Mais le véritable protecteur, le père chéri des lettres, fut le fils et +le successeur d'Haroun, le fameux Almamon<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a> +<a href="#footnote328"><sup class="sml">328</sup></a>. Poètes, philosophes, +médecins, mathématiciens trouvèrent en lui une protection égale. Il prit +un soin particulier du progrès de toutes les sciences, et ne négligea +aucun moyen de les encourager et de les répandre dans ses états.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote328" +name="footnote328"><b>Note 328: </b></a><a href="#footnotetag328"> +(retour) </a> Abdallah-Mâmoun.</blockquote> + +<p>Le Koran était alors la principale lecture des Arabes<a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a> +<a href="#footnote329"><sup class="sml">329</sup></a>. Abou-Beker, +successeur immédiat du Prophète, en avait le premier rassemblé les +feuilles éparses; mais à mesure que les copies s'en multipliaient, elles +devenaient plus irrégulières. Les points, sans lesquels, dans la langue +arabe, il est souvent difficile de déterminer la prononciation des mots +et le sens des phrases, étaient dans la plus grande confusion. Les +grammairiens les plus habiles, et les plus célèbres imans, furent +employés à rétablir le texte dans sa première pureté. Ils durent le +faire avec beaucoup de scrupule; puisque Mahomet avait menacé les +grammairiens du feu éternel pour le déplacement d'une seule lettre. La +langue elle-même était corrompue par le mélange des dialectes; les +caractères en étaient presque dénaturés. Almamon fit épurer la langue et +réformer les caractères. Il anoblit l'étude de la grammaire par les +distinctions qu'il accorda aux grammairiens. Il les admettait à ses +entretiens familiers, se montrait passionné pour les beautés de la +langue arabe, et souffrait impatiemment qu'on l'altérât en sa présence. +Il ne damnait pas comme Mahomet, mais il aurait presque disgracié un +courtisan pour une faute de langue.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote329" +name="footnote329"><b>Note 329: </b></a><a href="#footnotetag329"> +(retour) </a> Quelques-uns des détails suivants sont extraits d'un + mémoire manuscrit <i>sur l'État des Sciences et Arts chez les + Arabes</i>, etc., par M. Pigeon de Sante-Paterne, mémoire + couronné à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, en + 1781, et dont j'ai dû la communication à l'obligeance de mon + confrère, M. Dacier, alors secrétaire perpétuel de cette + compagnie, et maintenant de la classe d'Histoire et de + Littérature ancienne de l'Institut.</blockquote> + +<p>Il s'occupa avec moins de succès de la théologie. La <i>Sounna</i>, ou le +recueil des traditions de Mahomet, divisait alors les croyants. Chaque +iman prétendait à l'honneur de former une secte. Les plus savants +d'entre eux, et ceux qu'on crut les plus sages, furent chargés du soin +de ramener les incrédules. Abou-Abdallah publia, en dix gros volumes, +les traditions de Mahomet et des autres chefs de l'islamisme. Elles +étaient au nombre de 267,000. Cet ouvrage énorme ne fit qu'augmenter le +schisme. La théologie mystique s'éleva de toutes parts. Les traités +ascétiques se multiplièrent. Les derviches inventèrent des amulettes et +des prières mystérieuses, qu'ils attribuèrent à Mahomet, à sa femme +Cadige, à Ali. Ils attribuèrent même quelques-unes de ces formules à +David, à Salomon, et à Jésus-Christ. On entassa volumes sur volumes, et +la Bibliothèque des controversistes musulmans, ne le céda ni en nombre, +ni en obscurité, à la Bibliothèque des nôtres.</p> + +<p>Almamon avait fait, dès sa jeunesse, une étude particulière du droit, +sous un jurisconsulte célèbre<a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a> +<a href="#footnote330"><sup class="sml">330</sup></a>; et l'on doit penser qu'il ne se +refroidit pas pour la science des lois, lorsqu'il fut devenu le +législateur d'un grand peuple. La médecine lui dut aussi un nouvel +éclat. Il acheva ce qu'avaient commencé Almansor et Haroun. Il enrichit +l'école de médecine de nouveaux dons et de nouveaux livres. Il pensionna +des médecins pour traduire les ouvrages qui n'étaient point encore +traduits, et pour en écrire d'originaux dans leur langue. Il en fit même +composer un sur l'utilité des animaux, où l'on vit, pour la première +fois, des figures dessinées de quadrupèdes, de volatiles et de poissons; +mais son étude de prédilection fut celle de l'astronomie. Il fit +traduire pour son usage, tous les ouvrages grecs qui traitaient de cette +science. Il combla les traducteurs de bienfaits particuliers; et +l'espoir des distinctions et des récompenses, fit éclore de tous côtés +des astronomes. Almamon fit construire, près de Bagdad, un magnifique +observatoire, et un autre dans le voisinage de Damas. Son exemple fut +suivi par sa fille, princesse aussi célèbre par son esprit et son savoir +que par sa beauté<a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a> +<a href="#footnote331"><sup class="sml">331</sup></a>. Elle fit bâtir une tour sur la rive orientale du +Tigre. Elle employa les plus habiles architectes à sa construction. +Plusieurs savants riches devinrent les émules du calife et de sa fille. +Ces édifices se multiplièrent à Bagdad et dans son territoire, et l'on y +vit s'élever un grand nombre d'observatoires qui portèrent les noms de +leurs savants fondateurs. L'observatoire du calife n'était jamais +vacant; il y passait souvent les nuits à observer. Il fit rédiger sous +ses yeux des tables astronomiques, les plus parfaites que l'on ait eues +jusqu'alors. On perfectionna, par ses ordres, le Quart-de-cercle et +l'Astrolabe. L'Almageste de Ptolomée fut traduit du grec en arabe, par +l'astronome Ben-Honaïn<a id="footnotetag332" name="footnotetag332"></a> +<a href="#footnote332"><sup class="sml">332</sup></a>. Les ouvrages élémentaires devinrent +meilleurs et plus nombreux; enfin Almamon dirigea et paya généreusement +la grande opération de la mesure d'un degré du méridien, pour déterminer +avec précision la grandeur de la terre; et Bailly, dans son Histoire de +l'astronomie, parle d'un sextant de métal, avec lequel fut observée +l'obliquité de l'écliptique, et qui avait quarante coudées de +rayon<a id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a> +<a href="#footnote333"><sup class="sml">333</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote330" +name="footnote330"><b>Note 330: </b></a><a href="#footnotetag330"> +(retour) </a> Kossa.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote331" +name="footnote331"><b>Note 331: </b></a><a href="#footnotetag331"> +(retour) </a> Le mémoire manuscrit, d'où ce fait est tiré, nomme + cette princesse <i>Isma</i>; mais les orientalistes assurent que + l'auteur s'est trompé, que ce n'est point là un nom arabe, et + que, si le fait est vrai, ce nom, du moins, ne l'est pas.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote332" +name="footnote332"><b>Note 332: </b></a><a href="#footnotetag332"> +(retour) </a> Voltaire, <i>Essai sur les MÅ“urs</i>, etc., ch. 6.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote333" +name="footnote333"><b>Note 333: </b></a><a href="#footnotetag333"> +(retour) </a> Bailly les évalue à 57 pieds 9 p.</blockquote> + +<p>Deux sciences qui tiennent à l'astronomie, eurent part aussi aux +générosités d'Almamon: la géographie, qui était encore très-imparfaite, +et malheureusement l'astrologie judiciaire, qui n'était déjà que trop en +crédit. On croit cependant qu'il n'encouragea point cette partie de la +prétendue science, qui se donne pour disposer de la destinée des hommes, +mais celle qui, d'après le lever et le coucher des astres, croit pouvoir +annoncer les températures et l'état du ciel. Il ne crut point aux +cabalistes, mais seulement aux faiseurs d'éphémérides<a id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a> +<a href="#footnote334"><sup class="sml">334</sup></a>, ce qui est +encore beaucoup trop.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote334" +name="footnote334"><b>Note 334: </b></a><a href="#footnotetag334"> +(retour) </a> J'entends des Éphémérides astrologiques, dans + lesquelles on prétend annoncer d'avance les températures et + les phénomènes de chaque jour, telles que celles de notre + Antoine Mizauld, par exemple: <i>Ephemerides aëris perpetuÅ“, + seu popularis et rustica tempestatum astrologia</i>, etc. Ce + Mizauld était un médecin du seizième siècle, né à Montluçon, + dans le Bourbonnais. Il a laissé plusieurs autres ouvrages du + même genre que celui-ci.</blockquote> + +<p>Un grand nombre de savants chrétiens, chassés de Constantinople par les +querelles de religion et par les troubles de l'Empire, se réfugièrent +auprès des califes de Bagdad, emportant avec eux leurs manuscrits. La +plupart étaient Syriens d'origine. Haroun, et surtout Almamon, les +employèrent à traduire du grec en syriaque et en arabe, des livres de +science et de philosophie. Les Å“uvres d'Aristote et des fragments +considérables de Platon se répandirent ainsi chez les Arabes. Ces +traductions, accompagnées de commentaires, furent bientôt entre les +mains de tous les hommes lettrés. Aristote et Platon partageaient avec +Socrate et Pythagore le surnom de Divin. Almamon était passionné pour +leur étude, et les savants à qui leur philosophie était familière, ou +qui en avaient fait le sujet de quelque ouvrage, étaient ceux dont il +préférait l'entretien, et qu'il paraissait distinguer le plus. Ces +distinctions furent si marquées, qu'elles excitèrent les plaintes des +zélés Musulmans<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a> +<a href="#footnote335"><sup class="sml">335</sup></a>. À les entendre, ce genre d'étude pouvait refroidir +la pitié, peut-être même égarer la religion des fidèles. Il les laissa +se plaindre, et continua de cultiver et d'honorer la philosophie et les +philosophes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote335" +name="footnote335"><b>Note 335: </b></a><a href="#footnotetag335"> +(retour) </a> Andrès, <i>Orig. Progr.</i>, etc., c. 8.</blockquote> + +<p>L'Inde avait concouru avec la Grèce à donner des leçons de sagesse aux +Arabes; ils possédaient dans leur langue, une traduction des fables +indiennes de Bidpaï, où la philosophie morale et politique était tracée +avec une simplicité noble et touchante, dans les dialogues entre +différents animaux. On connaissait aussi depuis long-temps à Bagdad des +fables de Lokman, que quelques auteurs ont cru le même qu'Esope<a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a> +<a href="#footnote336"><sup class="sml">336</sup></a>. On +savait que l'apologue était né dans l'Orient; mais, dit un savant +orientaliste<a id="footnotetag337" name="footnotetag337"></a> +<a href="#footnote337"><sup class="sml">337</sup></a>, on ne croyait pas, comme nous l'avons imaginé, qu'il +dût sa naissance aux misères de l'esclavage. La servitude, ajoute-t-il, +flétrit en même temps le corps et l'âme, et il est plus naturel de +penser que le premier sage qui put persuader au peuple, qu'il +renouvelait le prodige de Salomon et d'Apollonius de Thyane, à qui les +anciens attribuaient le talent d'entendre le langage des animaux, se +servit de cette arme ingénieuse pour faire la guerre aux vices et aux +ridicules de son temps.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote336" +name="footnote336"><b>Note 336: </b></a><a href="#footnotetag336"> +(retour) </a> M. Sylvestre de Sacy croit que les Fables connues sous + le nom de Lokman, transplantées de l'Inde ou de la Grèce sur + le sol de l'Arabie, long-temps après Mahomet, furent + attribuées à Lokman, à cause de sa réputation de sagesse, et + qui le fit surnommer le <i>Sage</i>. Il distingue, ainsi que les + Arabes eux-mêmes, ce Lokman de l'ancien Lokman, fils d'Ad, + dont la sagesse était célèbre dès le temps de Mahomet. M. de + Sacy donne aussi d'excellentes raisons pour ne pas admettre + l'opinion que ces Fables sont nées en Arabie. Voyez sa Notice + sur les Fables de Lokman, traduites par M. Marcel, dans le + <i>Magasin encyclopédique</i>, IXe. année, t. I, p. 382. Nous + reviendrons bientôt, avec plus de détail, sur les Fables de + Bidpaï.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote337" +name="footnote337"><b>Note 337: </b></a><a href="#footnotetag337"> +(retour) </a> M. Pigeon de Sainte-Paterne, dans le Mémoire déjà cité.</blockquote> + +<p>Almamon se plaisait à ces récits. On composait, pour lui faire la cour, +des dialogues de même genre; tantôt entre le bÅ“uf et le renard, tantôt +entre un chat et un singe, ou entre un perroquet et un moineau. Le génie +des Arabes porté à l'invention et au merveilleux, imagina de mettre en +narration les tableaux de la vie humaine, en y ajoutant des couleurs +empruntées de la fable; et c'est à l'histoire, ainsi altérée, que l'on +attribue la naissance du roman. Telles furent <i>les Aventures de la ville +d'Airain</i>, et celles du jeune esclave <i>Touvadoud</i>. La dévotion ajouta +ses visions aux fictions romanesques. On représenta un des compagnons de +Mahomet, transporté sur les cornes d'un taureau, dans une île +mystérieuse<a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a> +<a href="#footnote338"><sup class="sml">338</sup></a>. La fécondité du génie oriental se manifesta dans des +contes de génies et de fées, tels que les voyages imaginaires de +<i>Sin-bad</i> et de <i>Hind-bad</i>, qu'on feignit avoir été, l'un un célèbre +navigateur, l'autre un porte-fardeaux, et qui représentaient +allégoriquement, dit-on, le premier, le vent du <i>Sind</i> ou du Mackeran; +et le second, le vent de l'Inde. Il faut avouer qu'en lisant ce conte +dans la traduction du bonhomme Galland, on saisit difficilement +l'allégorie; mais cela n'ôte rien à l'agrément de la narration. C'est de +récits fabuleux de cette espèce, inventés par différents auteurs, qu'on +forma ensuite le recueil si connu sous le titre des <i>Mille et une +nuits</i>, recueil composé de trente-six parties dans l'original arabe, et +si volumineux, que les six tomes de la traduction française, donnée par +Galland, n'en contiennent que la première.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote338" +name="footnote338"><b>Note 338: </b></a><a href="#footnotetag338"> +(retour) </a> Roman de Tamim-Addar.</blockquote> + +<p>J'ai parlé du goût passionné que les Arabes eurent de tous temps pour la +poésie. Les troubles et les guerres civiles l'avaient refroidi. Haroun +et son fils le ranimèrent. La cour d'Almamon retentissait chaque jour du +chant des poètes, et de leurs combats lyriques, dont il payait +libéralement le prix. Enfin il n'y eut aucune partie des sciences et de +la littérature, pour laquelle ce calife illustre ne montrât autant de +goût que s'il s'en était exclusivement occupé. Sous son règne, Bagdad +devint un vrai foyer de lumières. On ne s'y occupait que d'études, de +livres, de littérature. Les lettrés seuls pouvaient obtenir la faveur du +calife; tous les savants dont il avait connaissance, il les appelait à +sa cour, et les y comblait de récompenses, de distinctions et +d'honneurs. Le principal emploi de ses ministres était de protéger les +sciences. La Syrie, l'Arménie, l'Égypte, tous les pays qui possédaient +des livres de quelque importance, devenaient tributaires de son amour +pour les lettres; il y envoyait ses ministres pour y recueillir et en +rapporter à tout prix ces richesses littéraires. On voyait entrer à +Bagdad des chameaux, uniquement chargés de livres; et tous ceux de ces +livres étrangers, que les savants jugeaient dignes d'être mis à la portée +du peuple, il les faisait traduire en arabe, et répandre avec profusion. +Sa cour était composée de maîtres dans tous les arts, d'examinateurs, de +traducteurs, de collecteurs de livres; elle ressemblait plutôt à une +académie de sciences, qu'à la cour d'un monarque guerrier; et lorsqu'il +fit, en vainqueur, la paix avec l'empereur de Bysance, Michel III, il +exigea de lui, comme une des conditions du traité, des livres grecs de +toute espèce.</p> + +<p>Bientôt la nation entière obéit à cette impulsion puissante. Des écoles, +des colléges, des sociétés savantes s'élevaient dans toutes les villes; +des hommes instruits semblaient germer de toutes parts. Il se forma des +académies célèbres, d'où sortaient chaque jour les compositions les plus +élégantes en prose et en vers, et qui eurent pour membres des hommes +illustres dans toutes les branches de la littérature et des sciences. +L'Afrique et l'Égypte suivirent cet exemple. Alexandrie fut vengée par +les Arabes, amis des lettres, des maux que lui avaient faits leurs +ancêtres encore barbares. Elle eut jusqu'à vingt écoles à -la-fois, où +accouraient de toutes les parties de l'Orient les amateurs de la +philosophie et des sciences. En un mot, elle vit presque renaître sous +les fatimites, les beaux jours des Ptolemées. Fez et Maroc, aujourd'hui +retombées dans un état presque sauvage, devinrent des villes toutes +lettrées. De superbes établissements, des édifices magnifiques y furent +élevés en faveur des sciences; et l'érudition européenne garde le +souvenir de leurs opulentes bibliothèques, qui ont enrichi les nôtres de +manuscrits si précieux, et nous ont fourni des connaissances si +curieuses et si utiles.</p> + +<p>Mais c'est peut-être en Espagne que les sciences des Arabes eurent le +plus d'éclat; c'est là que se fixa, pour ainsi dire, le règne de leur +littérature et de leurs arts. Cordoue, Grenade, Valence, Séville se +distinguèrent à l'envi par des écoles, des colléges, des académies, et +par tous les genres d'établissements qui peuvent favoriser les progrès +des lettres. L'Espagne possédait soixante-dix bibliothèques ouvertes au +public, dans différentes villes, quand tout le reste de l'Europe, sans +livres, sans lettres, sans culture, était enseveli dans l'ignorance la +plus honteuse. Une foule d'écrivains célèbres enrichit dans tous les +genres la littérature arabico-espagnole; et l'ouvrage qui contient les +titres et les notices de leurs innombrables productions en médecine, en +philosophie, dans toutes les parties des mathématiques, en histoire, et +principalement en poésie, forme en Espagne une volumineuse Bibliothèque.</p> + +<p>L'influence des Arabes sur les sciences et les lettres, se répandit +bientôt dans l'Europe entière. C'est à eux qu'elle doit aussi plusieurs +inventions utiles. L'abbé Andrès a prouvé très-longuement<a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a> +<a href="#footnote339"><sup class="sml">339</sup></a>, mais à +ce qu'il me paraît avec autant d'évidence que d'étendue, qu'elle leur +doit le papier de coton et le papier de lin, qui remplacèrent si +heureusement le papyrus d'Égypte. Depuis notre savant Huet<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a> +<a href="#footnote340"><sup class="sml">340</sup></a>, dont +l'opinion n'a pas eu de sectateurs, personne ne leur conteste le don +qu'ils nous ont fait des chiffres, et de la manière de compter qu'ils +avaient, de leur propre aveu, appris des savants de l'Inde. Les +premiers, depuis les anciens, ils bâtirent des observatoires, +c'est-à -dire, des édifices élevés et construits exprès pour exécuter +avec exactitude et commodité les observations astronomiques. Outre ceux +qu'ils élevèrent en si grand nombre à Bagdad et à Damas, la fameuse tour +de Séville, qui résiste encore aux coups du temps, prouve qu'ils en +bâtirent aussi en Espagne. Ils eurent en architecture un style qui leur +appartient, et qui réunit la hardiesse et l'élégance à la plus étonnante +solidité. Partout où l'on a laissé le temps seul agir contre les +monuments d'architecture moresque, il n'a pu encore les détruire: +partout où l'on a voulu ajouter à ces monuments des constructions +modernes, quelques siècles ont suffi pour ruiner ces constructions, et +la partie moresque des édifices est encore debout.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote339" +name="footnote339"><b>Note 339: </b></a><a href="#footnotetag339"> +(retour) </a> Dans son dixième chapitre; il y emploie 24 pages in-4°. + Je voudrais bien que quelqu'un essayât de faire lire en + France une dissertation de cette étendue, sur un objet + particulier, dans une Histoire générale.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote340" +name="footnote340"><b>Note 340: </b></a><a href="#footnotetag340"> +(retour) </a> Dem. Evang. prop. IV.</blockquote> + +<p>La chimie leur dut non-seulement ses progrès, mais sa naissance, +puisqu'ils inventèrent l'alambic de distillation, qu'ils analysèrent les +premiers les substances des trois règnes, et qu'aussi les premiers, ils +observèrent les distinctions et les affinités des alcalis et des acides, +et apprirent à tirer de minéraux et d'autres substances, destructives de +la vie et de la santé, des remèdes pour sauver l'une et rétablir +l'autre. Quelque bien et quelque mal qu'on puisse dire de l'invention de +la poudre à feu, si l'on en recherche l'origine, on verra qu'elle est +assez communément donnée à un moine allemand, nommé Schwartz; les +Anglais la réclament pour leur Roger Bacon; d'autres l'attribuent aux +Indiens ou aux Chinois; mais l'abbé Andrès soutient qu'elle appartient +aux Arabes, ou du moins que c'est en combattant contre eux, en Égypte, +que les Européens en ont connu, pour la première fois, les effets<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a> +<a href="#footnote341"><sup class="sml">341</sup></a>. +Il ne balance point à leur faire honneur de l'invention de l'aiguille +aimantée et de la boussole, et non pas à Gioja d'Amalfi, ni à Paul de +Venise, ni à aucun autre Italien, encore moins à quelque Allemand, +Anglais ou Français que ce puisse être: et sur ce point il a pour +garant, outre toutes les autorités qu'il allègue, celle d'un auteur +italien, extrêmement jaloux de la gloire de son pays, et qui montre dans +tout son ouvrage, autant de jugement et d'impartialité que de savoir, je +veux dire le savant Tiraboschi<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a> +<a href="#footnote342"><sup class="sml">342</sup></a>. Andrès ne s'arrête pas là , il +prétend que l'usage du pendule pour la mesure du temps, dont l'Italie et +la Hollande se disputent l'invention, était connu des Arabes avant +l'existence de Galilée et de Huighens, et il rapporte entre autres +preuves, un passage des <i>Transactions philosophiques</i><a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a> +<a href="#footnote343"><sup class="sml">343</sup></a>, qui +l'affirme positivement.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote341" +name="footnote341"><b>Note 341: </b></a><a href="#footnotetag341"> +(retour) </a> Andrès, chap. 10. M. Langlès a démontré, dans une + <i>Notice sur l'origine de la Poudre à canon</i>, insérée dans le + <i>Magasin Encyclopédique</i>, 4e. année (1798), t. I., p. 333, + que les Maures d'Espagne connaissaient, dès le treizième + siècle, l'usage de la poudre pour lancer des pierres et des + boulets de fer, et qu'ils en faisaient usage dans leurs + guerres contre les Espagnols. M. Koch, dans son <i>Tableau des + Révolutions de l'Europe</i>, est de la même opinion, qu'il + appuie sur les mêmes faits, et pense que de l'Espagne cette + invention passa en France; t. II, p. 30 et 31. On sait que la + poudre ne fut connue en France qu'en 1338.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote342" +name="footnote342"><b>Note 342: </b></a><a href="#footnotetag342"> +(retour) </a> Tom. IV, liv. II, c. <span class="sc">ii</span>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote343" +name="footnote343"><b>Note 343: </b></a><a href="#footnotetag343"> +(retour) </a> Dans une lettre latine, écrite par le célèbre astronome + Édouard Bernard, en 1684. <i>Trans. phil.</i>, n°. 158.</blockquote> + +<p>Mais l'Europe leur eut des obligations plus évidentes et plus faciles à +prouver. L'Italie et la France étaient alors égarées plutôt que +conduites par une dialectique barbare, dont il faut avouer que les +Arabes eux-mêmes augmentèrent les ténèbres par leurs obscurs +commentaires sur les obscurités d'Aristote; mais elles reçurent d'eux, +comme en dédommagement, Hippocrate, Dioscoride, Euclide, Ptolémée et +d'autres lumières des sciences; elles apprirent à se diriger dans les +observations astronomiques; à examiner et à décrire les productions de +la nature; à en tirer les éléments de la matière médicale, et rouvrirent +au charme des vers et des inventions poétiques, des oreilles endurcies +par les cris de l'école, et par le bruit des armes.</p> + +<p>Il n'est pas inutile de remarquer que parmi tant de livres de sciences, +traduits du grec par les Arabes, et qu'ils firent les premiers connaître +aux peuples modernes, il ne s'en trouve, pour ainsi dire, aucun de +littérature. Homère, lui-même, qui cependant fut traduit en syriaque, +sous l'empire d'Haroun-al-Raschid, ne le fut, dit-on, jamais en arabe. +On n'y fit passer ni Sophocle, ni Euripide, ni Sapho, ni Anacréon, +malgré la passion des poëtes arabes pour les sujets d'amour; ni Hésiode, +ni Aratus, malgré leur penchant à traiter les sujets didactiques; ni +Isocrate, ni Démosthène; enfin aucun orateur, aucun historien, excepté +Plutarque; aucun poëte, aucun auteur purement littéraire<a id="footnotetag344" name="footnotetag344"></a> +<a href="#footnote344"><sup class="sml">344</sup></a>. Quelle +que soit la cause de cette singularité<a id="footnotetag345" name="footnotetag345"></a> +<a href="#footnote345"><sup class="sml">345</sup></a>, le résultat fut que leur +littérature garda son caractère original, que ses beautés comme ses +défauts lui appartinrent, et qu'au lieu d'avoir une littérature grecque +en caractères arabes, comme on en avait eu une, ou à peu près en +caractères latins, l'on eut, et l'on a encore, une littérature +proprement et spécialement arabe.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote344" +name="footnote344"><b>Note 344: </b></a><a href="#footnotetag344"> +(retour) </a> Andrès, <i>Orig. Progr.</i>, etc. <span class="sc">ii</span>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote345" +name="footnote345"><b>Note 345: </b></a><a href="#footnotetag345"> +(retour) </a> Selon une observation de mon savant confrère, M. + Sylvestre de Sacy, recueillie et citée par M. Å’lsner, dans + son Mémoire sur les effets de la religion de Mohammed, + couronné en 1809 à l'Institut, par la classe d'histoire et de + littérature ancienne, cette indifférence pour les poètes + grecs naissait, dans les Sarrazins, de l'horreur qu'ils + avaient pour l'idolâtrie; elle était telle, qu'ils n'osaient + pas même prononcer les noms des faux dieux. Voyez <i>Des Effets + de la Rel. de Moham.</i> Paris, 1810, p. 133. D'autres pensent, + et M. Langlès est notamment de cet avis, que l'horreur pour + l'idolâtrie n'ayant pas empêché les Musulmans de conserver + des documents sur la religion et les idoles des Arabes avant + Mahomet, ni d'étudier la religion des Hindous, leur ignorance + dans la mythologie grecque ne doit être attribuée qu'à + l'impossibilité où ils étaient de connaître les ouvrages + originaux. «Toutes les traductions arabes des ouvrages grecs + ont été faites sur de très-mauvaises versions syriaques. Les + textes ne sont pas moins défigurés que les noms propres. Il + n'existe peut-être pas un seul ouvrage traduit immédiatement + du grec en arabe. Toutes les traductions arabes que l'on + connaît semblent faites en dépit du sens commun, et ne + peuvent donner aucune idée des auteurs originaux». (<i>Note + manuscrite de M. Langlès</i>.)</blockquote> + +<p>Ils conservèrent aussi dans toute sa pureté le genre de leur musique, +art dans lequel on prétend qu'ils excellèrent, et dont la théorie était +chez eux fort compliquée, quoiqu'elle le fût moins que chez les Chinois. +Leurs ouvrages sont remplis d'éloges de la musique et de ses merveilleux +effets. Ils en attribuaient de très-puissants, non-seulement à la +musique chantée, mais aux sons de quelques instruments, à certaines +cordes instrumentales, comme à certaines inflexions de la voix. Ils +raffinèrent beaucoup sur la musique; mais quoiqu'on ait tâché de nous +faire connaître la manière dont ils la pratiquaient, c'est celui de +leurs arts que nous connaissons le moins<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a> +<a href="#footnote346"><sup class="sml">346</sup></a>. + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote346" +name="footnote346"><b>Note 346: </b></a><a href="#footnotetag346"> +(retour) </a> On trouve un très-long chapitre sur la Musique arabe, + dans l'<i>Essai</i> de M. de La Borde, t. I., p. 175; il est de M. + Pigeon de Sainte-Paterne, alors interprète des langues + orientales, le même dont j'ai cité plus haut un Mémoire + manuscrit. Ce chapitre est peu utile pour ceux qui ne savent + pas l'arabe, et peu satisfaisant, dit-on, pour ceux qui le + savent. Casiri, t. I de sa Bibliothèque, donne les titres de + plusieurs ouvrages arabes sur la pratique et sur la théorie + de cet art.</blockquote> + +<p>C'est principalement par leurs fables ou romans, et par leur poésie, +qu'ils ont influé sur le goût de la littérature moderne, comme ils ont +influé par leurs traductions sur les sciences. Quelques discussions se +sont élevées au sujet des romans. Saumaise leur en attribue l'invention. +Huet la leur dispute, et veut qu'elle appartienne aux Anglais ou aux +Français; et des auteurs français plus récents, ont exclusivement +réclamé cet honneur pour la France. Quoiqu'il en soit de ce point de +critique, sur lequel nous aurons occasion de revenir, on ne saurait nier +que le goût des inventions fabuleuses ne fût très-ancien chez les +Arabes, ni que la plupart des auteurs de romans, de contes et de +nouvelles, ne leur aient emprunté un nombre infini de fictions et +d'aventures. Quant à leur poésie, sans nous étendre autant que +l'exigerait peut-être un sujet aussi riche, mais qui ne se présente à +nous que comme accessoire, essayons du moins d'en donner une idée, et +d'en tracer les principaux caractères.</p> + +<p>Il y en a un général et commun à toute la poésie orientale; et ce +caractère, ou ce génie, est encore assez imparfaitement connu en Europe, +où l'on en a un tout contraire. Nous prenons soin d'adoucir, de mitiger +les expressions figurées; les Asiatiques s'étudient à leur donner plus +d'audace et plus de témérité: nous exigeons que les métaphores aient une +sorte de retenue, et qu'elles s'insinuent, pour ainsi dire, sans effort: +ils aiment qu'elles se précipitent avec violence. Nous voulons qu'elles +aient non seulement de l'éclat, mais de la facilité, de la grâce, et +qu'elles ne soient pas tirées de trop loin: ils négligent les objets, +les circonstances qui sont à la portée de tout le monde, et vont +quelquefois prendre très-loin des images qu'ils entassent jusqu'à la +satiété. Enfin les poètes européens recherchent surtout le naturel, +l'agrément, la clarté; les poètes asiatiques, la grandeur, le luxe, +l'exagération. Il s'ensuit que si l'on compare avec des poésies arabes +ou persannes, les poésies les plus sublimes de notre Europe, des yeux +européens voient les premières gonflées, gigantesques et presque folles, +tandis qu'à des yeux orientaux, les secondes semblent couler terre à +terre, timides et presque rampantes<a id="footnotetag347" name="footnotetag347"></a> +<a href="#footnote347"><sup class="sml">347</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote347" +name="footnote347"><b>Note 347: </b></a><a href="#footnotetag347"> +(retour) </a> Williams Jones, <i>Poëseos AsiaticÅ“ Comment.</i>, cap. <span class="sc">i</span>, + éd. de Leipsick, 1777, p. 2.</blockquote> + +<p>Le monument le plus ancien qui existe de la poésie des Indiens, qui sont +eux-mêmes les plus anciens peuples de l'Asie, est celui dont j'ai déjà +parlé, et qui est principalement connu en Europe sous le nom de Fables +de Bidpay. Il n'y a point d'ouvrage qui ait éprouvé plus de +vicissitudes. Je dois les rappeler ici, quoiqu'elles soient assez +connues. Bidpay était, dit-on, un brachmane, ami de Dabychelim, roi de +l'Inde, successeur de ce Porus, qui fut vaincu par Alexandre. Il composa +ce livre pour diriger le roi, son ami, dans le chemin de la sagesse. Le +livre resta caché dans la famille des descendants de ce roi, pendant +plusieurs générations; mais enfin la renommée s'en répandit dans tout +l'Orient. Le fameux roi de Perse Khosrou Nouchirwan, ou Cosroës, voulut +le connaître; il chargea son médecin Busurviah de faire un voyage dans +l'Inde, pour s'en procurer une copie à tout prix. Busurviah n'y réussit +qu'après plusieurs années de séjour. Il le traduisit aussitôt en pehlvy, +qui était l'ancienne langue persanne, et vint le présenter à Khosrou, +qui le combla de dignités et de récompenses. Après la mort de ce +monarque, l'ouvrage fut conservé d'abord dans sa famille, d'où il se +répandit ensuite dans la Perse, et de là chez les Arabes. Le second +calife Abasside, Aboujafar, le fit traduire du pehlvy, et sur cette +version arabe, il en fut fait une autre en persan moderne, puis une +seconde, et enfin une troisième. Il fut aussi traduit en langue turque, +et l'a été dans presque toutes les langues de l'Europe. C'est dans ces +traductions successives qu'il a pris la parure poétique et les ornements +merveilleux dont il est embelli. Dans la première version arabe, qui est +exacte et littérale, on dit qu'il manque absolument de couleur et de +poésie. Cela tient sans doute à son extrême antiquité; car l'on assure +qu'elle remonte beaucoup plus haut que Bidpay; que ce nom même est +supposé, et que tout le fond de l'ouvrage appartient à l'ancien +brachmane, <i>Vichmou-Sarma</i>, qui, dans son livre intitulé <i>Hitopadès</i>, +conçut le premier l'idée de faire donner aux hommes, par des bêtes, des +préceptes qu'ils n'auraient pas écoutés de la bouche de leurs +semblables<a id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a> +<a href="#footnote348"><sup class="sml">348</sup></a>. Ce livre existe: il a été traduit en anglais; et une +partie l'a aussi été dans notre langue, par M. Langlès. On y reconnaît +le premier type des fables attribuées à Bidpay, à Lokman et à Esope. +C'est sans doute dans ces fictions antiques et ingénieuses, que nos +vieux auteurs du treizième siècle avaient pris le sujet de leur roman du +Renard,<a id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a> +<a href="#footnote349"><sup class="sml">349</sup></a>, roman mis en vers allemands par le célèbre Goëthe, traduit +depuis de l'allemand en français, et publié comme si l'original eût été +une production germanique; c'est là aussi sans doute que le célèbre +Casti avait puisé la première idée de son poëme ou de sa satyre +politique, intitulée: <i>Les animaux parlants</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote348" +name="footnote348"><b>Note 348: </b></a><a href="#footnotetag348"> +(retour) </a> M. Langlès, Fables et Contes Indiens, nouvellement + traduits, 1790; Disc. prél.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote349" +name="footnote349"><b>Note 349: </b></a><a href="#footnotetag349"> +(retour) </a> Voyez <i>Fabliaux</i> traduits par le grand Daussy, t. I, + éd. in-8°., p. 393.</blockquote> + +<p>Les Indiens Musulmans, ou modernes, qu'il faut bien distinguer des +Hindous, habitants autochtones de l'Inde, ont tout écrit en langue +persanne depuis la dynastie des Mogols, établie par les descendants de +Timour<a id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a> +<a href="#footnote350"><sup class="sml">350</sup></a>; ainsi l'on ne doit point séparer leur poésie de la poésie +des Persans, celui peut-être de tous les peuples, à l'exception des +Arabes, qui a le plus cultivé cet art. Les Arabes et les Persans ont eu +un si grand nombre de poètes, que la vie d'un homme ne suffirait pas, à +ce qu'on assure, pour parcourir tous leurs ouvrages.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote350" +name="footnote350"><b>Note 350: </b></a><a href="#footnotetag350"> +(retour) </a> William Jones, <i>ub. supr.</i>, p. 8.</blockquote> + +<p>Le climat habité par ces deux peuples, paraît avoir eu la plus grande +influence sur le caractère de leur poésie. Il est impossible que les +images les plus agréables ne s'offrent pas abondamment à des poètes qui +passent leur vie dans des champs, des bois, des jardins délicieux, qui +se livrent tout entiers aux voluptés et à l'amour, qui habitent des +contrées où l'éclat et la sérénité du ciel sont rarement obscurcis par +des nuages, où la nature comblée, pour ainsi dire, d'une surabondance de +fleurs et de fruits, n'étale que luxe et jouissances; où enfin, comme le +dit un ancien poète latin, on voit de toutes parts les moissons offrir +leurs richesses, les arbres fleurir, les sources jaillir, les prés se +revêtir d'herbes et de fleurs<a id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a> +<a href="#footnote351"><sup class="sml">351</sup></a>. La plupart des ornements de la +poésie se tirent des images prises dans les choses naturelles; or, la +plus grande partie de la Perse et toute cette Arabie qui reçut des +anciens le surnom d'Heureuse, sont les régions du monde les plus +fertiles, les plus riantes, les plus fécondes en toutes sortes de +délices. L'Arabie qu'on appelle Déserte est, au contraire, remplie +d'objets d'où l'on peut tirer les images de crainte et de terreur, et +qui n'en sont que plus propres à inspirer le sublime. Aussi voit-on +souvent dans les poëmes des anciens Arabes, des héros marchant à travers +des routes escarpées, des cavernes formées de rocs hérissés, suspendus, +énormes, et remplis de ténèbres épaisses qui ne se dissipent +jamais<a id="footnotetag352" name="footnotetag352"></a> +<a href="#footnote352"><sup class="sml">352</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote351" +name="footnote351"><b>Note 351: </b></a><a href="#footnotetag351"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Segetes largiri fruges, florere omnia,<br> + Fontes scatere, herbis prata convestirier</i>; +</div></div> + +<p> passage d'Ennius cité par Cicéron, <i>Tuscul. QuÅ“stion.</i>, lib. + I. William Jones, <i>ub. supr.</i>, p. 4.</p> +</blockquote> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote352" +name="footnote352"><b>Note 352: </b></a><a href="#footnotetag352"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20"> <i>Viâ altâ atque arduâ</i></p> +<p><i>Per speluncas saxis structas, asperis, pendentibus,</i></p> +<p><i>Maximis, ubi rigida constat crassa Caligo</i>;</p> +</div></div> +<p> autre passage du même poète, cité <i>ibid.</i></p> + +</blockquote> + +<p>C'est à ces propriétés de la nature qui les environne, et à leur manière +de vivre, que les Arabes et les Persans durent, selon le célèbre +orientaliste William Jones<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a> +<a href="#footnote353"><sup class="sml">353</sup></a>, cette profusion d'images et de figures, +dont ils sont si prodigues, et c'est pour les mêmes causes qu'ils +cultivèrent avec tant d'ardeur la poésie, qui se nourrit surtout de +figures et d'images.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote353" +name="footnote353"><b>Note 353: </b></a><a href="#footnotetag353"> +(retour) </a> <i>Ub. supr.</i>, p. 4 et 5.</blockquote> + +<p>Les Persans emploient, pour signifier l'art des vers, une expression +figurée très-belle dans leur langue, et qui veut dire <i>former un fil de +perles</i>. Leur goût pour cet art est très-ancien; mais ils n'en ont +conservé aucun monument antérieur au septième siècle. Quand ils furent +conquis par les Arabes, les mÅ“urs, les usages, les lois, la religion, +tout fut modifié et réglé par les vainqueurs: quant aux sciences et aux +lettres, tout fut d'abord détruit, et ne put renaître que quand les +Arabes en donnèrent le signal dans tout leur vaste Empire. L'écriture +antique et indigène fut elle-même changée en caractères arabes, et +beaucoup de mots arabes furent introduits dans la langue. Aucun des +livres qui existent en langue persanne ne doit donc être rapporté à un +temps antérieur à cette époque, si l'on en excepte cependant un petit +nombre d'ouvrages, écrits dans l'ancienne langue appelée pehlvi, et +attribués aux anciens mages, tels que Zend-Avesta<a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a> +<a href="#footnote354"><sup class="sml">354</sup></a> et le <i>Sadder</i>, +qui contiennent les dogmes et les préceptes de l'antique religion des +Guèbres, et dont quelques-uns de nos savants ont, presque avec aussi peu +de succès que les savants du pays même, tâché d'éclaircir les épaisses +ténèbres. La poésie persanne, telle qu'elle existe, n'a donc d'autre +origine que la poésie arabe. Les principes de l'art métrique y sont les +mêmes, et il y a presque autant de ressemblances dans le génie des +poètes que dans les genres de poésie et dans la mesure des vers<a id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a> +<a href="#footnote355"><sup class="sml">355</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote354" +name="footnote354"><b>Note 354: </b></a><a href="#footnotetag354"> +(retour) </a> Rezwiisky, <i>Specimen poës. persicÅ“</i>, révoque en doute + leur haute antiquité: <i>Paucis monumentis exceptis, iisque + dubiis, quÅ“ in antiquo idiomate</i> pehlvi <i>dicto scripta, et à + residuis adhuc ignicolis servata doctorum nonnulli è tenebris + in lucem vucare sunt conati</i>. In proÅ“mio, p. <span class="sc">ii</span>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote355" +name="footnote355"><b>Note 355: </b></a><a href="#footnotetag355"> +(retour) </a> Rezwiisky, <i>loc. cit.</i></blockquote> + +<p>Mais avec ces rapports communs, ils ont aussi des différences. Il en +existe surtout dans les deux langues. La langue arabe est expressive, +forte et sonore; la persanne, remplie de douceur et d'harmonie<a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a> +<a href="#footnote356"><sup class="sml">356</sup></a>. +Joignant à sa propre richesse les mots qu'elle a reçus de la langue +arabe, elle a sur celle-ci l'avantage des mots composés, auxquels les +Arabes sont si contraires, qu'ils emploient pour les éviter de longues +circonlocutions. Les lois de la rime leur sont communes, mais dans les +deux langues, la quantité des rimes est si abondante, qu'elle gêne peu +le poète, et ne fait que donner un utile aiguillon à son génie. C'est +pour cela qu'ils excellent plus qu'aucune autre nation, et peut-être +être plus que les Italiens eux-mêmes, à faire des vers impromptus.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote356" +name="footnote356"><b>Note 356: </b></a><a href="#footnotetag356"> +(retour) </a> William Jones, Traité <i>sur la poésie orientale</i>, à la + suite de son histoire de Nadir-Shah, écrite en français, et + publiée Londres en 1770, in-4°.</blockquote> + +<p>Mais voici une contradiction assez forte entre les Orientalistes. Les +uns vantent cette facilité des compositions poétiques et en citent des +exemples; les autres expliquent les règles de la poésie arabe de manière +à y faire voir les plus grandes difficultés<a id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a> +<a href="#footnote357"><sup class="sml">357</sup></a>. On peut les accorder, +en disant que dans les poésies soutenues et faites à loisir, les poètes +suivent toutes ces règles; mais que dans les impromptus, à l'exception +de la rime, il s'en dispensent. En effet, le vers arabe est composé de +pieds d'une mesure et d'un nombre déterminés<a id="footnotetag358" name="footnotetag358"></a> +<a href="#footnote358"><sup class="sml">358</sup></a>. Il a cette +ressemblance avec l'ancienne poésie des Grecs et des Latins, et cette +supériorité sur la versification moderne, dont il ne se rapproche que +par la rime, ou plutôt qui l'a empruntée de lui. Elle a chez les Arabes +des difficultés particulières. On exige à la fin de leurs vers la +consonnance de plusieurs syllabes, et quelquefois même de cinq. De plus, +dans certains poëmes, composés d'un assez grand nombre de distiques, la +rime doit être constamment la même. Quant aux pieds et aux mesures, ils +admettent vingt-cinq combinaisons diverses de pieds, tant simples que +composés, dont ils forment jusqu'à seize différentes espèces de +vers<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a> +<a href="#footnote359"><sup class="sml">359</sup></a>. Ce ne sont pas là des entraves dont on puisse se jouer dans +des poésies improvisées; mais si elles sont pénibles pour le poëte, il +faut avouer qu'elles doivent produire, pour des oreilles exercées à les +sentir, beaucoup d'harmonie et de variété.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote357" +name="footnote357"><b>Note 357: </b></a><a href="#footnotetag357"> +(retour) </a> Rezwiisky, <i>Specim. poës. pers.</i>, et William Jones + lui-même, <i>Poëseos AsiaticÅ“ Comment.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote358" +name="footnote358"><b>Note 358: </b></a><a href="#footnotetag358"> +(retour) </a> Rezwiisky, <i>ub supr.</i>, p. 43.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote359" +name="footnote359"><b>Note 359: </b></a><a href="#footnotetag359"> +(retour) </a> Will. Jones, <i>Poës. Asiat. Com.</i>, c. 2.</blockquote> + +<p>De toutes ces sortes de vers, ils forment des poëmes de plusieurs +espèces. La <i>Casside</i> est une des plus anciennes. C'est une espèce +d'idylle ou d'élégie; mais dans l'acception étendue que les anciens +donnaient à ces deux titres, et qui peut, en quelque façon, convenir à +toutes sortes de sujets. Les deux premiers vers riment ensemble, et +ensuite, dans tout le cours du poëme, la même rime revient à chaque +second vers. On n'a point d'égard au premier, qui n'est regardé que +comme un hémistiche. Le poëme ne doit pas avoir plus de cent distiques, +ni moins de vingt. L'amour en est le sujet le plus ordinaire. La vie +nomade et guerrière des Arabes, les obligeait à des déplacements +continuels: aussi, la plupart des cassides commencent par les regrets +d'un amant séparé de sa maîtresse. Ses amis essayent de le consoler, +mais il repousse leurs secours. Il décrit la beauté de celle qu'il aime. +Il ira la visiter dans la nouvelle demeure de sa tribu, dût-il en +trouver les passages défendus par des lions ou gardés par des guerriers +jaloux. Alors il amène ordinairement la description de son chameau ou de +son cheval; et ce n'est qu'après tout cet exorde qu'il en vient à son +principal objet. Les sept poëmes suspendus au temple de la Mecque sont +presque tous de ce genre. On vante surtout celui qui commence ainsi: +«Demeurons, donnons quelques larmes au souvenir du séjour de notre +bien-aimée dans les vallées sablonneuses qui sont entre Dahul et +Houmel». Le dessin en est absolument conforme à celui que je viens de +tracer. On y trouve cette jolie comparaison: «Quand ces deux jeunes +filles se levèrent, elles répandirent une agréable odeur, comme le +zéphir lorsqu'il apporte le parfum des fleurs de l'Inde<a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a> +<a href="#footnote360"><sup class="sml">360</sup></a>». Le poëte +trouve le moyen d'amener le récit d'une aventure galante de sa jeunesse, +qu'il décrit avec toute la vivacité et tous les ornements de la langue +arabe. Parmi les autres descriptions, celles de son passage à travers un +désert, de son cheval, de sa chasse, d'un orage, sont d'une beauté que +les Orientaux ne se lassent point d'admirer.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote360" +name="footnote360"><b>Note 360: </b></a><a href="#footnotetag360"> +(retour) </a> Will. Jones, <i>ub. supr.</i>, c. 3, p. 75.</blockquote> + +<p>La Ghazèle est une espèce d'ode amoureuse ou galante, semée d'images et +de pensées fleuries. Le sujet en est ordinairement enjoué. Il respire, +en quelque sorte, les parfums et le vin. Les maximes qu'on y professe +sont celles d'une volupté philosophique. Elle conclut de la brièveté de +la vie que nous ne devons en laisser échapper aucune fleur, sans la +connaître et sans en jouir<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a> +<a href="#footnote361"><sup class="sml">361</sup></a>. C'est, comme on voit, précisément le +genre de l'ode anacréontique, et quoiqu'on assure qu'Anacréon n'a jamais +été traduit en arabe ni en persan, il est probable que les premiers +poëtes persans ou arabes qui donnèrent ce caractère à la ghazèle, +avaient eu quelque connaissance des poésies du vieillard de Théos.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote361" +name="footnote361"><b>Note 361: </b></a><a href="#footnotetag361"> +(retour) </a> John Nott. select odes from the Persian poet Hafiz, + etc. London, 1787.</blockquote> + +<p>La mesure des vers et la disposition des rimes sont absolument les +mêmes<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a> +<a href="#footnote362"><sup class="sml">362</sup></a> dans la ghazèle que dans la casside; mais la première ne doit +pas s'étendre au-delà de treize distiques. Le désordre est tellement de +sa nature, que chacun de ces distiques doit renfermer un sens entier, et +n'a presque jamais aucun rapport avec ceux qui précèdent et qui suivent. +Il est probable<a id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a> +<a href="#footnote363"><sup class="sml">363</sup></a> que ce désordre est venu de ce que ce genre de +poésie étant ordinairement né parmi la joie et la bonne chère, le génie +du poëte, échauffé par le vin, saisissait tout à coup chaque image qui +s'offrait à lui, la quittait pour une autre, et celle-ci pour une autre +encore, sans garder aucun ordre entre elles. Il est encore du caractère +particulier de ce poëme qu'au dernier distique le poëte s'adresse la +parole à lui-même, en s'appelant par son nom. Il tâche de mettre dans +cette apostrophe une finesse et une élégance particulières. Ce peut +avoir été le premier modèle de l'envoi qui terminait toutes les chansons +provençales, et d'où les Italiens ont pris l'usage de terminer leurs +odes, ou <i>canzoni</i>, par une apostrophe adressée à l'ode elle-même, comme +ils le font presque toujours. Le sonnet est un autre emprunt que les +Provençaux, et ensuite les Italiens ont fait, dit-on, à ce genre de +poésie. Souvent la ghazèle, et même la casside, n'ont que quatorze vers, +et c'est là ce qui a pu donner l'idée du sonnet. Nous verrons plus +clairement ailleurs son origine: observons seulement ici que les +quatorze vers du sonnet sont partagés en deux quatrains et deux tercets, +tandis que ceux de l'ode arabe procèdent toujours par distiques; or, +c'est plutôt l'arrangement des vers qui caractérise un genre de poésie +que leur nombre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote362" +name="footnote362"><b>Note 362: </b></a><a href="#footnotetag362"> +(retour) </a> <i>Specimen poës. pers.</i>, p. 45.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote363" +name="footnote363"><b>Note 363: </b></a><a href="#footnotetag363"> +(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 46.</blockquote> + +<p>La ghazèle appartient plus aux Persans qu'aux Arabes; ils l'ont cultivée +avec une sorte de prédilection, tandis que les Arabes, plus graves et +plus portés à la mélancolie, lui ont préféré la casside. On appelle +<i>Divan</i>, une collection nombreuse de ghazèles, différentes par la +terminaison ou la rime. Le divan est parfait lorsque le poëte a +régulièrement suivi, dans les rimes de ses ghazèles, toutes les lettres +de l'alphabet. Le divan d'Hafiz, le plus célèbre des poëtes persans dans +ce genre, contient près de 600 ghazèles<a id="footnotetag364" name="footnotetag364"></a> +<a href="#footnote364"><sup class="sml">364</sup></a>. Les ghazèles de chacune +des divisions de ce divan ont tous leurs vers terminés par la même +lettre; et la série de toutes ces divisions forme l'alphabet entier. +Presque tous les poëtes italiens ont eu aussi l'ambition de former leur +divan, qu'ils nomment <i>canzonière</i>, mais ils se sont épargné la +contrainte et l'espèce de ridicule de cette tâche alphabétique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote364" +name="footnote364"><b>Note 364: </b></a><a href="#footnotetag364"> +(retour) </a> <i>Carmina Haphyzi in unum volumen seu Divanum Collecta + ghazelas 569 circiter comprehendunt variis temporibus + compositas</i>, etc. Rezwiisky, <i>de Dicano et Ghazelâ</i>, ub. sup. + p. 47.</blockquote> + +<p>Les poésies amoureuses des Arabes ont en général moins de mollesse, un +caractère moins efféminé que celles des Persans. Des images guerrières +s'y mêlent souvent aux sentiments d'amour et aux idées de galanterie, et +quelquefois avec plus de bizarrerie que de goût, comme dans ces +vers<a id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a> +<a href="#footnote365"><sup class="sml">365</sup></a>: «Je me souvenais de toi, quand les lances ennemies et les +glaives de l'Inde buvaient mon sang; je souhaitais ardemment de baiser +les épées meurtrières, parce qu'elles brillaient, comme les dents +éclatent quand tu souris». Voici un morceau d'un meilleur goût, et qui +se rapproche davantage de la poésie d'Anacréon et d'Hafiz. C'est une de +ces pièces en quatorze vers, que l'on veut qui aient servi de premier +modèle au sonnet; et il y a peu de sonnets meilleurs.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote365" +name="footnote365"><b>Note 365: </b></a><a href="#footnotetag365"> +(retour) </a> William Jones, <i>Poës. Asiat. Comment.</i>, p. 295.</blockquote> + +<p>«Les banquets, l'ivresse, la marche ferme et légère d'un chameau +vigoureux, sur lequel s'appuie péniblement son maître blessé par l'Amour +en traversant une étroite vallée;</p> + +<p>«De jeunes filles d'une blancheur éclatante, marchant avec délicatesse, +semblables à des statues d'ivoire, couvertes de voiles de soie brodés +d'or, et gardées soigneusement;</p> + +<p>«L'abondance, la tranquille sécurité, et le son des lyres plaintives, +sont les vraies douceurs de la vie;</p> + +<p>«Car l'homme est l'esclave de la fortune, et la fortune est changeante. +Les choses heureuses et contraires, la richesse et la pauvreté sont +égales, et tout homme vivant se doit à la mort»<a id="footnotetag366" name="footnotetag366"></a> +<a href="#footnote366"><sup class="sml">366</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote366" +name="footnote366"><b>Note 366: </b></a><a href="#footnotetag366"> +(retour) </a> William Jones, <i>ibid.</i>, p. 304.</blockquote> + +<p>La comparaison de ces jeunes filles avec des statues d'ivoire est un +trait plein de délicatesse et de grâce. La comparaison ou similitude est +la figure favorite des Arabes; mais ils les tirent plus souvent des +objets de la Nature que de ceux de l'art. Leurs habitudes et leurs mÅ“urs +expliquent cette préférence. En faisant le portrait de leurs belles, ils +comparent leurs boucles de cheveux à l'hyacinthe; leurs joues à la rose, +leurs yeux, ou pour la couleur, aux violettes, ou pour l'aimable +langueur, aux narcisses; leurs dents aux perles; leur sein aux pommes; +leurs baisers au miel et au vin; leurs lèvres aux rubis; leur taille au +cyprès; leur marche aux mouvements du cyprès agité par le vent; leur +visage au soleil; leurs cheveux noirs à la nuit; leur front à l'aurore; +elles-mêmes enfin aux chevreaux ou aux petits du chevreuil<a id="footnotetag367" name="footnotetag367"></a> +<a href="#footnote367"><sup class="sml">367</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote367" +name="footnote367"><b>Note 367: </b></a><a href="#footnotetag367"> +(retour) </a> <i>Id. ibid.</i>, p. 148.</blockquote> + +<p>Les meilleurs poëtes arabes se plaisent à décrire les productions de la +nature, et surtout les fleurs et les fruits; et de même qu'ils les +emploient dans leurs comparaisons pour servir de parure à la beauté, de +même ils se servent de la beauté humaine pour embellir, par des +comparaisons, les fleurs ou les fruits qu'ils décrivent. «Ce fruit, dit +l'un d'eux, est d'un côté blanc comme le lys; de l'autre, aussi vermeil +que la pêche ou que l'anémone, comme si l'amour avait réuni la joue +d'une jeune fille à celle de son amant»<a id="footnotetag368" name="footnotetag368"></a> +<a href="#footnote368"><sup class="sml">368</sup></a>. Un autre compare la +narcisse qui vient d'éclore aux dents blanches d'une jeune fille qui +mord une pomme d'Arménie<a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a> +<a href="#footnote369"><sup class="sml">369</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote368" +name="footnote368"><b>Note 368: </b></a><a href="#footnotetag368"> +(retour) </a> William Jones, <i>ibid.</i> p. 156.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote369" +name="footnote369"><b>Note 369: </b></a><a href="#footnotetag369"> +(retour) </a> <i>Id. ibid.</i>, p. 161.</blockquote> + +<p>Dans le genre héroïque, leurs comparaisons ont quelquefois la force et +la grandeur de celles d'Homère. Ils disent d'une troupe de guerriers: +«Ils se précipitent comme un torrent rapide quand la nue ténébreuse, et +tombant avec violence, a gonflé ses eaux»<a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a> +<a href="#footnote370"><sup class="sml">370</sup></a>. Ils disent à un général +marchant à la tête de ses troupes: «Ton armée agitait autour de toi ses +deux ailes, comme un aigle noir qui prend son vol»<a id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a> +<a href="#footnote371"><sup class="sml">371</sup></a>. Un guerrier +s'avance comme un éléphant farouche; il s'élance comme un lion au milieu +d'un troupeau. Enfin, dans ces moments terribles où Homère entasse +comparaisons sur comparaisons pour mieux exprimer l'ardeur et le +désordre des combats, il n'a rien de plus chaud ni de plus animé que ce +tableau de Ferdoussy représentant un héros dans la mêlée. «Tantôt il se +courbe sur son coursier; tantôt, s'élevant comme une montagne, il frappe +de sa lance ou de son épée dure comme le diamant; tantôt il s'avance +comme le nuage qui verse la pluie. Vous diriez: est-ce le ciel, ou le +jour, ou l'éclair, ou le torrent des eaux printannières? Vous diriez: +c'est un arbre chargé de fer; il agite ses deux bras comme les ruisseaux +du platane»<a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a> +<a href="#footnote372"><sup class="sml">372</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote370" +name="footnote370"><b>Note 370: </b></a><a href="#footnotetag370"> +(retour) </a> <i>Id. ibid.</i>, p. 151.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote371" +name="footnote371"><b>Note 371: </b></a><a href="#footnotetag371"> +(retour) </a> <i>Id. ibid.</i>, p. 152.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote372" +name="footnote372"><b>Note 372: </b></a><a href="#footnotetag372"> +(retour) </a> William Jones, <i>ibid.</i> p. 154.</blockquote> + +<p>Ils ne sont pas moins féconds en métaphores, ou plutôt ils parlent +presque toujours métaphoriquement: tout ce qui vient d'un objet est chez +eux son fils ou sa fille; tout ce qui produit une chose est son père ou +sa mère: les choses liées ou semblables entre elles sont frères ou +sÅ“urs. Un poëte appelle le chant des colombes <i>le fils de la tristesse</i>; +les mots sont <i>les fils de la bouche</i>; les larmes, <i>les filles des +jeux</i>; l'eau est <i>la fille des nuages</i>; le vin, <i>le fils des grappes</i>; +et l'hymen du fils des grappes avec la fille des nuages n'est que du vin +trempé d'eau. Ils disent <i>l'odeur et le doux parfum</i> de la victoire; ils +font un fréquent et singulier usage des verbes <i>verser</i> et <i>puiser</i>; ils +osent dire: «L'échanson de la mort s'approcha d'eux avec la coupe du +trépas: il en arrosa le jardin de leur vie, et ils furent +anéantis»<a id="footnotetag373" name="footnotetag373"></a> +<a href="#footnote373"><sup class="sml">373</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote373" +name="footnote373"><b>Note 373: </b></a><a href="#footnotetag373"> +(retour) </a> William Jones, <i>ibid.</i>, cap. 6, p. 138.</blockquote> + +<p>Presque toutes les autres figures de pensées et de mots sont connues des +Arabes. Leur langue se prête singulièrement à ces dernières. Celle qui +consiste à prendre le même mot dans deux acceptions différentes, ou à +faire jouer ensemble deux mots presque semblables, revient +très-fréquemment dans leurs vers; mais cette figure, ou plutôt ce jeu de +mots, disparaît dans les traductions. Parmi les figures de pensées, la +prosopopée est une de celles qu'ils emploient le plus heureusement et le +plus souvent. Ils lui donnent une vivacité merveilleuse, et une grâce +presque magique<a id="footnotetag374" name="footnotetag374"></a> +<a href="#footnote374"><sup class="sml">374</sup></a>. Chez eux, tout est vivant et animé. Les fleurs, +les oiseaux, les arbres parlent; les qualités abstraites, la beauté, la +justice, la gaîté, la tristesse, sont personnifiées; les prés rient; les +forêts chantent; le ciel se réjouit; la rose charge le zéphyr de +messages pour le rossignol; le rossignol décrit les beautés de la rose; +les amours de rose et du rossignol forment une mythologie charmante qui +revient à chaque instant dans leurs vers; la Nature entière est comme un +théâtre où il n'y a plus rien d'inanimé, de muet ni d'insensible.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote374" +name="footnote374"><b>Note 374: </b></a><a href="#footnotetag374"> +(retour) </a> <i>Ibid.</i>, cap. 8, p. 168.</blockquote> + +<p>On a vu, par quelques citations, qu'ils connaissent la poésie héroïque. +Il n'ont point cependant de véritables épopées. Leurs poëmes héroïques +ne sont que des histoires écrites en vers élégants, et ornées de toutes +les couleurs de la poésie: telle est surtout leur grande histoire, ou, +si l'on veut, leur poëme en prose dont Timour ou Tamerlan est le héros, +et dont on vante les riches images, les narrations, les descriptions, +les sentiments élevés, les figures hardies, les peintures de mÅ“urs et +l'inépuisable variété<a id="footnotetag375" name="footnotetag375"></a> +<a href="#footnote375"><sup class="sml">375</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote375" +name="footnote375"><b>Note 375: </b></a><a href="#footnotetag375"> +(retour) </a> William Jones, <i>ibid.</i>, donne l'analyse de ce poëme, + chap. 12, p. 238.</blockquote> + +<p>Les Persans et les Turcs ont un nombre infini de ces poëmes sur les +exploits et les aventures de leurs plus fameux guerriers; mais les +fables extravagantes dont ils sont remplis, les font plutôt considérer +comme des romans et des contes que comme des poëmes héroïques<a id="footnotetag376" name="footnotetag376"></a> +<a href="#footnote376"><sup class="sml">376</sup></a>. On +en excepte cependant les ouvrages du persan Ferdoussy, qui contiennent +l'histoire de Perse, dans une suite de très-beaux poëmes. William Jones, +sans vouloir le comparer à Homère, avec lequel nous venons de voir, +cependant, qu'il a des traits de ressemblance, trouve de commun entre +eux et le génie créateur et l'originalité. Ils puisèrent tous deux, +dit-il, leurs images dans la nature elle-même; ils ne les ont pas +saisies par imitation, par reflet; ils n'ont pas peint, comme les poëtes +modernes, la ressemblance de la ressemblance. Au reste, les fées, les +génies, les griffons-fées forment le merveilleux de ces poëmes, d'où il +est évident qu'ils ont passé dans les nôtres.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote376" +name="footnote376"><b>Note 376: </b></a><a href="#footnotetag376"> +(retour) </a> Le même, dans son Traité <i>de la Poésie orientale</i>, à la + suite de l'histoire de Nadir-Shah.</blockquote> + +<p>Les Arabes ont un genre ou la teinte habituelle de leur imagination les +rend très-propres à réussir; c'est la poésie funèbre. Ils y célèbrent +par des distiques ou d'autres petits poëmes, les personnes qui leur +étaient chères, ou les personnages célèbres. D'Herbelot rapporte +celui-ci<a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a> +<a href="#footnote377"><sup class="sml">377</sup></a>: «Mes amis me disaient: Si tu allais, pour te soulager, +visiter le tombeau de ton ami. Je répondis: A-t-elle donc un autre +tombeau que mon cÅ“ur»?</p> + +<p>J'en ajouterai un autre d'un genre tout différent, et tout-à -fait +extraordinaire, c'est l'épitaphe du libéral et vaillant Maâni<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a> +<a href="#footnote378"><sup class="sml">378</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote377" +name="footnote377"><b>Note 377: </b></a><a href="#footnotetag377"> +(retour) </a> Bibl. orient., citée par William Jones, <i>Poës. Asiat. + Comment.</i>, ch. 13, p. 258.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote378" +name="footnote378"><b>Note 378: </b></a><a href="#footnotetag378"> +(retour) </a> William Jones, <i>ibid.</i>, p. 261.</blockquote> + +<p>«Approchez, mes amis, approchez de Maâni, et dites à son tombeau: Que +les nuages du matin t'arrosent de pluies continuelles!</p> + +<p>«O tombeau de Maâni! toi qui n'étais qu'une fosse creusée dans la terre, +tu es maintenant le lit de la bienfaisance. O tombeau de Maâni! comment +as-tu pu contenir la libéralité qui remplissait la terre et les mers? +Que dis-je, tu as reçu la libéralité, mais morte: si elle eût été +vivante, tu aurais été si étroit que tu te serais brisé.</p> + +<p>«Il existait un jeune homme, que sa générosité fait vivre encore après +sa mort, comme la prairie, quand un ruisseau l'a parcourue, reverdit +avec plus d'éclat.</p> + +<p>«Mais à la mort de Maâni, la libéralité est morte, et le faîte de la +noblesse d'âme est abattu».</p> + +<p>Je cite de pareilles singularités, non certes comme des objets +d'imitation, mais pour que nous sachions dans la suite à qui attribuer +ce faux goût, si contraire à la nature, que les anciens ne connurent +jamais, et qui a si long-temps infecté le style moderne.</p> + +<p>La poésie morale des Arabes est célèbre, ainsi que leur esprit +naturellement sentencieux. Ils ont un grand nombre de vers qui +renferment des pensées qu'ils aiment à citer à tout propos; et ils ne +s'y livrent pas moins que dans les autres genres aux écarts de +l'imagination et aux bizarreries du style. «Le cours de cette vie, dit +un poëte, ressemble à une mer profonde, remplie de crocodiles; qu'ils +sont tranquilles, les hommes assez sages pour demeurer sur le bord<a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a> +<a href="#footnote379"><sup class="sml">379</sup></a>! +La vie humaine, dit un autre, n'est qu'une ivresse; ce qu'elle a +d'agréable s'évapore promptement, et la crapule reste»<a id="footnotetag380" name="footnotetag380"></a> +<a href="#footnote380"><sup class="sml">380</sup></a>. Quelquefois +ce ne sont que des espèces de proverbes, quelquefois ils ont plus +d'étendue, et ce sont de petits poëmes remplis d'esprit, d'images, +d'oppositions inattendues. Le génie des Persans diffère encore ici de +celui des Arabes. On connaît assez les belles fables de Sadi, et son +<i>Gulistan</i> ou Jardin des roses, où il les a en effet semées comme des +fleurs. Il est le premier des poëtes dans ce genre, mais il n'est pas le +seul, et les muses persannes ne sont pas moins fertiles en leçons de +sagesse que de plaisir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote379" +name="footnote379"><b>Note 379: </b></a><a href="#footnotetag379"> +(retour) </a> William Jones, <i>ibid.</i>, cap. 15, p. 276.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote380" +name="footnote380"><b>Note 380: </b></a><a href="#footnotetag380"> +(retour) </a> William Jones, <i>ibid.</i>, cap. 15, p. 276.</blockquote> + +<p>Les deux peuples excèlent également dans un autre genre, qui est le +panégyrique ou l'éloge. Leur usage est de commencer leurs grands poëmes +par louer Dieu, sa bonté, sa miséricorde, sa puissance; ensuite le +prophète et sa famille; enfin ils élèvent aux nues les vertus de leur +roi et des grands de sa cour: vertueux ou non, c'est une étiquette +poétique qu'ils ne manquent point de suivre<a id="footnotetag383" name="footnotetag383"></a> +<a href="#footnote383"><sup class="sml">383</sup></a>. Mais ils ont aussi des +morceaux qui ont d'autre objet que la louange, et ce sont ceux où ils +entassent avec le plus de profusion les idées gigantesques, les +exagérations, nous dirions presque, nous autres occidentaux, les folies. +Quel autre nom donner, par exemple, à ce trait d'un poëte, non pas +Arabe, ni Persan, mais Indien, soit que les Indiens aient pris ce goût +des Persans, ou que les Persans l'aient pris chez eux, et l'aient +reporté chez les Arabes, ou plutôt qu'il soit commun à tous les peuples +de l'Orient. Ce poëte, pour louer un prince distingué par son savoir +autant que par sa dignité, lui dit en vers boursoufflés: «Dès que tu +presses les flancs de ton coursier rapide, la terre s'agite et tremble; +et les huit éléphants, ces vastes soutiens du monde, se courbent sous un +si noble poids». Notre médecin voyageur Bernier, homme aussi enjoué que +savant, se trouvait à cette audience, et conservant son caractère +français, il dit à l'oreille du prince: «Gardez-vous bien, seigneur, de +monter trop souvent à cheval: vos pauvres peuples souffriraient trop de +si fréquents tremblements de terre». Le prince entendit la plaisanterie, +et y répondit comme aurait fait un Français même: C'est pour cela, +dit-il à Bernier, que je vais presque toujours en palanquin<a id="footnotetag384" name="footnotetag384"></a> +<a href="#footnote384"><sup class="sml">384</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote383" +name="footnote383"><b>Note 383: </b></a><a href="#footnotetag383"> +(retour) </a> <i>Ac deinceps regis atque optimatum virtutes, seu veras, + sive adulationis causâ fictas, immortalitati commendant</i>. Id. + ib. cap. 16, p. 306.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote384" +name="footnote384"><b>Note 384: </b></a><a href="#footnotetag384"> +(retour) </a> Bernier rapporte lui-même ce trait dans sa <i>Description + des états du Grand-Mogol</i>.</blockquote> + +<p>Les Arabes et les Persans se dédommagent en quelque sorte de leurs +adulations poétiques par des satyres violentes; on pourrait plutôt les +nommer des invectives que des satyres. C'est un guerrier que le poëte +accuse d'être lâche; c'est un homme puissant à qui il reproche d'être +injuste, ou même un roi qu'il taxe de vices honteux. Dans le poëme arabe +des <i>Amours d'Antara et d'Abla</i><a id="footnotetag385" name="footnotetag385"></a> +<a href="#footnote385"><sup class="sml">385</sup></a>, on trouve, dès le commencement, +une satyre mordante que les orientalistes admirent<a id="footnotetag386" name="footnotetag386"></a> +<a href="#footnote386"><sup class="sml">386</sup></a>. Les esclaves +d'Abla l'adressent, en chantant, à Almarah, qui aime aussi leur +maîtresse, et veut supplanter Antara. «Almarah! renonce à l'amour des +jeunes vierges; cesse de te présenter aux yeux de la beauté. Tu ne sais +pas repousser l'ennemi; tu n'es pas un brave cavalier au jour du combat. +Ne désire pas de voir <i>Abla</i>: tu verras plutôt le lion de la vallée qui +répand la terreur. Ni les brillantes épées, ni les noires lances +poussées avec force ne peuvent approcher d'elle. Abla est une jeune +chevrette qui prend le lion à la chasse avec ses yeux languissants. Mais +toi, tu ne t'occupes que de ton amour pour elle, et tu remplis tous ces +lieux de tes plaintes. Cesse de la poursuivre avec importunité, ou +<i>Antara</i> versera sur toi la coupe de la mort. Tu ne te lasses point de +la chercher: tu te présentes couvert d'armes par-dessus tes riches +habits. Les jeunes filles rient de toi, comme à l'envi; l'écho des +collines et des vallées leur répond: tu es devenu la fable de tous ceux +qui les écoutent, et leur jouet soir et matin. Tu reviens à nous avec +des habits plus magnifiques; elles redoublent leurs ris et leurs +plaisanteries. Si tu t'approches encore, il viendra le lion que +craignent les lions de la vallée: il ne te laissera pour ton partage que +la haine, et tu retourneras couvert de mépris, etc.».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote385" +name="footnote385"><b>Note 385: </b></a><a href="#footnotetag385"> +(retour) </a> Antara était guerrier et poëte; c'est de lui qu'était + la cinquième des sept idylles affichées au temple de la + Mecque. Abla était la fille d'un roi, la plus belle qu'on eût + jamais vue, qu'il aimait éperdument.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote386" +name="footnote386"><b>Note 386: </b></a><a href="#footnotetag386"> +(retour) </a> William Jones, ch. 17, p. 325 et 326.</blockquote> + +<p>Le même Ferdoussy, célèbre par son grand poëme historique, s'est aussi +distingué parmi les satyriques persans. C'est par ordre de son roi +Mahmoud, qu'il avait composé ce poëme; il y employa trente années, et il +en attendait de grandes récompenses. Mais ce Mahmoud, surnommé le +Gaznevide, grand roi, grand homme de guerre, le premier pour qui fut +inventé le titre de sultan, était un homme sans goût et excessivement +avare. Fils d'un esclave, il conservait des inclinations moins conformes +à son rang qu'à sa naissance; il écouta des ennemis du poëte. Bref, il +ne lui donna rien, ou si peu de chose, que c'était plutôt une marque de +mépris que de munificence. Le poëte irrité ne put contenir sa colère; +elle lui dicta, contre le sultan, une virulente satyre qu'il lui fit +remettre cachetée, mais après avoir pris la précaution de se sauver à +Bagdad. «La chose la plus vile, dit-il, est meilleure qu'un pareil roi +qui n'a ni piété, ni religion, ni mÅ“urs. Mahmoud n'a point +d'intelligence, puisque son âme est ennemie de la libéralité. Le fils +d'un esclave a beau être père de plusieurs princes, il ne peut agir +comme un homme libre. Vouloir agrandir, par des éloges, la tête étroite +des méchants, c'est jeter de la poudre dans ses yeux, ou réchauffer dans +son sein un serpent. «Ici il entasse les figures pour dire qu'un arbre, +dont les fruits sont d'une espèce amère, quand même il serait +transplanté dans le jardin du Paradis pour y recevoir une culture +miraculeuse et toute céleste, ne donnerait pourtant à la fin que des +fruits amers; qu'un Å“uf de corneille, quand il serait placé sous le paon +du jardin des cieux, ne produirait jamais qu'une corneille; que la +vipère qu'on a trouvée dans un chemin, on a beau la nourrir de fleurs et +lui donner tout ce qu'il lui plaît, elle n'en vaudra pas mieux, et n'en +finira pas moins par piquer et empoisonner son bienfaiteur; que si un +jardinier prend le petit d'un hibou, et le couche pendant la nuit sur un +lit de roses et d'hyacinthes, l'oiseau, dès le point du jour, ne +s'enfuira pas moins dans un trou»<a id="footnotetag387" name="footnotetag387"></a> +<a href="#footnote387"><sup class="sml">387</sup></a>. Il faut convenir que ce n'est +pas là tout-à -fait la satyre d'Horace ni celle de Boileau.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote387" +name="footnote387"><b>Note 387: </b></a><a href="#footnotetag387"> +(retour) </a> William Jones, <i>ibid.</i>, p. 332.</blockquote> + +<p>Je pourrais ainsi parcourir tous les différents genres que ces peuples +ont traités, et montrer, par des citations choisies, quel caractère le +génie oriental leur a donné; mais ce serait me jeter dans trop de +longueurs, et trop m'écarter du but que je me suis proposé. Cette +littérature est un champ immense que je n'ai pas eu la présomption de +parcourir. J'ai voulu seulement donner un léger aperçu de son histoire, +des richesses qu'elle renferme, du goût particulier qui y règne, et de +l'influence qu'elle a exercée sur la littérature moderne, à laquelle il +est temps de revenir.</p> + +<br><hr class="full"><br> + +<h3>CHAPITRE V.<a id="footnotetag388" name="footnotetag388"></a> +<a href="#footnote388"><sup class="sml">388</sup></a></h3> + +<p><i>Des Troubadours provençaux, et de leur influence sur la renaissance des +lettres en Italie</i>.</p> +<br> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote388" +name="footnote388"><b>Note 388: </b></a><a href="#footnotetag388"> +(retour) </a> Ce chapitre a été considérablement augmenté; il est ici double de +ce qu'il était quand je le lus à l'Athénée de Paris, et j'ai dû le +partager en deux sections. L'obligation où j'ai été, pour un autre +travail, de recourir aux sources et aux manuscrits provençaux, m'a +engagé à lui donner cette étendue, et m'en a fourni les moyens.</blockquote> + +<h4><span class="sc">Section</span> I<sup>re</sup>.</h4> + +<p><i>Historiens des Troubadours; origine et révolutions de leur poésie; +naissance de la rime; Troubadours de tous les rangs; leurs aventures; +leur célébrité; décadence et courte durée de la poésie des Troubadours</i>.</p> +<br> + +<p>La plus ancienne histoire des Troubadours qui ait été écrite en +français, est celle de Jean de Notre-Dame, ou Nostradamus, procureur au +parlement de Provence, frère du célèbre médecin et astrologue Michel +Nostradamus, et oncle de César Nostradamus, auteur d'une histoire de +Provence, où il a fondu tout ce que cet oncle avait inséré dans ses +Vies des Poëtes provençaux<a id="footnotetag389" name="footnotetag389"></a> +<a href="#footnote389"><sup class="sml">389</sup></a>. Jean Nostradamus les publia la seconde +année du règne de Henri III<a id="footnotetag390" name="footnotetag390"></a> +<a href="#footnote390"><sup class="sml">390</sup></a>; c'est plutôt un roman qu'une histoire. +L'auteur y a rassemblé sans discernement, et sans le plus léger esprit +de critique, les récits les plus fabuleux et souvent les plus +contradictoires, sans égard pour la chronologie, et sans respect pour la +vraisemblance. Il invoque cependant un garant de ce qu'il raconte: c'est +l'ouvrage d'un bon religieux connu dans la littérature provençale, sous +le nom de Monge, ou moine des Isles-d'Or. Ce moine, qui florissait vers +la fin du quatorzième siècle, était de l'ancienne et noble famille +génoise des Cibo. L'amour de l'étude l'engagea, dès sa jeunesse, à +entrer dans le monastère de Saint-Honorat, sur les côtes de Provence, +dans l'une des deux îles de Lerins<a id="footnotetag391" name="footnotetag391"></a> +<a href="#footnote391"><sup class="sml">391</sup></a>. Son savoir et ses talents le +firent mettre à la tête de la bibliothèque du couvent, autrefois remplie +des livres les plus précieux et les plus rares, mais qui avait été +bouleversée et dilapidée pendant les guerres de Provence. Il parvint en +peu de temps à y remettre l'ordre, et même à y rétablir les manuscrits +qui en avaient été distraits.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote389" +name="footnote389"><b>Note 389: </b></a><a href="#footnotetag389"> +(retour) </a> Cette Histoire fut imprimée en 1614, en un gros vol. + in-fol.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote390" +name="footnote390"><b>Note 390: </b></a><a href="#footnotetag390"> +(retour) </a> Lyon, 1575, petit in-8°.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote391" +name="footnote391"><b>Note 391: </b></a><a href="#footnotetag391"> +(retour) </a> L'autre est l'île de Sainte-Marguerite.</blockquote> + +<p>L'un des plus curieux qu'il y trouva était un recueil qu'Alphonse II, +roi d'Aragon et comte de Provence<a id="footnotetag392" name="footnotetag392"></a> +<a href="#footnote392"><sup class="sml">392</sup></a>, avait autrefois fait rédiger par +un autre moine de ce couvent nommé Hermentère. L'orgueil avait présidé à +la première partie de ce recueil: elle contenait les titres, les +alliances et les armoiries de toutes les nobles et illustres familles de +Provence, d'Aragon, d'Italie et de France; les goûts poétiques de ce roi +troubadour avaient fait réunir dans la seconde les Å“uvres des meilleurs +poëtes provençaux, avec un abrégé de leurs vies. Le moine des Isles-d'Or +possédait entre autres talents celui d'écrire, dessiner, et enluminer +avec une grande perfection. Son ordre avait, aux îles d'Hières, un +hermitage et une petite église qu'on lui donna à desservir. Il s'y +retirait pendant quelques jours, au printemps et à l'automne, avec un +autre religieux qui avait les mêmes goûts que lui, «pour ouïr, dit +l'auteur de sa vie, le doux et plaisant murmure des petits ruisseaux et +fontaines, le chant des oiseaux; contemplant la diversité de leurs +plumages, et les petits animaux tous différents de ceux de la mer, les +contrefaisant au naturel».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote392" +name="footnote392"><b>Note 392: </b></a><a href="#footnotetag392"> +(retour) </a> Mort en 1196.</blockquote> + +<p>Il peignit ainsi un recueil considérable d'oiseaux, d'animaux, de +paysages, et de vues des côtes délicieuses de ces îles, que l'on trouva +parmi ses livres après sa mort<a id="footnotetag393" name="footnotetag393"></a> +<a href="#footnote393"><sup class="sml">393</sup></a>; mais il prit un soin particulier +de copier et d'embellir, de tous les ornements de son art, les poésies +et les vies des poëtes provençaux qu'il avait trouvées dans le recueil +d'Hermentère. Il en épura le texte qui était fort corrompu. Les vies +étaient écrites en rouge, et les poésies en noir, sur parchemin, le tout +orné de figures enluminées en or, rouge et azur, selon le luxe de ce +temps-là . Il envoya une de ces copies à Louis II, père du fameux René, +roi de Naples, de Sicile, et comte de Provence. La cour provençale fut +enchantée de cet ouvrage, et plusieurs gentilshommes, qui conservaient +du goût pour leur ancienne poésie, obtinrent la permission de le faire +copier dans la même forme et avec les mêmes ornements.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote393" +name="footnote393"><b>Note 393: </b></a><a href="#footnotetag393"> +(retour) </a> Il mourut en 1408.</blockquote> + +<p>Il est vraisemblable que ce sont ces élégantes copies, faites d'après +celle du moine des Isles-d'Or, qui se répandirent ensuite à Naples et en +Sicile, et dans le reste de l'Italie. Crescimbeni croit<a id="footnotetag394" name="footnotetag394"></a> +<a href="#footnote394"><sup class="sml">394</sup></a> que c'est +l'original même, écrit de la main du moine des Isles-d'Or, qui se +trouvait dans la bibliothèque Vaticane sous le N°. 3204. Mais ce +manuscrit avait appartenu à Pétrarque, ensuite au cardinal Bembo, et est +enrichi de quelques notes de ces deux hommes célèbres. Or, on sait que +Pétrarque mourut en 1374, et le moine des Isles-d'Or ne fleurit, selon +Crescimbeni lui-même<a id="footnotetag395" name="footnotetag395"></a> +<a href="#footnote395"><sup class="sml">395</sup></a>, que plusieurs années après. Quoi qu'il en +soit, ce manuscrit était, dans la bibliothèque du Vatican, le monument +le plus curieux de l'ancienne poésie provençale<a id="footnotetag396" name="footnotetag396"></a> +<a href="#footnote396"><sup class="sml">396</sup></a>. On en était si +jaloux à Rome, que les pères Mabillon et Montfaucon n'avaient pu en +obtenir la communication, et qu'il fallut un bref spécial du pape pour +l'accorder à M. de Sainte-Palaye. Il est maintenant déposé à notre +Bibliothèque impériale<a id="footnotetag397" name="footnotetag397"></a> +<a href="#footnote397"><sup class="sml">397</sup></a>, et ce n'est pas un des fruits les moins +précieux que nous ait procurés la victoire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote394" +name="footnote394"><b>Note 394: </b></a><a href="#footnotetag394"> +(retour) </a> T. II, p. 162, note 2.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote395" +name="footnote395"><b>Note 395: </b></a><a href="#footnotetag395"> +(retour) </a> <i>Ibid.</i>, note 1.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote396" +name="footnote396"><b>Note 396: </b></a><a href="#footnotetag396"> +(retour) </a> Les Vies des Troubadours et les titres y sont de même + écrits en rouge, les poésies en noir; les lettres initiales + des pièces et de chaque couplet historiées et enluminées, et + le portrait en pied de chaque Troubadour peint sur un fond + d'or en couleurs vives et bien conservées.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote397" +name="footnote397"><b>Note 397: </b></a><a href="#footnotetag397"> +(retour) </a> Sous le même numéro que dans la Vaticane.</blockquote> + +<p>Depuis le seizième siècle, on avait cessé en France de s'occuper des +Troubadours. Un savant qu'on pourrait dire tout Français, ce même +Sainte-Palaye que je viens de nommer, en fit dans le dernier siècle +l'objet constant de ses recherches, de ses voyages, de ses travaux. Tout +ce qui restait d'eux, disséminé dans les bibliothèques de France et +d'Italie, fut rassemblé dans ses immenses recueils, expliqué par des +notes, par des dissertations sur leur langage, par des glossaires, des +tables raisonnées, et des vies de tous les poëtes provençaux. Mais tout +restait enseveli dans vingt-cinq volumes in-folio de manuscrits<a id="footnotetag398" name="footnotetag398"></a> +<a href="#footnote398"><sup class="sml">398</sup></a> qui +n'avaient pu voir le jour. L'abbé Millot rendit aux lettres le service +d'en publier un extrait. Son Histoire littéraire des Troubadours<a id="footnotetag399" name="footnotetag399"></a> +<a href="#footnote399"><sup class="sml">399</sup></a>, +quoique très-imparfaite, peut donner cependant une idée générale de +cette littérature singulière.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote398" +name="footnote398"><b>Note 398: </b></a><a href="#footnotetag398"> +(retour) </a> Les pièces provençales seules, avec leurs variantes, + remplissent quinze volumes; huit autres sont remplis + d'extraits, de traductions, etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote399" +name="footnote399"><b>Note 399: </b></a><a href="#footnotetag399"> +(retour) </a> Trois vol. in-12, Paris, 1774.</blockquote> + +<p>Avant eux, et presque au commencement du dix-huitième siècle, +Crescimbeni avait donné en italien, dans le second volume de son +Histoire de la Poésie vulgaire, une traduction de l'ouvrage de +Nostradamus, avec des notes et des additions considérables tirées de +divers manuscrits<a id="footnotetag400" name="footnotetag400"></a> +<a href="#footnote400"><sup class="sml">400</sup></a>. Ces secours seraient insuffisants pour qui +voudrait donner une histoire complète des Troubadours: il lui faudrait +s'enfoncer de nouveau dans les manuscrits originaux et dans la +volumineuse collection de Sainte-Palaye. Mais pour le but que je me +propose, c'est-à -dire, pour faire connaître le génie de la poésie +provençale, ses différentes formes, et surtout son influence sur les +premiers essais de la poésie italienne, c'est assez d'avoir sous les +yeux les Vies de Nostradamus; quoiqu'il faille y avoir peu de foi, la +traduction, ou plutôt les notes et les additions de Crescimbeni, +l'Histoire de l'abbé Millot, et seulement quelques uns des meilleurs +manuscrits.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote400" +name="footnote400"><b>Note 400: </b></a><a href="#footnotetag400"> +(retour) </a> Ce second volume de l'<i>Istoria della volgar poesia</i> de + <i>Giovan Mario Crescimbeni</i>, parut en 1710; le premier avait + paru dès 1698. On avait déjà une traduction italienne des + <i>Vies de Nostradamus</i>, par Giovan. Giudice, imprimée à Lyon + la même année que l'ouvrage original, 1575, mais si mal + écrite et si remplie de fautes, ajoutées à celles de l'auteur + français, qu'elle ne pouvait être d'aucun usage. <i>Voyez</i> la + préface de Crescimbeni.</blockquote> + +<p>Il est inutile de répéter tout ce qu'ont écrit nos antiquaires sur +l'origine de la langue romance ou romane<a id="footnotetag401" name="footnotetag401"></a> +<a href="#footnote401"><sup class="sml">401</sup></a>. Formée des combinaisons +de la langue latique avec divers dialectes du celtique, elle était +devenue celle de toute la Gaule. On fait remonter jusqu'à Hugues Capet +sa séparation en plusieurs espèces de langage <i>roman</i>. Les seigneurs, +les hauts barons qui l'avaient aidé à monter sur le trône, étaient +presque aussi puissants que lui. Chacun d'eux resta dans sa seigneurie, +ou si l'on veut dans ses états, les uns au nord de la France, où se +forma le <i>roman</i> wallon; les autres au midi, où naquit le <i>roman</i> +provençal; tandis qu'au centre, où Hugues Capet avait un petit royaume, +que sa politique et celle de ses descendants trouvèrent bientôt le moyen +d'agrandir, le <i>roman</i>, proprement dit, par des combinaisons nouvelles, +devenait peu à peu le français<a id="footnotetag402" name="footnotetag402"></a> +<a href="#footnote402"><sup class="sml">402</sup></a>. Le roman provençal, qui se parlait +dans tout le midi de la France, déjà enrichi d'un grand nombre de mots +grecs, anciennement apportés par les Phocéens, ne tarda pas à s'enrichir +encore par le commerce de ces provinces avec l'Orient, avec l'Italie, +surtout avec l'Espagne, où l'on commençait aussi à cultiver une langue +nationale, et avec les Arabes ou Sarrazins qui y faisaient fleurir les +arts du luxe, les sciences et les lettres.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote401" +name="footnote401"><b>Note 401: </b></a><a href="#footnotetag401"> +(retour) </a> Nous devons à M. Roquefort, jeune homme très-instruit + dans nos antiquités littéraires, un bon Glossaire de la + Langue romane (Paris, 1808, deux forts volumes in-8°.) + ouvrage qu'il se propose encore d'améliorer.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote402" +name="footnote402"><b>Note 402: </b></a><a href="#footnotetag402"> +(retour) </a> Fauchet, <i>de l'Origine de la Langue et Poésie + françaises</i>, liv. I, ch. 4.</blockquote> + +<p>Lorsqu'au onzième siècle<a id="footnotetag403" name="footnotetag403"></a> +<a href="#footnote403"><sup class="sml">403</sup></a>, plusieurs seigneurs français, appelés par +le roi de Castille, Alphonse VI, qui avait épousé une Française<a id="footnotetag404" name="footnotetag404"></a> +<a href="#footnote404"><sup class="sml">404</sup></a>, +l'eurent aidé à faire la guerre aux Maures et à leur reprendre +Tolède<a id="footnotetag405" name="footnotetag405"></a> +<a href="#footnote405"><sup class="sml">405</sup></a>, un grand nombre de Français, Gascons, Languedociens, +Provençaux, s'établirent en Espagne. Alphonse y appela des moines +français, qui fondèrent un monastère auprès de Tolède. Bernard, +archevêque de cette métropole, fut nommé primat d'Espagne et de cette +partie des Gaules. Il tint en cette qualité à Toulouse un concile +d'évêques français; enfin il s'établit entre l'Espagne et la France +méridionale des communications de toute espèce. Or, les Arabes vaincus +dans Tolède n'en étaient point sortis; ils y étaient restés soumis à la +domination espagnole. Les écoles célèbres qu'ils y avaient fondées +continuaient de fleurir; leurs coutumes, leurs mÅ“urs nationales s'y +conservaient; la poésie, le chant, était de l'essence de ces mÅ“urs; et +les Espagnols et les Français provençaux qui s'y établirent, purent +également profiter, sous ce rapport, de leur commerce avec eux. En +effet, c'est à cette époque que remontent peut-être les premiers essais +poétiques de l'Espagne, et que remontent sûrement les premiers chants de +nos Troubadours. Mais la destinée de ces deux poésies nées de la même +source, fut très-différente. Ces antiques productions des muses +castillanes, si elles furent différentes de celles mêmes des +Troubadours<a id="footnotetag406" name="footnotetag406"></a> +<a href="#footnote406"><sup class="sml">406</sup></a>, restèrent tout-à -fait inconnues; tandis que la poésie +provençale remplissait de ses productions ou de sa renommée toute +l'Europe, et prenait chez les autres nations un tel empire, qu'un savant +espagnol n'hésite pas à la regarder comme la mère de la poésie, et même +de toute la littérature moderne<a id="footnotetag407" name="footnotetag407"></a> +<a href="#footnote407"><sup class="sml">407</sup></a>. Il est vrai qu'il ajoute que cette +langue et cette poésie provençales, mères et maîtresses des langues et +de la poésie modernes, sont originairement espagnoles; et il serait +aussi injuste de lui faire un crime de ce mouvement d'orgueil national, +que difficile de lui contester les faits dont il s'appuie. Mais pour +être tout-à -fait juste, il faut remonter un degré plus haut, et +reconnaître dans la poésie arabe la mère et la maîtresse commune de +l'espagnole et de la provençale.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote403" +name="footnote403"><b>Note 403: </b></a><a href="#footnotetag403"> +(retour) </a> Andrès, <i>Orig. Progr. e St. at. d'ogni Lett.</i>, t. I, c. + <span class="sc">ii</span>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote404" +name="footnote404"><b>Note 404: </b></a><a href="#footnotetag404"> +(retour) </a> Constance, fille de Robert Ier, duc de Bourgogne.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote405" +name="footnote405"><b>Note 405: </b></a><a href="#footnotetag405"> +(retour) </a> Le 25 mai 1085. Ce n'est donc pas au milieu du onzième + siècle, comme le dit Andrès, mais vers la fin.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote406" +name="footnote406"><b>Note 406: </b></a><a href="#footnotetag406"> +(retour) </a> «Les Espagnols, dit l'estimable auteur de l'<i>Essai sur + la Littérature Espagnole</i> (Paris, 1810, in-8°.), se + glorifient d'avoir eu parmi eux des Troubadours, dès les + douzième et treizième siècles. Raymon Vidal et Guillaume de + Berguedan, tous les deux Catalans, étaient des Troubadours, + ainsi que Nun (c'est-à -dire Hugues) de Mataplana». Mais ces + trois poëtes, dont nous avons les chansons, écrivirent en + langue provençale; et il paraît prouvé par le recueil même + intitulé <i>Poësias antiguas</i>, imprimé à Madrid, 4 vol. in-8°., + que les poésies espagnoles les plus anciennes sont du + quatorzième siècle.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote407" +name="footnote407"><b>Note 407: </b></a><a href="#footnotetag407"> +(retour) </a> Andrès, <i>ub. supr.</i></blockquote> + +<p>On aperçoit dans la poésie des Troubadours les traces de cette +filiation, et l'on n'y voit aucuns vestiges de la poésie grecque ou +latine. La rime, l'un des caractères qui distinguent le plus la poésie +moderne de l'ancienne, paraît nous être venue des Arabes par les +Provençaux. Deux savants Français, Huet et Massieu<a id="footnotetag408" name="footnotetag408"></a> +<a href="#footnote408"><sup class="sml">408</sup></a>, le Quadrio +chez les Italiens<a id="footnotetag409" name="footnotetag409"></a> +<a href="#footnote409"><sup class="sml">409</sup></a>, et une foule d'autres auteurs l'ont reconnu. Ce +n'est pas que cette opinion n'ait eu des contradicteurs, parmi lesquels +Lévêque de la Ravaillière, la Borde, et l'abbé le Bœuf, peuvent faire +autorité. Les uns attribuent l'invention de la rime aux Goths; d'autres +aux Scandinaves; quelques uns veulent qu'elle soit venue des vers latins +rimés, et de ceux qu'on appelle léonins. Il sera toujours difficile de +juger définitivement la question. Voici, en attendant, à ce qu'il me +semble, les faits essentiels qui peuvent l'éclairer.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote408" +name="footnote408"><b>Note 408: </b></a><a href="#footnotetag408"> +(retour) </a> L'un dans sa lettre à Segrais, <i>sur l'origine des + Romans</i>; l'autre dans son <i>Histoire de la Poésie française</i>, + ouvrage agréable, mais de peu de fonds, et dont j'avoue qu'on + ne peut s'appuyer que faiblement.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote409" +name="footnote409"><b>Note 409: </b></a><a href="#footnotetag409"> +(retour) </a> <i>Stor. e rag. d'ogni Poes.</i>, t. VI, lib. II, p. 299.</blockquote> + +<p>L'on ne remarque rien dans l'ancienne poésie des Grecs, qui indique en +eux du goût pour la consonnance de plusieurs mots dans le même vers, ou +de plusieurs vers entre eux; si ce n'est peut-être dans quelques pièces +de l'anthologie où cela peut avoir été un pur effet du hasard. Il n'en +est pas ainsi des Latins. Les fragments de leurs plus anciens poëtes ont +de ces consonnances si marquées, qu'elles auraient été des défauts +insupportables si elles n'eussent pas été regardées comme des beautés. +Cicéron, dans sa première Tusculane, cite deux passages du vieil Ennius, +chacun de trois vers: les vers du premier finissent par trois verbes +terminés en <i>escere</i><a id="footnotetag410" name="footnotetag410"></a> +<a href="#footnote410"><sup class="sml">410</sup></a>; ceux du second, par trois verbes terminés en +<i>ari</i><a id="footnotetag411" name="footnotetag411"></a> +<a href="#footnote411"><sup class="sml">411</sup></a>. Ce ne peut avoir été une distraction du poëte; et s'il y mit +de l'intention, il regardait donc cette consonnance comme un moyen de +plaire ou de produire un effet quelconque.<a name="na3" id="na3"></a> Dans les poëtes du meilleur +temps, on trouve des vers dont le milieu forme consonnance avec la fin, +ou deux vers de suite dont les derniers mots ont le même son. La +consonnance entre le milieu et la fin est surtout très-fréquente dans le +petit vers élégiaque. Il suffit, pour en trouver, d'ouvrir presque au +hasard Tibulle, Properce ou Ovide. Il est impossible que des poëtes si +soignés aient eu cette négligence ou cette affectation, si ce n'était +pas une beauté.</p> + +<p>À mesure qu'on s'éloigna des bons siècles, la cadence des vers latins +devint moins régulière, les règles de la quantité furent moins +observées, et dans le moyen âge les vers rhythmiques, où l'on n'avait +égard qu'au nombre des syllabes et non point à leur durée, prirent +presque entièrement la place des vers métriques. Les consonnances y +devinrent alors plus fréquentes, comme si leur effet, facile à saisir, +eût tenu lieu, pour des oreilles moins délicates, des combinaisons +harmonieuses et souvent imitatives du mètre. On écrivit des poëmes +entiers en vers qu'on appelle <i>léonins</i>, dont le milieu était toujours +en consonnance avec la fin. On a prétendu que ce nom de léonins leur +vint d'un certain Léon, Parisien, moine de St.-Victor, qui les inventa +et en fit un grand usage au douzième siècle; mais les exemples de ces +sortes de compositions rimées datent de beaucoup plus haut, et Léon ne +peut avoir eu tout au plus que la gloire de perfectionner cette +invention.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote410" +name="footnote410"><b>Note 410: </b></a><a href="#footnotetag410"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Cœlum nitescere, arbores frondescere,<br> + Vites lœtificœ pampinis pubescere,<br> + Rami baccarum ubertate incurvescere</i>, etc. +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote411" +name="footnote411"><b>Note 411: </b></a><a href="#footnotetag411"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Hœc omnia vidi inflammari,<br> + Priamo vi vitam evitari,<br> + Jovis aram sanguine turpari</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<p>Fauchet fait remonter l'usage de la rime jusqu'à la langue thioise ou +théotisque, qui est la source de la nôtre. Il rapporte<a id="footnotetag412" name="footnotetag412"></a> +<a href="#footnote412"><sup class="sml">412</sup></a> un long +passage d'Ottfrid, moine de Wissembourg, écrivain du neuvième siècle, +qui avait traduit en vers thiois les évangiles. Cet Ottfrid dit, dans le +prologue latin de sa traduction, que la langue thioise affecte +continuellement la figure <i>omoioteleuton</i>, c'est-à -dire, finissant de +même; et que dans ces sortes de compositions les mots cherchent toujours +une consonnance agréable. Plus loin, le même Fauchet dit<a id="footnotetag413" name="footnotetag413"></a> +<a href="#footnote413"><sup class="sml">413</sup></a> que la +rime est peut-être une invention des peuples septentrionaux; que c'est +depuis leur descente en Italie, pour détruire l'empire romain, que la +rime a eu cours et a été reçue tant dans les hymnes de l'église, que +dans les chansons et autres compositions amoureuses; et il attribue +cette invention à ce que la quantité des syllabes étant alors ignorée, +et la langue corrompue par la mauvaise prononciation de tant de +barbares, <i>la consonnance leur toucha plus les oreilles</i>. Les Germains +et les Francs écrivaient leurs guerres et leurs victoires en rhytmes ou +rimes: Charlemagne ordonna d'en faire un recueil: Eginhart nous apprend +qu'il se plaisait singulièrement à les entendre, et ce n'étaient pour la +plupart que des vers thiois ou théotisques rimés. Enfin, quatre vers que +Fauchet cite de la préface de cette traduction d'Ottfrid dont il a +parlé, sont en langue thioise et rimés deux à deux<a id="footnotetag414" name="footnotetag414"></a> +<a href="#footnote414"><sup class="sml">414</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote412" +name="footnote412"><b>Note 412: </b></a><a href="#footnotetag412"> +(retour) </a> <i>De la Langue et Poésie françaises</i>, liv. I, c. 3.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote413" +name="footnote413"><b>Note 413: </b></a><a href="#footnotetag413"> +(retour) </a> <i>Ibid.</i>, c. 7.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote414" +name="footnote414"><b>Note 414: </b></a><a href="#footnotetag414"> +(retour) </a> <i>De la Langue et Poésie françaises</i>. Cette traduction + se trouve dans <i>Thesaurus antiquitatum Teutonicarum</i>, avec + beaucoup d'autres poésies latines du neuvième siècle, toutes + rimées. Voici les quatre vers cités par Fauchet: + +<div class="poem"><div class="stanza"> + Nu vuill ih scriban unser heil<br> + Evangeliono deil,<br> + So vuir nu hiar Bigunnun<br> + In frankisga zungun; +</div></div> + +<p> c'est-à -dire, selon Fauchet:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + Je veux maintenant écrire notre salut,<br> + Qui consiste dans l'évangile;<br> + Ce que nous avons commencé<br> + En langage français. +</div></div> +</blockquote> + +<p>Pasquier<a id="footnotetag415" name="footnotetag415"></a> +<a href="#footnote415"><sup class="sml">415</sup></a> cite cette même préface de la traduction thioise des +évangiles, dans un passage de <i>Beatus Rhenanus</i>, savant du seizième +siècle<a id="footnotetag416" name="footnotetag416"></a> +<a href="#footnote416"><sup class="sml">416</sup></a>. Ce passage en contient même un plus grand nombre de vers, +tous rimés de deux en deux<a id="footnotetag417" name="footnotetag417"></a> +<a href="#footnote417"><sup class="sml">417</sup></a>. Pasquier en conclut aussi que la rime +était dès lors connue en Germanie, d'où elle passa en France.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote415" +name="footnote415"><b>Note 415: </b></a><a href="#footnotetag415"> +(retour) </a> <i>Recherches de la France</i>, liv. VII, c. 3.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote416" +name="footnote416"><b>Note 416: </b></a><a href="#footnotetag416"> +(retour) </a> C'est un passage de son histoire de Germanie, <i>Res. + Germanicœ</i>, imprimée en 1693.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote417" +name="footnote417"><b>Note 417: </b></a><a href="#footnotetag417"> +(retour) </a> Pasquier les traduit tous mot à mot; selon lui, les + quatre premiers sont littéralement ainsi: + +<div class="poem"><div class="stanza"> + Ores veux-je écrire notre salut.<br> + De l'évangile partie,<br> + Que nous ici commençons<br> + En françoise langue. +</div></div> +</blockquote> + +<p>Muratori<a id="footnotetag418" name="footnotetag418"></a> +<a href="#footnote418"><sup class="sml">418</sup></a> cite un rhythme de S. Colomban, qui date du sixième +siècle, et qui procède par distiques rimés; un autre de S. Boniface, en +petits vers, aussi rimés de deux en deux; plusieurs autres, tirés d'un +vieil antiphonaire du septième ou huitième siècle; et enfin un grand +nombre d'exemples tirés d'anciennes inscriptions, épitaphes et autres +monuments du moyen âge, tous antérieurs de plusieurs siècles à celui de +Léon. Ces exemples deviennent plus fréquents à mesure qu'on approche du +douzième siècle. C'est alors que l'usage de ces rimes, tant du milieu du +vers avec la fin que des deux vers entre eux, devient presque général. +On ne voit presque plus d'épitaphes, d'inscriptions, d'hymnes, ni de +poëmes dont la rime ne fasse le principal ornement. C'est dans ce +temps-là même que naquit la poésie provençale et, peu après, la poésie +italienne. Il serait possible que ces vers latins rimés, qu'on entendait +dans les hymnes de l'église, eussent donné l'idée de rimer aussi les +vers provençaux et les vers italiens. Mais la communication entre les +Arabes et les Provençaux est évidente et immédiate: les premiers +offraient aux seconds des objets d'imitation plus attrayants: ce fut +certainement des Arabes que les Provençaux prirent leur goût pour la +poésie, accompagnée de chant et d'instruments; et il est probable que, +frappés surtout de la rime, dont ils n'avaient jusque-là connu l'emploi +que dans les chants sévères de l'église, ils l'admirent aussi dans leurs +vers.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote418" +name="footnote418"><b>Note 418: </b></a><a href="#footnotetag418"> +(retour) </a> <i>Antich. ital. Dissertaz.</i> 40, t. II, p. 437.</blockquote> + +<p>Ce n'est pas là , d'ailleurs, à beaucoup près, le seul rapport qu'on +trouve entre les deux poésies.</p> + +<p>Le goût des récits fabuleux d'aventures chevaleresques ou galantes, et +celui des narrations d'où l'on fait ressortir quelque vérité morale, +dominaient de tous temps dans la littérature arabe; et ce qui nous reste +de poésies provençales offre beaucoup de ces récits romanesques et de +ces moralités. C'était un usage presque général chez les poëtes arabes +de finir leurs pièces galantes par une apostrophe, qu'ils s'adressaient +le plus souvent à eux-mêmes; la plupart des chansons provençales +finissent par un envoi: le Troubadour y adresse aussi la parole, ou à sa +chanson elle-même, ou au jongleur qui doit la chanter, ou à la dame pour +qui il l'a faite, ou au messager qui la lui porte. Rien ne devait être +plus piquant dans la poésie provençale, que ces espèces de luttes entre +deux Troubadours qui s'attaquaient et se répondaient, l'un soutenant une +opinion, l'autre l'opinion contraire: ces combats poétiques étaient +tellement en vogue chez les Arabes, qu'il n'y a presque aucun de leurs +poëtes dont on ne raconte quelque particularité remarquable, et quelque +trait piquant dans des circonstances de cette espèce<a id="footnotetag419" name="footnotetag419"></a> +<a href="#footnote419"><sup class="sml">419</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote419" +name="footnote419"><b>Note 419: </b></a><a href="#footnotetag419"> +(retour) </a> Voyez Andres, <i>ub. supr.</i> t. I, c. <span class="sc">ii</span>.</blockquote> + +<p>On peut ajouter aux ressemblances entre les formes poétiques, celles qui +existaient entre les mœurs et la vie des poëtes. Chez les Arabes, +plusieurs princes cultivèrent la poésie; il en fut de même chez les +Provençaux, surtout parmi ceux qui firent la guerre en Espagne, et qui +avaient eu des objets vivants d'émulation sous les yeux. Chez les +Provençaux comme chez les Arabes, le talent de la poésie était pour les +personnes pauvres et de basse condition un moyen sûr d'avoir accès +auprès des grands, et d'en obtenir des honneurs et des récompenses. +Quelques princes arabes avaient pour usage de donner aux poëtes qui +leur récitaient des vers, leurs propres habits pour récompense; les +troubadours en recevaient souvent de pareilles des seigneurs dont ils +visitaient les cours, et dont ils savaient flatter l'amour propre et +amuser les loisirs<a id="footnotetag420" name="footnotetag420"></a> +<a href="#footnote420"><sup class="sml">420</sup></a>. Enfin chez les deux nations, ainsi que chez les +Espagnols, il n'y eut pas seulement des Troubadours, trouvères ou +poëtes, mais des jongleurs, jugleors ou chanteurs, qui exécutaient les +chants des poëtes, en s'accompagnant de la viole ou de quelques autres +instruments.</p> + +<a name="na4" id="na4"></a> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote420" +name="footnote420"><b>Note 420: </b></a><a href="#footnotetag420"> +(retour) </a> «Nos Trouvères, dit le président Fauchet, allaient par + les cours resjouir les princes; meslans quelquefois des + fabliaux qui étoient contes faits à plaisir, ainsi que des + nouvelles, des servantois aussi, esquels ils reprenaient les + vices, ainsi qu'en des satyres, des chansons, lais, virelais, + sonnets, ballades, traitans volontiers d'amours, et par fois + à l'honneur de Dieu; remportant de grandes récompenses des + seigneurs, qui bien souvent leur donnaient jusques aux robes + qu'ils avaient vestues; lesquelles ces jugliors ne failloient + de porter aux autres cours, afin d'inviter les seigneurs à + pareille libéralité». <i>De la Langue et Poésie françaises</i>, l. + I, c. 8.</blockquote> + +<p>Des traits si multipliés de ressemblance peuvent-ils laisser le moindre +doute, et ne reste-t-il pas prouvé que la poésie des Troubadours +provençaux dut sa naissance et quelques uns de ses caractères au +voisinage de l'Espagne et à l'exemple des Arabes; que leur langue se +sentit aussi de ce commerce; qu'elle n'en profita peut-être guère moins +que de ses anciens rapports avec le grec de Marseille, et que ces causes +réunies lui donnèrent cette supériorité qu'aucune langue moderne ne +pouvait lui disputer alors, mais qu'elle ne devait pas garder +long-temps.</p> + +<p>Si l'on veut avoir une idée juste de cette poésie, dont la destinée fut +si brillante et si fugitive, il ne faut pas se figurer les Troubadours +comme ayant toujours eu pendant ce peu de durée le même genre de talent, +la même existence dans le monde et le même succès. L'art de faire des +vers et celui de les chanter n'étaient point d'abord séparés. Les poëtes +étaient Troubadours et jongleurs à -la-fois. Ce dernier titre fut même le +seul qu'ils portèrent dans les premiers temps; et le mot <i>jonglerie</i>, +qui fut pris ensuite dans un sens si défavorable, désignait alors le +plus noble des talents et le premier des arts. C'est ce que nous voyons +très-positivement dans un morceau précieux d'un Troubadour du treizième +siècle<a id="footnotetag421" name="footnotetag421"></a> +<a href="#footnote421"><sup class="sml">421</sup></a>, qui déplore la dépravation et l'avilissement de la +jonglerie. Il demande s'il convient de nommer jongleurs des gens dont +l'unique métier est de faire des tours, de faire jouer des singes et +autres bêtes. «La jonglerie, dit-il, a été instituée par des hommes +d'esprit et de savoir, pour mettre les bons dans le chemin de la joie et +de l'honneur, moyennant le plaisir que fait un instrument touché par des +mains habiles. Ensuite vinrent les Troubadours pour chanter les +histoires des temps passés, et pour exciter le courage des braves en +célébrant la bravoure des anciens. Mais depuis long-temps tout est +changé. Il s'est élevé une race de gens qui, sans talents et sans +esprit, prennent l'état de chanteur, de joueur d'instruments et de +Troubadour, afin de dérober le salaire aux gens de mérite qu'ils +s'efforcent de décrier. C'est une infamie que de pareilles espèces +l'emportent sur les bons jongleurs; et la jonglerie tombe ainsi dans +l'avilissement».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote421" +name="footnote421"><b>Note 421: </b></a><a href="#footnotetag421"> +(retour) </a> Giraut Riquier. Il était de Narbonne, et fut très-favorisé du roi +de Castille Alphonse X; c'est à peu près tout ce qu'on sait de lui. Le +passage cité est tiré d'une pièce très-curieuse adressée à ce roi, sous +le titre de <i>Supplication au roi de Castille, au nom des jongleurs</i>. +Voyez Millot, t. III, P. 356.</blockquote> + +<p>On s'était si fort habitué à voir les jongleurs faire des tours +d'adresse ou de passe-passe, qu'un autre Troubadour du même siècle<a id="footnotetag422" name="footnotetag422"></a> +<a href="#footnote422"><sup class="sml">422</sup></a> +donnant dans une de ses pièces des conseils à un jongleur, lui +recommande de joindre ce talent à tous les autres. «Sache, lui dit-il, +bien trouver, bien rimer, bien proposer un jeu parti. Sache jouer du +tambour et des cimbales, et faire retentir la symphonie. Sache jeter et +retenir de petites pommes avec des couteaux; imiter le chant des +oiseaux; faire des tours avec des corbeilles; faire attaquer des +châteaux, faire sauter<a id="footnotetag423" name="footnotetag423"></a> +<a href="#footnote423"><sup class="sml">423</sup></a> au travers de quatre cerceaux, jouer de la +citole<a id="footnotetag424" name="footnotetag424"></a> +<a href="#footnote424"><sup class="sml">424</sup></a> et de la mandore, manier la manicarde<a id="footnotetag425" name="footnotetag425"></a> +<a href="#footnote425"><sup class="sml">425</sup></a> et la guitare, +garnir la roue avec dix-sept cordes<a id="footnotetag426" name="footnotetag426"></a> +<a href="#footnote426"><sup class="sml">426</sup></a>, jouer de la harpe, et bien +accorder la gigue<a id="footnotetag427" name="footnotetag427"></a> +<a href="#footnote427"><sup class="sml">427</sup></a> pour égayer l'air du psaltérion. Jongleur, tu +feras préparer neuf instruments de dix cordes. Si tu apprends à en bien +jouer, ils fourniront à tous tes besoins. Fais aussi retentir les lyres +et résonner les grelots<a id="footnotetag428" name="footnotetag428"></a> +<a href="#footnote428"><sup class="sml">428</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote422" +name="footnote422"><b>Note 422: </b></a><a href="#footnotetag422"> +(retour) </a> Girant de Calanson; il était de Gascogne, et n'est + connu lui-même que sous le titre de jongleur. Voy. Millot, t. + II, p. 28.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote423" +name="footnote423"><b>Note 423: </b></a><a href="#footnotetag423"> +(retour) </a> Sans doute des singes.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote424" +name="footnote424"><b>Note 424: </b></a><a href="#footnotetag424"> +(retour) </a> Et non pas <i>citales</i>, comme on le lit dans Millot + (<i>Voyez</i> le <i>Glossaire de la Langue Romane</i>, de M. Roquefort, + au mot <i>citole</i>.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote425" +name="footnote425"><b>Note 425: </b></a><a href="#footnotetag425"> +(retour) </a> Lisez le <i>manicorde</i> ou <i>manichordion</i>: c'était une + sorte d'épinette. (Voyez La Borde, <i>Essai sur la Musique</i>, t. + I, p. 301.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote426" +name="footnote426"><b>Note 426: </b></a><a href="#footnotetag426"> +(retour) </a> Millot pense que c'était une espèce de vielle. Ce + serait une horrible cacophonie, que dix-sept cordes de tons + différents, touchées à la fois par des roues de vielles. L'un + des dessins de la <i>Danse aux aveugles</i>, manuscrit du + quinzième siècle, qui est à la bibliothèque impériale, + représente une femme tournant de la main gauche une roue + attachée par son centre à une colonne, et dont deux jantes + paraissent porter des cordes tendues dans leur longueur; elle + tient de la main droite une longue baguette appuyée sur son + épaule, mais dont on peut croire qu'elle frappe de temps en + temps les cordes tendues sur les deux jantes de la roue. La + Borde, qui a fait graver très-imparfaitement ce dessin dans + son <i>Essai sur la Musique</i>, t. I., p. 275, ne dit rien de + cette roue, sinon que c'est un <i>instrument circulaire qui lui + est inconnu</i>. Ce serait peut-être la roue à dix-sept cordes + dont il est ici question. Si, ce qui est plus vraisemblable, + la Roue, ou Rote, était en effet une vielle, il y a ici + erreur de nombre. Le texte copié par Millot portait peut-être + <i>avec ses sept cordes</i>, au lieu de <i>avec dix-sept cordes</i>; et + l'on conviendra que ce serait encore beaucoup.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote427" +name="footnote427"><b>Note 427: </b></a><a href="#footnotetag427"> +(retour) </a> Espèce de musette, selon quelques-uns, ou plutôt + instrument à cordes qui s'accordait fort bien avec la harpe, + comme on le voit par ces vers du Dante, cités par La Crusca, + dans son Vocabulaire, au mot <i>Giga</i>: + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>E come giga ed arpa, in tempra tesa<br> + Di molte corde, fan dolce tintinno<br> + A tal da cui la nota non è intesa</i>. +<p class="i30"><span class="sc">Parad.</span>, c. 14.</p> +</div></div> +</blockquote> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote428" +name="footnote428"><b>Note 428: </b></a><a href="#footnotetag428"> +(retour) </a> Millot, loc. cit.</blockquote> + +<p>Pierre Vidal, au contraire<a id="footnotetag429" name="footnotetag429"></a> +<a href="#footnote429"><sup class="sml">429</sup></a>, dans la plus longue et la meilleure +pièce qui nous reste de lui, donnant aussi des conseils à un jongleur, +voudrait ramener l'art à sa dignité, et ne voit que la jonglerie qui +puisse corriger les vices et la corruption du siècle. Il le dit +très-positivement. Ces vices ont passé des rois et des comtes à leurs +vassaux. «Le sens et le savoir ont disparu chez les uns comme chez les +autres; et les chevaliers, autrefois loyaux et vaillants, sont devenus +perfides et trompeurs. Je ne vois qu'un remède au désordre: <i>c'est la +jonglerie</i>; cet état demande de la gaîté, de la franchise, de la douceur +et la de prudence..... N'imitez point ces insipides jongleurs qui +affadissent tout le monde par leurs chants amoureux et plaintifs.</p> + +<p>Il faut varier ses chansons..., se proportionner à la tristesse et à la +gaîté des auditeurs éviter seulement de se rendre méprisable par des +récits bas et ignobles<a id="footnotetag430" name="footnotetag430"></a> +<a href="#footnote430"><sup class="sml">430</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote429" +name="footnote429"><b>Note 429: </b></a><a href="#footnotetag429"> +(retour) </a> Voyez sa Vie dans Nostradamus et dans Crescimbeni, Vie + 26; Millot, t. II, p. 266.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote430" +name="footnote430"><b>Note 430: </b></a><a href="#footnotetag430"> +(retour) </a> Millot, <i>ub. supr.</i>, p. 290.</blockquote> + +<p>Mais il ne reste point de monuments de ces temps primitifs de la poésie +provençale, où le titre de jongleur annonçait ce qu'on entendit ensuite +par celui de Troubadour. Ce n'est qu'à cette seconde époque de l'art que +l'on en peut commencer l'histoire; et ce sont des têtes couronnées que +l'on trouve, pour ainsi dire, à l'ouverture de cette ère poétique.</p> + +<p>On met peut-être un peu gratuitement au nombre des Troubadours cet +empereur Frédéric Barberousse qui, après avoir si mal employé pendant un +long règne ses grands talents militaires et son courage, se croisa dans +sa vieillesse, passa en Asie, à la tête de quatre-vingt-dix mille +hommes, et mourut de saisissement pour s'être baigné dans un petit +fleuve de Silicie, dont les eaux étaient trop froides, comme autrefois +Alexandre dans le Cydnus<a id="footnotetag431" name="footnotetag431"></a> +<a href="#footnote431"><sup class="sml">431</sup></a>. Frédéric passait pour aimer la poésie et +les poëtes. Lorsqu'après avoir ravagé la Lombardie, et rasé pour la +seconde fois Milan, il fut reçu à Turin par Raymond Bérenger le jeune, +comte de Provence, Raymond l'alla visiter, suivi d'une troupe nombreuse +de gentilshommes, d'orateurs et de poëtes provençaux, et fit chanter +devant lui par ses poëtes plusieurs chansons provençales. «L'empereur, +dit dans son vieux langage l'historien des Troubadours, estant esbay de +leurs belles et plaisantes inventions et façon de rhythmer, leur feist +des beaux présens, et feist un épigramme en langue provensale à la +louange de toutes les nations qu'il avait suivies en ses victoires».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote431" +name="footnote431"><b>Note 431: </b></a><a href="#footnotetag431"> +(retour) </a> Le désir de comparer deux grands hommes a fait, dit + Gibbon, que plusieurs historiens ont noyé Frédéric dans le + Cydnus, où Alexandre s'était imprudemment baigné. Mais la + marche de cet empereur fait plutôt juger que le Saleph, dans + lequel il se jeta, est le Calycadnus, ruisseau dont la + renommée est moins grande, mais le cours plus long. <i>Decline + and fall</i>, etc., chap. 59, note 26. Ferrari, dans son + Dictionnaire géographique, au mot <i>Calycadnus</i>, n'appelle + point ce fleuve Saleph, mais Saleseus ou Salès, fleuve de + Cilicie, qui traversait la ville de Séleucie, et se jetait + dans la mer entre les promontoires Sarpédon et Zéphyrium.</blockquote> + +<p>Cette épigramme, ou plutôt ce couplet, est de dix vers sur deux seules +rimes. Le galant empereur ne fait qu'exprimer dans chaque vers ce qui +lui plaît le plus dans chaque nation.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Plas my cavalier françès</p> +<p class="i16"> E la donna Catalana,</p> +<p class="i14"> E l'onrar<a id="footnotetag432" name="footnotetag432"></a> +<a href="#footnote432"><sup class="sml">432</sup></a> del Ginoès,</p> +<p class="i16"> E la court de Castellana.</p> +<p class="i14"> Lou cantar Provensalès</p> +<p class="i16"> E la dansa trivisana</p> +<p class="i14"> E lou corps Aragonnès</p> +<p class="i16"> E la perla Julliana<a id="footnotetag433" name="footnotetag433"></a> +<a href="#footnote433"><sup class="sml">433</sup></a></p> +<p class="i14"> La mans e kara<a id="footnotetag434" name="footnotetag434"></a> +<a href="#footnote434"><sup class="sml">434</sup></a> d'Anglès,</p> +<p class="i16"> E lou donzel de Thuscana.</p> +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote432" +name="footnote432"><b>Note 432: </b></a><a href="#footnotetag432"> +(retour) </a> C'est-à -dire, l'accueil honorable, le salut, la manière + de témoigner le respect et les égards. Quelques-uns lisent + l'<i>ourar</i>, comme Voltaire dans le chapitre 82 de son <i>Essai + sur les Mœurs</i>, etc., où il donne, par erreur, Frédéric II + pour auteur de ce couplet, au lieu de Frédéric I: cela + signifierait alors l'industrie, la manière d'ouvrer du + Génois; mais l'autre leçon est préférable; il n'est ici + question que des avantages extérieurs et des manières.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote433" +name="footnote433"><b>Note 433: </b></a><a href="#footnotetag433"> +(retour) </a> On ne sait ce que signifie cette perle julienne.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote434" +name="footnote434"><b>Note 434: </b></a><a href="#footnotetag434"> +(retour) </a> La main et la figure, <i>la ciera</i>.</blockquote> + +<p>Cela prouve bien que Frédéric savait conserver, au milieu des ravages et +des désastres de la guerre, beaucoup de politesse et de liberté +d'esprit; mais nous n'avons de lui que cet impromptu, et ce n'est pas +assez pour le mettre au rang des poëtes.</p> + +<p>Le plus ancien Troubadour, dont il nous soit resté des ouvrages, est un +prince; c'est Guillaume IX, comte de Poitou et duc d'Aquitaine, mort en +1127. On compte parmi eux un roi d'Angleterre, Richard Ier; deux rois +d'Aragon, Alphonse II et Pierre III; un roi de Sicile, Frédéric III; un +dauphin d'Auvergne, un comte de Foix<a id="footnotetag435" name="footnotetag435"></a> +<a href="#footnote435"><sup class="sml">435</sup></a>, un prince d'Orange +<a id="footnotetag436" name="footnotetag436"></a> +<a href="#footnote436"><sup class="sml">436</sup></a>, etc. +Ces poëtes couronnés qui figurèrent dans les événements publics de leur +siècle, offrent quelquefois dans leurs poésies des circonstances qui ont +échappé à l'histoire. Le premier de tous, cependant, Guillaume IX, ne +paraît guère dans les siennes que comme un franc Troubadour, et s'y +montre tel qu'il fut dans sa vie licencieuse et déréglée. Ce qui ne +l'empêcha point de partir pour la Terre-Sainte, où l'on dit que, malgré +les fatigues et les dangers d'une croisade malheureuse, son humeur gaie +et même un peu bouffonne ne l'abandonna pas<a id="footnotetag437" name="footnotetag437"></a> +<a href="#footnote437"><sup class="sml">437</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote435" +name="footnote435"><b>Note 435: </b></a><a href="#footnotetag435"> +(retour) </a> Roger Bernard III. Voyez Millot, t. II, p. 470.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote436" +name="footnote436"><b>Note 436: </b></a><a href="#footnotetag436"> +(retour) </a> Guillaume de Baux. Voyez <i>idem</i>, t. III, p. 52.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote437" +name="footnote437"><b>Note 437: </b></a><a href="#footnotetag437"> +(retour) </a> Voyez Crescimbeni, <i>Giunta alle vite de' poeti + provenzali</i>, où il le nomme Guillaume VIII; et Millot, t. I, + p. <span class="sc">i</span>.</blockquote> + +<p>On sait assez quels malheurs éprouvèrent le courage bouillant de cet +autre croisé célèbre, Richard, surnommé Cœur-de-Lion<a id="footnotetag438" name="footnotetag438"></a> +<a href="#footnote438"><sup class="sml">438</sup></a>. Dans la +prison où il fut jeté à son retour, il se consola par un sirvente (sorte +de poésie satirique), où il n'épargne pas les amis froids qui le +laissaient languir dans cette dure captivité<a id="footnotetag439" name="footnotetag439"></a> +<a href="#footnote439"><sup class="sml">439</sup></a>. Dans une autre pièce +du même genre, composée plusieurs années après qu'il eut recouvré sa +liberté, il reproche au dauphin d'Auvergne et au comte Gui, son cousin, +de ne se pas déclarer pour lui contre le roi Philippe Auguste, comme ils +l'avaient fait une autre fois<a id="footnotetag440" name="footnotetag440"></a> +<a href="#footnote440"><sup class="sml">440</sup></a>. Mais en attaquant le dauphin +d'Auvergne, il provoquait un de ses rivaux en poésie, plus exercé que +lui à ce genre de combats. Le dauphin ne manqua pas de répondre. Son +sirvente est assaisonné de plaisanteries assez fines, et qui ne durent +pas être sans amertume pour le poëte roi. Tout cela était de bonne +guerre, et fournit sur les mœurs de ce siècle, sur le ton de franchise +et de liberté qu'un simple seigneur pouvait se permettre avec un roi, +quand il ne voyait pas en lui son suzerain, des traits qui ne sont pas +indifférents pour l'histoire<a id="footnotetag441" name="footnotetag441"></a> +<a href="#footnote441"><sup class="sml">441</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote438" +name="footnote438"><b>Note 438: </b></a><a href="#footnotetag438"> +(retour) </a> Voyez Crescimbeni, Vie XLI; Millot, t. I, p. 54.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote439" +name="footnote439"><b>Note 439: </b></a><a href="#footnotetag439"> +(retour) </a> Le premier vers de ce sirvente est: + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Ja nus hom pris non dira sa raison</i>. +</div></div> + +<p> Le roi dit dans une autre couplet:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + Or sachan ben mos homs e mos barons<br> + Anglez, Normans, Peytavins e Gascons<br> + Qu'yeu non ay ia si povre compagnon<br> + Que per aver lou laissesse' en prison. +</div></div> + +<p> Ce langage est plus français que provençal; et l'on voit que + Richard était plutôt un Trouvère qu'un Troubadour.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote440" +name="footnote440"><b>Note 440: </b></a><a href="#footnotetag440"> +(retour) </a> Ils n'y avaient gagné que le ravage de leurs terres, + Richard les ayant abandonnés, et eux n'étant pas assez forts + pour résister seuls au roi de France.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote441" +name="footnote441"><b>Note 441: </b></a><a href="#footnotetag441"> +(retour) </a> Voyez, sur le dauphin d'Auvergne, Crescimbeni, <i>Giunta + alle Vite</i>, etc.; Millot, t. I, p. 303.</blockquote> + +<p>Les deux rois d'Arragon, Alphonse II et Pierre III, n'ont de rang parmi +les Troubadours, l'un que pour une chanson d'amour, l'autre que pour une +espèce de sirvente relatif à des circonstances politiques et militaires; +mais tous deux furent grands protecteurs des Troubadours, qui les en ont +payés par d'excessives louanges. La mémoire de ces deux rois serait +peut-être aussi honorée que celle d'Auguste, si les poètes qu'ils +protégèrent avaient été des Virgiles; mais on ne lit plus ces poètes, et +le souvenir des actes de mauvaise foi et des vices d'Alphonse II vit +encore; et toutes les rimes provençales ne peuvent faire oublier, +surtout à des Français, que Pierre III fut l'auteur des vêpres +siciliennes<a id="footnotetag442" name="footnotetag442"></a> +<a href="#footnote442"><sup class="sml">442</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote442" +name="footnote442"><b>Note 442: </b></a><a href="#footnotetag442"> +(retour) </a> Voyez, sur Alphonse II, considéré comme Troubadour, + Crescimbeni, <i>Giunta alle Vite</i>, etc., p. 167 (il l'y nomme + Alphonse I), et Millot, t. I, p. 131; sur Pierre III, + Crescimbeni, vers la fin de l'article ci-dessus, p. 169; + Millot, t. III, p. 150. Pierre composa le sirvente qui nous + est resté, dans le temps ou Philippe le Hardi, roi de France, + marchait contre lui, en vertu de l'excommunication lancée par + le pape Martin IV. Pierre III y paraît peu effrayé de cette + guerre, qui en effet ne fut pas heureuse pour Philippe; ce + roi mourut en revenant, Pierre III la même année, 1285, et le + pape Martin aussi. +</blockquote> + +<p>Le troisième possesseur d'un trône acquis par ce grand crime politique, +Frédéric III, se voyait attaqué en Sicile par le parti de la France et +du pape, et par son propre frère Jacques II, roi d'Arragon, qui feignit +d'entrer dans cette ligue par crainte du terrible pontife Boniface VIII. +Son courage ne l'abandonna point, et le tour d'esprit poétique, +héréditaire dans sa famille, lui dicta un sirvente où il parle en homme +de cœur et en roi. «Je ne dois pas, dit-il, me mettre en peine de la +guerre, et j'aurais tort de me plaindre de mes amis. Je vois une foule +de guerriers venir à mon secours, etc.». Ce style ferme, sans parure et +qui va droit au fait, dans la bouche d'un roi et dans des circonstances +périlleuses, donne à cette pièce un intérêt indépendant de son mérite +poétique<a id="footnotetag443" name="footnotetag443"></a> +<a href="#footnote443"><sup class="sml">443</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote443" +name="footnote443"><b>Note 443: </b></a><a href="#footnotetag443"> +(retour) </a> Voyez, sur Frédéric III, Crescimbeni, <i>Giunta alle + Vite</i>, etc., p. 185, et Millot, t. III, p. 23.</blockquote> + +<p>C'est une circonstance bien remarquable de cette époque de la +littérature provençale, et sur laquelle on n'a peut-être pas assez +réfléchi, que, dans un siècle de barbarie et d'ignorance, dans un pays +où l'on peut dire qu'à proprement parler il n'y avait point de +littérature, il se fût tout à coup déclaré une espèce d'épidémie +poétique si générale, qu'elle atteignait jusqu'aux plus grands seigneurs +et jusqu'aux rois. Non seulement dans leurs amours, mais dans leurs +affaires politiques et dans leurs guerres, ils s'exprimaient en vers: +ils s'attaquaient, se répondaient; et si, comme dans les temps +homériques, ils s'adressaient des ironies piquantes et des injures, ce +n'est plus un poëte inventeur et suspect qui nous l'apprend, et qui les +leur prête sans doute, c'est eux-mêmes que nous entendons, et dont nous +pouvons juger le degré de politesse aussi bien que le courage et le +talent.</p> + +<p>Les dames elles-mêmes, à qui les fruits de cette épidémie procuraient du +plaisir et de la gloire, n'en furent pas exemptes; et l'un des plus +grands poëtes de nos jours<a id="footnotetag444" name="footnotetag444"></a> +<a href="#footnote444"><sup class="sml">444</sup></a>, qui refusait aux femmes l'exercice de +l'art des vers, aurait eu, cinq ou six siècles plutôt, la même querelle +à leur faire. On trouve parmi les Troubadours une comtesse de Die<a id="footnotetag445" name="footnotetag445"></a> +<a href="#footnote445"><sup class="sml">445</sup></a>, +éprise et aimée de Rambaud, prince d'Orange, célèbre Troubadour +lui-même, et brave chevalier, mais inconstant, libertin, et qui la +réduisit souvent à se plaindre dans ses vers des infidélités de son +amant; une Azalaïs de Porcairagues, qui, tout en aimant un autre +chevalier dont le nom n'est pas heureux pour la poésie<a id="footnotetag446" name="footnotetag446"></a> +<a href="#footnote446"><sup class="sml">446</sup></a>, se plaint +aussi d'une infidélité de ce même prince d'Orange, une comtesse de +Provence<a id="footnotetag447" name="footnotetag447"></a> +<a href="#footnote447"><sup class="sml">447</sup></a>; une dame Clara d'Anduse<a id="footnotetag448" name="footnotetag448"></a> +<a href="#footnote448"><sup class="sml">448</sup></a>; une dona Castelloza, bien +tendrement éprise d'un ingrat<a id="footnotetag449" name="footnotetag449"></a> +<a href="#footnote449"><sup class="sml">449</sup></a> à qui elle déclare que, s'il la +laisse mourir, il fera un grand péché <i>devant Dieu et devant les +hommes</i>; une certaine dame Tiberge, les Italiens <i>dona Tiburtia</i>, les +Provençaux, par corruption, <i>Natibors</i><a id="footnotetag450" name="footnotetag450"></a> +<a href="#footnote450"><sup class="sml">450</sup></a>, qui a laissé peu de vers, +mais qui fit beaucoup de bruit dans le monde par ses galanteries, +l'amour qu'eurent pour elle un grand nombre d'hommes, la haine d'un +grand nombre de femmes, et la réputation de sa beauté et de son esprit.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote444" +name="footnote444"><b>Note 444: </b></a><a href="#footnotetag444"> +(retour) </a> Le Brun.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote445" +name="footnote445"><b>Note 445: </b></a><a href="#footnotetag445"> +(retour) </a> Millot, t. I, p. 170.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote446" +name="footnote446"><b>Note 446: </b></a><a href="#footnotetag446"> +(retour) </a> Il se nommait Gui-Guérujat ou Guerjat, et était de la + maison de Montpellier, <i>ibid.</i>, p. 110.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote447" +name="footnote447"><b>Note 447: </b></a><a href="#footnotetag447"> +(retour) </a> <i>Ibid.</i>, t. II, p. 223.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote448" +name="footnote448"><b>Note 448: </b></a><a href="#footnotetag448"> +(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 477.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote449" +name="footnote449"><b>Note 449: </b></a><a href="#footnotetag449"> +(retour) </a> Armand de Bréon, <i>ibid.</i>, p. 404.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote450" +name="footnote450"><b>Note 450: </b></a><a href="#footnotetag450"> +(retour) </a> Tom. III, p. 321.</blockquote> + +<p>Beaucoup de chevaliers riches, seigneurs de terres et de châteaux, +suivirent l'exemple que leur donnaient des princes et des rois +Troubadours, tandis qu'une foule presque innombrable de poëtes, nés dans +une condition commune, trouvait, dans les habitudes et les usages du +régime féodal, des moyens de subsister, par ses talents, avec aisance et +avec honneur. Tous trouvèrent dans les mœurs de leur siècle une ample +matière à leurs poésies galantes et licencieuses, et dans les événement +publics une source inépuisable de sujets pour leurs pièces historiques +et leurs satires.</p> + +<p>Autant de hautes seigneuries, baronies ou comtés, autant de châteaux et +presque de gentilhommières, autant il y avait de grandes et petites +cours, où chacun s'efforçait d'étaler, selon ses moyens, le luxe que ce +temps permettait, et d'attirer les seigneurs voisins et les chevaliers +voyageurs par des divertissements et par des fêtes. Les Troubadours +parcouraient avec leurs jongleurs ces séjours de guerre et de plaisirs. +Les châtelains les plus riches s'efforçaient de les y fixer. Leurs +femmes ou leurs filles, lorsqu'elles étaient jolies, n'y contribuaient +pas moins que leurs richesses. Ils s'en inquiétaient peu, pourvu qu'à +leurs tables, et dans les longues soirées d'hiver, ils fussent défrayés +de chants guerriers, de récits romanesques, de jolies chansons et de +contes merveilleux ou gaillards.</p> + +<p>Souvent, après avoir ainsi fait admirer et payer leurs chants dans tout +le midi de la France, nos Troubadours visitaient l'Italie et l'Espagne. +Leur réputation les précédait et s'y accroissait encore. En Italie +surtout, les petites cours qui s'y élevèrent bientôt sur les débris des +républiques, leur offraient les mêmes amusements et les mêmes avantages +que celles de France. Pour mieux goûter leurs chants, on apprenait leur +langue; et les noms et les vers de plusieurs poëtes nés italiens et +espagnols, sont placés honorablement parmi les noms et les vers des +Troubadours<a id="footnotetag451" name="footnotetag451"></a> +<a href="#footnote451"><sup class="sml">451</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote451" +name="footnote451"><b>Note 451: </b></a><a href="#footnotetag451"> +(retour) </a> Tels sont le fameux Sordel de Mantoue, Barthélemi + Giorgi de Venise, Boniface Calvo de Gênes, etc. Voyez leurs + articles dans Crescimbeni et dans Millot.</blockquote> + +<p>Souvent aussi l'esprit religieux et aventurier qui dominait leur siècle +se saisissait d'eux, les entraînait dans des pélerinages lointains, et, +le bourdon sur l'épaule, la croix sur la poitrine et le bâton à la main, +ils allaient chercher dans la Palestine et la Syrie des indulgences +pour leurs aventures passées et de nouvelles aventures. C'est ainsi que +Geoffroy Rudel, épris d'amour pour une belle princesse de Tripoli, en +fait le sujet de ses chansons, quitte une cour où il jouissait du sort +le plus heureux<a id="footnotetag452" name="footnotetag452"></a> +<a href="#footnote452"><sup class="sml">452</sup></a>, prend la croix, s'embarque avec un autre poëte +provençal son ami<a id="footnotetag453" name="footnotetag453"></a> +<a href="#footnote453"><sup class="sml">453</sup></a>, tombe malade dans la traversée, arrive mourant à +Tripoli de Syrie, fait annoncer à la princesse son arrivée et son +malheur. Touché de tant d'amour et d'infortune, elle va le voir sur son +vaisseau, et il meurt du saisissement que lui cause cette visite +inespérée<a id="footnotetag454" name="footnotetag454"></a> +<a href="#footnote454"><sup class="sml">454</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote452" +name="footnote452"><b>Note 452: </b></a><a href="#footnotetag452"> +(retour) </a> La cour de Geoffroy, comte de Bretagne, fils de Henri + II, roi d'Angleterre.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote453" +name="footnote453"><b>Note 453: </b></a><a href="#footnotetag453"> +(retour) </a> Bertrand d'Alamanon.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote454" +name="footnote454"><b>Note 454: </b></a><a href="#footnotetag454"> +(retour) </a> Voyez Nostradamus et Crescembeni, Vie I; Millot, t. I, + pag. 85.</blockquote> + +<p>Pierre Vidal, maître fou s'il en fut jamais, malheureux dans ses amours, +exilé par une grande dame qu'il avait aimée plus et autrement qu'elle ne +voulait l'être, va se distraire à la croisade où périt Frédéric Ier; +mais il y perd le peu qu'il avait de raison; sa tête se remplit de +fantômes chevaleresques; il se croit un héros, ne fait plus que des +chansons guerrières, où il paraîtrait avoir donné le premier modèle des +matamores de comédie et des capitaines Tempête<a id="footnotetag455" name="footnotetag455"></a> +<a href="#footnote455"><sup class="sml">455</sup></a>. On se moque de lui; +on lui joue un des ces tours que l'on a, de nos jours, appelés +<i>mystifications</i>. On lui fait épouser une Grecque, nièce prétendue de +l'empereur d'Orient, et qui doit, dit-on, lui transmettre des droits à +l'Empire. On le voit alors prendre le titre d'empereur, donner celui +d'impératrice à sa femme, se revêtir des marques de cette dignité, faire +porter un trône devant lui<a id="footnotetag456" name="footnotetag456"></a> +<a href="#footnote456"><sup class="sml">456</sup></a>, épargner ce qu'il peut pour la conquête +de son Empire, et fait cent autres folies, aussi peu dignes du caractère +d'un soldat chrétien que des talents d'un Troubadour.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote455" +name="footnote455"><b>Note 455: </b></a><a href="#footnotetag455"> +(retour) </a> Voyez Millot, t. II, p. 271 et 272.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote456" +name="footnote456"><b>Note 456: </b></a><a href="#footnotetag456"> +(retour) </a> Cette folie n'était que ridicule. Après son retour en + Europe, il en eut une plus dangereuse pour lui: amoureux + d'une dame de Carcassonne, nommée <i>Louve</i> de Penautier, il se + faisait appeler <i>Loup</i> en son honneur. Pour l'honorer + davantage, il s'habilla d'une peau de loup; des bergers, avec + des lévriers et des mâtins, le chassèrent dans les montagnes, + le poursuivirent, le traitèrent si mal, qu'on le porta pour + mort chez sa maîtresse. <i>Idem. ibid.</i> p. 278.</blockquote> + +<p>Plusieurs autres de ces poëtes, sans se donner ainsi en spectacle, et +sans porter dans ces pieuses expéditions des têtes aussi malades, y +partagèrent du moins la folie commune. Les uns célébraient les exploits +dont ils étaient témoins, les autres reprenaient dans leurs sirventes +les vices et les fautes des croisés, d'autres chantaient en même temps +les triomphes de la croix et les plaisirs ou les peines de leurs amours. +C'était une singularité de plus dans le tableau déjà si singulier de ces +saintes armées; il est à regretter que le Tasse, ce peintre si fidèle +des mœurs de la chevalerie chrétienne, n'ait pas ajouté à ses peintures +ce trait piquant de ressemblance, et n'ait pas, à l'exemple d'Homère et +de Virgile, placé parmi les guerriers de Godefroy quelque Phémius ou +quelque Iopas provençal, dont son génie élevé aurait bien su ennoblir et +les pensées et le langage.</p> + +<p>Mais sans même s'expatrier, la plupart des Troubadours trouvaient en +Provence et dans les régions circonvoisines assez d'emploi pour leur +humeur chevaleresque, et de sujets pour leurs romans.</p> + +<p>Bernard de Ventadour, né dans le rang le plus bas, s'élève par son +talent jusqu'à la faveur de la petite cour où son père avait été +domestique. Bien vu du seigneur, il l'est encore mieux de la dame. Une +légère indiscrétion trahit le secret de leurs amours. Le Troubadour est +banni du château; la châtelaine y est renfermée et gardée étroitement. +Bernard se désole d'abord, puis va se consoler auprès d'une plus grande +dame, la fameuse Eléonore de Guienne, duchesse de Normandie depuis son +divorce avec Louis-le-Jeune, et dont le second époux Henri fut bientôt +après roi d'Angleterre. Bernard osa l'aimer; Eléonore ne passa point +pour avoir été cruelle; et quand elle fut partie pour aller régner en +Angleterre, il la regretta dans ses chansons comme on ne regrette que +l'objet d'un amour heureux. Tel était donc alors l'empire du talent que +le fils d'un simple domestique obtint, par cette seule puissance, les +bontés d'une princesse deux fois reine.</p> + +<p>Telle était aussi la facilité des mœurs dans ces bons siècles de nos +pères, que les belles dames aimées par les Troubadours, qui joignaient +au talent de Bernard l'avantage de la naissance qu'il n'avait pas, leur +jouaient des tours qu'oseraient à peine se permettre les femmes de la +meilleure compagnie, dans les siècles les plus corrompus. Je ne parle +point d'espiègleries telles que celle de la dame de Benanguès, qui +retint en secret pour son chevalier chacun des trois rivaux dont elle +était priée d'amour; placée entre eux, et pressée par tous trois à la +fois, elle regarda si tendrement l'un, pressa si doucement la main à +l'autre, marcha si expressivement sur le pied du troisième que tous se +retirèrent satisfaits. Il n'y a là , quand ils se sont fait leur +confidence, que de quoi donner sujet à une tenson, où chacun des trois +soutient la prééminence que doit avoir en amour la faveur qu'il a +reçue<a id="footnotetag457" name="footnotetag457"></a> +<a href="#footnote457"><sup class="sml">457</sup></a>: mais voici quelque chose de plus fort.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote457" +name="footnote457"><b>Note 457: </b></a><a href="#footnotetag457"> +(retour) </a> Voyez Millot, t. II, article de Savary de Mauléon, p. + 106.</blockquote> + +<p>Guillaume de Saint-Didier, bon chevalier, châtelain riche, et ingénieux +troubadour, aime la marquise de Polignac, très-belle et très-noble +dame. D'abord elle trouve plaisant de ne lui vouloir accorder ce qu'il +demande que lorsqu'elle en sera sollicitée par son mari. Ce Polignac +était si bon homme, il aimait tant les vers et la musique qu'il citait +et chantait volontiers les chansons de Saint-Didier. Celui-ci en compose +une où il introduit un mari faisant à sa femme la prière que la marquise +exigeait du sien, et il confie au bon seigneur son ami, en ne lui +cachant que les noms, le cas où il est, la ruse qu'il est obligé +d'employer et le succès qu'il en espère. Polignac trouve le tour +plaisant, la chanson très-jolie, l'apprend par cœur comme les autres, va +la chanter à sa femme, rit avec elle du stratagème, et lui soutient que +la beauté pour qui la chanson est faite ne peut, après l'avoir entendue, +rien refuser au Troubadour. Aussi lui accorde-t-elle tout en sûreté de +conscience. Mais ce n'est encore là que le premier acte de la comédie.</p> + +<p>Pour mieux couvrir sa véritable intrigue, le troubadour feignit d'en +avoir d'autres; mais il le feignit si bien que la marquise en fut +jalouse et résolut de s'en venger. C'est cette vengeance surtout qui +peut nous faire juger des mœurs de ce bon temps. Sa liaison avec +Saint-Didier avait eu besoin d'un confident. Il était aimable; elle le +fait venir, lui déclare qu'elle veut le faire passer de la seconde place +à la première: ils iront à un certain pélerinage; car les pélerinages, +les tours joués, aux maris et aux amants, tout cela s'arrangeait à +merveille; ils passeront en chemin par le château de Saint-Didier, qui +n'y était pas, et c'est dans ce château, dans son lit même qu'elle +couronnera son successeur. Les ordres sont donnés pour le voyage. Grand +cortége de dames, de demoiselles et de chevaliers, à la tête desquels +marche le nouvel amant. Dans l'absence du châtelain tous les honneurs +sont rendus à sa dame, à son ami et à leur suite. Une table splendide +est servie; tout est en joie et en fête. Les appartements sont préparés; +on se retire, et la dame de Polignac passe la nuit comme elle se l'était +promis. Tout le pays fut instruit de l'aventure. Saint-Didier en fut +d'abord au désespoir; il se consola ensuite en galant homme, +c'est-à -dire, en faisant à son tour un autre choix.</p> + +<p>Des aventures tragiques se mêlent à ces joyeuses anecdotes. Tous les +maris n'étaient pas d'aussi bonne humeur. Raimond de Castel Roussillon +avait placé l'aimable Cabestaing auprès de sa femme, en qualité +d'écuyer. S'étant aperçu qu'il y remplissait secrètement d'autres +fonctions, il l'attire hors de son château sous un faux prétexte, le +poignarde, lui arrache le cœur, fait servir sur sa table ce mets déguisé +par l'assaisonnement, en fait manger à sa malheureuse femme, et +découvrant alors à ses yeux la tête de son amant, lui apprend avec un +joie féroce quel horrible repas elle a fait; trait affreux de jalousie +et de vengeance, dont le barbare Fayel offrit vers le même temps un +second exemple, si l'on n'aime mieux croire, pour l'honneur de +l'humanité, que le dernier trait est emprunté du premier, au moins dans +sa plus horrible circonstance<a id="footnotetag458" name="footnotetag458"></a> +<a href="#footnote458"><sup class="sml">458</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote458" +name="footnote458"><b>Note 458: </b></a><a href="#footnotetag458"> +(retour) </a> L'abbé Millot pense en effet qu'il est possible que le + sire de Coucy, blessé à mort au siège d'Acre, ait réellement + donné à son écuyer la commission de porter son cœur à la dame + de Fayel; qu'elle soit morte de douleur en recevant ce triste + gage, et qu'un romancier ait orné ce simple fait de + circonstances empruntées de l'aventure de Cabestaing; t. I, + p. 151. On fait aussi remonter à la même époque le <i>Loi + d'Ignaurès</i>, ancien fabliau français, où l'on trouve répétée, + et en quelque sorte multipliée la même aventure. Douze femmes + rendent heureux ce jeune et beau chevalier; les douze maris + s'accordent à en tirer la même vengeance, et font manger dans + un repas, à leurs douze femmes, le cœur du malheureux + Ignaurès. <i>Voyez</i> Fabliaux ou Contes du douzième et du + treizième siècles (par le Grand d'Aussy), t. III, p. 265 et + suiv.</blockquote> + +<p>La renommée que les Troubadours acquéraient par leurs talents donnait de +la célébrité à des aventures singulières, à des traits de passion portée +jusqu'à une sorte d'extravagance, dont on les croyait plus susceptibles +que les autres hommes. L'un<a id="footnotetag459" name="footnotetag459"></a> +<a href="#footnote459"><sup class="sml">459</sup></a> perd en Lombardie une femme qu'il avait +enlevée à son mari; il reste pendant dix jours comme cloué sur sa tombe, +l'en retire tous les soirs, la regarde, l'interroge, l'embrasse, la +conjure de revenir à lui. Chassé de la ville de Côme, il va errant dans +les campagnes, consulte des devins pour savoir si sa maîtresse lui sera +rendue, subit pendant une année les plus dures épreuves dans l'espérance +de la ramener à la vie, et, trompé dans cette attente, meurt de +désespoir. L'autre<a id="footnotetag460" name="footnotetag460"></a> +<a href="#footnote460"><sup class="sml">460</sup></a>, coupable d'une infidélité, n'en pouvant obtenir +le pardon, se retire dans un bois, s'y bâtit une chaumière, déclare +qu'il n'en sortira plus, à moins que sa dame ne le reçoive en grâce. Les +chevaliers du pays le regrettent; ils viennent au bout de deux ans le +prier de quitter sa retraite, et ils l'en conjurent vainement. Les +chevaliers et les dames s'adressent à la dame qu'il a offensée, et +sollicitent son pardon. Elle y met pour condition que cent dames et cent +chevaliers, s'aimant d'amour, viendront le demander à genoux, les mains +jointes, et lui criant merci. Aimer d'amour était alors chose si commune +que l'on parvient à compléter le nombre requis; on se rend ainsi par +couples au château de la dame, et c'est au milieu de cette solennité, +peut-être unique dans son espèce, qu'elle prononce la grâce du +Troubadour.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote459" +name="footnote459"><b>Note 459: </b></a><a href="#footnotetag459"> +(retour) </a> Guillaume de La Tour. Voy. Millot, t. II, p. 148.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote460" +name="footnote460"><b>Note 460: </b></a><a href="#footnotetag460"> +(retour) </a> Richard de Barbésieu, <i>Idem.</i>, t. III, p. 86.</blockquote> + +<p>On conçoit que de pareilles scènes devaient produire une forte sensation +dans le pays qui en était le théâtre, et qu'en se répandant au dehors +elles contribuaient à fixer sur les Troubadours en général l'attention +publique. L'opinion que l'on avait d'eux ajoutait à l'effet de leurs +chants et à l'éclat de leurs succès; mais bientôt ces succès mêmes +amenèrent parmi eux un tel degré de corruption; les poëtes inventeurs ou +vrais Troubadours étant devenus plus rares, les jongleurs ou chanteurs +plus communs, ceux-ci se livrèrent à de tels désordres et tombèrent dans +un tel avilissement qu'ils furent presque partout chassés avec opprobre.</p> + +<p>D'ailleurs la cour des comtes de Provence et les autres cours du Midi, +qui avaient eu pendant le douzième siècle une existence si brillante, +furent livrées dans le treizième à des guerres, des proscriptions et des +révolutions sanglantes. Tout ce beau pays fut couvert de massacres et de +ruines, lorsqu'un souverain pontife (Innocent III), non content +d'envoyer, comme ses prédécesseurs, des croisés européens exterminer au +nom de Dieu les Africains et les Asiatiques, arma des chrétiens du fer +et du feu contre de malheureux chrétiens qui différaient avec eux sur +quelques points de doctrine; lorsque l'Inquisition, créée à cette époque +et pour cette œuvre, eut livré aux bûchers tous ceux de ces pauvres +Albigeois qui échappaient au glaive; qu'elle eut même ordonné au glaive +de frapper au besoin les orthodoxes comme les hérétiques, laissant à +Dieu le soin de reconnaître ceux qui étaient à lui<a id="footnotetag461" name="footnotetag461"></a> +<a href="#footnote461"><sup class="sml">461</sup></a>]; lorsqu'enfin +des passions toutes profanes et des ambitions toutes politiques eurent +donné au monde cet effroyable spectacle et ces horribles exemples, qui +n'étaient pas les premiers, et qui ne furent que trop suivis, alors les +doux loisirs, la gaîté, les fêtes, les jeux de l'esprit furent exilés de +cette terre couverte de sang, et les Troubadours avec eux. Ayant perdu +leur centre commun, qui était cette galante cour de Provence, ils +restèrent épars, muets et découragés, ou s'ils se firent encore +entendre, ce fut, comme nous le verrons bientôt, avec des sons et dans +un style qui ne se ressentaient que trop de ces lugubres événements.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote461" +name="footnote461"><b>Note 461: </b></a><a href="#footnotetag461"> +(retour) </a> L'histoire attribue ce mot affreux à Arnauld ou Arnold, + abbé de Citeaux, l'un des trois plus fougueux prédicateurs de + cette croisade. Ce fut au siége de Béziers, en 1209.</blockquote> + +<p>Une cause puissante contribua encore à leur ruine. Leur langue avait +long-temps régné seule. Les langues française, espagnole et italienne +s'élevèrent presque à la fois. Les Français, qui avaient leurs +trouvères, s'étaient, dès l'origine, peu occupés des Troubadours, et +s'en occupèrent encore moins: les Espagnols préférèrent chez eux leurs +poésies à celles de ces étrangers: les Italiens encore davantage, et à +plus juste titre; et la langue s'étant fixée dès le quatorzième siècle +en Italie, dès lors aussi disparut toute cette grande réputation des +Provençaux; leur langue cessa d'être entendue, et leurs poésies furent +reléguées dans les bibliothèques ou dans les portefeuilles des curieux. +Ce fut une source où le génie étranger put dès lors puiser d'autant plus +sûrement qu'elle était cachée.</p> + +<p>Une académie ou société de Troubadours existait, il est vrai, toujours à +Toulouse. On y faisait toujours des chansons; les Jeux floraux +entretinrent quelque souvenir de la <i>Science gaie</i>, mais ce n'était plus +qu'une faible image de son ancienne gloire. Ce fut cependant alors qu'un +roi de Portugal, Jean Ier, s'avisa d'envoyer en France une embassade +solennelle<a id="footnotetag462" name="footnotetag462"></a> +<a href="#footnote462"><sup class="sml">462</sup></a> pour demander au roi des poëtes et des chansonniers +provençaux<a id="footnotetag463" name="footnotetag463"></a> +<a href="#footnote463"><sup class="sml">463</sup></a>. Si Charles VI n'avait point encore éprouvé l'étrange +accident qui le priva entièrement de sa raison<a id="footnotetag464" name="footnotetag464"></a> +<a href="#footnote464"><sup class="sml">464</sup></a>, il put, malgré le +goût excessif des plaisirs qu'Isabeau de Bavière entretenait à sa cour, +trouver cette ambassade peu sage. La demande fut accordée. Les députés +se rendirent à Toulouse. La société, fière d'être sollicitée au nom d'un +roi, nomma deux de ses membres qui allèrent à Barcelonne fonder une +société pareille, et lui donner des règlements.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote462" +name="footnote462"><b>Note 462: </b></a><a href="#footnotetag462"> +(retour) </a> Vers la fin du quatorzième siècle. Jean Ier mourut en + 1395.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote463" +name="footnote463"><b>Note 463: </b></a><a href="#footnotetag463"> +(retour) </a> <i>Abrégé chron. de l'Hist. d'Espagne</i>, Paris, 1777, t. + I, p. 561.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote464" +name="footnote464"><b>Note 464: </b></a><a href="#footnotetag464"> +(retour) </a> On place en 1392, au mois d'août, la rencontre que fit + le roi, dans la forêt du Mans, de ce spectre vivant, qui se + jetta à la bride de son cheval, et dont l'apparition subite + décida tout-à -fait sa maladie; mais il en avait senti des + atteintes quelques mois auparavant.</blockquote> + +<p>Les Espagnols prirent l'habitude d'appeler <i>Gaya Sciencia</i> la poésie, la +rhétorique et l'éloquence même. L'un des livres les plus estimés de leur +ancienne littérature, celui du marquis de Villena, nous l'atteste. +L'auteur y donne encore comme un modèle à suivre, au commencement du +quinzième siècle<a id="footnotetag465" name="footnotetag465"></a> +<a href="#footnote465"><sup class="sml">465</sup></a>, les séances publiques des Troubadours, les formes +qu'il y observaient et toutes leurs cérémonies. Les anciens Troubadours +auraient vu en pitié tout cet appareil académique. On s'efforcait en +vain de conserver dans leur patrie et de transporter à l'étranger cette +science qu'ils avaient créée, et qu'ils exerçaient si librement. Le +génie, les mœurs, la langue même avaient changé.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote465" +name="footnote465"><b>Note 465: </b></a><a href="#footnotetag465"> +(retour) </a> Le marquis de Villena mourut en 1434; il était du sang + royal d'Aragon, grand-maître de l'ordre de Calatrava, etc. Il + cultiva les lettres avec ardeur, traduisit le Dante, commenta + Virgile, et composa une espèce de poétique et de rhétorique + sous le titre de <i>Gaya sciencia</i>. Il fut accusé de magie; + sous ce prétexte, on brûla sa bibliothèque après sa mort. + L'évêque de Ségovie, confesseur du roi, fut chargé de + l'exécution; des gens, qui lui supposent plus d'esprit que de + conscience, l'ont soupçonné d'avoir détourné les meilleurs + livres à son profit. Voyez <i>Essai sur la Littérature + espagnole</i>, Paris, 1810, p. 22.</blockquote> + +<p>Chose bien remarquable que cette destinée si courte et si brillante de +la langue et de la poésie des Troubadours! deux siècles la virent +naître et mourir. Il lui manqua pour une plus longue durée, un grand +état, ou du moins un état indépendant, où cette langue +romance-provençale, qui n'est point le provençal d'aujourd'hui, restât +langue nationale, et peut-être plus encore des auteurs d'un vrai génie +capables de la fixer. Il faut bien que malgré leur succès cette dernière +condition leur ait manqué, puisque, chez la nation même qui pouvait +s'énorguellir de leur gloire, leurs productions sont tombées dans +l'oubli, et qu'il a fallu toute la patience, disons mieux, toute +l'obstination d'un érudit infatigable<a id="footnotetag466" name="footnotetag466"></a> +<a href="#footnote466"><sup class="sml">466</sup></a>, pour les retirer du néant où +ils étaient comme ensevelis dans une langue que personne n'entendait +plus et ne se souciait plus d'entendre. Mais enfin l'admiration qu'ils +excitèrent pendant deux siècles ne peut pas avoir été toute entière +l'effet d'une illusion, et il faut nécessairement aussi qu'à travers +leurs défauts il y ait eu en eux un mérite réel et des qualités +brillantes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote466" +name="footnote466"><b>Note 466: </b></a><a href="#footnotetag466"> +(retour) </a> M. La Curne de Ste.-Palaye.</blockquote> +<br> + +<h4>SECTION DEUXIÈME.</h4> + +<p><i>Poétique des Troubadours; formes variées de leur poésie; ses +caractères; composition des strophes; retour et croisement des rimes; +titres et différentes espèces des poëmes provençaux</i>.</p> +<br> + +<p>L'une des qualités qui brillent le plus dans la poésie des Troubadours, +et que l'on y peut le plus facilement apercevoir, est le sentiment +d'harmonie qui leur fit imaginer tant de différentes mesures de vers, +tant de manières de les combiner entre eux, et d'en entrelacer les rimes +pour en former des strophes arrondies et sonores, propres à recevoir des +chants variés presque à l'infini. J'ai eu la patience d'extraire de l'un +de ces manuscrits, contenant environ quatre cents morceaux de tout +genre, toutes celles de ces diverses formes lyriques qui ont entre elles +des différences sensibles, et j'en ai trouvé près de cent. À quelque +opinion que l'on s'arrête sur la source où ils prirent l'idée de la +rime, on conviendra du moins que rien ne leur put offrir le modèle d'une +si prodigieuse variété. Ce ne furent assurément pas les hymnes de +l'église, réduites à un petit nombre de chants uniformes, sans rhythme +et sans harmonie; ce ne fut pas non plus la poésie des Arabes, où ni la +rime ni la mesure ne varient dans les mêmes pièces<a id="footnotetag467" name="footnotetag467"></a> +<a href="#footnote467"><sup class="sml">467</sup></a>; ce fut donc à +leur propre génie, à leur organisation favorisée, à l'instinct poétique +le plus heureux, que les poëtes provençaux durent l'invention de ces +formes harmonieuses, et leur étonnante diversité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote467" +name="footnote467"><b>Note 467: </b></a><a href="#footnotetag467"> +(retour) </a> Les odes ou ghazèles des Arabes et des Persans, sont + divisées par distiques: les deux vers du premier distique + riment ensemble; le second vers de chacun des distiques + suivants rime avec ces deux là , tandis que le premier vers, + qui n'est en quelque sorte qu'un hémistiche, est sans rime.</blockquote> + +<p>Les éléments dont ils la formèrent sont la mesure des vers, leur nombre +dans la strophe, la combinaison des mesures et la disposition des rimes. +C'est avec ces moyens simples, mais féconds, qu'ils parvinrent, non à +lutter contre les lyriques anciens qu'ils ne connaissaient pas, mais à +créer presque tous les rhythmes de la poésie moderne que les langues les +plus poétiques de l'Europe reçurent d'eux, et qu'elles conservent +encore. Essayons, sans entrer dans trop de détails et sans les trop +étendre, de donner un aperçu de cette poétique des Troubadours, à +laquelle aucun des auteurs qui ont écrit sur eux jusqu'à présent ne +paraît avoir fait attention.</p> + +<p>1°. Les vers provençaux sont composés de tous les nombres de syllabes, +depuis deux jusqu'à douze, et même depuis une, si l'on veut compter pour +des vers ces monosyllabes placés quelquefois en rime et comme en écho +après un plus grand vers. Il faut pourtant excepter des vers de neuf +syllabes, dont je n'ai point trouvé d'exemples, et observer que les vers +de onze syllabes et ceux de douze sont assez rares.</p> + +<p>2°. Le nombre des vers dans chaque strophe s'étend depuis quatre jusqu'à +vingt-deux et même davantage: dans le manuscrit que j'ai le plus +examiné, il se trouve une pièce dont les strophes sont de vingt-huit +vers, et même une autre de vingt-neuf. Ce qui est peut-être encore plus +remarquable, c'est que dans un recueil de quatre cents chansons il n'y +en a que deux qui soient en quatrains.</p> + +<p>3°. L'emploi et la combinaison des différentes mesures de vers dans les +strophes est la source la plus abondante de leur diversité. Les strophes +sont composées de vers égaux ou inégaux entre eux; égaux, depuis les +vers de douze et de dix syllabes, jusqu'à ceux de cinq (en exceptant +toujours les vers de neuf syllabes); inégaux de toute espèce de mesures. +On ne trouve point de strophes en vers égaux de onze, de quatre, de +trois ni de deux syllabes; ils ne sont employés que dans les strophes en +vers inégaux. Les strophes en vers égaux de douze, de dix et de huit +syllabes n'ont jamais plus de dix vers; celles qui en ont davantage sont +composées ou de petits vers égaux, ou plus souvent de vers inégaux de +toutes les mesures. Les vers sont masculins ou féminins, selon la +syllabe qui les termine, et dans les vers féminins la dernière syllabe +est muette et ne se compte point, comme dans nos vers féminins terminés +par un <i>e</i> muet<a id="footnotetag468" name="footnotetag468"></a> +<a href="#footnote468"><sup class="sml">468</sup></a>. On voit combien de variétés peuvent fournir tant +de sortes de strophes multipliées par tant de mesures de vers.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote468" +name="footnote468"><b>Note 468: </b></a><a href="#footnotetag468"> +(retour) </a> Ainsi, ce vers masculin, + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Amor, merce no mucira tan soven</i>, +</div></div> + +<p> est de dix syllabes, et ce vers féminin qui le suit,</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Que ia'm podetz vias de tot aucire</i>, +</div></div> + +<p> n'est non plus que dix. Il y en a matériellement onze, mais + la dernière est muette. La voyelle <i>a</i> est aussi regardée + comme muette, quand elle forme une terminaison féminine, + comme dans ce vers:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Trop mes m'amigua longhdana</i>. +</div></div> + +<p> Et dans celui-ci:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>La gensor e la pus gaya</i>, +</div></div> + +<p> qui ne sont que de sept syllabes. C'est ce que n'ont point + adopté les Italiens, qui font entrer dans le nombre des + syllabes constitutives de leurs vers, les voyelles tombantes + et à peu près muettes qui les terminent presque tous. Mais + dans les vers provençaux l'<i>a</i> est quelquefois masculin à la + fin des mots, comme dans ce vers, qui est de huit syllabes + pleines:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Ab cor lial fin e certa</i>. +</div></div> +</blockquote> + + +<p>4°. La disposition et l'entrelacement des rimes est un dernier moyen +dont les Provençaux tirèrent le plus grand parti. Ils rimèrent soit à +rimes plates ou deux par deux, soit à rimes croisées; ils croisèrent non +seulement les rimes masculines avec les féminines, mais les masculines +entre elles et les féminines aussi entre elles; ils firent correspondre +les rimes d'une de leurs strophes avec celles des autres strophes de la +même chanson, tantôt dans le même ordre (et c'est même pour eux une +règle générale qui ne souffre que peu d'exceptions), tantôt en ordre +rétrograde, ou avec d'autres entrelacements et d'autres retours; ils se +donnèrent enfin toutes les entraves qu'ils purent imaginer pour joindre +aux plaisirs de l'esprit la surprise et le plaisir de l'oreille, et +souvent aussi pour étonner plus que pour plaire.</p> + +<p>Avec ces rimes et ces mesures de vers si péniblement entrelacées, avec +ces entraves qui devaient être si embarrassantes pour le génie, et si +peu favorables à l'expression du sentiment, l'amour et la galanterie +étaient cependant le sujet le plus ordinaire de leurs chants. Souvent, +il est vrai, dans leurs poésies galantes ils se perdaient en éloges et +en sentiments alambiqués; mais quelquefois aussi la finesse et la +concision, le naturel et la simplicité la plus aimable brillaient +ensemble dans leurs vers. On y trouve, par exemple, des traits tels que +celui-ci, tiré d'une chanson d'Arnaud de Marveil<a id="footnotetag469" name="footnotetag469"></a> +<a href="#footnote469"><sup class="sml">469</sup></a>; mais il faut +convenir qu'ils y sont rares:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote469" +name="footnote469"><b>Note 469: </b></a><a href="#footnotetag469"> +(retour) </a> C'est lui que Pétrarque appelle <i>il men famoso + Arnaldo</i>, pour distinguer d'Arnaud Daniel, qui avait plus de + réputation que lui. Nostradamus et Crescimbeni, Vie V; + Millot, tom. I, pag. 69.</blockquote> + +<p>«Grâce aux exagérations des Troubadours je puis louer madame autant +qu'elle en est digne, je puis dire impunément qu'elle est la plus belle +dame de l'univers. S'ils n'avaient pas cent fois prodigué cet éloge à +qui ne le méritait point, je n'oserais le donner à celle que j'aime: ce +serait la nommer».</p> + +<p>Quelquefois une tendresse naïve y est revêtue d'une expression piquante, +comme dans cette pièce intitulée demi-chanson: «On veut savoir pourquoi +je fais une demi-chanson, c'est que je n'ai qu'un demi sujet de chanter. +Il n'y a d'amour que de ma part; la dame que j'aime ne veut pas m'aimer; +mais au défaut des <i>oui</i> qu'elle me refuse, je prendrai les <i>non</i> +qu'elle me prodigue. Espérer auprès d'elle vaut mieux que jouir avec +toute autre<a id="footnotetag470" name="footnotetag470"></a> +<a href="#footnote470"><sup class="sml">470</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote470" +name="footnote470"><b>Note 470: </b></a><a href="#footnotetag470"> +(retour) </a> <i>Id. ibid.</i>, p. 393. Cette pièce est de Bertrand + d'Allamanon. V. Nostradamus, Vie. LI; Crescembeni, <i>idem</i>.; + Millot, tom. I, p. 390. Quelques manuscrits l'attribuent à + Pierre Bermon Ricas Novas. Voici le premier couplet: + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i4"> <i>Pus que tug volon saber</i></p> +<p class="i4"> <i>Per que fas mieia chanso,</i></p> +<p class="i4"> <i>Ieu lur en dirai lo uer</i></p> +<p class="i4"> <i>Quar l'ai de mieia razo,</i></p> +<p class="i2"> <i>Perque dey mon chan mieiadar</i></p> +<p class="i2"> <i>Quar tals am que no'm uol amar,</i></p> +<p> <i>Et pus d'amor non ai mas la meytatz</i></p> +<p> <i>Ben deu esser totz mos chans meitadatz</i>.</p> +</div></div> +</blockquote> + +<p>Sans connaître, selon toute apparence, les poëtes ni grecs ni latins, ni +par conséquent l'emploi qu'ils faisaient dans quelques genres de poésie +d'un vers intercallaire qui revenait en forme de refrain, quelques +Troubadours employèrent ce retour périodique d'un vers à la fin de +toutes les strophes d'une chanson; c'est ce qu'on appela ensuite +<i>ballade</i>, parce que les chansons qui accompagnaient la danse +s'emparèrent de cette forme; genre que les Italiens crurent avoir +inventé, mais qu'ils avaient emprunté des Provençaux. Telle est cette +agréable chanson de Sordel<a id="footnotetag471" name="footnotetag471"></a> +<a href="#footnote471"><sup class="sml">471</sup></a>, dont les cinq couplets finissent par le +vers qui la commence.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote471" +name="footnote471"><b>Note 471: </b></a><a href="#footnotetag471"> +(retour) </a> Ce poëte était italien et né à Mantoue; mais ce fut + principalement par ses poésies provençales, qu'il se rendit + célèbre, et il est compté parmi les principaux Troubadours. + Nostradamus, Vie XLVI; Crescimbeni, <i>idem</i>; Millot, t. II, P. + 79.</blockquote> + +<p>«<i>Hélas à quoi me servent mes jeux</i><a id="footnotetag472" name="footnotetag472"></a> +<a href="#footnote472"><sup class="sml">472</sup></a>, s'ils ne voient pas celle que +je désire, maintenant que la saison se renouvelle et que la nature se +pare de fleurs? Mais puisque celle qui est la dame de mes plaisirs m'en +prie, et qu'il lui déplaît que je chante des airs plaintifs, je ne +chanterai plus que d'amour. Cependant je meurs, tant je l'aime de bonne +foi, et tant je vois peu celle que j'adore. <i>Hélas! à quoi me servent +mes yeux</i>? Ce même vers se répète à la fin des quatre autres couplets.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote472" +name="footnote472"><b>Note 472: </b></a><a href="#footnotetag472"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Aylas e que'm fan miey huelh?<br> + Quar no uezon so quieu auelh,<br> + Er quan renouella e gensa<br> + Estius ab fuelh et ab flor.<br> + Pus mi fai precx n'il agensa<br> + Qu'ieu chantan lais de dolor<br> + Silh qu'es domna de plazenza,<br> + Chanterai si tot d'amor:<br> + Muer, quar l'am tant ses falhensa,<br> + E pauc uey lieys qu'ieu azor,<br> + Aylas e que'm fan miey huelh</i>? +</div></div> +</blockquote> + +<p>Quelquefois ces poëtes, qui ne connaissaient ni Anacréon ni les autres +anciens, donnaient à leurs inventions galantes un tour digne des anciens +et d'Anacréon lui-même. C'est ainsi que Pierre d'Auvergne prend pour +interprète un rossignol qui se rend auprès de sa belle, lui parle en son +nom, et lui rapporte la réponse<a id="footnotetag473" name="footnotetag473"></a> +<a href="#footnote473"><sup class="sml">473</sup></a>; mais on pourrait reconnaître ici +le goût oriental et l'imitation des poëtes arabes, qui eurent tant +d'influence sur le génie des Provençaux.</p> + +<p>On trouve aussi dans leurs poésies galantes des traits originaux qui +peignent les mœurs guerrières de leur temps, comme ce serment qui +termine les divers couplets de la chanson d'un chevalier<a id="footnotetag474" name="footnotetag474"></a> +<a href="#footnote474"><sup class="sml">474</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote473" +name="footnote473"><b>Note 473: </b></a><a href="#footnotetag473"> +(retour) </a> Millot, t. II, p. 16.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote474" +name="footnote474"><b>Note 474: </b></a><a href="#footnotetag474"> +(retour) </a> Bertrand de Born, l'un des plus braves chevaliers et + des plus illustres Troubadours du douzième siècle, et dont + Nostradamus ne parle pas. Voyez Millot, t. I, p. 210. + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Al premier get perdieu mon esparvier<br> + O'l m'aucion al poing falcon lainier,<br> + E porton l'en qu'il lor veia plumar,<br> + S'ieu non am mais de vos lo cossirier<br> + Que de nuill outra aver mon desirier<br> + Que'm don s'amor ni' m reteigna al colgar</i>.<br> + ..............................................<br> + <i>Escut a col cavalch'ieu ab tempier<br> + E port sailat capairon traversier<br> + E renhas breus qu'on non posca alongar<br> + Et estrepeus lonc cuval bas trotier<br> + Et a l'ostal truep irat lo stalier<br> + Si no' us menti qui us o anet comtar.<br> + ..............................................<br> + E failla 'm vens quam serai sobre mar,<br> + E'n cort de Rey mi batan li portier<br> + Et encocha fassa 'l fugir primier,<br> + Si na' us menti qui us o anet comtar</i>.<br> +</div></div> +</blockquote> + +<p>«Qu'au premier vol je perde mon épervier; que des faucons me l'enlèvent +sur le poing et le plument à mes yeux, si je n'aime mieux rêver à vous +que d'être aimé de toute autre et d'en obtenir les faveurs!... Que je +sois à cheval, le bouclier au cou, pendant l'orage; que l'eau traverse +mon casque et mon chaperon; que mes rênes trop courtes ne puissent +s'alonger; qu'a l'auberge je trouve l'hôte de mauvaise humeur, si celui +qui m'accuse auprès de vous n'en a pas menti!... Que le vent me manque +en mer; que je sois battu par les portiers quand j'irai à la cour du +roi; qu'au combat je sois le premier à fuir, si ce médisant n'est pas un +imposteur, etc.»!</p> + +<p>Ces chants d'amour étaient de plusieurs espèces, la plupart d'invention +provençale, et qui, nés parmi les Troubadours, reçurent d'eux leurs noms +et leurs différents caractères. Ils donnèrent d'abord le simple titre de +<i>vers</i> à presque toutes leurs pièces. On attribue à Giraut de Borneil, +qui florissait au commencement du treizième siècle, l'honneur d'y avoir +substitué le premier le titre de <i>chanson</i>, ou, en provençal, <i>canzo</i> et +<i>canzos</i>, qui signifiait poésie chantée, comme l'<i>ode</i> des Grecs. Les +formes de ces chansons étaient extrêmement variées. Les Italiens dans +leurs <i>canzoni</i> imitèrent de préférence celles dont les strophes se +composaient d'un plus grand nombre de vers; ils les imitèrent d'abord et +les perfectionnèrent ensuite.</p> + +<p>Les Provençaux appelèrent <i>sonnets</i> des pièces dont le chant était +accompagné du son des instruments; ce mot n'indiquait aucune forme, +aucune combinaison particulière dans les strophes. Nous verrons dans la +suite que les <i>sonnets</i> italiens n'y ressemblaient que par le titre; +qu'ils en différaient par le nombre fixe des vers, par leur +distribution, par l'entrelacement des rimes; qu'enfin le <i>sonnet</i>, tel +qu'il est dans Pétrarque et dans les autres lyriques, est, au titre +près, une invention toute italienne. Les Troubadours donnaient +quelquefois le titre de <i>coblas</i> aux strophes de leurs chansons, sans +qu'il paraisse que ces strophes eussent pour cela rien de +particulier<a id="footnotetag475" name="footnotetag475"></a> +<a href="#footnote475"><sup class="sml">475</sup></a>. C'est de ce mot que les Italiens ont fait le mot +<i>cobola</i> ou <i>cobbola</i>, ancienne forme de poésie aussi divisée par +strophes, et que nous avons fait le mot <i>couplets</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote475" +name="footnote475"><b>Note 475: </b></a><a href="#footnotetag475"> +(retour) </a> On trouve, par exemple, dans les manuscrits provençaux, + deux strophes ainsi intitulées, <i>So son II coblas que fas R. + Gaucelm de'l senhor Dusell</i> (d'Usez) <i>que avia nom aissy com + elh R. Gaucel</i>. «Ici sont deux couplets (<i>coblas</i>), que fit + Raimond Gaucelm sur le seigneur d'Usez, qui se nommait + Raimond Gaucelm comme lui». Soit que les Provençaux eussent + donné ce mot aux Espagnols, soit qu'ils l'eussent emprunté + d'eux, on le trouve avec une légère altération dans la poésie + espagnole. On y appelle <i>copla</i> toute espèce de combinaison + métrique; et l'on donne à ce mot, pour étymologie, le mot + latin <i>copulare</i> ou <i>adcopulare rhythmos</i>. (<i>Essai sur la + poésie espagnole</i>, p. 41.)</blockquote> + +<p>Les <i>albas</i> et les <i>serenas</i> étaient des chansons dans lesquelles un +amant exprimait ou l'attente de l'aube du jour, ou l'effet que +produisait en lui le retour du soir. Il avait soin de ramener en refrain +à chaque couplet ou strophe, dans l'une le mot <i>alba</i>, aube, et dans +l'autre <i>el sers</i>, le soir<a id="footnotetag476" name="footnotetag476"></a> +<a href="#footnote476"><sup class="sml">476</sup></a>. La <i>retroencha</i> consistait aussi dans +un refrain qui se répétait à la fin de chaque strophe<a id="footnotetag477" name="footnotetag477"></a> +<a href="#footnote477"><sup class="sml">477</sup></a>. La <i>redonda</i> +était une des formes de chanson la plus travaillée, une de celles où les +rimes se renversaient d'une strophe à l'autre dans l'ordre le plus +gênant et le plus singulier<a id="footnotetag478" name="footnotetag478"></a> +<a href="#footnote478"><sup class="sml">478</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote476" +name="footnote476"><b>Note 476: </b></a><a href="#footnotetag476"> +(retour) </a> Voici une <i>alba</i> de Giraut Riquier; + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i4"> Al plazen</p> +<p class="i4"> Pessamen<a id="footnotetagA" name="footnotetagA"></a> +<a href="#footnoteA"><sup class="sml">A</sup></a></p> +<p class="i4"> Amoros</p> +<p class="i4"> Ai cozen<a id="footnotetagB" name="footnotetagB"></a> +<a href="#footnoteB"><sup class="sml">B</sup></a></p> +<p class="i4"> Mal talen</p> +<p class="i4"> Cossiros</p> +<p> Tan qu'el ser non puese durmir</p> +<p> Ans torney e vuelf e vir (je me tourne et retourne)</p> +<p class="i4"> E dezir</p> +<p class="i4"> Vezer l'alba.</p> +</div></div> + +<p> Toutes les strophes finissent par ce dernier vers.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>E dizia sospiran:<br> + Iorns, ben creyssetz a mon dan,</i><br> +<p class="i6"> E'l sers</p> + <i>Aussi me'ssos lonc espers</i>. +</div></div> + +<p> C'est-à -dire, ou à peu près:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + Et je disais en soupirant:<br> + O jour! tu crois pour mon tourment,<br> +<p class="i6"> Et le soir</p> + Je meurs d'un si long espoir. +</div></div> + +<p> On trouve dans cette <i>serena</i> ces deux vers pleins de + sentiment et de naïveté:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Nulhs hom non era de latz<br> + A l'aman que sa dolor</i>.<br> +<br> + Le pauvre amant n'a personne<br> + Près de lui que sa douleur. +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteA" +name="footnoteA"><b>Note A: </b></a><a href="#footnotetagA"> +(retour) </a> Pensée, ou, comme on disait en vieux français, + <i>pensement</i>, en italien et en espagnol, <i>pensamento</i> et + <i>pensamiento</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteB" +name="footnoteB"><b>Note B: </b></a><a href="#footnotetagB"> +(retour) </a> <i>Cocente</i>, cuisant.</blockquote> + +<p> <i>serena</i> du même poëte, les quatre derniers vers de la + strophe qui servent de refrain, ont bien le caractère + mélancolique de ce genre de poésie:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote477" +name="footnote477"><b>Note 477: </b></a><a href="#footnotetag477"> +(retour) </a> Telle est une <i>retroencha</i> de Jean Estève, en six + couplets, d'un singulier entrelacement de mesures et de rimes + qu'il serait trop long d'expliquer, et finissant tous par ces + deux vers: + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Ben dey chantar gayamen<br> + Pus ay tan gay iauzimen</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote478" +name="footnote478"><b>Note 478: </b></a><a href="#footnotetag478"> +(retour) </a> J'en trouve une de Giraut Riquier, dont les strophes + sont de douze vers, sur trois seules rimes féminines + entremêlées. Deux de ces rimes sont conservées dans la + seconde strophe; la troisième rime disparaît et fait place à + une nouvelle rime, aussi féminine: ainsi de suite dans toutes + les autres strophes. De plus, le premier vers de chaque + strophe prend la rime du dernier de la strophe précédente; le + second celle du pénultième, et la nouvelle rime est toujours + au troisième vers. Je n'ai trouvé qu'un exemple de cette + forme de chanson dans les manuscrits, non plus que du <i>Breu + double</i> ou au bref double, dont je ne sache pas que personne + ait parlé. Celui-ci consiste en strophes de quatre vers + masculins de dix syllabes à rimes croisées, suivis d'un vers + féminin de six. Il n'a que trois strophes, toutes sur les + mêmes rimes; et c'est peut-être cette <i>brièveté</i> et cette + répétition, ou ce <i>redoublement</i> de rimes, qui l'avait fait + appeler <i>breu</i> ou <i>bref</i> double. Cette chanson est encore de + Giraut Riquier, l'un de nos Troubadours qui paraît avoir été + le plus fécond en petites recherches de ce genre.</blockquote> + +<p>Le <i>descort</i> ou <i>descors</i> a été mal défini par tous ceux qui ont écrit +sur la poésie provençale, Crescimbeni, dans ses <i>giunte</i> ou additions +aux vies des poëtes provençeaux, avait d'abord cru que ce mot signifiait +brouillerie, querelle, <i>discordi</i>, <i>sdegni</i> comme notre vieux mot +français <i>discord</i>. Il attribua ensuite ce titre à la musique, et +entendit par <i>descors</i> une différence de sons<a id="footnotetag479" name="footnotetag479"></a> +<a href="#footnote479"><sup class="sml">479</sup></a> L'abbé Millot a +adopté cette explication. Voici, je crois, la véritable. On a vu que le +plus souvent tous les couplets d'une chanson provençale étaient sur les +mêmes rimes que le premier. Cette loi, empruntée de la poésie arabe, +était tellement générale qu'il fallut un titre particulier pour annoncer +au commencement d'une pièce que les différents couplets ou strophes +étaient sur des rimes différentes, que les vers de chaque strophe ne +s'accordaient point, qu'ils discordaient en quelque sorte avec les vers +correspondants des autres strophes, et c'est tout simplement ce que +signifie le mot <i>descors</i>. Quelquefois la discordance allait plus loin; +à chacune des strophes, la mesure des vers était différente, ainsi que +les rimes, et c'était seulement alors que la musique devait aussi +changer à chaque strophe<a id="footnotetag480" name="footnotetag480"></a> +<a href="#footnote480"><sup class="sml">480</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote479" +name="footnote479"><b>Note 479: </b></a><a href="#footnotetag479"> +(retour) </a> C'est en interprétant mal un article d'un Glossaire + manuscrit provençal-latin de la bibliothèque Laurentienne à + Florence, que Crescimbeni a fait cette seconde faute. Le + Glossaire dit: <span class="sc">Descors</span>, <i>discordes</i>, <i>discordia</i>; V. + <i>Cantilena habeus sonos diversos. Sonos</i> signifie ici les + rimes, les sons qui terminaient les vers, et non pas les sons + ou la musique composée sur ces vers.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote480" +name="footnote480"><b>Note 480: </b></a><a href="#footnotetag480"> +(retour) </a> Presque toutes les chansons qui sont intitulées + <i>Descors</i> dans nos manuscrits, sont dans le premier de ces + deux cas. Je puis citer pour exemple du second ce <i>Descors</i> + d'Aymeric de Bellenvey. + +<p class="mid"> PREMIÈRE STROPHE.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>S'a mi Dons plazia<br> + Cuy am ses bauzia<br> + Gay Descort faria</i>, etc. +</div></div> + +<p> La strophe est de douze vers de mesure égale, et tous sur la + même rime.</p> + +<p class="mid"> DEUXIÈME.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i4"> <i>Malay</i></p> +<p class="i4"> <i>Que'm fay</i></p> +<p> <i>Tan gran erguelh dire</i></p> +<p class="i4"> <i>De lay</i></p> +<p class="i4"> <i>On ay</i></p> +<p> <i>Mon maior desire</i>, etc. etc.</p> +</div></div> + +<p> Cette strophe est de dix-huit vers; les douze autres vers + sont mesurés et rimés de même.</p> + +<p> La troisième strophe a un autre nombre de vers, d'autres + mesures et d'autres rimes; il y a six strophes, sans compter + l'envoi, dont chacune varie de même.</p> +</blockquote> + +<p>La <i>sixtine</i> est, sans contredit, celle de ces formes provençales qui +était la plus recherchée et la plus difficile. Les strophes y sont +composées de six vers qui ne riment point entre eux, mais qui donnent +aux strophes suivantes des bouts-rimés plutôt que des rimes. Dans la +seconde strophe le mot final ou bout-rimé de chaque vers de la première +se renverse dans l'ordre le plus bizarre et le plus gênant<a id="footnotetag481" name="footnotetag481"></a> +<a href="#footnote481"><sup class="sml">481</sup></a>. La +troisième strophe en fait autant à l'égard de la seconde, la quatrième à +l'égard de la troisième, et ainsi jusqu'à la sixième, dans laquelle +toutes les combinaisons des six vers de la première se trouvent +épuisées. Les Italiens adoptèrent avec une sorte de passion cette espèce +de poésie contrainte. Pétrarque l'employa souvent, et l'on trouve dans +son <i>canzoniere</i> plusieurs sixtines qui étonnent par la difficulté +vaincue, mais qui ajoutent peu au plaisir de ses lecteurs et à sa +gloire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote481" +name="footnote481"><b>Note 481: </b></a><a href="#footnotetag481"> +(retour) </a> Le mot final du sixième vers de la première strophe est + reporté au premier vers de la seconde; celui du premier vers + l'est au second; celui du cinquième au troisième; celui du + second au quatrième; celui du quatrième au cinquième, et + celui du troisième au sixième et dernier. On peut juger de la + contrainte et de la difficulté de ce singulier retour de + mots, surtout quand le poëte s'étudiait à mettre de la + singularité dans les mots mêmes, comme on le fait dans les + bouts-rimés les plus bizarres, et comme on le faisait assez + ordinairement Arnaud Daniel, qui passe pour l'inventeur de la + sixtine. Voici, pour exemple, la première strophe de l'une de + celle qu'on trouve dans son Recueil: + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Lo ferm voler q'el cor m'intra<br> + Nom pot ges becx escoyssendre ni ongla,<br> + De lausengiers si tot de mal dir s'arma,<br> + Et pos nols aus batre ab ram ni ab verga<br> + Si vals a frau lai on non avrai oncle<br> + Jauzirai joi in verzer o dinz cambra</i>. +</div></div> + + +<p> Dans la seconde strophe, les rimes, ou mots servant de + bouts-rimés, se rangent ainsi à la fin des vers;</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>cambra<br> + intra<br> + oncle<br> + ongla<br> + verga<br> + arma</i>. +</div></div> + +<p> Dans la troisième, leur renversement produit:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>arma<br> + cambra<br> + verga<br> + intra<br> + ongla<br> + oncle</i> +</div></div> + +<p> Ainsi des autres. Le superfin de toute cette recherche était + que la dame, à qui s'adressait cette sixtine, s'appelait + madame d'Ongle.</p> +</blockquote> + + +<p>On a vu plus haut ce que c'était à peu près que la <i>ballade</i>; il y faut +ajouter un entrelacement de rimes et de mesures de vers, qui ne pouvait +avoir d'autre mérite que la difficulté vaincue. Cette difficulté qui +avait piqué les Provençaux, ne rebuta point les Italiens, ni même les +Français, mais ce vers dédaigneux de Molière<a id="footnotetag482" name="footnotetag482"></a> +<a href="#footnote482"><sup class="sml">482</sup></a>:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + La ballade à mon goût est une chose fade, +</div></div> + +<p>fut un arrêt qui la bannit de France, où elle n'a plus osé se remontrer +depuis.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote482" +name="footnote482"><b>Note 482: </b></a><a href="#footnotetag482"> +(retour) </a> Dans les <i>Femmes Savantes</i>.</blockquote> + +<p>La <i>tenson</i>, espèce de lutte ou de combat poétique, était un dialogue +vif et serré entre deux Troubadours qui s'attaquaient et se répondaient +par distiques ou par quatrains, sur des questions d'amour ou de +chevalerie<a id="footnotetag483" name="footnotetag483"></a> +<a href="#footnote483"><sup class="sml">483</sup></a>. C'est ce qu'on nommait autrement <i>jeu-parti</i>. Ces +combats d'esprit faisaient un des principaux amusements des princes et +des grands dans leurs fêtes et leurs cours plénières. Les poëtes qui +montraient le plus de talent, dont les vers étaient les meilleurs et les +réparties les plus vives, obtenaient des prix, et les recevaient de la +main des dames. Les questions souvent très-recherchées de la +métaphysique d'amour, ainsi traitées devant elles, et sur lesquelles le +prix même qu'elles décernaient était une sorte de jugement, donnèrent +par la suite naissance aux cours d'amour, qui, quoi que l'on en ait +dit<a id="footnotetag484" name="footnotetag484"></a> +<a href="#footnote484"><sup class="sml">484</sup></a>, sont d'une institution postérieure, sinon à l'existence des +Troubadours, du moins à tout le premier siècle où ils fleurirent<a id="footnotetag485" name="footnotetag485"></a> +<a href="#footnote485"><sup class="sml">485</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote483" +name="footnote483"><b>Note 483: </b></a><a href="#footnotetag483"> +(retour) </a> C'est sans doute de ce mot <i>tenson</i> que las Italiens + ont pris leur mot <i>tenzone</i>, lutte, dispute, querelle.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote484" +name="footnote484"><b>Note 484: </b></a><a href="#footnotetag484"> +(retour) </a> Cazeneuve, <i>De l'Origine des Jeux Floraux</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote485" +name="footnote485"><b>Note 485: </b></a><a href="#footnotetag485"> +(retour) </a> C'est-à -dire, au douzième siècle. L'abbé Millot a eu raison d'être +d'un avis contraire à celui de Cazeneuve, sur la haute antiquité des +cours d'amour; mais il va trop loin (t. I, p. 12), en disant qu'aucun +Troubadour n'a parlé de ces tribunaux de galanterie; d'où il paraît +conclure que ces cours n'existèrent qu'après l'extinction des +Troubadours et de la poésie provençale. Quelque défiance qui soit due +aux assertions de Nostradamus, on peut cependant le croire quand il cite +un livre qui existait de son temps, qu'il avait lu, et dans lequel il a +recueilli beaucoup de faits; c'est celui du Monge ou Moine des Iles +d'Or, écrit, comme on l'a vu plus haut, dans le quatorzième siècle, et +d'après un Recueil rédigé, dès le douzième, par les ordres du roi +d'Arragon et comte de Provence, Alphonse II. Or, nous trouvons dans +Nostradamus (Vie de Geoffroy Rudel), que le Moine des Iles d'Or, dans le +Catalogue qu'il a fait des poëtes Provençaux, parle d'un dialogue ou +jeu-parti, entre Gérard et Peyronet, au sujet d'une question d'amour; +question qui parut si haute et si difficile, qu'ils la renvoyèrent aux +dames illustres tenant cour d'amour à Pierre-Feu et à Signa. Il donne +même la liste des dames qui y présidaient, et qui sont toutes connues +pour avoir vécu dans le commencement du treizième siècle, pendant que +les Troubadours florissaient, et au temps même de leur plus grand éclat. +Nostradamus cite cette même cour d'amour dans la Vie de Guillaume +Adhémar et dans celle de Raimon de Miraval. Dans la Vie de Perceval +Doria, il parle d'une autre cour d'amour, celle des dames de Romanin, +qui était contemporaine de la première. Voyez ces différentes Vies dans +le vieux historien des Troubadours.</blockquote> + +<p>C'est aux Arabes, comme nous l'avons dit, qu'ils empruntèrent les +tensons ou combats poétiques, espèces d'assaut d'esprit qui, chez ces +peuples ingénieux, roulaient pour la plupart sur des points délicats de +galanterie ou de philosophie traités avec toutes les recherches de l'art +et toutes les finesses du langage. Trop souvent les Troubadours +s'écartèrent de la route qui leur était tracée, et leurs tensons ne +furent que des luttes de grossièretés et d'injures; mais souvent aussi +ils imitaient la vivacité spirituelle et la délicatesse de leurs +modèles, ou ils les remplaçaient par un ton original de franchise et de +naïveté. Par exemple, Gaucelm propose cette question à un autre +Troubadour nommé Hugues<a id="footnotetag486" name="footnotetag486"></a> +<a href="#footnote486"><sup class="sml">486</sup></a>. «J'aime sincèrement une dame qui a un ami +qu'elle ne veut pas quitter. Elle refuse de m'aimer si je ne consens +qu'elle continue de lui donner publiquement des marques d'amour, tandis +que dans le particulier je ferai d'elle tout ce que je voudrai: telle +est la condition qu'elle m'impose». Hugues répond: «Prenez toujours ce +que la jolie dame vous offre, et plus encore quand elle voudra. Avec de +la patience on vient à bout de tout, et c'est ainsi que bien des pauvres +sont devenus riches». Gaucelm n'est pas de cet avis. «J'aime mieux cent +fois, dit-il, n'avoir aucun plaisir et rester sans amour que de donner à +ma Dame la permission extravagante d'avoir un autre amant qui la +possède. Je ne le trouve déjà pas trop bon de son mari; jugez si je le +souffrirais patiemment d'un autre. J'en mourrais de jalousie, et à mon +avis il n'est pas de plus cruel genre de mort.» Hugues insiste. «Celui +qui dispose en secret d'une jolie dame a bien envie de mourir, s'il en +meurt. J'aimerais mieux l'avoir à cette condition que de n'avoir rien du +tout». La dispute continue, et les deux Troubadours conviennent de s'en +rapporter à de belles dames, dont on ignore la décision.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote486" +name="footnote486"><b>Note 486: </b></a><a href="#footnotetag486"> +(retour) </a> Gaucelm Faidit et Hugues Bacalaria. Voyez, sur le + premier, Millot, t. I, p. 354: il ne fait que nommer le + second en rapportant cette tenson, p. 374. Nostradamus nomme + Gaucelm <i>Anselme Faydit</i>, Vie XIV; il ne dit rien de Hugues. + Crescimbeni, son traducteur, appelle comme lui Gaucelm, + <i>Anselme Faidit</i>, aussi Vie XIV; il donne de plus une petite + notice sur Hugues, à la fin de sa <i>Giunta alle Vite de + Provenzali</i>, sur le mot <i>Ugo della Baccalaria</i>. Voyez cette + <i>Giunta</i>, p. 220. Je ne cite plus ici les textes provençaux, + parce qu'il ne s'agit plus des formes que ces citations + pouvaient seules faire connaître.</blockquote> + +<p>Ces galantes futilités seraient traitées maintenant avec plus de finesse +et de talent qu'elles ne le furent alors; mais les femmes les plus +décidées d'aujourd'hui ne feraient peut-être rien de plus fort ou du +moins de plus franc que la proposition de la dame, et l'on voit qu'au +fond, depuis six ou sept siècles, l'art des vers a fait chez nous +beaucoup plus de progrès que la corruption des mœurs.</p> + +<p>Les contes ou <i>novelles</i> ne sont pas en aussi grand nombre dans les +poésies des Troubadours que dans celles des Trouvères, ou anciens poëtes +français, dont on n'a guère publié jusqu'ici que les nombreux et +prolixes fabliaux. Dans les novelles provençales on reconnaît toujours +une imagination galante et poétique, et leurs inventions sont souvent un +mélange des fictions orientales avec les fables chevaleresques d'Europe +et la métaphysique d'amour. Tel est ce conte de Pierre Vidal<a id="footnotetag487" name="footnotetag487"></a> +<a href="#footnote487"><sup class="sml">487</sup></a>, qui +marchait suivi de ses chevaliers et de leurs écuyers lorsqu'ils +rencontrent un chevalier, beau, grand, vigoureux, équippé et habillé de +la manière la plus brillante, conduisant une dame mille fois plus belle +encore, tous deux montés sur des palafrois richement enharnachés et de +couleurs si variées qu'il n'y avait pas deux de leurs membres ou des +parties de leurs corps qui fussent du même poil et de la même couleur. +Ils étaient suivis d'un écuyer et d'une demoiselle, remarquables par une +parure et une beauté particulières. Une conversation s'engage. Pierre +Vidal invite le beau chevalier et la belle dame à se reposer. La dame, +qui n'aime point les châteaux, préfère un lieu champêtre et agréable, +dans un verger délicieux, près d'une claire fontaine. Là , le chevalier +se fait connaître à lui, sa compagne et sa suite. La dame se nomme +Merci, la demoiselle Pudeur, l'écuyer Loyauté, et lui, qui est l'Amour, +emmène, de la cour du roi de Castille, Merci, Pudeur et Loyauté. Ce +compte n'est pas fini, et c'est dommage; le fragment est fort long, +plein de descriptions riches, d'entretiens et de solutions de questions +d'amour.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote487" +name="footnote487"><b>Note 487: </b></a><a href="#footnotetag487"> +(retour) </a> Millot, t. II, p. 297.</blockquote> + +<p>En voici un<a id="footnotetag488" name="footnotetag488"></a> +<a href="#footnote488"><sup class="sml">488</sup></a> dont le commencement, presque anacréontique, n'annonce +guère la fin; cette fin n'est, à proprement parler, dans aucun genre, et +l'extravagance du dénoûment serait remarquée même dans les <i>Mille et une +Nuits</i>. Un perroquet arrive de loin pour saluer une dame de la part +d'Antiphanon, fils du roi, et la prier de soulager le mal dont elle le +fait languir. La dame aime trop son mari pour écouter un amant. Le +perroquet plaide la cause de son maître et celle de l'amour aux dépens +du mariage. Il commence à persuader. On lui donne, pour le chevalier qui +l'envoie, un anneau et un cordon tissu d'or, avec de tendres +compliments. Il va rendre compte de son message, encourage l'amant dans +ses espérances, et lui propose de l'introduire auprès de sa maîtresse; +on ne devinerait pas par quel moyen: en mettant le feu au toit du +château. Il retourne vers la dame et lui annonce Antiphanon. Mais +comment le faire entrer? le jardin toujours fermé, des gardes à toutes +les portes. Le perroquet lui fait part de son stratagème, et, ce qu'il y +a de merveilleux, elle consent à l'employer. Il revient à son maître qui +lui fait donner du feu grégeois dans un vase de fer. Le perroquet le +prend dans sa patte, vole à la tour, et y met le feu, près des archives, +en quatre endroits. On crie <i>au feu</i>; tout le monde est sur pied pour +l'éteindre. La dame profite de ce désordre pour descendre au jardin, +Antiphanon pour y entrer, et bientôt selon l'expression du poëte, ils +crurent être en paradis. Mais on éteint le feu <i>à force de vinaigre</i>. Le +perroquet, qui faisait sentinelle, avertit les deux amans; ils se +quittent, et ce n'est pas sans que la dame, mêlant de la morale à cette +étrange immoralité, ne recommande au chevalier en se jetant à son cou et +le baisant trois fois, de faire les plus belles actions pour l'amour +d'elle. Sans vouloir comparer sans cesse un siècle à l'autre, on +conviendra que dans celui-ci, du moins, les châteaux ne courent pas +autant de risques, et qu'il en coûte moins cher aux maris.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote488" +name="footnote488"><b>Note 488: </b></a><a href="#footnotetag488"> +(retour) </a> Il est d'Arnauo de Carcassès, troubadour inconnu, + dont on n'a que un seul morceau. Voyez Millot, t. II, p. 390.</blockquote> + +<p>On trouve dans une autre novelle<a id="footnotetag489" name="footnotetag489"></a> +<a href="#footnote489"><sup class="sml">489</sup></a> l'original d'un conte plaisant de +Boccace, à moins que ce conte, n'ait comme tant d'autres, une origine +orientale, et que Boccace et le Troubadour n'aient puisé dans une source +commune. C'est celui auquel La Fontaine, en l'imitant, a donné pour +titre trois qualités, dont la première procure à un mari le désagrément +d'être <i>battu</i>, mais ne l'empêche pas d'être <i>content</i>. Il y a cette +différence que ce sont ici des chevaliers et une grande dame, et que +l'histoire est racontée par un jongleur au roi de Castille, Alphonse IX, +au milieu de sa cour. Boccace et La Fontaine ont mieux aimé prendre +leurs acteurs dans la condition commune, sans doute pour qu'on +n'imaginât pas que la chose ne pût arriver que dans une classe qui fait +exception.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote489" +name="footnote489"><b>Note 489: </b></a><a href="#footnotetag489"> +(retour) </a> L'auteur est Raimond Vidal de Besaudun, que l'abbé + Millot, tom. III, pag. 277, soupçonne être fils de Pierre + Vidal.</blockquote> + +<p>Ces contes sont pour la plupart remplis de traits naïfs, agréables et +quelquefois piquants; mais la prolixité les tue; tout y annonce +l'enfance de l'art; tout y respire une licence qui ne blesse pas moins +le goût que la morale, et ce que les auteurs savent le moins, c'est se +borner et finir.</p> + +<p>Il y a peut-être encore moins d'art dans leurs <i>pastourelles</i>. C'est +presque toujours le poëte qui raconte lui-même que, se promenant seul +dans une campagne fleurie, il a trouvé une jolie bergère qui gardait ses +moutons, ou qui cueillait des fleurs en suivant son troupeau. Ce qu'il +dit à la bergère et ce qu'elle lui répond est tout le sujet de la pièce. +Une simplicité quelquefois assez fine en fait le mérite. Le dialogue +procède de trois en trois vers, ou de deux en deux, ou vers par vers, +comme celui de quelques Eglogues de Théocrite et de Virgile. L'entretien +roule sur l'amour; quelquefois, le poëte se représente fort épris de la +bergère, prêt à céder à la tentation, puis s'arrêtant tout à coup au +souvenir de sa dame à qui il ne veut pas faire une infidélité<a id="footnotetag490" name="footnotetag490"></a> +<a href="#footnote490"><sup class="sml">490</sup></a>; +quelquefois aussi il succombe, et la bergère ne résiste qu'autant qu'il +faut pour que la <i>pastourelle</i> ait une étendue raisonnable<a id="footnotetag491" name="footnotetag491"></a> +<a href="#footnote491"><sup class="sml">491</sup></a>. Il faut +savoir quelque gré aux Troubadours d'avoir entrevu ce genre aimable, +sans connaître les modèles que l'antiquité nous a laissés, et de s'y +être borné à des scènes galantes et naïves. Ni leurs idées ni la langue +elle-même ne s'étendaient beaucoup plus loin.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote490" +name="footnote490"><b>Note 490: </b></a><a href="#footnotetag490"> +(retour) </a> Pastourelle de Giraut Riquier; Millot, tom. III, p. + 333. Il y en a, dans les manuscrits, quatre du même auteur.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote491" +name="footnote491"><b>Note 491: </b></a><a href="#footnotetag491"> +(retour) </a> Voyez l'article de Jean Estève; Millot, tom. III, p. + 379.</blockquote> + +<p>Le <i>sirvente</i>, <i>servantèse</i> ou <i>servantois</i> était presque le seul genre +qui roulât ordinairement sur d'autres sujets que la galanterie; il était +historique ou satirique. Le poëte y célébrait, ou ses propres exploits, +s'il était chevalier, ou les exploits des chevaliers qui l'admettaient à +leur table, ou les traits de bravoure, de générosité, de vertu qu'il +jugeait dignes de sa muse; ou bien il y reprenait, soit les vices en +général, soit en particulier ceux des ennemis, des rivaux et même des +grands dont il avait à se plaindre. Quelquefois, ce qui produisait des +oppositions et des contrastes, la galanterie se mêlait à la satire, +comme dans ce sirvente, dont chaque strophe commence par un trait +satirique contre Henri II, roi d'Angleterre, à qui Louis-le-Jeune avait +fait lever le siége de Toulouse, et finit par une apostrophe galante à +la maîtresse de l'auteur<a id="footnotetag492" name="footnotetag492"></a> +<a href="#footnote492"><sup class="sml">492</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote492" +name="footnote492"><b>Note 492: </b></a><a href="#footnotetag492"> +(retour) </a> Il se nommait Bernard Arnaud de Montcuc, Voyez Millot, + <i>ub. supr.</i>, p. 97. Les autres auteurs qui ont écrit sur la + poésie provençale n'en parlent pas.</blockquote> + +<p>«Quand la nature renaît, et que les rosiers sont en fleur, les méchants +barons s'empressent d'aller à la chasse. Il me prend envie de faire +contre eux un sirvente et de censurer aigrement ces ennemis de toute +vertu et de tout honneur; mais amour répand la gaîté dans mon âme autant +que les beaux jours de mai. Je conserverai ma joie malgré tant de sujets +de tristesse». Il désigne ensuite le preux roi avec sa nombreuse +cavalerie, qui se vante de l'emporter en gloire et en mérite; mais, +dit-il, les Français n'en ont pas peur; et se tournant vers sa dame, il +l'assure qu'il la redoute davantage, et qu'il a une bien autre crainte +de ses rigueurs. «Je fais plus de cas, poursuit-il, d'un coursier sellé +et armé, d'un écu, d'une lance et d'une guerre prochaine, que des airs +hautains d'un prince qui consent à la paix en sacrifiant une partie de +ses droits et de ses terres. Pour vous, beauté que j'adore, vous que +j'aurai ou j'en mourrai, je m'estime plus heureux d'attaquer vos refus +que d'être accepté par une autre. J'aime les archers quand ils lancent +des pierres et renversent des murailles; j'aime l'armée qui s'assemble +et se forme dans la plaine; je voudrais que le roi d'Angleterre se plût +autant à combattre que je me plais, madame, à me retracer l'image de +votre beauté et de votre jeunesse, etc.». Cela est original, il en faut +convenir. Cela était inspiré par le moment, et n'avait de modèle ni +parmi les Arabes, ni parmi les Anciens, dont ce bon Troubadour et ses +confrères ne soupçonnaient pas même l'existence.</p> + +<p>Une satire plus originale encore, ou, si l'on veut, plus bizarre, est +celle-ci. Blacas est mort; c'était un baron riche, généreux, brave, et +de plus très-bon Troubadour. Sordel<a id="footnotetag493" name="footnotetag493"></a> +<a href="#footnote493"><sup class="sml">493</sup></a>, l'un des Italiens les plus +célèbres qui se soient adonnés à la poésie provençale, fait son éloge +funèbre; mais chaque trait de cet éloge est un trait de satire contre +quelque prince. «Ce malheur est si grand, dit-il, qu'il n'y a d'autre +ressource que de prendre le cœur de Blacas pour le donner à manger aux +barons qui en manquent; dès lors ils en auront assez. Que l'empereur de +Rome (Frédéric II) en mange le premier; il en a besoin s'il veut +recouvrer sur les Milanais les pays qu'ils lui ont enlevés en dépit de +ses Allemands.--Après lui en mangera le noble roi de France (Louis IX), +pour reprendre la Castille qu'il perd par sa sottise; mais si sa mère le +sait il n'en mangera point; car il craint en tout de lui déplaire.--Le +roi d'Angleterre (Henri III) en doit manger un bon morceau. Il a peu de +cœur; il en aura beaucoup alors, et reprendra les terres qu'il a +honteusement laissé usurper.--Il faut que le roi de Castille (Ferdinand +III) en mange pour deux; car il a deux royaumes, et n'est pas bon pour +en gouverner un seul; mais s'il en mange, qu'il se cache de sa mère; +elle lui donnerait des coups de bâton.--Je veux qu'après lui en mange le +roi de Navarre (Thibault, comte de Champagne), qui, selon ce que +j'entends dire, valait mieux comte que roi». Ainsi du reste.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote493" +name="footnote493"><b>Note 493: </b></a><a href="#footnotetag493"> +(retour) </a> Voyez sa vie dans Millot, t. II, p. 79. Sa chanson sur + la mort de Blacas est dans la vie de ce dernier, tom. I, p. + 452.</blockquote> + +<p>Les sirventes, où la satire ne s'exerçait que sur les mœurs, ont +l'avantage de nous apprendre des usages et des folies de ce temps qui se +rapprochent souvent de ce que l'on voit dans le nôtre. Le trait suivant, +par exemple, nous dit quelle espèce de fard les vieilles femmes +mettaient alors</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + Pour réparer des ans l'irréparable outrage. +</div></div> + +<p>«Je ne peux souffrir le teint blanc et rouge que les vieilles se font +avec l'onguent d'un œuf battu qu'elles s'appliquent sur le visage, et du +blanc par-dessus, ce qui les fait paraître éclatantes depuis le front +jusqu'au-dessous de l'aisselle<a id="footnotetag494" name="footnotetag494"></a> +<a href="#footnote494"><sup class="sml">494</sup></a>». Ces derniers mots prouvent aussi +que l'habillement des femmes n'était pas plus modeste alors +qu'aujourd'hui, même quand un autre intérêt que celui de la modestie +l'aurait exigé d'elles.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote494" +name="footnote494"><b>Note 494: </b></a><a href="#footnotetag494"> +(retour) </a> Ce trait est tiré d'un sirvente d'Ogier ou Augier. + Millot, t. I, p. 340.</blockquote> + +<p>D'ailleurs on ne voit ici que du blanc, ce qui les aurait fait +ressembler à des spectres; mais elles mettaient aussi beaucoup de rouge, +comme une autre satire nous l'atteste. Elle est d'un certain moine de +Montaudon, poëte satirique par excellence, qui n'épargnait personne dans +ses sirventes, ni les femmes, ni les moines, ni même les +Troubadours<a id="footnotetag495" name="footnotetag495"></a> +<a href="#footnote495"><sup class="sml">495</sup></a>. Le tour qu'il prend est vif et ingénieux. Les dames et +les moines paraissent devant Dieu, se disputent entre eux et plaident en +forme. «Tout est perdu, disent les moines; mesdames, vous nous faites +grand tort en nous enlevant les peintures. C'est un péché de vous +peindre si fort et de vous déguiser de la sorte; car jamais l'usage de +la peinture ne fut inventé que pour nous, et vous vous rougissez +tellement que vous effacez les images qu'on suspend dans nos +chapelles.--Les dames répondent: La peinture nous a été donnée bien +avant qu'on inventât les <i>ex voto</i> pour les moines grands et petits. Je +ne vous ôte rien, dit une dame, en peignant les rides qui sont +au-dessous de mes yeux, et en les effaçant de manière à pouvoir traiter +encore avec hauteur ceux qui s'affolent de moi.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote495" +name="footnote495"><b>Note 495: </b></a><a href="#footnotetag495"> +(retour) </a> Nostradamus n'a point parlé de lui. Voyez Crescimbeni, + <i>Giunta alle Vite</i>, pag. 200, et Millot, tom. III, pag. 156.</blockquote> + +<p>Dieu dit aux moines: <i>Si vous le trouvez bon</i>, je donne vingt ans pour +se peindre aux femmes qui en ont plus de vingt-cinq; soyez plus généreux +que moi, donnez-leur en trente.--Nous n'en ferons rien, répondent les +moines, nous leur en donnerons dix <i>par complaisance pour vous</i>; mais +sachez qu'après ce temps nous voulons être sûrs qu'elles nous laisseront +en paix. Alors vinrent Saint-Pierre et Saint-Laurent, qui firent une +bonne et ferme paix entre les parties, l'un et l'autre ayant juré de la +maintenir. Ils retranchèrent cinq ans des vingt, et en ajoutèrent cinq +aux dix. Ainsi fut vidé le procès, et les parties demeurèrent d'accord.</p> + +<p>Mais le poëte s'écrie que le serment est violé, que les femmes se +mettent tant de blanc et de vermillon sur le visage, que jamais on n'en +vit plus aux <i>ex voto</i>. Il nomme une quantité de drogues dont elles se +servent, la plupart inconnues aujourd'hui. «Elles mêlent, dit-il, avec +du vif-argent du cafera, du tifrigon, de l'angelot, du berruis, et s'en +peignent sans mesure. Elles mêlent avec du lait de jument, des fèves, +nourriture des anciens moines et la seule chose qu'ils demandent, par +droit ou par charité, de sorte qu'il ne leur en reste plus rien<a id="footnotetag496" name="footnotetag496"></a> +<a href="#footnote496"><sup class="sml">496</sup></a>. +Elles ont encore fait pis que tout cela; elles ont amassé provision de +safran, et l'ont fait tellement enchérir qu'on s'en plaint outre-mer: +mieux vaudrait-il qu'on le mangeât en ragoûts et en sauces que de le +perdre ainsi. Il conviendrait du moins qu'elles prissent les étendards +et les armes des croisés pour aller chercher outre-mer le safran +qu'elles ont tant d'envie d'avoir». On voit par là que l'on tirait le +safran de l'Orient, qu'on s'en servait pour la cuisine, et, ce qu'il est +assez difficile de concevoir, qu'il entrait, même en très-grande +quantité, dans la toilette des dames, avec le blanc, le rouge et encore +d'autres couleurs<a id="footnotetag497" name="footnotetag497"></a> +<a href="#footnote497"><sup class="sml">497</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote496" +name="footnote496"><b>Note 496: </b></a><a href="#footnotetag496"> +(retour) </a> L'abbé Millot observe ici très-gravement qu'ils + demandaient alors autre chose que des fèves.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote497" +name="footnote497"><b>Note 497: </b></a><a href="#footnotetag497"> +(retour) </a> Le moine de Montaudon en voulait au rouge des femmes. + J'ai trouvé un autre dialogue sur le même sujet, entre Dieu + et lui dans un manuscrit de la Bibliothèque impériale, n°. + 7226.</blockquote> + +<p>Le même poëte prend un tour à peu près semblable, et qui n'est pas moins +vif, pour se venger apparemment de mauvaises réceptions qui lui avaient +été faites dans quelques provinces, et montrer sa satisfaction du bon +accueil qu'il avait reçu dans d'autres. Il était monté au ciel pour +parler à Saint-Michel, qui l'avait mandé; il entendit Saint-Julien qui +se plaignait à Dieu d'avoir été dépouillé de son fief et de tous ses +droits. Autrefois quiconque voulait avoir bon gîte lui adressait le +matin sa prière; mais avec les méchants seigneurs qui vivent à présent +il ne reçoit plus de prière ni le matin ni le soir. Ils refusent +l'hospitalité à tout le monde, ou laissent partir à jeûn le matin ceux à +qui ils donnent à coucher; il est pourtant encore assez content des +Toulousains, des Carcassonnois, des Albigeois; il n'a ni à se plaindre +ni à se louer de quelques autres; enfin Saint-Julien, patron de +l'hospitalité, distribue la louange ou le blâme selon que le poëte a été +bien ou mal reçu.</p> + +<p>Folquet de Lunel<a id="footnotetag498" name="footnotetag498"></a> +<a href="#footnote498"><sup class="sml">498</sup></a>, poëte très-dévot, fait, <i>au nom du Père glorieux +qui forma l'homme à son image</i>, une satire générale des mœurs de tous +les états, depuis l'empereur jusqu'aux aubergistes de village. +«L'empereur, dit-il, exerce des injustices contre les rois, les rois +contre les comtes; les comtes dépouillent les barons, ceux-ci leurs +vassaux et leurs paysans. Les laboureurs, les bergers font à leur tour +d'autres injustices. Les gens de journée ne gagnent point l'argent +qu'ils exigent. Les médecins tuent au lieu de guérir, et ne s'en font +pas moins payer. Les marchands, les artisans sont menteurs et voleurs, +etc.».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote498" +name="footnote498"><b>Note 498: </b></a><a href="#footnotetag498"> +(retour) </a> Crescimbeni ne parle pas de lui. Voyez Millot, t. II, + p. 138.</blockquote> + +<p>Dans une autre satire ou sirvente satirique, Marcabres<a id="footnotetag499" name="footnotetag499"></a> +<a href="#footnote499"><sup class="sml">499</sup></a> s'en prend +aux seigneurs, aux barons, à leurs femmes, aux Troubadours, à tout le +monde, à qui il reproche une horrible corruption de mœurs. On y trouve +cette image gigantesque, mais singulière. «Le monde est couvert d'un +gros arbre touffu qui s'est étendu si prodigieusement qu'il embrasse +tout l'Univers. Il a jeté de si profondes racines qu'il est impossible +de l'abattre. Cet arbre est la méchanceté. Pour peu qu'on y touche ceux +qui devraient protéger la vertu jettent les hauts cris. Comtes, rois, +amiraux, princes, sont pendus à cet arbre par le lien de l'avarice, si +fort qu'on ne saurait les détacher».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote499" +name="footnote499"><b>Note 499: </b></a><a href="#footnotetag499"> +(retour) </a> Nostradamus n'a donné sur ce poète qu'un tissu + d'erreurs; Crescimbeni en corrige quelques-unes dans ses + notes, mais non pas toutes. Voyez Millot, <i>ub. supr.</i>, p. + 250.</blockquote> + +<p>Le clergé était alors dans toute sa puissance, et il en abusait. Les +Troubadours ne l'épargnaient pas; quelques uns même lui prodiguaient des +injures violentes et grossières. «Ah! faux clergé, lui dit Bertrand +Carbonel<a id="footnotetag500" name="footnotetag500"></a> +<a href="#footnote500"><sup class="sml">500</sup></a>, traître, menteur, parjure, voleur, débauché, mécréant, tu +commets chaque jour tant de désordres publics que le monde est dans le +trouble et la confusion. Saint-Pierre n'eut jamais rentes, châteaux ni +domaines; jamais il ne prononça d'excommunications ou d'interdits. Vous +ne faites pas de même, vous qui pour l'or excommuniez sans raison, etc. +Que le Saint-Esprit qui prit chair humaine écoute mes vœux, dit +Guillaume Figuiera<a id="footnotetag501" name="footnotetag501"></a> +<a href="#footnote501"><sup class="sml">501</sup></a>, et qu'il te brise le bec, Rome; je ne puis +comprendre combien tu es fourbe envers nous et envers les Grecs. Rome, +tu traînes avec toi les aveugles dans le précipice; tu franchis les +bornes que Dieu t'a données, car tu absous les péchés à prix d'argent, +et tu te charges d'un fardeau plus fort qu'il ne t'appartient....... +Dieu te confonde, Rome....! Rome de mauvaises mœurs et de mauvaise foi, +etc.».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote500" +name="footnote500"><b>Note 500: </b></a><a href="#footnotetag500"> +(retour) </a> Voyez Nostradamus et Crescimbeni, corrigés par Millot, <i>ub. +supr.</i>, p. 432.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote501" +name="footnote501"><b>Note 501: </b></a><a href="#footnotetag501"> +(retour) </a> Millot, <i>ibid.</i>, p. 448. Je rectifie sa traduction, qui n'est +nullement conforme au texte; il en a fallu faire autant de plusieurs +autres passages. + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Lo Sain Esperitz<br> + Que receup cara humana<br> + Entenda mos precs<br> + E fraigna tos becs,<br> + Roma; no'm entrecs<br> + Com' es falsa e trafana<br> + Vas nos e va'ls Grecs</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<p>Pierre Cardinal, l'un des censeurs les plus âpres de mœurs de son +siècle<a id="footnotetag502" name="footnotetag502"></a> +<a href="#footnote502"><sup class="sml">502</sup></a>, n'a pas épargné les prêtres et les moines dans ses satires. +«Indulgences, pardons, Dieu et le diable, ils mettent, dit-il, tout en +usage. À ceux-là , ils accordent le paradis par leurs pardons; ils +envoyent ceux-ci en enfer par leurs excommunications; ils portent des +coups qu'on ne peut pas parer, et nul ne sait si bien forger des +tromperies qu'ils ne le trompent encore mieux». Et plus loin: «Il n'est +point de vautour qui évente de si loin une charogne que les gens +d'église et les prédicateurs sentent un homme riche. Aussitôt ils en +font leur ami; et quand il lui survient une maladie, ils lui font faire +une donation qui dépouille ses parents.... Vous les voyez sortir tête +levée des mauvais lieux pour aller à l'autel. Rois, empereurs, ducs, +comtes et chevaliers avaient coutume de gouverner les états; les clercs +ont usurpé sur eux cette autorité, soit à force ouverte, soit par leur +hypocrisie et leurs prédications, etc.».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote502" +name="footnote502"><b>Note 502: </b></a><a href="#footnotetag502"> +(retour) </a> Millot, t. III, p. 236 et suiv.</blockquote> + +<p>Mais ce n'était pas seulement sur le clergé que la liberté des +Troubadours s'exerçait; elle n'épargnait pas les objets les plus sacrés; +et dans ce siècle où la religion avait tant d'empire sur les opinions et +si peu sur les mœurs, où elle armait les croyants contre les incrédules, +et même contre les croyants quand l'intérêt temporel de ses chefs le +voulait ainsi, elle n'était guère plus respectée des poëtes dans leurs +vers, que des moines dans leur conduite. C'était pour eux, même dans +leurs poésies amoureuses, un sujet de figures, d'apostrophes ou de +comparaisons comme les autres, et dont ils usaient tout aussi librement.</p> + +<p>L'un compare un baiser de sa dame<a id="footnotetag503" name="footnotetag503"></a> +<a href="#footnote503"><sup class="sml">503</sup></a> aux plus douces joies du Paradis; +l'autre abandonnerait sans façon sa part de ce lieu de délices pour les +faveurs de la sienne; un troisième<a id="footnotetag504" name="footnotetag504"></a> +<a href="#footnote504"><sup class="sml">504</sup></a>, si Dieu le laisse jouir de son +amour, croira que le Paradis est privé de liesse et de joie; un autre, +quand il est auprès de sa maîtresse, fait le signe de la croix, tant il +est émerveillé de la voir<a id="footnotetag505" name="footnotetag505"></a> +<a href="#footnote505"><sup class="sml">505</sup></a>; un autre encore assure que, s'il obtient +le bonheur qu'il désire, il éprouvera ce que dit la Bible, qu'en bonne +aventure un jour vaut bien cent, allusion très-profane à des paroles du +psalmiste<a id="footnotetag506" name="footnotetag506"></a> +<a href="#footnote506"><sup class="sml">506</sup></a>; un autre enfin se croit en amour l'égal des grands et +des rois: ces vaines distinctions de rang disparaissent, dit-il, devant +Dieu, qui ne juge que les cœurs; puis s'adressant à sa dame: «O parfaite +image de la Divinité, que n'imitez-vous votre modèle<a id="footnotetag507" name="footnotetag507"></a> +<a href="#footnote507"><sup class="sml">507</sup></a>»! Plusieurs, +lorsqu'ils sont guéris de leur passion pour une femme mariée, ne croient +pouvoir la quitter qu'en se faisant délier de leurs serments par un +prêtre, et le prêtre vient très-sérieusement les dispenser de +l'adultère<a id="footnotetag508" name="footnotetag508"></a> +<a href="#footnote508"><sup class="sml">508</sup></a>; d'autres, maltraités par leur dame, font dire des +messes, brûler des cierges et des lampes pour se la rendre +favorable<a id="footnotetag509" name="footnotetag509"></a> +<a href="#footnote509"><sup class="sml">509</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote503" +name="footnote503"><b>Note 503: </b></a><a href="#footnotetag503"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>E mi baisa la boqu'els huels amdos<br> + Don mi sembla lo ioy de Paradis</i>. +<p class="i20"> <span class="sc">Bernard de Ventadour</span>.</p> +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote504" +name="footnote504"><b>Note 504: </b></a><a href="#footnotetag504"> +(retour) </a> Arnaud de Marveil: + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Que si m'lais Dieus s'amor iauzir,<br> + Semblaria'm, tan la dezir,<br> + Ab lyeis Paradisus desertz</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote505" +name="footnote505"><b>Note 505: </b></a><a href="#footnotetag505"> +(retour) </a> Arnaud Catalans.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote506" +name="footnote506"><b>Note 506: </b></a><a href="#footnotetag506"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Dies una in atriis tuis super millia</i>. +</div></div> + +<p> L'auteur de ce trait est Bernard de Ventadour.</p> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote507" +name="footnote507"><b>Note 507: </b></a><a href="#footnotetag507"> +(retour) </a> Arnaud de Marveil.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote508" +name="footnote508"><b>Note 508: </b></a><a href="#footnotetag508"> +(retour) </a> Entre autres, Pierre de Barjac. Millot, t. I, p. 122.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote509" +name="footnote509"><b>Note 509: </b></a><a href="#footnotetag509"> +(retour) </a> Arnaud Daniel, dans Millot, t. II, p. 485. Dans + Nostradamus, cela est plus fort, il entend mille messes par + jour, priant Dieu de pouvoir acquérir la grâce de sa dame; p. + 42. Dans le texte provençal, six messes selon quelques + manuscrits, et mille messes selon d'autres. + +<pre> + Sis { + {messas naug en perferi + Mill { + En art lum de ser e d'oli + Che Dieus me don bon afert. +</pre> +</blockquote> + +<p>Dans des sujets plus graves, l'un<a id="footnotetag510" name="footnotetag510"></a> +<a href="#footnote510"><sup class="sml">510</sup></a>, regrettant un Troubadour<a id="footnotetag511" name="footnotetag511"></a> +<a href="#footnote511"><sup class="sml">511</sup></a> +que la mort vient d'enlever, dit que <i>Dieu l'a pris pour son usage</i>. Si +la Vierge aime les gens courtois, ajoute-t-il, qu'<i>elle prenne +celui-là </i>. L'autre<a id="footnotetag512" name="footnotetag512"></a> +<a href="#footnote512"><sup class="sml">512</sup></a>, ayant perdu sa maîtresse, dit qu'il ne prie pas +Dieu de la recevoir dans son Paradis; sans elle, le Paradis lui +paraîtrait mal meublé de courtoisie. Raimond de Castelnau, dans une +satire dirigée principalement contre les moines, dit que «si Dieu sauve, +pour bien manger et avoir des femmes, les moines noirs, les moines +blancs, les templiers, les hospitaliers et les chanoines auront le +Paradis, et que S. Pierre et S. Paul sont bien dupes d'avoir tant +souffert de tourments pour un Paradis qui coûte si peu aux autres<a id="footnotetag513" name="footnotetag513"></a> +<a href="#footnote513"><sup class="sml">513</sup></a>». +Dans une pièce dévote consacrée à la Vierge, Peyre, ou Pierre de +Corbian, affirme que tous les chrétiens savent et croient ce que l'ange +lui dit <i>quand elle reçut par l'oreille Dieu qu'elle enfanta +vierge</i><a id="footnotetag514" name="footnotetag514"></a> +<a href="#footnote514"><sup class="sml">514</sup></a>. Il compare la merveille de son enfantement à l'action du +soleil, dont la lumière traverse le verre sans le corrompre, comparaison +qui a été répétée par d'autres poëtes, et même, je crois, par des +docteurs. Peyre Cardinal tient un plaidoyer tout prêt pour le jour du +jugement, en cas que Dieu veuille le damner<a id="footnotetag515" name="footnotetag515"></a> +<a href="#footnote515"><sup class="sml">515</sup></a>. Il dira à Dieu que +<i>Dieu a grand tort</i> de perdre ce qu'il peut gagner, et de ne pas remplir +son Paradis autant qu'il peut; à saint Pierre, qui en est le portier, +que la porte d'une cour doit être ouverte à tout le monde. Il prouvera +enfin à Dieu, par de bons arguments, qu'il ne doit pas le damner pour +des péchés qu'il n'eût pas commis s'il n'avait pas été au monde; mais il +prie la sainte Vierge d'obtenir qu'il ne soit pas obligé d'en venir là +avec son fils.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote510" +name="footnote510"><b>Note 510: </b></a><a href="#footnotetag510"> +(retour) </a> Deudes de Prades.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote511" +name="footnote511"><b>Note 511: </b></a><a href="#footnotetag511"> +(retour) </a> Hugues Brunet; Millot, t. I, p. 315.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote512" +name="footnote512"><b>Note 512: </b></a><a href="#footnotetag512"> +(retour) </a> Boniface Calvo, <i>ibid.</i>, t. II, p. 366.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote513" +name="footnote513"><b>Note 513: </b></a><a href="#footnotetag513"> +(retour) </a> Boniface Calvo, p. 77. Le texte provençal dit; + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Si monge nier vol Dieu que si an sal<br> + Per pro maniar ni per femnas tenir,<br> + Ni monge blanc per boulas amentir,<br> + Ni per erguelh temple ni l'ospital</i>,<br> +<br> + <i>Ni canonge per prestar a renieu,<br> + Ben tenc per folh sanh Peyre, sanh Andrieu<br> + Que sofriro per Dieu aital turmen,<br> + S'aiquest s'en uen aissi a salvamen</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote514" +name="footnote514"><b>Note 514: </b></a><a href="#footnotetag514"> +(retour) </a> Millot, t. III, p. 233.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote515" +name="footnote515"><b>Note 515: </b></a><a href="#footnotetag515"> +(retour) </a> <i>ibid.</i>, p. 268.</blockquote> + +<p>Un Troubadour qui servait dans une croisade<a id="footnotetag516" name="footnotetag516"></a> +<a href="#footnote516"><sup class="sml">516</sup></a>, mécontent du tour que +les affaires y avaient pris, s'écrie: «Seigneur Dieu, si vous m'en +croyiez, vous prendriez bien garde à qui vous donneriez les empires, les +royaumes, les châteaux et les tours». Un autre<a id="footnotetag517" name="footnotetag517"></a> +<a href="#footnote517"><sup class="sml">517</sup></a>, désespéré de la +mort du bon roi saint Louis, si ardent à servir Dieu, maudit les +croisades et le clergé, promoteur de la guerre sainte; il maudit Dieu +lui-même qui pouvait le rendre heureux; il voudrait que les chrétiens se +fissent mahométans, puisque Dieu est pour les infidèles. Dans une tenson +de Peguilain, il propose à Elias, son interlocuteur, cette question à +résoudre. Sa dame lui a permis de passer une nuit avec elle, mais sous +promesse de ne faire que ce qu'elle voudra; il se croit obligé d'être +fidèle à son serment. J'aimerais mieux le rompre, répond Elias; j'en +serais quitte pour aller chercher des pardons en Syrie<a id="footnotetag518" name="footnotetag518"></a> +<a href="#footnote518"><sup class="sml">518</sup></a>; trait de +lumière sur l'efficacité morale des pélerinages à la Terre-Sainte, des +indulgences, des pardons et de toutes les superstitions de cette espèce. +Dans une autre tenson entre Granet et Bertrand<a id="footnotetag519" name="footnotetag519"></a> +<a href="#footnote519"><sup class="sml">519</sup></a>, deux Troubadours +peu célèbres, Granet exhorte Bertrand à renoncer à l'amour et à +travailler au salut de son âme en passant outre-mer, où l'antechrist est +sur le point de détruire ceux qui y sont allés pour convertir les +infidèles. Bertrand répond qu'il est fort aise du succès de +l'antechrist; qu'il est prêt à croire en lui, dans l'espérance qu'il +fléchira en sa faveur le cœur de sa maîtresse. Granet lui reproche +l'indigne voie par laquelle il veut parvenir à son but. Ce bien, lui +dit-il, serait payé trop cher par votre damnation. Tout est légitime +pour sauver ma vie, répond Bertrand; je meurs pour la plus aimable des +femmes, et ayant perdu l'esprit, si je pèche en me jetant dans les bras +de l'antechrist, Dieu doit me le pardonner<a id="footnotetag520" name="footnotetag520"></a> +<a href="#footnote520"><sup class="sml">520</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote516" +name="footnote516"><b>Note 516: </b></a><a href="#footnotetag516"> +(retour) </a> Peyrols d'Auvergne; Millot, t. I, p. 322.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote517" +name="footnote517"><b>Note 517: </b></a><a href="#footnotetag517"> +(retour) </a> Austan d'Orlach, qui n'est connu que par cette pièce; + Millot, t. II, p. 430.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote518" +name="footnote518"><b>Note 518: </b></a><a href="#footnotetag518"> +(retour) </a> Millot, t. II, p. 240.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote519" +name="footnote519"><b>Note 519: </b></a><a href="#footnotetag519"> +(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 133.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote520" +name="footnote520"><b>Note 520: </b></a><a href="#footnotetag520"> +(retour) </a> Millot, t. II, p. 135.</blockquote> + +<p>Cette folie des croisades d'outre-mer fut souvent l'objet de leurs +chants, et la croisade barbare contre les malheureux Albigeois, dont ils +voyoient sous leurs yeux les horreurs, fut celui de leurs satires. Ils +ne ménagent ni les guerriers qui massacraient des populations entières +par ordre d'un pontife, ni les inquisiteurs qui livraient aux bûchers ce +que le fer avait épargné, ni les moines, ni le clergé leurs complices, +ni les papes moteurs intéressés et politiques de ce carnage religieux. +La liberté de leurs expressions passe tout ce qu'on s'est permis dans +des siècles à qui l'on fait un grand reproche de n'avoir pas respecté +des superstitions sanguinaires. Mais ces horreurs eurent aussi parmi +eux des apologistes. Il se trouva des Troubadours qui ne rougirent point +de les chanter. Folquet de Marseille fit plus<a id="footnotetag521" name="footnotetag521"></a> +<a href="#footnote521"><sup class="sml">521</sup></a>, il ne chanta point +la croisade; il la suscita, la soutint, en attisa en quelque sorte les +bûchers et les fureurs. Folquet avait dans sa jeunesse aimé, rimé, mené +une vie errante et adonnée au plaisir, comme les Troubadours ses +confrères. Sa tête ardente avait passé subitement à d'autres extrémités. +Devenu moine de Citeaux, bientôt abbé, et peu de temps après évêque de +Toulouse dès qu'il vit la persécution et la proscription s'élever contre +les Albigeois et contre le comte de Toulouse, il se joignit aux +persécuteurs. Il servit de son influence, de ses conseils, de ses +prédications violentes les croisés et leur chef, le trop fameux comte de +Montfort. Après avoir vaincu par les armes du fanatisme le comte son +seigneur, dans Toulouse même, capitale de ses états, il alla présenter +au pape le fondateur des Dominicains et de l'Inquisition, qu'il établit +solidement dans son diocèse, et qui y a régné si long-temps. Perdigon, +simple Troubadour, élevé par son talent à la dignité de chevalier et à +la fortune<a id="footnotetag522" name="footnotetag522"></a> +<a href="#footnote522"><sup class="sml">522</sup></a>, le déshonora par la part qu'il prit aux intrigues et +aux violences de Folquet. Il chanta même la défaite et la mort du roi +d'Arragon son bienfaiteur, défenseur du comte Raimond, à la bataille de +Muret<a id="footnotetag523" name="footnotetag523"></a> +<a href="#footnote523"><sup class="sml">523</sup></a>. Vers la fin du même siècle, lorsque les bûchers étaient +éteints, l'imagination d'un comte de Foix<a id="footnotetag524" name="footnotetag524"></a> +<a href="#footnote524"><sup class="sml">524</sup></a> les rallumait encore, et +en menaçait tous ceux qui se renommeraient de l'Arragon. «Leurs cendres, +disait-il, seront jetées au vent, leurs âmes envoyées en enfer».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote521" +name="footnote521"><b>Note 521: </b></a><a href="#footnotetag521"> +(retour) </a> Millot, t. I, p. 179 et suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote522" +name="footnote522"><b>Note 522: </b></a><a href="#footnotetag522"> +(retour) </a> Millot, t. I, p. 428.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote523" +name="footnote523"><b>Note 523: </b></a><a href="#footnotetag523"> +(retour) </a> En 1213.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote524" +name="footnote524"><b>Note 524: </b></a><a href="#footnotetag524"> +(retour) </a> Roger Bernard III; Millot, t. II, p. 472.</blockquote> + +<p>Mais rien dans tout cela n'est aussi fort et ne peint aussi bien les +fureurs de l'inquisition que ce qu'un naïf inquisiteur fit lui-même, ne +croyant sans doute laisser qu'un monument des victoires de sa +dialectique et des triomphes de la foi. C'est un dominicain nommé +Izarn<a id="footnotetag525" name="footnotetag525"></a> +<a href="#footnote525"><sup class="sml">525</sup></a>, l'un des suppôts les plus actifs de ce tribunal exécrable, +et chez qui l'on voit avec regret la lyre d'un Troubadour dans les mains +d'un brûleur d'hommes. La pièce qu'il nous a laissée est un monument +précieux<a id="footnotetag526" name="footnotetag526"></a> +<a href="#footnote526"><sup class="sml">526</sup></a>; c'est une controverse entre lui et un théologien +albigeois; elle n'a pas moins de huit cents vers alexandrins. Il lui +prouve d'abord très-sérieusement par des passages latins de la Bible que +ce n'est point le diable, mais Dieu qui a créé l'homme; ensuite il le +plaisante à sa manière sur les assemblées de ses prosélytes et sur la +façon dont ils se communiquaient le saint-esprit; puis il reprend ses +argumentations, et pour leur donner plus de force il ajoute en propres +mots: «Si tu refuses de me croire, <i>voilà le feu qui brûle tes +compagnons tout prêt à te consumer</i><a id="footnotetag527" name="footnotetag527"></a> +<a href="#footnote527"><sup class="sml">527</sup></a>». Après de nouveaux efforts de +dialectique, il lui dit encore: «<i>Ou tu seras jeté dans le feu</i>, ou tu +te rangeras de notre côté, nous qui avons la foi pure avec ses sept +échelons appelés sacrements». De l'explication des dogmes il passe à la +défense du mariage, et supposant que son antagoniste n'est pas sur ce +point de l'avis de Dieu et de Saint-Paul: «On apprête le feu, dit-il, et +la poix et les tourments où tu dois passer<a id="footnotetag528" name="footnotetag528"></a> +<a href="#footnote528"><sup class="sml">528</sup></a>..... Avant que je te +donne ton congé, dit-il encore, et que je te laisse entrer dans le +feu<a id="footnotetag529" name="footnotetag529"></a> +<a href="#footnote529"><sup class="sml">529</sup></a>, je veux disputer avec toi sur la résurrection au jugement +dernier. Tu n'y crois pas; cependant rien n'est plus certain». Et c'est +en effet avec le ton de la certitude qu'il lui donne pour preuve ce que +les incrédules présentent comme objection. «Si la tête d'un homme était +outre-mer, un de ses pieds à Alexandrie, l'autre au mont Calvaire, une +main en France et l'autre à Haut-Vilar<a id="footnotetag530" name="footnotetag530"></a> +<a href="#footnote530"><sup class="sml">530</sup></a>, que le corps fût en +Espagne, où on l'eût fait porter, qu'il fût brûlé et mis en cendres, et +qu'on pût le jeter au vent, il faut qu'au jour du jugement tout se +rassemble et reprenne la forme qu'il avait au baptême; la preuve en est +dans le livre de Job, etc.». Il ne cesse de lui répéter le plus fort de +ses arguments, celui du feu. «Hérétique, lui dit-il, avant que le feu te +saisisse et que tu sentes la flamme, puisque notre croyance est +meilleure que la tienne, je voudrais bien que tu me dises pour quelle +raison tu nies notre baptême<a id="footnotetag531" name="footnotetag531"></a> +<a href="#footnote531"><sup class="sml">531</sup></a>....» Enfin, pour péroraison, avant que +le pauvre hérétique réponde, il lui montre le feu qui s'allume<a id="footnotetag532" name="footnotetag532"></a> +<a href="#footnote532"><sup class="sml">532</sup></a> +«Ecoute, ajoute-t-il le cor va déjà par la ville, le peuple s'assemble +pour voir la justice qui va se faire et comment tu vas être brûlé». Ce +ne sont plus ici des forfaits imputés à l'inquisition naissante que l'on +ose nier et dont on essaie de la défendre, c'est l'inquisition elle-même +qui nous apparaît en personne, qui proclame, en chantant, ses triomphes, +et qui prononce, avec le sourire du tigre, ses épouvantables arrêts.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote525" +name="footnote525"><b>Note 525: </b></a><a href="#footnotetag525"> +(retour) </a> Ni Nostradamus, ni Crescimbeni n'ont parlé de cet + inquisiteur poëte. Voyez Millot, t. II, p. 42 et suiv. +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote526" +name="footnote526"><b>Note 526: </b></a><a href="#footnotetag526"> +(retour) </a> Ce poëme est à la Bibliothèque impériale, dans un + manuscrit provençal du fond de d'Urfé; il est intitulé: <i>Aiso + fon las novas del Heretic</i>. En voici les premiers vers: + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Diguas me tu heretic, parl'ap me un petit,<br> + Que tu non parlaras gaire que iat sia grazit,<br> + Si per forsa n'ot ve, segon c'avenz auzit.<br> + Segon lo mieu veiaire ben as Dieu escarnit<br> + Tan fe e ton baptisme renegat e guerpit<br> + Car crezes que Diables t'a format e bastit<br> + E tan mal a obrat e tan mal a ordit<br> + Pot dar salvatios falsamen as mentit.<br> + Veramen fetz Dieu home et el l'a establit<br> + E'l formet de sas mas aisi com es escrit</i>:<br> + Manus tuœ fecerunt me et plasmaverunt me. +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote527" +name="footnote527"><b>Note 527: </b></a><a href="#footnotetag527"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>E s'aquest no vols creyre vec t'el foc arzirat<br> + Que art tos companhos.........,<br> + Si cauziras el foc o remanras ab nos<br> + C'avem la fe novela ab los sept escalos<br> + Que son ditz sacramens los cals mostra razos<br> + Que devem creyre tug a salvamen de nos</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote528" +name="footnote528"><b>Note 528: </b></a><a href="#footnotetag528"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>E tu malvat her'tic iest tant desconoissens<br> + Que nulla re qui es mostr' per tant de bos guirens,<br> + Con es de Dieu e san Paul non iest obédiens,<br> + Nit' pot entrar en cor ni passar per las dens<br> + Per qu'el foc s'aparelha e la peis el turmens<br> + Per on deu espassar</i>.......... +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote529" +name="footnote529"><b>Note 529: </b></a><a href="#footnotetag529"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Ans que ti don comiat nit' lais el foc intrar<br> + De resurrectio vuelh ab tu disputar......<br> + .........................................<br> + Si la testa de l'hom era lai otramar.<br> + L'us pos en Alissandria, l'autr'eg Monti-Calvar,<br> + La una ma en Fransa, l'autra en Autvilar,<br> + El cors fos en Espanha que si fos fag portar,<br> + Que fos ars e fos cenres c'om to poques ventar<br> + Lo dia del judizi coven apparelhar<br> + En eissa quela forma que fon al bateiar.<br> + En la sant escriptura o podes a trobar:<br> + Job</i>, etc. +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote530" +name="footnote530"><b>Note 530: </b></a><a href="#footnotetag530"> +(retour) </a> Millot, qui ne fait ici, comme à son ordinaire, que + copier la traduction de Sainte-Palaye, traduction que l'on + est souvent obligé de rectifier quand on la rapproche du + texte, met après ce mot <i>Haut-Vilar</i> (lieu inconnu); et en + effet il serait difficile de deviner ce que veut dire ce + <i>Aut-Vilar</i>, opposé à la France: mais on peut très-bien se + passer de le savoir.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote531" +name="footnote531"><b>Note 531: </b></a><a href="#footnotetag531"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Heretic, be volria ans qu'el foc te prezes,<br> + Ni sentisses la flamma, fin est mieg nostre cres,<br> + Que diguas lo veiaire per cal razo descies<br> + Lo nostre baptisti li que bos essanct es</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote532" +name="footnote532"><b>Note 532: </b></a><a href="#footnotetag532"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Si ara not confessas, lo foc es alucatz,<br> + El corn va per la vil al pobl' es amassatz<br> + Per vezer la justizia, c'adès seras crematz</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<p>À ne considérer les Troubadours que sous le point de vue littéraire, et +plus particulièrement sous celui qui nous a conduits à parler d'eux, on +voit dans leurs poésies des traces de l'imitation des poésies arabes et +le modèle des premières formes qu'eut en naissant la poésie moderne. Un +grand nombre de chansons et de sirventes commencent par des descriptions +du printemps ou des comparaisons tirées des fleurs, de la verdure, du +chant des oiseaux, du cours des ruisseaux, de la fraîcheur des +fontaines. Tout cela est oriental, ainsi que l'emploi assez fréquent du +rossignol dans des descriptions poétiques ou dans des messages d'amour. +C'est aussi dans leurs chansons que se trouvent pour la première fois +ces recherches de pensées et d'images galantes inconnues aux poëtes +anciens. C'est là qu'on entend un amant dire, en parlant des yeux de sa +dame: «Un doux regard qu'ils me lancèrent à la dérobée fraya le chemin à +l'amour pour passer à travers mes yeux au fond de mon cœur». C'est là +qu'un autre amant dit que ses yeux ont vaincu son cœur, et que son cœur +l'a vaincu lui-même<a id="footnotetag533" name="footnotetag533"></a> +<a href="#footnote533"><sup class="sml">533</sup></a>; que ses yeux en meurent, et que lui et son +cœur en meurent aussi; car ses yeux le font mourir de tristesse, d'envie +et de souffrance; ils meurent eux-mêmes de douleur et son cœur de +désir<a id="footnotetag534" name="footnotetag534"></a> +<a href="#footnote534"><sup class="sml">534</sup></a> qu'un autre enfin assure que la main de sa dame, qu'il vit +quand elle ôta son gant, lui enleva le cœur, et que ce gant a rompu la +serrure dont il avait fermé son cœur contre l'amour<a id="footnotetag535" name="footnotetag535"></a> +<a href="#footnote535"><sup class="sml">535</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote533" +name="footnote533"><b>Note 533: </b></a><a href="#footnotetag533"> +(retour) </a> Hugues de Saint-Cyr; Millot, t. II, p. 178.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote534" +name="footnote534"><b>Note 534: </b></a><a href="#footnotetag534"> +(retour) </a> Millot s'en est tenu à la première phrase, et a + dissimulé le reste; le manuscrit provençal porte + littéralement: + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Gent an sauput mey huelh uenser mon cor</i><br> +<p class="i16"> <i>E'l cor a uensut me</i>.</p> + ..........................................<br> + <i>Moron miey huelh, el ieu e'l cor en mor.<br> + ..........................................<br> + Que'm fan mos huelhs qu'aissy'm uolon aucire<br> + De pessamen, d'enuey e de cossir,<br> + E'ls huelhs de dol e mon cor de dezir</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote535" +name="footnote535"><b>Note 535: </b></a><a href="#footnotetag535"> +(retour) </a> Aimery de Belenvei; Millot, t. II, p. 334.</blockquote> + +<p>Ailleurs, il s'élève une dispute entre le cœur d'un poëte et sa raison +au sujet des plaintes que font les amants contre les dames, et chacun +défend sa cause avec toutes les ressources de l'esprit. L'amour qui fait +veiller en dormant, qui peut brûler dans l'eau, noyer dans le feu, lier +sans chaîne, blesser sans faire de plaie; tout cela est littéralement +dans des chansons de Troubadours<a id="footnotetag536" name="footnotetag536"></a> +<a href="#footnote536"><sup class="sml">536</sup></a>. Quand nous retrouverons par la +suite ces sortes de subtilités dans les meilleurs poëtes italiens, nous +n'aurons donc pas de peine à en reconnaître la source. Elle découle +originairement de la poésie des Arabes, qui en est remplie. Les +Provençaux en les prenant pour modèles n'avaient ni le goût formé ni les +exemples d'un meilleur style qui auraient pu les en garantir, et quand +ils portèrent cette contagion en Italie, rien ne pouvait non plus y en +arrêter les progrès.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote536" +name="footnote536"><b>Note 536: </b></a><a href="#footnotetag536"> +(retour) </a> Dans une pièce de Pierre Vidal.</blockquote> + +<br><hr class="full"><br> + +<h3>CHAPITRE VI.</h3> + +<p><i>État des Lettres en Italie au treizième siècle; commencement de la +Poésie italienne; Poëtes siciliens; L'empereur Frédéric II; Pierre des +Vignes; Nouveaux troubles en Italie après la mort de Frédéric; Écoles et +Universités; Grammairiens; Historiens; Poésie latine; Poëtes siciliens +depuis Frédéric; Poëtes italiens avant le Dante</i>.</p> + +<br> + +<p>Nous avons vu quel fut, chez les Arabes ou Sarrazins, le sort des +sciences et des lettres. Nous avons aperçu dans les communications +immédiates de ces conquérants de l'Espagne avec les provinces +méridionales de la France, la cause, sinon absolue, du moins +occasionnelle et puissamment déterminante de l'amour des Provençaux pour +la poésie, l'origine d'une partie de leurs fictions romanesques, de +leurs formes poétiques et des défauts brillants de leur style; nous +avons ensuite vu les Troubadours se répandre avec leur nouvel art dans +les petites cours féodales de la France, de l'Espagne et de l'Italie, +exciter l'admiration, chanter l'amour, inspirer la joie, devenir l'âme +des plaisirs et des fêtes, et recueillir pour récompense des honneurs, +des présents, la faveur des souverains, et, ce qui était souvent d'un +plus grand prix à leurs yeux, les faveurs des belles. Leur fréquentation +dans les cours de la Lombardie au douzième siècle est certaine; leurs +succès et l'estime que l'on y fit d'eux ne le sont pas moins; le soin +qu'on y prit d'apprendre le provençal pour les mieux entendre et +l'empressement qu'avaient un assez grand nombre d'Italiens qui se +sentaient le génie poétique, mais à qui il manquait une langue, de faire +des vers provençaux et de se mettre eux-mêmes au rang des Troubadours, +en sont des preuves incontestables. Sans cela, <i>Calvi</i> de Gênes, +<i>Giorgi</i> de Venise, Percival <i>Doria</i>, dont le nom dit assez la patrie, +le fameux <i>Sordel</i> et plusieurs autres ne grossiraient pas leur liste. +Quand la langue italienne naquit et qu'elle put subir le joug de la +mesure et de la rime, il n'est pas douteux encore que l'exemple des +Troubadours ne servît de règle et d'objet d'émulation partout où l'on +avait pu entendre ou lire leurs productions. Les deux langues furent +quelque temps rivales, et parurent se disputer l'empire<a id="footnotetag537" name="footnotetag537"></a> +<a href="#footnote537"><sup class="sml">537</sup></a>; mais +l'italien resta bientôt maître du champ de bataille, et le provençal +disparut avec la gloire passagère des Troubadours.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote537" +name="footnote537"><b>Note 537: </b></a><a href="#footnotetag537"> +(retour) </a> Tiraboschi, t. IV, liv. III, chap. 3.</blockquote> + +<p>Ce ne fut cependant pas en Lombardie que se firent entendre les +premiers essais de poésie en langue italienne; il est vrai du moins que +ce n'est pas de ceux qui purent y paraître que se sont conservés les +plus anciens fragments connus. C'est en Sicile qu'ils reçurent la +naissance; c'est dans ce pays, successivement occupé par les Grecs, par +les Sarrazins, par les Normands, visité par les Provençaux, et où +régnait alors l'empereur d'Allemagne Frédéric II, que la lyre italienne +bégaya ses premiers accords; et une circonstance qui ajoute à la gloire +poétique de cet empereur, c'est qu'il fut en quelque sorte le premier à +donner le tort et l'exemple. Les recueils d'anciennes poésies +contiennent bien quelques morceaux qui peuvent être antérieurs de peu de +temps à ce qui nous reste de Frédéric. On cite surtout une chanson d'un +certain <i>Ciullo d'Alcamo</i>, sicilien; mais on ne sait rien de ce +<i>Ciullo</i>, sinon qu'il vivait à la fin du douzième siècle, et sa chanson, +qui est en strophes de cinq vers d'une construction bizarre, écrite dans +un jargon plus sicilien qu'italien, mérite à peine d'être comptée<a id="footnotetag538" name="footnotetag538"></a> +<a href="#footnote538"><sup class="sml">538</sup></a>. +L'honneur de la priorité reste donc à Frédéric II. On sentira mieux le +mérite qu'il eut à s'occuper des lettres, si l'on se rappelle les +principales circonstances de sa vie et l'agitation où furent pendant son +règne et l'Italie et ses autres états.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote538" +name="footnote538"><b>Note 538: </b></a><a href="#footnotetag538"> +(retour) </a> Cette chanson, telle que la rapporte l'Allacci, <i>Poeti + Antichi</i>, p. 408 et suiv., est composée de trente-deux + strophes, qui paraissent en effet de cinq vers; mais alors il + faut que les trois premiers soient de quinze syllabes. On a + eu beau les comparer aux vers politiques des Grecs, ou à nos + vers alexandrins, ils ne ressemblent réellement ni aux uns ni + aux autres, ni à aucune espèce de vers connus. En voici la + première strophe: + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Rosa fresca aulentissima capari in ver l'estate<br> + Le Donne te desiano pulcelle e maritate<br> + Traheme deste focora se teste a bolontate<br> + Per te non aio abento nocte e dia<br> + Pensando pur di voi Madonna mia</i>. +</div></div> + +<p> Il est aisé de voir que chacun des trois premiers vers doit + se diviser en deux, dont le premier est un vers de huit + syllabes, de ceux qu'on appelle <i>sdruccioli</i>, et le second un + vers de sept syllabes. L'usage d'écrire de suite, non + seulement deux vers, mais tous les vers d'une strophe, est + commun dans les anciens manuscrits italiens et provençaux; + c'est donc ainsi que ces premiers vers doivent être écrits:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Rosa fresca aulentissima<br> + Capari in ver l'estate<br> + Le donne te desiano<br> + Pulcelle e maritate<br> + Traheme deste focora<br> + Se teste a bolontate<br> + Per te non aio</i>, etc. +</div></div> + +<p> La strophe est ainsi de huit vers; la forme en est toute + provençale, entremêlée de vers de différentes mesures et de + vers rimés et non rimés. Cette chanson, écrite comme elle + doit l'être, est une preuve de plus de l'influence de la + poésie provençale sur les premiers essais de poésie + italienne. (Voy. Crescimbeni, <i>Ist. della volgar Poes.</i>, t. + III, p. 7.)</p> + +</blockquote> + +<p>Frédéric Barberousse avait laissé pour héritier son fils Henri VI, marié +avec l'héritière du royaume de Sicile, et qui devint, par l'extinction +des derniers restes de la race normande, le maître de ce royaume. +Lorsque Henri mourut, lorsque sa femme Constance le suivit un an après, +Frédéric leur fils était encore enfant. Une combinaison singulière de +circonstances avait engagé sa mère à lui donner en mourant pour tuteur +Innocent III, et fit croître à l'ombre du trône pontifical le futur +successeur de tant de souverains, ennemis en quelque sorte naturels des +papes, et destiné à l'être lui-même plus qu'aucun d'eux. Deux noms +rivaux étaient nés en Allemagne des divisions de l'Empire, et +contribuaient à perpétuer ces divisions<a id="footnotetag539" name="footnotetag539"></a> +<a href="#footnote539"><sup class="sml">539</sup></a>. Un fief ou château de +Conrad le Salique, appelé Gheibeling ou Waibling, et situé dans le +diocèse d'Augsbourg, avait transmis à la famille de cet empereur le nom +de Gheibelings ou Gibelins. L'ancienne famille des Guelfes ou Welf, qui +possédait alors la Bavière, ayant eu plusieurs démêlés avec les +empereurs descendants de Conrad, ce nom de Guelfe était devenu celui +d'un parti d'opposition dans l'Empire. Plusieurs empereurs de la maison +Gheibeling avaient fait la guerre aux chefs de l'église; les Guelfes +leurs antagonistes avaient pris la défense des papes, et dès-lors les +noms de Gibelins et de Guelfes s'étaient étendus dans l'Empire et dans +l'Italie, le premier aux ennemis du St.-Siège, et le second à ses +partisans. + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote539" +name="footnote539"><b>Note 539: </b></a><a href="#footnotetag539"> +(retour) </a> Muratori, <i>Antich. ital.</i>, Dissert. 41.</blockquote> + +<p>Lorsqu'après un interrègne de dix ans, Othon, chef du parti Guelfe en +Allemagne, obtint l'Empire sans qu'il eût été même question de Frédéric, +nommé cependant roi des Romains du vivant de son père, Othon IV, devenu +Gibelin en devenant empereur, vit le pape lui opposer le jeune Frédéric, +dernier rejeton du sang des Gibelins, et Guelfe par sa position, en +attendant qu'il devînt Gibelin à son tour par son élévation à l'Empire. +Innocent traita Othon d'usurpateur, dès qu'Othon voulut s'opposer aux +usurpations du St.-Siège. Il prétexta contre lui les intérêts de son +pupille, à qui il donna pour appui les rois d'Arragon et de France, afin +de les donner à Othon pour ennemis. Mais il mourut avant d'avoir pu +abattre l'un par l'autre. Le règne de ce pontife ambitieux est marqué +par l'accroissement du pouvoir des papes, quoique ce pouvoir ne s'élevât +point encore jusqu'à la souveraineté de Rome; il l'est aussi par cette +fatale croisade qui ruina l'Empire grec et en prépara la destruction +totale, et par cette autre croisade non moins funeste et plus horrible +dont le midi de la France fut le théâtre, dont des milliers de chrétiens +furent les victimes pour quelques différences d'opinion<a id="footnotetag540" name="footnotetag540"></a> +<a href="#footnote540"><sup class="sml">540</sup></a>, et dans +laquelle le fer et le feu des combats eurent pour auxiliaire le feu +nouvellement allumé des bûchers de l'inquisition.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote540" +name="footnote540"><b>Note 540: </b></a><a href="#footnotetag540"> +(retour) </a> On accusait les malheureux Albigeois d'avoir adopté + l'hérésie des Pauliciens, qui tenait du manichéisme ou de la + doctrine des deux principes. Leurs partisans nient qu'ils + l'eussent adoptée; les partisans des Pauliciens nient même + qu'ils professassent cette doctrine; mais ce n'est pas là la + question. La question est de savoir si cette opinion des deux + principes, ou toute autre de même nature, peut légitimer les + exécrables barbaries qu'exercèrent sur les Albigeois des gens + qui prétendaient croire en Dieu, mais bien dignes de ne + croire qu'au diable.</blockquote> + +<p>Son successeur Honorius III ne voulut, même après la mort d'Othon, +couronner Frédéric empereur qu'après avoir exigé de lui le vœu d'aller à +la tête d'une nouvelle croisade reconquérir la Palestine; mais Frédéric, +alors âgé de vingt-six ans<a id="footnotetag541" name="footnotetag541"></a> +<a href="#footnote541"><sup class="sml">541</sup></a>, et père d'un fils qui en avait +dix<a id="footnotetag542" name="footnotetag542"></a> +<a href="#footnote542"><sup class="sml">542</sup></a>, voyant que l'Allemagne avait besoin de sa présence, et dans +quelle anarchie étaient ses états de Sicile et de Naples, se montra peu +empressé d'accomplir ce vœu. On lui attribue même des vues plus grandes +et plus solides. Il avait, dit-on, conçu le projet de réunir dans un +seul état l'Italie entière<a id="footnotetag543" name="footnotetag543"></a> +<a href="#footnote543"><sup class="sml">543</sup></a>, projet qui occupa dans tous les temps +ceux qui s'intéressèrent véritablement à la prospérité de ce beau pays, +mais auquel l'intérêt particulier des papes s'opposa toujours. Sommé +plusieurs fois de tenir sa parole, et devenu même, par son second +mariage<a id="footnotetag544" name="footnotetag544"></a> +<a href="#footnote544"><sup class="sml">544</sup></a>, héritier éventuel du royaume de Jérusalem, dont les +Sarrazins étaient les maîtres, il se dispose enfin à partir avec une +armée<a id="footnotetag545" name="footnotetag545"></a> +<a href="#footnote545"><sup class="sml">545</sup></a>; mais une épidémie se déclare parmi ses troupes; il en est +atteint lui-même; il remet son entreprise à l'année suivante. Grégoire +IX, plus impatient encore qu'Honorius de voir l'empereur quitter +l'Italie, l'excommunie pour ce délai. Frédéric part<a id="footnotetag546" name="footnotetag546"></a> +<a href="#footnote546"><sup class="sml">546</sup></a>: Grégoire +l'excommunie de nouveau, et qui pis est, fait prêcher contre lui, dans +ses états de Naples, une croisade. Frédéric réussit dans la sienne à +Jérusalem mieux qu'on ne le voulait à Rome. Il revient enfin, après des +difficultés, des désagréments sans nombre et des périls personnels où +son excommunication l'avait jeté<a id="footnotetag547" name="footnotetag547"></a> +<a href="#footnote547"><sup class="sml">547</sup></a>. Il en éprouve de nouveaux en +Italie, et se voit forcé de se battre avec ses croisés contre les +croisés du pape. Le pontife vaincu<a id="footnotetag548" name="footnotetag548"></a> +<a href="#footnote548"><sup class="sml">548</sup></a> a recours aux armes de sa +profession. Il l'accuse d'hérésie dans des lettres pastorales. Il fait +plus: il soulève contre lui une nouvelle ligue lombarde qu'il soutient +pendant près de dix ans par ses exhortations et par ses intrigues.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote541" +name="footnote541"><b>Note 541: </b></a><a href="#footnotetag541"> +(retour) </a> C'était en 1228, deux ans après la mort d'Othon.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote542" +name="footnote542"><b>Note 542: </b></a><a href="#footnotetag542"> +(retour) </a> Henri, qu'il fit couronner roi des Romains.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote543" +name="footnote543"><b>Note 543: </b></a><a href="#footnotetag543"> +(retour) </a> Voltaire, <i>Essai sur les Mœurs</i>, etc. ch. 52; Gibbon, + <i>Decline and fall</i>, etc., c. 59.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote544" +name="footnote544"><b>Note 544: </b></a><a href="#footnotetag544"> +(retour) </a> Après la mort de Constance d'Arragon, sa première + femme, il épousa la fille de Jean de Brienne, roi titulaire + de Jérusalem.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote545" +name="footnote545"><b>Note 545: </b></a><a href="#footnotetag545"> +(retour) </a> 1227.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote546" +name="footnote546"><b>Note 546: </b></a><a href="#footnotetag546"> +(retour) </a> Août 1228.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote547" +name="footnote547"><b>Note 547: </b></a><a href="#footnotetag547"> +(retour) </a> La position où le mit l'obstination du pape à le + poursuivre comme excommunié jusque dans Jérusalem même, est + si singulière, que le bon Muratori, en rapportant dans ses + Annales ces faits étranges, ne peut s'empêcher de dire: <i>Non + potrà di meno di non istrignersi nelle spalle, chi legge si + futte vicende</i>. Ann. 1229.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote548" +name="footnote548"><b>Note 548: </b></a><a href="#footnotetag548"> +(retour) </a> 1230.</blockquote> + +<p>Le pontife qui le remplace après la courte apparition de Célestin IV sur +le trône papal<a id="footnotetag549" name="footnotetag549"></a> +<a href="#footnote549"><sup class="sml">549</sup></a>, Innocent IV va plus loin, et dépose formellement +Frédéric à Lyon en plein concile<a id="footnotetag550" name="footnotetag550"></a> +<a href="#footnote550"><sup class="sml">550</sup></a>. Il déclare l'Empire vacant, et +fait élire successivement à sa place deux prétendus empereurs. Frédéric +dans ses états d'Italie tient tête en homme de courage; mais sa vie est +troublée jusqu'à la fin, et si l'on en croit même quelques auteurs, elle +est abrégée par un parricide<a id="footnotetag551" name="footnotetag551"></a> +<a href="#footnote551"><sup class="sml">551</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote549" +name="footnote549"><b>Note 549: </b></a><a href="#footnotetag549"> +(retour) </a> Grégoire IX étant mort le 21 août 1241, Célestin IV qui + lui succéda, mourut dix-sept ou dix-huit jours après; + Innocent IV le remplaça, le 26 juin 1243, après un long + interrègne, causé par les dissensions qui agitaient alors le + sacré collège.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote550" +name="footnote550"><b>Note 550: </b></a><a href="#footnotetag550"> +(retour) </a> Le 17 juillet 1245: ce fut après l'avoir fait accuser, + par un évêque italien, et par un archevêque espagnol, d'être + hérétique, épicurien et athée. (Voyez les Annales de + Muratori.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote551" +name="footnote551"><b>Note 551: </b></a><a href="#footnotetag551"> +(retour) </a> Ces auteurs accusent Mainfroy, fils naturel de + Frédéric, de l'avoir étouffé dans sa dernière maladie, + Voltaire (<i>Essai sur les Mœurs</i>, etc., chap. 51) croit que ce + fait est faux, et les historiens italiens les plus sensés + pensent de même.</blockquote> + +<p>Les historiens d'Italie<a id="footnotetag552" name="footnotetag552"></a> +<a href="#footnote552"><sup class="sml">552</sup></a>, quoique prévenus contre lui à cause de ses +querelles avec Rome, conviennent de ses grandes qualités, de ses talents +et de l'étendue de ses connaissances. Il savait, outre la langue +italienne, telle qu'elle était alors, le latin, le français, l'allemand, +le grec et l'arabe. La philosophie, du moins celle de son temps, lui +était familière, et il en encouragea l'étude dans toute l'étendue de ses +états. Avant lui, la Sicile était privée de tout établissement +littéraire; il y fonda des écoles, et appela du continent des savants et +des gens de lettres; il créa l'université de Naples, qui devint presque +dès sa naissance la rivale de la célèbre université de Bologne. Il +redonna un nouvel éclat à l'école de Salerne, qui languissait, et +pourvut par des lois utiles aux abus qui s'étaient introduits dans la +médecine. Il fit traduire du grec et de l'arabe plusieurs livres +intéressants pour cette science, qui n'avaient point encore été +traduits: il en fit autant de quelques ouvrages d'Aristote, dont il +ordonna l'étude dans ses états de Naples, et même dans les universités +de Lombardie. Sa cour, dit un ancien auteur<a id="footnotetag553" name="footnotetag553"></a> +<a href="#footnote553"><sup class="sml">553</sup></a>, était le rendez-vous +des poëtes, des joueurs d'instruments, des orateurs, des hommes +distingués dans tous les arts. Il établit à Palerme une académie +poétique, et se fit un honneur d'y être admis avec ses deux fils, Enzo +et Mainfroy, qui cultivaient aussi la poésie. Une des études favorites +de Frédéric était celle de l'histoire naturelle; on retrouve une partie +des connaissances qu'il y avait acquises dans un traité qu'il nous a +laissé de la chasse à l'oiseau<a id="footnotetag554" name="footnotetag554"></a> +<a href="#footnote554"><sup class="sml">554</sup></a>. Il n'y traite pas seulement des +oiseaux dressés à la chasse, mais de toutes les espèces en général; des +oiseaux d'eau, de ceux de terre, de ceux qu'il appelle moyens, et des +oiseaux de passage. Il parle de la nourriture de ces différentes +espèces, et de ce qu'elles font pour se la procurer. Il décrit les +parties de leurs corps, leur plumage, le mécanisme de leurs ailes, leurs +moyens de défense et d'attaque. Ce n'est que dans le second livre qu'il +en vient aux oiseaux de proie, et qu'il enseigne l'art de les choisir, +de les nourrir, de les former à tous les exercices qui en font des +oiseaux chasseurs, et qui font servir au plaisir de l'homme, plus vorace +qu'eux, l'instinct de voracité qu'ils ont reçu de la nature.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote552" +name="footnote552"><b>Note 552: </b></a><a href="#footnotetag552"> +(retour) </a> Ricordano Malespini, <i>Stor. fior.</i> Giov. Villani, + <i>Stor.</i> Tiraboschi, <i>Stor. della Lett. ital.</i>, t. IV, liv. + III, etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote553" +name="footnote553"><b>Note 553: </b></a><a href="#footnotetag553"> +(retour) </a> <i>Cento Novelle Antich. nov.</i> 20.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote554" +name="footnote554"><b>Note 554: </b></a><a href="#footnotetag554"> +(retour) </a> <i>De Arte venandi cum avibus</i>. Ce traité, divisé en + deux livres, ne s'est point conservé en entier. Mainfroy, + fils de Frédéric, en avait suppléé plusieurs parties et des + chapitres entiers. C'est sur un manuscrit rempli de lacunes, + qui appartenait au savant Joachim Camérarius, qu'il fut + imprimé à Augsbourg (<i>Augustœ vendelicorum</i>) en 1569, in-8°.</blockquote> + +<p>Il n'est resté de poésies de Frédéric II, qu'une ode ou chanson galante, +dans le genre de celles des Provençaux, et que l'on croit un ouvrage de +sa jeunesse: on y voit la langue italienne à sa naissance, encore mêlée +d'idiotismes siciliens<a id="footnotetag555" name="footnotetag555"></a> +<a href="#footnote555"><sup class="sml">555</sup></a>, et de mots fraîchement éclos du latin, qui +en gardaient encore la trace<a id="footnotetag556" name="footnotetag556"></a> +<a href="#footnote556"><sup class="sml">556</sup></a>. L'ode est composée de trois strophes, +chacune de quatorze vers, l'entralacement des rimes est bien entendu et +tel que les lyriques italiens le pratiquent souvent encore. Les pensées +en sont communes, et les sentiments délayés dans un style lâche et +verbeux, mais cela n'est pas mal pour le temps et pour un roi, qui avait +tant d'autres choses à faire que des vers<a id="footnotetag557" name="footnotetag557"></a> +<a href="#footnote557"><sup class="sml">557</sup></a>. Nous avons vu un autre +Frédéric en faire de meilleurs, mais plus de cinq cents ans après; et le +Frédéric de Sicile n'avait pas, comme celui de Prusse, un Voltaire pour +confident et pour maître.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote555" +name="footnote555"><b>Note 555: </b></a><a href="#footnotetag555"> +(retour) </a> Tiraboschi, t. IV, liv. III, ch. 3; Crescimbeni, <i>Istoria della +volgar poesia</i>, t. III.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote556" +name="footnote556"><b>Note 556: </b></a><a href="#footnotetag556"> +(retour) </a> Comme <i>eo</i> venu d'<i>ego</i>, moi, qui était prêt à devenir <i>io</i>, et +<i>meo</i>, mien, qui est le mot latin même, et qui devint peu de temps après +<i>mio</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote557" +name="footnote557"><b>Note 557: </b></a><a href="#footnotetag557"> +(retour) </a> Voici la première strophe de sa <i>canzone</i>: + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i4"> <i>Poiche ti piace, amore</i></p> +<p class="i4"> <i>Ch'eo deggia trovare</i></p> +<p class="i4"> <i>Faron de mia possanza</i></p> +<p class="i4"> <i>Ch'eo vegna a compimento.</i></p> +<p class="i4"> <i>Dato haggio lo meo core</i></p> +<p class="i4"> <i>In voi, Madonna, amare;</i></p> +<p class="i4"> <i>E tutta mia speranza</i></p> +<p class="i4"> <i>In vostro piacimento.</i></p> +<p class="i4"> <i>E no mi partiraggio</i></p> +<p class="i4"> <i>Da voi, donna valente;</i></p> +<p class="i4"> <i>Ch'eo v'amo dolcemente:</i></p> +<p> <i>E piace a voi ch'eo hoggia intendimento;</i></p> +<p> <i>Valimento mi date, donna fina;</i></p> +<p> <i>Che lo meo core adesso a voi s'inchina</i>.</p> +</div></div> + +<p> La forme de cette strophe, l'entrelacement des vers et des + rimes, le mot <i>trovare</i>, trouver, employé au deuxième vers, + pour rimer, faire des vers, etc., tout annonce ici + l'imitation de la poésie des troubadours.</p></blockquote> + +<p>Il avait pourtant un secours à peu près de même espèce dans son célèbre +chancelier Pierre des Vignes, homme d'un grand savoir, d'une haute +capacité dans les affaires, et de plus philosophe, jurisconsulte, +orateur et poëte. Né à Capoue d'une extraction commune, il étudiait à +Bologne dans l'état de fortune le plus misérable. Le hasard le fit +connaître de Frédéric, qui l'apprécia, l'emmena à sa cour, et l'éleva +successivement aux emplois de la plus intime confiance et aux plus +hautes dignités. Pierre des Vignes partagea les vicissitudes et les +agitations de sa fortune. Les ambassades les plus importantes et les +commissions les plus délicates exercèrent ses talens et son zèle. Dans +une circonstance solennelle, devant le peuple de Padoue, et en présence +de l'empereur même, il combattit en sa faveur les effets de l'injuste +excommunication du pape, avec des vers d'Ovide, d'où il tira le texte de +son discours<a id="footnotetag558" name="footnotetag558"></a> +<a href="#footnote558"><sup class="sml">558</sup></a>. Cela prouve que les bons poëtes latins lui étaient +familiers, et l'on s'en apercoit au style d'une de ses <i>canzoni</i> qui +nous a été conservée<a id="footnotetag559" name="footnotetag559"></a> +<a href="#footnote559"><sup class="sml">559</sup></a>. Elle est en cinq strophes de huit vers +en décasyllabes. On y voit plusieurs comparaisons qui relèvent un peu +l'uniformité des idées et des sentiments. Il se compare à un homme qui +est en mer, et qui a l'espérance de faire route quand il voit le beau +temps<a id="footnotetag560" name="footnotetag560"></a> +<a href="#footnote560"><sup class="sml">560</sup></a>. Il voudrait ensuite, ce qui n'est pas d'une poésie trop +noble, pouvoir se rendre auprès de sa maîtresse en cachette comme un +larron, et qu'il n'y parût pas<a id="footnotetag561" name="footnotetag561"></a> +<a href="#footnote561"><sup class="sml">561</sup></a>; s'il pouvait lui parler à loisir, +il lui dirait comment il l'aime depuis long-temps, plus tendrement que +Pirame n'aima Tisbé. On reconnaît ici son goût pour Ovide. Dans la +dernière strophe, il s'adresse à sa chanson même, comme les Troubadours +le faisaient quelquefois et comme les poëtes italiens l'ont presque +toujours fait depuis.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote558" +name="footnote558"><b>Note 558: </b></a><a href="#footnotetag558"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Leniter ex merito quidquid patiare ferendum est:<br> + Quœ venit indignè pœna, dolenda venit</i>. +<p class="i20"> (<span class="sc">Ovide</span>.)</p> +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote559" +name="footnote559"><b>Note 559: </b></a><a href="#footnotetag559"> +(retour) </a> Elle parut pour la première fois dans le Recueil des + <i>Rime Antiche</i>, donné par Corbinelli, à la suite de la <i>Bella + mano</i> de Giuste de' Conti, Paris, 1595, in-8°. On la trouve + aussi dans Crescimbeni, <i>Istor. della volg. poes.</i>, t. I, p. + 130 et ailleurs.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote560" +name="footnote560"><b>Note 560: </b></a><a href="#footnotetag560"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Come uom che è in mare ed ha speme di gire<br> + Quando vede lo tempo, ed ello spanna</i>, etc. +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote561" +name="footnote561"><b>Note 561: </b></a><a href="#footnotetag561"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Or potess' io venire a voi, amorosa,<br> + Come il ladron ascoso, e non paresse;<br> + Ben lo mi terria in gioja avventurosa<br> + Se l'amor tanto di ben mi facesse.<br> + Si bel parlare, donna, con voi fora;<br> + E direi come v'amai lungamente,<br> + Più che Piramo Tisbe dolcemente<br> + E v'ameraggio, in fin ch'io vivo, ancora</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<p>Il est resté de lui une autre <i>canzone</i> en cinq strophes de neuf vers +d'inégales mesures et en rimes croisées<a id="footnotetag562" name="footnotetag562"></a> +<a href="#footnote562"><sup class="sml">562</sup></a>: mais elle ne vaut pas la +première, et il est inutile d'en rien dire de plus. Il ne l'est pas au +contraire de parler d'une troisième pièce, moins étendue, et dont le +mérite poétique est tout aussi médiocre, mais dont la forme exige qu'on +y fasse quelque attention. Quatorze vers y sont partagés en deux +quatrains suivis de deux tercets. Dans les deux quatrains,</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + La rime avec deux sons frappe huit fois l'oreille. +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote562" +name="footnote562"><b>Note 562: </b></a><a href="#footnotetag562"> +(retour) </a> On la trouve dans le Recueil des <i>Diversi poeti Antichi + Toscani</i>, donné par les Giunti, en 1527.</blockquote> + +<p>Deux nouvelles rimes servent pour les deux tercets; enfin c'est un +véritable sonnet, et, à très-peu de chose près, construit comme ceux de +Pétrarque. Nouvelle preuve que cette forme de poésie, ignorée des +Provençaux, quoiqu'ils en connussent le titre, est d'origine sicilienne, +et remonte jusqu'au treizième siècle<a id="footnotetag563" name="footnotetag563"></a> +<a href="#footnote563"><sup class="sml">563</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote563" +name="footnote563"><b>Note 563: </b></a><a href="#footnotetag563"> +(retour) </a> Voici cette pièce, qui, malgré la médiocrité des idées + et la grossièreté du style, forme un monument curieux; elle a + été publiée par l'Allacci, <i>Poeti Antichi</i>, etc. + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Peroch' amore no se po vedere<br> + E no si trata corporalemente,<br> + Quanti ne son de si fole sapere<br> + Che credono ch'amor sia niente.<br> +<br> + Ma poch' amore si faze sentere,<br> + Dentro dal cor signorezar la zente,<br> + Molto mazore presio de avere<br> + Che sel vedesse vesibilemente.<br> +<br> + Per la vertute de la calamita<br> + Come lo ferro atra' non se vede<br> + Ma si lo tira signorevolmente.<br> +<br> + E questa cosa a credere me'noita<br> + Ch'amore sia e dame grande fede,<br> + Che tutt'or fia creduto fra la zente</i>. +</div></div> + +<p> La seule différence qu'il y ait, quant à la forme, entre ces + deux tercets et ceux des sonnets les plus réguliers, est que + l'une des deux rimes des quatrains, <i>ente</i>, y est conservée, + et que les tercets sont ainsi sur trois rimes, au lieu de + n'être que deux. Les mots <i>la zente</i> y sont aussi répétés à + la fin de deux vers, ce qui pèche contre la règle qui défend + qu'<i>un mot déjà mis ose s'y remontrer</i>; règle qui est de + rigueur en Italie comme en France. On peut remarquer dans ce + sonnet le <i>z</i> vénitien, employé plusieurs fois au lieu du + <i>ci</i> et du <i>gi</i>, comme <i>faze</i>, <i>signorezar</i>, <i>la zente</i>; soit + que l'on prononçât alors ainsi en Sicile, soit que ces vers + nous aient d'abord été transmis par un copiste vénitien.</blockquote> + +<p>On a de Pierre des Vignes six livres de lettres écrites en latin, soit +en son nom, soit en plus grand nombre au nom de son empereur, et qui ont +été imprimées plusieurs fois<a id="footnotetag564" name="footnotetag564"></a> +<a href="#footnote564"><sup class="sml">564</sup></a>. Elles sont intéressantes pour +l'histoire: on y voit, comme dans un tableau vivant, et les obstacles +suscités sans cesse contre Frédéric par la cour de Rome, et son +infatigable activité à les vaincre. On y voit avec plus de plaisir +quelques traces de la protection accordée aux lettres par l'empereur et +par son chancelier. On a long-temps attribué, ou à l'un ou à l'autre, +car on se partageait entre eux, un ouvrage dont le titre seul a causé un +grand scandale; je dis le titre seul, puisqu'il paraît constant, non +seulement que le livre n'est ni de Frédéric, ni de Pierre, mais qu'il +n'exista jamais. C'est le fameux livre des <i>trois Imposteurs</i>. Entre les +calomnies que Grégoire IX répandit contre le roi de Sicile, il l'accusa +dans une circulaire à tous les princes et à tous les évêques, d'avoir +dit hautement que le monde avait été trompé par trois imposteurs, Moïse, +Jésus et Mahomet. Frédéric répondit à cette circulaire par une autre, où +il nia formellement qu'il eût tenu ce propos. L'accusation acquit par là +plus de publicité, et comme c'est toujours en croissant que la calomnie +se propage, d'un propos on fit bientôt un livre, dont on accusa +l'empereur, ou par accommodement son chancelier.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote564" +name="footnote564"><b>Note 564: </b></a><a href="#footnotetag564"> +(retour) </a> La première édition fut faite à Bâle en 1566; la + seconde à Amberg, en 1609, etc.</blockquote> + +<p>Ce dernier eût été heureux s'il n'eût jamais été en butte à d'autres +calomnies, et il serait heureux pour la mémoire de Frédéric, que cet +empereur n'eût pas prêté l'oreille à celles qui s'élevèrent dans sa +cour. Elles se sont renouvelées depuis sous plusieurs formes, et ont +subsisté long-temps; on ne pouvait croire qu'une faveur si haute et si +bien méritée, pût être suivie d'une si épouvantable disgrâce et d'un +traitement si cruel. Il paraissait impossible qu'un prince tel que +Frédéric, eût fait crever les yeux à un ministre tel que Pierre des +Vignes, et l'eût fait jeter dans une prison fétide, où le malheureux +s'était tué de désespoir, s'il n'y avait été forcé par une trahison, ou +peut-être par de plus criminels attentats; mais c'était oublier les +retours de cette nature si fréquents dans la faveur des rois. Les +auteurs les plus estimés par leur saine critique et par leur +impartialité, en jugent mieux aujourd'hui; et le sage Tiraboschi, après +avoir attentivement examiné la question, ne balance pas à conclure que +Pierre des Vignes ne fut coupable d'aucun crime; que ce fut l'envie des +courtisans qui le perdit; que l'empereur, trompé par eux, le condamna à +perdre la vue et la liberté, et que Pierre au désespoir se donna la +mort.<a id="footnotetag565" name="footnotetag565"></a> +<a href="#footnote565"><sup class="sml">565</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote565" +name="footnote565"><b>Note 565: </b></a><a href="#footnotetag565"> +(retour) </a> <i>Stor. della Letter. ital.</i>, t. IV, l. I, c. 2.</blockquote> + +<p>Frédéric mourut lui-même deux ans après<a id="footnotetag566" name="footnotetag566"></a> +<a href="#footnote566"><sup class="sml">566</sup></a>, laissant, dit Voltaire, le +monde aussi troublé à sa mort qu'à sa naissance<a id="footnotetag567" name="footnotetag567"></a> +<a href="#footnote567"><sup class="sml">567</sup></a>. Pendant sa vie, +comme auparavant, la principale cause de ces troubles fut toujours la +lutte établie entre l'empereur et les papes. Les villes, et quelquefois +dans la même ville, les familles étaient partagées entre les deux +factions, et rangées sous les deux noms ennemis de Guelfes et de +Gibelins, comme sous deux bannières. Ces noms, comme nous l'avons vu, +existaient depuis long-temps; mais ce fut surtout alors qu'ils +s'étendirent en Italie et qu'ils y devinrent les enseignes de deux +factions implacables et acharnées. Presque toutes les villes de +Lombardie et de Toscane prirent l'un ou l'autre parti. Dans plusieurs, +comme à Florence, il y avait partage: des familles puissantes suivaient +une des enseignes, tandis que des familles non moins puissantes +suivaient l'autre; et souvent encore, dans les mêmes familles, le père +était Guelfe et ses fils Gibelins un frère servait Rome, et l'autre +l'Empire. On doit penser quelle exaspération donnèrent à leurs haines +les excès où la vengeance des papes se porta contre Frédéric II, le +bruit de leurs excommunications et la prédication de leurs croisades. +Jamais il n'y eut de guerre civile plus compliquée, s'il y en eut de +plus terrible.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote566" +name="footnote566"><b>Note 566: </b></a><a href="#footnotetag566"> +(retour) </a> Le 13 décembre 1250.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote567" +name="footnote567"><b>Note 567: </b></a><a href="#footnotetag567"> +(retour) </a> <i>Essai sur les Mœurs</i>, etc., c. 53.</blockquote> + +<p>La mort de Frédéric et le long interrègne qui la suivit, furent, pour la +plupart des villes qui lui avaient été attachées, le signal de +l'indépendance. Alors se formèrent beaucoup de petites principautés, qui +s'étendirent et s'affermirent dans la suite. Plusieurs des villes qui +avaient été du parti des papes, suivirent cet exemple. Mais les nouveaux +princes n'en furent que plus ardents à se faire la guerre quand ils la +firent pour leur propre compte. En Lombardie, et dans la marche +Trévisane, le pouvoir monstrueux d'Eccellino<a id="footnotetag568" name="footnotetag568"></a> +<a href="#footnote568"><sup class="sml">568</sup></a>, cimenté par le sang +et par tous les excès de la tyrannie, ne s'écroula que sous les coups +d'une ligue, presque générale, et même d'une croisade<a id="footnotetag569" name="footnotetag569"></a> +<a href="#footnote569"><sup class="sml">569</sup></a> qui, cette +fois du moins, ne parut armée par la religion que pour venger +l'humanité. La puissance plus modérée des marquis d'Est s'étendait peu à +peu de Ferrare à Modène et à Reggio. À Milan, les querelles du peuple +avec les nobles mettaient le pouvoir aux mains des <i>de la Torre</i>, nobles +qui se disaient populaires, et qui préparaient, en s'y opposant +toujours, la domination des Visconti. Dans l'état de Naples et de +Sicile, Mainfroy, occupé de reconquérir ce royaume sur les papes, qui en +avaient envahi la suzeraineté, l'était aussi d'en usurper la couronne +sur le jeune Conradin, seul rejeton légitime du sang de Frédéric II. +Heureux dans son usurpation, il se trouva bientôt assez de forces pour +envoyer ses Allemands au secours de l'un des deux partis qui déchiraient +la république de Florence. Il y releva les Gibelins battus et bannis, et +abattit dans le parti des Guelfes<a id="footnotetag570" name="footnotetag570"></a> +<a href="#footnote570"><sup class="sml">570</sup></a> celui des papes, ses plus +dangereux ennemis. Mais les papes avaient juré la perte de la maison de +Souabe, indocile à recevoir leur joug. Urbain IV, à peine élevé sur le +siége pontifical<a id="footnotetag571" name="footnotetag571"></a> +<a href="#footnote571"><sup class="sml">571</sup></a>, reprit tous les projets d'Innocent IV, les suivit +même avec plus de violence, et en transmit l'exécution à Martin IV, son +successeur. Ce second pape français<a id="footnotetag572" name="footnotetag572"></a> +<a href="#footnote572"><sup class="sml">572</sup></a>, investit du royaume de Naples, +qui ne lui appartenait pas, le prince français Charles d'Anjou, qui n'y +avait aucun droit<a id="footnotetag573" name="footnotetag573"></a> +<a href="#footnote573"><sup class="sml">573</sup></a>. Mainfroy vaincu, périt les armes à la main. On +vit le frère d'un saint roi de France usurper cette couronne étrangère, +souiller ce trône par l'assassinat juridique de l'héritier légitime, du +jeune et infortuné Conradin<a id="footnotetag574" name="footnotetag574"></a> +<a href="#footnote574"><sup class="sml">574</sup></a>. Le crime plus grand des vêpres +siciliennes fit porter la peine de ce crime aux malheureux Français, et +fit passer, pour un temps, la Sicile au pouvoir des rois d'Arragon, sans +arracher Naples au roi Charles, qui, d'une main violente, mais ferme, y +établit et y maintint le règne de sa maison.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote568" +name="footnote568"><b>Note 568: </b></a><a href="#footnotetag568"> +(retour) </a> De la maison de Romano.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote569" +name="footnote569"><b>Note 569: </b></a><a href="#footnotetag569"> +(retour) </a> En 1259.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote570" +name="footnote570"><b>Note 570: </b></a><a href="#footnotetag570"> +(retour) </a> À la bataille de Monte-Aperto, en 1260.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote571" +name="footnote571"><b>Note 571: </b></a><a href="#footnotetag571"> +(retour) </a> Il y remplaça, en 1261, Alexandre IV qui, pendant un + règne de six ans, avait laissé respirer Mainfroy.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote572" +name="footnote572"><b>Note 572: </b></a><a href="#footnotetag572"> +(retour) </a> Urbain était Champenois, et Martin Provençal.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote573" +name="footnote573"><b>Note 573: </b></a><a href="#footnotetag573"> +(retour) </a> En 1265.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote574" +name="footnote574"><b>Note 574: </b></a><a href="#footnotetag574"> +(retour) </a> L'auteur des Vies des rois de Naples ajoute un trait de + plus à cette scène horrible. Il dit que quand le bourreau eut + fait tomber la tête du jeune Conradin, un autre bourreau, qui + se tenait prêt tua le premier d'un coup de poignard, afin, + dit l'historien, qu'on ne laissât pas en vie un vil ministre + qui avait versé le sang d'un roi: <i>Acciò vivo non rimanesse + un vile ministro che aveva versato il sangue d'un rè</i>. + Biancardi, <i>le Vite de' rè di Napoli</i>, Venezia, 1737, in-4°. + <i>Vita di Carlo d'Angiò</i>, p. 134.</blockquote> + +<p>Pendant ce temps, vers le nord de l'Italie, deux puissantes républiques, +Gênes et Pise, se disputaient l'empire des mers, équipaient des flottes +formidables et se livraient des batailles sanglantes. Pise, écrasée par +ses pertes<a id="footnotetag575" name="footnotetag575"></a> +<a href="#footnote575"><sup class="sml">575</sup></a>, et peu généreusement attaquée par les Florentins, parce +qu'elle était Gibeline, et que les Guelfes dominaient alors à Florence, +attaquée en même temps par les Lucquois, ne se laisse point abattre, +mais confie imprudemment sa défense au trop fameux comte Ugolin, dont +l'avide et astucieuse tyrannie fournit des pages sanglantes à +l'histoire, et dont la plus haute poésie a consacré l'horrible supplice. +Alors aussi Florence, Sienne, Arezzo, se firent des guerres acharnées. +Du milieu de ces convulsions, Florence fit éclore la constitution +républicaine<a id="footnotetag576" name="footnotetag576"></a> +<a href="#footnote576"><sup class="sml">576</sup></a> sous laquelle on vit les lettres et les arts renaître +spontanément dans son sein, mais qui n'y put ramener la paix intérieure, +radicalement troublée par la violence des haines et la fureur des +partis.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote575" +name="footnote575"><b>Note 575: </b></a><a href="#footnotetag575"> +(retour) </a> Surtout à la bataille de la Meloria, le 6 août 1284.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote576" +name="footnote576"><b>Note 576: </b></a><a href="#footnotetag576"> +(retour) </a> Les six prieurs des arts et de la liberté, le capitaine + du peuple et le gonfalonier de justice. V. Machiavel, <i>Istor. + fiorent</i>, liv. II, et tous les autres historiens.</blockquote> + +<p>Au pied des Alpes, le marquis de Montferrat<a id="footnotetag577" name="footnotetag577"></a> +<a href="#footnote577"><sup class="sml">577</sup></a> s'était fait un état +puissant, par la réunion de plusieurs petits états, ou, ce qui était +alors la même chose, de plusieurs villes importantes<a id="footnotetag578" name="footnotetag578"></a> +<a href="#footnote578"><sup class="sml">578</sup></a> qui l'avaient +nommé, l'un après l'autre, leur capitaine général. Mais ce pouvoir +devenu tyrannique, quoiqu'il le fût moins que celui d'Eccellino, fut +détruit avec moins de peine, et le fut plus cruellement. Enfermé dans +une cage de fer par les habitants d'Alexandrie, le gendre d'Alphonse, +roi de Castille, le beau-père de l'empereur grec Andronic Paléologue, y mourut<a id="footnotetag579" name="footnotetag579"></a> +<a href="#footnote579"><sup class="sml">579</sup></a> après deux ans de la plus dure et de la plus humiliante +captivité. Après lui, toutes ces villes, tantôt divisées et tantôt +réunies entre elles, continuèrent de s'agiter comme les autres villes +lombardes, comme celles de l'Italie entière, les unes Gibelines, +c'est-à -dire impériales, lors même qu'il n'y a pas d'empereur; les +autres Guelfes, c'est-à -dire armées pour les papes contre les empereurs, +lorsque l'interrègne de l'empire se prolongeant, le pouvoir des papes, +si leur ambition eût eu des bornes, n'aurait plus eu de rival. Les +factions survivant aux intérêts qui les avaient fait naître, se +multiplièrent par ce qu'il y avait même de vague dans leur objet. Elles +s'envenimèrent de plus en plus, et l'Italie parut prête à retomber dans +l'anarchie et dans le chaos.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote577" +name="footnote577"><b>Note 577: </b></a><a href="#footnotetag577"> +(retour) </a> Guillaume.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote578" +name="footnote578"><b>Note 578: </b></a><a href="#footnotetag578"> +(retour) </a> Pavie, Novare, Asti, Turin, Albe, Ivrée, Alexandrie, + Tortone, Casal, et même pendant quelque temps Milan. + Tiraboschi, t. IV, liv. I, p. 9.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote579" +name="footnote579"><b>Note 579: </b></a><a href="#footnotetag579"> +(retour) </a> En 1292.</blockquote> + +<p>Pendant tout le cours de ce siècle, les écoles et les universités qui +commençaient à fleurir, se ressentirent de ces agitations. Souvent elles +furent obligées de se déplacer, soit pour éviter les désastres de la +guerre, soit pour obéir à l'un ou à l'autre des partis, occupés à saisir +tous les moyens de se nuire. On les représente comme des voyageuses sans +demeure fixe, tantôt campant dans une ville, et y étalant les trésors de +l'instruction, tantôt décampant à l'improviste pour les transporter +ailleurs; les professeurs, forcés à faire serment de ne point quitter +leur poste, et pourtant errant çà et là , traînant avec eux la foule de +leurs disciples et de leurs admirateurs<a id="footnotetag580" name="footnotetag580"></a> +<a href="#footnote580"><sup class="sml">580</sup></a>. Celle de Bologne, qui +était la plus célèbre, souffrit plus que tout autre de ses vicissitudes; +Modène, Reggio, Vicence, Padoue en profitèrent; et les démembrements de +l'université Bolonaise y firent naître de nouvelles universités, ou +enrichirent à ses dépens celles qui existaient déjà . Frédéric II, +mécontent des Bolonais, et voulant aussi favoriser son université de +Naples, avait ordonné à celle de Bologne de cesser ses cours, et à tous +les écoliers de venir à Naples suivre leurs études; mais Bologne, liguée +contre lui avec d'autres villes de Lombardie, était en état de résister +à cet ordre, et Frédéric fut obligé de le révoquer deux ans après.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote580" +name="footnote580"><b>Note 580: </b></a><a href="#footnotetag580"> +(retour) </a> Tiraboschi, t. IV, l. I, c. 3.</blockquote> + +<p>Les papes, de leur côté, enveloppaient les études dans leurs +proscriptions sacrées; et l'interdit qui frappait les villes, atteignait +aussi les universités. Mais tous ces mouvements, et toutes ces +révolutions scolaires, prouvent l'attention qu'on portait aux études, +l'affluence et le zèle de la jeunesse, la célébrité des professeurs, +l'importance qu'avaient les écoles pour les villes et pour les +gouvernements. Il y avait donc à la fois dans les esprits, comme il +arrive souvent, agitation et progrès. Mais s'il y avait du progrès dans +les esprits, y en avait-il un réel dans les études? C'est ce qu'il +s'agit d'examiner.</p> + +<p>La théologie scolastique avait toujours les premiers honneurs. Toutes +les métropoles possédaient au moins une chaire de théologie; il en avait +une dans toutes les universités et dans tous les couvents de moines. Le +nombre de ces couvents s'accrut alors de deux ordres nouveaux, fondés +l'un par saint Dominique, qui donna au monde les Dominicains et +l'Inquisition; l'autre par saint François, qui ne laissa que les +Franciscains, mais que les Italiens mettent au nombre de leurs plus +anciens poëtes, et qui, le premier, en effet, composa de cantiques en +langue vulgaire. Celui qui s'est conservé ne manque ni de verve, ni de +chaleur; c'est une paraphrase du psaume qui invite tous les éléments, et +le soleil, et les cieux, et la terre, et tous les êtres créés à louer le +Créateur. Il est en vers irréguliers, et non rimés<a id="footnotetag581" name="footnotetag581"></a> +<a href="#footnote581"><sup class="sml">581</sup></a>. Il fut mis en +musique par un des premiers disciples du saint, qui fut, aussi lui, +saint et poëte, et qui de plus était un des meilleurs musiciens de son +temps. On le nommait frère Pacifique; il faisait chanter ce cantique aux +religieux ses nouveaux frères. Cela ne paraîtrait sans doute aujourd'hui +ni de belle poësie, ni de bonne musique; mais il y a pourtant quelque +chose dans cette particularité qui doit intéresser les musiciens et les +poëtes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote581" +name="footnote581"><b>Note 581: </b></a><a href="#footnotetag581"> +(retour) </a> Ce Cantique, que l'on intitule ordinairement <i>Cantico + del Sole</i>, est écrit en prose dans les chroniques de l'ordre + des Franciscains, tant manuscrites qu'imprimées; les lignes y + sont toutes égales et sans nulle distinction qui indique le + commencement ni la fin des vers. Crescimbeni le croit + cependant écrit en vers, presque tous de sept ou de onze + syllabes. En voici le commencement, réduit à la mesure des + vers et à l'orthographe moderne. + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Altissimo signore,<br> + Vostre sono le lodi,<br> + La gloria e gli onori;<br> + Ed a voi solo s'anno a riferire<br> + Tutte le grazie; e nessun vomo è<br> + Degno di nominarvi.<br> + Siate laudato, Dio, ed esaltato,<br> + Signore mio, da tutte le creature,<br> + Ed in particolar dal somma Sole<br> + Vostra fattura, signore, il qual fa<br> + Chiaro il giorno che c'illumina, etc.</i> +</div></div> + +<p> Le cinquième et le dixième vers sont des endécasyllabes + <i>tronchi</i>, ou diminués de la syllabe féminine qui les termine + ordinairement: les autres sont en effet presque tous ou de + sept ou de onze, et il serait difficile que le hasard seul + eût produit dans de la prose cette régularité de rhythme. On + ajoute que puisque ce morceau était mis en chant, il devoit + nécessairement être en vers. Cependant on chante les Psaumes, + qui sont en prose, et le chant de frère Pacifique devait + beaucoup ressembler à celui-là . Voyez Crescimbeni, <i>Istor. + della volg. poes.</i>, t. I, p. 122. Outre ce Cantique, on + trouve encore quelques autres poésies de saint François, dans + ses Opuscules, publiés à Naples en 1635. Le Quadrio, <i>Stor. e + rag. d'ogni poes.</i> t. II, p. 156.</p></blockquote> + +<p>La théologie eut alors une lumière plus brillante; un docteur fameux, +qui avait aussi de la poésie dans la tête, quoiqu'il n'ait écrit qu'en +prose ses gros et nombreux ouvrages, Fontenelle, qui exagérait peu, a +sans doute exagéré quand il a dit que saint Thomas, dans un autre siècle +et dans d'autres circonstances, était Descartes<a id="footnotetag582" name="footnotetag582"></a> +<a href="#footnote582"><sup class="sml">582</sup></a>; Les légèretés de +Voltaire, l'Ange de l'école<a id="footnotetag583" name="footnotetag583"></a> +<a href="#footnote583"><sup class="sml">583</sup></a>, sont sans doute aussi des +exagérations. Pour faire un choix entre ces deux extrêmes, ou pour +prendre en connaissance de cause un juste milieu, il faudrait faire ce +que, selon toute apparence, ni Voltaire, ni Fontenelle n'ont fait; il +faudrait lire et la Somme théologique, et le commentaire sur les +sentences de Pierre Lombard, et les ouvrages contre les Gentils et +contre les Juifs, et des <i>in-folio</i> intitulés <i>Opuscules</i>, ou, pour le +moins, les amples et subtils commentaires sur la philosophie d'Aristote; +bien des gens aimeront sans doute mieux croire ce qu'on voudra que de +faire un tel emploi de leur temps.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote582" +name="footnote582"><b>Note 582: </b></a><a href="#footnotetag582"> +(retour) </a> <i>Eloges</i>, t. II, p. 483, première édit., citée par + Tiraboschi, d'après Crévier, <i>Hist. de l'Univ. de Paris</i>, t. + I., p. 457. Ce trait se trouve dans l'Eloge de Marsigli, t. + VI des <i>Œuvres de Fontenelle</i>, Paris, 1766, in-12, p. 415 et + 416.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote583" +name="footnote583"><b>Note 583: </b></a><a href="#footnotetag583"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + Thomas le jacobin, l'ange de notre école,<br> + Qui de vingt arguments se tira toujours bien,<br> + Et répondit à tout, sans se douter de rien, etc. +<p class="i20"> (<span class="sc">Voltaire</span>, <i>Systèmes</i>.)</p> +</div></div> +</blockquote> + +<p>Quoi qu'il en soit, Thomas, fils de Landolphe, comte d'Aquin, né en +1226, dans un château<a id="footnotetag584" name="footnotetag584"></a> +<a href="#footnote584"><sup class="sml">584</sup></a> appartenant à cette noble famille, entré en +dépit d'elle à 17 ans chez les Dominicains, résista constamment aux +larmes de sa mère, aux violences de ses frères, officiers au service de +Frédéric II, qui enlevèrent le jeune novice l'enfermèrent dans un +château et l'y retinrent malgré le pape, aux caresses de leurs deux +jeunes sœurs, que Thomas aimait tendrement, et qui, au lieu de le rendre +au monde, y renoncèrent et se firent religieuses à son exemple; aux +caresses plus vives et plus dangereuses d'une autre femme qui n'était +point sa sœur, et qui ne retira d'autre fruit de ses avances trop +pressantes, que d'être chassée et poursuivie avec un tison enflammé: +vainqueur de tous ces obstacles, il rentra enfin dans l'ordre dont il +devint bientôt la gloire. C'est dans l'université de Paris qu'il prit +ses degrés en théologie, sous le fameux Albert, qu'on nommait alors le +Grand. Il voulut professer à son tour. Mais de bruyantes querelles +s'étaient élevées entre les ordres Mendiants et l'Université. Celle-ci +prétendait qu'il n'appartenait pas aux ordres Mendiants de professer +publiquement. Ces différents, qui occupent beaucoup de place dans +l'histoire des Dominicains, des Franciscains et de l'université de +Paris, doivent en remplir une très-petite dans l'histoire des progrès de +l'esprit humain.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote584" +name="footnote584"><b>Note 584: </b></a><a href="#footnotetag584"> +(retour) </a> Le château de <i>Rocca-Secca</i>.</blockquote> + +<p>Lorsqu'ils furent apaisés, Thomas revint, comme en triomphe, recevoir le +doctorat et ouvrir une école de théologie et de philosophie scolastique, +dans cette même université, qui a tenu depuis à grand honneur de l'avoir +eu dans son sein. Son enseignement et ses ouvrages forment une époque +dans ces deux sciences, où il apporta de nouvelles méthodes, si ce ne +fut pas de nouvelles lumières. De Paris, il alla professer à Rome, en +1260, et huit ou neuf ans après à Naples, où il se fixa, à la prière du +roi Charles d'Anjou. Appelé, en 1274, au concile de Lyon, par le pape +Grégoire X, il tomba malade en route, et fut enlevé en peu de jours. Il +n'avait que 48 ou 49 ans, ce qui paraît vraiment merveilleux au seul +aspect de l'énorme collection de ses œuvres.</p> + +<p>On joint historiquement à saint Thomas, saint Bonaventure, son +contemporain, et né italien comme lui<a id="footnotetag585" name="footnotetag585"></a> +<a href="#footnote585"><sup class="sml">585</sup></a>, mais enrôlé sous les +étendards de saint François. Envoyé, par ses supérieurs, à l'université +de Paris, qui était alors la plus célèbre de l'Europe, il y prit +rapidement ses degrés; mais il fut arrêté au dernier, comme saint +Thomas, par les misérables querelles qui s'élevèrent entre les ordres +Mendiants et les professeurs parisiens. Ce ne fut que cinq ans après, +que toutes les difficultés furent levées, et qu'il reçut, dans +l'université, les honneurs du doctorat. Enfin, nommé cardinal par +Grégoire X, qu'il avait fait nommer pape<a id="footnotetag586" name="footnotetag586"></a> +<a href="#footnote586"><sup class="sml">586</sup></a>, il mourut en 1274, à ce +même concile de Lyon où saint Thomas n'avait pu arriver. Ses funérailles +y furent faites avec une pompe extraordinaire, et le pape, lui-même, +prononça son oraison funèbre. Ses écrits, tous théologiques, mais pour +la plupart d'une théologie mystique plutôt qu'argumentative<a id="footnotetag587" name="footnotetag587"></a> +<a href="#footnote587"><sup class="sml">587</sup></a>, +passent pour moins obscurs que ceux du docteur Angélique. On le nomma, +lui, le docteur Séraphique. On s'est moqué du titre de quelques-uns de +ses ouvrages<a id="footnotetag588" name="footnotetag588"></a> +<a href="#footnote588"><sup class="sml">588</sup></a>, tels que <i>le Miroir de l'Ame</i>, <i>le Rossignol de la +Passion</i>, <i>la Diète du Salut</i>, <i>le Bois de vie</i>, <i>l'Aiguillon de +l'Amour</i>, <i>les Flammes de l'Amour</i>, <i>l'Art d'aimer</i>, <i>les sept Chemins +de l'Éternité</i>, <i>les six Ailes des Chérubins</i>, <i>les six Ailes des +Séraphins</i>, etc.; mais ses biographes assurent que ce sont tous des +écrits supposés qui se sont glissés parmi ses œuvres; il n'y a aucun +inconvénient à les en croire. La pureté de sa doctrine et ses autres +mérites l'ont fait mettre, trois siècles après, au rang des principaux +docteurs de l'Église, par Sixte V; et ce pape, qui n'aimait pas qu'on le +contredit de son vivant, n'a été contredit par personne, sur ce point, +après sa mort.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote585" +name="footnote585"><b>Note 585: </b></a><a href="#footnotetag585"> +(retour) </a> En 1221, au château de <i>Bagnarca</i>, dans le territoire + d'Orviète; son père se nommait Giovanni Fidanza.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote586" +name="footnote586"><b>Note 586: </b></a><a href="#footnotetag586"> +(retour) </a> Après la mort de Clément IV, les cardinaux restèrent + assemblés près de quatre ans en conclave: tous prétendant à + la thiare, les suffrages ne se réunissaient sur aucun. Les + exhortations de Bonaventure firent enfin cesser ce scandale; + il parvint à concilier toutes les voix en faveur de Tedaldo, + des Visconti de Plaisance, qui n'était ni cardinal, ni + évêque, mais simple archidiacre de Liége, et qui prit le nom + de Grégoire X.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote587" +name="footnote587"><b>Note 587: </b></a><a href="#footnotetag587"> +(retour) </a> Voyez Condillac, <i>Cours d'Études</i>, t. XII, liv. XX, c. + 5.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote588" +name="footnote588"><b>Note 588: </b></a><a href="#footnotetag588"> +(retour) </a> Voltaire, <i>Systèmes</i>, note C.</blockquote> + +<p>La philosophie n'était autre dans ce siècle que ce qu'elle avait été +dans le précédent; la dialectique d'Aristote, embrouillée par les +scolastiques, et qui devenait plus obscure et plus minutieuse à mesure +qu'on la commentait davantage. S. Thomas n'avait pas contribué à +l'éclaircir. Après lui, s'éleva un Franciscain écossais, nommé Jean +Duns, et surnommé <i>Scotus</i>, à cause de sa patrie, qui écrivit sur les +mêmes sujets que lui, et prit toujours à tâche de soutenir l'opinion +contraire. Les Franciscains, fiers d'avoir pour général cet Écossais, +que nous nommons <i>Scot</i>, comme si c'était son nom et non celui de son +pays, formèrent, sous son enseigne, une espèce d'armée, tandis que les +Dominicains en formèrent une autre, à la tête de laquelle ils placèrent +saint Thomas. Ainsi, non seulement la théologie, mais la philosophie, se +divisa en Thomistes et en Scotistes, qui firent, dans les âges +suivants, retentir toutes les écoles de leurs discordantes +clameurs<a id="footnotetag589" name="footnotetag589"></a> +<a href="#footnote589"><sup class="sml">589</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote589" +name="footnote589"><b>Note 589: </b></a><a href="#footnotetag589"> +(retour) </a> Giamb. Corniani, <i>i Secoli della Letteratura italiana</i>, + etc. Brescia, 1804, t. I, p. 133.</blockquote> + +<p>Les mathématiques étaient cultivées; mais elles n'avaient point encore +pris l'essor. L'astronomie n'allait point sans les rêveries de +l'astrologie judiciaire. Frédéric II, lui-même, malgré la trempe assez +forte de son esprit, n'avait pu se soustraire à cette faiblesse de son +temps, et il ne formait presque jamais d'entreprise sans consulter ses +astrologues et ses livres. Les sciences naturelles étaient ignorées, +excepté ce qui en était indispensable pour la médecine et la chirurgie, +dont les imperfections et les erreurs venaient surtout de l'état +d'enfance ou plutôt de l'oubli où languissait la science de la nature.</p> + +<p>La jurisprudence civile et canonique semblait tirer des troubles mêmes +de l'Italie de nouvelles forces, ou du moins un nouveau crédit. Le droit +civil enseigné dans presque toutes les universités, l'était surtout à +Bologne avec beaucoup d'ardeur et avec un éclat qui se répandait dans +toute l'Europe, et y attirait de toutes parts les étrangers. On y +comptait alors près de cent jurisconsultes plus ou moins célèbres. Le +droit romain était resté seul depuis l'abolition des lois lombardes et +saliques, lorsqu'après la paix de Constance, la division de la +Lombardie en autant de petits états que de villes ayant produit à peu +près autant de législations que d'états, il en résulta une confusion +difficile à dissiper. On attribue la gloire d'en être venu à bout à un +moine dominicain nommé frère Jean de Vicence, qui prêchait alors avec un +éclat extraordinaire, et qui faisait dans toutes les villes des +conversions et des miracles<a id="footnotetag590" name="footnotetag590"></a> +<a href="#footnote590"><sup class="sml">590</sup></a>. Celui d'avoir débrouillé ce chaos +n'est sans doute pas un des moindres. On peut se dispenser de nier les +autres comme d'y croire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote590" +name="footnote590"><b>Note 590: </b></a><a href="#footnotetag590"> +(retour) </a> Tiraboschi, t. IV, l. II, c. 4.</blockquote> + +<p>Pour ce miracle-ci ses moyens étaient humains et naturels. +L'enthousiasme qu'il excitait à Bologne engagea les citoyens et les +magistrats à lui soumettre leurs statuts pour les réformer. Il +s'adjoignit plusieurs jurisconsultes habiles, et parvint, de concert +avec eux, à la réforme désirée. Il en fit autant dans les autres villes, +à Padoue, à Trévise, à Feltre, à Bellune, à Mantoue, à Vicence, à +Vérone, à Brescia, qui suivirent l'exemple de Bologne. En parcourant +toutes ces villes, il fit un second miracle, plus utile encore que le +premier, s'il eût été durable; ce fut d'apaiser leurs haines et de +terminer leurs dissensions. Il conclut entre elles une paix solennelle +dans une assemblée publique auprès de Vérone<a id="footnotetag591" name="footnotetag591"></a> +<a href="#footnote591"><sup class="sml">591</sup></a>, au milieu d'un +concours innombrable, et que quelques historiens font monter à plus de +quatre cent mille personnes<a id="footnotetag592" name="footnotetag592"></a> +<a href="#footnote592"><sup class="sml">592</sup></a>, accourues de toutes les parties de la +Lombardie à la voix du pacificateur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote591" +name="footnote591"><b>Note 591: </b></a><a href="#footnotetag591"> +(retour) </a> Dans une plaine, sur les bords de l'Adige. Cette + assemblée se tint le 28 août 1233. Muratori a publié dans ses + <i>Antiquit. ital.</i>, le traité ou acte authentique de cette + paix.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote592" +name="footnote592"><b>Note 592: </b></a><a href="#footnotetag592"> +(retour) </a> Entr'autres Parisio da Cereta, auteur contemporain, + Muratori, <i>Script. rer. ital.</i>, t. VIII; Tiraboschi, <i>loc. + cit.</i>, regarde ce nombre comme fort exagéré; mais le + judicieux auteur de l'<i>Histoire des Républiques italiennes du + moyen âge</i>, M. Simonde Sismondi, ne voit pas de raison pour + le révoquer en doute, t. II, p. 483. Ce n'étaient pas + seulement les peuples de Vérone, Mantoue, Brescia, Vicence, + Padoue, Trévise, Feltre, Bellune, Bologne, Ferrare, Modène, + Reggio et Parme, qui se rendirent dans cette plaine immense, + chaque ville avec son <i>carroccio</i>, ou char de bataille où + flottait son étendard; mais tous les évêques de ces villes, + en habits pontificaux, et un grand nombre de seigneurs et de + chefs militaires, tant Guelfes que Gibelins, le patriarche + d'Aquilée, le marquis d'Est, Eccelino de Romano, déjà maître, + ou plutôt exécrable tyran de Padoue, Albéric, son frère, etc. + Tous étaient sans armes, dit Muratori, dans ses <i>Annales</i> (an + 1233), et le plus grand nombre pieds nus, en signe de + pénitence. Pour consolider cette paix, Jean de Vicence + proposa le mariage de Renaud, fils d'Azon VII, marquis d'Est, + chef des Guelfes, avec Adélaïde, fille d'Albéric de Romano, + dont le frère Eccellino était chef des Gibelins; ce qui fut + accepté et généralement approuvé. <i>Id. ibid.</i></blockquote> + +<p>Mais il voulut faire un troisième miracle, où il ne réussit pas si bien. +Soit qu'il eût eu dès le commencement cette vue profonde, soit qu'elle +lui fût venue chemin faisant, il lui prit envie de changer en puissance +politique son pouvoir jusque-là tout spirituel. Il se rendit à Vicence +sa patrie, déclara en plein conseil qu'il voulait être seigneur et comte +de la ville, et y tout régler à son plaisir: cela ne souffrit aucune +difficulté. Il rencontra plus d'obstacles à Vérone; mais il exigea des +otages: on lui en donna. Il accusa d'hérésie les opposants, et en sa +qualité de dominicain il les fit arrêter et brûler vifs, au nombre +d'environ soixante, hommes et femmes, des plus considérables de la +ville. On le laissa faire, et alors il fut le maître à Vérone comme à +Vicence.</p> + +<p>Vicence fut jalouse de le voir prolonger son séjour à Vérone, et se +révolta contre lui. Frère Jean prit les armes, et marcha intrépidement +pour la soumettre; mais il fut vaincu et fait prisonnier. Grégoire IX +trouva fort mauvais qu'on traitât ainsi ce brave moine. Il lui adressa +un bref pour le consoler dans sa prison. Il écrivit en même temps à +l'évêque de Vicence, et lui ordonna de sévir contre les auteurs de cet +attentat. Soit crainte, soit tout autre motif, frère Jean fut mis en +liberté. De retour à Vérone il y tomba en discrédit, et se vit obligé de +rendre les otages qui lui avaient été remis. Son comté, sa seigneurie, +son existence politique, ses miracles s'évanouirent<a id="footnotetag593" name="footnotetag593"></a> +<a href="#footnote593"><sup class="sml">593</sup></a>; et après ce +songe bruyant et scandaleux, s'étant retiré à Bologne, il y mourut +obscurément.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote593" +name="footnote593"><b>Note 593: </b></a><a href="#footnotetag593"> +(retour) </a> Muratori, <i>ub. supr.</i></blockquote> + +<p>La réforme qu'il avait faite dans les lois est le seul bien un peu +durable qu'il ait produit; car les villes réconciliées par lui ne se +haïrent et ne se battirent pas moins<a id="footnotetag594" name="footnotetag594"></a> +<a href="#footnote594"><sup class="sml">594</sup></a>. On sent combien, au milieu de +tout ce désordre, l'étude des lois avait de difficultés. Leurs +contradictions et leur obscurité engageaient les jurisconsultes les plus +forts à y faire des gloses, et toutes ces gloses contradictoires entre +elles augmentaient les ténèbres au lieu de les dissiper. On en comptait +déjà plus de trente. Il en fallait une qui les remplaçât toutes, et qui +devînt la règle générale. C'était un travail effrayant. Accurse<a id="footnotetag595" name="footnotetag595"></a> +<a href="#footnote595"><sup class="sml">595</sup></a> eut +le courage de l'entreprendre et la gloire de l'achever.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote594" +name="footnote594"><b>Note 594: </b></a><a href="#footnotetag594"> +(retour) </a> <i>Mà quanto durò questa concordia? non più che cinque o + sei giorni.... così ripullulò la discordia come prima fra que + popoli: anzi parve che si scatenassero le furie per lacerar + da li innanzi tutta la Lombardia</i>. Muratori, <i>Annal. ub. + supr.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote595" +name="footnote595"><b>Note 595: </b></a><a href="#footnotetag595"> +(retour) </a> En italien <i>Accorso</i> ou <i>Accursio</i>, du nom latin + <i>Accursius</i>.</blockquote> + +<p>Né en 1182, de parents pauvres, dans les environs de Florence<a id="footnotetag596" name="footnotetag596"></a> +<a href="#footnote596"><sup class="sml">596</sup></a>, il +avait étudié à Bologne, sous le célèbre jurisconsulte Azon, et y était +devenu professeur en droit après lui. Sa renommée effaça celle de son +maître, et le conduisit à la fortune. Il possédait à Bologne un palais +magnifique, et à la campagne une délicieuse <i>villa</i>, où il passa ses +dernières années dans un repos environné d'honneurs et de considération +publique. Il y mourut vers l'an 1260. Sa glose, généralement adoptée, +fut bientôt dans les écoles et dans les tribunaux la seule +interprétation reçue, et même au besoin le supplément des lois. Elle +jouit de cet honneur pendant trois siècles, c'est-à -dire, jusqu'au +moment où le travail d'Alciat la relégua parmi les monuments des temps +barbares.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote596" +name="footnote596"><b>Note 596: </b></a><a href="#footnotetag596"> +(retour) </a> Sa famille était si obscure qu'on n'en sait pas même + le nom. Ce fut lui même qui se donna celui d'<i>Accursius</i>, + comme il le dit dans un endroit de sa glose, parce qu'il + était <i>accouru</i> pour dissiper les ténèbres du droit civil. + Giamb. Corniani, <i>i secoli della Lett. ital.</i>, t. I, p. 86.</blockquote> + +<p>Accurse, nommé par excellence <i>le Glossateur</i>, laissa trois fils<a id="footnotetag597" name="footnotetag597"></a> +<a href="#footnote597"><sup class="sml">597</sup></a>, +qui marchèrent sur ses traces, et dont l'aîné surtout égala presque, +dans la science des lois, la réputation de son père; on dit aussi, mais +le fait est moins certain, qu'il eut une fille jurisconsulte, docteur et +professeur en droit comme son père et ses frères<a id="footnotetag598" name="footnotetag598"></a> +<a href="#footnote598"><sup class="sml">598</sup></a>. Un vieux +calendrier de l'université de Bologne accorde le même honneur à une +autre femme du même temps, nommée Betisie Gozzadini, et l'on sait que ce +phénomène a été moins rare en Italie que partout ailleurs; en France il +nous paraîtrait contre nature. Nous avons bien de la peine à permettre +aux femmes un habit de Muse; comment pourrions leur souffrir un bonnet +de docteur?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote597" +name="footnote597"><b>Note 597: </b></a><a href="#footnotetag597"> +(retour) </a> <i>Francesco, Cervotto et Guglielmo</i>. Tirab. t. IV, lib. + II, p. 218.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote598" +name="footnote598"><b>Note 598: </b></a><a href="#footnotetag598"> +(retour) </a> <i>Id. Ibid.</i>, p. 225.</blockquote> + +<p>La ferveur n'était pas moins grande pour le droit canon que pour le +droit civil. Depuis le Décret de Gratien, cinq autres recueils de canon +et de décrétales avaient paru, faisaient loi, et recevaient, sans en +devenir plus clairs, des interprétations, des commentaires et des +gloses. Grégoire IX fit débrouiller ce chaos par le fameux Raimond de +Pennafort, né à Barcelone, mais élevé dans l'université de Bologne. Le +recueil en cinq livres, publié par ce pape, abolit et remplaça tous les +autres, excepté le Décret de Gratien; vers la fin de ce siècle, Boniface +VIII y ajouta un sixième livre: c'était-là le corps de doctrine, +fondement de l'autorité que le trône pontifical affectait sur tous les +trônes; et c'était là l'ample matière sur laquelle devaient s'exercer la +patience des canonistes et leur sagacité.</p> + +<p>Cette étude ouvrait la route à tous les honneurs. Plusieurs Papes lui +durent même leur élévation. Innocent IV fut un des plus célèbres. On a +de lui, dit-on, de fort belles décrétales, et d'amples commentaires sur +celles de Grégoire IX. Tiraboschi dit de cet ouvrage, je ne sais si +c'est avec simplicité ou avec malice, que quelques uns y trouvent par +fois de l'obscurité et des contradictions; mais qu'il n'en a pas été +moins tenu en grande estime, et n'en a pas moins mérité à son auteur les +titres glorieux de monarque du droit, de lumière resplendissante des +canons, de père et d'organe de la vérité<a id="footnotetag599" name="footnotetag599"></a> +<a href="#footnote599"><sup class="sml">599</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote599" +name="footnote599"><b>Note 599: </b></a><a href="#footnotetag599"> +(retour) </a> <i>Opera laquale, benche alcuni vi ritrovin talvolta + oscurità è contraddizione, è stata non dimeno avuta sempre in + gran pregio, e che al suo autore ha meritato da molti + giureconsulti i gloriosi titoli di monarca del Diritto, di + lume risplendentissimo de' canoni, di padre ed organo della + verità </i>. Ibid. p. 246.</blockquote> + +<p>Au moment où nous arrivons à un siècle plus heureux pour les lettres, où +leurs productions et leur histoire, principal objet de nos recherches, +vont nous occuper trop pour que nous puissions donner à ce qui n'est pas +proprement littérature la même attention que nous y avons donné +jusqu'ici, retournons-nous vers le passé; jetons un coup-d'œil rapide +sur ces trois sciences que nous voyons marcher depuis tant de siècles, +pour ainsi dire, de front, remplir, ou séparément ou ensemble, la vie +des hommes studieux, exciter presque seules l'émulation de la jeunesse, +absorber toutes ses facultés, et donner à l'esprit de l'homme ces +premières et profondes habitudes qui en constituent pour toujours le +goût dominant et la trempe.</p> + +<p>Si c'est principalement comme bases de la morale que l'on doit +considérer les religions; si la religion la mieux adaptée à cette +destination respectable est celle dont le dogme est le plus simple et +qui s'occupe le plus de la morale; si enfin, comme on n'en doit pas +douter, le christianisme est cette religion, en était-il ainsi de cette +théologie scolastique, épineuse, énigmatique, hérissée d'argumentations +vaines, de sophismes et de distinctions inintelligibles, fertile en +hérésies et en schismes; source d'intolérance, de haines, de guerres +sanglantes et de proscriptions? Qu'est-ce que tout cet échafaudage avait +à faire avec la morale? Et s'il ne servait de rien à la morale, s'il ne +tendait pas à rendre les hommes meilleurs, plus sages, plus indulgents +les uns pour les autres, plus compatissants, plus attachés à leurs +devoirs, à leur patrie, et, par tous ces moyens-là , plus heureux, à quoi +donc servait-il? Convenons que tout fut perdu, non seulement pour la +morale, mais pour la religion même, dès qu'on eut fait de la religion +une science.</p> + +<p>Les lois sont sans doute la plus belle des institutions humaines: les +anciens, dans leur style figuré, les appelaient Filles des Dieux, et +rien en effet ne devrait être plus sacré parmi les hommes. Mais pour +qu'elles soient toutes puissantes, pour qu'elles exercent ce despotisme +salutaire auquel les hommes libres sont ceux qui obéissent le mieux, il +faut aussi qu'elles soient simples, claires, appropriées à la +constitution politique, et le moins nombreuses que le permet l'état de +la civilisation chez le peuple qu'elles ont à gouverner. Mais si vous +soumettez une nation aux lois faites pour une autre; si ces lois +volumineuses se compliquent avec des volumes d'autres lois; si vous +ordonnez, si vous souffrez qu'on les étudie publiquement dans cet état +d'imperfection, de contradiction, d'incohérence; s'il est permis à ceux +qui les enseignent de les interpréter, de les commenter, même de les +étendre; si les arguties de l'école peuvent s'emparer d'elles, en +obscurcir de plus en plus le dédale, embarrasser et entremêler chaque +jour davantage les routes et les détours du labyrinthe, je vois bien là +un exercice difficile pour l'esprit, des triomphes pour l'amour-propre, +des chaires, des bancs, des thèses, des doctorats, une nomologie qui est +aux lois ce que la théologie est à la religion; je vois là , si l'on +veut, une science, mais je n'y vois plus de lois. Que dire, si l'on +entreprend de créer un état, non pas dans l'état, mais dans tous les +états; si les chefs spirituels d'une religion, devenus souverains +temporels dans un pays, aspirent à le devenir dans tous les autres; +s'ils y ont leurs lois, leurs arrêts, leur digeste, un droit à eux; +s'ils font aussi de tout cela une science qui ait ses professeurs, ses +exercices, ses dignités, ses solennités, et surtout ses récompenses? Par +quelle expression rendre ce qu'un pareil état de choses offre d'abusif +et d'absurde aux yeux de la saine raison?</p> + +<p>Enfin, quoique cette raison soit l'attribut naturel de l'homme, rien de +moins conforme à sa nature que d'aller droit et loin, sans appui et sans +guide. C'est pour l'appuyer et la guider qu'on a créé l'art du +raisonnement ou la logique. Cet art s'était déjà bien écarté de son but +dans l'ingénieuse méthode du père de toutes les méthodes, d'Aristote: +mais quel abus n'en firent pas ses disciples? quelles suites +malheureuses n'eurent pas ces abus dans les pointilleries, les +subtilités, les disputes sophistiques des écoles philosophiques qui +s'élevèrent depuis dans la Grèce? Combien le mal ne s'accrut-il pas +lorsque l'esprit subtil des Arabes vint se compliquer avec celui +d'Aristote et des Aristotéliciens? Et quel surcroît de malheur, +d'égarement et de désordre quand la science composée de tous ses obscurs +éléments, se mêla et se croisa, pour ainsi dire, avec les éléments non +moins obscurs des deux autres sciences, quand le fatras théologique et +le fatras judiciaire s'accrurent du fatras des dialecticiens de l'école; +quand la scolastique, avec ses faux-fuyants, ses ruses et ses tours +d'escamotage, pénétra tout, s'introduisit partout devant l'interprète +des dogmes qu'il fallait croire et des lois qu'il fallait suivre, et +qu'enfin ces trois levains empoisonnés fermentèrent ensemble dans tous +les esprits, devinrent leur nourriture habituelle, et presque les seuls +éléments de leur substance?</p> + +<p>Voilà pourtant quel fut au vrai l'état et l'objet des études pendant une +si longue suite de siècles; voilà quelle fut la matière de +l'enseignement depuis le moment où l'on en rouvrit les sources. Ne +serait-il pas à désirer que pendant cette pénible époque elles eussent +toujours été fermées? Quel est le degré d'ignorance qui aurait pu faire +aux hommes autant de mal que tout ce faux savoir?</p> + +<p>Pour juger de l'étendue et de l'excès de ce mal, pour apprécier une fois +l'influence des superstitions et des fausses doctrines sur la morale +publique, il suffit de parcourir l'histoire de ces temps affreux, +l'histoire écrite, je ne dirai pas cette fois par des philosophes, mais +par les esprits les plus simples et les auteurs les plus ingénus. Voyez +que de crimes, d'empoisonnements, d'assassinats, de brigandages! Quelles +mœurs dans le peuple, dans ses chefs, dans les chefs de la religion, +dans les prêtres ses ministres, dans les moines, suppôts non de la +religion elle-même, mais des plus grossières et des plus dangereuses +superstitions! Ce n'est pas pour échapper à des traits dont rien ne peut +ni garantir un ami de la raison, ni lui faire redouter les atteintes, +c'est pour ne pas offrir aux âmes sensibles, c'est pour épargner à la +sienne un spectacle dégoûtant et hideux, qu'il prend soin d'adoucir et +de laisser à peine entrevoir ces tableaux affligeants de la dépravation +morale la plus scandaleuse, en même temps que de la superstition la +plus profonde et la plus universelle qui fut jamais.</p> + +<p>Depuis environ un siècle, on joignait cependant aux autres études +quelques études littéraires; et c'est ici que devrait se faire sentir le +progrès; mais c'est ici que l'on voit combien il était faible encore. +L'université de Bologne est la première où l'on puisse l'apercevoir; on +y voit, vers la fin du douzième siècle, quelques professeurs de +grammaire. Dans le treizième siècle, un Florentin, nommé <i>Buoncompagno</i> +y eut des succès qui jusques-là n'avaient été accordés qu'à la +jurisprudence et à la théologie. Il en obtint même de plus grands: un de +ses ouvrages fut couronné de lauriers, après qu'il en eut fait lecture +dans une assemblée nombreuse de professeurs et de docteurs. Il est vrai +que cet ouvrage lauréat nous paraîtrait aujourd'hui détestable. Il est +intitulé: <i>Forme des lettres scolastiques</i><a id="footnotetag600" name="footnotetag600"></a> +<a href="#footnote600"><sup class="sml">600</sup></a>, et traite de la manière +dont on doit écrire aux papes, aux princes, aux prélats, aux nobles et +aux personnes de tout rang. Ces protocoles, exprimés en latin de ce +temps-là , c'est tout dire, au lieu d'exciter l'enthousiasme, ne nous +donneraient que du dégoût et de l'ennui; mais l'auteur avait mis sans +doute dans son style des recherches que ses contemporains ne +connaissaient pas avant lui: le sujet de son livre était alors nouveau, +et cela même était une nouveauté remarquable, que l'on rassemblât tous +ces docteurs pour leur lire autre chose que de la dialectique, de la +théologie ou du droit.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote600" +name="footnote600"><b>Note 600: </b></a><a href="#footnotetag600"> +(retour) </a> <i>Forma litterarum scholasticarum</i>. Le P. Sarti avait + trouvé cet ouvrage, divisé en six livres, dans les archives + des chanoines de Saint-Pierre de Rome. Il en a donné des + extraits dans son savant ouvrage de <i>Professoribus + Bononiensibus</i>, t. I, part. II, p. 220. Tiraboschi, tom. IV, + liv. III, p. 362.</blockquote> + +<p>Dans la préface de ce même ouvrage, <i>Buoncompagno</i> donne la notice de +onze autres livres ou traités de sa composition, sur divers sujets de +grammaire, de morale et de jurisprudence: plusieurs ont des titres et +des énoncés bizarres, selon la mode de ce temps: l'un est un Traité <i>des +Vertus</i>, mais c'est des vertus et des vices du langage qu'il traite; +l'autre est intitulé <i>l'Olivier</i>, et renferme complètement, dit +l'auteur, le dogme des priviléges et des confirmations; un autre, dont +le titre est <i>le Cèdre</i>, donne la connaissance des statuts généraux; <i>la +Myrrhe</i> enseigne à faire les testaments<a id="footnotetag601" name="footnotetag601"></a> +<a href="#footnote601"><sup class="sml">601</sup></a>. Il y en a un sur +<i>l'Amitié</i>, dans lequel l'auteur annonce qu'il distinguera vingt-six +genres d'amis; et un autre plus singulier, pour un grammairien du +treizième siècle, intitulé <i>la Roue</i>, et qui traite des plaisirs de +Vénus, et des faits et gestes des amants<a id="footnotetag602" name="footnotetag602"></a> +<a href="#footnote602"><sup class="sml">602</sup></a>. Rien de tout cela +n'existe plus, et l'on peut se consoler de cette perte. Un seul écrit de +cet auteur pouvait être utile pour l'histoire, de quelque manière qu'il +soit écrit, c'est celui qu'il composa sur le siége soutenu, dans le +siècle précédent<a id="footnotetag603" name="footnotetag603"></a> +<a href="#footnote603"><sup class="sml">603</sup></a>, par la ville d'Ancône, contre l'empereur Frédéric +Ier., Muratori nous l'a conservé, en l'insérant dans son grand +recueil<a id="footnotetag604" name="footnotetag604"></a> +<a href="#footnote604"><sup class="sml">604</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote601" +name="footnote601"><b>Note 601 </b></a><a href="#footnotetag601"> +(retour) </a> <i>Tractatus virtutum exponit virtutes et vicia + dictionum:....... in libro qui dicitur Oliva privilegiorum et + confirmationum dogma plenissimè continetur. Cedrus dat + notitiam generalium statutorum. Myrrha docet ficri + testamenta</i>, etc. Sarti et Tirab. <i>ubi supra</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote602" +name="footnote602"><b>Note 602: </b></a><a href="#footnotetag602"> +(retour) </a> <i>Rota Veneris lasciviam, et amantium gesta demonstrat</i>. + Ibid.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote603" +name="footnote603"><b>Note 603: </b></a><a href="#footnotetag603"> +(retour) </a> En 1172.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote604" +name="footnote604"><b>Note 604: </b></a><a href="#footnotetag604"> +(retour) </a> <i>Script. rer. ital</i>. v. VI.</blockquote> + +<p>Du reste ce <i>Buoncompagno</i> était, à ce qu'il semble, à peu près ce que +son nom signifierait en français, un homme jovial et un peu malin. Il se +moqua des miracles de Jean de Vicence, et fit sur lui une chanson latine +en vers rimés. Il se moqua aussi des Bolonais, qui croyaient aux +miracles de Jean. Il annonça qu'à tel jour, lui <i>Buoncompagno</i> prendrait +son vol du haut d'une montagne qui est près de Bologne, et s'élèverait +dans les airs. Toute la ville y courut; il parut sur la montagne avec +des ailes attachées à ses épaules, et après avoir fait attendre +long-temps ce qu'il allait faire, il éleva la voix et congédia +l'assemblée, en disant qu'elle devait être contente et qu'elle l'avait +assez vu. Il joua plusieurs tours de cette espèce qui lui firent +beaucoup d'ennemis. Il vécut et vieillit pauvre, et ayant fait à Rome un +voyage inutile pour sa fortune, il alla mourir de misère à Florence dans +un hôpital<a id="footnotetag605" name="footnotetag605"></a> +<a href="#footnote605"><sup class="sml">605</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote605" +name="footnote605"><b>Note 605: </b></a><a href="#footnotetag605"> +(retour) </a> Tiraboschi, t. IV, liv. III, c. 5.</blockquote> + +<p>Un autre professeur de grammaire et de belles-lettres dans la même +université, nommé <i>Galeotto</i> ou <i>Guidotto</i>, fut le premier traducteur +d'un ouvrage de Cicéron en italien. Sa traduction a été imprimée dans le +quinzième siècle<a id="footnotetag606" name="footnotetag606"></a> +<a href="#footnote606"><sup class="sml">606</sup></a>, et réimprimée ensuite avec quelques variations +dans le titre; ce n'est au fond qu'une version très-abregée du traité de +l'<i>Invention</i>; mais le temps où elle fut écrite en fait un monument +littéraire, et celui où elle fut imprimée, une curiosité typographique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote606" +name="footnote606"><b>Note 606: </b></a><a href="#footnotetag606"> +(retour) </a> Sous ce titre: <i>Rettorica nova di M. Tullio Cicerone + translata di latino in volgare per lo eximio maestro Galeotto + da Bologna</i>, 1478. (Tiraboschi, loc. cit.)</blockquote> + +<p>Presque toutes les universités avaient alors, comme celle de Bologne, +des professeurs de grammaire et de rhétorique. Florence eut un +grammairien dont la renommée effaça celle de tous les autres; c'est +<i>Brunetto Latini</i>. Il était d'une famille noble, et dans ce temps où la +ville était déchirée par deux factions rivales, il était du parti des +Guelfes. Ils eurent d'abord l'avantage, et chassèrent les Gibelins; mais +ceux-ci implorèrent Mainfroy, roi de Sicile<a id="footnotetag607" name="footnotetag607"></a> +<a href="#footnote607"><sup class="sml">607</sup></a>, qui leur envoya du +secours. Les Guelfes voulurent lui opposer Alphonse, roi de Castille, +auprès duquel ils députèrent <i>Brunetto</i>. En revenant de son ambassade, +il apprit que les Gibelins, aidés par les soldats de Mainfroy, étaient +rentrés dans Florence, et en avaient à leur tour chassé les Guelfes. Il +se réfugia en France, y resta plusieurs années, revint ensuite dans sa +patrie, où il remplit avec honneur des emplois publics, et y mourut +environ dix ans après<a id="footnotetag608" name="footnotetag608"></a> +<a href="#footnote608"><sup class="sml">608</sup></a>. L'historien Jean Villani lui attribue la +gloire d'avoir dégrossi le premier les Florentins, de leur avoir appris +à bien parler et à conduire sagement les affaires publiques<a id="footnotetag609" name="footnotetag609"></a> +<a href="#footnote609"><sup class="sml">609</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote607" +name="footnote607"><b>Note 607: </b></a><a href="#footnotetag607"> +(retour) </a> Voyez ci-dessus, p. 355.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote608" +name="footnote608"><b>Note 608: </b></a><a href="#footnotetag608"> +(retour) </a> En 1294.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote609" +name="footnote609"><b>Note 609: </b></a><a href="#footnotetag609"> +(retour) </a> <i>Istor. fior.</i> c. 162.</blockquote> + +<p>L'ouvrage qui contribua le plus à sa célébrité est celui qu'il intitula +le <i>Trésor</i>; il l'écrivit en France, et de plus en français<a id="footnotetag610" name="footnotetag610"></a> +<a href="#footnote610"><sup class="sml">610</sup></a>. C'est +une espèce d'abrégé d'une partie de la Bible, de Pline le naturaliste, +de Solin et de quelques autres auteurs qui ont traité de diverses +sciences. Il est divisé en trois parties, et chaque partie en plusieurs +livres. Les cinq de la première partie contiennent l'histoire de +l'ancien et du nouveau Testament, la description des éléments et du +ciel, celle de la terre ou la géographie, enfin celle des poissons, des +serpents, des oiseaux et des quadrupèdes. La seconde partie n'a que deux +livres, qui renferment un abrégé de la morale d'Aristote, et un Traité +des vertus et des vices. La troisième, aussi divisée en deux livres, +traite premièrement de l'art de bien parler, et ensuite de la manière de +bien gouverner la république<a id="footnotetag611" name="footnotetag611"></a> +<a href="#footnote611"><sup class="sml">611</sup></a>. C'est, comme on voit, une espèce +d'encyclopédie, où l'auteur a voulu rassembler, comme dans un trésor, +toutes les connaissances que l'on possédait de son temps.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote610" +name="footnote610"><b>Note 610: </b></a><a href="#footnotetag610"> +(retour) </a> <i>Brunetto</i> donne ainsi lui-même le motif qui l'a engagé + à écrire en français: «Et se aucuns demandoit pourquoi chis + livre est ecris en roumans, selon la raison de France, pour + chou que nous sommes ytalien, je diroie que, ch'est pour chou + que nous sommes en France; l'autre pour chou que la parleure + en est plus délitable et plus commune à toutes gens». L'abbé + Mehus, dans sa vie d'Ambroise le Camaldule, parle d'un + manuscrit que l'on conserve à Florence, dans la + <i>Riccardiana</i>, et qui contient l'histoire de Venise, depuis + l'origine de cette ville jusqu'en 1275, écrite, ou plutôt + traduite d'anciennes chroniques latines en langue française, + par maître Martin de Canale, qui dit aussi dans son + introduction, qu'il a choisi cette langue, «parce que la + langue franceise corte, parmi le monde, et est la plus + délitable à lire et à oïr que nulle autre».</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote611" +name="footnote611"><b>Note 611: </b></a><a href="#footnotetag611"> +(retour) </a> On n'a imprimé en Italie que la traduction italienne + qui en fut faite vers le même temps, par <i>Buono Giamboni</i>; + Tiraboschi, t. IV, p. 381. Notre Bibliothèque impériale + possède jusqu'à douze copies de l'original français. Il s'en + trouvait une fort belle, couverte en velours cramoisi, dans + la Bibliothèque du Vatican, avec quelques notes de la main de + Pétrarque. Elle avait appartenu, dans le quinzième siècle, à + Bernardo Bembo, qui l'avait achetée en Gascogne, selon ce que + porte une note de sa main, écrite sur la première feuille. + Crescimbeni, qui nous apprend ces particularités dans + l'article de Pierre, ou Peyre de Corbiac, (Additions aux vies + des poëtes provençaux, <i>Stor. dell. volg. poes</i>. t. II, p. + 205.), dit, dans ce même article, que le manuscrit 3206 de la + Vaticane, fol o 126 à 135, contient un poëme de ce + Troubadour, intitulé <i>le Trésor</i> (<i>lo Tesor</i>), qui traite de + toutes les sciences et de tous les arts. «C'est de ce Trésor, + ajoute-t-il, que Brunetto Latini, Florentin, prit l'idée de + ceux qu'il composa, c'est-à -dire du <i>Tesoretto</i>, en vers + italiens, et du <i>Trésor</i> en prose française». On va voir que + Crescimbeni se trompe ici sur le <i>Tesoretto</i>, comme plusieurs + autres auteurs italiens.</blockquote> + +<p>Le <i>Tesoretto</i> ou le petit Trésor, que <i>Brunetto</i> écrivit en italien +après son retour à Florence, n'est point comme on l'a cru, l'abrégé de +son grand Trésor, mais seulement un recueil de préceptes de morale en +vers de sept syllabes, rimés de deux en deux. C'est là du moins tout ce +qu'en dit Tiraboschi, et sans doute cet auteur si exact n'avait pas eu +sous les yeux l'édition assez rare qui en fut donnée au seizième siècle, +ni la réimpression faite dans le dix-septième. J'en dirai bientôt +davantage; j'entrerai sur le <i>Tesoretto</i> dans des détails qui +n'existent chez aucun auteur italien, que je sache, et qui auront un +autre motif qu'une vaine curiosité.</p> + +<p>On a aussi de <i>Brunetto</i> une partie du traité de l'<i>Invention</i> de +Cicéron, traduit en italien, avec des commentaires<a id="footnotetag612" name="footnotetag612"></a> +<a href="#footnote612"><sup class="sml">612</sup></a>; mais ce qui +fait le plus d'honneur à ce Grammairien philosophe, c'est qu'il fut le +maître du Dante. Ce ne fut pas sans doute en poésie, du moins pour le +style; il y en a peu dans ses vers du <i>Tesoretto</i>, et dans un chétif +sonnet qui s'est aussi conservé<a id="footnotetag613" name="footnotetag613"></a> +<a href="#footnote613"><sup class="sml">613</sup></a>. Quelques bibliothèques d'Italie +possèdent de lui en manuscrit un assez long morceau, dont le titre est +singulier et le style inintelligible. C'est un tissu de proverbes et de +jeux de mots florentins de ce temps-là , que personne n'entend plus, même +à Florence, et que l'auteur, on ne sait pourquoi, a intitulé <i>Pataffio</i>, +épitaphe. Le bon Tiraboschi se félicitait de ce qu'il n'avait jamais été +imprimé, ni, ce qui eût été bien pis, expliqué par des commentaires: +cela n'a pas empêché qu'il ne l'ait été depuis, à Naples, avec un +commentaire de Ridolfi<a id="footnotetag614" name="footnotetag614"></a> +<a href="#footnote614"><sup class="sml">614</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote612" +name="footnote612"><b>Note 612: </b></a><a href="#footnotetag612"> +(retour) </a> Il dit lui-même qu'il fit cette traduction à la prière + d'un de ses concitoyens, homme riche et considérable, qu'il + trouva en France, et dont il fut généreusement accueilli et + secouru dans son malheur. M.J.B. Corniani s'est trompé ici en + disant que cette traduction est celle d'une partie du premier + livre de l'<i>Orateur</i> de Cicéron, où on commence à traiter de + l'invention. <i>Secoli della letteratura italiana</i>, etc., t. I, + p. 165. Dans le premier livre du traité <i>De Oratore</i>, Cicéron + ne traite point de l'invention. Le livre intitulé <i>Orator</i> + n'en traite point non plus. Giov. Villani, parlant de + Brunetto Latini, dit: <i>E fu quegli ch'espose la Rhetorica di + Tullio</i>, etc. C'est, selon Tiraboschi, <i>loc. cit.</i>, une + traduction en langue italienne, d'une partie du premier livre + <i>De Inventione</i>, avec des commentaires. Cette traduction a + été imprimée plusieurs fois; et les Académiciens de la Crusca + la citent souvent.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote613" +name="footnote613"><b>Note 613: </b></a><a href="#footnotetag613"> +(retour) </a> V. Crescimbeni, t. III, p. 65.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote614" +name="footnote614"><b>Note 614: </b></a><a href="#footnotetag614"> +(retour) </a> Mazzuchelli, <i>Scritt, ital.</i>, t. II, part. II, donne + les trois premiers vers de cette inconcevable production, + pour échantillon de tout le reste: + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Squasimo Deo introcque, e a fusone<br> + Ne hai, ne hai pilorci con mattana,<br> + Al can la tigna, egli è mazzamarrone</i>. +</div></div> + +<p> <i>Buon per noi</i>, dit Tiraboschi, <i>che a niuno è venuto in + pensiera di pubblicarlo, e, ciò che peggio sarebbe, di + darcelo illustrato con ampi commenti.</i>, t. IV, p. 382. + L'édition donnée à Naples, 1788, in-12, est citée par Gamba, + <i>Serie de' testi di lingua</i>, Bassano, 1805, in-8°., p. 91.</p></blockquote> + +<p>L'histoire était encore alors écrite en latin barbare. L'histoire +ecclésiastique ne produisait que quelques chroniques de couvents, +quelques vies de papes et de saints; mais un plus grand travail, et qui +a fait plus de bruit dans le monde, est celui d'un certain Jacques, +qu'on appelle en latin <i>de Voragine</i>, parce qu'il était de <i>Voragio</i> ou +<i>Varagio</i>, dans l'état de Gênes<a id="footnotetag615" name="footnotetag615"></a> +<a href="#footnote615"><sup class="sml">615</sup></a>. Il recueillit soigneusement toutes +les vies des pères du désert et des autres saints, composées jusqu'alors +par différents auteurs, et les réunit en corps d'ouvrage. Le succès +qu'obtint ce recueil lui fit donner le nom de <i>Legenda aurea</i>, que nous +traduisons en français par <i>Légende dorée</i>; mais nous en rabaissons le +prix par cette traduction infidèle: nous mettons la couleur au lieu de +la matière; il faudrait dire légende d'or.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote615" +name="footnote615"><b>Note 615: </b></a><a href="#footnotetag615"> +(retour) </a> Tirab., t. IV, l. II, c. 1.</blockquote> + +<p>Ce moine Dominicain, né vers l'an 1230, après avoir prêché et professé +plusieurs années, fut provincial de son ordre, en Lombardie, et ensuite +archevêque de Gênes, où il mourut en 1298. Il laissa, outre sa +<i>Légende</i>, un grand nombre de Sermons, et un livre à la louange de la +Vierge Marie, intitulé <i>Mariale</i>, qui ont tous été imprimés. Il écrivit +encore une longue chronique de Gênes, depuis l'origine la plus reculée +jusqu'à l'an 1297; on peut penser de combien de fables elle était +remplie; Muratori a rendu à l'auteur et au public le service de n'en +insérer qu'un extrait dans sa grande collection historique<a id="footnotetag616" name="footnotetag616"></a> +<a href="#footnote616"><sup class="sml">616</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote616" +name="footnote616"><b>Note 616: </b></a><a href="#footnotetag616"> +(retour) </a> <i>Script. rer. ital.</i>, vol. IX.</blockquote> + +<p>C'était ainsi généralement qu'on écrivait alors l'histoire. Aucun auteur +n'y employait un autre style, et n'y mettait plus de critique, ou plus +de fidélité. On ne peut donc s'arrêter ni aux deux grandes Chroniques +universelles, l'une de Godefroy de Viterbe, selon les uns, et de +Wittemberg, selon les autres, que l'auteur ou les copistes appelèrent +fastueusement le <i>Panthéon</i>, l'autre de Sicard, évêque de Crémone; ni à +une troisième Histoire universelle que Ricobald de Ferrare intitula +<i>Pomarium</i>, le Verger; ni à la prétendue Histoire du siége de Troie, +écrite par <i>Guido delle Colonne</i>, ou Gui des Colonnes, juge de Messine, +sa patrie<a id="footnotetag617" name="footnotetag617"></a> +<a href="#footnote617"><sup class="sml">617</sup></a>; ouvrage divisé en 35 livres, tiré des Histoires +supposées de Dictys de Crète et de Darès de Phrygie, auxquelles il +ajouta des faits puisés dans les poëtes<a id="footnotetag618" name="footnotetag618"></a> +<a href="#footnote618"><sup class="sml">618</sup></a>; ni à aucune des histoires +particulières qui furent alors écrites soit en Sicile ou à Naples, soit +dans les autres états italiens. Il faut toujours excepter une Histoire +de Gênes, bien différente de la Chronique de Jacques <i>de Voragine</i>, +celle que nous avons vue commencée par Caffaro, au douzième siècle, et +qui fut continuée après lui, par décret public, jusque vers la fin du +treizième siècle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote617" +name="footnote617"><b>Note 617: </b></a><a href="#footnotetag617"> +(retour) </a> Il y naquit en 1276. La charge qu'il occupa lui fit + donner quelquefois le titre de <i>Guido Guidice</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote618" +name="footnote618"><b>Note 618: </b></a><a href="#footnotetag618"> +(retour) </a> On a une traduction italienne de cette histoire, que + les Académiciens de la Crusca ont adoptée pour leur + vocabulaire, et que plusieurs auteurs attribuaient à Guido + lui-même; elle a été imprimée sous son nom, à Venise en 1481; + mais le savant Apostolo Zeno a démontré, dans ses notes sur + Fontanini, que c'était une erreur.</blockquote> + +<p>Deux autres histoires méritent aussi d'être remarquées, parce que ce +sont les premières que des Italiens aient écrites dans leur langue, et +qu'elles tiennent par-là plus intimement à la littérature italienne; +c'est l'Histoire de <i>Matteo Spinello</i>, né près de Bari, au royaume de +Naples, dans laquelle il décrit les événements de son temps; et celle de +<i>Ricordano Malespini</i>, Florentin, où il entreprend d'embrasser les temps +anciens et les temps modernes; il y traite de l'origine de Florence, et +conduit ses récits jusqu'à l'année même de sa mort<a id="footnotetag619" name="footnotetag619"></a> +<a href="#footnote619"><sup class="sml">619</sup></a>. La première +partie est un tissu de fables ridicules; la dernière mérite plus de foi, +et la naïveté du style la fait lire avec quelque plaisir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote619" +name="footnote619"><b>Note 619: </b></a><a href="#footnotetag619"> +(retour) </a> 1281. Son neveu, <i>Giachetto Malespini</i>, y ajouta une + suite de peu d'étendue, puisqu'elle ne va que jusqu'en 1286. + Le tout fut imprimé, pour la première fois, à Florence, par + les Giunti, en 1568, in-4°. Les éditeurs disent dans leur + avertissement, qu'ils donnent cet ouvrage au public parce que + l'auteur est peut-être le premier Florentin qui ait écrit, et + qu'il leur a paru raisonnable de lui rendre ce que Villani + (historien du siècle suivant) lui avait presque enlevé, en + s'attribuant à lui-même la gloire qui était due à Malespini. + Ils n'ont pas cru devoir être détournés de leur dessein par + les commencements fabuleux de cette histoire, ni parce que + Villani, qui avait jusqu'alors tenu le premier rang, avait + raconté en partie les mêmes choses, attendu que les vrais + connaisseurs aiment mieux voir les premières images des + objets, que les secondes, faites d'après les premières, etc.</blockquote> + +<p>Je tirerai encore de la foule, par un autre motif, une chronique latine +de la ville d'Asti, écrite par un auteur dont le nom n'excita peut-être +pendant long-temps que peu d'intérêt; mais ce nom est devenu, dans le +dernier siècle, cher aux amis des arts, des lettres, et surtout de l'art +dramatique: cet auteur se nommait Alfiéri; son nom et sa patrie, dont il +écrivit l'histoire, ne permettent pas de douter qu'il ne soit un des +ancêtres du grand poëte dont l'Italie pleure la perte récente, et dont +la France, qui eut le malheur d'éprouver sa vengeance poétique, et le +malheur plus grand de la mériter, ne doit perdre aucune occasion de +prononcer le nom avec regret et avec honneur<a id="footnotetag620" name="footnotetag620"></a> +<a href="#footnote620"><sup class="sml">620</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote620" +name="footnote620"><b>Note 620: </b></a><a href="#footnotetag620"> +(retour) </a> Depuis que ceci est écrit, les œuvres posthumes + d'Alfiéri ont paru, et dans ces œuvres, un volume de satires + violentes contre les rois, les grands, les petits, la classe + moyenne, enfin contre tout le monde, et surtout contre les + Français. Elles leur font moins de tort qu'à la gloire de + l'auteur, mais elle n'ont pu me rien faire changer à ce que + j'ai écrit et à ce que je pense de lui. C'est <i>Benedetto</i> + Alfiéri, oncle du poëte et célèbre architecte, qui a rendu ce + nom cher aux amis des arts.</blockquote> + +<p>Cette note fut écrite avant que les derniers volumes des <i>œuvres +posthumes</i> eussent paru. La Vie d'Alfiéri, écrite par lui-même, en +remplit les deux derniers volumes. Il y persiste dans cette haine +aveugle et violente contre les Français, et se rend coupable +particulièrement envers moi, d'un trait odieux de noirceur et +d'ingratitude, pour récompense d'un très-grand service que je lui avais +rendu. Je n'en laisserai pas moins subsister ici ce que j'écrivis et +prononçai publiquement en 1804. Chacun a sa manière de se venger: c'est +là la mienne.</p> + +<p>Alfiéri nous ramène à la poésie par une transition naturelle. Dans les +siècles précédents, en Italie, comme dans le reste de l'Europe, on n'en +avait point cultivé d'autre que la poésie latine. Les poëtes latins +étaient nombreux, ou plutôt presque innombrables, sans qu'il y en eût un +seul qui fût véritablement poëte, ou qui écrivît réellement en latin. +Mais dès la fin du douzième siècle, et dans tout le cours du treizième, +la langue provençale d'abord, et ensuite la langue italienne qui venait +de naître, attirèrent à elles, tous ceux qui se sentaient ou croyaient +se sentir quelque talent poétique; et il n'y en eut plus que très-peu +qui s'obstinassent à faire des vers latins<a id="footnotetag621" name="footnotetag621"></a> +<a href="#footnote621"><sup class="sml">621</sup></a>. Henri de Septimello est +le plus ancien, et fut, dans son temps, le plus célèbre. Il fleurit dès +le commencement de ce siècle et même à la fin du précédent. Sa naissance +était obscure: il naquit de pauvres paysans à Settimello, village situé +à sept milles de Florence; il se sentit cependant, dès l'enfance, du +penchant pour la poésie et les lettres. Il fit d'excellentes études à +Bologne; ses succès lui procurèrent des amis puissants, et ayant reçu +les premiers ordres, il obtint un riche bénéfice. Ce fut la cause de sa +ruine. Ce bénéfice lui occasiona un procès avec l'évêque de Florence, +qui voulut le lui ôter, pour le donner à l'un de ses parents. La partie +n'était pas égale: le pauvre Henri, après avoir mangé en plaidoiries +tout son mince patrimoine, fut obligé de céder, resta plongé dans la +misère et réduit à la mendicité<a id="footnotetag622" name="footnotetag622"></a> +<a href="#footnote622"><sup class="sml">622</sup></a>. Ce fut son malheur même qu'il prit +pour sujet du poëme qui lui fit le plus de réputation. Il est en vers +élégiaques, divisé en quatre livres, et intitulé <i>De l'inconstance de la +fortune et des consolations de la philosophie</i><a id="footnotetag623" name="footnotetag623"></a> +<a href="#footnote623"><sup class="sml">623</sup></a>. Le poëte, dans les +deux premiers, se plaint de ses infortunes; dans les deux autres, à +l'imitation de Boëce, il introduit la Philosophie, qui lui reproche sa +faiblesse et lui apporte des consolations. Ce poëme jouit d'une telle +estime, pendant la vie de l'auteur, qu'on le lisait publiquement dans +les écoles. «Quels étaient donc, s'écrie avec raison Tiraboschi<a id="footnotetag624" name="footnotetag624"></a> +<a href="#footnote624"><sup class="sml">624</sup></a>, +quels étaient donc ces siècles, où tant d'honneurs étaient accordés à un +versificateur aussi barbare»? Mais on revint bientôt de cette +admiration: le poëme, la réputation du poëte, et même son nom, restèrent +ensevelis dans quelques bibliothèques. L'ouvrage ne parut au jour que +dans le dernier siècle, en 1721<a id="footnotetag625" name="footnotetag625"></a> +<a href="#footnote625"><sup class="sml">625</sup></a>. Il a été réimprimé depuis avec une +traduction italienne, très-estimée, que l'on ne croit postérieure que +d'un siècle au poëme latin<a id="footnotetag626" name="footnotetag626"></a> +<a href="#footnote626"><sup class="sml">626</sup></a>; mais auprès de cette traduction, le +texte original n'en paraît que plus inculte et moins digne de la +réputation dont il a joui.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote621" +name="footnote621"><b>Note 621: </b></a><a href="#footnotetag621"> +(retour) </a> Tiraboschi, t. IV, l. III, c. 4.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote622" +name="footnote622"><b>Note 622: </b></a><a href="#footnotetag622"> +(retour) </a> Voy. Philippe Villani, <i>Vite d'uomini illustri + fiorentini</i>, traduites du latin en italien, par Mazzuchelli, + p. 61; et Tirab. <i>ub. supr.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote623" +name="footnote623"><b>Note 623: </b></a><a href="#footnotetag623"> +(retour) </a> <i>Elegia de diversitate fortunœ et philosophiœ + consolatione</i>. Il est bon d'observer que dans tout ce poëme, + où l'auteur se plaint sans cesse, il ne dit rien de la cause + de ses malheurs; il le termine même en s'adressant à l'évêque + de Florence, à qui il fait des protestations d'un attachement + éternel. Tiraboschi en conclut que ses infortunes avaient une + tout autre cause que celle qui est rapportée par Villani, + quoiqu'il soit impossible de conjecturer ce que ce pouvait + être. Il est vrai que ces protestations d'attachement qui + remplissent les huit derniers vers, sont très-fortes, et ne + sont mêlées d'aucun reproche apparent; peut-être cependant + l'exagération même équivaut-elle ici à un reproche, car on ne + voit non plus ni dans cette pièce ni ailleurs, quelles si + grandes obligations le poëte pouvait avoir à l'évêque, pour + lui dire: Adieu, je suis à vous; après ma mort, croyez que + mon âme sera encore à vous: vivant ou mort, je vous aimerai + toujours; mais l'amour d'un vivant vaudrait mieux que celui + d'un mourant. + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Ergo vale, Prœsul. Sum vester. Spiritus iste<br> + Post mortem vester, credite, vester erit.<br> + Vivus et extinctus te semper amabo; sed esset<br> + Viventis melior quam morientis amor</i>. +</div></div> + +<p> N'y a-t-il pas même dans cette fin une espèce d'ironie amère + qui renferme un reproche? Quel sel, et même quel sens peuvent + avoir ces deux derniers vers, si elle n'y est pas?</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote624" +name="footnote624"><b>Note 624: </b></a><a href="#footnotetag624"> +(retour) </a> <i>Ubi supr.</i> p. 348.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote625" +name="footnote625"><b>Note 625: </b></a><a href="#footnotetag625"> +(retour) </a> La première édition devait paraître en Allemagne, en + 1684, in-4º., d'après un manuscrit de la Bibliothèque + Laurentienne de Florence, communiqué par le célèbre + Magliabecchi à Christian Daum; mais celui-ci mourut, + l'édition resta imparfaite, ou du moins n'a jamais paru. + Leiser fut donc le premier à publier ce poëme, dans son + <i>Historia poetarum medii ævi</i>, 1721, in-8º. Mazzuchelli nous + apprend, dans une note sur la vie de Henri de Settimello, + qu'il existe à Florence, un exemplaire de l'édition qui + devait paraître en 1684, avec des notes marginales de + Magliabecchi, dans la bibliothèque de ce savant, réunie à la + Laurentiennne. <i>Vite d'Uomini ill. Fior. Scritte da Filippo + Villani</i>, etc., pag. 63.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote626" +name="footnote626"><b>Note 626: </b></a><a href="#footnotetag626"> +(retour) </a> Cette dernière édition fut donnée par Manni, à + Florence, en 1730, in-4º. La traduction italienne lui donne + du prix; elle est souvent citée dans le Vocabulaire de la + Crusca.</blockquote> + +<p>Les autres poésies latines du même siècle, ou poésies rhythmiques, comme +on les appelait alors, sont encore plus mauvaises; et comme elles n'ont +point usurpé la même renommée, nous pouvons nous dispenser d'en parler, +pour revenir à la poésie italienne. Nous l'avons vue naître en Sicile, +sous un poëte roi, et jeter, dès sa naissance, un grand éclat. Ce qui +peut en donner la plus haute idée, c'est que, dans le siècle suivant, un +auteur, dont le sentiment est d'un grand poids, Dante, disait que la +poésie et la littérature entière d'Italie s'appelait <i>Sicilienne</i>, parce +que tout ce qui s'écrivait de plus exquis venait de la cour de +Sicile<a id="footnotetag627" name="footnotetag627"></a> +<a href="#footnote627"><sup class="sml">627</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote627" +name="footnote627"><b>Note 627: </b></a><a href="#footnotetag627"> +(retour) </a> Dante Alighieri, <i>de Vulgari eloquentiâ</i>.</blockquote> + +<p>L'exemple que donnait cette cour, l'accueil et les distinctions qu'elle +accordait aux poëtes, les multiplièrent. On a conservé les noms et +quelques poésies de plusieurs d'entre eux. Celles du commencement du +siècle ont les mêmes formes et à peu près le même style que celles de +Frédéric II et de son chancelier, dont nous avons parlé dans ce +chapitre. La plupart de ces noms sont obscurs. On n'y distingue guère +que ceux d'un <i>Odo delle Colonne</i>, frère ou cousin de <i>Guido</i>, +l'historien du siège de Troie, lequel était aussi poëte; d'un <i>Arrigo +Testa da Lentino</i>, qui était notaire; d'un <i>Jacopo</i>, du même lieu et de +la même profession; d'un <i>Stefano</i>, protonotaire de Messine; d'un +<i>Mazzeo di Ricco</i>, et quelques autres. Le savant Léon Allacci a réuni +leurs poésies à la fin de son recueil d'anciens poëtes<a id="footnotetag628" name="footnotetag628"></a> +<a href="#footnote628"><sup class="sml">628</sup></a>. On y voit, +comme dans celles de <i>Ciullo d'Alcamo</i>, de Frédéric II, et de Pierre des +Vignes, la langue et l'art des vers à leur berceau. Les pensées en sont +communes, le style incorrect et grossier, mêlé de sicilien et de +provençal. Les chansons ont presque toutes la forme que leur avaient +donnée les Troubadours; mais le sonnet a constamment celle qu'il a +conservée depuis, ce qui confirme l'opinion de son origine sicilienne. +On ne peut donner qu'une idée très-légère de ces premiers bégaiements +poétiques. Il faut, en les lisant, lutter à la fois contre la barbarie +et l'obscurité du langage, et contre les fautes typographiques les plus +grossières, et le texte le plus corrompu<a id="footnotetag629" name="footnotetag629"></a> +<a href="#footnote629"><sup class="sml">629</sup></a>. Bornons-nous à quelques +traits moins communs et un peu plus ingénieux ou plus singuliers que le +reste.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote628" +name="footnote628"><b>Note 628: </b></a><a href="#footnotetag628"> +(retour) </a> <i>Poeti antichi raccolti da codici manoscrit</i>, etc. + Napoli, 1661, in-8º. p° 8ª.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote629" +name="footnote629"><b>Note 629: </b></a><a href="#footnotetag629"> +(retour) </a> Il est presque incroyable qu'un savant tel que + l'Allacci, ait fait paraître sous son nom une édition si + honteusement irrégulière. On sait que ses ouvrages + d'érudition, qui sont tous en latin, portent le nom de <i>Leo + Allatius</i>. Ce recueil de poésies, et sa <i>Dramaturgie</i>, sont + les seuls qui aient paru avec son nom italien. Ayant été + successivement bibliothécaire du cardinal Barberini, et du + Vatican, sous Urbain VIII, qui était de cette maison, il + trouva parmi les manuscrits de ces deux bibliothèques, des + poésies italiennes du premier âge. Il les publia, avec une + préface qui contient des détails curieux; mais les originaux + étaient pleins de lacunes, et sans doute de fautes: il dut + les faire copier; les erreurs s'y multiplièrent: il négligea + probablement de revoir ces copies, et de corriger + l'impression. Il est impossible d'expliquer autrement le + nombre et la grossièreté des fautes qu'on y trouve. Il eût + suffi, pour en éviter une partie, de faire attention à la + rime. Par exemple, dans une chanson de <i>Guido delle Colonne</i>, + dont les strophes sont de neuf vers, et dont les deux + derniers vers riment ensemble, on lit à la fin de la + quatrième strophe, p. 422: + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Che se Morgana fosse infru la gente<br> + In vero madonna non paria natare</i>; +</div></div> + +<p> Ce qui est absolument dépourvu de sens; mais lisez au dernier + vers:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>In ver madonna non paria neinte</i>, +</div></div> + +<p> comme on disait alors au lieu de <i>niente</i>; vous entendrez + facilement ce que dit le poète, que si Morgane (la plus belle + des fées) était encore au monde, elle ne paraîtrait rien au + prix de sa Dame. Ce qui devait forcer, en quelque sorte, + l'éditeur de rétablir cette leçon, c'est que dans cette + chanson chaque strophe reprend pour son premier mot le + dernier mot de la strophe précédente, forme toute provençale, + et que la cinquième strophe, qui est la dernière a pour + premier vers:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Neinte vole amor senza penare</i>. +</div></div> + +<p> On pouvait, au simple coup-d'œil, et par la même méthode, + corriger une grande partie des fautes à peu près de même + espèce qui défigurent cette édition, devenue rare, et + toujours précieuse par un grand nombre d'anciennes pièces + qu'on ne trouve point ailleurs.</p></blockquote> + +<p><i>Mazzeo di Ricco</i> paraît être le plus ancien de ces poëtes, à en juger +du moins par son style qui est le plus grossier, le plus près de +l'origine de la langue, le moins italien de tous. De ses six chansons ou +<i>canzoni</i> que l'Allacci nous a conservées, il n'y en a que deux qui +exigent quelque attention; encore n'est-ce pas par leur mérite, mais +parce que la forme provençale y est évidemment empreinte. L'une est un +dialogue entre une dame et son amant. La dame dit une strophe, l'amant +répond par une autre, comme dans les <i>pastourelles</i> des Troubadours. +«Messire, dit la dame, mon cœur amoureux se plaint et fait pleurer mes +yeux; il se tient éloigné de moi, et il me tourmente en venant à vous +mille fois le jour, tant il vous désire. Il reste auprès de vous, et ne +revient plus à moi. Je vous le recommande: ne lui donnez ni jalousie ni +chagrin.--Madame, répond l'amant, si vous m'envoyez votre cœur amoureux, +sachez que je vous envoie aussi le mien. Je languis, je sens de vives +peines pour vous, rose vermeille; je n'ai plus d'existence que pour +désirer de me rendre auprès de vous». Dans les deux autres strophes, la +dame est enchantée de Messire: elle l'engage à venir; mais elle craint +qu'il ne change, qu'il ne la quitte pour une autre belle. Messire la +rassure. Un homme ne peut diriger ses yeux de manière à voir deux +personnes dans une seule figure. Rien ne pouvait engager son cœur à se +rendre ailleurs que chez elle; l'amour l'y attache si fortement, qu'il y +retournerait toujours. Tout cela est en même temps commun et recherché +quant aux pensées; et l'expression ne le relève pas<a id="footnotetag630" name="footnotetag630"></a> +<a href="#footnote630"><sup class="sml">630</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote630" +name="footnote630"><b>Note 630: </b></a><a href="#footnotetag630"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Lo core inamorato,<br> + Messere, si lamenta<br> + E fa pianger gli occhi di pietate,<br> + Da me' esta lungiato, etc.<br> + Donna, se mi mandate<br> + Lo vostro dolze core<br> + Inamorato si come lo meo,<br> + Sacciate in veritate</i>, etc. +</div></div> +</blockquote> + +<p>La seconde chanson qui a du rapport avec les chansons provençales, est +composée de quatre strophes, et les strophes de douze vers inégaux. Le +dernier mot de chaque strophe est repris dans le premier vers de la +strophe suivante, et l'on se rappelle que cette forme est entièrement +provençale. La seconde strophe contient une argumentation en forme. +L'auteur se plaint, dans la première, de n'être plus son maître, et dit, +en terminant, d'un ton sententieux, que celui-là possède un assez grand +empire<a id="footnotetag631" name="footnotetag631"></a> +<a href="#footnote631"><sup class="sml">631</sup></a>, qui peut se maîtriser lui-même. «Puisque je ne puis plus me +maîtriser, reprend-il, c'est l'amour qui me maîtrise; l'amour est donc +certainement mon maître; mais je ne puis jamais considérer dans l'amour +qu'un vif désir, et si l'amour est un vif désir, au nom de Dieu, +considérez ici, madame, que l'amour ne me prend point d'une manière +visible, mais qu'il paraît naître naturellement; et puisque l'amour est +une chose naturelle, vous devez avoir pitié de mes maux». On ne sait pas +ce que la dame put penser de cette logique; mais on voit assez ce qu'il +faut penser de cette poésie, même dans une traduction, et on le sent +encore mieux en lisant le texte.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote631" +name="footnote631"><b>Note 631: </b></a><a href="#footnotetag631"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>C'assai gran regno regie, cio mi pare,<br> + Chi se medesimo puo sengnoregiare.<br> + Poiche non posso me sengnoregiare,<br> + Amor mi sengnoria:<br> + Dunque e amore sengnore ciertamente;<br> + Ma non pono già mai considerare<br> + Che l'amore altro sia.<br> + Se non distretta volglia solamente;<br> + E s'amore e distretta voluntate,<br> + Per Deo, madonna, in ciò considerate,<br> + C'amor no'm prende visibilemente,<br> + Ma pare che nasca naturalemente,<br> + E poi c'amore e cosa naturale<br> + Merze dovete avere de lo meo male</i>. +</div></div> + +<p> La strophe suivante commence par ces derniers mots:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>De lo meo male ch'e tanto amoroso</i>, etc. +</div></div> + +<p> Elle finit par ce vers:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Che di piccola gioia processione</i>; +</div></div> + +<p> Et le premier vers de la quatrième strophe est:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>D'alta processione e gioia plagiente</i>. +</div></div> + +<p> Cette façon de reprendre un mot est tout-à -fait provençale.</p> +</blockquote> + +<p><i>Guido delle colonne</i>, qui ne passe que pour historien, a ici deux +chansons qu'on pourrait préférer aux deux que l'on y trouve d'<i>Odo</i> son +cousin ou son frère<a id="footnotetag632" name="footnotetag632"></a> +<a href="#footnote632"><sup class="sml">632</sup></a>. On y voit du moins quelques pensées et des +bizarreries qui valent encore mieux qu'une entière nullité de sentiments +et d'idées. Dans l'une de ces chansons, il compare la belle Morgane à sa +dame, à qui cette fée, si elle était encore au monde, cèderait en +beauté<a id="footnotetag633" name="footnotetag633"></a> +<a href="#footnote633"><sup class="sml">633</sup></a>; dans l'autre, il emploie des comparaisons plus singulières: +«Votre teint frais, dit-il, surpasse les roses et les fleurs; il est +plus brillant qu'un autre, et votre bouche parfumée exhale une odeur +plus agréable que ne fait un animal qu'on nomme la panthère<a id="footnotetag634" name="footnotetag634"></a> +<a href="#footnote634"><sup class="sml">634</sup></a>». Il +n'est pas aisé de comprendre ce que c'est que l'agréable odeur que rend +une panthère, ni de saisir la justesse de cette comparaison. Celle qui +termine cette strophe est plus claire, mais n'est guère moins bizarre. +«Je suis votre esclave, dit le poëte, plus loyal et plus dévoué que +l'assassin n'est à son maître<a id="footnotetag635" name="footnotetag635"></a> +<a href="#footnote635"><sup class="sml">635</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote632" +name="footnote632"><b>Note 632: </b></a><a href="#footnotetag632"> +(retour) </a> Ils nacquirent tous deux sous le règne de Frédéric II, + et fleurirent vers la fin de ce règne; c'est-à -dire, de 1240 + à 1250. On aperçoit dans leur style et dans leur + versification quelque progrès.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote633" +name="footnote633"><b>Note 633: </b></a><a href="#footnotetag633"> +(retour) </a> Voyez ci-dessus, p. 397, le texte et la correction de + ce passage.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote634" +name="footnote634"><b>Note 634: </b></a><a href="#footnotetag634"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Ben passa rose e fiori<br> + La vostra fresca cera,<br> + Lucente più che spera:<br> + E la bocca auhtusa<br> + Più rende aulente audore<br> + Che non fa una fera<br> + C'ha nome la Pantera</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote635" +name="footnote635"><b>Note 635: </b></a><a href="#footnotetag635"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Perche son vostro più leale e fino<br> + Che non è al suo signore l'assassino</i>. +</div></div> + +<p> Je ne crois pas qu'il soit ici question d'un assassin + vulgaire, salarié pour une vengeance privée, mais de ses + sujets fanatiques du Vieux de la Montagne, qui allaient + partout exécuter avec dévouement ses ordres sanguinaires. On + les nommait en Orient, <i>haschischin</i>, dont on a fait + <i>heissessini</i>, <i>assessini</i>, <i>assassini</i>, assassins, comme l'a + démontré M. Sylvestre de Sacy, dans un mémoire dont j'ai + donné l'extrait dans mon Rapport imprimé sur les travaux de + notre classe; juillet 1809. On parlait beaucoup alors, depuis + les croisades, de ses sectaires et de leur chef.</p> +</blockquote> + +<p>Le notaire <i>Jacopo</i> ou <i>Giacomo da Lentino</i> est le meilleur de ces +poëtes, et celui dont il s'est conservé le plus de vers: il n'écrivit +qu'au milieu du siècle, lorsque dans l'Italie entière on commençait à +cultiver la poésie, et que surtout <i>Guittone d'Arrezo</i>, comme nous le +verrons bientôt, polissait le langage et rendait les formes poétiques +plus régulières. <i>Jacopo da Lentino</i> connut ces progrès, et y prit part; +on s'en apperçoit à son style, et surtout à la forme de ses sonnets. Ce +recueil en contient quinze, et quatorze de ses chansons. La plus +remarquable est celle où il se compare à un peintre qui a fait un +portrait, et qui le regarde en l'absence du modèle. En voici à peu près +le sens: «La merveilleuse puissance de l'amour m'enchaîne; et souvent, à +toute heure, comme un homme qui fixe sa pensée ailleurs que sur ce qui +l'environne, et qui peint un portrait ressemblant, je ne pense qu'à +vous, madame, et c'est dans mon cœur que je porte votre figure<a id="footnotetag636" name="footnotetag636"></a> +<a href="#footnote636"><sup class="sml">636</sup></a>..... +Poussé par un vif désir, j'ai peint un objet qui vous ressemble; quand +je ne vous vois pas, je regarde ce portrait, etc.<a id="footnotetag637" name="footnotetag637"></a> +<a href="#footnote637"><sup class="sml">637</sup></a>». La dernière +strophe, adressée à la chanson même, est naïve, et se termine en quelque +sorte par la signature de l'auteur. «Ma jolie chanson, lui dit-il, +chante une chose nouvelle: va le matin trouver la plus belle fleur de +tout le jardin d'amour, et dis-lui: Vous qui êtes plus blonde que l'or +fin; votre amour, qui est d'un si haut prix, donnez-le au notaire natif +de Lentino<a id="footnotetag638" name="footnotetag638"></a> +<a href="#footnote638"><sup class="sml">638</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote636" +name="footnote636"><b>Note 636: </b></a><a href="#footnotetag636"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Maravigliosamente<br> + Un amor mi distringe</i><a id="footnotetagC" name="footnotetagC"></a> +<a href="#footnoteC"><sup class="sml">C</sup></a>,<br> + <i>E soven, ad ogn' hora<br> + Com' omo che ten mente<br> + In altra parte, e pigne<br> + La simile pintura,<br> + Cosi, bella, faccio eo;<br> + Dentro a lo core meo<br> + Porto la tua figura</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteC" +name="footnoteC"><b>Note C: </b></a><a href="#footnotetagC"> +(retour) </a> Il faudrait ici <i>distrigne</i>, à cause de la rime du + troisième vers suivant, ou bien à ce troisième vers, il + faudrait <i>pinge</i>, et non pas <i>pigne</i>. +</blockquote> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote637" +name="footnote637"><b>Note 637: </b></a><a href="#footnotetag637"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Havendo gran disio<br> + Dipinsi una figura,<br> + Bella, voi somigliante;<br> + E quando voi non vio,<br> + Guardo quella pintura</i>, etc. +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote638" +name="footnote638"><b>Note 638: </b></a><a href="#footnotetag638"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Mia canzonetta fina,<br> + Tu canta nova cosa:<br> + Muoviti la mattina<br> + Davanti alla più fina<br> + Fiore d'ogni amoranza.<br> + Bionda più che auro fino,<br> + Lo vostro amor da caro<br> + Donate lo al notaro<br> + Ch'è nato da Lentino</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<p>Les sonnets ont, comme je l'ai dit, la forme à peu près aussi régulière +que ce genre de poésie l'eut dans le siècle suivant. Seulement, entre +les imperfections du style, l'idée n'y est pas aussi bien conduite, et +les tercets tombent presque toujours languissamment et gauchement. Déjà +aussi, l'on y remarque une certaine recherche de pensées, un goût pour +des similitudes peu naturelles et pour des comparaisons tirées de loin, +qui naquit pour ainsi dire avec ce genre, d'où il se répandit dans tous +les autres. «Celui qui n'aurait jamais vu de feu, dit le notaire poëte +dans son premier sonnet, ne croirait pas qu'il pût brûler; son éclat, +lorsqu'il l'apercevrait, lui paraîtrait au contraire un objet +d'amusement et un jeu; mais, s'il le touche en quelque endroit, il verra +bien qu'il brûle cruellement. Le feu d'amour m'a un peu touché; +maintenant il me brûle, etc.<a id="footnotetag639" name="footnotetag639"></a> +<a href="#footnote639"><sup class="sml">639</sup></a>. En regardant, dit-il, dans le second, +le basilic venimeux qui fait périr l'homme par son regard, et l'aspic, +cet envieux serpent, qui, par ruse, donne la mort, et le dragon qui est +si rempli d'orgueil qu'il ne laisse jamais échapper ceux qu'il a pu +saisir, je leur compare l'amour, qui est une source de douleur, qui +tourmente et fait languir<a id="footnotetag640" name="footnotetag640"></a> +<a href="#footnote640"><sup class="sml">640</sup></a>». Dans le troisième, une dame et l'amour +passent, en courant, par ses yeux, et pénètrent dans son âme avec tant +de force que l'âme sent la dame aller se reposer dans son cœur; et cette +âme charge un soupir douloureux d'aller annoncer au dehors ce qu'elle a +souffert, lui qui en a été témoin<a id="footnotetag641" name="footnotetag641"></a> +<a href="#footnote641"><sup class="sml">641</sup></a>. Dans plusieurs autres sonnets, +il s'exprime d'une manière aussi métaphysiquement alambiquée que +quelques Troubadours, comme nous l'avons vu, l'avaient fait avant lui, +et que le firent malheureusement, depuis, les meilleurs lyriques +italiens, sans en excepter le plus grand de tous.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote639" +name="footnote639"><b>Note 639: </b></a><a href="#footnotetag639"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Chi non havesse mai veduto foco<br> + Non crederia che cocer potesse;<br> + Anzi li sembreria solazzo e gioco<br> + Lo suo splendor, quando lo vedesse:<br> + Ma se lo toccasse in alcun loco<br> + Ben gli sembreria che forte cocesse.<br> + Quello d'amore m'a toccato un poco,<br> + Molto mi coce</i>, etc. +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote640" +name="footnote640"><b>Note 640: </b></a><a href="#footnotetag640"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Guardando il basilisco velenoso<br> + Col suo guardare face l'huom perire,<br> + E l'aspide, serpente invidioso<br> + Che per ingegno altrui mette a morire,<br> + E lo dracone che è si orgoglioso,<br> + Cui elli prende non lassa partire,<br> + Alloro assembro l'amor che è doglioso<br> + Che altrui tormentando fa languire</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote641" +name="footnote641"><b>Note 641: </b></a><a href="#footnotetag641"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Per gli occhi mei una donna ed amore<br> + Passar correndo e giunser nella mente<br> + Per si gran forza che l'anima sente<br> + Andar la donna riposar nel core.<br> + Pero si move a dir: sospir dolente<br> + Vacci fuor tu ch'udisti quel dolore</i>, etc. +</div></div> +</blockquote> + +<p>Nous avons vu aussi des Troubadours mêler le sacré avec le profane, +préférer la présence de leur dame aux joies du paradis, et renoncer à ce +lieu de délices, s'il faut qu'ils ne l'y voient pas. Un sonnet du même +poëte dit absolument la même chose: il y déclare que, sans sa dame, le +paradis ne lui ferait aucun plaisir. «J'ai résolu dans mon cœur, dit-il, +de servir Dieu, afin de pouvoir aller en paradis, dans ce saint lieu où +j'ai entendu dire qu'existent pour toujours le plaisir, les jeux et les +ris. Je n'y voudrais pourtant pas aller sans ma dame, sans celle qui a +la tête blonde et un si beau teint, car je ne pourrais jouir de rien si +j'étais séparé d'elle. Je ne dis pas que je voulusse y faire d'autre +péché que de voir son noble maintien, son beau visage et son tendre +regard; mais j'éprouverais un grand bonheur à la voir elle-même comblée +de joie<a id="footnotetag642" name="footnotetag642"></a> +<a href="#footnote642"><sup class="sml">642</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote642" +name="footnote642"><b>Note 642: </b></a><a href="#footnotetag642"> +(retour) </a> Je mettrai ici le sonnet entier, tant à cause de sa + singularité, que parce que, si le style en a vieilli, la + forme en est meilleure, et la conduite mieux soutenue que + celle des autres. + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Io m'agio posto in core a Dio servire<br> + Com'io potesse gire in Paradiso,<br> + Al santo loco c'agio audito dire<br> + Ove si mantiene sollazzo, gioco e riso.<br> +<br> + Senza la mia donna non vi vorria gire<br> + Quella c'a la blonda testa el claro viso,<br> + Che senza lei non porzeria gaudire<br> + Estando da la mia donna diviso.<br> +<br> + Ma non lo dico a tale intendimento<br> + Perche peccato ci volesse fare<br> + Se non vedere lo suo bello portamento.<br> +<br> + E lo bello viso el morbido sguardare;<br> + Che lo mi tiria in gran consolamento<br> + Vegendo la mia donna in gioia stare</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<p>En voilà plus qu'il n'en fallait peut-être pour donner une idée de ces +anciens poëtes siciliens, que les Italiens reconnaissent pour les fils +aînés de la Muse italienne. Mais on doit ajouter à leurs noms peu +célèbres le nom plus doux et plus aimable d'une certaine Nina<a id="footnotetag643" name="footnotetag643"></a> +<a href="#footnote643"><sup class="sml">643</sup></a>, que +son amour pour la poésie rendit amoureuse d'un poëte qu'elle n'avait +jamais vu. Il était de Majano en Toscane, et s'appelait <i>Dante</i>, +quoiqu'il n'eût rien de commun avec le grand poëte de ce nom. Ses +poésies avaient alors beaucoup de réputation: elles touchèrent le cœur +de Nina, qui composa pour lui des vers fort tendres, et qui était si +fière de son amant, qu'elle se faisait appeler <i>la Nina di Dante</i><a id="footnotetag644" name="footnotetag644"></a> +<a href="#footnote644"><sup class="sml">644</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote643" +name="footnote643"><b>Note 643: </b></a><a href="#footnotetag643"> +(retour) </a> C'était, dit Crescimbeni, la plus belle personne de son + pays et de son temps. On la regarde comme la première femme + qui ait fait des vers italiens. <i>Stor. della volg. poesia</i>, + t. III, p. 84.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote644" +name="footnote644"><b>Note 644: </b></a><a href="#footnotetag644"> +(retour) </a> Il s'est conservé fort peu de ses poésies. Crescimbeni, + <i>ubi suprà </i>, en cite un seul sonnet. C'est une réponse que + Nina fait au poëte qui lui avait adressé le premier, sans se + nommer, une déclaration d'amour en vers. On y voit en effet, + à travers les expressions surannées, beaucoup de douceur et + de tendresse. + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Qual sete voi, si cara proferenza<br> + Che fate a me senza voi mostrare?<br> + Molto m'agenzeria vostra parvenza<br> + Perche meo cor podesse dichiarare</i>, etc. +</div></div> +</blockquote> +<a name="na5" id="na5"></a> +<p>Le signal donné par la Sicile avait été bientôt suivi sur le continent. +Des poëtes italiens s'étaient fait entendre à Bologne, à Pérouse, à +Florence, à Padoue et dans plusieurs villes de Lombardie. Parmi les +poëtes de Bologne, on distingue surtout <i>Guido Guinizzelli</i>, qui, selon +la croyance commune, partage avec <i>Brunetto Latini</i> l'honneur d'avoir +été le maître du véritable Dante. On ne sait rien de la vie de ce poëte, +qui florissait avant la moitié du treizième siècle, sinon qu'il était +homme de guerre et d'une famille noble de Bologne, qui en fut chassée +pour son attachement au parti de l'empereur<a id="footnotetag645" name="footnotetag645"></a> +<a href="#footnote645"><sup class="sml">645</sup></a>. Il fut le premier à +donner au style poétique plus de force et de noblesse. Quoiqu'il ne +traitât guère, selon le goût du temps, que des sujets d'amour, il +répandit dans ses poésies des sentiments élevés et des maximes de +philosophie platonique<a id="footnotetag646" name="footnotetag646"></a> +<a href="#footnote646"><sup class="sml">646</sup></a> adaptées à cette passion; c'est sans doute +ce qui lui fit donner le titre de très-grand (<i>Massimo</i>) par son +élève<a id="footnotetag647" name="footnotetag647"></a> +<a href="#footnote647"><sup class="sml">647</sup></a>, qui devait bientôt mériter ce titre mieux que lui.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote645" +name="footnote645"><b>Note 645: </b></a><a href="#footnotetag645"> +(retour) </a> <i>Benvenuto da Imola</i>, cité par Tirab., t. IV, l. III, + c. 3.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote646" +name="footnote646"><b>Note 646: </b></a><a href="#footnotetag646"> +(retour) </a> Crescimbeni, t. I. <i>Comment.</i> l. I, c. 12.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote647" +name="footnote647"><b>Note 647: </b></a><a href="#footnotetag647"> +(retour) </a> Dante, <i>de Vulg. Eloq.</i> En appelant ici le Dante élève + de Guido, je parle selon l'opinion commune; je dois dire + cependant que Crescimbeni, loin de l'adopter, prouve qu'elle + est fausse, par le passage même du Dante, dont on se sert + pour la soutenir. Le poëte trouve Guido dans le purgatoire, + cant. 26. Dès qu'il l'a entendu se nommer, il l'appelle son + père, et celui des autres poëtes qui ont composé des vers + d'amour pleins de douceur et de grâce: + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Quando i' udi nomar se stesso il padre<br> + Mio e d'altri miei miglior, che mai<br> + Rime d'amore usar dolci e leggiadre</i>. +</div></div> + +<p> Guido lui demande quelle est la cause qui le fait lui parler + et le regarder avec tant de tendresse: «Ce sont, lui répond + le Dante, vos doux écrits, qu'on ne cessera d'aimer tant que + durera le style moderne:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Dimmi che è cagion perchè dimostri<br> + Nel dire e nel guardar d'avermi caro?<br> + Ed io a lui: li dolci detti vostri,<br> + Che quanto durerà l'uso moderno,<br> + Faranno cari ancora i loro inchiostri</i>. +</div></div> + +<p> On s'est arrêté au premier de ces deux traits, et l'on n'a + pas vu que le dernier prouve évidemment que le Dante, non + seulement n'avait pas eu Guido pour maître, mais qu'il ne + l'avait jamais vu, et qu'il n'avait appris de lui à rimer, + qu'en lisant ses vers.</p> +</blockquote> + + +<p>On nous a conservé de <i>Guido Guinizzelli</i> quelques sonnets et quatre +<i>Canzoni</i><a id="footnotetag648" name="footnotetag648"></a> +<a href="#footnote648"><sup class="sml">648</sup></a>. (Je demande la permission d'employer désormais ce mot, +que celui de Chanson, en français, ne rend pas). Dans presque tous ses +sonnets, l'idée principale est une comparaison; ce sont même souvent +plusieurs comparaisons de suite, dont on voit que l'une a fait naître +dans son esprit l'idée de l'autre, sans qu'il y ait pourtant de grands +rapports entre les deux. Dans l'un, c'est le trait de l'amour qui, pour +aller à son cœur, passe par ses yeux, comme le tonnerre qui entre par la +fenêtre d'une tour, et qui fend et met en pièces tout ce qu'il trouve au +dedans. «Je reste, dit le poëte, comme une statue de bronze où il n'y a +ni âme ni vie, si ce n'est qu'elle imite une figure d'homme<a id="footnotetag649" name="footnotetag649"></a> +<a href="#footnote649"><sup class="sml">649</sup></a>». Dans +l'autre, après avoir comparé sa maîtresse à l'astre de Diane, qui a pris +la forme d'une face humaine, l'éclat de son teint lui donne l'idée d'un +visage de neige coloré de grenade<a id="footnotetag650" name="footnotetag650"></a> +<a href="#footnote650"><sup class="sml">650</sup></a>. Dans un troisième, il est abattu +et renversé par la rencontre de l'amour, comme le tonnerre frappe un mur +(on voit que cette idée du tonnerre le poursuit), ou comme le vent abat +les arbres par ses coups redoublés. Le même quatrain, dont les deux +premiers vers contiennent ces deux comparaisons, offre dans les deux +derniers une querelle entre les yeux et le cœur. «Le cœur dit aux yeux: +C'est par vous que je meurs; les yeux disent au cœur: C'est toi qui nous +as perdus<a id="footnotetag651" name="footnotetag651"></a> +<a href="#footnote651"><sup class="sml">651</sup></a>». Assurément le défaut de cette poésie n'est ni le vide +ni la prolixité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote648" +name="footnote648"><b>Note 648: </b></a><a href="#footnotetag648"> +(retour) </a> Une <i>Canzone</i> dans le Recueil de Giunti, l. IX; une + dans celui de l'Allacci, deux <i>canzoni</i> et cinq sonnets à la + fin de la <i>Bella Mano</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote649" +name="footnote649"><b>Note 649: </b></a><a href="#footnotetag649"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Per gli occhi passa, come fa lo trono,<br> + Che fer per la finestra della torre,<br> + E ciò che dentro trova spezza e fende.</i><br> +<br> +<p class="i4"> <i>Rimango come statua d'ottono,</i></p> + <i>Ove vita nè spirto non ricorre,<br> + Se non che la figura d'uomo rende</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote650" +name="footnote650"><b>Note 650: </b></a><a href="#footnotetag650"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Viso di neve colorato in grana</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote651" +name="footnote651"><b>Note 651: </b></a><a href="#footnotetag651"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Come lo trono che fere lo muro,<br> + E il vento gli albor per li forti tratti:<br> + Dice lo core agli occhi, per voi moro:<br> + Gli occhi dicono al cor, tu n'hai disfatti</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<p>Ce poëte conserve dans ses <i>canzoni</i> le même goût pour les comparaisons. +Il y en a une qui commence ainsi: «Dans ces régions placées sous +l'étoile du nord se trouvent les montagnes d'aimant qui donnent à l'air +la propriété d'attirer le fer; mais parce que cet aimant est éloigné, il +a besoin du secours d'une pierre de même nature pour le faire agir et +diriger l'aiguille vers l'étoile polaire. Vous, madame, vous possédez +les sources fécondes de toutes les qualités qui peuvent inspirer +l'amour, et l'éloignement n'en détruit pas la force; car elles agissent +de loin et sans secours<a id="footnotetag652" name="footnotetag652"></a> +<a href="#footnote652"><sup class="sml">652</sup></a>». Ce n'est là ni de la saine physique ni de +la poésie naturelle; mais cela ne laisse pas d'être ingénieux, et l'on +est surtout frappé, en lisant le texte italien, du progrès qu'avait déjà +fait cette langue, née depuis moins d'un siècle, et à qui il fallait +moins de temps encore pour se perfectionner et se fixer.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote652" +name="footnote652"><b>Note 652: </b></a><a href="#footnotetag652"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>In quelle parti sotto tramontana<br> + Sono li monti della calamita,<br> + Che dan virtute all' aere<a id="footnotetagD" name="footnotetagD"></a> +<a href="#footnoteD"><sup class="sml">D</sup></a><br> + Di trarre il ferro; ma perchè lontana,<br> + Vole di simil pietra aver aita,<br> + A far la adoperare,<br> + E dirizzar lo ago in ver la stella.<br> + Ma voi pur sete quella<br> + Che possedete i monti del valore<a id="footnotetagE" name="footnotetagE"></a> +<a href="#footnoteE"><sup class="sml">E</sup></a><br> + Onde si spande amore:<br> + E già per lontananza non è vano,<br> + Che senza aita adopera lontano</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteD" +name="footnoteD"><b>Note D: </b></a><a href="#footnotetagD"> +(retour) </a> On prononçait <i>âre</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteE" +name="footnoteE"><b>Note E: </b></a><a href="#footnotetagE"> +(retour) </a> Mot à mot: <i>C'est vous qui possédez les montagnes du + mérite</i>. Cela serait ridicule en français; mais cela marque + mieux le rapport bizarre exprimé par cette comparaison.</blockquote> + +<p>Mais ce qui nous est resté de meilleur de Guinizelli est une autre de +ses <i>canzoni</i>, dont je ne puis me dispenser de citer les quatre +premières strophes<a id="footnotetag653" name="footnotetag653"></a> +<a href="#footnote653"><sup class="sml">653</sup></a>. «C'est toujours dans un noble cœur que se +réfugie l'amour, comme dans une forêt un oiseau, se réfugie sous la +verdure<a id="footnotetag654" name="footnotetag654"></a> +<a href="#footnote654"><sup class="sml">654</sup></a>. La nature ne créa point l'amour avant un cœur noble, ni de +cœur noble avant l'amour, c'est ainsi qu'aussitôt que le soleil exista, +aussitôt resplendit la lumière, et qu'elle ne fut point avant le soleil; +l'amour prend naissance dans la noblesse du cœur, précisément comme la +chaleur dans la clarté du feu.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote653" +name="footnote653"><b>Note 653: </b></a><a href="#footnotetag653"> +(retour) </a> C'est celle qui se trouve dans le neuvième livre du + Recueil de Giunti.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote654" +name="footnote654"><b>Note 654: </b></a><a href="#footnotetag654"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Al cor gentil ripara sempre amore<br> + Si come augello in selva a la verdura:<br> + Non fe amore anzi che gentil core<br> + Ne gentil core anzi ch' amor, natura.<br> + Ch' adesso com' fu'l sole<br> + Si tosto lo splendore fue lucente;<br> + Nè fue davanti al' sole:<br> + E prende amore in gentillezza luoco,<br> + Cosi propiamente<br> + Com' il calore in clarità del foco.<br> +<br> + Fuoco d'amore in gentil cor s'apprende<br> + Come vertute in pietra preziosa;<br> + Che da la stella valor non discende<br> + Anzi che'l sol la faccia gentil cosa</i>, etc. +</div></div> +</blockquote> + +<p>«Le feu d'amour naît dans un noble cœur, comme la vertu cachée dans une +pierre précieuse; cette vertu ne descend point des étoiles avant que le +soleil ait ennobli la pierre qui doit la recevoir. Après qu'il en a tiré +par la force de ses rayons ce qui était vil, les étoiles lui +communiquent leur vertu; ainsi quand la nature a rendu un cœur délicat, +noble et pur, la femme, comme une étoile, lui communique l'amour.</p> + +<p>«L'amour est placé dans un cœur noble comme la flamme au sommet d'un +flambleau<a id="footnotetag655" name="footnotetag655"></a> +<a href="#footnote655"><sup class="sml">655</sup></a>; il brille pour ce qu'il aime d'un feu clair et délicat; +il ne pourrait se placer autrement, tant il a de fierté. Une nature +rebelle ne peut rien contre l'amour, pas plus que l'eau contre le feu, +que le froid rend plus ardent. L'amour fait son séjour dans un cœur +noble, parce que ce lieu est de même nature que lui, comme le diamant +dans une mine».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote655" +name="footnote655"><b>Note 655: </b></a><a href="#footnotetag655"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Amor per tal ragion sta in cor gentile<br> + Per qual lo fuoco in cima del doppiero:<br> + Splende a lo suo diletto, clar, sottile,<br> + Non li staria altra guisa, tanto è fiero</i>, etc. +</div></div> +</blockquote> + +<p>Dans la quatrième strophe le poëte perd de vue l'amour, et s'élève par +d'autres comparaisons à des sujets moraux d'un autre ordre. «Le soleil +frappe la fange pendant tout le jour<a id="footnotetag656" name="footnotetag656"></a> +<a href="#footnote656"><sup class="sml">656</sup></a>; elle reste vile, et le soleil +ne perd rien de sa chaleur. L'homme plein d'orgueil dit: Je deviens +noble de race; il ressemble à la fange, et la noble valeur au soleil. On +ne doit pas croire qu'il y ait de la noblesse sans courage, même dans la +dignité d'un roi, si la vertu ne lui donne pas un noble cœur. Il +ressemble à l'eau qui réfléchit des rayons; mais le ciel retient ses +étoiles et sa splendeur».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote656" +name="footnote656"><b>Note 656: </b></a><a href="#footnotetag656"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Fere lo sol lo fango tutto il giorno,<br> + Vile riman; ne'l sol perde colore.<br> + Dice huomo alter: nobil per schiatta torno;<br> + Lui sembra'l fango, e'l sol gentil valore.<br> + Che non dè dare huom fè<br> + Che grandezza sia fuor di coraggio<br> + In degnità di Rè,<br> + Se da vertute non ha gentil core.<br> + Com' aigua porta raggio,<br> + E'l ciel ritien le stelle e lo splendore</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<p>Voilà sans doute un entassement de figures et de comparaisons fatigant +et de mauvais goût; mais voilà aussi des pensées nobles, des images +vives, une élévation et une force qui dans aucun siècle ne sont +communes, et qui, rendues comme elles le sont dans l'original, en +strophes de dix vers assez harmonieux et dans un style qui a déjà +beaucoup perdu de sa rudesse, doivent paraître fort surprenantes dans un +poëte du treizième siècle.</p> + +<a name="na6" id="na6"></a> + +<p>La première forme de ces odes ou <i>canzoni</i> était comme on l'a vu, +empruntée des Provençaux; à leur exemple, les poëtes italiens avaient, +dès l'origine, donné aux strophes des entrelacements harmonieux de rimes +et de mesures de vers; elles étaient dès lors telles à peu près qu'elles +sont restées depuis. Il n'en était pas ainsi du sonnet, né sicilien, et +qui, au commencement de ce siècle, était encore dans une sorte +d'enfance. Les plus anciens poëtes siciliens et italiens avaient d'abord +donné ce titre à une espèce particulière de poésie qui varia selon leur +caprice. Les uns y employaient deux quatrains suivis de deux tercets; +les autres, sous le nom de sonnets doubles, <i>doppii</i> ou <i>rinterzati</i>, +mettaient deux strophes de six vers, ou une seule de douze, et ensuite +deux autres de six, de cinq ou de quatre vers<a id="footnotetag657" name="footnotetag657"></a> +<a href="#footnote657"><sup class="sml">657</sup></a>. Il paraît constant +que ce fut <i>Guittone d'Arezzo</i> qui leur donna des formes plus fixes, et +qui enchaîna par des lois plus sévères la liberté dont les poëtes +avaient joui jusqu'alors. C'est à lui et non pas aux <i>rimeurs français</i>, +qu'Apollon dicta ces <i>rigoureuses lois</i>, que Boileau, en se trompant sur +ce point de fait, a exprimées en si beaux vers<a id="footnotetag658" name="footnotetag658"></a> +<a href="#footnote658"><sup class="sml">658</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote657" +name="footnote657"><b>Note 657: </b></a><a href="#footnotetag657"> +(retour) </a> Voy. sur ces formes irrégulières du sonnet, à son + origine, Fr. Redi, <i>Annotazioni al Ditirambo</i>, édit. de + Florence, 1685, in-4. p. 99--109.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote658" +name="footnote658"><b>Note 658: </b></a><a href="#footnotetag658"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + On dit, à ce propos, qu'un jour ce dieu bizarre (Apollon)<br> + Voulant pousser à bout tous les rimeurs françois,<br> + Inventa du sonnet les rigoureuses lois;<br> + Voulut qu'en deux quatrains de mesure pareille,<br> + La rime avec deux sons frappât huit fois l'oreille,<br> + Et qu'ensuite six vers, artistement rangés,<br> + Fussent en deux tercets par le sens partagés. +</div></div> +</blockquote> + +<p> Le Menzini, dans son <i>Art poétique</i>, postérieur de peu + d'années à celui de Boileau, a aussi attribué à Apollon + l'invention du sonnet, non pour <i>pousser à bout</i>, mais pour + soumettre à la plus forte épreuve les poëtes du plus grand + génie.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Questo breve poema altrui propone<br> + Apollo stesso, come lidia pietra<br> + Da porre i grandi ingegni al paragone</i>, l. IV. +</div></div> + +<p><i>Guittone d'Arezzo</i>, qui florissait dans le même temps que <i>Guido +Guinizzelli</i>, et peut-être même plutôt, est un des poëtes dont la +Toscane, s'honora le plus dans ce siècle. On l'appelle ordinairement +<i>Fra Guittone</i>, parce qu'il était d'un ordre religieux et militaire qui +s'est éteint<a id="footnotetag659" name="footnotetag659"></a> +<a href="#footnote659"><sup class="sml">659</sup></a>. Il nous reste de lui environ trente sonnets, où l'on +peut en effet remarquer plus de régularité dans la forme, et du progrès +dans le style. L'amour est, comme à l'ordinaire, le sujet de presque +tous; la dévotion, de quelques-uns, et, dans quelques uns aussi, la +dévotion et l'amour se trouvent ensemble; par exemple, s'il est arrivé à +l'auteur de nier son amour pour sa dame, il espère obtenir le pardon de +cette déloyauté, parce que saint Pierre avait renié Dieu tout puissant, +et que cependant il a obtenu le Paradis; parce que Paul devint un saint, +même après qu'il eut tué saint Etienne<a id="footnotetag660" name="footnotetag660"></a> +<a href="#footnote660"><sup class="sml">660</sup></a>. On reconnaît dans plusieurs +de ses sonnets un goût d'harmonie, une coupe de vers, et aussi un +certain tour sentimental qui n'étaient point connus avant lui, et qui +sembleraient avoir servi de modèle au style de Pétrarque. Ne dirait-on +pas que celui-ci serait un des sonnets de l'amant de Laure<a id="footnotetag661" name="footnotetag661"></a> +<a href="#footnote661"><sup class="sml">661</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote659" +name="footnote659"><b>Note 659: </b></a><a href="#footnotetag659"> +(retour) </a> C'était l'ordre des <i>Cavalieri Gaudenti</i>. Son origine + est funeste. Il fut institué en Langudoc, en 1208, pendant la + croisade barbare contre les Albigeois. Mais quand Guitton y + fut admis, la croisade était finie, et l'hérésie éteinte, + c'est-à -dire, les hérétiques exterminés. L'ordre des + <i>Gaudenti</i>, des Jouissants, fut sans doute ainsi nommé, parce + qu'on y jouissait en effet de la vie, et qu'il n'imposait + aucune privation. Il n'avait de sévérité que pour les preuves + de noblesse. C'est le premier ordre où les dames furent + admises, sous les titres de <i>Militisse</i> et de <i>Cavalleresse</i>. + Giamb. Corniani, <i>i Secoli della letter. ital.</i> etc. t. I, p. + 154.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote660" +name="footnote660"><b>Note 660: </b></a><a href="#footnotetag660"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Se di voi, donna, mi negai servente,<br> + Pero'l mio cor da voi non fù diviso:<br> + Che san Pietro nego'l padre potente,<br> + E poi il fece haver del Paradiso;<br> + E santo fece Paulo similmente<br> + Da poi santo Stefano have' occiso</i>, etc. +</div></div> + +<p> <i>Racolta de' Giunti</i>, 1527. Tout le huitième livre de ce + Recueil est de <i>Fra Guittone d'Arezzo</i>.</p> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote661" +name="footnote661"><b>Note 661: </b></a><a href="#footnotetag661"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Già mille volte quando amor m'ha stretto,<br> + Eo son corso per darmi ultima morte</i>, etc. +</div></div> +</blockquote> + +<p>«Déjà mille fois pressé par l'amour, j'ai couru pour me donner la mort, +ne pouvant résister à la douleur âpre et cruelle que je sens dans mon +sein... Mais quand je suis prêt à m'en aller vers une autre vie, votre +immense bonté me retient et me dit: Ne presse pas ta fuite prématurée: +ta jeunesse et ta fidélité te le défendent; elle m'invite et me prie de +rester sur la terre. J'espère donc qu'avec le temps je pourrai goûter le +bonheur». En lisant surtout le texte des deux tercets, on est surpris de +leur ressemblance avec quelques vers de Pétrarque:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + Ma quando io son per gire all' altra vita,<br> + Vostra immensa pietà mi tiene, e dice:<br> + Non affrettar l'immatura partita.<br> + La verde età , tua fideltà il disdisce;<br> + Ed a ristar di quà mi priega, e'noita;<br> + Sicch'eo<a id="footnotetag662" name="footnotetag662"></a> +<a href="#footnote662"><sup class="sml">662</sup></a> spero col tempo esser felice. +</div></div> + +<p>Ces tercets d'un autre sonnet y ressemblent peut-être encore +davantage.<a id="footnotetag663" name="footnotetag663"></a> +<a href="#footnote663"><sup class="sml">663</sup></a>:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Ben forse alcun verrà doppo qualch'anno<br> + Il qual leggendo i miei sospiri in rima,<br> + Si dolerà della mia dura sorte.<br> + E chi sa sei colei ch'or non mi estima<br> + Visto con il mio mal giunto il suo danno,<br> + Non deggia lagrimar della mia morte</i>? +</div></div> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote662" +name="footnote662"><b>Note 662: </b></a><a href="#footnotetag662"> +(retour) </a> <i>Eo</i> pour <i>io</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote663" +name="footnote663"><b>Note 663: </b></a><a href="#footnotetag663"> +(retour) </a> En y joignant les deux quatrains qui les précèdent, on + a un sonnet tout-à -fait <i>petrarquesque</i>, du moins pour le + tour des pensées, si ce n'est pour le style. + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Quanto più mi destrugge il meo pensiero,<br> + Chè la durezza altrui produsse al mondo,<br> + Tanto ogahor, lasso, in lui più mi profondo,<br> + E co'l fuggir de la speranza spero.<br> + Eo parlo meco, e riconosco in vero<br> + Chè mancherò sotto si grave pondo:<br> + Ma'l meo fermo disio tant'è giocondo<br> + Ch'eo bramo e seguo la cagion ch'eo pero.<br> + Ben forse alcun</i>, etc. +</div></div> +</blockquote> + +<p>Peut-être, après quelques années, viendra-t-il quelqu'un qui, lisant mes +soupirs retracés dans mes vers, plaindra la cruauté de mon sort. Et qui +sait si celle qui maintenant ne fait de moi aucune estime, voyant, avec +ce que j'aurai souffert, la perte qu'elle aura faite, ne donnera point +de larmes à ma mort»?</p> + +<p>Trois grandes <i>canzoni</i>, sont jointes à ces sonnets. Le progrès de l'art +et celui de la langue y sont moins sensibles. Ce sont des strophes de +quatorze, seize et de dix-huit vers de différentes mesures, bien +combinés entre eux, et dont les rimes sont disposées assez +harmonieusement; mais pour ne dire, en cinq ou six de ces longues +strophes, que des choses assez communes, et pour les dire sans mouvement +et sans vivacité de style, sans idées piquantes et sans images +poétiques. Il est donc inutile d'en rien citer: il vaut mieux dire +quelque chose d'un ouvrage plus curieux, du même auteur. On a conservé +long-temps manuscrites, et enfin imprimé dans le dernier siècle, environ +quarante lettres de <i>Guittone d'Arezzo</i>, sur divers sujets de morale, et +quelquefois de simple amitié. C'est un des premiers, peut-être même le +premier monument de la prose italienne, et le recueil le plus ancien de +lettres que l'on ait rassemblé et publié en langue vulgaire. Elles sont +peu importantes pour le fond; mais elles servent à connaître plus +particulièrement ce qu'était la langue italienne dans ces premiers +temps. Le savant Bottari les a accompagnées de notes très-utiles pour +ce genre d'étude<a id="footnotetag664" name="footnotetag664"></a> +<a href="#footnote664"><sup class="sml">664</sup></a>. Parmi ces lettres, il s'en trouve quelques unes +en vers libres, ou rimés avec beaucoup de licence. C'est de la prose un +peu plus cadencée, ou de la poésie un peu plus que fugitive.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote664" +name="footnote664"><b>Note 664: </b></a><a href="#footnotetag664"> +(retour) </a> <i>Lettere di fra Guittone d'Arezzo con note</i>. Roma, + 1745, in-4°. Le volume est de 330 pages: les lettres n'en + occupent que 93: les notes philologiques et grammaticales + remplissent tout le reste.</blockquote> + +<p>Un poëte de ce temps, qui eut encore plus de renommée, ce fut <i>Guido +Cavalcanti</i>. Sa famille était une des plus illustres et des plus +puissantes de Florence. <i>Guido</i> fut un ardent Gibelin, et devint plus +ardent encore en épousant la fille de <i>Farinata degli Uberti</i>, alors +chef de cette faction. <i>Corso Donati</i>, chef du parti des Guelfes, homme +alors fort en crédit en Florence, et personnellement ennemi de <i>Guido</i>, +voulut le faire assassiner. <i>Guido</i> l'ayant su, l'attaqua à force +ouverte; mais il fut abandonné de ceux qui étaient avec lui; <i>Corso</i>, +mieux accompagné, le repoussa et le mit en fuite. La commune de +Florence, fatiguée de ces dissensions, exila les chefs des deux partis. +<i>Guido Cavalcanti</i> fut relégué à Sarzane, où l'air était très-malsain. +Il y tomba malade, et, ayant obtenu son rappel, il mourut à +Florence<a id="footnotetag665" name="footnotetag665"></a> +<a href="#footnote665"><sup class="sml">665</sup></a> de la maladie qu'il avait gagnée dans son exil. Il était +né d'un père<a id="footnotetag666" name="footnotetag666"></a> +<a href="#footnote666"><sup class="sml">666</sup></a> qui passait pour philosophe épicurien, et pour athée. +Quant à lui, quoique philosophe aussi, un fait démontre que, malgré les +bruits publics, il n'était pas de la même secte que son père<a id="footnotetag667" name="footnotetag667"></a> +<a href="#footnote667"><sup class="sml">667</sup></a>; quand +son ennemi voulut le faire assassiner, il allait en pélerinage à +Saint-Jacques en Galice, où les Epicuriens ne vont guère. Au reste, tout +le fruit que l'on croit qu'il tira de ce pélerinage fut de devenir +éperduement amoureux, à Toulouse, d'une certaine <i>Mandetta</i>, dont il fit +la dame de ses pensées, et, sans la nommer, si ce n'est peut-être une +seule fois, l'objet de ses vers.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote665" +name="footnote665"><b>Note 665: </b></a><a href="#footnotetag665"> +(retour) </a> En 1300.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote666" +name="footnote666"><b>Note 666: </b></a><a href="#footnotetag666"> +(retour) </a> Il se nommait <i>Cavalcante de' Cavalcanti</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote667" +name="footnote667"><b>Note 667: </b></a><a href="#footnotetag667"> +(retour) </a> Boccace dit plaisamment de lui, qu'étant sans cesse + plongé dans des méditations philosophiques, et passant pour + épicurien, le peuple disait que ses méditations n'avaient + pour objet que de chercher si l'on pouvait trouver que Dieu + n'existait pas. <i>Si diceva fra la gente volgare, che queste + sue speculazioni eran solo in cercare se trovar si potesse + che Idio non fosse</i>. Decam. Giorn. VI, nov 9.</blockquote> + +<p>Ils ont, comme tous ceux de ce temps-là , pour unique sujet l'amour et la +galanterie; mais avec une teinte de mélancolie et quelquefois de +bizarrerie poétique qui leur donne un caractère particulier<a id="footnotetag668" name="footnotetag668"></a> +<a href="#footnote668"><sup class="sml">668</sup></a>. On +reconnaît l'une et l'autre à la manière dont est amenée l'idée de la +mort dans le sonnet suivant<a id="footnotetag669" name="footnotetag669"></a> +<a href="#footnote669"><sup class="sml">669</sup></a>: «Madame, avez-vous vu celui qui tenait +la main sur mon cœur, quand je vous répondais si faiblement et si bas, +par la crainte que j'avais de ses coups? C'était l'amour, qui, vous +ayant trouvée, s'arrêta près de moi. Il venait de loin, comme un léger +archer de Syrie, qui se prépare à tuer quelqu'un avec ses traits. Il +tira ensuite de mes yeux des soupirs, qui se jetèrent avec tant de force +hors de mon cœur, que je partis en fuyant et rempli d'effroi. Alors il +me sembla que je suivais la mort, accompagné de ces souffrances qui nous +consument en nous faisant verser des larmes».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote668" +name="footnote668"><b>Note 668: </b></a><a href="#footnotetag668"> +(retour) </a> V. le Recueil, déjà cité, des <i>Giunti</i>. Les poésies de + <i>Guido Cavalcanti</i> en remplissent le sixième livre.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote669" +name="footnote669"><b>Note 669: </b></a><a href="#footnotetag669"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>O donna mia, non vedestù colui<br> + Che sù lo core mi tenea la mano</i>, etc. +</div></div> +</blockquote> + +<p>La bizarrerie, il en faut convenir, va souvent jusqu'à l'extravagance; +par exemple, il dit, en finissant un sonnet, que son âme affligée et +pleine de crainte, pleure sur les soupirs qu'elle trouve dans son cœur; +qu'ils en sortent baignés de larmes, et il ajoute: Alors il me semble +que je sens tomber dans ma pensée une figure de femme pensive, qui vient +pour voir mourir mon cœur<a id="footnotetag670" name="footnotetag670"></a> +<a href="#footnote670"><sup class="sml">670</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote670" +name="footnote670"><b>Note 670: </b></a><a href="#footnotetag670"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>L'anima mia dolente e paurosa<br> + Piange ne i sospiri che nel cor trova<br> + Si che bagnati di pianto escon fora.<br> + Allor mi par elle nella mente piova<br> + Una figura di donna pensosa<br> + Che vegna per veder morir lo core</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<p>L'auteur est plus naturel et plus simple dans ses Ballades, genre de +poésie qu'il semble avoir affectionnée, car on en trouve ici dix à +douze. C'est dans l'une de ces ballades qu'il nomme sa jolie +Toulousaine. Il était tout occupé de ses pensées d'amour quand il +rencontre deux bergerettes qui lui font quelques agaceries. Ne me +méprisez pas, leur dit-il, pour le coup que j'ai reçu; mon cœur est mort +au plaisir depuis mon voyage de Toulouse<a id="footnotetag671" name="footnotetag671"></a> +<a href="#footnote671"><sup class="sml">671</sup></a>. L'une des deux se moque +de lui, l'autre le plaint. Celle-ci lui demande s'il a conservé un +fidèle souvenir des yeux de sa belle: «Je me souviens, répond-il, qu'à +Toulouse, je vis paraître une dame élégamment parce, à qui l'Amour donne +le nom de <i>Mandetta</i>, etc.<a id="footnotetag672" name="footnotetag672"></a> +<a href="#footnote672"><sup class="sml">672</sup></a>». Mais il paraît que l'absence eut sur +lui son effet ordinaire, et que <i>Mandetta</i> fit place à une autre, ou +plutôt à d'autres beautés. Une de ses ballades, qui ressemble +tout-à -fait aux pastourelles provençales, nous le représente rencontrant +dans un bosquet une bergère plus belle à ses yeux que l'étoile du matin: +ses cheveux étaient blonds et légèrement bouclés; son teint, de rose: +une houlette à la main, elle menait paître ses agneaux, sans chaussure, +et les pieds baignés de rosée, chantant d'une voix amoureuse, ornée +enfin de tout ce qui peut inviter au plaisir<a id="footnotetag673" name="footnotetag673"></a> +<a href="#footnote673"><sup class="sml">673</sup></a>: il l'aborde, il +l'interroge: elle répond et avoue que quand les oiseaux chantent, son +cœur désire un amant. Ils entrent sous le feuillage: les oiseaux se +mettent à chanter; tous deux entendent ce signal, et s'empressent d'y +obéir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote671" +name="footnote671"><b>Note 671: </b></a><a href="#footnotetag671"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Era in pensier d'amor: quand' io trovai<br> + Due forosette nove:<br> + L'una cantava: e' piove<br> + Gioco d'amor in noi: etc<br> + ........................................<br> + Deh! forosette, non mi haggiate a vile<br> + Per lo colpo ch'io porto;<br> + Questo cor mi fu morto<br> + Poich e'n Tolosa fui</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote672" +name="footnote672"><b>Note 672: </b></a><a href="#footnotetag672"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Io dissi: e' mi ricorda, che'n Tolosa<br> + Donna m'apparve accorelata e stretta,<br> + Amore la qual chiama la Mandetta</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote673" +name="footnote673"><b>Note 673: </b></a><a href="#footnotetag673"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>In un boschetto trovai pastorella<br> + Più che la stella bella a'l mio parere;<br> + Capegli havea biondetti e ricciutelli;<br> + E gli occhi pien d'amor, cera rosata:<br> + Con sua verghetta pastorava agnelli,<br> + E scalza, e di rugiada era bagnata:<br> + Cantava come fosse innamorata;<br> + Era adornata di tutto piacere</i>, etc. +</div></div> +</blockquote> + +<p>Celle de ses ballades où il y a le plus de naturel, et même de +sentiment, est celle qu'il paraît avoir faite à Sarzane pendant la +maladie qui le fit rappeler de son exil, circonstance que je ne crois +pas avoir encore été remarquée, et qui contribue à rendre cette petite +pièce intéressante. C'est à sa ballade même qu'il s'adresse: «Puisque je +n'espère plus, dit-il, retourner jamais en Toscane, va légèrement et +doucement trouver ma dame, qui te fera un bon accueil<a id="footnotetag674" name="footnotetag674"></a> +<a href="#footnote674"><sup class="sml">674</sup></a>; tu lui +rendras compte de mes soupirs, pleins de tristesse et de crainte; mais +garde-toi d'être vu de personne qui soit ennemi des nobles penchants de +la nature: elle en souffrirait elle-même; elle t'en voudrait, et ce +serait pour moi un sujet de peine qui me suivrait jusqu'après ma mort. +Tu vois que la mort me presse, que la vie m'abandonne, etc.». Il +recommande à sa ballade de conduire son âme auprès de sa maîtresse, +quand elle s'échappera de son cœur, de la lui présenter, de lui dire: +«Cette âme, votre esclave, vient se fixer auprès de vous, ayant quitté +celui qui fut esclave de l'amour». Cela est encore excessivement +recherché, mais conforme aux idées d'amour et au langage de ce temps.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote674" +name="footnote674"><b>Note 674: </b></a><a href="#footnotetag674"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Perch'io nò spero di tornar già mai,<br> + Ballatetta, in Toscana,<br> + Và tù leggiera e piana,<br> + Dritta à la donna mia,<br> + Cher per sua cortesia<br> + Ti farà molto honore.<br> +<br> + Tu porterai novelle de' sospiri<br> + Piene di doglia e di molta paura;<br> + Ma guarda che persona non ti miri<br> + Che sia nemica di gentil natura.<br> + .......................................<br> + Tu senti, Ballatetta, che la morte<br> + Mi stringe sì, che vita m'abbandona</i>, etc. +</div></div> +</blockquote> + +<p>La <i>canzone</i> de <i>Guido Cavalcanti</i>, sur la nature de l'amour, où il +paraît avoir voulu rassembler et professer, pour ainsi dire, tout ce que +la doctrine de cette passion avait de plus abstrait<a id="footnotetag675" name="footnotetag675"></a> +<a href="#footnote675"><sup class="sml">675</sup></a>, eut alors tant +de célébrité que plusieurs beaux esprits de son temps l'enrichirent de +commentaires. Elles en aurait un peu moins aujourd'hui. C'est une espèce +de traité métaphysique. L'auteur en propose le sujet dans une strophe, +et le développe méthodiquement dans les quatre autres. Ce sont des +définitions et des divisions subtiles, énoncées en termes qui sont +plutôt de la langue de l'école que de celle de l'amour<a id="footnotetag676" name="footnotetag676"></a> +<a href="#footnote676"><sup class="sml">676</sup></a>. C'est une +thèse, si l'on veut, et qui méritait, tout autant que bien d'autres, le +baccalaureat, ou même le doctorat; mais ce n'est ni du sentiment, ni de +la poésie: et comment se passer de l'un et de l'autre, quand on parle +d'amour en vers? Si j'en juge par deux des commentaires qui furent faits +sur cette pièce, l'un par le cardinal <i>Egidio Colonna</i>, qu'on appelait +de son temps le Prince des Théologiens<a id="footnotetag677" name="footnotetag677"></a> +<a href="#footnote677"><sup class="sml">677</sup></a>; l'autre par le chevalier +<i>Paolo del Rosso</i>; il s'en fallut beaucoup que la pièce en devînt plus +claire. Elle l'était si peu, qu'il resta indécis si l'auteur y traitait +de l'amour naturel ou de l'amour platonique. Philippe Villani, dans sa +Vie de <i>Guido</i><a id="footnotetag678" name="footnotetag678"></a> +<a href="#footnote678"><sup class="sml">678</sup></a>, est de la première opinion, tandis que Marsile +Ficin est de la seconde<a id="footnotetag679" name="footnotetag679"></a> +<a href="#footnote679"><sup class="sml">679</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote675" +name="footnote675"><b>Note 675: </b></a><a href="#footnotetag675"> +(retour) </a> Elle commence par ces vers: + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Donna mi priega; perch'io voglio dire<br> + D'uno accidente che sovente è fero,<br> + Ed è si altero ch' è chiamato amore</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote676" +name="footnote676"><b>Note 676: </b></a><a href="#footnotetag676"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Vien da veduta forma, che s'intende,<br> + Che prende nel possibile intelletto,<br> + Come in suggetto, luoco e dimoranza.<br> + In quella parte mai non ha posanza<br> + Perchè da qualitate non discende</i>, etc. +</div></div> + +<p> C'est sur ce ton que la pièce entière est écrite, et c'est + encore là un des endroits les moins obscurs.</p> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote677" +name="footnote677"><b>Note 677: </b></a><a href="#footnotetag677"> +(retour) </a> Mazzuchelli, <i>Vite d'uomini illustri fiorentini</i>, note + 9, sur la vie de <i>Guido Cavalcanti</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote678" +name="footnote678"><b>Note 678: </b></a><a href="#footnotetag678"> +(retour) </a> C'est la vingt-neuvième et dernière de ses <i>Vite + d'uomini illustri fiorentini</i>, traduites et publiées par le + comte Mazzuchelli, et citées plusieurs fois dans ce chapitre.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote679" +name="footnote679"><b>Note 679: </b></a><a href="#footnotetag679"> +(retour) </a> Dans son <i>Commentaire</i> sur le <i>Convito</i> du Dante.</blockquote> + +<p>La Toscane eut, dans ce même temps, plusieurs autres poëtes, tels que +les deux <i>Buonagiunta</i>, l'un séculier, l'autre moine<a id="footnotetag680" name="footnotetag680"></a> +<a href="#footnote680"><sup class="sml">680</sup></a>; <i>Guido +Orlandi</i>, <i>Chiaro Davanzati</i>, <i>Salvino Doni</i>, d'autres encore, parmi +lesquels il faut distinguer <i>Dante da Majano</i>, si cher à sa Nina +sicilienne. C'est le dernier sur lequel nous nous arrêterons. On nous a +conservé un livre entier de ses poésies<a id="footnotetag681" name="footnotetag681"></a> +<a href="#footnote681"><sup class="sml">681</sup></a>; quarante sonnets, cinq +ballades et trois grandes <i>canzoni</i>, ne permettent pas de ne faire que +le nommer; mais on serait embarrassé pour trouver dans tant de pièces de +quoi justifier la réputation que l'auteur paraît avoir eue pendant sa +vie, et le tendre enthousiasme de Nina.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote680" +name="footnote680"><b>Note 680: </b></a><a href="#footnotetag680"> +(retour) </a> Le séculier était de Lucques, et son nom de famille + était <i>Urbicciani; Buonagiunta Urbicciani da Lucca</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote681" +name="footnote681"><b>Note 681: </b></a><a href="#footnotetag681"> +(retour) </a> Le septième du Recueil de 1527.</blockquote> + +<p>Dans ces poésies, toutes amoureuses, on sent toujours l'effort et le +travail, presque jamais le génie poétique ni l'amour. Son premier sonnet +annonce le projet de chanter pour prouver son savoir faire<a id="footnotetag682" name="footnotetag682"></a> +<a href="#footnote682"><sup class="sml">682</sup></a>; c'est +plutôt montrer, dès le début, qu'il en manquait absolument. La plupart +de ses sonnets ne contiennent que des éloges communs ou exagérés de sa +dame, des plaintes de ce qu'il souffre, des prières d'avoir pitié de ses +maux; des comparaisons qu'il fait d'elle avec les fleurs, les roses, +avec des peintures brillantes, et quelquefois aussi des comparaisons +historiques: il l'aime plus que Pâris n'aima Hélène<a id="footnotetag683" name="footnotetag683"></a> +<a href="#footnote683"><sup class="sml">683</sup></a>; ou bien elle +surpasse Iseult et Blanchefleur<a id="footnotetag684" name="footnotetag684"></a> +<a href="#footnote684"><sup class="sml">684</sup></a>. La fée Morgane était alors en si +grande réputation de beauté, comme nous l'avons déjà pu voir, que notre +auteur en fait un adjectif, et appelle <i>Gola morganata</i> le cou de sa +maîtresse<a id="footnotetag685" name="footnotetag685"></a> +<a href="#footnote685"><sup class="sml">685</sup></a>. Nous avons aussi vu, sans pouvoir le comprendre, la +panthère figurer, pour la bonne odeur qu'elle exhale, dans des +comparaisons galantes; la voici employée dans un sonnet, pour la lumière +qu'elle répand: «Noble panthère, dit le poëte à celle qu'il aime, quand +je pense à votre lumière qui m'a élevé si haut que je suis véritablement +monté dans les airs, et que je porte la lumière du monde et l'astre du +jour<a id="footnotetag686" name="footnotetag686"></a> +<a href="#footnote686"><sup class="sml">686</sup></a>»! Exagérations hyperboliques avec lesquelles il est impossible +de voir le rapport que peut avoir une panthère. Quelquefois cependant il +y a de la délicatesse dans les sentiments et dans les expressions: «Je +ne vous demande pas autre chose, dit-il à la fin d'un sonnet, si non +qu'il ne vous soit pas désagréable que je vous aime et que je vous sois +fidèle: je craindrais d'en demander davantage; mais c'est faire un +double don à celui qui est dans le besoin que de lui donner sans qu'il +demande<a id="footnotetag687" name="footnotetag687"></a> +<a href="#footnote687"><sup class="sml">687</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote682" +name="footnote682"><b>Note 682: </b></a><a href="#footnotetag682"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Convemmi dimostrar lo meo savere<br> + E far parvenza s'io saccio cantare</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote683" +name="footnote683"><b>Note 683: </b></a><a href="#footnotetag683"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + Ond'eo di core più v'amo che Pare<a id="footnotetagF" name="footnotetagF"></a> +<a href="#footnoteF"><sup class="sml">F</sup></a><br> + <i>Non fece Alena</i><a id="footnotetagG" name="footnotetagG"></a> +<a href="#footnoteG"><sup class="sml">G</sup></a> <i>co lo gran plagiere</i><a id="footnotetagH" name="footnotetagH"></a> +<a href="#footnoteH"><sup class="sml">H</sup></a>. +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteF" +name="footnoteF"><b>Note F: </b></a><a href="#footnotetagF"> +(retour) </a> On a dit depuis <i>Paride</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteG" +name="footnoteG"><b>Note G: </b></a><a href="#footnotetagG"> +(retour) </a> Pour <i>Elena</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteH" +name="footnoteH"><b>Note H: </b></a><a href="#footnotetagH"> +(retour) </a> Dont on a fait ensuite <i>piacere</i>, plaisir.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote684" +name="footnote684"><b>Note 684: </b></a><a href="#footnotetag684"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Nulla bellezza in voi è mancata,<br> + Isotta ne passate e Blanzifiore</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote685" +name="footnote685"><b>Note 685: </b></a><a href="#footnotetag685"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Viso mirabile e Gola morganata</i>. +</div></div> + +<p> On sait que nos vieux romanciers appelaient cette fée + Mourgue, ou Morgain.</p> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote686" +name="footnote686"><b>Note 686: </b></a><a href="#footnotetag686"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Quando haggio a mente, nobile pantera,<br> + Vostra lumera, che m'ha si innalzato<br> + Che son montato in aria veramente<br> + E de lo mondo porto luce e spera</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote687" +name="footnote687"><b>Note 687: </b></a><a href="#footnotetag687"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Onde humil priego voi, viso gioioso,<br> + Che non vi grevi e non vi sià pesanza<br> + S'eo son di voi fedele e amoroso:<br> +<br> + Di più cherer son forte temeroso;<br> + Ma doppio dono e' dona</i><a id="footnotetagI" name="footnotetagI"></a> +<a href="#footnoteI"><sup class="sml">I</sup></a> <i>per usanza,<br> + Chi da senza cherere al bisognoso</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteI" +name="footnoteI"><b>Note I: </b></a><a href="#footnotetagI"> +(retour) </a> Pour <i>egli dona</i>. On lit dans le texte que je copie <i>è + donna</i>, ce qui n'a aucun sens. Ce recueil des Giunti est + presque aussi rempli de fautes que celui de l'Allacci.</blockquote> + +<p>Les ballades et les <i>canzoni</i> du même poëte, n'ont rien de remarquable +que cette surabondance de vers et de rimes, vides d'idées, qui n'a été +que trop commune même dans de meilleurs temps, mais qui est plus +fatigante dans les poëtes de cette première époque, parce qu'ils ne +savaient point encore la déguiser par l'harmonie des vers et par les +grâces du langage.</p> + +<p>En finissant cette revue des premiers essais de poésie italienne, on ne +peut se dispenser de faire une réflexion. C'était beaucoup sans doute +que d'avoir enfin consacré par la poésie cette langue vulgaire qui +jusque-là ne servait qu'à l'usage du peuple, d'avoir abandonné aux +écoles, aux tribunaux et aux chancelleries le latin dégénéré qui y était +encore admis, et d'avoir, dès le treizième siècle, plié l'idiome +naissant à ces formes gracieuses qui devaient nécessairement le +perfectionner et le polir; mais quel dommage que, dans ces essais, un +peuple si sensible, et en général si susceptible d'affections vives et +de passions fortes, environné d'une nature si riche et placé sous un +ciel si beau, n'ait pas songé a célébrer les objets réels, les +mouvements et les vicissitudes de ces affections et de ces passions; à +peindre ce beau ciel, cette riche nature; et, si ce n'est dans des +descriptions suivies, à s'en servir au moins dans des comparaisons et +dans les autres ornements du style poétique et figuré.</p> + +<p>Les Arabes, malgré le désordre de leur imagination déréglée, au milieu +de leurs rêveries et de leurs contes extravagants, eurent de la passion +et de la vérité; ils peignirent admirablement les objets naturels, et +racontèrent de la manière la plus vraie et la plus animée, ou les +grandes actions ou les moindres faits. Les Provençaux eurent à peu près +les mêmes qualités, autant du moins que le leur permettaient des mœurs +moins simples et moins grandes à -la-fois, une langue moins riche et +encore inculte, une galanterie plus rafinée. Ils chantèrent les exploits +guerriers, les aventures d'amour, les plaisirs de la vie. Ils furent +louangeurs adroits, satiriques mordants, conteurs licencieux, mais +pleins de sel et de vérité. Les premiers poëtes siciliens et italiens ne +furent rien de tout cela. Un seul sujet les occupe, c'est l'amour, non +tel que l'inspire la nature, mais tel qu'il était devenu dans les +froides extâses des chevaliers, passionnés pour des beautés imaginaires, +et dans les galantes futilités des cours d'amour. Chanter est une tâche +qu'ils remplissent; toujours force leur est de chanter, c'est leur dame +qui l'exige, ou c'est l'amour qui l'ordonne, et ils doivent dire +prolixement et en <i>canzoni</i> bien longues et bien traînantes, ou en +sonnets rafinés et souvent obscurs, les incomparables beautés de la dame +et leur intolérable martyre. De temps en temps, ils laissent échapper +quelques expressions naïves, qui portent avec elles un certain charme; +mais le plus souvent, ce sont des ravissements ou des plaintes à ne +point finir, et des recherches amoureuses et platoniques à dégoûter de +Platon et de l'amour. Ils ont sous les yeux les mers et les volcans, une +végétation abondante et variée, les majestueux et mélancoliques débris +de l'antiquité, l'éclat d'un jour brûlant, des nuits fraîches et +magnifiques: leur siècle est fécond en guerres, en révolutions, en faits +d'armes; les mœurs de leur temps provoquent les traits de la satire; et +ils chantent comme au milieu d'un désert, ne peignent rien de ce qui +les entoure, ne paraissent rien sentir ni rien voir.</p> + +<p>De tous les sujets traités par les Arabes et par les Troubadours ils +n'en choisissent qu'un seul; et dans ce sujet qui appartient à tous les +temps et à tous les hommes, ils n'empruntent de leurs modèles que ces +pointilleries et ces subtilités vagues qu'il aurait fallu leur laisser, +même en imitant tout le reste; ils ne peignent rien de vrai, d'existant; +on ne voit point leur maîtresse, on ne la connaît point: c'est un être +de raison, une sylphide si l'on veut, jamais une femme. On n'entend +point les mots qu'ils se sont dits, les serments qu'ils se sont faits, +leurs querelles, leurs raccommodements, leurs ruptures. On ne les voit +ni attendre rien de réel, ni jouir, ni regretter; et ils trouvent le +moyen de parler sans cesse d'amour, sans les espérances que l'amour +donne, sans transports et sans souvenirs.</p> + +<p>Ce fut là , pendant tout un siècle, la seule poésie connue en Italie; le +goût en étant devenu général, ce fut là aussi ce qui donna aux esprits +ce penchant pour l'exagéré, pour le vague et pour le faux, qui s'étendit +jusqu'aux opinions sur les choses et sur les faits, qui corrompit +l'histoire, écarta long-temps de l'étude de la nature, et ne s'attacha +qu'à des questions de mots, à des puérilités et à des riens sonores. À +mesure que la langue et le style se perfectionnaient, l'oreille apprit +à jouir seule, sans que l'esprit fût intéressé par des idées justes et +claires, ni l'âme par des sentiments vrais. Dans la suite, l'esprit et +l'âme eurent aussi leurs jouissances, mais peut-être toujours un peu +subordonnées à celles de l'oreille; et si, du moins en poésie, il y eut +trop souvent dans les plus beaux génies et dans les plus beaux siècles, +quelque chose dont un goût pur et sévère ne peut s'accommoder, quelque +chose d'étranger à ce beau simple et naturel que les anciens seuls ont +connu, et qu'ils nous apprennent à préférer à tout, il faut, pour en +trouver la cause, remonter jusqu'à ces premiers temps, et chercher dans +ces premiers hommes de la poésie italienne la tache originelle dont +leurs descendants ont eu tant de peine à se laver complètement.</p> + +<br><hr class="full"><br> + +<h3>CHAPITRE VII.</h3> + +<h4>LE DANTE.</h4> + +<p><i>Notice sur sa vie; Coup-d'œil général sur ses différents ouvrages; +Poésies diverses; la Vita nuova; Il Convito; Traités de la Monarchie et +de l'Éloquence vulgaire; la Divina Comedia; Idées préliminaires sur ce +Poëme</i>.</p> +<br> + +<p>Dans le chapitre précédent on a vu plusieurs fois reparaître un de ces +noms auxquels s'attachent de grandes idées, le nom d'un de ces hommes +qui suffisent pour illustrer un siècle, une nation et toute une +littérature. J'ai nommé le Dante; j'ai parlé de ses maîtres en +philosophie et dans l'art des vers. Il est temps de le montrer lui-même, +et de nous élever avec lui jusqu'aux hauteurs du Parnasse italien, dont +les poëtes qui l'ont précédé n'occupèrent que les avenues. Il y marcha +quelque temps avec eux; mais, au milieu de sa carrière, il prit un vol +inattendu, et s'élança jusqu'au sommet, où aucun de ses rivaux n'a pu +l'atteindre. Je commencerai par une notice abrégée de sa vie, dont les +vicissitudes sont liées aux événements politiques de son temps.</p> + +<p>Dante Alighieri naquit à Florence, en 1265<a id="footnotetag688" name="footnotetag688"></a> +<a href="#footnote688"><sup class="sml">688</sup></a>, d'une famille ancienne, +riche et considérée, attachée au parti des Guelfes, et qui avait été +chassée deux fois de sa patrie dans les mouvements de guerre civile que +les papes et les empereurs y entretenaient sans cesse<a id="footnotetag689" name="footnotetag689"></a> +<a href="#footnote689"><sup class="sml">689</sup></a>. Il reçut en +naissant le nom de <i>Durante</i>: on s'habitua pendant son enfance à y +substituer le petit nom de <i>Dante</i> qui lui est resté<a id="footnotetag690" name="footnotetag690"></a> +<a href="#footnote690"><sup class="sml">690</sup></a>. L'astrologie +prétendit avoir tiré à sa naissance l'horoscope de sa gloire<a id="footnotetag691" name="footnotetag691"></a> +<a href="#footnote691"><sup class="sml">691</sup></a>, et +l'on dit aussi que sa mère crut avoir fait un songe qui la lui +annonçait<a id="footnotetag692" name="footnotetag692"></a> +<a href="#footnote692"><sup class="sml">692</sup></a>. Il en a été ainsi de plusieurs grands hommes nés dans +des siècles superstitieux. Il semble que leurs contemporains, forcés de +reconnaître en eux une supériorité qui les humilie, s'en consolent en +les entourant de prodiges, et en les plaçant comme à part de l'ordre +ordinaire de la nature.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote688" +name="footnote688"><b>Note 688: </b></a><a href="#footnotetag688"> +(retour) </a> Pelli, <i>Memorie per servire alla vita di Dante + Alghieri</i>, vol. IV, part. II de la belle édition des œuvres + du Dante, Venise, 1757 et 1758, in-4°.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote689" +name="footnote689"><b>Note 689: </b></a><a href="#footnotetag689"> +(retour) </a> Selon quelques généalogistes florentins, le plus ancien + nom de la famille du Dante était des <i>Elisei</i>; ils lui + donnaient pour première tige un certain <i>Eliseus</i> qui vint + s'établir à Florence au temps de Charlemagne; d'autres + reculent même cet <i>Eliseus</i> jusqu'au temps de Jules-César. + L'un de ses descendans prit, dans le douzième siècle, le nom + de <i>Cacciaguida</i>; c'est lui que les généalogistes + raisonnables regardent comme la vraie tige de cette famille. + Le Dante lui-même le reconnaît pour tel en se faisant + adresser par lui ces deux vezs, <i>Parad.</i>; c. XV, v. 88: + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>O fronda mia in che io compiacemmi,<br> + Pure aspettando, io fui la tua radice</i>. +</div></div> + +<p> Cacciaguida eut pour femme une <i>Aldighieri</i> de Ferrare, et + les noms de famille n'étant pas encore fixes, leur fils fut + appelé <i>Aldighiero</i>, ou <i>Allighiero</i>, du nom de sa mère. L'un + des trois petit-fils de cet <i>Allighiero</i> porta aussi le même + nom, en sorte que Dante, fils de ce petit-fils, était des + <i>Alighieri</i> de Florence, au quatrième degré, depuis la femme + Cacciaguida.</p> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote690" +name="footnote690"><b>Note 690: </b></a><a href="#footnotetag690"> +(retour) </a> Régulièrement, il faudrait donc l'appeler Dante et non + pas Le Dante, puisque l'article honorifique <i>il</i> ne se met en + italien que devant les noms de famille. En Italie, on dit + toujours <i>Dante</i> sans article, ou bien l'<i>Alighieri</i>: mais en + France, on est habitué à dire Le Dante. Il y a des cas où il + serait dur de parler autrement. De Dante et à Dante, par + exemple, produisent un son désagréable. Je me suis permis + d'écrire tantôt Dante, tantôt Le Dante, selon l'occasion. +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote691" +name="footnote691"><b>Note 691: </b></a><a href="#footnotetag691"> +(retour) </a> Le soleil se trouvait dans la constellation des + gémeaux; <i>Brunetto Latini</i>, qui était alors à Florence, et + qui joignait à des connaissances réelles la science + imaginaire de l'astrologie, tira l'horoscope de l'enfant, et + lui pronostiqua une destinée glorieuse dans la carrière des + sciences et des talents. C'est pour cela sans doute que Dante + se fait dire par lui, dans la troisième partie de son poëme, + <i>Parad.</i>, c. XV, v. 55: + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Se tu segui tua stella,<br> + Non puoi fallire a glorioso porto,<br> + Se ben m'accorsi nella vita bella</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote692" +name="footnote692"><b>Note 692: </b></a><a href="#footnotetag692"> +(retour) </a> Boccace raconte ce songe dans sa <i>Vie da Dante</i>, + ouvrage qui tient beaucoup plus du roman que de l'histoire.</blockquote> + +<p>Dante était encore enfant lorsqu'il perdit son père. Sa mère <i>Bella</i> eut +le plus grand soin de son éducation. Il eut pour maître dans ses études +<i>Brunetto Latini</i>, après que ce poëte philosophe fut revenu du voyage +qu'il avait fait en France. Il fit des progrès rapides en grammaire, en +philosophie, en théologie et dans les sciences politiques, où <i>Brunetto</i> +excellait; quant aux belles-lettres et à la poésie, il y fut lui-même +son premier maître. Il se forma une très belle écriture, soin que les +gens de lettres négligent trop souvent, et cultiva les beaux arts dans +sa jeunesse, principalement la musique et le dessin, dont il semblerait +que le goût, assez rare parmi les poëtes, y dut être fort commun, +puisque la poésie est aussi une musique et une peinture.</p> + +<p>Ce fut l'amour qui lui dicta ses premiers vers; et en cela il ressemble +davantage à la plupart des autres poëtes. Dès l'âge de neuf ans<a id="footnotetag693" name="footnotetag693"></a> +<a href="#footnote693"><sup class="sml">693</sup></a> il +avait vu dans une fête de famille une jeune enfant du même âge, fille de +<i>Folco Portinari</i>, que ses parents nommaient <i>Bice</i>, diminutif du nom de +<i>Béatrice</i>, qu'il répéta depuis si souvent, et dans sa prose et dans ses +vers. Il prit pour elle un de ces goûts d'enfance que l'habitude de se +voir change souvent en passions. Il a décrit dans un de ses ouvrages et +dans plusieurs pièces de vers les agitations et les petits événements de +ce premier amour. Une mort prématurée lui en enleva l'objet. Ils +n'avaient que vingt-cinq ans l'un et l'autre quand Béatrix mourut. Dante +ne l'oublia jamais, et il lui a élevé dans son grand poëme un monument +que le temps ne peut effacer.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote693" +name="footnote693"><b>Note 693: </b></a><a href="#footnotetag693"> +(retour) </a> + Boccace, <i>Origine, vita, studj e costumi di Dante + Allighieri</i>.</blockquote> + +<p>Sa jeunesse se partagea donc toute entière entre les soins de son amour +et des études graves, adoucies par la culture des arts. Son tempérament +porté à la mélancolie lui faisait surtout un besoin de la musique, et +s'il eut des liaisons d'amitié avec <i>Guido Cavalcanti</i> et d'autres +poëtes de son temps, avec le célèbre <i>Giotto</i> et d'autres peintres par +qui l'art commençait à fleurir, il en eut aussi avec le musicien +<i>Casella</i><a id="footnotetag694" name="footnotetag694"></a> +<a href="#footnote694"><sup class="sml">694</sup></a> et avec tout ce que Florence avait des musiciens habiles; +il se plaisait singulièrement à les entendre et à chanter ou jouer des +instruments avec eux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote694" +name="footnote694"><b>Note 694: </b></a><a href="#footnotetag694"> +(retour) </a> On croit que ce Casella fut son maître de musique. Il + l'a placé de la manière la plus intéressante dans son poëme, + <i>Purgator.</i>, c. II, v. 88.</blockquote> + +<p>Ces occupations et ces amusements ne le détournèrent point du premier +devoir imposé à tout citoyen d'une république, celui de servir sa +patrie.</p> + +<p>Dès sa jeunesse, il se fit inscrire, ou, selon l'expression consacrée, +<i>immatriculer</i> sur le registre de l'un des arts ou métiers entre +lesquels les lois de Florence exigeaient que se partageassent tous les +citoyens qui voulaient pouvoir être admis aux emplois publics<a id="footnotetag695" name="footnotetag695"></a> +<a href="#footnote695"><sup class="sml">695</sup></a>. Il +prit les armes dans une expédition que firent les Guelfes de Florence +contre les Gibelins d'Arezzo, et se distingua aux premiers rangs de la +cavalerie dans la bataille de Campaldino<a id="footnotetag696" name="footnotetag696"></a> +<a href="#footnote696"><sup class="sml">696</sup></a>, où, après une résistance +opiniâtre, les Arétins furent vaincus. Il servit encore contre les +Pisans, l'année suivante, année fatale pour lui par la perte qu'il fit +de Béatrix. Il chercha, un an après, sa consolation dans un mariage qui +ne lui procura que des chagrins. Quelques historiens de sa vie assurent +que sa femme, qu'il avait prise dans l'une des plus puissantes familles +du parti guelfe<a id="footnotetag697" name="footnotetag697"></a> +<a href="#footnote697"><sup class="sml">697</sup></a>, fut à peu près pour lui ce que Xantippe avait été +pour Socrate<a id="footnotetag698" name="footnotetag698"></a> +<a href="#footnote698"><sup class="sml">698</sup></a>; mais peut-être n'eut-il pas la même patience à la +souffrir.</p> + +<a name="na7" id="na7"></a> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote695" +name="footnote695"><b>Note 695: </b></a><a href="#footnotetag695"> +(retour) </a> Le nombre de ces arts ou métiers était d'abord de + quatorze, et s'éleva ensuite à vingt-un. On les distinguait + en majeurs et mineurs. Le sixième des arts majeurs était + celui des médecins et des pharmaciens. C'est celui dans + lequel Dante se fit inscrire, soit qu'il y eût dans sa + famille quelque pharmacien, soit qu'il eût eu d'abord le + dessein de professer la médecine, science à laquelle on dit + qu'il n'était pas étranger.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote696" +name="footnote696"><b>Note 696: </b></a><a href="#footnotetag696"> +(retour) </a> En 1289.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote697" +name="footnote697"><b>Note 697: </b></a><a href="#footnotetag697"> +(retour) </a> Les <i>Donati</i>: elle se nommait <i>Gemma</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote698" +name="footnote698"><b>Note 698: </b></a><a href="#footnotetag698"> +(retour) </a> <i>Fuit admodum morosa, ut de Xantippe Socratis + philosophi conjuge scriptum esse legimus</i>. Giannozzo Manetti, + <i>De vitâ et moribus trium illustrium poetarum florentinorum</i> + (Dante, Pétrarque et Boccace), publié par l'abbé Mehus avec + une savante préface, Florence, 1747, in-8°.</blockquote> + +<p>Ses services militaires furent, dit-on, suivis de plusieurs ambassades +dans diverses cours ou républiques d'Italie; ce qui est le plus certain, +c'est qu'il fut élu à l'âge de trente-cinq ans l'un des magistrats +suprêmes de Florence, qui portaient alors le titre de <i>Prieurs</i>; mais +cet honneur eut pour lui des suites fatales, et fut la source tous ses +malheurs.</p> + +<p>Les Guelfes étaient depuis long-temps restés maîtres de Florence, et les +Gibelins en avaient été chassés; mais parmi les Guelfes mêmes il s'éleva +de nouveaux troubles entre les deux familles des <i>Cerchi</i> et des +<i>Donati</i>. Il y en eut vers ce même temps de pareils à Pistoie entre deux +branches d'une seule famille (celle des <i>cancellieri</i>) qui, pour se +distinguer, elles et les deux factions qu'elles formèrent, prirent les +titres de <i>Blancs</i> et de <i>Noirs</i><a id="footnotetag699" name="footnotetag699"></a> +<a href="#footnote699"><sup class="sml">699</sup></a>. Les chefs des deux partis, +voulant, comme dit Machiavel<a id="footnotetag700" name="footnotetag700"></a> +<a href="#footnote700"><sup class="sml">700</sup></a>, ou mettre fin à leurs divisions, ou +les accroître en les mêlant à des divisions étrangères, se rendirent à +Florence. Les Florentins, qui ne pouvaient s'accorder entre eux, +entreprirent d'accorder ceux de Pistoie. La première chose que firent +ceux-ci fut, comme on aurait dû le prévoir, de se lier, les Blancs avec +les <i>Cerchi</i> et les Noirs avec les <i>Donati</i>, ce qui augmenta +considérablement la fermentation et le tumulte. Les deux partis enrôlés +désormais sous les noms de Blancs et de Noirs se livrèrent aux plus +grands excès. Les Noirs se réunirent dans l'église de la Trinité. Le +résultat de leur délibération fut quelque temps secret; mais on sut +ensuite qu'ils avaient traité avec le pape Boniface VIII, pour qu'il +engageât le frère de Philippe le Bel, Charles de Valois, que ce pontife +attirait en Italie dans d'autres vues<a id="footnotetag701" name="footnotetag701"></a> +<a href="#footnote701"><sup class="sml">701</sup></a>, à venir à Florence apaiser +les troubles et réformer l'état. Les Blancs irrités de cette résolution, +s'assemblent, prennent les armes, vont trouver les prieurs, et accusent +leurs ennemis d'avoir, dans un conseil privé, osé délibérer sur l'état +de la république. Les Noirs s'arment de leur côté, vont se plaindre aux +prieurs de ce que leurs adversaires ont osé se réunir et s'armer sans +l'ordre des magistrats, et demandent qu'ils soient punis comme +perturbateurs du repos public. Les deux factions étaient sous les armes, +et la ville dans le trouble et dans la terreur. Les prieurs embarrassés +suivirent le conseil du Dante, qui montra dans cette occasion la +prudence et la fermeté d'un magistrat. Ils exilèrent les chefs de deux +partis, les Noirs à la Piève, près de Pérouse, et les Blancs à Sarzane. +Ces derniers eurent, peu de jours après, la permission de rentrer à +Florence, sous le prétexte que leur fournit la santé de <i>Guido +Cavalcanti</i>, l'un d'entre eux, qui était tombé malade à Sarzane<a id="footnotetag702" name="footnotetag702"></a> +<a href="#footnote702"><sup class="sml">702</sup></a>. +Les Noirs exilés à la Piève accusèrent le Dante de n'avoir songé dans +toute cette affaire qu'à favoriser les Blancs, dont il avait embrassé le +parti, et à rendre sans effet la délibération qui appelait à Florence +Charles de Valois.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote699" +name="footnote699"><b>Note 699: </b></a><a href="#footnotetag699"> +(retour) </a> On dit que l'une des deux branches était déjà + distinguée par le nom de Blanche, parce que leur ancêtre + commun avait eu deux femmes, dont l'une s'appelait Blanche. + «Les enfants de celle-ci avaient pris son nom, et avaient + donné aux enfants de l'autre le nom de la couleur opposée». + <i>Histor. des Répub. ital. du moyen âge</i>, ch. 24.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote700" +name="footnote700"><b>Note 700: </b></a><a href="#footnotetag700"> +(retour) </a> <i>Istor. fiorent</i>, l. II.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote701" +name="footnote701"><b>Note 701: </b></a><a href="#footnotetag701"> +(retour) </a> Boniface voulait se servir de ce prince pour chasser de + Sicile le jeune Frédéric d'Aragon, choisi pour roi par les + Siciliens, et qui y tenait tête au roi de Naples, Charles II, + protégé du pape. Celui-ci avait promis, pour récompense, à + Charles de Valois, de lui conférer le titre et la dignité de + roi des Romains, qu'il roulait ôter à Albert d'Autriche, et + de le mettre en possession de l'empire d'Orient, auquel + Charles avait cru acquérir des droits en épousant Catherine + de Courtenay, petite-fille du dernier empereur latin, + Baudouin II. Muratori, <i>Annal. d'Ital.</i>, an. 1301.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote702" +name="footnote702"><b>Note 702: </b></a><a href="#footnotetag702"> +(retour) </a> Nous en avons parlé vers la fin du chapitre précédent. + Voyez ci-dessus, p. 427.</blockquote> + +<p>Le vieux pape<a id="footnotetag703" name="footnotetag703"></a> +<a href="#footnote703"><sup class="sml">703</sup></a>, qui voyait que les <i>Cerchi</i> ou les Blancs prenaient +le dessus, et qui savait que parmi eux il y avait un assez grand nombre +de Gibelins, craignait que les <i>Donati</i> ou les Noirs, qui étaient +presque tous Guelfes, ne succombassent entièrement et ne fussent enfin +écartés du gouvernement de la république; il avait donc résolu que +Charles de Valois entrerait à Florence avec ses troupes. Charles y +entra, et, au mépris des conventions faites, il s'y rendit maître +absolu. D'après le parti que Dante avait pris, il ne pouvait paraître +innocent ni au prince, ni moins encore aux <i>Donati</i>, qui étaient revenus +triomphants de leur exil. Il était alors en ambassade auprès du pape, +pour tâcher de le fléchir et de le ramener à des conseils de modération +et de paix. Tandis qu'il servait sa patrie à Rome, on excita contre lui +le peuple de Florence, qui courut à sa maison, la pilla, la rasa même +entièrement et dévasta ses propriétés. Sa perte une fois résolue, on lui +trouva facilement des crimes. Il fut condamné au bannissement, et à une +amende de 8,000 liv. N'ayant pu la payer, ses biens furent confisqués, +quoique déjà pillés d'avance. La fureur du parti victorieux ne fut point +encore assouvie par son exil et par sa ruine: une seconde sentence le +condamna par contumace, lui et ses adhérents, à être brûlés vifs<a id="footnotetag704" name="footnotetag704"></a> +<a href="#footnote704"><sup class="sml">704</sup></a>. +Aucun historien, aucun auteur impartial ne l'a cru coupable des +malversations qu'il fut accusé d'avoir commises dans l'exercice de sa +charge et qui servirent de prétexte à sa proscription; mais dans des +temps de troubles et de dissensions politiques, il n'y a rien d'étonnant +ni dans ces calomnies ni dans leur succès.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote703" +name="footnote703"><b>Note 703: </b></a><a href="#footnotetag703"> +(retour) </a> Il avait plus de quatre-vingts ans.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote704" +name="footnote704"><b>Note 704: </b></a><a href="#footnotetag704"> +(retour) </a> Cette seconde sentence fut rendue par le même juge que + la première. C'était un certain <i>Conte de' Gabrielli</i>, alors + potestat de Florence, qui s'intitule <i>Nobilem et potentem + militem</i>. C'était un <i>noble</i> et <i>puissant</i> juge de tribunal + révolutionnaire. Sa sentence, écrite en latin barbare et + presque macaronique, conservée dans les archives de Florence, + y fut découverte en 1772, par le comte Louis Savioli, + sénateur de Bologne; c'est de lui que Tiraboschi en tenait + une copie authentique. Il l'a insérée toute entière dans une + note de sa vie du Dante, <i>Stor. della Letter. ital.</i>, t. V, + liv. III, p. 386. Il y est dit littéralement: <i>ut si quis + predictorum</i> (Dante et ses quatorze co-accusés) <i>ullo tempore + in fortiam</i> (au pouvoir) <i>dicti communis</i> (de la commune de + Florence) <i>pervenerit, talis perveniens igne comburatur, sic + quod moriatur</i>.</blockquote> + +<p>Au premier bruit de sa sentence, Dante partit de Rome, très irrité +contre Boniface, qu'il soupçonna de l'avoir arrêté auprès de lui, tandis +qu'il ourdissait cette trame à Florence. Si l'on se rappelle le +caractère de ce pape, on n'aura pas de peine à le croire. On voit comme +il se servait pour ses desseins de Charles de Valois, frère du roi de +France, et, dans ce même temps, il préparait contre ce roi des menées +sourdes, bientôt suivies de ces querelles scandaleuses qui finirent par +la captivité dans Anagni, par les accès de frénésie à Rome, et par la +mort violente de ce pontife ambitieux<a id="footnotetag705" name="footnotetag705"></a> +<a href="#footnote705"><sup class="sml">705</sup></a>. Dante se rendit d'abord à +Sienne, pour prendre une connaissance plus particulière des faits. Quand +il en fut instruit, il partit pour Arrezzo, où il joignît ceux du parti +des Blancs qui étaient exilés comme lui. C'est là qu'il se lia d'amitié +avec Boson de <i>Gubbio</i>, qui lui rendit quelque temps après de grands +services. Boson était Gibelin, et avait été lui-même chassé de Florence, +deux ans auparavant, avec ceux de ce parti. Dante et ses amis étaient +forcés, par les persécutions du pape, à devenir aussi Gibelins; +malheureuse condition d'hommes assez énergiques pour désirer +l'indépendance, mais trop faibles pour y atteindre sans l'appui d'un +pouvoir étranger!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote705" +name="footnote705"><b>Note 705: </b></a><a href="#footnotetag705"> +(retour) </a> Muratori, <i>Annal d'Ital.</i>, an 1303.</blockquote> + +<p>Quelque temps après<a id="footnotetag706" name="footnotetag706"></a> +<a href="#footnote706"><sup class="sml">706</sup></a>, les exilés firent une tentative pour rentrer +dans leur patrie à main armée. Ils parvinrent à rassembler seize cents +cavaliers et neuf mille hommes de pied. Ils se présentèrent à deux +milles de Florence et y jetèrent l'épouvante; ils pénétrèrent même dans +la ville, mais les opérations furent mal dirigées, et la confusion +s'étant mise parmi les différents corps, ils furent définitivement +forcés à la retraite. On croit que Dante fut de cette expédition, dont +le mauvais succès lui ôta tout espoir de rentrer dans sa patrie. Alors +il se retira d'abord à Padoue, puis dans la Lunigiane, chez le marquis +Malaspina, ensuite à Gubbio, chez son ami le comte Boson; enfin à +Vérone, auprès des <i>Scaligeri</i>, ou des seigneurs de <i>la Scala</i>, qui y +tenaient une cour brillante<a id="footnotetag707" name="footnotetag707"></a> +<a href="#footnote707"><sup class="sml">707</sup></a>. Il reçut d'eux l'accueil et les +traitements les plus honorables; mais la fierté de son caractère, que le +malheur exaltait au lieu de l'abattre, le rendait peu propre à vivre +dans une cour. La liberté de ses manières, et plus encore celle de ses +discours ne tardèrent pas à déplaire. Un jour l'un des deux princes lui +demanda, au milieu d'un grand nombre de courtisans, pourquoi beaucoup de +gens trouvaient plus agréable un bouffon, sot et balourd, que lui qui +avait tant d'esprit et de sagesse. Dante répondit sans hésiter: Il n'y a +rien d'étonnant à cela, puisque c'est la sympathie et la ressemblance +des caractères qui engendre les amitiés<a id="footnotetag708" name="footnotetag708"></a> +<a href="#footnote708"><sup class="sml">708</sup></a>. Dès qu'il s'aperçut qu'on +se refroidissait pour lui, il se retira sans se brouiller, et conservant +tous ses sentiments pour l'un des Scaliger, célèbre sous le nom de <i>Can +grande</i>, il lui dédia la troisième partie de son poëme, comme il dédia +la seconde au marquis de Malaspina.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote706" +name="footnote706"><b>Note 706: </b></a><a href="#footnotetag706"> +(retour) </a> En 1304.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote707" +name="footnote707"><b>Note 707: </b></a><a href="#footnotetag707"> +(retour) </a> Ils étaient deux frères, <i>Alboino</i> et <i>Cane</i>. Ce ne put + être que l'an 1308 au plus tôt, que Dante fut accueilli par + eux à Vérone, puisque ce fut cette année-là même que les deux + frères commencèrent à gouverner ensemble. Pelli, <i>Memorie per + la vita di Dante</i>, § XII.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote708" +name="footnote708"><b>Note 708: </b></a><a href="#footnotetag708"> +(retour) </a> Ce fait est rapporté par Pétrarque, <i>Rerum + memorabilium</i> lib. IV.</blockquote> + +<p>Cet ouvrage l'occupait alors tout entier; il changeait souvent de +séjour, et si plusieurs villes ne peuvent se disputer sa naissance, +comme autrefois celle d'Homère, plusieurs au moins se disputent la +gloire d'avoir en quelque sorte donné le jour au poëme qui, pendant +long-temps, a le plus honoré l'Italie. Florence prétend qu'il en avait +fait les sept premiers chants dans ses murs, avant son exil. Vérone +réclame la composition de la plus grande partie du poëme. Gubbio prouve, +par une inscription, qu'il y travailla chez son ami Boson; et, par une +autre, qu'il en fit aussi plusieurs chants dans un monastère des +environs<a id="footnotetag709" name="footnotetag709"></a> +<a href="#footnote709"><sup class="sml">709</sup></a>, où l'on fait voir encore aux étrangers l'appartement du +Dante. D'autres donnent pour patrie à son poëme la ville d'Udine, ou un +château de Tolmino, dans le Frioul; d'autres, enfin, la ville de +Ravenne.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote709" +name="footnote709"><b>Note 709: </b></a><a href="#footnotetag709"> +(retour) </a> Celui de <i>Santa-Croce di fonte Avellana</i>.</blockquote> + +<p>Au milieu de tous ces déplacements, qui prouvent une inquiétude +d'esprit, bien naturelle dans la position où était le Dante, mais qui +prouvent aussi l'empressement que mettaient à l'attirer chez eux les +amis que lui avaient fait ses talents et sa renommée, il vit briller un +nouveau rayon d'espérance. L'empereur Albert d'Autriche étant mort +assassiné, Philippe-le-Bel voulut faire passer la couronne impériale sur +la tête de son frère Charles de Valois, à qui Boniface VIII l'avait +promise: mais Clément V, quoiqu'il fût la créature de Philippe, et pour +ainsi dire, sous sa main<a id="footnotetag710" name="footnotetag710"></a> +<a href="#footnote710"><sup class="sml">710</sup></a>, effrayé de cet accroissement de la maison +de France, et conseillé par le cardinal de Prato, amusa le roi par des +promesses, et dirigea secrètement le choix des électeurs sur Henri de +Luxembourg. Henri, en traversant l'Italie pour aller se faire couronner +à Rome, releva, dans toutes les villes de Lombardie, le courage des +Gibelins. Dante se crut encore une fois prêt de rentrer dans sa patrie. +Il quitta dès-lors avec les Florentins le ton suppliant qu'il avait pris +depuis son exil. Il avait écrit plusieurs fois, et à des membres du +gouvernement, et au peuple lui-même, pour solliciter son rappel. Dans +une de ses lettres, il empruntait ces mots du Prophète<a id="footnotetag711" name="footnotetag711"></a> +<a href="#footnote711"><sup class="sml">711</sup></a>: <i>O mon +peuple! que t'ai-je fait</i>? Mais alors il changea de langage, et ne fit +plus entendre que des reproches et des menaces. Il écrivit aux rois, aux +princes d'Italie, au sénat de Rome, pour les inviter à bien recevoir +Henri. Il écrivit à l'empereur lui-même, pour l'animer contre +Florence<a id="footnotetag712" name="footnotetag712"></a> +<a href="#footnote712"><sup class="sml">712</sup></a>, et se rendit personnellement auprès de lui.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote710" +name="footnote710"><b>Note 710: </b></a><a href="#footnotetag710"> +(retour) </a> Il était à Avignon. Nous reviendrons sur ce pape, sur + son élection et sur la translation du Saint-Siége.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote711" +name="footnote711"><b>Note 711: </b></a><a href="#footnotetag711"> +(retour) </a> Michée, c. 6, v. 3. <i>Popu'e meus quid feci tibi</i>? etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote712" +name="footnote712"><b>Note 712: </b></a><a href="#footnotetag712"> +(retour) </a> En 1311.</blockquote> + +<p>Le peu de succès qu'eut ce prince en Italie, et la mort qu'il y trouva +bientôt après<a id="footnotetag713" name="footnotetag713"></a> +<a href="#footnote713"><sup class="sml">713</sup></a>, ôtèrent à notre poëte tout espoir de retour. On +croit que ce fut alors qu'il vint à Paris; il fréquenta l'université, et +y soutint publiquement une thèse, vivement disputée, sur différentes +questions de Théologie; ce qui est d'autant plus à remarquer, que Paris +était alors pour cette science, le théâtre le plus brillant de l'Europe. +De retour en Italie, il fut quelque temps sans se fixer: il séjourna +successivement dans les terres de plusieurs seigneurs. Vérone était +comme le point central où il revenait le plus souvent. Il y soutint au +commencement de l'an 1320, dans l'église de Sainte-Hélène, devant une +assemblée nombreuse, une thèse célèbre sur deux éléments, la terre et +l'eau<a id="footnotetag714" name="footnotetag714"></a> +<a href="#footnote714"><sup class="sml">714</sup></a>. La même année, il se rendit à Ravenne, chez <i>Guido Novello +da Polenta</i>, seigneur qui protégeait les lettres et les cultivait +lui-même. Là , il goûta enfin quelque repos. Devenu l'ami plutôt que le +protégé d'un prince éclairé et vertueux, il eut bientôt dans Ravenne une +existence honorable, des admirateurs, des disciples et des amis.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote713" +name="footnote713"><b>Note 713: </b></a><a href="#footnotetag713"> +(retour) </a> Le 24 août 1313, à <i>Buonconvento</i>, près de Sienne.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote714" +name="footnote714"><b>Note 714: </b></a><a href="#footnotetag714"> +(retour) </a> <i>De Duobus Elementis terrœ et aquœ</i>. On l'a imprimée à + Venise en 1518. G.B. Corniani, t. I, p. 227.</blockquote> + +<p>On a dû remarquer dans sa vie une fatalité singulière. Chaque bienfait +de la fortune était pour lui comme l'annonce d'un nouveau malheur. Son +élévation à la magistrature avait commencé le cours de ses disgrâces; +son ambassade auprès du pape avait été l'époque de sa ruine: une +nouvelle ambassade devint celle de sa mort. <i>Guido Novello</i> était en +guerre avec les Vénitiens; il leur députa Dante pour traiter de la paix. +N'ayant pas réussi dans cette ambassade, il revint fort triste à +Ravenne. Le chagrin de n'avoir pu servir le prince son ami, dans cette +négociation importante, abrégea ses jours; il tomba malade, et mourut +peu de temps après, à l'âge de cinquante-six ans<a id="footnotetag715" name="footnotetag715"></a> +<a href="#footnote715"><sup class="sml">715</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote715" +name="footnote715"><b>Note 715: </b></a><a href="#footnotetag715"> +(retour) </a> 14 septembre 1321.</blockquote> + +<p><i>Guido Novello</i> le fit enterrer honorablement, et, selon l'historien +Villani, en habit de poëte, quelque fût alors cet habit. Les citoyens +les plus distingués de Ravenne portèrent le corps jusqu'au couvent des +Frères Mineurs, où sa sépulture était préparée. Elle était simple et +sans inscriptions. <i>Guido</i>, après la cérémonie, prononça lui-même, dans +son palais, l'éloge du grand poëte qu'il avait accueilli, honoré et +chéri dans son infortune.<a name="na8" id="na8"></a> Il comptait lui faire élever un magnifique +mausolée, mais les disgrâces où il se trouva bientôt enveloppé ne lui +permirent pas d'exécuter ce dessein. Bernard Bembo, père du célèbre +cardinal, remplit ce devoir plus de cent soixante ans après<a id="footnotetag716" name="footnotetag716"></a> +<a href="#footnote716"><sup class="sml">716</sup></a>, +lorsqu'il eut été nommé préteur de Ravenne pour la république de Venise. +Le tombeau qu'il fit élever à la même place est orné d'inscriptions, +parmi lesquelles on distingue l'épitaphe en six vers latins rimés, +composés, selon Paul Jove, par Dante lui-même, dans sa dernière +maladie<a id="footnotetag717" name="footnotetag717"></a> +<a href="#footnote717"><sup class="sml">717</sup></a>. Avant la fin du siècle où il mourut, la république de +Florence, qui avait traité avec tant de rigueur ce citoyen illustre, eut +l'idée de lui consacrer un monument; mais ce projet n'eut point de +suite. Dans le quinzième et dans le seizième siècles, les Florentins +firent plusieurs tentatives pour obtenir des habitants de Ravenne un +trésor dont ils avaient appris enfin à sentir la valeur; mais ceux de +Ravenne, qui l'avaient sentie de tous temps, résistèrent à toutes les +instances; ainsi sont toujours restées hors de sa patrie les cendres +d'un grand homme qu'elle ne sut point honorer comme il le méritait +pendant sa vie, et qu'elle désira en vain de posséder après sa mort.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote716" +name="footnote716"><b>Note 716: </b></a><a href="#footnotetag716"> +(retour) </a> En 1483.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote717" +name="footnote717"><b>Note 717: </b></a><a href="#footnotetag717"> +(retour) </a> Paul Jove, <i>Elog. Doctor. vir.</i>, c. 4. Voici les six + vers: + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Jura monarchiœ, superos, phlegelonta, lacusque<br> + Lustrando cecini voluerunt fata quousque:<br> + Sed quia pars cessit melioribus hospita castris,<br> + Auctoremque suum petiit felicior astris,<br> + Hic Claudor Dantes patriis extorris ab oris,<br> + Quem genuit parvi Florentia mater amoris</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<p>Sa femme, <i>Gemma Donati</i>, qu'il ne voulut point emmener dans son exil, +ou qui ne voulut point l'y suivre, lui donna cinq fils, et une fille +qu'il nomma <i>Beatrix</i>, en mémoire de son premier amour. Trois de ses +fils moururent jeunes, et même en bas âge: <i>Pietro</i>, son fils aîné, +devint un jurisconsulte célèbre. Il cultiva la poésie, et fut le premier +commentateur du poëme de son père: son commentaire, écrit en latin, +n'existe qu'en manuscrit dans quelques bibliothèques. Son second fils, +<i>Jacopo</i>, commenta aussi la première partie de ce poëme, et en fit de +plus un abrégé en vers, de la même mesure que l'ouvrage. Malgré le +mérite de ces deux fils d'un grand homme, on peut leur appliquer, plus +justement que notre Louis Racine ne se l'appliquait à lui-même, ce vers +de son père, le grand Racine:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + Et moi fils inconnu d'un si glorieux père. +</div></div> + +<p>L'histoire et les beaux-arts nous ont conservé les traits du Dante: tout +doit intéresser dans l'extérieur même d'un homme de ce génie et de ce +caractère. Il était d'une taille moyenne; dans ses dernières années, il +marchait un peu courbé, mais toujours d'un pas grave et plein de +dignité. <a name="na9" id="na9"></a>Il avait le visage long, le teint brun, le nez grand et +aquilin, les yeux un peu gros, mais pleins d'expression et de feu, la +lèvre inférieure avancée, la barbe et les cheveux noirs, épais et +crépus; habituellement l'air pensif et mélancolique. Plusieurs médailles +frappées en son honneur, qui ornent les cabinets des curieux, et un +grand nombre de portraits, tant en marbre que sur la toile, qui se +trouvent à Florence, sont très ressemblants entre eux, et annoncent tous +le même caractère. Ses manières étaient nobles et polies: la hauteur et +le ton dédaigneux qu'on lui reproche<a id="footnotetag718" name="footnotetag718"></a> +<a href="#footnote718"><sup class="sml">718</sup></a> ne lui étaient point naturels, +et, s'il les eut, ce ne fut du moins que depuis ses malheurs; une +persécution injuste peut produire cet effet dans une âme élevée.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote718" +name="footnote718"><b>Note 718: </b></a><a href="#footnotetag718"> +(retour) </a> Gio. Villani, <i>Istor.</i>, l. IX, c. 124.</blockquote> + +<p>Il étudiait et travaillait beaucoup, parlait peu, mais ses réponses +étaient pleines de sens et de finesse. Il se plaisait dans la solitude, +loin des conversations communes, sans cesse appliqué à augmenter ses +connaissances et à perfectionner son talent; il était sujet à des +distractions fréquentes, surtout lorsqu'il était occupé de quelque +étude. À Sienne, étant entré dans la boutique d'un apothicaire, il y +trouva un livre qu'il cherchait depuis long-temps. Il se mit à le lire, +appuyé sur un banc qui était devant la boutique, et avec une telle +attention, qu'il resta immobile à la même place depuis midi jusqu'au +soir. Il ne s'aperçut même pas du grand bruit et du mouvement occasionés +par le cortège d'une noce, ou, selon Boccace, d'une fête publique, qui +vint à passer dans la rue.</p> + +<p>Il est difficile, dans l'éloignement où nous sommes, de prononcer entre +sa patrie et lui. Il est certain qu'il l'aima passionnément, qu'il la +servit de toutes ses facultés et au risque de sa vie; il l'est encore +qu'il en fut banni injustement, et pour avoir voulu la soustraire au +joug d'un prince étranger. Le reste doit être mis sur le compte des +passions et des ressentiments dont les esprits les plus sages, dans de +pareilles circonstances, savent si rarement se garantir.</p> + +<p>Doué d'un génie vaste, d'un esprit pénétrant et d'une imagination +ardente, il joignit à des connaissances étendues une vivacité de +pensées, une profondeur de sentiment, un art d'employer d'une manière +neuve des expressions communes, et d'en inventer de nouvelles, un talent +de peindre et d'imiter, un style serré, vigoureux, sublime, qui, malgré +les défauts qu'on ne doit imputer qu'au temps où il vécut, lui ont +toujours conservé la place que lui décerna l'admiration de son siècle. +L'ouvrage qui la lui a donnée mérite une attention ou plutôt une étude +particulière: je parlerai d'abord de ses autres productions. Elles sont +bien inférieures sans doute; mais rien de ce qui est sorti d'un génie +de cet ordre n'est indiffèrent pour l'histoire des lettres.</p> + +<p>Le Recueil des poésies du Dante ou de ses <i>rimes</i><a id="footnotetag719" name="footnotetag719"></a> +<a href="#footnote719"><sup class="sml">719</sup></a> est composé, +selon l'usage, de sonnets et de <i>Canzoni</i>. Les sonnets n'ont en général +rien de bien remarquable; on peut tout au plus en distinguer deux ou +trois. Dans l'un il s'adresse à ses poésies elles-mêmes<a id="footnotetag720" name="footnotetag720"></a> +<a href="#footnote720"><sup class="sml">720</sup></a>; il paraît +désavouer un sonnet qui lui était attribué; il les engage à ne le pas +reconnaître pour leur frère, à se rendre auprès de sa dame, et à lui +dire: «Nous venons vous recommander celui qui se plaint, en répétant +sans cesse: où est celle que mes yeux désirent»? dans l'autre il est +brouillé avec sa maîtresse: il maudit le jour où il a vu pour la +première fois ses traîtres yeux, et l'instant où elle est venue tirer +son âme hors de lui<a id="footnotetag721" name="footnotetag721"></a> +<a href="#footnote721"><sup class="sml">721</sup></a>; il maudit l'amoureuse lime qui a poli les vers +qu'il a rimés pour elle, et qui la rendent à jamais célèbre dans le +monde; il maudit enfin son âme endurcie, qui s'obstine à garder en elle +ce qui le tue, etc. L'expression dans ce sonnet n'est pas toujours +naturelle, il s'en faut bien; mais le mouvement est passionné, c'est +beaucoup; dans les poëtes italiens, souvent la passion est vraie, même +quand l'expression ne l'est pas.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote719" +name="footnote719"><b>Note 719: </b></a><a href="#footnotetag719"> +(retour) </a> Elles remplissent les trois premiers livres du Recueil + des <i>Sonetti e canzoni di diversi antichi autori Toscani</i>. + Venise, Giunti, 1527. On les trouve aussi dans les éditions + complètes du Dante, Venise, Pasquali, 1741, in-8°. pic., + Venise, Zatta, 1757 et 1758, in-4°. gr., etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote720" +name="footnote720"><b>Note 720: </b></a><a href="#footnotetag720"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>O dolci rime che parlando andate<br> + Della donna gentil que l'altre onora</i>, etc. +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote721" +name="footnote721"><b>Note 721: </b></a><a href="#footnotetag721"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Io maladico il dì ch'io vidi imprima<br> + La luce de' vostri occhi traditori</i>. +</div></div> + +<p> J'ai rendu littéralement ces deux vers; mais c'est ce que je + n'ai pu ni voulu faire des deux suivants:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>E'l punto che veniste sulla cima<br> + Del core, a trarne l'anima di fori</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<p>Le mérite particulier des <i>canzoni</i> du Dante, c'est une force, une +élévation jusqu'alors peu connues: elles sont d'un philosophe autant que +d'un poëte: on y apperçoit un style plus ferme, des pensées plus grandes +et plus claires, plus d'images, de comparaisons, en un mot de poésie, +que dans les vers de ses contemporains; et quand il n'eût pas fait sa +<i>Divina Commedia</i>, il serait encore au premier rang parmi les poëtes du +même âge. Ce n'est pas que dans sa manière de traiter l'amour, il ne se +perde quelquefois comme eux en jeux d'esprit et en vaine recherche +d'expressions; il s'étend avec complaisance sur des détails que le goût +doit abréger; mais le goût n'était pas né encore. Par exemple, c'est +dans une <i>canzone</i> de cinq grandes strophes, chacune de dix-sept vers, +qu'il fait le portrait de la beauté qu'il aime. La première strophe est +toute entière sur les cheveux<a id="footnotetag722" name="footnotetag722"></a> +<a href="#footnote722"><sup class="sml">722</sup></a>, la seconde sur la bouche, le front, +le regard, les dents, le nez, les cils des yeux<a id="footnotetag723" name="footnotetag723"></a> +<a href="#footnote723"><sup class="sml">723</sup></a>; son penser se fixe +surtout sur cette belle bouche, et lui en dit de si belles choses, qu'il +n'a rien au monde qu'il ne donnât pour qu'elle voulût bien lui dire un +<i>oui</i><a id="footnotetag724" name="footnotetag724"></a> +<a href="#footnote724"><sup class="sml">724</sup></a>. Toute la troisième est sur le cou. Ici le poëte donne à ses +abstractions platoniques une direction moins idéale, et tant soit peu +matérielle. Son penser, qui l'enlève toujours à lui-même, lui dit que ce +serait un grand plaisir que de tenir ce cou, de le serrer et d'y +imprimer un petit signe. Ce même penser ajoute, en l'avertissant +d'écouter avec attention: «Si les parties extérieures sont si belles, +que doivent paraître celles qui sont couvertes et cachées? Ce sont les +beaux effets que produisent dans le ciel le soleil et les autres astres, +qui font croire que c'est là qu'est le Paradis; de même, si tu y +regardes bien, tu dois penser que tous les plaisirs de la terre se +trouvent dans ce que tu ne peux voir<a id="footnotetag725" name="footnotetag725"></a> +<a href="#footnote725"><sup class="sml">725</sup></a>». Dans la quatrième strophe ce +sont les bras, les mains, les doigts; et son penser lui dit encore: «Si +tu étais entre ces bras, dans ce lieu où ils se partagent, tu goûterais +un tel plaisir que je ne puis rien imaginer qui l'égale<a id="footnotetag726" name="footnotetag726"></a> +<a href="#footnote726"><sup class="sml">726</sup></a>». La +taille, la démarche et le maintien sont le sujet de la cinquième. Nous +n'aimerions pas en français qu'un poëte comparât sa maîtresse à un beau +paon, et encore moins qu'il la peignît droite <i>comme une grue</i><a id="footnotetag727" name="footnotetag727"></a> +<a href="#footnote727"><sup class="sml">727</sup></a>; +mais il faut avoir égard à la différence des langues et à celle des +temps.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote722" +name="footnote722"><b>Note 722: </b></a><a href="#footnotetag722"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Io miro i crespi e gli biondi capegli,<br> + De' quali ha fato per me rete amore</i>, etc. +</div></div> + +<p> Et notez que ce sont des strophes de dix-sept vers, tous de + onze syllabes, à l'exception de deux seuls vers de sept.</p> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote723" +name="footnote723"><b>Note 723: </b></a><a href="#footnotetag723"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Poi guardo l'amorosa e bella bocca,<br> + La spaziosa fronte, e il vago piglio,<br> + Li bianchi denti, e il dritto naso, e il ciglio<br> + Polito e brun, tal che dipinto pare</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote724" +name="footnote724"><b>Note 724: </b></a><a href="#footnotetag724"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Cosi di quella bocca il pensier mio<br> + Mi sprona perchè io<br> + Non ho nel mondo cosa che non desse<br> + A tal ch'un si con buon voler dicesse</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote725" +name="footnote725"><b>Note 725: </b></a><a href="#footnotetag725"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> <i>Apri lo'ngegno:</i></p> + <i>Se le parti di fuor son così belle,<br> + L'altre che den parer che s'asconde e copre?<br> + Che sol per le belle opre<br> + Che fanno in cielo il sole e l'altre stelle<br> + Dentro in lui si crede il Paradiso,<br> + Così se guardi fiso,<br> + Pensar ben dei ch'ogni terren piacere<br> + Si trova dove tu non puoi vedere</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote726" +name="footnote726"><b>Note 726: </b></a><a href="#footnotetag726"> +(retour) </a> On peut difficilement méconnaître dans tous ces + discours du <i>penser</i> sur les beautés cachées, la source où le + Tasse a pris l'idée de cet <i>amoroso pensier</i> qui pénètre dans + tous les secrets des beautés d'Armide, qui s'y étend, qui les + contemple, et vient ensuite les décrire et les raconter au + désir. <i>Gérusal. liber.</i>, c. IV, st. 31 et 32.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote727" +name="footnote727"><b>Note 727: </b></a><a href="#footnotetag727"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Soave a guisa va di un bel pavone,<br> + Diritta sopra se, come una grua</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<p>Dans une <i>canzone</i>, qu'on voit qu'il fit pendant la maladie de Béatrix, +il s'adresse à la Mort pour tâcher de la fléchir: chacune des cinq +grandes strophes, dont cette pièce remplie de très-beaux vers est +composée, commence par une invocation à la Mort, et contient toutes les +raisons que son esprit peut trouver pour arrêter le coup fatal. +«Hâte-toi, lui dit-il enfin, si tu dois te laisser toucher; car je vois +déjà le ciel s'ouvrir, et les anges de Dieu descendre pour emporter avec +eux l'âme sainte<a id="footnotetag728" name="footnotetag728"></a> +<a href="#footnote728"><sup class="sml">728</sup></a>». La Mort fut inflexible, et le poëte déplora +cette perte cruelle par une <i>canzone</i>, dont plusieurs vers dans chaque +strophe commencent par l'exclamation plaintive <i>Oimè</i>, hélas!--Hélas! +ces tresses blondes, dont l'or brillait avec tant d'éclat! Hélas! cette +belle figure et ces yeux au doux regard! hélas! cet aimable +sourire<a id="footnotetag729" name="footnotetag729"></a> +<a href="#footnote729"><sup class="sml">729</sup></a>! etc. Figure de style vive et expressive, si elle était +moins répétée, et que je remarque surtout ici, parce qu'elle paraît +avoir été imitée par Pétrarque, après la mort de Laure<a id="footnotetag730" name="footnotetag730"></a> +<a href="#footnote730"><sup class="sml">730</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote728" +name="footnote728"><b>Note 728: </b></a><a href="#footnotetag728"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Morte, deh! non tardar mercè, se l'hai;<br> + Che mi par già veder lo cielo aprire,<br> + E gli angeli di Dio quaggiù venire<br> + Per volerne portar l'anima santa</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote729" +name="footnote729"><b>Note 729: </b></a><a href="#footnotetag729"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Oimè lasso, quelle trecce bionde<br> + Dalle quali rilucieno<br> + D'aureo color gli poggi d'ogni intorno;<br> + Oimè, la bella cera, e le dolci onde<br> + Che nel cor mi sidieno<br> + Di quei begli occhi al ben segnato giorno;<br> + Oimè, il fresco ed adormo<br> + E rilucente viso;<br> + Oimè lo dolce riso</i>, etc. +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote730" +name="footnote730"><b>Note 730: </b></a><a href="#footnotetag730"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Oimè il bel viso, oimè il soave sguardo,<br> + Oimè il leggiadro portamento altero,<br> + Oimè'l parlar ch'ogni aspro ingegno e fero<br> + Faceva humile e d'ogni huom vilgliardo;<br> + Ed oimè il dolce riso</i>, etc. +</div></div> + +<p> C'est le premier sonnet de la seconde partie.</p> +</blockquote> + +<p>Une ode ou <i>canzone</i> que Dante composa dans son exil contient une +fiction singulière, où l'on voit l'état de son âme, fière dans le +malheur, et qui le préfère au vice et à la honte. C'est un très-beau +morceau de poésie morale. L'amour habite dans son cœur, dont il est +toujours maître: trois femmes se présentent pour y chercher asyle<a id="footnotetag731" name="footnotetag731"></a> +<a href="#footnote731"><sup class="sml">731</sup></a>; +leurs habits sont déchirés; la douleur est peinte sur leur visage et +dans toute leur personne: on voit que tout leur manque à -la-fois; que la +noblesse et la vertu leur sont inutiles. Il y eut un temps où elles +furent honorées; mais, à les entendre, tout le monde aujourd'hui les +méprise; elles viennent se réfugier chez un ami<a id="footnotetag732" name="footnotetag732"></a> +<a href="#footnote732"><sup class="sml">732</sup></a>. L'amour les +interroge; l'une d'elles se fait connaître, elle et ses sœurs: c'est la +Droiture; et les deux autres sont la Générosité et la Tempérance, +bannies et persécutées par les hommes, et réduites à une vie pauvre, +errante et malheureuse. L'amour les écoute, les accueille: «Et moi, dit +le poëte, qui entends, dans ce divin langage, se plaindre et se consoler +de si nobles exilées, je tiens pour honorable l'exil où je suis +condamné..... C'est un sort digne d'envie que de tomber avec les gens de +bien<a id="footnotetag733" name="footnotetag733"></a> +<a href="#footnote733"><sup class="sml">733</sup></a>». Belle maxime, et qui, dans les circonstances difficiles de +la vie, doit être celle de tout homme d'honneur et de courage!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote731" +name="footnote731"><b>Note 731: </b></a><a href="#footnotetag731"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Tre donne intorno al cuor mi son venute,<br> + E seggionsi di fuore<br> + Che dentro siede amore<br> + Lo quale è in signoria della mia vita</i>, etc. +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote732" +name="footnote732"><b>Note 732: </b></a><a href="#footnotetag732"> +(retour) </a> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Tempo fù già nel quale<br> + Secondo il lor parlar furon dilette;<br> + Or sono a tutti in ira ed in non cale.<br> + Queste così solette<br> + Venute son, come a casa d'amico</i>, etc. +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote733" +name="footnote733"><b>Note 733: </b></a><a href="#footnotetag733"> +(retour) </a> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Ed io ch'ascolto nel parlar divino<br> + Consolarsi e dolersi così alti dispersi,<br> + L'esilio che m'è dato onor mi tegno</i>.<br> + ...........................................<br> + <i>Cader tra' buoni è pur di lode degno</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<p>On trouve parmi ses <i>canzoni</i> une sixtine avec toute la régularité du +retour inverse des rimes dans les six strophes, telle que l'avaient +créée les poëtes provençaux<a id="footnotetag734" name="footnotetag734"></a> +<a href="#footnote734"><sup class="sml">734</sup></a>. Il paraît que c'est la première qui +ait été faite en langue italienne, du moins ne s'en trouve-t-il aucune +dans ce qui nous est resté des poëtes antérieurs au Dante, ni même de +ceux de son temps. Il était grand admirateur et imitateur des +Troubadours, dont il possédait parfaitement la langue, comme on le voit +dans plusieurs endroits de son poëme. On le voit aussi dans une de ses +<i>canzoni</i>, dont l'idée est plus bizarre qu'heureuse. Les vers de chaque +strophe sont alternativement provençaux, latins et italiens<a id="footnotetag735" name="footnotetag735"></a> +<a href="#footnote735"><sup class="sml">735</sup></a>; en la +finissant il s'adresse, selon l'usage, à sa chanson même; elle peut, +dit-il, aller partout le monde; il a parlé en trois langues pour que +tout le monde puisse apprendre et sentir ce qu'il souffre; peut-être +celle qui le tourmente en aura-t-elle pitié<a id="footnotetag736" name="footnotetag736"></a> +<a href="#footnote736"><sup class="sml">736</sup></a>. On ne voit pas trop ce +que sa dame pouvait trouver là de touchant; cela ne paraîtrait +aujourd'hui et ne parut peut-être même alors qu'une bigarrure de mauvais +goût.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote734" +name="footnote734"><b>Note 734: </b></a><a href="#footnotetag734"> +(retour) </a> Voyez ci-dessus, c. 5, p. 300 et 301.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote735" +name="footnote735"><b>Note 735: </b></a><a href="#footnotetag735"> +(retour) </a> Elle commence ainsi: + +<div class="poem"><div class="stanza"> + Ahi faulx ris perqe trai haves<br> + <i>Oculos meos, et quid tibi feci<br> + Che fatto m'hui cosi spietata fraude</i>? +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote736" +name="footnote736"><b>Note 736: </b></a><a href="#footnotetag736"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + Canzos, vos pogues ir per tot le mon;<br> + <i>Namque locutus sum in linguâ trinâ<br> + Ut gravis mea spina<br> + Si saccia per lo mondo, ogn'huomo il senta.<br> + Forse pietà n'havrà chi mi tormenta</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<p>Toutes ses poésies ne sont pas dans ce recueil. Celles de sa première +jeunesse sont insérées dans une espèce de roman qu'il composa peu de +temps après la mort de Béatrix, et qu'il intitula Vie nouvelle, <i>Vita +nuova</i>: c'est celui où il raconte toutes les circonstances de leurs +amours. Il met chacun à leur place, les sonnets et les autres pièces de +vers qu'il avait faits pour elle, et prend toujours soin de dire en +combien de parties ces pièces sont divisées, et ce qu'il a voulu dire +dans la première, et quelle est l'intention de la seconde, etc. On voit +en un mot qu'il n'a fait ce récit en prose que pour y encadrer ses vers, +et comme une espèce de monument élevé à la mémoire de celle qu'il avait +aimée; mais il trouve cet hommage trop peu digne d'elle, et il annonce, +en finissant, que s'il peut vivre quelques années, il dira d'elle des +choses qui n'ont jamais été dites d'une femme<a id="footnotetag737" name="footnotetag737"></a> +<a href="#footnote737"><sup class="sml">737</sup></a>. On sait qu'il +remplit cet engagement dans sa <i>Divina Commedia</i>; et s'il est vrai que +la <i>Vita nuova</i> fut écrite en 1295<a id="footnotetag738" name="footnotetag738"></a> +<a href="#footnote738"><sup class="sml">738</sup></a>, on voit par-là qu'il avait, dès +l'âge de trente ans, formé le dessein et peut-être même commencé +l'exécution de ce grand ouvrage.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote737" +name="footnote737"><b>Note 737: </b></a><a href="#footnotetag737"> +(retour) </a> <i>Sicchè, se piacere sarà di colui a cui tutte le cose + vivono, che la mia vita per alquanti anni perseveri, spero di + dire di lei quello che mai non fu detto d'alcuna</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote738" +name="footnote738"><b>Note 738: </b></a><a href="#footnotetag738"> +(retour) </a> Voyez Pelli, <i>Memorie per la vita di Dante</i>, § XVII.</blockquote> + +<p>Parmi des tableaux quelquefois intéressants par leur naïveté, +quelquefois aussi couverts d'une teinte de mélancolie qui était l'état +habituel de son âme, on trouve dans la <i>Vita nuova</i> un songe tel qu'il +arrive à tout homme sensible d'en avoir, dans ces moments où le cœur, +rempli d'une passion profonde, imprime à l'imagination des couleurs +sombres ou riantes, au gré de tous ses mouvements. Peut-être, cependant, +aimera-t-on ce tableau; car c'est surtout aux hommes qui sont hors de +toute comparaison par le génie, qu'on aime à ressembler au moins par les +faiblesses.</p> + +<p>«Dante était tourmenté d'une maladie douloureuse, et s'en occupait moins +que de Béatrix. <i>S'il fallait qu'elle souffrit ce que je souffre!... si +j'étais réduit à la perdre</i>! Il s'endormit au milieu de ces idées, et +ses rêves furent tels que ceux d'un homme attaqué de phrénésie. «Je +voyais, dit-il, des femmes échevelées marcher autour de mon lit; l'une +me disait: <i>Tu mourras</i>; l'autre: <i>Tu es mort</i>; au même instant le +soleil s'obscurcit, la terre trembla. Un ami s'approcha de moi, et me +dit: <i>Béatrix n'est plus</i>. À ces mots je pleurai. Mon malheur n'était +qu'un songe; mes larmes étaient réelles, et coulaient en abondance. Je +jetai un cri; on vint à moi, je m'éveillai et racontai mon rêve; mais +je tus le nom de Béatrix<a id="footnotetag739" name="footnotetag739"></a> +<a href="#footnote739"><sup class="sml">739</sup></a>». Il fit de cette espèce de vision ou de +songe le sujet d'une <i>canzone</i>, l'une des meilleures de celles qu'il a +encadrées dans cet ouvrage<a id="footnotetag740" name="footnotetag740"></a> +<a href="#footnote740"><sup class="sml">740</sup></a>. Une autre encore qu'il écrivit peu de +temps après la mort de Béatrix<a id="footnotetag741" name="footnotetag741"></a> +<a href="#footnote741"><sup class="sml">741</sup></a> et quelques sonnets de la même +époque, ont du naturel, de la douceur, un ton de mélancolie et de +tristesse qu'il paraît avoir su donner, mieux que tout autre poëte avant +Pétrarque, à la poésie italienne. On ne reconnaît pas sans quelque +surprise que certaines figures de style, certains tours passionnés, qui +paraissent crées par Pétrarque, avaient été dictés long-temps avant lui +au Dante par une douleur peut-être plus profonde que la sienne, et par +un aussi véritable amour.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote739" +name="footnote739"><b>Note 739: </b></a><a href="#footnotetag739"> +(retour) </a> Je ne donne ici qu'une esquisse très-abrégée de ce + morceau, qui se trouve vers la moitié de la <i>Vita nuova</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote740" +name="footnote740"><b>Note 740: </b></a><a href="#footnotetag740"> +(retour) </a> <i>Donna pietosa e di novella etate</i>, etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote741" +name="footnote741"><b>Note 741: </b></a><a href="#footnotetag741"> +(retour) </a> <i>Gli occhi dolenti per pietà del core</i>, etc.</blockquote> + +<p>Dans un âge plus avancé, pendant son exil, et même, à ce qu'il paraît, +dans les dernières années de sa vie, Dante commença un autre ouvrage en +prose, auquel il donna le titre de Banquet, <i>Convivio</i> ou <i>Convito</i>. +C'est un ouvrage de critique dans lequel il comptait donner un +commentaire sur quatorze de ses <i>canzoni</i>; mais il n'exécuta ce dessein +que sur trois seulement. Il voulut faire entendre par le titre que ce +serait une nourriture pour l'ignorance. Il semble en effet y étaler +comme à plaisir l'étendue de ses connaissances en philosophie +platonique, en astronomie et dans les autres sciences que l'on cultivait +de son temps. Les formes en sont toutes scholastiques; la lecture en est +fatigante; mais on le lit avec un intérêt de curiosité philosophique. On +aime à reconnaître l'effet des méthodes adoptées, dans le tour qu'elles +donnent aux esprits les plus distingués: or, cet ouvrage prouve très +évidemment que l'auteur avait une force d'esprit et des connaissances +au-dessus de son siècle, et que les méthodes suivies alors dans les +études étaient détestables. Voici un abrégé de la manière dont il +annonce le dessein de son ouvrage<a id="footnotetag742" name="footnotetag742"></a> +<a href="#footnote742"><sup class="sml">742</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote742" +name="footnote742"><b>Note 742: </b></a><a href="#footnotetag742"> +(retour) </a> Le <i>Convito</i> remplit le premier volume entier de + l'édition des œuvres du Dante, donnée par Pasquali, Venise, + 1741, in-8°., à la suite de la <i>Divina Commedia</i>. Il est + aussi dans la première partie du quatrième volume de + l'édition de Zalta; Venise, 1758, in-4°., etc.</blockquote> + +<p>«La science étant pour notre âme le dernier degré de perfection, et le +comble de la félicité, nous en avons tous naturellement le désir. Mais +plusieurs n'y peuvent atteindre par diverses raisons, dont les unes sont +dans l'homme, les autres hors de lui. Dans l'homme il peut y avoir deux +défauts: l'un vient du corps, l'autre de l'âme; le premier existe quand +les parties du corps sont mal disposées et ne peuvent rien recevoir, +comme dans les sourds et les muets; le second, quand les mauvais +penchants entraînent l'âme vers les plaisirs du vice, et la dégoûtent de +tout le reste. Hors de l'homme il peut de même y avoir deux causes, dont +la première engendre la nécessité, et la seconde la paresse. La première +de ces causes consiste dans les soins domestiques et civils, qui +enchaînent le plus grand nombre des hommes et leur ôtent le loisir de se +livrer aux études spéculatives: la seconde est dans le lieu où la +personne est née et nourrie, ce lieu étant quelquefois non seulement +privé de toute instruction, mais éloigné des gens instruits. Il en +résulte que ce n'est qu'un très-petit nombre d'hommes qui peut parvenir +à l'objet désiré, et que le nombre de ceux qui sont privés de cette +nourriture, faite pour tous, est innombrable. Heureux le petit nombre +qui s'assied à la table où l'on se nourrit du pain des anges; et +malheureux ceux qui ont avec les animaux une nourriture commune! Mais +ceux qui sont admis à la table choisie, ne voient pas sans pitié le +commun des hommes paître, comme de vils troupeaux, l'herbe et le gland; +et ils sont toujours disposés à leur faire part de leurs richesses. Pour +moi, ajoute-t-il, qui ne m'assieds point à cette table, mais qui fuis +cependant la pâture vulgaire, je ramasse, aux pieds de ceux qui y sont +assis, ce qu'ils laissent tomber. Je connais la vie misérable que mènent +ceux que j'ai laissés derrière moi, et sans m'oublier moi-même, j'ai +préparé pour eux un banquet général de tout ce que j'ai pu recueillir +ainsi».</p> + +<p>Il continue, sous cette même figure, d'expliquer les dispositions qu'il +faut apporter à son banquet, et quels sont les quatorze mets qu'il se +propose d'y servir. Si le repas n'est pas aussi splendide que pourraient +le désirer les convives, ce n'est point sa volonté qu'ils doivent en +accuser, mais sa faiblesse. Il s'excuse ensuite, mais avec des divisions +et d'autres formes de l'école qu'il serait trop long de citer; +premièrement, de ce qu'il ose parler de lui-même; secondement, de ce +qu'il va donner de ses propres ouvrages des explications trop +approfondies. Il ne dissimule point qu'a ce dernier égard il a +principalement pour but de se relever, aux yeux des hommes, de l'état +d'abaissement où on l'a plongé; et ici, quittant l'argumentation pour se +livrer au sentiment: «Ah! dit-il, plût au régulateur de l'univers que ce +qui fait mon excuse n'eût jamais existé, que l'on ne se fût pas rendu si +coupable envers moi, et que je n'eusse pas souffert injustement la peine +de l'exil et la pauvreté! Il a plu aux citoyens de Florence, de cette +belle et célèbre fille de Rome, de me jeter hors de son sein, où je suis +né, où j'ai été nourri toute ma vie, où enfin, si elle le permet, je +désire de tout mon cœur aller reposer mon ame fatiguée, et finir le peu +de temps qui m'est accordé. Dans tous les pays où l'on parle notre +langue, je me suis présenté errant, presque réduit à la mendicité, +montrant malgré moi les plaies que me fait la fortune, et qu'on a +souvent l'injustice d'imputer à celui qui les reçoit. J'étais +véritablement comme un vaisseau sans voiles, sans gouvernail, jeté dans +des ports, des golfes, et sur des rivages divers par le vent rigoureux +de la douleur et de la pauvreté. Je me suis montré aux yeux de beaucoup +d'hommes, à qui peut-être un peu de renommée avait donné une toute autre +idée de moi; et le spectacle que je leur ai offert a non-seulement avili +ma personne, mais peut-être rabaissé le prix de mes ouvrages..... C'est +pourquoi je veux relever ceux-ci autant que je pourrai par les pensées +et par le style, pour leur donner plus de poids et d'autorité».</p> + +<p>Il explique ensuite très-longuement pourquoi il a fait cet écrit, non en +latin, mais en langue vulgaire, et il donne de très-bonnes raisons de sa +préférence et de son attachement pour cette langue à laquelle il croit +avoir tant d'obligations, mais qui lui en a eu en effet de bien plus +grandes. C'est après tous ces préambules qu'il place enfin sa première +<i>canzone</i><a id="footnotetag743" name="footnotetag743"></a> +<a href="#footnote743"><sup class="sml">743</sup></a>, et qu'il en fait le commentaire. Je n'essaierai point +d'en donner ici une idée; l'extrait le plus resserré entraînerait trop +de longueurs, car il entreprend d'expliquer et le sens littéral et le +sens allégorique de chaque pièce, de chaque vers, et presque de chaque +mot. C'est ainsi qu'il a comme donné l'exemple de la terrible méthode +qu'ont suivie ses commentateurs. Si le texte du Dante se perd souvent et +disparaît en quelque sorte sous leurs prolixes commentaires, ils n'ont +fait sur sa <i>Divina Commedia</i> que ce qu'il avait fait lui-même sur les +trois odes de son <i>Banquet</i><a id="footnotetag744" name="footnotetag744"></a> +<a href="#footnote744"><sup class="sml">744</sup></a>. Mais ce qu'il est plus important de +remarquer, c'est qu'avant de s'engager dans ces explications, il prédit, +d'une manière claire et positive, quoique figurée, la gloire à laquelle +était sur le point de s'élever la langue italienne, encore si près de sa +naissance, gloire que lui présageait la chûte même de la langue latine, +qu'on ne parlait plus. «Telle est, dit-il, la nourriture solide dont des +milliers d'hommes vont se rassasier, et que je vais leur servir en +abondance; ou plutôt tel est le nouveau jour, le nouveau soleil qui +s'élèvera, dès que le soleil accoutumé sera parvenu à son déclin. Il +rendra la lumière à ceux qui sont dans les ténèbres, parceque l'ancien +soleil ne luit plus pour eux».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote743" +name="footnote743"><b>Note 743: </b></a><a href="#footnotetag743"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Voi che'ntendendo, il terzo ciel movete,<br> + Udite il ragionar ch'è nel mio core</i>, etc. +</div></div> + +<p> Cette première <i>canzone</i> n'a que quatre strophes de treize + vers. La deuxième, qui commence par ce vers:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Amor, che nella mente mi ragiona</i>, +</div></div> + +<p> a cinq strophes de dix-huit vers. La troisième en a sept de + vingt vers; elle commence par ceux-ci:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Le dolci rime d'amor, ch'i sotia<br> + Cercar ne' miei pensieri</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote744" +name="footnote744"><b>Note 744: </b></a><a href="#footnotetag744"> +(retour) </a> La première <i>canzone</i> a cinquante pages in 8°. de + commentaires (éd. de Venise, 1741). La deuxième en a + cinquante-huit, la troisième plus de cent.</blockquote> + +<p>Quand cet illustre exilé crut que l'empereur Henri VII pourrait le faire +rentrer dans sa patrie, il employa, comme nous l'avons vu, toutes sortes +de moyens pour soutenir les prétentions de ce prince et renforcer son +parti en Italie. Un de ces moyens fut de composer en latin un traité +qu'il intitula <i>de Monarchiâ</i>, de la Monarchie<a id="footnotetag745" name="footnotetag745"></a> +<a href="#footnote745"><sup class="sml">745</sup></a>. Dans cet ouvrage, +divisé en trois livres, il examine: 1°. Si la monarchie (et par-là il +entendait la monarchie universelle) est nécessaire au bonheur du monde; +2°. si le peuple romain avait eu le droit d'exercer cette monarchie; 3°. +si l'autorité du monarque dépend de Dieu immédiatement, ou d'un autre +ministre ou vicaire de Dieu. Il décide affirmativement la première +question; il résout dans le même sens la seconde; mais c'est surtout +pour la troisième qu'il s'est fait, parmi les papistes italiens, un +grand nombre d'ennemis. Il y soutient la dépendance immédiate où le +monarque est de Dieu, et borne par conséquent la puissance du pape à son +autorité spirituelle. Il réfute l'un après l'autre tous les arguments +tirés de l'ancien et du nouveau Testament, de la prétendue donation de +Constantin et de celle de Charlemagne, dont s'étayaient les partisans de +la souveraineté temporelle des papes. Il prouve ensuite que l'autorité +ecclésiatique n'est pas la source de l'autorité impériale, puisque +l'église n'existant pas, ou n'opérant point encore, l'empire avait eu +toute sa force; et il le prouve par une argumentation réduite aux termes +du calcul, ou, comme on dit communément, par <i>A</i> et par <i>B</i><a id="footnotetag746" name="footnotetag746"></a> +<a href="#footnote746"><sup class="sml">746</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote745" +name="footnote745"><b>Note 745: </b></a><a href="#footnotetag745"> +(retour) </a> Ce traité, écrit en très-mauvais latin (c'était celui + du temps), a été réimprimé plusieurs fois. Il ne se trouve + point dans l'édition de Pasquali, citée ci-dessus; mais il + est dans celle de Zatta, à la fin du dernier volume.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote746" +name="footnote746"><b>Note 746: </b></a><a href="#footnotetag746"> +(retour) </a> <i>Sit ecclesia</i> <span class="sc">a</span>, <i>imperium</i> <span class="sc">b</span>, <i>autoritas sive virtus + imperii</i> <span class="sc">c</span>. <i>Si non existente</i> <span class="sc">a</span>, <span class="sc">c</span> <i>est in</i> <span class="sc">b</span>, <i>impossibile + est</i> <span class="sc">a</span> <i>esse caussam ejus quod est</i> <span class="sc">c</span> <i>esse in</i> <span class="sc">b</span>; <i>cum + impossibile sit effectum prœcedere caussam in esse. Adhuc, si + nihil operante</i> <span class="sc">a</span>, <span class="sc">c</span> <i>est in</i> <span class="sc">b</span>, <i>necesse est</i> <span class="sc">a</span> <i>non esse + caussam ejus quod</i> est <span class="sc">c</span> <i>esse in</i> <span class="sc">b</span>, <i>cum necesse sit ad + productionem effectus prœoperari caussam, prœsertim + efficientem, de qua intenditur</i>.</blockquote> + +<p>Ce livre fit beaucoup de bruit, et il en fit long-temps: près de vingt +ans après la mort du Dante, un légat du pape Jean XXII<a id="footnotetag747" name="footnotetag747"></a> +<a href="#footnote747"><sup class="sml">747</sup></a>, voyant que +l'antipape Pierre Corvara, établi par l'empereur Louis de Bavière, se +servait de ce livre pour soutenir la validité de son élection, ne se +contenta pas de le prohiber et de soumettre tous ceux qui le liraient +aux censures de l'église, il voulut de plus que l'on exhumât les os de +son auteur, qu'on les jetât au feu, et qu'on imprimât à sa mémoire une +ignominie éternelle. Des gens sensés<a id="footnotetag748" name="footnotetag748"></a> +<a href="#footnote748"><sup class="sml">748</sup></a> s'opposèrent à cette violence; +et c'est à ce fougueux légat, plus qu'à la mémoire du Dante, qu'il +épargnèrent une ignominie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote747" +name="footnote747"><b>Note 747: </b></a><a href="#footnotetag747"> +(retour) </a> Le cardinal Bertrand du Pujet.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote748" +name="footnote748"><b>Note 748: </b></a><a href="#footnotetag748"> +(retour) </a> On nomme un certain <i>Pino della Tosa, et M. Ostagio da + Polentano</i>. Voyez la vie du Dante, par Boccace.</blockquote> + +<p>Un autre ouvrage du Dante, aussi écrit en latin, a donné lieu à des +disputes d'une autre espèce; c'est celui qui a pour titre <i>de Vulgari +Eloquentiâ</i>, de l'Éloquence vulgaire<a id="footnotetag749" name="footnotetag749"></a> +<a href="#footnote749"><sup class="sml">749</sup></a>. Il n'y avait guère plus d'un +siècle que la langue italienne était née, et déjà elle comptait un +nombre considérable d'écrivains et surtout de poëtes, qui lui avaient +fait faire de grands progrès, et l'un d'eux, dans un ouvrage immortel, +l'avait presque portée au terme où elle devait se fixer. C'était à lui, +sans doute, qu'il appartenait de parler de cette langue, d'apprécier les +hommes qui l'avaient rendue éloquente, et d'en présager les destinées. +Son ouvrage devait avoir quatre livres; mais il n'eut pas le temps de +l'achever, et les deux premiers livres seulement étaient faits lorsqu'il +mourut. Dans le premier, après des considérations générales sur les +langues, telles que l'état des connaissances de son siècle pouvait les +lui permettre, il recherche quel est celui de tous les dialectes +récemment nés dans toutes les parties de l'Italie, qui mérite par +excellence d'être appelé la langue italienne ou vulgaire. Il rejette +d'abord, même du concours, comme trop grossiers et tout-à -fait informes, +ceux des Romains, des Milanais, des Bergamasques et plusieurs autres, à +la base de l'Italie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote749" +name="footnote749"><b>Note 749: </b></a><a href="#footnotetag749"> +(retour) </a> Il fut imprimé pour la première fois à Paris, en 1577, + sous ce titre: <i>Dantis Aligerii præcellentiss. poëtæ de + vulgari Eloquentiâ libri duo, nunc primum ad vetusti et unici + scripti codicis exemplar editi; ex libris Corbinelli</i>, etc. + Il est inséré dans les deux éditions de Venise, déjà citées, + avec la traduction italienne, dont il sera parlé plus bas.</blockquote> + +<p>Les Toscans avaient dès-lors de grandes prétentions à la suprématie du +langage; Dante la leur refuse, et leur reproche avec aigreur des +locutions basses et corrompues comme leurs mœurs; il rejette également +les Gênois, et passant à la partie gauche de l'Apennin, il ne traite pas +moins sévèrement la Romagne, Ancône, Mantoue, Vérone, Vicence, Padoue, +Venise. Il n'est tenté de se laisser fléchir que pour Bologne; mais +quoique le langage y fût meilleur (avantage que cette ville est bien +loin d'avoir conservé)<a id="footnotetag750" name="footnotetag750"></a> +<a href="#footnote750"><sup class="sml">750</sup></a> il ne reconnaît point encore là ce vulgaire +italien qu'il cherche. C'est que ce parler, dit-il enfin, n'appartient à +aucune ville en particulier, mais qu'il appartient à toutes, et qu'il +est comme une mesure commune avec laquelle on doit comparer tous les +autres. Il donne à ce parler les titres d'<i>illustre</i>, de <i>cardinal</i>, +c'est-à -dire fondamental, d'<i>aulique</i>, de <i>courtisan</i>, et il allégue +pour tous ces titres des raisons qu'il importe peu de savoir. C'est +celui-là qui est par excellence l'italien vulgaire; c'est celui qu'ont +employé dans leurs vers tous les poëtes siciliens, apuliens, toscans ou +lombards, et c'est par cette solution qu'il termine son premier livre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote750" +name="footnote750"><b>Note 750: </b></a><a href="#footnotetag750"> +(retour) </a> Il ne faut pas oublier que <i>Guido Guinizzelli</i>, l'un + des poëtes les plus élégants du treizième siècle, était de + Bologne: c'est peut-être à lui que Dante fait allusion en cet + endroit.</blockquote> + +<p>Dans le second, il examine l'emploi fait et à faire de ce langage, les +matières où il doit être employé, les auteurs qui en ont fait usage, les +genres de poésie qui ne doivent pas en avoir d'autres. Il met au premier +rang l'ode ou <i>canzone</i>, et, dans tout le reste du livre, il s'attache à +considérer en détail tout ce qui regarde ce poëme, le style, le nombre +des vers, leurs mesures diverses, l'entrelacement des rimes, la +structure variée de la strophe ou stance, en tirant toujours ses +exemples des poëtes alors les plus célèbres. Il aurait sans doute ainsi +traité de tous les autres genres de poésie, si la mort n'eût mis fin à +ses travaux et à ses malheurs.</p> + +<p>Cet ouvrage, resté imparfait, fut inconnu pendant deux siècles. Il en +parut une traduction italienne dans le seizième, et cette publication +causa de violents débats. La langue était alors perfectionnée et fixée. +Les Toscans prétendaient, non sans fondement, que c'était à eux qu'en +appartenait la gloire, qu'en un mot la langue italienne était leur +propre langue. On a vu comment Dante les avait traités dans son livre. +Plusieurs autres particularités de cet ouvrage, et l'idée même qui en +faisait la base leur déplaisaient également: ils prirent le parti de +nier que Dante en fut l'auteur: Gelli, Varchi, Borghini, plusieurs +autres savants critiques soutinrent cette négative. On joignit à la +traduction, la publication du texte même; ils écrivirent contre le texte +et contre la traduction: d'autres en prirent la défense. Les uns +voulaient que la prétendue traduction fût un original qu'on avait fait +exprès pour injurier la langue toscane, et que le prétendu original +latin, ne fût lui-même qu'une traduction; les autres, par un excès +contraire, assuraient que non seulement le texte latin était du Dante, +mais que c'était lui-même qui s'était traduit; et dans le dernier siècle +le savant Fontanini a encore soutenu cette opinion<a id="footnotetag751" name="footnotetag751"></a> +<a href="#footnote751"><sup class="sml">751</sup></a>; mais il est +enfin généralement reconnu que l'ouvrage latin est du Dante, et que la +traduction est du Trissin<a id="footnotetag752" name="footnotetag752"></a> +<a href="#footnote752"><sup class="sml">752</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote751" +name="footnote751"><b>Note 751: </b></a><a href="#footnotetag751"> +(retour) </a> <i>Dell' Eloquenza ital.</i>, l. II, c. 22, 23, etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote752" +name="footnote752"><b>Note 752: </b></a><a href="#footnotetag752"> +(retour) </a> Elle est insérée avec le texte latin, dans le tome II + des œuvres de <i>Giovan. Giorgio Trissino</i>, Vérone, 1729, + in-4°., édition que l'on sait avoir été dirigée par le savant + Maffei.</blockquote> + +<p>Pour ne rien oublier des productions de ce poëte, il faut rappeler même +sa Paraphrase des sept psaumes pénitentiaux, ouvrage de ses dernières +années, composé en tercets ou <i>terzine</i>, comme la <i>Divina Commedia</i>, +mais en style aussi languissant et aussi faible que celui de ce poëme +est fort et sublime<a id="footnotetag753" name="footnotetag753"></a> +<a href="#footnote753"><sup class="sml">753</sup></a>. On y joint ordinairement ce qu'on appèle le +<i>Credo</i> du Dante; c'est un morceau du même genre et écrit en même style, +composé d'une paraphrase du <i>Credo</i>, de l'explication des sept +sacrements, de celle des sept péchés capitaux; enfin, de la paraphrase +du <i>Pater</i> et de l'<i>Ave</i>. Tout cela mis à la suite l'un de l'autre, +forme un ensemble très-édifiant sans doute, mais d'une faiblesse +affligeante, et qu'on a peine à croire sorti de la même veine qui +produisait le poëme extraordinaire, dont il nous reste à parler.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote753" +name="footnote753"><b>Note 753: </b></a><a href="#footnotetag753"> +(retour) </a> On a cru long-temps que cette paraphrase n'avait point + été imprimée, et Crescimbeni n'en parle que comme d'un + ouvrage resté en manuscrit. <i>Stor. della vulg. poës.</i>, v. I, + l. VI, p. 402. Elle avait été cependant publiée dans un + volume in-4°., où étaient réunis quelques autres écrits de + piété, sans date, ni nom d'imprimeur, mais que le <i>Quadrio</i>, + à qui un savant oratorien en donna connaissance, jugea être + d'environ l'an 1480. Voyez ce qu'il en dit <i>Stor. e rag. + d'ogni poesia</i>, v. VII, p. 120. Il publia lui-même ces + psaumes, ainsi que le <i>Credo</i>, etc., accompagnés du texte + latin, avec des sommaires, des explications et des notes; + Bologne, 1753, in-4°. Pic. Zatta a inséré cette publication + entière du <i>Quadrio</i> dans son édition du Dante, vol. IV, + part. II, à la fin.</blockquote> + +<p>Dante avait eu d'abord le projet de composer en latin ce poëme: il +l'avait même commencé; Boccace et d'autres auteurs en rapportent les +premiers vers<a id="footnotetag754" name="footnotetag754"></a> +<a href="#footnote754"><sup class="sml">754</sup></a>; mais soit qu'il se défiât d'autant plus de son style +dans cette langue, qu'il connaissait mieux et qu'il étudiait plus +assidûment Virgile; soit qu'il ambitionnât une gloire toute nouvelle, en +écrivant en langue vulgaire un grand ouvrage, ce dont personne n'avait +encore eu l'idée; soit enfin qu'il craignît que la langue vulgaire +s'accréditant tous les jours davantage en Italie, s'il écrivait dans une +langue qu'on ne parlait plus, il ne fût bientôt oublié comme elle, il +changea de pensée, et se mit à écrire en italien. J'ai dit, dans la +notice sur sa vie, qu'il avait commencé son poëme à Florence, et qu'il +en avait fait les sept premiers chants avant son exil. Boccace le dit +expressément. Il rapporte que ces sept chants s'étaient trouvés parmi +les papiers que la femme du Dante avait cachés quand le peuple, excité +contre lui, vint piller sa maison; elle les remit à un assez bon poëte +et historien de ce temps, nommé <i>Dino Compagni</i>, intime ami de son mari, +et qui les lui fit passer chez le marquis Malaspina, où il était +réfugié, pour qu'il pût continuer son ouvrage. Ce que Franco Sacchetti +raconte, dans deux de ses Nouvelles<a id="footnotetag755" name="footnotetag755"></a> +<a href="#footnote755"><sup class="sml">755</sup></a>, de deux aventures que le Dante +eut avec un forgeron et avec un ânier qui, l'un en battant le fer, +l'autre en menant ses ânes, chantaient et estropiaient des morceaux de +son poëme, comme ils auraient fait des chansons des rues<a id="footnotetag756" name="footnotetag756"></a> +<a href="#footnote756"><sup class="sml">756</sup></a>, prouve +qu'il s'était déjà répandu des copies de ce qu'il en avait fait, et +qu'elles couraient même parmi le peuple. S'il y a dans ces sept chants +quelques passages qui ne peuvent avoir été faits que depuis son exil, +c'est qu'ils furent ajoutés dans la suite, lorsqu'il eut repris son +travail, et à mesure que les circonstances de sa vie lui donnaient +l'idée de placer dans ces premiers chants de nouveaux personnages, ou +des allusions à de nouveaux faits<a id="footnotetag757" name="footnotetag757"></a> +<a href="#footnote757"><sup class="sml">757</sup></a>].</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote754" +name="footnote754"><b>Note 754: </b></a><a href="#footnotetag754"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Ultima regna canam fluido contermina mundo,<br> + Spiritibus quœ lata patent, quâ prima resolvunt<br> + Pro meritis cujuscumque suis</i>, etc. +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote755" +name="footnote755"><b>Note 755: </b></a><a href="#footnotetag755"> +(retour) </a> Nouvelles 114 et 115, éd. de Livourne, sous le titre de + Londres, 1795, t. II, p. 157.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote756" +name="footnote756"><b>Note 756: </b></a><a href="#footnotetag756"> +(retour) </a> Dante, s'approchant de la boutique du forgeron + chanteur, prit son marteau, ses tenailles, tous ses autres + outils, et les jeta, l'un après l'autre, dans la rue; puis il + dit: «Si tu ne veux pas que je gâte tes affaires, ne gâte pas + les miennes.--Que vous ai-je gâté, reprit le forgeron?--Tu + chantes mon livre, reprit le Dante, et tu ne le dis pas comme + je l'ai fait: ce sont mes outils, à moi, et tu me les gâtes». + Le forgeron, tout en colère, n'ayant rien à répondre, ramasse + ses outils et retourne à son ouvrage; et s'il voulut chanter + ensuite, ce fut les aventures de Tristan et de Lancelot. + Nouv. 114. Une autre fois, se promenant par la ville, le bras + armé, comme on l'avait alors, Dante rencontra un ânier qui, + tout en conduisant devant lui ses ânes, chantait aussi son + poëme; et quand il en avait chanté quelques vers, il + fouettait ses ânes, en disant <i>arri</i>! Dante lui donna un coup + de brassard sur les épaules, et lui dit: «Je ne l'ai pas mis + cet <i>arri</i>, etc.» nouv. 115.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote757" +name="footnote757"><b>Note 757: </b></a><a href="#footnotetag757"> +(retour) </a> Pelli, <i>Memorie per la vita di Dante</i>.</blockquote> + +<p>Il y a eu parmi les auteurs italiens de grandes discussions sur le titre +de ce poëme et sur les raisons qui purent l'engager à intituler +<i>Comédie</i> un ouvrage qui certainement n'a rien de comique. La +Tasse<a id="footnotetag758" name="footnotetag758"></a> +<a href="#footnote758"><sup class="sml">758</sup></a>, Mafféi<a id="footnotetag759" name="footnotetag759"></a> +<a href="#footnote759"><sup class="sml">759</sup></a>, et après eux Fontanini<a id="footnotetag760" name="footnotetag760"></a> +<a href="#footnote760"><sup class="sml">760</sup></a> paraissent en avoir +donné la véritable explication, qui rend inutile tout le verbiage des +autres dissertateurs. Dans son livre de l'<i>Éloquence vulgaire</i><a id="footnotetag761" name="footnotetag761"></a> +<a href="#footnote761"><sup class="sml">761</sup></a> +Dante distingue trois styles différents, le tragique, le comique et +l'élégiaque; il entend, dit-il, par la tragédie le style sublime, par la +comédie celui qui est au-dessous, et par l'élégie le style plaintif, qui +convient aux malheureux. Il est clair, d'après ces définitions, qu'il a +donné à son poëme le titre de <i>Comédie</i> parce qu'il croyoit en avoir +écrit la plus grande partie dans ce style moyen qui est au-dessous du +sublime et au-dessus de l'élégiaque. Il se défiait trop, et de son +propre génie, et de celui de cette langue vulgaire qui n'avait encore +traité que des sujets frivoles, à qui il donnait le premier une +destination plus noble, un caractère et un style assortis à cette +destination nouvelle; c'était un aigle qui ne s'apercevait en quelque +sorte ni de la hardiesse de son essor, ni de la hauteur de son vol. Ses +compatriotes ne tardèrent pas à lui rendre plus de justice qu'il ne s'en +était rendu lui-même.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote758" +name="footnote758"><b>Note 758: </b></a><a href="#footnotetag758"> +(retour) </a> Dans sa leçon sur le sonnet du Casa: <i>Questa vita + mortal</i>, etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote759" +name="footnote759"><b>Note 759: </b></a><a href="#footnotetag759"> +(retour) </a> <i>Prefat. all' opere del Trissino</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote760" +name="footnote760"><b>Note 760: </b></a><a href="#footnotetag760"> +(retour) </a> <i>Dell' Etoquenza italiana</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote761" +name="footnote761"><b>Note 761: </b></a><a href="#footnotetag761"> +(retour) </a> L. II, c. 4.</blockquote> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + Aussitôt que d'un trait de ses fatales mains,<br> + La parque l'eût rayé du nombre des humains,<br> + On reconnut le prix de sa muse éclipsée<a id="footnotetag762" name="footnotetag762"></a> +<a href="#footnote762"><sup class="sml">762</sup></a>. +</div></div> + + +<p>Son poëme parut, non-seulement si sublime par le style, mais tellement +rempli de connaissances rares, de conceptions profondes, d'abstractions +philosophiques, d'allusions cachées, d'allégories et presque de +mystères, que la république de Florence ordonna par un décret<a id="footnotetag763" name="footnotetag763"></a> +<a href="#footnote763"><sup class="sml">763</sup></a> qu'il +fût nommé un professeur payé par le trésor public pour lire et expliquer +ce poëme. Boccace, qui était alors regardé à juste titre comme un des +pères de la langue italienne, fut le premier jugé digne de cet honneur. +Après quelque résistance, il consentit à l'accepter, et moins de deux +mois après le décret<a id="footnotetag764" name="footnotetag764"></a> +<a href="#footnote764"><sup class="sml">764</sup></a> il ouvrit le cours de ses explications, un +dimanche dans une église<a id="footnotetag765" name="footnotetag765"></a> +<a href="#footnote765"><sup class="sml">765</sup></a>. Il remplit le même emploi jusqu'à sa +mort, arrivée deux ans après<a id="footnotetag766" name="footnotetag766"></a> +<a href="#footnote766"><sup class="sml">766</sup></a>; il nous est resté de son travail un +commentaire grammatical, philosophique et oratoire, seulement sur les +seize premiers chants de l'Enfer, et qui ne laisse pas de remplir deux +assez gros volumes. Après Boccace, d'autres furent nommés pour le +remplacer, et l'on compte parmi eux des écrivains d'un très-grand +mérite, tels que Philippe Villani, François Philelphe, etc. Dans des +temps postérieurs, l'académie florentine renouvela en quelque sorte cet +usage. Ses membres les plus distingués se firent gloire d'y lire des +explications, qu'ils appellent <i>Lezioni</i>, sur les endroits les plus +difficiles du Dante; la plupart de ces leçons sont imprimées. Il n'est +pas sûr qu'il n'y ait pas dans tout cela beaucoup de fatras, que souvent +même l'auteur expliqué n'en soit devenu plus obscur; mais cela prouve du +moins une admiration qui n'a existé pour aucun autre poëte moderne, et +un enthousiasme soutenu qui honore à la fois et le poëte et sa patrie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote762" +name="footnote762"><b>Note 762: </b></a><a href="#footnotetag762"> +(retour) </a> Boileau, <i>Ép. à Racine</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote763" +name="footnote763"><b>Note 763: </b></a><a href="#footnotetag763"> +(retour) </a> Du 9 août 1373.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote764" +name="footnote764"><b>Note 764: </b></a><a href="#footnotetag764"> +(retour) </a> 3 octobre, même année.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote765" +name="footnote765"><b>Note 765: </b></a><a href="#footnotetag765"> +(retour) </a>À St.-Etienne, près <i>le Ponte Vecchio</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote766" +name="footnote766"><b>Note 766: </b></a><a href="#footnotetag766"> +(retour) </a> 20 décembre 1375.</blockquote> + +<p>Ce ne fut pas seulement à Florence que de tels honneurs lui furent +rendus. Avant la fin du même siècle on voit à Bologne, à Pise, à Venise +et à Plaisance Dante expliqué dans les chaires publiques<a id="footnotetag767" name="footnotetag767"></a> +<a href="#footnote767"><sup class="sml">767</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote767" +name="footnote767"><b>Note 767: </b></a><a href="#footnotetag767"> +(retour) </a> A Bologne, en 1375, par <i>Benvenuto de' Rambaldi da</i> + <i>Imola</i>, qui remplit dix ans cette chaire, et qui a laissé + sur Dante un ample commentaire latin; à Pise, en 1385, par + Fr. <i>di Bartolo da Buti</i>, dont on conserve à Florence les + commentaires manuscrits; à Venise, par Gabriel <i>Squaro</i>, de + Vérone; à Plaisance, en 1398, par <i>Filippo da Reggio</i>. Voy. + Tirab., t. V, p. 398.</blockquote> + +<p>Bientôt les copies de son poëme furent dans toutes les bibliothèques +publiques et particulières; et avant même que l'invention de +l'imprimerie en eût pu rendre la multiplication plus grande et plus +rapide, il était partout en Italie l'objet des éloges, des études, des +disputes et des commentaires; l'imprimerie dès sa naissance s'en empara +avec une telle ardeur, que dans la seule année 1472 il s'en fit presque +à la fois trois éditions<a id="footnotetag768" name="footnotetag768"></a> +<a href="#footnote768"><sup class="sml">768</sup></a>, et qu'on en a depuis compté plus de +soixante: avant la fin du quinzième siècle, il avait déjà paru avec +trois différents commentaires, et il y en a eu plusieurs autres depuis. +Ce serait un bon moyen, pour ne point entendre le Dante, que de les +consulter tous; car la plupart se contredisent, et dans les leçons +qu'ils suivent, et dans les explications qu'ils donnent. Si ce premier +des poëtes modernes jouit, au au moins dans sa patrie, du même respect +que les anciens, il partage avec eux le malheur d'être souvent devenu +moins intelligible par le pédantisme des interprètes et par leur nombre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote768" +name="footnote768"><b>Note 768: </b></a><a href="#footnotetag768"> +(retour) </a>À Foligno, à Mantoue et à Vérone.</blockquote> + +<p>Un autre sort commun entre lui et les anciens, c'est d'avoir été le +sujet des controverses les plus animées et des plus âcres disputes entre +les savants; elles furent surtout très-chaudes dans le seizième siècle. +Le Varchi y donna le premier sujet, en osant mettre, dans son +<i>Ercolano</i>, Dante au-dessus d'Homère. Un certain <i>Castravilla</i>, +personnage réel ou supposé, ce qu'on n'a jamais bien pu savoir, pour +venger Homère, mit le poëme du Dante non-seulement au-dessous de +l'<i>Illiade</i> et de l'<i>Odyssée</i>, mais au-dessous des plus mauvais poëmes. +Mazzoni lui répondit par une défense en règle du Dante; Bulgarini +l'attaqua par des <i>considérations</i>; Mazzoni répliqua par un ouvrage plus +gros que le premier, qui lui attira une forte duplique; d'autres se +jetèrent dans la mêlée, les uns pour, les autres contre; enfin les +écrits qui attaquèrent et qui défendirent alors notre poëte, et ceux qui +l'ont attaqué ou défendu depuis, lui forment dans les bibliothèques +italiennes un cortége imposant et nombreux. Il serait infiniment réduit, +comme tous les cortéges de cette espèce, si l'on n'y voulait admettre +que des éclaircissements utiles, les objections fondées ou les réponses +péremptoires.</p> + +<p>Plusieurs auteurs italiens ont voulu découvrir où Dante avait pris +l'idée principale de son poëme; les uns, comme Fontanini<a id="footnotetag769" name="footnotetag769"></a> +<a href="#footnote769"><sup class="sml">769</sup></a>, pensent +que de son temps il y avait plusieurs vieux romans déjà traduits en +italien, tels que ceux de la Table ronde, des Pairs de France, et celui +de <i>Guérin</i>, surnommé <i>il Meschino</i>. C'est dans ce dernier qu'un +certain puits de saint Patrice, très-célèbre en Irlande, pouvait avoir +donné au Dante, par sa forme, l'idée de celle de son Enfer. D'autres +croient, avec M. l'abbé Denina<a id="footnotetag770" name="footnotetag770"></a> +<a href="#footnote770"><sup class="sml">770</sup></a>, qu'il a pu imiter deux de nos +anciens fabliaux du treizième siècle, l'un de Raoul de Houdan, intitulé +Songe ou <i>Voyage de l'Enfer</i><a id="footnotetag771" name="footnotetag771"></a> +<a href="#footnote771"><sup class="sml">771</sup></a>, où l'auteur feint être descendu et +avoir trouvé des gens qu'il nomme; l'autre, qui a pour titre du +<i>Jongleur qui va en Enfer</i><a id="footnotetag772" name="footnotetag772"></a> +<a href="#footnote772"><sup class="sml">772</sup></a>, le même M. Denina croit voir dans un +événement arrivé à Florence vers ce temps-là une autre source où Dante +put puiser<a id="footnotetag773" name="footnotetag773"></a> +<a href="#footnote773"><sup class="sml">773</sup></a>. Dans une fête publique, donnée pour célébrer l'arrivée +d'un légat du pape, on offrit au peuple un spectacle digne de ce siècle. +On représenta l'Enfer avec ses feux et tous ses supplices. Des hommes +étaient vêtus en démons et d'autres en âmes damnées. Les premiers +faisaient souffrir aux autres diverses sortes de tourments.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote769" +name="footnote769"><b>Note 769: </b></a><a href="#footnotetag769"> +(retour) </a> <i>Eloquenza italiana</i>, liv. II, c. 13.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote770" +name="footnote770"><b>Note 770: </b></a><a href="#footnotetag770"> +(retour) </a> <i>Vivende della Letter.</i>, liv. II, c. 10.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote771" +name="footnote771"><b>Note 771: </b></a><a href="#footnotetag771"> +(retour) </a> Fabliaux ou Contes, par Le Grand d'Aussy, tom. II, p. + 27. Je reviendrai plus en détail, dans le chapitre suivant, + sur toutes ces prétendues sources des fictions du Dante.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote772" +name="footnote772"><b>Note 772: </b></a><a href="#footnotetag772"> +(retour) </a> <i>Id. ibid.</i>, p. 36.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote773" +name="footnote773"><b>Note 773: </b></a><a href="#footnotetag773"> +(retour) </a> <i>Ubi supr.</i></blockquote> + +<p>Le théâtre était au milieu d'un pont de bois jeté sur l'Arno; le reste +du pont était rempli d'une foule de curieux. Il rompit sous le poids, et +il se noya beaucoup de monde, démons, damnés et spectateurs<a id="footnotetag774" name="footnotetag774"></a> +<a href="#footnote774"><sup class="sml">774</sup></a>. Ce +triste spectacle put, selon M. Denina, donner au poëte la première idée +de son Enfer; mais cette conjecture ne s'accorde point avec les dates. +L'événement arriva en 1304: Dante avait été banni de Florence plus de +deux ans auparavant, et nous avons vu que dès avant son exil il avait +fait les sept premiers chants de son poëme. Il est beaucoup plus +vraisemblable que ces sept chants, lus par <i>Dino Campagni</i>, avant qu'il +les renvoyât à leur auteur, et sans doute communiqués à plusieurs autres +personnes, exaltèrent l'imagination de ceux qui en entendirent parler, +et firent naître l'idée de cette étrange et malheureuse fête<a id="footnotetag775" name="footnotetag775"></a> +<a href="#footnote775"><sup class="sml">775</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote774" +name="footnote774"><b>Note 774: </b></a><a href="#footnotetag774"> +(retour) </a> Cet événement est raconté par Jean Villani, 1. VIII, c. 70 de son +Histoire. La fête avait été précédée d'une proclamation qui invitait à +se rendre sur ce pont et au bord de l'Arno, tous ceux qui voudraient +savoir des nouvelles de l'autre monde: l'historien tire de cette annonce +une plaisanterie par laquelle il termine le récit de cette catastrophe, +et qui n'est pas trop assortie au sujet, ni à la dignité de l'histoire. +«Ce qui n'était qu'un jeu et une moquerie, dit-il, devint une chose +sérieuse; et, comme on l'avait proclamé, beaucoup de gens qui y +périrent, allèrent savoir des nouvelles de l'autre monde». <i>Siche il +giuoco da beffe tornò a vero, come era ito il bando, che molti per morte +n'andarono a sapere dell' altro monde</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote775" +name="footnote775"><b>Note 775: </b></a><a href="#footnotetag775"> +(retour) </a> C'est l'avis de M. Simonde Sismondi, dans son Histoire + déjà citée, t. IV, p. 194.</blockquote> + +<p>Je m'étonne que jusqu'ici personne n'ait soupçonné une autre origine, +non pas, il est vrai, à la fiction particulière de l'Enfer, mais à la +fiction générale, qui est comme la machine poétique de tout l'ouvrage. +C'est le <i>Tesoretta</i> ou petit Trésor de <i>Brunetto Latini</i>, maître du +Dante<a id="footnotetag776" name="footnotetag776"></a> +<a href="#footnote776"><sup class="sml">776</sup></a>. L'analyse que j'en ferai, en examinant toutes les sources où +le génie du Dante a pu puiser, ne laissera là -dessus aucun doute.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote776" +name="footnote776"><b>Note 776: </b></a><a href="#footnotetag776"> +(retour) </a> Un seul auteur italien l'a soupçonné, c'est M. Giam. Corniani, +dans ses <i>Secoli della Letter. ital.</i> Il y dit, vol l, p. 196, qu'il +n'est pas improbable que l'idée de l'introduction du poëme ait été +suggérée au Dante par le <i>Tesoretto</i> de son maître <i>Brunetto Latini</i>; +mais l'ouvrage de M. Corniani n'a été imprimé qu'en 1804; et c'était au +commencement de cette même année que j'écrivais ceci, et que je le +lisais publiquement.</blockquote> + +<p>Quoi qu'il en soit, l'idée générale d'un poëme dont toute l'action se +borne à une espèce de voyage dans l'Enfer, dans le Purgatoire et dans le +Paradis, est nécessairement triste, et paraît au premier coup-d'œil trop +différente des sujets traités par tous les autres grands poëtes; mais en +convenant de cette tristesse et de cette différence, le judicieux Denina +soutient que cette idée ne pouvait être plus heureuse si l'on considère +les temps où Dante écrivait<a id="footnotetag777" name="footnotetag777"></a> +<a href="#footnote777"><sup class="sml">777</sup></a>. J'en suis fâché pour les admirateurs +de ces temps et pour ceux qui, dès que l'on exprime ou son indignation +ou son mépris pour les opinions et les pratiques superstitieuses, crient +que c'est la religion qu'on attaque; mais voici les propres expressions +de ce très-religieux et très-sage écrivain. «Alors, dit-il, à la +crédulité la plus universelle et la plus profonde se joignaient toutes +sortes de vices et de crimes publics et particuliers. Dante ne pouvait +donc manquer de sujets célèbres à représenter dans les scènes de son +poëme. <i>La superstition dominante</i> donnait à ses fictions la plus grande +probabilité». Voyons donc enfin quelles sont ces fictions et quelle est +la conception extraordinaire où elles sont employées. Examinons la +<i>Divina Commedia</i> avec plus d'attention qu'on ne l'a fait jusqu'ici, +mais avec la défiance qu'on doit toujours avoir de soi-même en jugeant +un auteur célèbre, surtout quand cet auteur est étranger.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote777" +name="footnote777"><b>Note 777: </b></a><a href="#footnotetag777"> +(retour) </a> <i>Vicende della Letter.</i>, l. II, c. 10.</blockquote> + +<br><br><hr class="full"><br> + +<h2>NOTES AJOUTÉES.</h2> + +<br><hr class="short"><br> + +<p><a href="#na1">Page 100, ligne 10.</a> «Et changèrent des Polybes, etc., en antiphonaires +et en recueils d'homélies».--C'est ainsi qu'en 1772, Paul-Jacques Bruns, +Anglais, examinant dans la Bibliothèque du Vatican un beau manuscrit, +timbré 24, qui paraît du huitième siècle, contenant les livres de Tobie, +de Job et d'Esther, s'aperçut que le texte en avait été écrit par-dessus +une écriture plus ancienne. Il reconnut que le vélin avait été arraché +de différents manuscrits, et qu'on trouvait dans ce livre des fragments +de plusieurs autres livres. Quelques feuillets contenaient autrefois des +Oraisons de Cicéron, mais rien qui n'ait été publié. Quatre autres +feuillets lui offrirent un fragment de l'un des livres de Tite-Live qui +nous manquent (le quatre-vingt-onzième). Il est clair que ces quatre +feuillets ont été arrachés d'un ancien manuscrit de Tite-Live, comme les +autres l'ont été d'un manuscrit de Cicéron, par un copiste du huitième +siècle qui manquait de vélin, ou pour qui il eût été trop cher. Ce +fragment fut imprimé à Paris en 1773, et réimprimé chez M.P. Didot +l'aîné, avec une traduction française, en 1794, in-12. Ajoutez ce trait +à tant d'autres semblables, vous verrez à qui est due l'entière +destruction d'une bonne partie des chefs-d'œuvre que nous regrettons. +Notre Bibliothèque impériale possède aussi plusieurs manuscrits grattés, +et sur lesquels des auteurs du moyen âge ont mis visiblement à la place +d'ouvrages des anciens, des vies de saints et autres productions de même +espèce.</p> + +<p><a href="#na2">Page 121, ligne 4.</a> «Mais c'est un ou deux ans que dit Gui d'Arezzo +lui-même dans une lettre qui nous est restée de lui». Cette lettre est +imprimée dans le recueil publié par Martin Gerbert, et cité deux pages +après ceci, p. 137, note 1. Voici le passage de la lettre: <i>Nam si illi +pro suis apud Deum devotissime intercedunt magistris, qui hactenus ab +eis vix decennio cantandi imperfectam scientiam consequi potuerunt, quid +putas pro nobis nostrisque adjutoribus fiet, qui annali spatio, aut si +multum biennio, perfectum cantorem efficimus?</i> (<i>Epistola</i> <span class="sc">Guidonis</span> +<i>Michaeli Monaco De ignoto cantu directa</i>.)</p> + +<p><a href="#na3">Page 238, ligne 7.</a>--«Dans les poëtes Latins du meilleur temps, on trouve +des vers dont le milieu forme consonnance avec la fin, ou deux vers de +suite dont les derniers mots ont le même son». J'ai surtout invoqué pour +preuves les vers élégiaques de Tibulle, de Properce et d'Ovide, qu'il +suffit en effet d'ouvrir pour en trouver. Je pouvais citer une autorité +plus forte encore, celle de Virgile. Comme cela est moins reconnu dans +les vers, et que ceux qui riment de cette manière sont épars dans ses +différents poëmes, j'en citerai ici quelques exemples, qui ne peuvent +laisser aucun doute.</p> + +<p>Vers de Virgile, dans lesquels le milieu rime avec la fin.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Poculaque inventis acheloïa miscuit uvis.<br> + Totaque thuriferis Panchaïa pinguis arenis.<br> + Hic vero subitum, ac dictu mirabile monstrum,<br> + Confluere et lentis uvam demittere ramis.<br> + Et premere et laxas sciret dare jussus habenas.<br> + Atque rotis summas levibus perlabitur undas.<br> + Nudus in ignotâ, Palinure, jacebis arenâ.<br> + O nimium cœlo et pelago confise serena</i>; etc. +</div></div> + +<p>Rimes plus riches:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>I nunc et verbis virtutem illude superbis.<br> + Cornua velatarum obvertimus antennarum</i>. +</div></div> + +<p>On ne trouve pas moins de rimes de cette espèce dans les vers lyriques. +En voici quelques exemples tirés d'Horace:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Metaque fervidis<br> + Evitata rotis, palmaque nobilis,<br> + Terrarum dominos evehit ad Deos.<br> + Hunc si mobilium turba quiritium.<br> + Illum si proprio condidit horreo<br> + Quicquid de Libycis verritur areis,<br> + Stratus nunc ad aquæ lene caput sacræ</i>. +</div></div> + +<p>Observez que tous ces vers rimés sont dans une seule ode, la première.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Nec venenatis gravida sagittis.<br> + Pone me pigris ubi nulla campis<br> + Arbor œstivâ recreatur aurâ,<br> + Aut in umbrosis Heliconis oris<br> + Aut super Pindo gelidove in Hæmo</i>, etc. +</div></div> + +<p>Je n'ai pas le faible mérite de rassembler ces exemples; je les ai +trouvés réunis dans la traduction d'une lettre anglaise <i>sur l'art des +vers</i>, imprimée en 1779, à Paris, dans un recueil intitulé: <i>Mélange de +traductions de différents Ouvrages grecs, latins et anglais</i>, etc., par +l'auteur de la traduction d'Eschyle (Lefranc de Pompignan). Je répéterai +ici que si l'on n'avait pas attaché à ces consonnances une certaine idée +de beauté, elles eussent été de véritables fautes.</p> + +<p><a href="#na4">Page 244, addition à la note 420</a>.--On voit que ce que j'ai dit des +Troubadours provençaux, Fauchet le dit, dans ce passage, des Trouvères +français. La ressemblance est égale sur beaucoup d'autres points. Mais +les Troubadours et les Trouvères, s'élevèrent-ils en même temps? Si ce +fut à l'imitation les uns des autres, lesquels servirent aux autres de +modèles? Ce sont là des questions souvent débattues, du moins en France, +et qui le seront peut-être long-temps encore. Je les laisse entières, et +n'ai pas voulu même y entrer. Les rapports dont il s'agit ici entre les +Troubadours et les Arabes sont certains: il est certain aussi que les +Arabes ou Sarrazins d'Espagne, n'empruntèrent rien des Provençaux, mais +bien les Provençaux des Sarrazins. Les conséquences ultérieures ne sont +pas de mon sujet.</p> + +<p><a href="#na5">Page 395, ligne 2.</a> «Des poëtes italiens s'étaient fait entendre à +Bologne, à Pérouse, etc.». L'ancien rimeur de Pérouse est <i>Cecco +Nuccoli</i>. L'Allacci a inséré vingt-neuf sonnets de lui dans son recueil. +La langue y est plus informe, plus mêlée de mots non encore assouplis au +nouvel idiôme, que dans la plupart des autres poésies de ce temps. Ils +sont d'ailleurs d'un genre tout particulier; c'est une espèce de +burlesque ou de plaisanterie satyrique; dont ce <i>Cecco</i> paraît avoir +fait le premier essai. Il y en a d'amoureux, mais l'amour s'y exprime +plutôt avec originalité qu'avec tendresse. Par exemple, le poëte aime +une femme dont le nom commence par T. Il est plus amoureux de cette +lettre, qu'un enfant ne l'est des fruits: il veut la placer parmi les +lettres voyelles, et pour l'honorer davantage, l'entourer de perles; il +veut par-là plaire à l'amour dont il est l'esclave. Il ne lui demande +qu'une grâce, c'est de ne pas mourir des coups que ses traits lui +portent; de ne pas mourir surtout tandis qu'il gêle.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Io son del T si forte innamorato<br> + Perch'è principio di ligiadro nome.<br> + Son ne più vagho ch'el fanciul di pome<br> + Tra lettere vocali ch'o l'o chiosato.<br> + E per più honor de perle fegurato<br> + Per piagere o cholul de chui io fome<br> + Suo servidor de quel ch'io posso, chome<br> + Cholui ch'aspetta d'esser meritato.<br> + Solo una gratia t'adomando, amore:<br> + Fa ch'io non pera sotto'l tuo pennello,<br> + Però che vi seria grane, disonore</i>,<br> + Sed io morisse d'um picciol quadrello.<br> + Da poi che tu m'ai messo in tanto errore,<br> + Fa ch'io non mora nel tenpo ch'è giello. +</div></div> + +<p>Ce sonnet est celui de tous où la langue est le moins estropiée, et dont +le sens est le plus clair. D'autres ont trait à de petites circonstances +particulières à l'auteur; quelques-uns font allusion à des événements +publics; ce sont de vraies énigmes pour nous. Il y en a de si obscurs +qu'ils ressemblent à ces sonnets du <i>Burchiello</i>, inintelligibles à +dessein, et qui sont de vrais coq-à -l'âne. Comment, par exemple, trouver +un sens au sonnet suivant? On y voit bien que l'auteur est avec un +seigneur très-riche, très-généreux, qui fait une grande dépense, et chez +qui l'on fait très-bonne chère, mais ce ne sont que des à peu près, et +dans plusieurs endroits le sens précis des termes nous échappe.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Saper ti fo' chucho ch'io mi godo<br> + E trago vita chiara in alto monte<br> + E sto con Bartoluccio chiara fonte<br> + Che cortesia spande in ogni modo.<br> +<br> + E se anguille, o tenche, o lucci, o pescie sodo<br> + Si trova in Prosa gia non venne al ponte<br> + Che'l sig. nostro spende più che conte<br> + Che sia in crestentà perquel ch'io odo.<br> +<br> + Et ode diletto ch'io per confortarme<br> + Ch'andando io per mangiare a lucielerte<br> + E lasciamo a la porta le greve arme.<br> +<br> + Et ogni gitto fo poi le Incherte<br> + Et tu al teber vai avisando e chupi.<br> + Et io l'inglogliert fo come fan lupi.<br> +<br> + Lesist ghut ghot meh nengherte,<br> + Elgli e il mio buon singnor di cui io fame<br> + Che spende e spande chome fronde in rame</i>. +</div></div> + +<p>Il y en a un autre, fait sans doute dans la première jeunesse de +l'auteur, dans lequel tout ce qu'on voit, c'est que son père +l'entretenait chichement, qu'il allait presque nu, qu'il avait perdu au +jeu une petite jument, que pour obtenir de ce père un habit, il avait +promis de ne plus jouer, et qu'il avait manqué à sa parole. C'est celui +qui commence par ce quatrain, page 220 du recueil.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Nel tempo santo non vidd' io mai peira<br> + Nuda e scoperta come e'l mio farsecto;<br> + E porto una gonella senza ochiecto<br> + Che chi la mira lem par cosa tetra</i>. +</div></div> + +<p>Mais en voici un pour lequel, du moins à ce qu'il me semble, il faudrait +être un Œdipe.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Non morier tanti mai di calde febbre<br> + Dal giorno in qua ch' el primo fanciul nacque<br> + Quant' io o pention che del mi piacque<br> + La scurità di quel che amar co l'ebbre.<br> +<br> + Eccho l'alpino trasmutato in tebbre<br> + Fu per fortuna de le soperchie acque<br> + Chosi io sono poi che'llocho giacque<br> + Ove assagiai del bem del dolce tebbre.<br> +<br> + Che corre sempre chiaro chome tesino,<br> + Questo fiume real sovr'ongne fiume<br> + In fino al mare non perde il suo chamino.<br> +<br> + Risplende in esso un si lucente lume<br> + Che di lui mira di corraggio fino<br> + Puo dir ch'amor lui reggie in bel chostume.<br> +<br> + Si ch'io o lasciata l'aiera de le chiane<br> + E voi la teverina per mio stallo,<br> + Chambiando il visa adoro un chiar cristallo</i>. +</div></div> + +<p>On doit remarquer que ces deux derniers sonnets ont trois tercets à la +fin, au lieu de deux. C'est un reste des libertés qu'on se donnait à la +naissance de cette sorte de poésie, avant que la forme en fût +entièrement fixée; c'est d'un autre côté l'origine des sonnets avec une +queue, <i>colla coda</i>, qu'on employa quelques siècles après, surtout dans +le genre burlesque et satirique, et dont il paraîtrait que <i>Cecco +Nuccoli</i> eût fourni le premier modèle.</p> + +<p><a href="#na6">Page 402, dernier alinéa.</a>--«La première forme des odes ou <i>canzoni</i>, +était empruntée des Provençaux: à leur exemple, les poëtes italiens +avaient, des l'origine, donné aux strophes des entrelacements harmonieux +de rimes et de mesures de vers».</p> + +<p>Une chose qui mérite d'être observée, c'est que de toutes les formes de +strophes que les Italiens pouvaient emprunter des Provençaux, ils ne +choisirent que les plus longues et les plus graves. N'ayant cependant à +chanter que l'amour, ils négligèrent toutes ces formes brèves et +légères, flatteuses pour l'oreille et favorables au chant, mais qui leur +parurent apparemment trop frivoles pour le caractère qu'ils voulurent +donner dans leurs vers à cette passion. Quelques-uns des premiers poëtes +siciliens essayèrent de ces rhythmes plus vifs de six, de sept et de +neuf vers; mais les meilleurs poëtes du continent, <i>Guinizzelli, +Guittone d'Arezzo</i> et les autres, contents d'avoir le sonnet pour petite +ode, ne donnèrent à leurs grandes <i>canzoni</i> que des strophes de douze, +treize, quinze, dix-huit et vingt-un vers, parmi lesquels encore ils en +mirent plus souvent de grands que de petits. Dans leurs strophes bien +arrondies, les rimes et les mesures de vers, quoique harmonieusement +entrelacées, ne résonnèrent point aussi sensiblement, ne vibrèrent point +avec autant de force, et n'eurent point de retours aussi sonores que +dans ces petits couplets qui pouvaient exprimer la joie comme la +tendresse, et qui devaient inspirer aux chanteurs des airs aussi variés +que les rhythmes. On ne trouve dans leurs poésies rien qui ressemble à +ces jolies coupes de strophes:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Companho, te farai un vers covinen,<br> + Et avray mais de fondatz n'oy a de sen;<br> + Et er totz mesclatz d'amor<br> + E de ioy el de ioven</i>. +</div></div> + +<p><span class="sc">Guillaume</span> IX, comte de Poitou, mort en 1127.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>En Alvernhe part Lemozi<br> + Men aniey totz sol a tapi,<br> + Trobei la molher d'en Gari<br> + E d'en Bernart,<br> + Saluteron me francamen<br> + Per san Launart</i>. +</div></div> + +<p>Le même.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Be'm es plazen<br> + E cossezen<br> + Qui s'aysina de chantar,<br> + Ab motz alqus<br> + Serratz et clus<br> + Qu'om temia de vergonhar</i>. +</div></div> + +<p><span class="sc">Peyre</span> d'Auvergne.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Ben sai qu'asselh seria fer<br> + Que'm blasmon quar tan soven chan,<br> + Si lur costavon mei chantar<br> + Mielhs m'estai<br> + Plus li plai<br> + Que'm ten lai<br> + Qu'ieu non chan mia per aver<br> + Qu'ieu m'enten en autre plazer</i>. +</div></div> + +<p><span class="sc">Rambaud</span>, prince d'Orange.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Dirai vos senes duplansa<br> + D'aquest vers la comensansa<br> + E'ls motz fan de ver sembumsa<br> + Escoutatz:<br> + Qui de proëzas balansa<br> + Semblansa fay de malvatz</i>. +</div></div> + +<p><span class="sc">Marcabrus</span>.</p> + +<p><div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Al plazen<br> + Pessamen</i>, etc. +</div></div> + +<p>Voyez cette strophe entière, citée, page 282, note 1.</p> + +<p>Observons encore que la langue italienne, dès sa naissance, ayant +presque entièrement rejeté de ses mots la terminaisons masculines, les +vers ne purent avoir, à peu d'exceptions près, que des rimes féminines +et des terminaisons tombantes, dont le croisement et la combinaison, +dans les <i>canzoni</i> comme dans les sonnets, ne purent faire entièrement +disparaître l'uniformité, tandis que dans les chansons provençales, le +mélange des rimes masculines et féminines entretenait une variété +agréable, et que le plus souvent même des rimes toutes masculines, mais +croisées entr'elles, donnaient à la strophe plus de vigueur, et sans +doute au chant plus de caractère et d'originalité.</p> + +<p><a href="#na7">Page 428, addition à la note 695</a>.--En 1282, dit Giov. Villani, l. VII, c. +78, Florence étant gouvernée par quatorze magistrats, sous le titre de +Bons-hommes, <i>buoni Huomini</i>, il parut difficile de réunir, sans +confusion, en un seul esprit, tant d'esprits divisés entre eux, une +partie étant Guelfe et l'autre Gibeline. On abolit donc ce gouvernement, +et l'on en créa un nouveau, qu'on nomma les Prieurs des arts. Il y en +eut d'abord seulement trois, ensuite six, un pour chacun des six +quartiers ou <i>sesti</i> de la ville: on y en ajouta d'autres de temps en +temps: ils s'élevèrent à douze, à quatorze, et enfin jusqu'à vingt-un, +autant qu'il y avait d'arts ou métiers. Le but de cette institution +populaire étant surtout l'abaissement des nobles, on exigea que tout +citoyen fût porté sur le registre ou la matricule de l'un de ces arts, +quand même il ne l'exercerait pas, afin, dit un autre historien, que les +nobles qui voudraient occuper quelque emploi déposassent, en prenant le +nom de l'un des métiers, une partie de l'arrogance que leur inspirait +cet orgueilleux mot de noblesse. <i>Giudicavano esser necessario che +almeno col nome che prendevano, deponessero parte dell'alterigia che +porgea loro quella boriosa voce della nobilità </i>.--Scipion Ammirato, +<i>Istor. fior.</i>, l. III. Voyez sur cette même institution, Machiavel. +<i>Istor. fior.</i>, l. II.</p> + +<p><a href="#na8">Page 440.</a>--A ce qui est dit dans les huit premières lignes de cette +page, sur le tombeau élevé au Dante par le père du cardinal Bembo, il +faut ajouter que dans le dernier siècle, en 1780, le cardinal Valenti +Gonzaga, étant légat du pape à Ravenne, en fit ériger un nouveau, +beaucoup plus magnifique que le premier, et digne enfin du grand homme à +qui il est consacré.</p> + +<p><a href="#na9">Page 442.</a>--«Le Dante avait le teint brun...... la barbe et les cheveux +noirs et crépus, habituellement l'air pensif et mélancolique». C'est le +portrait qu'en fait Boccace, <i>Vita e costumi di Dante</i>. Il rapporte à ce +sujet une petite anecdote. A Vérone, où son poëme, et surtout la +première partie intitulée l'<i>Enfer</i>, avaient déjà beaucoup de +réputation, et où il était lui-même généralement connu, parce qu'il y +séjournait souvent depuis son exil, il passait un jour devant une porte +où plusieurs femmes étaient assises. L'une d'elles dit aux autres à voix +basse, mais pourtant de façon à être entendue de lui et de ceux qui +l'accompagnaient: «Voyez-vous cet homme-là ? c'est celui qui va en enfer +et en revient quand il lui plaît, et rapporte sur la terre des nouvelles +de ceux qui sont là -bas». Une autre femme lui répondit avec simplicité: +«Ce que tu dis doit être vrai; ne vois-tu pas comme il a la barbe crépue +et le teint brun? C'est sans doute la chaleur et la fumée de là -bas qui +en sont la cause». Dante voyant qu'elle disait cela de bonne foi, et +n'étant pas fâché que ces femmes eussent de lui une semblable opinion, +sourit et passa son chemin.</p> +<br> + +<h4>FIN DU PREMIER VOLUME.</h4> + + + +<br><br> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire littéraire d'Italie (1/9), by +Pierre-Louis Ginguené + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITTÉRAIRE D'ITALIE (1/9) *** + +***** This file should be named 31432-h.htm or 31432-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/1/4/3/31432/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + + + + diff --git a/31432-h/images/001.png b/31432-h/images/001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..cfd791f --- /dev/null +++ b/31432-h/images/001.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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