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+The Project Gutenberg EBook of Histoire littéraire d'Italie (1/9), by
+Pierre-Louis Ginguené
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire littéraire d'Italie (1/9)
+
+Author: Pierre-Louis Ginguené
+
+Editor: Pierre-Claude-François Daunou
+
+Release Date: February 27, 2010 [EBook #31432]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITTÉRAIRE D'ITALIE (1/9) ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
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+HISTOIRE LITTÉRAIRE
+D'ITALIE.
+
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+[Illustration: GINGUENÉ,
+_Membre de l'Institut de France_.]
+
+
+
+
+HISTOIRE LITTÉRAIRE
+D'ITALIE,
+
+par P. L. GINGUENÉ,
+DE L'INSTITUT DE FRANCE.
+
+SECONDE ÉDITION,
+
+REVUE ET CORRIGÉE SUR LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR,
+ORNÉE DE SON PORTRAIT, ET AUGMENTÉE D'UNE NOTICE HISTORIQUE
+par M. DAUNOU.
+
+
+TOME PREMIER.
+
+
+A PARIS,
+CHEZ L. G. MICHAUD, LIBRAIRE-EDITEUR,
+PLACE DES VICTOIRES, N°. 3.
+
+M. DCCC. XXIV.
+
+
+
+
+NOTICE
+SUR
+LA VIE ET LES OUVRAGES
+DE M. GINGUENÉ.
+
+
+Pierre-Louis Ginguené, né à Rennes, le 25 avril 1748, fit avec
+distinction ses études au collège de cette ville: il y était condisciple
+de Parny, au moment où les jésuites en furent expulsés[1]. Mais c'était
+au sein de sa propre famille, peu riche et fort considérée, que Ginguené
+avait puisé le sentiment du véritable honneur et le goût des lettres.
+
+ [1] V. _son Épître à Parny_.
+
+ Ton amitié m'est chère......
+ De ce doux sentiment, le germe précieux
+ Dès long-temps dans nos cœurs naquit sous d'autres cieux.
+ Ton enfance enlevée à ton île africaine
+ Vint aborder gaîment la rive armoricaine:
+ Tu parus au lycée, où, docile écolier,
+ J'avais vu sans regret le bon Duchatelier
+ Aux enfans de Jésus enlever la férule.
+
+ (Duchatelier avait été le premier principal du collège de
+ Rennes après l'expulsion des jésuites.)
+
+Il devait aux lumières et aux soins de son père ses progrès rapides et
+la bonne direction de ses études. Ses autres maîtres lui avaient appris
+les langues grecque et latine: il acquit de lui-même des connaissances
+plus étendues et plus profondes; la littérature latine lui devint
+familière; et entre les chefs-d'œuvre modernes, il étudia surtout ceux
+de l'Italie et de la France. Il lut aussi de très-bonne heure et dans
+leur langue les meilleurs livres anglais, et avant 1772, son instruction
+embrassait déjà presque tous les genres que l'on a coutume de comprendre
+sous les noms de belles-lettres, d'histoire et de philosophie. Quand les
+goûts littéraires sont à la fois si vifs et si heureusement dirigés, ils
+prennent bientôt les caractères de la science et du talent. Ginguené,
+dans sa jeunesse, et avant de sortir de Rennes, était un homme éclairé,
+un littérateur habile, un écrivain exercé: il était de plus un
+très-savant musicien; car il avait porté dans l'étude de cet art, qu'il
+a toujours chéri, l'exactitude sévère qu'il donnait à ses autres
+travaux. Il aimait mieux ignorer que savoir mal; il voulait jouir de ses
+connaissances et non pas s'en glorifier.
+
+C'est depuis long-temps en France un résultat fâcheux des circonstances
+ou des dispositions politiques, qu'un jeune homme d'un mérite éminent
+soit presque toujours attiré par ce mérite même dans la capitale, et
+qu'il y demeure fixé par ses succès. Ginguené arriva pour la première
+fois à Paris en 1772. Il avait composé à Rennes, entre autres pièces de
+vers, la _Confession de Zulme_; il la lut à quelques hommes de lettres,
+particulièrement à l'académicien Rochefort. Elle circula bientôt dans
+le monde; Pezai, Borde et un M. de la Fare se l'attribuèrent: on
+l'imprima défigurée en 1777, dans la Gazette des Deux-Ponts. «Cela me
+devint importun, dit Ginguené lui-même; je me déterminai à la publier
+enfin sous mon nom et avec les seules fautes qui étaient de moi. Elle
+parut dans l'Almanach des Muses de 1791. Je changeai tout le début, je
+corrigeai quelques négligences un peu trop fortes; il en restait encore
+plusieurs que j'ai tâché d'effacer depuis..... On a vu plusieurs fois
+des plagiaires s'attribuer l'œuvre d'autrui, mais non pas, que je sache,
+attaquer le véritable auteur comme si c'était lui qui eût été le
+plagiaire. C'est ce que fit pourtant M. Mérard de Saint-Just. Quelques
+amis des vers s'en souviennent peut-être encore; les autres pourront
+trouver, dans le Journal de Paris de janvier 1779, les pièces de ce
+procès bizarre.»
+
+Ailleurs Ginguené nous apprend que, fort jeune encore, et dans la
+première chaleur de son goût pour la poésie italienne, il entreprit de
+tirer de l'énorme Adonis de Marini, un poëme français en cinq chants. Le
+troisième, le quatrième et ce qu'il avait fait du dernier, lui ont été
+dérobés: il a publié les deux premiers dans un recueil de poésies où se
+retrouvent aussi plusieurs des pièces de vers qu'il a composées depuis
+1773 jusqu'en 1789, et dont la plupart avaient été insérées dans des
+journaux littéraires ou dans les Almanachs des Muses. La _Confession de
+Zulmé_ conserve, à tous égards, le premier rang parmi ces compositions;
+mais il y a de l'esprit, de la grâce, et un goût très-pur dans toutes
+les autres.
+
+Dès 1775, il commença de publier dans les journaux des articles de
+littérature, genre de travail auquel il a consacré, jusques dans les
+dernières années de sa vie, les loisirs que lui laissaient de plus
+importantes occupations. Ce sont en général d'excellens morceaux de
+critique littéraire; et si l'on en formait un recueil bien choisi, comme
+Ginguené lui-même s'était promis de le faire un jour, ce serait un
+très-utile supplément aux meilleurs cours de littérature moderne; il
+offrirait le modèle d'une critique ingénieuse et sévère, quelquefois
+savante et profonde, souvent piquante et toujours décente. Durant
+plusieurs années, Ginguené a travaillé au _Mercure de France_, avec
+Marmontel, La Harpe, Chamfort, MM. Garat et Lacretelle aîné.
+
+Le célèbre compositeur Piccini, arrivé à Paris à la fin de l'année 1776,
+parvint, non sans peine, à mettre sur le théâtre lyrique sa musique
+nouvelle du Roland de Quinault. Une guerre s'alluma entre les partisans
+de Piccini et ceux de Gluck, qui, depuis 1774, avait obtenu de brillans
+succès sur la même scène, par les opéras d'Iphigénie en Aulide,
+d'Alceste, d'Orphée, et d'Armide. Chacun des deux rivaux donna une
+Iphigénie en Tauride en 1779. Depuis long-temps aucune querelle
+littéraire ni même politique, n'avait pris en France un si violent
+caractère. A la tête du parti, ou, comme dit La Harpe, de la faction
+gluckiste, on distinguait Suard et l'abbé Arnauld, Marmontel,
+Chastellux, et La Harpe lui-même se donnaient pour les chefs des
+Piccinistes. Ginguené, qui embrassa vivement cette dernière cause, avait
+sur ceux qui la combattaient et encore plus sur ceux qui la défendaient,
+l'avantage de savoir parfaitement la musique. L'oubli profond où cette
+querelle alors si bruyante est aujourd'hui ensevelie, couvre tous les
+pamphlets qu'elle fit naître, y compris les lettres anonymes de Suard,
+et même les écrits publiés à cette époque par Ginguené[2]; mais ce
+qu'ils contenaient de plus instructif se retrouve dans la notice qu'il a
+imprimée en 1801[3] sur la vie et les ouvrages de Piccini, qui venait de
+mourir en 1800 et dont il était resté l'intime ami.
+
+ [2] L'un des plus piquans est intitulé: _Lettre de
+ Mélophile_. Naples (Paris, chez Valleyre), 1783, 26 pages
+ in-8°. Ginguené a inséré plusieurs articles sur le même sujet
+ dans le Mercure de France.
+
+ [3] Paris, chez la veuve Panckoucke, an IX, in-8°., 146
+ pages, y compris les notes.
+
+En 1780, Ginguené obtint une place dans les bureaux du ministère des
+finances, alors appelé contrôle général: il avait besoin d'employer
+ainsi une partie de son temps pour être en état de consacrer l'autre à
+des travaux littéraires. La fonction de simple commis pouvait sembler
+fort au-dessous de ses talons: il la sut élever jusqu'à lui, en y
+portant les habitudes honorables qui lui étaient naturelles, une
+exactitude assidue, une probité inflexible, et un respect constant pour
+les plus minutieux devoirs. Il s'y faisait remarquer par la netteté de
+ses calculs et par une écriture élégante, qu'on a comparée à celle de
+Jean-Jacques Rousseau, et avec un peu plus de justesse ou d'apparence
+aux caractères de Baskerville. En acceptant cet emploi, Ginguené composa
+une pièce de vers intitulée dans le recueil de ses poëmes. _Epître à mon
+ami, lors de mon entrée_ DANS LES BUREAUX _du contrôle général_. Quand
+la pièce parut en 1780, le titre portait: _lors de mon entrée_ AU
+CONTRÔLE GÉNÉRAL; ce qui a donné lieu à quelques plaisanteries de
+Rivarol et de Champcenets.
+
+Ginguené concourut sans succès, en 1787 et 1788, pour deux prix, l'un de
+poésie, l'autre d'éloquence, proposés par l'Académie française. Il
+s'agissait de célébrer en vers le dévouement du prince Léopold de
+Brunswick, qui s'était précipité dans l'Oder, en voulant sauver des
+malheureux. La pièce de Ginguené obtint d'autres suffrages que ceux des
+académiciens; il eut toujours de la prédilection pour ce poëme, qui,
+durant trois années, lui avait donné inutilement beaucoup de peine, et
+dont il ne se dissimulait pas les défauts: il l'a inséré, en 1814, dans
+le recueil de ses poésies diverses. Le sujet du prix d'éloquence était
+national: on demandait un éloge de Louis XII. Le concours fut nombreux,
+et Ginguené, déjà quadragénaire, se laissa entraîner dans cette lice par
+ses affections patriotiques; il avait besoin de louer un roi dont la
+mémoire était restée chère a tous les Français, et particulièrement aux
+Bretons. Son ouvrage, imprimé avec des notes, en 1788[4], est
+remarquable par une profonde connaissance du sujet, et par une
+expression franche des plus honorables sentimens; mais il est possible
+qu'au sein de l'Académie, l'auteur ait été reconnu par quelques-uns de
+ses juges, dont il avait été l'antagoniste dans la querelle musicale; et
+d'ailleurs, on doit convenir que cet éloge un peu long, et plus
+instructif qu'académique, n'est pas ce que Ginguené a écrit de mieux en
+prose; c'est néanmoins un fort bon discours, plein de raison et semé de
+traits ingénieux.
+
+ [4] A Paris, chez Debray, 86 pages in-8°.--Dans la Biographie
+ universelle (art. Louis XII), il est dit que «parmi les
+ ouvrages envoyés au concours, on a imprimé ceux de MM. Noël,
+ Barrère, Florian et Langloys». Il était décidé que celui de
+ Ginguené n'obtiendrait de mention nulle part.
+
+La conduite de Ginguené depuis 1789, au milieu des troubles civils, a
+été si noble et si pure qu'on ne peut avoir aucun motif de dissimuler
+ses opinions politiques. D'ailleurs on voudrait en vain s'en taire: ses
+écrits antérieurs à cette époque respiraient déjà l'amour de la liberté,
+et ceux qu'il composa depuis, tinrent toutes les promesses que l'auteur
+avait données jusqu'alors. Il célébra par une ode l'ouverture des
+états-généraux; et en même temps qu'il continuait d'insérer dans les
+journaux des articles de littérature, et qu'avec Framery, il publiait
+dans l'Encyclopédie méthodique, les premiers tomes du Dictionnaire de
+musique, il coopérait avec Cérutti et Rabaud Saint-Étienne, à la
+rédaction de la Feuille villageoise, destinée à répandre dans les
+campagnes des notions d'économie domestique et rurale, et la plus saine
+instruction civique. Les sages principes et le ton modéré de cette
+feuille, contrastaient avec la violence ou la feinte exaltation de la
+plupart des écrits périodiques du même temps. On attribue à Ginguené une
+brochure (de 156 pages in-8°.) imprimée en 1791, et intitulée de
+_l'autorité de Rabelais dans la révolution présente_; elle a eu, à cette
+époque beaucoup de succès: c'était un tissu d'extraits de ce facétieux
+écrivain, mais choisis avec goût, enchaînés avec art, et habilement
+traduits ou commentés quand ils avoient besoin de l'être. Un plus
+véritable ouvrage, publié sous le nom de Ginguené, en la même année, a
+pour titre: _Lettres sur les confessions de J.-J. Rousseau_ (147 pages
+in-8°.). Ces lettres sont au nombre de quatre, et suivies de notes
+historiques: un éclatant et digne hommage y est rendu au génie et aux
+infortunes du citoyen de Genève. On y pourrait désirer un peu plus
+d'impartialité, et révoquer en doute les torts que Ginguené impute à
+D'Alembert et à quelques autres personnages. Pour ceux de Voltaire, ils
+sont publics; et ceux de Grimm, inexcusables: peut-être les uns et les
+autres ne sont-ils nulle part plus franchement exposés que dans ces
+lettres; mais il s'en faut que tous les soupçons de Jean-Jacques aient
+été aussi bien fondés que ceux-là; et il était possible d'examiner de
+plus près, de mieux éclaircir l'histoire des malheurs et des égaremens
+de cet illustre écrivain. Ce qu'on avouera du moins, en relisant ces
+quatre lettres, c'est qu'il y règne, malgré la douce élégance du style,
+une morale très-austère. La Harpe y a répondu avec plus de sécheresse
+que de logique, par des articles du Mercure de France, en 1792.
+
+Ginguené, dans cet ouvrage et dans la Feuille villageoise, avait trop
+ouvertement professé l'amour de la justice, la haine du désordre et des
+violences, pour échapper aux fureurs de l'ignoble tyrannie qui régna sur
+la France en 1793 et 1794. Comme son ami Chamfort, comme la plupart des
+hommes éclairés et vertueux de cette époque, il fut calomnié, espionné,
+arrêté et jeté dans les cachots. Sa carrière allait finir, si le jour de
+la délivrance se fût fait un peu plus long-temps attendre. Il sortit de
+sa prison tel qu'il y était entré, ami des lettres, des lois et de la
+liberté: comme il n'avait jamais fait de dithyrambe en l'honneur de
+l'anarchie, il ne se crut pas tenu de redemander le despotisme; et
+n'ayant jamais porté de bonnet rouge, il n'avait ni à déposer, ni à
+prendre la livrée d'aucune faction. Il retrouvait une patrie: il
+continua de la servir, et ne sentit pas le besoin de se venger autrement
+des insensés qui l'avaient opprimé comme elle.
+
+Chamfort ne survivait point à cet effroyable désastre: le premier soin
+de Ginguené fut d'honorer sa mémoire. Il recueillit et publia ses
+œuvres, en y joignant, sous le titre de notice, un tableau très-animé de
+sa vie, de ses travaux littéraires et de son caractère moral. Il l'a
+peint «excellent fils, ami sincère et dévoué, de la probité la plus
+intacte et du commerce le plus sûr; officieux et d'une délicatesse
+extrême dans la manière d'obliger, fier comme il faut l'être quand on
+est pauvre, mais aussi éloigné de l'orgueil que de la bassesse;
+désintéressé jusqu'à l'excès, et incapable de mettre un seul instant en
+balance ses avantages avec ceux de la vérité et de la justice.» Il
+appartient à ceux qui ont connu particulièrement Chamfort, de décider si
+ce portrait est fidèle; mais c'est bien sûrement celui de Ginguené
+lui-même.
+
+On avait commencé, en 1791, la collection des _Tableaux historiques de
+la révolution française_, et Chamfort avait fourni le texte des treize
+premières livraisons; Ginguené a continué ce travail jusqu'à la
+vingt-cinquième, et n'a point coopéré aux quatre-vingt-huit suivantes.
+Le projet de la _Décade philosophique_ remonte aussi aux derniers jours
+de la vie de Chamfort, en avril 1793; Ginguené a été l'un des principaux
+rédacteurs de ce journal littéraire depuis 1795 jusqu'en 1807.
+
+Aussitôt après la chute de l'horrible décemvirat, la carrière des
+fonctions civiles s'ouvrit pour Ginguené: il devint membre de la
+commission exécutive d'instruction publique, et demeura le directeur
+général de cette branche d'administration, depuis le rétablissement du
+ministère de l'intérieur à la fin de 1795 jusqu'en 1797. On lui dut la
+réorganisation des écoles; et néanmoins, en remplissant des devoirs si
+graves avec tout le zèle qu'ils exigeaient, il trouvait encore des
+momens à consacrer à des compositions littéraires. Il a, dans cet
+intervalle, publié des observations sur l'un des ouvrages de Necker[5],
+et coopéré aux travaux de l'Institut. Au moment où se formait cette
+société savante, il avait été appelé à y prendre place dans la classe
+des sciences morales et politiques. Quelquefois il a rempli, au sein de
+cette classe, la fonction de secrétaire, qui alors n'était point
+perpétuelle, et il y a lu divers morceaux qui depuis ont été insérés
+soit dans ses propres ouvrages, soit en des recueils académiques. Nous
+trouvons par exemple dans le tome VII des _Notices des manuscrits_, les
+résultats des recherches qu'il avait faites sur un poëme italien que
+l'on croyait inédit, et qu'on attribuait à Fédérico Frezzi, l'auteur du
+Quadrireggio, mais qui n'était réellement qu'une mauvaise copie du
+_Dittamondo_, de Fazio degli Uberti, depuis long-temps imprimé. Les
+erreurs commises sur ce point par le père Labbe, par le Quadrio, par
+Tiraboschi, sont relevées dans cette courte dissertation, avec une
+clarté parfaite et une élégance peu commune en de telles discussions.
+
+ [5] _De M. Necker et de son livre, intitulé: De la Révolution
+ française, par P.L. Ginguené, de l'Institut national de
+ France_. Paris, an V, in-8°., 94 pages extraites en grande
+ partie de la Décade. Il y a dans cet écrit quelques idées qui
+ se ressentent un peu trop de l'époque où il a été composé;
+ mais la note au bas des pages 77 et 78 offre un exposé
+ sincère de la conduite et des opinions politiques de
+ Ginguené; et les pages suivantes contiennent une excellente
+ critique littéraire du style, souvent fort étrange, de M.
+ Necker.
+
+Ces deux années de la vie de Ginguené en ont été peut-être les plus
+heureuses; car il n'était distrait de ses études que par des fonctions
+publiques qui se rattachaient elles-mêmes aux sciences, aux lettres et
+aux arts. Vers la fin de 1797, il partit pour Turin en qualité de
+ministre plénipotentiaire de la France. S'il n'eût fallu, pour remplir
+cette mission difficile, que beaucoup de sagacité, d'urbanité et de
+franchise, il aurait pu s'y promettre des succès; mais s'il fallait de
+l'astuce et de la souplesse, c'étaient là des talens qui devaient lui
+manquer toujours et un art dont il n'avait pas fait l'apprentissage. Il
+ne passa que sept mois en Piémont, et à l'exception d'un voyage de
+quelques jours à Milan en 1798, il ne put exécuter le projet qu'il avait
+dès long-temps formé, de visiter toutes les parties de l'Italie. Il a
+exprimé ce regret en 1814 dans l'une des notes qui accompagnent ses
+poésies diverses. «Des travaux, dit-il, dont j'avais l'idée, et que j'ai
+publiés depuis, ont prouvé que ce n'était point une simple fantaisie de
+curieux que je voulais satisfaire. Des milliers de Français ont été
+envoyés dans cette Italie, dont la langue, les mœurs, la littérature,
+les arts leur étaient totalement étrangers: il était écrit que je
+n'aurais pas ce bonheur; et je mourrai probablement sans avoir vu le
+beau pays dont je me suis occupé toute ma vie.»
+
+De retour à Paris et à sa campagne de St.-Prix, Ginguené avait repris le
+cours de ses travaux paisibles, lorsqu'à la fin de l'année 1799, il fut
+élu membre du tribunat. Le devoir qu'il avait à remplir en cette qualité
+était de résister aux entreprises d'un ambitieux qui venait de s'emparer
+à main armée d'une magistrature suprême, et qui aspirait à concentrer en
+lui seul tous les droits et tous les pouvoirs. On voyait trop que ce
+parvenu n'aurait assez ni de probité, ni de lumières, pour mettre de
+lui-même un terme à ses usurpations au dedans, ni à ses conquêtes au
+dehors; et, qu'abandonné à son audace aveugle, il allait courir de
+succès en succès à sa perte, et compromettre, avec sa propre fortune,
+des intérêts bien plus chers, la liberté publique, l'indépendance, et,
+s'il se pouvait, l'honneur même de la nation française. Il s'agissait de
+le contenir au moins dans les limites légales de l'autorité, déjà
+beaucoup trop étendue, dont il venait de s'investir. Ginguené s'est
+montré fidèle à cette obligation sacrée: son caractère, ses opinions,
+ses habitudes morales l'entraînèrent et le fixèrent dans les rangs
+périlleux de l'opposition. Inaccessible aux séductions et supérieur aux
+menaces, il ne laissa aucun espoir d'obtenir de lui de lâches
+complaisances. S'il avait pu être tenté d'en avoir, il en eût été assez
+détourné par l'ignominie des faveurs même qui les devaient récompenser.
+On s'abuserait néanmoins si l'on supposait que ses efforts et ceux de
+ses collègues tendissent alors à renverser un gouvernement qu'ils
+s'étaient engagés à maintenir. C'est une idée qui ne vient pas aux
+hommes qui ont une conscience: leur respect pour les devoirs qu'ils ont
+consenti à s'imposer est la plus sûre des fidélités. Les circonstances
+déplacent les intérêts et les vains hommages; la loyauté seule enchaîne.
+Le but auquel aspirait Ginguené en 1800, 1801 et 1802, au sein du
+tribunat, était de conserver ce qui subsistait encore de lois, d'ordre
+et de liberté en France. Voilà ce qu'il voulait inflexiblement, ce qu'il
+réclamait en toute occasion, avec une énergie que l'on trouva
+importune. Son discours contre l'établissement des tribunaux spéciaux,
+c'est-à-dire inconstitutionnels et tyranniques, excita l'une des plus
+violentes colères de cette époque, et provoqua, au lieu de réponse, une
+invective grossière qui, dans le Journal de Paris, fut attribuée au
+héros accoutumé à vaincre toutes les résistances et toutes les libertés.
+Peu de mois après on commença l'épuration du tribunat, et Ginguené fut
+compris parmi les vingt premiers éliminés. Le héros daigna garder contre
+lui des ressentimens qui depuis s'amortirent tant soit peu, et ne
+s'éteignirent jamais. Ginguené, dans les quatorze années suivantes de sa
+vie, n'est plus rentré dans la carrière politique; mais il s'est élevé à
+des rangs de plus en plus honorables dans la république des lettres.
+
+Il commença, dans l'hiver de 1802 à 1803, au sein de l'Athénée de Paris,
+un cours de littérature italienne, qu'il reprit en 1805 et 1806, et qui
+attira toujours une grande affluence d'auditeurs. Beaucoup de
+littérateurs éclairés le suivaient assidûment, et y trouvaient, au
+milieu des plus agréables détails, cette exactitude sévère qui
+caractérise la véritable instruction, et dont les exemples avaient été
+jusqu'alors fort rares dans les chaires de littérature. Quelques-unes de
+ces leçons, celles qui se retrouvent dans une partie du premier volume
+de l'Histoire littéraire d'Italie, avaient été prononcées à l'Athénée,
+lorsqu'en 1803 un arrêté des consuls abrogea la loi qui avait organisé
+l'Institut, abolit la classe des sciences morales et politiques, et
+rétablit l'Académie française et l'Académie des inscriptions, sous les
+noms de classe de la langue et de la littérature française, et de classe
+d'histoire et de littérature ancienne. Peu de mois auparavant une
+commission avait été formée au sein de l'ancien Institut, pour rédiger
+un dictionnaire de la langue française; mais on feignit de trouver
+étrange que cette commission, dont Ginguené était membre, n'eût point
+achevé ce travail en une demi-année. On se plaignait sérieusement de
+cette lenteur, surtout dans le Journal de Paris, et on la présentait
+comme la plus décisive raison de ressusciter une académie française, qui
+serait bien plus diligente, et qui en effet n'a cessé, depuis 1803
+jusqu'à ce jour, de préparer une édition nouvelle de ce dictionnaire.
+Lorsqu'on publia en 1803 la première liste de la classe de littérature
+française, plusieurs personnes croyaient y rencontrer le nom de
+Ginguené, se figurant qu'il y était assez appelé par le genre de ses
+talens, de ses études et de ses ouvrages; mais les rédacteurs de ces
+listes en avaient jugé autrement. On pourrait observer que parmi les
+membres de l'Institut, qui alors réglaient ainsi les rangs de leurs
+confrères, figuraient quelques-uns de ceux qui depuis ont été exclus de
+l'une et de l'autre de ces académies; mais remarquons seulement qu'ils
+avaient omis le nom de Ginguené même sur le tableau des membres de la
+classe d'histoire et de littérature ancienne, en sorte qu'il ne se
+retrouvait nulle part; exclusion qui eût été par trop honorable,
+puisqu'elle eût été l'unique[6]. Ce n'était qu'une inadvertance, malgré
+le soin extrême qu'on avait apporté à cette classification. Il advint
+que David Leroi et l'ex-bénédictin Poirier, compris dans ce premier
+tableau, moururent fort peu de jours après sa publication, et laissèrent
+deux places vacantes. On remplit l'une par le nom de Ginguené, et M.
+Joseph Bonaparte fut appelé, _par voie d'élection_, à la seconde.
+
+ [6] On dit qu'un homme de cour alors puissant, était allé
+ visiter dans les bureaux de l'intérieur la liste du nouvel
+ institut, et en avait effacé le nom de Ginguené pour y mettre
+ le sien propre.
+
+Ginguené, dès 1803, lut à la classe de littérature ancienne les premiers
+chapitres de son histoire littéraire d'Italie; il voulait profiter des
+lumières de ses collègues, surtout en ce qui concernait la littérature
+arabe dans le quatrième de ces chapitres; et il eût continué ces
+lectures, s'il n'eût craint de s'engager peut-être en d'inutiles
+controverses: plus tard, il a lu à cette compagnie savante les articles
+relatifs à Machiavel et à l'Alamanni, insérés depuis dans les tomes VIII
+et IX de son ouvrage. La classe de littérature ancienne avait aussi
+entendu la lecture de sa traduction en vers du poëme de Catulle sur les
+noces de Thétis et de Pélée, ainsi que la préface qui contient
+l'histoire critique de ce poëme. Tout ce travail a été publié en 1812
+avec des corrections, des additions, des notes et le texte latin[7].
+
+ [7] A Paris, chez MM. Michaud, in-18, 252 pages.
+
+La _Décade_, continuée depuis 1805, sous le titre de _Revue_, fut
+supprimée en 1807, au grand regret de tous les amis des lettres et de la
+saine critique. Ginguené a coopéré depuis à quelques autres journaux
+littéraires; mais la classe de littérature ancienne le chargea, en cette
+même année 1807, de travaux plus importans. L'un consistait à rédiger
+chaque année l'analyse de tous les mémoires lus dans son sein; il a
+pendant sept ans rempli cette tâche. Il lisait ces exposés aux séances
+publiques annuelles, et leur donnait un peu plus d'étendue en les
+livrant à l'impression Réunis, ils offrent un précis historique des
+travaux de cette compagnie depuis 1807 jusqu'en 1813[8], et il serait
+superflu d'ajouter que la clarté de la diction et l'élégance des formes
+y conservent partout aux matières ce qu'elles ont d'importance et
+d'intérêt. En même temps, Ginguené avait été nommé membre de la
+commission établie pour continuer l'histoire littéraire de la France,
+dont il existait douze tomes in-4°., publiés par les Bénédictins. Les
+quatre derniers ne correspondaient encore qu'à la première moitié du
+douzième siècle; et pour atteindre l'année 1200, sans changer de
+méthode, il a fallu composer trois autres volumes qui ont paru en 1814,
+1817 et 1820. Tous trois contiennent plusieurs morceaux de Ginguené;
+morceaux qui par la nature même de leurs sujets, tiennent de plus près
+que beaucoup d'autres aux annales de la littérature française proprement
+dite; car ils concernent les trouvères et les troubadours. Ginguené
+avait déjà rattaché l'histoire des poëtes provençaux à celle des poëtes
+italiens, dans le troisième chapitre de son grand ouvrage: il fait ici
+plus particulièrement connaître la vie et les productions d'environ
+quarante troubadours du douzième siècle, tels que Guillaume IX, comte de
+Poitou, Arnauld Daniel, Pierre Vidal, etc. Il a consacré dans ce même
+recueil de pareils articles aux trouvères, c'est-à-dire aux poëtes
+français ou anglo-normands de cette même époque, par exemple à Benoît de
+Sainte-Maure, Chrétien de Troyes, Lambert Li-Cors, Alexandre de Paris.
+Ajoutons que presque toutes les notices relatives à des poëtes latins
+dans ces trois volumes sont aussi de Ginguené; on y peut distinguer
+celles qui concernent Léonius, Pierre le Peintre, et Gautier, l'auteur
+de l'Alexandréide.
+
+ [8] Ces exposés analytiques ont été continués en 1814 et 1815
+ par le rédacteur de cette notice.
+
+Pour se délasser d'études si sérieuses, Ginguené composait des fables
+qu'il a publiées au nombre de cinquante en 1810[9]. Les sujets, presque
+tous empruntés d'auteurs italiens, Capaccio, Pignotti, Bertola, Casti,
+Gherardo de' Rossi, Giambattista Roberti, se sont revêtus, en passant
+dans notre langue, de formes aimables et piquantes. En ce genre
+difficile, la plus grande témérité est d'imiter Lafontaine; il est moins
+périlleux et plus modeste d'essayer de faire autrement que lui, et c'est
+ce qu'a tenté Ginguené, avec un succès peu éclatant, mais réel et
+supérieur peut-être à celui qu'il s'était promis; car il n'avait cherché
+que son propre amusement dans ces compositions ingénieuses. On s'aperçut
+du caractère épigrammatique de ces apologues; le journal de Paris en
+dénonça cinq ou six et accusa l'auteur d'avoir de l'humeur contre
+quelqu'un. Ginguené avait pourtant soumis son recueil de fables à la
+censure qui en avait supprimé six, et mutilé deux ou trois autres; il a
+depuis, en 1814, réparé ces altérations et ces omissions en publiant dix
+fables nouvelles[10] avec les poésies diverses ci-dessus indiquées.
+
+ [9] A Paris, chez MM. Michaud frères, in-18, 247 pages.
+
+ [10] Ibid. in-18, 306 pages.
+
+Une édition des poëmes d'Ossian, traduits par Letourneur, parut en 1810,
+ayant pour préliminaire un mémoire de Ginguené sur l'état de la question
+relative à l'authenticité de ces productions; c'est un excellent morceau
+d'histoire littéraire[11] où tous les faits sont impartialement exposés,
+et dont la conclusion est que probablement ces poésies ont été composées
+en effet par un ancien barde. En 1811, il prit soin de l'édition des
+Œuvres du poëte Lebrun, et y attacha une notice historique, où se
+reconnaît le langage de la vérité et de la justice autant que celui de
+l'amitié. Les quatre premiers volumes de la Biographie universelle,
+publiés aussi en 1811, contenaient plusieurs articles de Ginguené, qui
+n'a pas cessé depuis de coopérer à ce recueil, le plus vaste, le plus
+riche, et le plus varié qui existe en ce genre. Les morceaux qu'il y a
+fournis se prolongent jusqu'au trente-quatrième volume, imprimé en 1823.
+Il est vrai que les sujets sont quelquefois les mêmes qu'en certaines
+parties de son histoire littéraire d'Italie; mais cette histoire finit
+avec le seizième siècle, et c'est fort souvent à des littérateurs
+italiens des trois siècles suivans que se rapportent les articles qu'il
+a insérés dans la Biographie[12]. Réunis et disposés dans l'ordre
+chronologique, ils offriraient une esquisse des annales de la
+littérature italienne depuis l'an 1600 jusqu'à nos jours et formeraient
+une sorte de supplément au principal ouvrage de Ginguené.
+
+ [11] Il en a été tiré des exemplaires particuliers en 36
+ pages in-8°.
+
+ [12] Tels sont les articles: L. Adimari, Alfieri,
+ Algarotti... Bandini, Bianchini... Calogera, Casti, Chiari...
+ Fabroni, Facciolato, Filangieri, Filicaia, Fontanini,
+ Forcellini... Galiani, Goldoni... et un très-grand nombre
+ d'autres. Ginguené a d'ailleurs fourni à ce recueil des
+ articles étrangers à la littérature italienne, par exemple
+ ceux de Chamfort et de Cabanis.
+
+Les trois premiers volumes de cet ouvrage ont paru en 1811; les deux
+suivans, en 1812; le sixième, en 1813[13]; et les trois derniers, en
+1819, après la mort de l'auteur. Le septième est tout entier de lui, à
+l'exception de quelques pages. Mais il n'y a guère qu'une moitié, tant
+du huitième que du neuvième, qui lui appartienne. L'autre moitié est de
+M. Salfi, qui, par ces supplémens, et par un tome dixième de sa
+composition, imprimé en 1823, a complété les annales littéraires de
+l'Italie jusqu'à la fin du seizième siècle. L'accueil honorable que
+l'ouvrage de Ginguené a reçu en France, en Italie, en Allemagne, en
+Angleterre, les traductions qui en ont été faites, et la seconde édition
+qu'on en donne aujourd'hui, quatre ans après la publication des derniers
+tomes de la première, ne nous laissent rien à dire ici sur le mérite de
+ces neuf volumes. Il paraît que le public leur assigne un rang fort
+élevé parmi les livres composés en prose française au dix-neuvième
+siècle; qu'il y trouve un heureux choix de détails et de résultats, de
+faits historiques et d'observations littéraires. Tiraboschi, dans une
+bien plus volumineuse histoire, n'avait guère recueilli que des faits;
+Ginguené y a su joindre, en un bien moindre espace, des considérations
+neuves et des analyses profondes. Il s'était donné une très-riche
+matière: il l'a disposée avec méthode, et sans chercher à la parer, il
+s'est appliqué et il a réussi à lui conserver toute sa beauté naturelle.
+
+ [13] A cette époque, le vice roi d'Italie fit remettre à
+ Ginguené une médaille d'or où sont gravés ces mots: _Al
+ Cavaliere P.L. Ginguené, dell' Istituto di Francia, ben
+ merito dell' Italiana letteratura. Decretuta dal vice-ré
+ d'Italia, il di 28 maggio 1813._
+
+Cependant lorsqu'après la publication et le succès des six premiers
+volumes, quelques-uns de ses amis, membres de l'Académie française,
+s'avisèrent de le porter à une place vacante dans cette compagnie, et
+lorsque, l'ayant fait consentir à cette candidature, ils croyaient avoir
+vaincu le plus grand obstacle, on ne le jugea pas digne encore d'un si
+grand honneur; et puisqu'il le faut avouer, il fut si peu sensible à ce
+déplaisir, que personne en vérité n'eut à regretter ni à se réjouir de
+le lui avoir donné: on l'avait, de tout temps, fort accoutumé à ces
+mésaventures. Présenté une fois par l'Institut, une autre fois par le
+Collége royal de France, pour remplir des chaires vacantes dans ce
+dernier établissement, il n'obtint ni l'une ni l'autre, quoiqu'il eût
+déjà montré à l'Athénée de Paris comment il savait remplir ce genre de
+fonctions. Quant aux pures faveurs, grandes ou petites, hautes ou
+vulgaires, il ne songeait point à les demander, et l'on s'abstenait de
+les lui offrir. Il n'était pas membre de la Légion-d'Honneur; mais enfin
+pourtant on l'inscrivit dans l'ordre demi-étranger de la Réunion; et
+cette distinction pouvait le flatter, comme moins prodiguée alors en
+France, et comme ayant quelque analogie avec ses ouvrages. On permit
+d'ailleurs aux académies de Turin et de la Crusca à Florence de le
+placer au nombre de leurs associés. En ses qualités de Breton, et de
+littérateur fort instruit, il était membre de l'académie celtique de
+Paris et de plusieurs autres.
+
+Au milieu des bouleversemens politiques et des intrigues littéraires, il
+a joui d'un bonheur inaltérable qu'il trouvait dans ses travaux, dans
+ses livres, au sein de sa famille et dans la société de ses amis. Il
+s'était composé une très-bonne plutôt qu'une très-belle bibliothèque,
+qui embrassait tous les genres de ses études, et dont un tiers à peu
+près consistait en livres italiens, au nombre d'environ 1,700 articles
+ou 3,000 volumes. Floncel et d'autres particuliers avaient possédé des
+collections plus amples, beaucoup plus riches et réellement bien moins
+complètes. La bibliothèque entière de Ginguené a été vendue à un seul
+acquéreur, qui l'a transportée en Angleterre. Elle était, avec sa
+modeste habitation de Saint-Prix, à peu près toute sa fortune, acquise
+par quarante-quatre années de travaux assidus, et par une conduite
+constamment honorable. La liste des amis d'un homme tel que lui n'est
+jamais bien longue; mais il eut le droit et le bonheur d'y compter
+Chamfort, Piccini, Cabanis, Parny, Lebrun, Chénier, Ducis, Alphonse
+Leroi, Volney, pour ne parler que de ceux qui ne sont plus et qui ont
+laissé comme lui d'immortels souvenirs. Tous leurs succès étaient pour
+lui, plus que les siens propres, de vives jouissances: mais il survivait
+à la plupart d'entre eux, et ne s'en consolait que par les hommages
+qu'obtenait leur mémoire, et qu'en voyant renaître dans les générations
+nouvelles, des talens dignes de remplacer les leurs. Entre les
+littérateurs jeunes encore, lorsqu'il achevait sa carrière, et dont les
+essais lui inspiraient de hautes espérances, on ne se permettra de
+nommer ici que M. Victorin Fabre, qu'il voyait avancer d'un pas rapide
+et sûr dans la route des lumières, du vrai talent et de l'honneur.
+
+Ginguené n'avait point d'enfans; mais depuis 1805, il était devenu le
+tuteur, le père d'un orphelin anglais. Ces soins, cette tendresse, et
+les progrès de l'élève qui s'en montrait digne, ont jeté de nouveaux
+charmes sur les onze dernières années de Ginguené. Le sort, qui l'avait
+trop souvent maltraité, lui _devait cette indemnité_, dit-il lui-même,
+dans l'une des trois épîtres en vers adressées par lui à James Parry:
+c'est le nom de cet excellent pupille, dont les vertus aujourd'hui
+viriles honorent et reproduisent celles de son bienfaiteur. Il lui
+disait encore dans cette épître:
+
+ Tu vis ton ami, sans faiblesse,
+ Subir un sort peu mérité,
+ Mais tu ne vis point sa fierté
+ Se soumettre à la vanité
+ Du pouvoir ou de la richesse;
+ Ni celle de qui la bonté,
+ L'esprit et l'amabilité
+ Sur mes jours répandent sans cesse
+ Une douce sérénité,
+ Flétrir, même par sa tristesse,
+ Notre honorable adversité.
+
+Ginguené avait choisi, dans sa propre famille, l'épouse que ces derniers
+vers désignent, et à laquelle il n'a jamais cessé de rendre grâces de
+tout ce qu'il avait retrouvé de paix, de bonheur même, au sein des
+disgrâces et des infortunes.
+
+On s'est borné, dans cette notice, à recueillir les faits dont on avait
+une connaissance immédiate, et surtout ceux que Ginguené atteste dans
+ses propres écrits. Trois de ses amis, MM. Garat, Amaury Duval et Salfi,
+ont déjà rendu de plus dignes hommages à sa mémoire: M. Garat, dans un
+morceau imprimé à la tête du catalogue de la bibliothèque de
+Ginguené[14]; M. Amaury Duval, dans les préliminaires du tome XIV de
+_l'Histoire littéraire de la France_[15]; M. Salfi, à la fin du tome X
+de l'_Histoire littéraire d'Italie_[16]. On doit infiniment plus de
+confiance à ces trois notices qu'aux articles qui concernent Ginguené,
+soit dans les recueils biographiques, soit aussi dans certains mémoires
+particuliers; par exemple, dans les relations que lady Morgan a
+intitulées _la France_. Cette dame, en 1816, a visité Ginguené dans son
+village de Saint-Prix, qu'elle appelle Eaubonne. Elle rapporte que,
+pressé de composer des vers contre Bonaparte déchu, il répondit qu'il
+laissait ce soin à ceux qui l'avaient loué tout puissant; et il paraît
+certain qu'il fit en effet cette réponse: elle convenait à son esprit et
+à son caractère. Mais lady Morgan ajoute que dans les cercles de gens
+éclairés, on ne prononçait jamais son nom qu'en y ajoutant une épithète
+_charmante_, qu'on ne l'appelait que _le bon Ginguené_. Il était sans
+doute du nombre des meilleurs hommes, mais non pas tout-à-fait de ceux
+auxquels on attribue tant de bonhomie. Exempt de méchanceté, il ne
+manquait ni de fierté ni de malice, et ne tolérait jamais dans ses
+égaux, jamais surtout dans ceux qui se croyaient ses supérieurs, aucun
+oubli des égards qui lui étaient dus, et que de son côté il avait
+constamment pour eux; car personne ne portait plus loin cette politesse
+exquise et véritablement française, qui n'est au fond que la plus noble
+et la plus élégante expression de la bienveillance. On le disait fort
+_susceptible_, à prendre ce mot dans une acception devenue, on ne sait
+trop pourquoi, assez commune, et dans laquelle il l'a employé lui-même
+en parlant de Jean-Jacques Rousseau. Mais quoiqu'il ait excusé les
+soupçons et presque les visions de cet illustre infortuné, il n'avait
+assurément pas les mêmes travers, et ne s'offensait que des torts réels.
+Il ne souffrait aucun procédé équivoque, et voulait qu'on eût avec lui
+autant de loyauté, autant de franchise, qu'il en portait lui-même dans
+toutes les relations sociales. Il n'y avait là que de l'équité; mais
+c'était, il faut en convenir, se montrer fort exigeant, ou fort en
+arrière des progrès que la _civitisation_ venait de faire, de 1800 à
+1814.
+
+ [14] A Paris, chez Merlin, 1817, in-8°. Pages xxiv et 352.
+
+ [15] A Paris, chez Firmin Didot, 1817, in-4°. Tous les
+ exemplaires de ce volume ne contiennent pas la notice de M.
+ Amaury Duval sur Ginguené.
+
+ [16] P. 467-519.
+
+Sa constitution physique, quoique très-saine, n'était peut-être point
+assez forte pour supporter sans relâche les travaux auxquels
+l'enchaînaient ses goûts et ses besoins. Sa santé avait paru s'altérer,
+peu après son retour de Turin. Un mal d'yeux en 1801 l'avait forcé
+d'interrompre ses études chéries; l'affaiblissement d'un organe dont il
+faisait un si grand usage, eût été pour lui un accablant revers: il dut
+à son ami Alphonse Leroi une guérison prompte et complète; mais il
+essuya en 1804 une maladie plus grave, et ne se rétablit qu'à Laon où il
+passa un mois chez l'un de ses frères. Il retomba neuf ans plus tard
+dans un état de dépérissement et de langueur dont il ne s'est point
+relevé, et qui laissait néanmoins à ses facultés intellectuelles et
+morales toute leur énergie et toute leur activité. Les événemens de 1814
+le délivrèrent de son plus mortel chagrin, et le ranimèrent en lui
+inspirant de l'espoir. En 1815, il fit un voyage en Suisse, où il eût
+retrouvé la santé, si le mouvement, les distractions et les soins de
+l'amitié avaient pu la lui rendre. Il revint languissant, traversa
+pourtant encore un hiver, durant lequel il composa quelques-uns des
+derniers chapitres de son ouvrage. Au printemps de 1816, il revit sa
+délicieuse campagne, qui n'avait rien de _romantique_, quoi qu'en dise
+lady Morgan, mais dont l'heureuse _position était_, disait il, _toujours
+nouvelle pour lui_. Selon sa coutume, il y prolongea son séjour jusqu'au
+milieu de l'automne, et mourut à Paris, le 16 novembre 1816. Ses
+funérailles ont été célébrées le 18, et l'un de ses confrères a prononcé
+sur sa tombe le discours suivant:
+
+«Messieurs, l'un des services que M. Ginguené a rendu aux lettres a été
+d'honorer la mémoire de plusieurs écrivains qui lui ressemblaient par
+l'étendue des lumières et par les grâces de l'esprit, et qui avaient,
+comme lui, consacré de longs travaux et de rares talens au maintien du
+bon goût et aux progrès des connaissances utiles. Je laisse à ses
+pareils le soin et l'honneur de le louer dignement; je voudrais
+seulement exprimer les regrets profonds qui amènent ici ses amis et ses
+confrères, et que vont partager en France, en Italie, tous les hommes de
+bien qui cultivent et chérissent les lettres. Le monument qu'il a élevé
+à la gloire de la littérature italienne enorgueillira aussi la nôtre,
+alors même qu'il n'aurait pas eu le temps d'en achever les dernières
+parties. Mais, quoique ce grand et bel ouvrage surpasse toutes ses
+autres productions, il ne les effacera point; elles auraient suffi pour
+assurer au nom de M. Ginguené un rang distingué parmi les noms des
+critiques judicieux, des poëtes aimables et des écrivains habiles.
+L'Académie dont il était membre sait quel intérêt il prenait aux
+recherches savantes dont elle s'occupe. Il en a, durant sept années,
+recueilli, rapproché, exposé les résultats. Ceux de ses confrères qui
+travaillaient avec lui à l'histoire littéraire de la France,
+n'oublieront jamais ce qu'il apportait dans leurs conférences, de
+lumières et d'aménité, de sagesse et de modestie. Un esprit délicat, une
+âme sensible, des affections douces tempéraient et n'altéraient point la
+franchise de son caractère. Des fonctions publiques remplies avec une
+probité sévère, des infortunes supportées sans faiblesse et sans
+ostentation, des amitiés persévérantes à travers tant de vicissitudes,
+toutes les épreuves et toutes les habitudes qui peuvent honorer la vie
+d'un homme de lettres, ont rempli la sienne; et la veille du jour qui
+l'a terminée, ses traits décolorés restaient empreints de la sérénité
+d'une conscience pure. Les restes de sa gaîté douce et ingénieuse
+animaient encore ses regards et ses discours. Mais on l'entendait
+surtout rendre grâces à sa respectable épouse de tout le bonheur qu'elle
+n'avait cessé de répandre sur sa vie, et qu'elle étendait sur ses
+derniers momens. Je dis le bonheur, car je pense, à l'honneur des
+lettres, de la probité, de l'amitié et des affections domestiques, que
+M. Ginguené a été heureux, quoique les occasions de ne pas l'être ne lui
+aient jamais manqué. Messieurs, nous déposons ici les restes de l'un des
+meilleurs hommes que la nature et l'étude aient formés pour la gloire de
+notre âge et pour l'instruction des âges futurs.»
+
+Le tombeau de Ginguené, au jardin du père La Chaise, est placé près de
+ceux de Delille et de Parny; l'inscription qu'on y lit est celle qu'il
+avait composée lui-même et qui termine l'une de ses pièces de vers:
+
+ Celui dont la cendre est ici,
+ Ne sut, dans le cours de sa vie,
+ Qu'aimer ses amis, sa patrie,
+ Les arts, l'étude et sa Nancy[17].
+
+ [17] Prénom de madame Ginguené.
+
+
+
+
+HISTOIRE LITTÉRAIRE
+D'ITALIE.
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+
+
+CHAPITRE Ier.
+
+_État de la littérature latine et grecque à l'avénement de Constantin;
+effets de la translation du siége de l'empire; littérature
+ecclésiastique; son influence; invasion des Barbares; ruine totale des
+Lettres_.
+
+
+On attribue généralement l'affaiblissement, et ensuite l'entière
+destruction des lumières et des lettres en Europe, à trois causes: à la
+translation du siége de l'Empire, faite par Constantin, de Rome à
+Constantinople; à la chute de l'empire d'Occident, suite inévitable du
+démembrement qu'il en avait fait; enfin aux invasions et à la longue
+domination des Barbares en Italie. Mais avant Constantin, la décadence
+étai déjà sensible. On serait tenté de croire, que, quand même aucune de
+ces trois causes n'eût existé, les lettres n'en étaient pas moins
+menacées d'une ruine totale, et que la barbarie eût enfin régné, même
+sans l'intervention des Barbares.
+
+Sous cette longue suite d'Empereurs, qui depuis Commode, indigne fils du
+sage Marc-Aurèle, montèrent sur le trône et en furent précipités, au gré
+de la soldatesque prétorienne, devenue l'arbitre de l'Empire, il y eut
+encore beaucoup de poètes, d'orateurs, d'historiens. Les lectures, les
+récitations publiques dans l'Athénée de Rome, et la célébration, sous
+Alexandre Sévère, des jeux du Capitole, dans lesquels les orateurs et
+les poètes se disputaient des pris, et recevaient des couronnes; et les
+traces que l'on retrouve de ces jeux sous Maximin, son successeur; et
+les cent poètes que l'on voit employés sous Gallien à l'épithalame de
+ses petits-fils, prouvent que la Poésie attirait encore les regards.
+Mais que nous reste-t-il de tout ce qu'elle produisit alors? Un poëme
+didactique de Sammonicus[18], ou plutôt un recueil de vers assez
+médiocres sur la Médecine; un poëme beaucoup meilleur de Némésien sur la
+Chasse, et ses quatre églogues que l'on y joint ordinairement; enfin les
+sept églogues de Calpurnius, ami de Némésien, à qui il les a dédiées;
+voilà tout ce qui nous reste d'un si long espace de temps; et, si l'on
+en excepte les deux autres poëmes que ce même Némésien avait aussi
+composés, l'un sur la Pêche, et l'autre sur la Navigation[19], nous ne
+voyons de trace d'aucun autre ouvrage que nous ayons à regretter.
+
+ [18] Q. Sérénus Sammonicus, qu'Antonin Caracalla admettait à
+ sa table, et qu'il y assassina lâchement. C'était alors le
+ plus savant des Romains. Il avait composé plusieurs ouvrages
+ de physique, de mathématiques et de philologie: son poëme
+ seul est resté. (Voy. Fabricius, _Bibl. lat._)
+
+ [19] Vopiscus _in Caro_, c. II.
+
+Le changement qui s'était fait dans la forme du gouvernement avait
+détruit l'Eloquence. Le panégyrique y est moins propre que les
+discussions libres de la tribune sur les grands intérêts de la patrie.
+Un certain Cornelius Fronton, l'un des panégyristes d'Antonin, fit
+cependant école et même secte, puisqu'on appela Frontoniens ceux qui
+voulaient imiter son style[20]. Un orateur du quatrième siècle[21] osa
+bien l'appeler, _non le second, mais l'autre honneur de l'éloquence
+romaine_[22]; mais il ne nous reste rien de ce Fronton qui puisse nous
+servir de point de comparaison entre lui et l'Orateur dont le nom est
+devenu celui de l'éloquence même. Il est à croire que les siècles
+suivant y auront vu quelque différence, et qu'on se sera promptement
+lassé de copier les panégyriques de l'un, tandis que les copies
+multipliées des ouvrages de l'autre en ont dérobé la plus grande partie
+aux ravages du temps. Aulu-Gelle et d'autres auteurs parlent bien encore
+de quelques orateurs ou rhéteurs, mais il ne s'est conservé d'eux que
+leurs noms, trop obscurs pour qu'il ne soit pas inutile de les rappeler
+ici. Des sophistes grecs s'étaient alors emparés de toutes les écoles.
+Leur exemple ne valait sans doute pas mieux que leurs leçons; et il est
+probable qu'ils ressemblaient en éloquence à Démosthènes comme Frotnon à
+Cicéron.
+
+ [20] Sidon. Apollin., lib. I, Epist. I.
+
+ [21] Eumène.
+
+ [22] _Romanœ eloquentiœ, non secundum, sed alterum decus_.
+ (Panegyr. Constantio, XIV.)
+
+Dans l'Histoire, les six auteurs de celle des empereurs[23], appelée
+vulgairement l'histoire Auguste, sont tout ce qui nous reste en langue
+latine, quoiqu'il en ait existé alors un plus grand nombre. Depuis que
+Suétone avait donné l'exemple de transmettre à la postérité les petits
+détails de la vie privée, il était naturel qu'il se trouvât plus
+d'historiens, ou d'hommes qui se crussent capables de l'être; mais le
+temps a fait justice d'eux et de leurs ouvrages. Il a respecté plusieurs
+historiens grecs, qui écrivirent dans leur langue; mais à Rome, et dont
+quelques uns prirent pour sujets les faits de l'histoire grecque,
+d'autres les événements romains, soit des époques antérieures soit de
+leur temps. Arrien de Nicomédie, Elien, Appien d'Alexandrie, Diogène
+Laërce; Polyen, qui précédèrent de peu de temps cette époque, Dion
+Cassius, Hérodien et quelques autres, sans pouvoir être comparés aux
+premiers historiens de la Grèce, ont sur les latins du même temps une
+grande supériorité. Leur belle langue du moins conservait encore son
+génie et son éloquence, tandis que la langue latine s'altérait de jour
+en jour par cette affluence d'étrangers qui remplissaient Rome, et que
+des soldats étrangers créés empereurs y attiraient sans cesse à leur
+suite.
+
+ [23] Ælius Spartianus, Julius Capitolinus, Ælius Lampridius,
+ Vulcatius Gallicanus, Trebellius Pollion et Flavius Vopiscus.
+
+A l'égard des philosophes, on sait que plusieurs tenaient école à Rome,
+que leurs disciples allaient tous les jours les entendre et disputer
+entre eux dans le temple de la Paix[24]; mais rien n'est venu jusqu'à
+nous, ni des écoliers ni des maîtres. C'est cependant au commencement de
+cette époque que Plutarque, qui suffirait seul pour l'illustrer,
+écrivait en grec à Rome; c'est alors que s'élevait à Alexandrie la
+fameuse école des Electiques, fondée par Potamon et par Ammonius, dont
+Plotin et Porphyre furent les disciples, école qui, secouant le joug de
+toutes les anciennes sectes philosophiques, recueillait de chacune ce
+qui lui paraissait le plus conforme à la raison et à la vérité. Elle fut
+sans doute connue à Rome, mais on ne voit pas qu'aucun Romain en ait
+soutenu les opinions. Les Romains n'avaient rien été qu'à l'imitation
+des Grecs. Les lettres romaines n'existaient plus, et dans plusieurs
+parties, les lettres grecques florissaient encore: c'était un ruisseau
+tari avant sa source.
+
+ [24] Gallien, _de libr. prop._
+
+La Jurisprudence seule continuait de fleurir. Les lois se multipliant
+avec les empereurs, la science dont elles étaient l'objet, devenait
+malheureusement plus propre à exercer l'esprit. Entre plusieurs noms qui
+furent illustres à cette époque et qui le sont encore, on distingue
+surtout ceux de Papinien et d'Ulpien. Le premier, pour récompense de ses
+travaux et plus encore de ses vertus, fut assassiné par l'ordre de
+Caracalla; le second, exilé de la cour par Héliogabale, rappelé par
+Alexandre Sévère, admis dans sa confiance la plus intime, ne put être
+défendu par lui de la fureur des soldats prétoriens, qui le massacrèrent
+sous les yeux de leur empereur, ou plutôt sous sa pourpre même, dont
+Alexandre s'efforçait de le couvrir.
+
+Enfin la décadence littéraire, qui se faisait sentir dès le commencement
+de cette époque, nous est prouvée par l'un des ouvrages mêmes les plus
+précieux qui nous en soient restés, par les Nuits attiques du
+grammairien Aulu-Gelle. A l'exception du philosophe Favorinus, son
+maître, auteur de ce beau discours adressé aux mères pour les engager à
+nourrir leurs enfans, de qui Aulu-Gelle nous parle-t-il, sinon de
+quelques grammairiens ou rhéteurs, aujourd'hui très-obscurs, et qui,
+faute d'orateurs et de poètes, occupaient alors l'attention publique? Ce
+Sulpicius Apollinaire qu'il nous vante[25], et qui se vantait lui-même
+d'être le seul qui pût alors entendre l'histoire de Salluste, nous
+prouve par ce trait même, combien les Romains étaient déchus de leur
+gloire littéraire, et, si j'ose ainsi parler, de leur propre langue.
+Aulu-Gelle en déplore souvent la corruption et la décadence. Du reste,
+tous les savants qui figurent dans ses Nuits attiques, et c'étaient les
+plus célèbres, qui fussent alors à Rome, paraissaient presque toujours
+occupés de recherches pénibles sur des questions purement grammaticales
+de peu d'importance; et l'on y voit un certain esprit de petitesse, bien
+éloigné de la manière de penser grande et sublime des anciens
+Romains[26].
+
+ [25] Liv. XVIII, c. 4; liv. XX, c. 5.
+
+ [26] Tiraboschi, _Stor. della Lett. ital._, t. II, liv. II,
+ c. 8.
+
+La science du grammairien embrassait alors tout ce que nous appelons
+aujourd'hui la critique. Tandis que la critique s'occupe des auteurs
+vivants, elle est une preuve de plus des richesses littéraires du temps:
+elle est elle-même une branche de ces richesses, pourvu qu'elle soit
+éclairée, équitable et décente. Mais lorsque chez une nation et à une
+époque quelconque, la critique ne s'exerce plus que sur les anciens
+auteurs, et sur ceux qui ont écrit, chez cette nation, à une époque
+antérieure, elle est une preuve sensible de l'absence totale des grands
+talents et de l'affaiblissement des esprits.
+
+Tel était donc le misérable état où les lettres étaient réduites à
+l'avénement de Constantin. On voit que la pente qui les entraînait vers
+une ruine totale était déjà bien établie, et qu'elle n'avait pas besoin
+de devenir plus rapide. Elle le devint cependant lorsque cet empereur
+eut transféré à Bysance le siége du gouvernement impérial. Les flatteurs
+de Constantin l'ont appelé Grand: les chrétiens, dont il plaça la
+religion sur le trône, l'en ont payé par le titre de Saint: les
+philosophes sont venus, et lui ont reproché des petitesses et des crimes
+qui attaquent également sa grandeur et sa sainteté: ce n'est sous aucun
+de ces rapports que je dois le considérer, mais seulement quant aux
+effets qu'il produisit sur les lettres et sur les lumières de son
+siècle.
+
+Les auteurs ultramontains, qui ont écrit dans le pays où la religion de
+Constantin a le plus de force, où sa mémoire est par conséquent presque
+sacrée, ont eux-mêmes reconnu le mal irréparable que son établissement à
+Bysance, et le soin qu'il prit d'élever et de faire fleurir cette
+capitale nouvelle aux dépens de l'ancienne, avaient fait non seulement
+à l'Italie mais aux lettres[27]. Les courtisans, les généraux, les
+grands suivirent l'empereur, avec leurs richesses, leurs clients, leurs
+esclaves. Les premiers magistrats, les conseillers, les ministres,
+accompagnés de leurs familles et de leurs gens, formaient un peuple
+innombrable, si l'on songe au luxe de Rome et à celui de cette cour.
+L'argent, les arts, les manufactures suivirent cette première roue de
+l'ordre politique, autour de laquelle, comme il arrive d'ordinaire dans
+les états monarchiques, ils étaient forcés de tourner. La tête et la
+force principale des armées, qui ne pouvait se séparer du chef suprême,
+enfin tout ce qu'il y avait de plus important partit, et laissa en
+Italie un vide immense d'hommes et d'argent; car le numéraire, passant
+par les tributs publics dans le trésor impérial, et circulant autour du
+trône, y entraîna avec lui le commerce et l'industrie, sans revenir
+jamais, pendant plus de cinq siècles, au lieu d'où il était parti[28].
+
+ [27] Voy. Tiraboschi, _Stor. della Lett. ital._, t. II, liv.
+ IV, c. I; Muratori, _Antich. ital. Dissertaz._ I; Denina,
+ _Rivol. d'Ital._, liv. III, c. 6.
+
+ [28] Bettinelli, _Risorgimento d'Italia_, c. I.
+
+Comment les lettres auraient-elles fleuri dans un pays dépouillé de tout
+son éclat, de tous ses moyens de prospérité, soumis à un maître, et
+privé de ses regards? Il n'y a que dans les pays libres, comme
+autrefois dans la Grèce, comme depuis dans l'ancienne Rome, comme à
+Florence parmi les modernes, que les lettres naissent d'elles-mêmes, et
+prospèrent spontanément: ailleurs il leur faut l'œil du maître, ses
+récompenses, sa faveur. Mais autour de Constantin même, et sous
+l'influence immédiate des grâces qu'il pouvait répandre, il était
+survenu dans les études et dans les exercices de l'esprit, des
+changements qui n'étaient pas propres à leur rendre leur ancienne
+splendeur.
+
+Une littérature nouvelle était née depuis déjà près de deux siècles.
+Elle parvint sous cet empereur à son plus haut degré de gloire: elle
+compta parmi ses principaux auteurs, des hommes d'un grand caractère,
+d'un grand talent et même d'un grand génie. Ils produisirent des
+bibliothèques entières d'ouvrages volumineux, profonds, éloquents. Ils
+forment dans l'histoire de l'esprit humain, une époque d'autant plus
+remarquable, qu'elle a exercé la plus grande influence sur les époques
+suivantes.
+
+Je ne répéterai ni ne contredirai les éloges que l'on a donnés aux
+Basiles, aux Grégoires, aux Chrysostômes, aux Tertulliens, aux Cypriens,
+aux Augustins, aux Ambroises. Je chercherai plutôt les causes qui
+rendirent leurs productions inutiles au progrès de l'éloquence et des
+lettres, qui firent que, dans un temps où florissaient de tels hommes,
+elles continuèrent à se corrompre et à déchoir. Pour ne point alléguer
+ici d'autorités suspectes, c'est encore dans les auteurs italiens, que
+je puiserai les principaux traits dont je tâcherai de caractériser ce
+qu'on est convenu d'appeler la littérature ecclésiastique.
+
+«La religion des anciens peuples ne formait pas une science qui fût
+l'objet de l'étude et des méditations des hommes de lettres[29]. Les
+philosophes contemplaient la nature des dieux, comme les métaphysiciens
+modernes ont raisonné sur Dieu et sur les esprits dans la pneumatologie
+et dans la théologie naturelle. Quant aux actions des dieux, et à
+l'histoire de leurs exploits, on les abandonnait aux poètes..... Mais
+une théologie, une science de la religion, une étude de ses dogmes et de
+ses mystères étaient inconnues aux anciens[30]». La religion chrétienne
+elle-même s'introduisit et se répandit d'abord par la prédication, et
+dès qu'il y eut un peu de foi, par les miracles. Mais elle commença
+bientôt à devenir l'objet de questions et de disputes; par conséquent à
+occuper l'attention et l'étude des savants, et à former ainsi une partie
+de la littérature.
+
+ [29] Andrès, _dell' Origin. progr. e st. d'ogni Letteratura_,
+ t. I, c. 7.
+
+ [30] Ceci est exactement emprunté de Voltaire, il est juste
+ de le lui rendre. «De pareils troubles, dit-il, n'avaient
+ point été connus dans l'ancienne religion des Grecs et des
+ Romains, que nous nommons le paganisme: la raison en est que
+ les païens, dans leurs erreurs grossières, n'avaient point de
+ dogmes, et que les prêtres des idoles, encore moins les
+ séculiers, ne s'assemblèrent jamais pour disputer».
+
+ (_Essai sur l'Esprit et les Mœurs des nations_, c. 14.)
+
+Les combats que le christianisme eut à soutenir, la lutte qui s'établit
+entre lui et les religions jusqu'alors dominantes, les persécutions qui
+en furent la suite, obligèrent les plus savants d'entre les chrétiens à
+répondre aux attaques, et à faire de fréquentes apologies de leur
+religion. Dès le commencement du deuxième siècle, on voit de ces
+apologies présentées à l'empereur Adrien; dans la suite, Justin,
+Athénagore, Tertullien en adressèrent aux empereurs, au sénat romain, au
+monde entier; on eut l'_Octavius_ de Minucius Félix; le savant Origène
+écrivit contre Celsus; Lactance publia ses _Institutions divines_;
+chacun d'eux mit dans ces sortes d'ouvrages, tout ce qu'il pouvait avoir
+d'érudition, de jugement et d'éloquence.
+
+Les hérésies, qui ne tardèrent pas à s'élever dans le sein même du
+christianisme, fournirent aux docteurs orthodoxes de nouvelles matières
+d'études et de travaux, et surtout un vigoureux exercice à leurs
+dialectiques. Avant la fin du second siècle, Irénée avait déjà fait un
+gros ouvrage de la simple exposition des dogmes de toutes les hérésies
+nées jusqu'alors, et de leur réfutation. Leur nombre s'accrut, les
+objections se multiplièrent, et les écrits apologétiques en même
+proportion. Le texte de l'Écriture attaqué dans un sens, défendu dans un
+autre, était le sujet ordinaire de ces violents combats. Il fallut donc
+étudier ce texte, le méditer, le corriger, l'interpréter, le commenter
+sans cesse. Dans la foule de ces champions infatigables, on distingue
+surtout Clément d'Alexandrie, Tertullien et Origène.
+
+Les vicissitudes du christianisme, sa propagation rapide, les actes de
+ses défenseurs, les miracles qu'il certifiait et qui lui servaient de
+preuves, devinrent bientôt aux yeux des chrétiens un sujet digne de
+l'Histoire. Hégésippe, dont il n'est resté que quelques fragments, fut
+leur premier historien, et il eut dans peu des imitateurs.
+
+Ce furent autant de branches de cette littérature nouvelle, qui eut des
+écoles et des bibliothèques, en Egypte, en Perse, en Palestine, en
+Afrique[31]. C'est là que s'instruisirent et que commencèrent à
+s'exercer les grands hommes, qui firent du quatrième siècle ce qu'on
+appelle le siècle d'or de la littérature ecclésiastique. Arnobe,
+Lactance, Eusèbe de Césarée, Athanase, Hilaire, Basile, les deux
+Grégoire de Nicée et de Nazianze, Ambroise, Jérôme, Augustin,
+Chrisostôme, remplirent un siècle entier de leur gloire. Des conciles
+nombreux et célèbres furent aussi, dans ce siècle, un vaste champ pour
+l'argumentation et pour la sorte d'éloquence qui pouvait s'y exercer.
+Leurs décisions compliquèrent encore la doctrine, et exigèrent de
+nouveaux efforts des étudians et des docteurs. Le droit canon prit
+naissance: il y eut un code de lois ecclésiastiques, qui s'est beaucoup
+accru depuis, mais qui servit dès-lors de noyau et comme de fondement à
+cette partie de la science.
+
+ [31] Les écoles et les bibliothèques d'Alexandrie, d'Édesse,
+ de Jérusalem, d'Hippone, etc.
+
+Maintenant, le reproche que l'on fait à cette littérature d'avoir
+étouffé l'autre et d'en avoir complété la décadence, est-il mérité?
+est-il injuste? C'est une question qui se présente naturellement, et sur
+laquelle on ne peut ni se taire, ni s'appesantir. De quelque manière
+qu'on entende un passage des Actes des Apôtres, où il est dit, qu'à
+Ephèse plusieurs de ceux qui s'étaient adonnés à d'autres sciences,
+apportèrent et jetèrent au feu leurs livres, après une prédication de S.
+Paul[32], il est certain que voilà déjà un bon nombre de livres brûlés.
+Les auteurs chrétiens des premiers siècles montrent, dit-on, dans leurs
+écrits une grande connaissance des ouvrages, des pensées et des systèmes
+philosophiques des anciens auteurs: une multitude de morceaux et de
+passages ne s'en sont même conservés que dans leurs écrits; et en effet
+il fallait bien qu'ils en eussent fait une étude très-attentive, pour se
+mettre en état de les combattre[33]. Oui, mais ne voit-on pas que, dans
+cette disposition d'esprit, tout occupés des erreurs ils l'étaient fort
+peu des beautés; qu'ils devaient mettre peu de zèle à en recommander
+l'étude; que le peu qu'ils en souffraient encore, recevait d'eux une
+direction plus religieuse que littéraire, et qu'il n'y avait pas loin
+entre se croire obligés de les combattre et de les réfuter
+continuellement et les écarter des mains de la jeunesse, les reléguer
+dans les bibliothèques, et enfin les proscrire?
+
+ [32] Ch. XIX, v. 19. C'est le sujet du beau tableau de Le
+ Sueur qui est dans la galerie du Muséum.
+
+ [33] Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. Il, l. 3, c.
+ 2.
+
+Par un canon d'un ancien concile[34], il est défendu aux évêques de lire
+les auteurs païens. On a beau dire que cela ne regardait que les
+évêques, dont la principale sollicitude devait être occupée du bien de
+leur troupeau[35], comment l'un des objets de leur sollicitude n'eût-il
+pas été de détourner les brebis de ce troupeau, d'une pâture qui leur
+était défendue à eux-mêmes, comme dangereuse et mortelle?
+
+S. Jérôme se plaint amèrement[36] de ce que les prêtres, laissant à part
+les évangiles et les prophètes, lisaient des comédies, chantaient des
+églogues amoureuses, et avaient souvent en main Virgile. Il est, dit-on,
+très-évident qu'il n'est ici question que de réprimer un excès et un
+abus[37]; mais qui nous fera connaître où le zèle de ce Père de l'église
+trouvait que commençât l'abus, et à quelle étude des anciens les jeunes
+ecclésiastiques auraient dû s'arrêter pour qu'il ne s'en effarouchât
+pas?
+
+ [34] Concile de Carthage, IV, c. 16.
+
+ [35] Tiraboschi, _ubi supra._
+
+ [36] Ep. XXI, édition de Vérone.
+
+ [37] Tiraboschi, loc. cit.
+
+Lui-même, insiste-t-on, nomme et cite souvent les auteurs profanes[38].
+Fort bien; mais dans quel esprit? Jugeons-en par un autre passage où il
+dit: «Que s'il est forcé quelquefois à se rappeler les études profanes
+_qu'il avait abandonnées_, ce n'est pas de sa propre volonté, mais, pour
+ainsi dire, par la nécessité seule, et pour montrer que les choses
+prédites, il y a plusieurs siècles par les prophètes, se trouvent aussi
+dans les livres des Grecs, des Latins et des autres nations[39]». Ce
+passage, et plusieurs autres pareils qu'on y pourrait joindre, prouvent
+bien, il est vrai, que la lecture des écrivains profanes n'était pas
+entièrement défendue aux chrétiens, et qu'on voulait seulement qu'ils ne
+s'y livrassent que pour en découvrir et en réfuter les erreurs, et pour
+faire éclater en opposition les vérités du christianisme[40]. Mais ou je
+me trompe fort, ou de pareils traits établissent dans toute leur force
+les reproches qu'on a voulu combattre, laissent sans réponse les
+objections, et font toucher au doigt le mal qu'on a voulu cacher.
+
+ [38] _Id. ibid._
+
+ [39] _Proleg. in Daniel_.
+
+ [40] Tirab. loc. cit.
+
+On ne sait que trop quels furent dans ce siècle même, les funestes
+effets d'un faux zèle que la religion désavoue aujourd'hui. La
+destruction générale des temples du paganisme n'entraîna pas seulement
+la perte à jamais déplorable d'édifices, où le génie des arts avait
+prodigué ses merveilles: les collections de livres se trouvaient
+ordinairement placées, aussi bien que les statues, dans l'intérieur ou
+le voisinage des temples, et périssaient avec eux. Le sort de la
+bibliothèque d'Alexandrie est connu. Un patriarche fanatique, Théophile,
+appela sur le temple de Sérapis les rigueurs du crédule Théodose; le
+temple fut abattu, la riche bibliothèque qu'il renfermait fut détruite.
+Orose, qui était chrétien, atteste avoir trouvé, vingt ans après,
+absolument vides les armoires et les caisses qui contenaient des livres
+dans les temples d'Alexandrie; et c'étaient, de son aveu, ses
+contemporains qui les avaient détruits[41]. Enfin la barbarie de
+Théophile, dont on parle peu, ne laissa presque rien à faire, plusieurs
+siècles après, à celle des Sarrazins, dont on a fait tant de bruit. On
+ne peut douter que ces ravages ne se soient étendus partout où
+s'exerçait le même zèle, et que les expéditions destructives de l'évêque
+Marcel contre les temples de Syrie[42], de l'évêque Martin contre les
+temples des Gaules[43], et de tant d'autres, n'aient eu les mêmes
+effets.
+
+ [41] Orose, lib. VI, c. 15.
+
+ [42] Sozomène, liv. VII, c. 15.
+
+ [43] Sulpice Sévère, _de Martini vitâ_, c. 9, 14.
+
+Alcionius fait dire au cardinal Jean de Médicis (depuis Léon X), dans
+son dialogue _de Exilio_: «J'ai ouï dire dans mon enfance à Démétrius
+Chalcondyle, homme très-instruit de tout ce qui regarde la Grèce, que
+les prêtres avaient eu assez d'influence sur les empereurs de
+Constantinople, pour les engager à brûler les ouvrages de plusieurs
+anciens poètes grecs, et en particulier de ceux qui parlaient des
+amours, des voluptés, des jouissances des amants, et que c'est ainsi
+qu'ont été détruites les comédies de Ménandre, Diphile, Apollodore,
+Philémon, Alexis, et les poésies lyriques de Sapho, Corinne, Anacréon,
+Mimnerme, Bion, Aleman et Alecée; qu'on y substitua les poëmes de S.
+Grégoire de Nazianze, qui, bien qu'ils excitent nos cœurs à un amour
+plus ardent de la religion, ne nous apprennent pas cependant la
+propriété des termes attiques, et l'élégance de la langue grecque. Ces
+prêtres sans doute montrèrent une malveillance honteuse envers les
+anciens poètes; mais ils donnèrent une grande preuve d'intégrité, de
+probité et de religion[44]».
+
+ [44] _Turpiter quidem sacerdotes isli in veteres grœcos
+ malevoli fuerunt, sed integritatis, probitatis, et religionis
+ maximum dedere testimonium_ (ALCYONIUS. _Medices legatus
+ prior_, p. 69, ed. de Mencken. Leipsick. 1707.)
+
+Ces funestes effets d'un zèle mal entendu ne pouvaient être compensés
+par les moyens d'instruction employés dans les écoles. Il y en avait de
+particulières auprès de chaque église, où les jeunes ecclésiastiques
+étaient instruits, dit-on, dans les sciences divines et humaines[45];
+mais ce qui précède fait assez voir ce qu'on doit entendre par ces
+sortes d'humanités. Outre ces écoles privées, il y en avait un grand
+nombre de publiques, destinées à former de vaillants athlètes qui
+puissent défendre avec vigueur la foi et l'orthodoxie contre les
+hérétiques, les juifs et les gentils[46]: or cette direction donnée aux
+écoles publiques par une religion dominante et exclusive, dut en peu de
+temps réduire toute l'instruction de la jeunesse à des questions de
+controverse et en bannir toutes les études, qui ne font que polir
+l'esprit, aggrandir l'âme, et l'élever de la connaissance au sentiment
+et à l'amour du beau. On sait que quand une fois le goût des lettres a
+commencé à se corrompre et à décliner chez un peuple, tous les efforts
+de la Puissance, toutes les influences dont elle dispose, suffisent à
+peine pour en retarder la chûte totale; qu'est-ce donc lorsque les
+choses en sont au point où nous les avons vues avant Constantin, et que
+les esprits reçoivent tout à coup une telle impulsion, qu'ils la
+reçoivent universelle et qu'elle reste permanente?
+
+ [45] Andrès, _Orig. propr._, etc., cap. 7.
+
+ [46] _Id. ibid._
+
+Mais qu'arriva-t-il de cette révolution? ce qui était inévitable: c'est
+que les études ecclésiastiques elles-mêmes déchurent et tombèrent
+bientôt. On ne vit pas que ceux qui en avaient été les lumières
+s'étaient, dans leur jeunesse, nourris du suc littéraire qu'on ne peut
+tirer que de ces auteurs qu'on appelait profanes, comme si ce titre
+avait jamais pu s'appliquer à un Platon, à un Cicéron, à un Virgile, à
+un Sophocle, ou au divin Homère; qu'en retranchant aux esprits cette
+nourriture, pour les alimenter de questions de controverse, on leur
+faisait perdre non seulement la grâce, toujours nécessaire à la force,
+mais la force elle-même; qu'enfin les lettres ecclésiastiques étaient
+bien une branche de la littérature, et si l'on veut, la plus précieuse
+et la plus belle, mais que si l'on abattait, ou si on laissait dépérir
+le tronc, cette branche ne tarderait pas à éprouver le même sort.
+
+Aussi, dès le siècle suivant[47], vit-on commencer à se ternir ce grand
+éclat qu'avait jeté celui de Constantin et de Théodose[48]. On y
+aperçoit encore un Cyrille, un Théodoret, un Léon et quelques
+autres[49]; mais les connaisseurs dans ces matières voient en eux une
+grande infériorité; et une époque dont ils font toute la gloire, en est
+sûrement une de décadence et d'appauvrissement.
+
+ [47] Le cinquième siècle.
+
+ [48] On appelle ainsi le quatrième, quoique Constantin soit
+ mort en 336, et que Théodose n'ait régné que depuis 379
+ jusqu'en 394.
+
+ [49] Chrysostôme vécut jusqu'en 407, treizième année du règne
+ d'Arcadius et d'Honorius; mais il appartient au quatrième
+ siècle.
+
+Quant aux lettres, que nous n'appellerons point profanes, mais purement
+humaines, au milieu de leur décadence rapide, quelques noms surnagent
+encore dans les derniers siècles que nous venons de parcourir. Je ne
+parlerai point de Victorin le rhéteur[50], à qui pourtant on éleva de
+son vivant des statues publiques, et dont tous les auteurs de ce temps,
+S. Augustin entre autres[51] font des éloges sans mesure, mais qui nous
+a laissé des ouvrages de rhétorique et de grammaire, un commentaire sur
+deux livres de Cicéron[52], quelques écrits religieux, et un petit poëme
+sur les Machabées, où la grossièreté et l'obscurité du style, la
+médiocrité des idées, en un mot le défaut absolu de talent, déposent
+vigoureusement contre ces éloges et contre ces statues, ou plutôt nous
+attestent de la manière la moins suspecte quelle était la misère et la
+honte littéraire de ce temps. Un certain sophiste grec, nommé
+Proérésius, eut encore plus de renommée: des statues furent aussi
+dressées en son honneur, non seulement à Rome mais à Athènes. Celle de
+Rome portait une inscription qu'on peut rendre ainsi[53]:
+
+ Rome, Reine du monde, au Roi de l'éloquence:
+
+ [50] Marius Victorinus Africanus.
+
+ [51] _Confess._, liv. VIII, c. 11.
+
+ [52] Les livres _de Inventione rhetor._
+
+ [53] _Regina Rerum, Roma, Regi eloquentiœ_.
+
+ Une des beautés de cette inscription est sans doute dans les
+ quatre _R_ initiales. Je n'en ai pu mettre que trois dans mon
+ vers français.
+
+Sa vie a été longuement et pompeusement écrite[54]: ses contemporains ne
+tarissent point sur sa louange. Il était chrétien, et cependant
+l'empereur Julien lui écrivit dans les termes de l'admiration la plus
+exagérée[55]. Mais ce qu'il y a peut être de plus heureux pour lui,
+c'est qu'il ne nous est resté que ces éloges, et que nous n'avons aucun
+ouvrage de lui pour les démentir.
+
+ [54] Par Eunapius, _Vit. Sophist._, c. 8.
+
+ [55] Julian., _Epist._ II.
+
+L'art oratoire était réduit alors aux panégyriques directs et prononcés
+en présence, genre misérable, où l'orateur ne peut le plus souvent
+satisfaire l'orgueil, pas plus que blesser la modestie, ou même un reste
+de pudeur. Ceux qui se sont conservés et qu'on joint souvent au
+panégyrique par lequel Pline le jeune outragea l'amitié qui l'unissait
+avec Trajan, sans pouvoir lasser sa patience, sont bien au-dessous de ce
+chef-d'œuvre de l'adulation antique. Claude Mamertin, Eumène, Nazaire,
+Latinus Pacatus, les prononcèrent dans des occasions solennelles; le
+temps qui a dévoré tant de chefs-d'œuvre les a respectés, mais s'ils
+sont de quelque utilité pour l'Histoire civile et littéraire, ils en ont
+peu pour l'étude de l'art oratoire et pour la gloire de ces orateurs.
+
+Symmaque[56] plus célèbre qu'eux tous, passa du plus haut degré de
+faveur et de gloire au comble de l'infortune. Théodose avait trouvé fort
+bon qu'il prononçât devant lui son panégyrique; mais lorsqu'il apprit
+que Symmaque avait aussi prononcé celui de ce tyran Maxime, qui avait
+régné quelque temps avant lui et qu'il avait, par politique, reconnu
+lui-même, il exila ce panégyriste trop flexible, le persécuta et le
+réduisit à se réfugier, quoique païen, dans une église chrétienne, pour
+mettre sa vie en sûreté[57]. A entendre le poète Prudence, qui a
+pourtant écrit deux livres contre lui, ce Symmaque était un homme d'une
+éloquence prodigieuse[58], et supérieur à Cicéron lui-même: Macrobe le
+propose pour modèle du genre fleuri[59]; d'autres auteurs renchérissent
+encore sur cet éloge; et cependant si nous voulons y souscrire, il faut
+nous dispenser de lire les dix livres de lettres qui nous restent seuls
+de lui. Cette lecture rend tout-à-fait inconcevables les louanges
+prodiguées à leur auteur[60].
+
+ [56] Q. Aurelius Symmachus.
+
+ [57] Voy. Cassiodore, _Hist. tripart._, liv. 9, c. 23.
+
+ [58] Prudent. _in Symmachum_, liv. I.
+
+ [59] Saturnal. liv. V, c. 1.
+
+ [60] Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. II, liv. IV,
+ c. 3.
+
+Deux recueils d'un autre genre renferment plusieurs productions
+littéraires de cette triste époque: ce sont ceux des anciens
+grammairiens, Ælius Donatus, Diomède, Priscien, Charisius de Pompéius
+Festus, Nonius Marcellus, etc.[61]. Leur nom n'est guère connu que des
+érudits de profession, qui parlent d'eux plus encore qu'ils ne s'en
+servent. Il n'en est pas ainsi de Macrobe[62], dont nous avons des
+dialogues intitulés _les Saturnales_[63], remplis de détails curieux sur
+divers sujets d'antiquité, de mythologie, de poésie, d'histoire. C'est
+un recueil peu recommandable par le style (ce qui n'est pas étonnant,
+puisque la langue était déjà fort altérée et que de plus l'auteur[64]
+était étranger); mais il est précieux par l'explication d'un grand
+nombre de passages des auteurs classiques, principalement de Virgile,
+par des citations de lois et de coutumes anciennes enfin par des
+recherches curieuses et une grande variété d'objets. Ses deux livres de
+commentaires sur le fragment de Cicéron, connu sous le titre de _Songe
+de Scipion_, nous le montrent comme très-versé dans la philosophie
+platonicienne. Nous y voyons aussi qu'il savait en astronomie tout ce
+qu'on savait de son temps, et que de son temps on savait peu.
+
+ [61] Ils ont été recueillis par Putchius, _Hanov_. 1605,
+ _in_-4°.; et par Godefroy, _Genève_, 1595, 1622, _in_-4°.
+
+ [62] Macrobius Ambrosius Aurelius Theodosius.
+
+ [63] _Saturnalium Conviviorum_ libri VII.
+
+ [64] Il l'avoue lui-même dans la préface des _Saturnales_.
+
+Marcian Capella[65] dont il faut bien dire un mot, nous a laissé un
+ouvrage latin en neuf livres, mêlé de prose et de vers, sous le titre
+bizarre de _Noces de la Philologie et de Mercure_, où, à propos de ce
+mariage qu'il imagine, il traite des sept sciences[66], qu'on appelait
+alors, et que l'on a appelées long-temps depuis, _les sept arts_: il en
+explique de son mieux les principes: son style est inculte et même
+souvent barbare, surtout dans la prose: dans les vers, il l'est moins
+que celui de la plupart des écrivains de Marcian Capella lui-même. Il est
+à remarquer[67] que la poésie se soutient encore à cette époque, non
+pas, et il s'en faut de beaucoup, au niveau de ce qu'elle était dans les
+siècles précédents, mais infiniment au-dessous de la prose. Les poètes
+paraissaient en quelque sorte d'un autre temps que les grammairiens et
+même que les orateurs. C'est un service que leur rendait la difficulté
+du mètre et l'effort d'esprit nécessaire pour faire des vers, même
+médiocres. Les étrangers et les barbares inondaient alors l'Italie. Ils
+voulaient parler latin pour se faire entendre, et croyaient y être
+parvenus, quand ils avaient donné aux mots de leurs jargons une
+terminaison latine. Les nationaux, en conversant avec eux, apprirent
+bientôt, par crainte, par égard, par habitude, à parler comme eux,
+c'est-à-dire à défigurer leur propre langue. Or le parler de la
+conversation et ses locutions corrompues se glissent facilement dans le
+style, quand on écrit en prose, et qu'on ne trouve aucun obstacle qui
+arrête la plume et la pensée. Mais dans les vers, surtout dans les vers
+latins, soumis à la loi du mètre et de la quantité, cette loi sévère
+contient l'intempérance de l'écrivain, lui interdit les distractions, le
+force à réfléchir, à examiner, à corriger, à changer ses expressions,
+souvent en prose du même temps, et les effacer, et par conséquent à y
+mettre toujours de l'intention et du choix.
+
+ [65] Marcianus Mineus Felix Capella.
+
+ [66] Grammaire, dialectique, rhétorique, arithmétique,
+ géométrie, astronomie et musique.
+
+ [67] Tiraboschi, _ub. sup._, c. 4.
+
+Les fables d'Avien[68] n'ont certainement pas la grâce et l'élégante
+simplicité de celles de Phèdre; mais leur auteur tient encore un rang
+honorable parmi les fabulistes. Sa traduction des phénomènes d'Aratus,
+et celle du poëme géographique de Denys Périégète[69] en vers
+hexamètres, prouvent qu'il savait s'élever à de plus hauts sujets[70].
+Selon Servius[71], il avait rempli une tâche plus laborieuse, et dont il
+n'est pas aisé d'apercevoir l'utilité; c'était de traduire en vers
+ïambes toute l'Histoire de Tite-Live. Claudien[72] eut Stilicon pour
+Mécène auprès d'Honorius. Il l'en paya par de longs panégyriques et par
+des satires violentes contre Eutrope et Ruffin, ennemis de ce ministre.
+Deux poëmes sur la guerre contre Gildon et contre les Goths, et plus
+encore son poëme de l'Enlèvement de Proserpine, ne l'ont pas mis dans
+l'Epopée, de pair avec les poètes latins du grand siècle, ni même, quoi
+qu'on en dise, avec ceux de l'âge suivant, Lucain, Stace et Silius, mais
+immédiatement après eux, et c'est encore une assez belle gloire.
+Numatien[73] n'a laissé qu'une espèce de poëme en vers élégiaques, où il
+raconte son voyage de Rome dans les Gaules, sa patrie. Le style en est
+sans élégance, mais on peut répéter encore qu'il vaut mieux que celui de
+la prose du même temps. Le faible, mais assez élégant Ausone, et le
+prolixe panégyriste Sidoine Apollinaire, et même Prudence et S. Prosper,
+quoiqu'il y ait dans leurs tristes vers, plus de piété que de
+poésie[74], sont des auteurs qu'on ne lit guère, mais qui se
+maintiennent pourtant dans toutes les bibliothèques. On y trouve moins
+souvent un certain Porphyre, non le philosophe, mais le poète[75], qui
+vivait sous Constantin, et qui a adressé à cet empereur un poëme en
+acrostiches, en lettres croisées et autres inventions pareilles, dont on
+croit qu'il fut le premier à donner le ridicule exemple.
+
+ [68] Rufus Festus Avienus.
+
+ [69] _Orbis terrœ descriptio_.
+
+ [70] Ces deux poëmes furent imprimés pour la première fois à
+ Venise, en 1488, in-4º. (V. FABRICIUS. _Bibl. lat._)
+
+ [71] _Ad. X Æneid_. v. 388.
+
+ [72] Claudius Claudianus.
+
+ [73] Claudius Rutilius Numatianus.
+
+ [74] _Queste opere tutte_ (del Prudenzio) _sono più di zelo
+ religioso ripiene che di artifiziosa ornamenti_. (Il Quadrio,
+ t. II, pag. 80.)
+
+ [75] Publius Optatianus Porphyrius.
+
+Je pourrais citer encore ici d'autres noms de poètes, qui firent dans
+leur temps quelque bruit, et heureusement oubliés dans le nôtre; mais je
+les laisse ensevelis dans les livres, où sont laborieusement entassés
+des noms d'auteurs obscurs et des titres d'ouvrages que personne ne
+connaît s'ils existent, et que personne ne regrette s'ils n'existent
+plus.
+
+Celui de tous les genres en prose, qui était le moins déchu, était
+l'Histoire. Aurélius Victor, Eutrope, et surtout Ammien Marcellin, ne
+sont pas sans quelque mérite, quoique bien inférieurs aux historiens
+même du second rang, et quoique les temps où ils vécurent, semblassent,
+du moins au premier coup-d'œil, faits pour inspirer mieux la Muse
+historique. Il est certain que jamais époque ne fut plus féconde en
+événements. En voyant les rapides successions d'empereurs, leur vie
+agitée et leur mort presque toujours tragique, les divisions et les
+réunions de l'Empire, les guerres intestines et étrangères, les
+invasions multipliées des Barbares, les maux affreux où l'Orient et
+l'Occident furent plongés par ces hordes féroces et par la faiblesse de
+leurs défenseurs, qui semblait augmenter à mesure que se multipliaient
+les dangers, on croirait que le pinceau de l'Histoire avait la matière à
+de grands tableaux, et que si un Polybe, un Salluste, un Tite-Live
+avaient alors vécu, ils auraient eu une vaste carrière où exercer leurs
+talents. Mais il semble, au contraire, que le désordre et la confusion
+qui régnaient dans l'Empire, se communiquaient à ceux qui en écrivaient
+l'histoire; si ces grands historiens eussent vécu, s'ils eussent vu la
+chaise curule changée en trône, ce trône transféré, démembré, souillé
+de crimes, ensanglanté d'assassinats; la belle Italie déchirée,
+dépeuplée, occupée de pointilleries théologiques, assaillie, ravagée,
+dominée par des Goths, des Vandales, des Erules, des Alains, des Suèves
+et d'autres peuplades ignorantes et barbares; son culte changé, ses
+institutions détruites, sa langue viciée par un mélange impur avec
+celles de ses vainqueurs; en un mot, si, dans le même pays, ils
+s'étaient trouvés comme transportés au milieu d'un tout autre ordre de
+choses, et parmi une tout autre race d'hommes, est-il sûr, ou plutôt
+est-il croyable qu'ils eussent retrouvé leur génie et leur talent? Ce
+n'est pas toujours la multiplicité des événements, leur agitation, leur
+fracas, qui est favorable au génie de l'Histoire, c'est leur caractère
+et celui des Personnages qui en sont les acteurs, ce sont aussi leurs
+résultats. Quand ces résultats sont des maux irrémédiables et toujours
+croissants, quand ce caractère manque aux hommes et aux choses, les
+événements se multiplient, se compliquent et se succèdent en vain: il y
+aura des mémoires, si l'on veut, mais point d'Histoire.
+
+La division des empires d'Orient et d'Occident, avait interrompu presque
+tout commerce entre les Grecs et les latins, et semblait avoir privé les
+uns et les autres de la mutuelle communication des lumières[76]; mais
+c'étaient en effet les Latins qui avaient tout perdu. Ils restèrent
+dépouillés des grands modèles de la littérature grecque, et des livres
+où étaient déposés les éléments de toutes les sciences. La langue
+grecque leur devint bientôt entièrement étrangère. La lecture de Platon,
+d'Aristote, d'Hippocrate, d'Euclide, d'Archimède, leur fut interdite,
+aussi bien que celle d'Homère, d'Anacréon, d'Euripide et de Théocrite;
+tandis que le progrès des idées religieuses et de l'enseignement
+sacerdotal, reléguait pour eux par degrés les grands écrivains qui
+avaient illustré la littérature latine, au même rang et dans la même
+obscurité que les auteurs grecs; tandis que[77] S. Augustin, Marcian
+Capella, S. Isidore, et quelques autres écrivains de la basse latinité,
+avaient pris dans le peu d'écoles qui subsistaient encore, la place de
+ces sublimes instituteurs du monde. Enfin l'Italie était réduite au
+point, que, parmi le peu d'auteurs qui y jetaient encore quelques rayons
+de gloire littéraire, presque tous étaient étrangers; Claudien,
+égyptien; Ausone, Prosper et Sidoine Apollinaire, nés dans les Gaules;
+Prudence, espagnol; Aurélius Victor, africain; Ammien Marcellin, grec,
+natif d'Antioche, etc.
+
+ [76] Andrès, _Orig. Progr._, etc., c. 7.
+
+ [77] Andrès, _ubi supra_.
+
+En Orient, au contraire, les grands modèles existaient dans la langue
+qui continuait d'être celle du pays même, et de plus, on s'enrichit à
+cette époque des bons auteurs latins qu'on y avait presque entièrement
+ignorés jusqu'alors. Une cour formée à Rome, un conseil d'état et un
+Tribunal suprême, composés de praticiens et de jurisconsultes venus de
+Rome ou du moins d'Italie, les y transportèrent avec eux[78]. Mais ce
+grand nombre de Romains et d'Italiens qui s'y établirent, ne pouvait
+égaler ni contrebalancer celui des Grecs et des Asiatiques qui parlaient
+la langue grecque. Les auteurs latins, quoique mieux connus, restèrent
+toujours au second rang dans l'opinion.
+
+ [78] Denina, _Vicend. della Letter._, liv. I, c. 36.
+
+La place même qu'occupait Constantinople, siège du nouvel Empire, entre
+la Grèce et l'Asie, était très-propre à faire fleurir la langue grecque,
+commune depuis plusieurs siècles entre ces deux parties du monde. Cette
+situation devait augmenter l'obstination de ces peuples à ne faire usage
+que de leur ancienne langue[79]. Enfin la cour elle-même, quoique venue
+de l'Occident, cultiva bientôt le grec aux dépens du latin; la preuve en
+est dans les écrits de Julien, neveu de Constantin, et depuis empereur
+lui-même; élevé en Italie, et long-temps Gouverneur des Gaules, où le
+latin était la langue dominante; il écrivit en grec ses ouvrages; et ce
+fut en grec qu'il prononça ses panégyriques et ses autres discours
+publics. Ces mêmes ouvrages, où des écrivains élevés dans des
+préventions de religion et d'état contre Julien, ne peuvent se dispenser
+de reconnaître un haut degré de mérite, et surtout un sel et une finesse
+qu'on ne trouve peut-être dans aucun auteur depuis Lucien[80], prouvent
+que les lettres grecques, quoique déchues, étaient encore loin d'une
+ruine totale.
+
+ [79] _Idem, ibid._
+
+ [80] _Id. ibid._, c. 35.
+
+Si la poésie en général était presque entièrement éclipsée, si surtout
+la passion effrénée pour les jeux du Cirque avait entièrement étouffé la
+poésie dramatique; si l'éloquence délibérative et politique ne pouvait
+plus se relever sous le gouvernement despotique d'un seul[81], un
+Thémistius, un Libanius dans la rhétorique et l'art oratoire; un
+Porphyre, un Iamblique dans la philosophie, n'étaient point encore des
+écrivains à dédaigner; quelques historiens, et quelques autres auteurs
+dans différents genres, écrivaient encore avec bien plus de talent et de
+goût, que ne le firent et que ne le pouvaient faire en latin, ceux qui,
+dans la malheureuse Italie, écrivirent pendant le quatrième siècle et
+surtout pendant le cinquième.
+
+ [81] Denina, _Vicend. della, Letter._, liv. I, c. 39.
+
+Les Goths étaient déjà venus, il est vrai, attaquer l'empire d'Orient;
+ils y avaient porté le ravage et brûlé vif, dans une maison où il
+s'était réfugié, l'empereur Valens; mais ils avaient été promptement
+repoussés jusqu'au-delà du Danube par Théodose, alors général, et qui,
+pour récompense, eut l'Empire; et ces Barbares n'avaient pas eu le temps
+de corrompre la langue, et de substituer l'esprit militaire à ce qui
+restait encore de goût pour les lettres. Ce qui, joint à d'autres causes
+que j'ai indiquées, avait rétréci les esprits, affaibli et rapetissé les
+talents, c'étaient les disputes de Théologie scolastique, les querelles
+de l'Arianisme, celles des deux Natures, élevées entre les Patriarches
+d'Alexandrie et de Constantinople[82]; l'hérésie d'_Eutychès_,
+substituée à celle de _Nestorius_[83], le scandale contradictoire des
+deux conciles d'Ephèse[84], mal effacé par celui de Calcédoine[85], le
+Formulaire de l'empereur Zénon, le Manichéisme[86], le Monophysisme, le
+Monothélisme[87] et d'autres questions inintelligibles, et par cela même
+interminables, qui étaient devenus l'objet des écrits, des
+conversations, des études, et qui ne pouvaient y porter que le trouble
+et les ténèbres.
+
+ [82] Cyrille et Nestorius.
+
+ [83] Voy. ces deux mots dans le Dictionnaire des Hérésies.
+
+ [84] L'un général en 431, où Nestorius fut condamné, déposé
+ et exilé; l'autre particulier, en 450, que l'abbé Pluquet,
+ dans son Dictionnaire, appelle le brigandage d'Ephèse.
+
+ [85] En 451.
+
+ [86] Voy. les mots _Manès_ et _Manichéens, ub. supr._
+
+ [87] Voy. ce mot, _ub. sup._
+
+Dans l'Occident, où l'on ressentait le contrecoup de ces vaines
+disputes, et où tant d'autres causes se réunissaient pour éteindre dans
+leurs derniers germes l'amour et la connaissance des lettres, elles
+avaient de plus contre elles ce déluge de Barbares, dont l'Italie,
+inondée à plusieurs reprises, était enfin restée la proie. Dès le
+commencement du cinquième siècle, ils s'y étaient débordés sous le
+faible Honorius. Stilicon les repoussa par sa bravoure, et les y rappela
+par trahison. Honorius se délivra de lui, mais non des Goths. Alaric
+entré à Rome[88], à la tête d'une armée innombrable, la saccagea pendant
+trois jours. Attila avec ses Huns, n'y entra pas[89]: le Pape Léon
+l'arrêta par son éloquence, ou plutôt en mettant à ses pieds tout l'or
+des Romains pour la rançon de Rome, ou, si l'on ne veut point de ces
+moyens naturels, en lui parlant en maître, lui, pauvre évêque, suivi de
+son clergé pour toute armée, mais escorté dans l'air par deux apôtres,
+armés de glaives flamboyants.
+
+ [88] En 409, selon Muratori, et selon d'autres, 410.
+
+ [89] En 452.
+
+Rome fut donc sauvée pour cette fois, mais le reste de l'Italie fut
+ravagé, brûlé, mis au pillage; et Rome elle-même, prise cinq ou six ans
+après par Genseric et ses Vandales, fut saccagée pendant quatorze jours.
+Enfin, vers la fin de ce malheureux siècle, les Barbares, qui avaient eu
+le loisir d'étendre leurs conquêtes pendant des règnes que l'Histoire
+aperçoit à peine, et des interrègnes non moins nuls et non moins
+désastreux, osèrent demander à un simulacre d'empereur[90], la moitié
+des terres d'Italie en toute propriété. Le refus sur lequel ils
+comptaient, les rendit maîtres du tout, et Odoacre leur roi, se fit
+couronner à Rome roi d'Italie. Ainsi finit l'Empire d'Occident entre les
+mains de Barbares, à peine désormais plus barbares que les descendants
+dégénérés des conquérants du monde.
+
+ [90] Augustule.
+
+Quel pouvait être le sort des lettres dans de tels bouleversements?
+Liées à celui de l'Empire, elles s'écroulèrent entièrement avec lui; ou
+plutôt déjà renversées et détruites, elles restèrent sans espoir et sans
+moyens de renaissance, abattus et comme gissantes parmi des ruines.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+_État des Lettres en Italie sous les Rois Goths; sous les Lombards; sous
+l'Empire de Charlemagne et de ses descendants. Onzième siècle; première
+époque de la renaissance des Lettres_
+
+
+L'Italie, dans l'état misérable où nous l'avons vue réduite, était loin
+encore d'être parvenue au dernier degré de malheur que lui réservait la
+fortune. Peut-être même en y regardant de plus près, reconnaît-on que
+sous le roi Goth Odoacre[91], et plus encore sous l'Ostrogoth Théodoric,
+qui le détrôna[92], elle fut moins agitée, moins avilie et tenue moins
+éloignée des études, telles qu'on en pouvait faire alors, qu'elle ne
+l'avait été depuis un demi-siècle, sous ce fantôme d'Empire d'Occident,
+qui n'était qu'une sanglante anarchie. Théodoric avait été élevé à
+Constantinople: l'éducation grecque qu'il y avait reçue, dit l'historien
+Denina[93], ne l'avait pas rendu lettré, mais aussi ami des lettres
+qu'on peut raisonnablement l'attendre d'un soldat. Il est bon de savoir
+jusqu'où allait, malgré cette éducation, l'ignorance d'un Prince, dont
+le nom est pourtant inscrit parmi ceux des bienfaiteurs des lettres. Il
+ne savait pas écrire, ni même signer. Il fallut fabriquer une lame d'or,
+percée de manière que les trous formaient les cinq premières lettres de
+son nom THÉOD.; et c'était en conduisant sa plume dans les ouvertures de
+ces trous, qu'il signait les lettres et les édits[94]. Ce trait
+caractérise à la fois et Théodoric et son siècle.
+
+ [91] 476.
+
+ [92] 493.
+
+ [93] _Vic. della Lett._, liv. c. 37.
+
+ [94] Tiraboschi, _St. della Lett., ital._, tom. III, liv. I,
+ c. 1, où il cite l'Anonyme de Valois. Voyez cet auteur, à la
+ fin de l'histoire d'Ammien Marcellin, édit. de 1693, pag.
+ 512.
+
+Ces lettres et ces édits, qu'il avait tant de peine à signer, il n'en
+avait aucune à les faire. C'était l'ouvrage du savant Cassiodore, qu'il
+eut le bonheur de rencontrer, et le bon esprit de charger de cet emploi.
+Cassiodore est une des deux dernières lumières, qui jettent encore un
+reste d'éclat dans ces temps obscurs. Ce fut lui qui, profitant du
+crédit que lui donnait l'intimité de ses fonctions, contribua beaucoup à
+inspirer à Théodoric ce goût pour les sciences et pour les arts, qui
+nous étonne dans un Barbare. On voit dans les lettres qu'il écrivait au
+nom de ce Roi, et qui nous sont restées, les expressions honorables dont
+il se servait en parlant aux hommes distingués par quelque savoir, les
+encouragements de toute espèce qu'il leur procurait, les emplois dont il
+se plaisait à les faire revêtir. Il conserva le sien et toute son
+influence auprès des successeurs de Théodoric. Quand la guerre vint
+troubler et bouleverser de nouveau l'Italie, il se retira de la cour et
+du monde, et partagea le reste de sa vie entre les exercices du cloître
+et la culture des lettres. Outre des ouvrages purement religieux, il a
+laissé des _Institutions_, des _Lettres divines et humaines_, plusieurs
+autres livres qu'on peut appeler élémentaires, un recueil considérable
+de lettres, et l'_Historia tripartita_, abrégé des histoires
+ecclésiastiques, écrites en grec par Socrate, Sozomène et Théodoret, et
+traduites en latin, d'après son conseil, par Ephiphane le
+Scolastique[95]. Nous voyons par ses lettres, que son heureuse influence
+ne s'étendait pas moins sur les arts que sur les sciences, et qu'inspiré
+par un si bon esprit, Théodoric n'épargna rien, ni pour la conservation
+et la restauration des anciens monuments, ni pour en élever lui-même de
+nouveaux et de magnifiques. Le mauvais goût qu'on y remarque, ne peut
+lui être reproché[96]. C'était ce goût qui dominait de son temps;
+c'étaient ces formes tourmentées, élancées et bizarres, qui étaient
+seules en faveur; un Roi ne pouvait de son chef ni les commander ni les
+proscrire; et, malgré tous les vices de leurs formes, ces édifices
+attestent encore et le génie hardi des architectes qui les bâtirent, et
+la magnificence du prince qui les fit élever[97].
+
+ [95] Il n'est pas sûr que cet Abrégé soit de lui. (Voyez
+ Tirab., t. III, liv. I, c. II. 5.)
+
+ [96] Voy. Muratori, _Antich. Ital._ Dissert. XXIII et XXIV.
+
+ [97] C'est l'architecture qu'on appelle gothique. Muratori
+ (_Dissert._ 23 et 24) et d'autres auteurs ne veulent point
+ qu'elle appartienne aux Goths; et il n'est pas vraisemblable,
+ en effet, que ces peuples, qui ignoraient presque entièrement
+ les arts, fussent aussi avancés en architecture. Quelques-uns
+ l'attribuent aux Sarrazins; d'autres lui donnent, avec plus
+ de vraisemblance, pour unique origine la dépravation
+ progressive du goût dans les arts. Maffei (_Verona Illust._,
+ Ire. part., liv. XI) avoue que, sous le règne des Goths,
+ l'architecture conserva autant de grandeur, de magnificence
+ et de solidité qu'elle en avait eu sous les empereurs
+ Romains; il ajoute qu'il y a en Italie beaucoup d'édifices
+ antérieurs à la renaissance des arts, dans lesquels, si l'on
+ en pouvait retrancher les _arcs en pointe_ et l'_irrégularité
+ des colonnes et des chapiteaux_, non-seulement la
+ construction est très-bonne, mais les ornements même ne
+ manquent ni de grandeur, ni de grâce. Or, ces arcs aigus ou
+ en pointe, et ces colonnes irrégulières, et ces chapiteaux
+ non moins irréguliers, qu'est-ce autre chose que ce qu'on
+ appelle architecture gothique? Mais ce mauvais goût
+ d'architecture remonte-t-il jusqu'au temps des Goths? Cette
+ question a occasioné, en Italie, une longue et bruyante
+ controverse dans le dernier siècle. Voici cependant un
+ passage de Cassiodore qui ne paraît devoir laisser aucun
+ doute. Dans la formule XV du liv. VI de ses_ Variarum, de
+ Fabricis et Architectis_, je lis ces mots: «_Quid dicamus
+ columnarum junceam proceritatem? Moles illas sublimissimas
+ fabricarum, quasi quibusdam erectis hastilibus contineri, et
+ substantiœ qualitates concavis canalibus excavatœ, ut magis
+ ipsas œstimes fuisse transfusas, alias ceris indices factum
+ quod metallis durissimis videas expolitum_». Cette hauteur et
+ cette ténuité des colonnes qui les fait ressembler à des
+ joncs, _junceam proceritatem_, ces masses d'édifices si
+ élevées qui paraissent soutenues, sur des piques plantées
+ debout, _quasi quibusdam hastilibus contineri_, et ces canaux
+ concaves creusés dans le corps même de la pierre, _substantiœ
+ qualitates concavis canalibus excavatœ_, etc. etc.; tout cela
+ ne peut convenir qu'à l'architecture que l'on appelle
+ gothique, parce que tel était devenu le style des architectes
+ au temps des Goths.
+
+Sous son règne et à sa cour florissait en même temps que Cassiodore, un
+écrivain qui lui était supérieur, le dernier que les hommes studieux de
+la langue et de la littérature latines, puissent encore lire avec
+plaisir, le philosophe Boëce[98]. Revêtu deux fois de la dignité
+consulaire, que les Empereurs, et après eux les Rois Goths, avaient eu
+la politique de laisser toujours aux Romains, ainsi que les titres et le
+simulacre de toutes leurs autres magistratures, il fut l'homme le plus
+éloquent de son temps, le plus instruit de la philosophie antique, le
+plus familiarisé avec les grands modèles de l'ancienne Grèce et de
+l'ancienne Rome. Ce n'est ni pour avoir traduit et commenté les ouvrages
+de dialectique d'Aristote et de Porphyre, et des ouvrages sur la musique
+ancienne, qui servent pourtant à l'Histoire de cet art, ni pour avoir
+naturalisé dans la langue latine la philosophie sophistique des Grecs,
+ni encore moins pour avoir introduit le premier cette philosophie dans
+la Théologie, qu'il est cher aux amis de la raison et des lettres, mais
+pour _sa Consolation de la Philosophie_, qu'il écrivit dans les fers.
+Cet ouvrage est mêlé de morceaux de prose et de pièces de vers de
+différentes mesures; la prose est trop infectée peut-être de vices
+introduits alors dans le langage, mais les vers rappelent souvent ceux
+des bons siècles, et sont au moins fort au-dessus de tout ce qui nous
+est resté du quatrième et du cinquième.
+
+ [98] Anicius Manlius Torquatus Severinus Boëtius.
+
+L'ouvrage est divisé en cinq livres. La fiction qui en fait le fond est
+fort simple. Boëce, accablé par son infortune, avait appelé les Muses à
+son secours. Elles l'entouraient dans sa prison, et commençaient à lui
+dicter des chants plaintifs. Une femme lui apparaît. Sa figure était
+vénérable; ses yeux étaient ardents, et plus pénétrants que ne le sont
+ceux de l'homme. Son teint était animé, sa vigueur infatigable,
+quoiqu'elle fût si âgée qu'on voyait bien qu'elle était née dans un
+autre siècle. Sa stature était changeante: tantôt elle se réduisait à la
+mesure commune des hommes, tantôt elle paraissait frapper le ciel du
+sommet de sa tète. Sa tête pénétrait dans le ciel même, et alors elle
+échappait aux regards des mortels. C'est la Philosophie. Elle chasse les
+Muses, comme de trop faibles consolatrices, moins propres à fortifier
+l'âme contre le malheur qu'a l'amollir. Elle prend leur place, et remet
+peu à peu par ses discours le calme dans l'âme agitée de son disciple.
+Et en effet, quelles consolations plus douces et plus puissantes que les
+siennes, pour ceux du moins qui la suivent avec sincérité de cœur. Elle
+leur apprend à supporter les malheurs mêmes qu'elle leur attire; et dans
+un temps où, par des malentendus volontaires, on imputerait à la
+Philosophie des maux qu'elle s'était efforcée de prévenir, des crimes
+qu'elle abhorre, des proscriptions exercées par ses plus cruels ennemis
+et surtout dirigées contre elle, ce serait encore en elle seule que ses
+disciples fidèles chercheraient leur consolation et leur refuge.
+
+Elle apprit à Boëce à supporter son sort; mais elle ne put le lui faire
+éviter. Condamné injustement et sans être entendu par ce même Théodoric,
+qui l'avait comblé d'honneurs, il souffrit avec courage les tourments
+recherchés d'une mort lente et cruelle[99]. Son meurtrier ne lui
+survécut que de deux ans, et souilla par d'autres cruautés la gloire de
+trente ans de règne. Né barbare, il était devenu un grand prince; mais,
+par un retour de cette force du naturel, qui semble n'avoir jamais plus
+d'empire que lorsque c'est au mal qu'elle nous ramène, le grand prince,
+avant de mourir, redevint un barbare.
+
+ [99] On lui serra le front avec une corde jusqu'à faire
+ sortir les yeux de la tête; enfin, après d'autres tortures,
+ on le fit expirer sous le bâton. _Anonym. Vales. ad Amm.
+ Marcel_. 1693.
+
+Sous la régence de sa fille Amalasonte, et les règnes courts, violents
+et honteux de son petit-fils et son neveu[100] l'influence de Cassiodore
+maintint dans leur cour l'habitude d'encourager ce qui restait encore
+d'hommes de quelque talent et de quelque instruction, de réchauffer,
+autant que cela était possible, les restes presque éteints du feu sacré
+des études. Mais ce fut alors qu'un autre feu s'alluma de nouveau en
+Italie, et qu'une guerre terrible la plongea dans des malheurs, dont
+tous ceux qu'elle avait éprouvés jusqu'alors, n'étaient en quelque sorte
+que le prélude, et dont il lui fallut plusieurs siècles pour effacer les
+funestes suites. L'empereur d'Orient, Justinien, résolut enfin de la
+délivrer du joug des Goths. L'illustre Bélisaire y fit triompher ses
+armes. Après qu'il en eût été payé par une disgrâce non moins célèbre
+que ses victoires[101], Narsès qui le remplaça, continua d'attaquer les
+Rois Ostrogoths, qui continuaient de se défendre. Il les renversa enfin
+du trône, et détruisit leur domination, qui avait duré soixante-quatre
+ans en Italie, Mais bientôt il eut à repousser des essaims armés de
+Germains et de Francs, que l'espoir du butin y attirait de leur pays
+encore sauvage. Rappelé par l'empereur Justin, aussi ingrat envers lui,
+que Justinien l'avait été envers Bélisaire, il mourut à Rome, âgé de
+quatre-vingt-quinze ans, lorsqu'il se préparait à repasser à
+Constantinople; tandis que les Lombards, comme chargés de sa vengeance,
+mais qu'il n'y avait pas sans doute appelés[102], venaient à leur tour
+ravager, envahir le pays qu'il avait sauvé, donner leur nom à ce pays
+même, et y fonder une nouvelle dynastie de Barbares.
+
+ [100] Atalaric et Théodat.
+
+ [101] Je ne prétends point adopter, par cet expression, le
+ roman moral, mais fabuleux, de la fin cruelle et infortunée
+ de Bélisaire. Justinien le rappela en effet en 540, mais il
+ l'envoya commander en Perse. Les succès de Bélisaire y furent
+ moins brillants qu'en Italie; il fut alors rappelé, disgracié
+ et dépouillé du généralat. Renvoyé en Italie, à la tête des
+ armées, il retourna quatre ans après à Constantinople, et y
+ jouit pendant quinze ans de ses immenses richesses.
+ Enveloppé, en 563, dans une conspiration contre l'Empereur,
+ il fut privé de toutes ses charges et dignités, et consigné
+ prisonnier dans sa maison. La suite du procès l'ayant
+ justifié, il fut rétabli dans tous ses honneurs et dans les
+ bonnes grâces de Justinien. Il mourut en 565, dans une
+ extrême vieillesse, huit mois seulement avant l'Empereur, qui
+ eut encore le temps de s'emparer, selon sa coutume, de tous
+ les trésors de Bélisaire, et de les réunir à celui qui ne
+ tarda pas à cesser d'être le sien.
+
+ Théophanes, auteur grec contemporain, dans sa
+ _Chronographie_, Georges Cédrénus, dans son _Histoire_, sur
+ la 36e année du règne de Justinien, attestent ce retour de
+ Bélisaire à la faveur de l'Empereur, et sa mort paisible. Le
+ célèbre Alciat a aussi lavé de cette tache la mémoire de
+ Justinien. Le Grec Jean Tzetzès fut le premier, au douzième
+ siècle, qui mit en vers, dans sa troisième _Chiliade_, cette
+ fable et le mot célèbre: _Donnez une obole à Bélisaire_. P.
+ Crinitus, Pontadus, Volaterran et d'autres auteurs du
+ quinzième siècle, l'ont adoptée. Baronius l'a suivie dans ses
+ _Annales_, d'où elle s'est répandue sans examen dans
+ plusieurs histoires modernes. Le savant et judicieux Muratori
+ a rétabli les faits et invoqué l'autorité de Théophanes, de
+ Cédrénus et d'Alciat. Voyez ses _Annales d'Italie_ sur cette
+ époque.
+
+ [102]Voy. Muratori, _Annal. d'Ital._, année 567.
+
+Ce n'étaient plus des essaims, de nombreuses armées, c'était une nation
+entière, hommes, femmes, vieillards, enfants, conduits par Alboin, leur
+roi, qui venaient y chercher une nouvelle patrie. Leur état, dont Pavie
+fut la capitale, s'étendit depuis les Alpes jusqu'aux environs de Rome,
+sans y comprendre les villes maritimes, les unes libres, les autres
+encore défendues par les Grecs. Leur règne de fer remplit la fin du
+sixième siècle, tout le septième, et la plus grande partie du huitième.
+Leurs guerres meurtrières, tantôt entre leurs différents chefs, tantôt
+avec les Grecs, restés maîtres de Rome, de quelques autres villes et de
+l'Exarchat de Ravennes, tantôt enfin avec les Francs, toutes signalées
+par d'horribles massacres, et par les ravages du fer et du feu, firent
+pendant ce long espace, de la malheureuse Italie, à qui l'on est si
+souvent forcé de donner cette triste épithète, un désert couvert de
+ruines et inondé de sang.
+
+Chacun étant alors réduit au soin d'une vie individuelle, sans cesse
+assiégée de terreurs, il n'y eut plus dans la vie commune, ni personne
+occupé de s'instruire, ni instituteurs, ni livres même, pour ceux qui,
+parmi tant de désastres, en auraient encore eu le désir. A peine
+trouvait-on à Rome, à Pise, et peut être dans un petit nombre d'autres
+villes, quelques écoles de grammaire et d'éléments de la science
+ecclésiastique. Quant aux livres, ces guerres non interrompues, avaient
+fait périr sous des décombres ou dans les flammes, ce qui s'était encore
+conservé d'anciens manuscrits, et les copies mêmes qui en avaient été
+tirées, principalement dans les monastères.
+
+L'opulence de nos grandes bibliothèques modernes, leur luxe surabondant,
+les jouissances qu'elles nous procurent, la facilité que nous avons de
+nous en composer à peu de frais de particulières, suffisantes pour nos
+besoins et pour nos plaisirs, nous font trop oublier les difficultés que
+l'on trouvait avant l'invention de l'imprimerie, à se procurer des
+livres et surtout à en former de ces collections qu'on appèle
+bibliothèques. L'état où nous avons vu précédemment l'Italie, les y
+avait déjà rendus fort rares. Ils le devenaient chaque jour davantage.
+Les bons copistes manquaient, les manuscrits anciens, usés par la
+lecture, ou détruits par les bouleversements de la guerre, ne pouvaient
+bientôt plus être remplacés, lorsque les institutions monastiques, qui
+ont fait tant de mal à la raison humaine, mais qui rendirent alors plus
+d'un service à la civilisation et aux lumières, leur rendirent surtout
+celui de sauver d'une ruine totale les livres qui eu étaient le dépôt.
+La philosophie, qui a mis les moines à leur place, cesserait d'être ce
+qu'elle est, c'est-à-dire l'amour éclairé de la justice et de la vérité,
+si elle n'aimait à reconnaître et à respecter partout où elle le trouve,
+ce qui est bon en soi et utile aux hommes.
+
+Les monastères étaient devenus un asyle, où non seulement la piété, mais
+le simple amour de la paix, au milieu de cet éternel fracas des armes,
+conduisait la plupart des hommes qui conservaient quelque goût pour
+l'étude. Presque toutes ces maisons avaient des bibliothèques, dans
+lesquelles ce qu'on pouvait se procurer d'auteurs anciens était joint
+aux livres de religion et de littérature ecclésiastique, qui en
+faisaient le fond. Une règle fort sage de la plupart de ces
+institutions, obligeait ceux qui les embrassaient à consacrer tous les
+jours quelques heures au travail des mains. Tous ne pouvaient pas
+travailler à la terre, ou s'occuper d'autres opérations manuelles qui
+exigent la force du corps. Les moines faibles de santé, ceux du moins
+qui avaient un peu d'instruction et une écriture lisible, obtinrent de
+remplir leur tâche en copiant des livres. Cela devint bientôt un
+exercice favori. Les abbés et les autres supérieurs encouragèrent ce
+travail qui multipliait leurs richesses littéraires. De-là vint dans ces
+ordres, le titre d'_antiquaire_ ou de _copiste_, mots synonimes, que
+l'on trouve souvent employés l'un pour l'autre dans l'histoire
+monastique du moyen âge. Ainsi, tandis que les barbares incendiaient,
+dévastaient, saccageaient des provinces entières, détruisaient les
+monuments des arts, les livres, les bibliothèques, des solitaires
+laborieux s'occupaient de réparer au moins une partie de ces pertes; et
+si nous possédons aujourd'hui un assez grand nombre d'ouvrages de
+l'antiquité, c'est, avouons-le avec reconnaissance, presque uniquement à
+eux que nous le devons[103].
+
+ [103] Tiraboschi, _Stor. della Lett. Ital._ t. III, l. I, c.
+ II. Je n'ignore pas que ces services rendus à la littérature
+ ancienne par les moines ne datent guère avec évidence que du
+ milieu du neuvième siècle (Voyez Denina, _Vicende della
+ Letter._, t. I, c. 38, à la fin). Mais en suivant ici
+ l'autorité de Tiraboschi, je ne cours d'autre risque que
+ d'avancer d'un siècle ces témoignages de gratitude.
+
+Les plus savants d'entre eux ne dédaignaient point cet exercice.
+Cassiodore lui-même en faisait ses plaisirs. Entre tous les travaux du
+corps, écrivait-il, c'est celui d'antiquaire, c'est-à-dire de copiste,
+qui me plaît le plus[104]. On ne peut lire sans une sorte
+d'attendrissement, les détails minutieux dans lesquels il descend pour
+enseigner à ses moines cet art qu'il possédait si bien. Il appela dans
+son couvent d'habiles ouvriers pour relier proprement les manuscrits. Il
+dessinait lui-même les figures et les ornements dont il les
+embellissait; enfin ce bon vieillard, plus que nonagénaire, ne trouva
+point au-dessous de lui de composer un _Traité de l'Orthographe_, à
+l'usage de ses religieux, pour leur apprendre à écrire
+correctement[105]. Il paraît, par cette instruction, que, s'il était
+savant, les autres moines ne l'étaient guère. Aussi est-ce le temps des
+légendes, des histoires écrites en même style, et qui ne méritent pas
+plus de foi, enfin, de toutes ces œuvres monacales qui déshonoreraient
+l'esprit humain, si les siècles étaient solidaires entre eux, et si,
+dans un siècle de lumières, il y avait d'autres esprits déshonorés, que
+ceux qui voudraient y remettre en crédit les sottises les plus
+grossières des temps d'ignorance et de ténèbres.
+
+ [104] _De Institut. Divin. Litter._, c. 30.
+
+ [105] Tirab. loc., cit., c. 2.
+
+Ces dépôts où étaient réunies, avec ce que le génie de l'homme avait
+produit le plus sublime, les tristes fruits de sa dernière décadence,
+avaient été assez généralement respectés pendant l'invasion des Goths;
+il en périt un grand nombre dans leur guerre contre les armées de
+Justinien, et un plus grand nombre encore dans l'irruption et sous la
+domination des Lombards. Il est donc vrai qu'à cette déplorable époque,
+malgré tant de travaux, on manquait presque généralement de livres. Les
+papes eux-mêmes, qui n'étaient encore que les chefs spirituels de
+l'église, et les évêques, non les souverains de Rome, avaient peine à se
+former une bibliothèque. Grégoire Ier., qu'on appèle le Grand, n'en
+avait, à ce qu'il paraît qu'une très-chétive[106], et cepandant c'était
+un des plus savants hommes de son siècle: sans être aussi riche que les
+papes l'ont été depuis, il disposait de plus de moyens que tous les
+autres évêques, et il n'en négligeait sans doute aucun pour rassembler
+auprès de lui tout ce qui pouvait servir à ses études.
+
+A entendre plusieurs critiques, il n'en fut pourtant pas ainsi. Ce pape
+célèbre, ce réformateur du chant, cet auteur de tant d'ouvrages qui
+l'ont fait placer au rang des pères de l'église, loin de s'appliquer à
+former des bibliothèques, incendia celle qui existait avant lui. Le
+savant Brucker, dans son _Histoire critique de la Philosophie_[107],
+ouvrage aussi estimé pour son impartialité judicieuse que pour sa
+profonde érudition, a joint à cette accusation formelle, qu'il appuie
+principalement de l'autorité de Jean de Salisbury, celles d'avoir chassé
+de sa cour les mathématiciens, d'avoir méprisé et même défendu l'étude
+des belles-lettres; enfin, d'avoir détruit à Rome les plus beaux
+monuments de l'antiquité profane. Mais ici, contre son ordinaire,
+Brucker s'est peut-être laissé aller à des préjugés de secte. Tiraboschi
+l'a réfuté avec autant de solidité que de modération[108]; et ceux qui
+seraient tentés de suspecter le défenseur, parce qu'il était moine et
+papiste, ne doivent pas oublier, pour être justes, que l'accusateur
+était protestant.
+
+ [106] Voy. Tirab., t. III, liv. I, c. I, 14.
+
+ [107] Tom. III, p. 560.
+
+ [108] _Stor. della lett. ital._, tom. III, liv. II, c. 2.
+
+Les lettres de ce pontife sont le seul de ses ouvrages qui ait
+aujourd'hui quelque intérêt; celles des hommes célèbres de tous les
+genres en ont toujours. Dans ces lettres, on voit bien que Grégoire est
+uniquement occupé des affaires de la religion dont il est le chef, qu'il
+proscrit même et qu'il écarte des études tout ce qui y est étranger. Il
+reprend, par exemple, trés-sévèrement un évêque, parce qu'il enseignait
+la grammaire, et que sans doute il expliquait à ses élèves les beautés
+des anciens auteurs. Il ne veut pas que _les louanges de Jupiter et
+celles du Christ sortent de la même bouche_; il regarde _comme un crime
+grave_ que des évêques _osent chanter ce qui ne convient pas même à un
+laïque s'il a de la religion_[109]. Voilà bien une preuve de plus de cet
+esprit exclusif qui substitua peu à peu les études religieuses aux
+études littéraires, et qui contribua si puissamment à la décadence, et
+enfin à la ruine complète de ces dernières. L'apologiste de Grégoire est
+lui-même obligé d'avouer ici qu'il se laissa trop emporter à son
+zèle[110]; mais il y a loin de là aux actes dont on l'accusait.
+
+ [109] Liv. XI, Epit. 54.
+
+ [110] Tirab. loc. cit.
+
+Cependant voici un autre auteur non moins digne de foi, M. Denina,
+l'historien des Révolutions d'Italie et de celles de la littérature, qui
+ne regarde point la cause de Grégoire comme entièrement gagnée. «Je
+crains, dit-il, à parler vrai, que l'autorité de Jean de Salisbury,
+quoique postérieure de six siècles au siècle de Grégoire ne doive
+laisser toujours quelque soupçon que le zélé pontife, pour exterminer
+les monuments de l'idolâtrie, et pour attacher davantage la jeunesse
+chrétienne, et spécialement les ecclésiastiques, à la lecture des saints
+pères, n'eût cherché à supprimer le plus qu'il pouvait des auteurs
+païens»[111]. Sans prétendre rien décider dans une question de cette
+espèce, on ne peut nier que cette crainte d'un historien aussi sage ne
+doive être de quelque poids.
+
+ [111] _Vicende della Letter._, liv. I, c. 38. Vid.
+ Machiavelli, _discorsi_, liv. II, c. 5.
+
+Une autre lettre du même pape nous laisse entrevoir combien, tandis que
+l'ignorance faisait de tels progrès en Occident, elle en avait fait
+aussi dans l'Orient, ou du moins à quel point la langue et la
+littérature latines y étaient redevenues étrangères. Grégoire assure,
+dans cette lettre, qu'il ne se trouvait pas alors à Constantinople un
+seul homme capable de bien traduire un écrit quelconque de grec en
+latin, ou de latin en grec[112]. Mais la littérature grecque elle-même
+continuait à décliner; chaque siècle ajoutait à sa décadence. Les
+derniers bons poètes grecs, Muesée, Coluthus et Tryphiodore[113] avaient
+brillé. Depuis long-temps qu'il n'y avait plus d'orateurs, et, à cette
+époque, on ne trouve plus de philosophes; mais quelques historiens, tels
+que Procope et Agathias, par qui les guerres de Justinien contre les
+Perses, les Goths et d'autres Barbares en Asie, en Afrique et en Italie,
+furent écrites, tiennent encore une place après les historiens des bons
+siècles.
+
+ [112] Liv. VII, Epit. 30.
+
+ [113] Auteurs d'_Héro_ et _Léandre_, de l'_Enlèvement
+ d'Hélène_ et de _la Chute de Troie_, poëmes dont le premier
+ est plus connu que les deux autres.
+
+Cet empereur Justinien, conquérant et législateur, était surtout grand
+théologien[114]; aussi ne manqua-t-il pas d'insérer dans son Code
+plusieurs lois qui prononçaient, tantôt la peine de mort, tantôt la
+confiscation, le bannissement, l'infamie, la privation des droits
+successifs, etc., contre les hérétiques. Argumenter contre eux était
+l'exercice habituel de son esprit; les persécuter, un des usages les
+plus assidus de son autorité; les combattre même, un exploit qui ne lui
+parut pas indigne de ses armes. Sa seule expédition contre les
+Samaritains de la Palestine coûta cent mille sujets à l'Empire. C'était
+une réfutation un peu chère de cette secte, si peu décidée dans ses
+dogmes, qu'elle était traitée de juive par les païens, de schismatique
+par les juifs, et d'idolâtre par les chrétiens[115].
+
+ [114] Gibbon, _History of decline and fall roman Emp._, c.
+ 47.
+
+ [115] _Id. ibid._
+
+La passion favorite de l'Empereur étant la théologie, elle le devint
+aussi de tout l'Empire. L'esprit sophistique des Grecs fut tout occupé
+d'ergoteries scholastiques qui firent éclore une foule d'hérésies
+nouvelles. Les conciles et les synodes se multiplièrent; Justinien y
+argumenta souvent de sa personne, et l'on doit penser qu'il eut
+toujours raison. La foi ne s'en embrouilla que mieux: la sienne même, à
+force de raffinements, s'égara; et ce fléau des hérétiques, devenu
+hérétique à son tour, allait employer, pour soutenir son erreur, tous
+les moyens dont il avait appuyé son orthodoxie, lorsqu'il mourut sans se
+rétracter.
+
+La vie et les intrigues de sa femme Théodora paraissent avoir donné
+naissance à un nouveau genre d'histoire particulière inconnue
+jusqu'alors dans la littérature grecque, l'histoire secrète,
+anecdotique, ou si l'on veut scandaleuse[116]. Procope surtout s'y
+distingua, et n'a peut-être eu depuis que trop d'imitateurs. Avant lui,
+Achille Tatius avait laissé un autre genre d'écrits, dont la première
+origine date même de plus loin, je veux dire celui des romans d'amour.
+Son roman de _Clitophon et Leucippe_ fut surpassé par _les Amours de
+Théagène et de Chariclèe_, ou _les Ethiopiques_, de son contemporain
+l'évêque Héliodore; genre agréable, sans doute, mais un peu étranger aux
+travaux de l'épiscopat. Une observation qui n'a pas échappé au judicieux
+Denina, c'est que, tandis qu'en Occident on commençait à composer des
+légendes, des vies miraculeuses, et à inventer des récits de martyres
+vrais ou supposés[117], l'évêque de Tricca composait, de son côté, ses
+Fables éthiopiques. À cette observation, nous pouvons, nous autres
+Français, en ajouter une autre: c'est que, par une destinée qui semble
+attachée à ce roman, les deux premiers auteurs qui l'ont fait connaître
+en France, furent, l'un, Octavien de St.-Gelais, évêque d'Angoulême, par
+des morceaux traduits en vers; l'autre, le célèbre Amiot, évêque
+d'Auxerre, par une traduction complète en prose. Disons de plus que ce
+fut pour cette traduction qu'il eut sa première abbaye, et que celle
+qu'il fit dans la suite, de _Daphnis et Chloé_, du sophiste Longus,
+autre roman postérieur à celui d'Héliodore, inférieur pour la conduite,
+et plus licencieux dans les détails, ne l'empêcha point d'être évêque,
+ou contribua peut-être à lui faire avoir son évêché.
+
+ [116] Denina, _Vicende della Letter._, liv. I, c. 39.
+
+ [117] Denina, _Vicende della Letter._, liv. I, c. 40.
+
+La science qui avait alors le moins perdu en Orient et en Occident était
+la jurisprudence. Après la théologie, c'était ce que Justinien aimait et
+entendait le mieux. Il y porta la réforme, et c'est de lui, ou du moins
+des légistes habiles qu'il employa, qu'est le corps des lois romaines
+tel qu'il existe encore aujourd'hui.
+
+Ce ne fut pas un ouvrage fait du premier jet: dix jurisconsultes, à la
+tête desquels était le célèbre Tribonien, furent d'abord chargés de
+réunir, d'accorder, de compléter et de rassembler en un seul les trois
+Codes qui servaient alors de règle, y compris celui de Théodose. Le même
+Tribonien, et dix-sept jurisconsultes, firent ensuite un autre travail,
+plus considérable et peut-être plus difficile, mais qui devait les
+flatter, parce qu'il donnait de l'autorité et presque force de loi aux
+décisions des jurisconsultes les plus célèbres qui les avaient précédés;
+ce fut de rassembler ces décisions, de les diviser en cinquante livres,
+et chacun de ces livres en plusieurs titres, selon les diverses
+matières. Ce recueil reçut le nom de _Digeste_ ou de _Pandectes_. Enfin,
+Tribonien et deux autres, dont les noms, quoique moins illustres,
+méritent aussi d'être conservés, Théophile et Dorothée, composèrent, par
+ordre de l'Empereur, les quatre livres des institutions, qu'on appelle
+vulgairement les _Institutes_, ou éléments de la science du Droit.
+
+Le tout ensemble fut publié[118] six ans après le commencement du
+premier travail, et promulgué pour avoir seul force de loi, et être
+enseigné publiquement dans tout l'Empire. L'Empereur y joignit par la
+suite les nouvelles lois qu'il porta, et qui sont connues sous le titre
+de _Novelles_. Ainsi, le corps entier de la jurisprudence romaine resta
+divisé en Digeste, Code et Novelles, outre les Institutes, qui en sont
+comme le préambule[119]. Ces lois ne furent point adoptées en Italie
+pendant la domination des Goths; le Code de Théodose continua d'y être
+suivi; ce ne fut qu'après les dernières victoires de Narsès que ce
+général y put mettre en vigueur celui de Justinien.
+
+ [118] En 534.
+
+ [119] Heinneccius, _Hist. Jur._, liv. I, c. 6; Terrasson,
+ _Hist. de la Jurisp._, p. III, et Tiraboschi, t. III, liv. I,
+ c. 6.
+
+Les Lombards n'eurent des lois pour eux-mêmes que long-temps après leur
+conquête; et lorsqu'ils se furent donné un code, il fut encore permis
+aux peuples qu'ils avaient soumis, de suivre des lois romaines. Les lois
+lombardes ont été recueillies plus complètement et plus correctement
+qu'elles ne l'avaient encore été, par le laborieux Muratori[120]. M.
+Denina en a fait une exposition claire et méthodique dans son _Histoire
+des Révolutions d'Italie_[121], et l'on y peut observer que, si elles
+conservent des traces sensibles de l'ancienne barbarie de ces peuples,
+elles prouvent aussi que, sur plusieurs points de civilisation, ils
+avaient beaucoup gagné.
+
+ [120] _Script. rer. Ital._ vol. I, part. II.
+
+ [121] Tom. II, liv. 7.
+
+Sans doute ce beau climat et cette terre fertile commençaient à influer
+sur eux, comme ils le font à la longue sur tous les hommes; mais ce
+n'était pas à eux qu'il était réservé de faire faire à l'Italie les
+premiers pas hors de la barbarie dans laquelle ils avaient achevé de la
+plonger. Leur avant-dernier roi, Astolphe, ayant envahi Ravenne et
+l'Exarchat, qui étaient jusqu'alors restés à l'Empire, et menaçant Rome
+elle-même, attira l'attention de Pepin et ensuite de son fils
+Charlemagne, qui avaient conçu, pour leur propre ambition, des projets
+inconciliables avec ceux d'Astolphe. Les papes implorèrent leur secours,
+et n'eurent pas de peine à l'obtenir. Ni Astolphe, ni son fils Didier,
+qui lui succéda, ne purent résister aux Francs, successivement commandés
+par ces deux héros; et le royaume des Lombards fut définitivement
+détruit par Charlemagne, deux cent six ans après qu'ils eurent commencé
+à opprimer l'Italie.
+
+Parmi les titres qu'obtint, et ce qui n'est pas toujours la même chose,
+que mérita le fils de Pepin, nous ne devons considérer ici que celui de
+restaurateur des lettres, le plus glorieux de tous. Sous ce point de
+vue, Charlemagne appartient surtout à l'histoire de la littérature
+française; mais il eut aussi sur l'Italie une influence qui fait époque
+et qui exige que nous portions en même temps nos regards sur l'Italie,
+sur la France et sur lui.
+
+La France avait oublié la gloire dont avaient anciennement joui les
+Gaules. Les mêmes causes y avaient produit les mêmes et d'aussi
+déplorables effets. Les Gaules ravagées, pendant le quatrième et le
+cinquième siècle, par les irruptions des Quades, des Germains, des
+Vandales, des Bourguignons, des Huns et des Goths, virent s'arrêter tout
+à coup, et le cours des études, et l'émulation pour les lettres[122].
+Les Francs étaient d'autres Barbares, dont les invasions et les
+conquêtes ne firent qu'augmenter le mal et accélérer la décadence de
+tous les exercices de l'esprit. La langue latine s'éteignit, pour ainsi
+dire, avec la puissance romaine, ou du moins ce ne fut plus qu'un jargon
+au lieu d'une langue. Le goût pour les anciens, leurs ouvrages, leurs
+noms mêmes disparurent presque entièrement. Pendant les deux siècles
+suivants, le mal empira encore, par cette pente des choses humaines
+qu'on y peut observer dans tous les temps.
+
+ [122] Voy. le poëme de S. Prosper, _de Providentiâ_, v.
+ 15-60.
+
+Si l'on se représente la suite des siècles, comme un torrent où elles
+sont entraînées, on y voit tantôt le mal et tantôt le bien roulant avec
+une vitesse progressive, jusqu'à ce que quelque obstacle imprévu, ou
+quelque moteur puissant, agissant en sens contraire, le cours change, le
+bien ou le mal s'arrête d'abord, rétrograde ensuite lentement, cède
+enfin; et les choses humaines reprennent avec la même vitesse le cours
+opposé. Au huitième siècle, l'ignorance n'avait plus de progrès à faire
+dans les Gaules: elle était parvenue à son comble. La faiblesse des
+Rois, la tyrannie des Maires, déléguée en quelque sorte à tous les
+gouverneurs des provinces, à tous les chefs militaires, dont ils avaient
+besoin pour leurs projets, accroissaient et favorisaient tous les
+désordres. La France enfin était toute barbare. Charlemagne vint: il
+arrêta le torrent, et redonna aux esprits un mouvement vers les études
+et vers la culture des lettres. L'ordre public et privé fut rétabli, et
+avec les études et les mœurs revinrent la sécurité intérieure et la
+prospérité de l'état.
+
+Charlemagne put concevoir, mais ne pouvait exécuter seul ce grand
+ouvrage. Ne trouvant point de maîtres en France, il y en appela
+d'étrangers. Les Français eux-mêmes l'avouent[123]. Les Italiens, jaloux
+d'ajouter cette gloire à celle de leur patrie, attribuent avec assez de
+vraisemblance le goût même que Charles prit pour l'instruction à son
+séjour en Italie et aux savants qu'il y rencontra[124]. Son éducation
+avait été plus que négligée: elle était tout-à-fait nulle, quand il
+passa les Alpes pour la première fois[125]. Quoiqu'il eût alors
+trente-un ans, et qu'il comptât six ans de règne, il ignorait même la
+grammaire. De l'aveu de son historien Eginhard[126], il en reçut les
+premiers éléments de Pierre de Pise, qui professait à Pavie quand
+Charles s'en empara. Les leçons de ce maître le mirent en état de
+profiter de celles du fameux Alcuin, de qui il apprit ensuite la
+rhétorique, la dialectique, l'arithmétique, l'astronomie et même la
+théologie. Mais ce célèbre Anglais, qu'il vit pour la première fois à
+Parme, et qu'il engagea dès-lors à le suivre, il ne l'y trouva qu'en
+780[127], six ans après la prise de Pavie, lorsqu'il avait déjà sans
+doute pris le goût des lettres dans son commerce avec Pierre de Pise,
+son maître, avec Paul Warnefrid, connu sous le nom de Paul Diacre, qu'il
+avait aussi approché de lui, et avec un autre Paul ou Paulin,
+grammairien habile pour ce temps, qu'il avait rencontré dans le Frioul,
+et qu'il fit patriarche d'Aquilée.
+
+ [123] Voy. l'Histoire littér. de la France, t. IV, Etat des
+ lettres au huitième siècle.
+
+ [124] Voy. Tirab., _Ist. della Lett. Ital._, t. III, liv.
+ III, c. I.
+
+ [125] En 774.
+
+ [126] C. 25.
+
+ [127] Voy. les preuves que le P. Mabillon donne de cette
+ date, dans ses Notes sur la Vie d'Alcuin, insérées dans ses
+ _Acta SS. Ord. S. Bened._, sæc IV, p. I.
+
+Charlemagne entouré de toutes ces lumières de son siècle, donna lui-même
+l'exemple de l'ardeur à s'en éclairer. Il consacrait chaque jour
+quelques heures à l'étude. Il voulut que ses enfants fussent instruits
+dans toutes les sciences qu'il cultivait. Il réunit dans son palais tous
+ces habiles professeurs et d'autres savants qui ne tardèrent pas à se
+montrer. Ils composaient auprès du Prince une sorte d'école ou
+d'académie suivant la cour, et qui se transportait partout avec
+elle[128]. On prétend que chaque membre de cette académie, prenait le
+nom d'un ancien auteur, qu'Alcuin, grand admirateur d'Horace, portait
+celui de Flaccus; que le jeune Angilbert, qui n'avait sûrement rien
+d'homérique, se nommait pourtant Homère; Adhalard, ou Adelard, évêque de
+Corbie, Augustin; Wala son frère, Jérémie; Riculfe, archevêque de
+Mayence, on ne sait par quelle fantaisie, Damœtas; qu'enfin, Charles
+lui-même, soit à cause de la royauté, ou de son goût pour la poésie
+hébraïque, avait pris le nom de David. Tout cela est un peu bizarre, et
+l'on a peine à se faire une idée des conférences académiques qui
+pouvaient se tenir entre David, Homère, Horace, Jérémie, Damœtas et S.
+Augustin; mais enfin c'était beaucoup pour le temps, et il était
+impossible que les esprits restassent engourdis autour de ce centre de
+mouvement et d'activité scientifique.
+
+ [128] Hist. litt. de la France, _ub. sup._
+
+«Le goût du Roi, comme il arrive toujours, dit le président
+Hénault[129], mit les sciences à la mode». Mais Charlemagne ne se borna
+pas à montrer ce goût; il s'efforça de le répandre dans l'immense
+étendue de son empire et de ses conquêtes, autant que le lui permettait
+l'état où il trouvait les peuples. Il fonda un grand nombre de
+monastères et d'églises: il y attacha des écoles: il prit l'habitude
+d'adresser lui-même aux ecclésiastiques des questions sur le dogme, sur
+la discipline, l'histoire ecclésiastique, la morale, et d'en exiger des
+réponses; et cet usage remit la science en vigueur, parmi le clergé. Il
+ordonna que chaque évêque, chaque abbé, chaque comte, eût un notaire ou
+secrétaire, pour copier correctement les actes; que l'on copiât de même
+les évangiles, le psautier, le missel. Il fit corriger pour ainsi dire
+sous ses yeux les exemplaires incorrects de la Bible. On recommença donc
+à avoir des textes purs de l'Ecriture-Sainte et des Pères. La
+calligraphie fut encouragée, ainsi que l'orthographe. On reprit le petit
+caractère romain et bientôt après le grand, à la place de l'écriture
+mérovingienne, qui était barbare. Les couvents, les abbayes devinrent
+des écoles de cet art et des fabriques actives de manuscrits. Le style
+commença aussi à s'épurer. Il y eut des historiens, des orateurs et
+surtout des poètes: Alcuin et Théodulphe, que l'empereur avait aussi
+amenés d'Italie, se piquèrent de l'être; on le fut à leur exemple, mais
+il est vrai, sans imagination, sans goût, sans poésie de style, et la
+plupart du temps sans exacte mesure de vers.
+
+ [129] Abr. chr. de l'Hist. de Fr., année 789.
+
+Toute grossière qu'était cette poésie, elle faisait les délices des gens
+bien élevés et même de l'Empereur; il se plaisait surtout à entendre des
+chansons en langue tudesque ou théotisque, qui était sa langue
+naturelle. La préférence qu'il lui accordait la rendit la langue
+dominante dans la plus grande partie de la France. Le roman qui se
+formait dans l'autre partie était moins encouragé. Même après
+Charlemagne, le roman ne régna guère que dans les états des rois
+d'Aquitaine; tout le reste parla long-temps théotisque ou tudesque.
+Charles aimait tant cette langue, qu'il en avait composé une grammaire.
+Quand Eginhard semble dire qu'un souverain si instruit, que ce
+restaurateur des lettres et des études ne savait pas écrire[130], cela
+doit apparemment s'entendre du grand caractère romain, dont on
+renouvellait alors l'usage. En effet, malgré les efforts qu'il fit pour
+l'apprendre, il n'y put jamais réussir. Il signait avec un monogramme,
+gravé sur le pommeau de son épée. Il disait: je l'ai signé du pommeau;
+je le maintiendrai, avec la pointe: mais on assure qu'il écrivait
+facilement en d'autres caractères, soit théotisque, soit petit
+romain[131].
+
+ [130] _Tentabat et scribere, tabulasque et codicillos ad hoc
+ in lectulo suo cervicalibus circumferre solebat, ut cum
+ vacuum tempus esset, manum effigiendis litteris usuefaceret:
+ sed parum prosperè successit labor, prœposterus ac serò
+ inchoatus_.
+
+ (EGINHARD, Vit. Car. Mag.)
+
+ [131] Hist. Litt. de la France, _ub. sup._
+
+Charlemagne voulut aussi qu'en France on sût mieux la musique, et que
+l'on chantât plus humainement qu'on ne faisait alors, entreprise
+toujours difficile et qui, comme on voit, l'était il y a long-temps. On
+sait qu'il s'éleva une grande dispute à Rome, en sa présence, entre ses
+chantres et les chantres romains. Il eut assez de goût et de
+discernement pour prononcer en faveur de ces derniers: il en amena deux
+en France pour y enseigner un chant moins barbare et surtout l'art
+d'organiser, c'est-à-dire, de pratiquer à la fin des phrases du
+plain-chant, quelques chétifs accords de tierce, car c'était à cela que
+se bornait alors toute la science de l'harmonie même au-delà des Alpes,
+et elle ne s'était pas encore étendue si loin en deçà[132].
+
+ [132] Je ne puis me dispenser de relever ici une erreur où le
+ savant Tiraboschi est tombé (t. III, p. 134). Il cite ce
+ passage d'un anonyme d'Angoulême, dans sa Vie de Charlemagne,
+ publiée par Fauchet (_Script. Hist. Franc._): _Similiter
+ erudierunt Romani cantores Francorum in arte organandi_; et
+ comme il n'a pas compris le sens de ce mot _organandi_, il ne
+ trouve pas bien clair, dit-il, si l'auteur veut dire que les
+ Romains enseignèrent aux Français à construire des orgues, ou
+ simplement à en jouer; et là-dessus il s'étend assez au long
+ sur l'antiquité dont les orgues étaient en Italie, et sur
+ celle dont ils étaient en France. Il ne s'agit ici ni de
+ jouer des orgues ni d'en faire, _organari_ se réduisant au
+ sens très-simple que je lui donne. (Voy. le Dictionnaire de
+ Musique de J.-J. Rousseau, au mot _organiser_.)
+
+L'Italie, qui avait fourni à Charlemagne les principaux instruments de
+la révolution qu'il voulait opérer dans les esprits, y participa aussi,
+mais moins sensiblement que la France. Quelques universités italiennes,
+entre autres celles de Pavie et de Bologne, le réclament pour leur
+fondateur. Il y encouragea sans doute les études; il put y rassembler
+quelques professeurs, mais il n'existe aucune trace ni le plus léger
+indice qu'il les ait réunis en corps, qu'il ait distribué entre eux
+l'enseignement des diverses sciences, ni qu'il leur ait donné, ou des
+réglements, ou des priviléges, ou quoique ce soit enfin de ce qui
+constitue ce qu'on appelle université, ou tout autre fondation
+pareille[133].
+
+ [133] Tirab., t. III, p. 131 et suiv.
+
+Quant à ces hommes si célèbres dans leur temps, dont Charles se servit
+pour acquérir et pour répandre l'instruction (je ne parle que de ceux
+qui étaient Italiens), ils nous donnent, par le genre et le mérite de
+leurs connaissances et de leurs ouvrages, une idée de l'état où les
+sciences étaient alors. Pierre de Pise, qui passa le premier en France,
+lorsqu'il était déjà vieux[134], et qui peut être regardé, selon
+l'expression de du Boulay[135], comme le premier fondateur de l'école
+palatine et royale, n'enseignait que la grammaire à Pavie, quand
+Charlemagne l'y trouva, et ce fut aussi la seule science qu'il apprit au
+roi et qu'il fut chargé de professer dans son palais; mais il était de
+plus, en sa qualité de diacre, très-savant théologien. Alcuin dans une
+de ses lettres à l'Empereur, rapporte qu'il avait autrefois rencontré
+Pierre dans cette même ville, soutenant sur la religion, contre un juif,
+une dispute publique[136]. Enfin, quoiqu'il ne soit pas ordinairement
+compté parmi les poètes nombreux de ce siècle, il faisait aussi des
+vers, comme nous le verrons bientôt. Mais surtout il aimait les lettres
+et leur enseignement: il y fut livré toute sa vie; et son âge, et ses
+longs services lui donnaient beaucoup d'autorité. On ne parle point de
+son retour dans sa patrie; comme il était vieux quand il vint en France,
+il est probable qu'il y mourût.
+
+ [134] Eginhard dit qu'il l'était quand Charlemagne le prit
+ pour maître: _In discendâ grammaticâ Petrum Pisanum diaconum
+ senem audivit_. (De Vitâ Car. Mag.)
+
+ [135] _Itaque Petrus ille merito dici potest primus scholœ
+ palatinœ et regiœ institutor_. (Hist. Univers. Paris, t. I,
+ p. 626.)
+
+ [136] Epist. XV, _ad Carol. Mag._
+
+Paul Diacre, que l'on ne désigne ordinairement que par cette qualité,
+mais dont le nom était Paul Warnefrid, était autrement placé dans le
+monde, et y jouait un rôle distingué, quand il fut connu de Charlemagne.
+Il était né dans le Frioul, de parents d'origine lombarde. Après avoir
+fait ses études à Pavie, il avait été ordonné diacre, et s'était déjà
+fait sans doute une réputation, lorsque Didier monta sur le trône des
+Lombards, d'où il devait bientôt descendre. Le nouveau roi appela Paul
+auprès de lui, le fit son conseiller intime et son chancelier[137].
+Charlemagne ayant pris Pavie et détrôné Didier, offrit, dit-on, à Paul
+ses bonnes grâces; mais, par attachement pour son roi, il aima mieux se
+retirer de la cour, et peu de temps après il se fit moine au monastère
+du mont Cassin. Lorsque Charlemagne, en 781, se fit couronner à Rome
+empereur d'Occident, Paul lui adressa une élégie latine, pour lui
+demander la liberté de son frère, détenu depuis sept ans prisonnier en
+France; et ce fut sans doute cette pièce, très-élégante pour ce
+temps-là, qui détermina l'empereur, alors fortement occupé de rétablir
+les études en France, à y amener Paul avec lui[138]. Il n'y resta que
+cinq ou six ans, mais on ne peut douter qu'un homme aussi supérieur à
+son siècle qu'il l'était à beaucoup d'égards, ne contribuât partout où
+il séjournait pendant quelque temps à y réveiller le goût des lettres.
+De retour au mont Cassin, dont il avait toujours regretté la solitude
+paisible, il y mourut dix ou onze ans après[139].
+
+ [137] Tirab. _ub. sup._, p. 183, 184.
+
+ [138] _Ibid._ p. 184-190.
+
+ [139] En 799, _ibid_, p. 191.
+
+On dit que Paul savait la langue grecque, et que Charlemagne le chargea
+d'y instruire les clercs ou ecclésiastiques, qui devaient accompagner,
+en Orient, Rotrude, sa fille, promise à Constantin, fils de
+l'impératrice Irène[140]. C'est ici le lieu d'observer que, malgré la
+décadence des lettres, l'étude du grec n'était pas entièrement
+abandonnée en Italie, surtout à Rome, où les papes étaient obligés à une
+correspondance suivie avec les empereurs et les évêques grecs, et ne
+pouvaient l'entretenir que par des interprètes fixés auprès d'eux, et
+capables d'écrire facilement dans cette langue[141]. Aussi vit-on au
+huitième siècle, le pape Paul Ier. fonder à Rome un monastère dont il
+exigea que les moines officiassent en grec. Plusieurs Papes firent la
+même chose dans le siècle suivant, surtout Etienne V et Léon IV[142];
+mais les études de ces hellénistes du neuvième siècle, ne s'étendaient
+pas plus loin qu'à ce qu'exigeaient les besoins de la cour de Rome, et
+peut-être à la lecture de quelques-uns des Pères grecs.
+
+ [140] Tirab., _ub. supr._, p. 188.
+
+ [141] _Ibid_, p. 109.
+
+ [142] _Ibid_, p. 180.
+
+C'est surtout comme historien et comme poète, que Paul Diacre se rendit
+célèbre: il ne conserve aujourd'hui quelque célébrité que comme
+historien. Il était cependant (si l'on en veut croire les éloges que
+Pierre de Pise lui adressait en vers au nom de l'Empereur lui-même), un
+Homère dans la langue grecque, dans le latin un Virgile, dans l'hébreu
+un Philon, un Horace en poésie, etc.[143]; mais on sait combien il faut
+rabattre de toutes ces louanges, et Paul nous le dit lui-même, en
+répondant à Pierre, ou plutôt à Charlemagne, qu'il ne sait point le
+grec, qu'il ignore l'hébreu, que toute sa gloire dans ces deux langues,
+consiste en trois ou quatre syllabus qu'il avait apprises dans les
+écoles[144]. Mais peut-être sa modestie exagère-t-elle ici dans le sens
+contraire, surtout à l'égard du grec. Parmi les ouvrages historiques
+qu'il a laissés, on distingue principalement son _Histoire des
+Lombards_[145]. C'est la seule que nous ayons de ces peuples, et
+quoiqu'elle soit aussi décriée par le défaut de critique, les récits
+fabuleux et l'inexactitude chronologique, que par son style, on est
+heureux de l'avoir, puisque sans elle on ignorerait une multitude de
+faits et de détails importants. Ce prétendu rival d'Horace, composa
+plusieurs hymnes. Le plus connu, est celui de saint Jean-Baptiste, _Ut
+queant laxis resonare fibris_, qui n'est pas un chef-d'œuvre de poésie,
+mais qui est devenu, comme nous le verrons, une sorte de monument en
+musique.
+
+ [143]
+
+ _Grœcâ cerneris Homerus,
+ Latinâ Virgilius:
+ In Hebrω quoque Philo,
+ Tertullus in artibus;
+ Flaccus crederis in metris,
+ Tibullus eloquio_.
+
+ [144]
+
+ _Grœcam nescio loquelam,
+ Ignoro Hebraiœm;
+ Tres aut quatuor in scholis
+ Quas didici syllabas,
+ Ex his mihi est ferendus
+ Manipulus adorea_.
+
+ [145] _De gestis Langobardorum libri sex_. Elle comprend
+ l'histoire de ces peuples, depuis leur sortie de la
+ Scandinavie jusqu'à la mort de leur roi Liutprand, en 744.
+ Muratori l'a recueillie dans sa grande collection, t. I,
+ part. I. Cette histoire fut continuée dans le même siècle par
+ Erchempert, qui était, comme Paul Diacre, lombard d'origine,
+ et moine du mont Cassin. Il écrivit les gestes des princes
+ lombards de Bénévent (_de gestis principum Beneventanorum
+ Epitome chronologica_), depuis l'époque où Paul l'avait
+ laissée jusqu'en 888. Elle est dans la même collection, t.
+ II, part. I. Enfin, dans le dixième siècle, l'anonyme de
+ Salerne et l'anonyme de Bénévent suivirent l'histoire des
+ Lombards jusqu'à l'extinction des petites principautés qu'ils
+ s'étaient faites à l'extrémité de l'Italie; le premier
+ jusqu'en 980, et le second en 996. On trouve ces fragments
+ dans le même volume de la collection de Muratori.
+
+Paulin, que l'on nommait le grammairien, dont Charlemagne fit un
+patriarche d'Aquilée; et dont l'église a fait un Saint, n'était point né
+en Austrasie ni en Autriche, comme quelques auteurs l'ont prétendu, mais
+dans le Frioul, où il enseignait depuis long-temps la grammaire, quand
+Charles s'empara de cette province[146]. Il ne suivit point en France le
+conquérant de l'Italie. Revêtu de l'une des grandes dignités de
+l'église, il en remplit les devoirs utilement pour son nouveau
+Souverain. Il fut appelé à tous les synodes que l'Empereur fit assembler
+en Allemagne, en France et en Italie, et rédigea les décrets de
+plusieurs. Charles et Alcuin lui-même avaient la plus grande estime pour
+lui, le consultaient dans les affaires et dans les questions délicates,
+et l'engagèrent à composer divers ouvrages contre les hérésies de ce
+temps. Les Italiens et les Français reconnaissent en lui un des hommes
+qui contribuèrent le plus à entretenir dans Charlemagne l'amour des
+sciences, et à en répandre le goût par ses discours et par son exemple.
+
+ [146] En 776. Paulin avait alors 46 ans. Les savants auteurs
+ de l'Hist. Littér. de la France l'ont fait naître en
+ Austrasie (t. IV de leur hist.) Ughelli (_Ital. sacr._, t.
+ V), et d'après lui d'autres Italiens, en Autriche; mais
+ Tiraboschi, fondé sur de très-bonnes autorités, l'a rendu au
+ Frioul, et par conséquent à l'Italie, t. III, p. 152.
+
+Théodulphe était Goth d'origine et né en Italie. La réputation qu'il y
+avait acquise dans les lettres, engagea Charlemagne à l'appeler en
+France. Il lui donna l'évêché d'Orléans, bientôt après l'abbaye de
+Fleury: il le combla de richesses, d'honneurs et de témoignages de
+confiance. Théodulphe ne se montra point ingrat pendant la vie de
+Charles; mais après sa mort il fut enveloppé dans la révolte de Bernard,
+roi d'Italie, contre Louis-le-Débonnaire, et dans sa ruine. Malgré
+toutes les protestations qu'il fit de son innocence, il fut arrêté,
+comme tous les autres évêques qui avaient pris part à cette révolte, et
+renfermé à Angers dans un couvent; il mourut en 821, au moment où, ayant
+obtenu sa grâce, ainsi que tous ses complices, il se disposait à
+retourner dans son évêché. Outre plusieurs ouvrages de sa profession,
+écrits en prose latine qu'on ne peut lire, on a conservé de lui six
+livres de vers, tant sacrés que profanes, aussi illisibles que sa prose.
+Entre plusieurs élégies qu'il composa pendant sa captivité, on en
+distingue une, qui est devenue un hymne de l'église, et dont les vers
+sont rimés du milieu à la fin, comme il était déjà d'usage dans cette
+poésie latine dégénérée. Elle commence par ce vers:
+
+ _Gloria, laus et honor, tibi sit rex Christe redemptor_[147].
+
+ [147] L'église romaine chante cet hymne pendant la
+ procession, le jour des Rameaux.
+
+On a prétendu que, s'étant mis à chanter à pleine voix cette élégie dans
+sa prison, lorsque l'empereur Louis passait dans la rue, ce fut ce qui
+lui fit obtenir sa liberté: mais c'est une fable sans vraisemblance.
+
+Malgré l'exemple et les travaux de ces savants et de plusieurs autres,
+répandus dans les différentes parties de l'Italie, l'impulsion donnée
+aux études par Charlemagne, fut passagère et ne lui survécut pas. Elle
+eût été plus durable, peut-être dès ce moment l'Italie aurait vu le
+génie des lettres reprendre son essor, si elle eût été moins
+profondément ensevelie sous ses propres débris, et si Charlemagne eût
+fait un plus long séjour au-delà des Alpes. Mais trop d'objets, trop de
+pays divers, trop de parties de son vaste Empire l'appelaient à la fois;
+il encouragea, honora et récompensa les savants; le reste il le laissa
+tout entier à faire, et, malgré le mouvement qu'il avait imprimé aux
+esprits, ils croupirent long-temps encore, ou plutôt ils s'enfoncèrent
+bientôt plus avant que jamais dans l'invincible ignorance où les
+retenaient et le manque absolu de bons livres, et les traces profondes
+que laissaient après eux plusieurs siècles de barbarie.
+
+Une autre raison s'opposait encore à ce que les germes semés par
+Charlemagne, produisissent pour les lettres en général des fruits réels
+et surtout durables. «Si je pénètre, avec attention, dit l'ingénieux
+Bettinelli[148], dans le secret de ces temps et de leurs mœurs, je crois
+trouver, outre les maux causés par les successeurs de ce monarque, une
+raison du triste succès de tant d'espérances. Réformer des peuples et
+des états lui parut être, comme en effet ce l'est et le fut toujours,
+une grande, mais très-difficile entreprise; il pensa que la religion
+était le moyen le plus facile et le plus efficace pour contenir et
+assujétir les peuples les plus féroces, quand il les avait conquis;
+c'est donc de ce côté qu'il tourna toutes ses vues. Ses conseillers
+furent des hommes religieux; et le moine Alcuin fut le premier de ses
+confidents. Leur zèle n'ayant pour objet que les études sacrées, leur
+donna des préventions contre les anciens auteurs grecs et latins, qu'ils
+regardèrent comme des corrupteurs de la morale chrétienne et ils les
+bannirent des écoles, tellement que Sigulfe, disciple d'Alcuin, et moins
+scrupuleux que lui, eut ensuite beaucoup de peine à les remettre en
+crédit. Si Charlemagne eût moins méprisé les anciens[149], il lui eût
+été plus facile de faire aux arts et aux études un bien durable, par
+l'attrait du plaisir, et par les exemples de bon goût et de bon style
+que fournissent les langues mortes».
+
+ [148] _Risorgimento d'Italia_, c. I.
+
+ [149] Il serait plus exact de dire, s'ils les eût connus.
+
+Le savant abbé Andrès est de la même opinion, et lui a donné plus de
+développements[150]. L'Empereur, Alcuin, Théodulphe et tous les autres
+qui travaillèrent à la réforme des études, n'avaient, dit-il, d'autre
+objet en vue que le service de l'église; ils n'avaient pas tant à cœur
+de faire d'habiles littérateurs, que d'élever de bons ecclésiastiques.
+Aussi, dans toutes les écoles qu'ils fondèrent, on n'apprenait guère que
+la grammaire et le chant de l'église....... Si dans quelques-unes on
+s'occupait des arts libéraux, c'était uniquement pour aider à
+l'intelligence des lettres sacrées...... Les maîtres eux-mêmes n'en
+savaient pas davantage, et ne pouvaient enseigner autre chose à leurs
+disciples. Le grand Alcuin dont les auteurs contemporains ne parlent que
+comme d'un prodige de science, n'était après tout qu'un médiocre
+théologien, et ses connaissances si vantées, en philosophie et en
+mathématiques, ne s'étendaient qu'a quelques subtilités de dialectique,
+et à ces premiers éléments de musique, d'arithmétique et d'astronomie,
+nécessaires pour le chant et pour le comput ecclésiastiques....
+
+ [150] _Dell' Orig. progr. e st. att. d'ogni Lett._, t. I, c.
+ 7, p. 108 et suiv.
+
+«Les promoteurs des études et les maîtres ayant donc des idées si
+étroites des sciences, quels progrès pouvait-on espérer de leurs soins
+et de leurs leçons? On fondait des écoles; mais pour apprendre à lire,
+à chanter, à compter et presque rien de plus: on établissait des
+maîtres; mais il suffisait qu'ils sussent la Grammaire; si quelqu'un
+d'eux allait jusqu'à entendre un peu de mathématiques et d'astronomie,
+il était regardé comme un oracle. On recherchait des livres, mais
+seulement des livres ecclésiastiques; il n'y avait pas dans toute la
+France, un Térence, un Cicéron, un Quintilien.....[151]. Les hymnes de
+l'église et les ouvrages de quelques Pères étaient pris pour modèles du
+bon goût dans l'art d'écrire en prose et en vers, et celui qui
+s'approchait le plus en latin du style de S. Jérôme ou de Cassiodore,
+passait pour un Cicéron....
+
+ [151] L'auteur italien paraîtra sans doute exagéré dans cette
+ assertion; mais elle est autorisée par une lettre de Loup de
+ Ferrières au pape Benoît III, par laquelle ce savant abbé lui
+ demandait des livres, et entre autres ceux du l'orateur de
+ Cicéron, les douze livres des institutions de Quintilien,
+ dont on ne trouvait, disait il, en France que des copies
+ imparfaites, et enfin le commentaire de Donat sur les
+ comédies de Térence. (Voy. _Lupi Ferrar._, Ep. 103.)
+
+«Si Charlemagne et Alcuin avaient conçu de plus justes idées de la
+littérature, au lieu de tant de peines, de voyages et de dépenses
+inutiles, combien ne leur eût-il pas mieux réussi de se procurer et de
+multiplier les copies des auteurs des bons siècles, de ressusciter
+l'étude si nécessaire de la langue grecque? En apprenant à goûter dans
+les écoles les grands poètes et les grands orateurs, on aurait pu faire
+renaître la belle poésie et la solide éloquence. On aurait appris à bien
+penser et à bien écrire; et les études ecclésiastiques elles-mêmes y
+auraient autant gagné que les études purement littéraires.»
+
+Ces réflexions judicieuses de deux très-bons esprits, et de deux auteurs
+très-orthodoxes, n'ont point eu de contradicteurs en Italie. Des
+écrivains français, non moins orthodoxes qu'eux, les Bénédictins,
+auteurs de l'_Histoire littéraire de la France_, ont pensé la même chose
+et ont écrit dans le même sens. Ils disent plus positivement encore[152]
+que dans l'école de S. Martin de Tours, l'une des plus florissantes que
+Charlemagne fit établir, Alcuin défendit à Sigulfe, son disciple, de
+lire Virgile aux élèves, _de peur que cette lecture ne leur corrompît le
+cœur_. Ce ne fut qu'après la mort de ce rigide président des études, que
+Sigulfe put donner un libre essor à son goût pour les bons modèles.
+L'école de Ferrières dans le Gâtinais, s'éleva bientôt au-dessus de
+toutes les autres, par l'étude qu'on y fit des anciens. Le célèbre abbé
+Loup, qu'on appelle Loup de Ferrières, eut pour eux une prédilection,
+dont on aperçoit les traces dans ses écrits. De toutes les lettres
+latines de ce temps, qui se sont conservées, les siennes sont les
+seules où il y ait quelque idée de bon style. «Il semble, dit
+expressément D. Rivet[153], que nos autres écrivains auraient pu mieux
+réussir qu'ils n'ont fait, s'ils avaient eu autant d'attention que lui à
+former leur style sur celui des anciens». Mais dans tous les soins que
+se donna l'Empereur, et que prirent sous ses ordres les ministres de ses
+volontés, pour rétablir une belle écriture, pour se procurer et rendre
+plus communs de bons et de beaux manuscrits, soins qui furent pris à
+grands frais, et portés quelquefois jusqu'à la plus grande magnificence,
+on voit qu'il n'était jamais question que de bibles, d'évangiles, de
+missels, d'antiphonaires, de pénitentiels, de sacramentaires, de
+psautiers: on n'entend point parler d'un manuscrit de Cicéron ou de
+Virgile.
+
+ [152] Tom. IV, Disc. sur l'état des Lettres au huitième
+ siècle.
+
+ [153] Loc. cit.
+
+Les mêmes effets furent encore une fois le résultat des mêmes causes.
+Les lettres encouragées et renouvellées en France par Charlemagne, mais,
+trop exclusivement consacrées à un seul objet, n'eurent pas le temps de
+jeter de racines; elles ne produisirent presque aucun fruit: elles se
+retrouvèrent, après ce grand effort, telles qu'elles étaient auparavant,
+et dans le même état d'inertie et de nullité. Elles se soutinrent un peu
+pendant les premières années du neuvième siècle: dans les suivantes,
+elles commencèrent à déchoir: le milieu du siècle leur fut encore plus
+fatal: elles disparurent de nouveau entièrement à la fin[154].
+
+ [154] Hist. Litt. de la France, _ub. sup._
+
+Ce ne fut pas non plus à Charlemagne, ce fut encore moins à son fils
+Louis, qu'en France on nomme le débonnaire, en Italie le pieux, et qu'on
+devrait partout appeler le faible, comme Voltaire, mais ce fut à
+Lothaire, fils de Louis, que l'Italie dut ses premiers établissements
+fixes d'instruction, et ses premiers pas marqués vers la renaissance. Un
+de ses capitulaires, qui n'a été publié que dans le dix-huitième
+siècle[155], établit à Pavie et dans huit autres villes, des écoles dont
+il fixe l'arrondissement. Mais son règne agité, ceux des autres
+empereurs de sa maison plus agités et plus faibles encore, ne furent pas
+propres à faire fleurir ces écoles naissantes. Après la mort du dernier
+d'entre eux, Charles-le-Gros, les guerres civiles et tous les maux
+qu'elles entraînent, déchirèrent de nouveau l'Italie, et la
+replongèrent, avant la fin du neuvième siècle, dans cet abîme de
+barbarie et d'infortunes, d'où elle commençait à peine à espérer de
+sortir.
+
+ [155] Dans le grand recueil de Muratori, _Script. rer.
+ Ital._, t. I, partie II, p. 151.
+
+On doute si l'on doit compter parmi le peu d'hommes qui se distinguèrent
+encore dans les lettres pendant cette triste époque, un prêtre de
+Ravenne, nommé Agnello, que l'on appelle aussi André. Il a laissé un
+recueil de vies des évêques de cette église, qui n'ont d'autre mérite
+que de nous avoir conservé plusieurs faits de l'histoire sacrée et
+profane, et plusieurs traits relatifs aux mœurs de ce temps, que l'on ne
+trouve point ailleurs[156]. Il y eut aussi alors un Jean, Diacre de
+l'église romaine, auteur de la vie de Grégoire le-Grand et de quelques
+autres écrits. Un autre Jean, Diacre de l'église de Saint-Janvier à
+Naples, avait précédemment écrit les vies des évêques de cette ville,
+depuis l'origine, jusque vers la fin du neuvième siècle où il vivait.
+Muratori les a publiées le premier dans sa grande collection[157]. Il y
+a inséré, ce semble, à plus juste titre l'ouvrage d'Anastase, surnommé
+le Bibliothécaire, qu'il ne faut pas confondre, comme l'ont fait
+quelques auteurs[158], avec un autre Anastase, cardinal du titre de
+Saint-Michel, qui troubla alors l'église par ses prétentions au
+souverain pontificat. Anastase, garde de la bibliothèque pontificale, et
+qu'on désigne toujours par le titre de cet emploi, ne fut point
+cardinal. Il était abbé d'un monastère de Rome, lorsqu'il fut envoyé à
+Constantinople par Louis II, dit le Germanique, pour traiter du mariage
+de sa fille avec le fils de Basile, empereur d'Orient. Il assista au
+concile où le patriarche Photius fut condamné. Les légats du pape lui en
+donnèrent à examiner les actes avant de les souscrire. La connaissance
+parfaite qu'il avait de la langue grecque, lui fit découvrir dans cette
+révision plusieurs piéges que la subtilité grecque avait tendus à ce
+qu'on nommait alors la simplicité italienne. Ce fut sans doute à son
+retour à Rome, qu'il eut pour récompense des services qu'il avait
+rendus, la place de bibliothécaire du Vatican.
+
+ [156] Muratori les a insérées dans sa collection; _Scriptor.
+ rer. ital._, t. II, part. I. Vossius (_de Hist. Lat._, liv.
+ III, c. 4) a mal à propos confondu cet Agnello avec un
+ archevêque de Ravenne du même nom, qui vécut plus de trois
+ siècles auparavant. Voy. Tirab., t. III, p. 168.
+
+ [157] Tom. I, part. II.
+
+ [158] Voy. là-dessus Mazzuchelli, _Scrit. Ital._, t, I, part.
+ II.
+
+La collection qui fut confiée à ses soins, n'était pas considérable, et
+ne l'avait jamais été. C'étaient d'abord de simples archives. On y
+joignit ensuite quelques livres, la plupart de théologie. Dans le
+huitième siècle[159] le pape Paul Ier avait envoyé au roi Pepin tous les
+livres qu'il put trouver. Or, en quoi consistait cette bibliothèque
+envoyée par un pape à un roi de France? Le catalogue en est dans la
+lettre même. C'est un _Antiphonaire_, un _Responsal_, ou livre de
+répons, et de plus la grammaire d'Aristote (il faut sans doute lire la
+logique, ou la dialectique; car Aristote n'a point fait de grammaire);
+les livres de Denis l'aréopagite, la géométrie, l'orthographe, la
+grammaire, tous livres grecs[160]. Les livres étaient devenus rares de
+plus en plus, et il est probable que la bibliothèque pontificale
+participait à cette disette; elle eut cependant toujours un
+bibliothécaire en titre, quoique peut-être souvent sans fonctions[161].
+
+ [159] En 757.
+
+ [160] Tirab., t. III, p. 80.
+
+ [161] On en voit la liste, à remonter jusqu'au sixième
+ siècle, dans la Préface du Catalogue imprimé de la
+ Bibliothèque du Vatican.
+
+Les premiers ouvrages d'Anastase furent des traductions du grec: elles
+sont en grand nombre, la plupart peu intéressantes pour le commun des
+lecteurs, et plus recommandables par la fidélité que par le style[162];
+mais l'ouvrage qui a fait sa réputation, est son _Livre pontifical_ ou
+_Recueil des vies des pontifes romains_[163]. On a longuement et
+fortement discuté la question de savoir si Anastase en était
+véritablement l'auteur. Le résultat le plus certain paraît être qu'il
+avait tiré ces vies des anciens catalogues des pontifes romains, des
+actes des martyrs que l'on conservait soigneusement dans l'église
+romaine, et d'autres mémoires déposés dans les archives de différentes
+églises de Rome[164]. L'ouvrage ne lui en appartient pas moins, et n'en
+paraît que revêtu de plus d'autorité. Ce n'est du moins pas l'auteur que
+l'on doit accuser de ce qu'on y peut trouver d'inexact. Son seul tort
+est d'avoir manqué de critique dans un siècle où la critique n'était pas
+connue; ce qu'on ne peut pas plus lui reprocher que l'inélégance de son
+style.
+
+ [162] Voyez-en les titres dans les _Scrittori ital._ du comte
+ Mazzuchelli, t. I, partie II.
+
+ [163] Muratori l'a inséré dans sa grande collection. _Script.
+ rer. ital._, t. III, partie I. La première édition avait été
+ donnée par le Jésuite Busée; Mayence, 1602, in-4°.: il y en a
+ eu, depuis, plusieurs autres.
+
+ [164] Voyez toutes les pièces de ce procès, placées par
+ Muratori à la tête du _Liber Pontificalis, ub. supr._
+
+Le dixième siècle fut encore plus malheureux. Les invasions et les
+dévastations des Hongrois et des Sarrazins, le règne anarchique de
+Bérenger, qui les combattit, et qui n'eut pas moins de peine à combattre
+les ducs, les marquis et les comtes, chefs des petits états d'Italie,
+formés des débris de la monarchie Carlovingienne, enfin le règne de
+Hugues de Provence, qui abaissa ces petites puissances, mais qui
+n'établit la sienne que par des vexations et par des crimes, et fut
+obligé de la céder à un autre Bérenger, marquis d'Ivrée, toutes ces
+causes destructives remplirent la moitié du dixième siècle de
+convulsions et de boulversements. Alors l'anarchie fut complète. Le
+règne des Othon ne la termina qu'en apparence, et ne put, dans le reste
+de ce siècle, rouvrir de nouvelles chances pour la renaissance des
+lettres. Le premier de ces empereurs, justement honoré du nom de Grand,
+accorda aux villes italiennes un bienfait d'un grand prix, le
+gouvernement municipal, premier pas qu'elles eussent fait depuis
+long-temps vers la liberté. Le troisième Othon, au contraire, qui paya
+bientôt de sa vie cette violation de la foi jurée, éteignit à Rome, par
+trahison, dans le sang de Crescentius et de ses partisans, un simulacre
+de république romaine, qui s'était ranimé à la voix de ce consul[165].
+
+ [165] Crescentius, assiégé dans le môle d'Adrien par Othon
+ III, ne capitula que sur la _parole royale_ que lui donna cet
+ empereur de respecter sa vie et les droits de ses
+ concitoyens. Dès qu'il les eût en son pouvoir, il fit
+ trancher la tête à Crescentius et aux principaux de son
+ parti. Othon n'avait que vingt-deux ans. Peu de temps après,
+ il mourut empoisonné par la veuve de Crescentius, qu'il avait
+ fait violer par ses soldats.
+
+Pendant ce temps, les papes dominés dans Rome, où ils ne régnaient pas
+encore, pressés tantôt par les Sarrazins, qui s'étaient jetés de la
+Sicile sur l'Italie, tantôt par les Allemands ou par les Romains
+eux-mêmes, ne pouvaient faire ce que les empereurs ne faisaient pas.
+Plus occupés de s'agrandir que d'éclairer les peuples, engagés dans des
+luttes éternelles avec l'Empire, et trop souvent donnant par la
+dissolution des mœurs un spectacle dont, non seulement la piété, mais
+la philosophie est forcée de détourner les yeux[166], ils laissèrent les
+ténèbres de l'ignorance s'épaissir de plus en plus.
+
+ [166] C'était le temps où une Théodora et sa fille Marosie,
+ maîtresses dans Rome, faisaient papes, l'une son amant,
+ l'autre son fils (Jean X et Jean XI), et entouraient le
+ saint-siége de tous les genres de scandales; où Jean XII
+ mourait d'un coup reçu à la tempe, dans un rendez-vous
+ nocturne avec une femme mariée, etc. Voyez tous les
+ historiens.
+
+Deux évêques forment en Italie presque toute la littérature
+ecclésiastique de ce siècle: l'un est Atton, évêque de Verceil, que les
+savants auteurs de notre Histoire Littéraire ont trop légèrement soutenu
+appartenir à la France[167]; l'autre Ratérius, évêque de Vérone, né à
+Liége, mais conduit jeune en Italie, dont la vie fut une suite d'orages
+et de vicissitudes, et qui, ramené plusieurs fois de Vérone à Liége, en
+France, en Allemagne, destitué, chassé, rétabli, incarcéré, délivré tour
+à tour, se trouva enfin trop heureux d'aller finir tant d'agitations à
+Namur, obscurément chargé de gouverner quelques petites abbayes[168].
+C'étaient deux savants qui auraient peut-être brillé, même avant que les
+lettres fussent tombées dans une si entière décadence. On a donné dans
+le dernier siècle, des éditions de leurs œuvres[169]. Elles
+appartiennent toutes à leur état, ou aux circonstances de leur vie.
+Ratérius, surtout, eut souvent besoin d'apologies pour sa conduite
+ambitieuse et inconstante, et il ne les épargna pas. On trouve dans ses
+lettres, et dans ses autres ouvrages, de fréquentes citations des
+anciens, qui prouvent qu'il alliait dans ses études, plus qu'on ne le
+faisait de son temps, les auteurs sacrés et profanes.
+
+ [167] Tom. VI, p. 281. Voy. Tiraboschi, t. III, p. 175.
+
+ [168] Il y mourut en 974, _id. ibid._ p. 177.
+
+ [169] Celles d'Atton parurent en 1768; celles de Ratérius en
+ 1765. Chacune de ces éditions est précédée d'une Vie pleine
+ d'érudition, de bonne critique, et où l'on réfute plusieurs
+ erreurs accréditées sur ces deux savants du dixième siècle
+ (Tirab. loc. cit.)
+
+Nous parlerons plus loin de l'historien Liutprand, qui appartient à
+cette époque, mais qui tient, par les missions politiques dont il fut
+chargé, au tableau de l'état où était alors l'empereur d'Orient. C'est
+au neuvième siècle qu'il faut placer l'Anonyme de Ravenne, auteur d'une
+Géographie en cinq livres, que l'on a tirée, en 1688, des manuscrits de
+la Bibliothèque du roi, et de l'oubli où elle avait été justement
+laissée[170]; mais nous ne nous y arrêterons pas. Tiraboschi, quelque
+peu disposé qu'il fût à une critique sévère, a traité avec le dernier
+mépris[171] cet ouvrage, que d'autres savants n'ont cependant pas cru
+indigne de leur attention et de leurs recherches. Il reproche à
+l'Anonyme d'avoir le style le plus barbare et le plus obscur, où l'on
+ait peut-être jamais écrit; de confondre souvent les noms de villes, de
+fleuves et de montagnes[172]; de citer comme autorités des auteurs qui
+n'existèrent jamais que dans sa tête; de n'être qu'un imposteur
+ignorant, qu'un misérable copiste de la carte de Peutinger[173], et de
+quelques autres géographies plus anciennes: il trouve enfin que c'est
+perdre du temps que d'examiner, comme d'autres se sont donné la peine de
+le faire, si ce fut vraiment dans l'un de ces deux siècles, ou même plus
+tard, que cet auteur a vécu, ou si ce ne fut point dans le septième ou
+huitième; si cet auteur est, ou n'est pas, un certain prêtre de Ravenne,
+nommé Guido, qui avait, dit-on, écrit quelques ouvrages historiques;
+enfin, si cette géographie est telle qu'il l'avait écrite, ou si elle en
+est seulement un abrégé; toutes questions intéressantes à faire sur un
+bon livre, mais nullement sur un aussi mauvais.
+
+ [170] Elle fut publiée alors pour la première fois, avec de
+ savantes notes, par le P. Porcheron, bénédictin, qui fait
+ vivre l'Anonyme au septième siècle; mais il est certainement
+ du neuvième. Voy. Cl. Beretta, _de Ital. med. œvi_; et
+ Fabricius, _Bibl. lat. med. œvi_, édition de Mansi.
+
+ [171] _Ub. supr._, p. 200.
+
+ [172] Je dois à la justice d'observer que Tiraboschi se
+ trompe dans l'un des reproches qu'il fait au géographe de
+ Ravenne. Il l'accuse d'avoir dit que les Alpes grecques
+ (_graïœ_) sont une ville. L'anonyme, dans le passage cité par
+ Tiraboschi lui-même, dit: _Juxtà Alpes est civitas quœ
+ dicitur graïa_; «Près des Alpes est une ville que l'on
+ appelle grecque (_graïa_)»: ce qui est bien différent.
+
+ [173] C'est-à-dire de l'ancienne carte romaine possédée
+ depuis par Conrard Peutinger, savant du quinzième et du
+ seizième siècles, qui lui a donné son nom. On croit qu'elle
+ fut dressée au temps de Théodore Ier non pas par un
+ géographe, mais par un soldat ou un officier, qui ne voulut
+ que tracer un tableau des routes militaires de l'empire
+ d'Occident, et y marquer les noms et à peu près les positions
+ des villes, des provinces, des campements, etc., sans aucun
+ égard à la configuration ni à la disposition respective des
+ terres, des mers et rivages. Elle fut trouvée dans un couvent
+ d'Allemagne par Conrard Celtes, poète latin qui florissait à
+ la fin du quinzième siècle. Il la laissa à son ami Peutinger,
+ alors secrétaire du Sénat d'Augsbourg. Peutinger la conserva
+ soigneusement jusqu'à sa mort, arrivée en 1547. Elle fut
+ publiée, pour la première fois, à Augsbourg, en 1598.
+ Christophe de Scheib en a donné une édition à Vienne, en
+ 1753, _in-folio_, parfaitement conforme à l'original, avec
+ une savante dissertation et des notes. Comme on n'a pu
+ connaître le nom de l'auteur de cette carte, on lui a
+ conservé le nom de Peutinger. Pour que l'Anonyme de Ravenne
+ l'ait copiée, comme Tiraboschi l'en accuse formellement, il
+ faut, ou que cet Anonyme ait voyagé en Allemagne, et y ait
+ rencontré cette carte, ce qu'on ne peut ni assurer, ni nier,
+ puisqu'on ne le connaît pas, ou qu'elle fût encore en Italie
+ de son temps, et qu'elle n'ait été transportée que depuis le
+ dixième siècle dans le couvent où Conrard Celtes la trouva
+ vers la fin du quinzième.
+
+Tel était donc le triste état où languissaient toutes les branches de la
+littérature, moins de deux siècles après que Charlemagne eût produit
+cette grande révolution qu'on lui attribue, qui fut réelle, mais
+passagère, et qui a plus servi à la gloire de son nom qu'aux progrès de
+l'esprit humain. Le commencement d'un nouveau siècle fut comme l'aurore
+du jour qui devait dissiper une si longue et si épaisse nuit.
+
+Ce n'est pas que l'Italie ne fût alors aussi troublée que jamais. Depuis
+les Alpes jusqu'à Rome, les tentatives inutiles pour se donner un roi
+indépendant; les guerres qu'elles occasionèrent avec les Empereurs, et
+celles qui, pour la première fois, armèrent différentes villes les unes
+contre les autres, selon qu'elles prenaient parti, ou pour
+l'indépendance, ou pour la soumission à l'Empire; les querelles, de plus
+en plus animées, des papes et des empereurs, nouveau sujet de divisions
+entre les évêques, entre les seigneurs et entre les villes; les
+élections achetées[174] ou forcées[175]; les schismes, les papautés
+doubles et triples; partout des désastres, des barbaries et des
+scandales: dans ce qui est au-delà de Rome, la lutte sanglante d'un
+reste de Grecs, d'un reste de Lombards[176]; et de quelques brigands
+Sarrazins, terminée par l'épée des aventuriers Normands, qui soumirent
+les uns et les autres, et fondèrent un état puissant; les républiques
+florissantes de Naples, de Gaëte et d'Amalphi, les premières dont
+l'histoire moderne consacre le souvenir, disparaissant dans cette lutte,
+et Robert Guiscard, le plus célèbre de ces aventuriers, brûlant et
+saccageant Rome même, pour sauver de la vengeance de l'empereur Henri
+IV, l'orgueilleux pape Grégoire VII: telle fut, dans le onzième siècle,
+la position générale de l'Italie; et l'on ne voit pas ce qu'elle pouvait
+avoir de favorable à la régénération des lettres.
+
+ [174] Telles que celles de Benoît VIII, Jean XIX son frère,
+ et Benoît IX leur neveu, tous trois descendants de Marosie.
+ Ils achetèrent successivement, ou leur famille acheta pour
+ eux, les suffrages du peuple, qui était encore en possession
+ d'élire les papes. Le dernier des trois, qui était
+ très-jeune, et même, selon quelques historiens, encore
+ enfant, souilla pendant douze ans le siège pontifical par
+ tout ce que les vols, les massacres et l'impudicité ont de
+ plus horrible. Il le vendit ensuite à l'archiprêtre Jean, qui
+ prit le nom de Grégoire VI; et il alla se livrer sans
+ contrainte, dans ses châteaux, à la vie crapuleuse qui était
+ seule de son goût. C'est ce que raconte un de ses
+ successeurs, Victor III, dans un Dialogue rapporté en
+ Appendix à la chronique du mont Cassin, liv. II, t. IV, p.
+ 396. Ce sont là des faits historiques que l'auteur de cet
+ ouvrage dissimulait dans ses leçons publiques, et qu'il ne
+ faisait que désigner par des expressions générales, dans le
+ temps qu'on l'accusait de rechercher avec une affectation
+ maligne tout ce qui pouvait être défavorable à la papauté.
+
+ [175] L'empereur Henri III se ressaisit du droit d'intervenir
+ dans la nomination des papes, qu'avaient eu les empereurs
+ Grecs et les Carlovingiens. Il présenta Clément II à
+ l'élection du peuple, et ensuite élut de son autorité Damase
+ II, Léon IX et Victor II; ce dernier en 1055. Après sa mort,
+ le peuple et l'église nommèrent, en 1057, Etienne X; et ce
+ fut sous son successeur, Nicolas II, que le concile de Latran
+ attribua, pour l'avenir, l'élection des papes aux cardinaux.
+ Vinrent ensuite le pontificat de Grégoire VII, la donation de
+ la comtesse Mathilde, les démêlés trop fameux de ce pape avec
+ l'empereur Henri IV, etc.; époque de la puissance temporelle
+ des papes, et de l'avilissement des empereurs et des rois.
+
+ [176] Ceux qui avaient fondé le duché de Bénévent.
+
+C'est une époque bien remarquable dans l'histoire de la papauté, que
+celle où cet archidiacre Hildebrand, devenu pape sous le nom de Grégoire
+VII[177], entreprit d'élever le saint-siége au-dessus de tous les
+trônes, et où, pour le malheur de l'Europe entière, il réussit dans
+cette entreprise! Il la poursuivit avec toute la ténacité de son
+caractère, toute l'énergie de son ambition et de son courage. Il voulut
+d'abord que les papes, qui n'étaient point encore souverains dans Rome,
+eussent une souveraineté réelle et territoriale, qui leur donnât un rang
+parmi les puissances; et il trouva dans la comtesse Mathilde, dans sa
+docilité crédule pour un pontife devenu directeur de sa conscience, dans
+sa haine et ses ressentiments héréditaires contre les empereurs
+d'Allemagne[178], tous les moyens d'y parvenir. Il eut l'art d'obtenir
+d'elle la donation de tous ses états, dont elle ne se réserva que
+l'usufruit. Le pouvoir des passions auxquelles elle obéissait, est tel,
+qu'il a mis en quelque sorte à couvert la réputation des mœurs de
+Grégoire VII. L'écrivain le moins habitué à ménager les papes vicieux et
+corrompus, Voltaire, a reconnu lui-même[179], qu'aucun fait, ni même
+aucun indice, n'a jamais confirmé les soupçons qu'avaient pu faire
+naître les liaisons intimes, la fréquentation assidue du pape, et
+l'immense libéralité de la comtesse.
+
+ [177] En 1073.
+
+ [178] La mère de Mathilde, femme du marquis Boniface, comte
+ ou duc de Toscane, et sœur de l'empereur Henri III, souleva
+ contre son frère toutes les parties de l'Italie où s'étendait
+ son pouvoir, et qui formaient l'héritage de sa fille,
+ c'est-à-dire, la Toscane, les états de Mantoue, de Modène, de
+ Parme, de Ferrare, de Vérone, une partie de l'Ombrie, de la
+ Marche d'Ancône, et presque tout ce qui a été nommé depuis le
+ patrimoine de S. Pierre. Ayant fait imprudemment un voyage à
+ la cour de l'empereur, elle fut arrêtée, et resta long-temps
+ prisonnière; elle laissa, en mourant, à sa fille Mathilde,
+ ses ressentiments avec tous ses biens.
+
+ [179] _Essai sur les Mœurs et sur l'Esprit des Nations_, ch.
+ 46.
+
+Grégoire suivait en même temps, avec autant d'ardeur que d'audace,
+l'autre partie de son plan. Il arrachait ou disputait à outrance aux
+rois l'investiture des bénéfices. Il écrivait en maître à ceux
+d'Angleterre, de Danemark et de France. Lui, qui ne s'était cru pape,
+que lorsque l'empereur Henri IV eut confirmé sa nomination, il
+excommuniait, il déclarait déchu cet empereur même, il le forçait de se
+soumettre aux épreuves les plus pénibles et les plus honteuses[180], et
+foulait aux pieds, dans sa personne, la tête humiliée de tous les rois.
+
+Les lettres de ce pontife existent[181]. Elles déposent de la hardiesse
+de ses projets et de la force de son génie, en même temps qu'elles sont
+des pièces importantes pour l'histoire de la souveraineté temporelle des
+papes[182]. Elles donnent à celui-ci, quant au style, une place peu
+distinguée dans l'Histoire littéraire. Il n'en a une, comme bienfaiteur
+des lettres, ou du moins des études, que par l'ordre qu'il donna aux
+évêques, dans un synode tenu à Rome[183], d'entretenir, chacun dans
+leurs églises, une école pour l'enseignement des lettres[184]; mais il
+n'entendait par là que ce qu'on avait entendu jusqu'alors: cet
+enseignement des lettres n'avait rien de littéraire; et l'on ne voit
+encore là, pour le onzième siècle, aucun avantage sur les précédents.
+
+ [180] On sait la manière dont ce pape, enfermé dans la
+ forteresse de Canosse, avec la comtesse Mathilde, y reçut
+ l'espèce d'amende honorable que vint lui faire l'empereur.
+ Voyez, sur cette scène déshonorante pour l'Empire, tous les
+ historiens; et cherchez dans tous les livres qui peuvent
+ faire autorité en matière de religion, quelque chose qui la
+ justifie.
+
+ [181] Dans la collection des conciles du P. Labbe, t. X.
+
+ [182] Depuis que ceci est écrit, il a paru un jugement plein
+ d'équité sur ces lettres, sur le caractère, les plans et la
+ conduite de leur auteur, dans l'excellent ouvrage de M. le
+ professeur Heeren, traduit de l'allemand en français, par M.
+ Charles Villers, et qui a partagé, en 1808, le prix proposé
+ par la classe d'histoire et de littérature ancienne de
+ l'Institut de France, sur la belle question _de l'influence
+ des croisades_. Voyez cet ouvrage, p. 73-90.
+
+ [183] En 1078.
+
+ [184] _Concil. collect. Harduin_. t. VI, part. I, p. 1580,
+ cité par Tiraboschi, t. III. p. 218.
+
+C'est à ce siècle, cependant, que les Italiens assignent les premiers
+mouvements de la renaissance: c'est l'époque qu'ils désignent par le nom
+de ce siècle même, et qu'ils appellent avec respect le Mille, _il
+Mille_. Mais le cours du mal, suspendu seulement par Charlemagne, devenu
+plus rapide depuis sa mort, était arrivé à l'extrême: il n'y avait, pour
+ainsi dire, plus de degrés d'ignorance, où les esprits pussent encore
+descendre. Il fallait qu'ils suivissent enfin cette loi d'instabilité
+qui les entraîne; que les sciences et les arts sortissent de leurs
+ruines, et recommençassent à s'élever, jusqu'à ce qu'ayant repris toute
+leur splendeur, de nouvelles causes ramenassent un jour une dégénération
+nouvelle.
+
+Parmi celles qui devaient les faire renaître, il en est qu'on a peu
+observées, mais qui ne laissèrent pas d'influer puissamment sur l'esprit
+de ce siècle. C'est, par exemple, une circonstance qui paraît peu
+importante, que cette opinion de la prochaine fin du monde, répandue par
+le fanatisme intéressé des moines, et dont les imaginations étaient
+préoccupées. Cependant on ne saurait croire combien elle fit de mal
+jusqu'au dernier jour du dixième siècle, et quel bien résulta de
+l'apparition naturelle, mais inattendue, du jour qui commença le
+onzième[185]. L'horreur toujours présente d'une désolation universelle,
+fondée sur des prédictions répandues et interprétées par les moines qui
+en retiraient d'opulentes donations, avait en quelque sorte éteint toute
+espérance, toute pensée relative à un avenir, où personne ne comptait
+plus ni exister même de nom, ni revivre dans ses descendants, et dans la
+mémoire des hommes, tous destinés à périr à-la-fois. Ce désespoir devait
+ne permettre d'autre sentiment que celui de la terreur; il devait
+tourner toutes les idées vers une autre vie, et n'inspirer, pour les
+choses de ce monde, qu'indifférence et abandon. Mais quand le terme
+fatal fut passé, et que chacun se trouva, comme après une tempête, en
+sûreté sur le rivage, ce fut comme une vie nouvelle, un nouveau jour, et
+de nouvelles espérances. Le courage, la force, l'activité durent
+renaître, et les idées se tourner d'elles-même vers tout ce qui pouvait
+leur servir de but et d'aliment.
+
+ [185] Bettinelli, _Risorgim. d'Ital._, c. 2.
+
+C'est une circonstance peu remarquée dans un autre genre que d'avoir du
+papier ou d'en manquer; et cependant plusieurs auteurs graves[186] ont
+observé que la disette qui s'en fit sentir, au dixième siècle, avait
+beaucoup contribué à prolonger le règne de la barbarie. Le papyrus
+d'Égypte, dont on se servait encore, et qui était à fort bon compte,
+cessa de s'y fabriquer quand les Sarrazins y eurent porté leurs ravages,
+quand ils y eurent détruit les arts, le commerce, renversé les écoles et
+brûlé les bibliothèques. Le papier était donc devenu, depuis près de
+trois siècles, très-rare et très-cher en Occident[187]. Le prix du
+parchemin était au-dessus des facultés, et des particuliers qui
+pouvaient encore écrire, et des moines. Il en résulta un cruel dommage;
+les copistes, pour ne pas rester oisifs, effaçaient d'anciens ouvrages
+écrits sur parchemin, et en écrivaient de nouveaux à la place. Muratori
+rapporte en avoir vu plusieurs de cette espèce à Milan, dans la
+bibliothèque Ambroisienne. L'un d'eux contenait les œuvres du vénérable
+Bède. «Ce qui me parut digne d'une attention particulière, dit-il, c'est
+que l'écrivain s'était servi de ces parchemins, en effaçant la plus
+ancienne écriture, pour écrire un livre nouveau. Il restait cependant un
+grand nombre de mots visibles, et tracés depuis tant de siècles, en
+caractères majuscules, dont la forme indiquait qu'ils avaient plus de
+mille ans d'antiquité»[188]. Il est vrai que ce livre effacé était un
+livre d'église, mais on ne peut douter que cette méthode, une fois
+adoptée par le besoin, ne s'exerçât au moins indifféremment sur le sacré
+et sur le profane; et rien n'est en même temps et plus douloureux et
+plus croyable que ce que dit notre savant Mabillon[189], que les Grecs,
+comme les Latins, manquant de parchemin pour leurs livres d'église, se
+mirent à effacer les premiers manuscrits qui leur tombaient sous la
+main, et changèrent des Polybes, des Dion, des Diodore de Sicile, en
+Antiphonaires, en Pentecostaires, et en recueils d'Homélies. Mais le
+besoin excite à la fin l'industrie. Dans l'incertitude où sont les
+érudits sur l'époque précise de l'invention du papier d'Europe, le P.
+Montfaucon, suivi par Maffei, par Muratori et par d'autres qui font
+autorité, la fait remonter au onzième siècle[190]; et cette invention,
+l'abondance et le bas prix qui durent en être la suite, peuvent être
+comptés parmi les heureuses circonstances de cette époque.
+
+ [186] Muratori, _Antichità Ital._, Dissert. 43; Andrès,
+ _Orig. Progr. e stat. att. d'ogni Lett._, c. 7; Bettinelli,
+ _Risorg. d'Ital._, c. 2.
+
+ [187] Muratori, loc. cit.
+
+ [188] Muratori, loc. cit.
+
+ [189] _De re Diplomaticâ_, cité par Bettin., _Risorg.
+ d'Ital._, c. 2.
+
+ [190] Voy. Montfaucon, _Palœogr. Grœca_, l. I, c. 2; le même,
+ tome IX de l'Acad. des Inscr., _Dissertation sur le papier_;
+ Maffei, _Histor. Diplomatica_, p. 77; Muratori, _Antich.
+ d'Ital._, Dissert. 43. Il est vrai que Tiraboschi recule
+ jusqu'au quatorzième siècle, l'invention du pap. de lin; t,
+ V, l. I, c. 4, p. 76.
+
+Les guerres et les troubles y furent presque continuels, mais ils eurent
+en partie pour objet une sorte d'élan vers la liberté qui, pour la
+première fois depuis tant de siècles, se faisait sentir en Italie.
+L'extinction de la maison de Saxe[191] lui avait donné l'idée de
+s'affranchir; et de même que les sentiments vils qu'inspire l'esclavage,
+énervent et abrutissent l'esprit, de même aussi les affections nobles
+qui tendent vers la liberté le renforcent et le relèvent. Ce fut
+vraisemblablement un assez pauvre roi d'Italie, que cet Hardoin, marquis
+d'Ivrée, qui ne put résister long-temps aux armes de l'empereur Henri de
+Bavière; mais les évêques, les princes et les seigneurs italiens
+l'avaient élu[192]. Ce mouvement d'indépendance annonçait déjà une
+révolution heureuse, et ce roi italien dut paraître, et se montra, en
+effet, ambitieux du titre de restaurateur de sa patrie[193], autant du
+moins que put le lui permettre le peu de pouvoir dont il jouit. Les
+guerres civiles entre la noblesse et le peuple de Milan, qui
+commencèrent alors, causèrent, il est vrai, beaucoup de maux, publics et
+particuliers; mais tandis que les nobles voulaient, dans d'autres
+villes, secouer le joug des empereurs, le peuple voulait ici briser
+celui des nobles. Ces querelles, qui furent longues et obstinées,
+prouvent que le mouvement gagnait de proche en proche, et devenait
+universel.
+
+ [191] Dans la personne d'Othon III, mort en Italie, à la
+ fleur de son âge, en 1002.
+
+ [192] À Pavie, cette même année.
+
+ [193] Bettinelli, _Risorg. d'Ital._, c. 2, dit expressément:
+ _Sicche un italiano poté sembrare, ad ei mostrò voler esser
+ lo, un ristorator della patria_.
+
+L'agrandissement du pouvoir des évêques de Rome donnait beaucoup
+d'importance aux dispositions que chacun d'eux annonçait à l'égard des
+lettres; et ce siècle s'ouvrit sous le pontificat de Sylvestre II,
+long-temps célèbre, sous le nom de Gerbert, par son savoir et surtout par
+son zèle ardent pour les sciences. La France doit s'honorer de l'avoir
+produit. Il était si savant que, dans ce siècle, qui ne l'était guère,
+il passa pour magicien, et finit par devenir Pape. C'était un des plus
+habiles mathématiciens et le plus fort dialectitien de son temps.
+L'union qu'il établit dans ses écoles, entre ces deux sciences, tandis
+qu'il professa publiquement, donnait à ses élèves une supériorité
+marquée; et le savant Bruker ne craint pas de dire, que si, dans le
+onzième siècle, les ténèbres qui avaient couvert les précédents,
+commencèrent à se dissiper, on le dut principalement à la méthode de
+Gerbert, qui joignit aux exercices de la dialectique ceux des sciences
+mathématiques, et donna ainsi plus de force et de pénétration aux
+esprits[194].
+
+ [194] Bruker, _Hist. Art. Phil._, t. III, l. II, c. 2.
+
+Cette même comtesse Mathilde, à qui l'on peut reprocher d'avoir
+alimenté l'ambition violente et l'audace effrénée de Grégoire VII,
+d'avoir donné un fondement trop réel à la puissance politique des Papes,
+et d'avoir trop contribué à élever sur des bases solides ce pouvoir
+colossal qui, depuis, a si long-temps pesé sur l'Europe, doit être
+d'ailleurs comptée parmi les causes de cette heureuse révolution des
+connaissances humaines. Son autorité, plus étendue que ne l'avait été
+celle d'aucun prince depuis la chute de Rome, lui servit à encourager
+l'étude des sciences, auxquelles elle n'était pas elle-même étrangère;
+et si, au commencement du siècle suivant, l'étude du droit surtout prit
+à Bologne un si grand essort, si la jurisprudence romaine régit de
+nouveau d'Italie, et si le code de Justinien en bannit enfin les lois
+bavaroises, lombardes et tudesques, qui y avaient régné tour-à-tour, on
+le dut peut-être au soin que prit Mathilde de faire revoir ce code et
+d'engager par des récompenses un jurisconsulte célèbre à cet utile
+travail[195].
+
+ [195] Bettinelli, _loc. cit._ Ce jurisconsulte est le fameux
+ Irnerius ou Garnier. Voy. le chapitre suivant.
+
+Enfin des divers ports d'Italie, on commençait à naviguer chez des
+nations étrangères; on rapportait des connaissances acquises et le désir
+d'en acquérir de nouvelles. On trouvait en Orient les lettres et
+quelques parties de la philosophie, jouissant encore d'une sorte
+d'honneur; on voyait fleurir en Espagne, parmi les Maures, dont la
+domination y était alors prospère et fastueuse, une littérature
+nouvelle, l'étude et l'admiration des sciences et de la philosophie
+grecque; et l'on revenait de Constantinople avec des manuscrits grecs,
+et d'Espagne avec des manuscrits arabes, soit originaux dans cette
+langue, soit traduits du grec.
+
+Ce fut par des traductions de cette espèce qu'Hippocrate commença d'être
+connu; que ses ouvrages et d'autres, tant grecs qu'arabes, sur la
+médecine, se répandirent dans l'Italie méridionale. Ils y furent
+apportés et interprétés par un aventurier savant et laborieux, nommé
+Constantin, et donnèrent naissance à la fameuse école de Salerne, ou du
+moins commencèrent sa célébrité. On en fait remonter beaucoup plus haut
+l'existence. Ce qu'il y a de certain, c'est que, dès la fin du dixième
+siècle, on allait à Salerne consulter sur ses maladies et rétablir sa
+santé. Un historien du douzième siècle (Orderic Vital), parle aussi de
+cette école de médecine, comme étant déjà fort ancienne. L'opinion la
+plus probable est que les Arabes ou Sarrazins, qui occupèrent une grande
+partie de ces provinces, y apportèrent leurs sciences et leurs livres,
+parmi lesquels il s'en trouvait beaucoup de médecine. Ils réveillèrent
+dans ces contrées le goût pour cette science, et l'arrivée de Constantin
+y donna une nouvelle activité.
+
+Il était Africain et né à Carthage. L'ardeur de s'instruire dans toutes
+les sciences le conduisit chez tous les peuples qui les cultivaient
+alors. Il étudia long-tems à Bagdad, où il apprit la grammaire, la
+dialectique, la physique, la médecine, l'arithmétique, la géométrie, les
+mathématiques, l'astronomie, la nécromancie, la musique des Caldéens,
+des Arabes, des Persans et des Sarrazins. De là il passa dans les Indes,
+et s'instruisit encore de toutes les sciences de ces peuples. Il en fit
+autant en Égypte. Enfin, après 39 ans de voyages et d'études, il revint
+à Carthage. La science presque universelle, qui lui avait coûté tant de
+peines à acquérir, le fit prendre dans son pays, comme Gerbert dans le
+nôtre, pour un magicien. On voulut se défaire de lui; il le sut, prit la
+fuite et passa secrètement à Salerne. Il y obtint la faveur du fameux
+prince normand, Robert Guiscard. Mais ensuite dégoûté du monde, il se
+retira au Mont Cassin, où il prit l'habit religieux. Il s'y occupa le
+reste de sa vie à traduire de l'arabe, du grec et du latin des livres de
+médecine, et à en composer lui-même. Ils lui firent alors une grande
+réputation[196]. Ils répandirent de plus en plus à Salerne la passion
+pour la médecine, et les moyens de la mieux étudier. C'est dans ce sens
+que Constantin peut être regardé comme l'un des créateurs de cette
+école, comme l'une des causes de sa célébrité, et que l'on peut voir
+aussi dans les Arabes, de qui il avait tant appris, une influence
+favorable à la renaissance des lettres. Ces mêmes Sarrazins que nous
+n'avons nommés jusqu'ici que comme des barbares, destructeurs actifs des
+lumières partout où ils étendaient leurs conquêtes, nous les voyons donc
+figurer ici parmi les causes qui rallumèrent le flambeau qu'ils avaient
+ailleurs contribué à éteindre; et bientôt nous fixerons plus
+spécialement notre attention sur cette révolution particulière, qui se
+fait apercevoir dans la grande révolution générale.
+
+ [196] Ses œuvres ont été en partie publiées à Bâle, en 1536,
+ et sont en partie restées inédites. (Voy. Oudin, _de Script.
+ Eccl._, t. II, p. 694, etc.) Constantin l'Africain florissait
+ vers l'an 1060.
+
+Quant aux Grecs de Constantinople, après un long sommeil, les sciences
+et les lettres semblaient aussi renaître parmi eux. Pendant le huitième
+siècle, les sanglantes querelles entre les iconoclastes et les
+adorateurs des images, avaient servi de prétexte à la destruction des
+monuments des arts et des lettres, et détourné de plus en plus des
+études utiles et paisibles, par des argumentations bruyantes, soutenues
+à main armée. Mais au neuvième, après que la dynastie des Basilides eût
+renversé la race Isaurienne, qui avait remplacé les descendants
+d'Héraclius, les esprits, ayant repris un peu de calme, se reportèrent
+vers les études.
+
+Ils y furent excités par un nouveau mobile. Lorsque les Arabes,
+destructeurs des écoles d'Athènes et d'Alexandrie, rassasiés de
+conquêtes sanglantes, et voulant en faire de plus douces, recherchèrent
+ces mêmes productions de l'ancienne Grèce, qu'ils avaient autrefois
+livrées aux flammes, les Grecs, qui les avaient eux-mêmes oubliées
+depuis long-temps[197], rapprirent à en connaître le prix. Occupés de
+les copier et de les vendre, ils voulurent aussi les étudier. Quelques
+écoles furent rétablies, et le peu d'hommes qui cultivaient encore, dans
+l'obscurité, les lettres et la philosophie, furent encouragés et
+honorés.
+
+ [197] Gibbon, _Fall. of Rom. Emp._, c. 53.
+
+Le savant patriarche Photius, célèbre par le schisme dont il fut la
+cause, et qui, sans changer d'opinion, fut excommunié par un grand
+concile, absous par un autre, et derechef excommunié par un troisième,
+fut l'homme le plus éclairé et le plus éloquent de son siècle; il eut
+pour élève un empereur qui s'honora du surnom de Philosophe[198]; et il
+nous a laissé dans son ouvrage, connu sous le titre de _Bibliothèque_,
+des preuves de son amour pour l'étude, de son savoir, et de
+l'indépendance de son esprit. Vers le même temps, ou un peu plus tard,
+dans le dixième siècle, Suidas écrivit le plus ancien Lexique qui nous
+soit parvenu, nécessaire pour l'intelligence des anciens classiques
+grecs, et qui contient un grand nombre de fragments d'auteurs qui
+auraient aussi été classiques, mais que le temps a dévorés. Ils
+existaient encore alors: la Bibliothèque de Photius nous l'atteste.
+Constantinople possédait l'histoire de Théopompe, les oraisons
+d'IIyperide, les comédies de Ménandre, les odes d'Alcée et de Sapho, et
+les ouvrages d'une foule d'autres auteurs, poètes, orateurs, historiens,
+philosophes, que nous n'avons plus.
+
+ [198] Léon VI, fils et successeur de Basile.
+
+Constantin Porhyrogénète suivit la route que son père,
+Léon-le-Philosophe, lui avait tracée, et s'y avança plus loin que lui.
+Ce fut un homme de lettres sur le trône. Il a laissé plusieurs ouvrages,
+l'un sur l'administration de l'Empire, l'autre contenant une description
+de ses provinces, un troisième sur la tactique et les opérations
+militaires. Le quatrième est un assez gros livre sur un sujet moins
+important, sur le cérémonial de la cour de Bysance; mais enfin il
+cultiva les lettres, la musique, la peinture; et lorsque Romain
+Lecapenus l'eut renversé du trône, où il remonta ensuite, il sut,
+dit-on, se faire une ressource de ses talents et de la vente de ses
+tableaux; ressource que peu de Souverains pourraient se procurer en
+pareil cas.
+
+Ce fut vers lui que fut envoyé en ambassade, par Bérenger II, roi
+d'Italie, un jeune littérateur, devenu depuis un historien de quelque
+célébrité. Liutprand, dont c'est ici l'occasion de parler, était né à
+Pavie, d'un père qui avait été député vers la même cour par le roi
+Hugues, prédécesseur de Bérenger. Hugues conserva au fils la protection
+qu'il avait accordée au père. Les talents qu'annonçait le jeune
+Liutprand, favorisèrent ces dispositions, surtout la beauté de sa voix,
+que ce roi, qui aimait la musique, se plaisait beaucoup à entendre.
+Quand Bérenger, marquis d'Ivrée, eut forcé Hugues à lui céder son trône,
+il garda auprès de lui Liutprand, le fit son secrétaire, et l'envoya
+quelques années après[199], à Constantinople, en qualité d'ambassadeur.
+Liutprand profita de cette mission pour apprendre le grec, et ce fut à
+peu près tout le fruit qu'il en retira. De cette haute faveur où il
+était, il tomba tout-à-coup dans la disgrâce, et fut obligé de se
+retirer en Allemagne. C'est dans cet exil qu'il composa l'histoire de
+son temps[200]. Il était alors chanoine de l'église de Pavie, titre
+qu'il prend au commencement de chacun des livres de son histoire. Elle
+est écrite avec esprit, en latin meilleur que celui des autres écrivains
+du dixième siècle, et avec une petite pointe de malignité satirique, qui
+passe même la mesure quand il est question de Bérenger et de sa femme.
+L'accueil distingué que Liutprand reçut de Constantin Porphyrogénète,
+fut accordé à son mérite autant qu'à son titre; et il nous a laissé,
+outre l'histoire dont on vient de parler, une relation piquante de son
+voyage et de son ambassade[201], ou plutôt de ses ambassades, car il en
+fit une seconde assez long-temps après[202], dont il fut moins content
+que de la première; de simple chanoine il était pourtant devenu évêque
+de Crémone; il était envoyé par un puissant empereur, Othon Ier; à qui
+il devait la chute de Bérenger, son persécuteur, son rappel dans sa
+patrie, le rétablissement de sa fortune, et son avancement; mais
+Porphyrogénète n'était plus là pour le recevoir[203].
+
+ [199] En 946.
+
+ [200] _Liutprandi Ticinensis Historia_. Elle s'étend jusqu'à
+ l'avénement de Bérenger II, vers le milieu du dixième
+ siècle.
+
+ [201] _Legatio Liutprandi ad Constantin. Porphyr._
+
+ [202] En 968.
+
+ [203] _Legatio Liutprandi ad Nicephorum Phocam._ Il paraît
+ qu'il mourut peu d'années après son retour de cette seconde
+ légation (Voy. Tirab., t. III, p. 200).
+
+Les exemples donnés par ce prince et par son père, quoiqu'ils ne fussent
+rien moins que de grands princes, contribuèrent cependant beaucoup à
+ranimer dans l'Orient le goût des études. L'effet s'en prolongea, pour
+ainsi dire, pendant les règnes tantôt violents, tantôt faibles, toujours
+étrangers aux lettres, qui suivirent le leur, jusqu'à ce que celui des
+Comnène vînt, au milieu du onzième siècle, rallumer momentanément
+l'émulation presque éteinte.
+
+A défaut d'ouvrages de génie, ce fut le temps des recherches et de
+l'érudition. Dans ce siècle et dans le douzième, on compte des
+commentateurs tels qu'Eustathe sur Homère, Eustrate sur Aristote; le
+premier, évêque de Thessalonique; le second, de Nicée, et plusieurs
+autres. J'ai dit à défaut d'ouvrages de génie, car on ne mettra pas,
+sans doute, de ce nombre les _Chiliades_[204] de Tzetzès, qui écrivit en
+douze mille vers lâches, prolixes et cependant obscurs, sur six cents
+sujets différents. Alors aussi commence la série des auteurs de
+l'histoire Bysantine, peu recommandables, si on les compare aux
+Xénophons et aux Thucydides; mais qu'on se félicite encore de trouver
+parmi les ténèbres de ces temps barbares. Ils forment du moins dans la
+même langue une suite presque ininterrompue depuis les auteurs des bons
+siècles.
+
+ [204] On prononce _Kiliades_.
+
+Cette langue, altérée dans ses mots et dans ses tours, était pourtant
+encore matériellement la langue d'Homère et de Démosthène, au lieu qu'on
+oserait à peine dire, en parlant du langage corrompu dans lequel on
+écrivait alors à Rome et dans l'Italie, comme en France et dans l'Europe
+entière, que ce fut la langue de Cicéron et de Virgile. Aussi, malgré
+la place honorable que ce siècle conserve dans l'Histoire littéraire
+d'Italie, quels monuments latins a-t-il laissés? de quels auteurs
+peut-il citer les productions? Quels sont ceux qui, dans cette
+dépravation générale, montrèrent du moins un bon esprit et quelques
+traces d'un meilleur style?
+
+Les deux plus grands génies de ce siècle, qui remplirent de leur
+renommée l'Italie, la France et l'Angleterre, furent Lanfranc et
+Anselme. Le premier surtout, qui fut le maître du second, eut la plus
+forte et la plus heureuse influence sur l'amélioration des études. Né à
+Pavie[205], vers le commencement du siècle, il y brilla dès sa première
+jeunesse dans les exercices du barreau, passa en France, se retira du
+monde, jeune encore, et entra dans une abbaye qu'il rendit célèbre,
+l'abbaye du Bec en Normandie. L'école qu'il y ouvrit devint fameuse, et
+la philosophie du Bec passa, pour ainsi dire, en proverbe[206]. La
+dialectique de Lanfranc et sa manière d'écrire en latin, étaient en
+grande partie dégagées de la rouille de l'école. Le premier, depuis les
+siècles de barbarie, il essaya de faire renaître la science de la
+critique. Les ouvrages des pères de l'église, et même les livres saints
+(car on ne connaissait guère alors d'autre littérature), altérés et
+corrompus par l'ignorance des copistes, reprenaient, en passant sous ses
+yeux, leur pureté originelle. Il les examinait, les collationnait, les
+corrigeait de sa main, et ces copies ainsi restituées, devenaient des
+manuscrits authentiques et dignes de foi.
+
+ [205] Tiraboschi, t. III, p. 227 et suiv.
+
+ [206] Launoi, _de Scholis celebribus_, ch. 42.
+
+Guillaume, alors duc de Normandie, ayant acquis par la conquête de
+l'Angleterre, le surnom de Conquérant, voulut attirer Lanfranc dans ses
+nouveaux états, et le fit archevêque de Cantorbéry. Lanfranc occupa ce
+siège pendant dix-neuf ans. Sa vertu y fut mise à l'épreuve, et la
+faveur dont il jouissait fut troublée par les querelles qui s'élevèrent
+entre son roi et le pape Grégoire VII, à l'occasion des investitures; il
+ne cessa d'être un sujet soumis qu'autant qu'il le fallait pour obéir au
+souverain pontife, qui étendait sur toutes les couronnes ses prétentions
+de souveraineté. Sa résistance n'eut rien de séditieux, et sa modération
+éclata jusque dans l'exécution des ordres violents, auxquels il ne se
+croyait pas permis de résister. Elle ne brilla pas moins dans un concile
+tenu à Rome[207], où il fut appelé par le pape. L'hérésiarque Bérenger y
+fut cité pour ses erreurs. L'archevêque, chargé de le combattre, fit
+mieux, il le persuada, et le convertit.
+
+ [207] En 1078.
+
+Lanfranc, mort en 1089, n'a laissé qu'un traité de l'Eucharistie contre
+l'hérésie de Bérenger, et des lettres écrites, les unes avant, les
+autres pendant son épiscopat. Ce fut donc moins par ses ouvrages que par
+sa méthode d'enseignement qu'il servit au progrès de la philosophie et
+des lettres. C'est dans l'école qu'il tint au milieu de la forêt du Bec,
+que sont ses plus beaux titres de gloire. Parmi les personnages
+illustres qui en sortirent, il suffit de citer Ives de Chartres, regardé
+comme le restaurateur du droit canonique en France, et dont les lettres
+sont si précieuses pour notre histoire; Anselme, qui devint Pape sous le
+nom d'Alexandre II, et cet autre Anselme, dont la renommée littéraire
+égala celle de son maître.
+
+Il était né en 1034, dans la ville d'Aoste, en Piémont[208]. La
+réputation dont jouissait l'école du Bec, l'y attira de bonne heure. Il
+profita si bien des leçons de Lanfranc, qu'ayant embrassé la vie
+monastique, il fut, trois ans après, élu prieur, et ensuite abbé de
+cette maison. Quatre ou cinq ans après la mort de son maître, il fut
+appelé à lui succéder dans l'archevêché de Cantorbéry[209].
+Guillaume-le-Roux régnait alors. Il ne valait pas son père, mais il fut
+aussi ferme que lui sur l'article des investitures. Anselme ne se montra
+pas moins zélé pour la cause du Pape; il en résulta pour lui des
+querelles très-vives et un exil. Il se rendit en Italie auprès d'Urbain
+II. Il assista au concile de Bari[210], où il terrassa par sa
+dialectique les Grecs, entêtés à soutenir que dans la Trinité, le S.
+Esprit, ne procède uniquement que du père.
+
+ [208] Tiraboschi, _ub. supr._, p. 230 et suiv.
+
+ [209] En 1092.
+
+ [210] En 1098.
+
+Rappelé en Angleterre par Henri Ier, Anselme s'y rendit; mais bientôt
+les intérêts de la cour de Rome qu'il voulut servir, le brouillèrent
+avec ce roi. Il repassa sur le continent, et peu de temps après revint
+se fixer dans l'abbaye du Bec. Ce fut à l'invitation de Henri lui-même,
+qui, désirant enfin s'accorder avec le Pape, se rendit plusieurs fois
+dans cet abbaye pour conférer avec Anselme. Le prélat ayant réussi dans
+cette négociation, retourna auprès du roi, rentra en possession de son
+archevêché, de ses dignités, de ses biens, et mourut deux ans
+après[211], laissant dans l'Europe chrétienne de vifs regrets et une
+grande renommée de sainteté, d'éloquence et de savoir.
+
+ [211] En 1109.
+
+Tous ses ouvrages sont théologiques ou ascétiques; il passe pour avoir
+appliqué, plus qu'aucun de ses prédécesseurs, les subtilités de la
+dialectique à la théologie[212]. Le dessein qu'il avait formé de
+démontrer, non seulement par l'autorité de l'Écriture et de la
+tradition, mais par la raison même, les dogmes et les mystères de la
+religion chrétienne, lui rendait ces subtilités nécessaires. Il ne
+s'enfonça pas moins avant dans les profondeurs de la métaphysique, dont
+il est regardé comme le restaurateur. On le regardait avec plus de
+raison comme le père de la théologie scolastique, dont il n'enveloppa
+cependant pas les obscurités dans le style barbare qu'on y introduisit
+après lui[213]. On sait que Leibnitz a reproché à Descartes d'avoir pris
+à Anselme sa preuve de l'existence de Dieu par l'idée de l'infini; mais
+sans se croire obligé de lire le _Monologium_ ni le _Proslogium_ de ce
+saint docteur, deux traités de théologie naturelle, dans l'un desquels
+cette démonstration doit être, on peut penser que le génie de Descartes,
+qui a trouvé tant d'autres choses, l'a trouvée aussi de son côté[214].
+
+ [212] Voy. Tirab., _ub. supr._, p. 232. Voy. aussi M. Giamb.
+ Corniani, dans l'ouvrage intitulé, _I Secoli della
+ Letteratura italiana dopo il suo Risorgimento_, t, I, p. 54.
+
+ [213] Tirab., _loc. cit._
+
+ [214] Giambat. Corniani, _ub. supr._, p. 57.
+
+Ce dont on doit peut-être savoir le plus de gré à Anselme, c'est d'avoir
+eu sur l'éducation des enfants, des notions supérieures à son siècle. Un
+abbé de moines qui était en grande réputation de piété, se plaignait un
+jour à lui de la mauvaise conduite des enfants qu'on élevait dans son
+monastère. Nous les fouettons continuellement, disait-il, et ils n'en
+deviennent que plus obstinés et plus méchants. Et quand ils sont grands,
+demanda le bon Anselme, que deviennent-ils? Parfaitement stupides, lui
+répondit l'abbé. Voilà, reprit Anselme, une excellente méthode
+d'éducation qui change les hommes en bêtes! Il se servit ensuite de
+diverses comparaisons, pour lui faire entendre qu'il en est des hommes
+comme des arbres, qui ne peuvent prospérer, se développer et croître à
+la hauteur que la nature leur destine, s'ils sont comprimés dès leur
+naissance, si leurs rameaux sont pressés, leur sève étouffée, leur
+direction gênée, interrompue; qu'il en est encore comme des métaux d'or
+et d'argent, qu'on ne peut réduire à des formes élégantes et nobles, si
+l'artiste ne fait que les battre à grands coups de marteau, etc.[215].
+
+ [215] Giambat. Corniani, _ut. supr._
+
+L'école fondée en France par Lanfranc et par Anselme, devint une
+pépinière féconde d'hommes instruits, non seulement pour la France, mais
+pour l'Italie, d'où un grand nombre de jeunes gens y accouraient prendre
+des leçons. Les auteurs de notre Histoire littéraire relèvent avec un
+orgueil très-pardonnable ces secours que l'Italie recevait de la
+France[216]; mais ils oublient trop peut-être que les deux chefs de
+cette fameuse école étaient Italiens, et que ce fut encore à l'Italie
+que la France dut ce second mouvement de renaissance des lettres, plus
+durable que le premier. L'historien de la littérature italienne, après
+avoir réclamé ce qu'il croit appartenir à sa patrie, dit avec son bon
+sens et son équité ordinaires[217]: «Ainsi la France et l'Italie se
+prêtaient mutuellement des secours; celle-ci, en fournissant à la
+France, et de savants professeurs qui donnaient le plus grand éclat aux
+écoles, et de jeunes étudiants qui ajoutaient à ces écoles un nouveau
+lustre; celle-là, en offrant un sûr et doux asyle aux Italiens, qui se
+seraient difficilement livrés à l'étude au milieu des troubles de leur
+patrie».
+
+ [216] T. IX, p. 77.
+
+ [217] Tiraboschi, t. III, p. 242.
+
+Mais enfin ni les ouvrages d'Anselme, ni ceux de Lanfranc son maître, ni
+ceux de leurs nombreux disciples, n'ont plus de lecteurs depuis
+long-temps. Il en est ainsi d'un Fulbert, évêque de Chartres, dont la
+France et l'Italie se sont disputé la naissance[218], mais qu'on ne lit
+plus, qu'on ne lira jamais plus, ni en Italie, ni en France[219]. Il en
+est encore ainsi d'un Pierre Damien, l'un des plus savants et des plus
+élégants écrivains de son temps; d'un Pierre Diacre, d'un Brunon, évêque
+de Segni, d'un troisième Anselme, évêque de Lucques, d'un Arnolphe, d'un
+Landolphe, et dune foule d'autres théologiens ou dialecticiens plus ou
+moins célèbres dans ce siècle, mais également ignorés et dignes de
+l'être dans le nôtre. Il faut distinguer parmi eux les auteurs
+d'histoires et de chroniques, la plupart recueillies dans la volumineuse
+et savante collection de Muratori, tels entre autres que cet Arnolphe et
+ce Landolphe qu'on vient de nommer[220]. Méprisables comme écrivains,
+ils sont précieux pour l'histoire, dont ils sont les seules lumières
+dans ces temps de profonde obscurité.
+
+ [218] Selon Fleury, _Hist. Eccl._, l. LVIII, n°. 57, et
+ Mabillon, _Act. SS._ etc. t. VII, pr. n°. 43; il était
+ Romain, d'après un endroit de ses propres écrits; mais cet
+ endroit est mal interprété, selon les auteurs de l'_Hist.
+ litter. de France_, t. VII, p. 262; ils croient plutôt que
+ Fulbert était d'Aquitaine, ou même particulièrement de
+ Poitou. Tiraboschi est venu ensuite, et a démontré que les
+ Bénédictins se sont trompés dans ce point d'histoire, et que
+ Fulbert, qui dut à la France son instruction, puisqu'il y fut
+ élève de Gerbert, ne lui doit pas du moins la naissance. Il
+ rend à l'Italie l'honneur de l'avoir produit, t. III, p. 225
+ et 226.
+
+ [219] Cela est rigoureusement vrai de ses Sermons; ses
+ Lettres peuvent être, sinon lues, du moins consultées pour
+ l'histoire.
+
+ [220] _Arnolphi Hist. Mediolanensis_, etc. _Landolphi
+ senioris. Mediolan. Historia_, etc. Voy. _Rerum ital.
+ Script._, t. IV.
+
+Ce sont tous, il est vrai, de ces auteurs que, dans la littérature de
+leur pays, on appelle sacrés; mais il en eut alors encore moins de
+profanes que l'on puisse citer: la raison en est simple. L'église latine
+était sans cesse, depuis le schisme, en controverse avec l'église
+grecque. Il fallait toujours se tenir prêt à argumenter, dans des
+conférences, contre ces Grecs, si rusés dialecticiens et si déterminés
+sophistes. Les querelles entre le sacerdoce et l'Empire ne se vidaient
+pas seulement avec l'épée, mais avec la plume. En écrivant sur ces
+matières, on pouvait espérer de la part de celle des deux puissances
+dont on se déclarait le champion, des faveurs et des récompenses.
+C'étaient des motifs assez forts d'émulation pour s'adonner à la
+théologie et au droit canon; mais il n'y en avait aucun qui pût engager
+à cultiver les lettres proprement dites. Elles continuaient donc de
+languir, et tout ce qu'elles peuvent se vanter d'avoir produit qui
+puisse être encore de quelque utilité, est une espèce de lexique latin,
+composé par un certain Papias, très-habile dans la langue grecque, et le
+meilleur grammairien de son temps[221].
+
+ [221] Ce lexique ou vocabulaire, imprimé pour la première
+ fois à Milan, en 1476, sous le titre de _Papias Vocabulista_,
+ l'a été plusieurs autres depuis. Il avait été publié par
+ l'auteur vers l'an 1053. Voyez Tiraboschi, t. III, p, 263.
+
+Un moine Bénédictin de _la Pomposa_, célèbre abbaye près de Ravenne,
+s'immortalisa par une découverte en musique, qui facilita et abrégea
+considérablement l'étude de cet art, borné cependant au chant de
+l'église. On ne laissait pas, faute de signes et de méthode, d'employer
+une dizaine d'années pour apprendre à chanter passablement au lutrin.
+_Guido_, ou, comme nous le nommons en français, Gui d'Arezzo, inventa
+des signes et créa une méthode qui réduisirent à un, ou tout au plus
+deux ans cet apprentissage. D'autres ont écrit qu'il ne fallait que
+quelques mois[222]; mais c'est un ou deux ans que dit Gui d'Arezzo
+lui-même dans une lettre qui nous est restée de lui. On y voit aussi les
+seuls événements de sa vie que nous sachions, et qu'il soit intéressant
+de savoir. Les moines de son couvent, loin de lui avoir gré de sa
+découverte et du soin qu'il avait pris de les instruire, le
+persécutèrent. Il leur parut blesser l'égalité de leur institution,
+parce qu'il n'était pas leur égal en ignorance[223]. L'abbé lui même
+écouta leurs suggestions, épousa leurs haines et fit éprouver à Gui des
+désagréments qui le forcèrent enfin à s'exiler du monastère. Il vécut
+alors des leçons de chant qu'il allait donner d'église en église.
+Théodalde, évêque d'Arezzo, sa patrie, l'appela auprès de lui, et l'y
+retint quelque temps. Sa réputation parvint au Pape Jean XX, à qui elle
+inspira le désir de le connaître. Il députa vers lui trois envoyés pour
+l'engager à se rendre à Rome[224]. Le pontife voulut éprouver sur
+lui-même la bonté de la nouvelle méthode. À son grand étonnement, il
+apprit sur-le-champ à lire et à chanter un verset qu'il n'avait jamais
+entendu auparavant. La faveur à laquelle Gui parvint auprès du Pape,
+l'aurait retenu à Rome, si le climat ne lui en eût pas été aussi
+contraire, surtout pendant l'été. Il venait d'obtenir la permission de
+s'en éloigner, sous la condition expresse d'y revenir pendant l'hiver,
+instruire le clergé romain, lorsque l'abbé de _la Pomposa_ y fut amené
+par les affaires de son ordre. Gui l'alla visiter comme son supérieur,
+malgré les mauvais traitements qu'il en avait reçus. Il lui fit
+connaître si clairement la régularité de sa conduite et l'excellence de
+sa méthode, que l'abbé, de retour dans son couvent, l'invita de la
+manière la plus pressante à y revenir. La principale raison qui engagea
+ce bon religieux à céder à ses instances, fut que, presque tous les
+évêques étant simoniaques, et par conséquent damnés, il devait craindre
+toute communication avec eux[225]. Il paraît donc qu'il retourna dans
+son premier asyle, et qu'il y finit paisiblement ses jours. C'est vers
+l'an 1030 qu'il florissait.
+
+ [222] _Pochi mesi_: c'est l'expression dont se sert M.
+ Giambat. Corniani, dans ses _Secoli della Letteratura ital._,
+ etc. t. 1, p. 34.
+
+ [223] _Id. ibid._
+
+ [224] Tiraboschi, t. III, p. 300.
+
+ [225] _Cum prœsertim simoniacâ hœresi modo propè cunctis
+ damnatis episcopis timeam in aliquo communicadi_. Guidonis
+ Epistola _Michaeli monacho de ignoto cantu directa_.
+
+On a imprimé, mais depuis asez peu d'années[226], l'ouvrage intitulé
+_Micrologus_, où il consigna sa découverte et son système: on ne le
+posséda long-temps qu'en manuscrit dans quelques bibliothèques[227]. Sa
+gamme et sa manière de la noter se répandirent, et se sont perpétuées
+par la tradition. Une idée étendue et détaillée de ce système
+appartiendrait à l'histoire de la musique, et non à celle de la
+littérature. Ce qu'il suffit de rappeler ici, c'est qu'il substitua les
+points placés sur des lignes à la confusion de lettres et d'autres
+caractères qui avait régné jusqu'alors, et qu'il désigna les notes de la
+gamme par les syllabes placées au commencement et au milieu des vers,
+dans la première strophe de l'hymne _Ut queant taxis_, devenu fameux par
+cet emploi, auquel Paul Diacre, son auteur, n'avait pas songé. On
+commença enfin à se reconnaître dans ce dédale; et le nom de Gui
+d'Arezzo est honorablement placé en tête de la liste des créateurs et
+des bienfaiteurs de la musique moderne.
+
+ [226] Martin Gerbert, abbé de Saint-Blaise, l'a donné dans le
+ vol. II de ses _Scriptores ecclesiastici de musicâ sacrâ
+ potissimum. Typis San-Blasianis_, 1784, 3 vol. in-4°. On y
+ trouve aussi la lettre de Gui au moine Michel, d'où sont
+ tirés les détails précédents.
+
+ [227] À Milan, dans l'Ambroisienne; à Pistoja, chez les
+ chanoines, à Florence, dans la Laurentienne. On en possède
+ trois en France à la Bibliothèque impériale. Il y en avait un
+ à l'abbaye de Saint-Evroult (diocèse de Lizieux); ce dernier
+ passait pour le plus complet de tous: (Voy. La Borde, _Essai
+ sur la Musique_, t. III, p. 346.) il est perdu.
+
+C'est aussi vers la fin de ce siècle que l'école de Salerne produisit ce
+petit poëme qui lui a fait plus de réputation que les gros ouvrages de
+Constantin, et ceux de ses plus savants docteurs[228]. Les vers en sont
+encore cités comme des adages, quelquefois même comme des autorités. Ce
+sont assurément de mauvais vers, presque tous léonins ou rimés, selon la
+coutume de ce temps; mais ils ne manquent pourtant pas d'une certaine
+concision technique, qui est un des mérites du genre. Ce poëme fut
+présenté au nom de l'école même, à un roi d'Angleterre[229]. On a cru
+que c'était saint Édouard qui, peu de temps avant sa mort, arrivée en
+1066, avait consulté par écrit l'école de Salerne sur sa santé, et en
+avait reçu cette réponse. Muratori lui-même est de cette opinion[230];
+mais Tiraboschi conjecture, avec plus de vraisemblance, que Robert[231],
+duc de Normandie, l'un des fils de Guillaume-le-Conquérant, à son retour
+de la première croisade, en 1100, vint dans la Pouille, où il fut
+amicalement reçu par le duc Roger, qui en était alors maître; qu'il y
+épousa Sibylle, fille d'un seigneur du pays; qu'il y apprit la mort de
+son frère Guillaume II[232], tué à la chasse cette même année, et
+l'usurpation de son jeune frère Henri, qui s'était emparé du trône
+d'Angleterre, en son absence; qu'ayant dès lors formé le projet de lui
+disputer la couronne, il avait commencé par prendre le titre de Roi; et
+que, se trouvant à Salerne même, avec ce titre, et sans doute avec un
+cortége royal, l'école, soit qu'il l'eût consultée ou non, n'ayant rien
+à craindre de Henri, dédia ce poëme à Robert, en lui donnant le titre de
+roi d'Angleterre, qui flattait ses espérances et son orgueil.[233]
+
+ [228] Voy. sur cette école et sur Constantin l'Africain,
+ ci-dessus, page 118.
+
+ [229] Quelques auteurs ont prétendu qu'il avait été dédié à
+ Charlemagne, et se sont fondés sur des manuscrits, qui
+ portent pour titre: _Scholœ Salernitanœ versûs medicinales
+ inscripti Carolomagno Francorum regi_, etc.; et pour premier
+ vers:
+
+ _Francorum regi scribit tota schola Salerni_.
+
+ Mais c'est une altération prouvée du texte, qui ne peut être
+ venue que du caprice d'un copiste. Charlemagne n'étendit
+ point ses conquêtes vers Salerne, et n'eut jamais d'influence
+ sur ce pays-là. Dans tous les autres manuscrits, ces vers
+ sont adressés à un roi d'Angleterre, _Anglorum Regi scribit_,
+ etc. Voy. sur tout ceci, Tiraboschi, t. III, p. 308 et suiv.
+
+ [230] _Antichità ital._, t. III.
+
+ [231] Surnommé _Courte-cuisse_.
+
+ [232] Surnommé _le Roux_.
+
+ [233] On peut citer, à l'appui de cette conjecture, le titre
+ que porte ce poëme dans un des manuscrits de notre
+ Bibliothèque impériale; il y est intitulé: _Salernitanœ
+ scholœ versûs ad regem Robertum_. (Catalog. codd. manusc.
+ Bibl. Reg. Paris, t. IV, p. 295, n°. 6941). On sait, au
+ reste, que Robert ne fut roi qu'en idée; qu'il descendit
+ l'année suivante en Angleterre avec une forte armée, mais
+ qu'ayant été vaincu, il fut forcé de se contenter de son
+ duché de Normandie et d'une somme d'argent que Henri
+ consentit à lui payer; que la guerre s'étant rallumée en
+ 1106, entre les deux frères, Robert, vaincu de nouveau,
+ perdit son duché, fut emmené en Angleterre, et renfermé dans
+ une prison, où il resta jusqu'à sa mort.
+
+Il est probable que l'un des professeurs de l'école fut chargé de
+rédiger l'ouvrage, et que les autres ne firent que l'approuver. On
+désigne communément ce rédacteur par le nom de _Giovanni_, ou Jean de
+Milan, sans que l'on sache rien autre chose de lui, sinon que son nom se
+trouve, dit-on, à la tête de l'un des manuscrits de ce poëme[234]. Cette
+raison de le lui attribuer est faible; mais on ne connaît ni aucun autre
+manuscrit qui la confirme, ni aucune indication quelconque d'un autre
+auteur[235].
+
+Divers recueils d'érudition[236] contiennent des poésies latines d'un
+archevêque de Salerne, nommé _Alfanus_, qui ne valent pas les vers des
+médecins de son diocèse. On trouve dans d'autres recueils[237] un poëme
+entier en cinq livres, sur les expéditions des princes Normands en
+Italie, par Guillaume de Pouille[238], et quelques autres poésies du
+même temps[239]. L'historien y peut rechercher des faits dont il ne
+trouverait nulle part ailleurs aucune trace; mais l'homme de goût y
+chercherait en vain quelques vers dont il pût être satisfait.
+
+ [234] C'est Zacharie Silvius qui assure, dans sa préface, _ad
+ schol. Salernit._, avoir vu un manuscrit finissant par ces
+ mots _Explicat._ (lisez _explicit_) _tractatus qui dicitur
+ Flores medicinœ compilatus in studio Salerni, à Mag. Joan. de
+ Medialano_, etc. Ce poëme a eu un grand nombre d'éditions,
+ sous différents titres: _Medicina Salernitana; de Conservandâ
+ bonâ valetudine; Regimen sanitatis Salerni; Flos Medicinœ_,
+ etc. Plusieurs de ces éditions sont accompagnées de notes;
+ celles de René Moreau, Paris, 1525, in-8., passent pour les
+ meilleures.
+
+ [235] Tiraboschi, _loc. cit._
+
+ [236] Entre autres Mabillon, _Acta SS. Ordin. S. Benedicts_,
+ vol. I. Baronius, _Annal. Eccl._ an MCXI.
+
+ [237] Muratori, _Rer. ital. Script._, t. V.
+
+ [238] _Guillelmi Appuli de rebus Normannor. poema_, ibid.
+
+ [239] Tels que _Laurentius Verniensis, Rerum Pisanarum;
+ Magister Moses, de laudibus Bergomi_, etc. ibid.
+
+Il serait inutile de nous traîner sur des noms et sur des ouvrages
+ignorés et illisibles. Rien n'y annonçait encore une résurrection
+prochaine: la semence en était jetée, mais rien ne germait et surtout ne
+fructifiait encore. En voyant avec quelle lenteur et avec combien de
+peine l'esprit humain se dégage de la rouille que la barbarie lui a une
+fois imprimée, on apprend à sentir de plus en plus les bienfaits de
+l'instruction, à chérir davantage les sciences, la philosophie et les
+lettres; à respecter, à garder précieusement, à désirer d'augmenter
+chaque jour le trésor sacré des lumières.
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+_Situation politique et littéraire de l'Italie, au douzième siècle;
+Universités; Études scolastiques; Langue Grecque; Histoire; Naissance
+des Langues modernes, et en particulier de la Langue Italienne;
+Troubadours Provençaux; Sarrazins d'Espagne_.
+
+
+L'esprit de liberté qui s'était annoncé en Italie dès le onzième siècle,
+y fit dans le deuxième de nouveaux progrès. Les villes de la Lombardie,
+profitant des orages du règne de l'empereur Henri IV, s'étaient presque
+toutes déclarées indépendantes. Les guerres acharnées qu'elles se firent
+entre elles pendant celui de Henri V, exercèrent le courage de cette
+multitude de républiques, et ne furent d'aucun danger pour leur liberté.
+Cet état subsista sous Lothaire II, dernier empereur de la maison de
+Franconie, et de Conrad III, en qui commença celle de Souabe,
+c'est-à-dire, jusqu'au milieu de ce siècle. Il n'en fut pas ainsi, quand
+un empereur jeune, ambitieux et guerrier, quand Frédéric Barberousse
+eut succédé à Conrad[240]. Instruites alors par de premiers revers, par
+les barbaries qu'exerçait contre elles un vainqueur irrité qui les
+traitait en rebelles[241], et surtout par la ruine déplorable de la plus
+florissante de ces villes, de Milan, deux fois prise, rasée et détruite
+de fond en comble par Frédéric, elles renoncèrent à leurs inimitiés, et
+formèrent entre elles cette célèbre ligue lombarde, contre laquelle se
+brisèrent toutes les forces de l'Empire, et tout le courage de
+l'Empereur. Dans le cours de vingt-deux ans, il conduisit en Italie sept
+formidables armées de ses Allemands: elles y périrent toutes, soit par
+les maladies, soit par le fer, après des effusions incalculables de ce
+généreux sang italien. Frédéric, vaincu en bataille rangée[242], mis en
+pleine déroute, et ne devant la vie qu'au bruit qui se répandit de sa
+mort, se vit réduit à négocier avec les républiques victorieuses. Après
+une trêve de six ans, qu'il employa en vain à vouloir reprendre par la
+ruse les avantages qu'il avait perdus, il reconnut enfin, par un traité
+célèbre[243], et par un rescrit impérial, leur indépendance, que lui et
+ses prédécesseurs avaient taxée jusqu'alors de révolte et de
+perfidie[244].
+
+ [240] En 1152. Frédéric était né en 1121.
+
+ [241] Comme au siége de Crême; pendant lequel l'Empereur,
+ après avoir fait pendre des prisonniers et des otages, fit
+ attacher des enfants, qui étaient au nombre de ces derniers,
+ en dehors d'une tour qu'il faisait avancer contre la ville,
+ pour empêcher les parents de ces malheureuses victimes de
+ faire jouer les machines destinées à repousser cette tour;
+ mais les Crémasques aimèrent mieux écraser leurs propres
+ enfants, que de se rendre. On ne peut pas reprocher à
+ l'historien Radevic de raconter froidement ces horreurs: «_O
+ facinus_, dit-il, _videres illuc liberos machinis annexos,
+ parentes implorare, crudelitatem et immanitatem aut verbis,
+ aut nutibus objectare, è contra infelices patres pro infaustâ
+ prole lamentari, sese miserrimos clamare, nec tamen ab
+ impulsionibus cessare_, etc.». Radevicus Frising., l. II, c.
+ 47 Au siége de Milan, Frédéric faisait couper les mains aux
+ prisonniers, ou les faisait pendre, etc.
+
+ [242] À Lignano dans le Milanais, an 1176.
+
+ [243] À la paix de Constance, en 1183. Bettinelli, _Risorgim.
+ d'Ital._ se trompe en plaçant ce traité en 1185.
+
+ [244] Tirab., _St. della Lett., ital._, tom. III, liv. IV, c.
+ I.
+
+Dans cette longue et violente fermentation de liberté, il était
+impossible que les esprits n'acquissent pas plus d'activité, de
+curiosité, d'élévation et de force. Alors, dit un auteur italien[245],
+la servitude des particuliers fut abolie, tous furent reconnus citoyens,
+c'est-à-dire, membres de la patrie, tous participèrent à la législation
+et au bien public... Avec l'idée de république et de liberté, chaque
+Italien pensa être devenu Romain, et l'on vit dans l'ordre de
+l'administration et dans les fonctions des magistrats, une image de
+l'ancienne République romaine...... De tout cela, conclut le même
+auteur, il résulta un grand bien pour les études: non seulement on se
+livra de plus de plus à celle des lois, nécessaire pour établir,
+consolider, et faire prospérer les nouveaux gouvernements; mais des
+écoles de toute espèce s'élevèrent, et furent honorées: il y eut entre
+ces cités rivales une émulation de gloire et d'avantages de toute
+espèce; et bientôt plusieurs d'entre elles fondèrent des établissements
+d'instruction publique et des universités[246]».
+
+ [245] Bettinelli, _Risorg. d'Ital._, c. 3.
+
+ [246] Bettinelli, _Risorg. d'Ital._, c. 3.
+
+Une passion très-différente de celle de l'étude agitait alors l'Italie
+et l'Europe entière; c'était la passion des croisades. À la fin du
+dernier siècle, la voix d'un pauvre Ermite fanatique[247], et celle d'un
+Pape ambitieux[248] en avaient donné le signal[249]. Ce signal
+continuait de retentir, répété par d'autres pontifes, et par la voix
+plus éloquente et non moins fanatique de Saint-Bernard. Il n'était que
+trop entendu. L'Europe se dépeuplait pour aller dévaster l'Asie.
+L'histoire de ces croisades existe: leur tableau sanglant n'a pas besoin
+de nouvelles couleurs. Toutes les questions que présente cette frénésie
+pieuse et meurtrière ont été examinées, et décidées au tribunal de la
+raison et de l'humanité[250]. La politique et l'autorité de quelques
+gouvernements, et surtout l'ambition des Papes qui les avaient suscités,
+en profitèrent. Les peuples, ou du moins les classes industrieuses des
+peuples y gagnèrent aussi sans doute: elles y gagnèrent de recevoir un
+nouveau ferment d'activité, et d'étendre un peu la sphère alors si
+étroite, de leurs idées, de leurs arts et de leurs jouissances, par le
+mouvement, les voyages et les communications étrangères. Mais si l'on
+était tenté de mettre en compensation avec l'effusion du sang de
+plusieurs millions d'hommes, ces avantages qui eussent pu être produits
+par des moyens plus lents, mais moins désastreux pour l'humanité, et si,
+pour nous renfermer dans le sujet particulier qui nous occupe, l'intérêt
+assez douteux des lumières l'emportait ici sur un intérêt plus évident
+et encore plus sacré, on serait arrêté dans ce calcul même, en pensant
+au résultat de la quatrième de ces expéditions lointaines.
+
+ [247] Pierre l'Ermite, ainsi nommé, soit à cause de son état, soit
+ de son nom de famille, comme Tristan l'Ermite ou l'Hermite. Il
+ était Picard, et avait été soldat, marié et prêtre; au reste,
+ dit-on, bon gentilhomme.
+
+ [248] Urbain II.
+
+ [249] En 1095, au concile de Clermont.
+
+ [250] Elles étaient bien loin de l'être, lorsque j'écrivais
+ ceci, aussi complètement qu'elles l'ont été depuis, dans les
+ deux Mémoires de M. le professeur Heeren, et de M. de
+ Choiseuil-Daillecourt, qui ont partagé le prix à l'institut,
+ sur la question de _l'influence des Croisades_, et auxquels
+ il faudra renvoyer désormais pour tous les résultats de cette
+ grande époque de l'histoire.
+
+L'Empire grec était le dernier asyle des lettres: c'était là qu'en
+existaient encore les monuments; c'est là qu'elles pouvaient renaître de
+leurs cendres, et sortir de leur silence par l'organe d'une langue
+toujours restée la même, et toujours la plus belles des langues. Des
+chrétiens croisés contre les mahométans abattirent cet empire chrétien,
+qui les appelait à son secours, brûlèrent à trois reprises consécutives,
+pillèrent et dévastèrent pendant huit jours entiers la ville de
+Constantin[251], brisèrent les statues, restes vénérables de l'art
+antique, renversèrent les édifices, incendièrent les bibliothèques,
+précieux dépôts où périrent peut-être des exemplaires uniques d'ouvrages
+anciens qui n'ont plus reparu depuis, furent enfin dans l'Orient, au
+commencement du treizième siècle[252], plus barbares que les Goths, ou
+plutôt que les Lombards ne l'avaient été en Occident au sixième. Mais
+ils firent un mal plus grand encore que ces dévastations. La dynastie
+des empereurs latins, fondée par eux, fut éphémère; le coup qu'ils
+avaient porté à l'empire grec ne le fut pas. Il ne s'en releva jamais;
+et quand plus de deux siècles après, Constantinople tomba sous le fer
+des musulmans, elle ne fit que terminer la longue et pénible agonie où
+elle se débattait depuis la blessure qu'elle avait reçue de Baudouin et
+de ses croisés.
+
+ [251] Voyez le grec Nicetas et notre vieux Villehardouin;
+ voy. aussi Gibbon, _Decline and fall of Roman Emp._, c. 60.
+
+ [252] En 1204.
+
+L'accroissement du pouvoir extérieur des papes à cette époque, et
+l'usage qu'ils en firent souvent ne furent que trop funestes à l'Europe;
+en Italie, à Rome même, ce pouvoir leur était souvent disputé. Plus
+d'une fois, dans ce siècle, des mouvements populaires ébranlèrent leur
+trône, et attaquèrent leur personne. Les schismes multipliés et
+l'intervention du glaive dans les décisions sur la légitimité des papes,
+avaient porté dans l'esprit du peuple de Rome, à l'autorité pontificale,
+un coup dont elle ne pouvait revenir. Ce peuple, que Grégoire VII et
+quelques-uns de ses successeurs avaient dépouillé de ses prérogatives,
+saisit l'occasion de les reprendre. Un tribun en habit de moine,
+l'éloquent et impétueux Arnaud de Brescia, rétablit à Rome un fantôme de
+république, qui ne se dissipa qu'au bout de dix années, à la lueur des
+flammes de son bûcher. Le pape Adrien IV s'aida pour cette exécution des
+armes de Frédéric Barberousse, qui se prévalut de ce service pour
+obtenir de lui la couronne impériale. Arnaud fut brûlé vif, non comme
+séditieux, mais comme hérétique[253]; et Adrien, en rétablissant son
+autorité, n'eut l'air que de venger l'orthodoxie.
+
+ [253] En 1155.
+
+Après sa mort, les schismes recommencèrent. Alexandre III, son
+successeur, fugitif, quoique légitime, vit quatre anti-papes soutenus
+par Frédéric, lui disputer successivement la thiare. Après six ans
+d'exil, il fut rappelé de France à Rome par le parti même de la liberté:
+il devint en quelque sorte le chef des républiques italiennes; et
+lorsque la ligue lombarde fonda une ville nouvelle, pour opposer un
+rempart de plus aux prétentions de Frédéric, elle signala son dévouement
+aux intérêts du pape, en nommant cette ville Alexandrie.
+
+Au milieu de ces agitations, il était difficile que les souverains
+pontifes s'occupassent de l'encouragement des lettres. Les écoles
+languissaient; il ne s'en formait point de nouvelles, et celles mêmes
+qui se seraient ouvertes auraient peu avancé les lumières. Le réveil des
+sciences commençait, mais les lettres sommeillaient encore. À Rome,
+comme dans les autres états d'Italie, comme dans le reste de l'Europe,
+le _Trivium_ et le _Quadrivium_, ou les sept arts classés sous ces
+dénominations barbares, formaient le cercle entier des connaissances
+humaines. Le _Trivium_ comprenait la grammaire, la rhétorique et la
+dialectique; mais que pouvaient être la grammaire et la rhétorique sans
+modèles d'un style pur et sans exemples d'éloquence? et qu'était alors
+la dialectique, sinon une méthode pour embrouiller et pour obscurcir la
+raison? Quant au _Quadrivium_, composé de l'arithmétique, de la
+géométrie, de la musique et de l'astronomie, on n'ignore pas que les
+deux premières se bornaient à de faibles éléments, que la troisième
+n'allait pas plus loin que la lecture des chants d'église, que
+l'astronomie ne s'arrêtait pas toujours aux bornes qu'avait alors la
+science, et qu'elle ouvrait souvent la porte à une superstition de plus.
+
+Parmi ces sciences, la dialectique était celle qui dominait sur toutes
+les autres, et qui obtenait cet empire par celui qu'elle exerçait sur
+tous les esprits. Lorsqu'Aristote imagina ses classifications
+ingénieuses, les divisions et subdivisions des opérations de
+l'entendement, les règles subtiles de l'art de raisonner juste, et les
+moyens non moins subtils de reconnaître et de combattre les
+raisonnements faux, il ne s'attendait pas sans doute à l'abus qu'en
+firent les péripatéticiens, ses disciples, et les stoïciens; mais il
+s'attendait encore moins à voir cette méthode, qu'il avait imaginée pour
+rectifier et pour guider l'esprit, devenir la base et le premier type
+des méthodes les plus propres à le fausser et à l'égarer. Ce qui était
+obscur en soi engendra d'impénétrables ténèbres, quand il eut fermenté
+dans les têtes avec le fanatisme religieux; et les questions de
+l'hypostase et de la nature, de la matière et de la forme, appliquées
+aux mystères du christianisme, devinrent une source fertile de sophismes
+infinis en même temps que d'hérésies nombreuses.
+
+Les orthodoxes crurent avoir besoin, pour se défendre, des mêmes armes
+avec lesquelles on les attaquait; et ce fut alors dans tous les partis
+un cahos de subtilités sophistiques, où l'on perdit de vue les choses
+pour ne plus songer qu'aux mots. Les mots se rangeaient, pour ainsi
+dire, en bataille les uns contre les autres, sans que l'on fit aucune
+attention aux choses; et les rangs de mots vainqueurs n'étaient ni plus
+raisonnables, ni plus intelligibles que les vaincus. Les _universaux_ de
+Porphyre engendrèrent les _nominaux_, ennemis des _réaux_, et tous
+ensemble ennemis irréconciliables du bon sens et de la raison. Quand on
+vous dit que tel ou tel savant du sixième, du septième, et des quatre ou
+cinq siècles suivants, était un profond dialecticien, c'est dans toutes
+ces belles choses que vous devez entendre qu'il était profondément
+habile. On les désigne tous dans l'histoire de la philosophie, par le
+nom de _scolastiques_; et il est aisé de voir à quel rang ils y doivent
+être placés.
+
+Ces vains combats de l'esprit étaient presque le seul usage qu'il fit
+alors de ses forces. Ils passaient des bancs de l'école dans le monde,
+et même dans les cours; et les princes qui eurent alors la réputation
+d'aimer la philosophie et les lettres, n'aimèrent au fond guère autre
+chose que l'application ou l'emploi de ces obscurs raffinements. Voici
+un exemple de ce qui faisait leur admiration, leurs délices,
+l'occupation et le triomphe des prétendus lettrés qu'ils admettaient
+auprès d'eux. L'empereur Conrad III en avait plusieurs à sa table; il
+était émerveillé des attaques qu'ils se livraient, et des choses
+absurdes qu'ils parvenaient pourtant à prouver, telles que celles-ci: ce
+que vous n'avez pas perdu, vous l'avez; vous n'avez pas perdu des
+cornes, donc, vous avez des cornes; et beaucoup d'autres de ce genre.
+Enfin, dit l'Empereur, on ne me prouvera pas qu'un âne est un homme. Un
+des docteurs lui fit entendre qu'il ne faudrait pas l'en défier.
+«Avez-vous un œil? lui demanda-t-il.--Oui certainement, répondit
+l'Empereur.--Avez-vous deux yeux?--Oui sans doute.--Un et deux font
+trois; vous avez donc trois yeux». Conrad, pris comme dans un piége,
+soutint toujours qu'il n'en avait que deux; mais lorsqu'on lui eut
+expliqué l'artifice de cette logique, il convint que les gens de lettres
+menaient une vie bien agréable[254].
+
+ [254] _Jucundam vitam dicebat habere Litteratos_. Voy. le
+ second tome du Recueil des PP. Martène et Durand, intitulé
+ _Collectio veter. scriptor._ Andrès, _Origen. e Progr._, etc.
+ II.
+
+Il faut ajouter au _trivium_ et au _quadrivium_, ou aux sept arts, une
+science qui prenait alors de grands et rapides accroissements, et qui,
+fondée sur des réalités, donnait du moins à l'esprit une nourriture
+plus substantielle et plus saine, quoique les arguties de la scolastique
+s'y mêlassent encore.
+
+Dès le onzième siècle, la nécessité, dont on a vu qu'était devenue
+l'étude des lois à ce grand nombre de petites républiques nouvellement
+formées, pour débattre leurs intérêts communs, et plus souvent encore
+leurs intérêts opposés, avait tourné de ce côté l'attention, parce
+qu'elle y attachait l'espoir des distinctions et des récompenses.
+L'ardeur pour ce genre d'étude augmenta encore dans le douzième
+siècle[255]. Comme il y avait eu en Italie une multitude de nations
+diverses, il y avait aussi une grande multiplicité de lois. Les rois
+Lombards, et même ensuite les empereurs, avaient permis à chacun de
+suivre celle qu'il lui plairait. Dans tous les actes, on déclarait de
+quelle nation l'on était, et quelle loi on voulait suivre. Il eût été
+difficile qu'un seul homme pût connaître tant de lois différentes les
+unes des autres, et souvent contradictoires, et il était rare d'en
+trouver des copies complètes, principalement des lois romaines: on avait
+donc formé de certains abrégés, où l'on avait réuni les plus importantes
+et les plus utiles, pour servir de règle aux jugements. Il fallait qu'un
+jurisconsulte fût instruit de cette législation si variée, et qu'il le
+fût surtout des lois romaines et les lois lombardes, qui étaient les
+plus généralement suivies.
+
+ [255] Tirab., t. III, p. 317 et suiv.
+
+Les choses restèrent en cet état jusque vers l'an 1135, mais alors,
+selon un grand nombre d'auteurs, la jurisprudence éprouva une révolution
+en Italie. Les Pisans, disent-ils[256], ayant, cette année-là, pris et
+saccagé Amalfi, trouvèrent dans cette ville un ancien manuscrit des
+_Pandectes_ de Justinien, qu'ils emportèrent en triomphe à Pise, où il
+resta jusqu'au commencement du quinzième siècle, époque à laquelle les
+Florentins s'en emparèrent à leur tour. C'était le premier exemplaire
+des Pandectes que l'on eût vu depuis long-temps en Italie, et la mémoire
+y en était presque effacée. L'empereur Lothaire II, qui régnait alors,
+abolit toutes les autres lois, et ordonna par un édit qu'à l'avenir on
+n'obéît plus qu'aux lois romaines. Il ne peut y avoir de doute sur
+l'existence très-ancienne des Pandectes à Pise, ni sur leur translation
+à Florence au quinzième siècle; il n'y en a que sur la première conquête
+qu'en firent les Pisans dans la ville d'Amalfi, au douzième, et sur le
+décret ou l'édit de Lothaire II.
+
+ [256] Sigonius l'a dit le premier (_de regno Italiœ_, liv.
+ XI, ad ann. 1137); d'autres l'ont redit ensuite sans examen.
+
+Tiraboschi doute de l'une et nie l'autre. Il discute cette question avec
+beaucoup de justesse et d'impartialité[257]. Le manuscrit d'Almalfi,
+dit-il, ne pouvait être unique, ni par conséquent être assez précieux
+pour que les Pisans triomphassent ainsi de sa conquête. En France, où
+les livres étaient alors moins communs, il y avait certainement une
+autre copie des Pandectes. Ives de Chartres, qui florissait au
+commencement du douzième siècle, en fait mention dans deux de ses
+lettres[258]. Muratori prouve par deux titres, l'un de 752, l'autre de
+767, qu'il y en avait en Italie dès le huitième siècle, et les plus
+grands ravages que ce pays eût éprouvés étaient antérieurs à cette
+époque. Enfin il y eut, comme nous le verrons bientôt, une glose sur les
+Pandectes, écrite avant 1135. Si les Pisans trouvèrent dans Amalfi, et
+emportèrent avec eux un vieux manuscrit de ces lois, il purent donc bien
+se vanter d'avoir un exemplaire précieux par son antiquité, mais non pas
+tel qu'il n'en existât alors aucun autre: mais on peut douter même de
+cette conquête du manuscrit, faite par les Pisans, à la prise d'Amalfi.
+
+ [257] _Ubi supr._
+
+ [258] La 45e et la 49e.
+
+Le premier qui ait énoncé ce doute est un Italien[259], qui publia à
+Naples, en 1722, un savant traité, sur l'usage et l'autorité du droit
+civil dans les provinces de l'empire d'Occident. Quelques années après,
+un Pisan même[260], et depuis, plusieurs autres Italiens ont écrit dans
+le même sens. Enfin la chose, de certaine qu'elle paraissait, est
+devenue si problématique que le savant Muratori n'a point voulu décider
+la question[261]. Le plus ancien témoignage que l'on allègue est dans un
+mauvais poëme latin du quatorzième siècle, sur les guerres de la
+Toscane[262]. Un autre se trouve dans une vieille chronique écrite en
+italien, et qui ne peut par conséquent l'avoir été que vers la fin du
+treizième siècle. Ne serait-il pas étonnant que pendant plus d'un siècle
+et demi aucun autre auteur n'eût parlé de cet événement, qui aurait du
+faire tant de bruit? Des chroniques pisanes beaucoup plus anciennes
+racontent le sac d'Amalfi, et ne disent pas un mot des Pandectes.
+D'autres tout aussi anciennes, écrites dans des pays voisins d'Amalfi,
+font le même récit, et observent le même silence. Ces preuves ne sont
+que négatives, mais semblent avoir plus de force que les preuves de
+cette espèce n'en ont ordinairement. Tiraboschi ne décide pourtant pas
+plus que Muratori, et dit avec raison, en finissant[263], que les Pisans
+sont au fond peu intéressés à cette question. On ne peut leur contester
+la gloire d'avoir possédé pendant plusieurs siècles le plus ancien
+manuscrit des Pandectes qui existe dans le monde, et de l'avoir
+soigneusement conservé tant qu'il leur a été possible; peu doit leur
+importer l'occasion et le lieu où ils l'avaient acquis.
+
+ [259] L'avocat Donato Antonio d'Asti, cité par Tirab., _ub.
+ sup._
+
+ [260] L'abbé D. Guido Grandi.
+
+ [261] Voy. _Annal. d'Ital._, ann. 1135.
+
+ [262] Muratori, _Script. Rer. Italic._, vol XI., p. 314.
+
+ [263] _Ubi supr._, p. 321.
+
+Quant à l'édit attribué à Lothaire II, ces deux excellents critiques
+sont moins réservés: ils en nient formellement l'existence, qui n'est en
+effet attestée par aucune pièce ou copie authentique. Les Italiens
+conservèrent long-tems après l'an 1135, le droit de choisir entre les
+lois romaines et lombardes. Muratori donne pour preuves, des contrats et
+des actes passés à la fin du douzième siècle[264]: on en peut même citer
+des exemplaires très-avant dans le treizième[265]. Mais enfin les lois
+romaines prévalurent, surtout lorsqu'elles eurent été expliquées et
+commentées par des jurisconsultes habiles; et les lois lombardes, et à
+plus forte raison toutes les autres qui avaient eu de l'autorité, la
+perdirent entièrement.
+
+ [264] Préface sur les lois lombardes, _Script. Rer. Ital._,
+ vol. I, part. II.
+
+ [265] Tirab., _loc. cit._, p. 322.
+
+On accorde généralement à Bologne l'honneur d'avoir été la plus célèbre
+et la plus ancienne école où l'on ait enseigné publiquement les lois.
+Cette ville devint en quelque sorte, pour l'Europe entière, la
+métropole, ou, comme on le voit inscrit sur une ancienne médaille, _la
+mère commune des études_[266]. Warnier ou Garnier, en latin _Irnerius_,
+né à Bologne[267], vers le milieu du onzième siècle, fut le premier à y
+professer avec éclat le droit romain. Il avait commencé par enseigner la
+grammaire et la philosophie. On attribue à différents motifs la
+préférence qu'il donna ensuite à l'étude et à l'enseignement des lois.
+Il n'y en eut peut-être point d'autre que la nouvelle faveur dont il vit
+qu'elles étaient l'objet. Il ne se borna pas à des leçons verbales sur
+toutes les parties des Pandectes; il les commenta dans une glose que
+l'on dit avoir été claire et précise[268], exemple rarement suivi par
+les autres glossateurs. Ce travail lui fit donner les titres de
+restaurateur, même de créateur de la science des lois, et de lampe, ou
+flambeau du droit[269]. Sa réputation le fit appeler dans plusieurs
+circonstances par la comtesse Mathilde, et par l'empereur Henri V, pour
+leur donner ses avis. C'est à l'invitation de la comtesse qu'il avait
+entrepris de revoir et d'expliquer la collection des lois de Justinien.
+Il suivit, en 1118, à Rome, l'Empereur, qui se servit de lui pour
+engager les Romains à élire son anti-pape Burdino, qu'il opposa au pape
+Gelase II. Ce n'est pas sans doute la plus belle action d'Irnérius, et
+c'est la dernière date que fournit sa vie. Il est donc probable qu'il
+florissait à Bologne dès le commencement du douzième siècle, et qu'il y
+avait donné ses leçons et publié sa glose plusieurs années avant la fin
+du siècle précédent.
+
+ [266] _Mater studiorum_. Voyez l'ouvrage du P. Sarti,
+ intitulé: _de Claris professoribus Bononiensibus_.
+
+ [267] Voy. _ibid._, et Tirab. _ubi supr._ p. 327.
+
+ [268] Voy. le Père Sarti, _ubi supr._
+
+ [269] _Lucerna juris._
+
+On attribue à Irnérius l'invention des degrés qui conduisent au
+doctorat, des titres de bachelier et de docteur, du bonnet et des autres
+ornements, qui sont les marques de ces différents degrés. Il crut qu'en
+frappant ainsi l'imagination par les yeux il concilierait plus de
+respect à la science[270]. C'était pour son école de droit qu'il avait
+imaginé ces distinctions; celles de théologie les adoptèrent, et bientôt
+elles se répandirent dans toutes les autres universités.
+
+ [270] Giamb. Corniani, _Secoli della Lett. ital._, etc., t.
+ I, p. 65.
+
+Irnérius laissa des disciples qui rendirent après lui l'école de Bologne
+de plus en plus célèbre. Les lois romaines furent enseignées non
+seulement en Italie, mais en Angleterre et en France par des Italiens.
+Un certain Vacarius, né en Lombardie, fut appelé, vers le milieu de ce
+siècle, en Angleterre, par un archevêque de Cantorbéry, pour y répandre
+ce genre d'instruction. Le célèbre Placentino vint en France, où on
+l'appelle Plaisantin, et ouvrit à Montpellier une école de droit romain.
+Il paraît qu'il était de Plaisance, et que c'est de là qu'il tira son
+nom: on ne lui connaît en effet ni d'autre nom ni d'autre patrie. C'est
+à Montpellier qu'il écrivit une Introduction à l'étude des lois, la
+Somme des institutes de Justinien, et plusieurs autres ouvrages. Il
+retourna en Italie, fut appelé deux fois pour professer à Bologne,
+revint enfin à Montpellier, et y mourut en 1192[271].
+
+ [271] Tirab., t. III, p. 344.
+
+Les Empereurs et les Papes accordaient, comme à l'envi, des
+encouragements à l'école de Bologne, et les étrangers y accouraient de
+toutes parts. À Modène, à Mantoue, à Pise et dans plusieurs autres
+villes, l'émulation éleva des écoles rivales; mais Bologne l'emporta
+toujours sur elles, principalement dans une branche du droit qui avait
+acquis peu à peu une grande importance, sans qu'il soit bien démontré
+que le bonheur des hommes, la bonne constitution des sociétés, ni les
+vraies lumières de l'esprit y eussent beaucoup gagné. Déjà plusieurs
+recueils de canons, de décrétales et d'autres pièces dont la
+jurisprudence canonique se compose, avaient été formés. Depuis la
+fameuse collection des fausses décrétales des Papes prédécesseurs de
+Sirice, donnée sous le nom d'Isidore de Séville, puis attribuée à un
+certain Isidore _Mercator_, que d'autres nomment _Peccator_, mauvais
+écrivain du huitième siècle, on avait eu les collections de
+Reginon[272], de Burcard de Worms[273], d'Ives de Chartres[274], le seul
+de tous ces canonistes qui eût montré quelque esprit de critique et des
+lumières: mais dans tous ces recueils on trouvait des obscurités et des
+contradictions sans nombre. Les vraies et les fausses décrétales y
+étaient confusément placées, sans ordre et sans discernement. Un moine,
+Toscan de naissance, mais professeur à Bologne, nommé Gratien, se
+chargea de l'immense travail de tout revoir, de tout éclaircir, et, s'il
+pouvait, de tout concilier. Dans ce recueil, fruit de vingt-quatre
+années de travail, il laissa beaucoup d'erreurs et il en commit de
+nouvelles. La plus grave fut l'adoption qu'il fit des fausses
+décrétales; ce qui en affermit et en étendit l'autorité[275]. On donna
+le nom de Décret à sa compilation. Il la publia à Rome vers le milieu du
+douzième siècle[276]. Le Décret de Gratien eut bientôt en Europe autant
+d'autorité que le Code de Justinien; et la critique des siècles
+suivants, qui en a relevé les nombreuses erreurs, n'en a point encore
+détruit toute la célébrité.
+
+ [272] Bénédictin, abbé d'une abbaye de son ordre, dans le
+ diocèse de Trêves. Son recueil de canons, publié au neuvième
+ siècle, est intitulé: _de Disciplinis Ecclesiasticis et de
+ Religione Christianâ_.
+
+ [273] Cet évêque de Worms publia sa collection de canons au
+ commencement du onzième siècle.
+
+ [274] Ce nom est célèbre dans notre littérature du onzième et
+ du douzième siècle.
+
+ [275] Voy. le cinquième Discours de Fleury, sur l'Hist.
+ Eccl.
+
+ [276] Le P. Sarti, dans son Traité _de Cl. Prof. Bonon._, t.
+ I, part. I, p. 260, prouve que ce fut vers l'an 1140, et
+ Tiraboschi est de cet avis, t. III, p. 346.
+
+Du reste, si nous voulons interroger ce siècle et chercher dans ses
+productions à nous rendre compte de ses progrès, nous les trouverons
+encore peu sensibles. Nous verrons, comme dans le précédent, des
+théologiens et des dialecticiens formidables. Nous distinguerons surtout
+parmi eux Pierre Lombard, que l'Italie donna à la France[277], comme
+elle lui avait donné Lanfranc et Anselme, qui fut même évêque de Paris,
+célèbre par un _Livre des sentences_[278], qu'on prendrait à ce titre
+pour un livre de philosophie morale, et qui n'est qu'un système complet
+et serré de théologie scolastique, mais qui n'en procura pas moins à son
+auteur le titre révéré de _Maître des sentences_. Sans doute il donna ce
+titre à son ouvrage, parce que les matières y sont traitées par
+paragraphes et par aphorismes ou sentences, plus qu'en style
+démonstratif. L'auteur visa surtout à l'élégance, telle qu'on pouvait
+l'atteindre alors, et à la clarté. Il prétendit en mettre même dans des
+questions telles que celles-ci: si Dieu le père, en engendrant son fils,
+s'est engendré lui-même, ou un autre dieu[279]; s'il l'a engendré par
+nécessité ou par volonté; s'il est Dieu lui-même, volontairement ou sans
+le vouloir[280]; si Jésus-Christ pouvait naître d'une espèce d'hommes
+différente de celle des descendants d'Adam; s'il pouvait prendre le sexe
+féminin[281], etc. Il examine dans un autre endroit si Jésus-Christ
+était une personne ou quelque chose, et, après avoir beaucoup argumenté
+sur l'une et l'autre proposition, il paraît conclure que ce n'était pas
+quelque chose; conclusion dénoncée peu de temps après au concile de
+Tours et au pape Alexandre III, qui la condamnèrent. Ce ne fut pas sa
+seule erreur. L'abbé Racine, dans son Abrégé de l'histoire
+ecclésiastique[282], ne lui en reproche pas moins de vingt-six. Mais il
+eut encore un plus grand nombre de commentateurs. Le même Racine lui en
+donne deux cent quarante-quatre; et le comte San Raphaël, qui a écrit sa
+vie, ajoute qu'on pourrait facilement doubler ce nombre[283].
+
+ [277] Il était né à Novare, ou dans les environs.
+
+ [278] _Liber Sententiarum_.
+
+ [279] Liv. I, sect. 4.
+
+ [280] _An volens vel nolens sit Deus_, ibid. sect. 6.
+
+ [281] Liv. III, sect. 12.
+
+ [282] Tom. V.
+
+ [283] _Piemontesi illustri_, t. I.
+
+Nous ne mettrons pas sans doute assez d'importance à Pierre-le-Mangeur,
+autre théologien fameux de ce siècle, et auteur d'une mauvaise histoire
+ecclésiastique, pour examiner s'il était Français, et né à Troyes, ou
+s'il était Toscan, comme le veut un savant Italien[284]. Si son nom de
+_Manducator_, plus élégamment changé dans la suite en celui de
+_Comestor_, et l'ancienne existence à _San-Miniato_, en Toscane, d'une
+famille de _Mangiatori_, sont les seules raisons de l'enlever à la
+France, elles sont faibles; mais son livre, où il a mêlé en très-mauvais
+style, aux récits de la Bible les explications des interprètes et des
+commentateurs, les opinions des théologiens et des philosophes, des
+citations de Platon, d'Aristote, de Josephe, des traits de l'histoire
+profane, et des fables dignes des chroniques les plus discréditées, doit
+ôter toute envie d'entrer dans cette discussion. Il n'y en a point sur
+la patrie de Leudalde ou Leudolphe, qui enseigna aussi la théologie en
+France. On convient qu'il était Lombard, et de la ville de Novare. Enfin
+Bernard de Pise, qui professa la même science à Paris, avec quelque
+célébrité, était né dans la ville dont il porte le nom. Tout cela, il en
+faut convenir, importe assez peu aujourd'hui à la gloire littéraire de
+Pise, de Novare et de Paris.
+
+ [284] Le P. Sarti, dans son ouvrage déjà cité, _de Cl. Prof.
+ Bon._
+
+Ce n'est pas un théologien mais un philosophe, un savant en grec et en
+arabe que l'Italie fournit alors à l'Espagne. Gherardo était de Crémone.
+Plusieurs livres de philosophie et de mathématiques qu'il traduisit de
+l'arabe, portant le nom de sa patrie avec le sien. Sur d'autres on lit
+_Carmonensis_, au lieu de _Cremonensis_. De-là quelques Espagnols[285]
+ont prétendu qu'il était de Carmone en Espagne, et non de Crémone en
+Italie. Des Italiens même ont été de cet avis[286]. Mais Tiraboschi,
+appuyé de Muratori, a rendu à Crémone la gloire qui peut lui revenir
+d'avoir donné naissance à Gherardo[287]. Ce savant s'était senti dès sa
+jeunesse un attrait particulier pour traduire du grec en latin des
+livres de philosophie et de mathématiques. Mais ces livres étaient rares
+en Italie. Il sut que les Arabes d'Espagne en avaient un grand nombre
+traduits en leur langue. C'est ce qui le fit partir pour Tolède, où il
+se fixa. Il y apprit l'arabe, et se mit aussitôt à traduire les œuvres
+d'Avicenne, puis des traductions arabes de livres grecs, dont les
+originaux n'existent plus; l'Almageste de Ptolomée et plusieurs autres.
+On n'en compte pas moins de soixante-seize traduits par cet homme
+laborieux. Quelques uns ont été imprimés: d'autres sont en manuscrit
+dans les bibliothèques de France et d'Espagne, mais une partie,
+consistant surtout en livres d'astronomie et de médecine, doit être
+attribuée à un second Gherardo, qui vécut un siècle plus tard, et qui
+était aussi de Crémone[288].
+
+ [285] Nicol. Antoine, _Bibl. Hisp. vet._ t. II, p. 263, etc.
+
+ [286] Les auteurs du _Giornale de' Letterati_, 1713.
+
+ [287] Tom. III, p. 293-296.
+
+ [288] Tirab., t. III, p. 297.
+
+Les erreurs des Grecs schismatiques eurent alors une multitude
+d'antagonistes qui passèrent pour des prodiges de dialectique et
+d'éloquence, mais dont les victoires sont ensevelies sous la même
+poussière qui couvre les défaites de leurs ennemis. Un heureux effet de
+ces disputes était la nécessité où l'on était toujours en Italie, de
+cultiver la langue grecque. On avait vu dans le onzième siècle un
+Italien, nommé Jean, aller à Constantinople étudier la philosophie sous
+le savant Michel Psellus, disputer bientôt en grec contre son maître
+lui-même, le remplacer ensuite, expliquer les livres d'Aristote et de
+Platon, et se faire, au milieu de tous ces Grecs, la réputation du plus
+grand philosophe, c'est-à-dire, du plus redoutable dialecticien de son
+temps. Ce n'étaient pas seulement ses raisonnements que l'on pouvait
+craindre. Il y joignait souvent une action fort incommode pour ses
+adversaires. Après les avoir réduits au silence, il les prenait par la
+barbe, la secouait rudement, et traînait comme en triomphe, après lui, les
+vaincus[289]. Cette manière d'argumenter, excita plus d'une fois des
+troubles dans son école, en éloigna les hommes paisibles, et lui fit
+beaucoup d'ennemis. On l'accusa d'hérésie. Il soutint ses opinions
+contre le patriarche lui-même, qui finit par les embrasser. Le peuple,
+excité sans doute contre lui, se souleva. L'empereur Alexis Comnène
+obligea la vainqueur à se rétracter publiquement, pour apaiser cette
+émeute théologique. L'historienne Anne Comnène, qui raconte les
+aventures de ce Jean, ne l'appelle que l'Italien. Il a laissé plusieurs
+ouvrages philosophiques écrits en grec, et conservés en manuscrits dans
+les grandes bibliothèques de Paris, de Vienne, de Venise et de Florence.
+Aucun n'a été imprimé.
+
+ [289] Tirab., t. III, p. 291.
+
+Peu de temps après lui, d'autres Italiens firent aussi du bruit à
+Constantinople. Un des principaux fut un archevêque de Milan, Pierre
+Grossolano, qui, pour se donner un air plus grec, se faisait appeler
+Chrysolaüs. Ce fut aussi un homme à singulières aventures. Tiré du fond
+d'un bois, où il faisait le métier d'ermite, pour devenir évêque de
+Savone, et vicaire de l'archevêque de Milan, qui partait pour la
+croisade, il se trouva tout porté pour être archevêque lui-même, quand
+on apprit que celui de Milan était mort outre-mer. Mais il fut accusé de
+simonie, en chaire, par un prêtre, ou plutôt par une espèce de spectre,
+qui s'était déjà fait couper le nez et les oreilles par des accusations
+semblables, et qui n'en avait que plus d'ardeur et plus de crédit.
+Voyant que l'archevêque méprisait ses déclamations, ce prêtre mutilé le
+cita au jugement de Dieu, s'offrit à prouver sa simonie en passant au
+travers des flammes, le força d'accepter l'épreuve, la subit
+publiquement sur la place Saint-Ambroise; sortit du feu comme il y était
+entré; et simoniaque ou non, l'archevêque fut forcé de s'enfuir à Rome.
+Quoique absous par le pape Pascal II, dans un concile, il ne put
+remonter sur son siège, et prit le parti de faire un voyage en
+Terre-Sainte. Arrivé à Constantinople, lorsque la controverse entre les
+Latins et les Grecs y étaient la plus animée, il y brilla par son double
+savoir en théologie et en grec: il disputa publiquement, de bouche et
+par écrit, avec les Grecs les plus habiles. L'empereur Alexis Comnène,
+qui voulait passer pour un profond théologien, quoique dans l'état où
+était son empire il eût pu s'occuper d'autre chose, entra lui-même en
+lice avec le savant Prélat. Celui-ci ne put, à son retour en Italie,
+rentrer dans son archévêché. Le même Pape, auquel il eut recours, le
+condamna dans un second concile, et ne lui laissa que son premier évêché
+de Savone, qui était sans doute moins envié. Grossolano ne voulut pas
+déchoir: il aima mieux rester à Rome, où il mourut un an après[290].
+
+ [290] En 1117. Voy. Tirab., _ub. supr._, p. 251 et suiv.
+
+On cite encore, pour leur habileté dans la langue grecque, un Ambrogio
+Biffi, un André, prêtre de Milan, un Hugues Eteriano, et son frère Léon,
+interprète des lois impériales à la cour de Manuel Comnène; on cite
+enfin un Moïse de Bergame, un Jacopo, prêtre de Venise, que l'on croit
+le premier traducteur latin de quelques ouvrages d'Aristote[291], un
+Burgondio, juge et jurisconsulte de Pise, traducteur de plusieurs
+ouvrages des pères grecs, trois Italiens qui assistèrent et
+argumentèrent dans la capitale de l'empire grec aux conférences tenues
+pour la réunion des deux églises, et dont le dernier fut aussi présent à
+Rome, au concile assemblé pour le même objet[292].
+
+ [291] Tirab., t. IV, p. 127.
+
+ [292] En 1179. Tirab., t. III, p. 264, 265.
+
+Dans ce siècle, il n'y eut presque aucun monastère, pas le plus petit
+couvent, à plus forte raison pas une ville d'Italie, qui n'eût son
+historien et sa prolixe histoire. Muratori, dont on ne peut trop louer
+le zèle infatigable, a recueilli dans sa grande collection[293] tous
+ceux de ces anciens chroniqueurs qui peuvent jeter des lumières sur
+l'histoire de sa patrie. Il faut dans tous ces écrivains savoir démêler
+la vérité à travers les passions et l'esprit de parti. C'est l'œuvre de
+la saine critique, l'une des premières qualités de l'historien, et dont
+l'exercice lui devient d'autant plus difficile qu'elle manque davantage
+aux sources où il doit puiser. Othon de Frisingue, dont l'histoire ne va
+pas jusqu'au temps de l'expédition de Frédéric Ier en Italie[294], est
+encore plus impartial sur le compte de cet empereur, qu'on ne devrait
+l'attendre d'un sujet et d'un parent; mais on doit suivre avec
+précaution son continuateur Radevic, chanoine du même chapitre,
+magistrat de Lodi, mais magistrat de la nomination de Frédéric, et dont
+la plume n'est pas seulement partiale, mais servile. D'une autre part,
+il faut se défier de Radulphe ou Raoul, Milanais et historien de Milan,
+ardent républicain, toujours violemment opposé à l'ennemi des
+républiques. On ne doit non plus une foi aveugle ni à la vie d'Alexandre
+III, ce courageux ennemi de Frédéric, recueillie par le cardinal
+d'Aragon, ni aux histoires particulières des villes de Lombardie qui
+soutinrent et gagnèrent contre cet empereur la cause de leur liberté.
+C'est du choc de ces passions opposées, et de ces narrations souvent
+contradictoires, qu'il faut savoir tirer et faire jaillir la
+vérité[295].
+
+ [293] _Rerum Italic. Script._, 29 vol. in-fol.
+
+ [294] Ce qu'il a écrit de cette histoire ne s'étend que
+ jusqu'en 1156, et la première expédition italienne de
+ Frédéric est de 1161.
+
+ [295] C'est ce qu'a fait avec beaucoup de succès M. Simonde
+ Sismondi, dans son estimable _Histoire des Républiques
+ italiennes du moyen âge_.
+
+Parmi toutes ces histoires plus ou moins suspectes, il en est une dont
+le caractère inspire plus de confiance, et qui, quoique souvent partiale
+encore, a cependant plus de poids et d'autorité: c'est la Chronique de
+la république de Gênes, commencée à cette époque par ordre de la
+république elle-même, et par un homme qui y remplissait honorablement
+les premières fonctions politiques et militaires. Il se nommait Caffaro.
+Il commença son récit à la première année du siècle, et le suivit sans
+interruption jusqu'à celle de sa mort[295b]. Ses continuateurs furent
+comme lui versés dans les affaires. C'est le premier exemple d'une
+histoire écrite par décret public. On doit penser[296] qu'un corps
+d'histoire, écrit ainsi par des personnages graves et contemporains,
+approuvé par l'autorité publique, dans un pays libre, mérite une
+considération particulière. En effet, on ne trouve point ici les
+vieilles fables populaires dont les histoires de ce temps-là sont
+communément remplies. Les faits y sont racontés dans un style qui n'est
+certainement pas élégant, mais simple et naturel, et dont la simplicité
+même est un garant de plus de la vérité des faits[297].
+
+ [295b] Il mourut en 1164, âgé de 86 ans.
+
+ [296] Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. III, liv.
+ IV, c. 3.
+
+ [297] Voy. Muratori, _Script. Rer. ital._, vol. VI.
+
+Les nouveaux états de Naples et de Sicile eurent aussi des historiens et
+des chroniqueurs, dont quelques-uns écrivirent par ordre des princes
+Normands, leurs nouveaux maîtres; ce qui n'inspire pas tout-à-fait le
+même degré de confiance. L'un d'eux, nommé Godefroy[298], n'était pas
+même Italien; il était Normand. On cite de son continuateur Alexandre,
+abbé d'un monastère de St.-Salvador[299], un trait qui peut nous faire
+juger; tandis que nous cherchons à débrouiller l'histoire littéraire
+moderne, de quelle manière ces écrivains du douzième siècle savaient ou
+habillaient les faits de l'histoire littéraire ancienne. Cet Alexandre,
+en finissant son ouvrage, s'adresse à Roger, roi de Sicile, et le prie
+de le récompenser de son travail, en honorant de sa protection royale le
+monastère dont il était abbé. «Si Virgile, lui dit-il, le plus grand des
+poëtes, eut pour prix de deux vers qu'il avait faits en l'honneur
+d'Octave Auguste, la seigneurie de Naples et de la Calabre, à combien
+plus forte raison, etc.»[300]. On sent toute la justesse de cet _à
+fortiori_, mais on ne voit pas facilement dans quelle tradition cet
+historien avait trouvé ce trait de libéralité d'Auguste, et cette
+seigneurie de Virgile.
+
+ [298] _Goffredo Malaterra_. Il écrivit, par ordre du roi
+ Roger, une histoire de Sicile, en quatre livres, qu'il
+ conduit jusqu'à la fin du onzième siècle.
+
+ [299] _In Telese_, dans le royaume de Naples. Il reprit
+ l'histoire de Sicile, depuis 1127 jusqu'en 1135. C'est à la
+ prière de Mathilde, sœur du roi Roger, qu'il dit l'avoir
+ écrite.
+
+ [300] Tirab., t. III, liv. IV, c. 3.
+
+Quatre principaux chroniqueurs se distinguent parmi un plus grand nombre
+que ces mêmes états eurent alors; _Lupo_, surnommé _Protospata_, natif
+de la Pouille, qui raconta les événements et les révolutions arrivées à
+Naples et en Sicile, depuis la fin du neuvième siècle jusqu'au
+commencement du douzième; _Falcone_, de Bénevent, son continuateur
+jusqu'à l'an 1140, _Romoald_, archevêque de Salerne, personnage
+très-important de ce siècle, qui embrassa dans sa chronique l'histoire
+universelle, depuis le commencement du monde jusqu'à l'année 1178; enfin
+Hugues _Falcandus_, auteur d'une histoire de Sicile, où il raconte
+surtout fort en détail les désastres que ce malheureux pays éprouva
+depuis 1154 jusqu'en 1169, sous ses deux rois Guillaume.
+
+En rendant justice au zèle patriotique du savant Muratori, qui a
+recueilli et publié tous ces vieux historiens d'Italie, on ne peut se
+faire illusion sur des siècles qui n'avaient pas d'autres monuments
+historiques, ni presque d'autre littérature; car on n'oserait donner ce
+nom aux poëmes latins, peut-être encore plus grossiers que ceux du
+siècle précédent, qu'on trouve dans le même recueil, et qui ne méritent
+même pas qu'on les nomme.
+
+Si l'on recherche avec attention ce qui pouvait arrêter si long-temps
+dans ses progrès une nation naturellement ingénieuse, on trouvera un
+grand obstacle, dont il est temps de parler au moment où nous sommes
+prêts à le voir disparaître.
+
+On s'est beaucoup et utilement occupé, dans ces derniers temps, de
+l'influence des signes sur les idées. Sans aller peut-être aussi loin à
+cet égard que quelques-uns de nos philosophes, on ne peut nier ni la
+force, ni l'étendue de cette influence. Deux choses paraissent également
+démontrées, c'est qu'il faut qu'un peuple soit déjà très-avancé pour que
+sa langue devienne capable de s'élever au rang des langues littéraires,
+et que ce n'est qu'après que sa langue est devenue telle, que ce peuple
+peut faire dans les lettres de véritables progrès. À quel état, sous ce
+point de vue, l'Italie était-elle réduite? Depuis plusieurs siècles, la
+langue latine proprement dite n'y existait plus, et une autre langue n'y
+existait pas encore. Les étrangers qui remplissaient Rome sous ses
+derniers empereurs, les Goths et les Ostrogoths qui la conquirent, les
+Lombards, et après eux les Francs, les Allemands, les Hongrois, les
+Sarrazins, avaient successivement apporté tant d'altération dans le
+langage national, que ce n'était plus le même langage. On cherchait
+encore à l'écrire, on n'écrivait même pas autrement, mais excepté dans
+les écoles, on ne le parlait plus. On ne l'y parlait pas, on ne
+l'écrivait pas savamment; c'était pourtant une langue savante, ou plutôt
+une langue morte. Tous les auteurs dont nous avons parlé jusqu'ici, sont
+latins, ou tâchèrent de l'être, et l'on peut dire que, du moins quant au
+langage, il n'y avait point encore d'Italiens en Italie.
+
+Comment et de quels éléments se forma cette belle langue, reconnue pour
+la première des langues modernes, et qui maintenant fixée depuis cinq
+siècles, par des écrivains demeurés classiques, a, pour ainsi dire, pris
+place parmi les anciennes? L'apparition de ce phénomène mérite de nous
+arrêter quelques instants.
+
+Soit qu'il n'y ait eu qu'une langue primitive, dont toutes les autres
+aient été des dérivations et des produits, soit que les diverses
+peuplades humaines se soient fait d'abord chacune leur langue, et que,
+par des combinaisons multipliées, et après une longue suite de siècles,
+ces divers idiomes particuliers se soient fondus dans un idiome général,
+qui se sera ensuite divisé et subdivisé de nouveau en langues et en
+dialectes, il est peu de sujets plus dignes de l'attention du philosophe
+que ces formations, ces séparations et ces réunions de langages, qui
+marquent les principales époques de la formation, de la séparation et de
+la réunion des peuples. Ce n'était pas la première fois que l'Italie
+subissait une de ces grandes révolutions. L'idiome latin que celle-ci
+faisait disparaître, avait été dans une antiquité reculée, le produit
+d'une révolution pareille. Voici l'idée générale que nous en donnent
+quelques savants[301].
+
+ [301] Simon Pelloutier, dans son _Histoire de Celtes_,
+ édition de Paris, 8 vol. in-12, 1770, 1771; Bullet, dans ses
+ _Mémoires sur la langue celtique_, 3 vol. in-fol., Besançon,
+ 1754, etc. Bullet, moins connu que Pelloutier, était
+ professeur royal et doyen de la faculté de théologie de
+ l'Université de Besançon, de l'Académie des sciences,
+ belles-lettres et arts de la même ville. Son ouvrage
+ contient, I°. l'histoire de la langue Celtique, et une
+ indication des sources où l'on peut la trouver aujourd'hui;
+ 2°. une description étymologique des villes, rivières,
+ montagnes, forêts, curiosités naturelles des Gaules, et des
+ autres pays dont les Gaulois ou Celtes ont été les premiers
+ habitants; 3°. un Dictionnaire Celtique, renfermant tous les
+ termes de cette langue.
+
+Lorsqu'à une époque prodigieusement reculée, les anciens Celtes ou
+Celto-Scythes, dont la langue, si elle n'est pas primitive dans un sens
+absolu, l'est au moins relativement à presque toutes les langues
+connues, se furent répandus d'une part dans l'Asie occidentale, et de
+l'autre en Europe, ils s'étendirent dans cette dernière partie, les uns
+au nord, les autres le long du Danube. La postérité de ceux-ci,
+remontant ce fleuve, arriva ensuite aux bords du Rhin, le franchit et
+remplit de ses populations nombreuses tout l'intervalle qui s'étend des
+Alpes aux Pyrénées et aux deux mers: partout la langue des Celtes se
+mêlant avec les idiomes indigènes, forma des combinaisons où elle domina
+sensiblement: et même dans des cantons qu'ils avaient trouvés déserts,
+ou dont ils avaient fait disparaître les habitants, le celtique se
+conserva dans sa pureté originelle.
+
+Quelques siècles après, la population toujours croissante de ces Celtes
+ou Gaulois, les força de passer et les Pyrénées et les Alpes. En Italie,
+après avoir occupé d'abord tout ce qui est au pied des montagnes, ils
+s'étendirent de proche en proche dans l'Insubrie, dans l'Ombrie, dans le
+pays des Sabins, des Étrusques, des Osques, etc. Dans ce même temps, des
+Grecs abordaient à l'extrémité orientale de l'Italie; ils y formaient
+des colonies et des établissements. Ils quittèrent bientôt les bords de
+la mer, et s'avançant toujours, ils rencontrèrent enfin les Celtes, qui,
+de leur côté, continuaient aussi de s'avancer.
+
+Après quelques guerres sans doute, car tel a toujours été l'abord de
+deux peuples qui se rencontrent, ils se réunirent dans l'ancien Latium,
+et n'y formèrent plus qu'une société qui prit le nom de peuple Latin.
+Les langues des deux nations se mêlèrent, se combinèrent arec celles des
+habitants primitifs. N'oublions pas de remarquer, que, dans cet
+amalgame, le celtique avait un grand avantage. Le grec, qui n'était pas
+encore à beaucoup près la langue d'Homère et de Platon, devait de son
+côté la naissance à un mélange de marchands Phéniciens, d'aventuriers de
+Phrygie, de Macédoine, d'Illyrie, et de ces anciens Celto-Scythes, qui,
+tandis que leurs compatriotes se précipitaient en Europe, s'étaient
+jetés sur l'Asie occidentale, d'où ils étaient ensuite descendus
+jusqu'au pays qui fut la Grèce; il y avait donc déjà du celtique altéré
+dans ce grec qui se combinait de nouveau avec le celtique. C'est de
+cette combinaison multiple que naquit cette langue latine, qui,
+grossière dans l'origine, mais polie et perfectionnée par le temps,
+devint enfin la langue des Térences, des Cicérons, des Horaces et des
+Virgiles; et c'est cette même langue latine qui, après un si beau règne,
+terminé par un long et triste déclin, venait s'amalgamer encore une fois
+avec le celtique, source commune des dialectes barbares des Goths, des
+Lombards, des Francs et des Germains, pour devenir, peu de temps après,
+la langue du Dante, de Pétrarque et de Boccace.
+
+«Les invasions, dit ingénieusement le président de Brosses, sont le
+fléau des idiomes comme celui des peuples, mais non pas tout-à-fait
+dans le même ordre. Le peuple le plus fort prend toujours l'empire, la
+langue la plus forte le prend aussi, et souvent c'est celle du vaincu
+qui soumet celle du conquérant. La première espèce de conquête se décide
+par la force du corps; la seconde par celle de l'esprit. Quand les
+Romains conquirent les Gaules, le celtique était barbare; il fut soumis
+par le latin. Lorsque ensuite les Francs y firent leur invasion, le
+francisque des vainqueurs était barbare; il fut encore subjugué par le
+latin. Cette collision de langues étouffe la plus faible et blesse la
+plus forte: cependant celle qui n'avait guère y acquiert beaucoup, c'est
+pour elle un accroissement; et celle qui était bien faite se déforme,
+c'est pour elle un déclin: ou bien le choc se fait au profit d'un tiers
+langage qui résulte de cet accouplement, et qui tient de l'un et de
+l'autre en proportion de ce que chacun des deux a contribué à sa
+génération»[302]. On voit que ce dernier cas est exactement celui de la
+langue italienne sortant du choc ou de la collision de deux ou de
+plusieurs langues, les unes encore barbares, l'autre affaiblie par une
+longue décadence. Léonardo Bruni d'Arezzo, le plus ancien auteur qui
+écrit en italien sur ces matières[303], entreprit de prouver que
+l'italien était aussi ancien que le latin, qu'ils furent tous deux en
+usage à Rome en même temps: le premier parmi le peuple des dernières
+classes et pour les entretiens familiers; le second pour les savants
+dans leurs ouvrages, et pour les discours prononcés dans les assemblées
+publiques. Le cardinal Bembo soutint depuis la même opinion dans ses
+dialogues[304], et d'autres encore l'ont adoptée après lui[305]. Scipion
+Maffei, le même dont la _Mérope_ a si heureusement inspiré le génie de
+Voltaire, mais qui est encore plus célèbre, dans sa patrie, comme érudit
+que comme poète, en rejetant cette prétention, en a élevé une autre qui
+ne paraît guère plus raisonnable. Il veut[306] que la langue latine,
+noble, grammaticale et correcte, se soit corrompue d'elle-même peu à peu
+par ce mélange avec le langage populaire, irrégulier, et par ces
+prononciations vicieuses qui durent exister à Rome comme partout
+ailleurs. Chaque mot s'altérant de cette manière, et prenant des formes
+ou des inflexions nouvelles, une nouvelle langue, selon lui, se forma
+ainsi avec le temps, sans que ces altérations aient été en rien le
+produit du commerce avec les Barbares.
+
+ [302] _Traité de la format. mécan. des Langues_, c. 9, n°.
+ 162.
+
+ [303] C'est aussi le premier qui, en raison de sa patrie, ait
+ eu le surnom d'_Aretino_. Voyez ses Lettres, liv. VI, Epist.
+ 10.
+
+ [304] _Prose_, liv. I.
+
+ [305] Entre autres le _Quadrio Stor. d'ogni poesia_, t. I, p.
+ 41.
+
+ [306] _Verona illustr._, p. I, liv. XI.
+
+Les langues, comme on voit, ont, aussi bien que les nations et les
+familles, leurs préjugés de naissance: elles affectent une antique
+origine, et repoussent les mésalliances; mais toutes ces idées
+romanesques disparaissent devant la raison appuyée sur les faits. Le
+savant Muratori a reconnu positivement la coopération immédiate des
+langues barbares dans la formation de la langue italienne[307]. Selon
+lui, le latin, déjà corrompu depuis plusieurs siècles et par différentes
+causes, ne cessa point d'être la langue commune lors des irruptions
+successibles des peuples du Nord. Les vainqueurs, toujours en moindre
+nombre que les vaincus, apprirent la langue du pays, plus douce que la
+leur, et nécessaire pour toutes leurs transactions sociales; mais ils la
+parlèrent mal, et avec des mots et des tours de leurs idiomes barbares.
+Ils y introduisirent les articles, substituèrent les prépositions aux
+désinences variées de déclinaisons, et les verbes auxiliaires à celles
+des conjugaisons. Ils donnèrent des terminaisons latines à un grand
+nombre de mots celtiques, francs, germains et lombards, et souvent aussi
+les terminaisons de ces langues à des mots latins. Les Latins d'Italie
+n'étant plus retenus dans les limites de leur langue par l'autorité ni
+par l'usage, ou plutôt les ayant franchies depuis long-temps, adoptèrent
+sans effort, et même sans projet, cette corruption totale. Entraînés par
+une pente insensible pendant le cours de plusieurs siècles, ils
+croyaient n'avoir point changé de langage, quand toutes les formes et
+les constructions même de l'ancien étaient changées; ils appelaient
+toujours latine une langue qui ne l'était plus.
+
+ [307] _Antich. ital._, Dissert. XXXII.
+
+On l'écrivait fort mal; mais on l'écrivait cependant encore dans les
+livres, et même dans les actes publics: les notaires étaient obligés de
+savoir le latin, et de rédiger dans cette langue toutes leurs pièces
+officielles; mais on peut penser ce qu'était le plus souvent ce latin de
+notaire. Les mots du langage du peuple s'y introduisaient en foule, et
+notre patient antiquaire[308] a trouvé dans plusieurs de ces contrats
+latins, non seulement du onzième et du douzième siècle, mais de temps
+antérieurs, un grand nombre de mots non latins restés depuis dans la
+langue italienne.
+
+ [308] Muratori, _ubi supra_.
+
+Maintenant, si nous considérons avec lui la nature des langues, qui est
+de faire peu à peu leurs changements, nous verrons que plus la langue
+italienne fut voisine encore de sa mère, la langue latine, moins elle se
+distingua d'elle, et moins elle eut de nouveauté; que plus elle s'en
+éloigna par le cours du temps, plus elle perdit de sa ressemblance, et
+qu'enfin, à force de mots nouveaux et de terminaisons étrangères, elle
+se trouva revêtue des couleurs d'une langue tout-à-fait nouvelle. On la
+nomma vulgaire pour la distinguer du latin; et elle en était tellement
+distincte, qu'un patriarche d'Aquilée[309], vers la fin du douzième
+siècle, ayant prononcé devant le peuple une homélie latine, l'évêque de
+Padoue l'expliqua ensuite au même peuple en langage vulgaire[310].
+Fontanini, dans son _Traité de l'Eloquence italienne_, adopte la même
+opinion, et reconnaît la même origine et les mêmes degrés d'altération
+insensible et de formation nouvelle[311]. C'est aujourd'hui le sentiment
+commun de tous les philologues italiens.
+
+ [309] _Gotifredus_, ou Godefroy.
+
+ [310] Muratori, _loc. cit._
+
+ [311] Liv. I, n°. VII.
+
+L'esprit sage et la saine critique de Tiraboschi ne pouvaient pas s'y
+tromper. C'est de cette union d'étrangers barbares avec les nationaux et
+de leur long commerce, qu'il fait naître un langage, d'abord informe et
+grossier, sans lois fixes, sans modèles à imiter, et livré aux caprices
+du peuple[312]; il ne faut donc pas s'étonner, dit-il, si, pendant
+plusieurs siècles, on n'essaya point d'écrire dans cette langue. D'abord
+il lui fallut beaucoup de temps pour se séparer totalement du latin, et
+pour devenir une langue à part. Ensuite, comme elle n'était en usage que
+parmi le peuple, les savants ne daignèrent pas l'introduire dans les
+livres; mais il s'en trouva enfin qui eurent le courage de le tenter, et
+qui osèrent employer, en écrivant, un langage qui jusqu'alors n'avait
+pas paru digne de cet honneur.
+
+ [312] _Stor. della Letter. Ital._, t. III, pref.
+
+Ce fut, comme dans toutes les langues, la poésie qui l'osa la première.
+On en fait remonter les premiers essais jusqu'à la fin du douzième
+siècle; mais ils sont si informes, et ceux mêmes d'une partie du
+treizième, ressemblent encore si peu à la véritable poésie italienne,
+qu'il paraît convenable de n'en fixer la naissance qu'au commencement du
+dernier de ces deux siècles[313]. À cette époque, où plusieurs autres
+langues européennes commençaient aussi à se former, mais sous de moins
+heureux auspices, il en existait une qui avait fait des progrès rapides,
+qui citait déjà depuis un siècle des productions nombreuses, objets
+d'une admiration générale, et qui, si l'on eût alors tiré l'horoscope
+des langues naissantes, aurait sans doute paru destinée à vivre plus
+long-temps et avec plus de gloire que toutes les langues ses cadettes ou
+ses contemporaines. C'est la langue _Romance_ ou provençale, la langue
+des anciens Troubadours.
+
+ [313] Voy. Muratori, _Antich. ital._, Dissertaz. XXXII, id.
+ _della perfetta poësia_, lib. I, c. 3. Tiraboschi, t. III,
+ liv. IV, c. 4, etc.
+
+À ce nom qui intéresse notre gloire nationale, au nom des joyeux
+inventeurs de la _science gaie_[314], il semble qu'un rayon vient enfin
+de luire, dans cette épaisse nuit où nous faisons un si long, et
+peut-être malgré mes efforts, un si pénible voyage. Il semble qu'à ce
+nom un charme malfaisant se dissipe; que l'amour, la valeur, les
+solennités galantes, les combats de l'esprit, les doux chants, réveillés
+tout à coup et comme réunis en un talisman invincible, ont rompu le
+funeste talisman de l'ignorance, de la barbarie et des tristes
+superstitions. Dans l'enfance du monde, si nous en croyons une
+ingénieuse allégorie, quelle fut l'arme victorieuse qui força les
+humains, encore sauvages, à quitter leurs forêts, à se réunir dans les
+villes, à subir le joug heureux des institutions sociales? Cette arme,
+ce fut une lyre; ce vainqueur ou plutôt ce premier instituteur des
+hommes, ce fut un poète. Depuis plusieurs siècles, l'Europe était
+retombée dans un état sauvage, plus affligeant et plus honteux que le
+premier. Depuis ce temps, aucun poète, aucune lyre ne s'était fait
+entendre. On dirait qu'à leurs premiers sons les esprits durent
+s'adoucir, les mœurs se polir, les affections nobles se ranimer, le
+génie reprendre son essor, et la société tous ses charmes. Si c'est une
+illusion, elle est consolante, elle soulage l'âme oppressée par de
+tristes réalités. Mais tout n'est pas illusion dans ce tableau; et si
+les chants des Troubadours n'eurent pas sur les mœurs toute l'influence
+que désirerait un ami des hommes, ils en eurent une incontestable sur
+les productions de l'esprit, qui peut encore justifier la reconnaissance
+et l'enthousiasme d'un ami de lettres.
+
+ [314] _Lou gai saber_. On entendait par ce mot, non seulement
+ l'art des Troubadours, mais ce mélange de politesse, d'esprit
+ et de galanterie qui régnait en Provence dans le siècle où
+ ils fleurirent.
+
+Mais les Provençaux avaient eux-mêmes reçu cette influence d'un peuple
+devenu leur voisin par la conquête de l'Espagne. La littérature des
+Arabes précéda de long-temps celle des Troubadours. Avant de nous
+occuper de ces derniers, nous devons donc fixer les yeux sur leurs
+devanciers et leurs modèles. Le règne de la littérature Arabe se
+prolongea pendant près de cinq siècles; et, par une combinaison
+remarquable d'événements, il remplit à peu près le vide que forment les
+siècles de barbarie dans l'histoire de l'esprit humain. On ne peut bien
+connaître toutes les causes qui contribuèrent à la renaissance des
+lettres, sans prendre au moins une idée générale de l'histoire
+littéraire de ce peuple conquérant, ingénieux et singulier.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+_De la Littérature des Arabes, et de son influence sur la renaissance
+des Lettres en Europe_[315].
+
+ [315] Ce chapitre a été lu dans deux séances de la Classe
+ d'histoire et de littérature ancienne de l'Institut. «Le but
+ de l'auteur (comme je l'ai dit, pag. 43 de mon Rapport, fait
+ en séance publique, le Ier. juillet 1808, sur les travaux de
+ cette Classe) était de solliciter les avis et les
+ instructions de ses savants confrères, et surtout des
+ célèbres orientalistes que la Classe renferme dans son sein,
+ et il avoue avec reconnaissance qu'il a eu le bonheur de les
+ obtenir.» En réimprimant ici ce passage, j'ai voulu donner en
+ même temps, et plus de publicité à ma gratitude, et plus
+ d'autorité à cette partie de mon travail.
+
+
+Dans cette partie de l'immense presqu'île de l'Arabie, à qui l'on a
+donné le nom d'heureuse, des peuplades d'hommes nomades, mais guerriers;
+hospitaliers et généreux, quoique adonnés au brigandage; simples dans
+leur religion comme dans leurs mœurs, livrés entre eux à des guerres
+continuelles, à d'implacables vengeances, mais forts et réunis contre
+tout ennemi commun; libres, et trop amis de l'indépendance pour être
+possédés de l'esprit de conquête, vivaient depuis un nombre de siècles
+que l'on n'a plus la présomption de compter, soumis aux mêmes usages qui
+leur tenaient lieu de lois. Peu connus des nations voisines, ils les
+connaissaient encore moins, et n'étaient pour elles d'aucun danger,
+parce qu'ils ne leur portaient aucune envie. Tout-à-coup s'élève parmi
+eux un de ces hommes que la nature semble produire quand elle est lasse
+du repos. Il crée pour eux une religion exclusive et intolérante, et
+leur inspire le double fanatisme de la superstition et de la guerre. Il
+persuade à ses nouveaux sectateurs, nés dans le sein de l'idolâtrie,
+qu'ils sont nés pour convertir ou pour exterminer tous les idolâtres. À
+la tête d'un petit nombre de fanatiques, Mahomet conquit et convertit
+d'abord son pays même; il y devint bientôt maître absolu, et quand il
+fut à la tête de tribus nombreuses, quand il en eut fait des armées,
+quand il leur eut fait croire que chaque soldat était un apôtre, et
+qu'au défaut de la victoire la gloire des martyrs et d'éternelles
+récompenses les attendaient, il n'y eut plus de repos ni de paix à
+espérer, partout où ses armées pouvaient atteindre. Les califes ses
+successeurs, pontifes et conquérants comme lui, ne laissèrent pas se
+refroidir un instant le fanatisme militaire de leurs sujets; et un
+siècle après la naissance de cette religion fatale; ils avaient soumis
+par leurs lieutenants, depuis les frontières de l'Inde jusqu'à l'océan
+Atlantique; la Perse, la Syrie, l'Égypte, l'Afrique occidentale et
+l'Espagne[316].
+
+ [316] Gibbon, _Hist., of decline and fall_, etc., ch. 41.
+
+Une autre cause que l'influence du génie de Mahomet et de sa religion,
+se fait sentir dans la conquête de celles de ces contrées qui
+obéissaient encore à l'empire d'Orient, c'est la faiblesse des
+successeurs des Césars. Les timides irrésolutions d'Héraclius ne
+contribuèrent pas moins à la ruine de la Syrie et de l'Égypte, que
+l'active et féroce valeur de Caled et d'Amrou.
+
+Le nom de ce dernier et celui du calife Omar, son maître, rappellent une
+des pertes les plus célèbres et les plus douloureuses que les lettres
+aient jamais faites, celle de la riche bibliothèque d'Alexandrie: mais
+dans notre siècle, où l'on examine tout, où l'on ne croit plus ni le
+bien, ni même le mal, sans preuves, on a révoqué en doute l'ordre
+d'Omar, et la distribution des volumes grecs entre les 4,000 bains de la
+ville, et le feu de ces bains entretenu pendant plus de six mois par
+l'incendie de ces volumes. Il importe peu qu'Omar et son lieutenant
+Amrou aient commis, il y a près de douze siècles, en Égypte, un acte de
+barbarie de plus ou de moins; mais il importe beaucoup de fixer les
+idées des amis des lettres sur une perte aussi cruelle, et de leur
+faire au moins entrevoir quel est le fondement réel, et quelle doit être
+l'étendue de leurs regrets.
+
+D'abord il faut faire remonter beaucoup plus haut le dommage. César, qui
+était un conquérant mais non pas un barbare, est le premier coupable; ce
+fut lui qui, assiégé dans Alexandrie, brûla, sans le vouloir, en se
+défendant, la grande bibliothèque de 700,000 volumes, fondée par les
+Ptolémées[317]. Il en existait une seconde qui était comme un supplément
+de la première, et placée dans le _Serapium_, ou Temple de Jupiter
+Sérapis. On y réunit 200,000 volumes, qu'Antoine avait trouvés à
+Pergame, dans la bibliothèque fondée par les Attales, et dont il fit
+présent à Cléopâtre. Auguste en fonda une troisième, dont on vante la
+richesse, l'emplacement et les magnifiques accessoires. Elle fut
+détruite sous l'empereur Aurélien, dans les troubles civils
+d'Alexandrie, au troisième siècle. Ce qu'on put sauver de livres, fut
+joint à la bibliothèque du Sérapium. Environ un siècle après, vint
+l'expédition fanatique du patriarche Théophile, dont j'ai parlé dans le
+premier chapitre de cet ouvrage, et qui ne laissa plus aucune trace de
+livres anciens dans Alexandrie.
+
+ [317] Placée dans la quartier qu'on appelait le _Bruchium_.
+
+Tandis qu'un zèle aveugle exterminait ainsi les productions païennes, la
+fureur des Ariens, secte violente et destructive, en faisait autant des
+livres chrétiens. Les richesses littéraires de tout genre qui y avaient
+été accumulées à différentes époques, en avaient donc entièrement
+disparu, à la fin du quatrième siècle. Il est impossible, il est vrai,
+que quelques livres n'aient pas échappé à ces ravages. Pendant les deux
+siècles et demi qui suivirent, jusqu'à l'invasion des Arabes, on
+s'occupa encore en Égypte de philosophie, de sciences, de littérature.
+L'astronomie, la médecine, l'alchimie, la théologie, et surtout la
+controverse y furent cultivées avec autant d'activité que jamais. Les
+habitants d'Alexandrie continuèrent le commerce, très-lucratif pour eux,
+de papier d'Égypte et de livres; tout n'était donc pas anéanti. De
+nouveaux ouvrages sans doute augmentaient encore peu à peu ce nouveau
+trésor, et sans être, par sa composition, aussi précieux que les
+anciens, peut-être cependant, avait-il, au moins par sa masse, quelque
+chose d'imposant, lors de la conquête d'Amrou.
+
+J'ai pour garants d'une partie de ces faits les recherches de deux de
+mes savants confrères, MM. de Sainte-Croix et Langlès[318]. L'historien
+Gibbon, qui pense comme eux, ajoute que la métropole et la résidence des
+patriarches avait peut-être en effet une bibliothèque, mais que si les
+volumineux ouvrages des controversistes chauffèrent alors les bains
+publics, ce sacrifice utile au genre humain, peut exciter le sourire du
+philosophe[319]; mais il va plus loin, et révoque en doute le fait en
+lui-même. Un des deux savants que j'ai cités[320] le rejette comme lui,
+tandis que l'autre trouve dans sa vaste érudition orientale des motifs
+pour l'admettre, en le réduisant à ces termes[321]. Mais il faut avouer
+qu'ainsi réduit, il perd presque toute son importance, et qu'après les
+autres désastres que nous avons vu les sciences éprouver dans ce même
+lieu, si le philosophe ne va pas pour celui-ci jusqu'au sourire de
+Gibbon, il peut du moins aller jusqu'à une sorte d'indifférence.
+
+ [318] M. de Ste.-Croix, Rem. sur les anciennes biblioth.
+ d'Alex., _Magaz. encyc._, Ve. année, t. IV, p. 433; M.
+ Langlès, Notes et Éclaircissem. sur le voyage de Norden,
+ _in_-4°, t. III, p. 169 et suiv.
+
+ [319] Ch. 51.
+
+ [320] M. de Ste.-Croix.
+
+ [321] M. Langlès, _ub. supr._
+
+L'immense pouvoir des califes, et l'étendue démesurée de leur empire,
+eurent leurs suites ordinaires, le luxe, les factions rivales, et les
+démembrements. Le grand schisme qui divisa les Alides et les Ommiades,
+ne fut pas l'unique source des guerres civiles. Les Abassides
+renversèrent les Ommiades. Un Ommiade[322], échappé au massacre de sa
+famille, enleva l'Espagne aux Abassides. Les Fatimites s'établirent plus
+tard en Afrique, mais n'y régnèrent pas avec moins d'éclat. Les califes
+de Bagdad; de Cordoue et de Cairoan s'excommuniaient mutuellement comme
+vicaires du Prophète, comme chefs de la religion, et comme auraient pu
+faire dans la nôtre, des papes et des anti-papes; mais ils rivalisèrent
+aussi de pouvoir, de goût et de magnificence. Les Abassides furent les
+premiers qui mirent au nombre de leurs jouissances les plaisirs de
+l'esprit. Les savants se rappellent encore, et aucun siècle n'effacera
+jamais les noms illustres d'Almansor, d'Haroun-al-Raschid et surtout de
+son fils Almamon[323].
+
+ [322] Abderame.
+
+ [323] _Specimen poeseos persicœ_; Vindobonæ, 1771, _in
+ proœmio_, p. 13.
+
+Dès l'antiquité la plus reculée, les Arabes eurent un goût particulier
+pour la poésie, qui, chez presque tous les peuples, a ouvert la route
+aux études les plus relevées et les plus abstraites. Leur langue riche,
+souple et abondante, favorisait leur imagination féconde, leur esprit
+vif et sententieux; leur éloquence naturelle et dépourvue d'art[324].
+Ils déclamaient avec énergie les morceaux qu'ils avaient le plus
+travaillés; ou plutôt ils les chantaient, accompagnés d'instruments, et
+sur des airs très-expressifs[325]; car ils ne conçoivent point l'art des
+vers, séparé de ce cortége lyrique, qu'ils regardent comme de son
+essence. Ces poésies faisaient sur des auditeurs simples et sensibles,
+un effet prodigieux. Un poète naissant recevait des éloges de sa tribu
+et des tribus alliées, qui célébraient son génie et son mérite. On
+préparait un festin solennel. Des femmes vêtues de leurs plus beaux
+habits de fêtes, chantaient en chœur, devant leurs fils et leurs époux,
+le bonheur de leur tribu.
+
+ [324] Gibbon, _Decline and fall_, etc., c. 50.
+
+ [325] Il existe une volumineuse collection de ces anciennes
+ chansons nationales des Arabes, intitulée _Aghâny_, et formée
+ par Aboul-Faradge Aly, fils d'Al-Hhoiéïn, natif d'Ispahan,
+ mort en 966 de l'ère vulgaire. Ce savant a ajouté, à la
+ plupart des chansons des commentaires qui contiennent les
+ renseignements les plus curieux et les plus exacts sur les
+ mœurs des anciens Arabes. M. Langlès a acquis, il y a peu
+ d'années, pour la Bibliothèque impériale, un exemplaire de ce
+ précieux recueil, en 4 gros vol. in-folio.
+
+Pendant une foire annuelle, où se rendaient les tribus éloignées ou même
+ennemies, on employait trente jours, non-seulement aux échanges du
+commerce, mais à réciter des morceaux d'éloquence et de poésie. Les
+poètes s'y disputaient le prix; et les ouvrages couronnés étaient
+déposés dans les archives des princes et des émirs. Les meilleurs
+étaient peints ou brodés en lettres d'or, sur des étoffes de soie, et
+suspendus au temple de la Mecque. Sept de ces poëmes avaient obtenu cet
+honneur au temps de Mahomet. Ils existent encore aujourd'hui[326] les
+savants les regardent comme des chefs-d'œuvre d'éloquence arabe; et l'on
+sait que Mahomet lui-même fut flatté de voir un des chapitres du Koran
+comparé à ces sept poëmes, et jugé digne d'être affiché avec eux.
+
+ [326] Il ont été traduits en anglais par le célèbre William
+ Jones.
+
+Pendant les premiers siècles du mahométisme, les Musulmans, emportés,
+comme il arrive d'ordinaire, par le zèle fanatique d'une religion
+nouvelle, et par une férocité contractée dans le fracas des armes,
+suivirent partout un système de destruction, et sévirent également
+contre la religion des infidèles, et contre les productions de leur
+esprit, qu'ils regardaient toutes comme infectées de leurs erreurs. Ce
+fut lorsque les califes se furent affermis, lorsqu'ils jouirent, au
+centre d'une immense domination, des douceurs de la paix, d'une opulence
+et d'une autorité sans bornes, qu'ils purent cultiver les dispositions
+naturelles de leurs peuples, avec tous les avantages que leur donnaient
+leur position, leurs nouvelles mœurs et leur puissance.
+
+Almansor[327], qui fut le second des Abassides, aimait la poésie et les
+lettres, était très-savant dans les lois, cultivait la philosophie, et
+particulièrement l'astronomie. On dit qu'en bâtissant sur les bords de
+l'Euphrate la fameuse ville de Bagdad, il prit pour l'exposition des
+principaux édifices, les conseils de ses astronomes. Abulfarage raconte
+qu'un médecin chrétien, nommé Georges Bakhtishua, ayant guéri ce calife
+des suites dangereuses d'une indigestion, reçut de lui les plus grandes
+distinctions et les traitements les plus honorables: ce fut ce qui
+introduisit parmi les Arabes l'étude de la médecine. Ce médecin était
+très-versé dans les langues syriaque, grecque, et persanne. Almansor lui
+ordonna de traduire plusieurs bons livres de médecine, écrits dans ces
+trois langues; et il enrichit ses états de ces traductions. Jamais
+indigestion d'un souverain n'eut une telle influence sur son empire.
+
+ [327] Voy. Andrès, _Orig. Progr._ etc., c. 8. Le véritable
+ nom de ce calife ou khalife est Abou Djafar Mansour; mais je
+ l'écris comme on est habitué à l'écrire et à le prononcer en
+ France.
+
+Haroun-al-Raschid régna peu de temps après. Sa renommée a rempli le
+monde. Son amour pour les lettres, et pour ceux qui les cultivent, était
+si grand, que, selon le témoignage de l'historien Elmacin, il ne se
+mettait jamais en voyage, sans emmener avec lui un grand nombre de
+savants. Il appela auprès de lui tous ceux qu'il put découvrir, et les
+combla de bienfaits. La poésie fit ses délices; on le vit plus d'une
+fois verser des larmes d'attendrissement en lisant de beaux vers, et ce
+qui fit faire à sa nation encore plus de progrès, c'est qu'en faisant
+bâtir des mosquées, il joignit à chacune une école publique.
+
+Mais le véritable protecteur, le père chéri des lettres, fut le fils et
+le successeur d'Haroun, le fameux Almamon[328]. Poètes, philosophes,
+médecins, mathématiciens trouvèrent en lui une protection égale. Il prit
+un soin particulier du progrès de toutes les sciences, et ne négligea
+aucun moyen de les encourager et de les répandre dans ses états.
+
+ [328] Abdallah-Mâmoun.
+
+Le Koran était alors la principale lecture des Arabes[329]. Abou-Beker,
+successeur immédiat du Prophète, en avait le premier rassemblé les
+feuilles éparses; mais à mesure que les copies s'en multipliaient, elles
+devenaient plus irrégulières. Les points, sans lesquels, dans la langue
+arabe, il est souvent difficile de déterminer la prononciation des mots
+et le sens des phrases, étaient dans la plus grande confusion. Les
+grammairiens les plus habiles, et les plus célèbres imans, furent
+employés à rétablir le texte dans sa première pureté. Ils durent le
+faire avec beaucoup de scrupule; puisque Mahomet avait menacé les
+grammairiens du feu éternel pour le déplacement d'une seule lettre. La
+langue elle-même était corrompue par le mélange des dialectes; les
+caractères en étaient presque dénaturés. Almamon fit épurer la langue et
+réformer les caractères. Il anoblit l'étude de la grammaire par les
+distinctions qu'il accorda aux grammairiens. Il les admettait à ses
+entretiens familiers, se montrait passionné pour les beautés de la
+langue arabe, et souffrait impatiemment qu'on l'altérât en sa présence.
+Il ne damnait pas comme Mahomet, mais il aurait presque disgracié un
+courtisan pour une faute de langue.
+
+ [329] Quelques-uns des détails suivants sont extraits d'un
+ mémoire manuscrit _sur l'État des Sciences et Arts chez les
+ Arabes_, etc., par M. Pigeon de Sante-Paterne, mémoire
+ couronné à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, en
+ 1781, et dont j'ai dû la communication à l'obligeance de mon
+ confrère, M. Dacier, alors secrétaire perpétuel de cette
+ compagnie, et maintenant de la classe d'Histoire et de
+ Littérature ancienne de l'Institut.
+
+Il s'occupa avec moins de succès de la théologie. La _Sounna_, ou le
+recueil des traditions de Mahomet, divisait alors les croyants. Chaque
+iman prétendait à l'honneur de former une secte. Les plus savants
+d'entre eux, et ceux qu'on crut les plus sages, furent chargés du soin
+de ramener les incrédules. Abou-Abdallah publia, en dix gros volumes,
+les traditions de Mahomet et des autres chefs de l'islamisme. Elles
+étaient au nombre de 267,000. Cet ouvrage énorme ne fit qu'augmenter le
+schisme. La théologie mystique s'éleva de toutes parts. Les traités
+ascétiques se multiplièrent. Les derviches inventèrent des amulettes et
+des prières mystérieuses, qu'ils attribuèrent à Mahomet, à sa femme
+Cadige, à Ali. Ils attribuèrent même quelques-unes de ces formules à
+David, à Salomon, et à Jésus-Christ. On entassa volumes sur volumes, et
+la Bibliothèque des controversistes musulmans, ne le céda ni en nombre,
+ni en obscurité, à la Bibliothèque des nôtres.
+
+Almamon avait fait, dès sa jeunesse, une étude particulière du droit,
+sous un jurisconsulte célèbre[330]; et l'on doit penser qu'il ne se
+refroidit pas pour la science des lois, lorsqu'il fut devenu le
+législateur d'un grand peuple. La médecine lui dut aussi un nouvel
+éclat. Il acheva ce qu'avaient commencé Almansor et Haroun. Il enrichit
+l'école de médecine de nouveaux dons et de nouveaux livres. Il pensionna
+des médecins pour traduire les ouvrages qui n'étaient point encore
+traduits, et pour en écrire d'originaux dans leur langue. Il en fit même
+composer un sur l'utilité des animaux, où l'on vit, pour la première
+fois, des figures dessinées de quadrupèdes, de volatiles et de poissons;
+mais son étude de prédilection fut celle de l'astronomie. Il fit
+traduire pour son usage, tous les ouvrages grecs qui traitaient de cette
+science. Il combla les traducteurs de bienfaits particuliers; et
+l'espoir des distinctions et des récompenses, fit éclore de tous côtés
+des astronomes. Almamon fit construire, près de Bagdad, un magnifique
+observatoire, et un autre dans le voisinage de Damas. Son exemple fut
+suivi par sa fille, princesse aussi célèbre par son esprit et son savoir
+que par sa beauté[331]. Elle fit bâtir une tour sur la rive orientale du
+Tigre. Elle employa les plus habiles architectes à sa construction.
+Plusieurs savants riches devinrent les émules du calife et de sa fille.
+Ces édifices se multiplièrent à Bagdad et dans son territoire, et l'on y
+vit s'élever un grand nombre d'observatoires qui portèrent les noms de
+leurs savants fondateurs. L'observatoire du calife n'était jamais
+vacant; il y passait souvent les nuits à observer. Il fit rédiger sous
+ses yeux des tables astronomiques, les plus parfaites que l'on ait eues
+jusqu'alors. On perfectionna, par ses ordres, le Quart-de-cercle et
+l'Astrolabe. L'Almageste de Ptolomée fut traduit du grec en arabe, par
+l'astronome Ben-Honaïn[332]. Les ouvrages élémentaires devinrent
+meilleurs et plus nombreux; enfin Almamon dirigea et paya généreusement
+la grande opération de la mesure d'un degré du méridien, pour déterminer
+avec précision la grandeur de la terre; et Bailly, dans son Histoire de
+l'astronomie, parle d'un sextant de métal, avec lequel fut observée
+l'obliquité de l'écliptique, et qui avait quarante coudées de
+rayon[333].
+
+ [330] Kossa.
+
+ [331] Le mémoire manuscrit, d'où ce fait est tiré, nomme
+ cette princesse _Isma_; mais les orientalistes assurent que
+ l'auteur s'est trompé, que ce n'est point là un nom arabe, et
+ que, si le fait est vrai, ce nom, du moins, ne l'est pas.
+
+ [332] Voltaire, _Essai sur les Mœurs_, etc., ch. 6.
+
+ [333] Bailly les évalue à 57 pieds 9 p.
+
+Deux sciences qui tiennent à l'astronomie, eurent part aussi aux
+générosités d'Almamon: la géographie, qui était encore très-imparfaite,
+et malheureusement l'astrologie judiciaire, qui n'était déjà que trop en
+crédit. On croit cependant qu'il n'encouragea point cette partie de la
+prétendue science, qui se donne pour disposer de la destinée des hommes,
+mais celle qui, d'après le lever et le coucher des astres, croit pouvoir
+annoncer les températures et l'état du ciel. Il ne crut point aux
+cabalistes, mais seulement aux faiseurs d'éphémérides[334], ce qui est
+encore beaucoup trop.
+
+ [334] J'entends des Éphémérides astrologiques, dans
+ lesquelles on prétend annoncer d'avance les températures et
+ les phénomènes de chaque jour, telles que celles de notre
+ Antoine Mizauld, par exemple: _Ephemerides aëris perpetuœ,
+ seu popularis et rustica tempestatum astrologia_, etc. Ce
+ Mizauld était un médecin du seizième siècle, né à Montluçon,
+ dans le Bourbonnais. Il a laissé plusieurs autres ouvrages du
+ même genre que celui-ci.
+
+Un grand nombre de savants chrétiens, chassés de Constantinople par les
+querelles de religion et par les troubles de l'Empire, se réfugièrent
+auprès des califes de Bagdad, emportant avec eux leurs manuscrits. La
+plupart étaient Syriens d'origine. Haroun, et surtout Almamon, les
+employèrent à traduire du grec en syriaque et en arabe, des livres de
+science et de philosophie. Les œuvres d'Aristote et des fragments
+considérables de Platon se répandirent ainsi chez les Arabes. Ces
+traductions, accompagnées de commentaires, furent bientôt entre les
+mains de tous les hommes lettrés. Aristote et Platon partageaient avec
+Socrate et Pythagore le surnom de Divin. Almamon était passionné pour
+leur étude, et les savants à qui leur philosophie était familière, ou
+qui en avaient fait le sujet de quelque ouvrage, étaient ceux dont il
+préférait l'entretien, et qu'il paraissait distinguer le plus. Ces
+distinctions furent si marquées, qu'elles excitèrent les plaintes des
+zélés Musulmans[335]. À les entendre, ce genre d'étude pouvait refroidir
+la pitié, peut-être même égarer la religion des fidèles. Il les laissa
+se plaindre, et continua de cultiver et d'honorer la philosophie et les
+philosophes.
+
+ [335] Andrès, _Orig. Progr._, etc., c. 8.
+
+L'Inde avait concouru avec la Grèce à donner des leçons de sagesse aux
+Arabes; ils possédaient dans leur langue, une traduction des fables
+indiennes de Bidpaï, où la philosophie morale et politique était tracée
+avec une simplicité noble et touchante, dans les dialogues entre
+différents animaux. On connaissait aussi depuis long-temps à Bagdad des
+fables de Lokman, que quelques auteurs ont cru le même qu'Esope[336]. On
+savait que l'apologue était né dans l'Orient; mais, dit un savant
+orientaliste[337], on ne croyait pas, comme nous l'avons imaginé, qu'il
+dût sa naissance aux misères de l'esclavage. La servitude, ajoute-t-il,
+flétrit en même temps le corps et l'âme, et il est plus naturel de
+penser que le premier sage qui put persuader au peuple, qu'il
+renouvelait le prodige de Salomon et d'Apollonius de Thyane, à qui les
+anciens attribuaient le talent d'entendre le langage des animaux, se
+servit de cette arme ingénieuse pour faire la guerre aux vices et aux
+ridicules de son temps.
+
+ [336] M. Sylvestre de Sacy croit que les Fables connues sous
+ le nom de Lokman, transplantées de l'Inde ou de la Grèce sur
+ le sol de l'Arabie, long-temps après Mahomet, furent
+ attribuées à Lokman, à cause de sa réputation de sagesse, et
+ qui le fit surnommer le _Sage_. Il distingue, ainsi que les
+ Arabes eux-mêmes, ce Lokman de l'ancien Lokman, fils d'Ad,
+ dont la sagesse était célèbre dès le temps de Mahomet. M. de
+ Sacy donne aussi d'excellentes raisons pour ne pas admettre
+ l'opinion que ces Fables sont nées en Arabie. Voyez sa Notice
+ sur les Fables de Lokman, traduites par M. Marcel, dans le
+ _Magasin encyclopédique_, IXe. année, t. I, p. 382. Nous
+ reviendrons bientôt, avec plus de détail, sur les Fables de
+ Bidpaï.
+
+ [337] M. Pigeon de Sainte-Paterne, dans le Mémoire déjà cité.
+
+Almamon se plaisait à ces récits. On composait, pour lui faire la cour,
+des dialogues de même genre; tantôt entre le bœuf et le renard, tantôt
+entre un chat et un singe, ou entre un perroquet et un moineau. Le génie
+des Arabes porté à l'invention et au merveilleux, imagina de mettre en
+narration les tableaux de la vie humaine, en y ajoutant des couleurs
+empruntées de la fable; et c'est à l'histoire, ainsi altérée, que l'on
+attribue la naissance du roman. Telles furent _les Aventures de la ville
+d'Airain_, et celles du jeune esclave _Touvadoud_. La dévotion ajouta
+ses visions aux fictions romanesques. On représenta un des compagnons de
+Mahomet, transporté sur les cornes d'un taureau, dans une île
+mystérieuse[338]. La fécondité du génie oriental se manifesta dans des
+contes de génies et de fées, tels que les voyages imaginaires de
+_Sin-bad_ et de _Hind-bad_, qu'on feignit avoir été, l'un un célèbre
+navigateur, l'autre un porte-fardeaux, et qui représentaient
+allégoriquement, dit-on, le premier, le vent du _Sind_ ou du Mackeran;
+et le second, le vent de l'Inde. Il faut avouer qu'en lisant ce conte
+dans la traduction du bonhomme Galland, on saisit difficilement
+l'allégorie; mais cela n'ôte rien à l'agrément de la narration. C'est de
+récits fabuleux de cette espèce, inventés par différents auteurs, qu'on
+forma ensuite le recueil si connu sous le titre des _Mille et une
+nuits_, recueil composé de trente-six parties dans l'original arabe, et
+si volumineux, que les six tomes de la traduction française, donnée par
+Galland, n'en contiennent que la première.
+
+ [338] Roman de Tamim-Addar.
+
+J'ai parlé du goût passionné que les Arabes eurent de tous temps pour la
+poésie. Les troubles et les guerres civiles l'avaient refroidi. Haroun
+et son fils le ranimèrent. La cour d'Almamon retentissait chaque jour du
+chant des poètes, et de leurs combats lyriques, dont il payait
+libéralement le prix. Enfin il n'y eut aucune partie des sciences et de
+la littérature, pour laquelle ce calife illustre ne montrât autant de
+goût que s'il s'en était exclusivement occupé. Sous son règne, Bagdad
+devint un vrai foyer de lumières. On ne s'y occupait que d'études, de
+livres, de littérature. Les lettrés seuls pouvaient obtenir la faveur du
+calife; tous les savants dont il avait connaissance, il les appelait à
+sa cour, et les y comblait de récompenses, de distinctions et
+d'honneurs. Le principal emploi de ses ministres était de protéger les
+sciences. La Syrie, l'Arménie, l'Égypte, tous les pays qui possédaient
+des livres de quelque importance, devenaient tributaires de son amour
+pour les lettres; il y envoyait ses ministres pour y recueillir et en
+rapporter à tout prix ces richesses littéraires. On voyait entrer à
+Bagdad des chameaux, uniquement chargés de livres; et tous ceux de ces
+livres étrangers, que les savants jugeaient dignes d'être mis à la portée
+du peuple, il les faisait traduire en arabe, et répandre avec profusion.
+Sa cour était composée de maîtres dans tous les arts, d'examinateurs, de
+traducteurs, de collecteurs de livres; elle ressemblait plutôt à une
+académie de sciences, qu'à la cour d'un monarque guerrier; et lorsqu'il
+fit, en vainqueur, la paix avec l'empereur de Bysance, Michel III, il
+exigea de lui, comme une des conditions du traité, des livres grecs de
+toute espèce.
+
+Bientôt la nation entière obéit à cette impulsion puissante. Des écoles,
+des colléges, des sociétés savantes s'élevaient dans toutes les villes;
+des hommes instruits semblaient germer de toutes parts. Il se forma des
+académies célèbres, d'où sortaient chaque jour les compositions les plus
+élégantes en prose et en vers, et qui eurent pour membres des hommes
+illustres dans toutes les branches de la littérature et des sciences.
+L'Afrique et l'Égypte suivirent cet exemple. Alexandrie fut vengée par
+les Arabes, amis des lettres, des maux que lui avaient faits leurs
+ancêtres encore barbares. Elle eut jusqu'à vingt écoles à-la-fois, où
+accouraient de toutes les parties de l'Orient les amateurs de la
+philosophie et des sciences. En un mot, elle vit presque renaître sous
+les fatimites, les beaux jours des Ptolemées. Fez et Maroc, aujourd'hui
+retombées dans un état presque sauvage, devinrent des villes toutes
+lettrées. De superbes établissements, des édifices magnifiques y furent
+élevés en faveur des sciences; et l'érudition européenne garde le
+souvenir de leurs opulentes bibliothèques, qui ont enrichi les nôtres de
+manuscrits si précieux, et nous ont fourni des connaissances si
+curieuses et si utiles.
+
+Mais c'est peut-être en Espagne que les sciences des Arabes eurent le
+plus d'éclat; c'est là que se fixa, pour ainsi dire, le règne de leur
+littérature et de leurs arts. Cordoue, Grenade, Valence, Séville se
+distinguèrent à l'envi par des écoles, des colléges, des académies, et
+par tous les genres d'établissements qui peuvent favoriser les progrès
+des lettres. L'Espagne possédait soixante-dix bibliothèques ouvertes au
+public, dans différentes villes, quand tout le reste de l'Europe, sans
+livres, sans lettres, sans culture, était enseveli dans l'ignorance la
+plus honteuse. Une foule d'écrivains célèbres enrichit dans tous les
+genres la littérature arabico-espagnole; et l'ouvrage qui contient les
+titres et les notices de leurs innombrables productions en médecine, en
+philosophie, dans toutes les parties des mathématiques, en histoire, et
+principalement en poésie, forme en Espagne une volumineuse Bibliothèque.
+
+L'influence des Arabes sur les sciences et les lettres, se répandit
+bientôt dans l'Europe entière. C'est à eux qu'elle doit aussi plusieurs
+inventions utiles. L'abbé Andrès a prouvé très-longuement[339], mais à
+ce qu'il me paraît avec autant d'évidence que d'étendue, qu'elle leur
+doit le papier de coton et le papier de lin, qui remplacèrent si
+heureusement le papyrus d'Égypte. Depuis notre savant Huet[340], dont
+l'opinion n'a pas eu de sectateurs, personne ne leur conteste le don
+qu'ils nous ont fait des chiffres, et de la manière de compter qu'ils
+avaient, de leur propre aveu, appris des savants de l'Inde. Les
+premiers, depuis les anciens, ils bâtirent des observatoires,
+c'est-à-dire, des édifices élevés et construits exprès pour exécuter
+avec exactitude et commodité les observations astronomiques. Outre ceux
+qu'ils élevèrent en si grand nombre à Bagdad et à Damas, la fameuse tour
+de Séville, qui résiste encore aux coups du temps, prouve qu'ils en
+bâtirent aussi en Espagne. Ils eurent en architecture un style qui leur
+appartient, et qui réunit la hardiesse et l'élégance à la plus étonnante
+solidité. Partout où l'on a laissé le temps seul agir contre les
+monuments d'architecture moresque, il n'a pu encore les détruire:
+partout où l'on a voulu ajouter à ces monuments des constructions
+modernes, quelques siècles ont suffi pour ruiner ces constructions, et
+la partie moresque des édifices est encore debout.
+
+ [339] Dans son dixième chapitre; il y emploie 24 pages in-4°.
+ Je voudrais bien que quelqu'un essayât de faire lire en
+ France une dissertation de cette étendue, sur un objet
+ particulier, dans une Histoire générale.
+
+ [340] Dem. Evang. prop. IV.
+
+La chimie leur dut non-seulement ses progrès, mais sa naissance,
+puisqu'ils inventèrent l'alambic de distillation, qu'ils analysèrent les
+premiers les substances des trois règnes, et qu'aussi les premiers, ils
+observèrent les distinctions et les affinités des alcalis et des acides,
+et apprirent à tirer de minéraux et d'autres substances, destructives de
+la vie et de la santé, des remèdes pour sauver l'une et rétablir
+l'autre. Quelque bien et quelque mal qu'on puisse dire de l'invention de
+la poudre à feu, si l'on en recherche l'origine, on verra qu'elle est
+assez communément donnée à un moine allemand, nommé Schwartz; les
+Anglais la réclament pour leur Roger Bacon; d'autres l'attribuent aux
+Indiens ou aux Chinois; mais l'abbé Andrès soutient qu'elle appartient
+aux Arabes, ou du moins que c'est en combattant contre eux, en Égypte,
+que les Européens en ont connu, pour la première fois, les effets[341].
+Il ne balance point à leur faire honneur de l'invention de l'aiguille
+aimantée et de la boussole, et non pas à Gioja d'Amalfi, ni à Paul de
+Venise, ni à aucun autre Italien, encore moins à quelque Allemand,
+Anglais ou Français que ce puisse être: et sur ce point il a pour
+garant, outre toutes les autorités qu'il allègue, celle d'un auteur
+italien, extrêmement jaloux de la gloire de son pays, et qui montre dans
+tout son ouvrage, autant de jugement et d'impartialité que de savoir, je
+veux dire le savant Tiraboschi[342]. Andrès ne s'arrête pas là, il
+prétend que l'usage du pendule pour la mesure du temps, dont l'Italie et
+la Hollande se disputent l'invention, était connu des Arabes avant
+l'existence de Galilée et de Huighens, et il rapporte entre autres
+preuves, un passage des _Transactions philosophiques_[343], qui
+l'affirme positivement.
+
+ [341] Andrès, chap. 10. M. Langlès a démontré, dans une
+ _Notice sur l'origine de la Poudre à canon_, insérée dans le
+ _Magasin Encyclopédique_, 4e. année (1798), t. I., p. 333,
+ que les Maures d'Espagne connaissaient, dès le treizième
+ siècle, l'usage de la poudre pour lancer des pierres et des
+ boulets de fer, et qu'ils en faisaient usage dans leurs
+ guerres contre les Espagnols. M. Koch, dans son _Tableau des
+ Révolutions de l'Europe_, est de la même opinion, qu'il
+ appuie sur les mêmes faits, et pense que de l'Espagne cette
+ invention passa en France; t. II, p. 30 et 31. On sait que la
+ poudre ne fut connue en France qu'en 1338.
+
+ [342] Tom. IV, liv. II, c. II.
+
+ [343] Dans une lettre latine, écrite par le célèbre astronome
+ Édouard Bernard, en 1684. _Trans. phil._, n°. 158.
+
+Mais l'Europe leur eut des obligations plus évidentes et plus faciles à
+prouver. L'Italie et la France étaient alors égarées plutôt que
+conduites par une dialectique barbare, dont il faut avouer que les
+Arabes eux-mêmes augmentèrent les ténèbres par leurs obscurs
+commentaires sur les obscurités d'Aristote; mais elles reçurent d'eux,
+comme en dédommagement, Hippocrate, Dioscoride, Euclide, Ptolémée et
+d'autres lumières des sciences; elles apprirent à se diriger dans les
+observations astronomiques; à examiner et à décrire les productions de
+la nature; à en tirer les éléments de la matière médicale, et rouvrirent
+au charme des vers et des inventions poétiques, des oreilles endurcies
+par les cris de l'école, et par le bruit des armes.
+
+Il n'est pas inutile de remarquer que parmi tant de livres de sciences,
+traduits du grec par les Arabes, et qu'ils firent les premiers connaître
+aux peuples modernes, il ne s'en trouve, pour ainsi dire, aucun de
+littérature. Homère, lui-même, qui cependant fut traduit en syriaque,
+sous l'empire d'Haroun-al-Raschid, ne le fut, dit-on, jamais en arabe.
+On n'y fit passer ni Sophocle, ni Euripide, ni Sapho, ni Anacréon,
+malgré la passion des poëtes arabes pour les sujets d'amour; ni Hésiode,
+ni Aratus, malgré leur penchant à traiter les sujets didactiques; ni
+Isocrate, ni Démosthène; enfin aucun orateur, aucun historien, excepté
+Plutarque; aucun poëte, aucun auteur purement littéraire[344]. Quelle
+que soit la cause de cette singularité[345], le résultat fut que leur
+littérature garda son caractère original, que ses beautés comme ses
+défauts lui appartinrent, et qu'au lieu d'avoir une littérature grecque
+en caractères arabes, comme on en avait eu une, ou à peu près en
+caractères latins, l'on eut, et l'on a encore, une littérature
+proprement et spécialement arabe.
+
+ [344] Andrès, _Orig. Progr._, etc. II.
+
+ [345] Selon une observation de mon savant confrère, M.
+ Sylvestre de Sacy, recueillie et citée par M. Œlsner, dans
+ son Mémoire sur les effets de la religion de Mohammed,
+ couronné en 1809 à l'Institut, par la classe d'histoire et de
+ littérature ancienne, cette indifférence pour les poètes
+ grecs naissait, dans les Sarrazins, de l'horreur qu'ils
+ avaient pour l'idolâtrie; elle était telle, qu'ils n'osaient
+ pas même prononcer les noms des faux dieux. Voyez _Des Effets
+ de la Rel. de Moham._ Paris, 1810, p. 133. D'autres pensent,
+ et M. Langlès est notamment de cet avis, que l'horreur pour
+ l'idolâtrie n'ayant pas empêché les Musulmans de conserver
+ des documents sur la religion et les idoles des Arabes avant
+ Mahomet, ni d'étudier la religion des Hindous, leur ignorance
+ dans la mythologie grecque ne doit être attribuée qu'à
+ l'impossibilité où ils étaient de connaître les ouvrages
+ originaux. «Toutes les traductions arabes des ouvrages grecs
+ ont été faites sur de très-mauvaises versions syriaques. Les
+ textes ne sont pas moins défigurés que les noms propres. Il
+ n'existe peut-être pas un seul ouvrage traduit immédiatement
+ du grec en arabe. Toutes les traductions arabes que l'on
+ connaît semblent faites en dépit du sens commun, et ne
+ peuvent donner aucune idée des auteurs originaux». (_Note
+ manuscrite de M. Langlès_.)
+
+Ils conservèrent aussi dans toute sa pureté le genre de leur musique,
+art dans lequel on prétend qu'ils excellèrent, et dont la théorie était
+chez eux fort compliquée, quoiqu'elle le fût moins que chez les Chinois.
+Leurs ouvrages sont remplis d'éloges de la musique et de ses merveilleux
+effets. Ils en attribuaient de très-puissants, non-seulement à la
+musique chantée, mais aux sons de quelques instruments, à certaines
+cordes instrumentales, comme à certaines inflexions de la voix. Ils
+raffinèrent beaucoup sur la musique; mais quoiqu'on ait tâché de nous
+faire connaître la manière dont ils la pratiquaient, c'est celui de
+leurs arts que nous connaissons le moins[346].
+
+ [346] On trouve un très-long chapitre sur la Musique arabe,
+ dans l'_Essai_ de M. de La Borde, t. I., p. 175; il est de M.
+ Pigeon de Sainte-Paterne, alors interprète des langues
+ orientales, le même dont j'ai cité plus haut un Mémoire
+ manuscrit. Ce chapitre est peu utile pour ceux qui ne savent
+ pas l'arabe, et peu satisfaisant, dit-on, pour ceux qui le
+ savent. Casiri, t. I de sa Bibliothèque, donne les titres de
+ plusieurs ouvrages arabes sur la pratique et sur la théorie
+ de cet art.
+
+C'est principalement par leurs fables ou romans, et par leur poésie,
+qu'ils ont influé sur le goût de la littérature moderne, comme ils ont
+influé par leurs traductions sur les sciences. Quelques discussions se
+sont élevées au sujet des romans. Saumaise leur en attribue l'invention.
+Huet la leur dispute, et veut qu'elle appartienne aux Anglais ou aux
+Français; et des auteurs français plus récents, ont exclusivement
+réclamé cet honneur pour la France. Quoiqu'il en soit de ce point de
+critique, sur lequel nous aurons occasion de revenir, on ne saurait nier
+que le goût des inventions fabuleuses ne fût très-ancien chez les
+Arabes, ni que la plupart des auteurs de romans, de contes et de
+nouvelles, ne leur aient emprunté un nombre infini de fictions et
+d'aventures. Quant à leur poésie, sans nous étendre autant que
+l'exigerait peut-être un sujet aussi riche, mais qui ne se présente à
+nous que comme accessoire, essayons du moins d'en donner une idée, et
+d'en tracer les principaux caractères.
+
+Il y en a un général et commun à toute la poésie orientale; et ce
+caractère, ou ce génie, est encore assez imparfaitement connu en Europe,
+où l'on en a un tout contraire. Nous prenons soin d'adoucir, de mitiger
+les expressions figurées; les Asiatiques s'étudient à leur donner plus
+d'audace et plus de témérité: nous exigeons que les métaphores aient une
+sorte de retenue, et qu'elles s'insinuent, pour ainsi dire, sans effort:
+ils aiment qu'elles se précipitent avec violence. Nous voulons qu'elles
+aient non seulement de l'éclat, mais de la facilité, de la grâce, et
+qu'elles ne soient pas tirées de trop loin: ils négligent les objets,
+les circonstances qui sont à la portée de tout le monde, et vont
+quelquefois prendre très-loin des images qu'ils entassent jusqu'à la
+satiété. Enfin les poètes européens recherchent surtout le naturel,
+l'agrément, la clarté; les poètes asiatiques, la grandeur, le luxe,
+l'exagération. Il s'ensuit que si l'on compare avec des poésies arabes
+ou persannes, les poésies les plus sublimes de notre Europe, des yeux
+européens voient les premières gonflées, gigantesques et presque folles,
+tandis qu'à des yeux orientaux, les secondes semblent couler terre à
+terre, timides et presque rampantes[347].
+
+ [347] Williams Jones, _Poëseos Asiaticœ Comment._, cap. I,
+ éd. de Leipsick, 1777, p. 2.
+
+Le monument le plus ancien qui existe de la poésie des Indiens, qui sont
+eux-mêmes les plus anciens peuples de l'Asie, est celui dont j'ai déjà
+parlé, et qui est principalement connu en Europe sous le nom de Fables
+de Bidpay. Il n'y a point d'ouvrage qui ait éprouvé plus de
+vicissitudes. Je dois les rappeler ici, quoiqu'elles soient assez
+connues. Bidpay était, dit-on, un brachmane, ami de Dabychelim, roi de
+l'Inde, successeur de ce Porus, qui fut vaincu par Alexandre. Il composa
+ce livre pour diriger le roi, son ami, dans le chemin de la sagesse. Le
+livre resta caché dans la famille des descendants de ce roi, pendant
+plusieurs générations; mais enfin la renommée s'en répandit dans tout
+l'Orient. Le fameux roi de Perse Khosrou Nouchirwan, ou Cosroës, voulut
+le connaître; il chargea son médecin Busurviah de faire un voyage dans
+l'Inde, pour s'en procurer une copie à tout prix. Busurviah n'y réussit
+qu'après plusieurs années de séjour. Il le traduisit aussitôt en pehlvy,
+qui était l'ancienne langue persanne, et vint le présenter à Khosrou,
+qui le combla de dignités et de récompenses. Après la mort de ce
+monarque, l'ouvrage fut conservé d'abord dans sa famille, d'où il se
+répandit ensuite dans la Perse, et de là chez les Arabes. Le second
+calife Abasside, Aboujafar, le fit traduire du pehlvy, et sur cette
+version arabe, il en fut fait une autre en persan moderne, puis une
+seconde, et enfin une troisième. Il fut aussi traduit en langue turque,
+et l'a été dans presque toutes les langues de l'Europe. C'est dans ces
+traductions successives qu'il a pris la parure poétique et les ornements
+merveilleux dont il est embelli. Dans la première version arabe, qui est
+exacte et littérale, on dit qu'il manque absolument de couleur et de
+poésie. Cela tient sans doute à son extrême antiquité; car l'on assure
+qu'elle remonte beaucoup plus haut que Bidpay; que ce nom même est
+supposé, et que tout le fond de l'ouvrage appartient à l'ancien
+brachmane, _Vichmou-Sarma_, qui, dans son livre intitulé _Hitopadès_,
+conçut le premier l'idée de faire donner aux hommes, par des bêtes, des
+préceptes qu'ils n'auraient pas écoutés de la bouche de leurs
+semblables[348]. Ce livre existe: il a été traduit en anglais; et une
+partie l'a aussi été dans notre langue, par M. Langlès. On y reconnaît
+le premier type des fables attribuées à Bidpay, à Lokman et à Esope.
+C'est sans doute dans ces fictions antiques et ingénieuses, que nos
+vieux auteurs du treizième siècle avaient pris le sujet de leur roman du
+Renard,[349], roman mis en vers allemands par le célèbre Goëthe, traduit
+depuis de l'allemand en français, et publié comme si l'original eût été
+une production germanique; c'est là aussi sans doute que le célèbre
+Casti avait puisé la première idée de son poëme ou de sa satyre
+politique, intitulée: _Les animaux parlants_.
+
+ [348] M. Langlès, Fables et Contes Indiens, nouvellement
+ traduits, 1790; Disc. prél.
+
+ [349] Voyez _Fabliaux_ traduits par le grand Daussy, t. I,
+ éd. in-8°., p. 393.
+
+Les Indiens Musulmans, ou modernes, qu'il faut bien distinguer des
+Hindous, habitants autochtones de l'Inde, ont tout écrit en langue
+persanne depuis la dynastie des Mogols, établie par les descendants de
+Timour[350]; ainsi l'on ne doit point séparer leur poésie de la poésie
+des Persans, celui peut-être de tous les peuples, à l'exception des
+Arabes, qui a le plus cultivé cet art. Les Arabes et les Persans ont eu
+un si grand nombre de poètes, que la vie d'un homme ne suffirait pas, à
+ce qu'on assure, pour parcourir tous leurs ouvrages.
+
+ [350] William Jones, _ub. supr._, p. 8.
+
+Le climat habité par ces deux peuples, paraît avoir eu la plus grande
+influence sur le caractère de leur poésie. Il est impossible que les
+images les plus agréables ne s'offrent pas abondamment à des poètes qui
+passent leur vie dans des champs, des bois, des jardins délicieux, qui
+se livrent tout entiers aux voluptés et à l'amour, qui habitent des
+contrées où l'éclat et la sérénité du ciel sont rarement obscurcis par
+des nuages, où la nature comblée, pour ainsi dire, d'une surabondance de
+fleurs et de fruits, n'étale que luxe et jouissances; où enfin, comme le
+dit un ancien poète latin, on voit de toutes parts les moissons offrir
+leurs richesses, les arbres fleurir, les sources jaillir, les prés se
+revêtir d'herbes et de fleurs[351]. La plupart des ornements de la
+poésie se tirent des images prises dans les choses naturelles; or, la
+plus grande partie de la Perse et toute cette Arabie qui reçut des
+anciens le surnom d'Heureuse, sont les régions du monde les plus
+fertiles, les plus riantes, les plus fécondes en toutes sortes de
+délices. L'Arabie qu'on appelle Déserte est, au contraire, remplie
+d'objets d'où l'on peut tirer les images de crainte et de terreur, et
+qui n'en sont que plus propres à inspirer le sublime. Aussi voit-on
+souvent dans les poëmes des anciens Arabes, des héros marchant à travers
+des routes escarpées, des cavernes formées de rocs hérissés, suspendus,
+énormes, et remplis de ténèbres épaisses qui ne se dissipent
+jamais[352].
+
+ [351]
+
+ _Segetes largiri fruges, florere omnia,
+ Fontes scatere, herbis prata convestirier_;
+
+ passage d'Ennius cité par Cicéron, _Tuscul. Quœstion._, lib.
+ I. William Jones, _ub. supr._, p. 4.
+
+ [352]
+
+ _Viâ altâ atque arduâ
+ Per speluncas saxis structas, asperis, pendentibus,
+ Maximis, ubi rigida constat crassa Caligo_;
+
+ autre passage du même poète, cité _ibid._
+
+C'est à ces propriétés de la nature qui les environne, et à leur manière
+de vivre, que les Arabes et les Persans durent, selon le célèbre
+orientaliste William Jones[353], cette profusion d'images et de figures,
+dont ils sont si prodigues, et c'est pour les mêmes causes qu'ils
+cultivèrent avec tant d'ardeur la poésie, qui se nourrit surtout de
+figures et d'images.
+
+ [353] _Ub. supr._, p. 4 et 5.
+
+Les Persans emploient, pour signifier l'art des vers, une expression
+figurée très-belle dans leur langue, et qui veut dire _former un fil de
+perles_. Leur goût pour cet art est très-ancien; mais ils n'en ont
+conservé aucun monument antérieur au septième siècle. Quand ils furent
+conquis par les Arabes, les mœurs, les usages, les lois, la religion,
+tout fut modifié et réglé par les vainqueurs: quant aux sciences et aux
+lettres, tout fut d'abord détruit, et ne put renaître que quand les
+Arabes en donnèrent le signal dans tout leur vaste Empire. L'écriture
+antique et indigène fut elle-même changée en caractères arabes, et
+beaucoup de mots arabes furent introduits dans la langue. Aucun des
+livres qui existent en langue persanne ne doit donc être rapporté à un
+temps antérieur à cette époque, si l'on en excepte cependant un petit
+nombre d'ouvrages, écrits dans l'ancienne langue appelée pehlvi, et
+attribués aux anciens mages, tels que Zend-Avesta[354] et le _Sadder_,
+qui contiennent les dogmes et les préceptes de l'antique religion des
+Guèbres, et dont quelques-uns de nos savants ont, presque avec aussi peu
+de succès que les savants du pays même, tâché d'éclaircir les épaisses
+ténèbres. La poésie persanne, telle qu'elle existe, n'a donc d'autre
+origine que la poésie arabe. Les principes de l'art métrique y sont les
+mêmes, et il y a presque autant de ressemblances dans le génie des
+poètes que dans les genres de poésie et dans la mesure des vers[355].
+
+ [354] Rezwiisky, _Specimen poës. persicœ_, révoque en doute
+ leur haute antiquité: _Paucis monumentis exceptis, iisque
+ dubiis, quœ in antiquo idiomate_ pehlvi _dicto scripta, et à
+ residuis adhuc ignicolis servata doctorum nonnulli è tenebris
+ in lucem vucare sunt conati_. In proœmio, p. II.
+
+ [355] Rezwiisky, _loc. cit._
+
+Mais avec ces rapports communs, ils ont aussi des différences. Il en
+existe surtout dans les deux langues. La langue arabe est expressive,
+forte et sonore; la persanne, remplie de douceur et d'harmonie[356].
+Joignant à sa propre richesse les mots qu'elle a reçus de la langue
+arabe, elle a sur celle-ci l'avantage des mots composés, auxquels les
+Arabes sont si contraires, qu'ils emploient pour les éviter de longues
+circonlocutions. Les lois de la rime leur sont communes, mais dans les
+deux langues, la quantité des rimes est si abondante, qu'elle gêne peu
+le poète, et ne fait que donner un utile aiguillon à son génie. C'est
+pour cela qu'ils excellent plus qu'aucune autre nation, et peut-être
+être plus que les Italiens eux-mêmes, à faire des vers impromptus.
+
+ [356] William Jones, Traité _sur la poésie orientale_, à la
+ suite de son histoire de Nadir-Shah, écrite en français, et
+ publiée Londres en 1770, in-4°.
+
+Mais voici une contradiction assez forte entre les Orientalistes. Les
+uns vantent cette facilité des compositions poétiques et en citent des
+exemples; les autres expliquent les règles de la poésie arabe de manière
+à y faire voir les plus grandes difficultés[357]. On peut les accorder,
+en disant que dans les poésies soutenues et faites à loisir, les poètes
+suivent toutes ces règles; mais que dans les impromptus, à l'exception
+de la rime, il s'en dispensent. En effet, le vers arabe est composé de
+pieds d'une mesure et d'un nombre déterminés[358]. Il a cette
+ressemblance avec l'ancienne poésie des Grecs et des Latins, et cette
+supériorité sur la versification moderne, dont il ne se rapproche que
+par la rime, ou plutôt qui l'a empruntée de lui. Elle a chez les Arabes
+des difficultés particulières. On exige à la fin de leurs vers la
+consonnance de plusieurs syllabes, et quelquefois même de cinq. De plus,
+dans certains poëmes, composés d'un assez grand nombre de distiques, la
+rime doit être constamment la même. Quant aux pieds et aux mesures, ils
+admettent vingt-cinq combinaisons diverses de pieds, tant simples que
+composés, dont ils forment jusqu'à seize différentes espèces de
+vers[359]. Ce ne sont pas là des entraves dont on puisse se jouer dans
+des poésies improvisées; mais si elles sont pénibles pour le poëte, il
+faut avouer qu'elles doivent produire, pour des oreilles exercées à les
+sentir, beaucoup d'harmonie et de variété.
+
+ [357] Rezwiisky, _Specim. poës. pers._, et William Jones
+ lui-même, _Poëseos Asiaticœ Comment._
+
+ [358] Rezwiisky, _ub supr._, p. 43.
+
+ [359] Will. Jones, _Poës. Asiat. Com._, c. 2.
+
+De toutes ces sortes de vers, ils forment des poëmes de plusieurs
+espèces. La _Casside_ est une des plus anciennes. C'est une espèce
+d'idylle ou d'élégie; mais dans l'acception étendue que les anciens
+donnaient à ces deux titres, et qui peut, en quelque façon, convenir à
+toutes sortes de sujets. Les deux premiers vers riment ensemble, et
+ensuite, dans tout le cours du poëme, la même rime revient à chaque
+second vers. On n'a point d'égard au premier, qui n'est regardé que
+comme un hémistiche. Le poëme ne doit pas avoir plus de cent distiques,
+ni moins de vingt. L'amour en est le sujet le plus ordinaire. La vie
+nomade et guerrière des Arabes, les obligeait à des déplacements
+continuels: aussi, la plupart des cassides commencent par les regrets
+d'un amant séparé de sa maîtresse. Ses amis essayent de le consoler,
+mais il repousse leurs secours. Il décrit la beauté de celle qu'il aime.
+Il ira la visiter dans la nouvelle demeure de sa tribu, dût-il en
+trouver les passages défendus par des lions ou gardés par des guerriers
+jaloux. Alors il amène ordinairement la description de son chameau ou de
+son cheval; et ce n'est qu'après tout cet exorde qu'il en vient à son
+principal objet. Les sept poëmes suspendus au temple de la Mecque sont
+presque tous de ce genre. On vante surtout celui qui commence ainsi:
+«Demeurons, donnons quelques larmes au souvenir du séjour de notre
+bien-aimée dans les vallées sablonneuses qui sont entre Dahul et
+Houmel». Le dessin en est absolument conforme à celui que je viens de
+tracer. On y trouve cette jolie comparaison: «Quand ces deux jeunes
+filles se levèrent, elles répandirent une agréable odeur, comme le
+zéphir lorsqu'il apporte le parfum des fleurs de l'Inde[360]». Le poëte
+trouve le moyen d'amener le récit d'une aventure galante de sa jeunesse,
+qu'il décrit avec toute la vivacité et tous les ornements de la langue
+arabe. Parmi les autres descriptions, celles de son passage à travers un
+désert, de son cheval, de sa chasse, d'un orage, sont d'une beauté que
+les Orientaux ne se lassent point d'admirer.
+
+ [360] Will. Jones, _ub. supr._, c. 3, p. 75.
+
+La Ghazèle est une espèce d'ode amoureuse ou galante, semée d'images et
+de pensées fleuries. Le sujet en est ordinairement enjoué. Il respire,
+en quelque sorte, les parfums et le vin. Les maximes qu'on y professe
+sont celles d'une volupté philosophique. Elle conclut de la brièveté de
+la vie que nous ne devons en laisser échapper aucune fleur, sans la
+connaître et sans en jouir[361]. C'est, comme on voit, précisément le
+genre de l'ode anacréontique, et quoiqu'on assure qu'Anacréon n'a jamais
+été traduit en arabe ni en persan, il est probable que les premiers
+poëtes persans ou arabes qui donnèrent ce caractère à la ghazèle,
+avaient eu quelque connaissance des poésies du vieillard de Théos.
+
+ [361] John Nott. select odes from the Persian poet Hafiz,
+ etc. London, 1787.
+
+La mesure des vers et la disposition des rimes sont absolument les
+mêmes[362] dans la ghazèle que dans la casside; mais la première ne doit
+pas s'étendre au-delà de treize distiques. Le désordre est tellement de
+sa nature, que chacun de ces distiques doit renfermer un sens entier, et
+n'a presque jamais aucun rapport avec ceux qui précèdent et qui suivent.
+Il est probable[363] que ce désordre est venu de ce que ce genre de
+poésie étant ordinairement né parmi la joie et la bonne chère, le génie
+du poëte, échauffé par le vin, saisissait tout à coup chaque image qui
+s'offrait à lui, la quittait pour une autre, et celle-ci pour une autre
+encore, sans garder aucun ordre entre elles. Il est encore du caractère
+particulier de ce poëme qu'au dernier distique le poëte s'adresse la
+parole à lui-même, en s'appelant par son nom. Il tâche de mettre dans
+cette apostrophe une finesse et une élégance particulières. Ce peut
+avoir été le premier modèle de l'envoi qui terminait toutes les chansons
+provençales, et d'où les Italiens ont pris l'usage de terminer leurs
+odes, ou _canzoni_, par une apostrophe adressée à l'ode elle-même, comme
+ils le font presque toujours. Le sonnet est un autre emprunt que les
+Provençaux, et ensuite les Italiens ont fait, dit-on, à ce genre de
+poésie. Souvent la ghazèle, et même la casside, n'ont que quatorze vers,
+et c'est là ce qui a pu donner l'idée du sonnet. Nous verrons plus
+clairement ailleurs son origine: observons seulement ici que les
+quatorze vers du sonnet sont partagés en deux quatrains et deux tercets,
+tandis que ceux de l'ode arabe procèdent toujours par distiques; or,
+c'est plutôt l'arrangement des vers qui caractérise un genre de poésie
+que leur nombre.
+
+ [362] _Specimen poës. pers._, p. 45.
+
+ [363] _Ibid._, p. 46.
+
+La ghazèle appartient plus aux Persans qu'aux Arabes; ils l'ont cultivée
+avec une sorte de prédilection, tandis que les Arabes, plus graves et
+plus portés à la mélancolie, lui ont préféré la casside. On appelle
+_Divan_, une collection nombreuse de ghazèles, différentes par la
+terminaison ou la rime. Le divan est parfait lorsque le poëte a
+régulièrement suivi, dans les rimes de ses ghazèles, toutes les lettres
+de l'alphabet. Le divan d'Hafiz, le plus célèbre des poëtes persans dans
+ce genre, contient près de 600 ghazèles[364]. Les ghazèles de chacune
+des divisions de ce divan ont tous leurs vers terminés par la même
+lettre; et la série de toutes ces divisions forme l'alphabet entier.
+Presque tous les poëtes italiens ont eu aussi l'ambition de former leur
+divan, qu'ils nomment _canzonière_, mais ils se sont épargné la
+contrainte et l'espèce de ridicule de cette tâche alphabétique.
+
+ [364] _Carmina Haphyzi in unum volumen seu Divanum Collecta
+ ghazelas 569 circiter comprehendunt variis temporibus
+ compositas_, etc. Rezwiisky, _de Dicano et Ghazelâ_, ub. sup.
+ p. 47.
+
+Les poésies amoureuses des Arabes ont en général moins de mollesse, un
+caractère moins efféminé que celles des Persans. Des images guerrières
+s'y mêlent souvent aux sentiments d'amour et aux idées de galanterie, et
+quelquefois avec plus de bizarrerie que de goût, comme dans ces
+vers[365]: «Je me souvenais de toi, quand les lances ennemies et les
+glaives de l'Inde buvaient mon sang; je souhaitais ardemment de baiser
+les épées meurtrières, parce qu'elles brillaient, comme les dents
+éclatent quand tu souris». Voici un morceau d'un meilleur goût, et qui
+se rapproche davantage de la poésie d'Anacréon et d'Hafiz. C'est une de
+ces pièces en quatorze vers, que l'on veut qui aient servi de premier
+modèle au sonnet; et il y a peu de sonnets meilleurs.
+
+ [365] William Jones, _Poës. Asiat. Comment._, p. 295.
+
+«Les banquets, l'ivresse, la marche ferme et légère d'un chameau
+vigoureux, sur lequel s'appuie péniblement son maître blessé par l'Amour
+en traversant une étroite vallée;
+
+«De jeunes filles d'une blancheur éclatante, marchant avec délicatesse,
+semblables à des statues d'ivoire, couvertes de voiles de soie brodés
+d'or, et gardées soigneusement;
+
+«L'abondance, la tranquille sécurité, et le son des lyres plaintives,
+sont les vraies douceurs de la vie;
+
+«Car l'homme est l'esclave de la fortune, et la fortune est changeante.
+Les choses heureuses et contraires, la richesse et la pauvreté sont
+égales, et tout homme vivant se doit à la mort»[366].
+
+ [366] William Jones, _ibid._, p. 304.
+
+La comparaison de ces jeunes filles avec des statues d'ivoire est un
+trait plein de délicatesse et de grâce. La comparaison ou similitude est
+la figure favorite des Arabes; mais ils les tirent plus souvent des
+objets de la Nature que de ceux de l'art. Leurs habitudes et leurs mœurs
+expliquent cette préférence. En faisant le portrait de leurs belles, ils
+comparent leurs boucles de cheveux à l'hyacinthe; leurs joues à la rose,
+leurs yeux, ou pour la couleur, aux violettes, ou pour l'aimable
+langueur, aux narcisses; leurs dents aux perles; leur sein aux pommes;
+leurs baisers au miel et au vin; leurs lèvres aux rubis; leur taille au
+cyprès; leur marche aux mouvements du cyprès agité par le vent; leur
+visage au soleil; leurs cheveux noirs à la nuit; leur front à l'aurore;
+elles-mêmes enfin aux chevreaux ou aux petits du chevreuil[367].
+
+ [367] _Id. ibid._, p. 148.
+
+Les meilleurs poëtes arabes se plaisent à décrire les productions de la
+nature, et surtout les fleurs et les fruits; et de même qu'ils les
+emploient dans leurs comparaisons pour servir de parure à la beauté, de
+même ils se servent de la beauté humaine pour embellir, par des
+comparaisons, les fleurs ou les fruits qu'ils décrivent. «Ce fruit, dit
+l'un d'eux, est d'un côté blanc comme le lys; de l'autre, aussi vermeil
+que la pêche ou que l'anémone, comme si l'amour avait réuni la joue
+d'une jeune fille à celle de son amant»[368]. Un autre compare la
+narcisse qui vient d'éclore aux dents blanches d'une jeune fille qui
+mord une pomme d'Arménie[369].
+
+ [368] William Jones, _ibid._ p. 156.
+
+ [369] _Id. ibid._, p. 161.
+
+Dans le genre héroïque, leurs comparaisons ont quelquefois la force et
+la grandeur de celles d'Homère. Ils disent d'une troupe de guerriers:
+«Ils se précipitent comme un torrent rapide quand la nue ténébreuse, et
+tombant avec violence, a gonflé ses eaux»[370]. Ils disent à un général
+marchant à la tête de ses troupes: «Ton armée agitait autour de toi ses
+deux ailes, comme un aigle noir qui prend son vol»[371]. Un guerrier
+s'avance comme un éléphant farouche; il s'élance comme un lion au milieu
+d'un troupeau. Enfin, dans ces moments terribles où Homère entasse
+comparaisons sur comparaisons pour mieux exprimer l'ardeur et le
+désordre des combats, il n'a rien de plus chaud ni de plus animé que ce
+tableau de Ferdoussy représentant un héros dans la mêlée. «Tantôt il se
+courbe sur son coursier; tantôt, s'élevant comme une montagne, il frappe
+de sa lance ou de son épée dure comme le diamant; tantôt il s'avance
+comme le nuage qui verse la pluie. Vous diriez: est-ce le ciel, ou le
+jour, ou l'éclair, ou le torrent des eaux printannières? Vous diriez:
+c'est un arbre chargé de fer; il agite ses deux bras comme les ruisseaux
+du platane»[372].
+
+ [370] _Id. ibid._, p. 151.
+
+ [371] _Id. ibid._, p. 152.
+
+ [372] William Jones, _ibid._ p. 154.
+
+Ils ne sont pas moins féconds en métaphores, ou plutôt ils parlent
+presque toujours métaphoriquement: tout ce qui vient d'un objet est chez
+eux son fils ou sa fille; tout ce qui produit une chose est son père ou
+sa mère: les choses liées ou semblables entre elles sont frères ou
+sœurs. Un poëte appelle le chant des colombes _le fils de la tristesse_;
+les mots sont _les fils de la bouche_; les larmes, _les filles des
+jeux_; l'eau est _la fille des nuages_; le vin, _le fils des grappes_;
+et l'hymen du fils des grappes avec la fille des nuages n'est que du vin
+trempé d'eau. Ils disent _l'odeur et le doux parfum_ de la victoire; ils
+font un fréquent et singulier usage des verbes _verser_ et _puiser_; ils
+osent dire: «L'échanson de la mort s'approcha d'eux avec la coupe du
+trépas: il en arrosa le jardin de leur vie, et ils furent
+anéantis»[373].
+
+ [373] William Jones, _ibid._, cap. 6, p. 138.
+
+Presque toutes les autres figures de pensées et de mots sont connues des
+Arabes. Leur langue se prête singulièrement à ces dernières. Celle qui
+consiste à prendre le même mot dans deux acceptions différentes, ou à
+faire jouer ensemble deux mots presque semblables, revient
+très-fréquemment dans leurs vers; mais cette figure, ou plutôt ce jeu de
+mots, disparaît dans les traductions. Parmi les figures de pensées, la
+prosopopée est une de celles qu'ils emploient le plus heureusement et le
+plus souvent. Ils lui donnent une vivacité merveilleuse, et une grâce
+presque magique[374]. Chez eux, tout est vivant et animé. Les fleurs,
+les oiseaux, les arbres parlent; les qualités abstraites, la beauté, la
+justice, la gaîté, la tristesse, sont personnifiées; les prés rient; les
+forêts chantent; le ciel se réjouit; la rose charge le zéphyr de
+messages pour le rossignol; le rossignol décrit les beautés de la rose;
+les amours de rose et du rossignol forment une mythologie charmante qui
+revient à chaque instant dans leurs vers; la Nature entière est comme un
+théâtre où il n'y a plus rien d'inanimé, de muet ni d'insensible.
+
+ [374] _Ibid._, cap. 8, p. 168.
+
+On a vu, par quelques citations, qu'ils connaissent la poésie héroïque.
+Il n'ont point cependant de véritables épopées. Leurs poëmes héroïques
+ne sont que des histoires écrites en vers élégants, et ornées de toutes
+les couleurs de la poésie: telle est surtout leur grande histoire, ou,
+si l'on veut, leur poëme en prose dont Timour ou Tamerlan est le héros,
+et dont on vante les riches images, les narrations, les descriptions,
+les sentiments élevés, les figures hardies, les peintures de mœurs et
+l'inépuisable variété[375].
+
+ [375] William Jones, _ibid._, donne l'analyse de ce poëme,
+ chap. 12, p. 238.
+
+Les Persans et les Turcs ont un nombre infini de ces poëmes sur les
+exploits et les aventures de leurs plus fameux guerriers; mais les
+fables extravagantes dont ils sont remplis, les font plutôt considérer
+comme des romans et des contes que comme des poëmes héroïques[376]. On
+en excepte cependant les ouvrages du persan Ferdoussy, qui contiennent
+l'histoire de Perse, dans une suite de très-beaux poëmes. William Jones,
+sans vouloir le comparer à Homère, avec lequel nous venons de voir,
+cependant, qu'il a des traits de ressemblance, trouve de commun entre
+eux et le génie créateur et l'originalité. Ils puisèrent tous deux,
+dit-il, leurs images dans la nature elle-même; ils ne les ont pas
+saisies par imitation, par reflet; ils n'ont pas peint, comme les poëtes
+modernes, la ressemblance de la ressemblance. Au reste, les fées, les
+génies, les griffons-fées forment le merveilleux de ces poëmes, d'où il
+est évident qu'ils ont passé dans les nôtres.
+
+ [376] Le même, dans son Traité _de la Poésie orientale_, à la
+ suite de l'histoire de Nadir-Shah.
+
+Les Arabes ont un genre ou la teinte habituelle de leur imagination les
+rend très-propres à réussir; c'est la poésie funèbre. Ils y célèbrent
+par des distiques ou d'autres petits poëmes, les personnes qui leur
+étaient chères, ou les personnages célèbres. D'Herbelot rapporte
+celui-ci[377]: «Mes amis me disaient: Si tu allais, pour te soulager,
+visiter le tombeau de ton ami. Je répondis: A-t-elle donc un autre
+tombeau que mon cœur»?
+
+ [377] Bibl. orient., citée par William Jones, _Poës. Asiat.
+ Comment._, ch. 13, p. 258.
+
+J'en ajouterai un autre d'un genre tout différent, et tout-à-fait
+extraordinaire, c'est l'épitaphe du libéral et vaillant Maâni[378].
+
+ [378] William Jones, _ibid._, p. 261.
+
+«Approchez, mes amis, approchez de Maâni, et dites à son tombeau: Que
+les nuages du matin t'arrosent de pluies continuelles!
+
+«O tombeau de Maâni! toi qui n'étais qu'une fosse creusée dans la terre,
+tu es maintenant le lit de la bienfaisance. O tombeau de Maâni! comment
+as-tu pu contenir la libéralité qui remplissait la terre et les mers?
+Que dis-je, tu as reçu la libéralité, mais morte: si elle eût été
+vivante, tu aurais été si étroit que tu te serais brisé.
+
+«Il existait un jeune homme, que sa générosité fait vivre encore après
+sa mort, comme la prairie, quand un ruisseau l'a parcourue, reverdit
+avec plus d'éclat.
+
+«Mais à la mort de Maâni, la libéralité est morte, et le faîte de la
+noblesse d'âme est abattu».
+
+Je cite de pareilles singularités, non certes comme des objets
+d'imitation, mais pour que nous sachions dans la suite à qui attribuer
+ce faux goût, si contraire à la nature, que les anciens ne connurent
+jamais, et qui a si long-temps infecté le style moderne.
+
+La poésie morale des Arabes est célèbre, ainsi que leur esprit
+naturellement sentencieux. Ils ont un grand nombre de vers qui
+renferment des pensées qu'ils aiment à citer à tout propos; et ils ne
+s'y livrent pas moins que dans les autres genres aux écarts de
+l'imagination et aux bizarreries du style. «Le cours de cette vie, dit
+un poëte, ressemble à une mer profonde, remplie de crocodiles; qu'ils
+sont tranquilles, les hommes assez sages pour demeurer sur le bord[379]!
+La vie humaine, dit un autre, n'est qu'une ivresse; ce qu'elle a
+d'agréable s'évapore promptement, et la crapule reste»[380]. Quelquefois
+ce ne sont que des espèces de proverbes, quelquefois ils ont plus
+d'étendue, et ce sont de petits poëmes remplis d'esprit, d'images,
+d'oppositions inattendues. Le génie des Persans diffère encore ici de
+celui des Arabes. On connaît assez les belles fables de Sadi, et son
+_Gulistan_ ou Jardin des roses, où il les a en effet semées comme des
+fleurs. Il est le premier des poëtes dans ce genre, mais il n'est pas le
+seul, et les muses persannes ne sont pas moins fertiles en leçons de
+sagesse que de plaisir.
+
+ [379] William Jones, _ibid._, cap. 15, p. 276.
+
+ [380] William Jones, _ibid._, cap. 15, p. 276.
+
+Les deux peuples excèlent également dans un autre genre, qui est le
+panégyrique ou l'éloge. Leur usage est de commencer leurs grands poëmes
+par louer Dieu, sa bonté, sa miséricorde, sa puissance; ensuite le
+prophète et sa famille; enfin ils élèvent aux nues les vertus de leur
+roi et des grands de sa cour: vertueux ou non, c'est une étiquette
+poétique qu'ils ne manquent point de suivre[383]. Mais ils ont aussi des
+morceaux qui ont d'autre objet que la louange, et ce sont ceux où ils
+entassent avec le plus de profusion les idées gigantesques, les
+exagérations, nous dirions presque, nous autres occidentaux, les folies.
+Quel autre nom donner, par exemple, à ce trait d'un poëte, non pas
+Arabe, ni Persan, mais Indien, soit que les Indiens aient pris ce goût
+des Persans, ou que les Persans l'aient pris chez eux, et l'aient
+reporté chez les Arabes, ou plutôt qu'il soit commun à tous les peuples
+de l'Orient. Ce poëte, pour louer un prince distingué par son savoir
+autant que par sa dignité, lui dit en vers boursoufflés: «Dès que tu
+presses les flancs de ton coursier rapide, la terre s'agite et tremble;
+et les huit éléphants, ces vastes soutiens du monde, se courbent sous un
+si noble poids». Notre médecin voyageur Bernier, homme aussi enjoué que
+savant, se trouvait à cette audience, et conservant son caractère
+français, il dit à l'oreille du prince: «Gardez-vous bien, seigneur, de
+monter trop souvent à cheval: vos pauvres peuples souffriraient trop de
+si fréquents tremblements de terre». Le prince entendit la plaisanterie,
+et y répondit comme aurait fait un Français même: C'est pour cela,
+dit-il à Bernier, que je vais presque toujours en palanquin[384].
+
+ [383] _Ac deinceps regis atque optimatum virtutes, seu veras,
+ sive adulationis causâ fictas, immortalitati commendant_. Id.
+ ib. cap. 16, p. 306.
+
+ [384] Bernier rapporte lui-même ce trait dans sa _Description
+ des états du Grand-Mogol_.
+
+Les Arabes et les Persans se dédommagent en quelque sorte de leurs
+adulations poétiques par des satyres violentes; on pourrait plutôt les
+nommer des invectives que des satyres. C'est un guerrier que le poëte
+accuse d'être lâche; c'est un homme puissant à qui il reproche d'être
+injuste, ou même un roi qu'il taxe de vices honteux. Dans le poëme arabe
+des _Amours d'Antara et d'Abla_[385], on trouve, dès le commencement,
+une satyre mordante que les orientalistes admirent[386]. Les esclaves
+d'Abla l'adressent, en chantant, à Almarah, qui aime aussi leur
+maîtresse, et veut supplanter Antara. «Almarah! renonce à l'amour des
+jeunes vierges; cesse de te présenter aux yeux de la beauté. Tu ne sais
+pas repousser l'ennemi; tu n'es pas un brave cavalier au jour du combat.
+Ne désire pas de voir _Abla_: tu verras plutôt le lion de la vallée qui
+répand la terreur. Ni les brillantes épées, ni les noires lances
+poussées avec force ne peuvent approcher d'elle. Abla est une jeune
+chevrette qui prend le lion à la chasse avec ses yeux languissants. Mais
+toi, tu ne t'occupes que de ton amour pour elle, et tu remplis tous ces
+lieux de tes plaintes. Cesse de la poursuivre avec importunité, ou
+_Antara_ versera sur toi la coupe de la mort. Tu ne te lasses point de
+la chercher: tu te présentes couvert d'armes par-dessus tes riches
+habits. Les jeunes filles rient de toi, comme à l'envi; l'écho des
+collines et des vallées leur répond: tu es devenu la fable de tous ceux
+qui les écoutent, et leur jouet soir et matin. Tu reviens à nous avec
+des habits plus magnifiques; elles redoublent leurs ris et leurs
+plaisanteries. Si tu t'approches encore, il viendra le lion que
+craignent les lions de la vallée: il ne te laissera pour ton partage que
+la haine, et tu retourneras couvert de mépris, etc.».
+
+ [385] Antara était guerrier et poëte; c'est de lui qu'était
+ la cinquième des sept idylles affichées au temple de la
+ Mecque. Abla était la fille d'un roi, la plus belle qu'on eût
+ jamais vue, qu'il aimait éperdument.
+
+ [386] William Jones, ch. 17, p. 325 et 326.
+
+Le même Ferdoussy, célèbre par son grand poëme historique, s'est aussi
+distingué parmi les satyriques persans. C'est par ordre de son roi
+Mahmoud, qu'il avait composé ce poëme; il y employa trente années, et il
+en attendait de grandes récompenses. Mais ce Mahmoud, surnommé le
+Gaznevide, grand roi, grand homme de guerre, le premier pour qui fut
+inventé le titre de sultan, était un homme sans goût et excessivement
+avare. Fils d'un esclave, il conservait des inclinations moins conformes
+à son rang qu'à sa naissance; il écouta des ennemis du poëte. Bref, il
+ne lui donna rien, ou si peu de chose, que c'était plutôt une marque de
+mépris que de munificence. Le poëte irrité ne put contenir sa colère;
+elle lui dicta, contre le sultan, une virulente satyre qu'il lui fit
+remettre cachetée, mais après avoir pris la précaution de se sauver à
+Bagdad. «La chose la plus vile, dit-il, est meilleure qu'un pareil roi
+qui n'a ni piété, ni religion, ni mœurs. Mahmoud n'a point
+d'intelligence, puisque son âme est ennemie de la libéralité. Le fils
+d'un esclave a beau être père de plusieurs princes, il ne peut agir
+comme un homme libre. Vouloir agrandir, par des éloges, la tête étroite
+des méchants, c'est jeter de la poudre dans ses yeux, ou réchauffer dans
+son sein un serpent. «Ici il entasse les figures pour dire qu'un arbre,
+dont les fruits sont d'une espèce amère, quand même il serait
+transplanté dans le jardin du Paradis pour y recevoir une culture
+miraculeuse et toute céleste, ne donnerait pourtant à la fin que des
+fruits amers; qu'un œuf de corneille, quand il serait placé sous le paon
+du jardin des cieux, ne produirait jamais qu'une corneille; que la
+vipère qu'on a trouvée dans un chemin, on a beau la nourrir de fleurs et
+lui donner tout ce qu'il lui plaît, elle n'en vaudra pas mieux, et n'en
+finira pas moins par piquer et empoisonner son bienfaiteur; que si un
+jardinier prend le petit d'un hibou, et le couche pendant la nuit sur un
+lit de roses et d'hyacinthes, l'oiseau, dès le point du jour, ne
+s'enfuira pas moins dans un trou»[387]. Il faut convenir que ce n'est
+pas là tout-à-fait la satyre d'Horace ni celle de Boileau.
+
+ [387] William Jones, _ibid._, p. 332.
+
+Je pourrais ainsi parcourir tous les différents genres que ces peuples
+ont traités, et montrer, par des citations choisies, quel caractère le
+génie oriental leur a donné; mais ce serait me jeter dans trop de
+longueurs, et trop m'écarter du but que je me suis proposé. Cette
+littérature est un champ immense que je n'ai pas eu la présomption de
+parcourir. J'ai voulu seulement donner un léger aperçu de son histoire,
+des richesses qu'elle renferme, du goût particulier qui y règne, et de
+l'influence qu'elle a exercée sur la littérature moderne, à laquelle il
+est temps de revenir.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.[388]
+
+_Des Troubadours provençaux, et de leur influence sur la renaissance des
+lettres en Italie_.
+
+ [388] Ce chapitre a été considérablement augmenté; il est ici double
+ de ce qu'il était quand je le lus à l'Athénée de Paris, et j'ai dû
+ le partager en deux sections. L'obligation où j'ai été, pour un
+ autre travail, de recourir aux sources et aux manuscrits provençaux,
+ m'a engagé à lui donner cette étendue, et m'en a fourni les moyens.
+
+
+
+SECTION Ire.
+
+_Historiens des Troubadours; origine et révolutions de leur poésie;
+naissance de la rime; Troubadours de tous les rangs; leurs aventures;
+leur célébrité; décadence et courte durée de la poésie des Troubadours_.
+
+
+La plus ancienne histoire des Troubadours qui ait été écrite en
+français, est celle de Jean de Notre-Dame, ou Nostradamus, procureur au
+parlement de Provence, frère du célèbre médecin et astrologue Michel
+Nostradamus, et oncle de César Nostradamus, auteur d'une histoire de
+Provence, où il a fondu tout ce que cet oncle avait inséré dans ses
+Vies des Poëtes provençaux[389]. Jean Nostradamus les publia la seconde
+année du règne de Henri III[390]; c'est plutôt un roman qu'une histoire.
+L'auteur y a rassemblé sans discernement, et sans le plus léger esprit
+de critique, les récits les plus fabuleux et souvent les plus
+contradictoires, sans égard pour la chronologie, et sans respect pour la
+vraisemblance. Il invoque cependant un garant de ce qu'il raconte: c'est
+l'ouvrage d'un bon religieux connu dans la littérature provençale, sous
+le nom de Monge, ou moine des Isles-d'Or. Ce moine, qui florissait vers
+la fin du quatorzième siècle, était de l'ancienne et noble famille
+génoise des Cibo. L'amour de l'étude l'engagea, dès sa jeunesse, à
+entrer dans le monastère de Saint-Honorat, sur les côtes de Provence,
+dans l'une des deux îles de Lerins[391]. Son savoir et ses talents le
+firent mettre à la tête de la bibliothèque du couvent, autrefois remplie
+des livres les plus précieux et les plus rares, mais qui avait été
+bouleversée et dilapidée pendant les guerres de Provence. Il parvint en
+peu de temps à y remettre l'ordre, et même à y rétablir les manuscrits
+qui en avaient été distraits.
+
+ [389] Cette Histoire fut imprimée en 1614, en un gros vol.
+ in-fol.
+
+ [390] Lyon, 1575, petit in-8°.
+
+ [391] L'autre est l'île de Sainte-Marguerite.
+
+L'un des plus curieux qu'il y trouva était un recueil qu'Alphonse II,
+roi d'Aragon et comte de Provence[392], avait autrefois fait rédiger par
+un autre moine de ce couvent nommé Hermentère. L'orgueil avait présidé à
+la première partie de ce recueil: elle contenait les titres, les
+alliances et les armoiries de toutes les nobles et illustres familles de
+Provence, d'Aragon, d'Italie et de France; les goûts poétiques de ce roi
+troubadour avaient fait réunir dans la seconde les œuvres des meilleurs
+poëtes provençaux, avec un abrégé de leurs vies. Le moine des Isles-d'Or
+possédait entre autres talents celui d'écrire, dessiner, et enluminer
+avec une grande perfection. Son ordre avait, aux îles d'Hières, un
+hermitage et une petite église qu'on lui donna à desservir. Il s'y
+retirait pendant quelques jours, au printemps et à l'automne, avec un
+autre religieux qui avait les mêmes goûts que lui, «pour ouïr, dit
+l'auteur de sa vie, le doux et plaisant murmure des petits ruisseaux et
+fontaines, le chant des oiseaux; contemplant la diversité de leurs
+plumages, et les petits animaux tous différents de ceux de la mer, les
+contrefaisant au naturel».
+
+ [392] Mort en 1196.
+
+Il peignit ainsi un recueil considérable d'oiseaux, d'animaux, de
+paysages, et de vues des côtes délicieuses de ces îles, que l'on trouva
+parmi ses livres après sa mort[393]; mais il prit un soin particulier
+de copier et d'embellir, de tous les ornements de son art, les poésies
+et les vies des poëtes provençaux qu'il avait trouvées dans le recueil
+d'Hermentère. Il en épura le texte qui était fort corrompu. Les vies
+étaient écrites en rouge, et les poésies en noir, sur parchemin, le tout
+orné de figures enluminées en or, rouge et azur, selon le luxe de ce
+temps-là. Il envoya une de ces copies à Louis II, père du fameux René,
+roi de Naples, de Sicile, et comte de Provence. La cour provençale fut
+enchantée de cet ouvrage, et plusieurs gentilshommes, qui conservaient
+du goût pour leur ancienne poésie, obtinrent la permission de le faire
+copier dans la même forme et avec les mêmes ornements.
+
+ [393] Il mourut en 1408.
+
+Il est vraisemblable que ce sont ces élégantes copies, faites d'après
+celle du moine des Isles-d'Or, qui se répandirent ensuite à Naples et en
+Sicile, et dans le reste de l'Italie. Crescimbeni croit[394] que c'est
+l'original même, écrit de la main du moine des Isles-d'Or, qui se
+trouvait dans la bibliothèque Vaticane sous le N°. 3204. Mais ce
+manuscrit avait appartenu à Pétrarque, ensuite au cardinal Bembo, et est
+enrichi de quelques notes de ces deux hommes célèbres. Or, on sait que
+Pétrarque mourut en 1374, et le moine des Isles-d'Or ne fleurit, selon
+Crescimbeni lui-même[395], que plusieurs années après. Quoi qu'il en
+soit, ce manuscrit était, dans la bibliothèque du Vatican, le monument
+le plus curieux de l'ancienne poésie provençale[396]. On en était si
+jaloux à Rome, que les pères Mabillon et Montfaucon n'avaient pu en
+obtenir la communication, et qu'il fallut un bref spécial du pape pour
+l'accorder à M. de Sainte-Palaye. Il est maintenant déposé à notre
+Bibliothèque impériale[397], et ce n'est pas un des fruits les moins
+précieux que nous ait procurés la victoire.
+
+ [394] T. II, p. 162, note 2.
+
+ [395] _Ibid._, note 1.
+
+ [396] Les Vies des Troubadours et les titres y sont de même
+ écrits en rouge, les poésies en noir; les lettres initiales
+ des pièces et de chaque couplet historiées et enluminées, et
+ le portrait en pied de chaque Troubadour peint sur un fond
+ d'or en couleurs vives et bien conservées.
+
+ [397] Sous le même numéro que dans la Vaticane.
+
+Depuis le seizième siècle, on avait cessé en France de s'occuper des
+Troubadours. Un savant qu'on pourrait dire tout Français, ce même
+Sainte-Palaye que je viens de nommer, en fit dans le dernier siècle
+l'objet constant de ses recherches, de ses voyages, de ses travaux. Tout
+ce qui restait d'eux, disséminé dans les bibliothèques de France et
+d'Italie, fut rassemblé dans ses immenses recueils, expliqué par des
+notes, par des dissertations sur leur langage, par des glossaires, des
+tables raisonnées, et des vies de tous les poëtes provençaux. Mais tout
+restait enseveli dans vingt-cinq volumes in-folio de manuscrits[398] qui
+n'avaient pu voir le jour. L'abbé Millot rendit aux lettres le service
+d'en publier un extrait. Son Histoire littéraire des Troubadours[399],
+quoique très-imparfaite, peut donner cependant une idée générale de
+cette littérature singulière.
+
+ [398] Les pièces provençales seules, avec leurs variantes,
+ remplissent quinze volumes; huit autres sont remplis
+ d'extraits, de traductions, etc.
+
+ [399] Trois vol. in-12, Paris, 1774.
+
+Avant eux, et presque au commencement du dix-huitième siècle,
+Crescimbeni avait donné en italien, dans le second volume de son
+Histoire de la Poésie vulgaire, une traduction de l'ouvrage de
+Nostradamus, avec des notes et des additions considérables tirées de
+divers manuscrits[400]. Ces secours seraient insuffisants pour qui
+voudrait donner une histoire complète des Troubadours: il lui faudrait
+s'enfoncer de nouveau dans les manuscrits originaux et dans la
+volumineuse collection de Sainte-Palaye. Mais pour le but que je me
+propose, c'est-à-dire, pour faire connaître le génie de la poésie
+provençale, ses différentes formes, et surtout son influence sur les
+premiers essais de la poésie italienne, c'est assez d'avoir sous les
+yeux les Vies de Nostradamus; quoiqu'il faille y avoir peu de foi, la
+traduction, ou plutôt les notes et les additions de Crescimbeni,
+l'Histoire de l'abbé Millot, et seulement quelques uns des meilleurs
+manuscrits.
+
+ [400] Ce second volume de l'_Istoria della volgar poesia_ de
+ _Giovan Mario Crescimbeni_, parut en 1710; le premier avait
+ paru dès 1698. On avait déjà une traduction italienne des
+ _Vies de Nostradamus_, par Giovan. Giudice, imprimée à Lyon
+ la même année que l'ouvrage original, 1575, mais si mal
+ écrite et si remplie de fautes, ajoutées à celles de l'auteur
+ français, qu'elle ne pouvait être d'aucun usage. _Voyez_ la
+ préface de Crescimbeni.
+
+Il est inutile de répéter tout ce qu'ont écrit nos antiquaires sur
+l'origine de la langue romance ou romane[401]. Formée des combinaisons
+de la langue latique avec divers dialectes du celtique, elle était
+devenue celle de toute la Gaule. On fait remonter jusqu'à Hugues Capet
+sa séparation en plusieurs espèces de langage _roman_. Les seigneurs,
+les hauts barons qui l'avaient aidé à monter sur le trône, étaient
+presque aussi puissants que lui. Chacun d'eux resta dans sa seigneurie,
+ou si l'on veut dans ses états, les uns au nord de la France, où se
+forma le _roman_ wallon; les autres au midi, où naquit le _roman_
+provençal; tandis qu'au centre, où Hugues Capet avait un petit royaume,
+que sa politique et celle de ses descendants trouvèrent bientôt le moyen
+d'agrandir, le _roman_, proprement dit, par des combinaisons nouvelles,
+devenait peu à peu le français[402]. Le roman provençal, qui se parlait
+dans tout le midi de la France, déjà enrichi d'un grand nombre de mots
+grecs, anciennement apportés par les Phocéens, ne tarda pas à s'enrichir
+encore par le commerce de ces provinces avec l'Orient, avec l'Italie,
+surtout avec l'Espagne, où l'on commençait aussi à cultiver une langue
+nationale, et avec les Arabes ou Sarrazins qui y faisaient fleurir les
+arts du luxe, les sciences et les lettres.
+
+ [401] Nous devons à M. Roquefort, jeune homme très-instruit
+ dans nos antiquités littéraires, un bon Glossaire de la
+ Langue romane (Paris, 1808, deux forts volumes in-8°.)
+ ouvrage qu'il se propose encore d'améliorer.
+
+ [402] Fauchet, _de l'Origine de la Langue et Poésie
+ françaises_, liv. I, ch. 4.
+
+Lorsqu'au onzième siècle[403], plusieurs seigneurs français, appelés par
+le roi de Castille, Alphonse VI, qui avait épousé une Française[404],
+l'eurent aidé à faire la guerre aux Maures et à leur reprendre
+Tolède[405], un grand nombre de Français, Gascons, Languedociens,
+Provençaux, s'établirent en Espagne. Alphonse y appela des moines
+français, qui fondèrent un monastère auprès de Tolède. Bernard,
+archevêque de cette métropole, fut nommé primat d'Espagne et de cette
+partie des Gaules. Il tint en cette qualité à Toulouse un concile
+d'évêques français; enfin il s'établit entre l'Espagne et la France
+méridionale des communications de toute espèce. Or, les Arabes vaincus
+dans Tolède n'en étaient point sortis; ils y étaient restés soumis à la
+domination espagnole. Les écoles célèbres qu'ils y avaient fondées
+continuaient de fleurir; leurs coutumes, leurs mœurs nationales s'y
+conservaient; la poésie, le chant, était de l'essence de ces mœurs; et
+les Espagnols et les Français provençaux qui s'y établirent, purent
+également profiter, sous ce rapport, de leur commerce avec eux. En
+effet, c'est à cette époque que remontent peut-être les premiers essais
+poétiques de l'Espagne, et que remontent sûrement les premiers chants de
+nos Troubadours. Mais la destinée de ces deux poésies nées de la même
+source, fut très-différente. Ces antiques productions des muses
+castillanes, si elles furent différentes de celles mêmes des
+Troubadours[406], restèrent tout-à-fait inconnues; tandis que la poésie
+provençale remplissait de ses productions ou de sa renommée toute
+l'Europe, et prenait chez les autres nations un tel empire, qu'un savant
+espagnol n'hésite pas à la regarder comme la mère de la poésie, et même
+de toute la littérature moderne[407]. Il est vrai qu'il ajoute que cette
+langue et cette poésie provençales, mères et maîtresses des langues et
+de la poésie modernes, sont originairement espagnoles; et il serait
+aussi injuste de lui faire un crime de ce mouvement d'orgueil national,
+que difficile de lui contester les faits dont il s'appuie. Mais pour
+être tout-à-fait juste, il faut remonter un degré plus haut, et
+reconnaître dans la poésie arabe la mère et la maîtresse commune de
+l'espagnole et de la provençale.
+
+ [403] Andrès, _Orig. Progr. e St. at. d'ogni Lett._, t. I, c.
+ II.
+
+ [404] Constance, fille de Robert Ier, duc de Bourgogne.
+
+ [405] Le 25 mai 1085. Ce n'est donc pas au milieu du onzième
+ siècle, comme le dit Andrès, mais vers la fin.
+
+ [406] «Les Espagnols, dit l'estimable auteur de l'_Essai sur
+ la Littérature Espagnole_ (Paris, 1810, in-8°.), se
+ glorifient d'avoir eu parmi eux des Troubadours, dès les
+ douzième et treizième siècles. Raymon Vidal et Guillaume de
+ Berguedan, tous les deux Catalans, étaient des Troubadours,
+ ainsi que Nun (c'est-à-dire Hugues) de Mataplana». Mais ces
+ trois poëtes, dont nous avons les chansons, écrivirent en
+ langue provençale; et il paraît prouvé par le recueil même
+ intitulé _Poësias antiguas_, imprimé à Madrid, 4 vol. in-8°.,
+ que les poésies espagnoles les plus anciennes sont du
+ quatorzième siècle.
+
+ [407] Andrès, _ub. supr._
+
+On aperçoit dans la poésie des Troubadours les traces de cette
+filiation, et l'on n'y voit aucuns vestiges de la poésie grecque ou
+latine. La rime, l'un des caractères qui distinguent le plus la poésie
+moderne de l'ancienne, paraît nous être venue des Arabes par les
+Provençaux. Deux savants Français, Huet et Massieu[408], le Quadrio
+chez les Italiens[409], et une foule d'autres auteurs l'ont reconnu. Ce
+n'est pas que cette opinion n'ait eu des contradicteurs, parmi lesquels
+Lévêque de la Ravaillière, la Borde, et l'abbé le Bœuf, peuvent faire
+autorité. Les uns attribuent l'invention de la rime aux Goths; d'autres
+aux Scandinaves; quelques uns veulent qu'elle soit venue des vers latins
+rimés, et de ceux qu'on appelle léonins. Il sera toujours difficile de
+juger définitivement la question. Voici, en attendant, à ce qu'il me
+semble, les faits essentiels qui peuvent l'éclairer.
+
+ [408] L'un dans sa lettre à Segrais, _sur l'origine des
+ Romans_; l'autre dans son _Histoire de la Poésie française_,
+ ouvrage agréable, mais de peu de fonds, et dont j'avoue qu'on
+ ne peut s'appuyer que faiblement.
+
+ [409] _Stor. e rag. d'ogni Poes._, t. VI, lib. II, p. 299.
+
+L'on ne remarque rien dans l'ancienne poésie des Grecs, qui indique en
+eux du goût pour la consonnance de plusieurs mots dans le même vers, ou
+de plusieurs vers entre eux; si ce n'est peut-être dans quelques pièces
+de l'anthologie où cela peut avoir été un pur effet du hasard. Il n'en
+est pas ainsi des Latins. Les fragments de leurs plus anciens poëtes ont
+de ces consonnances si marquées, qu'elles auraient été des défauts
+insupportables si elles n'eussent pas été regardées comme des beautés.
+Cicéron, dans sa première Tusculane, cite deux passages du vieil Ennius,
+chacun de trois vers: les vers du premier finissent par trois verbes
+terminés en _escere_[410]; ceux du second, par trois verbes terminés en
+_ari_[411]. Ce ne peut avoir été une distraction du poëte; et s'il y mit
+de l'intention, il regardait donc cette consonnance comme un moyen de
+plaire ou de produire un effet quelconque. Dans les poëtes du meilleur
+temps, on trouve des vers dont le milieu forme consonnance avec la fin,
+ou deux vers de suite dont les derniers mots ont le même son. La
+consonnance entre le milieu et la fin est surtout très-fréquente dans le
+petit vers élégiaque. Il suffit, pour en trouver, d'ouvrir presque au
+hasard Tibulle, Properce ou Ovide. Il est impossible que des poëtes si
+soignés aient eu cette négligence ou cette affectation, si ce n'était
+pas une beauté.
+
+À mesure qu'on s'éloigna des bons siècles, la cadence des vers latins
+devint moins régulière, les règles de la quantité furent moins
+observées, et dans le moyen âge les vers rhythmiques, où l'on n'avait
+égard qu'au nombre des syllabes et non point à leur durée, prirent
+presque entièrement la place des vers métriques. Les consonnances y
+devinrent alors plus fréquentes, comme si leur effet, facile à saisir,
+eût tenu lieu, pour des oreilles moins délicates, des combinaisons
+harmonieuses et souvent imitatives du mètre. On écrivit des poëmes
+entiers en vers qu'on appelle _léonins_, dont le milieu était toujours
+en consonnance avec la fin. On a prétendu que ce nom de léonins leur
+vint d'un certain Léon, Parisien, moine de St.-Victor, qui les inventa
+et en fit un grand usage au douzième siècle; mais les exemples de ces
+sortes de compositions rimées datent de beaucoup plus haut, et Léon ne
+peut avoir eu tout au plus que la gloire de perfectionner cette
+invention.
+
+ [410]
+
+ _Cœlum nitescere, arbores frondescere,
+ Vites lœtificœ pampinis pubescere,
+ Rami baccarum ubertate incurvescere_, etc.
+
+ [411]
+
+ _Hœc omnia vidi inflammari,
+ Priamo vi vitam evitari,
+ Jovis aram sanguine turpari_.
+
+Fauchet fait remonter l'usage de la rime jusqu'à la langue thioise ou
+théotisque, qui est la source de la nôtre. Il rapporte[412] un long
+passage d'Ottfrid, moine de Wissembourg, écrivain du neuvième siècle,
+qui avait traduit en vers thiois les évangiles. Cet Ottfrid dit, dans le
+prologue latin de sa traduction, que la langue thioise affecte
+continuellement la figure _omoioteleuton_, c'est-à-dire, finissant de
+même; et que dans ces sortes de compositions les mots cherchent toujours
+une consonnance agréable. Plus loin, le même Fauchet dit[413] que la
+rime est peut-être une invention des peuples septentrionaux; que c'est
+depuis leur descente en Italie, pour détruire l'empire romain, que la
+rime a eu cours et a été reçue tant dans les hymnes de l'église, que
+dans les chansons et autres compositions amoureuses; et il attribue
+cette invention à ce que la quantité des syllabes étant alors ignorée,
+et la langue corrompue par la mauvaise prononciation de tant de
+barbares, _la consonnance leur toucha plus les oreilles_. Les Germains
+et les Francs écrivaient leurs guerres et leurs victoires en rhytmes ou
+rimes: Charlemagne ordonna d'en faire un recueil: Eginhart nous apprend
+qu'il se plaisait singulièrement à les entendre, et ce n'étaient pour la
+plupart que des vers thiois ou théotisques rimés. Enfin, quatre vers que
+Fauchet cite de la préface de cette traduction d'Ottfrid dont il a
+parlé, sont en langue thioise et rimés deux à deux[414].
+
+ [412] _De la Langue et Poésie françaises_, liv. I, c. 3.
+
+ [413] _Ibid._, c. 7.
+
+ [414] _De la Langue et Poésie françaises_. Cette traduction
+ se trouve dans _Thesaurus antiquitatum Teutonicarum_, avec
+ beaucoup d'autres poésies latines du neuvième siècle, toutes
+ rimées. Voici les quatre vers cités par Fauchet:
+
+ Nu vuill ih scriban unser heil
+ Evangeliono deil,
+ So vuir nu hiar Bigunnun
+ In frankisga zungun;
+
+ c'est-à-dire, selon Fauchet:
+
+ Je veux maintenant écrire notre salut,
+ Qui consiste dans l'évangile;
+ Ce que nous avons commencé
+ En langage français.
+
+Pasquier[415] cite cette même préface de la traduction thioise des
+évangiles, dans un passage de _Beatus Rhenanus_, savant du seizième
+siècle[416]. Ce passage en contient même un plus grand nombre de vers,
+tous rimés de deux en deux[417]. Pasquier en conclut aussi que la rime
+était dès lors connue en Germanie, d'où elle passa en France.
+
+ [415] _Recherches de la France_, liv. VII, c. 3.
+
+ [416] C'est un passage de son histoire de Germanie, _Res.
+ Germanicœ_, imprimée en 1693.
+
+ [417] Pasquier les traduit tous mot à mot; selon lui, les
+ quatre premiers sont littéralement ainsi:
+
+ Ores veux-je écrire notre salut.
+ De l'évangile partie,
+ Que nous ici commençons
+ En françoise langue.
+
+Muratori[418] cite un rhythme de S. Colomban, qui date du sixième
+siècle, et qui procède par distiques rimés; un autre de S. Boniface, en
+petits vers, aussi rimés de deux en deux; plusieurs autres, tirés d'un
+vieil antiphonaire du septième ou huitième siècle; et enfin un grand
+nombre d'exemples tirés d'anciennes inscriptions, épitaphes et autres
+monuments du moyen âge, tous antérieurs de plusieurs siècles à celui de
+Léon. Ces exemples deviennent plus fréquents à mesure qu'on approche du
+douzième siècle. C'est alors que l'usage de ces rimes, tant du milieu du
+vers avec la fin que des deux vers entre eux, devient presque général.
+On ne voit presque plus d'épitaphes, d'inscriptions, d'hymnes, ni de
+poëmes dont la rime ne fasse le principal ornement. C'est dans ce
+temps-là même que naquit la poésie provençale et, peu après, la poésie
+italienne. Il serait possible que ces vers latins rimés, qu'on entendait
+dans les hymnes de l'église, eussent donné l'idée de rimer aussi les
+vers provençaux et les vers italiens. Mais la communication entre les
+Arabes et les Provençaux est évidente et immédiate: les premiers
+offraient aux seconds des objets d'imitation plus attrayants: ce fut
+certainement des Arabes que les Provençaux prirent leur goût pour la
+poésie, accompagnée de chant et d'instruments; et il est probable que,
+frappés surtout de la rime, dont ils n'avaient jusque-là connu l'emploi
+que dans les chants sévères de l'église, ils l'admirent aussi dans leurs
+vers.
+
+ [418] _Antich. ital. Dissertaz._ 40, t. II, p. 437.
+
+Ce n'est pas là, d'ailleurs, à beaucoup près, le seul rapport qu'on
+trouve entre les deux poésies.
+
+Le goût des récits fabuleux d'aventures chevaleresques ou galantes, et
+celui des narrations d'où l'on fait ressortir quelque vérité morale,
+dominaient de tous temps dans la littérature arabe; et ce qui nous reste
+de poésies provençales offre beaucoup de ces récits romanesques et de
+ces moralités. C'était un usage presque général chez les poëtes arabes
+de finir leurs pièces galantes par une apostrophe, qu'ils s'adressaient
+le plus souvent à eux-mêmes; la plupart des chansons provençales
+finissent par un envoi: le Troubadour y adresse aussi la parole, ou à sa
+chanson elle-même, ou au jongleur qui doit la chanter, ou à la dame pour
+qui il l'a faite, ou au messager qui la lui porte. Rien ne devait être
+plus piquant dans la poésie provençale, que ces espèces de luttes entre
+deux Troubadours qui s'attaquaient et se répondaient, l'un soutenant une
+opinion, l'autre l'opinion contraire: ces combats poétiques étaient
+tellement en vogue chez les Arabes, qu'il n'y a presque aucun de leurs
+poëtes dont on ne raconte quelque particularité remarquable, et quelque
+trait piquant dans des circonstances de cette espèce[419].
+
+ [419] Voyez Andres, _ub. supr._ t. I, c. II.
+
+On peut ajouter aux ressemblances entre les formes poétiques, celles qui
+existaient entre les mœurs et la vie des poëtes. Chez les Arabes,
+plusieurs princes cultivèrent la poésie; il en fut de même chez les
+Provençaux, surtout parmi ceux qui firent la guerre en Espagne, et qui
+avaient eu des objets vivants d'émulation sous les yeux. Chez les
+Provençaux comme chez les Arabes, le talent de la poésie était pour les
+personnes pauvres et de basse condition un moyen sûr d'avoir accès
+auprès des grands, et d'en obtenir des honneurs et des récompenses.
+Quelques princes arabes avaient pour usage de donner aux poëtes qui
+leur récitaient des vers, leurs propres habits pour récompense; les
+troubadours en recevaient souvent de pareilles des seigneurs dont ils
+visitaient les cours, et dont ils savaient flatter l'amour propre et
+amuser les loisirs[420]. Enfin chez les deux nations, ainsi que chez les
+Espagnols, il n'y eut pas seulement des Troubadours, trouvères ou
+poëtes, mais des jongleurs, jugleors ou chanteurs, qui exécutaient les
+chants des poëtes, en s'accompagnant de la viole ou de quelques autres
+instruments.
+
+ [420] «Nos Trouvères, dit le président Fauchet, allaient par
+ les cours resjouir les princes; meslans quelquefois des
+ fabliaux qui étoient contes faits à plaisir, ainsi que des
+ nouvelles, des servantois aussi, esquels ils reprenaient les
+ vices, ainsi qu'en des satyres, des chansons, lais, virelais,
+ sonnets, ballades, traitans volontiers d'amours, et par fois
+ à l'honneur de Dieu; remportant de grandes récompenses des
+ seigneurs, qui bien souvent leur donnaient jusques aux robes
+ qu'ils avaient vestues; lesquelles ces jugliors ne failloient
+ de porter aux autres cours, afin d'inviter les seigneurs à
+ pareille libéralité». _De la Langue et Poésie françaises_, l.
+ I, c. 8.
+
+Des traits si multipliés de ressemblance peuvent-ils laisser le moindre
+doute, et ne reste-t-il pas prouvé que la poésie des Troubadours
+provençaux dut sa naissance et quelques uns de ses caractères au
+voisinage de l'Espagne et à l'exemple des Arabes; que leur langue se
+sentit aussi de ce commerce; qu'elle n'en profita peut-être guère moins
+que de ses anciens rapports avec le grec de Marseille, et que ces causes
+réunies lui donnèrent cette supériorité qu'aucune langue moderne ne
+pouvait lui disputer alors, mais qu'elle ne devait pas garder
+long-temps.
+
+Si l'on veut avoir une idée juste de cette poésie, dont la destinée fut
+si brillante et si fugitive, il ne faut pas se figurer les Troubadours
+comme ayant toujours eu pendant ce peu de durée le même genre de talent,
+la même existence dans le monde et le même succès. L'art de faire des
+vers et celui de les chanter n'étaient point d'abord séparés. Les poëtes
+étaient Troubadours et jongleurs à-la-fois. Ce dernier titre fut même le
+seul qu'ils portèrent dans les premiers temps; et le mot _jonglerie_,
+qui fut pris ensuite dans un sens si défavorable, désignait alors le
+plus noble des talents et le premier des arts. C'est ce que nous voyons
+très-positivement dans un morceau précieux d'un Troubadour du treizième
+siècle[421], qui déplore la dépravation et l'avilissement de la
+jonglerie. Il demande s'il convient de nommer jongleurs des gens dont
+l'unique métier est de faire des tours, de faire jouer des singes et
+autres bêtes. «La jonglerie, dit-il, a été instituée par des hommes
+d'esprit et de savoir, pour mettre les bons dans le chemin de la joie et
+de l'honneur, moyennant le plaisir que fait un instrument touché par des
+mains habiles. Ensuite vinrent les Troubadours pour chanter les
+histoires des temps passés, et pour exciter le courage des braves en
+célébrant la bravoure des anciens. Mais depuis long-temps tout est
+changé. Il s'est élevé une race de gens qui, sans talents et sans
+esprit, prennent l'état de chanteur, de joueur d'instruments et de
+Troubadour, afin de dérober le salaire aux gens de mérite qu'ils
+s'efforcent de décrier. C'est une infamie que de pareilles espèces
+l'emportent sur les bons jongleurs; et la jonglerie tombe ainsi dans
+l'avilissement».
+
+[421] Giraut Riquier. Il était de Narbonne, et fut très-favorisé du roi
+de Castille Alphonse X; c'est à peu près tout ce qu'on sait de lui. Le
+passage cité est tiré d'une pièce très-curieuse adressée à ce roi, sous
+le titre de _Supplication au roi de Castille, au nom des jongleurs_.
+Voyez Millot, t. III, P. 356.
+
+On s'était si fort habitué à voir les jongleurs faire des tours
+d'adresse ou de passe-passe, qu'un autre Troubadour du même siècle[422]
+donnant dans une de ses pièces des conseils à un jongleur, lui
+recommande de joindre ce talent à tous les autres. «Sache, lui dit-il,
+bien trouver, bien rimer, bien proposer un jeu parti. Sache jouer du
+tambour et des cimbales, et faire retentir la symphonie. Sache jeter et
+retenir de petites pommes avec des couteaux; imiter le chant des
+oiseaux; faire des tours avec des corbeilles; faire attaquer des
+châteaux, faire sauter[423] au travers de quatre cerceaux, jouer de la
+citole[424] et de la mandore, manier la manicarde[425] et la guitare,
+garnir la roue avec dix-sept cordes[426], jouer de la harpe, et bien
+accorder la gigue[427] pour égayer l'air du psaltérion. Jongleur, tu
+feras préparer neuf instruments de dix cordes. Si tu apprends à en bien
+jouer, ils fourniront à tous tes besoins. Fais aussi retentir les lyres
+et résonner les grelots[428]».
+
+ [422] Girant de Calanson; il était de Gascogne, et n'est
+ connu lui-même que sous le titre de jongleur. Voy. Millot, t.
+ II, p. 28.
+
+ [423] Sans doute des singes.
+
+ [424] Et non pas _citales_, comme on le lit dans Millot
+ (_Voyez_ le _Glossaire de la Langue Romane_, de M. Roquefort,
+ au mot _citole_.)
+
+ [425] Lisez le _manicorde_ ou _manichordion_: c'était une
+ sorte d'épinette. (Voyez La Borde, _Essai sur la Musique_, t.
+ I, p. 301.)
+
+ [426] Millot pense que c'était une espèce de vielle. Ce
+ serait une horrible cacophonie, que dix-sept cordes de tons
+ différents, touchées à la fois par des roues de vielles. L'un
+ des dessins de la _Danse aux aveugles_, manuscrit du
+ quinzième siècle, qui est à la bibliothèque impériale,
+ représente une femme tournant de la main gauche une roue
+ attachée par son centre à une colonne, et dont deux jantes
+ paraissent porter des cordes tendues dans leur longueur; elle
+ tient de la main droite une longue baguette appuyée sur son
+ épaule, mais dont on peut croire qu'elle frappe de temps en
+ temps les cordes tendues sur les deux jantes de la roue. La
+ Borde, qui a fait graver très-imparfaitement ce dessin dans
+ son _Essai sur la Musique_, t. I., p. 275, ne dit rien de
+ cette roue, sinon que c'est un _instrument circulaire qui lui
+ est inconnu_. Ce serait peut-être la roue à dix-sept cordes
+ dont il est ici question. Si, ce qui est plus vraisemblable,
+ la Roue, ou Rote, était en effet une vielle, il y a ici
+ erreur de nombre. Le texte copié par Millot portait peut-être
+ _avec ses sept cordes_, au lieu de _avec dix-sept cordes_; et
+ l'on conviendra que ce serait encore beaucoup.
+
+ [427] Espèce de musette, selon quelques-uns, ou plutôt
+ instrument à cordes qui s'accordait fort bien avec la harpe,
+ comme on le voit par ces vers du Dante, cités par La Crusca,
+ dans son Vocabulaire, au mot _Giga_:
+
+ _E come giga ed arpa, in tempra tesa
+ Di molte corde, fan dolce tintinno
+ A tal da cui la nota non è intesa_.
+ PARAD., c. 14.
+
+ [428] Millot, loc. cit.
+
+Pierre Vidal, au contraire[429], dans la plus longue et la meilleure
+pièce qui nous reste de lui, donnant aussi des conseils à un jongleur,
+voudrait ramener l'art à sa dignité, et ne voit que la jonglerie qui
+puisse corriger les vices et la corruption du siècle. Il le dit
+très-positivement. Ces vices ont passé des rois et des comtes à leurs
+vassaux. «Le sens et le savoir ont disparu chez les uns comme chez les
+autres; et les chevaliers, autrefois loyaux et vaillants, sont devenus
+perfides et trompeurs. Je ne vois qu'un remède au désordre: _c'est la
+jonglerie_; cet état demande de la gaîté, de la franchise, de la douceur
+et la de prudence..... N'imitez point ces insipides jongleurs qui
+affadissent tout le monde par leurs chants amoureux et plaintifs.
+
+ [429] Voyez sa Vie dans Nostradamus et dans Crescimbeni, Vie
+ 26; Millot, t. II, p. 266.
+
+Il faut varier ses chansons..., se proportionner à la tristesse et à la
+gaîté des auditeurs éviter seulement de se rendre méprisable par des
+récits bas et ignobles[430]».
+
+ [430] Millot, _ub. supr._, p. 290.
+
+Mais il ne reste point de monuments de ces temps primitifs de la poésie
+provençale, où le titre de jongleur annonçait ce qu'on entendit ensuite
+par celui de Troubadour. Ce n'est qu'à cette seconde époque de l'art que
+l'on en peut commencer l'histoire; et ce sont des têtes couronnées que
+l'on trouve, pour ainsi dire, à l'ouverture de cette ère poétique.
+
+On met peut-être un peu gratuitement au nombre des Troubadours cet
+empereur Frédéric Barberousse qui, après avoir si mal employé pendant un
+long règne ses grands talents militaires et son courage, se croisa dans
+sa vieillesse, passa en Asie, à la tête de quatre-vingt-dix mille
+hommes, et mourut de saisissement pour s'être baigné dans un petit
+fleuve de Silicie, dont les eaux étaient trop froides, comme autrefois
+Alexandre dans le Cydnus[431]. Frédéric passait pour aimer la poésie et
+les poëtes. Lorsqu'après avoir ravagé la Lombardie, et rasé pour la
+seconde fois Milan, il fut reçu à Turin par Raymond Bérenger le jeune,
+comte de Provence, Raymond l'alla visiter, suivi d'une troupe nombreuse
+de gentilshommes, d'orateurs et de poëtes provençaux, et fit chanter
+devant lui par ses poëtes plusieurs chansons provençales. «L'empereur,
+dit dans son vieux langage l'historien des Troubadours, estant esbay de
+leurs belles et plaisantes inventions et façon de rhythmer, leur feist
+des beaux présens, et feist un épigramme en langue provensale à la
+louange de toutes les nations qu'il avait suivies en ses victoires».
+
+ [431] Le désir de comparer deux grands hommes a fait, dit
+ Gibbon, que plusieurs historiens ont noyé Frédéric dans le
+ Cydnus, où Alexandre s'était imprudemment baigné. Mais la
+ marche de cet empereur fait plutôt juger que le Saleph, dans
+ lequel il se jeta, est le Calycadnus, ruisseau dont la
+ renommée est moins grande, mais le cours plus long. _Decline
+ and fall_, etc., chap. 59, note 26. Ferrari, dans son
+ Dictionnaire géographique, au mot _Calycadnus_, n'appelle
+ point ce fleuve Saleph, mais Saleseus ou Salès, fleuve de
+ Cilicie, qui traversait la ville de Séleucie, et se jetait
+ dans la mer entre les promontoires Sarpédon et Zéphyrium.
+
+Cette épigramme, ou plutôt ce couplet, est de dix vers sur deux seules
+rimes. Le galant empereur ne fait qu'exprimer dans chaque vers ce qui
+lui plaît le plus dans chaque nation.
+
+ Plas my cavalier françès
+ E la donna Catalana,
+ E l'onrar[432] del Ginoès,
+ E la court de Castellana.
+ Lou cantar Provensalès
+ E la dansa trivisana
+ E lou corps Aragonnès
+ E la perla Julliana[433]
+ La mans e kara[434] d'Anglès,
+ E lou donzel de Thuscana.
+
+ [432] C'est-à-dire, l'accueil honorable, le salut, la manière
+ de témoigner le respect et les égards. Quelques-uns lisent
+ l'_ourar_, comme Voltaire dans le chapitre 82 de son _Essai
+ sur les Mœurs_, etc., où il donne, par erreur, Frédéric II
+ pour auteur de ce couplet, au lieu de Frédéric I: cela
+ signifierait alors l'industrie, la manière d'ouvrer du
+ Génois; mais l'autre leçon est préférable; il n'est ici
+ question que des avantages extérieurs et des manières.
+
+ [433] On ne sait ce que signifie cette perle julienne.
+
+ [434] La main et la figure, _la ciera_.
+
+Cela prouve bien que Frédéric savait conserver, au milieu des ravages et
+des désastres de la guerre, beaucoup de politesse et de liberté
+d'esprit; mais nous n'avons de lui que cet impromptu, et ce n'est pas
+assez pour le mettre au rang des poëtes.
+
+Le plus ancien Troubadour, dont il nous soit resté des ouvrages, est un
+prince; c'est Guillaume IX, comte de Poitou et duc d'Aquitaine, mort en
+1127. On compte parmi eux un roi d'Angleterre, Richard Ier; deux rois
+d'Aragon, Alphonse II et Pierre III; un roi de Sicile, Frédéric III; un
+dauphin d'Auvergne, un comte de Foix[435], un prince d'Orange[436], etc.
+Ces poëtes couronnés qui figurèrent dans les événements publics de leur
+siècle, offrent quelquefois dans leurs poésies des circonstances qui ont
+échappé à l'histoire. Le premier de tous, cependant, Guillaume IX, ne
+paraît guère dans les siennes que comme un franc Troubadour, et s'y
+montre tel qu'il fut dans sa vie licencieuse et déréglée. Ce qui ne
+l'empêcha point de partir pour la Terre-Sainte, où l'on dit que, malgré
+les fatigues et les dangers d'une croisade malheureuse, son humeur gaie
+et même un peu bouffonne ne l'abandonna pas[437].
+
+ [435] Roger Bernard III. Voyez Millot, t. II, p. 470.
+
+ [436] Guillaume de Baux. Voyez _idem_, t. III, p. 52.
+
+ [437] Voyez Crescimbeni, _Giunta alle vite de' poeti
+ provenzali_, où il le nomme Guillaume VIII; et Millot, t. I,
+ p. I.
+
+On sait assez quels malheurs éprouvèrent le courage bouillant de cet
+autre croisé célèbre, Richard, surnommé Cœur-de-Lion[438]. Dans la
+prison où il fut jeté à son retour, il se consola par un sirvente (sorte
+de poésie satirique), où il n'épargne pas les amis froids qui le
+laissaient languir dans cette dure captivité[439]. Dans une autre pièce
+du même genre, composée plusieurs années après qu'il eut recouvré sa
+liberté, il reproche au dauphin d'Auvergne et au comte Gui, son cousin,
+de ne se pas déclarer pour lui contre le roi Philippe Auguste, comme ils
+l'avaient fait une autre fois[440]. Mais en attaquant le dauphin
+d'Auvergne, il provoquait un de ses rivaux en poésie, plus exercé que
+lui à ce genre de combats. Le dauphin ne manqua pas de répondre. Son
+sirvente est assaisonné de plaisanteries assez fines, et qui ne durent
+pas être sans amertume pour le poëte roi. Tout cela était de bonne
+guerre, et fournit sur les mœurs de ce siècle, sur le ton de franchise
+et de liberté qu'un simple seigneur pouvait se permettre avec un roi,
+quand il ne voyait pas en lui son suzerain, des traits qui ne sont pas
+indifférents pour l'histoire[441].
+
+ [438] Voyez Crescimbeni, Vie XLI; Millot, t. I, p. 54.
+
+ [439] Le premier vers de ce sirvente est:
+
+ _Ja nus hom pris non dira sa raison_.
+
+ Le roi dit dans une autre couplet:
+
+ Or sachan ben mos homs e mos barons
+ Anglez, Normans, Peytavins e Gascons
+ Qu'yeu non ay ia si povre compagnon
+ Que per aver lou laissesse' en prison.
+
+ Ce langage est plus français que provençal; et l'on voit que
+ Richard était plutôt un Trouvère qu'un Troubadour.
+
+ [440] Ils n'y avaient gagné que le ravage de leurs terres,
+ Richard les ayant abandonnés, et eux n'étant pas assez forts
+ pour résister seuls au roi de France.
+
+ [441] Voyez, sur le dauphin d'Auvergne, Crescimbeni, _Giunta
+ alle Vite_, etc.; Millot, t. I, p. 303.
+
+Les deux rois d'Arragon, Alphonse II et Pierre III, n'ont de rang parmi
+les Troubadours, l'un que pour une chanson d'amour, l'autre que pour une
+espèce de sirvente relatif à des circonstances politiques et militaires;
+mais tous deux furent grands protecteurs des Troubadours, qui les en ont
+payés par d'excessives louanges. La mémoire de ces deux rois serait
+peut-être aussi honorée que celle d'Auguste, si les poètes qu'ils
+protégèrent avaient été des Virgiles; mais on ne lit plus ces poètes, et
+le souvenir des actes de mauvaise foi et des vices d'Alphonse II vit
+encore; et toutes les rimes provençales ne peuvent faire oublier,
+surtout à des Français, que Pierre III fut l'auteur des vêpres
+siciliennes[442].
+
+ [442] Voyez, sur Alphonse II, considéré comme Troubadour,
+ Crescimbeni, _Giunta alle Vite_, etc., p. 167 (il l'y nomme
+ Alphonse I), et Millot, t. I, p. 131; sur Pierre III,
+ Crescimbeni, vers la fin de l'article ci-dessus, p. 169;
+ Millot, t. III, p. 150. Pierre composa le sirvente qui nous
+ est resté, dans le temps ou Philippe le Hardi, roi de France,
+ marchait contre lui, en vertu de l'excommunication lancée par
+ le pape Martin IV. Pierre III y paraît peu effrayé de cette
+ guerre, qui en effet ne fut pas heureuse pour Philippe; ce
+ roi mourut en revenant, Pierre III la même année, 1285, et le
+ pape Martin aussi.
+
+Le troisième possesseur d'un trône acquis par ce grand crime politique,
+Frédéric III, se voyait attaqué en Sicile par le parti de la France et
+du pape, et par son propre frère Jacques II, roi d'Arragon, qui feignit
+d'entrer dans cette ligue par crainte du terrible pontife Boniface VIII.
+Son courage ne l'abandonna point, et le tour d'esprit poétique,
+héréditaire dans sa famille, lui dicta un sirvente où il parle en homme
+de cœur et en roi. «Je ne dois pas, dit-il, me mettre en peine de la
+guerre, et j'aurais tort de me plaindre de mes amis. Je vois une foule
+de guerriers venir à mon secours, etc.». Ce style ferme, sans parure et
+qui va droit au fait, dans la bouche d'un roi et dans des circonstances
+périlleuses, donne à cette pièce un intérêt indépendant de son mérite
+poétique[443].
+
+ [443] Voyez, sur Frédéric III, Crescimbeni, _Giunta alle
+ Vite_, etc., p. 185, et Millot, t. III, p. 23.
+
+C'est une circonstance bien remarquable de cette époque de la
+littérature provençale, et sur laquelle on n'a peut-être pas assez
+réfléchi, que, dans un siècle de barbarie et d'ignorance, dans un pays
+où l'on peut dire qu'à proprement parler il n'y avait point de
+littérature, il se fût tout à coup déclaré une espèce d'épidémie
+poétique si générale, qu'elle atteignait jusqu'aux plus grands seigneurs
+et jusqu'aux rois. Non seulement dans leurs amours, mais dans leurs
+affaires politiques et dans leurs guerres, ils s'exprimaient en vers:
+ils s'attaquaient, se répondaient; et si, comme dans les temps
+homériques, ils s'adressaient des ironies piquantes et des injures, ce
+n'est plus un poëte inventeur et suspect qui nous l'apprend, et qui les
+leur prête sans doute, c'est eux-mêmes que nous entendons, et dont nous
+pouvons juger le degré de politesse aussi bien que le courage et le
+talent.
+
+Les dames elles-mêmes, à qui les fruits de cette épidémie procuraient du
+plaisir et de la gloire, n'en furent pas exemptes; et l'un des plus
+grands poëtes de nos jours[444], qui refusait aux femmes l'exercice de
+l'art des vers, aurait eu, cinq ou six siècles plutôt, la même querelle
+à leur faire. On trouve parmi les Troubadours une comtesse de Die[445],
+éprise et aimée de Rambaud, prince d'Orange, célèbre Troubadour
+lui-même, et brave chevalier, mais inconstant, libertin, et qui la
+réduisit souvent à se plaindre dans ses vers des infidélités de son
+amant; une Azalaïs de Porcairagues, qui, tout en aimant un autre
+chevalier dont le nom n'est pas heureux pour la poésie[446], se plaint
+aussi d'une infidélité de ce même prince d'Orange, une comtesse de
+Provence[447]; une dame Clara d'Anduse[448]; une dona Castelloza, bien
+tendrement éprise d'un ingrat[449] à qui elle déclare que, s'il la
+laisse mourir, il fera un grand péché _devant Dieu et devant les
+hommes_; une certaine dame Tiberge, les Italiens _dona Tiburtia_, les
+Provençaux, par corruption, _Natibors_[450], qui a laissé peu de vers,
+mais qui fit beaucoup de bruit dans le monde par ses galanteries,
+l'amour qu'eurent pour elle un grand nombre d'hommes, la haine d'un
+grand nombre de femmes, et la réputation de sa beauté et de son esprit.
+
+ [444] Le Brun.
+
+ [445] Millot, t. I, p. 170.
+
+ [446] Il se nommait Gui-Guérujat ou Guerjat, et était de la
+ maison de Montpellier, _ibid._, p. 110.
+
+ [447] _Ibid._, t. II, p. 223.
+
+ [448] _Ibid._, p. 477.
+
+ [449] Armand de Bréon, _ibid._, p. 404.
+
+ [450] Tom. III, p. 321.
+
+Beaucoup de chevaliers riches, seigneurs de terres et de châteaux,
+suivirent l'exemple que leur donnaient des princes et des rois
+Troubadours, tandis qu'une foule presque innombrable de poëtes, nés dans
+une condition commune, trouvait, dans les habitudes et les usages du
+régime féodal, des moyens de subsister, par ses talents, avec aisance et
+avec honneur. Tous trouvèrent dans les mœurs de leur siècle une ample
+matière à leurs poésies galantes et licencieuses, et dans les événement
+publics une source inépuisable de sujets pour leurs pièces historiques
+et leurs satires.
+
+Autant de hautes seigneuries, baronies ou comtés, autant de châteaux et
+presque de gentilhommières, autant il y avait de grandes et petites
+cours, où chacun s'efforçait d'étaler, selon ses moyens, le luxe que ce
+temps permettait, et d'attirer les seigneurs voisins et les chevaliers
+voyageurs par des divertissements et par des fêtes. Les Troubadours
+parcouraient avec leurs jongleurs ces séjours de guerre et de plaisirs.
+Les châtelains les plus riches s'efforçaient de les y fixer. Leurs
+femmes ou leurs filles, lorsqu'elles étaient jolies, n'y contribuaient
+pas moins que leurs richesses. Ils s'en inquiétaient peu, pourvu qu'à
+leurs tables, et dans les longues soirées d'hiver, ils fussent défrayés
+de chants guerriers, de récits romanesques, de jolies chansons et de
+contes merveilleux ou gaillards.
+
+Souvent, après avoir ainsi fait admirer et payer leurs chants dans tout
+le midi de la France, nos Troubadours visitaient l'Italie et l'Espagne.
+Leur réputation les précédait et s'y accroissait encore. En Italie
+surtout, les petites cours qui s'y élevèrent bientôt sur les débris des
+républiques, leur offraient les mêmes amusements et les mêmes avantages
+que celles de France. Pour mieux goûter leurs chants, on apprenait leur
+langue; et les noms et les vers de plusieurs poëtes nés italiens et
+espagnols, sont placés honorablement parmi les noms et les vers des
+Troubadours[451].
+
+ [451] Tels sont le fameux Sordel de Mantoue, Barthélemi
+ Giorgi de Venise, Boniface Calvo de Gênes, etc. Voyez leurs
+ articles dans Crescimbeni et dans Millot.
+
+Souvent aussi l'esprit religieux et aventurier qui dominait leur siècle
+se saisissait d'eux, les entraînait dans des pélerinages lointains, et,
+le bourdon sur l'épaule, la croix sur la poitrine et le bâton à la main,
+ils allaient chercher dans la Palestine et la Syrie des indulgences
+pour leurs aventures passées et de nouvelles aventures. C'est ainsi que
+Geoffroy Rudel, épris d'amour pour une belle princesse de Tripoli, en
+fait le sujet de ses chansons, quitte une cour où il jouissait du sort
+le plus heureux[452], prend la croix, s'embarque avec un autre poëte
+provençal son ami[453], tombe malade dans la traversée, arrive mourant à
+Tripoli de Syrie, fait annoncer à la princesse son arrivée et son
+malheur. Touché de tant d'amour et d'infortune, elle va le voir sur son
+vaisseau, et il meurt du saisissement que lui cause cette visite
+inespérée[454].
+
+ [452] La cour de Geoffroy, comte de Bretagne, fils de Henri
+ II, roi d'Angleterre.
+
+ [453] Bertrand d'Alamanon.
+
+ [454] Voyez Nostradamus et Crescembeni, Vie I; Millot, t. I,
+ pag. 85.
+
+Pierre Vidal, maître fou s'il en fut jamais, malheureux dans ses amours,
+exilé par une grande dame qu'il avait aimée plus et autrement qu'elle ne
+voulait l'être, va se distraire à la croisade où périt Frédéric Ier;
+mais il y perd le peu qu'il avait de raison; sa tête se remplit de
+fantômes chevaleresques; il se croit un héros, ne fait plus que des
+chansons guerrières, où il paraîtrait avoir donné le premier modèle des
+matamores de comédie et des capitaines Tempête[455]. On se moque de lui;
+on lui joue un des ces tours que l'on a, de nos jours, appelés
+_mystifications_. On lui fait épouser une Grecque, nièce prétendue de
+l'empereur d'Orient, et qui doit, dit-on, lui transmettre des droits à
+l'Empire. On le voit alors prendre le titre d'empereur, donner celui
+d'impératrice à sa femme, se revêtir des marques de cette dignité, faire
+porter un trône devant lui[456], épargner ce qu'il peut pour la conquête
+de son Empire, et fait cent autres folies, aussi peu dignes du caractère
+d'un soldat chrétien que des talents d'un Troubadour.
+
+ [455] Voyez Millot, t. II, p. 271 et 272.
+
+ [456] Cette folie n'était que ridicule. Après son retour en
+ Europe, il en eut une plus dangereuse pour lui: amoureux
+ d'une dame de Carcassonne, nommée _Louve_ de Penautier, il se
+ faisait appeler _Loup_ en son honneur. Pour l'honorer
+ davantage, il s'habilla d'une peau de loup; des bergers, avec
+ des lévriers et des mâtins, le chassèrent dans les montagnes,
+ le poursuivirent, le traitèrent si mal, qu'on le porta pour
+ mort chez sa maîtresse. _Idem. ibid._ p. 278.
+
+Plusieurs autres de ces poëtes, sans se donner ainsi en spectacle, et
+sans porter dans ces pieuses expéditions des têtes aussi malades, y
+partagèrent du moins la folie commune. Les uns célébraient les exploits
+dont ils étaient témoins, les autres reprenaient dans leurs sirventes
+les vices et les fautes des croisés, d'autres chantaient en même temps
+les triomphes de la croix et les plaisirs ou les peines de leurs amours.
+C'était une singularité de plus dans le tableau déjà si singulier de ces
+saintes armées; il est à regretter que le Tasse, ce peintre si fidèle
+des mœurs de la chevalerie chrétienne, n'ait pas ajouté à ses peintures
+ce trait piquant de ressemblance, et n'ait pas, à l'exemple d'Homère et
+de Virgile, placé parmi les guerriers de Godefroy quelque Phémius ou
+quelque Iopas provençal, dont son génie élevé aurait bien su ennoblir et
+les pensées et le langage.
+
+Mais sans même s'expatrier, la plupart des Troubadours trouvaient en
+Provence et dans les régions circonvoisines assez d'emploi pour leur
+humeur chevaleresque, et de sujets pour leurs romans.
+
+Bernard de Ventadour, né dans le rang le plus bas, s'élève par son
+talent jusqu'à la faveur de la petite cour où son père avait été
+domestique. Bien vu du seigneur, il l'est encore mieux de la dame. Une
+légère indiscrétion trahit le secret de leurs amours. Le Troubadour est
+banni du château; la châtelaine y est renfermée et gardée étroitement.
+Bernard se désole d'abord, puis va se consoler auprès d'une plus grande
+dame, la fameuse Eléonore de Guienne, duchesse de Normandie depuis son
+divorce avec Louis-le-Jeune, et dont le second époux Henri fut bientôt
+après roi d'Angleterre. Bernard osa l'aimer; Eléonore ne passa point
+pour avoir été cruelle; et quand elle fut partie pour aller régner en
+Angleterre, il la regretta dans ses chansons comme on ne regrette que
+l'objet d'un amour heureux. Tel était donc alors l'empire du talent que
+le fils d'un simple domestique obtint, par cette seule puissance, les
+bontés d'une princesse deux fois reine.
+
+Telle était aussi la facilité des mœurs dans ces bons siècles de nos
+pères, que les belles dames aimées par les Troubadours, qui joignaient
+au talent de Bernard l'avantage de la naissance qu'il n'avait pas, leur
+jouaient des tours qu'oseraient à peine se permettre les femmes de la
+meilleure compagnie, dans les siècles les plus corrompus. Je ne parle
+point d'espiègleries telles que celle de la dame de Benanguès, qui
+retint en secret pour son chevalier chacun des trois rivaux dont elle
+était priée d'amour; placée entre eux, et pressée par tous trois à la
+fois, elle regarda si tendrement l'un, pressa si doucement la main à
+l'autre, marcha si expressivement sur le pied du troisième que tous se
+retirèrent satisfaits. Il n'y a là, quand ils se sont fait leur
+confidence, que de quoi donner sujet à une tenson, où chacun des trois
+soutient la prééminence que doit avoir en amour la faveur qu'il a
+reçue[457]: mais voici quelque chose de plus fort.
+
+ [457] Voyez Millot, t. II, article de Savary de Mauléon, p.
+ 106.
+
+Guillaume de Saint-Didier, bon chevalier, châtelain riche, et ingénieux
+troubadour, aime la marquise de Polignac, très-belle et très-noble
+dame. D'abord elle trouve plaisant de ne lui vouloir accorder ce qu'il
+demande que lorsqu'elle en sera sollicitée par son mari. Ce Polignac
+était si bon homme, il aimait tant les vers et la musique qu'il citait
+et chantait volontiers les chansons de Saint-Didier. Celui-ci en compose
+une où il introduit un mari faisant à sa femme la prière que la marquise
+exigeait du sien, et il confie au bon seigneur son ami, en ne lui
+cachant que les noms, le cas où il est, la ruse qu'il est obligé
+d'employer et le succès qu'il en espère. Polignac trouve le tour
+plaisant, la chanson très-jolie, l'apprend par cœur comme les autres, va
+la chanter à sa femme, rit avec elle du stratagème, et lui soutient que
+la beauté pour qui la chanson est faite ne peut, après l'avoir entendue,
+rien refuser au Troubadour. Aussi lui accorde-t-elle tout en sûreté de
+conscience. Mais ce n'est encore là que le premier acte de la comédie.
+
+Pour mieux couvrir sa véritable intrigue, le troubadour feignit d'en
+avoir d'autres; mais il le feignit si bien que la marquise en fut
+jalouse et résolut de s'en venger. C'est cette vengeance surtout qui
+peut nous faire juger des mœurs de ce bon temps. Sa liaison avec
+Saint-Didier avait eu besoin d'un confident. Il était aimable; elle le
+fait venir, lui déclare qu'elle veut le faire passer de la seconde place
+à la première: ils iront à un certain pélerinage; car les pélerinages,
+les tours joués, aux maris et aux amants, tout cela s'arrangeait à
+merveille; ils passeront en chemin par le château de Saint-Didier, qui
+n'y était pas, et c'est dans ce château, dans son lit même qu'elle
+couronnera son successeur. Les ordres sont donnés pour le voyage. Grand
+cortége de dames, de demoiselles et de chevaliers, à la tête desquels
+marche le nouvel amant. Dans l'absence du châtelain tous les honneurs
+sont rendus à sa dame, à son ami et à leur suite. Une table splendide
+est servie; tout est en joie et en fête. Les appartements sont préparés;
+on se retire, et la dame de Polignac passe la nuit comme elle se l'était
+promis. Tout le pays fut instruit de l'aventure. Saint-Didier en fut
+d'abord au désespoir; il se consola ensuite en galant homme,
+c'est-à-dire, en faisant à son tour un autre choix.
+
+Des aventures tragiques se mêlent à ces joyeuses anecdotes. Tous les
+maris n'étaient pas d'aussi bonne humeur. Raimond de Castel Roussillon
+avait placé l'aimable Cabestaing auprès de sa femme, en qualité
+d'écuyer. S'étant aperçu qu'il y remplissait secrètement d'autres
+fonctions, il l'attire hors de son château sous un faux prétexte, le
+poignarde, lui arrache le cœur, fait servir sur sa table ce mets déguisé
+par l'assaisonnement, en fait manger à sa malheureuse femme, et
+découvrant alors à ses yeux la tête de son amant, lui apprend avec un
+joie féroce quel horrible repas elle a fait; trait affreux de jalousie
+et de vengeance, dont le barbare Fayel offrit vers le même temps un
+second exemple, si l'on n'aime mieux croire, pour l'honneur de
+l'humanité, que le dernier trait est emprunté du premier, au moins dans
+sa plus horrible circonstance[458].
+
+ [458] L'abbé Millot pense en effet qu'il est possible que le
+ sire de Coucy, blessé à mort au siège d'Acre, ait réellement
+ donné à son écuyer la commission de porter son cœur à la dame
+ de Fayel; qu'elle soit morte de douleur en recevant ce triste
+ gage, et qu'un romancier ait orné ce simple fait de
+ circonstances empruntées de l'aventure de Cabestaing; t. I,
+ p. 151. On fait aussi remonter à la même époque le _Loi
+ d'Ignaurès_, ancien fabliau français, où l'on trouve répétée,
+ et en quelque sorte multipliée la même aventure. Douze femmes
+ rendent heureux ce jeune et beau chevalier; les douze maris
+ s'accordent à en tirer la même vengeance, et font manger dans
+ un repas, à leurs douze femmes, le cœur du malheureux
+ Ignaurès. _Voyez_ Fabliaux ou Contes du douzième et du
+ treizième siècles (par le Grand d'Aussy), t. III, p. 265 et
+ suiv.
+
+La renommée que les Troubadours acquéraient par leurs talents donnait de
+la célébrité à des aventures singulières, à des traits de passion portée
+jusqu'à une sorte d'extravagance, dont on les croyait plus susceptibles
+que les autres hommes. L'un[459] perd en Lombardie une femme qu'il avait
+enlevée à son mari; il reste pendant dix jours comme cloué sur sa tombe,
+l'en retire tous les soirs, la regarde, l'interroge, l'embrasse, la
+conjure de revenir à lui. Chassé de la ville de Côme, il va errant dans
+les campagnes, consulte des devins pour savoir si sa maîtresse lui sera
+rendue, subit pendant une année les plus dures épreuves dans l'espérance
+de la ramener à la vie, et, trompé dans cette attente, meurt de
+désespoir. L'autre[460], coupable d'une infidélité, n'en pouvant obtenir
+le pardon, se retire dans un bois, s'y bâtit une chaumière, déclare
+qu'il n'en sortira plus, à moins que sa dame ne le reçoive en grâce. Les
+chevaliers du pays le regrettent; ils viennent au bout de deux ans le
+prier de quitter sa retraite, et ils l'en conjurent vainement. Les
+chevaliers et les dames s'adressent à la dame qu'il a offensée, et
+sollicitent son pardon. Elle y met pour condition que cent dames et cent
+chevaliers, s'aimant d'amour, viendront le demander à genoux, les mains
+jointes, et lui criant merci. Aimer d'amour était alors chose si commune
+que l'on parvient à compléter le nombre requis; on se rend ainsi par
+couples au château de la dame, et c'est au milieu de cette solennité,
+peut-être unique dans son espèce, qu'elle prononce la grâce du
+Troubadour.
+
+ [459] Guillaume de La Tour. Voy. Millot, t. II, p. 148.
+
+ [460] Richard de Barbésieu, _Idem._, t. III, p. 86.
+
+On conçoit que de pareilles scènes devaient produire une forte sensation
+dans le pays qui en était le théâtre, et qu'en se répandant au dehors
+elles contribuaient à fixer sur les Troubadours en général l'attention
+publique. L'opinion que l'on avait d'eux ajoutait à l'effet de leurs
+chants et à l'éclat de leurs succès; mais bientôt ces succès mêmes
+amenèrent parmi eux un tel degré de corruption; les poëtes inventeurs ou
+vrais Troubadours étant devenus plus rares, les jongleurs ou chanteurs
+plus communs, ceux-ci se livrèrent à de tels désordres et tombèrent dans
+un tel avilissement qu'ils furent presque partout chassés avec opprobre.
+
+D'ailleurs la cour des comtes de Provence et les autres cours du Midi,
+qui avaient eu pendant le douzième siècle une existence si brillante,
+furent livrées dans le treizième à des guerres, des proscriptions et des
+révolutions sanglantes. Tout ce beau pays fut couvert de massacres et de
+ruines, lorsqu'un souverain pontife (Innocent III), non content
+d'envoyer, comme ses prédécesseurs, des croisés européens exterminer au
+nom de Dieu les Africains et les Asiatiques, arma des chrétiens du fer
+et du feu contre de malheureux chrétiens qui différaient avec eux sur
+quelques points de doctrine; lorsque l'Inquisition, créée à cette époque
+et pour cette œuvre, eut livré aux bûchers tous ceux de ces pauvres
+Albigeois qui échappaient au glaive; qu'elle eut même ordonné au glaive
+de frapper au besoin les orthodoxes comme les hérétiques, laissant à
+Dieu le soin de reconnaître ceux qui étaient à lui[461]; lorsqu'enfin
+des passions toutes profanes et des ambitions toutes politiques eurent
+donné au monde cet effroyable spectacle et ces horribles exemples, qui
+n'étaient pas les premiers, et qui ne furent que trop suivis, alors les
+doux loisirs, la gaîté, les fêtes, les jeux de l'esprit furent exilés de
+cette terre couverte de sang, et les Troubadours avec eux. Ayant perdu
+leur centre commun, qui était cette galante cour de Provence, ils
+restèrent épars, muets et découragés, ou s'ils se firent encore
+entendre, ce fut, comme nous le verrons bientôt, avec des sons et dans
+un style qui ne se ressentaient que trop de ces lugubres événements.
+
+ [461] L'histoire attribue ce mot affreux à Arnauld ou Arnold,
+ abbé de Citeaux, l'un des trois plus fougueux prédicateurs de
+ cette croisade. Ce fut au siége de Béziers, en 1209.
+
+Une cause puissante contribua encore à leur ruine. Leur langue avait
+long-temps régné seule. Les langues française, espagnole et italienne
+s'élevèrent presque à la fois. Les Français, qui avaient leurs
+trouvères, s'étaient, dès l'origine, peu occupés des Troubadours, et
+s'en occupèrent encore moins: les Espagnols préférèrent chez eux leurs
+poésies à celles de ces étrangers: les Italiens encore davantage, et à
+plus juste titre; et la langue s'étant fixée dès le quatorzième siècle
+en Italie, dès lors aussi disparut toute cette grande réputation des
+Provençaux; leur langue cessa d'être entendue, et leurs poésies furent
+reléguées dans les bibliothèques ou dans les portefeuilles des curieux.
+Ce fut une source où le génie étranger put dès lors puiser d'autant plus
+sûrement qu'elle était cachée.
+
+Une académie ou société de Troubadours existait, il est vrai, toujours à
+Toulouse. On y faisait toujours des chansons; les Jeux floraux
+entretinrent quelque souvenir de la _Science gaie_, mais ce n'était plus
+qu'une faible image de son ancienne gloire. Ce fut cependant alors qu'un
+roi de Portugal, Jean Ier, s'avisa d'envoyer en France une embassade
+solennelle[462] pour demander au roi des poëtes et des chansonniers
+provençaux[463]. Si Charles VI n'avait point encore éprouvé l'étrange
+accident qui le priva entièrement de sa raison[464], il put, malgré le
+goût excessif des plaisirs qu'Isabeau de Bavière entretenait à sa cour,
+trouver cette ambassade peu sage. La demande fut accordée. Les députés
+se rendirent à Toulouse. La société, fière d'être sollicitée au nom d'un
+roi, nomma deux de ses membres qui allèrent à Barcelonne fonder une
+société pareille, et lui donner des règlements.
+
+ [462] Vers la fin du quatorzième siècle. Jean Ier mourut en
+ 1395.
+
+ [453] _Abrégé chron. de l'Hist. d'Espagne_, Paris, 1777, t.
+ I, p. 561.
+
+ [464] On place en 1392, au mois d'août, la rencontre que fit
+ le roi, dans la forêt du Mans, de ce spectre vivant, qui se
+ jetta à la bride de son cheval, et dont l'apparition subite
+ décida tout-à-fait sa maladie; mais il en avait senti des
+ atteintes quelques mois auparavant.
+
+Les Espagnols prirent l'habitude d'appeler _Gaya Sciencia_ la poésie, la
+rhétorique et l'éloquence même. L'un des livres les plus estimés de leur
+ancienne littérature, celui du marquis de Villena, nous l'atteste.
+L'auteur y donne encore comme un modèle à suivre, au commencement du
+quinzième siècle[465], les séances publiques des Troubadours, les formes
+qu'il y observaient et toutes leurs cérémonies. Les anciens Troubadours
+auraient vu en pitié tout cet appareil académique. On s'efforcait en
+vain de conserver dans leur patrie et de transporter à l'étranger cette
+science qu'ils avaient créée, et qu'ils exerçaient si librement. Le
+génie, les mœurs, la langue même avaient changé.
+
+ [465] Le marquis de Villena mourut en 1434; il était du sang
+ royal d'Aragon, grand-maître de l'ordre de Calatrava, etc. Il
+ cultiva les lettres avec ardeur, traduisit le Dante, commenta
+ Virgile, et composa une espèce de poétique et de rhétorique
+ sous le titre de _Gaya sciencia_. Il fut accusé de magie;
+ sous ce prétexte, on brûla sa bibliothèque après sa mort.
+ L'évêque de Ségovie, confesseur du roi, fut chargé de
+ l'exécution; des gens, qui lui supposent plus d'esprit que de
+ conscience, l'ont soupçonné d'avoir détourné les meilleurs
+ livres à son profit. Voyez _Essai sur la Littérature
+ espagnole_, Paris, 1810, p. 22.
+
+Chose bien remarquable que cette destinée si courte et si brillante de
+la langue et de la poésie des Troubadours! deux siècles la virent
+naître et mourir. Il lui manqua pour une plus longue durée, un grand
+état, ou du moins un état indépendant, où cette langue
+romance-provençale, qui n'est point le provençal d'aujourd'hui, restât
+langue nationale, et peut-être plus encore des auteurs d'un vrai génie
+capables de la fixer. Il faut bien que malgré leur succès cette dernière
+condition leur ait manqué, puisque, chez la nation même qui pouvait
+s'énorguellir de leur gloire, leurs productions sont tombées dans
+l'oubli, et qu'il a fallu toute la patience, disons mieux, toute
+l'obstination d'un érudit infatigable[466], pour les retirer du néant où
+ils étaient comme ensevelis dans une langue que personne n'entendait
+plus et ne se souciait plus d'entendre. Mais enfin l'admiration qu'ils
+excitèrent pendant deux siècles ne peut pas avoir été toute entière
+l'effet d'une illusion, et il faut nécessairement aussi qu'à travers
+leurs défauts il y ait eu en eux un mérite réel et des qualités
+brillantes.
+
+ [466] M. La Curne de Ste.-Palaye.
+
+
+
+SECTION DEUXIÈME.
+
+_Poétique des Troubadours; formes variées de leur poésie; ses
+caractères; composition des strophes; retour et croisement des rimes;
+titres et différentes espèces des poëmes provençaux_.
+
+
+L'une des qualités qui brillent le plus dans la poésie des Troubadours,
+et que l'on y peut le plus facilement apercevoir, est le sentiment
+d'harmonie qui leur fit imaginer tant de différentes mesures de vers,
+tant de manières de les combiner entre eux, et d'en entrelacer les rimes
+pour en former des strophes arrondies et sonores, propres à recevoir des
+chants variés presque à l'infini. J'ai eu la patience d'extraire de l'un
+de ces manuscrits, contenant environ quatre cents morceaux de tout
+genre, toutes celles de ces diverses formes lyriques qui ont entre elles
+des différences sensibles, et j'en ai trouvé près de cent. À quelque
+opinion que l'on s'arrête sur la source où ils prirent l'idée de la
+rime, on conviendra du moins que rien ne leur put offrir le modèle d'une
+si prodigieuse variété. Ce ne furent assurément pas les hymnes de
+l'église, réduites à un petit nombre de chants uniformes, sans rhythme
+et sans harmonie; ce ne fut pas non plus la poésie des Arabes, où ni la
+rime ni la mesure ne varient dans les mêmes pièces[467]; ce fut donc à
+leur propre génie, à leur organisation favorisée, à l'instinct poétique
+le plus heureux, que les poëtes provençaux durent l'invention de ces
+formes harmonieuses, et leur étonnante diversité.
+
+ [467] Les odes ou ghazèles des Arabes et des Persans, sont
+ divisées par distiques: les deux vers du premier distique
+ riment ensemble; le second vers de chacun des distiques
+ suivants rime avec ces deux là, tandis que le premier vers,
+ qui n'est en quelque sorte qu'un hémistiche, est sans rime.
+
+Les éléments dont ils la formèrent sont la mesure des vers, leur nombre
+dans la strophe, la combinaison des mesures et la disposition des rimes.
+C'est avec ces moyens simples, mais féconds, qu'ils parvinrent, non à
+lutter contre les lyriques anciens qu'ils ne connaissaient pas, mais à
+créer presque tous les rhythmes de la poésie moderne que les langues les
+plus poétiques de l'Europe reçurent d'eux, et qu'elles conservent
+encore. Essayons, sans entrer dans trop de détails et sans les trop
+étendre, de donner un aperçu de cette poétique des Troubadours, à
+laquelle aucun des auteurs qui ont écrit sur eux jusqu'à présent ne
+paraît avoir fait attention.
+
+1°. Les vers provençaux sont composés de tous les nombres de syllabes,
+depuis deux jusqu'à douze, et même depuis une, si l'on veut compter pour
+des vers ces monosyllabes placés quelquefois en rime et comme en écho
+après un plus grand vers. Il faut pourtant excepter des vers de neuf
+syllabes, dont je n'ai point trouvé d'exemples, et observer que les vers
+de onze syllabes et ceux de douze sont assez rares.
+
+2°. Le nombre des vers dans chaque strophe s'étend depuis quatre jusqu'à
+vingt-deux et même davantage: dans le manuscrit que j'ai le plus
+examiné, il se trouve une pièce dont les strophes sont de vingt-huit
+vers, et même une autre de vingt-neuf. Ce qui est peut-être encore plus
+remarquable, c'est que dans un recueil de quatre cents chansons il n'y
+en a que deux qui soient en quatrains.
+
+3°. L'emploi et la combinaison des différentes mesures de vers dans les
+strophes est la source la plus abondante de leur diversité. Les strophes
+sont composées de vers égaux ou inégaux entre eux; égaux, depuis les
+vers de douze et de dix syllabes, jusqu'à ceux de cinq (en exceptant
+toujours les vers de neuf syllabes); inégaux de toute espèce de mesures.
+On ne trouve point de strophes en vers égaux de onze, de quatre, de
+trois ni de deux syllabes; ils ne sont employés que dans les strophes en
+vers inégaux. Les strophes en vers égaux de douze, de dix et de huit
+syllabes n'ont jamais plus de dix vers; celles qui en ont davantage sont
+composées ou de petits vers égaux, ou plus souvent de vers inégaux de
+toutes les mesures. Les vers sont masculins ou féminins, selon la
+syllabe qui les termine, et dans les vers féminins la dernière syllabe
+est muette et ne se compte point, comme dans nos vers féminins terminés
+par un _e_ muet[468]. On voit combien de variétés peuvent fournir tant
+de sortes de strophes multipliées par tant de mesures de vers.
+
+ [468] Ainsi, ce vers masculin,
+
+ _Amor, merce no mucira tan soven_,
+
+ est de dix syllabes, et ce vers féminin qui le suit,
+
+ _Que ia'm podetz vias de tot aucire_,
+
+ n'est non plus que dix. Il y en a matériellement onze, mais
+ la dernière est muette. La voyelle _a_ est aussi regardée
+ comme muette, quand elle forme une terminaison féminine,
+ comme dans ce vers:
+
+ _Trop mes m'amigua longhdana_.
+
+ Et dans celui-ci:
+
+ _La gensor e la pus gaya_,
+
+ qui ne sont que de sept syllabes. C'est ce que n'ont point
+ adopté les Italiens, qui font entrer dans le nombre des
+ syllabes constitutives de leurs vers, les voyelles tombantes
+ et à peu près muettes qui les terminent presque tous. Mais
+ dans les vers provençaux l'_a_ est quelquefois masculin à la
+ fin des mots, comme dans ce vers, qui est de huit syllabes
+ pleines:
+
+ _Ab cor lial fin e certa_.
+
+4°. La disposition et l'entrelacement des rimes est un dernier moyen
+dont les Provençaux tirèrent le plus grand parti. Ils rimèrent soit à
+rimes plates ou deux par deux, soit à rimes croisées; ils croisèrent non
+seulement les rimes masculines avec les féminines, mais les masculines
+entre elles et les féminines aussi entre elles; ils firent correspondre
+les rimes d'une de leurs strophes avec celles des autres strophes de la
+même chanson, tantôt dans le même ordre (et c'est même pour eux une
+règle générale qui ne souffre que peu d'exceptions), tantôt en ordre
+rétrograde, ou avec d'autres entrelacements et d'autres retours; ils se
+donnèrent enfin toutes les entraves qu'ils purent imaginer pour joindre
+aux plaisirs de l'esprit la surprise et le plaisir de l'oreille, et
+souvent aussi pour étonner plus que pour plaire.
+
+Avec ces rimes et ces mesures de vers si péniblement entrelacées, avec
+ces entraves qui devaient être si embarrassantes pour le génie, et si
+peu favorables à l'expression du sentiment, l'amour et la galanterie
+étaient cependant le sujet le plus ordinaire de leurs chants. Souvent,
+il est vrai, dans leurs poésies galantes ils se perdaient en éloges et
+en sentiments alambiqués; mais quelquefois aussi la finesse et la
+concision, le naturel et la simplicité la plus aimable brillaient
+ensemble dans leurs vers. On y trouve, par exemple, des traits tels que
+celui-ci, tiré d'une chanson d'Arnaud de Marveil[469]; mais il faut
+convenir qu'ils y sont rares:
+
+ [469] C'est lui que Pétrarque appelle _il men famoso
+ Arnaldo_, pour distinguer d'Arnaud Daniel, qui avait plus de
+ réputation que lui. Nostradamus et Crescimbeni, Vie V;
+ Millot, tom. I, pag. 69.
+
+«Grâce aux exagérations des Troubadours je puis louer madame autant
+qu'elle en est digne, je puis dire impunément qu'elle est la plus belle
+dame de l'univers. S'ils n'avaient pas cent fois prodigué cet éloge à
+qui ne le méritait point, je n'oserais le donner à celle que j'aime: ce
+serait la nommer».
+
+Quelquefois une tendresse naïve y est revêtue d'une expression piquante,
+comme dans cette pièce intitulée demi-chanson: «On veut savoir pourquoi
+je fais une demi-chanson, c'est que je n'ai qu'un demi sujet de chanter.
+Il n'y a d'amour que de ma part; la dame que j'aime ne veut pas m'aimer;
+mais au défaut des _oui_ qu'elle me refuse, je prendrai les _non_
+qu'elle me prodigue. Espérer auprès d'elle vaut mieux que jouir avec
+toute autre[470]».
+
+ [470] _Id. ibid._, p. 393. Cette pièce est de Bertrand
+ d'Allamanon. V. Nostradamus, Vie. LI; Crescembeni, _idem_.;
+ Millot, tom. I, p. 390. Quelques manuscrits l'attribuent à
+ Pierre Bermon Ricas Novas. Voici le premier couplet:
+
+ _Pus que tug volon saber
+ Per que fas mieia chanso,
+ Ieu lur en dirai lo uer
+ Quar l'ai de mieia razo,
+ Perque dey mon chan mieiadar
+ Quar tals am que no'm uol amar,
+ Et pus d'amor non ai mas la meytatz
+ Ben deu esser totz mos chans meitadatz_.
+
+Sans connaître, selon toute apparence, les poëtes ni grecs ni latins, ni
+par conséquent l'emploi qu'ils faisaient dans quelques genres de poésie
+d'un vers intercallaire qui revenait en forme de refrain, quelques
+Troubadours employèrent ce retour périodique d'un vers à la fin de
+toutes les strophes d'une chanson; c'est ce qu'on appela ensuite
+_ballade_, parce que les chansons qui accompagnaient la danse
+s'emparèrent de cette forme; genre que les Italiens crurent avoir
+inventé, mais qu'ils avaient emprunté des Provençaux. Telle est cette
+agréable chanson de Sordel[471], dont les cinq couplets finissent par le
+vers qui la commence.
+
+ [471] Ce poëte était italien et né à Mantoue; mais ce fut
+ principalement par ses poésies provençales, qu'il se rendit
+ célèbre, et il est compté parmi les principaux Troubadours.
+ Nostradamus, Vie XLVI; Crescimbeni, _idem_; Millot, t. II, P.
+ 79.
+
+«_Hélas à quoi me servent mes jeux_[472], s'ils ne voient pas celle que
+je désire, maintenant que la saison se renouvelle et que la nature se
+pare de fleurs? Mais puisque celle qui est la dame de mes plaisirs m'en
+prie, et qu'il lui déplaît que je chante des airs plaintifs, je ne
+chanterai plus que d'amour. Cependant je meurs, tant je l'aime de bonne
+foi, et tant je vois peu celle que j'adore. _Hélas! à quoi me servent
+mes yeux_? Ce même vers se répète à la fin des quatre autres couplets.
+
+ [472]
+
+ _Aylas e que'm fan miey huelh?
+ Quar no uezon so quieu auelh,
+ Er quan renouella e gensa
+ Estius ab fuelh et ab flor.
+ Pus mi fai precx n'il agensa
+ Qu'ieu chantan lais de dolor
+ Silh qu'es domna de plazenza,
+ Chanterai si tot d'amor:
+ Muer, quar l'am tant ses falhensa,
+ E pauc uey lieys qu'ieu azor,
+ Aylas e que'm fan miey huelh_?
+
+Quelquefois ces poëtes, qui ne connaissaient ni Anacréon ni les autres
+anciens, donnaient à leurs inventions galantes un tour digne des anciens
+et d'Anacréon lui-même. C'est ainsi que Pierre d'Auvergne prend pour
+interprète un rossignol qui se rend auprès de sa belle, lui parle en son
+nom, et lui rapporte la réponse[473]; mais on pourrait reconnaître ici
+le goût oriental et l'imitation des poëtes arabes, qui eurent tant
+d'influence sur le génie des Provençaux.
+
+On trouve aussi dans leurs poésies galantes des traits originaux qui
+peignent les mœurs guerrières de leur temps, comme ce serment qui
+termine les divers couplets de la chanson d'un chevalier[474].
+
+ [473] Millot, t. II, p. 16.
+
+ [474] Bertrand de Born, l'un des plus braves chevaliers et
+ des plus illustres Troubadours du douzième siècle, et dont
+ Nostradamus ne parle pas. Voyez Millot, t. I, p. 210.
+
+ _Al premier get perdieu mon esparvier
+ O'l m'aucion al poing falcon lainier,
+ E porton l'en qu'il lor veia plumar,
+ S'ieu non am mais de vos lo cossirier
+ Que de nuill outra aver mon desirier
+ Que'm don s'amor ni' m reteigna al colgar_.
+ ..............................................
+ _Escut a col cavalch'ieu ab tempier
+ E port sailat capairon traversier
+ E renhas breus qu'on non posca alongar
+ Et estrepeus lonc cuval bas trotier
+ Et a l'ostal truep irat lo stalier
+ Si no' us menti qui us o anet comtar.
+ ..............................................
+ E failla 'm vens quam serai sobre mar,
+ E'n cort de Rey mi batan li portier
+ Et encocha fassa 'l fugir primier,
+ Si na' us menti qui us o anet comtar_.
+
+«Qu'au premier vol je perde mon épervier; que des faucons me l'enlèvent
+sur le poing et le plument à mes yeux, si je n'aime mieux rêver à vous
+que d'être aimé de toute autre et d'en obtenir les faveurs!... Que je
+sois à cheval, le bouclier au cou, pendant l'orage; que l'eau traverse
+mon casque et mon chaperon; que mes rênes trop courtes ne puissent
+s'alonger; qu'a l'auberge je trouve l'hôte de mauvaise humeur, si celui
+qui m'accuse auprès de vous n'en a pas menti!... Que le vent me manque
+en mer; que je sois battu par les portiers quand j'irai à la cour du
+roi; qu'au combat je sois le premier à fuir, si ce médisant n'est pas un
+imposteur, etc.»!
+
+Ces chants d'amour étaient de plusieurs espèces, la plupart d'invention
+provençale, et qui, nés parmi les Troubadours, reçurent d'eux leurs noms
+et leurs différents caractères. Ils donnèrent d'abord le simple titre de
+_vers_ à presque toutes leurs pièces. On attribue à Giraut de Borneil,
+qui florissait au commencement du treizième siècle, l'honneur d'y avoir
+substitué le premier le titre de _chanson_, ou, en provençal, _canzo_ et
+_canzos_, qui signifiait poésie chantée, comme l'_ode_ des Grecs. Les
+formes de ces chansons étaient extrêmement variées. Les Italiens dans
+leurs _canzoni_ imitèrent de préférence celles dont les strophes se
+composaient d'un plus grand nombre de vers; ils les imitèrent d'abord et
+les perfectionnèrent ensuite.
+
+Les Provençaux appelèrent _sonnets_ des pièces dont le chant était
+accompagné du son des instruments; ce mot n'indiquait aucune forme,
+aucune combinaison particulière dans les strophes. Nous verrons dans la
+suite que les _sonnets_ italiens n'y ressemblaient que par le titre;
+qu'ils en différaient par le nombre fixe des vers, par leur
+distribution, par l'entrelacement des rimes; qu'enfin le _sonnet_, tel
+qu'il est dans Pétrarque et dans les autres lyriques, est, au titre
+près, une invention toute italienne. Les Troubadours donnaient
+quelquefois le titre de _coblas_ aux strophes de leurs chansons, sans
+qu'il paraisse que ces strophes eussent pour cela rien de
+particulier[475]. C'est de ce mot que les Italiens ont fait le mot
+_cobola_ ou _cobbola_, ancienne forme de poésie aussi divisée par
+strophes, et que nous avons fait le mot _couplets_.
+
+ [475] On trouve, par exemple, dans les manuscrits provençaux,
+ deux strophes ainsi intitulées, _So son II coblas que fas R.
+ Gaucelm de'l senhor Dusell_ (d'Usez) _que avia nom aissy com
+ elh R. Gaucel_. «Ici sont deux couplets (_coblas_), que fit
+ Raimond Gaucelm sur le seigneur d'Usez, qui se nommait
+ Raimond Gaucelm comme lui». Soit que les Provençaux eussent
+ donné ce mot aux Espagnols, soit qu'ils l'eussent emprunté
+ d'eux, on le trouve avec une légère altération dans la poésie
+ espagnole. On y appelle _copla_ toute espèce de combinaison
+ métrique; et l'on donne à ce mot, pour étymologie, le mot
+ latin _copulare_ ou _adcopulare rhythmos_. (_Essai sur la
+ poésie espagnole_, p. 41.)
+
+Les _albas_ et les _serenas_ étaient des chansons dans lesquelles un
+amant exprimait ou l'attente de l'aube du jour, ou l'effet que
+produisait en lui le retour du soir. Il avait soin de ramener en refrain
+à chaque couplet ou strophe, dans l'une le mot _alba_, aube, et dans
+l'autre _el sers_, le soir[476]. La _retroencha_ consistait aussi dans
+un refrain qui se répétait à la fin de chaque strophe[477]. La _redonda_
+était une des formes de chanson la plus travaillée, une de celles où les
+rimes se renversaient d'une strophe à l'autre dans l'ordre le plus
+gênant et le plus singulier[478].
+
+ [476] Voici une _alba_ de Giraut Riquier;
+
+ _Al plazen
+ Pessamen_[A]
+ _Amoros
+ Ai cozen_[B]
+ _Mal talen
+ Cossiros
+ Tan qu'el ser non puese durmir
+ Ans torney e vuelf e vir_ (je me tourne et retourne)
+ _E dezir
+ Vezer l'alba_.
+
+ Toutes les strophes finissent par ce dernier vers.
+
+ _serena_ du même poëte, les quatre derniers vers de la
+ strophe qui servent de refrain, ont bien le caractère
+ mélancolique de ce genre de poésie:
+
+ _E dizia sospiran:
+ Iorns, ben creyssetz a mon dan,
+ E'l sers
+ Aussi me'ssos lonc espers_.
+
+ C'est-à-dire, ou à peu près:
+
+ Et je disais en soupirant:
+ O jour! tu crois pour mon tourment,
+ Et le soir
+ Je meurs d'un si long espoir.
+
+ On trouve dans cette _serena_ ces deux vers pleins de
+ sentiment et de naïveté:
+
+ _Nulhs hom non era de latz
+ A l'aman que sa dolor_.
+
+ Le pauvre amant n'a personne
+ Près de lui que sa douleur.
+
+ [A] Pensée, ou, comme on disait en vieux français,
+ _pensement_, en italien et en espagnol, _pensamento_ et
+ _pensamiento_.
+
+ [B] _Cocente_, cuisant.
+
+ [477] Telle est une _retroencha_ de Jean Estève, en six
+ couplets, d'un singulier entrelacement de mesures et de rimes
+ qu'il serait trop long d'expliquer, et finissant tous par ces
+ deux vers:
+
+ _Ben dey chantar gayamen
+ Pus ay tan gay iauzimen_.
+
+ [478] J'en trouve une de Giraut Riquier, dont les strophes
+ sont de douze vers, sur trois seules rimes féminines
+ entremêlées. Deux de ces rimes sont conservées dans la
+ seconde strophe; la troisième rime disparaît et fait place à
+ une nouvelle rime, aussi féminine: ainsi de suite dans toutes
+ les autres strophes. De plus, le premier vers de chaque
+ strophe prend la rime du dernier de la strophe précédente; le
+ second celle du pénultième, et la nouvelle rime est toujours
+ au troisième vers. Je n'ai trouvé qu'un exemple de cette
+ forme de chanson dans les manuscrits, non plus que du _Breu
+ double_ ou au bref double, dont je ne sache pas que personne
+ ait parlé. Celui-ci consiste en strophes de quatre vers
+ masculins de dix syllabes à rimes croisées, suivis d'un vers
+ féminin de six. Il n'a que trois strophes, toutes sur les
+ mêmes rimes; et c'est peut-être cette _brièveté_ et cette
+ répétition, ou ce _redoublement_ de rimes, qui l'avait fait
+ appeler _breu_ ou _bref_ double. Cette chanson est encore de
+ Giraut Riquier, l'un de nos Troubadours qui paraît avoir été
+ le plus fécond en petites recherches de ce genre.
+
+Le _descort_ ou _descors_ a été mal défini par tous ceux qui ont écrit
+sur la poésie provençale, Crescimbeni, dans ses _giunte_ ou additions
+aux vies des poëtes provençeaux, avait d'abord cru que ce mot signifiait
+brouillerie, querelle, _discordi_, _sdegni_ comme notre vieux mot
+français _discord_. Il attribua ensuite ce titre à la musique, et
+entendit par _descors_ une différence de sons[479] L'abbé Millot a
+adopté cette explication. Voici, je crois, la véritable. On a vu que le
+plus souvent tous les couplets d'une chanson provençale étaient sur les
+mêmes rimes que le premier. Cette loi, empruntée de la poésie arabe,
+était tellement générale qu'il fallut un titre particulier pour annoncer
+au commencement d'une pièce que les différents couplets ou strophes
+étaient sur des rimes différentes, que les vers de chaque strophe ne
+s'accordaient point, qu'ils discordaient en quelque sorte avec les vers
+correspondants des autres strophes, et c'est tout simplement ce que
+signifie le mot _descors_. Quelquefois la discordance allait plus loin;
+à chacune des strophes, la mesure des vers était différente, ainsi que
+les rimes, et c'était seulement alors que la musique devait aussi
+changer à chaque strophe[480].
+
+ [479] C'est en interprétant mal un article d'un Glossaire
+ manuscrit provençal-latin de la bibliothèque Laurentienne à
+ Florence, que Crescimbeni a fait cette seconde faute. Le
+ Glossaire dit: DESCORS, _discordes_, _discordia_; V.
+ _Cantilena habeus sonos diversos. Sonos_ signifie ici les
+ rimes, les sons qui terminaient les vers, et non pas les sons
+ ou la musique composée sur ces vers.
+
+ [480] Presque toutes les chansons qui sont intitulées
+ _Descors_ dans nos manuscrits, sont dans le premier de ces
+ deux cas. Je puis citer pour exemple du second ce _Descors_
+ d'Aymeric de Bellenvey.
+
+ PREMIÈRE STROPHE.
+
+ _S'a mi Dons plazia
+ Cuy am ses bauzia
+ Gay Descort faria_, etc.
+
+ La strophe est de douze vers de mesure égale, et tous sur la
+ même rime.
+
+ DEUXIÈME.
+
+ _Malay
+ Que'm fay
+ Tan gran erguelh dire
+ De lay
+ On ay
+ Mon maior desire_, etc. etc.
+
+ Cette strophe est de dix-huit vers; les douze autres vers
+ sont mesurés et rimés de même.
+
+ La troisième strophe a un autre nombre de vers, d'autres
+ mesures et d'autres rimes; il y a six strophes, sans compter
+ l'envoi, dont chacune varie de même.
+
+La _sixtine_ est, sans contredit, celle de ces formes provençales qui
+était la plus recherchée et la plus difficile. Les strophes y sont
+composées de six vers qui ne riment point entre eux, mais qui donnent
+aux strophes suivantes des bouts-rimés plutôt que des rimes. Dans la
+seconde strophe le mot final ou bout-rimé de chaque vers de la première
+se renverse dans l'ordre le plus bizarre et le plus gênant[481]. La
+troisième strophe en fait autant à l'égard de la seconde, la quatrième à
+l'égard de la troisième, et ainsi jusqu'à la sixième, dans laquelle
+toutes les combinaisons des six vers de la première se trouvent
+épuisées. Les Italiens adoptèrent avec une sorte de passion cette espèce
+de poésie contrainte. Pétrarque l'employa souvent, et l'on trouve dans
+son _canzoniere_ plusieurs sixtines qui étonnent par la difficulté
+vaincue, mais qui ajoutent peu au plaisir de ses lecteurs et à sa
+gloire.
+
+ [481] Le mot final du sixième vers de la première strophe est
+ reporté au premier vers de la seconde; celui du premier vers
+ l'est au second; celui du cinquième au troisième; celui du
+ second au quatrième; celui du quatrième au cinquième, et
+ celui du troisième au sixième et dernier. On peut juger de la
+ contrainte et de la difficulté de ce singulier retour de
+ mots, surtout quand le poëte s'étudiait à mettre de la
+ singularité dans les mots mêmes, comme on le fait dans les
+ bouts-rimés les plus bizarres, et comme on le faisait assez
+ ordinairement Arnaud Daniel, qui passe pour l'inventeur de la
+ sixtine. Voici, pour exemple, la première strophe de l'une de
+ celle qu'on trouve dans son Recueil:
+
+ _Lo ferm voler q'el cor m'intra
+ Nom pot ges becx escoyssendre ni ongla,
+ De lausengiers si tot de mal dir s'arma,
+ Et pos nols aus batre ab ram ni ab verga
+ Si vals a frau lai on non avrai oncle
+ Jauzirai joi in verzer o dinz cambra_.
+
+ Dans la seconde strophe, les rimes, ou mots servant de
+ bouts-rimés, se rangent ainsi à la fin des vers;
+
+ _cambra
+ intra
+ oncle
+ ongla
+ verga
+ arma_.
+
+ Dans la troisième, leur renversement produit:
+
+ _arma
+ cambra
+ verga
+ intra
+ ongla
+ oncle_
+
+ Ainsi des autres. Le superfin de toute cette recherche était
+ que la dame, à qui s'adressait cette sixtine, s'appelait
+ madame d'Ongle.
+
+On a vu plus haut ce que c'était à peu près que la _ballade_; il y faut
+ajouter un entrelacement de rimes et de mesures de vers, qui ne pouvait
+avoir d'autre mérite que la difficulté vaincue. Cette difficulté qui
+avait piqué les Provençaux, ne rebuta point les Italiens, ni même les
+Français, mais ce vers dédaigneux de Molière[482]:
+
+ La ballade à mon goût est une chose fade,
+
+fut un arrêt qui la bannit de France, où elle n'a plus osé se remontrer
+depuis.
+
+ [482] Dans les _Femmes Savantes_.
+
+La _tenson_, espèce de lutte ou de combat poétique, était un dialogue
+vif et serré entre deux Troubadours qui s'attaquaient et se répondaient
+par distiques ou par quatrains, sur des questions d'amour ou de
+chevalerie[483]. C'est ce qu'on nommait autrement _jeu-parti_. Ces
+combats d'esprit faisaient un des principaux amusements des princes et
+des grands dans leurs fêtes et leurs cours plénières. Les poëtes qui
+montraient le plus de talent, dont les vers étaient les meilleurs et les
+réparties les plus vives, obtenaient des prix, et les recevaient de la
+main des dames. Les questions souvent très-recherchées de la
+métaphysique d'amour, ainsi traitées devant elles, et sur lesquelles le
+prix même qu'elles décernaient était une sorte de jugement, donnèrent
+par la suite naissance aux cours d'amour, qui, quoi que l'on en ait
+dit[484], sont d'une institution postérieure, sinon à l'existence des
+Troubadours, du moins à tout le premier siècle où ils fleurirent[485].
+
+ [483] C'est sans doute de ce mot _tenson_ que las Italiens
+ ont pris leur mot _tenzone_, lutte, dispute, querelle.
+
+ [484] Cazeneuve, _De l'Origine des Jeux Floraux_.
+
+ [485] C'est-à-dire, au douzième siècle. L'abbé Millot a eu
+ raison d'être d'un avis contraire à celui de Cazeneuve, sur
+ la haute antiquité des cours d'amour; mais il va trop loin
+ (t. I, p. 12), en disant qu'aucun Troubadour n'a parlé de ces
+ tribunaux de galanterie; d'où il paraît conclure que ces
+ cours n'existèrent qu'après l'extinction des Troubadours et
+ de la poésie provençale. Quelque défiance qui soit due aux
+ assertions de Nostradamus, on peut cependant le croire quand
+ il cite un livre qui existait de son temps, qu'il avait lu,
+ et dans lequel il a recueilli beaucoup de faits; c'est celui
+ du Monge ou Moine des Iles d'Or, écrit, comme on l'a vu plus
+ haut, dans le quatorzième siècle, et d'après un Recueil
+ rédigé, dès le douzième, par les ordres du roi d'Arragon et
+ comte de Provence, Alphonse II. Or, nous trouvons dans
+ Nostradamus (Vie de Geoffroy Rudel), que le Moine des Iles
+ d'Or, dans le Catalogue qu'il a fait des poëtes Provençaux,
+ parle d'un dialogue ou jeu-parti, entre Gérard et Peyronet,
+ au sujet d'une question d'amour; question qui parut si haute
+ et si difficile, qu'ils la renvoyèrent aux dames illustres
+ tenant cour d'amour à Pierre-Feu et à Signa. Il donne même la
+ liste des dames qui y présidaient, et qui sont toutes connues
+ pour avoir vécu dans le commencement du treizième siècle,
+ pendant que les Troubadours florissaient, et au temps même de
+ leur plus grand éclat. Nostradamus cite cette même cour
+ d'amour dans la Vie de Guillaume Adhémar et dans celle de
+ Raimon de Miraval. Dans la Vie de Perceval Doria, il parle
+ d'une autre cour d'amour, celle des dames de Romanin, qui
+ était contemporaine de la première. Voyez ces différentes
+ Vies dans le vieux historien des Troubadours.
+
+C'est aux Arabes, comme nous l'avons dit, qu'ils empruntèrent les
+tensons ou combats poétiques, espèces d'assaut d'esprit qui, chez ces
+peuples ingénieux, roulaient pour la plupart sur des points délicats de
+galanterie ou de philosophie traités avec toutes les recherches de l'art
+et toutes les finesses du langage. Trop souvent les Troubadours
+s'écartèrent de la route qui leur était tracée, et leurs tensons ne
+furent que des luttes de grossièretés et d'injures; mais souvent aussi
+ils imitaient la vivacité spirituelle et la délicatesse de leurs
+modèles, ou ils les remplaçaient par un ton original de franchise et de
+naïveté. Par exemple, Gaucelm propose cette question à un autre
+Troubadour nommé Hugues[486]. «J'aime sincèrement une dame qui a un ami
+qu'elle ne veut pas quitter. Elle refuse de m'aimer si je ne consens
+qu'elle continue de lui donner publiquement des marques d'amour, tandis
+que dans le particulier je ferai d'elle tout ce que je voudrai: telle
+est la condition qu'elle m'impose». Hugues répond: «Prenez toujours ce
+que la jolie dame vous offre, et plus encore quand elle voudra. Avec de
+la patience on vient à bout de tout, et c'est ainsi que bien des pauvres
+sont devenus riches». Gaucelm n'est pas de cet avis. «J'aime mieux cent
+fois, dit-il, n'avoir aucun plaisir et rester sans amour que de donner à
+ma Dame la permission extravagante d'avoir un autre amant qui la
+possède. Je ne le trouve déjà pas trop bon de son mari; jugez si je le
+souffrirais patiemment d'un autre. J'en mourrais de jalousie, et à mon
+avis il n'est pas de plus cruel genre de mort.» Hugues insiste. «Celui
+qui dispose en secret d'une jolie dame a bien envie de mourir, s'il en
+meurt. J'aimerais mieux l'avoir à cette condition que de n'avoir rien du
+tout». La dispute continue, et les deux Troubadours conviennent de s'en
+rapporter à de belles dames, dont on ignore la décision.
+
+ [486] Gaucelm Faidit et Hugues Bacalaria. Voyez, sur le
+ premier, Millot, t. I, p. 354: il ne fait que nommer le
+ second en rapportant cette tenson, p. 374. Nostradamus nomme
+ Gaucelm _Anselme Faydit_, Vie XIV; il ne dit rien de Hugues.
+ Crescimbeni, son traducteur, appelle comme lui Gaucelm,
+ _Anselme Faidit_, aussi Vie XIV; il donne de plus une petite
+ notice sur Hugues, à la fin de sa _Giunta alle Vite de
+ Provenzali_, sur le mot _Ugo della Baccalaria_. Voyez cette
+ _Giunta_, p. 220. Je ne cite plus ici les textes provençaux,
+ parce qu'il ne s'agit plus des formes que ces citations
+ pouvaient seules faire connaître.
+
+Ces galantes futilités seraient traitées maintenant avec plus de finesse
+et de talent qu'elles ne le furent alors; mais les femmes les plus
+décidées d'aujourd'hui ne feraient peut-être rien de plus fort ou du
+moins de plus franc que la proposition de la dame, et l'on voit qu'au
+fond, depuis six ou sept siècles, l'art des vers a fait chez nous
+beaucoup plus de progrès que la corruption des mœurs.
+
+Les contes ou _novelles_ ne sont pas en aussi grand nombre dans les
+poésies des Troubadours que dans celles des Trouvères, ou anciens poëtes
+français, dont on n'a guère publié jusqu'ici que les nombreux et
+prolixes fabliaux. Dans les novelles provençales on reconnaît toujours
+une imagination galante et poétique, et leurs inventions sont souvent un
+mélange des fictions orientales avec les fables chevaleresques d'Europe
+et la métaphysique d'amour. Tel est ce conte de Pierre Vidal[487], qui
+marchait suivi de ses chevaliers et de leurs écuyers lorsqu'ils
+rencontrent un chevalier, beau, grand, vigoureux, équippé et habillé de
+la manière la plus brillante, conduisant une dame mille fois plus belle
+encore, tous deux montés sur des palafrois richement enharnachés et de
+couleurs si variées qu'il n'y avait pas deux de leurs membres ou des
+parties de leurs corps qui fussent du même poil et de la même couleur.
+Ils étaient suivis d'un écuyer et d'une demoiselle, remarquables par une
+parure et une beauté particulières. Une conversation s'engage. Pierre
+Vidal invite le beau chevalier et la belle dame à se reposer. La dame,
+qui n'aime point les châteaux, préfère un lieu champêtre et agréable,
+dans un verger délicieux, près d'une claire fontaine. Là, le chevalier
+se fait connaître à lui, sa compagne et sa suite. La dame se nomme
+Merci, la demoiselle Pudeur, l'écuyer Loyauté, et lui, qui est l'Amour,
+emmène, de la cour du roi de Castille, Merci, Pudeur et Loyauté. Ce
+compte n'est pas fini, et c'est dommage; le fragment est fort long,
+plein de descriptions riches, d'entretiens et de solutions de questions
+d'amour.
+
+ [487] Millot, t. II, p. 297.
+
+En voici un[488] dont le commencement, presque anacréontique, n'annonce
+guère la fin; cette fin n'est, à proprement parler, dans aucun genre, et
+l'extravagance du dénoûment serait remarquée même dans les _Mille et une
+Nuits_. Un perroquet arrive de loin pour saluer une dame de la part
+d'Antiphanon, fils du roi, et la prier de soulager le mal dont elle le
+fait languir. La dame aime trop son mari pour écouter un amant. Le
+perroquet plaide la cause de son maître et celle de l'amour aux dépens
+du mariage. Il commence à persuader. On lui donne, pour le chevalier qui
+l'envoie, un anneau et un cordon tissu d'or, avec de tendres
+compliments. Il va rendre compte de son message, encourage l'amant dans
+ses espérances, et lui propose de l'introduire auprès de sa maîtresse;
+on ne devinerait pas par quel moyen: en mettant le feu au toit du
+château. Il retourne vers la dame et lui annonce Antiphanon. Mais
+comment le faire entrer? le jardin toujours fermé, des gardes à toutes
+les portes. Le perroquet lui fait part de son stratagème, et, ce qu'il y
+a de merveilleux, elle consent à l'employer. Il revient à son maître qui
+lui fait donner du feu grégeois dans un vase de fer. Le perroquet le
+prend dans sa patte, vole à la tour, et y met le feu, près des archives,
+en quatre endroits. On crie _au feu_; tout le monde est sur pied pour
+l'éteindre. La dame profite de ce désordre pour descendre au jardin,
+Antiphanon pour y entrer, et bientôt selon l'expression du poëte, ils
+crurent être en paradis. Mais on éteint le feu _à force de vinaigre_. Le
+perroquet, qui faisait sentinelle, avertit les deux amans; ils se
+quittent, et ce n'est pas sans que la dame, mêlant de la morale à cette
+étrange immoralité, ne recommande au chevalier en se jetant à son cou et
+le baisant trois fois, de faire les plus belles actions pour l'amour
+d'elle. Sans vouloir comparer sans cesse un siècle à l'autre, on
+conviendra que dans celui-ci, du moins, les châteaux ne courent pas
+autant de risques, et qu'il en coûte moins cher aux maris.
+
+ [488] Il est d'Arnauo de Carcassès, troubadour inconnu,
+ dont on n'a que un seul morceau. Voyez Millot, t. II, p. 390.
+
+On trouve dans une autre novelle[489] l'original d'un conte plaisant de
+Boccace, à moins que ce conte, n'ait comme tant d'autres, une origine
+orientale, et que Boccace et le Troubadour n'aient puisé dans une source
+commune. C'est celui auquel La Fontaine, en l'imitant, a donné pour
+titre trois qualités, dont la première procure à un mari le désagrément
+d'être _battu_, mais ne l'empêche pas d'être _content_. Il y a cette
+différence que ce sont ici des chevaliers et une grande dame, et que
+l'histoire est racontée par un jongleur au roi de Castille, Alphonse IX,
+au milieu de sa cour. Boccace et La Fontaine ont mieux aimé prendre
+leurs acteurs dans la condition commune, sans doute pour qu'on
+n'imaginât pas que la chose ne pût arriver que dans une classe qui fait
+exception.
+
+ [489] L'auteur est Raimond Vidal de Besaudun, que l'abbé
+ Millot, tom. III, pag. 277, soupçonne être fils de Pierre
+ Vidal.
+
+Ces contes sont pour la plupart remplis de traits naïfs, agréables et
+quelquefois piquants; mais la prolixité les tue; tout y annonce
+l'enfance de l'art; tout y respire une licence qui ne blesse pas moins
+le goût que la morale, et ce que les auteurs savent le moins, c'est se
+borner et finir.
+
+Il y a peut-être encore moins d'art dans leurs _pastourelles_. C'est
+presque toujours le poëte qui raconte lui-même que, se promenant seul
+dans une campagne fleurie, il a trouvé une jolie bergère qui gardait ses
+moutons, ou qui cueillait des fleurs en suivant son troupeau. Ce qu'il
+dit à la bergère et ce qu'elle lui répond est tout le sujet de la pièce.
+Une simplicité quelquefois assez fine en fait le mérite. Le dialogue
+procède de trois en trois vers, ou de deux en deux, ou vers par vers,
+comme celui de quelques Eglogues de Théocrite et de Virgile. L'entretien
+roule sur l'amour; quelquefois, le poëte se représente fort épris de la
+bergère, prêt à céder à la tentation, puis s'arrêtant tout à coup au
+souvenir de sa dame à qui il ne veut pas faire une infidélité[490];
+quelquefois aussi il succombe, et la bergère ne résiste qu'autant qu'il
+faut pour que la _pastourelle_ ait une étendue raisonnable[491]. Il faut
+savoir quelque gré aux Troubadours d'avoir entrevu ce genre aimable,
+sans connaître les modèles que l'antiquité nous a laissés, et de s'y
+être borné à des scènes galantes et naïves. Ni leurs idées ni la langue
+elle-même ne s'étendaient beaucoup plus loin.
+
+ [490] Pastourelle de Giraut Riquier; Millot, tom. III, p.
+ 333. Il y en a, dans les manuscrits, quatre du même auteur.
+
+ [491] Voyez l'article de Jean Estève; Millot, tom. III, p.
+ 379.
+
+Le _sirvente_, _servantèse_ ou _servantois_ était presque le seul genre
+qui roulât ordinairement sur d'autres sujets que la galanterie; il était
+historique ou satirique. Le poëte y célébrait, ou ses propres exploits,
+s'il était chevalier, ou les exploits des chevaliers qui l'admettaient à
+leur table, ou les traits de bravoure, de générosité, de vertu qu'il
+jugeait dignes de sa muse; ou bien il y reprenait, soit les vices en
+général, soit en particulier ceux des ennemis, des rivaux et même des
+grands dont il avait à se plaindre. Quelquefois, ce qui produisait des
+oppositions et des contrastes, la galanterie se mêlait à la satire,
+comme dans ce sirvente, dont chaque strophe commence par un trait
+satirique contre Henri II, roi d'Angleterre, à qui Louis-le-Jeune avait
+fait lever le siége de Toulouse, et finit par une apostrophe galante à
+la maîtresse de l'auteur[492].
+
+ [492] Il se nommait Bernard Arnaud de Montcuc, Voyez Millot,
+ _ub. supr._, p. 97. Les autres auteurs qui ont écrit sur la
+ poésie provençale n'en parlent pas.
+
+«Quand la nature renaît, et que les rosiers sont en fleur, les méchants
+barons s'empressent d'aller à la chasse. Il me prend envie de faire
+contre eux un sirvente et de censurer aigrement ces ennemis de toute
+vertu et de tout honneur; mais amour répand la gaîté dans mon âme autant
+que les beaux jours de mai. Je conserverai ma joie malgré tant de sujets
+de tristesse». Il désigne ensuite le preux roi avec sa nombreuse
+cavalerie, qui se vante de l'emporter en gloire et en mérite; mais,
+dit-il, les Français n'en ont pas peur; et se tournant vers sa dame, il
+l'assure qu'il la redoute davantage, et qu'il a une bien autre crainte
+de ses rigueurs. «Je fais plus de cas, poursuit-il, d'un coursier sellé
+et armé, d'un écu, d'une lance et d'une guerre prochaine, que des airs
+hautains d'un prince qui consent à la paix en sacrifiant une partie de
+ses droits et de ses terres. Pour vous, beauté que j'adore, vous que
+j'aurai ou j'en mourrai, je m'estime plus heureux d'attaquer vos refus
+que d'être accepté par une autre. J'aime les archers quand ils lancent
+des pierres et renversent des murailles; j'aime l'armée qui s'assemble
+et se forme dans la plaine; je voudrais que le roi d'Angleterre se plût
+autant à combattre que je me plais, madame, à me retracer l'image de
+votre beauté et de votre jeunesse, etc.». Cela est original, il en faut
+convenir. Cela était inspiré par le moment, et n'avait de modèle ni
+parmi les Arabes, ni parmi les Anciens, dont ce bon Troubadour et ses
+confrères ne soupçonnaient pas même l'existence.
+
+Une satire plus originale encore, ou, si l'on veut, plus bizarre, est
+celle-ci. Blacas est mort; c'était un baron riche, généreux, brave, et
+de plus très-bon Troubadour. Sordel[493], l'un des Italiens les plus
+célèbres qui se soient adonnés à la poésie provençale, fait son éloge
+funèbre; mais chaque trait de cet éloge est un trait de satire contre
+quelque prince. «Ce malheur est si grand, dit-il, qu'il n'y a d'autre
+ressource que de prendre le cœur de Blacas pour le donner à manger aux
+barons qui en manquent; dès lors ils en auront assez. Que l'empereur de
+Rome (Frédéric II) en mange le premier; il en a besoin s'il veut
+recouvrer sur les Milanais les pays qu'ils lui ont enlevés en dépit de
+ses Allemands.--Après lui en mangera le noble roi de France (Louis IX),
+pour reprendre la Castille qu'il perd par sa sottise; mais si sa mère le
+sait il n'en mangera point; car il craint en tout de lui déplaire.--Le
+roi d'Angleterre (Henri III) en doit manger un bon morceau. Il a peu de
+cœur; il en aura beaucoup alors, et reprendra les terres qu'il a
+honteusement laissé usurper.--Il faut que le roi de Castille (Ferdinand
+III) en mange pour deux; car il a deux royaumes, et n'est pas bon pour
+en gouverner un seul; mais s'il en mange, qu'il se cache de sa mère;
+elle lui donnerait des coups de bâton.--Je veux qu'après lui en mange le
+roi de Navarre (Thibault, comte de Champagne), qui, selon ce que
+j'entends dire, valait mieux comte que roi». Ainsi du reste.
+
+ [493] Voyez sa vie dans Millot, t. II, p. 79. Sa chanson sur
+ la mort de Blacas est dans la vie de ce dernier, tom. I, p.
+ 452.
+
+Les sirventes, où la satire ne s'exerçait que sur les mœurs, ont
+l'avantage de nous apprendre des usages et des folies de ce temps qui se
+rapprochent souvent de ce que l'on voit dans le nôtre. Le trait suivant,
+par exemple, nous dit quelle espèce de fard les vieilles femmes
+mettaient alors
+
+ Pour réparer des ans l'irréparable outrage.
+
+«Je ne peux souffrir le teint blanc et rouge que les vieilles se font
+avec l'onguent d'un œuf battu qu'elles s'appliquent sur le visage, et du
+blanc par-dessus, ce qui les fait paraître éclatantes depuis le front
+jusqu'au-dessous de l'aisselle[494]». Ces derniers mots prouvent aussi
+que l'habillement des femmes n'était pas plus modeste alors
+qu'aujourd'hui, même quand un autre intérêt que celui de la modestie
+l'aurait exigé d'elles.
+
+ [494] Ce trait est tiré d'un sirvente d'Ogier ou Augier.
+ Millot, t. I, p. 340.
+
+D'ailleurs on ne voit ici que du blanc, ce qui les aurait fait
+ressembler à des spectres; mais elles mettaient aussi beaucoup de rouge,
+comme une autre satire nous l'atteste. Elle est d'un certain moine de
+Montaudon, poëte satirique par excellence, qui n'épargnait personne dans
+ses sirventes, ni les femmes, ni les moines, ni même les
+Troubadours[495]. Le tour qu'il prend est vif et ingénieux. Les dames et
+les moines paraissent devant Dieu, se disputent entre eux et plaident en
+forme. «Tout est perdu, disent les moines; mesdames, vous nous faites
+grand tort en nous enlevant les peintures. C'est un péché de vous
+peindre si fort et de vous déguiser de la sorte; car jamais l'usage de
+la peinture ne fut inventé que pour nous, et vous vous rougissez
+tellement que vous effacez les images qu'on suspend dans nos
+chapelles.--Les dames répondent: La peinture nous a été donnée bien
+avant qu'on inventât les _ex voto_ pour les moines grands et petits. Je
+ne vous ôte rien, dit une dame, en peignant les rides qui sont
+au-dessous de mes yeux, et en les effaçant de manière à pouvoir traiter
+encore avec hauteur ceux qui s'affolent de moi.
+
+ [495] Nostradamus n'a point parlé de lui. Voyez Crescimbeni,
+ _Giunta alle Vite_, pag. 200, et Millot, tom. III, pag. 156.
+
+Dieu dit aux moines: _Si vous le trouvez bon_, je donne vingt ans pour
+se peindre aux femmes qui en ont plus de vingt-cinq; soyez plus généreux
+que moi, donnez-leur en trente.--Nous n'en ferons rien, répondent les
+moines, nous leur en donnerons dix _par complaisance pour vous_; mais
+sachez qu'après ce temps nous voulons être sûrs qu'elles nous laisseront
+en paix. Alors vinrent Saint-Pierre et Saint-Laurent, qui firent une
+bonne et ferme paix entre les parties, l'un et l'autre ayant juré de la
+maintenir. Ils retranchèrent cinq ans des vingt, et en ajoutèrent cinq
+aux dix. Ainsi fut vidé le procès, et les parties demeurèrent d'accord.
+
+Mais le poëte s'écrie que le serment est violé, que les femmes se
+mettent tant de blanc et de vermillon sur le visage, que jamais on n'en
+vit plus aux _ex voto_. Il nomme une quantité de drogues dont elles se
+servent, la plupart inconnues aujourd'hui. «Elles mêlent, dit-il, avec
+du vif-argent du cafera, du tifrigon, de l'angelot, du berruis, et s'en
+peignent sans mesure. Elles mêlent avec du lait de jument, des fèves,
+nourriture des anciens moines et la seule chose qu'ils demandent, par
+droit ou par charité, de sorte qu'il ne leur en reste plus rien[496].
+Elles ont encore fait pis que tout cela; elles ont amassé provision de
+safran, et l'ont fait tellement enchérir qu'on s'en plaint outre-mer:
+mieux vaudrait-il qu'on le mangeât en ragoûts et en sauces que de le
+perdre ainsi. Il conviendrait du moins qu'elles prissent les étendards
+et les armes des croisés pour aller chercher outre-mer le safran
+qu'elles ont tant d'envie d'avoir». On voit par là que l'on tirait le
+safran de l'Orient, qu'on s'en servait pour la cuisine, et, ce qu'il est
+assez difficile de concevoir, qu'il entrait, même en très-grande
+quantité, dans la toilette des dames, avec le blanc, le rouge et encore
+d'autres couleurs[497].
+
+ [496] L'abbé Millot observe ici très-gravement qu'ils
+ demandaient alors autre chose que des fèves.
+
+ [497] Le moine de Montaudon en voulait au rouge des femmes.
+ J'ai trouvé un autre dialogue sur le même sujet, entre Dieu
+ et lui dans un manuscrit de la Bibliothèque impériale, n°.
+ 7226.
+
+Le même poëte prend un tour à peu près semblable, et qui n'est pas moins
+vif, pour se venger apparemment de mauvaises réceptions qui lui avaient
+été faites dans quelques provinces, et montrer sa satisfaction du bon
+accueil qu'il avait reçu dans d'autres. Il était monté au ciel pour
+parler à Saint-Michel, qui l'avait mandé; il entendit Saint-Julien qui
+se plaignait à Dieu d'avoir été dépouillé de son fief et de tous ses
+droits. Autrefois quiconque voulait avoir bon gîte lui adressait le
+matin sa prière; mais avec les méchants seigneurs qui vivent à présent
+il ne reçoit plus de prière ni le matin ni le soir. Ils refusent
+l'hospitalité à tout le monde, ou laissent partir à jeûn le matin ceux à
+qui ils donnent à coucher; il est pourtant encore assez content des
+Toulousains, des Carcassonnois, des Albigeois; il n'a ni à se plaindre
+ni à se louer de quelques autres; enfin Saint-Julien, patron de
+l'hospitalité, distribue la louange ou le blâme selon que le poëte a été
+bien ou mal reçu.
+
+Folquet de Lunel[498], poëte très-dévot, fait, _au nom du Père glorieux
+qui forma l'homme à son image_, une satire générale des mœurs de tous
+les états, depuis l'empereur jusqu'aux aubergistes de village.
+«L'empereur, dit-il, exerce des injustices contre les rois, les rois
+contre les comtes; les comtes dépouillent les barons, ceux-ci leurs
+vassaux et leurs paysans. Les laboureurs, les bergers font à leur tour
+d'autres injustices. Les gens de journée ne gagnent point l'argent
+qu'ils exigent. Les médecins tuent au lieu de guérir, et ne s'en font
+pas moins payer. Les marchands, les artisans sont menteurs et voleurs,
+etc.».
+
+ [498] Crescimbeni ne parle pas de lui. Voyez Millot, t. II,
+ p. 138.
+
+Dans une autre satire ou sirvente satirique, Marcabres[499] s'en prend
+aux seigneurs, aux barons, à leurs femmes, aux Troubadours, à tout le
+monde, à qui il reproche une horrible corruption de mœurs. On y trouve
+cette image gigantesque, mais singulière. «Le monde est couvert d'un
+gros arbre touffu qui s'est étendu si prodigieusement qu'il embrasse
+tout l'Univers. Il a jeté de si profondes racines qu'il est impossible
+de l'abattre. Cet arbre est la méchanceté. Pour peu qu'on y touche ceux
+qui devraient protéger la vertu jettent les hauts cris. Comtes, rois,
+amiraux, princes, sont pendus à cet arbre par le lien de l'avarice, si
+fort qu'on ne saurait les détacher».
+
+ [499] Nostradamus n'a donné sur ce poète qu'un tissu
+ d'erreurs; Crescimbeni en corrige quelques-unes dans ses
+ notes, mais non pas toutes. Voyez Millot, _ub. supr._, p.
+ 250.
+
+Le clergé était alors dans toute sa puissance, et il en abusait. Les
+Troubadours ne l'épargnaient pas; quelques uns même lui prodiguaient des
+injures violentes et grossières. «Ah! faux clergé, lui dit Bertrand
+Carbonel[500], traître, menteur, parjure, voleur, débauché, mécréant, tu
+commets chaque jour tant de désordres publics que le monde est dans le
+trouble et la confusion. Saint-Pierre n'eut jamais rentes, châteaux ni
+domaines; jamais il ne prononça d'excommunications ou d'interdits. Vous
+ne faites pas de même, vous qui pour l'or excommuniez sans raison, etc.
+Que le Saint-Esprit qui prit chair humaine écoute mes vœux, dit
+Guillaume Figuiera[501], et qu'il te brise le bec, Rome; je ne puis
+comprendre combien tu es fourbe envers nous et envers les Grecs. Rome,
+tu traînes avec toi les aveugles dans le précipice; tu franchis les
+bornes que Dieu t'a données, car tu absous les péchés à prix d'argent,
+et tu te charges d'un fardeau plus fort qu'il ne t'appartient.......
+Dieu te confonde, Rome....! Rome de mauvaises mœurs et de mauvaise foi,
+etc.».
+
+[500] Voyez Nostradamus et Crescimbeni, corrigés par Millot, _ub.
+supr._, p. 432.
+
+[501] Millot, _ibid._, p. 448. Je rectifie sa traduction, qui n'est
+nullement conforme au texte; il en a fallu faire autant de plusieurs
+autres passages.
+
+ _Lo Sain Esperitz
+ Que receup cara humana
+ Entenda mos precs_
+
+ _E fraigna tos becs,
+ Roma; no'm entrecs
+ Com' es falsa e trafana
+ Vas nos e va'ls Grecs_.
+
+Pierre Cardinal, l'un des censeurs les plus âpres de mœurs de son
+siècle[502], n'a pas épargné les prêtres et les moines dans ses satires.
+«Indulgences, pardons, Dieu et le diable, ils mettent, dit-il, tout en
+usage. À ceux-là, ils accordent le paradis par leurs pardons; ils
+envoyent ceux-ci en enfer par leurs excommunications; ils portent des
+coups qu'on ne peut pas parer, et nul ne sait si bien forger des
+tromperies qu'ils ne le trompent encore mieux». Et plus loin: «Il n'est
+point de vautour qui évente de si loin une charogne que les gens
+d'église et les prédicateurs sentent un homme riche. Aussitôt ils en
+font leur ami; et quand il lui survient une maladie, ils lui font faire
+une donation qui dépouille ses parents.... Vous les voyez sortir tête
+levée des mauvais lieux pour aller à l'autel. Rois, empereurs, ducs,
+comtes et chevaliers avaient coutume de gouverner les états; les clercs
+ont usurpé sur eux cette autorité, soit à force ouverte, soit par leur
+hypocrisie et leurs prédications, etc.».
+
+ [502] Millot, t. III, p. 236 et suiv.
+
+Mais ce n'était pas seulement sur le clergé que la liberté des
+Troubadours s'exerçait; elle n'épargnait pas les objets les plus sacrés;
+et dans ce siècle où la religion avait tant d'empire sur les opinions et
+si peu sur les mœurs, où elle armait les croyants contre les incrédules,
+et même contre les croyants quand l'intérêt temporel de ses chefs le
+voulait ainsi, elle n'était guère plus respectée des poëtes dans leurs
+vers, que des moines dans leur conduite. C'était pour eux, même dans
+leurs poésies amoureuses, un sujet de figures, d'apostrophes ou de
+comparaisons comme les autres, et dont ils usaient tout aussi librement.
+
+L'un compare un baiser de sa dame[503] aux plus douces joies du Paradis;
+l'autre abandonnerait sans façon sa part de ce lieu de délices pour les
+faveurs de la sienne; un troisième[504], si Dieu le laisse jouir de son
+amour, croira que le Paradis est privé de liesse et de joie; un autre,
+quand il est auprès de sa maîtresse, fait le signe de la croix, tant il
+est émerveillé de la voir[505]; un autre encore assure que, s'il obtient
+le bonheur qu'il désire, il éprouvera ce que dit la Bible, qu'en bonne
+aventure un jour vaut bien cent, allusion très-profane à des paroles du
+psalmiste[506]; un autre enfin se croit en amour l'égal des grands et
+des rois: ces vaines distinctions de rang disparaissent, dit-il, devant
+Dieu, qui ne juge que les cœurs; puis s'adressant à sa dame: «O parfaite
+image de la Divinité, que n'imitez-vous votre modèle[507]»! Plusieurs,
+lorsqu'ils sont guéris de leur passion pour une femme mariée, ne croient
+pouvoir la quitter qu'en se faisant délier de leurs serments par un
+prêtre, et le prêtre vient très-sérieusement les dispenser de
+l'adultère[508]; d'autres, maltraités par leur dame, font dire des
+messes, brûler des cierges et des lampes pour se la rendre
+favorable[509].
+
+ [503]
+
+ _E mi baisa la boqu'els huels amdos
+ Don mi sembla lo ioy de Paradis_.
+ BENARD DE VENTADUR.
+
+ [504] Arnaud de Marveil:
+
+ _Que si m'lais Dieus s'amor iauzir,
+ Semblaria'm, tan la dezir,
+ Ab lyeis Paradisus desertz_.
+
+ [505] Arnaud Catalans.
+
+ [506]
+
+ _Dies una in atriis tuis super millia_.
+
+ L'auteur de ce trait est Bernard de Ventadour.
+
+ [507] Arnaud de Marveil.
+
+ [508] Entre autres, Pierre de Barjac. Millot, t. I, p. 122.
+
+ [509] Arnaud Daniel, dans Millot, t. II, p. 485. Dans
+ Nostradamus, cela est plus fort, il entend mille messes par
+ jour, priant Dieu de pouvoir acquérir la grâce de sa dame; p.
+ 42. Dans le texte provençal, six messes selon quelques
+ manuscrits, et mille messes selon d'autres.
+
+ _Sis {
+ {messas naug en perferi
+ Mill {
+ En art lum de ser e d'oli
+ Che Dieus me don bon afert_.
+
+Dans des sujets plus graves, l'un[510], regrettant un Troubadour[511]
+que la mort vient d'enlever, dit que _Dieu l'a pris pour son usage_. Si
+la Vierge aime les gens courtois, ajoute-t-il, qu'_elle prenne
+celui-là_. L'autre[512], ayant perdu sa maîtresse, dit qu'il ne prie pas
+Dieu de la recevoir dans son Paradis; sans elle, le Paradis lui
+paraîtrait mal meublé de courtoisie. Raimond de Castelnau, dans une
+satire dirigée principalement contre les moines, dit que «si Dieu sauve,
+pour bien manger et avoir des femmes, les moines noirs, les moines
+blancs, les templiers, les hospitaliers et les chanoines auront le
+Paradis, et que S. Pierre et S. Paul sont bien dupes d'avoir tant
+souffert de tourments pour un Paradis qui coûte si peu aux autres[513]».
+Dans une pièce dévote consacrée à la Vierge, Peyre, ou Pierre de
+Corbian, affirme que tous les chrétiens savent et croient ce que l'ange
+lui dit _quand elle reçut par l'oreille Dieu qu'elle enfanta
+vierge_[514]. Il compare la merveille de son enfantement à l'action du
+soleil, dont la lumière traverse le verre sans le corrompre, comparaison
+qui a été répétée par d'autres poëtes, et même, je crois, par des
+docteurs. Peyre Cardinal tient un plaidoyer tout prêt pour le jour du
+jugement, en cas que Dieu veuille le damner[515]. Il dira à Dieu que
+_Dieu a grand tort_ de perdre ce qu'il peut gagner, et de ne pas remplir
+son Paradis autant qu'il peut; à saint Pierre, qui en est le portier,
+que la porte d'une cour doit être ouverte à tout le monde. Il prouvera
+enfin à Dieu, par de bons arguments, qu'il ne doit pas le damner pour
+des péchés qu'il n'eût pas commis s'il n'avait pas été au monde; mais il
+prie la sainte Vierge d'obtenir qu'il ne soit pas obligé d'en venir là
+avec son fils.
+
+ [510] Deudes de Prades.
+
+ [511] Hugues Brunet; Millot, t. I, p. 315.
+
+ [512] Boniface Calvo, _ibid._, t. II, p. 366.
+
+ [513] Boniface Calvo, p. 77. Le texte provençal dit;
+
+ _Si monge nier vol Dieu que si an sal
+ Per pro maniar ni per femnas tenir,
+ Ni monge blanc per boulas amentir,
+ Ni per erguelh temple ni l'ospital_,
+
+ _Ni canonge per prestar a renieu,
+ Ben tenc per folh sanh Peyre, sanh Andrieu
+ Que sofriro per Dieu aital turmen,
+ S'aiquest s'en uen aissi a salvamen_.
+
+ [514] Millot, t. III, p. 233.
+
+ [515] _ibid._, p. 268.
+
+Un Troubadour qui servait dans une croisade[516], mécontent du tour que
+les affaires y avaient pris, s'écrie: «Seigneur Dieu, si vous m'en
+croyiez, vous prendriez bien garde à qui vous donneriez les empires, les
+royaumes, les châteaux et les tours». Un autre[517], désespéré de la
+mort du bon roi saint Louis, si ardent à servir Dieu, maudit les
+croisades et le clergé, promoteur de la guerre sainte; il maudit Dieu
+lui-même qui pouvait le rendre heureux; il voudrait que les chrétiens se
+fissent mahométans, puisque Dieu est pour les infidèles. Dans une tenson
+de Peguilain, il propose à Elias, son interlocuteur, cette question à
+résoudre. Sa dame lui a permis de passer une nuit avec elle, mais sous
+promesse de ne faire que ce qu'elle voudra; il se croit obligé d'être
+fidèle à son serment. J'aimerais mieux le rompre, répond Elias; j'en
+serais quitte pour aller chercher des pardons en Syrie[518]; trait de
+lumière sur l'efficacité morale des pélerinages à la Terre-Sainte, des
+indulgences, des pardons et de toutes les superstitions de cette espèce.
+Dans une autre tenson entre Granet et Bertrand[519], deux Troubadours
+peu célèbres, Granet exhorte Bertrand à renoncer à l'amour et à
+travailler au salut de son âme en passant outre-mer, où l'antechrist est
+sur le point de détruire ceux qui y sont allés pour convertir les
+infidèles. Bertrand répond qu'il est fort aise du succès de
+l'antechrist; qu'il est prêt à croire en lui, dans l'espérance qu'il
+fléchira en sa faveur le cœur de sa maîtresse. Granet lui reproche
+l'indigne voie par laquelle il veut parvenir à son but. Ce bien, lui
+dit-il, serait payé trop cher par votre damnation. Tout est légitime
+pour sauver ma vie, répond Bertrand; je meurs pour la plus aimable des
+femmes, et ayant perdu l'esprit, si je pèche en me jetant dans les bras
+de l'antechrist, Dieu doit me le pardonner[520]».
+
+ [516] Peyrols d'Auvergne; Millot, t. I, p. 322.
+
+ [517] Austan d'Orlach, qui n'est connu que par cette pièce;
+ Millot, t. II, p. 430.
+
+ [518] Millot, t. II, p. 240.
+
+ [519] _Ibid._, p. 133.
+
+ [520] Millot, t. II, p. 135.
+
+Cette folie des croisades d'outre-mer fut souvent l'objet de leurs
+chants, et la croisade barbare contre les malheureux Albigeois, dont ils
+voyoient sous leurs yeux les horreurs, fut celui de leurs satires. Ils
+ne ménagent ni les guerriers qui massacraient des populations entières
+par ordre d'un pontife, ni les inquisiteurs qui livraient aux bûchers ce
+que le fer avait épargné, ni les moines, ni le clergé leurs complices,
+ni les papes moteurs intéressés et politiques de ce carnage religieux.
+La liberté de leurs expressions passe tout ce qu'on s'est permis dans
+des siècles à qui l'on fait un grand reproche de n'avoir pas respecté
+des superstitions sanguinaires. Mais ces horreurs eurent aussi parmi
+eux des apologistes. Il se trouva des Troubadours qui ne rougirent point
+de les chanter. Folquet de Marseille fit plus[521], il ne chanta point
+la croisade; il la suscita, la soutint, en attisa en quelque sorte les
+bûchers et les fureurs. Folquet avait dans sa jeunesse aimé, rimé, mené
+une vie errante et adonnée au plaisir, comme les Troubadours ses
+confrères. Sa tête ardente avait passé subitement à d'autres extrémités.
+Devenu moine de Citeaux, bientôt abbé, et peu de temps après évêque de
+Toulouse dès qu'il vit la persécution et la proscription s'élever contre
+les Albigeois et contre le comte de Toulouse, il se joignit aux
+persécuteurs. Il servit de son influence, de ses conseils, de ses
+prédications violentes les croisés et leur chef, le trop fameux comte de
+Montfort. Après avoir vaincu par les armes du fanatisme le comte son
+seigneur, dans Toulouse même, capitale de ses états, il alla présenter
+au pape le fondateur des Dominicains et de l'Inquisition, qu'il établit
+solidement dans son diocèse, et qui y a régné si long-temps. Perdigon,
+simple Troubadour, élevé par son talent à la dignité de chevalier et à
+la fortune[522], le déshonora par la part qu'il prit aux intrigues et
+aux violences de Folquet. Il chanta même la défaite et la mort du roi
+d'Arragon son bienfaiteur, défenseur du comte Raimond, à la bataille de
+Muret[523]. Vers la fin du même siècle, lorsque les bûchers étaient
+éteints, l'imagination d'un comte de Foix[524] les rallumait encore, et
+en menaçait tous ceux qui se renommeraient de l'Arragon. «Leurs cendres,
+disait-il, seront jetées au vent, leurs âmes envoyées en enfer».
+
+ [521] Millot, t. I, p. 179 et suiv.
+
+ [522] Millot, t. I, p. 428.
+
+ [523] En 1213.
+
+ [524] Roger Bernard III; Millot, t. II, p. 472.
+
+Mais rien dans tout cela n'est aussi fort et ne peint aussi bien les
+fureurs de l'inquisition que ce qu'un naïf inquisiteur fit lui-même, ne
+croyant sans doute laisser qu'un monument des victoires de sa
+dialectique et des triomphes de la foi. C'est un dominicain nommé
+Izarn[525], l'un des suppôts les plus actifs de ce tribunal exécrable,
+et chez qui l'on voit avec regret la lyre d'un Troubadour dans les mains
+d'un brûleur d'hommes. La pièce qu'il nous a laissée est un monument
+précieux[526]; c'est une controverse entre lui et un théologien
+albigeois; elle n'a pas moins de huit cents vers alexandrins. Il lui
+prouve d'abord très-sérieusement par des passages latins de la Bible que
+ce n'est point le diable, mais Dieu qui a créé l'homme; ensuite il le
+plaisante à sa manière sur les assemblées de ses prosélytes et sur la
+façon dont ils se communiquaient le saint-esprit; puis il reprend ses
+argumentations, et pour leur donner plus de force il ajoute en propres
+mots: «Si tu refuses de me croire, _voilà le feu qui brûle tes
+compagnons tout prêt à te consumer_[527]». Après de nouveaux efforts de
+dialectique, il lui dit encore: «_Ou tu seras jeté dans le feu_, ou tu
+te rangeras de notre côté, nous qui avons la foi pure avec ses sept
+échelons appelés sacrements». De l'explication des dogmes il passe à la
+défense du mariage, et supposant que son antagoniste n'est pas sur ce
+point de l'avis de Dieu et de Saint-Paul: «On apprête le feu, dit-il, et
+la poix et les tourments où tu dois passer[528]..... Avant que je te
+donne ton congé, dit-il encore, et que je te laisse entrer dans le
+feu[529], je veux disputer avec toi sur la résurrection au jugement
+dernier. Tu n'y crois pas; cependant rien n'est plus certain». Et c'est
+en effet avec le ton de la certitude qu'il lui donne pour preuve ce que
+les incrédules présentent comme objection. «Si la tête d'un homme était
+outre-mer, un de ses pieds à Alexandrie, l'autre au mont Calvaire, une
+main en France et l'autre à Haut-Vilar[530], que le corps fût en
+Espagne, où on l'eût fait porter, qu'il fût brûlé et mis en cendres, et
+qu'on pût le jeter au vent, il faut qu'au jour du jugement tout se
+rassemble et reprenne la forme qu'il avait au baptême; la preuve en est
+dans le livre de Job, etc.». Il ne cesse de lui répéter le plus fort de
+ses arguments, celui du feu. «Hérétique, lui dit-il, avant que le feu te
+saisisse et que tu sentes la flamme, puisque notre croyance est
+meilleure que la tienne, je voudrais bien que tu me dises pour quelle
+raison tu nies notre baptême[531]....» Enfin, pour péroraison, avant que
+le pauvre hérétique réponde, il lui montre le feu qui s'allume[532]
+«Ecoute, ajoute-t-il le cor va déjà par la ville, le peuple s'assemble
+pour voir la justice qui va se faire et comment tu vas être brûlé». Ce
+ne sont plus ici des forfaits imputés à l'inquisition naissante que l'on
+ose nier et dont on essaie de la défendre, c'est l'inquisition elle-même
+qui nous apparaît en personne, qui proclame, en chantant, ses triomphes,
+et qui prononce, avec le sourire du tigre, ses épouvantables arrêts.
+
+ [525] Ni Nostradamus, ni Crescimbeni n'ont parlé de cet
+ inquisiteur poëte. Voyez Millot, t. II, p. 42 et suiv.
+
+ [526] Ce poëme est à la Bibliothèque impériale, dans un
+ manuscrit provençal du fond de d'Urfé; il est intitulé: _Aiso
+ fon las novas del Heretic_. En voici les premiers vers:
+
+ _Diguas me tu heretic, parl'ap me un petit,
+ Que tu non parlaras gaire que iat sia grazit,
+ Si per forsa n'ot ve, segon c'avenz auzit.
+ Segon lo mieu veiaire ben as Dieu escarnit
+ Tan fe e ton baptisme renegat e guerpit_
+ _Car crezes que Diables t'a format e bastit
+ E tan mal a obrat e tan mal a ordit
+ Pot dar salvatios falsamen as mentit.
+ Veramen fetz Dieu home et el l'a establit
+ E'l formet de sas mas aisi com es escrit_:
+ Manus tuœ fecerunt me et plasmaverunt me.
+
+ [527]
+
+ _E s'aquest no vols creyre vec t'el foc arzirat
+ Que art tos companhos.........,
+ Si cauziras el foc o remanras ab nos
+ C'avem la fe novela ab los sept escalos
+ Que son ditz sacramens los cals mostra razos
+ Que devem creyre tug a salvamen de nos_.
+
+ [528]
+
+ _E tu malvat her'tic iest tant desconoissens
+ Que nulla re qui es mostr' per tant de bos guirens,
+ Con es de Dieu e san Paul non iest obédiens,
+ Nit' pot entrar en cor ni passar per las dens
+ Per qu'el foc s'aparelha e la peis el turmens
+ Per on deu espassar_..........
+
+ [529]
+
+ _Ans que ti don comiat nit' lais el foc intrar
+ De resurrectio vuelh ab tu disputar......
+ .........................................
+ Si la testa de l'hom era lai otramar.
+ L'us pos en Alissandria, l'autr'eg Monti-Calvar,
+ La una ma en Fransa, l'autra en Autvilar,
+ El cors fos en Espanha que si fos fag portar,
+ Que fos ars e fos cenres c'om to poques ventar
+ Lo dia del judizi coven apparelhar
+ En eissa quela forma que fon al bateiar.
+ En la sant escriptura o podes a trobar:
+ Job_, etc.
+
+ [530] Millot, qui ne fait ici, comme à son ordinaire, que
+ copier la traduction de Sainte-Palaye, traduction que l'on
+ est souvent obligé de rectifier quand on la rapproche du
+ texte, met après ce mot _Haut-Vilar_ (lieu inconnu); et en
+ effet il serait difficile de deviner ce que veut dire ce
+ _Aut-Vilar_, opposé à la France: mais on peut très-bien se
+ passer de le savoir.
+
+ [531]
+
+ _Heretic, be volria ans qu'el foc te prezes,
+ Ni sentisses la flamma, fin est mieg nostre cres,
+ Que diguas lo veiaire per cal razo descies
+ Lo nostre baptisti li que bos essanct es_.
+
+ [532]
+
+ _Si ara not confessas, lo foc es alucatz,
+ El corn va per la vil al pobl' es amassatz
+ Per vezer la justizia, c'adès seras crematz_.
+
+À ne considérer les Troubadours que sous le point de vue littéraire, et
+plus particulièrement sous celui qui nous a conduits à parler d'eux, on
+voit dans leurs poésies des traces de l'imitation des poésies arabes et
+le modèle des premières formes qu'eut en naissant la poésie moderne. Un
+grand nombre de chansons et de sirventes commencent par des descriptions
+du printemps ou des comparaisons tirées des fleurs, de la verdure, du
+chant des oiseaux, du cours des ruisseaux, de la fraîcheur des
+fontaines. Tout cela est oriental, ainsi que l'emploi assez fréquent du
+rossignol dans des descriptions poétiques ou dans des messages d'amour.
+C'est aussi dans leurs chansons que se trouvent pour la première fois
+ces recherches de pensées et d'images galantes inconnues aux poëtes
+anciens. C'est là qu'on entend un amant dire, en parlant des yeux de sa
+dame: «Un doux regard qu'ils me lancèrent à la dérobée fraya le chemin à
+l'amour pour passer à travers mes yeux au fond de mon cœur». C'est là
+qu'un autre amant dit que ses yeux ont vaincu son cœur, et que son cœur
+l'a vaincu lui-même[533]; que ses yeux en meurent, et que lui et son
+cœur en meurent aussi; car ses yeux le font mourir de tristesse, d'envie
+et de souffrance; ils meurent eux-mêmes de douleur et son cœur de
+désir[534] qu'un autre enfin assure que la main de sa dame, qu'il vit
+quand elle ôta son gant, lui enleva le cœur, et que ce gant a rompu la
+serrure dont il avait fermé son cœur contre l'amour[535].
+
+ [533] Hugues de Saint-Cyr; Millot, t. II, p. 178.
+
+ [534] Millot s'en est tenu à la première phrase, et a
+ dissimulé le reste; le manuscrit provençal porte
+ littéralement:
+
+ _Gent an sauput mey huelh uenser mon cor
+ E'l cor a uensut me_.
+ ..........................................
+ _Moron miey huelh, el ieu e'l cor en mor_.
+ ..........................................
+ _Que'm fan mos huelhs qu'aissy'm uolon aucire
+ De pessamen, d'enuey e de cossir,
+ E'ls huelhs de dol e mon cor de dezir_.
+
+ [535] Aimery de Belenvei; Millot, t. II, p. 334.
+
+Ailleurs, il s'élève une dispute entre le cœur d'un poëte et sa raison
+au sujet des plaintes que font les amants contre les dames, et chacun
+défend sa cause avec toutes les ressources de l'esprit. L'amour qui fait
+veiller en dormant, qui peut brûler dans l'eau, noyer dans le feu, lier
+sans chaîne, blesser sans faire de plaie; tout cela est littéralement
+dans des chansons de Troubadours[536]. Quand nous retrouverons par la
+suite ces sortes de subtilités dans les meilleurs poëtes italiens, nous
+n'aurons donc pas de peine à en reconnaître la source. Elle découle
+originairement de la poésie des Arabes, qui en est remplie. Les
+Provençaux en les prenant pour modèles n'avaient ni le goût formé ni les
+exemples d'un meilleur style qui auraient pu les en garantir, et quand
+ils portèrent cette contagion en Italie, rien ne pouvait non plus y en
+arrêter les progrès.
+
+ [536] Dans une pièce de Pierre Vidal.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+_État des Lettres en Italie au treizième siècle; commencement de la
+Poésie italienne; Poëtes siciliens; L'empereur Frédéric II; Pierre des
+Vignes; Nouveaux troubles en Italie après la mort de Frédéric; Écoles et
+Universités; Grammairiens; Historiens; Poésie latine; Poëtes siciliens
+depuis Frédéric; Poëtes italiens avant le Dante_.
+
+
+Nous avons vu quel fut, chez les Arabes ou Sarrazins, le sort des
+sciences et des lettres. Nous avons aperçu dans les communications
+immédiates de ces conquérants de l'Espagne avec les provinces
+méridionales de la France, la cause, sinon absolue, du moins
+occasionnelle et puissamment déterminante de l'amour des Provençaux pour
+la poésie, l'origine d'une partie de leurs fictions romanesques, de
+leurs formes poétiques et des défauts brillants de leur style; nous
+avons ensuite vu les Troubadours se répandre avec leur nouvel art dans
+les petites cours féodales de la France, de l'Espagne et de l'Italie,
+exciter l'admiration, chanter l'amour, inspirer la joie, devenir l'âme
+des plaisirs et des fêtes, et recueillir pour récompense des honneurs,
+des présents, la faveur des souverains, et, ce qui était souvent d'un
+plus grand prix à leurs yeux, les faveurs des belles. Leur fréquentation
+dans les cours de la Lombardie au douzième siècle est certaine; leurs
+succès et l'estime que l'on y fit d'eux ne le sont pas moins; le soin
+qu'on y prit d'apprendre le provençal pour les mieux entendre et
+l'empressement qu'avaient un assez grand nombre d'Italiens qui se
+sentaient le génie poétique, mais à qui il manquait une langue, de faire
+des vers provençaux et de se mettre eux-mêmes au rang des Troubadours,
+en sont des preuves incontestables. Sans cela, _Calvi_ de Gênes,
+_Giorgi_ de Venise, Percival _Doria_, dont le nom dit assez la patrie,
+le fameux _Sordel_ et plusieurs autres ne grossiraient pas leur liste.
+Quand la langue italienne naquit et qu'elle put subir le joug de la
+mesure et de la rime, il n'est pas douteux encore que l'exemple des
+Troubadours ne servît de règle et d'objet d'émulation partout où l'on
+avait pu entendre ou lire leurs productions. Les deux langues furent
+quelque temps rivales, et parurent se disputer l'empire[537]; mais
+l'italien resta bientôt maître du champ de bataille, et le provençal
+disparut avec la gloire passagère des Troubadours.
+
+ [537] Tiraboschi, t. IV, liv. III, chap. 3.
+
+Ce ne fut cependant pas en Lombardie que se firent entendre les
+premiers essais de poésie en langue italienne; il est vrai du moins que
+ce n'est pas de ceux qui purent y paraître que se sont conservés les
+plus anciens fragments connus. C'est en Sicile qu'ils reçurent la
+naissance; c'est dans ce pays, successivement occupé par les Grecs, par
+les Sarrazins, par les Normands, visité par les Provençaux, et où
+régnait alors l'empereur d'Allemagne Frédéric II, que la lyre italienne
+bégaya ses premiers accords; et une circonstance qui ajoute à la gloire
+poétique de cet empereur, c'est qu'il fut en quelque sorte le premier à
+donner le tort et l'exemple. Les recueils d'anciennes poésies
+contiennent bien quelques morceaux qui peuvent être antérieurs de peu de
+temps à ce qui nous reste de Frédéric. On cite surtout une chanson d'un
+certain _Ciullo d'Alcamo_, sicilien; mais on ne sait rien de ce
+_Ciullo_, sinon qu'il vivait à la fin du douzième siècle, et sa chanson,
+qui est en strophes de cinq vers d'une construction bizarre, écrite dans
+un jargon plus sicilien qu'italien, mérite à peine d'être comptée[538].
+L'honneur de la priorité reste donc à Frédéric II. On sentira mieux le
+mérite qu'il eut à s'occuper des lettres, si l'on se rappelle les
+principales circonstances de sa vie et l'agitation où furent pendant son
+règne et l'Italie et ses autres états.
+
+ [538] Cette chanson, telle que la rapporte l'Allacci, _Poeti
+ Antichi_, p. 408 et suiv., est composée de trente-deux
+ strophes, qui paraissent en effet de cinq vers; mais alors il
+ faut que les trois premiers soient de quinze syllabes. On a
+ eu beau les comparer aux vers politiques des Grecs, ou à nos
+ vers alexandrins, ils ne ressemblent réellement ni aux uns ni
+ aux autres, ni à aucune espèce de vers connus. En voici la
+ première strophe:
+
+ _Rosa fresca aulentissima capari in ver l'estate
+ Le Donne te desiano pulcelle e maritate
+ Traheme deste focora se teste a bolontate
+ Per te non aio abento nocte e dia
+ Pensando pur di voi Madonna mia_.
+
+ Il est aisé de voir que chacun des trois premiers vers doit
+ se diviser en deux, dont le premier est un vers de huit
+ syllabes, de ceux qu'on appelle _sdruccioli_, et le second un
+ vers de sept syllabes. L'usage d'écrire de suite, non
+ seulement deux vers, mais tous les vers d'une strophe, est
+ commun dans les anciens manuscrits italiens et provençaux;
+ c'est donc ainsi que ces premiers vers doivent être écrits:
+
+ _Rosa fresca aulentissima
+ Capari in ver l'estate
+ Le donne te desiano
+ Pulcelle e maritate
+ Traheme deste focora
+ Se teste a bolontate
+ Per te non aio_, etc.
+
+ La strophe est ainsi de huit vers; la forme en est toute
+ provençale, entremêlée de vers de différentes mesures et de
+ vers rimés et non rimés. Cette chanson, écrite comme elle
+ doit l'être, est une preuve de plus de l'influence de la
+ poésie provençale sur les premiers essais de poésie
+ italienne. (Voy. Crescimbeni, _Ist. della volgar Poes._, t.
+ III, p. 7.)
+
+Frédéric Barberousse avait laissé pour héritier son fils Henri VI, marié
+avec l'héritière du royaume de Sicile, et qui devint, par l'extinction
+des derniers restes de la race normande, le maître de ce royaume.
+Lorsque Henri mourut, lorsque sa femme Constance le suivit un an après,
+Frédéric leur fils était encore enfant. Une combinaison singulière de
+circonstances avait engagé sa mère à lui donner en mourant pour tuteur
+Innocent III, et fit croître à l'ombre du trône pontifical le futur
+successeur de tant de souverains, ennemis en quelque sorte naturels des
+papes, et destiné à l'être lui-même plus qu'aucun d'eux. Deux noms
+rivaux étaient nés en Allemagne des divisions de l'Empire, et
+contribuaient à perpétuer ces divisions[539]. Un fief ou château de
+Conrad le Salique, appelé Gheibeling ou Waibling, et situé dans le
+diocèse d'Augsbourg, avait transmis à la famille de cet empereur le nom
+de Gheibelings ou Gibelins. L'ancienne famille des Guelfes ou Welf, qui
+possédait alors la Bavière, ayant eu plusieurs démêlés avec les
+empereurs descendants de Conrad, ce nom de Guelfe était devenu celui
+d'un parti d'opposition dans l'Empire. Plusieurs empereurs de la maison
+Gheibeling avaient fait la guerre aux chefs de l'église; les Guelfes
+leurs antagonistes avaient pris la défense des papes, et dès-lors les
+noms de Gibelins et de Guelfes s'étaient étendus dans l'Empire et dans
+l'Italie, le premier aux ennemis du St.-Siège, et le second à ses
+partisans.
+
+ [539] Muratori, _Antich. ital._, Dissert. 41.
+
+Lorsqu'après un interrègne de dix ans, Othon, chef du parti Guelfe en
+Allemagne, obtint l'Empire sans qu'il eût été même question de Frédéric,
+nommé cependant roi des Romains du vivant de son père, Othon IV, devenu
+Gibelin en devenant empereur, vit le pape lui opposer le jeune Frédéric,
+dernier rejeton du sang des Gibelins, et Guelfe par sa position, en
+attendant qu'il devînt Gibelin à son tour par son élévation à l'Empire.
+Innocent traita Othon d'usurpateur, dès qu'Othon voulut s'opposer aux
+usurpations du St.-Siège. Il prétexta contre lui les intérêts de son
+pupille, à qui il donna pour appui les rois d'Arragon et de France, afin
+de les donner à Othon pour ennemis. Mais il mourut avant d'avoir pu
+abattre l'un par l'autre. Le règne de ce pontife ambitieux est marqué
+par l'accroissement du pouvoir des papes, quoique ce pouvoir ne s'élevât
+point encore jusqu'à la souveraineté de Rome; il l'est aussi par cette
+fatale croisade qui ruina l'Empire grec et en prépara la destruction
+totale, et par cette autre croisade non moins funeste et plus horrible
+dont le midi de la France fut le théâtre, dont des milliers de chrétiens
+furent les victimes pour quelques différences d'opinion[540], et dans
+laquelle le fer et le feu des combats eurent pour auxiliaire le feu
+nouvellement allumé des bûchers de l'inquisition.
+
+ [540] On accusait les malheureux Albigeois d'avoir adopté
+ l'hérésie des Pauliciens, qui tenait du manichéisme ou de la
+ doctrine des deux principes. Leurs partisans nient qu'ils
+ l'eussent adoptée; les partisans des Pauliciens nient même
+ qu'ils professassent cette doctrine; mais ce n'est pas là la
+ question. La question est de savoir si cette opinion des deux
+ principes, ou toute autre de même nature, peut légitimer les
+ exécrables barbaries qu'exercèrent sur les Albigeois des gens
+ qui prétendaient croire en Dieu, mais bien dignes de ne
+ croire qu'au diable.
+
+Son successeur Honorius III ne voulut, même après la mort d'Othon,
+couronner Frédéric empereur qu'après avoir exigé de lui le vœu d'aller à
+la tête d'une nouvelle croisade reconquérir la Palestine; mais Frédéric,
+alors âgé de vingt-six ans[541], et père d'un fils qui en avait
+dix[542], voyant que l'Allemagne avait besoin de sa présence, et dans
+quelle anarchie étaient ses états de Sicile et de Naples, se montra peu
+empressé d'accomplir ce vœu. On lui attribue même des vues plus grandes
+et plus solides. Il avait, dit-on, conçu le projet de réunir dans un
+seul état l'Italie entière[543], projet qui occupa dans tous les temps
+ceux qui s'intéressèrent véritablement à la prospérité de ce beau pays,
+mais auquel l'intérêt particulier des papes s'opposa toujours. Sommé
+plusieurs fois de tenir sa parole, et devenu même, par son second
+mariage[544], héritier éventuel du royaume de Jérusalem, dont les
+Sarrazins étaient les maîtres, il se dispose enfin à partir avec une
+armée[545]; mais une épidémie se déclare parmi ses troupes; il en est
+atteint lui-même; il remet son entreprise à l'année suivante. Grégoire
+IX, plus impatient encore qu'Honorius de voir l'empereur quitter
+l'Italie, l'excommunie pour ce délai. Frédéric part[546]: Grégoire
+l'excommunie de nouveau, et qui pis est, fait prêcher contre lui, dans
+ses états de Naples, une croisade. Frédéric réussit dans la sienne à
+Jérusalem mieux qu'on ne le voulait à Rome. Il revient enfin, après des
+difficultés, des désagréments sans nombre et des périls personnels où
+son excommunication l'avait jeté[547]. Il en éprouve de nouveaux en
+Italie, et se voit forcé de se battre avec ses croisés contre les
+croisés du pape. Le pontife vaincu[548] a recours aux armes de sa
+profession. Il l'accuse d'hérésie dans des lettres pastorales. Il fait
+plus: il soulève contre lui une nouvelle ligue lombarde qu'il soutient
+pendant près de dix ans par ses exhortations et par ses intrigues.
+
+ [541] C'était en 1228, deux ans après la mort d'Othon.
+
+ [542] Henri, qu'il fit couronner roi des Romains.
+
+ [543] Voltaire, _Essai sur les Mœurs_, etc. ch. 52; Gibbon,
+ _Decline and fall_, etc., c. 59.
+
+ [544] Après la mort de Constance d'Arragon, sa première
+ femme, il épousa la fille de Jean de Brienne, roi titulaire
+ de Jérusalem.
+
+ [545] 1227.
+
+ [546] Août 1228.
+
+ [547] La position où le mit l'obstination du pape à le
+ poursuivre comme excommunié jusque dans Jérusalem même, est
+ si singulière, que le bon Muratori, en rapportant dans ses
+ Annales ces faits étranges, ne peut s'empêcher de dire: _Non
+ potrà di meno di non istrignersi nelle spalle, chi legge si
+ futte vicende_. Ann. 1229.
+
+ [548] 1230.
+
+Le pontife qui le remplace après la courte apparition de Célestin IV sur
+le trône papal[549], Innocent IV va plus loin, et dépose formellement
+Frédéric à Lyon en plein concile[550]. Il déclare l'Empire vacant, et
+fait élire successivement à sa place deux prétendus empereurs. Frédéric
+dans ses états d'Italie tient tête en homme de courage; mais sa vie est
+troublée jusqu'à la fin, et si l'on en croit même quelques auteurs, elle
+est abrégée par un parricide[551].
+
+ [549] Grégoire IX étant mort le 21 août 1241, Célestin IV qui
+ lui succéda, mourut dix-sept ou dix-huit jours après;
+ Innocent IV le remplaça, le 26 juin 1243, après un long
+ interrègne, causé par les dissensions qui agitaient alors le
+ sacré collège.
+
+ [550] Le 17 juillet 1245: ce fut après l'avoir fait accuser,
+ par un évêque italien, et par un archevêque espagnol, d'être
+ hérétique, épicurien et athée. (Voyez les Annales de
+ Muratori.)
+
+ [551] Ces auteurs accusent Mainfroy, fils naturel de
+ Frédéric, de l'avoir étouffé dans sa dernière maladie,
+ Voltaire (_Essai sur les Mœurs_, etc., chap. 51) croit que ce
+ fait est faux, et les historiens italiens les plus sensés
+ pensent de même.
+
+Les historiens d'Italie[552], quoique prévenus contre lui à cause de ses
+querelles avec Rome, conviennent de ses grandes qualités, de ses talents
+et de l'étendue de ses connaissances. Il savait, outre la langue
+italienne, telle qu'elle était alors, le latin, le français, l'allemand,
+le grec et l'arabe. La philosophie, du moins celle de son temps, lui
+était familière, et il en encouragea l'étude dans toute l'étendue de ses
+états. Avant lui, la Sicile était privée de tout établissement
+littéraire; il y fonda des écoles, et appela du continent des savants et
+des gens de lettres; il créa l'université de Naples, qui devint presque
+dès sa naissance la rivale de la célèbre université de Bologne. Il
+redonna un nouvel éclat à l'école de Salerne, qui languissait, et
+pourvut par des lois utiles aux abus qui s'étaient introduits dans la
+médecine. Il fit traduire du grec et de l'arabe plusieurs livres
+intéressants pour cette science, qui n'avaient point encore été
+traduits: il en fit autant de quelques ouvrages d'Aristote, dont il
+ordonna l'étude dans ses états de Naples, et même dans les universités
+de Lombardie. Sa cour, dit un ancien auteur[553], était le rendez-vous
+des poëtes, des joueurs d'instruments, des orateurs, des hommes
+distingués dans tous les arts. Il établit à Palerme une académie
+poétique, et se fit un honneur d'y être admis avec ses deux fils, Enzo
+et Mainfroy, qui cultivaient aussi la poésie. Une des études favorites
+de Frédéric était celle de l'histoire naturelle; on retrouve une partie
+des connaissances qu'il y avait acquises dans un traité qu'il nous a
+laissé de la chasse à l'oiseau[554]. Il n'y traite pas seulement des
+oiseaux dressés à la chasse, mais de toutes les espèces en général; des
+oiseaux d'eau, de ceux de terre, de ceux qu'il appelle moyens, et des
+oiseaux de passage. Il parle de la nourriture de ces différentes
+espèces, et de ce qu'elles font pour se la procurer. Il décrit les
+parties de leurs corps, leur plumage, le mécanisme de leurs ailes, leurs
+moyens de défense et d'attaque. Ce n'est que dans le second livre qu'il
+en vient aux oiseaux de proie, et qu'il enseigne l'art de les choisir,
+de les nourrir, de les former à tous les exercices qui en font des
+oiseaux chasseurs, et qui font servir au plaisir de l'homme, plus vorace
+qu'eux, l'instinct de voracité qu'ils ont reçu de la nature.
+
+ [552] Ricordano Malespini, _Stor. fior._ Giov. Villani,
+ _Stor._ Tiraboschi, _Stor. della Lett. ital._, t. IV, liv.
+ III, etc.
+
+ [553] _Cento Novelle Antich. nov._ 20.
+
+ [554] _De Arte venandi cum avibus_. Ce traité, divisé en
+ deux livres, ne s'est point conservé en entier. Mainfroy,
+ fils de Frédéric, en avait suppléé plusieurs parties et des
+ chapitres entiers. C'est sur un manuscrit rempli de lacunes,
+ qui appartenait au savant Joachim Camérarius, qu'il fut
+ imprimé à Augsbourg (_Augustœ vendelicorum_) en 1569, in-8º.
+
+Il n'est resté de poésies de Frédéric II, qu'une ode ou chanson galante,
+dans le genre de celles des Provençaux, et que l'on croit un ouvrage de
+sa jeunesse: on y voit la langue italienne à sa naissance, encore mêlée
+d'idiotismes siciliens[555], et de mots fraîchement éclos du latin, qui
+en gardaient encore la trace[556]. L'ode est composée de trois strophes,
+chacune de quatorze vers, l'entralacement des rimes est bien entendu et
+tel que les lyriques italiens le pratiquent souvent encore. Les pensées
+en sont communes, et les sentiments délayés dans un style lâche et
+verbeux, mais cela n'est pas mal pour le temps et pour un roi, qui avait
+tant d'autres choses à faire que des vers[557]. Nous avons vu un autre
+Frédéric en faire de meilleurs, mais plus de cinq cents ans après; et le
+Frédéric de Sicile n'avait pas, comme celui de Prusse, un Voltaire pour
+confident et pour maître.
+
+[555] Tiraboschi, t. IV, liv. III, ch. 3; Crescimbeni, _Istoria della
+volgar poesia_, t. III.
+
+[556] Comme _eo_ venu d'_ego_, moi, qui était prêt à devenir _io_, et
+_meo_, mien, qui est le mot latin même, et qui devint peu de temps après
+_mio_.
+
+ [557] Voici la première strophe de sa _canzone_:
+
+ _Poiche ti piace, amore,
+ Ch'eo deggia trovare_
+ _Faron de mia possanza
+ Ch'eo vegna a compimento.
+ Dato haggio lo meo core
+ In voi, Madonna, amare;
+ E tutta mia speranza
+ In vostro piacimento.
+ E no mi partiraggio
+ Da voi, donna valente;
+ Ch'eo v'amo dolcemente:
+ E piace a voi ch'eo hoggia intendimento;
+ Valimento mi date, donna fina;
+ Che lo meo core adesso a voi s'inchina_.
+
+ La forme de cette strophe, l'entrelacement des vers et des
+ rimes, le mot _trovare_, trouver, employé au deuxième vers,
+ pour rimer, faire des vers, etc., tout annonce ici
+ l'imitation de la poésie des troubadours.
+
+Il avait pourtant un secours à peu près de même espèce dans son célèbre
+chancelier Pierre des Vignes, homme d'un grand savoir, d'une haute
+capacité dans les affaires, et de plus philosophe, jurisconsulte,
+orateur et poëte. Né à Capoue d'une extraction commune, il étudiait à
+Bologne dans l'état de fortune le plus misérable. Le hasard le fit
+connaître de Frédéric, qui l'apprécia, l'emmena à sa cour, et l'éleva
+successivement aux emplois de la plus intime confiance et aux plus
+hautes dignités. Pierre des Vignes partagea les vicissitudes et les
+agitations de sa fortune. Les ambassades les plus importantes et les
+commissions les plus délicates exercèrent ses talens et son zèle. Dans
+une circonstance solennelle, devant le peuple de Padoue, et en présence
+de l'empereur même, il combattit en sa faveur les effets de l'injuste
+excommunication du pape, avec des vers d'Ovide, d'où il tira le texte de
+son discours[558]. Cela prouve que les bons poëtes latins lui étaient
+familiers, et l'on s'en apercoit au style d'une de ses _canzoni_ qui
+nous a été conservée[559]. Elle est en cinq strophes de huit vers
+en décasyllabes. On y voit plusieurs comparaisons qui relèvent un peu
+l'uniformité des idées et des sentiments. Il se compare à un homme qui
+est en mer, et qui a l'espérance de faire route quand il voit le beau
+temps[560]. Il voudrait ensuite, ce qui n'est pas d'une poésie trop
+noble, pouvoir se rendre auprès de sa maîtresse en cachette comme un
+larron, et qu'il n'y parût pas[561]; s'il pouvait lui parler à loisir,
+il lui dirait comment il l'aime depuis long-temps, plus tendrement que
+Pirame n'aima Tisbé. On reconnaît ici son goût pour Ovide. Dans la
+dernière strophe, il s'adresse à sa chanson même, comme les Troubadours
+le faisaient quelquefois et comme les poëtes italiens l'ont presque
+toujours fait depuis.
+
+ [558]
+
+ _Leniter ex merito quidquid patiare ferendum est:
+ Quœ venit indignè pœna, dolenda venit_.
+ (OVIDE.)
+
+ [559] Elle parut pour la première fois dans le Recueil des
+ _Rime Antiche_, donné par Corbinelli, à la suite de la _Bella
+ mano_ de Giuste de' Conti, Paris, 1595, in-8°. On la trouve
+ aussi dans Crescimbeni, _Istor. della volg. poes._, t. I, p.
+ 130 et ailleurs.
+
+ [560]
+
+ _Come uom che è in mare ed ha speme di gire
+ Quando vede lo tempo, ed ello spanna_, etc.
+
+ [561]
+
+ _Or potess' io venire a voi, amorosa,
+ Come il ladron ascoso, e non paresse;
+ Ben lo mi terria in gioja avventurosa
+ Se l'amor tanto di ben mi facesse.
+ Si bel parlare, donna, con voi fora;
+ E direi come v'amai lungamente,
+ Più che Piramo Tisbe dolcemente
+ E v'ameraggio, in fin ch'io vivo, ancora_.
+
+Il est resté de lui une autre _canzone_ en cinq strophes de neuf vers
+d'inégales mesures et en rimes croisées[562]: mais elle ne vaut pas la
+première, et il est inutile d'en rien dire de plus. Il ne l'est pas au
+contraire de parler d'une troisième pièce, moins étendue, et dont le
+mérite poétique est tout aussi médiocre, mais dont la forme exige qu'on
+y fasse quelque attention. Quatorze vers y sont partagés en deux
+quatrains suivis de deux tercets. Dans les deux quatrains,
+
+ La rime avec deux sons frappe huit fois l'oreille.
+
+ [562] On la trouve dans le Recueil des _Diversi poeti Antichi
+ Toscani_, donné par les Giunti, en 1527.
+
+Deux nouvelles rimes servent pour les deux tercets; enfin c'est un
+véritable sonnet, et, à très-peu de chose près, construit comme ceux de
+Pétrarque. Nouvelle preuve que cette forme de poésie, ignorée des
+Provençaux, quoiqu'ils en connussent le titre, est d'origine sicilienne,
+et remonte jusqu'au treizième siècle[563].
+
+ [563] Voici cette pièce, qui, malgré la médiocrité des idées
+ et la grossièreté du style, forme un monument curieux; elle a
+ été publiée par l'Allacci, _Poeti Antichi_, etc.
+
+ _Peroch' amore no se po vedere
+ E no si trata corporalemente,
+ Quanti ne son de si fole sapere
+ Che credono ch'amor sia niente.
+
+ Ma poch' amore si faze sentere,
+ Dentro dal cor signorezar la zente,
+ Molto mazore presio de avere
+ Che sel vedesse vesibilemente.
+
+ Per la vertute de la calamita
+ Come lo ferro atra' non se vede
+ Ma si lo tira signorevolmente.
+
+ E questa cosa a credere me'noita
+ Ch'amore sia e dame grande fede,
+ Che tutt'or fia creduto fra la zente_.
+
+ La seule différence qu'il y ait, quant à la forme, entre ces
+ deux tercets et ceux des sonnets les plus réguliers, est que
+ l'une des deux rimes des quatrains, _ente_, y est conservée,
+ et que les tercets sont ainsi sur trois rimes, au lieu de
+ n'être que deux. Les mots _la zente_ y sont aussi répétés à
+ la fin de deux vers, ce qui pèche contre la règle qui défend
+ qu'_un mot déjà mis ose s'y remontrer_; règle qui est de
+ rigueur en Italie comme en France. On peut remarquer dans ce
+ sonnet le _z_ vénitien, employé plusieurs fois au lieu du
+ _ci_ et du _gi_, comme _faze_, _signorezar_, _la zente_; soit
+ que l'on prononçât alors ainsi en Sicile, soit que ces vers
+ nous aient d'abord été transmis par un copiste vénitien.
+
+On a de Pierre des Vignes six livres de lettres écrites en latin, soit
+en son nom, soit en plus grand nombre au nom de son empereur, et qui ont
+été imprimées plusieurs fois[564]. Elles sont intéressantes pour
+l'histoire: on y voit, comme dans un tableau vivant, et les obstacles
+suscités sans cesse contre Frédéric par la cour de Rome, et son
+infatigable activité à les vaincre. On y voit avec plus de plaisir
+quelques traces de la protection accordée aux lettres par l'empereur et
+par son chancelier. On a long-temps attribué, ou à l'un ou à l'autre,
+car on se partageait entre eux, un ouvrage dont le titre seul a causé un
+grand scandale; je dis le titre seul, puisqu'il paraît constant, non
+seulement que le livre n'est ni de Frédéric, ni de Pierre, mais qu'il
+n'exista jamais. C'est le fameux livre des _trois Imposteurs_. Entre les
+calomnies que Grégoire IX répandit contre le roi de Sicile, il l'accusa
+dans une circulaire à tous les princes et à tous les évêques, d'avoir
+dit hautement que le monde avait été trompé par trois imposteurs, Moïse,
+Jésus et Mahomet. Frédéric répondit à cette circulaire par une autre, où
+il nia formellement qu'il eût tenu ce propos. L'accusation acquit par là
+plus de publicité, et comme c'est toujours en croissant que la calomnie
+se propage, d'un propos on fit bientôt un livre, dont on accusa
+l'empereur, ou par accommodement son chancelier.
+
+ [564] La première édition fut faite à Bâle en 1566; la
+ seconde à Amberg, en 1609, etc.
+
+Ce dernier eût été heureux s'il n'eût jamais été en butte à d'autres
+calomnies, et il serait heureux pour la mémoire de Frédéric, que cet
+empereur n'eût pas prêté l'oreille à celles qui s'élevèrent dans sa
+cour. Elles se sont renouvelées depuis sous plusieurs formes, et ont
+subsisté long-temps; on ne pouvait croire qu'une faveur si haute et si
+bien méritée, pût être suivie d'une si épouvantable disgrâce et d'un
+traitement si cruel. Il paraissait impossible qu'un prince tel que
+Frédéric, eût fait crever les yeux à un ministre tel que Pierre des
+Vignes, et l'eût fait jeter dans une prison fétide, où le malheureux
+s'était tué de désespoir, s'il n'y avait été forcé par une trahison, ou
+peut-être par de plus criminels attentats; mais c'était oublier les
+retours de cette nature si fréquents dans la faveur des rois. Les
+auteurs les plus estimés par leur saine critique et par leur
+impartialité, en jugent mieux aujourd'hui; et le sage Tiraboschi, après
+avoir attentivement examiné la question, ne balance pas à conclure que
+Pierre des Vignes ne fut coupable d'aucun crime; que ce fut l'envie des
+courtisans qui le perdit; que l'empereur, trompé par eux, le condamna à
+perdre la vue et la liberté, et que Pierre au désespoir se donna la
+mort.[565]
+
+ [565] _Stor. della Letter. ital._, t. IV, l. I, c. 2.
+
+Frédéric mourut lui-même deux ans après[566], laissant, dit Voltaire, le
+monde aussi troublé à sa mort qu'à sa naissance[567]. Pendant sa vie,
+comme auparavant, la principale cause de ces troubles fut toujours la
+lutte établie entre l'empereur et les papes. Les villes, et quelquefois
+dans la même ville, les familles étaient partagées entre les deux
+factions, et rangées sous les deux noms ennemis de Guelfes et de
+Gibelins, comme sous deux bannières. Ces noms, comme nous l'avons vu,
+existaient depuis long-temps; mais ce fut surtout alors qu'ils
+s'étendirent en Italie et qu'ils y devinrent les enseignes de deux
+factions implacables et acharnées. Presque toutes les villes de
+Lombardie et de Toscane prirent l'un ou l'autre parti. Dans plusieurs,
+comme à Florence, il y avait partage: des familles puissantes suivaient
+une des enseignes, tandis que des familles non moins puissantes
+suivaient l'autre; et souvent encore, dans les mêmes familles, le père
+était Guelfe et ses fils Gibelins un frère servait Rome, et l'autre
+l'Empire. On doit penser quelle exaspération donnèrent à leurs haines
+les excès où la vengeance des papes se porta contre Frédéric II, le
+bruit de leurs excommunications et la prédication de leurs croisades.
+Jamais il n'y eut de guerre civile plus compliquée, s'il y en eut de
+plus terrible.
+
+ [566] Le 13 décembre 1250.
+
+ [567] _Essai sur les Mœurs_, etc., c. 53.
+
+La mort de Frédéric et le long interrègne qui la suivit, furent, pour la
+plupart des villes qui lui avaient été attachées, le signal de
+l'indépendance. Alors se formèrent beaucoup de petites principautés, qui
+s'étendirent et s'affermirent dans la suite. Plusieurs des villes qui
+avaient été du parti des papes, suivirent cet exemple. Mais les nouveaux
+princes n'en furent que plus ardents à se faire la guerre quand ils la
+firent pour leur propre compte. En Lombardie, et dans la marche
+Trévisane, le pouvoir monstrueux d'Eccellino[568], cimenté par le sang
+et par tous les excès de la tyrannie, ne s'écroula que sous les coups
+d'une ligue, presque générale, et même d'une croisade[569] qui, cette
+fois du moins, ne parut armée par la religion que pour venger
+l'humanité. La puissance plus modérée des marquis d'Est s'étendait peu à
+peu de Ferrare à Modène et à Reggio. À Milan, les querelles du peuple
+avec les nobles mettaient le pouvoir aux mains des _de la Torre_, nobles
+qui se disaient populaires, et qui préparaient, en s'y opposant
+toujours, la domination des Visconti. Dans l'état de Naples et de
+Sicile, Mainfroy, occupé de reconquérir ce royaume sur les papes, qui en
+avaient envahi la suzeraineté, l'était aussi d'en usurper la couronne
+sur le jeune Conradin, seul rejeton légitime du sang de Frédéric II.
+Heureux dans son usurpation, il se trouva bientôt assez de forces pour
+envoyer ses Allemands au secours de l'un des deux partis qui déchiraient
+la république de Florence. Il y releva les Gibelins battus et bannis, et
+abattit dans le parti des Guelfes[570] celui des papes, ses plus
+dangereux ennemis. Mais les papes avaient juré la perte de la maison de
+Souabe, indocile à recevoir leur joug. Urbain IV, à peine élevé sur le
+siége pontifical[571], reprit tous les projets d'Innocent IV, les suivit
+même avec plus de violence, et en transmit l'exécution à Martin IV, son
+successeur. Ce second pape français[572], investit du royaume de Naples,
+qui ne lui appartenait pas, le prince français Charles d'Anjou, qui n'y
+avait aucun droit[573]. Mainfroy vaincu, périt les armes à la main. On
+vit le frère d'un saint roi de France usurper cette couronne étrangère,
+souiller ce trône par l'assassinat juridique de l'héritier légitime, du
+jeune et infortuné Conradin[574]. Le crime plus grand des vêpres
+siciliennes fit porter la peine de ce crime aux malheureux Français, et
+fit passer, pour un temps, la Sicile au pouvoir des rois d'Arragon, sans
+arracher Naples au roi Charles, qui, d'une main violente, mais ferme, y
+établit et y maintint le règne de sa maison.
+
+ [568] De la maison de Romano.
+
+ [569] En 1259.
+
+ [570] À la bataille de Monte-Aperto, en 1260.
+
+ [571] Il y remplaça, en 1261, Alexandre IV qui, pendant un
+ règne de six ans, avait laissé respirer Mainfroy.
+
+ [572] Urbain était Champenois, et Martin Provençal.
+
+ [573] En 1265.
+
+ [574] L'auteur des Vies des rois de Naples ajoute un trait de
+ plus à cette scène horrible. Il dit que quand le bourreau eut
+ fait tomber la tête du jeune Conradin, un autre bourreau, qui
+ se tenait prêt tua le premier d'un coup de poignard, afin,
+ dit l'historien, qu'on ne laissât pas en vie un vil ministre
+ qui avait versé le sang d'un roi: _Acciò vivo non rimanesse
+ un vile ministro che aveva versato il sangue d'un rè_.
+ Biancardi, _le Vite de' rè di Napoli_, Venezia, 1737, in-4°.
+ _Vita di Carlo d'Angiò_, p. 134.
+
+Pendant ce temps, vers le nord de l'Italie, deux puissantes républiques,
+Gênes et Pise, se disputaient l'empire des mers, équipaient des flottes
+formidables et se livraient des batailles sanglantes. Pise, écrasée par
+ses pertes[575], et peu généreusement attaquée par les Florentins, parce
+qu'elle était Gibeline, et que les Guelfes dominaient alors à Florence,
+attaquée en même temps par les Lucquois, ne se laisse point abattre,
+mais confie imprudemment sa défense au trop fameux comte Ugolin, dont
+l'avide et astucieuse tyrannie fournit des pages sanglantes à
+l'histoire, et dont la plus haute poésie a consacré l'horrible supplice.
+Alors aussi Florence, Sienne, Arezzo, se firent des guerres acharnées.
+Du milieu de ces convulsions, Florence fit éclore la constitution
+républicaine[576] sous laquelle on vit les lettres et les arts renaître
+spontanément dans son sein, mais qui n'y put ramener la paix intérieure,
+radicalement troublée par la violence des haines et la fureur des
+partis.
+
+ [575] Surtout à la bataille de la Meloria, le 6 août 1284.
+
+ [576] Les six prieurs des arts et de la liberté, le capitaine
+ du peuple et le gonfalonier de justice. V. Machiavel, _Istor.
+ fiorent_, liv. II, et tous les autres historiens.
+
+Au pied des Alpes, le marquis de Montferrat[577] s'était fait un état
+puissant, par la réunion de plusieurs petits états, ou, ce qui était
+alors la même chose, de plusieurs villes importantes[578] qui l'avaient
+nommé, l'un après l'autre, leur capitaine général. Mais ce pouvoir
+devenu tyrannique, quoiqu'il le fût moins que celui d'Eccellino, fut
+détruit avec moins de peine, et le fut plus cruellement. Enfermé dans
+une cage de fer par les habitants d'Alexandrie, le gendre d'Alphonse,
+roi de Castille, le beau-père de l'empereur grec Andronic Paléologue, y
+mourut[579] après deux ans de la plus dure et de la plus humiliante
+captivité. Après lui, toutes ces villes, tantôt divisées et tantôt
+réunies entre elles, continuèrent de s'agiter comme les autres villes
+lombardes, comme celles de l'Italie entière, les unes Gibelines,
+c'est-à-dire impériales, lors même qu'il n'y a pas d'empereur; les
+autres Guelfes, c'est-à-dire armées pour les papes contre les empereurs,
+lorsque l'interrègne de l'empire se prolongeant, le pouvoir des papes,
+si leur ambition eût eu des bornes, n'aurait plus eu de rival. Les
+factions survivant aux intérêts qui les avaient fait naître, se
+multiplièrent par ce qu'il y avait même de vague dans leur objet. Elles
+s'envenimèrent de plus en plus, et l'Italie parut prête à retomber dans
+l'anarchie et dans le chaos.
+
+ [577] Guillaume.
+
+ [578] Pavie, Novare, Asti, Turin, Albe, Ivrée, Alexandrie,
+ Tortone, Casal, et même pendant quelque temps Milan.
+ Tiraboschi, t. IV, liv. I, p. 9.
+
+ [579] En 1292.
+
+Pendant tout le cours de ce siècle, les écoles et les universités qui
+commençaient à fleurir, se ressentirent de ces agitations. Souvent elles
+furent obligées de se déplacer, soit pour éviter les désastres de la
+guerre, soit pour obéir à l'un ou à l'autre des partis, occupés à saisir
+tous les moyens de se nuire. On les représente comme des voyageuses sans
+demeure fixe, tantôt campant dans une ville, et y étalant les trésors de
+l'instruction, tantôt décampant à l'improviste pour les transporter
+ailleurs; les professeurs, forcés à faire serment de ne point quitter
+leur poste, et pourtant errant çà et là, traînant avec eux la foule de
+leurs disciples et de leurs admirateurs[580]. Celle de Bologne, qui
+était la plus célèbre, souffrit plus que tout autre de ses vicissitudes;
+Modène, Reggio, Vicence, Padoue en profitèrent; et les démembrements de
+l'université Bolonaise y firent naître de nouvelles universités, ou
+enrichirent à ses dépens celles qui existaient déjà. Frédéric II,
+mécontent des Bolonais, et voulant aussi favoriser son université de
+Naples, avait ordonné à celle de Bologne de cesser ses cours, et à tous
+les écoliers de venir à Naples suivre leurs études; mais Bologne, liguée
+contre lui avec d'autres villes de Lombardie, était en état de résister
+à cet ordre, et Frédéric fut obligé de le révoquer deux ans après.
+
+ [580] Tiraboschi, t. IV, l. I, c. 3.
+
+Les papes, de leur côté, enveloppaient les études dans leurs
+proscriptions sacrées; et l'interdit qui frappait les villes, atteignait
+aussi les universités. Mais tous ces mouvements, et toutes ces
+révolutions scolaires, prouvent l'attention qu'on portait aux études,
+l'affluence et le zèle de la jeunesse, la célébrité des professeurs,
+l'importance qu'avaient les écoles pour les villes et pour les
+gouvernements. Il y avait donc à la fois dans les esprits, comme il
+arrive souvent, agitation et progrès. Mais s'il y avait du progrès dans
+les esprits, y en avait-il un réel dans les études? C'est ce qu'il
+s'agit d'examiner.
+
+La théologie scolastique avait toujours les premiers honneurs. Toutes
+les métropoles possédaient au moins une chaire de théologie; il en avait
+une dans toutes les universités et dans tous les couvents de moines. Le
+nombre de ces couvents s'accrut alors de deux ordres nouveaux, fondés
+l'un par saint Dominique, qui donna au monde les Dominicains et
+l'Inquisition; l'autre par saint François, qui ne laissa que les
+Franciscains, mais que les Italiens mettent au nombre de leurs plus
+anciens poëtes, et qui, le premier, en effet, composa de cantiques en
+langue vulgaire. Celui qui s'est conservé ne manque ni de verve, ni de
+chaleur; c'est une paraphrase du psaume qui invite tous les éléments, et
+le soleil, et les cieux, et la terre, et tous les êtres créés à louer le
+Créateur. Il est en vers irréguliers, et non rimés[581]. Il fut mis en
+musique par un des premiers disciples du saint, qui fut, aussi lui,
+saint et poëte, et qui de plus était un des meilleurs musiciens de son
+temps. On le nommait frère Pacifique; il faisait chanter ce cantique aux
+religieux ses nouveaux frères. Cela ne paraîtrait sans doute aujourd'hui
+ni de belle poësie, ni de bonne musique; mais il y a pourtant quelque
+chose dans cette particularité qui doit intéresser les musiciens et les
+poëtes.
+
+ [581] Ce Cantique, que l'on intitule ordinairement _Cantico
+ del Sole_, est écrit en prose dans les chroniques de l'ordre
+ des Franciscains, tant manuscrites qu'imprimées; les lignes y
+ sont toutes égales et sans nulle distinction qui indique le
+ commencement ni la fin des vers. Crescimbeni le croit
+ cependant écrit en vers, presque tous de sept ou de onze
+ syllabes. En voici le commencement, réduit à la mesure des
+ vers et à l'orthographe moderne.
+
+ _Altissimo signore,
+ Vostre sono le lodi,
+ La gloria e gli onori;
+ Ed a voi solo s'anno a riferire
+ Tutte le grazie; e nessun vomo è
+ Degno di nominarvi.
+ Siate laudato, Dio, ed esaltato,
+ Signore mio, da tutte le creature,
+ Ed in particolar dal somma Sole
+ Vostra fattura, signore, il qual fa
+ Chiaro il giorno che c'illumina, etc._
+
+ Le cinquième et le dixième vers sont des endécasyllabes
+ _tronchi_, ou diminués de la syllabe féminine qui les termine
+ ordinairement: les autres sont en effet presque tous ou de
+ sept ou de onze, et il serait difficile que le hasard seul
+ eût produit dans de la prose cette régularité de rhythme. On
+ ajoute que puisque ce morceau était mis en chant, il devoit
+ nécessairement être en vers. Cependant on chante les Psaumes,
+ qui sont en prose, et le chant de frère Pacifique devait
+ beaucoup ressembler à celui-là. Voyez Crescimbeni, _Istor.
+ della volg. poes._, t. I, p. 122. Outre ce Cantique, on
+ trouve encore quelques autres poésies de saint François, dans
+ ses Opuscules, publiés à Naples en 1635. Le Quadrio, _Stor. e
+ rag. d'ogni poes._ t. II, p. 156.
+
+La théologie eut alors une lumière plus brillante; un docteur fameux,
+qui avait aussi de la poésie dans la tête, quoiqu'il n'ait écrit qu'en
+prose ses gros et nombreux ouvrages, Fontenelle, qui exagérait peu, a
+sans doute exagéré quand il a dit que saint Thomas, dans un autre siècle
+et dans d'autres circonstances, était Descartes[582]; Les légèretés de
+Voltaire, l'Ange de l'école[583], sont sans doute aussi des
+exagérations. Pour faire un choix entre ces deux extrêmes, ou pour
+prendre en connaissance de cause un juste milieu, il faudrait faire ce
+que, selon toute apparence, ni Voltaire, ni Fontenelle n'ont fait; il
+faudrait lire et la Somme théologique, et le commentaire sur les
+sentences de Pierre Lombard, et les ouvrages contre les Gentils et
+contre les Juifs, et des _in-folio_ intitulés _Opuscules_, ou, pour le
+moins, les amples et subtils commentaires sur la philosophie d'Aristote;
+bien des gens aimeront sans doute mieux croire ce qu'on voudra que de
+faire un tel emploi de leur temps.
+
+ [582] _Eloges_, t. II, p. 483, première édit., citée par
+ Tiraboschi, d'après Crévier, _Hist. de l'Univ. de Paris_, t.
+ I., p. 457. Ce trait se trouve dans l'Eloge de Marsigli, t.
+ VI des _Å’uvres de Fontenelle_, Paris, 1766, in-12, p. 415 et
+ 416.
+
+ [583]
+
+ Thomas le jacobin, l'ange de notre école,
+ Qui de vingt arguments se tira toujours bien,
+ Et répondit à tout, sans se douter de rien, etc.
+
+ (VOLTAIRE, _Systèmes_.)
+
+Quoi qu'il en soit, Thomas, fils de Landolphe, comte d'Aquin, né en
+1226, dans un château[584] appartenant à cette noble famille, entré en
+dépit d'elle à 17 ans chez les Dominicains, résista constamment aux
+larmes de sa mère, aux violences de ses frères, officiers au service de
+Frédéric II, qui enlevèrent le jeune novice l'enfermèrent dans un
+château et l'y retinrent malgré le pape, aux caresses de leurs deux
+jeunes sœurs, que Thomas aimait tendrement, et qui, au lieu de le rendre
+au monde, y renoncèrent et se firent religieuses à son exemple; aux
+caresses plus vives et plus dangereuses d'une autre femme qui n'était
+point sa sœur, et qui ne retira d'autre fruit de ses avances trop
+pressantes, que d'être chassée et poursuivie avec un tison enflammé:
+vainqueur de tous ces obstacles, il rentra enfin dans l'ordre dont il
+devint bientôt la gloire. C'est dans l'université de Paris qu'il prit
+ses degrés en théologie, sous le fameux Albert, qu'on nommait alors le
+Grand. Il voulut professer à son tour. Mais de bruyantes querelles
+s'étaient élevées entre les ordres Mendiants et l'Université. Celle-ci
+prétendait qu'il n'appartenait pas aux ordres Mendiants de professer
+publiquement. Ces différents, qui occupent beaucoup de place dans
+l'histoire des Dominicains, des Franciscains et de l'université de
+Paris, doivent en remplir une très-petite dans l'histoire des progrès de
+l'esprit humain.
+
+ [584] Le château de _Rocca-Secca_.
+
+Lorsqu'ils furent apaisés, Thomas revint, comme en triomphe, recevoir le
+doctorat et ouvrir une école de théologie et de philosophie scolastique,
+dans cette même université, qui a tenu depuis à grand honneur de l'avoir
+eu dans son sein. Son enseignement et ses ouvrages forment une époque
+dans ces deux sciences, où il apporta de nouvelles méthodes, si ce ne
+fut pas de nouvelles lumières. De Paris, il alla professer à Rome, en
+1260, et huit ou neuf ans après à Naples, où il se fixa, à la prière du
+roi Charles d'Anjou. Appelé, en 1274, au concile de Lyon, par le pape
+Grégoire X, il tomba malade en route, et fut enlevé en peu de jours. Il
+n'avait que 48 ou 49 ans, ce qui paraît vraiment merveilleux au seul
+aspect de l'énorme collection de ses œuvres.
+
+On joint historiquement à saint Thomas, saint Bonaventure, son
+contemporain, et né italien comme lui[585], mais enrôlé sous les
+étendards de saint François. Envoyé, par ses supérieurs, à l'université
+de Paris, qui était alors la plus célèbre de l'Europe, il y prit
+rapidement ses degrés; mais il fut arrêté au dernier, comme saint
+Thomas, par les misérables querelles qui s'élevèrent entre les ordres
+Mendiants et les professeurs parisiens. Ce ne fut que cinq ans après,
+que toutes les difficultés furent levées, et qu'il reçut, dans
+l'université, les honneurs du doctorat. Enfin, nommé cardinal par
+Grégoire X, qu'il avait fait nommer pape[586], il mourut en 1274, à ce
+même concile de Lyon où saint Thomas n'avait pu arriver. Ses funérailles
+y furent faites avec une pompe extraordinaire, et le pape, lui-même,
+prononça son oraison funèbre. Ses écrits, tous théologiques, mais pour
+la plupart d'une théologie mystique plutôt qu'argumentative[587],
+passent pour moins obscurs que ceux du docteur Angélique. On le nomma,
+lui, le docteur Séraphique. On s'est moqué du titre de quelques-uns de
+ses ouvrages[588], tels que _le Miroir de l'Ame_, _le Rossignol de la
+Passion_, _la Diète du Salut_, _le Bois de vie_, _l'Aiguillon de
+l'Amour_, _les Flammes de l'Amour_, _l'Art d'aimer_, _les sept Chemins
+de l'Éternité_, _les six Ailes des Chérubins_, _les six Ailes des
+Séraphins_, etc.; mais ses biographes assurent que ce sont tous des
+écrits supposés qui se sont glissés parmi ses œuvres; il n'y a aucun
+inconvénient à les en croire. La pureté de sa doctrine et ses autres
+mérites l'ont fait mettre, trois siècles après, au rang des principaux
+docteurs de l'Église, par Sixte V; et ce pape, qui n'aimait pas qu'on le
+contredit de son vivant, n'a été contredit par personne, sur ce point,
+après sa mort.
+
+ [585] En 1221, au château de _Bagnarca_, dans le territoire
+ d'Orviète; son père se nommait Giovanni Fidanza.
+
+ [586] Après la mort de Clément IV, les cardinaux restèrent
+ assemblés près de quatre ans en conclave: tous prétendant à
+ la thiare, les suffrages ne se réunissaient sur aucun. Les
+ exhortations de Bonaventure firent enfin cesser ce scandale;
+ il parvint à concilier toutes les voix en faveur de Tedaldo,
+ des Visconti de Plaisance, qui n'était ni cardinal, ni
+ évêque, mais simple archidiacre de Liége, et qui prit le nom
+ de Grégoire X.
+
+ [587] Voyez Condillac, _Cours d'Études_, t. XII, liv. XX, c.
+ 5.
+
+ [588] Voltaire, _Systèmes_, note C.
+
+La philosophie n'était autre dans ce siècle que ce qu'elle avait été
+dans le précédent; la dialectique d'Aristote, embrouillée par les
+scolastiques, et qui devenait plus obscure et plus minutieuse à mesure
+qu'on la commentait davantage. S. Thomas n'avait pas contribué à
+l'éclaircir. Après lui, s'éleva un Franciscain écossais, nommé Jean
+Duns, et surnommé _Scotus_, à cause de sa patrie, qui écrivit sur les
+mêmes sujets que lui, et prit toujours à tâche de soutenir l'opinion
+contraire. Les Franciscains, fiers d'avoir pour général cet Écossais,
+que nous nommons _Scot_, comme si c'était son nom et non celui de son
+pays, formèrent, sous son enseigne, une espèce d'armée, tandis que les
+Dominicains en formèrent une autre, à la tête de laquelle ils placèrent
+saint Thomas. Ainsi, non seulement la théologie, mais la philosophie, se
+divisa en Thomistes et en Scotistes, qui firent, dans les âges
+suivants, retentir toutes les écoles de leurs discordantes
+clameurs[589].
+
+ [589] Giamb. Corniani, _i Secoli della Letteratura italiana_,
+ etc. Brescia, 1804, t. I, p. 133.
+
+Les mathématiques étaient cultivées; mais elles n'avaient point encore
+pris l'essor. L'astronomie n'allait point sans les rêveries de
+l'astrologie judiciaire. Frédéric II, lui-même, malgré la trempe assez
+forte de son esprit, n'avait pu se soustraire à cette faiblesse de son
+temps, et il ne formait presque jamais d'entreprise sans consulter ses
+astrologues et ses livres. Les sciences naturelles étaient ignorées,
+excepté ce qui en était indispensable pour la médecine et la chirurgie,
+dont les imperfections et les erreurs venaient surtout de l'état
+d'enfance ou plutôt de l'oubli où languissait la science de la nature.
+
+La jurisprudence civile et canonique semblait tirer des troubles mêmes
+de l'Italie de nouvelles forces, ou du moins un nouveau crédit. Le droit
+civil enseigné dans presque toutes les universités, l'était surtout à
+Bologne avec beaucoup d'ardeur et avec un éclat qui se répandait dans
+toute l'Europe, et y attirait de toutes parts les étrangers. On y
+comptait alors près de cent jurisconsultes plus ou moins célèbres. Le
+droit romain était resté seul depuis l'abolition des lois lombardes et
+saliques, lorsqu'après la paix de Constance, la division de la
+Lombardie en autant de petits états que de villes ayant produit à peu
+près autant de législations que d'états, il en résulta une confusion
+difficile à dissiper. On attribue la gloire d'en être venu à bout à un
+moine dominicain nommé frère Jean de Vicence, qui prêchait alors avec un
+éclat extraordinaire, et qui faisait dans toutes les villes des
+conversions et des miracles[590]. Celui d'avoir débrouillé ce chaos
+n'est sans doute pas un des moindres. On peut se dispenser de nier les
+autres comme d'y croire.
+
+ [590] Tiraboschi, t. IV, l. II, c. 4.
+
+Pour ce miracle-ci ses moyens étaient humains et naturels.
+L'enthousiasme qu'il excitait à Bologne engagea les citoyens et les
+magistrats à lui soumettre leurs statuts pour les réformer. Il
+s'adjoignit plusieurs jurisconsultes habiles, et parvint, de concert
+avec eux, à la réforme désirée. Il en fit autant dans les autres villes,
+à Padoue, à Trévise, à Feltre, à Bellune, à Mantoue, à Vicence, à
+Vérone, à Brescia, qui suivirent l'exemple de Bologne. En parcourant
+toutes ces villes, il fit un second miracle, plus utile encore que le
+premier, s'il eût été durable; ce fut d'apaiser leurs haines et de
+terminer leurs dissensions. Il conclut entre elles une paix solennelle
+dans une assemblée publique auprès de Vérone[591], au milieu d'un
+concours innombrable, et que quelques historiens font monter à plus de
+quatre cent mille personnes[592], accourues de toutes les parties de la
+Lombardie à la voix du pacificateur.
+
+ [591] Dans une plaine, sur les bords de l'Adige. Cette
+ assemblée se tint le 28 août 1233. Muratori a publié dans ses
+ _Antiquit. ital._, le traité ou acte authentique de cette
+ paix.
+
+ [592] Entr'autres Parisio da Cereta, auteur contemporain,
+ Muratori, _Script. rer. ital._, t. VIII; Tiraboschi, _loc.
+ cit._, regarde ce nombre comme fort exagéré; mais le
+ judicieux auteur de l'_Histoire des Républiques italiennes du
+ moyen âge_, M. Simonde Sismondi, ne voit pas de raison pour
+ le révoquer en doute, t. II, p. 483. Ce n'étaient pas
+ seulement les peuples de Vérone, Mantoue, Brescia, Vicence,
+ Padoue, Trévise, Feltre, Bellune, Bologne, Ferrare, Modène,
+ Reggio et Parme, qui se rendirent dans cette plaine immense,
+ chaque ville avec son _carroccio_, ou char de bataille où
+ flottait son étendard; mais tous les évêques de ces villes,
+ en habits pontificaux, et un grand nombre de seigneurs et de
+ chefs militaires, tant Guelfes que Gibelins, le patriarche
+ d'Aquilée, le marquis d'Est, Eccelino de Romano, déjà maître,
+ ou plutôt exécrable tyran de Padoue, Albéric, son frère, etc.
+ Tous étaient sans armes, dit Muratori, dans ses _Annales_ (an
+ 1233), et le plus grand nombre pieds nus, en signe de
+ pénitence. Pour consolider cette paix, Jean de Vicence
+ proposa le mariage de Renaud, fils d'Azon VII, marquis d'Est,
+ chef des Guelfes, avec Adélaïde, fille d'Albéric de Romano,
+ dont le frère Eccellino était chef des Gibelins; ce qui fut
+ accepté et généralement approuvé. _Id. ibid._
+
+Mais il voulut faire un troisième miracle, où il ne réussit pas si bien.
+Soit qu'il eût eu dès le commencement cette vue profonde, soit qu'elle
+lui fût venue chemin faisant, il lui prit envie de changer en puissance
+politique son pouvoir jusque-là tout spirituel. Il se rendit à Vicence
+sa patrie, déclara en plein conseil qu'il voulait être seigneur et comte
+de la ville, et y tout régler à son plaisir: cela ne souffrit aucune
+difficulté. Il rencontra plus d'obstacles à Vérone; mais il exigea des
+otages: on lui en donna. Il accusa d'hérésie les opposants, et en sa
+qualité de dominicain il les fit arrêter et brûler vifs, au nombre
+d'environ soixante, hommes et femmes, des plus considérables de la
+ville. On le laissa faire, et alors il fut le maître à Vérone comme à
+Vicence.
+
+Vicence fut jalouse de le voir prolonger son séjour à Vérone, et se
+révolta contre lui. Frère Jean prit les armes, et marcha intrépidement
+pour la soumettre; mais il fut vaincu et fait prisonnier. Grégoire IX
+trouva fort mauvais qu'on traitât ainsi ce brave moine. Il lui adressa
+un bref pour le consoler dans sa prison. Il écrivit en même temps à
+l'évêque de Vicence, et lui ordonna de sévir contre les auteurs de cet
+attentat. Soit crainte, soit tout autre motif, frère Jean fut mis en
+liberté. De retour à Vérone il y tomba en discrédit, et se vit obligé de
+rendre les otages qui lui avaient été remis. Son comté, sa seigneurie,
+son existence politique, ses miracles s'évanouirent[593]; et après ce
+songe bruyant et scandaleux, s'étant retiré à Bologne, il y mourut
+obscurément.
+
+ [593] Muratori, _ub. supr._
+
+La réforme qu'il avait faite dans les lois est le seul bien un peu
+durable qu'il ait produit; car les villes réconciliées par lui ne se
+haïrent et ne se battirent pas moins[594]. On sent combien, au milieu de
+tout ce désordre, l'étude des lois avait de difficultés. Leurs
+contradictions et leur obscurité engageaient les jurisconsultes les plus
+forts à y faire des gloses, et toutes ces gloses contradictoires entre
+elles augmentaient les ténèbres au lieu de les dissiper. On en comptait
+déjà plus de trente. Il en fallait une qui les remplaçât toutes, et qui
+devînt la règle générale. C'était un travail effrayant. Accurse[595] eut
+le courage de l'entreprendre et la gloire de l'achever.
+
+ [594] _Mà quanto durò questa concordia? non più che cinque o
+ sei giorni.... così ripullulò la discordia come prima fra que
+ popoli: anzi parve che si scatenassero le furie per lacerar
+ da li innanzi tutta la Lombardia_. Muratori, _Annal. ub.
+ supr._
+
+ [595] En italien _Accorso_ ou _Accursio_, du nom latin
+ _Accursius_.
+
+Né en 1182, de parents pauvres, dans les environs de Florence[596], il
+avait étudié à Bologne, sous le célèbre jurisconsulte Azon, et y était
+devenu professeur en droit après lui. Sa renommée effaça celle de son
+maître, et le conduisit à la fortune. Il possédait à Bologne un palais
+magnifique, et à la campagne une délicieuse _villa_, où il passa ses
+dernières années dans un repos environné d'honneurs et de considération
+publique. Il y mourut vers l'an 1260. Sa glose, généralement adoptée,
+fut bientôt dans les écoles et dans les tribunaux la seule
+interprétation reçue, et même au besoin le supplément des lois. Elle
+jouit de cet honneur pendant trois siècles, c'est-à-dire, jusqu'au
+moment où le travail d'Alciat la relégua parmi les monuments des temps
+barbares.
+
+ [596] Sa famille était si obscure qu'on n'en sait pas même
+ le nom. Ce fut lui même qui se donna celui d'_Accursius_,
+ comme il le dit dans un endroit de sa glose, parce qu'il
+ était _accouru_ pour dissiper les ténèbres du droit civil.
+ Giamb. Corniani, _i secoli della Lett. ital._, t. I, p. 86.
+
+Accurse, nommé par excellence _le Glossateur_, laissa trois fils[597],
+qui marchèrent sur ses traces, et dont l'aîné surtout égala presque,
+dans la science des lois, la réputation de son père; on dit aussi, mais
+le fait est moins certain, qu'il eut une fille jurisconsulte, docteur et
+professeur en droit comme son père et ses frères[598]. Un vieux
+calendrier de l'université de Bologne accorde le même honneur à une
+autre femme du même temps, nommée Betisie Gozzadini, et l'on sait que ce
+phénomène a été moins rare en Italie que partout ailleurs; en France il
+nous paraîtrait contre nature. Nous avons bien de la peine à permettre
+aux femmes un habit de Muse; comment pourrions leur souffrir un bonnet
+de docteur?
+
+ [597] _Francesco, Cervotto et Guglielmo_. Tirab. t. IV, lib.
+ II, p. 218.
+
+ [598] _Id. Ibid._, p. 225.
+
+La ferveur n'était pas moins grande pour le droit canon que pour le
+droit civil. Depuis le Décret de Gratien, cinq autres recueils de canon
+et de décrétales avaient paru, faisaient loi, et recevaient, sans en
+devenir plus clairs, des interprétations, des commentaires et des
+gloses. Grégoire IX fit débrouiller ce chaos par le fameux Raimond de
+Pennafort, né à Barcelone, mais élevé dans l'université de Bologne. Le
+recueil en cinq livres, publié par ce pape, abolit et remplaça tous les
+autres, excepté le Décret de Gratien; vers la fin de ce siècle, Boniface
+VIII y ajouta un sixième livre: c'était-là le corps de doctrine,
+fondement de l'autorité que le trône pontifical affectait sur tous les
+trônes; et c'était là l'ample matière sur laquelle devaient s'exercer la
+patience des canonistes et leur sagacité.
+
+Cette étude ouvrait la route à tous les honneurs. Plusieurs Papes lui
+durent même leur élévation. Innocent IV fut un des plus célèbres. On a
+de lui, dit-on, de fort belles décrétales, et d'amples commentaires sur
+celles de Grégoire IX. Tiraboschi dit de cet ouvrage, je ne sais si
+c'est avec simplicité ou avec malice, que quelques uns y trouvent par
+fois de l'obscurité et des contradictions; mais qu'il n'en a pas été
+moins tenu en grande estime, et n'en a pas moins mérité à son auteur les
+titres glorieux de monarque du droit, de lumière resplendissante des
+canons, de père et d'organe de la vérité[599].
+
+ [599] _Opera laquale, benche alcuni vi ritrovin talvolta
+ oscurità è contraddizione, è stata non dimeno avuta sempre in
+ gran pregio, e che al suo autore ha meritato da molti
+ giureconsulti i gloriosi titoli di monarca del Diritto, di
+ lume risplendentissimo de' canoni, di padre ed organo della
+ verità_. Ibid. p. 246.
+
+Au moment où nous arrivons à un siècle plus heureux pour les lettres, où
+leurs productions et leur histoire, principal objet de nos recherches,
+vont nous occuper trop pour que nous puissions donner à ce qui n'est pas
+proprement littérature la même attention que nous y avons donné
+jusqu'ici, retournons-nous vers le passé; jetons un coup-d'œil rapide
+sur ces trois sciences que nous voyons marcher depuis tant de siècles,
+pour ainsi dire, de front, remplir, ou séparément ou ensemble, la vie
+des hommes studieux, exciter presque seules l'émulation de la jeunesse,
+absorber toutes ses facultés, et donner à l'esprit de l'homme ces
+premières et profondes habitudes qui en constituent pour toujours le
+goût dominant et la trempe.
+
+Si c'est principalement comme bases de la morale que l'on doit
+considérer les religions; si la religion la mieux adaptée à cette
+destination respectable est celle dont le dogme est le plus simple et
+qui s'occupe le plus de la morale; si enfin, comme on n'en doit pas
+douter, le christianisme est cette religion, en était-il ainsi de cette
+théologie scolastique, épineuse, énigmatique, hérissée d'argumentations
+vaines, de sophismes et de distinctions inintelligibles, fertile en
+hérésies et en schismes; source d'intolérance, de haines, de guerres
+sanglantes et de proscriptions? Qu'est-ce que tout cet échafaudage avait
+à faire avec la morale? Et s'il ne servait de rien à la morale, s'il ne
+tendait pas à rendre les hommes meilleurs, plus sages, plus indulgents
+les uns pour les autres, plus compatissants, plus attachés à leurs
+devoirs, à leur patrie, et, par tous ces moyens-là, plus heureux, à quoi
+donc servait-il? Convenons que tout fut perdu, non seulement pour la
+morale, mais pour la religion même, dès qu'on eut fait de la religion
+une science.
+
+Les lois sont sans doute la plus belle des institutions humaines: les
+anciens, dans leur style figuré, les appelaient Filles des Dieux, et
+rien en effet ne devrait être plus sacré parmi les hommes. Mais pour
+qu'elles soient toutes puissantes, pour qu'elles exercent ce despotisme
+salutaire auquel les hommes libres sont ceux qui obéissent le mieux, il
+faut aussi qu'elles soient simples, claires, appropriées à la
+constitution politique, et le moins nombreuses que le permet l'état de
+la civilisation chez le peuple qu'elles ont à gouverner. Mais si vous
+soumettez une nation aux lois faites pour une autre; si ces lois
+volumineuses se compliquent avec des volumes d'autres lois; si vous
+ordonnez, si vous souffrez qu'on les étudie publiquement dans cet état
+d'imperfection, de contradiction, d'incohérence; s'il est permis à ceux
+qui les enseignent de les interpréter, de les commenter, même de les
+étendre; si les arguties de l'école peuvent s'emparer d'elles, en
+obscurcir de plus en plus le dédale, embarrasser et entremêler chaque
+jour davantage les routes et les détours du labyrinthe, je vois bien là
+un exercice difficile pour l'esprit, des triomphes pour l'amour-propre,
+des chaires, des bancs, des thèses, des doctorats, une nomologie qui est
+aux lois ce que la théologie est à la religion; je vois là, si l'on
+veut, une science, mais je n'y vois plus de lois. Que dire, si l'on
+entreprend de créer un état, non pas dans l'état, mais dans tous les
+états; si les chefs spirituels d'une religion, devenus souverains
+temporels dans un pays, aspirent à le devenir dans tous les autres;
+s'ils y ont leurs lois, leurs arrêts, leur digeste, un droit à eux;
+s'ils font aussi de tout cela une science qui ait ses professeurs, ses
+exercices, ses dignités, ses solennités, et surtout ses récompenses? Par
+quelle expression rendre ce qu'un pareil état de choses offre d'abusif
+et d'absurde aux yeux de la saine raison?
+
+Enfin, quoique cette raison soit l'attribut naturel de l'homme, rien de
+moins conforme à sa nature que d'aller droit et loin, sans appui et sans
+guide. C'est pour l'appuyer et la guider qu'on a créé l'art du
+raisonnement ou la logique. Cet art s'était déjà bien écarté de son but
+dans l'ingénieuse méthode du père de toutes les méthodes, d'Aristote:
+mais quel abus n'en firent pas ses disciples? quelles suites
+malheureuses n'eurent pas ces abus dans les pointilleries, les
+subtilités, les disputes sophistiques des écoles philosophiques qui
+s'élevèrent depuis dans la Grèce? Combien le mal ne s'accrut-il pas
+lorsque l'esprit subtil des Arabes vint se compliquer avec celui
+d'Aristote et des Aristotéliciens? Et quel surcroît de malheur,
+d'égarement et de désordre quand la science composée de tous ses obscurs
+éléments, se mêla et se croisa, pour ainsi dire, avec les éléments non
+moins obscurs des deux autres sciences, quand le fatras théologique et
+le fatras judiciaire s'accrurent du fatras des dialecticiens de l'école;
+quand la scolastique, avec ses faux-fuyants, ses ruses et ses tours
+d'escamotage, pénétra tout, s'introduisit partout devant l'interprète
+des dogmes qu'il fallait croire et des lois qu'il fallait suivre, et
+qu'enfin ces trois levains empoisonnés fermentèrent ensemble dans tous
+les esprits, devinrent leur nourriture habituelle, et presque les seuls
+éléments de leur substance?
+
+Voilà pourtant quel fut au vrai l'état et l'objet des études pendant une
+si longue suite de siècles; voilà quelle fut la matière de
+l'enseignement depuis le moment où l'on en rouvrit les sources. Ne
+serait-il pas à désirer que pendant cette pénible époque elles eussent
+toujours été fermées? Quel est le degré d'ignorance qui aurait pu faire
+aux hommes autant de mal que tout ce faux savoir?
+
+Pour juger de l'étendue et de l'excès de ce mal, pour apprécier une fois
+l'influence des superstitions et des fausses doctrines sur la morale
+publique, il suffit de parcourir l'histoire de ces temps affreux,
+l'histoire écrite, je ne dirai pas cette fois par des philosophes, mais
+par les esprits les plus simples et les auteurs les plus ingénus. Voyez
+que de crimes, d'empoisonnements, d'assassinats, de brigandages! Quelles
+mœurs dans le peuple, dans ses chefs, dans les chefs de la religion,
+dans les prêtres ses ministres, dans les moines, suppôts non de la
+religion elle-même, mais des plus grossières et des plus dangereuses
+superstitions! Ce n'est pas pour échapper à des traits dont rien ne peut
+ni garantir un ami de la raison, ni lui faire redouter les atteintes,
+c'est pour ne pas offrir aux âmes sensibles, c'est pour épargner à la
+sienne un spectacle dégoûtant et hideux, qu'il prend soin d'adoucir et
+de laisser à peine entrevoir ces tableaux affligeants de la dépravation
+morale la plus scandaleuse, en même temps que de la superstition la
+plus profonde et la plus universelle qui fut jamais.
+
+Depuis environ un siècle, on joignait cependant aux autres études
+quelques études littéraires; et c'est ici que devrait se faire sentir le
+progrès; mais c'est ici que l'on voit combien il était faible encore.
+L'université de Bologne est la première où l'on puisse l'apercevoir; on
+y voit, vers la fin du douzième siècle, quelques professeurs de
+grammaire. Dans le treizième siècle, un Florentin, nommé _Buoncompagno_
+y eut des succès qui jusques-là n'avaient été accordés qu'à la
+jurisprudence et à la théologie. Il en obtint même de plus grands: un de
+ses ouvrages fut couronné de lauriers, après qu'il en eut fait lecture
+dans une assemblée nombreuse de professeurs et de docteurs. Il est vrai
+que cet ouvrage lauréat nous paraîtrait aujourd'hui détestable. Il est
+intitulé: _Forme des lettres scolastiques_[600], et traite de la manière
+dont on doit écrire aux papes, aux princes, aux prélats, aux nobles et
+aux personnes de tout rang. Ces protocoles, exprimés en latin de ce
+temps-là, c'est tout dire, au lieu d'exciter l'enthousiasme, ne nous
+donneraient que du dégoût et de l'ennui; mais l'auteur avait mis sans
+doute dans son style des recherches que ses contemporains ne
+connaissaient pas avant lui: le sujet de son livre était alors nouveau,
+et cela même était une nouveauté remarquable, que l'on rassemblât tous
+ces docteurs pour leur lire autre chose que de la dialectique, de la
+théologie ou du droit.
+
+ [600] _Forma litterarum scholasticarum_. Le P. Sarti avait
+ trouvé cet ouvrage, divisé en six livres, dans les archives
+ des chanoines de Saint-Pierre de Rome. Il en a donné des
+ extraits dans son savant ouvrage de _Professoribus
+ Bononiensibus_, t. I, part. II, p. 220. Tiraboschi, tom. IV,
+ liv. III, p. 362.
+
+Dans la préface de ce même ouvrage, _Buoncompagno_ donne la notice de
+onze autres livres ou traités de sa composition, sur divers sujets de
+grammaire, de morale et de jurisprudence: plusieurs ont des titres et
+des énoncés bizarres, selon la mode de ce temps: l'un est un Traité _des
+Vertus_, mais c'est des vertus et des vices du langage qu'il traite;
+l'autre est intitulé _l'Olivier_, et renferme complètement, dit
+l'auteur, le dogme des priviléges et des confirmations; un autre, dont
+le titre est _le Cèdre_, donne la connaissance des statuts généraux; _la
+Myrrhe_ enseigne à faire les testaments[601]. Il y en a un sur
+_l'Amitié_, dans lequel l'auteur annonce qu'il distinguera vingt-six
+genres d'amis; et un autre plus singulier, pour un grammairien du
+treizième siècle, intitulé _la Roue_, et qui traite des plaisirs de
+Vénus, et des faits et gestes des amants[602]. Rien de tout cela
+n'existe plus, et l'on peut se consoler de cette perte. Un seul écrit de
+cet auteur pouvait être utile pour l'histoire, de quelque manière qu'il
+soit écrit, c'est celui qu'il composa sur le siége soutenu, dans le
+siècle précédent[603], par la ville d'Ancône, contre l'empereur Frédéric
+Ier., Muratori nous l'a conservé, en l'insérant dans son grand
+recueil[604].
+
+ [601] _Tractatus virtutum exponit virtutes et vicia
+ dictionum:....... in libro qui dicitur Oliva privilegiorum et
+ confirmationum dogma plenissimè continetur. Cedrus dat
+ notitiam generalium statutorum. Myrrha docet ficri
+ testamenta_, etc. Sarti et Tirab. _ubi supra_.
+
+ [602] _Rota Veneris lasciviam, et amantium gesta demonstrat_.
+ Ibid.
+
+ [603] En 1172.
+
+ [604] _Script. rer. ital_. v. VI.
+
+Du reste ce _Buoncompagno_ était, à ce qu'il semble, à peu près ce que
+son nom signifierait en français, un homme jovial et un peu malin. Il se
+moqua des miracles de Jean de Vicence, et fit sur lui une chanson latine
+en vers rimés. Il se moqua aussi des Bolonais, qui croyaient aux
+miracles de Jean. Il annonça qu'à tel jour, lui _Buoncompagno_ prendrait
+son vol du haut d'une montagne qui est près de Bologne, et s'élèverait
+dans les airs. Toute la ville y courut; il parut sur la montagne avec
+des ailes attachées à ses épaules, et après avoir fait attendre
+long-temps ce qu'il allait faire, il éleva la voix et congédia
+l'assemblée, en disant qu'elle devait être contente et qu'elle l'avait
+assez vu. Il joua plusieurs tours de cette espèce qui lui firent
+beaucoup d'ennemis. Il vécut et vieillit pauvre, et ayant fait à Rome un
+voyage inutile pour sa fortune, il alla mourir de misère à Florence dans
+un hôpital[605].
+
+ [605] Tiraboschi, t. IV, liv. III, c. 5.
+
+Un autre professeur de grammaire et de belles-lettres dans la même
+université, nommé _Galeotto_ ou _Guidotto_, fut le premier traducteur
+d'un ouvrage de Cicéron en italien. Sa traduction a été imprimée dans le
+quinzième siècle[606], et réimprimée ensuite avec quelques variations
+dans le titre; ce n'est au fond qu'une version très-abregée du traité de
+l'_Invention_; mais le temps où elle fut écrite en fait un monument
+littéraire, et celui où elle fut imprimée, une curiosité typographique.
+
+ [606] Sous ce titre: _Rettorica nova di M. Tullio Cicerone
+ translata di latino in volgare per lo eximio maestro Galeotto
+ da Bologna_, 1478. (Tiraboschi, loc. cit.)
+
+Presque toutes les universités avaient alors, comme celle de Bologne,
+des professeurs de grammaire et de rhétorique. Florence eut un
+grammairien dont la renommée effaça celle de tous les autres; c'est
+_Brunetto Latini_. Il était d'une famille noble, et dans ce temps où la
+ville était déchirée par deux factions rivales, il était du parti des
+Guelfes. Ils eurent d'abord l'avantage, et chassèrent les Gibelins; mais
+ceux-ci implorèrent Mainfroy, roi de Sicile[607], qui leur envoya du
+secours. Les Guelfes voulurent lui opposer Alphonse, roi de Castille,
+auprès duquel ils députèrent _Brunetto_. En revenant de son ambassade,
+il apprit que les Gibelins, aidés par les soldats de Mainfroy, étaient
+rentrés dans Florence, et en avaient à leur tour chassé les Guelfes. Il
+se réfugia en France, y resta plusieurs années, revint ensuite dans sa
+patrie, où il remplit avec honneur des emplois publics, et y mourut
+environ dix ans après[608]. L'historien Jean Villani lui attribue la
+gloire d'avoir dégrossi le premier les Florentins, de leur avoir appris
+à bien parler et à conduire sagement les affaires publiques[609].
+
+ [607] Voyez ci-dessus, p. 355.
+
+ [608] En 1294.
+
+ [609] _Istor. fior._ c. 162.
+
+L'ouvrage qui contribua le plus à sa célébrité est celui qu'il intitula
+le _Trésor_; il l'écrivit en France, et de plus en français[610]. C'est
+une espèce d'abrégé d'une partie de la Bible, de Pline le naturaliste,
+de Solin et de quelques autres auteurs qui ont traité de diverses
+sciences. Il est divisé en trois parties, et chaque partie en plusieurs
+livres. Les cinq de la première partie contiennent l'histoire de
+l'ancien et du nouveau Testament, la description des éléments et du
+ciel, celle de la terre ou la géographie, enfin celle des poissons, des
+serpents, des oiseaux et des quadrupèdes. La seconde partie n'a que deux
+livres, qui renferment un abrégé de la morale d'Aristote, et un Traité
+des vertus et des vices. La troisième, aussi divisée en deux livres,
+traite premièrement de l'art de bien parler, et ensuite de la manière de
+bien gouverner la république[611]. C'est, comme on voit, une espèce
+d'encyclopédie, où l'auteur a voulu rassembler, comme dans un trésor,
+toutes les connaissances que l'on possédait de son temps.
+
+ [610] _Brunetto_ donne ainsi lui-même le motif qui l'a engagé
+ à écrire en français: «Et se aucuns demandoit pourquoi chis
+ livre est ecris en roumans, selon la raison de France, pour
+ chou que nous sommes ytalien, je diroie que, ch'est pour chou
+ que nous sommes en France; l'autre pour chou que la parleure
+ en est plus délitable et plus commune à toutes gens». L'abbé
+ Mehus, dans sa vie d'Ambroise le Camaldule, parle d'un
+ manuscrit que l'on conserve à Florence, dans la
+ _Riccardiana_, et qui contient l'histoire de Venise, depuis
+ l'origine de cette ville jusqu'en 1275, écrite, ou plutôt
+ traduite d'anciennes chroniques latines en langue française,
+ par maître Martin de Canale, qui dit aussi dans son
+ introduction, qu'il a choisi cette langue, «parce que la
+ langue franceise corte, parmi le monde, et est la plus
+ délitable à lire et à oïr que nulle autre».
+
+ [611] On n'a imprimé en Italie que la traduction italienne
+ qui en fut faite vers le même temps, par _Buono Giamboni_;
+ Tiraboschi, t. IV, p. 381. Notre Bibliothèque impériale
+ possède jusqu'à douze copies de l'original français. Il s'en
+ trouvait une fort belle, couverte en velours cramoisi, dans
+ la Bibliothèque du Vatican, avec quelques notes de la main de
+ Pétrarque. Elle avait appartenu, dans le quinzième siècle, à
+ Bernardo Bembo, qui l'avait achetée en Gascogne, selon ce que
+ porte une note de sa main, écrite sur la première feuille.
+ Crescimbeni, qui nous apprend ces particularités dans
+ l'article de Pierre, ou Peyre de Corbiac, (Additions aux vies
+ des poëtes provençaux, _Stor. dell. volg. poes_. t. II, p.
+ 205.), dit, dans ce même article, que le manuscrit 3206 de la
+ Vaticane, fol o 126 à 135, contient un poëme de ce
+ Troubadour, intitulé _le Trésor_ (_lo Tesor_), qui traite de
+ toutes les sciences et de tous les arts. «C'est de ce Trésor,
+ ajoute-t-il, que Brunetto Latini, Florentin, prit l'idée de
+ ceux qu'il composa, c'est-à-dire du _Tesoretto_, en vers
+ italiens, et du _Trésor_ en prose française». On va voir que
+ Crescimbeni se trompe ici sur le _Tesoretto_, comme plusieurs
+ autres auteurs italiens.
+
+Le _Tesoretto_ ou le petit Trésor, que _Brunetto_ écrivit en italien
+après son retour à Florence, n'est point comme on l'a cru, l'abrégé de
+son grand Trésor, mais seulement un recueil de préceptes de morale en
+vers de sept syllabes, rimés de deux en deux. C'est là du moins tout ce
+qu'en dit Tiraboschi, et sans doute cet auteur si exact n'avait pas eu
+sous les yeux l'édition assez rare qui en fut donnée au seizième siècle,
+ni la réimpression faite dans le dix-septième. J'en dirai bientôt
+davantage; j'entrerai sur le _Tesoretto_ dans des détails qui
+n'existent chez aucun auteur italien, que je sache, et qui auront un
+autre motif qu'une vaine curiosité.
+
+On a aussi de _Brunetto_ une partie du traité de l'_Invention_ de
+Cicéron, traduit en italien, avec des commentaires[612]; mais ce qui
+fait le plus d'honneur à ce Grammairien philosophe, c'est qu'il fut le
+maître du Dante. Ce ne fut pas sans doute en poésie, du moins pour le
+style; il y en a peu dans ses vers du _Tesoretto_, et dans un chétif
+sonnet qui s'est aussi conservé[613]. Quelques bibliothèques d'Italie
+possèdent de lui en manuscrit un assez long morceau, dont le titre est
+singulier et le style inintelligible. C'est un tissu de proverbes et de
+jeux de mots florentins de ce temps-là, que personne n'entend plus, même
+à Florence, et que l'auteur, on ne sait pourquoi, a intitulé _Pataffio_,
+épitaphe. Le bon Tiraboschi se félicitait de ce qu'il n'avait jamais été
+imprimé, ni, ce qui eût été bien pis, expliqué par des commentaires:
+cela n'a pas empêché qu'il ne l'ait été depuis, à Naples, avec un
+commentaire de Ridolfi[614].
+
+ [612] Il dit lui-même qu'il fit cette traduction à la prière
+ d'un de ses concitoyens, homme riche et considérable, qu'il
+ trouva en France, et dont il fut généreusement accueilli et
+ secouru dans son malheur. M.J.B. Corniani s'est trompé ici en
+ disant que cette traduction est celle d'une partie du premier
+ livre de l'_Orateur_ de Cicéron, où on commence à traiter de
+ l'invention. _Secoli della letteratura italiana_, etc., t. I,
+ p. 165. Dans le premier livre du traité _De Oratore_, Cicéron
+ ne traite point de l'invention. Le livre intitulé _Orator_
+ n'en traite point non plus. Giov. Villani, parlant de
+ Brunetto Latini, dit: _E fu quegli ch'espose la Rhetorica di
+ Tullio_, etc. C'est, selon Tiraboschi, _loc. cit._, une
+ traduction en langue italienne, d'une partie du premier livre
+ _De Inventione_, avec des commentaires. Cette traduction a
+ été imprimée plusieurs fois; et les Académiciens de la Crusca
+ la citent souvent.
+
+ [613] V. Crescimbeni, t. III, p. 65.
+
+ [614] Mazzuchelli, _Scritt, ital._, t. II, part. II, donne
+ les trois premiers vers de cette inconcevable production,
+ pour échantillon de tout le reste:
+
+ _Squasimo Deo introcque, e a fusone
+ Ne hai, ne hai pilorci con mattana,
+ Al can la tigna, egli è mazzamarrone_.
+
+ _Buon per noi_, dit Tiraboschi, _che a niuno è venuto in
+ pensiera di pubblicarlo, e, ciò che peggio sarebbe, di
+ darcelo illustrato con ampi commenti._, t. IV, p. 382.
+ L'édition donnée à Naples, 1788, in-12, est citée par Gamba,
+ _Serie de' testi di lingua_, Bassano, 1805, in-8°., p. 91.
+
+L'histoire était encore alors écrite en latin barbare. L'histoire
+ecclésiastique ne produisait que quelques chroniques de couvents,
+quelques vies de papes et de saints; mais un plus grand travail, et qui
+a fait plus de bruit dans le monde, est celui d'un certain Jacques,
+qu'on appelle en latin _de Voragine_, parce qu'il était de _Voragio_ ou
+_Varagio_, dans l'état de Gênes[615]. Il recueillit soigneusement toutes
+les vies des pères du désert et des autres saints, composées jusqu'alors
+par différents auteurs, et les réunit en corps d'ouvrage. Le succès
+qu'obtint ce recueil lui fit donner le nom de _Legenda aurea_, que nous
+traduisons en français par _Légende dorée_; mais nous en rabaissons le
+prix par cette traduction infidèle: nous mettons la couleur au lieu de
+la matière; il faudrait dire légende d'or.
+
+ [615] Tirab., t. IV, l. II, c. 1.
+
+Ce moine Dominicain, né vers l'an 1230, après avoir prêché et professé
+plusieurs années, fut provincial de son ordre, en Lombardie, et ensuite
+archevêque de Gênes, où il mourut en 1298. Il laissa, outre sa
+_Légende_, un grand nombre de Sermons, et un livre à la louange de la
+Vierge Marie, intitulé _Mariale_, qui ont tous été imprimés. Il écrivit
+encore une longue chronique de Gênes, depuis l'origine la plus reculée
+jusqu'à l'an 1297; on peut penser de combien de fables elle était
+remplie; Muratori a rendu à l'auteur et au public le service de n'en
+insérer qu'un extrait dans sa grande collection historique[616].
+
+ [616] _Script. rer. ital._, vol. IX.
+
+C'était ainsi généralement qu'on écrivait alors l'histoire. Aucun auteur
+n'y employait un autre style, et n'y mettait plus de critique, ou plus
+de fidélité. On ne peut donc s'arrêter ni aux deux grandes Chroniques
+universelles, l'une de Godefroy de Viterbe, selon les uns, et de
+Wittemberg, selon les autres, que l'auteur ou les copistes appelèrent
+fastueusement le _Panthéon_, l'autre de Sicard, évêque de Crémone; ni à
+une troisième Histoire universelle que Ricobald de Ferrare intitula
+_Pomarium_, le Verger; ni à la prétendue Histoire du siége de Troie,
+écrite par _Guido delle Colonne_, ou Gui des Colonnes, juge de Messine,
+sa patrie[617]; ouvrage divisé en 35 livres, tiré des Histoires
+supposées de Dictys de Crète et de Darès de Phrygie, auxquelles il
+ajouta des faits puisés dans les poëtes[618]; ni à aucune des histoires
+particulières qui furent alors écrites soit en Sicile ou à Naples, soit
+dans les autres états italiens. Il faut toujours excepter une Histoire
+de Gênes, bien différente de la Chronique de Jacques _de Voragine_,
+celle que nous avons vue commencée par Caffaro, au douzième siècle, et
+qui fut continuée après lui, par décret public, jusque vers la fin du
+treizième siècle.
+
+ [617] Il y naquit en 1276. La charge qu'il occupa lui fit
+ donner quelquefois le titre de _Guido Guidice_.
+
+ [618] On a une traduction italienne de cette histoire, que
+ les Académiciens de la Crusca ont adoptée pour leur
+ vocabulaire, et que plusieurs auteurs attribuaient à Guido
+ lui-même; elle a été imprimée sous son nom, à Venise en 1481;
+ mais le savant Apostolo Zeno a démontré, dans ses notes sur
+ Fontanini, que c'était une erreur.
+
+Deux autres histoires méritent aussi d'être remarquées, parce que ce
+sont les premières que des Italiens aient écrites dans leur langue, et
+qu'elles tiennent par-là plus intimement à la littérature italienne;
+c'est l'Histoire de _Matteo Spinello_, né près de Bari, au royaume de
+Naples, dans laquelle il décrit les événements de son temps; et celle de
+_Ricordano Malespini_, Florentin, où il entreprend d'embrasser les temps
+anciens et les temps modernes; il y traite de l'origine de Florence, et
+conduit ses récits jusqu'à l'année même de sa mort[619]. La première
+partie est un tissu de fables ridicules; la dernière mérite plus de foi,
+et la naïveté du style la fait lire avec quelque plaisir.
+
+ [619] 1281. Son neveu, _Giachetto Malespini_, y ajouta une
+ suite de peu d'étendue, puisqu'elle ne va que jusqu'en 1286.
+ Le tout fut imprimé, pour la première fois, à Florence, par
+ les Giunti, en 1568, in-4°. Les éditeurs disent dans leur
+ avertissement, qu'ils donnent cet ouvrage au public parce que
+ l'auteur est peut-être le premier Florentin qui ait écrit, et
+ qu'il leur a paru raisonnable de lui rendre ce que Villani
+ (historien du siècle suivant) lui avait presque enlevé, en
+ s'attribuant à lui-même la gloire qui était due à Malespini.
+ Ils n'ont pas cru devoir être détournés de leur dessein par
+ les commencements fabuleux de cette histoire, ni parce que
+ Villani, qui avait jusqu'alors tenu le premier rang, avait
+ raconté en partie les mêmes choses, attendu que les vrais
+ connaisseurs aiment mieux voir les premières images des
+ objets, que les secondes, faites d'après les premières, etc.
+
+Je tirerai encore de la foule, par un autre motif, une chronique latine
+de la ville d'Asti, écrite par un auteur dont le nom n'excita peut-être
+pendant long-temps que peu d'intérêt; mais ce nom est devenu, dans le
+dernier siècle, cher aux amis des arts, des lettres, et surtout de l'art
+dramatique: cet auteur se nommait Alfiéri; son nom et sa patrie, dont il
+écrivit l'histoire, ne permettent pas de douter qu'il ne soit un des
+ancêtres du grand poëte dont l'Italie pleure la perte récente, et dont
+la France, qui eut le malheur d'éprouver sa vengeance poétique, et le
+malheur plus grand de la mériter, ne doit perdre aucune occasion de
+prononcer le nom avec regret et avec honneur[620].
+
+ [620] Depuis que ceci est écrit, les œuvres posthumes
+ d'Alfiéri ont paru, et dans ces œuvres, un volume de satires
+ violentes contre les rois, les grands, les petits, la classe
+ moyenne, enfin contre tout le monde, et surtout contre les
+ Français. Elles leur font moins de tort qu'à la gloire de
+ l'auteur, mais elle n'ont pu me rien faire changer à ce que
+ j'ai écrit et à ce que je pense de lui. C'est _Benedetto_
+ Alfiéri, oncle du poëte et célèbre architecte, qui a rendu ce
+ nom cher aux amis des arts.
+
+Cette note fut écrite avant que les derniers volumes des _œuvres
+posthumes_ eussent paru. La Vie d'Alfiéri, écrite par lui-même, en
+remplit les deux derniers volumes. Il y persiste dans cette haine
+aveugle et violente contre les Français, et se rend coupable
+particulièrement envers moi, d'un trait odieux de noirceur et
+d'ingratitude, pour récompense d'un très-grand service que je lui avais
+rendu. Je n'en laisserai pas moins subsister ici ce que j'écrivis et
+prononçai publiquement en 1804. Chacun a sa manière de se venger: c'est
+là la mienne.
+
+Alfiéri nous ramène à la poésie par une transition naturelle. Dans les
+siècles précédents, en Italie, comme dans le reste de l'Europe, on n'en
+avait point cultivé d'autre que la poésie latine. Les poëtes latins
+étaient nombreux, ou plutôt presque innombrables, sans qu'il y en eût un
+seul qui fût véritablement poëte, ou qui écrivît réellement en latin.
+Mais dès la fin du douzième siècle, et dans tout le cours du treizième,
+la langue provençale d'abord, et ensuite la langue italienne qui venait
+de naître, attirèrent à elles, tous ceux qui se sentaient ou croyaient
+se sentir quelque talent poétique; et il n'y en eut plus que très-peu
+qui s'obstinassent à faire des vers latins[621]. Henri de Septimello est
+le plus ancien, et fut, dans son temps, le plus célèbre. Il fleurit dès
+le commencement de ce siècle et même à la fin du précédent. Sa naissance
+était obscure: il naquit de pauvres paysans à Settimello, village situé
+à sept milles de Florence; il se sentit cependant, dès l'enfance, du
+penchant pour la poésie et les lettres. Il fit d'excellentes études à
+Bologne; ses succès lui procurèrent des amis puissants, et ayant reçu
+les premiers ordres, il obtint un riche bénéfice. Ce fut la cause de sa
+ruine. Ce bénéfice lui occasiona un procès avec l'évêque de Florence,
+qui voulut le lui ôter, pour le donner à l'un de ses parents. La partie
+n'était pas égale: le pauvre Henri, après avoir mangé en plaidoiries
+tout son mince patrimoine, fut obligé de céder, resta plongé dans la
+misère et réduit à la mendicité[622]. Ce fut son malheur même qu'il prit
+pour sujet du poëme qui lui fit le plus de réputation. Il est en vers
+élégiaques, divisé en quatre livres, et intitulé _De l'inconstance de la
+fortune et des consolations de la philosophie_[623]. Le poëte, dans les
+deux premiers, se plaint de ses infortunes; dans les deux autres, à
+l'imitation de Boëce, il introduit la Philosophie, qui lui reproche sa
+faiblesse et lui apporte des consolations. Ce poëme jouit d'une telle
+estime, pendant la vie de l'auteur, qu'on le lisait publiquement dans
+les écoles. «Quels étaient donc, s'écrie avec raison Tiraboschi[624],
+quels étaient donc ces siècles, où tant d'honneurs étaient accordés à un
+versificateur aussi barbare»? Mais on revint bientôt de cette
+admiration: le poëme, la réputation du poëte, et même son nom, restèrent
+ensevelis dans quelques bibliothèques. L'ouvrage ne parut au jour que
+dans le dernier siècle, en 1721[625]. Il a été réimprimé depuis avec une
+traduction italienne, très-estimée, que l'on ne croit postérieure que
+d'un siècle au poëme latin[626]; mais auprès de cette traduction, le
+texte original n'en paraît que plus inculte et moins digne de la
+réputation dont il a joui.
+
+ [621] Tiraboschi, t. IV, l. III, c. 4.
+
+ [622] Voy. Philippe Villani, _Vite d'uomini illustri
+ fiorentini_, traduites du latin en italien, par Mazzuchelli,
+ p. 61; et Tirab. _ub. supr._
+
+ [623] _Elegia de diversitate fortunœ et philosophiœ
+ consolatione_. Il est bon d'observer que dans tout ce poëme,
+ où l'auteur se plaint sans cesse, il ne dit rien de la cause
+ de ses malheurs; il le termine même en s'adressant à l'évêque
+ de Florence, à qui il fait des protestations d'un attachement
+ éternel. Tiraboschi en conclut que ses infortunes avaient une
+ tout autre cause que celle qui est rapportée par Villani,
+ quoiqu'il soit impossible de conjecturer ce que ce pouvait
+ être. Il est vrai que ces protestations d'attachement qui
+ remplissent les huit derniers vers, sont très-fortes, et ne
+ sont mêlées d'aucun reproche apparent; peut-être cependant
+ l'exagération même équivaut-elle ici à un reproche, car on ne
+ voit non plus ni dans cette pièce ni ailleurs, quelles si
+ grandes obligations le poëte pouvait avoir à l'évêque, pour
+ lui dire: Adieu, je suis à vous; après ma mort, croyez que
+ mon âme sera encore à vous: vivant ou mort, je vous aimerai
+ toujours; mais l'amour d'un vivant vaudrait mieux que celui
+ d'un mourant.
+
+ _Ergo vale, Prœsul. Sum vester. Spiritus iste
+ Post mortem vester, credite, vester erit.
+ Vivus et extinctus te semper amabo; sed esset
+ Viventis melior quam morientis amor_.
+
+ N'y a-t-il pas même dans cette fin une espèce d'ironie amère
+ qui renferme un reproche? Quel sel, et même quel sens peuvent
+ avoir ces deux derniers vers, si elle n'y est pas?
+
+ [624] _Ubi supr._ p. 348.
+
+ [625] La première édition devait paraître en Allemagne, en
+ 1684, in-4º., d'après un manuscrit de la Bibliothèque
+ Laurentienne de Florence, communiqué par le célèbre
+ Magliabecchi à Christian Daum; mais celui-ci mourut,
+ l'édition resta imparfaite, ou du moins n'a jamais paru.
+ Leiser fut donc le premier à publier ce poëme, dans son
+ _Historia poetarum medii ævi_, 1721, in-8º. Mazzuchelli nous
+ apprend, dans une note sur la vie de Henri de Settimello,
+ qu'il existe à Florence, un exemplaire de l'édition qui
+ devait paraître en 1684, avec des notes marginales de
+ Magliabecchi, dans la bibliothèque de ce savant, réunie à la
+ Laurentiennne. _Vite d'Uomini ill. Fior. Scritte da Filippo
+ Villani_, etc., pag. 63.
+
+ [626] Cette dernière édition fut donnée par Manni, à
+ Florence, en 1730, in-4º. La traduction italienne lui donne
+ du prix; elle est souvent citée dans le Vocabulaire de la
+ Crusca.
+
+Les autres poésies latines du même siècle, ou poésies rhythmiques, comme
+on les appelait alors, sont encore plus mauvaises; et comme elles n'ont
+point usurpé la même renommée, nous pouvons nous dispenser d'en parler,
+pour revenir à la poésie italienne. Nous l'avons vue naître en Sicile,
+sous un poëte roi, et jeter, dès sa naissance, un grand éclat. Ce qui
+peut en donner la plus haute idée, c'est que, dans le siècle suivant, un
+auteur, dont le sentiment est d'un grand poids, Dante, disait que la
+poésie et la littérature entière d'Italie s'appelait _Sicilienne_, parce
+que tout ce qui s'écrivait de plus exquis venait de la cour de
+Sicile[627].
+
+ [627] Dante Alighieri, _de Vulgari eloquentiâ_.
+
+L'exemple que donnait cette cour, l'accueil et les distinctions qu'elle
+accordait aux poëtes, les multiplièrent. On a conservé les noms et
+quelques poésies de plusieurs d'entre eux. Celles du commencement du
+siècle ont les mêmes formes et à peu près le même style que celles de
+Frédéric II et de son chancelier, dont nous avons parlé dans ce
+chapitre. La plupart de ces noms sont obscurs. On n'y distingue guère
+que ceux d'un _Odo delle Colonne_, frère ou cousin de _Guido_,
+l'historien du siège de Troie, lequel était aussi poëte; d'un _Arrigo
+Testa da Lentino_, qui était notaire; d'un _Jacopo_, du même lieu et de
+la même profession; d'un _Stefano_, protonotaire de Messine; d'un
+_Mazzeo di Ricco_, et quelques autres. Le savant Léon Allacci a réuni
+leurs poésies à la fin de son recueil d'anciens poëtes[628]. On y voit,
+comme dans celles de _Ciullo d'Alcamo_, de Frédéric II, et de Pierre des
+Vignes, la langue et l'art des vers à leur berceau. Les pensées en sont
+communes, le style incorrect et grossier, mêlé de sicilien et de
+provençal. Les chansons ont presque toutes la forme que leur avaient
+donnée les Troubadours; mais le sonnet a constamment celle qu'il a
+conservée depuis, ce qui confirme l'opinion de son origine sicilienne.
+On ne peut donner qu'une idée très-légère de ces premiers bégaiements
+poétiques. Il faut, en les lisant, lutter à la fois contre la barbarie
+et l'obscurité du langage, et contre les fautes typographiques les plus
+grossières, et le texte le plus corrompu[629]. Bornons-nous à quelques
+traits moins communs et un peu plus ingénieux ou plus singuliers que le
+reste.
+
+ [628] _Poeti antichi raccolti da codici manoscrit_, etc.
+ Napoli, 1661, in-8º. p° 8ª.
+
+ [629] Il est presque incroyable qu'un savant tel que
+ l'Allacci, ait fait paraître sous son nom une édition si
+ honteusement irrégulière. On sait que ses ouvrages
+ d'érudition, qui sont tous en latin, portent le nom de _Leo
+ Allatius_. Ce recueil de poésies, et sa _Dramaturgie_, sont
+ les seuls qui aient paru avec son nom italien. Ayant été
+ successivement bibliothécaire du cardinal Barberini, et du
+ Vatican, sous Urbain VIII, qui était de cette maison, il
+ trouva parmi les manuscrits de ces deux bibliothèques, des
+ poésies italiennes du premier âge. Il les publia, avec une
+ préface qui contient des détails curieux; mais les originaux
+ étaient pleins de lacunes, et sans doute de fautes: il dut
+ les faire copier; les erreurs s'y multiplièrent: il négligea
+ probablement de revoir ces copies, et de corriger
+ l'impression. Il est impossible d'expliquer autrement le
+ nombre et la grossièreté des fautes qu'on y trouve. Il eût
+ suffi, pour en éviter une partie, de faire attention à la
+ rime. Par exemple, dans une chanson de _Guido delle Colonne_,
+ dont les strophes sont de neuf vers, et dont les deux
+ derniers vers riment ensemble, on lit à la fin de la
+ quatrième strophe, p. 422:
+
+ _Che se Morgana fosse infru la gente
+ In vero madonna non paria natare_;
+
+ Ce qui est absolument dépourvu de sens; mais lisez au dernier
+ vers:
+
+ _In ver madonna non paria neinte_,
+
+ comme on disait alors au lieu de _niente_; vous entendrez
+ facilement ce que dit le poète, que si Morgane (la plus belle
+ des fées) était encore au monde, elle ne paraîtrait rien au
+ prix de sa Dame. Ce qui devait forcer, en quelque sorte,
+ l'éditeur de rétablir cette leçon, c'est que dans cette
+ chanson chaque strophe reprend pour son premier mot le
+ dernier mot de la strophe précédente, forme toute provençale,
+ et que la cinquième strophe, qui est la dernière a pour
+ premier vers:
+
+ _Neinte vole amor senza penare_.
+
+ On pouvait, au simple coup-d'œil, et par la même méthode,
+ corriger une grande partie des fautes à peu près de même
+ espèce qui défigurent cette édition, devenue rare, et
+ toujours précieuse par un grand nombre d'anciennes pièces
+ qu'on ne trouve point ailleurs.
+
+_Mazzeo di Ricco_ paraît être le plus ancien de ces poëtes, à en juger
+du moins par son style qui est le plus grossier, le plus près de
+l'origine de la langue, le moins italien de tous. De ses six chansons ou
+_canzoni_ que l'Allacci nous a conservées, il n'y en a que deux qui
+exigent quelque attention; encore n'est-ce pas par leur mérite, mais
+parce que la forme provençale y est évidemment empreinte. L'une est un
+dialogue entre une dame et son amant. La dame dit une strophe, l'amant
+répond par une autre, comme dans les _pastourelles_ des Troubadours.
+«Messire, dit la dame, mon cœur amoureux se plaint et fait pleurer mes
+yeux; il se tient éloigné de moi, et il me tourmente en venant à vous
+mille fois le jour, tant il vous désire. Il reste auprès de vous, et ne
+revient plus à moi. Je vous le recommande: ne lui donnez ni jalousie ni
+chagrin.--Madame, répond l'amant, si vous m'envoyez votre cœur amoureux,
+sachez que je vous envoie aussi le mien. Je languis, je sens de vives
+peines pour vous, rose vermeille; je n'ai plus d'existence que pour
+désirer de me rendre auprès de vous». Dans les deux autres strophes, la
+dame est enchantée de Messire: elle l'engage à venir; mais elle craint
+qu'il ne change, qu'il ne la quitte pour une autre belle. Messire la
+rassure. Un homme ne peut diriger ses yeux de manière à voir deux
+personnes dans une seule figure. Rien ne pouvait engager son cœur à se
+rendre ailleurs que chez elle; l'amour l'y attache si fortement, qu'il y
+retournerait toujours. Tout cela est en même temps commun et recherché
+quant aux pensées; et l'expression ne le relève pas[630].
+
+ [630]
+
+ _Lo core inamorato,
+ Messere, si lamenta
+ E fa pianger gli occhi di pietate,
+ Da me' esta lungiato_, etc.
+ _Donna, se mi mandate
+ Lo vostro dolze core
+ Inamorato si come lo meo,
+ Sacciate in veritate_, etc.
+
+La seconde chanson qui a du rapport avec les chansons provençales, est
+composée de quatre strophes, et les strophes de douze vers inégaux. Le
+dernier mot de chaque strophe est repris dans le premier vers de la
+strophe suivante, et l'on se rappelle que cette forme est entièrement
+provençale. La seconde strophe contient une argumentation en forme.
+L'auteur se plaint, dans la première, de n'être plus son maître, et dit,
+en terminant, d'un ton sententieux, que celui-là possède un assez grand
+empire[631], qui peut se maîtriser lui-même. «Puisque je ne puis plus me
+maîtriser, reprend-il, c'est l'amour qui me maîtrise; l'amour est donc
+certainement mon maître; mais je ne puis jamais considérer dans l'amour
+qu'un vif désir, et si l'amour est un vif désir, au nom de Dieu,
+considérez ici, madame, que l'amour ne me prend point d'une manière
+visible, mais qu'il paraît naître naturellement; et puisque l'amour est
+une chose naturelle, vous devez avoir pitié de mes maux». On ne sait pas
+ce que la dame put penser de cette logique; mais on voit assez ce qu'il
+faut penser de cette poésie, même dans une traduction, et on le sent
+encore mieux en lisant le texte.
+
+ [631]
+
+ _C'assai gran regno regie, cio mi pare,
+ Chi se medesimo puo sengnoregiare.
+ Poiche non posso me sengnoregiare,
+ Amor mi sengnoria:
+ Dunque e amore sengnore ciertamente;
+ Ma non pono già mai considerare
+ Che l'amore altro sia.
+ Se non distretta volglia solamente;
+ E s'amore e distretta voluntate,
+ Per Deo, madonna, in ciò considerate,
+ C'amor no'm prende visibilemente,
+ Ma pare che nasca naturalemente,
+ E poi c'amore e cosa naturale
+ Merze dovete avere de lo meo male_.
+
+ La strophe suivante commence par ces derniers mots:
+
+ _De lo meo male ch'e tanto amoroso_, etc.
+
+ Elle finit par ce vers:
+
+ _Che di piccola gioia processione_;
+
+ Et le premier vers de la quatrième strophe est:
+
+ _D'alta processione e gioia plagiente_.
+
+ Cette façon de reprendre un mot est tout-à-fait provençale.
+
+_Guido delle colonne_, qui ne passe que pour historien, a ici deux
+chansons qu'on pourrait préférer aux deux que l'on y trouve d'_Odo_ son
+cousin ou son frère[632]. On y voit du moins quelques pensées et des
+bizarreries qui valent encore mieux qu'une entière nullité de sentiments
+et d'idées. Dans l'une de ces chansons, il compare la belle Morgane à sa
+dame, à qui cette fée, si elle était encore au monde, cèderait en
+beauté[633]; dans l'autre, il emploie des comparaisons plus singulières:
+«Votre teint frais, dit-il, surpasse les roses et les fleurs; il est
+plus brillant qu'un autre, et votre bouche parfumée exhale une odeur
+plus agréable que ne fait un animal qu'on nomme la panthère[634]». Il
+n'est pas aisé de comprendre ce que c'est que l'agréable odeur que rend
+une panthère, ni de saisir la justesse de cette comparaison. Celle qui
+termine cette strophe est plus claire, mais n'est guère moins bizarre.
+«Je suis votre esclave, dit le poëte, plus loyal et plus dévoué que
+l'assassin n'est à son maître[635]».
+
+ [632] Ils nacquirent tous deux sous le règne de Frédéric II,
+ et fleurirent vers la fin de ce règne; c'est-à-dire, de 1240
+ à 1250. On aperçoit dans leur style et dans leur
+ versification quelque progrès.
+
+ [633] Voyez ci-dessus, p. 397, le texte et la correction de
+ ce passage.
+
+ [634]
+
+ _Ben passa rose e fiori
+ La vostra fresca cera,
+ Lucente più che spera:
+ E la bocca auhtusa
+ Più rende aulente audore
+ Che non fa una fera
+ C'ha nome la Pantera_.
+
+ [635]
+
+ _Perche son vostro più leale e fino
+ Che non è al suo signore l'assassino_.
+
+ Je ne crois pas qu'il soit ici question d'un assassin
+ vulgaire, salarié pour une vengeance privée, mais de ses
+ sujets fanatiques du Vieux de la Montagne, qui allaient
+ partout exécuter avec dévouement ses ordres sanguinaires. On
+ les nommait en Orient, _haschischin_, dont on a fait
+ _heissessini_, _assessini_, _assassini_, assassins, comme l'a
+ démontré M. Sylvestre de Sacy, dans un mémoire dont j'ai
+ donné l'extrait dans mon Rapport imprimé sur les travaux de
+ notre classe; juillet 1809. On parlait beaucoup alors, depuis
+ les croisades, de ses sectaires et de leur chef.
+
+Le notaire _Jacopo_ ou _Giacomo da Lentino_ est le meilleur de ces
+poëtes, et celui dont il s'est conservé le plus de vers: il n'écrivit
+qu'au milieu du siècle, lorsque dans l'Italie entière on commençait à
+cultiver la poésie, et que surtout _Guittone d'Arrezo_, comme nous le
+verrons bientôt, polissait le langage et rendait les formes poétiques
+plus régulières. _Jacopo da Lentino_ connut ces progrès, et y prit part;
+on s'en apperçoit à son style, et surtout à la forme de ses sonnets. Ce
+recueil en contient quinze, et quatorze de ses chansons. La plus
+remarquable est celle où il se compare à un peintre qui a fait un
+portrait, et qui le regarde en l'absence du modèle. En voici à peu près
+le sens: «La merveilleuse puissance de l'amour m'enchaîne; et souvent, à
+toute heure, comme un homme qui fixe sa pensée ailleurs que sur ce qui
+l'environne, et qui peint un portrait ressemblant, je ne pense qu'à
+vous, madame, et c'est dans mon cœur que je porte votre figure[636].....
+Poussé par un vif désir, j'ai peint un objet qui vous ressemble; quand
+je ne vous vois pas, je regarde ce portrait, etc.[637]». La dernière
+strophe, adressée à la chanson même, est naïve, et se termine en quelque
+sorte par la signature de l'auteur. «Ma jolie chanson, lui dit-il,
+chante une chose nouvelle: va le matin trouver la plus belle fleur de
+tout le jardin d'amour, et dis-lui: Vous qui êtes plus blonde que l'or
+fin; votre amour, qui est d'un si haut prix, donnez-le au notaire natif
+de Lentino[638]».
+
+ [636]
+
+ _Maravigliosamente
+ Un amor mi distringe_[C],
+ _E soven, ad ogn' hora
+ Com' omo che ten mente
+ In altra parte, e pigne
+ La simile pintura,
+ Cosi, bella, faccio eo;
+ Dentro a lo core meo
+ Porto la tua figura_.
+
+ [C] Il faudrait ici _distrigne_, à cause de la rime du
+ troisième vers suivant, ou bien à ce troisième vers, il
+ faudrait _pinge_, et non pas _pigne_.
+
+ [637]
+
+ _Havendo gran disio
+ Dipinsi una figura,
+ Bella, voi somigliante;
+ E quando voi non vio,
+ Guardo quella pintura_, etc.
+
+ [638]
+
+ _Mia canzonetta fina,
+ Tu canta nova cosa:
+ Muoviti la mattina
+ Davanti alla più fina
+ Fiore d'ogni amoranza.
+ Bionda più che auro fino,
+ Lo vostro amor da caro
+ Donate lo al notaro
+ Ch'è nato da Lentino_.
+
+Les sonnets ont, comme je l'ai dit, la forme à peu près aussi régulière
+que ce genre de poésie l'eut dans le siècle suivant. Seulement, entre
+les imperfections du style, l'idée n'y est pas aussi bien conduite, et
+les tercets tombent presque toujours languissamment et gauchement. Déjà
+aussi, l'on y remarque une certaine recherche de pensées, un goût pour
+des similitudes peu naturelles et pour des comparaisons tirées de loin,
+qui naquit pour ainsi dire avec ce genre, d'où il se répandit dans tous
+les autres. «Celui qui n'aurait jamais vu de feu, dit le notaire poëte
+dans son premier sonnet, ne croirait pas qu'il pût brûler; son éclat,
+lorsqu'il l'apercevrait, lui paraîtrait au contraire un objet
+d'amusement et un jeu; mais, s'il le touche en quelque endroit, il verra
+bien qu'il brûle cruellement. Le feu d'amour m'a un peu touché;
+maintenant il me brûle, etc.[639]. En regardant, dit-il, dans le second,
+le basilic venimeux qui fait périr l'homme par son regard, et l'aspic,
+cet envieux serpent, qui, par ruse, donne la mort, et le dragon qui est
+si rempli d'orgueil qu'il ne laisse jamais échapper ceux qu'il a pu
+saisir, je leur compare l'amour, qui est une source de douleur, qui
+tourmente et fait languir[640]». Dans le troisième, une dame et l'amour
+passent, en courant, par ses yeux, et pénètrent dans son âme avec tant
+de force que l'âme sent la dame aller se reposer dans son cœur; et cette
+âme charge un soupir douloureux d'aller annoncer au dehors ce qu'elle a
+souffert, lui qui en a été témoin[641]. Dans plusieurs autres sonnets,
+il s'exprime d'une manière aussi métaphysiquement alambiquée que
+quelques Troubadours, comme nous l'avons vu, l'avaient fait avant lui,
+et que le firent malheureusement, depuis, les meilleurs lyriques
+italiens, sans en excepter le plus grand de tous.
+
+ [639]
+
+ _Chi non havesse mai veduto foco
+ Non crederia che cocer potesse;
+ Anzi li sembreria solazzo e gioco
+ Lo suo splendor, quando lo vedesse:
+ Ma se lo toccasse in alcun loco
+ Ben gli sembreria che forte cocesse.
+ Quello d'amore m'a toccato un poco,
+ Molto mi coce_, etc.
+
+ [640]
+
+ _Guardando il basilisco velenoso
+ Col suo guardare face l'huom perire,
+ E l'aspide, serpente invidioso
+ Che per ingegno altrui mette a morire,
+ E lo dracone che è si orgoglioso,
+ Cui elli prende non lassa partire,
+ Alloro assembro l'amor che è doglioso
+ Che altrui tormentando fa languire_.
+
+ [641]
+
+ _Per gli occhi mei una donna ed amore
+ Passar correndo e giunser nella mente
+ Per si gran forza che l'anima sente_
+ _Andar la donna riposar nel core_.
+ _Pero si move a dir: sospir dolente
+ Vacci fuor tu ch'udisti quel dolore_, etc.
+
+Nous avons vu aussi des Troubadours mêler le sacré avec le profane,
+préférer la présence de leur dame aux joies du paradis, et renoncer à ce
+lieu de délices, s'il faut qu'ils ne l'y voient pas. Un sonnet du même
+poëte dit absolument la même chose: il y déclare que, sans sa dame, le
+paradis ne lui ferait aucun plaisir. «J'ai résolu dans mon cœur, dit-il,
+de servir Dieu, afin de pouvoir aller en paradis, dans ce saint lieu où
+j'ai entendu dire qu'existent pour toujours le plaisir, les jeux et les
+ris. Je n'y voudrais pourtant pas aller sans ma dame, sans celle qui a
+la tête blonde et un si beau teint, car je ne pourrais jouir de rien si
+j'étais séparé d'elle. Je ne dis pas que je voulusse y faire d'autre
+péché que de voir son noble maintien, son beau visage et son tendre
+regard; mais j'éprouverais un grand bonheur à la voir elle-même comblée
+de joie[642].
+
+ [642] Je mettrai ici le sonnet entier, tant à cause de sa
+ singularité, que parce que, si le style en a vieilli, la
+ forme en est meilleure, et la conduite mieux soutenue que
+ celle des autres.
+
+ _Io m'agio posto in core a Dio servire
+ Com'io potesse gire in Paradiso,
+ Al santo loco c'agio audito dire
+ Ove si mantiene sollazzo, gioco e riso_.
+
+ _Senza la mia donna non vi vorria gire
+ Quella c'a la blonda testa el claro viso,
+ Che senza lei non porzeria gaudire
+ Estando da la mia donna diviso.
+
+ Ma non lo dico a tale intendimento
+ Perche peccato ci volesse fare
+ Se non vedere lo suo bello portamento.
+
+ E lo bello viso el morbido sguardare;
+ Che lo mi tiria in gran consolamento
+ Vegendo la mia donna in gioia stare_.
+
+En voilà plus qu'il n'en fallait peut-être pour donner une idée de ces
+anciens poëtes siciliens, que les Italiens reconnaissent pour les fils
+aînés de la Muse italienne. Mais on doit ajouter à leurs noms peu
+célèbres le nom plus doux et plus aimable d'une certaine Nina[643], que
+son amour pour la poésie rendit amoureuse d'un poëte qu'elle n'avait
+jamais vu. Il était de Majano en Toscane, et s'appelait _Dante_,
+quoiqu'il n'eût rien de commun avec le grand poëte de ce nom. Ses
+poésies avaient alors beaucoup de réputation: elles touchèrent le cœur
+de Nina, qui composa pour lui des vers fort tendres, et qui était si
+fière de son amant, qu'elle se faisait appeler _la Nina di Dante_[644].
+
+ [643] C'était, dit Crescimbeni, la plus belle personne de son
+ pays et de son temps. On la regarde comme la première femme
+ qui ait fait des vers italiens. _Stor. della volg. poesia_,
+ t. III, p. 84.
+
+ [644] Il s'est conservé fort peu de ses poésies. Crescimbeni,
+ _ubi suprà_, en cite un seul sonnet. C'est une réponse que
+ Nina fait au poëte qui lui avait adressé le premier, sans se
+ nommer, une déclaration d'amour en vers. On y voit en effet,
+ à travers les expressions surannées, beaucoup de douceur et
+ de tendresse.
+
+ _Qual sete voi, si cara proferenza
+ Che fate a me senza voi mostrare?
+ Molto m'agenzeria vostra parvenza
+ Perche meo cor podesse dichiarare_, etc.
+
+Le signal donné par la Sicile avait été bientôt suivi sur le continent.
+Des poëtes italiens s'étaient fait entendre à Bologne, à Pérouse, à
+Florence, à Padoue et dans plusieurs villes de Lombardie. Parmi les
+poëtes de Bologne, on distingue surtout _Guido Guinizzelli_, qui, selon
+la croyance commune, partage avec _Brunetto Latini_ l'honneur d'avoir
+été le maître du véritable Dante. On ne sait rien de la vie de ce poëte,
+qui florissait avant la moitié du treizième siècle, sinon qu'il était
+homme de guerre et d'une famille noble de Bologne, qui en fut chassée
+pour son attachement au parti de l'empereur[645]. Il fut le premier à
+donner au style poétique plus de force et de noblesse. Quoiqu'il ne
+traitât guère, selon le goût du temps, que des sujets d'amour, il
+répandit dans ses poésies des sentiments élevés et des maximes de
+philosophie platonique[646] adaptées à cette passion; c'est sans doute
+ce qui lui fit donner le titre de très-grand (_Massimo_) par son
+élève[647], qui devait bientôt mériter ce titre mieux que lui.
+
+ [645] _Benvenuto da Imola_, cité par Tirab., t. IV, l. III,
+ c. 3.
+
+ [646] Crescimbeni, t. I. _Comment._ l. I, c. 12.
+
+ [647] Dante, _de Vulg. Eloq._ En appelant ici le Dante élève
+ de Guido, je parle selon l'opinion commune; je dois dire
+ cependant que Crescimbeni, loin de l'adopter, prouve qu'elle
+ est fausse, par le passage même du Dante, dont on se sert
+ pour la soutenir. Le poëte trouve Guido dans le purgatoire,
+ cant. 26. Dès qu'il l'a entendu se nommer, il l'appelle son
+ père, et celui des autres poëtes qui ont composé des vers
+ d'amour pleins de douceur et de grâce:
+
+ _Quando i' udi nomar se stesso il padre
+ Mio e d'altri miei miglior, che mai
+ Rime d'amore usar dolci e leggiadre_.
+
+ Guido lui demande quelle est la cause qui le fait lui parler
+ et le regarder avec tant de tendresse: «Ce sont, lui répond
+ le Dante, vos doux écrits, qu'on ne cessera d'aimer tant que
+ durera le style moderne:
+
+ _Dimmi che è cagion perchè dimostri
+ Nel dire e nel guardar d'avermi caro?
+ Ed io a lui: li dolci detti vostri,
+ Che quanto durerà l'uso moderno,
+ Faranno cari ancora i loro inchiostri_.
+
+ On s'est arrêté au premier de ces deux traits, et l'on n'a
+ pas vu que le dernier prouve évidemment que le Dante, non
+ seulement n'avait pas eu Guido pour maître, mais qu'il ne
+ l'avait jamais vu, et qu'il n'avait appris de lui à rimer,
+ qu'en lisant ses vers.
+
+On nous a conservé de _Guido Guinizzelli_ quelques sonnets et quatre
+_Canzoni_[648]. (Je demande la permission d'employer désormais ce mot,
+que celui de Chanson, en français, ne rend pas). Dans presque tous ses
+sonnets, l'idée principale est une comparaison; ce sont même souvent
+plusieurs comparaisons de suite, dont on voit que l'une a fait naître
+dans son esprit l'idée de l'autre, sans qu'il y ait pourtant de grands
+rapports entre les deux. Dans l'un, c'est le trait de l'amour qui, pour
+aller à son cœur, passe par ses yeux, comme le tonnerre qui entre par la
+fenêtre d'une tour, et qui fend et met en pièces tout ce qu'il trouve au
+dedans. «Je reste, dit le poëte, comme une statue de bronze où il n'y a
+ni âme ni vie, si ce n'est qu'elle imite une figure d'homme[649]». Dans
+l'autre, après avoir comparé sa maîtresse à l'astre de Diane, qui a pris
+la forme d'une face humaine, l'éclat de son teint lui donne l'idée d'un
+visage de neige coloré de grenade[650]. Dans un troisième, il est abattu
+et renversé par la rencontre de l'amour, comme le tonnerre frappe un mur
+(on voit que cette idée du tonnerre le poursuit), ou comme le vent abat
+les arbres par ses coups redoublés. Le même quatrain, dont les deux
+premiers vers contiennent ces deux comparaisons, offre dans les deux
+derniers une querelle entre les yeux et le cœur. «Le cœur dit aux yeux:
+C'est par vous que je meurs; les yeux disent au cœur: C'est toi qui nous
+as perdus[651]». Assurément le défaut de cette poésie n'est ni le vide
+ni la prolixité.
+
+ [648] Une _Canzone_ dans le Recueil de Giunti, l. IX; une
+ dans celui de l'Allacci, deux _canzoni_ et cinq sonnets à la
+ fin de la _Bella Mano_.
+
+ [649]
+
+ _Per gli occhi passa, come fa lo trono,
+ Che fer per la finestra della torre,
+ E ciò che dentro trova spezza e fende.
+
+ Rimango come statua d'ottono,
+ Ove vita nè spirto non ricorre,
+ Se non che la figura d'uomo rende_.
+
+ [650]
+
+ _Viso di neve colorato in grana_.
+
+ [651]
+
+ _Come lo trono che fere lo muro,
+ E il vento gli albor per li forti tratti:
+ Dice lo core agli occhi, per voi moro:
+ Gli occhi dicono al cor, tu n'hai disfatti_.
+
+Ce poëte conserve dans ses _canzoni_ le même goût pour les comparaisons.
+Il y en a une qui commence ainsi: «Dans ces régions placées sous
+l'étoile du nord se trouvent les montagnes d'aimant qui donnent à l'air
+la propriété d'attirer le fer; mais parce que cet aimant est éloigné, il
+a besoin du secours d'une pierre de même nature pour le faire agir et
+diriger l'aiguille vers l'étoile polaire. Vous, madame, vous possédez
+les sources fécondes de toutes les qualités qui peuvent inspirer
+l'amour, et l'éloignement n'en détruit pas la force; car elles agissent
+de loin et sans secours[652]». Ce n'est là ni de la saine physique ni de
+la poésie naturelle; mais cela ne laisse pas d'être ingénieux, et l'on
+est surtout frappé, en lisant le texte italien, du progrès qu'avait déjà
+fait cette langue, née depuis moins d'un siècle, et à qui il fallait
+moins de temps encore pour se perfectionner et se fixer.
+
+ [652]
+
+ _In quelle parti sotto tramontana
+ Sono li monti della calamita_,
+ _Che dan virtute all' aere[D]
+ Di trarre il ferro; ma perchè lontana,
+ Vole di simil pietra aver aita,
+ A far la adoperare,
+ E dirizzar lo ago in ver la stella.
+ Ma voi pur sete quella
+ Che possedete i monti del valore[E]
+ Onde si spande amore:
+ E già per lontananza non è vano,
+ Che senza aita adopera lontano_.
+
+ [D] On prononçait _âre_.
+
+ [E] Mot à mot: _C'est vous qui possédez les montagnes du
+ mérite_. Cela serait ridicule en français; mais cela marque
+ mieux le rapport bizarre exprimé par cette comparaison.
+
+Mais ce qui nous est resté de meilleur de Guinizelli est une autre de
+ses _canzoni_, dont je ne puis me dispenser de citer les quatre
+premières strophes[653]. «C'est toujours dans un noble cœur que se
+réfugie l'amour, comme dans une forêt un oiseau, se réfugie sous la
+verdure[654]. La nature ne créa point l'amour avant un cœur noble, ni de
+cœur noble avant l'amour, c'est ainsi qu'aussitôt que le soleil exista,
+aussitôt resplendit la lumière, et qu'elle ne fut point avant le soleil;
+l'amour prend naissance dans la noblesse du cœur, précisément comme la
+chaleur dans la clarté du feu.
+
+ [653] C'est celle qui se trouve dans le neuvième livre du
+ Recueil de Giunti.
+
+ [654]
+
+ _Al cor gentil ripara sempre amore
+ Si come augello in selva a la verdura:
+ Non fe amore anzi che gentil core
+ Ne gentil core anzi ch' amor, natura.
+ Ch' adesso com' fu'l sole
+ Si tosto lo splendore fue lucente;
+ Nè fue davanti al' sole:
+ E prende amore in gentillezza luoco,
+ Cosi propiamente
+ Com' il calore in clarità del foco.
+
+ Fuoco d'amore in gentil cor s'apprende
+ Come vertute in pietra preziosa;
+ Che da la stella valor non discende
+ Anzi che'l sol la faccia gentil cosa_, etc.
+
+«Le feu d'amour naît dans un noble cœur, comme la vertu cachée dans une
+pierre précieuse; cette vertu ne descend point des étoiles avant que le
+soleil ait ennobli la pierre qui doit la recevoir. Après qu'il en a tiré
+par la force de ses rayons ce qui était vil, les étoiles lui
+communiquent leur vertu; ainsi quand la nature a rendu un cœur délicat,
+noble et pur, la femme, comme une étoile, lui communique l'amour.
+
+«L'amour est placé dans un cœur noble comme la flamme au sommet d'un
+flambleau[655]; il brille pour ce qu'il aime d'un feu clair et délicat;
+il ne pourrait se placer autrement, tant il a de fierté. Une nature
+rebelle ne peut rien contre l'amour, pas plus que l'eau contre le feu,
+que le froid rend plus ardent. L'amour fait son séjour dans un cœur
+noble, parce que ce lieu est de même nature que lui, comme le diamant
+dans une mine».
+
+ [655]
+
+ _Amor per tal ragion sta in cor gentile
+ Per qual lo fuoco in cima del doppiero:
+ Splende a lo suo diletto, clar, sottile,
+ Non li staria altra guisa, tanto è fiero_, etc.
+
+Dans la quatrième strophe le poëte perd de vue l'amour, et s'élève par
+d'autres comparaisons à des sujets moraux d'un autre ordre. «Le soleil
+frappe la fange pendant tout le jour[656]; elle reste vile, et le soleil
+ne perd rien de sa chaleur. L'homme plein d'orgueil dit: Je deviens
+noble de race; il ressemble à la fange, et la noble valeur au soleil. On
+ne doit pas croire qu'il y ait de la noblesse sans courage, même dans la
+dignité d'un roi, si la vertu ne lui donne pas un noble cœur. Il
+ressemble à l'eau qui réfléchit des rayons; mais le ciel retient ses
+étoiles et sa splendeur».
+
+ [656]
+
+ _Fere lo sol lo fango tutto il giorno,
+ Vile riman; ne'l sol perde colore.
+ Dice huomo alter: nobil per schiatta torno;
+ Lui sembra'l fango, e'l sol gentil valore.
+ Che non dè dare huom fè
+ Che grandezza sia fuor di coraggio
+ In degnità di Rè,
+ Se da vertute non ha gentil core.
+ Com' aigua porta raggio,
+ E'l ciel ritien le stelle e lo splendore_.
+
+Voilà sans doute un entassement de figures et de comparaisons fatigant
+et de mauvais goût; mais voilà aussi des pensées nobles, des images
+vives, une élévation et une force qui dans aucun siècle ne sont
+communes, et qui, rendues comme elles le sont dans l'original, en
+strophes de dix vers assez harmonieux et dans un style qui a déjà
+beaucoup perdu de sa rudesse, doivent paraître fort surprenantes dans un
+poëte du treizième siècle.
+
+La première forme de ces odes ou _canzoni_ était comme on l'a vu,
+empruntée des Provençaux; à leur exemple, les poëtes italiens avaient,
+dès l'origine, donné aux strophes des entrelacements harmonieux de rimes
+et de mesures de vers; elles étaient dès lors telles à peu près qu'elles
+sont restées depuis. Il n'en était pas ainsi du sonnet, né sicilien, et
+qui, au commencement de ce siècle, était encore dans une sorte
+d'enfance. Les plus anciens poëtes siciliens et italiens avaient d'abord
+donné ce titre à une espèce particulière de poésie qui varia selon leur
+caprice. Les uns y employaient deux quatrains suivis de deux tercets;
+les autres, sous le nom de sonnets doubles, _doppii_ ou _rinterzati_,
+mettaient deux strophes de six vers, ou une seule de douze, et ensuite
+deux autres de six, de cinq ou de quatre vers[657]. Il paraît constant
+que ce fut _Guittone d'Arezzo_ qui leur donna des formes plus fixes, et
+qui enchaîna par des lois plus sévères la liberté dont les poëtes
+avaient joui jusqu'alors. C'est à lui et non pas aux _rimeurs français_,
+qu'Apollon dicta ces _rigoureuses lois_, que Boileau, en se trompant sur
+ce point de fait, a exprimées en si beaux vers[658].
+
+ [657] Voy. sur ces formes irrégulières du sonnet, à son
+ origine, Fr. Redi, _Annotazioni al Ditirambo_, édit. de
+ Florence, 1685, in-4. p. 99--109.
+
+ [658]
+
+ On dit, à ce propos, qu'un jour ce dieu bizarre (Apollon)
+ Voulant pousser à bout tous les rimeurs françois,
+ Inventa du sonnet les rigoureuses lois;
+ Voulut qu'en deux quatrains de mesure pareille,
+ La rime avec deux sons frappât huit fois l'oreille,
+ Et qu'ensuite six vers, artistement rangés,
+ Fussent en deux tercets par le sens partagés.
+
+ Le Menzini, dans son _Art poétique_, postérieur de peu
+ d'années à celui de Boileau, a aussi attribué à Apollon
+ l'invention du sonnet, non pour _pousser à bout_, mais pour
+ soumettre à la plus forte épreuve les poëtes du plus grand
+ génie.
+
+ _Questo breve poema altrui propone_
+ _Apollo stesso, come lidia pietra
+ Da porre i grandi ingegni al paragone_, l. IV.
+
+_Guittone d'Arezzo_, qui florissait dans le même temps que _Guido
+Guinizzelli_, et peut-être même plutôt, est un des poëtes dont la
+Toscane, s'honora le plus dans ce siècle. On l'appelle ordinairement
+_Fra Guittone_, parce qu'il était d'un ordre religieux et militaire qui
+s'est éteint[659]. Il nous reste de lui environ trente sonnets, où l'on
+peut en effet remarquer plus de régularité dans la forme, et du progrès
+dans le style. L'amour est, comme à l'ordinaire, le sujet de presque
+tous; la dévotion, de quelques-uns, et, dans quelques uns aussi, la
+dévotion et l'amour se trouvent ensemble; par exemple, s'il est arrivé à
+l'auteur de nier son amour pour sa dame, il espère obtenir le pardon de
+cette déloyauté, parce que saint Pierre avait renié Dieu tout puissant,
+et que cependant il a obtenu le Paradis; parce que Paul devint un saint,
+même après qu'il eut tué saint Etienne[660]. On reconnaît dans plusieurs
+de ses sonnets un goût d'harmonie, une coupe de vers, et aussi un
+certain tour sentimental qui n'étaient point connus avant lui, et qui
+sembleraient avoir servi de modèle au style de Pétrarque. Ne dirait-on
+pas que celui-ci serait un des sonnets de l'amant de Laure[661]?
+
+ [659] C'était l'ordre des _Cavalieri Gaudenti_. Son origine
+ est funeste. Il fut institué en Langudoc, en 1208, pendant la
+ croisade barbare contre les Albigeois. Mais quand Guitton y
+ fut admis, la croisade était finie, et l'hérésie éteinte,
+ c'est-à-dire, les hérétiques exterminés. L'ordre des
+ _Gaudenti_, des Jouissants, fut sans doute ainsi nommé, parce
+ qu'on y jouissait en effet de la vie, et qu'il n'imposait
+ aucune privation. Il n'avait de sévérité que pour les preuves
+ de noblesse. C'est le premier ordre où les dames furent
+ admises, sous les titres de _Militisse_ et de _Cavalleresse_.
+ Giamb. Corniani, _i Secoli della letter. ital._ etc. t. I, p.
+ 154.
+
+ [660]
+
+ _Se di voi, donna, mi negai servente,
+ Pero'l mio cor da voi non fù diviso:
+ Che san Pietro nego'l padre potente,
+ E poi il fece haver del Paradiso;
+ E santo fece Paulo similmente
+ Da poi santo Stefano have' occiso_, etc.
+
+ _Racolta de' Giunti_, 1527. Tout le huitième livre de ce
+ Recueil est de _Fra Guittone d'Arezzo_.
+
+ [661]
+
+ _Già mille volte quando amor m'ha stretto,
+ Eo son corso per darmi ultima morte_, etc.
+
+«Déjà mille fois pressé par l'amour, j'ai couru pour me donner la mort,
+ne pouvant résister à la douleur âpre et cruelle que je sens dans mon
+sein... Mais quand je suis prêt à m'en aller vers une autre vie, votre
+immense bonté me retient et me dit: Ne presse pas ta fuite prématurée:
+ta jeunesse et ta fidélité te le défendent; elle m'invite et me prie de
+rester sur la terre. J'espère donc qu'avec le temps je pourrai goûter le
+bonheur». En lisant surtout le texte des deux tercets, on est surpris de
+leur ressemblance avec quelques vers de Pétrarque:
+
+ Ma quando io son per gire all' altra vita,
+ Vostra immensa pietà mi tiene, e dice:
+ Non affrettar l'immatura partita.
+ La verde età, tua fideltà il disdisce;
+ Ed a ristar di quà mi priega, e'noita;
+ Sicch'eo[662] spero col tempo esser felice.
+
+Ces tercets d'un autre sonnet y ressemblent peut-être encore
+davantage.[663]:
+
+ _Ben forse alcun verrà doppo qualch'anno
+ Il qual leggendo i miei sospiri in rima,
+ Si dolerà della mia dura sorte.
+ E chi sa sei colei ch'or non mi estima
+ Visto con il mio mal giunto il suo danno,
+ Non deggia lagrimar della mia morte_?
+
+ [662] _Eo_ pour _io_.
+
+ [663] En y joignant les deux quatrains qui les précèdent, on
+ a un sonnet tout-à-fait _petrarquesque_, du moins pour le
+ tour des pensées, si ce n'est pour le style.
+
+ _Quanto più mi destrugge il meo pensiero,
+ Chè la durezza altrui produsse al mondo,
+ Tanto ogahor, lasso, in lui più mi profondo,
+ E co'l fuggir de la speranza spero.
+ Eo parlo meco, e riconosco in vero
+ Chè mancherò sotto si grave pondo:
+ Ma'l meo fermo disio tant'è giocondo
+ Ch'eo bramo e seguo la cagion ch'eo pero.
+ Ben forse alcun_, etc.
+
+Peut-être, après quelques années, viendra-t-il quelqu'un qui, lisant mes
+soupirs retracés dans mes vers, plaindra la cruauté de mon sort. Et qui
+sait si celle qui maintenant ne fait de moi aucune estime, voyant, avec
+ce que j'aurai souffert, la perte qu'elle aura faite, ne donnera point
+de larmes à ma mort»?
+
+Trois grandes _canzoni_, sont jointes à ces sonnets. Le progrès de l'art
+et celui de la langue y sont moins sensibles. Ce sont des strophes de
+quatorze, seize et de dix-huit vers de différentes mesures, bien
+combinés entre eux, et dont les rimes sont disposées assez
+harmonieusement; mais pour ne dire, en cinq ou six de ces longues
+strophes, que des choses assez communes, et pour les dire sans mouvement
+et sans vivacité de style, sans idées piquantes et sans images
+poétiques. Il est donc inutile d'en rien citer: il vaut mieux dire
+quelque chose d'un ouvrage plus curieux, du même auteur. On a conservé
+long-temps manuscrites, et enfin imprimé dans le dernier siècle, environ
+quarante lettres de _Guittone d'Arezzo_, sur divers sujets de morale, et
+quelquefois de simple amitié. C'est un des premiers, peut-être même le
+premier monument de la prose italienne, et le recueil le plus ancien de
+lettres que l'on ait rassemblé et publié en langue vulgaire. Elles sont
+peu importantes pour le fond; mais elles servent à connaître plus
+particulièrement ce qu'était la langue italienne dans ces premiers
+temps. Le savant Bottari les a accompagnées de notes très-utiles pour
+ce genre d'étude[664]. Parmi ces lettres, il s'en trouve quelques unes
+en vers libres, ou rimés avec beaucoup de licence. C'est de la prose un
+peu plus cadencée, ou de la poésie un peu plus que fugitive.
+
+ [664] _Lettere di fra Guittone d'Arezzo con note_. Roma,
+ 1745, in-4°. Le volume est de 330 pages: les lettres n'en
+ occupent que 93: les notes philologiques et grammaticales
+ remplissent tout le reste.
+
+Un poëte de ce temps, qui eut encore plus de renommée, ce fut _Guido
+Cavalcanti_. Sa famille était une des plus illustres et des plus
+puissantes de Florence. _Guido_ fut un ardent Gibelin, et devint plus
+ardent encore en épousant la fille de _Farinata degli Uberti_, alors
+chef de cette faction. _Corso Donati_, chef du parti des Guelfes, homme
+alors fort en crédit en Florence, et personnellement ennemi de _Guido_,
+voulut le faire assassiner. _Guido_ l'ayant su, l'attaqua à force
+ouverte; mais il fut abandonné de ceux qui étaient avec lui; _Corso_,
+mieux accompagné, le repoussa et le mit en fuite. La commune de
+Florence, fatiguée de ces dissensions, exila les chefs des deux partis.
+_Guido Cavalcanti_ fut relégué à Sarzane, où l'air était très-malsain.
+Il y tomba malade, et, ayant obtenu son rappel, il mourut à
+Florence[665] de la maladie qu'il avait gagnée dans son exil. Il était
+né d'un père[666] qui passait pour philosophe épicurien, et pour athée.
+Quant à lui, quoique philosophe aussi, un fait démontre que, malgré les
+bruits publics, il n'était pas de la même secte que son père[667]; quand
+son ennemi voulut le faire assassiner, il allait en pélerinage à
+Saint-Jacques en Galice, où les Epicuriens ne vont guère. Au reste, tout
+le fruit que l'on croit qu'il tira de ce pélerinage fut de devenir
+éperduement amoureux, à Toulouse, d'une certaine _Mandetta_, dont il fit
+la dame de ses pensées, et, sans la nommer, si ce n'est peut-être une
+seule fois, l'objet de ses vers.
+
+ [665] En 1300.
+
+ [666] Il se nommait _Cavalcante de' Cavalcanti_.
+
+ [667] Boccace dit plaisamment de lui, qu'étant sans cesse
+ plongé dans des méditations philosophiques, et passant pour
+ épicurien, le peuple disait que ses méditations n'avaient
+ pour objet que de chercher si l'on pouvait trouver que Dieu
+ n'existait pas. _Si diceva fra la gente volgare, che queste
+ sue speculazioni eran solo in cercare se trovar si potesse
+ che Idio non fosse_. Decam. Giorn. VI, nov 9.
+
+Ils ont, comme tous ceux de ce temps-là, pour unique sujet l'amour et la
+galanterie; mais avec une teinte de mélancolie et quelquefois de
+bizarrerie poétique qui leur donne un caractère particulier[668]. On
+reconnaît l'une et l'autre à la manière dont est amenée l'idée de la
+mort dans le sonnet suivant[669]: «Madame, avez-vous vu celui qui tenait
+la main sur mon cœur, quand je vous répondais si faiblement et si bas,
+par la crainte que j'avais de ses coups? C'était l'amour, qui, vous
+ayant trouvée, s'arrêta près de moi. Il venait de loin, comme un léger
+archer de Syrie, qui se prépare à tuer quelqu'un avec ses traits. Il
+tira ensuite de mes yeux des soupirs, qui se jetèrent avec tant de force
+hors de mon cœur, que je partis en fuyant et rempli d'effroi. Alors il
+me sembla que je suivais la mort, accompagné de ces souffrances qui nous
+consument en nous faisant verser des larmes».
+
+ [668] V. le Recueil, déjà cité, des _Giunti_. Les poésies de
+ _Guido Cavalcanti_ en remplissent le sixième livre.
+
+ [669]
+
+ _O donna mia, non vedestù colui
+ Che sù lo core mi tenea la mano_, etc.
+
+La bizarrerie, il en faut convenir, va souvent jusqu'à l'extravagance;
+par exemple, il dit, en finissant un sonnet, que son âme affligée et
+pleine de crainte, pleure sur les soupirs qu'elle trouve dans son cœur;
+qu'ils en sortent baignés de larmes, et il ajoute: Alors il me semble
+que je sens tomber dans ma pensée une figure de femme pensive, qui vient
+pour voir mourir mon cœur[670]».
+
+ [670]
+
+ _L'anima mia dolente e paurosa
+ Piange ne i sospiri che nel cor trova
+ Si che bagnati di pianto escon fora_.
+ _Allor mi par elle nella mente piova
+ Una figura di donna pensosa
+ Che vegna per veder morir lo core_.
+
+L'auteur est plus naturel et plus simple dans ses Ballades, genre de
+poésie qu'il semble avoir affectionnée, car on en trouve ici dix à
+douze. C'est dans l'une de ces ballades qu'il nomme sa jolie
+Toulousaine. Il était tout occupé de ses pensées d'amour quand il
+rencontre deux bergerettes qui lui font quelques agaceries. Ne me
+méprisez pas, leur dit-il, pour le coup que j'ai reçu; mon cœur est mort
+au plaisir depuis mon voyage de Toulouse[671]. L'une des deux se moque
+de lui, l'autre le plaint. Celle-ci lui demande s'il a conservé un
+fidèle souvenir des yeux de sa belle: «Je me souviens, répond-il, qu'à
+Toulouse, je vis paraître une dame élégamment parce, à qui l'Amour donne
+le nom de _Mandetta_, etc.[672]». Mais il paraît que l'absence eut sur
+lui son effet ordinaire, et que _Mandetta_ fit place à une autre, ou
+plutôt à d'autres beautés. Une de ses ballades, qui ressemble
+tout-à-fait aux pastourelles provençales, nous le représente rencontrant
+dans un bosquet une bergère plus belle à ses yeux que l'étoile du matin:
+ses cheveux étaient blonds et légèrement bouclés; son teint, de rose:
+une houlette à la main, elle menait paître ses agneaux, sans chaussure,
+et les pieds baignés de rosée, chantant d'une voix amoureuse, ornée
+enfin de tout ce qui peut inviter au plaisir[673]: il l'aborde, il
+l'interroge: elle répond et avoue que quand les oiseaux chantent, son
+cœur désire un amant. Ils entrent sous le feuillage: les oiseaux se
+mettent à chanter; tous deux entendent ce signal, et s'empressent d'y
+obéir.
+
+ [671]
+
+ _Era in pensier d'amor: quand' io trovai
+ Due forosette nove:
+ L'una cantava: e' piove
+ Gioco d'amor in noi_: etc
+ ........................................
+ _Deh! forosette, non mi haggiate a vile
+ Per lo colpo ch'io porto;
+ Questo cor mi fu morto
+ Poich e'n Tolosa fui_.
+
+ [672]
+
+ _Io dissi: e' mi ricorda, che'n Tolosa
+ Donna m'apparve accorelata e stretta,
+ Amore la qual chiama la Mandetta_.
+
+ [673]
+
+ _In un boschetto trovai pastorella
+ Più che la stella bella a'l mio parere;
+ Capegli havea biondetti e ricciutelli;
+ E gli occhi pien d'amor, cera rosata:
+ Con sua verghetta pastorava agnelli,
+ E scalza, e di rugiada era bagnata:
+ Cantava come fosse innamorata;
+ Era adornata di tutto piacere_, etc.
+
+Celle de ses ballades où il y a le plus de naturel, et même de
+sentiment, est celle qu'il paraît avoir faite à Sarzane pendant la
+maladie qui le fit rappeler de son exil, circonstance que je ne crois
+pas avoir encore été remarquée, et qui contribue à rendre cette petite
+pièce intéressante. C'est à sa ballade même qu'il s'adresse: «Puisque je
+n'espère plus, dit-il, retourner jamais en Toscane, va légèrement et
+doucement trouver ma dame, qui te fera un bon accueil[674]; tu lui
+rendras compte de mes soupirs, pleins de tristesse et de crainte; mais
+garde-toi d'être vu de personne qui soit ennemi des nobles penchants de
+la nature: elle en souffrirait elle-même; elle t'en voudrait, et ce
+serait pour moi un sujet de peine qui me suivrait jusqu'après ma mort.
+Tu vois que la mort me presse, que la vie m'abandonne, etc.». Il
+recommande à sa ballade de conduire son âme auprès de sa maîtresse,
+quand elle s'échappera de son cœur, de la lui présenter, de lui dire:
+«Cette âme, votre esclave, vient se fixer auprès de vous, ayant quitté
+celui qui fut esclave de l'amour». Cela est encore excessivement
+recherché, mais conforme aux idées d'amour et au langage de ce temps.
+
+ [674]
+
+ _Perch'io nò spero di tornar già mai,
+ Ballatetta, in Toscana,
+ Và tù leggiera e piana,
+ Dritta à la donna mia,
+ Cher per sua cortesia
+ Ti farà molto honore.
+
+ Tu porterai novelle de' sospiri
+ Piene di doglia e di molta paura;
+ Ma guarda che persona non ti miri
+ Che sia nemica di gentil natura_.
+ .......................................
+ _Tu senti, Ballatetta, che la morte
+ Mi stringe sì, che vita m'abbandona_, etc.
+
+La _canzone_ de _Guido Cavalcanti_, sur la nature de l'amour, où il
+paraît avoir voulu rassembler et professer, pour ainsi dire, tout ce que
+la doctrine de cette passion avait de plus abstrait[675], eut alors tant
+de célébrité que plusieurs beaux esprits de son temps l'enrichirent de
+commentaires. Elles en aurait un peu moins aujourd'hui. C'est une espèce
+de traité métaphysique. L'auteur en propose le sujet dans une strophe,
+et le développe méthodiquement dans les quatre autres. Ce sont des
+définitions et des divisions subtiles, énoncées en termes qui sont
+plutôt de la langue de l'école que de celle de l'amour[676]. C'est une
+thèse, si l'on veut, et qui méritait, tout autant que bien d'autres, le
+baccalaureat, ou même le doctorat; mais ce n'est ni du sentiment, ni de
+la poésie: et comment se passer de l'un et de l'autre, quand on parle
+d'amour en vers? Si j'en juge par deux des commentaires qui furent faits
+sur cette pièce, l'un par le cardinal _Egidio Colonna_, qu'on appelait
+de son temps le Prince des Théologiens[677]; l'autre par le chevalier
+_Paolo del Rosso_; il s'en fallut beaucoup que la pièce en devînt plus
+claire. Elle l'était si peu, qu'il resta indécis si l'auteur y traitait
+de l'amour naturel ou de l'amour platonique. Philippe Villani, dans sa
+Vie de _Guido_[678], est de la première opinion, tandis que Marsile
+Ficin est de la seconde[679].
+
+ [675] Elle commence par ces vers:
+
+ _Donna mi priega; perch'io voglio dire
+ D'uno accidente che sovente è fero,
+ Ed è si altero ch' è chiamato amore_.
+
+ [676]
+
+ _Vien da veduta forma, che s'intende,
+ Che prende nel possibile intelletto,
+ Come in suggetto, luoco e dimoranza.
+ In quella parte mai non ha posanza
+ Perchè da qualitate non discende_, etc.
+
+ C'est sur ce ton que la pièce entière est écrite, et c'est
+ encore là un des endroits les moins obscurs.
+
+ [677] Mazzuchelli, _Vite d'uomini illustri fiorentini_, note
+ 9, sur la vie de _Guido Cavalcanti_.
+
+ [678] C'est la vingt-neuvième et dernière de ses _Vite
+ d'uomini illustri fiorentini_, traduites et publiées par le
+ comte Mazzuchelli, et citées plusieurs fois dans ce chapitre.
+
+ [679] Dans son _Commentaire_ sur le _Convito_ du Dante.
+
+La Toscane eut, dans ce même temps, plusieurs autres poëtes, tels que
+les deux _Buonagiunta_, l'un séculier, l'autre moine[680]; _Guido
+Orlandi_, _Chiaro Davanzati_, _Salvino Doni_, d'autres encore, parmi
+lesquels il faut distinguer _Dante da Majano_, si cher à sa Nina
+sicilienne. C'est le dernier sur lequel nous nous arrêterons. On nous a
+conservé un livre entier de ses poésies[681]; quarante sonnets, cinq
+ballades et trois grandes _canzoni_, ne permettent pas de ne faire que
+le nommer; mais on serait embarrassé pour trouver dans tant de pièces de
+quoi justifier la réputation que l'auteur paraît avoir eue pendant sa
+vie, et le tendre enthousiasme de Nina.
+
+ [680] Le séculier était de Lucques, et son nom de famille
+ était _Urbicciani; Buonagiunta Urbicciani da Lucca_.
+
+ [681] Le septième du Recueil de 1527.
+
+Dans ces poésies, toutes amoureuses, on sent toujours l'effort et le
+travail, presque jamais le génie poétique ni l'amour. Son premier sonnet
+annonce le projet de chanter pour prouver son savoir faire[682]; c'est
+plutôt montrer, dès le début, qu'il en manquait absolument. La plupart
+de ses sonnets ne contiennent que des éloges communs ou exagérés de sa
+dame, des plaintes de ce qu'il souffre, des prières d'avoir pitié de ses
+maux; des comparaisons qu'il fait d'elle avec les fleurs, les roses,
+avec des peintures brillantes, et quelquefois aussi des comparaisons
+historiques: il l'aime plus que Pâris n'aima Hélène[683]; ou bien elle
+surpasse Iseult et Blanchefleur[684]. La fée Morgane était alors en si
+grande réputation de beauté, comme nous l'avons déjà pu voir, que notre
+auteur en fait un adjectif, et appelle _Gola morganata_ le cou de sa
+maîtresse[685]. Nous avons aussi vu, sans pouvoir le comprendre, la
+panthère figurer, pour la bonne odeur qu'elle exhale, dans des
+comparaisons galantes; la voici employée dans un sonnet, pour la lumière
+qu'elle répand: «Noble panthère, dit le poëte à celle qu'il aime, quand
+je pense à votre lumière qui m'a élevé si haut que je suis véritablement
+monté dans les airs, et que je porte la lumière du monde et l'astre du
+jour[686]»! Exagérations hyperboliques avec lesquelles il est impossible
+de voir le rapport que peut avoir une panthère. Quelquefois cependant il
+y a de la délicatesse dans les sentiments et dans les expressions: «Je
+ne vous demande pas autre chose, dit-il à la fin d'un sonnet, si non
+qu'il ne vous soit pas désagréable que je vous aime et que je vous sois
+fidèle: je craindrais d'en demander davantage; mais c'est faire un
+double don à celui qui est dans le besoin que de lui donner sans qu'il
+demande[687]».
+
+ [682]
+
+ _Convemmi dimostrar lo meo savere
+ E far parvenza s'io saccio cantare_.
+
+ [683]
+
+ Ond'eo di core più v'amo che Pare[F]
+ _Non fece Alena_[G] _co lo gran plagiere_[H].
+
+ [F] On a dit depuis _Paride_.
+
+ [G] Pour _Elena_.
+
+ [H] Dont on a fait ensuite _piacere_, plaisir.
+
+ [684]
+
+ _Nulla bellezza in voi è mancata,
+ Isotta ne passate e Blanzifiore_.
+
+ [685]
+
+ _Viso mirabile e Gola morganata_.
+
+ On sait que nos vieux romanciers appelaient cette fée
+ Mourgue, ou Morgain.
+
+ [686]
+
+ _Quando haggio a mente, nobile pantera,
+ Vostra lumera, che m'ha si innalzato
+ Che son montato in aria veramente
+ E de lo mondo porto luce e spera_.
+
+ [687]
+
+ _Onde humil priego voi, viso gioioso,
+ Che non vi grevi e non vi sià pesanza
+ S'eo son di voi fedele e amoroso:
+
+ Di più cherer son forte temeroso;
+ Ma doppio dono e' dona [I] per usanza,
+ Chi da senza cherere al bisognoso_.
+
+ [I] Pour _egli dona_. On lit dans le texte que je copie _è
+ donna_, ce qui n'a aucun sens. Ce recueil des Giunti est
+ presque aussi rempli de fautes que celui de l'Allacci.
+
+Les ballades et les _canzoni_ du même poëte, n'ont rien de remarquable
+que cette surabondance de vers et de rimes, vides d'idées, qui n'a été
+que trop commune même dans de meilleurs temps, mais qui est plus
+fatigante dans les poëtes de cette première époque, parce qu'ils ne
+savaient point encore la déguiser par l'harmonie des vers et par les
+grâces du langage.
+
+En finissant cette revue des premiers essais de poésie italienne, on ne
+peut se dispenser de faire une réflexion. C'était beaucoup sans doute
+que d'avoir enfin consacré par la poésie cette langue vulgaire qui
+jusque-là ne servait qu'à l'usage du peuple, d'avoir abandonné aux
+écoles, aux tribunaux et aux chancelleries le latin dégénéré qui y était
+encore admis, et d'avoir, dès le treizième siècle, plié l'idiome
+naissant à ces formes gracieuses qui devaient nécessairement le
+perfectionner et le polir; mais quel dommage que, dans ces essais, un
+peuple si sensible, et en général si susceptible d'affections vives et
+de passions fortes, environné d'une nature si riche et placé sous un
+ciel si beau, n'ait pas songé a célébrer les objets réels, les
+mouvements et les vicissitudes de ces affections et de ces passions; à
+peindre ce beau ciel, cette riche nature; et, si ce n'est dans des
+descriptions suivies, à s'en servir au moins dans des comparaisons et
+dans les autres ornements du style poétique et figuré.
+
+Les Arabes, malgré le désordre de leur imagination déréglée, au milieu
+de leurs rêveries et de leurs contes extravagants, eurent de la passion
+et de la vérité; ils peignirent admirablement les objets naturels, et
+racontèrent de la manière la plus vraie et la plus animée, ou les
+grandes actions ou les moindres faits. Les Provençaux eurent à peu près
+les mêmes qualités, autant du moins que le leur permettaient des mœurs
+moins simples et moins grandes à-la-fois, une langue moins riche et
+encore inculte, une galanterie plus rafinée. Ils chantèrent les exploits
+guerriers, les aventures d'amour, les plaisirs de la vie. Ils furent
+louangeurs adroits, satiriques mordants, conteurs licencieux, mais
+pleins de sel et de vérité. Les premiers poëtes siciliens et italiens ne
+furent rien de tout cela. Un seul sujet les occupe, c'est l'amour, non
+tel que l'inspire la nature, mais tel qu'il était devenu dans les
+froides extâses des chevaliers, passionnés pour des beautés imaginaires,
+et dans les galantes futilités des cours d'amour. Chanter est une tâche
+qu'ils remplissent; toujours force leur est de chanter, c'est leur dame
+qui l'exige, ou c'est l'amour qui l'ordonne, et ils doivent dire
+prolixement et en _canzoni_ bien longues et bien traînantes, ou en
+sonnets rafinés et souvent obscurs, les incomparables beautés de la dame
+et leur intolérable martyre. De temps en temps, ils laissent échapper
+quelques expressions naïves, qui portent avec elles un certain charme;
+mais le plus souvent, ce sont des ravissements ou des plaintes à ne
+point finir, et des recherches amoureuses et platoniques à dégoûter de
+Platon et de l'amour. Ils ont sous les yeux les mers et les volcans, une
+végétation abondante et variée, les majestueux et mélancoliques débris
+de l'antiquité, l'éclat d'un jour brûlant, des nuits fraîches et
+magnifiques: leur siècle est fécond en guerres, en révolutions, en faits
+d'armes; les mœurs de leur temps provoquent les traits de la satire; et
+ils chantent comme au milieu d'un désert, ne peignent rien de ce qui
+les entoure, ne paraissent rien sentir ni rien voir.
+
+De tous les sujets traités par les Arabes et par les Troubadours ils
+n'en choisissent qu'un seul; et dans ce sujet qui appartient à tous les
+temps et à tous les hommes, ils n'empruntent de leurs modèles que ces
+pointilleries et ces subtilités vagues qu'il aurait fallu leur laisser,
+même en imitant tout le reste; ils ne peignent rien de vrai, d'existant;
+on ne voit point leur maîtresse, on ne la connaît point: c'est un être
+de raison, une sylphide si l'on veut, jamais une femme. On n'entend
+point les mots qu'ils se sont dits, les serments qu'ils se sont faits,
+leurs querelles, leurs raccommodements, leurs ruptures. On ne les voit
+ni attendre rien de réel, ni jouir, ni regretter; et ils trouvent le
+moyen de parler sans cesse d'amour, sans les espérances que l'amour
+donne, sans transports et sans souvenirs.
+
+Ce fut là, pendant tout un siècle, la seule poésie connue en Italie; le
+goût en étant devenu général, ce fut là aussi ce qui donna aux esprits
+ce penchant pour l'exagéré, pour le vague et pour le faux, qui s'étendit
+jusqu'aux opinions sur les choses et sur les faits, qui corrompit
+l'histoire, écarta long-temps de l'étude de la nature, et ne s'attacha
+qu'à des questions de mots, à des puérilités et à des riens sonores. À
+mesure que la langue et le style se perfectionnaient, l'oreille apprit
+à jouir seule, sans que l'esprit fût intéressé par des idées justes et
+claires, ni l'âme par des sentiments vrais. Dans la suite, l'esprit et
+l'âme eurent aussi leurs jouissances, mais peut-être toujours un peu
+subordonnées à celles de l'oreille; et si, du moins en poésie, il y eut
+trop souvent dans les plus beaux génies et dans les plus beaux siècles,
+quelque chose dont un goût pur et sévère ne peut s'accommoder, quelque
+chose d'étranger à ce beau simple et naturel que les anciens seuls ont
+connu, et qu'ils nous apprennent à préférer à tout, il faut, pour en
+trouver la cause, remonter jusqu'à ces premiers temps, et chercher dans
+ces premiers hommes de la poésie italienne la tache originelle dont
+leurs descendants ont eu tant de peine à se laver complètement.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+LE DANTE.
+
+_Notice sur sa vie; Coup-d'œil général sur ses différents ouvrages;
+Poésies diverses; la Vita nuova; Il Convito; Traités de la Monarchie et
+de l'Éloquence vulgaire; la Divina Comedia; Idées préliminaires sur ce
+Poëme_.
+
+
+Dans le chapitre précédent on a vu plusieurs fois reparaître un de ces
+noms auxquels s'attachent de grandes idées, le nom d'un de ces hommes
+qui suffisent pour illustrer un siècle, une nation et toute une
+littérature. J'ai nommé le Dante; j'ai parlé de ses maîtres en
+philosophie et dans l'art des vers. Il est temps de le montrer lui-même,
+et de nous élever avec lui jusqu'aux hauteurs du Parnasse italien, dont
+les poëtes qui l'ont précédé n'occupèrent que les avenues. Il y marcha
+quelque temps avec eux; mais, au milieu de sa carrière, il prit un vol
+inattendu, et s'élança jusqu'au sommet, où aucun de ses rivaux n'a pu
+l'atteindre. Je commencerai par une notice abrégée de sa vie, dont les
+vicissitudes sont liées aux événements politiques de son temps.
+
+Dante Alighieri naquit à Florence, en 1265[688], d'une famille ancienne,
+riche et considérée, attachée au parti des Guelfes, et qui avait été
+chassée deux fois de sa patrie dans les mouvements de guerre civile que
+les papes et les empereurs y entretenaient sans cesse[689]. Il reçut en
+naissant le nom de _Durante_: on s'habitua pendant son enfance à y
+substituer le petit nom de _Dante_ qui lui est resté[690]. L'astrologie
+prétendit avoir tiré à sa naissance l'horoscope de sa gloire[691], et
+l'on dit aussi que sa mère crut avoir fait un songe qui la lui
+annonçait[692]. Il en a été ainsi de plusieurs grands hommes nés dans
+des siècles superstitieux. Il semble que leurs contemporains, forcés de
+reconnaître en eux une supériorité qui les humilie, s'en consolent en
+les entourant de prodiges, et en les plaçant comme à part de l'ordre
+ordinaire de la nature.
+
+ [688] Pelli, _Memorie per servire alla vita di Dante
+ Alghieri_, vol. IV, part. II de la belle édition des œuvres
+ du Dante, Venise, 1757 et 1758, in-4°.
+
+ [689] Selon quelques généalogistes florentins, le plus ancien
+ nom de la famille du Dante était des _Elisei_; ils lui
+ donnaient pour première tige un certain _Eliseus_ qui vint
+ s'établir à Florence au temps de Charlemagne; d'autres
+ reculent même cet _Eliseus_ jusqu'au temps de Jules-César.
+ L'un de ses descendans prit, dans le douzième siècle, le nom
+ de _Cacciaguida_; c'est lui que les généalogistes
+ raisonnables regardent comme la vraie tige de cette famille.
+ Le Dante lui-même le reconnaît pour tel en se faisant
+ adresser par lui ces deux vezs, _Parad._; c. XV, v. 88:
+
+ _O fronda mia in che io compiacemmi,
+ Pure aspettando, io fui la tua radice_.
+
+ Cacciaguida eut pour femme une _Aldighieri_ de Ferrare, et
+ les noms de famille n'étant pas encore fixes, leur fils fut
+ appelé _Aldighiero_, ou _Allighiero_, du nom de sa mère. L'un
+ des trois petit-fils de cet _Allighiero_ porta aussi le même
+ nom, en sorte que Dante, fils de ce petit-fils, était des
+ _Alighieri_ de Florence, au quatrième degré, depuis la femme
+ Cacciaguida.
+
+ [690] Régulièrement, il faudrait donc l'appeler Dante et non
+ pas Le Dante, puisque l'article honorifique _il_ ne se met en
+ italien que devant les noms de famille. En Italie, on dit
+ toujours _Dante_ sans article, ou bien l'_Alighieri_: mais en
+ France, on est habitué à dire Le Dante. Il y a des cas où il
+ serait dur de parler autrement. De Dante et à Dante, par
+ exemple, produisent un son désagréable. Je me suis permis
+ d'écrire tantôt Dante, tantôt Le Dante, selon l'occasion.
+
+ [691] Le soleil se trouvait dans la constellation des
+ gémeaux; _Brunetto Latini_, qui était alors à Florence, et
+ qui joignait à des connaissances réelles la science
+ imaginaire de l'astrologie, tira l'horoscope de l'enfant, et
+ lui pronostiqua une destinée glorieuse dans la carrière des
+ sciences et des talents. C'est pour cela sans doute que Dante
+ se fait dire par lui, dans la troisième partie de son poëme,
+ _Parad._, c. XV, v. 55:
+
+ _Se tu segui tua stella,
+ Non puoi fallire a glorioso porto,
+ Se ben m'accorsi nella vita bella_.
+
+ [692] Boccace raconte ce songe dans sa _Vie da Dante_,
+ ouvrage qui tient beaucoup plus du roman que de l'histoire.
+
+Dante était encore enfant lorsqu'il perdit son père. Sa mère _Bella_ eut
+le plus grand soin de son éducation. Il eut pour maître dans ses études
+_Brunetto Latini_, après que ce poëte philosophe fut revenu du voyage
+qu'il avait fait en France. Il fit des progrès rapides en grammaire, en
+philosophie, en théologie et dans les sciences politiques, où _Brunetto_
+excellait; quant aux belles-lettres et à la poésie, il y fut lui-même
+son premier maître. Il se forma une très belle écriture, soin que les
+gens de lettres négligent trop souvent, et cultiva les beaux arts dans
+sa jeunesse, principalement la musique et le dessin, dont il semblerait
+que le goût, assez rare parmi les poëtes, y dut être fort commun,
+puisque la poésie est aussi une musique et une peinture.
+
+Ce fut l'amour qui lui dicta ses premiers vers; et en cela il ressemble
+davantage à la plupart des autres poëtes. Dès l'âge de neuf ans[693] il
+avait vu dans une fête de famille une jeune enfant du même âge, fille de
+_Folco Portinari_, que ses parents nommaient _Bice_, diminutif du nom de
+_Béatrice_, qu'il répéta depuis si souvent, et dans sa prose et dans ses
+vers. Il prit pour elle un de ces goûts d'enfance que l'habitude de se
+voir change souvent en passions. Il a décrit dans un de ses ouvrages et
+dans plusieurs pièces de vers les agitations et les petits événements de
+ce premier amour. Une mort prématurée lui en enleva l'objet. Ils
+n'avaient que vingt-cinq ans l'un et l'autre quand Béatrix mourut. Dante
+ne l'oublia jamais, et il lui a élevé dans son grand poëme un monument
+que le temps ne peut effacer.
+
+ [693] Boccace, _Origine, vita, studj e costumi di Dante
+ Allighieri_.
+
+Sa jeunesse se partagea donc toute entière entre les soins de son amour
+et des études graves, adoucies par la culture des arts. Son tempérament
+porté à la mélancolie lui faisait surtout un besoin de la musique, et
+s'il eut des liaisons d'amitié avec _Guido Cavalcanti_ et d'autres
+poëtes de son temps, avec le célèbre _Giotto_ et d'autres peintres par
+qui l'art commençait à fleurir, il en eut aussi avec le musicien
+_Casella_[694] et avec tout ce que Florence avait des musiciens habiles;
+il se plaisait singulièrement à les entendre et à chanter ou jouer des
+instruments avec eux.
+
+ [694] On croit que ce Casella fut son maître de musique. Il
+ l'a placé de la manière la plus intéressante dans son poëme,
+ _Purgator._, c. II, v. 88.
+
+Ces occupations et ces amusements ne le détournèrent point du premier
+devoir imposé à tout citoyen d'une république, celui de servir sa
+patrie.
+
+Dès sa jeunesse, il se fit inscrire, ou, selon l'expression consacrée,
+_immatriculer_ sur le registre de l'un des arts ou métiers entre
+lesquels les lois de Florence exigeaient que se partageassent tous les
+citoyens qui voulaient pouvoir être admis aux emplois publics[695]. Il
+prit les armes dans une expédition que firent les Guelfes de Florence
+contre les Gibelins d'Arezzo, et se distingua aux premiers rangs de la
+cavalerie dans la bataille de Campaldino[696], où, après une résistance
+opiniâtre, les Arétins furent vaincus. Il servit encore contre les
+Pisans, l'année suivante, année fatale pour lui par la perte qu'il fit
+de Béatrix. Il chercha, un an après, sa consolation dans un mariage qui
+ne lui procura que des chagrins. Quelques historiens de sa vie assurent
+que sa femme, qu'il avait prise dans l'une des plus puissantes familles
+du parti guelfe[697], fut à peu près pour lui ce que Xantippe avait été
+pour Socrate[698]; mais peut-être n'eut-il pas la même patience à la
+souffrir.
+
+ [695] Le nombre de ces arts ou métiers était d'abord de
+ quatorze, et s'éleva ensuite à vingt-un. On les distinguait
+ en majeurs et mineurs. Le sixième des arts majeurs était
+ celui des médecins et des pharmaciens. C'est celui dans
+ lequel Dante se fit inscrire, soit qu'il y eût dans sa
+ famille quelque pharmacien, soit qu'il eût eu d'abord le
+ dessein de professer la médecine, science à laquelle on dit
+ qu'il n'était pas étranger.
+
+ [696] En 1289.
+
+ [697] Les _Donati_: elle se nommait _Gemma_.
+
+ [698] _Fuit admodum morosa, ut de Xantippe Socratis
+ philosophi conjuge scriptum esse legimus_. Giannozzo Manetti,
+ _De vitâ et moribus trium illustrium poetarum florentinorum_
+ (Dante, Pétrarque et Boccace), publié par l'abbé Mehus avec
+ une savante préface, Florence, 1747, in-8°.
+
+Ses services militaires furent, dit-on, suivis de plusieurs ambassades
+dans diverses cours ou républiques d'Italie; ce qui est le plus certain,
+c'est qu'il fut élu à l'âge de trente-cinq ans l'un des magistrats
+suprêmes de Florence, qui portaient alors le titre de _Prieurs_; mais
+cet honneur eut pour lui des suites fatales, et fut la source tous ses
+malheurs.
+
+Les Guelfes étaient depuis long-temps restés maîtres de Florence, et les
+Gibelins en avaient été chassés; mais parmi les Guelfes mêmes il s'éleva
+de nouveaux troubles entre les deux familles des _Cerchi_ et des
+_Donati_. Il y en eut vers ce même temps de pareils à Pistoie entre deux
+branches d'une seule famille (celle des _cancellieri_) qui, pour se
+distinguer, elles et les deux factions qu'elles formèrent, prirent les
+titres de _Blancs_ et de _Noirs_[699]. Les chefs des deux partis,
+voulant, comme dit Machiavel[700], ou mettre fin à leurs divisions, ou
+les accroître en les mêlant à des divisions étrangères, se rendirent à
+Florence. Les Florentins, qui ne pouvaient s'accorder entre eux,
+entreprirent d'accorder ceux de Pistoie. La première chose que firent
+ceux-ci fut, comme on aurait dû le prévoir, de se lier, les Blancs avec
+les _Cerchi_ et les Noirs avec les _Donati_, ce qui augmenta
+considérablement la fermentation et le tumulte. Les deux partis enrôlés
+désormais sous les noms de Blancs et de Noirs se livrèrent aux plus
+grands excès. Les Noirs se réunirent dans l'église de la Trinité. Le
+résultat de leur délibération fut quelque temps secret; mais on sut
+ensuite qu'ils avaient traité avec le pape Boniface VIII, pour qu'il
+engageât le frère de Philippe le Bel, Charles de Valois, que ce pontife
+attirait en Italie dans d'autres vues[701], à venir à Florence apaiser
+les troubles et réformer l'état. Les Blancs irrités de cette résolution,
+s'assemblent, prennent les armes, vont trouver les prieurs, et accusent
+leurs ennemis d'avoir, dans un conseil privé, osé délibérer sur l'état
+de la république. Les Noirs s'arment de leur côté, vont se plaindre aux
+prieurs de ce que leurs adversaires ont osé se réunir et s'armer sans
+l'ordre des magistrats, et demandent qu'ils soient punis comme
+perturbateurs du repos public. Les deux factions étaient sous les armes,
+et la ville dans le trouble et dans la terreur. Les prieurs embarrassés
+suivirent le conseil du Dante, qui montra dans cette occasion la
+prudence et la fermeté d'un magistrat. Ils exilèrent les chefs de deux
+partis, les Noirs à la Piève, près de Pérouse, et les Blancs à Sarzane.
+Ces derniers eurent, peu de jours après, la permission de rentrer à
+Florence, sous le prétexte que leur fournit la santé de _Guido
+Cavalcanti_, l'un d'entre eux, qui était tombé malade à Sarzane[702].
+Les Noirs exilés à la Piève accusèrent le Dante de n'avoir songé dans
+toute cette affaire qu'à favoriser les Blancs, dont il avait embrassé le
+parti, et à rendre sans effet la délibération qui appelait à Florence
+Charles de Valois.
+
+ [699] On dit que l'une des deux branches était déjà
+ distinguée par le nom de Blanche, parce que leur ancêtre
+ commun avait eu deux femmes, dont l'une s'appelait Blanche.
+ «Les enfants de celle-ci avaient pris son nom, et avaient
+ donné aux enfants de l'autre le nom de la couleur opposée».
+ _Histor. des Répub. ital. du moyen âge_, ch. 24.
+
+ [700] _Istor. fiorent_, l. II.
+
+ [701] Boniface voulait se servir de ce prince pour chasser de
+ Sicile le jeune Frédéric d'Aragon, choisi pour roi par les
+ Siciliens, et qui y tenait tête au roi de Naples, Charles II,
+ protégé du pape. Celui-ci avait promis, pour récompense, à
+ Charles de Valois, de lui conférer le titre et la dignité de
+ roi des Romains, qu'il roulait ôter à Albert d'Autriche, et
+ de le mettre en possession de l'empire d'Orient, auquel
+ Charles avait cru acquérir des droits en épousant Catherine
+ de Courtenay, petite-fille du dernier empereur latin,
+ Baudouin II. Muratori, _Annal. d'Ital._, an. 1301.
+
+ [702] Nous en avons parlé vers la fin du chapitre précédent.
+ Voyez ci-dessus, p. 427.
+
+Le vieux pape[703], qui voyait que les _Cerchi_ ou les Blancs prenaient
+le dessus, et qui savait que parmi eux il y avait un assez grand nombre
+de Gibelins, craignait que les _Donati_ ou les Noirs, qui étaient
+presque tous Guelfes, ne succombassent entièrement et ne fussent enfin
+écartés du gouvernement de la république; il avait donc résolu que
+Charles de Valois entrerait à Florence avec ses troupes. Charles y
+entra, et, au mépris des conventions faites, il s'y rendit maître
+absolu. D'après le parti que Dante avait pris, il ne pouvait paraître
+innocent ni au prince, ni moins encore aux _Donati_, qui étaient revenus
+triomphants de leur exil. Il était alors en ambassade auprès du pape,
+pour tâcher de le fléchir et de le ramener à des conseils de modération
+et de paix. Tandis qu'il servait sa patrie à Rome, on excita contre lui
+le peuple de Florence, qui courut à sa maison, la pilla, la rasa même
+entièrement et dévasta ses propriétés. Sa perte une fois résolue, on lui
+trouva facilement des crimes. Il fut condamné au bannissement, et à une
+amende de 8,000 liv. N'ayant pu la payer, ses biens furent confisqués,
+quoique déjà pillés d'avance. La fureur du parti victorieux ne fut point
+encore assouvie par son exil et par sa ruine: une seconde sentence le
+condamna par contumace, lui et ses adhérents, à être brûlés vifs[704].
+Aucun historien, aucun auteur impartial ne l'a cru coupable des
+malversations qu'il fut accusé d'avoir commises dans l'exercice de sa
+charge et qui servirent de prétexte à sa proscription; mais dans des
+temps de troubles et de dissensions politiques, il n'y a rien d'étonnant
+ni dans ces calomnies ni dans leur succès.
+
+ [703] Il avait plus de quatre-vingts ans.
+
+ [704] Cette seconde sentence fut rendue par le même juge que
+ la première. C'était un certain _Conte de' Gabrielli_, alors
+ potestat de Florence, qui s'intitule _Nobilem et potentem
+ militem_. C'était un _noble_ et _puissant_ juge de tribunal
+ révolutionnaire. Sa sentence, écrite en latin barbare et
+ presque macaronique, conservée dans les archives de Florence,
+ y fut découverte en 1772, par le comte Louis Savioli,
+ sénateur de Bologne; c'est de lui que Tiraboschi en tenait
+ une copie authentique. Il l'a insérée toute entière dans une
+ note de sa vie du Dante, _Stor. della Letter. ital._, t. V,
+ liv. III, p. 386. Il y est dit littéralement: _ut si quis
+ predictorum_ (Dante et ses quatorze co-accusés) _ullo tempore
+ in fortiam_ (au pouvoir) _dicti communis_ (de la commune de
+ Florence) _pervenerit, talis perveniens igne comburatur, sic
+ quod moriatur_.
+
+Au premier bruit de sa sentence, Dante partit de Rome, très irrité
+contre Boniface, qu'il soupçonna de l'avoir arrêté auprès de lui, tandis
+qu'il ourdissait cette trame à Florence. Si l'on se rappelle le
+caractère de ce pape, on n'aura pas de peine à le croire. On voit comme
+il se servait pour ses desseins de Charles de Valois, frère du roi de
+France, et, dans ce même temps, il préparait contre ce roi des menées
+sourdes, bientôt suivies de ces querelles scandaleuses qui finirent par
+la captivité dans Anagni, par les accès de frénésie à Rome, et par la
+mort violente de ce pontife ambitieux[705]. Dante se rendit d'abord à
+Sienne, pour prendre une connaissance plus particulière des faits. Quand
+il en fut instruit, il partit pour Arrezzo, où il joignît ceux du parti
+des Blancs qui étaient exilés comme lui. C'est là qu'il se lia d'amitié
+avec Boson de _Gubbio_, qui lui rendit quelque temps après de grands
+services. Boson était Gibelin, et avait été lui-même chassé de Florence,
+deux ans auparavant, avec ceux de ce parti. Dante et ses amis étaient
+forcés, par les persécutions du pape, à devenir aussi Gibelins;
+malheureuse condition d'hommes assez énergiques pour désirer
+l'indépendance, mais trop faibles pour y atteindre sans l'appui d'un
+pouvoir étranger!
+
+ [705] Muratori, _Annal d'Ital._, an 1303.
+
+Quelque temps après[706], les exilés firent une tentative pour rentrer
+dans leur patrie à main armée. Ils parvinrent à rassembler seize cents
+cavaliers et neuf mille hommes de pied. Ils se présentèrent à deux
+milles de Florence et y jetèrent l'épouvante; ils pénétrèrent même dans
+la ville, mais les opérations furent mal dirigées, et la confusion
+s'étant mise parmi les différents corps, ils furent définitivement
+forcés à la retraite. On croit que Dante fut de cette expédition, dont
+le mauvais succès lui ôta tout espoir de rentrer dans sa patrie. Alors
+il se retira d'abord à Padoue, puis dans la Lunigiane, chez le marquis
+Malaspina, ensuite à Gubbio, chez son ami le comte Boson; enfin à
+Vérone, auprès des _Scaligeri_, ou des seigneurs de _la Scala_, qui y
+tenaient une cour brillante[707]. Il reçut d'eux l'accueil et les
+traitements les plus honorables; mais la fierté de son caractère, que le
+malheur exaltait au lieu de l'abattre, le rendait peu propre à vivre
+dans une cour. La liberté de ses manières, et plus encore celle de ses
+discours ne tardèrent pas à déplaire. Un jour l'un des deux princes lui
+demanda, au milieu d'un grand nombre de courtisans, pourquoi beaucoup de
+gens trouvaient plus agréable un bouffon, sot et balourd, que lui qui
+avait tant d'esprit et de sagesse. Dante répondit sans hésiter: Il n'y a
+rien d'étonnant à cela, puisque c'est la sympathie et la ressemblance
+des caractères qui engendre les amitiés[708]. Dès qu'il s'aperçut qu'on
+se refroidissait pour lui, il se retira sans se brouiller, et conservant
+tous ses sentiments pour l'un des Scaliger, célèbre sous le nom de _Can
+grande_, il lui dédia la troisième partie de son poëme, comme il dédia
+la seconde au marquis de Malaspina.
+
+ [706] En 1304.
+
+ [707] Ils étaient deux frères, _Alboino_ et _Cane_. Ce ne put
+ être que l'an 1308 au plus tôt, que Dante fut accueilli par
+ eux à Vérone, puisque ce fut cette année-là même que les deux
+ frères commencèrent à gouverner ensemble. Pelli, _Memorie per
+ la vita di Dante_, § XII.
+
+ [708] Ce fait est rapporté par Pétrarque, _Rerum
+ memorabilium_ lib. IV.
+
+Cet ouvrage l'occupait alors tout entier; il changeait souvent de
+séjour, et si plusieurs villes ne peuvent se disputer sa naissance,
+comme autrefois celle d'Homère, plusieurs au moins se disputent la
+gloire d'avoir en quelque sorte donné le jour au poëme qui, pendant
+long-temps, a le plus honoré l'Italie. Florence prétend qu'il en avait
+fait les sept premiers chants dans ses murs, avant son exil. Vérone
+réclame la composition de la plus grande partie du poëme. Gubbio prouve,
+par une inscription, qu'il y travailla chez son ami Boson; et, par une
+autre, qu'il en fit aussi plusieurs chants dans un monastère des
+environs[709], où l'on fait voir encore aux étrangers l'appartement du
+Dante. D'autres donnent pour patrie à son poëme la ville d'Udine, ou un
+château de Tolmino, dans le Frioul; d'autres, enfin, la ville de
+Ravenne.
+
+ [709] Celui de _Santa-Croce di fonte Avellana_.
+
+Au milieu de tous ces déplacements, qui prouvent une inquiétude
+d'esprit, bien naturelle dans la position où était le Dante, mais qui
+prouvent aussi l'empressement que mettaient à l'attirer chez eux les
+amis que lui avaient fait ses talents et sa renommée, il vit briller un
+nouveau rayon d'espérance. L'empereur Albert d'Autriche étant mort
+assassiné, Philippe-le-Bel voulut faire passer la couronne impériale sur
+la tête de son frère Charles de Valois, à qui Boniface VIII l'avait
+promise: mais Clément V, quoiqu'il fût la créature de Philippe, et pour
+ainsi dire, sous sa main[710], effrayé de cet accroissement de la maison
+de France, et conseillé par le cardinal de Prato, amusa le roi par des
+promesses, et dirigea secrètement le choix des électeurs sur Henri de
+Luxembourg. Henri, en traversant l'Italie pour aller se faire couronner
+à Rome, releva, dans toutes les villes de Lombardie, le courage des
+Gibelins. Dante se crut encore une fois prêt de rentrer dans sa patrie.
+Il quitta dès-lors avec les Florentins le ton suppliant qu'il avait pris
+depuis son exil. Il avait écrit plusieurs fois, et à des membres du
+gouvernement, et au peuple lui-même, pour solliciter son rappel. Dans
+une de ses lettres, il empruntait ces mots du Prophète[711]: _O mon
+peuple! que t'ai-je fait_? Mais alors il changea de langage, et ne fit
+plus entendre que des reproches et des menaces. Il écrivit aux rois, aux
+princes d'Italie, au sénat de Rome, pour les inviter à bien recevoir
+Henri. Il écrivit à l'empereur lui-même, pour l'animer contre
+Florence[712], et se rendit personnellement auprès de lui.
+
+ [710] Il était à Avignon. Nous reviendrons sur ce pape, sur
+ son élection et sur la translation du Saint-Siége.
+
+ [711] Michée, c. 6, v. 3. _Popu'e meus quid feci tibi_? etc.
+
+ [712] En 1311.
+
+Le peu de succès qu'eut ce prince en Italie, et la mort qu'il y trouva
+bientôt après[713], ôtèrent à notre poëte tout espoir de retour. On
+croit que ce fut alors qu'il vint à Paris; il fréquenta l'université, et
+y soutint publiquement une thèse, vivement disputée, sur différentes
+questions de Théologie; ce qui est d'autant plus à remarquer, que Paris
+était alors pour cette science, le théâtre le plus brillant de l'Europe.
+De retour en Italie, il fut quelque temps sans se fixer: il séjourna
+successivement dans les terres de plusieurs seigneurs. Vérone était
+comme le point central où il revenait le plus souvent. Il y soutint au
+commencement de l'an 1320, dans l'église de Sainte-Hélène, devant une
+assemblée nombreuse, une thèse célèbre sur deux éléments, la terre et
+l'eau[714]. La même année, il se rendit à Ravenne, chez _Guido Novello
+da Polenta_, seigneur qui protégeait les lettres et les cultivait
+lui-même. Là, il goûta enfin quelque repos. Devenu l'ami plutôt que le
+protégé d'un prince éclairé et vertueux, il eut bientôt dans Ravenne une
+existence honorable, des admirateurs, des disciples et des amis.
+
+ [713] Le 24 août 1313, à _Buonconvento_, près de Sienne.
+
+ [714] _De Duobus Elementis terrœ et aquœ_. On l'a imprimée à
+ Venise en 1518. G.B. Corniani, t. I, p. 227.
+
+On a dû remarquer dans sa vie une fatalité singulière. Chaque bienfait
+de la fortune était pour lui comme l'annonce d'un nouveau malheur. Son
+élévation à la magistrature avait commencé le cours de ses disgrâces;
+son ambassade auprès du pape avait été l'époque de sa ruine: une
+nouvelle ambassade devint celle de sa mort. _Guido Novello_ était en
+guerre avec les Vénitiens; il leur députa Dante pour traiter de la paix.
+N'ayant pas réussi dans cette ambassade, il revint fort triste à
+Ravenne. Le chagrin de n'avoir pu servir le prince son ami, dans cette
+négociation importante, abrégea ses jours; il tomba malade, et mourut
+peu de temps après, à l'âge de cinquante-six ans[715].
+
+ [715] 14 septembre 1321.
+
+_Guido Novello_ le fit enterrer honorablement, et, selon l'historien
+Villani, en habit de poëte, quelque fût alors cet habit. Les citoyens
+les plus distingués de Ravenne portèrent le corps jusqu'au couvent des
+Frères Mineurs, où sa sépulture était préparée. Elle était simple et
+sans inscriptions. _Guido_, après la cérémonie, prononça lui-même, dans
+son palais, l'éloge du grand poëte qu'il avait accueilli, honoré et
+chéri dans son infortune. Il comptait lui faire élever un magnifique
+mausolée, mais les disgrâces où il se trouva bientôt enveloppé ne lui
+permirent pas d'exécuter ce dessein. Bernard Bembo, père du célèbre
+cardinal, remplit ce devoir plus de cent soixante ans après[716],
+lorsqu'il eut été nommé préteur de Ravenne pour la république de Venise.
+Le tombeau qu'il fit élever à la même place est orné d'inscriptions,
+parmi lesquelles on distingue l'épitaphe en six vers latins rimés,
+composés, selon Paul Jove, par Dante lui-même, dans sa dernière
+maladie[717]. Avant la fin du siècle où il mourut, la république de
+Florence, qui avait traité avec tant de rigueur ce citoyen illustre, eut
+l'idée de lui consacrer un monument; mais ce projet n'eut point de
+suite. Dans le quinzième et dans le seizième siècles, les Florentins
+firent plusieurs tentatives pour obtenir des habitants de Ravenne un
+trésor dont ils avaient appris enfin à sentir la valeur; mais ceux de
+Ravenne, qui l'avaient sentie de tous temps, résistèrent à toutes les
+instances; ainsi sont toujours restées hors de sa patrie les cendres
+d'un grand homme qu'elle ne sut point honorer comme il le méritait
+pendant sa vie, et qu'elle désira en vain de posséder après sa mort.
+
+ [716] En 1483.
+
+ [717] Paul Jove, _Elog. Doctor. vir._, c. 4. Voici les six
+ vers:
+
+ _Jura monarchiœ, superos, phlegelonta, lacusque
+ Lustrando cecini voluerunt fata quousque:
+ Sed quia pars cessit melioribus hospita castris,
+ Auctoremque suum petiit felicior astris,
+ Hic Claudor Dantes patriis extorris ab oris,
+ Quem genuit parvi Florentia mater amoris_.
+
+Sa femme, _Gemma Donati_, qu'il ne voulut point emmener dans son exil,
+ou qui ne voulut point l'y suivre, lui donna cinq fils, et une fille
+qu'il nomma _Beatrix_, en mémoire de son premier amour. Trois de ses
+fils moururent jeunes, et même en bas âge: _Pietro_, son fils aîné,
+devint un jurisconsulte célèbre. Il cultiva la poésie, et fut le premier
+commentateur du poëme de son père: son commentaire, écrit en latin,
+n'existe qu'en manuscrit dans quelques bibliothèques. Son second fils,
+_Jacopo_, commenta aussi la première partie de ce poëme, et en fit de
+plus un abrégé en vers, de la même mesure que l'ouvrage. Malgré le
+mérite de ces deux fils d'un grand homme, on peut leur appliquer, plus
+justement que notre Louis Racine ne se l'appliquait à lui-même, ce vers
+de son père, le grand Racine:
+
+ Et moi fils inconnu d'un si glorieux père.
+
+L'histoire et les beaux-arts nous ont conservé les traits du Dante: tout
+doit intéresser dans l'extérieur même d'un homme de ce génie et de ce
+caractère. Il était d'une taille moyenne; dans ses dernières années, il
+marchait un peu courbé, mais toujours d'un pas grave et plein de
+dignité. Il avait le visage long, le teint brun, le nez grand et
+aquilin, les yeux un peu gros, mais pleins d'expression et de feu, la
+lèvre inférieure avancée, la barbe et les cheveux noirs, épais et
+crépus; habituellement l'air pensif et mélancolique. Plusieurs médailles
+frappées en son honneur, qui ornent les cabinets des curieux, et un
+grand nombre de portraits, tant en marbre que sur la toile, qui se
+trouvent à Florence, sont très ressemblants entre eux, et annoncent tous
+le même caractère. Ses manières étaient nobles et polies: la hauteur et
+le ton dédaigneux qu'on lui reproche[718] ne lui étaient point naturels,
+et, s'il les eut, ce ne fut du moins que depuis ses malheurs; une
+persécution injuste peut produire cet effet dans une âme élevée.
+
+ [718] Gio. Villani, _Istor._, l. IX, c. 124.
+
+Il étudiait et travaillait beaucoup, parlait peu, mais ses réponses
+étaient pleines de sens et de finesse. Il se plaisait dans la solitude,
+loin des conversations communes, sans cesse appliqué à augmenter ses
+connaissances et à perfectionner son talent; il était sujet à des
+distractions fréquentes, surtout lorsqu'il était occupé de quelque
+étude. À Sienne, étant entré dans la boutique d'un apothicaire, il y
+trouva un livre qu'il cherchait depuis long-temps. Il se mit à le lire,
+appuyé sur un banc qui était devant la boutique, et avec une telle
+attention, qu'il resta immobile à la même place depuis midi jusqu'au
+soir. Il ne s'aperçut même pas du grand bruit et du mouvement occasionés
+par le cortège d'une noce, ou, selon Boccace, d'une fête publique, qui
+vint à passer dans la rue.
+
+Il est difficile, dans l'éloignement où nous sommes, de prononcer entre
+sa patrie et lui. Il est certain qu'il l'aima passionnément, qu'il la
+servit de toutes ses facultés et au risque de sa vie; il l'est encore
+qu'il en fut banni injustement, et pour avoir voulu la soustraire au
+joug d'un prince étranger. Le reste doit être mis sur le compte des
+passions et des ressentiments dont les esprits les plus sages, dans de
+pareilles circonstances, savent si rarement se garantir.
+
+Doué d'un génie vaste, d'un esprit pénétrant et d'une imagination
+ardente, il joignit à des connaissances étendues une vivacité de
+pensées, une profondeur de sentiment, un art d'employer d'une manière
+neuve des expressions communes, et d'en inventer de nouvelles, un talent
+de peindre et d'imiter, un style serré, vigoureux, sublime, qui, malgré
+les défauts qu'on ne doit imputer qu'au temps où il vécut, lui ont
+toujours conservé la place que lui décerna l'admiration de son siècle.
+L'ouvrage qui la lui a donnée mérite une attention ou plutôt une étude
+particulière: je parlerai d'abord de ses autres productions. Elles sont
+bien inférieures sans doute; mais rien de ce qui est sorti d'un génie
+de cet ordre n'est indiffèrent pour l'histoire des lettres.
+
+Le Recueil des poésies du Dante ou de ses _rimes_[719] est composé,
+selon l'usage, de sonnets et de _Canzoni_. Les sonnets n'ont en général
+rien de bien remarquable; on peut tout au plus en distinguer deux ou
+trois. Dans l'un il s'adresse à ses poésies elles-mêmes[720]; il paraît
+désavouer un sonnet qui lui était attribué; il les engage à ne le pas
+reconnaître pour leur frère, à se rendre auprès de sa dame, et à lui
+dire: «Nous venons vous recommander celui qui se plaint, en répétant
+sans cesse: où est celle que mes yeux désirent»? dans l'autre il est
+brouillé avec sa maîtresse: il maudit le jour où il a vu pour la
+première fois ses traîtres yeux, et l'instant où elle est venue tirer
+son âme hors de lui[721]; il maudit l'amoureuse lime qui a poli les vers
+qu'il a rimés pour elle, et qui la rendent à jamais célèbre dans le
+monde; il maudit enfin son âme endurcie, qui s'obstine à garder en elle
+ce qui le tue, etc. L'expression dans ce sonnet n'est pas toujours
+naturelle, il s'en faut bien; mais le mouvement est passionné, c'est
+beaucoup; dans les poëtes italiens, souvent la passion est vraie, même
+quand l'expression ne l'est pas.
+
+ [719] Elles remplissent les trois premiers livres du Recueil
+ des _Sonetti e canzoni di diversi antichi autori Toscani_.
+ Venise, Giunti, 1527. On les trouve aussi dans les éditions
+ complètes du Dante, Venise, Pasquali, 1741, in-8°. pic.,
+ Venise, Zatta, 1757 et 1758, in-4°. gr., etc.
+
+ [720]
+
+ _O dolci rime che parlando andate
+ Della donna gentil que l'altre onora_, etc.
+
+ [721]
+
+ _Io maladico il dì ch'io vidi imprima
+ La luce de' vostri occhi traditori_.
+
+ J'ai rendu littéralement ces deux vers; mais c'est ce que je
+ n'ai pu ni voulu faire des deux suivants:
+
+ _E'l punto che veniste sulla cima
+ Del core, a trarne l'anima di fori_.
+
+Le mérite particulier des _canzoni_ du Dante, c'est une force, une
+élévation jusqu'alors peu connues: elles sont d'un philosophe autant que
+d'un poëte: on y apperçoit un style plus ferme, des pensées plus grandes
+et plus claires, plus d'images, de comparaisons, en un mot de poésie,
+que dans les vers de ses contemporains; et quand il n'eût pas fait sa
+_Divina Commedia_, il serait encore au premier rang parmi les poëtes du
+même âge. Ce n'est pas que dans sa manière de traiter l'amour, il ne se
+perde quelquefois comme eux en jeux d'esprit et en vaine recherche
+d'expressions; il s'étend avec complaisance sur des détails que le goût
+doit abréger; mais le goût n'était pas né encore. Par exemple, c'est
+dans une _canzone_ de cinq grandes strophes, chacune de dix-sept vers,
+qu'il fait le portrait de la beauté qu'il aime. La première strophe est
+toute entière sur les cheveux[722], la seconde sur la bouche, le front,
+le regard, les dents, le nez, les cils des yeux[723]; son penser se fixe
+surtout sur cette belle bouche, et lui en dit de si belles choses, qu'il
+n'a rien au monde qu'il ne donnât pour qu'elle voulût bien lui dire un
+_oui_[724]. Toute la troisième est sur le cou. Ici le poëte donne à ses
+abstractions platoniques une direction moins idéale, et tant soit peu
+matérielle. Son penser, qui l'enlève toujours à lui-même, lui dit que ce
+serait un grand plaisir que de tenir ce cou, de le serrer et d'y
+imprimer un petit signe. Ce même penser ajoute, en l'avertissant
+d'écouter avec attention: «Si les parties extérieures sont si belles,
+que doivent paraître celles qui sont couvertes et cachées? Ce sont les
+beaux effets que produisent dans le ciel le soleil et les autres astres,
+qui font croire que c'est là qu'est le Paradis; de même, si tu y
+regardes bien, tu dois penser que tous les plaisirs de la terre se
+trouvent dans ce que tu ne peux voir[725]». Dans la quatrième strophe ce
+sont les bras, les mains, les doigts; et son penser lui dit encore: «Si
+tu étais entre ces bras, dans ce lieu où ils se partagent, tu goûterais
+un tel plaisir que je ne puis rien imaginer qui l'égale[726]». La
+taille, la démarche et le maintien sont le sujet de la cinquième. Nous
+n'aimerions pas en français qu'un poëte comparât sa maîtresse à un beau
+paon, et encore moins qu'il la peignît droite _comme une grue_[727];
+mais il faut avoir égard à la différence des langues et à celle des
+temps.
+
+ [722]
+
+ _Io miro i crespi e gli biondi capegli,
+ De' quali ha fato per me rete amore_, etc.
+
+ Et notez que ce sont des strophes de dix-sept vers, tous de
+ onze syllabes, à l'exception de deux seuls vers de sept.
+
+ [723]
+
+ _Poi guardo l'amorosa e bella bocca,
+ La spaziosa fronte, e il vago piglio,
+ Li bianchi denti, e il dritto naso, e il ciglio
+ Polito e brun, tal che dipinto pare_.
+
+ [724]
+
+ _Cosi di quella bocca il pensier mio
+ Mi sprona perchè io
+ Non ho nel mondo cosa che non desse
+ A tal ch'un si con buon voler dicesse_.
+
+ [725]
+
+ _Apri lo'ngegno:
+ Se le parti di fuor son così belle,
+ L'altre che den parer che s'asconde e copre?
+ Che sol per le belle opre
+ Che fanno in cielo il sole e l'altre stelle
+ Dentro in lui si crede il Paradiso,
+ Così se guardi fiso,
+ Pensar ben dei ch'ogni terren piacere
+ Si trova dove tu non puoi vedere_.
+
+ [726] On peut difficilement méconnaître dans tous ces
+ discours du _penser_ sur les beautés cachées, la source où le
+ Tasse a pris l'idée de cet _amoroso pensier_ qui pénètre dans
+ tous les secrets des beautés d'Armide, qui s'y étend, qui les
+ contemple, et vient ensuite les décrire et les raconter au
+ désir. _Gérusal. liber._, c. IV, st. 31 et 32.
+
+ [727]
+
+ _Soave a guisa va di un bel pavone,
+ Diritta sopra se, come una grua_.
+
+Dans une _canzone_, qu'on voit qu'il fit pendant la maladie de Béatrix,
+il s'adresse à la Mort pour tâcher de la fléchir: chacune des cinq
+grandes strophes, dont cette pièce remplie de très-beaux vers est
+composée, commence par une invocation à la Mort, et contient toutes les
+raisons que son esprit peut trouver pour arrêter le coup fatal.
+«Hâte-toi, lui dit-il enfin, si tu dois te laisser toucher; car je vois
+déjà le ciel s'ouvrir, et les anges de Dieu descendre pour emporter avec
+eux l'âme sainte[728]». La Mort fut inflexible, et le poëte déplora
+cette perte cruelle par une _canzone_, dont plusieurs vers dans chaque
+strophe commencent par l'exclamation plaintive _Oimè_, hélas!--Hélas!
+ces tresses blondes, dont l'or brillait avec tant d'éclat! Hélas! cette
+belle figure et ces yeux au doux regard! hélas! cet aimable
+sourire[729]! etc. Figure de style vive et expressive, si elle était
+moins répétée, et que je remarque surtout ici, parce qu'elle paraît
+avoir été imitée par Pétrarque, après la mort de Laure[730].
+
+ [728]
+
+ _Morte, deh! non tardar mercè, se l'hai;
+ Che mi par già veder lo cielo aprire,
+ E gli angeli di Dio quaggiù venire
+ Per volerne portar l'anima santa_.
+
+ [729]
+
+ _Oimè lasso, quelle trecce bionde
+ Dalle quali rilucieno
+ D'aureo color gli poggi d'ogni intorno_;
+ _Oimè, la bella cera, e le dolci onde
+ Che nel cor mi sidieno
+ Di quei begli occhi al ben segnato giorno;
+ Oimè, il fresco ed adormo
+ E rilucente viso;
+ Oimè lo dolce riso_, etc.
+
+ [730]
+
+ _Oimè il bel viso, oimè il soave sguardo,
+ Oimè il leggiadro portamento altero,
+ Oimè'l parlar ch'ogni aspro ingegno e fero
+ Faceva humile e d'ogni huom vilgliardo;
+ Ed oimè il dolce riso_, etc.
+
+ C'est le premier sonnet de la seconde partie.
+
+Une ode ou _canzone_ que Dante composa dans son exil contient une
+fiction singulière, où l'on voit l'état de son âme, fière dans le
+malheur, et qui le préfère au vice et à la honte. C'est un très-beau
+morceau de poésie morale. L'amour habite dans son cœur, dont il est
+toujours maître: trois femmes se présentent pour y chercher asyle[731];
+leurs habits sont déchirés; la douleur est peinte sur leur visage et
+dans toute leur personne: on voit que tout leur manque à-la-fois; que la
+noblesse et la vertu leur sont inutiles. Il y eut un temps où elles
+furent honorées; mais, à les entendre, tout le monde aujourd'hui les
+méprise; elles viennent se réfugier chez un ami[732]. L'amour les
+interroge; l'une d'elles se fait connaître, elle et ses sœurs: c'est la
+Droiture; et les deux autres sont la Générosité et la Tempérance,
+bannies et persécutées par les hommes, et réduites à une vie pauvre,
+errante et malheureuse. L'amour les écoute, les accueille: «Et moi, dit
+le poëte, qui entends, dans ce divin langage, se plaindre et se consoler
+de si nobles exilées, je tiens pour honorable l'exil où je suis
+condamné..... C'est un sort digne d'envie que de tomber avec les gens de
+bien[733]». Belle maxime, et qui, dans les circonstances difficiles de
+la vie, doit être celle de tout homme d'honneur et de courage!
+
+ [731]
+
+ _Tre donne intorno al cuor mi son venute,
+ E seggionsi di fuore
+ Che dentro siede amore
+ Lo quale è in signoria della mia vita_, etc.
+
+ [732]
+
+ _Tempo fù già nel quale
+ Secondo il lor parlar furon dilette;
+ Or sono a tutti in ira ed in non cale.
+ Queste così solette
+ Venute son, come a casa d'amico_, etc.
+
+ [733]
+
+ _Ed io ch'ascolto nel parlar divino
+ Consolarsi e dolersi così alti dispersi,
+ L'esilio che m'è dato onor mi tegno_.
+ ...........................................
+ _Cader tra' buoni è pur di lode degno_.
+
+On trouve parmi ses _canzoni_ une sixtine avec toute la régularité du
+retour inverse des rimes dans les six strophes, telle que l'avaient
+créée les poëtes provençaux[734]. Il paraît que c'est la première qui
+ait été faite en langue italienne, du moins ne s'en trouve-t-il aucune
+dans ce qui nous est resté des poëtes antérieurs au Dante, ni même de
+ceux de son temps. Il était grand admirateur et imitateur des
+Troubadours, dont il possédait parfaitement la langue, comme on le voit
+dans plusieurs endroits de son poëme. On le voit aussi dans une de ses
+_canzoni_, dont l'idée est plus bizarre qu'heureuse. Les vers de chaque
+strophe sont alternativement provençaux, latins et italiens[735]; en la
+finissant il s'adresse, selon l'usage, à sa chanson même; elle peut,
+dit-il, aller partout le monde; il a parlé en trois langues pour que
+tout le monde puisse apprendre et sentir ce qu'il souffre; peut-être
+celle qui le tourmente en aura-t-elle pitié[736]. On ne voit pas trop ce
+que sa dame pouvait trouver là de touchant; cela ne paraîtrait
+aujourd'hui et ne parut peut-être même alors qu'une bigarrure de mauvais
+goût.
+
+ [734] Voyez ci-dessus, c. 5, p. 300 et 301.
+
+ [735] Elle commence ainsi:
+
+ Ahi faulx ris perqe trai haves
+ _Oculos meos, et quid tibi feci
+ Che fatto m'hui cosi spietata fraude_?
+
+ [736]
+
+ Canzos, vos pogues ir per tot le mon;
+ _Namque locutus sum in linguâ trinâ
+ Ut gravis mea spina
+ Si saccia per lo mondo, ogn'huomo il senta.
+ Forse pietà n'havrà chi mi tormenta_.
+
+Toutes ses poésies ne sont pas dans ce recueil. Celles de sa première
+jeunesse sont insérées dans une espèce de roman qu'il composa peu de
+temps après la mort de Béatrix, et qu'il intitula Vie nouvelle, _Vita
+nuova_: c'est celui où il raconte toutes les circonstances de leurs
+amours. Il met chacun à leur place, les sonnets et les autres pièces de
+vers qu'il avait faits pour elle, et prend toujours soin de dire en
+combien de parties ces pièces sont divisées, et ce qu'il a voulu dire
+dans la première, et quelle est l'intention de la seconde, etc. On voit
+en un mot qu'il n'a fait ce récit en prose que pour y encadrer ses vers,
+et comme une espèce de monument élevé à la mémoire de celle qu'il avait
+aimée; mais il trouve cet hommage trop peu digne d'elle, et il annonce,
+en finissant, que s'il peut vivre quelques années, il dira d'elle des
+choses qui n'ont jamais été dites d'une femme[737]. On sait qu'il
+remplit cet engagement dans sa _Divina Commedia_; et s'il est vrai que
+la _Vita nuova_ fut écrite en 1295[738], on voit par-là qu'il avait, dès
+l'âge de trente ans, formé le dessein et peut-être même commencé
+l'exécution de ce grand ouvrage.
+
+ [737] _Sicchè, se piacere sarà di colui a cui tutte le cose
+ vivono, che la mia vita per alquanti anni perseveri, spero di
+ dire di lei quello che mai non fu detto d'alcuna_.
+
+ [738] Voyez Pelli, _Memorie per la vita di Dante_, § XVII.
+
+Parmi des tableaux quelquefois intéressants par leur naïveté,
+quelquefois aussi couverts d'une teinte de mélancolie qui était l'état
+habituel de son âme, on trouve dans la _Vita nuova_ un songe tel qu'il
+arrive à tout homme sensible d'en avoir, dans ces moments où le cœur,
+rempli d'une passion profonde, imprime à l'imagination des couleurs
+sombres ou riantes, au gré de tous ses mouvements. Peut-être, cependant,
+aimera-t-on ce tableau; car c'est surtout aux hommes qui sont hors de
+toute comparaison par le génie, qu'on aime à ressembler au moins par les
+faiblesses.
+
+«Dante était tourmenté d'une maladie douloureuse, et s'en occupait moins
+que de Béatrix. _S'il fallait qu'elle souffrit ce que je souffre!... si
+j'étais réduit à la perdre_! Il s'endormit au milieu de ces idées, et
+ses rêves furent tels que ceux d'un homme attaqué de phrénésie. «Je
+voyais, dit-il, des femmes échevelées marcher autour de mon lit; l'une
+me disait: _Tu mourras_; l'autre: _Tu es mort_; au même instant le
+soleil s'obscurcit, la terre trembla. Un ami s'approcha de moi, et me
+dit: _Béatrix n'est plus_. À ces mots je pleurai. Mon malheur n'était
+qu'un songe; mes larmes étaient réelles, et coulaient en abondance. Je
+jetai un cri; on vint à moi, je m'éveillai et racontai mon rêve; mais
+je tus le nom de Béatrix[739]». Il fit de cette espèce de vision ou de
+songe le sujet d'une _canzone_, l'une des meilleures de celles qu'il a
+encadrées dans cet ouvrage[740]. Une autre encore qu'il écrivit peu de
+temps après la mort de Béatrix[741] et quelques sonnets de la même
+époque, ont du naturel, de la douceur, un ton de mélancolie et de
+tristesse qu'il paraît avoir su donner, mieux que tout autre poëte avant
+Pétrarque, à la poésie italienne. On ne reconnaît pas sans quelque
+surprise que certaines figures de style, certains tours passionnés, qui
+paraissent crées par Pétrarque, avaient été dictés long-temps avant lui
+au Dante par une douleur peut-être plus profonde que la sienne, et par
+un aussi véritable amour.
+
+ [739] Je ne donne ici qu'une esquisse très-abrégée de ce
+ morceau, qui se trouve vers la moitié de la _Vita nuova_.
+
+ [740] _Donna pietosa e di novella etate_, etc.
+
+ [741] _Gli occhi dolenti per pietà del core_, etc.
+
+Dans un âge plus avancé, pendant son exil, et même, à ce qu'il paraît,
+dans les dernières années de sa vie, Dante commença un autre ouvrage en
+prose, auquel il donna le titre de Banquet, _Convivio_ ou _Convito_.
+C'est un ouvrage de critique dans lequel il comptait donner un
+commentaire sur quatorze de ses _canzoni_; mais il n'exécuta ce dessein
+que sur trois seulement. Il voulut faire entendre par le titre que ce
+serait une nourriture pour l'ignorance. Il semble en effet y étaler
+comme à plaisir l'étendue de ses connaissances en philosophie
+platonique, en astronomie et dans les autres sciences que l'on cultivait
+de son temps. Les formes en sont toutes scholastiques; la lecture en est
+fatigante; mais on le lit avec un intérêt de curiosité philosophique. On
+aime à reconnaître l'effet des méthodes adoptées, dans le tour qu'elles
+donnent aux esprits les plus distingués: or, cet ouvrage prouve très
+évidemment que l'auteur avait une force d'esprit et des connaissances
+au-dessus de son siècle, et que les méthodes suivies alors dans les
+études étaient détestables. Voici un abrégé de la manière dont il
+annonce le dessein de son ouvrage[742].
+
+ [742] Le _Convito_ remplit le premier volume entier de
+ l'édition des œuvres du Dante, donnée par Pasquali, Venise,
+ 1741, in-8°., à la suite de la _Divina Commedia_. Il est
+ aussi dans la première partie du quatrième volume de
+ l'édition de Zalta; Venise, 1758, in-4°., etc.
+
+«La science étant pour notre âme le dernier degré de perfection, et le
+comble de la félicité, nous en avons tous naturellement le désir. Mais
+plusieurs n'y peuvent atteindre par diverses raisons, dont les unes sont
+dans l'homme, les autres hors de lui. Dans l'homme il peut y avoir deux
+défauts: l'un vient du corps, l'autre de l'âme; le premier existe quand
+les parties du corps sont mal disposées et ne peuvent rien recevoir,
+comme dans les sourds et les muets; le second, quand les mauvais
+penchants entraînent l'âme vers les plaisirs du vice, et la dégoûtent de
+tout le reste. Hors de l'homme il peut de même y avoir deux causes, dont
+la première engendre la nécessité, et la seconde la paresse. La première
+de ces causes consiste dans les soins domestiques et civils, qui
+enchaînent le plus grand nombre des hommes et leur ôtent le loisir de se
+livrer aux études spéculatives: la seconde est dans le lieu où la
+personne est née et nourrie, ce lieu étant quelquefois non seulement
+privé de toute instruction, mais éloigné des gens instruits. Il en
+résulte que ce n'est qu'un très-petit nombre d'hommes qui peut parvenir
+à l'objet désiré, et que le nombre de ceux qui sont privés de cette
+nourriture, faite pour tous, est innombrable. Heureux le petit nombre
+qui s'assied à la table où l'on se nourrit du pain des anges; et
+malheureux ceux qui ont avec les animaux une nourriture commune! Mais
+ceux qui sont admis à la table choisie, ne voient pas sans pitié le
+commun des hommes paître, comme de vils troupeaux, l'herbe et le gland;
+et ils sont toujours disposés à leur faire part de leurs richesses. Pour
+moi, ajoute-t-il, qui ne m'assieds point à cette table, mais qui fuis
+cependant la pâture vulgaire, je ramasse, aux pieds de ceux qui y sont
+assis, ce qu'ils laissent tomber. Je connais la vie misérable que mènent
+ceux que j'ai laissés derrière moi, et sans m'oublier moi-même, j'ai
+préparé pour eux un banquet général de tout ce que j'ai pu recueillir
+ainsi».
+
+Il continue, sous cette même figure, d'expliquer les dispositions qu'il
+faut apporter à son banquet, et quels sont les quatorze mets qu'il se
+propose d'y servir. Si le repas n'est pas aussi splendide que pourraient
+le désirer les convives, ce n'est point sa volonté qu'ils doivent en
+accuser, mais sa faiblesse. Il s'excuse ensuite, mais avec des divisions
+et d'autres formes de l'école qu'il serait trop long de citer;
+premièrement, de ce qu'il ose parler de lui-même; secondement, de ce
+qu'il va donner de ses propres ouvrages des explications trop
+approfondies. Il ne dissimule point qu'a ce dernier égard il a
+principalement pour but de se relever, aux yeux des hommes, de l'état
+d'abaissement où on l'a plongé; et ici, quittant l'argumentation pour se
+livrer au sentiment: «Ah! dit-il, plût au régulateur de l'univers que ce
+qui fait mon excuse n'eût jamais existé, que l'on ne se fût pas rendu si
+coupable envers moi, et que je n'eusse pas souffert injustement la peine
+de l'exil et la pauvreté! Il a plu aux citoyens de Florence, de cette
+belle et célèbre fille de Rome, de me jeter hors de son sein, où je suis
+né, où j'ai été nourri toute ma vie, où enfin, si elle le permet, je
+désire de tout mon cœur aller reposer mon ame fatiguée, et finir le peu
+de temps qui m'est accordé. Dans tous les pays où l'on parle notre
+langue, je me suis présenté errant, presque réduit à la mendicité,
+montrant malgré moi les plaies que me fait la fortune, et qu'on a
+souvent l'injustice d'imputer à celui qui les reçoit. J'étais
+véritablement comme un vaisseau sans voiles, sans gouvernail, jeté dans
+des ports, des golfes, et sur des rivages divers par le vent rigoureux
+de la douleur et de la pauvreté. Je me suis montré aux yeux de beaucoup
+d'hommes, à qui peut-être un peu de renommée avait donné une toute autre
+idée de moi; et le spectacle que je leur ai offert a non-seulement avili
+ma personne, mais peut-être rabaissé le prix de mes ouvrages..... C'est
+pourquoi je veux relever ceux-ci autant que je pourrai par les pensées
+et par le style, pour leur donner plus de poids et d'autorité».
+
+Il explique ensuite très-longuement pourquoi il a fait cet écrit, non en
+latin, mais en langue vulgaire, et il donne de très-bonnes raisons de sa
+préférence et de son attachement pour cette langue à laquelle il croit
+avoir tant d'obligations, mais qui lui en a eu en effet de bien plus
+grandes. C'est après tous ces préambules qu'il place enfin sa première
+_canzone_[743], et qu'il en fait le commentaire. Je n'essaierai point
+d'en donner ici une idée; l'extrait le plus resserré entraînerait trop
+de longueurs, car il entreprend d'expliquer et le sens littéral et le
+sens allégorique de chaque pièce, de chaque vers, et presque de chaque
+mot. C'est ainsi qu'il a comme donné l'exemple de la terrible méthode
+qu'ont suivie ses commentateurs. Si le texte du Dante se perd souvent et
+disparaît en quelque sorte sous leurs prolixes commentaires, ils n'ont
+fait sur sa _Divina Commedia_ que ce qu'il avait fait lui-même sur les
+trois odes de son _Banquet_[744]. Mais ce qu'il est plus important de
+remarquer, c'est qu'avant de s'engager dans ces explications, il prédit,
+d'une manière claire et positive, quoique figurée, la gloire à laquelle
+était sur le point de s'élever la langue italienne, encore si près de sa
+naissance, gloire que lui présageait la chûte même de la langue latine,
+qu'on ne parlait plus. «Telle est, dit-il, la nourriture solide dont des
+milliers d'hommes vont se rassasier, et que je vais leur servir en
+abondance; ou plutôt tel est le nouveau jour, le nouveau soleil qui
+s'élèvera, dès que le soleil accoutumé sera parvenu à son déclin. Il
+rendra la lumière à ceux qui sont dans les ténèbres, parceque l'ancien
+soleil ne luit plus pour eux».
+
+ [743]
+
+ _Voi che'ntendendo, il terzo ciel movete,
+ Udite il ragionar ch'è nel mio core_, etc.
+
+ Cette première _canzone_ n'a que quatre strophes de treize
+ vers. La deuxième, qui commence par ce vers:
+
+ _Amor, che nella mente mi ragiona_,
+
+ a cinq strophes de dix-huit vers. La troisième en a sept de
+ vingt vers; elle commence par ceux-ci:
+
+ _Le dolci rime d'amor, ch'i sotia
+ Cercar ne' miei pensieri_.
+
+ [744] La première _canzone_ a cinquante pages in 8°. de
+ commentaires (éd. de Venise, 1741). La deuxième en a
+ cinquante-huit, la troisième plus de cent.
+
+Quand cet illustre exilé crut que l'empereur Henri VII pourrait le faire
+rentrer dans sa patrie, il employa, comme nous l'avons vu, toutes sortes
+de moyens pour soutenir les prétentions de ce prince et renforcer son
+parti en Italie. Un de ces moyens fut de composer en latin un traité
+qu'il intitula _de Monarchiâ_, de la Monarchie[745]. Dans cet ouvrage,
+divisé en trois livres, il examine: 1°. Si la monarchie (et par-là il
+entendait la monarchie universelle) est nécessaire au bonheur du monde;
+2°. si le peuple romain avait eu le droit d'exercer cette monarchie; 3°.
+si l'autorité du monarque dépend de Dieu immédiatement, ou d'un autre
+ministre ou vicaire de Dieu. Il décide affirmativement la première
+question; il résout dans le même sens la seconde; mais c'est surtout
+pour la troisième qu'il s'est fait, parmi les papistes italiens, un
+grand nombre d'ennemis. Il y soutient la dépendance immédiate où le
+monarque est de Dieu, et borne par conséquent la puissance du pape à son
+autorité spirituelle. Il réfute l'un après l'autre tous les arguments
+tirés de l'ancien et du nouveau Testament, de la prétendue donation de
+Constantin et de celle de Charlemagne, dont s'étayaient les partisans de
+la souveraineté temporelle des papes. Il prouve ensuite que l'autorité
+ecclésiatique n'est pas la source de l'autorité impériale, puisque
+l'église n'existant pas, ou n'opérant point encore, l'empire avait eu
+toute sa force; et il le prouve par une argumentation réduite aux termes
+du calcul, ou, comme on dit communément, par _A_ et par _B_[746].
+
+ [745] Ce traité, écrit en très-mauvais latin (c'était celui
+ du temps), a été réimprimé plusieurs fois. Il ne se trouve
+ point dans l'édition de Pasquali, citée ci-dessus; mais il
+ est dans celle de Zatta, à la fin du dernier volume.
+
+ [746] _Sit ecclesia_ A, _imperium_ B, _autoritas sive virtus
+ imperii_ C. _Si non existente_ A, C _est in_ B, _impossibile
+ est_ A _esse caussam ejus quod est_ C _esse in_ B; _cum
+ impossibile sit effectum prœcedere caussam in esse. Adhuc, si
+ nihil operante_ A, C _est in_ B, _necesse est_ A _non esse
+ caussam ejus quod_ est C _esse in_ B, _cum necesse sit ad
+ productionem effectus prœoperari caussam, prœsertim
+ efficientem, de qua intenditur_.
+
+Ce livre fit beaucoup de bruit, et il en fit long-temps: près de vingt
+ans après la mort du Dante, un légat du pape Jean XXII[747], voyant que
+l'antipape Pierre Corvara, établi par l'empereur Louis de Bavière, se
+servait de ce livre pour soutenir la validité de son élection, ne se
+contenta pas de le prohiber et de soumettre tous ceux qui le liraient
+aux censures de l'église, il voulut de plus que l'on exhumât les os de
+son auteur, qu'on les jetât au feu, et qu'on imprimât à sa mémoire une
+ignominie éternelle. Des gens sensés[748] s'opposèrent à cette violence;
+et c'est à ce fougueux légat, plus qu'à la mémoire du Dante, qu'il
+épargnèrent une ignominie.
+
+ [747] Le cardinal Bertrand du Pujet.
+
+ [748] On nomme un certain _Pino della Tosa, et M. Ostagio da
+ Polentano_. Voyez la vie du Dante, par Boccace.
+
+Un autre ouvrage du Dante, aussi écrit en latin, a donné lieu à des
+disputes d'une autre espèce; c'est celui qui a pour titre _de Vulgari
+Eloquentiâ_, de l'Éloquence vulgaire[749]. Il n'y avait guère plus d'un
+siècle que la langue italienne était née, et déjà elle comptait un
+nombre considérable d'écrivains et surtout de poëtes, qui lui avaient
+fait faire de grands progrès, et l'un d'eux, dans un ouvrage immortel,
+l'avait presque portée au terme où elle devait se fixer. C'était à lui,
+sans doute, qu'il appartenait de parler de cette langue, d'apprécier les
+hommes qui l'avaient rendue éloquente, et d'en présager les destinées.
+Son ouvrage devait avoir quatre livres; mais il n'eut pas le temps de
+l'achever, et les deux premiers livres seulement étaient faits lorsqu'il
+mourut. Dans le premier, après des considérations générales sur les
+langues, telles que l'état des connaissances de son siècle pouvait les
+lui permettre, il recherche quel est celui de tous les dialectes
+récemment nés dans toutes les parties de l'Italie, qui mérite par
+excellence d'être appelé la langue italienne ou vulgaire. Il rejette
+d'abord, même du concours, comme trop grossiers et tout-à-fait informes,
+ceux des Romains, des Milanais, des Bergamasques et plusieurs autres, à
+la base de l'Italie.
+
+ [749] Il fut imprimé pour la première fois à Paris, en 1577,
+ sous ce titre: _Dantis Aligerii præcellentiss. poëtæ de
+ vulgari Eloquentiâ libri duo, nunc primum ad vetusti et unici
+ scripti codicis exemplar editi; ex libris Corbinelli_, etc.
+ Il est inséré dans les deux éditions de Venise, déjà citées,
+ avec la traduction italienne, dont il sera parlé plus bas.
+
+Les Toscans avaient dès-lors de grandes prétentions à la suprématie du
+langage; Dante la leur refuse, et leur reproche avec aigreur des
+locutions basses et corrompues comme leurs mœurs; il rejette également
+les Gênois, et passant à la partie gauche de l'Apennin, il ne traite pas
+moins sévèrement la Romagne, Ancône, Mantoue, Vérone, Vicence, Padoue,
+Venise. Il n'est tenté de se laisser fléchir que pour Bologne; mais
+quoique le langage y fût meilleur (avantage que cette ville est bien
+loin d'avoir conservé)[750] il ne reconnaît point encore là ce vulgaire
+italien qu'il cherche. C'est que ce parler, dit-il enfin, n'appartient à
+aucune ville en particulier, mais qu'il appartient à toutes, et qu'il
+est comme une mesure commune avec laquelle on doit comparer tous les
+autres. Il donne à ce parler les titres d'_illustre_, de _cardinal_,
+c'est-à-dire fondamental, d'_aulique_, de _courtisan_, et il allégue
+pour tous ces titres des raisons qu'il importe peu de savoir. C'est
+celui-là qui est par excellence l'italien vulgaire; c'est celui qu'ont
+employé dans leurs vers tous les poëtes siciliens, apuliens, toscans ou
+lombards, et c'est par cette solution qu'il termine son premier livre.
+
+ [750] Il ne faut pas oublier que _Guido Guinizzelli_, l'un
+ des poëtes les plus élégants du treizième siècle, était de
+ Bologne: c'est peut-être à lui que Dante fait allusion en cet
+ endroit.
+
+Dans le second, il examine l'emploi fait et à faire de ce langage, les
+matières où il doit être employé, les auteurs qui en ont fait usage, les
+genres de poésie qui ne doivent pas en avoir d'autres. Il met au premier
+rang l'ode ou _canzone_, et, dans tout le reste du livre, il s'attache à
+considérer en détail tout ce qui regarde ce poëme, le style, le nombre
+des vers, leurs mesures diverses, l'entrelacement des rimes, la
+structure variée de la strophe ou stance, en tirant toujours ses
+exemples des poëtes alors les plus célèbres. Il aurait sans doute ainsi
+traité de tous les autres genres de poésie, si la mort n'eût mis fin à
+ses travaux et à ses malheurs.
+
+Cet ouvrage, resté imparfait, fut inconnu pendant deux siècles. Il en
+parut une traduction italienne dans le seizième, et cette publication
+causa de violents débats. La langue était alors perfectionnée et fixée.
+Les Toscans prétendaient, non sans fondement, que c'était à eux qu'en
+appartenait la gloire, qu'en un mot la langue italienne était leur
+propre langue. On a vu comment Dante les avait traités dans son livre.
+Plusieurs autres particularités de cet ouvrage, et l'idée même qui en
+faisait la base leur déplaisaient également: ils prirent le parti de
+nier que Dante en fut l'auteur: Gelli, Varchi, Borghini, plusieurs
+autres savants critiques soutinrent cette négative. On joignit à la
+traduction, la publication du texte même; ils écrivirent contre le texte
+et contre la traduction: d'autres en prirent la défense. Les uns
+voulaient que la prétendue traduction fût un original qu'on avait fait
+exprès pour injurier la langue toscane, et que le prétendu original
+latin, ne fût lui-même qu'une traduction; les autres, par un excès
+contraire, assuraient que non seulement le texte latin était du Dante,
+mais que c'était lui-même qui s'était traduit; et dans le dernier siècle
+le savant Fontanini a encore soutenu cette opinion[751]; mais il est
+enfin généralement reconnu que l'ouvrage latin est du Dante, et que la
+traduction est du Trissin[752].
+
+ [751] _Dell' Eloquenza ital._, l. II, c. 22, 23, etc.
+
+ [752] Elle est insérée avec le texte latin, dans le tome II
+ des œuvres de _Giovan. Giorgio Trissino_, Vérone, 1729,
+ in-4°., édition que l'on sait avoir été dirigée par le savant
+ Maffei.
+
+Pour ne rien oublier des productions de ce poëte, il faut rappeler même
+sa Paraphrase des sept psaumes pénitentiaux, ouvrage de ses dernières
+années, composé en tercets ou _terzine_, comme la _Divina Commedia_,
+mais en style aussi languissant et aussi faible que celui de ce poëme
+est fort et sublime[753]. On y joint ordinairement ce qu'on appèle le
+_Credo_ du Dante; c'est un morceau du même genre et écrit en même style,
+composé d'une paraphrase du _Credo_, de l'explication des sept
+sacrements, de celle des sept péchés capitaux; enfin, de la paraphrase
+du _Pater_ et de l'_Ave_. Tout cela mis à la suite l'un de l'autre,
+forme un ensemble très-édifiant sans doute, mais d'une faiblesse
+affligeante, et qu'on a peine à croire sorti de la même veine qui
+produisait le poëme extraordinaire, dont il nous reste à parler.
+
+ [753] On a cru long-temps que cette paraphrase n'avait point
+ été imprimée, et Crescimbeni n'en parle que comme d'un
+ ouvrage resté en manuscrit. _Stor. della vulg. poës._, v. I,
+ l. VI, p. 402. Elle avait été cependant publiée dans un
+ volume in-4°., où étaient réunis quelques autres écrits de
+ piété, sans date, ni nom d'imprimeur, mais que le _Quadrio_,
+ à qui un savant oratorien en donna connaissance, jugea être
+ d'environ l'an 1480. Voyez ce qu'il en dit _Stor. e rag.
+ d'ogni poesia_, v. VII, p. 120. Il publia lui-même ces
+ psaumes, ainsi que le _Credo_, etc., accompagnés du texte
+ latin, avec des sommaires, des explications et des notes;
+ Bologne, 1753, in-4°. Pic. Zatta a inséré cette publication
+ entière du _Quadrio_ dans son édition du Dante, vol. IV,
+ part. II, à la fin.
+
+Dante avait eu d'abord le projet de composer en latin ce poëme: il
+l'avait même commencé; Boccace et d'autres auteurs en rapportent les
+premiers vers[754]; mais soit qu'il se défiât d'autant plus de son style
+dans cette langue, qu'il connaissait mieux et qu'il étudiait plus
+assidûment Virgile; soit qu'il ambitionnât une gloire toute nouvelle, en
+écrivant en langue vulgaire un grand ouvrage, ce dont personne n'avait
+encore eu l'idée; soit enfin qu'il craignît que la langue vulgaire
+s'accréditant tous les jours davantage en Italie, s'il écrivait dans une
+langue qu'on ne parlait plus, il ne fût bientôt oublié comme elle, il
+changea de pensée, et se mit à écrire en italien. J'ai dit, dans la
+notice sur sa vie, qu'il avait commencé son poëme à Florence, et qu'il
+en avait fait les sept premiers chants avant son exil. Boccace le dit
+expressément. Il rapporte que ces sept chants s'étaient trouvés parmi
+les papiers que la femme du Dante avait cachés quand le peuple, excité
+contre lui, vint piller sa maison; elle les remit à un assez bon poëte
+et historien de ce temps, nommé _Dino Compagni_, intime ami de son mari,
+et qui les lui fit passer chez le marquis Malaspina, où il était
+réfugié, pour qu'il pût continuer son ouvrage. Ce que Franco Sacchetti
+raconte, dans deux de ses Nouvelles[755], de deux aventures que le Dante
+eut avec un forgeron et avec un ânier qui, l'un en battant le fer,
+l'autre en menant ses ânes, chantaient et estropiaient des morceaux de
+son poëme, comme ils auraient fait des chansons des rues[756], prouve
+qu'il s'était déjà répandu des copies de ce qu'il en avait fait, et
+qu'elles couraient même parmi le peuple. S'il y a dans ces sept chants
+quelques passages qui ne peuvent avoir été faits que depuis son exil,
+c'est qu'ils furent ajoutés dans la suite, lorsqu'il eut repris son
+travail, et à mesure que les circonstances de sa vie lui donnaient
+l'idée de placer dans ces premiers chants de nouveaux personnages, ou
+des allusions à de nouveaux faits[757].
+
+ [754]
+
+ _Ultima regna canam fluido contermina mundo,
+ Spiritibus quœ lata patent, quâ prima resolvunt
+ Pro meritis cujuscumque suis_, etc.
+
+ [755] Nouvelles 114 et 115, éd. de Livourne, sous le titre de
+ Londres, 1795, t. II, p. 157.
+
+ [756] Dante, s'approchant de la boutique du forgeron
+ chanteur, prit son marteau, ses tenailles, tous ses autres
+ outils, et les jeta, l'un après l'autre, dans la rue; puis il
+ dit: «Si tu ne veux pas que je gâte tes affaires, ne gâte pas
+ les miennes.--Que vous ai-je gâté, reprit le forgeron?--Tu
+ chantes mon livre, reprit le Dante, et tu ne le dis pas comme
+ je l'ai fait: ce sont mes outils, à moi, et tu me les gâtes».
+ Le forgeron, tout en colère, n'ayant rien à répondre, ramasse
+ ses outils et retourne à son ouvrage; et s'il voulut chanter
+ ensuite, ce fut les aventures de Tristan et de Lancelot.
+ Nouv. 114. Une autre fois, se promenant par la ville, le bras
+ armé, comme on l'avait alors, Dante rencontra un ânier qui,
+ tout en conduisant devant lui ses ânes, chantait aussi son
+ poëme; et quand il en avait chanté quelques vers, il
+ fouettait ses ânes, en disant _arri_! Dante lui donna un coup
+ de brassard sur les épaules, et lui dit: «Je ne l'ai pas mis
+ cet _arri_, etc.» nouv. 115.
+
+ [757] Pelli, _Memorie per la vita di Dante_.
+
+Il y a eu parmi les auteurs italiens de grandes discussions sur le titre
+de ce poëme et sur les raisons qui purent l'engager à intituler
+_Comédie_ un ouvrage qui certainement n'a rien de comique. La
+Tasse[758], Mafféi[759], et après eux Fontanini[760] paraissent en avoir
+donné la véritable explication, qui rend inutile tout le verbiage des
+autres dissertateurs. Dans son livre de l'_Éloquence vulgaire_[761]
+Dante distingue trois styles différents, le tragique, le comique et
+l'élégiaque; il entend, dit-il, par la tragédie le style sublime, par la
+comédie celui qui est au-dessous, et par l'élégie le style plaintif, qui
+convient aux malheureux. Il est clair, d'après ces définitions, qu'il a
+donné à son poëme le titre de _Comédie_ parce qu'il croyoit en avoir
+écrit la plus grande partie dans ce style moyen qui est au-dessous du
+sublime et au-dessus de l'élégiaque. Il se défiait trop, et de son
+propre génie, et de celui de cette langue vulgaire qui n'avait encore
+traité que des sujets frivoles, à qui il donnait le premier une
+destination plus noble, un caractère et un style assortis à cette
+destination nouvelle; c'était un aigle qui ne s'apercevait en quelque
+sorte ni de la hardiesse de son essor, ni de la hauteur de son vol. Ses
+compatriotes ne tardèrent pas à lui rendre plus de justice qu'il ne s'en
+était rendu lui-même.
+
+ [758] Dans sa leçon sur le sonnet du Casa: _Questa vita
+ mortal_, etc.
+
+ [759] _Prefat. all' opere del Trissino_.
+
+ [760] _Dell' Etoquenza italiana_.
+
+ [761] L. II, c. 4.
+
+ Aussitôt que d'un trait de ses fatales mains,
+ La parque l'eût rayé du nombre des humains,
+ On reconnut le prix de sa muse éclipsée[762].
+
+Son poëme parut, non-seulement si sublime par le style, mais tellement
+rempli de connaissances rares, de conceptions profondes, d'abstractions
+philosophiques, d'allusions cachées, d'allégories et presque de
+mystères, que la république de Florence ordonna par un décret[763] qu'il
+fût nommé un professeur payé par le trésor public pour lire et expliquer
+ce poëme. Boccace, qui était alors regardé à juste titre comme un des
+pères de la langue italienne, fut le premier jugé digne de cet honneur.
+Après quelque résistance, il consentit à l'accepter, et moins de deux
+mois après le décret[764] il ouvrit le cours de ses explications, un
+dimanche dans une église[765]. Il remplit le même emploi jusqu'à sa
+mort, arrivée deux ans après[766]; il nous est resté de son travail un
+commentaire grammatical, philosophique et oratoire, seulement sur les
+seize premiers chants de l'Enfer, et qui ne laisse pas de remplir deux
+assez gros volumes. Après Boccace, d'autres furent nommés pour le
+remplacer, et l'on compte parmi eux des écrivains d'un très-grand
+mérite, tels que Philippe Villani, François Philelphe, etc. Dans des
+temps postérieurs, l'académie florentine renouvela en quelque sorte cet
+usage. Ses membres les plus distingués se firent gloire d'y lire des
+explications, qu'ils appellent _Lezioni_, sur les endroits les plus
+difficiles du Dante; la plupart de ces leçons sont imprimées. Il n'est
+pas sûr qu'il n'y ait pas dans tout cela beaucoup de fatras, que souvent
+même l'auteur expliqué n'en soit devenu plus obscur; mais cela prouve du
+moins une admiration qui n'a existé pour aucun autre poëte moderne, et
+un enthousiasme soutenu qui honore à la fois et le poëte et sa patrie.
+
+ [762] Boileau, _Ép. à Racine_.
+
+ [763] Du 9 août 1373.
+
+ [764] 3 octobre, même année.
+
+ [765]À St.-Etienne, près _le Ponte Vecchio_.
+
+ [766] 20 décembre 1375.
+
+Ce ne fut pas seulement à Florence que de tels honneurs lui furent
+rendus. Avant la fin du même siècle on voit à Bologne, à Pise, à Venise
+et à Plaisance Dante expliqué dans les chaires publiques[767].
+
+ [767] A Bologne, en 1375, par _Benvenuto de' Rambaldi da_
+ _Imola_, qui remplit dix ans cette chaire, et qui a laissé
+ sur Dante un ample commentaire latin; à Pise, en 1385, par
+ Fr. _di Bartolo da Buti_, dont on conserve à Florence les
+ commentaires manuscrits; à Venise, par Gabriel _Squaro_, de
+ Vérone; à Plaisance, en 1398, par _Filippo da Reggio_. Voy.
+ Tirab., t. V, p. 398.
+
+Bientôt les copies de son poëme furent dans toutes les bibliothèques
+publiques et particulières; et avant même que l'invention de
+l'imprimerie en eût pu rendre la multiplication plus grande et plus
+rapide, il était partout en Italie l'objet des éloges, des études, des
+disputes et des commentaires; l'imprimerie dès sa naissance s'en empara
+avec une telle ardeur, que dans la seule année 1472 il s'en fit presque
+à la fois trois éditions[768], et qu'on en a depuis compté plus de
+soixante: avant la fin du quinzième siècle, il avait déjà paru avec
+trois différents commentaires, et il y en a eu plusieurs autres depuis.
+Ce serait un bon moyen, pour ne point entendre le Dante, que de les
+consulter tous; car la plupart se contredisent, et dans les leçons
+qu'ils suivent, et dans les explications qu'ils donnent. Si ce premier
+des poëtes modernes jouit, au au moins dans sa patrie, du même respect
+que les anciens, il partage avec eux le malheur d'être souvent devenu
+moins intelligible par le pédantisme des interprètes et par leur nombre.
+
+ [768]À Foligno, à Mantoue et à Vérone.
+
+Un autre sort commun entre lui et les anciens, c'est d'avoir été le
+sujet des controverses les plus animées et des plus âcres disputes entre
+les savants; elles furent surtout très-chaudes dans le seizième siècle.
+Le Varchi y donna le premier sujet, en osant mettre, dans son
+_Ercolano_, Dante au-dessus d'Homère. Un certain _Castravilla_,
+personnage réel ou supposé, ce qu'on n'a jamais bien pu savoir, pour
+venger Homère, mit le poëme du Dante non-seulement au-dessous de
+l'_Illiade_ et de l'_Odyssée_, mais au-dessous des plus mauvais poëmes.
+Mazzoni lui répondit par une défense en règle du Dante; Bulgarini
+l'attaqua par des _considérations_; Mazzoni répliqua par un ouvrage plus
+gros que le premier, qui lui attira une forte duplique; d'autres se
+jetèrent dans la mêlée, les uns pour, les autres contre; enfin les
+écrits qui attaquèrent et qui défendirent alors notre poëte, et ceux qui
+l'ont attaqué ou défendu depuis, lui forment dans les bibliothèques
+italiennes un cortége imposant et nombreux. Il serait infiniment réduit,
+comme tous les cortéges de cette espèce, si l'on n'y voulait admettre
+que des éclaircissements utiles, les objections fondées ou les réponses
+péremptoires.
+
+Plusieurs auteurs italiens ont voulu découvrir où Dante avait pris
+l'idée principale de son poëme; les uns, comme Fontanini[769], pensent
+que de son temps il y avait plusieurs vieux romans déjà traduits en
+italien, tels que ceux de la Table ronde, des Pairs de France, et celui
+de _Guérin_, surnommé _il Meschino_. C'est dans ce dernier qu'un
+certain puits de saint Patrice, très-célèbre en Irlande, pouvait avoir
+donné au Dante, par sa forme, l'idée de celle de son Enfer. D'autres
+croient, avec M. l'abbé Denina[770], qu'il a pu imiter deux de nos
+anciens fabliaux du treizième siècle, l'un de Raoul de Houdan, intitulé
+Songe ou _Voyage de l'Enfer_[771], où l'auteur feint être descendu et
+avoir trouvé des gens qu'il nomme; l'autre, qui a pour titre du
+_Jongleur qui va en Enfer_[772], le même M. Denina croit voir dans un
+événement arrivé à Florence vers ce temps-là une autre source où Dante
+put puiser[773]. Dans une fête publique, donnée pour célébrer l'arrivée
+d'un légat du pape, on offrit au peuple un spectacle digne de ce siècle.
+On représenta l'Enfer avec ses feux et tous ses supplices. Des hommes
+étaient vêtus en démons et d'autres en âmes damnées. Les premiers
+faisaient souffrir aux autres diverses sortes de tourments.
+
+ [769] _Eloquenza italiana_, liv. II, c. 13.
+
+ [770] _Vivende della Letter._, liv. II, c. 10.
+
+ [771] Fabliaux ou Contes, par Le Grand d'Aussy, tom. II, p.
+ 27. Je reviendrai plus en détail, dans le chapitre suivant,
+ sur toutes ces prétendues sources des fictions du Dante.
+
+ [772] _Id. ibid._, p. 36.
+
+ [773] _Ubi supr._
+
+Le théâtre était au milieu d'un pont de bois jeté sur l'Arno; le reste
+du pont était rempli d'une foule de curieux. Il rompit sous le poids, et
+il se noya beaucoup de monde, démons, damnés et spectateurs[774]. Ce
+triste spectacle put, selon M. Denina, donner au poëte la première idée
+de son Enfer; mais cette conjecture ne s'accorde point avec les dates.
+L'événement arriva en 1304: Dante avait été banni de Florence plus de
+deux ans auparavant, et nous avons vu que dès avant son exil il avait
+fait les sept premiers chants de son poëme. Il est beaucoup plus
+vraisemblable que ces sept chants, lus par _Dino Campagni_, avant qu'il
+les renvoyât à leur auteur, et sans doute communiqués à plusieurs autres
+personnes, exaltèrent l'imagination de ceux qui en entendirent parler,
+et firent naître l'idée de cette étrange et malheureuse fête[775].
+
+ [774] Cet événement est raconté par Jean Villani, 1. VIII, c. 70 de
+ son Histoire. La fête avait été précédée d'une proclamation qui
+ invitait à se rendre sur ce pont et au bord de l'Arno, tous ceux qui
+ voudraient savoir des nouvelles de l'autre monde: l'historien tire
+ de cette annonce une plaisanterie par laquelle il termine le récit
+ de cette catastrophe, et qui n'est pas trop assortie au sujet, ni à
+ la dignité de l'histoire. «Ce qui n'était qu'un jeu et une moquerie,
+ dit-il, devint une chose sérieuse; et, comme on l'avait proclamé,
+ beaucoup de gens qui y périrent, allèrent savoir des nouvelles de
+ l'autre monde». _Siche il giuoco da beffe tornò a vero, come era ito
+ il bando, che molti per morte n'andarono a sapere dell' altro monde_.
+
+ [775] C'est l'avis de M. Simonde Sismondi, dans son Histoire
+ déjà citée, t. IV, p. 194.
+
+Je m'étonne que jusqu'ici personne n'ait soupçonné une autre origine,
+non pas, il est vrai, à la fiction particulière de l'Enfer, mais à la
+fiction générale, qui est comme la machine poétique de tout l'ouvrage.
+C'est le _Tesoretta_ ou petit Trésor de _Brunetto Latini_, maître du
+Dante[776]. L'analyse que j'en ferai, en examinant toutes les sources où
+le génie du Dante a pu puiser, ne laissera là-dessus aucun doute.
+
+ [776] Un seul auteur italien l'a soupçonné, c'est M. Giam. Corniani,
+ dans ses _Secoli della Letter. ital._ Il y dit, vol l, p. 196, qu'il
+ n'est pas improbable que l'idée de l'introduction du poëme ait été
+ suggérée au Dante par le _Tesoretto_ de son maître _Brunetto Latini_;
+ mais l'ouvrage de M. Corniani n'a été imprimé qu'en 1804; et c'était
+ au commencement de cette même année que j'écrivais ceci, et que je le
+ lisais publiquement.
+
+Quoi qu'il en soit, l'idée générale d'un poëme dont toute l'action se
+borne à une espèce de voyage dans l'Enfer, dans le Purgatoire et dans le
+Paradis, est nécessairement triste, et paraît au premier coup-d'œil trop
+différente des sujets traités par tous les autres grands poëtes; mais en
+convenant de cette tristesse et de cette différence, le judicieux Denina
+soutient que cette idée ne pouvait être plus heureuse si l'on considère
+les temps où Dante écrivait[777]. J'en suis fâché pour les admirateurs
+de ces temps et pour ceux qui, dès que l'on exprime ou son indignation
+ou son mépris pour les opinions et les pratiques superstitieuses, crient
+que c'est la religion qu'on attaque; mais voici les propres expressions
+de ce très-religieux et très-sage écrivain. «Alors, dit-il, à la
+crédulité la plus universelle et la plus profonde se joignaient toutes
+sortes de vices et de crimes publics et particuliers. Dante ne pouvait
+donc manquer de sujets célèbres à représenter dans les scènes de son
+poëme. _La superstition dominante_ donnait à ses fictions la plus grande
+probabilité». Voyons donc enfin quelles sont ces fictions et quelle est
+la conception extraordinaire où elles sont employées. Examinons la
+_Divina Commedia_ avec plus d'attention qu'on ne l'a fait jusqu'ici,
+mais avec la défiance qu'on doit toujours avoir de soi-même en jugeant
+un auteur célèbre, surtout quand cet auteur est étranger.
+
+ [777] _Vicende della Letter._, l. II, c. 10.
+
+
+
+
+NOTES AJOUTÉES.
+
+Page 100, ligne 10. «Et changèrent des Polybes, etc., en antiphonaires
+et en recueils d'homélies».--C'est ainsi qu'en 1772, Paul-Jacques Bruns,
+Anglais, examinant dans la Bibliothèque du Vatican un beau manuscrit,
+timbré 24, qui paraît du huitième siècle, contenant les livres de Tobie,
+de Job et d'Esther, s'aperçut que le texte en avait été écrit par-dessus
+une écriture plus ancienne. Il reconnut que le vélin avait été arraché
+de différents manuscrits, et qu'on trouvait dans ce livre des fragments
+de plusieurs autres livres. Quelques feuillets contenaient autrefois des
+Oraisons de Cicéron, mais rien qui n'ait été publié. Quatre autres
+feuillets lui offrirent un fragment de l'un des livres de Tite-Live qui
+nous manquent (le quatre-vingt-onzième). Il est clair que ces quatre
+feuillets ont été arrachés d'un ancien manuscrit de Tite-Live, comme les
+autres l'ont été d'un manuscrit de Cicéron, par un copiste du huitième
+siècle qui manquait de vélin, ou pour qui il eût été trop cher. Ce
+fragment fut imprimé à Paris en 1773, et réimprimé chez M.P. Didot
+l'aîné, avec une traduction française, en 1794, in-12. Ajoutez ce trait
+à tant d'autres semblables, vous verrez à qui est due l'entière
+destruction d'une bonne partie des chefs-d'œuvre que nous regrettons.
+Notre Bibliothèque impériale possède aussi plusieurs manuscrits grattés,
+et sur lesquels des auteurs du moyen âge ont mis visiblement à la place
+d'ouvrages des anciens, des vies de saints et autres productions de même
+espèce.
+
+Page 121, ligne 4. «Mais c'est un ou deux ans que dit Gui d'Arezzo
+lui-même dans une lettre qui nous est restée de lui». Cette lettre est
+imprimée dans le recueil publié par Martin Gerbert, et cité deux pages
+après ceci, p. 137, note 1. Voici le passage de la lettre: _Nam si illi
+pro suis apud Deum devotissime intercedunt magistris, qui hactenus ab
+eis vix decennio cantandi imperfectam scientiam consequi potuerunt, quid
+putas pro nobis nostrisque adjutoribus fiet, qui annali spatio, aut si
+multum biennio, perfectum cantorem efficimus?_ (_Epistola_ GUIDONIS
+_Michaeli Monaco De ignoto cantu directa_.)
+
+Page 238, ligne 7.--«Dans les poëtes Latins du meilleur temps, on trouve
+des vers dont le milieu forme consonnance avec la fin, ou deux vers de
+suite dont les derniers mots ont le même son». J'ai surtout invoqué pour
+preuves les vers élégiaques de Tibulle, de Properce et d'Ovide, qu'il
+suffit en effet d'ouvrir pour en trouver. Je pouvais citer une autorité
+plus forte encore, celle de Virgile. Comme cela est moins reconnu dans
+les vers, et que ceux qui riment de cette manière sont épars dans ses
+différents poëmes, j'en citerai ici quelques exemples, qui ne peuvent
+laisser aucun doute.
+
+Vers de Virgile, dans lesquels le milieu rime avec la fin.
+
+ _Poculaque inventis acheloïa miscuit uvis.
+ Totaque thuriferis Panchaïa pinguis arenis.
+ Hic vero subitum, ac dictu mirabile monstrum,
+ Confluere et lentis uvam demittere ramis.
+ Et premere et laxas sciret dare jussus habenas.
+ Atque rotis summas levibus perlabitur undas.
+ Nudus in ignotâ, Palinure, jacebis arenâ.
+ O nimium cœlo et pelago confise serena_; etc.
+
+Rimes plus riches:
+
+ _I nunc et verbis virtutem illude superbis.
+ Cornua velatarum obvertimus antennarum_.
+
+On ne trouve pas moins de rimes de cette espèce dans les vers lyriques.
+En voici quelques exemples tirés d'Horace:
+
+ _Metaque fervidis
+ Evitata rotis, palmaque nobilis,
+ Terrarum dominos evehit ad Deos.
+ Hunc si mobilium turba quiritium.
+ Illum si proprio condidit horreo
+ Quicquid de Libycis verritur areis,
+ Stratus nunc ad aquæ lene caput sacræ_.
+
+Observez que tous ces vers rimés sont dans une seule ode, la première.
+
+ _Nec venenatis gravida sagittis.
+ Pone me pigris ubi nulla campis
+ Arbor œstivâ recreatur aurâ,
+ Aut in umbrosis Heliconis oris
+ Aut super Pindo gelidove in Hæmo_, etc.
+
+Je n'ai pas le faible mérite de rassembler ces exemples; je les ai
+trouvés réunis dans la traduction d'une lettre anglaise _sur l'art des
+vers_, imprimée en 1779, à Paris, dans un recueil intitulé: _Mélange de
+traductions de différents Ouvrages grecs, latins et anglais_, etc., par
+l'auteur de la traduction d'Eschyle (Lefranc de Pompignan). Je répéterai
+ici que si l'on n'avait pas attaché à ces consonnances une certaine idée
+de beauté, elles eussent été de véritables fautes.
+
+Page 244, addition à la note[1].--On voit que ce que j'ai dit des
+Troubadours provençaux, Fauchet le dit, dans ce passage, des Trouvères
+français. La ressemblance est égale sur beaucoup d'autres points. Mais
+les Troubadours et les Trouvères, s'élevèrent-ils en même temps? Si ce
+fut à l'imitation les uns des autres, lesquels servirent aux autres de
+modèles? Ce sont là des questions souvent débattues, du moins en France,
+et qui le seront peut-être long-temps encore. Je les laisse entières, et
+n'ai pas voulu même y entrer. Les rapports dont il s'agit ici entre les
+Troubadours et les Arabes sont certains: il est certain aussi que les
+Arabes ou Sarrazins d'Espagne, n'empruntèrent rien des Provençaux, mais
+bien les Provençaux des Sarrazins. Les conséquences ultérieures ne sont
+pas de mon sujet.
+
+Page 395, ligne 2. «Des poëtes italiens s'étaient fait entendre à
+Bologne, à Pérouse, etc.». L'ancien rimeur de Pérouse est _Cecco
+Nuccoli_. L'Allacci a inséré vingt-neuf sonnets de lui dans son recueil.
+La langue y est plus informe, plus mêlée de mots non encore assouplis au
+nouvel idiôme, que dans la plupart des autres poésies de ce temps. Ils
+sont d'ailleurs d'un genre tout particulier; c'est une espèce de
+burlesque ou de plaisanterie satyrique; dont ce _Cecco_ paraît avoir
+fait le premier essai. Il y en a d'amoureux, mais l'amour s'y exprime
+plutôt avec originalité qu'avec tendresse. Par exemple, le poëte aime
+une femme dont le nom commence par T. Il est plus amoureux de cette
+lettre, qu'un enfant ne l'est des fruits: il veut la placer parmi les
+lettres voyelles, et pour l'honorer davantage, l'entourer de perles; il
+veut par-là plaire à l'amour dont il est l'esclave. Il ne lui demande
+qu'une grâce, c'est de ne pas mourir des coups que ses traits lui
+portent; de ne pas mourir surtout tandis qu'il gêle.
+
+ _Io son del T si forte innamorato
+ Perch'è principio di ligiadro nome.
+ Son ne più vagho ch'el fanciul di pome
+ Tra lettere vocali ch'o l'o chiosato.
+ E per più honor de perle fegurato
+ Per piagere o cholul de chui io fome
+ Suo servidor de quel ch'io posso, chome
+ Cholui ch'aspetta d'esser meritato.
+ Solo una gratia t'adomando, amore:
+ Fa ch'io non pera sotto'l tuo pennello,
+ Però che vi seria grane, disonore_,
+ Sed io morisse d'um picciol quadrello.
+ Da poi che tu m'ai messo in tanto errore,
+ Fa ch'io non mora nel tenpo ch'è giello.
+
+Ce sonnet est celui de tous où la langue est le moins estropiée, et dont
+le sens est le plus clair. D'autres ont trait à de petites circonstances
+particulières à l'auteur; quelques-uns font allusion à des événements
+publics; ce sont de vraies énigmes pour nous. Il y en a de si obscurs
+qu'ils ressemblent à ces sonnets du _Burchiello_, inintelligibles à
+dessein, et qui sont de vrais coq-à-l'âne. Comment, par exemple, trouver
+un sens au sonnet suivant? On y voit bien que l'auteur est avec un
+seigneur très-riche, très-généreux, qui fait une grande dépense, et chez
+qui l'on fait très-bonne chère, mais ce ne sont que des à peu près, et
+dans plusieurs endroits le sens précis des termes nous échappe.
+
+ _Saper ti fo' chucho ch'io mi godo
+ E trago vita chiara in alto monte
+ E sto con Bartoluccio chiara fonte
+ Che cortesia spande in ogni modo.
+
+ E se anguille, o tenche, o lucci, o pescie sodo
+ Si trova in Prosa gia non venne al ponte
+ Che'l sig. nostro spende più che conte
+ Che sia in crestentà perquel ch'io odo.
+
+ Et ode diletto ch'io per confortarme
+ Ch'andando io per mangiare a lucielerte
+ E lasciamo a la porta le greve arme.
+
+ Et ogni gitto fo poi le Incherte
+ Et tu al teber vai avisando e chupi.
+ Et io l'inglogliert fo come fan lupi.
+
+ Lesist ghut ghot meh nengherte,
+ Elgli e il mio buon singnor di cui io fame
+ Che spende e spande chome fronde in rame_.
+
+Il y en a un autre, fait sans doute dans la première jeunesse de
+l'auteur, dans lequel tout ce qu'on voit, c'est que son père
+l'entretenait chichement, qu'il allait presque nu, qu'il avait perdu au
+jeu une petite jument, que pour obtenir de ce père un habit, il avait
+promis de ne plus jouer, et qu'il avait manqué à sa parole. C'est celui
+qui commence par ce quatrain, page 220 du recueil.
+
+ _Nel tempo santo non vidd' io mai peira
+ Nuda e scoperta come e'l mio farsecto;
+ E porto una gonella senza ochiecto
+ Che chi la mira lem par cosa tetra_.
+
+Mais en voici un pour lequel, du moins à ce qu'il me semble, il faudrait
+être un Œdipe.
+
+ _Non morier tanti mai di calde febbre
+ Dal giorno in qua ch' el primo fanciul nacque
+ Quant' io o pention che del mi piacque
+ La scurità di quel che amar co l'ebbre.
+
+ Eccho l'alpino trasmutato in tebbre
+ Fu per fortuna de le soperchie acque
+ Chosi io sono poi che'llocho giacque
+ Ove assagiai del bem del dolce tebbre.
+
+ Che corre sempre chiaro chome tesino,
+ Questo fiume real sovr'ongne fiume
+ In fino al mare non perde il suo chamino.
+
+ Risplende in esso un si lucente lume
+ Che di lui mira di corraggio fino
+ Puo dir ch'amor lui reggie in bel chostume.
+
+ Si ch'io o lasciata l'aiera de le chiane
+ E voi la teverina per mio stallo,
+ Chambiando il visa adoro un chiar cristallo_.
+
+On doit remarquer que ces deux derniers sonnets ont trois tercets à la
+fin, au lieu de deux. C'est un reste des libertés qu'on se donnait à la
+naissance de cette sorte de poésie, avant que la forme en fût
+entièrement fixée; c'est d'un autre côté l'origine des sonnets avec une
+queue, _colla coda_, qu'on employa quelques siècles après, surtout dans
+le genre burlesque et satirique, et dont il paraîtrait que _Cecco
+Nuccoli_ eût fourni le premier modèle.
+
+Page 402, dernier alinéa.--«La première forme des odes ou _canzoni_,
+était empruntée des Provençaux: à leur exemple, les poëtes italiens
+avaient, des l'origine, donné aux strophes des entrelacements harmonieux
+de rimes et de mesures de vers».
+
+Une chose qui mérite d'être observée, c'est que de toutes les formes de
+strophes que les Italiens pouvaient emprunter des Provençaux, ils ne
+choisirent que les plus longues et les plus graves. N'ayant cependant à
+chanter que l'amour, ils négligèrent toutes ces formes brèves et
+légères, flatteuses pour l'oreille et favorables au chant, mais qui leur
+parurent apparemment trop frivoles pour le caractère qu'ils voulurent
+donner dans leurs vers à cette passion. Quelques-uns des premiers poëtes
+siciliens essayèrent de ces rhythmes plus vifs de six, de sept et de
+neuf vers; mais les meilleurs poëtes du continent, _Guinizzelli,
+Guittone d'Arezzo_ et les autres, contents d'avoir le sonnet pour petite
+ode, ne donnèrent à leurs grandes _canzoni_ que des strophes de douze,
+treize, quinze, dix-huit et vingt-un vers, parmi lesquels encore ils en
+mirent plus souvent de grands que de petits. Dans leurs strophes bien
+arrondies, les rimes et les mesures de vers, quoique harmonieusement
+entrelacées, ne résonnèrent point aussi sensiblement, ne vibrèrent point
+avec autant de force, et n'eurent point de retours aussi sonores que
+dans ces petits couplets qui pouvaient exprimer la joie comme la
+tendresse, et qui devaient inspirer aux chanteurs des airs aussi variés
+que les rhythmes. On ne trouve dans leurs poésies rien qui ressemble à
+ces jolies coupes de strophes:
+
+ _Companho, te farai un vers covinen,
+ Et avray mais de fondatz n'oy a de sen;
+ Et er totz mesclatz d'amor
+ E de ioy el de ioven_.
+
+GUILLAUME IX, comte de Poitou, mort en 1127.
+
+ _En Alvernhe part Lemozi
+ Men aniey totz sol a tapi,
+ Trobei la molher d'en Gari
+ E d'en Bernart,
+ Saluteron me francamen
+ Per san Launart_.
+
+Le même.
+
+ _Be'm es plazen
+ E cossezen
+ Qui s'aysina de chantar,
+ Ab motz alqus
+ Serratz et clus
+ Qu'om temia de vergonhar_.
+
+PEYRE d'Auvergne.
+
+ _Ben sai qu'asselh seria fer
+ Que'm blasmon quar tan soven chan,
+ Si lur costavon mei chantar
+ Mielhs m'estai
+ Plus li plai
+ Que'm ten lai
+ Qu'ieu non chan mia per aver
+ Qu'ieu m'enten en autre plazer_.
+
+RAMBAUD, prince d'Orange.
+
+ _Dirai vos senes duplansa
+ D'aquest vers la comensansa
+ E'ls motz fan de ver sembumsa_
+ _Escoutatz:
+ Qui de proëzas balansa
+ Semblansa fay de malvatz_.
+
+MARCABRUS.
+
+ _Al plazen
+ Pessamen_, etc.
+
+Voyez cette strophe entière, citée, page 282, note 1.
+
+Observons encore que la langue italienne, dès sa naissance, ayant
+presque entièrement rejeté de ses mots la terminaisons masculines, les
+vers ne purent avoir, à peu d'exceptions près, que des rimes féminines
+et des terminaisons tombantes, dont le croisement et la combinaison,
+dans les _canzoni_ comme dans les sonnets, ne purent faire entièrement
+disparaître l'uniformité, tandis que dans les chansons provençales, le
+mélange des rimes masculines et féminines entretenait une variété
+agréable, et que le plus souvent même des rimes toutes masculines, mais
+croisées entr'elles, donnaient à la strophe plus de vigueur, et sans
+doute au chant plus de caractère et d'originalité.
+
+Page 428, addition à la note[1].--En 1282, dit Giov. Villani, l. VII, c.
+78, Florence étant gouvernée par quatorze magistrats, sous le titre de
+Bons-hommes, _buoni Huomini_, il parut difficile de réunir, sans
+confusion, en un seul esprit, tant d'esprits divisés entre eux, une
+partie étant Guelfe et l'autre Gibeline. On abolit donc ce gouvernement,
+et l'on en créa un nouveau, qu'on nomma les Prieurs des arts. Il y en
+eut d'abord seulement trois, ensuite six, un pour chacun des six
+quartiers ou _sesti_ de la ville: on y en ajouta d'autres de temps en
+temps: ils s'élevèrent à douze, à quatorze, et enfin jusqu'à vingt-un,
+autant qu'il y avait d'arts ou métiers. Le but de cette institution
+populaire étant surtout l'abaissement des nobles, on exigea que tout
+citoyen fût porté sur le registre ou la matricule de l'un de ces arts,
+quand même il ne l'exercerait pas, afin, dit un autre historien, que les
+nobles qui voudraient occuper quelque emploi déposassent, en prenant le
+nom de l'un des métiers, une partie de l'arrogance que leur inspirait
+cet orgueilleux mot de noblesse. _Giudicavano esser necessario che
+almeno col nome che prendevano, deponessero parte dell'alterigia che
+porgea loro quella boriosa voce della nobilità_.--Scipion Ammirato,
+_Istor. fior._, l. III. Voyez sur cette même institution, Machiavel.
+_Istor. fior._, l. II.
+
+Page 440.--A ce qui est dit dans les huit premières lignes de cette
+page, sur le tombeau élevé au Dante par le père du cardinal Bembo, il
+faut ajouter que dans le dernier siècle, en 1780, le cardinal Valenti
+Gonzaga, étant légat du pape à Ravenne, en fit ériger un nouveau,
+beaucoup plus magnifique que le premier, et digne enfin du grand homme à
+qui il est consacré.
+
+Page 442.--«Le Dante avait le teint brun...... la barbe et les cheveux
+noirs et crépus, habituellement l'air pensif et mélancolique». C'est le
+portrait qu'en fait Boccace, _Vita e costumi di Dante_. Il rapporte à ce
+sujet une petite anecdote. A Vérone, où son poëme, et surtout la
+première partie intitulée l'_Enfer_, avaient déjà beaucoup de
+réputation, et où il était lui-même généralement connu, parce qu'il y
+séjournait souvent depuis son exil, il passait un jour devant une porte
+où plusieurs femmes étaient assises. L'une d'elles dit aux autres à voix
+basse, mais pourtant de façon à être entendue de lui et de ceux qui
+l'accompagnaient: «Voyez-vous cet homme-là? c'est celui qui va en enfer
+et en revient quand il lui plaît, et rapporte sur la terre des nouvelles
+de ceux qui sont là-bas». Une autre femme lui répondit avec simplicité:
+«Ce que tu dis doit être vrai; ne vois-tu pas comme il a la barbe crépue
+et le teint brun? C'est sans doute la chaleur et la fumée de là-bas qui
+en sont la cause». Dante voyant qu'elle disait cela de bonne foi, et
+n'étant pas fâché que ces femmes eussent de lui une semblable opinion,
+sourit et passa son chemin.
+
+
+FIN DU PREMIER VOLUME.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire littéraire d'Italie (1/9), by
+Pierre-Louis Ginguené
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITTÉRAIRE D'ITALIE (1/9) ***
+
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+The Project Gutenberg EBook of Histoire littéraire d'Italie (1/9), by
+Pierre-Louis Ginguené
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire littéraire d'Italie (1/9)
+
+Author: Pierre-Louis Ginguené
+
+Editor: Pierre-Claude-François Daunou
+
+Release Date: February 27, 2010 [EBook #31432]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITTÉRAIRE D'ITALIE (1/9) ***
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+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
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+
+HISTOIRE LITTÉRAIRE
+D'ITALIE.
+
+
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+
+[Illustration: GINGUENÉ,
+_Membre de l'Institut de France_.]
+
+
+
+
+HISTOIRE LITTÉRAIRE
+D'ITALIE,
+
+par P. L. GINGUENÉ,
+DE L'INSTITUT DE FRANCE.
+
+SECONDE ÉDITION,
+
+REVUE ET CORRIGÉE SUR LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR,
+ORNÉE DE SON PORTRAIT, ET AUGMENTÉE D'UNE NOTICE HISTORIQUE
+par M. DAUNOU.
+
+
+TOME PREMIER.
+
+
+A PARIS,
+CHEZ L. G. MICHAUD, LIBRAIRE-EDITEUR,
+PLACE DES VICTOIRES, N°. 3.
+
+M. DCCC. XXIV.
+
+
+
+
+NOTICE
+SUR
+LA VIE ET LES OUVRAGES
+DE M. GINGUENÉ.
+
+
+Pierre-Louis Ginguené, né à Rennes, le 25 avril 1748, fit avec
+distinction ses études au collège de cette ville: il y était condisciple
+de Parny, au moment où les jésuites en furent expulsés[1]. Mais c'était
+au sein de sa propre famille, peu riche et fort considérée, que Ginguené
+avait puisé le sentiment du véritable honneur et le goût des lettres.
+
+ [1] V. _son Épître à Parny_.
+
+ Ton amitié m'est chère......
+ De ce doux sentiment, le germe précieux
+ Dès long-temps dans nos coeurs naquit sous d'autres cieux.
+ Ton enfance enlevée à ton île africaine
+ Vint aborder gaîment la rive armoricaine:
+ Tu parus au lycée, où, docile écolier,
+ J'avais vu sans regret le bon Duchatelier
+ Aux enfans de Jésus enlever la férule.
+
+ (Duchatelier avait été le premier principal du collège de
+ Rennes après l'expulsion des jésuites.)
+
+Il devait aux lumières et aux soins de son père ses progrès rapides et
+la bonne direction de ses études. Ses autres maîtres lui avaient appris
+les langues grecque et latine: il acquit de lui-même des connaissances
+plus étendues et plus profondes; la littérature latine lui devint
+familière; et entre les chefs-d'oeuvre modernes, il étudia surtout ceux
+de l'Italie et de la France. Il lut aussi de très-bonne heure et dans
+leur langue les meilleurs livres anglais, et avant 1772, son instruction
+embrassait déjà presque tous les genres que l'on a coutume de comprendre
+sous les noms de belles-lettres, d'histoire et de philosophie. Quand les
+goûts littéraires sont à la fois si vifs et si heureusement dirigés, ils
+prennent bientôt les caractères de la science et du talent. Ginguené,
+dans sa jeunesse, et avant de sortir de Rennes, était un homme éclairé,
+un littérateur habile, un écrivain exercé: il était de plus un
+très-savant musicien; car il avait porté dans l'étude de cet art, qu'il
+a toujours chéri, l'exactitude sévère qu'il donnait à ses autres
+travaux. Il aimait mieux ignorer que savoir mal; il voulait jouir de ses
+connaissances et non pas s'en glorifier.
+
+C'est depuis long-temps en France un résultat fâcheux des circonstances
+ou des dispositions politiques, qu'un jeune homme d'un mérite éminent
+soit presque toujours attiré par ce mérite même dans la capitale, et
+qu'il y demeure fixé par ses succès. Ginguené arriva pour la première
+fois à Paris en 1772. Il avait composé à Rennes, entre autres pièces de
+vers, la _Confession de Zulme_; il la lut à quelques hommes de lettres,
+particulièrement à l'académicien Rochefort. Elle circula bientôt dans
+le monde; Pezai, Borde et un M. de la Fare se l'attribuèrent: on
+l'imprima défigurée en 1777, dans la Gazette des Deux-Ponts. «Cela me
+devint importun, dit Ginguené lui-même; je me déterminai à la publier
+enfin sous mon nom et avec les seules fautes qui étaient de moi. Elle
+parut dans l'Almanach des Muses de 1791. Je changeai tout le début, je
+corrigeai quelques négligences un peu trop fortes; il en restait encore
+plusieurs que j'ai tâché d'effacer depuis..... On a vu plusieurs fois
+des plagiaires s'attribuer l'oeuvre d'autrui, mais non pas, que je sache,
+attaquer le véritable auteur comme si c'était lui qui eût été le
+plagiaire. C'est ce que fit pourtant M. Mérard de Saint-Just. Quelques
+amis des vers s'en souviennent peut-être encore; les autres pourront
+trouver, dans le Journal de Paris de janvier 1779, les pièces de ce
+procès bizarre.»
+
+Ailleurs Ginguené nous apprend que, fort jeune encore, et dans la
+première chaleur de son goût pour la poésie italienne, il entreprit de
+tirer de l'énorme Adonis de Marini, un poëme français en cinq chants. Le
+troisième, le quatrième et ce qu'il avait fait du dernier, lui ont été
+dérobés: il a publié les deux premiers dans un recueil de poésies où se
+retrouvent aussi plusieurs des pièces de vers qu'il a composées depuis
+1773 jusqu'en 1789, et dont la plupart avaient été insérées dans des
+journaux littéraires ou dans les Almanachs des Muses. La _Confession de
+Zulmé_ conserve, à tous égards, le premier rang parmi ces compositions;
+mais il y a de l'esprit, de la grâce, et un goût très-pur dans toutes
+les autres.
+
+Dès 1775, il commença de publier dans les journaux des articles de
+littérature, genre de travail auquel il a consacré, jusques dans les
+dernières années de sa vie, les loisirs que lui laissaient de plus
+importantes occupations. Ce sont en général d'excellens morceaux de
+critique littéraire; et si l'on en formait un recueil bien choisi, comme
+Ginguené lui-même s'était promis de le faire un jour, ce serait un
+très-utile supplément aux meilleurs cours de littérature moderne; il
+offrirait le modèle d'une critique ingénieuse et sévère, quelquefois
+savante et profonde, souvent piquante et toujours décente. Durant
+plusieurs années, Ginguené a travaillé au _Mercure de France_, avec
+Marmontel, La Harpe, Chamfort, MM. Garat et Lacretelle aîné.
+
+Le célèbre compositeur Piccini, arrivé à Paris à la fin de l'année 1776,
+parvint, non sans peine, à mettre sur le théâtre lyrique sa musique
+nouvelle du Roland de Quinault. Une guerre s'alluma entre les partisans
+de Piccini et ceux de Gluck, qui, depuis 1774, avait obtenu de brillans
+succès sur la même scène, par les opéras d'Iphigénie en Aulide,
+d'Alceste, d'Orphée, et d'Armide. Chacun des deux rivaux donna une
+Iphigénie en Tauride en 1779. Depuis long-temps aucune querelle
+littéraire ni même politique, n'avait pris en France un si violent
+caractère. A la tête du parti, ou, comme dit La Harpe, de la faction
+gluckiste, on distinguait Suard et l'abbé Arnauld, Marmontel,
+Chastellux, et La Harpe lui-même se donnaient pour les chefs des
+Piccinistes. Ginguené, qui embrassa vivement cette dernière cause, avait
+sur ceux qui la combattaient et encore plus sur ceux qui la défendaient,
+l'avantage de savoir parfaitement la musique. L'oubli profond où cette
+querelle alors si bruyante est aujourd'hui ensevelie, couvre tous les
+pamphlets qu'elle fit naître, y compris les lettres anonymes de Suard,
+et même les écrits publiés à cette époque par Ginguené[2]; mais ce
+qu'ils contenaient de plus instructif se retrouve dans la notice qu'il a
+imprimée en 1801[3] sur la vie et les ouvrages de Piccini, qui venait de
+mourir en 1800 et dont il était resté l'intime ami.
+
+ [2] L'un des plus piquans est intitulé: _Lettre de
+ Mélophile_. Naples (Paris, chez Valleyre), 1783, 26 pages
+ in-8°. Ginguené a inséré plusieurs articles sur le même sujet
+ dans le Mercure de France.
+
+ [3] Paris, chez la veuve Panckoucke, an IX, in-8°., 146
+ pages, y compris les notes.
+
+En 1780, Ginguené obtint une place dans les bureaux du ministère des
+finances, alors appelé contrôle général: il avait besoin d'employer
+ainsi une partie de son temps pour être en état de consacrer l'autre à
+des travaux littéraires. La fonction de simple commis pouvait sembler
+fort au-dessous de ses talons: il la sut élever jusqu'à lui, en y
+portant les habitudes honorables qui lui étaient naturelles, une
+exactitude assidue, une probité inflexible, et un respect constant pour
+les plus minutieux devoirs. Il s'y faisait remarquer par la netteté de
+ses calculs et par une écriture élégante, qu'on a comparée à celle de
+Jean-Jacques Rousseau, et avec un peu plus de justesse ou d'apparence
+aux caractères de Baskerville. En acceptant cet emploi, Ginguené composa
+une pièce de vers intitulée dans le recueil de ses poëmes. _Epître à mon
+ami, lors de mon entrée_ DANS LES BUREAUX _du contrôle général_. Quand
+la pièce parut en 1780, le titre portait: _lors de mon entrée_ AU
+CONTRÔLE GÉNÉRAL; ce qui a donné lieu à quelques plaisanteries de
+Rivarol et de Champcenets.
+
+Ginguené concourut sans succès, en 1787 et 1788, pour deux prix, l'un de
+poésie, l'autre d'éloquence, proposés par l'Académie française. Il
+s'agissait de célébrer en vers le dévouement du prince Léopold de
+Brunswick, qui s'était précipité dans l'Oder, en voulant sauver des
+malheureux. La pièce de Ginguené obtint d'autres suffrages que ceux des
+académiciens; il eut toujours de la prédilection pour ce poëme, qui,
+durant trois années, lui avait donné inutilement beaucoup de peine, et
+dont il ne se dissimulait pas les défauts: il l'a inséré, en 1814, dans
+le recueil de ses poésies diverses. Le sujet du prix d'éloquence était
+national: on demandait un éloge de Louis XII. Le concours fut nombreux,
+et Ginguené, déjà quadragénaire, se laissa entraîner dans cette lice par
+ses affections patriotiques; il avait besoin de louer un roi dont la
+mémoire était restée chère a tous les Français, et particulièrement aux
+Bretons. Son ouvrage, imprimé avec des notes, en 1788[4], est
+remarquable par une profonde connaissance du sujet, et par une
+expression franche des plus honorables sentimens; mais il est possible
+qu'au sein de l'Académie, l'auteur ait été reconnu par quelques-uns de
+ses juges, dont il avait été l'antagoniste dans la querelle musicale; et
+d'ailleurs, on doit convenir que cet éloge un peu long, et plus
+instructif qu'académique, n'est pas ce que Ginguené a écrit de mieux en
+prose; c'est néanmoins un fort bon discours, plein de raison et semé de
+traits ingénieux.
+
+ [4] A Paris, chez Debray, 86 pages in-8°.--Dans la Biographie
+ universelle (art. Louis XII), il est dit que «parmi les
+ ouvrages envoyés au concours, on a imprimé ceux de MM. Noël,
+ Barrère, Florian et Langloys». Il était décidé que celui de
+ Ginguené n'obtiendrait de mention nulle part.
+
+La conduite de Ginguené depuis 1789, au milieu des troubles civils, a
+été si noble et si pure qu'on ne peut avoir aucun motif de dissimuler
+ses opinions politiques. D'ailleurs on voudrait en vain s'en taire: ses
+écrits antérieurs à cette époque respiraient déjà l'amour de la liberté,
+et ceux qu'il composa depuis, tinrent toutes les promesses que l'auteur
+avait données jusqu'alors. Il célébra par une ode l'ouverture des
+états-généraux; et en même temps qu'il continuait d'insérer dans les
+journaux des articles de littérature, et qu'avec Framery, il publiait
+dans l'Encyclopédie méthodique, les premiers tomes du Dictionnaire de
+musique, il coopérait avec Cérutti et Rabaud Saint-Étienne, à la
+rédaction de la Feuille villageoise, destinée à répandre dans les
+campagnes des notions d'économie domestique et rurale, et la plus saine
+instruction civique. Les sages principes et le ton modéré de cette
+feuille, contrastaient avec la violence ou la feinte exaltation de la
+plupart des écrits périodiques du même temps. On attribue à Ginguené une
+brochure (de 156 pages in-8°.) imprimée en 1791, et intitulée de
+_l'autorité de Rabelais dans la révolution présente_; elle a eu, à cette
+époque beaucoup de succès: c'était un tissu d'extraits de ce facétieux
+écrivain, mais choisis avec goût, enchaînés avec art, et habilement
+traduits ou commentés quand ils avoient besoin de l'être. Un plus
+véritable ouvrage, publié sous le nom de Ginguené, en la même année, a
+pour titre: _Lettres sur les confessions de J.-J. Rousseau_ (147 pages
+in-8°.). Ces lettres sont au nombre de quatre, et suivies de notes
+historiques: un éclatant et digne hommage y est rendu au génie et aux
+infortunes du citoyen de Genève. On y pourrait désirer un peu plus
+d'impartialité, et révoquer en doute les torts que Ginguené impute à
+D'Alembert et à quelques autres personnages. Pour ceux de Voltaire, ils
+sont publics; et ceux de Grimm, inexcusables: peut-être les uns et les
+autres ne sont-ils nulle part plus franchement exposés que dans ces
+lettres; mais il s'en faut que tous les soupçons de Jean-Jacques aient
+été aussi bien fondés que ceux-là; et il était possible d'examiner de
+plus près, de mieux éclaircir l'histoire des malheurs et des égaremens
+de cet illustre écrivain. Ce qu'on avouera du moins, en relisant ces
+quatre lettres, c'est qu'il y règne, malgré la douce élégance du style,
+une morale très-austère. La Harpe y a répondu avec plus de sécheresse
+que de logique, par des articles du Mercure de France, en 1792.
+
+Ginguené, dans cet ouvrage et dans la Feuille villageoise, avait trop
+ouvertement professé l'amour de la justice, la haine du désordre et des
+violences, pour échapper aux fureurs de l'ignoble tyrannie qui régna sur
+la France en 1793 et 1794. Comme son ami Chamfort, comme la plupart des
+hommes éclairés et vertueux de cette époque, il fut calomnié, espionné,
+arrêté et jeté dans les cachots. Sa carrière allait finir, si le jour de
+la délivrance se fût fait un peu plus long-temps attendre. Il sortit de
+sa prison tel qu'il y était entré, ami des lettres, des lois et de la
+liberté: comme il n'avait jamais fait de dithyrambe en l'honneur de
+l'anarchie, il ne se crut pas tenu de redemander le despotisme; et
+n'ayant jamais porté de bonnet rouge, il n'avait ni à déposer, ni à
+prendre la livrée d'aucune faction. Il retrouvait une patrie: il
+continua de la servir, et ne sentit pas le besoin de se venger autrement
+des insensés qui l'avaient opprimé comme elle.
+
+Chamfort ne survivait point à cet effroyable désastre: le premier soin
+de Ginguené fut d'honorer sa mémoire. Il recueillit et publia ses
+oeuvres, en y joignant, sous le titre de notice, un tableau très-animé de
+sa vie, de ses travaux littéraires et de son caractère moral. Il l'a
+peint «excellent fils, ami sincère et dévoué, de la probité la plus
+intacte et du commerce le plus sûr; officieux et d'une délicatesse
+extrême dans la manière d'obliger, fier comme il faut l'être quand on
+est pauvre, mais aussi éloigné de l'orgueil que de la bassesse;
+désintéressé jusqu'à l'excès, et incapable de mettre un seul instant en
+balance ses avantages avec ceux de la vérité et de la justice.» Il
+appartient à ceux qui ont connu particulièrement Chamfort, de décider si
+ce portrait est fidèle; mais c'est bien sûrement celui de Ginguené
+lui-même.
+
+On avait commencé, en 1791, la collection des _Tableaux historiques de
+la révolution française_, et Chamfort avait fourni le texte des treize
+premières livraisons; Ginguené a continué ce travail jusqu'à la
+vingt-cinquième, et n'a point coopéré aux quatre-vingt-huit suivantes.
+Le projet de la _Décade philosophique_ remonte aussi aux derniers jours
+de la vie de Chamfort, en avril 1793; Ginguené a été l'un des principaux
+rédacteurs de ce journal littéraire depuis 1795 jusqu'en 1807.
+
+Aussitôt après la chute de l'horrible décemvirat, la carrière des
+fonctions civiles s'ouvrit pour Ginguené: il devint membre de la
+commission exécutive d'instruction publique, et demeura le directeur
+général de cette branche d'administration, depuis le rétablissement du
+ministère de l'intérieur à la fin de 1795 jusqu'en 1797. On lui dut la
+réorganisation des écoles; et néanmoins, en remplissant des devoirs si
+graves avec tout le zèle qu'ils exigeaient, il trouvait encore des
+momens à consacrer à des compositions littéraires. Il a, dans cet
+intervalle, publié des observations sur l'un des ouvrages de Necker[5],
+et coopéré aux travaux de l'Institut. Au moment où se formait cette
+société savante, il avait été appelé à y prendre place dans la classe
+des sciences morales et politiques. Quelquefois il a rempli, au sein de
+cette classe, la fonction de secrétaire, qui alors n'était point
+perpétuelle, et il y a lu divers morceaux qui depuis ont été insérés
+soit dans ses propres ouvrages, soit en des recueils académiques. Nous
+trouvons par exemple dans le tome VII des _Notices des manuscrits_, les
+résultats des recherches qu'il avait faites sur un poëme italien que
+l'on croyait inédit, et qu'on attribuait à Fédérico Frezzi, l'auteur du
+Quadrireggio, mais qui n'était réellement qu'une mauvaise copie du
+_Dittamondo_, de Fazio degli Uberti, depuis long-temps imprimé. Les
+erreurs commises sur ce point par le père Labbe, par le Quadrio, par
+Tiraboschi, sont relevées dans cette courte dissertation, avec une
+clarté parfaite et une élégance peu commune en de telles discussions.
+
+ [5] _De M. Necker et de son livre, intitulé: De la Révolution
+ française, par P.L. Ginguené, de l'Institut national de
+ France_. Paris, an V, in-8°., 94 pages extraites en grande
+ partie de la Décade. Il y a dans cet écrit quelques idées qui
+ se ressentent un peu trop de l'époque où il a été composé;
+ mais la note au bas des pages 77 et 78 offre un exposé
+ sincère de la conduite et des opinions politiques de
+ Ginguené; et les pages suivantes contiennent une excellente
+ critique littéraire du style, souvent fort étrange, de M.
+ Necker.
+
+Ces deux années de la vie de Ginguené en ont été peut-être les plus
+heureuses; car il n'était distrait de ses études que par des fonctions
+publiques qui se rattachaient elles-mêmes aux sciences, aux lettres et
+aux arts. Vers la fin de 1797, il partit pour Turin en qualité de
+ministre plénipotentiaire de la France. S'il n'eût fallu, pour remplir
+cette mission difficile, que beaucoup de sagacité, d'urbanité et de
+franchise, il aurait pu s'y promettre des succès; mais s'il fallait de
+l'astuce et de la souplesse, c'étaient là des talens qui devaient lui
+manquer toujours et un art dont il n'avait pas fait l'apprentissage. Il
+ne passa que sept mois en Piémont, et à l'exception d'un voyage de
+quelques jours à Milan en 1798, il ne put exécuter le projet qu'il avait
+dès long-temps formé, de visiter toutes les parties de l'Italie. Il a
+exprimé ce regret en 1814 dans l'une des notes qui accompagnent ses
+poésies diverses. «Des travaux, dit-il, dont j'avais l'idée, et que j'ai
+publiés depuis, ont prouvé que ce n'était point une simple fantaisie de
+curieux que je voulais satisfaire. Des milliers de Français ont été
+envoyés dans cette Italie, dont la langue, les moeurs, la littérature,
+les arts leur étaient totalement étrangers: il était écrit que je
+n'aurais pas ce bonheur; et je mourrai probablement sans avoir vu le
+beau pays dont je me suis occupé toute ma vie.»
+
+De retour à Paris et à sa campagne de St.-Prix, Ginguené avait repris le
+cours de ses travaux paisibles, lorsqu'à la fin de l'année 1799, il fut
+élu membre du tribunat. Le devoir qu'il avait à remplir en cette qualité
+était de résister aux entreprises d'un ambitieux qui venait de s'emparer
+à main armée d'une magistrature suprême, et qui aspirait à concentrer en
+lui seul tous les droits et tous les pouvoirs. On voyait trop que ce
+parvenu n'aurait assez ni de probité, ni de lumières, pour mettre de
+lui-même un terme à ses usurpations au dedans, ni à ses conquêtes au
+dehors; et, qu'abandonné à son audace aveugle, il allait courir de
+succès en succès à sa perte, et compromettre, avec sa propre fortune,
+des intérêts bien plus chers, la liberté publique, l'indépendance, et,
+s'il se pouvait, l'honneur même de la nation française. Il s'agissait de
+le contenir au moins dans les limites légales de l'autorité, déjà
+beaucoup trop étendue, dont il venait de s'investir. Ginguené s'est
+montré fidèle à cette obligation sacrée: son caractère, ses opinions,
+ses habitudes morales l'entraînèrent et le fixèrent dans les rangs
+périlleux de l'opposition. Inaccessible aux séductions et supérieur aux
+menaces, il ne laissa aucun espoir d'obtenir de lui de lâches
+complaisances. S'il avait pu être tenté d'en avoir, il en eût été assez
+détourné par l'ignominie des faveurs même qui les devaient récompenser.
+On s'abuserait néanmoins si l'on supposait que ses efforts et ceux de
+ses collègues tendissent alors à renverser un gouvernement qu'ils
+s'étaient engagés à maintenir. C'est une idée qui ne vient pas aux
+hommes qui ont une conscience: leur respect pour les devoirs qu'ils ont
+consenti à s'imposer est la plus sûre des fidélités. Les circonstances
+déplacent les intérêts et les vains hommages; la loyauté seule enchaîne.
+Le but auquel aspirait Ginguené en 1800, 1801 et 1802, au sein du
+tribunat, était de conserver ce qui subsistait encore de lois, d'ordre
+et de liberté en France. Voilà ce qu'il voulait inflexiblement, ce qu'il
+réclamait en toute occasion, avec une énergie que l'on trouva
+importune. Son discours contre l'établissement des tribunaux spéciaux,
+c'est-à-dire inconstitutionnels et tyranniques, excita l'une des plus
+violentes colères de cette époque, et provoqua, au lieu de réponse, une
+invective grossière qui, dans le Journal de Paris, fut attribuée au
+héros accoutumé à vaincre toutes les résistances et toutes les libertés.
+Peu de mois après on commença l'épuration du tribunat, et Ginguené fut
+compris parmi les vingt premiers éliminés. Le héros daigna garder contre
+lui des ressentimens qui depuis s'amortirent tant soit peu, et ne
+s'éteignirent jamais. Ginguené, dans les quatorze années suivantes de sa
+vie, n'est plus rentré dans la carrière politique; mais il s'est élevé à
+des rangs de plus en plus honorables dans la république des lettres.
+
+Il commença, dans l'hiver de 1802 à 1803, au sein de l'Athénée de Paris,
+un cours de littérature italienne, qu'il reprit en 1805 et 1806, et qui
+attira toujours une grande affluence d'auditeurs. Beaucoup de
+littérateurs éclairés le suivaient assidûment, et y trouvaient, au
+milieu des plus agréables détails, cette exactitude sévère qui
+caractérise la véritable instruction, et dont les exemples avaient été
+jusqu'alors fort rares dans les chaires de littérature. Quelques-unes de
+ces leçons, celles qui se retrouvent dans une partie du premier volume
+de l'Histoire littéraire d'Italie, avaient été prononcées à l'Athénée,
+lorsqu'en 1803 un arrêté des consuls abrogea la loi qui avait organisé
+l'Institut, abolit la classe des sciences morales et politiques, et
+rétablit l'Académie française et l'Académie des inscriptions, sous les
+noms de classe de la langue et de la littérature française, et de classe
+d'histoire et de littérature ancienne. Peu de mois auparavant une
+commission avait été formée au sein de l'ancien Institut, pour rédiger
+un dictionnaire de la langue française; mais on feignit de trouver
+étrange que cette commission, dont Ginguené était membre, n'eût point
+achevé ce travail en une demi-année. On se plaignait sérieusement de
+cette lenteur, surtout dans le Journal de Paris, et on la présentait
+comme la plus décisive raison de ressusciter une académie française, qui
+serait bien plus diligente, et qui en effet n'a cessé, depuis 1803
+jusqu'à ce jour, de préparer une édition nouvelle de ce dictionnaire.
+Lorsqu'on publia en 1803 la première liste de la classe de littérature
+française, plusieurs personnes croyaient y rencontrer le nom de
+Ginguené, se figurant qu'il y était assez appelé par le genre de ses
+talens, de ses études et de ses ouvrages; mais les rédacteurs de ces
+listes en avaient jugé autrement. On pourrait observer que parmi les
+membres de l'Institut, qui alors réglaient ainsi les rangs de leurs
+confrères, figuraient quelques-uns de ceux qui depuis ont été exclus de
+l'une et de l'autre de ces académies; mais remarquons seulement qu'ils
+avaient omis le nom de Ginguené même sur le tableau des membres de la
+classe d'histoire et de littérature ancienne, en sorte qu'il ne se
+retrouvait nulle part; exclusion qui eût été par trop honorable,
+puisqu'elle eût été l'unique[6]. Ce n'était qu'une inadvertance, malgré
+le soin extrême qu'on avait apporté à cette classification. Il advint
+que David Leroi et l'ex-bénédictin Poirier, compris dans ce premier
+tableau, moururent fort peu de jours après sa publication, et laissèrent
+deux places vacantes. On remplit l'une par le nom de Ginguené, et M.
+Joseph Bonaparte fut appelé, _par voie d'élection_, à la seconde.
+
+ [6] On dit qu'un homme de cour alors puissant, était allé
+ visiter dans les bureaux de l'intérieur la liste du nouvel
+ institut, et en avait effacé le nom de Ginguené pour y mettre
+ le sien propre.
+
+Ginguené, dès 1803, lut à la classe de littérature ancienne les premiers
+chapitres de son histoire littéraire d'Italie; il voulait profiter des
+lumières de ses collègues, surtout en ce qui concernait la littérature
+arabe dans le quatrième de ces chapitres; et il eût continué ces
+lectures, s'il n'eût craint de s'engager peut-être en d'inutiles
+controverses: plus tard, il a lu à cette compagnie savante les articles
+relatifs à Machiavel et à l'Alamanni, insérés depuis dans les tomes VIII
+et IX de son ouvrage. La classe de littérature ancienne avait aussi
+entendu la lecture de sa traduction en vers du poëme de Catulle sur les
+noces de Thétis et de Pélée, ainsi que la préface qui contient
+l'histoire critique de ce poëme. Tout ce travail a été publié en 1812
+avec des corrections, des additions, des notes et le texte latin[7].
+
+ [7] A Paris, chez MM. Michaud, in-18, 252 pages.
+
+La _Décade_, continuée depuis 1805, sous le titre de _Revue_, fut
+supprimée en 1807, au grand regret de tous les amis des lettres et de la
+saine critique. Ginguené a coopéré depuis à quelques autres journaux
+littéraires; mais la classe de littérature ancienne le chargea, en cette
+même année 1807, de travaux plus importans. L'un consistait à rédiger
+chaque année l'analyse de tous les mémoires lus dans son sein; il a
+pendant sept ans rempli cette tâche. Il lisait ces exposés aux séances
+publiques annuelles, et leur donnait un peu plus d'étendue en les
+livrant à l'impression Réunis, ils offrent un précis historique des
+travaux de cette compagnie depuis 1807 jusqu'en 1813[8], et il serait
+superflu d'ajouter que la clarté de la diction et l'élégance des formes
+y conservent partout aux matières ce qu'elles ont d'importance et
+d'intérêt. En même temps, Ginguené avait été nommé membre de la
+commission établie pour continuer l'histoire littéraire de la France,
+dont il existait douze tomes in-4°., publiés par les Bénédictins. Les
+quatre derniers ne correspondaient encore qu'à la première moitié du
+douzième siècle; et pour atteindre l'année 1200, sans changer de
+méthode, il a fallu composer trois autres volumes qui ont paru en 1814,
+1817 et 1820. Tous trois contiennent plusieurs morceaux de Ginguené;
+morceaux qui par la nature même de leurs sujets, tiennent de plus près
+que beaucoup d'autres aux annales de la littérature française proprement
+dite; car ils concernent les trouvères et les troubadours. Ginguené
+avait déjà rattaché l'histoire des poëtes provençaux à celle des poëtes
+italiens, dans le troisième chapitre de son grand ouvrage: il fait ici
+plus particulièrement connaître la vie et les productions d'environ
+quarante troubadours du douzième siècle, tels que Guillaume IX, comte de
+Poitou, Arnauld Daniel, Pierre Vidal, etc. Il a consacré dans ce même
+recueil de pareils articles aux trouvères, c'est-à-dire aux poëtes
+français ou anglo-normands de cette même époque, par exemple à Benoît de
+Sainte-Maure, Chrétien de Troyes, Lambert Li-Cors, Alexandre de Paris.
+Ajoutons que presque toutes les notices relatives à des poëtes latins
+dans ces trois volumes sont aussi de Ginguené; on y peut distinguer
+celles qui concernent Léonius, Pierre le Peintre, et Gautier, l'auteur
+de l'Alexandréide.
+
+ [8] Ces exposés analytiques ont été continués en 1814 et 1815
+ par le rédacteur de cette notice.
+
+Pour se délasser d'études si sérieuses, Ginguené composait des fables
+qu'il a publiées au nombre de cinquante en 1810[9]. Les sujets, presque
+tous empruntés d'auteurs italiens, Capaccio, Pignotti, Bertola, Casti,
+Gherardo de' Rossi, Giambattista Roberti, se sont revêtus, en passant
+dans notre langue, de formes aimables et piquantes. En ce genre
+difficile, la plus grande témérité est d'imiter Lafontaine; il est moins
+périlleux et plus modeste d'essayer de faire autrement que lui, et c'est
+ce qu'a tenté Ginguené, avec un succès peu éclatant, mais réel et
+supérieur peut-être à celui qu'il s'était promis; car il n'avait cherché
+que son propre amusement dans ces compositions ingénieuses. On s'aperçut
+du caractère épigrammatique de ces apologues; le journal de Paris en
+dénonça cinq ou six et accusa l'auteur d'avoir de l'humeur contre
+quelqu'un. Ginguené avait pourtant soumis son recueil de fables à la
+censure qui en avait supprimé six, et mutilé deux ou trois autres; il a
+depuis, en 1814, réparé ces altérations et ces omissions en publiant dix
+fables nouvelles[10] avec les poésies diverses ci-dessus indiquées.
+
+ [9] A Paris, chez MM. Michaud frères, in-18, 247 pages.
+
+ [10] Ibid. in-18, 306 pages.
+
+Une édition des poëmes d'Ossian, traduits par Letourneur, parut en 1810,
+ayant pour préliminaire un mémoire de Ginguené sur l'état de la question
+relative à l'authenticité de ces productions; c'est un excellent morceau
+d'histoire littéraire[11] où tous les faits sont impartialement exposés,
+et dont la conclusion est que probablement ces poésies ont été composées
+en effet par un ancien barde. En 1811, il prit soin de l'édition des
+OEuvres du poëte Lebrun, et y attacha une notice historique, où se
+reconnaît le langage de la vérité et de la justice autant que celui de
+l'amitié. Les quatre premiers volumes de la Biographie universelle,
+publiés aussi en 1811, contenaient plusieurs articles de Ginguené, qui
+n'a pas cessé depuis de coopérer à ce recueil, le plus vaste, le plus
+riche, et le plus varié qui existe en ce genre. Les morceaux qu'il y a
+fournis se prolongent jusqu'au trente-quatrième volume, imprimé en 1823.
+Il est vrai que les sujets sont quelquefois les mêmes qu'en certaines
+parties de son histoire littéraire d'Italie; mais cette histoire finit
+avec le seizième siècle, et c'est fort souvent à des littérateurs
+italiens des trois siècles suivans que se rapportent les articles qu'il
+a insérés dans la Biographie[12]. Réunis et disposés dans l'ordre
+chronologique, ils offriraient une esquisse des annales de la
+littérature italienne depuis l'an 1600 jusqu'à nos jours et formeraient
+une sorte de supplément au principal ouvrage de Ginguené.
+
+ [11] Il en a été tiré des exemplaires particuliers en 36
+ pages in-8°.
+
+ [12] Tels sont les articles: L. Adimari, Alfieri,
+ Algarotti... Bandini, Bianchini... Calogera, Casti, Chiari...
+ Fabroni, Facciolato, Filangieri, Filicaia, Fontanini,
+ Forcellini... Galiani, Goldoni... et un très-grand nombre
+ d'autres. Ginguené a d'ailleurs fourni à ce recueil des
+ articles étrangers à la littérature italienne, par exemple
+ ceux de Chamfort et de Cabanis.
+
+Les trois premiers volumes de cet ouvrage ont paru en 1811; les deux
+suivans, en 1812; le sixième, en 1813[13]; et les trois derniers, en
+1819, après la mort de l'auteur. Le septième est tout entier de lui, à
+l'exception de quelques pages. Mais il n'y a guère qu'une moitié, tant
+du huitième que du neuvième, qui lui appartienne. L'autre moitié est de
+M. Salfi, qui, par ces supplémens, et par un tome dixième de sa
+composition, imprimé en 1823, a complété les annales littéraires de
+l'Italie jusqu'à la fin du seizième siècle. L'accueil honorable que
+l'ouvrage de Ginguené a reçu en France, en Italie, en Allemagne, en
+Angleterre, les traductions qui en ont été faites, et la seconde édition
+qu'on en donne aujourd'hui, quatre ans après la publication des derniers
+tomes de la première, ne nous laissent rien à dire ici sur le mérite de
+ces neuf volumes. Il paraît que le public leur assigne un rang fort
+élevé parmi les livres composés en prose française au dix-neuvième
+siècle; qu'il y trouve un heureux choix de détails et de résultats, de
+faits historiques et d'observations littéraires. Tiraboschi, dans une
+bien plus volumineuse histoire, n'avait guère recueilli que des faits;
+Ginguené y a su joindre, en un bien moindre espace, des considérations
+neuves et des analyses profondes. Il s'était donné une très-riche
+matière: il l'a disposée avec méthode, et sans chercher à la parer, il
+s'est appliqué et il a réussi à lui conserver toute sa beauté naturelle.
+
+ [13] A cette époque, le vice roi d'Italie fit remettre à
+ Ginguené une médaille d'or où sont gravés ces mots: _Al
+ Cavaliere P.L. Ginguené, dell' Istituto di Francia, ben
+ merito dell' Italiana letteratura. Decretuta dal vice-ré
+ d'Italia, il di 28 maggio 1813._
+
+Cependant lorsqu'après la publication et le succès des six premiers
+volumes, quelques-uns de ses amis, membres de l'Académie française,
+s'avisèrent de le porter à une place vacante dans cette compagnie, et
+lorsque, l'ayant fait consentir à cette candidature, ils croyaient avoir
+vaincu le plus grand obstacle, on ne le jugea pas digne encore d'un si
+grand honneur; et puisqu'il le faut avouer, il fut si peu sensible à ce
+déplaisir, que personne en vérité n'eut à regretter ni à se réjouir de
+le lui avoir donné: on l'avait, de tout temps, fort accoutumé à ces
+mésaventures. Présenté une fois par l'Institut, une autre fois par le
+Collége royal de France, pour remplir des chaires vacantes dans ce
+dernier établissement, il n'obtint ni l'une ni l'autre, quoiqu'il eût
+déjà montré à l'Athénée de Paris comment il savait remplir ce genre de
+fonctions. Quant aux pures faveurs, grandes ou petites, hautes ou
+vulgaires, il ne songeait point à les demander, et l'on s'abstenait de
+les lui offrir. Il n'était pas membre de la Légion-d'Honneur; mais enfin
+pourtant on l'inscrivit dans l'ordre demi-étranger de la Réunion; et
+cette distinction pouvait le flatter, comme moins prodiguée alors en
+France, et comme ayant quelque analogie avec ses ouvrages. On permit
+d'ailleurs aux académies de Turin et de la Crusca à Florence de le
+placer au nombre de leurs associés. En ses qualités de Breton, et de
+littérateur fort instruit, il était membre de l'académie celtique de
+Paris et de plusieurs autres.
+
+Au milieu des bouleversemens politiques et des intrigues littéraires, il
+a joui d'un bonheur inaltérable qu'il trouvait dans ses travaux, dans
+ses livres, au sein de sa famille et dans la société de ses amis. Il
+s'était composé une très-bonne plutôt qu'une très-belle bibliothèque,
+qui embrassait tous les genres de ses études, et dont un tiers à peu
+près consistait en livres italiens, au nombre d'environ 1,700 articles
+ou 3,000 volumes. Floncel et d'autres particuliers avaient possédé des
+collections plus amples, beaucoup plus riches et réellement bien moins
+complètes. La bibliothèque entière de Ginguené a été vendue à un seul
+acquéreur, qui l'a transportée en Angleterre. Elle était, avec sa
+modeste habitation de Saint-Prix, à peu près toute sa fortune, acquise
+par quarante-quatre années de travaux assidus, et par une conduite
+constamment honorable. La liste des amis d'un homme tel que lui n'est
+jamais bien longue; mais il eut le droit et le bonheur d'y compter
+Chamfort, Piccini, Cabanis, Parny, Lebrun, Chénier, Ducis, Alphonse
+Leroi, Volney, pour ne parler que de ceux qui ne sont plus et qui ont
+laissé comme lui d'immortels souvenirs. Tous leurs succès étaient pour
+lui, plus que les siens propres, de vives jouissances: mais il survivait
+à la plupart d'entre eux, et ne s'en consolait que par les hommages
+qu'obtenait leur mémoire, et qu'en voyant renaître dans les générations
+nouvelles, des talens dignes de remplacer les leurs. Entre les
+littérateurs jeunes encore, lorsqu'il achevait sa carrière, et dont les
+essais lui inspiraient de hautes espérances, on ne se permettra de
+nommer ici que M. Victorin Fabre, qu'il voyait avancer d'un pas rapide
+et sûr dans la route des lumières, du vrai talent et de l'honneur.
+
+Ginguené n'avait point d'enfans; mais depuis 1805, il était devenu le
+tuteur, le père d'un orphelin anglais. Ces soins, cette tendresse, et
+les progrès de l'élève qui s'en montrait digne, ont jeté de nouveaux
+charmes sur les onze dernières années de Ginguené. Le sort, qui l'avait
+trop souvent maltraité, lui _devait cette indemnité_, dit-il lui-même,
+dans l'une des trois épîtres en vers adressées par lui à James Parry:
+c'est le nom de cet excellent pupille, dont les vertus aujourd'hui
+viriles honorent et reproduisent celles de son bienfaiteur. Il lui
+disait encore dans cette épître:
+
+ Tu vis ton ami, sans faiblesse,
+ Subir un sort peu mérité,
+ Mais tu ne vis point sa fierté
+ Se soumettre à la vanité
+ Du pouvoir ou de la richesse;
+ Ni celle de qui la bonté,
+ L'esprit et l'amabilité
+ Sur mes jours répandent sans cesse
+ Une douce sérénité,
+ Flétrir, même par sa tristesse,
+ Notre honorable adversité.
+
+Ginguené avait choisi, dans sa propre famille, l'épouse que ces derniers
+vers désignent, et à laquelle il n'a jamais cessé de rendre grâces de
+tout ce qu'il avait retrouvé de paix, de bonheur même, au sein des
+disgrâces et des infortunes.
+
+On s'est borné, dans cette notice, à recueillir les faits dont on avait
+une connaissance immédiate, et surtout ceux que Ginguené atteste dans
+ses propres écrits. Trois de ses amis, MM. Garat, Amaury Duval et Salfi,
+ont déjà rendu de plus dignes hommages à sa mémoire: M. Garat, dans un
+morceau imprimé à la tête du catalogue de la bibliothèque de
+Ginguené[14]; M. Amaury Duval, dans les préliminaires du tome XIV de
+_l'Histoire littéraire de la France_[15]; M. Salfi, à la fin du tome X
+de l'_Histoire littéraire d'Italie_[16]. On doit infiniment plus de
+confiance à ces trois notices qu'aux articles qui concernent Ginguené,
+soit dans les recueils biographiques, soit aussi dans certains mémoires
+particuliers; par exemple, dans les relations que lady Morgan a
+intitulées _la France_. Cette dame, en 1816, a visité Ginguené dans son
+village de Saint-Prix, qu'elle appelle Eaubonne. Elle rapporte que,
+pressé de composer des vers contre Bonaparte déchu, il répondit qu'il
+laissait ce soin à ceux qui l'avaient loué tout puissant; et il paraît
+certain qu'il fit en effet cette réponse: elle convenait à son esprit et
+à son caractère. Mais lady Morgan ajoute que dans les cercles de gens
+éclairés, on ne prononçait jamais son nom qu'en y ajoutant une épithète
+_charmante_, qu'on ne l'appelait que _le bon Ginguené_. Il était sans
+doute du nombre des meilleurs hommes, mais non pas tout-à-fait de ceux
+auxquels on attribue tant de bonhomie. Exempt de méchanceté, il ne
+manquait ni de fierté ni de malice, et ne tolérait jamais dans ses
+égaux, jamais surtout dans ceux qui se croyaient ses supérieurs, aucun
+oubli des égards qui lui étaient dus, et que de son côté il avait
+constamment pour eux; car personne ne portait plus loin cette politesse
+exquise et véritablement française, qui n'est au fond que la plus noble
+et la plus élégante expression de la bienveillance. On le disait fort
+_susceptible_, à prendre ce mot dans une acception devenue, on ne sait
+trop pourquoi, assez commune, et dans laquelle il l'a employé lui-même
+en parlant de Jean-Jacques Rousseau. Mais quoiqu'il ait excusé les
+soupçons et presque les visions de cet illustre infortuné, il n'avait
+assurément pas les mêmes travers, et ne s'offensait que des torts réels.
+Il ne souffrait aucun procédé équivoque, et voulait qu'on eût avec lui
+autant de loyauté, autant de franchise, qu'il en portait lui-même dans
+toutes les relations sociales. Il n'y avait là que de l'équité; mais
+c'était, il faut en convenir, se montrer fort exigeant, ou fort en
+arrière des progrès que la _civitisation_ venait de faire, de 1800 à
+1814.
+
+ [14] A Paris, chez Merlin, 1817, in-8°. Pages xxiv et 352.
+
+ [15] A Paris, chez Firmin Didot, 1817, in-4°. Tous les
+ exemplaires de ce volume ne contiennent pas la notice de M.
+ Amaury Duval sur Ginguené.
+
+ [16] P. 467-519.
+
+Sa constitution physique, quoique très-saine, n'était peut-être point
+assez forte pour supporter sans relâche les travaux auxquels
+l'enchaînaient ses goûts et ses besoins. Sa santé avait paru s'altérer,
+peu après son retour de Turin. Un mal d'yeux en 1801 l'avait forcé
+d'interrompre ses études chéries; l'affaiblissement d'un organe dont il
+faisait un si grand usage, eût été pour lui un accablant revers: il dut
+à son ami Alphonse Leroi une guérison prompte et complète; mais il
+essuya en 1804 une maladie plus grave, et ne se rétablit qu'à Laon où il
+passa un mois chez l'un de ses frères. Il retomba neuf ans plus tard
+dans un état de dépérissement et de langueur dont il ne s'est point
+relevé, et qui laissait néanmoins à ses facultés intellectuelles et
+morales toute leur énergie et toute leur activité. Les événemens de 1814
+le délivrèrent de son plus mortel chagrin, et le ranimèrent en lui
+inspirant de l'espoir. En 1815, il fit un voyage en Suisse, où il eût
+retrouvé la santé, si le mouvement, les distractions et les soins de
+l'amitié avaient pu la lui rendre. Il revint languissant, traversa
+pourtant encore un hiver, durant lequel il composa quelques-uns des
+derniers chapitres de son ouvrage. Au printemps de 1816, il revit sa
+délicieuse campagne, qui n'avait rien de _romantique_, quoi qu'en dise
+lady Morgan, mais dont l'heureuse _position était_, disait il, _toujours
+nouvelle pour lui_. Selon sa coutume, il y prolongea son séjour jusqu'au
+milieu de l'automne, et mourut à Paris, le 16 novembre 1816. Ses
+funérailles ont été célébrées le 18, et l'un de ses confrères a prononcé
+sur sa tombe le discours suivant:
+
+«Messieurs, l'un des services que M. Ginguené a rendu aux lettres a été
+d'honorer la mémoire de plusieurs écrivains qui lui ressemblaient par
+l'étendue des lumières et par les grâces de l'esprit, et qui avaient,
+comme lui, consacré de longs travaux et de rares talens au maintien du
+bon goût et aux progrès des connaissances utiles. Je laisse à ses
+pareils le soin et l'honneur de le louer dignement; je voudrais
+seulement exprimer les regrets profonds qui amènent ici ses amis et ses
+confrères, et que vont partager en France, en Italie, tous les hommes de
+bien qui cultivent et chérissent les lettres. Le monument qu'il a élevé
+à la gloire de la littérature italienne enorgueillira aussi la nôtre,
+alors même qu'il n'aurait pas eu le temps d'en achever les dernières
+parties. Mais, quoique ce grand et bel ouvrage surpasse toutes ses
+autres productions, il ne les effacera point; elles auraient suffi pour
+assurer au nom de M. Ginguené un rang distingué parmi les noms des
+critiques judicieux, des poëtes aimables et des écrivains habiles.
+L'Académie dont il était membre sait quel intérêt il prenait aux
+recherches savantes dont elle s'occupe. Il en a, durant sept années,
+recueilli, rapproché, exposé les résultats. Ceux de ses confrères qui
+travaillaient avec lui à l'histoire littéraire de la France,
+n'oublieront jamais ce qu'il apportait dans leurs conférences, de
+lumières et d'aménité, de sagesse et de modestie. Un esprit délicat, une
+âme sensible, des affections douces tempéraient et n'altéraient point la
+franchise de son caractère. Des fonctions publiques remplies avec une
+probité sévère, des infortunes supportées sans faiblesse et sans
+ostentation, des amitiés persévérantes à travers tant de vicissitudes,
+toutes les épreuves et toutes les habitudes qui peuvent honorer la vie
+d'un homme de lettres, ont rempli la sienne; et la veille du jour qui
+l'a terminée, ses traits décolorés restaient empreints de la sérénité
+d'une conscience pure. Les restes de sa gaîté douce et ingénieuse
+animaient encore ses regards et ses discours. Mais on l'entendait
+surtout rendre grâces à sa respectable épouse de tout le bonheur qu'elle
+n'avait cessé de répandre sur sa vie, et qu'elle étendait sur ses
+derniers momens. Je dis le bonheur, car je pense, à l'honneur des
+lettres, de la probité, de l'amitié et des affections domestiques, que
+M. Ginguené a été heureux, quoique les occasions de ne pas l'être ne lui
+aient jamais manqué. Messieurs, nous déposons ici les restes de l'un des
+meilleurs hommes que la nature et l'étude aient formés pour la gloire de
+notre âge et pour l'instruction des âges futurs.»
+
+Le tombeau de Ginguené, au jardin du père La Chaise, est placé près de
+ceux de Delille et de Parny; l'inscription qu'on y lit est celle qu'il
+avait composée lui-même et qui termine l'une de ses pièces de vers:
+
+ Celui dont la cendre est ici,
+ Ne sut, dans le cours de sa vie,
+ Qu'aimer ses amis, sa patrie,
+ Les arts, l'étude et sa Nancy[17].
+
+ [17] Prénom de madame Ginguené.
+
+
+
+
+HISTOIRE LITTÉRAIRE
+D'ITALIE.
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+
+
+CHAPITRE Ier.
+
+_État de la littérature latine et grecque à l'avénement de Constantin;
+effets de la translation du siége de l'empire; littérature
+ecclésiastique; son influence; invasion des Barbares; ruine totale des
+Lettres_.
+
+
+On attribue généralement l'affaiblissement, et ensuite l'entière
+destruction des lumières et des lettres en Europe, à trois causes: à la
+translation du siége de l'Empire, faite par Constantin, de Rome à
+Constantinople; à la chute de l'empire d'Occident, suite inévitable du
+démembrement qu'il en avait fait; enfin aux invasions et à la longue
+domination des Barbares en Italie. Mais avant Constantin, la décadence
+étai déjà sensible. On serait tenté de croire, que, quand même aucune de
+ces trois causes n'eût existé, les lettres n'en étaient pas moins
+menacées d'une ruine totale, et que la barbarie eût enfin régné, même
+sans l'intervention des Barbares.
+
+Sous cette longue suite d'Empereurs, qui depuis Commode, indigne fils du
+sage Marc-Aurèle, montèrent sur le trône et en furent précipités, au gré
+de la soldatesque prétorienne, devenue l'arbitre de l'Empire, il y eut
+encore beaucoup de poètes, d'orateurs, d'historiens. Les lectures, les
+récitations publiques dans l'Athénée de Rome, et la célébration, sous
+Alexandre Sévère, des jeux du Capitole, dans lesquels les orateurs et
+les poètes se disputaient des pris, et recevaient des couronnes; et les
+traces que l'on retrouve de ces jeux sous Maximin, son successeur; et
+les cent poètes que l'on voit employés sous Gallien à l'épithalame de
+ses petits-fils, prouvent que la Poésie attirait encore les regards.
+Mais que nous reste-t-il de tout ce qu'elle produisit alors? Un poëme
+didactique de Sammonicus[18], ou plutôt un recueil de vers assez
+médiocres sur la Médecine; un poëme beaucoup meilleur de Némésien sur la
+Chasse, et ses quatre églogues que l'on y joint ordinairement; enfin les
+sept églogues de Calpurnius, ami de Némésien, à qui il les a dédiées;
+voilà tout ce qui nous reste d'un si long espace de temps; et, si l'on
+en excepte les deux autres poëmes que ce même Némésien avait aussi
+composés, l'un sur la Pêche, et l'autre sur la Navigation[19], nous ne
+voyons de trace d'aucun autre ouvrage que nous ayons à regretter.
+
+ [18] Q. Sérénus Sammonicus, qu'Antonin Caracalla admettait à
+ sa table, et qu'il y assassina lâchement. C'était alors le
+ plus savant des Romains. Il avait composé plusieurs ouvrages
+ de physique, de mathématiques et de philologie: son poëme
+ seul est resté. (Voy. Fabricius, _Bibl. lat._)
+
+ [19] Vopiscus _in Caro_, c. II.
+
+Le changement qui s'était fait dans la forme du gouvernement avait
+détruit l'Eloquence. Le panégyrique y est moins propre que les
+discussions libres de la tribune sur les grands intérêts de la patrie.
+Un certain Cornelius Fronton, l'un des panégyristes d'Antonin, fit
+cependant école et même secte, puisqu'on appela Frontoniens ceux qui
+voulaient imiter son style[20]. Un orateur du quatrième siècle[21] osa
+bien l'appeler, _non le second, mais l'autre honneur de l'éloquence
+romaine_[22]; mais il ne nous reste rien de ce Fronton qui puisse nous
+servir de point de comparaison entre lui et l'Orateur dont le nom est
+devenu celui de l'éloquence même. Il est à croire que les siècles
+suivant y auront vu quelque différence, et qu'on se sera promptement
+lassé de copier les panégyriques de l'un, tandis que les copies
+multipliées des ouvrages de l'autre en ont dérobé la plus grande partie
+aux ravages du temps. Aulu-Gelle et d'autres auteurs parlent bien encore
+de quelques orateurs ou rhéteurs, mais il ne s'est conservé d'eux que
+leurs noms, trop obscurs pour qu'il ne soit pas inutile de les rappeler
+ici. Des sophistes grecs s'étaient alors emparés de toutes les écoles.
+Leur exemple ne valait sans doute pas mieux que leurs leçons; et il est
+probable qu'ils ressemblaient en éloquence à Démosthènes comme Frotnon à
+Cicéron.
+
+ [20] Sidon. Apollin., lib. I, Epist. I.
+
+ [21] Eumène.
+
+ [22] _Romanoe eloquentioe, non secundum, sed alterum decus_.
+ (Panegyr. Constantio, XIV.)
+
+Dans l'Histoire, les six auteurs de celle des empereurs[23], appelée
+vulgairement l'histoire Auguste, sont tout ce qui nous reste en langue
+latine, quoiqu'il en ait existé alors un plus grand nombre. Depuis que
+Suétone avait donné l'exemple de transmettre à la postérité les petits
+détails de la vie privée, il était naturel qu'il se trouvât plus
+d'historiens, ou d'hommes qui se crussent capables de l'être; mais le
+temps a fait justice d'eux et de leurs ouvrages. Il a respecté plusieurs
+historiens grecs, qui écrivirent dans leur langue; mais à Rome, et dont
+quelques uns prirent pour sujets les faits de l'histoire grecque,
+d'autres les événements romains, soit des époques antérieures soit de
+leur temps. Arrien de Nicomédie, Elien, Appien d'Alexandrie, Diogène
+Laërce; Polyen, qui précédèrent de peu de temps cette époque, Dion
+Cassius, Hérodien et quelques autres, sans pouvoir être comparés aux
+premiers historiens de la Grèce, ont sur les latins du même temps une
+grande supériorité. Leur belle langue du moins conservait encore son
+génie et son éloquence, tandis que la langue latine s'altérait de jour
+en jour par cette affluence d'étrangers qui remplissaient Rome, et que
+des soldats étrangers créés empereurs y attiraient sans cesse à leur
+suite.
+
+ [23] Ælius Spartianus, Julius Capitolinus, Ælius Lampridius,
+ Vulcatius Gallicanus, Trebellius Pollion et Flavius Vopiscus.
+
+A l'égard des philosophes, on sait que plusieurs tenaient école à Rome,
+que leurs disciples allaient tous les jours les entendre et disputer
+entre eux dans le temple de la Paix[24]; mais rien n'est venu jusqu'à
+nous, ni des écoliers ni des maîtres. C'est cependant au commencement de
+cette époque que Plutarque, qui suffirait seul pour l'illustrer,
+écrivait en grec à Rome; c'est alors que s'élevait à Alexandrie la
+fameuse école des Electiques, fondée par Potamon et par Ammonius, dont
+Plotin et Porphyre furent les disciples, école qui, secouant le joug de
+toutes les anciennes sectes philosophiques, recueillait de chacune ce
+qui lui paraissait le plus conforme à la raison et à la vérité. Elle fut
+sans doute connue à Rome, mais on ne voit pas qu'aucun Romain en ait
+soutenu les opinions. Les Romains n'avaient rien été qu'à l'imitation
+des Grecs. Les lettres romaines n'existaient plus, et dans plusieurs
+parties, les lettres grecques florissaient encore: c'était un ruisseau
+tari avant sa source.
+
+ [24] Gallien, _de libr. prop._
+
+La Jurisprudence seule continuait de fleurir. Les lois se multipliant
+avec les empereurs, la science dont elles étaient l'objet, devenait
+malheureusement plus propre à exercer l'esprit. Entre plusieurs noms qui
+furent illustres à cette époque et qui le sont encore, on distingue
+surtout ceux de Papinien et d'Ulpien. Le premier, pour récompense de ses
+travaux et plus encore de ses vertus, fut assassiné par l'ordre de
+Caracalla; le second, exilé de la cour par Héliogabale, rappelé par
+Alexandre Sévère, admis dans sa confiance la plus intime, ne put être
+défendu par lui de la fureur des soldats prétoriens, qui le massacrèrent
+sous les yeux de leur empereur, ou plutôt sous sa pourpre même, dont
+Alexandre s'efforçait de le couvrir.
+
+Enfin la décadence littéraire, qui se faisait sentir dès le commencement
+de cette époque, nous est prouvée par l'un des ouvrages mêmes les plus
+précieux qui nous en soient restés, par les Nuits attiques du
+grammairien Aulu-Gelle. A l'exception du philosophe Favorinus, son
+maître, auteur de ce beau discours adressé aux mères pour les engager à
+nourrir leurs enfans, de qui Aulu-Gelle nous parle-t-il, sinon de
+quelques grammairiens ou rhéteurs, aujourd'hui très-obscurs, et qui,
+faute d'orateurs et de poètes, occupaient alors l'attention publique? Ce
+Sulpicius Apollinaire qu'il nous vante[25], et qui se vantait lui-même
+d'être le seul qui pût alors entendre l'histoire de Salluste, nous
+prouve par ce trait même, combien les Romains étaient déchus de leur
+gloire littéraire, et, si j'ose ainsi parler, de leur propre langue.
+Aulu-Gelle en déplore souvent la corruption et la décadence. Du reste,
+tous les savants qui figurent dans ses Nuits attiques, et c'étaient les
+plus célèbres, qui fussent alors à Rome, paraissaient presque toujours
+occupés de recherches pénibles sur des questions purement grammaticales
+de peu d'importance; et l'on y voit un certain esprit de petitesse, bien
+éloigné de la manière de penser grande et sublime des anciens
+Romains[26].
+
+ [25] Liv. XVIII, c. 4; liv. XX, c. 5.
+
+ [26] Tiraboschi, _Stor. della Lett. ital._, t. II, liv. II,
+ c. 8.
+
+La science du grammairien embrassait alors tout ce que nous appelons
+aujourd'hui la critique. Tandis que la critique s'occupe des auteurs
+vivants, elle est une preuve de plus des richesses littéraires du temps:
+elle est elle-même une branche de ces richesses, pourvu qu'elle soit
+éclairée, équitable et décente. Mais lorsque chez une nation et à une
+époque quelconque, la critique ne s'exerce plus que sur les anciens
+auteurs, et sur ceux qui ont écrit, chez cette nation, à une époque
+antérieure, elle est une preuve sensible de l'absence totale des grands
+talents et de l'affaiblissement des esprits.
+
+Tel était donc le misérable état où les lettres étaient réduites à
+l'avénement de Constantin. On voit que la pente qui les entraînait vers
+une ruine totale était déjà bien établie, et qu'elle n'avait pas besoin
+de devenir plus rapide. Elle le devint cependant lorsque cet empereur
+eut transféré à Bysance le siége du gouvernement impérial. Les flatteurs
+de Constantin l'ont appelé Grand: les chrétiens, dont il plaça la
+religion sur le trône, l'en ont payé par le titre de Saint: les
+philosophes sont venus, et lui ont reproché des petitesses et des crimes
+qui attaquent également sa grandeur et sa sainteté: ce n'est sous aucun
+de ces rapports que je dois le considérer, mais seulement quant aux
+effets qu'il produisit sur les lettres et sur les lumières de son
+siècle.
+
+Les auteurs ultramontains, qui ont écrit dans le pays où la religion de
+Constantin a le plus de force, où sa mémoire est par conséquent presque
+sacrée, ont eux-mêmes reconnu le mal irréparable que son établissement à
+Bysance, et le soin qu'il prit d'élever et de faire fleurir cette
+capitale nouvelle aux dépens de l'ancienne, avaient fait non seulement
+à l'Italie mais aux lettres[27]. Les courtisans, les généraux, les
+grands suivirent l'empereur, avec leurs richesses, leurs clients, leurs
+esclaves. Les premiers magistrats, les conseillers, les ministres,
+accompagnés de leurs familles et de leurs gens, formaient un peuple
+innombrable, si l'on songe au luxe de Rome et à celui de cette cour.
+L'argent, les arts, les manufactures suivirent cette première roue de
+l'ordre politique, autour de laquelle, comme il arrive d'ordinaire dans
+les états monarchiques, ils étaient forcés de tourner. La tête et la
+force principale des armées, qui ne pouvait se séparer du chef suprême,
+enfin tout ce qu'il y avait de plus important partit, et laissa en
+Italie un vide immense d'hommes et d'argent; car le numéraire, passant
+par les tributs publics dans le trésor impérial, et circulant autour du
+trône, y entraîna avec lui le commerce et l'industrie, sans revenir
+jamais, pendant plus de cinq siècles, au lieu d'où il était parti[28].
+
+ [27] Voy. Tiraboschi, _Stor. della Lett. ital._, t. II, liv.
+ IV, c. I; Muratori, _Antich. ital. Dissertaz._ I; Denina,
+ _Rivol. d'Ital._, liv. III, c. 6.
+
+ [28] Bettinelli, _Risorgimento d'Italia_, c. I.
+
+Comment les lettres auraient-elles fleuri dans un pays dépouillé de tout
+son éclat, de tous ses moyens de prospérité, soumis à un maître, et
+privé de ses regards? Il n'y a que dans les pays libres, comme
+autrefois dans la Grèce, comme depuis dans l'ancienne Rome, comme à
+Florence parmi les modernes, que les lettres naissent d'elles-mêmes, et
+prospèrent spontanément: ailleurs il leur faut l'oeil du maître, ses
+récompenses, sa faveur. Mais autour de Constantin même, et sous
+l'influence immédiate des grâces qu'il pouvait répandre, il était
+survenu dans les études et dans les exercices de l'esprit, des
+changements qui n'étaient pas propres à leur rendre leur ancienne
+splendeur.
+
+Une littérature nouvelle était née depuis déjà près de deux siècles.
+Elle parvint sous cet empereur à son plus haut degré de gloire: elle
+compta parmi ses principaux auteurs, des hommes d'un grand caractère,
+d'un grand talent et même d'un grand génie. Ils produisirent des
+bibliothèques entières d'ouvrages volumineux, profonds, éloquents. Ils
+forment dans l'histoire de l'esprit humain, une époque d'autant plus
+remarquable, qu'elle a exercé la plus grande influence sur les époques
+suivantes.
+
+Je ne répéterai ni ne contredirai les éloges que l'on a donnés aux
+Basiles, aux Grégoires, aux Chrysostômes, aux Tertulliens, aux Cypriens,
+aux Augustins, aux Ambroises. Je chercherai plutôt les causes qui
+rendirent leurs productions inutiles au progrès de l'éloquence et des
+lettres, qui firent que, dans un temps où florissaient de tels hommes,
+elles continuèrent à se corrompre et à déchoir. Pour ne point alléguer
+ici d'autorités suspectes, c'est encore dans les auteurs italiens, que
+je puiserai les principaux traits dont je tâcherai de caractériser ce
+qu'on est convenu d'appeler la littérature ecclésiastique.
+
+«La religion des anciens peuples ne formait pas une science qui fût
+l'objet de l'étude et des méditations des hommes de lettres[29]. Les
+philosophes contemplaient la nature des dieux, comme les métaphysiciens
+modernes ont raisonné sur Dieu et sur les esprits dans la pneumatologie
+et dans la théologie naturelle. Quant aux actions des dieux, et à
+l'histoire de leurs exploits, on les abandonnait aux poètes..... Mais
+une théologie, une science de la religion, une étude de ses dogmes et de
+ses mystères étaient inconnues aux anciens[30]». La religion chrétienne
+elle-même s'introduisit et se répandit d'abord par la prédication, et
+dès qu'il y eut un peu de foi, par les miracles. Mais elle commença
+bientôt à devenir l'objet de questions et de disputes; par conséquent à
+occuper l'attention et l'étude des savants, et à former ainsi une partie
+de la littérature.
+
+ [29] Andrès, _dell' Origin. progr. e st. d'ogni Letteratura_,
+ t. I, c. 7.
+
+ [30] Ceci est exactement emprunté de Voltaire, il est juste
+ de le lui rendre. «De pareils troubles, dit-il, n'avaient
+ point été connus dans l'ancienne religion des Grecs et des
+ Romains, que nous nommons le paganisme: la raison en est que
+ les païens, dans leurs erreurs grossières, n'avaient point de
+ dogmes, et que les prêtres des idoles, encore moins les
+ séculiers, ne s'assemblèrent jamais pour disputer».
+
+ (_Essai sur l'Esprit et les Moeurs des nations_, c. 14.)
+
+Les combats que le christianisme eut à soutenir, la lutte qui s'établit
+entre lui et les religions jusqu'alors dominantes, les persécutions qui
+en furent la suite, obligèrent les plus savants d'entre les chrétiens à
+répondre aux attaques, et à faire de fréquentes apologies de leur
+religion. Dès le commencement du deuxième siècle, on voit de ces
+apologies présentées à l'empereur Adrien; dans la suite, Justin,
+Athénagore, Tertullien en adressèrent aux empereurs, au sénat romain, au
+monde entier; on eut l'_Octavius_ de Minucius Félix; le savant Origène
+écrivit contre Celsus; Lactance publia ses _Institutions divines_;
+chacun d'eux mit dans ces sortes d'ouvrages, tout ce qu'il pouvait avoir
+d'érudition, de jugement et d'éloquence.
+
+Les hérésies, qui ne tardèrent pas à s'élever dans le sein même du
+christianisme, fournirent aux docteurs orthodoxes de nouvelles matières
+d'études et de travaux, et surtout un vigoureux exercice à leurs
+dialectiques. Avant la fin du second siècle, Irénée avait déjà fait un
+gros ouvrage de la simple exposition des dogmes de toutes les hérésies
+nées jusqu'alors, et de leur réfutation. Leur nombre s'accrut, les
+objections se multiplièrent, et les écrits apologétiques en même
+proportion. Le texte de l'Écriture attaqué dans un sens, défendu dans un
+autre, était le sujet ordinaire de ces violents combats. Il fallut donc
+étudier ce texte, le méditer, le corriger, l'interpréter, le commenter
+sans cesse. Dans la foule de ces champions infatigables, on distingue
+surtout Clément d'Alexandrie, Tertullien et Origène.
+
+Les vicissitudes du christianisme, sa propagation rapide, les actes de
+ses défenseurs, les miracles qu'il certifiait et qui lui servaient de
+preuves, devinrent bientôt aux yeux des chrétiens un sujet digne de
+l'Histoire. Hégésippe, dont il n'est resté que quelques fragments, fut
+leur premier historien, et il eut dans peu des imitateurs.
+
+Ce furent autant de branches de cette littérature nouvelle, qui eut des
+écoles et des bibliothèques, en Egypte, en Perse, en Palestine, en
+Afrique[31]. C'est là que s'instruisirent et que commencèrent à
+s'exercer les grands hommes, qui firent du quatrième siècle ce qu'on
+appelle le siècle d'or de la littérature ecclésiastique. Arnobe,
+Lactance, Eusèbe de Césarée, Athanase, Hilaire, Basile, les deux
+Grégoire de Nicée et de Nazianze, Ambroise, Jérôme, Augustin,
+Chrisostôme, remplirent un siècle entier de leur gloire. Des conciles
+nombreux et célèbres furent aussi, dans ce siècle, un vaste champ pour
+l'argumentation et pour la sorte d'éloquence qui pouvait s'y exercer.
+Leurs décisions compliquèrent encore la doctrine, et exigèrent de
+nouveaux efforts des étudians et des docteurs. Le droit canon prit
+naissance: il y eut un code de lois ecclésiastiques, qui s'est beaucoup
+accru depuis, mais qui servit dès-lors de noyau et comme de fondement à
+cette partie de la science.
+
+ [31] Les écoles et les bibliothèques d'Alexandrie, d'Édesse,
+ de Jérusalem, d'Hippone, etc.
+
+Maintenant, le reproche que l'on fait à cette littérature d'avoir
+étouffé l'autre et d'en avoir complété la décadence, est-il mérité?
+est-il injuste? C'est une question qui se présente naturellement, et sur
+laquelle on ne peut ni se taire, ni s'appesantir. De quelque manière
+qu'on entende un passage des Actes des Apôtres, où il est dit, qu'à
+Ephèse plusieurs de ceux qui s'étaient adonnés à d'autres sciences,
+apportèrent et jetèrent au feu leurs livres, après une prédication de S.
+Paul[32], il est certain que voilà déjà un bon nombre de livres brûlés.
+Les auteurs chrétiens des premiers siècles montrent, dit-on, dans leurs
+écrits une grande connaissance des ouvrages, des pensées et des systèmes
+philosophiques des anciens auteurs: une multitude de morceaux et de
+passages ne s'en sont même conservés que dans leurs écrits; et en effet
+il fallait bien qu'ils en eussent fait une étude très-attentive, pour se
+mettre en état de les combattre[33]. Oui, mais ne voit-on pas que, dans
+cette disposition d'esprit, tout occupés des erreurs ils l'étaient fort
+peu des beautés; qu'ils devaient mettre peu de zèle à en recommander
+l'étude; que le peu qu'ils en souffraient encore, recevait d'eux une
+direction plus religieuse que littéraire, et qu'il n'y avait pas loin
+entre se croire obligés de les combattre et de les réfuter
+continuellement et les écarter des mains de la jeunesse, les reléguer
+dans les bibliothèques, et enfin les proscrire?
+
+ [32] Ch. XIX, v. 19. C'est le sujet du beau tableau de Le
+ Sueur qui est dans la galerie du Muséum.
+
+ [33] Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. Il, l. 3, c.
+ 2.
+
+Par un canon d'un ancien concile[34], il est défendu aux évêques de lire
+les auteurs païens. On a beau dire que cela ne regardait que les
+évêques, dont la principale sollicitude devait être occupée du bien de
+leur troupeau[35], comment l'un des objets de leur sollicitude n'eût-il
+pas été de détourner les brebis de ce troupeau, d'une pâture qui leur
+était défendue à eux-mêmes, comme dangereuse et mortelle?
+
+S. Jérôme se plaint amèrement[36] de ce que les prêtres, laissant à part
+les évangiles et les prophètes, lisaient des comédies, chantaient des
+églogues amoureuses, et avaient souvent en main Virgile. Il est, dit-on,
+très-évident qu'il n'est ici question que de réprimer un excès et un
+abus[37]; mais qui nous fera connaître où le zèle de ce Père de l'église
+trouvait que commençât l'abus, et à quelle étude des anciens les jeunes
+ecclésiastiques auraient dû s'arrêter pour qu'il ne s'en effarouchât
+pas?
+
+ [34] Concile de Carthage, IV, c. 16.
+
+ [35] Tiraboschi, _ubi supra._
+
+ [36] Ep. XXI, édition de Vérone.
+
+ [37] Tiraboschi, loc. cit.
+
+Lui-même, insiste-t-on, nomme et cite souvent les auteurs profanes[38].
+Fort bien; mais dans quel esprit? Jugeons-en par un autre passage où il
+dit: «Que s'il est forcé quelquefois à se rappeler les études profanes
+_qu'il avait abandonnées_, ce n'est pas de sa propre volonté, mais, pour
+ainsi dire, par la nécessité seule, et pour montrer que les choses
+prédites, il y a plusieurs siècles par les prophètes, se trouvent aussi
+dans les livres des Grecs, des Latins et des autres nations[39]». Ce
+passage, et plusieurs autres pareils qu'on y pourrait joindre, prouvent
+bien, il est vrai, que la lecture des écrivains profanes n'était pas
+entièrement défendue aux chrétiens, et qu'on voulait seulement qu'ils ne
+s'y livrassent que pour en découvrir et en réfuter les erreurs, et pour
+faire éclater en opposition les vérités du christianisme[40]. Mais ou je
+me trompe fort, ou de pareils traits établissent dans toute leur force
+les reproches qu'on a voulu combattre, laissent sans réponse les
+objections, et font toucher au doigt le mal qu'on a voulu cacher.
+
+ [38] _Id. ibid._
+
+ [39] _Proleg. in Daniel_.
+
+ [40] Tirab. loc. cit.
+
+On ne sait que trop quels furent dans ce siècle même, les funestes
+effets d'un faux zèle que la religion désavoue aujourd'hui. La
+destruction générale des temples du paganisme n'entraîna pas seulement
+la perte à jamais déplorable d'édifices, où le génie des arts avait
+prodigué ses merveilles: les collections de livres se trouvaient
+ordinairement placées, aussi bien que les statues, dans l'intérieur ou
+le voisinage des temples, et périssaient avec eux. Le sort de la
+bibliothèque d'Alexandrie est connu. Un patriarche fanatique, Théophile,
+appela sur le temple de Sérapis les rigueurs du crédule Théodose; le
+temple fut abattu, la riche bibliothèque qu'il renfermait fut détruite.
+Orose, qui était chrétien, atteste avoir trouvé, vingt ans après,
+absolument vides les armoires et les caisses qui contenaient des livres
+dans les temples d'Alexandrie; et c'étaient, de son aveu, ses
+contemporains qui les avaient détruits[41]. Enfin la barbarie de
+Théophile, dont on parle peu, ne laissa presque rien à faire, plusieurs
+siècles après, à celle des Sarrazins, dont on a fait tant de bruit. On
+ne peut douter que ces ravages ne se soient étendus partout où
+s'exerçait le même zèle, et que les expéditions destructives de l'évêque
+Marcel contre les temples de Syrie[42], de l'évêque Martin contre les
+temples des Gaules[43], et de tant d'autres, n'aient eu les mêmes
+effets.
+
+ [41] Orose, lib. VI, c. 15.
+
+ [42] Sozomène, liv. VII, c. 15.
+
+ [43] Sulpice Sévère, _de Martini vitâ_, c. 9, 14.
+
+Alcionius fait dire au cardinal Jean de Médicis (depuis Léon X), dans
+son dialogue _de Exilio_: «J'ai ouï dire dans mon enfance à Démétrius
+Chalcondyle, homme très-instruit de tout ce qui regarde la Grèce, que
+les prêtres avaient eu assez d'influence sur les empereurs de
+Constantinople, pour les engager à brûler les ouvrages de plusieurs
+anciens poètes grecs, et en particulier de ceux qui parlaient des
+amours, des voluptés, des jouissances des amants, et que c'est ainsi
+qu'ont été détruites les comédies de Ménandre, Diphile, Apollodore,
+Philémon, Alexis, et les poésies lyriques de Sapho, Corinne, Anacréon,
+Mimnerme, Bion, Aleman et Alecée; qu'on y substitua les poëmes de S.
+Grégoire de Nazianze, qui, bien qu'ils excitent nos coeurs à un amour
+plus ardent de la religion, ne nous apprennent pas cependant la
+propriété des termes attiques, et l'élégance de la langue grecque. Ces
+prêtres sans doute montrèrent une malveillance honteuse envers les
+anciens poètes; mais ils donnèrent une grande preuve d'intégrité, de
+probité et de religion[44]».
+
+ [44] _Turpiter quidem sacerdotes isli in veteres groecos
+ malevoli fuerunt, sed integritatis, probitatis, et religionis
+ maximum dedere testimonium_ (ALCYONIUS. _Medices legatus
+ prior_, p. 69, ed. de Mencken. Leipsick. 1707.)
+
+Ces funestes effets d'un zèle mal entendu ne pouvaient être compensés
+par les moyens d'instruction employés dans les écoles. Il y en avait de
+particulières auprès de chaque église, où les jeunes ecclésiastiques
+étaient instruits, dit-on, dans les sciences divines et humaines[45];
+mais ce qui précède fait assez voir ce qu'on doit entendre par ces
+sortes d'humanités. Outre ces écoles privées, il y en avait un grand
+nombre de publiques, destinées à former de vaillants athlètes qui
+puissent défendre avec vigueur la foi et l'orthodoxie contre les
+hérétiques, les juifs et les gentils[46]: or cette direction donnée aux
+écoles publiques par une religion dominante et exclusive, dut en peu de
+temps réduire toute l'instruction de la jeunesse à des questions de
+controverse et en bannir toutes les études, qui ne font que polir
+l'esprit, aggrandir l'âme, et l'élever de la connaissance au sentiment
+et à l'amour du beau. On sait que quand une fois le goût des lettres a
+commencé à se corrompre et à décliner chez un peuple, tous les efforts
+de la Puissance, toutes les influences dont elle dispose, suffisent à
+peine pour en retarder la chûte totale; qu'est-ce donc lorsque les
+choses en sont au point où nous les avons vues avant Constantin, et que
+les esprits reçoivent tout à coup une telle impulsion, qu'ils la
+reçoivent universelle et qu'elle reste permanente?
+
+ [45] Andrès, _Orig. propr._, etc., cap. 7.
+
+ [46] _Id. ibid._
+
+Mais qu'arriva-t-il de cette révolution? ce qui était inévitable: c'est
+que les études ecclésiastiques elles-mêmes déchurent et tombèrent
+bientôt. On ne vit pas que ceux qui en avaient été les lumières
+s'étaient, dans leur jeunesse, nourris du suc littéraire qu'on ne peut
+tirer que de ces auteurs qu'on appelait profanes, comme si ce titre
+avait jamais pu s'appliquer à un Platon, à un Cicéron, à un Virgile, à
+un Sophocle, ou au divin Homère; qu'en retranchant aux esprits cette
+nourriture, pour les alimenter de questions de controverse, on leur
+faisait perdre non seulement la grâce, toujours nécessaire à la force,
+mais la force elle-même; qu'enfin les lettres ecclésiastiques étaient
+bien une branche de la littérature, et si l'on veut, la plus précieuse
+et la plus belle, mais que si l'on abattait, ou si on laissait dépérir
+le tronc, cette branche ne tarderait pas à éprouver le même sort.
+
+Aussi, dès le siècle suivant[47], vit-on commencer à se ternir ce grand
+éclat qu'avait jeté celui de Constantin et de Théodose[48]. On y
+aperçoit encore un Cyrille, un Théodoret, un Léon et quelques
+autres[49]; mais les connaisseurs dans ces matières voient en eux une
+grande infériorité; et une époque dont ils font toute la gloire, en est
+sûrement une de décadence et d'appauvrissement.
+
+ [47] Le cinquième siècle.
+
+ [48] On appelle ainsi le quatrième, quoique Constantin soit
+ mort en 336, et que Théodose n'ait régné que depuis 379
+ jusqu'en 394.
+
+ [49] Chrysostôme vécut jusqu'en 407, treizième année du règne
+ d'Arcadius et d'Honorius; mais il appartient au quatrième
+ siècle.
+
+Quant aux lettres, que nous n'appellerons point profanes, mais purement
+humaines, au milieu de leur décadence rapide, quelques noms surnagent
+encore dans les derniers siècles que nous venons de parcourir. Je ne
+parlerai point de Victorin le rhéteur[50], à qui pourtant on éleva de
+son vivant des statues publiques, et dont tous les auteurs de ce temps,
+S. Augustin entre autres[51] font des éloges sans mesure, mais qui nous
+a laissé des ouvrages de rhétorique et de grammaire, un commentaire sur
+deux livres de Cicéron[52], quelques écrits religieux, et un petit poëme
+sur les Machabées, où la grossièreté et l'obscurité du style, la
+médiocrité des idées, en un mot le défaut absolu de talent, déposent
+vigoureusement contre ces éloges et contre ces statues, ou plutôt nous
+attestent de la manière la moins suspecte quelle était la misère et la
+honte littéraire de ce temps. Un certain sophiste grec, nommé
+Proérésius, eut encore plus de renommée: des statues furent aussi
+dressées en son honneur, non seulement à Rome mais à Athènes. Celle de
+Rome portait une inscription qu'on peut rendre ainsi[53]:
+
+ Rome, Reine du monde, au Roi de l'éloquence:
+
+ [50] Marius Victorinus Africanus.
+
+ [51] _Confess._, liv. VIII, c. 11.
+
+ [52] Les livres _de Inventione rhetor._
+
+ [53] _Regina Rerum, Roma, Regi eloquentioe_.
+
+ Une des beautés de cette inscription est sans doute dans les
+ quatre _R_ initiales. Je n'en ai pu mettre que trois dans mon
+ vers français.
+
+Sa vie a été longuement et pompeusement écrite[54]: ses contemporains ne
+tarissent point sur sa louange. Il était chrétien, et cependant
+l'empereur Julien lui écrivit dans les termes de l'admiration la plus
+exagérée[55]. Mais ce qu'il y a peut être de plus heureux pour lui,
+c'est qu'il ne nous est resté que ces éloges, et que nous n'avons aucun
+ouvrage de lui pour les démentir.
+
+ [54] Par Eunapius, _Vit. Sophist._, c. 8.
+
+ [55] Julian., _Epist._ II.
+
+L'art oratoire était réduit alors aux panégyriques directs et prononcés
+en présence, genre misérable, où l'orateur ne peut le plus souvent
+satisfaire l'orgueil, pas plus que blesser la modestie, ou même un reste
+de pudeur. Ceux qui se sont conservés et qu'on joint souvent au
+panégyrique par lequel Pline le jeune outragea l'amitié qui l'unissait
+avec Trajan, sans pouvoir lasser sa patience, sont bien au-dessous de ce
+chef-d'oeuvre de l'adulation antique. Claude Mamertin, Eumène, Nazaire,
+Latinus Pacatus, les prononcèrent dans des occasions solennelles; le
+temps qui a dévoré tant de chefs-d'oeuvre les a respectés, mais s'ils
+sont de quelque utilité pour l'Histoire civile et littéraire, ils en ont
+peu pour l'étude de l'art oratoire et pour la gloire de ces orateurs.
+
+Symmaque[56] plus célèbre qu'eux tous, passa du plus haut degré de
+faveur et de gloire au comble de l'infortune. Théodose avait trouvé fort
+bon qu'il prononçât devant lui son panégyrique; mais lorsqu'il apprit
+que Symmaque avait aussi prononcé celui de ce tyran Maxime, qui avait
+régné quelque temps avant lui et qu'il avait, par politique, reconnu
+lui-même, il exila ce panégyriste trop flexible, le persécuta et le
+réduisit à se réfugier, quoique païen, dans une église chrétienne, pour
+mettre sa vie en sûreté[57]. A entendre le poète Prudence, qui a
+pourtant écrit deux livres contre lui, ce Symmaque était un homme d'une
+éloquence prodigieuse[58], et supérieur à Cicéron lui-même: Macrobe le
+propose pour modèle du genre fleuri[59]; d'autres auteurs renchérissent
+encore sur cet éloge; et cependant si nous voulons y souscrire, il faut
+nous dispenser de lire les dix livres de lettres qui nous restent seuls
+de lui. Cette lecture rend tout-à-fait inconcevables les louanges
+prodiguées à leur auteur[60].
+
+ [56] Q. Aurelius Symmachus.
+
+ [57] Voy. Cassiodore, _Hist. tripart._, liv. 9, c. 23.
+
+ [58] Prudent. _in Symmachum_, liv. I.
+
+ [59] Saturnal. liv. V, c. 1.
+
+ [60] Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. II, liv. IV,
+ c. 3.
+
+Deux recueils d'un autre genre renferment plusieurs productions
+littéraires de cette triste époque: ce sont ceux des anciens
+grammairiens, Ælius Donatus, Diomède, Priscien, Charisius de Pompéius
+Festus, Nonius Marcellus, etc.[61]. Leur nom n'est guère connu que des
+érudits de profession, qui parlent d'eux plus encore qu'ils ne s'en
+servent. Il n'en est pas ainsi de Macrobe[62], dont nous avons des
+dialogues intitulés _les Saturnales_[63], remplis de détails curieux sur
+divers sujets d'antiquité, de mythologie, de poésie, d'histoire. C'est
+un recueil peu recommandable par le style (ce qui n'est pas étonnant,
+puisque la langue était déjà fort altérée et que de plus l'auteur[64]
+était étranger); mais il est précieux par l'explication d'un grand
+nombre de passages des auteurs classiques, principalement de Virgile,
+par des citations de lois et de coutumes anciennes enfin par des
+recherches curieuses et une grande variété d'objets. Ses deux livres de
+commentaires sur le fragment de Cicéron, connu sous le titre de _Songe
+de Scipion_, nous le montrent comme très-versé dans la philosophie
+platonicienne. Nous y voyons aussi qu'il savait en astronomie tout ce
+qu'on savait de son temps, et que de son temps on savait peu.
+
+ [61] Ils ont été recueillis par Putchius, _Hanov_. 1605,
+ _in_-4°.; et par Godefroy, _Genève_, 1595, 1622, _in_-4°.
+
+ [62] Macrobius Ambrosius Aurelius Theodosius.
+
+ [63] _Saturnalium Conviviorum_ libri VII.
+
+ [64] Il l'avoue lui-même dans la préface des _Saturnales_.
+
+Marcian Capella[65] dont il faut bien dire un mot, nous a laissé un
+ouvrage latin en neuf livres, mêlé de prose et de vers, sous le titre
+bizarre de _Noces de la Philologie et de Mercure_, où, à propos de ce
+mariage qu'il imagine, il traite des sept sciences[66], qu'on appelait
+alors, et que l'on a appelées long-temps depuis, _les sept arts_: il en
+explique de son mieux les principes: son style est inculte et même
+souvent barbare, surtout dans la prose: dans les vers, il l'est moins
+que celui de la plupart des écrivains de Marcian Capella lui-même. Il est
+à remarquer[67] que la poésie se soutient encore à cette époque, non
+pas, et il s'en faut de beaucoup, au niveau de ce qu'elle était dans les
+siècles précédents, mais infiniment au-dessous de la prose. Les poètes
+paraissaient en quelque sorte d'un autre temps que les grammairiens et
+même que les orateurs. C'est un service que leur rendait la difficulté
+du mètre et l'effort d'esprit nécessaire pour faire des vers, même
+médiocres. Les étrangers et les barbares inondaient alors l'Italie. Ils
+voulaient parler latin pour se faire entendre, et croyaient y être
+parvenus, quand ils avaient donné aux mots de leurs jargons une
+terminaison latine. Les nationaux, en conversant avec eux, apprirent
+bientôt, par crainte, par égard, par habitude, à parler comme eux,
+c'est-à-dire à défigurer leur propre langue. Or le parler de la
+conversation et ses locutions corrompues se glissent facilement dans le
+style, quand on écrit en prose, et qu'on ne trouve aucun obstacle qui
+arrête la plume et la pensée. Mais dans les vers, surtout dans les vers
+latins, soumis à la loi du mètre et de la quantité, cette loi sévère
+contient l'intempérance de l'écrivain, lui interdit les distractions, le
+force à réfléchir, à examiner, à corriger, à changer ses expressions,
+souvent en prose du même temps, et les effacer, et par conséquent à y
+mettre toujours de l'intention et du choix.
+
+ [65] Marcianus Mineus Felix Capella.
+
+ [66] Grammaire, dialectique, rhétorique, arithmétique,
+ géométrie, astronomie et musique.
+
+ [67] Tiraboschi, _ub. sup._, c. 4.
+
+Les fables d'Avien[68] n'ont certainement pas la grâce et l'élégante
+simplicité de celles de Phèdre; mais leur auteur tient encore un rang
+honorable parmi les fabulistes. Sa traduction des phénomènes d'Aratus,
+et celle du poëme géographique de Denys Périégète[69] en vers
+hexamètres, prouvent qu'il savait s'élever à de plus hauts sujets[70].
+Selon Servius[71], il avait rempli une tâche plus laborieuse, et dont il
+n'est pas aisé d'apercevoir l'utilité; c'était de traduire en vers
+ïambes toute l'Histoire de Tite-Live. Claudien[72] eut Stilicon pour
+Mécène auprès d'Honorius. Il l'en paya par de longs panégyriques et par
+des satires violentes contre Eutrope et Ruffin, ennemis de ce ministre.
+Deux poëmes sur la guerre contre Gildon et contre les Goths, et plus
+encore son poëme de l'Enlèvement de Proserpine, ne l'ont pas mis dans
+l'Epopée, de pair avec les poètes latins du grand siècle, ni même, quoi
+qu'on en dise, avec ceux de l'âge suivant, Lucain, Stace et Silius, mais
+immédiatement après eux, et c'est encore une assez belle gloire.
+Numatien[73] n'a laissé qu'une espèce de poëme en vers élégiaques, où il
+raconte son voyage de Rome dans les Gaules, sa patrie. Le style en est
+sans élégance, mais on peut répéter encore qu'il vaut mieux que celui de
+la prose du même temps. Le faible, mais assez élégant Ausone, et le
+prolixe panégyriste Sidoine Apollinaire, et même Prudence et S. Prosper,
+quoiqu'il y ait dans leurs tristes vers, plus de piété que de
+poésie[74], sont des auteurs qu'on ne lit guère, mais qui se
+maintiennent pourtant dans toutes les bibliothèques. On y trouve moins
+souvent un certain Porphyre, non le philosophe, mais le poète[75], qui
+vivait sous Constantin, et qui a adressé à cet empereur un poëme en
+acrostiches, en lettres croisées et autres inventions pareilles, dont on
+croit qu'il fut le premier à donner le ridicule exemple.
+
+ [68] Rufus Festus Avienus.
+
+ [69] _Orbis terroe descriptio_.
+
+ [70] Ces deux poëmes furent imprimés pour la première fois à
+ Venise, en 1488, in-4º. (V. FABRICIUS. _Bibl. lat._)
+
+ [71] _Ad. X Æneid_. v. 388.
+
+ [72] Claudius Claudianus.
+
+ [73] Claudius Rutilius Numatianus.
+
+ [74] _Queste opere tutte_ (del Prudenzio) _sono più di zelo
+ religioso ripiene che di artifiziosa ornamenti_. (Il Quadrio,
+ t. II, pag. 80.)
+
+ [75] Publius Optatianus Porphyrius.
+
+Je pourrais citer encore ici d'autres noms de poètes, qui firent dans
+leur temps quelque bruit, et heureusement oubliés dans le nôtre; mais je
+les laisse ensevelis dans les livres, où sont laborieusement entassés
+des noms d'auteurs obscurs et des titres d'ouvrages que personne ne
+connaît s'ils existent, et que personne ne regrette s'ils n'existent
+plus.
+
+Celui de tous les genres en prose, qui était le moins déchu, était
+l'Histoire. Aurélius Victor, Eutrope, et surtout Ammien Marcellin, ne
+sont pas sans quelque mérite, quoique bien inférieurs aux historiens
+même du second rang, et quoique les temps où ils vécurent, semblassent,
+du moins au premier coup-d'oeil, faits pour inspirer mieux la Muse
+historique. Il est certain que jamais époque ne fut plus féconde en
+événements. En voyant les rapides successions d'empereurs, leur vie
+agitée et leur mort presque toujours tragique, les divisions et les
+réunions de l'Empire, les guerres intestines et étrangères, les
+invasions multipliées des Barbares, les maux affreux où l'Orient et
+l'Occident furent plongés par ces hordes féroces et par la faiblesse de
+leurs défenseurs, qui semblait augmenter à mesure que se multipliaient
+les dangers, on croirait que le pinceau de l'Histoire avait la matière à
+de grands tableaux, et que si un Polybe, un Salluste, un Tite-Live
+avaient alors vécu, ils auraient eu une vaste carrière où exercer leurs
+talents. Mais il semble, au contraire, que le désordre et la confusion
+qui régnaient dans l'Empire, se communiquaient à ceux qui en écrivaient
+l'histoire; si ces grands historiens eussent vécu, s'ils eussent vu la
+chaise curule changée en trône, ce trône transféré, démembré, souillé
+de crimes, ensanglanté d'assassinats; la belle Italie déchirée,
+dépeuplée, occupée de pointilleries théologiques, assaillie, ravagée,
+dominée par des Goths, des Vandales, des Erules, des Alains, des Suèves
+et d'autres peuplades ignorantes et barbares; son culte changé, ses
+institutions détruites, sa langue viciée par un mélange impur avec
+celles de ses vainqueurs; en un mot, si, dans le même pays, ils
+s'étaient trouvés comme transportés au milieu d'un tout autre ordre de
+choses, et parmi une tout autre race d'hommes, est-il sûr, ou plutôt
+est-il croyable qu'ils eussent retrouvé leur génie et leur talent? Ce
+n'est pas toujours la multiplicité des événements, leur agitation, leur
+fracas, qui est favorable au génie de l'Histoire, c'est leur caractère
+et celui des Personnages qui en sont les acteurs, ce sont aussi leurs
+résultats. Quand ces résultats sont des maux irrémédiables et toujours
+croissants, quand ce caractère manque aux hommes et aux choses, les
+événements se multiplient, se compliquent et se succèdent en vain: il y
+aura des mémoires, si l'on veut, mais point d'Histoire.
+
+La division des empires d'Orient et d'Occident, avait interrompu presque
+tout commerce entre les Grecs et les latins, et semblait avoir privé les
+uns et les autres de la mutuelle communication des lumières[76]; mais
+c'étaient en effet les Latins qui avaient tout perdu. Ils restèrent
+dépouillés des grands modèles de la littérature grecque, et des livres
+où étaient déposés les éléments de toutes les sciences. La langue
+grecque leur devint bientôt entièrement étrangère. La lecture de Platon,
+d'Aristote, d'Hippocrate, d'Euclide, d'Archimède, leur fut interdite,
+aussi bien que celle d'Homère, d'Anacréon, d'Euripide et de Théocrite;
+tandis que le progrès des idées religieuses et de l'enseignement
+sacerdotal, reléguait pour eux par degrés les grands écrivains qui
+avaient illustré la littérature latine, au même rang et dans la même
+obscurité que les auteurs grecs; tandis que[77] S. Augustin, Marcian
+Capella, S. Isidore, et quelques autres écrivains de la basse latinité,
+avaient pris dans le peu d'écoles qui subsistaient encore, la place de
+ces sublimes instituteurs du monde. Enfin l'Italie était réduite au
+point, que, parmi le peu d'auteurs qui y jetaient encore quelques rayons
+de gloire littéraire, presque tous étaient étrangers; Claudien,
+égyptien; Ausone, Prosper et Sidoine Apollinaire, nés dans les Gaules;
+Prudence, espagnol; Aurélius Victor, africain; Ammien Marcellin, grec,
+natif d'Antioche, etc.
+
+ [76] Andrès, _Orig. Progr._, etc., c. 7.
+
+ [77] Andrès, _ubi supra_.
+
+En Orient, au contraire, les grands modèles existaient dans la langue
+qui continuait d'être celle du pays même, et de plus, on s'enrichit à
+cette époque des bons auteurs latins qu'on y avait presque entièrement
+ignorés jusqu'alors. Une cour formée à Rome, un conseil d'état et un
+Tribunal suprême, composés de praticiens et de jurisconsultes venus de
+Rome ou du moins d'Italie, les y transportèrent avec eux[78]. Mais ce
+grand nombre de Romains et d'Italiens qui s'y établirent, ne pouvait
+égaler ni contrebalancer celui des Grecs et des Asiatiques qui parlaient
+la langue grecque. Les auteurs latins, quoique mieux connus, restèrent
+toujours au second rang dans l'opinion.
+
+ [78] Denina, _Vicend. della Letter._, liv. I, c. 36.
+
+La place même qu'occupait Constantinople, siège du nouvel Empire, entre
+la Grèce et l'Asie, était très-propre à faire fleurir la langue grecque,
+commune depuis plusieurs siècles entre ces deux parties du monde. Cette
+situation devait augmenter l'obstination de ces peuples à ne faire usage
+que de leur ancienne langue[79]. Enfin la cour elle-même, quoique venue
+de l'Occident, cultiva bientôt le grec aux dépens du latin; la preuve en
+est dans les écrits de Julien, neveu de Constantin, et depuis empereur
+lui-même; élevé en Italie, et long-temps Gouverneur des Gaules, où le
+latin était la langue dominante; il écrivit en grec ses ouvrages; et ce
+fut en grec qu'il prononça ses panégyriques et ses autres discours
+publics. Ces mêmes ouvrages, où des écrivains élevés dans des
+préventions de religion et d'état contre Julien, ne peuvent se dispenser
+de reconnaître un haut degré de mérite, et surtout un sel et une finesse
+qu'on ne trouve peut-être dans aucun auteur depuis Lucien[80], prouvent
+que les lettres grecques, quoique déchues, étaient encore loin d'une
+ruine totale.
+
+ [79] _Idem, ibid._
+
+ [80] _Id. ibid._, c. 35.
+
+Si la poésie en général était presque entièrement éclipsée, si surtout
+la passion effrénée pour les jeux du Cirque avait entièrement étouffé la
+poésie dramatique; si l'éloquence délibérative et politique ne pouvait
+plus se relever sous le gouvernement despotique d'un seul[81], un
+Thémistius, un Libanius dans la rhétorique et l'art oratoire; un
+Porphyre, un Iamblique dans la philosophie, n'étaient point encore des
+écrivains à dédaigner; quelques historiens, et quelques autres auteurs
+dans différents genres, écrivaient encore avec bien plus de talent et de
+goût, que ne le firent et que ne le pouvaient faire en latin, ceux qui,
+dans la malheureuse Italie, écrivirent pendant le quatrième siècle et
+surtout pendant le cinquième.
+
+ [81] Denina, _Vicend. della, Letter._, liv. I, c. 39.
+
+Les Goths étaient déjà venus, il est vrai, attaquer l'empire d'Orient;
+ils y avaient porté le ravage et brûlé vif, dans une maison où il
+s'était réfugié, l'empereur Valens; mais ils avaient été promptement
+repoussés jusqu'au-delà du Danube par Théodose, alors général, et qui,
+pour récompense, eut l'Empire; et ces Barbares n'avaient pas eu le temps
+de corrompre la langue, et de substituer l'esprit militaire à ce qui
+restait encore de goût pour les lettres. Ce qui, joint à d'autres causes
+que j'ai indiquées, avait rétréci les esprits, affaibli et rapetissé les
+talents, c'étaient les disputes de Théologie scolastique, les querelles
+de l'Arianisme, celles des deux Natures, élevées entre les Patriarches
+d'Alexandrie et de Constantinople[82]; l'hérésie d'_Eutychès_,
+substituée à celle de _Nestorius_[83], le scandale contradictoire des
+deux conciles d'Ephèse[84], mal effacé par celui de Calcédoine[85], le
+Formulaire de l'empereur Zénon, le Manichéisme[86], le Monophysisme, le
+Monothélisme[87] et d'autres questions inintelligibles, et par cela même
+interminables, qui étaient devenus l'objet des écrits, des
+conversations, des études, et qui ne pouvaient y porter que le trouble
+et les ténèbres.
+
+ [82] Cyrille et Nestorius.
+
+ [83] Voy. ces deux mots dans le Dictionnaire des Hérésies.
+
+ [84] L'un général en 431, où Nestorius fut condamné, déposé
+ et exilé; l'autre particulier, en 450, que l'abbé Pluquet,
+ dans son Dictionnaire, appelle le brigandage d'Ephèse.
+
+ [85] En 451.
+
+ [86] Voy. les mots _Manès_ et _Manichéens, ub. supr._
+
+ [87] Voy. ce mot, _ub. sup._
+
+Dans l'Occident, où l'on ressentait le contrecoup de ces vaines
+disputes, et où tant d'autres causes se réunissaient pour éteindre dans
+leurs derniers germes l'amour et la connaissance des lettres, elles
+avaient de plus contre elles ce déluge de Barbares, dont l'Italie,
+inondée à plusieurs reprises, était enfin restée la proie. Dès le
+commencement du cinquième siècle, ils s'y étaient débordés sous le
+faible Honorius. Stilicon les repoussa par sa bravoure, et les y rappela
+par trahison. Honorius se délivra de lui, mais non des Goths. Alaric
+entré à Rome[88], à la tête d'une armée innombrable, la saccagea pendant
+trois jours. Attila avec ses Huns, n'y entra pas[89]: le Pape Léon
+l'arrêta par son éloquence, ou plutôt en mettant à ses pieds tout l'or
+des Romains pour la rançon de Rome, ou, si l'on ne veut point de ces
+moyens naturels, en lui parlant en maître, lui, pauvre évêque, suivi de
+son clergé pour toute armée, mais escorté dans l'air par deux apôtres,
+armés de glaives flamboyants.
+
+ [88] En 409, selon Muratori, et selon d'autres, 410.
+
+ [89] En 452.
+
+Rome fut donc sauvée pour cette fois, mais le reste de l'Italie fut
+ravagé, brûlé, mis au pillage; et Rome elle-même, prise cinq ou six ans
+après par Genseric et ses Vandales, fut saccagée pendant quatorze jours.
+Enfin, vers la fin de ce malheureux siècle, les Barbares, qui avaient eu
+le loisir d'étendre leurs conquêtes pendant des règnes que l'Histoire
+aperçoit à peine, et des interrègnes non moins nuls et non moins
+désastreux, osèrent demander à un simulacre d'empereur[90], la moitié
+des terres d'Italie en toute propriété. Le refus sur lequel ils
+comptaient, les rendit maîtres du tout, et Odoacre leur roi, se fit
+couronner à Rome roi d'Italie. Ainsi finit l'Empire d'Occident entre les
+mains de Barbares, à peine désormais plus barbares que les descendants
+dégénérés des conquérants du monde.
+
+ [90] Augustule.
+
+Quel pouvait être le sort des lettres dans de tels bouleversements?
+Liées à celui de l'Empire, elles s'écroulèrent entièrement avec lui; ou
+plutôt déjà renversées et détruites, elles restèrent sans espoir et sans
+moyens de renaissance, abattus et comme gissantes parmi des ruines.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+_État des Lettres en Italie sous les Rois Goths; sous les Lombards; sous
+l'Empire de Charlemagne et de ses descendants. Onzième siècle; première
+époque de la renaissance des Lettres_
+
+
+L'Italie, dans l'état misérable où nous l'avons vue réduite, était loin
+encore d'être parvenue au dernier degré de malheur que lui réservait la
+fortune. Peut-être même en y regardant de plus près, reconnaît-on que
+sous le roi Goth Odoacre[91], et plus encore sous l'Ostrogoth Théodoric,
+qui le détrôna[92], elle fut moins agitée, moins avilie et tenue moins
+éloignée des études, telles qu'on en pouvait faire alors, qu'elle ne
+l'avait été depuis un demi-siècle, sous ce fantôme d'Empire d'Occident,
+qui n'était qu'une sanglante anarchie. Théodoric avait été élevé à
+Constantinople: l'éducation grecque qu'il y avait reçue, dit l'historien
+Denina[93], ne l'avait pas rendu lettré, mais aussi ami des lettres
+qu'on peut raisonnablement l'attendre d'un soldat. Il est bon de savoir
+jusqu'où allait, malgré cette éducation, l'ignorance d'un Prince, dont
+le nom est pourtant inscrit parmi ceux des bienfaiteurs des lettres. Il
+ne savait pas écrire, ni même signer. Il fallut fabriquer une lame d'or,
+percée de manière que les trous formaient les cinq premières lettres de
+son nom THÉOD.; et c'était en conduisant sa plume dans les ouvertures de
+ces trous, qu'il signait les lettres et les édits[94]. Ce trait
+caractérise à la fois et Théodoric et son siècle.
+
+ [91] 476.
+
+ [92] 493.
+
+ [93] _Vic. della Lett._, liv. c. 37.
+
+ [94] Tiraboschi, _St. della Lett., ital._, tom. III, liv. I,
+ c. 1, où il cite l'Anonyme de Valois. Voyez cet auteur, à la
+ fin de l'histoire d'Ammien Marcellin, édit. de 1693, pag.
+ 512.
+
+Ces lettres et ces édits, qu'il avait tant de peine à signer, il n'en
+avait aucune à les faire. C'était l'ouvrage du savant Cassiodore, qu'il
+eut le bonheur de rencontrer, et le bon esprit de charger de cet emploi.
+Cassiodore est une des deux dernières lumières, qui jettent encore un
+reste d'éclat dans ces temps obscurs. Ce fut lui qui, profitant du
+crédit que lui donnait l'intimité de ses fonctions, contribua beaucoup à
+inspirer à Théodoric ce goût pour les sciences et pour les arts, qui
+nous étonne dans un Barbare. On voit dans les lettres qu'il écrivait au
+nom de ce Roi, et qui nous sont restées, les expressions honorables dont
+il se servait en parlant aux hommes distingués par quelque savoir, les
+encouragements de toute espèce qu'il leur procurait, les emplois dont il
+se plaisait à les faire revêtir. Il conserva le sien et toute son
+influence auprès des successeurs de Théodoric. Quand la guerre vint
+troubler et bouleverser de nouveau l'Italie, il se retira de la cour et
+du monde, et partagea le reste de sa vie entre les exercices du cloître
+et la culture des lettres. Outre des ouvrages purement religieux, il a
+laissé des _Institutions_, des _Lettres divines et humaines_, plusieurs
+autres livres qu'on peut appeler élémentaires, un recueil considérable
+de lettres, et l'_Historia tripartita_, abrégé des histoires
+ecclésiastiques, écrites en grec par Socrate, Sozomène et Théodoret, et
+traduites en latin, d'après son conseil, par Ephiphane le
+Scolastique[95]. Nous voyons par ses lettres, que son heureuse influence
+ne s'étendait pas moins sur les arts que sur les sciences, et qu'inspiré
+par un si bon esprit, Théodoric n'épargna rien, ni pour la conservation
+et la restauration des anciens monuments, ni pour en élever lui-même de
+nouveaux et de magnifiques. Le mauvais goût qu'on y remarque, ne peut
+lui être reproché[96]. C'était ce goût qui dominait de son temps;
+c'étaient ces formes tourmentées, élancées et bizarres, qui étaient
+seules en faveur; un Roi ne pouvait de son chef ni les commander ni les
+proscrire; et, malgré tous les vices de leurs formes, ces édifices
+attestent encore et le génie hardi des architectes qui les bâtirent, et
+la magnificence du prince qui les fit élever[97].
+
+ [95] Il n'est pas sûr que cet Abrégé soit de lui. (Voyez
+ Tirab., t. III, liv. I, c. II. 5.)
+
+ [96] Voy. Muratori, _Antich. Ital._ Dissert. XXIII et XXIV.
+
+ [97] C'est l'architecture qu'on appelle gothique. Muratori
+ (_Dissert._ 23 et 24) et d'autres auteurs ne veulent point
+ qu'elle appartienne aux Goths; et il n'est pas vraisemblable,
+ en effet, que ces peuples, qui ignoraient presque entièrement
+ les arts, fussent aussi avancés en architecture. Quelques-uns
+ l'attribuent aux Sarrazins; d'autres lui donnent, avec plus
+ de vraisemblance, pour unique origine la dépravation
+ progressive du goût dans les arts. Maffei (_Verona Illust._,
+ Ire. part., liv. XI) avoue que, sous le règne des Goths,
+ l'architecture conserva autant de grandeur, de magnificence
+ et de solidité qu'elle en avait eu sous les empereurs
+ Romains; il ajoute qu'il y a en Italie beaucoup d'édifices
+ antérieurs à la renaissance des arts, dans lesquels, si l'on
+ en pouvait retrancher les _arcs en pointe_ et l'_irrégularité
+ des colonnes et des chapiteaux_, non-seulement la
+ construction est très-bonne, mais les ornements même ne
+ manquent ni de grandeur, ni de grâce. Or, ces arcs aigus ou
+ en pointe, et ces colonnes irrégulières, et ces chapiteaux
+ non moins irréguliers, qu'est-ce autre chose que ce qu'on
+ appelle architecture gothique? Mais ce mauvais goût
+ d'architecture remonte-t-il jusqu'au temps des Goths? Cette
+ question a occasioné, en Italie, une longue et bruyante
+ controverse dans le dernier siècle. Voici cependant un
+ passage de Cassiodore qui ne paraît devoir laisser aucun
+ doute. Dans la formule XV du liv. VI de ses_ Variarum, de
+ Fabricis et Architectis_, je lis ces mots: «_Quid dicamus
+ columnarum junceam proceritatem? Moles illas sublimissimas
+ fabricarum, quasi quibusdam erectis hastilibus contineri, et
+ substantioe qualitates concavis canalibus excavatoe, ut magis
+ ipsas oestimes fuisse transfusas, alias ceris indices factum
+ quod metallis durissimis videas expolitum_». Cette hauteur et
+ cette ténuité des colonnes qui les fait ressembler à des
+ joncs, _junceam proceritatem_, ces masses d'édifices si
+ élevées qui paraissent soutenues, sur des piques plantées
+ debout, _quasi quibusdam hastilibus contineri_, et ces canaux
+ concaves creusés dans le corps même de la pierre, _substantioe
+ qualitates concavis canalibus excavatoe_, etc. etc.; tout cela
+ ne peut convenir qu'à l'architecture que l'on appelle
+ gothique, parce que tel était devenu le style des architectes
+ au temps des Goths.
+
+Sous son règne et à sa cour florissait en même temps que Cassiodore, un
+écrivain qui lui était supérieur, le dernier que les hommes studieux de
+la langue et de la littérature latines, puissent encore lire avec
+plaisir, le philosophe Boëce[98]. Revêtu deux fois de la dignité
+consulaire, que les Empereurs, et après eux les Rois Goths, avaient eu
+la politique de laisser toujours aux Romains, ainsi que les titres et le
+simulacre de toutes leurs autres magistratures, il fut l'homme le plus
+éloquent de son temps, le plus instruit de la philosophie antique, le
+plus familiarisé avec les grands modèles de l'ancienne Grèce et de
+l'ancienne Rome. Ce n'est ni pour avoir traduit et commenté les ouvrages
+de dialectique d'Aristote et de Porphyre, et des ouvrages sur la musique
+ancienne, qui servent pourtant à l'Histoire de cet art, ni pour avoir
+naturalisé dans la langue latine la philosophie sophistique des Grecs,
+ni encore moins pour avoir introduit le premier cette philosophie dans
+la Théologie, qu'il est cher aux amis de la raison et des lettres, mais
+pour _sa Consolation de la Philosophie_, qu'il écrivit dans les fers.
+Cet ouvrage est mêlé de morceaux de prose et de pièces de vers de
+différentes mesures; la prose est trop infectée peut-être de vices
+introduits alors dans le langage, mais les vers rappelent souvent ceux
+des bons siècles, et sont au moins fort au-dessus de tout ce qui nous
+est resté du quatrième et du cinquième.
+
+ [98] Anicius Manlius Torquatus Severinus Boëtius.
+
+L'ouvrage est divisé en cinq livres. La fiction qui en fait le fond est
+fort simple. Boëce, accablé par son infortune, avait appelé les Muses à
+son secours. Elles l'entouraient dans sa prison, et commençaient à lui
+dicter des chants plaintifs. Une femme lui apparaît. Sa figure était
+vénérable; ses yeux étaient ardents, et plus pénétrants que ne le sont
+ceux de l'homme. Son teint était animé, sa vigueur infatigable,
+quoiqu'elle fût si âgée qu'on voyait bien qu'elle était née dans un
+autre siècle. Sa stature était changeante: tantôt elle se réduisait à la
+mesure commune des hommes, tantôt elle paraissait frapper le ciel du
+sommet de sa tète. Sa tête pénétrait dans le ciel même, et alors elle
+échappait aux regards des mortels. C'est la Philosophie. Elle chasse les
+Muses, comme de trop faibles consolatrices, moins propres à fortifier
+l'âme contre le malheur qu'a l'amollir. Elle prend leur place, et remet
+peu à peu par ses discours le calme dans l'âme agitée de son disciple.
+Et en effet, quelles consolations plus douces et plus puissantes que les
+siennes, pour ceux du moins qui la suivent avec sincérité de coeur. Elle
+leur apprend à supporter les malheurs mêmes qu'elle leur attire; et dans
+un temps où, par des malentendus volontaires, on imputerait à la
+Philosophie des maux qu'elle s'était efforcée de prévenir, des crimes
+qu'elle abhorre, des proscriptions exercées par ses plus cruels ennemis
+et surtout dirigées contre elle, ce serait encore en elle seule que ses
+disciples fidèles chercheraient leur consolation et leur refuge.
+
+Elle apprit à Boëce à supporter son sort; mais elle ne put le lui faire
+éviter. Condamné injustement et sans être entendu par ce même Théodoric,
+qui l'avait comblé d'honneurs, il souffrit avec courage les tourments
+recherchés d'une mort lente et cruelle[99]. Son meurtrier ne lui
+survécut que de deux ans, et souilla par d'autres cruautés la gloire de
+trente ans de règne. Né barbare, il était devenu un grand prince; mais,
+par un retour de cette force du naturel, qui semble n'avoir jamais plus
+d'empire que lorsque c'est au mal qu'elle nous ramène, le grand prince,
+avant de mourir, redevint un barbare.
+
+ [99] On lui serra le front avec une corde jusqu'à faire
+ sortir les yeux de la tête; enfin, après d'autres tortures,
+ on le fit expirer sous le bâton. _Anonym. Vales. ad Amm.
+ Marcel_. 1693.
+
+Sous la régence de sa fille Amalasonte, et les règnes courts, violents
+et honteux de son petit-fils et son neveu[100] l'influence de Cassiodore
+maintint dans leur cour l'habitude d'encourager ce qui restait encore
+d'hommes de quelque talent et de quelque instruction, de réchauffer,
+autant que cela était possible, les restes presque éteints du feu sacré
+des études. Mais ce fut alors qu'un autre feu s'alluma de nouveau en
+Italie, et qu'une guerre terrible la plongea dans des malheurs, dont
+tous ceux qu'elle avait éprouvés jusqu'alors, n'étaient en quelque sorte
+que le prélude, et dont il lui fallut plusieurs siècles pour effacer les
+funestes suites. L'empereur d'Orient, Justinien, résolut enfin de la
+délivrer du joug des Goths. L'illustre Bélisaire y fit triompher ses
+armes. Après qu'il en eût été payé par une disgrâce non moins célèbre
+que ses victoires[101], Narsès qui le remplaça, continua d'attaquer les
+Rois Ostrogoths, qui continuaient de se défendre. Il les renversa enfin
+du trône, et détruisit leur domination, qui avait duré soixante-quatre
+ans en Italie, Mais bientôt il eut à repousser des essaims armés de
+Germains et de Francs, que l'espoir du butin y attirait de leur pays
+encore sauvage. Rappelé par l'empereur Justin, aussi ingrat envers lui,
+que Justinien l'avait été envers Bélisaire, il mourut à Rome, âgé de
+quatre-vingt-quinze ans, lorsqu'il se préparait à repasser à
+Constantinople; tandis que les Lombards, comme chargés de sa vengeance,
+mais qu'il n'y avait pas sans doute appelés[102], venaient à leur tour
+ravager, envahir le pays qu'il avait sauvé, donner leur nom à ce pays
+même, et y fonder une nouvelle dynastie de Barbares.
+
+ [100] Atalaric et Théodat.
+
+ [101] Je ne prétends point adopter, par cet expression, le
+ roman moral, mais fabuleux, de la fin cruelle et infortunée
+ de Bélisaire. Justinien le rappela en effet en 540, mais il
+ l'envoya commander en Perse. Les succès de Bélisaire y furent
+ moins brillants qu'en Italie; il fut alors rappelé, disgracié
+ et dépouillé du généralat. Renvoyé en Italie, à la tête des
+ armées, il retourna quatre ans après à Constantinople, et y
+ jouit pendant quinze ans de ses immenses richesses.
+ Enveloppé, en 563, dans une conspiration contre l'Empereur,
+ il fut privé de toutes ses charges et dignités, et consigné
+ prisonnier dans sa maison. La suite du procès l'ayant
+ justifié, il fut rétabli dans tous ses honneurs et dans les
+ bonnes grâces de Justinien. Il mourut en 565, dans une
+ extrême vieillesse, huit mois seulement avant l'Empereur, qui
+ eut encore le temps de s'emparer, selon sa coutume, de tous
+ les trésors de Bélisaire, et de les réunir à celui qui ne
+ tarda pas à cesser d'être le sien.
+
+ Théophanes, auteur grec contemporain, dans sa
+ _Chronographie_, Georges Cédrénus, dans son _Histoire_, sur
+ la 36e année du règne de Justinien, attestent ce retour de
+ Bélisaire à la faveur de l'Empereur, et sa mort paisible. Le
+ célèbre Alciat a aussi lavé de cette tache la mémoire de
+ Justinien. Le Grec Jean Tzetzès fut le premier, au douzième
+ siècle, qui mit en vers, dans sa troisième _Chiliade_, cette
+ fable et le mot célèbre: _Donnez une obole à Bélisaire_. P.
+ Crinitus, Pontadus, Volaterran et d'autres auteurs du
+ quinzième siècle, l'ont adoptée. Baronius l'a suivie dans ses
+ _Annales_, d'où elle s'est répandue sans examen dans
+ plusieurs histoires modernes. Le savant et judicieux Muratori
+ a rétabli les faits et invoqué l'autorité de Théophanes, de
+ Cédrénus et d'Alciat. Voyez ses _Annales d'Italie_ sur cette
+ époque.
+
+ [102]Voy. Muratori, _Annal. d'Ital._, année 567.
+
+Ce n'étaient plus des essaims, de nombreuses armées, c'était une nation
+entière, hommes, femmes, vieillards, enfants, conduits par Alboin, leur
+roi, qui venaient y chercher une nouvelle patrie. Leur état, dont Pavie
+fut la capitale, s'étendit depuis les Alpes jusqu'aux environs de Rome,
+sans y comprendre les villes maritimes, les unes libres, les autres
+encore défendues par les Grecs. Leur règne de fer remplit la fin du
+sixième siècle, tout le septième, et la plus grande partie du huitième.
+Leurs guerres meurtrières, tantôt entre leurs différents chefs, tantôt
+avec les Grecs, restés maîtres de Rome, de quelques autres villes et de
+l'Exarchat de Ravennes, tantôt enfin avec les Francs, toutes signalées
+par d'horribles massacres, et par les ravages du fer et du feu, firent
+pendant ce long espace, de la malheureuse Italie, à qui l'on est si
+souvent forcé de donner cette triste épithète, un désert couvert de
+ruines et inondé de sang.
+
+Chacun étant alors réduit au soin d'une vie individuelle, sans cesse
+assiégée de terreurs, il n'y eut plus dans la vie commune, ni personne
+occupé de s'instruire, ni instituteurs, ni livres même, pour ceux qui,
+parmi tant de désastres, en auraient encore eu le désir. A peine
+trouvait-on à Rome, à Pise, et peut être dans un petit nombre d'autres
+villes, quelques écoles de grammaire et d'éléments de la science
+ecclésiastique. Quant aux livres, ces guerres non interrompues, avaient
+fait périr sous des décombres ou dans les flammes, ce qui s'était encore
+conservé d'anciens manuscrits, et les copies mêmes qui en avaient été
+tirées, principalement dans les monastères.
+
+L'opulence de nos grandes bibliothèques modernes, leur luxe surabondant,
+les jouissances qu'elles nous procurent, la facilité que nous avons de
+nous en composer à peu de frais de particulières, suffisantes pour nos
+besoins et pour nos plaisirs, nous font trop oublier les difficultés que
+l'on trouvait avant l'invention de l'imprimerie, à se procurer des
+livres et surtout à en former de ces collections qu'on appèle
+bibliothèques. L'état où nous avons vu précédemment l'Italie, les y
+avait déjà rendus fort rares. Ils le devenaient chaque jour davantage.
+Les bons copistes manquaient, les manuscrits anciens, usés par la
+lecture, ou détruits par les bouleversements de la guerre, ne pouvaient
+bientôt plus être remplacés, lorsque les institutions monastiques, qui
+ont fait tant de mal à la raison humaine, mais qui rendirent alors plus
+d'un service à la civilisation et aux lumières, leur rendirent surtout
+celui de sauver d'une ruine totale les livres qui eu étaient le dépôt.
+La philosophie, qui a mis les moines à leur place, cesserait d'être ce
+qu'elle est, c'est-à-dire l'amour éclairé de la justice et de la vérité,
+si elle n'aimait à reconnaître et à respecter partout où elle le trouve,
+ce qui est bon en soi et utile aux hommes.
+
+Les monastères étaient devenus un asyle, où non seulement la piété, mais
+le simple amour de la paix, au milieu de cet éternel fracas des armes,
+conduisait la plupart des hommes qui conservaient quelque goût pour
+l'étude. Presque toutes ces maisons avaient des bibliothèques, dans
+lesquelles ce qu'on pouvait se procurer d'auteurs anciens était joint
+aux livres de religion et de littérature ecclésiastique, qui en
+faisaient le fond. Une règle fort sage de la plupart de ces
+institutions, obligeait ceux qui les embrassaient à consacrer tous les
+jours quelques heures au travail des mains. Tous ne pouvaient pas
+travailler à la terre, ou s'occuper d'autres opérations manuelles qui
+exigent la force du corps. Les moines faibles de santé, ceux du moins
+qui avaient un peu d'instruction et une écriture lisible, obtinrent de
+remplir leur tâche en copiant des livres. Cela devint bientôt un
+exercice favori. Les abbés et les autres supérieurs encouragèrent ce
+travail qui multipliait leurs richesses littéraires. De-là vint dans ces
+ordres, le titre d'_antiquaire_ ou de _copiste_, mots synonimes, que
+l'on trouve souvent employés l'un pour l'autre dans l'histoire
+monastique du moyen âge. Ainsi, tandis que les barbares incendiaient,
+dévastaient, saccageaient des provinces entières, détruisaient les
+monuments des arts, les livres, les bibliothèques, des solitaires
+laborieux s'occupaient de réparer au moins une partie de ces pertes; et
+si nous possédons aujourd'hui un assez grand nombre d'ouvrages de
+l'antiquité, c'est, avouons-le avec reconnaissance, presque uniquement à
+eux que nous le devons[103].
+
+ [103] Tiraboschi, _Stor. della Lett. Ital._ t. III, l. I, c.
+ II. Je n'ignore pas que ces services rendus à la littérature
+ ancienne par les moines ne datent guère avec évidence que du
+ milieu du neuvième siècle (Voyez Denina, _Vicende della
+ Letter._, t. I, c. 38, à la fin). Mais en suivant ici
+ l'autorité de Tiraboschi, je ne cours d'autre risque que
+ d'avancer d'un siècle ces témoignages de gratitude.
+
+Les plus savants d'entre eux ne dédaignaient point cet exercice.
+Cassiodore lui-même en faisait ses plaisirs. Entre tous les travaux du
+corps, écrivait-il, c'est celui d'antiquaire, c'est-à-dire de copiste,
+qui me plaît le plus[104]. On ne peut lire sans une sorte
+d'attendrissement, les détails minutieux dans lesquels il descend pour
+enseigner à ses moines cet art qu'il possédait si bien. Il appela dans
+son couvent d'habiles ouvriers pour relier proprement les manuscrits. Il
+dessinait lui-même les figures et les ornements dont il les
+embellissait; enfin ce bon vieillard, plus que nonagénaire, ne trouva
+point au-dessous de lui de composer un _Traité de l'Orthographe_, à
+l'usage de ses religieux, pour leur apprendre à écrire
+correctement[105]. Il paraît, par cette instruction, que, s'il était
+savant, les autres moines ne l'étaient guère. Aussi est-ce le temps des
+légendes, des histoires écrites en même style, et qui ne méritent pas
+plus de foi, enfin, de toutes ces oeuvres monacales qui déshonoreraient
+l'esprit humain, si les siècles étaient solidaires entre eux, et si,
+dans un siècle de lumières, il y avait d'autres esprits déshonorés, que
+ceux qui voudraient y remettre en crédit les sottises les plus
+grossières des temps d'ignorance et de ténèbres.
+
+ [104] _De Institut. Divin. Litter._, c. 30.
+
+ [105] Tirab. loc., cit., c. 2.
+
+Ces dépôts où étaient réunies, avec ce que le génie de l'homme avait
+produit le plus sublime, les tristes fruits de sa dernière décadence,
+avaient été assez généralement respectés pendant l'invasion des Goths;
+il en périt un grand nombre dans leur guerre contre les armées de
+Justinien, et un plus grand nombre encore dans l'irruption et sous la
+domination des Lombards. Il est donc vrai qu'à cette déplorable époque,
+malgré tant de travaux, on manquait presque généralement de livres. Les
+papes eux-mêmes, qui n'étaient encore que les chefs spirituels de
+l'église, et les évêques, non les souverains de Rome, avaient peine à se
+former une bibliothèque. Grégoire Ier., qu'on appèle le Grand, n'en
+avait, à ce qu'il paraît qu'une très-chétive[106], et cepandant c'était
+un des plus savants hommes de son siècle: sans être aussi riche que les
+papes l'ont été depuis, il disposait de plus de moyens que tous les
+autres évêques, et il n'en négligeait sans doute aucun pour rassembler
+auprès de lui tout ce qui pouvait servir à ses études.
+
+A entendre plusieurs critiques, il n'en fut pourtant pas ainsi. Ce pape
+célèbre, ce réformateur du chant, cet auteur de tant d'ouvrages qui
+l'ont fait placer au rang des pères de l'église, loin de s'appliquer à
+former des bibliothèques, incendia celle qui existait avant lui. Le
+savant Brucker, dans son _Histoire critique de la Philosophie_[107],
+ouvrage aussi estimé pour son impartialité judicieuse que pour sa
+profonde érudition, a joint à cette accusation formelle, qu'il appuie
+principalement de l'autorité de Jean de Salisbury, celles d'avoir chassé
+de sa cour les mathématiciens, d'avoir méprisé et même défendu l'étude
+des belles-lettres; enfin, d'avoir détruit à Rome les plus beaux
+monuments de l'antiquité profane. Mais ici, contre son ordinaire,
+Brucker s'est peut-être laissé aller à des préjugés de secte. Tiraboschi
+l'a réfuté avec autant de solidité que de modération[108]; et ceux qui
+seraient tentés de suspecter le défenseur, parce qu'il était moine et
+papiste, ne doivent pas oublier, pour être justes, que l'accusateur
+était protestant.
+
+ [106] Voy. Tirab., t. III, liv. I, c. I, 14.
+
+ [107] Tom. III, p. 560.
+
+ [108] _Stor. della lett. ital._, tom. III, liv. II, c. 2.
+
+Les lettres de ce pontife sont le seul de ses ouvrages qui ait
+aujourd'hui quelque intérêt; celles des hommes célèbres de tous les
+genres en ont toujours. Dans ces lettres, on voit bien que Grégoire est
+uniquement occupé des affaires de la religion dont il est le chef, qu'il
+proscrit même et qu'il écarte des études tout ce qui y est étranger. Il
+reprend, par exemple, trés-sévèrement un évêque, parce qu'il enseignait
+la grammaire, et que sans doute il expliquait à ses élèves les beautés
+des anciens auteurs. Il ne veut pas que _les louanges de Jupiter et
+celles du Christ sortent de la même bouche_; il regarde _comme un crime
+grave_ que des évêques _osent chanter ce qui ne convient pas même à un
+laïque s'il a de la religion_[109]. Voilà bien une preuve de plus de cet
+esprit exclusif qui substitua peu à peu les études religieuses aux
+études littéraires, et qui contribua si puissamment à la décadence, et
+enfin à la ruine complète de ces dernières. L'apologiste de Grégoire est
+lui-même obligé d'avouer ici qu'il se laissa trop emporter à son
+zèle[110]; mais il y a loin de là aux actes dont on l'accusait.
+
+ [109] Liv. XI, Epit. 54.
+
+ [110] Tirab. loc. cit.
+
+Cependant voici un autre auteur non moins digne de foi, M. Denina,
+l'historien des Révolutions d'Italie et de celles de la littérature, qui
+ne regarde point la cause de Grégoire comme entièrement gagnée. «Je
+crains, dit-il, à parler vrai, que l'autorité de Jean de Salisbury,
+quoique postérieure de six siècles au siècle de Grégoire ne doive
+laisser toujours quelque soupçon que le zélé pontife, pour exterminer
+les monuments de l'idolâtrie, et pour attacher davantage la jeunesse
+chrétienne, et spécialement les ecclésiastiques, à la lecture des saints
+pères, n'eût cherché à supprimer le plus qu'il pouvait des auteurs
+païens»[111]. Sans prétendre rien décider dans une question de cette
+espèce, on ne peut nier que cette crainte d'un historien aussi sage ne
+doive être de quelque poids.
+
+ [111] _Vicende della Letter._, liv. I, c. 38. Vid.
+ Machiavelli, _discorsi_, liv. II, c. 5.
+
+Une autre lettre du même pape nous laisse entrevoir combien, tandis que
+l'ignorance faisait de tels progrès en Occident, elle en avait fait
+aussi dans l'Orient, ou du moins à quel point la langue et la
+littérature latines y étaient redevenues étrangères. Grégoire assure,
+dans cette lettre, qu'il ne se trouvait pas alors à Constantinople un
+seul homme capable de bien traduire un écrit quelconque de grec en
+latin, ou de latin en grec[112]. Mais la littérature grecque elle-même
+continuait à décliner; chaque siècle ajoutait à sa décadence. Les
+derniers bons poètes grecs, Muesée, Coluthus et Tryphiodore[113] avaient
+brillé. Depuis long-temps qu'il n'y avait plus d'orateurs, et, à cette
+époque, on ne trouve plus de philosophes; mais quelques historiens, tels
+que Procope et Agathias, par qui les guerres de Justinien contre les
+Perses, les Goths et d'autres Barbares en Asie, en Afrique et en Italie,
+furent écrites, tiennent encore une place après les historiens des bons
+siècles.
+
+ [112] Liv. VII, Epit. 30.
+
+ [113] Auteurs d'_Héro_ et _Léandre_, de l'_Enlèvement
+ d'Hélène_ et de _la Chute de Troie_, poëmes dont le premier
+ est plus connu que les deux autres.
+
+Cet empereur Justinien, conquérant et législateur, était surtout grand
+théologien[114]; aussi ne manqua-t-il pas d'insérer dans son Code
+plusieurs lois qui prononçaient, tantôt la peine de mort, tantôt la
+confiscation, le bannissement, l'infamie, la privation des droits
+successifs, etc., contre les hérétiques. Argumenter contre eux était
+l'exercice habituel de son esprit; les persécuter, un des usages les
+plus assidus de son autorité; les combattre même, un exploit qui ne lui
+parut pas indigne de ses armes. Sa seule expédition contre les
+Samaritains de la Palestine coûta cent mille sujets à l'Empire. C'était
+une réfutation un peu chère de cette secte, si peu décidée dans ses
+dogmes, qu'elle était traitée de juive par les païens, de schismatique
+par les juifs, et d'idolâtre par les chrétiens[115].
+
+ [114] Gibbon, _History of decline and fall roman Emp._, c.
+ 47.
+
+ [115] _Id. ibid._
+
+La passion favorite de l'Empereur étant la théologie, elle le devint
+aussi de tout l'Empire. L'esprit sophistique des Grecs fut tout occupé
+d'ergoteries scholastiques qui firent éclore une foule d'hérésies
+nouvelles. Les conciles et les synodes se multiplièrent; Justinien y
+argumenta souvent de sa personne, et l'on doit penser qu'il eut
+toujours raison. La foi ne s'en embrouilla que mieux: la sienne même, à
+force de raffinements, s'égara; et ce fléau des hérétiques, devenu
+hérétique à son tour, allait employer, pour soutenir son erreur, tous
+les moyens dont il avait appuyé son orthodoxie, lorsqu'il mourut sans se
+rétracter.
+
+La vie et les intrigues de sa femme Théodora paraissent avoir donné
+naissance à un nouveau genre d'histoire particulière inconnue
+jusqu'alors dans la littérature grecque, l'histoire secrète,
+anecdotique, ou si l'on veut scandaleuse[116]. Procope surtout s'y
+distingua, et n'a peut-être eu depuis que trop d'imitateurs. Avant lui,
+Achille Tatius avait laissé un autre genre d'écrits, dont la première
+origine date même de plus loin, je veux dire celui des romans d'amour.
+Son roman de _Clitophon et Leucippe_ fut surpassé par _les Amours de
+Théagène et de Chariclèe_, ou _les Ethiopiques_, de son contemporain
+l'évêque Héliodore; genre agréable, sans doute, mais un peu étranger aux
+travaux de l'épiscopat. Une observation qui n'a pas échappé au judicieux
+Denina, c'est que, tandis qu'en Occident on commençait à composer des
+légendes, des vies miraculeuses, et à inventer des récits de martyres
+vrais ou supposés[117], l'évêque de Tricca composait, de son côté, ses
+Fables éthiopiques. À cette observation, nous pouvons, nous autres
+Français, en ajouter une autre: c'est que, par une destinée qui semble
+attachée à ce roman, les deux premiers auteurs qui l'ont fait connaître
+en France, furent, l'un, Octavien de St.-Gelais, évêque d'Angoulême, par
+des morceaux traduits en vers; l'autre, le célèbre Amiot, évêque
+d'Auxerre, par une traduction complète en prose. Disons de plus que ce
+fut pour cette traduction qu'il eut sa première abbaye, et que celle
+qu'il fit dans la suite, de _Daphnis et Chloé_, du sophiste Longus,
+autre roman postérieur à celui d'Héliodore, inférieur pour la conduite,
+et plus licencieux dans les détails, ne l'empêcha point d'être évêque,
+ou contribua peut-être à lui faire avoir son évêché.
+
+ [116] Denina, _Vicende della Letter._, liv. I, c. 39.
+
+ [117] Denina, _Vicende della Letter._, liv. I, c. 40.
+
+La science qui avait alors le moins perdu en Orient et en Occident était
+la jurisprudence. Après la théologie, c'était ce que Justinien aimait et
+entendait le mieux. Il y porta la réforme, et c'est de lui, ou du moins
+des légistes habiles qu'il employa, qu'est le corps des lois romaines
+tel qu'il existe encore aujourd'hui.
+
+Ce ne fut pas un ouvrage fait du premier jet: dix jurisconsultes, à la
+tête desquels était le célèbre Tribonien, furent d'abord chargés de
+réunir, d'accorder, de compléter et de rassembler en un seul les trois
+Codes qui servaient alors de règle, y compris celui de Théodose. Le même
+Tribonien, et dix-sept jurisconsultes, firent ensuite un autre travail,
+plus considérable et peut-être plus difficile, mais qui devait les
+flatter, parce qu'il donnait de l'autorité et presque force de loi aux
+décisions des jurisconsultes les plus célèbres qui les avaient précédés;
+ce fut de rassembler ces décisions, de les diviser en cinquante livres,
+et chacun de ces livres en plusieurs titres, selon les diverses
+matières. Ce recueil reçut le nom de _Digeste_ ou de _Pandectes_. Enfin,
+Tribonien et deux autres, dont les noms, quoique moins illustres,
+méritent aussi d'être conservés, Théophile et Dorothée, composèrent, par
+ordre de l'Empereur, les quatre livres des institutions, qu'on appelle
+vulgairement les _Institutes_, ou éléments de la science du Droit.
+
+Le tout ensemble fut publié[118] six ans après le commencement du
+premier travail, et promulgué pour avoir seul force de loi, et être
+enseigné publiquement dans tout l'Empire. L'Empereur y joignit par la
+suite les nouvelles lois qu'il porta, et qui sont connues sous le titre
+de _Novelles_. Ainsi, le corps entier de la jurisprudence romaine resta
+divisé en Digeste, Code et Novelles, outre les Institutes, qui en sont
+comme le préambule[119]. Ces lois ne furent point adoptées en Italie
+pendant la domination des Goths; le Code de Théodose continua d'y être
+suivi; ce ne fut qu'après les dernières victoires de Narsès que ce
+général y put mettre en vigueur celui de Justinien.
+
+ [118] En 534.
+
+ [119] Heinneccius, _Hist. Jur._, liv. I, c. 6; Terrasson,
+ _Hist. de la Jurisp._, p. III, et Tiraboschi, t. III, liv. I,
+ c. 6.
+
+Les Lombards n'eurent des lois pour eux-mêmes que long-temps après leur
+conquête; et lorsqu'ils se furent donné un code, il fut encore permis
+aux peuples qu'ils avaient soumis, de suivre des lois romaines. Les lois
+lombardes ont été recueillies plus complètement et plus correctement
+qu'elles ne l'avaient encore été, par le laborieux Muratori[120]. M.
+Denina en a fait une exposition claire et méthodique dans son _Histoire
+des Révolutions d'Italie_[121], et l'on y peut observer que, si elles
+conservent des traces sensibles de l'ancienne barbarie de ces peuples,
+elles prouvent aussi que, sur plusieurs points de civilisation, ils
+avaient beaucoup gagné.
+
+ [120] _Script. rer. Ital._ vol. I, part. II.
+
+ [121] Tom. II, liv. 7.
+
+Sans doute ce beau climat et cette terre fertile commençaient à influer
+sur eux, comme ils le font à la longue sur tous les hommes; mais ce
+n'était pas à eux qu'il était réservé de faire faire à l'Italie les
+premiers pas hors de la barbarie dans laquelle ils avaient achevé de la
+plonger. Leur avant-dernier roi, Astolphe, ayant envahi Ravenne et
+l'Exarchat, qui étaient jusqu'alors restés à l'Empire, et menaçant Rome
+elle-même, attira l'attention de Pepin et ensuite de son fils
+Charlemagne, qui avaient conçu, pour leur propre ambition, des projets
+inconciliables avec ceux d'Astolphe. Les papes implorèrent leur secours,
+et n'eurent pas de peine à l'obtenir. Ni Astolphe, ni son fils Didier,
+qui lui succéda, ne purent résister aux Francs, successivement commandés
+par ces deux héros; et le royaume des Lombards fut définitivement
+détruit par Charlemagne, deux cent six ans après qu'ils eurent commencé
+à opprimer l'Italie.
+
+Parmi les titres qu'obtint, et ce qui n'est pas toujours la même chose,
+que mérita le fils de Pepin, nous ne devons considérer ici que celui de
+restaurateur des lettres, le plus glorieux de tous. Sous ce point de
+vue, Charlemagne appartient surtout à l'histoire de la littérature
+française; mais il eut aussi sur l'Italie une influence qui fait époque
+et qui exige que nous portions en même temps nos regards sur l'Italie,
+sur la France et sur lui.
+
+La France avait oublié la gloire dont avaient anciennement joui les
+Gaules. Les mêmes causes y avaient produit les mêmes et d'aussi
+déplorables effets. Les Gaules ravagées, pendant le quatrième et le
+cinquième siècle, par les irruptions des Quades, des Germains, des
+Vandales, des Bourguignons, des Huns et des Goths, virent s'arrêter tout
+à coup, et le cours des études, et l'émulation pour les lettres[122].
+Les Francs étaient d'autres Barbares, dont les invasions et les
+conquêtes ne firent qu'augmenter le mal et accélérer la décadence de
+tous les exercices de l'esprit. La langue latine s'éteignit, pour ainsi
+dire, avec la puissance romaine, ou du moins ce ne fut plus qu'un jargon
+au lieu d'une langue. Le goût pour les anciens, leurs ouvrages, leurs
+noms mêmes disparurent presque entièrement. Pendant les deux siècles
+suivants, le mal empira encore, par cette pente des choses humaines
+qu'on y peut observer dans tous les temps.
+
+ [122] Voy. le poëme de S. Prosper, _de Providentiâ_, v.
+ 15-60.
+
+Si l'on se représente la suite des siècles, comme un torrent où elles
+sont entraînées, on y voit tantôt le mal et tantôt le bien roulant avec
+une vitesse progressive, jusqu'à ce que quelque obstacle imprévu, ou
+quelque moteur puissant, agissant en sens contraire, le cours change, le
+bien ou le mal s'arrête d'abord, rétrograde ensuite lentement, cède
+enfin; et les choses humaines reprennent avec la même vitesse le cours
+opposé. Au huitième siècle, l'ignorance n'avait plus de progrès à faire
+dans les Gaules: elle était parvenue à son comble. La faiblesse des
+Rois, la tyrannie des Maires, déléguée en quelque sorte à tous les
+gouverneurs des provinces, à tous les chefs militaires, dont ils avaient
+besoin pour leurs projets, accroissaient et favorisaient tous les
+désordres. La France enfin était toute barbare. Charlemagne vint: il
+arrêta le torrent, et redonna aux esprits un mouvement vers les études
+et vers la culture des lettres. L'ordre public et privé fut rétabli, et
+avec les études et les moeurs revinrent la sécurité intérieure et la
+prospérité de l'état.
+
+Charlemagne put concevoir, mais ne pouvait exécuter seul ce grand
+ouvrage. Ne trouvant point de maîtres en France, il y en appela
+d'étrangers. Les Français eux-mêmes l'avouent[123]. Les Italiens, jaloux
+d'ajouter cette gloire à celle de leur patrie, attribuent avec assez de
+vraisemblance le goût même que Charles prit pour l'instruction à son
+séjour en Italie et aux savants qu'il y rencontra[124]. Son éducation
+avait été plus que négligée: elle était tout-à-fait nulle, quand il
+passa les Alpes pour la première fois[125]. Quoiqu'il eût alors
+trente-un ans, et qu'il comptât six ans de règne, il ignorait même la
+grammaire. De l'aveu de son historien Eginhard[126], il en reçut les
+premiers éléments de Pierre de Pise, qui professait à Pavie quand
+Charles s'en empara. Les leçons de ce maître le mirent en état de
+profiter de celles du fameux Alcuin, de qui il apprit ensuite la
+rhétorique, la dialectique, l'arithmétique, l'astronomie et même la
+théologie. Mais ce célèbre Anglais, qu'il vit pour la première fois à
+Parme, et qu'il engagea dès-lors à le suivre, il ne l'y trouva qu'en
+780[127], six ans après la prise de Pavie, lorsqu'il avait déjà sans
+doute pris le goût des lettres dans son commerce avec Pierre de Pise,
+son maître, avec Paul Warnefrid, connu sous le nom de Paul Diacre, qu'il
+avait aussi approché de lui, et avec un autre Paul ou Paulin,
+grammairien habile pour ce temps, qu'il avait rencontré dans le Frioul,
+et qu'il fit patriarche d'Aquilée.
+
+ [123] Voy. l'Histoire littér. de la France, t. IV, Etat des
+ lettres au huitième siècle.
+
+ [124] Voy. Tirab., _Ist. della Lett. Ital._, t. III, liv.
+ III, c. I.
+
+ [125] En 774.
+
+ [126] C. 25.
+
+ [127] Voy. les preuves que le P. Mabillon donne de cette
+ date, dans ses Notes sur la Vie d'Alcuin, insérées dans ses
+ _Acta SS. Ord. S. Bened._, sæc IV, p. I.
+
+Charlemagne entouré de toutes ces lumières de son siècle, donna lui-même
+l'exemple de l'ardeur à s'en éclairer. Il consacrait chaque jour
+quelques heures à l'étude. Il voulut que ses enfants fussent instruits
+dans toutes les sciences qu'il cultivait. Il réunit dans son palais tous
+ces habiles professeurs et d'autres savants qui ne tardèrent pas à se
+montrer. Ils composaient auprès du Prince une sorte d'école ou
+d'académie suivant la cour, et qui se transportait partout avec
+elle[128]. On prétend que chaque membre de cette académie, prenait le
+nom d'un ancien auteur, qu'Alcuin, grand admirateur d'Horace, portait
+celui de Flaccus; que le jeune Angilbert, qui n'avait sûrement rien
+d'homérique, se nommait pourtant Homère; Adhalard, ou Adelard, évêque de
+Corbie, Augustin; Wala son frère, Jérémie; Riculfe, archevêque de
+Mayence, on ne sait par quelle fantaisie, Damoetas; qu'enfin, Charles
+lui-même, soit à cause de la royauté, ou de son goût pour la poésie
+hébraïque, avait pris le nom de David. Tout cela est un peu bizarre, et
+l'on a peine à se faire une idée des conférences académiques qui
+pouvaient se tenir entre David, Homère, Horace, Jérémie, Damoetas et S.
+Augustin; mais enfin c'était beaucoup pour le temps, et il était
+impossible que les esprits restassent engourdis autour de ce centre de
+mouvement et d'activité scientifique.
+
+ [128] Hist. litt. de la France, _ub. sup._
+
+«Le goût du Roi, comme il arrive toujours, dit le président
+Hénault[129], mit les sciences à la mode». Mais Charlemagne ne se borna
+pas à montrer ce goût; il s'efforça de le répandre dans l'immense
+étendue de son empire et de ses conquêtes, autant que le lui permettait
+l'état où il trouvait les peuples. Il fonda un grand nombre de
+monastères et d'églises: il y attacha des écoles: il prit l'habitude
+d'adresser lui-même aux ecclésiastiques des questions sur le dogme, sur
+la discipline, l'histoire ecclésiastique, la morale, et d'en exiger des
+réponses; et cet usage remit la science en vigueur, parmi le clergé. Il
+ordonna que chaque évêque, chaque abbé, chaque comte, eût un notaire ou
+secrétaire, pour copier correctement les actes; que l'on copiât de même
+les évangiles, le psautier, le missel. Il fit corriger pour ainsi dire
+sous ses yeux les exemplaires incorrects de la Bible. On recommença donc
+à avoir des textes purs de l'Ecriture-Sainte et des Pères. La
+calligraphie fut encouragée, ainsi que l'orthographe. On reprit le petit
+caractère romain et bientôt après le grand, à la place de l'écriture
+mérovingienne, qui était barbare. Les couvents, les abbayes devinrent
+des écoles de cet art et des fabriques actives de manuscrits. Le style
+commença aussi à s'épurer. Il y eut des historiens, des orateurs et
+surtout des poètes: Alcuin et Théodulphe, que l'empereur avait aussi
+amenés d'Italie, se piquèrent de l'être; on le fut à leur exemple, mais
+il est vrai, sans imagination, sans goût, sans poésie de style, et la
+plupart du temps sans exacte mesure de vers.
+
+ [129] Abr. chr. de l'Hist. de Fr., année 789.
+
+Toute grossière qu'était cette poésie, elle faisait les délices des gens
+bien élevés et même de l'Empereur; il se plaisait surtout à entendre des
+chansons en langue tudesque ou théotisque, qui était sa langue
+naturelle. La préférence qu'il lui accordait la rendit la langue
+dominante dans la plus grande partie de la France. Le roman qui se
+formait dans l'autre partie était moins encouragé. Même après
+Charlemagne, le roman ne régna guère que dans les états des rois
+d'Aquitaine; tout le reste parla long-temps théotisque ou tudesque.
+Charles aimait tant cette langue, qu'il en avait composé une grammaire.
+Quand Eginhard semble dire qu'un souverain si instruit, que ce
+restaurateur des lettres et des études ne savait pas écrire[130], cela
+doit apparemment s'entendre du grand caractère romain, dont on
+renouvellait alors l'usage. En effet, malgré les efforts qu'il fit pour
+l'apprendre, il n'y put jamais réussir. Il signait avec un monogramme,
+gravé sur le pommeau de son épée. Il disait: je l'ai signé du pommeau;
+je le maintiendrai, avec la pointe: mais on assure qu'il écrivait
+facilement en d'autres caractères, soit théotisque, soit petit
+romain[131].
+
+ [130] _Tentabat et scribere, tabulasque et codicillos ad hoc
+ in lectulo suo cervicalibus circumferre solebat, ut cum
+ vacuum tempus esset, manum effigiendis litteris usuefaceret:
+ sed parum prosperè successit labor, proeposterus ac serò
+ inchoatus_.
+
+ (EGINHARD, Vit. Car. Mag.)
+
+ [131] Hist. Litt. de la France, _ub. sup._
+
+Charlemagne voulut aussi qu'en France on sût mieux la musique, et que
+l'on chantât plus humainement qu'on ne faisait alors, entreprise
+toujours difficile et qui, comme on voit, l'était il y a long-temps. On
+sait qu'il s'éleva une grande dispute à Rome, en sa présence, entre ses
+chantres et les chantres romains. Il eut assez de goût et de
+discernement pour prononcer en faveur de ces derniers: il en amena deux
+en France pour y enseigner un chant moins barbare et surtout l'art
+d'organiser, c'est-à-dire, de pratiquer à la fin des phrases du
+plain-chant, quelques chétifs accords de tierce, car c'était à cela que
+se bornait alors toute la science de l'harmonie même au-delà des Alpes,
+et elle ne s'était pas encore étendue si loin en deçà[132].
+
+ [132] Je ne puis me dispenser de relever ici une erreur où le
+ savant Tiraboschi est tombé (t. III, p. 134). Il cite ce
+ passage d'un anonyme d'Angoulême, dans sa Vie de Charlemagne,
+ publiée par Fauchet (_Script. Hist. Franc._): _Similiter
+ erudierunt Romani cantores Francorum in arte organandi_; et
+ comme il n'a pas compris le sens de ce mot _organandi_, il ne
+ trouve pas bien clair, dit-il, si l'auteur veut dire que les
+ Romains enseignèrent aux Français à construire des orgues, ou
+ simplement à en jouer; et là-dessus il s'étend assez au long
+ sur l'antiquité dont les orgues étaient en Italie, et sur
+ celle dont ils étaient en France. Il ne s'agit ici ni de
+ jouer des orgues ni d'en faire, _organari_ se réduisant au
+ sens très-simple que je lui donne. (Voy. le Dictionnaire de
+ Musique de J.-J. Rousseau, au mot _organiser_.)
+
+L'Italie, qui avait fourni à Charlemagne les principaux instruments de
+la révolution qu'il voulait opérer dans les esprits, y participa aussi,
+mais moins sensiblement que la France. Quelques universités italiennes,
+entre autres celles de Pavie et de Bologne, le réclament pour leur
+fondateur. Il y encouragea sans doute les études; il put y rassembler
+quelques professeurs, mais il n'existe aucune trace ni le plus léger
+indice qu'il les ait réunis en corps, qu'il ait distribué entre eux
+l'enseignement des diverses sciences, ni qu'il leur ait donné, ou des
+réglements, ou des priviléges, ou quoique ce soit enfin de ce qui
+constitue ce qu'on appelle université, ou tout autre fondation
+pareille[133].
+
+ [133] Tirab., t. III, p. 131 et suiv.
+
+Quant à ces hommes si célèbres dans leur temps, dont Charles se servit
+pour acquérir et pour répandre l'instruction (je ne parle que de ceux
+qui étaient Italiens), ils nous donnent, par le genre et le mérite de
+leurs connaissances et de leurs ouvrages, une idée de l'état où les
+sciences étaient alors. Pierre de Pise, qui passa le premier en France,
+lorsqu'il était déjà vieux[134], et qui peut être regardé, selon
+l'expression de du Boulay[135], comme le premier fondateur de l'école
+palatine et royale, n'enseignait que la grammaire à Pavie, quand
+Charlemagne l'y trouva, et ce fut aussi la seule science qu'il apprit au
+roi et qu'il fut chargé de professer dans son palais; mais il était de
+plus, en sa qualité de diacre, très-savant théologien. Alcuin dans une
+de ses lettres à l'Empereur, rapporte qu'il avait autrefois rencontré
+Pierre dans cette même ville, soutenant sur la religion, contre un juif,
+une dispute publique[136]. Enfin, quoiqu'il ne soit pas ordinairement
+compté parmi les poètes nombreux de ce siècle, il faisait aussi des
+vers, comme nous le verrons bientôt. Mais surtout il aimait les lettres
+et leur enseignement: il y fut livré toute sa vie; et son âge, et ses
+longs services lui donnaient beaucoup d'autorité. On ne parle point de
+son retour dans sa patrie; comme il était vieux quand il vint en France,
+il est probable qu'il y mourût.
+
+ [134] Eginhard dit qu'il l'était quand Charlemagne le prit
+ pour maître: _In discendâ grammaticâ Petrum Pisanum diaconum
+ senem audivit_. (De Vitâ Car. Mag.)
+
+ [135] _Itaque Petrus ille merito dici potest primus scholoe
+ palatinoe et regioe institutor_. (Hist. Univers. Paris, t. I,
+ p. 626.)
+
+ [136] Epist. XV, _ad Carol. Mag._
+
+Paul Diacre, que l'on ne désigne ordinairement que par cette qualité,
+mais dont le nom était Paul Warnefrid, était autrement placé dans le
+monde, et y jouait un rôle distingué, quand il fut connu de Charlemagne.
+Il était né dans le Frioul, de parents d'origine lombarde. Après avoir
+fait ses études à Pavie, il avait été ordonné diacre, et s'était déjà
+fait sans doute une réputation, lorsque Didier monta sur le trône des
+Lombards, d'où il devait bientôt descendre. Le nouveau roi appela Paul
+auprès de lui, le fit son conseiller intime et son chancelier[137].
+Charlemagne ayant pris Pavie et détrôné Didier, offrit, dit-on, à Paul
+ses bonnes grâces; mais, par attachement pour son roi, il aima mieux se
+retirer de la cour, et peu de temps après il se fit moine au monastère
+du mont Cassin. Lorsque Charlemagne, en 781, se fit couronner à Rome
+empereur d'Occident, Paul lui adressa une élégie latine, pour lui
+demander la liberté de son frère, détenu depuis sept ans prisonnier en
+France; et ce fut sans doute cette pièce, très-élégante pour ce
+temps-là, qui détermina l'empereur, alors fortement occupé de rétablir
+les études en France, à y amener Paul avec lui[138]. Il n'y resta que
+cinq ou six ans, mais on ne peut douter qu'un homme aussi supérieur à
+son siècle qu'il l'était à beaucoup d'égards, ne contribuât partout où
+il séjournait pendant quelque temps à y réveiller le goût des lettres.
+De retour au mont Cassin, dont il avait toujours regretté la solitude
+paisible, il y mourut dix ou onze ans après[139].
+
+ [137] Tirab. _ub. sup._, p. 183, 184.
+
+ [138] _Ibid._ p. 184-190.
+
+ [139] En 799, _ibid_, p. 191.
+
+On dit que Paul savait la langue grecque, et que Charlemagne le chargea
+d'y instruire les clercs ou ecclésiastiques, qui devaient accompagner,
+en Orient, Rotrude, sa fille, promise à Constantin, fils de
+l'impératrice Irène[140]. C'est ici le lieu d'observer que, malgré la
+décadence des lettres, l'étude du grec n'était pas entièrement
+abandonnée en Italie, surtout à Rome, où les papes étaient obligés à une
+correspondance suivie avec les empereurs et les évêques grecs, et ne
+pouvaient l'entretenir que par des interprètes fixés auprès d'eux, et
+capables d'écrire facilement dans cette langue[141]. Aussi vit-on au
+huitième siècle, le pape Paul Ier. fonder à Rome un monastère dont il
+exigea que les moines officiassent en grec. Plusieurs Papes firent la
+même chose dans le siècle suivant, surtout Etienne V et Léon IV[142];
+mais les études de ces hellénistes du neuvième siècle, ne s'étendaient
+pas plus loin qu'à ce qu'exigeaient les besoins de la cour de Rome, et
+peut-être à la lecture de quelques-uns des Pères grecs.
+
+ [140] Tirab., _ub. supr._, p. 188.
+
+ [141] _Ibid_, p. 109.
+
+ [142] _Ibid_, p. 180.
+
+C'est surtout comme historien et comme poète, que Paul Diacre se rendit
+célèbre: il ne conserve aujourd'hui quelque célébrité que comme
+historien. Il était cependant (si l'on en veut croire les éloges que
+Pierre de Pise lui adressait en vers au nom de l'Empereur lui-même), un
+Homère dans la langue grecque, dans le latin un Virgile, dans l'hébreu
+un Philon, un Horace en poésie, etc.[143]; mais on sait combien il faut
+rabattre de toutes ces louanges, et Paul nous le dit lui-même, en
+répondant à Pierre, ou plutôt à Charlemagne, qu'il ne sait point le
+grec, qu'il ignore l'hébreu, que toute sa gloire dans ces deux langues,
+consiste en trois ou quatre syllabus qu'il avait apprises dans les
+écoles[144]. Mais peut-être sa modestie exagère-t-elle ici dans le sens
+contraire, surtout à l'égard du grec. Parmi les ouvrages historiques
+qu'il a laissés, on distingue principalement son _Histoire des
+Lombards_[145]. C'est la seule que nous ayons de ces peuples, et
+quoiqu'elle soit aussi décriée par le défaut de critique, les récits
+fabuleux et l'inexactitude chronologique, que par son style, on est
+heureux de l'avoir, puisque sans elle on ignorerait une multitude de
+faits et de détails importants. Ce prétendu rival d'Horace, composa
+plusieurs hymnes. Le plus connu, est celui de saint Jean-Baptiste, _Ut
+queant laxis resonare fibris_, qui n'est pas un chef-d'oeuvre de poésie,
+mais qui est devenu, comme nous le verrons, une sorte de monument en
+musique.
+
+ [143]
+
+ _Groecâ cerneris Homerus,
+ Latinâ Virgilius:
+ In Hebroeâ quoque Philo,
+ Tertullus in artibus;
+ Flaccus crederis in metris,
+ Tibullus eloquio_.
+
+ [144]
+
+ _Groecam nescio loquelam,
+ Ignoro Hebraioem;
+ Tres aut quatuor in scholis
+ Quas didici syllabas,
+ Ex his mihi est ferendus
+ Manipulus adorea_.
+
+ [145] _De gestis Langobardorum libri sex_. Elle comprend
+ l'histoire de ces peuples, depuis leur sortie de la
+ Scandinavie jusqu'à la mort de leur roi Liutprand, en 744.
+ Muratori l'a recueillie dans sa grande collection, t. I,
+ part. I. Cette histoire fut continuée dans le même siècle par
+ Erchempert, qui était, comme Paul Diacre, lombard d'origine,
+ et moine du mont Cassin. Il écrivit les gestes des princes
+ lombards de Bénévent (_de gestis principum Beneventanorum
+ Epitome chronologica_), depuis l'époque où Paul l'avait
+ laissée jusqu'en 888. Elle est dans la même collection, t.
+ II, part. I. Enfin, dans le dixième siècle, l'anonyme de
+ Salerne et l'anonyme de Bénévent suivirent l'histoire des
+ Lombards jusqu'à l'extinction des petites principautés qu'ils
+ s'étaient faites à l'extrémité de l'Italie; le premier
+ jusqu'en 980, et le second en 996. On trouve ces fragments
+ dans le même volume de la collection de Muratori.
+
+Paulin, que l'on nommait le grammairien, dont Charlemagne fit un
+patriarche d'Aquilée; et dont l'église a fait un Saint, n'était point né
+en Austrasie ni en Autriche, comme quelques auteurs l'ont prétendu, mais
+dans le Frioul, où il enseignait depuis long-temps la grammaire, quand
+Charles s'empara de cette province[146]. Il ne suivit point en France le
+conquérant de l'Italie. Revêtu de l'une des grandes dignités de
+l'église, il en remplit les devoirs utilement pour son nouveau
+Souverain. Il fut appelé à tous les synodes que l'Empereur fit assembler
+en Allemagne, en France et en Italie, et rédigea les décrets de
+plusieurs. Charles et Alcuin lui-même avaient la plus grande estime pour
+lui, le consultaient dans les affaires et dans les questions délicates,
+et l'engagèrent à composer divers ouvrages contre les hérésies de ce
+temps. Les Italiens et les Français reconnaissent en lui un des hommes
+qui contribuèrent le plus à entretenir dans Charlemagne l'amour des
+sciences, et à en répandre le goût par ses discours et par son exemple.
+
+ [146] En 776. Paulin avait alors 46 ans. Les savants auteurs
+ de l'Hist. Littér. de la France l'ont fait naître en
+ Austrasie (t. IV de leur hist.) Ughelli (_Ital. sacr._, t.
+ V), et d'après lui d'autres Italiens, en Autriche; mais
+ Tiraboschi, fondé sur de très-bonnes autorités, l'a rendu au
+ Frioul, et par conséquent à l'Italie, t. III, p. 152.
+
+Théodulphe était Goth d'origine et né en Italie. La réputation qu'il y
+avait acquise dans les lettres, engagea Charlemagne à l'appeler en
+France. Il lui donna l'évêché d'Orléans, bientôt après l'abbaye de
+Fleury: il le combla de richesses, d'honneurs et de témoignages de
+confiance. Théodulphe ne se montra point ingrat pendant la vie de
+Charles; mais après sa mort il fut enveloppé dans la révolte de Bernard,
+roi d'Italie, contre Louis-le-Débonnaire, et dans sa ruine. Malgré
+toutes les protestations qu'il fit de son innocence, il fut arrêté,
+comme tous les autres évêques qui avaient pris part à cette révolte, et
+renfermé à Angers dans un couvent; il mourut en 821, au moment où, ayant
+obtenu sa grâce, ainsi que tous ses complices, il se disposait à
+retourner dans son évêché. Outre plusieurs ouvrages de sa profession,
+écrits en prose latine qu'on ne peut lire, on a conservé de lui six
+livres de vers, tant sacrés que profanes, aussi illisibles que sa prose.
+Entre plusieurs élégies qu'il composa pendant sa captivité, on en
+distingue une, qui est devenue un hymne de l'église, et dont les vers
+sont rimés du milieu à la fin, comme il était déjà d'usage dans cette
+poésie latine dégénérée. Elle commence par ce vers:
+
+ _Gloria, laus et honor, tibi sit rex Christe redemptor_[147].
+
+ [147] L'église romaine chante cet hymne pendant la
+ procession, le jour des Rameaux.
+
+On a prétendu que, s'étant mis à chanter à pleine voix cette élégie dans
+sa prison, lorsque l'empereur Louis passait dans la rue, ce fut ce qui
+lui fit obtenir sa liberté: mais c'est une fable sans vraisemblance.
+
+Malgré l'exemple et les travaux de ces savants et de plusieurs autres,
+répandus dans les différentes parties de l'Italie, l'impulsion donnée
+aux études par Charlemagne, fut passagère et ne lui survécut pas. Elle
+eût été plus durable, peut-être dès ce moment l'Italie aurait vu le
+génie des lettres reprendre son essor, si elle eût été moins
+profondément ensevelie sous ses propres débris, et si Charlemagne eût
+fait un plus long séjour au-delà des Alpes. Mais trop d'objets, trop de
+pays divers, trop de parties de son vaste Empire l'appelaient à la fois;
+il encouragea, honora et récompensa les savants; le reste il le laissa
+tout entier à faire, et, malgré le mouvement qu'il avait imprimé aux
+esprits, ils croupirent long-temps encore, ou plutôt ils s'enfoncèrent
+bientôt plus avant que jamais dans l'invincible ignorance où les
+retenaient et le manque absolu de bons livres, et les traces profondes
+que laissaient après eux plusieurs siècles de barbarie.
+
+Une autre raison s'opposait encore à ce que les germes semés par
+Charlemagne, produisissent pour les lettres en général des fruits réels
+et surtout durables. «Si je pénètre, avec attention, dit l'ingénieux
+Bettinelli[148], dans le secret de ces temps et de leurs moeurs, je crois
+trouver, outre les maux causés par les successeurs de ce monarque, une
+raison du triste succès de tant d'espérances. Réformer des peuples et
+des états lui parut être, comme en effet ce l'est et le fut toujours,
+une grande, mais très-difficile entreprise; il pensa que la religion
+était le moyen le plus facile et le plus efficace pour contenir et
+assujétir les peuples les plus féroces, quand il les avait conquis;
+c'est donc de ce côté qu'il tourna toutes ses vues. Ses conseillers
+furent des hommes religieux; et le moine Alcuin fut le premier de ses
+confidents. Leur zèle n'ayant pour objet que les études sacrées, leur
+donna des préventions contre les anciens auteurs grecs et latins, qu'ils
+regardèrent comme des corrupteurs de la morale chrétienne et ils les
+bannirent des écoles, tellement que Sigulfe, disciple d'Alcuin, et moins
+scrupuleux que lui, eut ensuite beaucoup de peine à les remettre en
+crédit. Si Charlemagne eût moins méprisé les anciens[149], il lui eût
+été plus facile de faire aux arts et aux études un bien durable, par
+l'attrait du plaisir, et par les exemples de bon goût et de bon style
+que fournissent les langues mortes».
+
+ [148] _Risorgimento d'Italia_, c. I.
+
+ [149] Il serait plus exact de dire, s'ils les eût connus.
+
+Le savant abbé Andrès est de la même opinion, et lui a donné plus de
+développements[150]. L'Empereur, Alcuin, Théodulphe et tous les autres
+qui travaillèrent à la réforme des études, n'avaient, dit-il, d'autre
+objet en vue que le service de l'église; ils n'avaient pas tant à coeur
+de faire d'habiles littérateurs, que d'élever de bons ecclésiastiques.
+Aussi, dans toutes les écoles qu'ils fondèrent, on n'apprenait guère que
+la grammaire et le chant de l'église....... Si dans quelques-unes on
+s'occupait des arts libéraux, c'était uniquement pour aider à
+l'intelligence des lettres sacrées...... Les maîtres eux-mêmes n'en
+savaient pas davantage, et ne pouvaient enseigner autre chose à leurs
+disciples. Le grand Alcuin dont les auteurs contemporains ne parlent que
+comme d'un prodige de science, n'était après tout qu'un médiocre
+théologien, et ses connaissances si vantées, en philosophie et en
+mathématiques, ne s'étendaient qu'a quelques subtilités de dialectique,
+et à ces premiers éléments de musique, d'arithmétique et d'astronomie,
+nécessaires pour le chant et pour le comput ecclésiastiques....
+
+ [150] _Dell' Orig. progr. e st. att. d'ogni Lett._, t. I, c.
+ 7, p. 108 et suiv.
+
+«Les promoteurs des études et les maîtres ayant donc des idées si
+étroites des sciences, quels progrès pouvait-on espérer de leurs soins
+et de leurs leçons? On fondait des écoles; mais pour apprendre à lire,
+à chanter, à compter et presque rien de plus: on établissait des
+maîtres; mais il suffisait qu'ils sussent la Grammaire; si quelqu'un
+d'eux allait jusqu'à entendre un peu de mathématiques et d'astronomie,
+il était regardé comme un oracle. On recherchait des livres, mais
+seulement des livres ecclésiastiques; il n'y avait pas dans toute la
+France, un Térence, un Cicéron, un Quintilien.....[151]. Les hymnes de
+l'église et les ouvrages de quelques Pères étaient pris pour modèles du
+bon goût dans l'art d'écrire en prose et en vers, et celui qui
+s'approchait le plus en latin du style de S. Jérôme ou de Cassiodore,
+passait pour un Cicéron....
+
+ [151] L'auteur italien paraîtra sans doute exagéré dans cette
+ assertion; mais elle est autorisée par une lettre de Loup de
+ Ferrières au pape Benoît III, par laquelle ce savant abbé lui
+ demandait des livres, et entre autres ceux du l'orateur de
+ Cicéron, les douze livres des institutions de Quintilien,
+ dont on ne trouvait, disait il, en France que des copies
+ imparfaites, et enfin le commentaire de Donat sur les
+ comédies de Térence. (Voy. _Lupi Ferrar._, Ep. 103.)
+
+«Si Charlemagne et Alcuin avaient conçu de plus justes idées de la
+littérature, au lieu de tant de peines, de voyages et de dépenses
+inutiles, combien ne leur eût-il pas mieux réussi de se procurer et de
+multiplier les copies des auteurs des bons siècles, de ressusciter
+l'étude si nécessaire de la langue grecque? En apprenant à goûter dans
+les écoles les grands poètes et les grands orateurs, on aurait pu faire
+renaître la belle poésie et la solide éloquence. On aurait appris à bien
+penser et à bien écrire; et les études ecclésiastiques elles-mêmes y
+auraient autant gagné que les études purement littéraires.»
+
+Ces réflexions judicieuses de deux très-bons esprits, et de deux auteurs
+très-orthodoxes, n'ont point eu de contradicteurs en Italie. Des
+écrivains français, non moins orthodoxes qu'eux, les Bénédictins,
+auteurs de l'_Histoire littéraire de la France_, ont pensé la même chose
+et ont écrit dans le même sens. Ils disent plus positivement encore[152]
+que dans l'école de S. Martin de Tours, l'une des plus florissantes que
+Charlemagne fit établir, Alcuin défendit à Sigulfe, son disciple, de
+lire Virgile aux élèves, _de peur que cette lecture ne leur corrompît le
+coeur_. Ce ne fut qu'après la mort de ce rigide président des études, que
+Sigulfe put donner un libre essor à son goût pour les bons modèles.
+L'école de Ferrières dans le Gâtinais, s'éleva bientôt au-dessus de
+toutes les autres, par l'étude qu'on y fit des anciens. Le célèbre abbé
+Loup, qu'on appelle Loup de Ferrières, eut pour eux une prédilection,
+dont on aperçoit les traces dans ses écrits. De toutes les lettres
+latines de ce temps, qui se sont conservées, les siennes sont les
+seules où il y ait quelque idée de bon style. «Il semble, dit
+expressément D. Rivet[153], que nos autres écrivains auraient pu mieux
+réussir qu'ils n'ont fait, s'ils avaient eu autant d'attention que lui à
+former leur style sur celui des anciens». Mais dans tous les soins que
+se donna l'Empereur, et que prirent sous ses ordres les ministres de ses
+volontés, pour rétablir une belle écriture, pour se procurer et rendre
+plus communs de bons et de beaux manuscrits, soins qui furent pris à
+grands frais, et portés quelquefois jusqu'à la plus grande magnificence,
+on voit qu'il n'était jamais question que de bibles, d'évangiles, de
+missels, d'antiphonaires, de pénitentiels, de sacramentaires, de
+psautiers: on n'entend point parler d'un manuscrit de Cicéron ou de
+Virgile.
+
+ [152] Tom. IV, Disc. sur l'état des Lettres au huitième
+ siècle.
+
+ [153] Loc. cit.
+
+Les mêmes effets furent encore une fois le résultat des mêmes causes.
+Les lettres encouragées et renouvellées en France par Charlemagne, mais,
+trop exclusivement consacrées à un seul objet, n'eurent pas le temps de
+jeter de racines; elles ne produisirent presque aucun fruit: elles se
+retrouvèrent, après ce grand effort, telles qu'elles étaient auparavant,
+et dans le même état d'inertie et de nullité. Elles se soutinrent un peu
+pendant les premières années du neuvième siècle: dans les suivantes,
+elles commencèrent à déchoir: le milieu du siècle leur fut encore plus
+fatal: elles disparurent de nouveau entièrement à la fin[154].
+
+ [154] Hist. Litt. de la France, _ub. sup._
+
+Ce ne fut pas non plus à Charlemagne, ce fut encore moins à son fils
+Louis, qu'en France on nomme le débonnaire, en Italie le pieux, et qu'on
+devrait partout appeler le faible, comme Voltaire, mais ce fut à
+Lothaire, fils de Louis, que l'Italie dut ses premiers établissements
+fixes d'instruction, et ses premiers pas marqués vers la renaissance. Un
+de ses capitulaires, qui n'a été publié que dans le dix-huitième
+siècle[155], établit à Pavie et dans huit autres villes, des écoles dont
+il fixe l'arrondissement. Mais son règne agité, ceux des autres
+empereurs de sa maison plus agités et plus faibles encore, ne furent pas
+propres à faire fleurir ces écoles naissantes. Après la mort du dernier
+d'entre eux, Charles-le-Gros, les guerres civiles et tous les maux
+qu'elles entraînent, déchirèrent de nouveau l'Italie, et la
+replongèrent, avant la fin du neuvième siècle, dans cet abîme de
+barbarie et d'infortunes, d'où elle commençait à peine à espérer de
+sortir.
+
+ [155] Dans le grand recueil de Muratori, _Script. rer.
+ Ital._, t. I, partie II, p. 151.
+
+On doute si l'on doit compter parmi le peu d'hommes qui se distinguèrent
+encore dans les lettres pendant cette triste époque, un prêtre de
+Ravenne, nommé Agnello, que l'on appelle aussi André. Il a laissé un
+recueil de vies des évêques de cette église, qui n'ont d'autre mérite
+que de nous avoir conservé plusieurs faits de l'histoire sacrée et
+profane, et plusieurs traits relatifs aux moeurs de ce temps, que l'on ne
+trouve point ailleurs[156]. Il y eut aussi alors un Jean, Diacre de
+l'église romaine, auteur de la vie de Grégoire le-Grand et de quelques
+autres écrits. Un autre Jean, Diacre de l'église de Saint-Janvier à
+Naples, avait précédemment écrit les vies des évêques de cette ville,
+depuis l'origine, jusque vers la fin du neuvième siècle où il vivait.
+Muratori les a publiées le premier dans sa grande collection[157]. Il y
+a inséré, ce semble, à plus juste titre l'ouvrage d'Anastase, surnommé
+le Bibliothécaire, qu'il ne faut pas confondre, comme l'ont fait
+quelques auteurs[158], avec un autre Anastase, cardinal du titre de
+Saint-Michel, qui troubla alors l'église par ses prétentions au
+souverain pontificat. Anastase, garde de la bibliothèque pontificale, et
+qu'on désigne toujours par le titre de cet emploi, ne fut point
+cardinal. Il était abbé d'un monastère de Rome, lorsqu'il fut envoyé à
+Constantinople par Louis II, dit le Germanique, pour traiter du mariage
+de sa fille avec le fils de Basile, empereur d'Orient. Il assista au
+concile où le patriarche Photius fut condamné. Les légats du pape lui en
+donnèrent à examiner les actes avant de les souscrire. La connaissance
+parfaite qu'il avait de la langue grecque, lui fit découvrir dans cette
+révision plusieurs piéges que la subtilité grecque avait tendus à ce
+qu'on nommait alors la simplicité italienne. Ce fut sans doute à son
+retour à Rome, qu'il eut pour récompense des services qu'il avait
+rendus, la place de bibliothécaire du Vatican.
+
+ [156] Muratori les a insérées dans sa collection; _Scriptor.
+ rer. ital._, t. II, part. I. Vossius (_de Hist. Lat._, liv.
+ III, c. 4) a mal à propos confondu cet Agnello avec un
+ archevêque de Ravenne du même nom, qui vécut plus de trois
+ siècles auparavant. Voy. Tirab., t. III, p. 168.
+
+ [157] Tom. I, part. II.
+
+ [158] Voy. là-dessus Mazzuchelli, _Scrit. Ital._, t, I, part.
+ II.
+
+La collection qui fut confiée à ses soins, n'était pas considérable, et
+ne l'avait jamais été. C'étaient d'abord de simples archives. On y
+joignit ensuite quelques livres, la plupart de théologie. Dans le
+huitième siècle[159] le pape Paul Ier avait envoyé au roi Pepin tous les
+livres qu'il put trouver. Or, en quoi consistait cette bibliothèque
+envoyée par un pape à un roi de France? Le catalogue en est dans la
+lettre même. C'est un _Antiphonaire_, un _Responsal_, ou livre de
+répons, et de plus la grammaire d'Aristote (il faut sans doute lire la
+logique, ou la dialectique; car Aristote n'a point fait de grammaire);
+les livres de Denis l'aréopagite, la géométrie, l'orthographe, la
+grammaire, tous livres grecs[160]. Les livres étaient devenus rares de
+plus en plus, et il est probable que la bibliothèque pontificale
+participait à cette disette; elle eut cependant toujours un
+bibliothécaire en titre, quoique peut-être souvent sans fonctions[161].
+
+ [159] En 757.
+
+ [160] Tirab., t. III, p. 80.
+
+ [161] On en voit la liste, à remonter jusqu'au sixième
+ siècle, dans la Préface du Catalogue imprimé de la
+ Bibliothèque du Vatican.
+
+Les premiers ouvrages d'Anastase furent des traductions du grec: elles
+sont en grand nombre, la plupart peu intéressantes pour le commun des
+lecteurs, et plus recommandables par la fidélité que par le style[162];
+mais l'ouvrage qui a fait sa réputation, est son _Livre pontifical_ ou
+_Recueil des vies des pontifes romains_[163]. On a longuement et
+fortement discuté la question de savoir si Anastase en était
+véritablement l'auteur. Le résultat le plus certain paraît être qu'il
+avait tiré ces vies des anciens catalogues des pontifes romains, des
+actes des martyrs que l'on conservait soigneusement dans l'église
+romaine, et d'autres mémoires déposés dans les archives de différentes
+églises de Rome[164]. L'ouvrage ne lui en appartient pas moins, et n'en
+paraît que revêtu de plus d'autorité. Ce n'est du moins pas l'auteur que
+l'on doit accuser de ce qu'on y peut trouver d'inexact. Son seul tort
+est d'avoir manqué de critique dans un siècle où la critique n'était pas
+connue; ce qu'on ne peut pas plus lui reprocher que l'inélégance de son
+style.
+
+ [162] Voyez-en les titres dans les _Scrittori ital._ du comte
+ Mazzuchelli, t. I, partie II.
+
+ [163] Muratori l'a inséré dans sa grande collection. _Script.
+ rer. ital._, t. III, partie I. La première édition avait été
+ donnée par le Jésuite Busée; Mayence, 1602, in-4°.: il y en a
+ eu, depuis, plusieurs autres.
+
+ [164] Voyez toutes les pièces de ce procès, placées par
+ Muratori à la tête du _Liber Pontificalis, ub. supr._
+
+Le dixième siècle fut encore plus malheureux. Les invasions et les
+dévastations des Hongrois et des Sarrazins, le règne anarchique de
+Bérenger, qui les combattit, et qui n'eut pas moins de peine à combattre
+les ducs, les marquis et les comtes, chefs des petits états d'Italie,
+formés des débris de la monarchie Carlovingienne, enfin le règne de
+Hugues de Provence, qui abaissa ces petites puissances, mais qui
+n'établit la sienne que par des vexations et par des crimes, et fut
+obligé de la céder à un autre Bérenger, marquis d'Ivrée, toutes ces
+causes destructives remplirent la moitié du dixième siècle de
+convulsions et de boulversements. Alors l'anarchie fut complète. Le
+règne des Othon ne la termina qu'en apparence, et ne put, dans le reste
+de ce siècle, rouvrir de nouvelles chances pour la renaissance des
+lettres. Le premier de ces empereurs, justement honoré du nom de Grand,
+accorda aux villes italiennes un bienfait d'un grand prix, le
+gouvernement municipal, premier pas qu'elles eussent fait depuis
+long-temps vers la liberté. Le troisième Othon, au contraire, qui paya
+bientôt de sa vie cette violation de la foi jurée, éteignit à Rome, par
+trahison, dans le sang de Crescentius et de ses partisans, un simulacre
+de république romaine, qui s'était ranimé à la voix de ce consul[165].
+
+ [165] Crescentius, assiégé dans le môle d'Adrien par Othon
+ III, ne capitula que sur la _parole royale_ que lui donna cet
+ empereur de respecter sa vie et les droits de ses
+ concitoyens. Dès qu'il les eût en son pouvoir, il fit
+ trancher la tête à Crescentius et aux principaux de son
+ parti. Othon n'avait que vingt-deux ans. Peu de temps après,
+ il mourut empoisonné par la veuve de Crescentius, qu'il avait
+ fait violer par ses soldats.
+
+Pendant ce temps, les papes dominés dans Rome, où ils ne régnaient pas
+encore, pressés tantôt par les Sarrazins, qui s'étaient jetés de la
+Sicile sur l'Italie, tantôt par les Allemands ou par les Romains
+eux-mêmes, ne pouvaient faire ce que les empereurs ne faisaient pas.
+Plus occupés de s'agrandir que d'éclairer les peuples, engagés dans des
+luttes éternelles avec l'Empire, et trop souvent donnant par la
+dissolution des moeurs un spectacle dont, non seulement la piété, mais
+la philosophie est forcée de détourner les yeux[166], ils laissèrent les
+ténèbres de l'ignorance s'épaissir de plus en plus.
+
+ [166] C'était le temps où une Théodora et sa fille Marosie,
+ maîtresses dans Rome, faisaient papes, l'une son amant,
+ l'autre son fils (Jean X et Jean XI), et entouraient le
+ saint-siége de tous les genres de scandales; où Jean XII
+ mourait d'un coup reçu à la tempe, dans un rendez-vous
+ nocturne avec une femme mariée, etc. Voyez tous les
+ historiens.
+
+Deux évêques forment en Italie presque toute la littérature
+ecclésiastique de ce siècle: l'un est Atton, évêque de Verceil, que les
+savants auteurs de notre Histoire Littéraire ont trop légèrement soutenu
+appartenir à la France[167]; l'autre Ratérius, évêque de Vérone, né à
+Liége, mais conduit jeune en Italie, dont la vie fut une suite d'orages
+et de vicissitudes, et qui, ramené plusieurs fois de Vérone à Liége, en
+France, en Allemagne, destitué, chassé, rétabli, incarcéré, délivré tour
+à tour, se trouva enfin trop heureux d'aller finir tant d'agitations à
+Namur, obscurément chargé de gouverner quelques petites abbayes[168].
+C'étaient deux savants qui auraient peut-être brillé, même avant que les
+lettres fussent tombées dans une si entière décadence. On a donné dans
+le dernier siècle, des éditions de leurs oeuvres[169]. Elles
+appartiennent toutes à leur état, ou aux circonstances de leur vie.
+Ratérius, surtout, eut souvent besoin d'apologies pour sa conduite
+ambitieuse et inconstante, et il ne les épargna pas. On trouve dans ses
+lettres, et dans ses autres ouvrages, de fréquentes citations des
+anciens, qui prouvent qu'il alliait dans ses études, plus qu'on ne le
+faisait de son temps, les auteurs sacrés et profanes.
+
+ [167] Tom. VI, p. 281. Voy. Tiraboschi, t. III, p. 175.
+
+ [168] Il y mourut en 974, _id. ibid._ p. 177.
+
+ [169] Celles d'Atton parurent en 1768; celles de Ratérius en
+ 1765. Chacune de ces éditions est précédée d'une Vie pleine
+ d'érudition, de bonne critique, et où l'on réfute plusieurs
+ erreurs accréditées sur ces deux savants du dixième siècle
+ (Tirab. loc. cit.)
+
+Nous parlerons plus loin de l'historien Liutprand, qui appartient à
+cette époque, mais qui tient, par les missions politiques dont il fut
+chargé, au tableau de l'état où était alors l'empereur d'Orient. C'est
+au neuvième siècle qu'il faut placer l'Anonyme de Ravenne, auteur d'une
+Géographie en cinq livres, que l'on a tirée, en 1688, des manuscrits de
+la Bibliothèque du roi, et de l'oubli où elle avait été justement
+laissée[170]; mais nous ne nous y arrêterons pas. Tiraboschi, quelque
+peu disposé qu'il fût à une critique sévère, a traité avec le dernier
+mépris[171] cet ouvrage, que d'autres savants n'ont cependant pas cru
+indigne de leur attention et de leurs recherches. Il reproche à
+l'Anonyme d'avoir le style le plus barbare et le plus obscur, où l'on
+ait peut-être jamais écrit; de confondre souvent les noms de villes, de
+fleuves et de montagnes[172]; de citer comme autorités des auteurs qui
+n'existèrent jamais que dans sa tête; de n'être qu'un imposteur
+ignorant, qu'un misérable copiste de la carte de Peutinger[173], et de
+quelques autres géographies plus anciennes: il trouve enfin que c'est
+perdre du temps que d'examiner, comme d'autres se sont donné la peine de
+le faire, si ce fut vraiment dans l'un de ces deux siècles, ou même plus
+tard, que cet auteur a vécu, ou si ce ne fut point dans le septième ou
+huitième; si cet auteur est, ou n'est pas, un certain prêtre de Ravenne,
+nommé Guido, qui avait, dit-on, écrit quelques ouvrages historiques;
+enfin, si cette géographie est telle qu'il l'avait écrite, ou si elle en
+est seulement un abrégé; toutes questions intéressantes à faire sur un
+bon livre, mais nullement sur un aussi mauvais.
+
+ [170] Elle fut publiée alors pour la première fois, avec de
+ savantes notes, par le P. Porcheron, bénédictin, qui fait
+ vivre l'Anonyme au septième siècle; mais il est certainement
+ du neuvième. Voy. Cl. Beretta, _de Ital. med. oevi_; et
+ Fabricius, _Bibl. lat. med. oevi_, édition de Mansi.
+
+ [171] _Ub. supr._, p. 200.
+
+ [172] Je dois à la justice d'observer que Tiraboschi se
+ trompe dans l'un des reproches qu'il fait au géographe de
+ Ravenne. Il l'accuse d'avoir dit que les Alpes grecques
+ (_graïoe_) sont une ville. L'anonyme, dans le passage cité par
+ Tiraboschi lui-même, dit: _Juxtà Alpes est civitas quoe
+ dicitur graïa_; «Près des Alpes est une ville que l'on
+ appelle grecque (_graïa_)»: ce qui est bien différent.
+
+ [173] C'est-à-dire de l'ancienne carte romaine possédée
+ depuis par Conrard Peutinger, savant du quinzième et du
+ seizième siècles, qui lui a donné son nom. On croit qu'elle
+ fut dressée au temps de Théodore Ier non pas par un
+ géographe, mais par un soldat ou un officier, qui ne voulut
+ que tracer un tableau des routes militaires de l'empire
+ d'Occident, et y marquer les noms et à peu près les positions
+ des villes, des provinces, des campements, etc., sans aucun
+ égard à la configuration ni à la disposition respective des
+ terres, des mers et rivages. Elle fut trouvée dans un couvent
+ d'Allemagne par Conrard Celtes, poète latin qui florissait à
+ la fin du quinzième siècle. Il la laissa à son ami Peutinger,
+ alors secrétaire du Sénat d'Augsbourg. Peutinger la conserva
+ soigneusement jusqu'à sa mort, arrivée en 1547. Elle fut
+ publiée, pour la première fois, à Augsbourg, en 1598.
+ Christophe de Scheib en a donné une édition à Vienne, en
+ 1753, _in-folio_, parfaitement conforme à l'original, avec
+ une savante dissertation et des notes. Comme on n'a pu
+ connaître le nom de l'auteur de cette carte, on lui a
+ conservé le nom de Peutinger. Pour que l'Anonyme de Ravenne
+ l'ait copiée, comme Tiraboschi l'en accuse formellement, il
+ faut, ou que cet Anonyme ait voyagé en Allemagne, et y ait
+ rencontré cette carte, ce qu'on ne peut ni assurer, ni nier,
+ puisqu'on ne le connaît pas, ou qu'elle fût encore en Italie
+ de son temps, et qu'elle n'ait été transportée que depuis le
+ dixième siècle dans le couvent où Conrard Celtes la trouva
+ vers la fin du quinzième.
+
+Tel était donc le triste état où languissaient toutes les branches de la
+littérature, moins de deux siècles après que Charlemagne eût produit
+cette grande révolution qu'on lui attribue, qui fut réelle, mais
+passagère, et qui a plus servi à la gloire de son nom qu'aux progrès de
+l'esprit humain. Le commencement d'un nouveau siècle fut comme l'aurore
+du jour qui devait dissiper une si longue et si épaisse nuit.
+
+Ce n'est pas que l'Italie ne fût alors aussi troublée que jamais. Depuis
+les Alpes jusqu'à Rome, les tentatives inutiles pour se donner un roi
+indépendant; les guerres qu'elles occasionèrent avec les Empereurs, et
+celles qui, pour la première fois, armèrent différentes villes les unes
+contre les autres, selon qu'elles prenaient parti, ou pour
+l'indépendance, ou pour la soumission à l'Empire; les querelles, de plus
+en plus animées, des papes et des empereurs, nouveau sujet de divisions
+entre les évêques, entre les seigneurs et entre les villes; les
+élections achetées[174] ou forcées[175]; les schismes, les papautés
+doubles et triples; partout des désastres, des barbaries et des
+scandales: dans ce qui est au-delà de Rome, la lutte sanglante d'un
+reste de Grecs, d'un reste de Lombards[176]; et de quelques brigands
+Sarrazins, terminée par l'épée des aventuriers Normands, qui soumirent
+les uns et les autres, et fondèrent un état puissant; les républiques
+florissantes de Naples, de Gaëte et d'Amalphi, les premières dont
+l'histoire moderne consacre le souvenir, disparaissant dans cette lutte,
+et Robert Guiscard, le plus célèbre de ces aventuriers, brûlant et
+saccageant Rome même, pour sauver de la vengeance de l'empereur Henri
+IV, l'orgueilleux pape Grégoire VII: telle fut, dans le onzième siècle,
+la position générale de l'Italie; et l'on ne voit pas ce qu'elle pouvait
+avoir de favorable à la régénération des lettres.
+
+ [174] Telles que celles de Benoît VIII, Jean XIX son frère,
+ et Benoît IX leur neveu, tous trois descendants de Marosie.
+ Ils achetèrent successivement, ou leur famille acheta pour
+ eux, les suffrages du peuple, qui était encore en possession
+ d'élire les papes. Le dernier des trois, qui était
+ très-jeune, et même, selon quelques historiens, encore
+ enfant, souilla pendant douze ans le siège pontifical par
+ tout ce que les vols, les massacres et l'impudicité ont de
+ plus horrible. Il le vendit ensuite à l'archiprêtre Jean, qui
+ prit le nom de Grégoire VI; et il alla se livrer sans
+ contrainte, dans ses châteaux, à la vie crapuleuse qui était
+ seule de son goût. C'est ce que raconte un de ses
+ successeurs, Victor III, dans un Dialogue rapporté en
+ Appendix à la chronique du mont Cassin, liv. II, t. IV, p.
+ 396. Ce sont là des faits historiques que l'auteur de cet
+ ouvrage dissimulait dans ses leçons publiques, et qu'il ne
+ faisait que désigner par des expressions générales, dans le
+ temps qu'on l'accusait de rechercher avec une affectation
+ maligne tout ce qui pouvait être défavorable à la papauté.
+
+ [175] L'empereur Henri III se ressaisit du droit d'intervenir
+ dans la nomination des papes, qu'avaient eu les empereurs
+ Grecs et les Carlovingiens. Il présenta Clément II à
+ l'élection du peuple, et ensuite élut de son autorité Damase
+ II, Léon IX et Victor II; ce dernier en 1055. Après sa mort,
+ le peuple et l'église nommèrent, en 1057, Etienne X; et ce
+ fut sous son successeur, Nicolas II, que le concile de Latran
+ attribua, pour l'avenir, l'élection des papes aux cardinaux.
+ Vinrent ensuite le pontificat de Grégoire VII, la donation de
+ la comtesse Mathilde, les démêlés trop fameux de ce pape avec
+ l'empereur Henri IV, etc.; époque de la puissance temporelle
+ des papes, et de l'avilissement des empereurs et des rois.
+
+ [176] Ceux qui avaient fondé le duché de Bénévent.
+
+C'est une époque bien remarquable dans l'histoire de la papauté, que
+celle où cet archidiacre Hildebrand, devenu pape sous le nom de Grégoire
+VII[177], entreprit d'élever le saint-siége au-dessus de tous les
+trônes, et où, pour le malheur de l'Europe entière, il réussit dans
+cette entreprise! Il la poursuivit avec toute la ténacité de son
+caractère, toute l'énergie de son ambition et de son courage. Il voulut
+d'abord que les papes, qui n'étaient point encore souverains dans Rome,
+eussent une souveraineté réelle et territoriale, qui leur donnât un rang
+parmi les puissances; et il trouva dans la comtesse Mathilde, dans sa
+docilité crédule pour un pontife devenu directeur de sa conscience, dans
+sa haine et ses ressentiments héréditaires contre les empereurs
+d'Allemagne[178], tous les moyens d'y parvenir. Il eut l'art d'obtenir
+d'elle la donation de tous ses états, dont elle ne se réserva que
+l'usufruit. Le pouvoir des passions auxquelles elle obéissait, est tel,
+qu'il a mis en quelque sorte à couvert la réputation des moeurs de
+Grégoire VII. L'écrivain le moins habitué à ménager les papes vicieux et
+corrompus, Voltaire, a reconnu lui-même[179], qu'aucun fait, ni même
+aucun indice, n'a jamais confirmé les soupçons qu'avaient pu faire
+naître les liaisons intimes, la fréquentation assidue du pape, et
+l'immense libéralité de la comtesse.
+
+ [177] En 1073.
+
+ [178] La mère de Mathilde, femme du marquis Boniface, comte
+ ou duc de Toscane, et soeur de l'empereur Henri III, souleva
+ contre son frère toutes les parties de l'Italie où s'étendait
+ son pouvoir, et qui formaient l'héritage de sa fille,
+ c'est-à-dire, la Toscane, les états de Mantoue, de Modène, de
+ Parme, de Ferrare, de Vérone, une partie de l'Ombrie, de la
+ Marche d'Ancône, et presque tout ce qui a été nommé depuis le
+ patrimoine de S. Pierre. Ayant fait imprudemment un voyage à
+ la cour de l'empereur, elle fut arrêtée, et resta long-temps
+ prisonnière; elle laissa, en mourant, à sa fille Mathilde,
+ ses ressentiments avec tous ses biens.
+
+ [179] _Essai sur les Moeurs et sur l'Esprit des Nations_, ch.
+ 46.
+
+Grégoire suivait en même temps, avec autant d'ardeur que d'audace,
+l'autre partie de son plan. Il arrachait ou disputait à outrance aux
+rois l'investiture des bénéfices. Il écrivait en maître à ceux
+d'Angleterre, de Danemark et de France. Lui, qui ne s'était cru pape,
+que lorsque l'empereur Henri IV eut confirmé sa nomination, il
+excommuniait, il déclarait déchu cet empereur même, il le forçait de se
+soumettre aux épreuves les plus pénibles et les plus honteuses[180], et
+foulait aux pieds, dans sa personne, la tête humiliée de tous les rois.
+
+Les lettres de ce pontife existent[181]. Elles déposent de la hardiesse
+de ses projets et de la force de son génie, en même temps qu'elles sont
+des pièces importantes pour l'histoire de la souveraineté temporelle des
+papes[182]. Elles donnent à celui-ci, quant au style, une place peu
+distinguée dans l'Histoire littéraire. Il n'en a une, comme bienfaiteur
+des lettres, ou du moins des études, que par l'ordre qu'il donna aux
+évêques, dans un synode tenu à Rome[183], d'entretenir, chacun dans
+leurs églises, une école pour l'enseignement des lettres[184]; mais il
+n'entendait par là que ce qu'on avait entendu jusqu'alors: cet
+enseignement des lettres n'avait rien de littéraire; et l'on ne voit
+encore là, pour le onzième siècle, aucun avantage sur les précédents.
+
+ [180] On sait la manière dont ce pape, enfermé dans la
+ forteresse de Canosse, avec la comtesse Mathilde, y reçut
+ l'espèce d'amende honorable que vint lui faire l'empereur.
+ Voyez, sur cette scène déshonorante pour l'Empire, tous les
+ historiens; et cherchez dans tous les livres qui peuvent
+ faire autorité en matière de religion, quelque chose qui la
+ justifie.
+
+ [181] Dans la collection des conciles du P. Labbe, t. X.
+
+ [182] Depuis que ceci est écrit, il a paru un jugement plein
+ d'équité sur ces lettres, sur le caractère, les plans et la
+ conduite de leur auteur, dans l'excellent ouvrage de M. le
+ professeur Heeren, traduit de l'allemand en français, par M.
+ Charles Villers, et qui a partagé, en 1808, le prix proposé
+ par la classe d'histoire et de littérature ancienne de
+ l'Institut de France, sur la belle question _de l'influence
+ des croisades_. Voyez cet ouvrage, p. 73-90.
+
+ [183] En 1078.
+
+ [184] _Concil. collect. Harduin_. t. VI, part. I, p. 1580,
+ cité par Tiraboschi, t. III. p. 218.
+
+C'est à ce siècle, cependant, que les Italiens assignent les premiers
+mouvements de la renaissance: c'est l'époque qu'ils désignent par le nom
+de ce siècle même, et qu'ils appellent avec respect le Mille, _il
+Mille_. Mais le cours du mal, suspendu seulement par Charlemagne, devenu
+plus rapide depuis sa mort, était arrivé à l'extrême: il n'y avait, pour
+ainsi dire, plus de degrés d'ignorance, où les esprits pussent encore
+descendre. Il fallait qu'ils suivissent enfin cette loi d'instabilité
+qui les entraîne; que les sciences et les arts sortissent de leurs
+ruines, et recommençassent à s'élever, jusqu'à ce qu'ayant repris toute
+leur splendeur, de nouvelles causes ramenassent un jour une dégénération
+nouvelle.
+
+Parmi celles qui devaient les faire renaître, il en est qu'on a peu
+observées, mais qui ne laissèrent pas d'influer puissamment sur l'esprit
+de ce siècle. C'est, par exemple, une circonstance qui paraît peu
+importante, que cette opinion de la prochaine fin du monde, répandue par
+le fanatisme intéressé des moines, et dont les imaginations étaient
+préoccupées. Cependant on ne saurait croire combien elle fit de mal
+jusqu'au dernier jour du dixième siècle, et quel bien résulta de
+l'apparition naturelle, mais inattendue, du jour qui commença le
+onzième[185]. L'horreur toujours présente d'une désolation universelle,
+fondée sur des prédictions répandues et interprétées par les moines qui
+en retiraient d'opulentes donations, avait en quelque sorte éteint toute
+espérance, toute pensée relative à un avenir, où personne ne comptait
+plus ni exister même de nom, ni revivre dans ses descendants, et dans la
+mémoire des hommes, tous destinés à périr à-la-fois. Ce désespoir devait
+ne permettre d'autre sentiment que celui de la terreur; il devait
+tourner toutes les idées vers une autre vie, et n'inspirer, pour les
+choses de ce monde, qu'indifférence et abandon. Mais quand le terme
+fatal fut passé, et que chacun se trouva, comme après une tempête, en
+sûreté sur le rivage, ce fut comme une vie nouvelle, un nouveau jour, et
+de nouvelles espérances. Le courage, la force, l'activité durent
+renaître, et les idées se tourner d'elles-même vers tout ce qui pouvait
+leur servir de but et d'aliment.
+
+ [185] Bettinelli, _Risorgim. d'Ital._, c. 2.
+
+C'est une circonstance peu remarquée dans un autre genre que d'avoir du
+papier ou d'en manquer; et cependant plusieurs auteurs graves[186] ont
+observé que la disette qui s'en fit sentir, au dixième siècle, avait
+beaucoup contribué à prolonger le règne de la barbarie. Le papyrus
+d'Égypte, dont on se servait encore, et qui était à fort bon compte,
+cessa de s'y fabriquer quand les Sarrazins y eurent porté leurs ravages,
+quand ils y eurent détruit les arts, le commerce, renversé les écoles et
+brûlé les bibliothèques. Le papier était donc devenu, depuis près de
+trois siècles, très-rare et très-cher en Occident[187]. Le prix du
+parchemin était au-dessus des facultés, et des particuliers qui
+pouvaient encore écrire, et des moines. Il en résulta un cruel dommage;
+les copistes, pour ne pas rester oisifs, effaçaient d'anciens ouvrages
+écrits sur parchemin, et en écrivaient de nouveaux à la place. Muratori
+rapporte en avoir vu plusieurs de cette espèce à Milan, dans la
+bibliothèque Ambroisienne. L'un d'eux contenait les oeuvres du vénérable
+Bède. «Ce qui me parut digne d'une attention particulière, dit-il, c'est
+que l'écrivain s'était servi de ces parchemins, en effaçant la plus
+ancienne écriture, pour écrire un livre nouveau. Il restait cependant un
+grand nombre de mots visibles, et tracés depuis tant de siècles, en
+caractères majuscules, dont la forme indiquait qu'ils avaient plus de
+mille ans d'antiquité»[188]. Il est vrai que ce livre effacé était un
+livre d'église, mais on ne peut douter que cette méthode, une fois
+adoptée par le besoin, ne s'exerçât au moins indifféremment sur le sacré
+et sur le profane; et rien n'est en même temps et plus douloureux et
+plus croyable que ce que dit notre savant Mabillon[189], que les Grecs,
+comme les Latins, manquant de parchemin pour leurs livres d'église, se
+mirent à effacer les premiers manuscrits qui leur tombaient sous la
+main, et changèrent des Polybes, des Dion, des Diodore de Sicile, en
+Antiphonaires, en Pentecostaires, et en recueils d'Homélies. Mais le
+besoin excite à la fin l'industrie. Dans l'incertitude où sont les
+érudits sur l'époque précise de l'invention du papier d'Europe, le P.
+Montfaucon, suivi par Maffei, par Muratori et par d'autres qui font
+autorité, la fait remonter au onzième siècle[190]; et cette invention,
+l'abondance et le bas prix qui durent en être la suite, peuvent être
+comptés parmi les heureuses circonstances de cette époque.
+
+ [186] Muratori, _Antichità Ital._, Dissert. 43; Andrès,
+ _Orig. Progr. e stat. att. d'ogni Lett._, c. 7; Bettinelli,
+ _Risorg. d'Ital._, c. 2.
+
+ [187] Muratori, loc. cit.
+
+ [188] Muratori, loc. cit.
+
+ [189] _De re Diplomaticâ_, cité par Bettin., _Risorg.
+ d'Ital._, c. 2.
+
+ [190] Voy. Montfaucon, _Paloeogr. Groeca_, l. I, c. 2; le même,
+ tome IX de l'Acad. des Inscr., _Dissertation sur le papier_;
+ Maffei, _Histor. Diplomatica_, p. 77; Muratori, _Antich.
+ d'Ital._, Dissert. 43. Il est vrai que Tiraboschi recule
+ jusqu'au quatorzième siècle, l'invention du pap. de lin; t,
+ V, l. I, c. 4, p. 76.
+
+Les guerres et les troubles y furent presque continuels, mais ils eurent
+en partie pour objet une sorte d'élan vers la liberté qui, pour la
+première fois depuis tant de siècles, se faisait sentir en Italie.
+L'extinction de la maison de Saxe[191] lui avait donné l'idée de
+s'affranchir; et de même que les sentiments vils qu'inspire l'esclavage,
+énervent et abrutissent l'esprit, de même aussi les affections nobles
+qui tendent vers la liberté le renforcent et le relèvent. Ce fut
+vraisemblablement un assez pauvre roi d'Italie, que cet Hardoin, marquis
+d'Ivrée, qui ne put résister long-temps aux armes de l'empereur Henri de
+Bavière; mais les évêques, les princes et les seigneurs italiens
+l'avaient élu[192]. Ce mouvement d'indépendance annonçait déjà une
+révolution heureuse, et ce roi italien dut paraître, et se montra, en
+effet, ambitieux du titre de restaurateur de sa patrie[193], autant du
+moins que put le lui permettre le peu de pouvoir dont il jouit. Les
+guerres civiles entre la noblesse et le peuple de Milan, qui
+commencèrent alors, causèrent, il est vrai, beaucoup de maux, publics et
+particuliers; mais tandis que les nobles voulaient, dans d'autres
+villes, secouer le joug des empereurs, le peuple voulait ici briser
+celui des nobles. Ces querelles, qui furent longues et obstinées,
+prouvent que le mouvement gagnait de proche en proche, et devenait
+universel.
+
+ [191] Dans la personne d'Othon III, mort en Italie, à la
+ fleur de son âge, en 1002.
+
+ [192] À Pavie, cette même année.
+
+ [193] Bettinelli, _Risorg. d'Ital._, c. 2, dit expressément:
+ _Sicche un italiano poté sembrare, ad ei mostrò voler esser
+ lo, un ristorator della patria_.
+
+L'agrandissement du pouvoir des évêques de Rome donnait beaucoup
+d'importance aux dispositions que chacun d'eux annonçait à l'égard des
+lettres; et ce siècle s'ouvrit sous le pontificat de Sylvestre II,
+long-temps célèbre, sous le nom de Gerbert, par son savoir et surtout par
+son zèle ardent pour les sciences. La France doit s'honorer de l'avoir
+produit. Il était si savant que, dans ce siècle, qui ne l'était guère,
+il passa pour magicien, et finit par devenir Pape. C'était un des plus
+habiles mathématiciens et le plus fort dialectitien de son temps.
+L'union qu'il établit dans ses écoles, entre ces deux sciences, tandis
+qu'il professa publiquement, donnait à ses élèves une supériorité
+marquée; et le savant Bruker ne craint pas de dire, que si, dans le
+onzième siècle, les ténèbres qui avaient couvert les précédents,
+commencèrent à se dissiper, on le dut principalement à la méthode de
+Gerbert, qui joignit aux exercices de la dialectique ceux des sciences
+mathématiques, et donna ainsi plus de force et de pénétration aux
+esprits[194].
+
+ [194] Bruker, _Hist. Art. Phil._, t. III, l. II, c. 2.
+
+Cette même comtesse Mathilde, à qui l'on peut reprocher d'avoir
+alimenté l'ambition violente et l'audace effrénée de Grégoire VII,
+d'avoir donné un fondement trop réel à la puissance politique des Papes,
+et d'avoir trop contribué à élever sur des bases solides ce pouvoir
+colossal qui, depuis, a si long-temps pesé sur l'Europe, doit être
+d'ailleurs comptée parmi les causes de cette heureuse révolution des
+connaissances humaines. Son autorité, plus étendue que ne l'avait été
+celle d'aucun prince depuis la chute de Rome, lui servit à encourager
+l'étude des sciences, auxquelles elle n'était pas elle-même étrangère;
+et si, au commencement du siècle suivant, l'étude du droit surtout prit
+à Bologne un si grand essort, si la jurisprudence romaine régit de
+nouveau d'Italie, et si le code de Justinien en bannit enfin les lois
+bavaroises, lombardes et tudesques, qui y avaient régné tour-à-tour, on
+le dut peut-être au soin que prit Mathilde de faire revoir ce code et
+d'engager par des récompenses un jurisconsulte célèbre à cet utile
+travail[195].
+
+ [195] Bettinelli, _loc. cit._ Ce jurisconsulte est le fameux
+ Irnerius ou Garnier. Voy. le chapitre suivant.
+
+Enfin des divers ports d'Italie, on commençait à naviguer chez des
+nations étrangères; on rapportait des connaissances acquises et le désir
+d'en acquérir de nouvelles. On trouvait en Orient les lettres et
+quelques parties de la philosophie, jouissant encore d'une sorte
+d'honneur; on voyait fleurir en Espagne, parmi les Maures, dont la
+domination y était alors prospère et fastueuse, une littérature
+nouvelle, l'étude et l'admiration des sciences et de la philosophie
+grecque; et l'on revenait de Constantinople avec des manuscrits grecs,
+et d'Espagne avec des manuscrits arabes, soit originaux dans cette
+langue, soit traduits du grec.
+
+Ce fut par des traductions de cette espèce qu'Hippocrate commença d'être
+connu; que ses ouvrages et d'autres, tant grecs qu'arabes, sur la
+médecine, se répandirent dans l'Italie méridionale. Ils y furent
+apportés et interprétés par un aventurier savant et laborieux, nommé
+Constantin, et donnèrent naissance à la fameuse école de Salerne, ou du
+moins commencèrent sa célébrité. On en fait remonter beaucoup plus haut
+l'existence. Ce qu'il y a de certain, c'est que, dès la fin du dixième
+siècle, on allait à Salerne consulter sur ses maladies et rétablir sa
+santé. Un historien du douzième siècle (Orderic Vital), parle aussi de
+cette école de médecine, comme étant déjà fort ancienne. L'opinion la
+plus probable est que les Arabes ou Sarrazins, qui occupèrent une grande
+partie de ces provinces, y apportèrent leurs sciences et leurs livres,
+parmi lesquels il s'en trouvait beaucoup de médecine. Ils réveillèrent
+dans ces contrées le goût pour cette science, et l'arrivée de Constantin
+y donna une nouvelle activité.
+
+Il était Africain et né à Carthage. L'ardeur de s'instruire dans toutes
+les sciences le conduisit chez tous les peuples qui les cultivaient
+alors. Il étudia long-tems à Bagdad, où il apprit la grammaire, la
+dialectique, la physique, la médecine, l'arithmétique, la géométrie, les
+mathématiques, l'astronomie, la nécromancie, la musique des Caldéens,
+des Arabes, des Persans et des Sarrazins. De là il passa dans les Indes,
+et s'instruisit encore de toutes les sciences de ces peuples. Il en fit
+autant en Égypte. Enfin, après 39 ans de voyages et d'études, il revint
+à Carthage. La science presque universelle, qui lui avait coûté tant de
+peines à acquérir, le fit prendre dans son pays, comme Gerbert dans le
+nôtre, pour un magicien. On voulut se défaire de lui; il le sut, prit la
+fuite et passa secrètement à Salerne. Il y obtint la faveur du fameux
+prince normand, Robert Guiscard. Mais ensuite dégoûté du monde, il se
+retira au Mont Cassin, où il prit l'habit religieux. Il s'y occupa le
+reste de sa vie à traduire de l'arabe, du grec et du latin des livres de
+médecine, et à en composer lui-même. Ils lui firent alors une grande
+réputation[196]. Ils répandirent de plus en plus à Salerne la passion
+pour la médecine, et les moyens de la mieux étudier. C'est dans ce sens
+que Constantin peut être regardé comme l'un des créateurs de cette
+école, comme l'une des causes de sa célébrité, et que l'on peut voir
+aussi dans les Arabes, de qui il avait tant appris, une influence
+favorable à la renaissance des lettres. Ces mêmes Sarrazins que nous
+n'avons nommés jusqu'ici que comme des barbares, destructeurs actifs des
+lumières partout où ils étendaient leurs conquêtes, nous les voyons donc
+figurer ici parmi les causes qui rallumèrent le flambeau qu'ils avaient
+ailleurs contribué à éteindre; et bientôt nous fixerons plus
+spécialement notre attention sur cette révolution particulière, qui se
+fait apercevoir dans la grande révolution générale.
+
+ [196] Ses oeuvres ont été en partie publiées à Bâle, en 1536,
+ et sont en partie restées inédites. (Voy. Oudin, _de Script.
+ Eccl._, t. II, p. 694, etc.) Constantin l'Africain florissait
+ vers l'an 1060.
+
+Quant aux Grecs de Constantinople, après un long sommeil, les sciences
+et les lettres semblaient aussi renaître parmi eux. Pendant le huitième
+siècle, les sanglantes querelles entre les iconoclastes et les
+adorateurs des images, avaient servi de prétexte à la destruction des
+monuments des arts et des lettres, et détourné de plus en plus des
+études utiles et paisibles, par des argumentations bruyantes, soutenues
+à main armée. Mais au neuvième, après que la dynastie des Basilides eût
+renversé la race Isaurienne, qui avait remplacé les descendants
+d'Héraclius, les esprits, ayant repris un peu de calme, se reportèrent
+vers les études.
+
+Ils y furent excités par un nouveau mobile. Lorsque les Arabes,
+destructeurs des écoles d'Athènes et d'Alexandrie, rassasiés de
+conquêtes sanglantes, et voulant en faire de plus douces, recherchèrent
+ces mêmes productions de l'ancienne Grèce, qu'ils avaient autrefois
+livrées aux flammes, les Grecs, qui les avaient eux-mêmes oubliées
+depuis long-temps[197], rapprirent à en connaître le prix. Occupés de
+les copier et de les vendre, ils voulurent aussi les étudier. Quelques
+écoles furent rétablies, et le peu d'hommes qui cultivaient encore, dans
+l'obscurité, les lettres et la philosophie, furent encouragés et
+honorés.
+
+ [197] Gibbon, _Fall. of Rom. Emp._, c. 53.
+
+Le savant patriarche Photius, célèbre par le schisme dont il fut la
+cause, et qui, sans changer d'opinion, fut excommunié par un grand
+concile, absous par un autre, et derechef excommunié par un troisième,
+fut l'homme le plus éclairé et le plus éloquent de son siècle; il eut
+pour élève un empereur qui s'honora du surnom de Philosophe[198]; et il
+nous a laissé dans son ouvrage, connu sous le titre de _Bibliothèque_,
+des preuves de son amour pour l'étude, de son savoir, et de
+l'indépendance de son esprit. Vers le même temps, ou un peu plus tard,
+dans le dixième siècle, Suidas écrivit le plus ancien Lexique qui nous
+soit parvenu, nécessaire pour l'intelligence des anciens classiques
+grecs, et qui contient un grand nombre de fragments d'auteurs qui
+auraient aussi été classiques, mais que le temps a dévorés. Ils
+existaient encore alors: la Bibliothèque de Photius nous l'atteste.
+Constantinople possédait l'histoire de Théopompe, les oraisons
+d'IIyperide, les comédies de Ménandre, les odes d'Alcée et de Sapho, et
+les ouvrages d'une foule d'autres auteurs, poètes, orateurs, historiens,
+philosophes, que nous n'avons plus.
+
+ [198] Léon VI, fils et successeur de Basile.
+
+Constantin Porhyrogénète suivit la route que son père,
+Léon-le-Philosophe, lui avait tracée, et s'y avança plus loin que lui.
+Ce fut un homme de lettres sur le trône. Il a laissé plusieurs ouvrages,
+l'un sur l'administration de l'Empire, l'autre contenant une description
+de ses provinces, un troisième sur la tactique et les opérations
+militaires. Le quatrième est un assez gros livre sur un sujet moins
+important, sur le cérémonial de la cour de Bysance; mais enfin il
+cultiva les lettres, la musique, la peinture; et lorsque Romain
+Lecapenus l'eut renversé du trône, où il remonta ensuite, il sut,
+dit-on, se faire une ressource de ses talents et de la vente de ses
+tableaux; ressource que peu de Souverains pourraient se procurer en
+pareil cas.
+
+Ce fut vers lui que fut envoyé en ambassade, par Bérenger II, roi
+d'Italie, un jeune littérateur, devenu depuis un historien de quelque
+célébrité. Liutprand, dont c'est ici l'occasion de parler, était né à
+Pavie, d'un père qui avait été député vers la même cour par le roi
+Hugues, prédécesseur de Bérenger. Hugues conserva au fils la protection
+qu'il avait accordée au père. Les talents qu'annonçait le jeune
+Liutprand, favorisèrent ces dispositions, surtout la beauté de sa voix,
+que ce roi, qui aimait la musique, se plaisait beaucoup à entendre.
+Quand Bérenger, marquis d'Ivrée, eut forcé Hugues à lui céder son trône,
+il garda auprès de lui Liutprand, le fit son secrétaire, et l'envoya
+quelques années après[199], à Constantinople, en qualité d'ambassadeur.
+Liutprand profita de cette mission pour apprendre le grec, et ce fut à
+peu près tout le fruit qu'il en retira. De cette haute faveur où il
+était, il tomba tout-à-coup dans la disgrâce, et fut obligé de se
+retirer en Allemagne. C'est dans cet exil qu'il composa l'histoire de
+son temps[200]. Il était alors chanoine de l'église de Pavie, titre
+qu'il prend au commencement de chacun des livres de son histoire. Elle
+est écrite avec esprit, en latin meilleur que celui des autres écrivains
+du dixième siècle, et avec une petite pointe de malignité satirique, qui
+passe même la mesure quand il est question de Bérenger et de sa femme.
+L'accueil distingué que Liutprand reçut de Constantin Porphyrogénète,
+fut accordé à son mérite autant qu'à son titre; et il nous a laissé,
+outre l'histoire dont on vient de parler, une relation piquante de son
+voyage et de son ambassade[201], ou plutôt de ses ambassades, car il en
+fit une seconde assez long-temps après[202], dont il fut moins content
+que de la première; de simple chanoine il était pourtant devenu évêque
+de Crémone; il était envoyé par un puissant empereur, Othon Ier; à qui
+il devait la chute de Bérenger, son persécuteur, son rappel dans sa
+patrie, le rétablissement de sa fortune, et son avancement; mais
+Porphyrogénète n'était plus là pour le recevoir[203].
+
+ [199] En 946.
+
+ [200] _Liutprandi Ticinensis Historia_. Elle s'étend jusqu'à
+ l'avénement de Bérenger II, vers le milieu du dixième
+ siècle.
+
+ [201] _Legatio Liutprandi ad Constantin. Porphyr._
+
+ [202] En 968.
+
+ [203] _Legatio Liutprandi ad Nicephorum Phocam._ Il paraît
+ qu'il mourut peu d'années après son retour de cette seconde
+ légation (Voy. Tirab., t. III, p. 200).
+
+Les exemples donnés par ce prince et par son père, quoiqu'ils ne fussent
+rien moins que de grands princes, contribuèrent cependant beaucoup à
+ranimer dans l'Orient le goût des études. L'effet s'en prolongea, pour
+ainsi dire, pendant les règnes tantôt violents, tantôt faibles, toujours
+étrangers aux lettres, qui suivirent le leur, jusqu'à ce que celui des
+Comnène vînt, au milieu du onzième siècle, rallumer momentanément
+l'émulation presque éteinte.
+
+A défaut d'ouvrages de génie, ce fut le temps des recherches et de
+l'érudition. Dans ce siècle et dans le douzième, on compte des
+commentateurs tels qu'Eustathe sur Homère, Eustrate sur Aristote; le
+premier, évêque de Thessalonique; le second, de Nicée, et plusieurs
+autres. J'ai dit à défaut d'ouvrages de génie, car on ne mettra pas,
+sans doute, de ce nombre les _Chiliades_[204] de Tzetzès, qui écrivit en
+douze mille vers lâches, prolixes et cependant obscurs, sur six cents
+sujets différents. Alors aussi commence la série des auteurs de
+l'histoire Bysantine, peu recommandables, si on les compare aux
+Xénophons et aux Thucydides; mais qu'on se félicite encore de trouver
+parmi les ténèbres de ces temps barbares. Ils forment du moins dans la
+même langue une suite presque ininterrompue depuis les auteurs des bons
+siècles.
+
+ [204] On prononce _Kiliades_.
+
+Cette langue, altérée dans ses mots et dans ses tours, était pourtant
+encore matériellement la langue d'Homère et de Démosthène, au lieu qu'on
+oserait à peine dire, en parlant du langage corrompu dans lequel on
+écrivait alors à Rome et dans l'Italie, comme en France et dans l'Europe
+entière, que ce fut la langue de Cicéron et de Virgile. Aussi, malgré
+la place honorable que ce siècle conserve dans l'Histoire littéraire
+d'Italie, quels monuments latins a-t-il laissés? de quels auteurs
+peut-il citer les productions? Quels sont ceux qui, dans cette
+dépravation générale, montrèrent du moins un bon esprit et quelques
+traces d'un meilleur style?
+
+Les deux plus grands génies de ce siècle, qui remplirent de leur
+renommée l'Italie, la France et l'Angleterre, furent Lanfranc et
+Anselme. Le premier surtout, qui fut le maître du second, eut la plus
+forte et la plus heureuse influence sur l'amélioration des études. Né à
+Pavie[205], vers le commencement du siècle, il y brilla dès sa première
+jeunesse dans les exercices du barreau, passa en France, se retira du
+monde, jeune encore, et entra dans une abbaye qu'il rendit célèbre,
+l'abbaye du Bec en Normandie. L'école qu'il y ouvrit devint fameuse, et
+la philosophie du Bec passa, pour ainsi dire, en proverbe[206]. La
+dialectique de Lanfranc et sa manière d'écrire en latin, étaient en
+grande partie dégagées de la rouille de l'école. Le premier, depuis les
+siècles de barbarie, il essaya de faire renaître la science de la
+critique. Les ouvrages des pères de l'église, et même les livres saints
+(car on ne connaissait guère alors d'autre littérature), altérés et
+corrompus par l'ignorance des copistes, reprenaient, en passant sous ses
+yeux, leur pureté originelle. Il les examinait, les collationnait, les
+corrigeait de sa main, et ces copies ainsi restituées, devenaient des
+manuscrits authentiques et dignes de foi.
+
+ [205] Tiraboschi, t. III, p. 227 et suiv.
+
+ [206] Launoi, _de Scholis celebribus_, ch. 42.
+
+Guillaume, alors duc de Normandie, ayant acquis par la conquête de
+l'Angleterre, le surnom de Conquérant, voulut attirer Lanfranc dans ses
+nouveaux états, et le fit archevêque de Cantorbéry. Lanfranc occupa ce
+siège pendant dix-neuf ans. Sa vertu y fut mise à l'épreuve, et la
+faveur dont il jouissait fut troublée par les querelles qui s'élevèrent
+entre son roi et le pape Grégoire VII, à l'occasion des investitures; il
+ne cessa d'être un sujet soumis qu'autant qu'il le fallait pour obéir au
+souverain pontife, qui étendait sur toutes les couronnes ses prétentions
+de souveraineté. Sa résistance n'eut rien de séditieux, et sa modération
+éclata jusque dans l'exécution des ordres violents, auxquels il ne se
+croyait pas permis de résister. Elle ne brilla pas moins dans un concile
+tenu à Rome[207], où il fut appelé par le pape. L'hérésiarque Bérenger y
+fut cité pour ses erreurs. L'archevêque, chargé de le combattre, fit
+mieux, il le persuada, et le convertit.
+
+ [207] En 1078.
+
+Lanfranc, mort en 1089, n'a laissé qu'un traité de l'Eucharistie contre
+l'hérésie de Bérenger, et des lettres écrites, les unes avant, les
+autres pendant son épiscopat. Ce fut donc moins par ses ouvrages que par
+sa méthode d'enseignement qu'il servit au progrès de la philosophie et
+des lettres. C'est dans l'école qu'il tint au milieu de la forêt du Bec,
+que sont ses plus beaux titres de gloire. Parmi les personnages
+illustres qui en sortirent, il suffit de citer Ives de Chartres, regardé
+comme le restaurateur du droit canonique en France, et dont les lettres
+sont si précieuses pour notre histoire; Anselme, qui devint Pape sous le
+nom d'Alexandre II, et cet autre Anselme, dont la renommée littéraire
+égala celle de son maître.
+
+Il était né en 1034, dans la ville d'Aoste, en Piémont[208]. La
+réputation dont jouissait l'école du Bec, l'y attira de bonne heure. Il
+profita si bien des leçons de Lanfranc, qu'ayant embrassé la vie
+monastique, il fut, trois ans après, élu prieur, et ensuite abbé de
+cette maison. Quatre ou cinq ans après la mort de son maître, il fut
+appelé à lui succéder dans l'archevêché de Cantorbéry[209].
+Guillaume-le-Roux régnait alors. Il ne valait pas son père, mais il fut
+aussi ferme que lui sur l'article des investitures. Anselme ne se montra
+pas moins zélé pour la cause du Pape; il en résulta pour lui des
+querelles très-vives et un exil. Il se rendit en Italie auprès d'Urbain
+II. Il assista au concile de Bari[210], où il terrassa par sa
+dialectique les Grecs, entêtés à soutenir que dans la Trinité, le S.
+Esprit, ne procède uniquement que du père.
+
+ [208] Tiraboschi, _ub. supr._, p. 230 et suiv.
+
+ [209] En 1092.
+
+ [210] En 1098.
+
+Rappelé en Angleterre par Henri Ier, Anselme s'y rendit; mais bientôt
+les intérêts de la cour de Rome qu'il voulut servir, le brouillèrent
+avec ce roi. Il repassa sur le continent, et peu de temps après revint
+se fixer dans l'abbaye du Bec. Ce fut à l'invitation de Henri lui-même,
+qui, désirant enfin s'accorder avec le Pape, se rendit plusieurs fois
+dans cet abbaye pour conférer avec Anselme. Le prélat ayant réussi dans
+cette négociation, retourna auprès du roi, rentra en possession de son
+archevêché, de ses dignités, de ses biens, et mourut deux ans
+après[211], laissant dans l'Europe chrétienne de vifs regrets et une
+grande renommée de sainteté, d'éloquence et de savoir.
+
+ [211] En 1109.
+
+Tous ses ouvrages sont théologiques ou ascétiques; il passe pour avoir
+appliqué, plus qu'aucun de ses prédécesseurs, les subtilités de la
+dialectique à la théologie[212]. Le dessein qu'il avait formé de
+démontrer, non seulement par l'autorité de l'Écriture et de la
+tradition, mais par la raison même, les dogmes et les mystères de la
+religion chrétienne, lui rendait ces subtilités nécessaires. Il ne
+s'enfonça pas moins avant dans les profondeurs de la métaphysique, dont
+il est regardé comme le restaurateur. On le regardait avec plus de
+raison comme le père de la théologie scolastique, dont il n'enveloppa
+cependant pas les obscurités dans le style barbare qu'on y introduisit
+après lui[213]. On sait que Leibnitz a reproché à Descartes d'avoir pris
+à Anselme sa preuve de l'existence de Dieu par l'idée de l'infini; mais
+sans se croire obligé de lire le _Monologium_ ni le _Proslogium_ de ce
+saint docteur, deux traités de théologie naturelle, dans l'un desquels
+cette démonstration doit être, on peut penser que le génie de Descartes,
+qui a trouvé tant d'autres choses, l'a trouvée aussi de son côté[214].
+
+ [212] Voy. Tirab., _ub. supr._, p. 232. Voy. aussi M. Giamb.
+ Corniani, dans l'ouvrage intitulé, _I Secoli della
+ Letteratura italiana dopo il suo Risorgimento_, t, I, p. 54.
+
+ [213] Tirab., _loc. cit._
+
+ [214] Giambat. Corniani, _ub. supr._, p. 57.
+
+Ce dont on doit peut-être savoir le plus de gré à Anselme, c'est d'avoir
+eu sur l'éducation des enfants, des notions supérieures à son siècle. Un
+abbé de moines qui était en grande réputation de piété, se plaignait un
+jour à lui de la mauvaise conduite des enfants qu'on élevait dans son
+monastère. Nous les fouettons continuellement, disait-il, et ils n'en
+deviennent que plus obstinés et plus méchants. Et quand ils sont grands,
+demanda le bon Anselme, que deviennent-ils? Parfaitement stupides, lui
+répondit l'abbé. Voilà, reprit Anselme, une excellente méthode
+d'éducation qui change les hommes en bêtes! Il se servit ensuite de
+diverses comparaisons, pour lui faire entendre qu'il en est des hommes
+comme des arbres, qui ne peuvent prospérer, se développer et croître à
+la hauteur que la nature leur destine, s'ils sont comprimés dès leur
+naissance, si leurs rameaux sont pressés, leur sève étouffée, leur
+direction gênée, interrompue; qu'il en est encore comme des métaux d'or
+et d'argent, qu'on ne peut réduire à des formes élégantes et nobles, si
+l'artiste ne fait que les battre à grands coups de marteau, etc.[215].
+
+ [215] Giambat. Corniani, _ut. supr._
+
+L'école fondée en France par Lanfranc et par Anselme, devint une
+pépinière féconde d'hommes instruits, non seulement pour la France, mais
+pour l'Italie, d'où un grand nombre de jeunes gens y accouraient prendre
+des leçons. Les auteurs de notre Histoire littéraire relèvent avec un
+orgueil très-pardonnable ces secours que l'Italie recevait de la
+France[216]; mais ils oublient trop peut-être que les deux chefs de
+cette fameuse école étaient Italiens, et que ce fut encore à l'Italie
+que la France dut ce second mouvement de renaissance des lettres, plus
+durable que le premier. L'historien de la littérature italienne, après
+avoir réclamé ce qu'il croit appartenir à sa patrie, dit avec son bon
+sens et son équité ordinaires[217]: «Ainsi la France et l'Italie se
+prêtaient mutuellement des secours; celle-ci, en fournissant à la
+France, et de savants professeurs qui donnaient le plus grand éclat aux
+écoles, et de jeunes étudiants qui ajoutaient à ces écoles un nouveau
+lustre; celle-là, en offrant un sûr et doux asyle aux Italiens, qui se
+seraient difficilement livrés à l'étude au milieu des troubles de leur
+patrie».
+
+ [216] T. IX, p. 77.
+
+ [217] Tiraboschi, t. III, p. 242.
+
+Mais enfin ni les ouvrages d'Anselme, ni ceux de Lanfranc son maître, ni
+ceux de leurs nombreux disciples, n'ont plus de lecteurs depuis
+long-temps. Il en est ainsi d'un Fulbert, évêque de Chartres, dont la
+France et l'Italie se sont disputé la naissance[218], mais qu'on ne lit
+plus, qu'on ne lira jamais plus, ni en Italie, ni en France[219]. Il en
+est encore ainsi d'un Pierre Damien, l'un des plus savants et des plus
+élégants écrivains de son temps; d'un Pierre Diacre, d'un Brunon, évêque
+de Segni, d'un troisième Anselme, évêque de Lucques, d'un Arnolphe, d'un
+Landolphe, et dune foule d'autres théologiens ou dialecticiens plus ou
+moins célèbres dans ce siècle, mais également ignorés et dignes de
+l'être dans le nôtre. Il faut distinguer parmi eux les auteurs
+d'histoires et de chroniques, la plupart recueillies dans la volumineuse
+et savante collection de Muratori, tels entre autres que cet Arnolphe et
+ce Landolphe qu'on vient de nommer[220]. Méprisables comme écrivains,
+ils sont précieux pour l'histoire, dont ils sont les seules lumières
+dans ces temps de profonde obscurité.
+
+ [218] Selon Fleury, _Hist. Eccl._, l. LVIII, n°. 57, et
+ Mabillon, _Act. SS._ etc. t. VII, pr. n°. 43; il était
+ Romain, d'après un endroit de ses propres écrits; mais cet
+ endroit est mal interprété, selon les auteurs de l'_Hist.
+ litter. de France_, t. VII, p. 262; ils croient plutôt que
+ Fulbert était d'Aquitaine, ou même particulièrement de
+ Poitou. Tiraboschi est venu ensuite, et a démontré que les
+ Bénédictins se sont trompés dans ce point d'histoire, et que
+ Fulbert, qui dut à la France son instruction, puisqu'il y fut
+ élève de Gerbert, ne lui doit pas du moins la naissance. Il
+ rend à l'Italie l'honneur de l'avoir produit, t. III, p. 225
+ et 226.
+
+ [219] Cela est rigoureusement vrai de ses Sermons; ses
+ Lettres peuvent être, sinon lues, du moins consultées pour
+ l'histoire.
+
+ [220] _Arnolphi Hist. Mediolanensis_, etc. _Landolphi
+ senioris. Mediolan. Historia_, etc. Voy. _Rerum ital.
+ Script._, t. IV.
+
+Ce sont tous, il est vrai, de ces auteurs que, dans la littérature de
+leur pays, on appelle sacrés; mais il en eut alors encore moins de
+profanes que l'on puisse citer: la raison en est simple. L'église latine
+était sans cesse, depuis le schisme, en controverse avec l'église
+grecque. Il fallait toujours se tenir prêt à argumenter, dans des
+conférences, contre ces Grecs, si rusés dialecticiens et si déterminés
+sophistes. Les querelles entre le sacerdoce et l'Empire ne se vidaient
+pas seulement avec l'épée, mais avec la plume. En écrivant sur ces
+matières, on pouvait espérer de la part de celle des deux puissances
+dont on se déclarait le champion, des faveurs et des récompenses.
+C'étaient des motifs assez forts d'émulation pour s'adonner à la
+théologie et au droit canon; mais il n'y en avait aucun qui pût engager
+à cultiver les lettres proprement dites. Elles continuaient donc de
+languir, et tout ce qu'elles peuvent se vanter d'avoir produit qui
+puisse être encore de quelque utilité, est une espèce de lexique latin,
+composé par un certain Papias, très-habile dans la langue grecque, et le
+meilleur grammairien de son temps[221].
+
+ [221] Ce lexique ou vocabulaire, imprimé pour la première
+ fois à Milan, en 1476, sous le titre de _Papias Vocabulista_,
+ l'a été plusieurs autres depuis. Il avait été publié par
+ l'auteur vers l'an 1053. Voyez Tiraboschi, t. III, p, 263.
+
+Un moine Bénédictin de _la Pomposa_, célèbre abbaye près de Ravenne,
+s'immortalisa par une découverte en musique, qui facilita et abrégea
+considérablement l'étude de cet art, borné cependant au chant de
+l'église. On ne laissait pas, faute de signes et de méthode, d'employer
+une dizaine d'années pour apprendre à chanter passablement au lutrin.
+_Guido_, ou, comme nous le nommons en français, Gui d'Arezzo, inventa
+des signes et créa une méthode qui réduisirent à un, ou tout au plus
+deux ans cet apprentissage. D'autres ont écrit qu'il ne fallait que
+quelques mois[222]; mais c'est un ou deux ans que dit Gui d'Arezzo
+lui-même dans une lettre qui nous est restée de lui. On y voit aussi les
+seuls événements de sa vie que nous sachions, et qu'il soit intéressant
+de savoir. Les moines de son couvent, loin de lui avoir gré de sa
+découverte et du soin qu'il avait pris de les instruire, le
+persécutèrent. Il leur parut blesser l'égalité de leur institution,
+parce qu'il n'était pas leur égal en ignorance[223]. L'abbé lui même
+écouta leurs suggestions, épousa leurs haines et fit éprouver à Gui des
+désagréments qui le forcèrent enfin à s'exiler du monastère. Il vécut
+alors des leçons de chant qu'il allait donner d'église en église.
+Théodalde, évêque d'Arezzo, sa patrie, l'appela auprès de lui, et l'y
+retint quelque temps. Sa réputation parvint au Pape Jean XX, à qui elle
+inspira le désir de le connaître. Il députa vers lui trois envoyés pour
+l'engager à se rendre à Rome[224]. Le pontife voulut éprouver sur
+lui-même la bonté de la nouvelle méthode. À son grand étonnement, il
+apprit sur-le-champ à lire et à chanter un verset qu'il n'avait jamais
+entendu auparavant. La faveur à laquelle Gui parvint auprès du Pape,
+l'aurait retenu à Rome, si le climat ne lui en eût pas été aussi
+contraire, surtout pendant l'été. Il venait d'obtenir la permission de
+s'en éloigner, sous la condition expresse d'y revenir pendant l'hiver,
+instruire le clergé romain, lorsque l'abbé de _la Pomposa_ y fut amené
+par les affaires de son ordre. Gui l'alla visiter comme son supérieur,
+malgré les mauvais traitements qu'il en avait reçus. Il lui fit
+connaître si clairement la régularité de sa conduite et l'excellence de
+sa méthode, que l'abbé, de retour dans son couvent, l'invita de la
+manière la plus pressante à y revenir. La principale raison qui engagea
+ce bon religieux à céder à ses instances, fut que, presque tous les
+évêques étant simoniaques, et par conséquent damnés, il devait craindre
+toute communication avec eux[225]. Il paraît donc qu'il retourna dans
+son premier asyle, et qu'il y finit paisiblement ses jours. C'est vers
+l'an 1030 qu'il florissait.
+
+ [222] _Pochi mesi_: c'est l'expression dont se sert M.
+ Giambat. Corniani, dans ses _Secoli della Letteratura ital._,
+ etc. t. 1, p. 34.
+
+ [223] _Id. ibid._
+
+ [224] Tiraboschi, t. III, p. 300.
+
+ [225] _Cum proesertim simoniacâ hoeresi modo propè cunctis
+ damnatis episcopis timeam in aliquo communicadi_. Guidonis
+ Epistola _Michaeli monacho de ignoto cantu directa_.
+
+On a imprimé, mais depuis asez peu d'années[226], l'ouvrage intitulé
+_Micrologus_, où il consigna sa découverte et son système: on ne le
+posséda long-temps qu'en manuscrit dans quelques bibliothèques[227]. Sa
+gamme et sa manière de la noter se répandirent, et se sont perpétuées
+par la tradition. Une idée étendue et détaillée de ce système
+appartiendrait à l'histoire de la musique, et non à celle de la
+littérature. Ce qu'il suffit de rappeler ici, c'est qu'il substitua les
+points placés sur des lignes à la confusion de lettres et d'autres
+caractères qui avait régné jusqu'alors, et qu'il désigna les notes de la
+gamme par les syllabes placées au commencement et au milieu des vers,
+dans la première strophe de l'hymne _Ut queant taxis_, devenu fameux par
+cet emploi, auquel Paul Diacre, son auteur, n'avait pas songé. On
+commença enfin à se reconnaître dans ce dédale; et le nom de Gui
+d'Arezzo est honorablement placé en tête de la liste des créateurs et
+des bienfaiteurs de la musique moderne.
+
+ [226] Martin Gerbert, abbé de Saint-Blaise, l'a donné dans le
+ vol. II de ses _Scriptores ecclesiastici de musicâ sacrâ
+ potissimum. Typis San-Blasianis_, 1784, 3 vol. in-4°. On y
+ trouve aussi la lettre de Gui au moine Michel, d'où sont
+ tirés les détails précédents.
+
+ [227] À Milan, dans l'Ambroisienne; à Pistoja, chez les
+ chanoines, à Florence, dans la Laurentienne. On en possède
+ trois en France à la Bibliothèque impériale. Il y en avait un
+ à l'abbaye de Saint-Evroult (diocèse de Lizieux); ce dernier
+ passait pour le plus complet de tous: (Voy. La Borde, _Essai
+ sur la Musique_, t. III, p. 346.) il est perdu.
+
+C'est aussi vers la fin de ce siècle que l'école de Salerne produisit ce
+petit poëme qui lui a fait plus de réputation que les gros ouvrages de
+Constantin, et ceux de ses plus savants docteurs[228]. Les vers en sont
+encore cités comme des adages, quelquefois même comme des autorités. Ce
+sont assurément de mauvais vers, presque tous léonins ou rimés, selon la
+coutume de ce temps; mais ils ne manquent pourtant pas d'une certaine
+concision technique, qui est un des mérites du genre. Ce poëme fut
+présenté au nom de l'école même, à un roi d'Angleterre[229]. On a cru
+que c'était saint Édouard qui, peu de temps avant sa mort, arrivée en
+1066, avait consulté par écrit l'école de Salerne sur sa santé, et en
+avait reçu cette réponse. Muratori lui-même est de cette opinion[230];
+mais Tiraboschi conjecture, avec plus de vraisemblance, que Robert[231],
+duc de Normandie, l'un des fils de Guillaume-le-Conquérant, à son retour
+de la première croisade, en 1100, vint dans la Pouille, où il fut
+amicalement reçu par le duc Roger, qui en était alors maître; qu'il y
+épousa Sibylle, fille d'un seigneur du pays; qu'il y apprit la mort de
+son frère Guillaume II[232], tué à la chasse cette même année, et
+l'usurpation de son jeune frère Henri, qui s'était emparé du trône
+d'Angleterre, en son absence; qu'ayant dès lors formé le projet de lui
+disputer la couronne, il avait commencé par prendre le titre de Roi; et
+que, se trouvant à Salerne même, avec ce titre, et sans doute avec un
+cortége royal, l'école, soit qu'il l'eût consultée ou non, n'ayant rien
+à craindre de Henri, dédia ce poëme à Robert, en lui donnant le titre de
+roi d'Angleterre, qui flattait ses espérances et son orgueil.[233]
+
+ [228] Voy. sur cette école et sur Constantin l'Africain,
+ ci-dessus, page 118.
+
+ [229] Quelques auteurs ont prétendu qu'il avait été dédié à
+ Charlemagne, et se sont fondés sur des manuscrits, qui
+ portent pour titre: _Scholoe Salernitanoe versûs medicinales
+ inscripti Carolomagno Francorum regi_, etc.; et pour premier
+ vers:
+
+ _Francorum regi scribit tota schola Salerni_.
+
+ Mais c'est une altération prouvée du texte, qui ne peut être
+ venue que du caprice d'un copiste. Charlemagne n'étendit
+ point ses conquêtes vers Salerne, et n'eut jamais d'influence
+ sur ce pays-là. Dans tous les autres manuscrits, ces vers
+ sont adressés à un roi d'Angleterre, _Anglorum Regi scribit_,
+ etc. Voy. sur tout ceci, Tiraboschi, t. III, p. 308 et suiv.
+
+ [230] _Antichità ital._, t. III.
+
+ [231] Surnommé _Courte-cuisse_.
+
+ [232] Surnommé _le Roux_.
+
+ [233] On peut citer, à l'appui de cette conjecture, le titre
+ que porte ce poëme dans un des manuscrits de notre
+ Bibliothèque impériale; il y est intitulé: _Salernitanoe
+ scholoe versûs ad regem Robertum_. (Catalog. codd. manusc.
+ Bibl. Reg. Paris, t. IV, p. 295, n°. 6941). On sait, au
+ reste, que Robert ne fut roi qu'en idée; qu'il descendit
+ l'année suivante en Angleterre avec une forte armée, mais
+ qu'ayant été vaincu, il fut forcé de se contenter de son
+ duché de Normandie et d'une somme d'argent que Henri
+ consentit à lui payer; que la guerre s'étant rallumée en
+ 1106, entre les deux frères, Robert, vaincu de nouveau,
+ perdit son duché, fut emmené en Angleterre, et renfermé dans
+ une prison, où il resta jusqu'à sa mort.
+
+Il est probable que l'un des professeurs de l'école fut chargé de
+rédiger l'ouvrage, et que les autres ne firent que l'approuver. On
+désigne communément ce rédacteur par le nom de _Giovanni_, ou Jean de
+Milan, sans que l'on sache rien autre chose de lui, sinon que son nom se
+trouve, dit-on, à la tête de l'un des manuscrits de ce poëme[234]. Cette
+raison de le lui attribuer est faible; mais on ne connaît ni aucun autre
+manuscrit qui la confirme, ni aucune indication quelconque d'un autre
+auteur[235].
+
+Divers recueils d'érudition[236] contiennent des poésies latines d'un
+archevêque de Salerne, nommé _Alfanus_, qui ne valent pas les vers des
+médecins de son diocèse. On trouve dans d'autres recueils[237] un poëme
+entier en cinq livres, sur les expéditions des princes Normands en
+Italie, par Guillaume de Pouille[238], et quelques autres poésies du
+même temps[239]. L'historien y peut rechercher des faits dont il ne
+trouverait nulle part ailleurs aucune trace; mais l'homme de goût y
+chercherait en vain quelques vers dont il pût être satisfait.
+
+ [234] C'est Zacharie Silvius qui assure, dans sa préface, _ad
+ schol. Salernit._, avoir vu un manuscrit finissant par ces
+ mots _Explicat._ (lisez _explicit_) _tractatus qui dicitur
+ Flores medicinoe compilatus in studio Salerni, à Mag. Joan. de
+ Medialano_, etc. Ce poëme a eu un grand nombre d'éditions,
+ sous différents titres: _Medicina Salernitana; de Conservandâ
+ bonâ valetudine; Regimen sanitatis Salerni; Flos Medicinoe_,
+ etc. Plusieurs de ces éditions sont accompagnées de notes;
+ celles de René Moreau, Paris, 1525, in-8., passent pour les
+ meilleures.
+
+ [235] Tiraboschi, _loc. cit._
+
+ [236] Entre autres Mabillon, _Acta SS. Ordin. S. Benedicts_,
+ vol. I. Baronius, _Annal. Eccl._ an MCXI.
+
+ [237] Muratori, _Rer. ital. Script._, t. V.
+
+ [238] _Guillelmi Appuli de rebus Normannor. poema_, ibid.
+
+ [239] Tels que _Laurentius Verniensis, Rerum Pisanarum;
+ Magister Moses, de laudibus Bergomi_, etc. ibid.
+
+Il serait inutile de nous traîner sur des noms et sur des ouvrages
+ignorés et illisibles. Rien n'y annonçait encore une résurrection
+prochaine: la semence en était jetée, mais rien ne germait et surtout ne
+fructifiait encore. En voyant avec quelle lenteur et avec combien de
+peine l'esprit humain se dégage de la rouille que la barbarie lui a une
+fois imprimée, on apprend à sentir de plus en plus les bienfaits de
+l'instruction, à chérir davantage les sciences, la philosophie et les
+lettres; à respecter, à garder précieusement, à désirer d'augmenter
+chaque jour le trésor sacré des lumières.
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+_Situation politique et littéraire de l'Italie, au douzième siècle;
+Universités; Études scolastiques; Langue Grecque; Histoire; Naissance
+des Langues modernes, et en particulier de la Langue Italienne;
+Troubadours Provençaux; Sarrazins d'Espagne_.
+
+
+L'esprit de liberté qui s'était annoncé en Italie dès le onzième siècle,
+y fit dans le deuxième de nouveaux progrès. Les villes de la Lombardie,
+profitant des orages du règne de l'empereur Henri IV, s'étaient presque
+toutes déclarées indépendantes. Les guerres acharnées qu'elles se firent
+entre elles pendant celui de Henri V, exercèrent le courage de cette
+multitude de républiques, et ne furent d'aucun danger pour leur liberté.
+Cet état subsista sous Lothaire II, dernier empereur de la maison de
+Franconie, et de Conrad III, en qui commença celle de Souabe,
+c'est-à-dire, jusqu'au milieu de ce siècle. Il n'en fut pas ainsi, quand
+un empereur jeune, ambitieux et guerrier, quand Frédéric Barberousse
+eut succédé à Conrad[240]. Instruites alors par de premiers revers, par
+les barbaries qu'exerçait contre elles un vainqueur irrité qui les
+traitait en rebelles[241], et surtout par la ruine déplorable de la plus
+florissante de ces villes, de Milan, deux fois prise, rasée et détruite
+de fond en comble par Frédéric, elles renoncèrent à leurs inimitiés, et
+formèrent entre elles cette célèbre ligue lombarde, contre laquelle se
+brisèrent toutes les forces de l'Empire, et tout le courage de
+l'Empereur. Dans le cours de vingt-deux ans, il conduisit en Italie sept
+formidables armées de ses Allemands: elles y périrent toutes, soit par
+les maladies, soit par le fer, après des effusions incalculables de ce
+généreux sang italien. Frédéric, vaincu en bataille rangée[242], mis en
+pleine déroute, et ne devant la vie qu'au bruit qui se répandit de sa
+mort, se vit réduit à négocier avec les républiques victorieuses. Après
+une trêve de six ans, qu'il employa en vain à vouloir reprendre par la
+ruse les avantages qu'il avait perdus, il reconnut enfin, par un traité
+célèbre[243], et par un rescrit impérial, leur indépendance, que lui et
+ses prédécesseurs avaient taxée jusqu'alors de révolte et de
+perfidie[244].
+
+ [240] En 1152. Frédéric était né en 1121.
+
+ [241] Comme au siége de Crême; pendant lequel l'Empereur,
+ après avoir fait pendre des prisonniers et des otages, fit
+ attacher des enfants, qui étaient au nombre de ces derniers,
+ en dehors d'une tour qu'il faisait avancer contre la ville,
+ pour empêcher les parents de ces malheureuses victimes de
+ faire jouer les machines destinées à repousser cette tour;
+ mais les Crémasques aimèrent mieux écraser leurs propres
+ enfants, que de se rendre. On ne peut pas reprocher à
+ l'historien Radevic de raconter froidement ces horreurs: «_O
+ facinus_, dit-il, _videres illuc liberos machinis annexos,
+ parentes implorare, crudelitatem et immanitatem aut verbis,
+ aut nutibus objectare, è contra infelices patres pro infaustâ
+ prole lamentari, sese miserrimos clamare, nec tamen ab
+ impulsionibus cessare_, etc.». Radevicus Frising., l. II, c.
+ 47 Au siége de Milan, Frédéric faisait couper les mains aux
+ prisonniers, ou les faisait pendre, etc.
+
+ [242] À Lignano dans le Milanais, an 1176.
+
+ [243] À la paix de Constance, en 1183. Bettinelli, _Risorgim.
+ d'Ital._ se trompe en plaçant ce traité en 1185.
+
+ [244] Tirab., _St. della Lett., ital._, tom. III, liv. IV, c.
+ I.
+
+Dans cette longue et violente fermentation de liberté, il était
+impossible que les esprits n'acquissent pas plus d'activité, de
+curiosité, d'élévation et de force. Alors, dit un auteur italien[245],
+la servitude des particuliers fut abolie, tous furent reconnus citoyens,
+c'est-à-dire, membres de la patrie, tous participèrent à la législation
+et au bien public... Avec l'idée de république et de liberté, chaque
+Italien pensa être devenu Romain, et l'on vit dans l'ordre de
+l'administration et dans les fonctions des magistrats, une image de
+l'ancienne République romaine...... De tout cela, conclut le même
+auteur, il résulta un grand bien pour les études: non seulement on se
+livra de plus de plus à celle des lois, nécessaire pour établir,
+consolider, et faire prospérer les nouveaux gouvernements; mais des
+écoles de toute espèce s'élevèrent, et furent honorées: il y eut entre
+ces cités rivales une émulation de gloire et d'avantages de toute
+espèce; et bientôt plusieurs d'entre elles fondèrent des établissements
+d'instruction publique et des universités[246]».
+
+ [245] Bettinelli, _Risorg. d'Ital._, c. 3.
+
+ [246] Bettinelli, _Risorg. d'Ital._, c. 3.
+
+Une passion très-différente de celle de l'étude agitait alors l'Italie
+et l'Europe entière; c'était la passion des croisades. À la fin du
+dernier siècle, la voix d'un pauvre Ermite fanatique[247], et celle d'un
+Pape ambitieux[248] en avaient donné le signal[249]. Ce signal
+continuait de retentir, répété par d'autres pontifes, et par la voix
+plus éloquente et non moins fanatique de Saint-Bernard. Il n'était que
+trop entendu. L'Europe se dépeuplait pour aller dévaster l'Asie.
+L'histoire de ces croisades existe: leur tableau sanglant n'a pas besoin
+de nouvelles couleurs. Toutes les questions que présente cette frénésie
+pieuse et meurtrière ont été examinées, et décidées au tribunal de la
+raison et de l'humanité[250]. La politique et l'autorité de quelques
+gouvernements, et surtout l'ambition des Papes qui les avaient suscités,
+en profitèrent. Les peuples, ou du moins les classes industrieuses des
+peuples y gagnèrent aussi sans doute: elles y gagnèrent de recevoir un
+nouveau ferment d'activité, et d'étendre un peu la sphère alors si
+étroite, de leurs idées, de leurs arts et de leurs jouissances, par le
+mouvement, les voyages et les communications étrangères. Mais si l'on
+était tenté de mettre en compensation avec l'effusion du sang de
+plusieurs millions d'hommes, ces avantages qui eussent pu être produits
+par des moyens plus lents, mais moins désastreux pour l'humanité, et si,
+pour nous renfermer dans le sujet particulier qui nous occupe, l'intérêt
+assez douteux des lumières l'emportait ici sur un intérêt plus évident
+et encore plus sacré, on serait arrêté dans ce calcul même, en pensant
+au résultat de la quatrième de ces expéditions lointaines.
+
+ [247] Pierre l'Ermite, ainsi nommé, soit à cause de son état, soit
+ de son nom de famille, comme Tristan l'Ermite ou l'Hermite. Il
+ était Picard, et avait été soldat, marié et prêtre; au reste,
+ dit-on, bon gentilhomme.
+
+ [248] Urbain II.
+
+ [249] En 1095, au concile de Clermont.
+
+ [250] Elles étaient bien loin de l'être, lorsque j'écrivais
+ ceci, aussi complètement qu'elles l'ont été depuis, dans les
+ deux Mémoires de M. le professeur Heeren, et de M. de
+ Choiseuil-Daillecourt, qui ont partagé le prix à l'institut,
+ sur la question de _l'influence des Croisades_, et auxquels
+ il faudra renvoyer désormais pour tous les résultats de cette
+ grande époque de l'histoire.
+
+L'Empire grec était le dernier asyle des lettres: c'était là qu'en
+existaient encore les monuments; c'est là qu'elles pouvaient renaître de
+leurs cendres, et sortir de leur silence par l'organe d'une langue
+toujours restée la même, et toujours la plus belles des langues. Des
+chrétiens croisés contre les mahométans abattirent cet empire chrétien,
+qui les appelait à son secours, brûlèrent à trois reprises consécutives,
+pillèrent et dévastèrent pendant huit jours entiers la ville de
+Constantin[251], brisèrent les statues, restes vénérables de l'art
+antique, renversèrent les édifices, incendièrent les bibliothèques,
+précieux dépôts où périrent peut-être des exemplaires uniques d'ouvrages
+anciens qui n'ont plus reparu depuis, furent enfin dans l'Orient, au
+commencement du treizième siècle[252], plus barbares que les Goths, ou
+plutôt que les Lombards ne l'avaient été en Occident au sixième. Mais
+ils firent un mal plus grand encore que ces dévastations. La dynastie
+des empereurs latins, fondée par eux, fut éphémère; le coup qu'ils
+avaient porté à l'empire grec ne le fut pas. Il ne s'en releva jamais;
+et quand plus de deux siècles après, Constantinople tomba sous le fer
+des musulmans, elle ne fit que terminer la longue et pénible agonie où
+elle se débattait depuis la blessure qu'elle avait reçue de Baudouin et
+de ses croisés.
+
+ [251] Voyez le grec Nicetas et notre vieux Villehardouin;
+ voy. aussi Gibbon, _Decline and fall of Roman Emp._, c. 60.
+
+ [252] En 1204.
+
+L'accroissement du pouvoir extérieur des papes à cette époque, et
+l'usage qu'ils en firent souvent ne furent que trop funestes à l'Europe;
+en Italie, à Rome même, ce pouvoir leur était souvent disputé. Plus
+d'une fois, dans ce siècle, des mouvements populaires ébranlèrent leur
+trône, et attaquèrent leur personne. Les schismes multipliés et
+l'intervention du glaive dans les décisions sur la légitimité des papes,
+avaient porté dans l'esprit du peuple de Rome, à l'autorité pontificale,
+un coup dont elle ne pouvait revenir. Ce peuple, que Grégoire VII et
+quelques-uns de ses successeurs avaient dépouillé de ses prérogatives,
+saisit l'occasion de les reprendre. Un tribun en habit de moine,
+l'éloquent et impétueux Arnaud de Brescia, rétablit à Rome un fantôme de
+république, qui ne se dissipa qu'au bout de dix années, à la lueur des
+flammes de son bûcher. Le pape Adrien IV s'aida pour cette exécution des
+armes de Frédéric Barberousse, qui se prévalut de ce service pour
+obtenir de lui la couronne impériale. Arnaud fut brûlé vif, non comme
+séditieux, mais comme hérétique[253]; et Adrien, en rétablissant son
+autorité, n'eut l'air que de venger l'orthodoxie.
+
+ [253] En 1155.
+
+Après sa mort, les schismes recommencèrent. Alexandre III, son
+successeur, fugitif, quoique légitime, vit quatre anti-papes soutenus
+par Frédéric, lui disputer successivement la thiare. Après six ans
+d'exil, il fut rappelé de France à Rome par le parti même de la liberté:
+il devint en quelque sorte le chef des républiques italiennes; et
+lorsque la ligue lombarde fonda une ville nouvelle, pour opposer un
+rempart de plus aux prétentions de Frédéric, elle signala son dévouement
+aux intérêts du pape, en nommant cette ville Alexandrie.
+
+Au milieu de ces agitations, il était difficile que les souverains
+pontifes s'occupassent de l'encouragement des lettres. Les écoles
+languissaient; il ne s'en formait point de nouvelles, et celles mêmes
+qui se seraient ouvertes auraient peu avancé les lumières. Le réveil des
+sciences commençait, mais les lettres sommeillaient encore. À Rome,
+comme dans les autres états d'Italie, comme dans le reste de l'Europe,
+le _Trivium_ et le _Quadrivium_, ou les sept arts classés sous ces
+dénominations barbares, formaient le cercle entier des connaissances
+humaines. Le _Trivium_ comprenait la grammaire, la rhétorique et la
+dialectique; mais que pouvaient être la grammaire et la rhétorique sans
+modèles d'un style pur et sans exemples d'éloquence? et qu'était alors
+la dialectique, sinon une méthode pour embrouiller et pour obscurcir la
+raison? Quant au _Quadrivium_, composé de l'arithmétique, de la
+géométrie, de la musique et de l'astronomie, on n'ignore pas que les
+deux premières se bornaient à de faibles éléments, que la troisième
+n'allait pas plus loin que la lecture des chants d'église, que
+l'astronomie ne s'arrêtait pas toujours aux bornes qu'avait alors la
+science, et qu'elle ouvrait souvent la porte à une superstition de plus.
+
+Parmi ces sciences, la dialectique était celle qui dominait sur toutes
+les autres, et qui obtenait cet empire par celui qu'elle exerçait sur
+tous les esprits. Lorsqu'Aristote imagina ses classifications
+ingénieuses, les divisions et subdivisions des opérations de
+l'entendement, les règles subtiles de l'art de raisonner juste, et les
+moyens non moins subtils de reconnaître et de combattre les
+raisonnements faux, il ne s'attendait pas sans doute à l'abus qu'en
+firent les péripatéticiens, ses disciples, et les stoïciens; mais il
+s'attendait encore moins à voir cette méthode, qu'il avait imaginée pour
+rectifier et pour guider l'esprit, devenir la base et le premier type
+des méthodes les plus propres à le fausser et à l'égarer. Ce qui était
+obscur en soi engendra d'impénétrables ténèbres, quand il eut fermenté
+dans les têtes avec le fanatisme religieux; et les questions de
+l'hypostase et de la nature, de la matière et de la forme, appliquées
+aux mystères du christianisme, devinrent une source fertile de sophismes
+infinis en même temps que d'hérésies nombreuses.
+
+Les orthodoxes crurent avoir besoin, pour se défendre, des mêmes armes
+avec lesquelles on les attaquait; et ce fut alors dans tous les partis
+un cahos de subtilités sophistiques, où l'on perdit de vue les choses
+pour ne plus songer qu'aux mots. Les mots se rangeaient, pour ainsi
+dire, en bataille les uns contre les autres, sans que l'on fit aucune
+attention aux choses; et les rangs de mots vainqueurs n'étaient ni plus
+raisonnables, ni plus intelligibles que les vaincus. Les _universaux_ de
+Porphyre engendrèrent les _nominaux_, ennemis des _réaux_, et tous
+ensemble ennemis irréconciliables du bon sens et de la raison. Quand on
+vous dit que tel ou tel savant du sixième, du septième, et des quatre ou
+cinq siècles suivants, était un profond dialecticien, c'est dans toutes
+ces belles choses que vous devez entendre qu'il était profondément
+habile. On les désigne tous dans l'histoire de la philosophie, par le
+nom de _scolastiques_; et il est aisé de voir à quel rang ils y doivent
+être placés.
+
+Ces vains combats de l'esprit étaient presque le seul usage qu'il fit
+alors de ses forces. Ils passaient des bancs de l'école dans le monde,
+et même dans les cours; et les princes qui eurent alors la réputation
+d'aimer la philosophie et les lettres, n'aimèrent au fond guère autre
+chose que l'application ou l'emploi de ces obscurs raffinements. Voici
+un exemple de ce qui faisait leur admiration, leurs délices,
+l'occupation et le triomphe des prétendus lettrés qu'ils admettaient
+auprès d'eux. L'empereur Conrad III en avait plusieurs à sa table; il
+était émerveillé des attaques qu'ils se livraient, et des choses
+absurdes qu'ils parvenaient pourtant à prouver, telles que celles-ci: ce
+que vous n'avez pas perdu, vous l'avez; vous n'avez pas perdu des
+cornes, donc, vous avez des cornes; et beaucoup d'autres de ce genre.
+Enfin, dit l'Empereur, on ne me prouvera pas qu'un âne est un homme. Un
+des docteurs lui fit entendre qu'il ne faudrait pas l'en défier.
+«Avez-vous un oeil? lui demanda-t-il.--Oui certainement, répondit
+l'Empereur.--Avez-vous deux yeux?--Oui sans doute.--Un et deux font
+trois; vous avez donc trois yeux». Conrad, pris comme dans un piége,
+soutint toujours qu'il n'en avait que deux; mais lorsqu'on lui eut
+expliqué l'artifice de cette logique, il convint que les gens de lettres
+menaient une vie bien agréable[254].
+
+ [254] _Jucundam vitam dicebat habere Litteratos_. Voy. le
+ second tome du Recueil des PP. Martène et Durand, intitulé
+ _Collectio veter. scriptor._ Andrès, _Origen. e Progr._, etc.
+ II.
+
+Il faut ajouter au _trivium_ et au _quadrivium_, ou aux sept arts, une
+science qui prenait alors de grands et rapides accroissements, et qui,
+fondée sur des réalités, donnait du moins à l'esprit une nourriture
+plus substantielle et plus saine, quoique les arguties de la scolastique
+s'y mêlassent encore.
+
+Dès le onzième siècle, la nécessité, dont on a vu qu'était devenue
+l'étude des lois à ce grand nombre de petites républiques nouvellement
+formées, pour débattre leurs intérêts communs, et plus souvent encore
+leurs intérêts opposés, avait tourné de ce côté l'attention, parce
+qu'elle y attachait l'espoir des distinctions et des récompenses.
+L'ardeur pour ce genre d'étude augmenta encore dans le douzième
+siècle[255]. Comme il y avait eu en Italie une multitude de nations
+diverses, il y avait aussi une grande multiplicité de lois. Les rois
+Lombards, et même ensuite les empereurs, avaient permis à chacun de
+suivre celle qu'il lui plairait. Dans tous les actes, on déclarait de
+quelle nation l'on était, et quelle loi on voulait suivre. Il eût été
+difficile qu'un seul homme pût connaître tant de lois différentes les
+unes des autres, et souvent contradictoires, et il était rare d'en
+trouver des copies complètes, principalement des lois romaines: on avait
+donc formé de certains abrégés, où l'on avait réuni les plus importantes
+et les plus utiles, pour servir de règle aux jugements. Il fallait qu'un
+jurisconsulte fût instruit de cette législation si variée, et qu'il le
+fût surtout des lois romaines et les lois lombardes, qui étaient les
+plus généralement suivies.
+
+ [255] Tirab., t. III, p. 317 et suiv.
+
+Les choses restèrent en cet état jusque vers l'an 1135, mais alors,
+selon un grand nombre d'auteurs, la jurisprudence éprouva une révolution
+en Italie. Les Pisans, disent-ils[256], ayant, cette année-là, pris et
+saccagé Amalfi, trouvèrent dans cette ville un ancien manuscrit des
+_Pandectes_ de Justinien, qu'ils emportèrent en triomphe à Pise, où il
+resta jusqu'au commencement du quinzième siècle, époque à laquelle les
+Florentins s'en emparèrent à leur tour. C'était le premier exemplaire
+des Pandectes que l'on eût vu depuis long-temps en Italie, et la mémoire
+y en était presque effacée. L'empereur Lothaire II, qui régnait alors,
+abolit toutes les autres lois, et ordonna par un édit qu'à l'avenir on
+n'obéît plus qu'aux lois romaines. Il ne peut y avoir de doute sur
+l'existence très-ancienne des Pandectes à Pise, ni sur leur translation
+à Florence au quinzième siècle; il n'y en a que sur la première conquête
+qu'en firent les Pisans dans la ville d'Amalfi, au douzième, et sur le
+décret ou l'édit de Lothaire II.
+
+ [256] Sigonius l'a dit le premier (_de regno Italioe_, liv.
+ XI, ad ann. 1137); d'autres l'ont redit ensuite sans examen.
+
+Tiraboschi doute de l'une et nie l'autre. Il discute cette question avec
+beaucoup de justesse et d'impartialité[257]. Le manuscrit d'Almalfi,
+dit-il, ne pouvait être unique, ni par conséquent être assez précieux
+pour que les Pisans triomphassent ainsi de sa conquête. En France, où
+les livres étaient alors moins communs, il y avait certainement une
+autre copie des Pandectes. Ives de Chartres, qui florissait au
+commencement du douzième siècle, en fait mention dans deux de ses
+lettres[258]. Muratori prouve par deux titres, l'un de 752, l'autre de
+767, qu'il y en avait en Italie dès le huitième siècle, et les plus
+grands ravages que ce pays eût éprouvés étaient antérieurs à cette
+époque. Enfin il y eut, comme nous le verrons bientôt, une glose sur les
+Pandectes, écrite avant 1135. Si les Pisans trouvèrent dans Amalfi, et
+emportèrent avec eux un vieux manuscrit de ces lois, il purent donc bien
+se vanter d'avoir un exemplaire précieux par son antiquité, mais non pas
+tel qu'il n'en existât alors aucun autre: mais on peut douter même de
+cette conquête du manuscrit, faite par les Pisans, à la prise d'Amalfi.
+
+ [257] _Ubi supr._
+
+ [258] La 45e et la 49e.
+
+Le premier qui ait énoncé ce doute est un Italien[259], qui publia à
+Naples, en 1722, un savant traité, sur l'usage et l'autorité du droit
+civil dans les provinces de l'empire d'Occident. Quelques années après,
+un Pisan même[260], et depuis, plusieurs autres Italiens ont écrit dans
+le même sens. Enfin la chose, de certaine qu'elle paraissait, est
+devenue si problématique que le savant Muratori n'a point voulu décider
+la question[261]. Le plus ancien témoignage que l'on allègue est dans un
+mauvais poëme latin du quatorzième siècle, sur les guerres de la
+Toscane[262]. Un autre se trouve dans une vieille chronique écrite en
+italien, et qui ne peut par conséquent l'avoir été que vers la fin du
+treizième siècle. Ne serait-il pas étonnant que pendant plus d'un siècle
+et demi aucun autre auteur n'eût parlé de cet événement, qui aurait du
+faire tant de bruit? Des chroniques pisanes beaucoup plus anciennes
+racontent le sac d'Amalfi, et ne disent pas un mot des Pandectes.
+D'autres tout aussi anciennes, écrites dans des pays voisins d'Amalfi,
+font le même récit, et observent le même silence. Ces preuves ne sont
+que négatives, mais semblent avoir plus de force que les preuves de
+cette espèce n'en ont ordinairement. Tiraboschi ne décide pourtant pas
+plus que Muratori, et dit avec raison, en finissant[263], que les Pisans
+sont au fond peu intéressés à cette question. On ne peut leur contester
+la gloire d'avoir possédé pendant plusieurs siècles le plus ancien
+manuscrit des Pandectes qui existe dans le monde, et de l'avoir
+soigneusement conservé tant qu'il leur a été possible; peu doit leur
+importer l'occasion et le lieu où ils l'avaient acquis.
+
+ [259] L'avocat Donato Antonio d'Asti, cité par Tirab., _ub.
+ sup._
+
+ [260] L'abbé D. Guido Grandi.
+
+ [261] Voy. _Annal. d'Ital._, ann. 1135.
+
+ [262] Muratori, _Script. Rer. Italic._, vol XI., p. 314.
+
+ [263] _Ubi supr._, p. 321.
+
+Quant à l'édit attribué à Lothaire II, ces deux excellents critiques
+sont moins réservés: ils en nient formellement l'existence, qui n'est en
+effet attestée par aucune pièce ou copie authentique. Les Italiens
+conservèrent long-tems après l'an 1135, le droit de choisir entre les
+lois romaines et lombardes. Muratori donne pour preuves, des contrats et
+des actes passés à la fin du douzième siècle[264]: on en peut même citer
+des exemplaires très-avant dans le treizième[265]. Mais enfin les lois
+romaines prévalurent, surtout lorsqu'elles eurent été expliquées et
+commentées par des jurisconsultes habiles; et les lois lombardes, et à
+plus forte raison toutes les autres qui avaient eu de l'autorité, la
+perdirent entièrement.
+
+ [264] Préface sur les lois lombardes, _Script. Rer. Ital._,
+ vol. I, part. II.
+
+ [265] Tirab., _loc. cit._, p. 322.
+
+On accorde généralement à Bologne l'honneur d'avoir été la plus célèbre
+et la plus ancienne école où l'on ait enseigné publiquement les lois.
+Cette ville devint en quelque sorte, pour l'Europe entière, la
+métropole, ou, comme on le voit inscrit sur une ancienne médaille, _la
+mère commune des études_[266]. Warnier ou Garnier, en latin _Irnerius_,
+né à Bologne[267], vers le milieu du onzième siècle, fut le premier à y
+professer avec éclat le droit romain. Il avait commencé par enseigner la
+grammaire et la philosophie. On attribue à différents motifs la
+préférence qu'il donna ensuite à l'étude et à l'enseignement des lois.
+Il n'y en eut peut-être point d'autre que la nouvelle faveur dont il vit
+qu'elles étaient l'objet. Il ne se borna pas à des leçons verbales sur
+toutes les parties des Pandectes; il les commenta dans une glose que
+l'on dit avoir été claire et précise[268], exemple rarement suivi par
+les autres glossateurs. Ce travail lui fit donner les titres de
+restaurateur, même de créateur de la science des lois, et de lampe, ou
+flambeau du droit[269]. Sa réputation le fit appeler dans plusieurs
+circonstances par la comtesse Mathilde, et par l'empereur Henri V, pour
+leur donner ses avis. C'est à l'invitation de la comtesse qu'il avait
+entrepris de revoir et d'expliquer la collection des lois de Justinien.
+Il suivit, en 1118, à Rome, l'Empereur, qui se servit de lui pour
+engager les Romains à élire son anti-pape Burdino, qu'il opposa au pape
+Gelase II. Ce n'est pas sans doute la plus belle action d'Irnérius, et
+c'est la dernière date que fournit sa vie. Il est donc probable qu'il
+florissait à Bologne dès le commencement du douzième siècle, et qu'il y
+avait donné ses leçons et publié sa glose plusieurs années avant la fin
+du siècle précédent.
+
+ [266] _Mater studiorum_. Voyez l'ouvrage du P. Sarti,
+ intitulé: _de Claris professoribus Bononiensibus_.
+
+ [267] Voy. _ibid._, et Tirab. _ubi supr._ p. 327.
+
+ [268] Voy. le Père Sarti, _ubi supr._
+
+ [269] _Lucerna juris._
+
+On attribue à Irnérius l'invention des degrés qui conduisent au
+doctorat, des titres de bachelier et de docteur, du bonnet et des autres
+ornements, qui sont les marques de ces différents degrés. Il crut qu'en
+frappant ainsi l'imagination par les yeux il concilierait plus de
+respect à la science[270]. C'était pour son école de droit qu'il avait
+imaginé ces distinctions; celles de théologie les adoptèrent, et bientôt
+elles se répandirent dans toutes les autres universités.
+
+ [270] Giamb. Corniani, _Secoli della Lett. ital._, etc., t.
+ I, p. 65.
+
+Irnérius laissa des disciples qui rendirent après lui l'école de Bologne
+de plus en plus célèbre. Les lois romaines furent enseignées non
+seulement en Italie, mais en Angleterre et en France par des Italiens.
+Un certain Vacarius, né en Lombardie, fut appelé, vers le milieu de ce
+siècle, en Angleterre, par un archevêque de Cantorbéry, pour y répandre
+ce genre d'instruction. Le célèbre Placentino vint en France, où on
+l'appelle Plaisantin, et ouvrit à Montpellier une école de droit romain.
+Il paraît qu'il était de Plaisance, et que c'est de là qu'il tira son
+nom: on ne lui connaît en effet ni d'autre nom ni d'autre patrie. C'est
+à Montpellier qu'il écrivit une Introduction à l'étude des lois, la
+Somme des institutes de Justinien, et plusieurs autres ouvrages. Il
+retourna en Italie, fut appelé deux fois pour professer à Bologne,
+revint enfin à Montpellier, et y mourut en 1192[271].
+
+ [271] Tirab., t. III, p. 344.
+
+Les Empereurs et les Papes accordaient, comme à l'envi, des
+encouragements à l'école de Bologne, et les étrangers y accouraient de
+toutes parts. À Modène, à Mantoue, à Pise et dans plusieurs autres
+villes, l'émulation éleva des écoles rivales; mais Bologne l'emporta
+toujours sur elles, principalement dans une branche du droit qui avait
+acquis peu à peu une grande importance, sans qu'il soit bien démontré
+que le bonheur des hommes, la bonne constitution des sociétés, ni les
+vraies lumières de l'esprit y eussent beaucoup gagné. Déjà plusieurs
+recueils de canons, de décrétales et d'autres pièces dont la
+jurisprudence canonique se compose, avaient été formés. Depuis la
+fameuse collection des fausses décrétales des Papes prédécesseurs de
+Sirice, donnée sous le nom d'Isidore de Séville, puis attribuée à un
+certain Isidore _Mercator_, que d'autres nomment _Peccator_, mauvais
+écrivain du huitième siècle, on avait eu les collections de
+Reginon[272], de Burcard de Worms[273], d'Ives de Chartres[274], le seul
+de tous ces canonistes qui eût montré quelque esprit de critique et des
+lumières: mais dans tous ces recueils on trouvait des obscurités et des
+contradictions sans nombre. Les vraies et les fausses décrétales y
+étaient confusément placées, sans ordre et sans discernement. Un moine,
+Toscan de naissance, mais professeur à Bologne, nommé Gratien, se
+chargea de l'immense travail de tout revoir, de tout éclaircir, et, s'il
+pouvait, de tout concilier. Dans ce recueil, fruit de vingt-quatre
+années de travail, il laissa beaucoup d'erreurs et il en commit de
+nouvelles. La plus grave fut l'adoption qu'il fit des fausses
+décrétales; ce qui en affermit et en étendit l'autorité[275]. On donna
+le nom de Décret à sa compilation. Il la publia à Rome vers le milieu du
+douzième siècle[276]. Le Décret de Gratien eut bientôt en Europe autant
+d'autorité que le Code de Justinien; et la critique des siècles
+suivants, qui en a relevé les nombreuses erreurs, n'en a point encore
+détruit toute la célébrité.
+
+ [272] Bénédictin, abbé d'une abbaye de son ordre, dans le
+ diocèse de Trêves. Son recueil de canons, publié au neuvième
+ siècle, est intitulé: _de Disciplinis Ecclesiasticis et de
+ Religione Christianâ_.
+
+ [273] Cet évêque de Worms publia sa collection de canons au
+ commencement du onzième siècle.
+
+ [274] Ce nom est célèbre dans notre littérature du onzième et
+ du douzième siècle.
+
+ [275] Voy. le cinquième Discours de Fleury, sur l'Hist.
+ Eccl.
+
+ [276] Le P. Sarti, dans son Traité _de Cl. Prof. Bonon._, t.
+ I, part. I, p. 260, prouve que ce fut vers l'an 1140, et
+ Tiraboschi est de cet avis, t. III, p. 346.
+
+Du reste, si nous voulons interroger ce siècle et chercher dans ses
+productions à nous rendre compte de ses progrès, nous les trouverons
+encore peu sensibles. Nous verrons, comme dans le précédent, des
+théologiens et des dialecticiens formidables. Nous distinguerons surtout
+parmi eux Pierre Lombard, que l'Italie donna à la France[277], comme
+elle lui avait donné Lanfranc et Anselme, qui fut même évêque de Paris,
+célèbre par un _Livre des sentences_[278], qu'on prendrait à ce titre
+pour un livre de philosophie morale, et qui n'est qu'un système complet
+et serré de théologie scolastique, mais qui n'en procura pas moins à son
+auteur le titre révéré de _Maître des sentences_. Sans doute il donna ce
+titre à son ouvrage, parce que les matières y sont traitées par
+paragraphes et par aphorismes ou sentences, plus qu'en style
+démonstratif. L'auteur visa surtout à l'élégance, telle qu'on pouvait
+l'atteindre alors, et à la clarté. Il prétendit en mettre même dans des
+questions telles que celles-ci: si Dieu le père, en engendrant son fils,
+s'est engendré lui-même, ou un autre dieu[279]; s'il l'a engendré par
+nécessité ou par volonté; s'il est Dieu lui-même, volontairement ou sans
+le vouloir[280]; si Jésus-Christ pouvait naître d'une espèce d'hommes
+différente de celle des descendants d'Adam; s'il pouvait prendre le sexe
+féminin[281], etc. Il examine dans un autre endroit si Jésus-Christ
+était une personne ou quelque chose, et, après avoir beaucoup argumenté
+sur l'une et l'autre proposition, il paraît conclure que ce n'était pas
+quelque chose; conclusion dénoncée peu de temps après au concile de
+Tours et au pape Alexandre III, qui la condamnèrent. Ce ne fut pas sa
+seule erreur. L'abbé Racine, dans son Abrégé de l'histoire
+ecclésiastique[282], ne lui en reproche pas moins de vingt-six. Mais il
+eut encore un plus grand nombre de commentateurs. Le même Racine lui en
+donne deux cent quarante-quatre; et le comte San Raphaël, qui a écrit sa
+vie, ajoute qu'on pourrait facilement doubler ce nombre[283].
+
+ [277] Il était né à Novare, ou dans les environs.
+
+ [278] _Liber Sententiarum_.
+
+ [279] Liv. I, sect. 4.
+
+ [280] _An volens vel nolens sit Deus_, ibid. sect. 6.
+
+ [281] Liv. III, sect. 12.
+
+ [282] Tom. V.
+
+ [283] _Piemontesi illustri_, t. I.
+
+Nous ne mettrons pas sans doute assez d'importance à Pierre-le-Mangeur,
+autre théologien fameux de ce siècle, et auteur d'une mauvaise histoire
+ecclésiastique, pour examiner s'il était Français, et né à Troyes, ou
+s'il était Toscan, comme le veut un savant Italien[284]. Si son nom de
+_Manducator_, plus élégamment changé dans la suite en celui de
+_Comestor_, et l'ancienne existence à _San-Miniato_, en Toscane, d'une
+famille de _Mangiatori_, sont les seules raisons de l'enlever à la
+France, elles sont faibles; mais son livre, où il a mêlé en très-mauvais
+style, aux récits de la Bible les explications des interprètes et des
+commentateurs, les opinions des théologiens et des philosophes, des
+citations de Platon, d'Aristote, de Josephe, des traits de l'histoire
+profane, et des fables dignes des chroniques les plus discréditées, doit
+ôter toute envie d'entrer dans cette discussion. Il n'y en a point sur
+la patrie de Leudalde ou Leudolphe, qui enseigna aussi la théologie en
+France. On convient qu'il était Lombard, et de la ville de Novare. Enfin
+Bernard de Pise, qui professa la même science à Paris, avec quelque
+célébrité, était né dans la ville dont il porte le nom. Tout cela, il en
+faut convenir, importe assez peu aujourd'hui à la gloire littéraire de
+Pise, de Novare et de Paris.
+
+ [284] Le P. Sarti, dans son ouvrage déjà cité, _de Cl. Prof.
+ Bon._
+
+Ce n'est pas un théologien mais un philosophe, un savant en grec et en
+arabe que l'Italie fournit alors à l'Espagne. Gherardo était de Crémone.
+Plusieurs livres de philosophie et de mathématiques qu'il traduisit de
+l'arabe, portant le nom de sa patrie avec le sien. Sur d'autres on lit
+_Carmonensis_, au lieu de _Cremonensis_. De-là quelques Espagnols[285]
+ont prétendu qu'il était de Carmone en Espagne, et non de Crémone en
+Italie. Des Italiens même ont été de cet avis[286]. Mais Tiraboschi,
+appuyé de Muratori, a rendu à Crémone la gloire qui peut lui revenir
+d'avoir donné naissance à Gherardo[287]. Ce savant s'était senti dès sa
+jeunesse un attrait particulier pour traduire du grec en latin des
+livres de philosophie et de mathématiques. Mais ces livres étaient rares
+en Italie. Il sut que les Arabes d'Espagne en avaient un grand nombre
+traduits en leur langue. C'est ce qui le fit partir pour Tolède, où il
+se fixa. Il y apprit l'arabe, et se mit aussitôt à traduire les oeuvres
+d'Avicenne, puis des traductions arabes de livres grecs, dont les
+originaux n'existent plus; l'Almageste de Ptolomée et plusieurs autres.
+On n'en compte pas moins de soixante-seize traduits par cet homme
+laborieux. Quelques uns ont été imprimés: d'autres sont en manuscrit
+dans les bibliothèques de France et d'Espagne, mais une partie,
+consistant surtout en livres d'astronomie et de médecine, doit être
+attribuée à un second Gherardo, qui vécut un siècle plus tard, et qui
+était aussi de Crémone[288].
+
+ [285] Nicol. Antoine, _Bibl. Hisp. vet._ t. II, p. 263, etc.
+
+ [286] Les auteurs du _Giornale de' Letterati_, 1713.
+
+ [287] Tom. III, p. 293-296.
+
+ [288] Tirab., t. III, p. 297.
+
+Les erreurs des Grecs schismatiques eurent alors une multitude
+d'antagonistes qui passèrent pour des prodiges de dialectique et
+d'éloquence, mais dont les victoires sont ensevelies sous la même
+poussière qui couvre les défaites de leurs ennemis. Un heureux effet de
+ces disputes était la nécessité où l'on était toujours en Italie, de
+cultiver la langue grecque. On avait vu dans le onzième siècle un
+Italien, nommé Jean, aller à Constantinople étudier la philosophie sous
+le savant Michel Psellus, disputer bientôt en grec contre son maître
+lui-même, le remplacer ensuite, expliquer les livres d'Aristote et de
+Platon, et se faire, au milieu de tous ces Grecs, la réputation du plus
+grand philosophe, c'est-à-dire, du plus redoutable dialecticien de son
+temps. Ce n'étaient pas seulement ses raisonnements que l'on pouvait
+craindre. Il y joignait souvent une action fort incommode pour ses
+adversaires. Après les avoir réduits au silence, il les prenait par la
+barbe, la secouait rudement, et traînait comme en triomphe, après lui, les
+vaincus[289]. Cette manière d'argumenter, excita plus d'une fois des
+troubles dans son école, en éloigna les hommes paisibles, et lui fit
+beaucoup d'ennemis. On l'accusa d'hérésie. Il soutint ses opinions
+contre le patriarche lui-même, qui finit par les embrasser. Le peuple,
+excité sans doute contre lui, se souleva. L'empereur Alexis Comnène
+obligea la vainqueur à se rétracter publiquement, pour apaiser cette
+émeute théologique. L'historienne Anne Comnène, qui raconte les
+aventures de ce Jean, ne l'appelle que l'Italien. Il a laissé plusieurs
+ouvrages philosophiques écrits en grec, et conservés en manuscrits dans
+les grandes bibliothèques de Paris, de Vienne, de Venise et de Florence.
+Aucun n'a été imprimé.
+
+ [289] Tirab., t. III, p. 291.
+
+Peu de temps après lui, d'autres Italiens firent aussi du bruit à
+Constantinople. Un des principaux fut un archevêque de Milan, Pierre
+Grossolano, qui, pour se donner un air plus grec, se faisait appeler
+Chrysolaüs. Ce fut aussi un homme à singulières aventures. Tiré du fond
+d'un bois, où il faisait le métier d'ermite, pour devenir évêque de
+Savone, et vicaire de l'archevêque de Milan, qui partait pour la
+croisade, il se trouva tout porté pour être archevêque lui-même, quand
+on apprit que celui de Milan était mort outre-mer. Mais il fut accusé de
+simonie, en chaire, par un prêtre, ou plutôt par une espèce de spectre,
+qui s'était déjà fait couper le nez et les oreilles par des accusations
+semblables, et qui n'en avait que plus d'ardeur et plus de crédit.
+Voyant que l'archevêque méprisait ses déclamations, ce prêtre mutilé le
+cita au jugement de Dieu, s'offrit à prouver sa simonie en passant au
+travers des flammes, le força d'accepter l'épreuve, la subit
+publiquement sur la place Saint-Ambroise; sortit du feu comme il y était
+entré; et simoniaque ou non, l'archevêque fut forcé de s'enfuir à Rome.
+Quoique absous par le pape Pascal II, dans un concile, il ne put
+remonter sur son siège, et prit le parti de faire un voyage en
+Terre-Sainte. Arrivé à Constantinople, lorsque la controverse entre les
+Latins et les Grecs y étaient la plus animée, il y brilla par son double
+savoir en théologie et en grec: il disputa publiquement, de bouche et
+par écrit, avec les Grecs les plus habiles. L'empereur Alexis Comnène,
+qui voulait passer pour un profond théologien, quoique dans l'état où
+était son empire il eût pu s'occuper d'autre chose, entra lui-même en
+lice avec le savant Prélat. Celui-ci ne put, à son retour en Italie,
+rentrer dans son archévêché. Le même Pape, auquel il eut recours, le
+condamna dans un second concile, et ne lui laissa que son premier évêché
+de Savone, qui était sans doute moins envié. Grossolano ne voulut pas
+déchoir: il aima mieux rester à Rome, où il mourut un an après[290].
+
+ [290] En 1117. Voy. Tirab., _ub. supr._, p. 251 et suiv.
+
+On cite encore, pour leur habileté dans la langue grecque, un Ambrogio
+Biffi, un André, prêtre de Milan, un Hugues Eteriano, et son frère Léon,
+interprète des lois impériales à la cour de Manuel Comnène; on cite
+enfin un Moïse de Bergame, un Jacopo, prêtre de Venise, que l'on croit
+le premier traducteur latin de quelques ouvrages d'Aristote[291], un
+Burgondio, juge et jurisconsulte de Pise, traducteur de plusieurs
+ouvrages des pères grecs, trois Italiens qui assistèrent et
+argumentèrent dans la capitale de l'empire grec aux conférences tenues
+pour la réunion des deux églises, et dont le dernier fut aussi présent à
+Rome, au concile assemblé pour le même objet[292].
+
+ [291] Tirab., t. IV, p. 127.
+
+ [292] En 1179. Tirab., t. III, p. 264, 265.
+
+Dans ce siècle, il n'y eut presque aucun monastère, pas le plus petit
+couvent, à plus forte raison pas une ville d'Italie, qui n'eût son
+historien et sa prolixe histoire. Muratori, dont on ne peut trop louer
+le zèle infatigable, a recueilli dans sa grande collection[293] tous
+ceux de ces anciens chroniqueurs qui peuvent jeter des lumières sur
+l'histoire de sa patrie. Il faut dans tous ces écrivains savoir démêler
+la vérité à travers les passions et l'esprit de parti. C'est l'oeuvre de
+la saine critique, l'une des premières qualités de l'historien, et dont
+l'exercice lui devient d'autant plus difficile qu'elle manque davantage
+aux sources où il doit puiser. Othon de Frisingue, dont l'histoire ne va
+pas jusqu'au temps de l'expédition de Frédéric Ier en Italie[294], est
+encore plus impartial sur le compte de cet empereur, qu'on ne devrait
+l'attendre d'un sujet et d'un parent; mais on doit suivre avec
+précaution son continuateur Radevic, chanoine du même chapitre,
+magistrat de Lodi, mais magistrat de la nomination de Frédéric, et dont
+la plume n'est pas seulement partiale, mais servile. D'une autre part,
+il faut se défier de Radulphe ou Raoul, Milanais et historien de Milan,
+ardent républicain, toujours violemment opposé à l'ennemi des
+républiques. On ne doit non plus une foi aveugle ni à la vie d'Alexandre
+III, ce courageux ennemi de Frédéric, recueillie par le cardinal
+d'Aragon, ni aux histoires particulières des villes de Lombardie qui
+soutinrent et gagnèrent contre cet empereur la cause de leur liberté.
+C'est du choc de ces passions opposées, et de ces narrations souvent
+contradictoires, qu'il faut savoir tirer et faire jaillir la
+vérité[295].
+
+ [293] _Rerum Italic. Script._, 29 vol. in-fol.
+
+ [294] Ce qu'il a écrit de cette histoire ne s'étend que
+ jusqu'en 1156, et la première expédition italienne de
+ Frédéric est de 1161.
+
+ [295] C'est ce qu'a fait avec beaucoup de succès M. Simonde
+ Sismondi, dans son estimable _Histoire des Républiques
+ italiennes du moyen âge_.
+
+Parmi toutes ces histoires plus ou moins suspectes, il en est une dont
+le caractère inspire plus de confiance, et qui, quoique souvent partiale
+encore, a cependant plus de poids et d'autorité: c'est la Chronique de
+la république de Gênes, commencée à cette époque par ordre de la
+république elle-même, et par un homme qui y remplissait honorablement
+les premières fonctions politiques et militaires. Il se nommait Caffaro.
+Il commença son récit à la première année du siècle, et le suivit sans
+interruption jusqu'à celle de sa mort[295b]. Ses continuateurs furent
+comme lui versés dans les affaires. C'est le premier exemple d'une
+histoire écrite par décret public. On doit penser[296] qu'un corps
+d'histoire, écrit ainsi par des personnages graves et contemporains,
+approuvé par l'autorité publique, dans un pays libre, mérite une
+considération particulière. En effet, on ne trouve point ici les
+vieilles fables populaires dont les histoires de ce temps-là sont
+communément remplies. Les faits y sont racontés dans un style qui n'est
+certainement pas élégant, mais simple et naturel, et dont la simplicité
+même est un garant de plus de la vérité des faits[297].
+
+ [295b] Il mourut en 1164, âgé de 86 ans.
+
+ [296] Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. III, liv.
+ IV, c. 3.
+
+ [297] Voy. Muratori, _Script. Rer. ital._, vol. VI.
+
+Les nouveaux états de Naples et de Sicile eurent aussi des historiens et
+des chroniqueurs, dont quelques-uns écrivirent par ordre des princes
+Normands, leurs nouveaux maîtres; ce qui n'inspire pas tout-à-fait le
+même degré de confiance. L'un d'eux, nommé Godefroy[298], n'était pas
+même Italien; il était Normand. On cite de son continuateur Alexandre,
+abbé d'un monastère de St.-Salvador[299], un trait qui peut nous faire
+juger; tandis que nous cherchons à débrouiller l'histoire littéraire
+moderne, de quelle manière ces écrivains du douzième siècle savaient ou
+habillaient les faits de l'histoire littéraire ancienne. Cet Alexandre,
+en finissant son ouvrage, s'adresse à Roger, roi de Sicile, et le prie
+de le récompenser de son travail, en honorant de sa protection royale le
+monastère dont il était abbé. «Si Virgile, lui dit-il, le plus grand des
+poëtes, eut pour prix de deux vers qu'il avait faits en l'honneur
+d'Octave Auguste, la seigneurie de Naples et de la Calabre, à combien
+plus forte raison, etc.»[300]. On sent toute la justesse de cet _à
+fortiori_, mais on ne voit pas facilement dans quelle tradition cet
+historien avait trouvé ce trait de libéralité d'Auguste, et cette
+seigneurie de Virgile.
+
+ [298] _Goffredo Malaterra_. Il écrivit, par ordre du roi
+ Roger, une histoire de Sicile, en quatre livres, qu'il
+ conduit jusqu'à la fin du onzième siècle.
+
+ [299] _In Telese_, dans le royaume de Naples. Il reprit
+ l'histoire de Sicile, depuis 1127 jusqu'en 1135. C'est à la
+ prière de Mathilde, soeur du roi Roger, qu'il dit l'avoir
+ écrite.
+
+ [300] Tirab., t. III, liv. IV, c. 3.
+
+Quatre principaux chroniqueurs se distinguent parmi un plus grand nombre
+que ces mêmes états eurent alors; _Lupo_, surnommé _Protospata_, natif
+de la Pouille, qui raconta les événements et les révolutions arrivées à
+Naples et en Sicile, depuis la fin du neuvième siècle jusqu'au
+commencement du douzième; _Falcone_, de Bénevent, son continuateur
+jusqu'à l'an 1140, _Romoald_, archevêque de Salerne, personnage
+très-important de ce siècle, qui embrassa dans sa chronique l'histoire
+universelle, depuis le commencement du monde jusqu'à l'année 1178; enfin
+Hugues _Falcandus_, auteur d'une histoire de Sicile, où il raconte
+surtout fort en détail les désastres que ce malheureux pays éprouva
+depuis 1154 jusqu'en 1169, sous ses deux rois Guillaume.
+
+En rendant justice au zèle patriotique du savant Muratori, qui a
+recueilli et publié tous ces vieux historiens d'Italie, on ne peut se
+faire illusion sur des siècles qui n'avaient pas d'autres monuments
+historiques, ni presque d'autre littérature; car on n'oserait donner ce
+nom aux poëmes latins, peut-être encore plus grossiers que ceux du
+siècle précédent, qu'on trouve dans le même recueil, et qui ne méritent
+même pas qu'on les nomme.
+
+Si l'on recherche avec attention ce qui pouvait arrêter si long-temps
+dans ses progrès une nation naturellement ingénieuse, on trouvera un
+grand obstacle, dont il est temps de parler au moment où nous sommes
+prêts à le voir disparaître.
+
+On s'est beaucoup et utilement occupé, dans ces derniers temps, de
+l'influence des signes sur les idées. Sans aller peut-être aussi loin à
+cet égard que quelques-uns de nos philosophes, on ne peut nier ni la
+force, ni l'étendue de cette influence. Deux choses paraissent également
+démontrées, c'est qu'il faut qu'un peuple soit déjà très-avancé pour que
+sa langue devienne capable de s'élever au rang des langues littéraires,
+et que ce n'est qu'après que sa langue est devenue telle, que ce peuple
+peut faire dans les lettres de véritables progrès. À quel état, sous ce
+point de vue, l'Italie était-elle réduite? Depuis plusieurs siècles, la
+langue latine proprement dite n'y existait plus, et une autre langue n'y
+existait pas encore. Les étrangers qui remplissaient Rome sous ses
+derniers empereurs, les Goths et les Ostrogoths qui la conquirent, les
+Lombards, et après eux les Francs, les Allemands, les Hongrois, les
+Sarrazins, avaient successivement apporté tant d'altération dans le
+langage national, que ce n'était plus le même langage. On cherchait
+encore à l'écrire, on n'écrivait même pas autrement, mais excepté dans
+les écoles, on ne le parlait plus. On ne l'y parlait pas, on ne
+l'écrivait pas savamment; c'était pourtant une langue savante, ou plutôt
+une langue morte. Tous les auteurs dont nous avons parlé jusqu'ici, sont
+latins, ou tâchèrent de l'être, et l'on peut dire que, du moins quant au
+langage, il n'y avait point encore d'Italiens en Italie.
+
+Comment et de quels éléments se forma cette belle langue, reconnue pour
+la première des langues modernes, et qui maintenant fixée depuis cinq
+siècles, par des écrivains demeurés classiques, a, pour ainsi dire, pris
+place parmi les anciennes? L'apparition de ce phénomène mérite de nous
+arrêter quelques instants.
+
+Soit qu'il n'y ait eu qu'une langue primitive, dont toutes les autres
+aient été des dérivations et des produits, soit que les diverses
+peuplades humaines se soient fait d'abord chacune leur langue, et que,
+par des combinaisons multipliées, et après une longue suite de siècles,
+ces divers idiomes particuliers se soient fondus dans un idiome général,
+qui se sera ensuite divisé et subdivisé de nouveau en langues et en
+dialectes, il est peu de sujets plus dignes de l'attention du philosophe
+que ces formations, ces séparations et ces réunions de langages, qui
+marquent les principales époques de la formation, de la séparation et de
+la réunion des peuples. Ce n'était pas la première fois que l'Italie
+subissait une de ces grandes révolutions. L'idiome latin que celle-ci
+faisait disparaître, avait été dans une antiquité reculée, le produit
+d'une révolution pareille. Voici l'idée générale que nous en donnent
+quelques savants[301].
+
+ [301] Simon Pelloutier, dans son _Histoire de Celtes_,
+ édition de Paris, 8 vol. in-12, 1770, 1771; Bullet, dans ses
+ _Mémoires sur la langue celtique_, 3 vol. in-fol., Besançon,
+ 1754, etc. Bullet, moins connu que Pelloutier, était
+ professeur royal et doyen de la faculté de théologie de
+ l'Université de Besançon, de l'Académie des sciences,
+ belles-lettres et arts de la même ville. Son ouvrage
+ contient, I°. l'histoire de la langue Celtique, et une
+ indication des sources où l'on peut la trouver aujourd'hui;
+ 2°. une description étymologique des villes, rivières,
+ montagnes, forêts, curiosités naturelles des Gaules, et des
+ autres pays dont les Gaulois ou Celtes ont été les premiers
+ habitants; 3°. un Dictionnaire Celtique, renfermant tous les
+ termes de cette langue.
+
+Lorsqu'à une époque prodigieusement reculée, les anciens Celtes ou
+Celto-Scythes, dont la langue, si elle n'est pas primitive dans un sens
+absolu, l'est au moins relativement à presque toutes les langues
+connues, se furent répandus d'une part dans l'Asie occidentale, et de
+l'autre en Europe, ils s'étendirent dans cette dernière partie, les uns
+au nord, les autres le long du Danube. La postérité de ceux-ci,
+remontant ce fleuve, arriva ensuite aux bords du Rhin, le franchit et
+remplit de ses populations nombreuses tout l'intervalle qui s'étend des
+Alpes aux Pyrénées et aux deux mers: partout la langue des Celtes se
+mêlant avec les idiomes indigènes, forma des combinaisons où elle domina
+sensiblement: et même dans des cantons qu'ils avaient trouvés déserts,
+ou dont ils avaient fait disparaître les habitants, le celtique se
+conserva dans sa pureté originelle.
+
+Quelques siècles après, la population toujours croissante de ces Celtes
+ou Gaulois, les força de passer et les Pyrénées et les Alpes. En Italie,
+après avoir occupé d'abord tout ce qui est au pied des montagnes, ils
+s'étendirent de proche en proche dans l'Insubrie, dans l'Ombrie, dans le
+pays des Sabins, des Étrusques, des Osques, etc. Dans ce même temps, des
+Grecs abordaient à l'extrémité orientale de l'Italie; ils y formaient
+des colonies et des établissements. Ils quittèrent bientôt les bords de
+la mer, et s'avançant toujours, ils rencontrèrent enfin les Celtes, qui,
+de leur côté, continuaient aussi de s'avancer.
+
+Après quelques guerres sans doute, car tel a toujours été l'abord de
+deux peuples qui se rencontrent, ils se réunirent dans l'ancien Latium,
+et n'y formèrent plus qu'une société qui prit le nom de peuple Latin.
+Les langues des deux nations se mêlèrent, se combinèrent arec celles des
+habitants primitifs. N'oublions pas de remarquer, que, dans cet
+amalgame, le celtique avait un grand avantage. Le grec, qui n'était pas
+encore à beaucoup près la langue d'Homère et de Platon, devait de son
+côté la naissance à un mélange de marchands Phéniciens, d'aventuriers de
+Phrygie, de Macédoine, d'Illyrie, et de ces anciens Celto-Scythes, qui,
+tandis que leurs compatriotes se précipitaient en Europe, s'étaient
+jetés sur l'Asie occidentale, d'où ils étaient ensuite descendus
+jusqu'au pays qui fut la Grèce; il y avait donc déjà du celtique altéré
+dans ce grec qui se combinait de nouveau avec le celtique. C'est de
+cette combinaison multiple que naquit cette langue latine, qui,
+grossière dans l'origine, mais polie et perfectionnée par le temps,
+devint enfin la langue des Térences, des Cicérons, des Horaces et des
+Virgiles; et c'est cette même langue latine qui, après un si beau règne,
+terminé par un long et triste déclin, venait s'amalgamer encore une fois
+avec le celtique, source commune des dialectes barbares des Goths, des
+Lombards, des Francs et des Germains, pour devenir, peu de temps après,
+la langue du Dante, de Pétrarque et de Boccace.
+
+«Les invasions, dit ingénieusement le président de Brosses, sont le
+fléau des idiomes comme celui des peuples, mais non pas tout-à-fait
+dans le même ordre. Le peuple le plus fort prend toujours l'empire, la
+langue la plus forte le prend aussi, et souvent c'est celle du vaincu
+qui soumet celle du conquérant. La première espèce de conquête se décide
+par la force du corps; la seconde par celle de l'esprit. Quand les
+Romains conquirent les Gaules, le celtique était barbare; il fut soumis
+par le latin. Lorsque ensuite les Francs y firent leur invasion, le
+francisque des vainqueurs était barbare; il fut encore subjugué par le
+latin. Cette collision de langues étouffe la plus faible et blesse la
+plus forte: cependant celle qui n'avait guère y acquiert beaucoup, c'est
+pour elle un accroissement; et celle qui était bien faite se déforme,
+c'est pour elle un déclin: ou bien le choc se fait au profit d'un tiers
+langage qui résulte de cet accouplement, et qui tient de l'un et de
+l'autre en proportion de ce que chacun des deux a contribué à sa
+génération»[302]. On voit que ce dernier cas est exactement celui de la
+langue italienne sortant du choc ou de la collision de deux ou de
+plusieurs langues, les unes encore barbares, l'autre affaiblie par une
+longue décadence. Léonardo Bruni d'Arezzo, le plus ancien auteur qui
+écrit en italien sur ces matières[303], entreprit de prouver que
+l'italien était aussi ancien que le latin, qu'ils furent tous deux en
+usage à Rome en même temps: le premier parmi le peuple des dernières
+classes et pour les entretiens familiers; le second pour les savants
+dans leurs ouvrages, et pour les discours prononcés dans les assemblées
+publiques. Le cardinal Bembo soutint depuis la même opinion dans ses
+dialogues[304], et d'autres encore l'ont adoptée après lui[305]. Scipion
+Maffei, le même dont la _Mérope_ a si heureusement inspiré le génie de
+Voltaire, mais qui est encore plus célèbre, dans sa patrie, comme érudit
+que comme poète, en rejetant cette prétention, en a élevé une autre qui
+ne paraît guère plus raisonnable. Il veut[306] que la langue latine,
+noble, grammaticale et correcte, se soit corrompue d'elle-même peu à peu
+par ce mélange avec le langage populaire, irrégulier, et par ces
+prononciations vicieuses qui durent exister à Rome comme partout
+ailleurs. Chaque mot s'altérant de cette manière, et prenant des formes
+ou des inflexions nouvelles, une nouvelle langue, selon lui, se forma
+ainsi avec le temps, sans que ces altérations aient été en rien le
+produit du commerce avec les Barbares.
+
+ [302] _Traité de la format. mécan. des Langues_, c. 9, n°.
+ 162.
+
+ [303] C'est aussi le premier qui, en raison de sa patrie, ait
+ eu le surnom d'_Aretino_. Voyez ses Lettres, liv. VI, Epist.
+ 10.
+
+ [304] _Prose_, liv. I.
+
+ [305] Entre autres le _Quadrio Stor. d'ogni poesia_, t. I, p.
+ 41.
+
+ [306] _Verona illustr._, p. I, liv. XI.
+
+Les langues, comme on voit, ont, aussi bien que les nations et les
+familles, leurs préjugés de naissance: elles affectent une antique
+origine, et repoussent les mésalliances; mais toutes ces idées
+romanesques disparaissent devant la raison appuyée sur les faits. Le
+savant Muratori a reconnu positivement la coopération immédiate des
+langues barbares dans la formation de la langue italienne[307]. Selon
+lui, le latin, déjà corrompu depuis plusieurs siècles et par différentes
+causes, ne cessa point d'être la langue commune lors des irruptions
+successibles des peuples du Nord. Les vainqueurs, toujours en moindre
+nombre que les vaincus, apprirent la langue du pays, plus douce que la
+leur, et nécessaire pour toutes leurs transactions sociales; mais ils la
+parlèrent mal, et avec des mots et des tours de leurs idiomes barbares.
+Ils y introduisirent les articles, substituèrent les prépositions aux
+désinences variées de déclinaisons, et les verbes auxiliaires à celles
+des conjugaisons. Ils donnèrent des terminaisons latines à un grand
+nombre de mots celtiques, francs, germains et lombards, et souvent aussi
+les terminaisons de ces langues à des mots latins. Les Latins d'Italie
+n'étant plus retenus dans les limites de leur langue par l'autorité ni
+par l'usage, ou plutôt les ayant franchies depuis long-temps, adoptèrent
+sans effort, et même sans projet, cette corruption totale. Entraînés par
+une pente insensible pendant le cours de plusieurs siècles, ils
+croyaient n'avoir point changé de langage, quand toutes les formes et
+les constructions même de l'ancien étaient changées; ils appelaient
+toujours latine une langue qui ne l'était plus.
+
+ [307] _Antich. ital._, Dissert. XXXII.
+
+On l'écrivait fort mal; mais on l'écrivait cependant encore dans les
+livres, et même dans les actes publics: les notaires étaient obligés de
+savoir le latin, et de rédiger dans cette langue toutes leurs pièces
+officielles; mais on peut penser ce qu'était le plus souvent ce latin de
+notaire. Les mots du langage du peuple s'y introduisaient en foule, et
+notre patient antiquaire[308] a trouvé dans plusieurs de ces contrats
+latins, non seulement du onzième et du douzième siècle, mais de temps
+antérieurs, un grand nombre de mots non latins restés depuis dans la
+langue italienne.
+
+ [308] Muratori, _ubi supra_.
+
+Maintenant, si nous considérons avec lui la nature des langues, qui est
+de faire peu à peu leurs changements, nous verrons que plus la langue
+italienne fut voisine encore de sa mère, la langue latine, moins elle se
+distingua d'elle, et moins elle eut de nouveauté; que plus elle s'en
+éloigna par le cours du temps, plus elle perdit de sa ressemblance, et
+qu'enfin, à force de mots nouveaux et de terminaisons étrangères, elle
+se trouva revêtue des couleurs d'une langue tout-à-fait nouvelle. On la
+nomma vulgaire pour la distinguer du latin; et elle en était tellement
+distincte, qu'un patriarche d'Aquilée[309], vers la fin du douzième
+siècle, ayant prononcé devant le peuple une homélie latine, l'évêque de
+Padoue l'expliqua ensuite au même peuple en langage vulgaire[310].
+Fontanini, dans son _Traité de l'Eloquence italienne_, adopte la même
+opinion, et reconnaît la même origine et les mêmes degrés d'altération
+insensible et de formation nouvelle[311]. C'est aujourd'hui le sentiment
+commun de tous les philologues italiens.
+
+ [309] _Gotifredus_, ou Godefroy.
+
+ [310] Muratori, _loc. cit._
+
+ [311] Liv. I, n°. VII.
+
+L'esprit sage et la saine critique de Tiraboschi ne pouvaient pas s'y
+tromper. C'est de cette union d'étrangers barbares avec les nationaux et
+de leur long commerce, qu'il fait naître un langage, d'abord informe et
+grossier, sans lois fixes, sans modèles à imiter, et livré aux caprices
+du peuple[312]; il ne faut donc pas s'étonner, dit-il, si, pendant
+plusieurs siècles, on n'essaya point d'écrire dans cette langue. D'abord
+il lui fallut beaucoup de temps pour se séparer totalement du latin, et
+pour devenir une langue à part. Ensuite, comme elle n'était en usage que
+parmi le peuple, les savants ne daignèrent pas l'introduire dans les
+livres; mais il s'en trouva enfin qui eurent le courage de le tenter, et
+qui osèrent employer, en écrivant, un langage qui jusqu'alors n'avait
+pas paru digne de cet honneur.
+
+ [312] _Stor. della Letter. Ital._, t. III, pref.
+
+Ce fut, comme dans toutes les langues, la poésie qui l'osa la première.
+On en fait remonter les premiers essais jusqu'à la fin du douzième
+siècle; mais ils sont si informes, et ceux mêmes d'une partie du
+treizième, ressemblent encore si peu à la véritable poésie italienne,
+qu'il paraît convenable de n'en fixer la naissance qu'au commencement du
+dernier de ces deux siècles[313]. À cette époque, où plusieurs autres
+langues européennes commençaient aussi à se former, mais sous de moins
+heureux auspices, il en existait une qui avait fait des progrès rapides,
+qui citait déjà depuis un siècle des productions nombreuses, objets
+d'une admiration générale, et qui, si l'on eût alors tiré l'horoscope
+des langues naissantes, aurait sans doute paru destinée à vivre plus
+long-temps et avec plus de gloire que toutes les langues ses cadettes ou
+ses contemporaines. C'est la langue _Romance_ ou provençale, la langue
+des anciens Troubadours.
+
+ [313] Voy. Muratori, _Antich. ital._, Dissertaz. XXXII, id.
+ _della perfetta poësia_, lib. I, c. 3. Tiraboschi, t. III,
+ liv. IV, c. 4, etc.
+
+À ce nom qui intéresse notre gloire nationale, au nom des joyeux
+inventeurs de la _science gaie_[314], il semble qu'un rayon vient enfin
+de luire, dans cette épaisse nuit où nous faisons un si long, et
+peut-être malgré mes efforts, un si pénible voyage. Il semble qu'à ce
+nom un charme malfaisant se dissipe; que l'amour, la valeur, les
+solennités galantes, les combats de l'esprit, les doux chants, réveillés
+tout à coup et comme réunis en un talisman invincible, ont rompu le
+funeste talisman de l'ignorance, de la barbarie et des tristes
+superstitions. Dans l'enfance du monde, si nous en croyons une
+ingénieuse allégorie, quelle fut l'arme victorieuse qui força les
+humains, encore sauvages, à quitter leurs forêts, à se réunir dans les
+villes, à subir le joug heureux des institutions sociales? Cette arme,
+ce fut une lyre; ce vainqueur ou plutôt ce premier instituteur des
+hommes, ce fut un poète. Depuis plusieurs siècles, l'Europe était
+retombée dans un état sauvage, plus affligeant et plus honteux que le
+premier. Depuis ce temps, aucun poète, aucune lyre ne s'était fait
+entendre. On dirait qu'à leurs premiers sons les esprits durent
+s'adoucir, les moeurs se polir, les affections nobles se ranimer, le
+génie reprendre son essor, et la société tous ses charmes. Si c'est une
+illusion, elle est consolante, elle soulage l'âme oppressée par de
+tristes réalités. Mais tout n'est pas illusion dans ce tableau; et si
+les chants des Troubadours n'eurent pas sur les moeurs toute l'influence
+que désirerait un ami des hommes, ils en eurent une incontestable sur
+les productions de l'esprit, qui peut encore justifier la reconnaissance
+et l'enthousiasme d'un ami de lettres.
+
+ [314] _Lou gai saber_. On entendait par ce mot, non seulement
+ l'art des Troubadours, mais ce mélange de politesse, d'esprit
+ et de galanterie qui régnait en Provence dans le siècle où
+ ils fleurirent.
+
+Mais les Provençaux avaient eux-mêmes reçu cette influence d'un peuple
+devenu leur voisin par la conquête de l'Espagne. La littérature des
+Arabes précéda de long-temps celle des Troubadours. Avant de nous
+occuper de ces derniers, nous devons donc fixer les yeux sur leurs
+devanciers et leurs modèles. Le règne de la littérature Arabe se
+prolongea pendant près de cinq siècles; et, par une combinaison
+remarquable d'événements, il remplit à peu près le vide que forment les
+siècles de barbarie dans l'histoire de l'esprit humain. On ne peut bien
+connaître toutes les causes qui contribuèrent à la renaissance des
+lettres, sans prendre au moins une idée générale de l'histoire
+littéraire de ce peuple conquérant, ingénieux et singulier.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+_De la Littérature des Arabes, et de son influence sur la renaissance
+des Lettres en Europe_[315].
+
+ [315] Ce chapitre a été lu dans deux séances de la Classe
+ d'histoire et de littérature ancienne de l'Institut. «Le but
+ de l'auteur (comme je l'ai dit, pag. 43 de mon Rapport, fait
+ en séance publique, le Ier. juillet 1808, sur les travaux de
+ cette Classe) était de solliciter les avis et les
+ instructions de ses savants confrères, et surtout des
+ célèbres orientalistes que la Classe renferme dans son sein,
+ et il avoue avec reconnaissance qu'il a eu le bonheur de les
+ obtenir.» En réimprimant ici ce passage, j'ai voulu donner en
+ même temps, et plus de publicité à ma gratitude, et plus
+ d'autorité à cette partie de mon travail.
+
+
+Dans cette partie de l'immense presqu'île de l'Arabie, à qui l'on a
+donné le nom d'heureuse, des peuplades d'hommes nomades, mais guerriers;
+hospitaliers et généreux, quoique adonnés au brigandage; simples dans
+leur religion comme dans leurs moeurs, livrés entre eux à des guerres
+continuelles, à d'implacables vengeances, mais forts et réunis contre
+tout ennemi commun; libres, et trop amis de l'indépendance pour être
+possédés de l'esprit de conquête, vivaient depuis un nombre de siècles
+que l'on n'a plus la présomption de compter, soumis aux mêmes usages qui
+leur tenaient lieu de lois. Peu connus des nations voisines, ils les
+connaissaient encore moins, et n'étaient pour elles d'aucun danger,
+parce qu'ils ne leur portaient aucune envie. Tout-à-coup s'élève parmi
+eux un de ces hommes que la nature semble produire quand elle est lasse
+du repos. Il crée pour eux une religion exclusive et intolérante, et
+leur inspire le double fanatisme de la superstition et de la guerre. Il
+persuade à ses nouveaux sectateurs, nés dans le sein de l'idolâtrie,
+qu'ils sont nés pour convertir ou pour exterminer tous les idolâtres. À
+la tête d'un petit nombre de fanatiques, Mahomet conquit et convertit
+d'abord son pays même; il y devint bientôt maître absolu, et quand il
+fut à la tête de tribus nombreuses, quand il en eut fait des armées,
+quand il leur eut fait croire que chaque soldat était un apôtre, et
+qu'au défaut de la victoire la gloire des martyrs et d'éternelles
+récompenses les attendaient, il n'y eut plus de repos ni de paix à
+espérer, partout où ses armées pouvaient atteindre. Les califes ses
+successeurs, pontifes et conquérants comme lui, ne laissèrent pas se
+refroidir un instant le fanatisme militaire de leurs sujets; et un
+siècle après la naissance de cette religion fatale; ils avaient soumis
+par leurs lieutenants, depuis les frontières de l'Inde jusqu'à l'océan
+Atlantique; la Perse, la Syrie, l'Égypte, l'Afrique occidentale et
+l'Espagne[316].
+
+ [316] Gibbon, _Hist., of decline and fall_, etc., ch. 41.
+
+Une autre cause que l'influence du génie de Mahomet et de sa religion,
+se fait sentir dans la conquête de celles de ces contrées qui
+obéissaient encore à l'empire d'Orient, c'est la faiblesse des
+successeurs des Césars. Les timides irrésolutions d'Héraclius ne
+contribuèrent pas moins à la ruine de la Syrie et de l'Égypte, que
+l'active et féroce valeur de Caled et d'Amrou.
+
+Le nom de ce dernier et celui du calife Omar, son maître, rappellent une
+des pertes les plus célèbres et les plus douloureuses que les lettres
+aient jamais faites, celle de la riche bibliothèque d'Alexandrie: mais
+dans notre siècle, où l'on examine tout, où l'on ne croit plus ni le
+bien, ni même le mal, sans preuves, on a révoqué en doute l'ordre
+d'Omar, et la distribution des volumes grecs entre les 4,000 bains de la
+ville, et le feu de ces bains entretenu pendant plus de six mois par
+l'incendie de ces volumes. Il importe peu qu'Omar et son lieutenant
+Amrou aient commis, il y a près de douze siècles, en Égypte, un acte de
+barbarie de plus ou de moins; mais il importe beaucoup de fixer les
+idées des amis des lettres sur une perte aussi cruelle, et de leur
+faire au moins entrevoir quel est le fondement réel, et quelle doit être
+l'étendue de leurs regrets.
+
+D'abord il faut faire remonter beaucoup plus haut le dommage. César, qui
+était un conquérant mais non pas un barbare, est le premier coupable; ce
+fut lui qui, assiégé dans Alexandrie, brûla, sans le vouloir, en se
+défendant, la grande bibliothèque de 700,000 volumes, fondée par les
+Ptolémées[317]. Il en existait une seconde qui était comme un supplément
+de la première, et placée dans le _Serapium_, ou Temple de Jupiter
+Sérapis. On y réunit 200,000 volumes, qu'Antoine avait trouvés à
+Pergame, dans la bibliothèque fondée par les Attales, et dont il fit
+présent à Cléopâtre. Auguste en fonda une troisième, dont on vante la
+richesse, l'emplacement et les magnifiques accessoires. Elle fut
+détruite sous l'empereur Aurélien, dans les troubles civils
+d'Alexandrie, au troisième siècle. Ce qu'on put sauver de livres, fut
+joint à la bibliothèque du Sérapium. Environ un siècle après, vint
+l'expédition fanatique du patriarche Théophile, dont j'ai parlé dans le
+premier chapitre de cet ouvrage, et qui ne laissa plus aucune trace de
+livres anciens dans Alexandrie.
+
+ [317] Placée dans la quartier qu'on appelait le _Bruchium_.
+
+Tandis qu'un zèle aveugle exterminait ainsi les productions païennes, la
+fureur des Ariens, secte violente et destructive, en faisait autant des
+livres chrétiens. Les richesses littéraires de tout genre qui y avaient
+été accumulées à différentes époques, en avaient donc entièrement
+disparu, à la fin du quatrième siècle. Il est impossible, il est vrai,
+que quelques livres n'aient pas échappé à ces ravages. Pendant les deux
+siècles et demi qui suivirent, jusqu'à l'invasion des Arabes, on
+s'occupa encore en Égypte de philosophie, de sciences, de littérature.
+L'astronomie, la médecine, l'alchimie, la théologie, et surtout la
+controverse y furent cultivées avec autant d'activité que jamais. Les
+habitants d'Alexandrie continuèrent le commerce, très-lucratif pour eux,
+de papier d'Égypte et de livres; tout n'était donc pas anéanti. De
+nouveaux ouvrages sans doute augmentaient encore peu à peu ce nouveau
+trésor, et sans être, par sa composition, aussi précieux que les
+anciens, peut-être cependant, avait-il, au moins par sa masse, quelque
+chose d'imposant, lors de la conquête d'Amrou.
+
+J'ai pour garants d'une partie de ces faits les recherches de deux de
+mes savants confrères, MM. de Sainte-Croix et Langlès[318]. L'historien
+Gibbon, qui pense comme eux, ajoute que la métropole et la résidence des
+patriarches avait peut-être en effet une bibliothèque, mais que si les
+volumineux ouvrages des controversistes chauffèrent alors les bains
+publics, ce sacrifice utile au genre humain, peut exciter le sourire du
+philosophe[319]; mais il va plus loin, et révoque en doute le fait en
+lui-même. Un des deux savants que j'ai cités[320] le rejette comme lui,
+tandis que l'autre trouve dans sa vaste érudition orientale des motifs
+pour l'admettre, en le réduisant à ces termes[321]. Mais il faut avouer
+qu'ainsi réduit, il perd presque toute son importance, et qu'après les
+autres désastres que nous avons vu les sciences éprouver dans ce même
+lieu, si le philosophe ne va pas pour celui-ci jusqu'au sourire de
+Gibbon, il peut du moins aller jusqu'à une sorte d'indifférence.
+
+ [318] M. de Ste.-Croix, Rem. sur les anciennes biblioth.
+ d'Alex., _Magaz. encyc._, Ve. année, t. IV, p. 433; M.
+ Langlès, Notes et Éclaircissem. sur le voyage de Norden,
+ _in_-4°, t. III, p. 169 et suiv.
+
+ [319] Ch. 51.
+
+ [320] M. de Ste.-Croix.
+
+ [321] M. Langlès, _ub. supr._
+
+L'immense pouvoir des califes, et l'étendue démesurée de leur empire,
+eurent leurs suites ordinaires, le luxe, les factions rivales, et les
+démembrements. Le grand schisme qui divisa les Alides et les Ommiades,
+ne fut pas l'unique source des guerres civiles. Les Abassides
+renversèrent les Ommiades. Un Ommiade[322], échappé au massacre de sa
+famille, enleva l'Espagne aux Abassides. Les Fatimites s'établirent plus
+tard en Afrique, mais n'y régnèrent pas avec moins d'éclat. Les califes
+de Bagdad; de Cordoue et de Cairoan s'excommuniaient mutuellement comme
+vicaires du Prophète, comme chefs de la religion, et comme auraient pu
+faire dans la nôtre, des papes et des anti-papes; mais ils rivalisèrent
+aussi de pouvoir, de goût et de magnificence. Les Abassides furent les
+premiers qui mirent au nombre de leurs jouissances les plaisirs de
+l'esprit. Les savants se rappellent encore, et aucun siècle n'effacera
+jamais les noms illustres d'Almansor, d'Haroun-al-Raschid et surtout de
+son fils Almamon[323].
+
+ [322] Abderame.
+
+ [323] _Specimen poeseos persicoe_; Vindobonæ, 1771, _in
+ prooemio_, p. 13.
+
+Dès l'antiquité la plus reculée, les Arabes eurent un goût particulier
+pour la poésie, qui, chez presque tous les peuples, a ouvert la route
+aux études les plus relevées et les plus abstraites. Leur langue riche,
+souple et abondante, favorisait leur imagination féconde, leur esprit
+vif et sententieux; leur éloquence naturelle et dépourvue d'art[324].
+Ils déclamaient avec énergie les morceaux qu'ils avaient le plus
+travaillés; ou plutôt ils les chantaient, accompagnés d'instruments, et
+sur des airs très-expressifs[325]; car ils ne conçoivent point l'art des
+vers, séparé de ce cortége lyrique, qu'ils regardent comme de son
+essence. Ces poésies faisaient sur des auditeurs simples et sensibles,
+un effet prodigieux. Un poète naissant recevait des éloges de sa tribu
+et des tribus alliées, qui célébraient son génie et son mérite. On
+préparait un festin solennel. Des femmes vêtues de leurs plus beaux
+habits de fêtes, chantaient en choeur, devant leurs fils et leurs époux,
+le bonheur de leur tribu.
+
+ [324] Gibbon, _Decline and fall_, etc., c. 50.
+
+ [325] Il existe une volumineuse collection de ces anciennes
+ chansons nationales des Arabes, intitulée _Aghâny_, et formée
+ par Aboul-Faradge Aly, fils d'Al-Hhoiéïn, natif d'Ispahan,
+ mort en 966 de l'ère vulgaire. Ce savant a ajouté, à la
+ plupart des chansons des commentaires qui contiennent les
+ renseignements les plus curieux et les plus exacts sur les
+ moeurs des anciens Arabes. M. Langlès a acquis, il y a peu
+ d'années, pour la Bibliothèque impériale, un exemplaire de ce
+ précieux recueil, en 4 gros vol. in-folio.
+
+Pendant une foire annuelle, où se rendaient les tribus éloignées ou même
+ennemies, on employait trente jours, non-seulement aux échanges du
+commerce, mais à réciter des morceaux d'éloquence et de poésie. Les
+poètes s'y disputaient le prix; et les ouvrages couronnés étaient
+déposés dans les archives des princes et des émirs. Les meilleurs
+étaient peints ou brodés en lettres d'or, sur des étoffes de soie, et
+suspendus au temple de la Mecque. Sept de ces poëmes avaient obtenu cet
+honneur au temps de Mahomet. Ils existent encore aujourd'hui[326] les
+savants les regardent comme des chefs-d'oeuvre d'éloquence arabe; et l'on
+sait que Mahomet lui-même fut flatté de voir un des chapitres du Koran
+comparé à ces sept poëmes, et jugé digne d'être affiché avec eux.
+
+ [326] Il ont été traduits en anglais par le célèbre William
+ Jones.
+
+Pendant les premiers siècles du mahométisme, les Musulmans, emportés,
+comme il arrive d'ordinaire, par le zèle fanatique d'une religion
+nouvelle, et par une férocité contractée dans le fracas des armes,
+suivirent partout un système de destruction, et sévirent également
+contre la religion des infidèles, et contre les productions de leur
+esprit, qu'ils regardaient toutes comme infectées de leurs erreurs. Ce
+fut lorsque les califes se furent affermis, lorsqu'ils jouirent, au
+centre d'une immense domination, des douceurs de la paix, d'une opulence
+et d'une autorité sans bornes, qu'ils purent cultiver les dispositions
+naturelles de leurs peuples, avec tous les avantages que leur donnaient
+leur position, leurs nouvelles moeurs et leur puissance.
+
+Almansor[327], qui fut le second des Abassides, aimait la poésie et les
+lettres, était très-savant dans les lois, cultivait la philosophie, et
+particulièrement l'astronomie. On dit qu'en bâtissant sur les bords de
+l'Euphrate la fameuse ville de Bagdad, il prit pour l'exposition des
+principaux édifices, les conseils de ses astronomes. Abulfarage raconte
+qu'un médecin chrétien, nommé Georges Bakhtishua, ayant guéri ce calife
+des suites dangereuses d'une indigestion, reçut de lui les plus grandes
+distinctions et les traitements les plus honorables: ce fut ce qui
+introduisit parmi les Arabes l'étude de la médecine. Ce médecin était
+très-versé dans les langues syriaque, grecque, et persanne. Almansor lui
+ordonna de traduire plusieurs bons livres de médecine, écrits dans ces
+trois langues; et il enrichit ses états de ces traductions. Jamais
+indigestion d'un souverain n'eut une telle influence sur son empire.
+
+ [327] Voy. Andrès, _Orig. Progr._ etc., c. 8. Le véritable
+ nom de ce calife ou khalife est Abou Djafar Mansour; mais je
+ l'écris comme on est habitué à l'écrire et à le prononcer en
+ France.
+
+Haroun-al-Raschid régna peu de temps après. Sa renommée a rempli le
+monde. Son amour pour les lettres, et pour ceux qui les cultivent, était
+si grand, que, selon le témoignage de l'historien Elmacin, il ne se
+mettait jamais en voyage, sans emmener avec lui un grand nombre de
+savants. Il appela auprès de lui tous ceux qu'il put découvrir, et les
+combla de bienfaits. La poésie fit ses délices; on le vit plus d'une
+fois verser des larmes d'attendrissement en lisant de beaux vers, et ce
+qui fit faire à sa nation encore plus de progrès, c'est qu'en faisant
+bâtir des mosquées, il joignit à chacune une école publique.
+
+Mais le véritable protecteur, le père chéri des lettres, fut le fils et
+le successeur d'Haroun, le fameux Almamon[328]. Poètes, philosophes,
+médecins, mathématiciens trouvèrent en lui une protection égale. Il prit
+un soin particulier du progrès de toutes les sciences, et ne négligea
+aucun moyen de les encourager et de les répandre dans ses états.
+
+ [328] Abdallah-Mâmoun.
+
+Le Koran était alors la principale lecture des Arabes[329]. Abou-Beker,
+successeur immédiat du Prophète, en avait le premier rassemblé les
+feuilles éparses; mais à mesure que les copies s'en multipliaient, elles
+devenaient plus irrégulières. Les points, sans lesquels, dans la langue
+arabe, il est souvent difficile de déterminer la prononciation des mots
+et le sens des phrases, étaient dans la plus grande confusion. Les
+grammairiens les plus habiles, et les plus célèbres imans, furent
+employés à rétablir le texte dans sa première pureté. Ils durent le
+faire avec beaucoup de scrupule; puisque Mahomet avait menacé les
+grammairiens du feu éternel pour le déplacement d'une seule lettre. La
+langue elle-même était corrompue par le mélange des dialectes; les
+caractères en étaient presque dénaturés. Almamon fit épurer la langue et
+réformer les caractères. Il anoblit l'étude de la grammaire par les
+distinctions qu'il accorda aux grammairiens. Il les admettait à ses
+entretiens familiers, se montrait passionné pour les beautés de la
+langue arabe, et souffrait impatiemment qu'on l'altérât en sa présence.
+Il ne damnait pas comme Mahomet, mais il aurait presque disgracié un
+courtisan pour une faute de langue.
+
+ [329] Quelques-uns des détails suivants sont extraits d'un
+ mémoire manuscrit _sur l'État des Sciences et Arts chez les
+ Arabes_, etc., par M. Pigeon de Sante-Paterne, mémoire
+ couronné à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, en
+ 1781, et dont j'ai dû la communication à l'obligeance de mon
+ confrère, M. Dacier, alors secrétaire perpétuel de cette
+ compagnie, et maintenant de la classe d'Histoire et de
+ Littérature ancienne de l'Institut.
+
+Il s'occupa avec moins de succès de la théologie. La _Sounna_, ou le
+recueil des traditions de Mahomet, divisait alors les croyants. Chaque
+iman prétendait à l'honneur de former une secte. Les plus savants
+d'entre eux, et ceux qu'on crut les plus sages, furent chargés du soin
+de ramener les incrédules. Abou-Abdallah publia, en dix gros volumes,
+les traditions de Mahomet et des autres chefs de l'islamisme. Elles
+étaient au nombre de 267,000. Cet ouvrage énorme ne fit qu'augmenter le
+schisme. La théologie mystique s'éleva de toutes parts. Les traités
+ascétiques se multiplièrent. Les derviches inventèrent des amulettes et
+des prières mystérieuses, qu'ils attribuèrent à Mahomet, à sa femme
+Cadige, à Ali. Ils attribuèrent même quelques-unes de ces formules à
+David, à Salomon, et à Jésus-Christ. On entassa volumes sur volumes, et
+la Bibliothèque des controversistes musulmans, ne le céda ni en nombre,
+ni en obscurité, à la Bibliothèque des nôtres.
+
+Almamon avait fait, dès sa jeunesse, une étude particulière du droit,
+sous un jurisconsulte célèbre[330]; et l'on doit penser qu'il ne se
+refroidit pas pour la science des lois, lorsqu'il fut devenu le
+législateur d'un grand peuple. La médecine lui dut aussi un nouvel
+éclat. Il acheva ce qu'avaient commencé Almansor et Haroun. Il enrichit
+l'école de médecine de nouveaux dons et de nouveaux livres. Il pensionna
+des médecins pour traduire les ouvrages qui n'étaient point encore
+traduits, et pour en écrire d'originaux dans leur langue. Il en fit même
+composer un sur l'utilité des animaux, où l'on vit, pour la première
+fois, des figures dessinées de quadrupèdes, de volatiles et de poissons;
+mais son étude de prédilection fut celle de l'astronomie. Il fit
+traduire pour son usage, tous les ouvrages grecs qui traitaient de cette
+science. Il combla les traducteurs de bienfaits particuliers; et
+l'espoir des distinctions et des récompenses, fit éclore de tous côtés
+des astronomes. Almamon fit construire, près de Bagdad, un magnifique
+observatoire, et un autre dans le voisinage de Damas. Son exemple fut
+suivi par sa fille, princesse aussi célèbre par son esprit et son savoir
+que par sa beauté[331]. Elle fit bâtir une tour sur la rive orientale du
+Tigre. Elle employa les plus habiles architectes à sa construction.
+Plusieurs savants riches devinrent les émules du calife et de sa fille.
+Ces édifices se multiplièrent à Bagdad et dans son territoire, et l'on y
+vit s'élever un grand nombre d'observatoires qui portèrent les noms de
+leurs savants fondateurs. L'observatoire du calife n'était jamais
+vacant; il y passait souvent les nuits à observer. Il fit rédiger sous
+ses yeux des tables astronomiques, les plus parfaites que l'on ait eues
+jusqu'alors. On perfectionna, par ses ordres, le Quart-de-cercle et
+l'Astrolabe. L'Almageste de Ptolomée fut traduit du grec en arabe, par
+l'astronome Ben-Honaïn[332]. Les ouvrages élémentaires devinrent
+meilleurs et plus nombreux; enfin Almamon dirigea et paya généreusement
+la grande opération de la mesure d'un degré du méridien, pour déterminer
+avec précision la grandeur de la terre; et Bailly, dans son Histoire de
+l'astronomie, parle d'un sextant de métal, avec lequel fut observée
+l'obliquité de l'écliptique, et qui avait quarante coudées de
+rayon[333].
+
+ [330] Kossa.
+
+ [331] Le mémoire manuscrit, d'où ce fait est tiré, nomme
+ cette princesse _Isma_; mais les orientalistes assurent que
+ l'auteur s'est trompé, que ce n'est point là un nom arabe, et
+ que, si le fait est vrai, ce nom, du moins, ne l'est pas.
+
+ [332] Voltaire, _Essai sur les Moeurs_, etc., ch. 6.
+
+ [333] Bailly les évalue à 57 pieds 9 p.
+
+Deux sciences qui tiennent à l'astronomie, eurent part aussi aux
+générosités d'Almamon: la géographie, qui était encore très-imparfaite,
+et malheureusement l'astrologie judiciaire, qui n'était déjà que trop en
+crédit. On croit cependant qu'il n'encouragea point cette partie de la
+prétendue science, qui se donne pour disposer de la destinée des hommes,
+mais celle qui, d'après le lever et le coucher des astres, croit pouvoir
+annoncer les températures et l'état du ciel. Il ne crut point aux
+cabalistes, mais seulement aux faiseurs d'éphémérides[334], ce qui est
+encore beaucoup trop.
+
+ [334] J'entends des Éphémérides astrologiques, dans
+ lesquelles on prétend annoncer d'avance les températures et
+ les phénomènes de chaque jour, telles que celles de notre
+ Antoine Mizauld, par exemple: _Ephemerides aëris perpetuoe,
+ seu popularis et rustica tempestatum astrologia_, etc. Ce
+ Mizauld était un médecin du seizième siècle, né à Montluçon,
+ dans le Bourbonnais. Il a laissé plusieurs autres ouvrages du
+ même genre que celui-ci.
+
+Un grand nombre de savants chrétiens, chassés de Constantinople par les
+querelles de religion et par les troubles de l'Empire, se réfugièrent
+auprès des califes de Bagdad, emportant avec eux leurs manuscrits. La
+plupart étaient Syriens d'origine. Haroun, et surtout Almamon, les
+employèrent à traduire du grec en syriaque et en arabe, des livres de
+science et de philosophie. Les oeuvres d'Aristote et des fragments
+considérables de Platon se répandirent ainsi chez les Arabes. Ces
+traductions, accompagnées de commentaires, furent bientôt entre les
+mains de tous les hommes lettrés. Aristote et Platon partageaient avec
+Socrate et Pythagore le surnom de Divin. Almamon était passionné pour
+leur étude, et les savants à qui leur philosophie était familière, ou
+qui en avaient fait le sujet de quelque ouvrage, étaient ceux dont il
+préférait l'entretien, et qu'il paraissait distinguer le plus. Ces
+distinctions furent si marquées, qu'elles excitèrent les plaintes des
+zélés Musulmans[335]. À les entendre, ce genre d'étude pouvait refroidir
+la pitié, peut-être même égarer la religion des fidèles. Il les laissa
+se plaindre, et continua de cultiver et d'honorer la philosophie et les
+philosophes.
+
+ [335] Andrès, _Orig. Progr._, etc., c. 8.
+
+L'Inde avait concouru avec la Grèce à donner des leçons de sagesse aux
+Arabes; ils possédaient dans leur langue, une traduction des fables
+indiennes de Bidpaï, où la philosophie morale et politique était tracée
+avec une simplicité noble et touchante, dans les dialogues entre
+différents animaux. On connaissait aussi depuis long-temps à Bagdad des
+fables de Lokman, que quelques auteurs ont cru le même qu'Esope[336]. On
+savait que l'apologue était né dans l'Orient; mais, dit un savant
+orientaliste[337], on ne croyait pas, comme nous l'avons imaginé, qu'il
+dût sa naissance aux misères de l'esclavage. La servitude, ajoute-t-il,
+flétrit en même temps le corps et l'âme, et il est plus naturel de
+penser que le premier sage qui put persuader au peuple, qu'il
+renouvelait le prodige de Salomon et d'Apollonius de Thyane, à qui les
+anciens attribuaient le talent d'entendre le langage des animaux, se
+servit de cette arme ingénieuse pour faire la guerre aux vices et aux
+ridicules de son temps.
+
+ [336] M. Sylvestre de Sacy croit que les Fables connues sous
+ le nom de Lokman, transplantées de l'Inde ou de la Grèce sur
+ le sol de l'Arabie, long-temps après Mahomet, furent
+ attribuées à Lokman, à cause de sa réputation de sagesse, et
+ qui le fit surnommer le _Sage_. Il distingue, ainsi que les
+ Arabes eux-mêmes, ce Lokman de l'ancien Lokman, fils d'Ad,
+ dont la sagesse était célèbre dès le temps de Mahomet. M. de
+ Sacy donne aussi d'excellentes raisons pour ne pas admettre
+ l'opinion que ces Fables sont nées en Arabie. Voyez sa Notice
+ sur les Fables de Lokman, traduites par M. Marcel, dans le
+ _Magasin encyclopédique_, IXe. année, t. I, p. 382. Nous
+ reviendrons bientôt, avec plus de détail, sur les Fables de
+ Bidpaï.
+
+ [337] M. Pigeon de Sainte-Paterne, dans le Mémoire déjà cité.
+
+Almamon se plaisait à ces récits. On composait, pour lui faire la cour,
+des dialogues de même genre; tantôt entre le boeuf et le renard, tantôt
+entre un chat et un singe, ou entre un perroquet et un moineau. Le génie
+des Arabes porté à l'invention et au merveilleux, imagina de mettre en
+narration les tableaux de la vie humaine, en y ajoutant des couleurs
+empruntées de la fable; et c'est à l'histoire, ainsi altérée, que l'on
+attribue la naissance du roman. Telles furent _les Aventures de la ville
+d'Airain_, et celles du jeune esclave _Touvadoud_. La dévotion ajouta
+ses visions aux fictions romanesques. On représenta un des compagnons de
+Mahomet, transporté sur les cornes d'un taureau, dans une île
+mystérieuse[338]. La fécondité du génie oriental se manifesta dans des
+contes de génies et de fées, tels que les voyages imaginaires de
+_Sin-bad_ et de _Hind-bad_, qu'on feignit avoir été, l'un un célèbre
+navigateur, l'autre un porte-fardeaux, et qui représentaient
+allégoriquement, dit-on, le premier, le vent du _Sind_ ou du Mackeran;
+et le second, le vent de l'Inde. Il faut avouer qu'en lisant ce conte
+dans la traduction du bonhomme Galland, on saisit difficilement
+l'allégorie; mais cela n'ôte rien à l'agrément de la narration. C'est de
+récits fabuleux de cette espèce, inventés par différents auteurs, qu'on
+forma ensuite le recueil si connu sous le titre des _Mille et une
+nuits_, recueil composé de trente-six parties dans l'original arabe, et
+si volumineux, que les six tomes de la traduction française, donnée par
+Galland, n'en contiennent que la première.
+
+ [338] Roman de Tamim-Addar.
+
+J'ai parlé du goût passionné que les Arabes eurent de tous temps pour la
+poésie. Les troubles et les guerres civiles l'avaient refroidi. Haroun
+et son fils le ranimèrent. La cour d'Almamon retentissait chaque jour du
+chant des poètes, et de leurs combats lyriques, dont il payait
+libéralement le prix. Enfin il n'y eut aucune partie des sciences et de
+la littérature, pour laquelle ce calife illustre ne montrât autant de
+goût que s'il s'en était exclusivement occupé. Sous son règne, Bagdad
+devint un vrai foyer de lumières. On ne s'y occupait que d'études, de
+livres, de littérature. Les lettrés seuls pouvaient obtenir la faveur du
+calife; tous les savants dont il avait connaissance, il les appelait à
+sa cour, et les y comblait de récompenses, de distinctions et
+d'honneurs. Le principal emploi de ses ministres était de protéger les
+sciences. La Syrie, l'Arménie, l'Égypte, tous les pays qui possédaient
+des livres de quelque importance, devenaient tributaires de son amour
+pour les lettres; il y envoyait ses ministres pour y recueillir et en
+rapporter à tout prix ces richesses littéraires. On voyait entrer à
+Bagdad des chameaux, uniquement chargés de livres; et tous ceux de ces
+livres étrangers, que les savants jugeaient dignes d'être mis à la portée
+du peuple, il les faisait traduire en arabe, et répandre avec profusion.
+Sa cour était composée de maîtres dans tous les arts, d'examinateurs, de
+traducteurs, de collecteurs de livres; elle ressemblait plutôt à une
+académie de sciences, qu'à la cour d'un monarque guerrier; et lorsqu'il
+fit, en vainqueur, la paix avec l'empereur de Bysance, Michel III, il
+exigea de lui, comme une des conditions du traité, des livres grecs de
+toute espèce.
+
+Bientôt la nation entière obéit à cette impulsion puissante. Des écoles,
+des colléges, des sociétés savantes s'élevaient dans toutes les villes;
+des hommes instruits semblaient germer de toutes parts. Il se forma des
+académies célèbres, d'où sortaient chaque jour les compositions les plus
+élégantes en prose et en vers, et qui eurent pour membres des hommes
+illustres dans toutes les branches de la littérature et des sciences.
+L'Afrique et l'Égypte suivirent cet exemple. Alexandrie fut vengée par
+les Arabes, amis des lettres, des maux que lui avaient faits leurs
+ancêtres encore barbares. Elle eut jusqu'à vingt écoles à-la-fois, où
+accouraient de toutes les parties de l'Orient les amateurs de la
+philosophie et des sciences. En un mot, elle vit presque renaître sous
+les fatimites, les beaux jours des Ptolemées. Fez et Maroc, aujourd'hui
+retombées dans un état presque sauvage, devinrent des villes toutes
+lettrées. De superbes établissements, des édifices magnifiques y furent
+élevés en faveur des sciences; et l'érudition européenne garde le
+souvenir de leurs opulentes bibliothèques, qui ont enrichi les nôtres de
+manuscrits si précieux, et nous ont fourni des connaissances si
+curieuses et si utiles.
+
+Mais c'est peut-être en Espagne que les sciences des Arabes eurent le
+plus d'éclat; c'est là que se fixa, pour ainsi dire, le règne de leur
+littérature et de leurs arts. Cordoue, Grenade, Valence, Séville se
+distinguèrent à l'envi par des écoles, des colléges, des académies, et
+par tous les genres d'établissements qui peuvent favoriser les progrès
+des lettres. L'Espagne possédait soixante-dix bibliothèques ouvertes au
+public, dans différentes villes, quand tout le reste de l'Europe, sans
+livres, sans lettres, sans culture, était enseveli dans l'ignorance la
+plus honteuse. Une foule d'écrivains célèbres enrichit dans tous les
+genres la littérature arabico-espagnole; et l'ouvrage qui contient les
+titres et les notices de leurs innombrables productions en médecine, en
+philosophie, dans toutes les parties des mathématiques, en histoire, et
+principalement en poésie, forme en Espagne une volumineuse Bibliothèque.
+
+L'influence des Arabes sur les sciences et les lettres, se répandit
+bientôt dans l'Europe entière. C'est à eux qu'elle doit aussi plusieurs
+inventions utiles. L'abbé Andrès a prouvé très-longuement[339], mais à
+ce qu'il me paraît avec autant d'évidence que d'étendue, qu'elle leur
+doit le papier de coton et le papier de lin, qui remplacèrent si
+heureusement le papyrus d'Égypte. Depuis notre savant Huet[340], dont
+l'opinion n'a pas eu de sectateurs, personne ne leur conteste le don
+qu'ils nous ont fait des chiffres, et de la manière de compter qu'ils
+avaient, de leur propre aveu, appris des savants de l'Inde. Les
+premiers, depuis les anciens, ils bâtirent des observatoires,
+c'est-à-dire, des édifices élevés et construits exprès pour exécuter
+avec exactitude et commodité les observations astronomiques. Outre ceux
+qu'ils élevèrent en si grand nombre à Bagdad et à Damas, la fameuse tour
+de Séville, qui résiste encore aux coups du temps, prouve qu'ils en
+bâtirent aussi en Espagne. Ils eurent en architecture un style qui leur
+appartient, et qui réunit la hardiesse et l'élégance à la plus étonnante
+solidité. Partout où l'on a laissé le temps seul agir contre les
+monuments d'architecture moresque, il n'a pu encore les détruire:
+partout où l'on a voulu ajouter à ces monuments des constructions
+modernes, quelques siècles ont suffi pour ruiner ces constructions, et
+la partie moresque des édifices est encore debout.
+
+ [339] Dans son dixième chapitre; il y emploie 24 pages in-4°.
+ Je voudrais bien que quelqu'un essayât de faire lire en
+ France une dissertation de cette étendue, sur un objet
+ particulier, dans une Histoire générale.
+
+ [340] Dem. Evang. prop. IV.
+
+La chimie leur dut non-seulement ses progrès, mais sa naissance,
+puisqu'ils inventèrent l'alambic de distillation, qu'ils analysèrent les
+premiers les substances des trois règnes, et qu'aussi les premiers, ils
+observèrent les distinctions et les affinités des alcalis et des acides,
+et apprirent à tirer de minéraux et d'autres substances, destructives de
+la vie et de la santé, des remèdes pour sauver l'une et rétablir
+l'autre. Quelque bien et quelque mal qu'on puisse dire de l'invention de
+la poudre à feu, si l'on en recherche l'origine, on verra qu'elle est
+assez communément donnée à un moine allemand, nommé Schwartz; les
+Anglais la réclament pour leur Roger Bacon; d'autres l'attribuent aux
+Indiens ou aux Chinois; mais l'abbé Andrès soutient qu'elle appartient
+aux Arabes, ou du moins que c'est en combattant contre eux, en Égypte,
+que les Européens en ont connu, pour la première fois, les effets[341].
+Il ne balance point à leur faire honneur de l'invention de l'aiguille
+aimantée et de la boussole, et non pas à Gioja d'Amalfi, ni à Paul de
+Venise, ni à aucun autre Italien, encore moins à quelque Allemand,
+Anglais ou Français que ce puisse être: et sur ce point il a pour
+garant, outre toutes les autorités qu'il allègue, celle d'un auteur
+italien, extrêmement jaloux de la gloire de son pays, et qui montre dans
+tout son ouvrage, autant de jugement et d'impartialité que de savoir, je
+veux dire le savant Tiraboschi[342]. Andrès ne s'arrête pas là, il
+prétend que l'usage du pendule pour la mesure du temps, dont l'Italie et
+la Hollande se disputent l'invention, était connu des Arabes avant
+l'existence de Galilée et de Huighens, et il rapporte entre autres
+preuves, un passage des _Transactions philosophiques_[343], qui
+l'affirme positivement.
+
+ [341] Andrès, chap. 10. M. Langlès a démontré, dans une
+ _Notice sur l'origine de la Poudre à canon_, insérée dans le
+ _Magasin Encyclopédique_, 4e. année (1798), t. I., p. 333,
+ que les Maures d'Espagne connaissaient, dès le treizième
+ siècle, l'usage de la poudre pour lancer des pierres et des
+ boulets de fer, et qu'ils en faisaient usage dans leurs
+ guerres contre les Espagnols. M. Koch, dans son _Tableau des
+ Révolutions de l'Europe_, est de la même opinion, qu'il
+ appuie sur les mêmes faits, et pense que de l'Espagne cette
+ invention passa en France; t. II, p. 30 et 31. On sait que la
+ poudre ne fut connue en France qu'en 1338.
+
+ [342] Tom. IV, liv. II, c. II.
+
+ [343] Dans une lettre latine, écrite par le célèbre astronome
+ Édouard Bernard, en 1684. _Trans. phil._, n°. 158.
+
+Mais l'Europe leur eut des obligations plus évidentes et plus faciles à
+prouver. L'Italie et la France étaient alors égarées plutôt que
+conduites par une dialectique barbare, dont il faut avouer que les
+Arabes eux-mêmes augmentèrent les ténèbres par leurs obscurs
+commentaires sur les obscurités d'Aristote; mais elles reçurent d'eux,
+comme en dédommagement, Hippocrate, Dioscoride, Euclide, Ptolémée et
+d'autres lumières des sciences; elles apprirent à se diriger dans les
+observations astronomiques; à examiner et à décrire les productions de
+la nature; à en tirer les éléments de la matière médicale, et rouvrirent
+au charme des vers et des inventions poétiques, des oreilles endurcies
+par les cris de l'école, et par le bruit des armes.
+
+Il n'est pas inutile de remarquer que parmi tant de livres de sciences,
+traduits du grec par les Arabes, et qu'ils firent les premiers connaître
+aux peuples modernes, il ne s'en trouve, pour ainsi dire, aucun de
+littérature. Homère, lui-même, qui cependant fut traduit en syriaque,
+sous l'empire d'Haroun-al-Raschid, ne le fut, dit-on, jamais en arabe.
+On n'y fit passer ni Sophocle, ni Euripide, ni Sapho, ni Anacréon,
+malgré la passion des poëtes arabes pour les sujets d'amour; ni Hésiode,
+ni Aratus, malgré leur penchant à traiter les sujets didactiques; ni
+Isocrate, ni Démosthène; enfin aucun orateur, aucun historien, excepté
+Plutarque; aucun poëte, aucun auteur purement littéraire[344]. Quelle
+que soit la cause de cette singularité[345], le résultat fut que leur
+littérature garda son caractère original, que ses beautés comme ses
+défauts lui appartinrent, et qu'au lieu d'avoir une littérature grecque
+en caractères arabes, comme on en avait eu une, ou à peu près en
+caractères latins, l'on eut, et l'on a encore, une littérature
+proprement et spécialement arabe.
+
+ [344] Andrès, _Orig. Progr._, etc. II.
+
+ [345] Selon une observation de mon savant confrère, M.
+ Sylvestre de Sacy, recueillie et citée par M. OElsner, dans
+ son Mémoire sur les effets de la religion de Mohammed,
+ couronné en 1809 à l'Institut, par la classe d'histoire et de
+ littérature ancienne, cette indifférence pour les poètes
+ grecs naissait, dans les Sarrazins, de l'horreur qu'ils
+ avaient pour l'idolâtrie; elle était telle, qu'ils n'osaient
+ pas même prononcer les noms des faux dieux. Voyez _Des Effets
+ de la Rel. de Moham._ Paris, 1810, p. 133. D'autres pensent,
+ et M. Langlès est notamment de cet avis, que l'horreur pour
+ l'idolâtrie n'ayant pas empêché les Musulmans de conserver
+ des documents sur la religion et les idoles des Arabes avant
+ Mahomet, ni d'étudier la religion des Hindous, leur ignorance
+ dans la mythologie grecque ne doit être attribuée qu'à
+ l'impossibilité où ils étaient de connaître les ouvrages
+ originaux. «Toutes les traductions arabes des ouvrages grecs
+ ont été faites sur de très-mauvaises versions syriaques. Les
+ textes ne sont pas moins défigurés que les noms propres. Il
+ n'existe peut-être pas un seul ouvrage traduit immédiatement
+ du grec en arabe. Toutes les traductions arabes que l'on
+ connaît semblent faites en dépit du sens commun, et ne
+ peuvent donner aucune idée des auteurs originaux». (_Note
+ manuscrite de M. Langlès_.)
+
+Ils conservèrent aussi dans toute sa pureté le genre de leur musique,
+art dans lequel on prétend qu'ils excellèrent, et dont la théorie était
+chez eux fort compliquée, quoiqu'elle le fût moins que chez les Chinois.
+Leurs ouvrages sont remplis d'éloges de la musique et de ses merveilleux
+effets. Ils en attribuaient de très-puissants, non-seulement à la
+musique chantée, mais aux sons de quelques instruments, à certaines
+cordes instrumentales, comme à certaines inflexions de la voix. Ils
+raffinèrent beaucoup sur la musique; mais quoiqu'on ait tâché de nous
+faire connaître la manière dont ils la pratiquaient, c'est celui de
+leurs arts que nous connaissons le moins[346].
+
+ [346] On trouve un très-long chapitre sur la Musique arabe,
+ dans l'_Essai_ de M. de La Borde, t. I., p. 175; il est de M.
+ Pigeon de Sainte-Paterne, alors interprète des langues
+ orientales, le même dont j'ai cité plus haut un Mémoire
+ manuscrit. Ce chapitre est peu utile pour ceux qui ne savent
+ pas l'arabe, et peu satisfaisant, dit-on, pour ceux qui le
+ savent. Casiri, t. I de sa Bibliothèque, donne les titres de
+ plusieurs ouvrages arabes sur la pratique et sur la théorie
+ de cet art.
+
+C'est principalement par leurs fables ou romans, et par leur poésie,
+qu'ils ont influé sur le goût de la littérature moderne, comme ils ont
+influé par leurs traductions sur les sciences. Quelques discussions se
+sont élevées au sujet des romans. Saumaise leur en attribue l'invention.
+Huet la leur dispute, et veut qu'elle appartienne aux Anglais ou aux
+Français; et des auteurs français plus récents, ont exclusivement
+réclamé cet honneur pour la France. Quoiqu'il en soit de ce point de
+critique, sur lequel nous aurons occasion de revenir, on ne saurait nier
+que le goût des inventions fabuleuses ne fût très-ancien chez les
+Arabes, ni que la plupart des auteurs de romans, de contes et de
+nouvelles, ne leur aient emprunté un nombre infini de fictions et
+d'aventures. Quant à leur poésie, sans nous étendre autant que
+l'exigerait peut-être un sujet aussi riche, mais qui ne se présente à
+nous que comme accessoire, essayons du moins d'en donner une idée, et
+d'en tracer les principaux caractères.
+
+Il y en a un général et commun à toute la poésie orientale; et ce
+caractère, ou ce génie, est encore assez imparfaitement connu en Europe,
+où l'on en a un tout contraire. Nous prenons soin d'adoucir, de mitiger
+les expressions figurées; les Asiatiques s'étudient à leur donner plus
+d'audace et plus de témérité: nous exigeons que les métaphores aient une
+sorte de retenue, et qu'elles s'insinuent, pour ainsi dire, sans effort:
+ils aiment qu'elles se précipitent avec violence. Nous voulons qu'elles
+aient non seulement de l'éclat, mais de la facilité, de la grâce, et
+qu'elles ne soient pas tirées de trop loin: ils négligent les objets,
+les circonstances qui sont à la portée de tout le monde, et vont
+quelquefois prendre très-loin des images qu'ils entassent jusqu'à la
+satiété. Enfin les poètes européens recherchent surtout le naturel,
+l'agrément, la clarté; les poètes asiatiques, la grandeur, le luxe,
+l'exagération. Il s'ensuit que si l'on compare avec des poésies arabes
+ou persannes, les poésies les plus sublimes de notre Europe, des yeux
+européens voient les premières gonflées, gigantesques et presque folles,
+tandis qu'à des yeux orientaux, les secondes semblent couler terre à
+terre, timides et presque rampantes[347].
+
+ [347] Williams Jones, _Poëseos Asiaticoe Comment._, cap. I,
+ éd. de Leipsick, 1777, p. 2.
+
+Le monument le plus ancien qui existe de la poésie des Indiens, qui sont
+eux-mêmes les plus anciens peuples de l'Asie, est celui dont j'ai déjà
+parlé, et qui est principalement connu en Europe sous le nom de Fables
+de Bidpay. Il n'y a point d'ouvrage qui ait éprouvé plus de
+vicissitudes. Je dois les rappeler ici, quoiqu'elles soient assez
+connues. Bidpay était, dit-on, un brachmane, ami de Dabychelim, roi de
+l'Inde, successeur de ce Porus, qui fut vaincu par Alexandre. Il composa
+ce livre pour diriger le roi, son ami, dans le chemin de la sagesse. Le
+livre resta caché dans la famille des descendants de ce roi, pendant
+plusieurs générations; mais enfin la renommée s'en répandit dans tout
+l'Orient. Le fameux roi de Perse Khosrou Nouchirwan, ou Cosroës, voulut
+le connaître; il chargea son médecin Busurviah de faire un voyage dans
+l'Inde, pour s'en procurer une copie à tout prix. Busurviah n'y réussit
+qu'après plusieurs années de séjour. Il le traduisit aussitôt en pehlvy,
+qui était l'ancienne langue persanne, et vint le présenter à Khosrou,
+qui le combla de dignités et de récompenses. Après la mort de ce
+monarque, l'ouvrage fut conservé d'abord dans sa famille, d'où il se
+répandit ensuite dans la Perse, et de là chez les Arabes. Le second
+calife Abasside, Aboujafar, le fit traduire du pehlvy, et sur cette
+version arabe, il en fut fait une autre en persan moderne, puis une
+seconde, et enfin une troisième. Il fut aussi traduit en langue turque,
+et l'a été dans presque toutes les langues de l'Europe. C'est dans ces
+traductions successives qu'il a pris la parure poétique et les ornements
+merveilleux dont il est embelli. Dans la première version arabe, qui est
+exacte et littérale, on dit qu'il manque absolument de couleur et de
+poésie. Cela tient sans doute à son extrême antiquité; car l'on assure
+qu'elle remonte beaucoup plus haut que Bidpay; que ce nom même est
+supposé, et que tout le fond de l'ouvrage appartient à l'ancien
+brachmane, _Vichmou-Sarma_, qui, dans son livre intitulé _Hitopadès_,
+conçut le premier l'idée de faire donner aux hommes, par des bêtes, des
+préceptes qu'ils n'auraient pas écoutés de la bouche de leurs
+semblables[348]. Ce livre existe: il a été traduit en anglais; et une
+partie l'a aussi été dans notre langue, par M. Langlès. On y reconnaît
+le premier type des fables attribuées à Bidpay, à Lokman et à Esope.
+C'est sans doute dans ces fictions antiques et ingénieuses, que nos
+vieux auteurs du treizième siècle avaient pris le sujet de leur roman du
+Renard,[349], roman mis en vers allemands par le célèbre Goëthe, traduit
+depuis de l'allemand en français, et publié comme si l'original eût été
+une production germanique; c'est là aussi sans doute que le célèbre
+Casti avait puisé la première idée de son poëme ou de sa satyre
+politique, intitulée: _Les animaux parlants_.
+
+ [348] M. Langlès, Fables et Contes Indiens, nouvellement
+ traduits, 1790; Disc. prél.
+
+ [349] Voyez _Fabliaux_ traduits par le grand Daussy, t. I,
+ éd. in-8°., p. 393.
+
+Les Indiens Musulmans, ou modernes, qu'il faut bien distinguer des
+Hindous, habitants autochtones de l'Inde, ont tout écrit en langue
+persanne depuis la dynastie des Mogols, établie par les descendants de
+Timour[350]; ainsi l'on ne doit point séparer leur poésie de la poésie
+des Persans, celui peut-être de tous les peuples, à l'exception des
+Arabes, qui a le plus cultivé cet art. Les Arabes et les Persans ont eu
+un si grand nombre de poètes, que la vie d'un homme ne suffirait pas, à
+ce qu'on assure, pour parcourir tous leurs ouvrages.
+
+ [350] William Jones, _ub. supr._, p. 8.
+
+Le climat habité par ces deux peuples, paraît avoir eu la plus grande
+influence sur le caractère de leur poésie. Il est impossible que les
+images les plus agréables ne s'offrent pas abondamment à des poètes qui
+passent leur vie dans des champs, des bois, des jardins délicieux, qui
+se livrent tout entiers aux voluptés et à l'amour, qui habitent des
+contrées où l'éclat et la sérénité du ciel sont rarement obscurcis par
+des nuages, où la nature comblée, pour ainsi dire, d'une surabondance de
+fleurs et de fruits, n'étale que luxe et jouissances; où enfin, comme le
+dit un ancien poète latin, on voit de toutes parts les moissons offrir
+leurs richesses, les arbres fleurir, les sources jaillir, les prés se
+revêtir d'herbes et de fleurs[351]. La plupart des ornements de la
+poésie se tirent des images prises dans les choses naturelles; or, la
+plus grande partie de la Perse et toute cette Arabie qui reçut des
+anciens le surnom d'Heureuse, sont les régions du monde les plus
+fertiles, les plus riantes, les plus fécondes en toutes sortes de
+délices. L'Arabie qu'on appelle Déserte est, au contraire, remplie
+d'objets d'où l'on peut tirer les images de crainte et de terreur, et
+qui n'en sont que plus propres à inspirer le sublime. Aussi voit-on
+souvent dans les poëmes des anciens Arabes, des héros marchant à travers
+des routes escarpées, des cavernes formées de rocs hérissés, suspendus,
+énormes, et remplis de ténèbres épaisses qui ne se dissipent
+jamais[352].
+
+ [351]
+
+ _Segetes largiri fruges, florere omnia,
+ Fontes scatere, herbis prata convestirier_;
+
+ passage d'Ennius cité par Cicéron, _Tuscul. Quoestion._, lib.
+ I. William Jones, _ub. supr._, p. 4.
+
+ [352]
+
+ _Viâ altâ atque arduâ
+ Per speluncas saxis structas, asperis, pendentibus,
+ Maximis, ubi rigida constat crassa Caligo_;
+
+ autre passage du même poète, cité _ibid._
+
+C'est à ces propriétés de la nature qui les environne, et à leur manière
+de vivre, que les Arabes et les Persans durent, selon le célèbre
+orientaliste William Jones[353], cette profusion d'images et de figures,
+dont ils sont si prodigues, et c'est pour les mêmes causes qu'ils
+cultivèrent avec tant d'ardeur la poésie, qui se nourrit surtout de
+figures et d'images.
+
+ [353] _Ub. supr._, p. 4 et 5.
+
+Les Persans emploient, pour signifier l'art des vers, une expression
+figurée très-belle dans leur langue, et qui veut dire _former un fil de
+perles_. Leur goût pour cet art est très-ancien; mais ils n'en ont
+conservé aucun monument antérieur au septième siècle. Quand ils furent
+conquis par les Arabes, les moeurs, les usages, les lois, la religion,
+tout fut modifié et réglé par les vainqueurs: quant aux sciences et aux
+lettres, tout fut d'abord détruit, et ne put renaître que quand les
+Arabes en donnèrent le signal dans tout leur vaste Empire. L'écriture
+antique et indigène fut elle-même changée en caractères arabes, et
+beaucoup de mots arabes furent introduits dans la langue. Aucun des
+livres qui existent en langue persanne ne doit donc être rapporté à un
+temps antérieur à cette époque, si l'on en excepte cependant un petit
+nombre d'ouvrages, écrits dans l'ancienne langue appelée pehlvi, et
+attribués aux anciens mages, tels que Zend-Avesta[354] et le _Sadder_,
+qui contiennent les dogmes et les préceptes de l'antique religion des
+Guèbres, et dont quelques-uns de nos savants ont, presque avec aussi peu
+de succès que les savants du pays même, tâché d'éclaircir les épaisses
+ténèbres. La poésie persanne, telle qu'elle existe, n'a donc d'autre
+origine que la poésie arabe. Les principes de l'art métrique y sont les
+mêmes, et il y a presque autant de ressemblances dans le génie des
+poètes que dans les genres de poésie et dans la mesure des vers[355].
+
+ [354] Rezwiisky, _Specimen poës. persicoe_, révoque en doute
+ leur haute antiquité: _Paucis monumentis exceptis, iisque
+ dubiis, quoe in antiquo idiomate_ pehlvi _dicto scripta, et à
+ residuis adhuc ignicolis servata doctorum nonnulli è tenebris
+ in lucem vucare sunt conati_. In prooemio, p. II.
+
+ [355] Rezwiisky, _loc. cit._
+
+Mais avec ces rapports communs, ils ont aussi des différences. Il en
+existe surtout dans les deux langues. La langue arabe est expressive,
+forte et sonore; la persanne, remplie de douceur et d'harmonie[356].
+Joignant à sa propre richesse les mots qu'elle a reçus de la langue
+arabe, elle a sur celle-ci l'avantage des mots composés, auxquels les
+Arabes sont si contraires, qu'ils emploient pour les éviter de longues
+circonlocutions. Les lois de la rime leur sont communes, mais dans les
+deux langues, la quantité des rimes est si abondante, qu'elle gêne peu
+le poète, et ne fait que donner un utile aiguillon à son génie. C'est
+pour cela qu'ils excellent plus qu'aucune autre nation, et peut-être
+être plus que les Italiens eux-mêmes, à faire des vers impromptus.
+
+ [356] William Jones, Traité _sur la poésie orientale_, à la
+ suite de son histoire de Nadir-Shah, écrite en français, et
+ publiée Londres en 1770, in-4°.
+
+Mais voici une contradiction assez forte entre les Orientalistes. Les
+uns vantent cette facilité des compositions poétiques et en citent des
+exemples; les autres expliquent les règles de la poésie arabe de manière
+à y faire voir les plus grandes difficultés[357]. On peut les accorder,
+en disant que dans les poésies soutenues et faites à loisir, les poètes
+suivent toutes ces règles; mais que dans les impromptus, à l'exception
+de la rime, il s'en dispensent. En effet, le vers arabe est composé de
+pieds d'une mesure et d'un nombre déterminés[358]. Il a cette
+ressemblance avec l'ancienne poésie des Grecs et des Latins, et cette
+supériorité sur la versification moderne, dont il ne se rapproche que
+par la rime, ou plutôt qui l'a empruntée de lui. Elle a chez les Arabes
+des difficultés particulières. On exige à la fin de leurs vers la
+consonnance de plusieurs syllabes, et quelquefois même de cinq. De plus,
+dans certains poëmes, composés d'un assez grand nombre de distiques, la
+rime doit être constamment la même. Quant aux pieds et aux mesures, ils
+admettent vingt-cinq combinaisons diverses de pieds, tant simples que
+composés, dont ils forment jusqu'à seize différentes espèces de
+vers[359]. Ce ne sont pas là des entraves dont on puisse se jouer dans
+des poésies improvisées; mais si elles sont pénibles pour le poëte, il
+faut avouer qu'elles doivent produire, pour des oreilles exercées à les
+sentir, beaucoup d'harmonie et de variété.
+
+ [357] Rezwiisky, _Specim. poës. pers._, et William Jones
+ lui-même, _Poëseos Asiaticoe Comment._
+
+ [358] Rezwiisky, _ub supr._, p. 43.
+
+ [359] Will. Jones, _Poës. Asiat. Com._, c. 2.
+
+De toutes ces sortes de vers, ils forment des poëmes de plusieurs
+espèces. La _Casside_ est une des plus anciennes. C'est une espèce
+d'idylle ou d'élégie; mais dans l'acception étendue que les anciens
+donnaient à ces deux titres, et qui peut, en quelque façon, convenir à
+toutes sortes de sujets. Les deux premiers vers riment ensemble, et
+ensuite, dans tout le cours du poëme, la même rime revient à chaque
+second vers. On n'a point d'égard au premier, qui n'est regardé que
+comme un hémistiche. Le poëme ne doit pas avoir plus de cent distiques,
+ni moins de vingt. L'amour en est le sujet le plus ordinaire. La vie
+nomade et guerrière des Arabes, les obligeait à des déplacements
+continuels: aussi, la plupart des cassides commencent par les regrets
+d'un amant séparé de sa maîtresse. Ses amis essayent de le consoler,
+mais il repousse leurs secours. Il décrit la beauté de celle qu'il aime.
+Il ira la visiter dans la nouvelle demeure de sa tribu, dût-il en
+trouver les passages défendus par des lions ou gardés par des guerriers
+jaloux. Alors il amène ordinairement la description de son chameau ou de
+son cheval; et ce n'est qu'après tout cet exorde qu'il en vient à son
+principal objet. Les sept poëmes suspendus au temple de la Mecque sont
+presque tous de ce genre. On vante surtout celui qui commence ainsi:
+«Demeurons, donnons quelques larmes au souvenir du séjour de notre
+bien-aimée dans les vallées sablonneuses qui sont entre Dahul et
+Houmel». Le dessin en est absolument conforme à celui que je viens de
+tracer. On y trouve cette jolie comparaison: «Quand ces deux jeunes
+filles se levèrent, elles répandirent une agréable odeur, comme le
+zéphir lorsqu'il apporte le parfum des fleurs de l'Inde[360]». Le poëte
+trouve le moyen d'amener le récit d'une aventure galante de sa jeunesse,
+qu'il décrit avec toute la vivacité et tous les ornements de la langue
+arabe. Parmi les autres descriptions, celles de son passage à travers un
+désert, de son cheval, de sa chasse, d'un orage, sont d'une beauté que
+les Orientaux ne se lassent point d'admirer.
+
+ [360] Will. Jones, _ub. supr._, c. 3, p. 75.
+
+La Ghazèle est une espèce d'ode amoureuse ou galante, semée d'images et
+de pensées fleuries. Le sujet en est ordinairement enjoué. Il respire,
+en quelque sorte, les parfums et le vin. Les maximes qu'on y professe
+sont celles d'une volupté philosophique. Elle conclut de la brièveté de
+la vie que nous ne devons en laisser échapper aucune fleur, sans la
+connaître et sans en jouir[361]. C'est, comme on voit, précisément le
+genre de l'ode anacréontique, et quoiqu'on assure qu'Anacréon n'a jamais
+été traduit en arabe ni en persan, il est probable que les premiers
+poëtes persans ou arabes qui donnèrent ce caractère à la ghazèle,
+avaient eu quelque connaissance des poésies du vieillard de Théos.
+
+ [361] John Nott. select odes from the Persian poet Hafiz,
+ etc. London, 1787.
+
+La mesure des vers et la disposition des rimes sont absolument les
+mêmes[362] dans la ghazèle que dans la casside; mais la première ne doit
+pas s'étendre au-delà de treize distiques. Le désordre est tellement de
+sa nature, que chacun de ces distiques doit renfermer un sens entier, et
+n'a presque jamais aucun rapport avec ceux qui précèdent et qui suivent.
+Il est probable[363] que ce désordre est venu de ce que ce genre de
+poésie étant ordinairement né parmi la joie et la bonne chère, le génie
+du poëte, échauffé par le vin, saisissait tout à coup chaque image qui
+s'offrait à lui, la quittait pour une autre, et celle-ci pour une autre
+encore, sans garder aucun ordre entre elles. Il est encore du caractère
+particulier de ce poëme qu'au dernier distique le poëte s'adresse la
+parole à lui-même, en s'appelant par son nom. Il tâche de mettre dans
+cette apostrophe une finesse et une élégance particulières. Ce peut
+avoir été le premier modèle de l'envoi qui terminait toutes les chansons
+provençales, et d'où les Italiens ont pris l'usage de terminer leurs
+odes, ou _canzoni_, par une apostrophe adressée à l'ode elle-même, comme
+ils le font presque toujours. Le sonnet est un autre emprunt que les
+Provençaux, et ensuite les Italiens ont fait, dit-on, à ce genre de
+poésie. Souvent la ghazèle, et même la casside, n'ont que quatorze vers,
+et c'est là ce qui a pu donner l'idée du sonnet. Nous verrons plus
+clairement ailleurs son origine: observons seulement ici que les
+quatorze vers du sonnet sont partagés en deux quatrains et deux tercets,
+tandis que ceux de l'ode arabe procèdent toujours par distiques; or,
+c'est plutôt l'arrangement des vers qui caractérise un genre de poésie
+que leur nombre.
+
+ [362] _Specimen poës. pers._, p. 45.
+
+ [363] _Ibid._, p. 46.
+
+La ghazèle appartient plus aux Persans qu'aux Arabes; ils l'ont cultivée
+avec une sorte de prédilection, tandis que les Arabes, plus graves et
+plus portés à la mélancolie, lui ont préféré la casside. On appelle
+_Divan_, une collection nombreuse de ghazèles, différentes par la
+terminaison ou la rime. Le divan est parfait lorsque le poëte a
+régulièrement suivi, dans les rimes de ses ghazèles, toutes les lettres
+de l'alphabet. Le divan d'Hafiz, le plus célèbre des poëtes persans dans
+ce genre, contient près de 600 ghazèles[364]. Les ghazèles de chacune
+des divisions de ce divan ont tous leurs vers terminés par la même
+lettre; et la série de toutes ces divisions forme l'alphabet entier.
+Presque tous les poëtes italiens ont eu aussi l'ambition de former leur
+divan, qu'ils nomment _canzonière_, mais ils se sont épargné la
+contrainte et l'espèce de ridicule de cette tâche alphabétique.
+
+ [364] _Carmina Haphyzi in unum volumen seu Divanum Collecta
+ ghazelas 569 circiter comprehendunt variis temporibus
+ compositas_, etc. Rezwiisky, _de Dicano et Ghazelâ_, ub. sup.
+ p. 47.
+
+Les poésies amoureuses des Arabes ont en général moins de mollesse, un
+caractère moins efféminé que celles des Persans. Des images guerrières
+s'y mêlent souvent aux sentiments d'amour et aux idées de galanterie, et
+quelquefois avec plus de bizarrerie que de goût, comme dans ces
+vers[365]: «Je me souvenais de toi, quand les lances ennemies et les
+glaives de l'Inde buvaient mon sang; je souhaitais ardemment de baiser
+les épées meurtrières, parce qu'elles brillaient, comme les dents
+éclatent quand tu souris». Voici un morceau d'un meilleur goût, et qui
+se rapproche davantage de la poésie d'Anacréon et d'Hafiz. C'est une de
+ces pièces en quatorze vers, que l'on veut qui aient servi de premier
+modèle au sonnet; et il y a peu de sonnets meilleurs.
+
+ [365] William Jones, _Poës. Asiat. Comment._, p. 295.
+
+«Les banquets, l'ivresse, la marche ferme et légère d'un chameau
+vigoureux, sur lequel s'appuie péniblement son maître blessé par l'Amour
+en traversant une étroite vallée;
+
+«De jeunes filles d'une blancheur éclatante, marchant avec délicatesse,
+semblables à des statues d'ivoire, couvertes de voiles de soie brodés
+d'or, et gardées soigneusement;
+
+«L'abondance, la tranquille sécurité, et le son des lyres plaintives,
+sont les vraies douceurs de la vie;
+
+«Car l'homme est l'esclave de la fortune, et la fortune est changeante.
+Les choses heureuses et contraires, la richesse et la pauvreté sont
+égales, et tout homme vivant se doit à la mort»[366].
+
+ [366] William Jones, _ibid._, p. 304.
+
+La comparaison de ces jeunes filles avec des statues d'ivoire est un
+trait plein de délicatesse et de grâce. La comparaison ou similitude est
+la figure favorite des Arabes; mais ils les tirent plus souvent des
+objets de la Nature que de ceux de l'art. Leurs habitudes et leurs moeurs
+expliquent cette préférence. En faisant le portrait de leurs belles, ils
+comparent leurs boucles de cheveux à l'hyacinthe; leurs joues à la rose,
+leurs yeux, ou pour la couleur, aux violettes, ou pour l'aimable
+langueur, aux narcisses; leurs dents aux perles; leur sein aux pommes;
+leurs baisers au miel et au vin; leurs lèvres aux rubis; leur taille au
+cyprès; leur marche aux mouvements du cyprès agité par le vent; leur
+visage au soleil; leurs cheveux noirs à la nuit; leur front à l'aurore;
+elles-mêmes enfin aux chevreaux ou aux petits du chevreuil[367].
+
+ [367] _Id. ibid._, p. 148.
+
+Les meilleurs poëtes arabes se plaisent à décrire les productions de la
+nature, et surtout les fleurs et les fruits; et de même qu'ils les
+emploient dans leurs comparaisons pour servir de parure à la beauté, de
+même ils se servent de la beauté humaine pour embellir, par des
+comparaisons, les fleurs ou les fruits qu'ils décrivent. «Ce fruit, dit
+l'un d'eux, est d'un côté blanc comme le lys; de l'autre, aussi vermeil
+que la pêche ou que l'anémone, comme si l'amour avait réuni la joue
+d'une jeune fille à celle de son amant»[368]. Un autre compare la
+narcisse qui vient d'éclore aux dents blanches d'une jeune fille qui
+mord une pomme d'Arménie[369].
+
+ [368] William Jones, _ibid._ p. 156.
+
+ [369] _Id. ibid._, p. 161.
+
+Dans le genre héroïque, leurs comparaisons ont quelquefois la force et
+la grandeur de celles d'Homère. Ils disent d'une troupe de guerriers:
+«Ils se précipitent comme un torrent rapide quand la nue ténébreuse, et
+tombant avec violence, a gonflé ses eaux»[370]. Ils disent à un général
+marchant à la tête de ses troupes: «Ton armée agitait autour de toi ses
+deux ailes, comme un aigle noir qui prend son vol»[371]. Un guerrier
+s'avance comme un éléphant farouche; il s'élance comme un lion au milieu
+d'un troupeau. Enfin, dans ces moments terribles où Homère entasse
+comparaisons sur comparaisons pour mieux exprimer l'ardeur et le
+désordre des combats, il n'a rien de plus chaud ni de plus animé que ce
+tableau de Ferdoussy représentant un héros dans la mêlée. «Tantôt il se
+courbe sur son coursier; tantôt, s'élevant comme une montagne, il frappe
+de sa lance ou de son épée dure comme le diamant; tantôt il s'avance
+comme le nuage qui verse la pluie. Vous diriez: est-ce le ciel, ou le
+jour, ou l'éclair, ou le torrent des eaux printannières? Vous diriez:
+c'est un arbre chargé de fer; il agite ses deux bras comme les ruisseaux
+du platane»[372].
+
+ [370] _Id. ibid._, p. 151.
+
+ [371] _Id. ibid._, p. 152.
+
+ [372] William Jones, _ibid._ p. 154.
+
+Ils ne sont pas moins féconds en métaphores, ou plutôt ils parlent
+presque toujours métaphoriquement: tout ce qui vient d'un objet est chez
+eux son fils ou sa fille; tout ce qui produit une chose est son père ou
+sa mère: les choses liées ou semblables entre elles sont frères ou
+soeurs. Un poëte appelle le chant des colombes _le fils de la tristesse_;
+les mots sont _les fils de la bouche_; les larmes, _les filles des
+jeux_; l'eau est _la fille des nuages_; le vin, _le fils des grappes_;
+et l'hymen du fils des grappes avec la fille des nuages n'est que du vin
+trempé d'eau. Ils disent _l'odeur et le doux parfum_ de la victoire; ils
+font un fréquent et singulier usage des verbes _verser_ et _puiser_; ils
+osent dire: «L'échanson de la mort s'approcha d'eux avec la coupe du
+trépas: il en arrosa le jardin de leur vie, et ils furent
+anéantis»[373].
+
+ [373] William Jones, _ibid._, cap. 6, p. 138.
+
+Presque toutes les autres figures de pensées et de mots sont connues des
+Arabes. Leur langue se prête singulièrement à ces dernières. Celle qui
+consiste à prendre le même mot dans deux acceptions différentes, ou à
+faire jouer ensemble deux mots presque semblables, revient
+très-fréquemment dans leurs vers; mais cette figure, ou plutôt ce jeu de
+mots, disparaît dans les traductions. Parmi les figures de pensées, la
+prosopopée est une de celles qu'ils emploient le plus heureusement et le
+plus souvent. Ils lui donnent une vivacité merveilleuse, et une grâce
+presque magique[374]. Chez eux, tout est vivant et animé. Les fleurs,
+les oiseaux, les arbres parlent; les qualités abstraites, la beauté, la
+justice, la gaîté, la tristesse, sont personnifiées; les prés rient; les
+forêts chantent; le ciel se réjouit; la rose charge le zéphyr de
+messages pour le rossignol; le rossignol décrit les beautés de la rose;
+les amours de rose et du rossignol forment une mythologie charmante qui
+revient à chaque instant dans leurs vers; la Nature entière est comme un
+théâtre où il n'y a plus rien d'inanimé, de muet ni d'insensible.
+
+ [374] _Ibid._, cap. 8, p. 168.
+
+On a vu, par quelques citations, qu'ils connaissent la poésie héroïque.
+Il n'ont point cependant de véritables épopées. Leurs poëmes héroïques
+ne sont que des histoires écrites en vers élégants, et ornées de toutes
+les couleurs de la poésie: telle est surtout leur grande histoire, ou,
+si l'on veut, leur poëme en prose dont Timour ou Tamerlan est le héros,
+et dont on vante les riches images, les narrations, les descriptions,
+les sentiments élevés, les figures hardies, les peintures de moeurs et
+l'inépuisable variété[375].
+
+ [375] William Jones, _ibid._, donne l'analyse de ce poëme,
+ chap. 12, p. 238.
+
+Les Persans et les Turcs ont un nombre infini de ces poëmes sur les
+exploits et les aventures de leurs plus fameux guerriers; mais les
+fables extravagantes dont ils sont remplis, les font plutôt considérer
+comme des romans et des contes que comme des poëmes héroïques[376]. On
+en excepte cependant les ouvrages du persan Ferdoussy, qui contiennent
+l'histoire de Perse, dans une suite de très-beaux poëmes. William Jones,
+sans vouloir le comparer à Homère, avec lequel nous venons de voir,
+cependant, qu'il a des traits de ressemblance, trouve de commun entre
+eux et le génie créateur et l'originalité. Ils puisèrent tous deux,
+dit-il, leurs images dans la nature elle-même; ils ne les ont pas
+saisies par imitation, par reflet; ils n'ont pas peint, comme les poëtes
+modernes, la ressemblance de la ressemblance. Au reste, les fées, les
+génies, les griffons-fées forment le merveilleux de ces poëmes, d'où il
+est évident qu'ils ont passé dans les nôtres.
+
+ [376] Le même, dans son Traité _de la Poésie orientale_, à la
+ suite de l'histoire de Nadir-Shah.
+
+Les Arabes ont un genre ou la teinte habituelle de leur imagination les
+rend très-propres à réussir; c'est la poésie funèbre. Ils y célèbrent
+par des distiques ou d'autres petits poëmes, les personnes qui leur
+étaient chères, ou les personnages célèbres. D'Herbelot rapporte
+celui-ci[377]: «Mes amis me disaient: Si tu allais, pour te soulager,
+visiter le tombeau de ton ami. Je répondis: A-t-elle donc un autre
+tombeau que mon coeur»?
+
+ [377] Bibl. orient., citée par William Jones, _Poës. Asiat.
+ Comment._, ch. 13, p. 258.
+
+J'en ajouterai un autre d'un genre tout différent, et tout-à-fait
+extraordinaire, c'est l'épitaphe du libéral et vaillant Maâni[378].
+
+ [378] William Jones, _ibid._, p. 261.
+
+«Approchez, mes amis, approchez de Maâni, et dites à son tombeau: Que
+les nuages du matin t'arrosent de pluies continuelles!
+
+«O tombeau de Maâni! toi qui n'étais qu'une fosse creusée dans la terre,
+tu es maintenant le lit de la bienfaisance. O tombeau de Maâni! comment
+as-tu pu contenir la libéralité qui remplissait la terre et les mers?
+Que dis-je, tu as reçu la libéralité, mais morte: si elle eût été
+vivante, tu aurais été si étroit que tu te serais brisé.
+
+«Il existait un jeune homme, que sa générosité fait vivre encore après
+sa mort, comme la prairie, quand un ruisseau l'a parcourue, reverdit
+avec plus d'éclat.
+
+«Mais à la mort de Maâni, la libéralité est morte, et le faîte de la
+noblesse d'âme est abattu».
+
+Je cite de pareilles singularités, non certes comme des objets
+d'imitation, mais pour que nous sachions dans la suite à qui attribuer
+ce faux goût, si contraire à la nature, que les anciens ne connurent
+jamais, et qui a si long-temps infecté le style moderne.
+
+La poésie morale des Arabes est célèbre, ainsi que leur esprit
+naturellement sentencieux. Ils ont un grand nombre de vers qui
+renferment des pensées qu'ils aiment à citer à tout propos; et ils ne
+s'y livrent pas moins que dans les autres genres aux écarts de
+l'imagination et aux bizarreries du style. «Le cours de cette vie, dit
+un poëte, ressemble à une mer profonde, remplie de crocodiles; qu'ils
+sont tranquilles, les hommes assez sages pour demeurer sur le bord[379]!
+La vie humaine, dit un autre, n'est qu'une ivresse; ce qu'elle a
+d'agréable s'évapore promptement, et la crapule reste»[380]. Quelquefois
+ce ne sont que des espèces de proverbes, quelquefois ils ont plus
+d'étendue, et ce sont de petits poëmes remplis d'esprit, d'images,
+d'oppositions inattendues. Le génie des Persans diffère encore ici de
+celui des Arabes. On connaît assez les belles fables de Sadi, et son
+_Gulistan_ ou Jardin des roses, où il les a en effet semées comme des
+fleurs. Il est le premier des poëtes dans ce genre, mais il n'est pas le
+seul, et les muses persannes ne sont pas moins fertiles en leçons de
+sagesse que de plaisir.
+
+ [379] William Jones, _ibid._, cap. 15, p. 276.
+
+ [380] William Jones, _ibid._, cap. 15, p. 276.
+
+Les deux peuples excèlent également dans un autre genre, qui est le
+panégyrique ou l'éloge. Leur usage est de commencer leurs grands poëmes
+par louer Dieu, sa bonté, sa miséricorde, sa puissance; ensuite le
+prophète et sa famille; enfin ils élèvent aux nues les vertus de leur
+roi et des grands de sa cour: vertueux ou non, c'est une étiquette
+poétique qu'ils ne manquent point de suivre[383]. Mais ils ont aussi des
+morceaux qui ont d'autre objet que la louange, et ce sont ceux où ils
+entassent avec le plus de profusion les idées gigantesques, les
+exagérations, nous dirions presque, nous autres occidentaux, les folies.
+Quel autre nom donner, par exemple, à ce trait d'un poëte, non pas
+Arabe, ni Persan, mais Indien, soit que les Indiens aient pris ce goût
+des Persans, ou que les Persans l'aient pris chez eux, et l'aient
+reporté chez les Arabes, ou plutôt qu'il soit commun à tous les peuples
+de l'Orient. Ce poëte, pour louer un prince distingué par son savoir
+autant que par sa dignité, lui dit en vers boursoufflés: «Dès que tu
+presses les flancs de ton coursier rapide, la terre s'agite et tremble;
+et les huit éléphants, ces vastes soutiens du monde, se courbent sous un
+si noble poids». Notre médecin voyageur Bernier, homme aussi enjoué que
+savant, se trouvait à cette audience, et conservant son caractère
+français, il dit à l'oreille du prince: «Gardez-vous bien, seigneur, de
+monter trop souvent à cheval: vos pauvres peuples souffriraient trop de
+si fréquents tremblements de terre». Le prince entendit la plaisanterie,
+et y répondit comme aurait fait un Français même: C'est pour cela,
+dit-il à Bernier, que je vais presque toujours en palanquin[384].
+
+ [383] _Ac deinceps regis atque optimatum virtutes, seu veras,
+ sive adulationis causâ fictas, immortalitati commendant_. Id.
+ ib. cap. 16, p. 306.
+
+ [384] Bernier rapporte lui-même ce trait dans sa _Description
+ des états du Grand-Mogol_.
+
+Les Arabes et les Persans se dédommagent en quelque sorte de leurs
+adulations poétiques par des satyres violentes; on pourrait plutôt les
+nommer des invectives que des satyres. C'est un guerrier que le poëte
+accuse d'être lâche; c'est un homme puissant à qui il reproche d'être
+injuste, ou même un roi qu'il taxe de vices honteux. Dans le poëme arabe
+des _Amours d'Antara et d'Abla_[385], on trouve, dès le commencement,
+une satyre mordante que les orientalistes admirent[386]. Les esclaves
+d'Abla l'adressent, en chantant, à Almarah, qui aime aussi leur
+maîtresse, et veut supplanter Antara. «Almarah! renonce à l'amour des
+jeunes vierges; cesse de te présenter aux yeux de la beauté. Tu ne sais
+pas repousser l'ennemi; tu n'es pas un brave cavalier au jour du combat.
+Ne désire pas de voir _Abla_: tu verras plutôt le lion de la vallée qui
+répand la terreur. Ni les brillantes épées, ni les noires lances
+poussées avec force ne peuvent approcher d'elle. Abla est une jeune
+chevrette qui prend le lion à la chasse avec ses yeux languissants. Mais
+toi, tu ne t'occupes que de ton amour pour elle, et tu remplis tous ces
+lieux de tes plaintes. Cesse de la poursuivre avec importunité, ou
+_Antara_ versera sur toi la coupe de la mort. Tu ne te lasses point de
+la chercher: tu te présentes couvert d'armes par-dessus tes riches
+habits. Les jeunes filles rient de toi, comme à l'envi; l'écho des
+collines et des vallées leur répond: tu es devenu la fable de tous ceux
+qui les écoutent, et leur jouet soir et matin. Tu reviens à nous avec
+des habits plus magnifiques; elles redoublent leurs ris et leurs
+plaisanteries. Si tu t'approches encore, il viendra le lion que
+craignent les lions de la vallée: il ne te laissera pour ton partage que
+la haine, et tu retourneras couvert de mépris, etc.».
+
+ [385] Antara était guerrier et poëte; c'est de lui qu'était
+ la cinquième des sept idylles affichées au temple de la
+ Mecque. Abla était la fille d'un roi, la plus belle qu'on eût
+ jamais vue, qu'il aimait éperdument.
+
+ [386] William Jones, ch. 17, p. 325 et 326.
+
+Le même Ferdoussy, célèbre par son grand poëme historique, s'est aussi
+distingué parmi les satyriques persans. C'est par ordre de son roi
+Mahmoud, qu'il avait composé ce poëme; il y employa trente années, et il
+en attendait de grandes récompenses. Mais ce Mahmoud, surnommé le
+Gaznevide, grand roi, grand homme de guerre, le premier pour qui fut
+inventé le titre de sultan, était un homme sans goût et excessivement
+avare. Fils d'un esclave, il conservait des inclinations moins conformes
+à son rang qu'à sa naissance; il écouta des ennemis du poëte. Bref, il
+ne lui donna rien, ou si peu de chose, que c'était plutôt une marque de
+mépris que de munificence. Le poëte irrité ne put contenir sa colère;
+elle lui dicta, contre le sultan, une virulente satyre qu'il lui fit
+remettre cachetée, mais après avoir pris la précaution de se sauver à
+Bagdad. «La chose la plus vile, dit-il, est meilleure qu'un pareil roi
+qui n'a ni piété, ni religion, ni moeurs. Mahmoud n'a point
+d'intelligence, puisque son âme est ennemie de la libéralité. Le fils
+d'un esclave a beau être père de plusieurs princes, il ne peut agir
+comme un homme libre. Vouloir agrandir, par des éloges, la tête étroite
+des méchants, c'est jeter de la poudre dans ses yeux, ou réchauffer dans
+son sein un serpent. «Ici il entasse les figures pour dire qu'un arbre,
+dont les fruits sont d'une espèce amère, quand même il serait
+transplanté dans le jardin du Paradis pour y recevoir une culture
+miraculeuse et toute céleste, ne donnerait pourtant à la fin que des
+fruits amers; qu'un oeuf de corneille, quand il serait placé sous le paon
+du jardin des cieux, ne produirait jamais qu'une corneille; que la
+vipère qu'on a trouvée dans un chemin, on a beau la nourrir de fleurs et
+lui donner tout ce qu'il lui plaît, elle n'en vaudra pas mieux, et n'en
+finira pas moins par piquer et empoisonner son bienfaiteur; que si un
+jardinier prend le petit d'un hibou, et le couche pendant la nuit sur un
+lit de roses et d'hyacinthes, l'oiseau, dès le point du jour, ne
+s'enfuira pas moins dans un trou»[387]. Il faut convenir que ce n'est
+pas là tout-à-fait la satyre d'Horace ni celle de Boileau.
+
+ [387] William Jones, _ibid._, p. 332.
+
+Je pourrais ainsi parcourir tous les différents genres que ces peuples
+ont traités, et montrer, par des citations choisies, quel caractère le
+génie oriental leur a donné; mais ce serait me jeter dans trop de
+longueurs, et trop m'écarter du but que je me suis proposé. Cette
+littérature est un champ immense que je n'ai pas eu la présomption de
+parcourir. J'ai voulu seulement donner un léger aperçu de son histoire,
+des richesses qu'elle renferme, du goût particulier qui y règne, et de
+l'influence qu'elle a exercée sur la littérature moderne, à laquelle il
+est temps de revenir.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.[388]
+
+_Des Troubadours provençaux, et de leur influence sur la renaissance des
+lettres en Italie_.
+
+ [388] Ce chapitre a été considérablement augmenté; il est ici double
+ de ce qu'il était quand je le lus à l'Athénée de Paris, et j'ai dû
+ le partager en deux sections. L'obligation où j'ai été, pour un
+ autre travail, de recourir aux sources et aux manuscrits provençaux,
+ m'a engagé à lui donner cette étendue, et m'en a fourni les moyens.
+
+
+
+SECTION Ire.
+
+_Historiens des Troubadours; origine et révolutions de leur poésie;
+naissance de la rime; Troubadours de tous les rangs; leurs aventures;
+leur célébrité; décadence et courte durée de la poésie des Troubadours_.
+
+
+La plus ancienne histoire des Troubadours qui ait été écrite en
+français, est celle de Jean de Notre-Dame, ou Nostradamus, procureur au
+parlement de Provence, frère du célèbre médecin et astrologue Michel
+Nostradamus, et oncle de César Nostradamus, auteur d'une histoire de
+Provence, où il a fondu tout ce que cet oncle avait inséré dans ses
+Vies des Poëtes provençaux[389]. Jean Nostradamus les publia la seconde
+année du règne de Henri III[390]; c'est plutôt un roman qu'une histoire.
+L'auteur y a rassemblé sans discernement, et sans le plus léger esprit
+de critique, les récits les plus fabuleux et souvent les plus
+contradictoires, sans égard pour la chronologie, et sans respect pour la
+vraisemblance. Il invoque cependant un garant de ce qu'il raconte: c'est
+l'ouvrage d'un bon religieux connu dans la littérature provençale, sous
+le nom de Monge, ou moine des Isles-d'Or. Ce moine, qui florissait vers
+la fin du quatorzième siècle, était de l'ancienne et noble famille
+génoise des Cibo. L'amour de l'étude l'engagea, dès sa jeunesse, à
+entrer dans le monastère de Saint-Honorat, sur les côtes de Provence,
+dans l'une des deux îles de Lerins[391]. Son savoir et ses talents le
+firent mettre à la tête de la bibliothèque du couvent, autrefois remplie
+des livres les plus précieux et les plus rares, mais qui avait été
+bouleversée et dilapidée pendant les guerres de Provence. Il parvint en
+peu de temps à y remettre l'ordre, et même à y rétablir les manuscrits
+qui en avaient été distraits.
+
+ [389] Cette Histoire fut imprimée en 1614, en un gros vol.
+ in-fol.
+
+ [390] Lyon, 1575, petit in-8°.
+
+ [391] L'autre est l'île de Sainte-Marguerite.
+
+L'un des plus curieux qu'il y trouva était un recueil qu'Alphonse II,
+roi d'Aragon et comte de Provence[392], avait autrefois fait rédiger par
+un autre moine de ce couvent nommé Hermentère. L'orgueil avait présidé à
+la première partie de ce recueil: elle contenait les titres, les
+alliances et les armoiries de toutes les nobles et illustres familles de
+Provence, d'Aragon, d'Italie et de France; les goûts poétiques de ce roi
+troubadour avaient fait réunir dans la seconde les oeuvres des meilleurs
+poëtes provençaux, avec un abrégé de leurs vies. Le moine des Isles-d'Or
+possédait entre autres talents celui d'écrire, dessiner, et enluminer
+avec une grande perfection. Son ordre avait, aux îles d'Hières, un
+hermitage et une petite église qu'on lui donna à desservir. Il s'y
+retirait pendant quelques jours, au printemps et à l'automne, avec un
+autre religieux qui avait les mêmes goûts que lui, «pour ouïr, dit
+l'auteur de sa vie, le doux et plaisant murmure des petits ruisseaux et
+fontaines, le chant des oiseaux; contemplant la diversité de leurs
+plumages, et les petits animaux tous différents de ceux de la mer, les
+contrefaisant au naturel».
+
+ [392] Mort en 1196.
+
+Il peignit ainsi un recueil considérable d'oiseaux, d'animaux, de
+paysages, et de vues des côtes délicieuses de ces îles, que l'on trouva
+parmi ses livres après sa mort[393]; mais il prit un soin particulier
+de copier et d'embellir, de tous les ornements de son art, les poésies
+et les vies des poëtes provençaux qu'il avait trouvées dans le recueil
+d'Hermentère. Il en épura le texte qui était fort corrompu. Les vies
+étaient écrites en rouge, et les poésies en noir, sur parchemin, le tout
+orné de figures enluminées en or, rouge et azur, selon le luxe de ce
+temps-là. Il envoya une de ces copies à Louis II, père du fameux René,
+roi de Naples, de Sicile, et comte de Provence. La cour provençale fut
+enchantée de cet ouvrage, et plusieurs gentilshommes, qui conservaient
+du goût pour leur ancienne poésie, obtinrent la permission de le faire
+copier dans la même forme et avec les mêmes ornements.
+
+ [393] Il mourut en 1408.
+
+Il est vraisemblable que ce sont ces élégantes copies, faites d'après
+celle du moine des Isles-d'Or, qui se répandirent ensuite à Naples et en
+Sicile, et dans le reste de l'Italie. Crescimbeni croit[394] que c'est
+l'original même, écrit de la main du moine des Isles-d'Or, qui se
+trouvait dans la bibliothèque Vaticane sous le N°. 3204. Mais ce
+manuscrit avait appartenu à Pétrarque, ensuite au cardinal Bembo, et est
+enrichi de quelques notes de ces deux hommes célèbres. Or, on sait que
+Pétrarque mourut en 1374, et le moine des Isles-d'Or ne fleurit, selon
+Crescimbeni lui-même[395], que plusieurs années après. Quoi qu'il en
+soit, ce manuscrit était, dans la bibliothèque du Vatican, le monument
+le plus curieux de l'ancienne poésie provençale[396]. On en était si
+jaloux à Rome, que les pères Mabillon et Montfaucon n'avaient pu en
+obtenir la communication, et qu'il fallut un bref spécial du pape pour
+l'accorder à M. de Sainte-Palaye. Il est maintenant déposé à notre
+Bibliothèque impériale[397], et ce n'est pas un des fruits les moins
+précieux que nous ait procurés la victoire.
+
+ [394] T. II, p. 162, note 2.
+
+ [395] _Ibid._, note 1.
+
+ [396] Les Vies des Troubadours et les titres y sont de même
+ écrits en rouge, les poésies en noir; les lettres initiales
+ des pièces et de chaque couplet historiées et enluminées, et
+ le portrait en pied de chaque Troubadour peint sur un fond
+ d'or en couleurs vives et bien conservées.
+
+ [397] Sous le même numéro que dans la Vaticane.
+
+Depuis le seizième siècle, on avait cessé en France de s'occuper des
+Troubadours. Un savant qu'on pourrait dire tout Français, ce même
+Sainte-Palaye que je viens de nommer, en fit dans le dernier siècle
+l'objet constant de ses recherches, de ses voyages, de ses travaux. Tout
+ce qui restait d'eux, disséminé dans les bibliothèques de France et
+d'Italie, fut rassemblé dans ses immenses recueils, expliqué par des
+notes, par des dissertations sur leur langage, par des glossaires, des
+tables raisonnées, et des vies de tous les poëtes provençaux. Mais tout
+restait enseveli dans vingt-cinq volumes in-folio de manuscrits[398] qui
+n'avaient pu voir le jour. L'abbé Millot rendit aux lettres le service
+d'en publier un extrait. Son Histoire littéraire des Troubadours[399],
+quoique très-imparfaite, peut donner cependant une idée générale de
+cette littérature singulière.
+
+ [398] Les pièces provençales seules, avec leurs variantes,
+ remplissent quinze volumes; huit autres sont remplis
+ d'extraits, de traductions, etc.
+
+ [399] Trois vol. in-12, Paris, 1774.
+
+Avant eux, et presque au commencement du dix-huitième siècle,
+Crescimbeni avait donné en italien, dans le second volume de son
+Histoire de la Poésie vulgaire, une traduction de l'ouvrage de
+Nostradamus, avec des notes et des additions considérables tirées de
+divers manuscrits[400]. Ces secours seraient insuffisants pour qui
+voudrait donner une histoire complète des Troubadours: il lui faudrait
+s'enfoncer de nouveau dans les manuscrits originaux et dans la
+volumineuse collection de Sainte-Palaye. Mais pour le but que je me
+propose, c'est-à-dire, pour faire connaître le génie de la poésie
+provençale, ses différentes formes, et surtout son influence sur les
+premiers essais de la poésie italienne, c'est assez d'avoir sous les
+yeux les Vies de Nostradamus; quoiqu'il faille y avoir peu de foi, la
+traduction, ou plutôt les notes et les additions de Crescimbeni,
+l'Histoire de l'abbé Millot, et seulement quelques uns des meilleurs
+manuscrits.
+
+ [400] Ce second volume de l'_Istoria della volgar poesia_ de
+ _Giovan Mario Crescimbeni_, parut en 1710; le premier avait
+ paru dès 1698. On avait déjà une traduction italienne des
+ _Vies de Nostradamus_, par Giovan. Giudice, imprimée à Lyon
+ la même année que l'ouvrage original, 1575, mais si mal
+ écrite et si remplie de fautes, ajoutées à celles de l'auteur
+ français, qu'elle ne pouvait être d'aucun usage. _Voyez_ la
+ préface de Crescimbeni.
+
+Il est inutile de répéter tout ce qu'ont écrit nos antiquaires sur
+l'origine de la langue romance ou romane[401]. Formée des combinaisons
+de la langue latique avec divers dialectes du celtique, elle était
+devenue celle de toute la Gaule. On fait remonter jusqu'à Hugues Capet
+sa séparation en plusieurs espèces de langage _roman_. Les seigneurs,
+les hauts barons qui l'avaient aidé à monter sur le trône, étaient
+presque aussi puissants que lui. Chacun d'eux resta dans sa seigneurie,
+ou si l'on veut dans ses états, les uns au nord de la France, où se
+forma le _roman_ wallon; les autres au midi, où naquit le _roman_
+provençal; tandis qu'au centre, où Hugues Capet avait un petit royaume,
+que sa politique et celle de ses descendants trouvèrent bientôt le moyen
+d'agrandir, le _roman_, proprement dit, par des combinaisons nouvelles,
+devenait peu à peu le français[402]. Le roman provençal, qui se parlait
+dans tout le midi de la France, déjà enrichi d'un grand nombre de mots
+grecs, anciennement apportés par les Phocéens, ne tarda pas à s'enrichir
+encore par le commerce de ces provinces avec l'Orient, avec l'Italie,
+surtout avec l'Espagne, où l'on commençait aussi à cultiver une langue
+nationale, et avec les Arabes ou Sarrazins qui y faisaient fleurir les
+arts du luxe, les sciences et les lettres.
+
+ [401] Nous devons à M. Roquefort, jeune homme très-instruit
+ dans nos antiquités littéraires, un bon Glossaire de la
+ Langue romane (Paris, 1808, deux forts volumes in-8°.)
+ ouvrage qu'il se propose encore d'améliorer.
+
+ [402] Fauchet, _de l'Origine de la Langue et Poésie
+ françaises_, liv. I, ch. 4.
+
+Lorsqu'au onzième siècle[403], plusieurs seigneurs français, appelés par
+le roi de Castille, Alphonse VI, qui avait épousé une Française[404],
+l'eurent aidé à faire la guerre aux Maures et à leur reprendre
+Tolède[405], un grand nombre de Français, Gascons, Languedociens,
+Provençaux, s'établirent en Espagne. Alphonse y appela des moines
+français, qui fondèrent un monastère auprès de Tolède. Bernard,
+archevêque de cette métropole, fut nommé primat d'Espagne et de cette
+partie des Gaules. Il tint en cette qualité à Toulouse un concile
+d'évêques français; enfin il s'établit entre l'Espagne et la France
+méridionale des communications de toute espèce. Or, les Arabes vaincus
+dans Tolède n'en étaient point sortis; ils y étaient restés soumis à la
+domination espagnole. Les écoles célèbres qu'ils y avaient fondées
+continuaient de fleurir; leurs coutumes, leurs moeurs nationales s'y
+conservaient; la poésie, le chant, était de l'essence de ces moeurs; et
+les Espagnols et les Français provençaux qui s'y établirent, purent
+également profiter, sous ce rapport, de leur commerce avec eux. En
+effet, c'est à cette époque que remontent peut-être les premiers essais
+poétiques de l'Espagne, et que remontent sûrement les premiers chants de
+nos Troubadours. Mais la destinée de ces deux poésies nées de la même
+source, fut très-différente. Ces antiques productions des muses
+castillanes, si elles furent différentes de celles mêmes des
+Troubadours[406], restèrent tout-à-fait inconnues; tandis que la poésie
+provençale remplissait de ses productions ou de sa renommée toute
+l'Europe, et prenait chez les autres nations un tel empire, qu'un savant
+espagnol n'hésite pas à la regarder comme la mère de la poésie, et même
+de toute la littérature moderne[407]. Il est vrai qu'il ajoute que cette
+langue et cette poésie provençales, mères et maîtresses des langues et
+de la poésie modernes, sont originairement espagnoles; et il serait
+aussi injuste de lui faire un crime de ce mouvement d'orgueil national,
+que difficile de lui contester les faits dont il s'appuie. Mais pour
+être tout-à-fait juste, il faut remonter un degré plus haut, et
+reconnaître dans la poésie arabe la mère et la maîtresse commune de
+l'espagnole et de la provençale.
+
+ [403] Andrès, _Orig. Progr. e St. at. d'ogni Lett._, t. I, c.
+ II.
+
+ [404] Constance, fille de Robert Ier, duc de Bourgogne.
+
+ [405] Le 25 mai 1085. Ce n'est donc pas au milieu du onzième
+ siècle, comme le dit Andrès, mais vers la fin.
+
+ [406] «Les Espagnols, dit l'estimable auteur de l'_Essai sur
+ la Littérature Espagnole_ (Paris, 1810, in-8°.), se
+ glorifient d'avoir eu parmi eux des Troubadours, dès les
+ douzième et treizième siècles. Raymon Vidal et Guillaume de
+ Berguedan, tous les deux Catalans, étaient des Troubadours,
+ ainsi que Nun (c'est-à-dire Hugues) de Mataplana». Mais ces
+ trois poëtes, dont nous avons les chansons, écrivirent en
+ langue provençale; et il paraît prouvé par le recueil même
+ intitulé _Poësias antiguas_, imprimé à Madrid, 4 vol. in-8°.,
+ que les poésies espagnoles les plus anciennes sont du
+ quatorzième siècle.
+
+ [407] Andrès, _ub. supr._
+
+On aperçoit dans la poésie des Troubadours les traces de cette
+filiation, et l'on n'y voit aucuns vestiges de la poésie grecque ou
+latine. La rime, l'un des caractères qui distinguent le plus la poésie
+moderne de l'ancienne, paraît nous être venue des Arabes par les
+Provençaux. Deux savants Français, Huet et Massieu[408], le Quadrio
+chez les Italiens[409], et une foule d'autres auteurs l'ont reconnu. Ce
+n'est pas que cette opinion n'ait eu des contradicteurs, parmi lesquels
+Lévêque de la Ravaillière, la Borde, et l'abbé le Boeuf, peuvent faire
+autorité. Les uns attribuent l'invention de la rime aux Goths; d'autres
+aux Scandinaves; quelques uns veulent qu'elle soit venue des vers latins
+rimés, et de ceux qu'on appelle léonins. Il sera toujours difficile de
+juger définitivement la question. Voici, en attendant, à ce qu'il me
+semble, les faits essentiels qui peuvent l'éclairer.
+
+ [408] L'un dans sa lettre à Segrais, _sur l'origine des
+ Romans_; l'autre dans son _Histoire de la Poésie française_,
+ ouvrage agréable, mais de peu de fonds, et dont j'avoue qu'on
+ ne peut s'appuyer que faiblement.
+
+ [409] _Stor. e rag. d'ogni Poes._, t. VI, lib. II, p. 299.
+
+L'on ne remarque rien dans l'ancienne poésie des Grecs, qui indique en
+eux du goût pour la consonnance de plusieurs mots dans le même vers, ou
+de plusieurs vers entre eux; si ce n'est peut-être dans quelques pièces
+de l'anthologie où cela peut avoir été un pur effet du hasard. Il n'en
+est pas ainsi des Latins. Les fragments de leurs plus anciens poëtes ont
+de ces consonnances si marquées, qu'elles auraient été des défauts
+insupportables si elles n'eussent pas été regardées comme des beautés.
+Cicéron, dans sa première Tusculane, cite deux passages du vieil Ennius,
+chacun de trois vers: les vers du premier finissent par trois verbes
+terminés en _escere_[410]; ceux du second, par trois verbes terminés en
+_ari_[411]. Ce ne peut avoir été une distraction du poëte; et s'il y mit
+de l'intention, il regardait donc cette consonnance comme un moyen de
+plaire ou de produire un effet quelconque. Dans les poëtes du meilleur
+temps, on trouve des vers dont le milieu forme consonnance avec la fin,
+ou deux vers de suite dont les derniers mots ont le même son. La
+consonnance entre le milieu et la fin est surtout très-fréquente dans le
+petit vers élégiaque. Il suffit, pour en trouver, d'ouvrir presque au
+hasard Tibulle, Properce ou Ovide. Il est impossible que des poëtes si
+soignés aient eu cette négligence ou cette affectation, si ce n'était
+pas une beauté.
+
+À mesure qu'on s'éloigna des bons siècles, la cadence des vers latins
+devint moins régulière, les règles de la quantité furent moins
+observées, et dans le moyen âge les vers rhythmiques, où l'on n'avait
+égard qu'au nombre des syllabes et non point à leur durée, prirent
+presque entièrement la place des vers métriques. Les consonnances y
+devinrent alors plus fréquentes, comme si leur effet, facile à saisir,
+eût tenu lieu, pour des oreilles moins délicates, des combinaisons
+harmonieuses et souvent imitatives du mètre. On écrivit des poëmes
+entiers en vers qu'on appelle _léonins_, dont le milieu était toujours
+en consonnance avec la fin. On a prétendu que ce nom de léonins leur
+vint d'un certain Léon, Parisien, moine de St.-Victor, qui les inventa
+et en fit un grand usage au douzième siècle; mais les exemples de ces
+sortes de compositions rimées datent de beaucoup plus haut, et Léon ne
+peut avoir eu tout au plus que la gloire de perfectionner cette
+invention.
+
+ [410]
+
+ _Coelum nitescere, arbores frondescere,
+ Vites loetificoe pampinis pubescere,
+ Rami baccarum ubertate incurvescere_, etc.
+
+ [411]
+
+ _Hoec omnia vidi inflammari,
+ Priamo vi vitam evitari,
+ Jovis aram sanguine turpari_.
+
+Fauchet fait remonter l'usage de la rime jusqu'à la langue thioise ou
+théotisque, qui est la source de la nôtre. Il rapporte[412] un long
+passage d'Ottfrid, moine de Wissembourg, écrivain du neuvième siècle,
+qui avait traduit en vers thiois les évangiles. Cet Ottfrid dit, dans le
+prologue latin de sa traduction, que la langue thioise affecte
+continuellement la figure _omoioteleuton_, c'est-à-dire, finissant de
+même; et que dans ces sortes de compositions les mots cherchent toujours
+une consonnance agréable. Plus loin, le même Fauchet dit[413] que la
+rime est peut-être une invention des peuples septentrionaux; que c'est
+depuis leur descente en Italie, pour détruire l'empire romain, que la
+rime a eu cours et a été reçue tant dans les hymnes de l'église, que
+dans les chansons et autres compositions amoureuses; et il attribue
+cette invention à ce que la quantité des syllabes étant alors ignorée,
+et la langue corrompue par la mauvaise prononciation de tant de
+barbares, _la consonnance leur toucha plus les oreilles_. Les Germains
+et les Francs écrivaient leurs guerres et leurs victoires en rhytmes ou
+rimes: Charlemagne ordonna d'en faire un recueil: Eginhart nous apprend
+qu'il se plaisait singulièrement à les entendre, et ce n'étaient pour la
+plupart que des vers thiois ou théotisques rimés. Enfin, quatre vers que
+Fauchet cite de la préface de cette traduction d'Ottfrid dont il a
+parlé, sont en langue thioise et rimés deux à deux[414].
+
+ [412] _De la Langue et Poésie françaises_, liv. I, c. 3.
+
+ [413] _Ibid._, c. 7.
+
+ [414] _De la Langue et Poésie françaises_. Cette traduction
+ se trouve dans _Thesaurus antiquitatum Teutonicarum_, avec
+ beaucoup d'autres poésies latines du neuvième siècle, toutes
+ rimées. Voici les quatre vers cités par Fauchet:
+
+ Nu vuill ih scriban unser heil
+ Evangeliono deil,
+ So vuir nu hiar Bigunnun
+ In frankisga zungun;
+
+ c'est-à-dire, selon Fauchet:
+
+ Je veux maintenant écrire notre salut,
+ Qui consiste dans l'évangile;
+ Ce que nous avons commencé
+ En langage français.
+
+Pasquier[415] cite cette même préface de la traduction thioise des
+évangiles, dans un passage de _Beatus Rhenanus_, savant du seizième
+siècle[416]. Ce passage en contient même un plus grand nombre de vers,
+tous rimés de deux en deux[417]. Pasquier en conclut aussi que la rime
+était dès lors connue en Germanie, d'où elle passa en France.
+
+ [415] _Recherches de la France_, liv. VII, c. 3.
+
+ [416] C'est un passage de son histoire de Germanie, _Res.
+ Germanicoe_, imprimée en 1693.
+
+ [417] Pasquier les traduit tous mot à mot; selon lui, les
+ quatre premiers sont littéralement ainsi:
+
+ Ores veux-je écrire notre salut.
+ De l'évangile partie,
+ Que nous ici commençons
+ En françoise langue.
+
+Muratori[418] cite un rhythme de S. Colomban, qui date du sixième
+siècle, et qui procède par distiques rimés; un autre de S. Boniface, en
+petits vers, aussi rimés de deux en deux; plusieurs autres, tirés d'un
+vieil antiphonaire du septième ou huitième siècle; et enfin un grand
+nombre d'exemples tirés d'anciennes inscriptions, épitaphes et autres
+monuments du moyen âge, tous antérieurs de plusieurs siècles à celui de
+Léon. Ces exemples deviennent plus fréquents à mesure qu'on approche du
+douzième siècle. C'est alors que l'usage de ces rimes, tant du milieu du
+vers avec la fin que des deux vers entre eux, devient presque général.
+On ne voit presque plus d'épitaphes, d'inscriptions, d'hymnes, ni de
+poëmes dont la rime ne fasse le principal ornement. C'est dans ce
+temps-là même que naquit la poésie provençale et, peu après, la poésie
+italienne. Il serait possible que ces vers latins rimés, qu'on entendait
+dans les hymnes de l'église, eussent donné l'idée de rimer aussi les
+vers provençaux et les vers italiens. Mais la communication entre les
+Arabes et les Provençaux est évidente et immédiate: les premiers
+offraient aux seconds des objets d'imitation plus attrayants: ce fut
+certainement des Arabes que les Provençaux prirent leur goût pour la
+poésie, accompagnée de chant et d'instruments; et il est probable que,
+frappés surtout de la rime, dont ils n'avaient jusque-là connu l'emploi
+que dans les chants sévères de l'église, ils l'admirent aussi dans leurs
+vers.
+
+ [418] _Antich. ital. Dissertaz._ 40, t. II, p. 437.
+
+Ce n'est pas là, d'ailleurs, à beaucoup près, le seul rapport qu'on
+trouve entre les deux poésies.
+
+Le goût des récits fabuleux d'aventures chevaleresques ou galantes, et
+celui des narrations d'où l'on fait ressortir quelque vérité morale,
+dominaient de tous temps dans la littérature arabe; et ce qui nous reste
+de poésies provençales offre beaucoup de ces récits romanesques et de
+ces moralités. C'était un usage presque général chez les poëtes arabes
+de finir leurs pièces galantes par une apostrophe, qu'ils s'adressaient
+le plus souvent à eux-mêmes; la plupart des chansons provençales
+finissent par un envoi: le Troubadour y adresse aussi la parole, ou à sa
+chanson elle-même, ou au jongleur qui doit la chanter, ou à la dame pour
+qui il l'a faite, ou au messager qui la lui porte. Rien ne devait être
+plus piquant dans la poésie provençale, que ces espèces de luttes entre
+deux Troubadours qui s'attaquaient et se répondaient, l'un soutenant une
+opinion, l'autre l'opinion contraire: ces combats poétiques étaient
+tellement en vogue chez les Arabes, qu'il n'y a presque aucun de leurs
+poëtes dont on ne raconte quelque particularité remarquable, et quelque
+trait piquant dans des circonstances de cette espèce[419].
+
+ [419] Voyez Andres, _ub. supr._ t. I, c. II.
+
+On peut ajouter aux ressemblances entre les formes poétiques, celles qui
+existaient entre les moeurs et la vie des poëtes. Chez les Arabes,
+plusieurs princes cultivèrent la poésie; il en fut de même chez les
+Provençaux, surtout parmi ceux qui firent la guerre en Espagne, et qui
+avaient eu des objets vivants d'émulation sous les yeux. Chez les
+Provençaux comme chez les Arabes, le talent de la poésie était pour les
+personnes pauvres et de basse condition un moyen sûr d'avoir accès
+auprès des grands, et d'en obtenir des honneurs et des récompenses.
+Quelques princes arabes avaient pour usage de donner aux poëtes qui
+leur récitaient des vers, leurs propres habits pour récompense; les
+troubadours en recevaient souvent de pareilles des seigneurs dont ils
+visitaient les cours, et dont ils savaient flatter l'amour propre et
+amuser les loisirs[420]. Enfin chez les deux nations, ainsi que chez les
+Espagnols, il n'y eut pas seulement des Troubadours, trouvères ou
+poëtes, mais des jongleurs, jugleors ou chanteurs, qui exécutaient les
+chants des poëtes, en s'accompagnant de la viole ou de quelques autres
+instruments.
+
+ [420] «Nos Trouvères, dit le président Fauchet, allaient par
+ les cours resjouir les princes; meslans quelquefois des
+ fabliaux qui étoient contes faits à plaisir, ainsi que des
+ nouvelles, des servantois aussi, esquels ils reprenaient les
+ vices, ainsi qu'en des satyres, des chansons, lais, virelais,
+ sonnets, ballades, traitans volontiers d'amours, et par fois
+ à l'honneur de Dieu; remportant de grandes récompenses des
+ seigneurs, qui bien souvent leur donnaient jusques aux robes
+ qu'ils avaient vestues; lesquelles ces jugliors ne failloient
+ de porter aux autres cours, afin d'inviter les seigneurs à
+ pareille libéralité». _De la Langue et Poésie françaises_, l.
+ I, c. 8.
+
+Des traits si multipliés de ressemblance peuvent-ils laisser le moindre
+doute, et ne reste-t-il pas prouvé que la poésie des Troubadours
+provençaux dut sa naissance et quelques uns de ses caractères au
+voisinage de l'Espagne et à l'exemple des Arabes; que leur langue se
+sentit aussi de ce commerce; qu'elle n'en profita peut-être guère moins
+que de ses anciens rapports avec le grec de Marseille, et que ces causes
+réunies lui donnèrent cette supériorité qu'aucune langue moderne ne
+pouvait lui disputer alors, mais qu'elle ne devait pas garder
+long-temps.
+
+Si l'on veut avoir une idée juste de cette poésie, dont la destinée fut
+si brillante et si fugitive, il ne faut pas se figurer les Troubadours
+comme ayant toujours eu pendant ce peu de durée le même genre de talent,
+la même existence dans le monde et le même succès. L'art de faire des
+vers et celui de les chanter n'étaient point d'abord séparés. Les poëtes
+étaient Troubadours et jongleurs à-la-fois. Ce dernier titre fut même le
+seul qu'ils portèrent dans les premiers temps; et le mot _jonglerie_,
+qui fut pris ensuite dans un sens si défavorable, désignait alors le
+plus noble des talents et le premier des arts. C'est ce que nous voyons
+très-positivement dans un morceau précieux d'un Troubadour du treizième
+siècle[421], qui déplore la dépravation et l'avilissement de la
+jonglerie. Il demande s'il convient de nommer jongleurs des gens dont
+l'unique métier est de faire des tours, de faire jouer des singes et
+autres bêtes. «La jonglerie, dit-il, a été instituée par des hommes
+d'esprit et de savoir, pour mettre les bons dans le chemin de la joie et
+de l'honneur, moyennant le plaisir que fait un instrument touché par des
+mains habiles. Ensuite vinrent les Troubadours pour chanter les
+histoires des temps passés, et pour exciter le courage des braves en
+célébrant la bravoure des anciens. Mais depuis long-temps tout est
+changé. Il s'est élevé une race de gens qui, sans talents et sans
+esprit, prennent l'état de chanteur, de joueur d'instruments et de
+Troubadour, afin de dérober le salaire aux gens de mérite qu'ils
+s'efforcent de décrier. C'est une infamie que de pareilles espèces
+l'emportent sur les bons jongleurs; et la jonglerie tombe ainsi dans
+l'avilissement».
+
+[421] Giraut Riquier. Il était de Narbonne, et fut très-favorisé du roi
+de Castille Alphonse X; c'est à peu près tout ce qu'on sait de lui. Le
+passage cité est tiré d'une pièce très-curieuse adressée à ce roi, sous
+le titre de _Supplication au roi de Castille, au nom des jongleurs_.
+Voyez Millot, t. III, P. 356.
+
+On s'était si fort habitué à voir les jongleurs faire des tours
+d'adresse ou de passe-passe, qu'un autre Troubadour du même siècle[422]
+donnant dans une de ses pièces des conseils à un jongleur, lui
+recommande de joindre ce talent à tous les autres. «Sache, lui dit-il,
+bien trouver, bien rimer, bien proposer un jeu parti. Sache jouer du
+tambour et des cimbales, et faire retentir la symphonie. Sache jeter et
+retenir de petites pommes avec des couteaux; imiter le chant des
+oiseaux; faire des tours avec des corbeilles; faire attaquer des
+châteaux, faire sauter[423] au travers de quatre cerceaux, jouer de la
+citole[424] et de la mandore, manier la manicarde[425] et la guitare,
+garnir la roue avec dix-sept cordes[426], jouer de la harpe, et bien
+accorder la gigue[427] pour égayer l'air du psaltérion. Jongleur, tu
+feras préparer neuf instruments de dix cordes. Si tu apprends à en bien
+jouer, ils fourniront à tous tes besoins. Fais aussi retentir les lyres
+et résonner les grelots[428]».
+
+ [422] Girant de Calanson; il était de Gascogne, et n'est
+ connu lui-même que sous le titre de jongleur. Voy. Millot, t.
+ II, p. 28.
+
+ [423] Sans doute des singes.
+
+ [424] Et non pas _citales_, comme on le lit dans Millot
+ (_Voyez_ le _Glossaire de la Langue Romane_, de M. Roquefort,
+ au mot _citole_.)
+
+ [425] Lisez le _manicorde_ ou _manichordion_: c'était une
+ sorte d'épinette. (Voyez La Borde, _Essai sur la Musique_, t.
+ I, p. 301.)
+
+ [426] Millot pense que c'était une espèce de vielle. Ce
+ serait une horrible cacophonie, que dix-sept cordes de tons
+ différents, touchées à la fois par des roues de vielles. L'un
+ des dessins de la _Danse aux aveugles_, manuscrit du
+ quinzième siècle, qui est à la bibliothèque impériale,
+ représente une femme tournant de la main gauche une roue
+ attachée par son centre à une colonne, et dont deux jantes
+ paraissent porter des cordes tendues dans leur longueur; elle
+ tient de la main droite une longue baguette appuyée sur son
+ épaule, mais dont on peut croire qu'elle frappe de temps en
+ temps les cordes tendues sur les deux jantes de la roue. La
+ Borde, qui a fait graver très-imparfaitement ce dessin dans
+ son _Essai sur la Musique_, t. I., p. 275, ne dit rien de
+ cette roue, sinon que c'est un _instrument circulaire qui lui
+ est inconnu_. Ce serait peut-être la roue à dix-sept cordes
+ dont il est ici question. Si, ce qui est plus vraisemblable,
+ la Roue, ou Rote, était en effet une vielle, il y a ici
+ erreur de nombre. Le texte copié par Millot portait peut-être
+ _avec ses sept cordes_, au lieu de _avec dix-sept cordes_; et
+ l'on conviendra que ce serait encore beaucoup.
+
+ [427] Espèce de musette, selon quelques-uns, ou plutôt
+ instrument à cordes qui s'accordait fort bien avec la harpe,
+ comme on le voit par ces vers du Dante, cités par La Crusca,
+ dans son Vocabulaire, au mot _Giga_:
+
+ _E come giga ed arpa, in tempra tesa
+ Di molte corde, fan dolce tintinno
+ A tal da cui la nota non è intesa_.
+ PARAD., c. 14.
+
+ [428] Millot, loc. cit.
+
+Pierre Vidal, au contraire[429], dans la plus longue et la meilleure
+pièce qui nous reste de lui, donnant aussi des conseils à un jongleur,
+voudrait ramener l'art à sa dignité, et ne voit que la jonglerie qui
+puisse corriger les vices et la corruption du siècle. Il le dit
+très-positivement. Ces vices ont passé des rois et des comtes à leurs
+vassaux. «Le sens et le savoir ont disparu chez les uns comme chez les
+autres; et les chevaliers, autrefois loyaux et vaillants, sont devenus
+perfides et trompeurs. Je ne vois qu'un remède au désordre: _c'est la
+jonglerie_; cet état demande de la gaîté, de la franchise, de la douceur
+et la de prudence..... N'imitez point ces insipides jongleurs qui
+affadissent tout le monde par leurs chants amoureux et plaintifs.
+
+ [429] Voyez sa Vie dans Nostradamus et dans Crescimbeni, Vie
+ 26; Millot, t. II, p. 266.
+
+Il faut varier ses chansons..., se proportionner à la tristesse et à la
+gaîté des auditeurs éviter seulement de se rendre méprisable par des
+récits bas et ignobles[430]».
+
+ [430] Millot, _ub. supr._, p. 290.
+
+Mais il ne reste point de monuments de ces temps primitifs de la poésie
+provençale, où le titre de jongleur annonçait ce qu'on entendit ensuite
+par celui de Troubadour. Ce n'est qu'à cette seconde époque de l'art que
+l'on en peut commencer l'histoire; et ce sont des têtes couronnées que
+l'on trouve, pour ainsi dire, à l'ouverture de cette ère poétique.
+
+On met peut-être un peu gratuitement au nombre des Troubadours cet
+empereur Frédéric Barberousse qui, après avoir si mal employé pendant un
+long règne ses grands talents militaires et son courage, se croisa dans
+sa vieillesse, passa en Asie, à la tête de quatre-vingt-dix mille
+hommes, et mourut de saisissement pour s'être baigné dans un petit
+fleuve de Silicie, dont les eaux étaient trop froides, comme autrefois
+Alexandre dans le Cydnus[431]. Frédéric passait pour aimer la poésie et
+les poëtes. Lorsqu'après avoir ravagé la Lombardie, et rasé pour la
+seconde fois Milan, il fut reçu à Turin par Raymond Bérenger le jeune,
+comte de Provence, Raymond l'alla visiter, suivi d'une troupe nombreuse
+de gentilshommes, d'orateurs et de poëtes provençaux, et fit chanter
+devant lui par ses poëtes plusieurs chansons provençales. «L'empereur,
+dit dans son vieux langage l'historien des Troubadours, estant esbay de
+leurs belles et plaisantes inventions et façon de rhythmer, leur feist
+des beaux présens, et feist un épigramme en langue provensale à la
+louange de toutes les nations qu'il avait suivies en ses victoires».
+
+ [431] Le désir de comparer deux grands hommes a fait, dit
+ Gibbon, que plusieurs historiens ont noyé Frédéric dans le
+ Cydnus, où Alexandre s'était imprudemment baigné. Mais la
+ marche de cet empereur fait plutôt juger que le Saleph, dans
+ lequel il se jeta, est le Calycadnus, ruisseau dont la
+ renommée est moins grande, mais le cours plus long. _Decline
+ and fall_, etc., chap. 59, note 26. Ferrari, dans son
+ Dictionnaire géographique, au mot _Calycadnus_, n'appelle
+ point ce fleuve Saleph, mais Saleseus ou Salès, fleuve de
+ Cilicie, qui traversait la ville de Séleucie, et se jetait
+ dans la mer entre les promontoires Sarpédon et Zéphyrium.
+
+Cette épigramme, ou plutôt ce couplet, est de dix vers sur deux seules
+rimes. Le galant empereur ne fait qu'exprimer dans chaque vers ce qui
+lui plaît le plus dans chaque nation.
+
+ Plas my cavalier françès
+ E la donna Catalana,
+ E l'onrar[432] del Ginoès,
+ E la court de Castellana.
+ Lou cantar Provensalès
+ E la dansa trivisana
+ E lou corps Aragonnès
+ E la perla Julliana[433]
+ La mans e kara[434] d'Anglès,
+ E lou donzel de Thuscana.
+
+ [432] C'est-à-dire, l'accueil honorable, le salut, la manière
+ de témoigner le respect et les égards. Quelques-uns lisent
+ l'_ourar_, comme Voltaire dans le chapitre 82 de son _Essai
+ sur les Moeurs_, etc., où il donne, par erreur, Frédéric II
+ pour auteur de ce couplet, au lieu de Frédéric I: cela
+ signifierait alors l'industrie, la manière d'ouvrer du
+ Génois; mais l'autre leçon est préférable; il n'est ici
+ question que des avantages extérieurs et des manières.
+
+ [433] On ne sait ce que signifie cette perle julienne.
+
+ [434] La main et la figure, _la ciera_.
+
+Cela prouve bien que Frédéric savait conserver, au milieu des ravages et
+des désastres de la guerre, beaucoup de politesse et de liberté
+d'esprit; mais nous n'avons de lui que cet impromptu, et ce n'est pas
+assez pour le mettre au rang des poëtes.
+
+Le plus ancien Troubadour, dont il nous soit resté des ouvrages, est un
+prince; c'est Guillaume IX, comte de Poitou et duc d'Aquitaine, mort en
+1127. On compte parmi eux un roi d'Angleterre, Richard Ier; deux rois
+d'Aragon, Alphonse II et Pierre III; un roi de Sicile, Frédéric III; un
+dauphin d'Auvergne, un comte de Foix[435], un prince d'Orange[436], etc.
+Ces poëtes couronnés qui figurèrent dans les événements publics de leur
+siècle, offrent quelquefois dans leurs poésies des circonstances qui ont
+échappé à l'histoire. Le premier de tous, cependant, Guillaume IX, ne
+paraît guère dans les siennes que comme un franc Troubadour, et s'y
+montre tel qu'il fut dans sa vie licencieuse et déréglée. Ce qui ne
+l'empêcha point de partir pour la Terre-Sainte, où l'on dit que, malgré
+les fatigues et les dangers d'une croisade malheureuse, son humeur gaie
+et même un peu bouffonne ne l'abandonna pas[437].
+
+ [435] Roger Bernard III. Voyez Millot, t. II, p. 470.
+
+ [436] Guillaume de Baux. Voyez _idem_, t. III, p. 52.
+
+ [437] Voyez Crescimbeni, _Giunta alle vite de' poeti
+ provenzali_, où il le nomme Guillaume VIII; et Millot, t. I,
+ p. I.
+
+On sait assez quels malheurs éprouvèrent le courage bouillant de cet
+autre croisé célèbre, Richard, surnommé Coeur-de-Lion[438]. Dans la
+prison où il fut jeté à son retour, il se consola par un sirvente (sorte
+de poésie satirique), où il n'épargne pas les amis froids qui le
+laissaient languir dans cette dure captivité[439]. Dans une autre pièce
+du même genre, composée plusieurs années après qu'il eut recouvré sa
+liberté, il reproche au dauphin d'Auvergne et au comte Gui, son cousin,
+de ne se pas déclarer pour lui contre le roi Philippe Auguste, comme ils
+l'avaient fait une autre fois[440]. Mais en attaquant le dauphin
+d'Auvergne, il provoquait un de ses rivaux en poésie, plus exercé que
+lui à ce genre de combats. Le dauphin ne manqua pas de répondre. Son
+sirvente est assaisonné de plaisanteries assez fines, et qui ne durent
+pas être sans amertume pour le poëte roi. Tout cela était de bonne
+guerre, et fournit sur les moeurs de ce siècle, sur le ton de franchise
+et de liberté qu'un simple seigneur pouvait se permettre avec un roi,
+quand il ne voyait pas en lui son suzerain, des traits qui ne sont pas
+indifférents pour l'histoire[441].
+
+ [438] Voyez Crescimbeni, Vie XLI; Millot, t. I, p. 54.
+
+ [439] Le premier vers de ce sirvente est:
+
+ _Ja nus hom pris non dira sa raison_.
+
+ Le roi dit dans une autre couplet:
+
+ Or sachan ben mos homs e mos barons
+ Anglez, Normans, Peytavins e Gascons
+ Qu'yeu non ay ia si povre compagnon
+ Que per aver lou laissesse' en prison.
+
+ Ce langage est plus français que provençal; et l'on voit que
+ Richard était plutôt un Trouvère qu'un Troubadour.
+
+ [440] Ils n'y avaient gagné que le ravage de leurs terres,
+ Richard les ayant abandonnés, et eux n'étant pas assez forts
+ pour résister seuls au roi de France.
+
+ [441] Voyez, sur le dauphin d'Auvergne, Crescimbeni, _Giunta
+ alle Vite_, etc.; Millot, t. I, p. 303.
+
+Les deux rois d'Arragon, Alphonse II et Pierre III, n'ont de rang parmi
+les Troubadours, l'un que pour une chanson d'amour, l'autre que pour une
+espèce de sirvente relatif à des circonstances politiques et militaires;
+mais tous deux furent grands protecteurs des Troubadours, qui les en ont
+payés par d'excessives louanges. La mémoire de ces deux rois serait
+peut-être aussi honorée que celle d'Auguste, si les poètes qu'ils
+protégèrent avaient été des Virgiles; mais on ne lit plus ces poètes, et
+le souvenir des actes de mauvaise foi et des vices d'Alphonse II vit
+encore; et toutes les rimes provençales ne peuvent faire oublier,
+surtout à des Français, que Pierre III fut l'auteur des vêpres
+siciliennes[442].
+
+ [442] Voyez, sur Alphonse II, considéré comme Troubadour,
+ Crescimbeni, _Giunta alle Vite_, etc., p. 167 (il l'y nomme
+ Alphonse I), et Millot, t. I, p. 131; sur Pierre III,
+ Crescimbeni, vers la fin de l'article ci-dessus, p. 169;
+ Millot, t. III, p. 150. Pierre composa le sirvente qui nous
+ est resté, dans le temps ou Philippe le Hardi, roi de France,
+ marchait contre lui, en vertu de l'excommunication lancée par
+ le pape Martin IV. Pierre III y paraît peu effrayé de cette
+ guerre, qui en effet ne fut pas heureuse pour Philippe; ce
+ roi mourut en revenant, Pierre III la même année, 1285, et le
+ pape Martin aussi.
+
+Le troisième possesseur d'un trône acquis par ce grand crime politique,
+Frédéric III, se voyait attaqué en Sicile par le parti de la France et
+du pape, et par son propre frère Jacques II, roi d'Arragon, qui feignit
+d'entrer dans cette ligue par crainte du terrible pontife Boniface VIII.
+Son courage ne l'abandonna point, et le tour d'esprit poétique,
+héréditaire dans sa famille, lui dicta un sirvente où il parle en homme
+de coeur et en roi. «Je ne dois pas, dit-il, me mettre en peine de la
+guerre, et j'aurais tort de me plaindre de mes amis. Je vois une foule
+de guerriers venir à mon secours, etc.». Ce style ferme, sans parure et
+qui va droit au fait, dans la bouche d'un roi et dans des circonstances
+périlleuses, donne à cette pièce un intérêt indépendant de son mérite
+poétique[443].
+
+ [443] Voyez, sur Frédéric III, Crescimbeni, _Giunta alle
+ Vite_, etc., p. 185, et Millot, t. III, p. 23.
+
+C'est une circonstance bien remarquable de cette époque de la
+littérature provençale, et sur laquelle on n'a peut-être pas assez
+réfléchi, que, dans un siècle de barbarie et d'ignorance, dans un pays
+où l'on peut dire qu'à proprement parler il n'y avait point de
+littérature, il se fût tout à coup déclaré une espèce d'épidémie
+poétique si générale, qu'elle atteignait jusqu'aux plus grands seigneurs
+et jusqu'aux rois. Non seulement dans leurs amours, mais dans leurs
+affaires politiques et dans leurs guerres, ils s'exprimaient en vers:
+ils s'attaquaient, se répondaient; et si, comme dans les temps
+homériques, ils s'adressaient des ironies piquantes et des injures, ce
+n'est plus un poëte inventeur et suspect qui nous l'apprend, et qui les
+leur prête sans doute, c'est eux-mêmes que nous entendons, et dont nous
+pouvons juger le degré de politesse aussi bien que le courage et le
+talent.
+
+Les dames elles-mêmes, à qui les fruits de cette épidémie procuraient du
+plaisir et de la gloire, n'en furent pas exemptes; et l'un des plus
+grands poëtes de nos jours[444], qui refusait aux femmes l'exercice de
+l'art des vers, aurait eu, cinq ou six siècles plutôt, la même querelle
+à leur faire. On trouve parmi les Troubadours une comtesse de Die[445],
+éprise et aimée de Rambaud, prince d'Orange, célèbre Troubadour
+lui-même, et brave chevalier, mais inconstant, libertin, et qui la
+réduisit souvent à se plaindre dans ses vers des infidélités de son
+amant; une Azalaïs de Porcairagues, qui, tout en aimant un autre
+chevalier dont le nom n'est pas heureux pour la poésie[446], se plaint
+aussi d'une infidélité de ce même prince d'Orange, une comtesse de
+Provence[447]; une dame Clara d'Anduse[448]; une dona Castelloza, bien
+tendrement éprise d'un ingrat[449] à qui elle déclare que, s'il la
+laisse mourir, il fera un grand péché _devant Dieu et devant les
+hommes_; une certaine dame Tiberge, les Italiens _dona Tiburtia_, les
+Provençaux, par corruption, _Natibors_[450], qui a laissé peu de vers,
+mais qui fit beaucoup de bruit dans le monde par ses galanteries,
+l'amour qu'eurent pour elle un grand nombre d'hommes, la haine d'un
+grand nombre de femmes, et la réputation de sa beauté et de son esprit.
+
+ [444] Le Brun.
+
+ [445] Millot, t. I, p. 170.
+
+ [446] Il se nommait Gui-Guérujat ou Guerjat, et était de la
+ maison de Montpellier, _ibid._, p. 110.
+
+ [447] _Ibid._, t. II, p. 223.
+
+ [448] _Ibid._, p. 477.
+
+ [449] Armand de Bréon, _ibid._, p. 404.
+
+ [450] Tom. III, p. 321.
+
+Beaucoup de chevaliers riches, seigneurs de terres et de châteaux,
+suivirent l'exemple que leur donnaient des princes et des rois
+Troubadours, tandis qu'une foule presque innombrable de poëtes, nés dans
+une condition commune, trouvait, dans les habitudes et les usages du
+régime féodal, des moyens de subsister, par ses talents, avec aisance et
+avec honneur. Tous trouvèrent dans les moeurs de leur siècle une ample
+matière à leurs poésies galantes et licencieuses, et dans les événement
+publics une source inépuisable de sujets pour leurs pièces historiques
+et leurs satires.
+
+Autant de hautes seigneuries, baronies ou comtés, autant de châteaux et
+presque de gentilhommières, autant il y avait de grandes et petites
+cours, où chacun s'efforçait d'étaler, selon ses moyens, le luxe que ce
+temps permettait, et d'attirer les seigneurs voisins et les chevaliers
+voyageurs par des divertissements et par des fêtes. Les Troubadours
+parcouraient avec leurs jongleurs ces séjours de guerre et de plaisirs.
+Les châtelains les plus riches s'efforçaient de les y fixer. Leurs
+femmes ou leurs filles, lorsqu'elles étaient jolies, n'y contribuaient
+pas moins que leurs richesses. Ils s'en inquiétaient peu, pourvu qu'à
+leurs tables, et dans les longues soirées d'hiver, ils fussent défrayés
+de chants guerriers, de récits romanesques, de jolies chansons et de
+contes merveilleux ou gaillards.
+
+Souvent, après avoir ainsi fait admirer et payer leurs chants dans tout
+le midi de la France, nos Troubadours visitaient l'Italie et l'Espagne.
+Leur réputation les précédait et s'y accroissait encore. En Italie
+surtout, les petites cours qui s'y élevèrent bientôt sur les débris des
+républiques, leur offraient les mêmes amusements et les mêmes avantages
+que celles de France. Pour mieux goûter leurs chants, on apprenait leur
+langue; et les noms et les vers de plusieurs poëtes nés italiens et
+espagnols, sont placés honorablement parmi les noms et les vers des
+Troubadours[451].
+
+ [451] Tels sont le fameux Sordel de Mantoue, Barthélemi
+ Giorgi de Venise, Boniface Calvo de Gênes, etc. Voyez leurs
+ articles dans Crescimbeni et dans Millot.
+
+Souvent aussi l'esprit religieux et aventurier qui dominait leur siècle
+se saisissait d'eux, les entraînait dans des pélerinages lointains, et,
+le bourdon sur l'épaule, la croix sur la poitrine et le bâton à la main,
+ils allaient chercher dans la Palestine et la Syrie des indulgences
+pour leurs aventures passées et de nouvelles aventures. C'est ainsi que
+Geoffroy Rudel, épris d'amour pour une belle princesse de Tripoli, en
+fait le sujet de ses chansons, quitte une cour où il jouissait du sort
+le plus heureux[452], prend la croix, s'embarque avec un autre poëte
+provençal son ami[453], tombe malade dans la traversée, arrive mourant à
+Tripoli de Syrie, fait annoncer à la princesse son arrivée et son
+malheur. Touché de tant d'amour et d'infortune, elle va le voir sur son
+vaisseau, et il meurt du saisissement que lui cause cette visite
+inespérée[454].
+
+ [452] La cour de Geoffroy, comte de Bretagne, fils de Henri
+ II, roi d'Angleterre.
+
+ [453] Bertrand d'Alamanon.
+
+ [454] Voyez Nostradamus et Crescembeni, Vie I; Millot, t. I,
+ pag. 85.
+
+Pierre Vidal, maître fou s'il en fut jamais, malheureux dans ses amours,
+exilé par une grande dame qu'il avait aimée plus et autrement qu'elle ne
+voulait l'être, va se distraire à la croisade où périt Frédéric Ier;
+mais il y perd le peu qu'il avait de raison; sa tête se remplit de
+fantômes chevaleresques; il se croit un héros, ne fait plus que des
+chansons guerrières, où il paraîtrait avoir donné le premier modèle des
+matamores de comédie et des capitaines Tempête[455]. On se moque de lui;
+on lui joue un des ces tours que l'on a, de nos jours, appelés
+_mystifications_. On lui fait épouser une Grecque, nièce prétendue de
+l'empereur d'Orient, et qui doit, dit-on, lui transmettre des droits à
+l'Empire. On le voit alors prendre le titre d'empereur, donner celui
+d'impératrice à sa femme, se revêtir des marques de cette dignité, faire
+porter un trône devant lui[456], épargner ce qu'il peut pour la conquête
+de son Empire, et fait cent autres folies, aussi peu dignes du caractère
+d'un soldat chrétien que des talents d'un Troubadour.
+
+ [455] Voyez Millot, t. II, p. 271 et 272.
+
+ [456] Cette folie n'était que ridicule. Après son retour en
+ Europe, il en eut une plus dangereuse pour lui: amoureux
+ d'une dame de Carcassonne, nommée _Louve_ de Penautier, il se
+ faisait appeler _Loup_ en son honneur. Pour l'honorer
+ davantage, il s'habilla d'une peau de loup; des bergers, avec
+ des lévriers et des mâtins, le chassèrent dans les montagnes,
+ le poursuivirent, le traitèrent si mal, qu'on le porta pour
+ mort chez sa maîtresse. _Idem. ibid._ p. 278.
+
+Plusieurs autres de ces poëtes, sans se donner ainsi en spectacle, et
+sans porter dans ces pieuses expéditions des têtes aussi malades, y
+partagèrent du moins la folie commune. Les uns célébraient les exploits
+dont ils étaient témoins, les autres reprenaient dans leurs sirventes
+les vices et les fautes des croisés, d'autres chantaient en même temps
+les triomphes de la croix et les plaisirs ou les peines de leurs amours.
+C'était une singularité de plus dans le tableau déjà si singulier de ces
+saintes armées; il est à regretter que le Tasse, ce peintre si fidèle
+des moeurs de la chevalerie chrétienne, n'ait pas ajouté à ses peintures
+ce trait piquant de ressemblance, et n'ait pas, à l'exemple d'Homère et
+de Virgile, placé parmi les guerriers de Godefroy quelque Phémius ou
+quelque Iopas provençal, dont son génie élevé aurait bien su ennoblir et
+les pensées et le langage.
+
+Mais sans même s'expatrier, la plupart des Troubadours trouvaient en
+Provence et dans les régions circonvoisines assez d'emploi pour leur
+humeur chevaleresque, et de sujets pour leurs romans.
+
+Bernard de Ventadour, né dans le rang le plus bas, s'élève par son
+talent jusqu'à la faveur de la petite cour où son père avait été
+domestique. Bien vu du seigneur, il l'est encore mieux de la dame. Une
+légère indiscrétion trahit le secret de leurs amours. Le Troubadour est
+banni du château; la châtelaine y est renfermée et gardée étroitement.
+Bernard se désole d'abord, puis va se consoler auprès d'une plus grande
+dame, la fameuse Eléonore de Guienne, duchesse de Normandie depuis son
+divorce avec Louis-le-Jeune, et dont le second époux Henri fut bientôt
+après roi d'Angleterre. Bernard osa l'aimer; Eléonore ne passa point
+pour avoir été cruelle; et quand elle fut partie pour aller régner en
+Angleterre, il la regretta dans ses chansons comme on ne regrette que
+l'objet d'un amour heureux. Tel était donc alors l'empire du talent que
+le fils d'un simple domestique obtint, par cette seule puissance, les
+bontés d'une princesse deux fois reine.
+
+Telle était aussi la facilité des moeurs dans ces bons siècles de nos
+pères, que les belles dames aimées par les Troubadours, qui joignaient
+au talent de Bernard l'avantage de la naissance qu'il n'avait pas, leur
+jouaient des tours qu'oseraient à peine se permettre les femmes de la
+meilleure compagnie, dans les siècles les plus corrompus. Je ne parle
+point d'espiègleries telles que celle de la dame de Benanguès, qui
+retint en secret pour son chevalier chacun des trois rivaux dont elle
+était priée d'amour; placée entre eux, et pressée par tous trois à la
+fois, elle regarda si tendrement l'un, pressa si doucement la main à
+l'autre, marcha si expressivement sur le pied du troisième que tous se
+retirèrent satisfaits. Il n'y a là, quand ils se sont fait leur
+confidence, que de quoi donner sujet à une tenson, où chacun des trois
+soutient la prééminence que doit avoir en amour la faveur qu'il a
+reçue[457]: mais voici quelque chose de plus fort.
+
+ [457] Voyez Millot, t. II, article de Savary de Mauléon, p.
+ 106.
+
+Guillaume de Saint-Didier, bon chevalier, châtelain riche, et ingénieux
+troubadour, aime la marquise de Polignac, très-belle et très-noble
+dame. D'abord elle trouve plaisant de ne lui vouloir accorder ce qu'il
+demande que lorsqu'elle en sera sollicitée par son mari. Ce Polignac
+était si bon homme, il aimait tant les vers et la musique qu'il citait
+et chantait volontiers les chansons de Saint-Didier. Celui-ci en compose
+une où il introduit un mari faisant à sa femme la prière que la marquise
+exigeait du sien, et il confie au bon seigneur son ami, en ne lui
+cachant que les noms, le cas où il est, la ruse qu'il est obligé
+d'employer et le succès qu'il en espère. Polignac trouve le tour
+plaisant, la chanson très-jolie, l'apprend par coeur comme les autres, va
+la chanter à sa femme, rit avec elle du stratagème, et lui soutient que
+la beauté pour qui la chanson est faite ne peut, après l'avoir entendue,
+rien refuser au Troubadour. Aussi lui accorde-t-elle tout en sûreté de
+conscience. Mais ce n'est encore là que le premier acte de la comédie.
+
+Pour mieux couvrir sa véritable intrigue, le troubadour feignit d'en
+avoir d'autres; mais il le feignit si bien que la marquise en fut
+jalouse et résolut de s'en venger. C'est cette vengeance surtout qui
+peut nous faire juger des moeurs de ce bon temps. Sa liaison avec
+Saint-Didier avait eu besoin d'un confident. Il était aimable; elle le
+fait venir, lui déclare qu'elle veut le faire passer de la seconde place
+à la première: ils iront à un certain pélerinage; car les pélerinages,
+les tours joués, aux maris et aux amants, tout cela s'arrangeait à
+merveille; ils passeront en chemin par le château de Saint-Didier, qui
+n'y était pas, et c'est dans ce château, dans son lit même qu'elle
+couronnera son successeur. Les ordres sont donnés pour le voyage. Grand
+cortége de dames, de demoiselles et de chevaliers, à la tête desquels
+marche le nouvel amant. Dans l'absence du châtelain tous les honneurs
+sont rendus à sa dame, à son ami et à leur suite. Une table splendide
+est servie; tout est en joie et en fête. Les appartements sont préparés;
+on se retire, et la dame de Polignac passe la nuit comme elle se l'était
+promis. Tout le pays fut instruit de l'aventure. Saint-Didier en fut
+d'abord au désespoir; il se consola ensuite en galant homme,
+c'est-à-dire, en faisant à son tour un autre choix.
+
+Des aventures tragiques se mêlent à ces joyeuses anecdotes. Tous les
+maris n'étaient pas d'aussi bonne humeur. Raimond de Castel Roussillon
+avait placé l'aimable Cabestaing auprès de sa femme, en qualité
+d'écuyer. S'étant aperçu qu'il y remplissait secrètement d'autres
+fonctions, il l'attire hors de son château sous un faux prétexte, le
+poignarde, lui arrache le coeur, fait servir sur sa table ce mets déguisé
+par l'assaisonnement, en fait manger à sa malheureuse femme, et
+découvrant alors à ses yeux la tête de son amant, lui apprend avec un
+joie féroce quel horrible repas elle a fait; trait affreux de jalousie
+et de vengeance, dont le barbare Fayel offrit vers le même temps un
+second exemple, si l'on n'aime mieux croire, pour l'honneur de
+l'humanité, que le dernier trait est emprunté du premier, au moins dans
+sa plus horrible circonstance[458].
+
+ [458] L'abbé Millot pense en effet qu'il est possible que le
+ sire de Coucy, blessé à mort au siège d'Acre, ait réellement
+ donné à son écuyer la commission de porter son coeur à la dame
+ de Fayel; qu'elle soit morte de douleur en recevant ce triste
+ gage, et qu'un romancier ait orné ce simple fait de
+ circonstances empruntées de l'aventure de Cabestaing; t. I,
+ p. 151. On fait aussi remonter à la même époque le _Loi
+ d'Ignaurès_, ancien fabliau français, où l'on trouve répétée,
+ et en quelque sorte multipliée la même aventure. Douze femmes
+ rendent heureux ce jeune et beau chevalier; les douze maris
+ s'accordent à en tirer la même vengeance, et font manger dans
+ un repas, à leurs douze femmes, le coeur du malheureux
+ Ignaurès. _Voyez_ Fabliaux ou Contes du douzième et du
+ treizième siècles (par le Grand d'Aussy), t. III, p. 265 et
+ suiv.
+
+La renommée que les Troubadours acquéraient par leurs talents donnait de
+la célébrité à des aventures singulières, à des traits de passion portée
+jusqu'à une sorte d'extravagance, dont on les croyait plus susceptibles
+que les autres hommes. L'un[459] perd en Lombardie une femme qu'il avait
+enlevée à son mari; il reste pendant dix jours comme cloué sur sa tombe,
+l'en retire tous les soirs, la regarde, l'interroge, l'embrasse, la
+conjure de revenir à lui. Chassé de la ville de Côme, il va errant dans
+les campagnes, consulte des devins pour savoir si sa maîtresse lui sera
+rendue, subit pendant une année les plus dures épreuves dans l'espérance
+de la ramener à la vie, et, trompé dans cette attente, meurt de
+désespoir. L'autre[460], coupable d'une infidélité, n'en pouvant obtenir
+le pardon, se retire dans un bois, s'y bâtit une chaumière, déclare
+qu'il n'en sortira plus, à moins que sa dame ne le reçoive en grâce. Les
+chevaliers du pays le regrettent; ils viennent au bout de deux ans le
+prier de quitter sa retraite, et ils l'en conjurent vainement. Les
+chevaliers et les dames s'adressent à la dame qu'il a offensée, et
+sollicitent son pardon. Elle y met pour condition que cent dames et cent
+chevaliers, s'aimant d'amour, viendront le demander à genoux, les mains
+jointes, et lui criant merci. Aimer d'amour était alors chose si commune
+que l'on parvient à compléter le nombre requis; on se rend ainsi par
+couples au château de la dame, et c'est au milieu de cette solennité,
+peut-être unique dans son espèce, qu'elle prononce la grâce du
+Troubadour.
+
+ [459] Guillaume de La Tour. Voy. Millot, t. II, p. 148.
+
+ [460] Richard de Barbésieu, _Idem._, t. III, p. 86.
+
+On conçoit que de pareilles scènes devaient produire une forte sensation
+dans le pays qui en était le théâtre, et qu'en se répandant au dehors
+elles contribuaient à fixer sur les Troubadours en général l'attention
+publique. L'opinion que l'on avait d'eux ajoutait à l'effet de leurs
+chants et à l'éclat de leurs succès; mais bientôt ces succès mêmes
+amenèrent parmi eux un tel degré de corruption; les poëtes inventeurs ou
+vrais Troubadours étant devenus plus rares, les jongleurs ou chanteurs
+plus communs, ceux-ci se livrèrent à de tels désordres et tombèrent dans
+un tel avilissement qu'ils furent presque partout chassés avec opprobre.
+
+D'ailleurs la cour des comtes de Provence et les autres cours du Midi,
+qui avaient eu pendant le douzième siècle une existence si brillante,
+furent livrées dans le treizième à des guerres, des proscriptions et des
+révolutions sanglantes. Tout ce beau pays fut couvert de massacres et de
+ruines, lorsqu'un souverain pontife (Innocent III), non content
+d'envoyer, comme ses prédécesseurs, des croisés européens exterminer au
+nom de Dieu les Africains et les Asiatiques, arma des chrétiens du fer
+et du feu contre de malheureux chrétiens qui différaient avec eux sur
+quelques points de doctrine; lorsque l'Inquisition, créée à cette époque
+et pour cette oeuvre, eut livré aux bûchers tous ceux de ces pauvres
+Albigeois qui échappaient au glaive; qu'elle eut même ordonné au glaive
+de frapper au besoin les orthodoxes comme les hérétiques, laissant à
+Dieu le soin de reconnaître ceux qui étaient à lui[461]; lorsqu'enfin
+des passions toutes profanes et des ambitions toutes politiques eurent
+donné au monde cet effroyable spectacle et ces horribles exemples, qui
+n'étaient pas les premiers, et qui ne furent que trop suivis, alors les
+doux loisirs, la gaîté, les fêtes, les jeux de l'esprit furent exilés de
+cette terre couverte de sang, et les Troubadours avec eux. Ayant perdu
+leur centre commun, qui était cette galante cour de Provence, ils
+restèrent épars, muets et découragés, ou s'ils se firent encore
+entendre, ce fut, comme nous le verrons bientôt, avec des sons et dans
+un style qui ne se ressentaient que trop de ces lugubres événements.
+
+ [461] L'histoire attribue ce mot affreux à Arnauld ou Arnold,
+ abbé de Citeaux, l'un des trois plus fougueux prédicateurs de
+ cette croisade. Ce fut au siége de Béziers, en 1209.
+
+Une cause puissante contribua encore à leur ruine. Leur langue avait
+long-temps régné seule. Les langues française, espagnole et italienne
+s'élevèrent presque à la fois. Les Français, qui avaient leurs
+trouvères, s'étaient, dès l'origine, peu occupés des Troubadours, et
+s'en occupèrent encore moins: les Espagnols préférèrent chez eux leurs
+poésies à celles de ces étrangers: les Italiens encore davantage, et à
+plus juste titre; et la langue s'étant fixée dès le quatorzième siècle
+en Italie, dès lors aussi disparut toute cette grande réputation des
+Provençaux; leur langue cessa d'être entendue, et leurs poésies furent
+reléguées dans les bibliothèques ou dans les portefeuilles des curieux.
+Ce fut une source où le génie étranger put dès lors puiser d'autant plus
+sûrement qu'elle était cachée.
+
+Une académie ou société de Troubadours existait, il est vrai, toujours à
+Toulouse. On y faisait toujours des chansons; les Jeux floraux
+entretinrent quelque souvenir de la _Science gaie_, mais ce n'était plus
+qu'une faible image de son ancienne gloire. Ce fut cependant alors qu'un
+roi de Portugal, Jean Ier, s'avisa d'envoyer en France une embassade
+solennelle[462] pour demander au roi des poëtes et des chansonniers
+provençaux[463]. Si Charles VI n'avait point encore éprouvé l'étrange
+accident qui le priva entièrement de sa raison[464], il put, malgré le
+goût excessif des plaisirs qu'Isabeau de Bavière entretenait à sa cour,
+trouver cette ambassade peu sage. La demande fut accordée. Les députés
+se rendirent à Toulouse. La société, fière d'être sollicitée au nom d'un
+roi, nomma deux de ses membres qui allèrent à Barcelonne fonder une
+société pareille, et lui donner des règlements.
+
+ [462] Vers la fin du quatorzième siècle. Jean Ier mourut en
+ 1395.
+
+ [453] _Abrégé chron. de l'Hist. d'Espagne_, Paris, 1777, t.
+ I, p. 561.
+
+ [464] On place en 1392, au mois d'août, la rencontre que fit
+ le roi, dans la forêt du Mans, de ce spectre vivant, qui se
+ jetta à la bride de son cheval, et dont l'apparition subite
+ décida tout-à-fait sa maladie; mais il en avait senti des
+ atteintes quelques mois auparavant.
+
+Les Espagnols prirent l'habitude d'appeler _Gaya Sciencia_ la poésie, la
+rhétorique et l'éloquence même. L'un des livres les plus estimés de leur
+ancienne littérature, celui du marquis de Villena, nous l'atteste.
+L'auteur y donne encore comme un modèle à suivre, au commencement du
+quinzième siècle[465], les séances publiques des Troubadours, les formes
+qu'il y observaient et toutes leurs cérémonies. Les anciens Troubadours
+auraient vu en pitié tout cet appareil académique. On s'efforcait en
+vain de conserver dans leur patrie et de transporter à l'étranger cette
+science qu'ils avaient créée, et qu'ils exerçaient si librement. Le
+génie, les moeurs, la langue même avaient changé.
+
+ [465] Le marquis de Villena mourut en 1434; il était du sang
+ royal d'Aragon, grand-maître de l'ordre de Calatrava, etc. Il
+ cultiva les lettres avec ardeur, traduisit le Dante, commenta
+ Virgile, et composa une espèce de poétique et de rhétorique
+ sous le titre de _Gaya sciencia_. Il fut accusé de magie;
+ sous ce prétexte, on brûla sa bibliothèque après sa mort.
+ L'évêque de Ségovie, confesseur du roi, fut chargé de
+ l'exécution; des gens, qui lui supposent plus d'esprit que de
+ conscience, l'ont soupçonné d'avoir détourné les meilleurs
+ livres à son profit. Voyez _Essai sur la Littérature
+ espagnole_, Paris, 1810, p. 22.
+
+Chose bien remarquable que cette destinée si courte et si brillante de
+la langue et de la poésie des Troubadours! deux siècles la virent
+naître et mourir. Il lui manqua pour une plus longue durée, un grand
+état, ou du moins un état indépendant, où cette langue
+romance-provençale, qui n'est point le provençal d'aujourd'hui, restât
+langue nationale, et peut-être plus encore des auteurs d'un vrai génie
+capables de la fixer. Il faut bien que malgré leur succès cette dernière
+condition leur ait manqué, puisque, chez la nation même qui pouvait
+s'énorguellir de leur gloire, leurs productions sont tombées dans
+l'oubli, et qu'il a fallu toute la patience, disons mieux, toute
+l'obstination d'un érudit infatigable[466], pour les retirer du néant où
+ils étaient comme ensevelis dans une langue que personne n'entendait
+plus et ne se souciait plus d'entendre. Mais enfin l'admiration qu'ils
+excitèrent pendant deux siècles ne peut pas avoir été toute entière
+l'effet d'une illusion, et il faut nécessairement aussi qu'à travers
+leurs défauts il y ait eu en eux un mérite réel et des qualités
+brillantes.
+
+ [466] M. La Curne de Ste.-Palaye.
+
+
+
+SECTION DEUXIÈME.
+
+_Poétique des Troubadours; formes variées de leur poésie; ses
+caractères; composition des strophes; retour et croisement des rimes;
+titres et différentes espèces des poëmes provençaux_.
+
+
+L'une des qualités qui brillent le plus dans la poésie des Troubadours,
+et que l'on y peut le plus facilement apercevoir, est le sentiment
+d'harmonie qui leur fit imaginer tant de différentes mesures de vers,
+tant de manières de les combiner entre eux, et d'en entrelacer les rimes
+pour en former des strophes arrondies et sonores, propres à recevoir des
+chants variés presque à l'infini. J'ai eu la patience d'extraire de l'un
+de ces manuscrits, contenant environ quatre cents morceaux de tout
+genre, toutes celles de ces diverses formes lyriques qui ont entre elles
+des différences sensibles, et j'en ai trouvé près de cent. À quelque
+opinion que l'on s'arrête sur la source où ils prirent l'idée de la
+rime, on conviendra du moins que rien ne leur put offrir le modèle d'une
+si prodigieuse variété. Ce ne furent assurément pas les hymnes de
+l'église, réduites à un petit nombre de chants uniformes, sans rhythme
+et sans harmonie; ce ne fut pas non plus la poésie des Arabes, où ni la
+rime ni la mesure ne varient dans les mêmes pièces[467]; ce fut donc à
+leur propre génie, à leur organisation favorisée, à l'instinct poétique
+le plus heureux, que les poëtes provençaux durent l'invention de ces
+formes harmonieuses, et leur étonnante diversité.
+
+ [467] Les odes ou ghazèles des Arabes et des Persans, sont
+ divisées par distiques: les deux vers du premier distique
+ riment ensemble; le second vers de chacun des distiques
+ suivants rime avec ces deux là, tandis que le premier vers,
+ qui n'est en quelque sorte qu'un hémistiche, est sans rime.
+
+Les éléments dont ils la formèrent sont la mesure des vers, leur nombre
+dans la strophe, la combinaison des mesures et la disposition des rimes.
+C'est avec ces moyens simples, mais féconds, qu'ils parvinrent, non à
+lutter contre les lyriques anciens qu'ils ne connaissaient pas, mais à
+créer presque tous les rhythmes de la poésie moderne que les langues les
+plus poétiques de l'Europe reçurent d'eux, et qu'elles conservent
+encore. Essayons, sans entrer dans trop de détails et sans les trop
+étendre, de donner un aperçu de cette poétique des Troubadours, à
+laquelle aucun des auteurs qui ont écrit sur eux jusqu'à présent ne
+paraît avoir fait attention.
+
+1°. Les vers provençaux sont composés de tous les nombres de syllabes,
+depuis deux jusqu'à douze, et même depuis une, si l'on veut compter pour
+des vers ces monosyllabes placés quelquefois en rime et comme en écho
+après un plus grand vers. Il faut pourtant excepter des vers de neuf
+syllabes, dont je n'ai point trouvé d'exemples, et observer que les vers
+de onze syllabes et ceux de douze sont assez rares.
+
+2°. Le nombre des vers dans chaque strophe s'étend depuis quatre jusqu'à
+vingt-deux et même davantage: dans le manuscrit que j'ai le plus
+examiné, il se trouve une pièce dont les strophes sont de vingt-huit
+vers, et même une autre de vingt-neuf. Ce qui est peut-être encore plus
+remarquable, c'est que dans un recueil de quatre cents chansons il n'y
+en a que deux qui soient en quatrains.
+
+3°. L'emploi et la combinaison des différentes mesures de vers dans les
+strophes est la source la plus abondante de leur diversité. Les strophes
+sont composées de vers égaux ou inégaux entre eux; égaux, depuis les
+vers de douze et de dix syllabes, jusqu'à ceux de cinq (en exceptant
+toujours les vers de neuf syllabes); inégaux de toute espèce de mesures.
+On ne trouve point de strophes en vers égaux de onze, de quatre, de
+trois ni de deux syllabes; ils ne sont employés que dans les strophes en
+vers inégaux. Les strophes en vers égaux de douze, de dix et de huit
+syllabes n'ont jamais plus de dix vers; celles qui en ont davantage sont
+composées ou de petits vers égaux, ou plus souvent de vers inégaux de
+toutes les mesures. Les vers sont masculins ou féminins, selon la
+syllabe qui les termine, et dans les vers féminins la dernière syllabe
+est muette et ne se compte point, comme dans nos vers féminins terminés
+par un _e_ muet[468]. On voit combien de variétés peuvent fournir tant
+de sortes de strophes multipliées par tant de mesures de vers.
+
+ [468] Ainsi, ce vers masculin,
+
+ _Amor, merce no mucira tan soven_,
+
+ est de dix syllabes, et ce vers féminin qui le suit,
+
+ _Que ia'm podetz vias de tot aucire_,
+
+ n'est non plus que dix. Il y en a matériellement onze, mais
+ la dernière est muette. La voyelle _a_ est aussi regardée
+ comme muette, quand elle forme une terminaison féminine,
+ comme dans ce vers:
+
+ _Trop mes m'amigua longhdana_.
+
+ Et dans celui-ci:
+
+ _La gensor e la pus gaya_,
+
+ qui ne sont que de sept syllabes. C'est ce que n'ont point
+ adopté les Italiens, qui font entrer dans le nombre des
+ syllabes constitutives de leurs vers, les voyelles tombantes
+ et à peu près muettes qui les terminent presque tous. Mais
+ dans les vers provençaux l'_a_ est quelquefois masculin à la
+ fin des mots, comme dans ce vers, qui est de huit syllabes
+ pleines:
+
+ _Ab cor lial fin e certa_.
+
+4°. La disposition et l'entrelacement des rimes est un dernier moyen
+dont les Provençaux tirèrent le plus grand parti. Ils rimèrent soit à
+rimes plates ou deux par deux, soit à rimes croisées; ils croisèrent non
+seulement les rimes masculines avec les féminines, mais les masculines
+entre elles et les féminines aussi entre elles; ils firent correspondre
+les rimes d'une de leurs strophes avec celles des autres strophes de la
+même chanson, tantôt dans le même ordre (et c'est même pour eux une
+règle générale qui ne souffre que peu d'exceptions), tantôt en ordre
+rétrograde, ou avec d'autres entrelacements et d'autres retours; ils se
+donnèrent enfin toutes les entraves qu'ils purent imaginer pour joindre
+aux plaisirs de l'esprit la surprise et le plaisir de l'oreille, et
+souvent aussi pour étonner plus que pour plaire.
+
+Avec ces rimes et ces mesures de vers si péniblement entrelacées, avec
+ces entraves qui devaient être si embarrassantes pour le génie, et si
+peu favorables à l'expression du sentiment, l'amour et la galanterie
+étaient cependant le sujet le plus ordinaire de leurs chants. Souvent,
+il est vrai, dans leurs poésies galantes ils se perdaient en éloges et
+en sentiments alambiqués; mais quelquefois aussi la finesse et la
+concision, le naturel et la simplicité la plus aimable brillaient
+ensemble dans leurs vers. On y trouve, par exemple, des traits tels que
+celui-ci, tiré d'une chanson d'Arnaud de Marveil[469]; mais il faut
+convenir qu'ils y sont rares:
+
+ [469] C'est lui que Pétrarque appelle _il men famoso
+ Arnaldo_, pour distinguer d'Arnaud Daniel, qui avait plus de
+ réputation que lui. Nostradamus et Crescimbeni, Vie V;
+ Millot, tom. I, pag. 69.
+
+«Grâce aux exagérations des Troubadours je puis louer madame autant
+qu'elle en est digne, je puis dire impunément qu'elle est la plus belle
+dame de l'univers. S'ils n'avaient pas cent fois prodigué cet éloge à
+qui ne le méritait point, je n'oserais le donner à celle que j'aime: ce
+serait la nommer».
+
+Quelquefois une tendresse naïve y est revêtue d'une expression piquante,
+comme dans cette pièce intitulée demi-chanson: «On veut savoir pourquoi
+je fais une demi-chanson, c'est que je n'ai qu'un demi sujet de chanter.
+Il n'y a d'amour que de ma part; la dame que j'aime ne veut pas m'aimer;
+mais au défaut des _oui_ qu'elle me refuse, je prendrai les _non_
+qu'elle me prodigue. Espérer auprès d'elle vaut mieux que jouir avec
+toute autre[470]».
+
+ [470] _Id. ibid._, p. 393. Cette pièce est de Bertrand
+ d'Allamanon. V. Nostradamus, Vie. LI; Crescembeni, _idem_.;
+ Millot, tom. I, p. 390. Quelques manuscrits l'attribuent à
+ Pierre Bermon Ricas Novas. Voici le premier couplet:
+
+ _Pus que tug volon saber
+ Per que fas mieia chanso,
+ Ieu lur en dirai lo uer
+ Quar l'ai de mieia razo,
+ Perque dey mon chan mieiadar
+ Quar tals am que no'm uol amar,
+ Et pus d'amor non ai mas la meytatz
+ Ben deu esser totz mos chans meitadatz_.
+
+Sans connaître, selon toute apparence, les poëtes ni grecs ni latins, ni
+par conséquent l'emploi qu'ils faisaient dans quelques genres de poésie
+d'un vers intercallaire qui revenait en forme de refrain, quelques
+Troubadours employèrent ce retour périodique d'un vers à la fin de
+toutes les strophes d'une chanson; c'est ce qu'on appela ensuite
+_ballade_, parce que les chansons qui accompagnaient la danse
+s'emparèrent de cette forme; genre que les Italiens crurent avoir
+inventé, mais qu'ils avaient emprunté des Provençaux. Telle est cette
+agréable chanson de Sordel[471], dont les cinq couplets finissent par le
+vers qui la commence.
+
+ [471] Ce poëte était italien et né à Mantoue; mais ce fut
+ principalement par ses poésies provençales, qu'il se rendit
+ célèbre, et il est compté parmi les principaux Troubadours.
+ Nostradamus, Vie XLVI; Crescimbeni, _idem_; Millot, t. II, P.
+ 79.
+
+«_Hélas à quoi me servent mes jeux_[472], s'ils ne voient pas celle que
+je désire, maintenant que la saison se renouvelle et que la nature se
+pare de fleurs? Mais puisque celle qui est la dame de mes plaisirs m'en
+prie, et qu'il lui déplaît que je chante des airs plaintifs, je ne
+chanterai plus que d'amour. Cependant je meurs, tant je l'aime de bonne
+foi, et tant je vois peu celle que j'adore. _Hélas! à quoi me servent
+mes yeux_? Ce même vers se répète à la fin des quatre autres couplets.
+
+ [472]
+
+ _Aylas e que'm fan miey huelh?
+ Quar no uezon so quieu auelh,
+ Er quan renouella e gensa
+ Estius ab fuelh et ab flor.
+ Pus mi fai precx n'il agensa
+ Qu'ieu chantan lais de dolor
+ Silh qu'es domna de plazenza,
+ Chanterai si tot d'amor:
+ Muer, quar l'am tant ses falhensa,
+ E pauc uey lieys qu'ieu azor,
+ Aylas e que'm fan miey huelh_?
+
+Quelquefois ces poëtes, qui ne connaissaient ni Anacréon ni les autres
+anciens, donnaient à leurs inventions galantes un tour digne des anciens
+et d'Anacréon lui-même. C'est ainsi que Pierre d'Auvergne prend pour
+interprète un rossignol qui se rend auprès de sa belle, lui parle en son
+nom, et lui rapporte la réponse[473]; mais on pourrait reconnaître ici
+le goût oriental et l'imitation des poëtes arabes, qui eurent tant
+d'influence sur le génie des Provençaux.
+
+On trouve aussi dans leurs poésies galantes des traits originaux qui
+peignent les moeurs guerrières de leur temps, comme ce serment qui
+termine les divers couplets de la chanson d'un chevalier[474].
+
+ [473] Millot, t. II, p. 16.
+
+ [474] Bertrand de Born, l'un des plus braves chevaliers et
+ des plus illustres Troubadours du douzième siècle, et dont
+ Nostradamus ne parle pas. Voyez Millot, t. I, p. 210.
+
+ _Al premier get perdieu mon esparvier
+ O'l m'aucion al poing falcon lainier,
+ E porton l'en qu'il lor veia plumar,
+ S'ieu non am mais de vos lo cossirier
+ Que de nuill outra aver mon desirier
+ Que'm don s'amor ni' m reteigna al colgar_.
+ ..............................................
+ _Escut a col cavalch'ieu ab tempier
+ E port sailat capairon traversier
+ E renhas breus qu'on non posca alongar
+ Et estrepeus lonc cuval bas trotier
+ Et a l'ostal truep irat lo stalier
+ Si no' us menti qui us o anet comtar.
+ ..............................................
+ E failla 'm vens quam serai sobre mar,
+ E'n cort de Rey mi batan li portier
+ Et encocha fassa 'l fugir primier,
+ Si na' us menti qui us o anet comtar_.
+
+«Qu'au premier vol je perde mon épervier; que des faucons me l'enlèvent
+sur le poing et le plument à mes yeux, si je n'aime mieux rêver à vous
+que d'être aimé de toute autre et d'en obtenir les faveurs!... Que je
+sois à cheval, le bouclier au cou, pendant l'orage; que l'eau traverse
+mon casque et mon chaperon; que mes rênes trop courtes ne puissent
+s'alonger; qu'a l'auberge je trouve l'hôte de mauvaise humeur, si celui
+qui m'accuse auprès de vous n'en a pas menti!... Que le vent me manque
+en mer; que je sois battu par les portiers quand j'irai à la cour du
+roi; qu'au combat je sois le premier à fuir, si ce médisant n'est pas un
+imposteur, etc.»!
+
+Ces chants d'amour étaient de plusieurs espèces, la plupart d'invention
+provençale, et qui, nés parmi les Troubadours, reçurent d'eux leurs noms
+et leurs différents caractères. Ils donnèrent d'abord le simple titre de
+_vers_ à presque toutes leurs pièces. On attribue à Giraut de Borneil,
+qui florissait au commencement du treizième siècle, l'honneur d'y avoir
+substitué le premier le titre de _chanson_, ou, en provençal, _canzo_ et
+_canzos_, qui signifiait poésie chantée, comme l'_ode_ des Grecs. Les
+formes de ces chansons étaient extrêmement variées. Les Italiens dans
+leurs _canzoni_ imitèrent de préférence celles dont les strophes se
+composaient d'un plus grand nombre de vers; ils les imitèrent d'abord et
+les perfectionnèrent ensuite.
+
+Les Provençaux appelèrent _sonnets_ des pièces dont le chant était
+accompagné du son des instruments; ce mot n'indiquait aucune forme,
+aucune combinaison particulière dans les strophes. Nous verrons dans la
+suite que les _sonnets_ italiens n'y ressemblaient que par le titre;
+qu'ils en différaient par le nombre fixe des vers, par leur
+distribution, par l'entrelacement des rimes; qu'enfin le _sonnet_, tel
+qu'il est dans Pétrarque et dans les autres lyriques, est, au titre
+près, une invention toute italienne. Les Troubadours donnaient
+quelquefois le titre de _coblas_ aux strophes de leurs chansons, sans
+qu'il paraisse que ces strophes eussent pour cela rien de
+particulier[475]. C'est de ce mot que les Italiens ont fait le mot
+_cobola_ ou _cobbola_, ancienne forme de poésie aussi divisée par
+strophes, et que nous avons fait le mot _couplets_.
+
+ [475] On trouve, par exemple, dans les manuscrits provençaux,
+ deux strophes ainsi intitulées, _So son II coblas que fas R.
+ Gaucelm de'l senhor Dusell_ (d'Usez) _que avia nom aissy com
+ elh R. Gaucel_. «Ici sont deux couplets (_coblas_), que fit
+ Raimond Gaucelm sur le seigneur d'Usez, qui se nommait
+ Raimond Gaucelm comme lui». Soit que les Provençaux eussent
+ donné ce mot aux Espagnols, soit qu'ils l'eussent emprunté
+ d'eux, on le trouve avec une légère altération dans la poésie
+ espagnole. On y appelle _copla_ toute espèce de combinaison
+ métrique; et l'on donne à ce mot, pour étymologie, le mot
+ latin _copulare_ ou _adcopulare rhythmos_. (_Essai sur la
+ poésie espagnole_, p. 41.)
+
+Les _albas_ et les _serenas_ étaient des chansons dans lesquelles un
+amant exprimait ou l'attente de l'aube du jour, ou l'effet que
+produisait en lui le retour du soir. Il avait soin de ramener en refrain
+à chaque couplet ou strophe, dans l'une le mot _alba_, aube, et dans
+l'autre _el sers_, le soir[476]. La _retroencha_ consistait aussi dans
+un refrain qui se répétait à la fin de chaque strophe[477]. La _redonda_
+était une des formes de chanson la plus travaillée, une de celles où les
+rimes se renversaient d'une strophe à l'autre dans l'ordre le plus
+gênant et le plus singulier[478].
+
+ [476] Voici une _alba_ de Giraut Riquier;
+
+ _Al plazen
+ Pessamen_[A]
+ _Amoros
+ Ai cozen_[B]
+ _Mal talen
+ Cossiros
+ Tan qu'el ser non puese durmir
+ Ans torney e vuelf e vir_ (je me tourne et retourne)
+ _E dezir
+ Vezer l'alba_.
+
+ Toutes les strophes finissent par ce dernier vers.
+
+ _serena_ du même poëte, les quatre derniers vers de la
+ strophe qui servent de refrain, ont bien le caractère
+ mélancolique de ce genre de poésie:
+
+ _E dizia sospiran:
+ Iorns, ben creyssetz a mon dan,
+ E'l sers
+ Aussi me'ssos lonc espers_.
+
+ C'est-à-dire, ou à peu près:
+
+ Et je disais en soupirant:
+ O jour! tu crois pour mon tourment,
+ Et le soir
+ Je meurs d'un si long espoir.
+
+ On trouve dans cette _serena_ ces deux vers pleins de
+ sentiment et de naïveté:
+
+ _Nulhs hom non era de latz
+ A l'aman que sa dolor_.
+
+ Le pauvre amant n'a personne
+ Près de lui que sa douleur.
+
+ [A] Pensée, ou, comme on disait en vieux français,
+ _pensement_, en italien et en espagnol, _pensamento_ et
+ _pensamiento_.
+
+ [B] _Cocente_, cuisant.
+
+ [477] Telle est une _retroencha_ de Jean Estève, en six
+ couplets, d'un singulier entrelacement de mesures et de rimes
+ qu'il serait trop long d'expliquer, et finissant tous par ces
+ deux vers:
+
+ _Ben dey chantar gayamen
+ Pus ay tan gay iauzimen_.
+
+ [478] J'en trouve une de Giraut Riquier, dont les strophes
+ sont de douze vers, sur trois seules rimes féminines
+ entremêlées. Deux de ces rimes sont conservées dans la
+ seconde strophe; la troisième rime disparaît et fait place à
+ une nouvelle rime, aussi féminine: ainsi de suite dans toutes
+ les autres strophes. De plus, le premier vers de chaque
+ strophe prend la rime du dernier de la strophe précédente; le
+ second celle du pénultième, et la nouvelle rime est toujours
+ au troisième vers. Je n'ai trouvé qu'un exemple de cette
+ forme de chanson dans les manuscrits, non plus que du _Breu
+ double_ ou au bref double, dont je ne sache pas que personne
+ ait parlé. Celui-ci consiste en strophes de quatre vers
+ masculins de dix syllabes à rimes croisées, suivis d'un vers
+ féminin de six. Il n'a que trois strophes, toutes sur les
+ mêmes rimes; et c'est peut-être cette _brièveté_ et cette
+ répétition, ou ce _redoublement_ de rimes, qui l'avait fait
+ appeler _breu_ ou _bref_ double. Cette chanson est encore de
+ Giraut Riquier, l'un de nos Troubadours qui paraît avoir été
+ le plus fécond en petites recherches de ce genre.
+
+Le _descort_ ou _descors_ a été mal défini par tous ceux qui ont écrit
+sur la poésie provençale, Crescimbeni, dans ses _giunte_ ou additions
+aux vies des poëtes provençeaux, avait d'abord cru que ce mot signifiait
+brouillerie, querelle, _discordi_, _sdegni_ comme notre vieux mot
+français _discord_. Il attribua ensuite ce titre à la musique, et
+entendit par _descors_ une différence de sons[479] L'abbé Millot a
+adopté cette explication. Voici, je crois, la véritable. On a vu que le
+plus souvent tous les couplets d'une chanson provençale étaient sur les
+mêmes rimes que le premier. Cette loi, empruntée de la poésie arabe,
+était tellement générale qu'il fallut un titre particulier pour annoncer
+au commencement d'une pièce que les différents couplets ou strophes
+étaient sur des rimes différentes, que les vers de chaque strophe ne
+s'accordaient point, qu'ils discordaient en quelque sorte avec les vers
+correspondants des autres strophes, et c'est tout simplement ce que
+signifie le mot _descors_. Quelquefois la discordance allait plus loin;
+à chacune des strophes, la mesure des vers était différente, ainsi que
+les rimes, et c'était seulement alors que la musique devait aussi
+changer à chaque strophe[480].
+
+ [479] C'est en interprétant mal un article d'un Glossaire
+ manuscrit provençal-latin de la bibliothèque Laurentienne à
+ Florence, que Crescimbeni a fait cette seconde faute. Le
+ Glossaire dit: DESCORS, _discordes_, _discordia_; V.
+ _Cantilena habeus sonos diversos. Sonos_ signifie ici les
+ rimes, les sons qui terminaient les vers, et non pas les sons
+ ou la musique composée sur ces vers.
+
+ [480] Presque toutes les chansons qui sont intitulées
+ _Descors_ dans nos manuscrits, sont dans le premier de ces
+ deux cas. Je puis citer pour exemple du second ce _Descors_
+ d'Aymeric de Bellenvey.
+
+ PREMIÈRE STROPHE.
+
+ _S'a mi Dons plazia
+ Cuy am ses bauzia
+ Gay Descort faria_, etc.
+
+ La strophe est de douze vers de mesure égale, et tous sur la
+ même rime.
+
+ DEUXIÈME.
+
+ _Malay
+ Que'm fay
+ Tan gran erguelh dire
+ De lay
+ On ay
+ Mon maior desire_, etc. etc.
+
+ Cette strophe est de dix-huit vers; les douze autres vers
+ sont mesurés et rimés de même.
+
+ La troisième strophe a un autre nombre de vers, d'autres
+ mesures et d'autres rimes; il y a six strophes, sans compter
+ l'envoi, dont chacune varie de même.
+
+La _sixtine_ est, sans contredit, celle de ces formes provençales qui
+était la plus recherchée et la plus difficile. Les strophes y sont
+composées de six vers qui ne riment point entre eux, mais qui donnent
+aux strophes suivantes des bouts-rimés plutôt que des rimes. Dans la
+seconde strophe le mot final ou bout-rimé de chaque vers de la première
+se renverse dans l'ordre le plus bizarre et le plus gênant[481]. La
+troisième strophe en fait autant à l'égard de la seconde, la quatrième à
+l'égard de la troisième, et ainsi jusqu'à la sixième, dans laquelle
+toutes les combinaisons des six vers de la première se trouvent
+épuisées. Les Italiens adoptèrent avec une sorte de passion cette espèce
+de poésie contrainte. Pétrarque l'employa souvent, et l'on trouve dans
+son _canzoniere_ plusieurs sixtines qui étonnent par la difficulté
+vaincue, mais qui ajoutent peu au plaisir de ses lecteurs et à sa
+gloire.
+
+ [481] Le mot final du sixième vers de la première strophe est
+ reporté au premier vers de la seconde; celui du premier vers
+ l'est au second; celui du cinquième au troisième; celui du
+ second au quatrième; celui du quatrième au cinquième, et
+ celui du troisième au sixième et dernier. On peut juger de la
+ contrainte et de la difficulté de ce singulier retour de
+ mots, surtout quand le poëte s'étudiait à mettre de la
+ singularité dans les mots mêmes, comme on le fait dans les
+ bouts-rimés les plus bizarres, et comme on le faisait assez
+ ordinairement Arnaud Daniel, qui passe pour l'inventeur de la
+ sixtine. Voici, pour exemple, la première strophe de l'une de
+ celle qu'on trouve dans son Recueil:
+
+ _Lo ferm voler q'el cor m'intra
+ Nom pot ges becx escoyssendre ni ongla,
+ De lausengiers si tot de mal dir s'arma,
+ Et pos nols aus batre ab ram ni ab verga
+ Si vals a frau lai on non avrai oncle
+ Jauzirai joi in verzer o dinz cambra_.
+
+ Dans la seconde strophe, les rimes, ou mots servant de
+ bouts-rimés, se rangent ainsi à la fin des vers;
+
+ _cambra
+ intra
+ oncle
+ ongla
+ verga
+ arma_.
+
+ Dans la troisième, leur renversement produit:
+
+ _arma
+ cambra
+ verga
+ intra
+ ongla
+ oncle_
+
+ Ainsi des autres. Le superfin de toute cette recherche était
+ que la dame, à qui s'adressait cette sixtine, s'appelait
+ madame d'Ongle.
+
+On a vu plus haut ce que c'était à peu près que la _ballade_; il y faut
+ajouter un entrelacement de rimes et de mesures de vers, qui ne pouvait
+avoir d'autre mérite que la difficulté vaincue. Cette difficulté qui
+avait piqué les Provençaux, ne rebuta point les Italiens, ni même les
+Français, mais ce vers dédaigneux de Molière[482]:
+
+ La ballade à mon goût est une chose fade,
+
+fut un arrêt qui la bannit de France, où elle n'a plus osé se remontrer
+depuis.
+
+ [482] Dans les _Femmes Savantes_.
+
+La _tenson_, espèce de lutte ou de combat poétique, était un dialogue
+vif et serré entre deux Troubadours qui s'attaquaient et se répondaient
+par distiques ou par quatrains, sur des questions d'amour ou de
+chevalerie[483]. C'est ce qu'on nommait autrement _jeu-parti_. Ces
+combats d'esprit faisaient un des principaux amusements des princes et
+des grands dans leurs fêtes et leurs cours plénières. Les poëtes qui
+montraient le plus de talent, dont les vers étaient les meilleurs et les
+réparties les plus vives, obtenaient des prix, et les recevaient de la
+main des dames. Les questions souvent très-recherchées de la
+métaphysique d'amour, ainsi traitées devant elles, et sur lesquelles le
+prix même qu'elles décernaient était une sorte de jugement, donnèrent
+par la suite naissance aux cours d'amour, qui, quoi que l'on en ait
+dit[484], sont d'une institution postérieure, sinon à l'existence des
+Troubadours, du moins à tout le premier siècle où ils fleurirent[485].
+
+ [483] C'est sans doute de ce mot _tenson_ que las Italiens
+ ont pris leur mot _tenzone_, lutte, dispute, querelle.
+
+ [484] Cazeneuve, _De l'Origine des Jeux Floraux_.
+
+ [485] C'est-à-dire, au douzième siècle. L'abbé Millot a eu
+ raison d'être d'un avis contraire à celui de Cazeneuve, sur
+ la haute antiquité des cours d'amour; mais il va trop loin
+ (t. I, p. 12), en disant qu'aucun Troubadour n'a parlé de ces
+ tribunaux de galanterie; d'où il paraît conclure que ces
+ cours n'existèrent qu'après l'extinction des Troubadours et
+ de la poésie provençale. Quelque défiance qui soit due aux
+ assertions de Nostradamus, on peut cependant le croire quand
+ il cite un livre qui existait de son temps, qu'il avait lu,
+ et dans lequel il a recueilli beaucoup de faits; c'est celui
+ du Monge ou Moine des Iles d'Or, écrit, comme on l'a vu plus
+ haut, dans le quatorzième siècle, et d'après un Recueil
+ rédigé, dès le douzième, par les ordres du roi d'Arragon et
+ comte de Provence, Alphonse II. Or, nous trouvons dans
+ Nostradamus (Vie de Geoffroy Rudel), que le Moine des Iles
+ d'Or, dans le Catalogue qu'il a fait des poëtes Provençaux,
+ parle d'un dialogue ou jeu-parti, entre Gérard et Peyronet,
+ au sujet d'une question d'amour; question qui parut si haute
+ et si difficile, qu'ils la renvoyèrent aux dames illustres
+ tenant cour d'amour à Pierre-Feu et à Signa. Il donne même la
+ liste des dames qui y présidaient, et qui sont toutes connues
+ pour avoir vécu dans le commencement du treizième siècle,
+ pendant que les Troubadours florissaient, et au temps même de
+ leur plus grand éclat. Nostradamus cite cette même cour
+ d'amour dans la Vie de Guillaume Adhémar et dans celle de
+ Raimon de Miraval. Dans la Vie de Perceval Doria, il parle
+ d'une autre cour d'amour, celle des dames de Romanin, qui
+ était contemporaine de la première. Voyez ces différentes
+ Vies dans le vieux historien des Troubadours.
+
+C'est aux Arabes, comme nous l'avons dit, qu'ils empruntèrent les
+tensons ou combats poétiques, espèces d'assaut d'esprit qui, chez ces
+peuples ingénieux, roulaient pour la plupart sur des points délicats de
+galanterie ou de philosophie traités avec toutes les recherches de l'art
+et toutes les finesses du langage. Trop souvent les Troubadours
+s'écartèrent de la route qui leur était tracée, et leurs tensons ne
+furent que des luttes de grossièretés et d'injures; mais souvent aussi
+ils imitaient la vivacité spirituelle et la délicatesse de leurs
+modèles, ou ils les remplaçaient par un ton original de franchise et de
+naïveté. Par exemple, Gaucelm propose cette question à un autre
+Troubadour nommé Hugues[486]. «J'aime sincèrement une dame qui a un ami
+qu'elle ne veut pas quitter. Elle refuse de m'aimer si je ne consens
+qu'elle continue de lui donner publiquement des marques d'amour, tandis
+que dans le particulier je ferai d'elle tout ce que je voudrai: telle
+est la condition qu'elle m'impose». Hugues répond: «Prenez toujours ce
+que la jolie dame vous offre, et plus encore quand elle voudra. Avec de
+la patience on vient à bout de tout, et c'est ainsi que bien des pauvres
+sont devenus riches». Gaucelm n'est pas de cet avis. «J'aime mieux cent
+fois, dit-il, n'avoir aucun plaisir et rester sans amour que de donner à
+ma Dame la permission extravagante d'avoir un autre amant qui la
+possède. Je ne le trouve déjà pas trop bon de son mari; jugez si je le
+souffrirais patiemment d'un autre. J'en mourrais de jalousie, et à mon
+avis il n'est pas de plus cruel genre de mort.» Hugues insiste. «Celui
+qui dispose en secret d'une jolie dame a bien envie de mourir, s'il en
+meurt. J'aimerais mieux l'avoir à cette condition que de n'avoir rien du
+tout». La dispute continue, et les deux Troubadours conviennent de s'en
+rapporter à de belles dames, dont on ignore la décision.
+
+ [486] Gaucelm Faidit et Hugues Bacalaria. Voyez, sur le
+ premier, Millot, t. I, p. 354: il ne fait que nommer le
+ second en rapportant cette tenson, p. 374. Nostradamus nomme
+ Gaucelm _Anselme Faydit_, Vie XIV; il ne dit rien de Hugues.
+ Crescimbeni, son traducteur, appelle comme lui Gaucelm,
+ _Anselme Faidit_, aussi Vie XIV; il donne de plus une petite
+ notice sur Hugues, à la fin de sa _Giunta alle Vite de
+ Provenzali_, sur le mot _Ugo della Baccalaria_. Voyez cette
+ _Giunta_, p. 220. Je ne cite plus ici les textes provençaux,
+ parce qu'il ne s'agit plus des formes que ces citations
+ pouvaient seules faire connaître.
+
+Ces galantes futilités seraient traitées maintenant avec plus de finesse
+et de talent qu'elles ne le furent alors; mais les femmes les plus
+décidées d'aujourd'hui ne feraient peut-être rien de plus fort ou du
+moins de plus franc que la proposition de la dame, et l'on voit qu'au
+fond, depuis six ou sept siècles, l'art des vers a fait chez nous
+beaucoup plus de progrès que la corruption des moeurs.
+
+Les contes ou _novelles_ ne sont pas en aussi grand nombre dans les
+poésies des Troubadours que dans celles des Trouvères, ou anciens poëtes
+français, dont on n'a guère publié jusqu'ici que les nombreux et
+prolixes fabliaux. Dans les novelles provençales on reconnaît toujours
+une imagination galante et poétique, et leurs inventions sont souvent un
+mélange des fictions orientales avec les fables chevaleresques d'Europe
+et la métaphysique d'amour. Tel est ce conte de Pierre Vidal[487], qui
+marchait suivi de ses chevaliers et de leurs écuyers lorsqu'ils
+rencontrent un chevalier, beau, grand, vigoureux, équippé et habillé de
+la manière la plus brillante, conduisant une dame mille fois plus belle
+encore, tous deux montés sur des palafrois richement enharnachés et de
+couleurs si variées qu'il n'y avait pas deux de leurs membres ou des
+parties de leurs corps qui fussent du même poil et de la même couleur.
+Ils étaient suivis d'un écuyer et d'une demoiselle, remarquables par une
+parure et une beauté particulières. Une conversation s'engage. Pierre
+Vidal invite le beau chevalier et la belle dame à se reposer. La dame,
+qui n'aime point les châteaux, préfère un lieu champêtre et agréable,
+dans un verger délicieux, près d'une claire fontaine. Là, le chevalier
+se fait connaître à lui, sa compagne et sa suite. La dame se nomme
+Merci, la demoiselle Pudeur, l'écuyer Loyauté, et lui, qui est l'Amour,
+emmène, de la cour du roi de Castille, Merci, Pudeur et Loyauté. Ce
+compte n'est pas fini, et c'est dommage; le fragment est fort long,
+plein de descriptions riches, d'entretiens et de solutions de questions
+d'amour.
+
+ [487] Millot, t. II, p. 297.
+
+En voici un[488] dont le commencement, presque anacréontique, n'annonce
+guère la fin; cette fin n'est, à proprement parler, dans aucun genre, et
+l'extravagance du dénoûment serait remarquée même dans les _Mille et une
+Nuits_. Un perroquet arrive de loin pour saluer une dame de la part
+d'Antiphanon, fils du roi, et la prier de soulager le mal dont elle le
+fait languir. La dame aime trop son mari pour écouter un amant. Le
+perroquet plaide la cause de son maître et celle de l'amour aux dépens
+du mariage. Il commence à persuader. On lui donne, pour le chevalier qui
+l'envoie, un anneau et un cordon tissu d'or, avec de tendres
+compliments. Il va rendre compte de son message, encourage l'amant dans
+ses espérances, et lui propose de l'introduire auprès de sa maîtresse;
+on ne devinerait pas par quel moyen: en mettant le feu au toit du
+château. Il retourne vers la dame et lui annonce Antiphanon. Mais
+comment le faire entrer? le jardin toujours fermé, des gardes à toutes
+les portes. Le perroquet lui fait part de son stratagème, et, ce qu'il y
+a de merveilleux, elle consent à l'employer. Il revient à son maître qui
+lui fait donner du feu grégeois dans un vase de fer. Le perroquet le
+prend dans sa patte, vole à la tour, et y met le feu, près des archives,
+en quatre endroits. On crie _au feu_; tout le monde est sur pied pour
+l'éteindre. La dame profite de ce désordre pour descendre au jardin,
+Antiphanon pour y entrer, et bientôt selon l'expression du poëte, ils
+crurent être en paradis. Mais on éteint le feu _à force de vinaigre_. Le
+perroquet, qui faisait sentinelle, avertit les deux amans; ils se
+quittent, et ce n'est pas sans que la dame, mêlant de la morale à cette
+étrange immoralité, ne recommande au chevalier en se jetant à son cou et
+le baisant trois fois, de faire les plus belles actions pour l'amour
+d'elle. Sans vouloir comparer sans cesse un siècle à l'autre, on
+conviendra que dans celui-ci, du moins, les châteaux ne courent pas
+autant de risques, et qu'il en coûte moins cher aux maris.
+
+ [488] Il est d'Arnauo de Carcassès, troubadour inconnu,
+ dont on n'a que un seul morceau. Voyez Millot, t. II, p. 390.
+
+On trouve dans une autre novelle[489] l'original d'un conte plaisant de
+Boccace, à moins que ce conte, n'ait comme tant d'autres, une origine
+orientale, et que Boccace et le Troubadour n'aient puisé dans une source
+commune. C'est celui auquel La Fontaine, en l'imitant, a donné pour
+titre trois qualités, dont la première procure à un mari le désagrément
+d'être _battu_, mais ne l'empêche pas d'être _content_. Il y a cette
+différence que ce sont ici des chevaliers et une grande dame, et que
+l'histoire est racontée par un jongleur au roi de Castille, Alphonse IX,
+au milieu de sa cour. Boccace et La Fontaine ont mieux aimé prendre
+leurs acteurs dans la condition commune, sans doute pour qu'on
+n'imaginât pas que la chose ne pût arriver que dans une classe qui fait
+exception.
+
+ [489] L'auteur est Raimond Vidal de Besaudun, que l'abbé
+ Millot, tom. III, pag. 277, soupçonne être fils de Pierre
+ Vidal.
+
+Ces contes sont pour la plupart remplis de traits naïfs, agréables et
+quelquefois piquants; mais la prolixité les tue; tout y annonce
+l'enfance de l'art; tout y respire une licence qui ne blesse pas moins
+le goût que la morale, et ce que les auteurs savent le moins, c'est se
+borner et finir.
+
+Il y a peut-être encore moins d'art dans leurs _pastourelles_. C'est
+presque toujours le poëte qui raconte lui-même que, se promenant seul
+dans une campagne fleurie, il a trouvé une jolie bergère qui gardait ses
+moutons, ou qui cueillait des fleurs en suivant son troupeau. Ce qu'il
+dit à la bergère et ce qu'elle lui répond est tout le sujet de la pièce.
+Une simplicité quelquefois assez fine en fait le mérite. Le dialogue
+procède de trois en trois vers, ou de deux en deux, ou vers par vers,
+comme celui de quelques Eglogues de Théocrite et de Virgile. L'entretien
+roule sur l'amour; quelquefois, le poëte se représente fort épris de la
+bergère, prêt à céder à la tentation, puis s'arrêtant tout à coup au
+souvenir de sa dame à qui il ne veut pas faire une infidélité[490];
+quelquefois aussi il succombe, et la bergère ne résiste qu'autant qu'il
+faut pour que la _pastourelle_ ait une étendue raisonnable[491]. Il faut
+savoir quelque gré aux Troubadours d'avoir entrevu ce genre aimable,
+sans connaître les modèles que l'antiquité nous a laissés, et de s'y
+être borné à des scènes galantes et naïves. Ni leurs idées ni la langue
+elle-même ne s'étendaient beaucoup plus loin.
+
+ [490] Pastourelle de Giraut Riquier; Millot, tom. III, p.
+ 333. Il y en a, dans les manuscrits, quatre du même auteur.
+
+ [491] Voyez l'article de Jean Estève; Millot, tom. III, p.
+ 379.
+
+Le _sirvente_, _servantèse_ ou _servantois_ était presque le seul genre
+qui roulât ordinairement sur d'autres sujets que la galanterie; il était
+historique ou satirique. Le poëte y célébrait, ou ses propres exploits,
+s'il était chevalier, ou les exploits des chevaliers qui l'admettaient à
+leur table, ou les traits de bravoure, de générosité, de vertu qu'il
+jugeait dignes de sa muse; ou bien il y reprenait, soit les vices en
+général, soit en particulier ceux des ennemis, des rivaux et même des
+grands dont il avait à se plaindre. Quelquefois, ce qui produisait des
+oppositions et des contrastes, la galanterie se mêlait à la satire,
+comme dans ce sirvente, dont chaque strophe commence par un trait
+satirique contre Henri II, roi d'Angleterre, à qui Louis-le-Jeune avait
+fait lever le siége de Toulouse, et finit par une apostrophe galante à
+la maîtresse de l'auteur[492].
+
+ [492] Il se nommait Bernard Arnaud de Montcuc, Voyez Millot,
+ _ub. supr._, p. 97. Les autres auteurs qui ont écrit sur la
+ poésie provençale n'en parlent pas.
+
+«Quand la nature renaît, et que les rosiers sont en fleur, les méchants
+barons s'empressent d'aller à la chasse. Il me prend envie de faire
+contre eux un sirvente et de censurer aigrement ces ennemis de toute
+vertu et de tout honneur; mais amour répand la gaîté dans mon âme autant
+que les beaux jours de mai. Je conserverai ma joie malgré tant de sujets
+de tristesse». Il désigne ensuite le preux roi avec sa nombreuse
+cavalerie, qui se vante de l'emporter en gloire et en mérite; mais,
+dit-il, les Français n'en ont pas peur; et se tournant vers sa dame, il
+l'assure qu'il la redoute davantage, et qu'il a une bien autre crainte
+de ses rigueurs. «Je fais plus de cas, poursuit-il, d'un coursier sellé
+et armé, d'un écu, d'une lance et d'une guerre prochaine, que des airs
+hautains d'un prince qui consent à la paix en sacrifiant une partie de
+ses droits et de ses terres. Pour vous, beauté que j'adore, vous que
+j'aurai ou j'en mourrai, je m'estime plus heureux d'attaquer vos refus
+que d'être accepté par une autre. J'aime les archers quand ils lancent
+des pierres et renversent des murailles; j'aime l'armée qui s'assemble
+et se forme dans la plaine; je voudrais que le roi d'Angleterre se plût
+autant à combattre que je me plais, madame, à me retracer l'image de
+votre beauté et de votre jeunesse, etc.». Cela est original, il en faut
+convenir. Cela était inspiré par le moment, et n'avait de modèle ni
+parmi les Arabes, ni parmi les Anciens, dont ce bon Troubadour et ses
+confrères ne soupçonnaient pas même l'existence.
+
+Une satire plus originale encore, ou, si l'on veut, plus bizarre, est
+celle-ci. Blacas est mort; c'était un baron riche, généreux, brave, et
+de plus très-bon Troubadour. Sordel[493], l'un des Italiens les plus
+célèbres qui se soient adonnés à la poésie provençale, fait son éloge
+funèbre; mais chaque trait de cet éloge est un trait de satire contre
+quelque prince. «Ce malheur est si grand, dit-il, qu'il n'y a d'autre
+ressource que de prendre le coeur de Blacas pour le donner à manger aux
+barons qui en manquent; dès lors ils en auront assez. Que l'empereur de
+Rome (Frédéric II) en mange le premier; il en a besoin s'il veut
+recouvrer sur les Milanais les pays qu'ils lui ont enlevés en dépit de
+ses Allemands.--Après lui en mangera le noble roi de France (Louis IX),
+pour reprendre la Castille qu'il perd par sa sottise; mais si sa mère le
+sait il n'en mangera point; car il craint en tout de lui déplaire.--Le
+roi d'Angleterre (Henri III) en doit manger un bon morceau. Il a peu de
+coeur; il en aura beaucoup alors, et reprendra les terres qu'il a
+honteusement laissé usurper.--Il faut que le roi de Castille (Ferdinand
+III) en mange pour deux; car il a deux royaumes, et n'est pas bon pour
+en gouverner un seul; mais s'il en mange, qu'il se cache de sa mère;
+elle lui donnerait des coups de bâton.--Je veux qu'après lui en mange le
+roi de Navarre (Thibault, comte de Champagne), qui, selon ce que
+j'entends dire, valait mieux comte que roi». Ainsi du reste.
+
+ [493] Voyez sa vie dans Millot, t. II, p. 79. Sa chanson sur
+ la mort de Blacas est dans la vie de ce dernier, tom. I, p.
+ 452.
+
+Les sirventes, où la satire ne s'exerçait que sur les moeurs, ont
+l'avantage de nous apprendre des usages et des folies de ce temps qui se
+rapprochent souvent de ce que l'on voit dans le nôtre. Le trait suivant,
+par exemple, nous dit quelle espèce de fard les vieilles femmes
+mettaient alors
+
+ Pour réparer des ans l'irréparable outrage.
+
+«Je ne peux souffrir le teint blanc et rouge que les vieilles se font
+avec l'onguent d'un oeuf battu qu'elles s'appliquent sur le visage, et du
+blanc par-dessus, ce qui les fait paraître éclatantes depuis le front
+jusqu'au-dessous de l'aisselle[494]». Ces derniers mots prouvent aussi
+que l'habillement des femmes n'était pas plus modeste alors
+qu'aujourd'hui, même quand un autre intérêt que celui de la modestie
+l'aurait exigé d'elles.
+
+ [494] Ce trait est tiré d'un sirvente d'Ogier ou Augier.
+ Millot, t. I, p. 340.
+
+D'ailleurs on ne voit ici que du blanc, ce qui les aurait fait
+ressembler à des spectres; mais elles mettaient aussi beaucoup de rouge,
+comme une autre satire nous l'atteste. Elle est d'un certain moine de
+Montaudon, poëte satirique par excellence, qui n'épargnait personne dans
+ses sirventes, ni les femmes, ni les moines, ni même les
+Troubadours[495]. Le tour qu'il prend est vif et ingénieux. Les dames et
+les moines paraissent devant Dieu, se disputent entre eux et plaident en
+forme. «Tout est perdu, disent les moines; mesdames, vous nous faites
+grand tort en nous enlevant les peintures. C'est un péché de vous
+peindre si fort et de vous déguiser de la sorte; car jamais l'usage de
+la peinture ne fut inventé que pour nous, et vous vous rougissez
+tellement que vous effacez les images qu'on suspend dans nos
+chapelles.--Les dames répondent: La peinture nous a été donnée bien
+avant qu'on inventât les _ex voto_ pour les moines grands et petits. Je
+ne vous ôte rien, dit une dame, en peignant les rides qui sont
+au-dessous de mes yeux, et en les effaçant de manière à pouvoir traiter
+encore avec hauteur ceux qui s'affolent de moi.
+
+ [495] Nostradamus n'a point parlé de lui. Voyez Crescimbeni,
+ _Giunta alle Vite_, pag. 200, et Millot, tom. III, pag. 156.
+
+Dieu dit aux moines: _Si vous le trouvez bon_, je donne vingt ans pour
+se peindre aux femmes qui en ont plus de vingt-cinq; soyez plus généreux
+que moi, donnez-leur en trente.--Nous n'en ferons rien, répondent les
+moines, nous leur en donnerons dix _par complaisance pour vous_; mais
+sachez qu'après ce temps nous voulons être sûrs qu'elles nous laisseront
+en paix. Alors vinrent Saint-Pierre et Saint-Laurent, qui firent une
+bonne et ferme paix entre les parties, l'un et l'autre ayant juré de la
+maintenir. Ils retranchèrent cinq ans des vingt, et en ajoutèrent cinq
+aux dix. Ainsi fut vidé le procès, et les parties demeurèrent d'accord.
+
+Mais le poëte s'écrie que le serment est violé, que les femmes se
+mettent tant de blanc et de vermillon sur le visage, que jamais on n'en
+vit plus aux _ex voto_. Il nomme une quantité de drogues dont elles se
+servent, la plupart inconnues aujourd'hui. «Elles mêlent, dit-il, avec
+du vif-argent du cafera, du tifrigon, de l'angelot, du berruis, et s'en
+peignent sans mesure. Elles mêlent avec du lait de jument, des fèves,
+nourriture des anciens moines et la seule chose qu'ils demandent, par
+droit ou par charité, de sorte qu'il ne leur en reste plus rien[496].
+Elles ont encore fait pis que tout cela; elles ont amassé provision de
+safran, et l'ont fait tellement enchérir qu'on s'en plaint outre-mer:
+mieux vaudrait-il qu'on le mangeât en ragoûts et en sauces que de le
+perdre ainsi. Il conviendrait du moins qu'elles prissent les étendards
+et les armes des croisés pour aller chercher outre-mer le safran
+qu'elles ont tant d'envie d'avoir». On voit par là que l'on tirait le
+safran de l'Orient, qu'on s'en servait pour la cuisine, et, ce qu'il est
+assez difficile de concevoir, qu'il entrait, même en très-grande
+quantité, dans la toilette des dames, avec le blanc, le rouge et encore
+d'autres couleurs[497].
+
+ [496] L'abbé Millot observe ici très-gravement qu'ils
+ demandaient alors autre chose que des fèves.
+
+ [497] Le moine de Montaudon en voulait au rouge des femmes.
+ J'ai trouvé un autre dialogue sur le même sujet, entre Dieu
+ et lui dans un manuscrit de la Bibliothèque impériale, n°.
+ 7226.
+
+Le même poëte prend un tour à peu près semblable, et qui n'est pas moins
+vif, pour se venger apparemment de mauvaises réceptions qui lui avaient
+été faites dans quelques provinces, et montrer sa satisfaction du bon
+accueil qu'il avait reçu dans d'autres. Il était monté au ciel pour
+parler à Saint-Michel, qui l'avait mandé; il entendit Saint-Julien qui
+se plaignait à Dieu d'avoir été dépouillé de son fief et de tous ses
+droits. Autrefois quiconque voulait avoir bon gîte lui adressait le
+matin sa prière; mais avec les méchants seigneurs qui vivent à présent
+il ne reçoit plus de prière ni le matin ni le soir. Ils refusent
+l'hospitalité à tout le monde, ou laissent partir à jeûn le matin ceux à
+qui ils donnent à coucher; il est pourtant encore assez content des
+Toulousains, des Carcassonnois, des Albigeois; il n'a ni à se plaindre
+ni à se louer de quelques autres; enfin Saint-Julien, patron de
+l'hospitalité, distribue la louange ou le blâme selon que le poëte a été
+bien ou mal reçu.
+
+Folquet de Lunel[498], poëte très-dévot, fait, _au nom du Père glorieux
+qui forma l'homme à son image_, une satire générale des moeurs de tous
+les états, depuis l'empereur jusqu'aux aubergistes de village.
+«L'empereur, dit-il, exerce des injustices contre les rois, les rois
+contre les comtes; les comtes dépouillent les barons, ceux-ci leurs
+vassaux et leurs paysans. Les laboureurs, les bergers font à leur tour
+d'autres injustices. Les gens de journée ne gagnent point l'argent
+qu'ils exigent. Les médecins tuent au lieu de guérir, et ne s'en font
+pas moins payer. Les marchands, les artisans sont menteurs et voleurs,
+etc.».
+
+ [498] Crescimbeni ne parle pas de lui. Voyez Millot, t. II,
+ p. 138.
+
+Dans une autre satire ou sirvente satirique, Marcabres[499] s'en prend
+aux seigneurs, aux barons, à leurs femmes, aux Troubadours, à tout le
+monde, à qui il reproche une horrible corruption de moeurs. On y trouve
+cette image gigantesque, mais singulière. «Le monde est couvert d'un
+gros arbre touffu qui s'est étendu si prodigieusement qu'il embrasse
+tout l'Univers. Il a jeté de si profondes racines qu'il est impossible
+de l'abattre. Cet arbre est la méchanceté. Pour peu qu'on y touche ceux
+qui devraient protéger la vertu jettent les hauts cris. Comtes, rois,
+amiraux, princes, sont pendus à cet arbre par le lien de l'avarice, si
+fort qu'on ne saurait les détacher».
+
+ [499] Nostradamus n'a donné sur ce poète qu'un tissu
+ d'erreurs; Crescimbeni en corrige quelques-unes dans ses
+ notes, mais non pas toutes. Voyez Millot, _ub. supr._, p.
+ 250.
+
+Le clergé était alors dans toute sa puissance, et il en abusait. Les
+Troubadours ne l'épargnaient pas; quelques uns même lui prodiguaient des
+injures violentes et grossières. «Ah! faux clergé, lui dit Bertrand
+Carbonel[500], traître, menteur, parjure, voleur, débauché, mécréant, tu
+commets chaque jour tant de désordres publics que le monde est dans le
+trouble et la confusion. Saint-Pierre n'eut jamais rentes, châteaux ni
+domaines; jamais il ne prononça d'excommunications ou d'interdits. Vous
+ne faites pas de même, vous qui pour l'or excommuniez sans raison, etc.
+Que le Saint-Esprit qui prit chair humaine écoute mes voeux, dit
+Guillaume Figuiera[501], et qu'il te brise le bec, Rome; je ne puis
+comprendre combien tu es fourbe envers nous et envers les Grecs. Rome,
+tu traînes avec toi les aveugles dans le précipice; tu franchis les
+bornes que Dieu t'a données, car tu absous les péchés à prix d'argent,
+et tu te charges d'un fardeau plus fort qu'il ne t'appartient.......
+Dieu te confonde, Rome....! Rome de mauvaises moeurs et de mauvaise foi,
+etc.».
+
+[500] Voyez Nostradamus et Crescimbeni, corrigés par Millot, _ub.
+supr._, p. 432.
+
+[501] Millot, _ibid._, p. 448. Je rectifie sa traduction, qui n'est
+nullement conforme au texte; il en a fallu faire autant de plusieurs
+autres passages.
+
+ _Lo Sain Esperitz
+ Que receup cara humana
+ Entenda mos precs_
+
+ _E fraigna tos becs,
+ Roma; no'm entrecs
+ Com' es falsa e trafana
+ Vas nos e va'ls Grecs_.
+
+Pierre Cardinal, l'un des censeurs les plus âpres de moeurs de son
+siècle[502], n'a pas épargné les prêtres et les moines dans ses satires.
+«Indulgences, pardons, Dieu et le diable, ils mettent, dit-il, tout en
+usage. À ceux-là, ils accordent le paradis par leurs pardons; ils
+envoyent ceux-ci en enfer par leurs excommunications; ils portent des
+coups qu'on ne peut pas parer, et nul ne sait si bien forger des
+tromperies qu'ils ne le trompent encore mieux». Et plus loin: «Il n'est
+point de vautour qui évente de si loin une charogne que les gens
+d'église et les prédicateurs sentent un homme riche. Aussitôt ils en
+font leur ami; et quand il lui survient une maladie, ils lui font faire
+une donation qui dépouille ses parents.... Vous les voyez sortir tête
+levée des mauvais lieux pour aller à l'autel. Rois, empereurs, ducs,
+comtes et chevaliers avaient coutume de gouverner les états; les clercs
+ont usurpé sur eux cette autorité, soit à force ouverte, soit par leur
+hypocrisie et leurs prédications, etc.».
+
+ [502] Millot, t. III, p. 236 et suiv.
+
+Mais ce n'était pas seulement sur le clergé que la liberté des
+Troubadours s'exerçait; elle n'épargnait pas les objets les plus sacrés;
+et dans ce siècle où la religion avait tant d'empire sur les opinions et
+si peu sur les moeurs, où elle armait les croyants contre les incrédules,
+et même contre les croyants quand l'intérêt temporel de ses chefs le
+voulait ainsi, elle n'était guère plus respectée des poëtes dans leurs
+vers, que des moines dans leur conduite. C'était pour eux, même dans
+leurs poésies amoureuses, un sujet de figures, d'apostrophes ou de
+comparaisons comme les autres, et dont ils usaient tout aussi librement.
+
+L'un compare un baiser de sa dame[503] aux plus douces joies du Paradis;
+l'autre abandonnerait sans façon sa part de ce lieu de délices pour les
+faveurs de la sienne; un troisième[504], si Dieu le laisse jouir de son
+amour, croira que le Paradis est privé de liesse et de joie; un autre,
+quand il est auprès de sa maîtresse, fait le signe de la croix, tant il
+est émerveillé de la voir[505]; un autre encore assure que, s'il obtient
+le bonheur qu'il désire, il éprouvera ce que dit la Bible, qu'en bonne
+aventure un jour vaut bien cent, allusion très-profane à des paroles du
+psalmiste[506]; un autre enfin se croit en amour l'égal des grands et
+des rois: ces vaines distinctions de rang disparaissent, dit-il, devant
+Dieu, qui ne juge que les coeurs; puis s'adressant à sa dame: «O parfaite
+image de la Divinité, que n'imitez-vous votre modèle[507]»! Plusieurs,
+lorsqu'ils sont guéris de leur passion pour une femme mariée, ne croient
+pouvoir la quitter qu'en se faisant délier de leurs serments par un
+prêtre, et le prêtre vient très-sérieusement les dispenser de
+l'adultère[508]; d'autres, maltraités par leur dame, font dire des
+messes, brûler des cierges et des lampes pour se la rendre
+favorable[509].
+
+ [503]
+
+ _E mi baisa la boqu'els huels amdos
+ Don mi sembla lo ioy de Paradis_.
+ BENARD DE VENTADUR.
+
+ [504] Arnaud de Marveil:
+
+ _Que si m'lais Dieus s'amor iauzir,
+ Semblaria'm, tan la dezir,
+ Ab lyeis Paradisus desertz_.
+
+ [505] Arnaud Catalans.
+
+ [506]
+
+ _Dies una in atriis tuis super millia_.
+
+ L'auteur de ce trait est Bernard de Ventadour.
+
+ [507] Arnaud de Marveil.
+
+ [508] Entre autres, Pierre de Barjac. Millot, t. I, p. 122.
+
+ [509] Arnaud Daniel, dans Millot, t. II, p. 485. Dans
+ Nostradamus, cela est plus fort, il entend mille messes par
+ jour, priant Dieu de pouvoir acquérir la grâce de sa dame; p.
+ 42. Dans le texte provençal, six messes selon quelques
+ manuscrits, et mille messes selon d'autres.
+
+ _Sis {
+ {messas naug en perferi
+ Mill {
+ En art lum de ser e d'oli
+ Che Dieus me don bon afert_.
+
+Dans des sujets plus graves, l'un[510], regrettant un Troubadour[511]
+que la mort vient d'enlever, dit que _Dieu l'a pris pour son usage_. Si
+la Vierge aime les gens courtois, ajoute-t-il, qu'_elle prenne
+celui-là_. L'autre[512], ayant perdu sa maîtresse, dit qu'il ne prie pas
+Dieu de la recevoir dans son Paradis; sans elle, le Paradis lui
+paraîtrait mal meublé de courtoisie. Raimond de Castelnau, dans une
+satire dirigée principalement contre les moines, dit que «si Dieu sauve,
+pour bien manger et avoir des femmes, les moines noirs, les moines
+blancs, les templiers, les hospitaliers et les chanoines auront le
+Paradis, et que S. Pierre et S. Paul sont bien dupes d'avoir tant
+souffert de tourments pour un Paradis qui coûte si peu aux autres[513]».
+Dans une pièce dévote consacrée à la Vierge, Peyre, ou Pierre de
+Corbian, affirme que tous les chrétiens savent et croient ce que l'ange
+lui dit _quand elle reçut par l'oreille Dieu qu'elle enfanta
+vierge_[514]. Il compare la merveille de son enfantement à l'action du
+soleil, dont la lumière traverse le verre sans le corrompre, comparaison
+qui a été répétée par d'autres poëtes, et même, je crois, par des
+docteurs. Peyre Cardinal tient un plaidoyer tout prêt pour le jour du
+jugement, en cas que Dieu veuille le damner[515]. Il dira à Dieu que
+_Dieu a grand tort_ de perdre ce qu'il peut gagner, et de ne pas remplir
+son Paradis autant qu'il peut; à saint Pierre, qui en est le portier,
+que la porte d'une cour doit être ouverte à tout le monde. Il prouvera
+enfin à Dieu, par de bons arguments, qu'il ne doit pas le damner pour
+des péchés qu'il n'eût pas commis s'il n'avait pas été au monde; mais il
+prie la sainte Vierge d'obtenir qu'il ne soit pas obligé d'en venir là
+avec son fils.
+
+ [510] Deudes de Prades.
+
+ [511] Hugues Brunet; Millot, t. I, p. 315.
+
+ [512] Boniface Calvo, _ibid._, t. II, p. 366.
+
+ [513] Boniface Calvo, p. 77. Le texte provençal dit;
+
+ _Si monge nier vol Dieu que si an sal
+ Per pro maniar ni per femnas tenir,
+ Ni monge blanc per boulas amentir,
+ Ni per erguelh temple ni l'ospital_,
+
+ _Ni canonge per prestar a renieu,
+ Ben tenc per folh sanh Peyre, sanh Andrieu
+ Que sofriro per Dieu aital turmen,
+ S'aiquest s'en uen aissi a salvamen_.
+
+ [514] Millot, t. III, p. 233.
+
+ [515] _ibid._, p. 268.
+
+Un Troubadour qui servait dans une croisade[516], mécontent du tour que
+les affaires y avaient pris, s'écrie: «Seigneur Dieu, si vous m'en
+croyiez, vous prendriez bien garde à qui vous donneriez les empires, les
+royaumes, les châteaux et les tours». Un autre[517], désespéré de la
+mort du bon roi saint Louis, si ardent à servir Dieu, maudit les
+croisades et le clergé, promoteur de la guerre sainte; il maudit Dieu
+lui-même qui pouvait le rendre heureux; il voudrait que les chrétiens se
+fissent mahométans, puisque Dieu est pour les infidèles. Dans une tenson
+de Peguilain, il propose à Elias, son interlocuteur, cette question à
+résoudre. Sa dame lui a permis de passer une nuit avec elle, mais sous
+promesse de ne faire que ce qu'elle voudra; il se croit obligé d'être
+fidèle à son serment. J'aimerais mieux le rompre, répond Elias; j'en
+serais quitte pour aller chercher des pardons en Syrie[518]; trait de
+lumière sur l'efficacité morale des pélerinages à la Terre-Sainte, des
+indulgences, des pardons et de toutes les superstitions de cette espèce.
+Dans une autre tenson entre Granet et Bertrand[519], deux Troubadours
+peu célèbres, Granet exhorte Bertrand à renoncer à l'amour et à
+travailler au salut de son âme en passant outre-mer, où l'antechrist est
+sur le point de détruire ceux qui y sont allés pour convertir les
+infidèles. Bertrand répond qu'il est fort aise du succès de
+l'antechrist; qu'il est prêt à croire en lui, dans l'espérance qu'il
+fléchira en sa faveur le coeur de sa maîtresse. Granet lui reproche
+l'indigne voie par laquelle il veut parvenir à son but. Ce bien, lui
+dit-il, serait payé trop cher par votre damnation. Tout est légitime
+pour sauver ma vie, répond Bertrand; je meurs pour la plus aimable des
+femmes, et ayant perdu l'esprit, si je pèche en me jetant dans les bras
+de l'antechrist, Dieu doit me le pardonner[520]».
+
+ [516] Peyrols d'Auvergne; Millot, t. I, p. 322.
+
+ [517] Austan d'Orlach, qui n'est connu que par cette pièce;
+ Millot, t. II, p. 430.
+
+ [518] Millot, t. II, p. 240.
+
+ [519] _Ibid._, p. 133.
+
+ [520] Millot, t. II, p. 135.
+
+Cette folie des croisades d'outre-mer fut souvent l'objet de leurs
+chants, et la croisade barbare contre les malheureux Albigeois, dont ils
+voyoient sous leurs yeux les horreurs, fut celui de leurs satires. Ils
+ne ménagent ni les guerriers qui massacraient des populations entières
+par ordre d'un pontife, ni les inquisiteurs qui livraient aux bûchers ce
+que le fer avait épargné, ni les moines, ni le clergé leurs complices,
+ni les papes moteurs intéressés et politiques de ce carnage religieux.
+La liberté de leurs expressions passe tout ce qu'on s'est permis dans
+des siècles à qui l'on fait un grand reproche de n'avoir pas respecté
+des superstitions sanguinaires. Mais ces horreurs eurent aussi parmi
+eux des apologistes. Il se trouva des Troubadours qui ne rougirent point
+de les chanter. Folquet de Marseille fit plus[521], il ne chanta point
+la croisade; il la suscita, la soutint, en attisa en quelque sorte les
+bûchers et les fureurs. Folquet avait dans sa jeunesse aimé, rimé, mené
+une vie errante et adonnée au plaisir, comme les Troubadours ses
+confrères. Sa tête ardente avait passé subitement à d'autres extrémités.
+Devenu moine de Citeaux, bientôt abbé, et peu de temps après évêque de
+Toulouse dès qu'il vit la persécution et la proscription s'élever contre
+les Albigeois et contre le comte de Toulouse, il se joignit aux
+persécuteurs. Il servit de son influence, de ses conseils, de ses
+prédications violentes les croisés et leur chef, le trop fameux comte de
+Montfort. Après avoir vaincu par les armes du fanatisme le comte son
+seigneur, dans Toulouse même, capitale de ses états, il alla présenter
+au pape le fondateur des Dominicains et de l'Inquisition, qu'il établit
+solidement dans son diocèse, et qui y a régné si long-temps. Perdigon,
+simple Troubadour, élevé par son talent à la dignité de chevalier et à
+la fortune[522], le déshonora par la part qu'il prit aux intrigues et
+aux violences de Folquet. Il chanta même la défaite et la mort du roi
+d'Arragon son bienfaiteur, défenseur du comte Raimond, à la bataille de
+Muret[523]. Vers la fin du même siècle, lorsque les bûchers étaient
+éteints, l'imagination d'un comte de Foix[524] les rallumait encore, et
+en menaçait tous ceux qui se renommeraient de l'Arragon. «Leurs cendres,
+disait-il, seront jetées au vent, leurs âmes envoyées en enfer».
+
+ [521] Millot, t. I, p. 179 et suiv.
+
+ [522] Millot, t. I, p. 428.
+
+ [523] En 1213.
+
+ [524] Roger Bernard III; Millot, t. II, p. 472.
+
+Mais rien dans tout cela n'est aussi fort et ne peint aussi bien les
+fureurs de l'inquisition que ce qu'un naïf inquisiteur fit lui-même, ne
+croyant sans doute laisser qu'un monument des victoires de sa
+dialectique et des triomphes de la foi. C'est un dominicain nommé
+Izarn[525], l'un des suppôts les plus actifs de ce tribunal exécrable,
+et chez qui l'on voit avec regret la lyre d'un Troubadour dans les mains
+d'un brûleur d'hommes. La pièce qu'il nous a laissée est un monument
+précieux[526]; c'est une controverse entre lui et un théologien
+albigeois; elle n'a pas moins de huit cents vers alexandrins. Il lui
+prouve d'abord très-sérieusement par des passages latins de la Bible que
+ce n'est point le diable, mais Dieu qui a créé l'homme; ensuite il le
+plaisante à sa manière sur les assemblées de ses prosélytes et sur la
+façon dont ils se communiquaient le saint-esprit; puis il reprend ses
+argumentations, et pour leur donner plus de force il ajoute en propres
+mots: «Si tu refuses de me croire, _voilà le feu qui brûle tes
+compagnons tout prêt à te consumer_[527]». Après de nouveaux efforts de
+dialectique, il lui dit encore: «_Ou tu seras jeté dans le feu_, ou tu
+te rangeras de notre côté, nous qui avons la foi pure avec ses sept
+échelons appelés sacrements». De l'explication des dogmes il passe à la
+défense du mariage, et supposant que son antagoniste n'est pas sur ce
+point de l'avis de Dieu et de Saint-Paul: «On apprête le feu, dit-il, et
+la poix et les tourments où tu dois passer[528]..... Avant que je te
+donne ton congé, dit-il encore, et que je te laisse entrer dans le
+feu[529], je veux disputer avec toi sur la résurrection au jugement
+dernier. Tu n'y crois pas; cependant rien n'est plus certain». Et c'est
+en effet avec le ton de la certitude qu'il lui donne pour preuve ce que
+les incrédules présentent comme objection. «Si la tête d'un homme était
+outre-mer, un de ses pieds à Alexandrie, l'autre au mont Calvaire, une
+main en France et l'autre à Haut-Vilar[530], que le corps fût en
+Espagne, où on l'eût fait porter, qu'il fût brûlé et mis en cendres, et
+qu'on pût le jeter au vent, il faut qu'au jour du jugement tout se
+rassemble et reprenne la forme qu'il avait au baptême; la preuve en est
+dans le livre de Job, etc.». Il ne cesse de lui répéter le plus fort de
+ses arguments, celui du feu. «Hérétique, lui dit-il, avant que le feu te
+saisisse et que tu sentes la flamme, puisque notre croyance est
+meilleure que la tienne, je voudrais bien que tu me dises pour quelle
+raison tu nies notre baptême[531]....» Enfin, pour péroraison, avant que
+le pauvre hérétique réponde, il lui montre le feu qui s'allume[532]
+«Ecoute, ajoute-t-il le cor va déjà par la ville, le peuple s'assemble
+pour voir la justice qui va se faire et comment tu vas être brûlé». Ce
+ne sont plus ici des forfaits imputés à l'inquisition naissante que l'on
+ose nier et dont on essaie de la défendre, c'est l'inquisition elle-même
+qui nous apparaît en personne, qui proclame, en chantant, ses triomphes,
+et qui prononce, avec le sourire du tigre, ses épouvantables arrêts.
+
+ [525] Ni Nostradamus, ni Crescimbeni n'ont parlé de cet
+ inquisiteur poëte. Voyez Millot, t. II, p. 42 et suiv.
+
+ [526] Ce poëme est à la Bibliothèque impériale, dans un
+ manuscrit provençal du fond de d'Urfé; il est intitulé: _Aiso
+ fon las novas del Heretic_. En voici les premiers vers:
+
+ _Diguas me tu heretic, parl'ap me un petit,
+ Que tu non parlaras gaire que iat sia grazit,
+ Si per forsa n'ot ve, segon c'avenz auzit.
+ Segon lo mieu veiaire ben as Dieu escarnit
+ Tan fe e ton baptisme renegat e guerpit_
+ _Car crezes que Diables t'a format e bastit
+ E tan mal a obrat e tan mal a ordit
+ Pot dar salvatios falsamen as mentit.
+ Veramen fetz Dieu home et el l'a establit
+ E'l formet de sas mas aisi com es escrit_:
+ Manus tuoe fecerunt me et plasmaverunt me.
+
+ [527]
+
+ _E s'aquest no vols creyre vec t'el foc arzirat
+ Que art tos companhos.........,
+ Si cauziras el foc o remanras ab nos
+ C'avem la fe novela ab los sept escalos
+ Que son ditz sacramens los cals mostra razos
+ Que devem creyre tug a salvamen de nos_.
+
+ [528]
+
+ _E tu malvat her'tic iest tant desconoissens
+ Que nulla re qui es mostr' per tant de bos guirens,
+ Con es de Dieu e san Paul non iest obédiens,
+ Nit' pot entrar en cor ni passar per las dens
+ Per qu'el foc s'aparelha e la peis el turmens
+ Per on deu espassar_..........
+
+ [529]
+
+ _Ans que ti don comiat nit' lais el foc intrar
+ De resurrectio vuelh ab tu disputar......
+ .........................................
+ Si la testa de l'hom era lai otramar.
+ L'us pos en Alissandria, l'autr'eg Monti-Calvar,
+ La una ma en Fransa, l'autra en Autvilar,
+ El cors fos en Espanha que si fos fag portar,
+ Que fos ars e fos cenres c'om to poques ventar
+ Lo dia del judizi coven apparelhar
+ En eissa quela forma que fon al bateiar.
+ En la sant escriptura o podes a trobar:
+ Job_, etc.
+
+ [530] Millot, qui ne fait ici, comme à son ordinaire, que
+ copier la traduction de Sainte-Palaye, traduction que l'on
+ est souvent obligé de rectifier quand on la rapproche du
+ texte, met après ce mot _Haut-Vilar_ (lieu inconnu); et en
+ effet il serait difficile de deviner ce que veut dire ce
+ _Aut-Vilar_, opposé à la France: mais on peut très-bien se
+ passer de le savoir.
+
+ [531]
+
+ _Heretic, be volria ans qu'el foc te prezes,
+ Ni sentisses la flamma, fin est mieg nostre cres,
+ Que diguas lo veiaire per cal razo descies
+ Lo nostre baptisti li que bos essanct es_.
+
+ [532]
+
+ _Si ara not confessas, lo foc es alucatz,
+ El corn va per la vil al pobl' es amassatz
+ Per vezer la justizia, c'adès seras crematz_.
+
+À ne considérer les Troubadours que sous le point de vue littéraire, et
+plus particulièrement sous celui qui nous a conduits à parler d'eux, on
+voit dans leurs poésies des traces de l'imitation des poésies arabes et
+le modèle des premières formes qu'eut en naissant la poésie moderne. Un
+grand nombre de chansons et de sirventes commencent par des descriptions
+du printemps ou des comparaisons tirées des fleurs, de la verdure, du
+chant des oiseaux, du cours des ruisseaux, de la fraîcheur des
+fontaines. Tout cela est oriental, ainsi que l'emploi assez fréquent du
+rossignol dans des descriptions poétiques ou dans des messages d'amour.
+C'est aussi dans leurs chansons que se trouvent pour la première fois
+ces recherches de pensées et d'images galantes inconnues aux poëtes
+anciens. C'est là qu'on entend un amant dire, en parlant des yeux de sa
+dame: «Un doux regard qu'ils me lancèrent à la dérobée fraya le chemin à
+l'amour pour passer à travers mes yeux au fond de mon coeur». C'est là
+qu'un autre amant dit que ses yeux ont vaincu son coeur, et que son coeur
+l'a vaincu lui-même[533]; que ses yeux en meurent, et que lui et son
+coeur en meurent aussi; car ses yeux le font mourir de tristesse, d'envie
+et de souffrance; ils meurent eux-mêmes de douleur et son coeur de
+désir[534] qu'un autre enfin assure que la main de sa dame, qu'il vit
+quand elle ôta son gant, lui enleva le coeur, et que ce gant a rompu la
+serrure dont il avait fermé son coeur contre l'amour[535].
+
+ [533] Hugues de Saint-Cyr; Millot, t. II, p. 178.
+
+ [534] Millot s'en est tenu à la première phrase, et a
+ dissimulé le reste; le manuscrit provençal porte
+ littéralement:
+
+ _Gent an sauput mey huelh uenser mon cor
+ E'l cor a uensut me_.
+ ..........................................
+ _Moron miey huelh, el ieu e'l cor en mor_.
+ ..........................................
+ _Que'm fan mos huelhs qu'aissy'm uolon aucire
+ De pessamen, d'enuey e de cossir,
+ E'ls huelhs de dol e mon cor de dezir_.
+
+ [535] Aimery de Belenvei; Millot, t. II, p. 334.
+
+Ailleurs, il s'élève une dispute entre le coeur d'un poëte et sa raison
+au sujet des plaintes que font les amants contre les dames, et chacun
+défend sa cause avec toutes les ressources de l'esprit. L'amour qui fait
+veiller en dormant, qui peut brûler dans l'eau, noyer dans le feu, lier
+sans chaîne, blesser sans faire de plaie; tout cela est littéralement
+dans des chansons de Troubadours[536]. Quand nous retrouverons par la
+suite ces sortes de subtilités dans les meilleurs poëtes italiens, nous
+n'aurons donc pas de peine à en reconnaître la source. Elle découle
+originairement de la poésie des Arabes, qui en est remplie. Les
+Provençaux en les prenant pour modèles n'avaient ni le goût formé ni les
+exemples d'un meilleur style qui auraient pu les en garantir, et quand
+ils portèrent cette contagion en Italie, rien ne pouvait non plus y en
+arrêter les progrès.
+
+ [536] Dans une pièce de Pierre Vidal.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+_État des Lettres en Italie au treizième siècle; commencement de la
+Poésie italienne; Poëtes siciliens; L'empereur Frédéric II; Pierre des
+Vignes; Nouveaux troubles en Italie après la mort de Frédéric; Écoles et
+Universités; Grammairiens; Historiens; Poésie latine; Poëtes siciliens
+depuis Frédéric; Poëtes italiens avant le Dante_.
+
+
+Nous avons vu quel fut, chez les Arabes ou Sarrazins, le sort des
+sciences et des lettres. Nous avons aperçu dans les communications
+immédiates de ces conquérants de l'Espagne avec les provinces
+méridionales de la France, la cause, sinon absolue, du moins
+occasionnelle et puissamment déterminante de l'amour des Provençaux pour
+la poésie, l'origine d'une partie de leurs fictions romanesques, de
+leurs formes poétiques et des défauts brillants de leur style; nous
+avons ensuite vu les Troubadours se répandre avec leur nouvel art dans
+les petites cours féodales de la France, de l'Espagne et de l'Italie,
+exciter l'admiration, chanter l'amour, inspirer la joie, devenir l'âme
+des plaisirs et des fêtes, et recueillir pour récompense des honneurs,
+des présents, la faveur des souverains, et, ce qui était souvent d'un
+plus grand prix à leurs yeux, les faveurs des belles. Leur fréquentation
+dans les cours de la Lombardie au douzième siècle est certaine; leurs
+succès et l'estime que l'on y fit d'eux ne le sont pas moins; le soin
+qu'on y prit d'apprendre le provençal pour les mieux entendre et
+l'empressement qu'avaient un assez grand nombre d'Italiens qui se
+sentaient le génie poétique, mais à qui il manquait une langue, de faire
+des vers provençaux et de se mettre eux-mêmes au rang des Troubadours,
+en sont des preuves incontestables. Sans cela, _Calvi_ de Gênes,
+_Giorgi_ de Venise, Percival _Doria_, dont le nom dit assez la patrie,
+le fameux _Sordel_ et plusieurs autres ne grossiraient pas leur liste.
+Quand la langue italienne naquit et qu'elle put subir le joug de la
+mesure et de la rime, il n'est pas douteux encore que l'exemple des
+Troubadours ne servît de règle et d'objet d'émulation partout où l'on
+avait pu entendre ou lire leurs productions. Les deux langues furent
+quelque temps rivales, et parurent se disputer l'empire[537]; mais
+l'italien resta bientôt maître du champ de bataille, et le provençal
+disparut avec la gloire passagère des Troubadours.
+
+ [537] Tiraboschi, t. IV, liv. III, chap. 3.
+
+Ce ne fut cependant pas en Lombardie que se firent entendre les
+premiers essais de poésie en langue italienne; il est vrai du moins que
+ce n'est pas de ceux qui purent y paraître que se sont conservés les
+plus anciens fragments connus. C'est en Sicile qu'ils reçurent la
+naissance; c'est dans ce pays, successivement occupé par les Grecs, par
+les Sarrazins, par les Normands, visité par les Provençaux, et où
+régnait alors l'empereur d'Allemagne Frédéric II, que la lyre italienne
+bégaya ses premiers accords; et une circonstance qui ajoute à la gloire
+poétique de cet empereur, c'est qu'il fut en quelque sorte le premier à
+donner le tort et l'exemple. Les recueils d'anciennes poésies
+contiennent bien quelques morceaux qui peuvent être antérieurs de peu de
+temps à ce qui nous reste de Frédéric. On cite surtout une chanson d'un
+certain _Ciullo d'Alcamo_, sicilien; mais on ne sait rien de ce
+_Ciullo_, sinon qu'il vivait à la fin du douzième siècle, et sa chanson,
+qui est en strophes de cinq vers d'une construction bizarre, écrite dans
+un jargon plus sicilien qu'italien, mérite à peine d'être comptée[538].
+L'honneur de la priorité reste donc à Frédéric II. On sentira mieux le
+mérite qu'il eut à s'occuper des lettres, si l'on se rappelle les
+principales circonstances de sa vie et l'agitation où furent pendant son
+règne et l'Italie et ses autres états.
+
+ [538] Cette chanson, telle que la rapporte l'Allacci, _Poeti
+ Antichi_, p. 408 et suiv., est composée de trente-deux
+ strophes, qui paraissent en effet de cinq vers; mais alors il
+ faut que les trois premiers soient de quinze syllabes. On a
+ eu beau les comparer aux vers politiques des Grecs, ou à nos
+ vers alexandrins, ils ne ressemblent réellement ni aux uns ni
+ aux autres, ni à aucune espèce de vers connus. En voici la
+ première strophe:
+
+ _Rosa fresca aulentissima capari in ver l'estate
+ Le Donne te desiano pulcelle e maritate
+ Traheme deste focora se teste a bolontate
+ Per te non aio abento nocte e dia
+ Pensando pur di voi Madonna mia_.
+
+ Il est aisé de voir que chacun des trois premiers vers doit
+ se diviser en deux, dont le premier est un vers de huit
+ syllabes, de ceux qu'on appelle _sdruccioli_, et le second un
+ vers de sept syllabes. L'usage d'écrire de suite, non
+ seulement deux vers, mais tous les vers d'une strophe, est
+ commun dans les anciens manuscrits italiens et provençaux;
+ c'est donc ainsi que ces premiers vers doivent être écrits:
+
+ _Rosa fresca aulentissima
+ Capari in ver l'estate
+ Le donne te desiano
+ Pulcelle e maritate
+ Traheme deste focora
+ Se teste a bolontate
+ Per te non aio_, etc.
+
+ La strophe est ainsi de huit vers; la forme en est toute
+ provençale, entremêlée de vers de différentes mesures et de
+ vers rimés et non rimés. Cette chanson, écrite comme elle
+ doit l'être, est une preuve de plus de l'influence de la
+ poésie provençale sur les premiers essais de poésie
+ italienne. (Voy. Crescimbeni, _Ist. della volgar Poes._, t.
+ III, p. 7.)
+
+Frédéric Barberousse avait laissé pour héritier son fils Henri VI, marié
+avec l'héritière du royaume de Sicile, et qui devint, par l'extinction
+des derniers restes de la race normande, le maître de ce royaume.
+Lorsque Henri mourut, lorsque sa femme Constance le suivit un an après,
+Frédéric leur fils était encore enfant. Une combinaison singulière de
+circonstances avait engagé sa mère à lui donner en mourant pour tuteur
+Innocent III, et fit croître à l'ombre du trône pontifical le futur
+successeur de tant de souverains, ennemis en quelque sorte naturels des
+papes, et destiné à l'être lui-même plus qu'aucun d'eux. Deux noms
+rivaux étaient nés en Allemagne des divisions de l'Empire, et
+contribuaient à perpétuer ces divisions[539]. Un fief ou château de
+Conrad le Salique, appelé Gheibeling ou Waibling, et situé dans le
+diocèse d'Augsbourg, avait transmis à la famille de cet empereur le nom
+de Gheibelings ou Gibelins. L'ancienne famille des Guelfes ou Welf, qui
+possédait alors la Bavière, ayant eu plusieurs démêlés avec les
+empereurs descendants de Conrad, ce nom de Guelfe était devenu celui
+d'un parti d'opposition dans l'Empire. Plusieurs empereurs de la maison
+Gheibeling avaient fait la guerre aux chefs de l'église; les Guelfes
+leurs antagonistes avaient pris la défense des papes, et dès-lors les
+noms de Gibelins et de Guelfes s'étaient étendus dans l'Empire et dans
+l'Italie, le premier aux ennemis du St.-Siège, et le second à ses
+partisans.
+
+ [539] Muratori, _Antich. ital._, Dissert. 41.
+
+Lorsqu'après un interrègne de dix ans, Othon, chef du parti Guelfe en
+Allemagne, obtint l'Empire sans qu'il eût été même question de Frédéric,
+nommé cependant roi des Romains du vivant de son père, Othon IV, devenu
+Gibelin en devenant empereur, vit le pape lui opposer le jeune Frédéric,
+dernier rejeton du sang des Gibelins, et Guelfe par sa position, en
+attendant qu'il devînt Gibelin à son tour par son élévation à l'Empire.
+Innocent traita Othon d'usurpateur, dès qu'Othon voulut s'opposer aux
+usurpations du St.-Siège. Il prétexta contre lui les intérêts de son
+pupille, à qui il donna pour appui les rois d'Arragon et de France, afin
+de les donner à Othon pour ennemis. Mais il mourut avant d'avoir pu
+abattre l'un par l'autre. Le règne de ce pontife ambitieux est marqué
+par l'accroissement du pouvoir des papes, quoique ce pouvoir ne s'élevât
+point encore jusqu'à la souveraineté de Rome; il l'est aussi par cette
+fatale croisade qui ruina l'Empire grec et en prépara la destruction
+totale, et par cette autre croisade non moins funeste et plus horrible
+dont le midi de la France fut le théâtre, dont des milliers de chrétiens
+furent les victimes pour quelques différences d'opinion[540], et dans
+laquelle le fer et le feu des combats eurent pour auxiliaire le feu
+nouvellement allumé des bûchers de l'inquisition.
+
+ [540] On accusait les malheureux Albigeois d'avoir adopté
+ l'hérésie des Pauliciens, qui tenait du manichéisme ou de la
+ doctrine des deux principes. Leurs partisans nient qu'ils
+ l'eussent adoptée; les partisans des Pauliciens nient même
+ qu'ils professassent cette doctrine; mais ce n'est pas là la
+ question. La question est de savoir si cette opinion des deux
+ principes, ou toute autre de même nature, peut légitimer les
+ exécrables barbaries qu'exercèrent sur les Albigeois des gens
+ qui prétendaient croire en Dieu, mais bien dignes de ne
+ croire qu'au diable.
+
+Son successeur Honorius III ne voulut, même après la mort d'Othon,
+couronner Frédéric empereur qu'après avoir exigé de lui le voeu d'aller à
+la tête d'une nouvelle croisade reconquérir la Palestine; mais Frédéric,
+alors âgé de vingt-six ans[541], et père d'un fils qui en avait
+dix[542], voyant que l'Allemagne avait besoin de sa présence, et dans
+quelle anarchie étaient ses états de Sicile et de Naples, se montra peu
+empressé d'accomplir ce voeu. On lui attribue même des vues plus grandes
+et plus solides. Il avait, dit-on, conçu le projet de réunir dans un
+seul état l'Italie entière[543], projet qui occupa dans tous les temps
+ceux qui s'intéressèrent véritablement à la prospérité de ce beau pays,
+mais auquel l'intérêt particulier des papes s'opposa toujours. Sommé
+plusieurs fois de tenir sa parole, et devenu même, par son second
+mariage[544], héritier éventuel du royaume de Jérusalem, dont les
+Sarrazins étaient les maîtres, il se dispose enfin à partir avec une
+armée[545]; mais une épidémie se déclare parmi ses troupes; il en est
+atteint lui-même; il remet son entreprise à l'année suivante. Grégoire
+IX, plus impatient encore qu'Honorius de voir l'empereur quitter
+l'Italie, l'excommunie pour ce délai. Frédéric part[546]: Grégoire
+l'excommunie de nouveau, et qui pis est, fait prêcher contre lui, dans
+ses états de Naples, une croisade. Frédéric réussit dans la sienne à
+Jérusalem mieux qu'on ne le voulait à Rome. Il revient enfin, après des
+difficultés, des désagréments sans nombre et des périls personnels où
+son excommunication l'avait jeté[547]. Il en éprouve de nouveaux en
+Italie, et se voit forcé de se battre avec ses croisés contre les
+croisés du pape. Le pontife vaincu[548] a recours aux armes de sa
+profession. Il l'accuse d'hérésie dans des lettres pastorales. Il fait
+plus: il soulève contre lui une nouvelle ligue lombarde qu'il soutient
+pendant près de dix ans par ses exhortations et par ses intrigues.
+
+ [541] C'était en 1228, deux ans après la mort d'Othon.
+
+ [542] Henri, qu'il fit couronner roi des Romains.
+
+ [543] Voltaire, _Essai sur les Moeurs_, etc. ch. 52; Gibbon,
+ _Decline and fall_, etc., c. 59.
+
+ [544] Après la mort de Constance d'Arragon, sa première
+ femme, il épousa la fille de Jean de Brienne, roi titulaire
+ de Jérusalem.
+
+ [545] 1227.
+
+ [546] Août 1228.
+
+ [547] La position où le mit l'obstination du pape à le
+ poursuivre comme excommunié jusque dans Jérusalem même, est
+ si singulière, que le bon Muratori, en rapportant dans ses
+ Annales ces faits étranges, ne peut s'empêcher de dire: _Non
+ potrà di meno di non istrignersi nelle spalle, chi legge si
+ futte vicende_. Ann. 1229.
+
+ [548] 1230.
+
+Le pontife qui le remplace après la courte apparition de Célestin IV sur
+le trône papal[549], Innocent IV va plus loin, et dépose formellement
+Frédéric à Lyon en plein concile[550]. Il déclare l'Empire vacant, et
+fait élire successivement à sa place deux prétendus empereurs. Frédéric
+dans ses états d'Italie tient tête en homme de courage; mais sa vie est
+troublée jusqu'à la fin, et si l'on en croit même quelques auteurs, elle
+est abrégée par un parricide[551].
+
+ [549] Grégoire IX étant mort le 21 août 1241, Célestin IV qui
+ lui succéda, mourut dix-sept ou dix-huit jours après;
+ Innocent IV le remplaça, le 26 juin 1243, après un long
+ interrègne, causé par les dissensions qui agitaient alors le
+ sacré collège.
+
+ [550] Le 17 juillet 1245: ce fut après l'avoir fait accuser,
+ par un évêque italien, et par un archevêque espagnol, d'être
+ hérétique, épicurien et athée. (Voyez les Annales de
+ Muratori.)
+
+ [551] Ces auteurs accusent Mainfroy, fils naturel de
+ Frédéric, de l'avoir étouffé dans sa dernière maladie,
+ Voltaire (_Essai sur les Moeurs_, etc., chap. 51) croit que ce
+ fait est faux, et les historiens italiens les plus sensés
+ pensent de même.
+
+Les historiens d'Italie[552], quoique prévenus contre lui à cause de ses
+querelles avec Rome, conviennent de ses grandes qualités, de ses talents
+et de l'étendue de ses connaissances. Il savait, outre la langue
+italienne, telle qu'elle était alors, le latin, le français, l'allemand,
+le grec et l'arabe. La philosophie, du moins celle de son temps, lui
+était familière, et il en encouragea l'étude dans toute l'étendue de ses
+états. Avant lui, la Sicile était privée de tout établissement
+littéraire; il y fonda des écoles, et appela du continent des savants et
+des gens de lettres; il créa l'université de Naples, qui devint presque
+dès sa naissance la rivale de la célèbre université de Bologne. Il
+redonna un nouvel éclat à l'école de Salerne, qui languissait, et
+pourvut par des lois utiles aux abus qui s'étaient introduits dans la
+médecine. Il fit traduire du grec et de l'arabe plusieurs livres
+intéressants pour cette science, qui n'avaient point encore été
+traduits: il en fit autant de quelques ouvrages d'Aristote, dont il
+ordonna l'étude dans ses états de Naples, et même dans les universités
+de Lombardie. Sa cour, dit un ancien auteur[553], était le rendez-vous
+des poëtes, des joueurs d'instruments, des orateurs, des hommes
+distingués dans tous les arts. Il établit à Palerme une académie
+poétique, et se fit un honneur d'y être admis avec ses deux fils, Enzo
+et Mainfroy, qui cultivaient aussi la poésie. Une des études favorites
+de Frédéric était celle de l'histoire naturelle; on retrouve une partie
+des connaissances qu'il y avait acquises dans un traité qu'il nous a
+laissé de la chasse à l'oiseau[554]. Il n'y traite pas seulement des
+oiseaux dressés à la chasse, mais de toutes les espèces en général; des
+oiseaux d'eau, de ceux de terre, de ceux qu'il appelle moyens, et des
+oiseaux de passage. Il parle de la nourriture de ces différentes
+espèces, et de ce qu'elles font pour se la procurer. Il décrit les
+parties de leurs corps, leur plumage, le mécanisme de leurs ailes, leurs
+moyens de défense et d'attaque. Ce n'est que dans le second livre qu'il
+en vient aux oiseaux de proie, et qu'il enseigne l'art de les choisir,
+de les nourrir, de les former à tous les exercices qui en font des
+oiseaux chasseurs, et qui font servir au plaisir de l'homme, plus vorace
+qu'eux, l'instinct de voracité qu'ils ont reçu de la nature.
+
+ [552] Ricordano Malespini, _Stor. fior._ Giov. Villani,
+ _Stor._ Tiraboschi, _Stor. della Lett. ital._, t. IV, liv.
+ III, etc.
+
+ [553] _Cento Novelle Antich. nov._ 20.
+
+ [554] _De Arte venandi cum avibus_. Ce traité, divisé en
+ deux livres, ne s'est point conservé en entier. Mainfroy,
+ fils de Frédéric, en avait suppléé plusieurs parties et des
+ chapitres entiers. C'est sur un manuscrit rempli de lacunes,
+ qui appartenait au savant Joachim Camérarius, qu'il fut
+ imprimé à Augsbourg (_Augustoe vendelicorum_) en 1569, in-8º.
+
+Il n'est resté de poésies de Frédéric II, qu'une ode ou chanson galante,
+dans le genre de celles des Provençaux, et que l'on croit un ouvrage de
+sa jeunesse: on y voit la langue italienne à sa naissance, encore mêlée
+d'idiotismes siciliens[555], et de mots fraîchement éclos du latin, qui
+en gardaient encore la trace[556]. L'ode est composée de trois strophes,
+chacune de quatorze vers, l'entralacement des rimes est bien entendu et
+tel que les lyriques italiens le pratiquent souvent encore. Les pensées
+en sont communes, et les sentiments délayés dans un style lâche et
+verbeux, mais cela n'est pas mal pour le temps et pour un roi, qui avait
+tant d'autres choses à faire que des vers[557]. Nous avons vu un autre
+Frédéric en faire de meilleurs, mais plus de cinq cents ans après; et le
+Frédéric de Sicile n'avait pas, comme celui de Prusse, un Voltaire pour
+confident et pour maître.
+
+[555] Tiraboschi, t. IV, liv. III, ch. 3; Crescimbeni, _Istoria della
+volgar poesia_, t. III.
+
+[556] Comme _eo_ venu d'_ego_, moi, qui était prêt à devenir _io_, et
+_meo_, mien, qui est le mot latin même, et qui devint peu de temps après
+_mio_.
+
+ [557] Voici la première strophe de sa _canzone_:
+
+ _Poiche ti piace, amore,
+ Ch'eo deggia trovare_
+ _Faron de mia possanza
+ Ch'eo vegna a compimento.
+ Dato haggio lo meo core
+ In voi, Madonna, amare;
+ E tutta mia speranza
+ In vostro piacimento.
+ E no mi partiraggio
+ Da voi, donna valente;
+ Ch'eo v'amo dolcemente:
+ E piace a voi ch'eo hoggia intendimento;
+ Valimento mi date, donna fina;
+ Che lo meo core adesso a voi s'inchina_.
+
+ La forme de cette strophe, l'entrelacement des vers et des
+ rimes, le mot _trovare_, trouver, employé au deuxième vers,
+ pour rimer, faire des vers, etc., tout annonce ici
+ l'imitation de la poésie des troubadours.
+
+Il avait pourtant un secours à peu près de même espèce dans son célèbre
+chancelier Pierre des Vignes, homme d'un grand savoir, d'une haute
+capacité dans les affaires, et de plus philosophe, jurisconsulte,
+orateur et poëte. Né à Capoue d'une extraction commune, il étudiait à
+Bologne dans l'état de fortune le plus misérable. Le hasard le fit
+connaître de Frédéric, qui l'apprécia, l'emmena à sa cour, et l'éleva
+successivement aux emplois de la plus intime confiance et aux plus
+hautes dignités. Pierre des Vignes partagea les vicissitudes et les
+agitations de sa fortune. Les ambassades les plus importantes et les
+commissions les plus délicates exercèrent ses talens et son zèle. Dans
+une circonstance solennelle, devant le peuple de Padoue, et en présence
+de l'empereur même, il combattit en sa faveur les effets de l'injuste
+excommunication du pape, avec des vers d'Ovide, d'où il tira le texte de
+son discours[558]. Cela prouve que les bons poëtes latins lui étaient
+familiers, et l'on s'en apercoit au style d'une de ses _canzoni_ qui
+nous a été conservée[559]. Elle est en cinq strophes de huit vers
+en décasyllabes. On y voit plusieurs comparaisons qui relèvent un peu
+l'uniformité des idées et des sentiments. Il se compare à un homme qui
+est en mer, et qui a l'espérance de faire route quand il voit le beau
+temps[560]. Il voudrait ensuite, ce qui n'est pas d'une poésie trop
+noble, pouvoir se rendre auprès de sa maîtresse en cachette comme un
+larron, et qu'il n'y parût pas[561]; s'il pouvait lui parler à loisir,
+il lui dirait comment il l'aime depuis long-temps, plus tendrement que
+Pirame n'aima Tisbé. On reconnaît ici son goût pour Ovide. Dans la
+dernière strophe, il s'adresse à sa chanson même, comme les Troubadours
+le faisaient quelquefois et comme les poëtes italiens l'ont presque
+toujours fait depuis.
+
+ [558]
+
+ _Leniter ex merito quidquid patiare ferendum est:
+ Quoe venit indignè poena, dolenda venit_.
+ (OVIDE.)
+
+ [559] Elle parut pour la première fois dans le Recueil des
+ _Rime Antiche_, donné par Corbinelli, à la suite de la _Bella
+ mano_ de Giuste de' Conti, Paris, 1595, in-8°. On la trouve
+ aussi dans Crescimbeni, _Istor. della volg. poes._, t. I, p.
+ 130 et ailleurs.
+
+ [560]
+
+ _Come uom che è in mare ed ha speme di gire
+ Quando vede lo tempo, ed ello spanna_, etc.
+
+ [561]
+
+ _Or potess' io venire a voi, amorosa,
+ Come il ladron ascoso, e non paresse;
+ Ben lo mi terria in gioja avventurosa
+ Se l'amor tanto di ben mi facesse.
+ Si bel parlare, donna, con voi fora;
+ E direi come v'amai lungamente,
+ Più che Piramo Tisbe dolcemente
+ E v'ameraggio, in fin ch'io vivo, ancora_.
+
+Il est resté de lui une autre _canzone_ en cinq strophes de neuf vers
+d'inégales mesures et en rimes croisées[562]: mais elle ne vaut pas la
+première, et il est inutile d'en rien dire de plus. Il ne l'est pas au
+contraire de parler d'une troisième pièce, moins étendue, et dont le
+mérite poétique est tout aussi médiocre, mais dont la forme exige qu'on
+y fasse quelque attention. Quatorze vers y sont partagés en deux
+quatrains suivis de deux tercets. Dans les deux quatrains,
+
+ La rime avec deux sons frappe huit fois l'oreille.
+
+ [562] On la trouve dans le Recueil des _Diversi poeti Antichi
+ Toscani_, donné par les Giunti, en 1527.
+
+Deux nouvelles rimes servent pour les deux tercets; enfin c'est un
+véritable sonnet, et, à très-peu de chose près, construit comme ceux de
+Pétrarque. Nouvelle preuve que cette forme de poésie, ignorée des
+Provençaux, quoiqu'ils en connussent le titre, est d'origine sicilienne,
+et remonte jusqu'au treizième siècle[563].
+
+ [563] Voici cette pièce, qui, malgré la médiocrité des idées
+ et la grossièreté du style, forme un monument curieux; elle a
+ été publiée par l'Allacci, _Poeti Antichi_, etc.
+
+ _Peroch' amore no se po vedere
+ E no si trata corporalemente,
+ Quanti ne son de si fole sapere
+ Che credono ch'amor sia niente.
+
+ Ma poch' amore si faze sentere,
+ Dentro dal cor signorezar la zente,
+ Molto mazore presio de avere
+ Che sel vedesse vesibilemente.
+
+ Per la vertute de la calamita
+ Come lo ferro atra' non se vede
+ Ma si lo tira signorevolmente.
+
+ E questa cosa a credere me'noita
+ Ch'amore sia e dame grande fede,
+ Che tutt'or fia creduto fra la zente_.
+
+ La seule différence qu'il y ait, quant à la forme, entre ces
+ deux tercets et ceux des sonnets les plus réguliers, est que
+ l'une des deux rimes des quatrains, _ente_, y est conservée,
+ et que les tercets sont ainsi sur trois rimes, au lieu de
+ n'être que deux. Les mots _la zente_ y sont aussi répétés à
+ la fin de deux vers, ce qui pèche contre la règle qui défend
+ qu'_un mot déjà mis ose s'y remontrer_; règle qui est de
+ rigueur en Italie comme en France. On peut remarquer dans ce
+ sonnet le _z_ vénitien, employé plusieurs fois au lieu du
+ _ci_ et du _gi_, comme _faze_, _signorezar_, _la zente_; soit
+ que l'on prononçât alors ainsi en Sicile, soit que ces vers
+ nous aient d'abord été transmis par un copiste vénitien.
+
+On a de Pierre des Vignes six livres de lettres écrites en latin, soit
+en son nom, soit en plus grand nombre au nom de son empereur, et qui ont
+été imprimées plusieurs fois[564]. Elles sont intéressantes pour
+l'histoire: on y voit, comme dans un tableau vivant, et les obstacles
+suscités sans cesse contre Frédéric par la cour de Rome, et son
+infatigable activité à les vaincre. On y voit avec plus de plaisir
+quelques traces de la protection accordée aux lettres par l'empereur et
+par son chancelier. On a long-temps attribué, ou à l'un ou à l'autre,
+car on se partageait entre eux, un ouvrage dont le titre seul a causé un
+grand scandale; je dis le titre seul, puisqu'il paraît constant, non
+seulement que le livre n'est ni de Frédéric, ni de Pierre, mais qu'il
+n'exista jamais. C'est le fameux livre des _trois Imposteurs_. Entre les
+calomnies que Grégoire IX répandit contre le roi de Sicile, il l'accusa
+dans une circulaire à tous les princes et à tous les évêques, d'avoir
+dit hautement que le monde avait été trompé par trois imposteurs, Moïse,
+Jésus et Mahomet. Frédéric répondit à cette circulaire par une autre, où
+il nia formellement qu'il eût tenu ce propos. L'accusation acquit par là
+plus de publicité, et comme c'est toujours en croissant que la calomnie
+se propage, d'un propos on fit bientôt un livre, dont on accusa
+l'empereur, ou par accommodement son chancelier.
+
+ [564] La première édition fut faite à Bâle en 1566; la
+ seconde à Amberg, en 1609, etc.
+
+Ce dernier eût été heureux s'il n'eût jamais été en butte à d'autres
+calomnies, et il serait heureux pour la mémoire de Frédéric, que cet
+empereur n'eût pas prêté l'oreille à celles qui s'élevèrent dans sa
+cour. Elles se sont renouvelées depuis sous plusieurs formes, et ont
+subsisté long-temps; on ne pouvait croire qu'une faveur si haute et si
+bien méritée, pût être suivie d'une si épouvantable disgrâce et d'un
+traitement si cruel. Il paraissait impossible qu'un prince tel que
+Frédéric, eût fait crever les yeux à un ministre tel que Pierre des
+Vignes, et l'eût fait jeter dans une prison fétide, où le malheureux
+s'était tué de désespoir, s'il n'y avait été forcé par une trahison, ou
+peut-être par de plus criminels attentats; mais c'était oublier les
+retours de cette nature si fréquents dans la faveur des rois. Les
+auteurs les plus estimés par leur saine critique et par leur
+impartialité, en jugent mieux aujourd'hui; et le sage Tiraboschi, après
+avoir attentivement examiné la question, ne balance pas à conclure que
+Pierre des Vignes ne fut coupable d'aucun crime; que ce fut l'envie des
+courtisans qui le perdit; que l'empereur, trompé par eux, le condamna à
+perdre la vue et la liberté, et que Pierre au désespoir se donna la
+mort.[565]
+
+ [565] _Stor. della Letter. ital._, t. IV, l. I, c. 2.
+
+Frédéric mourut lui-même deux ans après[566], laissant, dit Voltaire, le
+monde aussi troublé à sa mort qu'à sa naissance[567]. Pendant sa vie,
+comme auparavant, la principale cause de ces troubles fut toujours la
+lutte établie entre l'empereur et les papes. Les villes, et quelquefois
+dans la même ville, les familles étaient partagées entre les deux
+factions, et rangées sous les deux noms ennemis de Guelfes et de
+Gibelins, comme sous deux bannières. Ces noms, comme nous l'avons vu,
+existaient depuis long-temps; mais ce fut surtout alors qu'ils
+s'étendirent en Italie et qu'ils y devinrent les enseignes de deux
+factions implacables et acharnées. Presque toutes les villes de
+Lombardie et de Toscane prirent l'un ou l'autre parti. Dans plusieurs,
+comme à Florence, il y avait partage: des familles puissantes suivaient
+une des enseignes, tandis que des familles non moins puissantes
+suivaient l'autre; et souvent encore, dans les mêmes familles, le père
+était Guelfe et ses fils Gibelins un frère servait Rome, et l'autre
+l'Empire. On doit penser quelle exaspération donnèrent à leurs haines
+les excès où la vengeance des papes se porta contre Frédéric II, le
+bruit de leurs excommunications et la prédication de leurs croisades.
+Jamais il n'y eut de guerre civile plus compliquée, s'il y en eut de
+plus terrible.
+
+ [566] Le 13 décembre 1250.
+
+ [567] _Essai sur les Moeurs_, etc., c. 53.
+
+La mort de Frédéric et le long interrègne qui la suivit, furent, pour la
+plupart des villes qui lui avaient été attachées, le signal de
+l'indépendance. Alors se formèrent beaucoup de petites principautés, qui
+s'étendirent et s'affermirent dans la suite. Plusieurs des villes qui
+avaient été du parti des papes, suivirent cet exemple. Mais les nouveaux
+princes n'en furent que plus ardents à se faire la guerre quand ils la
+firent pour leur propre compte. En Lombardie, et dans la marche
+Trévisane, le pouvoir monstrueux d'Eccellino[568], cimenté par le sang
+et par tous les excès de la tyrannie, ne s'écroula que sous les coups
+d'une ligue, presque générale, et même d'une croisade[569] qui, cette
+fois du moins, ne parut armée par la religion que pour venger
+l'humanité. La puissance plus modérée des marquis d'Est s'étendait peu à
+peu de Ferrare à Modène et à Reggio. À Milan, les querelles du peuple
+avec les nobles mettaient le pouvoir aux mains des _de la Torre_, nobles
+qui se disaient populaires, et qui préparaient, en s'y opposant
+toujours, la domination des Visconti. Dans l'état de Naples et de
+Sicile, Mainfroy, occupé de reconquérir ce royaume sur les papes, qui en
+avaient envahi la suzeraineté, l'était aussi d'en usurper la couronne
+sur le jeune Conradin, seul rejeton légitime du sang de Frédéric II.
+Heureux dans son usurpation, il se trouva bientôt assez de forces pour
+envoyer ses Allemands au secours de l'un des deux partis qui déchiraient
+la république de Florence. Il y releva les Gibelins battus et bannis, et
+abattit dans le parti des Guelfes[570] celui des papes, ses plus
+dangereux ennemis. Mais les papes avaient juré la perte de la maison de
+Souabe, indocile à recevoir leur joug. Urbain IV, à peine élevé sur le
+siége pontifical[571], reprit tous les projets d'Innocent IV, les suivit
+même avec plus de violence, et en transmit l'exécution à Martin IV, son
+successeur. Ce second pape français[572], investit du royaume de Naples,
+qui ne lui appartenait pas, le prince français Charles d'Anjou, qui n'y
+avait aucun droit[573]. Mainfroy vaincu, périt les armes à la main. On
+vit le frère d'un saint roi de France usurper cette couronne étrangère,
+souiller ce trône par l'assassinat juridique de l'héritier légitime, du
+jeune et infortuné Conradin[574]. Le crime plus grand des vêpres
+siciliennes fit porter la peine de ce crime aux malheureux Français, et
+fit passer, pour un temps, la Sicile au pouvoir des rois d'Arragon, sans
+arracher Naples au roi Charles, qui, d'une main violente, mais ferme, y
+établit et y maintint le règne de sa maison.
+
+ [568] De la maison de Romano.
+
+ [569] En 1259.
+
+ [570] À la bataille de Monte-Aperto, en 1260.
+
+ [571] Il y remplaça, en 1261, Alexandre IV qui, pendant un
+ règne de six ans, avait laissé respirer Mainfroy.
+
+ [572] Urbain était Champenois, et Martin Provençal.
+
+ [573] En 1265.
+
+ [574] L'auteur des Vies des rois de Naples ajoute un trait de
+ plus à cette scène horrible. Il dit que quand le bourreau eut
+ fait tomber la tête du jeune Conradin, un autre bourreau, qui
+ se tenait prêt tua le premier d'un coup de poignard, afin,
+ dit l'historien, qu'on ne laissât pas en vie un vil ministre
+ qui avait versé le sang d'un roi: _Acciò vivo non rimanesse
+ un vile ministro che aveva versato il sangue d'un rè_.
+ Biancardi, _le Vite de' rè di Napoli_, Venezia, 1737, in-4°.
+ _Vita di Carlo d'Angiò_, p. 134.
+
+Pendant ce temps, vers le nord de l'Italie, deux puissantes républiques,
+Gênes et Pise, se disputaient l'empire des mers, équipaient des flottes
+formidables et se livraient des batailles sanglantes. Pise, écrasée par
+ses pertes[575], et peu généreusement attaquée par les Florentins, parce
+qu'elle était Gibeline, et que les Guelfes dominaient alors à Florence,
+attaquée en même temps par les Lucquois, ne se laisse point abattre,
+mais confie imprudemment sa défense au trop fameux comte Ugolin, dont
+l'avide et astucieuse tyrannie fournit des pages sanglantes à
+l'histoire, et dont la plus haute poésie a consacré l'horrible supplice.
+Alors aussi Florence, Sienne, Arezzo, se firent des guerres acharnées.
+Du milieu de ces convulsions, Florence fit éclore la constitution
+républicaine[576] sous laquelle on vit les lettres et les arts renaître
+spontanément dans son sein, mais qui n'y put ramener la paix intérieure,
+radicalement troublée par la violence des haines et la fureur des
+partis.
+
+ [575] Surtout à la bataille de la Meloria, le 6 août 1284.
+
+ [576] Les six prieurs des arts et de la liberté, le capitaine
+ du peuple et le gonfalonier de justice. V. Machiavel, _Istor.
+ fiorent_, liv. II, et tous les autres historiens.
+
+Au pied des Alpes, le marquis de Montferrat[577] s'était fait un état
+puissant, par la réunion de plusieurs petits états, ou, ce qui était
+alors la même chose, de plusieurs villes importantes[578] qui l'avaient
+nommé, l'un après l'autre, leur capitaine général. Mais ce pouvoir
+devenu tyrannique, quoiqu'il le fût moins que celui d'Eccellino, fut
+détruit avec moins de peine, et le fut plus cruellement. Enfermé dans
+une cage de fer par les habitants d'Alexandrie, le gendre d'Alphonse,
+roi de Castille, le beau-père de l'empereur grec Andronic Paléologue, y
+mourut[579] après deux ans de la plus dure et de la plus humiliante
+captivité. Après lui, toutes ces villes, tantôt divisées et tantôt
+réunies entre elles, continuèrent de s'agiter comme les autres villes
+lombardes, comme celles de l'Italie entière, les unes Gibelines,
+c'est-à-dire impériales, lors même qu'il n'y a pas d'empereur; les
+autres Guelfes, c'est-à-dire armées pour les papes contre les empereurs,
+lorsque l'interrègne de l'empire se prolongeant, le pouvoir des papes,
+si leur ambition eût eu des bornes, n'aurait plus eu de rival. Les
+factions survivant aux intérêts qui les avaient fait naître, se
+multiplièrent par ce qu'il y avait même de vague dans leur objet. Elles
+s'envenimèrent de plus en plus, et l'Italie parut prête à retomber dans
+l'anarchie et dans le chaos.
+
+ [577] Guillaume.
+
+ [578] Pavie, Novare, Asti, Turin, Albe, Ivrée, Alexandrie,
+ Tortone, Casal, et même pendant quelque temps Milan.
+ Tiraboschi, t. IV, liv. I, p. 9.
+
+ [579] En 1292.
+
+Pendant tout le cours de ce siècle, les écoles et les universités qui
+commençaient à fleurir, se ressentirent de ces agitations. Souvent elles
+furent obligées de se déplacer, soit pour éviter les désastres de la
+guerre, soit pour obéir à l'un ou à l'autre des partis, occupés à saisir
+tous les moyens de se nuire. On les représente comme des voyageuses sans
+demeure fixe, tantôt campant dans une ville, et y étalant les trésors de
+l'instruction, tantôt décampant à l'improviste pour les transporter
+ailleurs; les professeurs, forcés à faire serment de ne point quitter
+leur poste, et pourtant errant çà et là, traînant avec eux la foule de
+leurs disciples et de leurs admirateurs[580]. Celle de Bologne, qui
+était la plus célèbre, souffrit plus que tout autre de ses vicissitudes;
+Modène, Reggio, Vicence, Padoue en profitèrent; et les démembrements de
+l'université Bolonaise y firent naître de nouvelles universités, ou
+enrichirent à ses dépens celles qui existaient déjà. Frédéric II,
+mécontent des Bolonais, et voulant aussi favoriser son université de
+Naples, avait ordonné à celle de Bologne de cesser ses cours, et à tous
+les écoliers de venir à Naples suivre leurs études; mais Bologne, liguée
+contre lui avec d'autres villes de Lombardie, était en état de résister
+à cet ordre, et Frédéric fut obligé de le révoquer deux ans après.
+
+ [580] Tiraboschi, t. IV, l. I, c. 3.
+
+Les papes, de leur côté, enveloppaient les études dans leurs
+proscriptions sacrées; et l'interdit qui frappait les villes, atteignait
+aussi les universités. Mais tous ces mouvements, et toutes ces
+révolutions scolaires, prouvent l'attention qu'on portait aux études,
+l'affluence et le zèle de la jeunesse, la célébrité des professeurs,
+l'importance qu'avaient les écoles pour les villes et pour les
+gouvernements. Il y avait donc à la fois dans les esprits, comme il
+arrive souvent, agitation et progrès. Mais s'il y avait du progrès dans
+les esprits, y en avait-il un réel dans les études? C'est ce qu'il
+s'agit d'examiner.
+
+La théologie scolastique avait toujours les premiers honneurs. Toutes
+les métropoles possédaient au moins une chaire de théologie; il en avait
+une dans toutes les universités et dans tous les couvents de moines. Le
+nombre de ces couvents s'accrut alors de deux ordres nouveaux, fondés
+l'un par saint Dominique, qui donna au monde les Dominicains et
+l'Inquisition; l'autre par saint François, qui ne laissa que les
+Franciscains, mais que les Italiens mettent au nombre de leurs plus
+anciens poëtes, et qui, le premier, en effet, composa de cantiques en
+langue vulgaire. Celui qui s'est conservé ne manque ni de verve, ni de
+chaleur; c'est une paraphrase du psaume qui invite tous les éléments, et
+le soleil, et les cieux, et la terre, et tous les êtres créés à louer le
+Créateur. Il est en vers irréguliers, et non rimés[581]. Il fut mis en
+musique par un des premiers disciples du saint, qui fut, aussi lui,
+saint et poëte, et qui de plus était un des meilleurs musiciens de son
+temps. On le nommait frère Pacifique; il faisait chanter ce cantique aux
+religieux ses nouveaux frères. Cela ne paraîtrait sans doute aujourd'hui
+ni de belle poësie, ni de bonne musique; mais il y a pourtant quelque
+chose dans cette particularité qui doit intéresser les musiciens et les
+poëtes.
+
+ [581] Ce Cantique, que l'on intitule ordinairement _Cantico
+ del Sole_, est écrit en prose dans les chroniques de l'ordre
+ des Franciscains, tant manuscrites qu'imprimées; les lignes y
+ sont toutes égales et sans nulle distinction qui indique le
+ commencement ni la fin des vers. Crescimbeni le croit
+ cependant écrit en vers, presque tous de sept ou de onze
+ syllabes. En voici le commencement, réduit à la mesure des
+ vers et à l'orthographe moderne.
+
+ _Altissimo signore,
+ Vostre sono le lodi,
+ La gloria e gli onori;
+ Ed a voi solo s'anno a riferire
+ Tutte le grazie; e nessun vomo è
+ Degno di nominarvi.
+ Siate laudato, Dio, ed esaltato,
+ Signore mio, da tutte le creature,
+ Ed in particolar dal somma Sole
+ Vostra fattura, signore, il qual fa
+ Chiaro il giorno che c'illumina, etc._
+
+ Le cinquième et le dixième vers sont des endécasyllabes
+ _tronchi_, ou diminués de la syllabe féminine qui les termine
+ ordinairement: les autres sont en effet presque tous ou de
+ sept ou de onze, et il serait difficile que le hasard seul
+ eût produit dans de la prose cette régularité de rhythme. On
+ ajoute que puisque ce morceau était mis en chant, il devoit
+ nécessairement être en vers. Cependant on chante les Psaumes,
+ qui sont en prose, et le chant de frère Pacifique devait
+ beaucoup ressembler à celui-là. Voyez Crescimbeni, _Istor.
+ della volg. poes._, t. I, p. 122. Outre ce Cantique, on
+ trouve encore quelques autres poésies de saint François, dans
+ ses Opuscules, publiés à Naples en 1635. Le Quadrio, _Stor. e
+ rag. d'ogni poes._ t. II, p. 156.
+
+La théologie eut alors une lumière plus brillante; un docteur fameux,
+qui avait aussi de la poésie dans la tête, quoiqu'il n'ait écrit qu'en
+prose ses gros et nombreux ouvrages, Fontenelle, qui exagérait peu, a
+sans doute exagéré quand il a dit que saint Thomas, dans un autre siècle
+et dans d'autres circonstances, était Descartes[582]; Les légèretés de
+Voltaire, l'Ange de l'école[583], sont sans doute aussi des
+exagérations. Pour faire un choix entre ces deux extrêmes, ou pour
+prendre en connaissance de cause un juste milieu, il faudrait faire ce
+que, selon toute apparence, ni Voltaire, ni Fontenelle n'ont fait; il
+faudrait lire et la Somme théologique, et le commentaire sur les
+sentences de Pierre Lombard, et les ouvrages contre les Gentils et
+contre les Juifs, et des _in-folio_ intitulés _Opuscules_, ou, pour le
+moins, les amples et subtils commentaires sur la philosophie d'Aristote;
+bien des gens aimeront sans doute mieux croire ce qu'on voudra que de
+faire un tel emploi de leur temps.
+
+ [582] _Eloges_, t. II, p. 483, première édit., citée par
+ Tiraboschi, d'après Crévier, _Hist. de l'Univ. de Paris_, t.
+ I., p. 457. Ce trait se trouve dans l'Eloge de Marsigli, t.
+ VI des _OEuvres de Fontenelle_, Paris, 1766, in-12, p. 415 et
+ 416.
+
+ [583]
+
+ Thomas le jacobin, l'ange de notre école,
+ Qui de vingt arguments se tira toujours bien,
+ Et répondit à tout, sans se douter de rien, etc.
+
+ (VOLTAIRE, _Systèmes_.)
+
+Quoi qu'il en soit, Thomas, fils de Landolphe, comte d'Aquin, né en
+1226, dans un château[584] appartenant à cette noble famille, entré en
+dépit d'elle à 17 ans chez les Dominicains, résista constamment aux
+larmes de sa mère, aux violences de ses frères, officiers au service de
+Frédéric II, qui enlevèrent le jeune novice l'enfermèrent dans un
+château et l'y retinrent malgré le pape, aux caresses de leurs deux
+jeunes soeurs, que Thomas aimait tendrement, et qui, au lieu de le rendre
+au monde, y renoncèrent et se firent religieuses à son exemple; aux
+caresses plus vives et plus dangereuses d'une autre femme qui n'était
+point sa soeur, et qui ne retira d'autre fruit de ses avances trop
+pressantes, que d'être chassée et poursuivie avec un tison enflammé:
+vainqueur de tous ces obstacles, il rentra enfin dans l'ordre dont il
+devint bientôt la gloire. C'est dans l'université de Paris qu'il prit
+ses degrés en théologie, sous le fameux Albert, qu'on nommait alors le
+Grand. Il voulut professer à son tour. Mais de bruyantes querelles
+s'étaient élevées entre les ordres Mendiants et l'Université. Celle-ci
+prétendait qu'il n'appartenait pas aux ordres Mendiants de professer
+publiquement. Ces différents, qui occupent beaucoup de place dans
+l'histoire des Dominicains, des Franciscains et de l'université de
+Paris, doivent en remplir une très-petite dans l'histoire des progrès de
+l'esprit humain.
+
+ [584] Le château de _Rocca-Secca_.
+
+Lorsqu'ils furent apaisés, Thomas revint, comme en triomphe, recevoir le
+doctorat et ouvrir une école de théologie et de philosophie scolastique,
+dans cette même université, qui a tenu depuis à grand honneur de l'avoir
+eu dans son sein. Son enseignement et ses ouvrages forment une époque
+dans ces deux sciences, où il apporta de nouvelles méthodes, si ce ne
+fut pas de nouvelles lumières. De Paris, il alla professer à Rome, en
+1260, et huit ou neuf ans après à Naples, où il se fixa, à la prière du
+roi Charles d'Anjou. Appelé, en 1274, au concile de Lyon, par le pape
+Grégoire X, il tomba malade en route, et fut enlevé en peu de jours. Il
+n'avait que 48 ou 49 ans, ce qui paraît vraiment merveilleux au seul
+aspect de l'énorme collection de ses oeuvres.
+
+On joint historiquement à saint Thomas, saint Bonaventure, son
+contemporain, et né italien comme lui[585], mais enrôlé sous les
+étendards de saint François. Envoyé, par ses supérieurs, à l'université
+de Paris, qui était alors la plus célèbre de l'Europe, il y prit
+rapidement ses degrés; mais il fut arrêté au dernier, comme saint
+Thomas, par les misérables querelles qui s'élevèrent entre les ordres
+Mendiants et les professeurs parisiens. Ce ne fut que cinq ans après,
+que toutes les difficultés furent levées, et qu'il reçut, dans
+l'université, les honneurs du doctorat. Enfin, nommé cardinal par
+Grégoire X, qu'il avait fait nommer pape[586], il mourut en 1274, à ce
+même concile de Lyon où saint Thomas n'avait pu arriver. Ses funérailles
+y furent faites avec une pompe extraordinaire, et le pape, lui-même,
+prononça son oraison funèbre. Ses écrits, tous théologiques, mais pour
+la plupart d'une théologie mystique plutôt qu'argumentative[587],
+passent pour moins obscurs que ceux du docteur Angélique. On le nomma,
+lui, le docteur Séraphique. On s'est moqué du titre de quelques-uns de
+ses ouvrages[588], tels que _le Miroir de l'Ame_, _le Rossignol de la
+Passion_, _la Diète du Salut_, _le Bois de vie_, _l'Aiguillon de
+l'Amour_, _les Flammes de l'Amour_, _l'Art d'aimer_, _les sept Chemins
+de l'Éternité_, _les six Ailes des Chérubins_, _les six Ailes des
+Séraphins_, etc.; mais ses biographes assurent que ce sont tous des
+écrits supposés qui se sont glissés parmi ses oeuvres; il n'y a aucun
+inconvénient à les en croire. La pureté de sa doctrine et ses autres
+mérites l'ont fait mettre, trois siècles après, au rang des principaux
+docteurs de l'Église, par Sixte V; et ce pape, qui n'aimait pas qu'on le
+contredit de son vivant, n'a été contredit par personne, sur ce point,
+après sa mort.
+
+ [585] En 1221, au château de _Bagnarca_, dans le territoire
+ d'Orviète; son père se nommait Giovanni Fidanza.
+
+ [586] Après la mort de Clément IV, les cardinaux restèrent
+ assemblés près de quatre ans en conclave: tous prétendant à
+ la thiare, les suffrages ne se réunissaient sur aucun. Les
+ exhortations de Bonaventure firent enfin cesser ce scandale;
+ il parvint à concilier toutes les voix en faveur de Tedaldo,
+ des Visconti de Plaisance, qui n'était ni cardinal, ni
+ évêque, mais simple archidiacre de Liége, et qui prit le nom
+ de Grégoire X.
+
+ [587] Voyez Condillac, _Cours d'Études_, t. XII, liv. XX, c.
+ 5.
+
+ [588] Voltaire, _Systèmes_, note C.
+
+La philosophie n'était autre dans ce siècle que ce qu'elle avait été
+dans le précédent; la dialectique d'Aristote, embrouillée par les
+scolastiques, et qui devenait plus obscure et plus minutieuse à mesure
+qu'on la commentait davantage. S. Thomas n'avait pas contribué à
+l'éclaircir. Après lui, s'éleva un Franciscain écossais, nommé Jean
+Duns, et surnommé _Scotus_, à cause de sa patrie, qui écrivit sur les
+mêmes sujets que lui, et prit toujours à tâche de soutenir l'opinion
+contraire. Les Franciscains, fiers d'avoir pour général cet Écossais,
+que nous nommons _Scot_, comme si c'était son nom et non celui de son
+pays, formèrent, sous son enseigne, une espèce d'armée, tandis que les
+Dominicains en formèrent une autre, à la tête de laquelle ils placèrent
+saint Thomas. Ainsi, non seulement la théologie, mais la philosophie, se
+divisa en Thomistes et en Scotistes, qui firent, dans les âges
+suivants, retentir toutes les écoles de leurs discordantes
+clameurs[589].
+
+ [589] Giamb. Corniani, _i Secoli della Letteratura italiana_,
+ etc. Brescia, 1804, t. I, p. 133.
+
+Les mathématiques étaient cultivées; mais elles n'avaient point encore
+pris l'essor. L'astronomie n'allait point sans les rêveries de
+l'astrologie judiciaire. Frédéric II, lui-même, malgré la trempe assez
+forte de son esprit, n'avait pu se soustraire à cette faiblesse de son
+temps, et il ne formait presque jamais d'entreprise sans consulter ses
+astrologues et ses livres. Les sciences naturelles étaient ignorées,
+excepté ce qui en était indispensable pour la médecine et la chirurgie,
+dont les imperfections et les erreurs venaient surtout de l'état
+d'enfance ou plutôt de l'oubli où languissait la science de la nature.
+
+La jurisprudence civile et canonique semblait tirer des troubles mêmes
+de l'Italie de nouvelles forces, ou du moins un nouveau crédit. Le droit
+civil enseigné dans presque toutes les universités, l'était surtout à
+Bologne avec beaucoup d'ardeur et avec un éclat qui se répandait dans
+toute l'Europe, et y attirait de toutes parts les étrangers. On y
+comptait alors près de cent jurisconsultes plus ou moins célèbres. Le
+droit romain était resté seul depuis l'abolition des lois lombardes et
+saliques, lorsqu'après la paix de Constance, la division de la
+Lombardie en autant de petits états que de villes ayant produit à peu
+près autant de législations que d'états, il en résulta une confusion
+difficile à dissiper. On attribue la gloire d'en être venu à bout à un
+moine dominicain nommé frère Jean de Vicence, qui prêchait alors avec un
+éclat extraordinaire, et qui faisait dans toutes les villes des
+conversions et des miracles[590]. Celui d'avoir débrouillé ce chaos
+n'est sans doute pas un des moindres. On peut se dispenser de nier les
+autres comme d'y croire.
+
+ [590] Tiraboschi, t. IV, l. II, c. 4.
+
+Pour ce miracle-ci ses moyens étaient humains et naturels.
+L'enthousiasme qu'il excitait à Bologne engagea les citoyens et les
+magistrats à lui soumettre leurs statuts pour les réformer. Il
+s'adjoignit plusieurs jurisconsultes habiles, et parvint, de concert
+avec eux, à la réforme désirée. Il en fit autant dans les autres villes,
+à Padoue, à Trévise, à Feltre, à Bellune, à Mantoue, à Vicence, à
+Vérone, à Brescia, qui suivirent l'exemple de Bologne. En parcourant
+toutes ces villes, il fit un second miracle, plus utile encore que le
+premier, s'il eût été durable; ce fut d'apaiser leurs haines et de
+terminer leurs dissensions. Il conclut entre elles une paix solennelle
+dans une assemblée publique auprès de Vérone[591], au milieu d'un
+concours innombrable, et que quelques historiens font monter à plus de
+quatre cent mille personnes[592], accourues de toutes les parties de la
+Lombardie à la voix du pacificateur.
+
+ [591] Dans une plaine, sur les bords de l'Adige. Cette
+ assemblée se tint le 28 août 1233. Muratori a publié dans ses
+ _Antiquit. ital._, le traité ou acte authentique de cette
+ paix.
+
+ [592] Entr'autres Parisio da Cereta, auteur contemporain,
+ Muratori, _Script. rer. ital._, t. VIII; Tiraboschi, _loc.
+ cit._, regarde ce nombre comme fort exagéré; mais le
+ judicieux auteur de l'_Histoire des Républiques italiennes du
+ moyen âge_, M. Simonde Sismondi, ne voit pas de raison pour
+ le révoquer en doute, t. II, p. 483. Ce n'étaient pas
+ seulement les peuples de Vérone, Mantoue, Brescia, Vicence,
+ Padoue, Trévise, Feltre, Bellune, Bologne, Ferrare, Modène,
+ Reggio et Parme, qui se rendirent dans cette plaine immense,
+ chaque ville avec son _carroccio_, ou char de bataille où
+ flottait son étendard; mais tous les évêques de ces villes,
+ en habits pontificaux, et un grand nombre de seigneurs et de
+ chefs militaires, tant Guelfes que Gibelins, le patriarche
+ d'Aquilée, le marquis d'Est, Eccelino de Romano, déjà maître,
+ ou plutôt exécrable tyran de Padoue, Albéric, son frère, etc.
+ Tous étaient sans armes, dit Muratori, dans ses _Annales_ (an
+ 1233), et le plus grand nombre pieds nus, en signe de
+ pénitence. Pour consolider cette paix, Jean de Vicence
+ proposa le mariage de Renaud, fils d'Azon VII, marquis d'Est,
+ chef des Guelfes, avec Adélaïde, fille d'Albéric de Romano,
+ dont le frère Eccellino était chef des Gibelins; ce qui fut
+ accepté et généralement approuvé. _Id. ibid._
+
+Mais il voulut faire un troisième miracle, où il ne réussit pas si bien.
+Soit qu'il eût eu dès le commencement cette vue profonde, soit qu'elle
+lui fût venue chemin faisant, il lui prit envie de changer en puissance
+politique son pouvoir jusque-là tout spirituel. Il se rendit à Vicence
+sa patrie, déclara en plein conseil qu'il voulait être seigneur et comte
+de la ville, et y tout régler à son plaisir: cela ne souffrit aucune
+difficulté. Il rencontra plus d'obstacles à Vérone; mais il exigea des
+otages: on lui en donna. Il accusa d'hérésie les opposants, et en sa
+qualité de dominicain il les fit arrêter et brûler vifs, au nombre
+d'environ soixante, hommes et femmes, des plus considérables de la
+ville. On le laissa faire, et alors il fut le maître à Vérone comme à
+Vicence.
+
+Vicence fut jalouse de le voir prolonger son séjour à Vérone, et se
+révolta contre lui. Frère Jean prit les armes, et marcha intrépidement
+pour la soumettre; mais il fut vaincu et fait prisonnier. Grégoire IX
+trouva fort mauvais qu'on traitât ainsi ce brave moine. Il lui adressa
+un bref pour le consoler dans sa prison. Il écrivit en même temps à
+l'évêque de Vicence, et lui ordonna de sévir contre les auteurs de cet
+attentat. Soit crainte, soit tout autre motif, frère Jean fut mis en
+liberté. De retour à Vérone il y tomba en discrédit, et se vit obligé de
+rendre les otages qui lui avaient été remis. Son comté, sa seigneurie,
+son existence politique, ses miracles s'évanouirent[593]; et après ce
+songe bruyant et scandaleux, s'étant retiré à Bologne, il y mourut
+obscurément.
+
+ [593] Muratori, _ub. supr._
+
+La réforme qu'il avait faite dans les lois est le seul bien un peu
+durable qu'il ait produit; car les villes réconciliées par lui ne se
+haïrent et ne se battirent pas moins[594]. On sent combien, au milieu de
+tout ce désordre, l'étude des lois avait de difficultés. Leurs
+contradictions et leur obscurité engageaient les jurisconsultes les plus
+forts à y faire des gloses, et toutes ces gloses contradictoires entre
+elles augmentaient les ténèbres au lieu de les dissiper. On en comptait
+déjà plus de trente. Il en fallait une qui les remplaçât toutes, et qui
+devînt la règle générale. C'était un travail effrayant. Accurse[595] eut
+le courage de l'entreprendre et la gloire de l'achever.
+
+ [594] _Mà quanto durò questa concordia? non più che cinque o
+ sei giorni.... così ripullulò la discordia come prima fra que
+ popoli: anzi parve che si scatenassero le furie per lacerar
+ da li innanzi tutta la Lombardia_. Muratori, _Annal. ub.
+ supr._
+
+ [595] En italien _Accorso_ ou _Accursio_, du nom latin
+ _Accursius_.
+
+Né en 1182, de parents pauvres, dans les environs de Florence[596], il
+avait étudié à Bologne, sous le célèbre jurisconsulte Azon, et y était
+devenu professeur en droit après lui. Sa renommée effaça celle de son
+maître, et le conduisit à la fortune. Il possédait à Bologne un palais
+magnifique, et à la campagne une délicieuse _villa_, où il passa ses
+dernières années dans un repos environné d'honneurs et de considération
+publique. Il y mourut vers l'an 1260. Sa glose, généralement adoptée,
+fut bientôt dans les écoles et dans les tribunaux la seule
+interprétation reçue, et même au besoin le supplément des lois. Elle
+jouit de cet honneur pendant trois siècles, c'est-à-dire, jusqu'au
+moment où le travail d'Alciat la relégua parmi les monuments des temps
+barbares.
+
+ [596] Sa famille était si obscure qu'on n'en sait pas même
+ le nom. Ce fut lui même qui se donna celui d'_Accursius_,
+ comme il le dit dans un endroit de sa glose, parce qu'il
+ était _accouru_ pour dissiper les ténèbres du droit civil.
+ Giamb. Corniani, _i secoli della Lett. ital._, t. I, p. 86.
+
+Accurse, nommé par excellence _le Glossateur_, laissa trois fils[597],
+qui marchèrent sur ses traces, et dont l'aîné surtout égala presque,
+dans la science des lois, la réputation de son père; on dit aussi, mais
+le fait est moins certain, qu'il eut une fille jurisconsulte, docteur et
+professeur en droit comme son père et ses frères[598]. Un vieux
+calendrier de l'université de Bologne accorde le même honneur à une
+autre femme du même temps, nommée Betisie Gozzadini, et l'on sait que ce
+phénomène a été moins rare en Italie que partout ailleurs; en France il
+nous paraîtrait contre nature. Nous avons bien de la peine à permettre
+aux femmes un habit de Muse; comment pourrions leur souffrir un bonnet
+de docteur?
+
+ [597] _Francesco, Cervotto et Guglielmo_. Tirab. t. IV, lib.
+ II, p. 218.
+
+ [598] _Id. Ibid._, p. 225.
+
+La ferveur n'était pas moins grande pour le droit canon que pour le
+droit civil. Depuis le Décret de Gratien, cinq autres recueils de canon
+et de décrétales avaient paru, faisaient loi, et recevaient, sans en
+devenir plus clairs, des interprétations, des commentaires et des
+gloses. Grégoire IX fit débrouiller ce chaos par le fameux Raimond de
+Pennafort, né à Barcelone, mais élevé dans l'université de Bologne. Le
+recueil en cinq livres, publié par ce pape, abolit et remplaça tous les
+autres, excepté le Décret de Gratien; vers la fin de ce siècle, Boniface
+VIII y ajouta un sixième livre: c'était-là le corps de doctrine,
+fondement de l'autorité que le trône pontifical affectait sur tous les
+trônes; et c'était là l'ample matière sur laquelle devaient s'exercer la
+patience des canonistes et leur sagacité.
+
+Cette étude ouvrait la route à tous les honneurs. Plusieurs Papes lui
+durent même leur élévation. Innocent IV fut un des plus célèbres. On a
+de lui, dit-on, de fort belles décrétales, et d'amples commentaires sur
+celles de Grégoire IX. Tiraboschi dit de cet ouvrage, je ne sais si
+c'est avec simplicité ou avec malice, que quelques uns y trouvent par
+fois de l'obscurité et des contradictions; mais qu'il n'en a pas été
+moins tenu en grande estime, et n'en a pas moins mérité à son auteur les
+titres glorieux de monarque du droit, de lumière resplendissante des
+canons, de père et d'organe de la vérité[599].
+
+ [599] _Opera laquale, benche alcuni vi ritrovin talvolta
+ oscurità è contraddizione, è stata non dimeno avuta sempre in
+ gran pregio, e che al suo autore ha meritato da molti
+ giureconsulti i gloriosi titoli di monarca del Diritto, di
+ lume risplendentissimo de' canoni, di padre ed organo della
+ verità_. Ibid. p. 246.
+
+Au moment où nous arrivons à un siècle plus heureux pour les lettres, où
+leurs productions et leur histoire, principal objet de nos recherches,
+vont nous occuper trop pour que nous puissions donner à ce qui n'est pas
+proprement littérature la même attention que nous y avons donné
+jusqu'ici, retournons-nous vers le passé; jetons un coup-d'oeil rapide
+sur ces trois sciences que nous voyons marcher depuis tant de siècles,
+pour ainsi dire, de front, remplir, ou séparément ou ensemble, la vie
+des hommes studieux, exciter presque seules l'émulation de la jeunesse,
+absorber toutes ses facultés, et donner à l'esprit de l'homme ces
+premières et profondes habitudes qui en constituent pour toujours le
+goût dominant et la trempe.
+
+Si c'est principalement comme bases de la morale que l'on doit
+considérer les religions; si la religion la mieux adaptée à cette
+destination respectable est celle dont le dogme est le plus simple et
+qui s'occupe le plus de la morale; si enfin, comme on n'en doit pas
+douter, le christianisme est cette religion, en était-il ainsi de cette
+théologie scolastique, épineuse, énigmatique, hérissée d'argumentations
+vaines, de sophismes et de distinctions inintelligibles, fertile en
+hérésies et en schismes; source d'intolérance, de haines, de guerres
+sanglantes et de proscriptions? Qu'est-ce que tout cet échafaudage avait
+à faire avec la morale? Et s'il ne servait de rien à la morale, s'il ne
+tendait pas à rendre les hommes meilleurs, plus sages, plus indulgents
+les uns pour les autres, plus compatissants, plus attachés à leurs
+devoirs, à leur patrie, et, par tous ces moyens-là, plus heureux, à quoi
+donc servait-il? Convenons que tout fut perdu, non seulement pour la
+morale, mais pour la religion même, dès qu'on eut fait de la religion
+une science.
+
+Les lois sont sans doute la plus belle des institutions humaines: les
+anciens, dans leur style figuré, les appelaient Filles des Dieux, et
+rien en effet ne devrait être plus sacré parmi les hommes. Mais pour
+qu'elles soient toutes puissantes, pour qu'elles exercent ce despotisme
+salutaire auquel les hommes libres sont ceux qui obéissent le mieux, il
+faut aussi qu'elles soient simples, claires, appropriées à la
+constitution politique, et le moins nombreuses que le permet l'état de
+la civilisation chez le peuple qu'elles ont à gouverner. Mais si vous
+soumettez une nation aux lois faites pour une autre; si ces lois
+volumineuses se compliquent avec des volumes d'autres lois; si vous
+ordonnez, si vous souffrez qu'on les étudie publiquement dans cet état
+d'imperfection, de contradiction, d'incohérence; s'il est permis à ceux
+qui les enseignent de les interpréter, de les commenter, même de les
+étendre; si les arguties de l'école peuvent s'emparer d'elles, en
+obscurcir de plus en plus le dédale, embarrasser et entremêler chaque
+jour davantage les routes et les détours du labyrinthe, je vois bien là
+un exercice difficile pour l'esprit, des triomphes pour l'amour-propre,
+des chaires, des bancs, des thèses, des doctorats, une nomologie qui est
+aux lois ce que la théologie est à la religion; je vois là, si l'on
+veut, une science, mais je n'y vois plus de lois. Que dire, si l'on
+entreprend de créer un état, non pas dans l'état, mais dans tous les
+états; si les chefs spirituels d'une religion, devenus souverains
+temporels dans un pays, aspirent à le devenir dans tous les autres;
+s'ils y ont leurs lois, leurs arrêts, leur digeste, un droit à eux;
+s'ils font aussi de tout cela une science qui ait ses professeurs, ses
+exercices, ses dignités, ses solennités, et surtout ses récompenses? Par
+quelle expression rendre ce qu'un pareil état de choses offre d'abusif
+et d'absurde aux yeux de la saine raison?
+
+Enfin, quoique cette raison soit l'attribut naturel de l'homme, rien de
+moins conforme à sa nature que d'aller droit et loin, sans appui et sans
+guide. C'est pour l'appuyer et la guider qu'on a créé l'art du
+raisonnement ou la logique. Cet art s'était déjà bien écarté de son but
+dans l'ingénieuse méthode du père de toutes les méthodes, d'Aristote:
+mais quel abus n'en firent pas ses disciples? quelles suites
+malheureuses n'eurent pas ces abus dans les pointilleries, les
+subtilités, les disputes sophistiques des écoles philosophiques qui
+s'élevèrent depuis dans la Grèce? Combien le mal ne s'accrut-il pas
+lorsque l'esprit subtil des Arabes vint se compliquer avec celui
+d'Aristote et des Aristotéliciens? Et quel surcroît de malheur,
+d'égarement et de désordre quand la science composée de tous ses obscurs
+éléments, se mêla et se croisa, pour ainsi dire, avec les éléments non
+moins obscurs des deux autres sciences, quand le fatras théologique et
+le fatras judiciaire s'accrurent du fatras des dialecticiens de l'école;
+quand la scolastique, avec ses faux-fuyants, ses ruses et ses tours
+d'escamotage, pénétra tout, s'introduisit partout devant l'interprète
+des dogmes qu'il fallait croire et des lois qu'il fallait suivre, et
+qu'enfin ces trois levains empoisonnés fermentèrent ensemble dans tous
+les esprits, devinrent leur nourriture habituelle, et presque les seuls
+éléments de leur substance?
+
+Voilà pourtant quel fut au vrai l'état et l'objet des études pendant une
+si longue suite de siècles; voilà quelle fut la matière de
+l'enseignement depuis le moment où l'on en rouvrit les sources. Ne
+serait-il pas à désirer que pendant cette pénible époque elles eussent
+toujours été fermées? Quel est le degré d'ignorance qui aurait pu faire
+aux hommes autant de mal que tout ce faux savoir?
+
+Pour juger de l'étendue et de l'excès de ce mal, pour apprécier une fois
+l'influence des superstitions et des fausses doctrines sur la morale
+publique, il suffit de parcourir l'histoire de ces temps affreux,
+l'histoire écrite, je ne dirai pas cette fois par des philosophes, mais
+par les esprits les plus simples et les auteurs les plus ingénus. Voyez
+que de crimes, d'empoisonnements, d'assassinats, de brigandages! Quelles
+moeurs dans le peuple, dans ses chefs, dans les chefs de la religion,
+dans les prêtres ses ministres, dans les moines, suppôts non de la
+religion elle-même, mais des plus grossières et des plus dangereuses
+superstitions! Ce n'est pas pour échapper à des traits dont rien ne peut
+ni garantir un ami de la raison, ni lui faire redouter les atteintes,
+c'est pour ne pas offrir aux âmes sensibles, c'est pour épargner à la
+sienne un spectacle dégoûtant et hideux, qu'il prend soin d'adoucir et
+de laisser à peine entrevoir ces tableaux affligeants de la dépravation
+morale la plus scandaleuse, en même temps que de la superstition la
+plus profonde et la plus universelle qui fut jamais.
+
+Depuis environ un siècle, on joignait cependant aux autres études
+quelques études littéraires; et c'est ici que devrait se faire sentir le
+progrès; mais c'est ici que l'on voit combien il était faible encore.
+L'université de Bologne est la première où l'on puisse l'apercevoir; on
+y voit, vers la fin du douzième siècle, quelques professeurs de
+grammaire. Dans le treizième siècle, un Florentin, nommé _Buoncompagno_
+y eut des succès qui jusques-là n'avaient été accordés qu'à la
+jurisprudence et à la théologie. Il en obtint même de plus grands: un de
+ses ouvrages fut couronné de lauriers, après qu'il en eut fait lecture
+dans une assemblée nombreuse de professeurs et de docteurs. Il est vrai
+que cet ouvrage lauréat nous paraîtrait aujourd'hui détestable. Il est
+intitulé: _Forme des lettres scolastiques_[600], et traite de la manière
+dont on doit écrire aux papes, aux princes, aux prélats, aux nobles et
+aux personnes de tout rang. Ces protocoles, exprimés en latin de ce
+temps-là, c'est tout dire, au lieu d'exciter l'enthousiasme, ne nous
+donneraient que du dégoût et de l'ennui; mais l'auteur avait mis sans
+doute dans son style des recherches que ses contemporains ne
+connaissaient pas avant lui: le sujet de son livre était alors nouveau,
+et cela même était une nouveauté remarquable, que l'on rassemblât tous
+ces docteurs pour leur lire autre chose que de la dialectique, de la
+théologie ou du droit.
+
+ [600] _Forma litterarum scholasticarum_. Le P. Sarti avait
+ trouvé cet ouvrage, divisé en six livres, dans les archives
+ des chanoines de Saint-Pierre de Rome. Il en a donné des
+ extraits dans son savant ouvrage de _Professoribus
+ Bononiensibus_, t. I, part. II, p. 220. Tiraboschi, tom. IV,
+ liv. III, p. 362.
+
+Dans la préface de ce même ouvrage, _Buoncompagno_ donne la notice de
+onze autres livres ou traités de sa composition, sur divers sujets de
+grammaire, de morale et de jurisprudence: plusieurs ont des titres et
+des énoncés bizarres, selon la mode de ce temps: l'un est un Traité _des
+Vertus_, mais c'est des vertus et des vices du langage qu'il traite;
+l'autre est intitulé _l'Olivier_, et renferme complètement, dit
+l'auteur, le dogme des priviléges et des confirmations; un autre, dont
+le titre est _le Cèdre_, donne la connaissance des statuts généraux; _la
+Myrrhe_ enseigne à faire les testaments[601]. Il y en a un sur
+_l'Amitié_, dans lequel l'auteur annonce qu'il distinguera vingt-six
+genres d'amis; et un autre plus singulier, pour un grammairien du
+treizième siècle, intitulé _la Roue_, et qui traite des plaisirs de
+Vénus, et des faits et gestes des amants[602]. Rien de tout cela
+n'existe plus, et l'on peut se consoler de cette perte. Un seul écrit de
+cet auteur pouvait être utile pour l'histoire, de quelque manière qu'il
+soit écrit, c'est celui qu'il composa sur le siége soutenu, dans le
+siècle précédent[603], par la ville d'Ancône, contre l'empereur Frédéric
+Ier., Muratori nous l'a conservé, en l'insérant dans son grand
+recueil[604].
+
+ [601] _Tractatus virtutum exponit virtutes et vicia
+ dictionum:....... in libro qui dicitur Oliva privilegiorum et
+ confirmationum dogma plenissimè continetur. Cedrus dat
+ notitiam generalium statutorum. Myrrha docet ficri
+ testamenta_, etc. Sarti et Tirab. _ubi supra_.
+
+ [602] _Rota Veneris lasciviam, et amantium gesta demonstrat_.
+ Ibid.
+
+ [603] En 1172.
+
+ [604] _Script. rer. ital_. v. VI.
+
+Du reste ce _Buoncompagno_ était, à ce qu'il semble, à peu près ce que
+son nom signifierait en français, un homme jovial et un peu malin. Il se
+moqua des miracles de Jean de Vicence, et fit sur lui une chanson latine
+en vers rimés. Il se moqua aussi des Bolonais, qui croyaient aux
+miracles de Jean. Il annonça qu'à tel jour, lui _Buoncompagno_ prendrait
+son vol du haut d'une montagne qui est près de Bologne, et s'élèverait
+dans les airs. Toute la ville y courut; il parut sur la montagne avec
+des ailes attachées à ses épaules, et après avoir fait attendre
+long-temps ce qu'il allait faire, il éleva la voix et congédia
+l'assemblée, en disant qu'elle devait être contente et qu'elle l'avait
+assez vu. Il joua plusieurs tours de cette espèce qui lui firent
+beaucoup d'ennemis. Il vécut et vieillit pauvre, et ayant fait à Rome un
+voyage inutile pour sa fortune, il alla mourir de misère à Florence dans
+un hôpital[605].
+
+ [605] Tiraboschi, t. IV, liv. III, c. 5.
+
+Un autre professeur de grammaire et de belles-lettres dans la même
+université, nommé _Galeotto_ ou _Guidotto_, fut le premier traducteur
+d'un ouvrage de Cicéron en italien. Sa traduction a été imprimée dans le
+quinzième siècle[606], et réimprimée ensuite avec quelques variations
+dans le titre; ce n'est au fond qu'une version très-abregée du traité de
+l'_Invention_; mais le temps où elle fut écrite en fait un monument
+littéraire, et celui où elle fut imprimée, une curiosité typographique.
+
+ [606] Sous ce titre: _Rettorica nova di M. Tullio Cicerone
+ translata di latino in volgare per lo eximio maestro Galeotto
+ da Bologna_, 1478. (Tiraboschi, loc. cit.)
+
+Presque toutes les universités avaient alors, comme celle de Bologne,
+des professeurs de grammaire et de rhétorique. Florence eut un
+grammairien dont la renommée effaça celle de tous les autres; c'est
+_Brunetto Latini_. Il était d'une famille noble, et dans ce temps où la
+ville était déchirée par deux factions rivales, il était du parti des
+Guelfes. Ils eurent d'abord l'avantage, et chassèrent les Gibelins; mais
+ceux-ci implorèrent Mainfroy, roi de Sicile[607], qui leur envoya du
+secours. Les Guelfes voulurent lui opposer Alphonse, roi de Castille,
+auprès duquel ils députèrent _Brunetto_. En revenant de son ambassade,
+il apprit que les Gibelins, aidés par les soldats de Mainfroy, étaient
+rentrés dans Florence, et en avaient à leur tour chassé les Guelfes. Il
+se réfugia en France, y resta plusieurs années, revint ensuite dans sa
+patrie, où il remplit avec honneur des emplois publics, et y mourut
+environ dix ans après[608]. L'historien Jean Villani lui attribue la
+gloire d'avoir dégrossi le premier les Florentins, de leur avoir appris
+à bien parler et à conduire sagement les affaires publiques[609].
+
+ [607] Voyez ci-dessus, p. 355.
+
+ [608] En 1294.
+
+ [609] _Istor. fior._ c. 162.
+
+L'ouvrage qui contribua le plus à sa célébrité est celui qu'il intitula
+le _Trésor_; il l'écrivit en France, et de plus en français[610]. C'est
+une espèce d'abrégé d'une partie de la Bible, de Pline le naturaliste,
+de Solin et de quelques autres auteurs qui ont traité de diverses
+sciences. Il est divisé en trois parties, et chaque partie en plusieurs
+livres. Les cinq de la première partie contiennent l'histoire de
+l'ancien et du nouveau Testament, la description des éléments et du
+ciel, celle de la terre ou la géographie, enfin celle des poissons, des
+serpents, des oiseaux et des quadrupèdes. La seconde partie n'a que deux
+livres, qui renferment un abrégé de la morale d'Aristote, et un Traité
+des vertus et des vices. La troisième, aussi divisée en deux livres,
+traite premièrement de l'art de bien parler, et ensuite de la manière de
+bien gouverner la république[611]. C'est, comme on voit, une espèce
+d'encyclopédie, où l'auteur a voulu rassembler, comme dans un trésor,
+toutes les connaissances que l'on possédait de son temps.
+
+ [610] _Brunetto_ donne ainsi lui-même le motif qui l'a engagé
+ à écrire en français: «Et se aucuns demandoit pourquoi chis
+ livre est ecris en roumans, selon la raison de France, pour
+ chou que nous sommes ytalien, je diroie que, ch'est pour chou
+ que nous sommes en France; l'autre pour chou que la parleure
+ en est plus délitable et plus commune à toutes gens». L'abbé
+ Mehus, dans sa vie d'Ambroise le Camaldule, parle d'un
+ manuscrit que l'on conserve à Florence, dans la
+ _Riccardiana_, et qui contient l'histoire de Venise, depuis
+ l'origine de cette ville jusqu'en 1275, écrite, ou plutôt
+ traduite d'anciennes chroniques latines en langue française,
+ par maître Martin de Canale, qui dit aussi dans son
+ introduction, qu'il a choisi cette langue, «parce que la
+ langue franceise corte, parmi le monde, et est la plus
+ délitable à lire et à oïr que nulle autre».
+
+ [611] On n'a imprimé en Italie que la traduction italienne
+ qui en fut faite vers le même temps, par _Buono Giamboni_;
+ Tiraboschi, t. IV, p. 381. Notre Bibliothèque impériale
+ possède jusqu'à douze copies de l'original français. Il s'en
+ trouvait une fort belle, couverte en velours cramoisi, dans
+ la Bibliothèque du Vatican, avec quelques notes de la main de
+ Pétrarque. Elle avait appartenu, dans le quinzième siècle, à
+ Bernardo Bembo, qui l'avait achetée en Gascogne, selon ce que
+ porte une note de sa main, écrite sur la première feuille.
+ Crescimbeni, qui nous apprend ces particularités dans
+ l'article de Pierre, ou Peyre de Corbiac, (Additions aux vies
+ des poëtes provençaux, _Stor. dell. volg. poes_. t. II, p.
+ 205.), dit, dans ce même article, que le manuscrit 3206 de la
+ Vaticane, fol o 126 à 135, contient un poëme de ce
+ Troubadour, intitulé _le Trésor_ (_lo Tesor_), qui traite de
+ toutes les sciences et de tous les arts. «C'est de ce Trésor,
+ ajoute-t-il, que Brunetto Latini, Florentin, prit l'idée de
+ ceux qu'il composa, c'est-à-dire du _Tesoretto_, en vers
+ italiens, et du _Trésor_ en prose française». On va voir que
+ Crescimbeni se trompe ici sur le _Tesoretto_, comme plusieurs
+ autres auteurs italiens.
+
+Le _Tesoretto_ ou le petit Trésor, que _Brunetto_ écrivit en italien
+après son retour à Florence, n'est point comme on l'a cru, l'abrégé de
+son grand Trésor, mais seulement un recueil de préceptes de morale en
+vers de sept syllabes, rimés de deux en deux. C'est là du moins tout ce
+qu'en dit Tiraboschi, et sans doute cet auteur si exact n'avait pas eu
+sous les yeux l'édition assez rare qui en fut donnée au seizième siècle,
+ni la réimpression faite dans le dix-septième. J'en dirai bientôt
+davantage; j'entrerai sur le _Tesoretto_ dans des détails qui
+n'existent chez aucun auteur italien, que je sache, et qui auront un
+autre motif qu'une vaine curiosité.
+
+On a aussi de _Brunetto_ une partie du traité de l'_Invention_ de
+Cicéron, traduit en italien, avec des commentaires[612]; mais ce qui
+fait le plus d'honneur à ce Grammairien philosophe, c'est qu'il fut le
+maître du Dante. Ce ne fut pas sans doute en poésie, du moins pour le
+style; il y en a peu dans ses vers du _Tesoretto_, et dans un chétif
+sonnet qui s'est aussi conservé[613]. Quelques bibliothèques d'Italie
+possèdent de lui en manuscrit un assez long morceau, dont le titre est
+singulier et le style inintelligible. C'est un tissu de proverbes et de
+jeux de mots florentins de ce temps-là, que personne n'entend plus, même
+à Florence, et que l'auteur, on ne sait pourquoi, a intitulé _Pataffio_,
+épitaphe. Le bon Tiraboschi se félicitait de ce qu'il n'avait jamais été
+imprimé, ni, ce qui eût été bien pis, expliqué par des commentaires:
+cela n'a pas empêché qu'il ne l'ait été depuis, à Naples, avec un
+commentaire de Ridolfi[614].
+
+ [612] Il dit lui-même qu'il fit cette traduction à la prière
+ d'un de ses concitoyens, homme riche et considérable, qu'il
+ trouva en France, et dont il fut généreusement accueilli et
+ secouru dans son malheur. M.J.B. Corniani s'est trompé ici en
+ disant que cette traduction est celle d'une partie du premier
+ livre de l'_Orateur_ de Cicéron, où on commence à traiter de
+ l'invention. _Secoli della letteratura italiana_, etc., t. I,
+ p. 165. Dans le premier livre du traité _De Oratore_, Cicéron
+ ne traite point de l'invention. Le livre intitulé _Orator_
+ n'en traite point non plus. Giov. Villani, parlant de
+ Brunetto Latini, dit: _E fu quegli ch'espose la Rhetorica di
+ Tullio_, etc. C'est, selon Tiraboschi, _loc. cit._, une
+ traduction en langue italienne, d'une partie du premier livre
+ _De Inventione_, avec des commentaires. Cette traduction a
+ été imprimée plusieurs fois; et les Académiciens de la Crusca
+ la citent souvent.
+
+ [613] V. Crescimbeni, t. III, p. 65.
+
+ [614] Mazzuchelli, _Scritt, ital._, t. II, part. II, donne
+ les trois premiers vers de cette inconcevable production,
+ pour échantillon de tout le reste:
+
+ _Squasimo Deo introcque, e a fusone
+ Ne hai, ne hai pilorci con mattana,
+ Al can la tigna, egli è mazzamarrone_.
+
+ _Buon per noi_, dit Tiraboschi, _che a niuno è venuto in
+ pensiera di pubblicarlo, e, ciò che peggio sarebbe, di
+ darcelo illustrato con ampi commenti._, t. IV, p. 382.
+ L'édition donnée à Naples, 1788, in-12, est citée par Gamba,
+ _Serie de' testi di lingua_, Bassano, 1805, in-8°., p. 91.
+
+L'histoire était encore alors écrite en latin barbare. L'histoire
+ecclésiastique ne produisait que quelques chroniques de couvents,
+quelques vies de papes et de saints; mais un plus grand travail, et qui
+a fait plus de bruit dans le monde, est celui d'un certain Jacques,
+qu'on appelle en latin _de Voragine_, parce qu'il était de _Voragio_ ou
+_Varagio_, dans l'état de Gênes[615]. Il recueillit soigneusement toutes
+les vies des pères du désert et des autres saints, composées jusqu'alors
+par différents auteurs, et les réunit en corps d'ouvrage. Le succès
+qu'obtint ce recueil lui fit donner le nom de _Legenda aurea_, que nous
+traduisons en français par _Légende dorée_; mais nous en rabaissons le
+prix par cette traduction infidèle: nous mettons la couleur au lieu de
+la matière; il faudrait dire légende d'or.
+
+ [615] Tirab., t. IV, l. II, c. 1.
+
+Ce moine Dominicain, né vers l'an 1230, après avoir prêché et professé
+plusieurs années, fut provincial de son ordre, en Lombardie, et ensuite
+archevêque de Gênes, où il mourut en 1298. Il laissa, outre sa
+_Légende_, un grand nombre de Sermons, et un livre à la louange de la
+Vierge Marie, intitulé _Mariale_, qui ont tous été imprimés. Il écrivit
+encore une longue chronique de Gênes, depuis l'origine la plus reculée
+jusqu'à l'an 1297; on peut penser de combien de fables elle était
+remplie; Muratori a rendu à l'auteur et au public le service de n'en
+insérer qu'un extrait dans sa grande collection historique[616].
+
+ [616] _Script. rer. ital._, vol. IX.
+
+C'était ainsi généralement qu'on écrivait alors l'histoire. Aucun auteur
+n'y employait un autre style, et n'y mettait plus de critique, ou plus
+de fidélité. On ne peut donc s'arrêter ni aux deux grandes Chroniques
+universelles, l'une de Godefroy de Viterbe, selon les uns, et de
+Wittemberg, selon les autres, que l'auteur ou les copistes appelèrent
+fastueusement le _Panthéon_, l'autre de Sicard, évêque de Crémone; ni à
+une troisième Histoire universelle que Ricobald de Ferrare intitula
+_Pomarium_, le Verger; ni à la prétendue Histoire du siége de Troie,
+écrite par _Guido delle Colonne_, ou Gui des Colonnes, juge de Messine,
+sa patrie[617]; ouvrage divisé en 35 livres, tiré des Histoires
+supposées de Dictys de Crète et de Darès de Phrygie, auxquelles il
+ajouta des faits puisés dans les poëtes[618]; ni à aucune des histoires
+particulières qui furent alors écrites soit en Sicile ou à Naples, soit
+dans les autres états italiens. Il faut toujours excepter une Histoire
+de Gênes, bien différente de la Chronique de Jacques _de Voragine_,
+celle que nous avons vue commencée par Caffaro, au douzième siècle, et
+qui fut continuée après lui, par décret public, jusque vers la fin du
+treizième siècle.
+
+ [617] Il y naquit en 1276. La charge qu'il occupa lui fit
+ donner quelquefois le titre de _Guido Guidice_.
+
+ [618] On a une traduction italienne de cette histoire, que
+ les Académiciens de la Crusca ont adoptée pour leur
+ vocabulaire, et que plusieurs auteurs attribuaient à Guido
+ lui-même; elle a été imprimée sous son nom, à Venise en 1481;
+ mais le savant Apostolo Zeno a démontré, dans ses notes sur
+ Fontanini, que c'était une erreur.
+
+Deux autres histoires méritent aussi d'être remarquées, parce que ce
+sont les premières que des Italiens aient écrites dans leur langue, et
+qu'elles tiennent par-là plus intimement à la littérature italienne;
+c'est l'Histoire de _Matteo Spinello_, né près de Bari, au royaume de
+Naples, dans laquelle il décrit les événements de son temps; et celle de
+_Ricordano Malespini_, Florentin, où il entreprend d'embrasser les temps
+anciens et les temps modernes; il y traite de l'origine de Florence, et
+conduit ses récits jusqu'à l'année même de sa mort[619]. La première
+partie est un tissu de fables ridicules; la dernière mérite plus de foi,
+et la naïveté du style la fait lire avec quelque plaisir.
+
+ [619] 1281. Son neveu, _Giachetto Malespini_, y ajouta une
+ suite de peu d'étendue, puisqu'elle ne va que jusqu'en 1286.
+ Le tout fut imprimé, pour la première fois, à Florence, par
+ les Giunti, en 1568, in-4°. Les éditeurs disent dans leur
+ avertissement, qu'ils donnent cet ouvrage au public parce que
+ l'auteur est peut-être le premier Florentin qui ait écrit, et
+ qu'il leur a paru raisonnable de lui rendre ce que Villani
+ (historien du siècle suivant) lui avait presque enlevé, en
+ s'attribuant à lui-même la gloire qui était due à Malespini.
+ Ils n'ont pas cru devoir être détournés de leur dessein par
+ les commencements fabuleux de cette histoire, ni parce que
+ Villani, qui avait jusqu'alors tenu le premier rang, avait
+ raconté en partie les mêmes choses, attendu que les vrais
+ connaisseurs aiment mieux voir les premières images des
+ objets, que les secondes, faites d'après les premières, etc.
+
+Je tirerai encore de la foule, par un autre motif, une chronique latine
+de la ville d'Asti, écrite par un auteur dont le nom n'excita peut-être
+pendant long-temps que peu d'intérêt; mais ce nom est devenu, dans le
+dernier siècle, cher aux amis des arts, des lettres, et surtout de l'art
+dramatique: cet auteur se nommait Alfiéri; son nom et sa patrie, dont il
+écrivit l'histoire, ne permettent pas de douter qu'il ne soit un des
+ancêtres du grand poëte dont l'Italie pleure la perte récente, et dont
+la France, qui eut le malheur d'éprouver sa vengeance poétique, et le
+malheur plus grand de la mériter, ne doit perdre aucune occasion de
+prononcer le nom avec regret et avec honneur[620].
+
+ [620] Depuis que ceci est écrit, les oeuvres posthumes
+ d'Alfiéri ont paru, et dans ces oeuvres, un volume de satires
+ violentes contre les rois, les grands, les petits, la classe
+ moyenne, enfin contre tout le monde, et surtout contre les
+ Français. Elles leur font moins de tort qu'à la gloire de
+ l'auteur, mais elle n'ont pu me rien faire changer à ce que
+ j'ai écrit et à ce que je pense de lui. C'est _Benedetto_
+ Alfiéri, oncle du poëte et célèbre architecte, qui a rendu ce
+ nom cher aux amis des arts.
+
+Cette note fut écrite avant que les derniers volumes des _oeuvres
+posthumes_ eussent paru. La Vie d'Alfiéri, écrite par lui-même, en
+remplit les deux derniers volumes. Il y persiste dans cette haine
+aveugle et violente contre les Français, et se rend coupable
+particulièrement envers moi, d'un trait odieux de noirceur et
+d'ingratitude, pour récompense d'un très-grand service que je lui avais
+rendu. Je n'en laisserai pas moins subsister ici ce que j'écrivis et
+prononçai publiquement en 1804. Chacun a sa manière de se venger: c'est
+là la mienne.
+
+Alfiéri nous ramène à la poésie par une transition naturelle. Dans les
+siècles précédents, en Italie, comme dans le reste de l'Europe, on n'en
+avait point cultivé d'autre que la poésie latine. Les poëtes latins
+étaient nombreux, ou plutôt presque innombrables, sans qu'il y en eût un
+seul qui fût véritablement poëte, ou qui écrivît réellement en latin.
+Mais dès la fin du douzième siècle, et dans tout le cours du treizième,
+la langue provençale d'abord, et ensuite la langue italienne qui venait
+de naître, attirèrent à elles, tous ceux qui se sentaient ou croyaient
+se sentir quelque talent poétique; et il n'y en eut plus que très-peu
+qui s'obstinassent à faire des vers latins[621]. Henri de Septimello est
+le plus ancien, et fut, dans son temps, le plus célèbre. Il fleurit dès
+le commencement de ce siècle et même à la fin du précédent. Sa naissance
+était obscure: il naquit de pauvres paysans à Settimello, village situé
+à sept milles de Florence; il se sentit cependant, dès l'enfance, du
+penchant pour la poésie et les lettres. Il fit d'excellentes études à
+Bologne; ses succès lui procurèrent des amis puissants, et ayant reçu
+les premiers ordres, il obtint un riche bénéfice. Ce fut la cause de sa
+ruine. Ce bénéfice lui occasiona un procès avec l'évêque de Florence,
+qui voulut le lui ôter, pour le donner à l'un de ses parents. La partie
+n'était pas égale: le pauvre Henri, après avoir mangé en plaidoiries
+tout son mince patrimoine, fut obligé de céder, resta plongé dans la
+misère et réduit à la mendicité[622]. Ce fut son malheur même qu'il prit
+pour sujet du poëme qui lui fit le plus de réputation. Il est en vers
+élégiaques, divisé en quatre livres, et intitulé _De l'inconstance de la
+fortune et des consolations de la philosophie_[623]. Le poëte, dans les
+deux premiers, se plaint de ses infortunes; dans les deux autres, à
+l'imitation de Boëce, il introduit la Philosophie, qui lui reproche sa
+faiblesse et lui apporte des consolations. Ce poëme jouit d'une telle
+estime, pendant la vie de l'auteur, qu'on le lisait publiquement dans
+les écoles. «Quels étaient donc, s'écrie avec raison Tiraboschi[624],
+quels étaient donc ces siècles, où tant d'honneurs étaient accordés à un
+versificateur aussi barbare»? Mais on revint bientôt de cette
+admiration: le poëme, la réputation du poëte, et même son nom, restèrent
+ensevelis dans quelques bibliothèques. L'ouvrage ne parut au jour que
+dans le dernier siècle, en 1721[625]. Il a été réimprimé depuis avec une
+traduction italienne, très-estimée, que l'on ne croit postérieure que
+d'un siècle au poëme latin[626]; mais auprès de cette traduction, le
+texte original n'en paraît que plus inculte et moins digne de la
+réputation dont il a joui.
+
+ [621] Tiraboschi, t. IV, l. III, c. 4.
+
+ [622] Voy. Philippe Villani, _Vite d'uomini illustri
+ fiorentini_, traduites du latin en italien, par Mazzuchelli,
+ p. 61; et Tirab. _ub. supr._
+
+ [623] _Elegia de diversitate fortunoe et philosophioe
+ consolatione_. Il est bon d'observer que dans tout ce poëme,
+ où l'auteur se plaint sans cesse, il ne dit rien de la cause
+ de ses malheurs; il le termine même en s'adressant à l'évêque
+ de Florence, à qui il fait des protestations d'un attachement
+ éternel. Tiraboschi en conclut que ses infortunes avaient une
+ tout autre cause que celle qui est rapportée par Villani,
+ quoiqu'il soit impossible de conjecturer ce que ce pouvait
+ être. Il est vrai que ces protestations d'attachement qui
+ remplissent les huit derniers vers, sont très-fortes, et ne
+ sont mêlées d'aucun reproche apparent; peut-être cependant
+ l'exagération même équivaut-elle ici à un reproche, car on ne
+ voit non plus ni dans cette pièce ni ailleurs, quelles si
+ grandes obligations le poëte pouvait avoir à l'évêque, pour
+ lui dire: Adieu, je suis à vous; après ma mort, croyez que
+ mon âme sera encore à vous: vivant ou mort, je vous aimerai
+ toujours; mais l'amour d'un vivant vaudrait mieux que celui
+ d'un mourant.
+
+ _Ergo vale, Proesul. Sum vester. Spiritus iste
+ Post mortem vester, credite, vester erit.
+ Vivus et extinctus te semper amabo; sed esset
+ Viventis melior quam morientis amor_.
+
+ N'y a-t-il pas même dans cette fin une espèce d'ironie amère
+ qui renferme un reproche? Quel sel, et même quel sens peuvent
+ avoir ces deux derniers vers, si elle n'y est pas?
+
+ [624] _Ubi supr._ p. 348.
+
+ [625] La première édition devait paraître en Allemagne, en
+ 1684, in-4º., d'après un manuscrit de la Bibliothèque
+ Laurentienne de Florence, communiqué par le célèbre
+ Magliabecchi à Christian Daum; mais celui-ci mourut,
+ l'édition resta imparfaite, ou du moins n'a jamais paru.
+ Leiser fut donc le premier à publier ce poëme, dans son
+ _Historia poetarum medii ævi_, 1721, in-8º. Mazzuchelli nous
+ apprend, dans une note sur la vie de Henri de Settimello,
+ qu'il existe à Florence, un exemplaire de l'édition qui
+ devait paraître en 1684, avec des notes marginales de
+ Magliabecchi, dans la bibliothèque de ce savant, réunie à la
+ Laurentiennne. _Vite d'Uomini ill. Fior. Scritte da Filippo
+ Villani_, etc., pag. 63.
+
+ [626] Cette dernière édition fut donnée par Manni, à
+ Florence, en 1730, in-4º. La traduction italienne lui donne
+ du prix; elle est souvent citée dans le Vocabulaire de la
+ Crusca.
+
+Les autres poésies latines du même siècle, ou poésies rhythmiques, comme
+on les appelait alors, sont encore plus mauvaises; et comme elles n'ont
+point usurpé la même renommée, nous pouvons nous dispenser d'en parler,
+pour revenir à la poésie italienne. Nous l'avons vue naître en Sicile,
+sous un poëte roi, et jeter, dès sa naissance, un grand éclat. Ce qui
+peut en donner la plus haute idée, c'est que, dans le siècle suivant, un
+auteur, dont le sentiment est d'un grand poids, Dante, disait que la
+poésie et la littérature entière d'Italie s'appelait _Sicilienne_, parce
+que tout ce qui s'écrivait de plus exquis venait de la cour de
+Sicile[627].
+
+ [627] Dante Alighieri, _de Vulgari eloquentiâ_.
+
+L'exemple que donnait cette cour, l'accueil et les distinctions qu'elle
+accordait aux poëtes, les multiplièrent. On a conservé les noms et
+quelques poésies de plusieurs d'entre eux. Celles du commencement du
+siècle ont les mêmes formes et à peu près le même style que celles de
+Frédéric II et de son chancelier, dont nous avons parlé dans ce
+chapitre. La plupart de ces noms sont obscurs. On n'y distingue guère
+que ceux d'un _Odo delle Colonne_, frère ou cousin de _Guido_,
+l'historien du siège de Troie, lequel était aussi poëte; d'un _Arrigo
+Testa da Lentino_, qui était notaire; d'un _Jacopo_, du même lieu et de
+la même profession; d'un _Stefano_, protonotaire de Messine; d'un
+_Mazzeo di Ricco_, et quelques autres. Le savant Léon Allacci a réuni
+leurs poésies à la fin de son recueil d'anciens poëtes[628]. On y voit,
+comme dans celles de _Ciullo d'Alcamo_, de Frédéric II, et de Pierre des
+Vignes, la langue et l'art des vers à leur berceau. Les pensées en sont
+communes, le style incorrect et grossier, mêlé de sicilien et de
+provençal. Les chansons ont presque toutes la forme que leur avaient
+donnée les Troubadours; mais le sonnet a constamment celle qu'il a
+conservée depuis, ce qui confirme l'opinion de son origine sicilienne.
+On ne peut donner qu'une idée très-légère de ces premiers bégaiements
+poétiques. Il faut, en les lisant, lutter à la fois contre la barbarie
+et l'obscurité du langage, et contre les fautes typographiques les plus
+grossières, et le texte le plus corrompu[629]. Bornons-nous à quelques
+traits moins communs et un peu plus ingénieux ou plus singuliers que le
+reste.
+
+ [628] _Poeti antichi raccolti da codici manoscrit_, etc.
+ Napoli, 1661, in-8º. p° 8ª.
+
+ [629] Il est presque incroyable qu'un savant tel que
+ l'Allacci, ait fait paraître sous son nom une édition si
+ honteusement irrégulière. On sait que ses ouvrages
+ d'érudition, qui sont tous en latin, portent le nom de _Leo
+ Allatius_. Ce recueil de poésies, et sa _Dramaturgie_, sont
+ les seuls qui aient paru avec son nom italien. Ayant été
+ successivement bibliothécaire du cardinal Barberini, et du
+ Vatican, sous Urbain VIII, qui était de cette maison, il
+ trouva parmi les manuscrits de ces deux bibliothèques, des
+ poésies italiennes du premier âge. Il les publia, avec une
+ préface qui contient des détails curieux; mais les originaux
+ étaient pleins de lacunes, et sans doute de fautes: il dut
+ les faire copier; les erreurs s'y multiplièrent: il négligea
+ probablement de revoir ces copies, et de corriger
+ l'impression. Il est impossible d'expliquer autrement le
+ nombre et la grossièreté des fautes qu'on y trouve. Il eût
+ suffi, pour en éviter une partie, de faire attention à la
+ rime. Par exemple, dans une chanson de _Guido delle Colonne_,
+ dont les strophes sont de neuf vers, et dont les deux
+ derniers vers riment ensemble, on lit à la fin de la
+ quatrième strophe, p. 422:
+
+ _Che se Morgana fosse infru la gente
+ In vero madonna non paria natare_;
+
+ Ce qui est absolument dépourvu de sens; mais lisez au dernier
+ vers:
+
+ _In ver madonna non paria neinte_,
+
+ comme on disait alors au lieu de _niente_; vous entendrez
+ facilement ce que dit le poète, que si Morgane (la plus belle
+ des fées) était encore au monde, elle ne paraîtrait rien au
+ prix de sa Dame. Ce qui devait forcer, en quelque sorte,
+ l'éditeur de rétablir cette leçon, c'est que dans cette
+ chanson chaque strophe reprend pour son premier mot le
+ dernier mot de la strophe précédente, forme toute provençale,
+ et que la cinquième strophe, qui est la dernière a pour
+ premier vers:
+
+ _Neinte vole amor senza penare_.
+
+ On pouvait, au simple coup-d'oeil, et par la même méthode,
+ corriger une grande partie des fautes à peu près de même
+ espèce qui défigurent cette édition, devenue rare, et
+ toujours précieuse par un grand nombre d'anciennes pièces
+ qu'on ne trouve point ailleurs.
+
+_Mazzeo di Ricco_ paraît être le plus ancien de ces poëtes, à en juger
+du moins par son style qui est le plus grossier, le plus près de
+l'origine de la langue, le moins italien de tous. De ses six chansons ou
+_canzoni_ que l'Allacci nous a conservées, il n'y en a que deux qui
+exigent quelque attention; encore n'est-ce pas par leur mérite, mais
+parce que la forme provençale y est évidemment empreinte. L'une est un
+dialogue entre une dame et son amant. La dame dit une strophe, l'amant
+répond par une autre, comme dans les _pastourelles_ des Troubadours.
+«Messire, dit la dame, mon coeur amoureux se plaint et fait pleurer mes
+yeux; il se tient éloigné de moi, et il me tourmente en venant à vous
+mille fois le jour, tant il vous désire. Il reste auprès de vous, et ne
+revient plus à moi. Je vous le recommande: ne lui donnez ni jalousie ni
+chagrin.--Madame, répond l'amant, si vous m'envoyez votre coeur amoureux,
+sachez que je vous envoie aussi le mien. Je languis, je sens de vives
+peines pour vous, rose vermeille; je n'ai plus d'existence que pour
+désirer de me rendre auprès de vous». Dans les deux autres strophes, la
+dame est enchantée de Messire: elle l'engage à venir; mais elle craint
+qu'il ne change, qu'il ne la quitte pour une autre belle. Messire la
+rassure. Un homme ne peut diriger ses yeux de manière à voir deux
+personnes dans une seule figure. Rien ne pouvait engager son coeur à se
+rendre ailleurs que chez elle; l'amour l'y attache si fortement, qu'il y
+retournerait toujours. Tout cela est en même temps commun et recherché
+quant aux pensées; et l'expression ne le relève pas[630].
+
+ [630]
+
+ _Lo core inamorato,
+ Messere, si lamenta
+ E fa pianger gli occhi di pietate,
+ Da me' esta lungiato_, etc.
+ _Donna, se mi mandate
+ Lo vostro dolze core
+ Inamorato si come lo meo,
+ Sacciate in veritate_, etc.
+
+La seconde chanson qui a du rapport avec les chansons provençales, est
+composée de quatre strophes, et les strophes de douze vers inégaux. Le
+dernier mot de chaque strophe est repris dans le premier vers de la
+strophe suivante, et l'on se rappelle que cette forme est entièrement
+provençale. La seconde strophe contient une argumentation en forme.
+L'auteur se plaint, dans la première, de n'être plus son maître, et dit,
+en terminant, d'un ton sententieux, que celui-là possède un assez grand
+empire[631], qui peut se maîtriser lui-même. «Puisque je ne puis plus me
+maîtriser, reprend-il, c'est l'amour qui me maîtrise; l'amour est donc
+certainement mon maître; mais je ne puis jamais considérer dans l'amour
+qu'un vif désir, et si l'amour est un vif désir, au nom de Dieu,
+considérez ici, madame, que l'amour ne me prend point d'une manière
+visible, mais qu'il paraît naître naturellement; et puisque l'amour est
+une chose naturelle, vous devez avoir pitié de mes maux». On ne sait pas
+ce que la dame put penser de cette logique; mais on voit assez ce qu'il
+faut penser de cette poésie, même dans une traduction, et on le sent
+encore mieux en lisant le texte.
+
+ [631]
+
+ _C'assai gran regno regie, cio mi pare,
+ Chi se medesimo puo sengnoregiare.
+ Poiche non posso me sengnoregiare,
+ Amor mi sengnoria:
+ Dunque e amore sengnore ciertamente;
+ Ma non pono già mai considerare
+ Che l'amore altro sia.
+ Se non distretta volglia solamente;
+ E s'amore e distretta voluntate,
+ Per Deo, madonna, in ciò considerate,
+ C'amor no'm prende visibilemente,
+ Ma pare che nasca naturalemente,
+ E poi c'amore e cosa naturale
+ Merze dovete avere de lo meo male_.
+
+ La strophe suivante commence par ces derniers mots:
+
+ _De lo meo male ch'e tanto amoroso_, etc.
+
+ Elle finit par ce vers:
+
+ _Che di piccola gioia processione_;
+
+ Et le premier vers de la quatrième strophe est:
+
+ _D'alta processione e gioia plagiente_.
+
+ Cette façon de reprendre un mot est tout-à-fait provençale.
+
+_Guido delle colonne_, qui ne passe que pour historien, a ici deux
+chansons qu'on pourrait préférer aux deux que l'on y trouve d'_Odo_ son
+cousin ou son frère[632]. On y voit du moins quelques pensées et des
+bizarreries qui valent encore mieux qu'une entière nullité de sentiments
+et d'idées. Dans l'une de ces chansons, il compare la belle Morgane à sa
+dame, à qui cette fée, si elle était encore au monde, cèderait en
+beauté[633]; dans l'autre, il emploie des comparaisons plus singulières:
+«Votre teint frais, dit-il, surpasse les roses et les fleurs; il est
+plus brillant qu'un autre, et votre bouche parfumée exhale une odeur
+plus agréable que ne fait un animal qu'on nomme la panthère[634]». Il
+n'est pas aisé de comprendre ce que c'est que l'agréable odeur que rend
+une panthère, ni de saisir la justesse de cette comparaison. Celle qui
+termine cette strophe est plus claire, mais n'est guère moins bizarre.
+«Je suis votre esclave, dit le poëte, plus loyal et plus dévoué que
+l'assassin n'est à son maître[635]».
+
+ [632] Ils nacquirent tous deux sous le règne de Frédéric II,
+ et fleurirent vers la fin de ce règne; c'est-à-dire, de 1240
+ à 1250. On aperçoit dans leur style et dans leur
+ versification quelque progrès.
+
+ [633] Voyez ci-dessus, p. 397, le texte et la correction de
+ ce passage.
+
+ [634]
+
+ _Ben passa rose e fiori
+ La vostra fresca cera,
+ Lucente più che spera:
+ E la bocca auhtusa
+ Più rende aulente audore
+ Che non fa una fera
+ C'ha nome la Pantera_.
+
+ [635]
+
+ _Perche son vostro più leale e fino
+ Che non è al suo signore l'assassino_.
+
+ Je ne crois pas qu'il soit ici question d'un assassin
+ vulgaire, salarié pour une vengeance privée, mais de ses
+ sujets fanatiques du Vieux de la Montagne, qui allaient
+ partout exécuter avec dévouement ses ordres sanguinaires. On
+ les nommait en Orient, _haschischin_, dont on a fait
+ _heissessini_, _assessini_, _assassini_, assassins, comme l'a
+ démontré M. Sylvestre de Sacy, dans un mémoire dont j'ai
+ donné l'extrait dans mon Rapport imprimé sur les travaux de
+ notre classe; juillet 1809. On parlait beaucoup alors, depuis
+ les croisades, de ses sectaires et de leur chef.
+
+Le notaire _Jacopo_ ou _Giacomo da Lentino_ est le meilleur de ces
+poëtes, et celui dont il s'est conservé le plus de vers: il n'écrivit
+qu'au milieu du siècle, lorsque dans l'Italie entière on commençait à
+cultiver la poésie, et que surtout _Guittone d'Arrezo_, comme nous le
+verrons bientôt, polissait le langage et rendait les formes poétiques
+plus régulières. _Jacopo da Lentino_ connut ces progrès, et y prit part;
+on s'en apperçoit à son style, et surtout à la forme de ses sonnets. Ce
+recueil en contient quinze, et quatorze de ses chansons. La plus
+remarquable est celle où il se compare à un peintre qui a fait un
+portrait, et qui le regarde en l'absence du modèle. En voici à peu près
+le sens: «La merveilleuse puissance de l'amour m'enchaîne; et souvent, à
+toute heure, comme un homme qui fixe sa pensée ailleurs que sur ce qui
+l'environne, et qui peint un portrait ressemblant, je ne pense qu'à
+vous, madame, et c'est dans mon coeur que je porte votre figure[636].....
+Poussé par un vif désir, j'ai peint un objet qui vous ressemble; quand
+je ne vous vois pas, je regarde ce portrait, etc.[637]». La dernière
+strophe, adressée à la chanson même, est naïve, et se termine en quelque
+sorte par la signature de l'auteur. «Ma jolie chanson, lui dit-il,
+chante une chose nouvelle: va le matin trouver la plus belle fleur de
+tout le jardin d'amour, et dis-lui: Vous qui êtes plus blonde que l'or
+fin; votre amour, qui est d'un si haut prix, donnez-le au notaire natif
+de Lentino[638]».
+
+ [636]
+
+ _Maravigliosamente
+ Un amor mi distringe_[C],
+ _E soven, ad ogn' hora
+ Com' omo che ten mente
+ In altra parte, e pigne
+ La simile pintura,
+ Cosi, bella, faccio eo;
+ Dentro a lo core meo
+ Porto la tua figura_.
+
+ [C] Il faudrait ici _distrigne_, à cause de la rime du
+ troisième vers suivant, ou bien à ce troisième vers, il
+ faudrait _pinge_, et non pas _pigne_.
+
+ [637]
+
+ _Havendo gran disio
+ Dipinsi una figura,
+ Bella, voi somigliante;
+ E quando voi non vio,
+ Guardo quella pintura_, etc.
+
+ [638]
+
+ _Mia canzonetta fina,
+ Tu canta nova cosa:
+ Muoviti la mattina
+ Davanti alla più fina
+ Fiore d'ogni amoranza.
+ Bionda più che auro fino,
+ Lo vostro amor da caro
+ Donate lo al notaro
+ Ch'è nato da Lentino_.
+
+Les sonnets ont, comme je l'ai dit, la forme à peu près aussi régulière
+que ce genre de poésie l'eut dans le siècle suivant. Seulement, entre
+les imperfections du style, l'idée n'y est pas aussi bien conduite, et
+les tercets tombent presque toujours languissamment et gauchement. Déjà
+aussi, l'on y remarque une certaine recherche de pensées, un goût pour
+des similitudes peu naturelles et pour des comparaisons tirées de loin,
+qui naquit pour ainsi dire avec ce genre, d'où il se répandit dans tous
+les autres. «Celui qui n'aurait jamais vu de feu, dit le notaire poëte
+dans son premier sonnet, ne croirait pas qu'il pût brûler; son éclat,
+lorsqu'il l'apercevrait, lui paraîtrait au contraire un objet
+d'amusement et un jeu; mais, s'il le touche en quelque endroit, il verra
+bien qu'il brûle cruellement. Le feu d'amour m'a un peu touché;
+maintenant il me brûle, etc.[639]. En regardant, dit-il, dans le second,
+le basilic venimeux qui fait périr l'homme par son regard, et l'aspic,
+cet envieux serpent, qui, par ruse, donne la mort, et le dragon qui est
+si rempli d'orgueil qu'il ne laisse jamais échapper ceux qu'il a pu
+saisir, je leur compare l'amour, qui est une source de douleur, qui
+tourmente et fait languir[640]». Dans le troisième, une dame et l'amour
+passent, en courant, par ses yeux, et pénètrent dans son âme avec tant
+de force que l'âme sent la dame aller se reposer dans son coeur; et cette
+âme charge un soupir douloureux d'aller annoncer au dehors ce qu'elle a
+souffert, lui qui en a été témoin[641]. Dans plusieurs autres sonnets,
+il s'exprime d'une manière aussi métaphysiquement alambiquée que
+quelques Troubadours, comme nous l'avons vu, l'avaient fait avant lui,
+et que le firent malheureusement, depuis, les meilleurs lyriques
+italiens, sans en excepter le plus grand de tous.
+
+ [639]
+
+ _Chi non havesse mai veduto foco
+ Non crederia che cocer potesse;
+ Anzi li sembreria solazzo e gioco
+ Lo suo splendor, quando lo vedesse:
+ Ma se lo toccasse in alcun loco
+ Ben gli sembreria che forte cocesse.
+ Quello d'amore m'a toccato un poco,
+ Molto mi coce_, etc.
+
+ [640]
+
+ _Guardando il basilisco velenoso
+ Col suo guardare face l'huom perire,
+ E l'aspide, serpente invidioso
+ Che per ingegno altrui mette a morire,
+ E lo dracone che è si orgoglioso,
+ Cui elli prende non lassa partire,
+ Alloro assembro l'amor che è doglioso
+ Che altrui tormentando fa languire_.
+
+ [641]
+
+ _Per gli occhi mei una donna ed amore
+ Passar correndo e giunser nella mente
+ Per si gran forza che l'anima sente_
+ _Andar la donna riposar nel core_.
+ _Pero si move a dir: sospir dolente
+ Vacci fuor tu ch'udisti quel dolore_, etc.
+
+Nous avons vu aussi des Troubadours mêler le sacré avec le profane,
+préférer la présence de leur dame aux joies du paradis, et renoncer à ce
+lieu de délices, s'il faut qu'ils ne l'y voient pas. Un sonnet du même
+poëte dit absolument la même chose: il y déclare que, sans sa dame, le
+paradis ne lui ferait aucun plaisir. «J'ai résolu dans mon coeur, dit-il,
+de servir Dieu, afin de pouvoir aller en paradis, dans ce saint lieu où
+j'ai entendu dire qu'existent pour toujours le plaisir, les jeux et les
+ris. Je n'y voudrais pourtant pas aller sans ma dame, sans celle qui a
+la tête blonde et un si beau teint, car je ne pourrais jouir de rien si
+j'étais séparé d'elle. Je ne dis pas que je voulusse y faire d'autre
+péché que de voir son noble maintien, son beau visage et son tendre
+regard; mais j'éprouverais un grand bonheur à la voir elle-même comblée
+de joie[642].
+
+ [642] Je mettrai ici le sonnet entier, tant à cause de sa
+ singularité, que parce que, si le style en a vieilli, la
+ forme en est meilleure, et la conduite mieux soutenue que
+ celle des autres.
+
+ _Io m'agio posto in core a Dio servire
+ Com'io potesse gire in Paradiso,
+ Al santo loco c'agio audito dire
+ Ove si mantiene sollazzo, gioco e riso_.
+
+ _Senza la mia donna non vi vorria gire
+ Quella c'a la blonda testa el claro viso,
+ Che senza lei non porzeria gaudire
+ Estando da la mia donna diviso.
+
+ Ma non lo dico a tale intendimento
+ Perche peccato ci volesse fare
+ Se non vedere lo suo bello portamento.
+
+ E lo bello viso el morbido sguardare;
+ Che lo mi tiria in gran consolamento
+ Vegendo la mia donna in gioia stare_.
+
+En voilà plus qu'il n'en fallait peut-être pour donner une idée de ces
+anciens poëtes siciliens, que les Italiens reconnaissent pour les fils
+aînés de la Muse italienne. Mais on doit ajouter à leurs noms peu
+célèbres le nom plus doux et plus aimable d'une certaine Nina[643], que
+son amour pour la poésie rendit amoureuse d'un poëte qu'elle n'avait
+jamais vu. Il était de Majano en Toscane, et s'appelait _Dante_,
+quoiqu'il n'eût rien de commun avec le grand poëte de ce nom. Ses
+poésies avaient alors beaucoup de réputation: elles touchèrent le coeur
+de Nina, qui composa pour lui des vers fort tendres, et qui était si
+fière de son amant, qu'elle se faisait appeler _la Nina di Dante_[644].
+
+ [643] C'était, dit Crescimbeni, la plus belle personne de son
+ pays et de son temps. On la regarde comme la première femme
+ qui ait fait des vers italiens. _Stor. della volg. poesia_,
+ t. III, p. 84.
+
+ [644] Il s'est conservé fort peu de ses poésies. Crescimbeni,
+ _ubi suprà_, en cite un seul sonnet. C'est une réponse que
+ Nina fait au poëte qui lui avait adressé le premier, sans se
+ nommer, une déclaration d'amour en vers. On y voit en effet,
+ à travers les expressions surannées, beaucoup de douceur et
+ de tendresse.
+
+ _Qual sete voi, si cara proferenza
+ Che fate a me senza voi mostrare?
+ Molto m'agenzeria vostra parvenza
+ Perche meo cor podesse dichiarare_, etc.
+
+Le signal donné par la Sicile avait été bientôt suivi sur le continent.
+Des poëtes italiens s'étaient fait entendre à Bologne, à Pérouse, à
+Florence, à Padoue et dans plusieurs villes de Lombardie. Parmi les
+poëtes de Bologne, on distingue surtout _Guido Guinizzelli_, qui, selon
+la croyance commune, partage avec _Brunetto Latini_ l'honneur d'avoir
+été le maître du véritable Dante. On ne sait rien de la vie de ce poëte,
+qui florissait avant la moitié du treizième siècle, sinon qu'il était
+homme de guerre et d'une famille noble de Bologne, qui en fut chassée
+pour son attachement au parti de l'empereur[645]. Il fut le premier à
+donner au style poétique plus de force et de noblesse. Quoiqu'il ne
+traitât guère, selon le goût du temps, que des sujets d'amour, il
+répandit dans ses poésies des sentiments élevés et des maximes de
+philosophie platonique[646] adaptées à cette passion; c'est sans doute
+ce qui lui fit donner le titre de très-grand (_Massimo_) par son
+élève[647], qui devait bientôt mériter ce titre mieux que lui.
+
+ [645] _Benvenuto da Imola_, cité par Tirab., t. IV, l. III,
+ c. 3.
+
+ [646] Crescimbeni, t. I. _Comment._ l. I, c. 12.
+
+ [647] Dante, _de Vulg. Eloq._ En appelant ici le Dante élève
+ de Guido, je parle selon l'opinion commune; je dois dire
+ cependant que Crescimbeni, loin de l'adopter, prouve qu'elle
+ est fausse, par le passage même du Dante, dont on se sert
+ pour la soutenir. Le poëte trouve Guido dans le purgatoire,
+ cant. 26. Dès qu'il l'a entendu se nommer, il l'appelle son
+ père, et celui des autres poëtes qui ont composé des vers
+ d'amour pleins de douceur et de grâce:
+
+ _Quando i' udi nomar se stesso il padre
+ Mio e d'altri miei miglior, che mai
+ Rime d'amore usar dolci e leggiadre_.
+
+ Guido lui demande quelle est la cause qui le fait lui parler
+ et le regarder avec tant de tendresse: «Ce sont, lui répond
+ le Dante, vos doux écrits, qu'on ne cessera d'aimer tant que
+ durera le style moderne:
+
+ _Dimmi che è cagion perchè dimostri
+ Nel dire e nel guardar d'avermi caro?
+ Ed io a lui: li dolci detti vostri,
+ Che quanto durerà l'uso moderno,
+ Faranno cari ancora i loro inchiostri_.
+
+ On s'est arrêté au premier de ces deux traits, et l'on n'a
+ pas vu que le dernier prouve évidemment que le Dante, non
+ seulement n'avait pas eu Guido pour maître, mais qu'il ne
+ l'avait jamais vu, et qu'il n'avait appris de lui à rimer,
+ qu'en lisant ses vers.
+
+On nous a conservé de _Guido Guinizzelli_ quelques sonnets et quatre
+_Canzoni_[648]. (Je demande la permission d'employer désormais ce mot,
+que celui de Chanson, en français, ne rend pas). Dans presque tous ses
+sonnets, l'idée principale est une comparaison; ce sont même souvent
+plusieurs comparaisons de suite, dont on voit que l'une a fait naître
+dans son esprit l'idée de l'autre, sans qu'il y ait pourtant de grands
+rapports entre les deux. Dans l'un, c'est le trait de l'amour qui, pour
+aller à son coeur, passe par ses yeux, comme le tonnerre qui entre par la
+fenêtre d'une tour, et qui fend et met en pièces tout ce qu'il trouve au
+dedans. «Je reste, dit le poëte, comme une statue de bronze où il n'y a
+ni âme ni vie, si ce n'est qu'elle imite une figure d'homme[649]». Dans
+l'autre, après avoir comparé sa maîtresse à l'astre de Diane, qui a pris
+la forme d'une face humaine, l'éclat de son teint lui donne l'idée d'un
+visage de neige coloré de grenade[650]. Dans un troisième, il est abattu
+et renversé par la rencontre de l'amour, comme le tonnerre frappe un mur
+(on voit que cette idée du tonnerre le poursuit), ou comme le vent abat
+les arbres par ses coups redoublés. Le même quatrain, dont les deux
+premiers vers contiennent ces deux comparaisons, offre dans les deux
+derniers une querelle entre les yeux et le coeur. «Le coeur dit aux yeux:
+C'est par vous que je meurs; les yeux disent au coeur: C'est toi qui nous
+as perdus[651]». Assurément le défaut de cette poésie n'est ni le vide
+ni la prolixité.
+
+ [648] Une _Canzone_ dans le Recueil de Giunti, l. IX; une
+ dans celui de l'Allacci, deux _canzoni_ et cinq sonnets à la
+ fin de la _Bella Mano_.
+
+ [649]
+
+ _Per gli occhi passa, come fa lo trono,
+ Che fer per la finestra della torre,
+ E ciò che dentro trova spezza e fende.
+
+ Rimango come statua d'ottono,
+ Ove vita nè spirto non ricorre,
+ Se non che la figura d'uomo rende_.
+
+ [650]
+
+ _Viso di neve colorato in grana_.
+
+ [651]
+
+ _Come lo trono che fere lo muro,
+ E il vento gli albor per li forti tratti:
+ Dice lo core agli occhi, per voi moro:
+ Gli occhi dicono al cor, tu n'hai disfatti_.
+
+Ce poëte conserve dans ses _canzoni_ le même goût pour les comparaisons.
+Il y en a une qui commence ainsi: «Dans ces régions placées sous
+l'étoile du nord se trouvent les montagnes d'aimant qui donnent à l'air
+la propriété d'attirer le fer; mais parce que cet aimant est éloigné, il
+a besoin du secours d'une pierre de même nature pour le faire agir et
+diriger l'aiguille vers l'étoile polaire. Vous, madame, vous possédez
+les sources fécondes de toutes les qualités qui peuvent inspirer
+l'amour, et l'éloignement n'en détruit pas la force; car elles agissent
+de loin et sans secours[652]». Ce n'est là ni de la saine physique ni de
+la poésie naturelle; mais cela ne laisse pas d'être ingénieux, et l'on
+est surtout frappé, en lisant le texte italien, du progrès qu'avait déjà
+fait cette langue, née depuis moins d'un siècle, et à qui il fallait
+moins de temps encore pour se perfectionner et se fixer.
+
+ [652]
+
+ _In quelle parti sotto tramontana
+ Sono li monti della calamita_,
+ _Che dan virtute all' aere[D]
+ Di trarre il ferro; ma perchè lontana,
+ Vole di simil pietra aver aita,
+ A far la adoperare,
+ E dirizzar lo ago in ver la stella.
+ Ma voi pur sete quella
+ Che possedete i monti del valore[E]
+ Onde si spande amore:
+ E già per lontananza non è vano,
+ Che senza aita adopera lontano_.
+
+ [D] On prononçait _âre_.
+
+ [E] Mot à mot: _C'est vous qui possédez les montagnes du
+ mérite_. Cela serait ridicule en français; mais cela marque
+ mieux le rapport bizarre exprimé par cette comparaison.
+
+Mais ce qui nous est resté de meilleur de Guinizelli est une autre de
+ses _canzoni_, dont je ne puis me dispenser de citer les quatre
+premières strophes[653]. «C'est toujours dans un noble coeur que se
+réfugie l'amour, comme dans une forêt un oiseau, se réfugie sous la
+verdure[654]. La nature ne créa point l'amour avant un coeur noble, ni de
+coeur noble avant l'amour, c'est ainsi qu'aussitôt que le soleil exista,
+aussitôt resplendit la lumière, et qu'elle ne fut point avant le soleil;
+l'amour prend naissance dans la noblesse du coeur, précisément comme la
+chaleur dans la clarté du feu.
+
+ [653] C'est celle qui se trouve dans le neuvième livre du
+ Recueil de Giunti.
+
+ [654]
+
+ _Al cor gentil ripara sempre amore
+ Si come augello in selva a la verdura:
+ Non fe amore anzi che gentil core
+ Ne gentil core anzi ch' amor, natura.
+ Ch' adesso com' fu'l sole
+ Si tosto lo splendore fue lucente;
+ Nè fue davanti al' sole:
+ E prende amore in gentillezza luoco,
+ Cosi propiamente
+ Com' il calore in clarità del foco.
+
+ Fuoco d'amore in gentil cor s'apprende
+ Come vertute in pietra preziosa;
+ Che da la stella valor non discende
+ Anzi che'l sol la faccia gentil cosa_, etc.
+
+«Le feu d'amour naît dans un noble coeur, comme la vertu cachée dans une
+pierre précieuse; cette vertu ne descend point des étoiles avant que le
+soleil ait ennobli la pierre qui doit la recevoir. Après qu'il en a tiré
+par la force de ses rayons ce qui était vil, les étoiles lui
+communiquent leur vertu; ainsi quand la nature a rendu un coeur délicat,
+noble et pur, la femme, comme une étoile, lui communique l'amour.
+
+«L'amour est placé dans un coeur noble comme la flamme au sommet d'un
+flambleau[655]; il brille pour ce qu'il aime d'un feu clair et délicat;
+il ne pourrait se placer autrement, tant il a de fierté. Une nature
+rebelle ne peut rien contre l'amour, pas plus que l'eau contre le feu,
+que le froid rend plus ardent. L'amour fait son séjour dans un coeur
+noble, parce que ce lieu est de même nature que lui, comme le diamant
+dans une mine».
+
+ [655]
+
+ _Amor per tal ragion sta in cor gentile
+ Per qual lo fuoco in cima del doppiero:
+ Splende a lo suo diletto, clar, sottile,
+ Non li staria altra guisa, tanto è fiero_, etc.
+
+Dans la quatrième strophe le poëte perd de vue l'amour, et s'élève par
+d'autres comparaisons à des sujets moraux d'un autre ordre. «Le soleil
+frappe la fange pendant tout le jour[656]; elle reste vile, et le soleil
+ne perd rien de sa chaleur. L'homme plein d'orgueil dit: Je deviens
+noble de race; il ressemble à la fange, et la noble valeur au soleil. On
+ne doit pas croire qu'il y ait de la noblesse sans courage, même dans la
+dignité d'un roi, si la vertu ne lui donne pas un noble coeur. Il
+ressemble à l'eau qui réfléchit des rayons; mais le ciel retient ses
+étoiles et sa splendeur».
+
+ [656]
+
+ _Fere lo sol lo fango tutto il giorno,
+ Vile riman; ne'l sol perde colore.
+ Dice huomo alter: nobil per schiatta torno;
+ Lui sembra'l fango, e'l sol gentil valore.
+ Che non dè dare huom fè
+ Che grandezza sia fuor di coraggio
+ In degnità di Rè,
+ Se da vertute non ha gentil core.
+ Com' aigua porta raggio,
+ E'l ciel ritien le stelle e lo splendore_.
+
+Voilà sans doute un entassement de figures et de comparaisons fatigant
+et de mauvais goût; mais voilà aussi des pensées nobles, des images
+vives, une élévation et une force qui dans aucun siècle ne sont
+communes, et qui, rendues comme elles le sont dans l'original, en
+strophes de dix vers assez harmonieux et dans un style qui a déjà
+beaucoup perdu de sa rudesse, doivent paraître fort surprenantes dans un
+poëte du treizième siècle.
+
+La première forme de ces odes ou _canzoni_ était comme on l'a vu,
+empruntée des Provençaux; à leur exemple, les poëtes italiens avaient,
+dès l'origine, donné aux strophes des entrelacements harmonieux de rimes
+et de mesures de vers; elles étaient dès lors telles à peu près qu'elles
+sont restées depuis. Il n'en était pas ainsi du sonnet, né sicilien, et
+qui, au commencement de ce siècle, était encore dans une sorte
+d'enfance. Les plus anciens poëtes siciliens et italiens avaient d'abord
+donné ce titre à une espèce particulière de poésie qui varia selon leur
+caprice. Les uns y employaient deux quatrains suivis de deux tercets;
+les autres, sous le nom de sonnets doubles, _doppii_ ou _rinterzati_,
+mettaient deux strophes de six vers, ou une seule de douze, et ensuite
+deux autres de six, de cinq ou de quatre vers[657]. Il paraît constant
+que ce fut _Guittone d'Arezzo_ qui leur donna des formes plus fixes, et
+qui enchaîna par des lois plus sévères la liberté dont les poëtes
+avaient joui jusqu'alors. C'est à lui et non pas aux _rimeurs français_,
+qu'Apollon dicta ces _rigoureuses lois_, que Boileau, en se trompant sur
+ce point de fait, a exprimées en si beaux vers[658].
+
+ [657] Voy. sur ces formes irrégulières du sonnet, à son
+ origine, Fr. Redi, _Annotazioni al Ditirambo_, édit. de
+ Florence, 1685, in-4. p. 99--109.
+
+ [658]
+
+ On dit, à ce propos, qu'un jour ce dieu bizarre (Apollon)
+ Voulant pousser à bout tous les rimeurs françois,
+ Inventa du sonnet les rigoureuses lois;
+ Voulut qu'en deux quatrains de mesure pareille,
+ La rime avec deux sons frappât huit fois l'oreille,
+ Et qu'ensuite six vers, artistement rangés,
+ Fussent en deux tercets par le sens partagés.
+
+ Le Menzini, dans son _Art poétique_, postérieur de peu
+ d'années à celui de Boileau, a aussi attribué à Apollon
+ l'invention du sonnet, non pour _pousser à bout_, mais pour
+ soumettre à la plus forte épreuve les poëtes du plus grand
+ génie.
+
+ _Questo breve poema altrui propone_
+ _Apollo stesso, come lidia pietra
+ Da porre i grandi ingegni al paragone_, l. IV.
+
+_Guittone d'Arezzo_, qui florissait dans le même temps que _Guido
+Guinizzelli_, et peut-être même plutôt, est un des poëtes dont la
+Toscane, s'honora le plus dans ce siècle. On l'appelle ordinairement
+_Fra Guittone_, parce qu'il était d'un ordre religieux et militaire qui
+s'est éteint[659]. Il nous reste de lui environ trente sonnets, où l'on
+peut en effet remarquer plus de régularité dans la forme, et du progrès
+dans le style. L'amour est, comme à l'ordinaire, le sujet de presque
+tous; la dévotion, de quelques-uns, et, dans quelques uns aussi, la
+dévotion et l'amour se trouvent ensemble; par exemple, s'il est arrivé à
+l'auteur de nier son amour pour sa dame, il espère obtenir le pardon de
+cette déloyauté, parce que saint Pierre avait renié Dieu tout puissant,
+et que cependant il a obtenu le Paradis; parce que Paul devint un saint,
+même après qu'il eut tué saint Etienne[660]. On reconnaît dans plusieurs
+de ses sonnets un goût d'harmonie, une coupe de vers, et aussi un
+certain tour sentimental qui n'étaient point connus avant lui, et qui
+sembleraient avoir servi de modèle au style de Pétrarque. Ne dirait-on
+pas que celui-ci serait un des sonnets de l'amant de Laure[661]?
+
+ [659] C'était l'ordre des _Cavalieri Gaudenti_. Son origine
+ est funeste. Il fut institué en Langudoc, en 1208, pendant la
+ croisade barbare contre les Albigeois. Mais quand Guitton y
+ fut admis, la croisade était finie, et l'hérésie éteinte,
+ c'est-à-dire, les hérétiques exterminés. L'ordre des
+ _Gaudenti_, des Jouissants, fut sans doute ainsi nommé, parce
+ qu'on y jouissait en effet de la vie, et qu'il n'imposait
+ aucune privation. Il n'avait de sévérité que pour les preuves
+ de noblesse. C'est le premier ordre où les dames furent
+ admises, sous les titres de _Militisse_ et de _Cavalleresse_.
+ Giamb. Corniani, _i Secoli della letter. ital._ etc. t. I, p.
+ 154.
+
+ [660]
+
+ _Se di voi, donna, mi negai servente,
+ Pero'l mio cor da voi non fù diviso:
+ Che san Pietro nego'l padre potente,
+ E poi il fece haver del Paradiso;
+ E santo fece Paulo similmente
+ Da poi santo Stefano have' occiso_, etc.
+
+ _Racolta de' Giunti_, 1527. Tout le huitième livre de ce
+ Recueil est de _Fra Guittone d'Arezzo_.
+
+ [661]
+
+ _Già mille volte quando amor m'ha stretto,
+ Eo son corso per darmi ultima morte_, etc.
+
+«Déjà mille fois pressé par l'amour, j'ai couru pour me donner la mort,
+ne pouvant résister à la douleur âpre et cruelle que je sens dans mon
+sein... Mais quand je suis prêt à m'en aller vers une autre vie, votre
+immense bonté me retient et me dit: Ne presse pas ta fuite prématurée:
+ta jeunesse et ta fidélité te le défendent; elle m'invite et me prie de
+rester sur la terre. J'espère donc qu'avec le temps je pourrai goûter le
+bonheur». En lisant surtout le texte des deux tercets, on est surpris de
+leur ressemblance avec quelques vers de Pétrarque:
+
+ Ma quando io son per gire all' altra vita,
+ Vostra immensa pietà mi tiene, e dice:
+ Non affrettar l'immatura partita.
+ La verde età, tua fideltà il disdisce;
+ Ed a ristar di quà mi priega, e'noita;
+ Sicch'eo[662] spero col tempo esser felice.
+
+Ces tercets d'un autre sonnet y ressemblent peut-être encore
+davantage.[663]:
+
+ _Ben forse alcun verrà doppo qualch'anno
+ Il qual leggendo i miei sospiri in rima,
+ Si dolerà della mia dura sorte.
+ E chi sa sei colei ch'or non mi estima
+ Visto con il mio mal giunto il suo danno,
+ Non deggia lagrimar della mia morte_?
+
+ [662] _Eo_ pour _io_.
+
+ [663] En y joignant les deux quatrains qui les précèdent, on
+ a un sonnet tout-à-fait _petrarquesque_, du moins pour le
+ tour des pensées, si ce n'est pour le style.
+
+ _Quanto più mi destrugge il meo pensiero,
+ Chè la durezza altrui produsse al mondo,
+ Tanto ogahor, lasso, in lui più mi profondo,
+ E co'l fuggir de la speranza spero.
+ Eo parlo meco, e riconosco in vero
+ Chè mancherò sotto si grave pondo:
+ Ma'l meo fermo disio tant'è giocondo
+ Ch'eo bramo e seguo la cagion ch'eo pero.
+ Ben forse alcun_, etc.
+
+Peut-être, après quelques années, viendra-t-il quelqu'un qui, lisant mes
+soupirs retracés dans mes vers, plaindra la cruauté de mon sort. Et qui
+sait si celle qui maintenant ne fait de moi aucune estime, voyant, avec
+ce que j'aurai souffert, la perte qu'elle aura faite, ne donnera point
+de larmes à ma mort»?
+
+Trois grandes _canzoni_, sont jointes à ces sonnets. Le progrès de l'art
+et celui de la langue y sont moins sensibles. Ce sont des strophes de
+quatorze, seize et de dix-huit vers de différentes mesures, bien
+combinés entre eux, et dont les rimes sont disposées assez
+harmonieusement; mais pour ne dire, en cinq ou six de ces longues
+strophes, que des choses assez communes, et pour les dire sans mouvement
+et sans vivacité de style, sans idées piquantes et sans images
+poétiques. Il est donc inutile d'en rien citer: il vaut mieux dire
+quelque chose d'un ouvrage plus curieux, du même auteur. On a conservé
+long-temps manuscrites, et enfin imprimé dans le dernier siècle, environ
+quarante lettres de _Guittone d'Arezzo_, sur divers sujets de morale, et
+quelquefois de simple amitié. C'est un des premiers, peut-être même le
+premier monument de la prose italienne, et le recueil le plus ancien de
+lettres que l'on ait rassemblé et publié en langue vulgaire. Elles sont
+peu importantes pour le fond; mais elles servent à connaître plus
+particulièrement ce qu'était la langue italienne dans ces premiers
+temps. Le savant Bottari les a accompagnées de notes très-utiles pour
+ce genre d'étude[664]. Parmi ces lettres, il s'en trouve quelques unes
+en vers libres, ou rimés avec beaucoup de licence. C'est de la prose un
+peu plus cadencée, ou de la poésie un peu plus que fugitive.
+
+ [664] _Lettere di fra Guittone d'Arezzo con note_. Roma,
+ 1745, in-4°. Le volume est de 330 pages: les lettres n'en
+ occupent que 93: les notes philologiques et grammaticales
+ remplissent tout le reste.
+
+Un poëte de ce temps, qui eut encore plus de renommée, ce fut _Guido
+Cavalcanti_. Sa famille était une des plus illustres et des plus
+puissantes de Florence. _Guido_ fut un ardent Gibelin, et devint plus
+ardent encore en épousant la fille de _Farinata degli Uberti_, alors
+chef de cette faction. _Corso Donati_, chef du parti des Guelfes, homme
+alors fort en crédit en Florence, et personnellement ennemi de _Guido_,
+voulut le faire assassiner. _Guido_ l'ayant su, l'attaqua à force
+ouverte; mais il fut abandonné de ceux qui étaient avec lui; _Corso_,
+mieux accompagné, le repoussa et le mit en fuite. La commune de
+Florence, fatiguée de ces dissensions, exila les chefs des deux partis.
+_Guido Cavalcanti_ fut relégué à Sarzane, où l'air était très-malsain.
+Il y tomba malade, et, ayant obtenu son rappel, il mourut à
+Florence[665] de la maladie qu'il avait gagnée dans son exil. Il était
+né d'un père[666] qui passait pour philosophe épicurien, et pour athée.
+Quant à lui, quoique philosophe aussi, un fait démontre que, malgré les
+bruits publics, il n'était pas de la même secte que son père[667]; quand
+son ennemi voulut le faire assassiner, il allait en pélerinage à
+Saint-Jacques en Galice, où les Epicuriens ne vont guère. Au reste, tout
+le fruit que l'on croit qu'il tira de ce pélerinage fut de devenir
+éperduement amoureux, à Toulouse, d'une certaine _Mandetta_, dont il fit
+la dame de ses pensées, et, sans la nommer, si ce n'est peut-être une
+seule fois, l'objet de ses vers.
+
+ [665] En 1300.
+
+ [666] Il se nommait _Cavalcante de' Cavalcanti_.
+
+ [667] Boccace dit plaisamment de lui, qu'étant sans cesse
+ plongé dans des méditations philosophiques, et passant pour
+ épicurien, le peuple disait que ses méditations n'avaient
+ pour objet que de chercher si l'on pouvait trouver que Dieu
+ n'existait pas. _Si diceva fra la gente volgare, che queste
+ sue speculazioni eran solo in cercare se trovar si potesse
+ che Idio non fosse_. Decam. Giorn. VI, nov 9.
+
+Ils ont, comme tous ceux de ce temps-là, pour unique sujet l'amour et la
+galanterie; mais avec une teinte de mélancolie et quelquefois de
+bizarrerie poétique qui leur donne un caractère particulier[668]. On
+reconnaît l'une et l'autre à la manière dont est amenée l'idée de la
+mort dans le sonnet suivant[669]: «Madame, avez-vous vu celui qui tenait
+la main sur mon coeur, quand je vous répondais si faiblement et si bas,
+par la crainte que j'avais de ses coups? C'était l'amour, qui, vous
+ayant trouvée, s'arrêta près de moi. Il venait de loin, comme un léger
+archer de Syrie, qui se prépare à tuer quelqu'un avec ses traits. Il
+tira ensuite de mes yeux des soupirs, qui se jetèrent avec tant de force
+hors de mon coeur, que je partis en fuyant et rempli d'effroi. Alors il
+me sembla que je suivais la mort, accompagné de ces souffrances qui nous
+consument en nous faisant verser des larmes».
+
+ [668] V. le Recueil, déjà cité, des _Giunti_. Les poésies de
+ _Guido Cavalcanti_ en remplissent le sixième livre.
+
+ [669]
+
+ _O donna mia, non vedestù colui
+ Che sù lo core mi tenea la mano_, etc.
+
+La bizarrerie, il en faut convenir, va souvent jusqu'à l'extravagance;
+par exemple, il dit, en finissant un sonnet, que son âme affligée et
+pleine de crainte, pleure sur les soupirs qu'elle trouve dans son coeur;
+qu'ils en sortent baignés de larmes, et il ajoute: Alors il me semble
+que je sens tomber dans ma pensée une figure de femme pensive, qui vient
+pour voir mourir mon coeur[670]».
+
+ [670]
+
+ _L'anima mia dolente e paurosa
+ Piange ne i sospiri che nel cor trova
+ Si che bagnati di pianto escon fora_.
+ _Allor mi par elle nella mente piova
+ Una figura di donna pensosa
+ Che vegna per veder morir lo core_.
+
+L'auteur est plus naturel et plus simple dans ses Ballades, genre de
+poésie qu'il semble avoir affectionnée, car on en trouve ici dix à
+douze. C'est dans l'une de ces ballades qu'il nomme sa jolie
+Toulousaine. Il était tout occupé de ses pensées d'amour quand il
+rencontre deux bergerettes qui lui font quelques agaceries. Ne me
+méprisez pas, leur dit-il, pour le coup que j'ai reçu; mon coeur est mort
+au plaisir depuis mon voyage de Toulouse[671]. L'une des deux se moque
+de lui, l'autre le plaint. Celle-ci lui demande s'il a conservé un
+fidèle souvenir des yeux de sa belle: «Je me souviens, répond-il, qu'à
+Toulouse, je vis paraître une dame élégamment parce, à qui l'Amour donne
+le nom de _Mandetta_, etc.[672]». Mais il paraît que l'absence eut sur
+lui son effet ordinaire, et que _Mandetta_ fit place à une autre, ou
+plutôt à d'autres beautés. Une de ses ballades, qui ressemble
+tout-à-fait aux pastourelles provençales, nous le représente rencontrant
+dans un bosquet une bergère plus belle à ses yeux que l'étoile du matin:
+ses cheveux étaient blonds et légèrement bouclés; son teint, de rose:
+une houlette à la main, elle menait paître ses agneaux, sans chaussure,
+et les pieds baignés de rosée, chantant d'une voix amoureuse, ornée
+enfin de tout ce qui peut inviter au plaisir[673]: il l'aborde, il
+l'interroge: elle répond et avoue que quand les oiseaux chantent, son
+coeur désire un amant. Ils entrent sous le feuillage: les oiseaux se
+mettent à chanter; tous deux entendent ce signal, et s'empressent d'y
+obéir.
+
+ [671]
+
+ _Era in pensier d'amor: quand' io trovai
+ Due forosette nove:
+ L'una cantava: e' piove
+ Gioco d'amor in noi_: etc
+ ........................................
+ _Deh! forosette, non mi haggiate a vile
+ Per lo colpo ch'io porto;
+ Questo cor mi fu morto
+ Poich e'n Tolosa fui_.
+
+ [672]
+
+ _Io dissi: e' mi ricorda, che'n Tolosa
+ Donna m'apparve accorelata e stretta,
+ Amore la qual chiama la Mandetta_.
+
+ [673]
+
+ _In un boschetto trovai pastorella
+ Più che la stella bella a'l mio parere;
+ Capegli havea biondetti e ricciutelli;
+ E gli occhi pien d'amor, cera rosata:
+ Con sua verghetta pastorava agnelli,
+ E scalza, e di rugiada era bagnata:
+ Cantava come fosse innamorata;
+ Era adornata di tutto piacere_, etc.
+
+Celle de ses ballades où il y a le plus de naturel, et même de
+sentiment, est celle qu'il paraît avoir faite à Sarzane pendant la
+maladie qui le fit rappeler de son exil, circonstance que je ne crois
+pas avoir encore été remarquée, et qui contribue à rendre cette petite
+pièce intéressante. C'est à sa ballade même qu'il s'adresse: «Puisque je
+n'espère plus, dit-il, retourner jamais en Toscane, va légèrement et
+doucement trouver ma dame, qui te fera un bon accueil[674]; tu lui
+rendras compte de mes soupirs, pleins de tristesse et de crainte; mais
+garde-toi d'être vu de personne qui soit ennemi des nobles penchants de
+la nature: elle en souffrirait elle-même; elle t'en voudrait, et ce
+serait pour moi un sujet de peine qui me suivrait jusqu'après ma mort.
+Tu vois que la mort me presse, que la vie m'abandonne, etc.». Il
+recommande à sa ballade de conduire son âme auprès de sa maîtresse,
+quand elle s'échappera de son coeur, de la lui présenter, de lui dire:
+«Cette âme, votre esclave, vient se fixer auprès de vous, ayant quitté
+celui qui fut esclave de l'amour». Cela est encore excessivement
+recherché, mais conforme aux idées d'amour et au langage de ce temps.
+
+ [674]
+
+ _Perch'io nò spero di tornar già mai,
+ Ballatetta, in Toscana,
+ Và tù leggiera e piana,
+ Dritta à la donna mia,
+ Cher per sua cortesia
+ Ti farà molto honore.
+
+ Tu porterai novelle de' sospiri
+ Piene di doglia e di molta paura;
+ Ma guarda che persona non ti miri
+ Che sia nemica di gentil natura_.
+ .......................................
+ _Tu senti, Ballatetta, che la morte
+ Mi stringe sì, che vita m'abbandona_, etc.
+
+La _canzone_ de _Guido Cavalcanti_, sur la nature de l'amour, où il
+paraît avoir voulu rassembler et professer, pour ainsi dire, tout ce que
+la doctrine de cette passion avait de plus abstrait[675], eut alors tant
+de célébrité que plusieurs beaux esprits de son temps l'enrichirent de
+commentaires. Elles en aurait un peu moins aujourd'hui. C'est une espèce
+de traité métaphysique. L'auteur en propose le sujet dans une strophe,
+et le développe méthodiquement dans les quatre autres. Ce sont des
+définitions et des divisions subtiles, énoncées en termes qui sont
+plutôt de la langue de l'école que de celle de l'amour[676]. C'est une
+thèse, si l'on veut, et qui méritait, tout autant que bien d'autres, le
+baccalaureat, ou même le doctorat; mais ce n'est ni du sentiment, ni de
+la poésie: et comment se passer de l'un et de l'autre, quand on parle
+d'amour en vers? Si j'en juge par deux des commentaires qui furent faits
+sur cette pièce, l'un par le cardinal _Egidio Colonna_, qu'on appelait
+de son temps le Prince des Théologiens[677]; l'autre par le chevalier
+_Paolo del Rosso_; il s'en fallut beaucoup que la pièce en devînt plus
+claire. Elle l'était si peu, qu'il resta indécis si l'auteur y traitait
+de l'amour naturel ou de l'amour platonique. Philippe Villani, dans sa
+Vie de _Guido_[678], est de la première opinion, tandis que Marsile
+Ficin est de la seconde[679].
+
+ [675] Elle commence par ces vers:
+
+ _Donna mi priega; perch'io voglio dire
+ D'uno accidente che sovente è fero,
+ Ed è si altero ch' è chiamato amore_.
+
+ [676]
+
+ _Vien da veduta forma, che s'intende,
+ Che prende nel possibile intelletto,
+ Come in suggetto, luoco e dimoranza.
+ In quella parte mai non ha posanza
+ Perchè da qualitate non discende_, etc.
+
+ C'est sur ce ton que la pièce entière est écrite, et c'est
+ encore là un des endroits les moins obscurs.
+
+ [677] Mazzuchelli, _Vite d'uomini illustri fiorentini_, note
+ 9, sur la vie de _Guido Cavalcanti_.
+
+ [678] C'est la vingt-neuvième et dernière de ses _Vite
+ d'uomini illustri fiorentini_, traduites et publiées par le
+ comte Mazzuchelli, et citées plusieurs fois dans ce chapitre.
+
+ [679] Dans son _Commentaire_ sur le _Convito_ du Dante.
+
+La Toscane eut, dans ce même temps, plusieurs autres poëtes, tels que
+les deux _Buonagiunta_, l'un séculier, l'autre moine[680]; _Guido
+Orlandi_, _Chiaro Davanzati_, _Salvino Doni_, d'autres encore, parmi
+lesquels il faut distinguer _Dante da Majano_, si cher à sa Nina
+sicilienne. C'est le dernier sur lequel nous nous arrêterons. On nous a
+conservé un livre entier de ses poésies[681]; quarante sonnets, cinq
+ballades et trois grandes _canzoni_, ne permettent pas de ne faire que
+le nommer; mais on serait embarrassé pour trouver dans tant de pièces de
+quoi justifier la réputation que l'auteur paraît avoir eue pendant sa
+vie, et le tendre enthousiasme de Nina.
+
+ [680] Le séculier était de Lucques, et son nom de famille
+ était _Urbicciani; Buonagiunta Urbicciani da Lucca_.
+
+ [681] Le septième du Recueil de 1527.
+
+Dans ces poésies, toutes amoureuses, on sent toujours l'effort et le
+travail, presque jamais le génie poétique ni l'amour. Son premier sonnet
+annonce le projet de chanter pour prouver son savoir faire[682]; c'est
+plutôt montrer, dès le début, qu'il en manquait absolument. La plupart
+de ses sonnets ne contiennent que des éloges communs ou exagérés de sa
+dame, des plaintes de ce qu'il souffre, des prières d'avoir pitié de ses
+maux; des comparaisons qu'il fait d'elle avec les fleurs, les roses,
+avec des peintures brillantes, et quelquefois aussi des comparaisons
+historiques: il l'aime plus que Pâris n'aima Hélène[683]; ou bien elle
+surpasse Iseult et Blanchefleur[684]. La fée Morgane était alors en si
+grande réputation de beauté, comme nous l'avons déjà pu voir, que notre
+auteur en fait un adjectif, et appelle _Gola morganata_ le cou de sa
+maîtresse[685]. Nous avons aussi vu, sans pouvoir le comprendre, la
+panthère figurer, pour la bonne odeur qu'elle exhale, dans des
+comparaisons galantes; la voici employée dans un sonnet, pour la lumière
+qu'elle répand: «Noble panthère, dit le poëte à celle qu'il aime, quand
+je pense à votre lumière qui m'a élevé si haut que je suis véritablement
+monté dans les airs, et que je porte la lumière du monde et l'astre du
+jour[686]»! Exagérations hyperboliques avec lesquelles il est impossible
+de voir le rapport que peut avoir une panthère. Quelquefois cependant il
+y a de la délicatesse dans les sentiments et dans les expressions: «Je
+ne vous demande pas autre chose, dit-il à la fin d'un sonnet, si non
+qu'il ne vous soit pas désagréable que je vous aime et que je vous sois
+fidèle: je craindrais d'en demander davantage; mais c'est faire un
+double don à celui qui est dans le besoin que de lui donner sans qu'il
+demande[687]».
+
+ [682]
+
+ _Convemmi dimostrar lo meo savere
+ E far parvenza s'io saccio cantare_.
+
+ [683]
+
+ Ond'eo di core più v'amo che Pare[F]
+ _Non fece Alena_[G] _co lo gran plagiere_[H].
+
+ [F] On a dit depuis _Paride_.
+
+ [G] Pour _Elena_.
+
+ [H] Dont on a fait ensuite _piacere_, plaisir.
+
+ [684]
+
+ _Nulla bellezza in voi è mancata,
+ Isotta ne passate e Blanzifiore_.
+
+ [685]
+
+ _Viso mirabile e Gola morganata_.
+
+ On sait que nos vieux romanciers appelaient cette fée
+ Mourgue, ou Morgain.
+
+ [686]
+
+ _Quando haggio a mente, nobile pantera,
+ Vostra lumera, che m'ha si innalzato
+ Che son montato in aria veramente
+ E de lo mondo porto luce e spera_.
+
+ [687]
+
+ _Onde humil priego voi, viso gioioso,
+ Che non vi grevi e non vi sià pesanza
+ S'eo son di voi fedele e amoroso:
+
+ Di più cherer son forte temeroso;
+ Ma doppio dono e' dona [I] per usanza,
+ Chi da senza cherere al bisognoso_.
+
+ [I] Pour _egli dona_. On lit dans le texte que je copie _è
+ donna_, ce qui n'a aucun sens. Ce recueil des Giunti est
+ presque aussi rempli de fautes que celui de l'Allacci.
+
+Les ballades et les _canzoni_ du même poëte, n'ont rien de remarquable
+que cette surabondance de vers et de rimes, vides d'idées, qui n'a été
+que trop commune même dans de meilleurs temps, mais qui est plus
+fatigante dans les poëtes de cette première époque, parce qu'ils ne
+savaient point encore la déguiser par l'harmonie des vers et par les
+grâces du langage.
+
+En finissant cette revue des premiers essais de poésie italienne, on ne
+peut se dispenser de faire une réflexion. C'était beaucoup sans doute
+que d'avoir enfin consacré par la poésie cette langue vulgaire qui
+jusque-là ne servait qu'à l'usage du peuple, d'avoir abandonné aux
+écoles, aux tribunaux et aux chancelleries le latin dégénéré qui y était
+encore admis, et d'avoir, dès le treizième siècle, plié l'idiome
+naissant à ces formes gracieuses qui devaient nécessairement le
+perfectionner et le polir; mais quel dommage que, dans ces essais, un
+peuple si sensible, et en général si susceptible d'affections vives et
+de passions fortes, environné d'une nature si riche et placé sous un
+ciel si beau, n'ait pas songé a célébrer les objets réels, les
+mouvements et les vicissitudes de ces affections et de ces passions; à
+peindre ce beau ciel, cette riche nature; et, si ce n'est dans des
+descriptions suivies, à s'en servir au moins dans des comparaisons et
+dans les autres ornements du style poétique et figuré.
+
+Les Arabes, malgré le désordre de leur imagination déréglée, au milieu
+de leurs rêveries et de leurs contes extravagants, eurent de la passion
+et de la vérité; ils peignirent admirablement les objets naturels, et
+racontèrent de la manière la plus vraie et la plus animée, ou les
+grandes actions ou les moindres faits. Les Provençaux eurent à peu près
+les mêmes qualités, autant du moins que le leur permettaient des moeurs
+moins simples et moins grandes à-la-fois, une langue moins riche et
+encore inculte, une galanterie plus rafinée. Ils chantèrent les exploits
+guerriers, les aventures d'amour, les plaisirs de la vie. Ils furent
+louangeurs adroits, satiriques mordants, conteurs licencieux, mais
+pleins de sel et de vérité. Les premiers poëtes siciliens et italiens ne
+furent rien de tout cela. Un seul sujet les occupe, c'est l'amour, non
+tel que l'inspire la nature, mais tel qu'il était devenu dans les
+froides extâses des chevaliers, passionnés pour des beautés imaginaires,
+et dans les galantes futilités des cours d'amour. Chanter est une tâche
+qu'ils remplissent; toujours force leur est de chanter, c'est leur dame
+qui l'exige, ou c'est l'amour qui l'ordonne, et ils doivent dire
+prolixement et en _canzoni_ bien longues et bien traînantes, ou en
+sonnets rafinés et souvent obscurs, les incomparables beautés de la dame
+et leur intolérable martyre. De temps en temps, ils laissent échapper
+quelques expressions naïves, qui portent avec elles un certain charme;
+mais le plus souvent, ce sont des ravissements ou des plaintes à ne
+point finir, et des recherches amoureuses et platoniques à dégoûter de
+Platon et de l'amour. Ils ont sous les yeux les mers et les volcans, une
+végétation abondante et variée, les majestueux et mélancoliques débris
+de l'antiquité, l'éclat d'un jour brûlant, des nuits fraîches et
+magnifiques: leur siècle est fécond en guerres, en révolutions, en faits
+d'armes; les moeurs de leur temps provoquent les traits de la satire; et
+ils chantent comme au milieu d'un désert, ne peignent rien de ce qui
+les entoure, ne paraissent rien sentir ni rien voir.
+
+De tous les sujets traités par les Arabes et par les Troubadours ils
+n'en choisissent qu'un seul; et dans ce sujet qui appartient à tous les
+temps et à tous les hommes, ils n'empruntent de leurs modèles que ces
+pointilleries et ces subtilités vagues qu'il aurait fallu leur laisser,
+même en imitant tout le reste; ils ne peignent rien de vrai, d'existant;
+on ne voit point leur maîtresse, on ne la connaît point: c'est un être
+de raison, une sylphide si l'on veut, jamais une femme. On n'entend
+point les mots qu'ils se sont dits, les serments qu'ils se sont faits,
+leurs querelles, leurs raccommodements, leurs ruptures. On ne les voit
+ni attendre rien de réel, ni jouir, ni regretter; et ils trouvent le
+moyen de parler sans cesse d'amour, sans les espérances que l'amour
+donne, sans transports et sans souvenirs.
+
+Ce fut là, pendant tout un siècle, la seule poésie connue en Italie; le
+goût en étant devenu général, ce fut là aussi ce qui donna aux esprits
+ce penchant pour l'exagéré, pour le vague et pour le faux, qui s'étendit
+jusqu'aux opinions sur les choses et sur les faits, qui corrompit
+l'histoire, écarta long-temps de l'étude de la nature, et ne s'attacha
+qu'à des questions de mots, à des puérilités et à des riens sonores. À
+mesure que la langue et le style se perfectionnaient, l'oreille apprit
+à jouir seule, sans que l'esprit fût intéressé par des idées justes et
+claires, ni l'âme par des sentiments vrais. Dans la suite, l'esprit et
+l'âme eurent aussi leurs jouissances, mais peut-être toujours un peu
+subordonnées à celles de l'oreille; et si, du moins en poésie, il y eut
+trop souvent dans les plus beaux génies et dans les plus beaux siècles,
+quelque chose dont un goût pur et sévère ne peut s'accommoder, quelque
+chose d'étranger à ce beau simple et naturel que les anciens seuls ont
+connu, et qu'ils nous apprennent à préférer à tout, il faut, pour en
+trouver la cause, remonter jusqu'à ces premiers temps, et chercher dans
+ces premiers hommes de la poésie italienne la tache originelle dont
+leurs descendants ont eu tant de peine à se laver complètement.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+LE DANTE.
+
+_Notice sur sa vie; Coup-d'oeil général sur ses différents ouvrages;
+Poésies diverses; la Vita nuova; Il Convito; Traités de la Monarchie et
+de l'Éloquence vulgaire; la Divina Comedia; Idées préliminaires sur ce
+Poëme_.
+
+
+Dans le chapitre précédent on a vu plusieurs fois reparaître un de ces
+noms auxquels s'attachent de grandes idées, le nom d'un de ces hommes
+qui suffisent pour illustrer un siècle, une nation et toute une
+littérature. J'ai nommé le Dante; j'ai parlé de ses maîtres en
+philosophie et dans l'art des vers. Il est temps de le montrer lui-même,
+et de nous élever avec lui jusqu'aux hauteurs du Parnasse italien, dont
+les poëtes qui l'ont précédé n'occupèrent que les avenues. Il y marcha
+quelque temps avec eux; mais, au milieu de sa carrière, il prit un vol
+inattendu, et s'élança jusqu'au sommet, où aucun de ses rivaux n'a pu
+l'atteindre. Je commencerai par une notice abrégée de sa vie, dont les
+vicissitudes sont liées aux événements politiques de son temps.
+
+Dante Alighieri naquit à Florence, en 1265[688], d'une famille ancienne,
+riche et considérée, attachée au parti des Guelfes, et qui avait été
+chassée deux fois de sa patrie dans les mouvements de guerre civile que
+les papes et les empereurs y entretenaient sans cesse[689]. Il reçut en
+naissant le nom de _Durante_: on s'habitua pendant son enfance à y
+substituer le petit nom de _Dante_ qui lui est resté[690]. L'astrologie
+prétendit avoir tiré à sa naissance l'horoscope de sa gloire[691], et
+l'on dit aussi que sa mère crut avoir fait un songe qui la lui
+annonçait[692]. Il en a été ainsi de plusieurs grands hommes nés dans
+des siècles superstitieux. Il semble que leurs contemporains, forcés de
+reconnaître en eux une supériorité qui les humilie, s'en consolent en
+les entourant de prodiges, et en les plaçant comme à part de l'ordre
+ordinaire de la nature.
+
+ [688] Pelli, _Memorie per servire alla vita di Dante
+ Alghieri_, vol. IV, part. II de la belle édition des oeuvres
+ du Dante, Venise, 1757 et 1758, in-4°.
+
+ [689] Selon quelques généalogistes florentins, le plus ancien
+ nom de la famille du Dante était des _Elisei_; ils lui
+ donnaient pour première tige un certain _Eliseus_ qui vint
+ s'établir à Florence au temps de Charlemagne; d'autres
+ reculent même cet _Eliseus_ jusqu'au temps de Jules-César.
+ L'un de ses descendans prit, dans le douzième siècle, le nom
+ de _Cacciaguida_; c'est lui que les généalogistes
+ raisonnables regardent comme la vraie tige de cette famille.
+ Le Dante lui-même le reconnaît pour tel en se faisant
+ adresser par lui ces deux vezs, _Parad._; c. XV, v. 88:
+
+ _O fronda mia in che io compiacemmi,
+ Pure aspettando, io fui la tua radice_.
+
+ Cacciaguida eut pour femme une _Aldighieri_ de Ferrare, et
+ les noms de famille n'étant pas encore fixes, leur fils fut
+ appelé _Aldighiero_, ou _Allighiero_, du nom de sa mère. L'un
+ des trois petit-fils de cet _Allighiero_ porta aussi le même
+ nom, en sorte que Dante, fils de ce petit-fils, était des
+ _Alighieri_ de Florence, au quatrième degré, depuis la femme
+ Cacciaguida.
+
+ [690] Régulièrement, il faudrait donc l'appeler Dante et non
+ pas Le Dante, puisque l'article honorifique _il_ ne se met en
+ italien que devant les noms de famille. En Italie, on dit
+ toujours _Dante_ sans article, ou bien l'_Alighieri_: mais en
+ France, on est habitué à dire Le Dante. Il y a des cas où il
+ serait dur de parler autrement. De Dante et à Dante, par
+ exemple, produisent un son désagréable. Je me suis permis
+ d'écrire tantôt Dante, tantôt Le Dante, selon l'occasion.
+
+ [691] Le soleil se trouvait dans la constellation des
+ gémeaux; _Brunetto Latini_, qui était alors à Florence, et
+ qui joignait à des connaissances réelles la science
+ imaginaire de l'astrologie, tira l'horoscope de l'enfant, et
+ lui pronostiqua une destinée glorieuse dans la carrière des
+ sciences et des talents. C'est pour cela sans doute que Dante
+ se fait dire par lui, dans la troisième partie de son poëme,
+ _Parad._, c. XV, v. 55:
+
+ _Se tu segui tua stella,
+ Non puoi fallire a glorioso porto,
+ Se ben m'accorsi nella vita bella_.
+
+ [692] Boccace raconte ce songe dans sa _Vie da Dante_,
+ ouvrage qui tient beaucoup plus du roman que de l'histoire.
+
+Dante était encore enfant lorsqu'il perdit son père. Sa mère _Bella_ eut
+le plus grand soin de son éducation. Il eut pour maître dans ses études
+_Brunetto Latini_, après que ce poëte philosophe fut revenu du voyage
+qu'il avait fait en France. Il fit des progrès rapides en grammaire, en
+philosophie, en théologie et dans les sciences politiques, où _Brunetto_
+excellait; quant aux belles-lettres et à la poésie, il y fut lui-même
+son premier maître. Il se forma une très belle écriture, soin que les
+gens de lettres négligent trop souvent, et cultiva les beaux arts dans
+sa jeunesse, principalement la musique et le dessin, dont il semblerait
+que le goût, assez rare parmi les poëtes, y dut être fort commun,
+puisque la poésie est aussi une musique et une peinture.
+
+Ce fut l'amour qui lui dicta ses premiers vers; et en cela il ressemble
+davantage à la plupart des autres poëtes. Dès l'âge de neuf ans[693] il
+avait vu dans une fête de famille une jeune enfant du même âge, fille de
+_Folco Portinari_, que ses parents nommaient _Bice_, diminutif du nom de
+_Béatrice_, qu'il répéta depuis si souvent, et dans sa prose et dans ses
+vers. Il prit pour elle un de ces goûts d'enfance que l'habitude de se
+voir change souvent en passions. Il a décrit dans un de ses ouvrages et
+dans plusieurs pièces de vers les agitations et les petits événements de
+ce premier amour. Une mort prématurée lui en enleva l'objet. Ils
+n'avaient que vingt-cinq ans l'un et l'autre quand Béatrix mourut. Dante
+ne l'oublia jamais, et il lui a élevé dans son grand poëme un monument
+que le temps ne peut effacer.
+
+ [693] Boccace, _Origine, vita, studj e costumi di Dante
+ Allighieri_.
+
+Sa jeunesse se partagea donc toute entière entre les soins de son amour
+et des études graves, adoucies par la culture des arts. Son tempérament
+porté à la mélancolie lui faisait surtout un besoin de la musique, et
+s'il eut des liaisons d'amitié avec _Guido Cavalcanti_ et d'autres
+poëtes de son temps, avec le célèbre _Giotto_ et d'autres peintres par
+qui l'art commençait à fleurir, il en eut aussi avec le musicien
+_Casella_[694] et avec tout ce que Florence avait des musiciens habiles;
+il se plaisait singulièrement à les entendre et à chanter ou jouer des
+instruments avec eux.
+
+ [694] On croit que ce Casella fut son maître de musique. Il
+ l'a placé de la manière la plus intéressante dans son poëme,
+ _Purgator._, c. II, v. 88.
+
+Ces occupations et ces amusements ne le détournèrent point du premier
+devoir imposé à tout citoyen d'une république, celui de servir sa
+patrie.
+
+Dès sa jeunesse, il se fit inscrire, ou, selon l'expression consacrée,
+_immatriculer_ sur le registre de l'un des arts ou métiers entre
+lesquels les lois de Florence exigeaient que se partageassent tous les
+citoyens qui voulaient pouvoir être admis aux emplois publics[695]. Il
+prit les armes dans une expédition que firent les Guelfes de Florence
+contre les Gibelins d'Arezzo, et se distingua aux premiers rangs de la
+cavalerie dans la bataille de Campaldino[696], où, après une résistance
+opiniâtre, les Arétins furent vaincus. Il servit encore contre les
+Pisans, l'année suivante, année fatale pour lui par la perte qu'il fit
+de Béatrix. Il chercha, un an après, sa consolation dans un mariage qui
+ne lui procura que des chagrins. Quelques historiens de sa vie assurent
+que sa femme, qu'il avait prise dans l'une des plus puissantes familles
+du parti guelfe[697], fut à peu près pour lui ce que Xantippe avait été
+pour Socrate[698]; mais peut-être n'eut-il pas la même patience à la
+souffrir.
+
+ [695] Le nombre de ces arts ou métiers était d'abord de
+ quatorze, et s'éleva ensuite à vingt-un. On les distinguait
+ en majeurs et mineurs. Le sixième des arts majeurs était
+ celui des médecins et des pharmaciens. C'est celui dans
+ lequel Dante se fit inscrire, soit qu'il y eût dans sa
+ famille quelque pharmacien, soit qu'il eût eu d'abord le
+ dessein de professer la médecine, science à laquelle on dit
+ qu'il n'était pas étranger.
+
+ [696] En 1289.
+
+ [697] Les _Donati_: elle se nommait _Gemma_.
+
+ [698] _Fuit admodum morosa, ut de Xantippe Socratis
+ philosophi conjuge scriptum esse legimus_. Giannozzo Manetti,
+ _De vitâ et moribus trium illustrium poetarum florentinorum_
+ (Dante, Pétrarque et Boccace), publié par l'abbé Mehus avec
+ une savante préface, Florence, 1747, in-8°.
+
+Ses services militaires furent, dit-on, suivis de plusieurs ambassades
+dans diverses cours ou républiques d'Italie; ce qui est le plus certain,
+c'est qu'il fut élu à l'âge de trente-cinq ans l'un des magistrats
+suprêmes de Florence, qui portaient alors le titre de _Prieurs_; mais
+cet honneur eut pour lui des suites fatales, et fut la source tous ses
+malheurs.
+
+Les Guelfes étaient depuis long-temps restés maîtres de Florence, et les
+Gibelins en avaient été chassés; mais parmi les Guelfes mêmes il s'éleva
+de nouveaux troubles entre les deux familles des _Cerchi_ et des
+_Donati_. Il y en eut vers ce même temps de pareils à Pistoie entre deux
+branches d'une seule famille (celle des _cancellieri_) qui, pour se
+distinguer, elles et les deux factions qu'elles formèrent, prirent les
+titres de _Blancs_ et de _Noirs_[699]. Les chefs des deux partis,
+voulant, comme dit Machiavel[700], ou mettre fin à leurs divisions, ou
+les accroître en les mêlant à des divisions étrangères, se rendirent à
+Florence. Les Florentins, qui ne pouvaient s'accorder entre eux,
+entreprirent d'accorder ceux de Pistoie. La première chose que firent
+ceux-ci fut, comme on aurait dû le prévoir, de se lier, les Blancs avec
+les _Cerchi_ et les Noirs avec les _Donati_, ce qui augmenta
+considérablement la fermentation et le tumulte. Les deux partis enrôlés
+désormais sous les noms de Blancs et de Noirs se livrèrent aux plus
+grands excès. Les Noirs se réunirent dans l'église de la Trinité. Le
+résultat de leur délibération fut quelque temps secret; mais on sut
+ensuite qu'ils avaient traité avec le pape Boniface VIII, pour qu'il
+engageât le frère de Philippe le Bel, Charles de Valois, que ce pontife
+attirait en Italie dans d'autres vues[701], à venir à Florence apaiser
+les troubles et réformer l'état. Les Blancs irrités de cette résolution,
+s'assemblent, prennent les armes, vont trouver les prieurs, et accusent
+leurs ennemis d'avoir, dans un conseil privé, osé délibérer sur l'état
+de la république. Les Noirs s'arment de leur côté, vont se plaindre aux
+prieurs de ce que leurs adversaires ont osé se réunir et s'armer sans
+l'ordre des magistrats, et demandent qu'ils soient punis comme
+perturbateurs du repos public. Les deux factions étaient sous les armes,
+et la ville dans le trouble et dans la terreur. Les prieurs embarrassés
+suivirent le conseil du Dante, qui montra dans cette occasion la
+prudence et la fermeté d'un magistrat. Ils exilèrent les chefs de deux
+partis, les Noirs à la Piève, près de Pérouse, et les Blancs à Sarzane.
+Ces derniers eurent, peu de jours après, la permission de rentrer à
+Florence, sous le prétexte que leur fournit la santé de _Guido
+Cavalcanti_, l'un d'entre eux, qui était tombé malade à Sarzane[702].
+Les Noirs exilés à la Piève accusèrent le Dante de n'avoir songé dans
+toute cette affaire qu'à favoriser les Blancs, dont il avait embrassé le
+parti, et à rendre sans effet la délibération qui appelait à Florence
+Charles de Valois.
+
+ [699] On dit que l'une des deux branches était déjà
+ distinguée par le nom de Blanche, parce que leur ancêtre
+ commun avait eu deux femmes, dont l'une s'appelait Blanche.
+ «Les enfants de celle-ci avaient pris son nom, et avaient
+ donné aux enfants de l'autre le nom de la couleur opposée».
+ _Histor. des Répub. ital. du moyen âge_, ch. 24.
+
+ [700] _Istor. fiorent_, l. II.
+
+ [701] Boniface voulait se servir de ce prince pour chasser de
+ Sicile le jeune Frédéric d'Aragon, choisi pour roi par les
+ Siciliens, et qui y tenait tête au roi de Naples, Charles II,
+ protégé du pape. Celui-ci avait promis, pour récompense, à
+ Charles de Valois, de lui conférer le titre et la dignité de
+ roi des Romains, qu'il roulait ôter à Albert d'Autriche, et
+ de le mettre en possession de l'empire d'Orient, auquel
+ Charles avait cru acquérir des droits en épousant Catherine
+ de Courtenay, petite-fille du dernier empereur latin,
+ Baudouin II. Muratori, _Annal. d'Ital._, an. 1301.
+
+ [702] Nous en avons parlé vers la fin du chapitre précédent.
+ Voyez ci-dessus, p. 427.
+
+Le vieux pape[703], qui voyait que les _Cerchi_ ou les Blancs prenaient
+le dessus, et qui savait que parmi eux il y avait un assez grand nombre
+de Gibelins, craignait que les _Donati_ ou les Noirs, qui étaient
+presque tous Guelfes, ne succombassent entièrement et ne fussent enfin
+écartés du gouvernement de la république; il avait donc résolu que
+Charles de Valois entrerait à Florence avec ses troupes. Charles y
+entra, et, au mépris des conventions faites, il s'y rendit maître
+absolu. D'après le parti que Dante avait pris, il ne pouvait paraître
+innocent ni au prince, ni moins encore aux _Donati_, qui étaient revenus
+triomphants de leur exil. Il était alors en ambassade auprès du pape,
+pour tâcher de le fléchir et de le ramener à des conseils de modération
+et de paix. Tandis qu'il servait sa patrie à Rome, on excita contre lui
+le peuple de Florence, qui courut à sa maison, la pilla, la rasa même
+entièrement et dévasta ses propriétés. Sa perte une fois résolue, on lui
+trouva facilement des crimes. Il fut condamné au bannissement, et à une
+amende de 8,000 liv. N'ayant pu la payer, ses biens furent confisqués,
+quoique déjà pillés d'avance. La fureur du parti victorieux ne fut point
+encore assouvie par son exil et par sa ruine: une seconde sentence le
+condamna par contumace, lui et ses adhérents, à être brûlés vifs[704].
+Aucun historien, aucun auteur impartial ne l'a cru coupable des
+malversations qu'il fut accusé d'avoir commises dans l'exercice de sa
+charge et qui servirent de prétexte à sa proscription; mais dans des
+temps de troubles et de dissensions politiques, il n'y a rien d'étonnant
+ni dans ces calomnies ni dans leur succès.
+
+ [703] Il avait plus de quatre-vingts ans.
+
+ [704] Cette seconde sentence fut rendue par le même juge que
+ la première. C'était un certain _Conte de' Gabrielli_, alors
+ potestat de Florence, qui s'intitule _Nobilem et potentem
+ militem_. C'était un _noble_ et _puissant_ juge de tribunal
+ révolutionnaire. Sa sentence, écrite en latin barbare et
+ presque macaronique, conservée dans les archives de Florence,
+ y fut découverte en 1772, par le comte Louis Savioli,
+ sénateur de Bologne; c'est de lui que Tiraboschi en tenait
+ une copie authentique. Il l'a insérée toute entière dans une
+ note de sa vie du Dante, _Stor. della Letter. ital._, t. V,
+ liv. III, p. 386. Il y est dit littéralement: _ut si quis
+ predictorum_ (Dante et ses quatorze co-accusés) _ullo tempore
+ in fortiam_ (au pouvoir) _dicti communis_ (de la commune de
+ Florence) _pervenerit, talis perveniens igne comburatur, sic
+ quod moriatur_.
+
+Au premier bruit de sa sentence, Dante partit de Rome, très irrité
+contre Boniface, qu'il soupçonna de l'avoir arrêté auprès de lui, tandis
+qu'il ourdissait cette trame à Florence. Si l'on se rappelle le
+caractère de ce pape, on n'aura pas de peine à le croire. On voit comme
+il se servait pour ses desseins de Charles de Valois, frère du roi de
+France, et, dans ce même temps, il préparait contre ce roi des menées
+sourdes, bientôt suivies de ces querelles scandaleuses qui finirent par
+la captivité dans Anagni, par les accès de frénésie à Rome, et par la
+mort violente de ce pontife ambitieux[705]. Dante se rendit d'abord à
+Sienne, pour prendre une connaissance plus particulière des faits. Quand
+il en fut instruit, il partit pour Arrezzo, où il joignît ceux du parti
+des Blancs qui étaient exilés comme lui. C'est là qu'il se lia d'amitié
+avec Boson de _Gubbio_, qui lui rendit quelque temps après de grands
+services. Boson était Gibelin, et avait été lui-même chassé de Florence,
+deux ans auparavant, avec ceux de ce parti. Dante et ses amis étaient
+forcés, par les persécutions du pape, à devenir aussi Gibelins;
+malheureuse condition d'hommes assez énergiques pour désirer
+l'indépendance, mais trop faibles pour y atteindre sans l'appui d'un
+pouvoir étranger!
+
+ [705] Muratori, _Annal d'Ital._, an 1303.
+
+Quelque temps après[706], les exilés firent une tentative pour rentrer
+dans leur patrie à main armée. Ils parvinrent à rassembler seize cents
+cavaliers et neuf mille hommes de pied. Ils se présentèrent à deux
+milles de Florence et y jetèrent l'épouvante; ils pénétrèrent même dans
+la ville, mais les opérations furent mal dirigées, et la confusion
+s'étant mise parmi les différents corps, ils furent définitivement
+forcés à la retraite. On croit que Dante fut de cette expédition, dont
+le mauvais succès lui ôta tout espoir de rentrer dans sa patrie. Alors
+il se retira d'abord à Padoue, puis dans la Lunigiane, chez le marquis
+Malaspina, ensuite à Gubbio, chez son ami le comte Boson; enfin à
+Vérone, auprès des _Scaligeri_, ou des seigneurs de _la Scala_, qui y
+tenaient une cour brillante[707]. Il reçut d'eux l'accueil et les
+traitements les plus honorables; mais la fierté de son caractère, que le
+malheur exaltait au lieu de l'abattre, le rendait peu propre à vivre
+dans une cour. La liberté de ses manières, et plus encore celle de ses
+discours ne tardèrent pas à déplaire. Un jour l'un des deux princes lui
+demanda, au milieu d'un grand nombre de courtisans, pourquoi beaucoup de
+gens trouvaient plus agréable un bouffon, sot et balourd, que lui qui
+avait tant d'esprit et de sagesse. Dante répondit sans hésiter: Il n'y a
+rien d'étonnant à cela, puisque c'est la sympathie et la ressemblance
+des caractères qui engendre les amitiés[708]. Dès qu'il s'aperçut qu'on
+se refroidissait pour lui, il se retira sans se brouiller, et conservant
+tous ses sentiments pour l'un des Scaliger, célèbre sous le nom de _Can
+grande_, il lui dédia la troisième partie de son poëme, comme il dédia
+la seconde au marquis de Malaspina.
+
+ [706] En 1304.
+
+ [707] Ils étaient deux frères, _Alboino_ et _Cane_. Ce ne put
+ être que l'an 1308 au plus tôt, que Dante fut accueilli par
+ eux à Vérone, puisque ce fut cette année-là même que les deux
+ frères commencèrent à gouverner ensemble. Pelli, _Memorie per
+ la vita di Dante_, § XII.
+
+ [708] Ce fait est rapporté par Pétrarque, _Rerum
+ memorabilium_ lib. IV.
+
+Cet ouvrage l'occupait alors tout entier; il changeait souvent de
+séjour, et si plusieurs villes ne peuvent se disputer sa naissance,
+comme autrefois celle d'Homère, plusieurs au moins se disputent la
+gloire d'avoir en quelque sorte donné le jour au poëme qui, pendant
+long-temps, a le plus honoré l'Italie. Florence prétend qu'il en avait
+fait les sept premiers chants dans ses murs, avant son exil. Vérone
+réclame la composition de la plus grande partie du poëme. Gubbio prouve,
+par une inscription, qu'il y travailla chez son ami Boson; et, par une
+autre, qu'il en fit aussi plusieurs chants dans un monastère des
+environs[709], où l'on fait voir encore aux étrangers l'appartement du
+Dante. D'autres donnent pour patrie à son poëme la ville d'Udine, ou un
+château de Tolmino, dans le Frioul; d'autres, enfin, la ville de
+Ravenne.
+
+ [709] Celui de _Santa-Croce di fonte Avellana_.
+
+Au milieu de tous ces déplacements, qui prouvent une inquiétude
+d'esprit, bien naturelle dans la position où était le Dante, mais qui
+prouvent aussi l'empressement que mettaient à l'attirer chez eux les
+amis que lui avaient fait ses talents et sa renommée, il vit briller un
+nouveau rayon d'espérance. L'empereur Albert d'Autriche étant mort
+assassiné, Philippe-le-Bel voulut faire passer la couronne impériale sur
+la tête de son frère Charles de Valois, à qui Boniface VIII l'avait
+promise: mais Clément V, quoiqu'il fût la créature de Philippe, et pour
+ainsi dire, sous sa main[710], effrayé de cet accroissement de la maison
+de France, et conseillé par le cardinal de Prato, amusa le roi par des
+promesses, et dirigea secrètement le choix des électeurs sur Henri de
+Luxembourg. Henri, en traversant l'Italie pour aller se faire couronner
+à Rome, releva, dans toutes les villes de Lombardie, le courage des
+Gibelins. Dante se crut encore une fois prêt de rentrer dans sa patrie.
+Il quitta dès-lors avec les Florentins le ton suppliant qu'il avait pris
+depuis son exil. Il avait écrit plusieurs fois, et à des membres du
+gouvernement, et au peuple lui-même, pour solliciter son rappel. Dans
+une de ses lettres, il empruntait ces mots du Prophète[711]: _O mon
+peuple! que t'ai-je fait_? Mais alors il changea de langage, et ne fit
+plus entendre que des reproches et des menaces. Il écrivit aux rois, aux
+princes d'Italie, au sénat de Rome, pour les inviter à bien recevoir
+Henri. Il écrivit à l'empereur lui-même, pour l'animer contre
+Florence[712], et se rendit personnellement auprès de lui.
+
+ [710] Il était à Avignon. Nous reviendrons sur ce pape, sur
+ son élection et sur la translation du Saint-Siége.
+
+ [711] Michée, c. 6, v. 3. _Popu'e meus quid feci tibi_? etc.
+
+ [712] En 1311.
+
+Le peu de succès qu'eut ce prince en Italie, et la mort qu'il y trouva
+bientôt après[713], ôtèrent à notre poëte tout espoir de retour. On
+croit que ce fut alors qu'il vint à Paris; il fréquenta l'université, et
+y soutint publiquement une thèse, vivement disputée, sur différentes
+questions de Théologie; ce qui est d'autant plus à remarquer, que Paris
+était alors pour cette science, le théâtre le plus brillant de l'Europe.
+De retour en Italie, il fut quelque temps sans se fixer: il séjourna
+successivement dans les terres de plusieurs seigneurs. Vérone était
+comme le point central où il revenait le plus souvent. Il y soutint au
+commencement de l'an 1320, dans l'église de Sainte-Hélène, devant une
+assemblée nombreuse, une thèse célèbre sur deux éléments, la terre et
+l'eau[714]. La même année, il se rendit à Ravenne, chez _Guido Novello
+da Polenta_, seigneur qui protégeait les lettres et les cultivait
+lui-même. Là, il goûta enfin quelque repos. Devenu l'ami plutôt que le
+protégé d'un prince éclairé et vertueux, il eut bientôt dans Ravenne une
+existence honorable, des admirateurs, des disciples et des amis.
+
+ [713] Le 24 août 1313, à _Buonconvento_, près de Sienne.
+
+ [714] _De Duobus Elementis terroe et aquoe_. On l'a imprimée à
+ Venise en 1518. G.B. Corniani, t. I, p. 227.
+
+On a dû remarquer dans sa vie une fatalité singulière. Chaque bienfait
+de la fortune était pour lui comme l'annonce d'un nouveau malheur. Son
+élévation à la magistrature avait commencé le cours de ses disgrâces;
+son ambassade auprès du pape avait été l'époque de sa ruine: une
+nouvelle ambassade devint celle de sa mort. _Guido Novello_ était en
+guerre avec les Vénitiens; il leur députa Dante pour traiter de la paix.
+N'ayant pas réussi dans cette ambassade, il revint fort triste à
+Ravenne. Le chagrin de n'avoir pu servir le prince son ami, dans cette
+négociation importante, abrégea ses jours; il tomba malade, et mourut
+peu de temps après, à l'âge de cinquante-six ans[715].
+
+ [715] 14 septembre 1321.
+
+_Guido Novello_ le fit enterrer honorablement, et, selon l'historien
+Villani, en habit de poëte, quelque fût alors cet habit. Les citoyens
+les plus distingués de Ravenne portèrent le corps jusqu'au couvent des
+Frères Mineurs, où sa sépulture était préparée. Elle était simple et
+sans inscriptions. _Guido_, après la cérémonie, prononça lui-même, dans
+son palais, l'éloge du grand poëte qu'il avait accueilli, honoré et
+chéri dans son infortune. Il comptait lui faire élever un magnifique
+mausolée, mais les disgrâces où il se trouva bientôt enveloppé ne lui
+permirent pas d'exécuter ce dessein. Bernard Bembo, père du célèbre
+cardinal, remplit ce devoir plus de cent soixante ans après[716],
+lorsqu'il eut été nommé préteur de Ravenne pour la république de Venise.
+Le tombeau qu'il fit élever à la même place est orné d'inscriptions,
+parmi lesquelles on distingue l'épitaphe en six vers latins rimés,
+composés, selon Paul Jove, par Dante lui-même, dans sa dernière
+maladie[717]. Avant la fin du siècle où il mourut, la république de
+Florence, qui avait traité avec tant de rigueur ce citoyen illustre, eut
+l'idée de lui consacrer un monument; mais ce projet n'eut point de
+suite. Dans le quinzième et dans le seizième siècles, les Florentins
+firent plusieurs tentatives pour obtenir des habitants de Ravenne un
+trésor dont ils avaient appris enfin à sentir la valeur; mais ceux de
+Ravenne, qui l'avaient sentie de tous temps, résistèrent à toutes les
+instances; ainsi sont toujours restées hors de sa patrie les cendres
+d'un grand homme qu'elle ne sut point honorer comme il le méritait
+pendant sa vie, et qu'elle désira en vain de posséder après sa mort.
+
+ [716] En 1483.
+
+ [717] Paul Jove, _Elog. Doctor. vir._, c. 4. Voici les six
+ vers:
+
+ _Jura monarchioe, superos, phlegelonta, lacusque
+ Lustrando cecini voluerunt fata quousque:
+ Sed quia pars cessit melioribus hospita castris,
+ Auctoremque suum petiit felicior astris,
+ Hic Claudor Dantes patriis extorris ab oris,
+ Quem genuit parvi Florentia mater amoris_.
+
+Sa femme, _Gemma Donati_, qu'il ne voulut point emmener dans son exil,
+ou qui ne voulut point l'y suivre, lui donna cinq fils, et une fille
+qu'il nomma _Beatrix_, en mémoire de son premier amour. Trois de ses
+fils moururent jeunes, et même en bas âge: _Pietro_, son fils aîné,
+devint un jurisconsulte célèbre. Il cultiva la poésie, et fut le premier
+commentateur du poëme de son père: son commentaire, écrit en latin,
+n'existe qu'en manuscrit dans quelques bibliothèques. Son second fils,
+_Jacopo_, commenta aussi la première partie de ce poëme, et en fit de
+plus un abrégé en vers, de la même mesure que l'ouvrage. Malgré le
+mérite de ces deux fils d'un grand homme, on peut leur appliquer, plus
+justement que notre Louis Racine ne se l'appliquait à lui-même, ce vers
+de son père, le grand Racine:
+
+ Et moi fils inconnu d'un si glorieux père.
+
+L'histoire et les beaux-arts nous ont conservé les traits du Dante: tout
+doit intéresser dans l'extérieur même d'un homme de ce génie et de ce
+caractère. Il était d'une taille moyenne; dans ses dernières années, il
+marchait un peu courbé, mais toujours d'un pas grave et plein de
+dignité. Il avait le visage long, le teint brun, le nez grand et
+aquilin, les yeux un peu gros, mais pleins d'expression et de feu, la
+lèvre inférieure avancée, la barbe et les cheveux noirs, épais et
+crépus; habituellement l'air pensif et mélancolique. Plusieurs médailles
+frappées en son honneur, qui ornent les cabinets des curieux, et un
+grand nombre de portraits, tant en marbre que sur la toile, qui se
+trouvent à Florence, sont très ressemblants entre eux, et annoncent tous
+le même caractère. Ses manières étaient nobles et polies: la hauteur et
+le ton dédaigneux qu'on lui reproche[718] ne lui étaient point naturels,
+et, s'il les eut, ce ne fut du moins que depuis ses malheurs; une
+persécution injuste peut produire cet effet dans une âme élevée.
+
+ [718] Gio. Villani, _Istor._, l. IX, c. 124.
+
+Il étudiait et travaillait beaucoup, parlait peu, mais ses réponses
+étaient pleines de sens et de finesse. Il se plaisait dans la solitude,
+loin des conversations communes, sans cesse appliqué à augmenter ses
+connaissances et à perfectionner son talent; il était sujet à des
+distractions fréquentes, surtout lorsqu'il était occupé de quelque
+étude. À Sienne, étant entré dans la boutique d'un apothicaire, il y
+trouva un livre qu'il cherchait depuis long-temps. Il se mit à le lire,
+appuyé sur un banc qui était devant la boutique, et avec une telle
+attention, qu'il resta immobile à la même place depuis midi jusqu'au
+soir. Il ne s'aperçut même pas du grand bruit et du mouvement occasionés
+par le cortège d'une noce, ou, selon Boccace, d'une fête publique, qui
+vint à passer dans la rue.
+
+Il est difficile, dans l'éloignement où nous sommes, de prononcer entre
+sa patrie et lui. Il est certain qu'il l'aima passionnément, qu'il la
+servit de toutes ses facultés et au risque de sa vie; il l'est encore
+qu'il en fut banni injustement, et pour avoir voulu la soustraire au
+joug d'un prince étranger. Le reste doit être mis sur le compte des
+passions et des ressentiments dont les esprits les plus sages, dans de
+pareilles circonstances, savent si rarement se garantir.
+
+Doué d'un génie vaste, d'un esprit pénétrant et d'une imagination
+ardente, il joignit à des connaissances étendues une vivacité de
+pensées, une profondeur de sentiment, un art d'employer d'une manière
+neuve des expressions communes, et d'en inventer de nouvelles, un talent
+de peindre et d'imiter, un style serré, vigoureux, sublime, qui, malgré
+les défauts qu'on ne doit imputer qu'au temps où il vécut, lui ont
+toujours conservé la place que lui décerna l'admiration de son siècle.
+L'ouvrage qui la lui a donnée mérite une attention ou plutôt une étude
+particulière: je parlerai d'abord de ses autres productions. Elles sont
+bien inférieures sans doute; mais rien de ce qui est sorti d'un génie
+de cet ordre n'est indiffèrent pour l'histoire des lettres.
+
+Le Recueil des poésies du Dante ou de ses _rimes_[719] est composé,
+selon l'usage, de sonnets et de _Canzoni_. Les sonnets n'ont en général
+rien de bien remarquable; on peut tout au plus en distinguer deux ou
+trois. Dans l'un il s'adresse à ses poésies elles-mêmes[720]; il paraît
+désavouer un sonnet qui lui était attribué; il les engage à ne le pas
+reconnaître pour leur frère, à se rendre auprès de sa dame, et à lui
+dire: «Nous venons vous recommander celui qui se plaint, en répétant
+sans cesse: où est celle que mes yeux désirent»? dans l'autre il est
+brouillé avec sa maîtresse: il maudit le jour où il a vu pour la
+première fois ses traîtres yeux, et l'instant où elle est venue tirer
+son âme hors de lui[721]; il maudit l'amoureuse lime qui a poli les vers
+qu'il a rimés pour elle, et qui la rendent à jamais célèbre dans le
+monde; il maudit enfin son âme endurcie, qui s'obstine à garder en elle
+ce qui le tue, etc. L'expression dans ce sonnet n'est pas toujours
+naturelle, il s'en faut bien; mais le mouvement est passionné, c'est
+beaucoup; dans les poëtes italiens, souvent la passion est vraie, même
+quand l'expression ne l'est pas.
+
+ [719] Elles remplissent les trois premiers livres du Recueil
+ des _Sonetti e canzoni di diversi antichi autori Toscani_.
+ Venise, Giunti, 1527. On les trouve aussi dans les éditions
+ complètes du Dante, Venise, Pasquali, 1741, in-8°. pic.,
+ Venise, Zatta, 1757 et 1758, in-4°. gr., etc.
+
+ [720]
+
+ _O dolci rime che parlando andate
+ Della donna gentil que l'altre onora_, etc.
+
+ [721]
+
+ _Io maladico il dì ch'io vidi imprima
+ La luce de' vostri occhi traditori_.
+
+ J'ai rendu littéralement ces deux vers; mais c'est ce que je
+ n'ai pu ni voulu faire des deux suivants:
+
+ _E'l punto che veniste sulla cima
+ Del core, a trarne l'anima di fori_.
+
+Le mérite particulier des _canzoni_ du Dante, c'est une force, une
+élévation jusqu'alors peu connues: elles sont d'un philosophe autant que
+d'un poëte: on y apperçoit un style plus ferme, des pensées plus grandes
+et plus claires, plus d'images, de comparaisons, en un mot de poésie,
+que dans les vers de ses contemporains; et quand il n'eût pas fait sa
+_Divina Commedia_, il serait encore au premier rang parmi les poëtes du
+même âge. Ce n'est pas que dans sa manière de traiter l'amour, il ne se
+perde quelquefois comme eux en jeux d'esprit et en vaine recherche
+d'expressions; il s'étend avec complaisance sur des détails que le goût
+doit abréger; mais le goût n'était pas né encore. Par exemple, c'est
+dans une _canzone_ de cinq grandes strophes, chacune de dix-sept vers,
+qu'il fait le portrait de la beauté qu'il aime. La première strophe est
+toute entière sur les cheveux[722], la seconde sur la bouche, le front,
+le regard, les dents, le nez, les cils des yeux[723]; son penser se fixe
+surtout sur cette belle bouche, et lui en dit de si belles choses, qu'il
+n'a rien au monde qu'il ne donnât pour qu'elle voulût bien lui dire un
+_oui_[724]. Toute la troisième est sur le cou. Ici le poëte donne à ses
+abstractions platoniques une direction moins idéale, et tant soit peu
+matérielle. Son penser, qui l'enlève toujours à lui-même, lui dit que ce
+serait un grand plaisir que de tenir ce cou, de le serrer et d'y
+imprimer un petit signe. Ce même penser ajoute, en l'avertissant
+d'écouter avec attention: «Si les parties extérieures sont si belles,
+que doivent paraître celles qui sont couvertes et cachées? Ce sont les
+beaux effets que produisent dans le ciel le soleil et les autres astres,
+qui font croire que c'est là qu'est le Paradis; de même, si tu y
+regardes bien, tu dois penser que tous les plaisirs de la terre se
+trouvent dans ce que tu ne peux voir[725]». Dans la quatrième strophe ce
+sont les bras, les mains, les doigts; et son penser lui dit encore: «Si
+tu étais entre ces bras, dans ce lieu où ils se partagent, tu goûterais
+un tel plaisir que je ne puis rien imaginer qui l'égale[726]». La
+taille, la démarche et le maintien sont le sujet de la cinquième. Nous
+n'aimerions pas en français qu'un poëte comparât sa maîtresse à un beau
+paon, et encore moins qu'il la peignît droite _comme une grue_[727];
+mais il faut avoir égard à la différence des langues et à celle des
+temps.
+
+ [722]
+
+ _Io miro i crespi e gli biondi capegli,
+ De' quali ha fato per me rete amore_, etc.
+
+ Et notez que ce sont des strophes de dix-sept vers, tous de
+ onze syllabes, à l'exception de deux seuls vers de sept.
+
+ [723]
+
+ _Poi guardo l'amorosa e bella bocca,
+ La spaziosa fronte, e il vago piglio,
+ Li bianchi denti, e il dritto naso, e il ciglio
+ Polito e brun, tal che dipinto pare_.
+
+ [724]
+
+ _Cosi di quella bocca il pensier mio
+ Mi sprona perchè io
+ Non ho nel mondo cosa che non desse
+ A tal ch'un si con buon voler dicesse_.
+
+ [725]
+
+ _Apri lo'ngegno:
+ Se le parti di fuor son così belle,
+ L'altre che den parer che s'asconde e copre?
+ Che sol per le belle opre
+ Che fanno in cielo il sole e l'altre stelle
+ Dentro in lui si crede il Paradiso,
+ Così se guardi fiso,
+ Pensar ben dei ch'ogni terren piacere
+ Si trova dove tu non puoi vedere_.
+
+ [726] On peut difficilement méconnaître dans tous ces
+ discours du _penser_ sur les beautés cachées, la source où le
+ Tasse a pris l'idée de cet _amoroso pensier_ qui pénètre dans
+ tous les secrets des beautés d'Armide, qui s'y étend, qui les
+ contemple, et vient ensuite les décrire et les raconter au
+ désir. _Gérusal. liber._, c. IV, st. 31 et 32.
+
+ [727]
+
+ _Soave a guisa va di un bel pavone,
+ Diritta sopra se, come una grua_.
+
+Dans une _canzone_, qu'on voit qu'il fit pendant la maladie de Béatrix,
+il s'adresse à la Mort pour tâcher de la fléchir: chacune des cinq
+grandes strophes, dont cette pièce remplie de très-beaux vers est
+composée, commence par une invocation à la Mort, et contient toutes les
+raisons que son esprit peut trouver pour arrêter le coup fatal.
+«Hâte-toi, lui dit-il enfin, si tu dois te laisser toucher; car je vois
+déjà le ciel s'ouvrir, et les anges de Dieu descendre pour emporter avec
+eux l'âme sainte[728]». La Mort fut inflexible, et le poëte déplora
+cette perte cruelle par une _canzone_, dont plusieurs vers dans chaque
+strophe commencent par l'exclamation plaintive _Oimè_, hélas!--Hélas!
+ces tresses blondes, dont l'or brillait avec tant d'éclat! Hélas! cette
+belle figure et ces yeux au doux regard! hélas! cet aimable
+sourire[729]! etc. Figure de style vive et expressive, si elle était
+moins répétée, et que je remarque surtout ici, parce qu'elle paraît
+avoir été imitée par Pétrarque, après la mort de Laure[730].
+
+ [728]
+
+ _Morte, deh! non tardar mercè, se l'hai;
+ Che mi par già veder lo cielo aprire,
+ E gli angeli di Dio quaggiù venire
+ Per volerne portar l'anima santa_.
+
+ [729]
+
+ _Oimè lasso, quelle trecce bionde
+ Dalle quali rilucieno
+ D'aureo color gli poggi d'ogni intorno_;
+ _Oimè, la bella cera, e le dolci onde
+ Che nel cor mi sidieno
+ Di quei begli occhi al ben segnato giorno;
+ Oimè, il fresco ed adormo
+ E rilucente viso;
+ Oimè lo dolce riso_, etc.
+
+ [730]
+
+ _Oimè il bel viso, oimè il soave sguardo,
+ Oimè il leggiadro portamento altero,
+ Oimè'l parlar ch'ogni aspro ingegno e fero
+ Faceva humile e d'ogni huom vilgliardo;
+ Ed oimè il dolce riso_, etc.
+
+ C'est le premier sonnet de la seconde partie.
+
+Une ode ou _canzone_ que Dante composa dans son exil contient une
+fiction singulière, où l'on voit l'état de son âme, fière dans le
+malheur, et qui le préfère au vice et à la honte. C'est un très-beau
+morceau de poésie morale. L'amour habite dans son coeur, dont il est
+toujours maître: trois femmes se présentent pour y chercher asyle[731];
+leurs habits sont déchirés; la douleur est peinte sur leur visage et
+dans toute leur personne: on voit que tout leur manque à-la-fois; que la
+noblesse et la vertu leur sont inutiles. Il y eut un temps où elles
+furent honorées; mais, à les entendre, tout le monde aujourd'hui les
+méprise; elles viennent se réfugier chez un ami[732]. L'amour les
+interroge; l'une d'elles se fait connaître, elle et ses soeurs: c'est la
+Droiture; et les deux autres sont la Générosité et la Tempérance,
+bannies et persécutées par les hommes, et réduites à une vie pauvre,
+errante et malheureuse. L'amour les écoute, les accueille: «Et moi, dit
+le poëte, qui entends, dans ce divin langage, se plaindre et se consoler
+de si nobles exilées, je tiens pour honorable l'exil où je suis
+condamné..... C'est un sort digne d'envie que de tomber avec les gens de
+bien[733]». Belle maxime, et qui, dans les circonstances difficiles de
+la vie, doit être celle de tout homme d'honneur et de courage!
+
+ [731]
+
+ _Tre donne intorno al cuor mi son venute,
+ E seggionsi di fuore
+ Che dentro siede amore
+ Lo quale è in signoria della mia vita_, etc.
+
+ [732]
+
+ _Tempo fù già nel quale
+ Secondo il lor parlar furon dilette;
+ Or sono a tutti in ira ed in non cale.
+ Queste così solette
+ Venute son, come a casa d'amico_, etc.
+
+ [733]
+
+ _Ed io ch'ascolto nel parlar divino
+ Consolarsi e dolersi così alti dispersi,
+ L'esilio che m'è dato onor mi tegno_.
+ ...........................................
+ _Cader tra' buoni è pur di lode degno_.
+
+On trouve parmi ses _canzoni_ une sixtine avec toute la régularité du
+retour inverse des rimes dans les six strophes, telle que l'avaient
+créée les poëtes provençaux[734]. Il paraît que c'est la première qui
+ait été faite en langue italienne, du moins ne s'en trouve-t-il aucune
+dans ce qui nous est resté des poëtes antérieurs au Dante, ni même de
+ceux de son temps. Il était grand admirateur et imitateur des
+Troubadours, dont il possédait parfaitement la langue, comme on le voit
+dans plusieurs endroits de son poëme. On le voit aussi dans une de ses
+_canzoni_, dont l'idée est plus bizarre qu'heureuse. Les vers de chaque
+strophe sont alternativement provençaux, latins et italiens[735]; en la
+finissant il s'adresse, selon l'usage, à sa chanson même; elle peut,
+dit-il, aller partout le monde; il a parlé en trois langues pour que
+tout le monde puisse apprendre et sentir ce qu'il souffre; peut-être
+celle qui le tourmente en aura-t-elle pitié[736]. On ne voit pas trop ce
+que sa dame pouvait trouver là de touchant; cela ne paraîtrait
+aujourd'hui et ne parut peut-être même alors qu'une bigarrure de mauvais
+goût.
+
+ [734] Voyez ci-dessus, c. 5, p. 300 et 301.
+
+ [735] Elle commence ainsi:
+
+ Ahi faulx ris perqe trai haves
+ _Oculos meos, et quid tibi feci
+ Che fatto m'hui cosi spietata fraude_?
+
+ [736]
+
+ Canzos, vos pogues ir per tot le mon;
+ _Namque locutus sum in linguâ trinâ
+ Ut gravis mea spina
+ Si saccia per lo mondo, ogn'huomo il senta.
+ Forse pietà n'havrà chi mi tormenta_.
+
+Toutes ses poésies ne sont pas dans ce recueil. Celles de sa première
+jeunesse sont insérées dans une espèce de roman qu'il composa peu de
+temps après la mort de Béatrix, et qu'il intitula Vie nouvelle, _Vita
+nuova_: c'est celui où il raconte toutes les circonstances de leurs
+amours. Il met chacun à leur place, les sonnets et les autres pièces de
+vers qu'il avait faits pour elle, et prend toujours soin de dire en
+combien de parties ces pièces sont divisées, et ce qu'il a voulu dire
+dans la première, et quelle est l'intention de la seconde, etc. On voit
+en un mot qu'il n'a fait ce récit en prose que pour y encadrer ses vers,
+et comme une espèce de monument élevé à la mémoire de celle qu'il avait
+aimée; mais il trouve cet hommage trop peu digne d'elle, et il annonce,
+en finissant, que s'il peut vivre quelques années, il dira d'elle des
+choses qui n'ont jamais été dites d'une femme[737]. On sait qu'il
+remplit cet engagement dans sa _Divina Commedia_; et s'il est vrai que
+la _Vita nuova_ fut écrite en 1295[738], on voit par-là qu'il avait, dès
+l'âge de trente ans, formé le dessein et peut-être même commencé
+l'exécution de ce grand ouvrage.
+
+ [737] _Sicchè, se piacere sarà di colui a cui tutte le cose
+ vivono, che la mia vita per alquanti anni perseveri, spero di
+ dire di lei quello che mai non fu detto d'alcuna_.
+
+ [738] Voyez Pelli, _Memorie per la vita di Dante_, § XVII.
+
+Parmi des tableaux quelquefois intéressants par leur naïveté,
+quelquefois aussi couverts d'une teinte de mélancolie qui était l'état
+habituel de son âme, on trouve dans la _Vita nuova_ un songe tel qu'il
+arrive à tout homme sensible d'en avoir, dans ces moments où le coeur,
+rempli d'une passion profonde, imprime à l'imagination des couleurs
+sombres ou riantes, au gré de tous ses mouvements. Peut-être, cependant,
+aimera-t-on ce tableau; car c'est surtout aux hommes qui sont hors de
+toute comparaison par le génie, qu'on aime à ressembler au moins par les
+faiblesses.
+
+«Dante était tourmenté d'une maladie douloureuse, et s'en occupait moins
+que de Béatrix. _S'il fallait qu'elle souffrit ce que je souffre!... si
+j'étais réduit à la perdre_! Il s'endormit au milieu de ces idées, et
+ses rêves furent tels que ceux d'un homme attaqué de phrénésie. «Je
+voyais, dit-il, des femmes échevelées marcher autour de mon lit; l'une
+me disait: _Tu mourras_; l'autre: _Tu es mort_; au même instant le
+soleil s'obscurcit, la terre trembla. Un ami s'approcha de moi, et me
+dit: _Béatrix n'est plus_. À ces mots je pleurai. Mon malheur n'était
+qu'un songe; mes larmes étaient réelles, et coulaient en abondance. Je
+jetai un cri; on vint à moi, je m'éveillai et racontai mon rêve; mais
+je tus le nom de Béatrix[739]». Il fit de cette espèce de vision ou de
+songe le sujet d'une _canzone_, l'une des meilleures de celles qu'il a
+encadrées dans cet ouvrage[740]. Une autre encore qu'il écrivit peu de
+temps après la mort de Béatrix[741] et quelques sonnets de la même
+époque, ont du naturel, de la douceur, un ton de mélancolie et de
+tristesse qu'il paraît avoir su donner, mieux que tout autre poëte avant
+Pétrarque, à la poésie italienne. On ne reconnaît pas sans quelque
+surprise que certaines figures de style, certains tours passionnés, qui
+paraissent crées par Pétrarque, avaient été dictés long-temps avant lui
+au Dante par une douleur peut-être plus profonde que la sienne, et par
+un aussi véritable amour.
+
+ [739] Je ne donne ici qu'une esquisse très-abrégée de ce
+ morceau, qui se trouve vers la moitié de la _Vita nuova_.
+
+ [740] _Donna pietosa e di novella etate_, etc.
+
+ [741] _Gli occhi dolenti per pietà del core_, etc.
+
+Dans un âge plus avancé, pendant son exil, et même, à ce qu'il paraît,
+dans les dernières années de sa vie, Dante commença un autre ouvrage en
+prose, auquel il donna le titre de Banquet, _Convivio_ ou _Convito_.
+C'est un ouvrage de critique dans lequel il comptait donner un
+commentaire sur quatorze de ses _canzoni_; mais il n'exécuta ce dessein
+que sur trois seulement. Il voulut faire entendre par le titre que ce
+serait une nourriture pour l'ignorance. Il semble en effet y étaler
+comme à plaisir l'étendue de ses connaissances en philosophie
+platonique, en astronomie et dans les autres sciences que l'on cultivait
+de son temps. Les formes en sont toutes scholastiques; la lecture en est
+fatigante; mais on le lit avec un intérêt de curiosité philosophique. On
+aime à reconnaître l'effet des méthodes adoptées, dans le tour qu'elles
+donnent aux esprits les plus distingués: or, cet ouvrage prouve très
+évidemment que l'auteur avait une force d'esprit et des connaissances
+au-dessus de son siècle, et que les méthodes suivies alors dans les
+études étaient détestables. Voici un abrégé de la manière dont il
+annonce le dessein de son ouvrage[742].
+
+ [742] Le _Convito_ remplit le premier volume entier de
+ l'édition des oeuvres du Dante, donnée par Pasquali, Venise,
+ 1741, in-8°., à la suite de la _Divina Commedia_. Il est
+ aussi dans la première partie du quatrième volume de
+ l'édition de Zalta; Venise, 1758, in-4°., etc.
+
+«La science étant pour notre âme le dernier degré de perfection, et le
+comble de la félicité, nous en avons tous naturellement le désir. Mais
+plusieurs n'y peuvent atteindre par diverses raisons, dont les unes sont
+dans l'homme, les autres hors de lui. Dans l'homme il peut y avoir deux
+défauts: l'un vient du corps, l'autre de l'âme; le premier existe quand
+les parties du corps sont mal disposées et ne peuvent rien recevoir,
+comme dans les sourds et les muets; le second, quand les mauvais
+penchants entraînent l'âme vers les plaisirs du vice, et la dégoûtent de
+tout le reste. Hors de l'homme il peut de même y avoir deux causes, dont
+la première engendre la nécessité, et la seconde la paresse. La première
+de ces causes consiste dans les soins domestiques et civils, qui
+enchaînent le plus grand nombre des hommes et leur ôtent le loisir de se
+livrer aux études spéculatives: la seconde est dans le lieu où la
+personne est née et nourrie, ce lieu étant quelquefois non seulement
+privé de toute instruction, mais éloigné des gens instruits. Il en
+résulte que ce n'est qu'un très-petit nombre d'hommes qui peut parvenir
+à l'objet désiré, et que le nombre de ceux qui sont privés de cette
+nourriture, faite pour tous, est innombrable. Heureux le petit nombre
+qui s'assied à la table où l'on se nourrit du pain des anges; et
+malheureux ceux qui ont avec les animaux une nourriture commune! Mais
+ceux qui sont admis à la table choisie, ne voient pas sans pitié le
+commun des hommes paître, comme de vils troupeaux, l'herbe et le gland;
+et ils sont toujours disposés à leur faire part de leurs richesses. Pour
+moi, ajoute-t-il, qui ne m'assieds point à cette table, mais qui fuis
+cependant la pâture vulgaire, je ramasse, aux pieds de ceux qui y sont
+assis, ce qu'ils laissent tomber. Je connais la vie misérable que mènent
+ceux que j'ai laissés derrière moi, et sans m'oublier moi-même, j'ai
+préparé pour eux un banquet général de tout ce que j'ai pu recueillir
+ainsi».
+
+Il continue, sous cette même figure, d'expliquer les dispositions qu'il
+faut apporter à son banquet, et quels sont les quatorze mets qu'il se
+propose d'y servir. Si le repas n'est pas aussi splendide que pourraient
+le désirer les convives, ce n'est point sa volonté qu'ils doivent en
+accuser, mais sa faiblesse. Il s'excuse ensuite, mais avec des divisions
+et d'autres formes de l'école qu'il serait trop long de citer;
+premièrement, de ce qu'il ose parler de lui-même; secondement, de ce
+qu'il va donner de ses propres ouvrages des explications trop
+approfondies. Il ne dissimule point qu'a ce dernier égard il a
+principalement pour but de se relever, aux yeux des hommes, de l'état
+d'abaissement où on l'a plongé; et ici, quittant l'argumentation pour se
+livrer au sentiment: «Ah! dit-il, plût au régulateur de l'univers que ce
+qui fait mon excuse n'eût jamais existé, que l'on ne se fût pas rendu si
+coupable envers moi, et que je n'eusse pas souffert injustement la peine
+de l'exil et la pauvreté! Il a plu aux citoyens de Florence, de cette
+belle et célèbre fille de Rome, de me jeter hors de son sein, où je suis
+né, où j'ai été nourri toute ma vie, où enfin, si elle le permet, je
+désire de tout mon coeur aller reposer mon ame fatiguée, et finir le peu
+de temps qui m'est accordé. Dans tous les pays où l'on parle notre
+langue, je me suis présenté errant, presque réduit à la mendicité,
+montrant malgré moi les plaies que me fait la fortune, et qu'on a
+souvent l'injustice d'imputer à celui qui les reçoit. J'étais
+véritablement comme un vaisseau sans voiles, sans gouvernail, jeté dans
+des ports, des golfes, et sur des rivages divers par le vent rigoureux
+de la douleur et de la pauvreté. Je me suis montré aux yeux de beaucoup
+d'hommes, à qui peut-être un peu de renommée avait donné une toute autre
+idée de moi; et le spectacle que je leur ai offert a non-seulement avili
+ma personne, mais peut-être rabaissé le prix de mes ouvrages..... C'est
+pourquoi je veux relever ceux-ci autant que je pourrai par les pensées
+et par le style, pour leur donner plus de poids et d'autorité».
+
+Il explique ensuite très-longuement pourquoi il a fait cet écrit, non en
+latin, mais en langue vulgaire, et il donne de très-bonnes raisons de sa
+préférence et de son attachement pour cette langue à laquelle il croit
+avoir tant d'obligations, mais qui lui en a eu en effet de bien plus
+grandes. C'est après tous ces préambules qu'il place enfin sa première
+_canzone_[743], et qu'il en fait le commentaire. Je n'essaierai point
+d'en donner ici une idée; l'extrait le plus resserré entraînerait trop
+de longueurs, car il entreprend d'expliquer et le sens littéral et le
+sens allégorique de chaque pièce, de chaque vers, et presque de chaque
+mot. C'est ainsi qu'il a comme donné l'exemple de la terrible méthode
+qu'ont suivie ses commentateurs. Si le texte du Dante se perd souvent et
+disparaît en quelque sorte sous leurs prolixes commentaires, ils n'ont
+fait sur sa _Divina Commedia_ que ce qu'il avait fait lui-même sur les
+trois odes de son _Banquet_[744]. Mais ce qu'il est plus important de
+remarquer, c'est qu'avant de s'engager dans ces explications, il prédit,
+d'une manière claire et positive, quoique figurée, la gloire à laquelle
+était sur le point de s'élever la langue italienne, encore si près de sa
+naissance, gloire que lui présageait la chûte même de la langue latine,
+qu'on ne parlait plus. «Telle est, dit-il, la nourriture solide dont des
+milliers d'hommes vont se rassasier, et que je vais leur servir en
+abondance; ou plutôt tel est le nouveau jour, le nouveau soleil qui
+s'élèvera, dès que le soleil accoutumé sera parvenu à son déclin. Il
+rendra la lumière à ceux qui sont dans les ténèbres, parceque l'ancien
+soleil ne luit plus pour eux».
+
+ [743]
+
+ _Voi che'ntendendo, il terzo ciel movete,
+ Udite il ragionar ch'è nel mio core_, etc.
+
+ Cette première _canzone_ n'a que quatre strophes de treize
+ vers. La deuxième, qui commence par ce vers:
+
+ _Amor, che nella mente mi ragiona_,
+
+ a cinq strophes de dix-huit vers. La troisième en a sept de
+ vingt vers; elle commence par ceux-ci:
+
+ _Le dolci rime d'amor, ch'i sotia
+ Cercar ne' miei pensieri_.
+
+ [744] La première _canzone_ a cinquante pages in 8°. de
+ commentaires (éd. de Venise, 1741). La deuxième en a
+ cinquante-huit, la troisième plus de cent.
+
+Quand cet illustre exilé crut que l'empereur Henri VII pourrait le faire
+rentrer dans sa patrie, il employa, comme nous l'avons vu, toutes sortes
+de moyens pour soutenir les prétentions de ce prince et renforcer son
+parti en Italie. Un de ces moyens fut de composer en latin un traité
+qu'il intitula _de Monarchiâ_, de la Monarchie[745]. Dans cet ouvrage,
+divisé en trois livres, il examine: 1°. Si la monarchie (et par-là il
+entendait la monarchie universelle) est nécessaire au bonheur du monde;
+2°. si le peuple romain avait eu le droit d'exercer cette monarchie; 3°.
+si l'autorité du monarque dépend de Dieu immédiatement, ou d'un autre
+ministre ou vicaire de Dieu. Il décide affirmativement la première
+question; il résout dans le même sens la seconde; mais c'est surtout
+pour la troisième qu'il s'est fait, parmi les papistes italiens, un
+grand nombre d'ennemis. Il y soutient la dépendance immédiate où le
+monarque est de Dieu, et borne par conséquent la puissance du pape à son
+autorité spirituelle. Il réfute l'un après l'autre tous les arguments
+tirés de l'ancien et du nouveau Testament, de la prétendue donation de
+Constantin et de celle de Charlemagne, dont s'étayaient les partisans de
+la souveraineté temporelle des papes. Il prouve ensuite que l'autorité
+ecclésiatique n'est pas la source de l'autorité impériale, puisque
+l'église n'existant pas, ou n'opérant point encore, l'empire avait eu
+toute sa force; et il le prouve par une argumentation réduite aux termes
+du calcul, ou, comme on dit communément, par _A_ et par _B_[746].
+
+ [745] Ce traité, écrit en très-mauvais latin (c'était celui
+ du temps), a été réimprimé plusieurs fois. Il ne se trouve
+ point dans l'édition de Pasquali, citée ci-dessus; mais il
+ est dans celle de Zatta, à la fin du dernier volume.
+
+ [746] _Sit ecclesia_ A, _imperium_ B, _autoritas sive virtus
+ imperii_ C. _Si non existente_ A, C _est in_ B, _impossibile
+ est_ A _esse caussam ejus quod est_ C _esse in_ B; _cum
+ impossibile sit effectum proecedere caussam in esse. Adhuc, si
+ nihil operante_ A, C _est in_ B, _necesse est_ A _non esse
+ caussam ejus quod_ est C _esse in_ B, _cum necesse sit ad
+ productionem effectus proeoperari caussam, proesertim
+ efficientem, de qua intenditur_.
+
+Ce livre fit beaucoup de bruit, et il en fit long-temps: près de vingt
+ans après la mort du Dante, un légat du pape Jean XXII[747], voyant que
+l'antipape Pierre Corvara, établi par l'empereur Louis de Bavière, se
+servait de ce livre pour soutenir la validité de son élection, ne se
+contenta pas de le prohiber et de soumettre tous ceux qui le liraient
+aux censures de l'église, il voulut de plus que l'on exhumât les os de
+son auteur, qu'on les jetât au feu, et qu'on imprimât à sa mémoire une
+ignominie éternelle. Des gens sensés[748] s'opposèrent à cette violence;
+et c'est à ce fougueux légat, plus qu'à la mémoire du Dante, qu'il
+épargnèrent une ignominie.
+
+ [747] Le cardinal Bertrand du Pujet.
+
+ [748] On nomme un certain _Pino della Tosa, et M. Ostagio da
+ Polentano_. Voyez la vie du Dante, par Boccace.
+
+Un autre ouvrage du Dante, aussi écrit en latin, a donné lieu à des
+disputes d'une autre espèce; c'est celui qui a pour titre _de Vulgari
+Eloquentiâ_, de l'Éloquence vulgaire[749]. Il n'y avait guère plus d'un
+siècle que la langue italienne était née, et déjà elle comptait un
+nombre considérable d'écrivains et surtout de poëtes, qui lui avaient
+fait faire de grands progrès, et l'un d'eux, dans un ouvrage immortel,
+l'avait presque portée au terme où elle devait se fixer. C'était à lui,
+sans doute, qu'il appartenait de parler de cette langue, d'apprécier les
+hommes qui l'avaient rendue éloquente, et d'en présager les destinées.
+Son ouvrage devait avoir quatre livres; mais il n'eut pas le temps de
+l'achever, et les deux premiers livres seulement étaient faits lorsqu'il
+mourut. Dans le premier, après des considérations générales sur les
+langues, telles que l'état des connaissances de son siècle pouvait les
+lui permettre, il recherche quel est celui de tous les dialectes
+récemment nés dans toutes les parties de l'Italie, qui mérite par
+excellence d'être appelé la langue italienne ou vulgaire. Il rejette
+d'abord, même du concours, comme trop grossiers et tout-à-fait informes,
+ceux des Romains, des Milanais, des Bergamasques et plusieurs autres, à
+la base de l'Italie.
+
+ [749] Il fut imprimé pour la première fois à Paris, en 1577,
+ sous ce titre: _Dantis Aligerii præcellentiss. poëtæ de
+ vulgari Eloquentiâ libri duo, nunc primum ad vetusti et unici
+ scripti codicis exemplar editi; ex libris Corbinelli_, etc.
+ Il est inséré dans les deux éditions de Venise, déjà citées,
+ avec la traduction italienne, dont il sera parlé plus bas.
+
+Les Toscans avaient dès-lors de grandes prétentions à la suprématie du
+langage; Dante la leur refuse, et leur reproche avec aigreur des
+locutions basses et corrompues comme leurs moeurs; il rejette également
+les Gênois, et passant à la partie gauche de l'Apennin, il ne traite pas
+moins sévèrement la Romagne, Ancône, Mantoue, Vérone, Vicence, Padoue,
+Venise. Il n'est tenté de se laisser fléchir que pour Bologne; mais
+quoique le langage y fût meilleur (avantage que cette ville est bien
+loin d'avoir conservé)[750] il ne reconnaît point encore là ce vulgaire
+italien qu'il cherche. C'est que ce parler, dit-il enfin, n'appartient à
+aucune ville en particulier, mais qu'il appartient à toutes, et qu'il
+est comme une mesure commune avec laquelle on doit comparer tous les
+autres. Il donne à ce parler les titres d'_illustre_, de _cardinal_,
+c'est-à-dire fondamental, d'_aulique_, de _courtisan_, et il allégue
+pour tous ces titres des raisons qu'il importe peu de savoir. C'est
+celui-là qui est par excellence l'italien vulgaire; c'est celui qu'ont
+employé dans leurs vers tous les poëtes siciliens, apuliens, toscans ou
+lombards, et c'est par cette solution qu'il termine son premier livre.
+
+ [750] Il ne faut pas oublier que _Guido Guinizzelli_, l'un
+ des poëtes les plus élégants du treizième siècle, était de
+ Bologne: c'est peut-être à lui que Dante fait allusion en cet
+ endroit.
+
+Dans le second, il examine l'emploi fait et à faire de ce langage, les
+matières où il doit être employé, les auteurs qui en ont fait usage, les
+genres de poésie qui ne doivent pas en avoir d'autres. Il met au premier
+rang l'ode ou _canzone_, et, dans tout le reste du livre, il s'attache à
+considérer en détail tout ce qui regarde ce poëme, le style, le nombre
+des vers, leurs mesures diverses, l'entrelacement des rimes, la
+structure variée de la strophe ou stance, en tirant toujours ses
+exemples des poëtes alors les plus célèbres. Il aurait sans doute ainsi
+traité de tous les autres genres de poésie, si la mort n'eût mis fin à
+ses travaux et à ses malheurs.
+
+Cet ouvrage, resté imparfait, fut inconnu pendant deux siècles. Il en
+parut une traduction italienne dans le seizième, et cette publication
+causa de violents débats. La langue était alors perfectionnée et fixée.
+Les Toscans prétendaient, non sans fondement, que c'était à eux qu'en
+appartenait la gloire, qu'en un mot la langue italienne était leur
+propre langue. On a vu comment Dante les avait traités dans son livre.
+Plusieurs autres particularités de cet ouvrage, et l'idée même qui en
+faisait la base leur déplaisaient également: ils prirent le parti de
+nier que Dante en fut l'auteur: Gelli, Varchi, Borghini, plusieurs
+autres savants critiques soutinrent cette négative. On joignit à la
+traduction, la publication du texte même; ils écrivirent contre le texte
+et contre la traduction: d'autres en prirent la défense. Les uns
+voulaient que la prétendue traduction fût un original qu'on avait fait
+exprès pour injurier la langue toscane, et que le prétendu original
+latin, ne fût lui-même qu'une traduction; les autres, par un excès
+contraire, assuraient que non seulement le texte latin était du Dante,
+mais que c'était lui-même qui s'était traduit; et dans le dernier siècle
+le savant Fontanini a encore soutenu cette opinion[751]; mais il est
+enfin généralement reconnu que l'ouvrage latin est du Dante, et que la
+traduction est du Trissin[752].
+
+ [751] _Dell' Eloquenza ital._, l. II, c. 22, 23, etc.
+
+ [752] Elle est insérée avec le texte latin, dans le tome II
+ des oeuvres de _Giovan. Giorgio Trissino_, Vérone, 1729,
+ in-4°., édition que l'on sait avoir été dirigée par le savant
+ Maffei.
+
+Pour ne rien oublier des productions de ce poëte, il faut rappeler même
+sa Paraphrase des sept psaumes pénitentiaux, ouvrage de ses dernières
+années, composé en tercets ou _terzine_, comme la _Divina Commedia_,
+mais en style aussi languissant et aussi faible que celui de ce poëme
+est fort et sublime[753]. On y joint ordinairement ce qu'on appèle le
+_Credo_ du Dante; c'est un morceau du même genre et écrit en même style,
+composé d'une paraphrase du _Credo_, de l'explication des sept
+sacrements, de celle des sept péchés capitaux; enfin, de la paraphrase
+du _Pater_ et de l'_Ave_. Tout cela mis à la suite l'un de l'autre,
+forme un ensemble très-édifiant sans doute, mais d'une faiblesse
+affligeante, et qu'on a peine à croire sorti de la même veine qui
+produisait le poëme extraordinaire, dont il nous reste à parler.
+
+ [753] On a cru long-temps que cette paraphrase n'avait point
+ été imprimée, et Crescimbeni n'en parle que comme d'un
+ ouvrage resté en manuscrit. _Stor. della vulg. poës._, v. I,
+ l. VI, p. 402. Elle avait été cependant publiée dans un
+ volume in-4°., où étaient réunis quelques autres écrits de
+ piété, sans date, ni nom d'imprimeur, mais que le _Quadrio_,
+ à qui un savant oratorien en donna connaissance, jugea être
+ d'environ l'an 1480. Voyez ce qu'il en dit _Stor. e rag.
+ d'ogni poesia_, v. VII, p. 120. Il publia lui-même ces
+ psaumes, ainsi que le _Credo_, etc., accompagnés du texte
+ latin, avec des sommaires, des explications et des notes;
+ Bologne, 1753, in-4°. Pic. Zatta a inséré cette publication
+ entière du _Quadrio_ dans son édition du Dante, vol. IV,
+ part. II, à la fin.
+
+Dante avait eu d'abord le projet de composer en latin ce poëme: il
+l'avait même commencé; Boccace et d'autres auteurs en rapportent les
+premiers vers[754]; mais soit qu'il se défiât d'autant plus de son style
+dans cette langue, qu'il connaissait mieux et qu'il étudiait plus
+assidûment Virgile; soit qu'il ambitionnât une gloire toute nouvelle, en
+écrivant en langue vulgaire un grand ouvrage, ce dont personne n'avait
+encore eu l'idée; soit enfin qu'il craignît que la langue vulgaire
+s'accréditant tous les jours davantage en Italie, s'il écrivait dans une
+langue qu'on ne parlait plus, il ne fût bientôt oublié comme elle, il
+changea de pensée, et se mit à écrire en italien. J'ai dit, dans la
+notice sur sa vie, qu'il avait commencé son poëme à Florence, et qu'il
+en avait fait les sept premiers chants avant son exil. Boccace le dit
+expressément. Il rapporte que ces sept chants s'étaient trouvés parmi
+les papiers que la femme du Dante avait cachés quand le peuple, excité
+contre lui, vint piller sa maison; elle les remit à un assez bon poëte
+et historien de ce temps, nommé _Dino Compagni_, intime ami de son mari,
+et qui les lui fit passer chez le marquis Malaspina, où il était
+réfugié, pour qu'il pût continuer son ouvrage. Ce que Franco Sacchetti
+raconte, dans deux de ses Nouvelles[755], de deux aventures que le Dante
+eut avec un forgeron et avec un ânier qui, l'un en battant le fer,
+l'autre en menant ses ânes, chantaient et estropiaient des morceaux de
+son poëme, comme ils auraient fait des chansons des rues[756], prouve
+qu'il s'était déjà répandu des copies de ce qu'il en avait fait, et
+qu'elles couraient même parmi le peuple. S'il y a dans ces sept chants
+quelques passages qui ne peuvent avoir été faits que depuis son exil,
+c'est qu'ils furent ajoutés dans la suite, lorsqu'il eut repris son
+travail, et à mesure que les circonstances de sa vie lui donnaient
+l'idée de placer dans ces premiers chants de nouveaux personnages, ou
+des allusions à de nouveaux faits[757].
+
+ [754]
+
+ _Ultima regna canam fluido contermina mundo,
+ Spiritibus quoe lata patent, quâ prima resolvunt
+ Pro meritis cujuscumque suis_, etc.
+
+ [755] Nouvelles 114 et 115, éd. de Livourne, sous le titre de
+ Londres, 1795, t. II, p. 157.
+
+ [756] Dante, s'approchant de la boutique du forgeron
+ chanteur, prit son marteau, ses tenailles, tous ses autres
+ outils, et les jeta, l'un après l'autre, dans la rue; puis il
+ dit: «Si tu ne veux pas que je gâte tes affaires, ne gâte pas
+ les miennes.--Que vous ai-je gâté, reprit le forgeron?--Tu
+ chantes mon livre, reprit le Dante, et tu ne le dis pas comme
+ je l'ai fait: ce sont mes outils, à moi, et tu me les gâtes».
+ Le forgeron, tout en colère, n'ayant rien à répondre, ramasse
+ ses outils et retourne à son ouvrage; et s'il voulut chanter
+ ensuite, ce fut les aventures de Tristan et de Lancelot.
+ Nouv. 114. Une autre fois, se promenant par la ville, le bras
+ armé, comme on l'avait alors, Dante rencontra un ânier qui,
+ tout en conduisant devant lui ses ânes, chantait aussi son
+ poëme; et quand il en avait chanté quelques vers, il
+ fouettait ses ânes, en disant _arri_! Dante lui donna un coup
+ de brassard sur les épaules, et lui dit: «Je ne l'ai pas mis
+ cet _arri_, etc.» nouv. 115.
+
+ [757] Pelli, _Memorie per la vita di Dante_.
+
+Il y a eu parmi les auteurs italiens de grandes discussions sur le titre
+de ce poëme et sur les raisons qui purent l'engager à intituler
+_Comédie_ un ouvrage qui certainement n'a rien de comique. La
+Tasse[758], Mafféi[759], et après eux Fontanini[760] paraissent en avoir
+donné la véritable explication, qui rend inutile tout le verbiage des
+autres dissertateurs. Dans son livre de l'_Éloquence vulgaire_[761]
+Dante distingue trois styles différents, le tragique, le comique et
+l'élégiaque; il entend, dit-il, par la tragédie le style sublime, par la
+comédie celui qui est au-dessous, et par l'élégie le style plaintif, qui
+convient aux malheureux. Il est clair, d'après ces définitions, qu'il a
+donné à son poëme le titre de _Comédie_ parce qu'il croyoit en avoir
+écrit la plus grande partie dans ce style moyen qui est au-dessous du
+sublime et au-dessus de l'élégiaque. Il se défiait trop, et de son
+propre génie, et de celui de cette langue vulgaire qui n'avait encore
+traité que des sujets frivoles, à qui il donnait le premier une
+destination plus noble, un caractère et un style assortis à cette
+destination nouvelle; c'était un aigle qui ne s'apercevait en quelque
+sorte ni de la hardiesse de son essor, ni de la hauteur de son vol. Ses
+compatriotes ne tardèrent pas à lui rendre plus de justice qu'il ne s'en
+était rendu lui-même.
+
+ [758] Dans sa leçon sur le sonnet du Casa: _Questa vita
+ mortal_, etc.
+
+ [759] _Prefat. all' opere del Trissino_.
+
+ [760] _Dell' Etoquenza italiana_.
+
+ [761] L. II, c. 4.
+
+ Aussitôt que d'un trait de ses fatales mains,
+ La parque l'eût rayé du nombre des humains,
+ On reconnut le prix de sa muse éclipsée[762].
+
+Son poëme parut, non-seulement si sublime par le style, mais tellement
+rempli de connaissances rares, de conceptions profondes, d'abstractions
+philosophiques, d'allusions cachées, d'allégories et presque de
+mystères, que la république de Florence ordonna par un décret[763] qu'il
+fût nommé un professeur payé par le trésor public pour lire et expliquer
+ce poëme. Boccace, qui était alors regardé à juste titre comme un des
+pères de la langue italienne, fut le premier jugé digne de cet honneur.
+Après quelque résistance, il consentit à l'accepter, et moins de deux
+mois après le décret[764] il ouvrit le cours de ses explications, un
+dimanche dans une église[765]. Il remplit le même emploi jusqu'à sa
+mort, arrivée deux ans après[766]; il nous est resté de son travail un
+commentaire grammatical, philosophique et oratoire, seulement sur les
+seize premiers chants de l'Enfer, et qui ne laisse pas de remplir deux
+assez gros volumes. Après Boccace, d'autres furent nommés pour le
+remplacer, et l'on compte parmi eux des écrivains d'un très-grand
+mérite, tels que Philippe Villani, François Philelphe, etc. Dans des
+temps postérieurs, l'académie florentine renouvela en quelque sorte cet
+usage. Ses membres les plus distingués se firent gloire d'y lire des
+explications, qu'ils appellent _Lezioni_, sur les endroits les plus
+difficiles du Dante; la plupart de ces leçons sont imprimées. Il n'est
+pas sûr qu'il n'y ait pas dans tout cela beaucoup de fatras, que souvent
+même l'auteur expliqué n'en soit devenu plus obscur; mais cela prouve du
+moins une admiration qui n'a existé pour aucun autre poëte moderne, et
+un enthousiasme soutenu qui honore à la fois et le poëte et sa patrie.
+
+ [762] Boileau, _Ép. à Racine_.
+
+ [763] Du 9 août 1373.
+
+ [764] 3 octobre, même année.
+
+ [765]À St.-Etienne, près _le Ponte Vecchio_.
+
+ [766] 20 décembre 1375.
+
+Ce ne fut pas seulement à Florence que de tels honneurs lui furent
+rendus. Avant la fin du même siècle on voit à Bologne, à Pise, à Venise
+et à Plaisance Dante expliqué dans les chaires publiques[767].
+
+ [767] A Bologne, en 1375, par _Benvenuto de' Rambaldi da_
+ _Imola_, qui remplit dix ans cette chaire, et qui a laissé
+ sur Dante un ample commentaire latin; à Pise, en 1385, par
+ Fr. _di Bartolo da Buti_, dont on conserve à Florence les
+ commentaires manuscrits; à Venise, par Gabriel _Squaro_, de
+ Vérone; à Plaisance, en 1398, par _Filippo da Reggio_. Voy.
+ Tirab., t. V, p. 398.
+
+Bientôt les copies de son poëme furent dans toutes les bibliothèques
+publiques et particulières; et avant même que l'invention de
+l'imprimerie en eût pu rendre la multiplication plus grande et plus
+rapide, il était partout en Italie l'objet des éloges, des études, des
+disputes et des commentaires; l'imprimerie dès sa naissance s'en empara
+avec une telle ardeur, que dans la seule année 1472 il s'en fit presque
+à la fois trois éditions[768], et qu'on en a depuis compté plus de
+soixante: avant la fin du quinzième siècle, il avait déjà paru avec
+trois différents commentaires, et il y en a eu plusieurs autres depuis.
+Ce serait un bon moyen, pour ne point entendre le Dante, que de les
+consulter tous; car la plupart se contredisent, et dans les leçons
+qu'ils suivent, et dans les explications qu'ils donnent. Si ce premier
+des poëtes modernes jouit, au au moins dans sa patrie, du même respect
+que les anciens, il partage avec eux le malheur d'être souvent devenu
+moins intelligible par le pédantisme des interprètes et par leur nombre.
+
+ [768]À Foligno, à Mantoue et à Vérone.
+
+Un autre sort commun entre lui et les anciens, c'est d'avoir été le
+sujet des controverses les plus animées et des plus âcres disputes entre
+les savants; elles furent surtout très-chaudes dans le seizième siècle.
+Le Varchi y donna le premier sujet, en osant mettre, dans son
+_Ercolano_, Dante au-dessus d'Homère. Un certain _Castravilla_,
+personnage réel ou supposé, ce qu'on n'a jamais bien pu savoir, pour
+venger Homère, mit le poëme du Dante non-seulement au-dessous de
+l'_Illiade_ et de l'_Odyssée_, mais au-dessous des plus mauvais poëmes.
+Mazzoni lui répondit par une défense en règle du Dante; Bulgarini
+l'attaqua par des _considérations_; Mazzoni répliqua par un ouvrage plus
+gros que le premier, qui lui attira une forte duplique; d'autres se
+jetèrent dans la mêlée, les uns pour, les autres contre; enfin les
+écrits qui attaquèrent et qui défendirent alors notre poëte, et ceux qui
+l'ont attaqué ou défendu depuis, lui forment dans les bibliothèques
+italiennes un cortége imposant et nombreux. Il serait infiniment réduit,
+comme tous les cortéges de cette espèce, si l'on n'y voulait admettre
+que des éclaircissements utiles, les objections fondées ou les réponses
+péremptoires.
+
+Plusieurs auteurs italiens ont voulu découvrir où Dante avait pris
+l'idée principale de son poëme; les uns, comme Fontanini[769], pensent
+que de son temps il y avait plusieurs vieux romans déjà traduits en
+italien, tels que ceux de la Table ronde, des Pairs de France, et celui
+de _Guérin_, surnommé _il Meschino_. C'est dans ce dernier qu'un
+certain puits de saint Patrice, très-célèbre en Irlande, pouvait avoir
+donné au Dante, par sa forme, l'idée de celle de son Enfer. D'autres
+croient, avec M. l'abbé Denina[770], qu'il a pu imiter deux de nos
+anciens fabliaux du treizième siècle, l'un de Raoul de Houdan, intitulé
+Songe ou _Voyage de l'Enfer_[771], où l'auteur feint être descendu et
+avoir trouvé des gens qu'il nomme; l'autre, qui a pour titre du
+_Jongleur qui va en Enfer_[772], le même M. Denina croit voir dans un
+événement arrivé à Florence vers ce temps-là une autre source où Dante
+put puiser[773]. Dans une fête publique, donnée pour célébrer l'arrivée
+d'un légat du pape, on offrit au peuple un spectacle digne de ce siècle.
+On représenta l'Enfer avec ses feux et tous ses supplices. Des hommes
+étaient vêtus en démons et d'autres en âmes damnées. Les premiers
+faisaient souffrir aux autres diverses sortes de tourments.
+
+ [769] _Eloquenza italiana_, liv. II, c. 13.
+
+ [770] _Vivende della Letter._, liv. II, c. 10.
+
+ [771] Fabliaux ou Contes, par Le Grand d'Aussy, tom. II, p.
+ 27. Je reviendrai plus en détail, dans le chapitre suivant,
+ sur toutes ces prétendues sources des fictions du Dante.
+
+ [772] _Id. ibid._, p. 36.
+
+ [773] _Ubi supr._
+
+Le théâtre était au milieu d'un pont de bois jeté sur l'Arno; le reste
+du pont était rempli d'une foule de curieux. Il rompit sous le poids, et
+il se noya beaucoup de monde, démons, damnés et spectateurs[774]. Ce
+triste spectacle put, selon M. Denina, donner au poëte la première idée
+de son Enfer; mais cette conjecture ne s'accorde point avec les dates.
+L'événement arriva en 1304: Dante avait été banni de Florence plus de
+deux ans auparavant, et nous avons vu que dès avant son exil il avait
+fait les sept premiers chants de son poëme. Il est beaucoup plus
+vraisemblable que ces sept chants, lus par _Dino Campagni_, avant qu'il
+les renvoyât à leur auteur, et sans doute communiqués à plusieurs autres
+personnes, exaltèrent l'imagination de ceux qui en entendirent parler,
+et firent naître l'idée de cette étrange et malheureuse fête[775].
+
+ [774] Cet événement est raconté par Jean Villani, 1. VIII, c. 70 de
+ son Histoire. La fête avait été précédée d'une proclamation qui
+ invitait à se rendre sur ce pont et au bord de l'Arno, tous ceux qui
+ voudraient savoir des nouvelles de l'autre monde: l'historien tire
+ de cette annonce une plaisanterie par laquelle il termine le récit
+ de cette catastrophe, et qui n'est pas trop assortie au sujet, ni à
+ la dignité de l'histoire. «Ce qui n'était qu'un jeu et une moquerie,
+ dit-il, devint une chose sérieuse; et, comme on l'avait proclamé,
+ beaucoup de gens qui y périrent, allèrent savoir des nouvelles de
+ l'autre monde». _Siche il giuoco da beffe tornò a vero, come era ito
+ il bando, che molti per morte n'andarono a sapere dell' altro monde_.
+
+ [775] C'est l'avis de M. Simonde Sismondi, dans son Histoire
+ déjà citée, t. IV, p. 194.
+
+Je m'étonne que jusqu'ici personne n'ait soupçonné une autre origine,
+non pas, il est vrai, à la fiction particulière de l'Enfer, mais à la
+fiction générale, qui est comme la machine poétique de tout l'ouvrage.
+C'est le _Tesoretta_ ou petit Trésor de _Brunetto Latini_, maître du
+Dante[776]. L'analyse que j'en ferai, en examinant toutes les sources où
+le génie du Dante a pu puiser, ne laissera là-dessus aucun doute.
+
+ [776] Un seul auteur italien l'a soupçonné, c'est M. Giam. Corniani,
+ dans ses _Secoli della Letter. ital._ Il y dit, vol l, p. 196, qu'il
+ n'est pas improbable que l'idée de l'introduction du poëme ait été
+ suggérée au Dante par le _Tesoretto_ de son maître _Brunetto Latini_;
+ mais l'ouvrage de M. Corniani n'a été imprimé qu'en 1804; et c'était
+ au commencement de cette même année que j'écrivais ceci, et que je le
+ lisais publiquement.
+
+Quoi qu'il en soit, l'idée générale d'un poëme dont toute l'action se
+borne à une espèce de voyage dans l'Enfer, dans le Purgatoire et dans le
+Paradis, est nécessairement triste, et paraît au premier coup-d'oeil trop
+différente des sujets traités par tous les autres grands poëtes; mais en
+convenant de cette tristesse et de cette différence, le judicieux Denina
+soutient que cette idée ne pouvait être plus heureuse si l'on considère
+les temps où Dante écrivait[777]. J'en suis fâché pour les admirateurs
+de ces temps et pour ceux qui, dès que l'on exprime ou son indignation
+ou son mépris pour les opinions et les pratiques superstitieuses, crient
+que c'est la religion qu'on attaque; mais voici les propres expressions
+de ce très-religieux et très-sage écrivain. «Alors, dit-il, à la
+crédulité la plus universelle et la plus profonde se joignaient toutes
+sortes de vices et de crimes publics et particuliers. Dante ne pouvait
+donc manquer de sujets célèbres à représenter dans les scènes de son
+poëme. _La superstition dominante_ donnait à ses fictions la plus grande
+probabilité». Voyons donc enfin quelles sont ces fictions et quelle est
+la conception extraordinaire où elles sont employées. Examinons la
+_Divina Commedia_ avec plus d'attention qu'on ne l'a fait jusqu'ici,
+mais avec la défiance qu'on doit toujours avoir de soi-même en jugeant
+un auteur célèbre, surtout quand cet auteur est étranger.
+
+ [777] _Vicende della Letter._, l. II, c. 10.
+
+
+
+
+NOTES AJOUTÉES.
+
+Page 100, ligne 10. «Et changèrent des Polybes, etc., en antiphonaires
+et en recueils d'homélies».--C'est ainsi qu'en 1772, Paul-Jacques Bruns,
+Anglais, examinant dans la Bibliothèque du Vatican un beau manuscrit,
+timbré 24, qui paraît du huitième siècle, contenant les livres de Tobie,
+de Job et d'Esther, s'aperçut que le texte en avait été écrit par-dessus
+une écriture plus ancienne. Il reconnut que le vélin avait été arraché
+de différents manuscrits, et qu'on trouvait dans ce livre des fragments
+de plusieurs autres livres. Quelques feuillets contenaient autrefois des
+Oraisons de Cicéron, mais rien qui n'ait été publié. Quatre autres
+feuillets lui offrirent un fragment de l'un des livres de Tite-Live qui
+nous manquent (le quatre-vingt-onzième). Il est clair que ces quatre
+feuillets ont été arrachés d'un ancien manuscrit de Tite-Live, comme les
+autres l'ont été d'un manuscrit de Cicéron, par un copiste du huitième
+siècle qui manquait de vélin, ou pour qui il eût été trop cher. Ce
+fragment fut imprimé à Paris en 1773, et réimprimé chez M.P. Didot
+l'aîné, avec une traduction française, en 1794, in-12. Ajoutez ce trait
+à tant d'autres semblables, vous verrez à qui est due l'entière
+destruction d'une bonne partie des chefs-d'oeuvre que nous regrettons.
+Notre Bibliothèque impériale possède aussi plusieurs manuscrits grattés,
+et sur lesquels des auteurs du moyen âge ont mis visiblement à la place
+d'ouvrages des anciens, des vies de saints et autres productions de même
+espèce.
+
+Page 121, ligne 4. «Mais c'est un ou deux ans que dit Gui d'Arezzo
+lui-même dans une lettre qui nous est restée de lui». Cette lettre est
+imprimée dans le recueil publié par Martin Gerbert, et cité deux pages
+après ceci, p. 137, note 1. Voici le passage de la lettre: _Nam si illi
+pro suis apud Deum devotissime intercedunt magistris, qui hactenus ab
+eis vix decennio cantandi imperfectam scientiam consequi potuerunt, quid
+putas pro nobis nostrisque adjutoribus fiet, qui annali spatio, aut si
+multum biennio, perfectum cantorem efficimus?_ (_Epistola_ GUIDONIS
+_Michaeli Monaco De ignoto cantu directa_.)
+
+Page 238, ligne 7.--«Dans les poëtes Latins du meilleur temps, on trouve
+des vers dont le milieu forme consonnance avec la fin, ou deux vers de
+suite dont les derniers mots ont le même son». J'ai surtout invoqué pour
+preuves les vers élégiaques de Tibulle, de Properce et d'Ovide, qu'il
+suffit en effet d'ouvrir pour en trouver. Je pouvais citer une autorité
+plus forte encore, celle de Virgile. Comme cela est moins reconnu dans
+les vers, et que ceux qui riment de cette manière sont épars dans ses
+différents poëmes, j'en citerai ici quelques exemples, qui ne peuvent
+laisser aucun doute.
+
+Vers de Virgile, dans lesquels le milieu rime avec la fin.
+
+ _Poculaque inventis acheloïa miscuit uvis.
+ Totaque thuriferis Panchaïa pinguis arenis.
+ Hic vero subitum, ac dictu mirabile monstrum,
+ Confluere et lentis uvam demittere ramis.
+ Et premere et laxas sciret dare jussus habenas.
+ Atque rotis summas levibus perlabitur undas.
+ Nudus in ignotâ, Palinure, jacebis arenâ.
+ O nimium coelo et pelago confise serena_; etc.
+
+Rimes plus riches:
+
+ _I nunc et verbis virtutem illude superbis.
+ Cornua velatarum obvertimus antennarum_.
+
+On ne trouve pas moins de rimes de cette espèce dans les vers lyriques.
+En voici quelques exemples tirés d'Horace:
+
+ _Metaque fervidis
+ Evitata rotis, palmaque nobilis,
+ Terrarum dominos evehit ad Deos.
+ Hunc si mobilium turba quiritium.
+ Illum si proprio condidit horreo
+ Quicquid de Libycis verritur areis,
+ Stratus nunc ad aquæ lene caput sacræ_.
+
+Observez que tous ces vers rimés sont dans une seule ode, la première.
+
+ _Nec venenatis gravida sagittis.
+ Pone me pigris ubi nulla campis
+ Arbor oestivâ recreatur aurâ,
+ Aut in umbrosis Heliconis oris
+ Aut super Pindo gelidove in Hæmo_, etc.
+
+Je n'ai pas le faible mérite de rassembler ces exemples; je les ai
+trouvés réunis dans la traduction d'une lettre anglaise _sur l'art des
+vers_, imprimée en 1779, à Paris, dans un recueil intitulé: _Mélange de
+traductions de différents Ouvrages grecs, latins et anglais_, etc., par
+l'auteur de la traduction d'Eschyle (Lefranc de Pompignan). Je répéterai
+ici que si l'on n'avait pas attaché à ces consonnances une certaine idée
+de beauté, elles eussent été de véritables fautes.
+
+Page 244, addition à la note[1].--On voit que ce que j'ai dit des
+Troubadours provençaux, Fauchet le dit, dans ce passage, des Trouvères
+français. La ressemblance est égale sur beaucoup d'autres points. Mais
+les Troubadours et les Trouvères, s'élevèrent-ils en même temps? Si ce
+fut à l'imitation les uns des autres, lesquels servirent aux autres de
+modèles? Ce sont là des questions souvent débattues, du moins en France,
+et qui le seront peut-être long-temps encore. Je les laisse entières, et
+n'ai pas voulu même y entrer. Les rapports dont il s'agit ici entre les
+Troubadours et les Arabes sont certains: il est certain aussi que les
+Arabes ou Sarrazins d'Espagne, n'empruntèrent rien des Provençaux, mais
+bien les Provençaux des Sarrazins. Les conséquences ultérieures ne sont
+pas de mon sujet.
+
+Page 395, ligne 2. «Des poëtes italiens s'étaient fait entendre à
+Bologne, à Pérouse, etc.». L'ancien rimeur de Pérouse est _Cecco
+Nuccoli_. L'Allacci a inséré vingt-neuf sonnets de lui dans son recueil.
+La langue y est plus informe, plus mêlée de mots non encore assouplis au
+nouvel idiôme, que dans la plupart des autres poésies de ce temps. Ils
+sont d'ailleurs d'un genre tout particulier; c'est une espèce de
+burlesque ou de plaisanterie satyrique; dont ce _Cecco_ paraît avoir
+fait le premier essai. Il y en a d'amoureux, mais l'amour s'y exprime
+plutôt avec originalité qu'avec tendresse. Par exemple, le poëte aime
+une femme dont le nom commence par T. Il est plus amoureux de cette
+lettre, qu'un enfant ne l'est des fruits: il veut la placer parmi les
+lettres voyelles, et pour l'honorer davantage, l'entourer de perles; il
+veut par-là plaire à l'amour dont il est l'esclave. Il ne lui demande
+qu'une grâce, c'est de ne pas mourir des coups que ses traits lui
+portent; de ne pas mourir surtout tandis qu'il gêle.
+
+ _Io son del T si forte innamorato
+ Perch'è principio di ligiadro nome.
+ Son ne più vagho ch'el fanciul di pome
+ Tra lettere vocali ch'o l'o chiosato.
+ E per più honor de perle fegurato
+ Per piagere o cholul de chui io fome
+ Suo servidor de quel ch'io posso, chome
+ Cholui ch'aspetta d'esser meritato.
+ Solo una gratia t'adomando, amore:
+ Fa ch'io non pera sotto'l tuo pennello,
+ Però che vi seria grane, disonore_,
+ Sed io morisse d'um picciol quadrello.
+ Da poi che tu m'ai messo in tanto errore,
+ Fa ch'io non mora nel tenpo ch'è giello.
+
+Ce sonnet est celui de tous où la langue est le moins estropiée, et dont
+le sens est le plus clair. D'autres ont trait à de petites circonstances
+particulières à l'auteur; quelques-uns font allusion à des événements
+publics; ce sont de vraies énigmes pour nous. Il y en a de si obscurs
+qu'ils ressemblent à ces sonnets du _Burchiello_, inintelligibles à
+dessein, et qui sont de vrais coq-à-l'âne. Comment, par exemple, trouver
+un sens au sonnet suivant? On y voit bien que l'auteur est avec un
+seigneur très-riche, très-généreux, qui fait une grande dépense, et chez
+qui l'on fait très-bonne chère, mais ce ne sont que des à peu près, et
+dans plusieurs endroits le sens précis des termes nous échappe.
+
+ _Saper ti fo' chucho ch'io mi godo
+ E trago vita chiara in alto monte
+ E sto con Bartoluccio chiara fonte
+ Che cortesia spande in ogni modo.
+
+ E se anguille, o tenche, o lucci, o pescie sodo
+ Si trova in Prosa gia non venne al ponte
+ Che'l sig. nostro spende più che conte
+ Che sia in crestentà perquel ch'io odo.
+
+ Et ode diletto ch'io per confortarme
+ Ch'andando io per mangiare a lucielerte
+ E lasciamo a la porta le greve arme.
+
+ Et ogni gitto fo poi le Incherte
+ Et tu al teber vai avisando e chupi.
+ Et io l'inglogliert fo come fan lupi.
+
+ Lesist ghut ghot meh nengherte,
+ Elgli e il mio buon singnor di cui io fame
+ Che spende e spande chome fronde in rame_.
+
+Il y en a un autre, fait sans doute dans la première jeunesse de
+l'auteur, dans lequel tout ce qu'on voit, c'est que son père
+l'entretenait chichement, qu'il allait presque nu, qu'il avait perdu au
+jeu une petite jument, que pour obtenir de ce père un habit, il avait
+promis de ne plus jouer, et qu'il avait manqué à sa parole. C'est celui
+qui commence par ce quatrain, page 220 du recueil.
+
+ _Nel tempo santo non vidd' io mai peira
+ Nuda e scoperta come e'l mio farsecto;
+ E porto una gonella senza ochiecto
+ Che chi la mira lem par cosa tetra_.
+
+Mais en voici un pour lequel, du moins à ce qu'il me semble, il faudrait
+être un OEdipe.
+
+ _Non morier tanti mai di calde febbre
+ Dal giorno in qua ch' el primo fanciul nacque
+ Quant' io o pention che del mi piacque
+ La scurità di quel che amar co l'ebbre.
+
+ Eccho l'alpino trasmutato in tebbre
+ Fu per fortuna de le soperchie acque
+ Chosi io sono poi che'llocho giacque
+ Ove assagiai del bem del dolce tebbre.
+
+ Che corre sempre chiaro chome tesino,
+ Questo fiume real sovr'ongne fiume
+ In fino al mare non perde il suo chamino.
+
+ Risplende in esso un si lucente lume
+ Che di lui mira di corraggio fino
+ Puo dir ch'amor lui reggie in bel chostume.
+
+ Si ch'io o lasciata l'aiera de le chiane
+ E voi la teverina per mio stallo,
+ Chambiando il visa adoro un chiar cristallo_.
+
+On doit remarquer que ces deux derniers sonnets ont trois tercets à la
+fin, au lieu de deux. C'est un reste des libertés qu'on se donnait à la
+naissance de cette sorte de poésie, avant que la forme en fût
+entièrement fixée; c'est d'un autre côté l'origine des sonnets avec une
+queue, _colla coda_, qu'on employa quelques siècles après, surtout dans
+le genre burlesque et satirique, et dont il paraîtrait que _Cecco
+Nuccoli_ eût fourni le premier modèle.
+
+Page 402, dernier alinéa.--«La première forme des odes ou _canzoni_,
+était empruntée des Provençaux: à leur exemple, les poëtes italiens
+avaient, des l'origine, donné aux strophes des entrelacements harmonieux
+de rimes et de mesures de vers».
+
+Une chose qui mérite d'être observée, c'est que de toutes les formes de
+strophes que les Italiens pouvaient emprunter des Provençaux, ils ne
+choisirent que les plus longues et les plus graves. N'ayant cependant à
+chanter que l'amour, ils négligèrent toutes ces formes brèves et
+légères, flatteuses pour l'oreille et favorables au chant, mais qui leur
+parurent apparemment trop frivoles pour le caractère qu'ils voulurent
+donner dans leurs vers à cette passion. Quelques-uns des premiers poëtes
+siciliens essayèrent de ces rhythmes plus vifs de six, de sept et de
+neuf vers; mais les meilleurs poëtes du continent, _Guinizzelli,
+Guittone d'Arezzo_ et les autres, contents d'avoir le sonnet pour petite
+ode, ne donnèrent à leurs grandes _canzoni_ que des strophes de douze,
+treize, quinze, dix-huit et vingt-un vers, parmi lesquels encore ils en
+mirent plus souvent de grands que de petits. Dans leurs strophes bien
+arrondies, les rimes et les mesures de vers, quoique harmonieusement
+entrelacées, ne résonnèrent point aussi sensiblement, ne vibrèrent point
+avec autant de force, et n'eurent point de retours aussi sonores que
+dans ces petits couplets qui pouvaient exprimer la joie comme la
+tendresse, et qui devaient inspirer aux chanteurs des airs aussi variés
+que les rhythmes. On ne trouve dans leurs poésies rien qui ressemble à
+ces jolies coupes de strophes:
+
+ _Companho, te farai un vers covinen,
+ Et avray mais de fondatz n'oy a de sen;
+ Et er totz mesclatz d'amor
+ E de ioy el de ioven_.
+
+GUILLAUME IX, comte de Poitou, mort en 1127.
+
+ _En Alvernhe part Lemozi
+ Men aniey totz sol a tapi,
+ Trobei la molher d'en Gari
+ E d'en Bernart,
+ Saluteron me francamen
+ Per san Launart_.
+
+Le même.
+
+ _Be'm es plazen
+ E cossezen
+ Qui s'aysina de chantar,
+ Ab motz alqus
+ Serratz et clus
+ Qu'om temia de vergonhar_.
+
+PEYRE d'Auvergne.
+
+ _Ben sai qu'asselh seria fer
+ Que'm blasmon quar tan soven chan,
+ Si lur costavon mei chantar
+ Mielhs m'estai
+ Plus li plai
+ Que'm ten lai
+ Qu'ieu non chan mia per aver
+ Qu'ieu m'enten en autre plazer_.
+
+RAMBAUD, prince d'Orange.
+
+ _Dirai vos senes duplansa
+ D'aquest vers la comensansa
+ E'ls motz fan de ver sembumsa_
+ _Escoutatz:
+ Qui de proëzas balansa
+ Semblansa fay de malvatz_.
+
+MARCABRUS.
+
+ _Al plazen
+ Pessamen_, etc.
+
+Voyez cette strophe entière, citée, page 282, note 1.
+
+Observons encore que la langue italienne, dès sa naissance, ayant
+presque entièrement rejeté de ses mots la terminaisons masculines, les
+vers ne purent avoir, à peu d'exceptions près, que des rimes féminines
+et des terminaisons tombantes, dont le croisement et la combinaison,
+dans les _canzoni_ comme dans les sonnets, ne purent faire entièrement
+disparaître l'uniformité, tandis que dans les chansons provençales, le
+mélange des rimes masculines et féminines entretenait une variété
+agréable, et que le plus souvent même des rimes toutes masculines, mais
+croisées entr'elles, donnaient à la strophe plus de vigueur, et sans
+doute au chant plus de caractère et d'originalité.
+
+Page 428, addition à la note[1].--En 1282, dit Giov. Villani, l. VII, c.
+78, Florence étant gouvernée par quatorze magistrats, sous le titre de
+Bons-hommes, _buoni Huomini_, il parut difficile de réunir, sans
+confusion, en un seul esprit, tant d'esprits divisés entre eux, une
+partie étant Guelfe et l'autre Gibeline. On abolit donc ce gouvernement,
+et l'on en créa un nouveau, qu'on nomma les Prieurs des arts. Il y en
+eut d'abord seulement trois, ensuite six, un pour chacun des six
+quartiers ou _sesti_ de la ville: on y en ajouta d'autres de temps en
+temps: ils s'élevèrent à douze, à quatorze, et enfin jusqu'à vingt-un,
+autant qu'il y avait d'arts ou métiers. Le but de cette institution
+populaire étant surtout l'abaissement des nobles, on exigea que tout
+citoyen fût porté sur le registre ou la matricule de l'un de ces arts,
+quand même il ne l'exercerait pas, afin, dit un autre historien, que les
+nobles qui voudraient occuper quelque emploi déposassent, en prenant le
+nom de l'un des métiers, une partie de l'arrogance que leur inspirait
+cet orgueilleux mot de noblesse. _Giudicavano esser necessario che
+almeno col nome che prendevano, deponessero parte dell'alterigia che
+porgea loro quella boriosa voce della nobilità_.--Scipion Ammirato,
+_Istor. fior._, l. III. Voyez sur cette même institution, Machiavel.
+_Istor. fior._, l. II.
+
+Page 440.--A ce qui est dit dans les huit premières lignes de cette
+page, sur le tombeau élevé au Dante par le père du cardinal Bembo, il
+faut ajouter que dans le dernier siècle, en 1780, le cardinal Valenti
+Gonzaga, étant légat du pape à Ravenne, en fit ériger un nouveau,
+beaucoup plus magnifique que le premier, et digne enfin du grand homme à
+qui il est consacré.
+
+Page 442.--«Le Dante avait le teint brun...... la barbe et les cheveux
+noirs et crépus, habituellement l'air pensif et mélancolique». C'est le
+portrait qu'en fait Boccace, _Vita e costumi di Dante_. Il rapporte à ce
+sujet une petite anecdote. A Vérone, où son poëme, et surtout la
+première partie intitulée l'_Enfer_, avaient déjà beaucoup de
+réputation, et où il était lui-même généralement connu, parce qu'il y
+séjournait souvent depuis son exil, il passait un jour devant une porte
+où plusieurs femmes étaient assises. L'une d'elles dit aux autres à voix
+basse, mais pourtant de façon à être entendue de lui et de ceux qui
+l'accompagnaient: «Voyez-vous cet homme-là? c'est celui qui va en enfer
+et en revient quand il lui plaît, et rapporte sur la terre des nouvelles
+de ceux qui sont là-bas». Une autre femme lui répondit avec simplicité:
+«Ce que tu dis doit être vrai; ne vois-tu pas comme il a la barbe crépue
+et le teint brun? C'est sans doute la chaleur et la fumée de là-bas qui
+en sont la cause». Dante voyant qu'elle disait cela de bonne foi, et
+n'étant pas fâché que ces femmes eussent de lui une semblable opinion,
+sourit et passa son chemin.
+
+
+FIN DU PREMIER VOLUME.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire littéraire d'Italie (1/9), by
+Pierre-Louis Ginguené
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITTÉRAIRE D'ITALIE (1/9) ***
+
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+The Project Gutenberg EBook of Histoire littéraire d'Italie (1/9), by
+Pierre-Louis Ginguené
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire littéraire d'Italie (1/9)
+
+Author: Pierre-Louis Ginguené
+
+Editor: Pierre-Claude-François Daunou
+
+Release Date: February 27, 2010 [EBook #31432]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITTÉRAIRE D'ITALIE (1/9) ***
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+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
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+de France (BnF/Gallica)
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+
+
+
+
+<br><br>
+
+<h2>HISTOIRE LITTÉRAIRE</h2>
+
+<h1>D'ITALIE.</h1>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p>
+<br><br>
+
+<h2>HISTOIRE LITTÉRAIRE</h2>
+
+<h1>D'ITALIE,</h1>
+
+<h2>par P. L. GINGUENÉ,</h2>
+
+<h4>DE L'INSTITUT DE FRANCE.</h4>
+
+<h3>SECONDE ÉDITION,</h3>
+
+<h5>REVUE ET CORRIGÉE SUR LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR,<br>
+
+ORNÉE DE SON PORTRAIT, ET AUGMENTÉE D'UNE NOTICE HISTORIQUE<br>
+
+par M. DAUNOU.</h5>
+<br>
+
+<h3>TOME PREMIER.</h3>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid">A PARIS,<br>
+CHEZ L. G. MICHAUD, LIBRAIRE-EDITEUR,<br>
+PLACE DES VICTOIRES, N°. 3.<br>
+M. DCCC. XXIV.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<h1>NOTICE</h1>
+
+<h5>SUR</h5>
+
+<h3>LA VIE ET LES OUVRAGES</h3>
+
+<h2>DE M. GINGUENÉ.</h2>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<p>Pierre-Louis Ginguené, né à Rennes, le 25 avril 1748, fit avec
+distinction ses études au collège de cette ville: il y était condisciple
+de Parny, au moment où les jésuites en furent expulsés<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>. Mais c'était
+au sein de sa propre famille, peu riche et fort considérée, que Ginguené
+avait puisé le sentiment du véritable honneur et le goût des lettres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1"
+name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1">
+(retour) </a> V. <i>son Épître à Parny</i>.
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i"> Ton amitié m'est chère......<br>
+ De ce doux sentiment, le germe précieux<br>
+ Dès long-temps dans nos cœurs naquit sous d'autres cieux.<br>
+ Ton enfance enlevée à ton île africaine<br>
+ Vint aborder gaîment la rive armoricaine:<br>
+ Tu parus au lycée, où, docile écolier,<br>
+ J'avais vu sans regret le bon Duchatelier<br>
+ Aux enfans de Jésus enlever la férule.</span>
+</div></div>
+
+<p> (Duchatelier avait été le premier principal du collège de
+ Rennes après l'expulsion des jésuites.)</p></blockquote>
+
+<p>Il devait aux lumières et aux soins de son père ses progrès rapides et
+la bonne direction de ses études. Ses autres maîtres lui avaient appris
+les langues grecque et latine: il acquit de lui-même des connaissances
+plus étendues et plus profondes; la littérature latine lui devint
+familière; et entre les chefs-d'œuvre modernes, il étudia surtout ceux
+de l'Italie et de la France. Il lut aussi de très-bonne heure et dans
+leur langue les meilleurs livres anglais, et avant 1772, son instruction
+embrassait déjà presque tous les genres que l'on a coutume de comprendre
+sous les noms de belles-lettres, d'histoire et de philosophie. Quand les
+goûts littéraires sont à la fois si vifs et si heureusement dirigés, ils
+prennent bientôt les caractères de la science et du talent. Ginguené,
+dans sa jeunesse, et avant de sortir de Rennes, était un homme éclairé,
+un littérateur habile, un écrivain exercé: il était de plus un
+très-savant musicien; car il avait porté dans l'étude de cet art, qu'il
+a toujours chéri, l'exactitude sévère qu'il donnait à ses autres
+travaux. Il aimait mieux ignorer que savoir mal; il voulait jouir de ses
+connaissances et non pas s'en glorifier.</p>
+
+<p>C'est depuis long-temps en France un résultat fâcheux des circonstances
+ou des dispositions politiques, qu'un jeune homme d'un mérite éminent
+soit presque toujours attiré par ce mérite même dans la capitale, et
+qu'il y demeure fixé par ses succès. Ginguené arriva pour la première
+fois à Paris en 1772. Il avait composé à Rennes, entre autres pièces de
+vers, la <i>Confession de Zulme</i>; il la lut à quelques hommes de lettres,
+particulièrement à l'académicien Rochefort. Elle circula bientôt dans
+le monde; Pezai, Borde et un M. de la Fare se l'attribuèrent: on
+l'imprima défigurée en 1777, dans la Gazette des Deux-Ponts. «Cela me
+devint importun, dit Ginguené lui-même; je me déterminai à la publier
+enfin sous mon nom et avec les seules fautes qui étaient de moi. Elle
+parut dans l'Almanach des Muses de 1791. Je changeai tout le début, je
+corrigeai quelques négligences un peu trop fortes; il en restait encore
+plusieurs que j'ai tâché d'effacer depuis..... On a vu plusieurs fois
+des plagiaires s'attribuer l'œuvre d'autrui, mais non pas, que je sache,
+attaquer le véritable auteur comme si c'était lui qui eût été le
+plagiaire. C'est ce que fit pourtant M. Mérard de Saint-Just. Quelques
+amis des vers s'en souviennent peut-être encore; les autres pourront
+trouver, dans le Journal de Paris de janvier 1779, les pièces de ce
+procès bizarre.»</p>
+
+<p>Ailleurs Ginguené nous apprend que, fort jeune encore, et dans la
+première chaleur de son goût pour la poésie italienne, il entreprit de
+tirer de l'énorme Adonis de Marini, un poëme français en cinq chants. Le
+troisième, le quatrième et ce qu'il avait fait du dernier, lui ont été
+dérobés: il a publié les deux premiers dans un recueil de poésies où se
+retrouvent aussi plusieurs des pièces de vers qu'il a composées depuis
+1773 jusqu'en 1789, et dont la plupart avaient été insérées dans des
+journaux littéraires ou dans les Almanachs des Muses. La <i>Confession de
+Zulmé</i> conserve, à tous égards, le premier rang parmi ces compositions;
+mais il y a de l'esprit, de la grâce, et un goût très-pur dans toutes
+les autres.</p>
+
+<p>Dès 1775, il commença de publier dans les journaux des articles de
+littérature, genre de travail auquel il a consacré, jusques dans les
+dernières années de sa vie, les loisirs que lui laissaient de plus
+importantes occupations. Ce sont en général d'excellens morceaux de
+critique littéraire; et si l'on en formait un recueil bien choisi, comme
+Ginguené lui-même s'était promis de le faire un jour, ce serait un
+très-utile supplément aux meilleurs cours de littérature moderne; il
+offrirait le modèle d'une critique ingénieuse et sévère, quelquefois
+savante et profonde, souvent piquante et toujours décente. Durant
+plusieurs années, Ginguené a travaillé au <i>Mercure de France</i>, avec
+Marmontel, La Harpe, Chamfort, MM. Garat et Lacretelle aîné.</p>
+
+<p>Le célèbre compositeur Piccini, arrivé à Paris à la fin de l'année 1776,
+parvint, non sans peine, à mettre sur le théâtre lyrique sa musique
+nouvelle du Roland de Quinault. Une guerre s'alluma entre les partisans
+de Piccini et ceux de Gluck, qui, depuis 1774, avait obtenu de brillans
+succès sur la même scène, par les opéras d'Iphigénie en Aulide,
+d'Alceste, d'Orphée, et d'Armide. Chacun des deux rivaux donna une
+Iphigénie en Tauride en 1779. Depuis long-temps aucune querelle
+littéraire ni même politique, n'avait pris en France un si violent
+caractère. A la tête du parti, ou, comme dit La Harpe, de la faction
+gluckiste, on distinguait Suard et l'abbé Arnauld, Marmontel,
+Chastellux, et La Harpe lui-même se donnaient pour les chefs des
+Piccinistes. Ginguené, qui embrassa vivement cette dernière cause, avait
+sur ceux qui la combattaient et encore plus sur ceux qui la défendaient,
+l'avantage de savoir parfaitement la musique. L'oubli profond où cette
+querelle alors si bruyante est aujourd'hui ensevelie, couvre tous les
+pamphlets qu'elle fit naître, y compris les lettres anonymes de Suard,
+et même les écrits publiés à cette époque par Ginguené<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a>
+<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>; mais ce
+qu'ils contenaient de plus instructif se retrouve dans la notice qu'il a
+imprimée en 1801<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a>
+<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a> sur la vie et les ouvrages de Piccini, qui venait de
+mourir en 1800 et dont il était resté l'intime ami.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2"
+name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2">
+(retour) </a> L'un des plus piquans est intitulé: <i>Lettre de
+ Mélophile</i>. Naples (Paris, chez Valleyre), 1783, 26 pages
+ in-8°. Ginguené a inséré plusieurs articles sur le même sujet
+ dans le Mercure de France.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3"
+name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3">
+(retour) </a> Paris, chez la veuve Panckoucke, an IX, in-8°., 146
+ pages, y compris les notes.</blockquote>
+
+<p>En 1780, Ginguené obtint une place dans les bureaux du ministère des
+finances, alors appelé contrôle général: il avait besoin d'employer
+ainsi une partie de son temps pour être en état de consacrer l'autre à
+des travaux littéraires. La fonction de simple commis pouvait sembler
+fort au-dessous de ses talons: il la sut élever jusqu'à lui, en y
+portant les habitudes honorables qui lui étaient naturelles, une
+exactitude assidue, une probité inflexible, et un respect constant pour
+les plus minutieux devoirs. Il s'y faisait remarquer par la netteté de
+ses calculs et par une écriture élégante, qu'on a comparée à celle de
+Jean-Jacques Rousseau, et avec un peu plus de justesse ou d'apparence
+aux caractères de Baskerville. En acceptant cet emploi, Ginguené composa
+une pièce de vers intitulée dans le recueil de ses poëmes. <i>Epître à mon
+ami, lors de mon entrée</i> DANS LES BUREAUX <i>du contrôle général</i>. Quand
+la pièce parut en 1780, le titre portait: <i>lors de mon entrée</i> AU
+CONTRÔLE GÉNÉRAL; ce qui a donné lieu à quelques plaisanteries de
+Rivarol et de Champcenets.</p>
+
+<p>Ginguené concourut sans succès, en 1787 et 1788, pour deux prix, l'un de
+poésie, l'autre d'éloquence, proposés par l'Académie française. Il
+s'agissait de célébrer en vers le dévouement du prince Léopold de
+Brunswick, qui s'était précipité dans l'Oder, en voulant sauver des
+malheureux. La pièce de Ginguené obtint d'autres suffrages que ceux des
+académiciens; il eut toujours de la prédilection pour ce poëme, qui,
+durant trois années, lui avait donné inutilement beaucoup de peine, et
+dont il ne se dissimulait pas les défauts: il l'a inséré, en 1814, dans
+le recueil de ses poésies diverses. Le sujet du prix d'éloquence était
+national: on demandait un éloge de Louis XII. Le concours fut nombreux,
+et Ginguené, déjà quadragénaire, se laissa entraîner dans cette lice par
+ses affections patriotiques; il avait besoin de louer un roi dont la
+mémoire était restée chère a tous les Français, et particulièrement aux
+Bretons. Son ouvrage, imprimé avec des notes, en 1788<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a>
+<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>, est
+remarquable par une profonde connaissance du sujet, et par une
+expression franche des plus honorables sentimens; mais il est possible
+qu'au sein de l'Académie, l'auteur ait été reconnu par quelques-uns de
+ses juges, dont il avait été l'antagoniste dans la querelle musicale; et
+d'ailleurs, on doit convenir que cet éloge un peu long, et plus
+instructif qu'académique, n'est pas ce que Ginguené a écrit de mieux en
+prose; c'est néanmoins un fort bon discours, plein de raison et semé de
+traits ingénieux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4"
+name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4">
+(retour) </a> A Paris, chez Debray, 86 pages in-8°.--Dans la Biographie
+ universelle (art. Louis XII), il est dit que «parmi les
+ ouvrages envoyés au concours, on a imprimé ceux de MM. Noël,
+ Barrère, Florian et Langloys». Il était décidé que celui de
+ Ginguené n'obtiendrait de mention nulle part.</blockquote>
+
+<p>La conduite de Ginguené depuis 1789, au milieu des troubles civils, a
+été si noble et si pure qu'on ne peut avoir aucun motif de dissimuler
+ses opinions politiques. D'ailleurs on voudrait en vain s'en taire: ses
+écrits antérieurs à cette époque respiraient déjà l'amour de la liberté,
+et ceux qu'il composa depuis, tinrent toutes les promesses que l'auteur
+avait données jusqu'alors. Il célébra par une ode l'ouverture des
+états-généraux; et en même temps qu'il continuait d'insérer dans les
+journaux des articles de littérature, et qu'avec Framery, il publiait
+dans l'Encyclopédie méthodique, les premiers tomes du Dictionnaire de
+musique, il coopérait avec Cérutti et Rabaud Saint-Étienne, à la
+rédaction de la Feuille villageoise, destinée à répandre dans les
+campagnes des notions d'économie domestique et rurale, et la plus saine
+instruction civique. Les sages principes et le ton modéré de cette
+feuille, contrastaient avec la violence ou la feinte exaltation de la
+plupart des écrits périodiques du même temps. On attribue à Ginguené une
+brochure (de 156 pages in-8°.) imprimée en 1791, et intitulée de
+<i>l'autorité de Rabelais dans la révolution présente</i>; elle a eu, à cette
+époque beaucoup de succès: c'était un tissu d'extraits de ce facétieux
+écrivain, mais choisis avec goût, enchaînés avec art, et habilement
+traduits ou commentés quand ils avoient besoin de l'être. Un plus
+véritable ouvrage, publié sous le nom de Ginguené, en la même année, a
+pour titre: <i>Lettres sur les confessions de J.-J. Rousseau</i> (147 pages
+in-8°.). Ces lettres sont au nombre de quatre, et suivies de notes
+historiques: un éclatant et digne hommage y est rendu au génie et aux
+infortunes du citoyen de Genève. On y pourrait désirer un peu plus
+d'impartialité, et révoquer en doute les torts que Ginguené impute à
+D'Alembert et à quelques autres personnages. Pour ceux de Voltaire, ils
+sont publics; et ceux de Grimm, inexcusables: peut-être les uns et les
+autres ne sont-ils nulle part plus franchement exposés que dans ces
+lettres; mais il s'en faut que tous les soupçons de Jean-Jacques aient
+été aussi bien fondés que ceux-là; et il était possible d'examiner de
+plus près, de mieux éclaircir l'histoire des malheurs et des égaremens
+de cet illustre écrivain. Ce qu'on avouera du moins, en relisant ces
+quatre lettres, c'est qu'il y règne, malgré la douce élégance du style,
+une morale très-austère. La Harpe y a répondu avec plus de sécheresse
+que de logique, par des articles du Mercure de France, en 1792.</p>
+
+<p>Ginguené, dans cet ouvrage et dans la Feuille villageoise, avait trop
+ouvertement professé l'amour de la justice, la haine du désordre et des
+violences, pour échapper aux fureurs de l'ignoble tyrannie qui régna sur
+la France en 1793 et 1794. Comme son ami Chamfort, comme la plupart des
+hommes éclairés et vertueux de cette époque, il fut calomnié, espionné,
+arrêté et jeté dans les cachots. Sa carrière allait finir, si le jour de
+la délivrance se fût fait un peu plus long-temps attendre. Il sortit de
+sa prison tel qu'il y était entré, ami des lettres, des lois et de la
+liberté: comme il n'avait jamais fait de dithyrambe en l'honneur de
+l'anarchie, il ne se crut pas tenu de redemander le despotisme; et
+n'ayant jamais porté de bonnet rouge, il n'avait ni à déposer, ni à
+prendre la livrée d'aucune faction. Il retrouvait une patrie: il
+continua de la servir, et ne sentit pas le besoin de se venger autrement
+des insensés qui l'avaient opprimé comme elle.</p>
+
+<p>Chamfort ne survivait point à cet effroyable désastre: le premier soin
+de Ginguené fut d'honorer sa mémoire. Il recueillit et publia ses
+œuvres, en y joignant, sous le titre de notice, un tableau très-animé de
+sa vie, de ses travaux littéraires et de son caractère moral. Il l'a
+peint «excellent fils, ami sincère et dévoué, de la probité la plus
+intacte et du commerce le plus sûr; officieux et d'une délicatesse
+extrême dans la manière d'obliger, fier comme il faut l'être quand on
+est pauvre, mais aussi éloigné de l'orgueil que de la bassesse;
+désintéressé jusqu'à l'excès, et incapable de mettre un seul instant en
+balance ses avantages avec ceux de la vérité et de la justice.» Il
+appartient à ceux qui ont connu particulièrement Chamfort, de décider si
+ce portrait est fidèle; mais c'est bien sûrement celui de Ginguené
+lui-même.</p>
+
+<p>On avait commencé, en 1791, la collection des <i>Tableaux historiques de
+la révolution française</i>, et Chamfort avait fourni le texte des treize
+premières livraisons; Ginguené a continué ce travail jusqu'à la
+vingt-cinquième, et n'a point coopéré aux quatre-vingt-huit suivantes.
+Le projet de la <i>Décade philosophique</i> remonte aussi aux derniers jours
+de la vie de Chamfort, en avril 1793; Ginguené a été l'un des principaux
+rédacteurs de ce journal littéraire depuis 1795 jusqu'en 1807.</p>
+
+<p>Aussitôt après la chute de l'horrible décemvirat, la carrière des
+fonctions civiles s'ouvrit pour Ginguené: il devint membre de la
+commission exécutive d'instruction publique, et demeura le directeur
+général de cette branche d'administration, depuis le rétablissement du
+ministère de l'intérieur à la fin de 1795 jusqu'en 1797. On lui dut la
+réorganisation des écoles; et néanmoins, en remplissant des devoirs si
+graves avec tout le zèle qu'ils exigeaient, il trouvait encore des
+momens à consacrer à des compositions littéraires. Il a, dans cet
+intervalle, publié des observations sur l'un des ouvrages de Necker<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a>
+<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>,
+et coopéré aux travaux de l'Institut. Au moment où se formait cette
+société savante, il avait été appelé à y prendre place dans la classe
+des sciences morales et politiques. Quelquefois il a rempli, au sein de
+cette classe, la fonction de secrétaire, qui alors n'était point
+perpétuelle, et il y a lu divers morceaux qui depuis ont été insérés
+soit dans ses propres ouvrages, soit en des recueils académiques. Nous
+trouvons par exemple dans le tome VII des <i>Notices des manuscrits</i>, les
+résultats des recherches qu'il avait faites sur un poëme italien que
+l'on croyait inédit, et qu'on attribuait à Fédérico Frezzi, l'auteur du
+Quadrireggio, mais qui n'était réellement qu'une mauvaise copie du
+<i>Dittamondo</i>, de Fazio degli Uberti, depuis long-temps imprimé. Les
+erreurs commises sur ce point par le père Labbe, par le Quadrio, par
+Tiraboschi, sont relevées dans cette courte dissertation, avec une
+clarté parfaite et une élégance peu commune en de telles discussions.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5"
+name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5">
+(retour) </a> <i>De M. Necker et de son livre, intitulé: De la Révolution
+ française, par P.L. Ginguené, de l'Institut national de
+ France</i>. Paris, an V, in-8°., 94 pages extraites en grande
+ partie de la Décade. Il y a dans cet écrit quelques idées qui
+ se ressentent un peu trop de l'époque où il a été composé;
+ mais la note au bas des pages 77 et 78 offre un exposé
+ sincère de la conduite et des opinions politiques de
+ Ginguené; et les pages suivantes contiennent une excellente
+ critique littéraire du style, souvent fort étrange, de M.
+ Necker.</blockquote>
+
+<p>Ces deux années de la vie de Ginguené en ont été peut-être les plus
+heureuses; car il n'était distrait de ses études que par des fonctions
+publiques qui se rattachaient elles-mêmes aux sciences, aux lettres et
+aux arts. Vers la fin de 1797, il partit pour Turin en qualité de
+ministre plénipotentiaire de la France. S'il n'eût fallu, pour remplir
+cette mission difficile, que beaucoup de sagacité, d'urbanité et de
+franchise, il aurait pu s'y promettre des succès; mais s'il fallait de
+l'astuce et de la souplesse, c'étaient là des talens qui devaient lui
+manquer toujours et un art dont il n'avait pas fait l'apprentissage. Il
+ne passa que sept mois en Piémont, et à l'exception d'un voyage de
+quelques jours à Milan en 1798, il ne put exécuter le projet qu'il avait
+dès long-temps formé, de visiter toutes les parties de l'Italie. Il a
+exprimé ce regret en 1814 dans l'une des notes qui accompagnent ses
+poésies diverses. «Des travaux, dit-il, dont j'avais l'idée, et que j'ai
+publiés depuis, ont prouvé que ce n'était point une simple fantaisie de
+curieux que je voulais satisfaire. Des milliers de Français ont été
+envoyés dans cette Italie, dont la langue, les mœurs, la littérature,
+les arts leur étaient totalement étrangers: il était écrit que je
+n'aurais pas ce bonheur; et je mourrai probablement sans avoir vu le
+beau pays dont je me suis occupé toute ma vie.»</p>
+
+<p>De retour à Paris et à sa campagne de St.-Prix, Ginguené avait repris le
+cours de ses travaux paisibles, lorsqu'à la fin de l'année 1799, il fut
+élu membre du tribunat. Le devoir qu'il avait à remplir en cette qualité
+était de résister aux entreprises d'un ambitieux qui venait de s'emparer
+à main armée d'une magistrature suprême, et qui aspirait à concentrer en
+lui seul tous les droits et tous les pouvoirs. On voyait trop que ce
+parvenu n'aurait assez ni de probité, ni de lumières, pour mettre de
+lui-même un terme à ses usurpations au dedans, ni à ses conquêtes au
+dehors; et, qu'abandonné à son audace aveugle, il allait courir de
+succès en succès à sa perte, et compromettre, avec sa propre fortune,
+des intérêts bien plus chers, la liberté publique, l'indépendance, et,
+s'il se pouvait, l'honneur même de la nation française. Il s'agissait de
+le contenir au moins dans les limites légales de l'autorité, déjà
+beaucoup trop étendue, dont il venait de s'investir. Ginguené s'est
+montré fidèle à cette obligation sacrée: son caractère, ses opinions,
+ses habitudes morales l'entraînèrent et le fixèrent dans les rangs
+périlleux de l'opposition. Inaccessible aux séductions et supérieur aux
+menaces, il ne laissa aucun espoir d'obtenir de lui de lâches
+complaisances. S'il avait pu être tenté d'en avoir, il en eût été assez
+détourné par l'ignominie des faveurs même qui les devaient récompenser.
+On s'abuserait néanmoins si l'on supposait que ses efforts et ceux de
+ses collègues tendissent alors à renverser un gouvernement qu'ils
+s'étaient engagés à maintenir. C'est une idée qui ne vient pas aux
+hommes qui ont une conscience: leur respect pour les devoirs qu'ils ont
+consenti à s'imposer est la plus sûre des fidélités. Les circonstances
+déplacent les intérêts et les vains hommages; la loyauté seule enchaîne.
+Le but auquel aspirait Ginguené en 1800, 1801 et 1802, au sein du
+tribunat, était de conserver ce qui subsistait encore de lois, d'ordre
+et de liberté en France. Voilà ce qu'il voulait inflexiblement, ce qu'il
+réclamait en toute occasion, avec une énergie que l'on trouva
+importune. Son discours contre l'établissement des tribunaux spéciaux,
+c'est-à-dire inconstitutionnels et tyranniques, excita l'une des plus
+violentes colères de cette époque, et provoqua, au lieu de réponse, une
+invective grossière qui, dans le Journal de Paris, fut attribuée au
+héros accoutumé à vaincre toutes les résistances et toutes les libertés.
+Peu de mois après on commença l'épuration du tribunat, et Ginguené fut
+compris parmi les vingt premiers éliminés. Le héros daigna garder contre
+lui des ressentimens qui depuis s'amortirent tant soit peu, et ne
+s'éteignirent jamais. Ginguené, dans les quatorze années suivantes de sa
+vie, n'est plus rentré dans la carrière politique; mais il s'est élevé à
+des rangs de plus en plus honorables dans la république des lettres.</p>
+
+<p>Il commença, dans l'hiver de 1802 à 1803, au sein de l'Athénée de Paris,
+un cours de littérature italienne, qu'il reprit en 1805 et 1806, et qui
+attira toujours une grande affluence d'auditeurs. Beaucoup de
+littérateurs éclairés le suivaient assidûment, et y trouvaient, au
+milieu des plus agréables détails, cette exactitude sévère qui
+caractérise la véritable instruction, et dont les exemples avaient été
+jusqu'alors fort rares dans les chaires de littérature. Quelques-unes de
+ces leçons, celles qui se retrouvent dans une partie du premier volume
+de l'Histoire littéraire d'Italie, avaient été prononcées à l'Athénée,
+lorsqu'en 1803 un arrêté des consuls abrogea la loi qui avait organisé
+l'Institut, abolit la classe des sciences morales et politiques, et
+rétablit l'Académie française et l'Académie des inscriptions, sous les
+noms de classe de la langue et de la littérature française, et de classe
+d'histoire et de littérature ancienne. Peu de mois auparavant une
+commission avait été formée au sein de l'ancien Institut, pour rédiger
+un dictionnaire de la langue française; mais on feignit de trouver
+étrange que cette commission, dont Ginguené était membre, n'eût point
+achevé ce travail en une demi-année. On se plaignait sérieusement de
+cette lenteur, surtout dans le Journal de Paris, et on la présentait
+comme la plus décisive raison de ressusciter une académie française, qui
+serait bien plus diligente, et qui en effet n'a cessé, depuis 1803
+jusqu'à ce jour, de préparer une édition nouvelle de ce dictionnaire.
+Lorsqu'on publia en 1803 la première liste de la classe de littérature
+française, plusieurs personnes croyaient y rencontrer le nom de
+Ginguené, se figurant qu'il y était assez appelé par le genre de ses
+talens, de ses études et de ses ouvrages; mais les rédacteurs de ces
+listes en avaient jugé autrement. On pourrait observer que parmi les
+membres de l'Institut, qui alors réglaient ainsi les rangs de leurs
+confrères, figuraient quelques-uns de ceux qui depuis ont été exclus de
+l'une et de l'autre de ces académies; mais remarquons seulement qu'ils
+avaient omis le nom de Ginguené même sur le tableau des membres de la
+classe d'histoire et de littérature ancienne, en sorte qu'il ne se
+retrouvait nulle part; exclusion qui eût été par trop honorable,
+puisqu'elle eût été l'unique<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a>
+<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>. Ce n'était qu'une inadvertance, malgré
+le soin extrême qu'on avait apporté à cette classification. Il advint
+que David Leroi et l'ex-bénédictin Poirier, compris dans ce premier
+tableau, moururent fort peu de jours après sa publication, et laissèrent
+deux places vacantes. On remplit l'une par le nom de Ginguené, et M.
+Joseph Bonaparte fut appelé, <i>par voie d'élection</i>, à la seconde.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6"
+name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a href="#footnotetag6">
+(retour) </a> On dit qu'un homme de cour alors puissant, était allé
+ visiter dans les bureaux de l'intérieur la liste du nouvel
+ institut, et en avait effacé le nom de Ginguené pour y mettre
+ le sien propre.</blockquote>
+
+<p>Ginguené, dès 1803, lut à la classe de littérature ancienne les premiers
+chapitres de son histoire littéraire d'Italie; il voulait profiter des
+lumières de ses collègues, surtout en ce qui concernait la littérature
+arabe dans le quatrième de ces chapitres; et il eût continué ces
+lectures, s'il n'eût craint de s'engager peut-être en d'inutiles
+controverses: plus tard, il a lu à cette compagnie savante les articles
+relatifs à Machiavel et à l'Alamanni, insérés depuis dans les tomes VIII
+et IX de son ouvrage. La classe de littérature ancienne avait aussi
+entendu la lecture de sa traduction en vers du poëme de Catulle sur les
+noces de Thétis et de Pélée, ainsi que la préface qui contient
+l'histoire critique de ce poëme. Tout ce travail a été publié en 1812
+avec des corrections, des additions, des notes et le texte latin<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a>
+<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7"
+name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a href="#footnotetag7">
+(retour) </a> A Paris, chez MM. Michaud, in-18, 252 pages.</blockquote>
+
+<p>La <i>Décade</i>, continuée depuis 1805, sous le titre de <i>Revue</i>, fut
+supprimée en 1807, au grand regret de tous les amis des lettres et de la
+saine critique. Ginguené a coopéré depuis à quelques autres journaux
+littéraires; mais la classe de littérature ancienne le chargea, en cette
+même année 1807, de travaux plus importans. L'un consistait à rédiger
+chaque année l'analyse de tous les mémoires lus dans son sein; il a
+pendant sept ans rempli cette tâche. Il lisait ces exposés aux séances
+publiques annuelles, et leur donnait un peu plus d'étendue en les
+livrant à l'impression Réunis, ils offrent un précis historique des
+travaux de cette compagnie depuis 1807 jusqu'en 1813<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a>
+<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>, et il serait
+superflu d'ajouter que la clarté de la diction et l'élégance des formes
+y conservent partout aux matières ce qu'elles ont d'importance et
+d'intérêt. En même temps, Ginguené avait été nommé membre de la
+commission établie pour continuer l'histoire littéraire de la France,
+dont il existait douze tomes in-4°., publiés par les Bénédictins. Les
+quatre derniers ne correspondaient encore qu'à la première moitié du
+douzième siècle; et pour atteindre l'année 1200, sans changer de
+méthode, il a fallu composer trois autres volumes qui ont paru en 1814,
+1817 et 1820. Tous trois contiennent plusieurs morceaux de Ginguené;
+morceaux qui par la nature même de leurs sujets, tiennent de plus près
+que beaucoup d'autres aux annales de la littérature française proprement
+dite; car ils concernent les trouvères et les troubadours. Ginguené
+avait déjà rattaché l'histoire des poëtes provençaux à celle des poëtes
+italiens, dans le troisième chapitre de son grand ouvrage: il fait ici
+plus particulièrement connaître la vie et les productions d'environ
+quarante troubadours du douzième siècle, tels que Guillaume IX, comte de
+Poitou, Arnauld Daniel, Pierre Vidal, etc. Il a consacré dans ce même
+recueil de pareils articles aux trouvères, c'est-à-dire aux poëtes
+français ou anglo-normands de cette même époque, par exemple à Benoît de
+Sainte-Maure, Chrétien de Troyes, Lambert Li-Cors, Alexandre de Paris.
+Ajoutons que presque toutes les notices relatives à des poëtes latins
+dans ces trois volumes sont aussi de Ginguené; on y peut distinguer
+celles qui concernent Léonius, Pierre le Peintre, et Gautier, l'auteur
+de l'Alexandréide.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8"
+name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a href="#footnotetag8">
+(retour) </a> Ces exposés analytiques ont été continués en 1814 et 1815
+ par le rédacteur de cette notice.</blockquote>
+
+<p>Pour se délasser d'études si sérieuses, Ginguené composait des fables
+qu'il a publiées au nombre de cinquante en 1810<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a>
+<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>. Les sujets, presque
+tous empruntés d'auteurs italiens, Capaccio, Pignotti, Bertola, Casti,
+Gherardo de' Rossi, Giambattista Roberti, se sont revêtus, en passant
+dans notre langue, de formes aimables et piquantes. En ce genre
+difficile, la plus grande témérité est d'imiter Lafontaine; il est moins
+périlleux et plus modeste d'essayer de faire autrement que lui, et c'est
+ce qu'a tenté Ginguené, avec un succès peu éclatant, mais réel et
+supérieur peut-être à celui qu'il s'était promis; car il n'avait cherché
+que son propre amusement dans ces compositions ingénieuses. On s'aperçut
+du caractère épigrammatique de ces apologues; le journal de Paris en
+dénonça cinq ou six et accusa l'auteur d'avoir de l'humeur contre
+quelqu'un. Ginguené avait pourtant soumis son recueil de fables à la
+censure qui en avait supprimé six, et mutilé deux ou trois autres; il a
+depuis, en 1814, réparé ces altérations et ces omissions en publiant dix
+fables nouvelles<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a>
+<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a> avec les poésies diverses ci-dessus indiquées.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9"
+name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a href="#footnotetag9">
+(retour) </a> A Paris, chez MM. Michaud frères, in-18, 247 pages.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10"
+name="footnote10"><b>Note 10: </b></a><a href="#footnotetag10">
+(retour) </a> Ibid. in-18, 306 pages.</blockquote>
+
+<p>Une édition des poëmes d'Ossian, traduits par Letourneur, parut en 1810,
+ayant pour préliminaire un mémoire de Ginguené sur l'état de la question
+relative à l'authenticité de ces productions; c'est un excellent morceau
+d'histoire littéraire<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a>
+<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a> où tous les faits sont impartialement exposés,
+et dont la conclusion est que probablement ces poésies ont été composées
+en effet par un ancien barde. En 1811, il prit soin de l'édition des
+Œuvres du poëte Lebrun, et y attacha une notice historique, où se
+reconnaît le langage de la vérité et de la justice autant que celui de
+l'amitié. Les quatre premiers volumes de la Biographie universelle,
+publiés aussi en 1811, contenaient plusieurs articles de Ginguené, qui
+n'a pas cessé depuis de coopérer à ce recueil, le plus vaste, le plus
+riche, et le plus varié qui existe en ce genre. Les morceaux qu'il y a
+fournis se prolongent jusqu'au trente-quatrième volume, imprimé en 1823.
+Il est vrai que les sujets sont quelquefois les mêmes qu'en certaines
+parties de son histoire littéraire d'Italie; mais cette histoire finit
+avec le seizième siècle, et c'est fort souvent à des littérateurs
+italiens des trois siècles suivans que se rapportent les articles qu'il
+a insérés dans la Biographie<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a>
+<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>. Réunis et disposés dans l'ordre
+chronologique, ils offriraient une esquisse des annales de la
+littérature italienne depuis l'an 1600 jusqu'à nos jours et formeraient
+une sorte de supplément au principal ouvrage de Ginguené.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11"
+name="footnote11"><b>Note 11: </b></a><a href="#footnotetag11">
+(retour) </a> Il en a été tiré des exemplaires particuliers en 36
+ pages in-8°.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12"
+name="footnote12"><b>Note 12: </b></a><a href="#footnotetag12">
+(retour) </a> Tels sont les articles: L. Adimari, Alfieri,
+ Algarotti... Bandini, Bianchini... Calogera, Casti, Chiari...
+ Fabroni, Facciolato, Filangieri, Filicaia, Fontanini,
+ Forcellini... Galiani, Goldoni... et un très-grand nombre
+ d'autres. Ginguené a d'ailleurs fourni à ce recueil des
+ articles étrangers à la littérature italienne, par exemple
+ ceux de Chamfort et de Cabanis.</blockquote>
+
+<p>Les trois premiers volumes de cet ouvrage ont paru en 1811; les deux
+suivans, en 1812; le sixième, en 1813<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a>
+<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>; et les trois derniers, en
+1819, après la mort de l'auteur. Le septième est tout entier de lui, à
+l'exception de quelques pages. Mais il n'y a guère qu'une moitié, tant
+du huitième que du neuvième, qui lui appartienne. L'autre moitié est de
+M. Salfi, qui, par ces supplémens, et par un tome dixième de sa
+composition, imprimé en 1823, a complété les annales littéraires de
+l'Italie jusqu'à la fin du seizième siècle. L'accueil honorable que
+l'ouvrage de Ginguené a reçu en France, en Italie, en Allemagne, en
+Angleterre, les traductions qui en ont été faites, et la seconde édition
+qu'on en donne aujourd'hui, quatre ans après la publication des derniers
+tomes de la première, ne nous laissent rien à dire ici sur le mérite de
+ces neuf volumes. Il paraît que le public leur assigne un rang fort
+élevé parmi les livres composés en prose française au dix-neuvième
+siècle; qu'il y trouve un heureux choix de détails et de résultats, de
+faits historiques et d'observations littéraires. Tiraboschi, dans une
+bien plus volumineuse histoire, n'avait guère recueilli que des faits;
+Ginguené y a su joindre, en un bien moindre espace, des considérations
+neuves et des analyses profondes. Il s'était donné une très-riche
+matière: il l'a disposée avec méthode, et sans chercher à la parer, il
+s'est appliqué et il a réussi à lui conserver toute sa beauté naturelle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13"
+name="footnote13"><b>Note 13: </b></a><a href="#footnotetag13">
+(retour) </a> A cette époque, le vice roi d'Italie fit remettre à
+ Ginguené une médaille d'or où sont gravés ces mots: <i>Al
+ Cavaliere P.L. Ginguené, dell' Istituto di Francia, ben
+ merito dell' Italiana letteratura. Decretuta dal vice-ré
+ d'Italia, il di 28 maggio 1813.</i></blockquote>
+
+<p>Cependant lorsqu'après la publication et le succès des six premiers
+volumes, quelques-uns de ses amis, membres de l'Académie française,
+s'avisèrent de le porter à une place vacante dans cette compagnie, et
+lorsque, l'ayant fait consentir à cette candidature, ils croyaient avoir
+vaincu le plus grand obstacle, on ne le jugea pas digne encore d'un si
+grand honneur; et puisqu'il le faut avouer, il fut si peu sensible à ce
+déplaisir, que personne en vérité n'eut à regretter ni à se réjouir de
+le lui avoir donné: on l'avait, de tout temps, fort accoutumé à ces
+mésaventures. Présenté une fois par l'Institut, une autre fois par le
+Collége royal de France, pour remplir des chaires vacantes dans ce
+dernier établissement, il n'obtint ni l'une ni l'autre, quoiqu'il eût
+déjà montré à l'Athénée de Paris comment il savait remplir ce genre de
+fonctions. Quant aux pures faveurs, grandes ou petites, hautes ou
+vulgaires, il ne songeait point à les demander, et l'on s'abstenait de
+les lui offrir. Il n'était pas membre de la Légion-d'Honneur; mais enfin
+pourtant on l'inscrivit dans l'ordre demi-étranger de la Réunion; et
+cette distinction pouvait le flatter, comme moins prodiguée alors en
+France, et comme ayant quelque analogie avec ses ouvrages. On permit
+d'ailleurs aux académies de Turin et de la Crusca à Florence de le
+placer au nombre de leurs associés. En ses qualités de Breton, et de
+littérateur fort instruit, il était membre de l'académie celtique de
+Paris et de plusieurs autres.</p>
+
+<p>Au milieu des bouleversemens politiques et des intrigues littéraires, il
+a joui d'un bonheur inaltérable qu'il trouvait dans ses travaux, dans
+ses livres, au sein de sa famille et dans la société de ses amis. Il
+s'était composé une très-bonne plutôt qu'une très-belle bibliothèque,
+qui embrassait tous les genres de ses études, et dont un tiers à peu
+près consistait en livres italiens, au nombre d'environ 1,700 articles
+ou 3,000 volumes. Floncel et d'autres particuliers avaient possédé des
+collections plus amples, beaucoup plus riches et réellement bien moins
+complètes. La bibliothèque entière de Ginguené a été vendue à un seul
+acquéreur, qui l'a transportée en Angleterre. Elle était, avec sa
+modeste habitation de Saint-Prix, à peu près toute sa fortune, acquise
+par quarante-quatre années de travaux assidus, et par une conduite
+constamment honorable. La liste des amis d'un homme tel que lui n'est
+jamais bien longue; mais il eut le droit et le bonheur d'y compter
+Chamfort, Piccini, Cabanis, Parny, Lebrun, Chénier, Ducis, Alphonse
+Leroi, Volney, pour ne parler que de ceux qui ne sont plus et qui ont
+laissé comme lui d'immortels souvenirs. Tous leurs succès étaient pour
+lui, plus que les siens propres, de vives jouissances: mais il survivait
+à la plupart d'entre eux, et ne s'en consolait que par les hommages
+qu'obtenait leur mémoire, et qu'en voyant renaître dans les générations
+nouvelles, des talens dignes de remplacer les leurs. Entre les
+littérateurs jeunes encore, lorsqu'il achevait sa carrière, et dont les
+essais lui inspiraient de hautes espérances, on ne se permettra de
+nommer ici que M. Victorin Fabre, qu'il voyait avancer d'un pas rapide
+et sûr dans la route des lumières, du vrai talent et de l'honneur.</p>
+
+<p>Ginguené n'avait point d'enfans; mais depuis 1805, il était devenu le
+tuteur, le père d'un orphelin anglais. Ces soins, cette tendresse, et
+les progrès de l'élève qui s'en montrait digne, ont jeté de nouveaux
+charmes sur les onze dernières années de Ginguené. Le sort, qui l'avait
+trop souvent maltraité, lui <i>devait cette indemnité</i>, dit-il lui-même,
+dans l'une des trois épîtres en vers adressées par lui à James Parry:
+c'est le nom de cet excellent pupille, dont les vertus aujourd'hui
+viriles honorent et reproduisent celles de son bienfaiteur. Il lui
+disait encore dans cette épître:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Tu vis ton ami, sans faiblesse,<br>
+ Subir un sort peu mérité,<br>
+ Mais tu ne vis point sa fierté<br>
+ Se soumettre à la vanité<br>
+ Du pouvoir ou de la richesse;<br>
+ Ni celle de qui la bonté,<br>
+ L'esprit et l'amabilité<br>
+ Sur mes jours répandent sans cesse<br>
+ Une douce sérénité,<br>
+ Flétrir, même par sa tristesse,<br>
+ Notre honorable adversité.
+</div></div>
+
+<p>Ginguené avait choisi, dans sa propre famille, l'épouse que ces derniers
+vers désignent, et à laquelle il n'a jamais cessé de rendre grâces de
+tout ce qu'il avait retrouvé de paix, de bonheur même, au sein des
+disgrâces et des infortunes.</p>
+
+<p>On s'est borné, dans cette notice, à recueillir les faits dont on avait
+une connaissance immédiate, et surtout ceux que Ginguené atteste dans
+ses propres écrits. Trois de ses amis, MM. Garat, Amaury Duval et Salfi,
+ont déjà rendu de plus dignes hommages à sa mémoire: M. Garat, dans un
+morceau imprimé à la tête du catalogue de la bibliothèque de
+Ginguené<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a>
+<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>; M. Amaury Duval, dans les préliminaires du tome XIV de
+<i>l'Histoire littéraire de la France</i><a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a>
+<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>; M. Salfi, à la fin du tome X
+de l'<i>Histoire littéraire d'Italie</i><a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a>
+<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>. On doit infiniment plus de
+confiance à ces trois notices qu'aux articles qui concernent Ginguené,
+soit dans les recueils biographiques, soit aussi dans certains mémoires
+particuliers; par exemple, dans les relations que lady Morgan a
+intitulées <i>la France</i>. Cette dame, en 1816, a visité Ginguené dans son
+village de Saint-Prix, qu'elle appelle Eaubonne. Elle rapporte que,
+pressé de composer des vers contre Bonaparte déchu, il répondit qu'il
+laissait ce soin à ceux qui l'avaient loué tout puissant; et il paraît
+certain qu'il fit en effet cette réponse: elle convenait à son esprit et
+à son caractère. Mais lady Morgan ajoute que dans les cercles de gens
+éclairés, on ne prononçait jamais son nom qu'en y ajoutant une épithète
+<i>charmante</i>, qu'on ne l'appelait que <i>le bon Ginguené</i>. Il était sans
+doute du nombre des meilleurs hommes, mais non pas tout-à-fait de ceux
+auxquels on attribue tant de bonhomie. Exempt de méchanceté, il ne
+manquait ni de fierté ni de malice, et ne tolérait jamais dans ses
+égaux, jamais surtout dans ceux qui se croyaient ses supérieurs, aucun
+oubli des égards qui lui étaient dus, et que de son côté il avait
+constamment pour eux; car personne ne portait plus loin cette politesse
+exquise et véritablement française, qui n'est au fond que la plus noble
+et la plus élégante expression de la bienveillance. On le disait fort
+<i>susceptible</i>, à prendre ce mot dans une acception devenue, on ne sait
+trop pourquoi, assez commune, et dans laquelle il l'a employé lui-même
+en parlant de Jean-Jacques Rousseau. Mais quoiqu'il ait excusé les
+soupçons et presque les visions de cet illustre infortuné, il n'avait
+assurément pas les mêmes travers, et ne s'offensait que des torts réels.
+Il ne souffrait aucun procédé équivoque, et voulait qu'on eût avec lui
+autant de loyauté, autant de franchise, qu'il en portait lui-même dans
+toutes les relations sociales. Il n'y avait là que de l'équité; mais
+c'était, il faut en convenir, se montrer fort exigeant, ou fort en
+arrière des progrès que la <i>civitisation</i> venait de faire, de 1800 à
+1814.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14"
+name="footnote14"><b>Note 14: </b></a><a href="#footnotetag14">
+(retour) </a> A Paris, chez Merlin, 1817, in-8°. Pages xxiv et 352.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15"
+name="footnote15"><b>Note 15: </b></a><a href="#footnotetag15">
+(retour) </a> A Paris, chez Firmin Didot, 1817, in-4°. Tous les
+ exemplaires de ce volume ne contiennent pas la notice de M.
+ Amaury Duval sur Ginguené.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16"
+name="footnote16"><b>Note 16: </b></a><a href="#footnotetag16">
+(retour) </a> P. 467-519.</blockquote>
+
+<p>Sa constitution physique, quoique très-saine, n'était peut-être point
+assez forte pour supporter sans relâche les travaux auxquels
+l'enchaînaient ses goûts et ses besoins. Sa santé avait paru s'altérer,
+peu après son retour de Turin. Un mal d'yeux en 1801 l'avait forcé
+d'interrompre ses études chéries; l'affaiblissement d'un organe dont il
+faisait un si grand usage, eût été pour lui un accablant revers: il dut
+à son ami Alphonse Leroi une guérison prompte et complète; mais il
+essuya en 1804 une maladie plus grave, et ne se rétablit qu'à Laon où il
+passa un mois chez l'un de ses frères. Il retomba neuf ans plus tard
+dans un état de dépérissement et de langueur dont il ne s'est point
+relevé, et qui laissait néanmoins à ses facultés intellectuelles et
+morales toute leur énergie et toute leur activité. Les événemens de 1814
+le délivrèrent de son plus mortel chagrin, et le ranimèrent en lui
+inspirant de l'espoir. En 1815, il fit un voyage en Suisse, où il eût
+retrouvé la santé, si le mouvement, les distractions et les soins de
+l'amitié avaient pu la lui rendre. Il revint languissant, traversa
+pourtant encore un hiver, durant lequel il composa quelques-uns des
+derniers chapitres de son ouvrage. Au printemps de 1816, il revit sa
+délicieuse campagne, qui n'avait rien de <i>romantique</i>, quoi qu'en dise
+lady Morgan, mais dont l'heureuse <i>position était</i>, disait il, <i>toujours
+nouvelle pour lui</i>. Selon sa coutume, il y prolongea son séjour jusqu'au
+milieu de l'automne, et mourut à Paris, le 16 novembre 1816. Ses
+funérailles ont été célébrées le 18, et l'un de ses confrères a prononcé
+sur sa tombe le discours suivant:</p>
+
+<p>«Messieurs, l'un des services que M. Ginguené a rendu aux lettres a été
+d'honorer la mémoire de plusieurs écrivains qui lui ressemblaient par
+l'étendue des lumières et par les grâces de l'esprit, et qui avaient,
+comme lui, consacré de longs travaux et de rares talens au maintien du
+bon goût et aux progrès des connaissances utiles. Je laisse à ses
+pareils le soin et l'honneur de le louer dignement; je voudrais
+seulement exprimer les regrets profonds qui amènent ici ses amis et ses
+confrères, et que vont partager en France, en Italie, tous les hommes de
+bien qui cultivent et chérissent les lettres. Le monument qu'il a élevé
+à la gloire de la littérature italienne enorgueillira aussi la nôtre,
+alors même qu'il n'aurait pas eu le temps d'en achever les dernières
+parties. Mais, quoique ce grand et bel ouvrage surpasse toutes ses
+autres productions, il ne les effacera point; elles auraient suffi pour
+assurer au nom de M. Ginguené un rang distingué parmi les noms des
+critiques judicieux, des poëtes aimables et des écrivains habiles.
+L'Académie dont il était membre sait quel intérêt il prenait aux
+recherches savantes dont elle s'occupe. Il en a, durant sept années,
+recueilli, rapproché, exposé les résultats. Ceux de ses confrères qui
+travaillaient avec lui à l'histoire littéraire de la France,
+n'oublieront jamais ce qu'il apportait dans leurs conférences, de
+lumières et d'aménité, de sagesse et de modestie. Un esprit délicat, une
+âme sensible, des affections douces tempéraient et n'altéraient point la
+franchise de son caractère. Des fonctions publiques remplies avec une
+probité sévère, des infortunes supportées sans faiblesse et sans
+ostentation, des amitiés persévérantes à travers tant de vicissitudes,
+toutes les épreuves et toutes les habitudes qui peuvent honorer la vie
+d'un homme de lettres, ont rempli la sienne; et la veille du jour qui
+l'a terminée, ses traits décolorés restaient empreints de la sérénité
+d'une conscience pure. Les restes de sa gaîté douce et ingénieuse
+animaient encore ses regards et ses discours. Mais on l'entendait
+surtout rendre grâces à sa respectable épouse de tout le bonheur qu'elle
+n'avait cessé de répandre sur sa vie, et qu'elle étendait sur ses
+derniers momens. Je dis le bonheur, car je pense, à l'honneur des
+lettres, de la probité, de l'amitié et des affections domestiques, que
+M. Ginguené a été heureux, quoique les occasions de ne pas l'être ne lui
+aient jamais manqué. Messieurs, nous déposons ici les restes de l'un des
+meilleurs hommes que la nature et l'étude aient formés pour la gloire de
+notre âge et pour l'instruction des âges futurs.»</p>
+
+<p>Le tombeau de Ginguené, au jardin du père La Chaise, est placé près de
+ceux de Delille et de Parny; l'inscription qu'on y lit est celle qu'il
+avait composée lui-même et qui termine l'une de ses pièces de vers:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Celui dont la cendre est ici,<br>
+ Ne sut, dans le cours de sa vie,<br>
+ Qu'aimer ses amis, sa patrie,<br>
+ Les arts, l'étude et sa Nancy<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a>
+<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>.<br>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17"
+name="footnote17"><b>Note 17: </b></a><a href="#footnotetag17">
+(retour) </a> Prénom de madame Ginguené.</blockquote>
+<br><br><br>
+
+<h2>HISTOIRE LITTÉRAIRE</h2>
+
+<h1>D'ITALIE.</h1>
+<hr class="full"><br>
+
+<h2>PREMIÈRE PARTIE.</h2>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<h3>CHAPITRE I<sup>er</sup>.</h3>
+
+<p><i>État de la littérature latine et grecque à l'avénement de Constantin;
+effets de la translation du siége de l'empire; littérature
+ecclésiastique; son influence; invasion des Barbares; ruine totale des
+Lettres</i>.</p>
+<br>
+
+<p>On attribue généralement l'affaiblissement, et ensuite l'entière
+destruction des lumières et des lettres en Europe, à trois causes: à la
+translation du siége de l'Empire, faite par Constantin, de Rome à
+Constantinople; à la chute de l'empire d'Occident, suite inévitable du
+démembrement qu'il en avait fait; enfin aux invasions et à la longue
+domination des Barbares en Italie. Mais avant Constantin, la décadence
+étai déjà sensible. On serait tenté de croire, que, quand même aucune de
+ces trois causes n'eût existé, les lettres n'en étaient pas moins
+menacées d'une ruine totale, et que la barbarie eût enfin régné, même
+sans l'intervention des Barbares.</p>
+
+<p>Sous cette longue suite d'Empereurs, qui depuis Commode, indigne fils du
+sage Marc-Aurèle, montèrent sur le trône et en furent précipités, au gré
+de la soldatesque prétorienne, devenue l'arbitre de l'Empire, il y eut
+encore beaucoup de poètes, d'orateurs, d'historiens. Les lectures, les
+récitations publiques dans l'Athénée de Rome, et la célébration, sous
+Alexandre Sévère, des jeux du Capitole, dans lesquels les orateurs et
+les poètes se disputaient des pris, et recevaient des couronnes; et les
+traces que l'on retrouve de ces jeux sous Maximin, son successeur; et
+les cent poètes que l'on voit employés sous Gallien à l'épithalame de
+ses petits-fils, prouvent que la Poésie attirait encore les regards.
+Mais que nous reste-t-il de tout ce qu'elle produisit alors? Un poëme
+didactique de Sammonicus<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a>
+<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>, ou plutôt un recueil de vers assez
+médiocres sur la Médecine; un poëme beaucoup meilleur de Némésien sur la
+Chasse, et ses quatre églogues que l'on y joint ordinairement; enfin les
+sept églogues de Calpurnius, ami de Némésien, à qui il les a dédiées;
+voilà tout ce qui nous reste d'un si long espace de temps; et, si l'on
+en excepte les deux autres poëmes que ce même Némésien avait aussi
+composés, l'un sur la Pêche, et l'autre sur la Navigation<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a>
+<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>, nous ne
+voyons de trace d'aucun autre ouvrage que nous ayons à regretter.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18"
+name="footnote18"><b>Note 18: </b></a><a href="#footnotetag18">
+(retour) </a> Q. Sérénus Sammonicus, qu'Antonin Caracalla admettait à
+ sa table, et qu'il y assassina lâchement. C'était alors le
+ plus savant des Romains. Il avait composé plusieurs ouvrages
+ de physique, de mathématiques et de philologie: son poëme
+ seul est resté. (Voy. Fabricius, <i>Bibl. lat.</i>)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19"
+name="footnote19"><b>Note 19: </b></a><a href="#footnotetag19">
+(retour) </a> Vopiscus <i>in Caro</i>, c. II.</blockquote>
+
+<p>Le changement qui s'était fait dans la forme du gouvernement avait
+détruit l'Eloquence. Le panégyrique y est moins propre que les
+discussions libres de la tribune sur les grands intérêts de la patrie.
+Un certain Cornelius Fronton, l'un des panégyristes d'Antonin, fit
+cependant école et même secte, puisqu'on appela Frontoniens ceux qui
+voulaient imiter son style<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a>
+<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>. Un orateur du quatrième siècle<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a>
+<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a> osa
+bien l'appeler, <i>non le second, mais l'autre honneur de l'éloquence
+romaine</i><a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a>
+<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>; mais il ne nous reste rien de ce Fronton qui puisse nous
+servir de point de comparaison entre lui et l'Orateur dont le nom est
+devenu celui de l'éloquence même. Il est à croire que les siècles
+suivant y auront vu quelque différence, et qu'on se sera promptement
+lassé de copier les panégyriques de l'un, tandis que les copies
+multipliées des ouvrages de l'autre en ont dérobé la plus grande partie
+aux ravages du temps. Aulu-Gelle et d'autres auteurs parlent bien encore
+de quelques orateurs ou rhéteurs, mais il ne s'est conservé d'eux que
+leurs noms, trop obscurs pour qu'il ne soit pas inutile de les rappeler
+ici. Des sophistes grecs s'étaient alors emparés de toutes les écoles.
+Leur exemple ne valait sans doute pas mieux que leurs leçons; et il est
+probable qu'ils ressemblaient en éloquence à Démosthènes comme Frotnon à
+Cicéron.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20"
+name="footnote20"><b>Note 20: </b></a><a href="#footnotetag20">
+(retour) </a> Sidon. Apollin., lib. I, Epist. I.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21"
+name="footnote21"><b>Note 21: </b></a><a href="#footnotetag21">
+(retour) </a> Eumène.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22"
+name="footnote22"><b>Note 22: </b></a><a href="#footnotetag22">
+(retour) </a> <i>Romanœ eloquentiœ, non secundum, sed alterum decus</i>.
+ (Panegyr. Constantio, XIV.)</blockquote>
+
+<p>Dans l'Histoire, les six auteurs de celle des empereurs<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a>
+<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>, appelée
+vulgairement l'histoire Auguste, sont tout ce qui nous reste en langue
+latine, quoiqu'il en ait existé alors un plus grand nombre. Depuis que
+Suétone avait donné l'exemple de transmettre à la postérité les petits
+détails de la vie privée, il était naturel qu'il se trouvât plus
+d'historiens, ou d'hommes qui se crussent capables de l'être; mais le
+temps a fait justice d'eux et de leurs ouvrages. Il a respecté plusieurs
+historiens grecs, qui écrivirent dans leur langue; mais à Rome, et dont
+quelques uns prirent pour sujets les faits de l'histoire grecque,
+d'autres les événements romains, soit des époques antérieures soit de
+leur temps. Arrien de Nicomédie, Elien, Appien d'Alexandrie, Diogène
+Laërce; Polyen, qui précédèrent de peu de temps cette époque, Dion
+Cassius, Hérodien et quelques autres, sans pouvoir être comparés aux
+premiers historiens de la Grèce, ont sur les latins du même temps une
+grande supériorité. Leur belle langue du moins conservait encore son
+génie et son éloquence, tandis que la langue latine s'altérait de jour
+en jour par cette affluence d'étrangers qui remplissaient Rome, et que
+des soldats étrangers créés empereurs y attiraient sans cesse à leur
+suite.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23"
+name="footnote23"><b>Note 23: </b></a><a href="#footnotetag23">
+(retour) </a> Ælius Spartianus, Julius Capitolinus, Ælius Lampridius,
+ Vulcatius Gallicanus, Trebellius Pollion et Flavius Vopiscus.</blockquote>
+
+<p>A l'égard des philosophes, on sait que plusieurs tenaient école à Rome,
+que leurs disciples allaient tous les jours les entendre et disputer
+entre eux dans le temple de la Paix<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a>
+<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>; mais rien n'est venu jusqu'à
+nous, ni des écoliers ni des maîtres. C'est cependant au commencement de
+cette époque que Plutarque, qui suffirait seul pour l'illustrer,
+écrivait en grec à Rome; c'est alors que s'élevait à Alexandrie la
+fameuse école des Electiques, fondée par Potamon et par Ammonius, dont
+Plotin et Porphyre furent les disciples, école qui, secouant le joug de
+toutes les anciennes sectes philosophiques, recueillait de chacune ce
+qui lui paraissait le plus conforme à la raison et à la vérité. Elle fut
+sans doute connue à Rome, mais on ne voit pas qu'aucun Romain en ait
+soutenu les opinions. Les Romains n'avaient rien été qu'à l'imitation
+des Grecs. Les lettres romaines n'existaient plus, et dans plusieurs
+parties, les lettres grecques florissaient encore: c'était un ruisseau
+tari avant sa source.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24"
+name="footnote24"><b>Note 24: </b></a><a href="#footnotetag24">
+(retour) </a> Gallien, <i>de libr. prop.</i></blockquote>
+
+<p>La Jurisprudence seule continuait de fleurir. Les lois se multipliant
+avec les empereurs, la science dont elles étaient l'objet, devenait
+malheureusement plus propre à exercer l'esprit. Entre plusieurs noms qui
+furent illustres à cette époque et qui le sont encore, on distingue
+surtout ceux de Papinien et d'Ulpien. Le premier, pour récompense de ses
+travaux et plus encore de ses vertus, fut assassiné par l'ordre de
+Caracalla; le second, exilé de la cour par Héliogabale, rappelé par
+Alexandre Sévère, admis dans sa confiance la plus intime, ne put être
+défendu par lui de la fureur des soldats prétoriens, qui le massacrèrent
+sous les yeux de leur empereur, ou plutôt sous sa pourpre même, dont
+Alexandre s'efforçait de le couvrir.</p>
+
+<p>Enfin la décadence littéraire, qui se faisait sentir dès le commencement
+de cette époque, nous est prouvée par l'un des ouvrages mêmes les plus
+précieux qui nous en soient restés, par les Nuits attiques du
+grammairien Aulu-Gelle. A l'exception du philosophe Favorinus, son
+maître, auteur de ce beau discours adressé aux mères pour les engager à
+nourrir leurs enfans, de qui Aulu-Gelle nous parle-t-il, sinon de
+quelques grammairiens ou rhéteurs, aujourd'hui très-obscurs, et qui,
+faute d'orateurs et de poètes, occupaient alors l'attention publique? Ce
+Sulpicius Apollinaire qu'il nous vante<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a>
+<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>, et qui se vantait lui-même
+d'être le seul qui pût alors entendre l'histoire de Salluste, nous
+prouve par ce trait même, combien les Romains étaient déchus de leur
+gloire littéraire, et, si j'ose ainsi parler, de leur propre langue.
+Aulu-Gelle en déplore souvent la corruption et la décadence. Du reste,
+tous les savants qui figurent dans ses Nuits attiques, et c'étaient les
+plus célèbres, qui fussent alors à Rome, paraissaient presque toujours
+occupés de recherches pénibles sur des questions purement grammaticales
+de peu d'importance; et l'on y voit un certain esprit de petitesse, bien
+éloigné de la manière de penser grande et sublime des anciens
+Romains<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a>
+<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25"
+name="footnote25"><b>Note 25: </b></a><a href="#footnotetag25">
+(retour) </a> Liv. XVIII, c. 4; liv. XX, c. 5.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26"
+name="footnote26"><b>Note 26: </b></a><a href="#footnotetag26">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>Stor. della Lett. ital.</i>, t. II, liv. II,
+ c. 8.</blockquote>
+
+<p>La science du grammairien embrassait alors tout ce que nous appelons
+aujourd'hui la critique. Tandis que la critique s'occupe des auteurs
+vivants, elle est une preuve de plus des richesses littéraires du temps:
+elle est elle-même une branche de ces richesses, pourvu qu'elle soit
+éclairée, équitable et décente. Mais lorsque chez une nation et à une
+époque quelconque, la critique ne s'exerce plus que sur les anciens
+auteurs, et sur ceux qui ont écrit, chez cette nation, à une époque
+antérieure, elle est une preuve sensible de l'absence totale des grands
+talents et de l'affaiblissement des esprits.</p>
+
+<p>Tel était donc le misérable état où les lettres étaient réduites à
+l'avénement de Constantin. On voit que la pente qui les entraînait vers
+une ruine totale était déjà bien établie, et qu'elle n'avait pas besoin
+de devenir plus rapide. Elle le devint cependant lorsque cet empereur
+eut transféré à Bysance le siége du gouvernement impérial. Les flatteurs
+de Constantin l'ont appelé Grand: les chrétiens, dont il plaça la
+religion sur le trône, l'en ont payé par le titre de Saint: les
+philosophes sont venus, et lui ont reproché des petitesses et des crimes
+qui attaquent également sa grandeur et sa sainteté: ce n'est sous aucun
+de ces rapports que je dois le considérer, mais seulement quant aux
+effets qu'il produisit sur les lettres et sur les lumières de son
+siècle.</p>
+
+<p>Les auteurs ultramontains, qui ont écrit dans le pays où la religion de
+Constantin a le plus de force, où sa mémoire est par conséquent presque
+sacrée, ont eux-mêmes reconnu le mal irréparable que son établissement à
+Bysance, et le soin qu'il prit d'élever et de faire fleurir cette
+capitale nouvelle aux dépens de l'ancienne, avaient fait non seulement
+à l'Italie mais aux lettres<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a>
+<a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>. Les courtisans, les généraux, les
+grands suivirent l'empereur, avec leurs richesses, leurs clients, leurs
+esclaves. Les premiers magistrats, les conseillers, les ministres,
+accompagnés de leurs familles et de leurs gens, formaient un peuple
+innombrable, si l'on songe au luxe de Rome et à celui de cette cour.
+L'argent, les arts, les manufactures suivirent cette première roue de
+l'ordre politique, autour de laquelle, comme il arrive d'ordinaire dans
+les états monarchiques, ils étaient forcés de tourner. La tête et la
+force principale des armées, qui ne pouvait se séparer du chef suprême,
+enfin tout ce qu'il y avait de plus important partit, et laissa en
+Italie un vide immense d'hommes et d'argent; car le numéraire, passant
+par les tributs publics dans le trésor impérial, et circulant autour du
+trône, y entraîna avec lui le commerce et l'industrie, sans revenir
+jamais, pendant plus de cinq siècles, au lieu d'où il était parti<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a>
+<a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27"
+name="footnote27"><b>Note 27: </b></a><a href="#footnotetag27">
+(retour) </a> Voy. Tiraboschi, <i>Stor. della Lett. ital.</i>, t. II, liv.
+ IV, c. I; Muratori, <i>Antich. ital. Dissertaz.</i> I; Denina,
+ <i>Rivol. d'Ital.</i>, liv. III, c. 6.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28"
+name="footnote28"><b>Note 28: </b></a><a href="#footnotetag28">
+(retour) </a> Bettinelli, <i>Risorgimento d'Italia</i>, c. I.</blockquote>
+
+<p>Comment les lettres auraient-elles fleuri dans un pays dépouillé de tout
+son éclat, de tous ses moyens de prospérité, soumis à un maître, et
+privé de ses regards? Il n'y a que dans les pays libres, comme
+autrefois dans la Grèce, comme depuis dans l'ancienne Rome, comme à
+Florence parmi les modernes, que les lettres naissent d'elles-mêmes, et
+prospèrent spontanément: ailleurs il leur faut l'œil du maître, ses
+récompenses, sa faveur. Mais autour de Constantin même, et sous
+l'influence immédiate des grâces qu'il pouvait répandre, il était
+survenu dans les études et dans les exercices de l'esprit, des
+changements qui n'étaient pas propres à leur rendre leur ancienne
+splendeur.</p>
+
+<p>Une littérature nouvelle était née depuis déjà près de deux siècles.
+Elle parvint sous cet empereur à son plus haut degré de gloire: elle
+compta parmi ses principaux auteurs, des hommes d'un grand caractère,
+d'un grand talent et même d'un grand génie. Ils produisirent des
+bibliothèques entières d'ouvrages volumineux, profonds, éloquents. Ils
+forment dans l'histoire de l'esprit humain, une époque d'autant plus
+remarquable, qu'elle a exercé la plus grande influence sur les époques
+suivantes.</p>
+
+<p>Je ne répéterai ni ne contredirai les éloges que l'on a donnés aux
+Basiles, aux Grégoires, aux Chrysostômes, aux Tertulliens, aux Cypriens,
+aux Augustins, aux Ambroises. Je chercherai plutôt les causes qui
+rendirent leurs productions inutiles au progrès de l'éloquence et des
+lettres, qui firent que, dans un temps où florissaient de tels hommes,
+elles continuèrent à se corrompre et à déchoir. Pour ne point alléguer
+ici d'autorités suspectes, c'est encore dans les auteurs italiens, que
+je puiserai les principaux traits dont je tâcherai de caractériser ce
+qu'on est convenu d'appeler la littérature ecclésiastique.</p>
+
+<p>«La religion des anciens peuples ne formait pas une science qui fût
+l'objet de l'étude et des méditations des hommes de lettres<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a>
+<a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>. Les
+philosophes contemplaient la nature des dieux, comme les métaphysiciens
+modernes ont raisonné sur Dieu et sur les esprits dans la pneumatologie
+et dans la théologie naturelle. Quant aux actions des dieux, et à
+l'histoire de leurs exploits, on les abandonnait aux poètes..... Mais
+une théologie, une science de la religion, une étude de ses dogmes et de
+ses mystères étaient inconnues aux anciens<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a>
+<a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>». La religion chrétienne
+elle-même s'introduisit et se répandit d'abord par la prédication, et
+dès qu'il y eut un peu de foi, par les miracles. Mais elle commença
+bientôt à devenir l'objet de questions et de disputes; par conséquent à
+occuper l'attention et l'étude des savants, et à former ainsi une partie
+de la littérature.</p>
+
+<p class="mid">(<i>Essai sur l'Esprit et les Mœurs des nations</i>, c. 14.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29"
+name="footnote29"><b>Note 29: </b></a><a href="#footnotetag29">
+(retour) </a> Andrès, <i>dell' Origin. progr. e st. d'ogni Letteratura</i>,
+ t. I, c. 7.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30"
+name="footnote30"><b>Note 30: </b></a><a href="#footnotetag30">
+(retour) </a> Ceci est exactement emprunté de Voltaire, il est juste
+ de le lui rendre. «De pareils troubles, dit-il, n'avaient
+ point été connus dans l'ancienne religion des Grecs et des
+ Romains, que nous nommons le paganisme: la raison en est que
+ les païens, dans leurs erreurs grossières, n'avaient point de
+ dogmes, et que les prêtres des idoles, encore moins les
+ séculiers, ne s'assemblèrent jamais pour disputer».</blockquote>
+
+<p>Les combats que le christianisme eut à soutenir, la lutte qui s'établit
+entre lui et les religions jusqu'alors dominantes, les persécutions qui
+en furent la suite, obligèrent les plus savants d'entre les chrétiens à
+répondre aux attaques, et à faire de fréquentes apologies de leur
+religion. Dès le commencement du deuxième siècle, on voit de ces
+apologies présentées à l'empereur Adrien; dans la suite, Justin,
+Athénagore, Tertullien en adressèrent aux empereurs, au sénat romain, au
+monde entier; on eut l'<i>Octavius</i> de Minucius Félix; le savant Origène
+écrivit contre Celsus; Lactance publia ses <i>Institutions divines</i>;
+chacun d'eux mit dans ces sortes d'ouvrages, tout ce qu'il pouvait avoir
+d'érudition, de jugement et d'éloquence.</p>
+
+<p>Les hérésies, qui ne tardèrent pas à s'élever dans le sein même du
+christianisme, fournirent aux docteurs orthodoxes de nouvelles matières
+d'études et de travaux, et surtout un vigoureux exercice à leurs
+dialectiques. Avant la fin du second siècle, Irénée avait déjà fait un
+gros ouvrage de la simple exposition des dogmes de toutes les hérésies
+nées jusqu'alors, et de leur réfutation. Leur nombre s'accrut, les
+objections se multiplièrent, et les écrits apologétiques en même
+proportion. Le texte de l'Écriture attaqué dans un sens, défendu dans un
+autre, était le sujet ordinaire de ces violents combats. Il fallut donc
+étudier ce texte, le méditer, le corriger, l'interpréter, le commenter
+sans cesse. Dans la foule de ces champions infatigables, on distingue
+surtout Clément d'Alexandrie, Tertullien et Origène.</p>
+
+<p>Les vicissitudes du christianisme, sa propagation rapide, les actes de
+ses défenseurs, les miracles qu'il certifiait et qui lui servaient de
+preuves, devinrent bientôt aux yeux des chrétiens un sujet digne de
+l'Histoire. Hégésippe, dont il n'est resté que quelques fragments, fut
+leur premier historien, et il eut dans peu des imitateurs.</p>
+
+<p>Ce furent autant de branches de cette littérature nouvelle, qui eut des
+écoles et des bibliothèques, en Egypte, en Perse, en Palestine, en
+Afrique<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a>
+<a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>. C'est là que s'instruisirent et que commencèrent à
+s'exercer les grands hommes, qui firent du quatrième siècle ce qu'on
+appelle le siècle d'or de la littérature ecclésiastique. Arnobe,
+Lactance, Eusèbe de Césarée, Athanase, Hilaire, Basile, les deux
+Grégoire de Nicée et de Nazianze, Ambroise, Jérôme, Augustin,
+Chrisostôme, remplirent un siècle entier de leur gloire. Des conciles
+nombreux et célèbres furent aussi, dans ce siècle, un vaste champ pour
+l'argumentation et pour la sorte d'éloquence qui pouvait s'y exercer.
+Leurs décisions compliquèrent encore la doctrine, et exigèrent de
+nouveaux efforts des étudians et des docteurs. Le droit canon prit
+naissance: il y eut un code de lois ecclésiastiques, qui s'est beaucoup
+accru depuis, mais qui servit dès-lors de noyau et comme de fondement à
+cette partie de la science.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31"
+name="footnote31"><b>Note 31: </b></a><a href="#footnotetag31">
+(retour) </a> Les écoles et les bibliothèques d'Alexandrie, d'Édesse,
+ de Jérusalem, d'Hippone, etc.</blockquote>
+
+<p>Maintenant, le reproche que l'on fait à cette littérature d'avoir
+étouffé l'autre et d'en avoir complété la décadence, est-il mérité?
+est-il injuste? C'est une question qui se présente naturellement, et sur
+laquelle on ne peut ni se taire, ni s'appesantir. De quelque manière
+qu'on entende un passage des Actes des Apôtres, où il est dit, qu'à
+Ephèse plusieurs de ceux qui s'étaient adonnés à d'autres sciences,
+apportèrent et jetèrent au feu leurs livres, après une prédication de S.
+Paul<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a>
+<a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>, il est certain que voilà déjà un bon nombre de livres brûlés.
+Les auteurs chrétiens des premiers siècles montrent, dit-on, dans leurs
+écrits une grande connaissance des ouvrages, des pensées et des systèmes
+philosophiques des anciens auteurs: une multitude de morceaux et de
+passages ne s'en sont même conservés que dans leurs écrits; et en effet
+il fallait bien qu'ils en eussent fait une étude très-attentive, pour se
+mettre en état de les combattre<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a>
+<a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a>. Oui, mais ne voit-on pas que, dans
+cette disposition d'esprit, tout occupés des erreurs ils l'étaient fort
+peu des beautés; qu'ils devaient mettre peu de zèle à en recommander
+l'étude; que le peu qu'ils en souffraient encore, recevait d'eux une
+direction plus religieuse que littéraire, et qu'il n'y avait pas loin
+entre se croire obligés de les combattre et de les réfuter
+continuellement et les écarter des mains de la jeunesse, les reléguer
+dans les bibliothèques, et enfin les proscrire?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32"
+name="footnote32"><b>Note 32: </b></a><a href="#footnotetag32">
+(retour) </a> Ch. XIX, v. 19. C'est le sujet du beau tableau de Le
+ Sueur qui est dans la galerie du Muséum.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33"
+name="footnote33"><b>Note 33: </b></a><a href="#footnotetag33">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>Stor. della Letter. ital.</i>, t. Il, l. 3, c.
+ 2.</blockquote>
+
+<p>Par un canon d'un ancien concile<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a>
+<a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a>, il est défendu aux évêques de lire
+les auteurs païens. On a beau dire que cela ne regardait que les
+évêques, dont la principale sollicitude devait être occupée du bien de
+leur troupeau<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a>
+<a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>, comment l'un des objets de leur sollicitude n'eût-il
+pas été de détourner les brebis de ce troupeau, d'une pâture qui leur
+était défendue à eux-mêmes, comme dangereuse et mortelle?</p>
+
+<p>S. Jérôme se plaint amèrement<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a>
+<a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a> de ce que les prêtres, laissant à part
+les évangiles et les prophètes, lisaient des comédies, chantaient des
+églogues amoureuses, et avaient souvent en main Virgile. Il est, dit-on,
+très-évident qu'il n'est ici question que de réprimer un excès et un
+abus<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a>
+<a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>; mais qui nous fera connaître où le zèle de ce Père de l'église
+trouvait que commençât l'abus, et à quelle étude des anciens les jeunes
+ecclésiastiques auraient dû s'arrêter pour qu'il ne s'en effarouchât
+pas?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34"
+name="footnote34"><b>Note 34: </b></a><a href="#footnotetag34">
+(retour) </a> Concile de Carthage, IV, c. 16.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35"
+name="footnote35"><b>Note 35: </b></a><a href="#footnotetag35">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ubi supra.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36"
+name="footnote36"><b>Note 36: </b></a><a href="#footnotetag36">
+(retour) </a> Ep. XXI, édition de Vérone.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37"
+name="footnote37"><b>Note 37: </b></a><a href="#footnotetag37">
+(retour) </a> Tiraboschi, loc. cit.</blockquote>
+
+<p>Lui-même, insiste-t-on, nomme et cite souvent les auteurs profanes<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a>
+<a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>.
+Fort bien; mais dans quel esprit? Jugeons-en par un autre passage où il
+dit: «Que s'il est forcé quelquefois à se rappeler les études profanes
+<i>qu'il avait abandonnées</i>, ce n'est pas de sa propre volonté, mais, pour
+ainsi dire, par la nécessité seule, et pour montrer que les choses
+prédites, il y a plusieurs siècles par les prophètes, se trouvent aussi
+dans les livres des Grecs, des Latins et des autres nations<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a>
+<a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>». Ce
+passage, et plusieurs autres pareils qu'on y pourrait joindre, prouvent
+bien, il est vrai, que la lecture des écrivains profanes n'était pas
+entièrement défendue aux chrétiens, et qu'on voulait seulement qu'ils ne
+s'y livrassent que pour en découvrir et en réfuter les erreurs, et pour
+faire éclater en opposition les vérités du christianisme<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a>
+<a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>. Mais ou je
+me trompe fort, ou de pareils traits établissent dans toute leur force
+les reproches qu'on a voulu combattre, laissent sans réponse les
+objections, et font toucher au doigt le mal qu'on a voulu cacher.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38"
+name="footnote38"><b>Note 38: </b></a><a href="#footnotetag38">
+(retour) </a> <i>Id. ibid.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote39"
+name="footnote39"><b>Note 39: </b></a><a href="#footnotetag39">
+(retour) </a> <i>Proleg. in Daniel</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote40"
+name="footnote40"><b>Note 40: </b></a><a href="#footnotetag40">
+(retour) </a> Tirab. loc. cit.</blockquote>
+
+<p>On ne sait que trop quels furent dans ce siècle même, les funestes
+effets d'un faux zèle que la religion désavoue aujourd'hui. La
+destruction générale des temples du paganisme n'entraîna pas seulement
+la perte à jamais déplorable d'édifices, où le génie des arts avait
+prodigué ses merveilles: les collections de livres se trouvaient
+ordinairement placées, aussi bien que les statues, dans l'intérieur ou
+le voisinage des temples, et périssaient avec eux. Le sort de la
+bibliothèque d'Alexandrie est connu. Un patriarche fanatique, Théophile,
+appela sur le temple de Sérapis les rigueurs du crédule Théodose; le
+temple fut abattu, la riche bibliothèque qu'il renfermait fut détruite.
+Orose, qui était chrétien, atteste avoir trouvé, vingt ans après,
+absolument vides les armoires et les caisses qui contenaient des livres
+dans les temples d'Alexandrie; et c'étaient, de son aveu, ses
+contemporains qui les avaient détruits<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a>
+<a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>. Enfin la barbarie de
+Théophile, dont on parle peu, ne laissa presque rien à faire, plusieurs
+siècles après, à celle des Sarrazins, dont on a fait tant de bruit. On
+ne peut douter que ces ravages ne se soient étendus partout où
+s'exerçait le même zèle, et que les expéditions destructives de l'évêque
+Marcel contre les temples de Syrie<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a>
+<a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a>, de l'évêque Martin contre les
+temples des Gaules<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a>
+<a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a>, et de tant d'autres, n'aient eu les mêmes
+effets.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote41"
+name="footnote41"><b>Note 41: </b></a><a href="#footnotetag41">
+(retour) </a> Orose, lib. VI, c. 15.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote42"
+name="footnote42"><b>Note 42: </b></a><a href="#footnotetag42">
+(retour) </a> Sozomène, liv. VII, c. 15.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote43"
+name="footnote43"><b>Note 43: </b></a><a href="#footnotetag43">
+(retour) </a> Sulpice Sévère, <i>de Martini vitâ</i>, c. 9, 14.</blockquote>
+
+<p>Alcionius fait dire au cardinal Jean de Médicis (depuis Léon X), dans
+son dialogue <i>de Exilio</i>: «J'ai ouï dire dans mon enfance à Démétrius
+Chalcondyle, homme très-instruit de tout ce qui regarde la Grèce, que
+les prêtres avaient eu assez d'influence sur les empereurs de
+Constantinople, pour les engager à brûler les ouvrages de plusieurs
+anciens poètes grecs, et en particulier de ceux qui parlaient des
+amours, des voluptés, des jouissances des amants, et que c'est ainsi
+qu'ont été détruites les comédies de Ménandre, Diphile, Apollodore,
+Philémon, Alexis, et les poésies lyriques de Sapho, Corinne, Anacréon,
+Mimnerme, Bion, Aleman et Alecée; qu'on y substitua les poëmes de S.
+Grégoire de Nazianze, qui, bien qu'ils excitent nos cœurs à un amour
+plus ardent de la religion, ne nous apprennent pas cependant la
+propriété des termes attiques, et l'élégance de la langue grecque. Ces
+prêtres sans doute montrèrent une malveillance honteuse envers les
+anciens poètes; mais ils donnèrent une grande preuve d'intégrité, de
+probité et de religion<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a>
+<a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote44"
+name="footnote44"><b>Note 44: </b></a><a href="#footnotetag44">
+(retour) </a> <i>Turpiter quidem sacerdotes isli in veteres grœcos
+ malevoli fuerunt, sed integritatis, probitatis, et religionis
+ maximum dedere testimonium</i> (<span class="sc">Alcyonius</span>. <i>Medices legatus
+ prior</i>, p. 69, ed. de Mencken. Leipsick. 1707.)</blockquote>
+
+<p>Ces funestes effets d'un zèle mal entendu ne pouvaient être compensés
+par les moyens d'instruction employés dans les écoles. Il y en avait de
+particulières auprès de chaque église, où les jeunes ecclésiastiques
+étaient instruits, dit-on, dans les sciences divines et humaines<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a>
+<a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a>;
+mais ce qui précède fait assez voir ce qu'on doit entendre par ces
+sortes d'humanités. Outre ces écoles privées, il y en avait un grand
+nombre de publiques, destinées à former de vaillants athlètes qui
+puissent défendre avec vigueur la foi et l'orthodoxie contre les
+hérétiques, les juifs et les gentils<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a>
+<a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a>: or cette direction donnée aux
+écoles publiques par une religion dominante et exclusive, dut en peu de
+temps réduire toute l'instruction de la jeunesse à des questions de
+controverse et en bannir toutes les études, qui ne font que polir
+l'esprit, aggrandir l'âme, et l'élever de la connaissance au sentiment
+et à l'amour du beau. On sait que quand une fois le goût des lettres a
+commencé à se corrompre et à décliner chez un peuple, tous les efforts
+de la Puissance, toutes les influences dont elle dispose, suffisent à
+peine pour en retarder la chûte totale; qu'est-ce donc lorsque les
+choses en sont au point où nous les avons vues avant Constantin, et que
+les esprits reçoivent tout à coup une telle impulsion, qu'ils la
+reçoivent universelle et qu'elle reste permanente?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote45"
+name="footnote45"><b>Note 45: </b></a><a href="#footnotetag45">
+(retour) </a> Andrès, <i>Orig. propr.</i>, etc., cap. 7.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote46"
+name="footnote46"><b>Note 46: </b></a><a href="#footnotetag46">
+(retour) </a> <i>Id. ibid.</i></blockquote>
+
+<p>Mais qu'arriva-t-il de cette révolution? ce qui était inévitable: c'est
+que les études ecclésiastiques elles-mêmes déchurent et tombèrent
+bientôt. On ne vit pas que ceux qui en avaient été les lumières
+s'étaient, dans leur jeunesse, nourris du suc littéraire qu'on ne peut
+tirer que de ces auteurs qu'on appelait profanes, comme si ce titre
+avait jamais pu s'appliquer à un Platon, à un Cicéron, à un Virgile, à
+un Sophocle, ou au divin Homère; qu'en retranchant aux esprits cette
+nourriture, pour les alimenter de questions de controverse, on leur
+faisait perdre non seulement la grâce, toujours nécessaire à la force,
+mais la force elle-même; qu'enfin les lettres ecclésiastiques étaient
+bien une branche de la littérature, et si l'on veut, la plus précieuse
+et la plus belle, mais que si l'on abattait, ou si on laissait dépérir
+le tronc, cette branche ne tarderait pas à éprouver le même sort.</p>
+
+<p>Aussi, dès le siècle suivant<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a>
+<a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a>, vit-on commencer à se ternir ce grand
+éclat qu'avait jeté celui de Constantin et de Théodose<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a>
+<a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a>. On y
+aperçoit encore un Cyrille, un Théodoret, un Léon et quelques
+autres<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a>
+<a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a>; mais les connaisseurs dans ces matières voient en eux une
+grande infériorité; et une époque dont ils font toute la gloire, en est
+sûrement une de décadence et d'appauvrissement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote47"
+name="footnote47"><b>Note 47: </b></a><a href="#footnotetag47">
+(retour) </a> Le cinquième siècle.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote48"
+name="footnote48"><b>Note 48: </b></a><a href="#footnotetag48">
+(retour) </a> On appelle ainsi le quatrième, quoique Constantin soit
+ mort en 336, et que Théodose n'ait régné que depuis 379
+ jusqu'en 394.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote49"
+name="footnote49"><b>Note 49: </b></a><a href="#footnotetag49">
+(retour) </a> Chrysostôme vécut jusqu'en 407, treizième année du règne
+ d'Arcadius et d'Honorius; mais il appartient au quatrième
+ siècle.</blockquote>
+
+<p>Quant aux lettres, que nous n'appellerons point profanes, mais purement
+humaines, au milieu de leur décadence rapide, quelques noms surnagent
+encore dans les derniers siècles que nous venons de parcourir. Je ne
+parlerai point de Victorin le rhéteur<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a>
+<a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a>, à qui pourtant on éleva de
+son vivant des statues publiques, et dont tous les auteurs de ce temps,
+S. Augustin entre autres<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a>
+<a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a> font des éloges sans mesure, mais qui nous
+a laissé des ouvrages de rhétorique et de grammaire, un commentaire sur
+deux livres de Cicéron<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a>
+<a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a>, quelques écrits religieux, et un petit poëme
+sur les Machabées, où la grossièreté et l'obscurité du style, la
+médiocrité des idées, en un mot le défaut absolu de talent, déposent
+vigoureusement contre ces éloges et contre ces statues, ou plutôt nous
+attestent de la manière la moins suspecte quelle était la misère et la
+honte littéraire de ce temps. Un certain sophiste grec, nommé
+Proérésius, eut encore plus de renommée: des statues furent aussi
+dressées en son honneur, non seulement à Rome mais à Athènes. Celle de
+Rome portait une inscription qu'on peut rendre ainsi<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a>
+<a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a>:</p>
+
+<p class="mid">Rome, Reine du monde, au Roi de l'éloquence:</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote50"
+name="footnote50"><b>Note 50: </b></a><a href="#footnotetag50">
+(retour) </a> Marius Victorinus Africanus.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote51"
+name="footnote51"><b>Note 51: </b></a><a href="#footnotetag51">
+(retour) </a> <i>Confess.</i>, liv. VIII, c. 11.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote52"
+name="footnote52"><b>Note 52: </b></a><a href="#footnotetag52">
+(retour) </a> Les livres <i>de Inventione rhetor.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote53"
+name="footnote53"><b>Note 53: </b></a><a href="#footnotetag53">
+(retour) </a> <i>Regina Rerum, Roma, Regi eloquentiœ</i>.</blockquote>
+
+<p> Une des beautés de cette inscription est sans doute dans les
+ quatre <i>R</i> initiales. Je n'en ai pu mettre que trois dans mon
+ vers français.</p>
+
+<p>Sa vie a été longuement et pompeusement écrite<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a>
+<a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a>: ses contemporains ne
+tarissent point sur sa louange. Il était chrétien, et cependant
+l'empereur Julien lui écrivit dans les termes de l'admiration la plus
+exagérée<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a>
+<a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a>. Mais ce qu'il y a peut être de plus heureux pour lui,
+c'est qu'il ne nous est resté que ces éloges, et que nous n'avons aucun
+ouvrage de lui pour les démentir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote54"
+name="footnote54"><b>Note 54: </b></a><a href="#footnotetag54">
+(retour) </a> Par Eunapius, <i>Vit. Sophist.</i>, c. 8.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote55"
+name="footnote55"><b>Note 55: </b></a><a href="#footnotetag55">
+(retour) </a> Julian., <i>Epist.</i> II.</blockquote>
+
+<p>L'art oratoire était réduit alors aux panégyriques directs et prononcés
+en présence, genre misérable, où l'orateur ne peut le plus souvent
+satisfaire l'orgueil, pas plus que blesser la modestie, ou même un reste
+de pudeur. Ceux qui se sont conservés et qu'on joint souvent au
+panégyrique par lequel Pline le jeune outragea l'amitié qui l'unissait
+avec Trajan, sans pouvoir lasser sa patience, sont bien au-dessous de ce
+chef-d'œuvre de l'adulation antique. Claude Mamertin, Eumène, Nazaire,
+Latinus Pacatus, les prononcèrent dans des occasions solennelles; le
+temps qui a dévoré tant de chefs-d'œuvre les a respectés, mais s'ils
+sont de quelque utilité pour l'Histoire civile et littéraire, ils en ont
+peu pour l'étude de l'art oratoire et pour la gloire de ces orateurs.</p>
+
+<p>Symmaque<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a> plus célèbre qu'eux tous, passa du plus haut degré de
+faveur et de gloire au comble de l'infortune. Théodose avait trouvé fort
+bon qu'il prononçât devant lui son panégyrique; mais lorsqu'il apprit
+que Symmaque avait aussi prononcé celui de ce tyran Maxime, qui avait
+régné quelque temps avant lui et qu'il avait, par politique, reconnu
+lui-même, il exila ce panégyriste trop flexible, le persécuta et le
+réduisit à se réfugier, quoique païen, dans une église chrétienne, pour
+mettre sa vie en sûreté<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a>
+<a href="#footnote57"><sup class="sml">57</sup></a>. A entendre le poète Prudence, qui a
+pourtant écrit deux livres contre lui, ce Symmaque était un homme d'une
+éloquence prodigieuse<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a>
+<a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a>, et supérieur à Cicéron lui-même: Macrobe le
+propose pour modèle du genre fleuri<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a>
+<a href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a>; d'autres auteurs renchérissent
+encore sur cet éloge; et cependant si nous voulons y souscrire, il faut
+nous dispenser de lire les dix livres de lettres qui nous restent seuls
+de lui. Cette lecture rend tout-à-fait inconcevables les louanges
+prodiguées à leur auteur<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a>
+<a href="#footnote60"><sup class="sml">60</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote56"
+name="footnote56"><b>Note 56: </b></a><a href="#footnotetag56">
+(retour) </a> Q. Aurelius Symmachus.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote57"
+name="footnote57"><b>Note 57: </b></a><a href="#footnotetag57">
+(retour) </a> Voy. Cassiodore, <i>Hist. tripart.</i>, liv. 9, c. 23.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote58"
+name="footnote58"><b>Note 58: </b></a><a href="#footnotetag58">
+(retour) </a> Prudent. <i>in Symmachum</i>, liv. I.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote59"
+name="footnote59"><b>Note 59: </b></a><a href="#footnotetag59">
+(retour) </a> Saturnal. liv. V, c. 1.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote60"
+name="footnote60"><b>Note 60: </b></a><a href="#footnotetag60">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>Stor. della Letter. ital.</i>, t. II, liv. IV,
+ c. 3.</blockquote>
+
+<p>Deux recueils d'un autre genre renferment plusieurs productions
+littéraires de cette triste époque: ce sont ceux des anciens
+grammairiens, Ælius Donatus, Diomède, Priscien, Charisius de Pompéius
+Festus, Nonius Marcellus, etc.<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a>
+<a href="#footnote61"><sup class="sml">61</sup></a>. Leur nom n'est guère connu que des
+érudits de profession, qui parlent d'eux plus encore qu'ils ne s'en
+servent. Il n'en est pas ainsi de Macrobe<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a>
+<a href="#footnote62"><sup class="sml">62</sup></a>, dont nous avons des
+dialogues intitulés <i>les Saturnales</i><a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a>
+<a href="#footnote63"><sup class="sml">63</sup></a>, remplis de détails curieux sur
+divers sujets d'antiquité, de mythologie, de poésie, d'histoire. C'est
+un recueil peu recommandable par le style (ce qui n'est pas étonnant,
+puisque la langue était déjà fort altérée et que de plus l'auteur<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a>
+<a href="#footnote64"><sup class="sml">64</sup></a>
+était étranger); mais il est précieux par l'explication d'un grand
+nombre de passages des auteurs classiques, principalement de Virgile,
+par des citations de lois et de coutumes anciennes enfin par des
+recherches curieuses et une grande variété d'objets. Ses deux livres de
+commentaires sur le fragment de Cicéron, connu sous le titre de <i>Songe
+de Scipion</i>, nous le montrent comme très-versé dans la philosophie
+platonicienne. Nous y voyons aussi qu'il savait en astronomie tout ce
+qu'on savait de son temps, et que de son temps on savait peu.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote61"
+name="footnote61"><b>Note 61: </b></a><a href="#footnotetag61">
+(retour) </a> Ils ont été recueillis par Putchius, <i>Hanov</i>. 1605,
+ <i>in</i>-4°.; et par Godefroy, <i>Genève</i>, 1595, 1622, <i>in</i>-4°.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote62"
+name="footnote62"><b>Note 62: </b></a><a href="#footnotetag62">
+(retour) </a> Macrobius Ambrosius Aurelius Theodosius.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote63"
+name="footnote63"><b>Note 63: </b></a><a href="#footnotetag63">
+(retour) </a> <i>Saturnalium Conviviorum</i> libri VII.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote64"
+name="footnote64"><b>Note 64: </b></a><a href="#footnotetag64">
+(retour) </a> Il l'avoue lui-même dans la préface des <i>Saturnales</i>.</blockquote>
+
+<p>Marcian Capella<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a>
+<a href="#footnote65"><sup class="sml">65</sup></a> dont il faut bien dire un mot, nous a laissé un
+ouvrage latin en neuf livres, mêlé de prose et de vers, sous le titre
+bizarre de <i>Noces de la Philologie et de Mercure</i>, où, à propos de ce
+mariage qu'il imagine, il traite des sept sciences<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a>
+<a href="#footnote66"><sup class="sml">66</sup></a>, qu'on appelait
+alors, et que l'on a appelées long-temps depuis, <i>les sept arts</i>: il en
+explique de son mieux les principes: son style est inculte et même
+souvent barbare, surtout dans la prose: dans les vers, il l'est moins
+que celui de la plupart des écrivains de Marcian Capella lui-même. Il est
+à remarquer<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a>
+<a href="#footnote67"><sup class="sml">67</sup></a> que la poésie se soutient encore à cette époque, non
+pas, et il s'en faut de beaucoup, au niveau de ce qu'elle était dans les
+siècles précédents, mais infiniment au-dessous de la prose. Les poètes
+paraissaient en quelque sorte d'un autre temps que les grammairiens et
+même que les orateurs. C'est un service que leur rendait la difficulté
+du mètre et l'effort d'esprit nécessaire pour faire des vers, même
+médiocres. Les étrangers et les barbares inondaient alors l'Italie. Ils
+voulaient parler latin pour se faire entendre, et croyaient y être
+parvenus, quand ils avaient donné aux mots de leurs jargons une
+terminaison latine. Les nationaux, en conversant avec eux, apprirent
+bientôt, par crainte, par égard, par habitude, à parler comme eux,
+c'est-à-dire à défigurer leur propre langue. Or le parler de la
+conversation et ses locutions corrompues se glissent facilement dans le
+style, quand on écrit en prose, et qu'on ne trouve aucun obstacle qui
+arrête la plume et la pensée. Mais dans les vers, surtout dans les vers
+latins, soumis à la loi du mètre et de la quantité, cette loi sévère
+contient l'intempérance de l'écrivain, lui interdit les distractions, le
+force à réfléchir, à examiner, à corriger, à changer ses expressions,
+souvent en prose du même temps, et les effacer, et par conséquent à y
+mettre toujours de l'intention et du choix.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote65"
+name="footnote65"><b>Note 65: </b></a><a href="#footnotetag65">
+(retour) </a> Marcianus Mineus Felix Capella.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote66"
+name="footnote66"><b>Note 66: </b></a><a href="#footnotetag66">
+(retour) </a> Grammaire, dialectique, rhétorique, arithmétique,
+ géométrie, astronomie et musique.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote67"
+name="footnote67"><b>Note 67: </b></a><a href="#footnotetag67">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. sup.</i>, c. 4.</blockquote>
+
+<p>Les fables d'Avien<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a>
+<a href="#footnote68"><sup class="sml">68</sup></a> n'ont certainement pas la grâce et l'élégante
+simplicité de celles de Phèdre; mais leur auteur tient encore un rang
+honorable parmi les fabulistes. Sa traduction des phénomènes d'Aratus,
+et celle du poëme géographique de Denys Périégète<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a>
+<a href="#footnote69"><sup class="sml">69</sup></a> en vers
+hexamètres, prouvent qu'il savait s'élever à de plus hauts sujets<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a>
+<a href="#footnote70"><sup class="sml">70</sup></a>.
+Selon Servius<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a>
+<a href="#footnote71"><sup class="sml">71</sup></a>, il avait rempli une tâche plus laborieuse, et dont il
+n'est pas aisé d'apercevoir l'utilité; c'était de traduire en vers
+ïambes toute l'Histoire de Tite-Live. Claudien<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a>
+<a href="#footnote72"><sup class="sml">72</sup></a> eut Stilicon pour
+Mécène auprès d'Honorius. Il l'en paya par de longs panégyriques et par
+des satires violentes contre Eutrope et Ruffin, ennemis de ce ministre.
+Deux poëmes sur la guerre contre Gildon et contre les Goths, et plus
+encore son poëme de l'Enlèvement de Proserpine, ne l'ont pas mis dans
+l'Epopée, de pair avec les poètes latins du grand siècle, ni même, quoi
+qu'on en dise, avec ceux de l'âge suivant, Lucain, Stace et Silius, mais
+immédiatement après eux, et c'est encore une assez belle gloire.
+Numatien<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a>
+<a href="#footnote73"><sup class="sml">73</sup></a> n'a laissé qu'une espèce de poëme en vers élégiaques, où il
+raconte son voyage de Rome dans les Gaules, sa patrie. Le style en est
+sans élégance, mais on peut répéter encore qu'il vaut mieux que celui de
+la prose du même temps. Le faible, mais assez élégant Ausone, et le
+prolixe panégyriste Sidoine Apollinaire, et même Prudence et S. Prosper,
+quoiqu'il y ait dans leurs tristes vers, plus de piété que de
+poésie<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a>
+<a href="#footnote74"><sup class="sml">74</sup></a>, sont des auteurs qu'on ne lit guère, mais qui se
+maintiennent pourtant dans toutes les bibliothèques. On y trouve moins
+souvent un certain Porphyre, non le philosophe, mais le poète<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a>
+<a href="#footnote75"><sup class="sml">75</sup></a>, qui
+vivait sous Constantin, et qui a adressé à cet empereur un poëme en
+acrostiches, en lettres croisées et autres inventions pareilles, dont on
+croit qu'il fut le premier à donner le ridicule exemple.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote68"
+name="footnote68"><b>Note 68: </b></a><a href="#footnotetag68">
+(retour) </a> Rufus Festus Avienus.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote69"
+name="footnote69"><b>Note 69: </b></a><a href="#footnotetag69">
+(retour) </a> <i>Orbis terrœ descriptio</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote70"
+name="footnote70"><b>Note 70: </b></a><a href="#footnotetag70">
+(retour) </a> Ces deux poëmes furent imprimés pour la première fois à
+ Venise, en 1488, in-4º. (V. <span class="sc">Fabricius</span>. <i>Bibl. lat.</i>)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote71"
+name="footnote71"><b>Note 71: </b></a><a href="#footnotetag71">
+(retour) </a> <i>Ad. X Æneid</i>. v. 388.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote72"
+name="footnote72"><b>Note 72: </b></a><a href="#footnotetag72">
+(retour) </a> Claudius Claudianus.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote73"
+name="footnote73"><b>Note 73: </b></a><a href="#footnotetag73">
+(retour) </a> Claudius Rutilius Numatianus.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote74"
+name="footnote74"><b>Note 74: </b></a><a href="#footnotetag74">
+(retour) </a> <i>Queste opere tutte</i> (del Prudenzio) <i>sono più di zelo
+ religioso ripiene che di artifiziosa ornamenti</i>. (Il Quadrio,
+ t. II, pag. 80.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote75"
+name="footnote75"><b>Note 75: </b></a><a href="#footnotetag75">
+(retour) </a> Publius Optatianus Porphyrius.</blockquote>
+
+<p>Je pourrais citer encore ici d'autres noms de poètes, qui firent dans
+leur temps quelque bruit, et heureusement oubliés dans le nôtre; mais je
+les laisse ensevelis dans les livres, où sont laborieusement entassés
+des noms d'auteurs obscurs et des titres d'ouvrages que personne ne
+connaît s'ils existent, et que personne ne regrette s'ils n'existent
+plus.</p>
+
+<p>Celui de tous les genres en prose, qui était le moins déchu, était
+l'Histoire. Aurélius Victor, Eutrope, et surtout Ammien Marcellin, ne
+sont pas sans quelque mérite, quoique bien inférieurs aux historiens
+même du second rang, et quoique les temps où ils vécurent, semblassent,
+du moins au premier coup-d'œil, faits pour inspirer mieux la Muse
+historique. Il est certain que jamais époque ne fut plus féconde en
+événements. En voyant les rapides successions d'empereurs, leur vie
+agitée et leur mort presque toujours tragique, les divisions et les
+réunions de l'Empire, les guerres intestines et étrangères, les
+invasions multipliées des Barbares, les maux affreux où l'Orient et
+l'Occident furent plongés par ces hordes féroces et par la faiblesse de
+leurs défenseurs, qui semblait augmenter à mesure que se multipliaient
+les dangers, on croirait que le pinceau de l'Histoire avait la matière à
+de grands tableaux, et que si un Polybe, un Salluste, un Tite-Live
+avaient alors vécu, ils auraient eu une vaste carrière où exercer leurs
+talents. Mais il semble, au contraire, que le désordre et la confusion
+qui régnaient dans l'Empire, se communiquaient à ceux qui en écrivaient
+l'histoire; si ces grands historiens eussent vécu, s'ils eussent vu la
+chaise curule changée en trône, ce trône transféré, démembré, souillé
+de crimes, ensanglanté d'assassinats; la belle Italie déchirée,
+dépeuplée, occupée de pointilleries théologiques, assaillie, ravagée,
+dominée par des Goths, des Vandales, des Erules, des Alains, des Suèves
+et d'autres peuplades ignorantes et barbares; son culte changé, ses
+institutions détruites, sa langue viciée par un mélange impur avec
+celles de ses vainqueurs; en un mot, si, dans le même pays, ils
+s'étaient trouvés comme transportés au milieu d'un tout autre ordre de
+choses, et parmi une tout autre race d'hommes, est-il sûr, ou plutôt
+est-il croyable qu'ils eussent retrouvé leur génie et leur talent? Ce
+n'est pas toujours la multiplicité des événements, leur agitation, leur
+fracas, qui est favorable au génie de l'Histoire, c'est leur caractère
+et celui des Personnages qui en sont les acteurs, ce sont aussi leurs
+résultats. Quand ces résultats sont des maux irrémédiables et toujours
+croissants, quand ce caractère manque aux hommes et aux choses, les
+événements se multiplient, se compliquent et se succèdent en vain: il y
+aura des mémoires, si l'on veut, mais point d'Histoire.</p>
+
+<p>La division des empires d'Orient et d'Occident, avait interrompu presque
+tout commerce entre les Grecs et les latins, et semblait avoir privé les
+uns et les autres de la mutuelle communication des lumières<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a>
+<a href="#footnote76"><sup class="sml">76</sup></a>; mais
+c'étaient en effet les Latins qui avaient tout perdu. Ils restèrent
+dépouillés des grands modèles de la littérature grecque, et des livres
+où étaient déposés les éléments de toutes les sciences. La langue
+grecque leur devint bientôt entièrement étrangère. La lecture de Platon,
+d'Aristote, d'Hippocrate, d'Euclide, d'Archimède, leur fut interdite,
+aussi bien que celle d'Homère, d'Anacréon, d'Euripide et de Théocrite;
+tandis que le progrès des idées religieuses et de l'enseignement
+sacerdotal, reléguait pour eux par degrés les grands écrivains qui
+avaient illustré la littérature latine, au même rang et dans la même
+obscurité que les auteurs grecs; tandis que<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a>
+<a href="#footnote77"><sup class="sml">77</sup></a> S. Augustin, Marcian
+Capella, S. Isidore, et quelques autres écrivains de la basse latinité,
+avaient pris dans le peu d'écoles qui subsistaient encore, la place de
+ces sublimes instituteurs du monde. Enfin l'Italie était réduite au
+point, que, parmi le peu d'auteurs qui y jetaient encore quelques rayons
+de gloire littéraire, presque tous étaient étrangers; Claudien,
+égyptien; Ausone, Prosper et Sidoine Apollinaire, nés dans les Gaules;
+Prudence, espagnol; Aurélius Victor, africain; Ammien Marcellin, grec,
+natif d'Antioche, etc.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote76"
+name="footnote76"><b>Note 76: </b></a><a href="#footnotetag76">
+(retour) </a> Andrès, <i>Orig. Progr.</i>, etc., c. 7.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote77"
+name="footnote77"><b>Note 77: </b></a><a href="#footnotetag77">
+(retour) </a> Andrès, <i>ubi supra</i>.</blockquote>
+
+<p>En Orient, au contraire, les grands modèles existaient dans la langue
+qui continuait d'être celle du pays même, et de plus, on s'enrichit à
+cette époque des bons auteurs latins qu'on y avait presque entièrement
+ignorés jusqu'alors. Une cour formée à Rome, un conseil d'état et un
+Tribunal suprême, composés de praticiens et de jurisconsultes venus de
+Rome ou du moins d'Italie, les y transportèrent avec eux<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a>
+<a href="#footnote78"><sup class="sml">78</sup></a>. Mais ce
+grand nombre de Romains et d'Italiens qui s'y établirent, ne pouvait
+égaler ni contrebalancer celui des Grecs et des Asiatiques qui parlaient
+la langue grecque. Les auteurs latins, quoique mieux connus, restèrent
+toujours au second rang dans l'opinion.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote78"
+name="footnote78"><b>Note 78: </b></a><a href="#footnotetag78">
+(retour) </a> Denina, <i>Vicend. della Letter.</i>, liv. I, c. 36.</blockquote>
+
+<p>La place même qu'occupait Constantinople, siège du nouvel Empire, entre
+la Grèce et l'Asie, était très-propre à faire fleurir la langue grecque,
+commune depuis plusieurs siècles entre ces deux parties du monde. Cette
+situation devait augmenter l'obstination de ces peuples à ne faire usage
+que de leur ancienne langue<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a>
+<a href="#footnote79"><sup class="sml">79</sup></a>. Enfin la cour elle-même, quoique venue
+de l'Occident, cultiva bientôt le grec aux dépens du latin; la preuve en
+est dans les écrits de Julien, neveu de Constantin, et depuis empereur
+lui-même; élevé en Italie, et long-temps Gouverneur des Gaules, où le
+latin était la langue dominante; il écrivit en grec ses ouvrages; et ce
+fut en grec qu'il prononça ses panégyriques et ses autres discours
+publics. Ces mêmes ouvrages, où des écrivains élevés dans des
+préventions de religion et d'état contre Julien, ne peuvent se dispenser
+de reconnaître un haut degré de mérite, et surtout un sel et une finesse
+qu'on ne trouve peut-être dans aucun auteur depuis Lucien<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a>
+<a href="#footnote80"><sup class="sml">80</sup></a>, prouvent
+que les lettres grecques, quoique déchues, étaient encore loin d'une
+ruine totale.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote79"
+name="footnote79"><b>Note 79: </b></a><a href="#footnotetag79">
+(retour) </a> <i>Idem, ibid.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote80"
+name="footnote80"><b>Note 80: </b></a><a href="#footnotetag80">
+(retour) </a> <i>Id. ibid.</i>, c. 35.</blockquote>
+
+<p>Si la poésie en général était presque entièrement éclipsée, si surtout
+la passion effrénée pour les jeux du Cirque avait entièrement étouffé la
+poésie dramatique; si l'éloquence délibérative et politique ne pouvait
+plus se relever sous le gouvernement despotique d'un seul<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a>
+<a href="#footnote81"><sup class="sml">81</sup></a>, un
+Thémistius, un Libanius dans la rhétorique et l'art oratoire; un
+Porphyre, un Iamblique dans la philosophie, n'étaient point encore des
+écrivains à dédaigner; quelques historiens, et quelques autres auteurs
+dans différents genres, écrivaient encore avec bien plus de talent et de
+goût, que ne le firent et que ne le pouvaient faire en latin, ceux qui,
+dans la malheureuse Italie, écrivirent pendant le quatrième siècle et
+surtout pendant le cinquième.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote81"
+name="footnote81"><b>Note 81: </b></a><a href="#footnotetag81">
+(retour) </a> Denina, <i>Vicend. della, Letter.</i>, liv. I, c. 39.</blockquote>
+
+<p>Les Goths étaient déjà venus, il est vrai, attaquer l'empire d'Orient;
+ils y avaient porté le ravage et brûlé vif, dans une maison où il
+s'était réfugié, l'empereur Valens; mais ils avaient été promptement
+repoussés jusqu'au-delà du Danube par Théodose, alors général, et qui,
+pour récompense, eut l'Empire; et ces Barbares n'avaient pas eu le temps
+de corrompre la langue, et de substituer l'esprit militaire à ce qui
+restait encore de goût pour les lettres. Ce qui, joint à d'autres causes
+que j'ai indiquées, avait rétréci les esprits, affaibli et rapetissé les
+talents, c'étaient les disputes de Théologie scolastique, les querelles
+de l'Arianisme, celles des deux Natures, élevées entre les Patriarches
+d'Alexandrie et de Constantinople<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a>
+<a href="#footnote82"><sup class="sml">82</sup></a>; l'hérésie d'<i>Eutychès</i>,
+substituée à celle de <i>Nestorius</i><a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a>
+<a href="#footnote83"><sup class="sml">83</sup></a>, le scandale contradictoire des
+deux conciles d'Ephèse<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a>
+<a href="#footnote84"><sup class="sml">84</sup></a>, mal effacé par celui de Calcédoine<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a>
+<a href="#footnote85"><sup class="sml">85</sup></a>, le
+Formulaire de l'empereur Zénon, le Manichéisme<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a>
+<a href="#footnote86"><sup class="sml">86</sup></a>, le Monophysisme, le
+Monothélisme<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a>
+<a href="#footnote87"><sup class="sml">87</sup></a> et d'autres questions inintelligibles, et par cela même
+interminables, qui étaient devenus l'objet des écrits, des
+conversations, des études, et qui ne pouvaient y porter que le trouble
+et les ténèbres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote82"
+name="footnote82"><b>Note 82: </b></a><a href="#footnotetag82">
+(retour) </a> Cyrille et Nestorius.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote83"
+name="footnote83"><b>Note 83: </b></a><a href="#footnotetag83">
+(retour) </a> Voy. ces deux mots dans le Dictionnaire des Hérésies.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote84"
+name="footnote84"><b>Note 84: </b></a><a href="#footnotetag84">
+(retour) </a> L'un général en 431, où Nestorius fut condamné, déposé
+ et exilé; l'autre particulier, en 450, que l'abbé Pluquet,
+ dans son Dictionnaire, appelle le brigandage d'Ephèse.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote85"
+name="footnote85"><b>Note 85: </b></a><a href="#footnotetag85">
+(retour) </a> En 451.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote86"
+name="footnote86"><b>Note 86: </b></a><a href="#footnotetag86">
+(retour) </a> Voy. les mots <i>Manès</i> et <i>Manichéens, ub. supr.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote87"
+name="footnote87"><b>Note 87: </b></a><a href="#footnotetag87">
+(retour) </a> Voy. ce mot, <i>ub. sup.</i></blockquote>
+
+<p>Dans l'Occident, où l'on ressentait le contrecoup de ces vaines
+disputes, et où tant d'autres causes se réunissaient pour éteindre dans
+leurs derniers germes l'amour et la connaissance des lettres, elles
+avaient de plus contre elles ce déluge de Barbares, dont l'Italie,
+inondée à plusieurs reprises, était enfin restée la proie. Dès le
+commencement du cinquième siècle, ils s'y étaient débordés sous le
+faible Honorius. Stilicon les repoussa par sa bravoure, et les y rappela
+par trahison. Honorius se délivra de lui, mais non des Goths. Alaric
+entré à Rome<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a>
+<a href="#footnote88"><sup class="sml">88</sup></a>, à la tête d'une armée innombrable, la saccagea pendant
+trois jours. Attila avec ses Huns, n'y entra pas<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a>
+<a href="#footnote89"><sup class="sml">89</sup></a>: le Pape Léon
+l'arrêta par son éloquence, ou plutôt en mettant à ses pieds tout l'or
+des Romains pour la rançon de Rome, ou, si l'on ne veut point de ces
+moyens naturels, en lui parlant en maître, lui, pauvre évêque, suivi de
+son clergé pour toute armée, mais escorté dans l'air par deux apôtres,
+armés de glaives flamboyants.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote88"
+name="footnote88"><b>Note 88: </b></a><a href="#footnotetag88">
+(retour) </a> En 409, selon Muratori, et selon d'autres, 410.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote89"
+name="footnote89"><b>Note 89: </b></a><a href="#footnotetag89">
+(retour) </a> En 452.</blockquote>
+
+<p>Rome fut donc sauvée pour cette fois, mais le reste de l'Italie fut
+ravagé, brûlé, mis au pillage; et Rome elle-même, prise cinq ou six ans
+après par Genseric et ses Vandales, fut saccagée pendant quatorze jours.
+Enfin, vers la fin de ce malheureux siècle, les Barbares, qui avaient eu
+le loisir d'étendre leurs conquêtes pendant des règnes que l'Histoire
+aperçoit à peine, et des interrègnes non moins nuls et non moins
+désastreux, osèrent demander à un simulacre d'empereur<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a>
+<a href="#footnote90"><sup class="sml">90</sup></a>, la moitié
+des terres d'Italie en toute propriété. Le refus sur lequel ils
+comptaient, les rendit maîtres du tout, et Odoacre leur roi, se fit
+couronner à Rome roi d'Italie. Ainsi finit l'Empire d'Occident entre les
+mains de Barbares, à peine désormais plus barbares que les descendants
+dégénérés des conquérants du monde.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote90"
+name="footnote90"><b>Note 90: </b></a><a href="#footnotetag90">
+(retour) </a> Augustule.</blockquote>
+
+<p>Quel pouvait être le sort des lettres dans de tels bouleversements?
+Liées à celui de l'Empire, elles s'écroulèrent entièrement avec lui; ou
+plutôt déjà renversées et détruites, elles restèrent sans espoir et sans
+moyens de renaissance, abattus et comme gissantes parmi des ruines.</p>
+
+<br><hr class="full"><br>
+
+<h3>CHAPITRE II.</h3>
+
+<p><i>État des Lettres en Italie sous les Rois Goths; sous les Lombards; sous
+l'Empire de Charlemagne et de ses descendants. Onzième siècle; première
+époque de la renaissance des Lettres</i></p>
+<br>
+
+<p>L'Italie, dans l'état misérable où nous l'avons vue réduite, était loin
+encore d'être parvenue au dernier degré de malheur que lui réservait la
+fortune. Peut-être même en y regardant de plus près, reconnaît-on que
+sous le roi Goth Odoacre<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a>
+<a href="#footnote91"><sup class="sml">91</sup></a>, et plus encore sous l'Ostrogoth Théodoric,
+qui le détrôna<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a>
+<a href="#footnote92"><sup class="sml">92</sup></a>, elle fut moins agitée, moins avilie et tenue moins
+éloignée des études, telles qu'on en pouvait faire alors, qu'elle ne
+l'avait été depuis un demi-siècle, sous ce fantôme d'Empire d'Occident,
+qui n'était qu'une sanglante anarchie. Théodoric avait été élevé à
+Constantinople: l'éducation grecque qu'il y avait reçue, dit l'historien
+Denina<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a>
+<a href="#footnote93"><sup class="sml">93</sup></a>, ne l'avait pas rendu lettré, mais aussi ami des lettres
+qu'on peut raisonnablement l'attendre d'un soldat. Il est bon de savoir
+jusqu'où allait, malgré cette éducation, l'ignorance d'un Prince, dont
+le nom est pourtant inscrit parmi ceux des bienfaiteurs des lettres. Il
+ne savait pas écrire, ni même signer. Il fallut fabriquer une lame d'or,
+percée de manière que les trous formaient les cinq premières lettres de
+son nom <span class="sc">Théod</span>.; et c'était en conduisant sa plume dans les ouvertures de
+ces trous, qu'il signait les lettres et les édits<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a>
+<a href="#footnote94"><sup class="sml">94</sup></a>. Ce trait
+caractérise à la fois et Théodoric et son siècle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote91"
+name="footnote91"><b>Note 91: </b></a><a href="#footnotetag91">
+(retour) </a> 476.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote92"
+name="footnote92"><b>Note 92: </b></a><a href="#footnotetag92">
+(retour) </a> 493.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote93"
+name="footnote93"><b>Note 93: </b></a><a href="#footnotetag93">
+(retour) </a> <i>Vic. della Lett.</i>, liv. c. 37.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote94"
+name="footnote94"><b>Note 94: </b></a><a href="#footnotetag94">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>St. della Lett., ital.</i>, tom. III, liv. I,
+ c. 1, où il cite l'Anonyme de Valois. Voyez cet auteur, à la
+ fin de l'histoire d'Ammien Marcellin, édit. de 1693, pag.
+ 512.</blockquote>
+
+<p>Ces lettres et ces édits, qu'il avait tant de peine à signer, il n'en
+avait aucune à les faire. C'était l'ouvrage du savant Cassiodore, qu'il
+eut le bonheur de rencontrer, et le bon esprit de charger de cet emploi.
+Cassiodore est une des deux dernières lumières, qui jettent encore un
+reste d'éclat dans ces temps obscurs. Ce fut lui qui, profitant du
+crédit que lui donnait l'intimité de ses fonctions, contribua beaucoup à
+inspirer à Théodoric ce goût pour les sciences et pour les arts, qui
+nous étonne dans un Barbare. On voit dans les lettres qu'il écrivait au
+nom de ce Roi, et qui nous sont restées, les expressions honorables dont
+il se servait en parlant aux hommes distingués par quelque savoir, les
+encouragements de toute espèce qu'il leur procurait, les emplois dont il
+se plaisait à les faire revêtir. Il conserva le sien et toute son
+influence auprès des successeurs de Théodoric. Quand la guerre vint
+troubler et bouleverser de nouveau l'Italie, il se retira de la cour et
+du monde, et partagea le reste de sa vie entre les exercices du cloître
+et la culture des lettres. Outre des ouvrages purement religieux, il a
+laissé des <i>Institutions</i>, des <i>Lettres divines et humaines</i>, plusieurs
+autres livres qu'on peut appeler élémentaires, un recueil considérable
+de lettres, et l'<i>Historia tripartita</i>, abrégé des histoires
+ecclésiastiques, écrites en grec par Socrate, Sozomène et Théodoret, et
+traduites en latin, d'après son conseil, par Ephiphane le
+Scolastique<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a>
+<a href="#footnote95"><sup class="sml">95</sup></a>. Nous voyons par ses lettres, que son heureuse influence
+ne s'étendait pas moins sur les arts que sur les sciences, et qu'inspiré
+par un si bon esprit, Théodoric n'épargna rien, ni pour la conservation
+et la restauration des anciens monuments, ni pour en élever lui-même de
+nouveaux et de magnifiques. Le mauvais goût qu'on y remarque, ne peut
+lui être reproché<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a>
+<a href="#footnote96"><sup class="sml">96</sup></a>. C'était ce goût qui dominait de son temps;
+c'étaient ces formes tourmentées, élancées et bizarres, qui étaient
+seules en faveur; un Roi ne pouvait de son chef ni les commander ni les
+proscrire; et, malgré tous les vices de leurs formes, ces édifices
+attestent encore et le génie hardi des architectes qui les bâtirent, et
+la magnificence du prince qui les fit élever<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a>
+<a href="#footnote97"><sup class="sml">97</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote95"
+name="footnote95"><b>Note 95: </b></a><a href="#footnotetag95">
+(retour) </a> Il n'est pas sûr que cet Abrégé soit de lui. (Voyez
+ Tirab., t. III, liv. I, c. II. 5.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote96"
+name="footnote96"><b>Note 96: </b></a><a href="#footnotetag96">
+(retour) </a> Voy. Muratori, <i>Antich. Ital.</i> Dissert. XXIII et XXIV.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote97"
+name="footnote97"><b>Note 97: </b></a><a href="#footnotetag97">
+(retour) </a> C'est l'architecture qu'on appelle gothique. Muratori
+ (<i>Dissert.</i> 23 et 24) et d'autres auteurs ne veulent point
+ qu'elle appartienne aux Goths; et il n'est pas vraisemblable,
+ en effet, que ces peuples, qui ignoraient presque entièrement
+ les arts, fussent aussi avancés en architecture. Quelques-uns
+ l'attribuent aux Sarrazins; d'autres lui donnent, avec plus
+ de vraisemblance, pour unique origine la dépravation
+ progressive du goût dans les arts. Maffei (<i>Verona Illust.</i>,
+ Ire. part., liv. XI) avoue que, sous le règne des Goths,
+ l'architecture conserva autant de grandeur, de magnificence
+ et de solidité qu'elle en avait eu sous les empereurs
+ Romains; il ajoute qu'il y a en Italie beaucoup d'édifices
+ antérieurs à la renaissance des arts, dans lesquels, si l'on
+ en pouvait retrancher les <i>arcs en pointe</i> et l'<i>irrégularité
+ des colonnes et des chapiteaux</i>, non-seulement la
+ construction est très-bonne, mais les ornements même ne
+ manquent ni de grandeur, ni de grâce. Or, ces arcs aigus ou
+ en pointe, et ces colonnes irrégulières, et ces chapiteaux
+ non moins irréguliers, qu'est-ce autre chose que ce qu'on
+ appelle architecture gothique? Mais ce mauvais goût
+ d'architecture remonte-t-il jusqu'au temps des Goths? Cette
+ question a occasioné, en Italie, une longue et bruyante
+ controverse dans le dernier siècle. Voici cependant un
+ passage de Cassiodore qui ne paraît devoir laisser aucun
+ doute. Dans la formule XV du liv. VI de ses<i> Variarum, de
+ Fabricis et Architectis</i>, je lis ces mots: «<i>Quid dicamus
+ columnarum junceam proceritatem? Moles illas sublimissimas
+ fabricarum, quasi quibusdam erectis hastilibus contineri, et
+ substantiœ qualitates concavis canalibus excavatœ, ut magis
+ ipsas œstimes fuisse transfusas, alias ceris indices factum
+ quod metallis durissimis videas expolitum</i>». Cette hauteur et
+ cette ténuité des colonnes qui les fait ressembler à des
+ joncs, <i>junceam proceritatem</i>, ces masses d'édifices si
+ élevées qui paraissent soutenues, sur des piques plantées
+ debout, <i>quasi quibusdam hastilibus contineri</i>, et ces canaux
+ concaves creusés dans le corps même de la pierre, <i>substantiœ
+ qualitates concavis canalibus excavatœ</i>, etc. etc.; tout cela
+ ne peut convenir qu'à l'architecture que l'on appelle
+ gothique, parce que tel était devenu le style des architectes
+ au temps des Goths.</blockquote>
+
+<p>Sous son règne et à sa cour florissait en même temps que Cassiodore, un
+écrivain qui lui était supérieur, le dernier que les hommes studieux de
+la langue et de la littérature latines, puissent encore lire avec
+plaisir, le philosophe Boëce<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a>
+<a href="#footnote98"><sup class="sml">98</sup></a>. Revêtu deux fois de la dignité
+consulaire, que les Empereurs, et après eux les Rois Goths, avaient eu
+la politique de laisser toujours aux Romains, ainsi que les titres et le
+simulacre de toutes leurs autres magistratures, il fut l'homme le plus
+éloquent de son temps, le plus instruit de la philosophie antique, le
+plus familiarisé avec les grands modèles de l'ancienne Grèce et de
+l'ancienne Rome. Ce n'est ni pour avoir traduit et commenté les ouvrages
+de dialectique d'Aristote et de Porphyre, et des ouvrages sur la musique
+ancienne, qui servent pourtant à l'Histoire de cet art, ni pour avoir
+naturalisé dans la langue latine la philosophie sophistique des Grecs,
+ni encore moins pour avoir introduit le premier cette philosophie dans
+la Théologie, qu'il est cher aux amis de la raison et des lettres, mais
+pour <i>sa Consolation de la Philosophie</i>, qu'il écrivit dans les fers.
+Cet ouvrage est mêlé de morceaux de prose et de pièces de vers de
+différentes mesures; la prose est trop infectée peut-être de vices
+introduits alors dans le langage, mais les vers rappelent souvent ceux
+des bons siècles, et sont au moins fort au-dessus de tout ce qui nous
+est resté du quatrième et du cinquième.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote98"
+name="footnote98"><b>Note 98: </b></a><a href="#footnotetag98">
+(retour) </a> Anicius Manlius Torquatus Severinus Boëtius.</blockquote>
+
+<p>L'ouvrage est divisé en cinq livres. La fiction qui en fait le fond est
+fort simple. Boëce, accablé par son infortune, avait appelé les Muses à
+son secours. Elles l'entouraient dans sa prison, et commençaient à lui
+dicter des chants plaintifs. Une femme lui apparaît. Sa figure était
+vénérable; ses yeux étaient ardents, et plus pénétrants que ne le sont
+ceux de l'homme. Son teint était animé, sa vigueur infatigable,
+quoiqu'elle fût si âgée qu'on voyait bien qu'elle était née dans un
+autre siècle. Sa stature était changeante: tantôt elle se réduisait à la
+mesure commune des hommes, tantôt elle paraissait frapper le ciel du
+sommet de sa tète. Sa tête pénétrait dans le ciel même, et alors elle
+échappait aux regards des mortels. C'est la Philosophie. Elle chasse les
+Muses, comme de trop faibles consolatrices, moins propres à fortifier
+l'âme contre le malheur qu'a l'amollir. Elle prend leur place, et remet
+peu à peu par ses discours le calme dans l'âme agitée de son disciple.
+Et en effet, quelles consolations plus douces et plus puissantes que les
+siennes, pour ceux du moins qui la suivent avec sincérité de cœur. Elle
+leur apprend à supporter les malheurs mêmes qu'elle leur attire; et dans
+un temps où, par des malentendus volontaires, on imputerait à la
+Philosophie des maux qu'elle s'était efforcée de prévenir, des crimes
+qu'elle abhorre, des proscriptions exercées par ses plus cruels ennemis
+et surtout dirigées contre elle, ce serait encore en elle seule que ses
+disciples fidèles chercheraient leur consolation et leur refuge.</p>
+
+<p>Elle apprit à Boëce à supporter son sort; mais elle ne put le lui faire
+éviter. Condamné injustement et sans être entendu par ce même Théodoric,
+qui l'avait comblé d'honneurs, il souffrit avec courage les tourments
+recherchés d'une mort lente et cruelle<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a>
+<a href="#footnote99"><sup class="sml">99</sup></a>. Son meurtrier ne lui
+survécut que de deux ans, et souilla par d'autres cruautés la gloire de
+trente ans de règne. Né barbare, il était devenu un grand prince; mais,
+par un retour de cette force du naturel, qui semble n'avoir jamais plus
+d'empire que lorsque c'est au mal qu'elle nous ramène, le grand prince,
+avant de mourir, redevint un barbare.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote99"
+name="footnote99"><b>Note 99: </b></a><a href="#footnotetag99">
+(retour) </a> On lui serra le front avec une corde jusqu'à faire
+ sortir les yeux de la tête; enfin, après d'autres tortures,
+ on le fit expirer sous le bâton. <i>Anonym. Vales. ad Amm.
+ Marcel</i>. 1693.</blockquote>
+
+<p>Sous la régence de sa fille Amalasonte, et les règnes courts, violents
+et honteux de son petit-fils et son neveu<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a>
+<a href="#footnote100"><sup class="sml">100</sup></a> l'influence de Cassiodore
+maintint dans leur cour l'habitude d'encourager ce qui restait encore
+d'hommes de quelque talent et de quelque instruction, de réchauffer,
+autant que cela était possible, les restes presque éteints du feu sacré
+des études. Mais ce fut alors qu'un autre feu s'alluma de nouveau en
+Italie, et qu'une guerre terrible la plongea dans des malheurs, dont
+tous ceux qu'elle avait éprouvés jusqu'alors, n'étaient en quelque sorte
+que le prélude, et dont il lui fallut plusieurs siècles pour effacer les
+funestes suites. L'empereur d'Orient, Justinien, résolut enfin de la
+délivrer du joug des Goths. L'illustre Bélisaire y fit triompher ses
+armes. Après qu'il en eût été payé par une disgrâce non moins célèbre
+que ses victoires<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a>
+<a href="#footnote101"><sup class="sml">101</sup></a>, Narsès qui le remplaça, continua d'attaquer les
+Rois Ostrogoths, qui continuaient de se défendre. Il les renversa enfin
+du trône, et détruisit leur domination, qui avait duré soixante-quatre
+ans en Italie, Mais bientôt il eut à repousser des essaims armés de
+Germains et de Francs, que l'espoir du butin y attirait de leur pays
+encore sauvage. Rappelé par l'empereur Justin, aussi ingrat envers lui,
+que Justinien l'avait été envers Bélisaire, il mourut à Rome, âgé de
+quatre-vingt-quinze ans, lorsqu'il se préparait à repasser à
+Constantinople; tandis que les Lombards, comme chargés de sa vengeance,
+mais qu'il n'y avait pas sans doute appelés<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a>
+<a href="#footnote102"><sup class="sml">102</sup></a>, venaient à leur tour
+ravager, envahir le pays qu'il avait sauvé, donner leur nom à ce pays
+même, et y fonder une nouvelle dynastie de Barbares.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote100"
+name="footnote100"><b>Note 100: </b></a><a href="#footnotetag100">
+(retour) </a> Atalaric et Théodat.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote101"
+name="footnote101"><b>Note 101: </b></a><a href="#footnotetag101">
+(retour) </a> Je ne prétends point adopter, par cet expression, le
+ roman moral, mais fabuleux, de la fin cruelle et infortunée
+ de Bélisaire. Justinien le rappela en effet en 540, mais il
+ l'envoya commander en Perse. Les succès de Bélisaire y furent
+ moins brillants qu'en Italie; il fut alors rappelé, disgracié
+ et dépouillé du généralat. Renvoyé en Italie, à la tête des
+ armées, il retourna quatre ans après à Constantinople, et y
+ jouit pendant quinze ans de ses immenses richesses.
+ Enveloppé, en 563, dans une conspiration contre l'Empereur,
+ il fut privé de toutes ses charges et dignités, et consigné
+ prisonnier dans sa maison. La suite du procès l'ayant
+ justifié, il fut rétabli dans tous ses honneurs et dans les
+ bonnes grâces de Justinien. Il mourut en 565, dans une
+ extrême vieillesse, huit mois seulement avant l'Empereur, qui
+ eut encore le temps de s'emparer, selon sa coutume, de tous
+ les trésors de Bélisaire, et de les réunir à celui qui ne
+ tarda pas à cesser d'être le sien.
+
+<p> Théophanes, auteur grec contemporain, dans sa
+ <i>Chronographie</i>, Georges Cédrénus, dans son <i>Histoire</i>, sur
+ la 36e année du règne de Justinien, attestent ce retour de
+ Bélisaire à la faveur de l'Empereur, et sa mort paisible. Le
+ célèbre Alciat a aussi lavé de cette tache la mémoire de
+ Justinien. Le Grec Jean Tzetzès fut le premier, au douzième
+ siècle, qui mit en vers, dans sa troisième <i>Chiliade</i>, cette
+ fable et le mot célèbre: <i>Donnez une obole à Bélisaire</i>. P.
+ Crinitus, Pontadus, Volaterran et d'autres auteurs du
+ quinzième siècle, l'ont adoptée. Baronius l'a suivie dans ses
+ <i>Annales</i>, d'où elle s'est répandue sans examen dans
+ plusieurs histoires modernes. Le savant et judicieux Muratori
+ a rétabli les faits et invoqué l'autorité de Théophanes, de
+ Cédrénus et d'Alciat. Voyez ses <i>Annales d'Italie</i> sur cette
+ époque.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote102"
+name="footnote102"><b>Note 102: </b></a><a href="#footnotetag102">
+(retour) </a> Voy. Muratori, <i>Annal. d'Ital.</i>, année 567.</blockquote>
+
+<p>Ce n'étaient plus des essaims, de nombreuses armées, c'était une nation
+entière, hommes, femmes, vieillards, enfants, conduits par Alboin, leur
+roi, qui venaient y chercher une nouvelle patrie. Leur état, dont Pavie
+fut la capitale, s'étendit depuis les Alpes jusqu'aux environs de Rome,
+sans y comprendre les villes maritimes, les unes libres, les autres
+encore défendues par les Grecs. Leur règne de fer remplit la fin du
+sixième siècle, tout le septième, et la plus grande partie du huitième.
+Leurs guerres meurtrières, tantôt entre leurs différents chefs, tantôt
+avec les Grecs, restés maîtres de Rome, de quelques autres villes et de
+l'Exarchat de Ravennes, tantôt enfin avec les Francs, toutes signalées
+par d'horribles massacres, et par les ravages du fer et du feu, firent
+pendant ce long espace, de la malheureuse Italie, à qui l'on est si
+souvent forcé de donner cette triste épithète, un désert couvert de
+ruines et inondé de sang.</p>
+
+<p>Chacun étant alors réduit au soin d'une vie individuelle, sans cesse
+assiégée de terreurs, il n'y eut plus dans la vie commune, ni personne
+occupé de s'instruire, ni instituteurs, ni livres même, pour ceux qui,
+parmi tant de désastres, en auraient encore eu le désir. A peine
+trouvait-on à Rome, à Pise, et peut être dans un petit nombre d'autres
+villes, quelques écoles de grammaire et d'éléments de la science
+ecclésiastique. Quant aux livres, ces guerres non interrompues, avaient
+fait périr sous des décombres ou dans les flammes, ce qui s'était encore
+conservé d'anciens manuscrits, et les copies mêmes qui en avaient été
+tirées, principalement dans les monastères.</p>
+
+<p>L'opulence de nos grandes bibliothèques modernes, leur luxe surabondant,
+les jouissances qu'elles nous procurent, la facilité que nous avons de
+nous en composer à peu de frais de particulières, suffisantes pour nos
+besoins et pour nos plaisirs, nous font trop oublier les difficultés que
+l'on trouvait avant l'invention de l'imprimerie, à se procurer des
+livres et surtout à en former de ces collections qu'on appèle
+bibliothèques. L'état où nous avons vu précédemment l'Italie, les y
+avait déjà rendus fort rares. Ils le devenaient chaque jour davantage.
+Les bons copistes manquaient, les manuscrits anciens, usés par la
+lecture, ou détruits par les bouleversements de la guerre, ne pouvaient
+bientôt plus être remplacés, lorsque les institutions monastiques, qui
+ont fait tant de mal à la raison humaine, mais qui rendirent alors plus
+d'un service à la civilisation et aux lumières, leur rendirent surtout
+celui de sauver d'une ruine totale les livres qui eu étaient le dépôt.
+La philosophie, qui a mis les moines à leur place, cesserait d'être ce
+qu'elle est, c'est-à-dire l'amour éclairé de la justice et de la vérité,
+si elle n'aimait à reconnaître et à respecter partout où elle le trouve,
+ce qui est bon en soi et utile aux hommes.</p>
+
+<p>Les monastères étaient devenus un asyle, où non seulement la piété, mais
+le simple amour de la paix, au milieu de cet éternel fracas des armes,
+conduisait la plupart des hommes qui conservaient quelque goût pour
+l'étude. Presque toutes ces maisons avaient des bibliothèques, dans
+lesquelles ce qu'on pouvait se procurer d'auteurs anciens était joint
+aux livres de religion et de littérature ecclésiastique, qui en
+faisaient le fond. Une règle fort sage de la plupart de ces
+institutions, obligeait ceux qui les embrassaient à consacrer tous les
+jours quelques heures au travail des mains. Tous ne pouvaient pas
+travailler à la terre, ou s'occuper d'autres opérations manuelles qui
+exigent la force du corps. Les moines faibles de santé, ceux du moins
+qui avaient un peu d'instruction et une écriture lisible, obtinrent de
+remplir leur tâche en copiant des livres. Cela devint bientôt un
+exercice favori. Les abbés et les autres supérieurs encouragèrent ce
+travail qui multipliait leurs richesses littéraires. De-là vint dans ces
+ordres, le titre d'<i>antiquaire</i> ou de <i>copiste</i>, mots synonimes, que
+l'on trouve souvent employés l'un pour l'autre dans l'histoire
+monastique du moyen âge. Ainsi, tandis que les barbares incendiaient,
+dévastaient, saccageaient des provinces entières, détruisaient les
+monuments des arts, les livres, les bibliothèques, des solitaires
+laborieux s'occupaient de réparer au moins une partie de ces pertes; et
+si nous possédons aujourd'hui un assez grand nombre d'ouvrages de
+l'antiquité, c'est, avouons-le avec reconnaissance, presque uniquement à
+eux que nous le devons<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a>
+<a href="#footnote103"><sup class="sml">103</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote103"
+name="footnote103"><b>Note 103: </b></a><a href="#footnotetag103">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>Stor. della Lett. Ital.</i> t. III, l. I, c.
+ <span class="sc">ii</span>. Je n'ignore pas que ces services rendus à la littérature
+ ancienne par les moines ne datent guère avec évidence que du
+ milieu du neuvième siècle (Voyez Denina, <i>Vicende della
+ Letter.</i>, t. I, c. 38, à la fin). Mais en suivant ici
+ l'autorité de Tiraboschi, je ne cours d'autre risque que
+ d'avancer d'un siècle ces témoignages de gratitude.</blockquote>
+
+<p>Les plus savants d'entre eux ne dédaignaient point cet exercice.
+Cassiodore lui-même en faisait ses plaisirs. Entre tous les travaux du
+corps, écrivait-il, c'est celui d'antiquaire, c'est-à-dire de copiste,
+qui me plaît le plus<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a>
+<a href="#footnote104"><sup class="sml">104</sup></a>. On ne peut lire sans une sorte
+d'attendrissement, les détails minutieux dans lesquels il descend pour
+enseigner à ses moines cet art qu'il possédait si bien. Il appela dans
+son couvent d'habiles ouvriers pour relier proprement les manuscrits. Il
+dessinait lui-même les figures et les ornements dont il les
+embellissait; enfin ce bon vieillard, plus que nonagénaire, ne trouva
+point au-dessous de lui de composer un <i>Traité de l'Orthographe</i>, à
+l'usage de ses religieux, pour leur apprendre à écrire
+correctement<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a>
+<a href="#footnote105"><sup class="sml">105</sup></a>. Il paraît, par cette instruction, que, s'il était
+savant, les autres moines ne l'étaient guère. Aussi est-ce le temps des
+légendes, des histoires écrites en même style, et qui ne méritent pas
+plus de foi, enfin, de toutes ces œuvres monacales qui déshonoreraient
+l'esprit humain, si les siècles étaient solidaires entre eux, et si,
+dans un siècle de lumières, il y avait d'autres esprits déshonorés, que
+ceux qui voudraient y remettre en crédit les sottises les plus
+grossières des temps d'ignorance et de ténèbres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote104"
+name="footnote104"><b>Note 104: </b></a><a href="#footnotetag104">
+(retour) </a> <i>De Institut. Divin. Litter.</i>, c. 30.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote105"
+name="footnote105"><b>Note 105: </b></a><a href="#footnotetag105">
+(retour) </a> Tirab. loc., cit., c. 2.</blockquote>
+
+<p>Ces dépôts où étaient réunies, avec ce que le génie de l'homme avait
+produit le plus sublime, les tristes fruits de sa dernière décadence,
+avaient été assez généralement respectés pendant l'invasion des Goths;
+il en périt un grand nombre dans leur guerre contre les armées de
+Justinien, et un plus grand nombre encore dans l'irruption et sous la
+domination des Lombards. Il est donc vrai qu'à cette déplorable époque,
+malgré tant de travaux, on manquait presque généralement de livres. Les
+papes eux-mêmes, qui n'étaient encore que les chefs spirituels de
+l'église, et les évêques, non les souverains de Rome, avaient peine à se
+former une bibliothèque. Grégoire Ier., qu'on appèle le Grand, n'en
+avait, à ce qu'il paraît qu'une très-chétive<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a>
+<a href="#footnote106"><sup class="sml">106</sup></a>, et cepandant c'était
+un des plus savants hommes de son siècle: sans être aussi riche que les
+papes l'ont été depuis, il disposait de plus de moyens que tous les
+autres évêques, et il n'en négligeait sans doute aucun pour rassembler
+auprès de lui tout ce qui pouvait servir à ses études.</p>
+
+<p>A entendre plusieurs critiques, il n'en fut pourtant pas ainsi. Ce pape
+célèbre, ce réformateur du chant, cet auteur de tant d'ouvrages qui
+l'ont fait placer au rang des pères de l'église, loin de s'appliquer à
+former des bibliothèques, incendia celle qui existait avant lui. Le
+savant Brucker, dans son <i>Histoire critique de la Philosophie</i><a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a>
+<a href="#footnote107"><sup class="sml">107</sup></a>,
+ouvrage aussi estimé pour son impartialité judicieuse que pour sa
+profonde érudition, a joint à cette accusation formelle, qu'il appuie
+principalement de l'autorité de Jean de Salisbury, celles d'avoir chassé
+de sa cour les mathématiciens, d'avoir méprisé et même défendu l'étude
+des belles-lettres; enfin, d'avoir détruit à Rome les plus beaux
+monuments de l'antiquité profane. Mais ici, contre son ordinaire,
+Brucker s'est peut-être laissé aller à des préjugés de secte. Tiraboschi
+l'a réfuté avec autant de solidité que de modération<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a>
+<a href="#footnote108"><sup class="sml">108</sup></a>; et ceux qui
+seraient tentés de suspecter le défenseur, parce qu'il était moine et
+papiste, ne doivent pas oublier, pour être justes, que l'accusateur
+était protestant.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote106"
+name="footnote106"><b>Note 106: </b></a><a href="#footnotetag106">
+(retour) </a> Voy. Tirab., t. III, liv. I, c. <span class="sc">i</span>, 14.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote107"
+name="footnote107"><b>Note 107: </b></a><a href="#footnotetag107">
+(retour) </a> Tom. III, p. 560.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote108"
+name="footnote108"><b>Note 108: </b></a><a href="#footnotetag108">
+(retour) </a> <i>Stor. della lett. ital.</i>, tom. III, liv. II, c. 2.</blockquote>
+
+<p>Les lettres de ce pontife sont le seul de ses ouvrages qui ait
+aujourd'hui quelque intérêt; celles des hommes célèbres de tous les
+genres en ont toujours. Dans ces lettres, on voit bien que Grégoire est
+uniquement occupé des affaires de la religion dont il est le chef, qu'il
+proscrit même et qu'il écarte des études tout ce qui y est étranger. Il
+reprend, par exemple, trés-sévèrement un évêque, parce qu'il enseignait
+la grammaire, et que sans doute il expliquait à ses élèves les beautés
+des anciens auteurs. Il ne veut pas que <i>les louanges de Jupiter et
+celles du Christ sortent de la même bouche</i>; il regarde <i>comme un crime
+grave</i> que des évêques <i>osent chanter ce qui ne convient pas même à un
+laïque s'il a de la religion</i><a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a>
+<a href="#footnote109"><sup class="sml">109</sup></a>. Voilà bien une preuve de plus de cet
+esprit exclusif qui substitua peu à peu les études religieuses aux
+études littéraires, et qui contribua si puissamment à la décadence, et
+enfin à la ruine complète de ces dernières. L'apologiste de Grégoire est
+lui-même obligé d'avouer ici qu'il se laissa trop emporter à son
+zèle<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a>
+<a href="#footnote110"><sup class="sml">110</sup></a>; mais il y a loin de là aux actes dont on l'accusait.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote109"
+name="footnote109"><b>Note 109: </b></a><a href="#footnotetag109">
+(retour) </a> Liv. XI, Epit. 54.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote110"
+name="footnote110"><b>Note 110: </b></a><a href="#footnotetag110">
+(retour) </a> Tirab. loc. cit.</blockquote>
+
+<p>Cependant voici un autre auteur non moins digne de foi, M. Denina,
+l'historien des Révolutions d'Italie et de celles de la littérature, qui
+ne regarde point la cause de Grégoire comme entièrement gagnée. «Je
+crains, dit-il, à parler vrai, que l'autorité de Jean de Salisbury,
+quoique postérieure de six siècles au siècle de Grégoire ne doive
+laisser toujours quelque soupçon que le zélé pontife, pour exterminer
+les monuments de l'idolâtrie, et pour attacher davantage la jeunesse
+chrétienne, et spécialement les ecclésiastiques, à la lecture des saints
+pères, n'eût cherché à supprimer le plus qu'il pouvait des auteurs
+païens»<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a>
+<a href="#footnote111"><sup class="sml">111</sup></a>. Sans prétendre rien décider dans une question de cette
+espèce, on ne peut nier que cette crainte d'un historien aussi sage ne
+doive être de quelque poids.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote111"
+name="footnote111"><b>Note 111: </b></a><a href="#footnotetag111">
+(retour) </a> <i>Vicende della Letter.</i>, liv. I, c. 38. Vid.
+ Machiavelli, <i>discorsi</i>, liv. II, c. 5.</blockquote>
+
+<p>Une autre lettre du même pape nous laisse entrevoir combien, tandis que
+l'ignorance faisait de tels progrès en Occident, elle en avait fait
+aussi dans l'Orient, ou du moins à quel point la langue et la
+littérature latines y étaient redevenues étrangères. Grégoire assure,
+dans cette lettre, qu'il ne se trouvait pas alors à Constantinople un
+seul homme capable de bien traduire un écrit quelconque de grec en
+latin, ou de latin en grec<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a>
+<a href="#footnote112"><sup class="sml">112</sup></a>. Mais la littérature grecque elle-même
+continuait à décliner; chaque siècle ajoutait à sa décadence. Les
+derniers bons poètes grecs, Muesée, Coluthus et Tryphiodore<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a>
+<a href="#footnote113"><sup class="sml">113</sup></a> avaient
+brillé. Depuis long-temps qu'il n'y avait plus d'orateurs, et, à cette
+époque, on ne trouve plus de philosophes; mais quelques historiens, tels
+que Procope et Agathias, par qui les guerres de Justinien contre les
+Perses, les Goths et d'autres Barbares en Asie, en Afrique et en Italie,
+furent écrites, tiennent encore une place après les historiens des bons
+siècles.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote112"
+name="footnote112"><b>Note 112: </b></a><a href="#footnotetag112">
+(retour) </a> Liv. VII, Epit. 30.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote113"
+name="footnote113"><b>Note 113: </b></a><a href="#footnotetag113">
+(retour) </a> Auteurs d'<i>Héro</i> et <i>Léandre</i>, de l'<i>Enlèvement
+ d'Hélène</i> et de <i>la Chute de Troie</i>, poëmes dont le premier
+ est plus connu que les deux autres.</blockquote>
+
+<p>Cet empereur Justinien, conquérant et législateur, était surtout grand
+théologien<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a>
+<a href="#footnote114"><sup class="sml">114</sup></a>; aussi ne manqua-t-il pas d'insérer dans son Code
+plusieurs lois qui prononçaient, tantôt la peine de mort, tantôt la
+confiscation, le bannissement, l'infamie, la privation des droits
+successifs, etc., contre les hérétiques. Argumenter contre eux était
+l'exercice habituel de son esprit; les persécuter, un des usages les
+plus assidus de son autorité; les combattre même, un exploit qui ne lui
+parut pas indigne de ses armes. Sa seule expédition contre les
+Samaritains de la Palestine coûta cent mille sujets à l'Empire. C'était
+une réfutation un peu chère de cette secte, si peu décidée dans ses
+dogmes, qu'elle était traitée de juive par les païens, de schismatique
+par les juifs, et d'idolâtre par les chrétiens<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a>
+<a href="#footnote115"><sup class="sml">115</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote114"
+name="footnote114"><b>Note 114: </b></a><a href="#footnotetag114">
+(retour) </a> Gibbon, <i>History of decline and fall roman Emp.</i>, c.
+ 47.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote115"
+name="footnote115"><b>Note 115: </b></a><a href="#footnotetag115">
+(retour) </a> <i>Id. ibid.</i></blockquote>
+
+<p>La passion favorite de l'Empereur étant la théologie, elle le devint
+aussi de tout l'Empire. L'esprit sophistique des Grecs fut tout occupé
+d'ergoteries scholastiques qui firent éclore une foule d'hérésies
+nouvelles. Les conciles et les synodes se multiplièrent; Justinien y
+argumenta souvent de sa personne, et l'on doit penser qu'il eut
+toujours raison. La foi ne s'en embrouilla que mieux: la sienne même, à
+force de raffinements, s'égara; et ce fléau des hérétiques, devenu
+hérétique à son tour, allait employer, pour soutenir son erreur, tous
+les moyens dont il avait appuyé son orthodoxie, lorsqu'il mourut sans se
+rétracter.</p>
+
+<p>La vie et les intrigues de sa femme Théodora paraissent avoir donné
+naissance à un nouveau genre d'histoire particulière inconnue
+jusqu'alors dans la littérature grecque, l'histoire secrète,
+anecdotique, ou si l'on veut scandaleuse<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a>
+<a href="#footnote116"><sup class="sml">116</sup></a>. Procope surtout s'y
+distingua, et n'a peut-être eu depuis que trop d'imitateurs. Avant lui,
+Achille Tatius avait laissé un autre genre d'écrits, dont la première
+origine date même de plus loin, je veux dire celui des romans d'amour.
+Son roman de <i>Clitophon et Leucippe</i> fut surpassé par <i>les Amours de
+Théagène et de Chariclèe</i>, ou <i>les Ethiopiques</i>, de son contemporain
+l'évêque Héliodore; genre agréable, sans doute, mais un peu étranger aux
+travaux de l'épiscopat. Une observation qui n'a pas échappé au judicieux
+Denina, c'est que, tandis qu'en Occident on commençait à composer des
+légendes, des vies miraculeuses, et à inventer des récits de martyres
+vrais ou supposés<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a>
+<a href="#footnote117"><sup class="sml">117</sup></a>, l'évêque de Tricca composait, de son côté, ses
+Fables éthiopiques. À cette observation, nous pouvons, nous autres
+Français, en ajouter une autre: c'est que, par une destinée qui semble
+attachée à ce roman, les deux premiers auteurs qui l'ont fait connaître
+en France, furent, l'un, Octavien de St.-Gelais, évêque d'Angoulême, par
+des morceaux traduits en vers; l'autre, le célèbre Amiot, évêque
+d'Auxerre, par une traduction complète en prose. Disons de plus que ce
+fut pour cette traduction qu'il eut sa première abbaye, et que celle
+qu'il fit dans la suite, de <i>Daphnis et Chloé</i>, du sophiste Longus,
+autre roman postérieur à celui d'Héliodore, inférieur pour la conduite,
+et plus licencieux dans les détails, ne l'empêcha point d'être évêque,
+ou contribua peut-être à lui faire avoir son évêché.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote116"
+name="footnote116"><b>Note 116: </b></a><a href="#footnotetag116">
+(retour) </a> Denina, <i>Vicende della Letter.</i>, liv. I, c. 39.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote117"
+name="footnote117"><b>Note 117: </b></a><a href="#footnotetag117">
+(retour) </a> Denina, <i>Vicende della Letter.</i>, liv. I, c. 40.</blockquote>
+
+<p>La science qui avait alors le moins perdu en Orient et en Occident était
+la jurisprudence. Après la théologie, c'était ce que Justinien aimait et
+entendait le mieux. Il y porta la réforme, et c'est de lui, ou du moins
+des légistes habiles qu'il employa, qu'est le corps des lois romaines
+tel qu'il existe encore aujourd'hui.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas un ouvrage fait du premier jet: dix jurisconsultes, à la
+tête desquels était le célèbre Tribonien, furent d'abord chargés de
+réunir, d'accorder, de compléter et de rassembler en un seul les trois
+Codes qui servaient alors de règle, y compris celui de Théodose. Le même
+Tribonien, et dix-sept jurisconsultes, firent ensuite un autre travail,
+plus considérable et peut-être plus difficile, mais qui devait les
+flatter, parce qu'il donnait de l'autorité et presque force de loi aux
+décisions des jurisconsultes les plus célèbres qui les avaient précédés;
+ce fut de rassembler ces décisions, de les diviser en cinquante livres,
+et chacun de ces livres en plusieurs titres, selon les diverses
+matières. Ce recueil reçut le nom de <i>Digeste</i> ou de <i>Pandectes</i>. Enfin,
+Tribonien et deux autres, dont les noms, quoique moins illustres,
+méritent aussi d'être conservés, Théophile et Dorothée, composèrent, par
+ordre de l'Empereur, les quatre livres des institutions, qu'on appelle
+vulgairement les <i>Institutes</i>, ou éléments de la science du Droit.</p>
+
+<p>Le tout ensemble fut publié<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a>
+<a href="#footnote118"><sup class="sml">118</sup></a> six ans après le commencement du
+premier travail, et promulgué pour avoir seul force de loi, et être
+enseigné publiquement dans tout l'Empire. L'Empereur y joignit par la
+suite les nouvelles lois qu'il porta, et qui sont connues sous le titre
+de <i>Novelles</i>. Ainsi, le corps entier de la jurisprudence romaine resta
+divisé en Digeste, Code et Novelles, outre les Institutes, qui en sont
+comme le préambule<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a>
+<a href="#footnote119"><sup class="sml">119</sup></a>. Ces lois ne furent point adoptées en Italie
+pendant la domination des Goths; le Code de Théodose continua d'y être
+suivi; ce ne fut qu'après les dernières victoires de Narsès que ce
+général y put mettre en vigueur celui de Justinien.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote118"
+name="footnote118"><b>Note 118: </b></a><a href="#footnotetag118">
+(retour) </a> En 534.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote119"
+name="footnote119"><b>Note 119: </b></a><a href="#footnotetag119">
+(retour) </a> Heinneccius, <i>Hist. Jur.</i>, liv. I, c. 6; Terrasson,
+ <i>Hist. de la Jurisp.</i>, p. <span class="sc">iii</span>, et Tiraboschi, t. III, liv. I,
+ c. 6.</blockquote>
+
+<p>Les Lombards n'eurent des lois pour eux-mêmes que long-temps après leur
+conquête; et lorsqu'ils se furent donné un code, il fut encore permis
+aux peuples qu'ils avaient soumis, de suivre des lois romaines. Les lois
+lombardes ont été recueillies plus complètement et plus correctement
+qu'elles ne l'avaient encore été, par le laborieux Muratori<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a>
+<a href="#footnote120"><sup class="sml">120</sup></a>. M.
+Denina en a fait une exposition claire et méthodique dans son <i>Histoire
+des Révolutions d'Italie</i><a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a>
+<a href="#footnote121"><sup class="sml">121</sup></a>, et l'on y peut observer que, si elles
+conservent des traces sensibles de l'ancienne barbarie de ces peuples,
+elles prouvent aussi que, sur plusieurs points de civilisation, ils
+avaient beaucoup gagné.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote120"
+name="footnote120"><b>Note 120: </b></a><a href="#footnotetag120">
+(retour) </a> <i>Script. rer. Ital.</i> vol. I, part. II.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote121"
+name="footnote121"><b>Note 121: </b></a><a href="#footnotetag121">
+(retour) </a> Tom. II, liv. 7.</blockquote>
+
+<p>Sans doute ce beau climat et cette terre fertile commençaient à influer
+sur eux, comme ils le font à la longue sur tous les hommes; mais ce
+n'était pas à eux qu'il était réservé de faire faire à l'Italie les
+premiers pas hors de la barbarie dans laquelle ils avaient achevé de la
+plonger. Leur avant-dernier roi, Astolphe, ayant envahi Ravenne et
+l'Exarchat, qui étaient jusqu'alors restés à l'Empire, et menaçant Rome
+elle-même, attira l'attention de Pepin et ensuite de son fils
+Charlemagne, qui avaient conçu, pour leur propre ambition, des projets
+inconciliables avec ceux d'Astolphe. Les papes implorèrent leur secours,
+et n'eurent pas de peine à l'obtenir. Ni Astolphe, ni son fils Didier,
+qui lui succéda, ne purent résister aux Francs, successivement commandés
+par ces deux héros; et le royaume des Lombards fut définitivement
+détruit par Charlemagne, deux cent six ans après qu'ils eurent commencé
+à opprimer l'Italie.</p>
+
+<p>Parmi les titres qu'obtint, et ce qui n'est pas toujours la même chose,
+que mérita le fils de Pepin, nous ne devons considérer ici que celui de
+restaurateur des lettres, le plus glorieux de tous. Sous ce point de
+vue, Charlemagne appartient surtout à l'histoire de la littérature
+française; mais il eut aussi sur l'Italie une influence qui fait époque
+et qui exige que nous portions en même temps nos regards sur l'Italie,
+sur la France et sur lui.</p>
+
+<p>La France avait oublié la gloire dont avaient anciennement joui les
+Gaules. Les mêmes causes y avaient produit les mêmes et d'aussi
+déplorables effets. Les Gaules ravagées, pendant le quatrième et le
+cinquième siècle, par les irruptions des Quades, des Germains, des
+Vandales, des Bourguignons, des Huns et des Goths, virent s'arrêter tout
+à coup, et le cours des études, et l'émulation pour les lettres<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a>
+<a href="#footnote122"><sup class="sml">122</sup></a>.
+Les Francs étaient d'autres Barbares, dont les invasions et les
+conquêtes ne firent qu'augmenter le mal et accélérer la décadence de
+tous les exercices de l'esprit. La langue latine s'éteignit, pour ainsi
+dire, avec la puissance romaine, ou du moins ce ne fut plus qu'un jargon
+au lieu d'une langue. Le goût pour les anciens, leurs ouvrages, leurs
+noms mêmes disparurent presque entièrement. Pendant les deux siècles
+suivants, le mal empira encore, par cette pente des choses humaines
+qu'on y peut observer dans tous les temps.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote122"
+name="footnote122"><b>Note 122: </b></a><a href="#footnotetag122">
+(retour) </a> Voy. le poëme de S. Prosper, <i>de Providentiâ</i>, v.
+ 15-60.</blockquote>
+
+<p>Si l'on se représente la suite des siècles, comme un torrent où elles
+sont entraînées, on y voit tantôt le mal et tantôt le bien roulant avec
+une vitesse progressive, jusqu'à ce que quelque obstacle imprévu, ou
+quelque moteur puissant, agissant en sens contraire, le cours change, le
+bien ou le mal s'arrête d'abord, rétrograde ensuite lentement, cède
+enfin; et les choses humaines reprennent avec la même vitesse le cours
+opposé. Au huitième siècle, l'ignorance n'avait plus de progrès à faire
+dans les Gaules: elle était parvenue à son comble. La faiblesse des
+Rois, la tyrannie des Maires, déléguée en quelque sorte à tous les
+gouverneurs des provinces, à tous les chefs militaires, dont ils avaient
+besoin pour leurs projets, accroissaient et favorisaient tous les
+désordres. La France enfin était toute barbare. Charlemagne vint: il
+arrêta le torrent, et redonna aux esprits un mouvement vers les études
+et vers la culture des lettres. L'ordre public et privé fut rétabli, et
+avec les études et les mœurs revinrent la sécurité intérieure et la
+prospérité de l'état.</p>
+
+<p>Charlemagne put concevoir, mais ne pouvait exécuter seul ce grand
+ouvrage. Ne trouvant point de maîtres en France, il y en appela
+d'étrangers. Les Français eux-mêmes l'avouent<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a>
+<a href="#footnote123"><sup class="sml">123</sup></a>. Les Italiens, jaloux
+d'ajouter cette gloire à celle de leur patrie, attribuent avec assez de
+vraisemblance le goût même que Charles prit pour l'instruction à son
+séjour en Italie et aux savants qu'il y rencontra<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a>
+<a href="#footnote124"><sup class="sml">124</sup></a>. Son éducation
+avait été plus que négligée: elle était tout-à-fait nulle, quand il
+passa les Alpes pour la première fois<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a>
+<a href="#footnote125"><sup class="sml">125</sup></a>. Quoiqu'il eût alors
+trente-un ans, et qu'il comptât six ans de règne, il ignorait même la
+grammaire. De l'aveu de son historien Eginhard<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a>
+<a href="#footnote126"><sup class="sml">126</sup></a>, il en reçut les
+premiers éléments de Pierre de Pise, qui professait à Pavie quand
+Charles s'en empara. Les leçons de ce maître le mirent en état de
+profiter de celles du fameux Alcuin, de qui il apprit ensuite la
+rhétorique, la dialectique, l'arithmétique, l'astronomie et même la
+théologie. Mais ce célèbre Anglais, qu'il vit pour la première fois à
+Parme, et qu'il engagea dès-lors à le suivre, il ne l'y trouva qu'en
+780<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a>
+<a href="#footnote127"><sup class="sml">127</sup></a>, six ans après la prise de Pavie, lorsqu'il avait déjà sans
+doute pris le goût des lettres dans son commerce avec Pierre de Pise,
+son maître, avec Paul Warnefrid, connu sous le nom de Paul Diacre, qu'il
+avait aussi approché de lui, et avec un autre Paul ou Paulin,
+grammairien habile pour ce temps, qu'il avait rencontré dans le Frioul,
+et qu'il fit patriarche d'Aquilée.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote123"
+name="footnote123"><b>Note 123: </b></a><a href="#footnotetag123">
+(retour) </a> Voy. l'Histoire littér. de la France, t. IV, Etat des
+ lettres au huitième siècle.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote124"
+name="footnote124"><b>Note 124: </b></a><a href="#footnotetag124">
+(retour) </a> Voy. Tirab., <i>Ist. della Lett. Ital.</i>, t. III, liv.
+ III, c. <span class="sc">i</span>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote125"
+name="footnote125"><b>Note 125: </b></a><a href="#footnotetag125">
+(retour) </a> En 774.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote126"
+name="footnote126"><b>Note 126: </b></a><a href="#footnotetag126">
+(retour) </a> C. 25.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote127"
+name="footnote127"><b>Note 127: </b></a><a href="#footnotetag127">
+(retour) </a> Voy. les preuves que le P. Mabillon donne de cette
+ date, dans ses Notes sur la Vie d'Alcuin, insérées dans ses
+ <i>Acta SS. Ord. S. Bened.</i>, sæc IV, p. <span class="sc">i</span>.</blockquote>
+
+<p>Charlemagne entouré de toutes ces lumières de son siècle, donna lui-même
+l'exemple de l'ardeur à s'en éclairer. Il consacrait chaque jour
+quelques heures à l'étude. Il voulut que ses enfants fussent instruits
+dans toutes les sciences qu'il cultivait. Il réunit dans son palais tous
+ces habiles professeurs et d'autres savants qui ne tardèrent pas à se
+montrer. Ils composaient auprès du Prince une sorte d'école ou
+d'académie suivant la cour, et qui se transportait partout avec
+elle<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a>
+<a href="#footnote128"><sup class="sml">128</sup></a>. On prétend que chaque membre de cette académie, prenait le
+nom d'un ancien auteur, qu'Alcuin, grand admirateur d'Horace, portait
+celui de Flaccus; que le jeune Angilbert, qui n'avait sûrement rien
+d'homérique, se nommait pourtant Homère; Adhalard, ou Adelard, évêque de
+Corbie, Augustin; Wala son frère, Jérémie; Riculfe, archevêque de
+Mayence, on ne sait par quelle fantaisie, Damœtas; qu'enfin, Charles
+lui-même, soit à cause de la royauté, ou de son goût pour la poésie
+hébraïque, avait pris le nom de David. Tout cela est un peu bizarre, et
+l'on a peine à se faire une idée des conférences académiques qui
+pouvaient se tenir entre David, Homère, Horace, Jérémie, Damœtas et S.
+Augustin; mais enfin c'était beaucoup pour le temps, et il était
+impossible que les esprits restassent engourdis autour de ce centre de
+mouvement et d'activité scientifique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote128"
+name="footnote128"><b>Note 128: </b></a><a href="#footnotetag128">
+(retour) </a> Hist. litt. de la France, <i>ub. sup.</i></blockquote>
+
+<p>«Le goût du Roi, comme il arrive toujours, dit le président
+Hénault<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a>
+<a href="#footnote129"><sup class="sml">129</sup></a>, mit les sciences à la mode». Mais Charlemagne ne se borna
+pas à montrer ce goût; il s'efforça de le répandre dans l'immense
+étendue de son empire et de ses conquêtes, autant que le lui permettait
+l'état où il trouvait les peuples. Il fonda un grand nombre de
+monastères et d'églises: il y attacha des écoles: il prit l'habitude
+d'adresser lui-même aux ecclésiastiques des questions sur le dogme, sur
+la discipline, l'histoire ecclésiastique, la morale, et d'en exiger des
+réponses; et cet usage remit la science en vigueur, parmi le clergé. Il
+ordonna que chaque évêque, chaque abbé, chaque comte, eût un notaire ou
+secrétaire, pour copier correctement les actes; que l'on copiât de même
+les évangiles, le psautier, le missel. Il fit corriger pour ainsi dire
+sous ses yeux les exemplaires incorrects de la Bible. On recommença donc
+à avoir des textes purs de l'Ecriture-Sainte et des Pères. La
+calligraphie fut encouragée, ainsi que l'orthographe. On reprit le petit
+caractère romain et bientôt après le grand, à la place de l'écriture
+mérovingienne, qui était barbare. Les couvents, les abbayes devinrent
+des écoles de cet art et des fabriques actives de manuscrits. Le style
+commença aussi à s'épurer. Il y eut des historiens, des orateurs et
+surtout des poètes: Alcuin et Théodulphe, que l'empereur avait aussi
+amenés d'Italie, se piquèrent de l'être; on le fut à leur exemple, mais
+il est vrai, sans imagination, sans goût, sans poésie de style, et la
+plupart du temps sans exacte mesure de vers.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote129"
+name="footnote129"><b>Note 129: </b></a><a href="#footnotetag129">
+(retour) </a> Abr. chr. de l'Hist. de Fr., année 789.</blockquote>
+
+<p>Toute grossière qu'était cette poésie, elle faisait les délices des gens
+bien élevés et même de l'Empereur; il se plaisait surtout à entendre des
+chansons en langue tudesque ou théotisque, qui était sa langue
+naturelle. La préférence qu'il lui accordait la rendit la langue
+dominante dans la plus grande partie de la France. Le roman qui se
+formait dans l'autre partie était moins encouragé. Même après
+Charlemagne, le roman ne régna guère que dans les états des rois
+d'Aquitaine; tout le reste parla long-temps théotisque ou tudesque.
+Charles aimait tant cette langue, qu'il en avait composé une grammaire.
+Quand Eginhard semble dire qu'un souverain si instruit, que ce
+restaurateur des lettres et des études ne savait pas écrire<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a>
+<a href="#footnote130"><sup class="sml">130</sup></a>, cela
+doit apparemment s'entendre du grand caractère romain, dont on
+renouvellait alors l'usage. En effet, malgré les efforts qu'il fit pour
+l'apprendre, il n'y put jamais réussir. Il signait avec un monogramme,
+gravé sur le pommeau de son épée. Il disait: je l'ai signé du pommeau;
+je le maintiendrai, avec la pointe: mais on assure qu'il écrivait
+facilement en d'autres caractères, soit théotisque, soit petit
+romain<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a>
+<a href="#footnote131"><sup class="sml">131</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote130"
+name="footnote130"><b>Note 130: </b></a><a href="#footnotetag130">
+(retour) </a> <i>Tentabat et scribere, tabulasque et codicillos ad hoc
+ in lectulo suo cervicalibus circumferre solebat, ut cum
+ vacuum tempus esset, manum effigiendis litteris usuefaceret:
+ sed parum prosperè successit labor, prœposterus ac serò
+ inchoatus</i>.
+
+<span class="rig"> (<span class="sc">Eginhard</span>, Vit. Car. Mag.)</span></blockquote><br>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote131"
+name="footnote131"><b>Note 131: </b></a><a href="#footnotetag131">
+(retour) </a> Hist. Litt. de la France, <i>ub. sup.</i></blockquote>
+
+<p>Charlemagne voulut aussi qu'en France on sût mieux la musique, et que
+l'on chantât plus humainement qu'on ne faisait alors, entreprise
+toujours difficile et qui, comme on voit, l'était il y a long-temps. On
+sait qu'il s'éleva une grande dispute à Rome, en sa présence, entre ses
+chantres et les chantres romains. Il eut assez de goût et de
+discernement pour prononcer en faveur de ces derniers: il en amena deux
+en France pour y enseigner un chant moins barbare et surtout l'art
+d'organiser, c'est-à-dire, de pratiquer à la fin des phrases du
+plain-chant, quelques chétifs accords de tierce, car c'était à cela que
+se bornait alors toute la science de l'harmonie même au-delà des Alpes,
+et elle ne s'était pas encore étendue si loin en deçà<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a>
+<a href="#footnote132"><sup class="sml">132</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote132"
+name="footnote132"><b>Note 132: </b></a><a href="#footnotetag132">
+(retour) </a> Je ne puis me dispenser de relever ici une erreur où le
+ savant Tiraboschi est tombé (t. III, p. 134). Il cite ce
+ passage d'un anonyme d'Angoulême, dans sa Vie de Charlemagne,
+ publiée par Fauchet (<i>Script. Hist. Franc.</i>): <i>Similiter
+ erudierunt Romani cantores Francorum in arte organandi</i>; et
+ comme il n'a pas compris le sens de ce mot <i>organandi</i>, il ne
+ trouve pas bien clair, dit-il, si l'auteur veut dire que les
+ Romains enseignèrent aux Français à construire des orgues, ou
+ simplement à en jouer; et là-dessus il s'étend assez au long
+ sur l'antiquité dont les orgues étaient en Italie, et sur
+ celle dont ils étaient en France. Il ne s'agit ici ni de
+ jouer des orgues ni d'en faire, <i>organari</i> se réduisant au
+ sens très-simple que je lui donne. (Voy. le Dictionnaire de
+ Musique de J.-J. Rousseau, au mot <i>organiser</i>.)</blockquote>
+
+<p>L'Italie, qui avait fourni à Charlemagne les principaux instruments de
+la révolution qu'il voulait opérer dans les esprits, y participa aussi,
+mais moins sensiblement que la France. Quelques universités italiennes,
+entre autres celles de Pavie et de Bologne, le réclament pour leur
+fondateur. Il y encouragea sans doute les études; il put y rassembler
+quelques professeurs, mais il n'existe aucune trace ni le plus léger
+indice qu'il les ait réunis en corps, qu'il ait distribué entre eux
+l'enseignement des diverses sciences, ni qu'il leur ait donné, ou des
+réglements, ou des priviléges, ou quoique ce soit enfin de ce qui
+constitue ce qu'on appelle université, ou tout autre fondation
+pareille<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a>
+<a href="#footnote133"><sup class="sml">133</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote133"
+name="footnote133"><b>Note 133: </b></a><a href="#footnotetag133">
+(retour) </a> Tirab., t. III, p. 131 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Quant à ces hommes si célèbres dans leur temps, dont Charles se servit
+pour acquérir et pour répandre l'instruction (je ne parle que de ceux
+qui étaient Italiens), ils nous donnent, par le genre et le mérite de
+leurs connaissances et de leurs ouvrages, une idée de l'état où les
+sciences étaient alors. Pierre de Pise, qui passa le premier en France,
+lorsqu'il était déjà vieux<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a>
+<a href="#footnote134"><sup class="sml">134</sup></a>, et qui peut être regardé, selon
+l'expression de du Boulay<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a>
+<a href="#footnote135"><sup class="sml">135</sup></a>, comme le premier fondateur de l'école
+palatine et royale, n'enseignait que la grammaire à Pavie, quand
+Charlemagne l'y trouva, et ce fut aussi la seule science qu'il apprit au
+roi et qu'il fut chargé de professer dans son palais; mais il était de
+plus, en sa qualité de diacre, très-savant théologien. Alcuin dans une
+de ses lettres à l'Empereur, rapporte qu'il avait autrefois rencontré
+Pierre dans cette même ville, soutenant sur la religion, contre un juif,
+une dispute publique<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a>
+<a href="#footnote136"><sup class="sml">136</sup></a>. Enfin, quoiqu'il ne soit pas ordinairement
+compté parmi les poètes nombreux de ce siècle, il faisait aussi des
+vers, comme nous le verrons bientôt. Mais surtout il aimait les lettres
+et leur enseignement: il y fut livré toute sa vie; et son âge, et ses
+longs services lui donnaient beaucoup d'autorité. On ne parle point de
+son retour dans sa patrie; comme il était vieux quand il vint en France,
+il est probable qu'il y mourût.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote134"
+name="footnote134"><b>Note 134: </b></a><a href="#footnotetag135">
+(retour) </a> Eginhard dit qu'il l'était quand Charlemagne le prit
+ pour maître: <i>In discendâ grammaticâ Petrum Pisanum diaconum
+ senem audivit</i>. (De Vitâ Car. Mag.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote135"
+name="footnote135"><b>Note 135: </b></a><a href="#footnotetag135">
+(retour) </a> <i>Itaque Petrus ille merito dici potest primus scholœ
+ palatinœ et regiœ institutor</i>. (Hist. Univers. Paris, t. I,
+ p. 626.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote136"
+name="footnote136"><b>Note 136: </b></a><a href="#footnotetag136">
+(retour) </a> Epist. XV, <i>ad Carol. Mag.</i></blockquote>
+
+<p>Paul Diacre, que l'on ne désigne ordinairement que par cette qualité,
+mais dont le nom était Paul Warnefrid, était autrement placé dans le
+monde, et y jouait un rôle distingué, quand il fut connu de Charlemagne.
+Il était né dans le Frioul, de parents d'origine lombarde. Après avoir
+fait ses études à Pavie, il avait été ordonné diacre, et s'était déjà
+fait sans doute une réputation, lorsque Didier monta sur le trône des
+Lombards, d'où il devait bientôt descendre. Le nouveau roi appela Paul
+auprès de lui, le fit son conseiller intime et son chancelier<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a>
+<a href="#footnote137"><sup class="sml">137</sup></a>.
+Charlemagne ayant pris Pavie et détrôné Didier, offrit, dit-on, à Paul
+ses bonnes grâces; mais, par attachement pour son roi, il aima mieux se
+retirer de la cour, et peu de temps après il se fit moine au monastère
+du mont Cassin. Lorsque Charlemagne, en 781, se fit couronner à Rome
+empereur d'Occident, Paul lui adressa une élégie latine, pour lui
+demander la liberté de son frère, détenu depuis sept ans prisonnier en
+France; et ce fut sans doute cette pièce, très-élégante pour ce
+temps-là, qui détermina l'empereur, alors fortement occupé de rétablir
+les études en France, à y amener Paul avec lui<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a>
+<a href="#footnote138"><sup class="sml">138</sup></a>. Il n'y resta que
+cinq ou six ans, mais on ne peut douter qu'un homme aussi supérieur à
+son siècle qu'il l'était à beaucoup d'égards, ne contribuât partout où
+il séjournait pendant quelque temps à y réveiller le goût des lettres.
+De retour au mont Cassin, dont il avait toujours regretté la solitude
+paisible, il y mourut dix ou onze ans après<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a>
+<a href="#footnote139"><sup class="sml">139</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote137"
+name="footnote137"><b>Note 137: </b></a><a href="#footnotetag137">
+(retour) </a> <i>ub. sup.</i>, p. 183, 184.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote138"
+name="footnote138"><b>Note 138: </b></a><a href="#footnotetag138">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i> p. 184-190.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote139"
+name="footnote139"><b>Note 139: </b></a><a href="#footnotetag139">
+(retour) </a> En 799, <i>ibid</i>, p. 191.</blockquote>
+
+<p>On dit que Paul savait la langue grecque, et que Charlemagne le chargea
+d'y instruire les clercs ou ecclésiastiques, qui devaient accompagner,
+en Orient, Rotrude, sa fille, promise à Constantin, fils de
+l'impératrice Irène<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a>
+<a href="#footnote140"><sup class="sml">140</sup></a>. C'est ici le lieu d'observer que, malgré la
+décadence des lettres, l'étude du grec n'était pas entièrement
+abandonnée en Italie, surtout à Rome, où les papes étaient obligés à une
+correspondance suivie avec les empereurs et les évêques grecs, et ne
+pouvaient l'entretenir que par des interprètes fixés auprès d'eux, et
+capables d'écrire facilement dans cette langue<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a>
+<a href="#footnote141"><sup class="sml">141</sup></a>. Aussi vit-on au
+huitième siècle, le pape Paul Ier. fonder à Rome un monastère dont il
+exigea que les moines officiassent en grec. Plusieurs Papes firent la
+même chose dans le siècle suivant, surtout Etienne V et Léon IV<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a>
+<a href="#footnote142"><sup class="sml">142</sup></a>;
+mais les études de ces hellénistes du neuvième siècle, ne s'étendaient
+pas plus loin qu'à ce qu'exigeaient les besoins de la cour de Rome, et
+peut-être à la lecture de quelques-uns des Pères grecs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote140"
+name="footnote140"><b>Note 140: </b></a><a href="#footnotetag140">
+(retour) </a> Tirab., <i>ub. supr.</i>, p. 188.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote141"
+name="footnote141"><b>Note 141: </b></a><a href="#footnotetag141">
+(retour) </a> <i>Ibid</i>, p. 109.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote142"
+name="footnote142"><b>Note 142: </b></a><a href="#footnotetag142">
+(retour) </a> <i>Ibid</i>, p. 180.</blockquote>
+
+<p>C'est surtout comme historien et comme poète, que Paul Diacre se rendit
+célèbre: il ne conserve aujourd'hui quelque célébrité que comme
+historien. Il était cependant (si l'on en veut croire les éloges que
+Pierre de Pise lui adressait en vers au nom de l'Empereur lui-même), un
+Homère dans la langue grecque, dans le latin un Virgile, dans l'hébreu
+un Philon, un Horace en poésie, etc.<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a>
+<a href="#footnote143"><sup class="sml">143</sup></a>; mais on sait combien il faut
+rabattre de toutes ces louanges, et Paul nous le dit lui-même, en
+répondant à Pierre, ou plutôt à Charlemagne, qu'il ne sait point le
+grec, qu'il ignore l'hébreu, que toute sa gloire dans ces deux langues,
+consiste en trois ou quatre syllabus qu'il avait apprises dans les
+écoles<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a>
+<a href="#footnote144"><sup class="sml">144</sup></a>. Mais peut-être sa modestie exagère-t-elle ici dans le sens
+contraire, surtout à l'égard du grec. Parmi les ouvrages historiques
+qu'il a laissés, on distingue principalement son <i>Histoire des
+Lombards</i><a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a>
+<a href="#footnote145"><sup class="sml">145</sup></a>. C'est la seule que nous ayons de ces peuples, et
+quoiqu'elle soit aussi décriée par le défaut de critique, les récits
+fabuleux et l'inexactitude chronologique, que par son style, on est
+heureux de l'avoir, puisque sans elle on ignorerait une multitude de
+faits et de détails importants. Ce prétendu rival d'Horace, composa
+plusieurs hymnes. Le plus connu, est celui de saint Jean-Baptiste, <i>Ut
+queant laxis resonare fibris</i>, qui n'est pas un chef-d'œuvre de poésie,
+mais qui est devenu, comme nous le verrons, une sorte de monument en
+musique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote143"
+name="footnote143"><b>Note 143: </b></a><a href="#footnotetag143">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Grœcâ cerneris Homerus,<br>
+ Latinâ Virgilius:<br>
+ In Hebrω quoque Philo,<br>
+ Tertullus in artibus;<br>
+ Flaccus crederis in metris,<br>
+ Tibullus eloquio</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote144"
+name="footnote144"><b>Note 144: </b></a><a href="#footnotetag144">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Grœcam nescio loquelam,<br>
+ Ignoro Hebraiœm;<br>
+ Tres aut quatuor in scholis<br>
+ Quas didici syllabas,<br>
+ Ex his mihi est ferendus<br>
+ Manipulus adorea</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote145"
+name="footnote145"><b>Note 145: </b></a><a href="#footnotetag145">
+(retour) </a> <i>De gestis Langobardorum libri sex</i>. Elle comprend
+ l'histoire de ces peuples, depuis leur sortie de la
+ Scandinavie jusqu'à la mort de leur roi Liutprand, en 744.
+ Muratori l'a recueillie dans sa grande collection, t. I,
+ part. I. Cette histoire fut continuée dans le même siècle par
+ Erchempert, qui était, comme Paul Diacre, lombard d'origine,
+ et moine du mont Cassin. Il écrivit les gestes des princes
+ lombards de Bénévent (<i>de gestis principum Beneventanorum
+ Epitome chronologica</i>), depuis l'époque où Paul l'avait
+ laissée jusqu'en 888. Elle est dans la même collection, t.
+ II, part. I. Enfin, dans le dixième siècle, l'anonyme de
+ Salerne et l'anonyme de Bénévent suivirent l'histoire des
+ Lombards jusqu'à l'extinction des petites principautés qu'ils
+ s'étaient faites à l'extrémité de l'Italie; le premier
+ jusqu'en 980, et le second en 996. On trouve ces fragments
+ dans le même volume de la collection de Muratori.</blockquote>
+
+<p>Paulin, que l'on nommait le grammairien, dont Charlemagne fit un
+patriarche d'Aquilée; et dont l'église a fait un Saint, n'était point né
+en Austrasie ni en Autriche, comme quelques auteurs l'ont prétendu, mais
+dans le Frioul, où il enseignait depuis long-temps la grammaire, quand
+Charles s'empara de cette province<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a>
+<a href="#footnote146"><sup class="sml">146</sup></a>. Il ne suivit point en France le
+conquérant de l'Italie. Revêtu de l'une des grandes dignités de
+l'église, il en remplit les devoirs utilement pour son nouveau
+Souverain. Il fut appelé à tous les synodes que l'Empereur fit assembler
+en Allemagne, en France et en Italie, et rédigea les décrets de
+plusieurs. Charles et Alcuin lui-même avaient la plus grande estime pour
+lui, le consultaient dans les affaires et dans les questions délicates,
+et l'engagèrent à composer divers ouvrages contre les hérésies de ce
+temps. Les Italiens et les Français reconnaissent en lui un des hommes
+qui contribuèrent le plus à entretenir dans Charlemagne l'amour des
+sciences, et à en répandre le goût par ses discours et par son exemple.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote146"
+name="footnote146"><b>Note 146: </b></a><a href="#footnotetag146">
+(retour) </a> En 776. Paulin avait alors 46 ans. Les savants auteurs
+ de l'Hist. Littér. de la France l'ont fait naître en
+ Austrasie (t. IV de leur hist.) Ughelli (<i>Ital. sacr.</i>, t.
+ V), et d'après lui d'autres Italiens, en Autriche; mais
+ Tiraboschi, fondé sur de très-bonnes autorités, l'a rendu au
+ Frioul, et par conséquent à l'Italie, t. III, p. 152.</blockquote>
+
+<p>Théodulphe était Goth d'origine et né en Italie. La réputation qu'il y
+avait acquise dans les lettres, engagea Charlemagne à l'appeler en
+France. Il lui donna l'évêché d'Orléans, bientôt après l'abbaye de
+Fleury: il le combla de richesses, d'honneurs et de témoignages de
+confiance. Théodulphe ne se montra point ingrat pendant la vie de
+Charles; mais après sa mort il fut enveloppé dans la révolte de Bernard,
+roi d'Italie, contre Louis-le-Débonnaire, et dans sa ruine. Malgré
+toutes les protestations qu'il fit de son innocence, il fut arrêté,
+comme tous les autres évêques qui avaient pris part à cette révolte, et
+renfermé à Angers dans un couvent; il mourut en 821, au moment où, ayant
+obtenu sa grâce, ainsi que tous ses complices, il se disposait à
+retourner dans son évêché. Outre plusieurs ouvrages de sa profession,
+écrits en prose latine qu'on ne peut lire, on a conservé de lui six
+livres de vers, tant sacrés que profanes, aussi illisibles que sa prose.
+Entre plusieurs élégies qu'il composa pendant sa captivité, on en
+distingue une, qui est devenue un hymne de l'église, et dont les vers
+sont rimés du milieu à la fin, comme il était déjà d'usage dans cette
+poésie latine dégénérée. Elle commence par ce vers:</p>
+
+<p class="mid"><i>Gloria, laus et honor, tibi sit rex Christe redemptor</i><a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a>
+<a href="#footnote147"><sup class="sml">147</sup></a>.
+</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote147"
+name="footnote147"><b>Note 147: </b></a><a href="#footnotetag147">
+(retour) </a> L'église romaine chante cet hymne pendant la
+ procession, le jour des Rameaux.</blockquote>
+
+<p>On a prétendu que, s'étant mis à chanter à pleine voix cette élégie dans
+sa prison, lorsque l'empereur Louis passait dans la rue, ce fut ce qui
+lui fit obtenir sa liberté: mais c'est une fable sans vraisemblance.</p>
+
+<p>Malgré l'exemple et les travaux de ces savants et de plusieurs autres,
+répandus dans les différentes parties de l'Italie, l'impulsion donnée
+aux études par Charlemagne, fut passagère et ne lui survécut pas. Elle
+eût été plus durable, peut-être dès ce moment l'Italie aurait vu le
+génie des lettres reprendre son essor, si elle eût été moins
+profondément ensevelie sous ses propres débris, et si Charlemagne eût
+fait un plus long séjour au-delà des Alpes. Mais trop d'objets, trop de
+pays divers, trop de parties de son vaste Empire l'appelaient à la fois;
+il encouragea, honora et récompensa les savants; le reste il le laissa
+tout entier à faire, et, malgré le mouvement qu'il avait imprimé aux
+esprits, ils croupirent long-temps encore, ou plutôt ils s'enfoncèrent
+bientôt plus avant que jamais dans l'invincible ignorance où les
+retenaient et le manque absolu de bons livres, et les traces profondes
+que laissaient après eux plusieurs siècles de barbarie.</p>
+
+<p>Une autre raison s'opposait encore à ce que les germes semés par
+Charlemagne, produisissent pour les lettres en général des fruits réels
+et surtout durables. «Si je pénètre, avec attention, dit l'ingénieux
+Bettinelli<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a>
+<a href="#footnote148"><sup class="sml">148</sup></a>, dans le secret de ces temps et de leurs mœurs, je crois
+trouver, outre les maux causés par les successeurs de ce monarque, une
+raison du triste succès de tant d'espérances. Réformer des peuples et
+des états lui parut être, comme en effet ce l'est et le fut toujours,
+une grande, mais très-difficile entreprise; il pensa que la religion
+était le moyen le plus facile et le plus efficace pour contenir et
+assujétir les peuples les plus féroces, quand il les avait conquis;
+c'est donc de ce côté qu'il tourna toutes ses vues. Ses conseillers
+furent des hommes religieux; et le moine Alcuin fut le premier de ses
+confidents. Leur zèle n'ayant pour objet que les études sacrées, leur
+donna des préventions contre les anciens auteurs grecs et latins, qu'ils
+regardèrent comme des corrupteurs de la morale chrétienne et ils les
+bannirent des écoles, tellement que Sigulfe, disciple d'Alcuin, et moins
+scrupuleux que lui, eut ensuite beaucoup de peine à les remettre en
+crédit. Si Charlemagne eût moins méprisé les anciens<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a>
+<a href="#footnote149"><sup class="sml">149</sup></a>, il lui eût
+été plus facile de faire aux arts et aux études un bien durable, par
+l'attrait du plaisir, et par les exemples de bon goût et de bon style
+que fournissent les langues mortes».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote148"
+name="footnote148"><b>Note 148: </b></a><a href="#footnotetag148">
+(retour) </a> <i>Risorgimento d'Italia</i>, c. <span class="sc">i</span>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote149"
+name="footnote149"><b>Note 149: </b></a><a href="#footnotetag149">
+(retour) </a> Il serait plus exact de dire, s'ils les eût connus.</blockquote>
+
+<p>Le savant abbé Andrès est de la même opinion, et lui a donné plus de
+développements<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a>
+<a href="#footnote150"><sup class="sml">150</sup></a>. L'Empereur, Alcuin, Théodulphe et tous les autres
+qui travaillèrent à la réforme des études, n'avaient, dit-il, d'autre
+objet en vue que le service de l'église; ils n'avaient pas tant à cœur
+de faire d'habiles littérateurs, que d'élever de bons ecclésiastiques.
+Aussi, dans toutes les écoles qu'ils fondèrent, on n'apprenait guère que
+la grammaire et le chant de l'église....... Si dans quelques-unes on
+s'occupait des arts libéraux, c'était uniquement pour aider à
+l'intelligence des lettres sacrées...... Les maîtres eux-mêmes n'en
+savaient pas davantage, et ne pouvaient enseigner autre chose à leurs
+disciples. Le grand Alcuin dont les auteurs contemporains ne parlent que
+comme d'un prodige de science, n'était après tout qu'un médiocre
+théologien, et ses connaissances si vantées, en philosophie et en
+mathématiques, ne s'étendaient qu'a quelques subtilités de dialectique,
+et à ces premiers éléments de musique, d'arithmétique et d'astronomie,
+nécessaires pour le chant et pour le comput ecclésiastiques....</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote150"
+name="footnote150"><b>Note 150: </b></a><a href="#footnotetag150">
+(retour) </a> <i>Dell' Orig. progr. e st. att. d'ogni Lett.</i>, t. I, c.
+ 7, p. 108 et suiv.</blockquote>
+
+<p>«Les promoteurs des études et les maîtres ayant donc des idées si
+étroites des sciences, quels progrès pouvait-on espérer de leurs soins
+et de leurs leçons? On fondait des écoles; mais pour apprendre à lire,
+à chanter, à compter et presque rien de plus: on établissait des
+maîtres; mais il suffisait qu'ils sussent la Grammaire; si quelqu'un
+d'eux allait jusqu'à entendre un peu de mathématiques et d'astronomie,
+il était regardé comme un oracle. On recherchait des livres, mais
+seulement des livres ecclésiastiques; il n'y avait pas dans toute la
+France, un Térence, un Cicéron, un Quintilien.....<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a>
+<a href="#footnote151"><sup class="sml">151</sup></a>. Les hymnes de
+l'église et les ouvrages de quelques Pères étaient pris pour modèles du
+bon goût dans l'art d'écrire en prose et en vers, et celui qui
+s'approchait le plus en latin du style de S. Jérôme ou de Cassiodore,
+passait pour un Cicéron....</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote151"
+name="footnote151"><b>Note 151: </b></a><a href="#footnotetag151">
+(retour) </a> L'auteur italien paraîtra sans doute exagéré dans cette
+ assertion; mais elle est autorisée par une lettre de Loup de
+ Ferrières au pape Benoît III, par laquelle ce savant abbé lui
+ demandait des livres, et entre autres ceux du l'orateur de
+ Cicéron, les douze livres des institutions de Quintilien,
+ dont on ne trouvait, disait il, en France que des copies
+ imparfaites, et enfin le commentaire de Donat sur les
+ comédies de Térence. (Voy. <i>Lupi Ferrar.</i>, Ep. 103.)</blockquote>
+
+<p>«Si Charlemagne et Alcuin avaient conçu de plus justes idées de la
+littérature, au lieu de tant de peines, de voyages et de dépenses
+inutiles, combien ne leur eût-il pas mieux réussi de se procurer et de
+multiplier les copies des auteurs des bons siècles, de ressusciter
+l'étude si nécessaire de la langue grecque? En apprenant à goûter dans
+les écoles les grands poètes et les grands orateurs, on aurait pu faire
+renaître la belle poésie et la solide éloquence. On aurait appris à bien
+penser et à bien écrire; et les études ecclésiastiques elles-mêmes y
+auraient autant gagné que les études purement littéraires.»</p>
+
+<p>Ces réflexions judicieuses de deux très-bons esprits, et de deux auteurs
+très-orthodoxes, n'ont point eu de contradicteurs en Italie. Des
+écrivains français, non moins orthodoxes qu'eux, les Bénédictins,
+auteurs de l'<i>Histoire littéraire de la France</i>, ont pensé la même chose
+et ont écrit dans le même sens. Ils disent plus positivement encore<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a>
+<a href="#footnote152"><sup class="sml">152</sup></a>
+que dans l'école de S. Martin de Tours, l'une des plus florissantes que
+Charlemagne fit établir, Alcuin défendit à Sigulfe, son disciple, de
+lire Virgile aux élèves, <i>de peur que cette lecture ne leur corrompît le
+cœur</i>. Ce ne fut qu'après la mort de ce rigide président des études, que
+Sigulfe put donner un libre essor à son goût pour les bons modèles.
+L'école de Ferrières dans le Gâtinais, s'éleva bientôt au-dessus de
+toutes les autres, par l'étude qu'on y fit des anciens. Le célèbre abbé
+Loup, qu'on appelle Loup de Ferrières, eut pour eux une prédilection,
+dont on aperçoit les traces dans ses écrits. De toutes les lettres
+latines de ce temps, qui se sont conservées, les siennes sont les
+seules où il y ait quelque idée de bon style. «Il semble, dit
+expressément D. Rivet<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a>
+<a href="#footnote153"><sup class="sml">153</sup></a>, que nos autres écrivains auraient pu mieux
+réussir qu'ils n'ont fait, s'ils avaient eu autant d'attention que lui à
+former leur style sur celui des anciens». Mais dans tous les soins que
+se donna l'Empereur, et que prirent sous ses ordres les ministres de ses
+volontés, pour rétablir une belle écriture, pour se procurer et rendre
+plus communs de bons et de beaux manuscrits, soins qui furent pris à
+grands frais, et portés quelquefois jusqu'à la plus grande magnificence,
+on voit qu'il n'était jamais question que de bibles, d'évangiles, de
+missels, d'antiphonaires, de pénitentiels, de sacramentaires, de
+psautiers: on n'entend point parler d'un manuscrit de Cicéron ou de
+Virgile.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote152"
+name="footnote152"><b>Note 152: </b></a><a href="#footnotetag152">
+(retour) </a> Tom. IV, Disc. sur l'état des Lettres au huitième
+ siècle.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote153"
+name="footnote153"><b>Note 153: </b></a><a href="#footnotetag153">
+(retour) </a> Loc. cit.</blockquote>
+
+<p>Les mêmes effets furent encore une fois le résultat des mêmes causes.
+Les lettres encouragées et renouvellées en France par Charlemagne, mais,
+trop exclusivement consacrées à un seul objet, n'eurent pas le temps de
+jeter de racines; elles ne produisirent presque aucun fruit: elles se
+retrouvèrent, après ce grand effort, telles qu'elles étaient auparavant,
+et dans le même état d'inertie et de nullité. Elles se soutinrent un peu
+pendant les premières années du neuvième siècle: dans les suivantes,
+elles commencèrent à déchoir: le milieu du siècle leur fut encore plus
+fatal: elles disparurent de nouveau entièrement à la fin<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a>
+<a href="#footnote154"><sup class="sml">154</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote154"
+name="footnote154"><b>Note 154: </b></a><a href="#footnotetag154">
+(retour) </a> Hist. Litt. de la France, <i>ub. sup.</i></blockquote>
+
+<p>Ce ne fut pas non plus à Charlemagne, ce fut encore moins à son fils
+Louis, qu'en France on nomme le débonnaire, en Italie le pieux, et qu'on
+devrait partout appeler le faible, comme Voltaire, mais ce fut à
+Lothaire, fils de Louis, que l'Italie dut ses premiers établissements
+fixes d'instruction, et ses premiers pas marqués vers la renaissance. Un
+de ses capitulaires, qui n'a été publié que dans le dix-huitième
+siècle<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a>
+<a href="#footnote155"><sup class="sml">155</sup></a>, établit à Pavie et dans huit autres villes, des écoles dont
+il fixe l'arrondissement. Mais son règne agité, ceux des autres
+empereurs de sa maison plus agités et plus faibles encore, ne furent pas
+propres à faire fleurir ces écoles naissantes. Après la mort du dernier
+d'entre eux, Charles-le-Gros, les guerres civiles et tous les maux
+qu'elles entraînent, déchirèrent de nouveau l'Italie, et la
+replongèrent, avant la fin du neuvième siècle, dans cet abîme de
+barbarie et d'infortunes, d'où elle commençait à peine à espérer de
+sortir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote155"
+name="footnote155"><b>Note 155: </b></a><a href="#footnotetag155">
+(retour) </a> Dans le grand recueil de Muratori, <i>Script. rer.
+ Ital.</i>, t. I, partie II, p. 151.</blockquote>
+
+<p>On doute si l'on doit compter parmi le peu d'hommes qui se distinguèrent
+encore dans les lettres pendant cette triste époque, un prêtre de
+Ravenne, nommé Agnello, que l'on appelle aussi André. Il a laissé un
+recueil de vies des évêques de cette église, qui n'ont d'autre mérite
+que de nous avoir conservé plusieurs faits de l'histoire sacrée et
+profane, et plusieurs traits relatifs aux mœurs de ce temps, que l'on ne
+trouve point ailleurs<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a>
+<a href="#footnote156"><sup class="sml">156</sup></a>. Il y eut aussi alors un Jean, Diacre de
+l'église romaine, auteur de la vie de Grégoire le-Grand et de quelques
+autres écrits. Un autre Jean, Diacre de l'église de Saint-Janvier à
+Naples, avait précédemment écrit les vies des évêques de cette ville,
+depuis l'origine, jusque vers la fin du neuvième siècle où il vivait.
+Muratori les a publiées le premier dans sa grande collection<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a>
+<a href="#footnote157"><sup class="sml">157</sup></a>. Il y
+a inséré, ce semble, à plus juste titre l'ouvrage d'Anastase, surnommé
+le Bibliothécaire, qu'il ne faut pas confondre, comme l'ont fait
+quelques auteurs<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a>
+<a href="#footnote158"><sup class="sml">158</sup></a>, avec un autre Anastase, cardinal du titre de
+Saint-Michel, qui troubla alors l'église par ses prétentions au
+souverain pontificat. Anastase, garde de la bibliothèque pontificale, et
+qu'on désigne toujours par le titre de cet emploi, ne fut point
+cardinal. Il était abbé d'un monastère de Rome, lorsqu'il fut envoyé à
+Constantinople par Louis II, dit le Germanique, pour traiter du mariage
+de sa fille avec le fils de Basile, empereur d'Orient. Il assista au
+concile où le patriarche Photius fut condamné. Les légats du pape lui en
+donnèrent à examiner les actes avant de les souscrire. La connaissance
+parfaite qu'il avait de la langue grecque, lui fit découvrir dans cette
+révision plusieurs piéges que la subtilité grecque avait tendus à ce
+qu'on nommait alors la simplicité italienne. Ce fut sans doute à son
+retour à Rome, qu'il eut pour récompense des services qu'il avait
+rendus, la place de bibliothécaire du Vatican.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote156"
+name="footnote156"><b>Note 156: </b></a><a href="#footnotetag156">
+(retour) </a> Muratori les a insérées dans sa collection; <i>Scriptor.
+ rer. ital.</i>, t. II, part. I. Vossius (<i>de Hist. Lat.</i>, liv.
+ III, c. 4) a mal à propos confondu cet Agnello avec un
+ archevêque de Ravenne du même nom, qui vécut plus de trois
+ siècles auparavant. Voy. Tirab., t. III, p. 168.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote157"
+name="footnote157"><b>Note 157: </b></a><a href="#footnotetag157">
+(retour) </a> Tom. I, part. II.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote158"
+name="footnote158"><b>Note 158: </b></a><a href="#footnotetag158">
+(retour) </a> Voy. là-dessus Mazzuchelli, <i>Scrit. Ital.</i>, t, I, part.
+ II.</blockquote>
+
+<p>La collection qui fut confiée à ses soins, n'était pas considérable, et
+ne l'avait jamais été. C'étaient d'abord de simples archives. On y
+joignit ensuite quelques livres, la plupart de théologie. Dans le
+huitième siècle<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a>
+<a href="#footnote159"><sup class="sml">159</sup></a> le pape Paul Ier avait envoyé au roi Pepin tous les
+livres qu'il put trouver. Or, en quoi consistait cette bibliothèque
+envoyée par un pape à un roi de France? Le catalogue en est dans la
+lettre même. C'est un <i>Antiphonaire</i>, un <i>Responsal</i>, ou livre de
+répons, et de plus la grammaire d'Aristote (il faut sans doute lire la
+logique, ou la dialectique; car Aristote n'a point fait de grammaire);
+les livres de Denis l'aréopagite, la géométrie, l'orthographe, la
+grammaire, tous livres grecs<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a>
+<a href="#footnote160"><sup class="sml">160</sup></a>. Les livres étaient devenus rares de
+plus en plus, et il est probable que la bibliothèque pontificale
+participait à cette disette; elle eut cependant toujours un
+bibliothécaire en titre, quoique peut-être souvent sans fonctions<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a>
+<a href="#footnote161"><sup class="sml">161</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote159"
+name="footnote159"><b>Note 159: </b></a><a href="#footnotetag159">
+(retour) </a> En 757.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote160"
+name="footnote160"><b>Note 160: </b></a><a href="#footnotetag160">
+(retour) </a> Tirab., t. III, p. 80.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote161"
+name="footnote161"><b>Note 161: </b></a><a href="#footnotetag161">
+(retour) </a> On en voit la liste, à remonter jusqu'au sixième
+ siècle, dans la Préface du Catalogue imprimé de la
+ Bibliothèque du Vatican.</blockquote>
+
+<p>Les premiers ouvrages d'Anastase furent des traductions du grec: elles
+sont en grand nombre, la plupart peu intéressantes pour le commun des
+lecteurs, et plus recommandables par la fidélité que par le style<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a>
+<a href="#footnote162"><sup class="sml">162</sup></a>;
+mais l'ouvrage qui a fait sa réputation, est son <i>Livre pontifical</i> ou
+<i>Recueil des vies des pontifes romains</i><a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a>
+<a href="#footnote163"><sup class="sml">163</sup></a>. On a longuement et
+fortement discuté la question de savoir si Anastase en était
+véritablement l'auteur. Le résultat le plus certain paraît être qu'il
+avait tiré ces vies des anciens catalogues des pontifes romains, des
+actes des martyrs que l'on conservait soigneusement dans l'église
+romaine, et d'autres mémoires déposés dans les archives de différentes
+églises de Rome<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a>
+<a href="#footnote164"><sup class="sml">164</sup></a>. L'ouvrage ne lui en appartient pas moins, et n'en
+paraît que revêtu de plus d'autorité. Ce n'est du moins pas l'auteur que
+l'on doit accuser de ce qu'on y peut trouver d'inexact. Son seul tort
+est d'avoir manqué de critique dans un siècle où la critique n'était pas
+connue; ce qu'on ne peut pas plus lui reprocher que l'inélégance de son
+style.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote162"
+name="footnote162"><b>Note 162: </b></a><a href="#footnotetag162">
+(retour) </a> Voyez-en les titres dans les <i>Scrittori ital.</i> du comte
+ Mazzuchelli, t. I, partie II.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote163"
+name="footnote163"><b>Note 163: </b></a><a href="#footnotetag163">
+(retour) </a> Muratori l'a inséré dans sa grande collection. <i>Script.
+ rer. ital.</i>, t. III, partie I. La première édition avait été
+ donnée par le Jésuite Busée; Mayence, 1602, in-4°.: il y en a
+ eu, depuis, plusieurs autres.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote164"
+name="footnote164"><b>Note 164: </b></a><a href="#footnotetag164">
+(retour) </a> Voyez toutes les pièces de ce procès, placées par
+ Muratori à la tête du <i>Liber Pontificalis, ub. supr.</i></blockquote>
+
+<p>Le dixième siècle fut encore plus malheureux. Les invasions et les
+dévastations des Hongrois et des Sarrazins, le règne anarchique de
+Bérenger, qui les combattit, et qui n'eut pas moins de peine à combattre
+les ducs, les marquis et les comtes, chefs des petits états d'Italie,
+formés des débris de la monarchie Carlovingienne, enfin le règne de
+Hugues de Provence, qui abaissa ces petites puissances, mais qui
+n'établit la sienne que par des vexations et par des crimes, et fut
+obligé de la céder à un autre Bérenger, marquis d'Ivrée, toutes ces
+causes destructives remplirent la moitié du dixième siècle de
+convulsions et de boulversements. Alors l'anarchie fut complète. Le
+règne des Othon ne la termina qu'en apparence, et ne put, dans le reste
+de ce siècle, rouvrir de nouvelles chances pour la renaissance des
+lettres. Le premier de ces empereurs, justement honoré du nom de Grand,
+accorda aux villes italiennes un bienfait d'un grand prix, le
+gouvernement municipal, premier pas qu'elles eussent fait depuis
+long-temps vers la liberté. Le troisième Othon, au contraire, qui paya
+bientôt de sa vie cette violation de la foi jurée, éteignit à Rome, par
+trahison, dans le sang de Crescentius et de ses partisans, un simulacre
+de république romaine, qui s'était ranimé à la voix de ce consul<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a>
+<a href="#footnote165"><sup class="sml">165</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote165"
+name="footnote165"><b>Note 165: </b></a><a href="#footnotetag165">
+(retour) </a> Crescentius, assiégé dans le môle d'Adrien par Othon
+ III, ne capitula que sur la <i>parole royale</i> que lui donna cet
+ empereur de respecter sa vie et les droits de ses
+ concitoyens. Dès qu'il les eût en son pouvoir, il fit
+ trancher la tête à Crescentius et aux principaux de son
+ parti. Othon n'avait que vingt-deux ans. Peu de temps après,
+ il mourut empoisonné par la veuve de Crescentius, qu'il avait
+ fait violer par ses soldats.</blockquote>
+
+<p>Pendant ce temps, les papes dominés dans Rome, où ils ne régnaient pas
+encore, pressés tantôt par les Sarrazins, qui s'étaient jetés de la
+Sicile sur l'Italie, tantôt par les Allemands ou par les Romains
+eux-mêmes, ne pouvaient faire ce que les empereurs ne faisaient pas.
+Plus occupés de s'agrandir que d'éclairer les peuples, engagés dans des
+luttes éternelles avec l'Empire, et trop souvent donnant par la
+dissolution des mœurs un spectacle dont, non seulement la piété, mais
+la philosophie est forcée de détourner les yeux<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a>
+<a href="#footnote166"><sup class="sml">166</sup></a>, ils laissèrent les
+ténèbres de l'ignorance s'épaissir de plus en plus.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote166"
+name="footnote166"><b>Note 166: </b></a><a href="#footnotetag166">
+(retour) </a> C'était le temps où une Théodora et sa fille Marosie,
+ maîtresses dans Rome, faisaient papes, l'une son amant,
+ l'autre son fils (Jean X et Jean XI), et entouraient le
+ saint-siége de tous les genres de scandales; où Jean XII
+ mourait d'un coup reçu à la tempe, dans un rendez-vous
+ nocturne avec une femme mariée, etc. Voyez tous les
+ historiens.</blockquote>
+
+<p>Deux évêques forment en Italie presque toute la littérature
+ecclésiastique de ce siècle: l'un est Atton, évêque de Verceil, que les
+savants auteurs de notre Histoire Littéraire ont trop légèrement soutenu
+appartenir à la France<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a>
+<a href="#footnote167"><sup class="sml">167</sup></a>; l'autre Ratérius, évêque de Vérone, né à
+Liége, mais conduit jeune en Italie, dont la vie fut une suite d'orages
+et de vicissitudes, et qui, ramené plusieurs fois de Vérone à Liége, en
+France, en Allemagne, destitué, chassé, rétabli, incarcéré, délivré tour
+à tour, se trouva enfin trop heureux d'aller finir tant d'agitations à
+Namur, obscurément chargé de gouverner quelques petites abbayes<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a>
+<a href="#footnote168"><sup class="sml">168</sup></a>.
+C'étaient deux savants qui auraient peut-être brillé, même avant que les
+lettres fussent tombées dans une si entière décadence. On a donné dans
+le dernier siècle, des éditions de leurs œuvres<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a>
+<a href="#footnote169"><sup class="sml">169</sup></a>. Elles
+appartiennent toutes à leur état, ou aux circonstances de leur vie.
+Ratérius, surtout, eut souvent besoin d'apologies pour sa conduite
+ambitieuse et inconstante, et il ne les épargna pas. On trouve dans ses
+lettres, et dans ses autres ouvrages, de fréquentes citations des
+anciens, qui prouvent qu'il alliait dans ses études, plus qu'on ne le
+faisait de son temps, les auteurs sacrés et profanes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote167"
+name="footnote167"><b>Note 167: </b></a><a href="#footnotetag167">
+(retour) </a> Tom. VI, p. 281. Voy. Tiraboschi, t. III, p. 175.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote168"
+name="footnote168"><b>Note 168: </b></a><a href="#footnotetag168">
+(retour) </a> Il y mourut en 974, <i>id. ibid.</i> p. 177.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote169"
+name="footnote169"><b>Note 169: </b></a><a href="#footnotetag169">
+(retour) </a> Celles d'Atton parurent en 1768; celles de Ratérius en
+ 1765. Chacune de ces éditions est précédée d'une Vie pleine
+ d'érudition, de bonne critique, et où l'on réfute plusieurs
+ erreurs accréditées sur ces deux savants du dixième siècle
+ (Tirab. loc. cit.)</blockquote>
+
+<p>Nous parlerons plus loin de l'historien Liutprand, qui appartient à
+cette époque, mais qui tient, par les missions politiques dont il fut
+chargé, au tableau de l'état où était alors l'empereur d'Orient. C'est
+au neuvième siècle qu'il faut placer l'Anonyme de Ravenne, auteur d'une
+Géographie en cinq livres, que l'on a tirée, en 1688, des manuscrits de
+la Bibliothèque du roi, et de l'oubli où elle avait été justement
+laissée<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a>
+<a href="#footnote170"><sup class="sml">170</sup></a>; mais nous ne nous y arrêterons pas. Tiraboschi, quelque
+peu disposé qu'il fût à une critique sévère, a traité avec le dernier
+mépris<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a>
+<a href="#footnote171"><sup class="sml">171</sup></a> cet ouvrage, que d'autres savants n'ont cependant pas cru
+indigne de leur attention et de leurs recherches. Il reproche à
+l'Anonyme d'avoir le style le plus barbare et le plus obscur, où l'on
+ait peut-être jamais écrit; de confondre souvent les noms de villes, de
+fleuves et de montagnes<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a>
+<a href="#footnote172"><sup class="sml">172</sup></a>; de citer comme autorités des auteurs qui
+n'existèrent jamais que dans sa tête; de n'être qu'un imposteur
+ignorant, qu'un misérable copiste de la carte de Peutinger<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a>
+<a href="#footnote173"><sup class="sml">173</sup></a>, et de
+quelques autres géographies plus anciennes: il trouve enfin que c'est
+perdre du temps que d'examiner, comme d'autres se sont donné la peine de
+le faire, si ce fut vraiment dans l'un de ces deux siècles, ou même plus
+tard, que cet auteur a vécu, ou si ce ne fut point dans le septième ou
+huitième; si cet auteur est, ou n'est pas, un certain prêtre de Ravenne,
+nommé Guido, qui avait, dit-on, écrit quelques ouvrages historiques;
+enfin, si cette géographie est telle qu'il l'avait écrite, ou si elle en
+est seulement un abrégé; toutes questions intéressantes à faire sur un
+bon livre, mais nullement sur un aussi mauvais.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote170"
+name="footnote170"><b>Note 170: </b></a><a href="#footnotetag170">
+(retour) </a> Elle fut publiée alors pour la première fois, avec de
+ savantes notes, par le P. Porcheron, bénédictin, qui fait
+ vivre l'Anonyme au septième siècle; mais il est certainement
+ du neuvième. Voy. Cl. Beretta, <i>de Ital. med. œvi</i>; et
+ Fabricius, <i>Bibl. lat. med. œvi</i>, édition de Mansi.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote171"
+name="footnote171"><b>Note 171: </b></a><a href="#footnotetag171">
+(retour) </a> <i>Ub. supr.</i>, p. 200.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote172"
+name="footnote172"><b>Note 172: </b></a><a href="#footnotetag172">
+(retour) </a> Je dois à la justice d'observer que Tiraboschi se
+ trompe dans l'un des reproches qu'il fait au géographe de
+ Ravenne. Il l'accuse d'avoir dit que les Alpes grecques
+ (<i>graïœ</i>) sont une ville. L'anonyme, dans le passage cité par
+ Tiraboschi lui-même, dit: <i>Juxtà Alpes est civitas quœ
+ dicitur graïa</i>; «Près des Alpes est une ville que l'on
+ appelle grecque (<i>graïa</i>)»: ce qui est bien différent.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote173"
+name="footnote173"><b>Note 173: </b></a><a href="#footnotetag173">
+(retour) </a> C'est-à-dire de l'ancienne carte romaine possédée
+ depuis par Conrard Peutinger, savant du quinzième et du
+ seizième siècles, qui lui a donné son nom. On croit qu'elle
+ fut dressée au temps de Théodore Ier non pas par un
+ géographe, mais par un soldat ou un officier, qui ne voulut
+ que tracer un tableau des routes militaires de l'empire
+ d'Occident, et y marquer les noms et à peu près les positions
+ des villes, des provinces, des campements, etc., sans aucun
+ égard à la configuration ni à la disposition respective des
+ terres, des mers et rivages. Elle fut trouvée dans un couvent
+ d'Allemagne par Conrard Celtes, poète latin qui florissait à
+ la fin du quinzième siècle. Il la laissa à son ami Peutinger,
+ alors secrétaire du Sénat d'Augsbourg. Peutinger la conserva
+ soigneusement jusqu'à sa mort, arrivée en 1547. Elle fut
+ publiée, pour la première fois, à Augsbourg, en 1598.
+ Christophe de Scheib en a donné une édition à Vienne, en
+ 1753, <i>in-folio</i>, parfaitement conforme à l'original, avec
+ une savante dissertation et des notes. Comme on n'a pu
+ connaître le nom de l'auteur de cette carte, on lui a
+ conservé le nom de Peutinger. Pour que l'Anonyme de Ravenne
+ l'ait copiée, comme Tiraboschi l'en accuse formellement, il
+ faut, ou que cet Anonyme ait voyagé en Allemagne, et y ait
+ rencontré cette carte, ce qu'on ne peut ni assurer, ni nier,
+ puisqu'on ne le connaît pas, ou qu'elle fût encore en Italie
+ de son temps, et qu'elle n'ait été transportée que depuis le
+ dixième siècle dans le couvent où Conrard Celtes la trouva
+ vers la fin du quinzième.</blockquote>
+
+<p>Tel était donc le triste état où languissaient toutes les branches de la
+littérature, moins de deux siècles après que Charlemagne eût produit
+cette grande révolution qu'on lui attribue, qui fut réelle, mais
+passagère, et qui a plus servi à la gloire de son nom qu'aux progrès de
+l'esprit humain. Le commencement d'un nouveau siècle fut comme l'aurore
+du jour qui devait dissiper une si longue et si épaisse nuit.</p>
+
+<p>Ce n'est pas que l'Italie ne fût alors aussi troublée que jamais. Depuis
+les Alpes jusqu'à Rome, les tentatives inutiles pour se donner un roi
+indépendant; les guerres qu'elles occasionèrent avec les Empereurs, et
+celles qui, pour la première fois, armèrent différentes villes les unes
+contre les autres, selon qu'elles prenaient parti, ou pour
+l'indépendance, ou pour la soumission à l'Empire; les querelles, de plus
+en plus animées, des papes et des empereurs, nouveau sujet de divisions
+entre les évêques, entre les seigneurs et entre les villes; les
+élections achetées<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a>
+<a href="#footnote174"><sup class="sml">174</sup></a> ou forcées<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a>
+<a href="#footnote175"><sup class="sml">175</sup></a>; les schismes, les papautés
+doubles et triples; partout des désastres, des barbaries et des
+scandales: dans ce qui est au-delà de Rome, la lutte sanglante d'un
+reste de Grecs, d'un reste de Lombards<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a>
+<a href="#footnote176"><sup class="sml">176</sup></a>; et de quelques brigands
+Sarrazins, terminée par l'épée des aventuriers Normands, qui soumirent
+les uns et les autres, et fondèrent un état puissant; les républiques
+florissantes de Naples, de Gaëte et d'Amalphi, les premières dont
+l'histoire moderne consacre le souvenir, disparaissant dans cette lutte,
+et Robert Guiscard, le plus célèbre de ces aventuriers, brûlant et
+saccageant Rome même, pour sauver de la vengeance de l'empereur Henri
+IV, l'orgueilleux pape Grégoire VII: telle fut, dans le onzième siècle,
+la position générale de l'Italie; et l'on ne voit pas ce qu'elle pouvait
+avoir de favorable à la régénération des lettres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote174"
+name="footnote174"><b>Note 174: </b></a><a href="#footnotetag174">
+(retour) </a> Telles que celles de Benoît VIII, Jean XIX son frère,
+ et Benoît IX leur neveu, tous trois descendants de Marosie.
+ Ils achetèrent successivement, ou leur famille acheta pour
+ eux, les suffrages du peuple, qui était encore en possession
+ d'élire les papes. Le dernier des trois, qui était
+ très-jeune, et même, selon quelques historiens, encore
+ enfant, souilla pendant douze ans le siège pontifical par
+ tout ce que les vols, les massacres et l'impudicité ont de
+ plus horrible. Il le vendit ensuite à l'archiprêtre Jean, qui
+ prit le nom de Grégoire VI; et il alla se livrer sans
+ contrainte, dans ses châteaux, à la vie crapuleuse qui était
+ seule de son goût. C'est ce que raconte un de ses
+ successeurs, Victor III, dans un Dialogue rapporté en
+ Appendix à la chronique du mont Cassin, liv. II, t. IV, p.
+ 396. Ce sont là des faits historiques que l'auteur de cet
+ ouvrage dissimulait dans ses leçons publiques, et qu'il ne
+ faisait que désigner par des expressions générales, dans le
+ temps qu'on l'accusait de rechercher avec une affectation
+ maligne tout ce qui pouvait être défavorable à la papauté.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote175"
+name="footnote175"><b>Note 175: </b></a><a href="#footnotetag175">
+(retour) </a> L'empereur Henri III se ressaisit du droit d'intervenir
+ dans la nomination des papes, qu'avaient eu les empereurs
+ Grecs et les Carlovingiens. Il présenta Clément II à
+ l'élection du peuple, et ensuite élut de son autorité Damase
+ II, Léon IX et Victor II; ce dernier en 1055. Après sa mort,
+ le peuple et l'église nommèrent, en 1057, Etienne X; et ce
+ fut sous son successeur, Nicolas II, que le concile de Latran
+ attribua, pour l'avenir, l'élection des papes aux cardinaux.
+ Vinrent ensuite le pontificat de Grégoire VII, la donation de
+ la comtesse Mathilde, les démêlés trop fameux de ce pape avec
+ l'empereur Henri IV, etc.; époque de la puissance temporelle
+ des papes, et de l'avilissement des empereurs et des rois.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote176"
+name="footnote176"><b>Note 176: </b></a><a href="#footnotetag176">
+(retour) </a> Ceux qui avaient fondé le duché de Bénévent.</blockquote>
+
+<p>C'est une époque bien remarquable dans l'histoire de la papauté, que
+celle où cet archidiacre Hildebrand, devenu pape sous le nom de Grégoire
+VII<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a>
+<a href="#footnote177"><sup class="sml">177</sup></a>, entreprit d'élever le saint-siége au-dessus de tous les
+trônes, et où, pour le malheur de l'Europe entière, il réussit dans
+cette entreprise! Il la poursuivit avec toute la ténacité de son
+caractère, toute l'énergie de son ambition et de son courage. Il voulut
+d'abord que les papes, qui n'étaient point encore souverains dans Rome,
+eussent une souveraineté réelle et territoriale, qui leur donnât un rang
+parmi les puissances; et il trouva dans la comtesse Mathilde, dans sa
+docilité crédule pour un pontife devenu directeur de sa conscience, dans
+sa haine et ses ressentiments héréditaires contre les empereurs
+d'Allemagne<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a>
+<a href="#footnote178"><sup class="sml">178</sup></a>, tous les moyens d'y parvenir. Il eut l'art d'obtenir
+d'elle la donation de tous ses états, dont elle ne se réserva que
+l'usufruit. Le pouvoir des passions auxquelles elle obéissait, est tel,
+qu'il a mis en quelque sorte à couvert la réputation des mœurs de
+Grégoire VII. L'écrivain le moins habitué à ménager les papes vicieux et
+corrompus, Voltaire, a reconnu lui-même<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a>
+<a href="#footnote179"><sup class="sml">179</sup></a>, qu'aucun fait, ni même
+aucun indice, n'a jamais confirmé les soupçons qu'avaient pu faire
+naître les liaisons intimes, la fréquentation assidue du pape, et
+l'immense libéralité de la comtesse.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote177"
+name="footnote177"><b>Note 177: </b></a><a href="#footnotetag177">
+(retour) </a> En 1073.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote178"
+name="footnote178"><b>Note 178: </b></a><a href="#footnotetag178">
+(retour) </a> La mère de Mathilde, femme du marquis Boniface, comte
+ ou duc de Toscane, et sœur de l'empereur Henri III, souleva
+ contre son frère toutes les parties de l'Italie où s'étendait
+ son pouvoir, et qui formaient l'héritage de sa fille,
+ c'est-à-dire, la Toscane, les états de Mantoue, de Modène, de
+ Parme, de Ferrare, de Vérone, une partie de l'Ombrie, de la
+ Marche d'Ancône, et presque tout ce qui a été nommé depuis le
+ patrimoine de S. Pierre. Ayant fait imprudemment un voyage à
+ la cour de l'empereur, elle fut arrêtée, et resta long-temps
+ prisonnière; elle laissa, en mourant, à sa fille Mathilde,
+ ses ressentiments avec tous ses biens.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote179"
+name="footnote179"><b>Note 179: </b></a><a href="#footnotetag179">
+(retour) </a> <i>Essai sur les Mœurs et sur l'Esprit des Nations</i>, ch.
+ 46.</blockquote>
+
+<p>Grégoire suivait en même temps, avec autant d'ardeur que d'audace,
+l'autre partie de son plan. Il arrachait ou disputait à outrance aux
+rois l'investiture des bénéfices. Il écrivait en maître à ceux
+d'Angleterre, de Danemark et de France. Lui, qui ne s'était cru pape,
+que lorsque l'empereur Henri IV eut confirmé sa nomination, il
+excommuniait, il déclarait déchu cet empereur même, il le forçait de se
+soumettre aux épreuves les plus pénibles et les plus honteuses<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a>
+<a href="#footnote180"><sup class="sml">180</sup></a>, et
+foulait aux pieds, dans sa personne, la tête humiliée de tous les rois.</p>
+
+<p>Les lettres de ce pontife existent<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a>
+<a href="#footnote181"><sup class="sml">181</sup></a>. Elles déposent de la hardiesse
+de ses projets et de la force de son génie, en même temps qu'elles sont
+des pièces importantes pour l'histoire de la souveraineté temporelle des
+papes<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a>
+<a href="#footnote182"><sup class="sml">182</sup></a>. Elles donnent à celui-ci, quant au style, une place peu
+distinguée dans l'Histoire littéraire. Il n'en a une, comme bienfaiteur
+des lettres, ou du moins des études, que par l'ordre qu'il donna aux
+évêques, dans un synode tenu à Rome<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a>
+<a href="#footnote183"><sup class="sml">183</sup></a>, d'entretenir, chacun dans
+leurs églises, une école pour l'enseignement des lettres<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a>
+<a href="#footnote184"><sup class="sml">184</sup></a>; mais il
+n'entendait par là que ce qu'on avait entendu jusqu'alors: cet
+enseignement des lettres n'avait rien de littéraire; et l'on ne voit
+encore là, pour le onzième siècle, aucun avantage sur les précédents.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote180"
+name="footnote180"><b>Note 180: </b></a><a href="#footnotetag180">
+(retour) </a> On sait la manière dont ce pape, enfermé dans la
+ forteresse de Canosse, avec la comtesse Mathilde, y reçut
+ l'espèce d'amende honorable que vint lui faire l'empereur.
+ Voyez, sur cette scène déshonorante pour l'Empire, tous les
+ historiens; et cherchez dans tous les livres qui peuvent
+ faire autorité en matière de religion, quelque chose qui la
+ justifie.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote181"
+name="footnote181"><b>Note 181: </b></a><a href="#footnotetag181">
+(retour) </a> Dans la collection des conciles du P. Labbe, t. X.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote182"
+name="footnote182"><b>Note 182: </b></a><a href="#footnotetag182">
+(retour) </a> Depuis que ceci est écrit, il a paru un jugement plein
+ d'équité sur ces lettres, sur le caractère, les plans et la
+ conduite de leur auteur, dans l'excellent ouvrage de M. le
+ professeur Heeren, traduit de l'allemand en français, par M.
+ Charles Villers, et qui a partagé, en 1808, le prix proposé
+ par la classe d'histoire et de littérature ancienne de
+ l'Institut de France, sur la belle question <i>de l'influence
+ des croisades</i>. Voyez cet ouvrage, p. 73-90.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote183"
+name="footnote183"><b>Note 183: </b></a><a href="#footnotetag183">
+(retour) </a> En 1078.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote184"
+name="footnote184"><b>Note 184: </b></a><a href="#footnotetag184">
+(retour) </a> <i>Concil. collect. Harduin</i>. t. VI, part. I, p. 1580,
+ cité par Tiraboschi, t. III. p. 218.</blockquote>
+
+<p>C'est à ce siècle, cependant, que les Italiens assignent les premiers
+mouvements de la renaissance: c'est l'époque qu'ils désignent par le nom
+de ce siècle même, et qu'ils appellent avec respect le Mille, <i>il
+Mille</i>. Mais le cours du mal, suspendu seulement par Charlemagne, devenu
+plus rapide depuis sa mort, était arrivé à l'extrême: il n'y avait, pour
+ainsi dire, plus de degrés d'ignorance, où les esprits pussent encore
+descendre. Il fallait qu'ils suivissent enfin cette loi d'instabilité
+qui les entraîne; que les sciences et les arts sortissent de leurs
+ruines, et recommençassent à s'élever, jusqu'à ce qu'ayant repris toute
+leur splendeur, de nouvelles causes ramenassent un jour une dégénération
+nouvelle.</p>
+
+<p>Parmi celles qui devaient les faire renaître, il en est qu'on a peu
+observées, mais qui ne laissèrent pas d'influer puissamment sur l'esprit
+de ce siècle. C'est, par exemple, une circonstance qui paraît peu
+importante, que cette opinion de la prochaine fin du monde, répandue par
+le fanatisme intéressé des moines, et dont les imaginations étaient
+préoccupées. Cependant on ne saurait croire combien elle fit de mal
+jusqu'au dernier jour du dixième siècle, et quel bien résulta de
+l'apparition naturelle, mais inattendue, du jour qui commença le
+onzième<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a>
+<a href="#footnote185"><sup class="sml">185</sup></a>
+. L'horreur toujours présente d'une désolation universelle,
+fondée sur des prédictions répandues et interprétées par les moines qui
+en retiraient d'opulentes donations, avait en quelque sorte éteint toute
+espérance, toute pensée relative à un avenir, où personne ne comptait
+plus ni exister même de nom, ni revivre dans ses descendants, et dans la
+mémoire des hommes, tous destinés à périr à-la-fois. Ce désespoir devait
+ne permettre d'autre sentiment que celui de la terreur; il devait
+tourner toutes les idées vers une autre vie, et n'inspirer, pour les
+choses de ce monde, qu'indifférence et abandon. Mais quand le terme
+fatal fut passé, et que chacun se trouva, comme après une tempête, en
+sûreté sur le rivage, ce fut comme une vie nouvelle, un nouveau jour, et
+de nouvelles espérances. Le courage, la force, l'activité durent
+renaître, et les idées se tourner d'elles-même vers tout ce qui pouvait
+leur servir de but et d'aliment.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote185"
+name="footnote185"><b>Note 185: </b></a><a href="#footnotetag185">
+(retour) </a> Bettinelli, <i>Risorgim. d'Ital.</i>, c. 2.</blockquote>
+
+<p>C'est une circonstance peu remarquée dans un autre genre que d'avoir du
+papier ou d'en manquer; et cependant plusieurs auteurs graves<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a>
+<a href="#footnote186"><sup class="sml">186</sup></a> ont
+observé que la disette qui s'en fit sentir, au dixième siècle, avait
+beaucoup contribué à prolonger le règne de la barbarie. Le papyrus
+d'Égypte, dont on se servait encore, et qui était à fort bon compte,
+cessa de s'y fabriquer quand les Sarrazins y eurent porté leurs ravages,
+quand ils y eurent détruit les arts, le commerce, renversé les écoles et
+brûlé les bibliothèques. Le papier était donc devenu, depuis près de
+trois siècles, très-rare et très-cher en Occident<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a>
+<a href="#footnote187"><sup class="sml">187</sup></a>. Le prix du
+parchemin était au-dessus des facultés, et des particuliers qui
+pouvaient encore écrire, et des moines. Il en résulta un cruel dommage;
+les copistes, pour ne pas rester oisifs, effaçaient d'anciens ouvrages
+écrits sur parchemin, et en écrivaient de nouveaux à la place. Muratori
+rapporte en avoir vu plusieurs de cette espèce à Milan, dans la
+bibliothèque Ambroisienne. L'un d'eux contenait les œuvres du vénérable
+Bède. «Ce qui me parut digne d'une attention particulière, dit-il, c'est
+que l'écrivain s'était servi de ces parchemins, en effaçant la plus
+ancienne écriture, pour écrire un livre nouveau. Il restait cependant un
+grand nombre de mots visibles, et tracés depuis tant de siècles, en
+caractères majuscules, dont la forme indiquait qu'ils avaient plus de
+mille ans d'antiquité»<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a>
+<a href="#footnote188"><sup class="sml">188</sup></a>. Il est vrai que ce livre effacé était un
+livre d'église, mais on ne peut douter que cette méthode, une fois
+adoptée par le besoin, ne s'exerçât au moins indifféremment sur le sacré
+et sur le profane; et rien n'est en même temps et plus douloureux et
+plus croyable que ce que dit notre savant Mabillon<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a>
+<a href="#footnote189"><sup class="sml">189</sup></a>, que les Grecs,
+comme les Latins, manquant de parchemin pour leurs livres d'église, se
+mirent à effacer les premiers manuscrits qui leur tombaient sous la
+main,<a name="na1" id="na1"></a> et changèrent des Polybes, des Dion, des Diodore de Sicile, en
+Antiphonaires, en Pentecostaires, et en recueils d'Homélies. Mais le
+besoin excite à la fin l'industrie. Dans l'incertitude où sont les
+érudits sur l'époque précise de l'invention du papier d'Europe, le P.
+Montfaucon, suivi par Maffei, par Muratori et par d'autres qui font
+autorité, la fait remonter au onzième siècle<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a>
+<a href="#footnote190"><sup class="sml">190</sup></a>; et cette invention,
+l'abondance et le bas prix qui durent en être la suite, peuvent être
+comptés parmi les heureuses circonstances de cette époque.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote186"
+name="footnote186"><b>Note 186: </b></a><a href="#footnotetag186">
+(retour) </a> Muratori, <i>Antichità Ital.</i>, Dissert. 43; Andrès,
+ <i>Orig. Progr. e stat. att. d'ogni Lett.</i>, c. 7; Bettinelli,
+ <i>Risorg. d'Ital.</i>, c. 2.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote187"
+name="footnote187"><b>Note 187: </b></a><a href="#footnotetag187">
+(retour) </a> Muratori, loc. cit.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote188"
+name="footnote188"><b>Note 188: </b></a><a href="#footnotetag188">
+(retour) </a> Muratori, loc. cit.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote189"
+name="footnote189"><b>Note 189: </b></a><a href="#footnotetag189">
+(retour) </a> <i>De re Diplomaticâ</i>, cité par Bettin., <i>Risorg.
+ d'Ital.</i>, c. 2.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote190"
+name="footnote190"><b>Note 190: </b></a><a href="#footnotetag190">
+(retour) </a> Voy. Montfaucon, <i>Palœogr. Grœca</i>, l. I, c. 2; le même,
+ tome IX de l'Acad. des Inscr., <i>Dissertation sur le papier</i>;
+ Maffei, <i>Histor. Diplomatica</i>, p. 77; Muratori, <i>Antich.
+ d'Ital.</i>, Dissert. 43. Il est vrai que Tiraboschi recule
+ jusqu'au quatorzième siècle, l'invention du pap. de lin; t,
+ V, l. I, c. 4, p. 76.</blockquote>
+
+<p>Les guerres et les troubles y furent presque continuels, mais ils eurent
+en partie pour objet une sorte d'élan vers la liberté qui, pour la
+première fois depuis tant de siècles, se faisait sentir en Italie.
+L'extinction de la maison de Saxe<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a>
+<a href="#footnote191"><sup class="sml">191</sup></a> lui avait donné l'idée de
+s'affranchir; et de même que les sentiments vils qu'inspire l'esclavage,
+énervent et abrutissent l'esprit, de même aussi les affections nobles
+qui tendent vers la liberté le renforcent et le relèvent. Ce fut
+vraisemblablement un assez pauvre roi d'Italie, que cet Hardoin, marquis
+d'Ivrée, qui ne put résister long-temps aux armes de l'empereur Henri de
+Bavière; mais les évêques, les princes et les seigneurs italiens
+l'avaient élu<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a>
+<a href="#footnote192"><sup class="sml">192</sup></a>. Ce mouvement d'indépendance annonçait déjà une
+révolution heureuse, et ce roi italien dut paraître, et se montra, en
+effet, ambitieux du titre de restaurateur de sa patrie<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a>
+<a href="#footnote193"><sup class="sml">193</sup></a>, autant du
+moins que put le lui permettre le peu de pouvoir dont il jouit. Les
+guerres civiles entre la noblesse et le peuple de Milan, qui
+commencèrent alors, causèrent, il est vrai, beaucoup de maux, publics et
+particuliers; mais tandis que les nobles voulaient, dans d'autres
+villes, secouer le joug des empereurs, le peuple voulait ici briser
+celui des nobles. Ces querelles, qui furent longues et obstinées,
+prouvent que le mouvement gagnait de proche en proche, et devenait
+universel.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote191"
+name="footnote191"><b>Note 191: </b></a><a href="#footnotetag191">
+(retour) </a> Dans la personne d'Othon III, mort en Italie, à la
+ fleur de son âge, en 1002.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote192"
+name="footnote192"><b>Note 192: </b></a><a href="#footnotetag192">
+(retour) </a> À Pavie, cette même année.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote193"
+name="footnote193"><b>Note 193: </b></a><a href="#footnotetag193">
+(retour) </a> Bettinelli, <i>Risorg. d'Ital.</i>, c. 2, dit expressément:
+ <i>Sicche un italiano poté sembrare, ad ei mostrò voler esser
+ lo, un ristorator della patria</i>.</blockquote>
+
+<p>L'agrandissement du pouvoir des évêques de Rome donnait beaucoup
+d'importance aux dispositions que chacun d'eux annonçait à l'égard des
+lettres; et ce siècle s'ouvrit sous le pontificat de Sylvestre II,
+long-temps célèbre, sous le nom de Gerbert, par son savoir et surtout par
+son zèle ardent pour les sciences. La France doit s'honorer de l'avoir
+produit. Il était si savant que, dans ce siècle, qui ne l'était guère,
+il passa pour magicien, et finit par devenir Pape. C'était un des plus
+habiles mathématiciens et le plus fort dialectitien de son temps.
+L'union qu'il établit dans ses écoles, entre ces deux sciences, tandis
+qu'il professa publiquement, donnait à ses élèves une supériorité
+marquée; et le savant Bruker ne craint pas de dire, que si, dans le
+onzième siècle, les ténèbres qui avaient couvert les précédents,
+commencèrent à se dissiper, on le dut principalement à la méthode de
+Gerbert, qui joignit aux exercices de la dialectique ceux des sciences
+mathématiques, et donna ainsi plus de force et de pénétration aux
+esprits<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a>
+<a href="#footnote194"><sup class="sml">194</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote194"
+name="footnote194"><b>Note 194: </b></a><a href="#footnotetag194">
+(retour) </a> Bruker, <i>Hist. Art. Phil.</i>, t. III, l. II, c. 2.</blockquote>
+
+<p>Cette même comtesse Mathilde, à qui l'on peut reprocher d'avoir
+alimenté l'ambition violente et l'audace effrénée de Grégoire VII,
+d'avoir donné un fondement trop réel à la puissance politique des Papes,
+et d'avoir trop contribué à élever sur des bases solides ce pouvoir
+colossal qui, depuis, a si long-temps pesé sur l'Europe, doit être
+d'ailleurs comptée parmi les causes de cette heureuse révolution des
+connaissances humaines. Son autorité, plus étendue que ne l'avait été
+celle d'aucun prince depuis la chute de Rome, lui servit à encourager
+l'étude des sciences, auxquelles elle n'était pas elle-même étrangère;
+et si, au commencement du siècle suivant, l'étude du droit surtout prit
+à Bologne un si grand essort, si la jurisprudence romaine régit de
+nouveau d'Italie, et si le code de Justinien en bannit enfin les lois
+bavaroises, lombardes et tudesques, qui y avaient régné tour-à-tour, on
+le dut peut-être au soin que prit Mathilde de faire revoir ce code et
+d'engager par des récompenses un jurisconsulte célèbre à cet utile
+travail<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a>
+<a href="#footnote195"><sup class="sml">195</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote195"
+name="footnote195"><b>Note 195: </b></a><a href="#footnotetag195">
+(retour) </a> Bettinelli, <i>loc. cit.</i> Ce jurisconsulte est le fameux
+ Irnerius ou Garnier. Voy. le chapitre suivant.</blockquote>
+
+<p>Enfin des divers ports d'Italie, on commençait à naviguer chez des
+nations étrangères; on rapportait des connaissances acquises et le désir
+d'en acquérir de nouvelles. On trouvait en Orient les lettres et
+quelques parties de la philosophie, jouissant encore d'une sorte
+d'honneur; on voyait fleurir en Espagne, parmi les Maures, dont la
+domination y était alors prospère et fastueuse, une littérature
+nouvelle, l'étude et l'admiration des sciences et de la philosophie
+grecque; et l'on revenait de Constantinople avec des manuscrits grecs,
+et d'Espagne avec des manuscrits arabes, soit originaux dans cette
+langue, soit traduits du grec.</p>
+
+<p>Ce fut par des traductions de cette espèce qu'Hippocrate commença d'être
+connu; que ses ouvrages et d'autres, tant grecs qu'arabes, sur la
+médecine, se répandirent dans l'Italie méridionale. Ils y furent
+apportés et interprétés par un aventurier savant et laborieux, nommé
+Constantin, et donnèrent naissance à la fameuse école de Salerne, ou du
+moins commencèrent sa célébrité. On en fait remonter beaucoup plus haut
+l'existence. Ce qu'il y a de certain, c'est que, dès la fin du dixième
+siècle, on allait à Salerne consulter sur ses maladies et rétablir sa
+santé. Un historien du douzième siècle (Orderic Vital), parle aussi de
+cette école de médecine, comme étant déjà fort ancienne. L'opinion la
+plus probable est que les Arabes ou Sarrazins, qui occupèrent une grande
+partie de ces provinces, y apportèrent leurs sciences et leurs livres,
+parmi lesquels il s'en trouvait beaucoup de médecine. Ils réveillèrent
+dans ces contrées le goût pour cette science, et l'arrivée de Constantin
+y donna une nouvelle activité.</p>
+
+<p>Il était Africain et né à Carthage. L'ardeur de s'instruire dans toutes
+les sciences le conduisit chez tous les peuples qui les cultivaient
+alors. Il étudia long-tems à Bagdad, où il apprit la grammaire, la
+dialectique, la physique, la médecine, l'arithmétique, la géométrie, les
+mathématiques, l'astronomie, la nécromancie, la musique des Caldéens,
+des Arabes, des Persans et des Sarrazins. De là il passa dans les Indes,
+et s'instruisit encore de toutes les sciences de ces peuples. Il en fit
+autant en Égypte. Enfin, après 39 ans de voyages et d'études, il revint
+à Carthage. La science presque universelle, qui lui avait coûté tant de
+peines à acquérir, le fit prendre dans son pays, comme Gerbert dans le
+nôtre, pour un magicien. On voulut se défaire de lui; il le sut, prit la
+fuite et passa secrètement à Salerne. Il y obtint la faveur du fameux
+prince normand, Robert Guiscard. Mais ensuite dégoûté du monde, il se
+retira au Mont Cassin, où il prit l'habit religieux. Il s'y occupa le
+reste de sa vie à traduire de l'arabe, du grec et du latin des livres de
+médecine, et à en composer lui-même. Ils lui firent alors une grande
+réputation<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a>
+<a href="#footnote196"><sup class="sml">196</sup></a>. Ils répandirent de plus en plus à Salerne la passion
+pour la médecine, et les moyens de la mieux étudier. C'est dans ce sens
+que Constantin peut être regardé comme l'un des créateurs de cette
+école, comme l'une des causes de sa célébrité, et que l'on peut voir
+aussi dans les Arabes, de qui il avait tant appris, une influence
+favorable à la renaissance des lettres. Ces mêmes Sarrazins que nous
+n'avons nommés jusqu'ici que comme des barbares, destructeurs actifs des
+lumières partout où ils étendaient leurs conquêtes, nous les voyons donc
+figurer ici parmi les causes qui rallumèrent le flambeau qu'ils avaient
+ailleurs contribué à éteindre; et bientôt nous fixerons plus
+spécialement notre attention sur cette révolution particulière, qui se
+fait apercevoir dans la grande révolution générale.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote196"
+name="footnote196"><b>Note 196: </b></a><a href="#footnotetag196">
+(retour) </a> Ses œuvres ont été en partie publiées à Bâle, en 1536,
+ et sont en partie restées inédites. (Voy. Oudin, <i>de Script.
+ Eccl.</i>, t. II, p. 694, etc.) Constantin l'Africain florissait
+ vers l'an 1060.</blockquote>
+
+<p>Quant aux Grecs de Constantinople, après un long sommeil, les sciences
+et les lettres semblaient aussi renaître parmi eux. Pendant le huitième
+siècle, les sanglantes querelles entre les iconoclastes et les
+adorateurs des images, avaient servi de prétexte à la destruction des
+monuments des arts et des lettres, et détourné de plus en plus des
+études utiles et paisibles, par des argumentations bruyantes, soutenues
+à main armée. Mais au neuvième, après que la dynastie des Basilides eût
+renversé la race Isaurienne, qui avait remplacé les descendants
+d'Héraclius, les esprits, ayant repris un peu de calme, se reportèrent
+vers les études.</p>
+
+<p>Ils y furent excités par un nouveau mobile. Lorsque les Arabes,
+destructeurs des écoles d'Athènes et d'Alexandrie, rassasiés de
+conquêtes sanglantes, et voulant en faire de plus douces, recherchèrent
+ces mêmes productions de l'ancienne Grèce, qu'ils avaient autrefois
+livrées aux flammes, les Grecs, qui les avaient eux-mêmes oubliées
+depuis long-temps<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a>
+<a href="#footnote197"><sup class="sml">197</sup></a>, rapprirent à en connaître le prix. Occupés de
+les copier et de les vendre, ils voulurent aussi les étudier. Quelques
+écoles furent rétablies, et le peu d'hommes qui cultivaient encore, dans
+l'obscurité, les lettres et la philosophie, furent encouragés et
+honorés.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote197"
+name="footnote197"><b>Note 197: </b></a><a href="#footnotetag197">
+(retour) </a> Gibbon, <i>Fall. of Rom. Emp.</i>, c. 53.</blockquote>
+
+<p>Le savant patriarche Photius, célèbre par le schisme dont il fut la
+cause, et qui, sans changer d'opinion, fut excommunié par un grand
+concile, absous par un autre, et derechef excommunié par un troisième,
+fut l'homme le plus éclairé et le plus éloquent de son siècle; il eut
+pour élève un empereur qui s'honora du surnom de Philosophe<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a>
+<a href="#footnote198"><sup class="sml">198</sup></a>; et il
+nous a laissé dans son ouvrage, connu sous le titre de <i>Bibliothèque</i>,
+des preuves de son amour pour l'étude, de son savoir, et de
+l'indépendance de son esprit. Vers le même temps, ou un peu plus tard,
+dans le dixième siècle, Suidas écrivit le plus ancien Lexique qui nous
+soit parvenu, nécessaire pour l'intelligence des anciens classiques
+grecs, et qui contient un grand nombre de fragments d'auteurs qui
+auraient aussi été classiques, mais que le temps a dévorés. Ils
+existaient encore alors: la Bibliothèque de Photius nous l'atteste.
+Constantinople possédait l'histoire de Théopompe, les oraisons
+d'IIyperide, les comédies de Ménandre, les odes d'Alcée et de Sapho, et
+les ouvrages d'une foule d'autres auteurs, poètes, orateurs, historiens,
+philosophes, que nous n'avons plus.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote198"
+name="footnote198"><b>Note 198: </b></a><a href="#footnotetag198">
+(retour) </a> Léon VI, fils et successeur de Basile.</blockquote>
+
+<p>Constantin Porhyrogénète suivit la route que son père,
+Léon-le-Philosophe, lui avait tracée, et s'y avança plus loin que lui.
+Ce fut un homme de lettres sur le trône. Il a laissé plusieurs ouvrages,
+l'un sur l'administration de l'Empire, l'autre contenant une description
+de ses provinces, un troisième sur la tactique et les opérations
+militaires. Le quatrième est un assez gros livre sur un sujet moins
+important, sur le cérémonial de la cour de Bysance; mais enfin il
+cultiva les lettres, la musique, la peinture; et lorsque Romain
+Lecapenus l'eut renversé du trône, où il remonta ensuite, il sut,
+dit-on, se faire une ressource de ses talents et de la vente de ses
+tableaux; ressource que peu de Souverains pourraient se procurer en
+pareil cas.</p>
+
+<p>Ce fut vers lui que fut envoyé en ambassade, par Bérenger II, roi
+d'Italie, un jeune littérateur, devenu depuis un historien de quelque
+célébrité. Liutprand, dont c'est ici l'occasion de parler, était né à
+Pavie, d'un père qui avait été député vers la même cour par le roi
+Hugues, prédécesseur de Bérenger. Hugues conserva au fils la protection
+qu'il avait accordée au père. Les talents qu'annonçait le jeune
+Liutprand, favorisèrent ces dispositions, surtout la beauté de sa voix,
+que ce roi, qui aimait la musique, se plaisait beaucoup à entendre.
+Quand Bérenger, marquis d'Ivrée, eut forcé Hugues à lui céder son trône,
+il garda auprès de lui Liutprand, le fit son secrétaire, et l'envoya
+quelques années après<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a>
+<a href="#footnote199"><sup class="sml">199</sup></a>, à Constantinople, en qualité d'ambassadeur.
+Liutprand profita de cette mission pour apprendre le grec, et ce fut à
+peu près tout le fruit qu'il en retira. De cette haute faveur où il
+était, il tomba tout-à-coup dans la disgrâce, et fut obligé de se
+retirer en Allemagne. C'est dans cet exil qu'il composa l'histoire de
+son temps<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a>
+<a href="#footnote200"><sup class="sml">200</sup></a>. Il était alors chanoine de l'église de Pavie, titre
+qu'il prend au commencement de chacun des livres de son histoire. Elle
+est écrite avec esprit, en latin meilleur que celui des autres écrivains
+du dixième siècle, et avec une petite pointe de malignité satirique, qui
+passe même la mesure quand il est question de Bérenger et de sa femme.
+L'accueil distingué que Liutprand reçut de Constantin Porphyrogénète,
+fut accordé à son mérite autant qu'à son titre; et il nous a laissé,
+outre l'histoire dont on vient de parler, une relation piquante de son
+voyage et de son ambassade<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a>
+<a href="#footnote201"><sup class="sml">201</sup></a>, ou plutôt de ses ambassades, car il en
+fit une seconde assez long-temps après<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a>
+<a href="#footnote202"><sup class="sml">202</sup></a>, dont il fut moins content
+que de la première; de simple chanoine il était pourtant devenu évêque
+de Crémone; il était envoyé par un puissant empereur, Othon Ier; à qui
+il devait la chute de Bérenger, son persécuteur, son rappel dans sa
+patrie, le rétablissement de sa fortune, et son avancement; mais
+Porphyrogénète n'était plus là pour le recevoir<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a>
+<a href="#footnote203"><sup class="sml">203</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote199"
+name="footnote199"><b>Note 199: </b></a><a href="#footnotetag199">
+(retour) </a> En 946.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote200"
+name="footnote200"><b>Note 200: </b></a><a href="#footnotetag200">
+(retour) </a> <i>Liutprandi Ticinensis Historia</i>. Elle s'étend jusqu'à
+ l'avénement de Bérenger II, vers le milieu du dixième
+ siècle.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote201"
+name="footnote201"><b>Note 201: </b></a><a href="#footnotetag201">
+(retour) </a> <i>Legatio Liutprandi ad Constantin. Porphyr.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote202"
+name="footnote202"><b>Note 202: </b></a><a href="#footnotetag202">
+(retour) </a> En 968.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote203"
+name="footnote203"><b>Note 203: </b></a><a href="#footnotetag203">
+(retour) </a> <i>Legatio Liutprandi ad Nicephorum Phocam.</i> Il paraît
+ qu'il mourut peu d'années après son retour de cette seconde
+ légation (Voy. Tirab., t. III, p. 200).</blockquote>
+
+<p>Les exemples donnés par ce prince et par son père, quoiqu'ils ne fussent
+rien moins que de grands princes, contribuèrent cependant beaucoup à
+ranimer dans l'Orient le goût des études. L'effet s'en prolongea, pour
+ainsi dire, pendant les règnes tantôt violents, tantôt faibles, toujours
+étrangers aux lettres, qui suivirent le leur, jusqu'à ce que celui des
+Comnène vînt, au milieu du onzième siècle, rallumer momentanément
+l'émulation presque éteinte.</p>
+
+<p>A défaut d'ouvrages de génie, ce fut le temps des recherches et de
+l'érudition. Dans ce siècle et dans le douzième, on compte des
+commentateurs tels qu'Eustathe sur Homère, Eustrate sur Aristote; le
+premier, évêque de Thessalonique; le second, de Nicée, et plusieurs
+autres. J'ai dit à défaut d'ouvrages de génie, car on ne mettra pas,
+sans doute, de ce nombre les <i>Chiliades</i><a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a>
+<a href="#footnote204"><sup class="sml">204</sup></a> de Tzetzès, qui écrivit en
+douze mille vers lâches, prolixes et cependant obscurs, sur six cents
+sujets différents. Alors aussi commence la série des auteurs de
+l'histoire Bysantine, peu recommandables, si on les compare aux
+Xénophons et aux Thucydides; mais qu'on se félicite encore de trouver
+parmi les ténèbres de ces temps barbares. Ils forment du moins dans la
+même langue une suite presque ininterrompue depuis les auteurs des bons
+siècles.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote204"
+name="footnote204"><b>Note 204: </b></a><a href="#footnotetag204">
+(retour) </a> On prononce <i>Kiliades</i>.</blockquote>
+
+<p>Cette langue, altérée dans ses mots et dans ses tours, était pourtant
+encore matériellement la langue d'Homère et de Démosthène, au lieu qu'on
+oserait à peine dire, en parlant du langage corrompu dans lequel on
+écrivait alors à Rome et dans l'Italie, comme en France et dans l'Europe
+entière, que ce fut la langue de Cicéron et de Virgile. Aussi, malgré
+la place honorable que ce siècle conserve dans l'Histoire littéraire
+d'Italie, quels monuments latins a-t-il laissés? de quels auteurs
+peut-il citer les productions? Quels sont ceux qui, dans cette
+dépravation générale, montrèrent du moins un bon esprit et quelques
+traces d'un meilleur style?</p>
+
+<p>Les deux plus grands génies de ce siècle, qui remplirent de leur
+renommée l'Italie, la France et l'Angleterre, furent Lanfranc et
+Anselme. Le premier surtout, qui fut le maître du second, eut la plus
+forte et la plus heureuse influence sur l'amélioration des études. Né à
+Pavie<a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a>
+<a href="#footnote205"><sup class="sml">205</sup></a>, vers le commencementdu siècle, il y brilla dès sa première
+jeunesse dans les exercices du barreau, passa en France, se retira du
+monde, jeune encore, et entra dans une abbaye qu'il rendit célèbre,
+l'abbaye du Bec en Normandie. L'école qu'il y ouvrit devint fameuse, et
+la philosophie du Bec passa, pour ainsi dire, en proverbe<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a>
+<a href="#footnote206"><sup class="sml">206</sup></a>. La
+dialectique de Lanfranc et sa manière d'écrire en latin, étaient en
+grande partie dégagées de la rouille de l'école. Le premier, depuis les
+siècles de barbarie, il essaya de faire renaître la science de la
+critique. Les ouvrages des pères de l'église, et même les livres saints
+(car on ne connaissait guère alors d'autre littérature), altérés et
+corrompus par l'ignorance des copistes, reprenaient, en passant sous ses
+yeux, leur pureté originelle. Il les examinait, les collationnait, les
+corrigeait de sa main, et ces copies ainsi restituées, devenaient des
+manuscrits authentiques et dignes de foi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote205"
+name="footnote205"><b>Note 205: </b></a><a href="#footnotetag205">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. III, p. 227 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote206"
+name="footnote206"><b>Note 206: </b></a><a href="#footnotetag206">
+(retour) </a> Launoi, <i>de Scholis celebribus</i>, ch. 42.</blockquote>
+
+<p>Guillaume, alors duc de Normandie, ayant acquis par la conquête de
+l'Angleterre, le surnom de Conquérant, voulut attirer Lanfranc dans ses
+nouveaux états, et le fit archevêque de Cantorbéry. Lanfranc occupa ce
+siège pendant dix-neuf ans. Sa vertu y fut mise à l'épreuve, et la
+faveur dont il jouissait fut troublée par les querelles qui s'élevèrent
+entre son roi et le pape Grégoire VII, à l'occasion des investitures; il
+ne cessa d'être un sujet soumis qu'autant qu'il le fallait pour obéir au
+souverain pontife, qui étendait sur toutes les couronnes ses prétentions
+de souveraineté. Sa résistance n'eut rien de séditieux, et sa modération
+éclata jusque dans l'exécution des ordres violents, auxquels il ne se
+croyait pas permis de résister. Elle ne brilla pas moins dans un concile
+tenu à Rome<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a>
+<a href="#footnote207"><sup class="sml">207</sup></a>, où il fut appelé par le pape. L'hérésiarque Bérenger y
+fut cité pour ses erreurs. L'archevêque, chargé de le combattre, fit
+mieux, il le persuada, et le convertit.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote207"
+name="footnote207"><b>Note 207: </b></a><a href="#footnotetag207">
+(retour) </a> En 1078.</blockquote>
+
+<p>Lanfranc, mort en 1089, n'a laissé qu'un traité de l'Eucharistie contre
+l'hérésie de Bérenger, et des lettres écrites, les unes avant, les
+autres pendant son épiscopat. Ce fut donc moins par ses ouvrages que par
+sa méthode d'enseignement qu'il servit au progrès de la philosophie et
+des lettres. C'est dans l'école qu'il tint au milieu de la forêt du Bec,
+que sont ses plus beaux titres de gloire. Parmi les personnages
+illustres qui en sortirent, il suffit de citer Ives de Chartres, regardé
+comme le restaurateur du droit canonique en France, et dont les lettres
+sont si précieuses pour notre histoire; Anselme, qui devint Pape sous le
+nom d'Alexandre II, et cet autre Anselme, dont la renommée littéraire
+égala celle de son maître.</p>
+
+<p>Il était né en 1034, dans la ville d'Aoste, en Piémont<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a>
+<a href="#footnote208"><sup class="sml">208</sup></a>. La
+réputation dont jouissait l'école du Bec, l'y attira de bonne heure. Il
+profita si bien des leçons de Lanfranc, qu'ayant embrassé la vie
+monastique, il fut, trois ans après, élu prieur, et ensuite abbé de
+cette maison. Quatre ou cinq ans après la mort de son maître, il fut
+appelé à lui succéder dans l'archevêché de Cantorbéry<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a>
+<a href="#footnote209"><sup class="sml">209</sup></a>.
+Guillaume-le-Roux régnait alors. Il ne valait pas son père, mais il fut
+aussi ferme que lui sur l'article des investitures. Anselme ne se montra
+pas moins zélé pour la cause du Pape; il en résulta pour lui des
+querelles très-vives et un exil. Il se rendit en Italie auprès d'Urbain
+II. Il assista au concile de Bari<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a>
+<a href="#footnote210"><sup class="sml">210</sup></a>, où il terrassa par sa
+dialectique les Grecs, entêtés à soutenir que dans la Trinité, le S.
+Esprit, ne procède uniquement que du père.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote208"
+name="footnote208"><b>Note 208: </b></a><a href="#footnotetag208">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 230 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote209"
+name="footnote209"><b>Note 209: </b></a><a href="#footnotetag209">
+(retour) </a> En 1092.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote210"
+name="footnote210"><b>Note 210: </b></a><a href="#footnotetag210">
+(retour) </a> En 1098.</blockquote>
+
+<p>Rappelé en Angleterre par Henri Ier, Anselme s'y rendit; mais bientôt
+les intérêts de la cour de Rome qu'il voulut servir, le brouillèrent
+avec ce roi. Il repassa sur le continent, et peu de temps après revint
+se fixer dans l'abbaye du Bec. Ce fut à l'invitation de Henri lui-même,
+qui, désirant enfin s'accorder avec le Pape, se rendit plusieurs fois
+dans cet abbaye pour conférer avec Anselme. Le prélat ayant réussi dans
+cette négociation, retourna auprès du roi, rentra en possession de son
+archevêché, de ses dignités, de ses biens, et mourut deux ans
+après<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a>
+<a href="#footnote211"><sup class="sml">211</sup></a>, laissant dans l'Europe chrétienne de vifs regrets et une
+grande renommée de sainteté, d'éloquence et de savoir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote211"
+name="footnote211"><b>Note 211: </b></a><a href="#footnotetag211">
+(retour) </a> En 1109.</blockquote>
+
+<p>Tous ses ouvrages sont théologiques ou ascétiques; il passe pour avoir
+appliqué, plus qu'aucun de ses prédécesseurs, les subtilités de la
+dialectique à la théologie<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a>
+<a href="#footnote212"><sup class="sml">212</sup></a>. Le dessein qu'il avait formé de
+démontrer, non seulement par l'autorité de l'Écriture et de la
+tradition, mais par la raison même, les dogmes et les mystères de la
+religion chrétienne, lui rendait ces subtilités nécessaires. Il ne
+s'enfonça pas moins avant dans les profondeurs de la métaphysique, dont
+il est regardé comme le restaurateur. On le regardait avec plus de
+raison comme le père de la théologie scolastique, dont il n'enveloppa
+cependant pas les obscurités dans le style barbare qu'on y introduisit
+après lui<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a>
+<a href="#footnote213"><sup class="sml">213</sup></a>. On sait que Leibnitz a reproché à Descartes d'avoir pris
+à Anselme sa preuve de l'existence de Dieu par l'idée de l'infini; mais
+sans se croire obligé de lire le <i>Monologium</i> ni le <i>Proslogium</i> de ce
+saint docteur, deux traités de théologie naturelle, dans l'un desquels
+cette démonstration doit être, on peut penser que le génie de Descartes,
+qui a trouvé tant d'autres choses, l'a trouvée aussi de son côté<a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a>
+<a href="#footnote214"><sup class="sml">214</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote212"
+name="footnote212"><b>Note 212: </b></a><a href="#footnotetag212">
+(retour) </a> Voy. Tirab., <i>ub. supr.</i>, p. 232. Voy. aussi M. Giamb.
+ Corniani, dans l'ouvrage intitulé, <i>I Secoli della
+ Letteratura italiana dopo il suo Risorgimento</i>, t, I, p. 54.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote213"
+name="footnote213"><b>Note 213: </b></a><a href="#footnotetag213">
+(retour) </a> Tirab., <i>loc. cit.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote214"
+name="footnote214"><b>Note 214: </b></a><a href="#footnotetag214">
+(retour) </a> Giambat. Corniani, <i>ub. supr.</i>, p. 57.</blockquote>
+
+<p>Ce dont on doit peut-être savoir le plus de gré à Anselme, c'est d'avoir
+eu sur l'éducation des enfants, des notions supérieures à son siècle. Un
+abbé de moines qui était en grande réputation de piété, se plaignait un
+jour à lui de la mauvaise conduite des enfants qu'on élevait dans son
+monastère. Nous les fouettons continuellement, disait-il, et ils n'en
+deviennent que plus obstinés et plus méchants. Et quand ils sont grands,
+demanda le bon Anselme, que deviennent-ils? Parfaitement stupides, lui
+répondit l'abbé. Voilà, reprit Anselme, une excellente méthode
+d'éducation qui change les hommes en bêtes! Il se servit ensuite de
+diverses comparaisons, pour lui faire entendre qu'il en est des hommes
+comme des arbres, qui ne peuvent prospérer, se développer et croître à
+la hauteur que la nature leur destine, s'ils sont comprimés dès leur
+naissance, si leurs rameaux sont pressés, leur sève étouffée, leur
+direction gênée, interrompue; qu'il en est encore comme des métaux d'or
+et d'argent, qu'on ne peut réduire à des formes élégantes et nobles, si
+l'artiste ne fait que les battre à grands coups de marteau, etc.<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a>
+<a href="#footnote215"><sup class="sml">215</sup></a>.
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote215"
+name="footnote215"><b>Note 215: </b></a><a href="#footnotetag215">
+(retour) </a> Giambat. Corniani, <i>ut. supr.</i></blockquote>
+
+<p>L'école fondée en France par Lanfranc et par Anselme, devint une
+pépinière féconde d'hommes instruits, non seulement pour la France, mais
+pour l'Italie, d'où un grand nombre de jeunes gens y accouraient prendre
+des leçons. Les auteurs de notre Histoire littéraire relèvent avec un
+orgueil très-pardonnable ces secours que l'Italie recevait de la
+France<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a>
+<a href="#footnote216"><sup class="sml">216</sup></a>; mais ils oublient trop peut-être que les deux chefs de
+cette fameuse école étaient Italiens, et que ce fut encore à l'Italie
+que la France dut ce second mouvement de renaissance des lettres, plus
+durable que le premier. L'historien de la littérature italienne, après
+avoir réclamé ce qu'il croit appartenir à sa patrie, dit avec son bon
+sens et son équité ordinaires<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a>
+<a href="#footnote217"><sup class="sml">217</sup></a>: «Ainsi la France et l'Italie se
+prêtaient mutuellement des secours; celle-ci, en fournissant à la
+France, et de savants professeurs qui donnaient le plus grand éclat aux
+écoles, et de jeunes étudiants qui ajoutaient à ces écoles un nouveau
+lustre; celle-là, en offrant un sûr et doux asyle aux Italiens, qui se
+seraient difficilement livrés à l'étude au milieu des troubles de leur
+patrie».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote216"
+name="footnote216"><b>Note 216: </b></a><a href="#footnotetag216">
+(retour) </a> T. IX, p. 77.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote217"
+name="footnote217"><b>Note 217: </b></a><a href="#footnotetag217">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. III, p. 242.</blockquote>
+
+<p>Mais enfin ni les ouvrages d'Anselme, ni ceux de Lanfranc son maître, ni
+ceux de leurs nombreux disciples, n'ont plus de lecteurs depuis
+long-temps. Il en est ainsi d'un Fulbert, évêque de Chartres, dont la
+France et l'Italie se sont disputé la naissance<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a>
+<a href="#footnote218"><sup class="sml">218</sup></a>, mais qu'on ne lit
+plus, qu'on ne lira jamais plus, ni en Italie, ni en France<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a>
+<a href="#footnote219"><sup class="sml">219</sup></a>. Il en
+est encore ainsi d'un Pierre Damien, l'un des plus savants et des plus
+élégants écrivains de son temps; d'un Pierre Diacre, d'un Brunon, évêque
+de Segni, d'un troisième Anselme, évêque de Lucques, d'un Arnolphe, d'un
+Landolphe, et dune foule d'autres théologiens ou dialecticiens plus ou
+moins célèbres dans ce siècle, mais également ignorés et dignes de
+l'être dans le nôtre. Il faut distinguer parmi eux les auteurs
+d'histoires et de chroniques, la plupart recueillies dans la volumineuse
+et savante collection de Muratori, tels entre autres que cet Arnolphe et
+ce Landolphe qu'on vient de nommer<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a>
+<a href="#footnote220"><sup class="sml">220</sup></a>. Méprisables comme écrivains,
+ils sont précieux pour l'histoire, dont ils sont les seules lumières
+dans ces temps de profonde obscurité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote218"
+name="footnote218"><b>Note 218: </b></a><a href="#footnotetag218">
+(retour) </a> Selon Fleury, <i>Hist. Eccl.</i>, l. LVIII, n°. 57, et
+ Mabillon, <i>Act. SS.</i> etc. t. VII, pr. n°. 43; il était
+ Romain, d'après un endroit de ses propres écrits; mais cet
+ endroit est mal interprété, selon les auteurs de l'<i>Hist.
+ litter. de France</i>, t. VII, p. 262; ils croient plutôt que
+ Fulbert était d'Aquitaine, ou même particulièrement de
+ Poitou. Tiraboschi est venu ensuite, et a démontré que les
+ Bénédictins se sont trompés dans ce point d'histoire, et que
+ Fulbert, qui dut à la France son instruction, puisqu'il y fut
+ élève de Gerbert, ne lui doit pas du moins la naissance. Il
+ rend à l'Italie l'honneur de l'avoir produit, t. III, p. 225
+ et 226.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote219"
+name="footnote219"><b>Note 219: </b></a><a href="#footnotetag219">
+(retour) </a> Cela est rigoureusement vrai de ses Sermons; ses
+ Lettres peuvent être, sinon lues, du moins consultées pour
+ l'histoire.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote220"
+name="footnote220"><b>Note 220: </b></a><a href="#footnotetag220">
+(retour) </a> <i>Arnolphi Hist. Mediolanensis</i>, etc. <i>Landolphi
+ senioris. Mediolan. Historia</i>, etc. Voy. <i>Rerum ital.
+ Script.</i>, t. IV.</blockquote>
+
+<p>Ce sont tous, il est vrai, de ces auteurs que, dans la littérature de
+leur pays, on appelle sacrés; mais il en eut alors encore moins de
+profanes que l'on puisse citer: la raison en est simple. L'église latine
+était sans cesse, depuis le schisme, en controverse avec l'église
+grecque. Il fallait toujours se tenir prêt à argumenter, dans des
+conférences, contre ces Grecs, si rusés dialecticiens et si déterminés
+sophistes. Les querelles entre le sacerdoce et l'Empire ne se vidaient
+pas seulement avec l'épée, mais avec la plume. En écrivant sur ces
+matières, on pouvait espérer de la part de celle des deux puissances
+dont on se déclarait le champion, des faveurs et des récompenses.
+C'étaient des motifs assez forts d'émulation pour s'adonner à la
+théologie et au droit canon; mais il n'y en avait aucun qui pût engager
+à cultiver les lettres proprement dites. Elles continuaient donc de
+languir, et tout ce qu'elles peuvent se vanter d'avoir produit qui
+puisse être encore de quelque utilité, est une espèce de lexique latin,
+composé par un certain Papias, très-habile dans la langue grecque, et le
+meilleur grammairien de son temps<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a>
+<a href="#footnote221"><sup class="sml">221</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote221"
+name="footnote221"><b>Note 221: </b></a><a href="#footnotetag221">
+(retour) </a> Ce lexique ou vocabulaire, imprimé pour la première
+ fois à Milan, en 1476, sous le titre de <i>Papias Vocabulista</i>,
+ l'a été plusieurs autres depuis. Il avait été publié par
+ l'auteur vers l'an 1053. Voyez Tiraboschi, t. III, p, 263.</blockquote>
+
+<p>Un moine Bénédictin de <i>la Pomposa</i>, célèbre abbaye près de Ravenne,
+s'immortalisa par une découverte en musique, qui facilita et abrégea
+considérablement l'étude de cet art, borné cependant au chant de
+l'église. On ne laissait pas, faute de signes et de méthode, d'employer
+une dizaine d'années pour apprendre à chanter passablement au lutrin.
+<i>Guido</i>, ou, comme nous le nommons en français, Gui d'Arezzo, inventa
+des signes et créa une méthode qui réduisirent à un, ou tout au plus
+deux ans cet apprentissage. D'autres ont écrit qu'il ne fallait que
+quelques mois<a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a>
+<a href="#footnote222"><sup class="sml">222</sup></a>;<a name="na2" id="na2"></a> mais c'est un ou deux ans que dit Gui d'Arezzo
+lui-même dans une lettre qui nous est restée de lui. On y voit aussi les
+seuls événements de sa vie que nous sachions, et qu'il soit intéressant
+de savoir. Les moines de son couvent, loin de lui avoir gré de sa
+découverte et du soin qu'il avait pris de les instruire, le
+persécutèrent. Il leur parut blesser l'égalité de leur institution,
+parce qu'il n'était pas leur égal en ignorance<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a>
+<a href="#footnote223"><sup class="sml">223</sup></a>. L'abbé lui même
+écouta leurs suggestions, épousa leurs haines et fit éprouver à Gui des
+désagréments qui le forcèrent enfin à s'exiler du monastère. Il vécut
+alors des leçons de chant qu'il allait donner d'église en église.
+Théodalde, évêque d'Arezzo, sa patrie, l'appela auprès de lui, et l'y
+retint quelque temps. Sa réputation parvint au Pape Jean XX, à qui elle
+inspira le désir de le connaître. Il députa vers lui trois envoyés pour
+l'engager à se rendre à Rome<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a>
+<a href="#footnote224"><sup class="sml">224</sup></a>. Le pontife voulut éprouver sur
+lui-même la bonté de la nouvelle méthode. À son grand étonnement, il
+apprit sur-le-champ à lire et à chanter un verset qu'il n'avait jamais
+entendu auparavant. La faveur à laquelle Gui parvint auprès du Pape,
+l'aurait retenu à Rome, si le climat ne lui en eût pas été aussi
+contraire, surtout pendant l'été. Il venait d'obtenir la permission de
+s'en éloigner, sous la condition expresse d'y revenir pendant l'hiver,
+instruire le clergé romain, lorsque l'abbé de <i>la Pomposa</i> y fut amené
+par les affaires de son ordre. Gui l'alla visiter comme son supérieur,
+malgré les mauvais traitements qu'il en avait reçus. Il lui fit
+connaître si clairement la régularité de sa conduite et l'excellence de
+sa méthode, que l'abbé, de retour dans son couvent, l'invita de la
+manière la plus pressante à y revenir. La principale raison qui engagea
+ce bon religieux à céder à ses instances, fut que, presque tous les
+évêques étant simoniaques, et par conséquent damnés, il devait craindre
+toute communication avec eux<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a>
+<a href="#footnote225"><sup class="sml">225</sup></a>. Il paraît donc qu'il retourna dans
+son premier asyle, et qu'il y finit paisiblement ses jours. C'est vers
+l'an 1030 qu'il florissait.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote222"
+name="footnote222"><b>Note 222: </b></a><a href="#footnotetag222">
+(retour) </a> <i>Pochi mesi</i>: c'est l'expression dont se sert M.
+ Giambat. Corniani, dans ses <i>Secoli della Letteratura ital.</i>,
+ etc. t. 1, p. 34.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote223"
+name="footnote223"><b>Note 223: </b></a><a href="#footnotetag223">
+(retour) </a> <i>Id. ibid.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote224"
+name="footnote224"><b>Note 224: </b></a><a href="#footnotetag224">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. III, p. 300.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote225"
+name="footnote225"><b>Note 225: </b></a><a href="#footnotetag225">
+(retour) </a> <i>Cum prœsertim simoniacâ hœresi modo propè cunctis
+ damnatis episcopis timeam in aliquo communicadi</i>. Guidonis
+ Epistola <i>Michaeli monacho de ignoto cantu directa</i>.</blockquote>
+
+<p>On a imprimé, mais depuis asez peu d'années<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a>
+<a href="#footnote226"><sup class="sml">226</sup></a>, l'ouvrage intitulé
+<i>Micrologus</i>, où il consigna sa découverte et son système: on ne le
+posséda long-temps qu'en manuscrit dans quelques bibliothèques<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a>
+<a href="#footnote227"><sup class="sml">227</sup></a>. Sa
+gamme et sa manière de la noter se répandirent, et se sont perpétuées
+par la tradition. Une idée étendue et détaillée de ce système
+appartiendrait à l'histoire de la musique, et non à celle de la
+littérature. Ce qu'il suffit de rappeler ici, c'est qu'il substitua les
+points placés sur des lignes à la confusion de lettres et d'autres
+caractères qui avait régné jusqu'alors, et qu'il désigna les notes de la
+gamme par les syllabes placées au commencement et au milieu des vers,
+dans la première strophe de l'hymne <i>Ut queant taxis</i>, devenu fameux par
+cet emploi, auquel Paul Diacre, son auteur, n'avait pas songé. On
+commença enfin à se reconnaître dans ce dédale; et le nom de Gui
+d'Arezzo est honorablement placé en tête de la liste des créateurs et
+des bienfaiteurs de la musique moderne.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote226"
+name="footnote226"><b>Note 226: </b></a><a href="#footnotetag226">
+(retour) </a> Martin Gerbert, abbé de Saint-Blaise, l'a donné dans le
+ vol. II de ses <i>Scriptores ecclesiastici de musicâ sacrâ
+ potissimum. Typis San-Blasianis</i>, 1784, 3 vol. in-4°. On y
+ trouve aussi la lettre de Gui au moine Michel, d'où sont
+ tirés les détails précédents.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote227"
+name="footnote227"><b>Note 227: </b></a><a href="#footnotetag227">
+(retour) </a> À Milan, dans l'Ambroisienne; à Pistoja, chez les
+ chanoines, à Florence, dans la Laurentienne. On en possède
+ trois en France à la Bibliothèque impériale. Il y en avait un
+ à l'abbaye de Saint-Evroult (diocèse de Lizieux); ce dernier
+ passait pour le plus complet de tous: (Voy. La Borde, <i>Essai
+ sur la Musique</i>, t. III, p. 346.) il est perdu.</blockquote>
+
+<p>C'est aussi vers la fin de ce siècle que l'école de Salerne produisit ce
+petit poëme qui lui a fait plus de réputation que les gros ouvrages de
+Constantin, et ceux de ses plus savants docteurs<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a>
+<a href="#footnote228"><sup class="sml">228</sup></a>. Les vers en sont
+encore cités comme des adages, quelquefois même comme des autorités. Ce
+sont assurément de mauvais vers, presque tous léonins ou rimés, selon la
+coutume de ce temps; mais ils ne manquent pourtant pas d'une certaine
+concision technique, qui est un des mérites du genre. Ce poëme fut
+présenté au nom de l'école même, à un roi d'Angleterre<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a>
+<a href="#footnote229"><sup class="sml">229</sup></a>. On a cru
+que c'était saint Édouard qui, peu de temps avant sa mort, arrivée en
+1066, avait consulté par écrit l'école de Salerne sur sa santé, et en
+avait reçu cette réponse. Muratori lui-même est de cette opinion<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a>
+<a href="#footnote230"><sup class="sml">230</sup></a>;
+mais Tiraboschi conjecture, avec plus de vraisemblance, que Robert<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a>
+<a href="#footnote231"><sup class="sml">231</sup></a>,
+duc de Normandie, l'un des fils de Guillaume-le-Conquérant, à son retour
+de la première croisade, en 1100, vint dans la Pouille, où il fut
+amicalement reçu par le duc Roger, qui en était alors maître; qu'il y
+épousa Sibylle, fille d'un seigneur du pays; qu'il y apprit la mort de
+son frère Guillaume II<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a>
+<a href="#footnote232"><sup class="sml">232</sup></a>, tué à la chasse cette même année, et
+l'usurpation de son jeune frère Henri, qui s'était emparé du trône
+d'Angleterre, en son absence; qu'ayant dès lors formé le projet de lui
+disputer la couronne, il avait commencé par prendre le titre de Roi; et
+que, se trouvant à Salerne même, avec ce titre, et sans doute avec un
+cortége royal, l'école, soit qu'il l'eût consultée ou non, n'ayant rien
+à craindre de Henri, dédia ce poëme à Robert, en lui donnant le titre de
+roi d'Angleterre, qui flattait ses espérances et son orgueil.<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a>
+<a href="#footnote233"><sup class="sml">233</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote228"
+name="footnote228"><b>Note 228: </b></a><a href="#footnotetag228">
+(retour) </a> Voy. sur cette école et sur Constantin l'Africain,
+ ci-dessus, page 118.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote229"
+name="footnote229"><b>Note 229: </b></a><a href="#footnotetag229">
+(retour) </a> Quelques auteurs ont prétendu qu'il avait été dédié à
+ Charlemagne, et se sont fondés sur des manuscrits, qui
+ portent pour titre: <i>Scholœ Salernitanœ versûs medicinales
+ inscripti Carolomagno Francorum regi</i>, etc.; et pour premier
+ vers:<br>
+
+<p class="mid"> <i>Francorum regi scribit tota schola Salerni</i>.</p>
+
+<p> Mais c'est une altération prouvée du texte, qui ne peut être
+ venue que du caprice d'un copiste. Charlemagne n'étendit
+ point ses conquêtes vers Salerne, et n'eut jamais d'influence
+ sur ce pays-là. Dans tous les autres manuscrits, ces vers
+ sont adressés à un roi d'Angleterre, <i>Anglorum Regi scribit</i>,
+ etc. Voy. sur tout ceci, Tiraboschi, t. III, p. 308 et suiv.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote230"
+name="footnote230"><b>Note 230: </b></a><a href="#footnotetag230">
+(retour) </a> <i>Antichità ital.</i>, t. III.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote231"
+name="footnote231"><b>Note 231: </b></a><a href="#footnotetag231">
+(retour) </a> Surnommé <i>Courte-cuisse</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote232"
+name="footnote232"><b>Note 232: </b></a><a href="#footnotetag232">
+(retour) </a> Surnommé <i>le Roux</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote233"
+name="footnote233"><b>Note 233: </b></a><a href="#footnotetag233">
+(retour) </a> On peut citer, à l'appui de cette conjecture, le titre
+ que porte ce poëme dans un des manuscrits de notre
+ Bibliothèque impériale; il y est intitulé: <i>Salernitanœ
+ scholœ versûs ad regem Robertum</i>. (Catalog. codd. manusc.
+ Bibl. Reg. Paris, t. IV, p. 295, n°. 6941). On sait, au
+ reste, que Robert ne fut roi qu'en idée; qu'il descendit
+ l'année suivante en Angleterre avec une forte armée, mais
+ qu'ayant été vaincu, il fut forcé de se contenter de son
+ duché de Normandie et d'une somme d'argent que Henri
+ consentit à lui payer; que la guerre s'étant rallumée en
+ 1106, entre les deux frères, Robert, vaincu de nouveau,
+ perdit son duché, fut emmené en Angleterre, et renfermé dans
+ une prison, où il resta jusqu'à sa mort.</blockquote>
+
+<p>Il est probable que l'un des professeurs de l'école fut chargé de
+rédiger l'ouvrage, et que les autres ne firent que l'approuver. On
+désigne communément ce rédacteur par le nom de <i>Giovanni</i>, ou Jean de
+Milan, sans que l'on sache rien autre chose de lui, sinon que son nom se
+trouve, dit-on, à la tête de l'un des manuscrits de ce poëme<a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a>
+<a href="#footnote234"><sup class="sml">234</sup></a>. Cette
+raison de le lui attribuer est faible; mais on ne connaît ni aucun autre
+manuscrit qui la confirme, ni aucune indication quelconque d'un autre
+auteur<a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a>
+<a href="#footnote235"><sup class="sml">235</sup></a>.</p>
+
+<p>Divers recueils d'érudition<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a>
+<a href="#footnote236"><sup class="sml">236</sup></a> contiennent des poésies latines d'un
+archevêque de Salerne, nommé <i>Alfanus</i>, qui ne valent pas les vers des
+médecins de son diocèse. On trouve dans d'autres recueils<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a>
+<a href="#footnote237"><sup class="sml">237</sup></a> un poëme
+entier en cinq livres, sur les expéditions des princes Normands en
+Italie, par Guillaume de Pouille<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a>
+<a href="#footnote238"><sup class="sml">238</sup></a>, et quelques autres poésies du
+même temps<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a>
+<a href="#footnote239"><sup class="sml">239</sup></a>. L'historien y peut rechercher des faits dont il ne
+trouverait nulle part ailleurs aucune trace; mais l'homme de goût y
+chercherait en vain quelques vers dont il pût être satisfait.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote234"
+name="footnote234"><b>Note 234: </b></a><a href="#footnotetag234">
+(retour) </a> C'est Zacharie Silvius qui assure, dans sa préface, <i>ad
+ schol. Salernit.</i>, avoir vu un manuscrit finissant par ces
+ mots <i>Explicat.</i> (lisez <i>explicit</i>) <i>tractatus qui dicitur
+ Flores medicinœ compilatus in studio Salerni, à Mag. Joan. de
+ Medialano</i>, etc. Ce poëme a eu un grand nombre d'éditions,
+ sous différents titres: <i>Medicina Salernitana; de Conservandâ
+ bonâ valetudine; Regimen sanitatis Salerni; Flos Medicinœ</i>,
+ etc. Plusieurs de ces éditions sont accompagnées de notes;
+ celles de René Moreau, Paris, 1525, in-8., passent pour les
+ meilleures.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote235"
+name="footnote235"><b>Note 235: </b></a><a href="#footnotetag235">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>loc. cit.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote236"
+name="footnote236"><b>Note 236: </b></a><a href="#footnotetag236">
+(retour) </a> Entre autres Mabillon, <i>Acta SS. Ordin. S. Benedicts</i>,
+ vol. I. Baronius, <i>Annal. Eccl.</i> an MCXI.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote237"
+name="footnote237"><b>Note 237: </b></a><a href="#footnotetag237">
+(retour) </a> Muratori, <i>Rer. ital. Script.</i>, t. V.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote238"
+name="footnote238"><b>Note 238: </b></a><a href="#footnotetag238">
+(retour) </a> <i>Guillelmi Appuli de rebus Normannor. poema</i>, ibid.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote239"
+name="footnote239"><b>Note 239: </b></a><a href="#footnotetag239">
+(retour) </a> Tels que <i>Laurentius Verniensis, Rerum Pisanarum;
+ Magister Moses, de laudibus Bergomi</i>, etc. ibid.</blockquote>
+
+<p>Il serait inutile de nous traîner sur des noms et sur des ouvrages
+ignorés et illisibles. Rien n'y annonçait encore une résurrection
+prochaine: la semence en était jetée, mais rien ne germait et surtout ne
+fructifiait encore. En voyant avec quelle lenteur et avec combien de
+peine l'esprit humain se dégage de la rouille que la barbarie lui a une
+fois imprimée, on apprend à sentir de plus en plus les bienfaits de
+l'instruction, à chérir davantage les sciences, la philosophie et les
+lettres; à respecter, à garder précieusement, à désirer d'augmenter
+chaque jour le trésor sacré des lumières.</p>
+
+<br><hr class="full"><br>
+
+<h3>CHAPITRE III.</h3>
+
+<p><i>Situation politique et littéraire de l'Italie, au douzième siècle;
+Universités; Études scolastiques; Langue Grecque; Histoire; Naissance
+des Langues modernes, et en particulier de la Langue Italienne;
+Troubadours Provençaux; Sarrazins d'Espagne</i>.</p>
+<br>
+
+<p>L'esprit de liberté qui s'était annoncé en Italie dès le onzième siècle,
+y fit dans le deuxième de nouveaux progrès. Les villes de la Lombardie,
+profitant des orages du règne de l'empereur Henri IV, s'étaient presque
+toutes déclarées indépendantes. Les guerres acharnées qu'elles se firent
+entre elles pendant celui de Henri V, exercèrent le courage de cette
+multitude de républiques, et ne furent d'aucun danger pour leur liberté.
+Cet état subsista sous Lothaire II, dernier empereur de la maison de
+Franconie, et de Conrad III, en qui commença celle de Souabe,
+c'est-à-dire, jusqu'au milieu de ce siècle. Il n'en fut pas ainsi, quand
+un empereur jeune, ambitieux et guerrier, quand Frédéric Barberousse
+eut succédé à Conrad<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a>
+<a href="#footnote240"><sup class="sml">240</sup></a>. Instruites alors par de premiers revers, par
+les barbaries qu'exerçait contre elles un vainqueur irrité qui les
+traitait en rebelles<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a>
+<a href="#footnote241"><sup class="sml">241</sup></a>, et surtout par la ruine déplorable de la plus
+florissante de ces villes, de Milan, deux fois prise, rasée et détruite
+de fond en comble par Frédéric, elles renoncèrent à leurs inimitiés, et
+formèrent entre elles cette célèbre ligue lombarde, contre laquelle se
+brisèrent toutes les forces de l'Empire, et tout le courage de
+l'Empereur. Dans le cours de vingt-deux ans, il conduisit en Italie sept
+formidables armées de ses Allemands: elles y périrent toutes, soit par
+les maladies, soit par le fer, après des effusions incalculables de ce
+généreux sang italien. Frédéric, vaincu en bataille rangée<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a>
+<a href="#footnote242"><sup class="sml">242</sup></a>, mis en
+pleine déroute, et ne devant la vie qu'au bruit qui se répandit de sa
+mort, se vit réduit à négocier avec les républiques victorieuses. Après
+une trêve de six ans, qu'il employa en vain à vouloir reprendre par la
+ruse les avantages qu'il avait perdus, il reconnut enfin, par un traité
+célèbre<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a>
+<a href="#footnote243"><sup class="sml">243</sup></a>, et par un rescrit impérial, leur indépendance, que lui et
+ses prédécesseurs avaient taxée jusqu'alors de révolte et de
+perfidie<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a>
+<a href="#footnote244"><sup class="sml">244</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote240"
+name="footnote240"><b>Note 240: </b></a><a href="#footnotetag240">
+(retour) </a> En 1152. Frédéric était né en 1121.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote241"
+name="footnote241"><b>Note 241: </b></a><a href="#footnotetag241">
+(retour) </a> Comme au siége de Crême; pendant lequel l'Empereur,
+ après avoir fait pendre des prisonniers et des otages, fit
+ attacher des enfants, qui étaient au nombre de ces derniers,
+ en dehors d'une tour qu'il faisait avancer contre la ville,
+ pour empêcher les parents de ces malheureuses victimes de
+ faire jouer les machines destinées à repousser cette tour;
+ mais les Crémasques aimèrent mieux écraser leurs propres
+ enfants, que de se rendre. On ne peut pas reprocher à
+ l'historien Radevic de raconter froidement ces horreurs: «<i>O
+ facinus</i>, dit-il, <i>videres illuc liberos machinis annexos,
+ parentes implorare, crudelitatem et immanitatem aut verbis,
+ aut nutibus objectare, è contra infelices patres pro infaustâ
+ prole lamentari, sese miserrimos clamare, nec tamen ab
+ impulsionibus cessare</i>, etc.». Radevicus Frising., l. II, c.
+ 47 Au siége de Milan, Frédéric faisait couper les mains aux
+ prisonniers, ou les faisait pendre, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote242"
+name="footnote242"><b>Note 242: </b></a><a href="#footnotetag242">
+(retour) </a> À Lignano dans le Milanais, an 1176.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote243"
+name="footnote243"><b>Note 243: </b></a><a href="#footnotetag243">
+(retour) </a> À la paix de Constance, en 1183. Bettinelli, <i>Risorgim.
+ d'Ital.</i> se trompe en plaçant ce traité en 1185.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote244"
+name="footnote244"><b>Note 244: </b></a><a href="#footnotetag244">
+(retour) </a> Tirab., <i>St. della Lett., ital.</i>, tom. III, liv. IV, c.
+ <span class="sc">i</span>.</blockquote>
+
+<p>Dans cette longue et violente fermentation de liberté, il était
+impossible que les esprits n'acquissent pas plus d'activité, de
+curiosité, d'élévation et de force. Alors, dit un auteur italien<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a>
+<a href="#footnote245"><sup class="sml">245</sup></a>,
+la servitude des particuliers fut abolie, tous furent reconnus citoyens,
+c'est-à-dire, membres de la patrie, tous participèrent à la législation
+et au bien public... Avec l'idée de république et de liberté, chaque
+Italien pensa être devenu Romain, et l'on vit dans l'ordre de
+l'administration et dans les fonctions des magistrats, une image de
+l'ancienne République romaine...... De tout cela, conclut le même
+auteur, il résulta un grand bien pour les études: non seulement on se
+livra de plus de plus à celle des lois, nécessaire pour établir,
+consolider, et faire prospérer les nouveaux gouvernements; mais des
+écoles de toute espèce s'élevèrent, et furent honorées: il y eut entre
+ces cités rivales une émulation de gloire et d'avantages de toute
+espèce; et bientôt plusieurs d'entre elles fondèrent des établissements
+d'instruction publique et des universités<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a>
+<a href="#footnote246"><sup class="sml">246</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote245"
+name="footnote245"><b>Note 245: </b></a><a href="#footnotetag245">
+(retour) </a> Bettinelli, <i>Risorg. d'Ital.</i>, c. 3.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote246"
+name="footnote246"><b>Note 246: </b></a><a href="#footnotetag246">
+(retour) </a> Bettinelli, <i>Risorg. d'Ital.</i>, c. 3.</blockquote>
+
+<p>Une passion très-différente de celle de l'étude agitait alors l'Italie
+et l'Europe entière; c'était la passion des croisades. À la fin du
+dernier siècle, la voix d'un pauvre Ermite fanatique<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a>
+<a href="#footnote247"><sup class="sml">247</sup></a>, et celle d'un
+Pape ambitieux<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a>
+<a href="#footnote248"><sup class="sml">248</sup></a> en avaient donné le signal<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a>
+<a href="#footnote249"><sup class="sml">249</sup></a>. Ce signal
+continuait de retentir, répété par d'autres pontifes, et par la voix
+plus éloquente et non moins fanatique de Saint-Bernard. Il n'était que
+trop entendu. L'Europe se dépeuplait pour aller dévaster l'Asie.
+L'histoire de ces croisades existe: leur tableau sanglant n'a pas besoin
+de nouvelles couleurs. Toutes les questions que présente cette frénésie
+pieuse et meurtrière ont été examinées, et décidées au tribunal de la
+raison et de l'humanité<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a>
+<a href="#footnote250"><sup class="sml">250</sup></a>. La politique et l'autorité de quelques
+gouvernements, et surtout l'ambition des Papes qui les avaient suscités,
+en profitèrent. Les peuples, ou du moins les classes industrieuses des
+peuples y gagnèrent aussi sans doute: elles y gagnèrent de recevoir un
+nouveau ferment d'activité, et d'étendre un peu la sphère alors si
+étroite, de leurs idées, de leurs arts et de leurs jouissances, par le
+mouvement, les voyages et les communications étrangères. Mais si l'on
+était tenté de mettre en compensation avec l'effusion du sang de
+plusieurs millions d'hommes, ces avantages qui eussent pu être produits
+par des moyens plus lents, mais moins désastreux pour l'humanité, et si,
+pour nous renfermer dans le sujet particulier qui nous occupe, l'intérêt
+assez douteux des lumières l'emportait ici sur un intérêt plus évident
+et encore plus sacré, on serait arrêté dans ce calcul même, en pensant
+au résultat de la quatrième de ces expéditions lointaines.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote247"
+name="footnote247"><b>Note 247: </b></a><a href="#footnotetag247">
+(retour) </a> Pierre l'Ermite, ainsi nommé, soit à cause de son état, soit de
+son nom de famille, comme Tristan l'Ermite ou l'Hermite. Il était
+Picard, et avait été soldat, marié et prêtre; au reste, dit-on, bon
+gentilhomme.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote248"
+name="footnote248"><b>Note 248: </b></a><a href="#footnotetag248">
+(retour) </a> Urbain II.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote249"
+name="footnote249"><b>Note 249: </b></a><a href="#footnotetag249">
+(retour) </a> En 1095, au concile de Clermont.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote250"
+name="footnote250"><b>Note 250: </b></a><a href="#footnotetag250">
+(retour) </a> Elles étaient bien loin de l'être, lorsque j'écrivais
+ ceci, aussi complètement qu'elles l'ont été depuis, dans les
+ deux Mémoires de M. le professeur Heeren, et de M. de
+ Choiseuil-Daillecourt, qui ont partagé le prix à l'institut,
+ sur la question de <i>l'influence des Croisades</i>, et auxquels
+ il faudra renvoyer désormais pour tous les résultats de cette
+ grande époque de l'histoire.</blockquote>
+
+<p>L'Empire grec était le dernier asyle des lettres: c'était là qu'en
+existaient encore les monuments; c'est là qu'elles pouvaient renaître de
+leurs cendres, et sortir de leur silence par l'organe d'une langue
+toujours restée la même, et toujours la plus belles des langues. Des
+chrétiens croisés contre les mahométans abattirent cet empire chrétien,
+qui les appelait à son secours, brûlèrent à trois reprises consécutives,
+pillèrent et dévastèrent pendant huit jours entiers la ville de
+Constantin<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a>
+<a href="#footnote251"><sup class="sml">251</sup></a>, brisèrent les statues, restes vénérables de l'art
+antique, renversèrent les édifices, incendièrent les bibliothèques,
+précieux dépôts où périrent peut-être des exemplaires uniques d'ouvrages
+anciens qui n'ont plus reparu depuis, furent enfin dans l'Orient, au
+commencement du treizième siècle<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a>
+<a href="#footnote252"><sup class="sml">252</sup></a>, plus barbares que les Goths, ou
+plutôt que les Lombards ne l'avaient été en Occident au sixième. Mais
+ils firent un mal plus grand encore que ces dévastations. La dynastie
+des empereurs latins, fondée par eux, fut éphémère; le coup qu'ils
+avaient porté à l'empire grec ne le fut pas. Il ne s'en releva jamais;
+et quand plus de deux siècles après, Constantinople tomba sous le fer
+des musulmans, elle ne fit que terminer la longue et pénible agonie où
+elle se débattait depuis la blessure qu'elle avait reçue de Baudouin et
+de ses croisés.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote251"
+name="footnote251"><b>Note 251: </b></a><a href="#footnotetag251">
+(retour) </a> Voyez le grec Nicetas et notre vieux Villehardouin;
+ voy. aussi Gibbon, <i>Decline and fall of Roman Emp.</i>, c. 60.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote252"
+name="footnote252"><b>Note 252: </b></a><a href="#footnotetag252">
+(retour) </a> En 1204.</blockquote>
+
+<p>L'accroissement du pouvoir extérieur des papes à cette époque, et
+l'usage qu'ils en firent souvent ne furent que trop funestes à l'Europe;
+en Italie, à Rome même, ce pouvoir leur était souvent disputé. Plus
+d'une fois, dans ce siècle, des mouvements populaires ébranlèrent leur
+trône, et attaquèrent leur personne. Les schismes multipliés et
+l'intervention du glaive dans les décisions sur la légitimité des papes,
+avaient porté dans l'esprit du peuple de Rome, à l'autorité pontificale,
+un coup dont elle ne pouvait revenir. Ce peuple, que Grégoire VII et
+quelques-uns de ses successeurs avaient dépouillé de ses prérogatives,
+saisit l'occasion de les reprendre. Un tribun en habit de moine,
+l'éloquent et impétueux Arnaud de Brescia, rétablit à Rome un fantôme de
+république, qui ne se dissipa qu'au bout de dix années, à la lueur des
+flammes de son bûcher. Le pape Adrien IV s'aida pour cette exécution des
+armes de Frédéric Barberousse, qui se prévalut de ce service pour
+obtenir de lui la couronne impériale. Arnaud fut brûlé vif, non comme
+séditieux, mais comme hérétique<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a>
+<a href="#footnote253"><sup class="sml">253</sup></a>; et Adrien, en rétablissant son
+autorité, n'eut l'air que de venger l'orthodoxie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote253"
+name="footnote253"><b>Note 253: </b></a><a href="#footnotetag253">
+(retour) </a> En 1155.</blockquote>
+
+<p>Après sa mort, les schismes recommencèrent. Alexandre III, son
+successeur, fugitif, quoique légitime, vit quatre anti-papes soutenus
+par Frédéric, lui disputer successivement la thiare. Après six ans
+d'exil, il fut rappelé de France à Rome par le parti même de la liberté:
+il devint en quelque sorte le chef des républiques italiennes; et
+lorsque la ligue lombarde fonda une ville nouvelle, pour opposer un
+rempart de plus aux prétentions de Frédéric, elle signala son dévouement
+aux intérêts du pape, en nommant cette ville Alexandrie.</p>
+
+<p>Au milieu de ces agitations, il était difficile que les souverains
+pontifes s'occupassent de l'encouragement des lettres. Les écoles
+languissaient; il ne s'en formait point de nouvelles, et celles mêmes
+qui se seraient ouvertes auraient peu avancé les lumières. Le réveil des
+sciences commençait, mais les lettres sommeillaient encore. À Rome,
+comme dans les autres états d'Italie, comme dans le reste de l'Europe,
+le <i>Trivium</i> et le <i>Quadrivium</i>, ou les sept arts classés sous ces
+dénominations barbares, formaient le cercle entier des connaissances
+humaines. Le <i>Trivium</i> comprenait la grammaire, la rhétorique et la
+dialectique; mais que pouvaient être la grammaire et la rhétorique sans
+modèles d'un style pur et sans exemples d'éloquence? et qu'était alors
+la dialectique, sinon une méthode pour embrouiller et pour obscurcir la
+raison? Quant au <i>Quadrivium</i>, composé de l'arithmétique, de la
+géométrie, de la musique et de l'astronomie, on n'ignore pas que les
+deux premières se bornaient à de faibles éléments, que la troisième
+n'allait pas plus loin que la lecture des chants d'église, que
+l'astronomie ne s'arrêtait pas toujours aux bornes qu'avait alors la
+science, et qu'elle ouvrait souvent la porte à une superstition de plus.</p>
+
+<p>Parmi ces sciences, la dialectique était celle qui dominait sur toutes
+les autres, et qui obtenait cet empire par celui qu'elle exerçait sur
+tous les esprits. Lorsqu'Aristote imagina ses classifications
+ingénieuses, les divisions et subdivisions des opérations de
+l'entendement, les règles subtiles de l'art de raisonner juste, et les
+moyens non moins subtils de reconnaître et de combattre les
+raisonnements faux, il ne s'attendait pas sans doute à l'abus qu'en
+firent les péripatéticiens, ses disciples, et les stoïciens; mais il
+s'attendait encore moins à voir cette méthode, qu'il avait imaginée pour
+rectifier et pour guider l'esprit, devenir la base et le premier type
+des méthodes les plus propres à le fausser et à l'égarer. Ce qui était
+obscur en soi engendra d'impénétrables ténèbres, quand il eut fermenté
+dans les têtes avec le fanatisme religieux; et les questions de
+l'hypostase et de la nature, de la matière et de la forme, appliquées
+aux mystères du christianisme, devinrent une source fertile de sophismes
+infinis en même temps que d'hérésies nombreuses.</p>
+
+<p>Les orthodoxes crurent avoir besoin, pour se défendre, des mêmes armes
+avec lesquelles on les attaquait; et ce fut alors dans tous les partis
+un cahos de subtilités sophistiques, où l'on perdit de vue les choses
+pour ne plus songer qu'aux mots. Les mots se rangeaient, pour ainsi
+dire, en bataille les uns contre les autres, sans que l'on fit aucune
+attention aux choses; et les rangs de mots vainqueurs n'étaient ni plus
+raisonnables, ni plus intelligibles que les vaincus. Les <i>universaux</i> de
+Porphyre engendrèrent les <i>nominaux</i>, ennemis des <i>réaux</i>, et tous
+ensemble ennemis irréconciliables du bon sens et de la raison. Quand on
+vous dit que tel ou tel savant du sixième, du septième, et des quatre ou
+cinq siècles suivants, était un profond dialecticien, c'est dans toutes
+ces belles choses que vous devez entendre qu'il était profondément
+habile. On les désigne tous dans l'histoire de la philosophie, par le
+nom de <i>scolastiques</i>; et il est aisé de voir à quel rang ils y doivent
+être placés.</p>
+
+<p>Ces vains combats de l'esprit étaient presque le seul usage qu'il fit
+alors de ses forces. Ils passaient des bancs de l'école dans le monde,
+et même dans les cours; et les princes qui eurent alors la réputation
+d'aimer la philosophie et les lettres, n'aimèrent au fond guère autre
+chose que l'application ou l'emploi de ces obscurs raffinements. Voici
+un exemple de ce qui faisait leur admiration, leurs délices,
+l'occupation et le triomphe des prétendus lettrés qu'ils admettaient
+auprès d'eux. L'empereur Conrad III en avait plusieurs à sa table; il
+était émerveillé des attaques qu'ils se livraient, et des choses
+absurdes qu'ils parvenaient pourtant à prouver, telles que celles-ci: ce
+que vous n'avez pas perdu, vous l'avez; vous n'avez pas perdu des
+cornes, donc, vous avez des cornes; et beaucoup d'autres de ce genre.
+Enfin, dit l'Empereur, on ne me prouvera pas qu'un âne est un homme. Un
+des docteurs lui fit entendre qu'il ne faudrait pas l'en défier.
+«Avez-vous un œil? lui demanda-t-il.--Oui certainement, répondit
+l'Empereur.--Avez-vous deux yeux?--Oui sans doute.--Un et deux font
+trois; vous avez donc trois yeux». Conrad, pris comme dans un piége,
+soutint toujours qu'il n'en avait que deux; mais lorsqu'on lui eut
+expliqué l'artifice de cette logique, il convint que les gens de lettres
+menaient une vie bien agréable<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a>
+<a href="#footnote254"><sup class="sml">254</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote254"
+name="footnote254"><b>Note 254: </b></a><a href="#footnotetag254">
+(retour) </a> <i>Jucundam vitam dicebat habere Litteratos</i>. Voy. le
+ second tome du Recueil des PP. Martène et Durand, intitulé
+ <i>Collectio veter. scriptor.</i> Andrès, <i>Origen. e Progr.</i>, etc.
+ <span class="sc">ii</span>.</blockquote>
+
+<p>Il faut ajouter au <i>trivium</i> et au <i>quadrivium</i>, ou aux sept arts, une
+science qui prenait alors de grands et rapides accroissements, et qui,
+fondée sur des réalités, donnait du moins à l'esprit une nourriture
+plus substantielle et plus saine, quoique les arguties de la scolastique
+s'y mêlassent encore.</p>
+
+<p>Dès le onzième siècle, la nécessité, dont on a vu qu'était devenue
+l'étude des lois à ce grand nombre de petites républiques nouvellement
+formées, pour débattre leurs intérêts communs, et plus souvent encore
+leurs intérêts opposés, avait tourné de ce côté l'attention, parce
+qu'elle y attachait l'espoir des distinctions et des récompenses.
+L'ardeur pour ce genre d'étude augmenta encore dans le douzième
+siècle<a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a>
+<a href="#footnote255"><sup class="sml">255</sup></a>. Comme il y avait eu en Italie une multitude de nations
+diverses, il y avait aussi une grande multiplicité de lois. Les rois
+Lombards, et même ensuite les empereurs, avaient permis à chacun de
+suivre celle qu'il lui plairait. Dans tous les actes, on déclarait de
+quelle nation l'on était, et quelle loi on voulait suivre. Il eût été
+difficile qu'un seul homme pût connaître tant de lois différentes les
+unes des autres, et souvent contradictoires, et il était rare d'en
+trouver des copies complètes, principalement des lois romaines: on avait
+donc formé de certains abrégés, où l'on avait réuni les plus importantes
+et les plus utiles, pour servir de règle aux jugements. Il fallait qu'un
+jurisconsulte fût instruit de cette législation si variée, et qu'il le
+fût surtout des lois romaines et les lois lombardes, qui étaient les
+plus généralement suivies.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote255"
+name="footnote255"><b>Note 255: </b></a><a href="#footnotetag255">
+(retour) </a> Tirab., t. III, p. 317 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Les choses restèrent en cet état jusque vers l'an 1135, mais alors,
+selon un grand nombre d'auteurs, la jurisprudence éprouva une révolution
+en Italie. Les Pisans, disent-ils<a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a>
+<a href="#footnote256"><sup class="sml">256</sup></a>, ayant, cette année-là, pris et
+saccagé Amalfi, trouvèrent dans cette ville un ancien manuscrit des
+<i>Pandectes</i> de Justinien, qu'ils emportèrent en triomphe à Pise, où il
+resta jusqu'au commencement du quinzième siècle, époque à laquelle les
+Florentins s'en emparèrent à leur tour. C'était le premier exemplaire
+des Pandectes que l'on eût vu depuis long-temps en Italie, et la mémoire
+y en était presque effacée. L'empereur Lothaire II, qui régnait alors,
+abolit toutes les autres lois, et ordonna par un édit qu'à l'avenir on
+n'obéît plus qu'aux lois romaines. Il ne peut y avoir de doute sur
+l'existence très-ancienne des Pandectes à Pise, ni sur leur translation
+à Florence au quinzième siècle; il n'y en a que sur la première conquête
+qu'en firent les Pisans dans la ville d'Amalfi, au douzième, et sur le
+décret ou l'édit de Lothaire II.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote256"
+name="footnote256"><b>Note 256: </b></a><a href="#footnotetag256">
+(retour) </a> Sigonius l'a dit le premier (<i>de regno Italiœ</i>, liv.
+ XI, ad ann. 1137); d'autres l'ont redit ensuite sans examen.</blockquote>
+
+<p>Tiraboschi doute de l'une et nie l'autre. Il discute cette question avec
+beaucoup de justesse et d'impartialité<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a>
+<a href="#footnote257"><sup class="sml">257</sup></a>. Le manuscrit d'Almalfi,
+dit-il, ne pouvait être unique, ni par conséquent être assez précieux
+pour que les Pisans triomphassent ainsi de sa conquête. En France, où
+les livres étaient alors moins communs, il y avait certainement une
+autre copie des Pandectes. Ives de Chartres, qui florissait au
+commencement du douzième siècle, en fait mention dans deux de ses
+lettres<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a>
+<a href="#footnote258"><sup class="sml">258</sup></a>. Muratori prouve par deux titres, l'un de 752, l'autre de
+767, qu'il y en avait en Italie dès le huitième siècle, et les plus
+grands ravages que ce pays eût éprouvés étaient antérieurs à cette
+époque. Enfin il y eut, comme nous le verrons bientôt, une glose sur les
+Pandectes, écrite avant 1135. Si les Pisans trouvèrent dans Amalfi, et
+emportèrent avec eux un vieux manuscrit de ces lois, il purent donc bien
+se vanter d'avoir un exemplaire précieux par son antiquité, mais non pas
+tel qu'il n'en existât alors aucun autre: mais on peut douter même de
+cette conquête du manuscrit, faite par les Pisans, à la prise d'Amalfi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote257"
+name="footnote257"><b>Note 257: </b></a><a href="#footnotetag257">
+(retour) </a> <i>Ubi supr.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote258"
+name="footnote258"><b>Note 258: </b></a><a href="#footnotetag258">
+(retour) </a> La 45e et la 49e.</blockquote>
+
+<p>Le premier qui ait énoncé ce doute est un Italien<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a>
+<a href="#footnote259"><sup class="sml">259</sup></a>, qui publia à
+Naples, en 1722, un savant traité, sur l'usage et l'autorité du droit
+civil dans les provinces de l'empire d'Occident. Quelques années après,
+un Pisan même<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a>
+<a href="#footnote260"><sup class="sml">260</sup></a>, et depuis, plusieurs autres Italiens ont écrit dans
+le même sens. Enfin la chose, de certaine qu'elle paraissait, est
+devenue si problématique que le savant Muratori n'a point voulu décider
+la question<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a>
+<a href="#footnote261"><sup class="sml">261</sup></a>. Le plus ancien témoignage que l'on allègue est dans un
+mauvais poëme latin du quatorzième siècle, sur les guerres de la
+Toscane<a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a>
+<a href="#footnote262"><sup class="sml">262</sup></a>. Un autre se trouve dans une vieille chronique écrite en
+italien, et qui ne peut par conséquent l'avoir été que vers la fin du
+treizième siècle. Ne serait-il pas étonnant que pendant plus d'un siècle
+et demi aucun autre auteur n'eût parlé de cet événement, qui aurait du
+faire tant de bruit? Des chroniques pisanes beaucoup plus anciennes
+racontent le sac d'Amalfi, et ne disent pas un mot des Pandectes.
+D'autres tout aussi anciennes, écrites dans des pays voisins d'Amalfi,
+font le même récit, et observent le même silence. Ces preuves ne sont
+que négatives, mais semblent avoir plus de force que les preuves de
+cette espèce n'en ont ordinairement. Tiraboschi ne décide pourtant pas
+plus que Muratori, et dit avec raison, en finissant<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a>
+<a href="#footnote263"><sup class="sml">263</sup></a>, que les Pisans
+sont au fond peu intéressés à cette question. On ne peut leur contester
+la gloire d'avoir possédé pendant plusieurs siècles le plus ancien
+manuscrit des Pandectes qui existe dans le monde, et de l'avoir
+soigneusement conservé tant qu'il leur a été possible; peu doit leur
+importer l'occasion et le lieu où ils l'avaient acquis.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote259"
+name="footnote259"><b>Note 259: </b></a><a href="#footnotetag259">
+(retour) </a> L'avocat Donato Antonio d'Asti, cité par Tirab., <i>ub.
+ sup.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote260"
+name="footnote260"><b>Note 260: </b></a><a href="#footnotetag260">
+(retour) </a> L'abbé D. Guido Grandi.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote261"
+name="footnote261"><b>Note 261: </b></a><a href="#footnotetag261">
+(retour) </a> Voy. <i>Annal. d'Ital.</i>, ann. 1135.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote262"
+name="footnote262"><b>Note 262: </b></a><a href="#footnotetag262">
+(retour) </a> Muratori, <i>Script. Rer. Italic.</i>, vol XI., p. 314.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote263"
+name="footnote263"><b>Note 263: </b></a><a href="#footnotetag263">
+(retour) </a> <i>Ubi supr.</i>, p. 321.</blockquote>
+
+<p>Quant à l'édit attribué à Lothaire II, ces deux excellents critiques
+sont moins réservés: ils en nient formellement l'existence, qui n'est en
+effet attestée par aucune pièce ou copie authentique. Les Italiens
+conservèrent long-tems après l'an 1135, le droit de choisir entre les
+lois romaines et lombardes. Muratori donne pour preuves, des contrats et
+des actes passés à la fin du douzième siècle<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a>
+<a href="#footnote264"><sup class="sml">264</sup></a>: on en peut même citer
+des exemplaires très-avant dans le treizième<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a>
+<a href="#footnote265"><sup class="sml">265</sup></a>. Mais enfin les lois
+romaines prévalurent, surtout lorsqu'elles eurent été expliquées et
+commentées par des jurisconsultes habiles; et les lois lombardes, et à
+plus forte raison toutes les autres qui avaient eu de l'autorité, la
+perdirent entièrement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote264"
+name="footnote264"><b>Note 264: </b></a><a href="#footnotetag264">
+(retour) </a> Préface sur les lois lombardes, <i>Script. Rer. Ital.</i>,
+ vol. I, part. II.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote265"
+name="footnote265"><b>Note 265: </b></a><a href="#footnotetag265">
+(retour) </a> Tirab., <i>loc. cit.</i>, p. 322.</blockquote>
+
+<p>On accorde généralement à Bologne l'honneur d'avoir été la plus célèbre
+et la plus ancienne école où l'on ait enseigné publiquement les lois.
+Cette ville devint en quelque sorte, pour l'Europe entière, la
+métropole, ou, comme on le voit inscrit sur une ancienne médaille, <i>la
+mère commune des études</i><a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a>
+<a href="#footnote266"><sup class="sml">266</sup></a>. Warnier ou Garnier, en latin <i>Irnerius</i>,
+né à Bologne<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a>
+<a href="#footnote267"><sup class="sml">267</sup></a>, vers le milieu du onzième siècle, fut le premier à y
+professer avec éclat le droit romain. Il avait commencé par enseigner la
+grammaire et la philosophie. On attribue à différents motifs la
+préférence qu'il donna ensuite à l'étude et à l'enseignement des lois.
+Il n'y en eut peut-être point d'autre que la nouvelle faveur dont il vit
+qu'elles étaient l'objet. Il ne se borna pas à des leçons verbales sur
+toutes les parties des Pandectes; il les commenta dans une glose que
+l'on dit avoir été claire et précise<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a>
+<a href="#footnote268"><sup class="sml">268</sup></a>, exemple rarement suivi par
+les autres glossateurs. Ce travail lui fit donner les titres de
+restaurateur, même de créateur de la science des lois, et de lampe, ou
+flambeau du droit<a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a>
+<a href="#footnote269"><sup class="sml">269</sup></a>. Sa réputation le fit appeler dans plusieurs
+circonstances par la comtesse Mathilde, et par l'empereur Henri V, pour
+leur donner ses avis. C'est à l'invitation de la comtesse qu'il avait
+entrepris de revoir et d'expliquer la collection des lois de Justinien.
+Il suivit, en 1118, à Rome, l'Empereur, qui se servit de lui pour
+engager les Romains à élire son anti-pape Burdino, qu'il opposa au pape
+Gelase II. Ce n'est pas sans doute la plus belle action d'Irnérius, et
+c'est la dernière date que fournit sa vie. Il est donc probable qu'il
+florissait à Bologne dès le commencement du douzième siècle, et qu'il y
+avait donné ses leçons et publié sa glose plusieurs années avant la fin
+du siècle précédent.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote266"
+name="footnote266"><b>Note 266: </b></a><a href="#footnotetag266">
+(retour) </a> <i>Mater studiorum</i>. Voyez l'ouvrage du P. Sarti,
+ intitulé: <i>de Claris professoribus Bononiensibus</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote267"
+name="footnote267"><b>Note 267: </b></a><a href="#footnotetag267">
+(retour) </a> Voy. <i>ibid.</i>, et Tirab. <i>ubi supr.</i> p. 327.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote268"
+name="footnote268"><b>Note 268: </b></a><a href="#footnotetag268">
+(retour) </a> Voy. le Père Sarti, <i>ubi supr.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote269"
+name="footnote269"><b>Note 269: </b></a><a href="#footnotetag269">
+(retour) </a> <i>Lucerna juris.</i></blockquote>
+
+<p>On attribue à Irnérius l'invention des degrés qui conduisent au
+doctorat, des titres de bachelier et de docteur, du bonnet et des autres
+ornements, qui sont les marques de ces différents degrés. Il crut qu'en
+frappant ainsi l'imagination par les yeux il concilierait plus de
+respect à la science<a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a>
+<a href="#footnote270"><sup class="sml">270</sup></a>. C'était pour son école de droit qu'il avait
+imaginé ces distinctions; celles de théologie les adoptèrent, et bientôt
+elles se répandirent dans toutes les autres universités.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote270"
+name="footnote270"><b>Note 270: </b></a><a href="#footnotetag270">
+(retour) </a> Giamb. Corniani, <i>Secoli della Lett. ital.</i>, etc., t.
+ I, p. 65.</blockquote>
+
+<p>Irnérius laissa des disciples qui rendirent après lui l'école de Bologne
+de plus en plus célèbre. Les lois romaines furent enseignées non
+seulement en Italie, mais en Angleterre et en France par des Italiens.
+Un certain Vacarius, né en Lombardie, fut appelé, vers le milieu de ce
+siècle, en Angleterre, par un archevêque de Cantorbéry, pour y répandre
+ce genre d'instruction. Le célèbre Placentino vint en France, où on
+l'appelle Plaisantin, et ouvrit à Montpellier une école de droit romain.
+Il paraît qu'il était de Plaisance, et que c'est de là qu'il tira son
+nom: on ne lui connaît en effet ni d'autre nom ni d'autre patrie. C'est
+à Montpellier qu'il écrivit une Introduction à l'étude des lois, la
+Somme des institutes de Justinien, et plusieurs autres ouvrages. Il
+retourna en Italie, fut appelé deux fois pour professer à Bologne,
+revint enfin à Montpellier, et y mourut en 1192<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a>
+<a href="#footnote271"><sup class="sml">271</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote271"
+name="footnote271"><b>Note 271: </b></a><a href="#footnotetag271">
+(retour) </a> Tirab., t. III, p. 344.</blockquote>
+
+<p>Les Empereurs et les Papes accordaient, comme à l'envi, des
+encouragements à l'école de Bologne, et les étrangers y accouraient de
+toutes parts. À Modène, à Mantoue, à Pise et dans plusieurs autres
+villes, l'émulation éleva des écoles rivales; mais Bologne l'emporta
+toujours sur elles, principalement dans une branche du droit qui avait
+acquis peu à peu une grande importance, sans qu'il soit bien démontré
+que le bonheur des hommes, la bonne constitution des sociétés, ni les
+vraies lumières de l'esprit y eussent beaucoup gagné. Déjà plusieurs
+recueils de canons, de décrétales et d'autres pièces dont la
+jurisprudence canonique se compose, avaient été formés. Depuis la
+fameuse collection des fausses décrétales des Papes prédécesseurs de
+Sirice, donnée sous le nom d'Isidore de Séville, puis attribuée à un
+certain Isidore <i>Mercator</i>, que d'autres nomment <i>Peccator</i>, mauvais
+écrivain du huitième siècle, on avait eu les collections de
+Reginon<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a>
+<a href="#footnote272"><sup class="sml">272</sup></a>, de Burcard de Worms<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a>
+<a href="#footnote273"><sup class="sml">273</sup></a>, d'Ives de Chartres<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a>
+<a href="#footnote274"><sup class="sml">274</sup></a>, le seul
+de tous ces canonistes qui eût montré quelque esprit de critique et des
+lumières: mais dans tous ces recueils on trouvait des obscurités et des
+contradictions sans nombre. Les vraies et les fausses décrétales y
+étaient confusément placées, sans ordre et sans discernement. Un moine,
+Toscan de naissance, mais professeur à Bologne, nommé Gratien, se
+chargea de l'immense travail de tout revoir, de tout éclaircir, et, s'il
+pouvait, de tout concilier. Dans ce recueil, fruit de vingt-quatre
+années de travail, il laissa beaucoup d'erreurs et il en commit de
+nouvelles. La plus grave fut l'adoption qu'il fit des fausses
+décrétales; ce qui en affermit et en étendit l'autorité<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a>
+<a href="#footnote275"><sup class="sml">275</sup></a>. On donna
+le nom de Décret à sa compilation. Il la publia à Rome vers le milieu du
+douzième siècle<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a>
+<a href="#footnote276"><sup class="sml">276</sup></a>. Le Décret de Gratien eut bientôt en Europe autant
+d'autorité que le Code de Justinien; et la critique des siècles
+suivants, qui en a relevé les nombreuses erreurs, n'en a point encore
+détruit toute la célébrité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote272"
+name="footnote272"><b>Note 272: </b></a><a href="#footnotetag272">
+(retour) </a> Bénédictin, abbé d'une abbaye de son ordre, dans le
+ diocèse de Trêves. Son recueil de canons, publié au neuvième
+ siècle, est intitulé: <i>de Disciplinis Ecclesiasticis et de
+ Religione Christianâ</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote273"
+name="footnote273"><b>Note 273: </b></a><a href="#footnotetag273">
+(retour) </a> Cet évêque de Worms publia sa collection de canons au
+ commencement du onzième siècle.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote274"
+name="footnote274"><b>Note 274: </b></a><a href="#footnotetag274">
+(retour) </a> Ce nom est célèbre dans notre littérature du onzième et
+ du douzième siècle.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote275"
+name="footnote275"><b>Note 275: </b></a><a href="#footnotetag275">
+(retour) </a> Voy. le cinquième Discours de Fleury, sur l'Hist.
+ Eccl.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote276"
+name="footnote276"><b>Note 276: </b></a><a href="#footnotetag276">
+(retour) </a> Le P. Sarti, dans son Traité <i>de Cl. Prof. Bonon.</i>, t.
+ I, part. I, p. 260, prouve que ce fut vers l'an 1140, et
+ Tiraboschi est de cet avis, t. III, p. 346.</blockquote>
+
+<p>Du reste, si nous voulons interroger ce siècle et chercher dans ses
+productions à nous rendre compte de ses progrès, nous les trouverons
+encore peu sensibles. Nous verrons, comme dans le précédent, des
+théologiens et des dialecticiens formidables. Nous distinguerons surtout
+parmi eux Pierre Lombard, que l'Italie donna à la France<a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a>
+<a href="#footnote277"><sup class="sml">277</sup></a>, comme
+elle lui avait donné Lanfranc et Anselme, qui fut même évêque de Paris,
+célèbre par un <i>Livre des sentences</i><a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a>
+<a href="#footnote278"><sup class="sml">278</sup></a>, qu'on prendrait à ce titre
+pour un livre de philosophie morale, et qui n'est qu'un système complet
+et serré de théologie scolastique, mais qui n'en procura pas moins à son
+auteur le titre révéré de <i>Maître des sentences</i>. Sans doute il donna ce
+titre à son ouvrage, parce que les matières y sont traitées par
+paragraphes et par aphorismes ou sentences, plus qu'en style
+démonstratif. L'auteur visa surtout à l'élégance, telle qu'on pouvait
+l'atteindre alors, et à la clarté. Il prétendit en mettre même dans des
+questions telles que celles-ci: si Dieu le père, en engendrant son fils,
+s'est engendré lui-même, ou un autre dieu<a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a>
+<a href="#footnote279"><sup class="sml">279</sup></a>; s'il l'a engendré par
+nécessité ou par volonté; s'il est Dieu lui-même, volontairement ou sans
+le vouloir<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a>
+<a href="#footnote280"><sup class="sml">280</sup></a>; si Jésus-Christ pouvait naître d'une espèce d'hommes
+différente de celle des descendants d'Adam; s'il pouvait prendre le sexe
+féminin<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a>
+<a href="#footnote281"><sup class="sml">281</sup></a>, etc. Il examine dans un autre endroit si Jésus-Christ
+était une personne ou quelque chose, et, après avoir beaucoup argumenté
+sur l'une et l'autre proposition, il paraît conclure que ce n'était pas
+quelque chose; conclusion dénoncée peu de temps après au concile de
+Tours et au pape Alexandre III, qui la condamnèrent. Ce ne fut pas sa
+seule erreur. L'abbé Racine, dans son Abrégé de l'histoire
+ecclésiastique<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a>
+<a href="#footnote282"><sup class="sml">282</sup></a>, ne lui en reproche pas moins de vingt-six. Mais il
+eut encore un plus grand nombre de commentateurs. Le même Racine lui en
+donne deux cent quarante-quatre; et le comte San Raphaël, qui a écrit sa
+vie, ajoute qu'on pourrait facilement doubler ce nombre<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a>
+<a href="#footnote283"><sup class="sml">283</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote277"
+name="footnote277"><b>Note 277: </b></a><a href="#footnotetag277">
+(retour) </a> Il était né à Novare, ou dans les environs.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote278"
+name="footnote278"><b>Note 278: </b></a><a href="#footnotetag278">
+(retour) </a> <i>Liber Sententiarum</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote279"
+name="footnote279"><b>Note 279: </b></a><a href="#footnotetag279">
+(retour) </a> Liv. I, sect. 4.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote280"
+name="footnote280"><b>Note 280: </b></a><a href="#footnotetag280">
+(retour) </a> <i>An volens vel nolens sit Deus</i>, ibid. sect. 6.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote281"
+name="footnote281"><b>Note 281: </b></a><a href="#footnotetag281">
+(retour) </a> Liv. III, sect. 12.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote282"
+name="footnote282"><b>Note 282: </b></a><a href="#footnotetag282">
+(retour) </a> Tom. V.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote283"
+name="footnote283"><b>Note 283: </b></a><a href="#footnotetag283">
+(retour) </a> <i>Piemontesi illustri</i>, t. I.</blockquote>
+
+<p>Nous ne mettrons pas sans doute assez d'importance à Pierre-le-Mangeur,
+autre théologien fameux de ce siècle, et auteur d'une mauvaise histoire
+ecclésiastique, pour examiner s'il était Français, et né à Troyes, ou
+s'il était Toscan, comme le veut un savant Italien<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a>
+<a href="#footnote284"><sup class="sml">284</sup></a>. Si son nom de
+<i>Manducator</i>, plus élégamment changé dans la suite en celui de
+<i>Comestor</i>, et l'ancienne existence à <i>San-Miniato</i>, en Toscane, d'une
+famille de <i>Mangiatori</i>, sont les seules raisons de l'enlever à la
+France, elles sont faibles; mais son livre, où il a mêlé en très-mauvais
+style, aux récits de la Bible les explications des interprètes et des
+commentateurs, les opinions des théologiens et des philosophes, des
+citations de Platon, d'Aristote, de Josephe, des traits de l'histoire
+profane, et des fables dignes des chroniques les plus discréditées, doit
+ôter toute envie d'entrer dans cette discussion. Il n'y en a point sur
+la patrie de Leudalde ou Leudolphe, qui enseigna aussi la théologie en
+France. On convient qu'il était Lombard, et de la ville de Novare. Enfin
+Bernard de Pise, qui professa la même science à Paris, avec quelque
+célébrité, était né dans la ville dont il porte le nom. Tout cela, il en
+faut convenir, importe assez peu aujourd'hui à la gloire littéraire de
+Pise, de Novare et de Paris.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote284"
+name="footnote284"><b>Note 284: </b></a><a href="#footnotetag284">
+(retour) </a> Le P. Sarti, dans son ouvrage déjà cité, <i>de Cl. Prof.
+ Bon.</i></blockquote>
+
+<p>Ce n'est pas un théologien mais un philosophe, un savant en grec et en
+arabe que l'Italie fournit alors à l'Espagne. Gherardo était de Crémone.
+Plusieurs livres de philosophie et de mathématiques qu'il traduisit de
+l'arabe, portant le nom de sa patrie avec le sien. Sur d'autres on lit
+<i>Carmonensis</i>, au lieu de <i>Cremonensis</i>. De-là quelques Espagnols<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a>
+<a href="#footnote285"><sup class="sml">285</sup></a>
+ont prétendu qu'il était de Carmone en Espagne, et non de Crémone en
+Italie. Des Italiens même ont été de cet avis<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a>
+<a href="#footnote286"><sup class="sml">286</sup></a>. Mais Tiraboschi,
+appuyé de Muratori, a rendu à Crémone la gloire qui peut lui revenir
+d'avoir donné naissance à Gherardo<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a>
+<a href="#footnote287"><sup class="sml">287</sup></a>. Ce savant s'était senti dès sa
+jeunesse un attrait particulier pour traduire du grec en latin des
+livres de philosophie et de mathématiques. Mais ces livres étaient rares
+en Italie. Il sut que les Arabes d'Espagne en avaient un grand nombre
+traduits en leur langue. C'est ce qui le fit partir pour Tolède, où il
+se fixa. Il y apprit l'arabe, et se mit aussitôt à traduire les œuvres
+d'Avicenne, puis des traductions arabes de livres grecs, dont les
+originaux n'existent plus; l'Almageste de Ptolomée et plusieurs autres.
+On n'en compte pas moins de soixante-seize traduits par cet homme
+laborieux. Quelques uns ont été imprimés: d'autres sont en manuscrit
+dans les bibliothèques de France et d'Espagne, mais une partie,
+consistant surtout en livres d'astronomie et de médecine, doit être
+attribuée à un second Gherardo, qui vécut un siècle plus tard, et qui
+était aussi de Crémone<a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a>
+<a href="#footnote288"><sup class="sml">288</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote285"
+name="footnote285"><b>Note 285: </b></a><a href="#footnotetag285">
+(retour) </a> Nicol. Antoine, <i>Bibl. Hisp. vet.</i> t. II, p. 263, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote286"
+name="footnote286"><b>Note 286: </b></a><a href="#footnotetag286">
+(retour) </a> Les auteurs du <i>Giornale de' Letterati</i>, 1713.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote287"
+name="footnote287"><b>Note 287: </b></a><a href="#footnotetag287">
+(retour) </a> Tom. III, p. 293-296.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote288"
+name="footnote288"><b>Note 288: </b></a><a href="#footnotetag288">
+(retour) </a> Tirab., t. III, p. 297.</blockquote>
+
+<p>Les erreurs des Grecs schismatiques eurent alors une multitude
+d'antagonistes qui passèrent pour des prodiges de dialectique et
+d'éloquence, mais dont les victoires sont ensevelies sous la même
+poussière qui couvre les défaites de leurs ennemis. Un heureux effet de
+ces disputes était la nécessité où l'on était toujours en Italie, de
+cultiver la langue grecque. On avait vu dans le onzième siècle un
+Italien, nommé Jean, aller à Constantinople étudier la philosophie sous
+le savant Michel Psellus, disputer bientôt en grec contre son maître
+lui-même, le remplacer ensuite, expliquer les livres d'Aristote et de
+Platon, et se faire, au milieu de tous ces Grecs, la réputation du plus
+grand philosophe, c'est-à-dire, du plus redoutable dialecticien de son
+temps. Ce n'étaient pas seulement ses raisonnements que l'on pouvait
+craindre. Il y joignait souvent une action fort incommode pour ses
+adversaires. Après les avoir réduits au silence, il les prenait par la
+barbe, la secouait rudement, et traînait comme en triomphe, après lui, les
+vaincus<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a>
+<a href="#footnote289"><sup class="sml">289</sup></a>. Cette manière d'argumenter, excita plus d'une fois des
+troubles dans son école, en éloigna les hommes paisibles, et lui fit
+beaucoup d'ennemis. On l'accusa d'hérésie. Il soutint ses opinions
+contre le patriarche lui-même, qui finit par les embrasser. Le peuple,
+excité sans doute contre lui, se souleva. L'empereur Alexis Comnène
+obligea la vainqueur à se rétracter publiquement, pour apaiser cette
+émeute théologique. L'historienne Anne Comnène, qui raconte les
+aventures de ce Jean, ne l'appelle que l'Italien. Il a laissé plusieurs
+ouvrages philosophiques écrits en grec, et conservés en manuscrits dans
+les grandes bibliothèques de Paris, de Vienne, de Venise et de Florence.
+Aucun n'a été imprimé.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote289"
+name="footnote289"><b>Note 289: </b></a><a href="#footnotetag289">
+(retour) </a> Tirab., t. III, p. 291.</blockquote>
+
+<p>Peu de temps après lui, d'autres Italiens firent aussi du bruit à
+Constantinople. Un des principaux fut un archevêque de Milan, Pierre
+Grossolano, qui, pour se donner un air plus grec, se faisait appeler
+Chrysolaüs. Ce fut aussi un homme à singulières aventures. Tiré du fond
+d'un bois, où il faisait le métier d'ermite, pour devenir évêque de
+Savone, et vicaire de l'archevêque de Milan, qui partait pour la
+croisade, il se trouva tout porté pour être archevêque lui-même, quand
+on apprit que celui de Milan était mort outre-mer. Mais il fut accusé de
+simonie, en chaire, par un prêtre, ou plutôt par une espèce de spectre,
+qui s'était déjà fait couper le nez et les oreilles par des accusations
+semblables, et qui n'en avait que plus d'ardeur et plus de crédit.
+Voyant que l'archevêque méprisait ses déclamations, ce prêtre mutilé le
+cita au jugement de Dieu, s'offrit à prouver sa simonie en passant au
+travers des flammes, le força d'accepter l'épreuve, la subit
+publiquement sur la place Saint-Ambroise; sortit du feu comme il y était
+entré; et simoniaque ou non, l'archevêque fut forcé de s'enfuir à Rome.
+Quoique absous par le pape Pascal II, dans un concile, il ne put
+remonter sur son siège, et prit le parti de faire un voyage en
+Terre-Sainte. Arrivé à Constantinople, lorsque la controverse entre les
+Latins et les Grecs y étaient la plus animée, il y brilla par son double
+savoir en théologie et en grec: il disputa publiquement, de bouche et
+par écrit, avec les Grecs les plus habiles. L'empereur Alexis Comnène,
+qui voulait passer pour un profond théologien, quoique dans l'état où
+était son empire il eût pu s'occuper d'autre chose, entra lui-même en
+lice avec le savant Prélat. Celui-ci ne put, à son retour en Italie,
+rentrer dans son archévêché. Le même Pape, auquel il eut recours, le
+condamna dans un second concile, et ne lui laissa que son premier évêché
+de Savone, qui était sans doute moins envié. Grossolano ne voulut pas
+déchoir: il aima mieux rester à Rome, où il mourut un an après<a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a>
+<a href="#footnote290"><sup class="sml">290</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote290"
+name="footnote290"><b>Note 290: </b></a><a href="#footnotetag290">
+(retour) </a> En 1117. Voy. Tirab., <i>ub. supr.</i>, p. 251 et suiv.</blockquote>
+
+<p>On cite encore, pour leur habileté dans la langue grecque, un Ambrogio
+Biffi, un André, prêtre de Milan, un Hugues Eteriano, et son frère Léon,
+interprète des lois impériales à la cour de Manuel Comnène; on cite
+enfin un Moïse de Bergame, un Jacopo, prêtre de Venise, que l'on croit
+le premier traducteur latin de quelques ouvrages d'Aristote<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a>
+<a href="#footnote291"><sup class="sml">291</sup></a>, un
+Burgondio, juge et jurisconsulte de Pise, traducteur de plusieurs
+ouvrages des pères grecs, trois Italiens qui assistèrent et
+argumentèrent dans la capitale de l'empire grec aux conférences tenues
+pour la réunion des deux églises, et dont le dernier fut aussi présent à
+Rome, au concile assemblé pour le même objet<a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a>
+<a href="#footnote292"><sup class="sml">292</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote291"
+name="footnote291"><b>Note 291: </b></a><a href="#footnotetag291">
+(retour) </a> Tirab., t. IV, p. 127.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote292"
+name="footnote292"><b>Note 292: </b></a><a href="#footnotetag292">
+(retour) </a> En 1179. Tirab., t. III, p. 264, 265.</blockquote>
+
+<p>Dans ce siècle, il n'y eut presque aucun monastère, pas le plus petit
+couvent, à plus forte raison pas une ville d'Italie, qui n'eût son
+historien et sa prolixe histoire. Muratori, dont on ne peut trop louer
+le zèle infatigable, a recueilli dans sa grande collection<a id="footnotetag293" name="footnotetag293"></a>
+<a href="#footnote293"><sup class="sml">293</sup></a> tous
+ceux de ces anciens chroniqueurs qui peuvent jeter des lumières sur
+l'histoire de sa patrie. Il faut dans tous ces écrivains savoir démêler
+la vérité à travers les passions et l'esprit de parti. C'est l'œuvre de
+la saine critique, l'une des premières qualités de l'historien, et dont
+l'exercice lui devient d'autant plus difficile qu'elle manque davantage
+aux sources où il doit puiser. Othon de Frisingue, dont l'histoire ne va
+pas jusqu'au temps de l'expédition de Frédéric Ier en Italie<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a>
+<a href="#footnote294"><sup class="sml">294</sup></a>, est
+encore plus impartial sur le compte de cet empereur, qu'on ne devrait
+l'attendre d'un sujet et d'un parent; mais on doit suivre avec
+précaution son continuateur Radevic, chanoine du même chapitre,
+magistrat de Lodi, mais magistrat de la nomination de Frédéric, et dont
+la plume n'est pas seulement partiale, mais servile. D'une autre part,
+il faut se défier de Radulphe ou Raoul, Milanais et historien de Milan,
+ardent républicain, toujours violemment opposé à l'ennemi des
+républiques. On ne doit non plus une foi aveugle ni à la vie d'Alexandre
+III, ce courageux ennemi de Frédéric, recueillie par le cardinal
+d'Aragon, ni aux histoires particulières des villes de Lombardie qui
+soutinrent et gagnèrent contre cet empereur la cause de leur liberté.
+C'est du choc de ces passions opposées, et de ces narrations souvent
+contradictoires, qu'il faut savoir tirer et faire jaillir la
+vérité<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a>
+<a href="#footnote295"><sup class="sml">295</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote293"
+name="footnote293"><b>Note 293: </b></a><a href="#footnotetag293">
+(retour) </a> <i>Rerum Italic. Script.</i>, 29 vol. in-fol.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote294"
+name="footnote294"><b>Note 294: </b></a><a href="#footnotetag294">
+(retour) </a> Ce qu'il a écrit de cette histoire ne s'étend que
+ jusqu'en 1156, et la première expédition italienne de
+ Frédéric est de 1161.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote295"
+name="footnote295"><b>Note 295: </b></a><a href="#footnotetag295">
+(retour) </a> C'est ce qu'a fait avec beaucoup de succès M. Simonde
+ Sismondi, dans son estimable <i>Histoire des Républiques
+ italiennes du moyen âge</i>.</blockquote>
+
+<p>Parmi toutes ces histoires plus ou moins suspectes, il en est une dont
+le caractère inspire plus de confiance, et qui, quoique souvent partiale
+encore, a cependant plus de poids et d'autorité: c'est la Chronique de
+la république de Gênes, commencée à cette époque par ordre de la
+république elle-même, et par un homme qui y remplissait honorablement
+les premières fonctions politiques et militaires. Il se nommait Caffaro.
+Il commença son récit à la première année du siècle, et le suivit sans
+interruption jusqu'à celle de sa mort<a id="footnotetag295b" name="footnotetag295b"></a>
+<a href="#footnote295b"><sup class="sml">295b</sup></a>. Ses continuateurs furent
+comme lui versés dans les affaires. C'est le premier exemple d'une
+histoire écrite par décret public. On doit penser<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a>
+<a href="#footnote296"><sup class="sml">296</sup></a> qu'un corps
+d'histoire, écrit ainsi par des personnages graves et contemporains,
+approuvé par l'autorité publique, dans un pays libre, mérite une
+considération particulière. En effet, on ne trouve point ici les
+vieilles fables populaires dont les histoires de ce temps-là sont
+communément remplies. Les faits y sont racontés dans un style qui n'est
+certainement pas élégant, mais simple et naturel, et dont la simplicité
+même est un garant de plus de la vérité des faits<a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a>
+<a href="#footnote297"><sup class="sml">297</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote295b"
+name="footnote295b"><b>Note 295b: </b></a><a href="#footnotetag295b">
+(retour) </a> Il mourut en 1164, âgé de 86 ans.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote296"
+name="footnote296"><b>Note 296: </b></a><a href="#footnotetag296">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>Stor. della Letter. ital.</i>, t. III, liv.
+ IV, c. 3.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote297"
+name="footnote297"><b>Note 297: </b></a><a href="#footnotetag297">
+(retour) </a> Voy. Muratori, <i>Script. Rer. ital.</i>, vol. VI.</blockquote>
+
+<p>Les nouveaux états de Naples et de Sicile eurent aussi des historiens et
+des chroniqueurs, dont quelques-uns écrivirent par ordre des princes
+Normands, leurs nouveaux maîtres; ce qui n'inspire pas tout-à-fait le
+même degré de confiance. L'un d'eux, nommé Godefroy<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a>
+<a href="#footnote298"><sup class="sml">298</sup></a>, n'était pas
+même Italien; il était Normand. On cite de son continuateur Alexandre,
+abbé d'un monastère de St.-Salvador<a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a>
+<a href="#footnote299"><sup class="sml">299</sup></a>, un trait qui peut nous faire
+juger; tandis que nous cherchons à débrouiller l'histoire littéraire
+moderne, de quelle manière ces écrivains du douzième siècle savaient ou
+habillaient les faits de l'histoire littéraire ancienne. Cet Alexandre,
+en finissant son ouvrage, s'adresse à Roger, roi de Sicile, et le prie
+de le récompenser de son travail, en honorant de sa protection royale le
+monastère dont il était abbé. «Si Virgile, lui dit-il, le plus grand des
+poëtes, eut pour prix de deux vers qu'il avait faits en l'honneur
+d'Octave Auguste, la seigneurie de Naples et de la Calabre, à combien
+plus forte raison, etc.»<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a>
+<a href="#footnote300"><sup class="sml">300</sup></a>. On sent toute la justesse de cet <i>à
+fortiori</i>, mais on ne voit pas facilement dans quelle tradition cet
+historien avait trouvé ce trait de libéralité d'Auguste, et cette
+seigneurie de Virgile.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote298"
+name="footnote298"><b>Note 298: </b></a><a href="#footnotetag298">
+(retour) </a> <i>Goffredo Malaterra</i>. Il écrivit, par ordre du roi
+ Roger, une histoire de Sicile, en quatre livres, qu'il
+ conduit jusqu'à la fin du onzième siècle.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote299"
+name="footnote299"><b>Note 299: </b></a><a href="#footnotetag299">
+(retour) </a> <i>In Telese</i>, dans le royaume de Naples. Il reprit
+ l'histoire de Sicile, depuis 1127 jusqu'en 1135. C'est à la
+ prière de Mathilde, sœur du roi Roger, qu'il dit l'avoir
+ écrite.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote300"
+name="footnote300"><b>Note 300: </b></a><a href="#footnotetag300">
+(retour) </a> Tirab., t. III, liv. IV, c. 3.</blockquote>
+
+<p>Quatre principaux chroniqueurs se distinguent parmi un plus grand nombre
+que ces mêmes états eurent alors; <i>Lupo</i>, surnommé <i>Protospata</i>, natif
+de la Pouille, qui raconta les événements et les révolutions arrivées à
+Naples et en Sicile, depuis la fin du neuvième siècle jusqu'au
+commencement du douzième; <i>Falcone</i>, de Bénevent, son continuateur
+jusqu'à l'an 1140, <i>Romoald</i>, archevêque de Salerne, personnage
+très-important de ce siècle, qui embrassa dans sa chronique l'histoire
+universelle, depuis le commencement du monde jusqu'à l'année 1178; enfin
+Hugues <i>Falcandus</i>, auteur d'une histoire de Sicile, où il raconte
+surtout fort en détail les désastres que ce malheureux pays éprouva
+depuis 1154 jusqu'en 1169, sous ses deux rois Guillaume.</p>
+
+<p>En rendant justice au zèle patriotique du savant Muratori, qui a
+recueilli et publié tous ces vieux historiens d'Italie, on ne peut se
+faire illusion sur des siècles qui n'avaient pas d'autres monuments
+historiques, ni presque d'autre littérature; car on n'oserait donner ce
+nom aux poëmes latins, peut-être encore plus grossiers que ceux du
+siècle précédent, qu'on trouve dans le même recueil, et qui ne méritent
+même pas qu'on les nomme.</p>
+
+<p>Si l'on recherche avec attention ce qui pouvait arrêter si long-temps
+dans ses progrès une nation naturellement ingénieuse, on trouvera un
+grand obstacle, dont il est temps de parler au moment où nous sommes
+prêts à le voir disparaître.</p>
+
+<p>On s'est beaucoup et utilement occupé, dans ces derniers temps, de
+l'influence des signes sur les idées. Sans aller peut-être aussi loin à
+cet égard que quelques-uns de nos philosophes, on ne peut nier ni la
+force, ni l'étendue de cette influence. Deux choses paraissent également
+démontrées, c'est qu'il faut qu'un peuple soit déjà très-avancé pour que
+sa langue devienne capable de s'élever au rang des langues littéraires,
+et que ce n'est qu'après que sa langue est devenue telle, que ce peuple
+peut faire dans les lettres de véritables progrès. À quel état, sous ce
+point de vue, l'Italie était-elle réduite? Depuis plusieurs siècles, la
+langue latine proprement dite n'y existait plus, et une autre langue n'y
+existait pas encore. Les étrangers qui remplissaient Rome sous ses
+derniers empereurs, les Goths et les Ostrogoths qui la conquirent, les
+Lombards, et après eux les Francs, les Allemands, les Hongrois, les
+Sarrazins, avaient successivement apporté tant d'altération dans le
+langage national, que ce n'était plus le même langage. On cherchait
+encore à l'écrire, on n'écrivait même pas autrement, mais excepté dans
+les écoles, on ne le parlait plus. On ne l'y parlait pas, on ne
+l'écrivait pas savamment; c'était pourtant une langue savante, ou plutôt
+une langue morte. Tous les auteurs dont nous avons parlé jusqu'ici, sont
+latins, ou tâchèrent de l'être, et l'on peut dire que, du moins quant au
+langage, il n'y avait point encore d'Italiens en Italie.</p>
+
+<p>Comment et de quels éléments se forma cette belle langue, reconnue pour
+la première des langues modernes, et qui maintenant fixée depuis cinq
+siècles, par des écrivains demeurés classiques, a, pour ainsi dire, pris
+place parmi les anciennes? L'apparition de ce phénomène mérite de nous
+arrêter quelques instants.</p>
+
+<p>Soit qu'il n'y ait eu qu'une langue primitive, dont toutes les autres
+aient été des dérivations et des produits, soit que les diverses
+peuplades humaines se soient fait d'abord chacune leur langue, et que,
+par des combinaisons multipliées, et après une longue suite de siècles,
+ces divers idiomes particuliers se soient fondus dans un idiome général,
+qui se sera ensuite divisé et subdivisé de nouveau en langues et en
+dialectes, il est peu de sujets plus dignes de l'attention du philosophe
+que ces formations, ces séparations et ces réunions de langages, qui
+marquent les principales époques de la formation, de la séparation et de
+la réunion des peuples. Ce n'était pas la première fois que l'Italie
+subissait une de ces grandes révolutions. L'idiome latin que celle-ci
+faisait disparaître, avait été dans une antiquité reculée, le produit
+d'une révolution pareille. Voici l'idée générale que nous en donnent
+quelques savants<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a>
+<a href="#footnote301"><sup class="sml">301</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote301"
+name="footnote301"><b>Note 301: </b></a><a href="#footnotetag301">
+(retour) </a> Simon Pelloutier, dans son <i>Histoire de Celtes</i>,
+ édition de Paris, 8 vol. in-12, 1770, 1771; Bullet, dans ses
+ <i>Mémoires sur la langue celtique</i>, 3 vol. in-fol., Besançon,
+ 1754, etc. Bullet, moins connu que Pelloutier, était
+ professeur royal et doyen de la faculté de théologie de
+ l'Université de Besançon, de l'Académie des sciences,
+ belles-lettres et arts de la même ville. Son ouvrage
+ contient, I°. l'histoire de la langue Celtique, et une
+ indication des sources où l'on peut la trouver aujourd'hui;
+ 2°. une description étymologique des villes, rivières,
+ montagnes, forêts, curiosités naturelles des Gaules, et des
+ autres pays dont les Gaulois ou Celtes ont été les premiers
+ habitants; 3°. un Dictionnaire Celtique, renfermant tous les
+ termes de cette langue.</blockquote>
+
+<p>Lorsqu'à une époque prodigieusement reculée, les anciens Celtes ou
+Celto-Scythes, dont la langue, si elle n'est pas primitive dans un sens
+absolu, l'est au moins relativement à presque toutes les langues
+connues, se furent répandus d'une part dans l'Asie occidentale, et de
+l'autre en Europe, ils s'étendirent dans cette dernière partie, les uns
+au nord, les autres le long du Danube. La postérité de ceux-ci,
+remontant ce fleuve, arriva ensuite aux bords du Rhin, le franchit et
+remplit de ses populations nombreuses tout l'intervalle qui s'étend des
+Alpes aux Pyrénées et aux deux mers: partout la langue des Celtes se
+mêlant avec les idiomes indigènes, forma des combinaisons où elle domina
+sensiblement: et même dans des cantons qu'ils avaient trouvés déserts,
+ou dont ils avaient fait disparaître les habitants, le celtique se
+conserva dans sa pureté originelle.</p>
+
+<p>Quelques siècles après, la population toujours croissante de ces Celtes
+ou Gaulois, les força de passer et les Pyrénées et les Alpes. En Italie,
+après avoir occupé d'abord tout ce qui est au pied des montagnes, ils
+s'étendirent de proche en proche dans l'Insubrie, dans l'Ombrie, dans le
+pays des Sabins, des Étrusques, des Osques, etc. Dans ce même temps, des
+Grecs abordaient à l'extrémité orientale de l'Italie; ils y formaient
+des colonies et des établissements. Ils quittèrent bientôt les bords de
+la mer, et s'avançant toujours, ils rencontrèrent enfin les Celtes, qui,
+de leur côté, continuaient aussi de s'avancer.</p>
+
+<p>Après quelques guerres sans doute, car tel a toujours été l'abord de
+deux peuples qui se rencontrent, ils se réunirent dans l'ancien Latium,
+et n'y formèrent plus qu'une société qui prit le nom de peuple Latin.
+Les langues des deux nations se mêlèrent, se combinèrent arec celles des
+habitants primitifs. N'oublions pas de remarquer, que, dans cet
+amalgame, le celtique avait un grand avantage. Le grec, qui n'était pas
+encore à beaucoup près la langue d'Homère et de Platon, devait de son
+côté la naissance à un mélange de marchands Phéniciens, d'aventuriers de
+Phrygie, de Macédoine, d'Illyrie, et de ces anciens Celto-Scythes, qui,
+tandis que leurs compatriotes se précipitaient en Europe, s'étaient
+jetés sur l'Asie occidentale, d'où ils étaient ensuite descendus
+jusqu'au pays qui fut la Grèce; il y avait donc déjà du celtique altéré
+dans ce grec qui se combinait de nouveau avec le celtique. C'est de
+cette combinaison multiple que naquit cette langue latine, qui,
+grossière dans l'origine, mais polie et perfectionnée par le temps,
+devint enfin la langue des Térences, des Cicérons, des Horaces et des
+Virgiles; et c'est cette même langue latine qui, après un si beau règne,
+terminé par un long et triste déclin, venait s'amalgamer encore une fois
+avec le celtique, source commune des dialectes barbares des Goths, des
+Lombards, des Francs et des Germains, pour devenir, peu de temps après,
+la langue du Dante, de Pétrarque et de Boccace.</p>
+
+<p>«Les invasions, dit ingénieusement le président de Brosses, sont le
+fléau des idiomes comme celui des peuples, mais non pas tout-à-fait
+dans le même ordre. Le peuple le plus fort prend toujours l'empire, la
+langue la plus forte le prend aussi, et souvent c'est celle du vaincu
+qui soumet celle du conquérant. La première espèce de conquête se décide
+par la force du corps; la seconde par celle de l'esprit. Quand les
+Romains conquirent les Gaules, le celtique était barbare; il fut soumis
+par le latin. Lorsque ensuite les Francs y firent leur invasion, le
+francisque des vainqueurs était barbare; il fut encore subjugué par le
+latin. Cette collision de langues étouffe la plus faible et blesse la
+plus forte: cependant celle qui n'avait guère y acquiert beaucoup, c'est
+pour elle un accroissement; et celle qui était bien faite se déforme,
+c'est pour elle un déclin: ou bien le choc se fait au profit d'un tiers
+langage qui résulte de cet accouplement, et qui tient de l'un et de
+l'autre en proportion de ce que chacun des deux a contribué à sa
+génération»<a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a>
+<a href="#footnote302"><sup class="sml">302</sup></a>. On voit que ce dernier cas est exactement celui de la
+langue italienne sortant du choc ou de la collision de deux ou de
+plusieurs langues, les unes encore barbares, l'autre affaiblie par une
+longue décadence. Léonardo Bruni d'Arezzo, le plus ancien auteur qui
+écrit en italien sur ces matières<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a>
+<a href="#footnote303"><sup class="sml">303</sup></a>, entreprit de prouver que
+l'italien était aussi ancien que le latin, qu'ils furent tous deux en
+usage à Rome en même temps: le premier parmi le peuple des dernières
+classes et pour les entretiens familiers; le second pour les savants
+dans leurs ouvrages, et pour les discours prononcés dans les assemblées
+publiques. Le cardinal Bembo soutint depuis la même opinion dans ses
+dialogues<a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a>
+<a href="#footnote304"><sup class="sml">304</sup></a>, et d'autres encore l'ont adoptée après lui<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a>
+<a href="#footnote305"><sup class="sml">305</sup></a>. Scipion
+Maffei, le même dont la <i>Mérope</i> a si heureusement inspiré le génie de
+Voltaire, mais qui est encore plus célèbre, dans sa patrie, comme érudit
+que comme poète, en rejetant cette prétention, en a élevé une autre qui
+ne paraît guère plus raisonnable. Il veut<a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a>
+<a href="#footnote306"><sup class="sml">306</sup></a> que la langue latine,
+noble, grammaticale et correcte, se soit corrompue d'elle-même peu à peu
+par ce mélange avec le langage populaire, irrégulier, et par ces
+prononciations vicieuses qui durent exister à Rome comme partout
+ailleurs. Chaque mot s'altérant de cette manière, et prenant des formes
+ou des inflexions nouvelles, une nouvelle langue, selon lui, se forma
+ainsi avec le temps, sans que ces altérations aient été en rien le
+produit du commerce avec les Barbares.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote302"
+name="footnote302"><b>Note 302: </b></a><a href="#footnotetag302">
+(retour) </a> <i>Traité de la format. mécan. des Langues</i>, c. 9, n°.
+ 162.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote303"
+name="footnote303"><b>Note 303: </b></a><a href="#footnotetag303">
+(retour) </a> C'est aussi le premier qui, en raison de sa patrie, ait
+ eu le surnom d'<i>Aretino</i>. Voyez ses Lettres, liv. VI, Epist.
+ 10.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote304"
+name="footnote304"><b>Note 304: </b></a><a href="#footnotetag304">
+(retour) </a> <i>Prose</i>, liv. I.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote305"
+name="footnote305"><b>Note 305: </b></a><a href="#footnotetag305">
+(retour) </a> Entre autres le <i>Quadrio Stor. d'ogni poesia</i>, t. I, p.
+ 41.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote306"
+name="footnote306"><b>Note 306: </b></a><a href="#footnotetag306">
+(retour) </a> <i>Verona illustr.</i>, p. <span class="sc">i</span>, liv. XI.</blockquote>
+
+<p>Les langues, comme on voit, ont, aussi bien que les nations et les
+familles, leurs préjugés de naissance: elles affectent une antique
+origine, et repoussent les mésalliances; mais toutes ces idées
+romanesques disparaissent devant la raison appuyée sur les faits. Le
+savant Muratori a reconnu positivement la coopération immédiate des
+langues barbares dans la formation de la langue italienne<a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a>
+<a href="#footnote307"><sup class="sml">307</sup></a>. Selon
+lui, le latin, déjà corrompu depuis plusieurs siècles et par différentes
+causes, ne cessa point d'être la langue commune lors des irruptions
+successibles des peuples du Nord. Les vainqueurs, toujours en moindre
+nombre que les vaincus, apprirent la langue du pays, plus douce que la
+leur, et nécessaire pour toutes leurs transactions sociales; mais ils la
+parlèrent mal, et avec des mots et des tours de leurs idiomes barbares.
+Ils y introduisirent les articles, substituèrent les prépositions aux
+désinences variées de déclinaisons, et les verbes auxiliaires à celles
+des conjugaisons. Ils donnèrent des terminaisons latines à un grand
+nombre de mots celtiques, francs, germains et lombards, et souvent aussi
+les terminaisons de ces langues à des mots latins. Les Latins d'Italie
+n'étant plus retenus dans les limites de leur langue par l'autorité ni
+par l'usage, ou plutôt les ayant franchies depuis long-temps, adoptèrent
+sans effort, et même sans projet, cette corruption totale. Entraînés par
+une pente insensible pendant le cours de plusieurs siècles, ils
+croyaient n'avoir point changé de langage, quand toutes les formes et
+les constructions même de l'ancien étaient changées; ils appelaient
+toujours latine une langue qui ne l'était plus.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote307"
+name="footnote307"><b>Note 307: </b></a><a href="#footnotetag307">
+(retour) </a> <i>Antich. ital.</i>, Dissert. XXXII.</blockquote>
+
+<p>On l'écrivait fort mal; mais on l'écrivait cependant encore dans les
+livres, et même dans les actes publics: les notaires étaient obligés de
+savoir le latin, et de rédiger dans cette langue toutes leurs pièces
+officielles; mais on peut penser ce qu'était le plus souvent ce latin de
+notaire. Les mots du langage du peuple s'y introduisaient en foule, et
+notre patient antiquaire<a id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a>
+<a href="#footnote308"><sup class="sml">308</sup></a> a trouvé dans plusieurs de ces contrats
+latins, non seulement du onzième et du douzième siècle, mais de temps
+antérieurs, un grand nombre de mots non latins restés depuis dans la
+langue italienne.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote308"
+name="footnote308"><b>Note 308: </b></a><a href="#footnotetag308">
+(retour) </a> Muratori, <i>ubi supra</i>.</blockquote>
+
+<p>Maintenant, si nous considérons avec lui la nature des langues, qui est
+de faire peu à peu leurs changements, nous verrons que plus la langue
+italienne fut voisine encore de sa mère, la langue latine, moins elle se
+distingua d'elle, et moins elle eut de nouveauté; que plus elle s'en
+éloigna par le cours du temps, plus elle perdit de sa ressemblance, et
+qu'enfin, à force de mots nouveaux et de terminaisons étrangères, elle
+se trouva revêtue des couleurs d'une langue tout-à-fait nouvelle. On la
+nomma vulgaire pour la distinguer du latin; et elle en était tellement
+distincte, qu'un patriarche d'Aquilée<a id="footnotetag309" name="footnotetag309"></a>
+<a href="#footnote309"><sup class="sml">309</sup></a>, vers la fin du douzième
+siècle, ayant prononcé devant le peuple une homélie latine, l'évêque de
+Padoue l'expliqua ensuite au même peuple en langage vulgaire<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a>
+<a href="#footnote310"><sup class="sml">310</sup></a>.
+Fontanini, dans son <i>Traité de l'Eloquence italienne</i>, adopte la même
+opinion, et reconnaît la même origine et les mêmes degrés d'altération
+insensible et de formation nouvelle<a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a>
+<a href="#footnote311"><sup class="sml">311</sup></a>. C'est aujourd'hui le sentiment
+commun de tous les philologues italiens.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote309"
+name="footnote309"><b>Note 309: </b></a><a href="#footnotetag309">
+(retour) </a> <i>Gotifredus</i>, ou Godefroy.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote310"
+name="footnote310"><b>Note 310: </b></a><a href="#footnotetag310">
+(retour) </a> Muratori, <i>loc. cit.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote311"
+name="footnote311"><b>Note 311: </b></a><a href="#footnotetag311">
+(retour) </a> Liv. I, n°. VII.</blockquote>
+
+<p>L'esprit sage et la saine critique de Tiraboschi ne pouvaient pas s'y
+tromper. C'est de cette union d'étrangers barbares avec les nationaux et
+de leur long commerce, qu'il fait naître un langage, d'abord informe et
+grossier, sans lois fixes, sans modèles à imiter, et livré aux caprices
+du peuple<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a>
+<a href="#footnote312"><sup class="sml">312</sup></a>; il ne faut donc pas s'étonner, dit-il, si, pendant
+plusieurs siècles, on n'essaya point d'écrire dans cette langue. D'abord
+il lui fallut beaucoup de temps pour se séparer totalement du latin, et
+pour devenir une langue à part. Ensuite, comme elle n'était en usage que
+parmi le peuple, les savants ne daignèrent pas l'introduire dans les
+livres; mais il s'en trouva enfin qui eurent le courage de le tenter, et
+qui osèrent employer, en écrivant, un langage qui jusqu'alors n'avait
+pas paru digne de cet honneur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote312"
+name="footnote312"><b>Note 312: </b></a><a href="#footnotetag312">
+(retour) </a> <i>Stor. della Letter. Ital.</i>, t. III, pref.</blockquote>
+
+<p>Ce fut, comme dans toutes les langues, la poésie qui l'osa la première.
+On en fait remonter les premiers essais jusqu'à la fin du douzième
+siècle; mais ils sont si informes, et ceux mêmes d'une partie du
+treizième, ressemblent encore si peu à la véritable poésie italienne,
+qu'il paraît convenable de n'en fixer la naissance qu'au commencement du
+dernier de ces deux siècles<a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a>
+<a href="#footnote313"><sup class="sml">313</sup></a>. À cette époque, où plusieurs autres
+langues européennes commençaient aussi à se former, mais sous de moins
+heureux auspices, il en existait une qui avait fait des progrès rapides,
+qui citait déjà depuis un siècle des productions nombreuses, objets
+d'une admiration générale, et qui, si l'on eût alors tiré l'horoscope
+des langues naissantes, aurait sans doute paru destinée à vivre plus
+long-temps et avec plus de gloire que toutes les langues ses cadettes ou
+ses contemporaines. C'est la langue <i>Romance</i> ou provençale, la langue
+des anciens Troubadours.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote313"
+name="footnote313"><b>Note 313: </b></a><a href="#footnotetag313">
+(retour) </a> Voy. Muratori, <i>Antich. ital.</i>, Dissertaz. XXXII, id.
+ <i>della perfetta poësia</i>, lib. I, c. 3. Tiraboschi, t. III,
+ liv. IV, c. 4, etc.</blockquote>
+
+<p>À ce nom qui intéresse notre gloire nationale, au nom des joyeux
+inventeurs de la <i>science gaie</i><a id="footnotetag314" name="footnotetag314"></a>
+<a href="#footnote314"><sup class="sml">314</sup></a>, il semble qu'un rayon vient enfin
+de luire, dans cette épaisse nuit où nous faisons un si long, et
+peut-être malgré mes efforts, un si pénible voyage. Il semble qu'à ce
+nom un charme malfaisant se dissipe; que l'amour, la valeur, les
+solennités galantes, les combats de l'esprit, les doux chants, réveillés
+tout à coup et comme réunis en un talisman invincible, ont rompu le
+funeste talisman de l'ignorance, de la barbarie et des tristes
+superstitions. Dans l'enfance du monde, si nous en croyons une
+ingénieuse allégorie, quelle fut l'arme victorieuse qui força les
+humains, encore sauvages, à quitter leurs forêts, à se réunir dans les
+villes, à subir le joug heureux des institutions sociales? Cette arme,
+ce fut une lyre; ce vainqueur ou plutôt ce premier instituteur des
+hommes, ce fut un poète. Depuis plusieurs siècles, l'Europe était
+retombée dans un état sauvage, plus affligeant et plus honteux que le
+premier. Depuis ce temps, aucun poète, aucune lyre ne s'était fait
+entendre. On dirait qu'à leurs premiers sons les esprits durent
+s'adoucir, les mœurs se polir, les affections nobles se ranimer, le
+génie reprendre son essor, et la société tous ses charmes. Si c'est une
+illusion, elle est consolante, elle soulage l'âme oppressée par de
+tristes réalités. Mais tout n'est pas illusion dans ce tableau; et si
+les chants des Troubadours n'eurent pas sur les mœurs toute l'influence
+que désirerait un ami des hommes, ils en eurent une incontestable sur
+les productions de l'esprit, qui peut encore justifier la reconnaissance
+et l'enthousiasme d'un ami de lettres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote314"
+name="footnote314"><b>Note 314: </b></a><a href="#footnotetag314">
+(retour) </a> <i>Lou gai saber</i>. On entendait par ce mot, non seulement
+ l'art des Troubadours, mais ce mélange de politesse, d'esprit
+ et de galanterie qui régnait en Provence dans le siècle où
+ ils fleurirent.</blockquote>
+
+<p>Mais les Provençaux avaient eux-mêmes reçu cette influence d'un peuple
+devenu leur voisin par la conquête de l'Espagne. La littérature des
+Arabes précéda de long-temps celle des Troubadours. Avant de nous
+occuper de ces derniers, nous devons donc fixer les yeux sur leurs
+devanciers et leurs modèles. Le règne de la littérature Arabe se
+prolongea pendant près de cinq siècles; et, par une combinaison
+remarquable d'événements, il remplit à peu près le vide que forment les
+siècles de barbarie dans l'histoire de l'esprit humain. On ne peut bien
+connaître toutes les causes qui contribuèrent à la renaissance des
+lettres, sans prendre au moins une idée générale de l'histoire
+littéraire de ce peuple conquérant, ingénieux et singulier.</p>
+
+<br><hr class="full"><br>
+
+<h3>CHAPITRE IV.</h3>
+
+<p><i>De la Littérature des Arabes, et de son influence sur la renaissance
+des Lettres en Europe</i><a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a>
+<a href="#footnote315"><sup class="sml">315</sup></a>.</p>
+
+<br>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote315"
+name="footnote315"><b>Note 315: </b></a><a href="#footnotetag315">
+(retour) </a> Ce chapitre a été lu dans deux séances de la Classe
+ d'histoire et de littérature ancienne de l'Institut. «Le but
+ de l'auteur (comme je l'ai dit, pag. 43 de mon Rapport, fait
+ en séance publique, le Ier. juillet 1808, sur les travaux de
+ cette Classe) était de solliciter les avis et les
+ instructions de ses savants confrères, et surtout des
+ célèbres orientalistes que la Classe renferme dans son sein,
+ et il avoue avec reconnaissance qu'il a eu le bonheur de les
+ obtenir.» En réimprimant ici ce passage, j'ai voulu donner en
+ même temps, et plus de publicité à ma gratitude, et plus
+ d'autorité à cette partie de mon travail.</blockquote>
+
+<p>Dans cette partie de l'immense presqu'île de l'Arabie, à qui l'on a
+donné le nom d'heureuse, des peuplades d'hommes nomades, mais guerriers;
+hospitaliers et généreux, quoique adonnés au brigandage; simples dans
+leur religion comme dans leurs mœurs, livrés entre eux à des guerres
+continuelles, à d'implacables vengeances, mais forts et réunis contre
+tout ennemi commun; libres, et trop amis de l'indépendance pour être
+possédés de l'esprit de conquête, vivaient depuis un nombre de siècles
+que l'on n'a plus la présomption de compter, soumis aux mêmes usages qui
+leur tenaient lieu de lois. Peu connus des nations voisines, ils les
+connaissaient encore moins, et n'étaient pour elles d'aucun danger,
+parce qu'ils ne leur portaient aucune envie. Tout-à-coup s'élève parmi
+eux un de ces hommes que la nature semble produire quand elle est lasse
+du repos. Il crée pour eux une religion exclusive et intolérante, et
+leur inspire le double fanatisme de la superstition et de la guerre. Il
+persuade à ses nouveaux sectateurs, nés dans le sein de l'idolâtrie,
+qu'ils sont nés pour convertir ou pour exterminer tous les idolâtres. À
+la tête d'un petit nombre de fanatiques, Mahomet conquit et convertit
+d'abord son pays même; il y devint bientôt maître absolu, et quand il
+fut à la tête de tribus nombreuses, quand il en eut fait des armées,
+quand il leur eut fait croire que chaque soldat était un apôtre, et
+qu'au défaut de la victoire la gloire des martyrs et d'éternelles
+récompenses les attendaient, il n'y eut plus de repos ni de paix à
+espérer, partout où ses armées pouvaient atteindre. Les califes ses
+successeurs, pontifes et conquérants comme lui, ne laissèrent pas se
+refroidir un instant le fanatisme militaire de leurs sujets; et un
+siècle après la naissance de cette religion fatale; ils avaient soumis
+par leurs lieutenants, depuis les frontières de l'Inde jusqu'à l'océan
+Atlantique; la Perse, la Syrie, l'Égypte, l'Afrique occidentale et
+l'Espagne<a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a>
+<a href="#footnote316"><sup class="sml">316</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote316"
+name="footnote316"><b>Note 316: </b></a><a href="#footnotetag316">
+(retour) </a> Gibbon, <i>Hist., of decline and fall</i>, etc., ch. 41.</blockquote>
+
+<p>Une autre cause que l'influence du génie de Mahomet et de sa religion,
+se fait sentir dans la conquête de celles de ces contrées qui
+obéissaient encore à l'empire d'Orient, c'est la faiblesse des
+successeurs des Césars. Les timides irrésolutions d'Héraclius ne
+contribuèrent pas moins à la ruine de la Syrie et de l'Égypte, que
+l'active et féroce valeur de Caled et d'Amrou.</p>
+
+<p>Le nom de ce dernier et celui du calife Omar, son maître, rappellent une
+des pertes les plus célèbres et les plus douloureuses que les lettres
+aient jamais faites, celle de la riche bibliothèque d'Alexandrie: mais
+dans notre siècle, où l'on examine tout, où l'on ne croit plus ni le
+bien, ni même le mal, sans preuves, on a révoqué en doute l'ordre
+d'Omar, et la distribution des volumes grecs entre les 4,000 bains de la
+ville, et le feu de ces bains entretenu pendant plus de six mois par
+l'incendie de ces volumes. Il importe peu qu'Omar et son lieutenant
+Amrou aient commis, il y a près de douze siècles, en Égypte, un acte de
+barbarie de plus ou de moins; mais il importe beaucoup de fixer les
+idées des amis des lettres sur une perte aussi cruelle, et de leur
+faire au moins entrevoir quel est le fondement réel, et quelle doit être
+l'étendue de leurs regrets.</p>
+
+<p>D'abord il faut faire remonter beaucoup plus haut le dommage. César, qui
+était un conquérant mais non pas un barbare, est le premier coupable; ce
+fut lui qui, assiégé dans Alexandrie, brûla, sans le vouloir, en se
+défendant, la grande bibliothèque de 700,000 volumes, fondée par les
+Ptolémées<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a>
+<a href="#footnote317"><sup class="sml">317</sup></a>. Il en existait une seconde qui était comme un supplément
+de la première, et placée dans le <i>Serapium</i>, ou Temple de Jupiter
+Sérapis. On y réunit 200,000 volumes, qu'Antoine avait trouvés à
+Pergame, dans la bibliothèque fondée par les Attales, et dont il fit
+présent à Cléopâtre. Auguste en fonda une troisième, dont on vante la
+richesse, l'emplacement et les magnifiques accessoires. Elle fut
+détruite sous l'empereur Aurélien, dans les troubles civils
+d'Alexandrie, au troisième siècle. Ce qu'on put sauver de livres, fut
+joint à la bibliothèque du Sérapium. Environ un siècle après, vint
+l'expédition fanatique du patriarche Théophile, dont j'ai parlé dans le
+premier chapitre de cet ouvrage, et qui ne laissa plus aucune trace de
+livres anciens dans Alexandrie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote317"
+name="footnote317"><b>Note 317: </b></a><a href="#footnotetag317">
+(retour) </a> Placée dans la quartier qu'on appelait le <i>Bruchium</i>.</blockquote>
+
+<p>Tandis qu'un zèle aveugle exterminait ainsi les productions païennes, la
+fureur des Ariens, secte violente et destructive, en faisait autant des
+livres chrétiens. Les richesses littéraires de tout genre qui y avaient
+été accumulées à différentes époques, en avaient donc entièrement
+disparu, à la fin du quatrième siècle. Il est impossible, il est vrai,
+que quelques livres n'aient pas échappé à ces ravages. Pendant les deux
+siècles et demi qui suivirent, jusqu'à l'invasion des Arabes, on
+s'occupa encore en Égypte de philosophie, de sciences, de littérature.
+L'astronomie, la médecine, l'alchimie, la théologie, et surtout la
+controverse y furent cultivées avec autant d'activité que jamais. Les
+habitants d'Alexandrie continuèrent le commerce, très-lucratif pour eux,
+de papier d'Égypte et de livres; tout n'était donc pas anéanti. De
+nouveaux ouvrages sans doute augmentaient encore peu à peu ce nouveau
+trésor, et sans être, par sa composition, aussi précieux que les
+anciens, peut-être cependant, avait-il, au moins par sa masse, quelque
+chose d'imposant, lors de la conquête d'Amrou.</p>
+
+<p>J'ai pour garants d'une partie de ces faits les recherches de deux de
+mes savants confrères, MM. de Sainte-Croix et Langlès<a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a>
+<a href="#footnote318"><sup class="sml">318</sup></a>. L'historien
+Gibbon, qui pense comme eux, ajoute que la métropole et la résidence des
+patriarches avait peut-être en effet une bibliothèque, mais que si les
+volumineux ouvrages des controversistes chauffèrent alors les bains
+publics, ce sacrifice utile au genre humain, peut exciter le sourire du
+philosophe<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a>
+<a href="#footnote319"><sup class="sml">319</sup></a>; mais il va plus loin, et révoque en doute le fait en
+lui-même. Un des deux savants que j'ai cités<a id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a>
+<a href="#footnote320"><sup class="sml">320</sup></a> le rejette comme lui,
+tandis que l'autre trouve dans sa vaste érudition orientale des motifs
+pour l'admettre, en le réduisant à ces termes<a id="footnotetag321" name="footnotetag321"></a>
+<a href="#footnote321"><sup class="sml">321</sup></a>. Mais il faut avouer
+qu'ainsi réduit, il perd presque toute son importance, et qu'après les
+autres désastres que nous avons vu les sciences éprouver dans ce même
+lieu, si le philosophe ne va pas pour celui-ci jusqu'au sourire de
+Gibbon, il peut du moins aller jusqu'à une sorte d'indifférence.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote318"
+name="footnote318"><b>Note 318: </b></a><a href="#footnotetag318">
+(retour) </a> M. de Ste.-Croix, Rem. sur les anciennes biblioth.
+ d'Alex., <i>Magaz. encyc.</i>, Ve. année, t. IV, p. 433; M.
+ Langlès, Notes et Éclaircissem. sur le voyage de Norden,
+ <i>in</i>-4°, t. III, p. 169 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote319"
+name="footnote319"><b>Note 319: </b></a><a href="#footnotetag319">
+(retour) </a> Ch. 51.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote320"
+name="footnote320"><b>Note 320: </b></a><a href="#footnotetag320">
+(retour) </a> M. de Ste.-Croix.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote321"
+name="footnote321"><b>Note 321: </b></a><a href="#footnotetag321">
+(retour) </a> M. Langlès, <i>ub. supr.</i></blockquote>
+
+<p>L'immense pouvoir des califes, et l'étendue démesurée de leur empire,
+eurent leurs suites ordinaires, le luxe, les factions rivales, et les
+démembrements. Le grand schisme qui divisa les Alides et les Ommiades,
+ne fut pas l'unique source des guerres civiles. Les Abassides
+renversèrent les Ommiades. Un Ommiade<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a>
+<a href="#footnote322"><sup class="sml">322</sup></a>, échappé au massacre de sa
+famille, enleva l'Espagne aux Abassides. Les Fatimites s'établirent plus
+tard en Afrique, mais n'y régnèrent pas avec moins d'éclat. Les califes
+de Bagdad; de Cordoue et de Cairoan s'excommuniaient mutuellement comme
+vicaires du Prophète, comme chefs de la religion, et comme auraient pu
+faire dans la nôtre, des papes et des anti-papes; mais ils rivalisèrent
+aussi de pouvoir, de goût et de magnificence. Les Abassides furent les
+premiers qui mirent au nombre de leurs jouissances les plaisirs de
+l'esprit. Les savants se rappellent encore, et aucun siècle n'effacera
+jamais les noms illustres d'Almansor, d'Haroun-al-Raschid et surtout de
+son fils Almamon<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a>
+<a href="#footnote323"><sup class="sml">323</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote322"
+name="footnote322"><b>Note 322: </b></a><a href="#footnotetag322">
+(retour) </a> Abderame.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote323"
+name="footnote323"><b>Note 323: </b></a><a href="#footnotetag323">
+(retour) </a> <i>Specimen poeseos persicœ</i>; Vindobonæ, 1771, <i>in
+ proœmio</i>, p. 13.</blockquote>
+
+<p>Dès l'antiquité la plus reculée, les Arabes eurent un goût particulier
+pour la poésie, qui, chez presque tous les peuples, a ouvert la route
+aux études les plus relevées et les plus abstraites. Leur langue riche,
+souple et abondante, favorisait leur imagination féconde, leur esprit
+vif et sententieux; leur éloquence naturelle et dépourvue d'art<a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a>
+<a href="#footnote324"><sup class="sml">324</sup></a>.
+Ils déclamaient avec énergie les morceaux qu'ils avaient le plus
+travaillés; ou plutôt ils les chantaient, accompagnés d'instruments, et
+sur des airs très-expressifs<a id="footnotetag325" name="footnotetag325"></a>
+<a href="#footnote325"><sup class="sml">325</sup></a>; car ils ne conçoivent point l'art des
+vers, séparé de ce cortége lyrique, qu'ils regardent comme de son
+essence. Ces poésies faisaient sur des auditeurs simples et sensibles,
+un effet prodigieux. Un poète naissant recevait des éloges de sa tribu
+et des tribus alliées, qui célébraient son génie et son mérite. On
+préparait un festin solennel. Des femmes vêtues de leurs plus beaux
+habits de fêtes, chantaient en chœur, devant leurs fils et leurs époux,
+le bonheur de leur tribu.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote324"
+name="footnote324"><b>Note 324: </b></a><a href="#footnotetag324">
+(retour) </a> Gibbon, <i>Decline and fall</i>, etc., c. 50.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote325"
+name="footnote325"><b>Note 325: </b></a><a href="#footnotetag325">
+(retour) </a> Il existe une volumineuse collection de ces anciennes
+ chansons nationales des Arabes, intitulée <i>Aghâny</i>, et formée
+ par Aboul-Faradge Aly, fils d'Al-Hhoiéïn, natif d'Ispahan,
+ mort en 966 de l'ère vulgaire. Ce savant a ajouté, à la
+ plupart des chansons des commentaires qui contiennent les
+ renseignements les plus curieux et les plus exacts sur les
+ mœurs des anciens Arabes. M. Langlès a acquis, il y a peu
+ d'années, pour la Bibliothèque impériale, un exemplaire de ce
+ précieux recueil, en 4 gros vol. in-folio.</blockquote>
+
+<p>Pendant une foire annuelle, où se rendaient les tribus éloignées ou même
+ennemies, on employait trente jours, non-seulement aux échanges du
+commerce, mais à réciter des morceaux d'éloquence et de poésie. Les
+poètes s'y disputaient le prix; et les ouvrages couronnés étaient
+déposés dans les archives des princes et des émirs. Les meilleurs
+étaient peints ou brodés en lettres d'or, sur des étoffes de soie, et
+suspendus au temple de la Mecque. Sept de ces poëmes avaient obtenu cet
+honneur au temps de Mahomet. Ils existent encore aujourd'hui<a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a>
+<a href="#footnote326"><sup class="sml">326</sup></a> les
+savants les regardent comme des chefs-d'œuvre d'éloquence arabe; et l'on
+sait que Mahomet lui-même fut flatté de voir un des chapitres du Koran
+comparé à ces sept poëmes, et jugé digne d'être affiché avec eux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote326"
+name="footnote326"><b>Note 326: </b></a><a href="#footnotetag326">
+(retour) </a> Il ont été traduits en anglais par le célèbre William
+ Jones.</blockquote>
+
+<p>Pendant les premiers siècles du mahométisme, les Musulmans, emportés,
+comme il arrive d'ordinaire, par le zèle fanatique d'une religion
+nouvelle, et par une férocité contractée dans le fracas des armes,
+suivirent partout un système de destruction, et sévirent également
+contre la religion des infidèles, et contre les productions de leur
+esprit, qu'ils regardaient toutes comme infectées de leurs erreurs. Ce
+fut lorsque les califes se furent affermis, lorsqu'ils jouirent, au
+centre d'une immense domination, des douceurs de la paix, d'une opulence
+et d'une autorité sans bornes, qu'ils purent cultiver les dispositions
+naturelles de leurs peuples, avec tous les avantages que leur donnaient
+leur position, leurs nouvelles mœurs et leur puissance.</p>
+
+<p>Almansor<a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a>
+<a href="#footnote327"><sup class="sml">327</sup></a>, qui fut le second des Abassides, aimait la poésie et les
+lettres, était très-savant dans les lois, cultivait la philosophie, et
+particulièrement l'astronomie. On dit qu'en bâtissant sur les bords de
+l'Euphrate la fameuse ville de Bagdad, il prit pour l'exposition des
+principaux édifices, les conseils de ses astronomes. Abulfarage raconte
+qu'un médecin chrétien, nommé Georges Bakhtishua, ayant guéri ce calife
+des suites dangereuses d'une indigestion, reçut de lui les plus grandes
+distinctions et les traitements les plus honorables: ce fut ce qui
+introduisit parmi les Arabes l'étude de la médecine. Ce médecin était
+très-versé dans les langues syriaque, grecque, et persanne. Almansor lui
+ordonna de traduire plusieurs bons livres de médecine, écrits dans ces
+trois langues; et il enrichit ses états de ces traductions. Jamais
+indigestion d'un souverain n'eut une telle influence sur son empire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote327"
+name="footnote327"><b>Note 327: </b></a><a href="#footnotetag327">
+(retour) </a> Voy. Andrès, <i>Orig. Progr.</i> etc., c. 8. Le véritable
+ nom de ce calife ou khalife est Abou Djafar Mansour; mais je
+ l'écris comme on est habitué à l'écrire et à le prononcer en
+ France.</blockquote>
+
+<p>Haroun-al-Raschid régna peu de temps après. Sa renommée a rempli le
+monde. Son amour pour les lettres, et pour ceux qui les cultivent, était
+si grand, que, selon le témoignage de l'historien Elmacin, il ne se
+mettait jamais en voyage, sans emmener avec lui un grand nombre de
+savants. Il appela auprès de lui tous ceux qu'il put découvrir, et les
+combla de bienfaits. La poésie fit ses délices; on le vit plus d'une
+fois verser des larmes d'attendrissement en lisant de beaux vers, et ce
+qui fit faire à sa nation encore plus de progrès, c'est qu'en faisant
+bâtir des mosquées, il joignit à chacune une école publique.</p>
+
+<p>Mais le véritable protecteur, le père chéri des lettres, fut le fils et
+le successeur d'Haroun, le fameux Almamon<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a>
+<a href="#footnote328"><sup class="sml">328</sup></a>. Poètes, philosophes,
+médecins, mathématiciens trouvèrent en lui une protection égale. Il prit
+un soin particulier du progrès de toutes les sciences, et ne négligea
+aucun moyen de les encourager et de les répandre dans ses états.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote328"
+name="footnote328"><b>Note 328: </b></a><a href="#footnotetag328">
+(retour) </a> Abdallah-Mâmoun.</blockquote>
+
+<p>Le Koran était alors la principale lecture des Arabes<a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a>
+<a href="#footnote329"><sup class="sml">329</sup></a>. Abou-Beker,
+successeur immédiat du Prophète, en avait le premier rassemblé les
+feuilles éparses; mais à mesure que les copies s'en multipliaient, elles
+devenaient plus irrégulières. Les points, sans lesquels, dans la langue
+arabe, il est souvent difficile de déterminer la prononciation des mots
+et le sens des phrases, étaient dans la plus grande confusion. Les
+grammairiens les plus habiles, et les plus célèbres imans, furent
+employés à rétablir le texte dans sa première pureté. Ils durent le
+faire avec beaucoup de scrupule; puisque Mahomet avait menacé les
+grammairiens du feu éternel pour le déplacement d'une seule lettre. La
+langue elle-même était corrompue par le mélange des dialectes; les
+caractères en étaient presque dénaturés. Almamon fit épurer la langue et
+réformer les caractères. Il anoblit l'étude de la grammaire par les
+distinctions qu'il accorda aux grammairiens. Il les admettait à ses
+entretiens familiers, se montrait passionné pour les beautés de la
+langue arabe, et souffrait impatiemment qu'on l'altérât en sa présence.
+Il ne damnait pas comme Mahomet, mais il aurait presque disgracié un
+courtisan pour une faute de langue.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote329"
+name="footnote329"><b>Note 329: </b></a><a href="#footnotetag329">
+(retour) </a> Quelques-uns des détails suivants sont extraits d'un
+ mémoire manuscrit <i>sur l'État des Sciences et Arts chez les
+ Arabes</i>, etc., par M. Pigeon de Sante-Paterne, mémoire
+ couronné à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, en
+ 1781, et dont j'ai dû la communication à l'obligeance de mon
+ confrère, M. Dacier, alors secrétaire perpétuel de cette
+ compagnie, et maintenant de la classe d'Histoire et de
+ Littérature ancienne de l'Institut.</blockquote>
+
+<p>Il s'occupa avec moins de succès de la théologie. La <i>Sounna</i>, ou le
+recueil des traditions de Mahomet, divisait alors les croyants. Chaque
+iman prétendait à l'honneur de former une secte. Les plus savants
+d'entre eux, et ceux qu'on crut les plus sages, furent chargés du soin
+de ramener les incrédules. Abou-Abdallah publia, en dix gros volumes,
+les traditions de Mahomet et des autres chefs de l'islamisme. Elles
+étaient au nombre de 267,000. Cet ouvrage énorme ne fit qu'augmenter le
+schisme. La théologie mystique s'éleva de toutes parts. Les traités
+ascétiques se multiplièrent. Les derviches inventèrent des amulettes et
+des prières mystérieuses, qu'ils attribuèrent à Mahomet, à sa femme
+Cadige, à Ali. Ils attribuèrent même quelques-unes de ces formules à
+David, à Salomon, et à Jésus-Christ. On entassa volumes sur volumes, et
+la Bibliothèque des controversistes musulmans, ne le céda ni en nombre,
+ni en obscurité, à la Bibliothèque des nôtres.</p>
+
+<p>Almamon avait fait, dès sa jeunesse, une étude particulière du droit,
+sous un jurisconsulte célèbre<a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a>
+<a href="#footnote330"><sup class="sml">330</sup></a>; et l'on doit penser qu'il ne se
+refroidit pas pour la science des lois, lorsqu'il fut devenu le
+législateur d'un grand peuple. La médecine lui dut aussi un nouvel
+éclat. Il acheva ce qu'avaient commencé Almansor et Haroun. Il enrichit
+l'école de médecine de nouveaux dons et de nouveaux livres. Il pensionna
+des médecins pour traduire les ouvrages qui n'étaient point encore
+traduits, et pour en écrire d'originaux dans leur langue. Il en fit même
+composer un sur l'utilité des animaux, où l'on vit, pour la première
+fois, des figures dessinées de quadrupèdes, de volatiles et de poissons;
+mais son étude de prédilection fut celle de l'astronomie. Il fit
+traduire pour son usage, tous les ouvrages grecs qui traitaient de cette
+science. Il combla les traducteurs de bienfaits particuliers; et
+l'espoir des distinctions et des récompenses, fit éclore de tous côtés
+des astronomes. Almamon fit construire, près de Bagdad, un magnifique
+observatoire, et un autre dans le voisinage de Damas. Son exemple fut
+suivi par sa fille, princesse aussi célèbre par son esprit et son savoir
+que par sa beauté<a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a>
+<a href="#footnote331"><sup class="sml">331</sup></a>. Elle fit bâtir une tour sur la rive orientale du
+Tigre. Elle employa les plus habiles architectes à sa construction.
+Plusieurs savants riches devinrent les émules du calife et de sa fille.
+Ces édifices se multiplièrent à Bagdad et dans son territoire, et l'on y
+vit s'élever un grand nombre d'observatoires qui portèrent les noms de
+leurs savants fondateurs. L'observatoire du calife n'était jamais
+vacant; il y passait souvent les nuits à observer. Il fit rédiger sous
+ses yeux des tables astronomiques, les plus parfaites que l'on ait eues
+jusqu'alors. On perfectionna, par ses ordres, le Quart-de-cercle et
+l'Astrolabe. L'Almageste de Ptolomée fut traduit du grec en arabe, par
+l'astronome Ben-Honaïn<a id="footnotetag332" name="footnotetag332"></a>
+<a href="#footnote332"><sup class="sml">332</sup></a>. Les ouvrages élémentaires devinrent
+meilleurs et plus nombreux; enfin Almamon dirigea et paya généreusement
+la grande opération de la mesure d'un degré du méridien, pour déterminer
+avec précision la grandeur de la terre; et Bailly, dans son Histoire de
+l'astronomie, parle d'un sextant de métal, avec lequel fut observée
+l'obliquité de l'écliptique, et qui avait quarante coudées de
+rayon<a id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a>
+<a href="#footnote333"><sup class="sml">333</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote330"
+name="footnote330"><b>Note 330: </b></a><a href="#footnotetag330">
+(retour) </a> Kossa.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote331"
+name="footnote331"><b>Note 331: </b></a><a href="#footnotetag331">
+(retour) </a> Le mémoire manuscrit, d'où ce fait est tiré, nomme
+ cette princesse <i>Isma</i>; mais les orientalistes assurent que
+ l'auteur s'est trompé, que ce n'est point là un nom arabe, et
+ que, si le fait est vrai, ce nom, du moins, ne l'est pas.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote332"
+name="footnote332"><b>Note 332: </b></a><a href="#footnotetag332">
+(retour) </a> Voltaire, <i>Essai sur les Mœurs</i>, etc., ch. 6.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote333"
+name="footnote333"><b>Note 333: </b></a><a href="#footnotetag333">
+(retour) </a> Bailly les évalue à 57 pieds 9 p.</blockquote>
+
+<p>Deux sciences qui tiennent à l'astronomie, eurent part aussi aux
+générosités d'Almamon: la géographie, qui était encore très-imparfaite,
+et malheureusement l'astrologie judiciaire, qui n'était déjà que trop en
+crédit. On croit cependant qu'il n'encouragea point cette partie de la
+prétendue science, qui se donne pour disposer de la destinée des hommes,
+mais celle qui, d'après le lever et le coucher des astres, croit pouvoir
+annoncer les températures et l'état du ciel. Il ne crut point aux
+cabalistes, mais seulement aux faiseurs d'éphémérides<a id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a>
+<a href="#footnote334"><sup class="sml">334</sup></a>, ce qui est
+encore beaucoup trop.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote334"
+name="footnote334"><b>Note 334: </b></a><a href="#footnotetag334">
+(retour) </a> J'entends des Éphémérides astrologiques, dans
+ lesquelles on prétend annoncer d'avance les températures et
+ les phénomènes de chaque jour, telles que celles de notre
+ Antoine Mizauld, par exemple: <i>Ephemerides aëris perpetuœ,
+ seu popularis et rustica tempestatum astrologia</i>, etc. Ce
+ Mizauld était un médecin du seizième siècle, né à Montluçon,
+ dans le Bourbonnais. Il a laissé plusieurs autres ouvrages du
+ même genre que celui-ci.</blockquote>
+
+<p>Un grand nombre de savants chrétiens, chassés de Constantinople par les
+querelles de religion et par les troubles de l'Empire, se réfugièrent
+auprès des califes de Bagdad, emportant avec eux leurs manuscrits. La
+plupart étaient Syriens d'origine. Haroun, et surtout Almamon, les
+employèrent à traduire du grec en syriaque et en arabe, des livres de
+science et de philosophie. Les œuvres d'Aristote et des fragments
+considérables de Platon se répandirent ainsi chez les Arabes. Ces
+traductions, accompagnées de commentaires, furent bientôt entre les
+mains de tous les hommes lettrés. Aristote et Platon partageaient avec
+Socrate et Pythagore le surnom de Divin. Almamon était passionné pour
+leur étude, et les savants à qui leur philosophie était familière, ou
+qui en avaient fait le sujet de quelque ouvrage, étaient ceux dont il
+préférait l'entretien, et qu'il paraissait distinguer le plus. Ces
+distinctions furent si marquées, qu'elles excitèrent les plaintes des
+zélés Musulmans<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a>
+<a href="#footnote335"><sup class="sml">335</sup></a>. À les entendre, ce genre d'étude pouvait refroidir
+la pitié, peut-être même égarer la religion des fidèles. Il les laissa
+se plaindre, et continua de cultiver et d'honorer la philosophie et les
+philosophes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote335"
+name="footnote335"><b>Note 335: </b></a><a href="#footnotetag335">
+(retour) </a> Andrès, <i>Orig. Progr.</i>, etc., c. 8.</blockquote>
+
+<p>L'Inde avait concouru avec la Grèce à donner des leçons de sagesse aux
+Arabes; ils possédaient dans leur langue, une traduction des fables
+indiennes de Bidpaï, où la philosophie morale et politique était tracée
+avec une simplicité noble et touchante, dans les dialogues entre
+différents animaux. On connaissait aussi depuis long-temps à Bagdad des
+fables de Lokman, que quelques auteurs ont cru le même qu'Esope<a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a>
+<a href="#footnote336"><sup class="sml">336</sup></a>. On
+savait que l'apologue était né dans l'Orient; mais, dit un savant
+orientaliste<a id="footnotetag337" name="footnotetag337"></a>
+<a href="#footnote337"><sup class="sml">337</sup></a>, on ne croyait pas, comme nous l'avons imaginé, qu'il
+dût sa naissance aux misères de l'esclavage. La servitude, ajoute-t-il,
+flétrit en même temps le corps et l'âme, et il est plus naturel de
+penser que le premier sage qui put persuader au peuple, qu'il
+renouvelait le prodige de Salomon et d'Apollonius de Thyane, à qui les
+anciens attribuaient le talent d'entendre le langage des animaux, se
+servit de cette arme ingénieuse pour faire la guerre aux vices et aux
+ridicules de son temps.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote336"
+name="footnote336"><b>Note 336: </b></a><a href="#footnotetag336">
+(retour) </a> M. Sylvestre de Sacy croit que les Fables connues sous
+ le nom de Lokman, transplantées de l'Inde ou de la Grèce sur
+ le sol de l'Arabie, long-temps après Mahomet, furent
+ attribuées à Lokman, à cause de sa réputation de sagesse, et
+ qui le fit surnommer le <i>Sage</i>. Il distingue, ainsi que les
+ Arabes eux-mêmes, ce Lokman de l'ancien Lokman, fils d'Ad,
+ dont la sagesse était célèbre dès le temps de Mahomet. M. de
+ Sacy donne aussi d'excellentes raisons pour ne pas admettre
+ l'opinion que ces Fables sont nées en Arabie. Voyez sa Notice
+ sur les Fables de Lokman, traduites par M. Marcel, dans le
+ <i>Magasin encyclopédique</i>, IXe. année, t. I, p. 382. Nous
+ reviendrons bientôt, avec plus de détail, sur les Fables de
+ Bidpaï.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote337"
+name="footnote337"><b>Note 337: </b></a><a href="#footnotetag337">
+(retour) </a> M. Pigeon de Sainte-Paterne, dans le Mémoire déjà cité.</blockquote>
+
+<p>Almamon se plaisait à ces récits. On composait, pour lui faire la cour,
+des dialogues de même genre; tantôt entre le bœuf et le renard, tantôt
+entre un chat et un singe, ou entre un perroquet et un moineau. Le génie
+des Arabes porté à l'invention et au merveilleux, imagina de mettre en
+narration les tableaux de la vie humaine, en y ajoutant des couleurs
+empruntées de la fable; et c'est à l'histoire, ainsi altérée, que l'on
+attribue la naissance du roman. Telles furent <i>les Aventures de la ville
+d'Airain</i>, et celles du jeune esclave <i>Touvadoud</i>. La dévotion ajouta
+ses visions aux fictions romanesques. On représenta un des compagnons de
+Mahomet, transporté sur les cornes d'un taureau, dans une île
+mystérieuse<a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a>
+<a href="#footnote338"><sup class="sml">338</sup></a>. La fécondité du génie oriental se manifesta dans des
+contes de génies et de fées, tels que les voyages imaginaires de
+<i>Sin-bad</i> et de <i>Hind-bad</i>, qu'on feignit avoir été, l'un un célèbre
+navigateur, l'autre un porte-fardeaux, et qui représentaient
+allégoriquement, dit-on, le premier, le vent du <i>Sind</i> ou du Mackeran;
+et le second, le vent de l'Inde. Il faut avouer qu'en lisant ce conte
+dans la traduction du bonhomme Galland, on saisit difficilement
+l'allégorie; mais cela n'ôte rien à l'agrément de la narration. C'est de
+récits fabuleux de cette espèce, inventés par différents auteurs, qu'on
+forma ensuite le recueil si connu sous le titre des <i>Mille et une
+nuits</i>, recueil composé de trente-six parties dans l'original arabe, et
+si volumineux, que les six tomes de la traduction française, donnée par
+Galland, n'en contiennent que la première.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote338"
+name="footnote338"><b>Note 338: </b></a><a href="#footnotetag338">
+(retour) </a> Roman de Tamim-Addar.</blockquote>
+
+<p>J'ai parlé du goût passionné que les Arabes eurent de tous temps pour la
+poésie. Les troubles et les guerres civiles l'avaient refroidi. Haroun
+et son fils le ranimèrent. La cour d'Almamon retentissait chaque jour du
+chant des poètes, et de leurs combats lyriques, dont il payait
+libéralement le prix. Enfin il n'y eut aucune partie des sciences et de
+la littérature, pour laquelle ce calife illustre ne montrât autant de
+goût que s'il s'en était exclusivement occupé. Sous son règne, Bagdad
+devint un vrai foyer de lumières. On ne s'y occupait que d'études, de
+livres, de littérature. Les lettrés seuls pouvaient obtenir la faveur du
+calife; tous les savants dont il avait connaissance, il les appelait à
+sa cour, et les y comblait de récompenses, de distinctions et
+d'honneurs. Le principal emploi de ses ministres était de protéger les
+sciences. La Syrie, l'Arménie, l'Égypte, tous les pays qui possédaient
+des livres de quelque importance, devenaient tributaires de son amour
+pour les lettres; il y envoyait ses ministres pour y recueillir et en
+rapporter à tout prix ces richesses littéraires. On voyait entrer à
+Bagdad des chameaux, uniquement chargés de livres; et tous ceux de ces
+livres étrangers, que les savants jugeaient dignes d'être mis à la portée
+du peuple, il les faisait traduire en arabe, et répandre avec profusion.
+Sa cour était composée de maîtres dans tous les arts, d'examinateurs, de
+traducteurs, de collecteurs de livres; elle ressemblait plutôt à une
+académie de sciences, qu'à la cour d'un monarque guerrier; et lorsqu'il
+fit, en vainqueur, la paix avec l'empereur de Bysance, Michel III, il
+exigea de lui, comme une des conditions du traité, des livres grecs de
+toute espèce.</p>
+
+<p>Bientôt la nation entière obéit à cette impulsion puissante. Des écoles,
+des colléges, des sociétés savantes s'élevaient dans toutes les villes;
+des hommes instruits semblaient germer de toutes parts. Il se forma des
+académies célèbres, d'où sortaient chaque jour les compositions les plus
+élégantes en prose et en vers, et qui eurent pour membres des hommes
+illustres dans toutes les branches de la littérature et des sciences.
+L'Afrique et l'Égypte suivirent cet exemple. Alexandrie fut vengée par
+les Arabes, amis des lettres, des maux que lui avaient faits leurs
+ancêtres encore barbares. Elle eut jusqu'à vingt écoles à-la-fois, où
+accouraient de toutes les parties de l'Orient les amateurs de la
+philosophie et des sciences. En un mot, elle vit presque renaître sous
+les fatimites, les beaux jours des Ptolemées. Fez et Maroc, aujourd'hui
+retombées dans un état presque sauvage, devinrent des villes toutes
+lettrées. De superbes établissements, des édifices magnifiques y furent
+élevés en faveur des sciences; et l'érudition européenne garde le
+souvenir de leurs opulentes bibliothèques, qui ont enrichi les nôtres de
+manuscrits si précieux, et nous ont fourni des connaissances si
+curieuses et si utiles.</p>
+
+<p>Mais c'est peut-être en Espagne que les sciences des Arabes eurent le
+plus d'éclat; c'est là que se fixa, pour ainsi dire, le règne de leur
+littérature et de leurs arts. Cordoue, Grenade, Valence, Séville se
+distinguèrent à l'envi par des écoles, des colléges, des académies, et
+par tous les genres d'établissements qui peuvent favoriser les progrès
+des lettres. L'Espagne possédait soixante-dix bibliothèques ouvertes au
+public, dans différentes villes, quand tout le reste de l'Europe, sans
+livres, sans lettres, sans culture, était enseveli dans l'ignorance la
+plus honteuse. Une foule d'écrivains célèbres enrichit dans tous les
+genres la littérature arabico-espagnole; et l'ouvrage qui contient les
+titres et les notices de leurs innombrables productions en médecine, en
+philosophie, dans toutes les parties des mathématiques, en histoire, et
+principalement en poésie, forme en Espagne une volumineuse Bibliothèque.</p>
+
+<p>L'influence des Arabes sur les sciences et les lettres, se répandit
+bientôt dans l'Europe entière. C'est à eux qu'elle doit aussi plusieurs
+inventions utiles. L'abbé Andrès a prouvé très-longuement<a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a>
+<a href="#footnote339"><sup class="sml">339</sup></a>, mais à
+ce qu'il me paraît avec autant d'évidence que d'étendue, qu'elle leur
+doit le papier de coton et le papier de lin, qui remplacèrent si
+heureusement le papyrus d'Égypte. Depuis notre savant Huet<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a>
+<a href="#footnote340"><sup class="sml">340</sup></a>, dont
+l'opinion n'a pas eu de sectateurs, personne ne leur conteste le don
+qu'ils nous ont fait des chiffres, et de la manière de compter qu'ils
+avaient, de leur propre aveu, appris des savants de l'Inde. Les
+premiers, depuis les anciens, ils bâtirent des observatoires,
+c'est-à-dire, des édifices élevés et construits exprès pour exécuter
+avec exactitude et commodité les observations astronomiques. Outre ceux
+qu'ils élevèrent en si grand nombre à Bagdad et à Damas, la fameuse tour
+de Séville, qui résiste encore aux coups du temps, prouve qu'ils en
+bâtirent aussi en Espagne. Ils eurent en architecture un style qui leur
+appartient, et qui réunit la hardiesse et l'élégance à la plus étonnante
+solidité. Partout où l'on a laissé le temps seul agir contre les
+monuments d'architecture moresque, il n'a pu encore les détruire:
+partout où l'on a voulu ajouter à ces monuments des constructions
+modernes, quelques siècles ont suffi pour ruiner ces constructions, et
+la partie moresque des édifices est encore debout.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote339"
+name="footnote339"><b>Note 339: </b></a><a href="#footnotetag339">
+(retour) </a> Dans son dixième chapitre; il y emploie 24 pages in-4°.
+ Je voudrais bien que quelqu'un essayât de faire lire en
+ France une dissertation de cette étendue, sur un objet
+ particulier, dans une Histoire générale.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote340"
+name="footnote340"><b>Note 340: </b></a><a href="#footnotetag340">
+(retour) </a> Dem. Evang. prop. IV.</blockquote>
+
+<p>La chimie leur dut non-seulement ses progrès, mais sa naissance,
+puisqu'ils inventèrent l'alambic de distillation, qu'ils analysèrent les
+premiers les substances des trois règnes, et qu'aussi les premiers, ils
+observèrent les distinctions et les affinités des alcalis et des acides,
+et apprirent à tirer de minéraux et d'autres substances, destructives de
+la vie et de la santé, des remèdes pour sauver l'une et rétablir
+l'autre. Quelque bien et quelque mal qu'on puisse dire de l'invention de
+la poudre à feu, si l'on en recherche l'origine, on verra qu'elle est
+assez communément donnée à un moine allemand, nommé Schwartz; les
+Anglais la réclament pour leur Roger Bacon; d'autres l'attribuent aux
+Indiens ou aux Chinois; mais l'abbé Andrès soutient qu'elle appartient
+aux Arabes, ou du moins que c'est en combattant contre eux, en Égypte,
+que les Européens en ont connu, pour la première fois, les effets<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a>
+<a href="#footnote341"><sup class="sml">341</sup></a>.
+Il ne balance point à leur faire honneur de l'invention de l'aiguille
+aimantée et de la boussole, et non pas à Gioja d'Amalfi, ni à Paul de
+Venise, ni à aucun autre Italien, encore moins à quelque Allemand,
+Anglais ou Français que ce puisse être: et sur ce point il a pour
+garant, outre toutes les autorités qu'il allègue, celle d'un auteur
+italien, extrêmement jaloux de la gloire de son pays, et qui montre dans
+tout son ouvrage, autant de jugement et d'impartialité que de savoir, je
+veux dire le savant Tiraboschi<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a>
+<a href="#footnote342"><sup class="sml">342</sup></a>. Andrès ne s'arrête pas là, il
+prétend que l'usage du pendule pour la mesure du temps, dont l'Italie et
+la Hollande se disputent l'invention, était connu des Arabes avant
+l'existence de Galilée et de Huighens, et il rapporte entre autres
+preuves, un passage des <i>Transactions philosophiques</i><a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a>
+<a href="#footnote343"><sup class="sml">343</sup></a>, qui
+l'affirme positivement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote341"
+name="footnote341"><b>Note 341: </b></a><a href="#footnotetag341">
+(retour) </a> Andrès, chap. 10. M. Langlès a démontré, dans une
+ <i>Notice sur l'origine de la Poudre à canon</i>, insérée dans le
+ <i>Magasin Encyclopédique</i>, 4e. année (1798), t. I., p. 333,
+ que les Maures d'Espagne connaissaient, dès le treizième
+ siècle, l'usage de la poudre pour lancer des pierres et des
+ boulets de fer, et qu'ils en faisaient usage dans leurs
+ guerres contre les Espagnols. M. Koch, dans son <i>Tableau des
+ Révolutions de l'Europe</i>, est de la même opinion, qu'il
+ appuie sur les mêmes faits, et pense que de l'Espagne cette
+ invention passa en France; t. II, p. 30 et 31. On sait que la
+ poudre ne fut connue en France qu'en 1338.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote342"
+name="footnote342"><b>Note 342: </b></a><a href="#footnotetag342">
+(retour) </a> Tom. IV, liv. II, c. <span class="sc">ii</span>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote343"
+name="footnote343"><b>Note 343: </b></a><a href="#footnotetag343">
+(retour) </a> Dans une lettre latine, écrite par le célèbre astronome
+ Édouard Bernard, en 1684. <i>Trans. phil.</i>, n°. 158.</blockquote>
+
+<p>Mais l'Europe leur eut des obligations plus évidentes et plus faciles à
+prouver. L'Italie et la France étaient alors égarées plutôt que
+conduites par une dialectique barbare, dont il faut avouer que les
+Arabes eux-mêmes augmentèrent les ténèbres par leurs obscurs
+commentaires sur les obscurités d'Aristote; mais elles reçurent d'eux,
+comme en dédommagement, Hippocrate, Dioscoride, Euclide, Ptolémée et
+d'autres lumières des sciences; elles apprirent à se diriger dans les
+observations astronomiques; à examiner et à décrire les productions de
+la nature; à en tirer les éléments de la matière médicale, et rouvrirent
+au charme des vers et des inventions poétiques, des oreilles endurcies
+par les cris de l'école, et par le bruit des armes.</p>
+
+<p>Il n'est pas inutile de remarquer que parmi tant de livres de sciences,
+traduits du grec par les Arabes, et qu'ils firent les premiers connaître
+aux peuples modernes, il ne s'en trouve, pour ainsi dire, aucun de
+littérature. Homère, lui-même, qui cependant fut traduit en syriaque,
+sous l'empire d'Haroun-al-Raschid, ne le fut, dit-on, jamais en arabe.
+On n'y fit passer ni Sophocle, ni Euripide, ni Sapho, ni Anacréon,
+malgré la passion des poëtes arabes pour les sujets d'amour; ni Hésiode,
+ni Aratus, malgré leur penchant à traiter les sujets didactiques; ni
+Isocrate, ni Démosthène; enfin aucun orateur, aucun historien, excepté
+Plutarque; aucun poëte, aucun auteur purement littéraire<a id="footnotetag344" name="footnotetag344"></a>
+<a href="#footnote344"><sup class="sml">344</sup></a>. Quelle
+que soit la cause de cette singularité<a id="footnotetag345" name="footnotetag345"></a>
+<a href="#footnote345"><sup class="sml">345</sup></a>, le résultat fut que leur
+littérature garda son caractère original, que ses beautés comme ses
+défauts lui appartinrent, et qu'au lieu d'avoir une littérature grecque
+en caractères arabes, comme on en avait eu une, ou à peu près en
+caractères latins, l'on eut, et l'on a encore, une littérature
+proprement et spécialement arabe.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote344"
+name="footnote344"><b>Note 344: </b></a><a href="#footnotetag344">
+(retour) </a> Andrès, <i>Orig. Progr.</i>, etc. <span class="sc">ii</span>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote345"
+name="footnote345"><b>Note 345: </b></a><a href="#footnotetag345">
+(retour) </a> Selon une observation de mon savant confrère, M.
+ Sylvestre de Sacy, recueillie et citée par M. Œlsner, dans
+ son Mémoire sur les effets de la religion de Mohammed,
+ couronné en 1809 à l'Institut, par la classe d'histoire et de
+ littérature ancienne, cette indifférence pour les poètes
+ grecs naissait, dans les Sarrazins, de l'horreur qu'ils
+ avaient pour l'idolâtrie; elle était telle, qu'ils n'osaient
+ pas même prononcer les noms des faux dieux. Voyez <i>Des Effets
+ de la Rel. de Moham.</i> Paris, 1810, p. 133. D'autres pensent,
+ et M. Langlès est notamment de cet avis, que l'horreur pour
+ l'idolâtrie n'ayant pas empêché les Musulmans de conserver
+ des documents sur la religion et les idoles des Arabes avant
+ Mahomet, ni d'étudier la religion des Hindous, leur ignorance
+ dans la mythologie grecque ne doit être attribuée qu'à
+ l'impossibilité où ils étaient de connaître les ouvrages
+ originaux. «Toutes les traductions arabes des ouvrages grecs
+ ont été faites sur de très-mauvaises versions syriaques. Les
+ textes ne sont pas moins défigurés que les noms propres. Il
+ n'existe peut-être pas un seul ouvrage traduit immédiatement
+ du grec en arabe. Toutes les traductions arabes que l'on
+ connaît semblent faites en dépit du sens commun, et ne
+ peuvent donner aucune idée des auteurs originaux». (<i>Note
+ manuscrite de M. Langlès</i>.)</blockquote>
+
+<p>Ils conservèrent aussi dans toute sa pureté le genre de leur musique,
+art dans lequel on prétend qu'ils excellèrent, et dont la théorie était
+chez eux fort compliquée, quoiqu'elle le fût moins que chez les Chinois.
+Leurs ouvrages sont remplis d'éloges de la musique et de ses merveilleux
+effets. Ils en attribuaient de très-puissants, non-seulement à la
+musique chantée, mais aux sons de quelques instruments, à certaines
+cordes instrumentales, comme à certaines inflexions de la voix. Ils
+raffinèrent beaucoup sur la musique; mais quoiqu'on ait tâché de nous
+faire connaître la manière dont ils la pratiquaient, c'est celui de
+leurs arts que nous connaissons le moins<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a>
+<a href="#footnote346"><sup class="sml">346</sup></a>.
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote346"
+name="footnote346"><b>Note 346: </b></a><a href="#footnotetag346">
+(retour) </a> On trouve un très-long chapitre sur la Musique arabe,
+ dans l'<i>Essai</i> de M. de La Borde, t. I., p. 175; il est de M.
+ Pigeon de Sainte-Paterne, alors interprète des langues
+ orientales, le même dont j'ai cité plus haut un Mémoire
+ manuscrit. Ce chapitre est peu utile pour ceux qui ne savent
+ pas l'arabe, et peu satisfaisant, dit-on, pour ceux qui le
+ savent. Casiri, t. I de sa Bibliothèque, donne les titres de
+ plusieurs ouvrages arabes sur la pratique et sur la théorie
+ de cet art.</blockquote>
+
+<p>C'est principalement par leurs fables ou romans, et par leur poésie,
+qu'ils ont influé sur le goût de la littérature moderne, comme ils ont
+influé par leurs traductions sur les sciences. Quelques discussions se
+sont élevées au sujet des romans. Saumaise leur en attribue l'invention.
+Huet la leur dispute, et veut qu'elle appartienne aux Anglais ou aux
+Français; et des auteurs français plus récents, ont exclusivement
+réclamé cet honneur pour la France. Quoiqu'il en soit de ce point de
+critique, sur lequel nous aurons occasion de revenir, on ne saurait nier
+que le goût des inventions fabuleuses ne fût très-ancien chez les
+Arabes, ni que la plupart des auteurs de romans, de contes et de
+nouvelles, ne leur aient emprunté un nombre infini de fictions et
+d'aventures. Quant à leur poésie, sans nous étendre autant que
+l'exigerait peut-être un sujet aussi riche, mais qui ne se présente à
+nous que comme accessoire, essayons du moins d'en donner une idée, et
+d'en tracer les principaux caractères.</p>
+
+<p>Il y en a un général et commun à toute la poésie orientale; et ce
+caractère, ou ce génie, est encore assez imparfaitement connu en Europe,
+où l'on en a un tout contraire. Nous prenons soin d'adoucir, de mitiger
+les expressions figurées; les Asiatiques s'étudient à leur donner plus
+d'audace et plus de témérité: nous exigeons que les métaphores aient une
+sorte de retenue, et qu'elles s'insinuent, pour ainsi dire, sans effort:
+ils aiment qu'elles se précipitent avec violence. Nous voulons qu'elles
+aient non seulement de l'éclat, mais de la facilité, de la grâce, et
+qu'elles ne soient pas tirées de trop loin: ils négligent les objets,
+les circonstances qui sont à la portée de tout le monde, et vont
+quelquefois prendre très-loin des images qu'ils entassent jusqu'à la
+satiété. Enfin les poètes européens recherchent surtout le naturel,
+l'agrément, la clarté; les poètes asiatiques, la grandeur, le luxe,
+l'exagération. Il s'ensuit que si l'on compare avec des poésies arabes
+ou persannes, les poésies les plus sublimes de notre Europe, des yeux
+européens voient les premières gonflées, gigantesques et presque folles,
+tandis qu'à des yeux orientaux, les secondes semblent couler terre à
+terre, timides et presque rampantes<a id="footnotetag347" name="footnotetag347"></a>
+<a href="#footnote347"><sup class="sml">347</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote347"
+name="footnote347"><b>Note 347: </b></a><a href="#footnotetag347">
+(retour) </a> Williams Jones, <i>Poëseos Asiaticœ Comment.</i>, cap. <span class="sc">i</span>,
+ éd. de Leipsick, 1777, p. 2.</blockquote>
+
+<p>Le monument le plus ancien qui existe de la poésie des Indiens, qui sont
+eux-mêmes les plus anciens peuples de l'Asie, est celui dont j'ai déjà
+parlé, et qui est principalement connu en Europe sous le nom de Fables
+de Bidpay. Il n'y a point d'ouvrage qui ait éprouvé plus de
+vicissitudes. Je dois les rappeler ici, quoiqu'elles soient assez
+connues. Bidpay était, dit-on, un brachmane, ami de Dabychelim, roi de
+l'Inde, successeur de ce Porus, qui fut vaincu par Alexandre. Il composa
+ce livre pour diriger le roi, son ami, dans le chemin de la sagesse. Le
+livre resta caché dans la famille des descendants de ce roi, pendant
+plusieurs générations; mais enfin la renommée s'en répandit dans tout
+l'Orient. Le fameux roi de Perse Khosrou Nouchirwan, ou Cosroës, voulut
+le connaître; il chargea son médecin Busurviah de faire un voyage dans
+l'Inde, pour s'en procurer une copie à tout prix. Busurviah n'y réussit
+qu'après plusieurs années de séjour. Il le traduisit aussitôt en pehlvy,
+qui était l'ancienne langue persanne, et vint le présenter à Khosrou,
+qui le combla de dignités et de récompenses. Après la mort de ce
+monarque, l'ouvrage fut conservé d'abord dans sa famille, d'où il se
+répandit ensuite dans la Perse, et de là chez les Arabes. Le second
+calife Abasside, Aboujafar, le fit traduire du pehlvy, et sur cette
+version arabe, il en fut fait une autre en persan moderne, puis une
+seconde, et enfin une troisième. Il fut aussi traduit en langue turque,
+et l'a été dans presque toutes les langues de l'Europe. C'est dans ces
+traductions successives qu'il a pris la parure poétique et les ornements
+merveilleux dont il est embelli. Dans la première version arabe, qui est
+exacte et littérale, on dit qu'il manque absolument de couleur et de
+poésie. Cela tient sans doute à son extrême antiquité; car l'on assure
+qu'elle remonte beaucoup plus haut que Bidpay; que ce nom même est
+supposé, et que tout le fond de l'ouvrage appartient à l'ancien
+brachmane, <i>Vichmou-Sarma</i>, qui, dans son livre intitulé <i>Hitopadès</i>,
+conçut le premier l'idée de faire donner aux hommes, par des bêtes, des
+préceptes qu'ils n'auraient pas écoutés de la bouche de leurs
+semblables<a id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a>
+<a href="#footnote348"><sup class="sml">348</sup></a>. Ce livre existe: il a été traduit en anglais; et une
+partie l'a aussi été dans notre langue, par M. Langlès. On y reconnaît
+le premier type des fables attribuées à Bidpay, à Lokman et à Esope.
+C'est sans doute dans ces fictions antiques et ingénieuses, que nos
+vieux auteurs du treizième siècle avaient pris le sujet de leur roman du
+Renard,<a id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a>
+<a href="#footnote349"><sup class="sml">349</sup></a>, roman mis en vers allemands par le célèbre Goëthe, traduit
+depuis de l'allemand en français, et publié comme si l'original eût été
+une production germanique; c'est là aussi sans doute que le célèbre
+Casti avait puisé la première idée de son poëme ou de sa satyre
+politique, intitulée: <i>Les animaux parlants</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote348"
+name="footnote348"><b>Note 348: </b></a><a href="#footnotetag348">
+(retour) </a> M. Langlès, Fables et Contes Indiens, nouvellement
+ traduits, 1790; Disc. prél.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote349"
+name="footnote349"><b>Note 349: </b></a><a href="#footnotetag349">
+(retour) </a> Voyez <i>Fabliaux</i> traduits par le grand Daussy, t. I,
+ éd. in-8°., p. 393.</blockquote>
+
+<p>Les Indiens Musulmans, ou modernes, qu'il faut bien distinguer des
+Hindous, habitants autochtones de l'Inde, ont tout écrit en langue
+persanne depuis la dynastie des Mogols, établie par les descendants de
+Timour<a id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a>
+<a href="#footnote350"><sup class="sml">350</sup></a>; ainsi l'on ne doit point séparer leur poésie de la poésie
+des Persans, celui peut-être de tous les peuples, à l'exception des
+Arabes, qui a le plus cultivé cet art. Les Arabes et les Persans ont eu
+un si grand nombre de poètes, que la vie d'un homme ne suffirait pas, à
+ce qu'on assure, pour parcourir tous leurs ouvrages.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote350"
+name="footnote350"><b>Note 350: </b></a><a href="#footnotetag350">
+(retour) </a> William Jones, <i>ub. supr.</i>, p. 8.</blockquote>
+
+<p>Le climat habité par ces deux peuples, paraît avoir eu la plus grande
+influence sur le caractère de leur poésie. Il est impossible que les
+images les plus agréables ne s'offrent pas abondamment à des poètes qui
+passent leur vie dans des champs, des bois, des jardins délicieux, qui
+se livrent tout entiers aux voluptés et à l'amour, qui habitent des
+contrées où l'éclat et la sérénité du ciel sont rarement obscurcis par
+des nuages, où la nature comblée, pour ainsi dire, d'une surabondance de
+fleurs et de fruits, n'étale que luxe et jouissances; où enfin, comme le
+dit un ancien poète latin, on voit de toutes parts les moissons offrir
+leurs richesses, les arbres fleurir, les sources jaillir, les prés se
+revêtir d'herbes et de fleurs<a id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a>
+<a href="#footnote351"><sup class="sml">351</sup></a>. La plupart des ornements de la
+poésie se tirent des images prises dans les choses naturelles; or, la
+plus grande partie de la Perse et toute cette Arabie qui reçut des
+anciens le surnom d'Heureuse, sont les régions du monde les plus
+fertiles, les plus riantes, les plus fécondes en toutes sortes de
+délices. L'Arabie qu'on appelle Déserte est, au contraire, remplie
+d'objets d'où l'on peut tirer les images de crainte et de terreur, et
+qui n'en sont que plus propres à inspirer le sublime. Aussi voit-on
+souvent dans les poëmes des anciens Arabes, des héros marchant à travers
+des routes escarpées, des cavernes formées de rocs hérissés, suspendus,
+énormes, et remplis de ténèbres épaisses qui ne se dissipent
+jamais<a id="footnotetag352" name="footnotetag352"></a>
+<a href="#footnote352"><sup class="sml">352</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote351"
+name="footnote351"><b>Note 351: </b></a><a href="#footnotetag351">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Segetes largiri fruges, florere omnia,<br>
+ Fontes scatere, herbis prata convestirier</i>;
+</div></div>
+
+<p> passage d'Ennius cité par Cicéron, <i>Tuscul. Quœstion.</i>, lib.
+ I. William Jones, <i>ub. supr.</i>, p. 4.</p>
+</blockquote>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote352"
+name="footnote352"><b>Note 352: </b></a><a href="#footnotetag352">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20"> <i>Viâ altâ atque arduâ</i></p>
+<p><i>Per speluncas saxis structas, asperis, pendentibus,</i></p>
+<p><i>Maximis, ubi rigida constat crassa Caligo</i>;</p>
+</div></div>
+<p> autre passage du même poète, cité <i>ibid.</i></p>
+
+</blockquote>
+
+<p>C'est à ces propriétés de la nature qui les environne, et à leur manière
+de vivre, que les Arabes et les Persans durent, selon le célèbre
+orientaliste William Jones<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a>
+<a href="#footnote353"><sup class="sml">353</sup></a>, cette profusion d'images et de figures,
+dont ils sont si prodigues, et c'est pour les mêmes causes qu'ils
+cultivèrent avec tant d'ardeur la poésie, qui se nourrit surtout de
+figures et d'images.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote353"
+name="footnote353"><b>Note 353: </b></a><a href="#footnotetag353">
+(retour) </a> <i>Ub. supr.</i>, p. 4 et 5.</blockquote>
+
+<p>Les Persans emploient, pour signifier l'art des vers, une expression
+figurée très-belle dans leur langue, et qui veut dire <i>former un fil de
+perles</i>. Leur goût pour cet art est très-ancien; mais ils n'en ont
+conservé aucun monument antérieur au septième siècle. Quand ils furent
+conquis par les Arabes, les mœurs, les usages, les lois, la religion,
+tout fut modifié et réglé par les vainqueurs: quant aux sciences et aux
+lettres, tout fut d'abord détruit, et ne put renaître que quand les
+Arabes en donnèrent le signal dans tout leur vaste Empire. L'écriture
+antique et indigène fut elle-même changée en caractères arabes, et
+beaucoup de mots arabes furent introduits dans la langue. Aucun des
+livres qui existent en langue persanne ne doit donc être rapporté à un
+temps antérieur à cette époque, si l'on en excepte cependant un petit
+nombre d'ouvrages, écrits dans l'ancienne langue appelée pehlvi, et
+attribués aux anciens mages, tels que Zend-Avesta<a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a>
+<a href="#footnote354"><sup class="sml">354</sup></a> et le <i>Sadder</i>,
+qui contiennent les dogmes et les préceptes de l'antique religion des
+Guèbres, et dont quelques-uns de nos savants ont, presque avec aussi peu
+de succès que les savants du pays même, tâché d'éclaircir les épaisses
+ténèbres. La poésie persanne, telle qu'elle existe, n'a donc d'autre
+origine que la poésie arabe. Les principes de l'art métrique y sont les
+mêmes, et il y a presque autant de ressemblances dans le génie des
+poètes que dans les genres de poésie et dans la mesure des vers<a id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a>
+<a href="#footnote355"><sup class="sml">355</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote354"
+name="footnote354"><b>Note 354: </b></a><a href="#footnotetag354">
+(retour) </a> Rezwiisky, <i>Specimen poës. persicœ</i>, révoque en doute
+ leur haute antiquité: <i>Paucis monumentis exceptis, iisque
+ dubiis, quœ in antiquo idiomate</i> pehlvi <i>dicto scripta, et à
+ residuis adhuc ignicolis servata doctorum nonnulli è tenebris
+ in lucem vucare sunt conati</i>. In proœmio, p. <span class="sc">ii</span>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote355"
+name="footnote355"><b>Note 355: </b></a><a href="#footnotetag355">
+(retour) </a> Rezwiisky, <i>loc. cit.</i></blockquote>
+
+<p>Mais avec ces rapports communs, ils ont aussi des différences. Il en
+existe surtout dans les deux langues. La langue arabe est expressive,
+forte et sonore; la persanne, remplie de douceur et d'harmonie<a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a>
+<a href="#footnote356"><sup class="sml">356</sup></a>.
+Joignant à sa propre richesse les mots qu'elle a reçus de la langue
+arabe, elle a sur celle-ci l'avantage des mots composés, auxquels les
+Arabes sont si contraires, qu'ils emploient pour les éviter de longues
+circonlocutions. Les lois de la rime leur sont communes, mais dans les
+deux langues, la quantité des rimes est si abondante, qu'elle gêne peu
+le poète, et ne fait que donner un utile aiguillon à son génie. C'est
+pour cela qu'ils excellent plus qu'aucune autre nation, et peut-être
+être plus que les Italiens eux-mêmes, à faire des vers impromptus.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote356"
+name="footnote356"><b>Note 356: </b></a><a href="#footnotetag356">
+(retour) </a> William Jones, Traité <i>sur la poésie orientale</i>, à la
+ suite de son histoire de Nadir-Shah, écrite en français, et
+ publiée Londres en 1770, in-4°.</blockquote>
+
+<p>Mais voici une contradiction assez forte entre les Orientalistes. Les
+uns vantent cette facilité des compositions poétiques et en citent des
+exemples; les autres expliquent les règles de la poésie arabe de manière
+à y faire voir les plus grandes difficultés<a id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a>
+<a href="#footnote357"><sup class="sml">357</sup></a>. On peut les accorder,
+en disant que dans les poésies soutenues et faites à loisir, les poètes
+suivent toutes ces règles; mais que dans les impromptus, à l'exception
+de la rime, il s'en dispensent. En effet, le vers arabe est composé de
+pieds d'une mesure et d'un nombre déterminés<a id="footnotetag358" name="footnotetag358"></a>
+<a href="#footnote358"><sup class="sml">358</sup></a>. Il a cette
+ressemblance avec l'ancienne poésie des Grecs et des Latins, et cette
+supériorité sur la versification moderne, dont il ne se rapproche que
+par la rime, ou plutôt qui l'a empruntée de lui. Elle a chez les Arabes
+des difficultés particulières. On exige à la fin de leurs vers la
+consonnance de plusieurs syllabes, et quelquefois même de cinq. De plus,
+dans certains poëmes, composés d'un assez grand nombre de distiques, la
+rime doit être constamment la même. Quant aux pieds et aux mesures, ils
+admettent vingt-cinq combinaisons diverses de pieds, tant simples que
+composés, dont ils forment jusqu'à seize différentes espèces de
+vers<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a>
+<a href="#footnote359"><sup class="sml">359</sup></a>. Ce ne sont pas là des entraves dont on puisse se jouer dans
+des poésies improvisées; mais si elles sont pénibles pour le poëte, il
+faut avouer qu'elles doivent produire, pour des oreilles exercées à les
+sentir, beaucoup d'harmonie et de variété.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote357"
+name="footnote357"><b>Note 357: </b></a><a href="#footnotetag357">
+(retour) </a> Rezwiisky, <i>Specim. poës. pers.</i>, et William Jones
+ lui-même, <i>Poëseos Asiaticœ Comment.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote358"
+name="footnote358"><b>Note 358: </b></a><a href="#footnotetag358">
+(retour) </a> Rezwiisky, <i>ub supr.</i>, p. 43.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote359"
+name="footnote359"><b>Note 359: </b></a><a href="#footnotetag359">
+(retour) </a> Will. Jones, <i>Poës. Asiat. Com.</i>, c. 2.</blockquote>
+
+<p>De toutes ces sortes de vers, ils forment des poëmes de plusieurs
+espèces. La <i>Casside</i> est une des plus anciennes. C'est une espèce
+d'idylle ou d'élégie; mais dans l'acception étendue que les anciens
+donnaient à ces deux titres, et qui peut, en quelque façon, convenir à
+toutes sortes de sujets. Les deux premiers vers riment ensemble, et
+ensuite, dans tout le cours du poëme, la même rime revient à chaque
+second vers. On n'a point d'égard au premier, qui n'est regardé que
+comme un hémistiche. Le poëme ne doit pas avoir plus de cent distiques,
+ni moins de vingt. L'amour en est le sujet le plus ordinaire. La vie
+nomade et guerrière des Arabes, les obligeait à des déplacements
+continuels: aussi, la plupart des cassides commencent par les regrets
+d'un amant séparé de sa maîtresse. Ses amis essayent de le consoler,
+mais il repousse leurs secours. Il décrit la beauté de celle qu'il aime.
+Il ira la visiter dans la nouvelle demeure de sa tribu, dût-il en
+trouver les passages défendus par des lions ou gardés par des guerriers
+jaloux. Alors il amène ordinairement la description de son chameau ou de
+son cheval; et ce n'est qu'après tout cet exorde qu'il en vient à son
+principal objet. Les sept poëmes suspendus au temple de la Mecque sont
+presque tous de ce genre. On vante surtout celui qui commence ainsi:
+«Demeurons, donnons quelques larmes au souvenir du séjour de notre
+bien-aimée dans les vallées sablonneuses qui sont entre Dahul et
+Houmel». Le dessin en est absolument conforme à celui que je viens de
+tracer. On y trouve cette jolie comparaison: «Quand ces deux jeunes
+filles se levèrent, elles répandirent une agréable odeur, comme le
+zéphir lorsqu'il apporte le parfum des fleurs de l'Inde<a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a>
+<a href="#footnote360"><sup class="sml">360</sup></a>». Le poëte
+trouve le moyen d'amener le récit d'une aventure galante de sa jeunesse,
+qu'il décrit avec toute la vivacité et tous les ornements de la langue
+arabe. Parmi les autres descriptions, celles de son passage à travers un
+désert, de son cheval, de sa chasse, d'un orage, sont d'une beauté que
+les Orientaux ne se lassent point d'admirer.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote360"
+name="footnote360"><b>Note 360: </b></a><a href="#footnotetag360">
+(retour) </a> Will. Jones, <i>ub. supr.</i>, c. 3, p. 75.</blockquote>
+
+<p>La Ghazèle est une espèce d'ode amoureuse ou galante, semée d'images et
+de pensées fleuries. Le sujet en est ordinairement enjoué. Il respire,
+en quelque sorte, les parfums et le vin. Les maximes qu'on y professe
+sont celles d'une volupté philosophique. Elle conclut de la brièveté de
+la vie que nous ne devons en laisser échapper aucune fleur, sans la
+connaître et sans en jouir<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a>
+<a href="#footnote361"><sup class="sml">361</sup></a>. C'est, comme on voit, précisément le
+genre de l'ode anacréontique, et quoiqu'on assure qu'Anacréon n'a jamais
+été traduit en arabe ni en persan, il est probable que les premiers
+poëtes persans ou arabes qui donnèrent ce caractère à la ghazèle,
+avaient eu quelque connaissance des poésies du vieillard de Théos.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote361"
+name="footnote361"><b>Note 361: </b></a><a href="#footnotetag361">
+(retour) </a> John Nott. select odes from the Persian poet Hafiz,
+ etc. London, 1787.</blockquote>
+
+<p>La mesure des vers et la disposition des rimes sont absolument les
+mêmes<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a>
+<a href="#footnote362"><sup class="sml">362</sup></a> dans la ghazèle que dans la casside; mais la première ne doit
+pas s'étendre au-delà de treize distiques. Le désordre est tellement de
+sa nature, que chacun de ces distiques doit renfermer un sens entier, et
+n'a presque jamais aucun rapport avec ceux qui précèdent et qui suivent.
+Il est probable<a id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a>
+<a href="#footnote363"><sup class="sml">363</sup></a> que ce désordre est venu de ce que ce genre de
+poésie étant ordinairement né parmi la joie et la bonne chère, le génie
+du poëte, échauffé par le vin, saisissait tout à coup chaque image qui
+s'offrait à lui, la quittait pour une autre, et celle-ci pour une autre
+encore, sans garder aucun ordre entre elles. Il est encore du caractère
+particulier de ce poëme qu'au dernier distique le poëte s'adresse la
+parole à lui-même, en s'appelant par son nom. Il tâche de mettre dans
+cette apostrophe une finesse et une élégance particulières. Ce peut
+avoir été le premier modèle de l'envoi qui terminait toutes les chansons
+provençales, et d'où les Italiens ont pris l'usage de terminer leurs
+odes, ou <i>canzoni</i>, par une apostrophe adressée à l'ode elle-même, comme
+ils le font presque toujours. Le sonnet est un autre emprunt que les
+Provençaux, et ensuite les Italiens ont fait, dit-on, à ce genre de
+poésie. Souvent la ghazèle, et même la casside, n'ont que quatorze vers,
+et c'est là ce qui a pu donner l'idée du sonnet. Nous verrons plus
+clairement ailleurs son origine: observons seulement ici que les
+quatorze vers du sonnet sont partagés en deux quatrains et deux tercets,
+tandis que ceux de l'ode arabe procèdent toujours par distiques; or,
+c'est plutôt l'arrangement des vers qui caractérise un genre de poésie
+que leur nombre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote362"
+name="footnote362"><b>Note 362: </b></a><a href="#footnotetag362">
+(retour) </a> <i>Specimen poës. pers.</i>, p. 45.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote363"
+name="footnote363"><b>Note 363: </b></a><a href="#footnotetag363">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 46.</blockquote>
+
+<p>La ghazèle appartient plus aux Persans qu'aux Arabes; ils l'ont cultivée
+avec une sorte de prédilection, tandis que les Arabes, plus graves et
+plus portés à la mélancolie, lui ont préféré la casside. On appelle
+<i>Divan</i>, une collection nombreuse de ghazèles, différentes par la
+terminaison ou la rime. Le divan est parfait lorsque le poëte a
+régulièrement suivi, dans les rimes de ses ghazèles, toutes les lettres
+de l'alphabet. Le divan d'Hafiz, le plus célèbre des poëtes persans dans
+ce genre, contient près de 600 ghazèles<a id="footnotetag364" name="footnotetag364"></a>
+<a href="#footnote364"><sup class="sml">364</sup></a>. Les ghazèles de chacune
+des divisions de ce divan ont tous leurs vers terminés par la même
+lettre; et la série de toutes ces divisions forme l'alphabet entier.
+Presque tous les poëtes italiens ont eu aussi l'ambition de former leur
+divan, qu'ils nomment <i>canzonière</i>, mais ils se sont épargné la
+contrainte et l'espèce de ridicule de cette tâche alphabétique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote364"
+name="footnote364"><b>Note 364: </b></a><a href="#footnotetag364">
+(retour) </a> <i>Carmina Haphyzi in unum volumen seu Divanum Collecta
+ ghazelas 569 circiter comprehendunt variis temporibus
+ compositas</i>, etc. Rezwiisky, <i>de Dicano et Ghazelâ</i>, ub. sup.
+ p. 47.</blockquote>
+
+<p>Les poésies amoureuses des Arabes ont en général moins de mollesse, un
+caractère moins efféminé que celles des Persans. Des images guerrières
+s'y mêlent souvent aux sentiments d'amour et aux idées de galanterie, et
+quelquefois avec plus de bizarrerie que de goût, comme dans ces
+vers<a id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a>
+<a href="#footnote365"><sup class="sml">365</sup></a>: «Je me souvenais de toi, quand les lances ennemies et les
+glaives de l'Inde buvaient mon sang; je souhaitais ardemment de baiser
+les épées meurtrières, parce qu'elles brillaient, comme les dents
+éclatent quand tu souris». Voici un morceau d'un meilleur goût, et qui
+se rapproche davantage de la poésie d'Anacréon et d'Hafiz. C'est une de
+ces pièces en quatorze vers, que l'on veut qui aient servi de premier
+modèle au sonnet; et il y a peu de sonnets meilleurs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote365"
+name="footnote365"><b>Note 365: </b></a><a href="#footnotetag365">
+(retour) </a> William Jones, <i>Poës. Asiat. Comment.</i>, p. 295.</blockquote>
+
+<p>«Les banquets, l'ivresse, la marche ferme et légère d'un chameau
+vigoureux, sur lequel s'appuie péniblement son maître blessé par l'Amour
+en traversant une étroite vallée;</p>
+
+<p>«De jeunes filles d'une blancheur éclatante, marchant avec délicatesse,
+semblables à des statues d'ivoire, couvertes de voiles de soie brodés
+d'or, et gardées soigneusement;</p>
+
+<p>«L'abondance, la tranquille sécurité, et le son des lyres plaintives,
+sont les vraies douceurs de la vie;</p>
+
+<p>«Car l'homme est l'esclave de la fortune, et la fortune est changeante.
+Les choses heureuses et contraires, la richesse et la pauvreté sont
+égales, et tout homme vivant se doit à la mort»<a id="footnotetag366" name="footnotetag366"></a>
+<a href="#footnote366"><sup class="sml">366</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote366"
+name="footnote366"><b>Note 366: </b></a><a href="#footnotetag366">
+(retour) </a> William Jones, <i>ibid.</i>, p. 304.</blockquote>
+
+<p>La comparaison de ces jeunes filles avec des statues d'ivoire est un
+trait plein de délicatesse et de grâce. La comparaison ou similitude est
+la figure favorite des Arabes; mais ils les tirent plus souvent des
+objets de la Nature que de ceux de l'art. Leurs habitudes et leurs mœurs
+expliquent cette préférence. En faisant le portrait de leurs belles, ils
+comparent leurs boucles de cheveux à l'hyacinthe; leurs joues à la rose,
+leurs yeux, ou pour la couleur, aux violettes, ou pour l'aimable
+langueur, aux narcisses; leurs dents aux perles; leur sein aux pommes;
+leurs baisers au miel et au vin; leurs lèvres aux rubis; leur taille au
+cyprès; leur marche aux mouvements du cyprès agité par le vent; leur
+visage au soleil; leurs cheveux noirs à la nuit; leur front à l'aurore;
+elles-mêmes enfin aux chevreaux ou aux petits du chevreuil<a id="footnotetag367" name="footnotetag367"></a>
+<a href="#footnote367"><sup class="sml">367</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote367"
+name="footnote367"><b>Note 367: </b></a><a href="#footnotetag367">
+(retour) </a> <i>Id. ibid.</i>, p. 148.</blockquote>
+
+<p>Les meilleurs poëtes arabes se plaisent à décrire les productions de la
+nature, et surtout les fleurs et les fruits; et de même qu'ils les
+emploient dans leurs comparaisons pour servir de parure à la beauté, de
+même ils se servent de la beauté humaine pour embellir, par des
+comparaisons, les fleurs ou les fruits qu'ils décrivent. «Ce fruit, dit
+l'un d'eux, est d'un côté blanc comme le lys; de l'autre, aussi vermeil
+que la pêche ou que l'anémone, comme si l'amour avait réuni la joue
+d'une jeune fille à celle de son amant»<a id="footnotetag368" name="footnotetag368"></a>
+<a href="#footnote368"><sup class="sml">368</sup></a>. Un autre compare la
+narcisse qui vient d'éclore aux dents blanches d'une jeune fille qui
+mord une pomme d'Arménie<a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a>
+<a href="#footnote369"><sup class="sml">369</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote368"
+name="footnote368"><b>Note 368: </b></a><a href="#footnotetag368">
+(retour) </a> William Jones, <i>ibid.</i> p. 156.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote369"
+name="footnote369"><b>Note 369: </b></a><a href="#footnotetag369">
+(retour) </a> <i>Id. ibid.</i>, p. 161.</blockquote>
+
+<p>Dans le genre héroïque, leurs comparaisons ont quelquefois la force et
+la grandeur de celles d'Homère. Ils disent d'une troupe de guerriers:
+«Ils se précipitent comme un torrent rapide quand la nue ténébreuse, et
+tombant avec violence, a gonflé ses eaux»<a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a>
+<a href="#footnote370"><sup class="sml">370</sup></a>. Ils disent à un général
+marchant à la tête de ses troupes: «Ton armée agitait autour de toi ses
+deux ailes, comme un aigle noir qui prend son vol»<a id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a>
+<a href="#footnote371"><sup class="sml">371</sup></a>. Un guerrier
+s'avance comme un éléphant farouche; il s'élance comme un lion au milieu
+d'un troupeau. Enfin, dans ces moments terribles où Homère entasse
+comparaisons sur comparaisons pour mieux exprimer l'ardeur et le
+désordre des combats, il n'a rien de plus chaud ni de plus animé que ce
+tableau de Ferdoussy représentant un héros dans la mêlée. «Tantôt il se
+courbe sur son coursier; tantôt, s'élevant comme une montagne, il frappe
+de sa lance ou de son épée dure comme le diamant; tantôt il s'avance
+comme le nuage qui verse la pluie. Vous diriez: est-ce le ciel, ou le
+jour, ou l'éclair, ou le torrent des eaux printannières? Vous diriez:
+c'est un arbre chargé de fer; il agite ses deux bras comme les ruisseaux
+du platane»<a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a>
+<a href="#footnote372"><sup class="sml">372</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote370"
+name="footnote370"><b>Note 370: </b></a><a href="#footnotetag370">
+(retour) </a> <i>Id. ibid.</i>, p. 151.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote371"
+name="footnote371"><b>Note 371: </b></a><a href="#footnotetag371">
+(retour) </a> <i>Id. ibid.</i>, p. 152.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote372"
+name="footnote372"><b>Note 372: </b></a><a href="#footnotetag372">
+(retour) </a> William Jones, <i>ibid.</i> p. 154.</blockquote>
+
+<p>Ils ne sont pas moins féconds en métaphores, ou plutôt ils parlent
+presque toujours métaphoriquement: tout ce qui vient d'un objet est chez
+eux son fils ou sa fille; tout ce qui produit une chose est son père ou
+sa mère: les choses liées ou semblables entre elles sont frères ou
+sœurs. Un poëte appelle le chant des colombes <i>le fils de la tristesse</i>;
+les mots sont <i>les fils de la bouche</i>; les larmes, <i>les filles des
+jeux</i>; l'eau est <i>la fille des nuages</i>; le vin, <i>le fils des grappes</i>;
+et l'hymen du fils des grappes avec la fille des nuages n'est que du vin
+trempé d'eau. Ils disent <i>l'odeur et le doux parfum</i> de la victoire; ils
+font un fréquent et singulier usage des verbes <i>verser</i> et <i>puiser</i>; ils
+osent dire: «L'échanson de la mort s'approcha d'eux avec la coupe du
+trépas: il en arrosa le jardin de leur vie, et ils furent
+anéantis»<a id="footnotetag373" name="footnotetag373"></a>
+<a href="#footnote373"><sup class="sml">373</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote373"
+name="footnote373"><b>Note 373: </b></a><a href="#footnotetag373">
+(retour) </a> William Jones, <i>ibid.</i>, cap. 6, p. 138.</blockquote>
+
+<p>Presque toutes les autres figures de pensées et de mots sont connues des
+Arabes. Leur langue se prête singulièrement à ces dernières. Celle qui
+consiste à prendre le même mot dans deux acceptions différentes, ou à
+faire jouer ensemble deux mots presque semblables, revient
+très-fréquemment dans leurs vers; mais cette figure, ou plutôt ce jeu de
+mots, disparaît dans les traductions. Parmi les figures de pensées, la
+prosopopée est une de celles qu'ils emploient le plus heureusement et le
+plus souvent. Ils lui donnent une vivacité merveilleuse, et une grâce
+presque magique<a id="footnotetag374" name="footnotetag374"></a>
+<a href="#footnote374"><sup class="sml">374</sup></a>. Chez eux, tout est vivant et animé. Les fleurs,
+les oiseaux, les arbres parlent; les qualités abstraites, la beauté, la
+justice, la gaîté, la tristesse, sont personnifiées; les prés rient; les
+forêts chantent; le ciel se réjouit; la rose charge le zéphyr de
+messages pour le rossignol; le rossignol décrit les beautés de la rose;
+les amours de rose et du rossignol forment une mythologie charmante qui
+revient à chaque instant dans leurs vers; la Nature entière est comme un
+théâtre où il n'y a plus rien d'inanimé, de muet ni d'insensible.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote374"
+name="footnote374"><b>Note 374: </b></a><a href="#footnotetag374">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i>, cap. 8, p. 168.</blockquote>
+
+<p>On a vu, par quelques citations, qu'ils connaissent la poésie héroïque.
+Il n'ont point cependant de véritables épopées. Leurs poëmes héroïques
+ne sont que des histoires écrites en vers élégants, et ornées de toutes
+les couleurs de la poésie: telle est surtout leur grande histoire, ou,
+si l'on veut, leur poëme en prose dont Timour ou Tamerlan est le héros,
+et dont on vante les riches images, les narrations, les descriptions,
+les sentiments élevés, les figures hardies, les peintures de mœurs et
+l'inépuisable variété<a id="footnotetag375" name="footnotetag375"></a>
+<a href="#footnote375"><sup class="sml">375</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote375"
+name="footnote375"><b>Note 375: </b></a><a href="#footnotetag375">
+(retour) </a> William Jones, <i>ibid.</i>, donne l'analyse de ce poëme,
+ chap. 12, p. 238.</blockquote>
+
+<p>Les Persans et les Turcs ont un nombre infini de ces poëmes sur les
+exploits et les aventures de leurs plus fameux guerriers; mais les
+fables extravagantes dont ils sont remplis, les font plutôt considérer
+comme des romans et des contes que comme des poëmes héroïques<a id="footnotetag376" name="footnotetag376"></a>
+<a href="#footnote376"><sup class="sml">376</sup></a>. On
+en excepte cependant les ouvrages du persan Ferdoussy, qui contiennent
+l'histoire de Perse, dans une suite de très-beaux poëmes. William Jones,
+sans vouloir le comparer à Homère, avec lequel nous venons de voir,
+cependant, qu'il a des traits de ressemblance, trouve de commun entre
+eux et le génie créateur et l'originalité. Ils puisèrent tous deux,
+dit-il, leurs images dans la nature elle-même; ils ne les ont pas
+saisies par imitation, par reflet; ils n'ont pas peint, comme les poëtes
+modernes, la ressemblance de la ressemblance. Au reste, les fées, les
+génies, les griffons-fées forment le merveilleux de ces poëmes, d'où il
+est évident qu'ils ont passé dans les nôtres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote376"
+name="footnote376"><b>Note 376: </b></a><a href="#footnotetag376">
+(retour) </a> Le même, dans son Traité <i>de la Poésie orientale</i>, à la
+ suite de l'histoire de Nadir-Shah.</blockquote>
+
+<p>Les Arabes ont un genre ou la teinte habituelle de leur imagination les
+rend très-propres à réussir; c'est la poésie funèbre. Ils y célèbrent
+par des distiques ou d'autres petits poëmes, les personnes qui leur
+étaient chères, ou les personnages célèbres. D'Herbelot rapporte
+celui-ci<a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a>
+<a href="#footnote377"><sup class="sml">377</sup></a>: «Mes amis me disaient: Si tu allais, pour te soulager,
+visiter le tombeau de ton ami. Je répondis: A-t-elle donc un autre
+tombeau que mon cœur»?</p>
+
+<p>J'en ajouterai un autre d'un genre tout différent, et tout-à-fait
+extraordinaire, c'est l'épitaphe du libéral et vaillant Maâni<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a>
+<a href="#footnote378"><sup class="sml">378</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote377"
+name="footnote377"><b>Note 377: </b></a><a href="#footnotetag377">
+(retour) </a> Bibl. orient., citée par William Jones, <i>Poës. Asiat.
+ Comment.</i>, ch. 13, p. 258.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote378"
+name="footnote378"><b>Note 378: </b></a><a href="#footnotetag378">
+(retour) </a> William Jones, <i>ibid.</i>, p. 261.</blockquote>
+
+<p>«Approchez, mes amis, approchez de Maâni, et dites à son tombeau: Que
+les nuages du matin t'arrosent de pluies continuelles!</p>
+
+<p>«O tombeau de Maâni! toi qui n'étais qu'une fosse creusée dans la terre,
+tu es maintenant le lit de la bienfaisance. O tombeau de Maâni! comment
+as-tu pu contenir la libéralité qui remplissait la terre et les mers?
+Que dis-je, tu as reçu la libéralité, mais morte: si elle eût été
+vivante, tu aurais été si étroit que tu te serais brisé.</p>
+
+<p>«Il existait un jeune homme, que sa générosité fait vivre encore après
+sa mort, comme la prairie, quand un ruisseau l'a parcourue, reverdit
+avec plus d'éclat.</p>
+
+<p>«Mais à la mort de Maâni, la libéralité est morte, et le faîte de la
+noblesse d'âme est abattu».</p>
+
+<p>Je cite de pareilles singularités, non certes comme des objets
+d'imitation, mais pour que nous sachions dans la suite à qui attribuer
+ce faux goût, si contraire à la nature, que les anciens ne connurent
+jamais, et qui a si long-temps infecté le style moderne.</p>
+
+<p>La poésie morale des Arabes est célèbre, ainsi que leur esprit
+naturellement sentencieux. Ils ont un grand nombre de vers qui
+renferment des pensées qu'ils aiment à citer à tout propos; et ils ne
+s'y livrent pas moins que dans les autres genres aux écarts de
+l'imagination et aux bizarreries du style. «Le cours de cette vie, dit
+un poëte, ressemble à une mer profonde, remplie de crocodiles; qu'ils
+sont tranquilles, les hommes assez sages pour demeurer sur le bord<a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a>
+<a href="#footnote379"><sup class="sml">379</sup></a>!
+La vie humaine, dit un autre, n'est qu'une ivresse; ce qu'elle a
+d'agréable s'évapore promptement, et la crapule reste»<a id="footnotetag380" name="footnotetag380"></a>
+<a href="#footnote380"><sup class="sml">380</sup></a>. Quelquefois
+ce ne sont que des espèces de proverbes, quelquefois ils ont plus
+d'étendue, et ce sont de petits poëmes remplis d'esprit, d'images,
+d'oppositions inattendues. Le génie des Persans diffère encore ici de
+celui des Arabes. On connaît assez les belles fables de Sadi, et son
+<i>Gulistan</i> ou Jardin des roses, où il les a en effet semées comme des
+fleurs. Il est le premier des poëtes dans ce genre, mais il n'est pas le
+seul, et les muses persannes ne sont pas moins fertiles en leçons de
+sagesse que de plaisir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote379"
+name="footnote379"><b>Note 379: </b></a><a href="#footnotetag379">
+(retour) </a> William Jones, <i>ibid.</i>, cap. 15, p. 276.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote380"
+name="footnote380"><b>Note 380: </b></a><a href="#footnotetag380">
+(retour) </a> William Jones, <i>ibid.</i>, cap. 15, p. 276.</blockquote>
+
+<p>Les deux peuples excèlent également dans un autre genre, qui est le
+panégyrique ou l'éloge. Leur usage est de commencer leurs grands poëmes
+par louer Dieu, sa bonté, sa miséricorde, sa puissance; ensuite le
+prophète et sa famille; enfin ils élèvent aux nues les vertus de leur
+roi et des grands de sa cour: vertueux ou non, c'est une étiquette
+poétique qu'ils ne manquent point de suivre<a id="footnotetag383" name="footnotetag383"></a>
+<a href="#footnote383"><sup class="sml">383</sup></a>. Mais ils ont aussi des
+morceaux qui ont d'autre objet que la louange, et ce sont ceux où ils
+entassent avec le plus de profusion les idées gigantesques, les
+exagérations, nous dirions presque, nous autres occidentaux, les folies.
+Quel autre nom donner, par exemple, à ce trait d'un poëte, non pas
+Arabe, ni Persan, mais Indien, soit que les Indiens aient pris ce goût
+des Persans, ou que les Persans l'aient pris chez eux, et l'aient
+reporté chez les Arabes, ou plutôt qu'il soit commun à tous les peuples
+de l'Orient. Ce poëte, pour louer un prince distingué par son savoir
+autant que par sa dignité, lui dit en vers boursoufflés: «Dès que tu
+presses les flancs de ton coursier rapide, la terre s'agite et tremble;
+et les huit éléphants, ces vastes soutiens du monde, se courbent sous un
+si noble poids». Notre médecin voyageur Bernier, homme aussi enjoué que
+savant, se trouvait à cette audience, et conservant son caractère
+français, il dit à l'oreille du prince: «Gardez-vous bien, seigneur, de
+monter trop souvent à cheval: vos pauvres peuples souffriraient trop de
+si fréquents tremblements de terre». Le prince entendit la plaisanterie,
+et y répondit comme aurait fait un Français même: C'est pour cela,
+dit-il à Bernier, que je vais presque toujours en palanquin<a id="footnotetag384" name="footnotetag384"></a>
+<a href="#footnote384"><sup class="sml">384</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote383"
+name="footnote383"><b>Note 383: </b></a><a href="#footnotetag383">
+(retour) </a> <i>Ac deinceps regis atque optimatum virtutes, seu veras,
+ sive adulationis causâ fictas, immortalitati commendant</i>. Id.
+ ib. cap. 16, p. 306.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote384"
+name="footnote384"><b>Note 384: </b></a><a href="#footnotetag384">
+(retour) </a> Bernier rapporte lui-même ce trait dans sa <i>Description
+ des états du Grand-Mogol</i>.</blockquote>
+
+<p>Les Arabes et les Persans se dédommagent en quelque sorte de leurs
+adulations poétiques par des satyres violentes; on pourrait plutôt les
+nommer des invectives que des satyres. C'est un guerrier que le poëte
+accuse d'être lâche; c'est un homme puissant à qui il reproche d'être
+injuste, ou même un roi qu'il taxe de vices honteux. Dans le poëme arabe
+des <i>Amours d'Antara et d'Abla</i><a id="footnotetag385" name="footnotetag385"></a>
+<a href="#footnote385"><sup class="sml">385</sup></a>, on trouve, dès le commencement,
+une satyre mordante que les orientalistes admirent<a id="footnotetag386" name="footnotetag386"></a>
+<a href="#footnote386"><sup class="sml">386</sup></a>. Les esclaves
+d'Abla l'adressent, en chantant, à Almarah, qui aime aussi leur
+maîtresse, et veut supplanter Antara. «Almarah! renonce à l'amour des
+jeunes vierges; cesse de te présenter aux yeux de la beauté. Tu ne sais
+pas repousser l'ennemi; tu n'es pas un brave cavalier au jour du combat.
+Ne désire pas de voir <i>Abla</i>: tu verras plutôt le lion de la vallée qui
+répand la terreur. Ni les brillantes épées, ni les noires lances
+poussées avec force ne peuvent approcher d'elle. Abla est une jeune
+chevrette qui prend le lion à la chasse avec ses yeux languissants. Mais
+toi, tu ne t'occupes que de ton amour pour elle, et tu remplis tous ces
+lieux de tes plaintes. Cesse de la poursuivre avec importunité, ou
+<i>Antara</i> versera sur toi la coupe de la mort. Tu ne te lasses point de
+la chercher: tu te présentes couvert d'armes par-dessus tes riches
+habits. Les jeunes filles rient de toi, comme à l'envi; l'écho des
+collines et des vallées leur répond: tu es devenu la fable de tous ceux
+qui les écoutent, et leur jouet soir et matin. Tu reviens à nous avec
+des habits plus magnifiques; elles redoublent leurs ris et leurs
+plaisanteries. Si tu t'approches encore, il viendra le lion que
+craignent les lions de la vallée: il ne te laissera pour ton partage que
+la haine, et tu retourneras couvert de mépris, etc.».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote385"
+name="footnote385"><b>Note 385: </b></a><a href="#footnotetag385">
+(retour) </a> Antara était guerrier et poëte; c'est de lui qu'était
+ la cinquième des sept idylles affichées au temple de la
+ Mecque. Abla était la fille d'un roi, la plus belle qu'on eût
+ jamais vue, qu'il aimait éperdument.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote386"
+name="footnote386"><b>Note 386: </b></a><a href="#footnotetag386">
+(retour) </a> William Jones, ch. 17, p. 325 et 326.</blockquote>
+
+<p>Le même Ferdoussy, célèbre par son grand poëme historique, s'est aussi
+distingué parmi les satyriques persans. C'est par ordre de son roi
+Mahmoud, qu'il avait composé ce poëme; il y employa trente années, et il
+en attendait de grandes récompenses. Mais ce Mahmoud, surnommé le
+Gaznevide, grand roi, grand homme de guerre, le premier pour qui fut
+inventé le titre de sultan, était un homme sans goût et excessivement
+avare. Fils d'un esclave, il conservait des inclinations moins conformes
+à son rang qu'à sa naissance; il écouta des ennemis du poëte. Bref, il
+ne lui donna rien, ou si peu de chose, que c'était plutôt une marque de
+mépris que de munificence. Le poëte irrité ne put contenir sa colère;
+elle lui dicta, contre le sultan, une virulente satyre qu'il lui fit
+remettre cachetée, mais après avoir pris la précaution de se sauver à
+Bagdad. «La chose la plus vile, dit-il, est meilleure qu'un pareil roi
+qui n'a ni piété, ni religion, ni mœurs. Mahmoud n'a point
+d'intelligence, puisque son âme est ennemie de la libéralité. Le fils
+d'un esclave a beau être père de plusieurs princes, il ne peut agir
+comme un homme libre. Vouloir agrandir, par des éloges, la tête étroite
+des méchants, c'est jeter de la poudre dans ses yeux, ou réchauffer dans
+son sein un serpent. «Ici il entasse les figures pour dire qu'un arbre,
+dont les fruits sont d'une espèce amère, quand même il serait
+transplanté dans le jardin du Paradis pour y recevoir une culture
+miraculeuse et toute céleste, ne donnerait pourtant à la fin que des
+fruits amers; qu'un œuf de corneille, quand il serait placé sous le paon
+du jardin des cieux, ne produirait jamais qu'une corneille; que la
+vipère qu'on a trouvée dans un chemin, on a beau la nourrir de fleurs et
+lui donner tout ce qu'il lui plaît, elle n'en vaudra pas mieux, et n'en
+finira pas moins par piquer et empoisonner son bienfaiteur; que si un
+jardinier prend le petit d'un hibou, et le couche pendant la nuit sur un
+lit de roses et d'hyacinthes, l'oiseau, dès le point du jour, ne
+s'enfuira pas moins dans un trou»<a id="footnotetag387" name="footnotetag387"></a>
+<a href="#footnote387"><sup class="sml">387</sup></a>. Il faut convenir que ce n'est
+pas là tout-à-fait la satyre d'Horace ni celle de Boileau.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote387"
+name="footnote387"><b>Note 387: </b></a><a href="#footnotetag387">
+(retour) </a> William Jones, <i>ibid.</i>, p. 332.</blockquote>
+
+<p>Je pourrais ainsi parcourir tous les différents genres que ces peuples
+ont traités, et montrer, par des citations choisies, quel caractère le
+génie oriental leur a donné; mais ce serait me jeter dans trop de
+longueurs, et trop m'écarter du but que je me suis proposé. Cette
+littérature est un champ immense que je n'ai pas eu la présomption de
+parcourir. J'ai voulu seulement donner un léger aperçu de son histoire,
+des richesses qu'elle renferme, du goût particulier qui y règne, et de
+l'influence qu'elle a exercée sur la littérature moderne, à laquelle il
+est temps de revenir.</p>
+
+<br><hr class="full"><br>
+
+<h3>CHAPITRE V.<a id="footnotetag388" name="footnotetag388"></a>
+<a href="#footnote388"><sup class="sml">388</sup></a></h3>
+
+<p><i>Des Troubadours provençaux, et de leur influence sur la renaissance des
+lettres en Italie</i>.</p>
+<br>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote388"
+name="footnote388"><b>Note 388: </b></a><a href="#footnotetag388">
+(retour) </a> Ce chapitre a été considérablement augmenté; il est ici double de
+ce qu'il était quand je le lus à l'Athénée de Paris, et j'ai dû le
+partager en deux sections. L'obligation où j'ai été, pour un autre
+travail, de recourir aux sources et aux manuscrits provençaux, m'a
+engagé à lui donner cette étendue, et m'en a fourni les moyens.</blockquote>
+
+<h4><span class="sc">Section</span> I<sup>re</sup>.</h4>
+
+<p><i>Historiens des Troubadours; origine et révolutions de leur poésie;
+naissance de la rime; Troubadours de tous les rangs; leurs aventures;
+leur célébrité; décadence et courte durée de la poésie des Troubadours</i>.</p>
+<br>
+
+<p>La plus ancienne histoire des Troubadours qui ait été écrite en
+français, est celle de Jean de Notre-Dame, ou Nostradamus, procureur au
+parlement de Provence, frère du célèbre médecin et astrologue Michel
+Nostradamus, et oncle de César Nostradamus, auteur d'une histoire de
+Provence, où il a fondu tout ce que cet oncle avait inséré dans ses
+Vies des Poëtes provençaux<a id="footnotetag389" name="footnotetag389"></a>
+<a href="#footnote389"><sup class="sml">389</sup></a>. Jean Nostradamus les publia la seconde
+année du règne de Henri III<a id="footnotetag390" name="footnotetag390"></a>
+<a href="#footnote390"><sup class="sml">390</sup></a>; c'est plutôt un roman qu'une histoire.
+L'auteur y a rassemblé sans discernement, et sans le plus léger esprit
+de critique, les récits les plus fabuleux et souvent les plus
+contradictoires, sans égard pour la chronologie, et sans respect pour la
+vraisemblance. Il invoque cependant un garant de ce qu'il raconte: c'est
+l'ouvrage d'un bon religieux connu dans la littérature provençale, sous
+le nom de Monge, ou moine des Isles-d'Or. Ce moine, qui florissait vers
+la fin du quatorzième siècle, était de l'ancienne et noble famille
+génoise des Cibo. L'amour de l'étude l'engagea, dès sa jeunesse, à
+entrer dans le monastère de Saint-Honorat, sur les côtes de Provence,
+dans l'une des deux îles de Lerins<a id="footnotetag391" name="footnotetag391"></a>
+<a href="#footnote391"><sup class="sml">391</sup></a>. Son savoir et ses talents le
+firent mettre à la tête de la bibliothèque du couvent, autrefois remplie
+des livres les plus précieux et les plus rares, mais qui avait été
+bouleversée et dilapidée pendant les guerres de Provence. Il parvint en
+peu de temps à y remettre l'ordre, et même à y rétablir les manuscrits
+qui en avaient été distraits.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote389"
+name="footnote389"><b>Note 389: </b></a><a href="#footnotetag389">
+(retour) </a> Cette Histoire fut imprimée en 1614, en un gros vol.
+ in-fol.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote390"
+name="footnote390"><b>Note 390: </b></a><a href="#footnotetag390">
+(retour) </a> Lyon, 1575, petit in-8°.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote391"
+name="footnote391"><b>Note 391: </b></a><a href="#footnotetag391">
+(retour) </a> L'autre est l'île de Sainte-Marguerite.</blockquote>
+
+<p>L'un des plus curieux qu'il y trouva était un recueil qu'Alphonse II,
+roi d'Aragon et comte de Provence<a id="footnotetag392" name="footnotetag392"></a>
+<a href="#footnote392"><sup class="sml">392</sup></a>, avait autrefois fait rédiger par
+un autre moine de ce couvent nommé Hermentère. L'orgueil avait présidé à
+la première partie de ce recueil: elle contenait les titres, les
+alliances et les armoiries de toutes les nobles et illustres familles de
+Provence, d'Aragon, d'Italie et de France; les goûts poétiques de ce roi
+troubadour avaient fait réunir dans la seconde les œuvres des meilleurs
+poëtes provençaux, avec un abrégé de leurs vies. Le moine des Isles-d'Or
+possédait entre autres talents celui d'écrire, dessiner, et enluminer
+avec une grande perfection. Son ordre avait, aux îles d'Hières, un
+hermitage et une petite église qu'on lui donna à desservir. Il s'y
+retirait pendant quelques jours, au printemps et à l'automne, avec un
+autre religieux qui avait les mêmes goûts que lui, «pour ouïr, dit
+l'auteur de sa vie, le doux et plaisant murmure des petits ruisseaux et
+fontaines, le chant des oiseaux; contemplant la diversité de leurs
+plumages, et les petits animaux tous différents de ceux de la mer, les
+contrefaisant au naturel».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote392"
+name="footnote392"><b>Note 392: </b></a><a href="#footnotetag392">
+(retour) </a> Mort en 1196.</blockquote>
+
+<p>Il peignit ainsi un recueil considérable d'oiseaux, d'animaux, de
+paysages, et de vues des côtes délicieuses de ces îles, que l'on trouva
+parmi ses livres après sa mort<a id="footnotetag393" name="footnotetag393"></a>
+<a href="#footnote393"><sup class="sml">393</sup></a>; mais il prit un soin particulier
+de copier et d'embellir, de tous les ornements de son art, les poésies
+et les vies des poëtes provençaux qu'il avait trouvées dans le recueil
+d'Hermentère. Il en épura le texte qui était fort corrompu. Les vies
+étaient écrites en rouge, et les poésies en noir, sur parchemin, le tout
+orné de figures enluminées en or, rouge et azur, selon le luxe de ce
+temps-là. Il envoya une de ces copies à Louis II, père du fameux René,
+roi de Naples, de Sicile, et comte de Provence. La cour provençale fut
+enchantée de cet ouvrage, et plusieurs gentilshommes, qui conservaient
+du goût pour leur ancienne poésie, obtinrent la permission de le faire
+copier dans la même forme et avec les mêmes ornements.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote393"
+name="footnote393"><b>Note 393: </b></a><a href="#footnotetag393">
+(retour) </a> Il mourut en 1408.</blockquote>
+
+<p>Il est vraisemblable que ce sont ces élégantes copies, faites d'après
+celle du moine des Isles-d'Or, qui se répandirent ensuite à Naples et en
+Sicile, et dans le reste de l'Italie. Crescimbeni croit<a id="footnotetag394" name="footnotetag394"></a>
+<a href="#footnote394"><sup class="sml">394</sup></a> que c'est
+l'original même, écrit de la main du moine des Isles-d'Or, qui se
+trouvait dans la bibliothèque Vaticane sous le N°. 3204. Mais ce
+manuscrit avait appartenu à Pétrarque, ensuite au cardinal Bembo, et est
+enrichi de quelques notes de ces deux hommes célèbres. Or, on sait que
+Pétrarque mourut en 1374, et le moine des Isles-d'Or ne fleurit, selon
+Crescimbeni lui-même<a id="footnotetag395" name="footnotetag395"></a>
+<a href="#footnote395"><sup class="sml">395</sup></a>, que plusieurs années après. Quoi qu'il en
+soit, ce manuscrit était, dans la bibliothèque du Vatican, le monument
+le plus curieux de l'ancienne poésie provençale<a id="footnotetag396" name="footnotetag396"></a>
+<a href="#footnote396"><sup class="sml">396</sup></a>. On en était si
+jaloux à Rome, que les pères Mabillon et Montfaucon n'avaient pu en
+obtenir la communication, et qu'il fallut un bref spécial du pape pour
+l'accorder à M. de Sainte-Palaye. Il est maintenant déposé à notre
+Bibliothèque impériale<a id="footnotetag397" name="footnotetag397"></a>
+<a href="#footnote397"><sup class="sml">397</sup></a>, et ce n'est pas un des fruits les moins
+précieux que nous ait procurés la victoire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote394"
+name="footnote394"><b>Note 394: </b></a><a href="#footnotetag394">
+(retour) </a> T. II, p. 162, note 2.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote395"
+name="footnote395"><b>Note 395: </b></a><a href="#footnotetag395">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i>, note 1.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote396"
+name="footnote396"><b>Note 396: </b></a><a href="#footnotetag396">
+(retour) </a> Les Vies des Troubadours et les titres y sont de même
+ écrits en rouge, les poésies en noir; les lettres initiales
+ des pièces et de chaque couplet historiées et enluminées, et
+ le portrait en pied de chaque Troubadour peint sur un fond
+ d'or en couleurs vives et bien conservées.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote397"
+name="footnote397"><b>Note 397: </b></a><a href="#footnotetag397">
+(retour) </a> Sous le même numéro que dans la Vaticane.</blockquote>
+
+<p>Depuis le seizième siècle, on avait cessé en France de s'occuper des
+Troubadours. Un savant qu'on pourrait dire tout Français, ce même
+Sainte-Palaye que je viens de nommer, en fit dans le dernier siècle
+l'objet constant de ses recherches, de ses voyages, de ses travaux. Tout
+ce qui restait d'eux, disséminé dans les bibliothèques de France et
+d'Italie, fut rassemblé dans ses immenses recueils, expliqué par des
+notes, par des dissertations sur leur langage, par des glossaires, des
+tables raisonnées, et des vies de tous les poëtes provençaux. Mais tout
+restait enseveli dans vingt-cinq volumes in-folio de manuscrits<a id="footnotetag398" name="footnotetag398"></a>
+<a href="#footnote398"><sup class="sml">398</sup></a> qui
+n'avaient pu voir le jour. L'abbé Millot rendit aux lettres le service
+d'en publier un extrait. Son Histoire littéraire des Troubadours<a id="footnotetag399" name="footnotetag399"></a>
+<a href="#footnote399"><sup class="sml">399</sup></a>,
+quoique très-imparfaite, peut donner cependant une idée générale de
+cette littérature singulière.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote398"
+name="footnote398"><b>Note 398: </b></a><a href="#footnotetag398">
+(retour) </a> Les pièces provençales seules, avec leurs variantes,
+ remplissent quinze volumes; huit autres sont remplis
+ d'extraits, de traductions, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote399"
+name="footnote399"><b>Note 399: </b></a><a href="#footnotetag399">
+(retour) </a> Trois vol. in-12, Paris, 1774.</blockquote>
+
+<p>Avant eux, et presque au commencement du dix-huitième siècle,
+Crescimbeni avait donné en italien, dans le second volume de son
+Histoire de la Poésie vulgaire, une traduction de l'ouvrage de
+Nostradamus, avec des notes et des additions considérables tirées de
+divers manuscrits<a id="footnotetag400" name="footnotetag400"></a>
+<a href="#footnote400"><sup class="sml">400</sup></a>. Ces secours seraient insuffisants pour qui
+voudrait donner une histoire complète des Troubadours: il lui faudrait
+s'enfoncer de nouveau dans les manuscrits originaux et dans la
+volumineuse collection de Sainte-Palaye. Mais pour le but que je me
+propose, c'est-à-dire, pour faire connaître le génie de la poésie
+provençale, ses différentes formes, et surtout son influence sur les
+premiers essais de la poésie italienne, c'est assez d'avoir sous les
+yeux les Vies de Nostradamus; quoiqu'il faille y avoir peu de foi, la
+traduction, ou plutôt les notes et les additions de Crescimbeni,
+l'Histoire de l'abbé Millot, et seulement quelques uns des meilleurs
+manuscrits.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote400"
+name="footnote400"><b>Note 400: </b></a><a href="#footnotetag400">
+(retour) </a> Ce second volume de l'<i>Istoria della volgar poesia</i> de
+ <i>Giovan Mario Crescimbeni</i>, parut en 1710; le premier avait
+ paru dès 1698. On avait déjà une traduction italienne des
+ <i>Vies de Nostradamus</i>, par Giovan. Giudice, imprimée à Lyon
+ la même année que l'ouvrage original, 1575, mais si mal
+ écrite et si remplie de fautes, ajoutées à celles de l'auteur
+ français, qu'elle ne pouvait être d'aucun usage. <i>Voyez</i> la
+ préface de Crescimbeni.</blockquote>
+
+<p>Il est inutile de répéter tout ce qu'ont écrit nos antiquaires sur
+l'origine de la langue romance ou romane<a id="footnotetag401" name="footnotetag401"></a>
+<a href="#footnote401"><sup class="sml">401</sup></a>. Formée des combinaisons
+de la langue latique avec divers dialectes du celtique, elle était
+devenue celle de toute la Gaule. On fait remonter jusqu'à Hugues Capet
+sa séparation en plusieurs espèces de langage <i>roman</i>. Les seigneurs,
+les hauts barons qui l'avaient aidé à monter sur le trône, étaient
+presque aussi puissants que lui. Chacun d'eux resta dans sa seigneurie,
+ou si l'on veut dans ses états, les uns au nord de la France, où se
+forma le <i>roman</i> wallon; les autres au midi, où naquit le <i>roman</i>
+provençal; tandis qu'au centre, où Hugues Capet avait un petit royaume,
+que sa politique et celle de ses descendants trouvèrent bientôt le moyen
+d'agrandir, le <i>roman</i>, proprement dit, par des combinaisons nouvelles,
+devenait peu à peu le français<a id="footnotetag402" name="footnotetag402"></a>
+<a href="#footnote402"><sup class="sml">402</sup></a>. Le roman provençal, qui se parlait
+dans tout le midi de la France, déjà enrichi d'un grand nombre de mots
+grecs, anciennement apportés par les Phocéens, ne tarda pas à s'enrichir
+encore par le commerce de ces provinces avec l'Orient, avec l'Italie,
+surtout avec l'Espagne, où l'on commençait aussi à cultiver une langue
+nationale, et avec les Arabes ou Sarrazins qui y faisaient fleurir les
+arts du luxe, les sciences et les lettres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote401"
+name="footnote401"><b>Note 401: </b></a><a href="#footnotetag401">
+(retour) </a> Nous devons à M. Roquefort, jeune homme très-instruit
+ dans nos antiquités littéraires, un bon Glossaire de la
+ Langue romane (Paris, 1808, deux forts volumes in-8°.)
+ ouvrage qu'il se propose encore d'améliorer.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote402"
+name="footnote402"><b>Note 402: </b></a><a href="#footnotetag402">
+(retour) </a> Fauchet, <i>de l'Origine de la Langue et Poésie
+ françaises</i>, liv. I, ch. 4.</blockquote>
+
+<p>Lorsqu'au onzième siècle<a id="footnotetag403" name="footnotetag403"></a>
+<a href="#footnote403"><sup class="sml">403</sup></a>, plusieurs seigneurs français, appelés par
+le roi de Castille, Alphonse VI, qui avait épousé une Française<a id="footnotetag404" name="footnotetag404"></a>
+<a href="#footnote404"><sup class="sml">404</sup></a>,
+l'eurent aidé à faire la guerre aux Maures et à leur reprendre
+Tolède<a id="footnotetag405" name="footnotetag405"></a>
+<a href="#footnote405"><sup class="sml">405</sup></a>, un grand nombre de Français, Gascons, Languedociens,
+Provençaux, s'établirent en Espagne. Alphonse y appela des moines
+français, qui fondèrent un monastère auprès de Tolède. Bernard,
+archevêque de cette métropole, fut nommé primat d'Espagne et de cette
+partie des Gaules. Il tint en cette qualité à Toulouse un concile
+d'évêques français; enfin il s'établit entre l'Espagne et la France
+méridionale des communications de toute espèce. Or, les Arabes vaincus
+dans Tolède n'en étaient point sortis; ils y étaient restés soumis à la
+domination espagnole. Les écoles célèbres qu'ils y avaient fondées
+continuaient de fleurir; leurs coutumes, leurs mœurs nationales s'y
+conservaient; la poésie, le chant, était de l'essence de ces mœurs; et
+les Espagnols et les Français provençaux qui s'y établirent, purent
+également profiter, sous ce rapport, de leur commerce avec eux. En
+effet, c'est à cette époque que remontent peut-être les premiers essais
+poétiques de l'Espagne, et que remontent sûrement les premiers chants de
+nos Troubadours. Mais la destinée de ces deux poésies nées de la même
+source, fut très-différente. Ces antiques productions des muses
+castillanes, si elles furent différentes de celles mêmes des
+Troubadours<a id="footnotetag406" name="footnotetag406"></a>
+<a href="#footnote406"><sup class="sml">406</sup></a>, restèrent tout-à-fait inconnues; tandis que la poésie
+provençale remplissait de ses productions ou de sa renommée toute
+l'Europe, et prenait chez les autres nations un tel empire, qu'un savant
+espagnol n'hésite pas à la regarder comme la mère de la poésie, et même
+de toute la littérature moderne<a id="footnotetag407" name="footnotetag407"></a>
+<a href="#footnote407"><sup class="sml">407</sup></a>. Il est vrai qu'il ajoute que cette
+langue et cette poésie provençales, mères et maîtresses des langues et
+de la poésie modernes, sont originairement espagnoles; et il serait
+aussi injuste de lui faire un crime de ce mouvement d'orgueil national,
+que difficile de lui contester les faits dont il s'appuie. Mais pour
+être tout-à-fait juste, il faut remonter un degré plus haut, et
+reconnaître dans la poésie arabe la mère et la maîtresse commune de
+l'espagnole et de la provençale.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote403"
+name="footnote403"><b>Note 403: </b></a><a href="#footnotetag403">
+(retour) </a> Andrès, <i>Orig. Progr. e St. at. d'ogni Lett.</i>, t. I, c.
+ <span class="sc">ii</span>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote404"
+name="footnote404"><b>Note 404: </b></a><a href="#footnotetag404">
+(retour) </a> Constance, fille de Robert Ier, duc de Bourgogne.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote405"
+name="footnote405"><b>Note 405: </b></a><a href="#footnotetag405">
+(retour) </a> Le 25 mai 1085. Ce n'est donc pas au milieu du onzième
+ siècle, comme le dit Andrès, mais vers la fin.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote406"
+name="footnote406"><b>Note 406: </b></a><a href="#footnotetag406">
+(retour) </a> «Les Espagnols, dit l'estimable auteur de l'<i>Essai sur
+ la Littérature Espagnole</i> (Paris, 1810, in-8°.), se
+ glorifient d'avoir eu parmi eux des Troubadours, dès les
+ douzième et treizième siècles. Raymon Vidal et Guillaume de
+ Berguedan, tous les deux Catalans, étaient des Troubadours,
+ ainsi que Nun (c'est-à-dire Hugues) de Mataplana». Mais ces
+ trois poëtes, dont nous avons les chansons, écrivirent en
+ langue provençale; et il paraît prouvé par le recueil même
+ intitulé <i>Poësias antiguas</i>, imprimé à Madrid, 4 vol. in-8°.,
+ que les poésies espagnoles les plus anciennes sont du
+ quatorzième siècle.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote407"
+name="footnote407"><b>Note 407: </b></a><a href="#footnotetag407">
+(retour) </a> Andrès, <i>ub. supr.</i></blockquote>
+
+<p>On aperçoit dans la poésie des Troubadours les traces de cette
+filiation, et l'on n'y voit aucuns vestiges de la poésie grecque ou
+latine. La rime, l'un des caractères qui distinguent le plus la poésie
+moderne de l'ancienne, paraît nous être venue des Arabes par les
+Provençaux. Deux savants Français, Huet et Massieu<a id="footnotetag408" name="footnotetag408"></a>
+<a href="#footnote408"><sup class="sml">408</sup></a>, le Quadrio
+chez les Italiens<a id="footnotetag409" name="footnotetag409"></a>
+<a href="#footnote409"><sup class="sml">409</sup></a>, et une foule d'autres auteurs l'ont reconnu. Ce
+n'est pas que cette opinion n'ait eu des contradicteurs, parmi lesquels
+Lévêque de la Ravaillière, la Borde, et l'abbé le Bœuf, peuvent faire
+autorité. Les uns attribuent l'invention de la rime aux Goths; d'autres
+aux Scandinaves; quelques uns veulent qu'elle soit venue des vers latins
+rimés, et de ceux qu'on appelle léonins. Il sera toujours difficile de
+juger définitivement la question. Voici, en attendant, à ce qu'il me
+semble, les faits essentiels qui peuvent l'éclairer.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote408"
+name="footnote408"><b>Note 408: </b></a><a href="#footnotetag408">
+(retour) </a> L'un dans sa lettre à Segrais, <i>sur l'origine des
+ Romans</i>; l'autre dans son <i>Histoire de la Poésie française</i>,
+ ouvrage agréable, mais de peu de fonds, et dont j'avoue qu'on
+ ne peut s'appuyer que faiblement.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote409"
+name="footnote409"><b>Note 409: </b></a><a href="#footnotetag409">
+(retour) </a> <i>Stor. e rag. d'ogni Poes.</i>, t. VI, lib. II, p. 299.</blockquote>
+
+<p>L'on ne remarque rien dans l'ancienne poésie des Grecs, qui indique en
+eux du goût pour la consonnance de plusieurs mots dans le même vers, ou
+de plusieurs vers entre eux; si ce n'est peut-être dans quelques pièces
+de l'anthologie où cela peut avoir été un pur effet du hasard. Il n'en
+est pas ainsi des Latins. Les fragments de leurs plus anciens poëtes ont
+de ces consonnances si marquées, qu'elles auraient été des défauts
+insupportables si elles n'eussent pas été regardées comme des beautés.
+Cicéron, dans sa première Tusculane, cite deux passages du vieil Ennius,
+chacun de trois vers: les vers du premier finissent par trois verbes
+terminés en <i>escere</i><a id="footnotetag410" name="footnotetag410"></a>
+<a href="#footnote410"><sup class="sml">410</sup></a>; ceux du second, par trois verbes terminés en
+<i>ari</i><a id="footnotetag411" name="footnotetag411"></a>
+<a href="#footnote411"><sup class="sml">411</sup></a>. Ce ne peut avoir été une distraction du poëte; et s'il y mit
+de l'intention, il regardait donc cette consonnance comme un moyen de
+plaire ou de produire un effet quelconque.<a name="na3" id="na3"></a> Dans les poëtes du meilleur
+temps, on trouve des vers dont le milieu forme consonnance avec la fin,
+ou deux vers de suite dont les derniers mots ont le même son. La
+consonnance entre le milieu et la fin est surtout très-fréquente dans le
+petit vers élégiaque. Il suffit, pour en trouver, d'ouvrir presque au
+hasard Tibulle, Properce ou Ovide. Il est impossible que des poëtes si
+soignés aient eu cette négligence ou cette affectation, si ce n'était
+pas une beauté.</p>
+
+<p>À mesure qu'on s'éloigna des bons siècles, la cadence des vers latins
+devint moins régulière, les règles de la quantité furent moins
+observées, et dans le moyen âge les vers rhythmiques, où l'on n'avait
+égard qu'au nombre des syllabes et non point à leur durée, prirent
+presque entièrement la place des vers métriques. Les consonnances y
+devinrent alors plus fréquentes, comme si leur effet, facile à saisir,
+eût tenu lieu, pour des oreilles moins délicates, des combinaisons
+harmonieuses et souvent imitatives du mètre. On écrivit des poëmes
+entiers en vers qu'on appelle <i>léonins</i>, dont le milieu était toujours
+en consonnance avec la fin. On a prétendu que ce nom de léonins leur
+vint d'un certain Léon, Parisien, moine de St.-Victor, qui les inventa
+et en fit un grand usage au douzième siècle; mais les exemples de ces
+sortes de compositions rimées datent de beaucoup plus haut, et Léon ne
+peut avoir eu tout au plus que la gloire de perfectionner cette
+invention.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote410"
+name="footnote410"><b>Note 410: </b></a><a href="#footnotetag410">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Cœlum nitescere, arbores frondescere,<br>
+ Vites lœtificœ pampinis pubescere,<br>
+ Rami baccarum ubertate incurvescere</i>, etc.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote411"
+name="footnote411"><b>Note 411: </b></a><a href="#footnotetag411">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Hœc omnia vidi inflammari,<br>
+ Priamo vi vitam evitari,<br>
+ Jovis aram sanguine turpari</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Fauchet fait remonter l'usage de la rime jusqu'à la langue thioise ou
+théotisque, qui est la source de la nôtre. Il rapporte<a id="footnotetag412" name="footnotetag412"></a>
+<a href="#footnote412"><sup class="sml">412</sup></a> un long
+passage d'Ottfrid, moine de Wissembourg, écrivain du neuvième siècle,
+qui avait traduit en vers thiois les évangiles. Cet Ottfrid dit, dans le
+prologue latin de sa traduction, que la langue thioise affecte
+continuellement la figure <i>omoioteleuton</i>, c'est-à-dire, finissant de
+même; et que dans ces sortes de compositions les mots cherchent toujours
+une consonnance agréable. Plus loin, le même Fauchet dit<a id="footnotetag413" name="footnotetag413"></a>
+<a href="#footnote413"><sup class="sml">413</sup></a> que la
+rime est peut-être une invention des peuples septentrionaux; que c'est
+depuis leur descente en Italie, pour détruire l'empire romain, que la
+rime a eu cours et a été reçue tant dans les hymnes de l'église, que
+dans les chansons et autres compositions amoureuses; et il attribue
+cette invention à ce que la quantité des syllabes étant alors ignorée,
+et la langue corrompue par la mauvaise prononciation de tant de
+barbares, <i>la consonnance leur toucha plus les oreilles</i>. Les Germains
+et les Francs écrivaient leurs guerres et leurs victoires en rhytmes ou
+rimes: Charlemagne ordonna d'en faire un recueil: Eginhart nous apprend
+qu'il se plaisait singulièrement à les entendre, et ce n'étaient pour la
+plupart que des vers thiois ou théotisques rimés. Enfin, quatre vers que
+Fauchet cite de la préface de cette traduction d'Ottfrid dont il a
+parlé, sont en langue thioise et rimés deux à deux<a id="footnotetag414" name="footnotetag414"></a>
+<a href="#footnote414"><sup class="sml">414</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote412"
+name="footnote412"><b>Note 412: </b></a><a href="#footnotetag412">
+(retour) </a> <i>De la Langue et Poésie françaises</i>, liv. I, c. 3.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote413"
+name="footnote413"><b>Note 413: </b></a><a href="#footnotetag413">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i>, c. 7.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote414"
+name="footnote414"><b>Note 414: </b></a><a href="#footnotetag414">
+(retour) </a> <i>De la Langue et Poésie françaises</i>. Cette traduction
+ se trouve dans <i>Thesaurus antiquitatum Teutonicarum</i>, avec
+ beaucoup d'autres poésies latines du neuvième siècle, toutes
+ rimées. Voici les quatre vers cités par Fauchet:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Nu vuill ih scriban unser heil<br>
+ Evangeliono deil,<br>
+ So vuir nu hiar Bigunnun<br>
+ In frankisga zungun;
+</div></div>
+
+<p> c'est-à-dire, selon Fauchet:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Je veux maintenant écrire notre salut,<br>
+ Qui consiste dans l'évangile;<br>
+ Ce que nous avons commencé<br>
+ En langage français.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Pasquier<a id="footnotetag415" name="footnotetag415"></a>
+<a href="#footnote415"><sup class="sml">415</sup></a> cite cette même préface de la traduction thioise des
+évangiles, dans un passage de <i>Beatus Rhenanus</i>, savant du seizième
+siècle<a id="footnotetag416" name="footnotetag416"></a>
+<a href="#footnote416"><sup class="sml">416</sup></a>. Ce passage en contient même un plus grand nombre de vers,
+tous rimés de deux en deux<a id="footnotetag417" name="footnotetag417"></a>
+<a href="#footnote417"><sup class="sml">417</sup></a>. Pasquier en conclut aussi que la rime
+était dès lors connue en Germanie, d'où elle passa en France.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote415"
+name="footnote415"><b>Note 415: </b></a><a href="#footnotetag415">
+(retour) </a> <i>Recherches de la France</i>, liv. VII, c. 3.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote416"
+name="footnote416"><b>Note 416: </b></a><a href="#footnotetag416">
+(retour) </a> C'est un passage de son histoire de Germanie, <i>Res.
+ Germanicœ</i>, imprimée en 1693.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote417"
+name="footnote417"><b>Note 417: </b></a><a href="#footnotetag417">
+(retour) </a> Pasquier les traduit tous mot à mot; selon lui, les
+ quatre premiers sont littéralement ainsi:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Ores veux-je écrire notre salut.<br>
+ De l'évangile partie,<br>
+ Que nous ici commençons<br>
+ En françoise langue.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Muratori<a id="footnotetag418" name="footnotetag418"></a>
+<a href="#footnote418"><sup class="sml">418</sup></a> cite un rhythme de S. Colomban, qui date du sixième
+siècle, et qui procède par distiques rimés; un autre de S. Boniface, en
+petits vers, aussi rimés de deux en deux; plusieurs autres, tirés d'un
+vieil antiphonaire du septième ou huitième siècle; et enfin un grand
+nombre d'exemples tirés d'anciennes inscriptions, épitaphes et autres
+monuments du moyen âge, tous antérieurs de plusieurs siècles à celui de
+Léon. Ces exemples deviennent plus fréquents à mesure qu'on approche du
+douzième siècle. C'est alors que l'usage de ces rimes, tant du milieu du
+vers avec la fin que des deux vers entre eux, devient presque général.
+On ne voit presque plus d'épitaphes, d'inscriptions, d'hymnes, ni de
+poëmes dont la rime ne fasse le principal ornement. C'est dans ce
+temps-là même que naquit la poésie provençale et, peu après, la poésie
+italienne. Il serait possible que ces vers latins rimés, qu'on entendait
+dans les hymnes de l'église, eussent donné l'idée de rimer aussi les
+vers provençaux et les vers italiens. Mais la communication entre les
+Arabes et les Provençaux est évidente et immédiate: les premiers
+offraient aux seconds des objets d'imitation plus attrayants: ce fut
+certainement des Arabes que les Provençaux prirent leur goût pour la
+poésie, accompagnée de chant et d'instruments; et il est probable que,
+frappés surtout de la rime, dont ils n'avaient jusque-là connu l'emploi
+que dans les chants sévères de l'église, ils l'admirent aussi dans leurs
+vers.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote418"
+name="footnote418"><b>Note 418: </b></a><a href="#footnotetag418">
+(retour) </a> <i>Antich. ital. Dissertaz.</i> 40, t. II, p. 437.</blockquote>
+
+<p>Ce n'est pas là, d'ailleurs, à beaucoup près, le seul rapport qu'on
+trouve entre les deux poésies.</p>
+
+<p>Le goût des récits fabuleux d'aventures chevaleresques ou galantes, et
+celui des narrations d'où l'on fait ressortir quelque vérité morale,
+dominaient de tous temps dans la littérature arabe; et ce qui nous reste
+de poésies provençales offre beaucoup de ces récits romanesques et de
+ces moralités. C'était un usage presque général chez les poëtes arabes
+de finir leurs pièces galantes par une apostrophe, qu'ils s'adressaient
+le plus souvent à eux-mêmes; la plupart des chansons provençales
+finissent par un envoi: le Troubadour y adresse aussi la parole, ou à sa
+chanson elle-même, ou au jongleur qui doit la chanter, ou à la dame pour
+qui il l'a faite, ou au messager qui la lui porte. Rien ne devait être
+plus piquant dans la poésie provençale, que ces espèces de luttes entre
+deux Troubadours qui s'attaquaient et se répondaient, l'un soutenant une
+opinion, l'autre l'opinion contraire: ces combats poétiques étaient
+tellement en vogue chez les Arabes, qu'il n'y a presque aucun de leurs
+poëtes dont on ne raconte quelque particularité remarquable, et quelque
+trait piquant dans des circonstances de cette espèce<a id="footnotetag419" name="footnotetag419"></a>
+<a href="#footnote419"><sup class="sml">419</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote419"
+name="footnote419"><b>Note 419: </b></a><a href="#footnotetag419">
+(retour) </a> Voyez Andres, <i>ub. supr.</i> t. I, c. <span class="sc">ii</span>.</blockquote>
+
+<p>On peut ajouter aux ressemblances entre les formes poétiques, celles qui
+existaient entre les mœurs et la vie des poëtes. Chez les Arabes,
+plusieurs princes cultivèrent la poésie; il en fut de même chez les
+Provençaux, surtout parmi ceux qui firent la guerre en Espagne, et qui
+avaient eu des objets vivants d'émulation sous les yeux. Chez les
+Provençaux comme chez les Arabes, le talent de la poésie était pour les
+personnes pauvres et de basse condition un moyen sûr d'avoir accès
+auprès des grands, et d'en obtenir des honneurs et des récompenses.
+Quelques princes arabes avaient pour usage de donner aux poëtes qui
+leur récitaient des vers, leurs propres habits pour récompense; les
+troubadours en recevaient souvent de pareilles des seigneurs dont ils
+visitaient les cours, et dont ils savaient flatter l'amour propre et
+amuser les loisirs<a id="footnotetag420" name="footnotetag420"></a>
+<a href="#footnote420"><sup class="sml">420</sup></a>. Enfin chez les deux nations, ainsi que chez les
+Espagnols, il n'y eut pas seulement des Troubadours, trouvères ou
+poëtes, mais des jongleurs, jugleors ou chanteurs, qui exécutaient les
+chants des poëtes, en s'accompagnant de la viole ou de quelques autres
+instruments.</p>
+
+<a name="na4" id="na4"></a>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote420"
+name="footnote420"><b>Note 420: </b></a><a href="#footnotetag420">
+(retour) </a> «Nos Trouvères, dit le président Fauchet, allaient par
+ les cours resjouir les princes; meslans quelquefois des
+ fabliaux qui étoient contes faits à plaisir, ainsi que des
+ nouvelles, des servantois aussi, esquels ils reprenaient les
+ vices, ainsi qu'en des satyres, des chansons, lais, virelais,
+ sonnets, ballades, traitans volontiers d'amours, et par fois
+ à l'honneur de Dieu; remportant de grandes récompenses des
+ seigneurs, qui bien souvent leur donnaient jusques aux robes
+ qu'ils avaient vestues; lesquelles ces jugliors ne failloient
+ de porter aux autres cours, afin d'inviter les seigneurs à
+ pareille libéralité». <i>De la Langue et Poésie françaises</i>, l.
+ I, c. 8.</blockquote>
+
+<p>Des traits si multipliés de ressemblance peuvent-ils laisser le moindre
+doute, et ne reste-t-il pas prouvé que la poésie des Troubadours
+provençaux dut sa naissance et quelques uns de ses caractères au
+voisinage de l'Espagne et à l'exemple des Arabes; que leur langue se
+sentit aussi de ce commerce; qu'elle n'en profita peut-être guère moins
+que de ses anciens rapports avec le grec de Marseille, et que ces causes
+réunies lui donnèrent cette supériorité qu'aucune langue moderne ne
+pouvait lui disputer alors, mais qu'elle ne devait pas garder
+long-temps.</p>
+
+<p>Si l'on veut avoir une idée juste de cette poésie, dont la destinée fut
+si brillante et si fugitive, il ne faut pas se figurer les Troubadours
+comme ayant toujours eu pendant ce peu de durée le même genre de talent,
+la même existence dans le monde et le même succès. L'art de faire des
+vers et celui de les chanter n'étaient point d'abord séparés. Les poëtes
+étaient Troubadours et jongleurs à-la-fois. Ce dernier titre fut même le
+seul qu'ils portèrent dans les premiers temps; et le mot <i>jonglerie</i>,
+qui fut pris ensuite dans un sens si défavorable, désignait alors le
+plus noble des talents et le premier des arts. C'est ce que nous voyons
+très-positivement dans un morceau précieux d'un Troubadour du treizième
+siècle<a id="footnotetag421" name="footnotetag421"></a>
+<a href="#footnote421"><sup class="sml">421</sup></a>, qui déplore la dépravation et l'avilissement de la
+jonglerie. Il demande s'il convient de nommer jongleurs des gens dont
+l'unique métier est de faire des tours, de faire jouer des singes et
+autres bêtes. «La jonglerie, dit-il, a été instituée par des hommes
+d'esprit et de savoir, pour mettre les bons dans le chemin de la joie et
+de l'honneur, moyennant le plaisir que fait un instrument touché par des
+mains habiles. Ensuite vinrent les Troubadours pour chanter les
+histoires des temps passés, et pour exciter le courage des braves en
+célébrant la bravoure des anciens. Mais depuis long-temps tout est
+changé. Il s'est élevé une race de gens qui, sans talents et sans
+esprit, prennent l'état de chanteur, de joueur d'instruments et de
+Troubadour, afin de dérober le salaire aux gens de mérite qu'ils
+s'efforcent de décrier. C'est une infamie que de pareilles espèces
+l'emportent sur les bons jongleurs; et la jonglerie tombe ainsi dans
+l'avilissement».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote421"
+name="footnote421"><b>Note 421: </b></a><a href="#footnotetag421">
+(retour) </a> Giraut Riquier. Il était de Narbonne, et fut très-favorisé du roi
+de Castille Alphonse X; c'est à peu près tout ce qu'on sait de lui. Le
+passage cité est tiré d'une pièce très-curieuse adressée à ce roi, sous
+le titre de <i>Supplication au roi de Castille, au nom des jongleurs</i>.
+Voyez Millot, t. III, P. 356.</blockquote>
+
+<p>On s'était si fort habitué à voir les jongleurs faire des tours
+d'adresse ou de passe-passe, qu'un autre Troubadour du même siècle<a id="footnotetag422" name="footnotetag422"></a>
+<a href="#footnote422"><sup class="sml">422</sup></a>
+donnant dans une de ses pièces des conseils à un jongleur, lui
+recommande de joindre ce talent à tous les autres. «Sache, lui dit-il,
+bien trouver, bien rimer, bien proposer un jeu parti. Sache jouer du
+tambour et des cimbales, et faire retentir la symphonie. Sache jeter et
+retenir de petites pommes avec des couteaux; imiter le chant des
+oiseaux; faire des tours avec des corbeilles; faire attaquer des
+châteaux, faire sauter<a id="footnotetag423" name="footnotetag423"></a>
+<a href="#footnote423"><sup class="sml">423</sup></a> au travers de quatre cerceaux, jouer de la
+citole<a id="footnotetag424" name="footnotetag424"></a>
+<a href="#footnote424"><sup class="sml">424</sup></a> et de la mandore, manier la manicarde<a id="footnotetag425" name="footnotetag425"></a>
+<a href="#footnote425"><sup class="sml">425</sup></a> et la guitare,
+garnir la roue avec dix-sept cordes<a id="footnotetag426" name="footnotetag426"></a>
+<a href="#footnote426"><sup class="sml">426</sup></a>, jouer de la harpe, et bien
+accorder la gigue<a id="footnotetag427" name="footnotetag427"></a>
+<a href="#footnote427"><sup class="sml">427</sup></a> pour égayer l'air du psaltérion. Jongleur, tu
+feras préparer neuf instruments de dix cordes. Si tu apprends à en bien
+jouer, ils fourniront à tous tes besoins. Fais aussi retentir les lyres
+et résonner les grelots<a id="footnotetag428" name="footnotetag428"></a>
+<a href="#footnote428"><sup class="sml">428</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote422"
+name="footnote422"><b>Note 422: </b></a><a href="#footnotetag422">
+(retour) </a> Girant de Calanson; il était de Gascogne, et n'est
+ connu lui-même que sous le titre de jongleur. Voy. Millot, t.
+ II, p. 28.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote423"
+name="footnote423"><b>Note 423: </b></a><a href="#footnotetag423">
+(retour) </a> Sans doute des singes.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote424"
+name="footnote424"><b>Note 424: </b></a><a href="#footnotetag424">
+(retour) </a> Et non pas <i>citales</i>, comme on le lit dans Millot
+ (<i>Voyez</i> le <i>Glossaire de la Langue Romane</i>, de M. Roquefort,
+ au mot <i>citole</i>.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote425"
+name="footnote425"><b>Note 425: </b></a><a href="#footnotetag425">
+(retour) </a> Lisez le <i>manicorde</i> ou <i>manichordion</i>: c'était une
+ sorte d'épinette. (Voyez La Borde, <i>Essai sur la Musique</i>, t.
+ I, p. 301.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote426"
+name="footnote426"><b>Note 426: </b></a><a href="#footnotetag426">
+(retour) </a> Millot pense que c'était une espèce de vielle. Ce
+ serait une horrible cacophonie, que dix-sept cordes de tons
+ différents, touchées à la fois par des roues de vielles. L'un
+ des dessins de la <i>Danse aux aveugles</i>, manuscrit du
+ quinzième siècle, qui est à la bibliothèque impériale,
+ représente une femme tournant de la main gauche une roue
+ attachée par son centre à une colonne, et dont deux jantes
+ paraissent porter des cordes tendues dans leur longueur; elle
+ tient de la main droite une longue baguette appuyée sur son
+ épaule, mais dont on peut croire qu'elle frappe de temps en
+ temps les cordes tendues sur les deux jantes de la roue. La
+ Borde, qui a fait graver très-imparfaitement ce dessin dans
+ son <i>Essai sur la Musique</i>, t. I., p. 275, ne dit rien de
+ cette roue, sinon que c'est un <i>instrument circulaire qui lui
+ est inconnu</i>. Ce serait peut-être la roue à dix-sept cordes
+ dont il est ici question. Si, ce qui est plus vraisemblable,
+ la Roue, ou Rote, était en effet une vielle, il y a ici
+ erreur de nombre. Le texte copié par Millot portait peut-être
+ <i>avec ses sept cordes</i>, au lieu de <i>avec dix-sept cordes</i>; et
+ l'on conviendra que ce serait encore beaucoup.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote427"
+name="footnote427"><b>Note 427: </b></a><a href="#footnotetag427">
+(retour) </a> Espèce de musette, selon quelques-uns, ou plutôt
+ instrument à cordes qui s'accordait fort bien avec la harpe,
+ comme on le voit par ces vers du Dante, cités par La Crusca,
+ dans son Vocabulaire, au mot <i>Giga</i>:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>E come giga ed arpa, in tempra tesa<br>
+ Di molte corde, fan dolce tintinno<br>
+ A tal da cui la nota non è intesa</i>.
+<p class="i30"><span class="sc">Parad.</span>, c. 14.</p>
+</div></div>
+</blockquote>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote428"
+name="footnote428"><b>Note 428: </b></a><a href="#footnotetag428">
+(retour) </a> Millot, loc. cit.</blockquote>
+
+<p>Pierre Vidal, au contraire<a id="footnotetag429" name="footnotetag429"></a>
+<a href="#footnote429"><sup class="sml">429</sup></a>, dans la plus longue et la meilleure
+pièce qui nous reste de lui, donnant aussi des conseils à un jongleur,
+voudrait ramener l'art à sa dignité, et ne voit que la jonglerie qui
+puisse corriger les vices et la corruption du siècle. Il le dit
+très-positivement. Ces vices ont passé des rois et des comtes à leurs
+vassaux. «Le sens et le savoir ont disparu chez les uns comme chez les
+autres; et les chevaliers, autrefois loyaux et vaillants, sont devenus
+perfides et trompeurs. Je ne vois qu'un remède au désordre: <i>c'est la
+jonglerie</i>; cet état demande de la gaîté, de la franchise, de la douceur
+et la de prudence..... N'imitez point ces insipides jongleurs qui
+affadissent tout le monde par leurs chants amoureux et plaintifs.</p>
+
+<p>Il faut varier ses chansons..., se proportionner à la tristesse et à la
+gaîté des auditeurs éviter seulement de se rendre méprisable par des
+récits bas et ignobles<a id="footnotetag430" name="footnotetag430"></a>
+<a href="#footnote430"><sup class="sml">430</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote429"
+name="footnote429"><b>Note 429: </b></a><a href="#footnotetag429">
+(retour) </a> Voyez sa Vie dans Nostradamus et dans Crescimbeni, Vie
+ 26; Millot, t. II, p. 266.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote430"
+name="footnote430"><b>Note 430: </b></a><a href="#footnotetag430">
+(retour) </a> Millot, <i>ub. supr.</i>, p. 290.</blockquote>
+
+<p>Mais il ne reste point de monuments de ces temps primitifs de la poésie
+provençale, où le titre de jongleur annonçait ce qu'on entendit ensuite
+par celui de Troubadour. Ce n'est qu'à cette seconde époque de l'art que
+l'on en peut commencer l'histoire; et ce sont des têtes couronnées que
+l'on trouve, pour ainsi dire, à l'ouverture de cette ère poétique.</p>
+
+<p>On met peut-être un peu gratuitement au nombre des Troubadours cet
+empereur Frédéric Barberousse qui, après avoir si mal employé pendant un
+long règne ses grands talents militaires et son courage, se croisa dans
+sa vieillesse, passa en Asie, à la tête de quatre-vingt-dix mille
+hommes, et mourut de saisissement pour s'être baigné dans un petit
+fleuve de Silicie, dont les eaux étaient trop froides, comme autrefois
+Alexandre dans le Cydnus<a id="footnotetag431" name="footnotetag431"></a>
+<a href="#footnote431"><sup class="sml">431</sup></a>. Frédéric passait pour aimer la poésie et
+les poëtes. Lorsqu'après avoir ravagé la Lombardie, et rasé pour la
+seconde fois Milan, il fut reçu à Turin par Raymond Bérenger le jeune,
+comte de Provence, Raymond l'alla visiter, suivi d'une troupe nombreuse
+de gentilshommes, d'orateurs et de poëtes provençaux, et fit chanter
+devant lui par ses poëtes plusieurs chansons provençales. «L'empereur,
+dit dans son vieux langage l'historien des Troubadours, estant esbay de
+leurs belles et plaisantes inventions et façon de rhythmer, leur feist
+des beaux présens, et feist un épigramme en langue provensale à la
+louange de toutes les nations qu'il avait suivies en ses victoires».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote431"
+name="footnote431"><b>Note 431: </b></a><a href="#footnotetag431">
+(retour) </a> Le désir de comparer deux grands hommes a fait, dit
+ Gibbon, que plusieurs historiens ont noyé Frédéric dans le
+ Cydnus, où Alexandre s'était imprudemment baigné. Mais la
+ marche de cet empereur fait plutôt juger que le Saleph, dans
+ lequel il se jeta, est le Calycadnus, ruisseau dont la
+ renommée est moins grande, mais le cours plus long. <i>Decline
+ and fall</i>, etc., chap. 59, note 26. Ferrari, dans son
+ Dictionnaire géographique, au mot <i>Calycadnus</i>, n'appelle
+ point ce fleuve Saleph, mais Saleseus ou Salès, fleuve de
+ Cilicie, qui traversait la ville de Séleucie, et se jetait
+ dans la mer entre les promontoires Sarpédon et Zéphyrium.</blockquote>
+
+<p>Cette épigramme, ou plutôt ce couplet, est de dix vers sur deux seules
+rimes. Le galant empereur ne fait qu'exprimer dans chaque vers ce qui
+lui plaît le plus dans chaque nation.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Plas my cavalier françès</p>
+<p class="i16"> E la donna Catalana,</p>
+<p class="i14"> E l'onrar<a id="footnotetag432" name="footnotetag432"></a>
+<a href="#footnote432"><sup class="sml">432</sup></a> del Ginoès,</p>
+<p class="i16"> E la court de Castellana.</p>
+<p class="i14"> Lou cantar Provensalès</p>
+<p class="i16"> E la dansa trivisana</p>
+<p class="i14"> E lou corps Aragonnès</p>
+<p class="i16"> E la perla Julliana<a id="footnotetag433" name="footnotetag433"></a>
+<a href="#footnote433"><sup class="sml">433</sup></a></p>
+<p class="i14"> La mans e kara<a id="footnotetag434" name="footnotetag434"></a>
+<a href="#footnote434"><sup class="sml">434</sup></a> d'Anglès,</p>
+<p class="i16"> E lou donzel de Thuscana.</p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote432"
+name="footnote432"><b>Note 432: </b></a><a href="#footnotetag432">
+(retour) </a> C'est-à-dire, l'accueil honorable, le salut, la manière
+ de témoigner le respect et les égards. Quelques-uns lisent
+ l'<i>ourar</i>, comme Voltaire dans le chapitre 82 de son <i>Essai
+ sur les Mœurs</i>, etc., où il donne, par erreur, Frédéric II
+ pour auteur de ce couplet, au lieu de Frédéric I: cela
+ signifierait alors l'industrie, la manière d'ouvrer du
+ Génois; mais l'autre leçon est préférable; il n'est ici
+ question que des avantages extérieurs et des manières.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote433"
+name="footnote433"><b>Note 433: </b></a><a href="#footnotetag433">
+(retour) </a> On ne sait ce que signifie cette perle julienne.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote434"
+name="footnote434"><b>Note 434: </b></a><a href="#footnotetag434">
+(retour) </a> La main et la figure, <i>la ciera</i>.</blockquote>
+
+<p>Cela prouve bien que Frédéric savait conserver, au milieu des ravages et
+des désastres de la guerre, beaucoup de politesse et de liberté
+d'esprit; mais nous n'avons de lui que cet impromptu, et ce n'est pas
+assez pour le mettre au rang des poëtes.</p>
+
+<p>Le plus ancien Troubadour, dont il nous soit resté des ouvrages, est un
+prince; c'est Guillaume IX, comte de Poitou et duc d'Aquitaine, mort en
+1127. On compte parmi eux un roi d'Angleterre, Richard Ier; deux rois
+d'Aragon, Alphonse II et Pierre III; un roi de Sicile, Frédéric III; un
+dauphin d'Auvergne, un comte de Foix<a id="footnotetag435" name="footnotetag435"></a>
+<a href="#footnote435"><sup class="sml">435</sup></a>, un prince d'Orange
+<a id="footnotetag436" name="footnotetag436"></a>
+<a href="#footnote436"><sup class="sml">436</sup></a>, etc.
+Ces poëtes couronnés qui figurèrent dans les événements publics de leur
+siècle, offrent quelquefois dans leurs poésies des circonstances qui ont
+échappé à l'histoire. Le premier de tous, cependant, Guillaume IX, ne
+paraît guère dans les siennes que comme un franc Troubadour, et s'y
+montre tel qu'il fut dans sa vie licencieuse et déréglée. Ce qui ne
+l'empêcha point de partir pour la Terre-Sainte, où l'on dit que, malgré
+les fatigues et les dangers d'une croisade malheureuse, son humeur gaie
+et même un peu bouffonne ne l'abandonna pas<a id="footnotetag437" name="footnotetag437"></a>
+<a href="#footnote437"><sup class="sml">437</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote435"
+name="footnote435"><b>Note 435: </b></a><a href="#footnotetag435">
+(retour) </a> Roger Bernard III. Voyez Millot, t. II, p. 470.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote436"
+name="footnote436"><b>Note 436: </b></a><a href="#footnotetag436">
+(retour) </a> Guillaume de Baux. Voyez <i>idem</i>, t. III, p. 52.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote437"
+name="footnote437"><b>Note 437: </b></a><a href="#footnotetag437">
+(retour) </a> Voyez Crescimbeni, <i>Giunta alle vite de' poeti
+ provenzali</i>, où il le nomme Guillaume VIII; et Millot, t. I,
+ p. <span class="sc">i</span>.</blockquote>
+
+<p>On sait assez quels malheurs éprouvèrent le courage bouillant de cet
+autre croisé célèbre, Richard, surnommé Cœur-de-Lion<a id="footnotetag438" name="footnotetag438"></a>
+<a href="#footnote438"><sup class="sml">438</sup></a>. Dans la
+prison où il fut jeté à son retour, il se consola par un sirvente (sorte
+de poésie satirique), où il n'épargne pas les amis froids qui le
+laissaient languir dans cette dure captivité<a id="footnotetag439" name="footnotetag439"></a>
+<a href="#footnote439"><sup class="sml">439</sup></a>. Dans une autre pièce
+du même genre, composée plusieurs années après qu'il eut recouvré sa
+liberté, il reproche au dauphin d'Auvergne et au comte Gui, son cousin,
+de ne se pas déclarer pour lui contre le roi Philippe Auguste, comme ils
+l'avaient fait une autre fois<a id="footnotetag440" name="footnotetag440"></a>
+<a href="#footnote440"><sup class="sml">440</sup></a>. Mais en attaquant le dauphin
+d'Auvergne, il provoquait un de ses rivaux en poésie, plus exercé que
+lui à ce genre de combats. Le dauphin ne manqua pas de répondre. Son
+sirvente est assaisonné de plaisanteries assez fines, et qui ne durent
+pas être sans amertume pour le poëte roi. Tout cela était de bonne
+guerre, et fournit sur les mœurs de ce siècle, sur le ton de franchise
+et de liberté qu'un simple seigneur pouvait se permettre avec un roi,
+quand il ne voyait pas en lui son suzerain, des traits qui ne sont pas
+indifférents pour l'histoire<a id="footnotetag441" name="footnotetag441"></a>
+<a href="#footnote441"><sup class="sml">441</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote438"
+name="footnote438"><b>Note 438: </b></a><a href="#footnotetag438">
+(retour) </a> Voyez Crescimbeni, Vie XLI; Millot, t. I, p. 54.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote439"
+name="footnote439"><b>Note 439: </b></a><a href="#footnotetag439">
+(retour) </a> Le premier vers de ce sirvente est:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Ja nus hom pris non dira sa raison</i>.
+</div></div>
+
+<p> Le roi dit dans une autre couplet:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Or sachan ben mos homs e mos barons<br>
+ Anglez, Normans, Peytavins e Gascons<br>
+ Qu'yeu non ay ia si povre compagnon<br>
+ Que per aver lou laissesse' en prison.
+</div></div>
+
+<p> Ce langage est plus français que provençal; et l'on voit que
+ Richard était plutôt un Trouvère qu'un Troubadour.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote440"
+name="footnote440"><b>Note 440: </b></a><a href="#footnotetag440">
+(retour) </a> Ils n'y avaient gagné que le ravage de leurs terres,
+ Richard les ayant abandonnés, et eux n'étant pas assez forts
+ pour résister seuls au roi de France.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote441"
+name="footnote441"><b>Note 441: </b></a><a href="#footnotetag441">
+(retour) </a> Voyez, sur le dauphin d'Auvergne, Crescimbeni, <i>Giunta
+ alle Vite</i>, etc.; Millot, t. I, p. 303.</blockquote>
+
+<p>Les deux rois d'Arragon, Alphonse II et Pierre III, n'ont de rang parmi
+les Troubadours, l'un que pour une chanson d'amour, l'autre que pour une
+espèce de sirvente relatif à des circonstances politiques et militaires;
+mais tous deux furent grands protecteurs des Troubadours, qui les en ont
+payés par d'excessives louanges. La mémoire de ces deux rois serait
+peut-être aussi honorée que celle d'Auguste, si les poètes qu'ils
+protégèrent avaient été des Virgiles; mais on ne lit plus ces poètes, et
+le souvenir des actes de mauvaise foi et des vices d'Alphonse II vit
+encore; et toutes les rimes provençales ne peuvent faire oublier,
+surtout à des Français, que Pierre III fut l'auteur des vêpres
+siciliennes<a id="footnotetag442" name="footnotetag442"></a>
+<a href="#footnote442"><sup class="sml">442</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote442"
+name="footnote442"><b>Note 442: </b></a><a href="#footnotetag442">
+(retour) </a> Voyez, sur Alphonse II, considéré comme Troubadour,
+ Crescimbeni, <i>Giunta alle Vite</i>, etc., p. 167 (il l'y nomme
+ Alphonse I), et Millot, t. I, p. 131; sur Pierre III,
+ Crescimbeni, vers la fin de l'article ci-dessus, p. 169;
+ Millot, t. III, p. 150. Pierre composa le sirvente qui nous
+ est resté, dans le temps ou Philippe le Hardi, roi de France,
+ marchait contre lui, en vertu de l'excommunication lancée par
+ le pape Martin IV. Pierre III y paraît peu effrayé de cette
+ guerre, qui en effet ne fut pas heureuse pour Philippe; ce
+ roi mourut en revenant, Pierre III la même année, 1285, et le
+ pape Martin aussi.
+</blockquote>
+
+<p>Le troisième possesseur d'un trône acquis par ce grand crime politique,
+Frédéric III, se voyait attaqué en Sicile par le parti de la France et
+du pape, et par son propre frère Jacques II, roi d'Arragon, qui feignit
+d'entrer dans cette ligue par crainte du terrible pontife Boniface VIII.
+Son courage ne l'abandonna point, et le tour d'esprit poétique,
+héréditaire dans sa famille, lui dicta un sirvente où il parle en homme
+de cœur et en roi. «Je ne dois pas, dit-il, me mettre en peine de la
+guerre, et j'aurais tort de me plaindre de mes amis. Je vois une foule
+de guerriers venir à mon secours, etc.». Ce style ferme, sans parure et
+qui va droit au fait, dans la bouche d'un roi et dans des circonstances
+périlleuses, donne à cette pièce un intérêt indépendant de son mérite
+poétique<a id="footnotetag443" name="footnotetag443"></a>
+<a href="#footnote443"><sup class="sml">443</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote443"
+name="footnote443"><b>Note 443: </b></a><a href="#footnotetag443">
+(retour) </a> Voyez, sur Frédéric III, Crescimbeni, <i>Giunta alle
+ Vite</i>, etc., p. 185, et Millot, t. III, p. 23.</blockquote>
+
+<p>C'est une circonstance bien remarquable de cette époque de la
+littérature provençale, et sur laquelle on n'a peut-être pas assez
+réfléchi, que, dans un siècle de barbarie et d'ignorance, dans un pays
+où l'on peut dire qu'à proprement parler il n'y avait point de
+littérature, il se fût tout à coup déclaré une espèce d'épidémie
+poétique si générale, qu'elle atteignait jusqu'aux plus grands seigneurs
+et jusqu'aux rois. Non seulement dans leurs amours, mais dans leurs
+affaires politiques et dans leurs guerres, ils s'exprimaient en vers:
+ils s'attaquaient, se répondaient; et si, comme dans les temps
+homériques, ils s'adressaient des ironies piquantes et des injures, ce
+n'est plus un poëte inventeur et suspect qui nous l'apprend, et qui les
+leur prête sans doute, c'est eux-mêmes que nous entendons, et dont nous
+pouvons juger le degré de politesse aussi bien que le courage et le
+talent.</p>
+
+<p>Les dames elles-mêmes, à qui les fruits de cette épidémie procuraient du
+plaisir et de la gloire, n'en furent pas exemptes; et l'un des plus
+grands poëtes de nos jours<a id="footnotetag444" name="footnotetag444"></a>
+<a href="#footnote444"><sup class="sml">444</sup></a>, qui refusait aux femmes l'exercice de
+l'art des vers, aurait eu, cinq ou six siècles plutôt, la même querelle
+à leur faire. On trouve parmi les Troubadours une comtesse de Die<a id="footnotetag445" name="footnotetag445"></a>
+<a href="#footnote445"><sup class="sml">445</sup></a>,
+éprise et aimée de Rambaud, prince d'Orange, célèbre Troubadour
+lui-même, et brave chevalier, mais inconstant, libertin, et qui la
+réduisit souvent à se plaindre dans ses vers des infidélités de son
+amant; une Azalaïs de Porcairagues, qui, tout en aimant un autre
+chevalier dont le nom n'est pas heureux pour la poésie<a id="footnotetag446" name="footnotetag446"></a>
+<a href="#footnote446"><sup class="sml">446</sup></a>, se plaint
+aussi d'une infidélité de ce même prince d'Orange, une comtesse de
+Provence<a id="footnotetag447" name="footnotetag447"></a>
+<a href="#footnote447"><sup class="sml">447</sup></a>; une dame Clara d'Anduse<a id="footnotetag448" name="footnotetag448"></a>
+<a href="#footnote448"><sup class="sml">448</sup></a>; une dona Castelloza, bien
+tendrement éprise d'un ingrat<a id="footnotetag449" name="footnotetag449"></a>
+<a href="#footnote449"><sup class="sml">449</sup></a> à qui elle déclare que, s'il la
+laisse mourir, il fera un grand péché <i>devant Dieu et devant les
+hommes</i>; une certaine dame Tiberge, les Italiens <i>dona Tiburtia</i>, les
+Provençaux, par corruption, <i>Natibors</i><a id="footnotetag450" name="footnotetag450"></a>
+<a href="#footnote450"><sup class="sml">450</sup></a>, qui a laissé peu de vers,
+mais qui fit beaucoup de bruit dans le monde par ses galanteries,
+l'amour qu'eurent pour elle un grand nombre d'hommes, la haine d'un
+grand nombre de femmes, et la réputation de sa beauté et de son esprit.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote444"
+name="footnote444"><b>Note 444: </b></a><a href="#footnotetag444">
+(retour) </a> Le Brun.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote445"
+name="footnote445"><b>Note 445: </b></a><a href="#footnotetag445">
+(retour) </a> Millot, t. I, p. 170.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote446"
+name="footnote446"><b>Note 446: </b></a><a href="#footnotetag446">
+(retour) </a> Il se nommait Gui-Guérujat ou Guerjat, et était de la
+ maison de Montpellier, <i>ibid.</i>, p. 110.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote447"
+name="footnote447"><b>Note 447: </b></a><a href="#footnotetag447">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i>, t. II, p. 223.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote448"
+name="footnote448"><b>Note 448: </b></a><a href="#footnotetag448">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 477.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote449"
+name="footnote449"><b>Note 449: </b></a><a href="#footnotetag449">
+(retour) </a> Armand de Bréon, <i>ibid.</i>, p. 404.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote450"
+name="footnote450"><b>Note 450: </b></a><a href="#footnotetag450">
+(retour) </a> Tom. III, p. 321.</blockquote>
+
+<p>Beaucoup de chevaliers riches, seigneurs de terres et de châteaux,
+suivirent l'exemple que leur donnaient des princes et des rois
+Troubadours, tandis qu'une foule presque innombrable de poëtes, nés dans
+une condition commune, trouvait, dans les habitudes et les usages du
+régime féodal, des moyens de subsister, par ses talents, avec aisance et
+avec honneur. Tous trouvèrent dans les mœurs de leur siècle une ample
+matière à leurs poésies galantes et licencieuses, et dans les événement
+publics une source inépuisable de sujets pour leurs pièces historiques
+et leurs satires.</p>
+
+<p>Autant de hautes seigneuries, baronies ou comtés, autant de châteaux et
+presque de gentilhommières, autant il y avait de grandes et petites
+cours, où chacun s'efforçait d'étaler, selon ses moyens, le luxe que ce
+temps permettait, et d'attirer les seigneurs voisins et les chevaliers
+voyageurs par des divertissements et par des fêtes. Les Troubadours
+parcouraient avec leurs jongleurs ces séjours de guerre et de plaisirs.
+Les châtelains les plus riches s'efforçaient de les y fixer. Leurs
+femmes ou leurs filles, lorsqu'elles étaient jolies, n'y contribuaient
+pas moins que leurs richesses. Ils s'en inquiétaient peu, pourvu qu'à
+leurs tables, et dans les longues soirées d'hiver, ils fussent défrayés
+de chants guerriers, de récits romanesques, de jolies chansons et de
+contes merveilleux ou gaillards.</p>
+
+<p>Souvent, après avoir ainsi fait admirer et payer leurs chants dans tout
+le midi de la France, nos Troubadours visitaient l'Italie et l'Espagne.
+Leur réputation les précédait et s'y accroissait encore. En Italie
+surtout, les petites cours qui s'y élevèrent bientôt sur les débris des
+républiques, leur offraient les mêmes amusements et les mêmes avantages
+que celles de France. Pour mieux goûter leurs chants, on apprenait leur
+langue; et les noms et les vers de plusieurs poëtes nés italiens et
+espagnols, sont placés honorablement parmi les noms et les vers des
+Troubadours<a id="footnotetag451" name="footnotetag451"></a>
+<a href="#footnote451"><sup class="sml">451</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote451"
+name="footnote451"><b>Note 451: </b></a><a href="#footnotetag451">
+(retour) </a> Tels sont le fameux Sordel de Mantoue, Barthélemi
+ Giorgi de Venise, Boniface Calvo de Gênes, etc. Voyez leurs
+ articles dans Crescimbeni et dans Millot.</blockquote>
+
+<p>Souvent aussi l'esprit religieux et aventurier qui dominait leur siècle
+se saisissait d'eux, les entraînait dans des pélerinages lointains, et,
+le bourdon sur l'épaule, la croix sur la poitrine et le bâton à la main,
+ils allaient chercher dans la Palestine et la Syrie des indulgences
+pour leurs aventures passées et de nouvelles aventures. C'est ainsi que
+Geoffroy Rudel, épris d'amour pour une belle princesse de Tripoli, en
+fait le sujet de ses chansons, quitte une cour où il jouissait du sort
+le plus heureux<a id="footnotetag452" name="footnotetag452"></a>
+<a href="#footnote452"><sup class="sml">452</sup></a>, prend la croix, s'embarque avec un autre poëte
+provençal son ami<a id="footnotetag453" name="footnotetag453"></a>
+<a href="#footnote453"><sup class="sml">453</sup></a>, tombe malade dans la traversée, arrive mourant à
+Tripoli de Syrie, fait annoncer à la princesse son arrivée et son
+malheur. Touché de tant d'amour et d'infortune, elle va le voir sur son
+vaisseau, et il meurt du saisissement que lui cause cette visite
+inespérée<a id="footnotetag454" name="footnotetag454"></a>
+<a href="#footnote454"><sup class="sml">454</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote452"
+name="footnote452"><b>Note 452: </b></a><a href="#footnotetag452">
+(retour) </a> La cour de Geoffroy, comte de Bretagne, fils de Henri
+ II, roi d'Angleterre.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote453"
+name="footnote453"><b>Note 453: </b></a><a href="#footnotetag453">
+(retour) </a> Bertrand d'Alamanon.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote454"
+name="footnote454"><b>Note 454: </b></a><a href="#footnotetag454">
+(retour) </a> Voyez Nostradamus et Crescembeni, Vie I; Millot, t. I,
+ pag. 85.</blockquote>
+
+<p>Pierre Vidal, maître fou s'il en fut jamais, malheureux dans ses amours,
+exilé par une grande dame qu'il avait aimée plus et autrement qu'elle ne
+voulait l'être, va se distraire à la croisade où périt Frédéric Ier;
+mais il y perd le peu qu'il avait de raison; sa tête se remplit de
+fantômes chevaleresques; il se croit un héros, ne fait plus que des
+chansons guerrières, où il paraîtrait avoir donné le premier modèle des
+matamores de comédie et des capitaines Tempête<a id="footnotetag455" name="footnotetag455"></a>
+<a href="#footnote455"><sup class="sml">455</sup></a>. On se moque de lui;
+on lui joue un des ces tours que l'on a, de nos jours, appelés
+<i>mystifications</i>. On lui fait épouser une Grecque, nièce prétendue de
+l'empereur d'Orient, et qui doit, dit-on, lui transmettre des droits à
+l'Empire. On le voit alors prendre le titre d'empereur, donner celui
+d'impératrice à sa femme, se revêtir des marques de cette dignité, faire
+porter un trône devant lui<a id="footnotetag456" name="footnotetag456"></a>
+<a href="#footnote456"><sup class="sml">456</sup></a>, épargner ce qu'il peut pour la conquête
+de son Empire, et fait cent autres folies, aussi peu dignes du caractère
+d'un soldat chrétien que des talents d'un Troubadour.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote455"
+name="footnote455"><b>Note 455: </b></a><a href="#footnotetag455">
+(retour) </a> Voyez Millot, t. II, p. 271 et 272.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote456"
+name="footnote456"><b>Note 456: </b></a><a href="#footnotetag456">
+(retour) </a> Cette folie n'était que ridicule. Après son retour en
+ Europe, il en eut une plus dangereuse pour lui: amoureux
+ d'une dame de Carcassonne, nommée <i>Louve</i> de Penautier, il se
+ faisait appeler <i>Loup</i> en son honneur. Pour l'honorer
+ davantage, il s'habilla d'une peau de loup; des bergers, avec
+ des lévriers et des mâtins, le chassèrent dans les montagnes,
+ le poursuivirent, le traitèrent si mal, qu'on le porta pour
+ mort chez sa maîtresse. <i>Idem. ibid.</i> p. 278.</blockquote>
+
+<p>Plusieurs autres de ces poëtes, sans se donner ainsi en spectacle, et
+sans porter dans ces pieuses expéditions des têtes aussi malades, y
+partagèrent du moins la folie commune. Les uns célébraient les exploits
+dont ils étaient témoins, les autres reprenaient dans leurs sirventes
+les vices et les fautes des croisés, d'autres chantaient en même temps
+les triomphes de la croix et les plaisirs ou les peines de leurs amours.
+C'était une singularité de plus dans le tableau déjà si singulier de ces
+saintes armées; il est à regretter que le Tasse, ce peintre si fidèle
+des mœurs de la chevalerie chrétienne, n'ait pas ajouté à ses peintures
+ce trait piquant de ressemblance, et n'ait pas, à l'exemple d'Homère et
+de Virgile, placé parmi les guerriers de Godefroy quelque Phémius ou
+quelque Iopas provençal, dont son génie élevé aurait bien su ennoblir et
+les pensées et le langage.</p>
+
+<p>Mais sans même s'expatrier, la plupart des Troubadours trouvaient en
+Provence et dans les régions circonvoisines assez d'emploi pour leur
+humeur chevaleresque, et de sujets pour leurs romans.</p>
+
+<p>Bernard de Ventadour, né dans le rang le plus bas, s'élève par son
+talent jusqu'à la faveur de la petite cour où son père avait été
+domestique. Bien vu du seigneur, il l'est encore mieux de la dame. Une
+légère indiscrétion trahit le secret de leurs amours. Le Troubadour est
+banni du château; la châtelaine y est renfermée et gardée étroitement.
+Bernard se désole d'abord, puis va se consoler auprès d'une plus grande
+dame, la fameuse Eléonore de Guienne, duchesse de Normandie depuis son
+divorce avec Louis-le-Jeune, et dont le second époux Henri fut bientôt
+après roi d'Angleterre. Bernard osa l'aimer; Eléonore ne passa point
+pour avoir été cruelle; et quand elle fut partie pour aller régner en
+Angleterre, il la regretta dans ses chansons comme on ne regrette que
+l'objet d'un amour heureux. Tel était donc alors l'empire du talent que
+le fils d'un simple domestique obtint, par cette seule puissance, les
+bontés d'une princesse deux fois reine.</p>
+
+<p>Telle était aussi la facilité des mœurs dans ces bons siècles de nos
+pères, que les belles dames aimées par les Troubadours, qui joignaient
+au talent de Bernard l'avantage de la naissance qu'il n'avait pas, leur
+jouaient des tours qu'oseraient à peine se permettre les femmes de la
+meilleure compagnie, dans les siècles les plus corrompus. Je ne parle
+point d'espiègleries telles que celle de la dame de Benanguès, qui
+retint en secret pour son chevalier chacun des trois rivaux dont elle
+était priée d'amour; placée entre eux, et pressée par tous trois à la
+fois, elle regarda si tendrement l'un, pressa si doucement la main à
+l'autre, marcha si expressivement sur le pied du troisième que tous se
+retirèrent satisfaits. Il n'y a là, quand ils se sont fait leur
+confidence, que de quoi donner sujet à une tenson, où chacun des trois
+soutient la prééminence que doit avoir en amour la faveur qu'il a
+reçue<a id="footnotetag457" name="footnotetag457"></a>
+<a href="#footnote457"><sup class="sml">457</sup></a>: mais voici quelque chose de plus fort.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote457"
+name="footnote457"><b>Note 457: </b></a><a href="#footnotetag457">
+(retour) </a> Voyez Millot, t. II, article de Savary de Mauléon, p.
+ 106.</blockquote>
+
+<p>Guillaume de Saint-Didier, bon chevalier, châtelain riche, et ingénieux
+troubadour, aime la marquise de Polignac, très-belle et très-noble
+dame. D'abord elle trouve plaisant de ne lui vouloir accorder ce qu'il
+demande que lorsqu'elle en sera sollicitée par son mari. Ce Polignac
+était si bon homme, il aimait tant les vers et la musique qu'il citait
+et chantait volontiers les chansons de Saint-Didier. Celui-ci en compose
+une où il introduit un mari faisant à sa femme la prière que la marquise
+exigeait du sien, et il confie au bon seigneur son ami, en ne lui
+cachant que les noms, le cas où il est, la ruse qu'il est obligé
+d'employer et le succès qu'il en espère. Polignac trouve le tour
+plaisant, la chanson très-jolie, l'apprend par cœur comme les autres, va
+la chanter à sa femme, rit avec elle du stratagème, et lui soutient que
+la beauté pour qui la chanson est faite ne peut, après l'avoir entendue,
+rien refuser au Troubadour. Aussi lui accorde-t-elle tout en sûreté de
+conscience. Mais ce n'est encore là que le premier acte de la comédie.</p>
+
+<p>Pour mieux couvrir sa véritable intrigue, le troubadour feignit d'en
+avoir d'autres; mais il le feignit si bien que la marquise en fut
+jalouse et résolut de s'en venger. C'est cette vengeance surtout qui
+peut nous faire juger des mœurs de ce bon temps. Sa liaison avec
+Saint-Didier avait eu besoin d'un confident. Il était aimable; elle le
+fait venir, lui déclare qu'elle veut le faire passer de la seconde place
+à la première: ils iront à un certain pélerinage; car les pélerinages,
+les tours joués, aux maris et aux amants, tout cela s'arrangeait à
+merveille; ils passeront en chemin par le château de Saint-Didier, qui
+n'y était pas, et c'est dans ce château, dans son lit même qu'elle
+couronnera son successeur. Les ordres sont donnés pour le voyage. Grand
+cortége de dames, de demoiselles et de chevaliers, à la tête desquels
+marche le nouvel amant. Dans l'absence du châtelain tous les honneurs
+sont rendus à sa dame, à son ami et à leur suite. Une table splendide
+est servie; tout est en joie et en fête. Les appartements sont préparés;
+on se retire, et la dame de Polignac passe la nuit comme elle se l'était
+promis. Tout le pays fut instruit de l'aventure. Saint-Didier en fut
+d'abord au désespoir; il se consola ensuite en galant homme,
+c'est-à-dire, en faisant à son tour un autre choix.</p>
+
+<p>Des aventures tragiques se mêlent à ces joyeuses anecdotes. Tous les
+maris n'étaient pas d'aussi bonne humeur. Raimond de Castel Roussillon
+avait placé l'aimable Cabestaing auprès de sa femme, en qualité
+d'écuyer. S'étant aperçu qu'il y remplissait secrètement d'autres
+fonctions, il l'attire hors de son château sous un faux prétexte, le
+poignarde, lui arrache le cœur, fait servir sur sa table ce mets déguisé
+par l'assaisonnement, en fait manger à sa malheureuse femme, et
+découvrant alors à ses yeux la tête de son amant, lui apprend avec un
+joie féroce quel horrible repas elle a fait; trait affreux de jalousie
+et de vengeance, dont le barbare Fayel offrit vers le même temps un
+second exemple, si l'on n'aime mieux croire, pour l'honneur de
+l'humanité, que le dernier trait est emprunté du premier, au moins dans
+sa plus horrible circonstance<a id="footnotetag458" name="footnotetag458"></a>
+<a href="#footnote458"><sup class="sml">458</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote458"
+name="footnote458"><b>Note 458: </b></a><a href="#footnotetag458">
+(retour) </a> L'abbé Millot pense en effet qu'il est possible que le
+ sire de Coucy, blessé à mort au siège d'Acre, ait réellement
+ donné à son écuyer la commission de porter son cœur à la dame
+ de Fayel; qu'elle soit morte de douleur en recevant ce triste
+ gage, et qu'un romancier ait orné ce simple fait de
+ circonstances empruntées de l'aventure de Cabestaing; t. I,
+ p. 151. On fait aussi remonter à la même époque le <i>Loi
+ d'Ignaurès</i>, ancien fabliau français, où l'on trouve répétée,
+ et en quelque sorte multipliée la même aventure. Douze femmes
+ rendent heureux ce jeune et beau chevalier; les douze maris
+ s'accordent à en tirer la même vengeance, et font manger dans
+ un repas, à leurs douze femmes, le cœur du malheureux
+ Ignaurès. <i>Voyez</i> Fabliaux ou Contes du douzième et du
+ treizième siècles (par le Grand d'Aussy), t. III, p. 265 et
+ suiv.</blockquote>
+
+<p>La renommée que les Troubadours acquéraient par leurs talents donnait de
+la célébrité à des aventures singulières, à des traits de passion portée
+jusqu'à une sorte d'extravagance, dont on les croyait plus susceptibles
+que les autres hommes. L'un<a id="footnotetag459" name="footnotetag459"></a>
+<a href="#footnote459"><sup class="sml">459</sup></a> perd en Lombardie une femme qu'il avait
+enlevée à son mari; il reste pendant dix jours comme cloué sur sa tombe,
+l'en retire tous les soirs, la regarde, l'interroge, l'embrasse, la
+conjure de revenir à lui. Chassé de la ville de Côme, il va errant dans
+les campagnes, consulte des devins pour savoir si sa maîtresse lui sera
+rendue, subit pendant une année les plus dures épreuves dans l'espérance
+de la ramener à la vie, et, trompé dans cette attente, meurt de
+désespoir. L'autre<a id="footnotetag460" name="footnotetag460"></a>
+<a href="#footnote460"><sup class="sml">460</sup></a>, coupable d'une infidélité, n'en pouvant obtenir
+le pardon, se retire dans un bois, s'y bâtit une chaumière, déclare
+qu'il n'en sortira plus, à moins que sa dame ne le reçoive en grâce. Les
+chevaliers du pays le regrettent; ils viennent au bout de deux ans le
+prier de quitter sa retraite, et ils l'en conjurent vainement. Les
+chevaliers et les dames s'adressent à la dame qu'il a offensée, et
+sollicitent son pardon. Elle y met pour condition que cent dames et cent
+chevaliers, s'aimant d'amour, viendront le demander à genoux, les mains
+jointes, et lui criant merci. Aimer d'amour était alors chose si commune
+que l'on parvient à compléter le nombre requis; on se rend ainsi par
+couples au château de la dame, et c'est au milieu de cette solennité,
+peut-être unique dans son espèce, qu'elle prononce la grâce du
+Troubadour.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote459"
+name="footnote459"><b>Note 459: </b></a><a href="#footnotetag459">
+(retour) </a> Guillaume de La Tour. Voy. Millot, t. II, p. 148.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote460"
+name="footnote460"><b>Note 460: </b></a><a href="#footnotetag460">
+(retour) </a> Richard de Barbésieu, <i>Idem.</i>, t. III, p. 86.</blockquote>
+
+<p>On conçoit que de pareilles scènes devaient produire une forte sensation
+dans le pays qui en était le théâtre, et qu'en se répandant au dehors
+elles contribuaient à fixer sur les Troubadours en général l'attention
+publique. L'opinion que l'on avait d'eux ajoutait à l'effet de leurs
+chants et à l'éclat de leurs succès; mais bientôt ces succès mêmes
+amenèrent parmi eux un tel degré de corruption; les poëtes inventeurs ou
+vrais Troubadours étant devenus plus rares, les jongleurs ou chanteurs
+plus communs, ceux-ci se livrèrent à de tels désordres et tombèrent dans
+un tel avilissement qu'ils furent presque partout chassés avec opprobre.</p>
+
+<p>D'ailleurs la cour des comtes de Provence et les autres cours du Midi,
+qui avaient eu pendant le douzième siècle une existence si brillante,
+furent livrées dans le treizième à des guerres, des proscriptions et des
+révolutions sanglantes. Tout ce beau pays fut couvert de massacres et de
+ruines, lorsqu'un souverain pontife (Innocent III), non content
+d'envoyer, comme ses prédécesseurs, des croisés européens exterminer au
+nom de Dieu les Africains et les Asiatiques, arma des chrétiens du fer
+et du feu contre de malheureux chrétiens qui différaient avec eux sur
+quelques points de doctrine; lorsque l'Inquisition, créée à cette époque
+et pour cette œuvre, eut livré aux bûchers tous ceux de ces pauvres
+Albigeois qui échappaient au glaive; qu'elle eut même ordonné au glaive
+de frapper au besoin les orthodoxes comme les hérétiques, laissant à
+Dieu le soin de reconnaître ceux qui étaient à lui<a id="footnotetag461" name="footnotetag461"></a>
+<a href="#footnote461"><sup class="sml">461</sup></a>]; lorsqu'enfin
+des passions toutes profanes et des ambitions toutes politiques eurent
+donné au monde cet effroyable spectacle et ces horribles exemples, qui
+n'étaient pas les premiers, et qui ne furent que trop suivis, alors les
+doux loisirs, la gaîté, les fêtes, les jeux de l'esprit furent exilés de
+cette terre couverte de sang, et les Troubadours avec eux. Ayant perdu
+leur centre commun, qui était cette galante cour de Provence, ils
+restèrent épars, muets et découragés, ou s'ils se firent encore
+entendre, ce fut, comme nous le verrons bientôt, avec des sons et dans
+un style qui ne se ressentaient que trop de ces lugubres événements.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote461"
+name="footnote461"><b>Note 461: </b></a><a href="#footnotetag461">
+(retour) </a> L'histoire attribue ce mot affreux à Arnauld ou Arnold,
+ abbé de Citeaux, l'un des trois plus fougueux prédicateurs de
+ cette croisade. Ce fut au siége de Béziers, en 1209.</blockquote>
+
+<p>Une cause puissante contribua encore à leur ruine. Leur langue avait
+long-temps régné seule. Les langues française, espagnole et italienne
+s'élevèrent presque à la fois. Les Français, qui avaient leurs
+trouvères, s'étaient, dès l'origine, peu occupés des Troubadours, et
+s'en occupèrent encore moins: les Espagnols préférèrent chez eux leurs
+poésies à celles de ces étrangers: les Italiens encore davantage, et à
+plus juste titre; et la langue s'étant fixée dès le quatorzième siècle
+en Italie, dès lors aussi disparut toute cette grande réputation des
+Provençaux; leur langue cessa d'être entendue, et leurs poésies furent
+reléguées dans les bibliothèques ou dans les portefeuilles des curieux.
+Ce fut une source où le génie étranger put dès lors puiser d'autant plus
+sûrement qu'elle était cachée.</p>
+
+<p>Une académie ou société de Troubadours existait, il est vrai, toujours à
+Toulouse. On y faisait toujours des chansons; les Jeux floraux
+entretinrent quelque souvenir de la <i>Science gaie</i>, mais ce n'était plus
+qu'une faible image de son ancienne gloire. Ce fut cependant alors qu'un
+roi de Portugal, Jean Ier, s'avisa d'envoyer en France une embassade
+solennelle<a id="footnotetag462" name="footnotetag462"></a>
+<a href="#footnote462"><sup class="sml">462</sup></a> pour demander au roi des poëtes et des chansonniers
+provençaux<a id="footnotetag463" name="footnotetag463"></a>
+<a href="#footnote463"><sup class="sml">463</sup></a>. Si Charles VI n'avait point encore éprouvé l'étrange
+accident qui le priva entièrement de sa raison<a id="footnotetag464" name="footnotetag464"></a>
+<a href="#footnote464"><sup class="sml">464</sup></a>, il put, malgré le
+goût excessif des plaisirs qu'Isabeau de Bavière entretenait à sa cour,
+trouver cette ambassade peu sage. La demande fut accordée. Les députés
+se rendirent à Toulouse. La société, fière d'être sollicitée au nom d'un
+roi, nomma deux de ses membres qui allèrent à Barcelonne fonder une
+société pareille, et lui donner des règlements.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote462"
+name="footnote462"><b>Note 462: </b></a><a href="#footnotetag462">
+(retour) </a> Vers la fin du quatorzième siècle. Jean Ier mourut en
+ 1395.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote463"
+name="footnote463"><b>Note 463: </b></a><a href="#footnotetag463">
+(retour) </a> <i>Abrégé chron. de l'Hist. d'Espagne</i>, Paris, 1777, t.
+ I, p. 561.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote464"
+name="footnote464"><b>Note 464: </b></a><a href="#footnotetag464">
+(retour) </a> On place en 1392, au mois d'août, la rencontre que fit
+ le roi, dans la forêt du Mans, de ce spectre vivant, qui se
+ jetta à la bride de son cheval, et dont l'apparition subite
+ décida tout-à-fait sa maladie; mais il en avait senti des
+ atteintes quelques mois auparavant.</blockquote>
+
+<p>Les Espagnols prirent l'habitude d'appeler <i>Gaya Sciencia</i> la poésie, la
+rhétorique et l'éloquence même. L'un des livres les plus estimés de leur
+ancienne littérature, celui du marquis de Villena, nous l'atteste.
+L'auteur y donne encore comme un modèle à suivre, au commencement du
+quinzième siècle<a id="footnotetag465" name="footnotetag465"></a>
+<a href="#footnote465"><sup class="sml">465</sup></a>, les séances publiques des Troubadours, les formes
+qu'il y observaient et toutes leurs cérémonies. Les anciens Troubadours
+auraient vu en pitié tout cet appareil académique. On s'efforcait en
+vain de conserver dans leur patrie et de transporter à l'étranger cette
+science qu'ils avaient créée, et qu'ils exerçaient si librement. Le
+génie, les mœurs, la langue même avaient changé.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote465"
+name="footnote465"><b>Note 465: </b></a><a href="#footnotetag465">
+(retour) </a> Le marquis de Villena mourut en 1434; il était du sang
+ royal d'Aragon, grand-maître de l'ordre de Calatrava, etc. Il
+ cultiva les lettres avec ardeur, traduisit le Dante, commenta
+ Virgile, et composa une espèce de poétique et de rhétorique
+ sous le titre de <i>Gaya sciencia</i>. Il fut accusé de magie;
+ sous ce prétexte, on brûla sa bibliothèque après sa mort.
+ L'évêque de Ségovie, confesseur du roi, fut chargé de
+ l'exécution; des gens, qui lui supposent plus d'esprit que de
+ conscience, l'ont soupçonné d'avoir détourné les meilleurs
+ livres à son profit. Voyez <i>Essai sur la Littérature
+ espagnole</i>, Paris, 1810, p. 22.</blockquote>
+
+<p>Chose bien remarquable que cette destinée si courte et si brillante de
+la langue et de la poésie des Troubadours! deux siècles la virent
+naître et mourir. Il lui manqua pour une plus longue durée, un grand
+état, ou du moins un état indépendant, où cette langue
+romance-provençale, qui n'est point le provençal d'aujourd'hui, restât
+langue nationale, et peut-être plus encore des auteurs d'un vrai génie
+capables de la fixer. Il faut bien que malgré leur succès cette dernière
+condition leur ait manqué, puisque, chez la nation même qui pouvait
+s'énorguellir de leur gloire, leurs productions sont tombées dans
+l'oubli, et qu'il a fallu toute la patience, disons mieux, toute
+l'obstination d'un érudit infatigable<a id="footnotetag466" name="footnotetag466"></a>
+<a href="#footnote466"><sup class="sml">466</sup></a>, pour les retirer du néant où
+ils étaient comme ensevelis dans une langue que personne n'entendait
+plus et ne se souciait plus d'entendre. Mais enfin l'admiration qu'ils
+excitèrent pendant deux siècles ne peut pas avoir été toute entière
+l'effet d'une illusion, et il faut nécessairement aussi qu'à travers
+leurs défauts il y ait eu en eux un mérite réel et des qualités
+brillantes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote466"
+name="footnote466"><b>Note 466: </b></a><a href="#footnotetag466">
+(retour) </a> M. La Curne de Ste.-Palaye.</blockquote>
+<br>
+
+<h4>SECTION DEUXIÈME.</h4>
+
+<p><i>Poétique des Troubadours; formes variées de leur poésie; ses
+caractères; composition des strophes; retour et croisement des rimes;
+titres et différentes espèces des poëmes provençaux</i>.</p>
+<br>
+
+<p>L'une des qualités qui brillent le plus dans la poésie des Troubadours,
+et que l'on y peut le plus facilement apercevoir, est le sentiment
+d'harmonie qui leur fit imaginer tant de différentes mesures de vers,
+tant de manières de les combiner entre eux, et d'en entrelacer les rimes
+pour en former des strophes arrondies et sonores, propres à recevoir des
+chants variés presque à l'infini. J'ai eu la patience d'extraire de l'un
+de ces manuscrits, contenant environ quatre cents morceaux de tout
+genre, toutes celles de ces diverses formes lyriques qui ont entre elles
+des différences sensibles, et j'en ai trouvé près de cent. À quelque
+opinion que l'on s'arrête sur la source où ils prirent l'idée de la
+rime, on conviendra du moins que rien ne leur put offrir le modèle d'une
+si prodigieuse variété. Ce ne furent assurément pas les hymnes de
+l'église, réduites à un petit nombre de chants uniformes, sans rhythme
+et sans harmonie; ce ne fut pas non plus la poésie des Arabes, où ni la
+rime ni la mesure ne varient dans les mêmes pièces<a id="footnotetag467" name="footnotetag467"></a>
+<a href="#footnote467"><sup class="sml">467</sup></a>; ce fut donc à
+leur propre génie, à leur organisation favorisée, à l'instinct poétique
+le plus heureux, que les poëtes provençaux durent l'invention de ces
+formes harmonieuses, et leur étonnante diversité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote467"
+name="footnote467"><b>Note 467: </b></a><a href="#footnotetag467">
+(retour) </a> Les odes ou ghazèles des Arabes et des Persans, sont
+ divisées par distiques: les deux vers du premier distique
+ riment ensemble; le second vers de chacun des distiques
+ suivants rime avec ces deux là, tandis que le premier vers,
+ qui n'est en quelque sorte qu'un hémistiche, est sans rime.</blockquote>
+
+<p>Les éléments dont ils la formèrent sont la mesure des vers, leur nombre
+dans la strophe, la combinaison des mesures et la disposition des rimes.
+C'est avec ces moyens simples, mais féconds, qu'ils parvinrent, non à
+lutter contre les lyriques anciens qu'ils ne connaissaient pas, mais à
+créer presque tous les rhythmes de la poésie moderne que les langues les
+plus poétiques de l'Europe reçurent d'eux, et qu'elles conservent
+encore. Essayons, sans entrer dans trop de détails et sans les trop
+étendre, de donner un aperçu de cette poétique des Troubadours, à
+laquelle aucun des auteurs qui ont écrit sur eux jusqu'à présent ne
+paraît avoir fait attention.</p>
+
+<p>1°. Les vers provençaux sont composés de tous les nombres de syllabes,
+depuis deux jusqu'à douze, et même depuis une, si l'on veut compter pour
+des vers ces monosyllabes placés quelquefois en rime et comme en écho
+après un plus grand vers. Il faut pourtant excepter des vers de neuf
+syllabes, dont je n'ai point trouvé d'exemples, et observer que les vers
+de onze syllabes et ceux de douze sont assez rares.</p>
+
+<p>2°. Le nombre des vers dans chaque strophe s'étend depuis quatre jusqu'à
+vingt-deux et même davantage: dans le manuscrit que j'ai le plus
+examiné, il se trouve une pièce dont les strophes sont de vingt-huit
+vers, et même une autre de vingt-neuf. Ce qui est peut-être encore plus
+remarquable, c'est que dans un recueil de quatre cents chansons il n'y
+en a que deux qui soient en quatrains.</p>
+
+<p>3°. L'emploi et la combinaison des différentes mesures de vers dans les
+strophes est la source la plus abondante de leur diversité. Les strophes
+sont composées de vers égaux ou inégaux entre eux; égaux, depuis les
+vers de douze et de dix syllabes, jusqu'à ceux de cinq (en exceptant
+toujours les vers de neuf syllabes); inégaux de toute espèce de mesures.
+On ne trouve point de strophes en vers égaux de onze, de quatre, de
+trois ni de deux syllabes; ils ne sont employés que dans les strophes en
+vers inégaux. Les strophes en vers égaux de douze, de dix et de huit
+syllabes n'ont jamais plus de dix vers; celles qui en ont davantage sont
+composées ou de petits vers égaux, ou plus souvent de vers inégaux de
+toutes les mesures. Les vers sont masculins ou féminins, selon la
+syllabe qui les termine, et dans les vers féminins la dernière syllabe
+est muette et ne se compte point, comme dans nos vers féminins terminés
+par un <i>e</i> muet<a id="footnotetag468" name="footnotetag468"></a>
+<a href="#footnote468"><sup class="sml">468</sup></a>. On voit combien de variétés peuvent fournir tant
+de sortes de strophes multipliées par tant de mesures de vers.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote468"
+name="footnote468"><b>Note 468: </b></a><a href="#footnotetag468">
+(retour) </a> Ainsi, ce vers masculin,
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Amor, merce no mucira tan soven</i>,
+</div></div>
+
+<p> est de dix syllabes, et ce vers féminin qui le suit,</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Que ia'm podetz vias de tot aucire</i>,
+</div></div>
+
+<p> n'est non plus que dix. Il y en a matériellement onze, mais
+ la dernière est muette. La voyelle <i>a</i> est aussi regardée
+ comme muette, quand elle forme une terminaison féminine,
+ comme dans ce vers:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Trop mes m'amigua longhdana</i>.
+</div></div>
+
+<p> Et dans celui-ci:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>La gensor e la pus gaya</i>,
+</div></div>
+
+<p> qui ne sont que de sept syllabes. C'est ce que n'ont point
+ adopté les Italiens, qui font entrer dans le nombre des
+ syllabes constitutives de leurs vers, les voyelles tombantes
+ et à peu près muettes qui les terminent presque tous. Mais
+ dans les vers provençaux l'<i>a</i> est quelquefois masculin à la
+ fin des mots, comme dans ce vers, qui est de huit syllabes
+ pleines:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Ab cor lial fin e certa</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+
+<p>4°. La disposition et l'entrelacement des rimes est un dernier moyen
+dont les Provençaux tirèrent le plus grand parti. Ils rimèrent soit à
+rimes plates ou deux par deux, soit à rimes croisées; ils croisèrent non
+seulement les rimes masculines avec les féminines, mais les masculines
+entre elles et les féminines aussi entre elles; ils firent correspondre
+les rimes d'une de leurs strophes avec celles des autres strophes de la
+même chanson, tantôt dans le même ordre (et c'est même pour eux une
+règle générale qui ne souffre que peu d'exceptions), tantôt en ordre
+rétrograde, ou avec d'autres entrelacements et d'autres retours; ils se
+donnèrent enfin toutes les entraves qu'ils purent imaginer pour joindre
+aux plaisirs de l'esprit la surprise et le plaisir de l'oreille, et
+souvent aussi pour étonner plus que pour plaire.</p>
+
+<p>Avec ces rimes et ces mesures de vers si péniblement entrelacées, avec
+ces entraves qui devaient être si embarrassantes pour le génie, et si
+peu favorables à l'expression du sentiment, l'amour et la galanterie
+étaient cependant le sujet le plus ordinaire de leurs chants. Souvent,
+il est vrai, dans leurs poésies galantes ils se perdaient en éloges et
+en sentiments alambiqués; mais quelquefois aussi la finesse et la
+concision, le naturel et la simplicité la plus aimable brillaient
+ensemble dans leurs vers. On y trouve, par exemple, des traits tels que
+celui-ci, tiré d'une chanson d'Arnaud de Marveil<a id="footnotetag469" name="footnotetag469"></a>
+<a href="#footnote469"><sup class="sml">469</sup></a>; mais il faut
+convenir qu'ils y sont rares:</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote469"
+name="footnote469"><b>Note 469: </b></a><a href="#footnotetag469">
+(retour) </a> C'est lui que Pétrarque appelle <i>il men famoso
+ Arnaldo</i>, pour distinguer d'Arnaud Daniel, qui avait plus de
+ réputation que lui. Nostradamus et Crescimbeni, Vie V;
+ Millot, tom. I, pag. 69.</blockquote>
+
+<p>«Grâce aux exagérations des Troubadours je puis louer madame autant
+qu'elle en est digne, je puis dire impunément qu'elle est la plus belle
+dame de l'univers. S'ils n'avaient pas cent fois prodigué cet éloge à
+qui ne le méritait point, je n'oserais le donner à celle que j'aime: ce
+serait la nommer».</p>
+
+<p>Quelquefois une tendresse naïve y est revêtue d'une expression piquante,
+comme dans cette pièce intitulée demi-chanson: «On veut savoir pourquoi
+je fais une demi-chanson, c'est que je n'ai qu'un demi sujet de chanter.
+Il n'y a d'amour que de ma part; la dame que j'aime ne veut pas m'aimer;
+mais au défaut des <i>oui</i> qu'elle me refuse, je prendrai les <i>non</i>
+qu'elle me prodigue. Espérer auprès d'elle vaut mieux que jouir avec
+toute autre<a id="footnotetag470" name="footnotetag470"></a>
+<a href="#footnote470"><sup class="sml">470</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote470"
+name="footnote470"><b>Note 470: </b></a><a href="#footnotetag470">
+(retour) </a> <i>Id. ibid.</i>, p. 393. Cette pièce est de Bertrand
+ d'Allamanon. V. Nostradamus, Vie. LI; Crescembeni, <i>idem</i>.;
+ Millot, tom. I, p. 390. Quelques manuscrits l'attribuent à
+ Pierre Bermon Ricas Novas. Voici le premier couplet:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i4"> <i>Pus que tug volon saber</i></p>
+<p class="i4"> <i>Per que fas mieia chanso,</i></p>
+<p class="i4"> <i>Ieu lur en dirai lo uer</i></p>
+<p class="i4"> <i>Quar l'ai de mieia razo,</i></p>
+<p class="i2"> <i>Perque dey mon chan mieiadar</i></p>
+<p class="i2"> <i>Quar tals am que no'm uol amar,</i></p>
+<p> <i>Et pus d'amor non ai mas la meytatz</i></p>
+<p> <i>Ben deu esser totz mos chans meitadatz</i>.</p>
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Sans connaître, selon toute apparence, les poëtes ni grecs ni latins, ni
+par conséquent l'emploi qu'ils faisaient dans quelques genres de poésie
+d'un vers intercallaire qui revenait en forme de refrain, quelques
+Troubadours employèrent ce retour périodique d'un vers à la fin de
+toutes les strophes d'une chanson; c'est ce qu'on appela ensuite
+<i>ballade</i>, parce que les chansons qui accompagnaient la danse
+s'emparèrent de cette forme; genre que les Italiens crurent avoir
+inventé, mais qu'ils avaient emprunté des Provençaux. Telle est cette
+agréable chanson de Sordel<a id="footnotetag471" name="footnotetag471"></a>
+<a href="#footnote471"><sup class="sml">471</sup></a>, dont les cinq couplets finissent par le
+vers qui la commence.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote471"
+name="footnote471"><b>Note 471: </b></a><a href="#footnotetag471">
+(retour) </a> Ce poëte était italien et né à Mantoue; mais ce fut
+ principalement par ses poésies provençales, qu'il se rendit
+ célèbre, et il est compté parmi les principaux Troubadours.
+ Nostradamus, Vie XLVI; Crescimbeni, <i>idem</i>; Millot, t. II, P.
+ 79.</blockquote>
+
+<p>«<i>Hélas à quoi me servent mes jeux</i><a id="footnotetag472" name="footnotetag472"></a>
+<a href="#footnote472"><sup class="sml">472</sup></a>, s'ils ne voient pas celle que
+je désire, maintenant que la saison se renouvelle et que la nature se
+pare de fleurs? Mais puisque celle qui est la dame de mes plaisirs m'en
+prie, et qu'il lui déplaît que je chante des airs plaintifs, je ne
+chanterai plus que d'amour. Cependant je meurs, tant je l'aime de bonne
+foi, et tant je vois peu celle que j'adore. <i>Hélas! à quoi me servent
+mes yeux</i>? Ce même vers se répète à la fin des quatre autres couplets.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote472"
+name="footnote472"><b>Note 472: </b></a><a href="#footnotetag472">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Aylas e que'm fan miey huelh?<br>
+ Quar no uezon so quieu auelh,<br>
+ Er quan renouella e gensa<br>
+ Estius ab fuelh et ab flor.<br>
+ Pus mi fai precx n'il agensa<br>
+ Qu'ieu chantan lais de dolor<br>
+ Silh qu'es domna de plazenza,<br>
+ Chanterai si tot d'amor:<br>
+ Muer, quar l'am tant ses falhensa,<br>
+ E pauc uey lieys qu'ieu azor,<br>
+ Aylas e que'm fan miey huelh</i>?
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Quelquefois ces poëtes, qui ne connaissaient ni Anacréon ni les autres
+anciens, donnaient à leurs inventions galantes un tour digne des anciens
+et d'Anacréon lui-même. C'est ainsi que Pierre d'Auvergne prend pour
+interprète un rossignol qui se rend auprès de sa belle, lui parle en son
+nom, et lui rapporte la réponse<a id="footnotetag473" name="footnotetag473"></a>
+<a href="#footnote473"><sup class="sml">473</sup></a>; mais on pourrait reconnaître ici
+le goût oriental et l'imitation des poëtes arabes, qui eurent tant
+d'influence sur le génie des Provençaux.</p>
+
+<p>On trouve aussi dans leurs poésies galantes des traits originaux qui
+peignent les mœurs guerrières de leur temps, comme ce serment qui
+termine les divers couplets de la chanson d'un chevalier<a id="footnotetag474" name="footnotetag474"></a>
+<a href="#footnote474"><sup class="sml">474</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote473"
+name="footnote473"><b>Note 473: </b></a><a href="#footnotetag473">
+(retour) </a> Millot, t. II, p. 16.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote474"
+name="footnote474"><b>Note 474: </b></a><a href="#footnotetag474">
+(retour) </a> Bertrand de Born, l'un des plus braves chevaliers et
+ des plus illustres Troubadours du douzième siècle, et dont
+ Nostradamus ne parle pas. Voyez Millot, t. I, p. 210.
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Al premier get perdieu mon esparvier<br>
+ O'l m'aucion al poing falcon lainier,<br>
+ E porton l'en qu'il lor veia plumar,<br>
+ S'ieu non am mais de vos lo cossirier<br>
+ Que de nuill outra aver mon desirier<br>
+ Que'm don s'amor ni' m reteigna al colgar</i>.<br>
+ ..............................................<br>
+ <i>Escut a col cavalch'ieu ab tempier<br>
+ E port sailat capairon traversier<br>
+ E renhas breus qu'on non posca alongar<br>
+ Et estrepeus lonc cuval bas trotier<br>
+ Et a l'ostal truep irat lo stalier<br>
+ Si no' us menti qui us o anet comtar.<br>
+ ..............................................<br>
+ E failla 'm vens quam serai sobre mar,<br>
+ E'n cort de Rey mi batan li portier<br>
+ Et encocha fassa 'l fugir primier,<br>
+ Si na' us menti qui us o anet comtar</i>.<br>
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>«Qu'au premier vol je perde mon épervier; que des faucons me l'enlèvent
+sur le poing et le plument à mes yeux, si je n'aime mieux rêver à vous
+que d'être aimé de toute autre et d'en obtenir les faveurs!... Que je
+sois à cheval, le bouclier au cou, pendant l'orage; que l'eau traverse
+mon casque et mon chaperon; que mes rênes trop courtes ne puissent
+s'alonger; qu'a l'auberge je trouve l'hôte de mauvaise humeur, si celui
+qui m'accuse auprès de vous n'en a pas menti!... Que le vent me manque
+en mer; que je sois battu par les portiers quand j'irai à la cour du
+roi; qu'au combat je sois le premier à fuir, si ce médisant n'est pas un
+imposteur, etc.»!</p>
+
+<p>Ces chants d'amour étaient de plusieurs espèces, la plupart d'invention
+provençale, et qui, nés parmi les Troubadours, reçurent d'eux leurs noms
+et leurs différents caractères. Ils donnèrent d'abord le simple titre de
+<i>vers</i> à presque toutes leurs pièces. On attribue à Giraut de Borneil,
+qui florissait au commencement du treizième siècle, l'honneur d'y avoir
+substitué le premier le titre de <i>chanson</i>, ou, en provençal, <i>canzo</i> et
+<i>canzos</i>, qui signifiait poésie chantée, comme l'<i>ode</i> des Grecs. Les
+formes de ces chansons étaient extrêmement variées. Les Italiens dans
+leurs <i>canzoni</i> imitèrent de préférence celles dont les strophes se
+composaient d'un plus grand nombre de vers; ils les imitèrent d'abord et
+les perfectionnèrent ensuite.</p>
+
+<p>Les Provençaux appelèrent <i>sonnets</i> des pièces dont le chant était
+accompagné du son des instruments; ce mot n'indiquait aucune forme,
+aucune combinaison particulière dans les strophes. Nous verrons dans la
+suite que les <i>sonnets</i> italiens n'y ressemblaient que par le titre;
+qu'ils en différaient par le nombre fixe des vers, par leur
+distribution, par l'entrelacement des rimes; qu'enfin le <i>sonnet</i>, tel
+qu'il est dans Pétrarque et dans les autres lyriques, est, au titre
+près, une invention toute italienne. Les Troubadours donnaient
+quelquefois le titre de <i>coblas</i> aux strophes de leurs chansons, sans
+qu'il paraisse que ces strophes eussent pour cela rien de
+particulier<a id="footnotetag475" name="footnotetag475"></a>
+<a href="#footnote475"><sup class="sml">475</sup></a>. C'est de ce mot que les Italiens ont fait le mot
+<i>cobola</i> ou <i>cobbola</i>, ancienne forme de poésie aussi divisée par
+strophes, et que nous avons fait le mot <i>couplets</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote475"
+name="footnote475"><b>Note 475: </b></a><a href="#footnotetag475">
+(retour) </a> On trouve, par exemple, dans les manuscrits provençaux,
+ deux strophes ainsi intitulées, <i>So son II coblas que fas R.
+ Gaucelm de'l senhor Dusell</i> (d'Usez) <i>que avia nom aissy com
+ elh R. Gaucel</i>. «Ici sont deux couplets (<i>coblas</i>), que fit
+ Raimond Gaucelm sur le seigneur d'Usez, qui se nommait
+ Raimond Gaucelm comme lui». Soit que les Provençaux eussent
+ donné ce mot aux Espagnols, soit qu'ils l'eussent emprunté
+ d'eux, on le trouve avec une légère altération dans la poésie
+ espagnole. On y appelle <i>copla</i> toute espèce de combinaison
+ métrique; et l'on donne à ce mot, pour étymologie, le mot
+ latin <i>copulare</i> ou <i>adcopulare rhythmos</i>. (<i>Essai sur la
+ poésie espagnole</i>, p. 41.)</blockquote>
+
+<p>Les <i>albas</i> et les <i>serenas</i> étaient des chansons dans lesquelles un
+amant exprimait ou l'attente de l'aube du jour, ou l'effet que
+produisait en lui le retour du soir. Il avait soin de ramener en refrain
+à chaque couplet ou strophe, dans l'une le mot <i>alba</i>, aube, et dans
+l'autre <i>el sers</i>, le soir<a id="footnotetag476" name="footnotetag476"></a>
+<a href="#footnote476"><sup class="sml">476</sup></a>. La <i>retroencha</i> consistait aussi dans
+un refrain qui se répétait à la fin de chaque strophe<a id="footnotetag477" name="footnotetag477"></a>
+<a href="#footnote477"><sup class="sml">477</sup></a>. La <i>redonda</i>
+était une des formes de chanson la plus travaillée, une de celles où les
+rimes se renversaient d'une strophe à l'autre dans l'ordre le plus
+gênant et le plus singulier<a id="footnotetag478" name="footnotetag478"></a>
+<a href="#footnote478"><sup class="sml">478</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote476"
+name="footnote476"><b>Note 476: </b></a><a href="#footnotetag476">
+(retour) </a> Voici une <i>alba</i> de Giraut Riquier;
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i4"> Al plazen</p>
+<p class="i4"> Pessamen<a id="footnotetagA" name="footnotetagA"></a>
+<a href="#footnoteA"><sup class="sml">A</sup></a></p>
+<p class="i4"> Amoros</p>
+<p class="i4"> Ai cozen<a id="footnotetagB" name="footnotetagB"></a>
+<a href="#footnoteB"><sup class="sml">B</sup></a></p>
+<p class="i4"> Mal talen</p>
+<p class="i4"> Cossiros</p>
+<p> Tan qu'el ser non puese durmir</p>
+<p> Ans torney e vuelf e vir (je me tourne et retourne)</p>
+<p class="i4"> E dezir</p>
+<p class="i4"> Vezer l'alba.</p>
+</div></div>
+
+<p> Toutes les strophes finissent par ce dernier vers.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>E dizia sospiran:<br>
+ Iorns, ben creyssetz a mon dan,</i><br>
+<p class="i6"> E'l sers</p>
+ <i>Aussi me'ssos lonc espers</i>.
+</div></div>
+
+<p> C'est-à-dire, ou à peu près:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Et je disais en soupirant:<br>
+ O jour! tu crois pour mon tourment,<br>
+<p class="i6"> Et le soir</p>
+ Je meurs d'un si long espoir.
+</div></div>
+
+<p> On trouve dans cette <i>serena</i> ces deux vers pleins de
+ sentiment et de naïveté:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Nulhs hom non era de latz<br>
+ A l'aman que sa dolor</i>.<br>
+<br>
+ Le pauvre amant n'a personne<br>
+ Près de lui que sa douleur.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteA"
+name="footnoteA"><b>Note A: </b></a><a href="#footnotetagA">
+(retour) </a> Pensée, ou, comme on disait en vieux français,
+ <i>pensement</i>, en italien et en espagnol, <i>pensamento</i> et
+ <i>pensamiento</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteB"
+name="footnoteB"><b>Note B: </b></a><a href="#footnotetagB">
+(retour) </a> <i>Cocente</i>, cuisant.</blockquote>
+
+<p> <i>serena</i> du même poëte, les quatre derniers vers de la
+ strophe qui servent de refrain, ont bien le caractère
+ mélancolique de ce genre de poésie:</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote477"
+name="footnote477"><b>Note 477: </b></a><a href="#footnotetag477">
+(retour) </a> Telle est une <i>retroencha</i> de Jean Estève, en six
+ couplets, d'un singulier entrelacement de mesures et de rimes
+ qu'il serait trop long d'expliquer, et finissant tous par ces
+ deux vers:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Ben dey chantar gayamen<br>
+ Pus ay tan gay iauzimen</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote478"
+name="footnote478"><b>Note 478: </b></a><a href="#footnotetag478">
+(retour) </a> J'en trouve une de Giraut Riquier, dont les strophes
+ sont de douze vers, sur trois seules rimes féminines
+ entremêlées. Deux de ces rimes sont conservées dans la
+ seconde strophe; la troisième rime disparaît et fait place à
+ une nouvelle rime, aussi féminine: ainsi de suite dans toutes
+ les autres strophes. De plus, le premier vers de chaque
+ strophe prend la rime du dernier de la strophe précédente; le
+ second celle du pénultième, et la nouvelle rime est toujours
+ au troisième vers. Je n'ai trouvé qu'un exemple de cette
+ forme de chanson dans les manuscrits, non plus que du <i>Breu
+ double</i> ou au bref double, dont je ne sache pas que personne
+ ait parlé. Celui-ci consiste en strophes de quatre vers
+ masculins de dix syllabes à rimes croisées, suivis d'un vers
+ féminin de six. Il n'a que trois strophes, toutes sur les
+ mêmes rimes; et c'est peut-être cette <i>brièveté</i> et cette
+ répétition, ou ce <i>redoublement</i> de rimes, qui l'avait fait
+ appeler <i>breu</i> ou <i>bref</i> double. Cette chanson est encore de
+ Giraut Riquier, l'un de nos Troubadours qui paraît avoir été
+ le plus fécond en petites recherches de ce genre.</blockquote>
+
+<p>Le <i>descort</i> ou <i>descors</i> a été mal défini par tous ceux qui ont écrit
+sur la poésie provençale, Crescimbeni, dans ses <i>giunte</i> ou additions
+aux vies des poëtes provençeaux, avait d'abord cru que ce mot signifiait
+brouillerie, querelle, <i>discordi</i>, <i>sdegni</i> comme notre vieux mot
+français <i>discord</i>. Il attribua ensuite ce titre à la musique, et
+entendit par <i>descors</i> une différence de sons<a id="footnotetag479" name="footnotetag479"></a>
+<a href="#footnote479"><sup class="sml">479</sup></a> L'abbé Millot a
+adopté cette explication. Voici, je crois, la véritable. On a vu que le
+plus souvent tous les couplets d'une chanson provençale étaient sur les
+mêmes rimes que le premier. Cette loi, empruntée de la poésie arabe,
+était tellement générale qu'il fallut un titre particulier pour annoncer
+au commencement d'une pièce que les différents couplets ou strophes
+étaient sur des rimes différentes, que les vers de chaque strophe ne
+s'accordaient point, qu'ils discordaient en quelque sorte avec les vers
+correspondants des autres strophes, et c'est tout simplement ce que
+signifie le mot <i>descors</i>. Quelquefois la discordance allait plus loin;
+à chacune des strophes, la mesure des vers était différente, ainsi que
+les rimes, et c'était seulement alors que la musique devait aussi
+changer à chaque strophe<a id="footnotetag480" name="footnotetag480"></a>
+<a href="#footnote480"><sup class="sml">480</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote479"
+name="footnote479"><b>Note 479: </b></a><a href="#footnotetag479">
+(retour) </a> C'est en interprétant mal un article d'un Glossaire
+ manuscrit provençal-latin de la bibliothèque Laurentienne à
+ Florence, que Crescimbeni a fait cette seconde faute. Le
+ Glossaire dit: <span class="sc">Descors</span>, <i>discordes</i>, <i>discordia</i>; V.
+ <i>Cantilena habeus sonos diversos. Sonos</i> signifie ici les
+ rimes, les sons qui terminaient les vers, et non pas les sons
+ ou la musique composée sur ces vers.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote480"
+name="footnote480"><b>Note 480: </b></a><a href="#footnotetag480">
+(retour) </a> Presque toutes les chansons qui sont intitulées
+ <i>Descors</i> dans nos manuscrits, sont dans le premier de ces
+ deux cas. Je puis citer pour exemple du second ce <i>Descors</i>
+ d'Aymeric de Bellenvey.
+
+<p class="mid"> PREMIÈRE STROPHE.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>S'a mi Dons plazia<br>
+ Cuy am ses bauzia<br>
+ Gay Descort faria</i>, etc.
+</div></div>
+
+<p> La strophe est de douze vers de mesure égale, et tous sur la
+ même rime.</p>
+
+<p class="mid"> DEUXIÈME.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i4"> <i>Malay</i></p>
+<p class="i4"> <i>Que'm fay</i></p>
+<p> <i>Tan gran erguelh dire</i></p>
+<p class="i4"> <i>De lay</i></p>
+<p class="i4"> <i>On ay</i></p>
+<p> <i>Mon maior desire</i>, etc. etc.</p>
+</div></div>
+
+<p> Cette strophe est de dix-huit vers; les douze autres vers
+ sont mesurés et rimés de même.</p>
+
+<p> La troisième strophe a un autre nombre de vers, d'autres
+ mesures et d'autres rimes; il y a six strophes, sans compter
+ l'envoi, dont chacune varie de même.</p>
+</blockquote>
+
+<p>La <i>sixtine</i> est, sans contredit, celle de ces formes provençales qui
+était la plus recherchée et la plus difficile. Les strophes y sont
+composées de six vers qui ne riment point entre eux, mais qui donnent
+aux strophes suivantes des bouts-rimés plutôt que des rimes. Dans la
+seconde strophe le mot final ou bout-rimé de chaque vers de la première
+se renverse dans l'ordre le plus bizarre et le plus gênant<a id="footnotetag481" name="footnotetag481"></a>
+<a href="#footnote481"><sup class="sml">481</sup></a>. La
+troisième strophe en fait autant à l'égard de la seconde, la quatrième à
+l'égard de la troisième, et ainsi jusqu'à la sixième, dans laquelle
+toutes les combinaisons des six vers de la première se trouvent
+épuisées. Les Italiens adoptèrent avec une sorte de passion cette espèce
+de poésie contrainte. Pétrarque l'employa souvent, et l'on trouve dans
+son <i>canzoniere</i> plusieurs sixtines qui étonnent par la difficulté
+vaincue, mais qui ajoutent peu au plaisir de ses lecteurs et à sa
+gloire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote481"
+name="footnote481"><b>Note 481: </b></a><a href="#footnotetag481">
+(retour) </a> Le mot final du sixième vers de la première strophe est
+ reporté au premier vers de la seconde; celui du premier vers
+ l'est au second; celui du cinquième au troisième; celui du
+ second au quatrième; celui du quatrième au cinquième, et
+ celui du troisième au sixième et dernier. On peut juger de la
+ contrainte et de la difficulté de ce singulier retour de
+ mots, surtout quand le poëte s'étudiait à mettre de la
+ singularité dans les mots mêmes, comme on le fait dans les
+ bouts-rimés les plus bizarres, et comme on le faisait assez
+ ordinairement Arnaud Daniel, qui passe pour l'inventeur de la
+ sixtine. Voici, pour exemple, la première strophe de l'une de
+ celle qu'on trouve dans son Recueil:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Lo ferm voler q'el cor m'intra<br>
+ Nom pot ges becx escoyssendre ni ongla,<br>
+ De lausengiers si tot de mal dir s'arma,<br>
+ Et pos nols aus batre ab ram ni ab verga<br>
+ Si vals a frau lai on non avrai oncle<br>
+ Jauzirai joi in verzer o dinz cambra</i>.
+</div></div>
+
+
+<p> Dans la seconde strophe, les rimes, ou mots servant de
+ bouts-rimés, se rangent ainsi à la fin des vers;</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>cambra<br>
+ intra<br>
+ oncle<br>
+ ongla<br>
+ verga<br>
+ arma</i>.
+</div></div>
+
+<p> Dans la troisième, leur renversement produit:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>arma<br>
+ cambra<br>
+ verga<br>
+ intra<br>
+ ongla<br>
+ oncle</i>
+</div></div>
+
+<p> Ainsi des autres. Le superfin de toute cette recherche était
+ que la dame, à qui s'adressait cette sixtine, s'appelait
+ madame d'Ongle.</p>
+</blockquote>
+
+
+<p>On a vu plus haut ce que c'était à peu près que la <i>ballade</i>; il y faut
+ajouter un entrelacement de rimes et de mesures de vers, qui ne pouvait
+avoir d'autre mérite que la difficulté vaincue. Cette difficulté qui
+avait piqué les Provençaux, ne rebuta point les Italiens, ni même les
+Français, mais ce vers dédaigneux de Molière<a id="footnotetag482" name="footnotetag482"></a>
+<a href="#footnote482"><sup class="sml">482</sup></a>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ La ballade à mon goût est une chose fade,
+</div></div>
+
+<p>fut un arrêt qui la bannit de France, où elle n'a plus osé se remontrer
+depuis.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote482"
+name="footnote482"><b>Note 482: </b></a><a href="#footnotetag482">
+(retour) </a> Dans les <i>Femmes Savantes</i>.</blockquote>
+
+<p>La <i>tenson</i>, espèce de lutte ou de combat poétique, était un dialogue
+vif et serré entre deux Troubadours qui s'attaquaient et se répondaient
+par distiques ou par quatrains, sur des questions d'amour ou de
+chevalerie<a id="footnotetag483" name="footnotetag483"></a>
+<a href="#footnote483"><sup class="sml">483</sup></a>. C'est ce qu'on nommait autrement <i>jeu-parti</i>. Ces
+combats d'esprit faisaient un des principaux amusements des princes et
+des grands dans leurs fêtes et leurs cours plénières. Les poëtes qui
+montraient le plus de talent, dont les vers étaient les meilleurs et les
+réparties les plus vives, obtenaient des prix, et les recevaient de la
+main des dames. Les questions souvent très-recherchées de la
+métaphysique d'amour, ainsi traitées devant elles, et sur lesquelles le
+prix même qu'elles décernaient était une sorte de jugement, donnèrent
+par la suite naissance aux cours d'amour, qui, quoi que l'on en ait
+dit<a id="footnotetag484" name="footnotetag484"></a>
+<a href="#footnote484"><sup class="sml">484</sup></a>, sont d'une institution postérieure, sinon à l'existence des
+Troubadours, du moins à tout le premier siècle où ils fleurirent<a id="footnotetag485" name="footnotetag485"></a>
+<a href="#footnote485"><sup class="sml">485</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote483"
+name="footnote483"><b>Note 483: </b></a><a href="#footnotetag483">
+(retour) </a> C'est sans doute de ce mot <i>tenson</i> que las Italiens
+ ont pris leur mot <i>tenzone</i>, lutte, dispute, querelle.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote484"
+name="footnote484"><b>Note 484: </b></a><a href="#footnotetag484">
+(retour) </a> Cazeneuve, <i>De l'Origine des Jeux Floraux</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote485"
+name="footnote485"><b>Note 485: </b></a><a href="#footnotetag485">
+(retour) </a> C'est-à-dire, au douzième siècle. L'abbé Millot a eu raison d'être
+d'un avis contraire à celui de Cazeneuve, sur la haute antiquité des
+cours d'amour; mais il va trop loin (t. I, p. 12), en disant qu'aucun
+Troubadour n'a parlé de ces tribunaux de galanterie; d'où il paraît
+conclure que ces cours n'existèrent qu'après l'extinction des
+Troubadours et de la poésie provençale. Quelque défiance qui soit due
+aux assertions de Nostradamus, on peut cependant le croire quand il cite
+un livre qui existait de son temps, qu'il avait lu, et dans lequel il a
+recueilli beaucoup de faits; c'est celui du Monge ou Moine des Iles
+d'Or, écrit, comme on l'a vu plus haut, dans le quatorzième siècle, et
+d'après un Recueil rédigé, dès le douzième, par les ordres du roi
+d'Arragon et comte de Provence, Alphonse II. Or, nous trouvons dans
+Nostradamus (Vie de Geoffroy Rudel), que le Moine des Iles d'Or, dans le
+Catalogue qu'il a fait des poëtes Provençaux, parle d'un dialogue ou
+jeu-parti, entre Gérard et Peyronet, au sujet d'une question d'amour;
+question qui parut si haute et si difficile, qu'ils la renvoyèrent aux
+dames illustres tenant cour d'amour à Pierre-Feu et à Signa. Il donne
+même la liste des dames qui y présidaient, et qui sont toutes connues
+pour avoir vécu dans le commencement du treizième siècle, pendant que
+les Troubadours florissaient, et au temps même de leur plus grand éclat.
+Nostradamus cite cette même cour d'amour dans la Vie de Guillaume
+Adhémar et dans celle de Raimon de Miraval. Dans la Vie de Perceval
+Doria, il parle d'une autre cour d'amour, celle des dames de Romanin,
+qui était contemporaine de la première. Voyez ces différentes Vies dans
+le vieux historien des Troubadours.</blockquote>
+
+<p>C'est aux Arabes, comme nous l'avons dit, qu'ils empruntèrent les
+tensons ou combats poétiques, espèces d'assaut d'esprit qui, chez ces
+peuples ingénieux, roulaient pour la plupart sur des points délicats de
+galanterie ou de philosophie traités avec toutes les recherches de l'art
+et toutes les finesses du langage. Trop souvent les Troubadours
+s'écartèrent de la route qui leur était tracée, et leurs tensons ne
+furent que des luttes de grossièretés et d'injures; mais souvent aussi
+ils imitaient la vivacité spirituelle et la délicatesse de leurs
+modèles, ou ils les remplaçaient par un ton original de franchise et de
+naïveté. Par exemple, Gaucelm propose cette question à un autre
+Troubadour nommé Hugues<a id="footnotetag486" name="footnotetag486"></a>
+<a href="#footnote486"><sup class="sml">486</sup></a>. «J'aime sincèrement une dame qui a un ami
+qu'elle ne veut pas quitter. Elle refuse de m'aimer si je ne consens
+qu'elle continue de lui donner publiquement des marques d'amour, tandis
+que dans le particulier je ferai d'elle tout ce que je voudrai: telle
+est la condition qu'elle m'impose». Hugues répond: «Prenez toujours ce
+que la jolie dame vous offre, et plus encore quand elle voudra. Avec de
+la patience on vient à bout de tout, et c'est ainsi que bien des pauvres
+sont devenus riches». Gaucelm n'est pas de cet avis. «J'aime mieux cent
+fois, dit-il, n'avoir aucun plaisir et rester sans amour que de donner à
+ma Dame la permission extravagante d'avoir un autre amant qui la
+possède. Je ne le trouve déjà pas trop bon de son mari; jugez si je le
+souffrirais patiemment d'un autre. J'en mourrais de jalousie, et à mon
+avis il n'est pas de plus cruel genre de mort.» Hugues insiste. «Celui
+qui dispose en secret d'une jolie dame a bien envie de mourir, s'il en
+meurt. J'aimerais mieux l'avoir à cette condition que de n'avoir rien du
+tout». La dispute continue, et les deux Troubadours conviennent de s'en
+rapporter à de belles dames, dont on ignore la décision.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote486"
+name="footnote486"><b>Note 486: </b></a><a href="#footnotetag486">
+(retour) </a> Gaucelm Faidit et Hugues Bacalaria. Voyez, sur le
+ premier, Millot, t. I, p. 354: il ne fait que nommer le
+ second en rapportant cette tenson, p. 374. Nostradamus nomme
+ Gaucelm <i>Anselme Faydit</i>, Vie XIV; il ne dit rien de Hugues.
+ Crescimbeni, son traducteur, appelle comme lui Gaucelm,
+ <i>Anselme Faidit</i>, aussi Vie XIV; il donne de plus une petite
+ notice sur Hugues, à la fin de sa <i>Giunta alle Vite de
+ Provenzali</i>, sur le mot <i>Ugo della Baccalaria</i>. Voyez cette
+ <i>Giunta</i>, p. 220. Je ne cite plus ici les textes provençaux,
+ parce qu'il ne s'agit plus des formes que ces citations
+ pouvaient seules faire connaître.</blockquote>
+
+<p>Ces galantes futilités seraient traitées maintenant avec plus de finesse
+et de talent qu'elles ne le furent alors; mais les femmes les plus
+décidées d'aujourd'hui ne feraient peut-être rien de plus fort ou du
+moins de plus franc que la proposition de la dame, et l'on voit qu'au
+fond, depuis six ou sept siècles, l'art des vers a fait chez nous
+beaucoup plus de progrès que la corruption des mœurs.</p>
+
+<p>Les contes ou <i>novelles</i> ne sont pas en aussi grand nombre dans les
+poésies des Troubadours que dans celles des Trouvères, ou anciens poëtes
+français, dont on n'a guère publié jusqu'ici que les nombreux et
+prolixes fabliaux. Dans les novelles provençales on reconnaît toujours
+une imagination galante et poétique, et leurs inventions sont souvent un
+mélange des fictions orientales avec les fables chevaleresques d'Europe
+et la métaphysique d'amour. Tel est ce conte de Pierre Vidal<a id="footnotetag487" name="footnotetag487"></a>
+<a href="#footnote487"><sup class="sml">487</sup></a>, qui
+marchait suivi de ses chevaliers et de leurs écuyers lorsqu'ils
+rencontrent un chevalier, beau, grand, vigoureux, équippé et habillé de
+la manière la plus brillante, conduisant une dame mille fois plus belle
+encore, tous deux montés sur des palafrois richement enharnachés et de
+couleurs si variées qu'il n'y avait pas deux de leurs membres ou des
+parties de leurs corps qui fussent du même poil et de la même couleur.
+Ils étaient suivis d'un écuyer et d'une demoiselle, remarquables par une
+parure et une beauté particulières. Une conversation s'engage. Pierre
+Vidal invite le beau chevalier et la belle dame à se reposer. La dame,
+qui n'aime point les châteaux, préfère un lieu champêtre et agréable,
+dans un verger délicieux, près d'une claire fontaine. Là, le chevalier
+se fait connaître à lui, sa compagne et sa suite. La dame se nomme
+Merci, la demoiselle Pudeur, l'écuyer Loyauté, et lui, qui est l'Amour,
+emmène, de la cour du roi de Castille, Merci, Pudeur et Loyauté. Ce
+compte n'est pas fini, et c'est dommage; le fragment est fort long,
+plein de descriptions riches, d'entretiens et de solutions de questions
+d'amour.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote487"
+name="footnote487"><b>Note 487: </b></a><a href="#footnotetag487">
+(retour) </a> Millot, t. II, p. 297.</blockquote>
+
+<p>En voici un<a id="footnotetag488" name="footnotetag488"></a>
+<a href="#footnote488"><sup class="sml">488</sup></a> dont le commencement, presque anacréontique, n'annonce
+guère la fin; cette fin n'est, à proprement parler, dans aucun genre, et
+l'extravagance du dénoûment serait remarquée même dans les <i>Mille et une
+Nuits</i>. Un perroquet arrive de loin pour saluer une dame de la part
+d'Antiphanon, fils du roi, et la prier de soulager le mal dont elle le
+fait languir. La dame aime trop son mari pour écouter un amant. Le
+perroquet plaide la cause de son maître et celle de l'amour aux dépens
+du mariage. Il commence à persuader. On lui donne, pour le chevalier qui
+l'envoie, un anneau et un cordon tissu d'or, avec de tendres
+compliments. Il va rendre compte de son message, encourage l'amant dans
+ses espérances, et lui propose de l'introduire auprès de sa maîtresse;
+on ne devinerait pas par quel moyen: en mettant le feu au toit du
+château. Il retourne vers la dame et lui annonce Antiphanon. Mais
+comment le faire entrer? le jardin toujours fermé, des gardes à toutes
+les portes. Le perroquet lui fait part de son stratagème, et, ce qu'il y
+a de merveilleux, elle consent à l'employer. Il revient à son maître qui
+lui fait donner du feu grégeois dans un vase de fer. Le perroquet le
+prend dans sa patte, vole à la tour, et y met le feu, près des archives,
+en quatre endroits. On crie <i>au feu</i>; tout le monde est sur pied pour
+l'éteindre. La dame profite de ce désordre pour descendre au jardin,
+Antiphanon pour y entrer, et bientôt selon l'expression du poëte, ils
+crurent être en paradis. Mais on éteint le feu <i>à force de vinaigre</i>. Le
+perroquet, qui faisait sentinelle, avertit les deux amans; ils se
+quittent, et ce n'est pas sans que la dame, mêlant de la morale à cette
+étrange immoralité, ne recommande au chevalier en se jetant à son cou et
+le baisant trois fois, de faire les plus belles actions pour l'amour
+d'elle. Sans vouloir comparer sans cesse un siècle à l'autre, on
+conviendra que dans celui-ci, du moins, les châteaux ne courent pas
+autant de risques, et qu'il en coûte moins cher aux maris.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote488"
+name="footnote488"><b>Note 488: </b></a><a href="#footnotetag488">
+(retour) </a> Il est d'Arnauo de Carcassès, troubadour inconnu,
+ dont on n'a que un seul morceau. Voyez Millot, t. II, p. 390.</blockquote>
+
+<p>On trouve dans une autre novelle<a id="footnotetag489" name="footnotetag489"></a>
+<a href="#footnote489"><sup class="sml">489</sup></a> l'original d'un conte plaisant de
+Boccace, à moins que ce conte, n'ait comme tant d'autres, une origine
+orientale, et que Boccace et le Troubadour n'aient puisé dans une source
+commune. C'est celui auquel La Fontaine, en l'imitant, a donné pour
+titre trois qualités, dont la première procure à un mari le désagrément
+d'être <i>battu</i>, mais ne l'empêche pas d'être <i>content</i>. Il y a cette
+différence que ce sont ici des chevaliers et une grande dame, et que
+l'histoire est racontée par un jongleur au roi de Castille, Alphonse IX,
+au milieu de sa cour. Boccace et La Fontaine ont mieux aimé prendre
+leurs acteurs dans la condition commune, sans doute pour qu'on
+n'imaginât pas que la chose ne pût arriver que dans une classe qui fait
+exception.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote489"
+name="footnote489"><b>Note 489: </b></a><a href="#footnotetag489">
+(retour) </a> L'auteur est Raimond Vidal de Besaudun, que l'abbé
+ Millot, tom. III, pag. 277, soupçonne être fils de Pierre
+ Vidal.</blockquote>
+
+<p>Ces contes sont pour la plupart remplis de traits naïfs, agréables et
+quelquefois piquants; mais la prolixité les tue; tout y annonce
+l'enfance de l'art; tout y respire une licence qui ne blesse pas moins
+le goût que la morale, et ce que les auteurs savent le moins, c'est se
+borner et finir.</p>
+
+<p>Il y a peut-être encore moins d'art dans leurs <i>pastourelles</i>. C'est
+presque toujours le poëte qui raconte lui-même que, se promenant seul
+dans une campagne fleurie, il a trouvé une jolie bergère qui gardait ses
+moutons, ou qui cueillait des fleurs en suivant son troupeau. Ce qu'il
+dit à la bergère et ce qu'elle lui répond est tout le sujet de la pièce.
+Une simplicité quelquefois assez fine en fait le mérite. Le dialogue
+procède de trois en trois vers, ou de deux en deux, ou vers par vers,
+comme celui de quelques Eglogues de Théocrite et de Virgile. L'entretien
+roule sur l'amour; quelquefois, le poëte se représente fort épris de la
+bergère, prêt à céder à la tentation, puis s'arrêtant tout à coup au
+souvenir de sa dame à qui il ne veut pas faire une infidélité<a id="footnotetag490" name="footnotetag490"></a>
+<a href="#footnote490"><sup class="sml">490</sup></a>;
+quelquefois aussi il succombe, et la bergère ne résiste qu'autant qu'il
+faut pour que la <i>pastourelle</i> ait une étendue raisonnable<a id="footnotetag491" name="footnotetag491"></a>
+<a href="#footnote491"><sup class="sml">491</sup></a>. Il faut
+savoir quelque gré aux Troubadours d'avoir entrevu ce genre aimable,
+sans connaître les modèles que l'antiquité nous a laissés, et de s'y
+être borné à des scènes galantes et naïves. Ni leurs idées ni la langue
+elle-même ne s'étendaient beaucoup plus loin.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote490"
+name="footnote490"><b>Note 490: </b></a><a href="#footnotetag490">
+(retour) </a> Pastourelle de Giraut Riquier; Millot, tom. III, p.
+ 333. Il y en a, dans les manuscrits, quatre du même auteur.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote491"
+name="footnote491"><b>Note 491: </b></a><a href="#footnotetag491">
+(retour) </a> Voyez l'article de Jean Estève; Millot, tom. III, p.
+ 379.</blockquote>
+
+<p>Le <i>sirvente</i>, <i>servantèse</i> ou <i>servantois</i> était presque le seul genre
+qui roulât ordinairement sur d'autres sujets que la galanterie; il était
+historique ou satirique. Le poëte y célébrait, ou ses propres exploits,
+s'il était chevalier, ou les exploits des chevaliers qui l'admettaient à
+leur table, ou les traits de bravoure, de générosité, de vertu qu'il
+jugeait dignes de sa muse; ou bien il y reprenait, soit les vices en
+général, soit en particulier ceux des ennemis, des rivaux et même des
+grands dont il avait à se plaindre. Quelquefois, ce qui produisait des
+oppositions et des contrastes, la galanterie se mêlait à la satire,
+comme dans ce sirvente, dont chaque strophe commence par un trait
+satirique contre Henri II, roi d'Angleterre, à qui Louis-le-Jeune avait
+fait lever le siége de Toulouse, et finit par une apostrophe galante à
+la maîtresse de l'auteur<a id="footnotetag492" name="footnotetag492"></a>
+<a href="#footnote492"><sup class="sml">492</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote492"
+name="footnote492"><b>Note 492: </b></a><a href="#footnotetag492">
+(retour) </a> Il se nommait Bernard Arnaud de Montcuc, Voyez Millot,
+ <i>ub. supr.</i>, p. 97. Les autres auteurs qui ont écrit sur la
+ poésie provençale n'en parlent pas.</blockquote>
+
+<p>«Quand la nature renaît, et que les rosiers sont en fleur, les méchants
+barons s'empressent d'aller à la chasse. Il me prend envie de faire
+contre eux un sirvente et de censurer aigrement ces ennemis de toute
+vertu et de tout honneur; mais amour répand la gaîté dans mon âme autant
+que les beaux jours de mai. Je conserverai ma joie malgré tant de sujets
+de tristesse». Il désigne ensuite le preux roi avec sa nombreuse
+cavalerie, qui se vante de l'emporter en gloire et en mérite; mais,
+dit-il, les Français n'en ont pas peur; et se tournant vers sa dame, il
+l'assure qu'il la redoute davantage, et qu'il a une bien autre crainte
+de ses rigueurs. «Je fais plus de cas, poursuit-il, d'un coursier sellé
+et armé, d'un écu, d'une lance et d'une guerre prochaine, que des airs
+hautains d'un prince qui consent à la paix en sacrifiant une partie de
+ses droits et de ses terres. Pour vous, beauté que j'adore, vous que
+j'aurai ou j'en mourrai, je m'estime plus heureux d'attaquer vos refus
+que d'être accepté par une autre. J'aime les archers quand ils lancent
+des pierres et renversent des murailles; j'aime l'armée qui s'assemble
+et se forme dans la plaine; je voudrais que le roi d'Angleterre se plût
+autant à combattre que je me plais, madame, à me retracer l'image de
+votre beauté et de votre jeunesse, etc.». Cela est original, il en faut
+convenir. Cela était inspiré par le moment, et n'avait de modèle ni
+parmi les Arabes, ni parmi les Anciens, dont ce bon Troubadour et ses
+confrères ne soupçonnaient pas même l'existence.</p>
+
+<p>Une satire plus originale encore, ou, si l'on veut, plus bizarre, est
+celle-ci. Blacas est mort; c'était un baron riche, généreux, brave, et
+de plus très-bon Troubadour. Sordel<a id="footnotetag493" name="footnotetag493"></a>
+<a href="#footnote493"><sup class="sml">493</sup></a>, l'un des Italiens les plus
+célèbres qui se soient adonnés à la poésie provençale, fait son éloge
+funèbre; mais chaque trait de cet éloge est un trait de satire contre
+quelque prince. «Ce malheur est si grand, dit-il, qu'il n'y a d'autre
+ressource que de prendre le cœur de Blacas pour le donner à manger aux
+barons qui en manquent; dès lors ils en auront assez. Que l'empereur de
+Rome (Frédéric II) en mange le premier; il en a besoin s'il veut
+recouvrer sur les Milanais les pays qu'ils lui ont enlevés en dépit de
+ses Allemands.--Après lui en mangera le noble roi de France (Louis IX),
+pour reprendre la Castille qu'il perd par sa sottise; mais si sa mère le
+sait il n'en mangera point; car il craint en tout de lui déplaire.--Le
+roi d'Angleterre (Henri III) en doit manger un bon morceau. Il a peu de
+cœur; il en aura beaucoup alors, et reprendra les terres qu'il a
+honteusement laissé usurper.--Il faut que le roi de Castille (Ferdinand
+III) en mange pour deux; car il a deux royaumes, et n'est pas bon pour
+en gouverner un seul; mais s'il en mange, qu'il se cache de sa mère;
+elle lui donnerait des coups de bâton.--Je veux qu'après lui en mange le
+roi de Navarre (Thibault, comte de Champagne), qui, selon ce que
+j'entends dire, valait mieux comte que roi». Ainsi du reste.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote493"
+name="footnote493"><b>Note 493: </b></a><a href="#footnotetag493">
+(retour) </a> Voyez sa vie dans Millot, t. II, p. 79. Sa chanson sur
+ la mort de Blacas est dans la vie de ce dernier, tom. I, p.
+ 452.</blockquote>
+
+<p>Les sirventes, où la satire ne s'exerçait que sur les mœurs, ont
+l'avantage de nous apprendre des usages et des folies de ce temps qui se
+rapprochent souvent de ce que l'on voit dans le nôtre. Le trait suivant,
+par exemple, nous dit quelle espèce de fard les vieilles femmes
+mettaient alors</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Pour réparer des ans l'irréparable outrage.
+</div></div>
+
+<p>«Je ne peux souffrir le teint blanc et rouge que les vieilles se font
+avec l'onguent d'un œuf battu qu'elles s'appliquent sur le visage, et du
+blanc par-dessus, ce qui les fait paraître éclatantes depuis le front
+jusqu'au-dessous de l'aisselle<a id="footnotetag494" name="footnotetag494"></a>
+<a href="#footnote494"><sup class="sml">494</sup></a>». Ces derniers mots prouvent aussi
+que l'habillement des femmes n'était pas plus modeste alors
+qu'aujourd'hui, même quand un autre intérêt que celui de la modestie
+l'aurait exigé d'elles.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote494"
+name="footnote494"><b>Note 494: </b></a><a href="#footnotetag494">
+(retour) </a> Ce trait est tiré d'un sirvente d'Ogier ou Augier.
+ Millot, t. I, p. 340.</blockquote>
+
+<p>D'ailleurs on ne voit ici que du blanc, ce qui les aurait fait
+ressembler à des spectres; mais elles mettaient aussi beaucoup de rouge,
+comme une autre satire nous l'atteste. Elle est d'un certain moine de
+Montaudon, poëte satirique par excellence, qui n'épargnait personne dans
+ses sirventes, ni les femmes, ni les moines, ni même les
+Troubadours<a id="footnotetag495" name="footnotetag495"></a>
+<a href="#footnote495"><sup class="sml">495</sup></a>. Le tour qu'il prend est vif et ingénieux. Les dames et
+les moines paraissent devant Dieu, se disputent entre eux et plaident en
+forme. «Tout est perdu, disent les moines; mesdames, vous nous faites
+grand tort en nous enlevant les peintures. C'est un péché de vous
+peindre si fort et de vous déguiser de la sorte; car jamais l'usage de
+la peinture ne fut inventé que pour nous, et vous vous rougissez
+tellement que vous effacez les images qu'on suspend dans nos
+chapelles.--Les dames répondent: La peinture nous a été donnée bien
+avant qu'on inventât les <i>ex voto</i> pour les moines grands et petits. Je
+ne vous ôte rien, dit une dame, en peignant les rides qui sont
+au-dessous de mes yeux, et en les effaçant de manière à pouvoir traiter
+encore avec hauteur ceux qui s'affolent de moi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote495"
+name="footnote495"><b>Note 495: </b></a><a href="#footnotetag495">
+(retour) </a> Nostradamus n'a point parlé de lui. Voyez Crescimbeni,
+ <i>Giunta alle Vite</i>, pag. 200, et Millot, tom. III, pag. 156.</blockquote>
+
+<p>Dieu dit aux moines: <i>Si vous le trouvez bon</i>, je donne vingt ans pour
+se peindre aux femmes qui en ont plus de vingt-cinq; soyez plus généreux
+que moi, donnez-leur en trente.--Nous n'en ferons rien, répondent les
+moines, nous leur en donnerons dix <i>par complaisance pour vous</i>; mais
+sachez qu'après ce temps nous voulons être sûrs qu'elles nous laisseront
+en paix. Alors vinrent Saint-Pierre et Saint-Laurent, qui firent une
+bonne et ferme paix entre les parties, l'un et l'autre ayant juré de la
+maintenir. Ils retranchèrent cinq ans des vingt, et en ajoutèrent cinq
+aux dix. Ainsi fut vidé le procès, et les parties demeurèrent d'accord.</p>
+
+<p>Mais le poëte s'écrie que le serment est violé, que les femmes se
+mettent tant de blanc et de vermillon sur le visage, que jamais on n'en
+vit plus aux <i>ex voto</i>. Il nomme une quantité de drogues dont elles se
+servent, la plupart inconnues aujourd'hui. «Elles mêlent, dit-il, avec
+du vif-argent du cafera, du tifrigon, de l'angelot, du berruis, et s'en
+peignent sans mesure. Elles mêlent avec du lait de jument, des fèves,
+nourriture des anciens moines et la seule chose qu'ils demandent, par
+droit ou par charité, de sorte qu'il ne leur en reste plus rien<a id="footnotetag496" name="footnotetag496"></a>
+<a href="#footnote496"><sup class="sml">496</sup></a>.
+Elles ont encore fait pis que tout cela; elles ont amassé provision de
+safran, et l'ont fait tellement enchérir qu'on s'en plaint outre-mer:
+mieux vaudrait-il qu'on le mangeât en ragoûts et en sauces que de le
+perdre ainsi. Il conviendrait du moins qu'elles prissent les étendards
+et les armes des croisés pour aller chercher outre-mer le safran
+qu'elles ont tant d'envie d'avoir». On voit par là que l'on tirait le
+safran de l'Orient, qu'on s'en servait pour la cuisine, et, ce qu'il est
+assez difficile de concevoir, qu'il entrait, même en très-grande
+quantité, dans la toilette des dames, avec le blanc, le rouge et encore
+d'autres couleurs<a id="footnotetag497" name="footnotetag497"></a>
+<a href="#footnote497"><sup class="sml">497</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote496"
+name="footnote496"><b>Note 496: </b></a><a href="#footnotetag496">
+(retour) </a> L'abbé Millot observe ici très-gravement qu'ils
+ demandaient alors autre chose que des fèves.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote497"
+name="footnote497"><b>Note 497: </b></a><a href="#footnotetag497">
+(retour) </a> Le moine de Montaudon en voulait au rouge des femmes.
+ J'ai trouvé un autre dialogue sur le même sujet, entre Dieu
+ et lui dans un manuscrit de la Bibliothèque impériale, n°.
+ 7226.</blockquote>
+
+<p>Le même poëte prend un tour à peu près semblable, et qui n'est pas moins
+vif, pour se venger apparemment de mauvaises réceptions qui lui avaient
+été faites dans quelques provinces, et montrer sa satisfaction du bon
+accueil qu'il avait reçu dans d'autres. Il était monté au ciel pour
+parler à Saint-Michel, qui l'avait mandé; il entendit Saint-Julien qui
+se plaignait à Dieu d'avoir été dépouillé de son fief et de tous ses
+droits. Autrefois quiconque voulait avoir bon gîte lui adressait le
+matin sa prière; mais avec les méchants seigneurs qui vivent à présent
+il ne reçoit plus de prière ni le matin ni le soir. Ils refusent
+l'hospitalité à tout le monde, ou laissent partir à jeûn le matin ceux à
+qui ils donnent à coucher; il est pourtant encore assez content des
+Toulousains, des Carcassonnois, des Albigeois; il n'a ni à se plaindre
+ni à se louer de quelques autres; enfin Saint-Julien, patron de
+l'hospitalité, distribue la louange ou le blâme selon que le poëte a été
+bien ou mal reçu.</p>
+
+<p>Folquet de Lunel<a id="footnotetag498" name="footnotetag498"></a>
+<a href="#footnote498"><sup class="sml">498</sup></a>, poëte très-dévot, fait, <i>au nom du Père glorieux
+qui forma l'homme à son image</i>, une satire générale des mœurs de tous
+les états, depuis l'empereur jusqu'aux aubergistes de village.
+«L'empereur, dit-il, exerce des injustices contre les rois, les rois
+contre les comtes; les comtes dépouillent les barons, ceux-ci leurs
+vassaux et leurs paysans. Les laboureurs, les bergers font à leur tour
+d'autres injustices. Les gens de journée ne gagnent point l'argent
+qu'ils exigent. Les médecins tuent au lieu de guérir, et ne s'en font
+pas moins payer. Les marchands, les artisans sont menteurs et voleurs,
+etc.».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote498"
+name="footnote498"><b>Note 498: </b></a><a href="#footnotetag498">
+(retour) </a> Crescimbeni ne parle pas de lui. Voyez Millot, t. II,
+ p. 138.</blockquote>
+
+<p>Dans une autre satire ou sirvente satirique, Marcabres<a id="footnotetag499" name="footnotetag499"></a>
+<a href="#footnote499"><sup class="sml">499</sup></a> s'en prend
+aux seigneurs, aux barons, à leurs femmes, aux Troubadours, à tout le
+monde, à qui il reproche une horrible corruption de mœurs. On y trouve
+cette image gigantesque, mais singulière. «Le monde est couvert d'un
+gros arbre touffu qui s'est étendu si prodigieusement qu'il embrasse
+tout l'Univers. Il a jeté de si profondes racines qu'il est impossible
+de l'abattre. Cet arbre est la méchanceté. Pour peu qu'on y touche ceux
+qui devraient protéger la vertu jettent les hauts cris. Comtes, rois,
+amiraux, princes, sont pendus à cet arbre par le lien de l'avarice, si
+fort qu'on ne saurait les détacher».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote499"
+name="footnote499"><b>Note 499: </b></a><a href="#footnotetag499">
+(retour) </a> Nostradamus n'a donné sur ce poète qu'un tissu
+ d'erreurs; Crescimbeni en corrige quelques-unes dans ses
+ notes, mais non pas toutes. Voyez Millot, <i>ub. supr.</i>, p.
+ 250.</blockquote>
+
+<p>Le clergé était alors dans toute sa puissance, et il en abusait. Les
+Troubadours ne l'épargnaient pas; quelques uns même lui prodiguaient des
+injures violentes et grossières. «Ah! faux clergé, lui dit Bertrand
+Carbonel<a id="footnotetag500" name="footnotetag500"></a>
+<a href="#footnote500"><sup class="sml">500</sup></a>, traître, menteur, parjure, voleur, débauché, mécréant, tu
+commets chaque jour tant de désordres publics que le monde est dans le
+trouble et la confusion. Saint-Pierre n'eut jamais rentes, châteaux ni
+domaines; jamais il ne prononça d'excommunications ou d'interdits. Vous
+ne faites pas de même, vous qui pour l'or excommuniez sans raison, etc.
+Que le Saint-Esprit qui prit chair humaine écoute mes vœux, dit
+Guillaume Figuiera<a id="footnotetag501" name="footnotetag501"></a>
+<a href="#footnote501"><sup class="sml">501</sup></a>, et qu'il te brise le bec, Rome; je ne puis
+comprendre combien tu es fourbe envers nous et envers les Grecs. Rome,
+tu traînes avec toi les aveugles dans le précipice; tu franchis les
+bornes que Dieu t'a données, car tu absous les péchés à prix d'argent,
+et tu te charges d'un fardeau plus fort qu'il ne t'appartient.......
+Dieu te confonde, Rome....! Rome de mauvaises mœurs et de mauvaise foi,
+etc.».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote500"
+name="footnote500"><b>Note 500: </b></a><a href="#footnotetag500">
+(retour) </a> Voyez Nostradamus et Crescimbeni, corrigés par Millot, <i>ub.
+supr.</i>, p. 432.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote501"
+name="footnote501"><b>Note 501: </b></a><a href="#footnotetag501">
+(retour) </a> Millot, <i>ibid.</i>, p. 448. Je rectifie sa traduction, qui n'est
+nullement conforme au texte; il en a fallu faire autant de plusieurs
+autres passages.
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Lo Sain Esperitz<br>
+ Que receup cara humana<br>
+ Entenda mos precs<br>
+ E fraigna tos becs,<br>
+ Roma; no'm entrecs<br>
+ Com' es falsa e trafana<br>
+ Vas nos e va'ls Grecs</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Pierre Cardinal, l'un des censeurs les plus âpres de mœurs de son
+siècle<a id="footnotetag502" name="footnotetag502"></a>
+<a href="#footnote502"><sup class="sml">502</sup></a>, n'a pas épargné les prêtres et les moines dans ses satires.
+«Indulgences, pardons, Dieu et le diable, ils mettent, dit-il, tout en
+usage. À ceux-là, ils accordent le paradis par leurs pardons; ils
+envoyent ceux-ci en enfer par leurs excommunications; ils portent des
+coups qu'on ne peut pas parer, et nul ne sait si bien forger des
+tromperies qu'ils ne le trompent encore mieux». Et plus loin: «Il n'est
+point de vautour qui évente de si loin une charogne que les gens
+d'église et les prédicateurs sentent un homme riche. Aussitôt ils en
+font leur ami; et quand il lui survient une maladie, ils lui font faire
+une donation qui dépouille ses parents.... Vous les voyez sortir tête
+levée des mauvais lieux pour aller à l'autel. Rois, empereurs, ducs,
+comtes et chevaliers avaient coutume de gouverner les états; les clercs
+ont usurpé sur eux cette autorité, soit à force ouverte, soit par leur
+hypocrisie et leurs prédications, etc.».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote502"
+name="footnote502"><b>Note 502: </b></a><a href="#footnotetag502">
+(retour) </a> Millot, t. III, p. 236 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Mais ce n'était pas seulement sur le clergé que la liberté des
+Troubadours s'exerçait; elle n'épargnait pas les objets les plus sacrés;
+et dans ce siècle où la religion avait tant d'empire sur les opinions et
+si peu sur les mœurs, où elle armait les croyants contre les incrédules,
+et même contre les croyants quand l'intérêt temporel de ses chefs le
+voulait ainsi, elle n'était guère plus respectée des poëtes dans leurs
+vers, que des moines dans leur conduite. C'était pour eux, même dans
+leurs poésies amoureuses, un sujet de figures, d'apostrophes ou de
+comparaisons comme les autres, et dont ils usaient tout aussi librement.</p>
+
+<p>L'un compare un baiser de sa dame<a id="footnotetag503" name="footnotetag503"></a>
+<a href="#footnote503"><sup class="sml">503</sup></a> aux plus douces joies du Paradis;
+l'autre abandonnerait sans façon sa part de ce lieu de délices pour les
+faveurs de la sienne; un troisième<a id="footnotetag504" name="footnotetag504"></a>
+<a href="#footnote504"><sup class="sml">504</sup></a>, si Dieu le laisse jouir de son
+amour, croira que le Paradis est privé de liesse et de joie; un autre,
+quand il est auprès de sa maîtresse, fait le signe de la croix, tant il
+est émerveillé de la voir<a id="footnotetag505" name="footnotetag505"></a>
+<a href="#footnote505"><sup class="sml">505</sup></a>; un autre encore assure que, s'il obtient
+le bonheur qu'il désire, il éprouvera ce que dit la Bible, qu'en bonne
+aventure un jour vaut bien cent, allusion très-profane à des paroles du
+psalmiste<a id="footnotetag506" name="footnotetag506"></a>
+<a href="#footnote506"><sup class="sml">506</sup></a>; un autre enfin se croit en amour l'égal des grands et
+des rois: ces vaines distinctions de rang disparaissent, dit-il, devant
+Dieu, qui ne juge que les cœurs; puis s'adressant à sa dame: «O parfaite
+image de la Divinité, que n'imitez-vous votre modèle<a id="footnotetag507" name="footnotetag507"></a>
+<a href="#footnote507"><sup class="sml">507</sup></a>»! Plusieurs,
+lorsqu'ils sont guéris de leur passion pour une femme mariée, ne croient
+pouvoir la quitter qu'en se faisant délier de leurs serments par un
+prêtre, et le prêtre vient très-sérieusement les dispenser de
+l'adultère<a id="footnotetag508" name="footnotetag508"></a>
+<a href="#footnote508"><sup class="sml">508</sup></a>; d'autres, maltraités par leur dame, font dire des
+messes, brûler des cierges et des lampes pour se la rendre
+favorable<a id="footnotetag509" name="footnotetag509"></a>
+<a href="#footnote509"><sup class="sml">509</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote503"
+name="footnote503"><b>Note 503: </b></a><a href="#footnotetag503">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>E mi baisa la boqu'els huels amdos<br>
+ Don mi sembla lo ioy de Paradis</i>.
+<p class="i20"> <span class="sc">Bernard de Ventadour</span>.</p>
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote504"
+name="footnote504"><b>Note 504: </b></a><a href="#footnotetag504">
+(retour) </a> Arnaud de Marveil:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Que si m'lais Dieus s'amor iauzir,<br>
+ Semblaria'm, tan la dezir,<br>
+ Ab lyeis Paradisus desertz</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote505"
+name="footnote505"><b>Note 505: </b></a><a href="#footnotetag505">
+(retour) </a> Arnaud Catalans.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote506"
+name="footnote506"><b>Note 506: </b></a><a href="#footnotetag506">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Dies una in atriis tuis super millia</i>.
+</div></div>
+
+<p> L'auteur de ce trait est Bernard de Ventadour.</p>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote507"
+name="footnote507"><b>Note 507: </b></a><a href="#footnotetag507">
+(retour) </a> Arnaud de Marveil.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote508"
+name="footnote508"><b>Note 508: </b></a><a href="#footnotetag508">
+(retour) </a> Entre autres, Pierre de Barjac. Millot, t. I, p. 122.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote509"
+name="footnote509"><b>Note 509: </b></a><a href="#footnotetag509">
+(retour) </a> Arnaud Daniel, dans Millot, t. II, p. 485. Dans
+ Nostradamus, cela est plus fort, il entend mille messes par
+ jour, priant Dieu de pouvoir acquérir la grâce de sa dame; p.
+ 42. Dans le texte provençal, six messes selon quelques
+ manuscrits, et mille messes selon d'autres.
+
+<pre>
+ Sis {
+ {messas naug en perferi
+ Mill {
+ En art lum de ser e d'oli
+ Che Dieus me don bon afert.
+</pre>
+</blockquote>
+
+<p>Dans des sujets plus graves, l'un<a id="footnotetag510" name="footnotetag510"></a>
+<a href="#footnote510"><sup class="sml">510</sup></a>, regrettant un Troubadour<a id="footnotetag511" name="footnotetag511"></a>
+<a href="#footnote511"><sup class="sml">511</sup></a>
+que la mort vient d'enlever, dit que <i>Dieu l'a pris pour son usage</i>. Si
+la Vierge aime les gens courtois, ajoute-t-il, qu'<i>elle prenne
+celui-là</i>. L'autre<a id="footnotetag512" name="footnotetag512"></a>
+<a href="#footnote512"><sup class="sml">512</sup></a>, ayant perdu sa maîtresse, dit qu'il ne prie pas
+Dieu de la recevoir dans son Paradis; sans elle, le Paradis lui
+paraîtrait mal meublé de courtoisie. Raimond de Castelnau, dans une
+satire dirigée principalement contre les moines, dit que «si Dieu sauve,
+pour bien manger et avoir des femmes, les moines noirs, les moines
+blancs, les templiers, les hospitaliers et les chanoines auront le
+Paradis, et que S. Pierre et S. Paul sont bien dupes d'avoir tant
+souffert de tourments pour un Paradis qui coûte si peu aux autres<a id="footnotetag513" name="footnotetag513"></a>
+<a href="#footnote513"><sup class="sml">513</sup></a>».
+Dans une pièce dévote consacrée à la Vierge, Peyre, ou Pierre de
+Corbian, affirme que tous les chrétiens savent et croient ce que l'ange
+lui dit <i>quand elle reçut par l'oreille Dieu qu'elle enfanta
+vierge</i><a id="footnotetag514" name="footnotetag514"></a>
+<a href="#footnote514"><sup class="sml">514</sup></a>. Il compare la merveille de son enfantement à l'action du
+soleil, dont la lumière traverse le verre sans le corrompre, comparaison
+qui a été répétée par d'autres poëtes, et même, je crois, par des
+docteurs. Peyre Cardinal tient un plaidoyer tout prêt pour le jour du
+jugement, en cas que Dieu veuille le damner<a id="footnotetag515" name="footnotetag515"></a>
+<a href="#footnote515"><sup class="sml">515</sup></a>. Il dira à Dieu que
+<i>Dieu a grand tort</i> de perdre ce qu'il peut gagner, et de ne pas remplir
+son Paradis autant qu'il peut; à saint Pierre, qui en est le portier,
+que la porte d'une cour doit être ouverte à tout le monde. Il prouvera
+enfin à Dieu, par de bons arguments, qu'il ne doit pas le damner pour
+des péchés qu'il n'eût pas commis s'il n'avait pas été au monde; mais il
+prie la sainte Vierge d'obtenir qu'il ne soit pas obligé d'en venir là
+avec son fils.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote510"
+name="footnote510"><b>Note 510: </b></a><a href="#footnotetag510">
+(retour) </a> Deudes de Prades.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote511"
+name="footnote511"><b>Note 511: </b></a><a href="#footnotetag511">
+(retour) </a> Hugues Brunet; Millot, t. I, p. 315.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote512"
+name="footnote512"><b>Note 512: </b></a><a href="#footnotetag512">
+(retour) </a> Boniface Calvo, <i>ibid.</i>, t. II, p. 366.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote513"
+name="footnote513"><b>Note 513: </b></a><a href="#footnotetag513">
+(retour) </a> Boniface Calvo, p. 77. Le texte provençal dit;
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Si monge nier vol Dieu que si an sal<br>
+ Per pro maniar ni per femnas tenir,<br>
+ Ni monge blanc per boulas amentir,<br>
+ Ni per erguelh temple ni l'ospital</i>,<br>
+<br>
+ <i>Ni canonge per prestar a renieu,<br>
+ Ben tenc per folh sanh Peyre, sanh Andrieu<br>
+ Que sofriro per Dieu aital turmen,<br>
+ S'aiquest s'en uen aissi a salvamen</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote514"
+name="footnote514"><b>Note 514: </b></a><a href="#footnotetag514">
+(retour) </a> Millot, t. III, p. 233.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote515"
+name="footnote515"><b>Note 515: </b></a><a href="#footnotetag515">
+(retour) </a> <i>ibid.</i>, p. 268.</blockquote>
+
+<p>Un Troubadour qui servait dans une croisade<a id="footnotetag516" name="footnotetag516"></a>
+<a href="#footnote516"><sup class="sml">516</sup></a>, mécontent du tour que
+les affaires y avaient pris, s'écrie: «Seigneur Dieu, si vous m'en
+croyiez, vous prendriez bien garde à qui vous donneriez les empires, les
+royaumes, les châteaux et les tours». Un autre<a id="footnotetag517" name="footnotetag517"></a>
+<a href="#footnote517"><sup class="sml">517</sup></a>, désespéré de la
+mort du bon roi saint Louis, si ardent à servir Dieu, maudit les
+croisades et le clergé, promoteur de la guerre sainte; il maudit Dieu
+lui-même qui pouvait le rendre heureux; il voudrait que les chrétiens se
+fissent mahométans, puisque Dieu est pour les infidèles. Dans une tenson
+de Peguilain, il propose à Elias, son interlocuteur, cette question à
+résoudre. Sa dame lui a permis de passer une nuit avec elle, mais sous
+promesse de ne faire que ce qu'elle voudra; il se croit obligé d'être
+fidèle à son serment. J'aimerais mieux le rompre, répond Elias; j'en
+serais quitte pour aller chercher des pardons en Syrie<a id="footnotetag518" name="footnotetag518"></a>
+<a href="#footnote518"><sup class="sml">518</sup></a>; trait de
+lumière sur l'efficacité morale des pélerinages à la Terre-Sainte, des
+indulgences, des pardons et de toutes les superstitions de cette espèce.
+Dans une autre tenson entre Granet et Bertrand<a id="footnotetag519" name="footnotetag519"></a>
+<a href="#footnote519"><sup class="sml">519</sup></a>, deux Troubadours
+peu célèbres, Granet exhorte Bertrand à renoncer à l'amour et à
+travailler au salut de son âme en passant outre-mer, où l'antechrist est
+sur le point de détruire ceux qui y sont allés pour convertir les
+infidèles. Bertrand répond qu'il est fort aise du succès de
+l'antechrist; qu'il est prêt à croire en lui, dans l'espérance qu'il
+fléchira en sa faveur le cœur de sa maîtresse. Granet lui reproche
+l'indigne voie par laquelle il veut parvenir à son but. Ce bien, lui
+dit-il, serait payé trop cher par votre damnation. Tout est légitime
+pour sauver ma vie, répond Bertrand; je meurs pour la plus aimable des
+femmes, et ayant perdu l'esprit, si je pèche en me jetant dans les bras
+de l'antechrist, Dieu doit me le pardonner<a id="footnotetag520" name="footnotetag520"></a>
+<a href="#footnote520"><sup class="sml">520</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote516"
+name="footnote516"><b>Note 516: </b></a><a href="#footnotetag516">
+(retour) </a> Peyrols d'Auvergne; Millot, t. I, p. 322.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote517"
+name="footnote517"><b>Note 517: </b></a><a href="#footnotetag517">
+(retour) </a> Austan d'Orlach, qui n'est connu que par cette pièce;
+ Millot, t. II, p. 430.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote518"
+name="footnote518"><b>Note 518: </b></a><a href="#footnotetag518">
+(retour) </a> Millot, t. II, p. 240.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote519"
+name="footnote519"><b>Note 519: </b></a><a href="#footnotetag519">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 133.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote520"
+name="footnote520"><b>Note 520: </b></a><a href="#footnotetag520">
+(retour) </a> Millot, t. II, p. 135.</blockquote>
+
+<p>Cette folie des croisades d'outre-mer fut souvent l'objet de leurs
+chants, et la croisade barbare contre les malheureux Albigeois, dont ils
+voyoient sous leurs yeux les horreurs, fut celui de leurs satires. Ils
+ne ménagent ni les guerriers qui massacraient des populations entières
+par ordre d'un pontife, ni les inquisiteurs qui livraient aux bûchers ce
+que le fer avait épargné, ni les moines, ni le clergé leurs complices,
+ni les papes moteurs intéressés et politiques de ce carnage religieux.
+La liberté de leurs expressions passe tout ce qu'on s'est permis dans
+des siècles à qui l'on fait un grand reproche de n'avoir pas respecté
+des superstitions sanguinaires. Mais ces horreurs eurent aussi parmi
+eux des apologistes. Il se trouva des Troubadours qui ne rougirent point
+de les chanter. Folquet de Marseille fit plus<a id="footnotetag521" name="footnotetag521"></a>
+<a href="#footnote521"><sup class="sml">521</sup></a>, il ne chanta point
+la croisade; il la suscita, la soutint, en attisa en quelque sorte les
+bûchers et les fureurs. Folquet avait dans sa jeunesse aimé, rimé, mené
+une vie errante et adonnée au plaisir, comme les Troubadours ses
+confrères. Sa tête ardente avait passé subitement à d'autres extrémités.
+Devenu moine de Citeaux, bientôt abbé, et peu de temps après évêque de
+Toulouse dès qu'il vit la persécution et la proscription s'élever contre
+les Albigeois et contre le comte de Toulouse, il se joignit aux
+persécuteurs. Il servit de son influence, de ses conseils, de ses
+prédications violentes les croisés et leur chef, le trop fameux comte de
+Montfort. Après avoir vaincu par les armes du fanatisme le comte son
+seigneur, dans Toulouse même, capitale de ses états, il alla présenter
+au pape le fondateur des Dominicains et de l'Inquisition, qu'il établit
+solidement dans son diocèse, et qui y a régné si long-temps. Perdigon,
+simple Troubadour, élevé par son talent à la dignité de chevalier et à
+la fortune<a id="footnotetag522" name="footnotetag522"></a>
+<a href="#footnote522"><sup class="sml">522</sup></a>, le déshonora par la part qu'il prit aux intrigues et
+aux violences de Folquet. Il chanta même la défaite et la mort du roi
+d'Arragon son bienfaiteur, défenseur du comte Raimond, à la bataille de
+Muret<a id="footnotetag523" name="footnotetag523"></a>
+<a href="#footnote523"><sup class="sml">523</sup></a>. Vers la fin du même siècle, lorsque les bûchers étaient
+éteints, l'imagination d'un comte de Foix<a id="footnotetag524" name="footnotetag524"></a>
+<a href="#footnote524"><sup class="sml">524</sup></a> les rallumait encore, et
+en menaçait tous ceux qui se renommeraient de l'Arragon. «Leurs cendres,
+disait-il, seront jetées au vent, leurs âmes envoyées en enfer».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote521"
+name="footnote521"><b>Note 521: </b></a><a href="#footnotetag521">
+(retour) </a> Millot, t. I, p. 179 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote522"
+name="footnote522"><b>Note 522: </b></a><a href="#footnotetag522">
+(retour) </a> Millot, t. I, p. 428.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote523"
+name="footnote523"><b>Note 523: </b></a><a href="#footnotetag523">
+(retour) </a> En 1213.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote524"
+name="footnote524"><b>Note 524: </b></a><a href="#footnotetag524">
+(retour) </a> Roger Bernard III; Millot, t. II, p. 472.</blockquote>
+
+<p>Mais rien dans tout cela n'est aussi fort et ne peint aussi bien les
+fureurs de l'inquisition que ce qu'un naïf inquisiteur fit lui-même, ne
+croyant sans doute laisser qu'un monument des victoires de sa
+dialectique et des triomphes de la foi. C'est un dominicain nommé
+Izarn<a id="footnotetag525" name="footnotetag525"></a>
+<a href="#footnote525"><sup class="sml">525</sup></a>, l'un des suppôts les plus actifs de ce tribunal exécrable,
+et chez qui l'on voit avec regret la lyre d'un Troubadour dans les mains
+d'un brûleur d'hommes. La pièce qu'il nous a laissée est un monument
+précieux<a id="footnotetag526" name="footnotetag526"></a>
+<a href="#footnote526"><sup class="sml">526</sup></a>; c'est une controverse entre lui et un théologien
+albigeois; elle n'a pas moins de huit cents vers alexandrins. Il lui
+prouve d'abord très-sérieusement par des passages latins de la Bible que
+ce n'est point le diable, mais Dieu qui a créé l'homme; ensuite il le
+plaisante à sa manière sur les assemblées de ses prosélytes et sur la
+façon dont ils se communiquaient le saint-esprit; puis il reprend ses
+argumentations, et pour leur donner plus de force il ajoute en propres
+mots: «Si tu refuses de me croire, <i>voilà le feu qui brûle tes
+compagnons tout prêt à te consumer</i><a id="footnotetag527" name="footnotetag527"></a>
+<a href="#footnote527"><sup class="sml">527</sup></a>». Après de nouveaux efforts de
+dialectique, il lui dit encore: «<i>Ou tu seras jeté dans le feu</i>, ou tu
+te rangeras de notre côté, nous qui avons la foi pure avec ses sept
+échelons appelés sacrements». De l'explication des dogmes il passe à la
+défense du mariage, et supposant que son antagoniste n'est pas sur ce
+point de l'avis de Dieu et de Saint-Paul: «On apprête le feu, dit-il, et
+la poix et les tourments où tu dois passer<a id="footnotetag528" name="footnotetag528"></a>
+<a href="#footnote528"><sup class="sml">528</sup></a>..... Avant que je te
+donne ton congé, dit-il encore, et que je te laisse entrer dans le
+feu<a id="footnotetag529" name="footnotetag529"></a>
+<a href="#footnote529"><sup class="sml">529</sup></a>, je veux disputer avec toi sur la résurrection au jugement
+dernier. Tu n'y crois pas; cependant rien n'est plus certain». Et c'est
+en effet avec le ton de la certitude qu'il lui donne pour preuve ce que
+les incrédules présentent comme objection. «Si la tête d'un homme était
+outre-mer, un de ses pieds à Alexandrie, l'autre au mont Calvaire, une
+main en France et l'autre à Haut-Vilar<a id="footnotetag530" name="footnotetag530"></a>
+<a href="#footnote530"><sup class="sml">530</sup></a>, que le corps fût en
+Espagne, où on l'eût fait porter, qu'il fût brûlé et mis en cendres, et
+qu'on pût le jeter au vent, il faut qu'au jour du jugement tout se
+rassemble et reprenne la forme qu'il avait au baptême; la preuve en est
+dans le livre de Job, etc.». Il ne cesse de lui répéter le plus fort de
+ses arguments, celui du feu. «Hérétique, lui dit-il, avant que le feu te
+saisisse et que tu sentes la flamme, puisque notre croyance est
+meilleure que la tienne, je voudrais bien que tu me dises pour quelle
+raison tu nies notre baptême<a id="footnotetag531" name="footnotetag531"></a>
+<a href="#footnote531"><sup class="sml">531</sup></a>....» Enfin, pour péroraison, avant que
+le pauvre hérétique réponde, il lui montre le feu qui s'allume<a id="footnotetag532" name="footnotetag532"></a>
+<a href="#footnote532"><sup class="sml">532</sup></a>
+«Ecoute, ajoute-t-il le cor va déjà par la ville, le peuple s'assemble
+pour voir la justice qui va se faire et comment tu vas être brûlé». Ce
+ne sont plus ici des forfaits imputés à l'inquisition naissante que l'on
+ose nier et dont on essaie de la défendre, c'est l'inquisition elle-même
+qui nous apparaît en personne, qui proclame, en chantant, ses triomphes,
+et qui prononce, avec le sourire du tigre, ses épouvantables arrêts.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote525"
+name="footnote525"><b>Note 525: </b></a><a href="#footnotetag525">
+(retour) </a> Ni Nostradamus, ni Crescimbeni n'ont parlé de cet
+ inquisiteur poëte. Voyez Millot, t. II, p. 42 et suiv.
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote526"
+name="footnote526"><b>Note 526: </b></a><a href="#footnotetag526">
+(retour) </a> Ce poëme est à la Bibliothèque impériale, dans un
+ manuscrit provençal du fond de d'Urfé; il est intitulé: <i>Aiso
+ fon las novas del Heretic</i>. En voici les premiers vers:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Diguas me tu heretic, parl'ap me un petit,<br>
+ Que tu non parlaras gaire que iat sia grazit,<br>
+ Si per forsa n'ot ve, segon c'avenz auzit.<br>
+ Segon lo mieu veiaire ben as Dieu escarnit<br>
+ Tan fe e ton baptisme renegat e guerpit<br>
+ Car crezes que Diables t'a format e bastit<br>
+ E tan mal a obrat e tan mal a ordit<br>
+ Pot dar salvatios falsamen as mentit.<br>
+ Veramen fetz Dieu home et el l'a establit<br>
+ E'l formet de sas mas aisi com es escrit</i>:<br>
+ Manus tuœ fecerunt me et plasmaverunt me.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote527"
+name="footnote527"><b>Note 527: </b></a><a href="#footnotetag527">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>E s'aquest no vols creyre vec t'el foc arzirat<br>
+ Que art tos companhos.........,<br>
+ Si cauziras el foc o remanras ab nos<br>
+ C'avem la fe novela ab los sept escalos<br>
+ Que son ditz sacramens los cals mostra razos<br>
+ Que devem creyre tug a salvamen de nos</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote528"
+name="footnote528"><b>Note 528: </b></a><a href="#footnotetag528">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>E tu malvat her'tic iest tant desconoissens<br>
+ Que nulla re qui es mostr' per tant de bos guirens,<br>
+ Con es de Dieu e san Paul non iest obédiens,<br>
+ Nit' pot entrar en cor ni passar per las dens<br>
+ Per qu'el foc s'aparelha e la peis el turmens<br>
+ Per on deu espassar</i>..........
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote529"
+name="footnote529"><b>Note 529: </b></a><a href="#footnotetag529">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Ans que ti don comiat nit' lais el foc intrar<br>
+ De resurrectio vuelh ab tu disputar......<br>
+ .........................................<br>
+ Si la testa de l'hom era lai otramar.<br>
+ L'us pos en Alissandria, l'autr'eg Monti-Calvar,<br>
+ La una ma en Fransa, l'autra en Autvilar,<br>
+ El cors fos en Espanha que si fos fag portar,<br>
+ Que fos ars e fos cenres c'om to poques ventar<br>
+ Lo dia del judizi coven apparelhar<br>
+ En eissa quela forma que fon al bateiar.<br>
+ En la sant escriptura o podes a trobar:<br>
+ Job</i>, etc.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote530"
+name="footnote530"><b>Note 530: </b></a><a href="#footnotetag530">
+(retour) </a> Millot, qui ne fait ici, comme à son ordinaire, que
+ copier la traduction de Sainte-Palaye, traduction que l'on
+ est souvent obligé de rectifier quand on la rapproche du
+ texte, met après ce mot <i>Haut-Vilar</i> (lieu inconnu); et en
+ effet il serait difficile de deviner ce que veut dire ce
+ <i>Aut-Vilar</i>, opposé à la France: mais on peut très-bien se
+ passer de le savoir.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote531"
+name="footnote531"><b>Note 531: </b></a><a href="#footnotetag531">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Heretic, be volria ans qu'el foc te prezes,<br>
+ Ni sentisses la flamma, fin est mieg nostre cres,<br>
+ Que diguas lo veiaire per cal razo descies<br>
+ Lo nostre baptisti li que bos essanct es</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote532"
+name="footnote532"><b>Note 532: </b></a><a href="#footnotetag532">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Si ara not confessas, lo foc es alucatz,<br>
+ El corn va per la vil al pobl' es amassatz<br>
+ Per vezer la justizia, c'adès seras crematz</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>À ne considérer les Troubadours que sous le point de vue littéraire, et
+plus particulièrement sous celui qui nous a conduits à parler d'eux, on
+voit dans leurs poésies des traces de l'imitation des poésies arabes et
+le modèle des premières formes qu'eut en naissant la poésie moderne. Un
+grand nombre de chansons et de sirventes commencent par des descriptions
+du printemps ou des comparaisons tirées des fleurs, de la verdure, du
+chant des oiseaux, du cours des ruisseaux, de la fraîcheur des
+fontaines. Tout cela est oriental, ainsi que l'emploi assez fréquent du
+rossignol dans des descriptions poétiques ou dans des messages d'amour.
+C'est aussi dans leurs chansons que se trouvent pour la première fois
+ces recherches de pensées et d'images galantes inconnues aux poëtes
+anciens. C'est là qu'on entend un amant dire, en parlant des yeux de sa
+dame: «Un doux regard qu'ils me lancèrent à la dérobée fraya le chemin à
+l'amour pour passer à travers mes yeux au fond de mon cœur». C'est là
+qu'un autre amant dit que ses yeux ont vaincu son cœur, et que son cœur
+l'a vaincu lui-même<a id="footnotetag533" name="footnotetag533"></a>
+<a href="#footnote533"><sup class="sml">533</sup></a>; que ses yeux en meurent, et que lui et son
+cœur en meurent aussi; car ses yeux le font mourir de tristesse, d'envie
+et de souffrance; ils meurent eux-mêmes de douleur et son cœur de
+désir<a id="footnotetag534" name="footnotetag534"></a>
+<a href="#footnote534"><sup class="sml">534</sup></a> qu'un autre enfin assure que la main de sa dame, qu'il vit
+quand elle ôta son gant, lui enleva le cœur, et que ce gant a rompu la
+serrure dont il avait fermé son cœur contre l'amour<a id="footnotetag535" name="footnotetag535"></a>
+<a href="#footnote535"><sup class="sml">535</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote533"
+name="footnote533"><b>Note 533: </b></a><a href="#footnotetag533">
+(retour) </a> Hugues de Saint-Cyr; Millot, t. II, p. 178.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote534"
+name="footnote534"><b>Note 534: </b></a><a href="#footnotetag534">
+(retour) </a> Millot s'en est tenu à la première phrase, et a
+ dissimulé le reste; le manuscrit provençal porte
+ littéralement:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Gent an sauput mey huelh uenser mon cor</i><br>
+<p class="i16"> <i>E'l cor a uensut me</i>.</p>
+ ..........................................<br>
+ <i>Moron miey huelh, el ieu e'l cor en mor.<br>
+ ..........................................<br>
+ Que'm fan mos huelhs qu'aissy'm uolon aucire<br>
+ De pessamen, d'enuey e de cossir,<br>
+ E'ls huelhs de dol e mon cor de dezir</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote535"
+name="footnote535"><b>Note 535: </b></a><a href="#footnotetag535">
+(retour) </a> Aimery de Belenvei; Millot, t. II, p. 334.</blockquote>
+
+<p>Ailleurs, il s'élève une dispute entre le cœur d'un poëte et sa raison
+au sujet des plaintes que font les amants contre les dames, et chacun
+défend sa cause avec toutes les ressources de l'esprit. L'amour qui fait
+veiller en dormant, qui peut brûler dans l'eau, noyer dans le feu, lier
+sans chaîne, blesser sans faire de plaie; tout cela est littéralement
+dans des chansons de Troubadours<a id="footnotetag536" name="footnotetag536"></a>
+<a href="#footnote536"><sup class="sml">536</sup></a>. Quand nous retrouverons par la
+suite ces sortes de subtilités dans les meilleurs poëtes italiens, nous
+n'aurons donc pas de peine à en reconnaître la source. Elle découle
+originairement de la poésie des Arabes, qui en est remplie. Les
+Provençaux en les prenant pour modèles n'avaient ni le goût formé ni les
+exemples d'un meilleur style qui auraient pu les en garantir, et quand
+ils portèrent cette contagion en Italie, rien ne pouvait non plus y en
+arrêter les progrès.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote536"
+name="footnote536"><b>Note 536: </b></a><a href="#footnotetag536">
+(retour) </a> Dans une pièce de Pierre Vidal.</blockquote>
+
+<br><hr class="full"><br>
+
+<h3>CHAPITRE VI.</h3>
+
+<p><i>État des Lettres en Italie au treizième siècle; commencement de la
+Poésie italienne; Poëtes siciliens; L'empereur Frédéric II; Pierre des
+Vignes; Nouveaux troubles en Italie après la mort de Frédéric; Écoles et
+Universités; Grammairiens; Historiens; Poésie latine; Poëtes siciliens
+depuis Frédéric; Poëtes italiens avant le Dante</i>.</p>
+
+<br>
+
+<p>Nous avons vu quel fut, chez les Arabes ou Sarrazins, le sort des
+sciences et des lettres. Nous avons aperçu dans les communications
+immédiates de ces conquérants de l'Espagne avec les provinces
+méridionales de la France, la cause, sinon absolue, du moins
+occasionnelle et puissamment déterminante de l'amour des Provençaux pour
+la poésie, l'origine d'une partie de leurs fictions romanesques, de
+leurs formes poétiques et des défauts brillants de leur style; nous
+avons ensuite vu les Troubadours se répandre avec leur nouvel art dans
+les petites cours féodales de la France, de l'Espagne et de l'Italie,
+exciter l'admiration, chanter l'amour, inspirer la joie, devenir l'âme
+des plaisirs et des fêtes, et recueillir pour récompense des honneurs,
+des présents, la faveur des souverains, et, ce qui était souvent d'un
+plus grand prix à leurs yeux, les faveurs des belles. Leur fréquentation
+dans les cours de la Lombardie au douzième siècle est certaine; leurs
+succès et l'estime que l'on y fit d'eux ne le sont pas moins; le soin
+qu'on y prit d'apprendre le provençal pour les mieux entendre et
+l'empressement qu'avaient un assez grand nombre d'Italiens qui se
+sentaient le génie poétique, mais à qui il manquait une langue, de faire
+des vers provençaux et de se mettre eux-mêmes au rang des Troubadours,
+en sont des preuves incontestables. Sans cela, <i>Calvi</i> de Gênes,
+<i>Giorgi</i> de Venise, Percival <i>Doria</i>, dont le nom dit assez la patrie,
+le fameux <i>Sordel</i> et plusieurs autres ne grossiraient pas leur liste.
+Quand la langue italienne naquit et qu'elle put subir le joug de la
+mesure et de la rime, il n'est pas douteux encore que l'exemple des
+Troubadours ne servît de règle et d'objet d'émulation partout où l'on
+avait pu entendre ou lire leurs productions. Les deux langues furent
+quelque temps rivales, et parurent se disputer l'empire<a id="footnotetag537" name="footnotetag537"></a>
+<a href="#footnote537"><sup class="sml">537</sup></a>; mais
+l'italien resta bientôt maître du champ de bataille, et le provençal
+disparut avec la gloire passagère des Troubadours.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote537"
+name="footnote537"><b>Note 537: </b></a><a href="#footnotetag537">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. IV, liv. III, chap. 3.</blockquote>
+
+<p>Ce ne fut cependant pas en Lombardie que se firent entendre les
+premiers essais de poésie en langue italienne; il est vrai du moins que
+ce n'est pas de ceux qui purent y paraître que se sont conservés les
+plus anciens fragments connus. C'est en Sicile qu'ils reçurent la
+naissance; c'est dans ce pays, successivement occupé par les Grecs, par
+les Sarrazins, par les Normands, visité par les Provençaux, et où
+régnait alors l'empereur d'Allemagne Frédéric II, que la lyre italienne
+bégaya ses premiers accords; et une circonstance qui ajoute à la gloire
+poétique de cet empereur, c'est qu'il fut en quelque sorte le premier à
+donner le tort et l'exemple. Les recueils d'anciennes poésies
+contiennent bien quelques morceaux qui peuvent être antérieurs de peu de
+temps à ce qui nous reste de Frédéric. On cite surtout une chanson d'un
+certain <i>Ciullo d'Alcamo</i>, sicilien; mais on ne sait rien de ce
+<i>Ciullo</i>, sinon qu'il vivait à la fin du douzième siècle, et sa chanson,
+qui est en strophes de cinq vers d'une construction bizarre, écrite dans
+un jargon plus sicilien qu'italien, mérite à peine d'être comptée<a id="footnotetag538" name="footnotetag538"></a>
+<a href="#footnote538"><sup class="sml">538</sup></a>.
+L'honneur de la priorité reste donc à Frédéric II. On sentira mieux le
+mérite qu'il eut à s'occuper des lettres, si l'on se rappelle les
+principales circonstances de sa vie et l'agitation où furent pendant son
+règne et l'Italie et ses autres états.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote538"
+name="footnote538"><b>Note 538: </b></a><a href="#footnotetag538">
+(retour) </a> Cette chanson, telle que la rapporte l'Allacci, <i>Poeti
+ Antichi</i>, p. 408 et suiv., est composée de trente-deux
+ strophes, qui paraissent en effet de cinq vers; mais alors il
+ faut que les trois premiers soient de quinze syllabes. On a
+ eu beau les comparer aux vers politiques des Grecs, ou à nos
+ vers alexandrins, ils ne ressemblent réellement ni aux uns ni
+ aux autres, ni à aucune espèce de vers connus. En voici la
+ première strophe:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Rosa fresca aulentissima capari in ver l'estate<br>
+ Le Donne te desiano pulcelle e maritate<br>
+ Traheme deste focora se teste a bolontate<br>
+ Per te non aio abento nocte e dia<br>
+ Pensando pur di voi Madonna mia</i>.
+</div></div>
+
+<p> Il est aisé de voir que chacun des trois premiers vers doit
+ se diviser en deux, dont le premier est un vers de huit
+ syllabes, de ceux qu'on appelle <i>sdruccioli</i>, et le second un
+ vers de sept syllabes. L'usage d'écrire de suite, non
+ seulement deux vers, mais tous les vers d'une strophe, est
+ commun dans les anciens manuscrits italiens et provençaux;
+ c'est donc ainsi que ces premiers vers doivent être écrits:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Rosa fresca aulentissima<br>
+ Capari in ver l'estate<br>
+ Le donne te desiano<br>
+ Pulcelle e maritate<br>
+ Traheme deste focora<br>
+ Se teste a bolontate<br>
+ Per te non aio</i>, etc.
+</div></div>
+
+<p> La strophe est ainsi de huit vers; la forme en est toute
+ provençale, entremêlée de vers de différentes mesures et de
+ vers rimés et non rimés. Cette chanson, écrite comme elle
+ doit l'être, est une preuve de plus de l'influence de la
+ poésie provençale sur les premiers essais de poésie
+ italienne. (Voy. Crescimbeni, <i>Ist. della volgar Poes.</i>, t.
+ III, p. 7.)</p>
+
+</blockquote>
+
+<p>Frédéric Barberousse avait laissé pour héritier son fils Henri VI, marié
+avec l'héritière du royaume de Sicile, et qui devint, par l'extinction
+des derniers restes de la race normande, le maître de ce royaume.
+Lorsque Henri mourut, lorsque sa femme Constance le suivit un an après,
+Frédéric leur fils était encore enfant. Une combinaison singulière de
+circonstances avait engagé sa mère à lui donner en mourant pour tuteur
+Innocent III, et fit croître à l'ombre du trône pontifical le futur
+successeur de tant de souverains, ennemis en quelque sorte naturels des
+papes, et destiné à l'être lui-même plus qu'aucun d'eux. Deux noms
+rivaux étaient nés en Allemagne des divisions de l'Empire, et
+contribuaient à perpétuer ces divisions<a id="footnotetag539" name="footnotetag539"></a>
+<a href="#footnote539"><sup class="sml">539</sup></a>. Un fief ou château de
+Conrad le Salique, appelé Gheibeling ou Waibling, et situé dans le
+diocèse d'Augsbourg, avait transmis à la famille de cet empereur le nom
+de Gheibelings ou Gibelins. L'ancienne famille des Guelfes ou Welf, qui
+possédait alors la Bavière, ayant eu plusieurs démêlés avec les
+empereurs descendants de Conrad, ce nom de Guelfe était devenu celui
+d'un parti d'opposition dans l'Empire. Plusieurs empereurs de la maison
+Gheibeling avaient fait la guerre aux chefs de l'église; les Guelfes
+leurs antagonistes avaient pris la défense des papes, et dès-lors les
+noms de Gibelins et de Guelfes s'étaient étendus dans l'Empire et dans
+l'Italie, le premier aux ennemis du St.-Siège, et le second à ses
+partisans.
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote539"
+name="footnote539"><b>Note 539: </b></a><a href="#footnotetag539">
+(retour) </a> Muratori, <i>Antich. ital.</i>, Dissert. 41.</blockquote>
+
+<p>Lorsqu'après un interrègne de dix ans, Othon, chef du parti Guelfe en
+Allemagne, obtint l'Empire sans qu'il eût été même question de Frédéric,
+nommé cependant roi des Romains du vivant de son père, Othon IV, devenu
+Gibelin en devenant empereur, vit le pape lui opposer le jeune Frédéric,
+dernier rejeton du sang des Gibelins, et Guelfe par sa position, en
+attendant qu'il devînt Gibelin à son tour par son élévation à l'Empire.
+Innocent traita Othon d'usurpateur, dès qu'Othon voulut s'opposer aux
+usurpations du St.-Siège. Il prétexta contre lui les intérêts de son
+pupille, à qui il donna pour appui les rois d'Arragon et de France, afin
+de les donner à Othon pour ennemis. Mais il mourut avant d'avoir pu
+abattre l'un par l'autre. Le règne de ce pontife ambitieux est marqué
+par l'accroissement du pouvoir des papes, quoique ce pouvoir ne s'élevât
+point encore jusqu'à la souveraineté de Rome; il l'est aussi par cette
+fatale croisade qui ruina l'Empire grec et en prépara la destruction
+totale, et par cette autre croisade non moins funeste et plus horrible
+dont le midi de la France fut le théâtre, dont des milliers de chrétiens
+furent les victimes pour quelques différences d'opinion<a id="footnotetag540" name="footnotetag540"></a>
+<a href="#footnote540"><sup class="sml">540</sup></a>, et dans
+laquelle le fer et le feu des combats eurent pour auxiliaire le feu
+nouvellement allumé des bûchers de l'inquisition.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote540"
+name="footnote540"><b>Note 540: </b></a><a href="#footnotetag540">
+(retour) </a> On accusait les malheureux Albigeois d'avoir adopté
+ l'hérésie des Pauliciens, qui tenait du manichéisme ou de la
+ doctrine des deux principes. Leurs partisans nient qu'ils
+ l'eussent adoptée; les partisans des Pauliciens nient même
+ qu'ils professassent cette doctrine; mais ce n'est pas là la
+ question. La question est de savoir si cette opinion des deux
+ principes, ou toute autre de même nature, peut légitimer les
+ exécrables barbaries qu'exercèrent sur les Albigeois des gens
+ qui prétendaient croire en Dieu, mais bien dignes de ne
+ croire qu'au diable.</blockquote>
+
+<p>Son successeur Honorius III ne voulut, même après la mort d'Othon,
+couronner Frédéric empereur qu'après avoir exigé de lui le vœu d'aller à
+la tête d'une nouvelle croisade reconquérir la Palestine; mais Frédéric,
+alors âgé de vingt-six ans<a id="footnotetag541" name="footnotetag541"></a>
+<a href="#footnote541"><sup class="sml">541</sup></a>, et père d'un fils qui en avait
+dix<a id="footnotetag542" name="footnotetag542"></a>
+<a href="#footnote542"><sup class="sml">542</sup></a>, voyant que l'Allemagne avait besoin de sa présence, et dans
+quelle anarchie étaient ses états de Sicile et de Naples, se montra peu
+empressé d'accomplir ce vœu. On lui attribue même des vues plus grandes
+et plus solides. Il avait, dit-on, conçu le projet de réunir dans un
+seul état l'Italie entière<a id="footnotetag543" name="footnotetag543"></a>
+<a href="#footnote543"><sup class="sml">543</sup></a>, projet qui occupa dans tous les temps
+ceux qui s'intéressèrent véritablement à la prospérité de ce beau pays,
+mais auquel l'intérêt particulier des papes s'opposa toujours. Sommé
+plusieurs fois de tenir sa parole, et devenu même, par son second
+mariage<a id="footnotetag544" name="footnotetag544"></a>
+<a href="#footnote544"><sup class="sml">544</sup></a>, héritier éventuel du royaume de Jérusalem, dont les
+Sarrazins étaient les maîtres, il se dispose enfin à partir avec une
+armée<a id="footnotetag545" name="footnotetag545"></a>
+<a href="#footnote545"><sup class="sml">545</sup></a>; mais une épidémie se déclare parmi ses troupes; il en est
+atteint lui-même; il remet son entreprise à l'année suivante. Grégoire
+IX, plus impatient encore qu'Honorius de voir l'empereur quitter
+l'Italie, l'excommunie pour ce délai. Frédéric part<a id="footnotetag546" name="footnotetag546"></a>
+<a href="#footnote546"><sup class="sml">546</sup></a>: Grégoire
+l'excommunie de nouveau, et qui pis est, fait prêcher contre lui, dans
+ses états de Naples, une croisade. Frédéric réussit dans la sienne à
+Jérusalem mieux qu'on ne le voulait à Rome. Il revient enfin, après des
+difficultés, des désagréments sans nombre et des périls personnels où
+son excommunication l'avait jeté<a id="footnotetag547" name="footnotetag547"></a>
+<a href="#footnote547"><sup class="sml">547</sup></a>. Il en éprouve de nouveaux en
+Italie, et se voit forcé de se battre avec ses croisés contre les
+croisés du pape. Le pontife vaincu<a id="footnotetag548" name="footnotetag548"></a>
+<a href="#footnote548"><sup class="sml">548</sup></a> a recours aux armes de sa
+profession. Il l'accuse d'hérésie dans des lettres pastorales. Il fait
+plus: il soulève contre lui une nouvelle ligue lombarde qu'il soutient
+pendant près de dix ans par ses exhortations et par ses intrigues.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote541"
+name="footnote541"><b>Note 541: </b></a><a href="#footnotetag541">
+(retour) </a> C'était en 1228, deux ans après la mort d'Othon.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote542"
+name="footnote542"><b>Note 542: </b></a><a href="#footnotetag542">
+(retour) </a> Henri, qu'il fit couronner roi des Romains.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote543"
+name="footnote543"><b>Note 543: </b></a><a href="#footnotetag543">
+(retour) </a> Voltaire, <i>Essai sur les Mœurs</i>, etc. ch. 52; Gibbon,
+ <i>Decline and fall</i>, etc., c. 59.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote544"
+name="footnote544"><b>Note 544: </b></a><a href="#footnotetag544">
+(retour) </a> Après la mort de Constance d'Arragon, sa première
+ femme, il épousa la fille de Jean de Brienne, roi titulaire
+ de Jérusalem.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote545"
+name="footnote545"><b>Note 545: </b></a><a href="#footnotetag545">
+(retour) </a> 1227.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote546"
+name="footnote546"><b>Note 546: </b></a><a href="#footnotetag546">
+(retour) </a> Août 1228.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote547"
+name="footnote547"><b>Note 547: </b></a><a href="#footnotetag547">
+(retour) </a> La position où le mit l'obstination du pape à le
+ poursuivre comme excommunié jusque dans Jérusalem même, est
+ si singulière, que le bon Muratori, en rapportant dans ses
+ Annales ces faits étranges, ne peut s'empêcher de dire: <i>Non
+ potrà di meno di non istrignersi nelle spalle, chi legge si
+ futte vicende</i>. Ann. 1229.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote548"
+name="footnote548"><b>Note 548: </b></a><a href="#footnotetag548">
+(retour) </a> 1230.</blockquote>
+
+<p>Le pontife qui le remplace après la courte apparition de Célestin IV sur
+le trône papal<a id="footnotetag549" name="footnotetag549"></a>
+<a href="#footnote549"><sup class="sml">549</sup></a>, Innocent IV va plus loin, et dépose formellement
+Frédéric à Lyon en plein concile<a id="footnotetag550" name="footnotetag550"></a>
+<a href="#footnote550"><sup class="sml">550</sup></a>. Il déclare l'Empire vacant, et
+fait élire successivement à sa place deux prétendus empereurs. Frédéric
+dans ses états d'Italie tient tête en homme de courage; mais sa vie est
+troublée jusqu'à la fin, et si l'on en croit même quelques auteurs, elle
+est abrégée par un parricide<a id="footnotetag551" name="footnotetag551"></a>
+<a href="#footnote551"><sup class="sml">551</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote549"
+name="footnote549"><b>Note 549: </b></a><a href="#footnotetag549">
+(retour) </a> Grégoire IX étant mort le 21 août 1241, Célestin IV qui
+ lui succéda, mourut dix-sept ou dix-huit jours après;
+ Innocent IV le remplaça, le 26 juin 1243, après un long
+ interrègne, causé par les dissensions qui agitaient alors le
+ sacré collège.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote550"
+name="footnote550"><b>Note 550: </b></a><a href="#footnotetag550">
+(retour) </a> Le 17 juillet 1245: ce fut après l'avoir fait accuser,
+ par un évêque italien, et par un archevêque espagnol, d'être
+ hérétique, épicurien et athée. (Voyez les Annales de
+ Muratori.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote551"
+name="footnote551"><b>Note 551: </b></a><a href="#footnotetag551">
+(retour) </a> Ces auteurs accusent Mainfroy, fils naturel de
+ Frédéric, de l'avoir étouffé dans sa dernière maladie,
+ Voltaire (<i>Essai sur les Mœurs</i>, etc., chap. 51) croit que ce
+ fait est faux, et les historiens italiens les plus sensés
+ pensent de même.</blockquote>
+
+<p>Les historiens d'Italie<a id="footnotetag552" name="footnotetag552"></a>
+<a href="#footnote552"><sup class="sml">552</sup></a>, quoique prévenus contre lui à cause de ses
+querelles avec Rome, conviennent de ses grandes qualités, de ses talents
+et de l'étendue de ses connaissances. Il savait, outre la langue
+italienne, telle qu'elle était alors, le latin, le français, l'allemand,
+le grec et l'arabe. La philosophie, du moins celle de son temps, lui
+était familière, et il en encouragea l'étude dans toute l'étendue de ses
+états. Avant lui, la Sicile était privée de tout établissement
+littéraire; il y fonda des écoles, et appela du continent des savants et
+des gens de lettres; il créa l'université de Naples, qui devint presque
+dès sa naissance la rivale de la célèbre université de Bologne. Il
+redonna un nouvel éclat à l'école de Salerne, qui languissait, et
+pourvut par des lois utiles aux abus qui s'étaient introduits dans la
+médecine. Il fit traduire du grec et de l'arabe plusieurs livres
+intéressants pour cette science, qui n'avaient point encore été
+traduits: il en fit autant de quelques ouvrages d'Aristote, dont il
+ordonna l'étude dans ses états de Naples, et même dans les universités
+de Lombardie. Sa cour, dit un ancien auteur<a id="footnotetag553" name="footnotetag553"></a>
+<a href="#footnote553"><sup class="sml">553</sup></a>, était le rendez-vous
+des poëtes, des joueurs d'instruments, des orateurs, des hommes
+distingués dans tous les arts. Il établit à Palerme une académie
+poétique, et se fit un honneur d'y être admis avec ses deux fils, Enzo
+et Mainfroy, qui cultivaient aussi la poésie. Une des études favorites
+de Frédéric était celle de l'histoire naturelle; on retrouve une partie
+des connaissances qu'il y avait acquises dans un traité qu'il nous a
+laissé de la chasse à l'oiseau<a id="footnotetag554" name="footnotetag554"></a>
+<a href="#footnote554"><sup class="sml">554</sup></a>. Il n'y traite pas seulement des
+oiseaux dressés à la chasse, mais de toutes les espèces en général; des
+oiseaux d'eau, de ceux de terre, de ceux qu'il appelle moyens, et des
+oiseaux de passage. Il parle de la nourriture de ces différentes
+espèces, et de ce qu'elles font pour se la procurer. Il décrit les
+parties de leurs corps, leur plumage, le mécanisme de leurs ailes, leurs
+moyens de défense et d'attaque. Ce n'est que dans le second livre qu'il
+en vient aux oiseaux de proie, et qu'il enseigne l'art de les choisir,
+de les nourrir, de les former à tous les exercices qui en font des
+oiseaux chasseurs, et qui font servir au plaisir de l'homme, plus vorace
+qu'eux, l'instinct de voracité qu'ils ont reçu de la nature.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote552"
+name="footnote552"><b>Note 552: </b></a><a href="#footnotetag552">
+(retour) </a> Ricordano Malespini, <i>Stor. fior.</i> Giov. Villani,
+ <i>Stor.</i> Tiraboschi, <i>Stor. della Lett. ital.</i>, t. IV, liv.
+ III, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote553"
+name="footnote553"><b>Note 553: </b></a><a href="#footnotetag553">
+(retour) </a> <i>Cento Novelle Antich. nov.</i> 20.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote554"
+name="footnote554"><b>Note 554: </b></a><a href="#footnotetag554">
+(retour) </a> <i>De Arte venandi cum avibus</i>. Ce traité, divisé en
+ deux livres, ne s'est point conservé en entier. Mainfroy,
+ fils de Frédéric, en avait suppléé plusieurs parties et des
+ chapitres entiers. C'est sur un manuscrit rempli de lacunes,
+ qui appartenait au savant Joachim Camérarius, qu'il fut
+ imprimé à Augsbourg (<i>Augustœ vendelicorum</i>) en 1569, in-8°.</blockquote>
+
+<p>Il n'est resté de poésies de Frédéric II, qu'une ode ou chanson galante,
+dans le genre de celles des Provençaux, et que l'on croit un ouvrage de
+sa jeunesse: on y voit la langue italienne à sa naissance, encore mêlée
+d'idiotismes siciliens<a id="footnotetag555" name="footnotetag555"></a>
+<a href="#footnote555"><sup class="sml">555</sup></a>, et de mots fraîchement éclos du latin, qui
+en gardaient encore la trace<a id="footnotetag556" name="footnotetag556"></a>
+<a href="#footnote556"><sup class="sml">556</sup></a>. L'ode est composée de trois strophes,
+chacune de quatorze vers, l'entralacement des rimes est bien entendu et
+tel que les lyriques italiens le pratiquent souvent encore. Les pensées
+en sont communes, et les sentiments délayés dans un style lâche et
+verbeux, mais cela n'est pas mal pour le temps et pour un roi, qui avait
+tant d'autres choses à faire que des vers<a id="footnotetag557" name="footnotetag557"></a>
+<a href="#footnote557"><sup class="sml">557</sup></a>. Nous avons vu un autre
+Frédéric en faire de meilleurs, mais plus de cinq cents ans après; et le
+Frédéric de Sicile n'avait pas, comme celui de Prusse, un Voltaire pour
+confident et pour maître.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote555"
+name="footnote555"><b>Note 555: </b></a><a href="#footnotetag555">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. IV, liv. III, ch. 3; Crescimbeni, <i>Istoria della
+volgar poesia</i>, t. III.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote556"
+name="footnote556"><b>Note 556: </b></a><a href="#footnotetag556">
+(retour) </a> Comme <i>eo</i> venu d'<i>ego</i>, moi, qui était prêt à devenir <i>io</i>, et
+<i>meo</i>, mien, qui est le mot latin même, et qui devint peu de temps après
+<i>mio</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote557"
+name="footnote557"><b>Note 557: </b></a><a href="#footnotetag557">
+(retour) </a> Voici la première strophe de sa <i>canzone</i>:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i4"> <i>Poiche ti piace, amore</i></p>
+<p class="i4"> <i>Ch'eo deggia trovare</i></p>
+<p class="i4"> <i>Faron de mia possanza</i></p>
+<p class="i4"> <i>Ch'eo vegna a compimento.</i></p>
+<p class="i4"> <i>Dato haggio lo meo core</i></p>
+<p class="i4"> <i>In voi, Madonna, amare;</i></p>
+<p class="i4"> <i>E tutta mia speranza</i></p>
+<p class="i4"> <i>In vostro piacimento.</i></p>
+<p class="i4"> <i>E no mi partiraggio</i></p>
+<p class="i4"> <i>Da voi, donna valente;</i></p>
+<p class="i4"> <i>Ch'eo v'amo dolcemente:</i></p>
+<p> <i>E piace a voi ch'eo hoggia intendimento;</i></p>
+<p> <i>Valimento mi date, donna fina;</i></p>
+<p> <i>Che lo meo core adesso a voi s'inchina</i>.</p>
+</div></div>
+
+<p> La forme de cette strophe, l'entrelacement des vers et des
+ rimes, le mot <i>trovare</i>, trouver, employé au deuxième vers,
+ pour rimer, faire des vers, etc., tout annonce ici
+ l'imitation de la poésie des troubadours.</p></blockquote>
+
+<p>Il avait pourtant un secours à peu près de même espèce dans son célèbre
+chancelier Pierre des Vignes, homme d'un grand savoir, d'une haute
+capacité dans les affaires, et de plus philosophe, jurisconsulte,
+orateur et poëte. Né à Capoue d'une extraction commune, il étudiait à
+Bologne dans l'état de fortune le plus misérable. Le hasard le fit
+connaître de Frédéric, qui l'apprécia, l'emmena à sa cour, et l'éleva
+successivement aux emplois de la plus intime confiance et aux plus
+hautes dignités. Pierre des Vignes partagea les vicissitudes et les
+agitations de sa fortune. Les ambassades les plus importantes et les
+commissions les plus délicates exercèrent ses talens et son zèle. Dans
+une circonstance solennelle, devant le peuple de Padoue, et en présence
+de l'empereur même, il combattit en sa faveur les effets de l'injuste
+excommunication du pape, avec des vers d'Ovide, d'où il tira le texte de
+son discours<a id="footnotetag558" name="footnotetag558"></a>
+<a href="#footnote558"><sup class="sml">558</sup></a>. Cela prouve que les bons poëtes latins lui étaient
+familiers, et l'on s'en apercoit au style d'une de ses <i>canzoni</i> qui
+nous a été conservée<a id="footnotetag559" name="footnotetag559"></a>
+<a href="#footnote559"><sup class="sml">559</sup></a>. Elle est en cinq strophes de huit vers
+en décasyllabes. On y voit plusieurs comparaisons qui relèvent un peu
+l'uniformité des idées et des sentiments. Il se compare à un homme qui
+est en mer, et qui a l'espérance de faire route quand il voit le beau
+temps<a id="footnotetag560" name="footnotetag560"></a>
+<a href="#footnote560"><sup class="sml">560</sup></a>. Il voudrait ensuite, ce qui n'est pas d'une poésie trop
+noble, pouvoir se rendre auprès de sa maîtresse en cachette comme un
+larron, et qu'il n'y parût pas<a id="footnotetag561" name="footnotetag561"></a>
+<a href="#footnote561"><sup class="sml">561</sup></a>; s'il pouvait lui parler à loisir,
+il lui dirait comment il l'aime depuis long-temps, plus tendrement que
+Pirame n'aima Tisbé. On reconnaît ici son goût pour Ovide. Dans la
+dernière strophe, il s'adresse à sa chanson même, comme les Troubadours
+le faisaient quelquefois et comme les poëtes italiens l'ont presque
+toujours fait depuis.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote558"
+name="footnote558"><b>Note 558: </b></a><a href="#footnotetag558">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Leniter ex merito quidquid patiare ferendum est:<br>
+ Quœ venit indignè pœna, dolenda venit</i>.
+<p class="i20"> (<span class="sc">Ovide</span>.)</p>
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote559"
+name="footnote559"><b>Note 559: </b></a><a href="#footnotetag559">
+(retour) </a> Elle parut pour la première fois dans le Recueil des
+ <i>Rime Antiche</i>, donné par Corbinelli, à la suite de la <i>Bella
+ mano</i> de Giuste de' Conti, Paris, 1595, in-8°. On la trouve
+ aussi dans Crescimbeni, <i>Istor. della volg. poes.</i>, t. I, p.
+ 130 et ailleurs.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote560"
+name="footnote560"><b>Note 560: </b></a><a href="#footnotetag560">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Come uom che è in mare ed ha speme di gire<br>
+ Quando vede lo tempo, ed ello spanna</i>, etc.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote561"
+name="footnote561"><b>Note 561: </b></a><a href="#footnotetag561">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Or potess' io venire a voi, amorosa,<br>
+ Come il ladron ascoso, e non paresse;<br>
+ Ben lo mi terria in gioja avventurosa<br>
+ Se l'amor tanto di ben mi facesse.<br>
+ Si bel parlare, donna, con voi fora;<br>
+ E direi come v'amai lungamente,<br>
+ Più che Piramo Tisbe dolcemente<br>
+ E v'ameraggio, in fin ch'io vivo, ancora</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Il est resté de lui une autre <i>canzone</i> en cinq strophes de neuf vers
+d'inégales mesures et en rimes croisées<a id="footnotetag562" name="footnotetag562"></a>
+<a href="#footnote562"><sup class="sml">562</sup></a>: mais elle ne vaut pas la
+première, et il est inutile d'en rien dire de plus. Il ne l'est pas au
+contraire de parler d'une troisième pièce, moins étendue, et dont le
+mérite poétique est tout aussi médiocre, mais dont la forme exige qu'on
+y fasse quelque attention. Quatorze vers y sont partagés en deux
+quatrains suivis de deux tercets. Dans les deux quatrains,</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ La rime avec deux sons frappe huit fois l'oreille.
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote562"
+name="footnote562"><b>Note 562: </b></a><a href="#footnotetag562">
+(retour) </a> On la trouve dans le Recueil des <i>Diversi poeti Antichi
+ Toscani</i>, donné par les Giunti, en 1527.</blockquote>
+
+<p>Deux nouvelles rimes servent pour les deux tercets; enfin c'est un
+véritable sonnet, et, à très-peu de chose près, construit comme ceux de
+Pétrarque. Nouvelle preuve que cette forme de poésie, ignorée des
+Provençaux, quoiqu'ils en connussent le titre, est d'origine sicilienne,
+et remonte jusqu'au treizième siècle<a id="footnotetag563" name="footnotetag563"></a>
+<a href="#footnote563"><sup class="sml">563</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote563"
+name="footnote563"><b>Note 563: </b></a><a href="#footnotetag563">
+(retour) </a> Voici cette pièce, qui, malgré la médiocrité des idées
+ et la grossièreté du style, forme un monument curieux; elle a
+ été publiée par l'Allacci, <i>Poeti Antichi</i>, etc.
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Peroch' amore no se po vedere<br>
+ E no si trata corporalemente,<br>
+ Quanti ne son de si fole sapere<br>
+ Che credono ch'amor sia niente.<br>
+<br>
+ Ma poch' amore si faze sentere,<br>
+ Dentro dal cor signorezar la zente,<br>
+ Molto mazore presio de avere<br>
+ Che sel vedesse vesibilemente.<br>
+<br>
+ Per la vertute de la calamita<br>
+ Come lo ferro atra' non se vede<br>
+ Ma si lo tira signorevolmente.<br>
+<br>
+ E questa cosa a credere me'noita<br>
+ Ch'amore sia e dame grande fede,<br>
+ Che tutt'or fia creduto fra la zente</i>.
+</div></div>
+
+<p> La seule différence qu'il y ait, quant à la forme, entre ces
+ deux tercets et ceux des sonnets les plus réguliers, est que
+ l'une des deux rimes des quatrains, <i>ente</i>, y est conservée,
+ et que les tercets sont ainsi sur trois rimes, au lieu de
+ n'être que deux. Les mots <i>la zente</i> y sont aussi répétés à
+ la fin de deux vers, ce qui pèche contre la règle qui défend
+ qu'<i>un mot déjà mis ose s'y remontrer</i>; règle qui est de
+ rigueur en Italie comme en France. On peut remarquer dans ce
+ sonnet le <i>z</i> vénitien, employé plusieurs fois au lieu du
+ <i>ci</i> et du <i>gi</i>, comme <i>faze</i>, <i>signorezar</i>, <i>la zente</i>; soit
+ que l'on prononçât alors ainsi en Sicile, soit que ces vers
+ nous aient d'abord été transmis par un copiste vénitien.</blockquote>
+
+<p>On a de Pierre des Vignes six livres de lettres écrites en latin, soit
+en son nom, soit en plus grand nombre au nom de son empereur, et qui ont
+été imprimées plusieurs fois<a id="footnotetag564" name="footnotetag564"></a>
+<a href="#footnote564"><sup class="sml">564</sup></a>. Elles sont intéressantes pour
+l'histoire: on y voit, comme dans un tableau vivant, et les obstacles
+suscités sans cesse contre Frédéric par la cour de Rome, et son
+infatigable activité à les vaincre. On y voit avec plus de plaisir
+quelques traces de la protection accordée aux lettres par l'empereur et
+par son chancelier. On a long-temps attribué, ou à l'un ou à l'autre,
+car on se partageait entre eux, un ouvrage dont le titre seul a causé un
+grand scandale; je dis le titre seul, puisqu'il paraît constant, non
+seulement que le livre n'est ni de Frédéric, ni de Pierre, mais qu'il
+n'exista jamais. C'est le fameux livre des <i>trois Imposteurs</i>. Entre les
+calomnies que Grégoire IX répandit contre le roi de Sicile, il l'accusa
+dans une circulaire à tous les princes et à tous les évêques, d'avoir
+dit hautement que le monde avait été trompé par trois imposteurs, Moïse,
+Jésus et Mahomet. Frédéric répondit à cette circulaire par une autre, où
+il nia formellement qu'il eût tenu ce propos. L'accusation acquit par là
+plus de publicité, et comme c'est toujours en croissant que la calomnie
+se propage, d'un propos on fit bientôt un livre, dont on accusa
+l'empereur, ou par accommodement son chancelier.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote564"
+name="footnote564"><b>Note 564: </b></a><a href="#footnotetag564">
+(retour) </a> La première édition fut faite à Bâle en 1566; la
+ seconde à Amberg, en 1609, etc.</blockquote>
+
+<p>Ce dernier eût été heureux s'il n'eût jamais été en butte à d'autres
+calomnies, et il serait heureux pour la mémoire de Frédéric, que cet
+empereur n'eût pas prêté l'oreille à celles qui s'élevèrent dans sa
+cour. Elles se sont renouvelées depuis sous plusieurs formes, et ont
+subsisté long-temps; on ne pouvait croire qu'une faveur si haute et si
+bien méritée, pût être suivie d'une si épouvantable disgrâce et d'un
+traitement si cruel. Il paraissait impossible qu'un prince tel que
+Frédéric, eût fait crever les yeux à un ministre tel que Pierre des
+Vignes, et l'eût fait jeter dans une prison fétide, où le malheureux
+s'était tué de désespoir, s'il n'y avait été forcé par une trahison, ou
+peut-être par de plus criminels attentats; mais c'était oublier les
+retours de cette nature si fréquents dans la faveur des rois. Les
+auteurs les plus estimés par leur saine critique et par leur
+impartialité, en jugent mieux aujourd'hui; et le sage Tiraboschi, après
+avoir attentivement examiné la question, ne balance pas à conclure que
+Pierre des Vignes ne fut coupable d'aucun crime; que ce fut l'envie des
+courtisans qui le perdit; que l'empereur, trompé par eux, le condamna à
+perdre la vue et la liberté, et que Pierre au désespoir se donna la
+mort.<a id="footnotetag565" name="footnotetag565"></a>
+<a href="#footnote565"><sup class="sml">565</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote565"
+name="footnote565"><b>Note 565: </b></a><a href="#footnotetag565">
+(retour) </a> <i>Stor. della Letter. ital.</i>, t. IV, l. I, c. 2.</blockquote>
+
+<p>Frédéric mourut lui-même deux ans après<a id="footnotetag566" name="footnotetag566"></a>
+<a href="#footnote566"><sup class="sml">566</sup></a>, laissant, dit Voltaire, le
+monde aussi troublé à sa mort qu'à sa naissance<a id="footnotetag567" name="footnotetag567"></a>
+<a href="#footnote567"><sup class="sml">567</sup></a>. Pendant sa vie,
+comme auparavant, la principale cause de ces troubles fut toujours la
+lutte établie entre l'empereur et les papes. Les villes, et quelquefois
+dans la même ville, les familles étaient partagées entre les deux
+factions, et rangées sous les deux noms ennemis de Guelfes et de
+Gibelins, comme sous deux bannières. Ces noms, comme nous l'avons vu,
+existaient depuis long-temps; mais ce fut surtout alors qu'ils
+s'étendirent en Italie et qu'ils y devinrent les enseignes de deux
+factions implacables et acharnées. Presque toutes les villes de
+Lombardie et de Toscane prirent l'un ou l'autre parti. Dans plusieurs,
+comme à Florence, il y avait partage: des familles puissantes suivaient
+une des enseignes, tandis que des familles non moins puissantes
+suivaient l'autre; et souvent encore, dans les mêmes familles, le père
+était Guelfe et ses fils Gibelins un frère servait Rome, et l'autre
+l'Empire. On doit penser quelle exaspération donnèrent à leurs haines
+les excès où la vengeance des papes se porta contre Frédéric II, le
+bruit de leurs excommunications et la prédication de leurs croisades.
+Jamais il n'y eut de guerre civile plus compliquée, s'il y en eut de
+plus terrible.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote566"
+name="footnote566"><b>Note 566: </b></a><a href="#footnotetag566">
+(retour) </a> Le 13 décembre 1250.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote567"
+name="footnote567"><b>Note 567: </b></a><a href="#footnotetag567">
+(retour) </a> <i>Essai sur les Mœurs</i>, etc., c. 53.</blockquote>
+
+<p>La mort de Frédéric et le long interrègne qui la suivit, furent, pour la
+plupart des villes qui lui avaient été attachées, le signal de
+l'indépendance. Alors se formèrent beaucoup de petites principautés, qui
+s'étendirent et s'affermirent dans la suite. Plusieurs des villes qui
+avaient été du parti des papes, suivirent cet exemple. Mais les nouveaux
+princes n'en furent que plus ardents à se faire la guerre quand ils la
+firent pour leur propre compte. En Lombardie, et dans la marche
+Trévisane, le pouvoir monstrueux d'Eccellino<a id="footnotetag568" name="footnotetag568"></a>
+<a href="#footnote568"><sup class="sml">568</sup></a>, cimenté par le sang
+et par tous les excès de la tyrannie, ne s'écroula que sous les coups
+d'une ligue, presque générale, et même d'une croisade<a id="footnotetag569" name="footnotetag569"></a>
+<a href="#footnote569"><sup class="sml">569</sup></a> qui, cette
+fois du moins, ne parut armée par la religion que pour venger
+l'humanité. La puissance plus modérée des marquis d'Est s'étendait peu à
+peu de Ferrare à Modène et à Reggio. À Milan, les querelles du peuple
+avec les nobles mettaient le pouvoir aux mains des <i>de la Torre</i>, nobles
+qui se disaient populaires, et qui préparaient, en s'y opposant
+toujours, la domination des Visconti. Dans l'état de Naples et de
+Sicile, Mainfroy, occupé de reconquérir ce royaume sur les papes, qui en
+avaient envahi la suzeraineté, l'était aussi d'en usurper la couronne
+sur le jeune Conradin, seul rejeton légitime du sang de Frédéric II.
+Heureux dans son usurpation, il se trouva bientôt assez de forces pour
+envoyer ses Allemands au secours de l'un des deux partis qui déchiraient
+la république de Florence. Il y releva les Gibelins battus et bannis, et
+abattit dans le parti des Guelfes<a id="footnotetag570" name="footnotetag570"></a>
+<a href="#footnote570"><sup class="sml">570</sup></a> celui des papes, ses plus
+dangereux ennemis. Mais les papes avaient juré la perte de la maison de
+Souabe, indocile à recevoir leur joug. Urbain IV, à peine élevé sur le
+siége pontifical<a id="footnotetag571" name="footnotetag571"></a>
+<a href="#footnote571"><sup class="sml">571</sup></a>, reprit tous les projets d'Innocent IV, les suivit
+même avec plus de violence, et en transmit l'exécution à Martin IV, son
+successeur. Ce second pape français<a id="footnotetag572" name="footnotetag572"></a>
+<a href="#footnote572"><sup class="sml">572</sup></a>, investit du royaume de Naples,
+qui ne lui appartenait pas, le prince français Charles d'Anjou, qui n'y
+avait aucun droit<a id="footnotetag573" name="footnotetag573"></a>
+<a href="#footnote573"><sup class="sml">573</sup></a>. Mainfroy vaincu, périt les armes à la main. On
+vit le frère d'un saint roi de France usurper cette couronne étrangère,
+souiller ce trône par l'assassinat juridique de l'héritier légitime, du
+jeune et infortuné Conradin<a id="footnotetag574" name="footnotetag574"></a>
+<a href="#footnote574"><sup class="sml">574</sup></a>. Le crime plus grand des vêpres
+siciliennes fit porter la peine de ce crime aux malheureux Français, et
+fit passer, pour un temps, la Sicile au pouvoir des rois d'Arragon, sans
+arracher Naples au roi Charles, qui, d'une main violente, mais ferme, y
+établit et y maintint le règne de sa maison.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote568"
+name="footnote568"><b>Note 568: </b></a><a href="#footnotetag568">
+(retour) </a> De la maison de Romano.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote569"
+name="footnote569"><b>Note 569: </b></a><a href="#footnotetag569">
+(retour) </a> En 1259.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote570"
+name="footnote570"><b>Note 570: </b></a><a href="#footnotetag570">
+(retour) </a> À la bataille de Monte-Aperto, en 1260.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote571"
+name="footnote571"><b>Note 571: </b></a><a href="#footnotetag571">
+(retour) </a> Il y remplaça, en 1261, Alexandre IV qui, pendant un
+ règne de six ans, avait laissé respirer Mainfroy.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote572"
+name="footnote572"><b>Note 572: </b></a><a href="#footnotetag572">
+(retour) </a> Urbain était Champenois, et Martin Provençal.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote573"
+name="footnote573"><b>Note 573: </b></a><a href="#footnotetag573">
+(retour) </a> En 1265.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote574"
+name="footnote574"><b>Note 574: </b></a><a href="#footnotetag574">
+(retour) </a> L'auteur des Vies des rois de Naples ajoute un trait de
+ plus à cette scène horrible. Il dit que quand le bourreau eut
+ fait tomber la tête du jeune Conradin, un autre bourreau, qui
+ se tenait prêt tua le premier d'un coup de poignard, afin,
+ dit l'historien, qu'on ne laissât pas en vie un vil ministre
+ qui avait versé le sang d'un roi: <i>Acciò vivo non rimanesse
+ un vile ministro che aveva versato il sangue d'un rè</i>.
+ Biancardi, <i>le Vite de' rè di Napoli</i>, Venezia, 1737, in-4°.
+ <i>Vita di Carlo d'Angiò</i>, p. 134.</blockquote>
+
+<p>Pendant ce temps, vers le nord de l'Italie, deux puissantes républiques,
+Gênes et Pise, se disputaient l'empire des mers, équipaient des flottes
+formidables et se livraient des batailles sanglantes. Pise, écrasée par
+ses pertes<a id="footnotetag575" name="footnotetag575"></a>
+<a href="#footnote575"><sup class="sml">575</sup></a>, et peu généreusement attaquée par les Florentins, parce
+qu'elle était Gibeline, et que les Guelfes dominaient alors à Florence,
+attaquée en même temps par les Lucquois, ne se laisse point abattre,
+mais confie imprudemment sa défense au trop fameux comte Ugolin, dont
+l'avide et astucieuse tyrannie fournit des pages sanglantes à
+l'histoire, et dont la plus haute poésie a consacré l'horrible supplice.
+Alors aussi Florence, Sienne, Arezzo, se firent des guerres acharnées.
+Du milieu de ces convulsions, Florence fit éclore la constitution
+républicaine<a id="footnotetag576" name="footnotetag576"></a>
+<a href="#footnote576"><sup class="sml">576</sup></a> sous laquelle on vit les lettres et les arts renaître
+spontanément dans son sein, mais qui n'y put ramener la paix intérieure,
+radicalement troublée par la violence des haines et la fureur des
+partis.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote575"
+name="footnote575"><b>Note 575: </b></a><a href="#footnotetag575">
+(retour) </a> Surtout à la bataille de la Meloria, le 6 août 1284.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote576"
+name="footnote576"><b>Note 576: </b></a><a href="#footnotetag576">
+(retour) </a> Les six prieurs des arts et de la liberté, le capitaine
+ du peuple et le gonfalonier de justice. V. Machiavel, <i>Istor.
+ fiorent</i>, liv. II, et tous les autres historiens.</blockquote>
+
+<p>Au pied des Alpes, le marquis de Montferrat<a id="footnotetag577" name="footnotetag577"></a>
+<a href="#footnote577"><sup class="sml">577</sup></a> s'était fait un état
+puissant, par la réunion de plusieurs petits états, ou, ce qui était
+alors la même chose, de plusieurs villes importantes<a id="footnotetag578" name="footnotetag578"></a>
+<a href="#footnote578"><sup class="sml">578</sup></a> qui l'avaient
+nommé, l'un après l'autre, leur capitaine général. Mais ce pouvoir
+devenu tyrannique, quoiqu'il le fût moins que celui d'Eccellino, fut
+détruit avec moins de peine, et le fut plus cruellement. Enfermé dans
+une cage de fer par les habitants d'Alexandrie, le gendre d'Alphonse,
+roi de Castille, le beau-père de l'empereur grec Andronic Paléologue, y mourut<a id="footnotetag579" name="footnotetag579"></a>
+<a href="#footnote579"><sup class="sml">579</sup></a> après deux ans de la plus dure et de la plus humiliante
+captivité. Après lui, toutes ces villes, tantôt divisées et tantôt
+réunies entre elles, continuèrent de s'agiter comme les autres villes
+lombardes, comme celles de l'Italie entière, les unes Gibelines,
+c'est-à-dire impériales, lors même qu'il n'y a pas d'empereur; les
+autres Guelfes, c'est-à-dire armées pour les papes contre les empereurs,
+lorsque l'interrègne de l'empire se prolongeant, le pouvoir des papes,
+si leur ambition eût eu des bornes, n'aurait plus eu de rival. Les
+factions survivant aux intérêts qui les avaient fait naître, se
+multiplièrent par ce qu'il y avait même de vague dans leur objet. Elles
+s'envenimèrent de plus en plus, et l'Italie parut prête à retomber dans
+l'anarchie et dans le chaos.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote577"
+name="footnote577"><b>Note 577: </b></a><a href="#footnotetag577">
+(retour) </a> Guillaume.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote578"
+name="footnote578"><b>Note 578: </b></a><a href="#footnotetag578">
+(retour) </a> Pavie, Novare, Asti, Turin, Albe, Ivrée, Alexandrie,
+ Tortone, Casal, et même pendant quelque temps Milan.
+ Tiraboschi, t. IV, liv. I, p. 9.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote579"
+name="footnote579"><b>Note 579: </b></a><a href="#footnotetag579">
+(retour) </a> En 1292.</blockquote>
+
+<p>Pendant tout le cours de ce siècle, les écoles et les universités qui
+commençaient à fleurir, se ressentirent de ces agitations. Souvent elles
+furent obligées de se déplacer, soit pour éviter les désastres de la
+guerre, soit pour obéir à l'un ou à l'autre des partis, occupés à saisir
+tous les moyens de se nuire. On les représente comme des voyageuses sans
+demeure fixe, tantôt campant dans une ville, et y étalant les trésors de
+l'instruction, tantôt décampant à l'improviste pour les transporter
+ailleurs; les professeurs, forcés à faire serment de ne point quitter
+leur poste, et pourtant errant çà et là, traînant avec eux la foule de
+leurs disciples et de leurs admirateurs<a id="footnotetag580" name="footnotetag580"></a>
+<a href="#footnote580"><sup class="sml">580</sup></a>. Celle de Bologne, qui
+était la plus célèbre, souffrit plus que tout autre de ses vicissitudes;
+Modène, Reggio, Vicence, Padoue en profitèrent; et les démembrements de
+l'université Bolonaise y firent naître de nouvelles universités, ou
+enrichirent à ses dépens celles qui existaient déjà. Frédéric II,
+mécontent des Bolonais, et voulant aussi favoriser son université de
+Naples, avait ordonné à celle de Bologne de cesser ses cours, et à tous
+les écoliers de venir à Naples suivre leurs études; mais Bologne, liguée
+contre lui avec d'autres villes de Lombardie, était en état de résister
+à cet ordre, et Frédéric fut obligé de le révoquer deux ans après.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote580"
+name="footnote580"><b>Note 580: </b></a><a href="#footnotetag580">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. IV, l. I, c. 3.</blockquote>
+
+<p>Les papes, de leur côté, enveloppaient les études dans leurs
+proscriptions sacrées; et l'interdit qui frappait les villes, atteignait
+aussi les universités. Mais tous ces mouvements, et toutes ces
+révolutions scolaires, prouvent l'attention qu'on portait aux études,
+l'affluence et le zèle de la jeunesse, la célébrité des professeurs,
+l'importance qu'avaient les écoles pour les villes et pour les
+gouvernements. Il y avait donc à la fois dans les esprits, comme il
+arrive souvent, agitation et progrès. Mais s'il y avait du progrès dans
+les esprits, y en avait-il un réel dans les études? C'est ce qu'il
+s'agit d'examiner.</p>
+
+<p>La théologie scolastique avait toujours les premiers honneurs. Toutes
+les métropoles possédaient au moins une chaire de théologie; il en avait
+une dans toutes les universités et dans tous les couvents de moines. Le
+nombre de ces couvents s'accrut alors de deux ordres nouveaux, fondés
+l'un par saint Dominique, qui donna au monde les Dominicains et
+l'Inquisition; l'autre par saint François, qui ne laissa que les
+Franciscains, mais que les Italiens mettent au nombre de leurs plus
+anciens poëtes, et qui, le premier, en effet, composa de cantiques en
+langue vulgaire. Celui qui s'est conservé ne manque ni de verve, ni de
+chaleur; c'est une paraphrase du psaume qui invite tous les éléments, et
+le soleil, et les cieux, et la terre, et tous les êtres créés à louer le
+Créateur. Il est en vers irréguliers, et non rimés<a id="footnotetag581" name="footnotetag581"></a>
+<a href="#footnote581"><sup class="sml">581</sup></a>. Il fut mis en
+musique par un des premiers disciples du saint, qui fut, aussi lui,
+saint et poëte, et qui de plus était un des meilleurs musiciens de son
+temps. On le nommait frère Pacifique; il faisait chanter ce cantique aux
+religieux ses nouveaux frères. Cela ne paraîtrait sans doute aujourd'hui
+ni de belle poësie, ni de bonne musique; mais il y a pourtant quelque
+chose dans cette particularité qui doit intéresser les musiciens et les
+poëtes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote581"
+name="footnote581"><b>Note 581: </b></a><a href="#footnotetag581">
+(retour) </a> Ce Cantique, que l'on intitule ordinairement <i>Cantico
+ del Sole</i>, est écrit en prose dans les chroniques de l'ordre
+ des Franciscains, tant manuscrites qu'imprimées; les lignes y
+ sont toutes égales et sans nulle distinction qui indique le
+ commencement ni la fin des vers. Crescimbeni le croit
+ cependant écrit en vers, presque tous de sept ou de onze
+ syllabes. En voici le commencement, réduit à la mesure des
+ vers et à l'orthographe moderne.
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Altissimo signore,<br>
+ Vostre sono le lodi,<br>
+ La gloria e gli onori;<br>
+ Ed a voi solo s'anno a riferire<br>
+ Tutte le grazie; e nessun vomo è<br>
+ Degno di nominarvi.<br>
+ Siate laudato, Dio, ed esaltato,<br>
+ Signore mio, da tutte le creature,<br>
+ Ed in particolar dal somma Sole<br>
+ Vostra fattura, signore, il qual fa<br>
+ Chiaro il giorno che c'illumina, etc.</i>
+</div></div>
+
+<p> Le cinquième et le dixième vers sont des endécasyllabes
+ <i>tronchi</i>, ou diminués de la syllabe féminine qui les termine
+ ordinairement: les autres sont en effet presque tous ou de
+ sept ou de onze, et il serait difficile que le hasard seul
+ eût produit dans de la prose cette régularité de rhythme. On
+ ajoute que puisque ce morceau était mis en chant, il devoit
+ nécessairement être en vers. Cependant on chante les Psaumes,
+ qui sont en prose, et le chant de frère Pacifique devait
+ beaucoup ressembler à celui-là. Voyez Crescimbeni, <i>Istor.
+ della volg. poes.</i>, t. I, p. 122. Outre ce Cantique, on
+ trouve encore quelques autres poésies de saint François, dans
+ ses Opuscules, publiés à Naples en 1635. Le Quadrio, <i>Stor. e
+ rag. d'ogni poes.</i> t. II, p. 156.</p></blockquote>
+
+<p>La théologie eut alors une lumière plus brillante; un docteur fameux,
+qui avait aussi de la poésie dans la tête, quoiqu'il n'ait écrit qu'en
+prose ses gros et nombreux ouvrages, Fontenelle, qui exagérait peu, a
+sans doute exagéré quand il a dit que saint Thomas, dans un autre siècle
+et dans d'autres circonstances, était Descartes<a id="footnotetag582" name="footnotetag582"></a>
+<a href="#footnote582"><sup class="sml">582</sup></a>; Les légèretés de
+Voltaire, l'Ange de l'école<a id="footnotetag583" name="footnotetag583"></a>
+<a href="#footnote583"><sup class="sml">583</sup></a>, sont sans doute aussi des
+exagérations. Pour faire un choix entre ces deux extrêmes, ou pour
+prendre en connaissance de cause un juste milieu, il faudrait faire ce
+que, selon toute apparence, ni Voltaire, ni Fontenelle n'ont fait; il
+faudrait lire et la Somme théologique, et le commentaire sur les
+sentences de Pierre Lombard, et les ouvrages contre les Gentils et
+contre les Juifs, et des <i>in-folio</i> intitulés <i>Opuscules</i>, ou, pour le
+moins, les amples et subtils commentaires sur la philosophie d'Aristote;
+bien des gens aimeront sans doute mieux croire ce qu'on voudra que de
+faire un tel emploi de leur temps.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote582"
+name="footnote582"><b>Note 582: </b></a><a href="#footnotetag582">
+(retour) </a> <i>Eloges</i>, t. II, p. 483, première édit., citée par
+ Tiraboschi, d'après Crévier, <i>Hist. de l'Univ. de Paris</i>, t.
+ I., p. 457. Ce trait se trouve dans l'Eloge de Marsigli, t.
+ VI des <i>Å’uvres de Fontenelle</i>, Paris, 1766, in-12, p. 415 et
+ 416.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote583"
+name="footnote583"><b>Note 583: </b></a><a href="#footnotetag583">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Thomas le jacobin, l'ange de notre école,<br>
+ Qui de vingt arguments se tira toujours bien,<br>
+ Et répondit à tout, sans se douter de rien, etc.
+<p class="i20"> (<span class="sc">Voltaire</span>, <i>Systèmes</i>.)</p>
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, Thomas, fils de Landolphe, comte d'Aquin, né en
+1226, dans un château<a id="footnotetag584" name="footnotetag584"></a>
+<a href="#footnote584"><sup class="sml">584</sup></a> appartenant à cette noble famille, entré en
+dépit d'elle à 17 ans chez les Dominicains, résista constamment aux
+larmes de sa mère, aux violences de ses frères, officiers au service de
+Frédéric II, qui enlevèrent le jeune novice l'enfermèrent dans un
+château et l'y retinrent malgré le pape, aux caresses de leurs deux
+jeunes sœurs, que Thomas aimait tendrement, et qui, au lieu de le rendre
+au monde, y renoncèrent et se firent religieuses à son exemple; aux
+caresses plus vives et plus dangereuses d'une autre femme qui n'était
+point sa sœur, et qui ne retira d'autre fruit de ses avances trop
+pressantes, que d'être chassée et poursuivie avec un tison enflammé:
+vainqueur de tous ces obstacles, il rentra enfin dans l'ordre dont il
+devint bientôt la gloire. C'est dans l'université de Paris qu'il prit
+ses degrés en théologie, sous le fameux Albert, qu'on nommait alors le
+Grand. Il voulut professer à son tour. Mais de bruyantes querelles
+s'étaient élevées entre les ordres Mendiants et l'Université. Celle-ci
+prétendait qu'il n'appartenait pas aux ordres Mendiants de professer
+publiquement. Ces différents, qui occupent beaucoup de place dans
+l'histoire des Dominicains, des Franciscains et de l'université de
+Paris, doivent en remplir une très-petite dans l'histoire des progrès de
+l'esprit humain.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote584"
+name="footnote584"><b>Note 584: </b></a><a href="#footnotetag584">
+(retour) </a> Le château de <i>Rocca-Secca</i>.</blockquote>
+
+<p>Lorsqu'ils furent apaisés, Thomas revint, comme en triomphe, recevoir le
+doctorat et ouvrir une école de théologie et de philosophie scolastique,
+dans cette même université, qui a tenu depuis à grand honneur de l'avoir
+eu dans son sein. Son enseignement et ses ouvrages forment une époque
+dans ces deux sciences, où il apporta de nouvelles méthodes, si ce ne
+fut pas de nouvelles lumières. De Paris, il alla professer à Rome, en
+1260, et huit ou neuf ans après à Naples, où il se fixa, à la prière du
+roi Charles d'Anjou. Appelé, en 1274, au concile de Lyon, par le pape
+Grégoire X, il tomba malade en route, et fut enlevé en peu de jours. Il
+n'avait que 48 ou 49 ans, ce qui paraît vraiment merveilleux au seul
+aspect de l'énorme collection de ses œuvres.</p>
+
+<p>On joint historiquement à saint Thomas, saint Bonaventure, son
+contemporain, et né italien comme lui<a id="footnotetag585" name="footnotetag585"></a>
+<a href="#footnote585"><sup class="sml">585</sup></a>, mais enrôlé sous les
+étendards de saint François. Envoyé, par ses supérieurs, à l'université
+de Paris, qui était alors la plus célèbre de l'Europe, il y prit
+rapidement ses degrés; mais il fut arrêté au dernier, comme saint
+Thomas, par les misérables querelles qui s'élevèrent entre les ordres
+Mendiants et les professeurs parisiens. Ce ne fut que cinq ans après,
+que toutes les difficultés furent levées, et qu'il reçut, dans
+l'université, les honneurs du doctorat. Enfin, nommé cardinal par
+Grégoire X, qu'il avait fait nommer pape<a id="footnotetag586" name="footnotetag586"></a>
+<a href="#footnote586"><sup class="sml">586</sup></a>, il mourut en 1274, à ce
+même concile de Lyon où saint Thomas n'avait pu arriver. Ses funérailles
+y furent faites avec une pompe extraordinaire, et le pape, lui-même,
+prononça son oraison funèbre. Ses écrits, tous théologiques, mais pour
+la plupart d'une théologie mystique plutôt qu'argumentative<a id="footnotetag587" name="footnotetag587"></a>
+<a href="#footnote587"><sup class="sml">587</sup></a>,
+passent pour moins obscurs que ceux du docteur Angélique. On le nomma,
+lui, le docteur Séraphique. On s'est moqué du titre de quelques-uns de
+ses ouvrages<a id="footnotetag588" name="footnotetag588"></a>
+<a href="#footnote588"><sup class="sml">588</sup></a>, tels que <i>le Miroir de l'Ame</i>, <i>le Rossignol de la
+Passion</i>, <i>la Diète du Salut</i>, <i>le Bois de vie</i>, <i>l'Aiguillon de
+l'Amour</i>, <i>les Flammes de l'Amour</i>, <i>l'Art d'aimer</i>, <i>les sept Chemins
+de l'Éternité</i>, <i>les six Ailes des Chérubins</i>, <i>les six Ailes des
+Séraphins</i>, etc.; mais ses biographes assurent que ce sont tous des
+écrits supposés qui se sont glissés parmi ses œuvres; il n'y a aucun
+inconvénient à les en croire. La pureté de sa doctrine et ses autres
+mérites l'ont fait mettre, trois siècles après, au rang des principaux
+docteurs de l'Église, par Sixte V; et ce pape, qui n'aimait pas qu'on le
+contredit de son vivant, n'a été contredit par personne, sur ce point,
+après sa mort.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote585"
+name="footnote585"><b>Note 585: </b></a><a href="#footnotetag585">
+(retour) </a> En 1221, au château de <i>Bagnarca</i>, dans le territoire
+ d'Orviète; son père se nommait Giovanni Fidanza.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote586"
+name="footnote586"><b>Note 586: </b></a><a href="#footnotetag586">
+(retour) </a> Après la mort de Clément IV, les cardinaux restèrent
+ assemblés près de quatre ans en conclave: tous prétendant à
+ la thiare, les suffrages ne se réunissaient sur aucun. Les
+ exhortations de Bonaventure firent enfin cesser ce scandale;
+ il parvint à concilier toutes les voix en faveur de Tedaldo,
+ des Visconti de Plaisance, qui n'était ni cardinal, ni
+ évêque, mais simple archidiacre de Liége, et qui prit le nom
+ de Grégoire X.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote587"
+name="footnote587"><b>Note 587: </b></a><a href="#footnotetag587">
+(retour) </a> Voyez Condillac, <i>Cours d'Études</i>, t. XII, liv. XX, c.
+ 5.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote588"
+name="footnote588"><b>Note 588: </b></a><a href="#footnotetag588">
+(retour) </a> Voltaire, <i>Systèmes</i>, note C.</blockquote>
+
+<p>La philosophie n'était autre dans ce siècle que ce qu'elle avait été
+dans le précédent; la dialectique d'Aristote, embrouillée par les
+scolastiques, et qui devenait plus obscure et plus minutieuse à mesure
+qu'on la commentait davantage. S. Thomas n'avait pas contribué à
+l'éclaircir. Après lui, s'éleva un Franciscain écossais, nommé Jean
+Duns, et surnommé <i>Scotus</i>, à cause de sa patrie, qui écrivit sur les
+mêmes sujets que lui, et prit toujours à tâche de soutenir l'opinion
+contraire. Les Franciscains, fiers d'avoir pour général cet Écossais,
+que nous nommons <i>Scot</i>, comme si c'était son nom et non celui de son
+pays, formèrent, sous son enseigne, une espèce d'armée, tandis que les
+Dominicains en formèrent une autre, à la tête de laquelle ils placèrent
+saint Thomas. Ainsi, non seulement la théologie, mais la philosophie, se
+divisa en Thomistes et en Scotistes, qui firent, dans les âges
+suivants, retentir toutes les écoles de leurs discordantes
+clameurs<a id="footnotetag589" name="footnotetag589"></a>
+<a href="#footnote589"><sup class="sml">589</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote589"
+name="footnote589"><b>Note 589: </b></a><a href="#footnotetag589">
+(retour) </a> Giamb. Corniani, <i>i Secoli della Letteratura italiana</i>,
+ etc. Brescia, 1804, t. I, p. 133.</blockquote>
+
+<p>Les mathématiques étaient cultivées; mais elles n'avaient point encore
+pris l'essor. L'astronomie n'allait point sans les rêveries de
+l'astrologie judiciaire. Frédéric II, lui-même, malgré la trempe assez
+forte de son esprit, n'avait pu se soustraire à cette faiblesse de son
+temps, et il ne formait presque jamais d'entreprise sans consulter ses
+astrologues et ses livres. Les sciences naturelles étaient ignorées,
+excepté ce qui en était indispensable pour la médecine et la chirurgie,
+dont les imperfections et les erreurs venaient surtout de l'état
+d'enfance ou plutôt de l'oubli où languissait la science de la nature.</p>
+
+<p>La jurisprudence civile et canonique semblait tirer des troubles mêmes
+de l'Italie de nouvelles forces, ou du moins un nouveau crédit. Le droit
+civil enseigné dans presque toutes les universités, l'était surtout à
+Bologne avec beaucoup d'ardeur et avec un éclat qui se répandait dans
+toute l'Europe, et y attirait de toutes parts les étrangers. On y
+comptait alors près de cent jurisconsultes plus ou moins célèbres. Le
+droit romain était resté seul depuis l'abolition des lois lombardes et
+saliques, lorsqu'après la paix de Constance, la division de la
+Lombardie en autant de petits états que de villes ayant produit à peu
+près autant de législations que d'états, il en résulta une confusion
+difficile à dissiper. On attribue la gloire d'en être venu à bout à un
+moine dominicain nommé frère Jean de Vicence, qui prêchait alors avec un
+éclat extraordinaire, et qui faisait dans toutes les villes des
+conversions et des miracles<a id="footnotetag590" name="footnotetag590"></a>
+<a href="#footnote590"><sup class="sml">590</sup></a>. Celui d'avoir débrouillé ce chaos
+n'est sans doute pas un des moindres. On peut se dispenser de nier les
+autres comme d'y croire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote590"
+name="footnote590"><b>Note 590: </b></a><a href="#footnotetag590">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. IV, l. II, c. 4.</blockquote>
+
+<p>Pour ce miracle-ci ses moyens étaient humains et naturels.
+L'enthousiasme qu'il excitait à Bologne engagea les citoyens et les
+magistrats à lui soumettre leurs statuts pour les réformer. Il
+s'adjoignit plusieurs jurisconsultes habiles, et parvint, de concert
+avec eux, à la réforme désirée. Il en fit autant dans les autres villes,
+à Padoue, à Trévise, à Feltre, à Bellune, à Mantoue, à Vicence, à
+Vérone, à Brescia, qui suivirent l'exemple de Bologne. En parcourant
+toutes ces villes, il fit un second miracle, plus utile encore que le
+premier, s'il eût été durable; ce fut d'apaiser leurs haines et de
+terminer leurs dissensions. Il conclut entre elles une paix solennelle
+dans une assemblée publique auprès de Vérone<a id="footnotetag591" name="footnotetag591"></a>
+<a href="#footnote591"><sup class="sml">591</sup></a>, au milieu d'un
+concours innombrable, et que quelques historiens font monter à plus de
+quatre cent mille personnes<a id="footnotetag592" name="footnotetag592"></a>
+<a href="#footnote592"><sup class="sml">592</sup></a>, accourues de toutes les parties de la
+Lombardie à la voix du pacificateur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote591"
+name="footnote591"><b>Note 591: </b></a><a href="#footnotetag591">
+(retour) </a> Dans une plaine, sur les bords de l'Adige. Cette
+ assemblée se tint le 28 août 1233. Muratori a publié dans ses
+ <i>Antiquit. ital.</i>, le traité ou acte authentique de cette
+ paix.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote592"
+name="footnote592"><b>Note 592: </b></a><a href="#footnotetag592">
+(retour) </a> Entr'autres Parisio da Cereta, auteur contemporain,
+ Muratori, <i>Script. rer. ital.</i>, t. VIII; Tiraboschi, <i>loc.
+ cit.</i>, regarde ce nombre comme fort exagéré; mais le
+ judicieux auteur de l'<i>Histoire des Républiques italiennes du
+ moyen âge</i>, M. Simonde Sismondi, ne voit pas de raison pour
+ le révoquer en doute, t. II, p. 483. Ce n'étaient pas
+ seulement les peuples de Vérone, Mantoue, Brescia, Vicence,
+ Padoue, Trévise, Feltre, Bellune, Bologne, Ferrare, Modène,
+ Reggio et Parme, qui se rendirent dans cette plaine immense,
+ chaque ville avec son <i>carroccio</i>, ou char de bataille où
+ flottait son étendard; mais tous les évêques de ces villes,
+ en habits pontificaux, et un grand nombre de seigneurs et de
+ chefs militaires, tant Guelfes que Gibelins, le patriarche
+ d'Aquilée, le marquis d'Est, Eccelino de Romano, déjà maître,
+ ou plutôt exécrable tyran de Padoue, Albéric, son frère, etc.
+ Tous étaient sans armes, dit Muratori, dans ses <i>Annales</i> (an
+ 1233), et le plus grand nombre pieds nus, en signe de
+ pénitence. Pour consolider cette paix, Jean de Vicence
+ proposa le mariage de Renaud, fils d'Azon VII, marquis d'Est,
+ chef des Guelfes, avec Adélaïde, fille d'Albéric de Romano,
+ dont le frère Eccellino était chef des Gibelins; ce qui fut
+ accepté et généralement approuvé. <i>Id. ibid.</i></blockquote>
+
+<p>Mais il voulut faire un troisième miracle, où il ne réussit pas si bien.
+Soit qu'il eût eu dès le commencement cette vue profonde, soit qu'elle
+lui fût venue chemin faisant, il lui prit envie de changer en puissance
+politique son pouvoir jusque-là tout spirituel. Il se rendit à Vicence
+sa patrie, déclara en plein conseil qu'il voulait être seigneur et comte
+de la ville, et y tout régler à son plaisir: cela ne souffrit aucune
+difficulté. Il rencontra plus d'obstacles à Vérone; mais il exigea des
+otages: on lui en donna. Il accusa d'hérésie les opposants, et en sa
+qualité de dominicain il les fit arrêter et brûler vifs, au nombre
+d'environ soixante, hommes et femmes, des plus considérables de la
+ville. On le laissa faire, et alors il fut le maître à Vérone comme à
+Vicence.</p>
+
+<p>Vicence fut jalouse de le voir prolonger son séjour à Vérone, et se
+révolta contre lui. Frère Jean prit les armes, et marcha intrépidement
+pour la soumettre; mais il fut vaincu et fait prisonnier. Grégoire IX
+trouva fort mauvais qu'on traitât ainsi ce brave moine. Il lui adressa
+un bref pour le consoler dans sa prison. Il écrivit en même temps à
+l'évêque de Vicence, et lui ordonna de sévir contre les auteurs de cet
+attentat. Soit crainte, soit tout autre motif, frère Jean fut mis en
+liberté. De retour à Vérone il y tomba en discrédit, et se vit obligé de
+rendre les otages qui lui avaient été remis. Son comté, sa seigneurie,
+son existence politique, ses miracles s'évanouirent<a id="footnotetag593" name="footnotetag593"></a>
+<a href="#footnote593"><sup class="sml">593</sup></a>; et après ce
+songe bruyant et scandaleux, s'étant retiré à Bologne, il y mourut
+obscurément.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote593"
+name="footnote593"><b>Note 593: </b></a><a href="#footnotetag593">
+(retour) </a> Muratori, <i>ub. supr.</i></blockquote>
+
+<p>La réforme qu'il avait faite dans les lois est le seul bien un peu
+durable qu'il ait produit; car les villes réconciliées par lui ne se
+haïrent et ne se battirent pas moins<a id="footnotetag594" name="footnotetag594"></a>
+<a href="#footnote594"><sup class="sml">594</sup></a>. On sent combien, au milieu de
+tout ce désordre, l'étude des lois avait de difficultés. Leurs
+contradictions et leur obscurité engageaient les jurisconsultes les plus
+forts à y faire des gloses, et toutes ces gloses contradictoires entre
+elles augmentaient les ténèbres au lieu de les dissiper. On en comptait
+déjà plus de trente. Il en fallait une qui les remplaçât toutes, et qui
+devînt la règle générale. C'était un travail effrayant. Accurse<a id="footnotetag595" name="footnotetag595"></a>
+<a href="#footnote595"><sup class="sml">595</sup></a> eut
+le courage de l'entreprendre et la gloire de l'achever.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote594"
+name="footnote594"><b>Note 594: </b></a><a href="#footnotetag594">
+(retour) </a> <i>Mà quanto durò questa concordia? non più che cinque o
+ sei giorni.... così ripullulò la discordia come prima fra que
+ popoli: anzi parve che si scatenassero le furie per lacerar
+ da li innanzi tutta la Lombardia</i>. Muratori, <i>Annal. ub.
+ supr.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote595"
+name="footnote595"><b>Note 595: </b></a><a href="#footnotetag595">
+(retour) </a> En italien <i>Accorso</i> ou <i>Accursio</i>, du nom latin
+ <i>Accursius</i>.</blockquote>
+
+<p>Né en 1182, de parents pauvres, dans les environs de Florence<a id="footnotetag596" name="footnotetag596"></a>
+<a href="#footnote596"><sup class="sml">596</sup></a>, il
+avait étudié à Bologne, sous le célèbre jurisconsulte Azon, et y était
+devenu professeur en droit après lui. Sa renommée effaça celle de son
+maître, et le conduisit à la fortune. Il possédait à Bologne un palais
+magnifique, et à la campagne une délicieuse <i>villa</i>, où il passa ses
+dernières années dans un repos environné d'honneurs et de considération
+publique. Il y mourut vers l'an 1260. Sa glose, généralement adoptée,
+fut bientôt dans les écoles et dans les tribunaux la seule
+interprétation reçue, et même au besoin le supplément des lois. Elle
+jouit de cet honneur pendant trois siècles, c'est-à-dire, jusqu'au
+moment où le travail d'Alciat la relégua parmi les monuments des temps
+barbares.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote596"
+name="footnote596"><b>Note 596: </b></a><a href="#footnotetag596">
+(retour) </a> Sa famille était si obscure qu'on n'en sait pas même
+ le nom. Ce fut lui même qui se donna celui d'<i>Accursius</i>,
+ comme il le dit dans un endroit de sa glose, parce qu'il
+ était <i>accouru</i> pour dissiper les ténèbres du droit civil.
+ Giamb. Corniani, <i>i secoli della Lett. ital.</i>, t. I, p. 86.</blockquote>
+
+<p>Accurse, nommé par excellence <i>le Glossateur</i>, laissa trois fils<a id="footnotetag597" name="footnotetag597"></a>
+<a href="#footnote597"><sup class="sml">597</sup></a>,
+qui marchèrent sur ses traces, et dont l'aîné surtout égala presque,
+dans la science des lois, la réputation de son père; on dit aussi, mais
+le fait est moins certain, qu'il eut une fille jurisconsulte, docteur et
+professeur en droit comme son père et ses frères<a id="footnotetag598" name="footnotetag598"></a>
+<a href="#footnote598"><sup class="sml">598</sup></a>. Un vieux
+calendrier de l'université de Bologne accorde le même honneur à une
+autre femme du même temps, nommée Betisie Gozzadini, et l'on sait que ce
+phénomène a été moins rare en Italie que partout ailleurs; en France il
+nous paraîtrait contre nature. Nous avons bien de la peine à permettre
+aux femmes un habit de Muse; comment pourrions leur souffrir un bonnet
+de docteur?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote597"
+name="footnote597"><b>Note 597: </b></a><a href="#footnotetag597">
+(retour) </a> <i>Francesco, Cervotto et Guglielmo</i>. Tirab. t. IV, lib.
+ II, p. 218.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote598"
+name="footnote598"><b>Note 598: </b></a><a href="#footnotetag598">
+(retour) </a> <i>Id. Ibid.</i>, p. 225.</blockquote>
+
+<p>La ferveur n'était pas moins grande pour le droit canon que pour le
+droit civil. Depuis le Décret de Gratien, cinq autres recueils de canon
+et de décrétales avaient paru, faisaient loi, et recevaient, sans en
+devenir plus clairs, des interprétations, des commentaires et des
+gloses. Grégoire IX fit débrouiller ce chaos par le fameux Raimond de
+Pennafort, né à Barcelone, mais élevé dans l'université de Bologne. Le
+recueil en cinq livres, publié par ce pape, abolit et remplaça tous les
+autres, excepté le Décret de Gratien; vers la fin de ce siècle, Boniface
+VIII y ajouta un sixième livre: c'était-là le corps de doctrine,
+fondement de l'autorité que le trône pontifical affectait sur tous les
+trônes; et c'était là l'ample matière sur laquelle devaient s'exercer la
+patience des canonistes et leur sagacité.</p>
+
+<p>Cette étude ouvrait la route à tous les honneurs. Plusieurs Papes lui
+durent même leur élévation. Innocent IV fut un des plus célèbres. On a
+de lui, dit-on, de fort belles décrétales, et d'amples commentaires sur
+celles de Grégoire IX. Tiraboschi dit de cet ouvrage, je ne sais si
+c'est avec simplicité ou avec malice, que quelques uns y trouvent par
+fois de l'obscurité et des contradictions; mais qu'il n'en a pas été
+moins tenu en grande estime, et n'en a pas moins mérité à son auteur les
+titres glorieux de monarque du droit, de lumière resplendissante des
+canons, de père et d'organe de la vérité<a id="footnotetag599" name="footnotetag599"></a>
+<a href="#footnote599"><sup class="sml">599</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote599"
+name="footnote599"><b>Note 599: </b></a><a href="#footnotetag599">
+(retour) </a> <i>Opera laquale, benche alcuni vi ritrovin talvolta
+ oscurità è contraddizione, è stata non dimeno avuta sempre in
+ gran pregio, e che al suo autore ha meritato da molti
+ giureconsulti i gloriosi titoli di monarca del Diritto, di
+ lume risplendentissimo de' canoni, di padre ed organo della
+ verità</i>. Ibid. p. 246.</blockquote>
+
+<p>Au moment où nous arrivons à un siècle plus heureux pour les lettres, où
+leurs productions et leur histoire, principal objet de nos recherches,
+vont nous occuper trop pour que nous puissions donner à ce qui n'est pas
+proprement littérature la même attention que nous y avons donné
+jusqu'ici, retournons-nous vers le passé; jetons un coup-d'œil rapide
+sur ces trois sciences que nous voyons marcher depuis tant de siècles,
+pour ainsi dire, de front, remplir, ou séparément ou ensemble, la vie
+des hommes studieux, exciter presque seules l'émulation de la jeunesse,
+absorber toutes ses facultés, et donner à l'esprit de l'homme ces
+premières et profondes habitudes qui en constituent pour toujours le
+goût dominant et la trempe.</p>
+
+<p>Si c'est principalement comme bases de la morale que l'on doit
+considérer les religions; si la religion la mieux adaptée à cette
+destination respectable est celle dont le dogme est le plus simple et
+qui s'occupe le plus de la morale; si enfin, comme on n'en doit pas
+douter, le christianisme est cette religion, en était-il ainsi de cette
+théologie scolastique, épineuse, énigmatique, hérissée d'argumentations
+vaines, de sophismes et de distinctions inintelligibles, fertile en
+hérésies et en schismes; source d'intolérance, de haines, de guerres
+sanglantes et de proscriptions? Qu'est-ce que tout cet échafaudage avait
+à faire avec la morale? Et s'il ne servait de rien à la morale, s'il ne
+tendait pas à rendre les hommes meilleurs, plus sages, plus indulgents
+les uns pour les autres, plus compatissants, plus attachés à leurs
+devoirs, à leur patrie, et, par tous ces moyens-là, plus heureux, à quoi
+donc servait-il? Convenons que tout fut perdu, non seulement pour la
+morale, mais pour la religion même, dès qu'on eut fait de la religion
+une science.</p>
+
+<p>Les lois sont sans doute la plus belle des institutions humaines: les
+anciens, dans leur style figuré, les appelaient Filles des Dieux, et
+rien en effet ne devrait être plus sacré parmi les hommes. Mais pour
+qu'elles soient toutes puissantes, pour qu'elles exercent ce despotisme
+salutaire auquel les hommes libres sont ceux qui obéissent le mieux, il
+faut aussi qu'elles soient simples, claires, appropriées à la
+constitution politique, et le moins nombreuses que le permet l'état de
+la civilisation chez le peuple qu'elles ont à gouverner. Mais si vous
+soumettez une nation aux lois faites pour une autre; si ces lois
+volumineuses se compliquent avec des volumes d'autres lois; si vous
+ordonnez, si vous souffrez qu'on les étudie publiquement dans cet état
+d'imperfection, de contradiction, d'incohérence; s'il est permis à ceux
+qui les enseignent de les interpréter, de les commenter, même de les
+étendre; si les arguties de l'école peuvent s'emparer d'elles, en
+obscurcir de plus en plus le dédale, embarrasser et entremêler chaque
+jour davantage les routes et les détours du labyrinthe, je vois bien là
+un exercice difficile pour l'esprit, des triomphes pour l'amour-propre,
+des chaires, des bancs, des thèses, des doctorats, une nomologie qui est
+aux lois ce que la théologie est à la religion; je vois là, si l'on
+veut, une science, mais je n'y vois plus de lois. Que dire, si l'on
+entreprend de créer un état, non pas dans l'état, mais dans tous les
+états; si les chefs spirituels d'une religion, devenus souverains
+temporels dans un pays, aspirent à le devenir dans tous les autres;
+s'ils y ont leurs lois, leurs arrêts, leur digeste, un droit à eux;
+s'ils font aussi de tout cela une science qui ait ses professeurs, ses
+exercices, ses dignités, ses solennités, et surtout ses récompenses? Par
+quelle expression rendre ce qu'un pareil état de choses offre d'abusif
+et d'absurde aux yeux de la saine raison?</p>
+
+<p>Enfin, quoique cette raison soit l'attribut naturel de l'homme, rien de
+moins conforme à sa nature que d'aller droit et loin, sans appui et sans
+guide. C'est pour l'appuyer et la guider qu'on a créé l'art du
+raisonnement ou la logique. Cet art s'était déjà bien écarté de son but
+dans l'ingénieuse méthode du père de toutes les méthodes, d'Aristote:
+mais quel abus n'en firent pas ses disciples? quelles suites
+malheureuses n'eurent pas ces abus dans les pointilleries, les
+subtilités, les disputes sophistiques des écoles philosophiques qui
+s'élevèrent depuis dans la Grèce? Combien le mal ne s'accrut-il pas
+lorsque l'esprit subtil des Arabes vint se compliquer avec celui
+d'Aristote et des Aristotéliciens? Et quel surcroît de malheur,
+d'égarement et de désordre quand la science composée de tous ses obscurs
+éléments, se mêla et se croisa, pour ainsi dire, avec les éléments non
+moins obscurs des deux autres sciences, quand le fatras théologique et
+le fatras judiciaire s'accrurent du fatras des dialecticiens de l'école;
+quand la scolastique, avec ses faux-fuyants, ses ruses et ses tours
+d'escamotage, pénétra tout, s'introduisit partout devant l'interprète
+des dogmes qu'il fallait croire et des lois qu'il fallait suivre, et
+qu'enfin ces trois levains empoisonnés fermentèrent ensemble dans tous
+les esprits, devinrent leur nourriture habituelle, et presque les seuls
+éléments de leur substance?</p>
+
+<p>Voilà pourtant quel fut au vrai l'état et l'objet des études pendant une
+si longue suite de siècles; voilà quelle fut la matière de
+l'enseignement depuis le moment où l'on en rouvrit les sources. Ne
+serait-il pas à désirer que pendant cette pénible époque elles eussent
+toujours été fermées? Quel est le degré d'ignorance qui aurait pu faire
+aux hommes autant de mal que tout ce faux savoir?</p>
+
+<p>Pour juger de l'étendue et de l'excès de ce mal, pour apprécier une fois
+l'influence des superstitions et des fausses doctrines sur la morale
+publique, il suffit de parcourir l'histoire de ces temps affreux,
+l'histoire écrite, je ne dirai pas cette fois par des philosophes, mais
+par les esprits les plus simples et les auteurs les plus ingénus. Voyez
+que de crimes, d'empoisonnements, d'assassinats, de brigandages! Quelles
+mœurs dans le peuple, dans ses chefs, dans les chefs de la religion,
+dans les prêtres ses ministres, dans les moines, suppôts non de la
+religion elle-même, mais des plus grossières et des plus dangereuses
+superstitions! Ce n'est pas pour échapper à des traits dont rien ne peut
+ni garantir un ami de la raison, ni lui faire redouter les atteintes,
+c'est pour ne pas offrir aux âmes sensibles, c'est pour épargner à la
+sienne un spectacle dégoûtant et hideux, qu'il prend soin d'adoucir et
+de laisser à peine entrevoir ces tableaux affligeants de la dépravation
+morale la plus scandaleuse, en même temps que de la superstition la
+plus profonde et la plus universelle qui fut jamais.</p>
+
+<p>Depuis environ un siècle, on joignait cependant aux autres études
+quelques études littéraires; et c'est ici que devrait se faire sentir le
+progrès; mais c'est ici que l'on voit combien il était faible encore.
+L'université de Bologne est la première où l'on puisse l'apercevoir; on
+y voit, vers la fin du douzième siècle, quelques professeurs de
+grammaire. Dans le treizième siècle, un Florentin, nommé <i>Buoncompagno</i>
+y eut des succès qui jusques-là n'avaient été accordés qu'à la
+jurisprudence et à la théologie. Il en obtint même de plus grands: un de
+ses ouvrages fut couronné de lauriers, après qu'il en eut fait lecture
+dans une assemblée nombreuse de professeurs et de docteurs. Il est vrai
+que cet ouvrage lauréat nous paraîtrait aujourd'hui détestable. Il est
+intitulé: <i>Forme des lettres scolastiques</i><a id="footnotetag600" name="footnotetag600"></a>
+<a href="#footnote600"><sup class="sml">600</sup></a>, et traite de la manière
+dont on doit écrire aux papes, aux princes, aux prélats, aux nobles et
+aux personnes de tout rang. Ces protocoles, exprimés en latin de ce
+temps-là, c'est tout dire, au lieu d'exciter l'enthousiasme, ne nous
+donneraient que du dégoût et de l'ennui; mais l'auteur avait mis sans
+doute dans son style des recherches que ses contemporains ne
+connaissaient pas avant lui: le sujet de son livre était alors nouveau,
+et cela même était une nouveauté remarquable, que l'on rassemblât tous
+ces docteurs pour leur lire autre chose que de la dialectique, de la
+théologie ou du droit.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote600"
+name="footnote600"><b>Note 600: </b></a><a href="#footnotetag600">
+(retour) </a> <i>Forma litterarum scholasticarum</i>. Le P. Sarti avait
+ trouvé cet ouvrage, divisé en six livres, dans les archives
+ des chanoines de Saint-Pierre de Rome. Il en a donné des
+ extraits dans son savant ouvrage de <i>Professoribus
+ Bononiensibus</i>, t. I, part. II, p. 220. Tiraboschi, tom. IV,
+ liv. III, p. 362.</blockquote>
+
+<p>Dans la préface de ce même ouvrage, <i>Buoncompagno</i> donne la notice de
+onze autres livres ou traités de sa composition, sur divers sujets de
+grammaire, de morale et de jurisprudence: plusieurs ont des titres et
+des énoncés bizarres, selon la mode de ce temps: l'un est un Traité <i>des
+Vertus</i>, mais c'est des vertus et des vices du langage qu'il traite;
+l'autre est intitulé <i>l'Olivier</i>, et renferme complètement, dit
+l'auteur, le dogme des priviléges et des confirmations; un autre, dont
+le titre est <i>le Cèdre</i>, donne la connaissance des statuts généraux; <i>la
+Myrrhe</i> enseigne à faire les testaments<a id="footnotetag601" name="footnotetag601"></a>
+<a href="#footnote601"><sup class="sml">601</sup></a>. Il y en a un sur
+<i>l'Amitié</i>, dans lequel l'auteur annonce qu'il distinguera vingt-six
+genres d'amis; et un autre plus singulier, pour un grammairien du
+treizième siècle, intitulé <i>la Roue</i>, et qui traite des plaisirs de
+Vénus, et des faits et gestes des amants<a id="footnotetag602" name="footnotetag602"></a>
+<a href="#footnote602"><sup class="sml">602</sup></a>. Rien de tout cela
+n'existe plus, et l'on peut se consoler de cette perte. Un seul écrit de
+cet auteur pouvait être utile pour l'histoire, de quelque manière qu'il
+soit écrit, c'est celui qu'il composa sur le siége soutenu, dans le
+siècle précédent<a id="footnotetag603" name="footnotetag603"></a>
+<a href="#footnote603"><sup class="sml">603</sup></a>, par la ville d'Ancône, contre l'empereur Frédéric
+Ier., Muratori nous l'a conservé, en l'insérant dans son grand
+recueil<a id="footnotetag604" name="footnotetag604"></a>
+<a href="#footnote604"><sup class="sml">604</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote601"
+name="footnote601"><b>Note 601 </b></a><a href="#footnotetag601">
+(retour) </a> <i>Tractatus virtutum exponit virtutes et vicia
+ dictionum:....... in libro qui dicitur Oliva privilegiorum et
+ confirmationum dogma plenissimè continetur. Cedrus dat
+ notitiam generalium statutorum. Myrrha docet ficri
+ testamenta</i>, etc. Sarti et Tirab. <i>ubi supra</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote602"
+name="footnote602"><b>Note 602: </b></a><a href="#footnotetag602">
+(retour) </a> <i>Rota Veneris lasciviam, et amantium gesta demonstrat</i>.
+ Ibid.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote603"
+name="footnote603"><b>Note 603: </b></a><a href="#footnotetag603">
+(retour) </a> En 1172.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote604"
+name="footnote604"><b>Note 604: </b></a><a href="#footnotetag604">
+(retour) </a> <i>Script. rer. ital</i>. v. VI.</blockquote>
+
+<p>Du reste ce <i>Buoncompagno</i> était, à ce qu'il semble, à peu près ce que
+son nom signifierait en français, un homme jovial et un peu malin. Il se
+moqua des miracles de Jean de Vicence, et fit sur lui une chanson latine
+en vers rimés. Il se moqua aussi des Bolonais, qui croyaient aux
+miracles de Jean. Il annonça qu'à tel jour, lui <i>Buoncompagno</i> prendrait
+son vol du haut d'une montagne qui est près de Bologne, et s'élèverait
+dans les airs. Toute la ville y courut; il parut sur la montagne avec
+des ailes attachées à ses épaules, et après avoir fait attendre
+long-temps ce qu'il allait faire, il éleva la voix et congédia
+l'assemblée, en disant qu'elle devait être contente et qu'elle l'avait
+assez vu. Il joua plusieurs tours de cette espèce qui lui firent
+beaucoup d'ennemis. Il vécut et vieillit pauvre, et ayant fait à Rome un
+voyage inutile pour sa fortune, il alla mourir de misère à Florence dans
+un hôpital<a id="footnotetag605" name="footnotetag605"></a>
+<a href="#footnote605"><sup class="sml">605</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote605"
+name="footnote605"><b>Note 605: </b></a><a href="#footnotetag605">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. IV, liv. III, c. 5.</blockquote>
+
+<p>Un autre professeur de grammaire et de belles-lettres dans la même
+université, nommé <i>Galeotto</i> ou <i>Guidotto</i>, fut le premier traducteur
+d'un ouvrage de Cicéron en italien. Sa traduction a été imprimée dans le
+quinzième siècle<a id="footnotetag606" name="footnotetag606"></a>
+<a href="#footnote606"><sup class="sml">606</sup></a>, et réimprimée ensuite avec quelques variations
+dans le titre; ce n'est au fond qu'une version très-abregée du traité de
+l'<i>Invention</i>; mais le temps où elle fut écrite en fait un monument
+littéraire, et celui où elle fut imprimée, une curiosité typographique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote606"
+name="footnote606"><b>Note 606: </b></a><a href="#footnotetag606">
+(retour) </a> Sous ce titre: <i>Rettorica nova di M. Tullio Cicerone
+ translata di latino in volgare per lo eximio maestro Galeotto
+ da Bologna</i>, 1478. (Tiraboschi, loc. cit.)</blockquote>
+
+<p>Presque toutes les universités avaient alors, comme celle de Bologne,
+des professeurs de grammaire et de rhétorique. Florence eut un
+grammairien dont la renommée effaça celle de tous les autres; c'est
+<i>Brunetto Latini</i>. Il était d'une famille noble, et dans ce temps où la
+ville était déchirée par deux factions rivales, il était du parti des
+Guelfes. Ils eurent d'abord l'avantage, et chassèrent les Gibelins; mais
+ceux-ci implorèrent Mainfroy, roi de Sicile<a id="footnotetag607" name="footnotetag607"></a>
+<a href="#footnote607"><sup class="sml">607</sup></a>, qui leur envoya du
+secours. Les Guelfes voulurent lui opposer Alphonse, roi de Castille,
+auprès duquel ils députèrent <i>Brunetto</i>. En revenant de son ambassade,
+il apprit que les Gibelins, aidés par les soldats de Mainfroy, étaient
+rentrés dans Florence, et en avaient à leur tour chassé les Guelfes. Il
+se réfugia en France, y resta plusieurs années, revint ensuite dans sa
+patrie, où il remplit avec honneur des emplois publics, et y mourut
+environ dix ans après<a id="footnotetag608" name="footnotetag608"></a>
+<a href="#footnote608"><sup class="sml">608</sup></a>. L'historien Jean Villani lui attribue la
+gloire d'avoir dégrossi le premier les Florentins, de leur avoir appris
+à bien parler et à conduire sagement les affaires publiques<a id="footnotetag609" name="footnotetag609"></a>
+<a href="#footnote609"><sup class="sml">609</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote607"
+name="footnote607"><b>Note 607: </b></a><a href="#footnotetag607">
+(retour) </a> Voyez ci-dessus, p. 355.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote608"
+name="footnote608"><b>Note 608: </b></a><a href="#footnotetag608">
+(retour) </a> En 1294.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote609"
+name="footnote609"><b>Note 609: </b></a><a href="#footnotetag609">
+(retour) </a> <i>Istor. fior.</i> c. 162.</blockquote>
+
+<p>L'ouvrage qui contribua le plus à sa célébrité est celui qu'il intitula
+le <i>Trésor</i>; il l'écrivit en France, et de plus en français<a id="footnotetag610" name="footnotetag610"></a>
+<a href="#footnote610"><sup class="sml">610</sup></a>. C'est
+une espèce d'abrégé d'une partie de la Bible, de Pline le naturaliste,
+de Solin et de quelques autres auteurs qui ont traité de diverses
+sciences. Il est divisé en trois parties, et chaque partie en plusieurs
+livres. Les cinq de la première partie contiennent l'histoire de
+l'ancien et du nouveau Testament, la description des éléments et du
+ciel, celle de la terre ou la géographie, enfin celle des poissons, des
+serpents, des oiseaux et des quadrupèdes. La seconde partie n'a que deux
+livres, qui renferment un abrégé de la morale d'Aristote, et un Traité
+des vertus et des vices. La troisième, aussi divisée en deux livres,
+traite premièrement de l'art de bien parler, et ensuite de la manière de
+bien gouverner la république<a id="footnotetag611" name="footnotetag611"></a>
+<a href="#footnote611"><sup class="sml">611</sup></a>. C'est, comme on voit, une espèce
+d'encyclopédie, où l'auteur a voulu rassembler, comme dans un trésor,
+toutes les connaissances que l'on possédait de son temps.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote610"
+name="footnote610"><b>Note 610: </b></a><a href="#footnotetag610">
+(retour) </a> <i>Brunetto</i> donne ainsi lui-même le motif qui l'a engagé
+ à écrire en français: «Et se aucuns demandoit pourquoi chis
+ livre est ecris en roumans, selon la raison de France, pour
+ chou que nous sommes ytalien, je diroie que, ch'est pour chou
+ que nous sommes en France; l'autre pour chou que la parleure
+ en est plus délitable et plus commune à toutes gens». L'abbé
+ Mehus, dans sa vie d'Ambroise le Camaldule, parle d'un
+ manuscrit que l'on conserve à Florence, dans la
+ <i>Riccardiana</i>, et qui contient l'histoire de Venise, depuis
+ l'origine de cette ville jusqu'en 1275, écrite, ou plutôt
+ traduite d'anciennes chroniques latines en langue française,
+ par maître Martin de Canale, qui dit aussi dans son
+ introduction, qu'il a choisi cette langue, «parce que la
+ langue franceise corte, parmi le monde, et est la plus
+ délitable à lire et à oïr que nulle autre».</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote611"
+name="footnote611"><b>Note 611: </b></a><a href="#footnotetag611">
+(retour) </a> On n'a imprimé en Italie que la traduction italienne
+ qui en fut faite vers le même temps, par <i>Buono Giamboni</i>;
+ Tiraboschi, t. IV, p. 381. Notre Bibliothèque impériale
+ possède jusqu'à douze copies de l'original français. Il s'en
+ trouvait une fort belle, couverte en velours cramoisi, dans
+ la Bibliothèque du Vatican, avec quelques notes de la main de
+ Pétrarque. Elle avait appartenu, dans le quinzième siècle, à
+ Bernardo Bembo, qui l'avait achetée en Gascogne, selon ce que
+ porte une note de sa main, écrite sur la première feuille.
+ Crescimbeni, qui nous apprend ces particularités dans
+ l'article de Pierre, ou Peyre de Corbiac, (Additions aux vies
+ des poëtes provençaux, <i>Stor. dell. volg. poes</i>. t. II, p.
+ 205.), dit, dans ce même article, que le manuscrit 3206 de la
+ Vaticane, fol o 126 à 135, contient un poëme de ce
+ Troubadour, intitulé <i>le Trésor</i> (<i>lo Tesor</i>), qui traite de
+ toutes les sciences et de tous les arts. «C'est de ce Trésor,
+ ajoute-t-il, que Brunetto Latini, Florentin, prit l'idée de
+ ceux qu'il composa, c'est-à-dire du <i>Tesoretto</i>, en vers
+ italiens, et du <i>Trésor</i> en prose française». On va voir que
+ Crescimbeni se trompe ici sur le <i>Tesoretto</i>, comme plusieurs
+ autres auteurs italiens.</blockquote>
+
+<p>Le <i>Tesoretto</i> ou le petit Trésor, que <i>Brunetto</i> écrivit en italien
+après son retour à Florence, n'est point comme on l'a cru, l'abrégé de
+son grand Trésor, mais seulement un recueil de préceptes de morale en
+vers de sept syllabes, rimés de deux en deux. C'est là du moins tout ce
+qu'en dit Tiraboschi, et sans doute cet auteur si exact n'avait pas eu
+sous les yeux l'édition assez rare qui en fut donnée au seizième siècle,
+ni la réimpression faite dans le dix-septième. J'en dirai bientôt
+davantage; j'entrerai sur le <i>Tesoretto</i> dans des détails qui
+n'existent chez aucun auteur italien, que je sache, et qui auront un
+autre motif qu'une vaine curiosité.</p>
+
+<p>On a aussi de <i>Brunetto</i> une partie du traité de l'<i>Invention</i> de
+Cicéron, traduit en italien, avec des commentaires<a id="footnotetag612" name="footnotetag612"></a>
+<a href="#footnote612"><sup class="sml">612</sup></a>; mais ce qui
+fait le plus d'honneur à ce Grammairien philosophe, c'est qu'il fut le
+maître du Dante. Ce ne fut pas sans doute en poésie, du moins pour le
+style; il y en a peu dans ses vers du <i>Tesoretto</i>, et dans un chétif
+sonnet qui s'est aussi conservé<a id="footnotetag613" name="footnotetag613"></a>
+<a href="#footnote613"><sup class="sml">613</sup></a>. Quelques bibliothèques d'Italie
+possèdent de lui en manuscrit un assez long morceau, dont le titre est
+singulier et le style inintelligible. C'est un tissu de proverbes et de
+jeux de mots florentins de ce temps-là, que personne n'entend plus, même
+à Florence, et que l'auteur, on ne sait pourquoi, a intitulé <i>Pataffio</i>,
+épitaphe. Le bon Tiraboschi se félicitait de ce qu'il n'avait jamais été
+imprimé, ni, ce qui eût été bien pis, expliqué par des commentaires:
+cela n'a pas empêché qu'il ne l'ait été depuis, à Naples, avec un
+commentaire de Ridolfi<a id="footnotetag614" name="footnotetag614"></a>
+<a href="#footnote614"><sup class="sml">614</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote612"
+name="footnote612"><b>Note 612: </b></a><a href="#footnotetag612">
+(retour) </a> Il dit lui-même qu'il fit cette traduction à la prière
+ d'un de ses concitoyens, homme riche et considérable, qu'il
+ trouva en France, et dont il fut généreusement accueilli et
+ secouru dans son malheur. M.J.B. Corniani s'est trompé ici en
+ disant que cette traduction est celle d'une partie du premier
+ livre de l'<i>Orateur</i> de Cicéron, où on commence à traiter de
+ l'invention. <i>Secoli della letteratura italiana</i>, etc., t. I,
+ p. 165. Dans le premier livre du traité <i>De Oratore</i>, Cicéron
+ ne traite point de l'invention. Le livre intitulé <i>Orator</i>
+ n'en traite point non plus. Giov. Villani, parlant de
+ Brunetto Latini, dit: <i>E fu quegli ch'espose la Rhetorica di
+ Tullio</i>, etc. C'est, selon Tiraboschi, <i>loc. cit.</i>, une
+ traduction en langue italienne, d'une partie du premier livre
+ <i>De Inventione</i>, avec des commentaires. Cette traduction a
+ été imprimée plusieurs fois; et les Académiciens de la Crusca
+ la citent souvent.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote613"
+name="footnote613"><b>Note 613: </b></a><a href="#footnotetag613">
+(retour) </a> V. Crescimbeni, t. III, p. 65.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote614"
+name="footnote614"><b>Note 614: </b></a><a href="#footnotetag614">
+(retour) </a> Mazzuchelli, <i>Scritt, ital.</i>, t. II, part. II, donne
+ les trois premiers vers de cette inconcevable production,
+ pour échantillon de tout le reste:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Squasimo Deo introcque, e a fusone<br>
+ Ne hai, ne hai pilorci con mattana,<br>
+ Al can la tigna, egli è mazzamarrone</i>.
+</div></div>
+
+<p> <i>Buon per noi</i>, dit Tiraboschi, <i>che a niuno è venuto in
+ pensiera di pubblicarlo, e, ciò che peggio sarebbe, di
+ darcelo illustrato con ampi commenti.</i>, t. IV, p. 382.
+ L'édition donnée à Naples, 1788, in-12, est citée par Gamba,
+ <i>Serie de' testi di lingua</i>, Bassano, 1805, in-8°., p. 91.</p></blockquote>
+
+<p>L'histoire était encore alors écrite en latin barbare. L'histoire
+ecclésiastique ne produisait que quelques chroniques de couvents,
+quelques vies de papes et de saints; mais un plus grand travail, et qui
+a fait plus de bruit dans le monde, est celui d'un certain Jacques,
+qu'on appelle en latin <i>de Voragine</i>, parce qu'il était de <i>Voragio</i> ou
+<i>Varagio</i>, dans l'état de Gênes<a id="footnotetag615" name="footnotetag615"></a>
+<a href="#footnote615"><sup class="sml">615</sup></a>. Il recueillit soigneusement toutes
+les vies des pères du désert et des autres saints, composées jusqu'alors
+par différents auteurs, et les réunit en corps d'ouvrage. Le succès
+qu'obtint ce recueil lui fit donner le nom de <i>Legenda aurea</i>, que nous
+traduisons en français par <i>Légende dorée</i>; mais nous en rabaissons le
+prix par cette traduction infidèle: nous mettons la couleur au lieu de
+la matière; il faudrait dire légende d'or.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote615"
+name="footnote615"><b>Note 615: </b></a><a href="#footnotetag615">
+(retour) </a> Tirab., t. IV, l. II, c. 1.</blockquote>
+
+<p>Ce moine Dominicain, né vers l'an 1230, après avoir prêché et professé
+plusieurs années, fut provincial de son ordre, en Lombardie, et ensuite
+archevêque de Gênes, où il mourut en 1298. Il laissa, outre sa
+<i>Légende</i>, un grand nombre de Sermons, et un livre à la louange de la
+Vierge Marie, intitulé <i>Mariale</i>, qui ont tous été imprimés. Il écrivit
+encore une longue chronique de Gênes, depuis l'origine la plus reculée
+jusqu'à l'an 1297; on peut penser de combien de fables elle était
+remplie; Muratori a rendu à l'auteur et au public le service de n'en
+insérer qu'un extrait dans sa grande collection historique<a id="footnotetag616" name="footnotetag616"></a>
+<a href="#footnote616"><sup class="sml">616</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote616"
+name="footnote616"><b>Note 616: </b></a><a href="#footnotetag616">
+(retour) </a> <i>Script. rer. ital.</i>, vol. IX.</blockquote>
+
+<p>C'était ainsi généralement qu'on écrivait alors l'histoire. Aucun auteur
+n'y employait un autre style, et n'y mettait plus de critique, ou plus
+de fidélité. On ne peut donc s'arrêter ni aux deux grandes Chroniques
+universelles, l'une de Godefroy de Viterbe, selon les uns, et de
+Wittemberg, selon les autres, que l'auteur ou les copistes appelèrent
+fastueusement le <i>Panthéon</i>, l'autre de Sicard, évêque de Crémone; ni à
+une troisième Histoire universelle que Ricobald de Ferrare intitula
+<i>Pomarium</i>, le Verger; ni à la prétendue Histoire du siége de Troie,
+écrite par <i>Guido delle Colonne</i>, ou Gui des Colonnes, juge de Messine,
+sa patrie<a id="footnotetag617" name="footnotetag617"></a>
+<a href="#footnote617"><sup class="sml">617</sup></a>; ouvrage divisé en 35 livres, tiré des Histoires
+supposées de Dictys de Crète et de Darès de Phrygie, auxquelles il
+ajouta des faits puisés dans les poëtes<a id="footnotetag618" name="footnotetag618"></a>
+<a href="#footnote618"><sup class="sml">618</sup></a>; ni à aucune des histoires
+particulières qui furent alors écrites soit en Sicile ou à Naples, soit
+dans les autres états italiens. Il faut toujours excepter une Histoire
+de Gênes, bien différente de la Chronique de Jacques <i>de Voragine</i>,
+celle que nous avons vue commencée par Caffaro, au douzième siècle, et
+qui fut continuée après lui, par décret public, jusque vers la fin du
+treizième siècle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote617"
+name="footnote617"><b>Note 617: </b></a><a href="#footnotetag617">
+(retour) </a> Il y naquit en 1276. La charge qu'il occupa lui fit
+ donner quelquefois le titre de <i>Guido Guidice</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote618"
+name="footnote618"><b>Note 618: </b></a><a href="#footnotetag618">
+(retour) </a> On a une traduction italienne de cette histoire, que
+ les Académiciens de la Crusca ont adoptée pour leur
+ vocabulaire, et que plusieurs auteurs attribuaient à Guido
+ lui-même; elle a été imprimée sous son nom, à Venise en 1481;
+ mais le savant Apostolo Zeno a démontré, dans ses notes sur
+ Fontanini, que c'était une erreur.</blockquote>
+
+<p>Deux autres histoires méritent aussi d'être remarquées, parce que ce
+sont les premières que des Italiens aient écrites dans leur langue, et
+qu'elles tiennent par-là plus intimement à la littérature italienne;
+c'est l'Histoire de <i>Matteo Spinello</i>, né près de Bari, au royaume de
+Naples, dans laquelle il décrit les événements de son temps; et celle de
+<i>Ricordano Malespini</i>, Florentin, où il entreprend d'embrasser les temps
+anciens et les temps modernes; il y traite de l'origine de Florence, et
+conduit ses récits jusqu'à l'année même de sa mort<a id="footnotetag619" name="footnotetag619"></a>
+<a href="#footnote619"><sup class="sml">619</sup></a>. La première
+partie est un tissu de fables ridicules; la dernière mérite plus de foi,
+et la naïveté du style la fait lire avec quelque plaisir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote619"
+name="footnote619"><b>Note 619: </b></a><a href="#footnotetag619">
+(retour) </a> 1281. Son neveu, <i>Giachetto Malespini</i>, y ajouta une
+ suite de peu d'étendue, puisqu'elle ne va que jusqu'en 1286.
+ Le tout fut imprimé, pour la première fois, à Florence, par
+ les Giunti, en 1568, in-4°. Les éditeurs disent dans leur
+ avertissement, qu'ils donnent cet ouvrage au public parce que
+ l'auteur est peut-être le premier Florentin qui ait écrit, et
+ qu'il leur a paru raisonnable de lui rendre ce que Villani
+ (historien du siècle suivant) lui avait presque enlevé, en
+ s'attribuant à lui-même la gloire qui était due à Malespini.
+ Ils n'ont pas cru devoir être détournés de leur dessein par
+ les commencements fabuleux de cette histoire, ni parce que
+ Villani, qui avait jusqu'alors tenu le premier rang, avait
+ raconté en partie les mêmes choses, attendu que les vrais
+ connaisseurs aiment mieux voir les premières images des
+ objets, que les secondes, faites d'après les premières, etc.</blockquote>
+
+<p>Je tirerai encore de la foule, par un autre motif, une chronique latine
+de la ville d'Asti, écrite par un auteur dont le nom n'excita peut-être
+pendant long-temps que peu d'intérêt; mais ce nom est devenu, dans le
+dernier siècle, cher aux amis des arts, des lettres, et surtout de l'art
+dramatique: cet auteur se nommait Alfiéri; son nom et sa patrie, dont il
+écrivit l'histoire, ne permettent pas de douter qu'il ne soit un des
+ancêtres du grand poëte dont l'Italie pleure la perte récente, et dont
+la France, qui eut le malheur d'éprouver sa vengeance poétique, et le
+malheur plus grand de la mériter, ne doit perdre aucune occasion de
+prononcer le nom avec regret et avec honneur<a id="footnotetag620" name="footnotetag620"></a>
+<a href="#footnote620"><sup class="sml">620</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote620"
+name="footnote620"><b>Note 620: </b></a><a href="#footnotetag620">
+(retour) </a> Depuis que ceci est écrit, les œuvres posthumes
+ d'Alfiéri ont paru, et dans ces œuvres, un volume de satires
+ violentes contre les rois, les grands, les petits, la classe
+ moyenne, enfin contre tout le monde, et surtout contre les
+ Français. Elles leur font moins de tort qu'à la gloire de
+ l'auteur, mais elle n'ont pu me rien faire changer à ce que
+ j'ai écrit et à ce que je pense de lui. C'est <i>Benedetto</i>
+ Alfiéri, oncle du poëte et célèbre architecte, qui a rendu ce
+ nom cher aux amis des arts.</blockquote>
+
+<p>Cette note fut écrite avant que les derniers volumes des <i>œuvres
+posthumes</i> eussent paru. La Vie d'Alfiéri, écrite par lui-même, en
+remplit les deux derniers volumes. Il y persiste dans cette haine
+aveugle et violente contre les Français, et se rend coupable
+particulièrement envers moi, d'un trait odieux de noirceur et
+d'ingratitude, pour récompense d'un très-grand service que je lui avais
+rendu. Je n'en laisserai pas moins subsister ici ce que j'écrivis et
+prononçai publiquement en 1804. Chacun a sa manière de se venger: c'est
+là la mienne.</p>
+
+<p>Alfiéri nous ramène à la poésie par une transition naturelle. Dans les
+siècles précédents, en Italie, comme dans le reste de l'Europe, on n'en
+avait point cultivé d'autre que la poésie latine. Les poëtes latins
+étaient nombreux, ou plutôt presque innombrables, sans qu'il y en eût un
+seul qui fût véritablement poëte, ou qui écrivît réellement en latin.
+Mais dès la fin du douzième siècle, et dans tout le cours du treizième,
+la langue provençale d'abord, et ensuite la langue italienne qui venait
+de naître, attirèrent à elles, tous ceux qui se sentaient ou croyaient
+se sentir quelque talent poétique; et il n'y en eut plus que très-peu
+qui s'obstinassent à faire des vers latins<a id="footnotetag621" name="footnotetag621"></a>
+<a href="#footnote621"><sup class="sml">621</sup></a>. Henri de Septimello est
+le plus ancien, et fut, dans son temps, le plus célèbre. Il fleurit dès
+le commencement de ce siècle et même à la fin du précédent. Sa naissance
+était obscure: il naquit de pauvres paysans à Settimello, village situé
+à sept milles de Florence; il se sentit cependant, dès l'enfance, du
+penchant pour la poésie et les lettres. Il fit d'excellentes études à
+Bologne; ses succès lui procurèrent des amis puissants, et ayant reçu
+les premiers ordres, il obtint un riche bénéfice. Ce fut la cause de sa
+ruine. Ce bénéfice lui occasiona un procès avec l'évêque de Florence,
+qui voulut le lui ôter, pour le donner à l'un de ses parents. La partie
+n'était pas égale: le pauvre Henri, après avoir mangé en plaidoiries
+tout son mince patrimoine, fut obligé de céder, resta plongé dans la
+misère et réduit à la mendicité<a id="footnotetag622" name="footnotetag622"></a>
+<a href="#footnote622"><sup class="sml">622</sup></a>. Ce fut son malheur même qu'il prit
+pour sujet du poëme qui lui fit le plus de réputation. Il est en vers
+élégiaques, divisé en quatre livres, et intitulé <i>De l'inconstance de la
+fortune et des consolations de la philosophie</i><a id="footnotetag623" name="footnotetag623"></a>
+<a href="#footnote623"><sup class="sml">623</sup></a>. Le poëte, dans les
+deux premiers, se plaint de ses infortunes; dans les deux autres, à
+l'imitation de Boëce, il introduit la Philosophie, qui lui reproche sa
+faiblesse et lui apporte des consolations. Ce poëme jouit d'une telle
+estime, pendant la vie de l'auteur, qu'on le lisait publiquement dans
+les écoles. «Quels étaient donc, s'écrie avec raison Tiraboschi<a id="footnotetag624" name="footnotetag624"></a>
+<a href="#footnote624"><sup class="sml">624</sup></a>,
+quels étaient donc ces siècles, où tant d'honneurs étaient accordés à un
+versificateur aussi barbare»? Mais on revint bientôt de cette
+admiration: le poëme, la réputation du poëte, et même son nom, restèrent
+ensevelis dans quelques bibliothèques. L'ouvrage ne parut au jour que
+dans le dernier siècle, en 1721<a id="footnotetag625" name="footnotetag625"></a>
+<a href="#footnote625"><sup class="sml">625</sup></a>. Il a été réimprimé depuis avec une
+traduction italienne, très-estimée, que l'on ne croit postérieure que
+d'un siècle au poëme latin<a id="footnotetag626" name="footnotetag626"></a>
+<a href="#footnote626"><sup class="sml">626</sup></a>; mais auprès de cette traduction, le
+texte original n'en paraît que plus inculte et moins digne de la
+réputation dont il a joui.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote621"
+name="footnote621"><b>Note 621: </b></a><a href="#footnotetag621">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. IV, l. III, c. 4.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote622"
+name="footnote622"><b>Note 622: </b></a><a href="#footnotetag622">
+(retour) </a> Voy. Philippe Villani, <i>Vite d'uomini illustri
+ fiorentini</i>, traduites du latin en italien, par Mazzuchelli,
+ p. 61; et Tirab. <i>ub. supr.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote623"
+name="footnote623"><b>Note 623: </b></a><a href="#footnotetag623">
+(retour) </a> <i>Elegia de diversitate fortunœ et philosophiœ
+ consolatione</i>. Il est bon d'observer que dans tout ce poëme,
+ où l'auteur se plaint sans cesse, il ne dit rien de la cause
+ de ses malheurs; il le termine même en s'adressant à l'évêque
+ de Florence, à qui il fait des protestations d'un attachement
+ éternel. Tiraboschi en conclut que ses infortunes avaient une
+ tout autre cause que celle qui est rapportée par Villani,
+ quoiqu'il soit impossible de conjecturer ce que ce pouvait
+ être. Il est vrai que ces protestations d'attachement qui
+ remplissent les huit derniers vers, sont très-fortes, et ne
+ sont mêlées d'aucun reproche apparent; peut-être cependant
+ l'exagération même équivaut-elle ici à un reproche, car on ne
+ voit non plus ni dans cette pièce ni ailleurs, quelles si
+ grandes obligations le poëte pouvait avoir à l'évêque, pour
+ lui dire: Adieu, je suis à vous; après ma mort, croyez que
+ mon âme sera encore à vous: vivant ou mort, je vous aimerai
+ toujours; mais l'amour d'un vivant vaudrait mieux que celui
+ d'un mourant.
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Ergo vale, Prœsul. Sum vester. Spiritus iste<br>
+ Post mortem vester, credite, vester erit.<br>
+ Vivus et extinctus te semper amabo; sed esset<br>
+ Viventis melior quam morientis amor</i>.
+</div></div>
+
+<p> N'y a-t-il pas même dans cette fin une espèce d'ironie amère
+ qui renferme un reproche? Quel sel, et même quel sens peuvent
+ avoir ces deux derniers vers, si elle n'y est pas?</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote624"
+name="footnote624"><b>Note 624: </b></a><a href="#footnotetag624">
+(retour) </a> <i>Ubi supr.</i> p. 348.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote625"
+name="footnote625"><b>Note 625: </b></a><a href="#footnotetag625">
+(retour) </a> La première édition devait paraître en Allemagne, en
+ 1684, in-4º., d'après un manuscrit de la Bibliothèque
+ Laurentienne de Florence, communiqué par le célèbre
+ Magliabecchi à Christian Daum; mais celui-ci mourut,
+ l'édition resta imparfaite, ou du moins n'a jamais paru.
+ Leiser fut donc le premier à publier ce poëme, dans son
+ <i>Historia poetarum medii ævi</i>, 1721, in-8º. Mazzuchelli nous
+ apprend, dans une note sur la vie de Henri de Settimello,
+ qu'il existe à Florence, un exemplaire de l'édition qui
+ devait paraître en 1684, avec des notes marginales de
+ Magliabecchi, dans la bibliothèque de ce savant, réunie à la
+ Laurentiennne. <i>Vite d'Uomini ill. Fior. Scritte da Filippo
+ Villani</i>, etc., pag. 63.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote626"
+name="footnote626"><b>Note 626: </b></a><a href="#footnotetag626">
+(retour) </a> Cette dernière édition fut donnée par Manni, à
+ Florence, en 1730, in-4º. La traduction italienne lui donne
+ du prix; elle est souvent citée dans le Vocabulaire de la
+ Crusca.</blockquote>
+
+<p>Les autres poésies latines du même siècle, ou poésies rhythmiques, comme
+on les appelait alors, sont encore plus mauvaises; et comme elles n'ont
+point usurpé la même renommée, nous pouvons nous dispenser d'en parler,
+pour revenir à la poésie italienne. Nous l'avons vue naître en Sicile,
+sous un poëte roi, et jeter, dès sa naissance, un grand éclat. Ce qui
+peut en donner la plus haute idée, c'est que, dans le siècle suivant, un
+auteur, dont le sentiment est d'un grand poids, Dante, disait que la
+poésie et la littérature entière d'Italie s'appelait <i>Sicilienne</i>, parce
+que tout ce qui s'écrivait de plus exquis venait de la cour de
+Sicile<a id="footnotetag627" name="footnotetag627"></a>
+<a href="#footnote627"><sup class="sml">627</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote627"
+name="footnote627"><b>Note 627: </b></a><a href="#footnotetag627">
+(retour) </a> Dante Alighieri, <i>de Vulgari eloquentiâ</i>.</blockquote>
+
+<p>L'exemple que donnait cette cour, l'accueil et les distinctions qu'elle
+accordait aux poëtes, les multiplièrent. On a conservé les noms et
+quelques poésies de plusieurs d'entre eux. Celles du commencement du
+siècle ont les mêmes formes et à peu près le même style que celles de
+Frédéric II et de son chancelier, dont nous avons parlé dans ce
+chapitre. La plupart de ces noms sont obscurs. On n'y distingue guère
+que ceux d'un <i>Odo delle Colonne</i>, frère ou cousin de <i>Guido</i>,
+l'historien du siège de Troie, lequel était aussi poëte; d'un <i>Arrigo
+Testa da Lentino</i>, qui était notaire; d'un <i>Jacopo</i>, du même lieu et de
+la même profession; d'un <i>Stefano</i>, protonotaire de Messine; d'un
+<i>Mazzeo di Ricco</i>, et quelques autres. Le savant Léon Allacci a réuni
+leurs poésies à la fin de son recueil d'anciens poëtes<a id="footnotetag628" name="footnotetag628"></a>
+<a href="#footnote628"><sup class="sml">628</sup></a>. On y voit,
+comme dans celles de <i>Ciullo d'Alcamo</i>, de Frédéric II, et de Pierre des
+Vignes, la langue et l'art des vers à leur berceau. Les pensées en sont
+communes, le style incorrect et grossier, mêlé de sicilien et de
+provençal. Les chansons ont presque toutes la forme que leur avaient
+donnée les Troubadours; mais le sonnet a constamment celle qu'il a
+conservée depuis, ce qui confirme l'opinion de son origine sicilienne.
+On ne peut donner qu'une idée très-légère de ces premiers bégaiements
+poétiques. Il faut, en les lisant, lutter à la fois contre la barbarie
+et l'obscurité du langage, et contre les fautes typographiques les plus
+grossières, et le texte le plus corrompu<a id="footnotetag629" name="footnotetag629"></a>
+<a href="#footnote629"><sup class="sml">629</sup></a>. Bornons-nous à quelques
+traits moins communs et un peu plus ingénieux ou plus singuliers que le
+reste.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote628"
+name="footnote628"><b>Note 628: </b></a><a href="#footnotetag628">
+(retour) </a> <i>Poeti antichi raccolti da codici manoscrit</i>, etc.
+ Napoli, 1661, in-8º. p° 8ª.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote629"
+name="footnote629"><b>Note 629: </b></a><a href="#footnotetag629">
+(retour) </a> Il est presque incroyable qu'un savant tel que
+ l'Allacci, ait fait paraître sous son nom une édition si
+ honteusement irrégulière. On sait que ses ouvrages
+ d'érudition, qui sont tous en latin, portent le nom de <i>Leo
+ Allatius</i>. Ce recueil de poésies, et sa <i>Dramaturgie</i>, sont
+ les seuls qui aient paru avec son nom italien. Ayant été
+ successivement bibliothécaire du cardinal Barberini, et du
+ Vatican, sous Urbain VIII, qui était de cette maison, il
+ trouva parmi les manuscrits de ces deux bibliothèques, des
+ poésies italiennes du premier âge. Il les publia, avec une
+ préface qui contient des détails curieux; mais les originaux
+ étaient pleins de lacunes, et sans doute de fautes: il dut
+ les faire copier; les erreurs s'y multiplièrent: il négligea
+ probablement de revoir ces copies, et de corriger
+ l'impression. Il est impossible d'expliquer autrement le
+ nombre et la grossièreté des fautes qu'on y trouve. Il eût
+ suffi, pour en éviter une partie, de faire attention à la
+ rime. Par exemple, dans une chanson de <i>Guido delle Colonne</i>,
+ dont les strophes sont de neuf vers, et dont les deux
+ derniers vers riment ensemble, on lit à la fin de la
+ quatrième strophe, p. 422:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Che se Morgana fosse infru la gente<br>
+ In vero madonna non paria natare</i>;
+</div></div>
+
+<p> Ce qui est absolument dépourvu de sens; mais lisez au dernier
+ vers:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>In ver madonna non paria neinte</i>,
+</div></div>
+
+<p> comme on disait alors au lieu de <i>niente</i>; vous entendrez
+ facilement ce que dit le poète, que si Morgane (la plus belle
+ des fées) était encore au monde, elle ne paraîtrait rien au
+ prix de sa Dame. Ce qui devait forcer, en quelque sorte,
+ l'éditeur de rétablir cette leçon, c'est que dans cette
+ chanson chaque strophe reprend pour son premier mot le
+ dernier mot de la strophe précédente, forme toute provençale,
+ et que la cinquième strophe, qui est la dernière a pour
+ premier vers:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Neinte vole amor senza penare</i>.
+</div></div>
+
+<p> On pouvait, au simple coup-d'œil, et par la même méthode,
+ corriger une grande partie des fautes à peu près de même
+ espèce qui défigurent cette édition, devenue rare, et
+ toujours précieuse par un grand nombre d'anciennes pièces
+ qu'on ne trouve point ailleurs.</p></blockquote>
+
+<p><i>Mazzeo di Ricco</i> paraît être le plus ancien de ces poëtes, à en juger
+du moins par son style qui est le plus grossier, le plus près de
+l'origine de la langue, le moins italien de tous. De ses six chansons ou
+<i>canzoni</i> que l'Allacci nous a conservées, il n'y en a que deux qui
+exigent quelque attention; encore n'est-ce pas par leur mérite, mais
+parce que la forme provençale y est évidemment empreinte. L'une est un
+dialogue entre une dame et son amant. La dame dit une strophe, l'amant
+répond par une autre, comme dans les <i>pastourelles</i> des Troubadours.
+«Messire, dit la dame, mon cœur amoureux se plaint et fait pleurer mes
+yeux; il se tient éloigné de moi, et il me tourmente en venant à vous
+mille fois le jour, tant il vous désire. Il reste auprès de vous, et ne
+revient plus à moi. Je vous le recommande: ne lui donnez ni jalousie ni
+chagrin.--Madame, répond l'amant, si vous m'envoyez votre cœur amoureux,
+sachez que je vous envoie aussi le mien. Je languis, je sens de vives
+peines pour vous, rose vermeille; je n'ai plus d'existence que pour
+désirer de me rendre auprès de vous». Dans les deux autres strophes, la
+dame est enchantée de Messire: elle l'engage à venir; mais elle craint
+qu'il ne change, qu'il ne la quitte pour une autre belle. Messire la
+rassure. Un homme ne peut diriger ses yeux de manière à voir deux
+personnes dans une seule figure. Rien ne pouvait engager son cœur à se
+rendre ailleurs que chez elle; l'amour l'y attache si fortement, qu'il y
+retournerait toujours. Tout cela est en même temps commun et recherché
+quant aux pensées; et l'expression ne le relève pas<a id="footnotetag630" name="footnotetag630"></a>
+<a href="#footnote630"><sup class="sml">630</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote630"
+name="footnote630"><b>Note 630: </b></a><a href="#footnotetag630">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Lo core inamorato,<br>
+ Messere, si lamenta<br>
+ E fa pianger gli occhi di pietate,<br>
+ Da me' esta lungiato, etc.<br>
+ Donna, se mi mandate<br>
+ Lo vostro dolze core<br>
+ Inamorato si come lo meo,<br>
+ Sacciate in veritate</i>, etc.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>La seconde chanson qui a du rapport avec les chansons provençales, est
+composée de quatre strophes, et les strophes de douze vers inégaux. Le
+dernier mot de chaque strophe est repris dans le premier vers de la
+strophe suivante, et l'on se rappelle que cette forme est entièrement
+provençale. La seconde strophe contient une argumentation en forme.
+L'auteur se plaint, dans la première, de n'être plus son maître, et dit,
+en terminant, d'un ton sententieux, que celui-là possède un assez grand
+empire<a id="footnotetag631" name="footnotetag631"></a>
+<a href="#footnote631"><sup class="sml">631</sup></a>, qui peut se maîtriser lui-même. «Puisque je ne puis plus me
+maîtriser, reprend-il, c'est l'amour qui me maîtrise; l'amour est donc
+certainement mon maître; mais je ne puis jamais considérer dans l'amour
+qu'un vif désir, et si l'amour est un vif désir, au nom de Dieu,
+considérez ici, madame, que l'amour ne me prend point d'une manière
+visible, mais qu'il paraît naître naturellement; et puisque l'amour est
+une chose naturelle, vous devez avoir pitié de mes maux». On ne sait pas
+ce que la dame put penser de cette logique; mais on voit assez ce qu'il
+faut penser de cette poésie, même dans une traduction, et on le sent
+encore mieux en lisant le texte.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote631"
+name="footnote631"><b>Note 631: </b></a><a href="#footnotetag631">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>C'assai gran regno regie, cio mi pare,<br>
+ Chi se medesimo puo sengnoregiare.<br>
+ Poiche non posso me sengnoregiare,<br>
+ Amor mi sengnoria:<br>
+ Dunque e amore sengnore ciertamente;<br>
+ Ma non pono già mai considerare<br>
+ Che l'amore altro sia.<br>
+ Se non distretta volglia solamente;<br>
+ E s'amore e distretta voluntate,<br>
+ Per Deo, madonna, in ciò considerate,<br>
+ C'amor no'm prende visibilemente,<br>
+ Ma pare che nasca naturalemente,<br>
+ E poi c'amore e cosa naturale<br>
+ Merze dovete avere de lo meo male</i>.
+</div></div>
+
+<p> La strophe suivante commence par ces derniers mots:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>De lo meo male ch'e tanto amoroso</i>, etc.
+</div></div>
+
+<p> Elle finit par ce vers:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Che di piccola gioia processione</i>;
+</div></div>
+
+<p> Et le premier vers de la quatrième strophe est:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>D'alta processione e gioia plagiente</i>.
+</div></div>
+
+<p> Cette façon de reprendre un mot est tout-à-fait provençale.</p>
+</blockquote>
+
+<p><i>Guido delle colonne</i>, qui ne passe que pour historien, a ici deux
+chansons qu'on pourrait préférer aux deux que l'on y trouve d'<i>Odo</i> son
+cousin ou son frère<a id="footnotetag632" name="footnotetag632"></a>
+<a href="#footnote632"><sup class="sml">632</sup></a>. On y voit du moins quelques pensées et des
+bizarreries qui valent encore mieux qu'une entière nullité de sentiments
+et d'idées. Dans l'une de ces chansons, il compare la belle Morgane à sa
+dame, à qui cette fée, si elle était encore au monde, cèderait en
+beauté<a id="footnotetag633" name="footnotetag633"></a>
+<a href="#footnote633"><sup class="sml">633</sup></a>; dans l'autre, il emploie des comparaisons plus singulières:
+«Votre teint frais, dit-il, surpasse les roses et les fleurs; il est
+plus brillant qu'un autre, et votre bouche parfumée exhale une odeur
+plus agréable que ne fait un animal qu'on nomme la panthère<a id="footnotetag634" name="footnotetag634"></a>
+<a href="#footnote634"><sup class="sml">634</sup></a>». Il
+n'est pas aisé de comprendre ce que c'est que l'agréable odeur que rend
+une panthère, ni de saisir la justesse de cette comparaison. Celle qui
+termine cette strophe est plus claire, mais n'est guère moins bizarre.
+«Je suis votre esclave, dit le poëte, plus loyal et plus dévoué que
+l'assassin n'est à son maître<a id="footnotetag635" name="footnotetag635"></a>
+<a href="#footnote635"><sup class="sml">635</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote632"
+name="footnote632"><b>Note 632: </b></a><a href="#footnotetag632">
+(retour) </a> Ils nacquirent tous deux sous le règne de Frédéric II,
+ et fleurirent vers la fin de ce règne; c'est-à-dire, de 1240
+ à 1250. On aperçoit dans leur style et dans leur
+ versification quelque progrès.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote633"
+name="footnote633"><b>Note 633: </b></a><a href="#footnotetag633">
+(retour) </a> Voyez ci-dessus, p. 397, le texte et la correction de
+ ce passage.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote634"
+name="footnote634"><b>Note 634: </b></a><a href="#footnotetag634">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Ben passa rose e fiori<br>
+ La vostra fresca cera,<br>
+ Lucente più che spera:<br>
+ E la bocca auhtusa<br>
+ Più rende aulente audore<br>
+ Che non fa una fera<br>
+ C'ha nome la Pantera</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote635"
+name="footnote635"><b>Note 635: </b></a><a href="#footnotetag635">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Perche son vostro più leale e fino<br>
+ Che non è al suo signore l'assassino</i>.
+</div></div>
+
+<p> Je ne crois pas qu'il soit ici question d'un assassin
+ vulgaire, salarié pour une vengeance privée, mais de ses
+ sujets fanatiques du Vieux de la Montagne, qui allaient
+ partout exécuter avec dévouement ses ordres sanguinaires. On
+ les nommait en Orient, <i>haschischin</i>, dont on a fait
+ <i>heissessini</i>, <i>assessini</i>, <i>assassini</i>, assassins, comme l'a
+ démontré M. Sylvestre de Sacy, dans un mémoire dont j'ai
+ donné l'extrait dans mon Rapport imprimé sur les travaux de
+ notre classe; juillet 1809. On parlait beaucoup alors, depuis
+ les croisades, de ses sectaires et de leur chef.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Le notaire <i>Jacopo</i> ou <i>Giacomo da Lentino</i> est le meilleur de ces
+poëtes, et celui dont il s'est conservé le plus de vers: il n'écrivit
+qu'au milieu du siècle, lorsque dans l'Italie entière on commençait à
+cultiver la poésie, et que surtout <i>Guittone d'Arrezo</i>, comme nous le
+verrons bientôt, polissait le langage et rendait les formes poétiques
+plus régulières. <i>Jacopo da Lentino</i> connut ces progrès, et y prit part;
+on s'en apperçoit à son style, et surtout à la forme de ses sonnets. Ce
+recueil en contient quinze, et quatorze de ses chansons. La plus
+remarquable est celle où il se compare à un peintre qui a fait un
+portrait, et qui le regarde en l'absence du modèle. En voici à peu près
+le sens: «La merveilleuse puissance de l'amour m'enchaîne; et souvent, à
+toute heure, comme un homme qui fixe sa pensée ailleurs que sur ce qui
+l'environne, et qui peint un portrait ressemblant, je ne pense qu'à
+vous, madame, et c'est dans mon cœur que je porte votre figure<a id="footnotetag636" name="footnotetag636"></a>
+<a href="#footnote636"><sup class="sml">636</sup></a>.....
+Poussé par un vif désir, j'ai peint un objet qui vous ressemble; quand
+je ne vous vois pas, je regarde ce portrait, etc.<a id="footnotetag637" name="footnotetag637"></a>
+<a href="#footnote637"><sup class="sml">637</sup></a>». La dernière
+strophe, adressée à la chanson même, est naïve, et se termine en quelque
+sorte par la signature de l'auteur. «Ma jolie chanson, lui dit-il,
+chante une chose nouvelle: va le matin trouver la plus belle fleur de
+tout le jardin d'amour, et dis-lui: Vous qui êtes plus blonde que l'or
+fin; votre amour, qui est d'un si haut prix, donnez-le au notaire natif
+de Lentino<a id="footnotetag638" name="footnotetag638"></a>
+<a href="#footnote638"><sup class="sml">638</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote636"
+name="footnote636"><b>Note 636: </b></a><a href="#footnotetag636">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Maravigliosamente<br>
+ Un amor mi distringe</i><a id="footnotetagC" name="footnotetagC"></a>
+<a href="#footnoteC"><sup class="sml">C</sup></a>,<br>
+ <i>E soven, ad ogn' hora<br>
+ Com' omo che ten mente<br>
+ In altra parte, e pigne<br>
+ La simile pintura,<br>
+ Cosi, bella, faccio eo;<br>
+ Dentro a lo core meo<br>
+ Porto la tua figura</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteC"
+name="footnoteC"><b>Note C: </b></a><a href="#footnotetagC">
+(retour) </a> Il faudrait ici <i>distrigne</i>, à cause de la rime du
+ troisième vers suivant, ou bien à ce troisième vers, il
+ faudrait <i>pinge</i>, et non pas <i>pigne</i>.
+</blockquote>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote637"
+name="footnote637"><b>Note 637: </b></a><a href="#footnotetag637">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Havendo gran disio<br>
+ Dipinsi una figura,<br>
+ Bella, voi somigliante;<br>
+ E quando voi non vio,<br>
+ Guardo quella pintura</i>, etc.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote638"
+name="footnote638"><b>Note 638: </b></a><a href="#footnotetag638">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Mia canzonetta fina,<br>
+ Tu canta nova cosa:<br>
+ Muoviti la mattina<br>
+ Davanti alla più fina<br>
+ Fiore d'ogni amoranza.<br>
+ Bionda più che auro fino,<br>
+ Lo vostro amor da caro<br>
+ Donate lo al notaro<br>
+ Ch'è nato da Lentino</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Les sonnets ont, comme je l'ai dit, la forme à peu près aussi régulière
+que ce genre de poésie l'eut dans le siècle suivant. Seulement, entre
+les imperfections du style, l'idée n'y est pas aussi bien conduite, et
+les tercets tombent presque toujours languissamment et gauchement. Déjà
+aussi, l'on y remarque une certaine recherche de pensées, un goût pour
+des similitudes peu naturelles et pour des comparaisons tirées de loin,
+qui naquit pour ainsi dire avec ce genre, d'où il se répandit dans tous
+les autres. «Celui qui n'aurait jamais vu de feu, dit le notaire poëte
+dans son premier sonnet, ne croirait pas qu'il pût brûler; son éclat,
+lorsqu'il l'apercevrait, lui paraîtrait au contraire un objet
+d'amusement et un jeu; mais, s'il le touche en quelque endroit, il verra
+bien qu'il brûle cruellement. Le feu d'amour m'a un peu touché;
+maintenant il me brûle, etc.<a id="footnotetag639" name="footnotetag639"></a>
+<a href="#footnote639"><sup class="sml">639</sup></a>. En regardant, dit-il, dans le second,
+le basilic venimeux qui fait périr l'homme par son regard, et l'aspic,
+cet envieux serpent, qui, par ruse, donne la mort, et le dragon qui est
+si rempli d'orgueil qu'il ne laisse jamais échapper ceux qu'il a pu
+saisir, je leur compare l'amour, qui est une source de douleur, qui
+tourmente et fait languir<a id="footnotetag640" name="footnotetag640"></a>
+<a href="#footnote640"><sup class="sml">640</sup></a>». Dans le troisième, une dame et l'amour
+passent, en courant, par ses yeux, et pénètrent dans son âme avec tant
+de force que l'âme sent la dame aller se reposer dans son cœur; et cette
+âme charge un soupir douloureux d'aller annoncer au dehors ce qu'elle a
+souffert, lui qui en a été témoin<a id="footnotetag641" name="footnotetag641"></a>
+<a href="#footnote641"><sup class="sml">641</sup></a>. Dans plusieurs autres sonnets,
+il s'exprime d'une manière aussi métaphysiquement alambiquée que
+quelques Troubadours, comme nous l'avons vu, l'avaient fait avant lui,
+et que le firent malheureusement, depuis, les meilleurs lyriques
+italiens, sans en excepter le plus grand de tous.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote639"
+name="footnote639"><b>Note 639: </b></a><a href="#footnotetag639">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Chi non havesse mai veduto foco<br>
+ Non crederia che cocer potesse;<br>
+ Anzi li sembreria solazzo e gioco<br>
+ Lo suo splendor, quando lo vedesse:<br>
+ Ma se lo toccasse in alcun loco<br>
+ Ben gli sembreria che forte cocesse.<br>
+ Quello d'amore m'a toccato un poco,<br>
+ Molto mi coce</i>, etc.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote640"
+name="footnote640"><b>Note 640: </b></a><a href="#footnotetag640">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Guardando il basilisco velenoso<br>
+ Col suo guardare face l'huom perire,<br>
+ E l'aspide, serpente invidioso<br>
+ Che per ingegno altrui mette a morire,<br>
+ E lo dracone che è si orgoglioso,<br>
+ Cui elli prende non lassa partire,<br>
+ Alloro assembro l'amor che è doglioso<br>
+ Che altrui tormentando fa languire</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote641"
+name="footnote641"><b>Note 641: </b></a><a href="#footnotetag641">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Per gli occhi mei una donna ed amore<br>
+ Passar correndo e giunser nella mente<br>
+ Per si gran forza che l'anima sente<br>
+ Andar la donna riposar nel core.<br>
+ Pero si move a dir: sospir dolente<br>
+ Vacci fuor tu ch'udisti quel dolore</i>, etc.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Nous avons vu aussi des Troubadours mêler le sacré avec le profane,
+préférer la présence de leur dame aux joies du paradis, et renoncer à ce
+lieu de délices, s'il faut qu'ils ne l'y voient pas. Un sonnet du même
+poëte dit absolument la même chose: il y déclare que, sans sa dame, le
+paradis ne lui ferait aucun plaisir. «J'ai résolu dans mon cœur, dit-il,
+de servir Dieu, afin de pouvoir aller en paradis, dans ce saint lieu où
+j'ai entendu dire qu'existent pour toujours le plaisir, les jeux et les
+ris. Je n'y voudrais pourtant pas aller sans ma dame, sans celle qui a
+la tête blonde et un si beau teint, car je ne pourrais jouir de rien si
+j'étais séparé d'elle. Je ne dis pas que je voulusse y faire d'autre
+péché que de voir son noble maintien, son beau visage et son tendre
+regard; mais j'éprouverais un grand bonheur à la voir elle-même comblée
+de joie<a id="footnotetag642" name="footnotetag642"></a>
+<a href="#footnote642"><sup class="sml">642</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote642"
+name="footnote642"><b>Note 642: </b></a><a href="#footnotetag642">
+(retour) </a> Je mettrai ici le sonnet entier, tant à cause de sa
+ singularité, que parce que, si le style en a vieilli, la
+ forme en est meilleure, et la conduite mieux soutenue que
+ celle des autres.
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Io m'agio posto in core a Dio servire<br>
+ Com'io potesse gire in Paradiso,<br>
+ Al santo loco c'agio audito dire<br>
+ Ove si mantiene sollazzo, gioco e riso.<br>
+<br>
+ Senza la mia donna non vi vorria gire<br>
+ Quella c'a la blonda testa el claro viso,<br>
+ Che senza lei non porzeria gaudire<br>
+ Estando da la mia donna diviso.<br>
+<br>
+ Ma non lo dico a tale intendimento<br>
+ Perche peccato ci volesse fare<br>
+ Se non vedere lo suo bello portamento.<br>
+<br>
+ E lo bello viso el morbido sguardare;<br>
+ Che lo mi tiria in gran consolamento<br>
+ Vegendo la mia donna in gioia stare</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>En voilà plus qu'il n'en fallait peut-être pour donner une idée de ces
+anciens poëtes siciliens, que les Italiens reconnaissent pour les fils
+aînés de la Muse italienne. Mais on doit ajouter à leurs noms peu
+célèbres le nom plus doux et plus aimable d'une certaine Nina<a id="footnotetag643" name="footnotetag643"></a>
+<a href="#footnote643"><sup class="sml">643</sup></a>, que
+son amour pour la poésie rendit amoureuse d'un poëte qu'elle n'avait
+jamais vu. Il était de Majano en Toscane, et s'appelait <i>Dante</i>,
+quoiqu'il n'eût rien de commun avec le grand poëte de ce nom. Ses
+poésies avaient alors beaucoup de réputation: elles touchèrent le cœur
+de Nina, qui composa pour lui des vers fort tendres, et qui était si
+fière de son amant, qu'elle se faisait appeler <i>la Nina di Dante</i><a id="footnotetag644" name="footnotetag644"></a>
+<a href="#footnote644"><sup class="sml">644</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote643"
+name="footnote643"><b>Note 643: </b></a><a href="#footnotetag643">
+(retour) </a> C'était, dit Crescimbeni, la plus belle personne de son
+ pays et de son temps. On la regarde comme la première femme
+ qui ait fait des vers italiens. <i>Stor. della volg. poesia</i>,
+ t. III, p. 84.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote644"
+name="footnote644"><b>Note 644: </b></a><a href="#footnotetag644">
+(retour) </a> Il s'est conservé fort peu de ses poésies. Crescimbeni,
+ <i>ubi suprà</i>, en cite un seul sonnet. C'est une réponse que
+ Nina fait au poëte qui lui avait adressé le premier, sans se
+ nommer, une déclaration d'amour en vers. On y voit en effet,
+ à travers les expressions surannées, beaucoup de douceur et
+ de tendresse.
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Qual sete voi, si cara proferenza<br>
+ Che fate a me senza voi mostrare?<br>
+ Molto m'agenzeria vostra parvenza<br>
+ Perche meo cor podesse dichiarare</i>, etc.
+</div></div>
+</blockquote>
+<a name="na5" id="na5"></a>
+<p>Le signal donné par la Sicile avait été bientôt suivi sur le continent.
+Des poëtes italiens s'étaient fait entendre à Bologne, à Pérouse, à
+Florence, à Padoue et dans plusieurs villes de Lombardie. Parmi les
+poëtes de Bologne, on distingue surtout <i>Guido Guinizzelli</i>, qui, selon
+la croyance commune, partage avec <i>Brunetto Latini</i> l'honneur d'avoir
+été le maître du véritable Dante. On ne sait rien de la vie de ce poëte,
+qui florissait avant la moitié du treizième siècle, sinon qu'il était
+homme de guerre et d'une famille noble de Bologne, qui en fut chassée
+pour son attachement au parti de l'empereur<a id="footnotetag645" name="footnotetag645"></a>
+<a href="#footnote645"><sup class="sml">645</sup></a>. Il fut le premier à
+donner au style poétique plus de force et de noblesse. Quoiqu'il ne
+traitât guère, selon le goût du temps, que des sujets d'amour, il
+répandit dans ses poésies des sentiments élevés et des maximes de
+philosophie platonique<a id="footnotetag646" name="footnotetag646"></a>
+<a href="#footnote646"><sup class="sml">646</sup></a> adaptées à cette passion; c'est sans doute
+ce qui lui fit donner le titre de très-grand (<i>Massimo</i>) par son
+élève<a id="footnotetag647" name="footnotetag647"></a>
+<a href="#footnote647"><sup class="sml">647</sup></a>, qui devait bientôt mériter ce titre mieux que lui.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote645"
+name="footnote645"><b>Note 645: </b></a><a href="#footnotetag645">
+(retour) </a> <i>Benvenuto da Imola</i>, cité par Tirab., t. IV, l. III,
+ c. 3.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote646"
+name="footnote646"><b>Note 646: </b></a><a href="#footnotetag646">
+(retour) </a> Crescimbeni, t. I. <i>Comment.</i> l. I, c. 12.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote647"
+name="footnote647"><b>Note 647: </b></a><a href="#footnotetag647">
+(retour) </a> Dante, <i>de Vulg. Eloq.</i> En appelant ici le Dante élève
+ de Guido, je parle selon l'opinion commune; je dois dire
+ cependant que Crescimbeni, loin de l'adopter, prouve qu'elle
+ est fausse, par le passage même du Dante, dont on se sert
+ pour la soutenir. Le poëte trouve Guido dans le purgatoire,
+ cant. 26. Dès qu'il l'a entendu se nommer, il l'appelle son
+ père, et celui des autres poëtes qui ont composé des vers
+ d'amour pleins de douceur et de grâce:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Quando i' udi nomar se stesso il padre<br>
+ Mio e d'altri miei miglior, che mai<br>
+ Rime d'amore usar dolci e leggiadre</i>.
+</div></div>
+
+<p> Guido lui demande quelle est la cause qui le fait lui parler
+ et le regarder avec tant de tendresse: «Ce sont, lui répond
+ le Dante, vos doux écrits, qu'on ne cessera d'aimer tant que
+ durera le style moderne:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Dimmi che è cagion perchè dimostri<br>
+ Nel dire e nel guardar d'avermi caro?<br>
+ Ed io a lui: li dolci detti vostri,<br>
+ Che quanto durerà l'uso moderno,<br>
+ Faranno cari ancora i loro inchiostri</i>.
+</div></div>
+
+<p> On s'est arrêté au premier de ces deux traits, et l'on n'a
+ pas vu que le dernier prouve évidemment que le Dante, non
+ seulement n'avait pas eu Guido pour maître, mais qu'il ne
+ l'avait jamais vu, et qu'il n'avait appris de lui à rimer,
+ qu'en lisant ses vers.</p>
+</blockquote>
+
+
+<p>On nous a conservé de <i>Guido Guinizzelli</i> quelques sonnets et quatre
+<i>Canzoni</i><a id="footnotetag648" name="footnotetag648"></a>
+<a href="#footnote648"><sup class="sml">648</sup></a>. (Je demande la permission d'employer désormais ce mot,
+que celui de Chanson, en français, ne rend pas). Dans presque tous ses
+sonnets, l'idée principale est une comparaison; ce sont même souvent
+plusieurs comparaisons de suite, dont on voit que l'une a fait naître
+dans son esprit l'idée de l'autre, sans qu'il y ait pourtant de grands
+rapports entre les deux. Dans l'un, c'est le trait de l'amour qui, pour
+aller à son cœur, passe par ses yeux, comme le tonnerre qui entre par la
+fenêtre d'une tour, et qui fend et met en pièces tout ce qu'il trouve au
+dedans. «Je reste, dit le poëte, comme une statue de bronze où il n'y a
+ni âme ni vie, si ce n'est qu'elle imite une figure d'homme<a id="footnotetag649" name="footnotetag649"></a>
+<a href="#footnote649"><sup class="sml">649</sup></a>». Dans
+l'autre, après avoir comparé sa maîtresse à l'astre de Diane, qui a pris
+la forme d'une face humaine, l'éclat de son teint lui donne l'idée d'un
+visage de neige coloré de grenade<a id="footnotetag650" name="footnotetag650"></a>
+<a href="#footnote650"><sup class="sml">650</sup></a>. Dans un troisième, il est abattu
+et renversé par la rencontre de l'amour, comme le tonnerre frappe un mur
+(on voit que cette idée du tonnerre le poursuit), ou comme le vent abat
+les arbres par ses coups redoublés. Le même quatrain, dont les deux
+premiers vers contiennent ces deux comparaisons, offre dans les deux
+derniers une querelle entre les yeux et le cœur. «Le cœur dit aux yeux:
+C'est par vous que je meurs; les yeux disent au cœur: C'est toi qui nous
+as perdus<a id="footnotetag651" name="footnotetag651"></a>
+<a href="#footnote651"><sup class="sml">651</sup></a>». Assurément le défaut de cette poésie n'est ni le vide
+ni la prolixité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote648"
+name="footnote648"><b>Note 648: </b></a><a href="#footnotetag648">
+(retour) </a> Une <i>Canzone</i> dans le Recueil de Giunti, l. IX; une
+ dans celui de l'Allacci, deux <i>canzoni</i> et cinq sonnets à la
+ fin de la <i>Bella Mano</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote649"
+name="footnote649"><b>Note 649: </b></a><a href="#footnotetag649">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Per gli occhi passa, come fa lo trono,<br>
+ Che fer per la finestra della torre,<br>
+ E ciò che dentro trova spezza e fende.</i><br>
+<br>
+<p class="i4"> <i>Rimango come statua d'ottono,</i></p>
+ <i>Ove vita nè spirto non ricorre,<br>
+ Se non che la figura d'uomo rende</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote650"
+name="footnote650"><b>Note 650: </b></a><a href="#footnotetag650">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Viso di neve colorato in grana</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote651"
+name="footnote651"><b>Note 651: </b></a><a href="#footnotetag651">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Come lo trono che fere lo muro,<br>
+ E il vento gli albor per li forti tratti:<br>
+ Dice lo core agli occhi, per voi moro:<br>
+ Gli occhi dicono al cor, tu n'hai disfatti</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Ce poëte conserve dans ses <i>canzoni</i> le même goût pour les comparaisons.
+Il y en a une qui commence ainsi: «Dans ces régions placées sous
+l'étoile du nord se trouvent les montagnes d'aimant qui donnent à l'air
+la propriété d'attirer le fer; mais parce que cet aimant est éloigné, il
+a besoin du secours d'une pierre de même nature pour le faire agir et
+diriger l'aiguille vers l'étoile polaire. Vous, madame, vous possédez
+les sources fécondes de toutes les qualités qui peuvent inspirer
+l'amour, et l'éloignement n'en détruit pas la force; car elles agissent
+de loin et sans secours<a id="footnotetag652" name="footnotetag652"></a>
+<a href="#footnote652"><sup class="sml">652</sup></a>». Ce n'est là ni de la saine physique ni de
+la poésie naturelle; mais cela ne laisse pas d'être ingénieux, et l'on
+est surtout frappé, en lisant le texte italien, du progrès qu'avait déjà
+fait cette langue, née depuis moins d'un siècle, et à qui il fallait
+moins de temps encore pour se perfectionner et se fixer.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote652"
+name="footnote652"><b>Note 652: </b></a><a href="#footnotetag652">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>In quelle parti sotto tramontana<br>
+ Sono li monti della calamita,<br>
+ Che dan virtute all' aere<a id="footnotetagD" name="footnotetagD"></a>
+<a href="#footnoteD"><sup class="sml">D</sup></a><br>
+ Di trarre il ferro; ma perchè lontana,<br>
+ Vole di simil pietra aver aita,<br>
+ A far la adoperare,<br>
+ E dirizzar lo ago in ver la stella.<br>
+ Ma voi pur sete quella<br>
+ Che possedete i monti del valore<a id="footnotetagE" name="footnotetagE"></a>
+<a href="#footnoteE"><sup class="sml">E</sup></a><br>
+ Onde si spande amore:<br>
+ E già per lontananza non è vano,<br>
+ Che senza aita adopera lontano</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteD"
+name="footnoteD"><b>Note D: </b></a><a href="#footnotetagD">
+(retour) </a> On prononçait <i>âre</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteE"
+name="footnoteE"><b>Note E: </b></a><a href="#footnotetagE">
+(retour) </a> Mot à mot: <i>C'est vous qui possédez les montagnes du
+ mérite</i>. Cela serait ridicule en français; mais cela marque
+ mieux le rapport bizarre exprimé par cette comparaison.</blockquote>
+
+<p>Mais ce qui nous est resté de meilleur de Guinizelli est une autre de
+ses <i>canzoni</i>, dont je ne puis me dispenser de citer les quatre
+premières strophes<a id="footnotetag653" name="footnotetag653"></a>
+<a href="#footnote653"><sup class="sml">653</sup></a>. «C'est toujours dans un noble cœur que se
+réfugie l'amour, comme dans une forêt un oiseau, se réfugie sous la
+verdure<a id="footnotetag654" name="footnotetag654"></a>
+<a href="#footnote654"><sup class="sml">654</sup></a>. La nature ne créa point l'amour avant un cœur noble, ni de
+cœur noble avant l'amour, c'est ainsi qu'aussitôt que le soleil exista,
+aussitôt resplendit la lumière, et qu'elle ne fut point avant le soleil;
+l'amour prend naissance dans la noblesse du cœur, précisément comme la
+chaleur dans la clarté du feu.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote653"
+name="footnote653"><b>Note 653: </b></a><a href="#footnotetag653">
+(retour) </a> C'est celle qui se trouve dans le neuvième livre du
+ Recueil de Giunti.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote654"
+name="footnote654"><b>Note 654: </b></a><a href="#footnotetag654">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Al cor gentil ripara sempre amore<br>
+ Si come augello in selva a la verdura:<br>
+ Non fe amore anzi che gentil core<br>
+ Ne gentil core anzi ch' amor, natura.<br>
+ Ch' adesso com' fu'l sole<br>
+ Si tosto lo splendore fue lucente;<br>
+ Nè fue davanti al' sole:<br>
+ E prende amore in gentillezza luoco,<br>
+ Cosi propiamente<br>
+ Com' il calore in clarità del foco.<br>
+<br>
+ Fuoco d'amore in gentil cor s'apprende<br>
+ Come vertute in pietra preziosa;<br>
+ Che da la stella valor non discende<br>
+ Anzi che'l sol la faccia gentil cosa</i>, etc.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>«Le feu d'amour naît dans un noble cœur, comme la vertu cachée dans une
+pierre précieuse; cette vertu ne descend point des étoiles avant que le
+soleil ait ennobli la pierre qui doit la recevoir. Après qu'il en a tiré
+par la force de ses rayons ce qui était vil, les étoiles lui
+communiquent leur vertu; ainsi quand la nature a rendu un cœur délicat,
+noble et pur, la femme, comme une étoile, lui communique l'amour.</p>
+
+<p>«L'amour est placé dans un cœur noble comme la flamme au sommet d'un
+flambleau<a id="footnotetag655" name="footnotetag655"></a>
+<a href="#footnote655"><sup class="sml">655</sup></a>; il brille pour ce qu'il aime d'un feu clair et délicat;
+il ne pourrait se placer autrement, tant il a de fierté. Une nature
+rebelle ne peut rien contre l'amour, pas plus que l'eau contre le feu,
+que le froid rend plus ardent. L'amour fait son séjour dans un cœur
+noble, parce que ce lieu est de même nature que lui, comme le diamant
+dans une mine».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote655"
+name="footnote655"><b>Note 655: </b></a><a href="#footnotetag655">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Amor per tal ragion sta in cor gentile<br>
+ Per qual lo fuoco in cima del doppiero:<br>
+ Splende a lo suo diletto, clar, sottile,<br>
+ Non li staria altra guisa, tanto è fiero</i>, etc.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Dans la quatrième strophe le poëte perd de vue l'amour, et s'élève par
+d'autres comparaisons à des sujets moraux d'un autre ordre. «Le soleil
+frappe la fange pendant tout le jour<a id="footnotetag656" name="footnotetag656"></a>
+<a href="#footnote656"><sup class="sml">656</sup></a>; elle reste vile, et le soleil
+ne perd rien de sa chaleur. L'homme plein d'orgueil dit: Je deviens
+noble de race; il ressemble à la fange, et la noble valeur au soleil. On
+ne doit pas croire qu'il y ait de la noblesse sans courage, même dans la
+dignité d'un roi, si la vertu ne lui donne pas un noble cœur. Il
+ressemble à l'eau qui réfléchit des rayons; mais le ciel retient ses
+étoiles et sa splendeur».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote656"
+name="footnote656"><b>Note 656: </b></a><a href="#footnotetag656">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Fere lo sol lo fango tutto il giorno,<br>
+ Vile riman; ne'l sol perde colore.<br>
+ Dice huomo alter: nobil per schiatta torno;<br>
+ Lui sembra'l fango, e'l sol gentil valore.<br>
+ Che non dè dare huom fè<br>
+ Che grandezza sia fuor di coraggio<br>
+ In degnità di Rè,<br>
+ Se da vertute non ha gentil core.<br>
+ Com' aigua porta raggio,<br>
+ E'l ciel ritien le stelle e lo splendore</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Voilà sans doute un entassement de figures et de comparaisons fatigant
+et de mauvais goût; mais voilà aussi des pensées nobles, des images
+vives, une élévation et une force qui dans aucun siècle ne sont
+communes, et qui, rendues comme elles le sont dans l'original, en
+strophes de dix vers assez harmonieux et dans un style qui a déjà
+beaucoup perdu de sa rudesse, doivent paraître fort surprenantes dans un
+poëte du treizième siècle.</p>
+
+<a name="na6" id="na6"></a>
+
+<p>La première forme de ces odes ou <i>canzoni</i> était comme on l'a vu,
+empruntée des Provençaux; à leur exemple, les poëtes italiens avaient,
+dès l'origine, donné aux strophes des entrelacements harmonieux de rimes
+et de mesures de vers; elles étaient dès lors telles à peu près qu'elles
+sont restées depuis. Il n'en était pas ainsi du sonnet, né sicilien, et
+qui, au commencement de ce siècle, était encore dans une sorte
+d'enfance. Les plus anciens poëtes siciliens et italiens avaient d'abord
+donné ce titre à une espèce particulière de poésie qui varia selon leur
+caprice. Les uns y employaient deux quatrains suivis de deux tercets;
+les autres, sous le nom de sonnets doubles, <i>doppii</i> ou <i>rinterzati</i>,
+mettaient deux strophes de six vers, ou une seule de douze, et ensuite
+deux autres de six, de cinq ou de quatre vers<a id="footnotetag657" name="footnotetag657"></a>
+<a href="#footnote657"><sup class="sml">657</sup></a>. Il paraît constant
+que ce fut <i>Guittone d'Arezzo</i> qui leur donna des formes plus fixes, et
+qui enchaîna par des lois plus sévères la liberté dont les poëtes
+avaient joui jusqu'alors. C'est à lui et non pas aux <i>rimeurs français</i>,
+qu'Apollon dicta ces <i>rigoureuses lois</i>, que Boileau, en se trompant sur
+ce point de fait, a exprimées en si beaux vers<a id="footnotetag658" name="footnotetag658"></a>
+<a href="#footnote658"><sup class="sml">658</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote657"
+name="footnote657"><b>Note 657: </b></a><a href="#footnotetag657">
+(retour) </a> Voy. sur ces formes irrégulières du sonnet, à son
+ origine, Fr. Redi, <i>Annotazioni al Ditirambo</i>, édit. de
+ Florence, 1685, in-4. p. 99--109.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote658"
+name="footnote658"><b>Note 658: </b></a><a href="#footnotetag658">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ On dit, à ce propos, qu'un jour ce dieu bizarre (Apollon)<br>
+ Voulant pousser à bout tous les rimeurs françois,<br>
+ Inventa du sonnet les rigoureuses lois;<br>
+ Voulut qu'en deux quatrains de mesure pareille,<br>
+ La rime avec deux sons frappât huit fois l'oreille,<br>
+ Et qu'ensuite six vers, artistement rangés,<br>
+ Fussent en deux tercets par le sens partagés.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p> Le Menzini, dans son <i>Art poétique</i>, postérieur de peu
+ d'années à celui de Boileau, a aussi attribué à Apollon
+ l'invention du sonnet, non pour <i>pousser à bout</i>, mais pour
+ soumettre à la plus forte épreuve les poëtes du plus grand
+ génie.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Questo breve poema altrui propone<br>
+ Apollo stesso, come lidia pietra<br>
+ Da porre i grandi ingegni al paragone</i>, l. IV.
+</div></div>
+
+<p><i>Guittone d'Arezzo</i>, qui florissait dans le même temps que <i>Guido
+Guinizzelli</i>, et peut-être même plutôt, est un des poëtes dont la
+Toscane, s'honora le plus dans ce siècle. On l'appelle ordinairement
+<i>Fra Guittone</i>, parce qu'il était d'un ordre religieux et militaire qui
+s'est éteint<a id="footnotetag659" name="footnotetag659"></a>
+<a href="#footnote659"><sup class="sml">659</sup></a>. Il nous reste de lui environ trente sonnets, où l'on
+peut en effet remarquer plus de régularité dans la forme, et du progrès
+dans le style. L'amour est, comme à l'ordinaire, le sujet de presque
+tous; la dévotion, de quelques-uns, et, dans quelques uns aussi, la
+dévotion et l'amour se trouvent ensemble; par exemple, s'il est arrivé à
+l'auteur de nier son amour pour sa dame, il espère obtenir le pardon de
+cette déloyauté, parce que saint Pierre avait renié Dieu tout puissant,
+et que cependant il a obtenu le Paradis; parce que Paul devint un saint,
+même après qu'il eut tué saint Etienne<a id="footnotetag660" name="footnotetag660"></a>
+<a href="#footnote660"><sup class="sml">660</sup></a>. On reconnaît dans plusieurs
+de ses sonnets un goût d'harmonie, une coupe de vers, et aussi un
+certain tour sentimental qui n'étaient point connus avant lui, et qui
+sembleraient avoir servi de modèle au style de Pétrarque. Ne dirait-on
+pas que celui-ci serait un des sonnets de l'amant de Laure<a id="footnotetag661" name="footnotetag661"></a>
+<a href="#footnote661"><sup class="sml">661</sup></a>?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote659"
+name="footnote659"><b>Note 659: </b></a><a href="#footnotetag659">
+(retour) </a> C'était l'ordre des <i>Cavalieri Gaudenti</i>. Son origine
+ est funeste. Il fut institué en Langudoc, en 1208, pendant la
+ croisade barbare contre les Albigeois. Mais quand Guitton y
+ fut admis, la croisade était finie, et l'hérésie éteinte,
+ c'est-à-dire, les hérétiques exterminés. L'ordre des
+ <i>Gaudenti</i>, des Jouissants, fut sans doute ainsi nommé, parce
+ qu'on y jouissait en effet de la vie, et qu'il n'imposait
+ aucune privation. Il n'avait de sévérité que pour les preuves
+ de noblesse. C'est le premier ordre où les dames furent
+ admises, sous les titres de <i>Militisse</i> et de <i>Cavalleresse</i>.
+ Giamb. Corniani, <i>i Secoli della letter. ital.</i> etc. t. I, p.
+ 154.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote660"
+name="footnote660"><b>Note 660: </b></a><a href="#footnotetag660">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Se di voi, donna, mi negai servente,<br>
+ Pero'l mio cor da voi non fù diviso:<br>
+ Che san Pietro nego'l padre potente,<br>
+ E poi il fece haver del Paradiso;<br>
+ E santo fece Paulo similmente<br>
+ Da poi santo Stefano have' occiso</i>, etc.
+</div></div>
+
+<p> <i>Racolta de' Giunti</i>, 1527. Tout le huitième livre de ce
+ Recueil est de <i>Fra Guittone d'Arezzo</i>.</p>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote661"
+name="footnote661"><b>Note 661: </b></a><a href="#footnotetag661">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Già mille volte quando amor m'ha stretto,<br>
+ Eo son corso per darmi ultima morte</i>, etc.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>«Déjà mille fois pressé par l'amour, j'ai couru pour me donner la mort,
+ne pouvant résister à la douleur âpre et cruelle que je sens dans mon
+sein... Mais quand je suis prêt à m'en aller vers une autre vie, votre
+immense bonté me retient et me dit: Ne presse pas ta fuite prématurée:
+ta jeunesse et ta fidélité te le défendent; elle m'invite et me prie de
+rester sur la terre. J'espère donc qu'avec le temps je pourrai goûter le
+bonheur». En lisant surtout le texte des deux tercets, on est surpris de
+leur ressemblance avec quelques vers de Pétrarque:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Ma quando io son per gire all' altra vita,<br>
+ Vostra immensa pietà mi tiene, e dice:<br>
+ Non affrettar l'immatura partita.<br>
+ La verde età, tua fideltà il disdisce;<br>
+ Ed a ristar di quà mi priega, e'noita;<br>
+ Sicch'eo<a id="footnotetag662" name="footnotetag662"></a>
+<a href="#footnote662"><sup class="sml">662</sup></a> spero col tempo esser felice.
+</div></div>
+
+<p>Ces tercets d'un autre sonnet y ressemblent peut-être encore
+davantage.<a id="footnotetag663" name="footnotetag663"></a>
+<a href="#footnote663"><sup class="sml">663</sup></a>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Ben forse alcun verrà doppo qualch'anno<br>
+ Il qual leggendo i miei sospiri in rima,<br>
+ Si dolerà della mia dura sorte.<br>
+ E chi sa sei colei ch'or non mi estima<br>
+ Visto con il mio mal giunto il suo danno,<br>
+ Non deggia lagrimar della mia morte</i>?
+</div></div>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote662"
+name="footnote662"><b>Note 662: </b></a><a href="#footnotetag662">
+(retour) </a> <i>Eo</i> pour <i>io</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote663"
+name="footnote663"><b>Note 663: </b></a><a href="#footnotetag663">
+(retour) </a> En y joignant les deux quatrains qui les précèdent, on
+ a un sonnet tout-à-fait <i>petrarquesque</i>, du moins pour le
+ tour des pensées, si ce n'est pour le style.
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Quanto più mi destrugge il meo pensiero,<br>
+ Chè la durezza altrui produsse al mondo,<br>
+ Tanto ogahor, lasso, in lui più mi profondo,<br>
+ E co'l fuggir de la speranza spero.<br>
+ Eo parlo meco, e riconosco in vero<br>
+ Chè mancherò sotto si grave pondo:<br>
+ Ma'l meo fermo disio tant'è giocondo<br>
+ Ch'eo bramo e seguo la cagion ch'eo pero.<br>
+ Ben forse alcun</i>, etc.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Peut-être, après quelques années, viendra-t-il quelqu'un qui, lisant mes
+soupirs retracés dans mes vers, plaindra la cruauté de mon sort. Et qui
+sait si celle qui maintenant ne fait de moi aucune estime, voyant, avec
+ce que j'aurai souffert, la perte qu'elle aura faite, ne donnera point
+de larmes à ma mort»?</p>
+
+<p>Trois grandes <i>canzoni</i>, sont jointes à ces sonnets. Le progrès de l'art
+et celui de la langue y sont moins sensibles. Ce sont des strophes de
+quatorze, seize et de dix-huit vers de différentes mesures, bien
+combinés entre eux, et dont les rimes sont disposées assez
+harmonieusement; mais pour ne dire, en cinq ou six de ces longues
+strophes, que des choses assez communes, et pour les dire sans mouvement
+et sans vivacité de style, sans idées piquantes et sans images
+poétiques. Il est donc inutile d'en rien citer: il vaut mieux dire
+quelque chose d'un ouvrage plus curieux, du même auteur. On a conservé
+long-temps manuscrites, et enfin imprimé dans le dernier siècle, environ
+quarante lettres de <i>Guittone d'Arezzo</i>, sur divers sujets de morale, et
+quelquefois de simple amitié. C'est un des premiers, peut-être même le
+premier monument de la prose italienne, et le recueil le plus ancien de
+lettres que l'on ait rassemblé et publié en langue vulgaire. Elles sont
+peu importantes pour le fond; mais elles servent à connaître plus
+particulièrement ce qu'était la langue italienne dans ces premiers
+temps. Le savant Bottari les a accompagnées de notes très-utiles pour
+ce genre d'étude<a id="footnotetag664" name="footnotetag664"></a>
+<a href="#footnote664"><sup class="sml">664</sup></a>. Parmi ces lettres, il s'en trouve quelques unes
+en vers libres, ou rimés avec beaucoup de licence. C'est de la prose un
+peu plus cadencée, ou de la poésie un peu plus que fugitive.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote664"
+name="footnote664"><b>Note 664: </b></a><a href="#footnotetag664">
+(retour) </a> <i>Lettere di fra Guittone d'Arezzo con note</i>. Roma,
+ 1745, in-4°. Le volume est de 330 pages: les lettres n'en
+ occupent que 93: les notes philologiques et grammaticales
+ remplissent tout le reste.</blockquote>
+
+<p>Un poëte de ce temps, qui eut encore plus de renommée, ce fut <i>Guido
+Cavalcanti</i>. Sa famille était une des plus illustres et des plus
+puissantes de Florence. <i>Guido</i> fut un ardent Gibelin, et devint plus
+ardent encore en épousant la fille de <i>Farinata degli Uberti</i>, alors
+chef de cette faction. <i>Corso Donati</i>, chef du parti des Guelfes, homme
+alors fort en crédit en Florence, et personnellement ennemi de <i>Guido</i>,
+voulut le faire assassiner. <i>Guido</i> l'ayant su, l'attaqua à force
+ouverte; mais il fut abandonné de ceux qui étaient avec lui; <i>Corso</i>,
+mieux accompagné, le repoussa et le mit en fuite. La commune de
+Florence, fatiguée de ces dissensions, exila les chefs des deux partis.
+<i>Guido Cavalcanti</i> fut relégué à Sarzane, où l'air était très-malsain.
+Il y tomba malade, et, ayant obtenu son rappel, il mourut à
+Florence<a id="footnotetag665" name="footnotetag665"></a>
+<a href="#footnote665"><sup class="sml">665</sup></a> de la maladie qu'il avait gagnée dans son exil. Il était
+né d'un père<a id="footnotetag666" name="footnotetag666"></a>
+<a href="#footnote666"><sup class="sml">666</sup></a> qui passait pour philosophe épicurien, et pour athée.
+Quant à lui, quoique philosophe aussi, un fait démontre que, malgré les
+bruits publics, il n'était pas de la même secte que son père<a id="footnotetag667" name="footnotetag667"></a>
+<a href="#footnote667"><sup class="sml">667</sup></a>; quand
+son ennemi voulut le faire assassiner, il allait en pélerinage à
+Saint-Jacques en Galice, où les Epicuriens ne vont guère. Au reste, tout
+le fruit que l'on croit qu'il tira de ce pélerinage fut de devenir
+éperduement amoureux, à Toulouse, d'une certaine <i>Mandetta</i>, dont il fit
+la dame de ses pensées, et, sans la nommer, si ce n'est peut-être une
+seule fois, l'objet de ses vers.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote665"
+name="footnote665"><b>Note 665: </b></a><a href="#footnotetag665">
+(retour) </a> En 1300.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote666"
+name="footnote666"><b>Note 666: </b></a><a href="#footnotetag666">
+(retour) </a> Il se nommait <i>Cavalcante de' Cavalcanti</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote667"
+name="footnote667"><b>Note 667: </b></a><a href="#footnotetag667">
+(retour) </a> Boccace dit plaisamment de lui, qu'étant sans cesse
+ plongé dans des méditations philosophiques, et passant pour
+ épicurien, le peuple disait que ses méditations n'avaient
+ pour objet que de chercher si l'on pouvait trouver que Dieu
+ n'existait pas. <i>Si diceva fra la gente volgare, che queste
+ sue speculazioni eran solo in cercare se trovar si potesse
+ che Idio non fosse</i>. Decam. Giorn. VI, nov 9.</blockquote>
+
+<p>Ils ont, comme tous ceux de ce temps-là, pour unique sujet l'amour et la
+galanterie; mais avec une teinte de mélancolie et quelquefois de
+bizarrerie poétique qui leur donne un caractère particulier<a id="footnotetag668" name="footnotetag668"></a>
+<a href="#footnote668"><sup class="sml">668</sup></a>. On
+reconnaît l'une et l'autre à la manière dont est amenée l'idée de la
+mort dans le sonnet suivant<a id="footnotetag669" name="footnotetag669"></a>
+<a href="#footnote669"><sup class="sml">669</sup></a>: «Madame, avez-vous vu celui qui tenait
+la main sur mon cœur, quand je vous répondais si faiblement et si bas,
+par la crainte que j'avais de ses coups? C'était l'amour, qui, vous
+ayant trouvée, s'arrêta près de moi. Il venait de loin, comme un léger
+archer de Syrie, qui se prépare à tuer quelqu'un avec ses traits. Il
+tira ensuite de mes yeux des soupirs, qui se jetèrent avec tant de force
+hors de mon cœur, que je partis en fuyant et rempli d'effroi. Alors il
+me sembla que je suivais la mort, accompagné de ces souffrances qui nous
+consument en nous faisant verser des larmes».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote668"
+name="footnote668"><b>Note 668: </b></a><a href="#footnotetag668">
+(retour) </a> V. le Recueil, déjà cité, des <i>Giunti</i>. Les poésies de
+ <i>Guido Cavalcanti</i> en remplissent le sixième livre.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote669"
+name="footnote669"><b>Note 669: </b></a><a href="#footnotetag669">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>O donna mia, non vedestù colui<br>
+ Che sù lo core mi tenea la mano</i>, etc.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>La bizarrerie, il en faut convenir, va souvent jusqu'à l'extravagance;
+par exemple, il dit, en finissant un sonnet, que son âme affligée et
+pleine de crainte, pleure sur les soupirs qu'elle trouve dans son cœur;
+qu'ils en sortent baignés de larmes, et il ajoute: Alors il me semble
+que je sens tomber dans ma pensée une figure de femme pensive, qui vient
+pour voir mourir mon cœur<a id="footnotetag670" name="footnotetag670"></a>
+<a href="#footnote670"><sup class="sml">670</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote670"
+name="footnote670"><b>Note 670: </b></a><a href="#footnotetag670">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>L'anima mia dolente e paurosa<br>
+ Piange ne i sospiri che nel cor trova<br>
+ Si che bagnati di pianto escon fora.<br>
+ Allor mi par elle nella mente piova<br>
+ Una figura di donna pensosa<br>
+ Che vegna per veder morir lo core</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>L'auteur est plus naturel et plus simple dans ses Ballades, genre de
+poésie qu'il semble avoir affectionnée, car on en trouve ici dix à
+douze. C'est dans l'une de ces ballades qu'il nomme sa jolie
+Toulousaine. Il était tout occupé de ses pensées d'amour quand il
+rencontre deux bergerettes qui lui font quelques agaceries. Ne me
+méprisez pas, leur dit-il, pour le coup que j'ai reçu; mon cœur est mort
+au plaisir depuis mon voyage de Toulouse<a id="footnotetag671" name="footnotetag671"></a>
+<a href="#footnote671"><sup class="sml">671</sup></a>. L'une des deux se moque
+de lui, l'autre le plaint. Celle-ci lui demande s'il a conservé un
+fidèle souvenir des yeux de sa belle: «Je me souviens, répond-il, qu'à
+Toulouse, je vis paraître une dame élégamment parce, à qui l'Amour donne
+le nom de <i>Mandetta</i>, etc.<a id="footnotetag672" name="footnotetag672"></a>
+<a href="#footnote672"><sup class="sml">672</sup></a>». Mais il paraît que l'absence eut sur
+lui son effet ordinaire, et que <i>Mandetta</i> fit place à une autre, ou
+plutôt à d'autres beautés. Une de ses ballades, qui ressemble
+tout-à-fait aux pastourelles provençales, nous le représente rencontrant
+dans un bosquet une bergère plus belle à ses yeux que l'étoile du matin:
+ses cheveux étaient blonds et légèrement bouclés; son teint, de rose:
+une houlette à la main, elle menait paître ses agneaux, sans chaussure,
+et les pieds baignés de rosée, chantant d'une voix amoureuse, ornée
+enfin de tout ce qui peut inviter au plaisir<a id="footnotetag673" name="footnotetag673"></a>
+<a href="#footnote673"><sup class="sml">673</sup></a>: il l'aborde, il
+l'interroge: elle répond et avoue que quand les oiseaux chantent, son
+cœur désire un amant. Ils entrent sous le feuillage: les oiseaux se
+mettent à chanter; tous deux entendent ce signal, et s'empressent d'y
+obéir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote671"
+name="footnote671"><b>Note 671: </b></a><a href="#footnotetag671">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Era in pensier d'amor: quand' io trovai<br>
+ Due forosette nove:<br>
+ L'una cantava: e' piove<br>
+ Gioco d'amor in noi: etc<br>
+ ........................................<br>
+ Deh! forosette, non mi haggiate a vile<br>
+ Per lo colpo ch'io porto;<br>
+ Questo cor mi fu morto<br>
+ Poich e'n Tolosa fui</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote672"
+name="footnote672"><b>Note 672: </b></a><a href="#footnotetag672">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Io dissi: e' mi ricorda, che'n Tolosa<br>
+ Donna m'apparve accorelata e stretta,<br>
+ Amore la qual chiama la Mandetta</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote673"
+name="footnote673"><b>Note 673: </b></a><a href="#footnotetag673">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>In un boschetto trovai pastorella<br>
+ Più che la stella bella a'l mio parere;<br>
+ Capegli havea biondetti e ricciutelli;<br>
+ E gli occhi pien d'amor, cera rosata:<br>
+ Con sua verghetta pastorava agnelli,<br>
+ E scalza, e di rugiada era bagnata:<br>
+ Cantava come fosse innamorata;<br>
+ Era adornata di tutto piacere</i>, etc.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Celle de ses ballades où il y a le plus de naturel, et même de
+sentiment, est celle qu'il paraît avoir faite à Sarzane pendant la
+maladie qui le fit rappeler de son exil, circonstance que je ne crois
+pas avoir encore été remarquée, et qui contribue à rendre cette petite
+pièce intéressante. C'est à sa ballade même qu'il s'adresse: «Puisque je
+n'espère plus, dit-il, retourner jamais en Toscane, va légèrement et
+doucement trouver ma dame, qui te fera un bon accueil<a id="footnotetag674" name="footnotetag674"></a>
+<a href="#footnote674"><sup class="sml">674</sup></a>; tu lui
+rendras compte de mes soupirs, pleins de tristesse et de crainte; mais
+garde-toi d'être vu de personne qui soit ennemi des nobles penchants de
+la nature: elle en souffrirait elle-même; elle t'en voudrait, et ce
+serait pour moi un sujet de peine qui me suivrait jusqu'après ma mort.
+Tu vois que la mort me presse, que la vie m'abandonne, etc.». Il
+recommande à sa ballade de conduire son âme auprès de sa maîtresse,
+quand elle s'échappera de son cœur, de la lui présenter, de lui dire:
+«Cette âme, votre esclave, vient se fixer auprès de vous, ayant quitté
+celui qui fut esclave de l'amour». Cela est encore excessivement
+recherché, mais conforme aux idées d'amour et au langage de ce temps.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote674"
+name="footnote674"><b>Note 674: </b></a><a href="#footnotetag674">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Perch'io nò spero di tornar già mai,<br>
+ Ballatetta, in Toscana,<br>
+ Và tù leggiera e piana,<br>
+ Dritta à la donna mia,<br>
+ Cher per sua cortesia<br>
+ Ti farà molto honore.<br>
+<br>
+ Tu porterai novelle de' sospiri<br>
+ Piene di doglia e di molta paura;<br>
+ Ma guarda che persona non ti miri<br>
+ Che sia nemica di gentil natura.<br>
+ .......................................<br>
+ Tu senti, Ballatetta, che la morte<br>
+ Mi stringe sì, che vita m'abbandona</i>, etc.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>La <i>canzone</i> de <i>Guido Cavalcanti</i>, sur la nature de l'amour, où il
+paraît avoir voulu rassembler et professer, pour ainsi dire, tout ce que
+la doctrine de cette passion avait de plus abstrait<a id="footnotetag675" name="footnotetag675"></a>
+<a href="#footnote675"><sup class="sml">675</sup></a>, eut alors tant
+de célébrité que plusieurs beaux esprits de son temps l'enrichirent de
+commentaires. Elles en aurait un peu moins aujourd'hui. C'est une espèce
+de traité métaphysique. L'auteur en propose le sujet dans une strophe,
+et le développe méthodiquement dans les quatre autres. Ce sont des
+définitions et des divisions subtiles, énoncées en termes qui sont
+plutôt de la langue de l'école que de celle de l'amour<a id="footnotetag676" name="footnotetag676"></a>
+<a href="#footnote676"><sup class="sml">676</sup></a>. C'est une
+thèse, si l'on veut, et qui méritait, tout autant que bien d'autres, le
+baccalaureat, ou même le doctorat; mais ce n'est ni du sentiment, ni de
+la poésie: et comment se passer de l'un et de l'autre, quand on parle
+d'amour en vers? Si j'en juge par deux des commentaires qui furent faits
+sur cette pièce, l'un par le cardinal <i>Egidio Colonna</i>, qu'on appelait
+de son temps le Prince des Théologiens<a id="footnotetag677" name="footnotetag677"></a>
+<a href="#footnote677"><sup class="sml">677</sup></a>; l'autre par le chevalier
+<i>Paolo del Rosso</i>; il s'en fallut beaucoup que la pièce en devînt plus
+claire. Elle l'était si peu, qu'il resta indécis si l'auteur y traitait
+de l'amour naturel ou de l'amour platonique. Philippe Villani, dans sa
+Vie de <i>Guido</i><a id="footnotetag678" name="footnotetag678"></a>
+<a href="#footnote678"><sup class="sml">678</sup></a>, est de la première opinion, tandis que Marsile
+Ficin est de la seconde<a id="footnotetag679" name="footnotetag679"></a>
+<a href="#footnote679"><sup class="sml">679</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote675"
+name="footnote675"><b>Note 675: </b></a><a href="#footnotetag675">
+(retour) </a> Elle commence par ces vers:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Donna mi priega; perch'io voglio dire<br>
+ D'uno accidente che sovente è fero,<br>
+ Ed è si altero ch' è chiamato amore</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote676"
+name="footnote676"><b>Note 676: </b></a><a href="#footnotetag676">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Vien da veduta forma, che s'intende,<br>
+ Che prende nel possibile intelletto,<br>
+ Come in suggetto, luoco e dimoranza.<br>
+ In quella parte mai non ha posanza<br>
+ Perchè da qualitate non discende</i>, etc.
+</div></div>
+
+<p> C'est sur ce ton que la pièce entière est écrite, et c'est
+ encore là un des endroits les moins obscurs.</p>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote677"
+name="footnote677"><b>Note 677: </b></a><a href="#footnotetag677">
+(retour) </a> Mazzuchelli, <i>Vite d'uomini illustri fiorentini</i>, note
+ 9, sur la vie de <i>Guido Cavalcanti</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote678"
+name="footnote678"><b>Note 678: </b></a><a href="#footnotetag678">
+(retour) </a> C'est la vingt-neuvième et dernière de ses <i>Vite
+ d'uomini illustri fiorentini</i>, traduites et publiées par le
+ comte Mazzuchelli, et citées plusieurs fois dans ce chapitre.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote679"
+name="footnote679"><b>Note 679: </b></a><a href="#footnotetag679">
+(retour) </a> Dans son <i>Commentaire</i> sur le <i>Convito</i> du Dante.</blockquote>
+
+<p>La Toscane eut, dans ce même temps, plusieurs autres poëtes, tels que
+les deux <i>Buonagiunta</i>, l'un séculier, l'autre moine<a id="footnotetag680" name="footnotetag680"></a>
+<a href="#footnote680"><sup class="sml">680</sup></a>; <i>Guido
+Orlandi</i>, <i>Chiaro Davanzati</i>, <i>Salvino Doni</i>, d'autres encore, parmi
+lesquels il faut distinguer <i>Dante da Majano</i>, si cher à sa Nina
+sicilienne. C'est le dernier sur lequel nous nous arrêterons. On nous a
+conservé un livre entier de ses poésies<a id="footnotetag681" name="footnotetag681"></a>
+<a href="#footnote681"><sup class="sml">681</sup></a>; quarante sonnets, cinq
+ballades et trois grandes <i>canzoni</i>, ne permettent pas de ne faire que
+le nommer; mais on serait embarrassé pour trouver dans tant de pièces de
+quoi justifier la réputation que l'auteur paraît avoir eue pendant sa
+vie, et le tendre enthousiasme de Nina.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote680"
+name="footnote680"><b>Note 680: </b></a><a href="#footnotetag680">
+(retour) </a> Le séculier était de Lucques, et son nom de famille
+ était <i>Urbicciani; Buonagiunta Urbicciani da Lucca</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote681"
+name="footnote681"><b>Note 681: </b></a><a href="#footnotetag681">
+(retour) </a> Le septième du Recueil de 1527.</blockquote>
+
+<p>Dans ces poésies, toutes amoureuses, on sent toujours l'effort et le
+travail, presque jamais le génie poétique ni l'amour. Son premier sonnet
+annonce le projet de chanter pour prouver son savoir faire<a id="footnotetag682" name="footnotetag682"></a>
+<a href="#footnote682"><sup class="sml">682</sup></a>; c'est
+plutôt montrer, dès le début, qu'il en manquait absolument. La plupart
+de ses sonnets ne contiennent que des éloges communs ou exagérés de sa
+dame, des plaintes de ce qu'il souffre, des prières d'avoir pitié de ses
+maux; des comparaisons qu'il fait d'elle avec les fleurs, les roses,
+avec des peintures brillantes, et quelquefois aussi des comparaisons
+historiques: il l'aime plus que Pâris n'aima Hélène<a id="footnotetag683" name="footnotetag683"></a>
+<a href="#footnote683"><sup class="sml">683</sup></a>; ou bien elle
+surpasse Iseult et Blanchefleur<a id="footnotetag684" name="footnotetag684"></a>
+<a href="#footnote684"><sup class="sml">684</sup></a>. La fée Morgane était alors en si
+grande réputation de beauté, comme nous l'avons déjà pu voir, que notre
+auteur en fait un adjectif, et appelle <i>Gola morganata</i> le cou de sa
+maîtresse<a id="footnotetag685" name="footnotetag685"></a>
+<a href="#footnote685"><sup class="sml">685</sup></a>. Nous avons aussi vu, sans pouvoir le comprendre, la
+panthère figurer, pour la bonne odeur qu'elle exhale, dans des
+comparaisons galantes; la voici employée dans un sonnet, pour la lumière
+qu'elle répand: «Noble panthère, dit le poëte à celle qu'il aime, quand
+je pense à votre lumière qui m'a élevé si haut que je suis véritablement
+monté dans les airs, et que je porte la lumière du monde et l'astre du
+jour<a id="footnotetag686" name="footnotetag686"></a>
+<a href="#footnote686"><sup class="sml">686</sup></a>»! Exagérations hyperboliques avec lesquelles il est impossible
+de voir le rapport que peut avoir une panthère. Quelquefois cependant il
+y a de la délicatesse dans les sentiments et dans les expressions: «Je
+ne vous demande pas autre chose, dit-il à la fin d'un sonnet, si non
+qu'il ne vous soit pas désagréable que je vous aime et que je vous sois
+fidèle: je craindrais d'en demander davantage; mais c'est faire un
+double don à celui qui est dans le besoin que de lui donner sans qu'il
+demande<a id="footnotetag687" name="footnotetag687"></a>
+<a href="#footnote687"><sup class="sml">687</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote682"
+name="footnote682"><b>Note 682: </b></a><a href="#footnotetag682">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Convemmi dimostrar lo meo savere<br>
+ E far parvenza s'io saccio cantare</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote683"
+name="footnote683"><b>Note 683: </b></a><a href="#footnotetag683">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Ond'eo di core più v'amo che Pare<a id="footnotetagF" name="footnotetagF"></a>
+<a href="#footnoteF"><sup class="sml">F</sup></a><br>
+ <i>Non fece Alena</i><a id="footnotetagG" name="footnotetagG"></a>
+<a href="#footnoteG"><sup class="sml">G</sup></a> <i>co lo gran plagiere</i><a id="footnotetagH" name="footnotetagH"></a>
+<a href="#footnoteH"><sup class="sml">H</sup></a>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteF"
+name="footnoteF"><b>Note F: </b></a><a href="#footnotetagF">
+(retour) </a> On a dit depuis <i>Paride</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteG"
+name="footnoteG"><b>Note G: </b></a><a href="#footnotetagG">
+(retour) </a> Pour <i>Elena</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteH"
+name="footnoteH"><b>Note H: </b></a><a href="#footnotetagH">
+(retour) </a> Dont on a fait ensuite <i>piacere</i>, plaisir.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote684"
+name="footnote684"><b>Note 684: </b></a><a href="#footnotetag684">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Nulla bellezza in voi è mancata,<br>
+ Isotta ne passate e Blanzifiore</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote685"
+name="footnote685"><b>Note 685: </b></a><a href="#footnotetag685">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Viso mirabile e Gola morganata</i>.
+</div></div>
+
+<p> On sait que nos vieux romanciers appelaient cette fée
+ Mourgue, ou Morgain.</p>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote686"
+name="footnote686"><b>Note 686: </b></a><a href="#footnotetag686">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Quando haggio a mente, nobile pantera,<br>
+ Vostra lumera, che m'ha si innalzato<br>
+ Che son montato in aria veramente<br>
+ E de lo mondo porto luce e spera</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote687"
+name="footnote687"><b>Note 687: </b></a><a href="#footnotetag687">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Onde humil priego voi, viso gioioso,<br>
+ Che non vi grevi e non vi sià pesanza<br>
+ S'eo son di voi fedele e amoroso:<br>
+<br>
+ Di più cherer son forte temeroso;<br>
+ Ma doppio dono e' dona</i><a id="footnotetagI" name="footnotetagI"></a>
+<a href="#footnoteI"><sup class="sml">I</sup></a> <i>per usanza,<br>
+ Chi da senza cherere al bisognoso</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteI"
+name="footnoteI"><b>Note I: </b></a><a href="#footnotetagI">
+(retour) </a> Pour <i>egli dona</i>. On lit dans le texte que je copie <i>è
+ donna</i>, ce qui n'a aucun sens. Ce recueil des Giunti est
+ presque aussi rempli de fautes que celui de l'Allacci.</blockquote>
+
+<p>Les ballades et les <i>canzoni</i> du même poëte, n'ont rien de remarquable
+que cette surabondance de vers et de rimes, vides d'idées, qui n'a été
+que trop commune même dans de meilleurs temps, mais qui est plus
+fatigante dans les poëtes de cette première époque, parce qu'ils ne
+savaient point encore la déguiser par l'harmonie des vers et par les
+grâces du langage.</p>
+
+<p>En finissant cette revue des premiers essais de poésie italienne, on ne
+peut se dispenser de faire une réflexion. C'était beaucoup sans doute
+que d'avoir enfin consacré par la poésie cette langue vulgaire qui
+jusque-là ne servait qu'à l'usage du peuple, d'avoir abandonné aux
+écoles, aux tribunaux et aux chancelleries le latin dégénéré qui y était
+encore admis, et d'avoir, dès le treizième siècle, plié l'idiome
+naissant à ces formes gracieuses qui devaient nécessairement le
+perfectionner et le polir; mais quel dommage que, dans ces essais, un
+peuple si sensible, et en général si susceptible d'affections vives et
+de passions fortes, environné d'une nature si riche et placé sous un
+ciel si beau, n'ait pas songé a célébrer les objets réels, les
+mouvements et les vicissitudes de ces affections et de ces passions; à
+peindre ce beau ciel, cette riche nature; et, si ce n'est dans des
+descriptions suivies, à s'en servir au moins dans des comparaisons et
+dans les autres ornements du style poétique et figuré.</p>
+
+<p>Les Arabes, malgré le désordre de leur imagination déréglée, au milieu
+de leurs rêveries et de leurs contes extravagants, eurent de la passion
+et de la vérité; ils peignirent admirablement les objets naturels, et
+racontèrent de la manière la plus vraie et la plus animée, ou les
+grandes actions ou les moindres faits. Les Provençaux eurent à peu près
+les mêmes qualités, autant du moins que le leur permettaient des mœurs
+moins simples et moins grandes à-la-fois, une langue moins riche et
+encore inculte, une galanterie plus rafinée. Ils chantèrent les exploits
+guerriers, les aventures d'amour, les plaisirs de la vie. Ils furent
+louangeurs adroits, satiriques mordants, conteurs licencieux, mais
+pleins de sel et de vérité. Les premiers poëtes siciliens et italiens ne
+furent rien de tout cela. Un seul sujet les occupe, c'est l'amour, non
+tel que l'inspire la nature, mais tel qu'il était devenu dans les
+froides extâses des chevaliers, passionnés pour des beautés imaginaires,
+et dans les galantes futilités des cours d'amour. Chanter est une tâche
+qu'ils remplissent; toujours force leur est de chanter, c'est leur dame
+qui l'exige, ou c'est l'amour qui l'ordonne, et ils doivent dire
+prolixement et en <i>canzoni</i> bien longues et bien traînantes, ou en
+sonnets rafinés et souvent obscurs, les incomparables beautés de la dame
+et leur intolérable martyre. De temps en temps, ils laissent échapper
+quelques expressions naïves, qui portent avec elles un certain charme;
+mais le plus souvent, ce sont des ravissements ou des plaintes à ne
+point finir, et des recherches amoureuses et platoniques à dégoûter de
+Platon et de l'amour. Ils ont sous les yeux les mers et les volcans, une
+végétation abondante et variée, les majestueux et mélancoliques débris
+de l'antiquité, l'éclat d'un jour brûlant, des nuits fraîches et
+magnifiques: leur siècle est fécond en guerres, en révolutions, en faits
+d'armes; les mœurs de leur temps provoquent les traits de la satire; et
+ils chantent comme au milieu d'un désert, ne peignent rien de ce qui
+les entoure, ne paraissent rien sentir ni rien voir.</p>
+
+<p>De tous les sujets traités par les Arabes et par les Troubadours ils
+n'en choisissent qu'un seul; et dans ce sujet qui appartient à tous les
+temps et à tous les hommes, ils n'empruntent de leurs modèles que ces
+pointilleries et ces subtilités vagues qu'il aurait fallu leur laisser,
+même en imitant tout le reste; ils ne peignent rien de vrai, d'existant;
+on ne voit point leur maîtresse, on ne la connaît point: c'est un être
+de raison, une sylphide si l'on veut, jamais une femme. On n'entend
+point les mots qu'ils se sont dits, les serments qu'ils se sont faits,
+leurs querelles, leurs raccommodements, leurs ruptures. On ne les voit
+ni attendre rien de réel, ni jouir, ni regretter; et ils trouvent le
+moyen de parler sans cesse d'amour, sans les espérances que l'amour
+donne, sans transports et sans souvenirs.</p>
+
+<p>Ce fut là, pendant tout un siècle, la seule poésie connue en Italie; le
+goût en étant devenu général, ce fut là aussi ce qui donna aux esprits
+ce penchant pour l'exagéré, pour le vague et pour le faux, qui s'étendit
+jusqu'aux opinions sur les choses et sur les faits, qui corrompit
+l'histoire, écarta long-temps de l'étude de la nature, et ne s'attacha
+qu'à des questions de mots, à des puérilités et à des riens sonores. À
+mesure que la langue et le style se perfectionnaient, l'oreille apprit
+à jouir seule, sans que l'esprit fût intéressé par des idées justes et
+claires, ni l'âme par des sentiments vrais. Dans la suite, l'esprit et
+l'âme eurent aussi leurs jouissances, mais peut-être toujours un peu
+subordonnées à celles de l'oreille; et si, du moins en poésie, il y eut
+trop souvent dans les plus beaux génies et dans les plus beaux siècles,
+quelque chose dont un goût pur et sévère ne peut s'accommoder, quelque
+chose d'étranger à ce beau simple et naturel que les anciens seuls ont
+connu, et qu'ils nous apprennent à préférer à tout, il faut, pour en
+trouver la cause, remonter jusqu'à ces premiers temps, et chercher dans
+ces premiers hommes de la poésie italienne la tache originelle dont
+leurs descendants ont eu tant de peine à se laver complètement.</p>
+
+<br><hr class="full"><br>
+
+<h3>CHAPITRE VII.</h3>
+
+<h4>LE DANTE.</h4>
+
+<p><i>Notice sur sa vie; Coup-d'œil général sur ses différents ouvrages;
+Poésies diverses; la Vita nuova; Il Convito; Traités de la Monarchie et
+de l'Éloquence vulgaire; la Divina Comedia; Idées préliminaires sur ce
+Poëme</i>.</p>
+<br>
+
+<p>Dans le chapitre précédent on a vu plusieurs fois reparaître un de ces
+noms auxquels s'attachent de grandes idées, le nom d'un de ces hommes
+qui suffisent pour illustrer un siècle, une nation et toute une
+littérature. J'ai nommé le Dante; j'ai parlé de ses maîtres en
+philosophie et dans l'art des vers. Il est temps de le montrer lui-même,
+et de nous élever avec lui jusqu'aux hauteurs du Parnasse italien, dont
+les poëtes qui l'ont précédé n'occupèrent que les avenues. Il y marcha
+quelque temps avec eux; mais, au milieu de sa carrière, il prit un vol
+inattendu, et s'élança jusqu'au sommet, où aucun de ses rivaux n'a pu
+l'atteindre. Je commencerai par une notice abrégée de sa vie, dont les
+vicissitudes sont liées aux événements politiques de son temps.</p>
+
+<p>Dante Alighieri naquit à Florence, en 1265<a id="footnotetag688" name="footnotetag688"></a>
+<a href="#footnote688"><sup class="sml">688</sup></a>, d'une famille ancienne,
+riche et considérée, attachée au parti des Guelfes, et qui avait été
+chassée deux fois de sa patrie dans les mouvements de guerre civile que
+les papes et les empereurs y entretenaient sans cesse<a id="footnotetag689" name="footnotetag689"></a>
+<a href="#footnote689"><sup class="sml">689</sup></a>. Il reçut en
+naissant le nom de <i>Durante</i>: on s'habitua pendant son enfance à y
+substituer le petit nom de <i>Dante</i> qui lui est resté<a id="footnotetag690" name="footnotetag690"></a>
+<a href="#footnote690"><sup class="sml">690</sup></a>. L'astrologie
+prétendit avoir tiré à sa naissance l'horoscope de sa gloire<a id="footnotetag691" name="footnotetag691"></a>
+<a href="#footnote691"><sup class="sml">691</sup></a>, et
+l'on dit aussi que sa mère crut avoir fait un songe qui la lui
+annonçait<a id="footnotetag692" name="footnotetag692"></a>
+<a href="#footnote692"><sup class="sml">692</sup></a>. Il en a été ainsi de plusieurs grands hommes nés dans
+des siècles superstitieux. Il semble que leurs contemporains, forcés de
+reconnaître en eux une supériorité qui les humilie, s'en consolent en
+les entourant de prodiges, et en les plaçant comme à part de l'ordre
+ordinaire de la nature.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote688"
+name="footnote688"><b>Note 688: </b></a><a href="#footnotetag688">
+(retour) </a> Pelli, <i>Memorie per servire alla vita di Dante
+ Alghieri</i>, vol. IV, part. II de la belle édition des œuvres
+ du Dante, Venise, 1757 et 1758, in-4°.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote689"
+name="footnote689"><b>Note 689: </b></a><a href="#footnotetag689">
+(retour) </a> Selon quelques généalogistes florentins, le plus ancien
+ nom de la famille du Dante était des <i>Elisei</i>; ils lui
+ donnaient pour première tige un certain <i>Eliseus</i> qui vint
+ s'établir à Florence au temps de Charlemagne; d'autres
+ reculent même cet <i>Eliseus</i> jusqu'au temps de Jules-César.
+ L'un de ses descendans prit, dans le douzième siècle, le nom
+ de <i>Cacciaguida</i>; c'est lui que les généalogistes
+ raisonnables regardent comme la vraie tige de cette famille.
+ Le Dante lui-même le reconnaît pour tel en se faisant
+ adresser par lui ces deux vezs, <i>Parad.</i>; c. XV, v. 88:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>O fronda mia in che io compiacemmi,<br>
+ Pure aspettando, io fui la tua radice</i>.
+</div></div>
+
+<p> Cacciaguida eut pour femme une <i>Aldighieri</i> de Ferrare, et
+ les noms de famille n'étant pas encore fixes, leur fils fut
+ appelé <i>Aldighiero</i>, ou <i>Allighiero</i>, du nom de sa mère. L'un
+ des trois petit-fils de cet <i>Allighiero</i> porta aussi le même
+ nom, en sorte que Dante, fils de ce petit-fils, était des
+ <i>Alighieri</i> de Florence, au quatrième degré, depuis la femme
+ Cacciaguida.</p>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote690"
+name="footnote690"><b>Note 690: </b></a><a href="#footnotetag690">
+(retour) </a> Régulièrement, il faudrait donc l'appeler Dante et non
+ pas Le Dante, puisque l'article honorifique <i>il</i> ne se met en
+ italien que devant les noms de famille. En Italie, on dit
+ toujours <i>Dante</i> sans article, ou bien l'<i>Alighieri</i>: mais en
+ France, on est habitué à dire Le Dante. Il y a des cas où il
+ serait dur de parler autrement. De Dante et à Dante, par
+ exemple, produisent un son désagréable. Je me suis permis
+ d'écrire tantôt Dante, tantôt Le Dante, selon l'occasion.
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote691"
+name="footnote691"><b>Note 691: </b></a><a href="#footnotetag691">
+(retour) </a> Le soleil se trouvait dans la constellation des
+ gémeaux; <i>Brunetto Latini</i>, qui était alors à Florence, et
+ qui joignait à des connaissances réelles la science
+ imaginaire de l'astrologie, tira l'horoscope de l'enfant, et
+ lui pronostiqua une destinée glorieuse dans la carrière des
+ sciences et des talents. C'est pour cela sans doute que Dante
+ se fait dire par lui, dans la troisième partie de son poëme,
+ <i>Parad.</i>, c. XV, v. 55:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Se tu segui tua stella,<br>
+ Non puoi fallire a glorioso porto,<br>
+ Se ben m'accorsi nella vita bella</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote692"
+name="footnote692"><b>Note 692: </b></a><a href="#footnotetag692">
+(retour) </a> Boccace raconte ce songe dans sa <i>Vie da Dante</i>,
+ ouvrage qui tient beaucoup plus du roman que de l'histoire.</blockquote>
+
+<p>Dante était encore enfant lorsqu'il perdit son père. Sa mère <i>Bella</i> eut
+le plus grand soin de son éducation. Il eut pour maître dans ses études
+<i>Brunetto Latini</i>, après que ce poëte philosophe fut revenu du voyage
+qu'il avait fait en France. Il fit des progrès rapides en grammaire, en
+philosophie, en théologie et dans les sciences politiques, où <i>Brunetto</i>
+excellait; quant aux belles-lettres et à la poésie, il y fut lui-même
+son premier maître. Il se forma une très belle écriture, soin que les
+gens de lettres négligent trop souvent, et cultiva les beaux arts dans
+sa jeunesse, principalement la musique et le dessin, dont il semblerait
+que le goût, assez rare parmi les poëtes, y dut être fort commun,
+puisque la poésie est aussi une musique et une peinture.</p>
+
+<p>Ce fut l'amour qui lui dicta ses premiers vers; et en cela il ressemble
+davantage à la plupart des autres poëtes. Dès l'âge de neuf ans<a id="footnotetag693" name="footnotetag693"></a>
+<a href="#footnote693"><sup class="sml">693</sup></a> il
+avait vu dans une fête de famille une jeune enfant du même âge, fille de
+<i>Folco Portinari</i>, que ses parents nommaient <i>Bice</i>, diminutif du nom de
+<i>Béatrice</i>, qu'il répéta depuis si souvent, et dans sa prose et dans ses
+vers. Il prit pour elle un de ces goûts d'enfance que l'habitude de se
+voir change souvent en passions. Il a décrit dans un de ses ouvrages et
+dans plusieurs pièces de vers les agitations et les petits événements de
+ce premier amour. Une mort prématurée lui en enleva l'objet. Ils
+n'avaient que vingt-cinq ans l'un et l'autre quand Béatrix mourut. Dante
+ne l'oublia jamais, et il lui a élevé dans son grand poëme un monument
+que le temps ne peut effacer.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote693"
+name="footnote693"><b>Note 693: </b></a><a href="#footnotetag693">
+(retour) </a>
+ Boccace, <i>Origine, vita, studj e costumi di Dante
+ Allighieri</i>.</blockquote>
+
+<p>Sa jeunesse se partagea donc toute entière entre les soins de son amour
+et des études graves, adoucies par la culture des arts. Son tempérament
+porté à la mélancolie lui faisait surtout un besoin de la musique, et
+s'il eut des liaisons d'amitié avec <i>Guido Cavalcanti</i> et d'autres
+poëtes de son temps, avec le célèbre <i>Giotto</i> et d'autres peintres par
+qui l'art commençait à fleurir, il en eut aussi avec le musicien
+<i>Casella</i><a id="footnotetag694" name="footnotetag694"></a>
+<a href="#footnote694"><sup class="sml">694</sup></a> et avec tout ce que Florence avait des musiciens habiles;
+il se plaisait singulièrement à les entendre et à chanter ou jouer des
+instruments avec eux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote694"
+name="footnote694"><b>Note 694: </b></a><a href="#footnotetag694">
+(retour) </a> On croit que ce Casella fut son maître de musique. Il
+ l'a placé de la manière la plus intéressante dans son poëme,
+ <i>Purgator.</i>, c. II, v. 88.</blockquote>
+
+<p>Ces occupations et ces amusements ne le détournèrent point du premier
+devoir imposé à tout citoyen d'une république, celui de servir sa
+patrie.</p>
+
+<p>Dès sa jeunesse, il se fit inscrire, ou, selon l'expression consacrée,
+<i>immatriculer</i> sur le registre de l'un des arts ou métiers entre
+lesquels les lois de Florence exigeaient que se partageassent tous les
+citoyens qui voulaient pouvoir être admis aux emplois publics<a id="footnotetag695" name="footnotetag695"></a>
+<a href="#footnote695"><sup class="sml">695</sup></a>. Il
+prit les armes dans une expédition que firent les Guelfes de Florence
+contre les Gibelins d'Arezzo, et se distingua aux premiers rangs de la
+cavalerie dans la bataille de Campaldino<a id="footnotetag696" name="footnotetag696"></a>
+<a href="#footnote696"><sup class="sml">696</sup></a>, où, après une résistance
+opiniâtre, les Arétins furent vaincus. Il servit encore contre les
+Pisans, l'année suivante, année fatale pour lui par la perte qu'il fit
+de Béatrix. Il chercha, un an après, sa consolation dans un mariage qui
+ne lui procura que des chagrins. Quelques historiens de sa vie assurent
+que sa femme, qu'il avait prise dans l'une des plus puissantes familles
+du parti guelfe<a id="footnotetag697" name="footnotetag697"></a>
+<a href="#footnote697"><sup class="sml">697</sup></a>, fut à peu près pour lui ce que Xantippe avait été
+pour Socrate<a id="footnotetag698" name="footnotetag698"></a>
+<a href="#footnote698"><sup class="sml">698</sup></a>; mais peut-être n'eut-il pas la même patience à la
+souffrir.</p>
+
+<a name="na7" id="na7"></a>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote695"
+name="footnote695"><b>Note 695: </b></a><a href="#footnotetag695">
+(retour) </a> Le nombre de ces arts ou métiers était d'abord de
+ quatorze, et s'éleva ensuite à vingt-un. On les distinguait
+ en majeurs et mineurs. Le sixième des arts majeurs était
+ celui des médecins et des pharmaciens. C'est celui dans
+ lequel Dante se fit inscrire, soit qu'il y eût dans sa
+ famille quelque pharmacien, soit qu'il eût eu d'abord le
+ dessein de professer la médecine, science à laquelle on dit
+ qu'il n'était pas étranger.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote696"
+name="footnote696"><b>Note 696: </b></a><a href="#footnotetag696">
+(retour) </a> En 1289.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote697"
+name="footnote697"><b>Note 697: </b></a><a href="#footnotetag697">
+(retour) </a> Les <i>Donati</i>: elle se nommait <i>Gemma</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote698"
+name="footnote698"><b>Note 698: </b></a><a href="#footnotetag698">
+(retour) </a> <i>Fuit admodum morosa, ut de Xantippe Socratis
+ philosophi conjuge scriptum esse legimus</i>. Giannozzo Manetti,
+ <i>De vitâ et moribus trium illustrium poetarum florentinorum</i>
+ (Dante, Pétrarque et Boccace), publié par l'abbé Mehus avec
+ une savante préface, Florence, 1747, in-8°.</blockquote>
+
+<p>Ses services militaires furent, dit-on, suivis de plusieurs ambassades
+dans diverses cours ou républiques d'Italie; ce qui est le plus certain,
+c'est qu'il fut élu à l'âge de trente-cinq ans l'un des magistrats
+suprêmes de Florence, qui portaient alors le titre de <i>Prieurs</i>; mais
+cet honneur eut pour lui des suites fatales, et fut la source tous ses
+malheurs.</p>
+
+<p>Les Guelfes étaient depuis long-temps restés maîtres de Florence, et les
+Gibelins en avaient été chassés; mais parmi les Guelfes mêmes il s'éleva
+de nouveaux troubles entre les deux familles des <i>Cerchi</i> et des
+<i>Donati</i>. Il y en eut vers ce même temps de pareils à Pistoie entre deux
+branches d'une seule famille (celle des <i>cancellieri</i>) qui, pour se
+distinguer, elles et les deux factions qu'elles formèrent, prirent les
+titres de <i>Blancs</i> et de <i>Noirs</i><a id="footnotetag699" name="footnotetag699"></a>
+<a href="#footnote699"><sup class="sml">699</sup></a>. Les chefs des deux partis,
+voulant, comme dit Machiavel<a id="footnotetag700" name="footnotetag700"></a>
+<a href="#footnote700"><sup class="sml">700</sup></a>, ou mettre fin à leurs divisions, ou
+les accroître en les mêlant à des divisions étrangères, se rendirent à
+Florence. Les Florentins, qui ne pouvaient s'accorder entre eux,
+entreprirent d'accorder ceux de Pistoie. La première chose que firent
+ceux-ci fut, comme on aurait dû le prévoir, de se lier, les Blancs avec
+les <i>Cerchi</i> et les Noirs avec les <i>Donati</i>, ce qui augmenta
+considérablement la fermentation et le tumulte. Les deux partis enrôlés
+désormais sous les noms de Blancs et de Noirs se livrèrent aux plus
+grands excès. Les Noirs se réunirent dans l'église de la Trinité. Le
+résultat de leur délibération fut quelque temps secret; mais on sut
+ensuite qu'ils avaient traité avec le pape Boniface VIII, pour qu'il
+engageât le frère de Philippe le Bel, Charles de Valois, que ce pontife
+attirait en Italie dans d'autres vues<a id="footnotetag701" name="footnotetag701"></a>
+<a href="#footnote701"><sup class="sml">701</sup></a>, à venir à Florence apaiser
+les troubles et réformer l'état. Les Blancs irrités de cette résolution,
+s'assemblent, prennent les armes, vont trouver les prieurs, et accusent
+leurs ennemis d'avoir, dans un conseil privé, osé délibérer sur l'état
+de la république. Les Noirs s'arment de leur côté, vont se plaindre aux
+prieurs de ce que leurs adversaires ont osé se réunir et s'armer sans
+l'ordre des magistrats, et demandent qu'ils soient punis comme
+perturbateurs du repos public. Les deux factions étaient sous les armes,
+et la ville dans le trouble et dans la terreur. Les prieurs embarrassés
+suivirent le conseil du Dante, qui montra dans cette occasion la
+prudence et la fermeté d'un magistrat. Ils exilèrent les chefs de deux
+partis, les Noirs à la Piève, près de Pérouse, et les Blancs à Sarzane.
+Ces derniers eurent, peu de jours après, la permission de rentrer à
+Florence, sous le prétexte que leur fournit la santé de <i>Guido
+Cavalcanti</i>, l'un d'entre eux, qui était tombé malade à Sarzane<a id="footnotetag702" name="footnotetag702"></a>
+<a href="#footnote702"><sup class="sml">702</sup></a>.
+Les Noirs exilés à la Piève accusèrent le Dante de n'avoir songé dans
+toute cette affaire qu'à favoriser les Blancs, dont il avait embrassé le
+parti, et à rendre sans effet la délibération qui appelait à Florence
+Charles de Valois.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote699"
+name="footnote699"><b>Note 699: </b></a><a href="#footnotetag699">
+(retour) </a> On dit que l'une des deux branches était déjà
+ distinguée par le nom de Blanche, parce que leur ancêtre
+ commun avait eu deux femmes, dont l'une s'appelait Blanche.
+ «Les enfants de celle-ci avaient pris son nom, et avaient
+ donné aux enfants de l'autre le nom de la couleur opposée».
+ <i>Histor. des Répub. ital. du moyen âge</i>, ch. 24.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote700"
+name="footnote700"><b>Note 700: </b></a><a href="#footnotetag700">
+(retour) </a> <i>Istor. fiorent</i>, l. II.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote701"
+name="footnote701"><b>Note 701: </b></a><a href="#footnotetag701">
+(retour) </a> Boniface voulait se servir de ce prince pour chasser de
+ Sicile le jeune Frédéric d'Aragon, choisi pour roi par les
+ Siciliens, et qui y tenait tête au roi de Naples, Charles II,
+ protégé du pape. Celui-ci avait promis, pour récompense, à
+ Charles de Valois, de lui conférer le titre et la dignité de
+ roi des Romains, qu'il roulait ôter à Albert d'Autriche, et
+ de le mettre en possession de l'empire d'Orient, auquel
+ Charles avait cru acquérir des droits en épousant Catherine
+ de Courtenay, petite-fille du dernier empereur latin,
+ Baudouin II. Muratori, <i>Annal. d'Ital.</i>, an. 1301.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote702"
+name="footnote702"><b>Note 702: </b></a><a href="#footnotetag702">
+(retour) </a> Nous en avons parlé vers la fin du chapitre précédent.
+ Voyez ci-dessus, p. 427.</blockquote>
+
+<p>Le vieux pape<a id="footnotetag703" name="footnotetag703"></a>
+<a href="#footnote703"><sup class="sml">703</sup></a>, qui voyait que les <i>Cerchi</i> ou les Blancs prenaient
+le dessus, et qui savait que parmi eux il y avait un assez grand nombre
+de Gibelins, craignait que les <i>Donati</i> ou les Noirs, qui étaient
+presque tous Guelfes, ne succombassent entièrement et ne fussent enfin
+écartés du gouvernement de la république; il avait donc résolu que
+Charles de Valois entrerait à Florence avec ses troupes. Charles y
+entra, et, au mépris des conventions faites, il s'y rendit maître
+absolu. D'après le parti que Dante avait pris, il ne pouvait paraître
+innocent ni au prince, ni moins encore aux <i>Donati</i>, qui étaient revenus
+triomphants de leur exil. Il était alors en ambassade auprès du pape,
+pour tâcher de le fléchir et de le ramener à des conseils de modération
+et de paix. Tandis qu'il servait sa patrie à Rome, on excita contre lui
+le peuple de Florence, qui courut à sa maison, la pilla, la rasa même
+entièrement et dévasta ses propriétés. Sa perte une fois résolue, on lui
+trouva facilement des crimes. Il fut condamné au bannissement, et à une
+amende de 8,000 liv. N'ayant pu la payer, ses biens furent confisqués,
+quoique déjà pillés d'avance. La fureur du parti victorieux ne fut point
+encore assouvie par son exil et par sa ruine: une seconde sentence le
+condamna par contumace, lui et ses adhérents, à être brûlés vifs<a id="footnotetag704" name="footnotetag704"></a>
+<a href="#footnote704"><sup class="sml">704</sup></a>.
+Aucun historien, aucun auteur impartial ne l'a cru coupable des
+malversations qu'il fut accusé d'avoir commises dans l'exercice de sa
+charge et qui servirent de prétexte à sa proscription; mais dans des
+temps de troubles et de dissensions politiques, il n'y a rien d'étonnant
+ni dans ces calomnies ni dans leur succès.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote703"
+name="footnote703"><b>Note 703: </b></a><a href="#footnotetag703">
+(retour) </a> Il avait plus de quatre-vingts ans.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote704"
+name="footnote704"><b>Note 704: </b></a><a href="#footnotetag704">
+(retour) </a> Cette seconde sentence fut rendue par le même juge que
+ la première. C'était un certain <i>Conte de' Gabrielli</i>, alors
+ potestat de Florence, qui s'intitule <i>Nobilem et potentem
+ militem</i>. C'était un <i>noble</i> et <i>puissant</i> juge de tribunal
+ révolutionnaire. Sa sentence, écrite en latin barbare et
+ presque macaronique, conservée dans les archives de Florence,
+ y fut découverte en 1772, par le comte Louis Savioli,
+ sénateur de Bologne; c'est de lui que Tiraboschi en tenait
+ une copie authentique. Il l'a insérée toute entière dans une
+ note de sa vie du Dante, <i>Stor. della Letter. ital.</i>, t. V,
+ liv. III, p. 386. Il y est dit littéralement: <i>ut si quis
+ predictorum</i> (Dante et ses quatorze co-accusés) <i>ullo tempore
+ in fortiam</i> (au pouvoir) <i>dicti communis</i> (de la commune de
+ Florence) <i>pervenerit, talis perveniens igne comburatur, sic
+ quod moriatur</i>.</blockquote>
+
+<p>Au premier bruit de sa sentence, Dante partit de Rome, très irrité
+contre Boniface, qu'il soupçonna de l'avoir arrêté auprès de lui, tandis
+qu'il ourdissait cette trame à Florence. Si l'on se rappelle le
+caractère de ce pape, on n'aura pas de peine à le croire. On voit comme
+il se servait pour ses desseins de Charles de Valois, frère du roi de
+France, et, dans ce même temps, il préparait contre ce roi des menées
+sourdes, bientôt suivies de ces querelles scandaleuses qui finirent par
+la captivité dans Anagni, par les accès de frénésie à Rome, et par la
+mort violente de ce pontife ambitieux<a id="footnotetag705" name="footnotetag705"></a>
+<a href="#footnote705"><sup class="sml">705</sup></a>. Dante se rendit d'abord à
+Sienne, pour prendre une connaissance plus particulière des faits. Quand
+il en fut instruit, il partit pour Arrezzo, où il joignît ceux du parti
+des Blancs qui étaient exilés comme lui. C'est là qu'il se lia d'amitié
+avec Boson de <i>Gubbio</i>, qui lui rendit quelque temps après de grands
+services. Boson était Gibelin, et avait été lui-même chassé de Florence,
+deux ans auparavant, avec ceux de ce parti. Dante et ses amis étaient
+forcés, par les persécutions du pape, à devenir aussi Gibelins;
+malheureuse condition d'hommes assez énergiques pour désirer
+l'indépendance, mais trop faibles pour y atteindre sans l'appui d'un
+pouvoir étranger!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote705"
+name="footnote705"><b>Note 705: </b></a><a href="#footnotetag705">
+(retour) </a> Muratori, <i>Annal d'Ital.</i>, an 1303.</blockquote>
+
+<p>Quelque temps après<a id="footnotetag706" name="footnotetag706"></a>
+<a href="#footnote706"><sup class="sml">706</sup></a>, les exilés firent une tentative pour rentrer
+dans leur patrie à main armée. Ils parvinrent à rassembler seize cents
+cavaliers et neuf mille hommes de pied. Ils se présentèrent à deux
+milles de Florence et y jetèrent l'épouvante; ils pénétrèrent même dans
+la ville, mais les opérations furent mal dirigées, et la confusion
+s'étant mise parmi les différents corps, ils furent définitivement
+forcés à la retraite. On croit que Dante fut de cette expédition, dont
+le mauvais succès lui ôta tout espoir de rentrer dans sa patrie. Alors
+il se retira d'abord à Padoue, puis dans la Lunigiane, chez le marquis
+Malaspina, ensuite à Gubbio, chez son ami le comte Boson; enfin à
+Vérone, auprès des <i>Scaligeri</i>, ou des seigneurs de <i>la Scala</i>, qui y
+tenaient une cour brillante<a id="footnotetag707" name="footnotetag707"></a>
+<a href="#footnote707"><sup class="sml">707</sup></a>. Il reçut d'eux l'accueil et les
+traitements les plus honorables; mais la fierté de son caractère, que le
+malheur exaltait au lieu de l'abattre, le rendait peu propre à vivre
+dans une cour. La liberté de ses manières, et plus encore celle de ses
+discours ne tardèrent pas à déplaire. Un jour l'un des deux princes lui
+demanda, au milieu d'un grand nombre de courtisans, pourquoi beaucoup de
+gens trouvaient plus agréable un bouffon, sot et balourd, que lui qui
+avait tant d'esprit et de sagesse. Dante répondit sans hésiter: Il n'y a
+rien d'étonnant à cela, puisque c'est la sympathie et la ressemblance
+des caractères qui engendre les amitiés<a id="footnotetag708" name="footnotetag708"></a>
+<a href="#footnote708"><sup class="sml">708</sup></a>. Dès qu'il s'aperçut qu'on
+se refroidissait pour lui, il se retira sans se brouiller, et conservant
+tous ses sentiments pour l'un des Scaliger, célèbre sous le nom de <i>Can
+grande</i>, il lui dédia la troisième partie de son poëme, comme il dédia
+la seconde au marquis de Malaspina.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote706"
+name="footnote706"><b>Note 706: </b></a><a href="#footnotetag706">
+(retour) </a> En 1304.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote707"
+name="footnote707"><b>Note 707: </b></a><a href="#footnotetag707">
+(retour) </a> Ils étaient deux frères, <i>Alboino</i> et <i>Cane</i>. Ce ne put
+ être que l'an 1308 au plus tôt, que Dante fut accueilli par
+ eux à Vérone, puisque ce fut cette année-là même que les deux
+ frères commencèrent à gouverner ensemble. Pelli, <i>Memorie per
+ la vita di Dante</i>, § XII.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote708"
+name="footnote708"><b>Note 708: </b></a><a href="#footnotetag708">
+(retour) </a> Ce fait est rapporté par Pétrarque, <i>Rerum
+ memorabilium</i> lib. IV.</blockquote>
+
+<p>Cet ouvrage l'occupait alors tout entier; il changeait souvent de
+séjour, et si plusieurs villes ne peuvent se disputer sa naissance,
+comme autrefois celle d'Homère, plusieurs au moins se disputent la
+gloire d'avoir en quelque sorte donné le jour au poëme qui, pendant
+long-temps, a le plus honoré l'Italie. Florence prétend qu'il en avait
+fait les sept premiers chants dans ses murs, avant son exil. Vérone
+réclame la composition de la plus grande partie du poëme. Gubbio prouve,
+par une inscription, qu'il y travailla chez son ami Boson; et, par une
+autre, qu'il en fit aussi plusieurs chants dans un monastère des
+environs<a id="footnotetag709" name="footnotetag709"></a>
+<a href="#footnote709"><sup class="sml">709</sup></a>, où l'on fait voir encore aux étrangers l'appartement du
+Dante. D'autres donnent pour patrie à son poëme la ville d'Udine, ou un
+château de Tolmino, dans le Frioul; d'autres, enfin, la ville de
+Ravenne.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote709"
+name="footnote709"><b>Note 709: </b></a><a href="#footnotetag709">
+(retour) </a> Celui de <i>Santa-Croce di fonte Avellana</i>.</blockquote>
+
+<p>Au milieu de tous ces déplacements, qui prouvent une inquiétude
+d'esprit, bien naturelle dans la position où était le Dante, mais qui
+prouvent aussi l'empressement que mettaient à l'attirer chez eux les
+amis que lui avaient fait ses talents et sa renommée, il vit briller un
+nouveau rayon d'espérance. L'empereur Albert d'Autriche étant mort
+assassiné, Philippe-le-Bel voulut faire passer la couronne impériale sur
+la tête de son frère Charles de Valois, à qui Boniface VIII l'avait
+promise: mais Clément V, quoiqu'il fût la créature de Philippe, et pour
+ainsi dire, sous sa main<a id="footnotetag710" name="footnotetag710"></a>
+<a href="#footnote710"><sup class="sml">710</sup></a>, effrayé de cet accroissement de la maison
+de France, et conseillé par le cardinal de Prato, amusa le roi par des
+promesses, et dirigea secrètement le choix des électeurs sur Henri de
+Luxembourg. Henri, en traversant l'Italie pour aller se faire couronner
+à Rome, releva, dans toutes les villes de Lombardie, le courage des
+Gibelins. Dante se crut encore une fois prêt de rentrer dans sa patrie.
+Il quitta dès-lors avec les Florentins le ton suppliant qu'il avait pris
+depuis son exil. Il avait écrit plusieurs fois, et à des membres du
+gouvernement, et au peuple lui-même, pour solliciter son rappel. Dans
+une de ses lettres, il empruntait ces mots du Prophète<a id="footnotetag711" name="footnotetag711"></a>
+<a href="#footnote711"><sup class="sml">711</sup></a>: <i>O mon
+peuple! que t'ai-je fait</i>? Mais alors il changea de langage, et ne fit
+plus entendre que des reproches et des menaces. Il écrivit aux rois, aux
+princes d'Italie, au sénat de Rome, pour les inviter à bien recevoir
+Henri. Il écrivit à l'empereur lui-même, pour l'animer contre
+Florence<a id="footnotetag712" name="footnotetag712"></a>
+<a href="#footnote712"><sup class="sml">712</sup></a>, et se rendit personnellement auprès de lui.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote710"
+name="footnote710"><b>Note 710: </b></a><a href="#footnotetag710">
+(retour) </a> Il était à Avignon. Nous reviendrons sur ce pape, sur
+ son élection et sur la translation du Saint-Siége.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote711"
+name="footnote711"><b>Note 711: </b></a><a href="#footnotetag711">
+(retour) </a> Michée, c. 6, v. 3. <i>Popu'e meus quid feci tibi</i>? etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote712"
+name="footnote712"><b>Note 712: </b></a><a href="#footnotetag712">
+(retour) </a> En 1311.</blockquote>
+
+<p>Le peu de succès qu'eut ce prince en Italie, et la mort qu'il y trouva
+bientôt après<a id="footnotetag713" name="footnotetag713"></a>
+<a href="#footnote713"><sup class="sml">713</sup></a>, ôtèrent à notre poëte tout espoir de retour. On
+croit que ce fut alors qu'il vint à Paris; il fréquenta l'université, et
+y soutint publiquement une thèse, vivement disputée, sur différentes
+questions de Théologie; ce qui est d'autant plus à remarquer, que Paris
+était alors pour cette science, le théâtre le plus brillant de l'Europe.
+De retour en Italie, il fut quelque temps sans se fixer: il séjourna
+successivement dans les terres de plusieurs seigneurs. Vérone était
+comme le point central où il revenait le plus souvent. Il y soutint au
+commencement de l'an 1320, dans l'église de Sainte-Hélène, devant une
+assemblée nombreuse, une thèse célèbre sur deux éléments, la terre et
+l'eau<a id="footnotetag714" name="footnotetag714"></a>
+<a href="#footnote714"><sup class="sml">714</sup></a>. La même année, il se rendit à Ravenne, chez <i>Guido Novello
+da Polenta</i>, seigneur qui protégeait les lettres et les cultivait
+lui-même. Là, il goûta enfin quelque repos. Devenu l'ami plutôt que le
+protégé d'un prince éclairé et vertueux, il eut bientôt dans Ravenne une
+existence honorable, des admirateurs, des disciples et des amis.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote713"
+name="footnote713"><b>Note 713: </b></a><a href="#footnotetag713">
+(retour) </a> Le 24 août 1313, à <i>Buonconvento</i>, près de Sienne.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote714"
+name="footnote714"><b>Note 714: </b></a><a href="#footnotetag714">
+(retour) </a> <i>De Duobus Elementis terrœ et aquœ</i>. On l'a imprimée à
+ Venise en 1518. G.B. Corniani, t. I, p. 227.</blockquote>
+
+<p>On a dû remarquer dans sa vie une fatalité singulière. Chaque bienfait
+de la fortune était pour lui comme l'annonce d'un nouveau malheur. Son
+élévation à la magistrature avait commencé le cours de ses disgrâces;
+son ambassade auprès du pape avait été l'époque de sa ruine: une
+nouvelle ambassade devint celle de sa mort. <i>Guido Novello</i> était en
+guerre avec les Vénitiens; il leur députa Dante pour traiter de la paix.
+N'ayant pas réussi dans cette ambassade, il revint fort triste à
+Ravenne. Le chagrin de n'avoir pu servir le prince son ami, dans cette
+négociation importante, abrégea ses jours; il tomba malade, et mourut
+peu de temps après, à l'âge de cinquante-six ans<a id="footnotetag715" name="footnotetag715"></a>
+<a href="#footnote715"><sup class="sml">715</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote715"
+name="footnote715"><b>Note 715: </b></a><a href="#footnotetag715">
+(retour) </a> 14 septembre 1321.</blockquote>
+
+<p><i>Guido Novello</i> le fit enterrer honorablement, et, selon l'historien
+Villani, en habit de poëte, quelque fût alors cet habit. Les citoyens
+les plus distingués de Ravenne portèrent le corps jusqu'au couvent des
+Frères Mineurs, où sa sépulture était préparée. Elle était simple et
+sans inscriptions. <i>Guido</i>, après la cérémonie, prononça lui-même, dans
+son palais, l'éloge du grand poëte qu'il avait accueilli, honoré et
+chéri dans son infortune.<a name="na8" id="na8"></a> Il comptait lui faire élever un magnifique
+mausolée, mais les disgrâces où il se trouva bientôt enveloppé ne lui
+permirent pas d'exécuter ce dessein. Bernard Bembo, père du célèbre
+cardinal, remplit ce devoir plus de cent soixante ans après<a id="footnotetag716" name="footnotetag716"></a>
+<a href="#footnote716"><sup class="sml">716</sup></a>,
+lorsqu'il eut été nommé préteur de Ravenne pour la république de Venise.
+Le tombeau qu'il fit élever à la même place est orné d'inscriptions,
+parmi lesquelles on distingue l'épitaphe en six vers latins rimés,
+composés, selon Paul Jove, par Dante lui-même, dans sa dernière
+maladie<a id="footnotetag717" name="footnotetag717"></a>
+<a href="#footnote717"><sup class="sml">717</sup></a>. Avant la fin du siècle où il mourut, la république de
+Florence, qui avait traité avec tant de rigueur ce citoyen illustre, eut
+l'idée de lui consacrer un monument; mais ce projet n'eut point de
+suite. Dans le quinzième et dans le seizième siècles, les Florentins
+firent plusieurs tentatives pour obtenir des habitants de Ravenne un
+trésor dont ils avaient appris enfin à sentir la valeur; mais ceux de
+Ravenne, qui l'avaient sentie de tous temps, résistèrent à toutes les
+instances; ainsi sont toujours restées hors de sa patrie les cendres
+d'un grand homme qu'elle ne sut point honorer comme il le méritait
+pendant sa vie, et qu'elle désira en vain de posséder après sa mort.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote716"
+name="footnote716"><b>Note 716: </b></a><a href="#footnotetag716">
+(retour) </a> En 1483.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote717"
+name="footnote717"><b>Note 717: </b></a><a href="#footnotetag717">
+(retour) </a> Paul Jove, <i>Elog. Doctor. vir.</i>, c. 4. Voici les six
+ vers:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Jura monarchiœ, superos, phlegelonta, lacusque<br>
+ Lustrando cecini voluerunt fata quousque:<br>
+ Sed quia pars cessit melioribus hospita castris,<br>
+ Auctoremque suum petiit felicior astris,<br>
+ Hic Claudor Dantes patriis extorris ab oris,<br>
+ Quem genuit parvi Florentia mater amoris</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Sa femme, <i>Gemma Donati</i>, qu'il ne voulut point emmener dans son exil,
+ou qui ne voulut point l'y suivre, lui donna cinq fils, et une fille
+qu'il nomma <i>Beatrix</i>, en mémoire de son premier amour. Trois de ses
+fils moururent jeunes, et même en bas âge: <i>Pietro</i>, son fils aîné,
+devint un jurisconsulte célèbre. Il cultiva la poésie, et fut le premier
+commentateur du poëme de son père: son commentaire, écrit en latin,
+n'existe qu'en manuscrit dans quelques bibliothèques. Son second fils,
+<i>Jacopo</i>, commenta aussi la première partie de ce poëme, et en fit de
+plus un abrégé en vers, de la même mesure que l'ouvrage. Malgré le
+mérite de ces deux fils d'un grand homme, on peut leur appliquer, plus
+justement que notre Louis Racine ne se l'appliquait à lui-même, ce vers
+de son père, le grand Racine:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Et moi fils inconnu d'un si glorieux père.
+</div></div>
+
+<p>L'histoire et les beaux-arts nous ont conservé les traits du Dante: tout
+doit intéresser dans l'extérieur même d'un homme de ce génie et de ce
+caractère. Il était d'une taille moyenne; dans ses dernières années, il
+marchait un peu courbé, mais toujours d'un pas grave et plein de
+dignité. <a name="na9" id="na9"></a>Il avait le visage long, le teint brun, le nez grand et
+aquilin, les yeux un peu gros, mais pleins d'expression et de feu, la
+lèvre inférieure avancée, la barbe et les cheveux noirs, épais et
+crépus; habituellement l'air pensif et mélancolique. Plusieurs médailles
+frappées en son honneur, qui ornent les cabinets des curieux, et un
+grand nombre de portraits, tant en marbre que sur la toile, qui se
+trouvent à Florence, sont très ressemblants entre eux, et annoncent tous
+le même caractère. Ses manières étaient nobles et polies: la hauteur et
+le ton dédaigneux qu'on lui reproche<a id="footnotetag718" name="footnotetag718"></a>
+<a href="#footnote718"><sup class="sml">718</sup></a> ne lui étaient point naturels,
+et, s'il les eut, ce ne fut du moins que depuis ses malheurs; une
+persécution injuste peut produire cet effet dans une âme élevée.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote718"
+name="footnote718"><b>Note 718: </b></a><a href="#footnotetag718">
+(retour) </a> Gio. Villani, <i>Istor.</i>, l. IX, c. 124.</blockquote>
+
+<p>Il étudiait et travaillait beaucoup, parlait peu, mais ses réponses
+étaient pleines de sens et de finesse. Il se plaisait dans la solitude,
+loin des conversations communes, sans cesse appliqué à augmenter ses
+connaissances et à perfectionner son talent; il était sujet à des
+distractions fréquentes, surtout lorsqu'il était occupé de quelque
+étude. À Sienne, étant entré dans la boutique d'un apothicaire, il y
+trouva un livre qu'il cherchait depuis long-temps. Il se mit à le lire,
+appuyé sur un banc qui était devant la boutique, et avec une telle
+attention, qu'il resta immobile à la même place depuis midi jusqu'au
+soir. Il ne s'aperçut même pas du grand bruit et du mouvement occasionés
+par le cortège d'une noce, ou, selon Boccace, d'une fête publique, qui
+vint à passer dans la rue.</p>
+
+<p>Il est difficile, dans l'éloignement où nous sommes, de prononcer entre
+sa patrie et lui. Il est certain qu'il l'aima passionnément, qu'il la
+servit de toutes ses facultés et au risque de sa vie; il l'est encore
+qu'il en fut banni injustement, et pour avoir voulu la soustraire au
+joug d'un prince étranger. Le reste doit être mis sur le compte des
+passions et des ressentiments dont les esprits les plus sages, dans de
+pareilles circonstances, savent si rarement se garantir.</p>
+
+<p>Doué d'un génie vaste, d'un esprit pénétrant et d'une imagination
+ardente, il joignit à des connaissances étendues une vivacité de
+pensées, une profondeur de sentiment, un art d'employer d'une manière
+neuve des expressions communes, et d'en inventer de nouvelles, un talent
+de peindre et d'imiter, un style serré, vigoureux, sublime, qui, malgré
+les défauts qu'on ne doit imputer qu'au temps où il vécut, lui ont
+toujours conservé la place que lui décerna l'admiration de son siècle.
+L'ouvrage qui la lui a donnée mérite une attention ou plutôt une étude
+particulière: je parlerai d'abord de ses autres productions. Elles sont
+bien inférieures sans doute; mais rien de ce qui est sorti d'un génie
+de cet ordre n'est indiffèrent pour l'histoire des lettres.</p>
+
+<p>Le Recueil des poésies du Dante ou de ses <i>rimes</i><a id="footnotetag719" name="footnotetag719"></a>
+<a href="#footnote719"><sup class="sml">719</sup></a> est composé,
+selon l'usage, de sonnets et de <i>Canzoni</i>. Les sonnets n'ont en général
+rien de bien remarquable; on peut tout au plus en distinguer deux ou
+trois. Dans l'un il s'adresse à ses poésies elles-mêmes<a id="footnotetag720" name="footnotetag720"></a>
+<a href="#footnote720"><sup class="sml">720</sup></a>; il paraît
+désavouer un sonnet qui lui était attribué; il les engage à ne le pas
+reconnaître pour leur frère, à se rendre auprès de sa dame, et à lui
+dire: «Nous venons vous recommander celui qui se plaint, en répétant
+sans cesse: où est celle que mes yeux désirent»? dans l'autre il est
+brouillé avec sa maîtresse: il maudit le jour où il a vu pour la
+première fois ses traîtres yeux, et l'instant où elle est venue tirer
+son âme hors de lui<a id="footnotetag721" name="footnotetag721"></a>
+<a href="#footnote721"><sup class="sml">721</sup></a>; il maudit l'amoureuse lime qui a poli les vers
+qu'il a rimés pour elle, et qui la rendent à jamais célèbre dans le
+monde; il maudit enfin son âme endurcie, qui s'obstine à garder en elle
+ce qui le tue, etc. L'expression dans ce sonnet n'est pas toujours
+naturelle, il s'en faut bien; mais le mouvement est passionné, c'est
+beaucoup; dans les poëtes italiens, souvent la passion est vraie, même
+quand l'expression ne l'est pas.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote719"
+name="footnote719"><b>Note 719: </b></a><a href="#footnotetag719">
+(retour) </a> Elles remplissent les trois premiers livres du Recueil
+ des <i>Sonetti e canzoni di diversi antichi autori Toscani</i>.
+ Venise, Giunti, 1527. On les trouve aussi dans les éditions
+ complètes du Dante, Venise, Pasquali, 1741, in-8°. pic.,
+ Venise, Zatta, 1757 et 1758, in-4°. gr., etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote720"
+name="footnote720"><b>Note 720: </b></a><a href="#footnotetag720">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>O dolci rime che parlando andate<br>
+ Della donna gentil que l'altre onora</i>, etc.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote721"
+name="footnote721"><b>Note 721: </b></a><a href="#footnotetag721">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Io maladico il dì ch'io vidi imprima<br>
+ La luce de' vostri occhi traditori</i>.
+</div></div>
+
+<p> J'ai rendu littéralement ces deux vers; mais c'est ce que je
+ n'ai pu ni voulu faire des deux suivants:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>E'l punto che veniste sulla cima<br>
+ Del core, a trarne l'anima di fori</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Le mérite particulier des <i>canzoni</i> du Dante, c'est une force, une
+élévation jusqu'alors peu connues: elles sont d'un philosophe autant que
+d'un poëte: on y apperçoit un style plus ferme, des pensées plus grandes
+et plus claires, plus d'images, de comparaisons, en un mot de poésie,
+que dans les vers de ses contemporains; et quand il n'eût pas fait sa
+<i>Divina Commedia</i>, il serait encore au premier rang parmi les poëtes du
+même âge. Ce n'est pas que dans sa manière de traiter l'amour, il ne se
+perde quelquefois comme eux en jeux d'esprit et en vaine recherche
+d'expressions; il s'étend avec complaisance sur des détails que le goût
+doit abréger; mais le goût n'était pas né encore. Par exemple, c'est
+dans une <i>canzone</i> de cinq grandes strophes, chacune de dix-sept vers,
+qu'il fait le portrait de la beauté qu'il aime. La première strophe est
+toute entière sur les cheveux<a id="footnotetag722" name="footnotetag722"></a>
+<a href="#footnote722"><sup class="sml">722</sup></a>, la seconde sur la bouche, le front,
+le regard, les dents, le nez, les cils des yeux<a id="footnotetag723" name="footnotetag723"></a>
+<a href="#footnote723"><sup class="sml">723</sup></a>; son penser se fixe
+surtout sur cette belle bouche, et lui en dit de si belles choses, qu'il
+n'a rien au monde qu'il ne donnât pour qu'elle voulût bien lui dire un
+<i>oui</i><a id="footnotetag724" name="footnotetag724"></a>
+<a href="#footnote724"><sup class="sml">724</sup></a>. Toute la troisième est sur le cou. Ici le poëte donne à ses
+abstractions platoniques une direction moins idéale, et tant soit peu
+matérielle. Son penser, qui l'enlève toujours à lui-même, lui dit que ce
+serait un grand plaisir que de tenir ce cou, de le serrer et d'y
+imprimer un petit signe. Ce même penser ajoute, en l'avertissant
+d'écouter avec attention: «Si les parties extérieures sont si belles,
+que doivent paraître celles qui sont couvertes et cachées? Ce sont les
+beaux effets que produisent dans le ciel le soleil et les autres astres,
+qui font croire que c'est là qu'est le Paradis; de même, si tu y
+regardes bien, tu dois penser que tous les plaisirs de la terre se
+trouvent dans ce que tu ne peux voir<a id="footnotetag725" name="footnotetag725"></a>
+<a href="#footnote725"><sup class="sml">725</sup></a>». Dans la quatrième strophe ce
+sont les bras, les mains, les doigts; et son penser lui dit encore: «Si
+tu étais entre ces bras, dans ce lieu où ils se partagent, tu goûterais
+un tel plaisir que je ne puis rien imaginer qui l'égale<a id="footnotetag726" name="footnotetag726"></a>
+<a href="#footnote726"><sup class="sml">726</sup></a>». La
+taille, la démarche et le maintien sont le sujet de la cinquième. Nous
+n'aimerions pas en français qu'un poëte comparât sa maîtresse à un beau
+paon, et encore moins qu'il la peignît droite <i>comme une grue</i><a id="footnotetag727" name="footnotetag727"></a>
+<a href="#footnote727"><sup class="sml">727</sup></a>;
+mais il faut avoir égard à la différence des langues et à celle des
+temps.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote722"
+name="footnote722"><b>Note 722: </b></a><a href="#footnotetag722">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Io miro i crespi e gli biondi capegli,<br>
+ De' quali ha fato per me rete amore</i>, etc.
+</div></div>
+
+<p> Et notez que ce sont des strophes de dix-sept vers, tous de
+ onze syllabes, à l'exception de deux seuls vers de sept.</p>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote723"
+name="footnote723"><b>Note 723: </b></a><a href="#footnotetag723">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Poi guardo l'amorosa e bella bocca,<br>
+ La spaziosa fronte, e il vago piglio,<br>
+ Li bianchi denti, e il dritto naso, e il ciglio<br>
+ Polito e brun, tal che dipinto pare</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote724"
+name="footnote724"><b>Note 724: </b></a><a href="#footnotetag724">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Cosi di quella bocca il pensier mio<br>
+ Mi sprona perchè io<br>
+ Non ho nel mondo cosa che non desse<br>
+ A tal ch'un si con buon voler dicesse</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote725"
+name="footnote725"><b>Note 725: </b></a><a href="#footnotetag725">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> <i>Apri lo'ngegno:</i></p>
+ <i>Se le parti di fuor son così belle,<br>
+ L'altre che den parer che s'asconde e copre?<br>
+ Che sol per le belle opre<br>
+ Che fanno in cielo il sole e l'altre stelle<br>
+ Dentro in lui si crede il Paradiso,<br>
+ Così se guardi fiso,<br>
+ Pensar ben dei ch'ogni terren piacere<br>
+ Si trova dove tu non puoi vedere</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote726"
+name="footnote726"><b>Note 726: </b></a><a href="#footnotetag726">
+(retour) </a> On peut difficilement méconnaître dans tous ces
+ discours du <i>penser</i> sur les beautés cachées, la source où le
+ Tasse a pris l'idée de cet <i>amoroso pensier</i> qui pénètre dans
+ tous les secrets des beautés d'Armide, qui s'y étend, qui les
+ contemple, et vient ensuite les décrire et les raconter au
+ désir. <i>Gérusal. liber.</i>, c. IV, st. 31 et 32.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote727"
+name="footnote727"><b>Note 727: </b></a><a href="#footnotetag727">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Soave a guisa va di un bel pavone,<br>
+ Diritta sopra se, come una grua</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Dans une <i>canzone</i>, qu'on voit qu'il fit pendant la maladie de Béatrix,
+il s'adresse à la Mort pour tâcher de la fléchir: chacune des cinq
+grandes strophes, dont cette pièce remplie de très-beaux vers est
+composée, commence par une invocation à la Mort, et contient toutes les
+raisons que son esprit peut trouver pour arrêter le coup fatal.
+«Hâte-toi, lui dit-il enfin, si tu dois te laisser toucher; car je vois
+déjà le ciel s'ouvrir, et les anges de Dieu descendre pour emporter avec
+eux l'âme sainte<a id="footnotetag728" name="footnotetag728"></a>
+<a href="#footnote728"><sup class="sml">728</sup></a>». La Mort fut inflexible, et le poëte déplora
+cette perte cruelle par une <i>canzone</i>, dont plusieurs vers dans chaque
+strophe commencent par l'exclamation plaintive <i>Oimè</i>, hélas!--Hélas!
+ces tresses blondes, dont l'or brillait avec tant d'éclat! Hélas! cette
+belle figure et ces yeux au doux regard! hélas! cet aimable
+sourire<a id="footnotetag729" name="footnotetag729"></a>
+<a href="#footnote729"><sup class="sml">729</sup></a>! etc. Figure de style vive et expressive, si elle était
+moins répétée, et que je remarque surtout ici, parce qu'elle paraît
+avoir été imitée par Pétrarque, après la mort de Laure<a id="footnotetag730" name="footnotetag730"></a>
+<a href="#footnote730"><sup class="sml">730</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote728"
+name="footnote728"><b>Note 728: </b></a><a href="#footnotetag728">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Morte, deh! non tardar mercè, se l'hai;<br>
+ Che mi par già veder lo cielo aprire,<br>
+ E gli angeli di Dio quaggiù venire<br>
+ Per volerne portar l'anima santa</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote729"
+name="footnote729"><b>Note 729: </b></a><a href="#footnotetag729">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Oimè lasso, quelle trecce bionde<br>
+ Dalle quali rilucieno<br>
+ D'aureo color gli poggi d'ogni intorno;<br>
+ Oimè, la bella cera, e le dolci onde<br>
+ Che nel cor mi sidieno<br>
+ Di quei begli occhi al ben segnato giorno;<br>
+ Oimè, il fresco ed adormo<br>
+ E rilucente viso;<br>
+ Oimè lo dolce riso</i>, etc.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote730"
+name="footnote730"><b>Note 730: </b></a><a href="#footnotetag730">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Oimè il bel viso, oimè il soave sguardo,<br>
+ Oimè il leggiadro portamento altero,<br>
+ Oimè'l parlar ch'ogni aspro ingegno e fero<br>
+ Faceva humile e d'ogni huom vilgliardo;<br>
+ Ed oimè il dolce riso</i>, etc.
+</div></div>
+
+<p> C'est le premier sonnet de la seconde partie.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Une ode ou <i>canzone</i> que Dante composa dans son exil contient une
+fiction singulière, où l'on voit l'état de son âme, fière dans le
+malheur, et qui le préfère au vice et à la honte. C'est un très-beau
+morceau de poésie morale. L'amour habite dans son cœur, dont il est
+toujours maître: trois femmes se présentent pour y chercher asyle<a id="footnotetag731" name="footnotetag731"></a>
+<a href="#footnote731"><sup class="sml">731</sup></a>;
+leurs habits sont déchirés; la douleur est peinte sur leur visage et
+dans toute leur personne: on voit que tout leur manque à-la-fois; que la
+noblesse et la vertu leur sont inutiles. Il y eut un temps où elles
+furent honorées; mais, à les entendre, tout le monde aujourd'hui les
+méprise; elles viennent se réfugier chez un ami<a id="footnotetag732" name="footnotetag732"></a>
+<a href="#footnote732"><sup class="sml">732</sup></a>. L'amour les
+interroge; l'une d'elles se fait connaître, elle et ses sœurs: c'est la
+Droiture; et les deux autres sont la Générosité et la Tempérance,
+bannies et persécutées par les hommes, et réduites à une vie pauvre,
+errante et malheureuse. L'amour les écoute, les accueille: «Et moi, dit
+le poëte, qui entends, dans ce divin langage, se plaindre et se consoler
+de si nobles exilées, je tiens pour honorable l'exil où je suis
+condamné..... C'est un sort digne d'envie que de tomber avec les gens de
+bien<a id="footnotetag733" name="footnotetag733"></a>
+<a href="#footnote733"><sup class="sml">733</sup></a>». Belle maxime, et qui, dans les circonstances difficiles de
+la vie, doit être celle de tout homme d'honneur et de courage!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote731"
+name="footnote731"><b>Note 731: </b></a><a href="#footnotetag731">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Tre donne intorno al cuor mi son venute,<br>
+ E seggionsi di fuore<br>
+ Che dentro siede amore<br>
+ Lo quale è in signoria della mia vita</i>, etc.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote732"
+name="footnote732"><b>Note 732: </b></a><a href="#footnotetag732">
+(retour) </a>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Tempo fù già nel quale<br>
+ Secondo il lor parlar furon dilette;<br>
+ Or sono a tutti in ira ed in non cale.<br>
+ Queste così solette<br>
+ Venute son, come a casa d'amico</i>, etc.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote733"
+name="footnote733"><b>Note 733: </b></a><a href="#footnotetag733">
+(retour) </a>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Ed io ch'ascolto nel parlar divino<br>
+ Consolarsi e dolersi così alti dispersi,<br>
+ L'esilio che m'è dato onor mi tegno</i>.<br>
+ ...........................................<br>
+ <i>Cader tra' buoni è pur di lode degno</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>On trouve parmi ses <i>canzoni</i> une sixtine avec toute la régularité du
+retour inverse des rimes dans les six strophes, telle que l'avaient
+créée les poëtes provençaux<a id="footnotetag734" name="footnotetag734"></a>
+<a href="#footnote734"><sup class="sml">734</sup></a>. Il paraît que c'est la première qui
+ait été faite en langue italienne, du moins ne s'en trouve-t-il aucune
+dans ce qui nous est resté des poëtes antérieurs au Dante, ni même de
+ceux de son temps. Il était grand admirateur et imitateur des
+Troubadours, dont il possédait parfaitement la langue, comme on le voit
+dans plusieurs endroits de son poëme. On le voit aussi dans une de ses
+<i>canzoni</i>, dont l'idée est plus bizarre qu'heureuse. Les vers de chaque
+strophe sont alternativement provençaux, latins et italiens<a id="footnotetag735" name="footnotetag735"></a>
+<a href="#footnote735"><sup class="sml">735</sup></a>; en la
+finissant il s'adresse, selon l'usage, à sa chanson même; elle peut,
+dit-il, aller partout le monde; il a parlé en trois langues pour que
+tout le monde puisse apprendre et sentir ce qu'il souffre; peut-être
+celle qui le tourmente en aura-t-elle pitié<a id="footnotetag736" name="footnotetag736"></a>
+<a href="#footnote736"><sup class="sml">736</sup></a>. On ne voit pas trop ce
+que sa dame pouvait trouver là de touchant; cela ne paraîtrait
+aujourd'hui et ne parut peut-être même alors qu'une bigarrure de mauvais
+goût.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote734"
+name="footnote734"><b>Note 734: </b></a><a href="#footnotetag734">
+(retour) </a> Voyez ci-dessus, c. 5, p. 300 et 301.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote735"
+name="footnote735"><b>Note 735: </b></a><a href="#footnotetag735">
+(retour) </a> Elle commence ainsi:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Ahi faulx ris perqe trai haves<br>
+ <i>Oculos meos, et quid tibi feci<br>
+ Che fatto m'hui cosi spietata fraude</i>?
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote736"
+name="footnote736"><b>Note 736: </b></a><a href="#footnotetag736">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Canzos, vos pogues ir per tot le mon;<br>
+ <i>Namque locutus sum in linguâ trinâ<br>
+ Ut gravis mea spina<br>
+ Si saccia per lo mondo, ogn'huomo il senta.<br>
+ Forse pietà n'havrà chi mi tormenta</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Toutes ses poésies ne sont pas dans ce recueil. Celles de sa première
+jeunesse sont insérées dans une espèce de roman qu'il composa peu de
+temps après la mort de Béatrix, et qu'il intitula Vie nouvelle, <i>Vita
+nuova</i>: c'est celui où il raconte toutes les circonstances de leurs
+amours. Il met chacun à leur place, les sonnets et les autres pièces de
+vers qu'il avait faits pour elle, et prend toujours soin de dire en
+combien de parties ces pièces sont divisées, et ce qu'il a voulu dire
+dans la première, et quelle est l'intention de la seconde, etc. On voit
+en un mot qu'il n'a fait ce récit en prose que pour y encadrer ses vers,
+et comme une espèce de monument élevé à la mémoire de celle qu'il avait
+aimée; mais il trouve cet hommage trop peu digne d'elle, et il annonce,
+en finissant, que s'il peut vivre quelques années, il dira d'elle des
+choses qui n'ont jamais été dites d'une femme<a id="footnotetag737" name="footnotetag737"></a>
+<a href="#footnote737"><sup class="sml">737</sup></a>. On sait qu'il
+remplit cet engagement dans sa <i>Divina Commedia</i>; et s'il est vrai que
+la <i>Vita nuova</i> fut écrite en 1295<a id="footnotetag738" name="footnotetag738"></a>
+<a href="#footnote738"><sup class="sml">738</sup></a>, on voit par-là qu'il avait, dès
+l'âge de trente ans, formé le dessein et peut-être même commencé
+l'exécution de ce grand ouvrage.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote737"
+name="footnote737"><b>Note 737: </b></a><a href="#footnotetag737">
+(retour) </a> <i>Sicchè, se piacere sarà di colui a cui tutte le cose
+ vivono, che la mia vita per alquanti anni perseveri, spero di
+ dire di lei quello che mai non fu detto d'alcuna</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote738"
+name="footnote738"><b>Note 738: </b></a><a href="#footnotetag738">
+(retour) </a> Voyez Pelli, <i>Memorie per la vita di Dante</i>, § XVII.</blockquote>
+
+<p>Parmi des tableaux quelquefois intéressants par leur naïveté,
+quelquefois aussi couverts d'une teinte de mélancolie qui était l'état
+habituel de son âme, on trouve dans la <i>Vita nuova</i> un songe tel qu'il
+arrive à tout homme sensible d'en avoir, dans ces moments où le cœur,
+rempli d'une passion profonde, imprime à l'imagination des couleurs
+sombres ou riantes, au gré de tous ses mouvements. Peut-être, cependant,
+aimera-t-on ce tableau; car c'est surtout aux hommes qui sont hors de
+toute comparaison par le génie, qu'on aime à ressembler au moins par les
+faiblesses.</p>
+
+<p>«Dante était tourmenté d'une maladie douloureuse, et s'en occupait moins
+que de Béatrix. <i>S'il fallait qu'elle souffrit ce que je souffre!... si
+j'étais réduit à la perdre</i>! Il s'endormit au milieu de ces idées, et
+ses rêves furent tels que ceux d'un homme attaqué de phrénésie. «Je
+voyais, dit-il, des femmes échevelées marcher autour de mon lit; l'une
+me disait: <i>Tu mourras</i>; l'autre: <i>Tu es mort</i>; au même instant le
+soleil s'obscurcit, la terre trembla. Un ami s'approcha de moi, et me
+dit: <i>Béatrix n'est plus</i>. À ces mots je pleurai. Mon malheur n'était
+qu'un songe; mes larmes étaient réelles, et coulaient en abondance. Je
+jetai un cri; on vint à moi, je m'éveillai et racontai mon rêve; mais
+je tus le nom de Béatrix<a id="footnotetag739" name="footnotetag739"></a>
+<a href="#footnote739"><sup class="sml">739</sup></a>». Il fit de cette espèce de vision ou de
+songe le sujet d'une <i>canzone</i>, l'une des meilleures de celles qu'il a
+encadrées dans cet ouvrage<a id="footnotetag740" name="footnotetag740"></a>
+<a href="#footnote740"><sup class="sml">740</sup></a>. Une autre encore qu'il écrivit peu de
+temps après la mort de Béatrix<a id="footnotetag741" name="footnotetag741"></a>
+<a href="#footnote741"><sup class="sml">741</sup></a> et quelques sonnets de la même
+époque, ont du naturel, de la douceur, un ton de mélancolie et de
+tristesse qu'il paraît avoir su donner, mieux que tout autre poëte avant
+Pétrarque, à la poésie italienne. On ne reconnaît pas sans quelque
+surprise que certaines figures de style, certains tours passionnés, qui
+paraissent crées par Pétrarque, avaient été dictés long-temps avant lui
+au Dante par une douleur peut-être plus profonde que la sienne, et par
+un aussi véritable amour.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote739"
+name="footnote739"><b>Note 739: </b></a><a href="#footnotetag739">
+(retour) </a> Je ne donne ici qu'une esquisse très-abrégée de ce
+ morceau, qui se trouve vers la moitié de la <i>Vita nuova</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote740"
+name="footnote740"><b>Note 740: </b></a><a href="#footnotetag740">
+(retour) </a> <i>Donna pietosa e di novella etate</i>, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote741"
+name="footnote741"><b>Note 741: </b></a><a href="#footnotetag741">
+(retour) </a> <i>Gli occhi dolenti per pietà del core</i>, etc.</blockquote>
+
+<p>Dans un âge plus avancé, pendant son exil, et même, à ce qu'il paraît,
+dans les dernières années de sa vie, Dante commença un autre ouvrage en
+prose, auquel il donna le titre de Banquet, <i>Convivio</i> ou <i>Convito</i>.
+C'est un ouvrage de critique dans lequel il comptait donner un
+commentaire sur quatorze de ses <i>canzoni</i>; mais il n'exécuta ce dessein
+que sur trois seulement. Il voulut faire entendre par le titre que ce
+serait une nourriture pour l'ignorance. Il semble en effet y étaler
+comme à plaisir l'étendue de ses connaissances en philosophie
+platonique, en astronomie et dans les autres sciences que l'on cultivait
+de son temps. Les formes en sont toutes scholastiques; la lecture en est
+fatigante; mais on le lit avec un intérêt de curiosité philosophique. On
+aime à reconnaître l'effet des méthodes adoptées, dans le tour qu'elles
+donnent aux esprits les plus distingués: or, cet ouvrage prouve très
+évidemment que l'auteur avait une force d'esprit et des connaissances
+au-dessus de son siècle, et que les méthodes suivies alors dans les
+études étaient détestables. Voici un abrégé de la manière dont il
+annonce le dessein de son ouvrage<a id="footnotetag742" name="footnotetag742"></a>
+<a href="#footnote742"><sup class="sml">742</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote742"
+name="footnote742"><b>Note 742: </b></a><a href="#footnotetag742">
+(retour) </a> Le <i>Convito</i> remplit le premier volume entier de
+ l'édition des œuvres du Dante, donnée par Pasquali, Venise,
+ 1741, in-8°., à la suite de la <i>Divina Commedia</i>. Il est
+ aussi dans la première partie du quatrième volume de
+ l'édition de Zalta; Venise, 1758, in-4°., etc.</blockquote>
+
+<p>«La science étant pour notre âme le dernier degré de perfection, et le
+comble de la félicité, nous en avons tous naturellement le désir. Mais
+plusieurs n'y peuvent atteindre par diverses raisons, dont les unes sont
+dans l'homme, les autres hors de lui. Dans l'homme il peut y avoir deux
+défauts: l'un vient du corps, l'autre de l'âme; le premier existe quand
+les parties du corps sont mal disposées et ne peuvent rien recevoir,
+comme dans les sourds et les muets; le second, quand les mauvais
+penchants entraînent l'âme vers les plaisirs du vice, et la dégoûtent de
+tout le reste. Hors de l'homme il peut de même y avoir deux causes, dont
+la première engendre la nécessité, et la seconde la paresse. La première
+de ces causes consiste dans les soins domestiques et civils, qui
+enchaînent le plus grand nombre des hommes et leur ôtent le loisir de se
+livrer aux études spéculatives: la seconde est dans le lieu où la
+personne est née et nourrie, ce lieu étant quelquefois non seulement
+privé de toute instruction, mais éloigné des gens instruits. Il en
+résulte que ce n'est qu'un très-petit nombre d'hommes qui peut parvenir
+à l'objet désiré, et que le nombre de ceux qui sont privés de cette
+nourriture, faite pour tous, est innombrable. Heureux le petit nombre
+qui s'assied à la table où l'on se nourrit du pain des anges; et
+malheureux ceux qui ont avec les animaux une nourriture commune! Mais
+ceux qui sont admis à la table choisie, ne voient pas sans pitié le
+commun des hommes paître, comme de vils troupeaux, l'herbe et le gland;
+et ils sont toujours disposés à leur faire part de leurs richesses. Pour
+moi, ajoute-t-il, qui ne m'assieds point à cette table, mais qui fuis
+cependant la pâture vulgaire, je ramasse, aux pieds de ceux qui y sont
+assis, ce qu'ils laissent tomber. Je connais la vie misérable que mènent
+ceux que j'ai laissés derrière moi, et sans m'oublier moi-même, j'ai
+préparé pour eux un banquet général de tout ce que j'ai pu recueillir
+ainsi».</p>
+
+<p>Il continue, sous cette même figure, d'expliquer les dispositions qu'il
+faut apporter à son banquet, et quels sont les quatorze mets qu'il se
+propose d'y servir. Si le repas n'est pas aussi splendide que pourraient
+le désirer les convives, ce n'est point sa volonté qu'ils doivent en
+accuser, mais sa faiblesse. Il s'excuse ensuite, mais avec des divisions
+et d'autres formes de l'école qu'il serait trop long de citer;
+premièrement, de ce qu'il ose parler de lui-même; secondement, de ce
+qu'il va donner de ses propres ouvrages des explications trop
+approfondies. Il ne dissimule point qu'a ce dernier égard il a
+principalement pour but de se relever, aux yeux des hommes, de l'état
+d'abaissement où on l'a plongé; et ici, quittant l'argumentation pour se
+livrer au sentiment: «Ah! dit-il, plût au régulateur de l'univers que ce
+qui fait mon excuse n'eût jamais existé, que l'on ne se fût pas rendu si
+coupable envers moi, et que je n'eusse pas souffert injustement la peine
+de l'exil et la pauvreté! Il a plu aux citoyens de Florence, de cette
+belle et célèbre fille de Rome, de me jeter hors de son sein, où je suis
+né, où j'ai été nourri toute ma vie, où enfin, si elle le permet, je
+désire de tout mon cœur aller reposer mon ame fatiguée, et finir le peu
+de temps qui m'est accordé. Dans tous les pays où l'on parle notre
+langue, je me suis présenté errant, presque réduit à la mendicité,
+montrant malgré moi les plaies que me fait la fortune, et qu'on a
+souvent l'injustice d'imputer à celui qui les reçoit. J'étais
+véritablement comme un vaisseau sans voiles, sans gouvernail, jeté dans
+des ports, des golfes, et sur des rivages divers par le vent rigoureux
+de la douleur et de la pauvreté. Je me suis montré aux yeux de beaucoup
+d'hommes, à qui peut-être un peu de renommée avait donné une toute autre
+idée de moi; et le spectacle que je leur ai offert a non-seulement avili
+ma personne, mais peut-être rabaissé le prix de mes ouvrages..... C'est
+pourquoi je veux relever ceux-ci autant que je pourrai par les pensées
+et par le style, pour leur donner plus de poids et d'autorité».</p>
+
+<p>Il explique ensuite très-longuement pourquoi il a fait cet écrit, non en
+latin, mais en langue vulgaire, et il donne de très-bonnes raisons de sa
+préférence et de son attachement pour cette langue à laquelle il croit
+avoir tant d'obligations, mais qui lui en a eu en effet de bien plus
+grandes. C'est après tous ces préambules qu'il place enfin sa première
+<i>canzone</i><a id="footnotetag743" name="footnotetag743"></a>
+<a href="#footnote743"><sup class="sml">743</sup></a>, et qu'il en fait le commentaire. Je n'essaierai point
+d'en donner ici une idée; l'extrait le plus resserré entraînerait trop
+de longueurs, car il entreprend d'expliquer et le sens littéral et le
+sens allégorique de chaque pièce, de chaque vers, et presque de chaque
+mot. C'est ainsi qu'il a comme donné l'exemple de la terrible méthode
+qu'ont suivie ses commentateurs. Si le texte du Dante se perd souvent et
+disparaît en quelque sorte sous leurs prolixes commentaires, ils n'ont
+fait sur sa <i>Divina Commedia</i> que ce qu'il avait fait lui-même sur les
+trois odes de son <i>Banquet</i><a id="footnotetag744" name="footnotetag744"></a>
+<a href="#footnote744"><sup class="sml">744</sup></a>. Mais ce qu'il est plus important de
+remarquer, c'est qu'avant de s'engager dans ces explications, il prédit,
+d'une manière claire et positive, quoique figurée, la gloire à laquelle
+était sur le point de s'élever la langue italienne, encore si près de sa
+naissance, gloire que lui présageait la chûte même de la langue latine,
+qu'on ne parlait plus. «Telle est, dit-il, la nourriture solide dont des
+milliers d'hommes vont se rassasier, et que je vais leur servir en
+abondance; ou plutôt tel est le nouveau jour, le nouveau soleil qui
+s'élèvera, dès que le soleil accoutumé sera parvenu à son déclin. Il
+rendra la lumière à ceux qui sont dans les ténèbres, parceque l'ancien
+soleil ne luit plus pour eux».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote743"
+name="footnote743"><b>Note 743: </b></a><a href="#footnotetag743">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Voi che'ntendendo, il terzo ciel movete,<br>
+ Udite il ragionar ch'è nel mio core</i>, etc.
+</div></div>
+
+<p> Cette première <i>canzone</i> n'a que quatre strophes de treize
+ vers. La deuxième, qui commence par ce vers:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Amor, che nella mente mi ragiona</i>,
+</div></div>
+
+<p> a cinq strophes de dix-huit vers. La troisième en a sept de
+ vingt vers; elle commence par ceux-ci:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Le dolci rime d'amor, ch'i sotia<br>
+ Cercar ne' miei pensieri</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote744"
+name="footnote744"><b>Note 744: </b></a><a href="#footnotetag744">
+(retour) </a> La première <i>canzone</i> a cinquante pages in 8°. de
+ commentaires (éd. de Venise, 1741). La deuxième en a
+ cinquante-huit, la troisième plus de cent.</blockquote>
+
+<p>Quand cet illustre exilé crut que l'empereur Henri VII pourrait le faire
+rentrer dans sa patrie, il employa, comme nous l'avons vu, toutes sortes
+de moyens pour soutenir les prétentions de ce prince et renforcer son
+parti en Italie. Un de ces moyens fut de composer en latin un traité
+qu'il intitula <i>de Monarchiâ</i>, de la Monarchie<a id="footnotetag745" name="footnotetag745"></a>
+<a href="#footnote745"><sup class="sml">745</sup></a>. Dans cet ouvrage,
+divisé en trois livres, il examine: 1°. Si la monarchie (et par-là il
+entendait la monarchie universelle) est nécessaire au bonheur du monde;
+2°. si le peuple romain avait eu le droit d'exercer cette monarchie; 3°.
+si l'autorité du monarque dépend de Dieu immédiatement, ou d'un autre
+ministre ou vicaire de Dieu. Il décide affirmativement la première
+question; il résout dans le même sens la seconde; mais c'est surtout
+pour la troisième qu'il s'est fait, parmi les papistes italiens, un
+grand nombre d'ennemis. Il y soutient la dépendance immédiate où le
+monarque est de Dieu, et borne par conséquent la puissance du pape à son
+autorité spirituelle. Il réfute l'un après l'autre tous les arguments
+tirés de l'ancien et du nouveau Testament, de la prétendue donation de
+Constantin et de celle de Charlemagne, dont s'étayaient les partisans de
+la souveraineté temporelle des papes. Il prouve ensuite que l'autorité
+ecclésiatique n'est pas la source de l'autorité impériale, puisque
+l'église n'existant pas, ou n'opérant point encore, l'empire avait eu
+toute sa force; et il le prouve par une argumentation réduite aux termes
+du calcul, ou, comme on dit communément, par <i>A</i> et par <i>B</i><a id="footnotetag746" name="footnotetag746"></a>
+<a href="#footnote746"><sup class="sml">746</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote745"
+name="footnote745"><b>Note 745: </b></a><a href="#footnotetag745">
+(retour) </a> Ce traité, écrit en très-mauvais latin (c'était celui
+ du temps), a été réimprimé plusieurs fois. Il ne se trouve
+ point dans l'édition de Pasquali, citée ci-dessus; mais il
+ est dans celle de Zatta, à la fin du dernier volume.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote746"
+name="footnote746"><b>Note 746: </b></a><a href="#footnotetag746">
+(retour) </a> <i>Sit ecclesia</i> <span class="sc">a</span>, <i>imperium</i> <span class="sc">b</span>, <i>autoritas sive virtus
+ imperii</i> <span class="sc">c</span>. <i>Si non existente</i> <span class="sc">a</span>, <span class="sc">c</span> <i>est in</i> <span class="sc">b</span>, <i>impossibile
+ est</i> <span class="sc">a</span> <i>esse caussam ejus quod est</i> <span class="sc">c</span> <i>esse in</i> <span class="sc">b</span>; <i>cum
+ impossibile sit effectum prœcedere caussam in esse. Adhuc, si
+ nihil operante</i> <span class="sc">a</span>, <span class="sc">c</span> <i>est in</i> <span class="sc">b</span>, <i>necesse est</i> <span class="sc">a</span> <i>non esse
+ caussam ejus quod</i> est <span class="sc">c</span> <i>esse in</i> <span class="sc">b</span>, <i>cum necesse sit ad
+ productionem effectus prœoperari caussam, prœsertim
+ efficientem, de qua intenditur</i>.</blockquote>
+
+<p>Ce livre fit beaucoup de bruit, et il en fit long-temps: près de vingt
+ans après la mort du Dante, un légat du pape Jean XXII<a id="footnotetag747" name="footnotetag747"></a>
+<a href="#footnote747"><sup class="sml">747</sup></a>, voyant que
+l'antipape Pierre Corvara, établi par l'empereur Louis de Bavière, se
+servait de ce livre pour soutenir la validité de son élection, ne se
+contenta pas de le prohiber et de soumettre tous ceux qui le liraient
+aux censures de l'église, il voulut de plus que l'on exhumât les os de
+son auteur, qu'on les jetât au feu, et qu'on imprimât à sa mémoire une
+ignominie éternelle. Des gens sensés<a id="footnotetag748" name="footnotetag748"></a>
+<a href="#footnote748"><sup class="sml">748</sup></a> s'opposèrent à cette violence;
+et c'est à ce fougueux légat, plus qu'à la mémoire du Dante, qu'il
+épargnèrent une ignominie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote747"
+name="footnote747"><b>Note 747: </b></a><a href="#footnotetag747">
+(retour) </a> Le cardinal Bertrand du Pujet.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote748"
+name="footnote748"><b>Note 748: </b></a><a href="#footnotetag748">
+(retour) </a> On nomme un certain <i>Pino della Tosa, et M. Ostagio da
+ Polentano</i>. Voyez la vie du Dante, par Boccace.</blockquote>
+
+<p>Un autre ouvrage du Dante, aussi écrit en latin, a donné lieu à des
+disputes d'une autre espèce; c'est celui qui a pour titre <i>de Vulgari
+Eloquentiâ</i>, de l'Éloquence vulgaire<a id="footnotetag749" name="footnotetag749"></a>
+<a href="#footnote749"><sup class="sml">749</sup></a>. Il n'y avait guère plus d'un
+siècle que la langue italienne était née, et déjà elle comptait un
+nombre considérable d'écrivains et surtout de poëtes, qui lui avaient
+fait faire de grands progrès, et l'un d'eux, dans un ouvrage immortel,
+l'avait presque portée au terme où elle devait se fixer. C'était à lui,
+sans doute, qu'il appartenait de parler de cette langue, d'apprécier les
+hommes qui l'avaient rendue éloquente, et d'en présager les destinées.
+Son ouvrage devait avoir quatre livres; mais il n'eut pas le temps de
+l'achever, et les deux premiers livres seulement étaient faits lorsqu'il
+mourut. Dans le premier, après des considérations générales sur les
+langues, telles que l'état des connaissances de son siècle pouvait les
+lui permettre, il recherche quel est celui de tous les dialectes
+récemment nés dans toutes les parties de l'Italie, qui mérite par
+excellence d'être appelé la langue italienne ou vulgaire. Il rejette
+d'abord, même du concours, comme trop grossiers et tout-à-fait informes,
+ceux des Romains, des Milanais, des Bergamasques et plusieurs autres, à
+la base de l'Italie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote749"
+name="footnote749"><b>Note 749: </b></a><a href="#footnotetag749">
+(retour) </a> Il fut imprimé pour la première fois à Paris, en 1577,
+ sous ce titre: <i>Dantis Aligerii præcellentiss. poëtæ de
+ vulgari Eloquentiâ libri duo, nunc primum ad vetusti et unici
+ scripti codicis exemplar editi; ex libris Corbinelli</i>, etc.
+ Il est inséré dans les deux éditions de Venise, déjà citées,
+ avec la traduction italienne, dont il sera parlé plus bas.</blockquote>
+
+<p>Les Toscans avaient dès-lors de grandes prétentions à la suprématie du
+langage; Dante la leur refuse, et leur reproche avec aigreur des
+locutions basses et corrompues comme leurs mœurs; il rejette également
+les Gênois, et passant à la partie gauche de l'Apennin, il ne traite pas
+moins sévèrement la Romagne, Ancône, Mantoue, Vérone, Vicence, Padoue,
+Venise. Il n'est tenté de se laisser fléchir que pour Bologne; mais
+quoique le langage y fût meilleur (avantage que cette ville est bien
+loin d'avoir conservé)<a id="footnotetag750" name="footnotetag750"></a>
+<a href="#footnote750"><sup class="sml">750</sup></a> il ne reconnaît point encore là ce vulgaire
+italien qu'il cherche. C'est que ce parler, dit-il enfin, n'appartient à
+aucune ville en particulier, mais qu'il appartient à toutes, et qu'il
+est comme une mesure commune avec laquelle on doit comparer tous les
+autres. Il donne à ce parler les titres d'<i>illustre</i>, de <i>cardinal</i>,
+c'est-à-dire fondamental, d'<i>aulique</i>, de <i>courtisan</i>, et il allégue
+pour tous ces titres des raisons qu'il importe peu de savoir. C'est
+celui-là qui est par excellence l'italien vulgaire; c'est celui qu'ont
+employé dans leurs vers tous les poëtes siciliens, apuliens, toscans ou
+lombards, et c'est par cette solution qu'il termine son premier livre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote750"
+name="footnote750"><b>Note 750: </b></a><a href="#footnotetag750">
+(retour) </a> Il ne faut pas oublier que <i>Guido Guinizzelli</i>, l'un
+ des poëtes les plus élégants du treizième siècle, était de
+ Bologne: c'est peut-être à lui que Dante fait allusion en cet
+ endroit.</blockquote>
+
+<p>Dans le second, il examine l'emploi fait et à faire de ce langage, les
+matières où il doit être employé, les auteurs qui en ont fait usage, les
+genres de poésie qui ne doivent pas en avoir d'autres. Il met au premier
+rang l'ode ou <i>canzone</i>, et, dans tout le reste du livre, il s'attache à
+considérer en détail tout ce qui regarde ce poëme, le style, le nombre
+des vers, leurs mesures diverses, l'entrelacement des rimes, la
+structure variée de la strophe ou stance, en tirant toujours ses
+exemples des poëtes alors les plus célèbres. Il aurait sans doute ainsi
+traité de tous les autres genres de poésie, si la mort n'eût mis fin à
+ses travaux et à ses malheurs.</p>
+
+<p>Cet ouvrage, resté imparfait, fut inconnu pendant deux siècles. Il en
+parut une traduction italienne dans le seizième, et cette publication
+causa de violents débats. La langue était alors perfectionnée et fixée.
+Les Toscans prétendaient, non sans fondement, que c'était à eux qu'en
+appartenait la gloire, qu'en un mot la langue italienne était leur
+propre langue. On a vu comment Dante les avait traités dans son livre.
+Plusieurs autres particularités de cet ouvrage, et l'idée même qui en
+faisait la base leur déplaisaient également: ils prirent le parti de
+nier que Dante en fut l'auteur: Gelli, Varchi, Borghini, plusieurs
+autres savants critiques soutinrent cette négative. On joignit à la
+traduction, la publication du texte même; ils écrivirent contre le texte
+et contre la traduction: d'autres en prirent la défense. Les uns
+voulaient que la prétendue traduction fût un original qu'on avait fait
+exprès pour injurier la langue toscane, et que le prétendu original
+latin, ne fût lui-même qu'une traduction; les autres, par un excès
+contraire, assuraient que non seulement le texte latin était du Dante,
+mais que c'était lui-même qui s'était traduit; et dans le dernier siècle
+le savant Fontanini a encore soutenu cette opinion<a id="footnotetag751" name="footnotetag751"></a>
+<a href="#footnote751"><sup class="sml">751</sup></a>; mais il est
+enfin généralement reconnu que l'ouvrage latin est du Dante, et que la
+traduction est du Trissin<a id="footnotetag752" name="footnotetag752"></a>
+<a href="#footnote752"><sup class="sml">752</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote751"
+name="footnote751"><b>Note 751: </b></a><a href="#footnotetag751">
+(retour) </a> <i>Dell' Eloquenza ital.</i>, l. II, c. 22, 23, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote752"
+name="footnote752"><b>Note 752: </b></a><a href="#footnotetag752">
+(retour) </a> Elle est insérée avec le texte latin, dans le tome II
+ des œuvres de <i>Giovan. Giorgio Trissino</i>, Vérone, 1729,
+ in-4°., édition que l'on sait avoir été dirigée par le savant
+ Maffei.</blockquote>
+
+<p>Pour ne rien oublier des productions de ce poëte, il faut rappeler même
+sa Paraphrase des sept psaumes pénitentiaux, ouvrage de ses dernières
+années, composé en tercets ou <i>terzine</i>, comme la <i>Divina Commedia</i>,
+mais en style aussi languissant et aussi faible que celui de ce poëme
+est fort et sublime<a id="footnotetag753" name="footnotetag753"></a>
+<a href="#footnote753"><sup class="sml">753</sup></a>. On y joint ordinairement ce qu'on appèle le
+<i>Credo</i> du Dante; c'est un morceau du même genre et écrit en même style,
+composé d'une paraphrase du <i>Credo</i>, de l'explication des sept
+sacrements, de celle des sept péchés capitaux; enfin, de la paraphrase
+du <i>Pater</i> et de l'<i>Ave</i>. Tout cela mis à la suite l'un de l'autre,
+forme un ensemble très-édifiant sans doute, mais d'une faiblesse
+affligeante, et qu'on a peine à croire sorti de la même veine qui
+produisait le poëme extraordinaire, dont il nous reste à parler.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote753"
+name="footnote753"><b>Note 753: </b></a><a href="#footnotetag753">
+(retour) </a> On a cru long-temps que cette paraphrase n'avait point
+ été imprimée, et Crescimbeni n'en parle que comme d'un
+ ouvrage resté en manuscrit. <i>Stor. della vulg. poës.</i>, v. I,
+ l. VI, p. 402. Elle avait été cependant publiée dans un
+ volume in-4°., où étaient réunis quelques autres écrits de
+ piété, sans date, ni nom d'imprimeur, mais que le <i>Quadrio</i>,
+ à qui un savant oratorien en donna connaissance, jugea être
+ d'environ l'an 1480. Voyez ce qu'il en dit <i>Stor. e rag.
+ d'ogni poesia</i>, v. VII, p. 120. Il publia lui-même ces
+ psaumes, ainsi que le <i>Credo</i>, etc., accompagnés du texte
+ latin, avec des sommaires, des explications et des notes;
+ Bologne, 1753, in-4°. Pic. Zatta a inséré cette publication
+ entière du <i>Quadrio</i> dans son édition du Dante, vol. IV,
+ part. II, à la fin.</blockquote>
+
+<p>Dante avait eu d'abord le projet de composer en latin ce poëme: il
+l'avait même commencé; Boccace et d'autres auteurs en rapportent les
+premiers vers<a id="footnotetag754" name="footnotetag754"></a>
+<a href="#footnote754"><sup class="sml">754</sup></a>; mais soit qu'il se défiât d'autant plus de son style
+dans cette langue, qu'il connaissait mieux et qu'il étudiait plus
+assidûment Virgile; soit qu'il ambitionnât une gloire toute nouvelle, en
+écrivant en langue vulgaire un grand ouvrage, ce dont personne n'avait
+encore eu l'idée; soit enfin qu'il craignît que la langue vulgaire
+s'accréditant tous les jours davantage en Italie, s'il écrivait dans une
+langue qu'on ne parlait plus, il ne fût bientôt oublié comme elle, il
+changea de pensée, et se mit à écrire en italien. J'ai dit, dans la
+notice sur sa vie, qu'il avait commencé son poëme à Florence, et qu'il
+en avait fait les sept premiers chants avant son exil. Boccace le dit
+expressément. Il rapporte que ces sept chants s'étaient trouvés parmi
+les papiers que la femme du Dante avait cachés quand le peuple, excité
+contre lui, vint piller sa maison; elle les remit à un assez bon poëte
+et historien de ce temps, nommé <i>Dino Compagni</i>, intime ami de son mari,
+et qui les lui fit passer chez le marquis Malaspina, où il était
+réfugié, pour qu'il pût continuer son ouvrage. Ce que Franco Sacchetti
+raconte, dans deux de ses Nouvelles<a id="footnotetag755" name="footnotetag755"></a>
+<a href="#footnote755"><sup class="sml">755</sup></a>, de deux aventures que le Dante
+eut avec un forgeron et avec un ânier qui, l'un en battant le fer,
+l'autre en menant ses ânes, chantaient et estropiaient des morceaux de
+son poëme, comme ils auraient fait des chansons des rues<a id="footnotetag756" name="footnotetag756"></a>
+<a href="#footnote756"><sup class="sml">756</sup></a>, prouve
+qu'il s'était déjà répandu des copies de ce qu'il en avait fait, et
+qu'elles couraient même parmi le peuple. S'il y a dans ces sept chants
+quelques passages qui ne peuvent avoir été faits que depuis son exil,
+c'est qu'ils furent ajoutés dans la suite, lorsqu'il eut repris son
+travail, et à mesure que les circonstances de sa vie lui donnaient
+l'idée de placer dans ces premiers chants de nouveaux personnages, ou
+des allusions à de nouveaux faits<a id="footnotetag757" name="footnotetag757"></a>
+<a href="#footnote757"><sup class="sml">757</sup></a>].</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote754"
+name="footnote754"><b>Note 754: </b></a><a href="#footnotetag754">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Ultima regna canam fluido contermina mundo,<br>
+ Spiritibus quœ lata patent, quâ prima resolvunt<br>
+ Pro meritis cujuscumque suis</i>, etc.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote755"
+name="footnote755"><b>Note 755: </b></a><a href="#footnotetag755">
+(retour) </a> Nouvelles 114 et 115, éd. de Livourne, sous le titre de
+ Londres, 1795, t. II, p. 157.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote756"
+name="footnote756"><b>Note 756: </b></a><a href="#footnotetag756">
+(retour) </a> Dante, s'approchant de la boutique du forgeron
+ chanteur, prit son marteau, ses tenailles, tous ses autres
+ outils, et les jeta, l'un après l'autre, dans la rue; puis il
+ dit: «Si tu ne veux pas que je gâte tes affaires, ne gâte pas
+ les miennes.--Que vous ai-je gâté, reprit le forgeron?--Tu
+ chantes mon livre, reprit le Dante, et tu ne le dis pas comme
+ je l'ai fait: ce sont mes outils, à moi, et tu me les gâtes».
+ Le forgeron, tout en colère, n'ayant rien à répondre, ramasse
+ ses outils et retourne à son ouvrage; et s'il voulut chanter
+ ensuite, ce fut les aventures de Tristan et de Lancelot.
+ Nouv. 114. Une autre fois, se promenant par la ville, le bras
+ armé, comme on l'avait alors, Dante rencontra un ânier qui,
+ tout en conduisant devant lui ses ânes, chantait aussi son
+ poëme; et quand il en avait chanté quelques vers, il
+ fouettait ses ânes, en disant <i>arri</i>! Dante lui donna un coup
+ de brassard sur les épaules, et lui dit: «Je ne l'ai pas mis
+ cet <i>arri</i>, etc.» nouv. 115.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote757"
+name="footnote757"><b>Note 757: </b></a><a href="#footnotetag757">
+(retour) </a> Pelli, <i>Memorie per la vita di Dante</i>.</blockquote>
+
+<p>Il y a eu parmi les auteurs italiens de grandes discussions sur le titre
+de ce poëme et sur les raisons qui purent l'engager à intituler
+<i>Comédie</i> un ouvrage qui certainement n'a rien de comique. La
+Tasse<a id="footnotetag758" name="footnotetag758"></a>
+<a href="#footnote758"><sup class="sml">758</sup></a>, Mafféi<a id="footnotetag759" name="footnotetag759"></a>
+<a href="#footnote759"><sup class="sml">759</sup></a>, et après eux Fontanini<a id="footnotetag760" name="footnotetag760"></a>
+<a href="#footnote760"><sup class="sml">760</sup></a> paraissent en avoir
+donné la véritable explication, qui rend inutile tout le verbiage des
+autres dissertateurs. Dans son livre de l'<i>Éloquence vulgaire</i><a id="footnotetag761" name="footnotetag761"></a>
+<a href="#footnote761"><sup class="sml">761</sup></a>
+Dante distingue trois styles différents, le tragique, le comique et
+l'élégiaque; il entend, dit-il, par la tragédie le style sublime, par la
+comédie celui qui est au-dessous, et par l'élégie le style plaintif, qui
+convient aux malheureux. Il est clair, d'après ces définitions, qu'il a
+donné à son poëme le titre de <i>Comédie</i> parce qu'il croyoit en avoir
+écrit la plus grande partie dans ce style moyen qui est au-dessous du
+sublime et au-dessus de l'élégiaque. Il se défiait trop, et de son
+propre génie, et de celui de cette langue vulgaire qui n'avait encore
+traité que des sujets frivoles, à qui il donnait le premier une
+destination plus noble, un caractère et un style assortis à cette
+destination nouvelle; c'était un aigle qui ne s'apercevait en quelque
+sorte ni de la hardiesse de son essor, ni de la hauteur de son vol. Ses
+compatriotes ne tardèrent pas à lui rendre plus de justice qu'il ne s'en
+était rendu lui-même.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote758"
+name="footnote758"><b>Note 758: </b></a><a href="#footnotetag758">
+(retour) </a> Dans sa leçon sur le sonnet du Casa: <i>Questa vita
+ mortal</i>, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote759"
+name="footnote759"><b>Note 759: </b></a><a href="#footnotetag759">
+(retour) </a> <i>Prefat. all' opere del Trissino</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote760"
+name="footnote760"><b>Note 760: </b></a><a href="#footnotetag760">
+(retour) </a> <i>Dell' Etoquenza italiana</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote761"
+name="footnote761"><b>Note 761: </b></a><a href="#footnotetag761">
+(retour) </a> L. II, c. 4.</blockquote>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Aussitôt que d'un trait de ses fatales mains,<br>
+ La parque l'eût rayé du nombre des humains,<br>
+ On reconnut le prix de sa muse éclipsée<a id="footnotetag762" name="footnotetag762"></a>
+<a href="#footnote762"><sup class="sml">762</sup></a>.
+</div></div>
+
+
+<p>Son poëme parut, non-seulement si sublime par le style, mais tellement
+rempli de connaissances rares, de conceptions profondes, d'abstractions
+philosophiques, d'allusions cachées, d'allégories et presque de
+mystères, que la république de Florence ordonna par un décret<a id="footnotetag763" name="footnotetag763"></a>
+<a href="#footnote763"><sup class="sml">763</sup></a> qu'il
+fût nommé un professeur payé par le trésor public pour lire et expliquer
+ce poëme. Boccace, qui était alors regardé à juste titre comme un des
+pères de la langue italienne, fut le premier jugé digne de cet honneur.
+Après quelque résistance, il consentit à l'accepter, et moins de deux
+mois après le décret<a id="footnotetag764" name="footnotetag764"></a>
+<a href="#footnote764"><sup class="sml">764</sup></a> il ouvrit le cours de ses explications, un
+dimanche dans une église<a id="footnotetag765" name="footnotetag765"></a>
+<a href="#footnote765"><sup class="sml">765</sup></a>. Il remplit le même emploi jusqu'à sa
+mort, arrivée deux ans après<a id="footnotetag766" name="footnotetag766"></a>
+<a href="#footnote766"><sup class="sml">766</sup></a>; il nous est resté de son travail un
+commentaire grammatical, philosophique et oratoire, seulement sur les
+seize premiers chants de l'Enfer, et qui ne laisse pas de remplir deux
+assez gros volumes. Après Boccace, d'autres furent nommés pour le
+remplacer, et l'on compte parmi eux des écrivains d'un très-grand
+mérite, tels que Philippe Villani, François Philelphe, etc. Dans des
+temps postérieurs, l'académie florentine renouvela en quelque sorte cet
+usage. Ses membres les plus distingués se firent gloire d'y lire des
+explications, qu'ils appellent <i>Lezioni</i>, sur les endroits les plus
+difficiles du Dante; la plupart de ces leçons sont imprimées. Il n'est
+pas sûr qu'il n'y ait pas dans tout cela beaucoup de fatras, que souvent
+même l'auteur expliqué n'en soit devenu plus obscur; mais cela prouve du
+moins une admiration qui n'a existé pour aucun autre poëte moderne, et
+un enthousiasme soutenu qui honore à la fois et le poëte et sa patrie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote762"
+name="footnote762"><b>Note 762: </b></a><a href="#footnotetag762">
+(retour) </a> Boileau, <i>Ép. à Racine</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote763"
+name="footnote763"><b>Note 763: </b></a><a href="#footnotetag763">
+(retour) </a> Du 9 août 1373.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote764"
+name="footnote764"><b>Note 764: </b></a><a href="#footnotetag764">
+(retour) </a> 3 octobre, même année.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote765"
+name="footnote765"><b>Note 765: </b></a><a href="#footnotetag765">
+(retour) </a>À St.-Etienne, près <i>le Ponte Vecchio</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote766"
+name="footnote766"><b>Note 766: </b></a><a href="#footnotetag766">
+(retour) </a> 20 décembre 1375.</blockquote>
+
+<p>Ce ne fut pas seulement à Florence que de tels honneurs lui furent
+rendus. Avant la fin du même siècle on voit à Bologne, à Pise, à Venise
+et à Plaisance Dante expliqué dans les chaires publiques<a id="footnotetag767" name="footnotetag767"></a>
+<a href="#footnote767"><sup class="sml">767</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote767"
+name="footnote767"><b>Note 767: </b></a><a href="#footnotetag767">
+(retour) </a> A Bologne, en 1375, par <i>Benvenuto de' Rambaldi da</i>
+ <i>Imola</i>, qui remplit dix ans cette chaire, et qui a laissé
+ sur Dante un ample commentaire latin; à Pise, en 1385, par
+ Fr. <i>di Bartolo da Buti</i>, dont on conserve à Florence les
+ commentaires manuscrits; à Venise, par Gabriel <i>Squaro</i>, de
+ Vérone; à Plaisance, en 1398, par <i>Filippo da Reggio</i>. Voy.
+ Tirab., t. V, p. 398.</blockquote>
+
+<p>Bientôt les copies de son poëme furent dans toutes les bibliothèques
+publiques et particulières; et avant même que l'invention de
+l'imprimerie en eût pu rendre la multiplication plus grande et plus
+rapide, il était partout en Italie l'objet des éloges, des études, des
+disputes et des commentaires; l'imprimerie dès sa naissance s'en empara
+avec une telle ardeur, que dans la seule année 1472 il s'en fit presque
+à la fois trois éditions<a id="footnotetag768" name="footnotetag768"></a>
+<a href="#footnote768"><sup class="sml">768</sup></a>, et qu'on en a depuis compté plus de
+soixante: avant la fin du quinzième siècle, il avait déjà paru avec
+trois différents commentaires, et il y en a eu plusieurs autres depuis.
+Ce serait un bon moyen, pour ne point entendre le Dante, que de les
+consulter tous; car la plupart se contredisent, et dans les leçons
+qu'ils suivent, et dans les explications qu'ils donnent. Si ce premier
+des poëtes modernes jouit, au au moins dans sa patrie, du même respect
+que les anciens, il partage avec eux le malheur d'être souvent devenu
+moins intelligible par le pédantisme des interprètes et par leur nombre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote768"
+name="footnote768"><b>Note 768: </b></a><a href="#footnotetag768">
+(retour) </a>À Foligno, à Mantoue et à Vérone.</blockquote>
+
+<p>Un autre sort commun entre lui et les anciens, c'est d'avoir été le
+sujet des controverses les plus animées et des plus âcres disputes entre
+les savants; elles furent surtout très-chaudes dans le seizième siècle.
+Le Varchi y donna le premier sujet, en osant mettre, dans son
+<i>Ercolano</i>, Dante au-dessus d'Homère. Un certain <i>Castravilla</i>,
+personnage réel ou supposé, ce qu'on n'a jamais bien pu savoir, pour
+venger Homère, mit le poëme du Dante non-seulement au-dessous de
+l'<i>Illiade</i> et de l'<i>Odyssée</i>, mais au-dessous des plus mauvais poëmes.
+Mazzoni lui répondit par une défense en règle du Dante; Bulgarini
+l'attaqua par des <i>considérations</i>; Mazzoni répliqua par un ouvrage plus
+gros que le premier, qui lui attira une forte duplique; d'autres se
+jetèrent dans la mêlée, les uns pour, les autres contre; enfin les
+écrits qui attaquèrent et qui défendirent alors notre poëte, et ceux qui
+l'ont attaqué ou défendu depuis, lui forment dans les bibliothèques
+italiennes un cortége imposant et nombreux. Il serait infiniment réduit,
+comme tous les cortéges de cette espèce, si l'on n'y voulait admettre
+que des éclaircissements utiles, les objections fondées ou les réponses
+péremptoires.</p>
+
+<p>Plusieurs auteurs italiens ont voulu découvrir où Dante avait pris
+l'idée principale de son poëme; les uns, comme Fontanini<a id="footnotetag769" name="footnotetag769"></a>
+<a href="#footnote769"><sup class="sml">769</sup></a>, pensent
+que de son temps il y avait plusieurs vieux romans déjà traduits en
+italien, tels que ceux de la Table ronde, des Pairs de France, et celui
+de <i>Guérin</i>, surnommé <i>il Meschino</i>. C'est dans ce dernier qu'un
+certain puits de saint Patrice, très-célèbre en Irlande, pouvait avoir
+donné au Dante, par sa forme, l'idée de celle de son Enfer. D'autres
+croient, avec M. l'abbé Denina<a id="footnotetag770" name="footnotetag770"></a>
+<a href="#footnote770"><sup class="sml">770</sup></a>, qu'il a pu imiter deux de nos
+anciens fabliaux du treizième siècle, l'un de Raoul de Houdan, intitulé
+Songe ou <i>Voyage de l'Enfer</i><a id="footnotetag771" name="footnotetag771"></a>
+<a href="#footnote771"><sup class="sml">771</sup></a>, où l'auteur feint être descendu et
+avoir trouvé des gens qu'il nomme; l'autre, qui a pour titre du
+<i>Jongleur qui va en Enfer</i><a id="footnotetag772" name="footnotetag772"></a>
+<a href="#footnote772"><sup class="sml">772</sup></a>, le même M. Denina croit voir dans un
+événement arrivé à Florence vers ce temps-là une autre source où Dante
+put puiser<a id="footnotetag773" name="footnotetag773"></a>
+<a href="#footnote773"><sup class="sml">773</sup></a>. Dans une fête publique, donnée pour célébrer l'arrivée
+d'un légat du pape, on offrit au peuple un spectacle digne de ce siècle.
+On représenta l'Enfer avec ses feux et tous ses supplices. Des hommes
+étaient vêtus en démons et d'autres en âmes damnées. Les premiers
+faisaient souffrir aux autres diverses sortes de tourments.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote769"
+name="footnote769"><b>Note 769: </b></a><a href="#footnotetag769">
+(retour) </a> <i>Eloquenza italiana</i>, liv. II, c. 13.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote770"
+name="footnote770"><b>Note 770: </b></a><a href="#footnotetag770">
+(retour) </a> <i>Vivende della Letter.</i>, liv. II, c. 10.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote771"
+name="footnote771"><b>Note 771: </b></a><a href="#footnotetag771">
+(retour) </a> Fabliaux ou Contes, par Le Grand d'Aussy, tom. II, p.
+ 27. Je reviendrai plus en détail, dans le chapitre suivant,
+ sur toutes ces prétendues sources des fictions du Dante.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote772"
+name="footnote772"><b>Note 772: </b></a><a href="#footnotetag772">
+(retour) </a> <i>Id. ibid.</i>, p. 36.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote773"
+name="footnote773"><b>Note 773: </b></a><a href="#footnotetag773">
+(retour) </a> <i>Ubi supr.</i></blockquote>
+
+<p>Le théâtre était au milieu d'un pont de bois jeté sur l'Arno; le reste
+du pont était rempli d'une foule de curieux. Il rompit sous le poids, et
+il se noya beaucoup de monde, démons, damnés et spectateurs<a id="footnotetag774" name="footnotetag774"></a>
+<a href="#footnote774"><sup class="sml">774</sup></a>. Ce
+triste spectacle put, selon M. Denina, donner au poëte la première idée
+de son Enfer; mais cette conjecture ne s'accorde point avec les dates.
+L'événement arriva en 1304: Dante avait été banni de Florence plus de
+deux ans auparavant, et nous avons vu que dès avant son exil il avait
+fait les sept premiers chants de son poëme. Il est beaucoup plus
+vraisemblable que ces sept chants, lus par <i>Dino Campagni</i>, avant qu'il
+les renvoyât à leur auteur, et sans doute communiqués à plusieurs autres
+personnes, exaltèrent l'imagination de ceux qui en entendirent parler,
+et firent naître l'idée de cette étrange et malheureuse fête<a id="footnotetag775" name="footnotetag775"></a>
+<a href="#footnote775"><sup class="sml">775</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote774"
+name="footnote774"><b>Note 774: </b></a><a href="#footnotetag774">
+(retour) </a> Cet événement est raconté par Jean Villani, 1. VIII, c. 70 de son
+Histoire. La fête avait été précédée d'une proclamation qui invitait à
+se rendre sur ce pont et au bord de l'Arno, tous ceux qui voudraient
+savoir des nouvelles de l'autre monde: l'historien tire de cette annonce
+une plaisanterie par laquelle il termine le récit de cette catastrophe,
+et qui n'est pas trop assortie au sujet, ni à la dignité de l'histoire.
+«Ce qui n'était qu'un jeu et une moquerie, dit-il, devint une chose
+sérieuse; et, comme on l'avait proclamé, beaucoup de gens qui y
+périrent, allèrent savoir des nouvelles de l'autre monde». <i>Siche il
+giuoco da beffe tornò a vero, come era ito il bando, che molti per morte
+n'andarono a sapere dell' altro monde</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote775"
+name="footnote775"><b>Note 775: </b></a><a href="#footnotetag775">
+(retour) </a> C'est l'avis de M. Simonde Sismondi, dans son Histoire
+ déjà citée, t. IV, p. 194.</blockquote>
+
+<p>Je m'étonne que jusqu'ici personne n'ait soupçonné une autre origine,
+non pas, il est vrai, à la fiction particulière de l'Enfer, mais à la
+fiction générale, qui est comme la machine poétique de tout l'ouvrage.
+C'est le <i>Tesoretta</i> ou petit Trésor de <i>Brunetto Latini</i>, maître du
+Dante<a id="footnotetag776" name="footnotetag776"></a>
+<a href="#footnote776"><sup class="sml">776</sup></a>. L'analyse que j'en ferai, en examinant toutes les sources où
+le génie du Dante a pu puiser, ne laissera là-dessus aucun doute.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote776"
+name="footnote776"><b>Note 776: </b></a><a href="#footnotetag776">
+(retour) </a> Un seul auteur italien l'a soupçonné, c'est M. Giam. Corniani,
+dans ses <i>Secoli della Letter. ital.</i> Il y dit, vol l, p. 196, qu'il
+n'est pas improbable que l'idée de l'introduction du poëme ait été
+suggérée au Dante par le <i>Tesoretto</i> de son maître <i>Brunetto Latini</i>;
+mais l'ouvrage de M. Corniani n'a été imprimé qu'en 1804; et c'était au
+commencement de cette même année que j'écrivais ceci, et que je le
+lisais publiquement.</blockquote>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, l'idée générale d'un poëme dont toute l'action se
+borne à une espèce de voyage dans l'Enfer, dans le Purgatoire et dans le
+Paradis, est nécessairement triste, et paraît au premier coup-d'œil trop
+différente des sujets traités par tous les autres grands poëtes; mais en
+convenant de cette tristesse et de cette différence, le judicieux Denina
+soutient que cette idée ne pouvait être plus heureuse si l'on considère
+les temps où Dante écrivait<a id="footnotetag777" name="footnotetag777"></a>
+<a href="#footnote777"><sup class="sml">777</sup></a>. J'en suis fâché pour les admirateurs
+de ces temps et pour ceux qui, dès que l'on exprime ou son indignation
+ou son mépris pour les opinions et les pratiques superstitieuses, crient
+que c'est la religion qu'on attaque; mais voici les propres expressions
+de ce très-religieux et très-sage écrivain. «Alors, dit-il, à la
+crédulité la plus universelle et la plus profonde se joignaient toutes
+sortes de vices et de crimes publics et particuliers. Dante ne pouvait
+donc manquer de sujets célèbres à représenter dans les scènes de son
+poëme. <i>La superstition dominante</i> donnait à ses fictions la plus grande
+probabilité». Voyons donc enfin quelles sont ces fictions et quelle est
+la conception extraordinaire où elles sont employées. Examinons la
+<i>Divina Commedia</i> avec plus d'attention qu'on ne l'a fait jusqu'ici,
+mais avec la défiance qu'on doit toujours avoir de soi-même en jugeant
+un auteur célèbre, surtout quand cet auteur est étranger.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote777"
+name="footnote777"><b>Note 777: </b></a><a href="#footnotetag777">
+(retour) </a> <i>Vicende della Letter.</i>, l. II, c. 10.</blockquote>
+
+<br><br><hr class="full"><br>
+
+<h2>NOTES AJOUTÉES.</h2>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<p><a href="#na1">Page 100, ligne 10.</a> «Et changèrent des Polybes, etc., en antiphonaires
+et en recueils d'homélies».--C'est ainsi qu'en 1772, Paul-Jacques Bruns,
+Anglais, examinant dans la Bibliothèque du Vatican un beau manuscrit,
+timbré 24, qui paraît du huitième siècle, contenant les livres de Tobie,
+de Job et d'Esther, s'aperçut que le texte en avait été écrit par-dessus
+une écriture plus ancienne. Il reconnut que le vélin avait été arraché
+de différents manuscrits, et qu'on trouvait dans ce livre des fragments
+de plusieurs autres livres. Quelques feuillets contenaient autrefois des
+Oraisons de Cicéron, mais rien qui n'ait été publié. Quatre autres
+feuillets lui offrirent un fragment de l'un des livres de Tite-Live qui
+nous manquent (le quatre-vingt-onzième). Il est clair que ces quatre
+feuillets ont été arrachés d'un ancien manuscrit de Tite-Live, comme les
+autres l'ont été d'un manuscrit de Cicéron, par un copiste du huitième
+siècle qui manquait de vélin, ou pour qui il eût été trop cher. Ce
+fragment fut imprimé à Paris en 1773, et réimprimé chez M.P. Didot
+l'aîné, avec une traduction française, en 1794, in-12. Ajoutez ce trait
+à tant d'autres semblables, vous verrez à qui est due l'entière
+destruction d'une bonne partie des chefs-d'œuvre que nous regrettons.
+Notre Bibliothèque impériale possède aussi plusieurs manuscrits grattés,
+et sur lesquels des auteurs du moyen âge ont mis visiblement à la place
+d'ouvrages des anciens, des vies de saints et autres productions de même
+espèce.</p>
+
+<p><a href="#na2">Page 121, ligne 4.</a> «Mais c'est un ou deux ans que dit Gui d'Arezzo
+lui-même dans une lettre qui nous est restée de lui». Cette lettre est
+imprimée dans le recueil publié par Martin Gerbert, et cité deux pages
+après ceci, p. 137, note 1. Voici le passage de la lettre: <i>Nam si illi
+pro suis apud Deum devotissime intercedunt magistris, qui hactenus ab
+eis vix decennio cantandi imperfectam scientiam consequi potuerunt, quid
+putas pro nobis nostrisque adjutoribus fiet, qui annali spatio, aut si
+multum biennio, perfectum cantorem efficimus?</i> (<i>Epistola</i> <span class="sc">Guidonis</span>
+<i>Michaeli Monaco De ignoto cantu directa</i>.)</p>
+
+<p><a href="#na3">Page 238, ligne 7.</a>--«Dans les poëtes Latins du meilleur temps, on trouve
+des vers dont le milieu forme consonnance avec la fin, ou deux vers de
+suite dont les derniers mots ont le même son». J'ai surtout invoqué pour
+preuves les vers élégiaques de Tibulle, de Properce et d'Ovide, qu'il
+suffit en effet d'ouvrir pour en trouver. Je pouvais citer une autorité
+plus forte encore, celle de Virgile. Comme cela est moins reconnu dans
+les vers, et que ceux qui riment de cette manière sont épars dans ses
+différents poëmes, j'en citerai ici quelques exemples, qui ne peuvent
+laisser aucun doute.</p>
+
+<p>Vers de Virgile, dans lesquels le milieu rime avec la fin.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Poculaque inventis acheloïa miscuit uvis.<br>
+ Totaque thuriferis Panchaïa pinguis arenis.<br>
+ Hic vero subitum, ac dictu mirabile monstrum,<br>
+ Confluere et lentis uvam demittere ramis.<br>
+ Et premere et laxas sciret dare jussus habenas.<br>
+ Atque rotis summas levibus perlabitur undas.<br>
+ Nudus in ignotâ, Palinure, jacebis arenâ.<br>
+ O nimium cœlo et pelago confise serena</i>; etc.
+</div></div>
+
+<p>Rimes plus riches:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>I nunc et verbis virtutem illude superbis.<br>
+ Cornua velatarum obvertimus antennarum</i>.
+</div></div>
+
+<p>On ne trouve pas moins de rimes de cette espèce dans les vers lyriques.
+En voici quelques exemples tirés d'Horace:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Metaque fervidis<br>
+ Evitata rotis, palmaque nobilis,<br>
+ Terrarum dominos evehit ad Deos.<br>
+ Hunc si mobilium turba quiritium.<br>
+ Illum si proprio condidit horreo<br>
+ Quicquid de Libycis verritur areis,<br>
+ Stratus nunc ad aquæ lene caput sacræ</i>.
+</div></div>
+
+<p>Observez que tous ces vers rimés sont dans une seule ode, la première.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Nec venenatis gravida sagittis.<br>
+ Pone me pigris ubi nulla campis<br>
+ Arbor œstivâ recreatur aurâ,<br>
+ Aut in umbrosis Heliconis oris<br>
+ Aut super Pindo gelidove in Hæmo</i>, etc.
+</div></div>
+
+<p>Je n'ai pas le faible mérite de rassembler ces exemples; je les ai
+trouvés réunis dans la traduction d'une lettre anglaise <i>sur l'art des
+vers</i>, imprimée en 1779, à Paris, dans un recueil intitulé: <i>Mélange de
+traductions de différents Ouvrages grecs, latins et anglais</i>, etc., par
+l'auteur de la traduction d'Eschyle (Lefranc de Pompignan). Je répéterai
+ici que si l'on n'avait pas attaché à ces consonnances une certaine idée
+de beauté, elles eussent été de véritables fautes.</p>
+
+<p><a href="#na4">Page 244, addition à la note 420</a>.--On voit que ce que j'ai dit des
+Troubadours provençaux, Fauchet le dit, dans ce passage, des Trouvères
+français. La ressemblance est égale sur beaucoup d'autres points. Mais
+les Troubadours et les Trouvères, s'élevèrent-ils en même temps? Si ce
+fut à l'imitation les uns des autres, lesquels servirent aux autres de
+modèles? Ce sont là des questions souvent débattues, du moins en France,
+et qui le seront peut-être long-temps encore. Je les laisse entières, et
+n'ai pas voulu même y entrer. Les rapports dont il s'agit ici entre les
+Troubadours et les Arabes sont certains: il est certain aussi que les
+Arabes ou Sarrazins d'Espagne, n'empruntèrent rien des Provençaux, mais
+bien les Provençaux des Sarrazins. Les conséquences ultérieures ne sont
+pas de mon sujet.</p>
+
+<p><a href="#na5">Page 395, ligne 2.</a> «Des poëtes italiens s'étaient fait entendre à
+Bologne, à Pérouse, etc.». L'ancien rimeur de Pérouse est <i>Cecco
+Nuccoli</i>. L'Allacci a inséré vingt-neuf sonnets de lui dans son recueil.
+La langue y est plus informe, plus mêlée de mots non encore assouplis au
+nouvel idiôme, que dans la plupart des autres poésies de ce temps. Ils
+sont d'ailleurs d'un genre tout particulier; c'est une espèce de
+burlesque ou de plaisanterie satyrique; dont ce <i>Cecco</i> paraît avoir
+fait le premier essai. Il y en a d'amoureux, mais l'amour s'y exprime
+plutôt avec originalité qu'avec tendresse. Par exemple, le poëte aime
+une femme dont le nom commence par T. Il est plus amoureux de cette
+lettre, qu'un enfant ne l'est des fruits: il veut la placer parmi les
+lettres voyelles, et pour l'honorer davantage, l'entourer de perles; il
+veut par-là plaire à l'amour dont il est l'esclave. Il ne lui demande
+qu'une grâce, c'est de ne pas mourir des coups que ses traits lui
+portent; de ne pas mourir surtout tandis qu'il gêle.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Io son del T si forte innamorato<br>
+ Perch'è principio di ligiadro nome.<br>
+ Son ne più vagho ch'el fanciul di pome<br>
+ Tra lettere vocali ch'o l'o chiosato.<br>
+ E per più honor de perle fegurato<br>
+ Per piagere o cholul de chui io fome<br>
+ Suo servidor de quel ch'io posso, chome<br>
+ Cholui ch'aspetta d'esser meritato.<br>
+ Solo una gratia t'adomando, amore:<br>
+ Fa ch'io non pera sotto'l tuo pennello,<br>
+ Però che vi seria grane, disonore</i>,<br>
+ Sed io morisse d'um picciol quadrello.<br>
+ Da poi che tu m'ai messo in tanto errore,<br>
+ Fa ch'io non mora nel tenpo ch'è giello.
+</div></div>
+
+<p>Ce sonnet est celui de tous où la langue est le moins estropiée, et dont
+le sens est le plus clair. D'autres ont trait à de petites circonstances
+particulières à l'auteur; quelques-uns font allusion à des événements
+publics; ce sont de vraies énigmes pour nous. Il y en a de si obscurs
+qu'ils ressemblent à ces sonnets du <i>Burchiello</i>, inintelligibles à
+dessein, et qui sont de vrais coq-à-l'âne. Comment, par exemple, trouver
+un sens au sonnet suivant? On y voit bien que l'auteur est avec un
+seigneur très-riche, très-généreux, qui fait une grande dépense, et chez
+qui l'on fait très-bonne chère, mais ce ne sont que des à peu près, et
+dans plusieurs endroits le sens précis des termes nous échappe.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Saper ti fo' chucho ch'io mi godo<br>
+ E trago vita chiara in alto monte<br>
+ E sto con Bartoluccio chiara fonte<br>
+ Che cortesia spande in ogni modo.<br>
+<br>
+ E se anguille, o tenche, o lucci, o pescie sodo<br>
+ Si trova in Prosa gia non venne al ponte<br>
+ Che'l sig. nostro spende più che conte<br>
+ Che sia in crestentà perquel ch'io odo.<br>
+<br>
+ Et ode diletto ch'io per confortarme<br>
+ Ch'andando io per mangiare a lucielerte<br>
+ E lasciamo a la porta le greve arme.<br>
+<br>
+ Et ogni gitto fo poi le Incherte<br>
+ Et tu al teber vai avisando e chupi.<br>
+ Et io l'inglogliert fo come fan lupi.<br>
+<br>
+ Lesist ghut ghot meh nengherte,<br>
+ Elgli e il mio buon singnor di cui io fame<br>
+ Che spende e spande chome fronde in rame</i>.
+</div></div>
+
+<p>Il y en a un autre, fait sans doute dans la première jeunesse de
+l'auteur, dans lequel tout ce qu'on voit, c'est que son père
+l'entretenait chichement, qu'il allait presque nu, qu'il avait perdu au
+jeu une petite jument, que pour obtenir de ce père un habit, il avait
+promis de ne plus jouer, et qu'il avait manqué à sa parole. C'est celui
+qui commence par ce quatrain, page 220 du recueil.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Nel tempo santo non vidd' io mai peira<br>
+ Nuda e scoperta come e'l mio farsecto;<br>
+ E porto una gonella senza ochiecto<br>
+ Che chi la mira lem par cosa tetra</i>.
+</div></div>
+
+<p>Mais en voici un pour lequel, du moins à ce qu'il me semble, il faudrait
+être un Œdipe.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Non morier tanti mai di calde febbre<br>
+ Dal giorno in qua ch' el primo fanciul nacque<br>
+ Quant' io o pention che del mi piacque<br>
+ La scurità di quel che amar co l'ebbre.<br>
+<br>
+ Eccho l'alpino trasmutato in tebbre<br>
+ Fu per fortuna de le soperchie acque<br>
+ Chosi io sono poi che'llocho giacque<br>
+ Ove assagiai del bem del dolce tebbre.<br>
+<br>
+ Che corre sempre chiaro chome tesino,<br>
+ Questo fiume real sovr'ongne fiume<br>
+ In fino al mare non perde il suo chamino.<br>
+<br>
+ Risplende in esso un si lucente lume<br>
+ Che di lui mira di corraggio fino<br>
+ Puo dir ch'amor lui reggie in bel chostume.<br>
+<br>
+ Si ch'io o lasciata l'aiera de le chiane<br>
+ E voi la teverina per mio stallo,<br>
+ Chambiando il visa adoro un chiar cristallo</i>.
+</div></div>
+
+<p>On doit remarquer que ces deux derniers sonnets ont trois tercets à la
+fin, au lieu de deux. C'est un reste des libertés qu'on se donnait à la
+naissance de cette sorte de poésie, avant que la forme en fût
+entièrement fixée; c'est d'un autre côté l'origine des sonnets avec une
+queue, <i>colla coda</i>, qu'on employa quelques siècles après, surtout dans
+le genre burlesque et satirique, et dont il paraîtrait que <i>Cecco
+Nuccoli</i> eût fourni le premier modèle.</p>
+
+<p><a href="#na6">Page 402, dernier alinéa.</a>--«La première forme des odes ou <i>canzoni</i>,
+était empruntée des Provençaux: à leur exemple, les poëtes italiens
+avaient, des l'origine, donné aux strophes des entrelacements harmonieux
+de rimes et de mesures de vers».</p>
+
+<p>Une chose qui mérite d'être observée, c'est que de toutes les formes de
+strophes que les Italiens pouvaient emprunter des Provençaux, ils ne
+choisirent que les plus longues et les plus graves. N'ayant cependant à
+chanter que l'amour, ils négligèrent toutes ces formes brèves et
+légères, flatteuses pour l'oreille et favorables au chant, mais qui leur
+parurent apparemment trop frivoles pour le caractère qu'ils voulurent
+donner dans leurs vers à cette passion. Quelques-uns des premiers poëtes
+siciliens essayèrent de ces rhythmes plus vifs de six, de sept et de
+neuf vers; mais les meilleurs poëtes du continent, <i>Guinizzelli,
+Guittone d'Arezzo</i> et les autres, contents d'avoir le sonnet pour petite
+ode, ne donnèrent à leurs grandes <i>canzoni</i> que des strophes de douze,
+treize, quinze, dix-huit et vingt-un vers, parmi lesquels encore ils en
+mirent plus souvent de grands que de petits. Dans leurs strophes bien
+arrondies, les rimes et les mesures de vers, quoique harmonieusement
+entrelacées, ne résonnèrent point aussi sensiblement, ne vibrèrent point
+avec autant de force, et n'eurent point de retours aussi sonores que
+dans ces petits couplets qui pouvaient exprimer la joie comme la
+tendresse, et qui devaient inspirer aux chanteurs des airs aussi variés
+que les rhythmes. On ne trouve dans leurs poésies rien qui ressemble à
+ces jolies coupes de strophes:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Companho, te farai un vers covinen,<br>
+ Et avray mais de fondatz n'oy a de sen;<br>
+ Et er totz mesclatz d'amor<br>
+ E de ioy el de ioven</i>.
+</div></div>
+
+<p><span class="sc">Guillaume</span> IX, comte de Poitou, mort en 1127.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>En Alvernhe part Lemozi<br>
+ Men aniey totz sol a tapi,<br>
+ Trobei la molher d'en Gari<br>
+ E d'en Bernart,<br>
+ Saluteron me francamen<br>
+ Per san Launart</i>.
+</div></div>
+
+<p>Le même.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Be'm es plazen<br>
+ E cossezen<br>
+ Qui s'aysina de chantar,<br>
+ Ab motz alqus<br>
+ Serratz et clus<br>
+ Qu'om temia de vergonhar</i>.
+</div></div>
+
+<p><span class="sc">Peyre</span> d'Auvergne.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Ben sai qu'asselh seria fer<br>
+ Que'm blasmon quar tan soven chan,<br>
+ Si lur costavon mei chantar<br>
+ Mielhs m'estai<br>
+ Plus li plai<br>
+ Que'm ten lai<br>
+ Qu'ieu non chan mia per aver<br>
+ Qu'ieu m'enten en autre plazer</i>.
+</div></div>
+
+<p><span class="sc">Rambaud</span>, prince d'Orange.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Dirai vos senes duplansa<br>
+ D'aquest vers la comensansa<br>
+ E'ls motz fan de ver sembumsa<br>
+ Escoutatz:<br>
+ Qui de proëzas balansa<br>
+ Semblansa fay de malvatz</i>.
+</div></div>
+
+<p><span class="sc">Marcabrus</span>.</p>
+
+<p><div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Al plazen<br>
+ Pessamen</i>, etc.
+</div></div>
+
+<p>Voyez cette strophe entière, citée, page 282, note 1.</p>
+
+<p>Observons encore que la langue italienne, dès sa naissance, ayant
+presque entièrement rejeté de ses mots la terminaisons masculines, les
+vers ne purent avoir, à peu d'exceptions près, que des rimes féminines
+et des terminaisons tombantes, dont le croisement et la combinaison,
+dans les <i>canzoni</i> comme dans les sonnets, ne purent faire entièrement
+disparaître l'uniformité, tandis que dans les chansons provençales, le
+mélange des rimes masculines et féminines entretenait une variété
+agréable, et que le plus souvent même des rimes toutes masculines, mais
+croisées entr'elles, donnaient à la strophe plus de vigueur, et sans
+doute au chant plus de caractère et d'originalité.</p>
+
+<p><a href="#na7">Page 428, addition à la note 695</a>.--En 1282, dit Giov. Villani, l. VII, c.
+78, Florence étant gouvernée par quatorze magistrats, sous le titre de
+Bons-hommes, <i>buoni Huomini</i>, il parut difficile de réunir, sans
+confusion, en un seul esprit, tant d'esprits divisés entre eux, une
+partie étant Guelfe et l'autre Gibeline. On abolit donc ce gouvernement,
+et l'on en créa un nouveau, qu'on nomma les Prieurs des arts. Il y en
+eut d'abord seulement trois, ensuite six, un pour chacun des six
+quartiers ou <i>sesti</i> de la ville: on y en ajouta d'autres de temps en
+temps: ils s'élevèrent à douze, à quatorze, et enfin jusqu'à vingt-un,
+autant qu'il y avait d'arts ou métiers. Le but de cette institution
+populaire étant surtout l'abaissement des nobles, on exigea que tout
+citoyen fût porté sur le registre ou la matricule de l'un de ces arts,
+quand même il ne l'exercerait pas, afin, dit un autre historien, que les
+nobles qui voudraient occuper quelque emploi déposassent, en prenant le
+nom de l'un des métiers, une partie de l'arrogance que leur inspirait
+cet orgueilleux mot de noblesse. <i>Giudicavano esser necessario che
+almeno col nome che prendevano, deponessero parte dell'alterigia che
+porgea loro quella boriosa voce della nobilità</i>.--Scipion Ammirato,
+<i>Istor. fior.</i>, l. III. Voyez sur cette même institution, Machiavel.
+<i>Istor. fior.</i>, l. II.</p>
+
+<p><a href="#na8">Page 440.</a>--A ce qui est dit dans les huit premières lignes de cette
+page, sur le tombeau élevé au Dante par le père du cardinal Bembo, il
+faut ajouter que dans le dernier siècle, en 1780, le cardinal Valenti
+Gonzaga, étant légat du pape à Ravenne, en fit ériger un nouveau,
+beaucoup plus magnifique que le premier, et digne enfin du grand homme à
+qui il est consacré.</p>
+
+<p><a href="#na9">Page 442.</a>--«Le Dante avait le teint brun...... la barbe et les cheveux
+noirs et crépus, habituellement l'air pensif et mélancolique». C'est le
+portrait qu'en fait Boccace, <i>Vita e costumi di Dante</i>. Il rapporte à ce
+sujet une petite anecdote. A Vérone, où son poëme, et surtout la
+première partie intitulée l'<i>Enfer</i>, avaient déjà beaucoup de
+réputation, et où il était lui-même généralement connu, parce qu'il y
+séjournait souvent depuis son exil, il passait un jour devant une porte
+où plusieurs femmes étaient assises. L'une d'elles dit aux autres à voix
+basse, mais pourtant de façon à être entendue de lui et de ceux qui
+l'accompagnaient: «Voyez-vous cet homme-là? c'est celui qui va en enfer
+et en revient quand il lui plaît, et rapporte sur la terre des nouvelles
+de ceux qui sont là-bas». Une autre femme lui répondit avec simplicité:
+«Ce que tu dis doit être vrai; ne vois-tu pas comme il a la barbe crépue
+et le teint brun? C'est sans doute la chaleur et la fumée de là-bas qui
+en sont la cause». Dante voyant qu'elle disait cela de bonne foi, et
+n'étant pas fâché que ces femmes eussent de lui une semblable opinion,
+sourit et passa son chemin.</p>
+<br>
+
+<h4>FIN DU PREMIER VOLUME.</h4>
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire littéraire d'Italie (1/9), by
+Pierre-Louis Ginguené
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITTÉRAIRE D'ITALIE (1/9) ***
+
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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